The Project Gutenberg EBook of La foire aux vanités, Tome II, by William Makepeace Thackeray This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.org Title: La foire aux vanités, Tome II Author: William Makepeace Thackeray Translator: Georges Guiffrey Release Date: March 20, 2007 [EBook #20864] Language: French Character set encoding: ISO-8859-1 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FOIRE AUX VANITÉS, TOME II *** Produced by Pierre Lacaze, Ralph Janke, Christine P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
Œuvres de Thackeray, traduites de l'anglais. 9 vol.
Henry Esmond, traduit par Léon de Wailly. 2 vol.
Histoire de Pendennis, traduit par Ed. Scheffter. 3 vol.
Le livre des Snobs, traduit par F. Guiffrey. 1 vol.
Mémoires de Barry Lyndon, traduits par Léon Wailly. 1 vol.
Coulommiers.—Typ. Paul BRODARD et Cie.
Tandis que l'armée anglaise s'éloigne de la Belgique et se dirige vers les frontières de la France pour y livrer de nouveaux combats, nous ramènerons notre aimable lecteur vers d'autres personnages qui vivent en Angleterre au sein du calme le plus profond et ont aussi leur rôle à jouer dans le cours de notre récit.
La vieille miss Crawley était toujours à Brighton, où elle ne se tourmentait pas beaucoup des terribles combats livrés sur le continent. Briggs toujours sous l'influence des tendres paroles de Rebecca, ne manqua pas de lire à sa chère Mathilde la Gazette, où l'on parlait avec éloge de la valeur de Rawdon Crawley et de sa promotion au grade de lieutenant-colonel.
«Quel dommage, disait alors sa tante, que ce brave garçon se soit embourbé dans une pareille ornière, c'est malheureusement une sottise irréparable. Avec son rang et son mérite il aurait trouvé à épouser au moins la fille d'un marchand de bière qui lui aurait apporté une dot de 250 000 liv. sterling, comme miss Grain d'Orge, par exemple. Peut-être même aurait-il (p. 002) pu songer à une alliance avec quelque famille aristocratique de l'Angleterre. Un jour ou l'autre je lui aurais laissé mon argent à lui ou à ses enfants, car je ne suis pas encore fort pressée de partir, entendez-vous, miss Briggs, quoique vous soyez peut-être plus pressée d'être débarrassée de moi, et il faut que tout cela manque; et pourquoi, je vous prie? Parce qu'il lui a pris fantaisie d'épouser une mendiante de profession, une danseuse d'opéra.
—Mon excellente miss Crawley ne laissera donc pas tomber un regard de miséricorde sur ce jeune héros, dont le nom est désormais inscrit sur les tablettes de la gloire? reprenait miss Briggs, exaltée par la lecture des prodiges de Waterloo, et toujours disposée à saisir l'occasion de se livrer à ses instincts romanesques. Le capitaine, je veux dire le colonel, car désormais tel est son grade, le colonel n'a-t-il pas assuré à jamais l'illustration du nom des Crawley?
—Vous êtes une sotte, miss Briggs, répondait la douce Mathilde, le colonel Crawley a traîné dans la boue le nom de sa famille. Épouser la fille d'un maître de dessin! épouser une demoiselle de compagnie; car elle sort du même sac que vous, miss Briggs; oh! mon Dieu, je n'en fais point de différence; seulement, elle est plus jeune et possède beaucoup plus de grâce et d'astuce. Mais, par hasard, seriez-vous la complice de cette misérable qui a attiré Rawdon dans ses filets? C'est que vous avez toujours la bouche empâtée de ses louanges. J'y vois clair maintenant, j'y vois clair, vous êtes de complicité avec elle. Mais dans mon testament, vous pourrez bien trouver quelque chose qui vous fera déchanter, je vous en avertis. Vite, écrivez à M. Waxy que je désire le voir immédiatement.»
Miss Crawley écrivait alors à M. Waxy, son homme d'affaire, presque tous les jours de la semaine. Le mariage de Rawdon avait complétement bouleversé ses dispositions testamentaires, et elle était fort embarrassée pour savoir comment répartir son argent. Ces préoccupations n'étaient point causées par l'appréhension d'une mort prochaine; au contraire, la vieille demoiselle s'était parfaitement rétablie. Il était facile d'en juger à la vivacité des épigrammes dont elle accablait la pauvre Briggs. Sa malheureuse victime montrait une douceur, une apathie, une résignation où l'hypocrisie entrait pour plus encore que la générosité. En un mot, elle s'était faite à cette soumission servile, indispensable (p. 003) aux femmes de son caractère et de sa condition. Et quant à miss Crawley, comme toutes les personnes de son sexe, elle savait avec un art cruel retourner dans la plaie la pointe acérée du mépris.
À mesure que la convalescente reprenait des forces, il semblait qu'elle cherchât à les essayer contre miss Briggs, la seule compagne qu'elle admît dans son intimité. Les parents de miss Crawley ne perdaient pas pour cela le souvenir de cette chère demoiselle; au contraire, chacun s'efforçait à l'envi de lui témoigner par nombre de cadeaux et de messages affectueux l'énergie d'une tendresse inaltérable.
Nous citerons en première ligne son neveu Rawdon Crawley. Quelques semaines après la fameuse bataille de Waterloo, et les détails donnés par la Gazette sur ses exploits et son avancement, il arriva à Brighton, par le bateau de Dieppe, une boîte à l'adresse de miss Crawley. Cette boîte contenait des présents pour la vieille fille et une lettre de son respectueux neveu le colonel; le paquet se composait d'une paire d'épaulettes françaises, d'une croix de la Légion d'honneur et d'une poignée d'épée, précieux trophées de la bataille.
La lettre était charmante de verve et d'entrain; elle donnait tout au long l'histoire de la poignée d'épée enlevée à un officier supérieur de la garde, qui, après avoir énergiquement exprimé que la garde meurt et ne se rend pas, avait été fait prisonnier au même instant par un simple soldat. La baïonnette du fantassin avait brisé l'épée de l'officier, et Rawdon s'était saisi de ce tronçon pour l'envoyer à sa chère tante. Quant à la croix et aux épaulettes, elles avaient été prises à un colonel de cavalerie tombé dans la mêlée sous les coups de l'aide de camp. Rawdon s'empressait de déposer aux pieds de sa très-affectionnée tante ces dépouilles, cueillies dans les plaines de Mars. Il lui demandait la permission de lui continuer sa correspondance quand une fois il serait arrivé à Paris, lui promettant d'intéressantes nouvelles sur cette capitale et ses vieux amis de l'émigration, auxquels elle avait témoigné une si bienveillante sympathie pendant leurs jours d'épreuves.
Briggs fut chargée de la réponse. Elle devait adresser au colonel une lettre de félicitations et l'encourager à de nouvelles communications épistolaires. La première missive était assez spirituelle et assez piquante pour faire bien augurer des suivantes.
«Je (p. 004) sais très-bien, disait miss Crawley à miss Briggs, que Rawdon est aussi incapable que vous d'écrire une lettre pareille, que cette petite drôlesse de Rebecca lui a dicté jusqu'à la dernière virgule; mais je n'ai garde d'aller me priver des distractions qui peuvent me venir de ce côté; faites donc comprendre à mon neveu que sa lettre m'a mise de fort bonne humeur.»
Si miss Crawley ne se trompait pas en attribuant la lettre à Becky, elle ne savait peut-être pas aussi bien que les dépouilles opimes qu'on lui envoyait étaient également de l'invention de mistress Rawdon. Cette dernière les avait eues pour quelques francs de l'un de ces innombrables colporteurs qui, le lendemain de la bataille, se mirent à trafiquer ces tristes débris. Quoi qu'il en soit la gracieuse réponse de miss Crawley ranima les espérances de Rawdon et de sa femme, qui tirèrent les plus favorables augures de l'humeur radoucie de leur tante.
Dès que Rawdon, à la suite des armées victorieuses, eut fait son entrée dans la capitale, sa vieille tante reçut de Paris la correspondance la plus régulière et la plus divertissante.
La femme du recteur, non moins ponctuelle dans sa correspondance, était beaucoup moins goûtée par la vieille demoiselle. L'humeur impérieuse de mistress Bute lui avait fait un tort irréparable dans la maison de sa belle-sœur, non-seulement elle était détestée des subalternes, mais encore elle était à charge à miss Crawley. Si la pauvre miss Briggs avait eu la moindre malice dans l'esprit, elle eût trouvé une joie ineffable à annoncer à mistress Bute, de la part de sa chère Mathilde, que celle-ci se trouvait infiniment mieux depuis que mistress Bute n'y était plus; à la prier, toujours au nom de miss Crawley, de ne plus s'inquiéter de sa santé et de ne pas quitter sa famille pour venir la voir. Plus d'un cœur féminin eût savouré à longs traits ce petit plaisir de la vengeance; mais pour rendre justice à miss Briggs, elle ne voyait pas si loin. Son ennemie était en disgrâce; il n'en fallait pas davantage pour émouvoir sa fibre compatissante.
«J'ai été bien sotte, se disait, non sans raison, mistress Bute, j'ai été bien sotte d'annoncer mon arrivée à miss Crawley dans la lettre qui accompagnait l'envoi des canards de Barbarie. J'aurais dû me présenter à l'improviste à cette vieille radoteuse, et l'enlever à ces deux harpies Briggs et Firkin. Ah! (p. 005) Bute, mon ami Bute! qu'avez-vous fait en allant vous casser le cou!»
Bute avait eu le plus grand tort et ne le savait que trop!
Nous avons vu de quoi était capable mistress Bute quand elle avait le jeu pour elle; sous son autorité despotique, le règne de la terreur s'était établi dans la maison de miss Crawley, mais à la première occasion il y avait eu révolte suivie de la disgrâce la plus complète. Tous les sots du presbytère prenaient texte de là pour se poser comme les victimes de l'égoïsme le plus bas, de la trahison la plus abominable; ces sacrifices, ce dévouement pour miss Crawley n'avaient été payés que par la plus noire ingratitude.
L'avancement de Rawdon d'autre part, sa mise à l'ordre du jour avaient aussi jeté l'alarme dans ces âmes si charitables et si chrétiennes. Sa tante ne pouvait-elle pas se radoucir en le voyant colonel et chevalier du Bain? Qui pouvait jurer que l'odieuse créature qu'il appelait sa femme ne finirait pas par rentrer un jour en faveur?
La femme du ministre composa, sous l'inspiration de son juste courroux, un sermon sur la vanité de la gloire militaire et la prospérité des méchants, et son mari le lut à ses paroissiens, sans y comprendre un mot. Pitt se trouvait ce jour-là dans l'auditoire: il s'était rendu à l'église avec ses deux sœurs pour remplacer le chef de famille qui ne faisait plus, dans son banc seigneurial, que de fort rares apparitions.
Depuis le départ de Becky Sharp, ce vieux mécréant se livrait sans frein à ses instincts dépravés. Sa conduite était devenue un scandale pour le comté et un sujet de honte pour son fils. Jamais miss Horrocks n'avait étalé sur son bonnet un tel luxe de rubans. Les autres familles du voisinage avaient dû renoncer à toute espèce de relations avec le château et son propriétaire. Le baronnet allait boire chez ses fermiers, trinquait avec eux à Mudbury, et les jours de marché, il se faisait conduire à Southampton dans sa grande voiture à quatre chevaux avec miss Horrocks à sa droite.
M. Pitt, en ouvrant le journal, tremblait chaque matin d'y voir annoncé le mariage de son père avec la susdite demoiselle. L'épreuve était rude et pénible pour son amour-propre. Dans les assemblées religieuses dont il avait la présidence, et où il parlait d'ordinaire plusieurs heures de suite comment son éloquence ne (p. 006) se serait-elle pas glacée sur ses lèvres lorsqu'en se levant il entendait dans l'auditoire les réflexions suivantes:
«Eh! mais, ce monsieur qui se lève, c'est le fils de ce vieux réprouvé de sir Pitt qui, dans ce moment, est sans doute à boire dans quelque bouchon du voisinage.»
Une fois il parlait de la triste situation du roi de Tombouctou et de ses nombreuses épouses, plongées dans les plus épaisses ténèbres de l'idolâtrie; soudain un ivrogne, élevant la voix dans la foule:
«Combien, lui cria-t-il en compte-t-on dans le harem de Crawley?»
Sous le coup de cette apostrophe, l'auditoire resta tout ébahi, et il n'en fallut pas davantage pour faire manquer l'effet du discours de M. Pitt.
Quant aux deux héritières de Crawley-la-Reine, peu s'en manqua qu'elles ne fussent livrés sans contrôle à leurs inspirations personnelles. Sir Pitt avait juré que, sous aucun prétexte il ne laisserait rentrer de gouvernantes au château. Enfin, par bonheur pour elles et grâce à l'intervention de M. Crawley, le vieux gentilhomme se décida à les mettre en pension.
À travers les nuances diverses qui résultaient dans les actes de chacun de la différence des caractères, on pouvait néanmoins reconnaître un redoublement d'attention à l'égard de miss Crawley de la part de ses neveux et nièces; tous tenaient à lui témoigner leur affection de la manière la plus vive; tous tenaient à lui donner des gages non équivoques de leur tendresse.
Mistress Bute lui avait adressé des canards de Barbarie, des choux-fleurs d'une grosseur remarquable, une jolie bourse et une pelote faite par ses aimables filles, avec prière à leur chère tante de vouloir bien leur garder une petite place dans son cœur.
M. Pitt, plus magnifique encore dans ses envois, lui prodiguait les bourriches de pêches, de raisins et de gibier. La voiture de Southampton à Brighton apportait à miss Crawley tous ces petits cadeaux qui, sous mille formes diverses, prouvaient la tendresse de ses proches. Quelquefois même M. Pitt allait lui rendre visite; car l'humeur acariâtre et revêche de son honorable père mettait souvent sa patience à bout, et le forçait d'aller chercher au dehors l'oubli de ses soucis domestiques.
Un (p. 007) autre motif attirait encore M. Pitt à Brighton, c'était la présence de lady Jane de la Moutonnière. Nous avons mentionné plus haut les projets de mariage qui existaient entre les deux jeunes gens. Lady Jane habitait Brighton avec ses sœurs et sa mère la comtesse de Southdown, la femme forte de l'Évangile, avantageusement connue de toutes les personnes graves et sérieuses.
Quelques mots sont nécessaires sur cette respectable famille, mêlée aux événements de ce récit par les liens qui vont la rattacher à la famille Crawley.
La vie du chef de la famille Southdown, Clément William, quatrième comte de Southdown, n'offre aucune particularité bien remarquable. Il entra au parlement sous le patronage de M. Wilberforce; y rendit quelques services à son parti, et on ne saurait mieux faire que de le ranger dans la catégorie dite des hommes sérieux.
Les paroles auraient peine à exprimer l'étonnement et la consternation de la vertueuse comtesse de Southdown, lorsque, après le trépas de son noble époux, elle apprit que l'héritier de la famille, son fils enfin, était membre de plusieurs clubs et avait perdu de grosses sommes au jeu, chez Wattiers et au Cocotier, qu'il avait déjà mangé une partie de son héritage, qu'il était criblé de dettes, qu'il conduisait à quatre chevaux, était commissaire dans les assauts de boxe, qu'enfin il avait une loge à l'Opéra, où il paraissait au milieu de la société la plus mal famée. Son nom était toujours accueilli par un murmure réprobateur dans le cercle de la douairière. Lady Émilie comptait quelques années de plus que son frère; elle avait déjà pris une position éminente parmi les gens sérieux comme auteur de manuels de piété, d'hymnes spirituelles et de poésies religieuses. C'était une demoiselle d'un esprit mûr et rassis qui avait jeté bien loin toute idée de mariage. Son amour pour les nègres suffisait, à lui seul, à son ardente sensibilité. La rumeur publique lui attribue un magnifique poëme dont voici le début:
Guidez-nous par delà les abîmes des mers,
En ces îles que brûle un soleil implacable,
Où sourit d'un ciel pur l'azur inaltérable,
Où de pleurs éternels le noir mouille ses fers.
Etc.... etc.... etc....
Elle était en correspondance réglée avec les missionnaires des deux (p. 008) Indes. On parlait même de tendres sentiments qu'elle aurait éprouvés pour le révérend Silas Pousse-Grain, tatoué dans une de ses missions par les sauvages des mers du Sud.
Quant à lady Jane, pour laquelle M. Pitt, comme nous l'avons dit, brûlait d'une si belle flamme, elle était aimable et craintive, parlait peu et rougissait beaucoup. Malgré les écarts de son frère, elle continuait à l'aimer sans pouvoir s'en empêcher. De temps à autre elle lui écrivait de petites lettres à la hâte, et les jetait à la poste en cachette. Un jour, et c'était le plus terrible secret qui chargeât sa conscience, escortée de sa gouvernante, elle avait fait une visite clandestine au jeune lord, qu'elle avait trouvé—voyez à quels excès vous conduisent la débauche et le crime—en compagnie d'un cigare et d'une bouteille de curaçao! Elle admirait sa sœur, adorait sa mère, et à ses yeux l'homme le plus aimable et plus accompli était M. Crawley, après son cher Southdown toutefois. Sa mère et sa sœur, ces deux natures d'élite, se chargeaient de trancher pour elle en toutes circonstances, et la regardaient avec ce superbe dédain que toute femme qui se retire sur les hauteurs de l'intelligence dispense toujours avec usure à ceux qu'elle voit au-dessous d'elle. Sa mère commandait ses robes, ses livres, ses chapeaux, et allait même jusqu'à penser pour elle. Suivant que milady Southdown se trouvait dans telle ou telle disposition, sa fille montait à cheval, touchait du piano ou prenait tout autre exercice. Milady aurait, sans aucun doute, laissé sa fille en tabliers à manches jusqu'à ses vingt-six ans qu'elle venait d'atteindre, s'il n'avait fallu les quitter pour la présentation de lady Jane à la reine Charlotte.
Quand ces dames furent installées à Brighton, M. Crawley ne visita d'abord qu'elles seules, se contentant de mettre une carte chez sa tante et de demander tout simplement à M. Bowls ou à son camarade des nouvelles de la malade. Un jour, s'étant trouvé face à face avec miss Briggs, qui revenait du cabinet de lecture, de gros paquets de romans sous le bras, une rougeur extraordinaire couvrit la figure de M. Crawley, tandis qu'il s'avançait vers la demoiselle de compagnie, pour lui dire un bonjour plus amical. Après s'être promené quelques instants avec elle, il finit par emmener miss Briggs auprès de lady Jane de la Moutonnière, et lui dit:
«Lady Jane, permettez-moi de vous présenter la meilleure amie (p. 009) de ma tante et sa plus fidèle compagne, miss Briggs, que vous connaissez déjà à un autre titre, comme auteur des Harmonies du cœur, ces charmantes poésies qui font vos délices.»
Lady Jane rougit beaucoup, tendit sa petite main à miss Briggs, lui fit un compliment tout à la fois très-poli et très-inintelligible, parla de son désir d'aller voir miss Crawley, du bonheur qu'elle aurait à connaître les parents et les amis de M. Pitt; puis, avec un regard doux comme celui d'une colombe, elle prit congé de Briggs, à laquelle M. Pitt fit un salut vraiment digne de ceux qu'il adressait à la grande duchesse Poupernicle lorsqu'il était attaché comme envoyé extraordinaire à sa cour.
L'adroit diplomate avait bien profité des leçons du machiavélique Binkie. C'était lui qui avait donné à lady Jane l'exemplaire des poésies de Briggs, qu'il avait ramassé dans un coin à Crawley-la-Reine, exemplaire enrichi d'une dédicace adressée par cette huitième muse à la première femme du baronnet. Il avait apporté ce volume à sa fiancée, ayant d'abord eu le soin de le lire pendant la route et de marquer au crayon les passages dont la douce lady Jane devait se montrer le plus frappée.
M. Pitt fit briller aux yeux de lady Southdown les immenses avantages qui pourraient résulter d'une plus grande intimité de rapports avec miss Crawley; il les lui montra surtout comme alliant à la fois l'intérêt de ce monde à celui du ciel. Miss Crawley vivait désormais seule et abandonnée; ce réprouvé de Rawdon, par ses écarts monstrueux, par son mariage, s'était aliéné sans retour les affections de sa tante. La tyrannie intéressée de mistress Bute Crawley avait poussé la vieille fille à se révolter contre les prétentions envahissantes de sa cupide parente. Quant à lui, bien qu'il se fût abstenu jusqu'à ce jour par un orgueil exagéré peut-être de toute marque de déférence ou de tendresse à l'égard de miss Crawley, il pensait que le moment était venu d'arriver par tous les moyens possibles à arracher cette âme à l'ennemi du genre humain, et à assurer à sa personne l'héritage de sa chère parente, en sa qualité de chef de la maison Crawley.
Lady Southdown, la femme forte de l'Écriture, tomba d'accord sur tous ces points avec son futur gendre; et dans l'ardeur de son zèle, la conversion de miss Crawley lui semblait l'affaire d'un tour de main. Dans ses domaines de Southdown, cette (p. 010) géante de la vérité ne daignait-elle pas elle-même parcourir en calèche les campagnes qu'elle voulait initier à la grande lumière? N'envoyait-elle pas de tous côtés des émissaires chargés d'inonder le pays d'une pluie de ses manuels? Gros-Jean recevait ainsi l'ordre de se convertir sans délai; Petit-Pierre, de lire sa prose sans résistance ni appel au clergé régulier.
Milord Southdown, nature épileptique et obtuse, approuvait et ratifiait les faits et gestes de sa Mathilde. Les croyances de milady se transformant sans cesse, ses opinions variaient à l'infini, par suite de la multitude des docteurs dissidents admis dans son intimité. N'importe quiconque était dans sa dépendance, devait la suivre pas à pas et les yeux fermés. Qu'elle s'adressât, suivant son caprice du moment, au révérend Saunders Mac Nitre, le divin Écossais, ou au révérend Luke Waters, l'angélique Wesleyen, ou à Giles Jowis, le savetier illuminé, enfants, domestiques, fermiers, tout le monde était tenu d'aller, à la suite de milady, s'incliner devant eux et de dire Amen à chacune des professions de foi de ces différents docteurs.
Pendant les exercices de piété, milord Southdown, usant du bénéfice de son tempérament souffreteux, obtenait l'autorisation de rester dans sa chambre à boire du vin chaud, tout en écoutant lire son journal. Lady Jane était la préférée du vieux comte, mais aussi elle l'entourait des soins les plus tendres et les plus sincères. Quant à lady Émilie, auteur de la Blanchisseuse de Finchley-Common, elle peignait sous des couleurs si terribles les châtiments de l'autre monde, qu'elle jetait l'épouvante dans l'esprit craintif de son vieux père et que ses accès d'épilepsie, d'après l'avis des médecins, avaient pour principale cause les sermons de cette enthousiaste prédicante.
—Eh bien! oui, j'irai la voir, répondit lady Southdown à M. Pitt, en se rendant à la logique puissante du prétendu de sa fille. Savez-vous quel est le médecin de miss Crawley?»
M. Crawley nomma M. Creamer.
«Un praticien des plus dangereux et des plus ignorants, mon cher Pitt. La providence, dans ses adorables desseins, a permis que je lui serve d'instrument pour en purger déjà plusieurs maisons; deux ou trois fois, malheureusement, je suis arrivée trop tard; entre autres, chez ce pauvre général Glanders qui allait mourir entre les mains de cet âne fieffé. Grâce aux (p. 011) pilules de Podger, que je lui ai administrées, il y a eu quelques jours de mieux; mais hélas! il était trop tard pour que l'effet pût être durable; sa mort du moins a été des plus douces; et si la providence l'a retiré de ce monde, c'est sans doute pour son plus grand bien. Je reviens à Creamer, mon cher Pitt; il ne peut rester auprès de votre tante.»
Pitt se rangea tout à fait à cet avis. Lui aussi subissait, comme les autres, l'ascendant de sa noble parente et future belle-mère. Son esprit et son estomac étaient assez robustes pour supporter également bien les remèdes spirituels et temporels de milady, les prédications de Saunders Mac Nitre comme les pilules de Podger, l'élixir de Pokey et les sermons de Luke Waters. Jamais il ne sortait sans avoir soin d'emporter sur lui une provision de ces drogues théologiques et médicales préparées par l'ignorance et débitées par le charlatanisme.
«Quant au traitement spirituel, continua milady, il n'y a pas de temps à perdre; entre les mains de Creamer elle peut trépasser d'un jour à l'autre, et songez, mon cher Pitt, dans quelles tristes dispositions elle se trouve pour faire le grand voyage. Je vais lui dépêcher le docteur Irons. Vite, Jane, écrivez un mot au révérend Bartholomé Irons; à la troisième personne, entendez-vous? Vous lui direz que je l'engage à venir prendre le thé ce soir à six heures et demie. Voilà un ardent apôtre. Je suis sûr qu'il ne laissera pas miss Crawley s'endormir avant de l'avoir vue. Et vous, Émilie, ma chère, préparez-moi un paquet de brochures pour miss Crawley; vous y mettrez: Une Voix dans les flammes, la Trompette de Jéricho, la Marmite cassée, joignez-y encore l'Anthropophage converti.
—Et la blanchisseuse de Finchley-Common, dit lady Émilie, il faut marcher droit au but.
—Pardon, mesdames, dit Pitt à son tour s'inspirant de sa science diplomatique, avec toute la déférence que je dois à la chère lady Southdown, je pense qu'il faudrait attendre encore avant d'amener miss Crawley sur un terrain aussi grave et aussi sérieux. Sa santé réclame des ménagements, et, en outre, elle a bien peu médité jusqu'à ce jour, sur ce qu'elle avait à faire, pour son éternité bienheureuse.
—Raison de plus pour se hâter, mon cher Pitt, dit lady Émilie, en se levant avec son arsenal de brochures.
—Une trop grande brusquerie ne réussirait qu'à l'effaroucher. Je (p. 012) connais assez les dispositions mondaines de ma tante pour pouvoir vous assurer qu'en voulant ainsi la convertir d'assaut, nous n'arriverions à d'autres résultats que de la faire persister dans ses voies funestes, loin d'arracher cette âme au péril qui la menace. Pour se soustraire à l'effroi, à l'ennui que vous lui inspirerez, elle jettera vos livres par la fenêtre et nous fermera sa porte au nez.
—Pitt, Pitt, vous appartenez aux pompes de ce monde au moins autant que miss Crawley, dit lady Émilie, en remportant ses précieuses brochures.
—Inutile de vous dire, chère lady Southdown, continua Pitt à voix basse, sans s'arrêter à cette interruption, combien un manque d'égards ou de prudence pourrait causer de préjudice à nos espérances sur les biens terrestres et périssables de miss Crawley. Sa fortune atteint à un chiffre de soixante-dix mille livres sterling; pensez de plus à son grand âge, à son tempérament nerveux et délicat. Il existait un testament en faveur de mon frère le colonel Crawley; elle l'a détruit, je le sais.... Beaucoup de douceur, voilà ce qu'il faut employer pour cette âme souffrante et blessée; évitons donc par-dessus tout ce qui tendrait à l'aigrir, à l'irriter. J'espère en conséquence que vous conclurez avec moi qu'il....
—Certainement, certainement, reprit lady Southdown. Jane, mon enfant, il est inutile d'écrire ce billet au docteur Irons. Puisque la santé de miss Crawley la met hors d'état de supporter les fatigues de la discussion, nous attendrons qu'elle aille mieux. J'irai toutefois la voir demain.
—Si vous m'en croyez, belle dame, ajouta encore sir Pitt d'un ton caressant, vous n'y conduirez pas notre ardente Émilie; elle pousse trop loin le prosélytisme: je vous engage plutôt à prendre la douce et tendre lady Jane.
—Certainement, certainement, Émilie bouleverserait tous nos plans,» repartit lady Southdown reconnaissant la justesse de cette observation.
Pour cette fois donc la comtesse renonça à sa méthode ordinaire d'accabler sous le poids de ses indigestes et rebutants traités la victime que voulait frapper et réduire son ardeur convertissante, c'est ainsi que dans les batailles la canonnade précède toujours les charges de cavalerie française. Quoi qu'il en soit, et sans que nous puissions dire si ce fut par égard pour (p. 013) une santé chancelante et affaiblie, dans le désir de ne point compromettre la félicité éternelle d'une âme égarée, ou peut-être enfin, par suite de calculs intéressés, lady Southdown consentit à temporiser.
Le lendemain, la grande voiture de famille Southdown, portant sur ses panneaux la couronne de comte et le losange, avec des armoiries qui rappelaient les alliances avec les Binkie, s'arrêtait en grande pompe à la porte de miss Crawley. Un laquais d'une taille gigantesque, d'une mine grave et béate remit à M. Bowls, pour miss Crawley et miss Briggs, les cartes de sa maîtresse. Après cette première entrée en rapport, lady Émilie se donna, le jour même, la satisfaction d'envoyer sous bande à la demoiselle de compagnie les brochures citées plus haut, et principalement la Blanchisseuse, avec quelques autres traités à l'usage des domestiques, tels que: les Miettes de l'Office, la Poêle et le Fourneau, brochures dont le titre dit assez la haute portée!
Miss Briggs s'était sentie singulièrement flattée des prévenances de M. Crawley et du bon accueil de lady Jane. Aussi quand on apporta à Miss Crawley les cartes de la famille Southdown, les paroles élogieuses se pressèrent dans sa bouche sur le compte des visiteurs. La comtesse avait laissé une carte pour elle! Il y avait là assurément de quoi rendre bien fière cette pauvre délaissée.
«Une carte de lady Southdown pour vous, qu'est-ce que cela signifie, miss Briggs? pour ma part, je n'y comprends rien,» observa miss Crawley au nom de ses principes égalitaires.
Sa compagne lui fit humblement remarquer qu'il n'y avait aucun mal à ce qu'une dame de qualité accordât quelque attention à une honnête et pauvre fille.
Cette (p. 014) carte fut conservée précieusement dans sa boîte à ouvrage, parmi ses autres trésors du même genre.
Elle raconta alors à miss Crawley sa rencontre de la veille avec M. Pitt, en compagnie de sa cousine et future épouse. Elle s'étendit avec une complaisance toute particulière sur l'amabilité et la modestie de cette charmante demoiselle, sur la simplicité excessive de sa toilette, dont elle passa minutieusement en revue tous les articles, depuis le bonnet jusqu'aux brodequins.
Miss Crawley ne dit point à Briggs que son bavardage lui brisait la tête; elle la laissa parler, au contraire, tant qu'elle voulut. Dès qu'elle sentait ses forces revenir, elle se mettait à désirer les visites, et M. Creamer, son médecin, ne voulant point lui permettre de retourner à Londres pour s'y plonger de nouveau dans le tourbillon des plaisirs, elle était enchantée de trouver à Brighton des éléments de société. Elle envoya donc ses cartes le lendemain, en faisant dire à M. Pitt qu'elle serait bien aise de le voir. Il se rendit à cette invitation et amena même avec lui lady Southdown et sa fille. La comtesse douairière évita de parler de l'état déplorable dans lequel se trouvait l'âme de miss Crawley, elle causa toujours avec une discrétion exquise de la pluie et du beau temps, de la guerre, de la chute de Bonaparte; vanta surtout ses docteurs et ses drogueurs, et porta très-haut les mérites singuliers de Podger, son apothicaire de prédilection.
Dès cette première visite, Pitt Crawley frappa un coup de maître en démontrant, clair comme le jour, que si un injuste oubli n'avait pas à ses débuts arrêté sa carrière diplomatique, il n'y avait pas de raison pour qu'il ne pût prétendre aux postes les plus élevés. La comtesse douairière de Southdown ayant pris à parti celui qu'elle appelait l'aventurier Corse, ce monstre souillé de tous les crimes imaginables, ce misérable tyran indigne de voir la lumière du jour, etc., etc., etc. Pitt Crawley se mit à son tour à défendre l'homme de la destinée. Il dépeignit le premier consul tel qu'il l'avait vu à la paix d'Amiens, quand, lui Pitt Crawley, avait eu l'honneur de se lier avec M. Fox, ce grand homme d'État, devant le génie duquel disparaît toute dissidence d'opinion pour ne plus laisser place qu'à l'admiration la plus fervente, ce politique achevé qui avait toujours professé la plus haute considération pour l'empereur Napoléon; (p. 015) son indignation s'exhala en termes les plus violents contre la conduite déloyale des alliés à l'égard de ce monarque détrôné. L'exil le plus honteux et le plus cruel n'avait-il pas été la récompense de sa foi en la parole donnée? Et pourquoi? pour substituer à son autorité la tyrannique domination d'un papiste effréné.
Cette sainte horreur de Rome et du pape assurait à M. Pitt une haute position dans l'opinion de lady Southdown, pendant que son admiration pour Fox et Napoléon le grandissait d'autre part dans l'esprit de sa tante. L'amitié de cette dernière pour cet illustre défunt a déjà été l'objet d'une digression dans l'un des premiers chapitres de cette histoire. Whig de cœur et d'âme, miss Crawley, pendant toute la durée de la guerre, avait fait cause commune avec les membres de l'opposition, et bien que la chute de l'empereur n'ait jamais fait grande impression sur les nerfs de la vieille dame, et que les malheurs de l'exilé n'aient point troublé le sommeil de ses nuits, Pitt cependant la prenait par son faible, en louant à la fois ses deux idoles. Cette courte mais énergique protestation avait suffi pour le mettre fort avant dans les bonnes grâces de sa tante.
«Et vous, ma chère, que pensez-vous?» dit miss Crawley en se tournant vers la jeune demoiselle, dont l'air simple et modeste réveillait déjà toutes ses sympathies.
C'était, du reste, son habitude de s'enflammer toujours ainsi à première vue; mais il faut rendre cette justice à son enthousiasme, il était aussi prompt à s'en aller qu'à venir.
Lady Jane rougit beaucoup, et répondit que, n'entendant rien à la politique, elle la laissait aux esprits plus profonds que le sien. Elle trouvait une grande justesse aux arguments de sa mère, ce qui n'ôtait rien à l'excellence des raisons de M. Crawley.
Quand ces dames se retirèrent enfin pour prendre congé de miss Crawley, celle-ci leur témoigna l'espérance que lady Southdown serait assez bonne pour lui envoyer lady Jane de temps à autre, si toutefois cette dernière voulait bien venir consoler une pauvre recluse abandonnée.
La douairière s'y engagea de la meilleure grâce du monde, et l'on se quitta très-bons amis.
«Ah! Pitt, ne me ramenez plus lady Southdown, lui dit la vieille (p. 016) demoiselle à sa visite suivante. C'est en chair et en os la sotte prétention de toute votre lignée maternelle, dont le ciel me préserve comme de la peste. Quant à cette bonne petite lady Jane, vous pourrez me l'amener tant qu'il vous plaira.»
Pitt en fit la promesse, mais il garda pour lui ce qui concernait la comtesse Southdown. Il aurait été désolé d'ôter à cette digne matrone la conviction où elle était qu'elle avait produit sur miss Crawley l'impression la plus agréable et en même temps la plus saisissante.
Lady Jane se rendit volontiers à la demande de miss Crawley; intérieurement elle n'était peut-être pas fâchée d'échapper à quelques-unes des mortelles visites du révérend Bartholomé Irons et de tous ces charlatans qui venaient bourdonner autour de la majestueuse comtesse sa mère. Lady Jane tenait fidèle compagnie à miss Crawley, elle l'accompagnait dans ses promenades, elle lui abrégeait par sa présence la longueur des soirées. C'était une si bonne et si douce nature que Firkin elle-même n'en était point jalouse; miss Briggs aurait voulu l'avoir toujours avec elle, trouvant que son amie la ménageait beaucoup plus devant la bonne lady Jane. Et quant à miss Crawley, elle témoignait à cette jeune fille une affection et une bienveillance particulières. La vieille demoiselle lui faisait le récit de toutes ses histoires de jeunesse, mais sur un ton bien différent de celui qu'elle apportait dans ses confidences à cette petite mécréante de Rebecca. Elle eût regardé comme un manque de convenance de blesser les chastes oreilles de lady Jane par des propos un trop peu lestes: miss Crawley, au milieu de ses goûts voluptueux et mondains, conservait trop de tact pour porter atteinte à tant d'innocence et de pureté. Sa nouvelle compagne n'avait jusqu'alors reçu de témoignage d'affection que de son père, de son frère et de miss Crawley, aussi répondait-elle aux avances de cette dernière par la confiance la plus ouverte et l'amitié la plus franche.
Dans les longues soirées d'automne, alors que Rebecca tenait à Paris le sceptre dans les réunions des jeunes officiers de l'armée conquérante, que la pauvre Amélia.... hélas! qu'était devenue la pauvre Amélia, au cœur si profondément blessé? Dans les longues soirées d'automne, lady Jane, assise au piano, chantait à miss Crawley de simples cantiques, de douces romances, quand (p. 017) déjà les feux du soleil, s'éteignant à l'horizon, ne laissaient plus au ciel que des clartés douteuses, et que la vague gémissante se brisait en mourant sur la plage. Dès qu'elle s'arrêtait, la vieille demoiselle s'éveillait en sursaut et la priait de recommencer, et Briggs, dans son coin, versait des larmes d'une volupté ineffable, tout en paraissant fort acharnée à son tricot. Délicieusement émue, elle contemplait les splendeurs de l'Océan, qui déroulait devant elle ses sombres nuances, ces lampes suspendues sur sa tête qui commençaient à s'allumer à la voûte céleste et à répandre leur éclat vacillant. Qui pourrait dire les joies mystérieuses de cette âme méditative et sensible?
Pitt, renfermé dans la salle à manger avec quelques brochures sur les céréales ou la Revue des Missions, se livrait à ce plaisir traditionnel de tous les Anglais après dîner. Il buvait du Madère, se bâtissait des châteaux en Espagne, se comparait à Adonis, et trouvait que son amour pour Jane atteignait un degré d'intensité qu'il n'avait jamais eu depuis sept ans que durait leur flamme. Ces réflexions le conduisaient insensiblement à ronfler du meilleur de son cœur. À l'heure où M. Bowls, apportant le café, troublait par la lourdeur de sa marche le sommeil de M. Pitt, celui-ci, au milieu de l'obscurité naissante, affectait de paraître absorbé dans la gravité de sa lecture.
«Ah! que je voudrais trouver quelqu'un pour faire ma partie, disait un soir miss Crawley au moment où le domestique arrivait avec la lumière et le café; la pauvre Briggs n'est pas plus en état de jouer qu'une huître, elle est si bouchée maintenant. Cette vieille fille ne manquait jamais, devant les domestiques, d'assommer la pauvre Briggs de ses réflexions désagréables. Il me semble qu'après un cent de piquet mon sommeil en serait meilleur.»
Lady Jane se mit à rougir jusqu'à l'extrémité des oreilles et jusqu'au bout des doigts; puis quand M. Bowls fut parti, que la porte fut fermée, elle se hasarda à dire:
«Miss Crawley, je sais jouer un peu; j'ai fait quelques parties avec mon pauvre père.
—Venez m'embrasser, venez vite m'embrasser, chère petite,» s'écria miss Crawley dans son ravissement.
Lorsque Pitt, toujours sa brochure à la main, remonta dans la pièce où se tenaient les dames, il trouva sa tante et sa future appliquant (p. 018) toutes les facultés de leur esprit à cette édifiante occupation.
La timide lady Jane rougit beaucoup ce soir-là.
Aucune des manœuvres de M. Pitt n'échappait à l'attention de ses chers parents du rectorat de Crawley-la-Reine. L'Hampshire et le Sussex sont limitrophes, et mistress Bute tirait parti du voisinage; elle savait tout ce qui se passait dans la maison de miss Crawley et même plus encore. Pitt n'en quittait plus. Pitt était des mois entiers sans venir au château, où son abominable père se livrait sans réserve à sa passion pour le rhum et à de déplorables familiarités avec les Horrocks. Les progrès de Pitt auprès de sa tante portaient au comble de la rage ses excellents parents du presbytère. Tout en se gardant bien de convenir de ses torts, mistress Bute s'en voulait beaucoup d'avoir été si arrogante avec Briggs, si avare à l'égard de Bowls et de Firkin; si bien que de tous les gens de miss Crawley, il ne s'en trouvait plus un seul qui voulût lui donner des renseignements.
«Aussi c'est la faute à Bute, disait-elle, revenant toujours à son argument favori; qu'avait-il besoin de se casser le cou? si cela n'était point arrivé, j'aurais encore cette vieille fille à merci. Ah! monsieur Bute, je suis victime de mon devoir et de vos habitudes vagabondes et nullement orthodoxes.
—Mes habitudes vagabondes! allons donc! c'est vous qui l'avez effarouchée, Barbara, reprit l'homme de la parole sainte, je ne vous conteste pas votre adresse, mais vous avez un diable de caractère; et puis vous serrez trop bien votre argent.
—Si je ne serrais pas si bien le vôtre, monsieur Bute, vous seriez déjà serré en prison.
—Eh bien oui! chère amie, reprit le recteur d'un ton câlin, on rend justice à votre habileté, mais vous êtes trop regardante, entendez-vous.»
Le saint homme chercha au fond d'un grand verre de bière, comme un supplément d'éloquence; puis il reprit:
«Quel agrément peut-elle avoir avec une poule mouillée comme ce Pitt Crawley; un garçon qui prendrait ses jambes à son cou si une oie le regardait de travers. Quand Rawdon, un gaillard celui-là, le poursuivait à coups de fouet autour de l'écurie, Pitt se sauvait appelant papa, maman, à son secours; un de mes garçons n'aurait qu'à le toucher du doigt pour le faire tomber. (p. 019) Jim me disait encore dernièrement qu'à Oxford on l'avait surnommé miss Crawley. Je dis donc, Barbara.... continua le révérend après un moment de silence.
—Eh bien! quoi? dit Barbara qui se rongeait les ongles et battait la mesure sur la table.
—Je dis que nous pourrions bien envoyer Jim à Brighton, pour essayer s'il n'y a rien à faire auprès de cette vieille édentée. Le voilà bien près d'avoir pris ses grades à Oxford, et sauf ses deux échecs.... Eh! mon Dieu, j'ai bien été refusé aussi moi, son père, on peut dire que c'est un garçon lettré qui a reçu le baptême classique. Il s'est lié avec de bons diables comme lui, manie fort bien la rame et tire assez joliment le bâton; c'est un gaillard, en un mot, bon à lâcher aux trousses de la vieille, et si Pitt ne trouve pas la plaisanterie de son goût, Jim n'aura qu'à lui tordre le cou. Ha! ha! ha!
—Sans doute, Jim pourrait aller la voir, répondit mistress Bute en poussant un soupir. Si seulement nous pouvions lui faire prendre une de nos filles chez elle; mais elle ne peut pas les sentir, elle les trouve trop laides.»
Les jeunes filles en question, fort bien élevées du reste, mais fort disgraciées de la nature, entendaient toute cette conversation de la chambre voisine, où de leurs doigts noueux elles écorchaient sur le piano un morceau péniblement appris. Toute leur journée se passait ainsi au milieu des exercices musicaux, géographiques, historiques et instructifs. Mais ces talents d'agrément pouvaient-ils suffire à faire passer sur la pauvreté et la laideur, sur une taille petite et difforme? Pour leur établissement mistress Bute en était réduite à ne plus compter que sur le vicaire de son mari, et encore il n'y en avait que pour une.
Jim, sur ces entrefaites, rentra de l'écurie; une pipe courte et noire était passée au cordon graisseux de son chapeau. Il se mit à parler avec son père des paris engagés aux dernières courses, et la conversation des deux époux en resta là.
Mistress Bute n'augurait pas grand'chose de bon d'une démarche de son fils James auprès de leur vieille parente, pour elle, cette tentative n'était que le suprême effort du désespoir. Le jeune envoyé lui-même ne parut se promettre ni grand plaisir ni grand profit de la mission dont on le chargeait; mais il se consola en pensant que sa vieille parente pourrait lui faire quelque (p. 020) bon cadeau qui lui permettrait de payer les plus intraitables de ses créanciers.
Voilà donc Jim parti par la voiture de Southampton et débarqué le soir même à Brighton, avec son porte-manteau et Chourineur son boule-dogue favori. Il était porteur, en outre, d'une immense corbeille remplie des meilleurs produits de la ferme et du verger qu'il devait offrir à miss Crawley au nom de la famille du ministre. Jugeant que l'heure était trop avancée pour se présenter de suite chez la malade, il descendit à l'auberge, et ne se rendit le lendemain chez miss Crawley qu'assez tard dans la matinée.
Miss Crawley n'avait point vu son neveu depuis cet âge ingrat où la voix varie, du ton grave aux notes aiguës, à travers un enrouement rauque et désagréable, où les jeunes adolescents se rasent en cachette avec les ciseaux de leurs sœurs, et où la vue des personnes d'un autre sexe produit sur eux des sensations de terreurs indéfinissables; alors que de grandes mains et de grands pieds se rattachent, sans qu'on sache trop comment, à des vêtements qui semblent tous les jours se raccourcir un peu plus; alors que, dans le salon, la présence des mêmes adolescents après dîner effarouche les dames qui, à la faveur des premières ombres du crépuscule, se disent tout bas leurs secrets à l'oreille; alors qu'un certain respect pour leur innocence fort contestable, empêche entre les hommes l'échange de ces grosses plaisanteries qui ont la prétention d'être spirituelles; alors que le père ne se gêne pas encore pour dire à son fils: Allons, Jacques, mon garçon, va voir de l'autre côté si j'y suis; et que le jeune homme, à moitié content de retrouver sa liberté, à moitié blessé de ne pas être traité en homme, laisse les messieurs vider quelques bouteilles.
À cette époque, James n'avait pu encore être classé dans un genre bien défini; mais maintenant c'était un homme et un homme accompli. Grâce à son éducation classique, il possédait ce vernis inappréciable que seule peut donner la vie universitaire. Criblé de dettes et refusé à tous ses examens, rien ne manquait à sa réputation de bon enfant; c'était du reste un assez beau garçon. Lorsqu'il se rendit auprès de sa tante, sa mine rougissante, sa gaucherie même réussirent assez bien auprès de cette vieille fille aux affections volages; elle aimait ces symboles de santé et d'innocence.
Il (p. 021) dit à la vieille parente qu'il était venu passer un ou deux jours à Brighton pour voir un de ses camarades de collége et.... pour lui présenter ses respects, ainsi que ceux de son père et de sa mère, qui faisaient des vœux pour sa santé.
Pitt se trouvait dans la chambre de miss Crawley quand on annonça le nouveau venu; il devint tout pâle en entendant son nom. La vieille dame se sentait en veine de belle humeur; elle prit un véritable plaisir aux alarmes de M. Pitt, et s'efforça de les redoubler. Elle s'informa avec le plus grand intérêt de tous les habitants de la cure, et assura Jim que son intention était d'aller y passer quelques jours. Elle le félicita beaucoup de sa bonne mine, le trouva bien grandi, tout en regrettant que ses sœurs ne fussent pas d'une aussi belle venue que lui. Apprenant qu'il était descendu à l'hôtel, elle ne voulut pas lui permettre d'y retourner et ordonna à M. Bowls de faire apporter immédiatement chez elle les bagages de M. James Crawley.
«Et surtout, Bowls, ajouta-t-elle avec une grande amabilité, ayez soin d'acquitter la note de M. James.»
Elle lança à Pitt un regard provocateur et triomphant qui fit presque étouffer de jalousie l'infortuné diplomate. Jamais sa tante n'en avait tant fait pour lui; jamais sa tante ne lui avait offert l'hospitalité sous son toit, et à première vue elle accordait ce bon accueil à ce goujat qui sentait le fumier.
«Pardon, monsieur, dit M. Bowls en s'avançant avec un profond salut; à quel hôtel Thomas ira-t-il prendre vos bagages?
—Ah diable! dit l'adolescent en se levant tout alarmé; je vais y aller moi-même.
—Le nom de l'hôtel? dit miss Crawley.
—Au veau qui tette,» répondit Jacques rougissant jusqu'au blanc des yeux.
À ce nom, miss Crawley éclata de rire; M. Bowls, profitant de ses prérogatives comme familier de la famille, ne put s'empêcher de l'imiter, en ayant soin de porter sa main devant sa bouche pour étouffer le bruit; enfin le diplomate sourit du bout des lèvres.
«C'est que.... je.... je n'en connaissais pas de meilleur, dit Jacques les yeux baissés; je ne suis jamais venu ici, et c'est le cocher qui me l'a indiqué.»
Or, voici la vérité: sur l'impériale de la voiture, maître Jim avait (p. 022) trouvé l'invincible Broaïcow, qui venait à Brighton faire assaut avec le terrible Gatecautt, et, enchanté de la conversation de son compagnon de route, il avait passé la soirée avec lui et sa société à l'auberge susdite.
«Je vais y aller moi-même, et payer ma note, continua Jacques, je ne voudrais pas, madame, vous laisser la charge de cette dépense.»
Cet acte de haute délicatesse accrut encore la belle humeur de sa tante.
«Allez régler ce compte, Bowls, fit-elle avec un geste impératif, et puis vous me l'apporterez.»
Pauvre chère dame, elle ne savait pas ce qui la menaçait!
«C'est que.... c'est qu'il y a aussi un petit chien, dit Jacques avec un regard profondément contrit, et à cause de lui il est nécessaire que j'y aille. Il s'en prend toujours aux jambes des laquais.»
Ce détail excita l'hilarité générale. Briggs et lady Jane, qui s'étaient jusqu'alors tenues silencieuses pendant cette entrevue, firent tout comme les autres; et Bowls sortit de la pièce sans ajouter un mot de plus.
Toujours en vue de s'amuser des tortures de son autre neveu, miss Crawley continua ses avances au jeune étudiant d'Oxford. Une fois qu'elle se mettait en train rien ne pouvait plus arrêter son amabilité et ses louanges. Pitt était invité pour ce soir-là à dîner, elle retint bien vite James pour la promenade, le fit asseoir à côté d'elle dans sa voiture et le conduisit ainsi en triomphe sur toute la plage. Pendant cette excursion elle lui débita mille compliments, elle cita des passages d'auteurs français et italiens, le traita en érudit profond, lui déclarant qu'elle était convaincue qu'il aurait la médaille d'or et prendrait un rang distingué parmi les Senior Wranglers[1].
«Oh! oh! fit avec un gros rire James, encouragé par ces compliments, des Senior Wranglers il n'y en a que dans l'autre bazar.
—Qu'appelez-vous l'autre bazar, mon cher enfant? dit la vieille dame.
—Les (p. 023) Senior Wranglers sont à Cambridge et non pas à Oxford,» dit l'étudiant avec un air de connaisseur.
Il se disposait à devenir plus aimable et plus communicatif encore, lorsque soudain il aperçut sur la plage, dans un char-à-banc tiré par une espèce de rosse, ses amis de l'auberge habillés en jaquettes de flanelle rouge ornées de boutons de nacre, avec une recrue de trois autres messieurs du même numéro. Ils saluèrent tous le pauvre Jim, malgré ses efforts pour se dissimuler derrière sa tante. Cet incident acheva de mettre la confusion dans l'esprit du timide jeune homme, et de tout le reste de la promenade il ne fut plus en état de répondre ni oui ni non.
En rentrant, il trouva sa chambre toute prête, ainsi que son porte-manteau. Il put remarquer l'air grave et dédaigneux de M. Bowls, en le conduisant à la pièce où il devait coucher. Mais c'était bien M. Bowls qui préoccupait sa pensée! Il maudissait sa destinée qui l'avait jeté dans une maison hantée par de vieilles femmes qui débitaient des lambeaux de français et d'italien et lui parlaient poésie.
James arriva pour le dîner, à moitié étouffé dans sa cravate blanche. Il eut l'honneur de donner la main à lady Jane pour descendre l'escalier, tandis que Crawley les suivait par derrière ayant au bras sa vieille tante, qui, sous ses couvertures, ses châles et ses coussins, avait l'air d'un ballot vivant. Briggs passa la moitié de son dîner à préparer les morceaux de la malade et à couper du poulet pour l'épagneul.
James ne fit pas grands frais d'éloquence, mais il se contenta d'offrir du vin à toutes les dames et absorba la plus grande partie d'une bouteille de Champagne qu'on avait mise sur la table en son honneur. Quand les dames se furent retirées et que les deux cousins se trouvèrent seuls, l'ex-diplomate devint très-bon compagnon. Il interrogea James sur ses occupations au collége, sur ses projets d'avenir, et lui souhaita le succès avec une touchante effusion. Le porto semblait avoir délié la langue de James; il raconta à son cousin sa vie, ses espérances, ses dettes, ses embarras, ses farces à l'université, tout en vidant avec la plus grande prestesse les bouteilles rangées devant lui et dégustant avec un plaisir égal le porto et le madère.
«Ma tante veut avant tout, dit M. Crawley, ne laissant jamais vide (p. 024) le verre de son cousin, que l'on se trouve ici comme chez soi. Sa maison est le temple de la liberté, James, et vous ne pouvez pas faire de plus grand plaisir à miss Crawley que d'en agir à votre fantaisie et de vous faire servir à votre goût. Je sais que vous m'en vouliez tous dans le comté parce que j'étais un tory, Miss Crawley est assez libérale dans ses idées pour respecter toutes les convictions; elle est républicaine par principe, et méprise toutes les distinctions de rang et de naissance.
—Vous n'en allez pas moins épouser la fille d'un comte? reprit James.
—Que voulez-vous, mon cher? ce n'est pas la faute de lady Jane si elle sort de bonne souche, répliqua M. Pitt avec un air de suffisance; elle aura beau faire, elle n'en sera pas moins noble, et, d'ailleurs, je suis tory, vous savez bien.
—Je m'entends, dit Jim; le bon sang est toujours le bon sang. C'est que, voyez-vous, je ne mange pas au même râtelier que tous vos révolutionnaires. Que diable! on sait ce que c'est que d'être gentilhomme. Voyez dans les courses de bateaux, voyez dans les assauts de boxe; c'est la race qui fait tout; voyez encore dans la chasse aux rats: qu'est-ce qui l'emporte? ce sont les chiens de bonne race. Passez-moi donc le porto, Bowls, mon vieux, que je dise un mot à cette bouteille. Où en étais-je?
—Je crois que vous en étiez aux chiens qui chassent les rats, fit Pitt en tendant à son cousin le carafon auquel il voulait dire un mot.
—À la chasse aux rats? Eh bien, Pitt, aimez-vous ce spectacle? Voulez-vous voir un chien qui sait s'y prendre pour tuer un rat? Vous n'aurez qu'à venir avec moi chez Tom Corduroy, et je vous montrerai.... Mais, bête que je suis! s'écria Jacques en riant de sa propre sottise, chien ou rat, peu vous importe; pour vous, ce sont des niaiseries. Le diable m'étrangle si vous êtes en état de distinguer un caniche d'un canard.
—Oh! pas du tout, continua Pitt, de plus en plus prévenant. Vous parliez du sang et des priviléges attachés à une noble origine.... Tenez, voici une nouvelle bouteille.
—Oui, le sang, dit James, en faisant disparaître la liqueur vermeille dans les profondeurs de son gosier; il n'y a rien de tel que le sang, monsieur, chez les chevaux, les chiens et les hommes. (p. 025) Tenez, au dernier trimestre, avant que j'aille m'installer à la campagne, un peu avant ma rougeole, si je ne me trompe, eh bien! j'étais avec Ringwood du collége du Christ, vous savez bien, Bob Ringwood, le fils de lord Cinqbars, nous prenions notre bière à la Cloche de Blenheim, le batelier de Banbury nous défia l'un ou l'autre à la lutte, en pariant un bol de punch, aux frais du battu. Je n'étais bon à rien, j'avais le bras en écharpe, j'étais obligé d'enrayer les roues, ma vieille rosse de jument m'avait jeté à bas deux jours auparavant. Ah! je me suis bien cru un moment avec le bras cassé.... J'étais donc hors d'état d'entrer en lutte avec lui; mais Bob s'en est chargé: il a mis bas son habit, et le voilà campé en face du batelier. Ce n'a pas été long: en trois minutes et en quatre tournées, il lui a donné son affaire. Comme il vous l'a arrangé! Et comment expliquez-vous cela, monsieur? Par le sang, rien que par le sang, monsieur.
—Mais vous ne buvez pas, James, continua l'ex-attaché d'ambassade; de mon temps, à Oxford, on était plus expéditif qu'on ne paraît l'être chez vous sur l'article de la bouteille.
—C'est bon, c'est bon, dit James en se grattant le nez et en tournant vers son cousin de gros yeux qui nageaient dans leurs orbites, pas de plaisanteries, l'ancien; vous voudriez essayer ma capacité, vous voudriez me faire battre la campagne, mais suffit, mon maître; in vino veritas, mon vieux. Mars, Bacchus, Apollo, virorum. Qu'en dites-vous? La tante ferait bien d'envoyer quelques bouteilles de ce vin-là à mon très-honoré père. Savez-vous qu'il est fameux!
—Vous n'avez qu'à le lui demander, continua le digne élève de Machiavel, et commencez toujours par en faire votre profit, comme dit le poëte:
«Nunc vino pellite curas,
Cras ingens iterabimus æquor.»
Après cette citation, faite avec une dignité toute parlementaire, Pitt avala à peu près un doigt de vin, ayant eu soin de trinquer son verre avec grand fracas contre celui de son cousin.
Au rectorat, lorsqu'après dîner on débouchait une bouteille de vin de Porto, on le remplaçait, pour les demoiselles, par un petit verre de cassis. Mistress Bute avait droit à un verre sur la (p. 026) bouteille et l'honnête James à deux pour l'ordinaire, et le père fronçait le sourcil si par hasard on cherchait à prélever une plus large contribution sur son porto. En fils soumis, James mettait un frein à ses désirs et prenait son dédommagement soit en cassis, soit en genièvre; il avait sa réserve à l'écurie, et là se remettait à boire en compagnie du cocher et de sa pipe. Ce n'était pas toujours bien bon, mais au moins il se rattrapait sur la quantité. James, trouvant à la fois chez sa tante la quantité et la qualité, montra qu'il appréciait l'une et l'autre et qu'il n'avait pas besoin des encouragements de son cousin pour se décider à mettre à sec la seconde bouteille que Bowls servit devant lui.
Lorsque le moment de prendre le café fut venu, et qu'il fallut rejoindre les dames dont il avait un si grand effroi, le jeune étudiant perdit soudain son aimable franchise et sa verve joyeuse, et retomba dans son silence et sa timidité ordinaires. Il répondit par oui et non, il fit une mine boudeuse à lady Jane, et renversa une tasse de café sur la robe de miss Briggs.
À défaut de parler, il bâilla plusieurs fois à se démettre la mâchoire. Sa présence répandit comme un air de tristesse et de gêne au milieu des distractions habituelles de cette petite société: miss Crawley et lady Jane en faisant leur piquet, miss Briggs en travaillant à son ouvrage, se sentaient mal à l'aise et contraintes sous ce regard fixe et aviné.
«Comme il est gauche et à bout de paroles! dit miss Crawley à M. Pitt.
—Avec les hommes il est beaucoup plus communicatif,» répliqua sèchement notre Machiavel, fort désappointé de voir que le vin de Porto manquait son effet.
Jim passa une partie de la matinée suivante à écrire à sa mère le récit du brillant accueil que lui avait fait miss Crawley. Mais, hélas! il ignorait les amères déceptions que lui préparait le jour dont il voyait lever l'aurore; sa faveur devait être un terrible exemple de la fragilité des choses de ce monde. Jim avait oublié dans sa relation un événement bien vulgaire, mais dont la conséquence ne devait pas en être moins fâcheuse pour lui, un événement qui avait eu lieu à l'auberge du Veau qui tette, dans la nuit qui précéda l'installation de Jim chez sa tante.
Voici le fait: James avait l'humeur très-généreuse et, comme on (p. 027) dit, le cœur sur la main, surtout dans ses excursions aux vignes du Seigneur. Pour charmer les longueurs de la nuit qu'il avait passée avec l'invincible Broaïcow, le terrible Gatecautt et leurs amis, il avait fait servir à ces messieurs, par deux ou trois fois différentes, de l'eau et du genièvre, ce qui, sur la note de James, présentait un total de dix-huit verres à huit sous le verre. Le mal n'était point dans la somme des huit sous multipliés par dix-huit, mais dans la quantité de liquide que ce prix n'indiquait que trop et qui montrait sous le jour le plus fâcheux les inclinations du pauvre James. Que dut penser la tante lorsque M. Bowls, d'après ses ordres, lui rapporta la note acquittée?
L'aubergiste, dans la crainte qu'on lui cherchât chicane sur l'addition, affirma que le jeune homme avait tout consommé, tout, jusqu'à la dernière goutte; Bowls paya donc et, à son retour, montra le curieux document à mistress Firkin, qui resta toute stupéfaite d'une si prodigieuse consommation de genièvre; puis porta la susdite note à miss Briggs, qui, en sa qualité d'intendante générale, crut qu'il était de son devoir de faire part à la très-haute et très-puissante miss Crawley d'un fait si extraordinaire.
Jim aurait bu douze bouteilles de Bordeaux, que la vieille fille aurait encore trouvé dans les trésors de son indulgence les moyens de lui pardonner: M. Fox et M. Sheridan buvaient du bordeaux; l'aristocratie buvait du bordeaux. Mais dix-huit verres de genièvre engloutis dans un ignoble bouchon, hanté par les boxeurs de bas étage, c'était un crime odieux, irrémissible. Bien d'autres charges allaient peser sur l'infortuné. En entrant au salon, il le remplit des parfums de l'écurie où il avait été faire sa visite à Chourineur. Dans sa promenade avec son charmant favori, il avait rencontré miss Crawley et son épagneul poussif. Chourineur avait manqué ne faire qu'une bouchée de l'infortuné quadrupède, si celui-ci, par ses cris de détresse, n'eût attiré à temps l'intervention de miss Briggs, tandis que l'inhumain propriétaire du boule-dogue se tenait les côtes à force de rire des terreurs et des cris du petit animal. Enfin, l'imprudent garçon finit, ce soir-là, par secouer tout à fait sa retenue de la veille. Au dîner, il fut d'une gaieté folle, et décocha deux ou trois épigrammes contre Pitt Crawley. Après le dessert, il but autant que le jour précédent, et, rentré au salon, (p. 028) débita aux dames, sans la moindre pudeur, plusieurs histoires graveleuses de l'université d'Oxford, se mit sur le chapitre des boxeurs célèbres, détailla leurs qualités musculaires, et proposa joyeusement à lady Jane de soutenir un pari pour ou contre le terrible Gatecautt, en lui laissant l'avantage du choix. Enfin, il couronna cette aimable plaisanterie en offrant à son cousin Pitt Crawley un assaut avec ou sans gants.
«On n'a rien de mieux à votre service, mon gaillard, lui dit-il avec un gros rire et en lui tapant sur l'épaule; c'est mon père qui m'a fort engagé à vous proposer la lutte, et m'a dit qu'il se mettait de moitié dans le pari. Ha! ha!»
Tout en parlant ainsi, l'aimable champion jetait une œillade significative à la pauvre Briggs, et par-dessus l'épaule faisait à sir Pitt avec le pouce un geste moitié insultant, moitié railleur.
Tout en se sentant froissé de ce ton léger à son égard, Pitt n'était pas fâché de l'aventure. Quant à Jim, sa gaieté ne connaissait plus de frein, au moment des adieux pour aller se mettre au lit, il s'empara du bougeoir de sa tante; et après avoir traversé la pièce d'un pas chancelant, lui adressa, sur le seuil de la porte, le sourire le plus agréable qu'un ivrogne trouve à sa disposition. Il rentra dans sa chambre avec la douce conviction que l'argent de sa tante était désormais assuré à ses parents et à leurs héritiers.
Sa solitude semblait devoir au moins suspendre le cours de ses bévues; mais sur cette pente fatale, rien ne devait l'arrêter, et il trouva encore le moyen d'aggraver sa situation. La lune, caressant la mer de sa douce lumière, attira James à la fenêtre pour admirer le majestueux spectacle du ciel et de l'Océan. En ami des beautés de la nature, il pensa qu'une bonne pipe ajouterait aux jouissances de ses rêveries contemplatives.
«La fenêtre ouverte, la tête penchée en avant, le grand air emportera l'odeur d'une pipe, et on ne se doutera même pas que j'ai fumé.»
Ce qui fut dit fut fait. Mais James, encore tout étourdi de ses libations prolongées, oublia de fermer sa porte. Les rafales de la brise s'engouffrant dans la chambre, établirent un courant d'air qui porta les bouffées de tabac à l'étage inférieur, contrairement aux calculs de Jim. L'odeur de la pipe envahit toute la (p. 029) maison, et arriva dans toute sa force chez miss Crawley et miss Briggs.
Ce fut là le coup de grâce. Les Bute Crawley ne surent jamais combien de mille livres leur coûta cette pipe fumée par Jim. Firkin descendit auprès de Bowls, qui d'une voix caverneuse et sépulcrale lisait à son second la Poêle et le Fourneau. L'air effaré de Firkin fit d'abord croire à M. Bowls et à son jeune auditeur que les voleurs étaient dans la maison, et que la femme de chambre avait aperçu pour le moins leurs pieds sous le lit de sa maîtresse. Quand il fut instruit de l'affaire, en trois bonds il franchit l'escalier et se présenta chez James, qui ne se doutait de rien.
«Monsieur James, monsieur James, lui cria-t-il d'une voix vivement émue et qui ne manquait pas de pathétique, pour l'amour de Dieu, monsieur, quittez cette pipe; ah! monsieur James, qu'avez-vous fait, continua-t-il, en jetant par la fenêtre l'objet en question, ces dames ne peuvent souffrir cette odeur.
—Eh bien! ces dames n'ont qu'à ne pas fumer,» répondit Jacques avec un rire de butor, et il pensait avoir fait une excellente plaisanterie.
Les idées de M. James se modifièrent singulièrement à ce sujet quand le lendemain le jeune subordonné de Bowls, en lui apportant ses bottes et son eau chaude pour sa barbe, lui remit, comme il était encore au lit, un billet de la main de miss Briggs, dont voici le contenu:
«Cher monsieur, y disait-on, miss Crawley a passé une très-mauvaise nuit qu'elle attribue à cette odeur révoltante de tabac, dont vous avez rempli sa maison. Miss Crawley se sentant par trop souffrante ce matin, me charge de vous exprimer ses regrets de ne pas recevoir vos adieux avant votre départ, et elle regrette de vous avoir fait quitter votre auberge, où, elle en a l'assurance, vous trouverez bien mieux que chez elle tout ce qui peut vous être agréable pendant le reste de votre séjour à Brighton.»
Ici se termina la carrière de l'honnête Jim, comme aspirant aux faveurs de sa tante. Il venait de faire sans le savoir ce dont il s'était vanté, il avait livré un assaut à son cousin Pitt, mais il sortait battu de la lutte.
Qu'était devenue pendant ce temps l'ancienne favorite de miss Crawley et la première engagée dans cette course aux écus? (p. 030) Becky et Rawdon s'étant retrouvés tous deux en bonne santé après la bataille de Waterloo, allèrent passer ensemble l'hiver de 1815 à Paris, au milieu de tous les raffinements du luxe et des plaisirs. Rebecca calculait à merveille, et dans ses comptes l'argent qu'elle avait soutiré au pauvre Joseph Sedley pour ses deux chevaux devait fournir pendant une année au moins aux dépenses de sa maison. Du reste, il ne se présenta pas d'acheteur pour les pistolets de combat qui avaient envoyé la mort au capitaine Marker, pour le nécessaire en or et le manteau doublé de fourrure. Becky avait transformé ce dernier en une pelisse qu'elle mettait pour aller à cheval au bois de Boulogne, où tous les promeneurs s'arrêtaient pour l'admirer.
Nous ne parlerons que pour souvenir de l'accueil enthousiaste que lui fit son mari lorsqu'après l'avoir rejoint à Cambrai, elle se mit à découdre toutes les doublures de ses robes, et qu'il en sortit pêle-mêle montres, breloques, bijoux et valeurs de toute espèce, cachés par elle dans la ouate, pour le cas où il aurait fallu fuir de Bruxelles. Tufto n'en revenait pas, Rawdon en pouffait de rire, et jurait que de sa vie il n'avait vu jouer de tours pareils. Puis c'était un feu roulant de plaisanteries sans fin sur le compte du pauvre Jos, le tout assaisonné par la verve piquante que l'on connaît à Rebecca. L'admiration du mari pour sa femme était fort voisine de la folie; sa foi en elle ne pouvait se comparer qu'à celle des soldats français en leur empereur.
À Paris, Rebecca marcha de triomphe en triomphe. Les dames françaises la trouvaient charmante; elle parlait leur langue dans la perfection; les imitait à s'y méprendre dans leurs modes, leur vivacité et leurs manières. Son mari, à la vérité, était une espèce de souche; mais n'est-ce pas là le caractère de tous les maris anglais, avec une variation du plus au moins? Et puis à Paris, comme on sait, il suffit d'un mari ridicule pour rendre une femme intéressante. Crawley n'était-il pas d'ailleurs l'héritier de la riche miss Crawley qui avait donné asile, dans sa maison, à tant de nobles émigrés français? C'était donc la moindre chose que leurs hôtels s'ouvrissent en retour à la femme du colonel.
Une grande dame, à laquelle miss Crawley avait acheté, sans marchander, ses dentelles et ses bijoux, qu'elle avait souvent reçue (p. 031) à sa table pendant la tempête révolutionnaire, lui écrivait les lignes suivantes:
«Que notre chère miss vienne donc voir à Paris son neveu, sa nièce, tous ceux enfin qui lui conservent une large place dans leurs tendres souvenirs. On raffole ici de la charmante femme du colonel, de cette jolie espiègle qui nous rappelle la grâce et l'esprit de notre bien-aimée miss Crawley. Le roi l'a remarquée hier aux Tuileries, et Monsieur lui a accordé une attention qui a éveillé nos jalousies. Que n'étiez-vous là, chère demoiselle, pour voir le dépit d'une certaine milady Bareacres, qui promène dans toutes nos réunions son nez crochu et sa toque à panache, lorsque madame la duchesse d'Angoulême, l'auguste fille de nos rois et la compagne de leur exil, s'est fait présenter mistress Crawley, votre nièce et chère protégée, pour la remercier, au nom de la France, de l'intérêt et des sympathies que nos malheureux amis ont trouvés auprès de vous dans leur exil. Mistress Crawley est de toutes les fêtes et de tous les bals, bien qu'elle ne prenne pas une part active à nos danses. On ne saurait vous exprimer combien excite d'intérêt cette charmante créature, entourée des hommages les plus flatteurs et sur le point de devenir mère! Rien qu'à l'entendre parler de vous, de sa seconde mère, comme elle vous appelle, le cœur le plus insensible et le plus dur verserait des larmes. C'est une affection bien profonde et bien vraie, et nous ne pouvons mieux faire que l'imiter dans sa tendresse pour l'aimable et vénérée miss Crawley!»
Il était à craindre que cette lettre de la grande dame parisienne ne fît pas grand bien aux affaires de Becky auprès de son aimable et vénérée parente. Et en effet, la fureur de la vieille demoiselle ne connut plus de bornes quand elle apprit la situation de Rebecca et cet excès d'audace à se couvrir de son nom pour s'insinuer dans les salons à la mode. La confusion de ses pensées, son affaiblissement physique ne lui laissant plus un esprit assez présent pour pouvoir répondre à ses correspondants en français, elle dicta à Briggs dans son propre idiome une lettre furibonde où elle désavouait toutes les paroles de mistress Rawdon Crawley et la dénonçait au public comme la personne la plus dangereuse par ses artifices et ses intrigues.
Mais Mme la duchesse de *** ayant passé vingt ans en Angleterre, était bien excusable de ne pas comprendre l'anglais; elle (p. 032) se contenta de dire à Rawdon, la première fois qu'elle le rencontra, que la chère miss lui avait écrit une charmante lettre pleine de choses aimables pour mistress Crawley. Dès lors cette dernière commença à espérer de voir tomber sous peu les ressentiments de leur vieille parente.
Quoi qu'il en soit des colères de miss Crawley à ce sujet, mistress Rawdon était de l'autre côté du détroit l'objet de tous les hommages comme la plus spirituelle des Anglaises. Ses soirées offraient l'aspect d'un petit congrès européen: Prussiens, Cosaques, Espagnols, Anglais et Français se donnaient rendez-vous chez elle; car pendant ce fameux hiver de 1815, Paris était devenu le point du réunion de tout le monde civilisé. Si le quartier aristocratique de Londres avait pu voir tous les crachats, tous les cordons qui couvraient la poitrine des nobles invités de Rebecca, il n'eût pas manqué d'en éprouver la plus violente jalousie. Les plus fameux capitaines de l'époque caracolaient autour de sa voiture au bois de Boulogne, ou se pressaient dans sa petite loge à l'Opéra. Le cœur de Rawdon débordait d'orgueil, et comme à Paris il n'avait à craindre l'importunité d'aucun créancier, chaque jour ramenait quelque partie chez Véry ou chez Beauvilliers. La moitié de sa vie se passait au jeu, et sa veine se soutenait toujours. Tufto seul ne partageait pas l'allégresse générale: mistress Tufto avait pris fantaisie de venir visiter Paris; d'autre part plus de vingt généraux faisaient cercle autour de la chaise de Becky, et elle avait à choisir entre vingt bouquets lorsqu'elle se rendait au théâtre. Lady Bareacres et tout l'état-major féminin souffraient des tortures de l'envie à voir les triomphes de cette petite parvenue, dont la langue à double tranchant laissait une plaie cuisante dans l'âme de ces chastes personnes. Mais il n'y avait rien à faire contre elle. N'avait-elle pas tous les hommes de son côté? Cette coalition féminine ne réussissait point à dérouter l'indomptable courage de cette petite femme, et la médisance mourait dans le cercle même qui la voyait naître.
L'hiver de 1815 s'écoula au milieu de ces joies et de ces plaisirs pour mistress Rawdon Crawley. Elle paraissait aussi familière à cette vie de luxe et d'élégance que si depuis des siècles sa famille n'en avait jamais connu d'autre. Du reste, son esprit, ses talents, son énergie, la désignaient pour la place d'honneur dans ce monde de mensonges et de vanités.
Aux (p. 033) premiers jours du printemps de 1816, on lisait les lignes suivantes dans les colonnes du Galignani's Messenger:
«Le 26 mars, mistress Crawley, femme du lieutenant-colonel Crawley, du ***e régiment des Life Guards, est accouchée d'un fils.»
Tous les journaux de Londres répétèrent cette nouvelle, et un jour, à déjeuner, miss Briggs faisant à miss Crawley la lecture de la feuille du matin, lui apprit par cette voie l'accroissement survenu dans sa famille. Tout prévu qu'il était, cet événement donna lieu à une crise terrible dans les résolutions de miss Crawley. La fureur de la vieille dame atteignit aux dernières limites; elle manda sur-le-champ son neveu M. Pitt et Lady Southdown, et exigea immédiatement la célébration de leur mariage, si longtemps projeté. Elle leur annonça son intention de constituer aux jeunes époux une rente de mille livres sterlings sa vie durant; à sa mort ses biens devaient revenir en toute propriété à son neveu et à sa chère nièce lady Jane Crawley. Waxy vint rédiger les actes, lord Southdown conduisit sa sœur à l'autel, le mariage fut célébré par un évêque, au grand désappointement du révérend Bartholomé Irons.
Après la cérémonie, Pitt aurait désiré partir avec sa jeune épouse, suivant l'usage des personnes de son rang. Mais la tendresse de la vieille fille pour lady Jane avait atteint un tel degré d'intensité, qu'elle déclara catégoriquement ne pouvoir se séparer de sa favorite. Pitt et sa femme vinrent donc s'établir sous le même toit que miss Crawley. Le pauvre Pitt n'eut pas fort à se louer de tous ces arrangements, car il se trouvait ainsi placé entre les boutades de sa tante d'une part, et de sa belle-mère de l'autre. Lady Southdown était venue fixer ses quartiers dans le voisinage et de là prétendait régenter toute la famille. Il fallait avaler sans mot dire ses drogues et ses brochures, et Creamer dut céder la place à Rodgers. Avant peu, miss Crawley avait perdu jusqu'à l'apparence de l'autorité, et elle devint craintive au point de ne plus dire de sottises à Briggs; elle s'attacha de plus en plus à sa nièce et sentit ses terreurs s'accroître de jour en jour à l'approche de la mort. Espérons toutefois que les tendres soins de lady Jane adoucirent les derniers pas de sa vieille parente dans le chemin que nous avons à parcourir ici-bas à travers la douleur et la lutte.
On reçut à la fois en Angleterre la nouvelle des deux succès remportés par l'armée anglaise aux Quatre-Bras et à Waterloo. Les Trois-Royaumes tressaillirent d'orgueil et de douleur à l'annonce de ces glorieux faits d'armes, car les chants de victoire ne pouvaient faire oublier les pleurs que l'on devait aux blessés et aux morts. Dans chaque village, dans chaque chaumière, à l'arrivée des grandes nouvelles de Flandre, c'étaient des explosions de joie à côté des sanglots et des larmes, les enivrements du triomphe mêlés au deuil et à l'affliction. Pendant qu'on parcourait avec une anxieuse avidité la liste des victimes de la guerre et qu'on apprenait par elle la mort ou le salut d'un ami ou d'un parent, on passait successivement à travers les angoisses les plus accablantes, les incertitudes de l'espoir et du doute.
Cette liste sanglante se complétait chaque jour. On peut juger encore à distance du supplice cruel de ceux qui devaient attendre jusqu'au lendemain la suite de cette histoire de deuil, de l'empressement sauvage avec lequel on se disputait les feuilles encore humides de l'imprimerie. Si pour une seule bataille où nous n'avions que vingt mille hommes engagés, l'émotion était si forte dans tous les cœurs, on peut se faire une idée de l'état de l'Europe pendant vingt années de boucherie alors que chaque nation envoyait des millions d'hommes sur les champs de bataille, et que chacun d'eux, en frappant son adversaire, mettait une famille au désespoir.
Les nouvelles apportées par la Gazette tombèrent comme un coup de foudre dans la maison Osborne. Les jeunes filles ne cherchèrent point à dissimuler leur douleur. Le vieux père, déjà miné par un noir chagrin, s'affaissa davantage sous le poids de cette dernière infortune. Il tenta de se persuader que la main de Dieu avait frappé son fils, par suite de sa désobéissance. Il ne voulait pas encore reconnaître la sévérité de la sentence qu'il (p. 035) avait portée contre lui, il ne voulait pas avouer ses regrets du trop rapide accomplissement de ses menaces.
Parfois saisi d'une terreur subite, il frissonnait de tous ses membres, comme si une voix accusatrice lui reprochait le malheur qu'il avait appelé sur la tête de son fils. Jusqu'alors la réconciliation lui était apparue comme une vague et lointaine espérance; la femme de son fils pouvait mourir: l'enfant prodigue pouvait rentrer au foyer domestique, et dire: «Mon père, j'ai péché.» Mais maintenant plus rien. Son fils était à l'autre bord du gouffre que l'on franchit pour l'éternité.
Plus il se rappelait le terrible accès de fièvre auquel chacun avait cru que son fils ne pourrait résister, il le voyait encore sur son lit, sans voix, sans mouvements, les yeux d'une fixité effrayante. Comme il s'attachait alors aux pas du docteur, comme il interrogeait ses moindres gestes avec une navrante anxiété; et quelle joie dans son cœur, après la fin de cette terrible crise, quand son fils eut repris ses sens, quand il rouvrit les yeux pour voir son père, pour le reconnaître par un regard de tendresse. Tandis que maintenant, plus rien, pas même cette dernière espérance qui n'abandonne pas au chevet du malade condamné; plus rien qu'un corps froid et inanimé, dont il n'avait plus à attendre les paroles de soumission que réclamait son orgueil irrité, son autorité froissée et méconnue. Car, chose pénible à dire, le cœur du vieil Osborne souffrait avant tout de la pensée que son fils l'avait quitté sans implorer son pardon, et que sa vanité n'avait plus désormais d'excuses à espérer de lui.
Le malheureux vieillard succombait sous le faix de cette grande infortune, sans avoir personne à qui ouvrir son cœur. On ne l'entendit pas prononcer une seule fois le nom de son fils; il ordonna à l'aînée de ses filles de faire prendre le deuil à toute la maison. La demeure des Osborne, si joyeuse autrefois, ne devait plus de longtemps retentir des cris de fêtes et de plaisir. Il ne dit rien à son futur gendre, pour le mariage duquel on avait déjà pris jour; celui-ci avait lu dans les traits de M. Osborne qu'il n'y avait point à le questionner, ni à hâter l'époque de la cérémonie. On se contentait d'en parler tout bas dans le salon, où le père de famille ne paraissait plus, comme s'il eût craint de donner dans ces épanchements du cœur une marque de faiblesse ou d'y trouver une condamnation de sa conduite. (p. 036) Du reste, le deuil fut observé avec la plus rigoureuse exactitude.
Trois semaines environ après le 18 juin, un ami de la maison, sir William Dobbin, se présenta chez M. Osborne, à Russell Square. Sa figure était pâle et décomposée: il demanda à voir le père de George, et fut introduit dans le cabinet du maître de la maison. Après un échange de paroles banales et inintelligibles, le visiteur finit par tirer de son portefeuille une lettre scellée d'un grand cachet rouge.
«Mon fils le major Dobbin, dit l'alderman après quelque hésitation, m'a fait remettre une lettre par un officier du ***e arrivé d'hier. La lettre de mon fils en renfermait une pour vous, Osborne.»
L'alderman déposa le paquet sur la table et Osborne, pendant une ou deux minutes, arrêta sur lui ses yeux mornes et fixes. Cette fixité de regard porta le trouble dans l'âme du visiteur, car, après coup d'œil de compassion donné à cet infortuné, il se retira sans prononcer un mot.
La lettre était du l'écriture ferme et décidée de George. Il l'avait faite dans la matinée du 16 juin, un peu avant de prendre congé d'Amélia. Le grand cachet rouge portait les armoiries empruntées par Osborne au Dictionnaire de la Pairie; on y lisait pour devise: Pax in bello. Tout cela appartenait à la maison ducale avec laquelle le vieillard s'efforçait d'établir ses liens de parenté. La main qui avait signé cette lettre ne devait plus désormais tenir ni la plume ni l'épée. Le lendemain de la bataille, ce cachet dont la cire portait l'empreinte avait été dérobé au cadavre de George. Le père l'ignorait, et cependant il contemplait cette lettre avec des yeux hagards et consternés, et lorsqu'il voulut l'ouvrir, il crut un moment qu'il n'en pourrait venir à bout.
La lettre du pauvre George n'était pas bien longue. Un sentiment de fierté ne lui avait pas permis de s'abandonner aux doux épanchements du cœur. Il disait seulement qu'il n'avait point voulu partir pour la bataille sans faire ses adieux à son père, sans lui recommander, dans ce moment solennel, la femme et le fils qu'il laissait derrière lui. Il exprimait son repentir d'avoir déjà, par ses folles dépenses, fait une si large brèche à son héritage maternel. Il remerciait son père de tout ce qu'il avait fait pour lui, et lui promettait, quel que fût le sort (p. 037) que lui réservait la destinée, de se montrer toujours digne du nom qu'il portait.
Un sentiment d'orgueil, ou peut-être un faux respect humain, l'avait empêché d'en dire plus long; et puis, d'ailleurs, son père pouvait-il voir les baisers dont il avait couvert l'adresse? L'âme partagée entre d'amers regrets et des désirs de vengeance, M. Osborne laissa échapper la lettre de ses mains; il aimait toujours son fils, mais il ne lui avait point pardonné.
Deux mois environ après la réception de cette lettre, les demoiselles Osborne ayant accompagné leur père à l'église, le virent se mettre à une autre stalle que celle qu'il occupait d'ordinaire pendant le service divin; de cette place, il tenait ses yeux constamment fixés sur la partie du mur qui s'étendait au-dessus de leur tête. Les yeux des jeunes filles prirent aussitôt la même direction, et elles aperçurent un bas-relief scellé dans la muraille, où l'on voyait la Grande-Bretagne en pleurs appuyée sur une urne; une épée brisée, un lion couché indiquaient assez que c'était quelque monument commémoratif consacré au souvenir d'un guerrier frappé au champ d'honneur. Les marbriers fabriquaient, à cette époque, quantité de ces emblèmes funèbres qu'on peut voir, pour la plupart, sur les murs de Saint-Paul, où l'orgueil humain étale jusque dans la mort l'orgueil de sa vanité.
Au-dessous du marbre funéraire on voyait sculptées les armes des Osborne, et une inscription ainsi conçue:
À LA MÉMOIRE
DE GEORGE OSBORNE, ESQUIRE
CAPITAINE AU ***e RÉGIMENT D'INFANTERIE
DE SA MAJESTÉ,
MORT À L'ÂGE DE VINGT-HUIT ANS,
EN COMBATTANT POUR SON ROI ET SON PAYS,
DANS LA FAMEUSE JOURNÉE DE WATERLOO,
LE 18 JUIN 1815.
Dulce et decorum est pro patria mori.
À cette vue, les deux jeunes sœurs éprouvèrent une telle émotion que miss Maria fut obligée de quitter l'église. Les assistants s'écartèrent respectueusement pour donner passage à ces deux jeunes filles en noir dont les sanglots n'excitaient pas moins la compassion que la douleur muette de leur vieux père, (p. 038) immobile à sa place devant le monument élevé à la mémoire de son fils.
«Peut-être songe-t-il à pardonner à mistress George, se dirent les deux filles après le premier débordement de la douleur.»
Les amis de la famille Osborne, qui s'étaient d'abord entretenus de la brouille entre le père et le fils, par suite du mariage de ce dernier, s'entretinrent alors des chances d'une réconciliation entre le père de George et la jeune veuve. Il y eut même des paris engagés à ce sujet dans Russell-Square et jusque dans la Cité.
Si les deux sœurs redoutaient de voir la maison de leur père se rouvrir à la femme de George, leurs craintes à ce sujet durent s'accroître encore lorsqu'à la fin de l'automne leur père annonça qu'il allait partir pour un voyage sur le continent. Il ne s'expliquait point sur le but de son départ, mais elles savaient qu'il devait tourner ses pas du côté de la Belgique, et elles n'ignoraient pas non plus que la veuve de George se trouvait toujours à Bruxelles. Lady Dobbin et ses filles leur avaient donné des nouvelles fort détaillées sur la pauvre Amélia. L'honnête capitaine avait remplacé le second major du régiment resté sur le champ de bataille, et le brave O'Dowd, qui, suivant son habitude, s'était distingué par son sang-froid et son courage, fut nommé colonel et chevalier du Bain.
Plus d'un brave soldat du ***e, si cruellement éprouvé dans les deux journées meurtrières de Waterloo et des Quatre-Bras, passa l'automne à Bruxelles pour s'y remettre de ses blessures. Plusieurs mois après ces terribles luttes, la ville présentait encore l'aspect d'un hôpital militaire. À mesure que les blessures se refermaient, les jardins et les endroits publics se remplissaient de héros estropiés qui, échappés une fois de plus à la mort, jouaient, riaient et faisaient l'amour tout comme si de rien n'était. Dans le nombre, M. Osborne en retrouva plusieurs du ***e; leur uniforme les lui fit reconnaître. Il savait en outre les promotions et les changements comme s'il eût fait partie du régiment. Tout ce qui tenait à ce corps, à ses officiers, éveillait son plus vif intérêt. Le lendemain de son arrivée à Bruxelles, en sortant de son hôtel, il aperçut un soldat revêtu du susdit uniforme et assis sur un banc de pierre: M. Osborne s'approcha et s'assit tout ému à côté du convalescent.
«Étiez-vous (p. 039) dans la compagnie du capitaine Osborne? demanda-t-il à cet homme; puis il ajouta, après une pause: C'était mon fils, monsieur.»
Ce brave soldat était d'une autre compagnie; mais il fit au malheureux vieillard qui lui adressait cette question un salut empreint de tristesse et de respect.
«C'était un de nos plus beaux et de nos plus vaillants officiers que le capitaine George, dit ensuite le soldat.»
Un sergent de la compagnie du capitaine se trouvait maintenant à la ville, et achevait de guérir d'un coup de feu reçu à l'épaule. Ce sergent ne manquerait pas de lui donner tous les renseignements qu'il pourrait désirer sur.... sur le régiment. Mais il avait vu sans doute le major Dobbin, l'ami intime du brave capitaine, et mistress Osborne, qui se trouvait aussi à Bruxelles et dans un bien pitoyable état, à ce qu'on disait. On racontait que, pendant plus de six semaines, la pauvre femme avait été comme folle. Mais pardon, fit en terminant le soldat, monsieur doit savoir tous ces détails.
Osborne mit une guinée dans la main de cet homme et lui en promit une seconde dès qu'il lui aurait amené, à l'hôtel du Parc, le sergent dont il lui avait parlé. Grâce à cette promesse, M. Osborne ne tarda pas à voir le sous-officier qu'il demandait. Quant à l'autre soldat, il alla trouver un ou deux camarades, leur conta sa rencontre avec le père du capitaine Osborne, et la générosité de ce dernier, et ils se mirent à boire ensemble et à se réjouir avec les guinées qu'ils devaient à la fastueuse libéralité de cette affliction plus orgueilleuse encore que sincère.
En compagnie du sergent dont la blessure était presque cicatrisée, Osborne partit pour Waterloo et les Quatre-Bras. Les Anglais s'y rendaient alors par caravanes; M. Osborne fit monter le sergent dans sa voiture et parcourut le théâtre du combat en recueillant de sa bouche les détails de ces sanglantes journées. Il vit l'endroit où, le 16, le ***e régiment était venu se mettre en ligne de bataille, l'éminence d'où il avait arrêté la cavalerie française qui chassait devant elle les Belges en déroute. Ici c'était la place où le brave capitaine avait abattu l'officier français qui voulait arracher le drapeau aux mains du jeune enseigne, au moment où les sergents préposés à la garde du drapeau venaient de tomber à ses côtés. Le (p. 040) jour suivant on avait fait un mouvement rétrograde, et on était venu bivouaquer derrière une éminence, où une pluie battante avait fort tourmenté l'armée pendant toute la nuit du 17. À la pointe du jour on avait fait un mouvement en avant, et l'on avait passé de longues heures à se reformer, au milieu des charges continuelles de la cavalerie ennemie et sous le feu terrible des batteries françaises. Le soir, toute la ligne anglaise avait reçu l'ordre de s'ébranler, au moment où l'ennemi battait en retraite, après avoir donné une dernière fois. C'était alors que le capitaine Osborne, excitant ses soldats du geste et de la voix, et agitant son épée avec un noble enthousiasme, avait été mortellement blessé.
«Le major Dobbin a fait transporter à Bruxelles le corps du capitaine, dit le sergent à demi-voix, et lui a fait rendre les derniers honneurs, comme Votre Seigneurie doit le savoir.»
Tandis que le soldat faisait ce récit, des paysans du voisinage, des juifs, des colporteurs se pressaient autour d'eux et leur offraient des tronçons d'armes recueillis sur le champ de bataille, des croix, des épaulettes, des cuirasses brisées, des aigles mutilés, etc....
Après ce douloureux pèlerinage sur le théâtre des derniers exploits du capitaine, M. Osborne paya généreusement son guide. Le malheureux père avait déjà vu le lieu de la sépulture de son fils; il s'y était rendu tout d'abord dès son arrivée à Bruxelles. Le corps de George reposait dans le petit cimetière de Laken, tout près de la ville.
Un jour, le capitaine étant allé en partie de plaisir dans les environs de Bruxelles, avait dit, sans pressentir, hélas! une si prochaine réalisation de ses vœux, qu'il choisissait cet endroit pour s'y faire enterrer, et le capitaine Dobbin, conservant dans son cœur le désir exprimé par son ami, avait transporté le corps du jeune officier dans le lieu de repos qu'il avait désigné lui-même.
Au retour du champ de bataille de Waterloo, comme la voiture de M. Osborne approchait des portes de la ville, elle se croisa avec une calèche découverte où étaient assis deux femmes et un homme, et à la portière de laquelle caracolait un officier à cheval. Osborne se renfonça le plus qu'il put comme pour éviter une vue désagréable. Le sergent assis à ses côtés le regarda d'un air surpris, tout en saluant l'officier qui lui rendit machinalement (p. 041) son salut. Dans cette voiture se trouvaient Amélia avec le jeune enseigne à côté d'elle, et la fidèle mistress O'Dowd vis-à-vis. Oui, Amélia elle-même, mais non plus fraîche et jolie comme l'avait connue M. Osborne; sa figure était pâle et maigre, ses beaux cheveux châtains se cachaient sous le bonnet noir du veuvage; pauvre petite! elle avait le regard fixe, et ses yeux cependant ne s'arrêtaient sur aucun objet; ils se portèrent sur la figure d'Osborne lorsque les voitures se croisèrent, et pourtant elle ne le reconnut point! Il ne l'avait pas reconnue, lui non plus, jusqu'au moment où il avait aperçu Dobbin à la portière. Oh! alors, jamais son cœur n'avait autant senti l'étendue de sa haine pour cette femme. La voiture une fois passée, il tourna ses regards vers le sergent, et d'un œil soupçonneux et courroucé sembla lui dire:
«Pourquoi me regardez-vous ainsi? Vous ne savez donc pas que je la déteste, que je l'abhorre? vous ne savez donc pas que c'est elle qui a ruiné mes espérances, réduit en fumée tous mes rêves d'orgueil?»
Puis ensuite, se penchant vers le laquais placé sur le siége, il lui cria avec un gros juron:
«Dites donc à ce damné postillon de ne point s'endormir sur ses chevaux!»
Un instant après on entendit sur le pavé le galop d'un cheval: c'était Dobbin qui courait après la voiture de M. Osborne. Revenant de la distraction où il était plongé lorsque les voitures se croisèrent, il songea alors que la figure qu'il venait d'entrevoir dans cette voiture était celle du père de George; il se pencha alors vers Amélia pour juger de l'impression qu'avait faite sur elle la rencontre de son beau-père. La pauvre enfant n'avait rien vu. Alors William tira sa montre, et, prétextant un rendez-vous qu'il avait oublié, fit rebrousser chemin à sa monture. Cependant, d'ordinaire, il ne la quittait point ainsi au milieu de la promenade. Mais elle ne s'aperçut de rien; elle était tout absorbée dans la contemplation du magnifique paysage, couronné à l'horizon par une verdoyante forêt; ses yeux restaient fixés dans la direction où elle avait vu disparaître George avec son régiment.
«Monsieur Osborne! monsieur Osborne!» criait Dobbin poussant son cheval vers sa voiture et tendant la main au père de son ami.
Osborne (p. 042) ne bougea pas, mais il cria plus fort, et avec un juron plus énergique, de presser les chevaux.
Dobbin posa sa main sur la portière de la voiture.
«Il faut absolument que je vous voie, monsieur, lui dit-il; j'ai un message à vous remettre.
—De la part de cette femme? fit Osborne d'un air méprisant.
—Non, répliqua Dobbin; de la part de votre fils.»
Osborne retomba accablé dans le fond de sa voiture. Dobbin laissa passer ce moment de douleur, et, se plaçant derrière la calèche, traversa ainsi la ville jusqu'à l'hôtel de M. Osborne, sans chercher à lui parler davantage. Une fois arrivé à l'hôtel, il suivit M. Osborne dans son appartement. C'était le même qu'avaient occupé les Crawley pendant leur séjour à Bruxelles. Que de soirées George avait passées dans ces mêmes pièces!
«Qu'y a-t-il pour votre service, capitaine Dobbin.... ah! je me trompe, j'aurais dû dire major Dobbin.... Quand les bons s'en vont, on trouve toujours assez de gens disposés à se disputer leurs chausses, dit M. Osborne de ce ton bourru qu'il aimait à prendre par moments.
—En effet, répliqua Dobbin, beaucoup de braves gens sont morts, et c'est précisément de l'un d'eux que j'ai à vous entretenir.
—Faites vite, monsieur, dit l'autre avec un juron et un froncement de sourcil.
—Je viens vous trouver en ma qualité de son ami le plus intime, comme l'exécuteur de ses dernières volontés. Avant de marcher au combat, il a fait son testament. Vous savez combien ses ressources étaient modiques, mais vous ignorez peut-être la déplorable situation de sa veuve.
—Je n'ai rien à démêler avec sa veuve, monsieur, reprit Osborne. Qu'elle aille retrouver son père.»
Mais il avait un interlocuteur bien résolu à ne point se fâcher, et Dobbin poursuivit sans tenir compte de sa réflexion déplacée.
«Connaissez-vous, monsieur, la situation de mistress Osborne? Le terrible coup qui l'a frappée a porté atteinte à la fois à sa santé et à sa raison; et il est fort douteux qu'elle puisse jamais se remettre. Cependant, il y a encore une chance de la voir se rattacher à la vie. Bientôt elle va devenir mère. Voulez-vous (p. 043) faire peser sur l'enfant la réprobation dont vous avez frappé le père? Non, non, pour l'amour de George vous pardonnerez à cette innocente créature.»
Osborne éclata alors en mille imprécations contre son fils, tout en ayant soin de justifier sa conduite. Pour mieux se disculper de ses rigueurs auprès de sa conscience, il s'efforçait d'exagérer la désobéissance de son fils. On ne pouvait citer, dans les Trois-Royaumes, un père qui ait usé d'une si grande patience contre son fils rebelle et coupable, qui, avant de mourir, n'avait pas même voulu avouer ses torts. Les conséquences de son insoumission et de sa folie devaient avoir leur cours. Quant à lui, M. Osborne, il n'avait qu'une parole et s'y tenait. Il avait juré de ne jamais parler à cette femme, de ne jamais la reconnaître comme épouse de son fils.
«Et je vous autorise à lui répéter cela, dit-il en insistant sur ces derniers mots; c'est une résolution dans laquelle je resterai inébranlable jusqu'à mon dernier soupir.»
Il fallait donc, de ce côté, renoncer à tout espoir. La veuve de George n'avait plus à compter que sur ses faibles ressources et l'assistance qui pourrait lui venir de Jos.
«Il n'y a pas à lui cacher ce triste résultat, pensa Dobbin avec un serrement de cœur; car maintenant elle est indifférente à tout.»
En effet, cette pauvre femme restait anéantie sous le poids de son malheur: le chagrin l'avait, pour ainsi dire, privée de sentiment; le bien ne la touchait pas plus que le mal; et, quant aux marques de bienveillance et d'amitié qu'on s'efforçait de lui prodiguer autour d'elle, elle ne pouvait triompher de cette espèce d'assoupissement moral où l'avait plongé l'excès de sa douleur.
Après avoir déjà surpris et raconté quelques-unes des poignantes émotions qui déchirent ce tendre cœur, tirons le voile sur ce triste spectacle. Éloignons-nous avec précaution de cette couche d'amertume où repose cette âme affligée. Fermons doucement la porte de cette chambre confidente de ses amères souffrances; laissons-la aux soins de ces êtres dévoués qui veillèrent au chevet de la pauvre femme jusqu'au moment où le ciel lui envoya ses consolations.
Il vint enfin ce jour où la veuve affligée put, dans sa joie mêlée de regrets, serrer contre son sein un enfant, un enfant dans (p. 044) lequel revivaient tous les traits de George, un fils beau comme un chérubin. Son premier cri fit sur elle l'effet d'une résurrection! elle rit et pleura de joie. L'amour, l'espérance, la prière vinrent ranimer le cœur sur lequel reposait l'enfant. Amélia était sauvée! Les médecins qui la soignaient et avaient déclaré sa vie, ou tout au moins sa raison en danger, virent dans cette crise, attendue au milieu de tant de craintes, comme le gage de son rétablissement. Ses amis furent bien récompensés de leurs inquiétudes et de leurs soins lorsque ses yeux, reprenant leur ancien éclat, purent leur témoigner dans un langage muet sa reconnaissance de leur sollicitude.
L'âme de Dobbin ne pouvait contenir les transports de sa joie. Ce fut lui qui ramena en Angleterre mistress Osborne sous le toit maternel, lorsque mistress O'Dowd, pour se rendre aux pressantes exhortations du colonel, quitta sa chère malade. Il y avait de quoi charmer tous les cœurs honnêtes, à voir Dobbin avec l'enfant sur les bras et la mère reconnaissante de bonheur devant les prouesses de son petit nourrisson. William fut parrain du nouveau-né. Le bon major, dont nous connaissons l'excellent cœur, apporta dès lors, chaque jour, à son petit filleul quelque cuiller, timbale, biberon ou collier de corail.
Le nourrir, le soigner, vivre pour lui, allait désormais devenir l'unique et seule pensée de sa mère. Pour tout au monde elle n'aurait point consenti à confier son enfant à une nourrice, à le livrer à des mains étrangères. La plus grande faveur qu'elle pouvait accorder au major Dobbin, en sa qualité de parrain, c'était, de temps à autre, de bercer l'enfant pour l'endormir. Pour elle, cet enfant était sa vie; son bonheur devait consister désormais à lui prodiguer ses plus tendres caresses. Toutes ses affections, tout son amour se reportaient sur cette frêle et innocente créature. Avec quels transports de joie elle présentait à son nourrisson ce sein où il venait puiser la vie. Dans la nuit, sur sa couche solitaire, elle avait de ces enthousiasmes maternels que la Providence divine, avec un soin merveilleux, a réservé pour le cœur des femmes. Joies à la fois sublimes et trop humbles pour que la raison soit capable d'y rien entendre, dévouements admirables et aveugles, dont les femmes ont seules le secret.
William Dobbin se bornait à épier le cœur d'Amélia, à en suivre (p. 045) tous les mouvements. Si son amour lui donnait assez de pénétration pour en deviner les sentiments, il ne voyait, hélas! qu'avec trop d'évidence qu'il ne s'y trouvait point encore de place pour lui; son âme douce et patiente acceptait son sort tel qu'il lui était fait, et pour beaucoup il n'aurait pas voulu le changer.
Quant aux parents d'Amélia, ils pénétraient déjà sans doute les intentions du major, et paraissaient assez disposés en sa faveur. Tous les jours Dobbin allait les voir, et là passait des heures entières avec eux, avec Amélia, avec l'honnête M. Clapp et sa famille. Sous un prétexte ou un autre, il apportait des présents à chacun d'eux, et cela presque tous les jours. Il avait su se concilier les bonnes grâces de la petite fille de M. Clapp, grande favorite d'Amélia, et qui appelait Dobbin le major Sucrecandi. D'ordinaire cette petite fille remplissait les fonctions de maître des cérémonies, et introduisait notre ami auprès de mistress Osborne. Un jour celle-ci ne put s'empêcher de rire en voyant le major Sucrecandi arriver à Fulham et descendre de son cabriolet avec un cheval de bois, un tambour, une trompette et autres joujoux non moins guerriers, à la destination du petit George, à peine âgé de six mois. Ces présents étaient au moins anticipés.
L'enfant dormait.
«Chut!» fit Amélia, craignant qu'il ne se réveillât au bruit que faisaient les bottes du major; elle souriait en même temps de voir Dobbin trop embarrassé de ses jouets pour prendre la main qu'elle lui tendait.
«Descendez, petite Marie, dit-il alors à l'enfant; j'ai à parler à mistress Osborne.»
Celle-ci leva sur lui des yeux tout étonnés, puis aussitôt les reporta sur le berceau de son fils.
«Je suis venu vous faire mes adieux, Amélia, lui dit-il en lui prenant sa main blanche et délicate.
—Vos adieux! vous allez donc partir? reprit-elle en souriant.
—Vous n'aurez qu'à remettre vos lettres à mes correspondants, continua-t-il, ils me les feront passer; car vous m'écrirez, n'est-ce pas? je vais m'absenter pour bien longtemps.
—Je vous donnerai des nouvelles de George, mon cher William, car vous êtes bien bon pour lui et pour moi. Regardez cette gentille figure, ne dirait-on pas celle d'un ange?»
Les (p. 046) petites mains roses de l'enfant se serrèrent machinalement autour du doigt de l'honnête soldat, et les yeux d'Amélia brillèrent de tout l'éclat de l'orgueil maternel. Ce coup d'œil, empreint de la tendresse la plus vive et la plus ardente, porta le désespoir dans le cœur du pauvre major. Il resta quelques minutes penché vers l'enfant dans une muette contemplation; enfin, par un suprême effort, il put trouver assez d'énergie pour dire d'une voix éteinte:
«Mon Dieu! veillez sur lui.
—Dieu vous protége aussi, mon cher Dobbin, lui dit Amélia en relevant la tête après avoir embrassé son fils. Mais, silence! ajouta-t-elle effrayée du bruit que faisait Dobbin pour regagner la porte. Silence! vous pourriez éveiller George!»
Bientôt le cabriolet s'éloigna, bientôt ses roues retentirent sur le pavé; mais Amélia n'entendit rien; rien ne pouvait distraire sa rêverie de l'enfant qui souriait dans son sommeil.
Quel est l'homme assez peu observateur des faits qui s'accomplissent autour de lui pour n'avoir pas médité plus d'une fois sur les affaires de son prochain, et ne pas s'être demandé comment ce même prochain parvient, à la fin de l'année, à rejoindre les deux bouts ensemble. Ainsi, par exemple, je rencontre au Parc M. un tel se promenant en équipage à deux chevaux, avec chasseur derrière; dans ses splendides dîners, trois laquais en livrée s'empressent autour des convives (par égard pour une maison où mon couvert est mis deux fois la semaine, je tairai le nom); mais je sais que cette voiture et ces chevaux ont été achetés d'occasion, et que cette valetaille est payée à prix débattu. Les deux garçons sont à Eton; les demoiselles reçoivent des leçons des premiers maîtres; on voyage tous les ans pendant la belle saison, et pendant la saison d'hiver on donne un bal de fondation, accompagné d'un souper des plus (p. 047) fins. Qu'est donc pourtant M. un tel?—Un petit employé, aux appointements de douze cents livres sterling par an.—Mais sa femme a donc de la fortune de son chef?—Peuh! c'est la fille d'un petit seigneur du comté de Buckingham. Pour une dinde dont sa famille lui fait cadeau à Noël, elle loge et nourrit ses trois sœurs pendant trois mois de l'année, et ses frères descendent toujours chez elle quand ils viennent à la ville.—Mais comment donc ce brave M. un tel réussit-il à mettre l'équilibre entre son passif et son actif?—Je suis son ami, et à ce titre vous me dispenserez de vous dire combien je suis étonné qu'il n'ait pas encore été exécuté à la Bourse. Dans le public, on se demande comment, dès l'année dernière, il n'a pas été faire un tour à l'étranger.
Parmi les gens de notre connaissance, il s'en trouve toujours plus ou moins dont on chercherait vainement à s'expliquer les moyens d'existence. Qui de nous n'a pas eu mainte fois l'occasion de se demander en trinquant avec son hôte, comment il pouvait payer ce vin qu'il nous faisait boire?
En présence de la vie confortable que, trois ou quatre ans après leur retour de Paris, Rawdon et sa femme menaient dans un élégant hôtel de Curzon-Street, dans May-fair, il n'était pas un des convives admis à leur table qui ne se posât à leur sujet les questions que nous venons d'indiquer. Le nouvelliste sait tout par état, ainsi que nous l'avons dit plus haut, et, usant de ce privilége, nous pourrions bien apprendre au public comment Crawley et sa femme trouvaient les moyens de vivre sans posséder cependant aucun revenu. Mais, connaissant les habitudes de la presse périodique qui taille à droite et à gauche et livre ensuite à ses lecteurs le fruit de ses pillages et de ses rapines, je la prie dès à présent de ne point publier mes calculs sur ce sujet, désirant, en ma qualité d'inventeur, m'en réserver la propriété exclusive et tous les bénéfices. Mon lecteur pourra, du reste, par un commerce journalier avec des personnes de la même trempe, apprendre la méthode de se donner beaucoup de bien-être sans disposer d'un sou de revenu. Toujours est-il plus sûr de ne point trop approcher les gens de cette espèce et de recevoir à ce sujet les données de seconde main, comme pour les logarithmes, où s'il fallait faire soi-même le travail, ce serait une science achetée bien cher.
Nous nous bornerons à donner un court aperçu des années que (p. 048) Crawley et sa femme vécurent à Paris au milieu de toutes les jouissances du luxe sans avoir un sou de revenu. Ce fut vers cette époque que Rawdon quitta les gardes et vendit son brevet de colonel. Dès lors les seuls vestiges qui trahissaient en lui son ancienne profession furent les moustaches qui ombrageaient sa lèvre et le titre de colonel qui se lisait sur ses cartes.
Nous avons déjà dit que Rebecca, une fois à Paris, n'avait pas tardé à devenir la reine du grand monde et des salons de la capitale; quelques-uns même des hôtels les plus renommés du faubourg Saint-Germain ne dédaignaient point de lui ouvrir leur sanctuaire. Les Anglais du plus haut rang lui prodiguaient leurs hommages avec un empressement qui révoltait leurs nobles épouses; elles suffoquaient de voir triompher ainsi cette petite parvenue. Mistress Crawley, adulée dans les salons aristocratiques et accueillie avec faveur à la nouvelle cour, passa ainsi plusieurs mois au milieu de l'enivrement de ses succès, se montrant fort disposée à regarder du haut de sa grandeur les jeunes et braves officiers que son mari aimait à fréquenter.
Le colonel bâillait à faire pitié au milieu des duchesses et des grandes dames de la cour. Les vieilles femmes qui jouaient avec lui à l'écarté l'étourdissaient tellement de leurs jérémiades lorsque par hasard il leur gagnait une pièce de cinq francs, que le colonel Crawley avait fini par trouver indigne de lui de s'asseoir à une table de jeu. De plus, l'esprit de leur conversation était du bien perdu pour lui, car il ne comprenait rien au français, et il se demandait parfois quel plaisir ou quel profit pouvait trouver sa femme à passer ainsi la nuit à faire la courbette devant des princesses? En conséquence, il laissa Rebecca parfaitement libre d'aller à ces réceptions, où elle trouvait tant de charmes, et il reprit de son côté les distractions qui allaient à ses goûts avec les amis de son choix.
Lorsqu'on dit de certaines personnes qu'elles vivent en princes sans posséder un sou de revenu, ces mots sans un sou signifient que leurs moyens d'existence sont problématiques et qu'on ne sait pas comment elles réussissent à subvenir aux dépenses de leur maison. Notre ami le colonel, par exemple, avait reçu de la nature une vocation particulière pour tous les jeux de hasard; on le voyait sans cesse manier les cartes, le cornet (p. 049) ou la queue de billard; une pratique aussi régulière lui avait bien vite donné, dans ces divers exercices, une supériorité marquée sur tous ceux qui n'y voient d'ordinaire qu'une distraction d'un moment. La queue de billard, tout comme le pinceau, le violon ou le fleuret, réclame une étude spéciale et approfondie. Ces talents ne vous viennent point par inspiration, et pour exceller dans l'une ou l'autre chose, il faut y apporter une application persévérante et soutenue. Crawley était plus qu'un amateur, il était passé maître et maître consommé au billard; comme un général qui sent son génie grandir avec le danger, il savait, lorsqu'une veine malheureuse le poursuivait, que les parieurs se déclaraient contre lui, il savait, disons-nous, rétablir par les ressources de son adresse et de son audace l'égalité des chances, et par des coups imprévus appeler de son côté la victoire, au grand étonnement de tous ceux qui le voyaient pour la première fois. Quant à ceux qui savaient déjà à quoi s'en tenir, ils y regardaient à deux fois avant de risquer leur argent contre un adversaire qui disposait de ressources aussi brillantes et aussi irrésistibles.
Son habileté aux cartes n'était pas moins grande. Bien souvent la soirée commençait pour lui par des pertes successives, et il faisait si peu d'attention à son jeu, et commettait de telles bévues, que les nouveaux venus ne se faisaient pas une bien haute idée de ses talents; mais à mesure qu'il s'échauffait au jeu, rendu plus attentif par ses revers, il se tenait davantage sur ses gardes, et alors la partie prenait une tournure toute différente. Avant la fin de la nuit, il avait fait rendre gorge à ses adversaires; et le fait est qu'on aurait eu peine à en citer beaucoup qui pussent se vanter d'avoir gagné contre lui.
Un bonheur si opiniâtre finit, comme on devait le prévoir, par provoquer l'envie et les mauvais propos des vaincus. Le duc de Wellington, ce vainqueur infatigable, qui, au dire des Français, ne devait cette continuité de victoires qu'à un enchaînement surprenant d'heureux succès, était accusé par eux d'avoir triché à Waterloo, afin de s'assurer le gain de cette grande et décisive partie. Il n'est donc pas étonnant que pour expliquer la fidélité de la fortune à l'égard du colonel Crawley, on élevât quelques soupçons sur sa bonne foi et sa loyauté.
On mettait une telle fureur à rechercher à Paris les émotions enivrantes du tapis vert, que les maisons de jeu ne suffisaient plus (p. 050) à la fièvre générale, et que l'on se donnait encore rendez-vous dans les salons particuliers, comme si les moyens manquaient ailleurs pour assouvir cette aveugle passion. Dans les délicieuses réunions du colonel, on se livrait d'ordinaire à ce déplorable amusement, au grand désespoir de cette excellente mistress Crawley. Elle ne parlait qu'avec le plus profond chagrin de l'amour de son mari pour les dés; c'étaient des plaintes à n'en plus finir auprès de tous ceux qui venaient chez elle. Elle conjurait les jeunes gens de ne jamais toucher ni cartes ni cornet. Le jeune Green, du régiment des tirailleurs, ayant perdu au jeu une somme considérable, Rebecca, au dire de sa femme de chambre en aurait pleuré toute la nuit; toujours d'après la même source, elle aurait supplié son mari à genoux de ne point exiger cet argent et de brûler la reconnaissance. Mais comment aurait-il pu le faire? Il venait de perdre lui-même la même somme contre Blackstone des hussards, et le comte Punter de la cavalerie de Hanovre. Green aurait tous les délais nécessaires pour payer, mais quant à payer, il fallait qu'il s'y résignât; demander qu'on brûlât la reconnaissance, c'était tenir un langage d'enfant.
Beaucoup d'officiers fort jeunes, pour la plupart, car la beauté de mistress Crawley lui attirait un cercle de jeunes adorateurs, se retiraient à la fin de la soirée après avoir payé au fatal tapis leur part de tribut plus ou moins lourde. Une réputation assez fâcheuse commença à planer sur cette maison. Les vétérans avertissaient les conscrits du danger qui les menaçait. Sir Michel O'Dowd, colonel du ***, l'un des régiments de l'armée d'occupation ayant prévenu le lieutenant Spooney, officier du même corps, de se tenir sur ses gardes, une scène des plus violentes eut lieu au Café de Paris entre le colonel O'Dowd qui dînait avec sa femme et le colonel Crawley et mistress Crawley qui s'y trouvaient aussi à une autre table. C'était des dames qu'était parti le signal de la lutte, mistress O'Dowd avait fait un signe de mépris à mistress Crawley et traité son mari d'escroc. Le colonel Crawley envoya un cartel au colonel O'Dowd, chevalier du Bain. Le bruit de cette querelle étant arrivé jusqu'aux oreilles du commandant en chef, il appela devant lui le colonel Crawley qui préparait déjà ses pistolets si funestes au capitaine Marker, et lui tint un langage qui arrêta tout court les suites de cette affaire. Si Rebecca n'avait été se jeter aux pieds du général (p. 051) Tufto, Crawley recevait immédiatement un ordre de départ pour l'Angleterre. Cette aventure, du reste, le força, pendant plusieurs semaines, à chercher des adversaires en dehors de l'armée.
En dépit de l'habileté de Rawdon, de ses succès non interrompus, Rebecca voyait, par suite de ces très-fâcheux démêlés, leur position empirer de jour en jour, et bien qu'ils eussent le soin de ne jamais payer personne, leur petit capital ne pouvait manquer un beau matin de se trouver réduit à zéro.
«Le jeu, mon cher, disait-elle à son mari, est fort bon pour accroître le revenu; mais par lui-même il ne donne pas un revenu suffisant, et puis quand on sera las de jouer, je vous le demande, que nous restera-t-il alors?»
Rawdon reconnut la justesse de cette observation. Depuis quelques nuits ses invités avaient l'air d'être las de jouer avec lui, et les charmes de Rebecca avaient à peine le pouvoir de les attirer encore.
L'existence que menait à Paris cet aimable couple était fort agréable sans doute, mais ce n'était pas un avenir que ce délicieux enchaînement de plaisirs et d'oisiveté. Rebecca calcula que, dans son pays, elle aurait plus de chance d'établir la fortune de Rawdon sur de solides et durables fondements. Peut-être pourrait-elle réussir à le faire nommer à quelques fonctions, soit en Angleterre, soit aux colonies. Elle résolut, en conséquence, de se replier sur l'Angleterre dès que les voies lui seraient ouvertes de ce côté. Dans ce but, elle commença par faire vendre à Crawley son brevet d'officier aux gardes et liquider sa pension de retraite. Son service, comme aide de camp du général Tufto, avait cessé depuis longtemps, aussi Rebecca s'amusait-elle maintenant, dans le monde, à rire aux dépens de cet officier, de son toupet, de son corset, de son râtelier, de ses prétentions séductrices, de sa manie ridicule de croire que toutes les femmes devenaient folles d'amour pour lui à première vue. C'était maintenant à mistress Brent, aux sourcils noirs et arqués, que le général accordait toutes ses attentions. Elle était devenue l'idole au pied de laquelle il venait déposer désormais ses bouquets, ses loges à l'Opéra, ses dîners au restaurant, et toutes ses inventions galantes.
La pauvre mistress Tufto n'y avait rien gagné; elle continuait à passer ses longues soirées toute seule avec ses filles, tandis que le (p. 052) général, tout frisé et tout parfumé, se rendait au théâtre, où l'on pouvait l'apercevoir fort empressé auprès de mistress Brent. Quant à Becky, vingt admirateurs au moins se pressaient autour d'elle, se disputant à l'envi la survivance du colonel, et avec son esprit elle n'avait pas de peine à les faire rire aux dépens de la nouvelle passion de son ancien adorateur. Cette vie oisive et élégante finissait, néanmoins, par lui inspirer la satiété et le dégoût. Les loges à l'Opéra, les dîners au restaurant n'avaient plus pour elle aucun attrait; les bouquets ne pouvaient se mettre en réserve d'une année à l'autre, et l'on ne se nourrit pas de bijoux, de mouchoirs brodés, pas plus que de gants de chevreau; elle sentait tout le vide des plaisirs mondains, et soupirait désormais après quelque chose de plus positif.
Au milieu de cet état de choses, il arriva de Londres des nouvelles qui répandirent l'allégresse et la joie parmi les créanciers du colonel. Miss Crawley, cette tante si riche dont l'immense fortune était depuis longtemps l'objet de leur convoitise, miss Crawley enfin était à toute extrémité, et le colonel n'avait tout juste que le temps d'aller recevoir son dernier soupir; sauf à revenir ensuite chercher sa femme et son fils. Il partit donc pour Calais. Une fois dans cette ville, qu'il atteignit sans la moindre encombre, on pourrait croire qu'il se dirigea de là sur Douvres; point du tout, il prit la diligence de Dunkerque et enfin gagna Bruxelles, son séjour de prédilection. C'est qu'en réalité il devait encore plus d'argent à Londres qu'à Paris, et préférait tout naturellement la paisible capitale de la Belgique à ces deux turbulentes cités.
Miss Crawley ayant quitté ce monde, mistress Crawley alla commander pour elle et le petit Rawdon le deuil le plus sévère. Elle répétait partout et bien haut que le colonel s'occupait à arranger les affaires de succession. Rien désormais ne l'empêchait plus de prendre le premier à la place du petit entre-sol qu'elle occupait dans l'hôtel. Aidé des conseils du propriétaire de l'hôtel, elle arrêta les tentures qu'il faudrait mettre dans l'appartement. Elle eut avec lui une discussion tout à l'amiable, à l'occasion des tapis. Enfin on tomba d'accord sur tout, excepté sur le prix. Après ces dispositions prises, mistress Crawley partit avec sa bonne et son fils dans une voiture que le maître d'hôtel voulut bien lui prêter. L'hôte et l'hôtesse lui envoyèrent un sourire d'adieu au moment où elle franchissait le seuil de leur (p. 053) maison. Le général Tufto devint furieux en apprenant son départ, et mistress Brent devint furieuse de la fureur du général. Le lieutenant Spooney en ressentit un coup qui lui porta au cœur, et le maître d'hôtel prépara ses plus beaux appartements pour le retour de cette petite enchanteresse et de son mari. Il mit de côté avec le plus grand soin les malles qu'elle avait confiées à sa garde. Mme Crawley les lui avait recommandées d'une façon toute spéciale: elles ne renfermaient cependant rien de bien précieux, ainsi qu'il put s'en convaincre en les ouvrant quelque temps après.
Mais avant d'aller rejoindre son mari en Belgique, mistress Crawley fit une petite campagne en Angleterre, laissant son fils sur le continent, aux mains de la bonne française.
La séparation de Rebecca et du petit Rawdon ne fut pénible ni pour l'une ni pour l'autre. Depuis sa naissance le jeune héritier du colonel n'avait pas été un sujet de grandes préoccupations pour sa mère. Suivant l'usage commode adopté parmi les mères françaises, elle avait placé son nourrisson chez une femme de la campagne, dans les environs de Paris. C'est là que le petit Rawdon, au milieu d'une nombreuse famille de frères de lait en sabots, avait passé d'une manière assez agréable les premiers mois de son existence. Son père dirigeait presque toujours ses promenades à cheval de ce côté, et le cœur sensible de Rawdon s'épanouissait en voyant l'espoir de sa race, rose et crasseux, criant à étourdir tous ceux qui l'approchaient et faisant des pâtés de boue sous la surveillance de la femme du vigneron, sa nourrice.
Rebecca ne montrait pas grand empressement à aller voir la chair de sa chair et le sang de son sang. Le petit bandit lui avait une fois taché une pelisse couleur gorge pigeon: et pour sa part, il aimait mieux les caresses de sa nourrice que celles de sa maman. Aussi lorsqu'il fallut quitter cette brave et joyeuse villageoise en qui il avait presque trouvé une seconde mère, il poussa pendant plusieurs heures des hurlements terribles. Sa mère ne parvint à l'apaiser qu'en lui promettant de le faire ramener le lendemain auprès de sa nourrice. On avait également dit à la villageoise, pour qu'elle ne se désolât point trop du départ de l'enfant, que bientôt on lui rendrait son nourrisson, et cette brave femme l'attendit pendant quelque temps avec la plus vive anxiété.
Les (p. 054) Rawdon étaient, pour ainsi dire, les précurseurs de cette race de hardis aventuriers anglais qui bientôt envahirent tout le continent, et signalèrent leur passage à travers les capitales de l'Europe par une suite d'escroqueries non interrompues. Dans ces années fortunées de 1817 et 1818, on avait encore la plus grande confiance dans la solvabilité et la délicatesse des sujets de la Grande-Bretagne, les grandes cités de l'Europe n'ayant pas encore servi de théâtre aux opérations de ces chevaliers d'industrie. Maintenant, au contraire, il n'est pas rare de voir dans une ville de France ou d'Italie quelqu'un de ces nobles compatriotes se présenter avec une tournure insolente et dégagée, cachet distinctif qu'ils portent partout avec eux. C'est à qui d'entre eux mettra le plus au pillage les hôtels où ils descendent, tirera le plus de faux billets sur des banquiers imaginaires, volera aux carrossiers leurs voitures, aux orfévres leurs bijoux, aux voyageurs leur argent, et jusqu'aux bibliothèques publiques leurs livres précieux et leurs manuscrits. Il y a trente ans, un milord anglais n'avait qu'à se présenter pour trouver du crédit partout, et le noble étranger, au lieu d'être dupeur, était dupé. Que ces temps sont loin de nous!
Ce fut seulement quelques semaines après le départ des Crawley, que le maître de l'hôtel où ils avaient logé pendant leur séjour à Paris, comprit l'étendue des pertes qu'il allait réaliser à cause d'eux. En vain alors Mme Marabou, la marchande de modes, se présenta plusieurs fois pour réclamer le prix de ses fournitures à Mme Crawley; en vain M. Didelot, de la Boule-d'Or au Palais-Royal, vint demander à plusieurs reprises si cette charmante milady, à laquelle il avait vendu ses montres et ses bracelets, était enfin de retour. La pauvre femme du vigneron ne fut payée non plus que des six premiers mois pour tout le lait qu'elle avait fourni de son propre sein au vigoureux petit Rawdon. Cette pauvre femme ne reçut jamais ce qui lui restait dû: les Crawley avaient en tête bien d'autres préoccupations que de pareilles bagatelles. Quant au maître d'hôtel, pendant tout le reste de sa vie, il saisit toutes les occasions qui s'offraient à lui pour accabler de ses malédictions tous les Anglais de la terre. Il demandait à tous ses voyageurs s'ils ne connaissaient pas un certain colonel lord Crawley, voyageant avec sa femme, une petite dame très spirituelle; et il ajoutait (p. 055) d'un ton mélancolique à fendre le cœur: Ah! monsieur, ils m'ont affreusement volé!
Le voyage de Rebecca en Angleterre avait pour but d'arracher le plus de concessions possibles aux créanciers de son mari; elle leur offrait 40 pour 100, à la condition que leur débiteur pourrait rentrer à Londres à l'abri de toute espèce de poursuites. Nous n'avons point l'intention d'entrer ici dans les détails de cette difficile transaction; qu'il nous suffise de constater que Rebecca réussit à leur démontrer que la somme qu'elle était autorisée à leur offrir était tout le capital disponible de son mari, et à les convaincre que le colonel aimerait mieux passer le reste de ses jours sur le continent que de venir s'exposer à des réclamations importunes; qu'il n'y avait aucune chance de lui voir refaire sa fortune ni d'obtenir jamais une plus large répartition que celle qui leur était offerte. À l'aide d'une si puissante logique elle décida les créanciers du colonel à accepter les offres qu'elle leur faisait. Pour quinze cents livres d'argent comptant elle racheta un total de dettes montant à plus de vingt fois cette valeur.
Mistress Crawley n'eut recours à l'intervention d'aucun homme de loi. L'affaire était si simple, c'était à prendre ou à laisser, ainsi qu'elle le faisait remarquer aux créanciers avec tant de justesse et d'à-propos; bref, le marché fut conclu. M. Lévi, au nom de M. David, et M. Moïse, en celui de M. Manassé, principaux créanciers du colonel, félicitèrent sa femme de la manière expéditive dont elle savait régler les affaires et déclarèrent que les gens mêmes du métier n'avaient rien à lui apprendre.
Rebecca accepta ces compliments avec la plus parfaite modestie. Elle fit venir, dans la mauvaise petite auberge où elle était descendue pendant la durée de ses négociations, du xérès et des gâteaux, afin de faire politesse aux agens de ses adversaires. Et enfin, on se sépara après force poignées de main et les meilleurs amis du monde. Rebecca, sans perdre de temps, repassa le détroit pour rejoindre son mari et son fils, et apprendre au colonel l'heureuse nouvelle de son entière libération.
En ce qui concerne le petit garçon, nous avons dit que Mlle Geneviève n'y avait pas fait grande attention en l'absence de sa mère. Un soldat de la garnison de Calais lui ayant inspiré un tendre attachement, ce militaire l'avait fort distrait des devoirs (p. 056) de sa charge, et le petit Rawdon avait failli, un beau jour, se noyer sur la plage de Calais, où il s'était égaré faute de surveillance de la part de Mlle Geneviève.
Après quelque temps de séjour à Bruxelles, où les deux époux vécurent au milieu du luxe et de l'abondance, ayant chevaux et voitures, et donnant des dîners très-fins à leur hôtel, le colonel et sa femme quittèrent cette ville pour fuir la calomnie qui s'y acharnait contre eux comme à Paris, et ils y laissèrent, à ce que dit la chronique, pour une somme assez considérable de dettes. Telle est donc la méthode que les gens sans un sou de revenu ont à leur service pour réunir les deux bouts à la fin de l'année.
De Bruxelles, le colonel se rendit à Londres avec sa femme. Ce fut là surtout, dans leur maison de Curzon-Street, à May-fair, qu'ils donnèrent le plus de preuves de leur habileté à mettre en pratique les ressources ci-dessus mentionnées.
Nous devons d'abord indiquer comme un des points les plus essentiels le talent de se procurer un gîte sans débourser un sou de loyer. Vous pouvez louer une maison meublée ou non meublée: si vous vous arrêtez à ce dernier parti et que vous possédiez quelque crédit chez les premiers fabricants de meubles et de tapis, vous pourrez avoir un appartement décoré et meublé avec la dernière somptuosité, l'élégance la plus recherchée, et d'après tous les caprices de votre goût; mais en prenant l'appartement tout meublé vous aurez moins de tracas et d'ennui. Crawley et sa femme usèrent de cette dernière méthode.
M. Bowls n'avait pas toujours eu chez Miss Crawley la haute direction de la cave et de l'office, un autre avant lui avait joui de la confiance de la demoiselle, c'était un garçon du nom de Raggles, né sur les terres de Crawley-la-Reine et fils cadet de l'un des jardiniers. Sa bonne conduite, sa taille avantageuse, son (p. 057) air grave et la rondeur de ses mollets lui valurent un avancement rapide, et il passa successivement du grade de desservant d'office à celui de valet de pied, et de celui de valet de pied aux fonctions de sommelier en chef. Après avoir été un certain nombre d'années à la tête de la maison de miss Crawley, place excellente pour les gages, les profits et les occasions d'épargne, il annonça l'intention d'épouser l'ancienne cuisinière de miss Crawley qui exerçait alors avec un égal succès la profession de blanchisseuse et celle de fruitière dans une petite boutique du voisinage. La célébration clandestine de ce mariage remontait déjà à plusieurs années lorsque la première nouvelle en arriva aux oreilles de miss Crawley. La présence continuelle à la cuisine d'un petit garçon et d'une petite fille de sept à huit ans avait fini par éveiller l'attention de miss Briggs, qui avait été reporter ses soupçons à sa maîtresse.
Lorsque M. Raggles eut quitté le poste qu'il remplissait auprès de miss Crawley, il reporta toute sa sollicitude sur sa boutique et sur ses légumes. Il ajouta encore aux objets de son débit des œufs, de la crème, du lait, du porc frais, se bornant à vendre modestement les produits de la campagne, tandis que les autres sommeliers retirés tenaient café et commerce de vins et liqueurs. Comme M. Raggles était dans les meilleurs termes avec tous les sommeliers du voisinage et leur faisait les honneurs de son arrière boutique, décorée avec tout le luxe d'un boudoir, il trouvait facilement le moyen de placer son lait, sa crème et ses œufs auprès de ses confrères, et à la fin de chaque année, en faisant son inventaire, il pouvait constater une augmentation de bénéfices.
Au sein de cette existence modeste et paisible, il était parvenu, peu à peu, à amasser quelque argent. Aussi, lorsque le joli logement de garçon, situé au no 201, Curzon-Street May-fair fut mis aux enchères, par suite du départ à l'étranger de l'honorable Frédéric Deuceace, pour être vendu avec son riche mobilier provenant des premiers artistes de Londres, nul autre, entendez-vous, nul autre que Charles Raggles ne pouvait songer à se rendre adjudicataire de la maison et de son ameublement. Il emprunta à la vérité, pour parfaire son petit capital, de l'argent à un intérêt assez élevé, à un autre sommelier, mais il paya la plus grosse part sur ses propres économies. Mistress Raggles ressentit un certain orgueil, lorsqu'un beau jour elle (p. 058) s'endormit dans un lit d'acajou sculpté, sous des rideaux de soie, ayant en face d'elle une glace sur chevalet, et une garde-robe si considérable, qu'il y aurait eu de quoi en habiller tous les Raggles de la terre.
Leur intention n'était point de garder pour eux un si somptueux local; Raggles n'avait acheté cette maison que pour la louer. Dès qu'un locataire se présentait, il lui cédait aussitôt la place et se retirait dans sa boutique de verdurier. Néanmoins, il ne manquait jamais d'aller chaque jour à Curzon-Street pour donner un coup d'œil à sa maison, dont les fenêtres étaient garnies de géraniums, dont le marteau était en bronze sculpté. Les laquais se montraient pleins de déférence à son égard; le cuisinier prenait les légumes chez lui, et l'appelait monsieur gros comme le bras; et les locataires ne pouvaient faire un pas, mander d'un plat à dîner, sans que Raggles le sût aussitôt si la fantaisie lui en prenait.
C'était du reste un excellent homme et à la fois un heureux mortel. Sa maison lui rapportait par an un fort joli revenu; il tenait à ce que ses enfants eussent les meilleurs maîtres, et en conséquence il ne marchandait point sur le prix. Charles était un des pensionnaires du docteur Swishtail et la petite Mathilde allait chez miss Peckover, Laurentinum-House.
Raggles avait un culte particulier pour tous les membres de la famille Crawley. Cette famille n'avait-elle pas été pour lui l'origine de sa vie d'aisance et de prospérité? En conséquence, il conservait dans son arrière-boutique une silhouette de sa maîtresse et un dessin de la maison du portier de Crawley-la-Reine, faite à l'encre de Chine, de la main même de sa digne maîtresse. Le seul embellissement qu'il ait apporté à sa maison de Curzon-Street était l'image de Crawley-la-Reine au temps du baronnet Walpole Crawley. On voyait ce seigneur dans un carrosse doré, tiré par six chevaux blancs, côtoyant un étang couvert de cygnes et de barques remplies de dames à jupes bouffantes et de musiciens en perruques poudrées. Dans l'opinion de Raggles, l'univers entier n'avait pas à offrir un palais aussi magnifique, une famille aussi digne de respect.
Le hasard voulut que la maison de Raggles fût à louer au moment où Rawdon et sa femme revinrent à Londres. Le colonel connaissait à la fois la maison et le propriétaire. Les rapports de ce dernier avec la famille Crawley n'avaient jamais été (p. 059) interrompus, car Raggles venait aider M. Bowls toutes les fois que miss Crawley recevait ses amis. Ce brave homme fut enchanté de louer sa maison au colonel, et il s'offrit même pour remplir les fonctions de sommelier les jours de réception. Dans ces grandes occasions, mistress Raggles s'établissait à la cuisine et y confectionnait des dîners auxquels la vieille miss Crawley elle-même n'eût pas été indifférente. Voilà de quelle manière Crawley s'y prit pour monter sa maison sans qu'il lui en coûtât un sou. C'était sur Raggles que retombait le soin de payer les impôts et les réparations, les intérêts de l'argent emprunté, la pension de ses enfants, la nourriture des siens et même quelquefois celle du colonel Crawley; le lot du pauvre diable était de se voir ruiné de fond en comble par le marché qu'il venait de conclure, de voir ses enfants jetés sur la paille et lui-même enfermé dans la prison pour dettes. Il faut bien toujours que quelqu'un finisse par payer pour les industriels qui savent vivre sans un sou de revenu, et le hasard avait désigné le malheureux Raggles pour suppléer aux fonds qui manquaient à l'appel dans la bourse du colonel Crawley.
Rawdon et sa femme donnèrent généreusement leur pratique aux anciens fournisseurs de miss Crawley qui vinrent leur faire offre de services. Les plus pauvres étaient les plus exacts. Tous les samedis, la blanchisseuse arrivait avec sa charrette pour rendre le linge à la maîtresse du logis, et en échange elle ne recevait jamais d'argent; on la remettait toujours à la semaine suivante. M. Raggles lui-même ne se lassait point de fournir les légumes. La note pour la bière de cuisine à l'estaminet de la Gloire restera comme une curiosité parmi les choses de ce genre. La plus grosse partie des gages était due à tous les domestiques, et ils se trouvaient par là intéressés au maintien de la maison. En somme, on ne payait personne, pas plus le serrurier qui ouvrait les portes que le vitrier qui remettait les carreaux, que le carrossier qui louait la voiture, que le cocher qui la conduisait, que le boucher qui fournissait les gigots de mouton, que le charbonnier qui envoyait de quoi les rôtir, que le cuisinier qui les accommodait, que les domestiques qui les mangeaient, et en cela, soyez-en sûr, on faisait comme beaucoup de gens qui savent mener grand train sans avoir un sou de revenu.
Dans une petite ville, de semblables faits ne se passent point sans (p. 060) être remarqués. On sait la quantité de lait que le voisin prend tous les matins, combien de livres de viande ou de pièces de volaille entrent chez lui pour son dîner, tandis que dans Curzon-Street les nos 200 et 202 ne savaient très-certainement pas ce qui se passait dans la maison qui les séparait. Les domestiques se faisaient leur confidences par les fenêtres de la cuisine; mais Crawley, sa femme et ses amis ne s'en doutaient seulement pas, et lorsque vous alliez au 201, vous y trouviez toujours bon accueil, aimable sourire, excellent dîner, à quoi s'ajoutait comme complément une amicale poignée de main de l'hôte et de l'hôtesse, sans distinction de personnes.
À les voir mener cette luxueuse existence, on eût dit qu'ils avaient au moins 3 ou 4.000 livres sterling de rente; s'ils ne les avaient pas en espèces sonnantes, ils les avaient assurément par la manière dont ils savaient se faire servir. Ils ne payaient pas, dit-on, leur mouton, mais ils en avaient toujours sur leur table. La note de leur marchand de vin n'était pas acquittée, qu'en savons nous? nulle part on ne buvait de meilleur bordeaux que chez Rawdon; nulle part on ne servait de dîners aussi fins et aussi délicats. Ses salons, dans leur simplicité même, étaient les plus coquets que l'on pût imaginer; et mille petites fantaisies que Rebecca avait rapportées de Paris ajoutaient beaucoup à leur élégance. Lorsque, assise à son piano, la maîtresse de céans en tirait les notes frémissantes dont elle accompagnait les accents voluptueux de sa voix, chaque invité, cédant à l'illusion, se croyait pour un moment ravi dans quelque petit paradis, et s'avouait à lui-même que si le mari était une brute, la femme du moins était charmante et les dîners du meilleur goût.
Rebecca, par son esprit, par sa grâce, par son adresse avait réussi à se mettre en vogue dans une certaine classe de la société de Londres. On pouvait voir à sa porte de très-modestes voitures d'où il sortait de très-grands personnages. Son équipage au parc était toujours entouré des élégants les plus à la mode. À l'Opéra, c'était une succession de visites dans sa petite loge de seconde galerie; mais, aveu pénible à faire, les dames tournaient le dos et fermaient leur porte à la petite aventurière.
Les femmes dont mistress Crawley avait fait la connaissance sur le continent, non-seulement n'allaient point lui rendre visite, (p. 061) mais affectaient encore de ne pas la voir toutes les fois qu'elles se croisaient avec elle. C'était vraiment chose curieuse que le peu de temps qu'il avait fallu à toutes ces grandes dames pour l'oublier, et Rebecca en recevait chaque jour des preuves qui ne devaient pas la flatter infiniment. Lady Bareacres se trouvant un soir en même temps qu'elle dans le vestibule de l'Opéra, rappela ses filles à ses côtés, comme si le contact de mistress Crawley eût eu quelque chose d'impur et de contagieux, puis, battant d'un ou deux pas en retraite, elle se porta à l'avancée, et lança sur son ennemi des regards flamboyants. Mais pour faire perdre contenance à Rebecca, il fallait des regards plus flamboyants encore que ceux que pouvaient lancer les yeux éteints de cette vieille et glaciale lady. Une autre grande dame, lady de La Mole, qui plus de vingt fois, à Bruxelles, avait été se promener à cheval avec Becky, n'eut pas l'air de la voir lorsqu'elle la rencontra à Hyde-Park, dans sa voiture découverte. Enfin, mistress Blenkinsop, la femme du banquier, lui tournait le dos à l'église; car, hâtons-nous de le dire, Becky allait maintenant très-régulièrement à l'église. C'était un spectacle fort édifiant de la voir arriver bras dessus bras dessous avec Rawdon, qui portait les deux livres de prières dorés sur tranches, et assister à la cérémonie avec un air plein de gravité et de componction.
Rawdon ressentait très-vivement les injures adressées à sa femme, et, dans les accès de mauvaise humeur et d'emportement qu'il en concevait, il ne parlait rien moins que de provoquer en duel les maris et les frères de toutes ces impertinentes qui n'avaient pas pour Rebecca les égards convenables. Ce n'était qu'à force de prières et par les exhortations les plus pressantes, que celle-ci parvenait à le contenir dans les bornes de la modération.
«Voulez-vous donc faire ma place dans ce monde à coups de pistolet? lui disait-elle en plaisantant; je ne suis, après tout, qu'une pauvre gouvernante, et vous un pauvre diable auquel ses dettes, sa passion pour les dés et ses autres imperfections ont donné le plus vilain vernis. Patience, nous aurons un jour autant d'amis que nous en voudrons; mais, en attendant, calmez-vous, et écoutez les avis de celle en qui vous avez confiance. Quand nous avons appris que votre tante avait laissé tout son bien à Pitt et à sa femme, vous rappelez-vous dans (p. 062) quelle fureur vous êtes entré? Pour un peu vous l'auriez dit à tout Paris, et si je n'avais pas été là pour calmer la fougue de vos emportements, Dieu sait où vous en seriez maintenant! À la prison pour dettes de Sainte-Pélagie, peut-être. Au lieu de cela, vous voilà à Londres, dans une maison très-confortable où il ne vous manque aucune de vos aises, et cependant vous pensiez alors que vous alliez partir pour assommer votre frère, ni plus ni moins que Caïn. Convenez-en, vous auriez été trop loin, si vous aviez suivi les transports de votre colère; toutes vos fureurs auraient été impuissantes à vous rendre l'argent de votre tante, et croyez-m'en, il nous sera bien plus profitable de nous tenir dans de bons termes avec votre frère que de nous mettre en hostilités avec lui comme ces imbéciles du presbytère. Quand votre père n'y sera plus, Crawley-la-Reine nous deviendra un séjour fort agréable pour passer la saison d'hiver. Si d'ici là nous sommes ruinés, on fera de vous un écuyer tranchant et un premier piqueur, et moi je deviendrai la gouvernante des enfants de lady Jane. Mais ruinés! allons donc! Avant de voir pareille chose vous aurez attrapé quelque bonne place; ou bien la mort, emportant Pitt et son petit garçon, aura fait de vous un baronnet et de moi une milady. Tant qu'il y a de la vie il y a de l'espoir, mon très-cher, et je ne désespère pas de vous assurer un avenir. Qui s'est chargé, dites-moi, de vendre vos chevaux, de payer vos dettes?»
Rawdon, obligé de reconnaître que si ses affaires avaient tourné à bien, c'était à sa femme qu'il le devait, s'empressa de s'en remettre encore à elle du soin de sa conduite.
Lorsque miss Crawley eut dit adieu à ce monde, et que son argent, si vivement disputé de son vivant par tous ses collatéraux, fut enfin devenu le partage de M. Pitt, Bute Crawley, qui ne recevait que cinq mille livres au lieu des vingt mille qu'il espérait, entra dans une violente colère à propos de ce qu'il regardait comme une spoliation, et ne se gêna point pour dire à son neveu, avec une grande brutalité d'expression, tout ce qu'il pensait à cet égard. La querelle s'aigrissant de plus en plus, avait fini par aboutir à une rupture complète.
Rawdon Crawley, au contraire, dont la part se trouvait restreinte à cent livres, avait tenu une conduite tout opposée, bien capable de surprendre son frère et de charmer sa belle-sœur qui (p. 063) nourrissait les dispositions les plus affectueuses à l'égard de toute la famille de son mari. Il écrivit de Paris à M. Pitt une lettre où respirait la franchise et la bonne humeur.
Il savait bien, disait-il, que son mariage lui avait aliéné les faveurs de sa tante, et sans chercher à dissimuler qu'il eût été bien aise de la voir se relâcher un peu de ses rigueurs à son endroit, il se consolait en voyant que cet argent restait du moins dans cette branche de la famille, et il en félicitait sincèrement son frère. Il le priait de le rappeler au bon souvenir de sa belle-sœur dont il réclamait la bienveillance pour mistress Crawley; la lettre se terminait par quelques lignes de la main de Rebecca pour M. Pitt. Elle joignait ses compliments à ceux de son mari; elle ne pouvait oublier quelle bienveillance elle avait rencontrée auprès de M. Crawley, alors que, pauvre orpheline, délaissée, elle était tout simplement l'institutrice de ses petites sœurs, pour lesquelles elle conservait toujours la plus tendre affection. Elle lui souhaitait toutes les joies de l'intérieur, et le priait de vouloir bien offrir pour elle ses amitiés à lady Jane, sur la bonté de laquelle les éloges ne tarissaient pas. Elle espérait qu'un jour enfin elle pourrait présenter son petit garçon à son oncle et à sa tante et elle réclamait en sa faveur leur bienveillance et leur appui.
Pitt Crawley fit un excellent accueil à cette lettre. Jamais miss Crawley n'avait si bien reçu ces chefs-d'œuvre produits par la combinaison du style de Rebecca et de la main de Rawdon. Quant à lady Jane, elle en fut si charmée qu'elle engageait déjà son mari à partager sans retard l'héritage de sa tante en deux parts égales, dont l'une serait pour son frère.
À la grande surprise de la jeune femme, Pitt n'accéda point à ses désirs et garda pour lui les trente mille livres. Mais, en revanche, il écrivit à Rawdon qu'il aurait plaisir à lui donner une poignée de main quand il se déciderait à faire le voyage d'Angleterre. Il remercia mistress Crawley de la bonne opinion qu'elle avait de Jane et de lui, et promit de la manière la plus aimable de ne laisser échapper aucune occasion d'être utile au petit bambin.
Ainsi donc la réconciliation était complète et l'entente cordiale régnait entre les deux frères. Lorsque Rebecca vint à Londres, Pitt et sa femme en étaient partis. Plus d'une fois elle se rendit à Park-Lane pour voir s'ils avaient pris possession de la (p. 064) maison de miss Crawley; mais les nouveaux héritiers n'y avaient encore fait aucune apparition. Raggles seul put lui fournir les renseignements suivants: les domestiques de miss Crawley avaient été congédiés après avoir reçu d'honnêtes gratifications; M. Pitt ne s'était montré à Londres qu'une seule fois, où il était venu passer quelques jours pour arranger ses affaires avec les hommes de loi; il avait vendu tous les romans français de miss Crawley à un libraire de Bond-Street.
Becky avait bien ses raisons pour s'enquérir ainsi et attendre impatiemment la venue de sa nouvelle parente.
«Quand lady Jane sera arrivée, se disait-elle dans son for intérieur, elle répondra de moi auprès de la société de Londres; et quant aux femmes, bah! les femmes courront après moi quand elles me verront recherchée par les hommes.»
Dans une certaine position, il est un objet aussi indispensable à une femme que sa voiture ou son bouquet, c'est une compagne. J'ai toujours admiré la sensibilité excessive de ces affectueuses créatures qui ne sauraient se passer de concentrer toutes leurs tendresses sur un objet de leur sexe doué d'une laideur raisonnable. Chez ces natures privilégiées, le principe aimant est si développé qu'elles ont toujours besoin d'avoir auprès d'elle un être sur lequel elles puissent répandre cet excédant d'amour; aussi vous ne verrez jamais une de ces femmes paraître en public sans traîner après elle cette compagne nécessaire en robe fanée et reteinte, et toujours placée sur le second plan.
«Rawdon, disait Becky à une heure fort avancée de la nuit, devant un cercle d'hommes rangés autour d'un feu pétillant, car les hommes venaient chez elle finir leur nuit et trouvaient des glaces et du café provenant, ne vous en déplaise, des meilleures maisons de Londres, Rawdon, il me faut un chien de berger.
—Un quoi? dit Rawdon de la table de jeu où il faisait sa partie.
—Un chien de berger! dit le jeune lord Southdown, ma chère mistress Crawley, voilà une singulière idée. Pourquoi n'auriez-vous pas plutôt un chien danois? J'en sais un en vérité qui est bien aussi grand qu'une girafe, et on pourrait presque l'atteler à votre voiture; ou bien encore un lévrier d'Égypte, (p. 065) qu'en dites-vous? J'en tiens un à votre disposition si vous en voulez; prenez, si vous aimez mieux, un de ces petits carlins, qui entreraient dans la tabatière de lord Steyne? J'ai vu à Bayswater un homme qui en offrait un au nez duquel vous auriez pu.... Je marque le roi et je joue.... au nez duquel vous auriez pu accrocher votre chapeau.
—Je marque la levée, dit Rawdon avec gravité.
Il ne s'occupait d'ordinaire que de son jeu et ne se mêlait à la conversation que lorsqu'on y parlait de chevaux ou de paris.
—Que voulez-vous donc faire d'un chien de berger? continua d'un ton enjoué le jeune Southdown.
—Je parle au figuré, dit Becky en riant et en jetant un coup d'œil à lord Steyne.
—Nous expliquerez-vous cette énigme? fit à son tour Sa Seigneurie?
—Il me faut un chien pour me préserver des loups ravisseurs continua Rebecca; j'ai besoin de compagnie.
—Pauvre innocente brebis; il ne vous manquait que cela,» dit alors le marquis avec une contraction de mâchoire et une affreuse grimace qui était chez lui l'expression du rire, et, en même temps, il faisait à Rebecca des yeux en coulisses.
Le vieux lord Steyne était debout près de la cheminée à savourer son café; une flamme claire et brillante répandait dans la pièce une douce et agréable chaleur. Une douzaine de bougies disposées sur la cheminée dans des candélabres en porcelaine et bronze, illuminaient d'un vif éclat la figure de Becky, étendue sur un sofa couvert d'une riche étoffe. Becky portait une robe rose, et l'on eût dit une fleur rafraîchie par la rosée du matin. La transparence de son écharpe de tulle flottant comme une vapeur autour de son cou, laissait entrevoir ses bras et ses épaules d'une blancheur éblouissante; ses cheveux descendaient en boucles derrière ses oreilles, et son pied mignon s'échappait avec coquetterie des plis d'une robe de soie dans tout le lustre de sa nouveauté. C'était le plus joli pied, la plus jolie chaussure, le plus joli bas de soie que l'on pût trouver dans le monde entier.
Les bougies éclairaient aussi le crâne luisant de lord Steyne, que garnissait une frange demi-circulaire de cheveux rouges. Il avait des sourcils touffus et épais, des petits yeux injectés de sang (p. 066) et encadrés de rides. Sa mâchoire inférieure avançait d'une manière formidable, et quand il voulait rire il mettait à découvert deux rangées de crocs qui donnaient un aspect farouche aux contractions de sa figure. Il avait dîné ce jour-là à la table royale, et portait sa jarretière et son ruban. Sa Seigneurie avait la taille petite, l'encolure assez large et les jambes en cerceau; il paraissait très-fier de la petitesse de son pied et de la finesse de sa cheville, et caressait sans cesse le genou qui portait sa jarretière.
«Le berger ne suffit donc pas, dit le noble lord, pour défendre son tendre agneau?
—Le berger aime trop les cartes et le club, répondit Rebecca en riant.
—Voilà un Corydon de mœurs fort déréglées, reprit milord, et bien peu fait pour tenir la houlette.
—Je marque trois contre vous deux, dit Rawdon à la table de jeu.
—Regardez notre Mélibée, murmura le marquis en ricanant, n'est-il pas occupé d'une façon très-pastorale? il est en ce moment à tondre un mouton du Southdown, une espèce de mouton bien innocent, n'est-ce pas? Mais, ma foi, c'est une fort belle toison.
—Milord s'y connaît en fait de toison,» dit Rebecca en lui lançant un regard méprisant et sarcastique, car milord est chevalier de l'ordre.
Milord portait en effet à son cou le collier de la Toison d'or, présent qui lui venait des princes d'Espagne nouvellement rétablis sur le trône.
La jeunesse de lord Steyne avait été célèbre par ses intrigues amoureuses et ses gains au jeu. Il était resté deux jours et deux nuits de suite à jouer contre M. Fox. Il avait gagné de l'argent aux plus augustes personnages du royaume. Il devait, disait-on, son marquisat à un coup de dés. Aussi n'était-il pas bien aise lorsqu'on faisait allusion à ses fredaines passées. Rebecca avait donc provoqué l'orage et le voyait s'amonceler sous l'épais sourcil de milord.
Elle quitta la sofa, alla le débarrasser de sa tasse à café et le gratifia de son sourire le plus gracieux.
«Oui, reprit-elle, je veux un chien de garde; mais, soyez tranquille, il n'aboiera pas après vous.»
Passant alors dans l'autre pièce, elle s'assit devant le piano et (p. 067) se mit à chanter une romance française d'une voix si émue et si caressante, que le noble lord, apprivoisé par la musique, ne tarda pas à aller la rejoindre, et, placé derrière elle, marqua les mouvements avec la tête.
Rawdon et son ami continuèrent à jouer à l'écarté jusqu'au moment où ils en eurent assez. Le colonel gagnait; mais quelque considérables et fréquents que fussent ses gains, ces soirées, qui revenaient plusieurs fois par semaine, ne laissaient pas que d'ennuyer à la longue l'ex-dragon, qui, ne comprenant pas un mot à ce feu roulant de plaisanteries, traits couverts et allusions échangées dans ce cercle où sa femme régnait par son esprit et l'admiration qu'elle inspirait, se voyait réduit la plupart du temps à se tenir immobile sur sa chaise et silencieux comme une statue.
«Comment se porte le mari de mistress Crawley?» tel était d'ordinaire le bonjour dont le saluait lord Steyne.
Telle était en effet sa profession reconnue dans le monde. Rawdon n'était plus le colonel Crawley, il était le mari de mistress Crawley.
Quant au petit Rawdon, si nous n'en avons rien dit depuis longtemps, c'est qu'il restait caché dans une mansarde située sous les combles de la maison, ou bien vivant à la cuisine au milieu des domestiques, sans que sa mère s'en souciât le moins du monde. Tout le temps que la bonne française resta au service de mistress Crawley, il passait ses journées avec elle; et quand elle partit, le petit garçon poussa de tels hurlements dans sa chambre déserte, qu'une bonne qui couchait dans une pièce voisine alla le prendre, le mit dans son lit et parvint ainsi à le consoler.
Rebecca, milord Steyne et une ou deux autres personnes se trouvaient dans le salon à prendre le thé au retour de l'Opéra, lorsque les cris aigus du pauvre marmot firent retentir toute la maison.
«C'est mon petit chérubin qui pleure sa nourrice, dit mistress Crawley, sans se déranger aucunement pour aller voir ce qu'avait l'enfant.
—Et vous êtes si bonne mère que vous ne voulez pas le voir pleurer, dit lord Steyne d'un ton railleur.
—Bah! répliqua mistress Crawley en rougissant légèrement, quand il sera las de pleurer il se décidera à dormir.»
Puis (p. 068) on se remit à causer de la représentation de l'Opéra.
Rawdon s'était esquivé un moment pour connaître la cause du chagrin de son fils, et il rejoignit bientôt la compagnie lorsqu'il eut vu l'enfant entre les mains de l'honnête Dolly qui s'efforçait de le consoler.
Le cabinet de toilette du colonel était situé dans les hautes régions de la maison; c'était là qu'avaient lieu les entrevues intimes du père et du fils; c'était là qu'ils se voyaient tout à leur aise et sans témoins; tandis que Rawdon père se faisait la barbe, Rawdon fils, assis sur une malle, suivait les détails de cette opération avec un plaisir toujours croissant. La plus parfaite intelligence régnait entre eux; le père apportait au fils quelques friandises du dessert qu'il cachait dans un certain étui à épaulettes où l'enfant savait fort bien les retrouver, et c'étaient des bonds et des cris de joie à la découverte de chaque trésor nouveau; mais le petit Rawdon était obligé de modérer ses transports, car sa mère dormait à l'étage inférieur et il ne fallait pas troubler son sommeil. Comme elle se mettait au lit fort tard, elle ne se levait, par suite, que dans l'après-midi.
Rawdon achetait pour son petit garçon des livres d'images et remplissait sa chambre de joujoux. Les murailles étaient couvertes de gravures collées par la main paternelle et payées par Rawdon argent comptant. Quand il n'était pas de service au parc pour escorter mistress Crawley, il prenait son garçon avec lui et faisait des promenades qui duraient des heures entières. Le colonel mettait l'enfant à cheval sur ses genoux, lui laissait tirer ses grandes moustaches en guise de rênes, et la journée s'écoulait ainsi au milieu de ces jeux et de ces gambades enfantines.
La chambre du jeune Rawdon était très-basse, et une fois, en prenant l'enfant pour le faire sauter en l'air, le père lui heurta la tête contre le plafond; le petit Rawdon avait alors cinq ans. M. Crawley faillit presque laisser tomber son fils, tant il fut effrayé des suites que pouvait avoir sa maladresse, et l'enfant, faisant une grimace affreuse, se disposait à pousser les cris les plus épouvantables que la violence du coup aurait du reste suffisamment excusés, lorsque son père l'arrêta tout court en lui disant:
«Pour l'amour de Dieu, n'allez pas éveiller votre mère.»
L'enfant regarda aussitôt son père d'un air piteux et lamentable, mordit (p. 069) ses lèvres, serra le poing, et on n'entendit pas même un soupir s'échapper de son petit cœur. Rawdon raconta cette histoire au club, à ses anciens camarades, à toute la ville.
«Ah! monsieur, si vous saviez, disait-il à tous ceux qu'il rencontrait, c'est un fameux gaillard et rudement taillé que mon garçon; il est d'une trempe solide! J'ai presque fait entrer la moitié de sa tête dans le plafond, eh bien! il n'a pas crié de peur d'éveiller sa mère.»
Une ou deux fois par semaine, cette excellente mère faisait son ascension dans les lieux élevés où son mari passait la plus grande partie de sa vie. On eût dit une poupée du Magasin des modes sur laquelle Prométhée aurait soufflé. Sur ses lèvres brillait toujours un sourire caressant; les toilettes les plus fraîches, les écharpes, les dentelles les plus précieuses, rehaussaient encore la souplesse de sa taille et la vivacité de ses mouvements; ses gants et ses chaussures faisaient aussi ressortir la finesse de sa main, la petitesse de son pied; tous les jours c'était un chapeau nouveau, sur lequel les fleurs semblaient renaître et s'épanouir, ou qu'ombrageaient des marabouts d'un velouté aussi moelleux que la blanche corolle du camélia.
Elle faisait à son fils deux ou trois signes de tête plus propres à le tenir à distance que capables de provoquer sa tendresse; le jeune Rawdon, tout frappé de cette merveilleuse apparition, interrompait son dîner ou quittait ses soldats de carton pour la contempler à son aise. Quand elle avait quitté la chambre, il restait après elle une odeur de rose, une espèce de parfum céleste qui indiquait le passage d'une divinité. Aux yeux de son fils, elle était une créature surnaturelle, bien supérieure à son père, bien supérieure à toutes les autres personnes qui l'approchaient, et à laquelle il fallait offrir à une certaine distance ses adorations et son encens. Lorsqu'il allait en voiture avec elle, il éprouvait comme une sorte de terreur religieuse, et toute la promenade se passait pour lui à regarder avec des yeux béants la fée si merveilleusement habillée qu'il avait en face de lui.
De beaux messieurs sur des chevaux fringants s'approchaient pour échanger avec elle un sourire et quelques paroles. Ses yeux avaient un éclair pour chacun d'eux; tandis que sa main leur envoyait au passage de gracieux saluts. Pour sortir avec elle, (p. 070) l'enfant mettait son habit rouge tout neuf; sa vieille jaquette couleur foncée était bonne pour rester à la maison. Parfois, en son absence, tandis que Dolly faisait le ménage, le petit Rawdon s'avançait dans la chambre à coucher de sa mère. C'était pour lui comme une demeure céleste, un séjour mystérieux où se réunissaient toutes les splendeurs et toutes les merveilles. La garde-robe offrait à ses regards ébahis des robes roses, bleues et à plusieurs reflets. Il restait dans le ravissement en face de cet écrin en bois de rose doublé d'argent, devant cette main de bronze couverte de bagues étincelantes; un autre objet encore attirait son attention, c'était une glace sur chevalet, véritable chef-d'œuvre, dans laquelle il voyait tout juste sa petite figure étonnée et l'image de Dolly, chose bien singulière, qui, tout en paraissant suspendue au plafond, continuait à retourner et à battre les oreillers et le traversin. Pauvre petit être négligé! le nom d'une mère est comme celui de Dieu sur les lèvres et dans le cœur de ces innocentes créatures, et cet enfant n'adorait sous ce nom qu'un marbre froid et insensible!
Rawdon Crawley, tout en n'ayant pas du reste une nature d'élite, possédait un certain fond de tendances affectueuses; il savait encore trouver dans son cœur assez d'amour pour chérir tendrement sa femme et son fils. Il aimait avec passion le petit Rawdon; Rebecca, bien qu'elle s'en fût aperçue, n'en disait rien à son mari: ce n'est pas qu'elle lui en voulût pour cela, oh! nullement, elle avait un si bon caractère! elle n'en conçut seulement que plus de mépris à son endroit. Le colonel rougissait devant sa femme de cette tendresse paternelle, la lui dissimulant autant qu'il le pouvait, et ne se livrant à ses transports qu'autant qu'il était tout seul avec son fils.
D'ordinaire il allait faire avec lui une visite matinale à l'écurie ou bien une promenade au parc. Le jeune lord Southdown, un cœur d'or qui aurait pour un peu donné le chapeau qu'il avait sur la tête, et dont la principale occupation en ce monde était d'acheter mille petites bagatelles pour les donner ensuite, avait fait cadeau au petit Rawdon d'un poney gros comme le poing, et sur ce coursier en miniature, l'enfant allait caracoler dans le parc, suivi de son père, qui ne le quittait point. Le colonel aimait à aller revoir son ancienne caserne et ses anciens camarades de Knightbridge. Parfois il se prenait à regretter sa vie de garçon. Les vieux soldats étaient bien aises de (p. 071) revoir leur ancien officier et de faire sauter dans leurs bras leur petit colonel. C'était une fête pour le colonel Crawley d'aller dîner à la caserne avec ses camarades.
«Au diable! disait-il parfois, je ne suis pas assez fin pour elle, je le sais bien.... Et puis il ajoutait: Ma femme ne s'apercevra même pas de mon absence.»
Il avait bien raison, son absence passait inaperçue.
Rebecca, du reste, ne boudait point son mari; bien au contraire, elle lui faisait toujours bonne figure. Elle poussait même les égards jusqu'à lui dissimuler le dédain qu'elle avait pour lui; peut-être l'aimait-elle mieux ainsi, lourd et bête, que s'il avait eu plus d'esprit. De cette façon au moins elle pouvait le prendre pour son domestique de confiance, son maître d'hôtel. Il faisait ses commissions, exécutait ses ordres sans la questionner, l'accompagnait dans ses promenades en voiture, sans faire jamais la moindre objection. Après l'avoir conduite à l'Opéra, il allait se délasser à son club pendant la représentation, et était fort exact à venir la reprendre au sortir du spectacle. La seule chose qu'il aurait voulue, c'eût été de lui voir un peu plus de tendresse pour son fils; mais enfin il avait fini par prendre son parti sur ce sujet.
«Le diable m'emporte, disait-il, elle sait mieux que moi à quoi s'en tenir, car pour moi je n'y entends rien.»
En effet, il n'est pas besoin d'une haute portée d'esprit pour gagner aux cartes et au billard, et hors de là Rawdon n'avait aucune espèce de prétention.
Lorsqu'enfin arriva à Rebecca le chien de berger qu'elle avait demandé, les fonctions de Rawdon furent singulièrement allégées par la présence de ce nouvel auxiliaire. Sa femme le poussait souvent à dîner dehors et le dispensait de venir la rechercher à l'Opéra.
«Vous ferez bien de ne pas rester ce soir à la maison, mon cher, lui disait-elle; vous y dormiriez d'ennui. Il viendra des hommes que vous ne pouvez sentir. Je ne les aurais point engagés s'il n'y avait là une question d'avenir pour vous; et maintenant que j'ai un chien de berger, je n'ai pas peur de me trouver seule.
—Un chien de berger, un porte-respect, Becky Sharp avec un porte-respect, voilà une bonne plaisanterie,» pensait mistress Crawley en elle-même.
Le (p. 072) fait est que c'était, selon elle, une bonne plaisanterie qui excitait au plus haut point sa gaieté et sa belle humeur.
Un dimanche matin, où Rawdon Crawley faisait sa promenade ordinaire avec le petit Rawdon sur le poney, le colonel rencontra Clink, de son régiment, en train de causer avec un vieux monsieur qui tenait dans ses bras un enfant de l'âge du petit Rawdon. Le bambin avait saisi la médaille de Waterloo que portait le caporal et paraissait l'examiner avec un très grand plaisir.
«Bonjour, mon colonel, dit Clink en réponse au bonjour de Crawley. Voici un jeune conscrit de l'âge de notre petit colonel, continua le caporal.
—Son père était aussi à Waterloo, dit le vieux monsieur qui portait l'enfant, n'est-ce pas Georgy?»
En même temps Georgy et l'autre enfant s'examinaient l'un l'autre avec cet air solennel et scrutateur si familier aux enfants qui se trouvent en présence d'un visage nouveau.
«Et dans un régiment de ligne, ajouta Clink d'un air de suffisance.
—Il était capitaine dans le ***, continua le vieux monsieur avec emphase. Le capitaine George Osborne, monsieur, vous le connaissez peut-être. Il est mort sur le champ d'honneur, monsieur, en combattant l'usurpateur.»
La figure du colonel Crawley devint alors toute rouge.
«Je le connaissais parfaitement, monsieur, reprit-il alors, et sa femme, sa chère femme, comment va-t-elle, monsieur?
—C'est ma fille, monsieur,» reprit le vieillard en déposant à terre le petit garçon et tirant avec un geste majestueux une carte de son portefeuille il la présenta au colonel. On y lisait l'indication suivante:
M. SEDLEY
Seul et unique agent de la compagnie du Diamant-Noir,
pour l'exploitation des charbons incombustibles.
S'adresser: Bunker's Wharf Thames street et Anna Maria Cottages,
sur la route de Fulham.
Pendant ce temps, le petit Georgy s'était approché du cheval et le regardait de fort près.
«Voulez-vous (p. 073) monter dessus, lui dit le petit Rawdon qui était alors en selle.
—Oui,» dit Georgy.
Le colonel, qui, à la suite des explications précédentes, se sentait pris d'un certain intérêt pour cet enfant, le souleva de terre et le plaça sur le poney, derrière le jeune Rawdon.
«Serrez bien, Georgy, lui dit-il; prenez bien mon petit garçon par le milieu du corps; il s'appelle Rawdon.»
Les deux enfants partirent d'un éclat de rire.
«On aurait beau chercher partout, dit alors l'excellent caporal, on ne trouverait pas deux plus jolies têtes.»
En même temps le colonel, le caporal et le vieux Sedley, avec son parapluie sous le bras, commencèrent à marcher à côté des enfants.
Suivons le petit George Osborne qui dirige sa promenade à cheval du côté de Fulham; une fois arrivés dans ce faubourg de Londres, faisons une halte pour nous informer des personnes de notre connaissance que nous y avons laissées. Qu'est devenue mistress Amélia depuis le terrible coup qui la frappa à Waterloo? Est-elle encore vivante, est-elle consolée? Qu'est devenu le major Dobbin dont le cabriolet était toujours en route pour aller chez elle? Trouverons-nous là des nouvelles du collecteur de Boggley Wollah?
Quelques mots suffiront pour nous mettre au courant de ce qui concerne ce dernier: le gros Joseph Sedley était retourné dans les Indes peu après sa fuite de Bruxelles; soit que le temps de son congé fût fini, soit qu'il craignit de rencontrer quelques-uns des témoins de son héroïsme dans les journées de Waterloo. Toujours est-il qu'il repartit pour le Bengale peu après l'installation de Napoléon à Sainte-Hélène et qu'il y rendit visite en passant à l'ex-empereur. À en juger par ce que disait M. Sedley à (p. 074) bord de son navire, on aurait pu supposer que ce n'était point la première fois qu'il se trouvait en face de l'aventurier corse et que, pour le moins, ce belliqueux enfant d'Albion avait pris par la barbe le général français à l'affaire du Mont-Saint-Jean. Il savait mille anecdotes sur ce fameux engagement, indiquait la position stratégique des divers régiments, et détaillait les pertes subies par chacun d'eux. À l'entendre, on aurait pu croire qu'il avait contribué pour sa large part à cette mémorable victoire, qu'il avait accompagné l'armée dans ses évolutions périlleuses, et, au fort de la mêlée, porté les dépêches du duc de Wellington. Il savait mot pour mot, et minute par minute, tout ce que le duc avait fait ou dit dans le cours de la glorieuse journée de Waterloo, et paraissait tellement au courant des faits et gestes de Sa Grâce qu'il était impossible de douter un seul instant qu'il n'eût passé toute sa journée à côté du vainqueur. Si son nom ne se trouvait point dans les listes que donnèrent les journaux à l'occasion de cette bataille, c'est qu'il ne figurait point sur les cadres de l'armée. Peut-être avait-il fini par se persuader, mieux encore qu'à ses auditeurs, que les lignes anglaises lui devaient la plus grande part de leur succès. Il n'en est pas moins certain qu'il fit aussi très-grande sensation à Calcutta, et que, pendant tout le reste de son séjour au Bengale, il ne fut plus désigné que sous l'appellation honorifique de Waterloo-Sedley.
Les billets qu'il avait souscrits pour solde des deux chevaux furent payés sans la moindre difficulté de sa part et de celle de ses agents. On ne l'entendit jamais rien dire sur ce marché, et quant au sort de ces malheureux quadrupèdes, on n'a aucune donnée bien positive sur la manière dont il s'en débarrassa, ainsi que d'Isidore, le domestique belge qu'on avait vu vendre un cheval gris fort semblable à celui que Jos montait quelquefois à Valenciennes pendant l'automne de 1815.
Les agents de Jos avaient ordre de payer chaque année à ses parents une pension de cent vingt livres sterling. C'était là, pour ces deux vieillards, leur principal moyen d'existence, car les spéculations auxquelles se livrait M. Sedley depuis sa banqueroute n'étaient point de nature à rétablir la fortune délabrée du vieil agent de change. Il essaya tour à tour de se faire marchand de vins, de charbon et commissionnaire pour les loteries, etc., etc.... À chaque nouveau commerce dont il tentait les (p. 075) chances, il envoyait des prospectus à ses amis, faisait mettre une nouvelle plaque de cuivre sur sa porte, et parlait avec emphase de ses espérances de reconquérir son ancien état d'opulence et de prospérité. Mais la fortune ne revient jamais à ceux qu'elle a une fois brisés et renversés. Il avait vu tous ses amis l'abandonner l'un après l'autre pour se soustraire à de nouvelles offres de charbon incombustible et d'autres denrées qui leur coûtaient assez cher. Sa femme seule, à force de le voir partir chaque matin clopin-clopant pour aller faire la bourse à la Cité, conservait seule encore quelques illusions sur les résultats de ses opérations commerciales.
Le soir, c'était à grand'peine que, traînant la jambe, il regagnait son humble toit. La soirée se passait pour lui dans une mauvaise petite taverne où, devant un auditoire attentif, il faisait la répartition des deniers de l'Angleterre, absolument comme s'ils eussent été à sa libre disposition. C'était merveille de l'entendre parler de millions, d'affaires de Bourse et d'escompte, la bouche toujours pleine du nom de Rothschild. Il parlait de si grosses sommes, que les principaux habitués de la taverne, l'apothicaire, l'entrepreneur des pompes funèbres, le charpentier, le clerc de la paroisse, et M Clapp, notre vieille connaissance, se sentaient saisis de respect pour son éloquence et ses capacités financières.
«Autrefois, monsieur, ne manquait-il pas de dire à tous les nouveaux visiteurs du café, j'étais dans une brillante position; mon fils, monsieur, est, à l'heure qu'il est le plus important magistrat de Rangoon à la présidence du Bengale, il est appointé à quatre mille roupies par mois. Ma fille, si elle le voulait, serait femme d'un colonel. Je pourrais tirer, s'il m'en prenait fantaisie, un billet de deux mille livres sur mon fils, le premier magistrat de Rangoon, et le premier banquier de Londres me l'escompterait argent sur table; mais, monsieur, les Sedley ont toujours eu le sentiment de leur dignité.»
Ne vous moquez point, ami lecteur, car il pourrait vous arriver quelque beau matin de vous trouver en pareille situation. Combien ne voyons-nous pas de nos amis rouler ainsi autour de nous dans l'abîme. La chance peut nous abandonner, nos facultés nous trahir; nous pouvons voir notre place enlevée par de plus jeunes et de plus vigoureux champions; et quand le tourbillon nous aura jetés sur le bord de la route, comme ces débris échoués (p. 076) sur la plage, les passants continueront leur chemin sans jeter un regard de commisération, ou, ce qui est pis encore, viendront nous tendre dédaigneusement un doigt et prendre à notre égard des airs protecteurs. Puis, derrière nous, nous entendrons nos amis murmurer à demi-voix:
«C'est un pauvre diable que ses imprudences et ses folles entreprises ont réduit à l'état que vous voyez.»
Mais du reste consolez-vous à la pensée que ce n'est pas une voiture ou trois mille livres de rentes qui nous mettront plus en état d'obtenir la récompense qui est la fin de cette vie, ni d'affronter le jugement de Dieu. Si les charlatans réussissent, si les escrocs et les coquins font leurs affaires, et si, par contre, les plus honnêtes gens sont le jouet de la mauvaise fortune, je dis qu'il ne faut pas s'en plaindre ni attacher aux plaisirs et aux joies de la Foire aux Vanités plus de prix qu'ils ne méritent, car il est probable que.... Mais laissons là cette digression pour revenir à notre histoire.
Si mistress Sedley avait eu un peu d'énergie, le désastre de son mari était une occasion pour elle d'en faire preuve; elle aurait loué une vaste maison pour y recevoir des locataires. Le vieux Sedley eût rempli le rôle de mari de l'hôtesse, il eût été le seigneur en titre, avec les fonctions d'écuyer tranchant, de majordome, comme mari de la reine du comptoir. Mais mistress Sedley n'avait pas assez d'énergie pour savoir se créer des ressources dans le malheur, et restait inerte et sans mouvement sur les écueils où la tempête l'avait jetée. L'infortune des deux vieillards était donc irréparable et sans remède.
Ils vivaient, du reste, sans souffrir de cet abaissement; peut-être même étaient-ils plus fiers encore dans leur misère que dans leurs jours de prospérité. Mistress Sedley restait toujours une grande dame pour son hôtesse mistress Clapp, quand par hasard elle lui faisait l'honneur de descendre dans sa cuisine bien proprette et bien brillante. Les chapeaux et les rubans de la bonne Irlandaise, Betty Flanagan, son insolence, sa paresse, sa prodigue consommation de chandelles, de thé et de sucre étaient pour la vieille dame une distraction presque aussi absorbante que la tenue de son ancienne maison, lorsqu'elle avait à ses ordres son nègre, son cocher, son groom, son valet de pied, son maître d'hôtel et toute une légion de femmes pour la servir. C'était là, du reste, des souvenirs que la brave dame trouvait (p. 077) le moyen d'introduire plus de vingt fois par jour dans sa conversation. Avec Betty Flanagan toutes les bonnes du voisinage tombaient sous la haute surveillance de mistress Sedley. Elle savait ce que chaque locataire des maisons environnantes avait payé ou devait encore sur son loyer. Elle disparaissait bien vite dans le couloir de sa maison, dès qu'elle apercevait dans la rue mistress Rougemont, l'actrice, entourée d'une famille plus que suspecte. Elle hochait la tête avec un air de pitié, lorsque mistress Pestler, la femme de l'apothicaire, passait dans la carriole de son mari. Elle avait de longs entretiens avec le fruitier sur la qualité des navets, légume favori de M. Sedley. Elle surveillait de fort près la laitière et le boulanger; allait elle-même chez le boucher, qui avait plus vite fait de vendre cent livres de viande à ses autres pratiques qu'une épaule de mouton à mistress Sedley; elle comptait les pommes de terre rangées autour du gigot qu'on envoyait cuire, pour le repas du dimanche, chez le boulanger, et mettait ce jour là ses plus belles robes, allant deux fois à l'église et lisant le soir les sermons de Blair.
Le dimanche seulement, car dans le courant de la semaine ses graves occupations ne lui permettaient aucune espèce de distraction, le dimanche le vieux Sedley conduisait son petit-fils Georgy dans les parcs les plus proches ou dans les jardins de Kensington, pour voir le bel uniforme des soldats et jeter du pain aux cygnes. Georgy avait une passion pour les habits rouges; il ouvrait de grands yeux quand le vieux Sedley lui racontait que son père avait été un vaillant soldat; le vieillard ne manquait pas de présenter son petit-fils aux vieux sergents qu'il rencontrait avec une médaille de Waterloo sur la poitrine; c'était, leur disait-il le fils du capitaine Osborne, du 33e, mort glorieusement sur le champ de bataille; souvent même il régalait ces braves gens d'un verre de bière. Dans ses premières promenades il n'avait pas ménagé les gâteries au petit Georgy, et avait impitoyablement bourré l'enfant de pommes et de pain d'épice, au grand détriment de sa santé; si bien qu'Amélia avait déclaré d'une manière formelle, qu'elle ne le laisserait plus sortir avec son grand-père si ce dernier ne s'engageait, par serment solennel, à ne plus lui payer de gâteaux, de dragées et autres friandises prohibées.
Entre mistress Sedley et sa fille, il s'était aussi élevé quelques petits (p. 078) nuages à l'occasion de l'enfant; c'était comme un secret sentiment de jalousie entre ces deux femmes, à propos de l'objet commun de leurs affections. Un soir, dans le temps où George était encore tout petit, Amélia, occupée à travailler dans le petit salon, s'aperçut tout à coup que sa mère avait quitté la pièce; poussée comme par un instinct maternel, elle se rendit en toute hâte dans la chambre de son fils; l'enfant, qui jusqu'alors avait dormi d'un profond sommeil, poussait des cris lamentables, et Amélia trouva mistress Sedley occupée à lui administrer en cachette de l'élixir de Duffy. Amélia, cette femme que nous avons toujours tenue pour si douce et si inoffensive, en voyant son autorité maternelle ainsi menacée d'empiétement, sentit un frisson de colère parcourir tous ses membres; ses joues, ordinairement pâles, se couvrirent d'une vive rougeur et reprirent l'éclat qu'elles avaient eu jadis lorsqu'elle avait été une jolie petite fille de douze ans. Elle arracha l'enfant aux bras de sa mère, saisit la bouteille, et, tandis que la vieille dame, muette de colère, la regardait tout en brandissant la cuiller accusatrice. Amélia jeta la bouteille dans la cheminée où elle alla se briser en mille morceaux.
«Je n'entends point, ma mère, que vous empoisonniez cet enfant avec vos drogues, criait Emmy dont l'émotion se trahissait par l'agitation convulsive avec laquelle elle berçait son enfant dans ses bras et par les regards flamboyants qu'elle lançait du côté de sa mère.
—Empoisonner! Amélia, reprenait la vieille dame; empoisonner! songez-vous bien que vous parlez à votre mère.
—Georgy ne prend d'autres médicaments que ceux qui sortent de chez Pestler. M. Pestler m'a dit, du reste, que votre élixir était du poison.
—Courage; de mieux en mieux. Vous m'accusez, alors, de meurtre et d'assassinat, répliqua mistress Sedley, et c'est à votre mère que vous n'avez point honte de tenir un pareil langage! Ah! j'ai passé par de bien rudes épreuves sur cette terre; je suis tombée bien bas sous les coups de la fortune; après avoir eu une voiture j'ai pu me voir réduite à aller à pied; mais c'est la première fois que je m'entends dire que je suis une empoisonneuse, et je vous suis fort obligée de me l'avoir appris.
—Ma mère, dit la pauvre enfant, toujours prête à fondre en larmes, vous êtes bien sévère à mon égard. Je n'ai pas voulu dire.... (p. 079) je croyais.... Enfin, n'allez pas penser que j'aie voulu vous fâcher à cause de ce cher enfant; mais....
—Allez, allez, je n'en suis pas moins une empoisonneuse, et je ne sais qui vous retient de me faire arrêter de suite et conduire de ce pas en prison. Je ne m'étais pas aperçue, cependant, que je vous eusse empoisonnée alors que vous étiez enfant; au contraire, je vous avais fait donner la meilleure éducation, par les meilleurs maîtres qu'on puisse avoir en payant. De mes cinq enfants j'en ai perdu trois, et la fille que j'aimais de préférence aux autres, qui par mes soins a échappé au croup, à la rougeole, à la coqueluche, qui a eu tous les maîtres d'agrément possibles sans que le prix fît jamais question, que j'avais entourée de toutes les jouissances du luxe que, pour ma part, je n'ai jamais connues moi dans mon temps de jeune fille, alors que je me bornais tout simplement à honorer mon père et ma mère pour vivre longuement, à les aider dans les soins du ménage au lieu de m'enfermer toute la journée dans ma chambre comme une grande dame; eh bien! cet enfant de mes tendresses toutes particulières vient me dire que je suis une empoisonneuse! Ah! mistress Osborne! puissiez-vous ne jamais réchauffer une vipère dans votre sein! c'est du moins ce que je vous souhaite.
—Ma mère! ma mère! s'écriait la pauvre fille toute hors d'elle, tandis que l'enfant qu'elle tenait sur ses bras poussait à l'unisson les cris les plus épouvantables.
—Une empoisonneuse, juste ciel! Allez prier Dieu, Amélia, qu'il vous pardonne ce mouvement d'ingratitude, et purifie la noirceur de votre cœur. Puissiez-vous obtenir son pardon comme je vous accorde le mien.»
Mistress Sedley sortit de la chambre en murmurant encore les mots de meurtrière et d'empoisonneuse, comme pour mieux attester la sincérité de sa prière au ciel et de ses dispositions charitables en faveur de sa fille.
À partir de ce moment, il régna toujours entre mistress Sedley et sa fille une sorte de froideur qui ne fit que croître et augmenter sans qu'il y eût jamais possibilité d'y porter remède. Le petit démêlé dont nous venons de parler avait assuré à la vieille dame une supériorité dont en maintes occasions elle sut se prévaloir sur sa fille avec cette adresse persévérante qui est le caractère distinctif de son sexe. Elle fut plusieurs semaines sans (p. 080) adresser la parole à Amélia, disant aux domestiques de ne plus toucher à l'enfant, parce que mistress Osborne pourrait s'en trouver blessée.
Elle engagea sa fille à s'assurer par elle-même qu'on ne mettait point de poison dans les soupers préparés chaque jour pour son cher nourrisson. Si par hasard les voisins lui demandaient des nouvelles du petit Georgy, elle ne manquait pas de les renvoyer à mistress Osborne. Elle se serait bien gardée de demander des nouvelles du marmot. Pour rien au monde elle n'aurait touché à l'enfant, bien qu'il fût son petit-fils: comme elle n'avait pas l'habitude des enfants, qui sait si elle n'aurait pas pu le tuer. Lorsque M. Pestler venait faire sa visite sanitaire, mistress Sedley accueillait le docteur avec un sourire moqueur, une expression sarcastique, auxquels on pouvait à peine comparer les airs de dédain de lady Thistlewood, à qui du moins le docteur ne donnait pas ses soins gratis. De son côté, Emmy était jalouse de tous ceux qui approchaient son enfant comme aucune mère ne l'a jamais été; il suffisait pour éveiller ses susceptibilités qu'on eût chance d'obtenir quelque place dans les affections de l'enfant: elle se sentait mal à l'aise toutes les fois qu'elle voyait quelqu'un autour de son fils; mistress Clapp, la servante irlandaise, n'avait plus la permission de l'habiller et de le soigner, elle les aurait plutôt laissés débarbouiller le portrait de son mari suspendu au-dessus de son lit, de ce même lit qu'elle avait quitté jeune fille pour devenir femme et auquel elle revenait maintenant avec de longues années devant elle pour pleurer dans le deuil et dans le silence. Mais au moins elle était mère et la tendresse maternelle lui assurait des jours de bonheur et de consolation.
Cette chambre était comme le sanctuaire de toutes les affections, de tous les trésors d'Amélia. C'était là qu'elle avait soigné son fils, qu'elle avait veillé sur lui avec un amour tendre et inquiet pendant les mille petites maladies de l'enfance. Dans ce cher objet de sa sollicitude elle croyait voir revivre son mari; mais alors il se présentait à elle sans défaut, comme une apparition céleste. Dans la voix, dans le regard, dans les gestes, l'enfant lui rappelait son père; son cœur de mère tressaillait de joie toutes les fois qu'elle serrait dans ses bras ce cher trésor, et l'enfant l'interrogeait souvent sur la cause des larmes qu'elle versait. Elle lui disait alors que c'était parce qu'il lui rappelait son (p. 081) père; puis elle se mettait à lui parler de ce père qu'il avait perdu, de ce George qu'il ne connaissait pas, et l'innocente créature écoutait avec un étonnement recueilli les confidences de cette âme douce et sensible.
Elle lui en disait plus long qu'elle n'en avait jamais dit à George, à aucune des amies de sa jeunesse. Quant à ses parents, elle ne leur parlait point de tout cela; pour rien au monde, elle ne voulait leur découvrir les plaies de son cœur. Le petit George ne la comprenait-il pas bien mieux qu'eux-mêmes auraient pu le faire! C'était lui seul, lui seul, qu'elle mettait dans le secret des sentiments intimes de son cœur: pour lui elle n'avait rien de caché. La joie de sa vie était désormais dans l'amertume de ses regrets, dans les larmes qu'elle versait. C'était une âme d'une délicatesse si exquise, d'une nature si élevée que le romancier, plein de respect pour les mystères de la conscience, s'arrête devant ces chastes et pures émotions qu'il ne veut point livrer à des regards indiscrets. Nous tenons du docteur Pestler, médecin de dames, maintenant fort à la mode, propriétaire d'un magnifique carrosse vert foncé avec une maison à Manchester-Square, et à la veille de se voir nommé baronnet, que lorsqu'il fallut sevrer cet enfant, ce fut pour Amélia une désolation à amollir le cœur d'Hérode.
Le docteur se montrait fort tendre et fort empressé auprès de mistress Osborne; sa femme en conçut longtemps une jalousie mortelle. Peut-être en avait-elle, du reste, des motifs assez légitimes, et dans le cercle assez restreint des amies d'Amélia, plus d'une femme éprouvait le même sentiment à son égard. C'était à qui lui en voudrait de l'admiration qu'elle inspirait à l'autre sexe, de cet amour spontané dont se sentaient épris pour elle tous les hommes qui l'approchaient, et cependant, si on leur en eût demandé le pourquoi, ils auraient été fort en peine de le dire. Elle n'avait ni beaucoup d'éclat ni beaucoup d'esprit; elle ne possédait point une intelligence supérieure ni une beauté extraordinaire; mais partout où elle se présentait elle touchait et charmait tous les hommes, tout comme elle excitait les dédains et les hochements de tête de ses très-charitables sœurs.
Sa faiblesse était sans doute ce charme qui entraînait tout le monde. On rencontrait en elle une soumission, une douceur qui semblaient implorer de chacun ses sympathies et sa protection. Au (p. 082) régiment, il lui avait suffi de parler à quelques-uns des camarades de George pour que tous ces jeunes officiers fussent tout prêts de mettre à son service leurs bras et leurs épées. À Fulham, dans sa petite demeure, dans son cercle si limité, elle avait su se concilier le cœur de chacun. Elle aurait eu un château, une voiture et toute une armée de domestiques, que les fournisseurs du voisinage ne lui auraient pas témoigné plus de respect quand elle passait devant leur porte ou qu'elle faisait les modestes emplettes dans leurs boutiques.
M. Pestler avait un rival, auprès de mistress Osborne, dans la personne de M. Linton, son jeune aide, qui avait la clientèle des bonnes et des petits marchands du quartier. M. Linton était du reste un très-gentil garçon, encore mieux accueilli que son patron dans la maison de mistress Sedley. Si quelque indisposition subite survenait au petit George, il revenait deux ou trois fois dans la même journée pour voir ce qu'avait ce petit garçon, et sans jamais réclamer rien pour prix de ses visites. Il apportait de la pharmacie pastilles de gomme, pâte de jujube et autres objets de même nature, à l'intention du petit Georgy. Il préparait pour lui des potions et des lochs comparables à l'ambroisie des dieux d'Homère, si bien que l'enfant se faisait une fête d'être malade.
L'aide et le patron passèrent tous deux les nuits à veiller le petit Georgy quand il fut pris de la rougeole. Sa mère éprouva alors des terreurs aussi grandes que si la rougeole eût été un mal inconnu en ce monde. Quel est l'enfant pour lequel ces deux hommes auraient consenti à en faire autant? Étaient-ils allés passer les nuits au château voisin, lorsque les futurs héritiers de ce splendide domaine payèrent comme tous les autres le tribut obligé à cette maladie de leur âge? Les vit-on se déranger pour la petite Mary Clapp, la fille de l'ancien commis, qui prit cette maladie du petit Georgy? Assurément non; ils dormirent, au contraire, chez eux du sommeil le plus paisible, déclarant que le cas n'était point grave, et que la petite Mary se guérirait toute seule. Tous leurs soins se bornèrent à lui envoyer une ou deux potions, deux ou trois doses de quinquina, sans prendre du reste aucun souci du succès de leurs médicaments.
Au nombre des soupirants se trouvait aussi un petit chevalier français, qui allait enseigner sa langue dans différentes écoles du (p. 083) voisinage et que l'on entendait toute la nuit raclant sur un violon asthmatique et jouant de vieilles gavottes aussi usées que les cordes de son instrument. Ce vieux débris de l'ancienne cour ne manquait jamais d'aller le dimanche promener sa perruque poudrée à la chapelle d'Hammersmith, et faisait par sa conduite, ses pensées et sa mise, un singulier et complet contraste avec les sauvages barbus de sa nation, que l'on rencontre aujourd'hui dans nos promenades, fronçant le sourcil et enveloppés de la fumée de leurs cigares. Toutes les fois que le chevalier de Talon-Rouge parlait de mistress Osborne, il commençait d'abord par aspirer une prise de tabac, puis secouait du bout des doigts, avec une grâce toute aristocratique, les grains qui déparaient la blancheur virginale de son jabot, et réunissant enfin ses doigts en faisceau, il les approchait de sa bouche, décrivait un demi-cercle en ouvrant la main et s'écriait: Ah! la divine créature! Il jurait sa parole d'honneur que lorsque Amélia se promenait dans les jardins de Brompton, les fleurs naissaient sous ses pas. Il appelait le petit George Cupidon et lui demandait des nouvelles de Vénus sa mère; il disait à Betty Flanagan qui le regardait avec des yeux tout surpris, qu'elle était l'une des Grâces, la suivante favorite de la Reine des Amours.
Nous pourrions donner plus d'un exemple de cette popularité obtenue sans effort et dont Emmy était peut-être la seule à ne pas se douter. M. Binny, le mielleux et coquet ministre de l'endroit, faisait à la jeune veuve des visites assidues. Pour gagner les bonnes grâces de la mère il faisait sauter l'enfant sur ses genoux, et s'offrait à lui enseigner le latin. La sœur du ministre, qui avait la haute direction dans sa maison, lui en voulait beaucoup de ces prévenances.
«Que trouvez-vous donc de si séduisant dans cette petite femme? lui disait cette auguste vestale; quand elle vient prendre le thé ici elle ne souffle mot de toute la soirée; c'est une pauvre créature insignifiante, à laquelle il manque un organe du côté gauche; ce qui vous séduit en elle, messieurs, c'est sa jolie figure. Miss Grits, qui a cinq mille livres comptant, et des espérances par-dessus le marché, miss Grits a dix fois plus de vivacité. Si j'étais homme, et que j'eusse à choisir, c'est bien elle que je préférerais; il faut avoir un bandeau sur les yeux pour ne pas voir toutes ses perfections.»
C'est au milieu de cette vie calme et peu mêlée d'incidents dramatiques (p. 084) que notre héroïne passa les sept années qui suivirent la naissance de son fils. Comme l'un des événements les plus remarquables à offrir au lecteur qui vinrent en rompre la monotonie, et rentrent presque tous dans le genre de la petite vérole dont nous venons de l'entretenir, nous citerons ici encore une autre circonstance, pour remplir consciencieusement notre devoir d'historien. Un jour, le Rév. M. Binny vint, au grand étonnement d'Amélia, lui proposer de changer son nom d'Osborne contre celui de mistress Binny. Amélia, toute rougissante, et les yeux pleins de larmes, le remercia de cette démarche; et tout en lui témoignant sa gratitude pour les prévenances dont il les entourait elle et son fils, elle lui déclara que son cœur et ses pensées appartiendraient toujours au mari qu'elle avait perdu.
Chaque année, le 25 avril et le 18 juin, jours anniversaires de son mariage et de la mort de son mari, mistress Osborne s'enfermait dans sa chambre pour pleurer tout à son aise sur cette affection dont la perte était pour elle une douleur de chaque jour; les heures de la nuit s'écoulaient pour elle dans ces tristes méditations, tandis que son enfant dormait près de son lit dans son berceau. Dans le jour, au moins, ses préoccupations contribuaient un peu à la distraire. Elle apprenait à George à lire, à écrire et à dessiner. Elle lisait elle-même des livres d'histoire pour pouvoir ensuite les lui raconter. À mesure que l'esprit de George se développait, sa mère, avec une ingénieuse sollicitude, prenait soin d'ouvrir cette jeune intelligence à la connaissance de son Créateur; soir et matin, la mère et l'enfant unis dans cette touchante et sainte prosternation de la créature devant son Dieu, invoquaient leur Père céleste. La mère offrait comme un chaste parfum ses prières au Tout-Puissant, que l'enfant répétait après elle d'une voix encore mal assurée. Ces deux êtres priaient Dieu pour le père, le mari qu'ils regrettaient, comme s'il eût été là, dans la même chambre, à mêler ses prières aux leurs. Doux et pieux souvenirs de l'enfance, qui après de longues années écoulées font parfois tressaillir le cœur d'un bonheur indéfinissable.
La principale occupation d'Amélia était chaque jour la toilette de son fils; elle l'habillait elle-même, le préparait dans la matinée pour sa promenade avec son grand-père, avant que celui-ci partit à ses affaires. Elle lui faisait de charmants petits costumes, (p. 085) en réunissant tous les chiffons et tous les débris de sa garde-robe de mariée, dont elle s'évertuait à tirer tout le parti possible. Mistress Osborne, au grand déplaisir de sa mère, qui depuis son désastre tenait encore plus à un certain étalage de toilette, ne portait que des robes noires et un petit chapeau de paille garni de rubans également noirs.
Après les soins donnés à son fils, elle consacrait tout le reste de son temps à son père et à sa mère. Elle avait même été jusqu'à apprendre le piquet pour le jouer avec le vieillard tous les soirs où il n'allait pas au club. Elle chantait pour le distraire dès qu'il en témoignait le désir, et c'était fort bon signe pour l'état de sa santé, car il ne manquait jamais de s'endormir des les premières notes. Elle écrivait sans cesse pour lui des mémoires, des lettres et des prospectus. Le vieillard avait recours d'ordinaire à elle lorsqu'il avait par exemple à informer ses vieilles connaissances qu'il était devenu l'agent de la société du Diamant noir pour l'exploitation des charbons incombustibles, et qu'il se mettait à la disposition de quiconque voudrait bien l'honorer de sa confiance pour des fournitures de charbon supérieur. Pour lui, il lui suffisait de signer les circulaires en les ornant de toutes les élégances de son paraphe. Une de ces lettres fut envoyée au major Dobbin; mais le major, alors en résidence à Madras, n'avait nul besoin de charbon de terre. Toutefois, il reconnut bien vite l'écriture du prospectus; ah! combien n'aurait-il pas donné pour serrer la main qui avait tracé ces lignes! Un second prospectus vint lui apprendre que J. Sedley et Cie ayant établi leurs comptoirs à Oporto et à Bordeaux, ils étaient à même d'offrir à tous ceux qui voudraient bien les honorer de leur confiance l'assortiment le plus complet et le plus choisi de vins de Bordeaux, de Xérès et de Porto, le tout à des prix modérés; c'était un bon marché aussi précieux qu'extraordinaire. Dobbin se mit en quatre pour assurer le succès de cette réclame; il poursuivit avec l'insistance la plus vive le gouverneur, le commandant en chef, les officiers de la garnison et tous ceux qu'il connaissait à la présidence, et enfin il réussit à obtenir pour Sedley et Cie une commande assez considérable, ce qui étonna beaucoup M. Sedley et M. Clapp, qui à eux deux représentaient toute la raison sociale. Mais là s'arrêta leur bonne fortune, et ils n'eurent plus de nouvelle commission, ce qui désespéra le vieil Osborne, qui déjà s'était mis (p. 086) en campagne pour se procurer un régiment de commis, avoir un entrepôt pour ses marchandises dans la Cité et des correspondants dans toutes les parties du globe. Mais le vieux Sedley avait perdu son goût fin et délicat de gourmet en vins. Dobbin fut en butte à toutes sortes de plaisanteries de la part de ses camarades, à l'occasion du détestable breuvage dont il s'était fait l'introducteur. Obligé d'en reprendre la majeure partie, il n'eut d'autre ressource que de le faire vendre à la criée avec une très grande perte qui retomba à son compte.
Quant à Jos, nouvellement promu à un poste important dans l'administration de Calcutta, il entra dans une fureur épouvantable lorsqu'il reçut par la poste une liasse de ces prospectus œnophiles, accompagnés d'une lettre de recommandation de son père. Cette lettre témoignait à Jos toutes les espérances que le vieillard fondait sur lui pour faire réussir cette affaire. Il lui envoyait en même temps une facture acquittée et une certaine quantité de vin dont il le rendait consignataire en tirant sur lui des billets pour la même somme d'argent. Jos, qui ne voulait point pour tout au monde que l'on pût supposer que son père, le père de Jos Sedley, fonctionnaire de l'administration civile de Calcutta, était marchand de vins et faisait la commission, Jos refusa ces billets avec un souverain mépris, et écrivit au vieillard une lettre pleine de duretés, où il lui défendait de jamais mêler son nom à de pareilles affaires. La lettre de change protestée revint à la maison Sedley et Cie, et pour la payer, tous les profits de l'affaire de Madras et toutes les épargnes d'Emmy y passèrent.
Avec une pension de cinquante livres par an, Emmy avait encore droit à cinq cents livres, qui, d'après les comptes de l'exécuteur testamentaire de son mari, se trouvaient, au moment du décès de George, entre les mains de son agent. Dobbin, en sa qualité d'administrateur des biens, avait proposé de le placer à huit pour cent dans une compagnie des Indes. M. Sedley, qui supposait au major des vues déloyales sur cet argent, s'opposa énergiquement à cet emploi; s'étant lui-même rendu auprès de l'agent pour lui faire connaître sa volonté à cet égard, il apprit de lui, à sa grande surprise, que le reliquat du capitaine n'atteignait pas cent livres, et que les cinq cents livres en question étaient une somme à part dont le major Dobbin savait seul la provenance. Plus que jamais convaincu qu'il était sur (p. 087) la trace de quelque escroquerie, le vieux Sedley se mit aux trousses du major. Comme agissant au nom de sa fille, il lui demanda, d'un ton d'autorité, l'apurement des comptes de la succession. Dobbin balbutia et rougit. Sa gaucherie et son embarras confirmèrent les soupçons du vieux Sedley; et convaincu qu'il avait affaire à un coquin, il lui dit, sans plus de détour, sa manière de voir sur sa conduite, et lui déclara tout uniment qu'il l'accusait de détenir frauduleusement des deniers appartenant à son gendre.
Dobbin perdit patience en présence de pareilles allégations et si la vieillesse et le malheur de M. Sedley ne lui eussent inspiré quelque retenue, il en serait probablement venu avec lui à des voies de fait dans le café même de Slaugther. Voici, du moins, les paroles qu'ils échangèrent:
«Vous allez me suivre là-haut, monsieur, lui cria le major; je tiens à ce que vous m'accompagniez pour que vous puissiez vous assurer par vous-même quel est dans cette affaire, de ce pauvre George ou de moi, celui qui supporte un sacrifice.»
Entraînant alors le vieillard dans le cabinet qui lui servait de chambre à coucher, Dobbin tira de son pupitre les comptes d'Osborne, auxquels se trouvait attachée une liasse de billets à ordre que, pour rendre justice au capitaine, il n'avait jamais laissés en souffrance.
«Il a soldé tous ses billets avant son départ pour la Belgique, ajouta Dobbin, mais il ne lui restait pas cent livres en tout au moment de sa mort. Avec quelques-uns de ses camarades, nous avons réuni une petite somme provenant de nos économies amassées à grand'peine, et pour récompense vous venez nous dire que nous avons voulu faire tort à la veuve et à l'orphelin.»
L'embarras fut alors du côté de Sedley qui se repentit, mais un peu tard, de sa démarche inconsidérée. Dobbin néanmoins avait fait là un gros mensonge. C'était de sa propre poche qu'était sorti jusqu'au dernier shilling de la susdite somme, c'était avec ses modiques ressources qu'il avait pourvu aux frais d'enterrement de son ami, c'était lui qui avait pris à sa charge toutes les dépenses qui avaient été la conséquence forcée du malheur d'Amélia.
Jamais le vieil Osborne ne s'était douté de tout cela. Jamais Amélia n'en avait su plus que lui sur cette affaire; elle s'en rapportait (p. 088) au major Dobbin pour tenir ses comptes, et avait accepté et ratifié toutes les écritures qu'il lui avait plu de lui présenter. Jamais, du reste, elle n'aurait pensé qu'elle lui était redevable de quoi que ce fût.
Fidèle à sa promesse, elle lui écrivait deux ou trois fois par an des lettres qui roulaient tout entières sur le petit Georgy. Chacune de ces lettres était un trésor pour le major, et il les amassait en véritable avare! Il répondait avec une exactitude scrupuleuse à chaque missive d'Amélia, mais jamais il n'allait plus loin; il lui adressait, ainsi qu'à son filleul, mille petits souvenirs de l'Inde, comme par exemple une boîte d'écharpes et un jeu d'échecs en ivoire, venant de la Chine. Les pions étaient des petits bonshommes verts et blancs avec de vraies épées et de vrais boucliers; les cavaliers étaient à cheval, les tours étaient supportées par des éléphants.
Ce jeu d'échec faisait les délices de Georgy, qui confectionna sa première lettre à son parrain pour le remercier de cet envoi. Dobbin ajoutait aussi des conserves et des confitures que notre jeune espiègle allait dévaliser en cachette dans le buffet de la salle à manger, et dont il se donnait souvent de terribles indigestions. Emmy écrivit à ce propos une lettre qui amusa beaucoup le major, et lui donna surtout la satisfaction de voir qu'elle se relevait de son premier abattement et qu'elle avait par moments quelques saillies de gaieté. Dobbin expédia encore deux châles, dont un blanc pour elle et un noir palmé pour sa mère, plus deux échappes rouges à l'intention de mistress Sedley et de George pour les préserver des rigueurs de l'hiver. Mistress Sedley estima les châles à cinquante guinées pour le moins. Elle se pavana avec le sien à l'église de Brompton, et reçut, à cette occasion, les compliments les plus flatteurs de toutes les personnes de son sexe. Le châle d'Emmy allait aussi à merveille avec sa modeste robe noire.
«C'est bien dommage que tant de bons procédés ne fassent rien sur elle, disait parfois mistress Sedley à mistress Clapp et aux commères de Brompton. Ce n'est pas Jos qui nous a jamais envoyé de pareils présents, il s'y reprend toujours à deux fois avant de faire quelque chose pour nous. L'amour du major pour elle crève les yeux, et toutes les fois que je cherche à la mettre sur ce chapitre, elle se prend aussitôt à rougir et à sangloter, et se retire dans sa chambre, où elle passe de longues heures en contemplation (p. 089) devant sa petite miniature. Cette miniature finit par m'impatienter, et je voudrais pour notre plus grand bien n'avoir jamais connu ces Osborne si bouffis de leurs écus.»
Les jeunes années de George se passaient ainsi dans ce petit cercle sans être jamais troublées par de bien graves incidents. En grandissant il devenait irascible, impérieux comme tous les enfants gâtés par les femmes, il exerçait un empire sans bornes sur sa faible mère qu'il aimait de toutes les forces de son âme. Il régnait dans la maison en véritable petit despote, tout le monde y subissait sa dépendance, on était tout surpris de le voir prendre avec l'âge les manières hautaines et le ton dominateur de son père. Dans les questions qu'il faisait à tort et à travers suivant l'usage de tous les enfants, son grand-père admirait la profondeur de ses remarques et la précocité de son intelligence, et le soir, à sa taverne, il racontait les merveilles de ce petit génie en herbe. L'avis des parents était qu'on aurait vainement cherché son pareil dans l'univers; le fils avait hérité de tous les superbes dédains du père, et peut-être les trouvait-on justifiés chez lui.
Lorsque l'enfant eut atteint ses six ans, Dobbin commença avec lui une correspondance réglée. Le major voulut savoir si Georgy allait à l'école; il témoignait, dans ce cas, l'espérance que son filleul ne manquerait pas d'y prendre tout de suite une place honorable. Peut-être lui donnerait-on un précepteur chez ses parents. Enfin il était d'âge à travailler comme un grand garçon, et son parrain annonçait l'intention de prendre à sa charge tous les frais de son éducation beaucoup trop lourds pour les minces ressources de sa mère. Il était facile de reconnaître que toutes les pensées du major se concentraient plus que jamais sur Amélia et son petit garçon. Par l'entremise de ses agents, Dobbin avait soin que Georgy ne manquât point d'albums, de boîtes à couleurs, de pupitres et autres objets nécessaires soit à ses plaisirs, soit à son instruction. Trois jours avant le sixième anniversaire de la naissance de George, un monsieur en cabriolet, escorté d'un domestique, s'arrêta devant la maison de M. Sedley et demanda à voir maître George Osborne: c'était M. Woolsey, tailleur de l'armée, qui venait sur l'ordre du major prendre mesure d'un habillement complet au petit George; il se rappelait fort bien avoir eu l'honneur de travailler pour le capitaine, le père du jeune homme.
De (p. 090) temps à autre, les demoiselles Dobbin, sur la recommandation pressante de leur frère, venaient prendre Amélia dans la grande calèche de famille et la conduisaient à la promenade, elle et son petit garçon. Ce qui gâtait ces prévenances, c'étaient les grands airs protecteurs de ces dames. Amélia en était bien un peu froissée; mais elle en prenait son parti avec une résignation parfaite, car sa nature la portait à la patience et à la soumission, et, de plus, le petit Georgy était ravi d'aller dans le grand carrosse traîné par les grands chevaux. De loin en loin, ces demoiselles demandaient à Amélia que l'enfant vînt passer une journée chez elles. Pour lui, c'était une fête toutes les fois qu'il lui arrivait pareille invitation, et il était toujours prêt à aller se promener dans un beau jardin, où il se trouvait de magnifiques raisins dans les serres et d'excellentes pêches sur les espaliers.
Un jour, Amélia les vit arriver toutes joyeuses. Elles apportaient, disaient-elles, des nouvelles qui ne pouvaient manquer de lui faire plaisir, c'était une chose qui intéressait vivement ce cher William.
«Qu'est-ce donc? demanda Amélia avec des yeux où brillait la joie. Va-t-il donc revenir parmi nous?»
Eh! mon Dieu, non, il s'agissait de bien autre chose; elles avaient de fortes raisons pour croire qu'il allait enfin se marier avec une parente d'une des bonnes amies d'Amélia, avec miss Glorvina O'Dowd, sœur de messire Michel O'Dowd, laquelle avait été rejoindre lady O'Dowd à Madras; c'était une belle et charmante fille au rapport de tout le monde.
Amélia poussa seulement un petit cri; puis elle déclara qu'elle était très-heureuse, mais très-heureuse de cette nouvelle. Glorvina ne pouvait manquer de posséder toutes les qualités de sa sœur; et.... en vérité Amélia était enchantée, ravie de cet événement. Amélia cédant à une de ces impulsions involontaires dont il est toujours si difficile d'expliquer la cause, prit George dans ses bras, le serra fortement contre son cœur: il y avait je ne sais quoi de convulsif dans cette caresse, et ses yeux étaient tout humides de larmes quand elle remit l'enfant à terre. Elle prononça à peine une parole pendant toute cette promenade, et pourtant elle était au comble de la satisfaction, oui, au comble de la satisfaction.»
Il nous faut maintenant faire un retour sur nos pas pour savoir ce qu'il est advenu de quelques-unes de nos connaissances que nous avons laissées dans l'Hampshire, de ces honnêtes personnes dont les espérances furent si cruellement déçues en ce qui concernait l'héritage de leur vieille parente miss Crawley. Bute Crawley avait compté sur trente mille livres sterling pour sa part dans les biens de sa sœur: quel ne fut pas son désappointement lorsque, au lieu de cette somme, il dut se contenter de cinq mille livres, qui, après avoir servi à payer ses dettes et celles de son fils à l'Université, ne laissèrent pas grand'chose à partager entre ses quatre filles. Mistress Bute ne se douta jamais, ou, du moins, ne voulut jamais convenir que son humeur acariâtre et despotique avait été pour beaucoup dans la fâcheuse issue de cette affaire. Elle prenait le ciel à témoin qu'elle n'avait négligé rien de ce qu'il était humainement possible de faire pour s'assurer cet héritage. Était-ce sa faute si elle manquait de cette souplesse et de cette hypocrisie dont son neveu Pitt Crawley avait une si grande habitude? Du reste, cette bonne créature lui souhaitait toutes sortes de prospérités possibles dans la jouissance de ce bien mal acquis.
«Cet argent du moins ne sortira pas de la famille, disait cette charitable dame à son mari. Vous pouvez bien être assuré que Pitt ne le dépensera jamais. L'Angleterre n'a jamais rien produit de plus ladre et de plus avare. C'est toujours du vice, bien que sous une autre forme que chez cet avaleur de tout bien, cet abominable Rawdon.»
Les premiers mouvements de sa mauvaise humeur une fois passés, Mistress Bute s'occupa de tirer le meilleur parti possible de la fortune délabrée à la tête de laquelle elle se trouvait. Elle adopta un large système de réforme et d'économie, apprit à ses filles à supporter leur pauvreté avec une âme patiente et résignée, inventa mille ingénieuses supercheries pour dissimuler son (p. 092) état de gêne, et quelquefois pour s'y soustraire, elle promenait ses filles dans tous les bals et réunions publiques du voisinage, avec un courage digne d'un meilleur sort. Jamais l'hospitalité n'avait été si brillante au presbytère que depuis l'ouverture de la succession de Miss Crawley. Au train de vie qu'on menait dans cette maison, personne n'aurait pu se douter de la déception que la famille avait eu à subir dans ses espérances: on ne supposait pas, en voyant mistress Bute de toutes les fêtes des alentours, que chez elle elle était dans la gêne et presque réduite à mourir de faim. Jamais ses demoiselles n'avaient étalé un tel luxe dans leurs toilettes; elles ne manquaient pas une des réunions de Winchester et de Southampton; elles avaient des billets pour tous les bals donnés à l'occasion des courses de chevaux ou des régates de Cowes. Leur voiture, traînée par un attelage qui quittait la calèche pour la charrue, était sans cesse à courir la grande route. Comment ne pas croire, en présence de pareils faits, que cette tante, dont on ne prononçait le nom en public qu'avec la plus tendre et la plus respectueuse gratitude, n'eût légué aux quatre sœurs une fortune colossale.
C'est là une manière de mentir fort commune en ce monde de vanités, et ceux qui la pratiquent, loin d'en avoir la conscience plus chargée, se regardent au contraire comme ayant fait une action méritoire et digne d'éloges. Mistress Bute du moins le pensait ainsi. À ses yeux c'était le moyen le plus sûr pour arriver à avoir un jour sa place dans le calendrier. N'était-il pas en effet fort édifiant pour les étrangers de voir le bonheur qui régnait dans cette heureuse famille! Ses filles étaient des jeunes personnes si naturelles, si aimantes, si bien élevées! Martha peignait les fleurs dans la perfection, et l'on voyait de ses tableaux dans toutes les ventes de bienfaisance du comté. Emma était le rossignol de la famille, et ses vers, imprimés dans la Vedette de l'Hampshire, faisaient la gloire de la colonne réservée aux poëtes. Fanny et Mathilde chantaient des duos que leur mère accompagnait au piano, tandis que les deux autres sœurs, se tenant enlacées par la taille, les écoutaient avec le ravissement d'une vive et pieuse tendresse. Mais personne n'assistait aux répétitions particulières de ces duos, alors que leur mère forçait impitoyablement ses filles à tambouriner un certain nombre d'heures par jour sur le piano. Bref, mistress Bute (p. 093) tâchait de faire bonne contenance en présence de sa mauvaise fortune, et par ses efforts héroïques réussissait tout au moins à sauver les apparences.
Sous ce rapport elle se conduisait du moins en tout point en bonne et excellente mère qui veut assurer l'établissement de ses filles, et certes il n'y avait là aucun reproche à lui adresser. Elle recevait chez elle les canotiers de Southampton, les clercs de la cathédrale de Winchester, et enfin les officiers du régiment. Elle s'efforçait aussi d'attirer dans ses filets les jeunes avocats aux assises, encourageait fortement Jim à lui amener ses compagnons de chasse. Que ne ferait pas une mère pour le bien des chers objets de sa tendresse?
Entre une femme de si haute vertu et le baronnet réprouvé, que pouvait-il y avoir encore de commun? En conséquence, il y eut rupture complète entre les deux frères. Il est vrai de dire que tout le comté était brouillé avec le baronnet, dont la vie n'était plus qu'une longue suite de scandales. L'aversion de sir Pitt pour la compagnie des honnêtes gens n'avait fait que croître avec les années. La grille du parc ne s'ouvrit plus à la voiture d'aucun homme digne d'estime et de considération, après la visite de noces que M. Pitt et lady Jane vinrent faire au baronnet.
Cette visite resta dans leur esprit comme un triste et douloureux souvenir auquel ils ne pensaient jamais qu'avec un secret sentiment d'horreur. Pitt pria sa femme de ne plus en parler devant lui, et lorsqu'il lui exprima cette volonté, sa voix et sa figure avaient une expression extraordinaire. Tous les renseignements qu'on a pu recueillir à ce sujet viennent de mistress Bute, qui, par des moyens à elle, parvint à se mettre au courant de tous les détails de la réception faite par sir Pitt à son fils et à sa bru.
À peine la voiture des jeunes époux, dans tout l'éclat de sa fraîcheur, eut-elle franchi l'entrée de la grande avenue, que M. Pitt s'aperçut, avec un sentiment de contrariété et presque de mauvaise humeur, que d'immenses trouées avaient été faites dans les deux rangées d'arbres qui bordaient l'allée, et que, sans respect pour le droit de propriété que M. Pitt avait sur eux, le vieux baronnet les taillait et les coupait d'après les inspirations de son caprice. Tout dans le parc offrait à l'œil l'aspect de la ruine et de la désolation: les allées étaient mal entretenues et (p. 094) semées d'ornières profondes où la voiture, en s'enfonçant, faisait jaillir la boue tout autour d'elle. Les abords de la terrasse et les gradins du perron étaient couverts d'une mousse noirâtre; les corbeilles de fleurs, garnies autrefois des plantes les plus rares, étaient maintenant envahies par les mauvaises herbes. Les volets, livrés au souffle des vents, en suivaient la direction sur toute la façade de la maison. Ce ne fut qu'après plusieurs coups de sonnette désespérés que la porte du château s'ouvrit enfin. Les visiteurs purent apercevoir une espèce de dame en rubans gravissant l'escalier de chêne noir au moment où Horrocks introduisait l'héritier de Crawley-la-Reine et sa jeune épouse dans la demeure de ses ancêtres. Il les conduisit au cabinet de sir Pitt, comme on appelait cette pièce. Lady Jane et sir Pitt, à chaque pas qu'ils faisaient, se sentaient presque suffoqués par une forte odeur de tabac. Sous forme d'excuses, maître Horrocks glissa en passant que sir Pitt était repris de ses douleurs et souffrait beaucoup de ses reins.
Le susdit cabinet avait vue sur l'entrée du parc. Sir Pitt, de l'une des fenêtres qu'il venait d'ouvrir, avait engagé un bruyant dialogue avec le postillon et le domestique de son fils qui faisaient mine de décharger les bagages.
«Ne touchez pas à ces paquets, leur criait-il en leur faisant signe du bout de la pipe qu'il tenait à la main. C'est une simple visite, ne le voyez-vous pas, imbéciles que vous êtes. Holà! voilà un cheval qui a la jambe bien abîmée; conduisez-le à l'auberge de la Tête couronnée, pour qu'on la lui frotte un peu.
—Eh bien! Pitt, comment va cette santé, mon cher? Hé! hé! vous venez voir si la vieille carcasse de votre père est encore debout. À la bonne heure, ma belle enfant, vous avez une petite mine un peu plus gentille que les joues parcheminées de votre respectable mère. Allons, venez embrasser le vieux Pitt comme une petite fille bien sage.»
Cette caresse, qui sentait le tabac, faite avec une bouche hérissée d'une barbe de huit jours, ne fut pas des plus agréables pour la jeune femme, qui ne savait où elle en était. Elle se souvint heureusement fort à propos que son frère Southdown portait des moustaches et fumait des cigares, ce qui l'aida à supporter plus facilement les embrassades du baronnet.
«Allons, je vois que Pitt a pris du ventre, dit celui-ci après avoir donné à lady Jane cette marque de tendresse dont elle se fût (p. 095) bien passée; eh bien! ma chère, votre mari vous lit sans doute ses sempiternels sermons? le centième psaume de l'hymne du soir, n'est-ce pas cela, maître Pitt? Allez donc, Horrocks, vite un verre de Malvoisie et un gâteau pour lady Jane. Qu'avez-vous à rester là tout ébahi, comme un cochon dressé pour le roussir. Je ne vous engage pas à passer quelques jours avec moi; vous vous ennuieriez trop, et vous ne m'amuseriez pas beaucoup; un vieux racorni comme moi a des habitudes auxquelles il tient, et moi, je passe ma vie entre ma pipe et mon trictrac.
—Je sais jouer aussi au trictrac, dit lady Jane avec un sourire; j'y faisais la partie de mon père et celle de miss Crawley. N'est-ce pas, mistress Crawley?
—Lady Jane pourrait jouer avec vous à ce jeu qui semble avoir toutes vos prédilections, repartit Pitt d'un ton toujours solennel.
—N'importe, ce n'est pas là une raison pour que vous vous installiez ici; non, non. Allez à Mudbury, où mistress Riencer sera enchantée de vous recevoir, ou bien à la cure, où Bute vous offrira à dîner. Il sera ravi de vous voir, j'en suis sûr; il vous a une si grande obligation de lui avoir soufflé l'héritage de la tante. Ah! ah! vous aurez là de quoi boucher les trous du château quand j'aurai descendu la garde.
—Je me suis aperçu, monsieur, dit Pitt avec son arrogance habituelle, que vos gens ont fait un assez gros abattis des arbres du parc.
—Oui, le temps est superbe et bien agréable pour la saison, répondit sir Pitt devenu sourd comme par enchantement. Je me fais bien vieux, Pitt, si vous saviez. Le ciel vous accorde encore de longues années, mais vous n'êtes pas loin vous-même de la cinquantaine. Du reste, il ne les porte pas mal, n'est-ce pas, ma gentille lady Jane. C'est pieux, c'est sobre, enfin ça mène une vie exemplaire. Regardez-moi, je ne suis pas bien loin des quatre-vingts.»
Il se mit à rire, prit une prise de tabac, fit des agaceries à lady Jane et lui serra la main. Pitt chercha vainement à ramener la conversation sur la coupe des arbres. Le baronnet devenait sourd au même instant.
«Hélas! je me fais bien vieux, et mon lombago m'a fait bien souffrir cette année. Je n'ai plus longtemps à passer ici-bas; je (p. 096) suis bien aise que vous soyez venus me voir tous les deux. Votre figure me plaît, lady Jane; on ne trouve point dans vos traits les airs dédaigneux et insolents des Binkie; je veux vous donner, pour quand vous irez à la cour....»
Il se dirigea en même temps, non sans avoir d'abord prêté l'oreille, vers un chiffonnier dont il tira un écrin renfermant des bijoux de quelque valeur.
«Prenez, ma chère, dit-il à lady Jane, cela a appartenu à ma mère et n'a été porté que par ma première femme, la fille du quincaillier n'y a jamais touché, aussi vrai que je vous le dis, mais prenez et cachez vite.»
Au moment où il mettait l'écrin dans la main de sa bru et poussait le tiroir du chiffonnier, Horrocks entrait portant un plateau de rafraîchissements.
«Qu'avez-vous donné à la femme de Pitt, dit la femme aux rubans lorsque Pitt et lady Jane eurent pris congé du vieillard.»
Cette femme n'était autre que miss Horrocks, la fille du sommelier, objet de scandale pour tout le comté; en un mot, la châtelaine de nouvelle création établie en souveraine à Crawley-la-Reine.
La faveur dont jouissait au château la dame aux rubans avait excité le mécontentement et le blâme de la famille et de tout le comté. La dame aux rubans avait un compte ouvert à la succursale de la caisse d'épargnes, située à Mudbury; la dame aux rubans allait en voiture à l'église, se réservant pour elle seule l'usage des chevaux qui avaient fait pendant longtemps le service des domestiques du château: un simple mouvement de son caprice suffisait pour décider du renvoi de ceux-ci. Le jardinier écossais resté en possession du potager, se montrait très-fier de ses espaliers et de ses serres chaudes et se faisait un assez joli revenu du produit de la vente des fruits et des légumes au marché de Southampton; mais un beau matin, ayant trouvé la dame aux rubans occupée à dévorer ses pêches sur ses espaliers, il reçut une paire de soufflets en réponse à quelques observations qu'il présentait au sujet de ces atteintes portées à sa propriété. Lui, sa femme, ses enfants, tous les braves serviteurs de Crawley-la-Reine n'eurent d'autre parti à prendre que de faire leurs paquets et d'abandonner au pillage ces jardins jusqu'alors si bien entretenus; les mauvaises herbes commencèrent à (p. 097) croître tout à leur aise. Le parterre de la pauvre lady Crawley fut dévoré par les ronces et les épines. Il ne restait dans la vaste cuisine du château que deux ou trois domestiques tout grelottant de froid. L'écurie et l'office transformés en une espèce de solitude et ouverts à tous les vents, tombèrent en ruines. Sir Pitt passait ses nuits à se divertir avec Horrocks son sommelier, et pendant le jour il se querellait avec ses agents et dans ses lettres accablait d'injures ses fermiers, ou s'occupait lui-même de sa correspondance. Les gens de loi, les baillis qui avaient à traiter avec lui ne trouvaient accès dans le sanctuaire que par la faveur spéciale de la dame aux rubans, qui leur servait d'introductrice auprès du baronnet; c'est ainsi que mille soucis venaient assiéger sir Pitt; que les embarras les plus compliqués lui surgissaient de toute part.
M. Pitt, l'homme d'ordre et d'étiquette par excellence, ne pouvait voir qu'avec un sentiment d'horreur ce renversement de toutes les convenances. La crainte d'apprendre que l'effroyable dame aux rubans était devenue sa belle-mère, ne lui laissait plus un jour de tranquillité. Depuis la visite que nous venons de rapporter, la comtesse de Southdown fit plusieurs tentatives pour introduire dans le château les traités les plus émouvants et les plus capables de faire blanchir de terreur la tête de ce vieux réprouvé. Mistress Bute, au milieu de la nuit, allait à sa croisée pour voir si le ciel ne s'illuminait pas des rouges clartés de l'incendie dans la direction du château de Crawley. Sir G. Wapshot et sir H. Fuddleston, les vieux amis du baronnet, ne voulaient plus siéger avec lui aux assises et se détournaient de lui dans les rues de Southampton, quand ce vieux suppôt de la débauche les rencontrait et leur tendait la main. Mais rien n'y faisait, il rengainait sa poignée de main et s'en allait en riant aux éclats. Les brochures de lady Southdown avaient aussi le don d'exciter au plus haut point son hilarité. Il se moquait de ses fils, du monde, enfin de la dame aux rubans, quand par hasard elle se fâchait, ce qui arrivait encore assez souvent.
Miss Horrocks, une fois installée comme gouvernante dans le manoir de Crawley-la-Reine, traita ses anciens compagnons de service avec un despotisme intolérable. Tous les serviteurs l'appelaient m'ame par abréviation de madame. Une petite fille qu'elle-même avait prise à son service, s'obstinait seule à l'appeler milady, (p. 098) ce qui n'avait aucunement l'air de formaliser la gouvernante.
«Des ladies; eh! mon Dieu, il y en a de tous les numéros, Esther,» disait miss Horrocks en réponse à cette flatterie de sa subalterne.
Elle exerçait ainsi un pouvoir illimité en toute occasion et sur toutes personnes, et renchérissait peut-être encore à l'égard de son père, lui disant de ne point se laisser aller à tant de familiarité dans ses rapports avec la dame d'un baronnet.
Elle étudiait souvent dans le jour son rôle de châtelaine, à sa grande satisfaction personnelle et au grand divertissement de sir Pitt qui se tenait les côtes en voyant les airs et les grâces qu'elle se donnait; et en effet rien n'était plus risible et plus voisin de la caricature que ses mignardises aristocratiques. Le baronnet, pour qui ces prétentions à l'élégance n'étaient qu'une comédie des plus bouffonnes, lui faisait mettre les habits de cour de la première lady Crawley, et lui affirmait, de manière à ne laisser aucun doute à miss Horrocks à cet égard, que ce costume lui allait à ravir, et qu'il n'y avait plus qu'à aller la présenter à la cour dans sa voiture à quatre chevaux.
Miss Horrocks s'était emparée de la défroque des deux défuntes, et coupait et taillait dans ce monceau de chiffons, ce qu'elle croyait pouvoir convenir à sa figure. Elle aurait bien voulu prendre aussi possession des joyaux et des bijoux des dames qui l'avaient précédée; mais le vieux baronnet les avait renfermés dans un tiroir dont elle n'avait pu obtenir la clef, en dépit de toutes ses caresses et de toutes ses flatteries.
Quelque temps après le départ de cette honnête personne, il trouva au château un cahier de brouillon sur lequel elle s'exerçait dans l'art calligraphique en général et dans le tracé de son nom en particulier; sur chaque page on pouvait lire: Lady Crawley, lady Betsy Horrocks, lady Élisabeth Crawley, etc., etc.
Bien que les dignes habitants du presbytère ne vinssent jamais à Crawley-la-Reine, et semblassent fuir le vieux païen qui en rendait les murs témoins de ses forfaits, ils savaient néanmoins les moindres détails de ce qui s'y passait, et chaque jour s'attendaient à quelque catastrophe dont miss Horrocks n'avait pas un moins vif pressentiment. Mais, hélas! le diable s'en mêla (p. 099) et lui enleva la récompense que méritaient un dévouement si désintéressé, une vertu si immaculée!
Un jour, le baronnet surprit Sa Seigneurie, comme il l'appelait par dérision, devant une vieille épinette enrouée, restée fermée depuis le temps où Becky Sharp y avait joué ses quadrilles. La dame aux rubans tapait les touches avec une gravité imperturbable et hurlait de toute la force de ses poumons, en croyant imiter les chants qu'elle avait jadis entendus. La petite fille de cuisine, qu'elle avait fait entrer dans la maison, se tenait auprès de sa maîtresse, ayant l'air de prendre un très-grand plaisir à cette opération musicale, et faisait aller et venir sa tête en poussant de temps à autre des exclamations admiratives.
«Mon Dieu, m'ame, qu'c'est beau! que c'est bien!»
Un flatteur de grande maison n'aurait pas mieux fait son métier.
Ce petit tableau excita, comme d'habitude, l'hilarité du baronnet. Le soir, il en parla plus de vingt fois dans son tête-à-tête avec son majordome. Miss Horrocks, très-loin d'être charmée de ce récit, tambourinait sur la table en guise d'épinette. Quant à sir Pitt, il hurlait à faire crouler les murs pour donner une idée de la puissance vocale de miss Horrocks; et comme une si belle voix ne devait point rester inculte, il promettait à la modeste demoiselle des maîtres de chant, chose qui paraissait toute naturelle à celle-ci. Sir Pitt se montra, du reste, ce soir-là, fort gaillard et fort dispos. Il fit avec son sommelier une énorme consommation de grogs, et ne se retira dans sa chambre qu'à une heure fort avancée.
Une demi-heure après, toute la maison était en révolution. On voyait les lumières passer rapidement devant les fenêtres et illuminer successivement les vastes salles du château désert, dont le seigneur n'occupait d'ordinaire que deux ou trois pièces au plus. Pendant cette agitation qu'il était facile de constater du dehors, un homme à cheval galopait sur la route de Mudbury pour aller y chercher le docteur. Et pendant ce temps, ce qui prouve avec quel soin l'excellente mistress Bute Crawley se tenait toujours au courant de ce qui se passait au château, on pouvait voir, accourant du presbytère au château, le père, la mère et le fils.
Ils traversèrent la cour d'honneur, la salle à manger aux antiques boiseries, où se trouvaient sur une table trois grands verres et (p. 100) une bouteille naguère encore pleine de rhum, et qui venait de servir à la dernière orgie de sir Pitt. Franchissant rapidement cette enfilade de pièces, ils se dirigèrent vers le cabinet dont nous avons parlé, où ils trouvèrent miss Horrocks, qui, d'un air tout inquiet, cherchait au milieu d'un gros trousseau de clefs celles qui allaient aux serrures des bureaux et des commodes. Le trousseau tomba à terre, et la demoiselle aux rubans poussa un cri de terreur quand elle vit se dresser devant elle la petite mistress Bute, dont les yeux lançaient des éclairs de dessous les ténèbres de sa capote.
«Eh bien! James vous êtes témoin! vous êtes témoin, monsieur Crawley! s'écriait mistress Bute en désignant du doigt la coupable, dont l'air effaré témoignait assez des mauvaises intentions.
—Il me les a données! il me les a données! criait-elle de toutes ses forces.
—Il vous les a données, misérable créature! reprenait mistress Bute sur un ton non moins élevé. Vous pourrez attester, messieurs, que nous avons trouvé cette femme, capable de toute espèce de mal, en train de crocheter les meubles de votre frère. Je vous l'avais toujours dit qu'elle devait, tôt ou tard, finir par la potence.»
Betsy Horrocks, en proie à la plus vive terreur, s'affaissa sur elle-même et se mit à sangloter; mais ceux qui savent ce que vaut la charité de certaines femmes n'ignorent point qu'elles ne sont point pressées de pardonner, et que l'humiliation de leur ennemie est un véritable triomphe pour elles.
«Sonnez, James, disait mistress Bute, sonnez jusqu'à ce que l'on vienne.»
Les trois ou quatre domestiques qui restaient dans cette maison déserte accoururent au bruit redoublé de la sonnette.
«Mettez cette misérable au cachot, leur dit l'énergique petite femme, nous l'avons surprise en flagrant délit de vol. Vite, monsieur Crawley, dressez le procès-verbal. Vous, Beddoes, dès demain vous la conduirez à la prison de Southampton.
—Ma chère, dit le recteur transformé en magistrat, je vous ferai remarquer que....
—Est-ce qu'il n'y a point ici de menottes, continua mistress Bute frappant du pied avec ses sabots. Autrefois il y avait (p. 101) ici des menottes. Où est l'abominable père de cette plus abominable fille?
—Il me les a données, criait toujours la pauvre Betsy, n'est-ce pas, Esther? oui!... sir Pitt, n'est-ce pas?... il me les a données.... vous savez.... le lendemain de la foire de Mudbury. Je n'en ai que faire du reste; reprenez-les, si vous croyez qu'elles ne soient pas à moi.»
Cette malheureuse tira alors de sa poche une énorme paire de boucles de souliers; c'était une imitation en faux et la chose qui avait le plus excité sa convoitise parmi toutes les autres qu'elle avait trouvées dans le tiroir du secrétaire.
«Juste ciel? Betsy, d'où avez-vous tiré tous les méchants contes que vous inventez là, répondait Esther, sa créature; pourquoi vouloir en imposer à Mme Crawley, à cette bonne et excellente Mme Crawley, et à notre révérend ministre. (Elle accompagna ces paroles d'un salut.) Ah! vous pouvez fouiller dans mes poches, m'ame, vous n'y trouverez que mes clefs; soyez tranquille, c'est que, voyez-vous, je suis une honnête fille au moins, quoique née de parents pauvres; ils vivent de leur travail, savez-vous bien; si vous trouvez tant seulement sur moi un pauvre petit morceau de dentelle ou de soie, je veux bien ne jamais remettre les pieds à l'église.
—Vos clefs, pécheresse endurcie, créature réprouvée! hurlait la vertueuse petite dame toujours abritée sous sa capote.
—Voici une chandelle, m'ame, voulez-vous venir voir dans ma chambre, et visiter toutes les commodes dans celle de la gouvernante? c'est là qu'il s'en trouve un tas d'affaires, reprit de plus belle la petite Esther, continuant toujours ses saluts.
—Silence, je vous prie. Je connais parfaitement la chambre qu'occupe cette créature. Mistress Brown, ayez l'obligeance de m'accompagner; vous, Beddoes, vous m'en répondez, et vous, monsieur Crawley, allez vite là haut voir si on n'assassine pas votre malheureux frère.»
Après ces dernières paroles, mistress Bute saisit le flambeau, et, escortée de mistress Brown, se dirigea vers la susdite chambre, qu'elle connaissait, en effet, fort bien. Quant à Bute, il monta l'escalier et trouva le docteur de Mudbury occupé, avec Horrocks au comble de l'émoi, autour du seigneur du château étendu sans mouvement dans son fauteuil, et cherchant à le rappeler à la vie à l'aide d'une saignée.
Le (p. 102) matin, de bonne heure, par les soins de la femme du ministre, une estafette fut dépêchée à M. Pitt Crawley. Cette excellente dame s'était attribué la haute direction de toutes les mesures à prendre dans les circonstances actuelles et avait veillé le vieux baronnet pendant toute la nuit. On était parvenu, avec beaucoup de difficultés, à lui rendre comme un souffle de vie, il ne pouvait plus parler, mais du moins il semblait reconnaître son monde. Mistress Bute restait à son chevet avec un courage vraiment héroïque. On eût dit qu'elle était forte à pouvoir se passer de sommeil. Ses yeux noirs restaient tout grands ouverts, tandis que le docteur ronflait du meilleur cœur dans son fauteuil. Horrocks avait fait des efforts désespérés pour maintenir contre elle son autorité; mais mistress Bute le traita d'ivrogne et de débauché, lui enjoignit de déguerpir au plus vite de la maison, et le menaça, s'il avait le malheur de s'y montrer de nouveau, de le faire transporter à Botany-Bay avec son abominable fille.
Intimidé par la résolution du ton et des gestes de mistress Bute, il se glissa jusqu'à la pièce boisée où M. James, après s'être assuré qu'il n'y avait plus de liquide dans la bouteille placée sur la table, ordonna à M. Horrocks d'en apporter une autre avec des verres propres; le ministre et son fils prirent alors place pour fêter la nouvelle venue, après quoi ils enjoignirent à Horrocks de leur remettre les clefs et de gagner la porte par le plus court chemin.
En présence d'un ordre aussi catégorique, Horrocks pensa que ce qu'il avait de mieux à faire était de remettre les clefs. Puis avec sa fille il délogea sans tambours ni trompettes, profitant des ténèbres de la nuit.
Telle fut la fin de la puissance et de la grandeur de ces deux honnêtes personnes dans le château de Crawley-la-Reine.
L'héritier des Crawley arriva au château peu après cette première alerte, et l'on peut dire que dès lors il commençait y régner en maître. Le vieux baronnet survécut quelques mois encore à cette attaque, mais sans recouvrer assez complétement l'usage de la pensée et de la parole pour que l'autorité ne fût pas dès lors dévolue tout entière à son fils aîné. Sir Pitt, depuis longues années, empruntait sans cesse sur hypothèques, c'était autour de lui comme une armée de gens d'affaires; chaque jour il avait avec ses fermiers des disputes qui ne manquaient jamais d'aboutir à des procès; et quant à ces derniers, il les comptait par centaines: procès avec la compagnie des mines, procès avec la compagnie des Docks, procès avec tous ceux qui avaient avec lui le plus petit rapport. Sortir de tous ces embarras, voir clair dans ce chaos était une tâche vraiment digne de l'esprit d'ordre et de persévérance de l'ex-attaché à la cour de Poupernicle. Il se mit donc à la besogne avec la plus louable énergie.
Toute sa famille vint s'établir à Crawley-la-Reine, y compris même lady Southdown. Dans son ardeur de prosélytisme, elle comptait convertir tous les habitants de la cour à la barbe du ministre, et élever à côté de lui une chaire à ses prédicateurs dissidents, en dépit des fureurs de mistress Bute. Sir Pitt n'ayant point disposé de la survivance à la cure de Crawley-la-Reine, lady Southdown comptait bien, le ministre actuel une fois mort, en prendre la haute direction et faire remplir la place vacante par un de ses jeunes protégés. Notre diplomate la laissait faire à son aise tous ses petits arrangements, et restait aussi impénétrable que la statue du Silence.
Les terribles menaces de mistress Bute contre miss Betsy Horrocks en restèrent là; elle fut, ainsi que ses rubans, dispensée d'aller faire visite à la prison de Southampton. Elle quitta le château pour un cabaret du village, Aux armes des Crawley, qu'Horrocks (p. 104) avait précédemment pris à loyer du baronnet. L'ex-sommelier ayant ensuite, avec ses économies, acheté quelques immeubles, finit par avoir une voix aux élections. Celle du ministre et de quatre voisins, se joignant à celle-là, formaient le collége électoral envoyant au parlement les deux membres pour représenter Crawley-la-Reine.
Il s'établit bientôt une échange de politesses entre les dames du presbytère et celles du château. Il n'est ici question que de lady Jane, car pour ce qui concerne lady Southdown, ses entrevues avec mistress Bute dégénéraient toujours en vraies batailles, si bien que ces deux dames finirent par éviter mutuellement de se rencontrer. Sa seigneurie s'enfermait dans sa chambre quand la cure venait rendre visite au château. M. Pitt n'était peut-être pas trop fâché, au fond, de se sentir de temps à autre soulagé de la présence de sa belle-mère.
La famille des Binkie était sans aucun doute à ses yeux la plus recommandable de l'Angleterre par sa noblesse et son bon sens; mais les airs d'autorité qu'affectait lady Southdown, finissait par le fatiguer et lui peser. Il était sans doute très-flatteur pour sa personne de passer encore pour un jeune homme à quarante-six ans, mais il n'en était pas moins mortifiant de ne pas se sentir à cet âge plus libre qu'un enfant. Quant à lady Jane, elle n'aurait point fait résistance à sa mère, et du reste l'amour de ses enfants absorbait toutes ses facultés. Fort heureusement pour elle, les nombreuses et importantes affaires de lady Southdown, ses conférences avec les ministres, sa correspondance avec les missionnaires de l'Afrique, de l'Asie et de l'Australie, etc., occupaient à un tel point la vénérable comtesse, qu'il ne lui restait point de temps pour songer à l'éducation de la petite Mathilde et de son petit-fils maître Pitt Crawley. Ce dernier était d'une nature maladive, et s'il était encore en vie, lady Southdown l'attribuait aux doses redoublées de calomel qu'elle lui faisait prendre.
Quant au vieux sir Pitt, il passait ses derniers jours de lutte avec la vie dans les appartements où était morte la dernière lady Crawley. Il était soigné par la petite Esther, remplie pour lui des soins les plus touchants et les plus infatigables. Qu'y a-t-il à comparer à la tendre sollicitude d'une garde-malade dont on paye les services? Qui saurait mieux qu'elle battre les coussins, préparer les soupes et les tisanes? Ces femmes passent les (p. 105) nuits à veiller à votre chevet, elles endurent patiemment vos plaintes et vos bourrades. Le soleil peut se lever sur la campagne sans qu'elles aient jamais envie de sortir. Elles dorment sur le canapé, elles prennent leur repas sur le coin d'une table. Elles passent de longues soirées sans autre occupation que d'entretenir le feu devant lequel on entend chanter la tisane du malade. Elles lisent religieusement le journal de la première à la dernière ligne. Et puis, elles auront à essuyer vos gronderies et vos querelles si des amis viennent par hasard leur rendre visite une fois la semaine, si elles passent en contrebande un peu de genièvre dans leur cabas. Quelle nature humaine possède un fonds assez inépuisable de tendresse pour trouver en elle le courage d'entourer de soins aussi assidus l'objet même de ses affections? Cependant lorsqu'on donne dix livres sterling par trimestre à une garde-malade, on croit avoir été fort généreux à son endroit. M. Crawley ne donnait que la moitié à miss Esther pour être si empressée auprès du vieux baronnet; et encore n'était-ce pas sans se faire tirer l'oreille et sans crier beaucoup.
Dès qu'il faisait un rayon de soleil, on sortait le vieillard dans le même fauteuil qui avait servi à miss Crawley lors de son séjour à Brighton, et qui en avait été rapporté à Crawley-la-Reine avec une quantité d'effets appartenant à lady Southdown. Lady Jane marchait toujours aux côtés du vieillard, dont elle paraissait obtenir toutes les préférences. Sa tête s'agitait, sa figure s'éclairait d'un sourire lorsqu'il la voyait entrer dans sa chambre; si, au contraire, elle avait l'air de s'éloigner, il en exprimait son mécontentement par des sons inarticulés et confus. À peine lady Jane était-elle hors de la chambre, qu'aussitôt il éclatait en larmes et en sanglots: c'est qu'il y avait alors changement complet et à vue. La figure d'Esther, jusqu'alors souriante, devenait sombre et farouche, et à la place de ses manières douces et empressées, elle montrait le poing au vieillard et lui criait: «Silence, vieil imbécile!» Puis en dépit de ses gémissements, elle écartait son fauteuil de la cheminée dont la vue faisait sa principale distraction. Tel était le couronnement de soixante-dix années de mensonges, d'ivrognerie, d'égoïsme et de débauche: il ne restait plus de tout cela qu'un vieillard idiot et pleurard, qu'il fallait mettre au lit, faire manger et soigner comme un enfant!
La (p. 106) nature se chargea d'apporter un terme aux fonctions de la garde-malade. Un jour, de grand matin, tandis que M. Pitt examinait dans son cabinet différentes pièces que lui avaient remises l'intendant et le bailli, on frappa à la porte, et presque aussitôt apparut sur le seuil Esther qui, après un salut assez gauche, lui annonça la nouvelle suivante:
«Pardon, monsieur.... monsieur est mort.... Ce matin, monsieur.... Je faisais chauffer sa tisane, monsieur.... de l'eau de gruau, monsieur.... qu'il prend tous les matins, monsieur.... à six heures, monsieur.... et j'ai entendu comme une espèce de soupir, monsieur, et.... et alors....»
Elle fit à Pitt une nouvelle révérence. La figure de celui-ci, toujours si pâle d'ordinaire, se couvrit d'un certain incarnat. Était-ce parce qu'il se voyait enfin maître et seigneur de Crawley-la-Reine, titulaire d'une place au parlement? parce qu'il apercevait tout un avenir de grandeurs et dignités?
«Rien désormais ne m'empêche maintenant, pensa-t-il en lui-même, d'acquitter les dettes qui surchargent mes biens.»
Il eut bien vite fait le calcul des obstacles à vaincre, des améliorations à apporter. Si jusqu'alors il avait laissé sans emploi l'argent qui lui venait de sa tante, c'était dans la crainte que sir Pitt, se rétablissant, ce ne fût autant de perdu pour lui.
Les persiennes furent fermées au château et au presbytère; les cloches sonnèrent le glas funèbre; l'église fut tendue de noir. Bute Crawley, par convenance, ne parut pas à un meeting qui eut lieu dans le comté à l'occasion des courses de chevaux, mais il alla tranquillement dîner chez les Fuddleston, où, tout en dégustant le Porto, on causa du défunt et de son héritier. Miss Betsy, mariée récemment à un sellier de Mudbury, poussa de grands hélas! M. Glauber le chirurgien vint faire visite à la famille du mort, lui présenter ses respectueux compliments, et s'informer de la santé des dames. Ce décès devint l'objet de toutes les conversations à Mudbury et à l'auberge des Armes des Crawley. Le maître du lieu s'était rapatrié avec le ministre, qui, de temps à autre, visitait la salle des buveurs et fêtait l'ale de M. Horrocks.
«Voulez-vous que j'écrive à votre frère, ou bien vous chargez-vous de ce soin? demanda lady Jane au nouveau baronnet.
—C'est à moi de lui écrire, en ma qualité de chef de la famille, lui (p. 107) répondit sir Pitt. Je vais l'inviter pour l'enterrement, ainsi que le veulent les convenances.
—Et.... quant à mistress Rawdon?... hasarda avec timidité lady Jane.
—Jane, Jane, fit lady Southdown, pensez-vous bien à ce que vous dites?
—Bien entendu, mistress Rawdon est de moitié dans l'invitation, reprit sir Pitt avec fermeté.
—Une pareille chose ne se passera pas moi présente dans cette maison, reprit lady Southdown.
—Votre Seigneurie, répliqua sir Pitt, aura l'obligeance de se rappeler que je suis désormais le chef de la famille. Écrivez, je vous prie, lady Jane, une lettre à mistress Rawdon Crawley pour la prier d'assister à cette douloureuse cérémonie.
—Jane! s'écria la comtesse, je vous défends de prendre la plume et d'écrire.
—Je prétends être maître ici, reprit à son tour sir Pitt, et malgré le regret mortel que j'aurais à voir Votre Seigneurie quitter ce logis, je suis décidé, ne vous en déplaise, à y régner à ma guise et d'après mes inspirations personnelles.»
Lady Southdown, se laissant emporter à un sublime mouvement d'indignation, demanda sa voiture et ses chevaux. Condamnée à l'exil par son gendre et par sa fille, elle allait cacher ses chagrins dans quelque lieu solitaire et ignoré, et prier le ciel de les faire revenir à résipiscence.
«Nous ne voulons nullement votre exil, chère maman, dit la timide Jane d'une voix suppliante.
—C'est bien m'exiler que d'ouvrir cette maison à une société que ne peut souffrir une femme qui possède quelques sentiments orthodoxes. Demain matin, je pars dans ma voiture.
—Vous allez me faire le plaisir d'écrire sous ma dictée, Jane,» lui dit sir Pitt se levant; et il prit cette attitude d'autorité familière aux portraits d'exposition. Écrivez:
«Crawley-la-Reine, 14 septembre 1822.
«Mon cher frère.»
En entendant ces paroles retentir à ses oreilles comme un arrêt décisif et terrible, lady Southdown, qui avait compté sur quelque (p. 108) faiblesse ou quelque hésitation de la part de son gendre, se leva sur-le-champ et quitta le cabinet dans le paroxysme de l'agitation. Lady Jane regarda son mari comme pour lui demander la permission de suivre sa mère afin de la consoler; mais Pitt la retint du regard.
«Rassurez-vous, elle restera; sa maison est louée à Brighton; plus de la moitié de son revenu est dépensé d'avance, et une comtesse qui vit à l'auberge est une femme déconsidérée. Il y avait longtemps, ma chère amie, que j'attendais l'occasion de frapper ce coup nécessaire; et maintenant, si vous voulez bien, nous allons reprendre notre dictée:
«Mon cher frère,
«Vous deviez pressentir depuis longtemps la douloureuse nouvelle que j'ai l'affliction de vous transmettre, etc., etc.»
En un mot, Pitt, placé par un coup du sort, ou plutôt grâce à son mérite, comme il en était lui-même convaincu, à la tête de la fortune qui avait excité la convoitise de tous ses proches, Pitt était résolu de traiter sa famille avec les plus grands égards et d'être bon prince avec elle. Il songeait à rétablir dans son antique splendeur la maison des Crawley, et l'idée d'être le chef de cette race illustre flattait singulièrement son amour-propre. Le premier emploi qu'il voulait faire de l'immense crédit que ses qualités transcendantes et sa nouvelle position allaient lui assurer dans le comté, devait être de procurer à son frère et aux cousins Bute un établissement digne d'eux. Peut-être était-il tourmenté par un secret remords à la pensée qu'il réunissait sous sa main tous ces biens, qui pour tant de gens avaient été l'objet de si belles espérances. Son règne datait à peine de trois ou quatre jours que déjà il n'était plus reconnaissable. Son plan de conduite était arrêté. Il était déterminé à se montrer juste et serviable, à secouer le joug de lady Southdown, enfin à se maintenir dans les meilleurs termes avec tous les membres de sa famille.
Telle était la disposition d'esprit dans laquelle il avait écrit sa lettre à son frère Rawdon, lettre pleine de dignité et de mesure, où les plus grands mots et les phrases les plus magnifiques enchâssaient les plus splendides pensées. Il y (p. 109) avait assurément assez là de quoi remplir d'admiration le petit secrétaire dont la plume courait sous la dictée de sir Pitt.
«Il sera quelque jour un des plus grands orateurs de la chambre des Communes, pensait en elle-même la jeune femme. Que de sagesse! que de bonté! C'est bien en vérité un homme de génie! c'est, il est vrai, une nature un peu froide! mais elle est si excellente! En vérité, il a le génie en partage.»
Pitt Crawley avait d'abord composé sa lettre tout à loisir et pesé chaque expression, puis il l'avait ensuite apprise par cœur, avec cette dissimulation dont les diplomates seuls sont capables, et enfin, au moment voulu, il l'avait débitée à sa femme, toute stupéfaite d'admiration.
Cette lettre, entourée d'un large filet noir et cachetée de cire de même couleur, fut expédiée par sir Pitt à son frère le colonel. Rawdon n'éprouva qu'une demi-satisfaction à l'arrivée de cette missive.
«À quoi bon aller nous enfouir dans cette assommante demeure? se disait-il en lui-même; je ne puis souffrir de me trouver en tête-à-tête avec Pitt après dîner; et puis, rien que pour aller et venir il va nous en coûter vingt livres.»
En allant porter dans la chambre de Becky le chocolat que chaque jour il lui préparait de ses propres mains, Rawdon remit à sa femme la lettre en question, pour agir d'après son avis, comme il avait coutume de faire dans toutes les circonstances difficiles.
Il déposa le déjeuner et la fatale missive sur la toilette devant laquelle Becky était occupée à passer le peigne dans sa blonde chevelure. Cette petite femme, après avoir parcouru la lettre objet des terreurs de Rawdon, se redressa de toute sa hauteur en agitant cette lettre au-dessus de sa tête et criant:
«Victoire! victoire!
—Et pourquoi victoire? répéta Rawdon tout surpris de voir cette petite créature bondissant dans sa robe flottante et ses boucles éparses sur le cou. Le vieux ne nous laisse rien, Becky; il m'a déjà compté ma légitime à ma majorité.
—N'aurez-vous donc jamais assez de bon sens pour être majeur? lui répliqua Becky. Allons vite chez mistress Brunoy; il me faut des vêtements de deuil, et vous, vous ferez mettre un crêpe à votre chapeau et vous vous commanderez un habit noir, (p. 110) car je ne vous en connais pas. Allez donc demander tout cela pour demain, et nous partirons jeudi.
—Mais vous ne songez pas à aller là-bas, j'imagine? fit Rawdon tout étonné.
—C'est bien, au contraire, mon intention, lui répondit sa femme; je compte sur lady Jane pour être, l'année prochaine, présentée à la cour; et, par votre frère, vous aurez une place au Parlement. Ne verrez-vous donc jamais plus loin que votre nez, mon gros bêta? Lord Steyne aura votre voix et celle de votre frère; vous deviendrez secrétaire du vice-roi d'Irlande, gouverneur aux Indes, trésorier, consul, que sais-je?
—En attendant toutes ces belles choses, la poste va nous coûter encore pas mal d'argent, grommela Rawdon de mauvaise humeur.
—Nous prendrons passage dans la voiture de Southdown, que sa qualité de membre de la famille oblige à être présent aux funérailles. Mais mieux encore que tout cela, n'avons-nous pas la diligence? Ce n'en sera que plus modeste, et partant plus convenable.
—Et le petit viendra-t-il aussi avec nous? demanda le colonel.
—À quoi bon? pour payer une place de supplément; il est maintenant trop grand pour voyager sur nos genoux. Nous le laisserons ici; Briggs pendant ce temps lui fera une blouse noire. Allez vite et faites voir comme vous savez obéir. Dites en passant à Sparks que le vieux sir Pitt est mort, et qu'il vous reviendra grosse part dans l'héritage quand les affaires seront arrangées. Il ira bien sûr le répéter à Raggles, qui nous tourmente si fort pour son argent, et il n'en faudra pas davantage pour lui faire prendre patience.»
Ces ordres donnés et ces dispositions réglées, Becky se mit tout tranquillement à prendre son chocolat. Le soir, lorsque lord Steyne vint faire à Becky sa visite ordinaire, il la trouva avec sa compagne, qui n'était autre que notre amie Briggs, occupées à tailler, couper, découdre et déchirer toutes les étoffes noires dont elles pouvaient faire quelque chose pour le besoin du moment.
«Nous sommes, Briggs et moi, en proie à la plus vive douleur, dit Rebecca à son visiteur. Sir Pitt Crawley, le chef de la famille, est décédé; nous avons passé toute la matinée à nous déchirer (p. 111) la poitrine, et maintenant, de désespoir, nous déchirons nos vieilles guenilles.
—Oh! Rebecca, est-ce bien vous que j'entends?...»
Briggs n'en put dire plus long, et ses yeux pleins de larmes s'élevèrent vers le ciel.
«Oh! Rebecca, est-ce bien vous?... reprit milord d'un ton tragi-comique; ainsi donc, le vieux cuistre n'est plus de ce monde! S'il avait mieux su ménager ses atouts, il aurait pu entrer à la chambre des Lords; c'eût été, je gage, du goût de M. Pitt; mais l'étoffe n'y était pas. On n'avait jamais vu pareil bélître.
—Un peu plus, je serais maintenant la veuve du vieux Silène, répondit alors Rebecca. Vous rappelez-vous cela, miss Briggs, ce certain jour où vous me regardiez par le trou de la serrure, et où vous l'avez vu à mes genoux?»
Miss Briggs se mit à rougir sous le coup de cette apostrophe et s'empressa d'accéder au plus vite à l'invitation de lord Steyne, qui la priait d'aller préparer le thé.
Briggs était ce chien de berger qui devait mettre à l'abri de tout soupçon injurieux la vertu et la réputation de Rebecca. Miss Crawley en mourant lui avait assuré une petite rente viagère, et son plus vif désir eût été de rester auprès de lady Jane, si avenante pour elle comme pour tout le monde; mais lady Southdown s'était empressée de congédier la pauvre Briggs à la première occasion qui s'était offerte à elle sans blesser les convenances.
Elle alla alors dans sa famille essayer la vie de campagne, mais elle ne put y tenir longtemps: elle y sentait le manque de cette société d'élite, dont désormais il lui était impossible de se passer; ses parents étaient des petits commerçants de province qui se montrèrent plus âpres après elle à cause de ses quatre cents livres que les parents de miss Crawley ne l'avaient été auprès de la vieille demoiselle pour tout l'héritage qu'ils devaient en avoir; si bien que pour leur échapper elle n'eut d'autre parti à prendre que de s'enfuir à Londres au plus vite, résolue à chercher de nouveau les chaînes de l'esclavage, mille fois moins lourdes à ses yeux que la liberté. Après avoir fait annoncer par les journaux qu'une demoiselle de compagnie, offrant toutes les garanties possibles, désirait, etc., elle alla chez M. Bowls attendre l'effet de ses insertions.
Or, par un beau jour où la pauvre Briggs rentrait à son hôtel, harassés (p. 112) de ses courses à l'office de publicité afin de se faire mettre dans le Times, le coquet équipage de mistress Rawdon, attelé de deux petits poneys, passa dans la rue. Rebecca le conduisait de ses mains délicates; elle avait déjà apprécié, comme nous avons pu nous en convaincre, les excellentes qualités de la demoiselle de compagnie, son caractère toujours égal, son humeur flexible et accommodante. Dès qu'elle eut aperçu Briggs, elle dirigea ses chevaux du côté du perron de l'hôtel, passa les rênes au groom, et sautant de la voiture, elle serrait déjà les deux mains de la demoiselle de compagnie que cette dernière n'était pas encore revenue du premier moment de surprise et d'émotion.
Briggs se mit à pleurer, Becky à rire, et embrassa son ancienne amie dès qu'elles furent entrées dans le corridor; ces tendresses se prolongèrent jusque dans le salon de Bowls. Les rideaux étaient de damas rouge, et au-dessus de la croisée se dessinait un aigle aux ailes déployées, portant dans ses serres une banderole sur laquelle on lisait en grosses lettres: Appartements à louer.
Briggs entremêla son récit de ces sanglots et de ces transports si communs aux natures molles et débiles, toutes les fois qu'il s'agit d'une reconnaissance. Miss Briggs raconta toute son histoire, et Becky l'interrogea sur tous les détails de sa vie avec cette candeur et cette naïveté que nous lui connaissons.
Instruite de la situation de son amie et du petit legs qu'elle devait à la générosité de miss Crawley, et bien convaincue que Briggs n'était point guidée par des vues intéressées, Becky forma aussitôt sur elle des projets qui n'avaient rien que de très-flatteur. N'était-ce pas la compagne dont elle avait besoin? Sans plus de cérémonie, elle l'invita le soir même à dîner, pour lui faire voir son petit Rawdon.
Mistress Bowls se hasarda à faire remarquer à la trop sensible Briggs qu'elle allait se fourrer dans la gueule du lion.
«Il viendra un jour où vous vous en mordrez les doigts, miss Briggs; souvenez-vous bien de ce que je vous dis, aussi vrai que je m'appelle Bowls.»
Briggs promit d'être sur ses gardes: la semaine suivante, elle allait s'installer chez mistress Rawdon, et six mois n'étaient pas encore écoulés qu'elle avait déjà prêté deux cents livres à Rawdon sur son petit capital.
Dès que les époux Crawley furent, comme le page de Marlborough, tout de noir habillés, et qu'ils eurent prévenu sir Pitt Crawley de leur arrivée, le colonel et sa femme montèrent dans cette même diligence qui jadis avait transporté Rebecca et le défunt baronnet, lors du premier voyage de notre héroïne à Crawley-la-Reine. Neuf années s'étaient écoulées depuis, et Rebecca se rappela cependant, comme s'ils eussent daté de la veille, les événements qui avaient signalé son premier voyage.
Les époux Rawdon trouvèrent à Mudbury un carrosse attelé de deux chevaux, avec un cocher en deuil; le tout envoyé à leur rencontre.
«Eh mais! c'est le vieux coffre de famille dit Rebecca à Rawdon, tout en franchissant le marchepied de la voiture; les vers ont déjà fait d'assez fortes entailles au drap.»
La voiture, après une course aussi rapide que le permettait la maigreur des chevaux, arriva à la grille du parc.
«Le châtelain, à ce qu'il paraît, a jugé à propos de faire des coupes,» dit Rawdon en jetant un coup d'œil autour de lui; puis il retomba dans son silence ordinaire.
Nos deux visiteurs éprouvaient une certaine émotion en se reportant vers leur passé: Rawdon se voyait encore simple écolier à Eton; il se rappelait sa mère, une grande femme sèche et glaciale; la sœur qu'il avait perdue et pour laquelle il nourrissait la plus tendre affection; puis il songeait aux roulées qu'il avait administrées autrefois à Pitt: mais ses préoccupations étaient par-dessus tout pour son petit garçon, qu'il avait laissé à Londres. Rebecca, de son côté, repassait les années écoulées, la triste époque de son enfance flétrie dans sa fleur, la manière dont elle était entrée dans la vie par la porte dérobée; et en même temps se présentait à son esprit miss Pinkerton, Jos, Amélia.
L'allée d'honneur et la terrasse avaient déjà été l'objet d'un nettoyage (p. 114) particulier; un écusson aux armes de la famille était suspendu au-dessus de la porte principale. Deux grands laquais à la tournure solennelle, à la taille majestueuse et en livrée de deuil, ouvrirent la portée à deux battants quand la voiture s'arrêta devant les marches du perron. Rawdon devint tout rouge, Becky devint toute pâle lorsqu'ils traversèrent l'antichambre en se donnant le bras. Mistress Rawdon pressa légèrement la main de son mari en entrant dans le salon boisé où sir Pitt et sa femme attendaient leurs hôtes. Sir Pitt et lady Jane étaient vêtus de noir, et lady Southdown avait sur la tête une espèce d'échafaudage où le jais se mêlait aux plumes. Rien ne ressemblait plus à un panache de corbillard; c'étaient les mêmes ondulations aux moindres mouvements de Sa Seigneurie.
Sir Pitt avait bien jugé de l'importance qu'il fallait attacher à ses menaces de départ. Lady Southdown était demeurée au château; mais elle se renfermait dans le silence le plus absolu lorsqu'elle se trouvait en face du couple rebelle.
Les deux nouveaux arrivés ne se tourmentèrent pas autrement de cette froideur affectée. La douairière était bien pour eux l'un des moindres de leurs soucis; ce qui les préoccupait beaucoup plus, c'était la réception qu'allaient leur faire le maître et la maîtresse du logis.
Pitt, avec une figure quelque peu émue, s'avança vers son frère et lui serra la main; il fit même politesse à Rebecca et la gratifia en outre d'un profond salut. Lady Jane, prenant les deux mains de sa belle-sœur, l'embrassa très-tendrement, et ses caresses firent presque venir des larmes aux yeux de notre aventurière, marque de sensibilité d'autant plus précieuse qu'elle était plus rare chez elle. Cet accueil cordial et ouvert avait été au cœur de Becky, quant à Rawdon, encouragé par ces témoignages d'affection de la part de sa belle-sœur, il frisa sa moustache et s'octroya la permission d'embrasser lady Jane, ce qui fit singulièrement rougir cette timide jeune femme.
«Lady Jane est un petite femme diablement gentille! telle fut l'opinion qu'il exprima sur elle en se retrouvant seul avec sa femme; Pitt a pris trop d'embonpoint, mais au moins il fait crânement les choses.
—C'est que ses moyens le lui permettent, fit Rebecca, se rangeant à l'avis de son mari. Quant à la belle-mère, on dirait une (p. 115) marchande de vulnéraire. Vos sœurs sont maintenant assez belles femmes.»
Ces jeunes demoiselles avaient quitté la pension pour assister au convoi de leur père. Sir Pitt avait pensé que, pour l'honneur du château et de sa dignité personnelle, il devait faire paraître à cette cérémonie le plus grand nombre possible de personnes en habits de deuil. Tous les gens de la maison, toutes les vieilles femmes de l'hospice, auxquelles le défunt, de son vivant, avait cherché toute espèce de mauvaises querelles au sujet des rentes qu'il leur payait, la famille du vicaire, tous ceux enfin qui dépendaient de quelque manière du château ou de la cure, furent obligés de prendre le costume de deuil. Il y avait, en outre, les hommes des pompes funèbres, au nombre d'une vingtaine au moins, portant des branches de cyprès et des brassards de soie noire, ce qui donnait un coup d'œil satisfaisant à tout l'ensemble du cortége. Mais ce ne sont là que des comparses, qui, à ce titre, ne doivent point tenir dans notre drame une plus large place.
Avec ses belles-sœurs, Rebecca n'eut point l'air d'oublier qu'elle avait été leur gouvernante. Après le leur avoir rappelé, elle leur demanda, de son plus grand sérieux, où elles en étaient de leurs études, les assura de son attachement passé et futur. À l'entendre, on aurait pu croire, en vérité, que depuis leur séparation Rebecca n'avait fait autre chose que de penser à elles. Ce fut là du moins ce dont Lady Crawley resta bien persuadée, ainsi que ses jeunes belles-sœurs.
«C'est à peine si elle est changée, disait miss Rosalinde à miss Violette, tandis que ces demoiselles s'apprêtaient pour le dîner.
—La couleur fauve de ses cheveux lui sied à ravir, répliquait l'autre sœur.
—Ils étaient bien plus clairs que cela autrefois, et je la soupçonne de les avoir teints, reprit miss Rosalinde; elle a aussi beaucoup engraissé, ce qui ne la dépare nullement, continua Rosalinde, qui avait des dispositions à l'obésité.
—Au moins elle ne fait pas la grande dame avec nous et elle se souvient qu'elle a été notre gouvernante, dit miss Violette, dans l'opinion de laquelle les gouvernantes ne devaient pas chercher à sortir de leur place, oubliant que, si elle était la petite-fille de sir Walpole Crawley, elle avait aussi pour grand-père (p. 116) le quincaillier de Mudbury, et qu'à la rigueur une enclume aurait fort bien pu figurer dans son écusson.
—Nos cousines du presbytère ne me feront jamais croire que sa mère ait été une danseuse de l'Opéra.
—Nous n'avons pas à regarder à la naissance, répondit Rosalinde avec un esprit dégagé de tout préjugé; je partage sur ce point l'avis de mon frère, qu'en sa qualité de membre de la famille elle a droit à nos égards. D'ailleurs, c'est bien à ma tante Bute de parler ainsi, elle qui veut marier Kate au jeune Hooper, le fils du marchand de vins; elle a fait auprès de lui les plus vives instances pour le faire venir au presbytère et le faire entrer dans les ordres.
—Je ne serais pas étonné de voir partir lady Southdown; elle lançait à mistress Rawdon des regards furibonds.
—Pour ma part, j'en serais enchantée; cela me dispenserait de lire la Blanchisseuse de Finchley-Common.»
En achevant ces mots, Violette passa devant un corridor qui conduisait à une pièce où se trouvait une bière placée entre deux gardiens, au milieu d'une chapelle ardente, et les deux jeunes filles rejoignirent dans la salle à manger le reste de la société, que la cloche du dîner y avait réunie comme à l'ordinaire.
Pendant ce petit dialogue, lady Jane avait conduit Rebecca aux appartements qu'elle devait occuper et où l'on retrouvait cet ordre et ce confort que l'avénement du nouveau maître avait introduits dans tout le château. Les modestes bagages de mistress Rawdon avaient déjà été apportés dans la chambre à coucher. Lady Jane, après avoir aidé sa belle sœur à ôter son petit chapeau blanc et son manteau, lui demanda en quoi elle pouvait lui être utile.
«Ce que je désire par-dessus tout maintenant, lui dit Rebecca, ce serait de voir vos enfants.»
Les deux mères échangèrent en même temps un coup d'œil qui résumait tous les mystères de la tendresse maternelle, puis elles sortirent de la pièce en se donnant le bras.
Becky s'extasia beaucoup sur la petite Mathilde, qui avait à peine quatre ans, et qui était un véritable amour. Elle réserva aussi une part d'admiration pour le petit garçon, qui, âgé de deux ans au plus, était pâle de couleur, avait les yeux caves, la tête très-grosse, et auquel Becky donna un brevet de gentillesse et de beauté pour son âge.
«Je (p. 117) voudrais bien que ma mère cessât de lui administrer ses médecines, fit lady Jane avec un soupir; leur suppression complète serait pour sa santé une excellente chose.»
Lady Jane entrait là dans une voie de confidence qui est un sujet intarissable pour les jeunes mères de famille. Ces épanchements intimes contribuèrent singulièrement à cimenter l'amitié des deux jeunes femmes. Au bout d'une demi-heure, elles furent les meilleures amies du monde, et le soir, lady Jane déclarait à sir Pitt que sa belle-sœur était la plus charmante et la plus aimable créature du monde.
Une fois maîtresse de l'esprit de la fille, l'infatigable petite intrigante combina ses efforts pour s'emparer de celui de la mère. Au premier moment où elle se trouva seule avec Sa Seigneurie, Rebecca la mit bien vite sur la question des soins à donner aux enfants; elle lui dit qu'elle n'avait conservé son petit garçon que pour lui avoir administré le calomel à de très-fortes doses, alors que les médecins de Paris le condamnaient tous. Elle ajouta qu'elle avait l'honneur de connaître déjà lady Southdown pour avoir entendu parler d'elle au révérend Lawrence Grills dans la chapelle de May-fair, où elle allait faire ses dévotions; ses opinions à ce sujet, donnait-elle à entendre, s'étaient bien modifiées en passant au creuset de l'infortune; elle témoigna le désir de s'éloigner de plus en plus de la dissipation et de l'erreur au milieu desquelles elle avait vécu, pour se régler sur la conduite de personnes pieuses et exemplaires. Les instructions religieuses de M. Crawley avaient fait, ajoutait-elle, une grande impression sur son esprit, et elle s'était sentie très-édifiée en lisant la Blanchisseuse de Finchley-Common. Elle demanda des nouvelles de lady Emily, cette femme si supérieure devenue désormais lady Emily Cornmiouse et demeurant au Cap avec son mari, qui avait des chances pour voir réussir sa candidature à l'évêché de Cafrerie.
Enfin elle acheva de se concilier les bonnes grâces de lady Southdown, en simulant une défaillance et une attaque de nerfs après les funérailles du baronnet, et en réclamant le ministère médical de Sa Seigneurie. Non-seulement la douairière vint elle-même en camisole lui apporter la drogue demandée, mais elle y joignit encore un choix de ses brochures favorites, et insista beaucoup pour que mistress Rawdon acceptât ses deux présents.
Becky (p. 118) prit les brochures avec empressement et eut l'air de trouver un grand intérêt à les parcourir; elle soutint même avec la douairière une discussion sur certains points de doctrine, sur les moyens d'arriver au salut de son âme, espérant de cette manière épargner à son corps l'affreuse médecine qui était là toute prête. Mais, après cette digression sur les principes du dogme, l'inexorable douairière déclara qu'elle ne quitterait pas la chambre avant d'avoir vu Becky avaler sa potion; et la pauvre Becky dut encore remercier son bourreau du regard, sans avoir pu échapper à l'impitoyable comtesse, qui se retira seulement alors en donnant sa bénédiction à sa nouvelle convertie.
Mistress Rawdon l'aurait bien dispensée de tant de sollicitude, et elle faisait assez piteuse mine lorsque Rawdon, entrant dans la chambre, apprit d'elle ce qui s'était passé. Il éclata de rire au récit moitié tragique, moitié burlesque de cette aventure, que Becky lui fit avec la plus franche gaieté, bien qu'elle eût été victime de la crédulité de lady Southdown. Lord Steyne et le petit Rawdon s'amusèrent beaucoup de cette histoire, quand Rawdon et sa femme furent de retour à leur maison de May-fair et que Becky leur répéta la scène que nous venons de raconter. Vêtue de son peignoir de nuit, elle nasillait un sermon du genre le plus sérieux, énumérant les vertus prodigieuses de son spécifique avec une gravité si parfaite, qu'on aurait juré voir la comtesse ornée de son nez sonore et musical.
«La représentation, la représentation de lady Southdown et de sa médecine noire!»
Telle était chaque soir la demande générale des habitants de May-fair. Une fois dans sa vie, la comtesse douairière Southdown avait trouvé le moyen d'être amusante.
Sir Pitt se souvenait des marques de déférence et de respect que Rebecca lui avait jadis données; aussi trouva-t-elle de ce côté les dispositions les plus favorables. Si le mariage du colonel n'était pas en tous points satisfaisant, au moins avait-il eu pour excellent résultat de le dégrossir et de le transformer un peu; et d'ailleurs sir Pitt, pour sa part, n'avait qu'à s'en applaudir. L'habile diplomate s'avouait, avec une joie intérieure, que c'était ce mariage qui avait fait sa fortune; ce n'était donc pas à lui à y trouver à redire. Les manières confiantes de (p. 119) Rebecca à son égard étaient bien de nature encore à accroître ses bonnes dispositions pour elle.
Rebecca redoublait de prévenances pour sir Pitt; elle appelait à son aide tout son arsenal de séductions. Sir Pitt, déjà enclin à se complaire dans l'admiration et la glorification de ses talents, était enchanté de voir Rebecca lui épargner la peine d'en découvrir de nouveaux. Rebecca réussit bien vite à prouver à sa belle-sœur, par des arguments victorieux, que mistress Bute Crawley était l'auteur du mariage contre lequel elle s'était ensuite si énergiquement élevée. C'était une tactique inspirée par l'avarice à mistress Bute, qui avait espéré ainsi s'approprier toute la fortune de miss Crawley et spolier Rawdon des libéralités de sa tante. Il avait fallu son imagination perverse pour forger tant de méchants propos sur le compte de la pauvre Becky.
«Elle a pu réussir à nous plonger dans la gêne, disait Rebecca d'un air de résignation vraiment angélique; mais comment en vouloir à la femme à qui je dois la perle des maris? Son avarice d'ailleurs n'a-t-elle pas été assez punie par la ruine de ses espérances, par la perte des biens auxquels elle attachait un si haut prix? Eh! mon Dieu, chère lady Jane, continuait-elle sur le même ton, que me fait la pauvreté? Dès ma plus tendre enfance j'ai été élevée à cette rude école, et ce m'est une large compensation à la gêne où je me trouve de voir que l'argent de la pauvre miss Crawley va servir à rétablir dans son antique splendeur la noble famille dont je suis fière d'être membre. Nul doute que sir Pitt ne fasse de cet argent un bien meilleur usage que s'il eût été entre les mains de Rawdon.»
Toutes ces paroles étaient scrupuleusement reportées à sir Pitt par sa trop confiante épouse, et ajoutaient encore à l'impression favorable qu'il avait conçue de Rebecca. Pour en donner une idée, nous dirons que, le troisième jour après la réunion de la famille pour la triste cérémonie, sir Pitt Crawley, tout en découpant une volaille, adressa les paroles suivantes à mistress Rawdon:
«Rebecca, vous offrirai-je cette aile?»
Il n'en fallut pas davantage pour faire passer un éclair de joie dans les yeux de la petite femme.
Tandis que Rebecca en venait ainsi à ses fins; que Pitt Crawley (p. 120) prenait les dispositions nécessaires pour la célébration des funérailles, afin qu'elles fussent en harmonie avec ses vues de grandeur et d'ambition; que lady Jane s'occupait des enfants, dans la limite, du moins, où sa mère l'en laissait libre; que le soleil se levait et se couchait suivant son habitude, et que la cloche du château tintait ni plus ni moins à l'heure du dîner et de la prière, le corps du seigneur défunt de Crawley-la-Reine gisait étendu sur un lit de parade, dans la pièce qu'il avait occupée de son vivant; auprès de ces dépouilles mortelles se tenaient des mercenaires que l'on payait pour ce service. Mais du reste, nulle plainte, nul regret, excepté de la part de la malheureuse qui avait espéré longtemps se voir enfin l'épouse et la veuve de sir Pitt, et qui avait été contrainte de fuir honteusement du château où, la veille encore, elle régnait en souveraine. Avec un vieux chien d'arrêt pour lequel le vieux baronnet, dans la dernière période de son existence et jusqu'au milieu de son affaiblissement intellectuel, avait conservé une affection marquée, elle était le seul être à qui la mort du maître eût causé un chagrin réel. Aussi devons-nous ajouter que, pendant sa vie, le baronnet s'était fort peu préoccupé du soin de se faire regretter après sa mort. Il fut oublié, comme cela arrive par ceux même dont la vie a été le mieux remplie; seulement le fut-il peut-être encore quelques jours plus tôt.
On peut suivre, pour s'édifier et s'instruire, ce cercueil qui se rend à la sépulture de famille; contempler ce cortége si recueilli et si rigoureusement vêtu de noir, toute la famille du défunt entassée dans les voitures de deuil, ces mouchoirs déployés pour essuyer des larmes qui ne couleront jamais, l'entrepreneur des pompes funèbres qui s'agite et se démène avec ses hommes pour gagner son argent en conscience, les tenanciers faisant au nouveau seigneur leur compliment de condoléance d'un ton lamentable et contrit, les voitures de tous les hobereaux du voisinage marchant en file, au petit pas, et du reste parfaitement vides, le ministre prononçant la formule sacramentelle: «Le très-cher frère que nous venons de perdre, etc....» enfin tout l'étalage de vanités réservé pour ce jour suprême, depuis les housses de velours couvertes de larmes d'argent jusqu'à la pierre qui couvre la tombe et où l'on ne grave jamais que des mensonges.
Le (p. 121) vicaire de Bute, sortant tout frais émoulu de l'université d'Oxford, composa, en collaboration avec sir Pitt, une épitaphe latine de circonstance, qui fut gravée sur la pierre tumulaire. Ce jeune vicaire prêcha en outre un sermon remarquable, où il exhortait les survivants à savoir réprimer leur chagrin, et les avertissait, avec tous les ménagements possibles, de se préparer, quand leur tour viendrait, à franchir le seuil de ces portes terribles et mystérieuses qui venaient de se reformer sur l'homme si regrettable qu'ils avaient tant aimé.
La cérémonie finie, les fermiers remontèrent sur leurs chevaux pour rentrer à leurs fermes, les voitures des seigneurs voisins s'en allèrent comme elles étaient venues, et les hommes des pompes funèbres, après avoir ramassé leurs tentures, leurs velours, leurs panaches et tout l'attirail mortuaire, grimpèrent sur le char d'apparat et repartirent pour Southampton. Chacune de ces figures contristées reprit son expression naturelle dès que les chevaux eurent franchi la grille du parc, et, sur la route, on put voir à la porte de plus d'un cabaret ces sombres escouades rangées en cercle autour d'un pot de bière. Voilà tout ce qui signala le départ de sir Pitt du château où il avait été le maître pendant plus de soixante ans.
Le gibier était fort abondant dans les bois de Crawley, et l'on sait que la chasse à la perdrix est un délassement fort goûté de tout gentilhomme anglais qui a des prétentions politiques; aussi, dès que les premiers transports de la douleur de sir Pitt furent passés, on le vit sortir avec un chapeau blanc garni d'un crêpe, afin de faire diversion aux idées noires qui l'assiégeaient. Il voyait avec une joie secrète et un orgueil intérieur ces champs qui désormais lui appartenaient. Quelquefois, avec un air de charmante bonhomie, il faisait sa tournée en compagnie de Rawdon et de son état-major de piqueurs. Les revenus et les immeubles de Pitt produisaient une grande impression sur l'esprit de son frère. Notre pauvre colonel à la bourse plate prit le rôle de complaisant et de flatteur du chef de la maison, et oublia son ancien mépris pour M. Pitt. Rawdon prêtait une oreille attentive et complaisante aux projets de plantation et de défrichement que lui communiquait son aîné; de temps à autre, il hasardait un conseil sur la manière de disposer l'étable et l'écurie: il alla lui-même à Mudbury pour acheter une jument à (p. 122) lady Jane, et s'offrit ensuite pour la dresser. L'indomptable dragon d'autrefois était maintenant façonné au frein et se montrait le cadet le plus traitable. Il recevait souvent des nouvelles de miss Briggs, restée à Londres avec le petit Rawdon. Nous citerons ici une des épîtres de l'enfant, d'après laquelle on pourra se faire une idée des autres:
«Je vais bien, j'espère que vous allez bien et maman aussi, le poney va bien. Grey me met sur son dos et me conduit dans le parc; je commence à galoper; j'ai rencontré le petit garçon qui était monté derrière moi; il a crié en galopant et moi je ne crie pas.»
Rawdon lisait ces lettres à son frère et à lady Jane, qui les trouvait charmantes. Le baronnet promit de se charger de l'éducation de son neveu, tandis que son excellente tante donnait une bank-note à Rebecca pour acheter un joujou au petit bonhomme.
Les jours s'écoulaient ainsi au milieu de ces distractions et de ces plaisirs que procure la vie de château; les jeunes sœurs de sir Pitt recevaient chaque matin de Rebecca une leçon de piano. Après le déjeuner, on mettait des sabots et on allait se promener dans le parc et dans le verger jusqu'au village voisin, où l'on faisait aux pauvres gens une ample distribution des drogues et des médicaments de lady Southdown. Lady Southdown ne bougeait plus sans Rebecca, qui prenait place à côté d'elle au fond de la voiture et l'écoutait de l'air du plus profond recueillement. Le soir, Becky exécutait devant la famille assemblée des morceaux de Handel et de Haydn, ou travaillait à une immense tapisserie. À la voir, on eût dit qu'elle n'avait jamais connu d'autre manière de vivre et qu'elle devait continuer de la sorte jusqu'au jour où la mort viendrait l'enlever, dans une vieillesse avancée, à une famille nombreuse et inconsolable; les soucis, les intrigues, les expédients, la pauvreté, les créanciers semblaient ne plus l'attendre de l'autre côté des murs du parc. Elle paraissait ne devoir plus échanger les délices de ce séjour contre une vie plus réelle de luttes et de combats.
«Il n'est pas bien difficile de faire la grande dame dans un château, pensait Rebecca en elle-même; je me chargerais très-bien de ce rôle, si l'on voulait m'assurer cinq mille livres sterling de revenu. Ce n'est pas bien fatigant d'aller donner un coup d'œil aux enfants et de compter les abricots sur les espaliers, au (p. 123) besoin même j'irais jusqu'à ôter les feuilles mortes des géraniums, jusqu'à demander aux vieilles femmes comment vont leurs rhumatismes et faire distribuer des bouillons aux pauvres. C'est là un métier dont je m'accommoderais fort bien moyennant cinq mille livres sterling de rente. On me verrait aussi bien qu'une autre me rendre en voiture chez des voisins où je serais invitée à dîner, et suivre les modes de l'année précédente. Je paraîtrais avec avantage à l'église, dans le banc seigneurial, ou bien, mon voile baissé et dans l'embrasure de la boiserie, j'apprendrais à dormir sans en rien laisser voir: tout cela s'acquiert par l'usage. Avec de l'argent on paye ses dettes; avec de l'argent on a le droit de faire les fiers et de nous mépriser nous autres pauvres diables, parce que nous n'avons pas le sou. Ils s'imaginent avoir fait acte de bien grande générosité pour une bank-note donnée pompeusement à notre fils, et, quant à nous qui n'en avons pas, nous ne sommes pas bons à jeter aux chiens.»
C'est ainsi que Becky se consolait des injustices du sort en établissant à sa manière la balance du bien et du mal.
Ces bois, ces prairies, ces charmilles, ces étangs, ces jardins, ces salles du vieux manoir qu'elle revoyait après une absence de sept ans, étaient l'objet de ses visites les plus curieuses. Par rapport au temps où elle se trouvait, c'était là l'époque de sa jeunesse; car autrement avait-elle connu ce temps si doux et si pur de la jeunesse? En se rappelant les pensées, les sentiments qu'elle avait eus alors, elle les rapprochait de ceux qu'elle avait maintenant et qu'elle devait aux frottements du monde depuis qu'elle avait vécu dans la société, qu'elle s'était élevée au-dessus de l'humble condition à laquelle le sort semblait l'avoir condamnée.
«C'est à ma petite cervelle, se disait tout bas Becky, que je dois d'en être venue où je suis. Du reste, pour rendre justice à l'humanité, il faut avouer qu'elle est bien bête. S'il m'en prenait envie, je ne pourrais maintenant me mêler à cette société que je fréquentais jadis dans l'atelier de mon père. Adieu, pauvres artistes, avec vos blagues à tabac et vos pipes, je ne puis plus maintenant recevoir que des lords tout chamarrés de crachats et de décorations. J'ai pour mari un gentilhomme, la fille d'un comte pour belle-sœur, et l'on me traite à ce titre avec toute espèce de considération dans la même maison où, quelques années (p. 124) auparavant, j'étais tout juste un peu plus qu'une servante. Mais, en vérité, ma condition présente est-elle si fort préférable à celle de la fille du pauvre peintre, qui, par ses câlineries, arrachait de l'épicier du coin un peu de cassonade et de thé? J'aurais épousé le jeune peintre auquel j'avais tourné la tête, que je ne vois guère en quoi je serais plus pauvre que je ne suis maintenant. Ah! si cela se pouvait, je serais toute prête à troquer ma condition et ma parenté contre une bonne petite rente en trois pour cent.»
C'est ainsi que Becky commençait à se pénétrer de la vanité des choses humaines et cherchait des biens plus positifs et plus solides que tout le clinquant qui les couvre.
Peut-être ses méditations l'eussent-elles conduite à reconnaître que l'on peut aussi bien arriver au bonheur par l'observation fidèle de la vertu, par l'accomplissement courageux de son devoir, que par la sentier détourné dans lequel elle se fourvoyait. Mais, dès que ces pensées s'élevaient dans l'esprit de Becky, elle avait hâte de s'y soustraire, avec non moins d'empressement que les demoiselles de Crawley-la-Reine en mettaient à éviter la pièce où reposaient les dépouilles mortelles de leur père. On serait, en vérité, tenté de croire que le remords est de tous les sentiments humains le plus facile à assoupir lorsque parfois il se réveille. Ce qui nous préoccupe le plus, en effet, n'est point le regret d'avoir mal fait, mais la crainte d'être trouvé en faute et d'avoir à encourir ou la honte ou le châtiment.
Pendant son séjour à Crawley-la-Reine, Rebecca réussit, par ses manœuvres et ses intrigues, à se faire des amis de tous ceux qui la voyaient. Lady Jane et son mari lui firent les plus pathétiques adieux. On se quitta en se promettant de se revoir bientôt à l'hôtel de Great-Gaunt-Street, dès que les réparations en seraient achevées. Lady Southdown fit un paquet de drogues à l'intention de Rebecca et lui remit une lettre pour le révérend Lawrence Grills. Pitt reconduisit ses deux hôtes jusqu'à Mudbury dans sa voiture à quatre chevaux, après avoir à l'avance expédié leur bagage dans une charrette avec renfort de gibier.
«C'est un bonheur pour vous d'aller retrouver votre charmant petit garçon, dit lady Crawley à sa belle-sœur au moment de la séparation.
—Un (p. 125) très-grand bonheur,» dit Rebecca en levant au ciel ses petits yeux verts.
Et, en effet, elle se trouvait fort heureuse de quitter ce château, dont elle ne s'éloignait pourtant pas sans un certain regret. On mourait d'ennui à Crawley-la-Reine, mais l'air y était plus pur que celui que l'on respirait à Londres. Les personnages qui l'habitaient étaient on ne peut plus monotones, mais ils témoignaient à leurs visiteurs toutes les prévenances dont ils étaient capables.
«Il n'y a rien de plus facile que d'être aimable lorsqu'on a du trois pour cent,» se disait Rebecca, non sans quelque apparence de vérité.
Les réverbères de Londres illuminaient les rues de leurs rougeâtres clartés lorsque la diligence entra dans Piccadilly. Briggs avait allumé un feu splendide pour fêter le retour de Rawdon et de sa femme, et le petit garçon était resté sur pied pour embrasser le soir même son père et sa mère.
Voici bien longtemps que nous n'avons aucune nouvelle de notre respectable ami M. Osborne de Russell-Square. Depuis que nous l'avons quitté, les événements qu'il avait traversés n'étaient point de nature à adoucir son caractère; tout, au contraire, semblait désormais aller à l'encontre de ses souhaits. La moindre résistance avait toujours exaspéré ce vieillard, et l'âge, la goutte, l'abandon, la ruine de ses espérances ne firent qu'augmenter chez lui cette disposition et aigrir son humeur. Ses cheveux noirs et épais blanchirent rapidement après la mort de son fils, sa figure se couperosa; sa main tremblante pouvait à peine porter jusqu'à sa bouche son verre de porto; ses bureaux étaient devenus un enfer pour ses commis, et le séjour de sa maison n'était guère plus tolérable.
Rebecca, qui priait le ciel avec tant de ferveur de lui envoyer des (p. 126) rentes, n'aurait point à coup sûr échangé sa pauvreté et les hasards de sa vie d'expédients contre l'argent d'Osborne, à la condition de prendre aussi ses tortures. Ce vieux grondeur avait demandé pour lui la main de miss Swartz, et avait essuyé un humiliant refus de la part des tuteurs de la jeune demoiselle, qui avaient fini par la marier au jeune rejeton d'une noble famille écossaise. Le vieil Osborne aurait consenti à épouser la femme de la plus basse extraction, pourvu qu'il pût ensuite faire passer sur elle ses colères; mais, comme il ne trouvait personne pour accepter ce rôle peu enviable, il se mit à persécuter la fille qui restait chez lui faute d'avoir trouvé un mari. Sa victime avait un splendide équipage, de magnifiques chevaux, occupait la place d'honneur à une table couverte de vaisselle plate; elle pouvait puiser à pleines mains dans la caisse, avait un grand laquais pour l'escorter quand elle sortait, jouissait d'un crédit illimité chez tous les premiers fournisseurs, qui la suivaient jusqu'à la porte de leurs salutations et de leurs politesses les plus empressées. En un mot, elle était entourée de tous les hommages dont on accable une riche héritière, et avec tout cela il n'y avait point de vie plus triste que la sienne.
Frédéric Bullock, de la maison Hulker, Bullock et Comp., avait fini par épouser Maria Osborne, non sans avoir préalablement fait à son beau-père des chicaneries et des objections sans nombre au sujet de la dot. Puisque George était mort et rayé du testament, Frédéric ne voulait plus prendre sa bien-aimée si le père de Maria n'assurait à sa fille la propriété de la moitié de sa fortune, et les retards qui furent apportés au mariage provenaient, comme il le disait, de ce qu'il ne voulait pas se laisser faire au même.
À cette argumentation, Osborne répondait que Frédéric avait consenti à prendre sa fille pour vingt mille livres sterling, et qu'il était bien résolu à ne pas lâcher un rouge patard de plus: tout ce qu'il pouvait ajouter, c'était sa bénédiction; si cela ne suffisait pas à Frédéric, il n'avait qu'à s'en aller au diable. Frédéric, qui s'était bercé des plus flatteuses espérances au moment où George avait été déshérité, accusait le vieux marchand de fraude et de mauvaise foi. Il songea un instant à envoyer promener toute l'affaire. Osborne retira ses capitaux de la maison Hulker et Bullock, et alla un jour à la Bourse une cravache à la main, (p. 127) jurant qu'il voulait couper en deux la figure d'un certain drôle qu'il saurait bien trouver.
Cette rupture, du reste, ne fut que passagère; le père de Frédéric et ses amis lui conseillèrent de prendre Maria et de se contenter de ses vingt mille livres sterling, dont la moitié était payée comptant et le reste devait être touché à la mort de M. Osborne, avec une chance éventuelle de partage pour le surplus. Frédéric se résigna en conséquence à mettre les pouces, comme il disait élégamment. M. Osborne rechigna d'abord, puis consentit enfin; car Hulker et Bullock tenaient une place élevée dans l'aristocratie financière et avaient des relations avec les plus gros bonnets de la banque. Quelle satisfaction de pouvoir dire: «Mon gendre est de la maison Hulker, Bullock et Comp.!» En présence de telles considérations, la célébration du mariage fut décidée.
Les jeunes époux eurent un hôtel non loin de Berkeley-Square et une petite villa à Roehampton, rendez-vous champêtre de presque toute la finance. Auprès des femmes de sa famille, Frédéric passait pour avoir fait une mésalliance; ces dames oubliaient que leur grand-père sortait de l'hospice des Enfants-Trouvés: leurs maris, il est vrai, appartenaient à quelques-unes des plus nobles familles de l'Angleterre. Maria comprit que le soin de sa dignité et les noms qui figuraient sur la liste de ses visites lui imposaient l'obligation de faire oublier autant que possible la bassesse de son extraction: elle résolut, en conséquence, de voir son père et sa sœur le moins possible.
Elle avait, toutefois, trop de bon sens pour songer à mettre de côté ce vieillard, dont elle pouvait encore espérer une vingtaine de mille livres sterling. Frédéric Bullock, d'ailleurs, ne l'aurait point souffert. Mais, avec ses bonnes intentions, elle n'avait pas encore assez d'usage et de pratique pour savoir bien dissimuler. Elle n'invitait son père et sa sœur qu'à ses petites soirées, et les recevait avec une extrême froideur, se montrait fort rarement à Russell-Square, priait son père de quitter ce quartier, où l'on ne voyait que des gens du commun, et par là se faisait un tort énorme, malgré les efforts de Frédéric Bullock à réparer le mal par sa diplomatie. Ces puériles et ridicules niaiseries finissaient par compromettre gravement les droits de sa femme à la succession.
«Voilà Maria devenue trop grande dame pour daigner se montrer (p. 128) à Russell-Square, disait le vieillard en revenant un soir avec sa fille de chez mistress Frédéric Bullock, où ils avaient dîné tous deux. Elle invite son père et sa sœur à venir manger les restes de ses grands galas, car le diable m'emporte si ces plats n'en étaient pas à la seconde apparition; et puis elle nous reléguera avec les gens de la cité ou quelque gratte-papier, en réservant les comtes, les lords et les ladies, et toute sa clique aristocratique, pour une meilleure occasion. Avec cela qu'elle est belle, son aristocratie!... tas de courtisans, de parasites, de pique-assiettes que tous ces gens-là! Allons, Jack, un coup de fouet aux chevaux; nous devrions déjà être rentrés à Russell-Square!»
Puis il se rejeta brusquement dans le fond de la voiture, avec un ricanement convulsif.
Lorsque mistress Frédéric accoucha de son premier enfant, Frédéric-Auguste-Howard-Stanley-Devereux Bullock, le vieil Osborne fut prié d'assister au baptême et d'être le parrain du nouveau-né; mais il se contenta d'envoyer une timbale en or pour l'enfant et vingt guinées pour la nourrice.
«Je voudrais bien savoir si un de leurs grands seigneurs en a jamais autant donné,» se disait-il à part lui.
Il refusa du reste d'assister à la cérémonie.
Ce magnifique cadeau fit très-grand plaisir aux Bullock. Maria en conclut aussitôt que son père avait un faible pour elle, et Frédéric entrevit déjà un splendide avenir pour son jeune héritier.
On peut difficilement se faire une idée des souffrances endurées par miss Osborne, lorsque dans sa solitude de Russell-Square elle voyait dans le journal le nom de sa sœur cité parmi les élégantes du jour; la description de la toilette qu'elle portait pour sa présentation à la cour par lady Frédérica Bullock. Hélas! en comparaison, la vie de Jane s'écoulait bien triste et bien maussade; elle ne connaissait ces jouissances de l'amour-propre et de l'orgueil que pour en apprécier la privation. Dans l'hiver, elle avait à se lever dès le matin pour préparer le déjeuner du vieillard grondeur et bourru, qui aurait mis la maison sens dessus dessous si son thé n'avait pas été prêt pour huit heures et demie. À neuf heures et demie, son tyran se levait et partait pour la Cité.
Le temps qui s'écoulait alors jusqu'au dîner se passait pour elle (p. 129) à inspecter la cuisine, à semoncer les domestiques, à faire sa promenade en voiture, ses courses chez les fournisseurs, qui ne savaient lui témoigner assez d'égards. Elle profitait aussi de ses loisirs pour mettre ses cartes et celles de son père chez leurs respectables et ennuyeux amis de la cité, pour rester dans le salon à attendre les visites, pour confectionner une grande pièce de tapisserie au coin du feu. Quand par hasard, relevant la couverture en cuir de son vieux piano, elle en tirait des notes mal assurées, les échos troublés de la maison lui renvoyaient des modulations plaintives qui semblaient répandre autour d'elle une tristesse plus grande encore. Le portrait de George avait disparu; il avait été monté au grenier dans une salle de débarras. Le père et la fille conservaient bien comme un secret sentiment du fils et du frère qu'ils avaient perdu; mais ce souvenir venait machinalement à leur pensée; jamais on ne prononçait le nom de cet être jadis si cher à leurs affections.
À cinq heures, M. Osborne rentrait pour le dîner; il prenait ce repas silencieusement, en tête-à-tête avec sa fille; il avait le plus souvent l'air morne et abattu, excepté quand il lui arrivait de tempêter et jurer contre le cuisinier, si par hasard ses ragoûts et ses sauces ne lui plaisaient pas. Deux fois par mois Osborne recevait des amis de son âge et de sa condition, et aussi peu divertissants que lui.
Ces invités rendaient à leur tour à M. Osborne des dîners non moins somptueux et non moins ennuyeux que les siens. Après avoir suffisamment dégusté le porto et le xérès, on allait cérémonieusement faire une partie de whist, et à dix heures et demie chacun partait dans sa voiture.
Au milieu de cette morne existence, un secret planait sur la vie de Jane, secret qui avait développé chez son père cette humeur morose et farouche, dont le germe se trouvait déjà dans son naturel orgueilleux et vain. Miss Wirt, la demoiselle de compagnie, aurait pu donner plus d'un détail sur cette affaire. Elle avait pour cousin un artiste, depuis très-célèbre comme peintre de portraits, mais qui à ses débuts avait été fort aise d'apprendre à dessiner aux femmes à la mode. M. Smee a oublié depuis longtemps le chemin de Russell-Square; mais en 1818, lorsqu'il avait miss Osborne pour élève, il voyait avec bonheur s'ouvrir pour lui la porte de cette maison.
Smee, (p. 130) autrefois élève de Sharp, artiste débauché, flâneur et malheureux, mais plein d'adresse et de talent, était cousin de miss Wirt, ainsi que nous venons de le dire; celle-ci le présenta à miss Osborne, dont la main et le cœur se trouvaient encore en disponibilité après plusieurs petites amourettes qui étaient restées en chemin. Le jeune peintre s'éprit d'une vive passion pour cette jeune demoiselle, et tout porte à croire qu'il fut payé de retour. Miss Wirt était la confidente de ces amours. Peut-être espérait-elle que son cousin, emportant d'assaut la fille du riche marchand, lui donnerait une part dans la fortune qu'il serait venu à bout de conquérir grâce à elle. Mais la triste réalité vint mettre à néant toutes ces ravissantes illusions. M. Osborne, ayant eu vent de cette affaire, rentra un jour à l'improviste et parut dans la salle de dessin sa canne de bambou à la main. Le maître et l'élève avaient la figure fort rouge et fort animée. Cela déplut à M. Osborne, qui jeta le jeune homme à la porte, en le menaçant de lui casser sa canne sur le dos si jamais il le trouvait sur son passage. Une demi-heure après, miss Wirt était congédiée; et pour hâter son départ, M. Osborne, du haut de l'escalier, déménageait à coups de pied ses malles et ses cartons, et menaçait encore du poing le fiacre qui l'emportait.
Jane Osborne, à la suite de cette aventure, ne quitta pas sa chambre de plusieurs jours, et depuis lors son père ne lui permit plus les demoiselles de compagnie. Il l'avertit en outre de ne pas compter sur le moindre schelling de sa part si elle se mariait sans son consentement. Il lui fallut donc refouler bien loin les espérances que Cupidon avait soulevées dans son cœur. En conséquence, elle s'était résignée, tant que vivrait son père, au genre de vie que nous venons de décrire, et avait pris son parti de rester vieille fille. Pendant ce temps, sa sœur continuait à avoir chaque année un enfant auquel elle donnait des noms de plus en plus beaux, sans que cette augmentation de petits Bullock contribuât au maintien de l'affection entre les deux sœurs.
«Jane et moi vivons dans une sphère tout à fait distincte, disait mistress Bullock, mais elle n'en est pas moins une sœur pour moi!»
Or, il ne faut pas beaucoup de pénétration pour comprendre ce que voulait dire ce: Elle n'en est pas moins une sœur pour moi!
Nous (p. 131) avons dit quelques mots de la vie que menaient avec leur père les demoiselles Dobbin dans leur belle villa de Denmark-Hill, où le petit George Osborne se faisait fête d'aller cueillir des pêches et des raisins. Les demoiselles Dobbin allaient souvent à Brompton voir la chère Amélia, et entretenaient des relations de visites avec leur ancienne amie de Russell-Square, mistress Osborne. C'était sans doute par déférence pour les désirs de leur frère, le major, que ces demoiselles montraient tant d'égards pour mistress Osborne. Le major ne désespérait pas de voir quelque jour le vieil Osborne revenir de son entêtement et reconnaître enfin pour son héritier le fils de George. Les demoiselles Dobbin tenaient miss Osborne au courant des affaires d'Amélia; miss Jane savait par elles tous les détails de l'existence de mistress Osborne avec son père et sa mère; de cette manière elle se trouvait renseignée sur la pauvreté et le dénûment de cette malheureuse famille. Ces demoiselles s'étonnaient en commun que des hommes comme le brave major, comme ce cher capitaine Osborne, eussent pu s'amouracher d'une créature aussi insignifiante, qui du reste n'avait point changé et était toujours restée une minaudière et une pimbêche. Quant au petit garçon, c'était le plus franc démon qui fût au monde.
Il n'est pas une femme dont le cœur ne soit accessible aux grâces aimables de l'enfance; les humeurs les plus revêches sont toujours prêtes à se dérider en présence de ces petits êtres si charmants et si mutins.
Amélia, cédant un jour aux vives instances des demoiselles Dobbin, permit au petit George d'aller passer la journée à Denmark-Hill. En l'absence de son fils, elle employa la plus grande partie de son temps à écrire au major Dobbin. Elle le complimenta sur les bonnes nouvelles qu'elle avait apprises à son sujet par l'intermédiaire de ses sœurs, lui envoya ses vœux pour son bonheur et celui de la femme qu'il avait choisie, et le remercia de toutes les preuves d'amitié qu'elle avait reçues de lui dans son malheur. Elle lui donnait aussi des nouvelles particulières du petit Georgy, lui annonçant qu'il était allé passer la journée à Denmark-Hill. Elle soulignait beaucoup de passages de la lettre, et terminait en signant Son amie affectionnée, Amélia Osborne. Par un oubli qui ne lui était pas ordinaire, elle ne le chargeait de rien pour lady O'Dowd, dont elle désignait la (p. 132) sœur par ces seuls mois soulignés la fiancée du major, et adressait au ciel des vœux et des prières pour son bonheur en mariage. La nouvelle de ce mariage lui permit de secouer la réserve qu'elle avait jusqu'alors observée vis-à-vis du major. Elle saisit avec empressement cette occasion de lui exprimer avec toute la vivacité de la reconnaissance la chaleur de ses sentiments; et quant à être jalouse de Glorvina!... Allons donc, Amélia s'en serait voulu à elle-même d'en avoir eu seulement l'idée.
Ce soir-là, George revint tout joyeux dans la voiture de sir William Dobbin, conduite par le vieux cocher de la maison. George avait au cou une jolie chaîne en or, au bout de laquelle pendait une montre. Il raconta à sa mère que c'était une vieille dame, un peu laide, qui la lui avait donnée, tout en le couvrant de ses larmes et de ses baisers. Cette vieille dame ne lui plaisait pas beaucoup; il aimait encore mieux les raisins; mais il préférait par-dessus tout sa maman. Un secret mouvement de terreur fit tressaillir Amélia; cette âme timide frémit sous l'atteinte d'un triste pressentiment en apprenant que son fils avait vu quelqu'un de la famille Osborne.
Miss Osborne, car c'était elle, rentra de son côté pour dîner avec son père. Le vieillard avait fait ce jour-là une excellente affaire; aussi se montrait-il presque de bonne humeur, ce qui contribua encore à lui faire remarquer l'air troublé et attristé de sa fille.
«Qu'y a-t-il donc, miss Osborne?» daigna-t-il lui demander.
Celle-ci éclata alors en sanglots:
«Ah! monsieur, lui dit-elle, j'ai vu le petit George; il est beau comme un ange! c'est tout son portrait!»
Le vieillard, placé en face d'elle, ne répondit pas, rougit beaucoup et commença à trembler de tous ses membres.
Il faut que le lecteur se transporte maintenant avec nous à plusieurs milliers de lieues du pays qui jusqu'ici a servi de théâtre aux événements de cette histoire. Nous franchissons les mers et nous nous trouvons dans nos possessions anglaises de l'Inde, à la station militaire de Bundlegunge. C'est là, en effet, que nous devons retrouver nos anciens amis du brave ***, désormais sous les ordres du colonel sir Michel O'Dowd. Les années n'avaient pas trop maltraité ce robuste officier, comme il arrive d'ordinaire pour les hommes doués d'un solide estomac, d'un heureux caractère et d'une quiétude d'esprit que ne sauraient troubler les opérations intellectuelles.
Peggy O'Dowd, l'héritière des Maloneys, est toujours telle que nous l'avons jadis connue, le même désir d'obliger inspire ses pensées et ses paroles. Son humeur ardente, impérieuse et despotique, s'exerce principalement sur son Mick bien-aimé; en un mot, elle est le grenadier des femmes de son régiment. Quant au major, il n'est point encore marié, et ce n'est point la faute de mistress O'Dowd, qui a décidé dans sa sagesse que Glorvina serait la femme de notre ami Dobbin, et n'a rien négligé pour faire réussir ce mariage. En effet, Glorvina ne répondait-elle pas parfaitement aux prétentions que pouvait élever le major? n'était-elle pas une jolie fille aux couleurs roses, aux cheveux d'ébène, aux yeux célestes, une amazone aussi capable de mener le cheval que le piano, et possédant en un mot tout ce qui était nécessaire au bonheur de Dobbin? Sans doute elle était bien plus faite pour lui convenir que cette pauvre et chétive Amélia, dont il n'avait pas cessé d'être le fervent et fidèle adorateur.
«Il suffit de voir comme Glorvina défile à la parade dans un salon, disait mistress O'Dowd, pour se convaincre que cette pauvre petite mistress Osborne n'est pas en état de soutenir la comparaison. Elle a la tournure d'une oie qui boite. Mon cher major, (p. 134) si vous m'en croyez, Glorvina est la femme qu'il vous faut: vous êtes une espèce de marmot qui avez besoin d'être un peu secoué; et puis Glorvina descend de l'illustre race des Maloneys et des Molloys, et, croyez-moi, ce sont là de nobles et anciennes familles avec lesquelles on doit s'estimer toujours très-fier de s'allier.»Avant de s'attaquer au major Dobbin, les charmes conquérants de Glorvina s'étaient déjà essayés contre bien d'autres. Elle avait eu des amourettes avec tous les officiers à marier, avec tous les célibataires éligibles. À Madras, un capitaine, puis un nabab, étaient venus accroître le nombre de ses adorateurs, sans qu'aucun d'eux eût aspiré à un plus grand bonheur. Dans les fêtes de la présidence, Glorvina n'avait jamais manqué ni de danseurs ni de fidèles, mais ils s'en étaient tous tenus là et aucun n'avait poussé jusqu'au mariage.
Malgré les querelles qui se renouvelaient sans cesse et à tout propos entre lady O'Dowd et Glorvina, et qui vingt fois par jour auraient fait perdre patience à Mick, s'il n'avait été un véritable saint de bois, ces deux dames s'entendaient toujours dès qu'il s'agissait de marier le major Dobbin, et elles étaient résolues à ne point le laisser en paix qu'elles n'en fussent venues à leurs fins. Glorvina, poussée par ses défaites précédentes au courage du désespoir, soumit Dobbin à un siége en règle. Elle lui chantait sans relâche des ballades irlandaises, prenait son bras pour aller se promener sous les frais ombrages des bosquets de citronniers. Sa voix était si douce, ses gestes si pittoresques, que l'homme le moins sensible n'aurait pu y résister. À chaque instant elle demandait à Dobbin si le chagrin n'avait pas fané la fleur de ses jeunes années, et elle paraissait toujours prête à verser des larmes au récit des dangers et des expéditions militaires du major.
Nous savons déjà que l'honnête garçon s'amusait à jouer de la flûte pour son agrément particulier. Glorvina voulut à toute force qu'il l'accompagnât sur le piano, et lady O'Dowd se retirait discrètement et sans avoir l'air de rien, quand elle voyait les jeunes gens dans le feu de l'exécution. Glorvina exigea que le major l'escortât tous les matins à la promenade, et chacun pouvait assister à leur départ et à leur retour. Glorvina inondait le major de petits billets, lui empruntait ses livres, marquant à grands coups de crayon les passages où la passion s'exprimait avec (p. 135) le plus d'ardeur; elle se servait de ses chevaux, de ses domestiques, de son argenterie, de son palanquin. Comment ne pas expliquer de pareils faits par quelque secret engagement? comment les deux sœurs du major, auxquelles il en revenait toujours quelque chose, ne se seraient-elles pas imaginé que leur frère allait incessamment contracter les nœuds de l'hymen?
Mais ces ruses et ces manéges ne faisaient rien sur l'impassible Dobbin, qui conservait un sang-froid des plus désolants. Il éclatait de rire si parfois un de ses camarades s'avisait de le railler sur l'attention non équivoque que lui accordait miss Glorvina.
«Vous ne voyez pas, disait-il, que ce qu'elle en fait, c'est uniquement pour s'entretenir la main; elle s'exerce sur moi tout comme sur le piano de mistress Tozer; elle prend ce qu'elle rencontre sous sa main, et voilà tout. Je suis trop vieux, trop détraqué pour une aussi jolie femme que Glorvina.»
Et il n'en continuait pas moins à se promener à cheval avec elle, à lui copier des romances, à lui transcrire des vers sur des albums et à faire sa partie, le tout avec la plus extrême soumission; car, dans les garnisons de l'Inde, les jeunes officiers n'ont point d'autre occasion de s'occuper, lorsqu'ils ne se sentent pas de goût pour la chasse à la bécassine et au cochon, ou pour les distractions du jeu, de la pipe ou de la bouteille.
Malgré les instances de sa femme et de sa belle-sœur, le colonel O'Dowd se refusa catégoriquement à interroger le major sur ses intentions définitives, pour le déterminer à mettre un terme aux lamentables tortures d'une innocente jeune fille. Le vieux soldat déclara très-nettement qu'il n'entendait entrer pour rien dans le complot.
«Hé, ma foi, disait-il, le major à son âge sait ce qu'il doit faire; s'il avait bien envie de vous avoir pour femme, il saurait bien vous demander.»
D'autres fois il le prenait sur le ton de la plaisanterie, et disait que Dobbin, se trouvant encore trop jeune pour être à la tête d'une maison, avait écrit à sa maman une lettre pour lui en demander la permission. Loin de se prêter, du reste, au manége et aux intentions de ces dames, le brave Mick alla un jour jusqu'à avertir confidentiellement le major de prendre garde à lui et de se tenir sur la défensive.
«Attention, Dobbin, lui dit-il, attention, mon garçon; ces femmes-là mitonnent quelque grand coup; j'ai vu ma femme qui (p. 136) tirait d'une malle deux robes fraîchement arrivées d'Europe; l'une des deux, en satin rose, était pour Glorvina. Tout cela, Dobbin, c'est pour vous forcer à vous avouer vaincu, si toutefois les femmes et le satin peuvent avoir raison de vous.»
Mais ni la beauté des traits ni le luxe de la toilette n'étaient capables d'ébranler le major; la pensée d'une seule femme occupait tout l'esprit de l'honnête garçon, et cette femme, nous pouvons le dire, n'était point miss Glorvina O'Dowd, malgré sa robe de satin rose. C'était la douce et modeste créature vêtue de noir, qui ne parlait guère que lorsqu'on s'adressait à elle, dont la voix n'avait aucune ressemblance avec celle de Glorvina; c'était la douce et tendre mère assise auprès du berceau de son enfant et invitant le major par un sourire à contempler avec elle ce cher trésor de sa tendresse; c'était la jeune fille aux joues roses entrant dans le salon de Russell-Square avec une chanson sur les lèvres ou suspendue au bras de George, et la figure resplendissante d'amour et de bonheur. Cette image ne quittait plus l'honnête major; elle l'accompagnait partout dans le jour et le suivait dans son sommeil, à son chevet. Bien que le major ne fatiguât ni le public ni ses amis des confidences de son amour, et bien qu'il n'en perdît ni le boire ni le manger, ses sentiments du moins n'avaient ni changé ni vieilli, et, tandis que ses années s'accroissaient, que l'on pouvait apercevoir quelques fils d'argent au milieu de sa brune et épaisse chevelure, son amour conservait toute la séve et la fraîcheur que gardent au cœur de l'homme les souvenirs d'enfance.
Mistress Osborne, comme nous l'avons dit, avait écrit au major pour le complimenter avec la plus cordiale franchise de son prochain mariage avec miss O'Dowd.
«Votre sœur, lui disait Amélia, a eu la bonté de venir me voir pour m'apprendre l'heureux événement au sujet duquel je vous prie d'accepter mes plus sincères félicitations. Je ne doute pas que la jeune personne à laquelle vous allez unir votre vie ne soit en tout point digne de devenir la femme d'un homme aussi bon et aussi dévoué que vous. Que peut vous offrir une pauvre veuve, sinon les prières et les vœux qu'elle forme du fond du cœur pour votre prospérité? George embrasse bien son cher parrain; il espère que vous ne l'oublierez pas. Je lui ai dit que vous alliez prendre de nouveaux engagements avec une personne qui mérite certainement toutes vos affections; mais, (p. 137) bien que de tels engagements soient sans contredit les plus forts, les plus sacrés, et dominent tous les autres, je suis assurée cependant que la veuve et l'orphelin dont vous avez été jusqu'ici l'ami et le protecteur continueront à avoir une petite place dans votre cœur.»
Toute la lettre était sur le même ton et portait à chaque ligne comme l'empreinte du parfait contentement de celle qui l'avait écrite. Elle arriva par le même bâtiment qui apportait de Londres à lady O'Dowd son arsenal de toilette.
Dobbin, comme en s'en doute, l'ouvrit de préférence à toutes celles qui lui arrivaient de la capitale de la Grande-Bretagne; mais elle produisit sur son esprit un si fâcheux effet, qu'après cette lecture il prit en haine et Glorvina et sa robe rose et tout ce qui la touchait de près ou de loin, et se mit à pester contre les commérages féminins et contre le beau sexe en général. Ce jour-là, tout lui apparut en noir: à l'inspection, il trouva la chaleur accablante, et son service lui sembla une odieuse corvée. En vérité, était-ce bien la besogne d'un homme doué de raison que d'user sa vie à examiner des batteries de fusil et à faire prendre l'alignement à des espèces de bûches? Les causeries de la caserne lui parurent plus fastidieuses que jamais. Après tout, que lui importait à lui, qui arrivait grand train à la quarantaine, le nombre de bécassines tuées par le lieutenant Smith, ou les mérites de la jument de l'enseigne Brown? Il se sentait pris de dégoût pour les robustes plaisanteries que l'on faisait à la table des officiers; il n'était plus d'âge à rire des propos drôlatiques tenus par l'aide chirurgien et les jeunes officiers, bien qu'ils eussent encore le don d'exciter la gaieté du vieil O'Dowd à la tête chauve et au nez rouge, et que ce vieux militaire les entendît répéter, toujours les mêmes, depuis trente ans. Obligé à vivre entre les lourdes saillies de la table des officiers et les querelles et les scandales du salon des dames, son existence lui devenait insoutenable, et il ne pouvait y penser sans rougir.
«Amélia, se disait-il alors, Amélia! pouvez-vous bien me faire des reproches, à moi qui vous suis toujours resté fidèle? si seulement vous aviez voulu répondre aux sentiments que j'éprouvais pour vous, je ne serais point ici à traîner une misérable existence. Ne trouvez-vous d'autres récompenses pour tant de dévouement et de fidélité que des souhaits et des félicitations sur mon mariage avec cette pimpante Irlandaise?»
Ah! (p. 138) le pauvre William se sentait alors bien chagrin et bien triste; plus que jamais il souffrait des tortures de l'isolement. Il aurait voulu en avoir fini avec la vie, avec les vanités et les déceptions dont elle est semée, tant la lutte lui paraissait désespérée et douloureuse, tant l'horizon se montrait à lui sous de sombres aspects! Sa nuit se passa au milieu des plus cruelles insomnies, ne sachant s'il se déciderait à partir pour l'Angleterre. Fidélité, amour, constance, rien n'avait touché le cœur insensible d'Amélia; et on eût dit qu'elle fermait à dessein les yeux pour ne point voir tant d'amour.
«Amélia, s'écriait-il au milieu du silence de la nuit, songez que vous êtes la seule que j'aie aimée, que j'aime encore au monde, malgré votre cœur de marbre, malgré votre indifférence après les soins que je vous ai donnés dans des temps de douleur et de souffrance, malgré ces sourires que vous aviez sur les lèvres au moment de nos adieux et qui semblaient me dire que vous ne pensiez déjà plus à moi avant même que je vous eusse quittée.»
Ah! sans doute Amélia aurait eu pitié de lui, si elle l'avait vu dans le triste état où elle venait de le jeter. Le major crut trouver une consolation, un adoucissement à ses tortures en relisant toutes les lettres qui lui venaient d'Amélia, depuis ses lettres d'affaires touchant le petit capital qu'elle croyait tenir de son mari, jusqu'aux moindres billets d'invitation, au moindre carré de papier sur lequel se trouvait un délié de sa main. Ces lettres étaient toutes empreintes d'une froideur qui ne laissait point de place à l'espérance.
S'il se fût trouvé là une douce et aimable créature capable de lire dans ce noble cœur et de comprendre tout ce qu'il se trouvait de grandeur et de délicatesse dans sa réserve, le prestige qui environnait Amélia se serait peut-être évanoui tout naturellement, et l'amour de Dobbin aurait eu désormais des destinées calmes et paisibles. Mais le major n'avait alors d'autres rapports d'intimité que ceux auxquels s'efforçait de le provoquer la fringante Glorvina, la brillante Irlandaise aux boucles d'ébène; et, il faut le dire, cette altière beauté songeait bien moins à s'assurer l'amour du major que ses adorations. Elle avait entrepris là une tâche bien difficile et bien ingrate, à en juger d'après les moyens auxquels elle était obligée d'avoir recours pour en venir à ses fins.
Peu (p. 139) après l'arrivée des toilettes de Londres, et peut-être en vue de leur faire honneur, lady O'Dowd et les femmes des autres officiers du régiment royal donnèrent un bal aux régiments de la compagnie des Indes et aux fonctionnaires civils de la station. Glorvina y parut au milieu des pompes éblouissantes de sa robe de satin rose, de cette robe qui devait frapper le coup décisif; le major, présent à cette fête, errait à l'aventure dans les salons du bal, et il n'eût pas même su dire le lendemain quelle était la couleur du satin. Glorvina, la rage dans le cœur, accepta pour danseurs les moindres officiers de la garnison, espérant irriter la jalousie de Dobbin; mais le major n'en parut point jaloux. Il ne témoigna pas même de mauvaise humeur lorsque M. Bangles, capitaine de cavalerie, offrit son bras à Glorvina pour la conduire à la salle du souper. Ce n'était ni les manéges de la coquetterie, ni de jolies robes, ni de belles épaules qui pouvaient quelque chose sur la fibre sensible du major, et Glorvina n'avait rien autre chose à offrir.
À eux deux, ils donnaient l'exemple de la vanité des choses humaines; ils désiraient, chacun de leur côté, ce qu'il ne leur était point donné d'avoir. La désolation et le désespoir de Glorvina se manifestaient par des torrents de larmes. Son affection pour le major, disait-elle en sanglotant, avait été plus vive qu'aucune de celles qu'elle avait ressenties pour les autres.
«Ah! ma bonne Peggy, disait-elle à sa belle-sœur dans leurs moments d'entente et de bonne harmonie; ah! ma bonne Peggy, il me brisera le cœur; toutes mes robes me deviennent trop larges, je ne serai bientôt plus qu'un squelette.»
Tandis que le major prolongeait ainsi le supplice de cette malheureuse, et, loin de demander sa main, ne tâchait même pas d'en devenir amoureux, un autre bâtiment arriva d'Europe, d'où il apportait des lettres, parmi lesquelles il s'en trouva une pour cet homme au cœur de granit. Cette lettre portait un timbre plus ancien que celui des missives apportées par le dernier navire, et elle venait de chez lui. Dobbin reconnut aussitôt l'écriture de sa sœur, qui mettait le plus grand soin à entasser dans sa correspondance toutes les plus mauvaises nouvelles, et lui adressait de petits sermons avec une franchise vraiment fraternelle; aussi son cher William, étant malheureux tout le reste du jour quand il lui arrivait de lire les épîtres de sa sœur, ne (p. 140) se pressait jamais beaucoup d'en rompre le cachet; pour cela il attendait de se sentir en bonne disposition. Il y avait à peine quinze jours qu'il venait d'écrire à sa sœur une lettre de remontrances à propos des absurdes racontages dont elle avait été entretenir mistress Osborne, et il avait, de plus, fait réponse à la mère de George, afin de la détromper sur les bruits mensongers qui avaient circulé sur son compte, et l'assurer qu'il n'entrevoyait point, quant à présent, de changement probable dans sa position actuelle.
Deux ou trois jours après l'arrivée de ce second paquet de lettres, le major était allé passer la soirée chez lady O'Dowd, où il s'était montré fort aimable, et Glorvina s'était persuadée qu'il avait écouté avec plus d'attention qu'à l'ordinaire l'Écho du Glacier ou l'Enfance du Ménestrel, et une ou deux autres romances de choix qu'elle réservait spécialement pour lui. En réalité, il n'avait pas plus écouté la belle Glorvina que le hurlement des chacals que l'on entendait grogner dans le voisinage de la maison; mais, comme toujours, la pauvre fille aimait à se bercer d'une illusion qui lui était chère. Le major, après avoir joué une partie d'échecs avec elle, pendant que le chirurgien faisait celle de mistress O'Dowd, prit congé de ces dames à son heure ordinaire et regagna son gîte.
Sur sa table, il trouva la lettre encore intacte de sa sœur, qui renfermait probablement son contingent ordinaire de reproches; il la prit, et presque honteux de son insouciance, il se disposa à passer une heure désagréable en tête-à-tête avec cette chère sœur, qui, à une telle distance, trouvait encore le moyen de lui être parfaitement déplaisante. Une heure environ s'était déjà écoulée depuis que le major avait quitté la maison du colonel. Maître Mick dormait du sommeil inaltérable du juste, et Glorvina avait caché ses boucles d'ébène dans leur prison de papier brouillard. Lady O'Dowd, elle aussi, avait regagné la chambre nuptiale, située au rez-de-chaussée; tout à coup la sentinelle, qui veillait à la porte de l'officier supérieur, vit le major Dobbin accourir hors d'haleine et la figure bouleversée. Il se dirigea vers la maison du colonel, et, sans faire attention au planton, s'approcha des fenêtres de la chambre à coucher:
«Colonel O'Dowd! cria-t-il alors de toute la force de ses poumons.
—Grand (p. 141) Dieu! c'est le major, dit Glorvina en laissant apercevoir sa tête, qui ressemblait à une grappe de papillotes.
—Eh bien, Dob, qu'y a-t-il, mon garçon? reprit le colonel, pensant qu'il y avait au moins le feu à la caserne, ou qu'il était arrivé un ordre du quartier général.
—Il me faut.... un congé pour.... pour retourner en Angleterre, reprit Dobbin; j'y suis rappelé immédiatement pour des affaires de famille très-urgentes.
—Juste ciel! qu'est-il arrivé? se dit Glorvina communiquant son tremblement à ses papillotes elles-mêmes.
—Il faut que je parte cette nuit, sur-le-champ,» continua Dobbin.
Le colonel se leva et vint échanger quelques paroles avec lui.
En arrivant au post-scriptum de la lettre de miss Dobbin, le major y avait trouvé la nouvelle suivante, seule cause de l'alerte dont nous venons de faire part au lecteur:
«J'ai été voir hier notre vieille connaissance, mistress Osborne et sa famille. Vous savez dans quelle misérable demeure vivent ces pauvres gens depuis la banqueroute du père; M. Sedley a placé une plaque de cuivre sur la porte de cette méchante habitation et se livre au commerce du charbon. Le petit George, votre filleul, est un charmant enfant, quoiqu'il ait de grandes dispositions à l'insolence et à l'entêtement. Nous nous occupons de lui suivant votre désir, et nous l'avons présenté à sa tante miss Osborne qui a été enchantée de le voir. Son grand-père, je ne parle point du banqueroutier, mais de M. Osborne, de Russell-Square, qui est presque tombé en enfance, semble disposé à se radoucir à l'égard de l'enfant de votre ami et à oublier les erreurs de la désobéissance du père. Amélia serait assez disposée à lui en faire l'abandon. Elle commence à se consoler de la mort de son mari, et dans peu doit épouser le révérend M. Binney, ministre à Brompton. C'est un pauvre mariage, mais mistress Osborne commence à être sur le retour; j'ai déjà aperçu quelques cheveux gris sur sa tête; quant à son moral, il va infiniment mieux; et votre petit filleul fait le diable à la maison. Ma mère me charge de vous transmettre ses amitiés, auxquelles je joins celles de votre dévouée sœur.
«Anna Dobbin.»
Le grand hôtel des Crawley, situé Great-Gaunt-Street, vit de nouveau briller sur sa façade l'écusson de la famille, en signe de deuil et comme témoignage de la douleur que causait la mort de sir Pitt Crawley; toutefois on pouvait remarquer jusque dans cet emblème héraldique un éclat inaccoutumé qui, aussi bien là que dans tout le reste de la maison, n'avait jamais existé du vivant du dernier baronnet. La couche noirâtre et antique qui donnait à la maison un aspect maussade et triste, avait disparu pour laisser voir l'écarlate des briques, qu'encadraient gaiement des filets de plâtre. Le lion de bronze servant de marteau, avait été redoré à neuf et les grilles repeintes. En un mot, cette demeure, autrefois la plus sinistre de Gaunt-Street, était devenue la plus coquette de tout le quartier. La transformation avait eu lieu avant même que dans l'Hampshire les premiers jets de la verdure eussent remplacé les feuilles jaunâtres qui couvraient les arbres de Crawley quand le vieux sir Pitt traversa, pour la dernière fois, l'avenue du château.
Chaque jour on voyait arriver une petite femme dans un coupé de même taille, pour surveiller les travaux qui se faisaient dans cette maison. Une vieille fille, escortée d'un petit garçon, s'y rendait aussi chaque jour; le petit garçon et la vieille fille étaient miss Briggs et le petit Rawdon, chargés tous deux d'inspecter les embellissements qui transformaient la maison de sir Pitt, de surveiller les ouvrières, de couper et coudre les rideaux et les tentures, de passer en revue et secrétaires et commodes, et tous les réduits où se trouvaient entassées les reliques poudreuses de la famille, avec les faux bijoux qui avaient brillé sur la tête de plusieurs générations féminines, enfin de faire l'inventaire de la porcelaine, de la verrerie et autres objets qui garnissaient les tablettes de l'office.
Dans tous ces arrangements, mistress Rawdon Crawley avait la haute main; elle tenait de sir Pitt un plein pouvoir. Son (p. 143) bon plaisir décidait seul de la vente, de l'achat ou de la suppression; elle avait ainsi l'occasion de faire preuve de bon goût et elle en était enchantée. Ces réparations avaient été décidées à la suite d'un voyage de sir Pitt à Londres, où il était venu voir ses hommes de loi, et avait passé une semaine à Curzon-Street, dans la maison de son frère et de sa belle-sœur.
Il s'était fait d'abord descendre à l'hôtel; mais Becky, instruite de l'arrivée du baronnet, se transporta en personne auprès de lui, et une heure après le ramenait en triomphe à Curzon-Street. Comment refuser une hospitalité offerte avec tant de franchise et par une aussi aimable petite créature. Becky prit la main de Pitt et la serra avec toute l'effusion de la reconnaissance, lorsqu'il eut accepté sa proposition.
«Merci, lui dit-elle en abaissant sur lui un regard qui fit rougir le baronnet. Voilà qui va rendre Rawdon bien joyeux.»
Elle voulut s'assurer par elle-même que rien ne manquait dans la chambre de sir Pitt, que les domestiques avaient eu soin d'y porter ses paquets; enfin elle y vint elle-même avec le seau à charbon à la main. Le feu flambait déjà dans la cheminée. On avait installé Pitt dans la chambre de miss Briggs, qui était allée prendre ses quartiers à l'étage supérieur.
—J'étais sûre que vous ne pourriez me refuser de venir ici, lui disait-elle avec des yeux rayonnant de plaisir.
Et, en effet, elle était ravie de pouvoir lui donner l'hospitalité chez elle. Becky s'arrangea de manière à ce que Rawdon fût obligé d'aller prendre deux ou trois fois ses dîners dehors. C'était pour le baronnet de délicieuses soirées que celles qu'il passait dans le tête-à-tête avec Becky et avec Briggs. Becky surveillait elle-même la cuisine et la confection des plats qui avaient la préférence de son cher beau-frère.
—Comment trouvez-vous ce salmis? lui disait-elle; je l'ai fait moi-même à votre intention. Je sais encore bien d'autres friandises, et ce sera pour quand vous viendrez encore me faire visite.
—Tout ce que vous touchez devient parfait entre vos mains, disait le galant baronnet, et ce salmis est des meilleurs.
—Quand on est à la tête d'un pauvre ménage, reprenait alors Rebecca avec une pointe de bonne humeur, on doit chercher tous les moyens de se rendre utile.»
À quoi son beau-frère répondait alors qu'elle aurait été digne d'épouser (p. 144) un empereur, et que cette habileté dans les soins domestiques était assurément des plus précieuses chez une femme.
Sir Pitt était naturellement porté à faire, à part lui, une comparaison fâcheuse entre sa belle-sœur et sa femme; il ne pouvait oublier une certaine pâtisserie que lady Jane lui avait servie à dîner et qui était la plus détestable chose dont il eût jamais goûté.
Pour assaisonner le salmis fait avec les faisans de lord Steyne, Becky servit à son beau-frère une bouteille de petit vin blanc que Rawdon lui avait apporté de France et qu'il s'était procuré pour rien, à ce que disait celle qui le versait. Ce vin, en effet, provenait des fameuses caves du marquis de Steyne, et il ramena bien vite la chaleur aux joues glacées du baronnet et ranima les forces de cette débile créature.
Lorsque la bouteille fut vidée, Becky prit son beau-frère par la main pour le conduire dans le salon. Après l'avoir fait asseoir sur le sofa, au coin du feu, elle eut l'air de prendre le plus grand intérêt aux tirades qu'il se mit à lui débiter. Quant à elle, pendant ce temps, assise à côté de lui, elle ourlait une chemise pour son cher petit garçon. Mistress Rawdon ne manquait jamais de tirer cette chemise de sa boîte à ouvrage toutes les fois qu'elle voulait se donner une contenance humble et vertueuse. Le petit Rawdon était devenu trop grand pour cette chemise longtemps avant qu'elle fût terminée.
Rebecca écoutait sir Pitt, causait avec lui, chantait pour le distraire, et savait si bien le flatter et le prendre qu'il était enchanté lorsqu'à la fin du jour, ayant fini avec ses hommes d'affaires, il rentrait à Curzon-Street et y goûtait les plaisirs du coin du feu. Les hommes de loi y trouvaient aussi leur compte, car sir Pitt commença dès lors à leur faire grâce des discours jusqu'alors interminables qu'il leur adressait. Le moment du départ fut pour lui fort douloureux et fort pénible; elle lui faisait signe de la main avec une grâce charmante, tandis que la voiture s'éloignait, et lui, de son côté, agitait son mouchoir. Quant à elle, ce fut encore une occasion de faire croire qu'elle versait des larmes, tout au moins elle essuya ses yeux. Dès que Pitt eut perdu de vue cette ravissante petite femme, il rabaissa sa visière sur sa figure, s'enfonça dans son coin, et se mit à réfléchir qu'elle l'avait entouré de tous les égards dont il était (p. 145) digne sans contredit; que Rawdon était un imbécile de n'avoir pas su apprécier une pareille femme comme elle le méritait, et qu'enfin sa femme à lui était une niaise et une sotte auprès de cette séduisante petite Becky. Becky avait peut-être contribué pour beaucoup à réveiller toutes ces idées dans son esprit, mais quand et comment, on serait en peine de le dire, tant la petite enchanteresse mettait toujours de grâce et d'habileté dans sa manière de se conduire. Avant le départ de sir Pitt, il avait été convenu que les deux familles se réuniraient à la campagne pour célébrer la Noël.
«Que n'avez-vous trouvé le moyen de lui tirer un peu d'argent? dit Rawdon d'un ton boudeur à sa femme, quand le baronnet fut parti; il m'eût été bien agréable de donner un petit à-compte à ce pauvre Raggles, en vérité, je vous le jure, car je m'en veux de laisser ainsi ce pauvre diable à découvert de si fortes avances. Sans compter que quelque beau matin il pourrait bien nous mettre dans la rue pour louer à d'autres.
—Dites-lui, répondit Becky, qu'aussitôt les affaires de Pitt arrangées, on payera toutes les dettes. En attendant vous pouvez lui remettre un petit à-compte; c'est un billet que Pitt avait laissé pour son neveu.»
En même temps elle tirait de sa poche et présentait à son mari le bank-note que son beau-frère avait laissé pour le jeune héritier de la branche cadette des Crawleys. Nous devons cette justice à Rebecca, qu'elle avait sondé auprès de Pitt le terrain sur lequel son mari aurait voulu la voir s'aventurer, mais qu'elle avait dû s'arrêter dès les premiers pas dans cette exploration délicate. En effet, la moindre allusion à leurs embarras suffisait pour rembrunir aussitôt la figure de sir Pitt et lui donner un air gêné; il s'étendait alors en longs discours sur l'état de pénurie où il se trouvait lui-même, et ne tarissait point en plaintes sur l'inexactitude de ses fermiers dans leurs payements, sur la situation embarrassée des affaires de son père, sur les dépenses qu'avait occasionnées le décès du vieillard, sur l'obligation de purger toutes ses hypothèques, sur les nombreux emprunts qu'il avait déjà faits à ses banquiers et à ses agents. Le nouveau baronnet en sortit par un adroit détour, il donna à sa belle-sœur un bank-note pour son petit garçon.
Pitt soupçonnait bien la détresse à laquelle devait en être réduite la famille de son frère; un diplomate aussi consommé et aussi (p. 146) pénétrant que lui avait dû deviner sur le champ que la famille Rawdon était dénuée de toute ressource, et il se sentait en proie à de secrets remords en songeant que c'était lui qui avait accaparé l'argent qui, selon toutes les prévisions, aurait dû revenir à son jeune frère. La simple équité lui disait, qu'en bonne conscience, il était tenu à quelque compensation envers ses parents dépouillés. Un homme au courant des convenances, doué de bon sens, remplissant ses devoirs religieux et ayant appris son catéchisme, un homme enfin qui s'appliquait à mener une vie régulière en ce monde, ne pouvait se dissimuler que l'héritage qui l'avait mis à la tête de toute la fortune l'avait en même temps constitué le débiteur de son frère.
Mais de pareilles restitutions sont toujours pénibles à faire, et un homme d'ordre et de sens souffre toujours de se voir réduit à écorner si largement son capital. On veut bien gaspiller son argent pour se faire une réputation de libéralité, pour se procurer tous les plaisirs imaginables, tels qu'une loge à l'Opéra, des chevaux, de grands dîners et même la petite gloriole de faire la charité, pourvu que ce soit en public; mais on débattra le prix de la course avec un cocher de fiacre, et on refusera une obole à un parent dans la détresse. C'est en conséquence de ces dispositions innées dans l'humanité, que sir Pitt, tout en reconnaissant que son devoir l'obligeait à faire quelque chose pour son frère, remettait à un autre temps le soin d'y réfléchir.
Becky, de son côté, savait le fond que l'on doit faire sur les instincts généreux du prochain; elle se trouvait déjà très-satisfaite des procédés de Pitt à son égard; lui le chef de la famille, ne l'avait-il pas reconnue pour sa belle-sœur; s'il ne lui donnait rien maintenant, il lui vaudrait par la suite quelque chose qui certainement est aussi précieux que l'argent, à savoir, le crédit. Raggles, témoin de la bonne harmonie qui régnait entre les deux frères, se montrait déjà plus coulant envers les époux Rawdon, et puis ne venait-il pas de recevoir un léger à-compte, et ne lui avait-on pas fait entrevoir que, dans un assez bref délai, il en recevrait un nouveau, plus considérable encore.
En payant à miss Briggs les intérêts échus à la Noël pour la petite avance qu'elle avait faite à Rebecca, celle-ci lui dit en confidence qu'elle avait consulté sir Pitt, fort au courant des questions (p. 147) financières, sur le meilleur placement que Briggs pourrait faire du reste de son petit capital. Sir Pitt, après de mûres réflexions, avait trouvé pour Briggs quelque chose de sûr et d'avantageux; car sir Pitt ne pouvait oublier que miss Briggs avait été l'amie de sa chère tante Crawley et l'avait veillée jusqu'au dernier soupir, et à ce titre elle avait droit à l'affection de tous les membres de la famille. En conséquence, avant de quitter la ville, Pitt avait bien recommandé que Briggs tînt son argent tout prêt, afin de saisir l'occasion qu'il avait en vue. La pauvre Briggs ajouta une entière confiance à l'air candide, à la joie avec laquelle Rebecca lui annonça cette nouvelle. Cette attention de sir Pitt la toucha au plus haut degré; c'était pour elle un bonheur inespéré. Comment eût-elle songé autrement à retirer son argent du trois pour cent; et puis c'était surtout la manière délicate dont le service était rendu. Briggs promit donc de voir le jour même son homme d'affaires, afin que son petit pécule fût prêt au moment opportun.
L'honnête fille fut si reconnaissante de tant d'intérêt de la part de Becky et de son digne mari le colonel, qu'elle consacra presque toute la moitié de son revenu d'une année à acheter une jaquette de velours au petit Rawdon, qui, pour le dire en passant, n'était plus d'âge ni de taille à porter une jaquette de velours, mais bien à prendre le pantalon et la veste.
C'était un joli enfant à la figure ouverte et riante, aux yeux bleus et animés, à la chevelure bouclée et flottante, au cœur sensible et généreux, fort disposé à aimer tendrement tous ceux qui témoignaient de l'affection à lui, à son poney, à lord Southdown qui le lui avait donné. Quand il voyait arriver cet excellent jeune homme, sa figure devenait toute rouge de plaisir; il ne voulait pas non plus qu'on fît de peine au groom qui soignait son poney, à la cuisinière qui lui préparait des friandises pour son dîner et lui racontait le soir des histoires de revenants, à Briggs qu'il faisait enrager par ses gamineries, à son père surtout, dont nous signalons l'attachement pour le petit homme comme chose surprenante et presque incroyable d'une pareille nature. Lorsque le bambin eut atteint ses huit ans, il n'avait plus de tendresse et d'affection que pour son père; quant au prestige séduisant à travers lequel sa mère lui était d'abord apparue, il s'évanouit bien vite à ses yeux. À peine lui adressait-elle la parole une fois par hasard, elle l'avait pris en aversion; (p. 148) l'enfant avait eu la rougeole et la coqueluche, il ne lui en fallait pas davantage pour la dégoûter de la maternité. Un jour, il était descendu de sa demeure aérienne, attiré par la voix de sa mère qui chantait pour distraire lord Steyne. L'enfant s'était glissé sur la pointe du pied jusqu'à la porte du salon; tout à coup la porte s'entr'ouvrit et laissa apercevoir le petit espion qui écoutait, plongé dans l'extase et le ravissement.
Sa mère s'élança sur lui, lui administra deux ou trois paires de soufflets, au milieu des éclats de rire du marquis, que cette scène de brusquerie et de vivacité de la part de Rebecca eut l'air d'amuser beaucoup. Le pauvre enfant s'enfuit auprès de ses amis de la cuisine, où il alla cacher ses pleurs et ses sanglots.
«Ce n'est pas parce qu'elle m'a battu, disait-il d'une voix entrecoupée, mais.... c'est que....»
Et alors les sanglots et les pleurs, recommençant de plus belle, emportaient comme une avalanche le reste de ses paroles. C'était le cœur du pauvre enfant qui avait le plus souffert de ce rude accueil.
«Pourquoi ne veut-elle pas que je l'écoute chanter, puisqu'elle chante bien pour ce vieux monsieur à tête chauve qui a de si grandes dents?»
Ces paroles étaient entrecoupées par des explosions de rage et de douleur. La cuisinière regardait la femme de chambre, la femme de chambre regardait le cocher d'un air goguenard et malicieux. Le terrible et sévère tribunal qui siége à la cuisine, et auquel rien n'échappe dans aucune maison, se trouvait en ce moment assemblé pour prononcer sur le compte de Rebecca.
Après cette petite aventure, l'aversion de la mère pour le fils se changea en haine. La présence de l'enfant dans la maison était devenue un supplice pour elle, en accusant à tout moment son indifférence pour son fils; et, par un retour tout naturel et tout simple, la défiance, la crainte et l'esprit de révolte s'emparèrent dès lors du cœur de l'enfant. Depuis le jour des soufflets, une antipathie profonde s'éleva entre ces deux êtres pour croître de plus en plus par la suite.
Lord Steyne n'aimait pas davantage cet enfant: quand il le rencontrait il avait toujours à son adresse ou un coup d'œil menaçant ou une mordante raillerie; et le petit Rawdon, sans se (p. 149) laisser intimider, se campait fièrement devant lui et se risquait même jusqu'à lui montrer le poing par derrière. Il le regardait comme son ennemi, et de tous ceux qu'il voyait chez sa mère, c'était celui qui soulevait le plus sa colère. Un jour, le valet de chambre le trouva dans l'antichambre, écrasant à coups de poing le chapeau de lord Steyne; le valet de chambre raconta cette espièglerie au cocher de lord Steyne; le cocher la répéta au valet de monsieur et à tous les domestiques de l'office. À quelque temps de là, mistress Rawdon Crawley étant venue à une des fêtes données par milord, le portier, qui se tenait sur la porte de sa loge, les domestiques, qui se croisaient dans la cour, les laquais, en habits blancs, qui répétaient de salle en salle le nom du colonel et de mistress Crawley, se faisaient de petits signes d'intelligence comme des gens qui savent à quoi s'en tenir, ou du moins qui croient le savoir. Le valet qui circulait avec le plateau de rafraîchissements s'avança vers elle pour lui en offrir, et se divertit ensuite à ses dépens avec le gros maître d'hôtel en culotte courte qui l'accompagnait pour recevoir les verres. C'est une bien terrible chose que cette inquisition exercée par les domestiques, par ce tribunal sans appel qui avait frappé Rebecca d'une sentence plus inflexible encore qu'autrefois celles du Vehmgericht.
Nous dirons plus encore; ils eussent cru à l'innocence de Rebecca, que sa réputation n'en n'aurait pas été moins compromise. Alors que l'on voyait briller à la porte de l'enchanteresse les lanternes de la voiture du marquis de Steyne jusqu'à des minuit passé, comme disait Raggles d'un ton dolent, cela accusait Rebecca bien plus hautement que toutes ses coquetteries et ses intrigues.
Sans qu'il en coûtât rien à sa vertu, nous aimons à le croire, Rebecca s'agitait et se donnait beaucoup de mal pour arriver à avoir ce qu'on appelle une position dans le monde; mais il n'en est pas moins vrai que déjà les domestiques avaient prononcé contre elle un verdict réprobateur, et qu'elle était sous le coup d'une fâcheuse suspicion. C'est ainsi que l'araignée, après avoir laborieusement tissu la toile qui doit fournir à son existence, est emportée d'un coup de plumeau avec le chef-d'œuvre qu'elle vient de faire.
Un jour ou deux avant Noël, Becky partit avec son mari et son fils pour aller passer les fêtes à Crawley-la-Reine, dans le manoir (p. 150) de ses ancêtres. Becky aurait volontiers laissé son petit bambin à la maison, et c'est ce qui serait arrivé à l'enfant, sans les vives instances de lady Jane et les reproches qui lui venaient de Rawdon au sujet de son insouciance et de sa froideur pour son fils.
«C'est le plus bel enfant de l'Angleterre, disait Rawdon à sa femme d'un ton de reproche, et votre épagneul semble avoir la préférence dans vos affections. Il ne sera pas pour vous un bien grand embarras à Crawley, on l'enverra avec les bonnes, et pour le voyage, je le prendrai sur la banquette à côté de moi.
—Où vous ne serez pas fâché d'aller vous-même pour fumer vos affreux cigares, répliqua mistress Rawdon.
—Je me rappelle un temps où vous ne faisiez pas la petite bouche, lui répondit alors son mari.»
Becky ce jour-là était bien disposée.
«C'est qu'alors je n'étais que surnuméraire, entendez-vous, gros bêta, et maintenant je suis en titre; emmenez Rawdy, si cela vous plaît: je vous conseille même de lui donner un cigare pendant que vous êtes en train.»
M. Rawdon jugea avec sa pénétration habituelle qu'un cigare n'était pas suffisant pour aider son bambin à supporter les froids de l'hiver; en conséquence, assisté de Briggs, il l'emmaillotta soigneusement dans des châles et des couvertures, puis on le hissa sur l'impériale de la diligence, et nos voyageurs se mirent en route par une matinée sombre et brumeuse. L'enfant était ravi de voir se lever l'aurore et d'aller à la maison, comme disait encore son père. C'était pour le petit Rawdon une véritable partie de plaisir. Les mille petits incidents de la route étaient pour lui l'occasion d'une intarissable gaieté; son père ne laissait aucune de ses questions sans réponse, et lui disait à qui appartenait cette grande maison qu'on apercevait sur le bord de la route et le parc qui l'avoisinait. Sa mère, à l'intérieur de la voiture, où elle se trouvait avec sa femme de chambre, ses fourrures, son manteau, son flacon d'essence, se donnait des airs à faire croire que c'était la première fois qu'elle voyageait dans une voiture publique; aucun de ses compagnons de route n'aurait pu s'imaginer que, dix ans auparavant, elle avait été obligée de se mettre sur l'impériale pour donner sa place à un voyageur payant.
Il (p. 151) faisait déjà nuit lorsqu'on arriva à Mudbury; le petit Rawdon fut transporté à moitié endormi dans la voiture de son oncle. Il regarda avec des yeux ébahis les grilles de fer qui roulaient sur leurs gonds à l'approche de la voiture, les piliers blanchis à la chaux et surmontés de la colombe et du serpent. La voiture s'arrêta enfin devant le perron du château, qui brillait d'un air de fête en l'honneur de la Noël. La porte d'entrée s'ouvrit pour les nouveaux arrivés. Un grand feu pétillait dans l'âtre et un tapis couvrait les dalles disposées en damier.
«C'est le vieux tapis de Turquie, qui était autrefois dans la grande galerie, se disait Rebecca tout en embrassant lady Jane.»
Puis elle échangea avec sir Pitt un salut plein de gravité; quant à Rawdon, qui avait fumé tout le long de la route, il se tint à une certaine distance de sa belle-sœur, dont les deux enfants s'étaient approchés de leur petit cousin. Mathilde l'avait déjà pris par la main après l'avoir embrassé, et Pitt Binkie Southdown, héritier présomptif du nom et de la fortune, s'était planté devant lui et le toisait du haut en bas à la façon des roquets qui examinent un boule-dogue.
La maîtresse de la maison conduisit ses hôtes dans les chambres qui leur étaient destinées et où pétillait déjà un feu des plus réjouissants.
Les demoiselles Crawley ne tardèrent à arriver auprès de mistress Rawdon, sous prétexte de venir voir si elles ne pourraient lui être de quelque utilité, mais en réalité pour avoir le plaisir de passer en revue les toilettes que ses malles renfermaient, et qui, bien que noires, étaient du moins à la dernière mode de la capitale. Ces demoiselles la mirent au courant de toutes les améliorations apportées dans le château, du départ de la vieille lady Southdown, de la popularité de Pitt, de sa dignité enfin à porter le nom de Crawley. La cloche du dîner s'étant fait entendre, la famille se réunit dans la salle à manger. Le petit Rawdon fut placé à côté de sa tante que ses gâteries rendaient l'idole de tous les enfants. Sir Pitt fit mettre à sa droite sa belle-sœur à laquelle il témoignait des attentions particulières.
Le petit Rawdon mangea de fort bon appétit et avec la gravité d'un petit monsieur.
«J'aime (p. 152) bien dîner ici, dit-il à sa tante à la fin du repas, en souriant à cette femme si bonne et si affectueuse; oui, j'aime bien dîner ici.
—Et pourquoi? fit la douce lady Jane.
—Parce que, chez nous, je dîne à la cuisine ou bien avec Briggs,» répondit le petit Rawdon.
Becky était trop occupée à complimenter le baronnet de la beauté, de l'esprit, de l'expression fine et vive du jeune Pitt Binkie, admis à table au moment du dessert, et placé à côté de sir Pitt, pour entendre les trop justes plaintes qui sortaient de la bouche de son enfant à l'autre extrémité de la table.
En sa qualité de visiteur, et pour fêter sa première soirée au château, le petit Rawdon eut la permission d'attendre le thé. Une fois les tasses enlevées, un livre à tranches dorées fut placé devant sir Pitt; tous les domestiques entrèrent dans la pièce, et sir Pitt lut à haute voix la prière du soir. Cette pieuse cérémonie était, hélas! pour le petit Rawdon chose toute nouvelle et inconnue.
La présence du nouveau baronnet s'était déjà fait sentir dans le château par de nombreuses améliorations. Becky, toutes les fois qu'elle était en compagnie de sir Pitt, ne manquait jamais de trouver tout charmant et délicieux. Quant au petit Rawdon, dont les deux enfants s'étaient emparés pour le conduire partout, il se croyait, au milieu de ses ravissements, transporté dans un palais des Mille et une Nuits. C'était une suite sans fin de longues galeries, de chambres d'apparat ornées de tableaux, de moulures et de porcelaines. Ils montrèrent au petit Rawdon la chambre où leur grand-père était mort, et dont ils ne franchissaient jamais le seuil qu'avec un certain effroi.
«Qu'est-ce que c'était donc que ce grand-père-là?» leur demanda le petit Rawdon.
Les enfants lui racontèrent que c'était un homme qui était très-vieux, très-vieux, qu'on le traînait dans un fauteuil roulant, et ils lui montrèrent une fois ce fauteuil, qui était resté dans une serre du jardin depuis l'époque où leur grand-père avait été emporté dans une église bien loin, bien loin, et dont on voyait briller le clocher au-dessus des ormes du parc.
Les deux frères occupèrent plusieurs matinées à aller rendre visite aux changements qu'une entente économique et intelligente des affaires avait suggérés à sir Pitt. Tout en passant cette (p. 153) inspection, soit à pied, soit à cheval, ils s'entretenaient de différentes choses qui les intéressaient fort tous les deux. Pitt eut soin de répéter sur tous les tons à Rawdon que ces travaux avaient nécessité de sa part de gros emprunts; qu'un propriétaire rural en était bien souvent réduit à courir après vingt livres.
«Vous voyez, disait sir Pitt avec un air de bonhomie, les réparations qu'on vient de faire à la loge du concierge, eh bien! il me serait aussi impossible de payer le maçon avant le mois de janvier que de prendre la lune avec les dents.
—Si vous voulez, je vous ferai cette avance, mon cher Pitt,» dit Rawdon d'un air désappointé.
Les deux frères entrèrent alors dans la loge, au-dessus de laquelle on apercevait les armes de la famille nouvellement sculptées, et où la vieille Lockise se trouvait pour la première fois à l'abri du vent et de l'eau, grâce aux réparations qu'on venait d'y faire.
Pitt Crawley ne s'était pas borné, dans ses nouveaux domaines, à boucher les trous des murs et à restaurer la loge du portier. En homme de tête et de sens, il avait cherché à rétablir la popularité de son nom, si gravement compromise, et à relever la réputation des Crawley de l'abaissement où l'avait plongée la conduite honteuse du vieux réprouvé auquel il succédait. Peu après la mort de son père, sir Pitt fut nommé député par les électeurs de son bourg, et fit tous ses efforts pour remplir dignement le mandat qui lui était confié, en souscrivant toujours pour une forte somme dans toutes les œuvres de bienfaisance du comté. Il alla rendre de fréquentes visites aux gros bonnets de la localité et n'omit aucun moyen pour prendre dans l'Hampshire et dans le royaume le rang auquel il se croyait appelé par ses prodigieuses capacités. Lady Jane, d'après (p. 154) les instructions de son mari, se lia d'intimité avec les Fuddleston, les Wapshot et autres baronnets du voisinage. On pouvait maintenant voir leurs voitures se presser vers l'avenue du château, et tous étaient contents de s'asseoir à la table du château, dont la cuisine était trop bonne pour ne pas être un peu de la façon de lady Jane.
Pitt et sa femme allaient à leur tour dîner chez leurs voisins avec un courage qui surmontait et la distance et l'inclémence du ciel. Bien que sir Pitt se fût point ce qu'on appelle un bon vivant, car il était d'un caractère froid et la faiblesse de son tempérament s'opposait à tout excès, il se regardait cependant comme obligé, par sa position, à être affable et accueillant pour tous; et lorsqu'une migraine ou un mal de tête était pour lui la conséquence d'un dîner trop prolongé, il se posait alors en martyr de son devoir. Il parlait agriculture, lois sur les céréales et politique avec la petite noblesse du comté. En fait de braconnage, il professait maintenant une rigueur inflexible, lui qui jadis aurait pu sur ce point passer pour avoir les idées très-libérales. Ce n'était pas qu'il chassât ou qu'il aimât la chasse; ses goûts calmes et paisibles le disposaient plutôt aux études et aux travaux de cabinet. Mais il pensait qu'il fallait travailler à l'amélioration de la race chevaline dans le comté, et pour cela veiller à la conservation des renards. Il était de plus enchanté de procurer à son ami sir Huddlestone-Fuddlestone l'occasion de faire une battue sur ses terres et de voir, comme par le passé, toutes les meutes des environs se réunir à Crawley-la-Reine.
Au grand déplaisir de lady Southdown, il manifestait chaque jour des tendances de plus en plus anglicanes, ne prêchant plus en public, et ne paraissant plus dans les réunions dissidentes, mais se rendant, comme tout le reste des fidèles, à l'église reconnue. Il faisait visite à l'évêque, fréquentait tout le clergé de Winchester, et il poussait même la condescendance jusqu'à faire la partie de whist du vénérable archidiacre Trumper. Quel supplice pour lady Southdown de le voir suivre une voie en si grande opposition avec le véritable esprit de Dieu! Ce fut bien pis encore lorsque, au retour d'une cérémonie religieuse qui eut lieu à Winchester, le baronnet annonça à ses jeunes sœurs que, l'année suivante, il les conduirait aux bals du comté. Elles lui auraient volontiers sauté au cou pour l'embrasser. En cette circonstance, (p. 155) lady Jane se renferma dans son rôle de soumission. Combien elle s'applaudissait intérieurement de n'avoir qu'à obéir! La vieille douairière écrivit sans retard au Cap à l'auteur de la Blanchisseuse de Finchley-Common, et lui fit la plus lamentable description des entraînements de sa fille cadette vers les pompes de Satan. Sa maison de Brighton se trouvant alors vacante, elle s'enfuit dans cette retraite au bord de la mer, sans que son départ laissât de bien grands regrets à ses enfants.
Nous sommes assez bien informés pour savoir aussi que Rebecca écrivit une lettre respectueuse à milady, où elle se rappelait humblement à son souvenir, et lui parlait de la vive impression que ses pieux entretiens avec elle, à sa précédente visite, avaient laissée dans son cœur; elle s'étendait aussi très-longuement sur les marques d'intérêt que milady lui avait données lors de sa courte indisposition, et l'assurait que tout à Crawley-la-Reine lui rappelait son amie absente.
Les changements que l'on pouvait remarquer dans la conduite de sir Pitt, et qui profitaient si bien à sa popularité, étaient en grande partie le résultat des conseils de l'astucieuse petite femme de Curzon-Street.
«Non, sir Pitt, lui disait-elle pendant tout le temps qu'il fut chez elle à Londres, vous ne vous confinerez point dans le rôle de gentilhomme campagnard; rappelez-vous bien ce que je vous dis, sir Pitt, c'est moi qui vous le dis, il vous faut quelque chose de plus élevé; je vous parle comme une personne qui a mieux que vous le secret de votre ambition, qui sait apprécier vos talents. Vous chercheriez en vain à les mettre sous le boisseau, ils éclatent aux yeux de tous ceux qui vous approchent, comme ils ont éclaté aux miens. J'ai montré à lord Steyne votre brochure sur les céréales; il la connaissait déjà à fond, et m'a dit que le conseil des ministres était unanime pour la regarder comme le travail le plus sérieux et le plus complet qui ait paru sur cette matière. Le ministre a les yeux sur vous, et je sais qu'il désire vous voir prendre une part active aux affaires; votre place est marquée au parlement, vous passez pour l'homme le plus éloquent de l'Angleterre, on se souvient encore de vos discours à Oxford. Allez, allez à la chambre représenter les intérêts du comté, et vous y serez maître souverain avec le vote et le bourg dont vous disposez déjà. J'ai tout vu, (p. 156) j'ai pénétré les secrets de votre cœur, sir Pitt, et si mon mari avait votre intelligence, comme il a votre nom, je suis sûre que j'aurais encore su me rendre digne de lui; mais, ajoutait-elle avec un sourire, je suis du moins votre belle-sœur, et à ce titre, malgré l'humilité de ma condition, je vous porte le plus tendre intérêt. Qui sait si la souris ne pourra pas un jour rendre service au lion?»
Ces paroles laissaient Pitt Crawley dans l'admiration et l'enthousiasme.
«Voilà au moins, disait-il en lui-même, une femme qui vous comprend: ce n'est pas Jane qui aurait ouvert cette brochure sur les céréales. Elle qui n'a pas l'air de se douter de mon ambition et de mes talents. Ah! ah! on se rappelle mes discours à Oxford; ah! messieurs, parce que je dispose d'un bourg et que j'ai un siége au parlement, vous commencez à penser à moi. Ce lord Steyne, qui l'année dernière ne daignait pas m'honorer d'un coup d'œil à la cour, a fini par découvrir qu'il pouvait bien y avoir quelque chose dans Pitt Crawley; mais cependant c'est le même homme, mes beaux messieurs, que vous négligiez naguère encore, l'occasion seule jusqu'ici avait manqué. Allez, allez, on vous montrera qu'on sait parler et agir aussi bien qu'on écrit. Achille ne se révéla qu'après qu'on lui eut présenté des armes; ces armes qui m'avaient manqué jusqu'ici, je les tiens maintenant, et le monde aura bientôt des nouvelles de Pitt Crawley.»
On comprendra pourquoi notre diplomate, naguère si revêche, se montrait désormais si facile et si affable; si assidu au service religieux et aux assemblées de bienfaisance, si empressé auprès des doyens et des chanoines, si disposé à donner et à accepter à dîner; si poli à l'égard des fermiers les jours de marché; si préoccupé des affaires du comté, pourquoi enfin aux fêtes de Noël le château offrit le spectacle d'une animation et d'une gaieté inusitées depuis longues années.
On profita de cette solennité pour réunir toute la famille: les Crawley du rectorat furent invités au château. Rebecca mit autant d'abandon et de franchise dans ses rapports avec mistress Bute que si le moindre nuage ne s'était jamais élevé entre ces deux femmes. Rebecca s'occupa de ses chères demoiselles avec le plus vif intérêt, et se montra tout émerveillée de leurs progrès en musique; elle les pria avec instance de répéter un de (p. 157) leurs grands duos, et mistress Bute fut naturellement contrainte de montrer toute espèce d'égards à la petite aventurière, sauf à critiquer ensuite avec ses filles la déférence ridicule que Pitt témoignait à sa belle-sœur. Jim, placé à table à côté d'elle, déclara que c'était une véritable enchanteresse, et toute la famille du recteur tomba d'accord que le petit Rawdon était un charmant enfant. On respectait en lui l'héritier éventuel au titre de baronnet, car entre lui et ce titre il n'y avait qu'un enfant malingre et souffreteux, le petit Pitt Binkie.
Quant aux enfants ils furent bientôt les meilleurs amis du monde. Pitt Binkie était encore un trop petit roquet pour oser aller se frotter à un mâtin de la taille de Rawdon. Et Mathilde, à cause de son sexe, était l'objet des galanteries de son jeune cousin, à la veille d'avoir ses huit ans et de porter des vestes. Par les prérogatives de l'âge et de la taille, Rawdon obtint donc le commandement de la troupe des marmots, et ses deux jeunes compagnons lui témoignèrent, dans leurs jeux, toute espèce de condescendance. Ce temps passé à la campagne fut pour lui un véritable temps de fêtes et de plaisirs. Le parterre le charmait moins que la basse-cour; aussi son plus grand bonheur était-il de visiter le colombier, le poulailler et l'écurie. Il se débattait toutes les fois que les demoiselles Crawley voulaient l'embrasser; mais il se laissait faire plus volontiers par lady Jane. Il aimait à partir avec elle au moment où les dames laissaient les messieurs en tête-à-tête avec le bordeaux, et préférait même sa main à celle de sa mère. Rebecca, s'apercevant que la tendresse maternelle était de mode au château, appela un soir son fils sur ses genoux et l'embrassa devant toutes les autres dames.
Tout surpris de cette étrange démonstration, l'enfant se prit à trembler et à rougir en regardant sa mère, comme il lui arrivait lorsqu'il était fortement ému.
«Vous ne m'embrassez jamais comme ça, maman, lui dit-il, quand nous sommes chez nous.»
Cette remarque fut suivie d'un profond silence. Chacun semblait mal à son aise, et Becky lança à son fils un regard qui n'exprimait pas précisément la tendresse. Rawdon était fort reconnaissant à sa belle-sœur pour l'affection qu'elle témoignait à son fils. Quant à Lady Jane et à Becky, il n'y eut pas, cette fois, dans leurs rapports, cette amitié et ce laisser aller qu'on avait (p. 158) pu remarquer à la première visite de Rebecca, alors qu'elle s'efforçait de se concilier les bonnes grâces de tous. Les deux réflexions du petit Rawdon avaient jeté un peu de froid entre ces deux femmes; peut-être aussi sir Pitt se montrait-il trop plein d'attentions pour Becky?
Le petit Rawdon, du reste, comme il convenait à son âge et à sa taille, préférait la société des hommes à celle des femmes, et ne se lassait jamais d'accompagner son père à l'écurie, lorsque le colonel allait y fumer son cigare et que Jim se joignait à lui pour partager cette distraction. Rawdon était aussi très-intime avec le garde-chasse du baronnet; leur goût commun pour les toutous fut le principe de cette touchante liaison. Un jour, M. James, le colonel et le garde-chasse étant allés tuer des faisans, emmenèrent avec eux le petit Rawdon. Une autre fois, ces quatre personnages se donnèrent le plaisir d'une chasse aux rats dans un grenier; ce fut pour le petit Rawdon une distraction aussi neuve que divertissante. On boucha certaines issues dans la grange; on introduisit les furets dans les autres, et, au milieu du plus grand silence, chacun attendit à son poste, le bâton levé et prêt à frapper. Le petit terrier de M. James, le célèbre Forceps, se tenait immobile et la patte en l'air, écoutant avec grande anxiété les petits cris poussés par les rats dans leur tanière. Enfin, avec le courage du désespoir, ces victimes dévouées à la mort s'élancèrent de leur souterrain. Le terrier se chargea de l'un, le garde-chasse assomma l'autre, et le petit Rawdon, dans son ardeur à frapper, manqua le rat, mais tua à moitié un furet.
Mais la grande journée fut celle d'une chasse à courre pour laquelle sir Huddlestone-Fuddlestone rassembla ses meutes à Crawley-la-Reine. Le petit Rawdon était dans l'extase de ce coup d'œil. À dix heures et demie, Tom Moody, le piqueur de sir Huddlestone-Fuddlestone, arrivait au grand trot par l'avenue du château, escorté d'une meute nombreuse. Les traînards étaient stimulés par deux valets en livrée écarlate, deux robustes gaillards qui, de leur vigoureuse monture, lançaient avec une adresse merveilleuse les coups de fouets aux récalcitrants, et savaient atteindre à l'endroit sensible ceux qui, s'écartant du gros de la bande, donnaient aux lièvres et aux lapins qui leur partaient sous le nez, une attention déplacée.
Voici ensuite le petit Jack, fils de Tom Moody, pesant cinquante livres (p. 159) et ayant quatre pieds de taille, hauteur qu'il ne doit jamais dépasser. Il est perché sur un grand cheval de chasse auquel on peut compter les côtes et qui est couvert d'une selle énorme. C'est l'animal favori de sir Huddlestone-Fuddlestone. D'autres chevaux montés par de jeunes grooms arrivent dans toutes les directions et précédent leurs maîtres, qui ne tarderont pas à les rejoindre.
Tom Moody s'avance jusqu'à la porte du château; là il est reçu par le sommelier, qui lui offre un coup, ce qu'il refuse. Puis, toujours à la tête de sa meute, il va se placer dans un coin réservé de la pelouse, où ses chiens se roulent sur l'herbe, jouent entre eux et se montrent les dents, ce qui pourrait dégénérer en des luttes sanglantes, s'ils n'étaient réprimés par la voix de Tom, dont les paroles sont soutenues par l'argument irrésistible du fouet.
Les chevaux arrivent toujours portant sur leur dos de petits garçons de la taille de Jack; ils ne tardent pas à être suivis des jeunes seigneurs du voisinage, crottés jusqu'aux genoux et montés sur des rosses efflanquées.
Ils entrent dans le château pour boire une goutte d'eau-de-vie et présenter aux dames leurs hommages. Ceux qui sont d'une humeur moins chevaleresque, ou qui ont plus l'usage des parties de chasse, se débarrassent de leurs bottes crottées, enfourchent leurs chevaux et se réchauffent le sang par un galop préparatoire sur la pelouse. Puis ensuite ils se rassemblent autour de la meute et causent avec Tom Moody des événements de la dernière partie, des mérites de Briffaut et de Tartaro, de la position des fourrés et de la rareté des renards.
Bientôt apparaît sir Huddlestone, monté sur un fringant coursier; il se dirige vers le château, où il entre pour présenter ses civilités aux dames; puis comme il est très-ménager de ses paroles, il s'occupe aussitôt des dispositions à prendre pour la chasse. On amène les chiens devant le château; le petit Rawdon descend pour les voir de plus près. Les caresses qu'ils lui font lui causent un certain effroi, il a peine à se défendre contre leurs coups de queue, et manque à chaque instant d'être renversé au milieu de leurs luttes que Tom Moody a toutes les peines du monde à réprimer du geste et de la voix.
Enfin, sir Huddlestone, avec toute la lourdeur dont il est capable, a enfourché son coursier favori.
«Allons, (p. 160) Tom, dit le baronnet, poussons une reconnaissance du côté de la Croix du diable, le fermier Mangle m'a assuré qu'il avait vu de ce côté deux renards.»
Tom Moody sonne alors une fanfare et s'élance au trot, suivi de la meute, des piqueurs, des jeunes gens de Winchester, des fermiers du voisinage et de tous les gens de la campagne, qui assistent à la chasse en sabots, et pour qui ce jour est une véritable fête. Sir Huddlestone forme l'arrière-garde avec le colonel, et tout le cortége se déroule dans les profondeurs de l'avenue.
Le révérend Bute Crawley a trop le sentiment des convenances pour se montrer en équipage de chasse sous les fenêtres de son neveu. Aussi, au détour d'une allée, il débouche comme par hasard, monté sur son vigoureux cheval noir, au moment où sir Huddlestone passe avec toute la chasse; Bute se joint au digne baronnet, et le cortége a bientôt disparu aux yeux émerveillés du petit Rawdon, qui reste encore quelques minutes tout ébahi sur le perron.
Si l'on ne peut dire que, dans le cours de ce mémorable voyage, le petit Rawdon ait conquis l'affection particulière de son oncle, naturellement froid et sévère, toujours enfermé dans son cabinet, plongé dans les livres de lois, entouré de baillis et de fermiers, du moins il réussit à se concilier les bonnes grâces de ses trois tantes, la châtelaine et les deux sœurs de Pitt, des deux enfants du château et de Jim, dont sir Pitt encourageait les démarches auprès de l'une de ses jeunes sœurs, en lui faisant entendre d'une manière non équivoque qu'il le présenterait pour succéder à son père, quand le fort chasseur de renards viendrait à laisser la place vacante. Jim avait, pour sa part, renoncé à ce genre de divertissement; il se contentait de chasser la bécassine et le canard sauvage, ou bien de faire la guerre aux rats pendant les congés de Noël. Puis, lorsqu'il retournera à l'université, il tâchera de s'y faire bien noter. Il a déjà dépouillé les habits verts, les cravates rouges et toutes les parures qui sentent le monde: on voit qu'il se prépare à changer de condition. C'est ainsi que sir Pitt sait s'acquitter de ses devoirs de famille d'une façon économique et facile.
Avant la fin des fêtes de Noël, le baronnet avait fini par prendre l'héroïque résolution de donner à son frère un nouveau mandat sur ses banquiers. Ce petit cadeau ne s'élevait pas à moins (p. 161) de cent livres sterling. Dans le premier moment, il en avait beaucoup coûté à sir Pitt pour se décider à cet acte de générosité; mais une douce satisfaction s'était ensuite emparée de lui à la pensée qu'il était le plus magnifique et le plus libéral des hommes. Rawdon et son fils partirent le cœur bien gros. Les dames furent presque bien aises de se quitter. Becky alla de nouveau se livrer à Londres aux occupations au milieu desquelles nous l'avons trouvée au commencement du chapitre précédent. Grâce à son active surveillance, l'hôtel Crawley, Great-Gaunt-Street, fut en quelque sorte rajeuni, et se trouva prêt à recevoir sir Pitt et sa famille, lorsque le baronnet arriva dans la capitale pour y remplir ses devoirs parlementaires et prendre dans le pays la haute position à laquelle le désignait son vaste génie.
Dans le cours de la première session, ce vétéran de la diplomatie ne laissa rien transpirer de ses projets, et n'ouvrit les lèvres que pour présenter une pétition des habitants de Mudbury; mais on le voyait fort assidu aux séances, comme un homme qui veut se mettre au courant de la routine et des affaires de la chambre. Chez lui, il s'absorbait dans la lecture de toutes les brochures qui paraissaient. La pauvre lady Jane était dans des transes mortelles; elle craignait de voir son mari perdre la santé par l'excès des veilles et du travail. Pitt se lia avec les ministres et les chefs de son parti, bien résolu à prendre rang d'ici à peu d'années parmi les sommités de la chambre.
Le caractère doux et timide de lady Jane avait inspiré à Rebecca un mépris que cette petite créature avait peine y dissimuler. La bonté simple et ouverte de lady Jane fatiguait notre amie Becky, et il était impossible qu'il n'en transpirât pas quelque chose et que l'on ne finît pas par s'en apercevoir. Sa présence était aussi pour lady Jane un motif de gêne et de contrainte; son mari ne se lassait point de causer avec Becky. Elle avait cru remarquer entre eux des signes d'intelligence, tandis que Pitt n'avait jamais rien à lui dire et ne traitait jamais avec elle de si hautes questions; il est vrai qu'elle n'y comprenait rien, mais toujours est-il mortifiant d'en être réduit à se taire, de sentir que le mieux qu'on puisse faire, c'est de garder le silence; et cela quand une petite intrigante comme mistress Rawdon sait effleurer tous les sujets, à une réponse toujours (p. 162) prête, et ne manque ni de finesse dans la raillerie ni d'à-propos dans le trait. La solitude et le délaissement paraissent plus pénibles et plus cruels encore par le spectacle de ce monde de flatteurs qui se presse autour d'une rivale.
À la campagne, lorsque lady Jane racontait des histoires aux enfants accoudés sur ses genoux, y compris le petit Rawdon qui avait pour elle une grande affection, Becky n'avait qu'à entrer dans la chambre avec son sourire satanique et son coup d'œil méprisant, pour que la verve conteuse de la pauvre lady Jane se trouvât aussitôt tarie. Toutes ses candides et naïves idées se dispersaient alors sous une impression de crainte, comme ces jolies fées des livres de l'enfance s'enfuient à l'approche d'un mauvais génie. Il lui était impossible d'aller plus loin en dépit des exhortations de Rebecca, qui, d'un ton moqueur, l'engageait à continuer sa délicieuse histoire. Les douces pensées, les joies pures et simples étaient insupportables à mistress Becky et antipathiques à son humeur. Elle détestait les gens qui y trouvaient leur plaisir; elle n'avait que dédain pour l'enfance et ceux qui aiment l'enfance.
«C'est bon pour ceux que cela amuse, de faire des contes bleus aux enfants, disait-elle à lord Steyne en caricaturant lady Jane au milieu de son cercle de bambins; mais je ne puis souffrir cet étalage de sensiblerie maternelle.
—Pas plus que le diable n'aime l'eau bénite, répondit le noble lord avec une grimace, qui, sur sa figure, était l'expression du rire.»
Aussi ces deux dames ne cherchaient pas beaucoup à se voir, si ce n'était quand la femme du frère cadet avait à mettre à contribution celle du frère aîné. Elles ne se voyaient jamais sans se dire mon amour et mon cœur, mais elles s'évitaient le plus possible. Quant à sir Pitt, à travers les occupations qui le surchargeaient, il savait encore trouver quelques instants dans la journée pour se rencontrer avec sa belle-sœur.
Avant de se rendre à l'un de ses premiers dîners officiels, il s'était arrangé de manière à se faire voir à sa belle-sœur sous l'uniforme et avec les insignes diplomatiques qu'il portait à la légation de Poupernicle.
Becky trouva que son costume lui allait à merveille et l'admira presque autant que sa femme et ses enfants, auxquels il avait donné une représentation particulière. Il était une fois de plus (p. 163) pour elle, à ce qu'elle lui dit, la preuve évidente que, pour bien porter l'habit et la culotte de cour, il fallait être de race. Ne se sentant pas d'aise de ces paroles, Pitt donna un coup d'œil complaisant à ses mollets, qui, à vrai dire, étaient aussi minces que la courte épée qui lui battait aux flancs, et il n'hésitait pas à croire qu'avec de tels auxiliaires il n'était pas un cœur qui pût lui résister.
À peine eut-il le dos tourné que mistress Rawdon fit sa caricature qu'elle montra à lord Steyne dès qu'il fut arrivé. Le noble lord emporta cette esquisse, tout émerveillé de sa ressemblance avec l'original. Il avait fait à sir Pitt Crawley l'honneur de le reconnaître chez mistress Becky; et avait traité de la manière la plus gracieuse le nouveau baronnet, membre du parlement. Pitt fut frappé de l'ascendant que sa belle-sœur exerçait sur le noble pair, de la manière facile et vive avec laquelle elle se mêlait à la conversation, du plaisir que les autres hommes de sa société paraissaient prendre à l'écouter.
Lord Steyne n'avait-il pas dit au baronnet qu'il ne doutait pas qu'il fût appelé à fournir une brillante carrière dans la vie publique, et qu'on attendait avec impatience son premier discours pour juger de ses qualités oratoires. Great-Gaunt-Street tire son nom d'un palais des lords Steyne, situé dans Gaunt-Square. Par suite de ce voisinage, milord espérait que, dès son arrivée à Londres, lady Steyne s'empresserait d'établir des rapports d'amitié avec lady Crawley. Au bout de deux jours, il mit sa carte chez son voisin, bien que les deux familles vécussent depuis plus d'un siècle dans le même voisinage sans que l'une daignât seulement s'enquérir de l'existence de l'autre.
Au milieu de ces intrigues, de ces réunions élégantes de gens d'esprit et de nobles personnages, Rawdon sentait chaque jour davantage le vide et l'isolement dans lesquels il vivait. On le poussait de plus en plus à aller au club, à faire des dîners de garçon avec ses anciens amis, à aller et venir suivant son bon plaisir, sans que jamais on le soumît à ce sujet à la moindre enquête. Il allait souvent à Gaunt-Street avec son petit garçon, et restait là avec lady Jane et ses enfants tout le temps que sir Pitt restait à la chambre des Communes ou mettait à en revenir.
L'ex-colonel (p. 164) passait des heures entières dans l'hôtel de son frère, parlant peu, ne bougeant point, et pensant moins encore. On ne pouvait lui faire plus grand plaisir que de le charger d'une commission, de l'envoyer aux informations sur un domestique ou sur un cheval, de le prier de découper les morceaux pour le dîner des enfants. Le taureau était dompté et se pliait au joug; Dalila avait fait tomber la chevelure de Samson et chargé ses membres de chaînes. À la place de cet étourdi dont le sang brûlait les veines, il n'y avait plus qu'un gentilhomme lourd, épais et grisonnant.
La pauvre lady Jane savait que Rebecca avait attelé sir Pitt à son char, et cependant, toutes les fois qu'elle rencontrait mistress Rawdon, ces deux femmes ne manquaient pas de s'appeler ma chère ou mon cœur.
Nos amis de Brompton fêtaient aussi la Noël à leur manière, c'est-à-dire d'une façon assez triste.
Sur les cent livres de rente qui formaient son modeste revenu, la veuve d'Osborne était dans l'habitude d'en abandonner les trois quarts à son père et à sa mère, pour couvrir ses dépenses et celles de son petit garçon. En y joignant cent vingt autres livres envoyées par Jos, ces quatre personnes, servies par une bonne Irlandaise qui faisait en même temps le ménage de Clapp et de sa femme, parvenaient à passer leur année tant bien que mal, et pouvaient encore de temps à autre offrir le thé à un ami. Malgré les orages et les épreuves qu'ils avaient eus à traverser, cette consolation leur restait dans leur détresse, que rien du moins ne les empêchait de marcher encore la tête haute. Sedley n'avait rien perdu de son ascendant sur la famille de Clapp, son ex-commis. Clapp se souvenait du temps où, reçu dans la salle à manger, on lui versait un verre de bière qu'il buvait à la santé de mistress Sedley, de miss Emmy et de M. (p. 165) Joseph, absent dans l'Inde. Les années n'avaient fait qu'ajouter au prestige de ces souvenirs, et toutes les fois qu'on l'appelait de la cuisine pour prendre le thé ou le grog avec M. Sedley, il disait avec un soupir:
«C'était le bon temps, monsieur, quand nous faisions ainsi.»
Puis, avec un air de gravité respectueuse, il buvait à la santé des dames comme aux jours de la plus grande prospérité; à son sens, il n'y avait pas, en musique, de talent comparable à celui de Mme M'élia; personne ne la valait pour la beauté; jamais il n'aurait consenti à s'asseoir devant Sedley, même au club; jamais il n'aurait souffert qu'en sa présence on parlât mal de son patron. Il avait vu, disait-il, les plus grands personnages de Londres donner des poignées de main à M. Sedley. Il l'avait connu dans le temps où, tous les jours, on pouvait le voir à la Bourse, donnant le bras à Rothschild; enfin, pour son compte, il lui était redevable de tout.
Clapp avait pu, grâce à sa belle écriture et à la forme de ses jambages, trouver un emploi peu après le désastre de son maître.
«Un petit poisson comme moi, disait-il, trouve toujours assez d'eau pour son usage.»
Un associé de la maison dont le vieux Sedley avait été obligé de se retirer fut enchanté d'employer M. Clapp et de reconnaître ses services par de larges appointements. Tous les amis opulents de Sedley s'étaient discrètement éclipsés les uns après les autres; cet humble et modeste serviteur lui resta seul fidèle jusqu'au bout.
Il fallait toute l'économie et le soin que la pauvre veuve y mettait, pour suffire, avec la faible portion de revenu qu'elle se réservait, à habiller son cher enfant comme il convenait de l'être au fils de George Osborne, à payer les mois de la petite pension où, après une vive répugnance et bien des craintes et des luttes secrètes, elle s'était enfin résignée à envoyer le petit bonhomme. Plus d'une fois elle avait veillé bien avant dans la soirée pour étudier les leçons, déchiffrer les grammaires et les livres de géographie, afin d'enseigner ensuite à George ce qu'elle venait elle-même d'apprendre. Elle avait même touché au latin, se berçant de la douce illusion qu'elle finirait par en savoir assez pour apprendre enfin cette langue à George.
Vivre loin de lui toute la journée, le livrer à la férule d'un maître (p. 166) d'école, aux bourrades de ses camarades, c'était, pour ainsi dire, comme un second sevrage aux yeux de cette bonne mère si sensible, si craintive, si faible. Pour lui, au contraire, il se faisait fête d'aller à l'école; c'était chose nouvelle, et il n'en fallait pas plus pour lui plaire. Cette insouciance du jeune âge blessait le cœur maternel, qui souffrait cruellement de la séparation, et aurait voulu voir son enfant un peu plus chagrin de la quitter; puis les remords la prenaient; elle se reprochait de pousser l'égoïsme jusqu'à désirer de voir son fils malheureux.
George fit de rapides progrès à l'école que dirigeait le révérend M. Binney, l'ami et fidèle admirateur de sa mère. Sans cesse il rapportait à sa mère des prix et des témoignages de son application. Le soir, il avait à lui conter les mille histoires de l'école: il lui disait que Lyons était un bon enfant; que Sniffin allait cafarder; que le père de Steel fournissait la viande à la maison; que la mère de Golding venait le chercher le samedi en voiture; que Neat avait des sous-pieds à son pantalon, et demandait alors quand on lui en mettrait au sien; que l'aîné des Bute était si vigoureux que, bien qu'il fût seulement dans la classe des commençants, on le croyait en état de rouer de coups M. Ward, le maître surveillant. Amélia était au fait de tout le personnel de l'école aussi bien que George lui-même. Le soir, elle l'aidait à faire ses devoirs, et elle se donnait autant de mal pour ses leçons que si elle avait eu le lendemain à comparaître en personne devant la figure sourcilleuse du maître.
Une fois, après une bataille avec M. Smith, George revint chez sa mère avec un œil poché et lui fit, ainsi qu'à son grand-père, enthousiasmé de son courage, le plus pompeux récit de la valeur qu'il avait déployée en cette circonstance; mais, pour dire la vérité, son héroïsme n'avait rien d'extraordinaire, et le désavantage lui était resté. Amélia, toutefois, n'a point encore pardonné au pauvre Smith, qui est maintenant un paisible apothicaire dans Leicester-Square.
Tels étaient les soins innocents, les tranquilles occupations au milieu desquels se passait la vie de la tendre Amélia. Un ou deux cheveux blancs sur sa tête, un léger sillon qui commençait à se creuser sur ce front pur et noble étaient les seuls indices des progrès du temps. Elle souriait à ces marques des années écoulées.
«Qu'importe (p. 167) cela, disait-elle, à une vieille femme comme moi.»
Toute son ambition était de vivre assez pour voir son fils comblé de gloire et d'honneurs, comme cela ne pouvait manquer de lui arriver. Elle conservait précieusement ses cahiers, ses dessins, ses compositions pour les montrer aux intimes de son petit cercle, comme s'ils eussent porté déjà l'empreinte du génie. Elle confia quelques-uns de ces chefs-d'œuvre aux demoiselles Dobbin, pour les montrer à miss Osborne, la tante de George, qui devait les faire voir à M. Osborne lui-même, afin d'arracher au vieillard quelques remords de son excès de sévérité à l'égard de celui qui n'était plus.
Pour elle, toutes les fautes, toutes les coupables faiblesses de son mari étaient désormais ensevelies avec lui dans la tombe. Elle ne se souvenait plus que de l'amant passionné qui l'avait épousée au prix de tant du sacrifices, que du noble et vaillant guerrier qui la serrait dans ses bras au moment de partir pour le champ de bataille et d'aller mourir pour son roi. Du haut du ciel, le héros devait sourire à l'enfant qu'il avait laissé près d'elle pour la consoler et lui rendre le courage.
Nous avons vu déjà l'un des grands-pères de George, M. Osborne, enfoncé dans son large fauteuil de Russell-Square, devenir chaque jour plus violent et plus fantasque; nous avons vu aussi comment sa fille, avec de beaux chevaux, une belle voiture, avec tout l'argent qu'elle désirait pour s'inscrire en tête de toutes les œuvres charitables, était cependant la femme la plus délaissée, la plus malheureuse et la plus persécutée. Ses pensées la reportaient toujours vers le fils de son frère, charmante vision trop vite évanouie. Elle aurait voulu pouvoir se rendre dans son bel équipage à la maison qu'il habitait, et, en allant faire tous les jours sa promenade solitaire au Parc, elle regardait dans toutes les allées comme pour voir si elle ne l'apercevrait pas.
Sa sœur, la femme du banquier, daignait de temps à autre lui faire une visite à Russell-Square. Elle amenait avec elle deux enfants souffreteux confiés à une bonne qui prenait des airs de grande dame. Mistress Bullock détaillait à sa sœur, du ton le plus futile et le plus léger la liste de ses nobles et illustres connaissances, en accommodant le tout avec le caquetage insignifiant qui a cours dans les salons du monde. Son petit Frédéric était (p. 168) l'image vivante de lord Claude Dollypood; sa petite Maria avait attiré l'attention de la baronne de..., dans une promenade que les enfants avaient faite à Roehampton. Sa sœur devrait bien décider leur père à faire quelque chose pour ces petits chérubins. Le petit Frédéric avait déjà sa place marquée dans les Horse Guards, mais il fallait lui constituer un majorat, et M. Bullock suait sang et eau pour arriver à acheter une terre. Restait encore à pourvoir à l'établissement de la fille.
«Je compte sur vous, ma chère, disait à sa sœur mistress Bullock, car ce qui me reviendra de la fortune de notre père devra passer à l'héritier du nom, suivant l'usage. Cette chère Rhoda Macmull, aussitôt que son beau père, lord Casteltoddy, sera mort, et il ne peut aller bien loin avec ses attaques d'épilepsie, cette chère Rhoda se propose de purger d'hypothèques tous les biens des Casteltoddy, et de constituer un majorat au petit Macduff Macmull; notre petit Frédéric aura aussi son majorat. Dites donc à notre père qu'il mette chez nous l'argent qu'il a placé à Lombard-Street; ce n'est pas bien à lui de s'adresser à Stumpy et à Rowdy.»
Après ces beaux discours, où la bassesse et la vanité, si singulièrement accouplées, faisaient presque tous les frais, mistress Frédéric Bullock donnait à sa sœur un baiser où l'affection n'entrait pas pour grand'chose; puis, entraînant à sa suite ses deux poupons maladifs, elle remontait en voiture.
Les visites de cette reine de la mode à Russell-Square ne faisaient que gâter un peu plus ses affaires. À chaque fois son père mettait de nouvelles sommes chez Stumpy et Rowdy. Elle se donnait des airs protecteurs devenus vraiment intolérables. D'un autre côté, la pauvre veuve qui, dans son humble habitation de Brompton, veillait sur son cher trésor, ne se doutait pas de quelle convoitise il était ailleurs l'objet.
Le soir où Jane Osborne raconta à son père qu'elle avait vu son petit-fils, le vieillard ne dit pas un mot, mais au moins ne montra pas de colère, et, au moment de se séparer, il lui souhaita le bon soir d'une voix un peu plus tendre qu'à l'ordinaire. Il réfléchit sans doute sur ce qu'elle lui avait dit et prit des informations sur sa visite chez les Dobbin, car environ quinze jours après il lui demanda ce qu'elle avait fait de la petite montre française et de la chaîne qu'elle portait d'habitude à son cou.
«Mais, (p. 169) monsieur, elle était à moi, je l'avais payée de mon argent, dit-elle avec un premier mouvement d'effroi.
—Allez en commander une autre, une plus belle encore s'il se peut,» dit le vieillard; et il retomba dans son silence accoutumé.
Les demoiselles Dobbin redoublaient d'instance auprès d'Amélia pour que George vînt plus souvent passer ses journées auprès d'elles. Sa tante manifestait pour lui une vive tendresse; peut-être son grand-père lui-même finirait-il par se laisser attendrir en faveur de l'enfant. Amélia ne devait point contrarier les chances si favorables qui se présentaient pour son fils. Non sans doute, mais elle n'accueillait toutes ces belles espérances qu'avec un cœur défiant et soupçonneux; les absences de son enfant étaient pour elle un temps bien pénible à passer, et à son retour elle le fêtait comme s'il venait d'échapper à quelque grand danger. S'il lui rapportait de l'argent, des jouets, sa mère regardait tous ces présents d'un œil inquiet et jaloux; elle le questionnait toujours pour savoir quels hommes il avait vus.
«Je n'ai vu, disait l'enfant, que le vieux cocher qui m'a conduit dans la voiture à quatre chevaux, et M. Dobbin, qui avait un beau cheval bai, un habit vert, une cravate rouge et un fouet à pomme d'or. Il m'a promis de me conduire à la Tour de Londres et de me mener voir avec lui les chasses de Surrey.»
Enfin, un jour le petit George raconta à sa mère qu'il était venu un vieux monsieur aux épais sourcils, au large chapeau, avec une grande chaîne d'or et des breloques; qu'il était arrivé pendant que le cocher faisait faire à George le tour de la pelouse sur le poney gris, et qu'après dîner ce monsieur lui avait fait raconter son histoire, et qu'alors sa tante s'était mise à pleurer.
«Car elle pleure toujours, ma tante,» ajouta le petit bonhomme.
Tel fut ce soir-là le récit de George à sa mère. Amélia avait désormais la certitude que l'enfant avait vu son grand-père. Dès lors elle attendit avec les plus poignantes angoisses la proposition qu'elle pressentait déjà, et qui, en effet, ne tarda pas à venir. M. Osborne offrait de prendre l'enfant chez lui, et, à cette condition, il lui léguerait toute la fortune dont son père aurait (p. 170) dû hériter. Il proposait en outre de faire une rente à mistress George Osborne pour lui assurer une vie honorable; et dans le cas où mistress George viendrait à se remarier, suivant le projet qu'on lui en prêtait, il ne lui retirerait point cette rente. L'enfant, bien entendu, vivrait avec son grand-père à Russell-Square ou partout où il plairait à ce dernier de le conduire; de temps à autre on enverrait le petit George chez mistress Osborne, pour ne pas la priver tout à fait de son fils. Ces propositions furent remises à mistress Osborne, dans une lettre qu'on lui apporta un jour où sa mère était sortie et où son père s'était rendu à la Cité, comme à son ordinaire.
Il n'est guère possible de citer dans toute sa vie que deux ou trois circonstances où elle se mit en colère, mais l'homme d'affaires de M. Osborne put voir ce qu'elle était alors. Quand elle eut parcouru la lettre dont M. Poe était porteur, elle se leva dans un état d'exaltation nerveuse, déchira le papier en mille morceaux et le foula aux pieds.
«Me remarier!... vendre mon enfant!... Mais peut-on bien avoir l'audace de m'insulter à ce point! Dites à M. Osborne que sa lettre est une infamie, entendez-vous, monsieur, une infamie.... Voilà ma seule réponse, et vous pouvez la reporter à qui vous envoie.»
Et après un profond salut elle sortit de la chambre, en laissant l'homme de loi tout stupéfait.
À leur retour, ses parents ne remarquèrent point son trouble et son émotion, et jamais elle ne leur ouvrit la bouche sur cette entrevue. Ils avaient à se préoccuper, d'ailleurs, de bien d'autres affaires auxquelles l'affectueuse et tendre Amélia prenait aussi le plus vif intérêt. Son vieux père s'adonnait toujours à ses manies de spéculation. Nous avons déjà vu quel avait été entre ses mains le sort de la Société Œnophile; ses courses dans la Cité n'en continuaient pas moins avec une infatigable persévérance. Il germait toujours dans cette malheureuse tête quelque projet d'entreprise nouvelle dont l'auteur augurait un si heureux succès qu'il s'y embarquait en dépit des remontrances de M. Clapp; il n'avouait jamais à son fidèle commis la gravité et l'étendue de ses engagements qu'après l'insuccès de l'affaire. C'était aussi pour M. Sedley un principe inflexible que les affaires d'argent ne devaient point être traitées devant les femmes; aussi mistress Sedley et mistress Osborne n'avaient aucun (p. 171) soupçon des misères qui s'accumulaient sur leur tête, jusqu'au moment où le malheureux vieillard fut conduit par la nécessité à leur faire des aveux successifs.
Les dépenses de ce modeste ménage, payées d'abord régulièrement toutes les semaines, ne furent plus soldées et formèrent bien vite un total effrayant. Le vieux Sedley déclara enfin à sa femme, avec une figure bouleversée, que les valeurs qu'il attendait de l'Inde lui avaient fait défaut. Comme celle-ci avait par le passé acquitté ses factures avec une rigoureuse exactitude, deux fournisseurs auxquels cette pauvre femme demandait un délai en témoignèrent durement leur déplaisir, bien qu'ils se montrassent beaucoup plus patients envers des pratiques moins régulières. La petite contribution qu'Emmy payait de si bon cœur sans jamais en demander l'emploi, permit du moins à cette pauvre famille de se soutenir tant bien que mal au milieu des privations et de la misère. Les six premiers mois se passèrent ainsi sans trop de peine, le vieux Sedley présentant toujours une perspective de gains immanquables, et qui devaient remettre ses affaires à flot.
Au bout de six mois l'argent n'arrivait point, et les affaires s'embrouillaient de plus en plus. Mistress Sedley, devenue infirme avec l'âge, était tombée dans la tristesse et l'abattement et passait ses journées à la cuisine, auprès de mistress Clapp, à ne rien dire ou à pleurer. Le boucher devenait intraitable; l'épicier prenait des airs d'insolence; le petit George se plaignait des dîners. Amélia se serait bien contentée pour elle d'un morceau de pain, mais elle ne pouvait supporter l'idée que son fils manquait de quelque chose, et elle lui achetait mille petites friandises sur ses économies personnelles, afin que l'enfant ne pâtît point.
Enfin, c'étaient tous les jours de nouvelles histoires telles que les gens dans l'embarras en ont toujours à leur disposition. Une fois, ayant été recevoir sa pension, Amélia demanda à ses parents de lui abandonner un petit supplément sur la somme qu'elle leur comptait afin de pouvoir payer le prix des nouveaux habits qu'elle faisait faire au petit George.
On lui annonça alors que l'on n'avait point encore reçu la rente que Jos était dans l'usage de payer; qu'il régnait dans la maison un état de gêne dont Amélia aurait dû s'apercevoir depuis longtemps, (p. 172) comme le lui dit sèchement sa mère, si ses préoccupations n'eussent pas été uniquement pour M. Georgy. Elle ne répondit pas un seul mot à ses reproches, mais remit tout son argent à sa mère et resta dans sa chambre, où elle versa un torrent de larmes. Son cœur saigna bien cruellement, lorsqu'il lui fallut, ce jour même, décommander les vêtements de son fils, dont elle se promettait un si bel effet pour la Noël, et dont elle avait discuté la coupe et décidé la forme dans maintes conférences tenues à ce sujet avec une petite modiste de ses amies.
Mais il lui fut surtout pénible d'annoncer cette résolution au petit George, qui en poussa des cris de désespoir. Ses camarades avaient tous des habits neufs à la Noël, et ils ne manqueraient pas de se moquer de lui; il voulait avoir des habits neufs; elle les lui avait promis. La pauvre veuve, pour toute réponse, le couvrit de baisers et se mit à raccommoder les habits râpés de l'enfant, en les arrosant de ses larmes. Une inspiration lui vint: peut-être par la vente de quelques-uns des bien modeste bijoux qu'elle possédait encore, pourrait-elle trouver le moyen de se procurer les précieux habits. Il lui restait son châle de l'Inde que Dobbin lui avait envoyé, et elle se souvint d'une boutique où l'on tenait des articles de l'Inde et où elle en avait acheté autrefois avec sa mère, dans ses jours de grandeur et d'opulence. Ses joues reprirent leur incarnat, ses yeux brillèrent de joie dès qu'elle eut découvert cette ressource inespérée. Ce matin-là elle fut heureuse en embrassant George. Lorsqu'il partit pour la pension, elle le suivit des yeux avec un sourire de fierté et l'enfant devina que ce regard cachait pour lui de bonnes nouvelles.
Elle enveloppa le châle dans un mouchoir, qui lui venait également du major, dissimula le paquet sous sa pelisse, et partit d'un pas léger et joyeux pour sa petite expédition. Rien ne pouvait arrêter sa course rapide, et les passants se retournaient tout étonnés de voir cette petite dame, au teint rose et frais, marcher en si grande hâte. Amélia calculait déjà l'emploi du prix de son châle! Avec les vêtements elle pourrait encore donner à George les livres qu'il désirait depuis longtemps et payer le semestre de sa pension; elle achèterait aussi un manteau pour son père en remplacement de sa grande redingote, si vieille et si usée. Elle ne s'était point trompée sur la valeur du (p. 173) cadeau du major; le tissu en était des plus beaux et des plus fins, et le marchand trouva qu'il y gagnait en lui donnant vingt guinées.
Folle de joie et de bonheur, elle se rendit bien vite avec ses richesses dans une des meilleures librairies de Londres, et y fit les emplettes qui devaient combler les désirs de George; puis elle rentra à Brompton en proie aux plus doux transports. Sur la première page des volumes, elle mit de son écriture la plus soignée: Donné à George Osborne, le jour de Noël, par sa mère bien affectionnée. Les livres subsistent encore avec cette touchante inscription.
Elle voulut placer elle-même les livres sur le pupitre de son fils, afin qu'il pût les voir à sa rentrée de l'école; mais, en sortant de sa chambre, elle rencontra dans le couloir sa mère, dont les regards furent attirés par la dorure de ces charmants petits volumes, reliés avec le plus grand luxe.
«Qu'est-ce que cela? dit-elle.
—Des livres pour George, répondit Amélia en rougissant; je.... les lui avais promis pour sa Noël.—Des livres? s'écria la vieille femme avec indignation, des livres, quand nous manquons ici de pain! des livres, quand, pour assurer notre nourriture et celle de votre fils, pour épargner à votre père l'ignominie de la prison, j'ai vendu jusqu'au moindre bijou, j'ai ôté mon châle de mes épaules, j'ai fait argent de tout, et même de nos couverts! Aucun sacrifice ne m'a coûté pour que nos fournisseurs au moins n'aient pas le droit de nous insulter! Et il fallait payer le loyer à M. Clapp, un si honnête homme, si poli, si prévenant, et qui d'ailleurs, lui aussi, a ses charges à supporter! Amélia! Amélia! vous me brisez le cœur avec vos livres, avec votre enfant, dont vous avez causé la misère pour ne pas consentir à vous en séparer! Dieu veuille, Amélia, que vous soyez plus heureuse même que je ne l'ai été moi-même! Voilà Jos qui abandonne son père dans ses chagrins et dans sa vieillesse; voilà George, dont l'avenir pourrait être assuré, qui, un jour, pourrait se voir très-riche.... qui va à l'école avec une montre d'or et une chaîne autour du cou, tandis que mon pauvre vieux mari n'a pas un shilling dans sa poche!»
Le discours de mistress Sedley se termina par des sanglots et des pleurs qui retentirent dans toute la petite maison et arrivèrent aux (p. 174) oreilles des autres femmes, qui n'avaient pas perdu un mot de tout cet entretien.
«Oh ma mère! ma mère! s'écria la pauvre Amélia, vous ne m'aviez rien dit de tout cela.... je lui avais promis ces livres.... j'ai vendu mon châle ce matin même. Tenez, voici l'argent; prenez tout!...»
En même temps, d'une main tremblante, elle tirait de sa poche ses précieuses pièces d'or, qu'elle mettait dans les mains de sa mère, d'où plusieurs s'échappèrent pour rouler jusque sur les marches de l'escalier.
Amélia rentra ensuite dans sa chambre, et là s'abandonna au plus violent désespoir en présence de sa misère, dont elle concevait maintenant toute l'étendue. Ah! elle le voyait bien maintenant, son égoïsme causait seul la ruine de son fils. Son obstination l'empêchait seule d'avoir la richesse, l'éducation, le rang auxquels il pouvait prétendre, auxquels l'appelait sa naissance. Déjà, par amour pour elle, le père s'était précipité dans l'abîme; voudrait-elle y retenir le fils, maintenant qu'elle avait un seul mot à dire pour ramener l'aisance dans sa famille, pour élever son fils à la fortune? Ah! c'était là une réalité bien poignante pour son pauvre cœur blessé!
Tout le monde sait que l'hôtel de lord Steyne à Londres est situé Gaunt-Square, sur cette place où vient aboutir Great-Gaunt-Street, cette même rue dans laquelle nous avons conduit Rebecca à sa première visite en qualité d'institutrice chez le baronnet maintenant défunt. En regardant par-dessus les grilles, qui entourent les sombres feuillages du jardin situé au milieu du Square, vous apercevrez les malheureuses gouvernantes des enfants étiolés qui s'amusent autour du rond de verdure au centre duquel s'élève la statue de lord Gaunt, ce héros qui succomba à la bataille de Minden et qui se trouve là pour sa (p. 175) gloire représenté en bronze avec une perruque à trois marteaux et un costume à la romaine. Gaunt-House occupe tout un côté du Square, et sur ses trois autres faces s'étendent de spacieuses et sombres demeures dont les croisées sont taillées dans la pierre ou encadrées dans des briques rouges. On dirait que le jour a regret de pénétrer dans ces tristes et incommodes habitations. Les mœurs hospitalières semblent les avoir aussi désertées avec ces laquais tout habillés d'or et de soie, ces coureurs armés de torches qu'ils plaçaient dans les mains de fer que l'on aperçoit encore sur les côtés du perron.
Les noms gravés sur des plaques de cuivre ont fait invasion jusque dans le Square: ce sont ceux de docteurs, de banquiers, d'industriels de tout genre. C'est là un spectacle aussi peu réjouissant que la vue de l'hôtel de milord Steyne.
Tout ce que je connais de ce vaste manoir, c'est sa façade avec sa grande porte de fer et ses colonnes rongées par le temps. Quelquefois apparaît sur le seuil la face rouge et rechignée d'un robuste et gros concierge. Au-dessus du mur d'enceinte se dessinent les mansardes et les cheminées, dont on ne voit maintenant sortir la fumée qu'à de bien rares intervalles. En effet, lord Steyne passe sa vie à Naples, et préfère la vue du golfe de Caprée et celle du Vésuve au sinistre aspect des murailles de Gaunt-Square.
À vingt pas de là, dans New-Gaunt-Street, il existe une petite porte bâtarde qui sert d'entrée aux écuries de Gaunt-House. Son extérieur n'a rien assurément de bien propre à la faire distinguer des autres portes d'écurie; mais plus d'un coupé mystérieux s'est arrêté à cette porte, s'il faut en croire le petit Tom Eaves, véritable gazette de tous les commérages de la ville.
«Le prince de Galles et la Perdita ont souvent passé par cette porte, mon cher monsieur, me disait-il souvent; elle s'est aussi plus d'une fois ouverte pour le duc de *** et Marianne Clarke. C'est par là que l'on arrive aux fameux petits appartements de lord Steyne. Une des pièces est tout ivoire et satin blanc, une autre est tout ébène et velours noir. Il y a une petite salle à manger copiée sur celle de Salluste, à Pompeï, et peinte par Cosway; il y a une charmante petite cuisine avec une batterie en argent et des broches en or. Philippe-Égalité s'amusa à y rôtir des perdrix une certaine nuit où il gagna au jeu (p. 176) cent mille livres sterling à un très-célèbre personnage. La moitié de cet argent servit à attiser le volcan révolutionnaire, et l'autre à acheter le marquisat de lord Gaunt et son ordre de la Jarretière; quant au surplus....»
Mais il n'entre point dans notre cadre de dire à quoi fut employé le surplus, bien que le petit Tom Eaves, qui a mis son nez partout, puisse nous donner le détail du surplus par livre, sou, maille et denier.
Outre cet hôtel à la ville, le marquis avait des châteaux et des palais dans tous les coins des Trois Royaumes. On en peut voir la description dans le Guide du Voyageur en Angleterre: le château de Strongbow, avec bois et forêts, dans le Shanon-Shore; le Gaunt-Castle, dans le Cammarthewshire, qui servit de prison d'État à Richard II; le château de Gauntley, dans l'Yorkshire, où se trouvent, dit-on, cent tasses à thé, toutes en argent, pour le déjeuner des hôtes de la maison, et tout le reste à l'avenant; Stillbrook, dans l'Hampshire, modeste métairie dont l'ameublement faisait l'admiration de tous les visiteurs, et qui a été vendue, après décès, à la criée.
La marquise de Steyne descendait de l'ancienne et illustre famille des Caerlyon, marquis de Camelot, restés toujours fidèles à leur religion depuis la conversion du vénérable druide dont ils sont issus, et dont les tables généalogiques remontent à l'arrivée du roi Bruce dans notre île. De temps immémorial les mâles de cette race s'appellent Arthur, Uthers et Caradocs. La plupart ont conspiré, comme c'était leur devoir, et ont péri sur l'échafaud. La reine Élisabeth fit mourir du dernier supplice l'Arthur de son époque, qui, après avoir été chambellan de Marie Stuart, portait les missives de la reine captive aux Guises ses oncles. Le cadet servait sous le Balafré. Pendant la captivité de Marie, les membres de cette famille furent de tous les complots. La fortune de la maison fut grandement entamée par l'armement qu'elle fit contre les Espagnols du temps de l'invincible Armada; par les amendes et les confiscations dont il frappa Élisabeth pour avoir donné asile aux prêtres réfractaires et s'être obstinément refusée à abjurer l'hérésie papiste. Sous le règne de Charles Ier, le chef de la famille fléchit devant les arguments théologiques du prince convertisseur; sa fortune profita de cette faiblesse d'un moment et recouvra sa splendeur passée; mais, sous le règne de Charles II, le comte de (p. 177) Camelot revint à la foi de ses ancêtres, et leur sang et leur fortune s'épuisèrent au service de cette sainte cause, tant qu'il resta un Stuart pour se mettre à la tête des généreux courtisans du malheur.
Lady Marie Caerlyon fut élevée dans un couvent de Paris, où elle eut pour marraine la dauphine Marie-Antoinette. Dans tout l'éclat de sa beauté on l'avait mariée ou plutôt vendue à lord Gaunt qui, étant venu pour se distraire à Paris, avait gagné des sommes considérables au milieu des orgies auxquelles on se livrait dans le palais de Philippe-Égalité. Le fameux duel du comte de Gaunt avec le comte de La Marche, des mousquetaires gris, était attribué, par la rumeur publique, aux prétentions que cet officier, d'abord page et ensuite favori de la reine, avait élevées à la main de la belle lady Mary Caerlyon. Elle épousa le comte de Gaunt à peine remis de sa blessure, et vint habiter Gaunt-House et figurer pour quelque temps à la cour du prince de Galles. Fox en fut amoureux; Morris et Sheridan lui dédièrent des vers; Malmesbury la poursuivit de prévenances; Walpole la déclara charmante, et la duchesse de Devonshire en tomba jalouse. Mais bientôt elle renonça aux plaisirs et aux joies du monde, au tourbillon par lequel elle s'était d'abord laissé emporter. Après la naissance de son second fils, elle voua sa vie aux pratiques austères de la dévotion. Cela explique comment lord Steyne, qui aimait par-dessus tout le plaisir et ses folies, ne resta pas longtemps après son mariage auprès d'une femme toujours plongée dans les larmes et le silence.
Tom Eaves, déjà cité, et dont le nom ne se mêle à cette histoire que pour les renseignements qu'il a pu nous procurer sur l'histoire secrète des habitants de Londres, Tom Eaves m'a communiqué, sur le compte de milady Steyne, des détails particuliers que je livre, sous toute réserve, à l'appréciation du lecteur.
«Les humiliations (c'est lui qui parle), les humiliations que cette femme a dû essuyer dans son intérieur sont de nature à faire dresser les cheveux sur la tête. C'est-à-dire qu'on me mettrait plutôt en morceaux avant que de me faire consentir à admettre dans la société de mistress Eaves les femmes que lord Steyne recevait à sa table.»
Tom Eaves mentait; Tom Eaves aurait sacrifié sa dignité et sa (p. 178) femme pour obtenir un salut, voire même un dîner de ces dames.
«Or, vous devez bien penser, ajoutait Tom Eaves, qu'il y avait un motif pour qu'une femme aussi fière qu'une reine, et auprès de qui les Steyne ne sont en noblesse que de petits garçons, se pliât sans murmurer au joug que lui imposait son mari; eh bien! moi je vais vous dérouler tout ce mystère. Je vous dirai donc que, pendant l'émigration, un certain abbé de La Marche, qui se trouvait ici et qui prit part à l'affaire de Quiberon avec Puisaye et Tinténiac, était le même colonel des mousquetaires gris qui se battit en 86 avec le marquis de Steyne; que la marquise et lui se revirent à la suite de ce duel, et qu'en apprenant sa mort au débarquement de Quiberon, lady Steyne s'adonna à ces pratiques de dévotion excessive qu'elle n'a plus quittées depuis. Toute cette histoire est fort dramatique, et rappelez-vous bien ce que je vous dis, fit Tom Eaves avec un branlement de tête, le ciel n'envoie point tant de malheurs à qui n'a rien à se reprocher. Si cette femme courbe ainsi la tête, c'est que le bât la blesse quelque part.»
Ainsi donc, si M. Eaves est aussi bien renseigné qu'il le prétend, voilà une femme obligée de dérober au public, sous la sérénité de sa figure, les tortures morales et les secrètes angoisses qui lui déchirent le cœur. Ah! mes amis, si nos noms ne sont point inscrits au livre d'or de la noblesse, consolons-nous en pensant que dans notre noble et humble condition la Providence au moins n'a point suspendu au-dessus de nos têtes de pareils châtiments qui, sous la forme d'un recors, d'une maladie héréditaire ou d'un secret de famille, font payer bien chèrement cette vaisselle d'or et ces coussins de satin.
En comparant sa condition avec celle de très-haute et très-puissante dame de Caerlyon, marquise de Gaunt, le dernier des malheureux doit, toujours suivant M. Eaves, trouver des motifs de remercier le ciel de son sort. Pères ou fils qui n'avez l'héritage ni à léguer ni à recueillir, vous ne pouvez manquer d'être en bons termes avec votre famille, tandis que l'héritier d'un grand nom comme celui de milord Steyne, par exemple, doit, par un sentiment bien naturel, voir avec des regrets mêlés de haine celui qui détient des biens dont il voudrait déjà pouvoir disposer.
Ces réflexions ont conduit Tom Eaves à mettre toute sa fortune en (p. 179) viager; de cette manière il évite à ses neveux et nièces de mauvaises pensées à son endroit; et n'ayant plus aucun motif de défiance contre eux, il tâche de dîner chez eux le plus souvent possible.
La différence de religion mettait encore dans cette famille un cruel obstacle aux épanchements si doux qui, d'ordinaire, resserrent les liens de l'affection entre les mères et les enfants. Son amour pour ses fils redoublait chez lady Gaunt ses craintes et ses inquiétudes. L'abîme qui la séparait d'eux était infranchissable. Il lui était défendu de leur tendre sa faible main pour les attirer dans cette croyance hors de laquelle elle ne voyait point de salut. La pauvre mère espérait que le plus jeune au moins, l'enfant et ses prédilections, finirait par se réconcilier avec l'Église catholique; mais, hélas! de cruelles et dures épreuves étaient réservées à cette pauvre femme, qui les accepta comme le juste châtiment de son mariage avec un protestant.
Milord Gaunt épousa, comme le savent tous ceux qui ont mis le nez dans un dictionnaire de la Pairie, lady Blanche Thistlewood, fille de la noble famille de Bareacres, déjà nommée dans cette très-véridique histoire. Une aile de Gaunt-House fut affectée au jeune couple, car le chef de famille tenait à exercer son autorité et à l'exercer souverainement. Le fils, héritier futur de la fortune et des titres, vivait peu dans son intérieur et faisait assez mauvais ménage avec sa femme; il souscrivait tous les billets qu'on lui présentait, se souciait peu de grever l'héritage qu'il devait recueillir un jour, et ne cherchait qu'à accroître par tous les moyens possibles le trop modeste revenu que lui faisait son père.
Au grand désespoir de lord Gaunt et pour la plus douce satisfaction de son ennemi naturel, nous voulons dire de son père, lady Gaunt ne lui donna point d'enfants. On songea en conséquence, à faire revenir lord George Gaunt, qui s'occupait à Vienne de valse et de diplomatie, et on le maria avec l'honorable Jeanne, fille unique de John Jones, baron du Vide-Gousset, et à la tête de l'importante maison de banque sous la raison sociale Jones, Brown et Robinson. De cette union il naquit plusieurs fils et filles qui n'ont rien à faire dans cette histoire.
Les premiers temps de cette union furent assez fortunés. Milord George (p. 180) Gaunt non-seulement lisait couramment, mais écrivait d'une façon passable; il parlait le français avec une facilité merveilleuse et passait pour l'un des plus fins valseurs de l'Europe. Ses talents personnels, l'intérêt qu'il avait dans la maison de banque de son père, semblaient devoir en outre lui donner accès aux honneurs et aux postes les plus élevés. Sa femme ne demandait pas mieux que de vivre au milieu des cours et sa fortune la mettait en état de charmer, par la splendeur et l'éclat de ces réceptions, les capitales où la conduiraient les fonctions diplomatiques de son mari. On avait pensé à lui pour en faire un ministre plénipotentiaire; avant peu il allait être nommé ambassadeur, et déjà les paris étaient engagés à ce sujet au Café des Étrangers, lorsque soudain les bruits les plus bizarres commencèrent à circuler sur le compte du secrétaire d'ambassade. À un grand dîner diplomatique chez son ambassadeur, il se leva sur sa chaise au milieu du repas en s'écriant que le pâté de foie gras était empoisonné; à un bal donné à l'hôtel de l'envoyé de Bavière, le comte de Springbook-Hohenlaufen, il arriva la tête rasée et en habit de capucin; et ce n'était pourtant point un bal masqué, ainsi que quelques personnes ont voulu le faire croire. C'est singulier, se disait-on tout bas; on a remarqué les mêmes symptômes chez le grand-père: c'est dans le sang, à ce qu'il paraît.
Sa femme revint en Angleterre et se fixa à Gaunt-House. Lord George abandonna son poste diplomatique sur le continent, et peu après on put lire dans la gazette sa nomination au Brésil; mais des gens bien informés prétendent qu'il n'est jamais revenu de cette expédition au Brésil, parce qu'il n'y est jamais allé. Le fait est qu'il avait disparu de la surface du globe, et qu'à en croire les propos de quelques mauvaises langues, le Brésil aurait été pour lui une maison de santé, Rio-Janeiro, un cabanon formé par quatre murailles, et George Gaunt, confié au soin d'un gardien, aurait été créé par lui chevalier de la camisole de force.
Deux ou trois fois par semaine sa mère, en expiation de ses fautes, allait de grand matin rendre visite au pauvre idiot. Parfois il éclatait de rire à son approche, et son rire faisait encore plus de mal que ses cris. D'autres fuis elle trouvait le brillant diplomate du congrès de Vienne s'amusant avec un jouet d'enfant ou berçant dans ses bras la poupée de la fille de son gardien. Dans (p. 181) ses moments lucides il reconnaissait sa mère, mais le plus souvent il fixait sur elle un regard vague et douteux, et alors on eût dit que sa mère était aussi bien effacée de son souvenir que sa femme, ses enfants, ses projets de gloire, d'ambition, de vanité.
C'était là un mystérieux héritage, une terrible transmission du sang; et déjà, chez plusieurs membres de la famille, ce terrible mal avait révélé sa présence. Cette race antique était frappée dans son orgueil comme les Pharaons dans leur premier né. Le sceau funeste de la réprobation et du malheur avait été imprimé sur le seuil de cette maison sans que la couronne et l'écusson gravés sur la porte aient pu l'en défendre.
Les enfants d'un père qu'ils ne devaient plus revoir se développaient et grandissaient sans avoir conscience de la fatalité qui pesait sur eux. Dans leurs jeunes années, ils parlaient de leur père et faisaient mille projets pour l'époque de son retour; ensuite le nom de cet homme mort de son vivant se trouva moins souvent sur leurs lèvres, et finit par ne plus être prononcé. Un accablement terrible s'emparait de cette vieille et malheureuse femme lorsqu'elle venait à penser que le père de ces enfants pouvait, avec ses dignités, leur avoir transmis l'opprobre de son sang, et elle vivait toujours au milieu de la crainte de voir se manifester en eux les indices de l'horrible malédiction qui avait frappé ses ancêtres.
Ce sinistre pressentiment poursuivait aussi lord Steyne. Il s'efforçait de repousser l'affreux fantôme qui assiégeait son chevet, de s'étourdir par les fumées du vin et les bruits de l'orgie. Quelquefois il parvenait à perdre de vue cette vision terrible au milieu des tourbillons du plaisir et des dissipations du monde; mais, vains efforts! le fantôme reparaissait dès qu'il se trouvait seul, et devenait plus menaçant avec les années.
«J'ai étendu ma main sur ton fils, disait-il, pourquoi ne te frapperais-je pas aussi. Demain mon seul caprice peut t'ouvrir une prison comme il a fait pour ton fils George. Que demain je te marque au front, et il faudra dire adieu à tes plaisirs et à tes dignités, à tes amis et à tes flatteurs, à tous ces raffinements du luxe entassés autour de toi. Et tu échangeras tout cela contre quatre murailles, un gardien et une paillasse, comme il est arrivé pour George Gaunt.»
Milord ne sachant comment se soustraire aux menaces de cet (p. 182) ennemi invisible, et gémissant sous le poids de cette main de fer appesantie sur lui, cherchait à la défier du moins par les hommages du monde et ses plaisirs bruyants.
L'opulence et la splendeur régnaient dans sa maison; mais sous ces vastes lambris dorés, couverts d'écussons et de sculptures, on aurait en vain cherché le bonheur. C'était l'hôtel où se donnaient les plus belles fêtes de Londres; mais en même temps où il se trouvait le moins de contentement, si ce n'est pour les joyeux convives, qui s'asseyaient à la table de mylord. Peut-être, s'il n'eût pas été un si grand personnage, aurait-on fui sa société; mais, dans la Foire aux Vanités, le tarif des fautes varie suivant les rangs. On s'y prend à deux fois avant de condamner un homme d'une position aussi élevée que lord Steyne. Les censeurs les plus médisants, les sages les plus austères, pouvaient se scandaliser tout bas du genre de vie de milord Steyne; mais tous s'empressaient de répondre aux invitations qu'il leur adressait.
«C'est un bien vilain homme que ce lord Steyne, disait lady Slingstone; mais tout le monde y va; je n'aurai qu'à veiller d'un peu plus près sur mes filles.
—Je dois tout à sa seigneurie, disait le révérend docteur Trail, qui, déjà évêque, songeait encore à monter plus haut.»
Mistress Trail et ses filles auraient plutôt manqué d'aller à l'église qu'aux soirées de sa Seigneurie.
«Sa morale est un peu relâchée, disait le petit Southdown à sa sœur, qui l'interrogeait timidement sur Gaunt-House, d'après les terribles récits qu'elle en avait entendu faire à sa mère; mais que diable voulez-vous? il a dans sa cave le meilleur Champagne de toute l'Europe.»
Quant au baronnet sir Pitt Crawley, le rigoureux observateur des bienséances, le président des meetings apostoliques, eh bien! il ne lui serait jamais venu à l'idée de ne point aller chez lord Steyne.
«Jane, disait le baronnet à sa femme, soyez sûre que nous ne pouvons mal faire en nous montrant dans des maisons où l'on rencontre des personnes comme l'évêque d'Ealing et la comtesse de Slingstone. Le lord lieutenant d'un comté, ma chère, est un homme parfaitement digne de considération. D'ailleurs, George Gaunt a été mon camarade d'enfance; il était attaché avec moi à l'ambassade de Poupernicle.»
Tout (p. 183) le monde, en un mot, venait payer son tribut d'hommages à ce haut et puissant seigneur; tous ceux du moins qu'on y appelait. Eh! mon Dieu! cher lecteur, ne vous en défendez pas; vous et moi y serions allés si nous avions reçu un billet d'invitation.
Les égards de Becky pour le chef de la famille devaient enfin trouver leur récompense, qui, sans avoir une valeur matérielle et appréciable par poids et par mesure, était néanmoins, de la part de Becky, l'objet d'une convoitise bien plus ardente que des avantages qui s'estiment en nature. Becky ne tenait pas absolument à mener une vie honnête et irréprochable; mais ce à quoi elle tenait, c'était à jouir de la considération qui en est la suite et qui ne s'obtient, comme on le sait, dans le grand monde qu'à la condition de s'être fait présenter à la cour en robe traînante avec plumes et diamants. Du moment où le lord chambellan vous a marquée au poinçon de la vertu, vous pouvez être mise en circulation dans le monde comme une femme de bon aloi. Comme ces marchandises mises en quarantaine qu'on ne laisse sortir qu'après les avoir arrosées de vinaigre aromatique, de même il suffit, pour plus d'une femme de réputation équivoque, de traverser l'atmosphère royale pour se trouver par là même purifiée de tout principe délétère et malsain.
C'est bon pour milady Bareacres, milady Tufto, mistress Bute Crawley et toutes autres qui ont eu des rapports avec mistress Rawdon-Crawley de se récrier à la pensée que cette petite aventurière a été faire sa révérence au souverain. Qu'elles soutiennent tant qu'elles voudront que du vivant de l'excellente reine Charlotte on n'aurait point vu chose pareille; mais du moment où mistress Rawdon a reçu son brevet de bonne vie et mœurs du prince le plus gentilhomme de l'Europe, on serait mal reçu à douter un moment de la réalité de sa vertu.
Ce (p. 184) fut un jour de triomphe pour mistress Rawdon-Crawley que celui où le paradis royal ouvrit enfin ses portes à ses angéliques vertus, alors que sous le patronage de sa belle-sœur elle fit son entrée dans ce séjour après lequel elle soupirait depuis si longtemps. Au jour pris et à l'heure dite, sir Pitt et sa femme, dans leur grande voiture d'apparat tout fraîchement remise à neuf pour l'installation du baronnet comme grand shérif de son comté, s'arrêtèrent devant la petite maison de Curzon-Street. Raggles observait tout de sa boutique avec un sentiment de satisfaction, depuis les magnifiques plumes dont il apercevait les ondulations à travers les vitres de la voiture, jusqu'aux énormes bouquets qui s'épanouissaient sur la poitrine des laquais en livrée neuve.
Sir Pitt, en brillant uniforme et une épée au côté qui lui battait dans les jambes, descendit en personne de voiture. Le petit Rawdon, la figure collée à la fenêtre, souriait et faisait des signes d'intelligence à sa tante, qui attendait dans le carrosse. Pitt ressortit bientôt de la maison, conduisant par la main une dame empanachée, à demi voilée dans une écharpe blanche, et relevant d'une manière pleine de grâce une robe de brocart à queue traînante; elle monte dans la voiture avec une aisance toute princière et comme une personne qui avait l'habitude d'aller à la cour. Elle jeta un sourire sur celui qui tenait la portière, puis sir Pitt monta aussitôt après elle.
Rawdon enfin ne tarda pas à paraître. Il avait endossé son ancien uniforme, qui n'avait que trop souffert des injures du temps et pouvait à peine renfermer l'excédant de son embonpoint. Un moment Rawdon faillit être obligé de se rendre en voiture de place au palais de son souverain; mais, grâce à l'insistance de son excellente belle-sœur, on finit par l'admettre dans la voiture. Les banquettes étaient très-larges; les dames n'avaient pas besoin d'une bien grande place, elles en seraient quittes pour serrer un peu leurs robes sur leurs genoux. Ils partirent donc très-fraternellement tous quatre ensemble et bientôt rejoignirent la file des voitures qui se pressaient dans la direction du vieux palais de briques où la fidèle noblesse du royaume de la Grande-Bretagne allait déposer ses hommages au pied du trône sur lequel brillait l'astre bienfaisant que nous avait donné les Brunswick.
Pour un peu Becky, s'adressant à ce peuple qui formait la haie (p. 185) des deux côtés des voitures, lui aurait envoyé ses bénédictions par la portière, tant son esprit s'exaltait à la pensée de la haute position qu'elle venait de conquérir dans le monde. Becky avait aussi ses faiblesses, comme on le voit; Becky était de la nature de ces êtres qui tiennent plus aux qualités qu'on est en droit de leur contester qu'à celles qu'ils possèdent en réalité. Becky tenait surtout à passer pour une femme honorable et à être honorée, et voilà le but qu'elle poursuivait avec une persévérance qui allait jusqu'à l'obstination et qui, comma nous venons de le voir, était enfin couronnée par le succès.
Il y avait des moments où, dominée par cette pensée, et prenant au sérieux son rôle de grande dame, elle oubliait que ses tiroirs étaient vides, que les créanciers assiégeaient sa porte, que les fournisseurs se mettaient du concert, et qu'il n'y avait pas un endroit où elle pût reposer sa tête à l'abri de toute réclamation. Plus la voiture approchait du palais, plus Becky prenait des airs majestueux, imposants, résolus; ce fut au point que lady Jane ne put s'empêcher d'en sourire. Sa démarche d'impératrice nous donnerait tout lieu de croire que si le hasard lui eût placé un diadème sur la tête, notre petite aventurière aurait joué son rôle tout comme une autre.
Le costume de cour que portait mistress Rawdon le jour de sa réception à Saint-James pourrait fournir matière à la plus délicieuse et à la plus élégante description. Tandis que c'est chose commune de voir, parmi la population féminine qui se presse dans les salons de Saint-James aux jours de réception, de vénérables matrones qui ont besoin des brouillards de novembre et des clartés vacillantes du lustre pour produire leurs charmes douteux et leurs appas fardés, la beauté de Rebecca n'avait nul besoin de ces lumières discrètement ménagées; la fraîcheur de son teint ne redoutait point l'éclat du soleil; sa toilette, que maintenant on trouverait peut-être ridicule et surannée, faisait, il y a une trentaine d'années, l'admiration de la foule, et lui valut un triomphe complet le jour de sa présentation. La bonne petite lady Jane elle-même avait été forcée de reconnaître ce succès et d'avouer avec le plus vif chagrin, en regardant sa parente, qu'elle n'avait point autant de goût que mistress Becky.
Elle ne se doutait guère, cette simple et naïve femme, de l'étude, de la méditation, nous dirons même du génie que mistress Rawdon (p. 186) avait apportés dans la confection de cette toilette. Rebecca pouvait rivaliser pour le goût avec la première modiste de l'Europe; elle avait autant d'adresse à son service qu'il en manquait à lady Jane.
Tandis que cette dernière ouvrait des yeux tout grands pour mieux voir la magnifique robe de brocart et les merveilleuses dentelles qui lui servaient de garniture, Becky disait d'une voix négligente que ce brocart était un vieux reste, que cette dentelle provenait d'une occasion, et qu'elle avait tout cela depuis un siècle.
«Mais, ma chère mistress Crawley, c'est toute une fortune que vous avez là sur vous,» répondit lady Jane en portant les yeux sur sa dentelle, qui n'était pas, à beaucoup près, aussi belle que celle de Rebecca.
Elle fut un moment tentée de lui dire qu'elle ne comprenait pas comment elle trouvait le moyen d'avoir de si belles toilettes; mais elle arrêta tout court cette pensée sur ses lèvres, parce qu'elle la trouva désobligeante.
Il est fort probable, cependant, que lady Jane aurait dérogé, en cette circonstance, à la douceur ordinaire de son caractère si elle avait su l'histoire mystérieuse de la robe, que voici dans toute sa réalité: Alors que mistress Rawdon avait plein pouvoir de sir Pitt pour tout ranger dans la maison, elle avait, en examinant différents tiroirs, découvert de la dentelle et des robes de brocart provenant des châtelaines défuntes; les trouvant à sa convenance, elle les avait emportées chez elle et fait mettre à la taille de sa petite personne. Briggs avait bien vu tout cela, mais elle s'était gardée de lui adresser aucune question et ne l'avait point trahie par d'indiscrets rapports. Il y a même lieu de croire qu'elle approuvait sa conduite, comme aurait fait à sa place toute fille dévouée.
«Où donc vous êtes-vous procuré ces diamants, Becky?» lui demanda son mari en admirant les pierreries qui étincelaient avec profusion à son cou, et qu'il voyait pour la première fois.
Becky rougit un peu et prit un air maussade; Pitt Crawley rougit aussi de son côté et regarda par la portière. C'était de lui, en effet, qu'elle tenait une partie de ces brillants; le baronnet avait du reste complétement oublié d'en donner avis à sa femme.
Becky regarda son mari, puis ensuite sir Pitt, d'un air insolent et (p. 187) triomphateur qui semblait dire: Voyez, si je voulais vous trahir, il ne tiendrait pourtant qu'à moi.
«Je vous le donne à deviner, se décida-t-elle enfin à dire à son mari. Dites un peu, où pensez-vous que je me les sois procurés? À l'exception toutefois de l'épingle que m'a donnée depuis longtemps déjà une personne qui m'est bien chère, puisque vous voulez le savoir, je les ai loués à M. Polonius. Vous ne vous imaginez pas, je pense, que tous ces diamants qu'on voit à la cour appartiennent à ceux qui les portent, comme il en est pour ces magnifiques pierreries que lady Jane a sur elle, et qui, j'en suis sûre, ont infiniment plus de prix que celles que vous voyez à mon cou.
—Ce sont des bijoux de famille,» dit sir Pitt toujours fort mal à l'aise.
Cette conversation continua sur le même ton jusqu'au moment où la voiture s'arrêta enfin à la porte du palais, où le souverain recevait ses sujets en grand cérémonial.
Les diamants qui avaient excité l'admiration de Rawdon ne retournèrent jamais chez M. Polonius; jamais on n'alla les rendre à l'honnête marchand; ils furent enfouis dans une petite cachette dont Becky seule avait le secret, dans un vieux pupitre que lui avait donné Amélia, et où elle tenait en réserve une foule de petits objets soit utiles, soit précieux, et dont son mari ignorait entièrement l'existence. Ne rien savoir ou au plus ne savoir qu'à demi, tel est le rôle de presque tous les maris, tandis que celui des femmes est de leur cacher le plus qu'elles peuvent. Ah! mesdames, mesdames, combien n'avez-vous pas de comptes secrets chez les modistes, de robes et de bracelets que vous ne mettez qu'en tremblant! Et pour que vos maris n'y voient que du feu, vous les étourdissez de vos caresses, vous les endormez par vos sourires, si bien qu'ils ne reconnaissent plus la robe neuve de la veille, et qu'ils sont loin de se douter que cette écharpe jaune que vous prétendez être reteinte leur coûte plus de cinquante guinées.
Rawdon ignorait donc l'histoire des pendants d'oreille de sa femme aussi bien que de la magnifique rivière qui scintillait sur ses épaules; mais lord Steyne, l'un des grands dignitaires de la couronne, l'un des illustres défenseurs du trône d'Angleterre, que l'on voyait dans la royale demeure avec son ordre de la Jarretière, ses plaques, ses colliers et ses cordons, qui entourait cette (p. 188) petite femme de prévenances toutes particulières, savait très-bien l'origine de ces diamants et aurait pu indiquer d'une manière précise celui qui les avait payés.
En s'approchant d'elle pour la saluer, il se mit à sourire et lui cita un vers de la boucle de cheveux sur les diamants de Belinde:
Que le juif convoite et l'infidèle adore!
«Mais j'espère que Sa Seigneurie ne se compte pas parmi les infidèles?» fit la petite dame avec un hochement de tête significatif.
Les dames qui se trouvaient dans le voisinage se mirent à chuchoter tout bas; plusieurs messieurs s'en mêlèrent aussi en voyant l'attention particulière que le noble lord accordait à la petite aventurière.
Ce n'est point à une plume aussi débile et aussi novice que la nôtre qu'il appartient de retracer les merveilles de l'entrevue de Rebecca Crawley, née Sharp, avec son gracieux et puissant souverain. Un sentiment de respect et de convenance nous défend de porter des regards scrutateurs et indiscrets dans cette pièce honorée par la présence du monarque. Passons, passons rapidement et en silence, après nous être inclinés comme nous devons le faire, devant ce maître auguste et respecté.
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'après cette entrevue, il ne se trouvait pas à Londres de cœur plus dévoué à la personne du roi que celui de Becky. Elle avait sans cesse le nom du roi à la bouche; sans cesse elle parlait de son extérieur gracieux et bienveillant. Elle se rendit chez Colnaghi et lui demanda à voir ce qu'il avait de plus beau, quelque chef-d'œuvre de l'art, peu lui importait le prix. Elle s'arrêta enfin à un portrait où notre gracieux monarque est représenté avec un manteau garni de fourrures, une culotte et des bas de soie. Elle avait aussi un autre portrait peint sur une broche; ses amis étaient étourdis de ses éloges perpétuels sur l'urbanité et la beauté du monarque. Qui sait? Peut-être apercevait-elle le rôle d'une Maintenon ou d'une Pompadour!
Après sa présentation, ce fut surtout chose divertissante que de voir ses airs prudes et d'entendre le langage précieux qu'elle affectait. Elle avait été jusqu'alors en rapport avec plusieurs personnes d'une réputation équivoque; mais une fois rangée au nombre des femmes honnêtes, elle rompit toute relation avec ces (p. 189) vertus suspectes; elle n'eut plus l'air de reconnaître lady Crackenbury lorsque celle-ci la saluait de sa loge, et elle détournait la tête en apercevant à la promenade mistress Washington-White.
«C'est à chacun de savoir tenir son rang dans le monde, disait-elle souvent; c'est un grand tort que de fréquenter des personnes dont la réputation n'est pas parfaitement intacte. Mon Dieu! je plains de tout mon cœur cette pauvre lady Crackenbury; mistress Washington-White est une excellente personne et si vous aimez à faire votre whist, allez dîner chez elle; mais pour moi, je ne le puis.... il y a des convenances. Smith répondra que je suis sortie, si ces dames viennent à se présenter.»
Tous les journaux rendirent compte de la toilette de Becky; ce n'était que plumes, dentelles et diamants. Mistress Crackenbury se mordit les lèvres en lisant cet article, et au milieu de son petit cercle adulateur se répandit en sarcasmes contre les grands airs de sa rivale. Mistress Bute Crawley fit venir de la ville un numéro du Morning-Post et donna avec ses filles un libre cours aux généreux transports de son indignation.
«Il ne vous manque que des cheveux rougeâtres, des yeux verts et une danseuse de corde pour mère, disait mistress Bute à l'aînée de ses demoiselles qui avait une chevelure couleur de suie, une toute petite taille et un long nez, pour avoir de magnifiques diamants et pour être présentée à la cour par votre cousine lady Jane. C'est un malheur pour vous d'appartenir à une honnête famille, ma chère enfant. Tâchez de vous en consoler en pensant au noble sang qui coule dans vos veines et aux principes de vertu et de probité qu'on a pris soin de vous inculquer. Moi, la femme du frère cadet d'un baronnet, je n'ai jamais élevé mes prétentions jusqu'à me faire présenter à la cour.... Il y en a bien d'autres qui n'y auraient jamais été si cette bonne reine Charlotte n'était pas morte!»
C'est ainsi que ladite femme du recteur s'efforçait de donner le change à son chagrin. Quant à ses filles, de gros soupirs s'échappaient de leur poitrine, et elles révèrent toute la nuit présentation et pairie.
Peu de jours après ce grand événement, un nouvel hommage non moins flatteur fut rendu à la vertu de Rebecca. La voiture de lady Steyne s'arrêta devant la porte de M. Rawdon Crawley, et le laquais, après avoir fait retentir la porte sous un redoutable coup (p. 190) de marteau, remit deux cartes sur lesquelles on lisait les noms de la marquise de Steyne et de la comtesse de Gaunt. Ces deux petits morceaux de carton auraient été couverts des dessins des plus grands maîtres ou enroulés chacun de cent mètres de malines, que Becky ne les eut pas contemplés avec une plus vive satisfaction.
Les cartes de lady Steyne et de lady Bareacres! Rebecca marchait dès lors de pair avec toutes les ladies du royaume!
Deux heures après environ, milord Steyne était chez Rebecca. Il se mit à tout inspecter, suivant son habitude, et il trouva les cartes de sa femme s'étalant avec orgueil dans la coupe du salon. On aurait pu alors remarquer sur sa figure cette grimace dédaigneuse qui lui était familière toutes les fois qu'il découvrait quelques nouvelles petitesses de l'humaine nature. Becky ne tarda pas à le rejoindre. Pour recevoir les visites de sa seigneurie, sa toilette était toujours irréprochable, ses cheveux étaient parfaitement lisses; elle ne négligeait aucune des ressources de la coquetterie féminine, mouchoirs, tabliers, écharpes et pantoufles de maroquin, tout était mis en œuvre et elle savait avec un art étudié prendre les airs les plus enivrants, les poses les plus voluptueuses. Quand par hasard elle était surprise, elle s'enfuyait dans sa chambre à coucher, jetait un coup d'œil à son miroir et ne tardait pas à reparaître au salon.
En voyant milord Steyne examiner d'un air sardonique le contenu du vase de Chine, elle ne put s'empêcher de rougir.
«Ah! bonjour, monseigneur, lui dit-elle; vous le voyez, ces dames ont passé par ici. Vous êtes bien aimable d'être venu; je vous demande pardon de vous avoir fait attendre.... J'étais occupée dans la cuisine à confectionner un pudding.
—Je le savais déjà, lui répliqua son noble visiteur; je vous avais aperçue à travers les barreaux de la fenêtre, quand la voiture s'est arrêtée à la porte.
—On ne peut rien vous cacher, monseigneur, lui dit-elle.
—Allons donc! reprit son interlocuteur en souriant; mais cette fois-ci, du moins, j'ai eu bonne vue, petite hypocrite que vous êtes! Croyez-vous donc que je ne vous ai pas entendu descendre de là-haut où, j'en suis sûr, vous étiez à vous mettre du rouge sur les joues; c'est une recette que vous ferez bien de donner à milady Gaunt, qui a toujours le teint si pâle. Vous avez (p. 191) beau mentir, je vous ai entendu ouvrir la porte de votre chambre à coucher, et aussitôt vous êtes descendue.
—Me ferez-vous donc un crime de ne vouloir paraître à vos feux qu'avec tous mes avantages?» répondit mistress Rawdon d'une voix dolente.
En même temps elle passait son mouchoir sur ses joues pour montrer que, si elles étaient rouges, c'était des couleurs de la pudeur et de l'innocence. Toutefois il ne faudrait pas en jurer, car il existe de certains vermillons qui ne disparaissent point sous le frottement du mouchoir et résistent aux larmes elles-mêmes.
«Eh bien! lui dit alors le vieux gentilhomme, vous tenez absolument à devenir une dame de grand ton. Vous ne me laisserez ni paix ni cesse que je ne vous aie poussée dans le monde. Mais, insensée que vous êtes, quel rang y pouvez-vous tenir? vous n'avez pas un sou vaillant!
—Vous nous ferez avoir une place, repartit Becky avec la promptitude de l'à-propos.
—Vous n'avez pas d'argent, et vous voulez lutter contre ceux qui en regorgent. Pauvre pot de terre, prenez garde au courant où vous pourriez trouver des pots de fer pour vous heurter et vous briser. Mais les femmes sont toutes de même, ou plutôt chacune soupire et se tourmente pour des choses qui sont loin d'en valoir la peine. Ainsi donc, c'est bien décidé, vous tenez à avoir vos entrées à Gaunt-House, et vous serez toujours après moi tant que je ne vous en aurai pas ouvert la porte. N'allez pas croire toutefois qu'on s'y amuse autant qu'ici; à peine y aurez-vous mis le pied que vous y bâillerez déjà, j'en suis sûr. Ma femme est aussi gaie qu'une lady Macbeth et mes filles que des statues sépulcrales. J'ai peur tous les soirs en m'endormant dans ce qu'ils appellent ma chambre à coucher: on dirait un grand catafalque avec de grandes peintures faites pour épouvanter les gens. Je couche dans un petit lit de fer avec un matelas de crin comme un véritable anachorète. Ne me trouvez-vous pas la tournure d'un anachorète? Allons, voyons, on vous invitera la semaine prochaine. Mais gare aux femmes et tenez-vous bien; autrement vous serez forcé d'en essuyer de dures.»
C'était là un discours de bien longue haleine pour un homme de la trempe de lord Steyne; et cependant il en avait déjà débité bien d'autres ce jour-là même, et toujours au profit de mistress Rawdon.
Briggs, (p. 192) assise à une table à ouvrage, levait de temps à autre les yeux au ciel, et poussait de profonds soupirs en entendant traiter son sexe avec tant de légèreté.
«Si vous ne me débarrassez pas de cet odieux cerbère, murmurait à demi-voix lord Steyne en lançant par-dessus son épaule un regard farouche du côté de la demoiselle de compagnie, eh bien! je me charge de l'empoisonner.
—Mon chien mange toujours dans la même assiette que moi, dit Rebecca avec un sourire malicieux et s'amusant beaucoup des airs furibonds de milord et de sa colère contre la pauvre Briggs, qui le gênait dans son tête-à-tête avec la jolie femme du colonel. Enfin mistress Rawdon eut pitié de son adorateur, et, s'adressant à Briggs, l'engagea à profiter du beau temps pour mener promener le petit George.
—Il m'est impossible de la congédier,» dit alors Becky à lord Steyne après un moment de silence et d'une voix pleine de tristesse.
Ses yeux, en même temps, se remplirent de larmes, et elle détourna la tête.
«Je vois ce que c'est, dit le noble milord; vous lui devez des gages?
—Si ce n'était que cela, dit Becky en baissant les yeux; mais je l'ai ruinée.
—Ruinée? eh bien! reprit alors son interlocuteur, elle n'est plus bonne qu'à mettre à la porte.
—Voilà ce que vous feriez, vous autres hommes, dit Becky d'une voix lamentable; mais les femmes n'ont pas des cœurs de roc comme les vôtres. L'an dernier, lorsqu'il n'y avait plus qu'une guinée dans la maison, elle nous a donné toutes ses économies. Elle ne sortira d'ici que lorsque notre ruine complète, ce qui ne sera plus bien long, nous aura mis dans l'impossibilité de la nourrir, ou bien lorsque nous lui aurons rendu tout ce que nous avons reçu d'elle.
—Et cela monte à combien?» dit le noble lord avec un épouvantable blasphème.
Becky, réfléchissant à l'opulence et à la générosité de son interlocuteur, lui indiqua le double en sus de la somme qu'elle avait empruntée à Briggs.
À cette déclaration, la colère de lord Steyne se traduisit en une nouvelle expression non moins énergique, sur quoi Rebecca pencha un peu plus sa tête de côté et redoubla de sanglots.
—Il (p. 193) n'y avait plus rien à faire; il a bien fallu s'y résigner. Je n'ai point osé le dire à mon mari. Il m'en coûterait la vie s'il l'apprenait. Ce secret que vous venez de m'arracher, je l'avais jusqu'ici caché à tout le monde. Que devenir maintenant? Ah! milord! je suis bien malheureuse!»
Lord Steyne, pour toute réponse, se contenta de battre sur les vitres et de se ronger les ongles; enfin, il enfonça son chapeau sur sa tête et sortit brusquement de la chambre. Rebecca ne quitta son attitude de femme malheureuse et désolée que lorsque la porte se fut refermée et qu'elle eut entendu s'éloigner la voiture de lord Steyne. Alors elle se redressa avec une joie triomphante, et une expression malicieuse brillait dans ses petits yeux verts. Elle fut prise d'un grand accès de rire qu'elle eut toutes les peines du monde à calmer, et enfin elle s'assit à son piano, sur lequel elle fit courir ses doigts avec une si merveilleuse agilité que les passants s'arrêtèrent sous ses fenêtres pour écouter cette ravissante harmonie.
Le soir même on apporta à Becky deux billets de Gaunt-House. L'un contenait une invitation à dîner faite au nom de lord et de lady Steyne, pour le vendredi suivant, tandis que dans l'autre se trouvait un petit carré de papier gris avec la signature de lord Steyne, et à l'adresse de MM. Jones Brown et Robinson, banquiers.
À diverses reprises, pendant la nuit Becky eut des mouvements d'hilarité qu'elle expliqua à Rawdon par le plaisir d'avoir enfin ses entrées dans Gaunt-House, et de se trouver face à face avec les maîtresses de l'endroit. Mais en vérité, c'était bien autre chose qui fermentait dans cette petite tête. Devait-elle se libérer envers Briggs et lui donner son congé? Devait-elle, au grand étonnement de Raggles, aller lui payer sa note? La tête reposée sur l'oreiller, elle agita successivement toutes ces graves questions, et le jour suivant, tandis que Rawdon allait faire sa visite matinale à son club, mistress Rawdon, avec un voile et une robe des plus simples, se rendit en fiacre à la Cité et se présenta à la caisse de MM. Jones et Robinson. Elle fit passer par le guichet le billet dont nous avons parlé, et on lui demanda alors comment elle voulait en toucher la valeur.
Elle répondit de sa plus douce voix qu'elle désirait avoir cent cinquante livres sterling en plusieurs billets, et le reste en (p. 194) un seul. En passant à son retour près de l'église Saint-Paul, elle s'arrêta pour acheter une magnifique robe de soie noire pour Briggs, cadeau qu'elle accompagna d'un baiser et d'aimables paroles.
De là elle se rendit chez M. Raggles, s'informa de ses enfants avec un intérêt tout particulier, et enfin lui donna cinquante livres à compte. Puis elle alla trouver le carrossier chez lequel elle louait ses voitures, et en lui remettant une somme semblable:
«J'espère, lui dit-elle, que vous profiterez de la leçon, et qu'au prochain jour de réception vous ne nous mettrez pas dans la fâcheuse nécessité de nous entasser quatre dans la voiture de mon beau-frère pour nous rendre à la cour, parce qu'il vous aura plu de ne pas m'envoyer ma voiture.»
Il y avait eu, à ce qu'il parait malentendu pour la dernière réception, ce qui avait failli réduire le colonel à l'affront de se présenter en cabriolet bourgeois au palais de son souverain.
Une fois ces affaires terminées, Becky rentra dans sa chambre et fit visite au certain pupitre qu'Amélia lui avait donné autrefois, et qui renfermait toutes sortes d'objets utiles ou précieux. Ce fut dans cette petite réserve qu'elle plaça l'autre billet qu'elle venait de toucher chez MM. Jones et Robinson.
Dans la même matinée où nous venons de voir Rebecca vaquer si discrètement à ses affaires, lord Steyne, qui d'ordinaire ne voyait les dames de la maison qu'aux jours de réception ou lorsqu'il les rencontrait par hasard dans la cour, lord Steyne, disons-nous, se présenta chez elles, comme elles prenaient leur thé avec les enfants, et combattit vaillamment pour la cause de Rebecca.
«Milady Steyne, dit-il, montrez-moi votre liste d'invitations à dîner pour vendredi. C'est fort bien; vous allez maintenant, s'il (p. 195) vous plaît, m'écrire un billet pour le colonel et mistress Crawley.
—Blanche, écrivez, dit lady Steyne toute suffoquée; lady Gaunt, écrivez....
—Non, jamais je n'écrirai à cette femme,» dit lady Gaunt, grande et orgueilleuse personne qui, après avoir levé les yeux au ciel, les rabaissa ensuite vers le parquet.
Il était, en effet, difficile de soutenir le regard de lord Steyne lorsqu'il lui arrivait de rencontrer de la résistance quelque part:
«Qu'on emmène les enfants,» dit-il en tirant le cordon de la sonnette.
Les pauvres enfants avaient une telle peur de lui qu'ils s'empressèrent d'obtempérer à cet ordre. Leur mère aussi se disposait à les suivre.
«Vous pouvez rester, lui dit alors l'inexorable despote. Milady Steyne, continua-t-il, voulez-vous avoir l'obligeance d'aller vous mettre à votre bureau et d'écrire cette lettre d'invitation pour vendredi.
—Pour moi, je n'assisterai point à ce dîner, dit lady Gaunt; Je retournerai chez mes parents.
—Je ne demande pas mieux, pourvu que vous n'en reveniez plus. Vous trouverez, du reste, à Bareacres, une société fort aimable dans celle des huissiers et des recors, et de la sorte, je me verrai débarrassé d'un seul coup et des aumônes que je suis obligé de faire à vos parents et de vos grands airs tragiques. C'est bien à vous, en vérité, à prendre ici le ton du commandement; à vous, aussi pauvre d'esprit que vous l'êtes d'argent. On vous a pris pour faire des enfants, et vous n'êtes pas même bonne à cela. Gaunt a de vous par-dessus la tête; et il n'est personne ici, excepté vous, qui ne désire vous voir dans l'autre monde. Si vous veniez à trépasser, Gaunt ne serait pas long avant d'en prendre une autre.
—Plût au ciel que j'eusse cessé de vivre! répondit milady, les yeux troublés à la fois par les larmes et la colère.
—J'admire, en vérité, ces scrupules de vertu et de pudeur, alors que ma femme, dont tout le monde connaît l'existence immaculée, n'élève aucune objection contre la présentation de ma jeune protégée mistress Crawley. Milady Steyne peut vous le dire; la plus honnête femme a souvent les apparences contre elle, (p. 196) et la calomnie se charge du reste; c'est toujours à l'innocence qu'elle s'attaque. Du reste, si vous le désirez, madame, je pourrais retrouver quelques petites anecdotes sur milady Bareacres qui vous prouveraient que vous auriez mauvaise grâce à y regarder de trop près.
—Frappez-moi plutôt, si tel est votre bon plaisir, monsieur; les coups me seront moins sensibles que de telles injures,» reprit lady Gaunt.
Milord Steyne trouvait une satisfaction sans égale toutes les fois qu'il pouvait trouver l'occasion de torturer ainsi sa femme et sa fille.
«Ma toute belle, reprit-il, je suis gentilhomme, et, à ce titre, je ne porterai jamais la main sur une femme, si ce n'est toutefois pour la caresser. Je voulais seulement redresser certains petits travers de votre nature. Mesdames, vous êtes trop orgueilleuses et péchez singulièrement contre l'humilité chrétienne. Qu'est-ce que signifient tous ces grands airs? de la douceur, de la modestie, s'il vous plaît, mes chères brebis. Demandez à lady Steyne, elle peut vous le dire, cette aimable mistress Crawley, si calomniée de toutes parts, est une femme parfaitement innocente, un modèle de vertu, entendez-vous? Son mari n'a peut-être pas une fort bonne réputation; mais, après tout, celle des Bareacres vaut-elle donc mieux? Que direz-vous d'un homme qui ne paye jamais quand il perd, qui vous a dépouillée de l'héritage que vous deviez avoir, et qui vous a laissée sans le sou et à ma charge? La naissance de mistress Crawley n'est pas brillante, mais il ne faudrait peut-être pas remonter bien loin pour trouver la nuit des temps dans laquelle se perdent les ancêtres de certaines personnes.
—Mais, milord, s'écria lady George, la fortune que j'ai apportée dans votre famille....
—Eh bien! reprit le marquis avec un regard hautain et dur, c'est le prix auquel vous avez acheté une succession éventuelle: que Gaunt vienne à mourir et votre mari héritera de tous ses droits, vos enfants après lui, et qui sait où cela peut s'arrêter? Ainsi donc, mesdames, ayez pour votre usage de la vertu, de la fierté tant qu'il vous plaira, mais, je vous prie, faites-moi grâce de ces airs-là. Quant à la réputation de mistress Crawley, je ne veux pas me faire, à moi, à cette irréprochable personne, l'injure de laisser supposer qu'il y a lieu de la (p. 197) défendre, vous aurez donc l'obligeance de lui faire l'accueil le plus cordial, ainsi qu'à toutes les personnes que je trouve à propos d'amener dans l'hôtel. Et qu'est-ce donc que cet hôtel? fit-il avec un rire satanique accompagné d'un blasphème, quel en est le maître? et qu'y trouve-t-on donc? Ce temple de la pudeur n'est-il pas à moi? et s'il me prenait fantaisie d'y amener toute la population de Newgate ou de Bedlam, je vous jure, entendez-vous, qu'il faudrait vous résigner à lui faire bon accueil.»
Après cette rigoureuse semonce, comme lord Steyne était dans l'habitude d'en faire pour remettre son harem au pas, suivant son expression, lorsqu'il manifestait quelques velléités d'insubordination, les pauvres femmes, obligées de courber la tête, n'eurent plus qu'à se ranger au parti de l'obéissance. Lady Gaunt écrivit l'invitation qu'exigeait d'elle le noble lord; puis, avec sa belle-mère, et sous le poids de la plus profonde humiliation, elles allèrent déposer leurs cartes chez mistress Rawdon, ce qui causa un vif plaisir à l'innocente créature.
Nous pourrions citer des familles de Londres qui auraient sacrifié une année de leurs revenus pour jouir d'une si haute faveur. Mistress Frédérick Bullock, par exemple, se serait bien traînée sur les genoux, de May-fair à Lombard-Street, si elle eût été sûre d'entendre sortir de la bouche de lady Gaunt et de lady Steyne ces magiques paroles: «Nous vous invitons pour vendredi prochain.» En effet, ce n'était point une de ces cohues, de ces grands bals de Gaunt-House où la foule se mêle et se confond; mais c'était une petite réunion bien intime, bien mystérieuse, où les privilégiés ont l'honneur d'être admis, honneur dont ils doivent se féliciter tout le reste de leur vie.
Lady Gaunt avait droit, par sa beauté, ses dédains, sa chasteté, à une place élevée parmi les plus vains de ce monde. L'exquise courtoisie avec laquelle lord Steyne la traitait en public charmait tous ceux qui en étaient témoins, et les plus difficiles étaient obligés de reconnaître que l'illustre lord était un gentilhomme accompli et avait le cœur bien placé.
Les dames de Gaunt-House demandèrent du renfort à lady Bareacres contre l'ennemi commun. Lady Gaunt envoya chercher sa mère par une de ses voitures, car tous les équipages de la noble comtesse avaient été saisis par les baillis. Ses bijoux, sa garde-robe étaient devenus la proie des impitoyables enfants (p. 198) d'Israël. Le château de Bareacres était en leur pouvoir avec ses peintures de prix, son splendide ameublement et tous les magnifiques chefs-d'œuvre de Van Dyck, de Reynold, de Lawrence; la nymphe dansante de Canova, faite à la ressemblance de lady Bareacres, mais de lady Bareacres dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté, tandis que maintenant il ne restait plus d'elle qu'une pauvre vieille édentée et chauve: la robe fanée après les jours de fête. Son seigneur et maître, peint jadis par Lawrence, vers la même époque, en uniforme des hussards de Thistlewood, avec un grand sabre dans les jambes et le château de Bareacres dans le lointain, n'était plus maintenant qu'un pauvre diable râpé sur toutes les coutures et cachant sous une perruque presque aussi dépouillée que sa tête les flétrissures des années. Le matin il se faufilait dans quelque mauvaise taverne, et le soir il allait tout seul prendre son dîner au club. Il n'était plus très-empressé de dîner chez lord Steyne. Autrefois rival heureux de ce dernier dans la carrière du plaisir, il voyait désormais les rôles intervertis. Le petit lord Gaunt de 1785 était maintenant un gros personnage, tandis que Bareacres n'offrait plus que le triste spectacle de sa ruine et de sa décrépitude. Il devait trop d'argent à lord Steyne pour oser se présenter devant son vieux camarade, et lorsque celui-ci se sentait en verve de belle humeur, il ne manquait jamais de demander malicieusement à lady Gaunt pourquoi son père ne venait plus la voir.
«Voici quatre mois qu'il n'a mis les pieds ici, lui disait lord Steyne. Je puis compter par mon livre de dépense chacune des visites de Bareacres. Il s'est bien chargé de faire sortir tout l'argent que l'autre beau-père a apporté dans la maison.»
Le narrateur du présent récit n'en a pas bien long à dire sur les illustres personnages que Becky eut l'honneur de rencontrer à son entrée dans la haute société. Nous citerons cependant le prince de Peterwaradin et sa femme. Son Excellence a la taille prise dans une ceinture étroitement serrée. Sur sa poitrine, bien dessinée par l'uniforme militaire, étincelle une plaque chargée de pierreries. Le boyard porte autour du cou le collier rouge de la Toison d'or, et possède d'innombrables troupeaux.
«Regardez-le (p. 199) bien, dit Rebecca à l'oreille de lord Steyne; le chef de sa race devait être un mouton.»
En effet, son air solennel, sa démarche mesurée, sa figure blafarde et son collier, donnaient à Son Excellence tout l'air d'un vénérable mouton à clochettes.
Nous citerons encore M. John Paul Jefferson Jones, attaché à l'ambassade américaine et correspondant du Démagogue de New-York. Espérant se faire bien venir des maîtres de la maison, il profita d'un moment de silence pendant le dîner pour demander si son cher ami George Gaunt se plaisait toujours beaucoup au Brésil.
Toutes les fois que le colonel se trouvait, comme en cette circonstance, au milieu d'une société délicate et choisie, il se mettait à rougir ni plus ni moins qu'un garçon de seize ans au milieu des compagnes de sa sœur. L'honnête Rawdon manquait complétement de cette habitude du monde que l'on n'acquiert que dans la société des femmes. Au club, à la caserne il n'avait pas besoin de se gêner. Là il entrait, sortait, fumait et jouait au billard tout à son aise. Ce n'est pas que dans son temps aussi il ne se soit trouvé en rapport avec le beau sexe, mais il y avait déjà longtemps de cela, et les habitudes que l'on peut contracter dans les boudoirs en question ne préparent nullement à celles qu'il faut avoir pour faire bonne contenance dans un salon. Le colonel était alors dans ses quarante-cinq ans. En cherchant bien, sa mémoire pouvait lui fournir le souvenir d'une demi-douzaine de femmes qu'il avait connues avant l'incomparable créature à laquelle il s'était uni par les liens de l'hyménée. Mais, à l'exception de cette dernière et de son excellente belle-sœur lady Jane, dont l'aimable caractère l'avait séduit et entraîné, le colonel était au supplice auprès de toutes les autres femmes. À Gaunt-House, il ne desserra les dents de tout le dîner que pour faire remarquer que le temps était à l'orage. Becky avait bien songé à le laisser à la maison; mais les convenances exigeaient qu'à son entrée dans le grand monde son mari fût à ses côtés, comme le bouclier et le rempart de sa vertu et de son innocence.
Au moment où l'on annonçait mistress Crawley et son mari, lord Steyne était allé à sa rencontre, lui avait fait un grand salut et l'avait présentée à lady Steyne et à ses belles-filles. Ces dernières lui avaient fait une révérence des plus profondes et (p. 200) des plus cérémonieuses. Quant à la mère, elle avait tendu la main à la nouvelle arrivée; mais cette main était aussi glaciale que le marbre d'un tombeau.
Becky la prit néanmoins avec un air d'humilité et de reconnaissance, et avec un salut qui aurait pu faire honneur au meilleur des maîtres de danse, elle s'inclina presque jusqu'à terre, puis elle rappela avec une présence d'esprit admirable que milord Steyne avait été autrefois l'ami et le protecteur de son père, et que dès son enfance elle avait été élevée à révérer et à bénir le nom des cette famille. En effet, lord Steyne pouvait bien avoir acheté deux tableaux au malheureux Sharp, et l'orpheline avait l'âme trop sensible à la reconnaissance pour oublier jamais un pareil bienfait.
Il fallut aussi renouveler connaissance avec lady Bareacres. La femme du colonel lui fit une profonde révérence, à laquelle l'orgueilleuse comtesse ne répondit que par une froideur pleine de dédain.
«Il y a bientôt dix ans, lui dit Becky, en femme qui sait ne rien perdre de ses avantages, que j'ai eu l'honneur de faire à Bruxelles la connaissance de Votre Seigneurie; c'était, je crois, au bal de la duchesse de Richmond, la veille de la bataille. J'ai vu Votre Seigneurie ailleurs encore, c'était avec lady Blanche, sous la porte cochère de l'hôtel où vous vous étiez mises dans votre voiture en attendant des chevaux. J'espère que vous avez sauvé tous vos diamants?»
Tout le monde se regarda. Ces fameux diamants avaient été saisis par les créanciers, à ce qu'il paraît, et Becky probablement n'en savait rien. Rawdon Crawley se retira dans l'embrasure d'une fenêtre avec lord Southdown, et celui-ci ne tarda pas à pouffer de rire au récit que lui fit Rawdon de lady Bareacres trépignant dans sa voiture et épuisant les promesses et les prières auprès de mistress Crawley pour en obtenir des chevaux.
«Maintenant, pensa Becky, cette femme n'est plus à craindre pour moi.»
Lady Bareacres échangea avec sa fille des regards où se mêlaient la terreur et la colère, et se dirigea vers une table où elle se mit à regarder un album dont elle tourna les feuillets avec la plus grande rapidité.
Lorsque le noble habitant des bords du Danube fut arrivé, on (p. 201) se mit à parler français. Lady Bareacres ainsi que les jeunes dames virent, à leur grande mortification, que mistress Crawley possédait cette langue bien mieux qu'elles, et la parlait avec bien plus de grâce et de facilité. Becky avait connu, en 1816 et 1817, des magnats hongrois qui faisaient partie de l'armée alliée; elle s'enquit de ses amis d'autrefois avec le plus touchant intérêt. Le noble étranger s'imagina de suite que c'était quelque femme d'une haute distinction. En passant du salon à la salle à manger, le prince et la princesse demandèrent à lord Steyne et à la marquise le nom de cette petite dame qui parlait si bien le français.
Ces quatre personnes conduisant la tête de la colonne, toute la société se rendit dans la salle du banquet. En tête de ce chapitre, nous avons annoncé un dîner à trois services; dans le désir qu'il soit tout à fait selon le goût du lecteur, nous laisserons à son imagination le soin d'en composer le menu.
Becky avait bien compris que pour elle le moment critique serait celui où les dames se trouveraient seules après dîner, car alors il lui faudrait soutenir tout l'effort du combat. La position de la petite femme, en effet, devenait alors très-difficile, et elle put reconnaître combien lord Steyne avait eu raison en lui disant que la société de ces femmes d'un rang supérieur au sien ne lui offrirait rien de bien agréable. Je ne connais rien de plus impitoyable qu'une femme dans ses haines à l'égard d'une autre personne de son sexe. Becky allait l'éprouver. Lorsque la pauvre petite Becky se trouva toute seule en tête-à-tête avec ces grandes dames, elle voulut s'approcher de la cheminée et rejoindre le reste de la société, mais ces dames battirent aussitôt en retraite et allèrent prendre position autour d'une table couverte de gravures; Becky ayant dirigé ses pas de ce côté, elles se replièrent vers la cheminée. Elle voulut parler à l'un des enfants et se livrer à un de ces transports de tendresse comme il lui en prenait subitement de temps à autre et seulement en public: la mère rappela au plus vite son enfant. Enfin on traita l'intruse avec tant de dureté que lady Steyne la prit en compassion et alla causer avec la pauvre rebutée.
«Lord Steyne, lui dit-elle, tandis qu'une rougeur passagère colorait la pâleur de ses joues, lord Steyne m'a dit que vous chantez à ravir; voudriez-vous bien nous faire entendre votre talent?
—Je (p. 202) ne désirais que l'occasion de pouvoir vous être agréable soit à vous, soit à milord Steyne,» dit Rebecca avec une sincère reconnaissance; et en même temps elle s'assit au piano et se mit à chanter.
Elle joua les mélodies religieuses de Mozart, que lady Steyne affectionnait particulièrement, et avec une telle douceur et un sentiment si vif de l'harmonie, que cette dame s'approchant du piano vint s'asseoir à côté d'elle et que de grosses larmes lui coulèrent des yeux en l'écoutant. Il est vrai qu'en compensation, à l'autre extrémité de la pièce, on ne se gênait pas pour rire tout haut et causer d'une manière bruyante. Mais lady Steyne n'y prenait pas garde, sa pensée l'emportait ailleurs; elle la ramenait aux jours de son enfance et la faisait remonter à travers quarante années de douleurs et d'isolement, au temps où elle était encore dans son couvent, quand l'orgue de la chapelle faisait retentir les mêmes notes à son oreille. C'était l'organiste, c'était la sœur de la communauté qu'elle aimait le plus, qui lui avait appris ces airs dans des jours de félicité trop vite écoulés. Pendant une heure elle avait pu se croire au temps de sa jeunesse, pendant une heure elle avait reconquis le bonheur si pur et si doux du premier âge. Elle sortit de ce rêve en sursaut lorsque les deux battants de la porte s'étant ouverts elle entendit les éclats de rire de lord Steyne et la bruyante gaieté des hommes qui revenaient au salon.
D'un regard le maître de la maison devina ce qui s'était passé en son absence, et, pour la première fois de sa vie, éprouva un mouvement de bienveillance pour sa femme. Il alla lui parler et l'appela par son nom de baptême, ce qui fit de nouveau rougir cette pâle et triste figure.
«Ma femme vient de m'apprendre que vous avez chanté comme un ange,» dit milord Steyne à Becky.
Mais il existe deux espèces d'anges, et chacun a, dit-on, sa manière particulière de charmer les cœurs et les esprits. Le reste de la soirée fut un véritable triomphe pour Becky; elle chanta à ravir, et les hommes firent cercle autour du piano. Ses ennemies furent laissées dans leur coin. M. Paul Jefferson s'approcha seul de lady Gaunt, et pour lui être agréable ne trouva rien de mieux à lui dire, sinon que son amie avait une voix ravissante et qu'elle possédait un talent unique.
La muse anonyme qui nous dicte ce récit va quitter maintenant les hautes régions dans lesquelles elle vient de s'élever pour pénétrer sous l'humble toit que John Sedley occupe à Brompton, et décrire des événements qui montrent sous un autre jour les misères de la nature humaine. Là aussi se sont glissés les soucis, la défiance, le désespoir. Mistress Clapp, au fond de sa cuisine, boude en cachette son mari qui ne sait pas se faire payer ses loyers et excite ce brave homme à user de toute la rigueur de ses droits contre son ancien ami et patron. Mistress Sedley ne va plus visiter sa propriétaire dans cette retraite; c'est qu'aussi elle n'est plus en position de patronner mistress Clapp. D'ailleurs comment montrer de la condescendance envers une femme à qui l'on doit environ quarante livres, et qui vous rappelle sans cesse vos dettes? La servante irlandaise est toujours dans les mêmes dispositions de respect et de prévenance, mais mistress Sedley ne veut plus voir en elle qu'insolence et ingratitude; et comme le voleur qui croit voir à chaque coin de rue un agent de la force publique, elle s'imagine trouver dans les moindres gestes et les moindres paroles de cette jeune fille des intentions railleuses et satiriques provoquées par sa triste situation de fortune.
Miss Clapp, devenue avec le temps une grande et belle fille, était, au dire de cette vieille femme aigrie par le malheur, une petite effrontée d'une impudence sans bornes. Mistress Sedley ne pouvait comprendre cette tendresse qu'avait pour elle Amélia et les motifs qui l'engageaient à s'enfermer avec elle dans sa chambre et la prendre pour la promenade. Tel était l'effet de la pauvreté sur le caractère de cette femme autrefois si douce et si égale dans son humeur. Elle ne savait aucun gré à Amélia des égards dont sa fille ne cessait de l'entourer, et elle n'y répondait que par des brusqueries et des rebuffades. Le grand reproche qu'elle lui faisait, c'était son amour, son orgueil maternel (p. 204) pour son fils, qui lui faisait négliger les auteurs de ses jours. La maison, du reste, avait un aspect morne et sombre, depuis que Jos n'envoyait plus à ses parents la pension qu'il leur faisait autrefois. Déjà même l'indigence et la faim commençaient à s'y faire sentir.
En présence de cette vie de privations continuelles, Amélia se creuse la cervelle pour découvrir quelque moyen d'adoucir tant de souffrance et de douleur. Donnera-t-elle des leçons? se mettra-t-elle à faire de l'enluminage ou de la lingerie? Mais qu'y a-t-il dans le travail d'une femme, c'est tout au plus si au bout du jour elle peut arriver à gagner quatre sous. Enfin, elle se décide. Elle achète deux cartons de Bristol tout encadrés de dorures; sur l'un, elle dessine un berger en veste rouge à la face rose et souriante, qui se détache sur un paysage à la mine de plomb; sur l'autre carton elle fait une bergère qui traverse un petit pont; son chien la suit par derrière. Elle ombre le tout de son mieux; puis alors elle retourne chez le marchand qui lui a vendu le papier, espérant qu'elle le trouvera plus disposé qu'un autre à lui racheter les peintures qu'elle vient d'y faire. Mais à la vue de ces dessins, le marchand a grand peine à comprimer un sourire dédaigneux qu'attirent sur ses lèvres ces ébauches informes d'une main inexpérimentée. Du coin de l'œil il regarde la pauvre veuve qui attend dans la boutique, puis bientôt remet les cartons dans leur enveloppe de papier gris et les rend à celle qui les lui a apportés, au grand étonnement de miss Clapp qui, de sa vie, n'a jamais vu de pareils chefs-d'œuvre, et qui croyait bien qu'on allait offrir au moins une guinée de chaque dessin. Elles font ainsi toutes les boutiques de Londres, et, à chaque visite, c'est une nouvelle déception, un nouveau serrement de cœur. En général on les éconduit avec politesse; cependant; dans quelques maisons, on les repousse avec brutalité. Voilà donc encore une dépense inutile, une dépense dont l'argent est autant de pris sur le nécessaire. Les dessins restent à miss Clapp, qui en orne sa chambre et les tient toujours pour des merveilles.
Après de grands efforts de réflexion, Amélia parvient enfin à tracer de sa plus jolie écriture la réclame suivante:
«Une dame sachant l'anglais, le français, la géographie, l'histoire et la musique, désirerait donner des leçons à de jeunes demoiselles. S'adresser dans la maison de M. Brown.»
Elle (p. 205) remet cette affiche au marchand de couleurs qui lui avait vendu son papier de Bristol et qui consent à la mettre en évidence dans sa boutique. La poussière et les mouches ont bien vite jauni le papier. Amélia, dans l'espoir d'une bonne nouvelle, passe souvent devant la porte, mais le marchand ne lui fait aucun signe d'entrer, et lorsqu'elle va lui faire de petites emplettes, il n'a jamais rien à lui dire. Faible et sensible créature, tu n'es point faite pour le tumulte et les luttes de ce monde de vanités!
Chaque jour Amélia devient plus soucieuse et plus triste; ses yeux inquiets ne quittent plus son enfant, qui ne sait comment interpréter la singulière expression des regards de sa mère. Elle se lève au milieu de la nuit et se glisse furtivement dans la chambre de Georgy pour voir si on ne le lui a point enlevé. C'est à peine si elle ferme l'œil. Une pensée unique l'obsède et l'épouvante. Les longues nuits se passent pour elle dans les larmes et les prières; elle s'efforce d'écarter la pensée qui l'accable et la torture, à savoir qu'il lui faut se séparer de son enfant, qu'elle seule fait obstacle à sa fortune et à son bonheur. Mais un pareil sacrifice est au-dessus de ses forces, quant à présent du moins! elle verra plus tard. Si cette perspective est déjà si pénible, que sera la réalité!
Une pensée assiège bien son esprit, une pensée qui la bouleverse et la fait rougir; elle pourrait bien abandonner son revenu à ses parents en épousant le ministre qui l'attend toujours, se retirer chez lui avec son fils; mais son amour et un sentiment de pudeur s'opposent à ce sacrifice; elle repousse cette idée comme un sacrilège; cette âme si pure et si candide voit presque un crime dans cette pénible pensée.
Ce combat intérieur que nous venons de décrire en quelques mots, livra pendant plusieurs semaines l'âme d'Amélia aux plus cruels déchirements. Pendant tout ce temps, elle étouffa ses douleurs en elle-même, car à qui aurait-elle pu les confier? Bien qu'elle se refusât de toutes ses forces à reconnaître la nécessité de céder, cependant cet ennemi contre lequel elle soutenait une lutte désespérée, gagnait chaque jour du terrain et faisait sans cesse de nouveaux progrès. Ces tristes vérités qui pressaient son cœur en silence, finissaient par y jeter de profondes racines. En songeant à la pauvreté et à la misère qui les environnaient déjà de toutes parts, au besoin et à l'humiliation auxquels (p. 206) elle livrait ses parents, elle se convainquait de la faiblesse des arguments par lesquels elle aurait voulu se persuader encore qu'elle pouvait garder auprès d'elle le cher trésor de son amour.
Sous le coup de ces terribles épreuves, de ces cruelles anxiétés, elle avait écrit à son frère pour le conjurer de rendre à ses parents la petite pension qu'il leur avait servie jusque-là; elle lui peignait avec toute l'éloquence de la vérité le dénûment et l'abandon auxquels ils en étaient réduits. Hélas! la pauvre femme ignorait tout ce que la réalité avait encore d'amer et de navrant. Jos n'avait pas cessé d'envoyer exactement la même somme à ses parents; mais elle allait désormais se perdre entre les mains d'un usurier de la Cité. Le vieux Sedley avait vendu ses droits à cette rente pour se procurer un petit capital et se livrer à de nouvelles entreprises chimériques. Emmy calcula avec une poignante douleur le temps qui allait s'écouler avant qu'elle reçût une réponse. Quant au bon major qui se trouvait alors à Madras, elle ne lui faisait point part de ses chagrins et de ses soucis. Elle ne lui avait plus écrit depuis la lettre où elle le félicitait sur son prochain mariage; mais du moins elle pensait avec un sentiment de désespoir que le seul ami qu'elle avait toujours trouvé fidèle et dévoué se trouvait précisément loin d'elle à l'heure de la détresse.
Un jour enfin, où l'horizon paraissait plus menaçant encore, où les créanciers se montraient plus pressants que jamais, où sa mère se livrait aux boutades de son humeur revêche, où son père paraissait plus triste et plus sombre qu'à l'ordinaire, où chacun des habitants de la maison se fuyait et s'évitait comme pour se soustraire à la triste et douloureuse réalité, le père et la fille se trouvèrent seuls un moment. Amélia espéra ranimer le courage de son père en lui parlant de la lettre qu'elle avait écrite à Jos, de la réponse qu'elle attendait d'ici à trois ou quatre mois. Malgré son insouciance, Jos avait le cœur bon et ne se sentirait pas la force de lui refuser quand il saurait dans quelle déplorable situation se trouvait sa famille.
Alors le malheureux vieillard avoua à sa fille toute la vérité, la rente n'avait pas cessé d'être payée par son fils, mais il avait eu l'imprudence de l'aliéner; le cœur lui avait manqué pour annoncer plus tôt cette nouvelle à Amélia. En voyant, à cet aveu, la figure consternée de sa fille, le pauvre vieillard pensa (p. 207) qu'il devait y voir un reproche sur sa dissimulation trop prolongée.
«Hélas! lui dit-il, d'une voix suppliante et les yeux attachés sur le sol, vous n'aimerez plus maintenant votre vieux père.
—Oh! mon père, s'écria Amélia en lui passant les bras autour du cou et en le couvrant de ses baisers, oh! mon père, une pareille pensée a-t-elle pu se présenter à votre esprit! Je ne puis avoir devant les yeux que votre bonté et votre tendresse, et si vous avez agi de la sorte, c'était sans doute pour notre plus grand bien. Ah! si je vous en parle, ce n'est pas à cause de l'argent, mais c'est.... Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de moi, et donnez-moi la force de supporter cette épreuve!»
Puis, au milieu de ses sanglots, elle couvrit son père de baisers, et finit par sortir de la pièce. Son père n'entendit rien à ces paroles vagues et incohérentes, à cette explosion de douleur, à cette brusque sortie.
Elle se résignait; elle acceptait son arrêt; l'enfant allait la quitter pour passer en d'autres mains, où peut-être il ne serait pas longtemps avant de l'avoir oubliée. L'objet de son amour, son cher trésor, sa joie, son espérance, sa vie, son orgueil, son idole, elle allait perdre tout cela, et alors elle n'aurait plus qu'à rejoindre George dans le ciel, et de là à veiller avec lui sur cet enfant et attendre le jour où il se réunirait à eux.
Tout hors d'elle-même, et sans presque savoir ce qu'elle faisait, Amélia mit son chapeau, et partit au-devant de George par la route qu'il suivait d'habitude pour revenir de l'école et où sa mère allait souvent à sa rencontre. C'était un jour de demi-congé, on était alors au mois de mai; les feuilles commençaient à couvrir les arbres, le ciel était pur et transparent. L'enfant, dès qu'il aperçut sa mère, courut au-devant d'elle pour l'embrasser; un air de santé et de joie était répandu sur sa figure; son paquet de livres pendait à son côté, retenu par une courroie. En un clin d'œil, il fut suspendu à son cou, la serrant étroitement dans ses bras. Oh! alors elle sentit toute sa résolution faiblir. Quel cœur assez barbare aurait pu songer à séparer ces deux êtres?
«Qu'avez-vous donc, ma mère, lui demanda-t-il, vous êtes toute pâle?
—Ce (p. 208) n'est rien, mon enfant,» répondit-elle en l'embrassant.
Ce soir-là, Amélia fit lire à haute voix, par son fils, l'histoire de Samuel que sa mère Anne porta au grand prêtre Élie pour qu'il fût consacré au Seigneur. Il lut aussi le cantique d'actions de grâce qu'Anne chanta dans le temple en l'honneur de celui qui fait les riches et les pauvres, qui exalte ou qui humilie, où Dieu promet au malheureux de le tirer de son abaissement et menace le riche dans sa puissance. Il lut ensuite le chapitre où l'on voit la mère de Samuel faisant un vêtement pour son fils et le lui apportant chaque année au temple en venant sacrifier, et la mère de George laissant parler son cœur, fit à George, avec ses naïves inspirations, le commentaire de cette touchante histoire. Anne aimait tendrement son fils, mais fidèle au vœu qu'elle avait fait, elle le consacra au Seigneur, et certes, elle ne l'oubliait pas, puisque dans sa retraite elle lui filait une tunique de laine; et Samuel non plus, n'oubliait pas sa mère; et celle-ci fut bien heureuse lorsqu'au bout de quelques années, et les années passent rapidement, elle put se retrouver avec son fils, grandi en sagesse et en vertu.
Amélia adressa à l'enfant cette petite instruction d'une voix douce et solennelle et parvint assez longtemps à réprimer ses larmes; mais lorsqu'elle en fut venue à parler de leur réunion, alors elle éclata en sanglots, alors la douleur l'étouffa, alors elle serra l'enfant contre son sein, l'entourant de ses bras et versant sur lui de saintes et précieuses larmes.
Désormais sa résolution était arrêtée, elle prit en conséquence les dispositions nécessaires pour l'exécuter. Miss Osborne recevait à quelques jours de là une lettre d'Amélia. Il y avait bien longtemps que cette adresse ne s'était trouvée sous la plume d'Amélia, et en traçant ce nom, elle se rappelait sa jeunesse, ses amours, son bonheur évanoui. Miss Osborne rougit beaucoup et regarda son père qui, dans son fauteuil à l'autre extrémité de la table était plongé dans une morne tristesse.
Amélia lui exposait avec simplicité les motifs qui l'avaient déterminée à changer de résolution à l'égard de son fils; de nouveaux malheurs étaient venus fondre sur son père et avaient achevé sa ruine. Ses propres ressources étaient si modestes qu'elles suffisaient à peine pour soutenir ses parents et par suite (p. 209) étaient loin de procurer au petit George les avantages d'éducation auxquels il pouvait prétendre. Malgré ce qui lui en coûtait à se séparer de lui, elle s'y résignait cependant avec l'aide de Dieu et pour le bien de son fils. Elle savait d'ailleurs que les personnes auxquelles elle allait le confier ne négligeraient rien pour son bonheur. Puis elle dépeignait son caractère tel qu'elle le voyait avec ses yeux de mère: c'était, disait-elle, une nature ardente, toujours prête à se révolter contre la sévérité et la contradiction, et facile à conduire par la douceur et la bonté. Enfin elle demandait, en post-scriptum, qu'on lui assurât par lettre la possibilité de voir son fils aussi souvent qu'elle le désirait, c'était la seule condition à laquelle elle consentirait à se séparer de son fils.
«Elle courbe donc enfin la tête, madame l'orgueilleuse, dit le vieil Osborne, quand sa fille, d'une voix tremblante, eut achevé la lecture de cette lettre. C'est évident, elle crève de faim; eh! mon Dieu, j'étais bien sûr qu'elle finirait par là.»
Afin de ne rien perdre de sa dignité dans la joie du triomphe, il prit son journal suivant son habitude, mais sans rien lire de ce qu'il avait devant les yeux. Il grommelait et jurait en lui-même; enfin il jeta cette feuille de côté, et fronçant le sourcil, il alla dans son cabinet d'où il revint au bout d'un instant, et jetant alors à miss Osborne une clef qu'il venait de prendre:
«Allons, vite, préparez, lui dit-il, la chambre qui est au-dessus de la mienne.
—Oui, monsieur,» répondit-elle toute tremblante.
C'était la chambre de George, qu'on n'avait pas ouverte depuis dix ans. On y trouva encore les papiers, les habits, les mouchoirs, les cravaches, tout l'attirail de pêche et de chasse de celui qui l'avait précédemment occupée; un manuel de la manœuvre des troupes était sur la table avec le nom de George sur la couverture; il y avait aussi un petit dictionnaire, dont il se servait pour écrire; une Bible que sa mère lui avait donnée, tout cela pêle-mêle avec une paire d'éperons et un encrier desséché et couvert de la poussière de dix années. Que de changements dans les personnes et dans les choses pendant ces dix années qui venaient de s'écouler. On voyait encore un cahier de brouillon tout couvert des traces capricieuses de son écriture.
Miss (p. 210) Osborne se sentit tout émue en entrant dans cette pièce, suivie des domestiques; elle se laissa tomber, toute pâle et presque sans connaissance, sur le lit qui avait servi autrefois à George.
«Cela va bien, mon doux Seigneur, disait à demi-voix la femme de charge; voilà le bon vieux temps qui revient. Ah! madame, ce pauvre petit chérubin va-t-y être bien ici! Ce n'est pas, madame, qu'il n'y ait des gens à qui ça n'arrondira pas la figure.»
En même temps elle souleva l'espagnolette, ouvrit la fenêtre, et l'air du dehors entra à pleines bouffées dans la chambre.
«Il faudra qu'on porte de l'argent à cette femme, dit M. Osborne avant de sortir; j'entends qu'elle ne manque de rien; envoyez-lui d'abord cent livres. Mais seulement qu'elle ne s'avise pas de mettre les pieds ici, non morbleu! je ne le voudrais pas pour tout l'argent qui se trouve à Londres. Cela bien entendu, je vous charge de la tenir à l'abri du besoin, et de veiller à ce que tout se passe pour le mieux.»
Après ces courtes recommandations, M. Osborne laissa sa fille pour se rendre, suivant son habitude, dans la Cité.
Le soir de ce jour-là, Amélia, en embrassant son père, lui remit entre les mains un billet de cent livres.
«Tenez, voici de l'argent, mon cher père, lui dit-elle; puis se tournait vers sa mère qui grondait son fils: Ah! ne soyez pas si dure avec Georgy, il ne doit plus rester bien longtemps avec nous....»
Il lui fut impossible d'en dire davantage; elle se retira en silence dans sa chambre. Fermons discrètement la porte sur cette âme accablée par le chagrin qui cherche un refuge dans la prière. En présence de tant d'amour et de tant de douleur, le mieux est de laisser chacun à ses propres pensées.
Le lendemain, miss Osborne vint voir Amélia comme elle lui avait annoncé dans sa réponse; cette entrevue fut pleine d'effusion et de cordialité; un regard et quelques mots de miss Osborne suffirent pour prouver à la pauvre veuve que de ce côté, du moins, il n'y avait pas à craindre qu'on cherchât à la supplanter dans le cœur de son fils. Malgré sa froideur, miss Osborne avait le cœur sensible et bon. Sa mère n'eût peut-être pas été aussi tranquille si elle avait vu sa place remplie par une rivale plus engageante, plus jeune, plus affectueuse, plus communicative. (p. 211) Miss Osborne, de son côté, en se reportant à ses souvenirs sur le passé, se sentait vivement émue de l'air morne et triste de cette pauvre mère qu'elle voyait ainsi courbée sous l'affliction. Les deux belles-sœurs arrêtèrent d'un commun accord les préliminaires du traité.
Le lendemain, à son retour de l'école, George trouva sa tante à la maison; Amélia les laissa ensemble et se retira dans sa chambre. Elle voulut essayer ce que seraient pour elle les douleurs de la séparation, comme Jane Grey qui, dit-on, passa le doigt sur le tranchant de la hache qui allait couper le fil de ses jours. Le temps s'écoula en pourparlers, en visites, en préparatifs; la pauvre veuve usa des plus grandes précautions pour instruire George du changement qui allait s'opérer dans sa manière de vivre; elle pensait qu'en apprenant cette nouvelle, il allait se livrer à la désolation, il eut plutôt l'air de s'en réjouir; la pauvre mère alla cacher ses douleurs dans sa chambre. Quant au bambin, il fit grand tapage auprès de ses camarades d'école de son élévation prochaine, il leur annonça qu'il allait vivre avec son grand'père, le père de son père, non point celui qui venait le chercher quelquefois à sa pension; qu'il irait à une bien plus belle école, enfin quand il allait être riche il se proposait d'acheter des boîtes de couleurs et des tartes aux pommes. Oui, cet enfant était bien tout le portrait de son père, comme se le disait sa mère dans sa tendresse, sans croire cependant juger aussi vrai.
Par affection et par égard pour notre chère Amélia, nous ne ferons point l'histoire des derniers jours que George passa chez ses parents de Brompton.
Il brilla enfin ce jour où un splendide équipage s'arrêtant devant la modeste maison des Sedley, prit les paquets du petit George au milieu desquels figuraient maints souvenirs de tendresse maternelle; tout était déjà prêt depuis longtemps et attendait dans la cour. George portait des habits pour lesquels le tailleur était venu lui prendre mesure quelques jours auparavant. Il s'était levé avec l'aube pour revêtir ses beaux vêtements neufs et sa mère l'avait entendu de sa chambre à coucher. Pauvre femme! elle avait pleuré toute la nuit dans le silence de l'insomnie. Les jours précédents elle avait tout préparé elle-même pour ce pénible moment, avait acheté mille petits objets à l'usage de son fils, avait mis son nom sur ses livres et son linge, (p. 212) enfin elle s'était efforcée par ses paroles de lui adoucir cette séparation. Pauvre mère! elle tenait à se persuader que son enfant avait besoin d'être consolé au moment de la séparation.
Quant à Georgy il ne songeait qu'au plaisir du changement, peu lui importait le reste! Par mille petites remarques blessantes pour le cœur maternel, il montrait à la pauvre veuve combien peu il s'affligeait de la quitter. Il lui disait qu'il viendrait la voir sur son poney, qu'il la prendrait avec lui en voiture qu'il la conduirait au parc et qu'elle ne manquerait plus de rien. Force fut bien à la pauvre Amélia de se contenter de ces démonstrations de tendresse où perçait surtout l'égoïsme; elle tâcha d'y voir cependant le témoignage d'une vive affection de la part de son fils. Certainement il l'aimait bien; tous les enfants d'ailleurs en sont là: la nouveauté les entraîne, ce n'était point de l'égoïsme de sa part, c'était tout au plus du caprice. Du reste, il était si naturel que son fils eût envie de goûter des joies et de l'orgueil du monde. Elle-même par égoïsme, par une tendresse aveugle, ne l'avait-elle pas jusqu'ici privé des avantages et des jouissances auxquels il pouvait prétendre?
C'est ainsi que la pauvre Amélia se préparait par une douleur silencieuse et contenue au départ de son enfant bien-aimé. Que de longues heures elle avait passées à tout mettre en ordre pour ce terrible moment; George la regardait faire comme s'il eût été étranger à tout cela. Des pleurs avaient coulé sur ses malles, des cornes avaient été faites à certains passages de ses livres. Ses vieux joujoux, ses souvenirs, ses trésors d'enfant avaient été empaquetés avec un soin tout particulier, et le bambin ne montrait que la plus complète indifférence. Il souriait, l'ingrat, tandis que sa mère avait le cœur brisé. Ah! c'est quelque chose de bien merveilleux et de presque divin que ces trésors inépuisables de tendresse qu'ont les mères pour leurs enfants!
Encore quelques jours, et Amélia a consommé le sacrifice; le Seigneur n'a point envoyé un ange pour arracher la victime à l'autel, l'enfant maintenant jouit des grandeurs de la fortune, tandis que la veuve n'a plus d'autre compagne que sa tristesse.
Rassurez-vous cependant, l'enfant la visite souvent. Il vint la voir sur un poney, et un domestique l'accompagne; son grand-père (p. 213) est tout fier de le voir caracoler à côté de sa voiture. Am