The Project Gutenberg EBook of Le Râmâyana, by Anonymous This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.org Title: Le Râmâyana Poème sanscrit de Valmiky Author: Anonymous Translator: Hippolyte Fauche Release Date: January 29, 2007 [EBook #20479] Language: French Character set encoding: UTF-8 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RÂMÂYANA *** Produced by Zoran Stefanovic, Pierre Lacaze and the Online Distributed Proofreaders of Europe (http://dp.rastko.net). This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr LE RAMAYANA POÈME SANSCRIT DE VALMIKY TRADUIT EN FRANÇAIS PAR HIPPOLYTE FAUCHE Traducteur des Œuvres complètes de Kâlidâsa et du Mahâ-Bhârata TOME PREMIER PARIS LIBRAIRIE INTERNATIONALE 13, RUE DE GRAMMONT, 13 A. LACROIX, VERBOECKHOVEN & Ce, ÉDITEURS _À Bruxelles, à Leipzig et à Livourne_ 1864 * * * * * Il est une vaste contrée, grasse, souriante, abondante en richesses de toute sorte, en grains comme en troupeaux, assise au bord de la Çarayoû et nommée Koçala. Là, était une ville, célèbre dans tout l'univers et fondée jadis par Manou, le chef du genre humain. Elle avait nom Ayodhyâ. Heureuse et belle cité, large de trois yodjanas, elle étendait sur douze yodjanas de longueur son enceinte resplendissante de constructions nouvelles. Munie de portes à des intervalles bien distribués, elle était percée de grandes rues, largement développées, entre lesquelles brillait aux yeux la rue Royale, où des arrosements d'eau abattaient le vol de la poussière. De nombreux marchands fréquentaient ses bazars, et de nombreux joyaux paraient ses boutiques. Imprenable, de grandes maisons en couvraient le sol, embelli par des bocages et des jardins publics. Des fossés profonds, impossibles à franchir, l'environnaient; ses arsenaux étaient pleins d'armes variées; et des arcades ornementées couronnaient ses portes, où veillaient continuellement des archers. Un roi magnanime, appelé Daçaratha, et de qui la victoire ajoutait journellement à l'empire, gouvernait alors cette ville, comme Indra gouverne son _Amaravâtî, cité des Immortels_. Abritée sous les drapeaux flottant sur les arcades sculptées de ses portes, douée avec tous les avantages que lui procurait une multitude variée d'arts et de métiers, toute remplie de chars, de chevaux et d'éléphants, bien approvisionnée en toute espèce d'armes, de massues, de machines pour la guerre et de çataghnîs[1], elle était bruissante et comme troublée par la circulation continuelle des marchands, des messagers et des voyageurs, qui se pressaient dans ses rues, fermées de portes solides, et dans ses marchés, bien répartis à des intervalles judicieusement calculés. Elle voyait sans cesse mille troupe d'hommes et de femmes aller et venir dans son enceinte; et, décorée avec de brillantes fontaines, des jardins publics, des salles pour les assemblées et de grands édifices parfaitement distribués, il semblait encore, à ses nombreux autels pour tous les dieux, qu'elle était _comme la remise_ où stationnaient ici-bas leurs chars animés. [Note 1: Ce mot veut dire une arme _qui tue cent_ hommes à la fois. Était-ce une arme à feu? car il semble que, dès la plus haute antiquité, on connaissait déjà l'usage de la poudre à feu dans l'Asie orientale.] En cette ville d'Ayodhyâ était donc un roi, nommé Daçaratha, semblable aux quatorze dieux, très-savant et dans les Védas et dans _leur appendice_, les six Angas, prince à la vue d'aigle, à la splendeur éclatante, également aimé des villageois et des citadins, roi saint, célèbre dans les trois mondes, égal aux Maharshis et le plus solide appui entre les soutiens de la justice. Plein de force, vainqueur de ses ennemis, dompteur de ses sens, réglant sur la saine morale toute sa conduite, et représentant Ikshwâkou dans les sacrifices, comme chef de cette royale maison, il semblait à la fois le roi du ciel et le dieu même des richesses par ses ressources, son abondance, ses grains, son opulence; et sa protection, comme celle de Manou, le premier des monarques, couvrait tous ses sujets. Ce prince magnanime, bien instruit dans la justice et de qui la justice était le but suprême, n'avait pas un fils qui dût continuer sa race, et _son cœur_ était consumé de chagrin. Un jour qu'il pensait à son malheur, cette idée lui vint à l'esprit: «Qui m'empêche de célébrer un açwa-médha pour obtenir un fils?» Le monarque _vint donc trouver_ Vaçishtha, il se prosterna devant son ritouidj, lui rendit l'hommage exigé par la bienséance et lui tint ce langage respectueux au sujet de son açwa-médha pour obtenir des fils: «Il faut promptement célébrer le sacrifice de la manière qu'il est commandé par le Çâstra, et régler tout avec un tel soin qu'un de ces mauvais Génies, destructeurs des cérémonies saintes, n'y puisse jeter aucun empêchement. C'est à toi, en qui je possède un ami dévoué et qui es le premier de mes directeurs spirituels; _c'est à toi_ de prendre sur tes épaules ce fardeau pesant d'un tel sacrifice.» --«Oui!» répondit au roi le plus vertueux des régénérés. «Je ferai assurément tout ce que désire Ta Majesté.» Ensuite il dit à tous les brahmes experts dans les choses des sacrifices: «Que l'on bâtisse pour les rois des palais distingués par de nombreuses qualités! Que l'on bâtisse même par centaines pour les brahmes invités de beaux logis bien disposés, bien pourvus en divers breuvages, bien approvisionnés en différents comestibles. Il faut construire aussi pour l'habitant des villes maintes demeures vastes, fournies de nombreux aliments et remplies de choses propres à satisfaire tous les désirs. Rassemblez encore d'abondantes victuailles pour l'habitant des campagnes. «Que ces différentes nourritures soient données avec politesse, et non comme arrachées par la violence, afin que toutes les castes bien traitées obtiennent ainsi les égards dus à chacune d'elles. «Passant de l'amour à la colère, n'appliquez l'injure à personne. Que les honneurs soient rendus surtout, mais en observant les degrés, aux hommes supérieurs dans les choses des sacrifices, comme aux sommités dans les arts manuels. Agissez _enfin_ d'une âme aimante et satisfaite, ô vous, révérendes personnes, de manière que tout soit bien fait et que rien ne soit omis!» Ensuite, les brahmes s'étant rapprochés de Vaçishtha, lui répondirent ainsi: «Nous ferons tout, comme il est dit, et rien ne sera oublié.» Après cette réponse, ayant fait appeler Soumantra, le ministre: «Invite, lui dit Vaçishtha, invite les rois qui sur la terre sont dévoués à la justice.» Ensuite, après quelques jours et quelques nuits écoulés, arrivèrent ces rois _si_ nombreux, à qui Daçaratha avait envoyé des pierreries en royal cadeau. Alors Vaçishtha, l'âme très-satisfaite, tint ce langage au monarque: «Tous les rois sont venus, ô le plus illustre des souverains, comme tu l'avais commandé. Je les ai tous bien traités, et tous honorés dignement. Tes serviteurs ont disposé convenablement toutes les choses avec un esprit attentif.» Charmé à ces paroles de Vaçishtha, le roi dit: «Que le sacrifice, doué en toutes ses parties de choses offertes à tous les désirs, soit célébré aujourd'hui même.» Ensuite les prêtres, consommés dans la science de la Sainte Écriture, commencent la première des cérémonies, l'ascension du feu, suivant les rites enseignés par le soûtra du Kalpa. Les règles des expiations furent aussi observées entièrement par eux, et ils firent toutes ces libations que la circonstance demandait. Alors Kâauçalyâ décrivit un pradakshina autour du cheval consacré, le vénéra avec la piété due, et lui prodigua les ornements, les parfums, les guirlandes de fleurs. Puis, accompagnée de l'adhwaryou, la chaste épouse toucha la victime et passa toute une nuit avec elle pour obtenir ce fils, objet de ses désirs. Ensuite, le ritouidje, ayant égorgé la victime et tiré la moelle des os, suivant les règles saintes, la répandit sur le feu, invitant chacun des Immortels au sacrifice avec la formule accoutumée des prières. Alors, engagé par son désir immense d'obtenir une lignée, Daçaratha, uni dans cet acte à sa fidèle épouse, le roi Daçaratha vint avec elle respirer la fumée de cette moelle, que le brasier consumait sur l'autel. Enfin, les sacrificateurs de couper les membres du cheval en morceaux, et d'offrir sur le feu à tous les habitants des cieux la part que le rituel assignait à chacun d'eux. Voici que tout à coup, sortant du feu sacré, apparut devant les yeux un grand être, d'une splendeur admirable, et tout pareil au brasier allumé. Le teint bruni, une peau noire était son vêtement; sa barbe était verte, et ses cheveux rattachés en djatâ[2]; les angles de ses yeux obliques avaient la rougeur du lotus: on eût dit que sa voix était le son du tambour ou le bruit d'un nuage orageux. Doué de tous les signes heureux, orné de parures célestes, haut comme la cime d'une montagne, il avait les yeux et la poitrine du lion. [Note 2: Cheveux relevés en gerbe et noués sur le sommet de la tête, mode accoutumée des ascètes.] Il tenait dans ses bras, comme on étreint une épouse chérie, un vase fermé, qui semblait une chose merveilleuse, entièrement d'or, et tout rempli d'une liqueur céleste. «Brahme, dit le spectre, qui s'était manifesté d'une manière _si_ étonnante, sache que je suis un être émané du souverain maître des créatures pour venir en ces lieux mêmes.--Reçois ce vase donné par moi et remets-le au roi Daçaratha: c'est pour lui que je dépose en tes mains ce divin breuvage. Qu'il donne à savourer ce philtre générateur à ses épouses fidèles!» Le plus excellent des brahmes lui répondit en ces termes: «Donne toi-même au roi ce vase merveilleux.» La resplendissante émanation du souverain maître des créatures dit au fils d'Ikshwâkou avec une voix de la plus haute perfection: «Grand roi, j'ai du plaisir à te donner cette liqueur toute composée avec des sucs immortels: reçois donc ce vase, ô toi qui es la joie de la maison d'Ikshwâkou!» Alors, inclinant sa tête, le monarque reçut la _précieuse_ amphore, et dit: «Seigneur, que dois-je en faire?»--«Roi, je te donne en ce vase, répondit au monarque l'être émané du créateur même, je te donne en lui ce bonheur qui est le cher objet de ton pieux sacrifice. Prends donc, ô le plus éminent des hommes, et donne à tes chastes épouses ce breuvage, que les Dieux eux-mêmes ont composé. Qu'elles savourent ce nectar, auguste monarque: il fait naître de la santé, des richesses, des enfants aux femmes qui boivent sa liqueur efficace.» Ensuite, quand elle eût donné au monarque le breuvage incomparable, cette apparition merveilleuse de s'évanouir aussitôt dans les airs; et Daçaratha, se voyant maître enfin du nectar saint distillé par les Dieux, fut ravi d'une joie suprême, comme un pauvre aux mains de qui tomberait soudain la richesse. Il entra dans son gynœcée, et dit à Kâauçalyâ: «Reine, savoure cette boisson génératrice, dont l'efficacité doit opérer son bien en toi-même.» Ayant ainsi parlé, son époux, qui avait partagé lui-même cette ambroisie en quatre portions égales, en servit deux parts à Kâauçalyâ, et donna à Kêkéyî une moitié de la moitié restante. Puis, ayant coupé en deux sa quatrième portion, le monarque en fit boire une moitié à Soumitrâ: ensuite il réfléchit, et donna encore à Soumitrâ ce qui restait du nectar composé par les Dieux. Suivant l'ordre où ces femmes avaient bu la nonpareille ambroisie, donnée par le roi même au comble de la joie, les princesses conçurent des fruits beaux et resplendissants à l'égal du soleil ou du feu sacré. De ces femmes naquirent quatre fils, d'une beauté céleste et d'une splendeur infinie: Râma, Lakshmana, Çalroughna et Bharata. Kâauçalyâ mit au monde Râma, l'aîné par sa naissance, le premier par ses vertus, sa beauté, sa force nonpareille et même l'égal de Vishnou par son courage. De même, Soumitrâ donna le jour à deux fils, Laksmana et Çatroughna: inébranlables pour le dévouement et grands par la force, ils cédaient _néanmoins_ à Râma pour les qualités. Vishnou avait formé ces jumeaux avec une quatrième portion de lui-même: celui-ci était né d'une moitié, et celui-là d'une autre moitié du quart. Le fils de Kêkéyî se nommait Bharata: homme juste, magnanime, vanté pour sa vigueur et sa force, il avait l'énergie de la vérité. Ces princes, doués tous d'une âme ardente, habiles à manier de grands arcs, dévoués à l'exercice des vertus, comblaient ainsi les vœux du roi leur père; et Daçaratha, entouré de ces quatre fils éminents, goûtait au milieu d'eux une joie suprême, comme Brahma, environné par les Dieux. Depuis l'enfance, Lakshmana s'était voué d'une ardente amitié à Râma, l'amour des créatures: _en retour_, ce jeune frère, de qui l'aide servit puissamment à la prospérité de son frère aîné, ce juste, ce fortuné, ce victorieux Lakshmana était plus cher que la vie même à Râma, le destructeur _invincible_ de ses ennemis. Celui-ci ne mangeait pas sans lui son repas ordinaire, il ne touchait pas sans lui à quelque mets plus délicat; sans lui, il ne se livrait pas au plaisir un seul instant même. Râma s'en allait-il, soit à la chasse, soit ailleurs; aussitôt, prenant son arc, le dévoué Lakshmana y marchait avec lui et suivait ses pas. Autant Lakshmana était dévoué à Râma, autant Çatroughna l'était à Bharata; celui-ci était plus cher à celui-ci et celui-ci à celui-là que le souffle même de la vie. Joie de son père, attirant les regards au milieu de ses frères comme un drapeau, Râma était immensément aimé de tous les sujets pour ses qualités naturelles: aussi, comme il savait se concilier par ses vertus l'affection des mortels, lui avait-on donné ce nom de RÂMA, _c'est-à-dire, l'homme qui plaît_, ou _qui se fait aimer_. * * * * * Un grand saint, nommé Viçvâmitra, vint dans la ville d'Ayodhyâ, conduit par le besoin d'y voir le souverain. Des rakshasas, enivrés de leur force, de leur courage, de leur science dans la magie, interrompaient sans cesse le sacrifice de cet homme sage et dévoué à l'amour de ses devoirs: aussi l'anachorète, qui ne pouvait sans obstacle mener à fin la cérémonie, désirait-il voir le monarque, afin de lui demander protection contre les perturbateurs de son _pieux_ sacrifice. «Prince, lui dit-il, si tu veux obtenir de la gloire et soutenir la justice, ou si tu as foi en mes paroles, prouve-le en m'accordant un seul _homme, ton_ Râma. La dixième nuit me verra célébrer ce grand sacrifice, où les rakshasas tomberont, immolés par un exploit merveilleux de ton fils.» Alors, ayant baisé avec amour son fils sur la tête, Daçaratha le donna au saint ermite avec son fidèle compagnon Lakshmana. Quand il vit Râma aux yeux de lotus s'avancer vers le fils de Kouçika, le vent souffla d'une haleine pure, douce, embaumée, sans poussière. Au moment où partit ce rejeton bien-aimé de Raghou, une pluie de fleurs tomba des cieux, et l'on entendit ruisseler d'en haut les chants de voix suaves, les fanfares des conques, les roulements des tymbales célestes. Le magnanime anachorète était suivi par ces deux héros, comme le roi du ciel est suivi par les deux Açwins. Armés d'un arc, d'un carquois et d'une épée, la main gauche défendue par un cuir lié autour de leurs doigts, ils suivaient Viçvâmitra, comme les deux jumeaux enfants du feu suivent Sthânou, _c'est-à-dire le Stable, un des noms de Çiva_. Arrivés à un demi-yodjana et plus sur la rive méridionale de la Çarayoû: «Râma, dit avec douceur Viçvâmitra; mon bien-aimé Râma, il convient que tu verses maintenant l'eau sur toi, suivant nos rites; je vais t'enseigner les moyens de salut; ne perdons pas le temps. «Reçois d'abord ces deux sciences merveilleuses, LA PUISSANCE et L'OUTRE-PUISSANCE; par elles, ni la fatigue, ni la vieillesse, ni aucune altération ne pourront jamais envahir tes membres. «Car ces deux sciences, qui apportent avec elles la force et la vie, sont les filles de l'aïeul suprême des créatures; et toi, ô Kakoutsthide, tu es un vase digne que je verse en lui ces connaissances merveilleuses. Entouré de qualités divines, enfantées par ta propre nature, et d'autres qualités acquises par les efforts d'un louable désir, tu verras encore ces deux sciences élever tes vertus jusqu'à la plus haute excellence.» Après ce _discours_, Viçvâmitra, l'homme riche en mortifications, initia aux deux sciences Râma, purifié dans les eaux du fleuve, debout, la tête inclinée et les mains jointes. Le héros enfant dit, chemin faisant, au sublime anachorète Viçvâmitra ces paroles, toutes composées de syllabes douces: «Quelle est cette forêt bien grande, qui se montre ici, non loin de la montagne, comme une masse de nuages? À qui appartient-elle, _homme saint_, qui brilles d'une splendeur impérissable? Cette forêt semble à mes regards délicieuse et ravissante.» «Ce lieu, Râma, lui répondit l'anachorète, fut jadis l'ermitage du Nain magnanime: l'Ermitage-Parfait, c'est ainsi qu'on l'appelle, fut jadis la scène où le parfait, où l'illustre Vishnou se livrait sous la forme d'un nain à la plus austère pénitence, dans le temps, noble fils de Raghou, que Bali ravit à Indra le sceptre des trois mondes. «Le Virotchanide, enflammé par l'ivresse que lui inspirait l'éminence de sa force, ayant donc vaincu le monarque du ciel, Bali resta maître de l'empire des trois mondes. «Ensuite, comme Bali _voulait encore augmenter sa puissance par_ l'offrande d'un sacrifice, Indra et l'armée des immortels avec lui vint dire, tout ému de crainte, à Vishnou, ici même, dans cet ermitage: «Ce Virotchanide d'une si haute puissance, Bali offre un sacrifice: _et cependant_ ce roi des Asouras est _déjà_ doué d'une telle abondance, qu'il rassasie les désirs de toutes les créatures. Va le trouver sous cette forme de nain, Dieu aux longs bras, et veuille bien lui mendier ce que trois de tes pas seulement peuvent mesurer de terre. Il doit nécessairement t'accorder l'aumône de ces trois pas, aveuglé qu'il est de sa force, comme de son courage, et méprisant dans toi-même le maître du monde, qu'il ne reconnaîtra point sous ta forme de nain. Le roi des vils Démons gratifie par l'accomplissement de leurs vœux les plus chers tous ceux qui, désirant obtenir l'objet où leur souhait aspire, invoquent _sa munificence_. «Cet ermitage parfait de nom le sera donc aussi de fait, si _tu veux bien en sortir un instant_, ô toi, de qui l'énergie est celle de la vérité même, _pour_ accomplir cette action parfaite. «Conjuré ainsi par les Dieux, Vishnou, sous la forme de nain, dont s'était revêtue _son âme divine_, alla trouver le Virotchanide et lui demanda l'aumône des trois pas. «Mais aussitôt que Bali eut accordé les trois pas de terre au mendiant, le nain se développa dans une forme prodigieuse, et le Dieu-aux-trois-pas[3] s'empara de tous les mondes en trois pas.--Du premier pas, noble Raghouide, il franchit toute la terre; au deuxième, tout l'immortel espace atmosphérique; et, du troisième, il mesura tout le ciel austral. C'est ainsi que Vishnou réduisit le démon Bali à ne plus avoir d'autre habitation que l'abîme des enfers; c'est ainsi qu'ayant extirpé ce fléau des trois mondes, il en restitua l'empire au monarque du ciel. [Note 3: _Trivikrama_, un des surnoms de Vishnou, qu'il dut à cette légende.] «Cet ermitage, qui fut habité jadis par le Dieu aux œuvres saintes, reçoit très-souvent mes visites par dévotion en l'ineffable nain. Voici le lieu où grâce à ton courage, héros, fils du plus grand des hommes, tu dois immoler ces deux rakshasas qui mettent des obstacles à mon sacrifice.» Ensuite Râma, ayant habité là cette nuit avec Lakshmana et s'étant levé à l'heure où blanchit l'aube, se prosterna humblement pour saluer Viçvâmitra. Alors ce guerrier, de qui la force ne trompe jamais, Râma, qui sait le prix du lieu, du temps et des moyens, adresse à Viçvâmitra ce langage opportun: «Saint anachorète, je désire que tu m'apprennes dans quel temps il me faut écarter ces Démons nocturnes qui jettent des obstacles dans ton sacrifice.» Ravis de joie à ces paroles, aussitôt Viçvâmitra et tous les autres solitaires de louer Râma et de lui dire: «À partir de ce jour, il faut, Râma, que tu gardes pendant six nuits, dévoué entièrement à cette _veille continue_; car une fois entré dans les cérémonies préliminaires du sacrifice, il est défendu au solitaire de rompre le silence.» Après qu'il eut écouté ces paroles des monobites à l'âme contemplative, Râma se tint là debout, six nuits, gardant avec Lakshmana le sacrifice de l'anachorète, l'arc en main, sans dormir et sans faire un mouvement, immobile, comme un tronc d'arbre, impatient de voir la _nuée des_ rakshasas abattre son vol sur l'ermitage. Ensuite, quand le cours du temps eut amené le sixième jour, ces fidèles observateurs des vœux, les magnanimes anachorètes dressèrent l'autel sur sa base.--Déjà, accompagné des hymnes, arrosé de beurre clarifié, le sacrifice était célébré suivant les rites; déjà la flamme se développait sur l'autel, où priait le contemplateur d'une âme attentive, quand soudain éclata dans l'air un bruit immense et tel que l'on entend le sombre nuage tonner au sein des cieux dans la saison des pluies. Alors, voici que se précipitent _dans l'ermitage_, et Mârîtcha, et Soubâhou, et les serviteurs de ces deux rakshasas, déployant toute la puissance de leur magie. Aussitôt que, de ses yeux beaux comme des lotus, Râma les vit accourir, faisant pleuvoir un torrent de sang: «Vois, Lakshmana, dit-il à son frère, vois Mârîtcha, qui vient, suivi de son cortége, avec sa voix de bruyant tonnerre, et Soubâhou, le rôdeur nocturne. Regarde bien! ces Démons noirs, comme deux montagnes de collyre, vont disparaître à l'instant même devant moi, tels que deux nuages au souffle du vent!» À ces mots, l'habile archer tira de son carquois la flèche nommée le Trait-de-l'homme, et, sans être poussé d'une très-vive colère, il décocha le dard en pleine poitrine de Mârîtcha. Emporté jusqu'au front de l'Océan par l'impétuosité de cette flèche, Mârîtcha y tomba comme une montagne, les membres agités par le tremblement de l'épouvante. Ensuite, le rejeton vaillant de Raghou choisit _dans son carquois_ le dard nommé la Flèche-du-feu; il envoya ce trait céleste dans la poitrine de Soubâhou, et le rakshasa frappé tomba _mort_ sur la terre. Puis, s'armant avec la Flèche-du-vent et mettant le comble à la joie des solitaires, le descendant illustre de Raghou immola même tous les autres Démons. Après ce carnage, Viçvâmitra avec toute la communauté des anachorètes, s'approcha du jeune guerrier, et lui décerna les honneurs, les félicitations, les présents, que méritait sa victoire: «Je suis content, guerrier aux longs bras: tu as bien observé la parole de _moi_, ton maître; en effet, cet Ermitage-Parfait est devenu, grâce à toi, plus parfait encore. * * * * * Leur mission accomplie, Râma et Lakshmana passèrent encore là cette nuit, honorés des anachorètes et l'âme joyeuse. À l'heure où la nuit s'éclaire aux premières lueurs de l'aube, et quand ils eurent vaqué aux dévotions du matin, les deux héros petits-neveux de Raghou allèrent s'incliner devant Viçvâmitra et devant les autres solitaires; puis, les ayant tous salués avec lui, ces princes, doués d'une immortelle splendeur, lui tinrent ce discours à la fois noble et doux: «Ces deux guerriers, qui se tiennent devant toi, ô le plus éminent des anachorètes, sont tes serviteurs; commande-nous à ton gré: que veux-tu que nous fassions encore?» À ce discours, les ermites, riches de mortifications, à qui ces deux frères l'avaient adressé, laissent parler Viçvâmitra, et rendent par lui cette réponse au _vaillant_ Râma: «Djanaka, le roi de Mithila, doit bientôt célébrer, ô le plus vertueux des Raghouides, un sacrifice très-grand et très-saint: nous irons certainement.--Toi-même, ô le plus éminent des hommes, tu viendras avec nous: tu es digne de voir là cet arc fameux, qui est une grande merveille et la perle des arcs. «Jadis, Indra et les Dieux ont donné au roi de Mithila cet arc géant, comme un dépôt, au temps que la guerre fut terminée entre eux et les Démons. Ni les Dieux, ni les Gandharvas, ni les Yakshas, ni les Nâgas, ni les Rakshasas ne sont capables de bander cet arc: combien moins, nous autres hommes, ne le saurions-nous faire!» Et sur-le-champ Râma se mit en route avec ces grands saints, à la tête desquels marchait Viçvâmitra. Attelés dans un instant, s'avançaient une centaine de chars brahmiques, où l'on avait chargé les bagages des anachorètes, qui venaient tous à leur suite. On voyait aussi des troupeaux d'antilopes et d'oiseaux, doux habitants de l'Ermitage-Parfait, suivre pas à pas dans cette marche Viçvâmitra, le sublime solitaire. Déjà les troupes des anachorètes s'étaient avancées loin dans cette route, quand, arrivées au bord de la Çona, vers le temps où le soleil s'affaisse à l'horizon, elles _s'arrêtent pour_ camper devant son rivage. Mais, aussitôt que l'astre du jour a touché le couchant, ces hommes d'une splendeur infinie se purifient dans les ondes, rendent un hommage au feu avec des libations de beurre clarifié, et, donnant la première place à Viçvâmitra, s'assoient autour du sage. Râma lui-même avec le fils de Soumitrâ se prosterne devant l'ermite, qui s'est amassé un trésor de mortifications, et s'assoit auprès de lui.--Alors, joignant ses mains, le jeune tigre des hommes, que sa curiosité pousse à faire cette demande, interroge ainsi Viçvâmitra, le saint: «Bienheureux, quel est donc ce lieu, _que je vois_ habité par des hommes au sein de la félicité? Je désire l'apprendre, sublime anachorète, de ta bouche même en toute vérité.» Excitée par ce langage de Râma, la grande lumière de Viçvâmitra commença donc à lui raconter ainsi l'histoire du lieu où ils étaient arrivés: «Jadis il fut un monarque puissant, appelé Kouça, issu de Brahma et père de quatre fils, renommés pour la force. C'étaient Kouçâçwa, Kouçanâbha, Amoûrtaradjasa et Vasou, tous magnanimes, brillants et dévoués aux devoirs du kshatrya. «Kouça dit un jour: «Mes fils, il faut vous consacrer à la défense des créatures.» C'est ainsi qu'il parla, noble Raghouide, à ces princes, de qui la modestie était la compagne de la science dans la Sainte Écriture. «À ces paroles du roi leur père, ils bâtirent quatre villes, chacun fondant la sienne. De ces héros, semblables aux gardiens célestes du monde, Kouçâçwa construisit la ville charmante de Kâauçâçwi; Kouçanâbha, qu'on eût dit la justice en personne, fut l'auteur de Mahaudaya; le vaillant Amoûrtaradjasa créa la ville de Prâgdjyautisha, et Vasou éleva Girivradja dans le voisinage de Dharmâranya. «Ce lieu-ci, appelé Vasou, porte le nom du prince Vasou à la splendeur infinie: on y remarque ces belles montagnes, au nombre de cinq, à la crête sourcilleuse.--Là, coule la jolie rivière de Mâgadhî; elle donne son nom à la ville de Magadhâ, qui brille, comme un bouquet de fleurs, au milieu des cinq grands monts. Cette rivière appelée Mâgadhî appartenait au domaine du magnanime Vasou: _car_ jadis il habita, _vaillant_ Râma, ces champs fertiles, guirlandés de moissons. «De son côté, l'invincible et saint roi Kouçanâbha rendit _la nymphe_ Ghritâtchyâ mère de cent filles _jumelles_, à qui rien n'était supérieur en toutes qualités. «Un jour, ces jeunes vierges, délicieusement parées, toutes charmantes de jeunesse et de beauté, descendent au jardin, et là, vives comme des éclairs, se mettent à folâtrer. Elles chantaient, noble fils de Raghou, elles dansaient, elles touchaient ou pinçaient divers instruments de musique, et, parfumant l'air des guirlandes tressées dans leurs atours, elles se laissaient ravir aux mouvements d'une joie suprême. «Le Vent, qui va se glissant partout, les vit en ce moment, et voici quel langage il tint à ces jouvencelles, aux membres suaves, et de qui rien n'était pareil en beauté sur la terre: «Charmantes filles, je vous aime toutes; soyez donc mes épouses. Par là, vous dépouillant de la condition humaine, vous obtiendrez l'immortalité.» «À ces habiles paroles du Vent _amoureux_, les jeunes vierges lui décochent un éclat de rire; et puis toutes lui répondent ainsi: «Ô Vent, il est certain que tu pénètres dans toutes les créatures; nous savons toutes quelle est ta puissance; mais pourquoi juger de nous avec ce mépris? Nous sommes toutes filles de Kouçanâbha; et, fermes sur l'assiette de nos devoirs, nous défions ta force de nous en précipiter: oui! Dieu _léger_, nous voulons rester dans la condition faite à notre famille.--Qu'on ne voie jamais arriver le temps où, volontairement infidèle au commandement de notre bon père, de qui la parole est celle de la vérité, nous irons de nous-mêmes arrêter le choix d'un époux. Notre père est notre loi, notre père est pour nous une divinité suprême; l'homme, à qui notre père voudra bien nous donner, est celui-là seul qui deviendra jamais notre époux.» «Saisi de colère à ces paroles des jeunes vierges, le Vent fit violence à toutes et brisa la taille à toutes par le milieu du corps. Pliées en deux, les nobles filles rentrent donc au palais du roi leur père; elles se jettent devant lui sur la terre, pleines de confusion, rougissantes de pudeur et les yeux noyés de larmes. «À l'aspect de ses filles, tout à l'heure d'une beauté nonpareille, maintenant flétries et la taille déviée, le monarque dit avec émotion ces paroles aux princesses désolées:--«Quelle chose vois-je donc ici, mes filles? Dites-le-moi! Quel être eut une âme assez violente pour attenter sur vos personnes et vous rendre ainsi toutes bossues? «À ces mots du sage Kouçanâbha, les cent jeunes filles répondirent, baissant leur tête à ses pieds:--«Enivré d'amour, le Vent s'est approché de nous; et, franchissant les bornes du devoir, ce Dieu s'est porté jusqu'à nous faire violence.--Toutes cependant nous avions dit à ce Vent, tombé sous l'aiguillon de l'Amour: «Dieu fort, nous avons un père; nous ne sommes pas maîtresses de nous-mêmes. Demande-nous à notre père, si ta pensée ne veut point une autre chose que ce qui est honnête. Nos cœurs ne sont pas libres dans leur choix: sois bon pour nous, toi qui es un Dieu!» Irrité de ce langage, le Vent, seigneur, fit irruption dans nos membres: abusant de sa force, il nous brisa et nous rendit bossues, _comme tu vois_.» «Après que ses filles eurent achevé ce discours, le dominateur des hommes, Kouçanâbha fit cette réponse, noble Râma, aux cent princesses: «Mes filles, je vois avec une grande satisfaction que ces violences du Vent, vous les avez souffertes _avec une sainte résignation_, et que vous avez en même temps sauvegardé l'honneur de ma race. En effet, la patience, mes filles, est le principal ornement des femmes; et nous devons supporter, c'est mon sentiment, tout ce qui vient des Dieux. Votre soumission à de tels outrages commis par le Vent, je vous l'impute à bonne action; aussi je m'en réjouis, mes chastes filles, comme je pense que ce jour vient d'amener pour vous le temps du mariage. Allez donc où il vous plaît d'aller, mes enfants: moi, je vais occuper ma pensée de votre bonheur _à venir_.» «Ensuite, quand ce roi, le plus vertueux des monarques, eut congédié les tristes jeunes filles, il se mit, en homme versé dans la science du devoir, à délibérer avec ses ministres sur le mariage des cent princesses. _Enfin_, c'est de ce jour que Mahaudaya fut dans la suite des temps appelé Kanyakoubja, _c'est-à-dire la ville des jeunes bossues_, en mémoire du fait arrivé dans ces lieux, où jadis le Vent déforma les cent filles du roi et les rendit toutes bossues. «Dans ce temps même, un grand saint, nommé Halî, anachorète d'une sublime énergie, accomplissait un vœu de chasteté vraiment difficile à soutenir.--Une Gandharvî[4], fille d'Orûnâyou, appelée Saumadâ, s'était elle-même enchaînée du même vœu très-saint et veillait avec des soins attentifs autour du brahmatchâri, tandis qu'il se consumait dans sa rude pénitence. Elle souhaitait un fils, Râma; et ce désir lui avait inspiré d'embrasser une obéissance soumise et _pieusement_ dévouée à ce grand saint, absorbé dans la contemplation. Après un long temps, l'anachorète satisfait lui dit: «Je suis content: que veux-tu, sainte, dis-moi, que je fasse pour toi?» Aussitôt que la Gandharvî eut reçu de l'anachorète ces paroles de satisfaction, elle joignit les mains et lui fit connaître en ces mots composés de syllabes douces à quelle chose aspirait son vœu _le plus ardent_: «Ce que je désire de toi, c'est un fils tout éblouissant d'une beauté, qui émane de Brahma, comme toi, que je vois briller à mes yeux de cette lumière, _auréole_ éminente, dont Brahma t'a revêtu lui-même. Je te choisis de ma libre volonté pour mon époux, moi qui n'ai pas encore été liée par la chaîne du mariage. [Note 4: Les Gandharvas sont les musiciens du ciel: ce mot au féminin est _gandharvî_.] «Veuille donc t'unir à moi, qui te demande, religieux inébranlable en tes vœux, à moi, qui n'en demandai jamais un autre avant toi!» Sensible à sa prière, le brahme saint lui donna un fils, comme elle se l'était peint dans ses désirs. «Le fils de Hali eut nom Brahmadatta: ce fut un saint monarque d'une splendeur égale au rayonnement du roi même des Immortels: il habitait alors, Kakoutsthide, une ville appelée Kâmpilyâ. Quand la renommée de son éminente beauté fut parvenue aux oreilles de Kouçanâbha, ce prince équitable conçut la pensée de marier ses filles avec lui, et fit proposer l'hymen au roi Brahmadatta. «_L'offre acceptée_, Kouçanâbha, dans toute la joie de son âme, donna les cent jeunes filles à Brahmadatta. Ce prince, d'une splendeur à nulle autre semblable, prit donc la main à toutes, l'une après l'autre, suivant les rites du mariage. Mais à peine les eut-il seulement touchées aux mains, que tout à coup disparut aux yeux la triste infirmité des cent princesses bossues. «Elles redevinrent ce qu'elles étaient naguère, douées entièrement de majesté, de grâces et de beauté. Quand le roi Kouçanâbha vit ses filles délivrées du _ridicule fardeau que leur avait imposé la colère du_ Vent, il en fut ravi au plus haut point de l'admiration, il s'en réjouit, il en fut enivré de plaisir. «Les noces célébrées et son royal hôte parti, Kouçanâbha, qui n'avait pas de postérité mâle, célébra un sacrifice solennel pour obtenir un fils. Tandis que les prêtres vaquaient à cette cérémonie, le fils de Brahma, Kouça lui-même apparut et tint ce langage au roi Kouçanâbha, son fils: «Il te naîtra bientôt un fils égal à toi, mon fils; il sera nommé Gâdhi, et par lui tu obtiendras une gloire éternelle dans les _trois_ mondes.» «Aussitôt que Kouça eut adressé, noble Râma, ces paroles au roi Kouçanâbha, il disparut soudain, et rentra dans l'air, comme il en était sorti. Après quelque temps écoulé, ce fils du sage Kouçanâbha vint au monde: il fut appelé Gâdhi; il acquit une haute renommée, il signala sa force égale à celle de la vérité. Ce Gâdhi, qui semblait la justice en personne, fut mon père; il naquit dans la famille de Kouça; et moi, vaillant Raghouide, je suis né de Gâdhi. «Gâdhi eut encore une fille, ma sœur cadette, Satyavatî, bien digne de ce nom[5], femme chaste, qu'il donna en mariage à Ritchika. Quand cette branche éminemment noble du tronc antique de Kouça eut mérité, par son amour conjugal, d'entrer avec son époux au séjour des Immortels, son corps fut changé ici en un grand fleuve. [Note 5: _Satyavat_, au féminin, _satyavatî_, veut dire _qui possède la vérité_.] «_Oui_! ma sœur est devenue ce beau fleuve aux ondes pures, qui descend du Swarga _ou du Paradis_ sur le _mont_ Himâlaya pour la purification des mondes. «Depuis lors, content, heureux, fidèle à mon vœu, j'habite, Râma, sur les flancs de l'Himâlaya, par amour de ma sœur. Satyavatî, la noble fille de Kouça, est donc aujourd'hui le premier des fleuves, parce qu'elle a été pure, dévouée aux _saints_ devoirs de la vérité et chastement unie à son époux. C'est de là que, voulant accomplir un vœu, je suis venu à l'Ermitage-Parfait, où grâce à ton héroïsme, _vaillant_ fils de Raghou, mon sacrifice a été parfait. «Mais, tandis que je raconte, la nuit est arrivée à la moitié de son cours; va donc cultiver le sommeil: que la félicité descende sur toi, et puisse notre voyage ne connaître aucun obstacle! «Les arbres sont immobiles; les quadrupèdes et les volatiles reposent: les ténèbres de la nuit enveloppent toutes les régions du ciel. Il semble qu'on ait fardé tout le firmament avec une poussière fine de sandal; les étoiles d'or, les planètes et les constellations du zodiaque le tiennent, pour ainsi dire, embrassé. L'astre, que le monde aime à cause de ses rayons frais, l'astre des nuits se lève, comme pour verser dans ses clartés radieuses la joie sur la terre, haletante, _il n'y a qu'un instant_, sous la chaleur enflammée du jour. C'est l'heure où l'on voit circuler hardiment tous les êtres, qui rôdent au sein des nuits, les troupes des Yakshas, des Rakshasas et des autres Démons, qui se repaissent de chair.» Après ces mots, le grand anachorète cessa de parler, et tous les solitaires, s'écriant à l'envi: «Bien!... _c'est_ bien!» saluent d'un applaudissement unanime le fils de Kouça. * * * * * Ces grands saints dormirent le reste de la nuit au bord de la Çona, et, quand l'aube eut commencé d'éclairer les ténèbres, Viçvâmitra adressant la parole au jeune Râma: «Lève-toi, dit-il, fils de Kâauçalyâ, car la nuit s'est déjà bien éclaircie. Rends d'abord ton hommage à l'aube de ce jour et remets-toi ensuite d'un pas allègre en voyage.» Après qu'ils eurent longtemps marché dans cette route, le jour vint complètement, et la reine des fleuves, la Gangâ se montra aux yeux des éminents rishis. À l'aspect de ses limpides eaux, peuplées de grues et de cygnes, tous les anachorètes et le guerrier issu de Raghou avec eux de sentir une vive allégresse. Ensuite, ayant fait camper leurs familles sur les bords du fleuve, ils se baignent dans ses ondes, comme il est à propos; ils rassasient d'offrandes les Dieux et les mânes des ancêtres, ils versent dans le feu des libations de beurre clarifié, ils mangent comme de l'ambroisie ce qui reste des oblations, et goûtent, d'une âme joyeuse, le plaisir d'habiter la rive pure du fleuve saint. Ils entourent de tous les côtés Viçvâmitra le magnanime, et Râma lui dit alors: «Je désire que tu me parles, saint homme, sur la reine des bruyantes rivières; _dis-moi_ comment est venue _ici-bas_ cette Gangâ, le plus noble des fleuves, et la purification des trois mondes.» Engagé par ce discours, le sublime anachorète, remontant à l'origine des choses, se mit à lui raconter la naissance du fleuve et sa marche: «L'Himâlaya est le roi des montagnes; il est doué, Râma, de pierreries en mines inépuisables. Il naquit de son mariage deux filles, auxquelles rien n'était supérieur en beauté sur la terre. Elles avaient pour mère la fille du Mérou, Ménâ à la taille gracieuse, déesse charmante, épouse de l'Himâlaya. La Gangâ, de qui tu vois les ondes, _noble_ enfant de Raghou, est la fille aînée de l'Himâlaya; la seconde fille du mont sacré fut appelée Oumâ. «Ensuite les Immortels, ambitieux d'une si brillante union, sollicitèrent la main de la belle Gangâ, et le Mont-des-neiges, suivant les règles de l'équité, voulut bien leur donner à tous en mariage cette déesse, l'aînée de ses filles, la _riche_ Gangâ, ce grand fleuve, qui marche à son gré dans ses voies pour la purification des trois mondes. «Puis, les Dieux, dont cet hymen avait comblé tous les vœux, s'en vont de chez l'Himâlaya, comme ils y étaient venus, ayant reçu de lui cette _noble_ Gangâ, qui parcourt les trois mondes dans sa _longue_ carrière. «Celle qui fut la seconde fille du roi des monts, Oumâ s'est amassé un trésor de mortifications: elle a, fils de Raghou, embrassé une austère pénitence pour accomplir un vœu difficile. Çiva même a demandé sa main, et le mont sacré a marié avec le Dieu cette nymphe, à qui le monde rend un culte et que ses rudes macérations ont élevée jusqu'à la cime de la perfection.» Quand cet anachorète, commodément assis, eut mis fin à son discours, Râma, joignant les mains, adressa au magnanime Viçvâmitra cette nouvelle demande: «Il n'y a pas moins de mérite à écouter qu'à dire, saint brahme, l'histoire que tu viens de conter: aussi désiré-je l'entendre avec une _plus_ grande extension. Pour quelle raison la nymphe Gangâ roule-t-elle ainsi dans trois lits, et vient-elle se répandre au milieu des hommes, elle qui est le fleuve des Dieux? Quels devoirs a-t-elle, cette nymphe, si versée dans la science des vertus, à remplir dans les trois mondes?» Alors Viçvâmitra, l'homme aux grandes mortifications, répondant aux paroles du Kakoutsthide, se mit à lui conter cette histoire avec étendue: «Jadis un roi, nommé Sagara, juste comme la justice elle-même, était le fortuné monarque d'Ayodhyâ: il n'avait pas et désirait avoir des enfants. _De ses deux_ épouses, la première était la fille du roi des Vidarbhas, _princesse aux beaux cheveux_, justement appelée Kéçinî et qui, très-vertueuse, n'avait jamais souillé sa bouche d'un mensonge. La seconde épouse de Sagara était la fille d'Aristhtanémi, femme d'une vertu supérieure et d'une beauté sans pareille sur la terre. «Excité par le désir _impatient_ d'obtenir un fils, ce roi, habile archer, s'astreignit à la pénitence avec ses deux femmes sur la montagne, où jaillit la source du fleuve, qui tire son nom de Bhrigou. Enfin, quand il eut ainsi parcouru mille années, le plus éminent des hommes véridiques, l'anachorète Bhrigou, qu'il s'était concilié par la vigueur de ses mortifications, accorda, noble Kakoutsthide, cette grâce au monarque pénitent: «Tu obtiendras, _saint_ roi, de bien nombreux enfants, et l'on verra naître de toi une postérité, à la gloire de laquelle rien dans le monde ne sera comparable. L'une de tes femmes accouchera d'un fils pour l'accroissement _infini_ de ta race; l'autre épouse donnera le jour à soixante mille enfants.» «Quand il eut ainsi parlé, ces deux femmes de Sagara, joignant les mains, dirent au solitaire, qui s'était amassé un trésor de pénitence, de justice et de vérité: «Qui de nous sera mère d'un seul fils, saint brahme, et qui sera mère de si nombreux enfants? voilà ce que nous désirons apprendre: que cette faveur accordée soit pour nous une vérité complète!» À ces mots, l'excellent anachorète de répondre aux deux femmes cette parole bienveillante: «J'abandonne cela à votre choix. Demandez-moi ce que vous souhaitez: chacune de vous obtiendra l'objet de son désir: celle-ci un seul fils avec une _longue_ descendance, celle-là beaucoup de fils, qui ne laisseront aucune postérité.» «D'après ces paroles du solitaire, la belle Kéçinî _demanda et_ reçut le fils unique, Râma, qui devait propager sa race. La sœur de Garouda, Soumalî, _la seconde épouse_, obtint le don qu'elle avait préféré, _vaillant_ fils de Raghou, les illustres enfants au nombre de soixante mille. Ensuite, le roi salua Bhrigou, le plus vertueux des hommes vertueux, en décrivant un pradakshina autour du saint anachorète, et s'en retourna dans sa ville, accompagné de ses deux femmes. «Quand il se fut écoulé un _assez_ long temps, la première des épouses mit au monde un fils de Sagara: il fut nommé Asamandjas. Mais l'enfant, à qui Soumatî donna le jour, noble Raghouide, était une _verte_ calebasse: elle se brisa, et l'on en vit sortir les soixante mille fils. «Les nourrices firent pousser la petite famille en des urnes pleines de beurre clarifié, et tous, après un laps suffisant d'années, ils atteignirent _dans cette couche_ au temps de l'adolescence. Les soixante mille fils du roi Sagara furent tous égaux en âge, semblables en vigueur et pareils en courage. «L'aîné de ces frères, Asamandjas fut banni par son père de la ville, où ce héros exterminateur des ennemis s'appliquait à nuire aux citadins. Mais Asamandjas eut un fils, nommé Ançoumat, prince estimé par tout le monde et qui avait pour tout le monde une parole gracieuse. «Ensuite et longtemps après, _noble_ fils de Raghou, cette pensée naquit en l'esprit de Sagara: «Il faut, se dit-il, que je célèbre le sacrifice d'un açwa-médha.» «Dans cette contrée où le mont Vindhya et le fortuné beau-père de Çiva, l'Himâlaya, ce roi des montagnes, se contemplent mutuellement et semblent se défier; dans cette contrée, dis-je, Sagara le magnanime célébra son pieux sacrifice; car c'est un pays grand, saint, renommé, habité par un noble peuple. «Là, d'après son ordre, vint avec lui son petit-fils, le héros Ançoumat, habile à manier un arc pesant, habile à conduire un vaste char. «Tandis que l'_attention_ du roi était _absorbée_ dans la célébration du sacrifice, voici que tout à coup un serpent sous la forme d'Ananta se leva du fond de la terre, et déroba le cheval destiné au couteau du sacrificateur. Alors, fils de Raghou, voyant cette victime enlevée, tous les prêtres officiants viennent trouver le royal maître du sacrifice, et lui adressent les paroles suivantes: «Qui que ce soit qui, sous la forme d'un serpent, a dérobé le coursier destiné au sacrifice, roi, il faut que tu donnes la mort à ce ravisseur et que tu _nous_ ramènes le cheval; car son absence est dans la cérémonie une grande faute pour la ruine de nous tous. Accomplis donc ce devoir, afin que ton sacrifice n'ait aucun défaut.» «Quand le prince eut écouté dans cette grande assemblée ces pressantes paroles de ses directeurs spirituels, il fit appeler devant lui ses soixante mille fils, et leur tint ce langage: «Je vois que ni les Rakshasas, ni les Nâgas eux-mêmes n'ont pu se glisser dans cette auguste cérémonie; car ce sont les grands rishis qui veillent sur mon sacrifice. Qui que ce soit des êtres divins qui, sous la forme d'un serpent, s'est emparé du cheval, vous, mes fils, voyant avec une _juste_ colère ce défaut jeté dans les cérémonies introductives de mon sacrifice, allez, soit qu'il se cache dans les enfers, soit qu'il se tienne au fond des eaux, allez, _dis-je_, le tuer, ramenez-moi le cheval, et puisse le bonheur vous accompagner! «Fouillant jusque dans les _humides_ guirlandes de la mer et creusant le globe entier avec de longs efforts, cherchez tant que vous ne verrez point le cheval s'offrir enfin à vos yeux. Que chacun de vous brise un yodjana de la terre; allez tous en _vous_ suivant _ainsi les uns les autres_, selon cet ordre, que je vous impose, de chercher _avec soin_ le ravisseur de notre cheval. «Quant à moi, lié par les cérémonies préliminaires de mon sacrifice, je me tiendrai ici, accompagné de mon petit-fils et des prêtres officiants, jusqu'au temps où le bonheur veuille que vous ayez bientôt découvert le coursier.» «Dès que Sagara eut ainsi parlé, ses fils, Râma, exécutèrent, d'une âme joyeuse, l'ordre paternel et se mirent aussitôt à déchirer la terre. Ces hommes héroïques fendent le sein du globe, chacun l'espace d'un yodjana, avec une vigueur et des bras égaux à la force du tonnerre.--Ainsi brisée à coups de bêches, de massues, de lances, de hoyaux et de pics, la terre pousse comme des cris de douleur.--Il en sortait un bruit immense de Nâgas, de serpents aux grandes forces, de Rakshasas et d'Asouras ou tués ou blessés. «En effet, d'une vigueur augmentée par la colère, tous ces hommes eurent bientôt déchiré soixante mille yodjanas _carrés_ du globe jusqu'aux voûtes des régions infernales. «Ainsi, creusant de tous côtés la terre, ces fils du roi avaient parcouru le Djamboudwîpa, _c'est-à-dire l'Inde_, hérissé de montagnes. «Ensuite, les Dieux avec les Gandharvas, avec le peuple même des grands serpents, courent, l'âme troublée, vers l'aïeul suprême des créatures, et, s'étant prosternés devant lui, tous les Souras, agités d'une profonde épouvante, adressent au magnanime Brahma les paroles suivantes: «Heureuse Divinité, toute la terre est creusée en tous lieux par les fils de Sagara, et ces vastes fouilles causent une destruction immense des créatures _vivantes_. «Voici, disent-ils, ce _Démon_, perturbateur de nos sacrifices, le ravisseur du cheval!» et, parlant ainsi, les fils de Sagara détruisent _l'une après l'autre_ toutes les créatures. Informé de ces _troubles_, Dieu, à la force puissante, daigne concevoir un moyen dans ta pensée, afin que ces héros, qui cherchent le cheval _dévoué au sacrifice_, n'ôtent plus à tous les animaux une vie qu'ils ont reçue de toi.» «À ces mots, le suprême aïeul des créatures répondit en ces termes à tous les Dieux tremblants d'épouvante: «Le ravisseur du cheval est ce Vasondéva-Kapila, qui soutient seul tout l'univers et de qui l'origine échappe à toute connaissance. _S'il a dérobé la victime, c'est parce qu'_il _en_ avait _jadis_ vu _dans l'avenir ces conséquences_: le déchirement de la terre et la perte des Sagarides à la force immense: voilà quel est mon sentiment.» «Après qu'ils eurent entendu parler ainsi l'antique père des créatures, les Dieux, les Rishis, les mânes des ancêtres et les Gandharvas s'en retournèrent, comme ils étaient venus, dans leurs palais du triple ciel. «Ensuite, bruyante comme le tonnerre de la foudre, s'éleva la voix des vigoureux fils de Sagara, occupés à fouir la terre. Ayant fouillé entièrement ce globe et décrit un pradakshina autour de lui, tous les Sagarides s'en vinrent à leur père et lui dirent ces paroles: «Nous avons parcouru toute la terre et fait un vaste carnage d'animaux aquatiques, de grands serpents, de Daîtyas, de Dânavas, de Rakshasas; et cependant nulle part, ô roi, le perturbateur de ton sacrifice ne s'est offert à nos yeux. Que veux-tu, père chéri, que nous fassions encore? réfléchis là-dessus, et donne-nous tes ordres.» «Alors Sagara se mit à songer, et fit cette réponse à ce discours de tous ses fils: «Cherchez de nouveau mon cheval, creusez même ces régions infernales; et, quand vous aurez saisi le ravisseur de mon coursier, revenez enfin, couronnés du succès.» «À ces mots de leur auguste père, les soixante mille fils de Sagara courent de tous les côtés aux régions infernales. «Mais, tandis qu'ils travaillent de toutes parts à creuser la terre, voici qu'ils aperçoivent _devant eux_ l'auguste Nârâyana et le cheval, qui se promène _en liberté_ auprès de ce Dieu, nommé aussi Kapila. À peine ont-ils cru voir en Vishnou le ravisseur du cheval, que, tout furieux, ils courent sur lui avec des yeux enflammés de colère, et lui crient: «Arrête! arrête là!» «Alors ce magnanime, infini dans sa grandeur, envoie sur eux un souffle de sa bouche, qui rassemble tous les fils de Sagara et fait d'eux un monceau de cendres.» «Étant venu à penser, noble rameau de l'antique Raghou, que ses fils étaient déjà partis depuis longtemps, Sagara tint ce langage à son petit-fils, qu'enflammait un héroïsme naturel: «Va-t'en à la recherche de tes oncles et du _méchant_ qui a dérobé mon coursier; mais songe que dans les cavités de la terre habite un grand nombre d'êtres. Ne marche donc pas sans être muni de ton arc et préparé contre leurs attaques. Quand tu auras, bien-aimé fils, trouvé tes oncles et tué l'être qui met des entraves à mon vœu, reviens alors, couronné du succès, et conduis-moi à l'accomplissement de mon sacrifice: tu es un héros, tu possèdes maintenant la science, et ta bravoure est égale à celle de tes aïeux.» «À ces paroles du magnanime Sagara, Ançoumat prit son arc avec son épée, Râma, et se mit en route d'un pas accéléré. Sans délai, suivant le même chemin qu'ils avaient déjà parcouru, l'adolescent marcha d'une grande vitesse à la recherche de ses oncles. «Il contempla ce _vaste_ carnage d'Yakshas et de Rakshasas, que les _nobles fossoyeurs_ avaient exécutés, et vit enfin debout devant lui _ce pilier vivant_ de la plage orientale, l'éléphant Viroûpâksha.--Ançoumat lui rendit l'honneur d'un pradakshina, lui demanda comment il se portait, et s'informa ensuite de ses oncles, puis de l'_être inconnu_, qui avait dérobé le cheval. À ces questions d'Ançoumat, l'éléphant, soutien de ce quartier, répondit au jeune homme, debout près de lui: «Ton voyage sera heureux.»--Ces paroles entendues, le _neveu de soixante mille oncles reprit son chemin et_ continua à s'enquérir successivement avec le respect convenable auprès des trois autres éléphants de l'espace. Cette réponse même fut rendue au jeune et bouillant héros Ançoumat: «Tu retourneras chez toi, honoré et maître du cheval.» «Quand il eut recueilli ces bonnes paroles des éléphants, il s'avança d'un pied léger vers l'endroit où les Sagarides, ses oncles, n'étaient plus qu'un monceau de cendres. Et, devant le funèbre spectacle de ce tumulaire amas, le fils d'Asamandjas, accablé sous le poids de sa douleur, se répandit en cris plaintifs. «Il vit aussi errer non loin de là ce coursier qu'un serpent avait enlevé, un jour de pleine lune, dans le bois de la Vélà. «Ce héros à la splendeur éclatante désirait célébrer, en l'honneur de ces fils du roi, la cérémonie d'en arroser les cendres avec les ondes lustrales: il avait donc besoin d'eau, mais nulle part il ne voyait une source. Tandis qu'il promène autour de lui ses regards, voici qu'il aperçoit en ce lieu, _vaillant_ Râma, l'oncle maternel de ses oncles, Garouda, le monarque des oiseaux. Et ce rejeton de Vinatâ aux forces puissantes lui tint ce langage: «Ne t'afflige pas, ô le plus éminent des hommes; cette mort sera glorifiée dans les mondes. C'est Kapila même, l'infini, qui a consumé ces guerriers invincibles: voici, héros, la seule manière dont tu puisses verser de l'eau sur eux. La fille aînée de l'Himâlaya, la purificatrice des mondes, la Gangâ, cette reine des fleuves, doit laver de ses ondes tes _infortunés_ parents, dont Kapila fit un monceau de cendres. Aussitôt que la Gangâ, chérie des mondes, aura baigné cet amas de leurs cendres, tes oncles, mon bien-aimé, s'en iront au ciel! «Amène, s'il t'est possible, du séjour des Immortels, la Gangâ sur la face de la terre; procure ici-bas, et puisse le bonheur sourire à ton noble dessein! procure ici-bas la descente du fleuve sacré. Prends ce coursier et retourne chez les tiens, comme tu es venu: il est digne de toi, vaillant héros, de mener à bonne fin le sacrifice de ton aïeul.» «Docile aux paroles de Garouda, le vigoureux autant qu'illustre Ançoumat s'empara du cheval et revint d'un pied hâté au lieu où cette victime devait être immolée. «Arrivé devant le roi au moment où celui-ci venait enfin d'achever les cérémonies initiales de son açwa-médha, il répéta à son aïeul, noble fils de Raghou, les paroles de _l'oiseau_ Garouda; et le monarque, ému au récit affreux d'Ançoumat, termina le sacrifice avec une âme pleine de tristesse.--Quand il eut achevé complètement sa grande cérémonie, ce maître sage d'un vaste empire s'en retourna dans sa capitale, mais il n'arriva point à trouver un moyen pour amener la Gangâ sur la terre; et, ce dessein échoué, il paya son tribut à la mort, après qu'il eut gouverné le monde l'espace de trente mille années.» * * * * * «Dès que le noble Sagara fut monté au ciel, digne rejeton de Raghou, ô Râma, le vertueux Ançoumat fut élu comme roi par la volonté des sujets. Ce nouveau souverain fut un monarque bien grand, et de lui naquit un fils, nommé Dilîpa. Ançoumat, prince d'une haute renommée, remit l'empire aux mains de ce Dilîpa, et se retira sur une cime de l'Himâlaya, où il embrassa la carrière de la pénitence. Ce meilleur des rois, Ançoumat, que la vertu ceignit d'un éclat immortel, voulait obtenir _à force de macérations_, que la Gangâ descendit purifiante ici-bas; mais, n'ayant pu voir son désir accompli, malgré trente-deux mille années de la plus rigoureuse pénitence, le magnanime saint à la splendeur infinie passa de la terre au ciel. «Dilîpa même, éblouissant de mérites, célébra de nombreux sacrifices et régna vingt mille ans sur la terre; mais, conduit par la maladie sous la main de la mort, il n'arriva point, ô le plus éminent des hommes, à dénouer le nœud pour la descente du Gange ici-bas. S'en allant donc au monde du _radieux_ Indra, qu'il avait gagné par ses œuvres saintes, cet excellent roi abandonna sa couronne à son fils Bhagiratha, qui fut, rameau bien-aimé de Raghou, un monarque plein de vertu; mais il n'avait pas d'enfant, et le désir d'un fils semblable à son père était sans cesse avec lui. «Ascète énergique, il se macéra sur le mont Gaukarna dans une rigide pénitence: se tenant les bras toujours levés en l'air, se dévouant l'été aux ardeurs suffocantes de cinq feux, couchant l'hiver dans l'eau, sans abri dans la saison humide contre les nuées pluvieuses, n'ayant que des feuilles arrachées pour seule nourriture; il tenait en bride son âme, il serrait le frein à sa concupiscence. «À la fin de mille années, charmé de ses cruelles mortifications, l'auguste et fortuné maître des créatures, Brahma vint à son ermitage; et là, monté sur le plus beau des chars, environné même par les différentes classes des Immortels, adressant la parole au solitaire dans l'exercice de sa pénitence: «Bienheureux Bhagiratha, lui dit-il, je suis content de toi; reçois _donc maintenant_ de moi la grâce que tu souhaites, saint monarque de la terre.» «Ensuite, à cet aspect de Brahma, venu chez lui en personne, l'éblouissant anachorète, creusant les deux paumes de ses mains jointes, répondit en ces termes: «Si Bhagavat est content de moi, s'il est quelque valeur à ma pénitence, que les fils de Sagara obtiennent par moi en récompense la cérémonie des eaux lustrales; que, cette cendre vaine de leurs corps une fois lavée par la Gangâ, tous nos aïeux purifiés entrent sans tache dans le séjour du ciel; que cette race illustre ne vienne jamais à s'éteindre en aucune manière dans la famille d'Ikshwâkou! Je n'ai rien à demander qui me soit plus cher.» «À ces paroles du royal solitaire, l'aïeul originel de tous les êtres lui répondit en ce gracieux langage orné de syllabes douces: «Bienheureux Bhagîratha, distingué _jadis_ par ton adresse à conduire un char, _maintenant_ par la richesse de tes mortifications, que la famille d'Ikshwâkou impérissable, comme tu veux, ne soit jamais retranchée _des vivants_. «Tombée des cieux, la Gangâ, qui est le plus grand des fleuves, briserait entièrement la terre dans sa chute par la masse énorme de ses flots. Il faut donc, ô roi, supplier d'abord le dieu Çiva de porter lui-même cette cataracte; car il est certain que la terre ne pourra jamais soutenir le saut du Gange. Je ne vois pas dans le monde une autre puissance que Çiva capable de supporter l'impétuosité écrasante du fleuve tombant: implore donc cette _grande divinité_.» «Il dit, et, quand il eut _de nouveau_ engagé ce roi à conduire le Gange sur la terre, l'aïeul primordial des créatures, Bhagavat s'en alla dans le triple ciel.» «Après le départ de cet aïeul originel de tous les êtres, le royal anachorète jeûna encore une année, se tenant sur un pied, le bout seul d'un orteil appuyé sur le sol de la terre, ses bras levés en l'air, sans aucun appui, n'ayant pour aliment que les souffles du vent, sans abri, immobile comme un tronc d'arbre, debout, privé de sommeil et le jour et la nuit. Ensuite, quand l'année eut accompli sa révolution, le Dieu que tous les Dieux adorent et qui donne la nourriture à tous les animaux, l'époux d'Oumâ parla ainsi à Bhagîratha: «Je suis content de toi, ô le plus vertueux des hommes; je ferai la grande chose que tu désires: je soutiendrai, tombant des cieux, le fleuve au triple chemin.» «À ces mots, étant monté sur la cime de l'Himâlaya, Mahéçwara, adressant la parole au fleuve qui roule dans les airs, dit à la Gangâ: «Descends!» «Il ouvrit de tous les côtés la vaste gerbe de son djatâ, formant un bassin large de plusieurs yodjanas et semblable à la caverne d'une montagne. Alors, tombée des cieux, la Gangâ, ce fleuve divin, précipita ses flots avec une grande impétuosité sur la tête de Çiva, infini dans sa splendeur. «Là, troublée, immense, rapide, la Gangâ erra sur la tête du grand Dieu le temps qu'il faut à l'année pour décrire sa révolution. Ensuite, pour obtenir la délivrance du Gange, Bhagîratha de nouveau travailla à mériter la faveur de Mahadéva, l'_immortel_ époux d'Oumâ. Alors, cédant à sa prière, Çiva mit en liberté les eaux de la Gangâ; il baissa une seule natte de ses cheveux, ouvrant ainsi de lui-même un canal, par où s'échappa le fleuve aux trois lits, ce fleuve pur et fortuné des grands Dieux, le purificateur du monde, le Gange, _enfin_, vaillant Râma. «À ce spectacle assistaient les Dieux, les Rishis, les Gandharvas et les différents groupes des Siddhas, tous montés, les uns sur des chars de formes diverses, les autres sur les plus beaux des chevaux, sur les plus magnifiques éléphants, et les Déesses venues aussi là en nageant, et l'aïeul originel des créatures, Brahma lui-même, qui _s'amusait à_ suivre le cours du fleuve. Toutes ces classes des Immortels à la vigueur infinie s'étaient réunies là, curieuses de voir la plus grande des merveilles, la chute prodigieuse de la Gangâ dans le monde inférieur. «Or, _la splendeur naturelle à_ ces troupes des Immortels rassemblés et les magnifiques ornements dont ils étaient parés illuminaient tout le firmament d'une clarté flamboyante, égale aux lumières de cent soleils; et cependant le ciel était alors enveloppé de sombres nuages. «Le fleuve s'avançait, tantôt plus rapide, tantôt modéré et sinueux; tantôt, il se développait en largeur, tantôt ses eaux profondes marchaient avec lenteur, et tantôt il heurtait ses flots contre ses flots, où les dauphins nageaient parmi les espèces _variées_ des reptiles et des poissons. «Le ciel était enveloppé comme d'éclairs jaillissants çà et là: l'atmosphère, toute pleine d'écumes blanches par milliers, brillait, comme brille dans l'automne un lac argenté par une multitude de cygnes. L'eau, tombée de la tête de Mahadéva, se précipitait sur le sol de la terre, où elle montait et descendait plusieurs fois en tourbillons, avant de suivre un cours régulier sur le sein de Prithivî. «Alors on vit les Grahas, les Ganas et les Gandharvas, qui habitaient sur le sein de la terre, nettoyer avec les Nâgas la route du fleuve à la force impétueuse. Là, ils rendirent tous les honneurs aux limpides ondes, qui s'étaient rassemblées sur le corps de Çiva, et, l'ayant répandue sur eux, ils devinrent à l'instant même lavés de toute souillure. Ceux qu'une malédiction avait précipités du ciel sur la face de la terre, ayant reconquis par _la vertu de_ cette eau leur ancienne pureté, remontèrent dans les _palais_ éthérés. _Tout au long de ses rives_, les Rishis divins, les Siddhas et les plus grands saints murmuraient la prière à voix basse. Les Dieux et les Gandharvas chantaient, les chœurs des Apsaras dansaient, les troupes des anachorètes se livraient à la joie, l'univers entier nageait dans l'allégresse. «Cette descente de la Gangâ comblait enfin de plaisir tous les trois mondes. Le royal saint à la splendeur éclatante, Bhagîratha, monté sur un char divin, marchait à la tête. Ensuite, avec la masse de ses grandes vagues, noble fils de Raghou, la Gangâ venait par derrière, comme en dansant. Dispersant çà et là ses eaux d'un pied allègre, parée d'une guirlande et d'une aigrette d'écume, pirouettant dans les tourbillons de ses grandes ondes, déployant une légèreté admirable, elle suivait la route de Bhagîratha et s'avançait comme en s'amusant d'un folâtre badinage. Tous les Dieux et les troupes des Rishis, les Daîtyas, les Dânavas, les Rakshasas, les plus éminents des Gandharvas et des Yakshas, les Kinnaras, les grands serpents et tous les chœurs des Apsaras suivaient, noble Râma, le char _triomphal_ de Bhagîratha. «_De même_, tous les animaux, qui vivent dans les eaux, accompagnaient joyeux le cours du fleuve célèbre, adoré en tous les mondes. Là où allait Bhagîratha, le Gange y venait aussi, ô le plus éminent des hommes. Le roi se rendit au bord de la mer, aussitôt, baignant sa trace, la Gangâ se mit à diriger là sa course. De la mer, il pénétra avec elle dans les entrailles de la terre, à l'endroit fouillé par les fils de Sigara; et, quand il eut introduit le Gange au fond du Tartare, il consola enfin tous les mânes de ses grands-oncles et fit couler sur leurs cendres les eaux du fleuve sacré. Alors, s'étant revêtus de corps divins, tous de monter au ciel dans une ivresse de joie. Quand il eut vu ce magnanime laver ainsi tous ses oncles, Brahma, entouré des Immortels, adressa au roi Bhagîratha ces paroles: «Tigre _saint_ des hommes, tu as délivré tes antiques aïeux, les soixante mille fils du magnanime Sagara. _En mémoire de lui_, ce réceptacle éternel des eaux, la grande mer, appelée désormais Sagara dans le monde, portera, n'en doute point, ce nom d'âge en âge à la gloire. «Aussi longtemps que l'on verra subsister dans ce monde-ci l'immortel Sagara, _c'est-à-dire la mer_, aussi longtemps doit habiter dans le Paradis le roi Sagara, accompagné de ses fils. Cette Gangâ, saint monarque, deviendra même ta fille. «Elle sera donc appelée Bhaghîrathî, nom sous lequel on connaîtra cette nymphe dans les trois mondes, _comme_ elle devra à sa venue sur la terre le nom de Gangâ[6]. [Note 6: Allusion à l'étymologie du mot _Gangâ_, où l'on trouve, dans ses composants, _gâ, iens_, et _gam_ pour _gâm_, le _gên_, attiquement _gan_, des Grecs, _terram_; c'est-à-dire, _celle qui va_, ou la rivière, _qui vient_ du ciel _sur la terre_.] «Aussi longtemps que ce grand fleuve du Gange existera sur la terre, aussi longtemps ta gloire impérissable marchera disséminée dans les mondes! Célèbre donc, ici la cérémonie de l'eau en l'honneur de tes ancêtres; accomplis ce vœu en mémoire de tous, ô toi qui règnes sur les enfants de Manou! Ton illustre bisaïeul, ce vertueux _Sagara_, le plus juste des hommes justes, ne put satisfaire en cela son désir. «De même, Ançoumat, d'une splendeur incomparable dans le monde, ne put, cher ami, effectuer son vœu de faire descendre le Gange, qu'il invitait à couler sur la terre. «Dilîpa même, ton illustre père, si ferme en tous ses devoirs de kshatrya, était d'une énergie sans mesure; il désirait voir le Gange ici-bas, mais il échoua dans sa pieuse tentative: et cependant ses mortifications n'avaient point eu d'égales parmi celles des antiques rois, qui avaient embrassé la vie d'anachorète et que la vertu illuminait d'une splendeur semblable à la sainte auréole des Maharshis. «Par toi seul, _noble_ taureau des hommes, cette grâce a donc été obtenue; tu as acquis par là une renommée incomparable dans le monde et même estimée _dans le ciel_ par tous les treize _plus grands_ Dieux. Cette descente du Gange, dont tu as gratifié la terre, vaillant dompteur des ennemis, élève bien haut pour toi un trône de vertus, où elle te fait monter, ascète sans péché. «Purifie-toi d'abord toi-même, ô le plus grand des hommes, dans ces ondes éternellement dignes, et, devenu pur, goûte le fruit de ta pureté, ô le plus vertueux des mortels. Ensuite, célèbre à ton aise en l'honneur de tes ancêtres la cérémonie des eaux lustrales. Adieu, _noble_ taureau des hommes; sois heureux: je retourne au monde du Paradis!» «Quand elle eut ainsi parlé au vaillant Bhagîratha, la Divinité sainte de s'en aller, accompagnée des Immortels, au monde de Brahma, où ne pénètrent pas les maladies. «Maintenant, Râma, je t'ai pleinement exposé l'histoire du Gange: le salut soit donc à toi, et puisse sur toi descendre la félicité! voici arrivée l'heure de la prière du soir. Cette descente du Gange, dont je viens de présenter le récit, procure à tous ceux qui l'entendent raconter les richesses, la renommée, une longue vie, le ciel et même la purification _des péchés_.» * * * * * Viçvâmitra se rendit, accompagné du jeune Raghouide, à la ville du _roi_ Viçâla, aussi ravissante et non moins céleste que la cité du Paradis. Là, arrivé dans cette ville, appelée Vêçâli, Râma, tenant ses mains jointes devant soi, Râma à la haute intelligence adressa au saint homme cette demande: «De quelle royale famille est donc sorti ce magnanime Viçâla? Poussé d'une vive curiosité, je désire l'apprendre, bienheureux anachorète.» À ces mots du prince, qui possède à fond la science de soi-même, l'homme aux grandes mortifications Viçvâmitra se met à raconter ainsi: «Il y avait dans l'âge Krita, _vaillant_ Râma, les fils de Ditî, doués d'une grande force, et les fils d'Aditî, pourvus d'une grande vigueur: tous, ils étaient enivrés de leur puissance et de leur courage; tous, ils étaient frères, nés d'un seul père, le magnanime Kaçyapa; mais deux sœurs, Ditî et Aditî, leur avaient donné le jour: ils étaient rivaux, toujours en lutte, et brûlants de se vaincre mutuellement. «Ces héros d'une énergie indomptée s'étant donc un jour assemblés, voici en quels termes ils se parlèrent, _digne_ rameau de _l'antique_ Raghou: «Comment pourrons-nous être exempts de la vieillesse et de la mort?» «Dans leur conseil, une résolution fut ainsi arrêtée: Tous, réunissant nos efforts, recueillons tous les simples de la terre, semons çà et là ces plantes annuelles dans la mer de lait; puis, barattons l'océan lacté; et buvons la _divine_ essence, qui doit naître de ce mélange vigoureusement brassé. Par elle, dans le monde, nous serons affranchis de la vieillesse et de la mort, exempts de la maladie, pleins de force, de vigueur et d'énergie, doués tous d'une splendeur et d'une beauté _impérissables_.» «Quand ils eurent ainsi arrêté cette résolution, ils se firent une baratte avec le _mont appelé_ Mandara, une corde avec le serpent Vâsouki, et se mirent à baratter _sans repos_ le séjour de Varouna. «Au sein des ondes remuées, on vit naître de cette liqueur les plus belles des femmes: elles furent nommées Apsaras[7], parce qu'elles étaient sorties des eaux. [Note 7: Les bayadères et les courtisanes du ciel: ce nom est formé de AP, _aqua_, et SARAS, dont la racine est SRI, _ire_, avec _as_ pour suffixe.] «Destinées pour le plaisir du ciel, elles avaient des formes célestes et rehaussaient avec des ornements célestes la grâce de leurs célestes vêtements. Éblouissantes de splendeur, elles étaient riches en tous les dons de la beauté, de la jeunesse et de la douceur. Il y eut alors de ces Apsaras soixante dizaines de millions; mais leurs suivantes, Râma, étaient en nombre impossible à calculer. Ni les Dieux, ni les Daîtyas ne prirent ces nymphes, vaillant fils de Raghou; et, pour cette cause, toutes, elles restèrent en commun. «Ensuite, cherchant un époux, Vârounî sortit des eaux lactées: les enfants de Ditî refusèrent cette fille de Varouna; mais la nymphe fut acceptée comme épouse avec une grande joie par les enfants d'Aditî. De là fut donné aux Dieux le nom de Souras, parce qu'ils avaient épousé _Vârounî, appelée d'un autre nom_ Sourâ; et les Daîtyas, parce qu'ils avaient dédaigné cette fille des ondes, furent nommés Asouras. «Alors s'élança hors des flots agités le cheval Outchtchéççravas[8]: aussitôt après lui parut Kâaustoubha, la perle des perles; ensuite, on vit surnager au-dessus des eaux brassées la divine ambroisie même; puis, du sein de l'océan lacté, naquit le roi des médecins, Dhanvantari, qui portait dans ses mains une aiguière, toute pleine de nectar. [Note 8: Ce mot veut dire: _Qui porte les oreilles droites_: c'est le nom du cheval d'Indra.] «Après celui-ci émergea des eaux barattées le poison destructeur des mondes, et qui, lumineux comme le soleil flamboyant, fut avalé par tous les serpents. «Alors une terrible guerre, exterminatrice de tous les mondes, s'éleva entre ces puissants _rivaux_, les Dieux et les Démons, pour la possession de l'ambroisie. Dans ce grand _et mutuel_ carnage, où s'entre-déchiraient ces héros à la vigueur infinie, les fils d'Aditî battirent les enfants de Ditî. «Quand il eut terrassé les Daîtyas et reçu la couronne du ciel, _Indra_, le Briseur de villes, monté au comble de la félicité, s'enivra de plaisir, environné d'hommages par tous les immortels. Victorieux de ses ennemis, inaccessible aux chagrins, il se réjouit avec les Dieux; et tous les mondes alors de partager sa joie, avec les essaims des Rishis et les bardes célestes. «Ensuite Ditî la Déesse, que la déroute de ses fils, battus par les Dieux, avait conduite au plus haut point de la douleur, tint ce langage à Kaçyapa, son époux, fils de Maritchi: «Ô bienheureux, je souffre dans mes enfants, qu'Indra et tes autres fils ont taillés en pièces, je désire mériter par de longues mortifications un fils qui soit le destructeur de Çakra. _Oui_, je vais marcher dans les voies de la pénitence: ainsi, daigne confier à mon sein le germe d'un fils; et qu'ici, fécondé par toi, il enfante un jour le vainqueur de Çakra.» «Ce discours de la Déesse entendu, le Maritchide Kaçyapa, rayonnant de splendeur, fit cette réponse à Ditî, plongée dans sa douleur: «Qu'il en soit ainsi! Daigne sur toi descendre la félicité! Sois pure, femme riche en piété! car, si tu peux rester mille années sans tache, tu mettras au monde ce fils, que tu désires, ce vainqueur d'Indra, _au bout de cette révolution_ complète.» Quand il eut dit ces mots, le saint, illuminé de splendeur, lui fit une _seule_ caresse avec la main. L'ayant ainsi _chastement_ touchée: «Adieu!» lui dit Kaçyapa; et l'anachorète aussitôt de retourner à ses macérations. Après son départ, Ditî, ravie de joie, embrassa la plus austère pénitence dans un lieu où la pente conduisait toutes les eaux. «Tandis qu'elle marchait dans sa carrière de mortifications, Çakra s'astreignit à la plus basse des conditions; il s'attacha de lui-même au service de la pénitente; et, _dérobant sa grandeur sous_ les humbles fonctions, qu'il remplissait avec un zélé dévouement, Pourandara s'empressait d'apporter à la sainte femme ce qui était à-propos, du bois, des racines, des fruits, des fleurs, du feu, de l'eau ou de l'herbe Kouça. Il frottait les membres de la _vieille anachorète_, il dissipait sa lassitude. Le roi du ciel enfin servait Ditî en tous les bons offices _d'un vigilant domestique_. Quand il se fut ainsi écoulé dix siècles, moins dix années, Ditî joyeuse adressa, _noble_ fils de Raghou, les mots suivants à la Déité aux mille yeux: «Je suis contente de toi, homme à la grande énergie: dix ans nous restent à passer, mon enfant; mais alors, sois heureux! il te naîtra de mon sein un _noble_ frère: à cause de toi, mon fils, je veux faire de lui un héros ardent à la victoire. Uni à toi par le doux _nœud de la_ fraternité, il te donnera certainement un royaume!» Ensuite, quand elle eut ainsi parlé à Çakra, la céleste Ditî, à l'heure où le soleil arrive au milieu du jour, fut saisie par le sommeil à côté de ce Dieu _travesti_, et s'endormit, fils de Raghou, sans rien soupçonner, dans une posture indécente. À la vue de cette obscène attitude, qui rendait impure la sainte anachorète, Indra en fut ravi de joie et se mit à rire. Aussitôt le meurtrier du _mauvais Génie_ Bala se glissa dans le corps mis à nu de cette femme endormie, et fendit en sept avec sa foudre aux cent nœuds le fruit qu'elle avait conçu. Puis il recoupa en sept chaque part du malheureux embryon; lesquelles sept, noble Râma, lui résistaient chacune de toute sa force et pleuraient d'une voie plaintive. Tandis que le Dieu armé du tonnerre déchirait le fœtus avec sa foudre au sein de la mère, l'embryon pleurant, ô Râma, poussait de grands cris, et Ditî en fut réveillée. «Ne pleure donc pas! disait le fils de Vasou au fœtus éploré, et la foudre en même temps divisait l'embryon, malgré ses larmes. «Ne le tue pas! s'écria Ditî, ne le tue pas!» À ces mots, respectant cette majesté, qui est dans la parole d'une mère, Indra sortit, et, debout, hors du sein, les mains jointes, devant elle: «Déesse, tu es devenue impure, lui répondit le Dieu, parce que tu es couchée dans une posture indécente. Moi, saisissant l'occasion, j'ai tué l'enfant déposé en ton sein pour ma ruine; daigne me pardonner cette action, Déesse auguste!» Voyant son fruit divisé en quarante-neuf portions, Ditî pleine de tristesse dit à l'invincible Déité aux mille yeux: «C'est ma faute si mon fruit, mis en pièces, n'est plus qu'un tas de morceaux: la faute, roi des Dieux, n'en peut retomber sur toi, car _naturellement_ tu devais souhaiter ici _et chercher_ ton avantage personnel. Puisqu'il en est arrivé ainsi, veuille bien, Dieu puissant, veuille faire une chose agréable pour moi. Que les sept fragments septuplés de mon fruit, célèbres sous le nom de Maroutes et devenus tes serviteurs, parcourent le monde, portés sur les sept épaules des sept Vents. _Terrasse_, avec le secours de ces Maroutes, mes fils, _terrasse_, immole tes ennemis. «Qu'ils aillent, ceux-ci dans le monde de Brahma, ceux-là dans le monde d'Indra: et qu'ils voyagent à tes ordres dans toutes ces plages du ciel! Que les Maroutes, tes _légers_ serviteurs, Indra, soient revêtus de corps célestes et qu'ils savourent l'ambroisie pour aliment! Daigne accomplir cette parole de moi!» «À ces mots de la _sainte anachorète_, fils de Raghou, Çakra, le plus fort des êtres forts, creusant la paume de ses mains jointes, lui répondit en ces termes: «Qu'il en soit ainsi! Tes fils seront appelés Maroutes de ce nom même que tu as inventé pour eux: je ferai, sans qu'il y manque rien, toutes ces choses suivant ton désir; ils seront doués par mon ordre, tes fils, d'une beauté céleste et mangeront avec moi l'ambroisie. Sans crainte, exempts de maladie, ils voyageront dans les trois mondes. Sois tranquille, et puisse descendre la félicité sur toi! j'accomplirai ta parole: _oui_! tout cela sera fait comme tu l'as dit; n'en doute pas! Après qu'ils eurent ainsi, de l'une et l'autre part, conclu cette convention, la mère et le fils s'en retournèrent dans le triple ciel: voilà, _jeune_ Râma, ce qui nous fut raconté. Ce lieu-ci, Kakoutsthide, est celui même qui fut habité jadis par le grand Indra. C'est ici même qu'il servait ainsi l'anachorète Ditî, arrivée dans sa pénitence au sommet de la perfection.» * * * * * Sur la nouvelle que le saint ermite Viçvâmitra était arrivé dans son royaume, aussitôt Djanaka saisit les huit parties composantes de l'arghya; puis, donnant le pas sur lui à Çatânanda, son pourohita sans péché, et s'entourant de tous les autres prêtres attachés au service de son pieux oratoire, il vint en toute hâte saluer Viçvâmitra et lui offrir la corbeille sanctifiée par les prières. Quand il eut reçu un tel honneur du _magnanime_ Djanaka, _Viçvâmitra_, le plus vertueux des anachorètes, s'enquit lui-même et sur la santé du roi et à quel point déjà il en était venu du sacrifice; ensuite il demanda tour à tour, suivant les bienséances, à chacun de tous les ermites venus à sa rencontre avec le pourohita, comment il se portait. Çatânanda ensuite adressa ce discours à Râma: «Sois le bienvenu ici, ô le plus vaillant des Raghouides! c'est ta bonne fortune qui t'amène, mon seigneur, accompagné de Viçvâmitra, à ce pieux sacrifice du magnifique _roi_. En effet, il est insaisissable à toute pensée, ce roi qui s'est élevé à l'état de rishi, le juste Viçvâmitra, à la grande puissance, à la splendeur infinie, qui te fut donné pour ton gourou suprême. «Il n'existe pas un être, quel qu'il soit, Râma, plus heureux que toi sur la terre, puisque Viçvâmitra, ce trésor de pénitence, a fait de ton bonheur l'objet de ses _plus chers_ désirs. Écoute donc l'histoire de ce magnanime fils de Kouçika, quelle est la force de cet anachorète illustre, quelle est son héroïque énergie, quelle est enfin la puissance de son absorption en Dieu. «_Jadis_ la terre eut un maître nommé Kouça: il était fils de _Brahma_, l'antique aïeul des créatures, et ce fut lui qui donna le jour au puissant et vertueux Kouçanâbha. Celui-ci eut un fils appelé Gâdhi, prince à la haute intelligence, duquel est né le grand anachorète, ce flamboyant Viçvâmitra.--Or, Viçvâmitra gouverna ce globe en roi, qui semblait une incarnation de la justice, et garda l'empire dans ses mains plusieurs myriades d'années. «Une fois, ayant rassemblé les six corps d'une armée complète, il se mit, environné de cette formidable puissance, à parcourir la terre. Traversant les fleuves et les montagnes, les forêts et les villes, ce roi fameux arriva de marche en marche jusqu'à l'ermitage de Vaçishtha, ombragé de nombreux arbres, soit à fleurs, soit à fruits, tout rempli de nombreuses bandes d'animaux inoffensifs, hanté par les Siddhas et les Tchâranas, toujours plein de magnanimes anachorètes, fidèles à leurs vœux, semblables à Brahma, tous purifiés par l'exercice de la pénitence, tous resplendissants comme le feu, n'ayant tous pour seule nourriture que l'eau, le vent, les feuilles tombées, les racines et les fruits; âmes domptées, qui ont vaincu la colère, qui ont vaincu les organes des sens, qui font un saint usage des ablutions, qui ont pour mortier les dents et pour seul pilon une pierre; ermitage fortuné, où se plaisent les rishis Bâlikhilyas, voués à la prière et au sacrifice. «Aussitôt que Viçvâmitra, ce héros à la force puissante, eut aperçu Vaçishtha, le plus distingué parmi ceux qui récitent la prière, il fut porté au comble de la joie et s'inclina devant lui avec respect:--«Sois le bienvenu chez moi!» lui dit Vaçishtha le magnanime, qui offrit poliment un siége à ce maître de la terre. «Ensuite, quand le sage Viçvâmitra se fut assis sur un siége éminent d'herbe kouça, le prince des anachorètes lui présenta des racines et des fruits. Après qu'il eut reçu de Vaçishtha ces honneurs, le meilleur des rois, le resplendissant, Viçvâmitra lui demanda s'il voyait tout prospérer dans son feu sacré, ses disciples et ses bouquets d'arbres. Le plus vertueux des anachorètes, le fils de Brahma, l'ascète aux dures macérations, Vaçishtha répondit que la santé régnait partout, et renvoya ces questions au fils de Gâdhi, au plus éminent des vainqueurs, au roi Viçvâmitra, commodément assis. «Ensuite, ce monarque, d'une splendeur éblouissante, répondit avec un air modeste au pieux Vaçishtha que la félicité régnait chez lui de tous les côtés. «Alors qu'ils eurent passé dans ces mutuels récits un assez long temps, exerçant l'un sur l'autre une puissance de charme réciproque et tous deux pleins du plus vif plaisir, le bienheureux Vaçishtha, le plus saint des anachorètes, souriant à Viçvâmitra, lui tint ce langage, à la fin de ce vertueux entretien: «Monarque puissant, j'ai envie de servir un banquet hospitalier à ton armée et à toi, de qui la grandeur est sans mesure: accepte ce festin, qui sera digne de toi. Que ta majesté daigne recevoir l'hospitalité offerte ici par moi: tu es le plus noble des hôtes, ô roi, et je dois maintenant déployer tout mon zèle pour te fêter. «À ces paroles de Vaçishta, le roi maître de la terre, Viçvâmitra lui répondit ainsi: «C'est déjà fait! tu m'as rendu complétement les honneurs de l'hospitalité avec ces racines et ces fruits, qui sont tout ce que tu possèdes, auguste et bienheureux solitaire, avec cette eau pour nettoyer mes pieds, avec cette onde pour laver ma bouche, et surtout avec ton saint visage, dont tu m'offres la vue. J'ai reçu ici de toute manière les honneurs d'une hospitalité digne: je m'en vais; hommage à toi, resplendissant anachorète! daigne jeter sur moi un regard ami! «Mais, quoiqu'il parlât ainsi, Vaçishtha au cœur immense, à l'âme généreuse, n'en pressait pas moins le monarque de ses invitations plusieurs fois répétées. «Eh bien! soit! répondit enfin à Vaçishtha le royal fils de Gâdhi; qu'il en soit donc comme il te plaît, noble taureau des solitaires!» «Quand il eut ainsi parlé, le resplendissant Vaçishtha, le plus distingué entre ceux qui récitent la prière à voix basse, appela joyeux la vache immaculée, dont _le pis merveilleux_ donne _à qui trait sa mamelle_ toute espèce de choses, au gré de ses désirs. «Viens, Çabalâ, _dit-il_, viens promptement ici: écoute bien ma voix! J'ai résolu de composer un banquet hospitalier pour ce roi sage et toute son armée avec les nourritures les plus exquises: fournis-moi ce festin. Quelque mets délicieux que chacun souhaite dans les six saveurs, fais pleuvoir ici, pour l'amour de moi, céleste Kâmadhoub, fais pleuvoir toutes ces délices. Hâte-toi, Çabalâ, de servir à ce monarque un banquet hospitalier sans égal avec tout ce qui existe de plus savoureux en mets, en breuvages, en toutes ces _friandises_, que l'on suce ou lèche avec sensualité!» «Quand Vaçishtha l'eut ainsi appelée, _vaillant_ immolateur de tes ennemis, Çabalâ se mit à donner toutes les choses désirées, au gré de quiconque trayait sa mamelle: des cannes à sucre, des rayons de miel, des grains tout frits, le rhum, que l'on tire des fleurs du lythrum, le plus délicieux esprit de _l'arundo saccharifera_, les plus exquis des breuvages, toutes les sortes possibles d'aliments, des mets, soit à manger, soit à sucer, des monceaux de riz bouilli, pareils à des montagnes, de succulentes pâtisseries, des gâteaux, des fleuves de lait caillé, des conserves par milliers, des vases regorgeants çà et là de liqueurs fines, variées, dans les six agréables saveurs. «Cette foule d'hommes, et toute l'armée de Viçvâmitra, si magnifiquement traitée par Vaçishtha, fut pleinement satisfaite et rassasiée à cœur joie. À chaque instant, Çabalâ faisait ruisseler en fleuves tous les souhaits réalisés au gré de chaque désir. L'armée entière de ce grand Viçvâmitra, le roi saint, fut donc alors joyeusement repue dans ce banquet, où, _terrible_ immolateur de tes ennemis, elle fut régalée de tout ce qu'elle eut envie de savourer. «Le monarque, pénétré de la plus vive joie, avec sa cour, avec le chef de ses brahmes, avec ses ministres et ses conseillers, avec ses domestiques et son armée, avec ses chevaux et ses éléphants, adressa ce discours à Vaçishtha: «Brahme, qui donne à chacun ce qu'il veut, j'ai été splendidement traité par toi, si digne assurément de toute vénération. Écoute, homme versé dans l'art de parler, je vais dire un seul mot: Donne-moi Çabalâ pour cent mille vaches. Certes! c'est une perle, saint brahme, et les rois ont part, _tu le sais_, aux perles trouvées dans leurs États: donne-moi Çabalâ; elle m'appartient à bon droit!» «À ces paroles de Viçvâmitra, le bienheureux Vaçishtha, le plus vertueux des anachorètes et comme la justice elle-même en personne, répondit ainsi au maître de la terre: «Ô roi, ni pour cent milliers, ni même pour un milliard de vaches, ou pour des monts tout d'argent, je ne donnerai jamais Çabalâ. Elle n'a point mérité que je l'abandonne et que je la repousse loin de ma présence, dompteur _puissant_ de tes ennemis: cette _bonne_ Çabalâ est toujours à mes côtés, comme la gloire est sans cesse auprès du sage, maître de son âme. Je trouve en elle, et les oblations aux Dieux, et les offrandes aux Mânes, et les aliments nécessaires à ma vie: elle met tout près de moi, et le beurre clarifié, que l'on verse dans le feu sacré, et le grain, que l'on répand sur la terre ou dans l'eau, _en signe de charité à l'égard des créatures_. Les sacrifices en l'honneur des Immortels, les sacrifices en l'honneur des ancêtres, les différentes sciences, toutes ces choses, n'en doute pas, saint monarque, reposent _ici_ vraiment sur elle. «C'est de tout cela, ô roi, que se nourrit sans cesse ma vie. Je t'ai dit la vérité: _oui_! pour une foule de raisons, je ne puis te donner cette vache, qui fait ma joie!» «Il dit; mais Viçvâmitra, habile à manier la parole, adresse encore au saint anachorète ce discours, dans le ton duquel respire une colère excessive: «_Eh bien_! je te donnerai quatorze mille éléphants, avec des ornements d'or, avec des brides et des colliers d'or, avec des aiguillons d'or également _pour les conduire_! Je te donne encore huit cents chars, dont la blancheur est rehaussée par les dorures: chacun est attelé de quatre chevaux et fait sonner _autour de lui_ cent clochettes. Je te donne aussi, pieux anachorète, onze mille coursiers, pleins de vigueur, d'une noble race et d'un pays renommé. Je te donne enfin dix millions de vaches florissantes par l'âge et mouchetées de couleurs différentes; cède-moi donc _à ce prix_ Çabalâ!» «À ces mots de l'habile Viçvâmitra, le bienheureux ascète répondit au monarque, _enflammé de ce désir_: « Pour tout cela même, je ne donnerai pas Çabalâ! En effet, elle est ma perle, elle est ma richesse, elle est tout mon bien, elle est toute ma vie. Elle est pour moi, et le sacrifice de la nouvelle, et le sacrifice de la pleine lune, et tous les sacrifices, quels qu'ils soient, et les dons offerts aux brahmes assistants, et les différentes cérémonies du culte: _oui_! roi, n'en doute pas; toutes mes cérémonies ont dans elle leurs vives racines. À quoi bon discuter si longtemps? Je ne donnerai pas cette vache, dont la mamelle verse à qui la trait une réalisation de tous ses désirs.» «Quand Vaçishtha eut refusé de lui céder la vache _merveilleuse_, qui change son lait en toutes les choses désirées, le roi Viçvâmitra dès ce moment _résolut de_ ravir Çabalâ au saint anachorète. «Tandis que le monarque altier emmenait Çabalâ, elle, toute songeuse, pleurant, agitée par le chagrin, se mit à rouler en soi-même ces pensées: «Pourquoi suis-je abandonnée par le très-magnanime Vaçishtha, car il souffre que les soldats du roi m'entraînent plaintive et saisie de la plus amère douleur? Est-ce que j'ai commis une offense à l'égard de ce maharshi, abîmé dans la contemplation, puisque cet homme si juste m'abandonne, moi innocente, sa compagne bien-aimée et sa dévouée servante?» «Après ces réflexions, fils de Raghou, et quand elle eut encore soupiré mainte et mainte fois, elle retourna avec impétuosité à l'ermitage de Vaçishtha; et, malgré tous les serviteurs du roi, mis en fuite devant elle par centaines et par milliers, elle vint, rapide comme le vent, se réfugier sous les pieds du grand anachorète. «Arrivée là, pleurant de chagrin, elle se mit en face du solitaire, et, poussant un plaintif mugissement, elle tint à Vaçishtha ce langage: «M'as-tu donc abandonnée, bienheureux fils de Brahma, que ces soudoyers du roi m'entraînent ainsi loin de ta vue?» «À ces paroles de sa vache malheureuse, au cœur tout consumé de tristesse, le saint brahme lui répondit en ces termes, comme à une sœur: «Je ne t'ai point abandonnée, Çabalâ, et tu n'as point commis d'offense contre moi: non! c'est malgré moi qu'il t'emmène, ce roi à la force puissante! En effet, je ne crois pas que l'on puisse trouver une force égale à celle d'un roi, surtout parmi les brahmes: celui-ci est puissant, il est kshatrya de race, il est même le maître de toute la terre. Ce que tu vois est une armée complète, où s'agitent d'un mouvement inquiet les chars, les coursiers, les éléphants; car il est venu environné d'une force supérieure à la mienne par ses fantassins, ses drapeaux et ses grandes multitudes d'hommes!» «À ces mots de Vaçishtha, la vache, instruite à parler, répondit modestement au saint brahme, environné d'une splendeur infinie: «La force du kshatrya n'est pas supérieure, dit-on, à la force du brahme. La puissance du brahme est céleste et l'emporte sur la puissance du kshatrya. Tu possèdes une force incalculable: ce Viçvâmitra à la grande vigueur n'est point, ô brahme, plus fort que toi: il est difficile de lutter contre ton _invincible_ énergie. Donne-moi tes ordres, à moi, que ta puissance a fait naître, éblouissant anachorète; commande que je détruise la force et l'orgueil du monarque injuste.» «À ce discours de sa vache: «Allons! dit Vaçishtha, l'ermite aux bien grandes macérations, allons! produis une armée qui mette en pièces l'armée de mon ennemi!» «Alors, _vaillant_ prince, enfantés par centaines de son mugissement, les Pahlavas[9] se mirent à porter la mort, sous les yeux mêmes du roi, dans toute l'armée de Viçvâmitra: mais lui, pénétré de la plus vive douleur et les yeux enflammés de colère, extermina ces Pahlavas avec différentes sortes d'armes. [Note 9: Les Perses, suivant l'opinion commune; les _Paktyes_ d'Hérodote, selon M. Lassen, peuple qui habitait sur les confins de l'Inde, au nord et à l'ouest.] «À l'aspect de Viçvâmitra moissonnant par centaines ses Pahlavas, Çabalâ en créa de nouveau; et ce furent les formidables Çakas[10], mêlés avec les Yavanas[11]. [Note 10: Peuple nomade, les Scythes des Grecs.] [Note 11: Après l'âge d'Alexandre, ce nom fut appliqué aux Grecs. Il indique, suivant Schlegel, d'une manière indéfinie, les peuples situés au delà des Perses à l'occident.] «Toute la terre fut couverte de ces deux peuples unis, agiles à la course, pleins de vigueur, serrés en bataillons comme les fibres du lotus, armés de longues épées et de grands javelots, défendus sous des armes d'or comme leur cotte de mailles. _Dans l'instant même_, toute l'armée du roi fut consumée par eux, telle que par des feux dévorants. «À la vue de son armée en flammes, Viçvâmitra le très-puissant de lancer contre l'ennemi ses flèches d'un esprit égaré et dans le trouble des sens. «Ensuite, quand il vit ses bataillons éperdus, mis en désordre sous les traits du monarque, Vaçishtha aussitôt jeta ce commandement à sa vache: «Fais naître de _nouveaux_ combattants!» «_À l'instant_, un autre mugissement produit les Kambodjas, semblables au soleil: les Pahlavas, des javelots à la main, sortent de son poitrail; les Yavanas, de ses parties génitales; les Çakas, de sa croupe; et les pores velus de son derme enfantent les Mlétchas, les Toushâras et les Kirâtas. «Par eux et dans l'instant même, fils de Raghou, cette armée de Viçvâmitra fut anéantie avec ses fantassins, ses chars, ses coursiers et tous ses éléphants. «À la vue de son armée détruite par le magnanime solitaire, cent fils de Viçvâmitra, tous diversement armés, fondirent, enflammés de colère, sur Vaçishtha, le plus vertueux des hommes qui murmurent la prière, mais le grand anachorète les consuma d'un souffle. Un seul moment suffit au magnanime Vaçishtha pour les réduire tous en cendres: fils de Viçvâmitra, cavaliers, chars et fantassins. «Quand il eut ainsi vu périr, héros sans péché, tous ses fils et son armée, Viçvâmitra, tout à l'heure si puissant, réfléchit alors sur lui-même avec _plus de_ modestie. «Comme le serpent, auquel on a brisé les dents; comme l'oiseau, auquel on a coupé les ailes; comme la mer, quand elle n'a plus ses vagues; comme le soleil obscurci au temps où l'éclipse a dérobé sa lumière, ce prince malheureux, ses fils morts, son armée détruite, son orgueil à bas, ses moyens pulvérisés, tomba dans le mépris de soi-même. «Ayant donc mis à la tête de son empire le seul fils _qui n'eût pas encouru le malheur des autres_, afin qu'il protégeât la terre, comme il sied au kshatrya, _le roi_ Viçvâmitra se retira au fond d'un bois. Là, sur les flancs de l'Himâlaya, dans un lieu embelli par les Kinnaras, _ces mélodieux Génies_, il s'astreignit à la plus rude pénitence pour gagner la bienveillance de Mahâdéva. Après un certain laps de temps, le grand Dieu rémunérateur, qui porte sur son étendard l'image d'un taureau, vint trouver le roi pénitent, et lui dit: «Pourquoi subis-tu cette rigide pénitence? Dis; roi! je suis le dispensateur des grâces; fais-moi connaître quelle faveur tu désires.» «À ces paroles du grand Dieu, l'austère pénitent se prosterna devant Mahâdéva, et lui tint ce langage: «Si tu es content de moi, divin Mahâdéva, mets en ma possession l'arc Véga, avec l'arc Anga, l'arc Oupânga, l'arc Oupanishad et tous leurs secrets: fais apparaître à mes yeux ces armes, qui sont en usage chez les Dieux, les Dânavas, les Rishis, les Gandharvas, les Yakshas et les Rakshasas. Voilà, Dieu illustre des Dieux, ce que mon cœur demande à ta bienveillance!»--«Qu'il en soit ainsi!» reprit le souverain des Immortels; et, cela dit, il retourna dans les cieux. «Quand il eut reçu les armes désirées, l'illustre et royal saint Viçvâmitra, comblé d'une vive allégresse, en devint alors tout plein d'orgueil. Enflé par cette force nouvelle, comme la mer au temps de la pleine lune, il se crut déjà le vainqueur de Vaçishtha, le meilleur des anachorètes.--Il revint donc à l'ermitage de l'homme saint et décocha contre lui ses flèches _mystiques_, par lesquelles tout le bois de la pénitence fut ravagé d'un immense incendie. «En un instant, l'ermitage du magnanime Vaçishtha fut vide et il devint pareil au désert sans voix. «Ne craignez pas, criait Vaçishtha mainte fois, ne craignez pas! Me voici pour anéantir le fils de Gâdhi, comme le grésil, qui fond à l'aspect du soleil!» À ces mots, l'éblouissant Vaçishtha, le plus excellent des êtres doués de la parole, adressa, plein de colère, ce discours à Viçvâmitra: «Insensé, toi, qui as détruit cet ermitage longtemps heureux, tu as commis là une mauvaise action: c'est pourquoi tu périras!» «Il dit, et, touchée par son bâton brahmique, la flèche terrible et sans égale du feu s'éteignit, comme l'eau éteint la flamme impétueuse. «Viçvâmitra alors, accablé de chagrin, dit ces mots, qui suivaient plus d'un soupir: «La force du kshatrya est une chimère; la force réelle, c'est la force inséparable de la splendeur brahmique! Il n'a fallu au brahme que son bâton pour briser toutes mes armes! Aussi vais-je, après que j'ai vu de mes yeux les effets d'une telle force, amender tous mes sens et me vouer aux rigueurs de la pénitence, pour m'élever de ma caste à celle des brahmes.» Il dit, et ce resplendissant monarque rejeta loin de lui toutes ses armes. «Accompagné de son épouse, le fils de Kouçika était passé dans la contrée méridionale, où, se nourrissant de racines et de fruits, il avait embrassé une très-dure pénitence. Ce monarque brûlait d'envie, par l'émulation que lui inspirait Vaçishtha, de parvenir à l'état saint dans la caste des brahmes; mais, se voyant toujours vaincu par l'énergie de l'unification en Dieu, que l'anachorète devait à ses austérités brahmiques, il s'enfonça dans la forêt des mortifications, et là, vaillant Râma, il se macéra d'une manière excellente: «Que je sois brahme!» disait-il, ferme dans la résolution que sa grande âme avait conçue. «Après mille années complètes, Râma, l'antique aïeul des mondes, Brahma, se présenta au fils de Gâdhi et lui adressa ces douces paroles: «Fils de Kouçika, tu es entré triomphalement au monde très-élevé des rois saints: _oui_! cette pénitence victorieuse t'a mérité, c'est mon sentiment, le titre de Rishi entre les rois!» À ces mots, l'auguste et resplendissant monarque des mondes quitta l'atmosphère et retourna, escorté par les Dieux, au ciel de Brahma. «Réfléchissant aux paroles, qu'il venait d'entendre et baissant un peu la tête de confusion, Viçvâmitra, plein d'une vive douleur, se dit avec tristesse: «Après que j'ai porté le poids de bien grandes macérations, Bhagavat ne m'a appelé tout à l'heure que roi-saint: ce n'est pas là, certainement, le fruit auquel aspire ma pénitence!» «Il dit, et cet éminent anachorète d'une éclatante splendeur, maître excellemment de lui-même, s'astreignit de nouveau, Kakoutsthide, aux plus austères mortifications. «Dans ce temps même vivait un roi, nommé Triçankou, dévoué à la justice comme à la vérité et né du sang d'Ikshwâkou. Cette pensée lui était venue: «Je veux, se disait-il, offrir le sacrifice _d'un açwa-médha_, par là j'obtiendrai de passer avec mon corps dans la voie suprême, où marchent les Dieux.» Il manda Vaçishtha et lui fit connaître ce dessein: «C'est une chose impossible!» répondit le prêtre sage. «Ayant donc essuyé un refus de son directeur spirituel, le roi tourna ses pas vers la contrée méridionale, où les cent fils de Vaçishtha se livraient à la pénitence. «À peine les cent fils du rishi eurent-ils entendu le discours de Triçankou, _vaillant_ Râma, qu'ils adressèrent au monarque ces mots, où respirait la colère: «Ton gourou, de qui la bouche est celle de la vérité, a refusé de servir ton dessein: pourquoi donc passer outre à ses paroles et recourir à nous, homme à l'intelligence difficile? Pourquoi veux-tu abandonner la souche et t'appuyer sur les branches? Ô roi, ce n'est pas bien à toi de vouloir que nous soyons les ministres _de ton sacrifice_! Retourne dans ta ville: cet homme saint est seul capable de célébrer ton sacrifice, et non pas nous.» «À ces paroles, dont les syllabes s'envolaient, troublées par la colère, le monarque tomba dans un profond chagrin et dit ces mots aux cent fils du solitaire: «Refusé par Vaçishtha d'abord, par vous ensuite, j'irai ailleurs, sachez-le bien! chercher le secours, dont j'ai besoin pour mon sacrifice!» Irrités par ces mots du roi aux syllabes menaçantes, les _cent_ fils du saint lancèrent contre lui cette malédiction: «Tu seras un tchândâla!» «Après qu'ils eurent ainsi maudit ce roi, ils rentrèrent dans leur pieux ermitage. Puis, quand cette nuit se fut écoulée, noble Râma, le _resplendissant_ monarque changea dans un instant: il n'offrit plus aux regards que l'aspect d'un tchândâla, à la figure hideuse, les yeux couleur de cuivre, les dents saillantes et gangrenées de ce jaune qui passe à la nuance du noir, le corps affublé d'un vêtement noir dans la moitié inférieure, d'un vêtement rouge dans la moitié supérieure de la taille, n'ayant que des ornements de fer pour toute parure, et pour vêtement qu'une peau d'ours. «Dès lors, solitaire et l'âme troublée, on vit errer ce roi, consumé le jour et la nuit par le cruel chagrin de la malédiction fulminée contre lui.--Dans sa détresse, il s'en alla trouver le secourable Viçvâmitra, cet homme si riche en macérations, qui exerçait à l'égard de Vaçishtha une magnanime rivalité. «Cher Ikshwâkide, sois ici le bienvenu! lui dit Viçvâmitra. Je connais ta grande vertu: je serai ton secours; demeure ici dans mon ermitage. Je convoquerai ici pour toi, _infortuné_ monarque, tous _nos_ plus grands ascètes à la cérémonie du sacrifice offert pour l'accomplissement de ton brûlant désir. Tu me sembles déjà toucher le paradis avec ta main, ô le plus vertueux des monarques, toi que l'envie de parvenir au triple ciel a conduit vers moi.» «Quand on eut apporté là tout l'appareil, le sacrifice commença. Ici, l'adhwaryou, ce fut le grand ascète Viçvâmitra; ici, les prêtres officiants, ce furent des anachorètes les plus parfaits en leurs vœux. «Le bienheureux Viçvâmitra, qui possédait la science des mantras, fit l'invocation pour amener les immortels habitants du triple ciel à la participation des choses offertes sur l'autel; mais ces Dieux appelés ne vinrent pas recevoir une part dans les oblations. De là, tout pénétré de colère, ce grand et saint anachorète, élevant la cuiller sacrée, adresse à Triçankou ces paroles: «Triçankou, noble souverain, monte au ciel avec ton corps. _Oui_! par la force de ces pénitences, que j'ai thésaurisées depuis mon enfance, par la force d'elles toutes complétement et quelque grandes qu'elles soient, va dans le ciel avec ton corps!» Aussitôt que le saint ermite eut ainsi parlé, Triçankou, emporté dans les airs, monta au ciel sous le regard des anachorètes. Le Dieu qui commande à la maturité, _Indra_ vit au même instant ce roi, qui s'acheminait _lestement_ vers le triple ciel, _malgré le poids de son corps_. «Triçankou, dit alors ce roi du ciel, tombe d'une chute rapide, la tête en bas, sur la terre! Insensé, il n'y a pas dans le ciel d'habitation faite pour toi, qu'un directeur spirituel a frappé de sa malédiction!» À ces paroles de Mahéndra, le malheureux Triçankou retomba du ciel. Ramené vers la terre, sa tête en bas, il criait à Viçvâmitra: «Sauve-moi!» À ces mots: Sauve-moi, jetés vers lui par ce roi tombant du ciel: «Arrête-toi! lui dit Viçvâmitra, saisi d'une colère ardente, arrête-toi!» Ensuite, par la vertu de son ascétisme divin, il créa, comme un second Brahma, dans les voies australes du firmament, sept autres rishis, astres lumineux, qui se tiennent au pôle méridional, comme l'a voulu cet auguste anachorète. «À l'aide encore de la puissance brahmique, enfantée par ses macérations, il se mit à produire un nouveau groupe d'étoiles dans les routes australes du Swarga. Puis, il se mit à l'œuvre afin de créer aussi de nouveaux Dieux à la place d'Indra et de ses immortels collègues. Mais alors, en proie à la plus vive inquiétude, les Souras, avec les chœurs des rishis divins se hâtent d'approuver, fils de Raghou, dans la crainte de Viçvâmitra: «Soit! dirent les Dieux; que ces constellations demeurent ainsi, loin des routes du soleil et de la lune. Que Triçankou même se tienne ici, la tête en bas, à la voûte céleste australe, ses vœux comblés, et flamboyant de sa propre lumière!» * * * * * «Dans ce temps, noble fils de Raghou, la pensée de sacrifier naquit au saint roi Ambarîsha. «Tandis que ce _fier_ dominateur de la terre se préparait à verser le sang d'un homme en l'honneur des Immortels, Indra tout à coup déroba la victime liée au poteau du sacrifice et sur laquelle on avait déjà versé les ondes lustrales, en récitant les formules des prières. Quand le brahme, _chef du sacrifice_, vit _alors_ cette victime enlevée, il tint au roi ce langage: «_Ne l'oublie pas_, seigneur des hommes, les Dieux frappent un roi, qui n'a point su garder _le sacrifice_. Ramène donc à l'autel cette victime, ou mets à sa place une nouvelle hostie, achetée à prix d'argent, afin que la cérémonie suive son cours.» «À ces mots du brahme qui dirigeait le sacrifice, Ambarîsha dès lors se mit à chercher partout un homme, qui, marqué de signes heureux, pût lui servir de victime. Il vit un brahme, nommé Ritchika, pauvre, ayant beaucoup d'enfants et lui dit: «Ô le plus vertueux des brahmes, donne-moi pour cent mille vaches un de tes fils, afin qu'il soit immolé sur l'autel dans un grand sacrifice, dont la victime doit être un homme.» «À ce discours, que lui adressait Ambarîsha, il répondit ces mots: «Je ne consentirai jamais à vendre l'aîné de mes fils!» «Sur les paroles de Ritchika, la mère illustre de ses fils tint ce langage au roi: «Je ne consentirai jamais à vendre l'aîné de mes fils, a dit le saint Kaçyapide; _eh bien_! sache que le plus jeune de nos fils est ainsi chéri de moi par-dessus tous les autres. Ainsi, prince, ces deux enfants seront exceptés.» «À ces mots du brahmine, à ces mots de sa femme, Çounaççépha, celui de leurs fils que sa naissance plaçait au point médial entre ces deux termes, avança les paroles suivantes: «Mon père ne veut pas vendre l'aîné de ses fils, et ma mère ne veut pas _te_ céder son dernier-né. Je pense que c'est dire: «Mais on veut bien te vendre celui qui est entre les deux;» ainsi, ô roi, emmène-moi d'ici promptement!» Ensuite, le monarque ayant donné les cent mille vaches et reçu l'homme en échange pour victime, s'en alla, plein de joie. «Après que Çounaççépha lui eut été remis, le roi, au milieu du jour, comme ses chevaux se trouvaient fatigués, fit halte près du lac Poushkara. Dans le temps qu'il était arrêté là, Çounaççépha, homme d'un grand jugement, s'approcha de ce tîrtha saint, et, sur ses bords, il aperçut Viçvâmitra. _Alors_ cet infortuné, le cœur déchiré par la douleur d'avoir été vendu et par la fatigue du voyage, s'avança vers l'anachorète, et, courbant la tête à ses pieds, lui dit: «Je n'ai plus ni père, ni mère, ni parents, ni amis: daigne sauver un malheureux, abandonné par sa famille et qui vient implorer ton secours. Veuille bien exécuter une chose telle que le roi fasse ce qu'il veut faire, et que je vive cependant, moi, qui me réfugie sous l'énergie de ta sainteté.» «À ces mots du suppliant, Viçvâmitra le consola et dit à ses propres fils: «Voici arrivé le temps où les pères désirent trouver dans leurs fils une plus grande vertu, parce qu'il faut traverser une _immense_ difficulté. «Cet adolescent, fils d'un solitaire, désire que je lui porte secours, veuillez donc faire une chose, que je verrais avec plaisir, celle de _sacrifier votre_ vie _pour_ sauver la sienne.» «À cet ordre _itératif_ de leur père, il fut répondu avec insolence par les fils du saint anachorète ces paroles blessantes:--«Comment! tu sacrifies tes fils pour sauver les fils d'autrui! Agir ainsi, bienheureux, c'est dévorer ta chair elle-même!» À peine l'anachorète eut-il entendu ces mots amers, que, les yeux enflammés de courroux, il maudit alors ses fils et tint ce langage à Çounaççépha: «Au moment où tu seras consacré comme victime, récite alors, mon fils, ce mantra _ou prière secrète_, que je vais t'enseigner et qui roule sur les justes louanges de Mahéndra. Dans le temps que tu réciteras cette prière, le fils de Vasou, _Indra_ lui-même, viendra te sauver de la mort qui t'est réservée comme victime; et cependant le sacrifice de ce _puissant_ maître de la terre n'en sera pas moins célébré sans aucun empêchement.» «Çounaççépha fut donc lié au poteau et consacré, après que le sacrificateur, ayant reconnu en lui tous les signes de bon augure, eut approuvé et purifié cette victime. Celui-ci garrotté à la colonne fatale, donnant au même instant le plus grand essor à sa voix, se mit à célébrer dans ses chants mystérieux le roi des Immortels, Indra aux coursiers fauves, que le désir d'une _sainte_ portion avait conduit au sacrifice. Ravi par ce chant, le Dieu aux mille yeux combla tous ses vœux. Çounaççépha reçut de lui d'abord cette vie si désirée, ensuite une éclatante renommée. Le roi même obtint aussi, par la faveur de l'Immortel aux mille regards, ce fruit du sacrifice, tel que ses désirs le voulaient, _c'est-à-dire_, la justice, la gloire et la plus haute fortune. * * * * * «Après un millier complet d'années, les Dieux, qui ont tenu leur attention fixée sur la force de sa pénitence, viennent trouver le sublime anachorète, purifié dans l'accomplissement de son vœu.--Brahma lui adresse alors une seconde fois la parole en ces mots très-doux: «Te voilà devenu un rishi! tu peux maintenant, s'il te plaît, cesser ta pénitence.» «Aussitôt qu'il eut ainsi parlé, Brahma s'en retourna d'une course légère, comme il était venu; mais Viçvâmitra, qui avait entendu ce langage, _n'en_ continua _pas moins_ à se macérer dans la pénitence. Longtemps après, une Apsarâ charmante, qui avait nom Ménakâ, s'en vint furtivement à l'ermitage de Viçvâmitra; et là, conduite par le malin projet de séduire l'anachorète voué aux mortifications, elle se mit à baigner dans les eaux du lac Poushkara ses membres délicieux. «Au premier coup d'œil envoyé, dans la forêt solitaire, à cette Ménakâ, de qui toute la personne n'était que charme, et dont les vêtements imbibés d'eau rendaient les formes encore plus ravissantes, l'ermite à l'instant même tomba sous la puissance de l'amour et dit à la nymphe ces paroles: «Qui es-tu? De qui es-tu la fille? D'où viens-tu, conduite par le bonheur dans cette forêt? Viens, beauté craintive, viens te reposer dans mon heureux ermitage.» À ces mots du solitaire, Ménakâ répondit: «Je suis une Apsarâ: on m'appelle Ménakâ; je suis venue ici, en suivant mon penchant vers toi.» «Le saint prit donc par la main cette femme charmante, de qui la bouche avait prononcé des paroles si aimables, et il entra dans son ermitage _avec elle_. «Avec elle _encore_, cinq et cinq années de Viçvâmitra s'écoulèrent comme un instant au sein du plaisir; et le solitaire, à qui cette nymphe avait dérobé son âme et sa science, ne compta ces dix ans passés que pour un seul jour.--Après ce laps de temps, l'ascète Viçvâmitra s'aperçut de son changement par sa réflexion sur lui-même et jeta ces mots avec colère: «Ma science, le trésor de pénitence, que je m'étais amassé, ma résolution même, il n'a fallu qu'un instant ici pour tout détruire: qu'est-ce donc, hélas! que les femmes?» «Ensuite, ayant congédié la nymphe avec des paroles affectueuses, irrité contre lui-même, il s'astreignit aux plus atroces macérations. «Dix nouveaux siècles encore, l'anachorète à la splendeur infinie parcourut cette difficile carrière. «Ses bras levés en l'air, debout, sans appui, se tenant sur la pointe d'un seul pied, immobile sur la même place, comme un tronc d'arbre, n'ayant pour aliments que les vents du ciel; enveloppé de cinq feux, l'été; dans l'hiver, sans abri, qui le défendît contre les nuages pluvieux, et couché l'hiver dans l'eau: voilà quelle fut la grande pénitence, à laquelle s'astreignit cet énergique ascète. Il resta ainsi lié à cette cruelle, à cette culminante pénitence une révolution entière de cent années; et la crainte alors vint saisir tous les Dieux au milieu du ciel. «Le roi des Immortels, Çakra lui-même tomba dans une extrême épouvante; il se mit à chercher dans sa pensée la ruse qui pouvait mettre un obstacle dans cette pénitence. Et bientôt, appelant à lui Rambhâ, la séduisante apsarâ, l'auguste monarque, environné par l'essaim des Vents, adresse à la nymphe ce discours, qui doit le sauver et perdre le fils de Kouçika: «Éblouissante Rambhâ, voici une affaire qu'il te sied de conduire à bonne fin dans l'intérêt des Immortels: séduis par les grâces accomplies de ta beauté le fils de Kouçika, au plus fort de ses macérations. «Moi, sous la forme d'un kokila, dont les chants ravissent tous les cœurs, dans cette saison, où les fleurs embaument sur la branche des arbres, je me tiendrai _sans cesse_ à tes côtés, accompagné de l'Amour.» «Décidée à ces mots du roi des Immortels, Rambhâ, la nymphe aux bien jolis yeux, se fit une beauté ravissante et vint agacer Viçvâmitra. Indra et l'Amour de complot avec lui, Indra même, changé en kokila, se tenait auprès d'elle, et son ramage délicieux allumait le désir au sein de Viçvâmitra. «Dès que le gazouillement suave du kokila, qui semait dans le bois ses concerts, et la musique douce, énamourante des chansons de la nymphe eut frappé son oreille; dès que le vent eut fait courir sur tout son corps de voluptueux attouchements, et qu'embaumé de parfums célestes il eut fait goûter à son odorat ces impressions qui mettent le comble aux ivresses des amants, le grand anachorète se sentit l'âme et la pensée ravies. «Il fit un mouvement vers le côté d'où venait cette mélodie charmante, et vit Rambhâ dans sa beauté enchanteresse. «Ce chant et cette vue enlevèrent d'abord l'anachorète à lui-même; mais alors, se rappelant que déjà pareilles séductions avaient brisé tout le fruit de sa pénitence, il entra dans la méfiance _et le soupçon_. Pénétrant au fond de ce piége avec le regard de la contemplation _ascétique_, il vit que c'était l'ouvrage de la Déité aux mille yeux. Aussitôt il s'enflamma de colère et jeta ce discours à Rambhâ: «Parce que tu es venue ici nous tenter par tes qualités accomplies, change-toi en rocher, et reste enchaînée sous notre malédiction une myriade complète d'années dans ce bois des mortifications.» «Mais à peine Viçvâmitra eut-il métamorphosé la nymphe en un _roc stérile_, que ce grand anachorète tomba dans une poignante douleur, car il s'aperçut qu'il venait de céder à l'empire de la colère. Et, s'adressant à lui-même ses plus vifs reproches, il s'écria: «Je n'ai pas encore vaincu mes sens!» Ensuite, le grand solitaire abandonna la sainte contrée de l'Himâlaya; et, dirigeant sa route vers la plage orientale, il parvint dans le Vadjrasthâna, où, d'une résolution inébranlablement arrêtée, il recommença le cours de sa pénitence, observa le vœu du silence un millier d'années, et se tint immobile comme une montagne. «Quand ils virent l'anachorète sans colère, sans amour, l'âme entièrement placide, abordé à la plus haute perfection par son insigne pénitence, alors, _vaillant_ dompteur de tes ennemis, alors tous les Dieux, tremblants et l'esprit agité, s'en vinrent, avec Indra, leur chef, au _palais de_ Brahma, et dirent à ce Dieu, trésor de pénitence: «Qu'il obtienne le don qu'il désire, cet illustre saint, le plus éminent des ascètes, avant qu'il ne tourne sa pensée vers le dessein même d'obtenir le royaume du ciel!» «Ces paroles dites, tous les chœurs des Immortels, sur les pas de Brahma, qui marchait à leur tête, se rendent à l'ermitage de Viçvâmitra et lui tiennent alors ce langage: «Rishi-brahme, cesse dorénavant ces triomphantes macérations; en effet, voici que tu as mérité, grâce à ta pénitence, le _brahmarshitwat_, ce grade si difficile à conquérir! Laisse reposer maintenant tes indomptables macérations. «À ces mots, Brahma s'en alla, escorté des Immortels, dont les chœurs avaient accompagné son auguste divinité. Quant à Viçvâmitra, élevé au rang supérieur de brahme et parvenu ainsi au comble de ses vœux, il parcourut la terre d'une âme juste et parfaite.» Dès qu'il eut ouï ce _long_ discours de Çatânanda, prononcé devant Râma et devant _son frère_ Lakshmana, le roi Djanaka joignit alors ses mains et dit à Viçvâmitra: «C'est pour moi un bonheur, c'est une faveur _du ciel_, grand anachorète, que tu sois venu, accompagné du _noble_ Kakoutsthide, assister à mon sacrifice. Ta seule vue enfante ici pour moi de bien nombreux mérites.» * * * * * Ensuite, quand l'aube eut rallumé sa lumière pure et quand il eut vaqué aux devoirs pieux du matin, le monarque vint trouver le magnanime Viçvâmitra et le vaillant fils de Raghou. Puis, lorsqu'il eut rendu à l'anachorète et aux deux héros les honneurs enseignés par le Livre _des Bienséances_, le vertueux roi tint ce discours à Viçvâmitra: «Sois le bienvenu ici! Que faut-il, grand ascète, que je fasse pour toi? Daigne ta sainteté me donner ses ordres, car je suis ton serviteur.» À ces mots du magnanime souverain, Viçvâmitra, le sage, l'équitable, le plus distingué par la parole entre les hommes éloquents, répondit en ces termes: «Ces fils du roi Daçaratha, ces deux guerriers illustres dans le monde, ont un grand désir de voir l'arc divin, qui est religieusement gardé chez toi. Montre cette _merveille_, s'il te plaît, à ces jeunes fils de roi; et, quand tu auras satisfait leur envie par la vue de cet arc, ils feront ensuite ce que tu peux souhaiter d'eux.» À ce discours, le roi Djanaka joignit les mains et fit cette réponse: «Écoutez _d'abord_ la vérité sur cet arc, et pour quelle raison il fut mis chez moi.--Un prince nommé Dévarâta fut le sixième dans ma race après Nimi: c'est à ce monarque magnanime que cet arc fut confié en dépôt. Au temps passé, dans le carnage qui baigna de sang le sacrifice du vieux Daksha, ce fut avec cet arc invincible, que Çankara mutila tous les Dieux, en leur jetant ce reproche mérité: Dieux, _sachez-le bien_, si j'ai fait tomber avec cet arc tous vos membres sur la terre, c'est que vous m'avez refusé dans le sacrifice la part qui m'était due.» «Tremblants d'épouvante, les Dieux alors de s'incliner avec respect devant l'invincible Roudra, et de s'efforcer à l'envi de reconquérir sa bienveillance. Çiva fut enfin satisfait d'eux; et souriant il rendit à ces Dieux pleins d'une force immense tous les membres abattus par son arc magnanime. «C'est là, saint anachorète, cet arc céleste du sublime Dieu des Dieux, conservé maintenant au sein même de notre famille, qui l'environne de ses plus religieux honneurs. «J'ai une fille belle comme les Déesses et douée de toutes les vertus; elle n'a point reçu la vie dans les entrailles d'une femme, mais elle est née un jour d'un sillon, que j'ouvris dans la terre: elle est appelée Sîtâ, et je la réserve comme une digne récompense à la force. Très-souvent des rois sont venus me la demander en mariage, et j'ai répondu à ces princes: «Sa main est destinée en prix à la plus grande vigueur.»--Ensuite, tous ces prétendus couronnés de ma fille, désirant chacun faire une expérience de sa force, se rendaient eux-mêmes dans ma ville; et là, je montrais cet arc à tous ces rois, ayant, _comme eux_, envie d'éprouver quelle était leur mâle vigueur, mais, brahme vénéré, ils ne pouvaient pas même soulever cette arme. «Maintenant je vais montrer au _vaillant_ Râma et à son frère Lakshmana cet arc céleste dans le nimbe de sa resplendissante lumière; et, s'il arrive que Râma puisse lever cette arme, je m'engage à lui donner la main de Sîtâ, afin que la cour du roi Daçaratha s'embellisse avec une bru qui n'a pas été conçue dans le sein d'une femme.» Alors ce roi, qui semblait un Dieu, commanda aux ministres en ces termes: «Que l'on apporte ici l'arc divin pour en donner la vue au fils de Kâauçalyâ!» À cet ordre, les conseillers du roi entrent dans la ville et font aussitôt voiturer l'arc _géant_ par des serviteurs actifs. Huit cents hommes d'une stature élevée et d'une grande vigueur traînaient avec effort son étui pesant, qui roulait porté sur huit roues. Le roi Djanaka, _se tournant_ vers l'anachorète et vers les Daçarathides, leur tint ce langage:--«Brahme vénéré, ce que l'on vient d'amener sous nos yeux est ce que mon palais garde _si religieusement_, cet arc, que les rois n'ont pu même soulever et que ni les chœurs des Immortels, ni leur chef Indra, ni les Yakshas, ni les Nâgas, ni les Rakshasas, _personne enfin des êtres plus qu'humains_ n'a pu courber, excepté Çiva, le Dieu des Dieux. La force manque aux hommes pour bander cet arc, tant s'en faut qu'elle suffise pour encocher la flèche et tirer la corde.» À ce discours du roi Djanaka, Viçvâmitra, qui personnifiait le devoir en lui-même, reprit aussitôt d'une âme charmée: «Héros aux longs bras, empoigne cet arc céleste; déploie ta force, noble fils de Raghou, pour lever cet arc, le roi des arcs, et décocher avec lui sa flèche _indomptée_!» Sur les paroles du solitaire, aussitôt Râma s'approcha de l'étui, où cet arc était renfermé, et répondit à Viçvâmitra: «Je vais d'une main lever cet arc, et, quand je l'aurai bandé, j'emploierai toute ma force à tirer cet arc divin!» «Bien!» dirent à la fois le monarque et l'anachorète. Au même instant, Râma leva cette arme d'une seule main, comme en se jouant, la courba sans beaucoup d'efforts et lui passa la corde en riant, à la vue des assistants, répandus là près de lui et par tous les côtés. Ensuite, quand il eut mis la corde, il banda l'arc d'une main robuste; mais la force de cette héroïque tension était si grande qu'il se cassa par le milieu; et l'arme, en se brisant, dispersa un bruit immense, comme d'une montagne qui s'écroule, ou tel qu'un tonnerre lancé par la main d'Indra sur la cime d'un arbre _sourcilleux_. À ce fracas assourdissant, tous les hommes tombèrent; frappés de stupeur, excepté Viçvâmitra, le roi de Mithilâ et les deux petits-fils de Raghou.--Quand la respiration fut revenue _libre_ à ce peuple _terrifié_, le monarque, saisi d'un indicible étonnement, joignit les mains et tint à Viçvâmitra le discours suivant: «Bienheureux solitaire, déjà _et souvent_ j'avais entendu parler de Râma, le fils du roi Daçaratha; mais ce qu'il vient de faire ici est plus que prodigieux et n'avait pas encore été vu par moi. Sîtâ, ma fille, en donnant sa main à Râma, le Daçarathide, ne peut qu'apporter _beaucoup_ de gloire à la famille des Djanakides; et moi, j'accomplis ma promesse en couronnant par ce mariage une force héroïque. J'unirai donc à Râma cette belle Sîtâ, qui m'est plus chère que la vie même.» Des courriers sont envoyés au roi d'Ayodhyâ. Annoncés au monarque, les messagers, introduits bientôt dans son palais, virent là ce magnanime roi, le plus vertueux des rois, environné de ses conseillers; et, réunissant leurs mains en forme de coupe, ils adressent, porteurs d'agréable nouvelle, ce discours au magnanime Daçaratha: «Puissant monarque, le roi du Vidéha, Djanaka te demande, à toi-même son ami, si la prospérité habite avec toi et si ta santé est parfaite, ainsi que la santé de tes ministres et celle de ton pourohita. Ensuite, quand il s'est enquis d'abord si t