The Project Gutenberg EBook of La Saga de Njal, by Anonymous This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.org Title: La Saga de Njal Author: Anonymous Translator: Rodolphe Dareste de La Chavanne Release Date: October 2, 2006 [EBook #19440] Language: French Character set encoding: ISO-8859-1 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAGA DE NJAL *** Produced by Jóhannes Birgir Jensson, Eric Vautier and the Online Distributed Proofreading Team of Europe. This file was produced from images generously made available by the National Library of Iceland and Cornell University Library via www.sagnanet.is. LA SAGA DE NJAL TRADUITE PAR RODOLPHE DARESTE MEMBRE DE L'INSTITUT PARIS ERNEST LEROUX, ÉDITEUR 1896 AVERTISSEMENT La Saga de Njal, écrite en Islande, à la fin du XIIe siècle, par un auteur inconnu, paraît ici pour la première fois en français. La traduction, aussi littérale que possible, a été faite sur le texte original, d'après l'édition publiée à Copenhague en 1875, aux frais de la Société royale des antiquaires du Nord. On s'est abstenu d'y joindre aucune note. Les lecteurs qui auront besoin d'éclaircissements les trouveront dans l'édition publiée à Copenhague en 1809 avec une traduction latine et un glossaire, dans le recueil des sagas Islandaises traduites en danois par Petersen (2ème édition, Copenhague 1862) et dans la traduction anglaise de Dasent (Edinburgh, 1862). Une édition populaire des principales Sagas est actuellement en cours de publication à Akureyri, en Islande. Petersen a joint à son travail une courte introduction destinée à montrer la valeur littéraire de la Saga de Njal et à en faciliter l'intelligence par quelques notions historiques et chronologiques. On trouvera ici cette introduction traduite en français. L'auteur de la Saga de Njal a fait des emprunts à d'autres Sagas, notamment dans les derniers chapitres qui contiennent le récit de la bataille de Brjan. D'autres parties paraissent avoir été ajoutées après coup, par exemple le morceau sur l'introduction du christianisme en Islande, et les formules juridiques du procès engagé à l'alting. Tels sont encore les vers que la Saga met dans la bouche de ses personnages, et qui font presque toujours double emploi avec les paroles en prose. Cette partie poétique dont tout le mérite consiste dans le rythme et l'allitération a aussi tous les défauts de la poésie islandaise, notamment l'abus et l'accumulation des métaphores les plus extraordinaires. Il n'a pas toujours paru possible d'en donner une traduction littérale. Une autre difficulté s'est présentée dans la transcription des noms propres. L'alphabet norain a plusieurs signes particuliers pour indiquer le renforcement des voyelles ou l'affaiblissement des consonnes. Ces signes n'existent pas dans l'alphabet français et il y aurait eu plus d'inconvénients que d'avantages à chercher des équivalents. On a dû renoncer à reproduire ces simples nuances d'orthographe et de prononciation. L'autorité de la Saga de Njal, quoique récemment contestée ne paraît pas avoir été sérieusement ébranlée. Ce récit reste toujours, aux yeux des hommes les plus compétents, le fidèle tableau de l'ancienne société Scandinave, et jette une vive lumière sur les conditions de la vie dans le Nord de l'Europe, à la fin du Xe siècle. * * * * * INTRODUCTION DE PETERSEN Il n'y a qu'un petit nombre de Sagas, ou plutôt il n'y en a aucune qui, au dire des connaisseurs, puisse être comparée à la Saga de Njal. Par le fond comme par la forme elle est supérieure à tout ce que nous connaissons du Nord, et si l'on songe que ce récit a été écrit il y a plus de sept cents ans, sur une île lointaine, à une grande hauteur vers le Nord, sa perfection peut à bon droit exciter notre admiration. Aucune autre Saga ne montre dans un tableau plus saisissant toute la vie de cette époque reculée, aucune ne représente en plus grand détail toute la forme de la procédure. Elle nous arrache complètement à notre vie accoutumée, j'ai presque dit à la trivialité de notre vie de tous les jours, où l'on compte pour le plus grand bonheur de pouvoir se coucher tranquillement chaque nuit dans son lit. Elle nous ramène en arrière jusqu'à cette sauvagerie des anciens temps où la mort et le meurtre étaient à l'ordre du jour, où celui qui se levait de sa couche le matin et qui passait le seuil de sa porte ne pouvait être sûr qu'il ne rencontrerait pas son ennemi et ne mourrait pas de sa main, où par suite celui qui se rendait dans son champ pour l'ensemencer, dans les dispositions les plus pacifiques, prenait le grain dans une main et l'épée dans l'autre. Il faut entrer, toutefois, dans l'esprit de ce temps, et comprendre qu'alors verser le sang n'était pas un crime. C'est seulement à cette condition qu'on peut supporter cette série de meurtres qui se suivent l'un l'autre, coup pour coup, et que, tout en nageant dans le sang, on peut ne pas fermer les yeux sur la fermeté, la grandeur d'âme, les nobles sentiments, les fortes passions, les événements extraordinaires qui se révèlent sous ces dehors terribles. Et certes il y en a assez pour attirer l'attention, pour toucher et émouvoir, pour frapper et saisir, pour faire trembler et frémir, comme aussi pour provoquer des larmes. Quelle abondance, quelle multiplicité n'y trouve-t-on pas de caractères complètement tracés et bien soutenus? C'est là, si l'on fait attention à l'époque de la Saga, tout ce qu'on peut demander en fait d'art historique: un récit véridique, qui va droit au fond du coeur, simple et rude, sans ornement et sans éclat, mais toujours marchant à son noble but, faire aimer ce qui est grand, faire condamner ce qui est méprisable. Quel homme que ce Gunnar! Brave quand il faut l'être, mais ami de la paix, l'effroi de ses ennemis, et en même temps le plus noble des hommes. Il n'aime pas à se faire valoir devant les autres, à se vanter de sa renommée, à se mettre en vue, et pourtant il s'élève au-dessus de tous. Cette grandeur, cette véritable noblesse se communique à tout ce qui passe près de lui, jusqu'au chien Sam qui tout d'abord le reconnaît pour son maître, devine en quelque sorte sa pensée et donne sa vie pour lui en hurlant pour l'avertir. Sa querelle avec Halgerd n'en est que plus saisissante. La beauté et les qualités brillantes s'allient en elle à la plus terrible passion de vengeance. Pour se venger elle commet le plus bas, le plus méprisable de tous les actes humains, elle vole. Pour se venger elle refuse à son mari la suprême ressource, une boucle de ses cheveux pour faire une corde d'arc, et elle le livre ainsi froidement à la mort. C'est à mon sens, le comble de l'art, ou plutôt la nature même prise sur le fait, que cet admirable instinct de fidélité chez un animal mis en face de la révoltante froideur d'une femme avide de vengeance. Njal aussi est noble, mais d'une autre façon. Il a de braves fils, mais lui-même ne se sert jamais d'aucune arme. La droiture s'allie chez lui à un calme admirable, qui le suit jusqu'à la mort quand il se couche avec sa femme et son enfant sur le lit où ils vont mourir; et ce calme prend à son tour une teinte de prudence pleine de finesse, qui ne fait jamais le mal, mais regarde en face les événements sans s'émouvoir et choisit en toute circonstance le moyen le plus sûr pour atteindre son but. Ce n'est pas sans raison que le récit tout entier est lié à sa vie, et tourne en quelque sorte autour de lui. Il est le héros du récit, sans en être le personnage actif. Il est là, comme un rocher dans la mer, de tous côtés environné de récifs où les flots viennent se briser autour de lui sans troubler son calme, et c'est par là que toute cette histoire, qui autrement se résoudrait en morceaux détachés, trouve son centre et son lien. La vie de Gunnar, la mort de Njal, la vengeance de Kari sont autant d'événements qui, pris séparément, peuvent faire l'objet d'un récit, et ici, tout mêlés qu'ils sont à bien d'autres événements, ils tiennent ensemble et forment un tout. Chaque personnage, pris en lui-même, est peut-être plus remarquable que Njal, mais là encore c'est le comble de l'art, ou plutôt c'est la nature même que d'avoir su mettre chaque personnage à sa vraie place, en face des autres, pour laisser Njal s'élever au-dessus de tous. Voilà la vraie épopée. À côté de Njal est Bergthora. Elle s'attache à lui comme le flot qui vient laver le pied de la montagne. Elle aussi sent au fond du coeur le courroux et la vengeance,--peut-être l'auteur a-t-il pensé que telle est la nature de la femme, toute les fois qu'elle s'épanche violemment au dehors,--mais c'est la vengeance contre un ennemi, contre une femme ennemie. Elle excite ses fils, mais elle met tranquillement sa tête sur le sein de son mari; la volonté de son mari est pour elle une loi, et son unique plaisir est ce qu'elle voit dans les yeux de son mari. Si chère que lui soit la vengeance, elle ne se résoudrait jamais à faire tuer si elle ne savait que son mari s'y est déjà préparé, parce qu'il en doit être ainsi. Il le sait si bien qu'il a emporté avec lui au ting l'argent qui doit être payé pour les amendes. Elle l'a suivi dans la mort, alors qu'elle était libre de sortir, que même son ennemi l'engageait à le faire, ne voulant pas avoir ce meurtre sur la conscience. Bergthora est généralement peinte en quelques traits, courts et frappants. Il n'en fallait pas davantage. Compagne de son mari, elle ne pouvait pas avoir plus de relief, et cependant nous la connaissons parfaitement. En effet, elle se révèle en quelque sorte dans son fils Skarphjedin. Celui-ci a sans doute quelque chose du calme de son père, mais c'est aussi Bergthora en homme. Il est le vrai portrait de sa mère, mais à la façon d'un homme, avec la force indomptable d'un homme. Elle ne veut pas abandonner son mari, mais c'est aussi une grande question de savoir si Skarphjedin veut réellement abandonner la maison en flammes, si lui, qui n'a jamais fui, fuira aujourd'hui, même pressé par le feu; s'il veut qu'on puisse dire un jour de lui ce que plus tard on a dit de Kari, qu'il s'est échappé par la ruse, d'entre ses ennemis, parce qu'il le fallait bien. Il résiste noblement aux instances de son beau frère Kari. Celui-ci trouve qu'il est dans l'ordre qu'on sauve sa vie quand on peut, mais Skarphjedin attend; il s'élance enfin sur la poutre qui se rompt et il est précipité dans le feu. Ce qui est évident, tout au moins, c'est que l'auteur n'a pas voulu le laisser fuir, et qu'aussi bien nous lui en voudrions de l'avoir fait, c'est que Skarphjedin n'a rempli sa destinée que quand il meurt luttant contre le feu et, même vaincu par cet ennemi, le plus terrible des ennemis de l'homme, meurt sans que son courage faiblisse ou que sa force tombe. Il chante alors son chant du cygne, et l'auteur a encore mis là, récit historique ou oeuvre d'imagination, peu importe, tout ce que l'art peut exiger. Dans la seconde partie du récit, qui se rattache étroitement et immédiatement à la première, Flosi se présente à nous en plein contraste avec Njal. Flosi est maintenant ce que Njal a été jusque là, le centre autour duquel tout vient se grouper. Quoiqu'il commande la vengeance par l'incendie, ce n'est pourtant pas un homme vindicatif ni méchant. L'acte qu'il exécute est un acte qu'il est obligé de commettre par devoir, et il y est poussé de la façon la plus terrible. Chez lui comme chez Njal, on trouve dans tous les moments difficiles un jugement calme et sûr; et à ce point de vue il fait contraste avec les autres caractères, plus farouches. L'auteur a su le saisir et s'en servir pour donner au récit la conclusion la plus naturelle et en même temps la plus intéressante. Les deux plus coupables parmi les incendiaires doivent mourir de la main de Kari, mais Flosi et lui vont tous deux en pèlerinage à Rome et reçoivent l'absolution; et c'est un beau spectacle de voir comment le christianisme introduit un esprit d'apaisement dans une action inspirée au début par toute la sauvagerie du paganisme, de voir comment Kari revient, fait naufrage, et se rend à la demeure de son ennemi pour lui demander l'hospitalité, comment ils se donnent l'un à l'autre le baiser de paix et se réconcilient pour toujours. Ces quelques remarques, n'ont pour but que d'appeler l'attention du lecteur sur ce récit considéré comme oeuvre d'art. Il ne serait pas difficile de pénétrer encore plus avant dans l'étude de l'action et des caractères, mais il n'y a rien de plus fastidieux au monde que d'analyser la beauté. Il faut se contenter de dire: Regarde si elle est là. Celui qui ne peut la voir ni la reconnaître, qu'il reste aveugle! Pour ma part, je me crois en droit de déclarer que tout en voyant dans cet écrit un récit pleinement historique, je le crois propre à fournir à l'art moderne des sujets excellents. Ne serait-ce pas, par exemple, un sujet fait pour un peintre que de nous montrer la maison de Njal en flammes; au milieu de la maison Njal et sa femme qui, avec leur jeune garçon entre eux, se sont couchés pour leur dernier sommeil, tandis qu'un serviteur, debout à côté du lit, étend sur eux une peau de boeuf, et dans un autre coin du tableau Skarphjedin et son frère, les pieds à moitié brûlés, peut-être même Grim mortellement frappé et luttant contre la mort; ou bien encore que de nous montrer Skarphjedin, vaincu par la douleur, enfonçant sa hache dans la poutre, tandis que diverses figures d'incendiaires grimpés çà et là sur la maison, contemplent cette scène, animés des sentiments les plus différents. Ne serait-ce pas encore un sujet convenable pour un tableau, que la scène de Flosi avec Hildigunn, au moment où il rejette loin de lui la chemise sanglante? Si c'est le but de l'art tragique de peindre les passions dans leurs expressions les plus diverses, nulle part elles ne se manifestent avec plus de force qu'ici. C'est aux artistes connaissant bien leur art qu'il appartient d'en juger. Le récit qu'on va lire pourrait sans doute être mis sous une forme qui se rapprocherait davantage de la façon moderne de raconter. On pourrait par exempte en éliminer divers détails qui rompent la marche régulière de l'exposition, intervertir certaines choses qui ne paraissent pas être tout à fait à leur véritable place. Entre autres habitudes singulières, les anciens ont celle de rassembler en un même endroit les renseignements sur les personnages qui doivent paraître ensuite, ce qui ne se fait plus aujourd'hui. Au moyen de remaniements de ce genre, le récit pourrait, dans l'ensemble et dans les différentes parties, recevoir en maint endroit une forme plus correcte. J'ai eu la tentation de lui appliquer ce traitement, mais je ne suis pas allé jusqu'au bout. Je me suis convaincu que le mieux était de conserver la forme primitive pour montrer au lecteur, par une fidèle image, ce que racontaient les anciens, et comment. Pour aucune traduction je n'ai aussi bien senti que pour celle-ci combien il est difficile non seulement de saisir et de rendre certains mots et certaines tournures, mais en général de reproduire la simplicité, la brièveté, l'énergie et la force qui vivent dans l'original. C'est surtout à l'occasion de cette traduction que j'ai clairement aperçu combien notre langue actuelle est pauvre et insuffisante pour exprimer avec quelque fidélité maintes idées de l'ancienne. Cela tient encore et surtout à la différence des temps. Les langues modernes se sont épandues sur une quantité extraordinaire d'objets; elles sont riches, en ce sens que la matière en est riche. Les anciennes langues au contraire se bornaient à un petit nombre d'objets, et en conséquence déployaient leur richesse et leur souplesse en variant l'expression de ces objets. Je serais heureux, soit dit en passant, si la tentative que j'ai faite pouvait éveiller assez d'intérêt pour engager plus d'un lecteur à chercher dans l'original ce qu'aucune traduction n'est capable de donner. La présente Saga est particulièrement remarquable à un double point de vue, d'abord comme récit historique et ensuite par les lumières qu'elle nous fournit sur la constitution de la république islandaise et sur la procédure. Nous devons examiner ici ces deux points d'un peu plus près. Que le récit soit historique, c'est ce dont on ne peut douter. Les personnages qui s'y présentent, les événements qui s'y trouvent décrits, sont réels. Le récit a, par suite, sa chronologie fixe et précise. Le point central de cette chronologie est l'introduction du christianisme en l'an 1000. De ce point fixe le récit remonte en arrière jusqu'au règne d'Erick à la hache sanglante (Blodoxe) et descend environ dix-sept ans. Pour les lecteurs qui voudraient suivre à ce point de vue la représentation des événements j'ajouterai une remarque d'importance capitale. Par Hoskuld et Hrut, le récit se rattache à la Laxdæla Saga. Les chapitres 2 et 7 embrassent environ 6 ans. La septième année tombe dans le chapitre 8, la huitième dans le chapitre 10. Les chapitres 13 et 14 vont de la neuvième à la onzième année. Dans le chapitre 17 finit la quinzième année et le chapitre 21 tombe dans la seizième. Ces années ne peuvent pas être fixées plus précisément, mais si l'on admet que le voyage de Gunnar à l'étranger, au chapitre 29, a été commencé en l'an 976, il revient en 979 (chapitre 32) et les événements postérieurs suivent année par année jusqu'en 985 (chapitre 45), où les trois tings dont il est parlé font quelque difficulté. Il s'agit en effet de savoir si l'auteur a voulu parler du ting général (alting), ou du ting local. Si l'on admet cette dernière supposition, le chapitre 47 commence avec l'an 983, et le récit marche alors régulièrement jusqu'à la mort de Gunnar en 993 (chapitre 75 et suivants). Les fils de Njal voyagent à l'étranger en 992 (chapitre 83) et reviennent chez eux en 998 (chapitre 90). Les négociations de Njal, à l'Alting, pour le mariage de Hoskuld, godi de Hvidenæs, tombent en l'an 1003, et le mariage avec Hildigunn s'accomplit en 1005 (chapitre 97). Jusque-là le récit paraît écrit comme un tout ininterrompu, mais les chapitres qui parlent de l'introduction du christianisme (chapitres 99-105) sont interpolés, quoique semblables au reste par le style et la manière de présenter les choses. Ce qui les précède et ce qui les suit se lie ensemble et les deux morceaux ont été séparés l'un de l'autre par cette interpolation sur le christianisme. Celle-ci commence avec l'année 995 (chapitre 100) et finit avec l'an 1000 (chapitres 104-105); seulement, les faits relatifs à Amunde Blinde qui sont rapportés comme survenus trois ans après se produisirent non trois ans après l'introduction du christianisme en l'an 1000 (fin du chapitre 105), mais trois ans après le meurtre de Lyting (fin du chapitre 99). Or la fin du chapitre 99 et le commencement du chapitre 106 se rattachent immédiatement l'un à l'autre, comme le prouve d'ailleurs tout l'ensemble du récit. On doit donc admettre ou bien que ce morceau sur l'introduction du christianisme n'est pas à sa place, ou bien qu'il a été ajouté par un écrivain plus récent. Le récit reprend ensuite sa marche jusqu'à la mort de Njal, en l'an 1011 (chapitre 129). Le combat à l'Alting tombe dans l'année suivante 1012 (chapitre 145). Flosi et Kari partirent pour l'étranger en 1013 (chapitres 153-154); la bataille de Brjan eut lieu en 1014 (chapitre 157) et Flosi et Kari se rencontrèrent en Islande en 1017 (chapitre dernier). Telle est la chronologie que les interprètes ont adoptée et que je reproduis ici, parce qu'elle fera suivre en quelque sorte aux lecteurs le cours des événements, quoique sans doute on puisse y faire quelques objections de détail. Elle est d'ailleurs confirmée par cette circonstance que d'autres documents historiques donnent pour la bataille de Brjan ou la grande bataille de Clontarf la même date, de l'an 1014. * * * * * I Il y avait un homme qui s'appelait Mörd: on l'avait surnommé Gigja. Il était fils de Sighvat le rouge. Il habitait à Völl, dans la plaine de la Ranga. C'était un chef puissant, et un grand homme de loi. Il savait si bien la loi que personne n'eût tenu pour bon un jugement rendu sans lui. Il avait une fille nommée Unn. Elle était belle, accorte et sage; elle passait pour le meilleur parti de la Ranga. Et maintenant la saga nous mène à l'ouest, dans les vallées du Breidafjord. Il y avait là un homme nommé Höskuld, fils de Dalakol. Sa mère s'appelait Thorgerd, et était fille de Thorstein le rouge, fils d'Olaf le blanc, fils d'Ingjald, fils d'Helgi. La mère d'Ingjald était Thora, fille de Sigurd aux yeux de serpent, fils de Ragnar Lodbrok. La mère de Thorstein le rouge était Udr la riche, fille de Ketil Flatnef, fils de Björn Buna, fils de Grim, seigneur de Sogn. Höskuld demeurait à Höskuldstad, dans la vallée de la Saxa. Son frère s'appelait Hrut. Il demeurait à Hrutstad. Il était de la même mère que Höskuld. Son père était Herjolf. Hrut était beau, grand et fort, brave, et d'humeur douce. C'était le plus sage des hommes, secourable à ses amis et bon conseiller dans les affaires d'importance. Il arriva une fois qu'Höskuld donna un festin. Son frère Hrut était là, assis à côté de lui. Höskuld avait une fille qui s'appelait Halgerd. Elle jouait à terre avec d'autres petites filles. Elle était jolie et bien faite. Ses cheveux étaient doux comme de la soie, et si longs qu'ils lui venaient à la ceinture. Höskuld l'appela: «Viens près de moi», dit-il. Elle vint à lui. Il la prit par le menton et la baisa. Puis elle s'en alla. Alors Höskuld dit à Hrut: «Que penses-tu de cette petite fille? Ne te semble-t-elle pas jolie?» Hrut se taisait. Höskuld lui demanda une seconde fois la même chose. Et Hrut finit par répondre: «Certes l'enfant est jolie, et bien des gens le sauront pour leur malheur; mais je ne sais comment le mauvais oeil est venu dans notre famille.» Alors Höskuld se fâcha, et les deux frères furent en froid pendant quelque temps. Les frères d'Halgerd étaient Thorleik, qui fut père de Bolli, Olaf, père de Kjartan, et Bard. II Un jour, les deux frères, Höskuld et Hrut, chevauchaient, allant à l'Alting. Il était venu beaucoup de monde cette année-là. Höskuld dit à Hrut: «Je trouve, frère, que tu devrais songer à ta maison, et prendre femme.»--«Il y a longtemps que j'ai cela en tête, répondit Hrut, mais j'y vois du pour et du contre. Je ferai pourtant comme tu voudras. De quel côté nous tournerons-nous?» Höskuld répondit: «Il y a ici beaucoup de chefs au ting, et le choix est grand; mais je sais déjà qui je veux demander pour toi. Elle s'appelle Unn; c'est la fille de Mörd Gigja, un homme très sage. Il est ici au ting, et sa fille avec lui; tu peux la voir, si tu veux.» Le jour suivant, comme les hommes allaient au tribunal, ils virent devant les huttes de ceux de la Ranga des femmes vêtues de beaux habits. Höskuld dit à Hrut: «La voilà, c'est Unn, dont je t'ai parlé. Comment la trouves-tu?»--«Elle me plaît, dit Hrut, mais je ne sais pas si nous aurons du bonheur ensemble.» Et ils allèrent au tribunal. Mörd Gigja expliquait la loi, comme c'était sa coutume. Quant il eut fini, il retourna dans sa hutte. Höskuld se leva, puis Hrut; ils allèrent à la hutte de Mörd et y entrèrent. Mörd était assis au fond. Ils le saluèrent. Il se leva, prit la main d'Höskuld, et le fit asseoir à côté de lui. Hrut s'assit à côté d'Höskuld. Ils parlèrent de beaucoup de choses, et Höskuld en vint à dire: «J'ai une affaire à te proposer. Hrut veut devenir ton gendre et acheter la fille; et moi je n'y épargnerai rien». Mörd répondit: «Je sais que tu es un grand chef; mais ton frère m'est inconnu.» Höskuld reprit: «Il vaut mieux, que moi.»--Mörd dit: «Tu auras à y mettre beaucoup du tien, car ma fille aura tout l'héritage après moi.»--«Je ne chercherai pas longtemps ce que je veux promettre», répondit Höskuld. Il aura Kambsnes et Hrutstad, et toutes les terres jusqu'à Thrandargil; il a de plus un vaisseau marchand prêt à mettre à la voile. Alors Hrut dit à Mörd: «Tu vois que mon frère pour l'amour de moi a bien fait les choses. Si vous voulez donner suite à l'affaire, je veux que vous en fixiez tous deux les conditions.» Mörd répondit: «J'y ai pensé. Ma fille aura soixante cents; tu y ajouteras un tiers de ton domaine, et si vous avez des héritiers il y aura communauté de bien entre vous.» Hrut dit: «J'accepte les conditions; prenons maintenant des témoins.» Ils se levèrent et se donnèrent la main; et Mörd fiança à Hrut sa fille Unn. On décida que le mariage se ferait chez Mörd, un demi-mois après le milieu de l'été. Et maintenant ils quittent le ting, et s'en retournent chacun chez soi. Höskuld et Hrut prennent à l'ouest, en passant devant le signal de Halbjörn. Et voici venir à leur rencontre Thjostolf, fils de Björn Gullberi du Reykjardal, disant qu'il était arrivé un vaisseau dans la Hvita; Össur, le frère du père de Hrut, venait d'en débarquer, et faisait dire à Hrut d'aller le trouver au plus tôt. Quand Hrut apprit cela, il pria Höskuld d'aller au vaisseau avec lui. Ils se mirent donc tous deux en route, et quand ils furent au vaisseau, Hrut souhaita la bienvenue avec beaucoup de joie à son parent Össur. Össur les invita à entrer dans sa hutte et à boire. Ils descendirent de cheval, ils entrèrent, et ils burent. Hrut dit à Össur: «Tu vas venir avec moi dans l'Ouest, mon oncle, et tu passeras l'hiver chez moi.»--«Non pas, dit Össur; je t'annonce la mort d'Eyvind, ton frère. Il t'a fait son héritier au Gulating; et tes ennemis vont tout prendre si tu ne viens pas.»--« Que vais-je faire, mon frère? dit Hrut, il me semble que mon affaire se gâte, moi qui viens justement de conclure mon mariage.»--Höskuld dit: «Tu vas aller dans le Sud, trouver Mörd; tu le prieras de changer vos conventions. Il faut que sa fille s'engage à t'attendre, comme fiancée, trois hivers. Moi je retourne à la maison, et je ferai porter des vivres pour toi au vaisseau.»--«Et moi je veux, dit Hrut, que tu prennes de mes provisions, du bois, de la farine, et tout ce qu'il te plaira.» Hrut fit amener ses chevaux, et partit pour le Sud. Höskuld s'en alla chez lui, à l'Ouest. Hrut arriva à l'Est, dans la plaine de la Ranga, chez Mörd, ou il fut bien reçu. Il conta son affaire à Mörd, et lui demanda conseil. Mörd lui demanda de combien était l'héritage. Hrut dit qu'il était bien de deux cents marks, s'il pouvait tout avoir. «C'est beaucoup, dit Mörd, en comparaison de ce que je laisserai; tu peux partir si tu veux.» Ils changèrent leurs conventions; et Unn s'engagea à attendre Hrut, comme fiancée, pendant trois hivers. Hrut revint au vaisseau, et il y passa l'été, jusqu'à ce que tout fût prêt. Höskuld fit apporter au vaisseau toutes les richesses de Hrut, et Hrut remit aux mains d'Höskuld la garde de ses domaines, pour le temps qu'il passerait au loin. Höskuld retourna chez lui. Peu de temps après, un bon vent souffla, et ils mirent à la voile. Ils furent trois semaines au large, et touchèrent terre à Hörn, dans le Hördaland, De là, ils firent voile à l'Est, jusqu'à Vik. III Harald Grafeld régnait en Norvège. Il était fils d'Eirik Blodöx, fils d'Harald Harfag. Sa mère s'appelait Gunhild. Elle était fille d'Össur Toti. Ils avaient leur habitation dans l'Est, à Konungahella. Et voici qu'on apprit l'arrivée d'un vaisseau, à Vik. Sitôt que Gunhild sut la nouvelle, elle demanda quelle sorte de gens d'Islande étaient sur ce vaisseau. On lui dit que c'était un homme nommé Hrut, fils du frère d'Össur. «Je sais, dit Gunhild. Il vient chercher son héritage. Mais il y a un homme qui le détient, et qui se nomme Soti.» Elle appela un des hommes de sa maison, qui se nommait Ögmund: «Je vais t'envoyer au Nord, dit-elle, dans le pays de Vik, à la rencontre d'Össur et de Hrut; dis-leur que je les invite tous deux chez moi pour l'hiver, et que je veux être leur amie. Et si Hrut veux faire mes volontés, je l'aiderai dans son affaire d'héritage, et dans tout ce qu'il entreprendra. Et je le servirai auprès du roi.» Ögmund partit, et vint trouver Össur et Hrut. Quand ils surent qu'il était l'homme de Gunhild, ils le reçurent de leur mieux. Il leur fit son message en secret; après quoi les deux parents se mirent à l'écart pour voir ce qu'ils avaient à faire. Össur dit à Hrut: «Je crois, mon neveu, que notre choix est tout fait, car je sais l'humeur de Gunhild. Sitôt que nous aurons refusé d'aller la trouver, elle nous fera mettre hors du pays, et prendra de force tous nos biens. Si nous y allons, elle nous rendra toutes sortes d'honneurs, comme elle nous l'a promis.» Ögmund s'en retourna, et quand il fut devant Gunhild, il lui dit la réponse à son message, et qu'ils allaient venir. «Je le savais bien, dit Gunhild; Hrut est un homme sage, et qui sait vivre; maintenant, sois vigilant, et quand ils approcheront du domaine, dis-le moi.» Hrut et Össur se mirent en route vers Konungahella. Quand ils arrivèrent, leurs parents et leurs amis vinrent au devant d'eux avec beaucoup de joie. Ils demandèrent si le roi était dans son domaine. On leur dit qu'il y était. À ce moment, Ögmund vint les trouver. Il leur dit que Gunhild les saluait, et aussi qu'elle ne les ferait pas venir chez elle avant qu'ils n'eussent vu le roi, à cause de ce qu'on pourrait dire: «Il semblerait, ajoutait-elle, que je veux les prendre pour moi. Je ferai cependant pour eux tout ce qu'il me plaira. Que Hrut parle sans crainte au roi, et qu'il lui demande de devenir son homme.»--«Et voici, dit Ögmund, un habit que la reine t'envoie. C'est avec cet habit que tu iras trouver le roi.» Et Ögmund s'en alla. Le jour suivant, Hrut dit à Össur: «Allons chez le roi.»--«Je veux bien» dit Össur; et ils y allèrent, au nombre de douze. Tous leurs parents et leurs amis étaient là. Ils entrèrent dans la salle où le roi était assis à boire, Hrut s'avança le premier, et salua le roi. Le roi regarda avec attention cet homme bien vêtu qui le saluait, et lui demanda son nom. Hrut se nomma. «Es-tu d'Islande?» dit le roi. Hrut répondit que oui, «Pourquoi es-tu venu chez nous?»--«Pour voir votre seigneurie, ô roi, et aussi, parce que j'ai une grosse affaire d'héritage dans ce pays-ci, et j'aurai besoin de votre aide pour qu'il me soit fait droit.» Le roi dit: «J'ai promis qu'il serait rendu justice à chacun dans mon royaume. Mais avais-tu encore autre chose à me dire en venant me trouver?»--«Seigneur, dit Hrut, j'ai à vous demander une place à votre cour, et de me faire votre homme.» Le roi se taisait, Gunhild lui dit: «Il me semble que cet homme vous fait beaucoup d'honneur; je suis d'avis que s'il y en avait un grand nombre comme lui à votre cour, elle serait bien garnie.»--«Est-ce un homme sage?» demanda le roi. «Sage et hardi» répondit-elle. «Je crois bien, dit le roi, que ma mère veut qu'on te fasse comme tu demandes; cependant, à cause de notre dignité, et de la coutume du royaume, je veux que tu reviennes dans un demi-mois seulement; et je te ferai mon homme. Jusque-là ma mère prendra soin de toi, mais alors viens me trouver.» Gunhild dit à Ögmund: «Conduis-les dans ma maison, et traite-les bien.» Ögmund sortit et eux avec lui. Et il les mena dans une salle de pierre dont les murs étaient tendus de tapisseries, les plus belles qu'on pût voir, et le siège de Gunhild était là. Ögmund dit à Hrut: «Tu vas voir la vérité de ce que je t'ai dit de la part de Gunhild: voici son siège, et tu vas t'y asseoir; tu y resteras, quand elle viendrait elle-même.» Et il leur servit à manger. Comme ils étaient à table depuis quelques temps, Gunhild entra. Hrut voulut se lever pour aller au devant d'elle. «Reste assis, dit-elle; tu garderas ce siège tant que tu seras dans ma maison.» Elle s'assit auprès de Hrut, et ils se mirent à boire. Le soir, elle lui dit: «Tu dormiras avec moi cette nuit dans la chambre d'en haut.»--«Je ferai ce que vous voulez» répondit-il. Ils allèrent dormir, et elle ferma la porte en dedans; ils dormirent là pendant la nuit, et au matin ils retournèrent boire. Et pendant tout le demi-mois ils couchèrent ensemble dans la chambre d'en haut. Gunhild avait dit aux hommes qui étaient là: «Il y va de votre vie, si vous dites à personne ce qu'il y a entre Hrut et moi.» Hrut lui donna cent aunes d'étoffes de laine et douze capes de peaux, et elle le remercia de ses présents. Hrut partit, après l'avoir baisée et remerciée. Elle lui souhaita bonne chance. Le jour suivant, Hrut vint devant le roi, avec trente hommes. Il salua le roi, et le roi lui dit: «Tu veux, Hrut, que je fasse pour toi ce que j'ai promis.» Il le fit donc son homme. Hrut demanda: «Quelle place me donnerez-vous?»--«C'est ma mère qui en décidera» dit le roi. Et elle le fit mettre à la place d'honneur. Hrut passa l'hiver chez le roi, et il y était très considéré. IV Au printemps, Hrut entendit parler de Soti. On disait qu'il était allé au Sud, en Danemark, avec l'héritage. Hrut vint trouver Gunhild et lui dit le départ de Soti. Gunhild dit: «Je te donnerai deux vaisseaux longs, avec leur équipage, et de plus, un homme très brave, Ulf Uthvegin, le chef de nos hôtes. Mais toi, va trouver le roi, avant de partir.» Hrut y alla; et quand il fut devant le roi, il lui dit que Soti était parti, et qu'il voulait se mettre à sa poursuite. Le roi demanda: «Qu'a fait ma mère pour t'aider?» Hrut répondit: «Elle m'a donné deux vaisseaux longs, et, pour commander aux hommes, Ulf Uthvegin.»--«C'est bien fait, dit le roi. Et moi, je te donnerai deux autres vaisseaux longs. Il te faudra bien autant de monde que cela.» Il conduisit Hrut à ses vaisseaux et lui souhaita bon voyage. Hrut avec ses gens fit voile vers le Sud. V Il y avait un homme nommé Atli. Il était fils d'Arnvid, jarl de l'Ostgothie. C'était un grand homme de guerre. Il se tenait dans le lac de l'Est avec huit vaisseaux. Son père avait refusé le tribut à Hakon, fils adoptif d'Adalstein; et le père et le fils avaient fui du Jamtaland en Gothie. Atli sortit du lac avec ses vaisseaux par le Stoksund. Il s'en alla au Sud, en Danemark, et il était à l'ancre dans l'Eyrasund. Il avait été mis hors la loi par le roi de Danemark et par le roi de Suède, pour les brigandages et les meurtres qu'il avait faits dans les deux royaumes. Hrut vint au Sud, dans l'Eyrasund; comme il entrait dans le détroit, il vit qu'il était plein de vaisseaux. Ulf lui dit: «Que faut-il faire, homme d'Islande?»--«Aller en avant; dit Hrut, qui ne risque rien n'a rien. Notre vaisseau, à Össur et à moi, passera le premier, et toi, tu mettras le tien où tu voudras.»--«Je n'ai pas coutume que d'autres me servent de bouclier» répond Ulf. Il met son vaisseau sur la même ligne que celui de Hrut, et ils s'avancent ensemble dans le détroit. Et voici que ceux du détroit voient des vaisseaux qui viennent à eux, et ils le disent à Atli. «Il y aura du butin à prendre, répond Atli. Qu'on ôte les tentes des vaisseaux, et qu'on s'apprête au plus vite. Mon vaisseau sera au milieu de la flotte.» Les vaisseaux de Hrut avançaient à force de rames. Quand on fut assez près pour s'entendre, Atli se leva et dit: «Vous allez comme des imprudents. N'avez-vous pas vu qu'il y avait des vaisseaux de guerre dans le détroit? Quel est le nom de votre chef?»--«Je m'appelle Hrut» répondit-il.--«Qui es-tu? dit Atli.--«L'homme du roi Harald Grafeld» dit Hrut.--«Il y a longtemps, dit Atli, que mon père et moi nous avons cessé d'être bons amis avec votre roi de Norvège.»--«Ce sera pour votre malheur» dit Hrut. «Notre rencontre sera telle, dit Atli, que tu n'auras point de nouvelles à en dire.» Il prit un javelot, et le lança sur le vaisseau de Hrut; et l'homme qui conduisait le vaisseau fut tué. Alors la bataille commença, et ils eurent grand'peine à aborder le vaisseau de Hrut. Ulf se battait bien: il donnait de grands coups, frappant d'estoc et de taille. Le pilote d'Atli s'appelait Asolf. Il sauta sur le vaisseau de Hrut, et tua quatre hommes avant que Hrut ne s'en fût aperçu. Hrut se retourne, et vient à sa rencontre. Ils se joignent, et Asolf, d'un coup de pointe, perce le bouclier de Hrut. Mais Hrut lève son épée sur Asolf, et lui donne le coup de la mort. Ulf Uthvegin l'avait vu. «En vérité, Hrut, dit-il, tu donnes de beaux coups. Mais aussi tu as de grands remerciements à faire à Gunhild.»--«J'ai peur, répondit Hrut, que ce ne soient tes dernières paroles.» À ce moment, Atli vit qu'Ulf se découvrait. Il lui lança un javelot au travers du corps. Après cela la bataille devint furieuse. Atli sauta sur le vaisseau de Hrut, et il faisait le vide tout autour de lui. Össur vint à sa rencontre, l'épée en avant, mais il tomba à la renverse, frappé par un autre. Alors Hrut accourut au devant d'Atli, Atli leva son épée, et fendit d'un coup le bouclier de Hrut. En même temps, une pierre l'atteignit à la main, et l'épée tomba. Hrut la prit, et abattit le pied d'Atli. Après quoi, il lui donna le coup de la mort. Hrut et ses gens firent beaucoup de butin. Ils prirent avec eux les deux meilleurs vaisseaux, et ils restèrent là un peu de temps. Soti avec les siens leur avait échappé. Il avait fait voile pour retourner en Norvège. Il débarqua sur la côte de Limgard. Il y trouva Ögmund, l'homme de Gunhild. Ögmund reconnut tout d'abord Soti, et lui demanda: «Combien de temps penses-tu rester ici?»--«Trois nuits.» dit Soti.--«Où iras-tu ensuite?» dit Ögmund. «À l'ouest, en Angleterre, dit Soti, et je ne reviendrai jamais en Norvège, tant que durera la puissance de Gunhild.» Ögmund s'en alla, et vint trouver Gunhild; elle était près de là, chez des hôtes, avec son fils Gudröd. Ögmund dit à Gunhild ce que Soti comptait faire; et elle donna ordre à son fils Gudröd d'aller tuer Soti. Gudröd partit sur l'heure. Il tomba sur Soti à l'improviste, et le fit amener à terre où on le pendit. Puis il prit tous ses trésors pour sa mère. Elle envoya des hommes débarquer le butin, et le porter à Konungahella, après quoi elle y alla elle même. Hrut revint à l'automne. Il avait fait beaucoup de butin. Il alla tout d'abord trouver le roi, qui lui fit bon accueil. Il lui offrit, et à sa mère, de prendre ce qu'ils voudraient de ses richesses; et le roi en prit le tiers. Gunhild dit à Hrut qu'elle avait mis la main sur l'héritage et fait tuer Soti. Hrut la remercia, et partagea par moitié avec elle. VI Hrut passa l'hiver chez le roi, et il était de joyeuse humeur; mais aux approches du printemps, il devint silencieux. Gunhild s'en aperçut, et elle lui parla un jour qu'ils étaient seuls ensemble. «As-tu du souci, Hrut?» lui demanda-t-elle. Hrut répondit: «On a dit vrai: Malheur à ceux qui sont nés sur une mauvaise terre.»--«Veux-tu retourner en Islande?» dit-elle.--«Je le veux» répondit-il.»--«As-tu quelque femme là-bas?»--«Non.»--«Et pourtant j'en suis bien sûre.» Et ils n'en dirent pas plus long. Hrut alla devant le roi, et le salua. Le roi demanda: «Que veux-tu Hrut?»--«Je veux vous prier, Seigneur, de me donner congé pour retourner en Islande.»--« Auras-tu là-bas plus d'honneurs qu'ici?» dit le roi.--«Non, dit Hrut, mais il faut que chacun suive sa destinée.»--«C'est peine perdue de lutter contre un plus fort, dit Gunhild. Donne-lui congé; qu'il parte quand il lui plaira.» L'année était mauvaise dans le pays, et pourtant le roi lui donna de la farine, autant qu'il en voulut. Il mit donc son vaisseau en état pour aller en Islande, et Össur avec lui. Quand ils furent prêts, Hrut vint trouver le roi et Gunhild. Gunhild le prit à part et lui dit: «Voici un anneau d'or que je veux te donner» et elle le lui passa au bras. «J'ai reçu de toi beaucoup de beaux cadeaux» dit Hrut. Elle lui mit les bras autour du cou, le baisa et dit: «Si j'ai autant de puissance sur toi que je me l'imagine, voici que je te jette un sort, et je veux que tu n'aies pas de bonheur avec cette femme que tu vas prendre en Islande, mais tu pourras trouver ton plaisir avec d'autres femmes. Et maintenant nous ne serons heureux ni l'un ni l'autre: car tu n'as pas eu confiance en moi.» Hrut se mit à rire et s'en alla. Il vint trouver le roi, et le remercia de l'avoir toujours bien traité, et comme un chef. Le roi lui souhaita bon voyage. Il dit que Hrut était un homme très-brave, et qui pouvait aller de pair avec les plus grands. Hrut monta sur son vaisseau, et mit à la voile. Il eut bon vent, et ils arrivèrent, lui et les siens, dans le Borgarfjord. Sitôt que le vaisseau fut à terre, Hrut s'en alla chez lui, dans l'Ouest, et Össur resta pour décharger. Hrut vint à Höskuldstad. Son frère le reçut avec joie, et Hrut lui conta ses aventures. Après cela, il envoya un homme dans le pays de la Ranga, dire à Mörd Gigja de se préparer pour la noce. Les deux frères allèrent au vaisseau, et Höskuld dit à Hrut l'état de ses biens. Ils s'étaient beaucoup accrus depuis que Hrut était parti. Hrut dit: «Je ne te le revaudrai jamais comme je le devrais, frère; mais je vais te donner de la farine, autant qu'il t'en faudra pour la maison durant l'hiver.» Ils tirèrent le vaisseau à terre, lui firent un abri, et portèrent toute la cargaison dans la vallée de l'Ouest. Hrut resta six semaines chez lui, à Hrutstad. Alors les deux frères et Össur se préparèrent à partir pour la noce de Hrut. Ils montèrent à cheval, et soixante hommes avec eux. Ils chevauchèrent d'une traite jusqu'à la plaine de la Ranga. Il y avait grande foule d'hôtes. Les hommes prirent place sur les bancs du fond, et les femmes sur les bancs de côté. La fiancée était triste. On versa à boire, et la noce se passa bien. Mörd compta la dot de sa fille, et elle partit avec Hrut pour le pays de l'Ouest. Ils chevauchèrent sans s'arrêter jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés chez eux. Hrut donna à sa femme toute puissance sur l'intérieur de sa maison, et chacun trouva que c'était bien. Et pourtant ils ne semblaient pas faire bon ménage. Cela dura ainsi jusqu'au printemps. Quand le printemps fut venu, Hrut eut à faire un voyage aux fjords de l'Ouest, pour chercher l'argent de sa cargaison. Comme il allait partir Unn lui dit: «Penses-tu revenir avant que les hommes aillent au ting?»--«Pourquoi?» dit Hrut.--«C'est que je veux aller au ting, dit-elle, et voir mon père.»--«Ce sera comme tu veux, dit-il, et j'irai au ting avec toi.»--«C'est bien» dit-elle. Hrut monta à cheval et partit pour les fjords de l'Ouest. Il plaça tout son argent, et revint chez lui. Dès qu'il fut revenu, il se prépara à partir pour le ting. Tous ses voisins devaient venir avec lui. Höskuld son frère en était aussi. Hrut dit à sa femme: «Si tu as toujours autant d'envie de venir au ting, prépare-toi, et pars avec moi. » Elle fut bientôt prête et ils se mirent en route. Ils chevauchèrent sans s'arrêter jusqu'au ting. Unn entra dans la hutte de son père. Il lui fit joyeux accueil; mais elle était d'humeur assez sombre. Il s'en aperçut, et dit: «Je t'ai vu meilleur visage autrefois; qu'as-tu sur le coeur?» Elle se mit à pleurer et ne répondit rien. Alors il lui dit: «Pourquoi es-tu venue au ting, si tu ne veux pas répondre et te fier à moi? Ne te plais-tu pas dans ce pays de l'Ouest?» Elle répondit: «Je donnerais tout ce que j'ai pour n'y être jamais venue.» Mörd dit: «Il faut que je sache ce que c'est que cela.» Il fit appeler Hrut et Höskuld. Ils vinrent sur le champ. Comme ils entraient chez Mörd, il se leva pour aller à leur rencontre, les salua, et les fit asseoir. Ils parlèrent longtemps, et la conversation allait bien. À la fin, Mörd dit à Hrut: «Pourquoi ma fille pense-t-elle tant de mal de votre pays?» Hrut répondit: «Qu'elle dise si elle a quelque sujet de se plaindre de moi.» Mais elle n'en trouva point. Alors Hrut fit venir ses voisins et les gens de chez lui, pour leur faire dire comment il se conduisait avec elle. Ils lui rendirent bon témoignage, et déclarèrent qu'elle décidait sur toutes choses comme elle l'entendait. Mörd dit: «Tu vas retourner chez toi, et te contenter de ton sort; car tous les témoignages sont meilleurs pour lui que pour toi.» Après cela, Hrut quitta le ting, et sa femme avec lui; et tout alla bien entre eux pendant l'été. Mais quand vint l'hiver, ils n'étaient plus d'accord; et plus le printemps approchait, plus ils s'entendaient mal. Hrut eut encore à faire un voyage aux fjords, pour ses affaires, et il annonça qu'il n'irait point au ting. Unn fit peu de réponse, et Hrut partit, dès qu'il eut fini ses préparatifs. VII Le moment du ting approchait. Unn alla trouver Sigmund, fils d'Össur, et lui demanda s'il voulait venir au ting avec elle. Il dit qu'il n'irait pas, si son parent Hrut le trouvait mauvais. «Je t'ai demandé cela, dit-elle, parce que j'ai plus de droits sur toi que sur les autres.» Il répondit: «Je le ferai à une condition; c'est que tu reviendras dans l'Ouest avec moi, et que tu ne diras point de paroles, ni contre moi, ni contre Hrut.» Elle promit. Quelques temps après, ils partirent pour le ting. Mörd, le père d'Unn, y était. Il fit bon accueil à sa fille et l'invita à demeurer dans sa hutte tant que le ting durerait, ce qu'elle fit. Mörd lui demanda: «Que me diras-tu de Hrut, ton mari?» Elle répondit:--«Certes je dirai du bien de ce vaillant guerrier, tant qu'il est maître de lui-même. Mais un sort a été jeté sur lui, et il me faut parler beaucoup, ou me taire.» Mörd se tut pendant quelque temps, puis il dit: «Je vois, ma fille, que tu désires que personne que moi ne sache cela. Tu sais que je puis t'aider mieux que qui que ce soit.» Ils s'en allèrent dans un lieu écarté, où personne ne pouvait les entendre, et Mörd dit à sa fille: «Dis-moi tout ce qu'il y a entre vous, et ne crois pas ton malheur plus grand qu'il n'est.» Et elle lui expliqua comme quoi elle et Hrut ne pouvaient pas vivre ensemble, parce qu'on lui avait jeté un sort. Mörd répondit: «Tu as bien fait de me dire cela. Je vais te donner un conseil qui te sera utile si tu le suis de point en point. Il faut que tu quittes le ting, et que tu rentres chez toi; ton mari sera déjà de retour; il te recevra bien; tu seras douce et complaisante pour lui: il croira qu'il s'est fait un heureux changement; il ne faut pas que tu montres la moindre mauvaise humeur. Mais quand le printemps viendra, tu feras la malade, et tu te mettras au lit. Hrut ne te fera point de questions sur ta maladie, ni de reproches d'aucune sorte; il ordonnera au contraire qu'on te soigne pour le mieux. Puis il partira pour les fjords de l'ouest, et Sigmund avec lui. Il s'occupera de rapporter tous ses biens du pays de l'ouest, et il sera absent tout l'été. Mais toi, au moment où les hommes vont au ting, quand tous ceux qui doivent y aller seront partis, tu te lèveras de ton lit, et tu prendras quelques hommes pour t'accompagner; et quand tu seras prête à partir, tu iras devant ton lit, et avec toi ces hommes que tu auras pris pour t'accompagner. Tu prendras des témoins devant le lit de ton mari, et tu déclareras que tu te sépares de lui par séparation légale, et que tu renouvelleras ta déclaration devant le ting, selon la loi du pays. Tu prendras des témoins une seconde fois, et tu feras une déclaration semblable, devant la porte des hommes. Après cela, tu monteras à cheval, et tu partiras. Tu passeras par les plaines du Laxardal, et par celles de Holtavörd, (car on te cherchera du côté du Hrutafjord) et tu chevaucheras sans t'arrêter jusqu'à ce que tu arrives près de moi. Alors je m'occuperai de ton affaire, et tu ne retomberas plus jamais entre les mains de Hrut.» Elle quitta le ting, et retourna chez elle. Hrut était revenu; il lui fit bon accueil. Elle répondit amicalement, et elle était douce et complaisante avec lui. Ils vécurent en bonne intelligence cet hiver-là. Mais quand vint le printemps, elle fit la malade et se mit au lit. Hrut partit pour les fjords de l'Ouest, donnant ordre de la bien soigner. Quand vint le moment du ting, elle se tint prête, fit en toutes choses comme Mörd lui avait dit, et partit pour le ting. Les gens du canton se mirent à sa poursuite, mais ils ne la trouvèrent pas. Mörd fit bon accueil à sa fille, et lui demanda si elle avait bien fait suivant ses conseils. «Je n'ai rien oublié» dit-elle. Il alla au tertre de la loi, et déclara Hrut et Unn séparés par séparation légale. Et ce fut pour les gens une nouvelle inattendue. Unn s'en retourna avec son père et ne revint plus jamais dans le pays de l'Ouest. VIII Hrut revint chez lui. Il fronça le sourcil très fort quand il sut que sa femme était partie. Il se tint pourtant tranquille et resta chez lui tout l'hiver, sans parler de son affaire à personne. L'été suivant, il partit pour l'Alting et son frère Höskuld avec lui. Ils avaient beaucoup de monde. En arrivant, il demanda si Mörd Gigja était au ting. On lui dit qu'il y était. Chacun crut qu'ils allaient parler de leur affaire; mais il n'en fut rien. Un jour, comme les gens étaient venus au tertre de la loi, Mörd prit des témoins, et déclara qu'il réclamait à Hrut le bien de sa fille; et il évaluait ce bien à quatre-vingt-dix cents; il déclara qu'il sommait Hrut d'avoir à lui payer cette somme, sous peine d'une amende de trois marks; il déclara qu'il appelait l'affaire devant le tribunal de district qui devait en connaître selon la loi; et il finit en disant: «Ceci est ma déclaration légale, faite de manière que chacun puisse l'entendre, au tertre de la loi.» Quand il eut cessé de parler, Hrut répondit: «Tu poursuis cette affaire, qui est celle de ta fille, par avarice et par chicane, tu n'y mets ni bon vouloir, ni aucun sentiment d'amitié. Mais je ne te laisserai pas sans réponse, car ces biens qui sont en ma possession, tu ne les a pas encore entre tes mains. Ma réponse est celle-ci, et j'en prends à témoins tous ceux qui sont au tertre de la loi, et qui peuvent nous entendre: je te défie en combat singulier dans l'île. La dot toute entière sera l'enjeu, j'y ajouterai des biens d'une valeur égale, et celui qui sera le vainqueur aura l'une et l'autre part. Mais si tu ne veux pas combattre contre moi, alors tu perdras tout droit sur les biens que tu réclames.» Mörd ne répondit rien: il prit conseil de ses amis au sujet du combat. Jörand le Godi lui dit: «Tu n'as pas besoin de nos conseils dans cette affaire; tu sais que si tu combats contre Hrut, tu y perdras à la fois la vie et les biens. Sa cause est bonne: il est fort, et c'est le plus brave des hommes.» Alors Mörd parla, et il dit qu'il ne voulait pas combattre contre Hrut. Il s'éleva une grande clameur et beaucoup de murmures sur le tertre de la loi, et Mörd fut couvert de honte en cette affaire. Les gens quittèrent le ting, et retournèrent chez eux. Les deux frères, Höskuld et Hrut, s'en allèrent à l'Ouest, vers le Reykjardal. Ils vinrent à Lund, où ils furent les hôtes de Thjostolf, fils de Björn Gullberi, qui demeurait là. Il y avait eu beaucoup de pluie tout le jour, les gens avaient été mouillés, et on avait fait de longs feux dans la salle. Thjostolf, le maître de la maison, était assis entre Höskuld et Hrut. Deux petits garçons jouaient à terre (c'étaient des enfants adoptifs de Thjostolf) et une petite fille jouait avec eux. Ils disaient toutes sortes de sottises, car c'étaient des enfants sans raison. L'un d'eux dit: «Je vais être Mörd, et je vais te sommer de te séparer de ta femme, puisque vous ne pouvez pas vivre ensemble.» L'autre répondit: «Moi je serai Hrut, et je te déclare déchu de tes droits sur la dot, puisque tu ne veux pas te battre avec moi.» Ils répétèrent cela plusieurs fois, et il y eut de grands rires parmi les gens de la maison. Alors Höskuld se fâcha, et frappa avec une baguette l'enfant qui faisait Mörd. La baguette l'atteignit au visage et le blessa. «Va-t'en, dit Höskuld, et ne te moque pas de nous.» Mais Hrut dit: «Viens près de moi.» Et l'enfant vint. Hrut tira un anneau d'or de son doigt, le lui donna, et dit: «Va, et maintenant n'insulte plus personne.» L'enfant s'en alla en disant: «Tu es un homme de grand coeur, et je m'en souviendrai toujours.» Cela fit dire beaucoup de bien de Hrut. Après cela, ils retournèrent chez eux, dans l'Ouest. Et ici finit la querelle entre Hrut et Mörd. IX Il faut maintenant parler d'Halgerd, la fille d'Höskuld. Elle avait grandi et c'était la plus belle femme qu'on pût voir. Elle était de haute taille, et à cause de cela, on l'appelait Halgerd au long jupon. Elle avait de beaux cheveux, si longs qu'elle pouvait s'en couvrir tout entière; mais elle était prodigue et elle avait le coeur dur. Son père nourricier s'appelait Thjostolf. Il était d'une famille des îles du Sud. C'était un homme fort et brave. Il avait tué beaucoup de monde, et n'avait jamais payé d'amende à personne. On disait qu'il n'était pas fait pour changer l'humeur d'Halgerd. Il y avait un homme nommé Thorvald. Il était fils d'Usvif. Il demeurait au rivage de Medalfell, au pied de la montagne. Il était riche en biens. Il possédait les îles qu'on appelle les îles des ours, et qui sont dans le Breidafjord. Il avait là ses provisions de morue et de farine. Thorvald était fort, accort, d'humeur un peu vive. Un jour, son père et lui parlaient ensemble et ils se demandaient où Thorvald pourrait bien chercher femme. Mais il ne trouvait point de parti qui fût assez bon pour lui. Alors Usvif dit: «Veux-tu demander Halgerd au long jupon, la fille d'Höskuld?»--«Je le veux» dit-il. «Vous n'irez guère ensemble, dit Usvif. C'est une femme impérieuse, et toi, tu es d'humeur rude, et tu n'aimes pas à céder.»--«Et pourtant je tenterai l'aventure, dit Thorvald, et il ne sert à rien de vouloir m'en empêcher.»--«C'est toi aussi qui y risques le plus» dit Usvif. Ils partirent donc pour faire leur demande. Ils arrivèrent à Höskuldstad et y furent bien reçus. Ils vinrent tout de suite à leur affaire, et firent leur demande. Höskuld répondit: «Je sais qui vous êtes, et je ne veux pas user de tromperie avec vous: ma fille a le coeur dur. Pour sa figure et ses manières, vous verrez vous-même.» Thorvald reprit: «Fais tes conditions; ce n'est pas son humeur qui m'empêchera de conclure le marché.» Ils parlèrent donc des conditions; et Höskuld ne demanda point l'avis de sa fille, (car il avait envie de la marier); et ils se mirent d'accord sur le marché. Alors Höskuld tendit la main, Thorvald la prit et se déclara fiancé à Halgerd. Après quoi il s'en retourna. X Höskuld dit à Halgerd le marché qu'il avait fait. Elle répondit: «Me voilà sûre à présent de ce que je crains depuis longtemps; tu ne m'aimes pas autant que tu l'as toujours dit, puisque tu n'as pas pensé que ce fût la peine de me parler de cette affaire; je ne trouve pas, du reste, que ce parti soit aussi beau que tu m'avais promis.» Et on voyait bien, à ses façons, qu'elle se trouvait mal mariée. Höskuld lui dit: «Je me soucie peu de ton orgueil: il ne changera rien à mon marché. C'est moi qui décide et non pas toi quand nous ne sommes pas d'accord.»--«L'orgueil est grand dans ta famille, dit-elle; il n'est pas étonnant que j'en aie ma part.» Et elle s'en alla. Elle vint trouver Thjostolf, son père nourricier, et lui dit ce qui avait été décidé: elle était très-triste. Thjostolf lui dit: «Aie bon courage; tu seras mariée une seconde fois, et alors on te demandera ton avis. Et moi je ferai tout pour t'être agréable, sauf contre ton père ou contre Hrut.» Ils n'en dirent pas davantage. Höskuld fit ses préparatifs pour la noce, et monta à cheval pour inviter du monde. Il vint à Hrutstad et appela Hrut au dehors pour lui parler. Hrut sortit, et ils se mirent à parler ensemble. Höskuld lui conta son marché, et l'invita à la noce: «Et je veux, mon frère, dit-il, que tu ne le trouves pas mauvais, si je ne t'ai pas fait savoir cela avant que le marché fût conclu.»--«Je crois que je ferais mieux de ne pas m'en mêler, dit Hrut, car ce mariage ne donnera de bonheur à personne, ni à lui, ni à elle. Je viendrai pourtant à la noce, si tu trouves que par là je te ferai honneur.»--«Certainement je le trouve, dit Höskuld,» et il s'en retourna. Usvif et Thorvald invitèrent aussi du monde, et il n'y eut pas en tout moins de cent invités. Il y avait un homme nommé Svan. Il demeurait sur le Bjarnarfjord, dans un domaine qui s'appelait Svanshol, au nord du Steingrimsfjord. Svan était versé dans la sorcellerie. Il était frère de la mère d'Halgerd. C'était un homme malfaisant, et il n'était pas bon d'avoir affaire à lui. Halgerd l'invita à sa noce, et envoya Thjostolf le trouver. Thjostolf y alla, et ils furent bientôt bons amis. Et voilà que les hommes arrivent à la noce. Halgerd était assise sur le banc de côté, et c'était une fiancée très-gaie. Thjostolf était toujours à parler avec elle. Par moments aussi il partait avec Svan; et les gens trouvaient cela singulier. La noce se passa bien. Höskuld compta la dot de sa fille, de la meilleure grâce du monde. Après cela il dit à Hrut: «Dois-je faire encore quelques cadeaux?» Hrut répondit: «Tu ne manqueras pas d'occasions de dissiper ton bien pour Halgerd. Restes-en là pour aujourd'hui.» XI La noce finie, Thorvald retourna chez lui avec sa femme et Thjostolf. Thjostolf chevauchait à côté d'Halgerd, et ils étaient toujours à parler ensemble. Usvif se tourna vers son fils et lui dit: «Es-tu content de ce que tu as fait? Vous entendez-vous bien?»--«Très bien, dit Thorvald, elle est douce au possible avec moi; tu vois toi-même qu'elle rit à chaque mot.»--«Ce rire là ne me semble pas si bon qu'à toi, dit Usvif, mais nous verrons cela plus tard.» Ils continuèrent leur route jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés. Le soir, Halgerd s'assit à côté de son mari, et fit mettre Thjostolf à côté d'elle, au fond. Cela allait mal entre Thjostolf et Thorvald; ils ne se parlaient guère, et l'hiver se passa ainsi. Halgerd était convoiteuse et prodigue: elle voulait avoir tout ce qu'avaient les gens du voisinage, et elle gaspillait tout. Quand vint le printemps, on fut à court; il manquait de la farine et du poisson fumé. Halgerd vint trouver Thorvald et lui dit: «Ce n'est pas le moment de rester là, tranquillement assis; il n'y a plus de farine ni de poisson fumé dans la maison.» Thorvald répondit: «Je n'ai pas mis dans la maison moins de vivres qu'à l'ordinaire, et cela durait jusqu'à l'été.»--«Que m'importe, reprit Halgerd, que vous ayez jeûné pour devenir riches, ton père et toi?» Alors Thorvald se mit en colère et la frappa au visage, si fort que le sang coula. Il s'en alla, et appela ses serviteurs. Ils mirent un bateau à l'eau, et ils y montèrent huit. Puis ils ramèrent vers les îles des ours, et là Thorvald prit dans ses provisions du poisson fumé et de la farine. Maintenant il faut parler d'Halgerd. Elle était assise dehors, et elle était très triste. Thjostolf vint à elle; il vit qu'elle était blessée au visage et lui dit: «Qui t'a si fort maltraitée?»--«C'est Thorvald, mon mari, répondit-elle, et tu n'étais pas là, car tu ne te soucies guère de moi.»--«Je ne savais pas cela, dit-il, mais je vais te venger.» Il s'en alla au rivage et mit à la mer une barque à six rames: il tenait à la main une grande hache qu'il avait, au manche de fer. Il monta dans la barque, et rama vers les îles des ours. Quand il arriva, tous les hommes étaient partis sauf Thorvald et ses compagnons. Thorvald chargeait le bateau, et ses hommes sortaient les provisions. Thjostolf arriva, il sauta sur le bateau et se mit à charger aussi. Il dit à Thorvald: «Tu es lent et maladroit à la besogne.» Thorvald répondit: «Penses-tu que tu ferais mieux que moi?»--«Il y a une chose que je ferai mieux que toi, dit Thjostolf. La femme que tu as est mal mariée; il ne faut pas que vous viviez plus longtemps ensemble.» Thorvald prit un couteau qui était près de lui, pour frapper Thjostolf. Thjostolf avait levé sa hache sur son épaule; il en donna un coup sur la main de Thorvald, qui lui brisa le poignet: le couteau tomba à terre. Thjostolf leva sa hache une seconde fois et frappa Thorvald à la tête: et il mourut sur le coup. XII Voilà que les hommes de Thorvald descendaient au rivage avec leurs fardeaux. Thjostolf eut vite fait de se décider. Il prit sa hache à deux mains, et en frappa le bord du bateau de Thorvald, et le bateau fut défoncé en deux endroits. Après cela il sauta sur sa barque. Le flot noir entra dans le bateau de Thorvald, et il coula au fond, avec toute sa charge. Et le corps de Thorvald coula aussi, et ses compagnons ne purent pas voir ce qu'on lui avait fait; ils ne surent qu'une chose, c'est qu'il était mort. Thjostolf ramait, remontant le fjord; ils lui souhaitèrent mauvais voyage, et mauvaise chance tant qu'il vivrait. Il ne répondit rien, et rama, remontant le fjord, jusqu'à ce qu'il fût arrivé. Il tira la barque à terre et vint à la maison; il brandissait sa hache en l'air, et elle était toute sanglante. Halgerd était dehors; elle lui dit: «Ta hache est sanglante, qu'as-tu fait?»--«J'ai fait en sorte, dit-il que tu seras mariée une seconde fois.»--«Tu veux me dire que Thorvald est mort» dit-elle.--«Oui, dit-il, et maintenant vois à faire quelque chose pour moi.»--«Ainsi ferai-je, dit-elle. Je vais t'envoyer au nord, sur le Bjarnarfjord, à Svanshol. Svan te recevra à bras ouverts. Il est si fort à craindre que chez lui personne n'ira te chercher». Il sella un cheval qu'il avait, monta dessus et s'en alla au nord vers le Bjarnarfjord, à Svanshol. Svan le reçut à bras ouverts et lui demanda des nouvelles. Et Thjostolf lui dit la mort de Thorvald, avec tout ce qui s'était passé. Svan dit: «Voilà ce que j'appelle un homme qui n'a peur de rien. Et moi je te promets que s'ils viennent te chercher ici, ils en seront pour leur courte honte». Il faut revenir à Halgerd. Elle appela pour l'accompagner Ljot le noir, son parent, et lui dit de seller leurs chevaux: «Car je veux, dit-elle, retourner à la maison, chez mon père». Il fit les préparatifs du départ. Pour elle, elle alla à ses coffres, les ouvrit, et fit appeler tous les hommes de la maison. Et elle fit un cadeau à chacun d'eux. Ils se lamentaient tous de la voir partir. Elle monta donc à cheval, et vint à Höskuldstad. Son père la reçut bien, car il ne savait pas encore la nouvelle. Höskuld dit à Halgerd: «Pourquoi Thorvald n'est-il pas avec toi?» Elle répondit: «Il est mort». Höskuld dit: «C'est Thjostolf qui a fait cela». Et elle dit que c'était vrai. «Hrut ne se trompait donc pas, dit Höskuld, quand il m'a prédit que ce mariage serait cause de grands malheurs. Mais il ne sert à rien de se lamenter quand le mal est fait». Il faut parler maintenant des compagnons de Thorvald. Ils attendirent, la où ils étaient, jusqu'à ce qu'il arrivât un vaisseau dans l'île. Alors ils dirent la mort de Thorvald et demandèrent un vaisseau pour revenir à terre. On leur en prêta un tout de suite, et ils ramèrent, remontant le fjord, jusqu'à Reykjaness. Ils vinrent trouver Usvif et lui dirent la nouvelle. Usvif dit: «Mauvais conseils donnent de mauvais fruits. Je vois d'ici ce qui s'est passé ensuite. Halgerd aura envoyé Thjostolf au Bjarnarfjord et sera retournée chez son père. Pour nous, nous allons rassembler une troupe de gens, et marcher vers le nord, à la poursuite de Thjostolf.» Ils firent comme il avait dit, et allèrent partout, demandant du monde; et cela fit une troupe nombreuse. Ils montèrent à cheval et s'en allèrent vers le Steingrimsfjord. De là, ils vinrent dans le Ljotardal, puis dans le Selardal, et à Bassastada; et enfin, par le col de la montagne, au Bjarnarfjord. Svan prit la parole et il ouvrait la bouche toute grande: «Voilà les gens d'Usvif qui viennent nous attaquer». Thjostolf sauta sur ses pieds et prit sa hache. Svan lui dit: «Viens dehors avec moi. Il ne faudra pas grand'chose». Et ils sortirent tous deux. Svan prit une peau de chèvre, l'agita au-dessus de sa tête et dit: «Vienne le brouillard, viennent l'effroi et la terreur sur tous ceux qui te cherchent». Ils chevauchaient au col de la montagne, Usvif et ses compagnons. Et voilà qu'un grand brouillard vint au devant d'eux. Usvif dit: «C'est Svan qui a fait cela, et ce sera bien s'il n'arrive après rien de pire». Bientôt les ténèbres devinrent si grandes devant leurs yeux, qu'ils ne voyaient plus rien. Et ils tombaient de leurs chevaux, et les perdaient, et s'en allaient dans les marais, d'autres dans les bois, si bien qu'ils étaient en grand péril. Ils avaient laissé tomber leurs armes. Alors Usvif dit: «Si je pouvais retrouver mon cheval et mes armes, je m'en retournerais». Et comme il avait dit cela, ils commencèrent à y voir un peu, et retrouvèrent leurs chevaux et leurs armes. Et beaucoup d'entre eux pressèrent Usvif de continuer la chevauchée, ce qui fut fait; et aussitôt le même prodige reparut. Et cela arriva trois fois. Alors Usvif dit: «Quoique ce soit pour nous une triste affaire, il faut bien nous en retourner. Nous allons songer à autre chose. Je pense que le mieux est d'aller trouver Höskuld, le père d'Halgerd, et de lui demander une amende pour la mort de mon fils; car on peut s'attendre à être bien traité, là où il y a les moyens de le faire. Ils se mirent donc en route vers la vallée du Breidafjord. Et il n'y a rien à dire d'eux jusqu'à leur arrivée à Höskuldstad. Il y avait là chez Höskuld son frère Hrut. Usvif appela dehors Höskuld et Hrut. Ils sortirent tout deux, et saluèrent Usvif. Après quoi ils commencèrent à parler ensemble. Höskuld demanda à Usvif d'où il venait. Usvif dit qu'il était allé à la poursuite de Thjostolf et qu'il ne l'avait pas trouvé. Höskuld dit que Thjostolf devait être allé au nord, à Svanshol: «Et il n'est au pouvoir de personne, ajouta-t-il, d'aller le chercher là». «Je suis venu ici, dit Usvif, pour te réclamer le prix du meurtre de mon fils». Höskuld répondit: «Ce n'est pas moi qui ai tué ton fils, ni qui ai conseillé sa mort; mais tu es excusable de chercher quelque dédommagement». Hrut prit la parole: «Le nez, mon frère, dit-il n'est pas loin des yeux; il est nécessaire que tu mettes fin aux mauvaises paroles et que tu lui payes une amende pour son fils. Tu rendras meilleure de la sorte l'affaire de ta fille. C'est le seul moyen de faire taire les gens au plus vite; et moins on parlera de ceci, mieux ce sera». Höskuld lui dit: «Veux-tu être notre arbitre?»--«Je le veux, dit Hrut; et je ne te ménagerai pas dans ma sentence; car s'il faut dire vrai, c'est ta fille qui a conseillé de tuer Thorvald». Alors Höskuld devint rouge comme du sang et resta un moment sans rien dire. Après cela il se leva et dit à Usvif: «Veux-tu me donner la main, en signe que tu laisses tomber ta plainte?» Usvif se leva et dit: «La partie n'est pas égale, si c'est ton frère qui prononce. Et pourtant tu as si bien parlé, Hrut, que je te défère volontiers la sentence». Après cela, il prit la main d'Höskuld; et il fut convenu que Hrut prononcerait, et terminerait l'affaire avant qu'Usvif ne retournât chez lui. Hrut prononça donc sa sentence: «Je prononce dit-il, pour le meurtre de Thorvald une amende de deux cents d'argent--ce qui passait alors pour une forte amende;--et tu vas, mon frère, les compter de suite, et payer de bonne grâce». Höskuld le fit. Alors Hrut dit à Usvif: «Je vais te donner une bonne cape que j'ai rapportée de mes voyages». Usvif le remercia de son présent, et retourna chez lui, content de ce qui s'était passé. Quelques temps après, Hrut et Höskuld vinrent trouver Usvif, et ils partagèrent les biens qui étaient en commun. Ils firent un bon arrangement, et retournèrent chez eux avec leur part. Et maintenant la saga ne parlera plus d'Usvif. Halgerd demanda à Höskuld de faire revenir Thjostolf. Höskuld le lui permit. Et on parla encore longtemps du meurtre de Thorvald. Les biens d'Halgerd prospéraient et s'accroissaient beaucoup. XIII Maintenant la saga nomme trois frères: le premier s'appelait Thorarin, le second Ragi, le troisième Glum. Ils étaient fils d'Olaf Hjalti. C'étaient des hommes puissants et riches en biens. Thorarin avait un surnom: on l'appelait le frère de Ragi. Il était l'homme de la loi, depuis la mort de Hrafn fils de Hæing. C'était un homme très-sage. Il demeurait à Varmalæk, et lui et Glum habitaient ensemble. Glum avait été longtemps à l'étranger. C'était un homme de grande taille, fort, et beau de visage. Ragi, leur frère, était un grand tueur d'hommes. Les trois frères avaient dans le Sud les domaines d'Engey et de Laugarness. Un jour, les deux frères parlaient ensemble, Glum et Thorarin; Thorarin demanda à Glum s'il voulait s'en aller au loin, comme il en avait coutume. Glum répondit: «Je songerais plutôt à cesser d'aller trafiquer.»--«Qu'as-tu donc en tête? dit Thorarin; veux-tu prendre femme?»--«Je voudrais bien, dit Glum, si je trouvais mon affaire.» Alors Thorarin fit le compte de toutes les femmes du Borgarfjord qui n'étaient pas mariées et lui demanda s'il voulait en avoir quelqu'une: «Et j'irai, dit-il, avec toi, faire la demande.» Glum répondit: «Je n'en veux pas une de celles-là.»--«Nomme donc celle que tu veux,» dit Thorarin. Glum répondit: «Si tu veux le savoir, elle s'appelle Halgerd, et c'est la fille d'Höskuld, des vallées de l'Ouest.»--«Tu feras donc mentir le dicton, répondit Thorarin, et l'expérience des autres ne t'aura pas rendu sage. Elle a été mariée à un homme, et elle l'a fait tuer.» Glum dit: «Peut-être qu'elle n'aura pas si mauvaise chance une seconde fois; et je suis sûr qu'elle ne me fera pas tuer. Mais si tu veux me faire un honneur, viens avec moi la demander en mariage.» Thorarin dit: «Il ne sert à rien de te résister: ce qui doit arriver arrivera.» Souvent Glum reparla de ceci à Thorarin, et toujours Thorarin traînait en longueur. À la fin pourtant, les choses en vinrent à ce point qu'ils rassemblèrent des hommes et s'en allèrent à l'Ouest, au nombre de vingt, vers les vallées. Ils arrivèrent à Höskuldstad, et Höskuld les reçut bien. Et ils y passèrent la nuit. Le matin de bonne heure, Höskuld envoya chercher Hrut, et Hrut vint aussitôt. Höskuld était dehors à l'attendre, quand il entra dans l'enclos. Höskuld dit à Hrut quels gens étaient venus. «Que peuvent-ils vouloir?» dit Hrut.--«Ils ne m'ont pas encore fait de message» dit Höskuld. «Pourtant ils en ont un à te faire, dit Hrut. Ils viennent demander Halgerd en mariage. Que répondras-tu?»--«Que t'en semble?» dit Höskuld.--«Il faut que tu donnes une bonne réponse, mais que tu dises aussi le bien et le mal sur son compte» dit Hrut. Pendant que les deux frères parlaient, les hôtes sortirent. Höskuld et Hrut allèrent à leur rencontre. Hrut fit beaucoup d'amitiés à Thorarin et à son frère. Après quoi ils commencèrent à parler ensemble. Thorarin dit: «Je suis venu ici avec mon frère Glum, demander en mariage ta fille Halgerd, Höskuld, pour Glum mon frère. Il faut que tu saches que c'est un homme d'importance.»--«Je sais dit Höskuld, que vous êtes tous deux des hommes de grand renom. Mais il y a une chose que je veux te dire. J'ai déjà donné ma fille une fois, et cela a été cause de grands malheurs pour nous.»--«Il ne faut pas que cela empêche le marché, répondit Thorarin, tout le monde n'a pas le même sort et ceci peut tourner bien, quoique cela ait tourné mal. C'est aussi Thjostolf qui a eu les plus grands torts.» Alors Hrut: «Je vais vous donner un conseil, si ce qui est arrivé à Halgerd ne vous a pas fait changer d'avis. C'est que vous ne laissiez pas Thjostolf aller dans le Sud avec elle, au cas où le mariage se ferait, et qu'il soit convenu qu'il n'y restera jamais plus de trois nuits, sans la permission de Glum, et que Glum pourra le tuer sans amende, s'il reste plus longtemps. Cela, il dépendra de Glum de le permettre; mais ce n'est pas mon avis. Il faut aussi qu'on ne fasse pas comme la première fois, où on n'a pas parlé à Halgerd; il faut qu'elle sache toute cette affaire, qu'elle voie Glum, et qu'elle décide elle-même si elle veut l'avoir, ou non; de cette façon elle ne pourra s'en prendre à d'autres, si cela ne tourne pas bien. Et nous aurons agi sans détour.» Thorarin dit: «C'est maintenant comme toujours: si nous suivons ton conseil, nous nous en trouverons mieux.» On envoya chercher Halgerd: elle vint, et deux femmes avec elle. Elle avait une cape bleue, d'étoffe tissée, et par dessous une robe écarlate, et une ceinture d'argent autour de la taille; ses cheveux tombaient des deux côtés de sa poitrine, et elle les avait noués dans sa ceinture. Elle s'assit entre Hrut et son père. Elle les salua tous avec de bonnes paroles, parlant bien, et hardiment, et demandant les nouvelles. Puis elle se tut et Glum dit: «Nous venons, mon frère Thorarin et moi, de parler d'un marché avec ton père. Je voudrais, Halgerd, te prendre pour femme, si c'est ta volonté, comme c'est la leur. Il faut maintenant que tu dises sans crainte si cela est à ta convenance. Et si tu n'as pas envie d'entrer en marché avec nous, nous n'en parlerons plus.» Halgerd dit: «Je sais que vous êtes des hommes considérables, tes frères et toi, et que je serai beaucoup mieux mariée que la première fois. Mais je veux savoir ce que vous avez dit, et jusqu'où vous avez mené l'affaire. À ce que je vois de toi, il me semble que j'aurai de l'amitié pour toi, si notre humeur peut s'accorder». Glum lui dit lui-même toutes les conditions, sans rien oublier, et il demanda à Höskuld et à Hrut s'il avait bien dit. Höskuld dit que c'était bien. Alors Halgerd dit: «Vous avez si bien mené cette affaire pour moi, toi mon père, et toi Hrut, que je ferai selon votre désir; et ce marché sera conclu comme vous l'avez décidé.» Hrut dit: «Mon avis est que nous nommions des témoins, Höskuld et moi, et Halgerd se fiancera elle-même, si l'homme de la loi trouve cela légal.»--«Cela est légal» dit Thorarin. Après cela, on estima les biens d'Halgerd, et il fut convenu que Glum en apporterait autant, et que le tout serait mis en communauté. Glum se fiança à Halgerd, et ils retournèrent, son frère et lui, chez eux dans le Sud. Höskuld devait faire la noce dans sa maison. XIV Les deux frères rassemblèrent des gens en foule pour la noce, et cela faisait une troupe choisie. Ils s'en allèrent à l'Ouest vers les vallées et vinrent à Höskuldstad, où il y avait déjà beaucoup de monde. Höskuld et Hrut se placèrent sur un des bancs, et le fiancé sur l'autre. Halgerd était assise sur le banc de côté, et elle faisait bonne contenance. Thjostolf allait la hache levée et l'air terrible, mais personne ne faisait semblant de le voir. Quand la fête fut finie, Halgerd partit pour le Sud avec eux. En arrivant à Varmalæk Thorarin demanda à Halgerd si elle voulait prendre le commandement dans la maison. «Je ne le veux pas» dit-elle. Elle se tint tranquille tout l'hiver, et on n'avait pas de mal à dire d'elle. Au printemps, les frères parlaient un jour de leurs affaires. Thorarin dit: «Je vais vous laisser la maison de Varmalæk; car c'est ce qui vous convient le mieux. Je m'en irai au Sud à Laugarness et j'y demeurerai. Pour Engey nous l'aurons en commun. Glum approuva la chose, et Thorarin s'en alla dans le Sud. Les autres restèrent là. Halgerd prit des serviteurs. Elle était prompte à donner, et avide d'augmenter ses richesses. L'été suivant elle mit au monde une fille. Glum lui demanda comment il fallait l'appeler. «Elle s'appellera dit-elle, Thorgerd, comme ma grand'mère». Car elle descendait par son père de Sigurd Fafnisbani. La petite fille fut aspergée d'eau, et on lui donna le nom qu'on avait dit. Elle grandit, et son visage devenait semblable à celui de sa mère. Ils s'accordaient bien, Glum et Halgerd; et cela dura ainsi quelque temps. On apprit une nouvelle du nord, du Bjarnarfjord, que Svan s'en était allé pêcher, au printemps, qu'un grand vent d'est était venu sur eux, et les avait poussés vers Veidilausa, où ils s'étaient perdus, lui et ses gens. Et les pêcheurs qui étaient à Kaldbak disaient qu'ils avaient vu Svan entrer dans la montagne Kaldbakshorn, où il avait été très bien reçu par les démons. Mais d'autres disaient, qu'il n'y avait rien de vrai là dedans. Ce que chacun sut, c'est qu'on ne le trouva ni vivant ni mort. Quand Halgerd apprit cette nouvelle, elle pensa que la mort de son oncle était grand dommage. Glum offrit à Thorarin d'échanger leurs domaines. Thorarin dit qu'il ne voulait pas; «Mais dis à Halgerd, que si je vis plus que toi, je veux avoir Varmalæk à moi». Glum le dit à Halgerd. Elle répondit: «Thorarin peut bien attendre cela de nous». XV Thjostolf avait battu un serviteur d'Höskuld et Höskuld le chassa de chez lui. Thjostolf prit son cheval et ses armes et dit à Höskuld: «Voilà que je m'en vais, et je ne reviendrai jamais».--«Et chacun s'en réjouira» dit Höskuld. Thjostolf s'en alla chevauchant jusqu'à Varmalæk. Il fut bien reçu par Halgerd, pas mal par Glum. Il dit à Halgerd que son père l'avait chassé, et lui demanda son aide. Elle répondit qu'elle ne pouvait lui promettre de le garder chez elle avant d'avoir parlé à Glum. «Êtes-vous bien ensemble?» dit-il.--«Nous nous aimons bien» répondit-elle. Après cela elle alla trouver Glum, lui mit ses bras autour du cou et lui dit: «M'accorderas-tu une demande que j'ai à te faire?»--«Je veux bien, répondit-il, si c'est une chose qui te fasse honneur; que demandes-tu?» Elle dit: «Thjostolf a été chassé de là-bas, et je veux que tu lui permettes de demeurer ici. Pourtant je ne le prendrai pas mal, si tu n'es pas de cet avis».--Glum dit: «Puisque tu te comportes si bien, je t'accorderai cela. Mais dis-lui qu'il sera chassé s'il fait quelque mauvais coup». Elle va trouver Thjostolf et le lui dit. Il répond: «Tu es bonne comme je m'y attendais». Il resta là et se tint tranquille quelque temps. Pourtant il vint un moment où on vit qu'il gâtait tout. Il ne laissait personne en paix, hormis Halgerd. Mais elle ne s'en mêlait pas quand il avait querelle avec d'autres. Thorarin, le frère de Glum, lui fit des reproches d'avoir gardé Thjostolf. Il dit que cela finirait mal, comme avant, si Thjostolf restait là. Glum lui répondit de bonnes paroles, et n'en fit qu'à sa tête. XVI Il arriva un certain automne que les gens avaient de la peine à rentrer le bétail, et il manqua à Glum plusieurs moutons, Glum dit à Thjostolf: «Va dans la montagne avec mes gens, et voyez si vous trouverez quelqu'une de mes bêtes».--«Ce n'est pas mon affaire de conduire des troupeaux, dit Thjostolf; et je ne veux pas marcher derrière les esclaves. Vas-y toi-même, et j'irai avec toi». Là dessus ils se dirent beaucoup d'injures. Halgerd était assise dehors, et le temps était beau. Glum vint à elle et lui dit: «Nous avons eu de mauvaises paroles, Thjostolf et moi, et nous ne pouvons plus vivre ensemble à présent» et il lui dit tout ce qui s'était passé. Halgerd parla pour Thjostolf, et ils finirent par se dire des injures. Glum la frappa avec la main en disant: «Je ne discuterai pas plus longtemps avec toi» et là dessus il s'en alla. Elle l'aimait beaucoup, et elle se mit à pleurer très fort, et elle ne pouvait se calmer. Thjostolf vint la trouver et lui dit: «On te traite mal, et il ne faut pas que cela arrive souvent».--«Tu n'as pas à me venger, dit-elle, ni à te mêler de ce qui se passe entre nous». Il s'en alla, et il ricanait. XVII Glum appela des hommes pour aller avec lui chercher ses bêtes, et Thjostolf s'apprêta à partir aussi. Ils prirent au sud, et remontèrent le Reykjardal jusqu'à Baugagil, et plus haut jusqu'au Tverfell. Là ils se séparèrent. Les uns s'en allèrent dans le Skorradal; les autres, Glum les envoya au sud, dans la montagne de Sulna. Et ils trouvèrent tous beaucoup de moutons. Il arriva ainsi qu'ils furent tous deux seuls, Glum et Thjostolf. Ils s'en allèrent au sud du Tverfell et trouvèrent là des moutons sauvages qu'ils chasseront vers la montagne. Mais les bêtes se sauvaient sur les hauteurs. Alors ils s'injurièrent l'un l'autre, et Thjostolf dit à Glum qu'il n'avait de force que pour dormir dans les bras d'Halgerd.--«Il n'est pires ennemis que ceux qu'on a chez soi», répondit Glum. «Faut-il que j'écoute tes injures, esclave échappé que tu es?»--«Tu vas voir, dit Thjostolf, que je ne suis pas un esclave, car je ne reculerai pas devant toi». Alors Glum entra en colère et leva sa hache sur Thjostolf, Thjostolf para le coup avec la sienne et celle de Glum entra dans le fer et s'y enfonça de deux doigts. Thjostolf frappa à son tour, sa hache atteignit Glum à l'épaule et lui brisa l'omoplate et la clavicule. Un flot de sang sortit de la blessure. Glum saisit Thjostolf de l'autre main, avec tant de force qu'il le fit tomber. Mais il dut lâcher prise, car la mort vint sur lui. Thjostolf couvrit le corps de pierres et lui prit son anneau d'or. Puis il s'en retourna à Varmalæk. Halgerd était dehors et elle vit que sa hache était couverte de sang. Il jeta l'anneau d'or devant elle. «Quelles nouvelles m'apportes-tu? dit-elle, et pourquoi ta hache a-t-elle du sang»? Il répondit: «Je ne sais pas comment tu vas le prendre: je t'annonce la mort de Glum».--«C'est toi qui l'a tué», dit-elle. «C'est vrai», répondit-il. Elle se mit à rire et dit: «Tu n'es pas paresseux à la besogne».--«Que dois-je faire maintenant»? dit-il.--«Va trouver, répondit-elle, Hrut le frère de mon père, il prendra soin de toi».--«Je ne sais pas, dit Thjostolf, si c'est agir sagement, je suivrai pourtant ton conseil». Il monta à cheval et s'en alla; il ne s'arrêta pas avant d'être à Hrutstad. C'était la nuit; il attache son cheval derrière la maison, puis il va à la porte et frappe un grand coup. Après cela il retourne derrière la maison, du côté du nord. Hrut s'était éveillé. Il chaussa ses souliers, mit ses braies, et prit son épée à la main. Il avait roulé son manteau autour de son bras gauche, jusqu'au coude. Ses gens s'éveillèrent comme il sortait. Il fit le tour de la muraille, vers le nord, et il vit là un homme de grande taille. Il reconnut Thjostolf. Il lui demanda ce qu'il y avait de nouveau. «Je t'annonce la mort de Glum », dit Thjostolf.--«Qui a fait cela»? dit Hrut.--«C'est moi», dit Thjostolf.--«Comment es-tu venu ici»? dit Hrut.--«C'est Halgerd qui m'a envoyé vers toi», dit Thjostolf.--«Ce n'est donc pas elle qui t'a fait faire cela», dit Hrut, et il tire son épée, Thjostolf le voit, et il ne veut pas demeurer en arrière, il porte un coup de sa hache vers Hrut. Hrut sauta de côté pour éviter le coup, et de la main gauche il frappa le plat de la hache si fort que la hache tomba des mains de Thjostolf. De la main droite il lui enfonça son épée dans la jambe, au-dessus du genou, après quoi il se jeta sur lui et le renversa. Thjostolf tomba en arrière et sa jambe pendait. Hrut lui donna un dernier coup à la tête, et ce fut le coup de la mort. À ce moment, les gens de Hrut sortirent et virent ce qui était arrivé. Hrut fit emporter Thjostolf et enterrer le cadavre; après cela il alla trouver Höskuld et lui dit la mort de Glum et celle de Thjostolf. Höskuld fut d'avis que c'était grand dommage pour Glum, et il remercia Hrut d'avoir tué Thjostolf. Il faut conter maintenant que Thorarin, frère de Ragi, apprend la mort de son frère Glum. Il monte à cheval avec douze hommes et s'en va vers les vallées de l'ouest. Il arrive à Höskuldstad. Höskuld le reçoit à bras ouverts, et il y passe la nuit. Höskuld envoie en hâte vers Hrut, et lui fait dire de venir. Hrut arriva aussitôt. Et le jour d'après, ils parlèrent longtemps de la mort de Glum. Thorarin dit: «Veux-tu me faire des offres pour la mort de mon frère? car j'ai perdu beaucoup en le perdant.» Höskuld répondit: «Ce n'est pas moi qui ai tué ton frère, et ce n'est pas ma fille qui l'a fait tuer; et sitôt que Hrut l'a su, il a tué Thjostolf.» Alors Thorarin se tut, et il lui semblait que l'affaire tournait mal. Hrut dit: «Faisons en sorte qu'il ne regrette pas son voyage. Il a certes beaucoup perdu, et il faut qu'on parle bien de nous. Faisons lui des présents, et qu'il soit notre ami pour le temps à venir.» On fit comme il avait dit, et les deux frères lui firent des présents. Après cela il retourna dans le Sud. Au printemps, ils changèrent de demeure entre eux, lui et Halgerd. Elle s'en alla au Sud, à Laugarness, et lui vint à Varmalæk. Et maintenant la saga ne parle plus de Thorarin. XVIII Il faut conter maintenant que Mörd Gigja, tomba malade et mourut; et on pensa que c'était grand dommage. Sa fille Unn eut tous ses biens après lui. Elle ne s'était pas remariée. Elle était prodigue et mauvaise ménagère, et l'argent lui fondait dans les mains, si bien qu'il ne lui resta plus que les terres et le bétail. XIX Il y avait un homme qui s'appelait Gunnar. Il était parent d'Unn. Sa mère s'appelait Rannveig et elle était fille de Sigfus, fils de Sighvat le rouge, qui fut tué au gué de Sandhola. Le père de Gunnar s'appelait Hamund. Il était fils de Gunnar fils de Baug qui a donné son nom à Gunnarsholt. La mère d'Hamund s'appelait Hrafnhild. Elle était fille de Storolf, fils de Hæing. Storolf était frère de Hrafn, l'homme de la loi. Le fils de Storolf était Orm le fort. Gunnar fils d'Hamund demeurait à Hlidarenda dans le Fljotshlid. C'était un homme de grande taille, fort, et le plus brave qu'on pût voir. Il frappait de l'épée et lançait l'épieu de l'une et de l'autre main, comme il lui plaisait; et il était si prompt à brandir son épée qu'il semblait qu'on en vît trois en l'air. Il tirait de l'arc mieux qu'aucun homme, et touchait tout ce qu'il visait. Il sautait plus haut que sa taille avec toute son armure de guerre, et aussi loin en arrière qu'en avant. Il nageait comme un phoque; et il n'y avait pas de jeu où quelqu'autre pût lutter avec lui. Aussi on a dit avec vérité, qu'il n'avait pas son pareil. Il était beau de visage: il avait le teint clair, le nez droit et retroussé du bout, les yeux bleus et vifs et les joues rouges; il avait une belle chevelure, longue et jaune comme de l'or. C'était le plus courtois des hommes, hardi en toute occasion, de bon conseil et de bon vouloir: doux, sensé, fidèle à ses amis, et prudent à les choisir. Il était riche en biens. Son frère s'appelait Kolskeg. C'était un homme grand et fort, bon champion, et qui n'avait peur de rien. L'autre frère de Gunnar s'appelait Hjört. Il était encore enfant. Orm Skogarnef était frère bâtard de Gunnar. Il n'est pas dans la saga. La soeur de Gunnar s'appelait Arngunn. Elle était la femme de Hroar, godi de Tunga, fils d'Uni le bâtard, fils de Gardar, qui découvrit l'Islande. Le fils d'Arngunn était Hamund Halti, qui demeurait à Hamundstad. XX Il y avait un homme nommé Njal. Il était fils de Thorgeir Gollnir, fils d'Ufeig. La mère de Njal s'appelait Asgerd. Elle était fille du seigneur Askel le muet. Elle était venue de Norvège en Islande, et avait pris des terres à l'ouest du Markarfljot, entre Öldustein et Seljalandsmula. Elle eut pour fils Holtathorir, père de Thorleif Krak, de qui sont descendus les Skogverjar, de Thorgrim le grand et de Thorgeir Skorargeir. Njal demeurait à Bergthorshval dans le pays des îles. Il avait un autre domaine à Thorolfsfell. Njal était riche en biens et beau de visage. Mais le destin voulut qu'il ne lui poussât point de barbe. Il était si fort sur la loi qu'il n'avait pas son pareil; c'était un homme sage et qui lisait dans l'avenir, de bon conseil et de bon vouloir; et tout ce qu'il conseillait aux gens était bien fait. Il était pacifique et pourtant plein de bravoure; il prévoyait les choses à venir et se rappelait les choses passées. Il ôtait d'embarras tous ceux qui venaient le trouver. Sa femme s'appelait Bergthora. Elle était fille de Skarphjedin. C'était une vaillante femme, au coeur d'homme, mais un peu rude. Elle et Njal avaient six enfants, trois fils et trois filles. Ils seront tous dans cette saga. XXI Nous disions donc qu'Unn avait perdu tout son argent comptant. Elle partit de chez elle et se mit en route pour Hlidarenda. Gunnar reçut bien sa parente, et elle passa la nuit chez lui. Le jour d'après, ils s'assirent dehors et parlèrent ensemble. Tout en parlant, elle finit par lui dire combien elle était pressée d'argent. «C'est une mauvaise chose» dit-il.--« Quel conseil me donneras-tu?» dit-elle. Il répondit: «Prends autant d'argent qu'il t'en faudra, de celui que j'ai placé à intérêt.»--«Je ne veux pas, dit-elle, dissiper ton bien.»--«Que veux-tu donc?» dit-il.--«Je veux que tu reprennes mon bien à Hrut» dit-elle.--«Ce n'est pas à espérer, dit-il, quand ton père n'a pu le ravoir; et c'était un grand homme de loi; mais moi je n'y entends rien.» Elle répondit: «Hrut s'en est tiré par la force, et non selon la loi; mon père était vieux, et les gens ont trouvé qu'il valait mieux ne pas poursuivre l'affaire. Et moi je n'ai pas d'autres parents pour porter ma cause devant la justice, si tu n'as pas assez de courage pour cela.»--«Je veux bien essayer, dit-il, de réclamer ton bien; mais je ne sais comment il faut s'y prendre.» Elle répondit: «Va trouver Njal à Bergthorshval. Il te donnera un conseil, car il est fort ton ami.»--«Il me tirera bien de peine, comme il a fait pour tant d'autres.» dit-il. Et l'entretien finit de cette sorte que Gunnar se chargea de l'affaire et lui donna de l'argent pour sa maison, tant qu'il lui en fallait. Et elle retourna chez elle. Alors Gunnar monte à cheval et va trouver Njal. Njal le reçut très bien, et ils se mirent tout de suite à parler ensemble. Gunnar dit: «Je suis venu te demander un bon conseil.» Njal répondit: «J'ai beaucoup d'amis qui peuvent attendre cela de moi, mais je crois que c'est pour toi que je me donnerai le plus de peine.» Gunnar dit: «Je te fais savoir que j'ai pris en main la cause d'Unn au sujet des biens qu'elle réclame à Hrut.»--«C'est une affaire bien chanceuse, dit Njal, et nul ne peut savoir comment elle tournera. Je vais pourtant te donner un conseil, et te dire ce que je crois le meilleur; et tu mèneras la chose à bien si tu ne t'en écartes en rien; mais ta vie est en jeu, si tu fais autrement.»--«Je ne m'en écarterai en rien» dit Gunnar. Alors Njal se tut pendant quelques instants, et après cela il dit: «J'ai bien pensé à la chose, et voici ce qui fera l'affaire.» XXII «Tu partiras de chez toi, à cheval, et deux hommes avec toi. Tu auras un grand manteau et par dessous une casaque brune d'étoffe grossière. Mais sous la casaque tu auras tes meilleurs habits, et une petite hache à la main. Chacun de vous aura deux chevaux, un gras et un maigre. Tu prendras des outils de forgeron. Vous vous mettrez en route de grand matin. Et quand vous viendrez à l'ouest et passerez la Hvita, tu enfonceras ton chapeau sur ton visage. Alors on demandera qui est ce grand homme, et tes compagnons diront que c'est le grand Kaupahjedin, un homme de l'Eyfjord, qui vend des outils de fer. C'est un méchant homme et un bavard, qui croit tout savoir. Souvent il ramasse sa marchandise et tombe sur les gens quand ils ne font pas comme il veut. Tu t'en iras ainsi à l'ouest jusqu'au Borgarfjord, et partout tu offriras ta marchandise, mais toujours tu la reprendras sans la vendre. Et on dira dans le pays que Kaupahjedin est le plus méchant homme auquel on puisse avoir affaire et qu'on n'a pas menti sur son compte. Tu t'en iras vers le Nordradal et plus loin jusqu'au Hrutarfjord et au Laxardal, et enfin tu arriveras à Höskuldstad. Tu resteras là pour la nuit, tu t'assiéras à la dernière place et tu pencheras la tête. Höskuld dira aux gens de ne pas s'inquiéter de Kaupahjedin, et que c'est un méchant homme. Le matin d'après, tu partiras et tu viendras au domaine qui est le plus proche de Hrutstad. Là tu offriras ta marchandise. Tu mettras dessus ce qu'il y a de plus mauvais, et tu effaceras les défauts à coups de marteau. Le maître du domaine regardera de près, et trouvera les défauts. Tu lui arracheras les outils, et tu lui diras de mauvaises paroles. Et il dira: «Il n'est pas étonnant que tu me traites mal, toi qui traites mal tout le monde.» Et tu te jetteras sur lui, quoique ce ne soit pas ton habitude; mais ne montre pas toute ta force, de peur que cela ne semble étrange et que tu ne sois reconnu. Alors on enverra un homme à Hrutstad dire à Hrut qu'il ferait bien de venir vous séparer. Il t'enverra chercher, et tu iras tout de suite. On te placera sur le banc d'en bas, juste en face du siège de Hrut. Tu le salueras. Il te recevra bien et demandera si tu es du Nord. Tu diras que tu es un homme de l'Eyfjord. Il demandera s'il y a beaucoup de vaillants hommes. «Il y a bien des vauriens» diras-tu.--«Connais-tu le Reykjardal?» dira-t-il.--«Je connais toute l'Islande» diras-tu.--«Y a-t-il de bons guerriers dans le Reykjardal?» dira-t-il--«Il y a des voleurs et des brigands» diras-tu. Alors Hrut rira, et il pensera que cela est divertissant. Vous parlerez ensuite des hommes des districts de l'ouest, et tu diras du mal de chacun d'eux. Et puis vous viendrez à parler de la plaine de la Ranga. Tu diras qu'il n'y a plus là de gens qui vaillent, depuis que Mörd Gigja est mort. Et tu chanteras quelques vers (car tu es bon skald) et Hrut en sera diverti. Il demandera pourquoi tu dis que nul homme ne pourra prendra sa place. Tu lui répondras qu'il était si sage et si grand homme de loi, et si habile à mener une affaire qu'il n'y a jamais eu un mot à dire sur ses jugements. Il demandera: «As-tu su quelque chose de ce qui s'est passé entre nous?»--«Je sais, diras-tu, qu'il t'a ôté ta femme, mais tu en as pris ton parti.» Alors Hrut dira: «Ne te semble-t-il pas qu'il ne s'en est pas tiré à sa gloire, puisqu'il n'a pu ravoir le bien, ayant entamé l'affaire?»--«Voici ce que j'ai à répondre, diras-tu. Tu l'as défié en combat singulier; mais il était vieux, et ses amis lui ont conseillé de ne pas combattre contre toi. Et ainsi l'affaire est tombée.»--«C'est bien ainsi que j'ai fait, dira Hrut; et les gens simples ont cru que c'était selon la loi; mais il aurait pu reprendre l'affaire au ting suivant, s'il l'avait osé.»--«Je le sais» diras-tu. Alors il te demandera: «Entends-tu quelque chose à la loi?»--«On dit dans le nord que je m'y connais» diras-tu; mais tu me diras bien comment il faudrait reprendre l'affaire.»--«De quelle affaire parles-tu?» dira Hrut.--«D'une affaire, diras-tu, qui m'importe peu: comment faut-il réclamer le bien d'Unn?»--«Il faut me citer en justice, dira Hrut, de manière que je puisse l'entendre, ou bien dans mon domicile légal.»--Dis-moi la citation, diras-tu, et je répéterai après toi. Alors Hrut dira la citation; et il faut que tu fasses grande attention à chaque parole qu'il dira. Apres cela, Hrut te dira de répéter la citation. Tu la diras donc; mais tu diras si mal qu'il n'y aura pas plus d'un mot sur deux qui soit bien. Alors Hrut rira, (et il n'aura point de méfiance) et il dira qu'il n'y avait pas grand chose qui fût bien. Tu diras que c'est la faute de tes compagnons, et qu'ils se sont moqués de toi. Et puis tu demanderas à Hrut de recommencer et de permettre que tu dises encore une fois la citation après lui. Il le permettra et dira la citation lui-même. Tu répéteras après lui et cette fois tu diras bien, et tu demanderas à Hrut si c'était bien dit. Il dira qu'il n'y a pas moyen de déclarer cela nul. Alors tu diras tout haut, de manière que tes compagnons puissent l'entendre: «Je te cite donc en justice au nom d'Unn fille de Mörd, qui a remis sa cause entre mes mains.» Dès que les hommes se seront endormis, vous vous lèverez sans bruit, vous sortirez et vous irez dans la prairie seller les chevaux gras. Vous monterez dessus et vous laisserez là les autres. Vous monterez sur la montagne, au-dessus des pâturages et vous y resterez trois nuits; car on vous cherchera bien aussi longtemps que cela. Ensuite vous retournerez chez vous, dans le Sud: vous chevaucherez la nuit et vous dormirez le jour. Pour nous, nous irons au ting, et nous t'aiderons à poursuivre l'affaire.» Gunnar le remercia et s'en retourna chez lui. XXIII Gunnar partit de chez lui à deux nuits de là, et deux hommes avec lui. Ils arrivèrent en chevauchant jusqu'à Blaskogaheidi. Là des hommes à cheval vinrent à leur rencontre, et demandèrent qui était ce grand homme qui se laissait si peu voir. Ses compagnons dirent que c'était le grand Kaupahjedin. Ils répondirent: «Il n'y a rien de pire à attendre après lui, là où il a passé d'abord». Hjedin fit mine de se jeter sur eux; pourtant chacun passa son chemin. Gunnar fit en toutes choses comme on lui avait dit; il passa la nuit à Höskulslad, puis il partit de là, descendant la vallée, et vint au domaine qui est le plus proche de Hrutstad. Là il offrit sa marchandise et vendit trois outils de forgeron. Le maître du domaine s'aperçut que la marchandise n'était pas bonne, et lui dit qu'il l'avait trompé. Alors Hjedin se jeta sur lui. Cela fut dit à Hrut; et il envoya aussitôt chercher Hjedin. Hjedin alla tout de suite trouver Hrut et fut très-bien reçu chez lui. Hrut le plaça en face de lui, et ils parlèrent ensemble de la façon que Njal avait prédite. Quand ils en vinrent à la plaine de la Ranga, et que Hrut s'informa des hommes de là-bas, Hjedin chanta ces vers: «C'est là, en vérité, qu'il y a le moins d'hommes (ainsi disent les gens tout bas, et je l'ai entendu souvent) dans la plaine de la Ranga. Le seul Mörd Gigja s'est fait connaître pour ses hauts faits. Jamais, parmi ceux qui jettent l'or à pleines mains, il n'eut son pareil en sagesse ni en puissance». Hrut dit: «Tu es un skald, Hjedin. Mais as-tu entendu dire ce qui s'est passé entre Mörd et moi?» Et Hjedin chanta: «Je sais que par ses artifices le chef aux anneaux d'or t'a enlevé un précieux rejeton de la terre. Et ceux qui portent le bouclier lui ont conseillé, (souvent son épée s'était rougie de sang) de ne pas combattre contre toi». Alors Hrut lui dit comment il fallait reprendre l'affaire, et il prononça la citation. Hjedin la dit après lui, et dit tout de travers. Hrut se mit à rire, et il ne se doutait de rien. Hjedin dit à Hrut de recommencer une seconde fois. Hrut le fit. Hjedin répéta après lui, et cette fois il dit bien et il prit à témoins ses compagnons qu'il citait Hrut en justice, au nom d'Unn, fille de Mörd, qui lui avait mit sa cause en main. Le soir, il alla se mettre au lit comme les autres. Mais quand Hrut fut endormi, ils prirent ce qui était à eux et montèrent sur leurs chevaux, puis ils s'en allèrent, passant la rivière, du côté de Hjardarholt, jusqu'au bout de la vallée, et ils restèrent là, dans la montagne, parmi les gorges du Haukadal, en un endroit où on ne pouvait les trouver que si on arrivait droit sur eux. Leurs selles et leurs armes étaient restées dans la forge, et il leur fallut aller les chercher. Mais pas un homme ne s'aperçut de leur départ. Cette même nuit Höskuld s'éveilla à Höskuldstad, et il éveilla tous ses hommes. «Je veux vous dire mon rêve, dit-il. Il m'a semblé que je voyais un grand ours sortir de la maison, (et je sais bien que cet ours n'avait pas son pareil). Deux ours le suivaient, et ils semblaient vouloir du bien à cet ours. Il s'en allait vers Hrutstad, et il entra dans la maison. À ce moment je m'éveillai. Maintenant je veux vous demander ce que vous avez vu de ce grand homme?» Un des hommes répondit: «J'ai vu ceci: de dessous sa manche sortait une bordure d'or et un habit rouge, et à la main droite il avait un anneau d'or». Höskuld dit: «Ceci est un esprit, et celui de nul autre que de Gunnar de Hlidarenda. Je vois maintenant tout ce qui va venir, et il faut monter à cheval, et aller à Hrutstad». Ils sortirent tous, et vinrent à Hrutstad. Ils frappèrent à la porte. On homme sortit et ouvrit la barrière. Ils entrèrent. Hrut était couché dans son lit fermé, et il demanda qui étaient ces gens-là? Höskuld dit son nom et demanda quels hôtes il y avait à Hrulstad. Hrut répond: «Il y a ici Kaupahjedin».--«Un plus grand que lui de toute la tête, dit Höskuld; car je crois qu'il y a en ici Gunnar de Hlidarenda».--«Alors il s'est fait ici une tromperie» dit Hrut. «Qu'est-il arrivé?» dit Höskuld.--«Je lui ai dit comment il fallait faire la citation pour réclamer les biens d'Unn, et je me suis cité moi-même en justice, et il a dit après moi; et voilà que maintenant l'affaire est engagée, et c'est selon la loi».--«C'était une idée de grand sens, dit Höskuld; mais Gunnar ne l'a pas eue tout seul. Njal doit lui avoir donné ce conseil; car il n'a pas son pareil pour la ruse». Alors ils se mettent à chercher Hjedin, et Hjedin est parti. Ils rassemblèrent du monde et cherchèrent Hjedin et ses gens trois jours et trois nuits, et ils ne trouvèrent rien. Gunnar chevaucha, quittant la montagne, jusqu'au Haukadal. Il passa à l'est des gorges et vint à Holtavörduheidi, et il ne s'arrêta pas qu'il ne fût arrivé chez lui. Il alla trouver Njal et lui dit qu'il s'était bien trouvé de son conseil. XXIV Gunnar monta à cheval et alla au ting. Hrut et Höskuld allèrent aussi au ting, et beaucoup d'hommes avec eux. Gunnar porta l'affaire devant le ting, et il prit des hommes libres à témoins dans sa cause, et ceux de Hrut avaient pensé à l'attaquer, mais ils ne s'y risquèrent pas. Après cela Gunnar alla devant le tribunal du pays du Breidafjord et il fit sommation à Hrut d'écouter son serment, et l'exposé de l'affaire, et toutes les preuves. Puis il prêta serment et exposa l'affaire. Puis il fit comparaître les témoins de la citation, et ensuite les témoins de ce qu'il avait pris en main la cause. Njal n'était pas au tribunal. Gunnar donc poursuivit l'affaire en sommant Hrut de se défendre. Hrut nomma des témoins, et dit que la procédure était nulle, et que Gunnar avait oublié les trois témoignages qu'il aurait dû produire devant le tribunal: le premier, celui qui est pris devant le lit, le second devant la porte des hommes, et le troisième au tertre de la loi. Alors Njal était arrivé au tribunal. Il dit qu'il remettrait bien l'affaire en bon chemin s'ils voulaient la continuer. «Je ne veux pas cela, dit Gunnar. Je veux faire à Hrut comme il a fait à Mörd mon parent. Les deux frères, Hrut et Höskuld, sont-ils assez près pour entendre mes paroles?»--«Nous entendons dit Hrut; mais que veux-tu?» Gunnar dit: «Que ceux-là soient témoins, qui sont ici et m'écoutent, que je te cite, Hrut, en combat singulier dans l'île. Et tu combattras avec moi aujourd'hui dans cette île qui est ici dans l'Öxara. Mais si tu ne veux pas combattre, paye tout l'argent aujourd'hui». Alors Gunnar chanta ces vers. «Oui, Hrut et moi dans notre fureur, nous combattrons dans l'île aujourd'hui même, et les casques et les boucliers se choqueront. Qu'ils m'entendent, tous ces guerriers que je prends à témoins. Sinon, que le vieillard paye sur l'heure le douaire de la femme au voile flottant». Après cela Gunnar s'en alla du tribunal avec toute sa troupe. Höskuld et Hrut rentrèrent aussi chez eux. Et l'affaire ne fut plus ni poursuivie ni défendue à partir de ce jour. Hrut dit, comme il entrait dans sa hutte: «C'est une chose qui ne m'est jamais arrivée, qu'un homme m'ait offert le combat, et que je l'aie refusé».--«Alors tu songes à combattre, dit Höskuld; mais cela ne sera pas, si j'ai un conseil à te donner, car tu n'es pas plus à la taille de Gunnar, que Mörd n'était à la tienne. Et nous ferions mieux de payer tous deux l'argent à Gunnar». Alors les deux frères demandèrent aux hommes de leur pays, ce qu'ils voulaient donner. Ils répondirent tous qu'ils donneraient autant que Hrut voudrait. «Allons donc, dit Höskuld, à la hutte de Gunnar, et payons lui l'argent». Ils allèrent à la hutte de Gunnar et l'appelèrent dehors. Il sortit devant la porte de la hutte et les autres hommes avec lui. Höskuld dit: «Tu vas maintenant prendre l'argent». Gunnar dit: «Compte le donc. Je suis prêt à le prendre». Et ils comptèrent toute la somme jusqu'à la dernière pièce d'argent. Höskuld dit: «Jouis en maintenant comme tu l'as acquis». Alors Gunnar chanta: «Les hommes qui ont acquis de la gloire dans les combats peuvent jouir de leurs biens sans crainte. Nul ne me disputera mes richesses les armes à la main. Mais si nous versions le sang à cause d'une femme, mal nous en prendrait, à nous les vaillants guerriers». «Tu en seras mal récompensé» dit Hrut. «Il en sera ce qu'il pourra» dit Gunnar. Höskuld et les siens rentrèrent dans leurs huttes. Höskuld roulait ses pensées dans sa tête, et il dit à Hrut: «N'aurons-nous jamais vengeance de Gunnar pour s'être joué de nous?»--«Cela ne sera pas, dit Hrut, il en sera puni certainement mais nous n'aurons de part ni à la vengeance ni au profit. Il est à prévoir cependant qu'il se tournera vers ceux de notre famille pour demander leur amitié». Et ils n'en dirent pas plus long. Gunnar montra l'argent à Njal. «Cela a bien marché» dit Njal.--«Et c'est toi qui as fait cela» dit Gunnar. Les hommes quittèrent le ting, et retournèrent chez eux, et Gunnar eut beaucoup d'honneur de cette affaire. Il remit tout l'argent à Unn, et n'en voulut rien avoir. Mais il dit qu'il lui semblait qu'il pouvait attendre plus d'aide, à l'avenir, d'elle et de ses parents que de nul autre. Elle répondit que c'était vrai. XXV Il y avait un homme nommé Valgard. Il demeurait à Hofi sur la Ranga. Il était fils de Jörund le godi, fils de Hrafn le simple, fils de Valgard, fils d'Aefar, fils de Vemund le muet, fils de Thorolf au long nez, fils de Thrand le vieux, fils d'Harald aux grandes dents, fils de Hrærek le briseur d'anneaux. La mère d'Harald aux grandes dents était Aud, fille d'Ivar aux longs bras, fils de Halfdan le sage. Le frère de Valgard le mauvais était Ulf, godi d'Ör, de qui sont descendus ceux d'Odda. Ulf, godi d'Ör, fut père de Svart, père de Lodmund, père de Sigfus, père de Sæmund le sage. Lodmund fils de Svart fut père de Grim, père de Sverting, père de Vigdir, mère de Sturla dans la vallée. De Valgard est descendu Kolbein le jeune. Ces frères, Ulf, godi d'Ör, et Valgard le mauvais, allèrent demander la main d'Unn, et elle épousa Valgard sans prendre l'avis d'aucun de ses parents. Mais cela sembla mauvais à Gunnar, et à Njal, et à beaucoup d'autres; car Valgard était un homme d'humeur méchante et sans amitié. Ils eurent ensemble un fils qui s'appela Mörd; et il sera longtemps dans cette saga. Quand il fut arrivé à l'âge d'homme, il fut mauvais pour ses parents et pire encore pour Gunnar que pour les autres. Il était d'esprit rusé, et de mauvais conseil. Il faut maintenant nommer les fils de Njal. L'aîné s'appelait Skarphjedin. C'était un homme grand de taille, fort, bon champion; il nageait comme un phoque et c'était le plus agile des hommes, impétueux et sans peur, prompt à parler et parlant bien, bon skald, et pourtant maître de lui en toutes choses. Il avait une chevelure brune et frisée, de beaux yeux, le visage pâle et dur, le nez de travers et des dents qu'il découvrait en riant, la bouche laide. Et malgré cela le plus beau guerrier qu'on pût voir. Le second fils de Njal s'appelait Grim. Il avait les cheveux noirs et le visage plus beau que Skarphjedin. Il était grand et fort. Le troisième fils de Njal s'appelait Helgi. Il était beau de visage et il avait de beaux cheveux. C'était un homme fort et un bon champion. Il était sage et réfléchi. Aucun des fils de Njal n'était marié. Le quatrième fils de Njal s'appelait Höskuld. Il était bâtard. Sa mère s'appelait Hrodny et était fille d'Höskuld, soeur d'Ingiald de Kelda. Njal demanda à Skarphjedin s'il voulait se marier. Il dit à son père de décider. Alors Njal demanda pour lui en mariage Thorhild, fille de Hrafn de Thorolfsfell. Et c'est pourquoi Skarphjedin eut depuis ce moment un autre domaine. Skarphjedin eut Thorhild et continua quand même à demeurer avec son père. Pour Grim, Njal demanda Astrid de Djuparbakka. Elle était veuve et très riche. Grim l'eut et demeura aussi avec Njal. XXVI Il y avait un homme nommé Asgrim. Il était fils d'Ellidagrim, fils d'Asgrim, fils d'Öndott le corbeau. Sa mère s'appelait Jorunn et était fille de Teit, fils de Ketilbjörn le vieux, de Mosfell. La mère de Teit était Helga, fille de Thord Skeggji, fils de Hrap, fils de Björn Buna, fils de Grim seigneur de Sogn. La mère de Jorunn était Alof, fille de Bödvar le seigneur, fils de Kari le pirate. Le frère d'Asgrim fils d'Ellidagrim s'appelait Sigfus. Sa fille était Thorgerd mère de Sigfus, père de Sæmund le sage. Gauk fils de Trandil était le frère d'adoption d'Asgrim. C'était le plus brave et le plus beau des hommes. Ils se prirent de querelle, Asgrim et lui; et Asgrim tua Gauk. Asgrim eut deux fils, et tous deux s'appelaient Thorhal. Ils étaient tous deux de grande espérance. Grim était le nom d'un autre fils d'Asgrim. Sa fille s'appelait Thorhalla. C'était la plus belle des femmes, et la plus accorte, et elle faisait bien toute chose. Njal vint à parler avec Helgi son fils et lui dit: «J'ai pensé à un mariage pour toi, si tu veux suivre mon conseil».--«Je le veux certainement, dit Helgi, car je sais deux choses, que tu veux ce qui est bien, et que tu peux beaucoup. Mais de quel côté veux-tu te tourner?» Njal répondit: «Il faut que nous demandions la fille d'Asgrim fils d'Ellidagrim; car nous aurons fait là le choix le meilleur.» XXVII Un peu après, ils s'en allèrent faire la demande en mariage. Ils chevauchèrent vers l'est, passant la Thjorsa et allèrent devant eux jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés à Tunga. Asgrim était à la maison, et il les reçut bien; et ils passèrent la nuit là. Le jour suivant ils se mirent à parler ensemble. Alors Njal présenta sa demande, et il demanda Thorhalla pour Helgi son fils. Asgrim fit une bonne réponse, et dit qu'il n'y avait pas d'hommes avec qui il fût plus empressé d'entrer en marché qu'avec eux. Après cela ils parlèrent de l'affaire; et l'entretien finit de telle sorte qu'Asgrim fiança sa fille à Helgi, et que le jour de la noce fut fixé. Gunnar vint au festin, et beaucoup d'autres des meilleurs hommes du pays. Et après la noce Njal proposa de prendre comme fils d'adoption Thorhal fils d'Asgrim. Et Thorhal s'en alla chez Njal et fut avec lui longtemps. Il aimait Njal plus que son propre père. Njal lui apprit si bien la loi qu'il devint le premier homme de loi de l'Islande. XXVIII Il vint un vaisseau dans l'embouchure d'Arnarbæli, et le vaisseau avait pour chef Hallvard le blanc, un homme de Vik. Il alla loger à Hlidarenda et fut avec Gunnar tout l'hiver; et il le priait souvent de voyager à l'étranger avec lui. Gunnar n'en disait pas grand'chose, mais il laissait voir que ce n'était pas tout à fait impossible. Au printemps il alla à Bergthorshval et demanda à Njal s'il lui semblait qu'il ferait bien de s'en aller à l'étranger. «Il me semble que tu feras bien, dit Njal: tu te montreras là-bas tel que tu es ici».--«Veux-tu veiller à mes biens, dit Gunnar, pendant que je serai parti? Car je veux que Kolskegg mon frère vienne avec moi; et je voudrais que pendant ce temps tu eusses l'oeil sur ma maison avec ma mère».--«Je n'y manquerai pas, dit Njal; je t'aiderai en tout ce que tu voudras».--«Grand bien t'en fasse» dit Gunnar. Et il retourne chez lui. L'homme de l'est vient encore à parler à Gunnar, comme quoi il devrait aller à l'étranger. Gunnar lui demande s'il a jamais navigué vers d'autres pays. Il répond qu'il a navigué vers tous les pays qui sont entre la Norvège et Gardariki, «et j'ai aussi navigué, dit-il, jusqu'au Bjarmaland». «Veux-tu naviguer avec moi vers les pays de l'est?» dit Gunnar.--«Je le veux certainement» dit-il. Et après cela Gunnar décida de partir avec lui. Njal prit en sa garde tous les biens de Gunnar. XXIX Gunnar partit pour l'étranger, et Kolskegg son frère avec lui. Ils naviguèrent jusqu'à Tunberg et furent là tout l'hiver. Il y avait eu un changement de chefs en Norvège, Harald Grafeld était mort et aussi Gunhild. Celui qui régnait alors sur le royaume était le jarl Hakon fils de Sigurd, fils d'Hakon, fils de Griotgard. Sa mère s'appelait Bergljot et était fille du jarl Thorir le taciturne. La mère de Bergljot s'appelait Alof Arbot et était fille d'Harald aux beaux cheveux. Hallvard demanda à Gunnar s'il voulait aller trouver le jarl Hakon. «Je ne veux pas» dit Gunnar.--«As-tu un vaisseau long?» dit-il.--«J'en ai deux» dit Hallvard. «Alors je voudrais partir tous deux pour faire la guerre, dit Gunnar, et rassembler des hommes pour venir avec nous».--«Je veux bien» dit Hallvard. Après cela ils s'en allèrent à Vik, prirent là deux vaisseaux et s'apprêtèrent à partir. Ils étaient bien montés en hommes; car on disait beaucoup de bien de Gunnar. «Où veux-tu aller maintenant?» dit Gunnar. «D'abord au sud à Hising, dit Hallvard, trouver Ölvir mon parent».--«Que lui veux-tu?» dit Gunnar.--«C'est un bon compagnon, dit Hallvard, il nous donnera bien quelque renfort pour notre expédition».--«Allons-y donc» dit Gunnar. Sitôt qu'ils furent prêts, ils s'en allèrent vers l'est, à Hising, et ils trouvèrent là un bon accueil. Peu de temps s'était passé depuis l'arrivée de Gunnar, qu'Ölvir faisait déjà grand état de lui. Ölvir le questionna sur son voyage. Hallvard répond que Gunnar veut guerroyer et gagner des richesses. «Ce n'est pas une idée sage, dit Ölvir, quand vous n'avez point de monde».--«Tu peux y ajouter» dit Hallvard. «Je veux bien donner quelque renfort à Gunnar, dit Ölvir, et quoique tu puisses te compter dans ma parenté, il me semble pourtant que j'aurai plus de profit avec lui».--«Que donneras-tu donc?» dit Hallvard».--«Deux vaisseaux longs, l'un à vingt rameurs, l'autre à trente» a dit Ölvir.--«Quelles gens les monteront?» dit Hallvard.--«Je ferai l'équipage de l'un avec mes serviteurs, et celui de l'autre avec des hommes du pays. Mais voici que j'ai appris qu'il y a du trouble dans la rivière; et je ne sais pas comment vous pourrez vous en aller».--«Qui donc est venu là?» dit Hallvard.--«Deux frères, dit Ölvir. L'un s'appelle Vandil et l'autre Karl; ils sont fils de Snæulf le vieux, du Gautland, dans l'est». Hallvard dit à Gunnar qu'Ölvir leur a donné des vaisseaux, et Gunnar s'en réjouit. Ils s'apprêtèrent à partir de là. Et quand ils furent prêts, ils allèrent trouver Ölvir et le remercièrent. Il leur souhaita bonne chance et leur dit de se garder de ces deux frères. XXX Gunnar descendait vers l'embouchure de la rivière; lui et Kolskegg étaient tous deux sur un vaisseau, et Hallvard sur l'autre. Et voici qu'ils virent des vaisseaux devant eux. Alors Gunnar dit: «Soyons prêts, s'ils viennent sur nous; autrement n'ayons point affaire à eux». Ils firent comme il avait dit et mirent les vaisseaux en état de combattre. Les autres séparèrent leurs vaisseaux et firent un passage au milieu. Gunnar s'avança entre eux. Vandil saisit un croc de fer et le jeta sur le vaisseau de Gunnar, et il le tira à lui. Ölvir avait donné à Gunnar une bonne épée. Gunnar la brandit (et il n'avait pas mis son casque); il sauta sur l'avant du vaisseau de Vandil et frappa tout d'abord sur un homme qu'il tua. Karl mena son vaisseau de l'autre côté et lança un javelot à travers le vaisseau de Gunnar; et il visait Gunnar au milieu du corps. Gunnar le voit, et se tourne si vite que l'oeil ne peut le suivre. Il prend le javelot de la main gauche et le lance sur le vaisseau de Karl; et un homme qui était là fut tué. Kolskegg saisit une ancre et la jette sur le vaisseau de Karl. La pointe de l'ancre entra dans le bordage et sortit au travers; et le flot noir entra dans l'ouverture, et tous les hommes, quittant le vaisseau, sautèrent sur les autres. Gunnar revint d'un bond sur son vaisseau. À ce moment Hallvard s'approcha, et il se fit alors une grande tuerie. Ceux de Gunnar voyaient que leur chef était sans crainte, et chacun faisait ce qu'il pouvait. Gunnar tantôt frappait, tantôt lançait des javelots, et nombre d'hommes reçurent la mort de sa main. Kolskegg l'aidait bien. Karl sauta sur le vaisseau de son frère Vandil, et ils combattirent ensemble tout le jour. Un moment, sur le vaisseau de Gunnar, Kolskegg prit du repos. Gunnar le vit et chanta: «Tu as pris plus de soin, vaillant corbeau, des aigles voraces qui mangent les hommes morts, que de toi-même. Demain plus d'un viendra ici, boire le breuvage des loups; mais toi, tandis que tu tires l'épée, tu souffres les tourments de la soif». Alors Kolskegg prit une corne pleine de mjöd et but. Après cela il recommença à combattre. Et il arriva que les deux frères sautèrent sur le vaisseau de Vandil; et Kolskegg venait le long d'un des bords, et Gunnar le long de l'autre. Vandil vint à la rencontre de Gunnar, et lui porta un coup; et l'épée entra dans le bouclier. Gunnar fit tourner vivement le bouclier, où l'épée tenait, et elle se brisa au dessous de la poignée. Gunnar frappa à son tour, et il semblait qu'il y eût trois épées en l'air, et Vandil ne savait de quel côté parer. D'un coup d'épée, Gunnar lui coupa les deux jambes. En même temps Kolskegg perçait Karl d'un javelot. Après cela ils firent beaucoup de butin. De là ils allèrent au Sud, en Danemark, et de là à l'est dans le Smaland. Et ils se battaient partout, et ils avaient toujours la victoire. Ils ne revinrent pas à l'automne. L'été suivant, ils allèrent à Rafal et trouvèrent là des pirates. Ils les attaquèrent et eurent la victoire. Après cela ils allèrent à l'est, jusqu'à Eysysl et ils restèrent là quelques temps sous un promontoire. Ils virent un homme qui descendait tout seul de la montagne. Gunnar vint à terre, à la rencontre de l'homme, et ils parlèrent ensemble. Gunnar lui demanda son nom, il se nommait Tofi. Gunnar demanda ce qu'il voulait. «C'est toi que je cherche, dit-il; il y a ici des vaisseaux de guerre à l'ancre de l'autre côté du promontoire, et je vais te dire qui les commande. Deux frères les commandent: l'un s'appelle Hallgrim et l'autre Kolskegg. Je sais qu'ils sont grands hommes de guerre; et je sais aussi qu'ils ont des armes si bonnes qu'il ne s'en trouve pas de pareilles. Hallgrim a une hallebarde qu'il a fait ensorceler, de sorte que nulle autre arme que cette hallebarde ne pourra lui donner la mort. Et il y a ceci encore: c'est qu'il sait tout d'abord quand la hallebarde doit aller au combat; car alors elle résonne si fort qu'on l'entend de loin; si grande est la vertu qu'il y a en elle». Alors Gunnar chanta: «Je l'aurai bientôt, cette hallebarde, quand j'aurai tué le guerrier terrible. J'entasserai les morts, et les armes résonneront sur les casques. Alors je m'en irai sur le coursier d'Endil [vaisseau], quand les sorciers auront perdu la vie dans la tempête de Sigar [bataille]». «Kolskegg, dit Tofi, a une épée courte. C'est l'arme la meilleure qu'on puisse voir. Ils ont du monde, un tiers de plus que vous. Ils ont aussi beaucoup de butin qu'ils ont mis en sûreté à terre et je sais au juste où il est. Ils ont envoyé un vaisseau pour vous épier, le long du promontoire, et ils savent que vous êtes là. Ils font maintenant de grands apprêts de combat, et ils veulent tomber sur vous, sitôt qu'ils auront fini. Vous n'avez donc que deux choses à faire: ou vous en aller tout de suite, ou vous préparer à combattre le plus vite que vous pourrez. Mais si vous avez la victoire, je vous mènerai là où est tout le butin». Gunnar lui donna un anneau d'or. Puis il alla vers ses hommes et leur dit qu'il y avait des vaisseaux de guerre de l'autre côté du promontoire: «et ils savent déjà que nous sommes là. Prenons donc nos armes et préparons toutes choses vite et bien; car il y a du butin à gagner». Ils firent donc leurs préparatifs. Et sitôt qu'ils sont prêts, ils voient des vaisseaux qui viennent à eux. La bataille s'engage, et ils combattent longtemps, et il se fait une grande tuerie. Gunnar tuait quantité d'hommes. Ceux d'Hallgrim sautèrent sur le vaisseau de Gunnar. Gunnar vint à la rencontre d'Hallgrim. Hallgrim pointa sur lui sa hallebarde. Il y avait une poutre en travers du vaisseau, et Gunnar sauta en arrière, par dessus la poutre. Son bouclier restait devant, et la hallebarde de Halgrim y entra, et dans la poutre après. Gunnar donna un coup d'épée sur le bras d'Hallgrim, et le bras fut paralysé, mais l'épée ne mordait pas; alors la hallebarde tomba à terre. Gunnar la prit et transperça Halgrim. Puis il chanta: «Je l'ai tué, le grand tueur d'hommes. Il levait son épée comme un éclair dans le combat. J'ai appris aux pays lointains la vertu des armes magiques d'Hallgrim. Tous les vaillants hommes sauront comment elle est venue en ma puissance, la hallebarde qui nourrit les loups. Voici qu'elle me suivra dans les combats jusqu'à la fin de ma vie». Et Gunnar tint son serment, et il porta la hallebarde tant qu'il vécut. Les deux Kolskegg combattaient l'un contre l'autre, et c'était chose douteuse de savoir de quel côté la chance tournerait. Alors Gunnar approcha et donna à Kolskegg le coup de la mort. Après cela les pirates demandèrent merci. Gunnar consentit à leur demande. Il fit reconnaître les morts, et prit le butin qui était à eux. Mais à ceux à qui il avait fait merci, il donna leurs armes et leurs vêtements, et leur dit de retourner dans leurs pays. Ils s'en allèrent, et Gunnar prit tout le butin qu'ils laissaient derrière eux. Tofi vint trouver Gunnar après la bataille et lui offrit de le conduire au butin que les pirates avaient mis en sûreté, et il dit qu'il y en avait plus, et du meilleur, que celui qu'ils avaient pris jusque là. Gunnar dit qu'il voulait bien. Il alla à terre avec Tofi. Tofi marchait le premier, vers le bois, et Gunnar derrière lui. Ils vinrent à un endroit où il y avait beaucoup de bois amoncelé. Tofi dit que le butin était dessous. Ils ôtèrent le bois et trouvèrent dessous de l'or et de l'argent, des vêtements et de bonnes armes. Ils portèrent ce butin jusqu'aux vaisseaux. Gunnar demanda à Tofi comment il voulait être récompensé. Tofi répondit: «Je suis un homme de race danoise, et je désire que tu me ramènes vers mes parents». Gunnar demanda comment il se trouvait dans les pays de l'est. «J'ai été pris par des pirates, dit Tofi, et ils m'ont jeté à terre ici à Eysysl, et j'y suis resté depuis lors». XXXI Gunnar le prit avec lui et dit à Kolskegg et à Hallvard: «Nous devrions maintenant aller en Norvège». Ils furent contents de cela et dirent que c'était à lui de décider. Gunnar fit donc voile loin du pays de l'est avec beaucoup de butin. Il avait dix vaisseaux, il les amena à Heidabær en Danemark. Le roi Harald fils de Gorm, régnait dans ce pays. On lui parla de Gunnar, et on lui disait qu'il n'avait pas son pareil en Islande. Et le roi lui envoya ses hommes pour le prier de venir le voir. Gunnar alla tout de suite trouver le roi. Le roi le reçut bien, et le fit asseoir à côté de lui. Gunnar fut là un demi-mois. Le roi prenait plaisir à faire lutter Gunnar contre ses hommes en toutes sortes de prouesses; et il n'y en avait pas un qui en une seule prouesse fût son égal. Le roi dit à Gunnar; «Il me semble que nulle part on ne trouverait ton pareil». Et il lui offrit de lui donner une femme et beaucoup de terres à gouverner, s'il voulait s'établir là. Gunnar remercia le roi de son offre et dit: «Je veux d'abord aller en Islande trouver mes amis et mes parents».--«Alors tu ne reviendras jamais vers nous» dit le roi,--«Le destin décidera, seigneur» dit Gunnar. Gunnar donna au roi un bon vaisseau long et beaucoup d'autres choses précieuses, qu'il avait prises en guerroyant. Le roi lui donna son vêtement d'honneur et des gants brodés d'or, et un bandeau pour le front, avec un bouton d'or dessus et un bonnet russe. Gunnar partit, et vint au nord, à Hising. Ölvir le reçut à bras ouverts. Il rendit à Ölvir ses vaisseaux, et dit que c'était sa part de butin. Ölvir prit les trésors et dit que Gunnar était un bon compagnon, et il le pria de rester là quelque temps. Hallvard demanda à Gunnar s'il voulait aller trouver le jarl Hakon. Gunnar dit qu'il avait cela en tête: «car maintenant j'ai fait quelque peu mes preuves; et je n'en étais pas là, quand tu m'as proposé cela d'abord». Après cela ils s'apprêtèrent à partir et s'en allèrent au nord à Thrandheim trouver le jarl Hakon. Il reçut bien Gunnar et le pria de rester avec lui pendant l'hiver. Gunnar consentit à cela. Tous les hommes qui étaient là pensaient grand bien de lui. Après la fête de Jol le jarl lui donna un anneau d'or. Gunnar prit de l'inclination pour Bergljot, parente du jarl; et on voyait bien à l'air du jarl, qu'il la lui aurait donnée à épouser, si Gunnar avait demandé cela si peu que ce fût. XXXII Au printemps le jarl demanda à Gunnar quel projet il avait en tête. Gunnar dit qu'il voulait aller en Islande. Le jarl dit que l'année avait été mauvaise dans le pays «et il y aura peu de vaisseaux qui s'en iront au loin: pourtant tu auras de la farine et du bois sur ton vaisseau, tant que tu en voudras». Gunnar le remercia et mit son vaisseau au plus vite en état de partir. Hallvard partit avec lui et Kolskegg. Ils arrivèrent de bonne heure, en été, et débarquèrent à Arnarbæli, et c'était avant le ting. Gunnar quitta son vaisseau et chevaucha tout droit chez lui; il laissa des hommes pour décharger le vaisseau, et Kolskegg vint avec lui. Quand ils arrivèrent à la maison, leurs hommes furent joyeux de les voir. Ils étaient doux avec leurs gens, et ils n'avaient pas plus de hauteur qu'avant leur absence. Gunnar demanda si Njal était chez lui. On lui dit qu'il y était. Il fit alors amener son cheval et s'en alla à Bergthorshval et Kolskegg avec lui. Njal fut joyeux de leur arrivée et les pria de rester là pendant la nuit. Ils le firent, et Gunnar lui conta ses voyages. Njal dit qu'il était maintenant le plus vaillant de tous «et tu as fait tes preuves en maint endroit. Mais tu en feras encore davantage à partir d'aujourd'hui; car beaucoup de gens seront jaloux de toi».--«Je voudrais être bien avec tous» dit Gunnar.--«Il arrivera beaucoup de choses, dit Njal, et tu auras souvent à te défendre».--«J'aurai ceci pour moi, dit Gunnar, que le bon droit sera de mon côté».--«Et il en sera ainsi, dit Njal, si tu n'as pas à payer pour d'autres». Njal demande à Gunnar s'il pense à aller au ting. Gunnar dit qu'il ira, et demande si Njal doit y aller. Mais Njal dit qu'il n'y songe pas «et j'aurais voulu que tu fisses de même» ajoute-t-il. Gunnar revint chez lui; avant de partir il fit à Njal de beaux présents et le remercia d'avoir pris soin de ses biens. Kolskegg son frère le pressait d'aller au ting: «Ta gloire s'étendra au loin, disait-il; car plus d'un viendra là pour te voir».--«Ce n'est guère mon habitude, dit Gunnar, de me donner en spectacle; mais c'est une bonne chose, à ce qu'il me semble, de rencontrer de braves gens». Hallvard était arrivé à son tour, et il offrit d'aller au ting avec eux. XXXIII Gunnar monta à cheval, et les autres avec lui, pour aller au ting. Et quand ils arrivèrent, ils étaient si bien équipés, qu'il n'y en avait pas un seul là qui fût équipé de même; et les hommes sortaient de toutes les huttes et s'émerveillaient de les voir. Gunnar chevaucha jusqu'aux huttes de ceux de la Ranga, et il demeura là avec ses parents. Beaucoup d'hommes venaient le trouver et lui demander des nouvelles. Il était avec tout le monde affable et gai, et disait à chacun ce qu'il voulait savoir. Il arriva, un jour, que Gunnar venait du tertre de la loi. Il passait devant la hutte de ceux de Mosfell. Il vit des femmes venir à sa rencontre, et elles étaient vêtues de beaux habits. Celle qui était en tête était la mieux vêtue de toutes. Et quand ils se rencontrèrent, elle parla tout de suite à Gunnar. Il lui rendit son salut et demanda qui elle était. Elle dit qu'elle se nommait Halgerd et qu'elle était fille d'Höskuld fils de Dalakol. Elle lui parlait hardiment, et elle le pria de lui conter ses voyages. Et il dit qu'il ne pouvait pas refuser de l'entretenir. Alors ils s'assirent et parlèrent ensemble. Elle était vêtue ainsi: elle avait une robe rouge, tout à fait magnifique. Elle avait par-dessus un grand manteau d'écarlate, orné de galons au bord. Ses cheveux tombaient sur sa poitrine, et ils étaient longs et beaux. Gunnar avait sur lui le vêtement d'honneur que le roi Harald fils de Gorm lui avait donné. Il avait au bras l'anneau de Hakon. Ils parlèrent longtemps tout haut. Ils en vinrent là qu'il demanda si elle n'était pas mariée. Elle dit qu'elle ne l'était pas «et il n'y en a pas beaucoup qui en courraient la chance», dit-elle.--«Penses-tu que nul n'est assez bon pour toi?» dit-il.--«Ce n'est pas cela, dit-elle; mais il faut que je sois prudente dans mon choix».--«Comment répondrais-tu si je te demandais en mariage?» dit Gunnar.--«Tu n'y penses pas» dit-elle.--«Tu te trompes» dit-il.--«Si c'est vraiment ton idée, dit-elle, va trouver mon père». Et après cela ils cessèrent l'entretien. Gunnar alla tout droit à la hutte de ceux des vallées; il trouva des hommes dehors devant la hutte, et demanda si Höskuld était dedans. Et ils dirent qu'il y était certainement. Gunnar entra. Höskuld et Hrut le reçurent bien. Il s'assit entre eux deux, et il ne semblait pas à leur conversation, qu'il y eût eu entre eux la moindre inimitié. Le discours de Gunnar en vint là, qu'il demanda quelle réponse les deux frères lui feraient, s'il prétendait à la main d'Halgerd. «Une bonne, dit Höskuld, si tu y as bien pensé». Gunnar dit que c'était tout à fait sérieux «mais nous nous sommes quittés la dernière fois de telle manière, que bien des gens penseront qu'il vaudrait mieux ne pas faire d'alliance entre nous».--«Que te semble de ceci, Hrut, mon frère?» dit Höskuld. Hrut répondit: «Il me semble que ce ne serait pas un mariage bien assorti».--«Qu'y trouves-tu à redire?» dit Gunnar. Hrut dit: «Je vais te répondre là dessus selon la vérité: Tu es un vaillant homme, et un homme d'honneur, mais elle, elle est trompeuse, et je ne veux te faire tort en rien».--«Grand bien t'en fasse, dit Gunnar, mais je tiendrai ceci pour vrai, que vous vous rappelez notre ancienne querelle, si vous ne voulez pas m'accorder ma demande».--«Ce n'est pas cela, dit Hrut; c'est plutôt parce que je vois que tu ne sauras pas lui tenir tête. Mais si nous ne faisons pas le marché, nous voulons pourtant être tes amis». Gunnar dit: «J'ai parié avec elle, et elle n'est pas éloignée de cette idée». Hrut dit: «Je sais que c'est ainsi, et que tous les deux vous en avez envie. C'est vous deux aussi qui courez le plus de risques, quant à la manière dont cela tournera». Et Hrut dit à Gunnar, sans que Gunnar l'eût demandé, tout ce qui concernait l'humeur d'Halgerd. Et Gunnar fut d'abord d'avis que tout n'était pas comme il aurait fallu. Et pourtant il arriva à la fin que leur marché fut conclu. Alors on envoya chercher Halgerd, et on parla de l'affaire, elle étant présente. Ils firent comme la première fois, et la laissèrent se fiancer elle-même. On convint que la noce se ferait à Hlidarenda, et que la chose serait d'abord tenue secrète; mais il arriva que chacun le sut. Gunnar quitta le ting et retourna chez lui. Il alla tout droit trouver Njal et lui dit son marché. Njal prit la chose tristement. Gunnar lui demanda ce qu'il voyait là-dedans de si peu sage. Njal répondit: «Il viendra d'elle toute sorte de mal, si elle arrive ici dans l'est».--«Jamais elle ne gâtera notre amitié» dit Gunnar. «Mais il ne s'en faudra pas de beaucoup, dit Njal, et tu auras plus d'une fois à payer l'amende pour elle». Gunnar invita Njal à la noce, et tous ceux de chez lui qu'il voudrait pour l'accompagner. Njal promit de venir. Après cela Gunnar s'en alla chez lui. Et il chevauchait par tout le district pour inviter les gens. XXXIV Il y avait un homme nomme Thrain. Il était fils de Sigfus, fils de Sighvat le rouge. Il demeurait à Grjota dans le Fljotshlid. Il était parent de Gunnar et c'était un homme de grande importance. Il avait pour femme Thorhild Skaldkona. Elle avait une méchante langue et faisait des vers moqueurs sur les gens. Thrain l'aimait peu. Il fut invité à la noce à Hlidarenda, et sa femme devait recevoir les hôtes avec Bergthora fille de Skarphjedin, femme de Njal. Ketil était le nom du second fils de Sigfus. Il demeurait à Mörk, à l'est du Markarfljot. Il avait pour femme Thorgerd fille de Njal. Le troisième fils de Sigfus s'appelait Thorkel, le quatrième Mörd, le cinquième Lambi, le sixième Sigmund, le septième Sigurd. Ils étaient tous parents de Gunnar, et vaillants champions. Gunnar les avait tous invités à la noce. Il avait invité aussi Valgard le rusé, et Ulf godi d'Ör et leur fils Runolf et Mörd. Höskuld et Hrut arrivèrent, et beaucoup d'hommes avec eux. Il y avait là les fils d'Höskuld, Thorleik et Olof. La fiancée venait avec eux, et aussi Thorgerd sa fille, la plus jolie femme qu'on pût voir. Elle était alors âgée de quatorze hivers. Il y avait beaucoup d'autres femmes avec elles. Là était Thorhalla fille d'Asgrim fils d'Ellidagrim, et les deux filles de Njal, Thorgerd et Helga. Gunnar avait déjà beaucoup de monde, et il plaça ainsi ses hommes: il s'assit au milieu du banc, et après lui, du côté du dedans, Thrain fils de Sigfus, puis Ulf godi d'Ör, puis Valgard le rusé, puis Mörd et Runolf, puis les fils de Sigfus. Lambi venait le dernier. À côté de Gunnar, vers le dehors, s'assit Njal, puis Skarphjedin, puis Helgi, puis Grim, puis Höskuld, puis Haf le sage, puis Ingjald de Kelda, puis les fils de Thorir, qui venaient de l'est, de Holti. Thorir voulut être le dernier parmi les hôtes d'importance; et ainsi chacun trouva bon d'être assis où il était. Höskuld s'était assis en face au milieu du banc et ses fils après lui, vers le dedans. Hrut était à côté d'Höskuld, vers le dehors. Et on n'a pas dit comment les autres étaient rangés. La fiancée était assise au milieu du banc du fond. Elle avait d'un côté sa fille Thorgerd. De l'autre côté s'assit Thorhalla fille d'Asgrim fils d'Ellidagrim. Thorhild s'occupait des hôtes, et elle et Bergthora mettaient les viandes sur la table. Thrain fils de Sigfus dévorait des yeux Thorgerd fille de Glum. Sa femme Thorhild voit cela. Elle se met en colère et lui chante ce couplet: «Te voilà bouche béante, Thrain. Tes yeux vont de travers». Thrain se leva de table aussitôt. Il nomma des témoins et se déclara séparé de Thorhild: «Je ne veux plus, dit-il, de ses vers moqueurs ni des mauvaises paroles qu'elle me dit». Et il était si fort en colère qu'il ne voulut pas rester à la noce, si on ne la renvoyait: ainsi fit-on et elle s'en alla. Et maintenant les hommes étaient assis, chacun à sa place, et ils buvaient et étaient joyeux. Alors Thrain se mit à dire: «Je n'ai pas besoin de parler en secret de ce que j'ai en tête: je veux te demander ceci, Höskuld fils de Dalakol: veux-tu me donner en mariage Thorgerd ta petite-fille?»--«Je ne sais pas, dit Höskuld, il me semble qu'il y a peu de temps que tu t'es séparé de celle que tu avais avant; et puis quel homme est-il, Gunnar?» Gunnar répondit: «Je ne veux pas parler de lui, car il est de ma famille. Mais parle, toi, Njal, et tous te croiront». Njal dit: «Voilà ce qu'il y a à dire de cet homme: Il est riche en biens, et accompli en toutes choses, et c'est un homme de grande importance; et à cause de cela vous pouvez bien entrer en marché avec lui». Alors Höskuld dit: «Que te semble de ceci, Hrut, mon frère?» Hrut répondit: «Tu peux bien faire le marché, c'est un bon parti pour elle.» Ils parlent donc ensemble des conditions du marché, et ils sont bientôt d'accord sur toutes choses. Alors Gunnar se leva, et Thrain aussi, et ils allèrent vers le banc du fond. Gunnar demanda à la mère et à la fille si elles voulaient dire oui à ce marché. Elles dirent qu'elles n'avaient pas envie de le rompre, et Halgerd fiança sa fille Thorgerd. Alors les femmes changèrent entre elles. Thorhalla s'assit entre les deux fiancées. La noce continua joyeusement. Et quand ce fut fini, Höskuld et les siens montèrent à cheval et s'en allèrent à l'ouest, et ceux de la Ranga retournèrent dans leur pays. Gunnar fit à beaucoup de gens de beaux présents, et cela le rendit très considéré. Halgerd prit la haute main sur la maison et elle était avide et querelleuse. Thorgerd gouvernait à Grjota, et c'était une bonne ménagère. XXXV C'était la coutume entre Gunnar et Njal que chaque hiver, à tour de rôle, l'un des deux invitait l'autre à passer l'hiver chez lui, et c'était à cause de leur grande amitié. Cette année là Gunnar avait à recevoir l'hospitalité chez Njal, et ils partirent, lui et Halgerd, pour Bergthorshval. Helgi et sa femme n'étaient pas à la maison. Njal reçut bien Gunnar et sa femme. Et ils étaient là depuis quelque temps quand Helgi revint avec sa femme Thorhalla. Alors Bergthora alla au banc du fond, et Thorhalla avec elle, et Bergthora dit à Halgerd: «Il faut que tu fasses place à cette femme». Elle répondit: «Je ne ferai place à personne; car je ne suis pas une femme de peu qu'on met dans les coins»--«C'est moi qui commande ici» dit Bergthora. Après cela Thorhalla s'assit. Bergthora vint à la table avec le bassin à laver les mains. Halgerd prit la main de Bergthora et dit: «Vous allez bien ensemble, Njal et toi; tu as un ongle crochu à chaque doigt, et lui n'a point de barbe».--«C'est vrai, dit Bergthora, mais nous ne nous en faisons point de reproches l'un à l'autre; pour toi, ton mari Thorvald n'était pas sans barbe, et pourtant tu l'as fait tuer.»--«Il me sert de peu, dit Halgerd, d'avoir pour mari l'homme le plus brave d'Islande, si tu ne venges pas cela, Gunnar!» Gunnar se leva d'un bond; il quitta la table et dit: «Je m'en vais chez moi; et toi tu ferais mieux de te disputer avec tes gens que dans la maison des autres. Je suis redevable à Njal de toutes sortes d'honneurs, et je n'ai pas envie d'être ton jouet». Après cela, ils s'en allèrent chez eux. «Sache une chose, Bergthora, dit Halgerd, c'est que nous n'en avons pas fini». Et Bergthora lui répondit que son affaire n'en serait pas meilleure. Gunnar ne disait rien. Il revint à Hlidarenda et resta chez lui tout le long de l'hiver. Et maintenant l'été s'approche et vient le moment d'aller au ting. XXXVI Gunnar partit pour le ting. Avant de monter à cheval, il dit à Halgerd: «Tiens-toi tranquille pendant que je serai loin de chez moi, et ne montre pas de méchanceté à mes amis, quand tu auras affaire à eux.»--«Que les mauvais esprits emportent tes amis.» dit-elle. Gunnar partit pour le ting. Il voyait qu'il n'était pas possible d'avoir de bonnes paroles avec elle. Njal alla au ting et tous ses fils avec lui. Il faut dire maintenant ce qui arriva chez eux. Njal et Gunnar avaient un bois en commun à Raudaskrida. Ils n'avaient pas fait de partage, et chacun d'eux avait coutume d'en abattre autant qu'il lui en fallait, et jamais l'un des deux n'avait fait de reproche à l'autre là-dessus. L'intendant d'Halgerd s'appelait Kol. Il était avec elle depuis longtemps et c'était le plus méchant homme qu'on pût voir. Il y avait un homme nommé Svart. C'était le serviteur de Njal et de Bergthora, et ils l'aimaient beaucoup. Bergthora lui dit d'aller à Raudaskrida et de couper du bois: «et je t'enverrai des hommes pour l'apporter à la maison». Svart répond qu'il fera ce qu'elle lui a ordonné. Il s'en va à Raudaskrida. Là, il se met à couper du bois; et il devait rester là une semaine. Il vient des mendiants à Hlidarenda. Ils arrivaient de l'est, du Markarfljot, et ils dirent que Svart était à Raudaskrida, qu'il coupait du bois, et faisait beaucoup de besogne. «Bergthora a donc envie, dit Halgerd, de me voler tant qu'elle pourra; mais je vais faire en sorte que Svart ne coupera plus de bois». Ranveig l'entendit, la mère de Gunnar, et elle dit: «Nous avons eu pourtant de bonnes ménagères dans notre pays de l'est, mais elles ne s'occupaient pas de faire tuer les gens». La nuit se passa. Au matin, Halgerd alla trouver Kol et lui dit: «J'ai de l'ouvrage pour toi» et elle lui donna une hache. «Va-t'en à Raudaskrida. Là, tu trouveras Svart.»--«Que ferai-je de lui?» dit-il.--«Tu le demandes, dit-elle, toi qui es le plus méchant des hommes? Tu le tueras.»--«Je le ferai, dit-il, mais il est à croire que j'y laisserai ma vie.»--«Tu te fais des montagnes de toutes choses, dit-elle, et cela ne te convient guère, quand j'ai parlé pour toi en toute occasion. J'aurai quelqu'autre pour faire cela, si tu n'oses pas.» Kol prit la hache, et il était fort en colère. Il monta sur un cheval qui était à Gunnar et chevaucha vers l'est jusqu'au Markarfljot. Là il descendit et resta à attendre dans le bois que les gens eussent emporté le bois coupé, et que Svart fût resté seul. Alors Kol courut à lui et dit: «Il y a des gens qui savent frapper plus fort que toi» et il abattit la hache sur sa tête et lui donna le coup de la mort. Après cela il revient à la maison et conte le meurtre à Halgerd. «Grand bien t'en fasse, dit-elle; et je vais prendre soin de toi en sorte qu'il ne t'arrivera point de mal.»--«Il se peut, dit-il, et pourtant c'est autre chose que j'ai rêvé avant de faire le coup.» Et maintenant les gens arrivent dans le bois et trouvent Svart tué et le rapportent à la maison. Halgerd envoya un homme au ting, pour dire le meurtre à Gunnar. Gunnar ne dit pas un mot de blâme sur Halgerd devant le messager, et les gens ne savaient pas si cela lui semblait bien ou mal. Un peu après il se leva et dit à ses hommes de venir avec lui. Ainsi firent-ils, et ils allèrent à la hutte de Njal. Gunnar envoya un homme dire à Njal de sortir. Njal sortit aussitôt, et ils se mirent à parler, Gunnar et lui. Gunnar dit: «J'ai à t'annoncer un meurtre: c'est Halgerd ma femme qui a fait faire cela, et c'est Kol mon intendant qui a tué l'homme, mais celui qui a été tué est Svart ton serviteur.» Njal se taisait, pendant que Gunnar contait l'histoire. Alors il dit: «Prends garde de la laisser faire à sa tête en toutes choses.» Gunnar dit: «Prononce toi-même la sentence.» Njal dit: «Tu auras de la peine à payer l'amende pour tous les mauvais tours d'Halgerd; et une autre fois cela laissera plus de traces qu'ici, où c'est entre nous deux; ici même il s'en faudra de beaucoup que tout soit bien; et nous aurons besoin de nous rappeler tous deux les bonnes paroles d'autrefois; je prévois que tu t'en tireras; et pourtant tu en auras de grands ennuis.» Njal prononça lui-même la sentence, comme Gunnar le lui offrait; il dit: «Je ne pousserai pas les choses à l'extrême dans cette affaire: tu payeras douze onces d'argent; mais j'ajouterai ceci: s'il vient de chez nous quelque chose sur quoi vous ayez à prononcer, il ne faudra pas nous faire de plus mauvaises conditions.» Gunnar dit que c'était juste. Il compta la somme, et après cela il monta à cheval et retourna chez lui. Njal revint du ting et ses fils avec lui. Bergthora vit l'argent et dit: «Voilà une affaire bien arrangée; niais il faudra en payer autant pour Kol avant qu'il soit longtemps.» Gunnar revint du ting et fit des reproches à Halgerd. Elle dit que bien des hommes qui valaient mieux que Svart étaient sous terre sans qu'on eût payé d'amende pour eux. «Mène tes entreprises comme tu l'entends, dit Gunnar, mais c'est à moi de décider comment il faut arranger l'affaire.» Halgerd ne cessait de se vanter du meurtre de Svart et Bergthora n'aimait pas cela. Njal alla à Thorolfsfell, et ses fils avec lui, pour visiter son domaine. Ce même jour il arriva que Bergthora était dehors; elle vit un homme qui venait vers la maison, monté sur un cheval noir. Elle resta là, sans rentrer. Elle ne connaissait pas cet homme. Il avait un épieu à la main, et une épée courte pendait à son côté. Elle lui demanda son nom. «Je m'appelle Atli» dit-il. Elle demanda d'où il était. «Je suis du pays des fjords de l'est» dit-il.--«Où vas-tu?» dit-elle. «Je suis sans domicile, dit-il, et je venais trouver Njal et Skarphjedin, et savoir s'ils voudraient me prendre chez eux.»--«Que saurais-tu bien faire?» dit-elle. «Je travaille aux champs, et je sais faire encore bien d'autres choses, dit-il, mais je ne te cacherai pas que je suis d'un naturel violent, et je suis cause que bien des gens ont eu des blessures à bander.»--«Je ne te blâmerai pas de n'être pas un poltron» dit Bergthora. Atli dit: «As-tu donc quelque chose à dire ici?»--«Je suis la femme de Njal, dit-elle, et je puis prendre des serviteurs aussi bien que lui».--«Veux-tu me prendre?» dit-il.--«Je le ferai, dit-elle, à une condition, c'est que tu feras tout ce que je te commanderai, quand même je t'enverrais tuer un homme.»--«Tu ne manques pas de gens à tes ordres, dit-il, et tu n'as pas besoin de moi pour cela.»--«Je ferai en cela comme je l'entendrai,» dit-elle.--«Faisons donc le marché de la manière que tu veux» dit-il. Et elle le prit à son service. Njal revint et ses fils avec lui. Njal demanda à Bergthora qui était cet homme. «C'est ton serviteur, dit-elle, et je l'ai pris à mon service, parce qu'il a l'air prompt à la besogne.»--«Il se peut qu'il en fasse beaucoup, dit Njal, mais je ne sais si elle sera bonne.» Skarphjedin prit Atli en amitié. Quand vint l'été, Njal alla au ting, et ses fils avec lui. Gunnar était au ting. Comme il quittait sa maison, Njal prit une bourse pleine d'argent. «Quel argent est-ce là, père?» demanda Skarphjedin. «C'est l'argent, dit Njal, que Gunnar m'a payé pour notre serviteur l'été dernier.»--«Il te servira à quelque chose», dit Skarphjedin, et il riait en disant cela. XXXVII Voici maintenant ce qui arriva à la maison de Njal. Atli demanda à Bergthora ce qu'il ferait ce jour là. «J'ai de l'ouvrage pour toi, dit-elle, tu vas aller chercher Kol jusqu'à ce que tu le trouves; car il faut que tu le tues aujourd'hui, si tu veux faire ma volonté».--«Cela se trouve bien, dit Atli, car nous sommes tout deux de méchants vauriens. Je vais m'y prendre de telle sorte qu'un de nous deux mourra».--«Bonne chance, dit Bergthora; tu n'auras pas travaillé pour rien». Il alla prendre ses armes et son cheval, et partit. Il chevaucha jusqu'au Fljotshlid, là il rencontra des hommes qui venaient de Hlidarenda. C'étaient des habitants de Mörk, dans l'est. Ils demandèrent à Atli où il allait. Il dit qu'il courait après une vieille rosse. «C'est une petite besogne pour un homme comme toi, dirent-ils, mais il faudrait demander à ceux qui ont été sur pied cette nuit».--«Qui sont-ils» dit Atli.--«Kol l'assassin, le serviteur d'Halgerd, dirent-ils; il vient du pâturage et il a veillé toute la nuit».--«Je ne sais si j'oserai aller le trouver, dit Atli; il a mauvais caractère, et le dommage d'autrui devrait me rendre prudent».--«Tes yeux disent pourtant, répondirent-ils, que tu n'as pas peur de grand'chose» et ils lui montrèrent où était Kol. Alors Atli donne des éperons à son cheval et part à toute vitesse. Il rencontre Kol et lui dit: «La besogne avance-t-elle?»--«Cela ne te regarde pas, vaurien, répond Kol, ni aucun de ceux qui sont là d'où tu viens».--«Il te reste encore à faire le plus dur, dit Atli, c'est de mourir». Et après cela Atli pointa son épieu sur lui, et l'atteignit au milieu du corps. Kol avait brandi sa hache et l'avait manqué. Il tomba de cheval et mourut sur le champ. Atli se remit en route. Il rencontra des gens d'Halgerd et leur dit: «Allez là-bas où est le cheval, et occupez-vous de Kol. Il est tombé de cheval, et il est mort».--«Est-ce-toi qui l'as tué?» dirent-ils. Il répondit: «Halgerd pensera bien qu'il ne s'est pas tué tout seul». Après cela il retourna à la maison et dit le meurtre à Bergthora. Bergthora approuve son ouvrage, et les paroles qu'il a dites. «Je ne sais, dit Atli, ce qu'en pensera Njal».--«Il en prendra son parti, dit-elle, et je vais t'en donner une preuve: il a emporté au ting l'argent que nous avons reçu pour l'esclave l'été passé; et maintenant cet argent va servir pour Kol. Mais l'arrangement fait, tu feras bien pourtant de prendre garde à toi; car Halgerd ne gardera jamais de paix jurée».--«Enverras-tu quelqu'un à Njal, dit Atli, pour lui dire la chose?»--«Non, dit-elle, j'aimerais mieux qu'il n'y eût pas d'amende à payer pour Kol». Et ils n'en dirent pas davantage. On dit à Halgerd le meurtre de Kol et les paroles d'Atli. Elle dit qu'Atli aurait sa récompense, et elle envoya un homme au ting pour dire à Gunnar le meurtre de Kol. Gunnar ne répondit pas grand'chose et envoya un homme le dire à Njal. Njal ne répondit rien: «Nos esclaves sont d'autres hommes qu'au temps passé, dit Skarphjedin; ils se battaient alors, et personne ne s'en inquiétait; maintenant il faut qu'ils se tuent» et il riait. Njal prit la bourse pleine d'argent qui pendait à un clou dans la hutte, et sortit. Ses fils étaient avec lui. Ils allèrent à la hutte de Gunnar. Skarphjedin dit à un homme qui était debout à la porte de la hutte: «Va dire à Gunnar que mon père veut lui parler». L'homme le dit à Gunnar. Gunnar sortit aussitôt et fit bon accueil à Njal et à ses fils. Ensuite ils entrèrent en conversation. «C'est une mauvaise chose, dit Njal, que ma femme ait rompu la paix et fait tuer ton serviteur».--«Elle n'en aura pas de reproches de moi» dit Gunnar.--«Prononce toi-même la sentence» dit Njal--«Je le ferai, dit Gunnar; mettons-les tous deux, Svart et Kol, au même prix l'un que l'autre: tu me paieras douze onces d'argent». Njal prit la bourse pleine d'argent et la remit à Gunnar. Gunnar reconnut l'argent, et c'était le même qu'il avait payé à Njal. Njal retourna à sa hutte, et ils furent après cela aussi bons amis qu'avant. Quand Njal revint chez lui, il fit des reproches à Bergthora. Elle répondit qu'elle ne céderait jamais devant Halgerd. Halgerd fit de grands reproches à Gunnar pour avoir fait la paix au sujet du meurtre. Gunnar dit qu'il ne se brouillerait jamais avec Njal ni avec ses fils. Elle se fâcha beaucoup. Gunnar n'y fit pas attention. Ils passèrent ainsi une demi-année, sans que rien de nouveau arrivât. XXXVIII Au printemps, Njal dit à Atli: «Tu devrais t'en aller aux fjords de l'est, car Halgerd en veut à ta vie».--«Je n'ai pas peur de cela, dit Atli; et je veux rester ici, si j'ai le choix».--«Ce n'est pourtant pas sage» dit Njal.--«J'aime mieux être tué dans ta maison que de changer de maître, dit Atli. Mais je veux te demander une chose: si je suis tué, qu'on ne paye pas pour moi comme pour un esclave».--«Tu auras le prix d'un homme libre, dit Njal; mais Bergthora te promettra de venger ta mort par une autre, et elle tiendra sa promesse». Atli resta donc au service de Njal. Il faut maintenant revenir à Halgerd. Elle envoya un homme dans l'ouest, au Bjornarfjord, chercher Brynjolf Rosta son parent. C'était un fils bâtard de Svan, et le plus méchant homme qu'on pût voir. Gunnar ne sut rien de cela. Halgerd disait qu'il était très propre à faire un intendant. Brynjolf arriva de l'ouest; et Gunnar lui demanda ce qu'il venait faire. Il répondit qu'il venait pour rester là. «Tu n'apportes rien de bon dans notre maison, dit Gunnar, si j'en crois ce qu'on m'a dit de toi; mais je ne chasserai jamais aucun des parents d'Halgerd qu'elle voudra avoir chez elle». Gunnar ne lui parlait guère, mais il ne le traitait pas mal. Le temps se passa ainsi, jusqu'au moment du ting. Gunnar partit pour le ting et Kolskegg avec lui. Et quand ils arrivèrent, ils se rencontrèrent avec Njal et ses fils. Ils se voyaient souvent, et ils étaient bien ensemble. Bergthora dit à Atli: «Va-t'en à Thorolfsfell et travaille-là pendant une semaine». Atli partit, et commença sa tache: il brûlait du charbon dans le bois. Halgerd dit à Brynjolf: «On m'a dit qu'Atli n'était pas à la maison; il doit travailler à Thorolfsfell.»--«Que penses-tu qu'il fasse?» dit Brynjolf.--«Quelque besogne dans le bois», dit-elle.--«Que lui ferai-je?» dit-il.--«Tu le tueras» dit-elle. Il resta pensif. «Si Thjostolf était en vie, dit Halgerd, il ne trouverait pas que tuer Atli soit chose si effrayante.»--«Tu n'as pas besoin de te fâcher» répondit-il. Il alla prendre ses armes, monta sur son cheval et partit pour Thorolfsfell. Il vit une grande fumée de charbon à l'est du domaine. Il arrive à la fosse au charbon, et il y a un homme auprès. Et il voit que cet homme a mis son épieu en terre à côté de lui. Brynjolf marche le long de la fumée, droit sur l'homme; et l'autre était tout à son ouvrage, et ne vit pas venir Brynjolf. Brynjolf lui donna un coup de hache sur la tête. Il fit un si grand saut que Brynjolf laissa échapper la hache. Alors Atli prit son épieu et le lança à Brynjolf. Brynjolf se jeta à terre, et l'épieu passa au-dessus de lui. «Tu as de la chance que je n'aie pas été prêt» dit Atli; Halgerd sera contente: tu vas lui annoncer ma mort. Ce qui me console, c'est que pareille chose t'arrivera bientôt; reprends ta hache que tu as laissée là.» Brynjolf ne répondit rien et ne reprit la hache que quand Atli fut mort. Alors il alla dire à Thorolfsfell la mort d'Atli. Après cela il retourna à Hlidarenda et conta la chose à Halgerd. Elle envoya un homme à Bergthorshval dire à Bergthora que le meurtre de Kol avait eu sa récompense. Puis elle envoya un homme au ting dire à Gunnar le meurtre d'Atli. Gunnar se leva, et Kolskegg avec lui. «Les parents d'Halgerd feront ta perte» dit Kolskegg. Ils allèrent trouver Njal. Gunnar dit: «J'ai à t'annoncer la mort d'Atli» et il lui dit qui l'avait tué; «je viens maintenant t'offrir de te payer le prix du meurtre; et je veux que tu le fixes toi-même.» Njal dit: «Nous avons toujours souhaité tous deux que rien ne vînt à nous diviser, et pourtant je ne le mettrai pas au prix d'un esclave.» Gunnar dit que c'était bien, et lui tendit la main. Njal prit des témoins, et ils firent leur paix à ces conditions. «Halgerd ne laisse pas nos serviteurs mourir de vieillesse» dit Skarphjedin. Gunnar répondit: «Et ta mère aura soin que les coups soient pareils des deux côtés.»--«Cela m'en a bien l'air» dit Njal. Après cela Njal fixa le prix à cent onces d'argent, et Gunnar les paya sur le champ. Beaucoup de ceux qui étaient là dirent que le prix était trop élevé. Gunnar se fâcha et dit qu'on avait payé l'amende entière pour des gens qui n'étaient pas plus braves qu'Atli. Et là-dessus ils quittèrent le ting et retournèrent chez eux. Bergthora dit à Njal quand elle vit l'argent: «Tu penses que tu as rempli ta promesse, mais il reste encore la mienne.»--«Il n'est pas nécessaire que tu la tiennes» dit Njal.--«Tu as pourtant deviné que je le ferai, dit-elle, et il en sera ainsi.» Cependant Halgerd dit à Gunnar: «Tu as donc payé cent onces d'argent pour la mort d'Atli, et fait de lui un homme libre?»--«Il était libre avant, dit Gunnar, et je ne traiterai jamais les hommes de Njal en gens pour qui il n'y a point d'amende à payer.»--«Vous êtes tous deux pareils, toi et Njal, dit-elle, et aussi peureux l'un que l'autre.»--«C'est ce qu'on verra», dit-il. Et après cela Gunnar fut longtemps froid pour elle, jusqu'à ce qu'elle eut fait sa soumission. Tout fut tranquille pendant l'hiver. Au printemps Njal n'augmenta pas le nombre de ses gens. Et voilà que l'été arrive, et les hommes partent pour le ting. XXXIX Il y avait un homme nommé Thord. On l'appelait le fils de l'affranchi. Son père s'appelait Sigtryg. Il avait été affranchi d'Asgerd, et se noya dans le Markarfljot. Depuis ce temps-là Thord était chez Njal. C'était un homme grand et fort. Il avait élevé tous les fils de Njal. Thord prit de l'inclination pour une parente de Njal qui s'appelait Gudfinna, fille de Thorolf. Elle était chargée de gouverner la maison de Njal. À ce moment-là elle était enceinte. Bergthora vint parler à Thord: «Tu vas, dit-elle, aller tuer Brynjolf, le parent d'Halgerd.»--«Je ne suis pas un meurtrier, dit-il; il faudra bien pourtant que je m'y risque, si tu le veux.»--«Je le veux» dit-elle. Alors il monta à cheval et s'en alla à Hlidarenda. Il fit appeler Halgerd et lui demanda où était Brynjolf. «Que lui veux-tu?» dit-elle. Il répondit: «Je veux qu'il me dise où il a enterré le cadavre d'Atli. On m'a dit qu'il l'avait mal enterré.» Elle lui montra l'endroit et dit qu'il était en bas à Akratunga. «Prends garde, dit Thord, qu'il ne lui arrive comme à Atli.»--«Tu n'es pas de ceux qui tuent, dit-elle, et si vous vous rencontrez, il n'en sortira rien.»--«Je n'ai jamais vu le sang de personne, dit-il, et je ne sais pas quel effet cela me ferait.» Il sortit de l'enclos au galop, et descendit à Akratunga. Ranveig, la mère de Gunnar avait entendu leur conversation. «Tu railles son courage, Halgerd, dit-elle; mais moi je le tiens pour un homme qui n'a pas peur, et ton parent le verra bien.» Ils se rencontrèrent sur le grand chemin, Brynjolf et Thord. Thord dit: «Défends-toi, Brynjolf, car je ne veux pas agir en traître envers toi.» Brynjolf courut sur Thord et lui porta un coup de sa hache. Thord leva la sienne en même temps et fendit le manche en deux entre les mains de Brynjolf; vite il frappa une seconde fois, et la hache atteignit Brynjolf à la poitrine et s'y enfonça. Brynjolf tomba de cheval, et mourut aussitôt. Thord rencontra un berger d'Halgerd et lui annonça le meurtre. Il lui dit où était Brynjolf, et le chargea de dire la chose à Halgerd. Après cela il revint à Bergthorshval et dit le meurtre à Bergthora et aux autres. «Grand bien t'en fasse» dit-elle. Le berger dit le meurtre à Halgerd. Elle fut fort en colère et dit qu'il sortirait beaucoup de mal de tout cela, si on la laissait faire. XL Et voilà que la nouvelle arriva au ting. Njal se le fit dire trois fois. «Il y a plus de gens que je ne pensais, dit-il, qui deviennent des meurtriers.» Skarphjedin dit: «Il faut que cet homme ait été deux fois poltron pour se laisser tuer par notre père nourricier qui n'a jamais vu le sang de personne.» Et il chanta: «Je l'appellerai toujours deux fois poltron, cet homme, et je ris en y pensant. On aurait cru cela plutôt de nous autres qui sommes des hommes de meurtre, que de notre père nourricier.» Njal dit: «Bien des gens croiront, avec l'humeur qu'on vous connaît; que c'est vous qui avez fait le coup. Vous en viendrez là avant qu'il soit longtemps, mais il y en aura qui diront que vous y étiez bien forcés». Alors ils allèrent trouver Gunnar et lui dirent le meurtre. Gunnar dit que ce n'était pas une grande perte: «Pourtant c'était un homme libre». Njal lui offrit la paix. Gunnar accepta et on convint qu'il prononcerait lui-même. Et tout de suite il fixa le prix à cent onces d'argent. Njal paya aussitôt, et ainsi la paix fut faite entre eux. XLI Il y avait un homme nommé Sigmund. Il était fils de Lambi, fils de Sighvat le rouge, il était grand voyageur, accort et beau, grand et fort. C'était un homme d'humeur fière: il était bon skald et s'entendait bien à toutes sortes de prouesses; mais il était vantard, moqueur et querelleur. Il était venu à terre à l'est dans le Hornafjord. Son compagnon s'appelait Skjöld. C'était un Suédois, auquel il n'était pas bon d'avoir affaire. Ils prirent des chevaux et quittèrent le pays de l'est et le Hornafjord. Et ils ne s'arrêtèrent de chevaucher que lorsqu'ils furent arrivés dans le Fljotshlid, à Hlidarenda. Gunnar les reçut bien. Ils étaient proches parents, Sigmund et lui. Gunnar offrit à Sigmund de passer chez lui l'hiver. Sigmund dit qu'il voulait bien, si Skjöld son compagnon restait aussi. «J'ai ouï dire de lui, dit Gunnar, qu'il n'adoucirait pas ton humeur; et pourtant tu aurais grand besoin qu'elle fût adoucie. De plus le séjour ici est dangereux, et je veux vous donner, comme à mes parents, un conseil: c'est de ne pas aller trop vite si ma femme Halgerd veut vous pousser à quoi que ce soit; car elle fait bien des choses qui ne sont pas comme je voudrais».--«Qui avertit veut du bien» dit Sigmund.--« Il faut suivre mon conseil, dit Gunnar; on te tourmentera plus d'une fois, mais sois toujours avec moi, et fais selon mes avis». Après cela ils restèrent chez Gunnar. Halgerd était bien avec Sigmund; et cela alla si loin qu'elle lui donnait de l'argent, et le servait, ni plus ni moins que son mari; et les gens en parlaient beaucoup, et ne savaient pas ce qu'il y avait là-dessous. Halgerd dit à Gunnar: «Ce n'est pas bien de nous contenter de ces cent onces d'argent que tu as eues pour mon parent Brynjolf. Moi je vengerai sa mort si je le peux». Gunnar dit qu'il n'avait pas envie de se quereller avec elle, et s'en alla. Il vint trouver Kolskegg et lui dit: «Va chez Njal et dis-lui que Thord prenne garde à lui, quoique nous ayons fait la paix, car je n'ai pas confiance». Kolskegg alla le dire à Njal, et Njal le dit à Thord. Kolskegg s'en retourna, et Njal les remercia, lui et Gunnar, de cette marque d'amitié. Il arriva une fois que Njal et Thord étaient assis dehors. Il y avait un bouc qui d'habitude allait et venait dans l'enclos, et jamais personne ne le chassait. Thord dit: «Voilà qui est étrange».--«Que vois-tu qui te semble étrange?» dit Njal.--«Il me semble que je vois le bouc couché là dans ce creux, et il est tout sanglant». Njal dit qu'il n'y avait là ni bouc ni rien d'autre. «Qu'y a-t-il donc?» dit Thord.--«Tu dois être près de ta mort, dit Njal, et c'est ton mauvais génie que tu as vu, tiens-toi donc sur tes gardes».--«Cela ne me servira de rien, dit Thord, si pareille chose doit m'arriver». Halgerd vint trouver Thrain, fils de Sigfus, et lui dit: «Tu seras un bon gendre, si tu me tues Thord le fils de l'affranchi».--«Je ne le ferai pas, dit Thrain, car je m'attirerais la colère de mon parent Gunnar. C'est une grosse affaire au reste; car ce meurtre sera vengé sur le champ».--«Qui le vengera? dit-elle. Est-ce ce drôle sans barbe?»--«Non pas lui, dit-il, mais ses fils». Après cela ils parlèrent longtemps tout bas, et nul homme ne sut ce qu'ils avaient décidé. Un jour il arriva que Gunnar n'était pas à la maison. Sigmund était là, et aussi son compagnon. Thrain était venu de Grjota. Ils étaient assis dehors, eux et Halgerd, et ils parlaient ensemble. Halgerd dit: «Vous m'avez promis vous deux, Sigmund et Skjöld, de tuer Thord le fils de l'affranchi, le père nourricier des fils de Njal; et toi, Thrain, tu m'as promis de les aider». Ils convinrent tous qu'ils avaient promis cela. «Je vais donc vous dire la manière de vous y prendre, dit-elle; il faut monter à cheval et vous en aller à l'est dans le Hornafjord chercher vos marchandises. Vous reviendrez le ting commencé; car si vous étiez à la maison, Gunnar voudrait vous emmener au ting avec lui. Njal sera au ting, et ses fils aussi, et Gunnar. Et alors vous tuerez Thord». Ils dirent qu'ils feraient selon son conseil. Après cela ils s'apprêtèrent à partir pour les fjords de l'est, et Gunnar n'y vit pas de malice. Gunnar partit pour le ting. Njal envoya Thord le fils de l'affranchi à l'est, au pied de l'Eyjafjöll et lui dit de rester là une nuit. Thord partit pour l'est et n'en revint pas; car la rivière était si grosse, qu'il n'y avait pas moyen, si loin qu'on allât, de la passer à gué. Njal l'attendit une nuit; car il voulait l'emmener au ting avec lui. Il dit à Bergthora de lui envoyer Thord au ting, sitôt qu'il serait revenu. Au bout de deux nuits, Thord revint de l'est. Bergthora lui dit qu'il fallait partir pour le ting; «Mais auparavant, dit-elle, tu vas aller à Thorolfsfell donner un coup d'oeil au domaine, et tu n'y resteras pas plus d'une nuit ou deux». XLII Sigmund revint de l'est, et son compagnon avec lui. Halgerd leur dit que Thord était à Bergthorshval, mais qu'il partirait pour le ting dans peu de jours. «L'occasion est bonne, dit-elle, si vous la laissez passer, vous ne pourrez plus arriver jusqu'à lui». Il vint des gens à Hlidarenda qui avaient passé à Thorolfsfell, et ils dirent à Halgerd que Thord était là. Halgerd alla trouver Thrain et Sigmund et leur dit: «Voici que Thord est à Thorolfsfell; il faut que vous le tuiez, quand il retournera chez lui».--«C'est ce que nous ferons» dit Sigmund. Ils sortirent, prirent leurs armes et montèrent à cheval, et s'en allèrent à sa rencontre sur la route. Sigmund dit à Thrain: «Il ne faut pas que tu t'en mêles; car il n'est pas besoin de nous tous».--«C'est mon avis» dit Thrain. Bientôt après, voici que Thord arriva, chevauchant vers eux. Sigmund lui dit: «Rends tes armes; car tu vas mourir».--«Non pas, dit Thord, viens te battre avec moi en combat singulier».--«Je ne veux pas, dit Sigmund, il faut profiter de ce que nous sommes plusieurs. Je ne m'étonne pas que Skarphjedin soit si brave: car on dit que la bravoure d'un homme vient pour un quart de son père nourricier».--«Tu le verras bien, dit Thord, car Skarphjedin me vengera». Après cela ils tombèrent sur lui, et il leur brisa à chacun une lance, tant il se défendait bien. Alors Skjöld lui emporta la main d'un coup d'épée, et il se défendit avec l'autre quelque temps; à la fin Sigmund lui passa sa lance au travers du corps. Il tomba à terre, mort. Ils le couvrirent de gazon et de pierres. Thrain dit: «Nous avons fait de mauvaise besogne, et les fils de Njal prendront mal ce meurtre quand ils l'apprendront». Ils revinrent à la maison et le dirent à Halgerd. Elle fut contente d'apprendre le meurtre. Ranveig, la mère de Gunnar, dit: «Tu sais, Sigmund, ce qu'il est dit: la main ne se réjouit pas longtemps du coup qu'elle a donné; il en sera ainsi encore cette fois. Et pourtant Gunnar te tirera de cette affaire. Mais si Halgerd te persuade de faire une autre sottise, ce sera ta mort». Halgerd envoya un homme à Bergthorshval pour dire le meurtre. Et elle en envoya un autre au ting pour le dire à Gunnar. Bergthora dit qu'elle n'aurait garde de dire des injures à Halgerd; que ce n'était pas là la vengeance qu'il fallait à une si grosse affaire. XLIII Quand le messager arriva au ting, et dit le meurtre à Gunnar, Gunnar dit: «Voilà de mauvaises paroles; et jamais il n'est venu de nouvelle à mes oreilles qui me semblât plus fâcheuse. Mais il nous faut aller trouver Njal sur le champ; j'espère qu'il le prendra bien, quoique ce soit un grand coup pour lui». Ils allèrent trouver Njal et lui firent dire de venir leur parler. Il vint de suite trouver Gunnar. Ils parlèrent ensemble, et il n'y avait d'abord nul homme présent que Kolskegg. «J'ai à te dire une dure nouvelle, dit Gunnar, le meurtre de Thord le fils de l'affranchi. Je viens t'offrir de prononcer toi-même la sentence». Njal se tut quelque temps, après quoi il dit: «Voilà une offre bien faite, et il faut que je l'accepte. Cependant il est à prévoir que j'en aurai des reproches de ma femme et de mes fils, car cela leur déplaira fort. Mais j'en courrai le risque, car je sais que j'ai affaire à un brave homme, et je ne veux pas qu'il vienne de mon côté le moindre accroc à notre amitié».--«Veux-tu qu'un de tes fils soit présent?» dit Gunnar.--«Non, dit Njal; ils ne rompront pas la paix que je ferai; mais s'ils étaient présents, ils n'y voudraient pas consentir».--«Qu'il en soit donc ainsi, dit Gunnar, prononce-toi seul». Ils se prirent par la main, et firent leur paix, vite et bien. Alors Njal dit: «Voici ma sentence; deux cents d'argent; tu trouveras que c'est beaucoup».--«Je ne trouve pas que ce soit trop» dit Gunnar, et il retourna dans sa hutte. Les fils de Njal rentrèrent; et Skarphjedin demanda d'où venait tout ce bon argent que son père avait dans les mains. Njal dit: «Je vous annonce le meurtre de Thord votre père nourricier. Moi et Gunnar nous venons d'arranger l'affaire, et il a payé pour lui deux fois le prix d'un homme».--«Qui l'a tué?» dit Skarphjedin.--«Sigmund et Skjöld, et Thrain était là tout près» dit Njal. «Il leur fallait donc bien du monde» dit Skarphjedin; et il chanta: «Il n'était pas besoin, ce me semble, pour faire si peu de chose, de tant de guerriers, aux coursiers pleins d'ardeur. Quand lèverons-nous le bras? Quand brandirons-nous nos épées? Voici que de vaillants hommes ont rougi de sang leurs armes. Resterons-nous longtemps tranquilles?» «Nous n'en sommes pas loin, dit Njal, et alors on ne te retiendra pas; mais je tiens beaucoup à ce que vous ne rompiez pas cette paix».--«Nous la garderons donc, dit Skarphjedin; mais s'il survient quoi que ce soit entre nous, nous nous rappellerons notre vieille haine».--«Et je ne vous prierai pour personne» dit Njal. XLIV Voici que les hommes rentrent chez eux, venant du ting. Quand Gunnar arriva chez lui, il dit à Sigmund: «Tu es plus que je ne croyais un homme de malheur et tu emploies mal tes bonnes qualités. J'ai fait pourtant ta paix avec Njal et ses fils; fais en sorte maintenant qu'il ne t'entre pas une autre mouche dans la bouche. Nous ne nous ressemblons guère, toi et moi. Tu aimes à railler et à dire du mal, et ce n'est pas mon humeur. Si tu t'entends si bien avec Halgerd, c'est que vous avez même humeur tous les deux». Et Gunnar parla encore longtemps, lui faisant de grands reproches. Sigmund lui fit une bonne réponse, et dit qu'il suivrait mieux ses conseils à l'avenir qu'il ne l'avait fait jusque-là. Gunnar dit qu'il s'en trouverait bien. Il se passa quelque temps. Ils s'entendaient toujours bien, Gunnar et Njal et les fils de Njal, mais le reste de leur monde se voyait peu. Il arriva que des mendiantes vinrent de Bergthorshval à Hlidarenda. C'étaient des bavardes, et de mauvaises langues. Halgerd était assise dans la chambre des femmes; c'était sa coutume. Il y avait là Thorgerd sa fille et Thrain. Il y avait aussi Sigmund, et une quantité de femmes. Gunnar n'était pas là, ni Kolskegg. Ces mendiantes entrèrent dans la chambre des femmes. Halgerd les salua et fit faire place pour elles. Elle leur demanda les nouvelles. Elles dirent qu'elles n'en savaient pas. Halgerd demanda où elles avaient passé la nuit. Elles dirent que c'était à Bergthorshval. «Que faisait Njal? dit Halgerd.--«Il avait de la peine à se tenir tranquille» dirent-elles.--«Que faisaient les fils de Njal? dit Halgerd. Ceux-là ont l'air d'être des hommes».--«Ils sont grands à voir, dirent-elles; mais ils ne se sont pas montrés encore. Skarphjedin aiguisait une hache, Grim emmanchait un épieu, Helgi mettait une poignée à une épée, Höskuld attachait une courroie à un bouclier».--«Il faut qu'ils aient quelque haut fait en tête» dit Halgerd.--«C'est ce que nous ne savons pas» dirent-elles.--«Que faisaient les gens de Njal?» dit Halgerd. Elles répondirent: «Nous ne savons pas ce que faisaient les autres; mais il y en avait un qui charriait du fumier dans les champs».--«Pourquoi faire?» dit Halgerd. Elles répondirent: «Il disait que la récolte serait meilleure là qu'autre part».--«Njal est un sot, dit Halgerd, quoiqu'il ait des avis pour tout le monde ».--«Pourquoi cela?» dirent-elles.--«Je ne dis que la vérité, dit Halgerd; que ne fait-il mettre du fumier sur sa barbe, pour être comme les autres hommes? Nous l'appellerons le drôle sans barbe, et ses fils les barbons couverts de fumier. Chante-nous une chanson là-dessus, Sigmund. Puisque tu es un skald, que cela nous serve à quelque chose».--«Je suis tout prêt» dit-il, et il chanta: «Pourquoi laisser ces barbons couverts de fumier, qui n'ont ni coeur ni vaillance, clouer les poignées de leurs boucliers? O femme resplendissante, ils ne pourront pas, ces misérables, éviter mes paroles de mépris.» «Le vieux apprendra nos paroles de moquerie. On lui redira bientôt, au drôle sans barbe, ce que nous avons dit de lui. Je choisis pour eux mes meilleures injures. Il n'y en a pas qui soient dignes de ces barbons couverts de fumier.» «Voici que j'ai trouvé un nom qui leur convient. (Je romps à regret la paix jurée), je l'ai nommé, le drôle. Disons-le tout d'une voix, pour que les gens s'en souviennent. Appelons-le le drôle sans barbe». «Tu es un trésor, dit Halgerd, de m'obéir comme tu le fais». À ce moment Gunnar entra. Il s'était trouvé dehors, devant la chambre des femmes, et il avait entendu toutes leurs paroles. Ils eurent grand'peur quand ils le virent entrer. Ils se turent tous, mais avant il y avait eu de grands éclats de rire. Gunnar était fort en colère, et il dit à Sigmund: «Tu es un insensé et un homme de malheur. Tu insultes les fils de Njal, et Njal lui-même, ce qui est pis, et cela, après ce que tu as fait déjà; ce sera ta perte. Mais si quelque homme redit ces paroles que tu as dites, il sera chassé, et ma colère retombera sur lui». Et il leur faisait si grand'peur à tous que nul n'osa redire ces paroles. Après cela il s'en alla. Les mendiantes se dirent entre elles qu'elles auraient une récompense de Bergthora, si elles lui disaient ceci. Elles y allèrent donc, et, sans qu'elle eût fait de questions, elles lui racontèrent en secret la chose. Quand les hommes furent assis à table, Bergthora dit: «On vous a fait des présents à tous, au père et aux fils; et si vous n'êtes pas des hommes de rien, vous les revaudrez à ceux qui les ont faits».--«Quelle sorte de présents?» dit Skarphjedin.--«Vous, mes fils vous n'avez qu'un présent pour vous tous: on vous a appelé des barbons couverts de fumier; mais mon mari, on l'a appelé le drôle sans barbe».--«Nous n'avons pas des coeurs de femmes, dit Skarphjedin, pour nous fâcher de tout».--«Gunnar s'est pourtant fâché pour vous, dit-elle, et il passe pour avoir un bon naturel; si vous ne tirez pas vengeance de ceci, vous ne vengerez jamais aucune honte».--«La vieille, notre mère, pense qu'il faut nous exciter» dit Skarphjedin, et il ricanait. Mais la sueur lui sortait du front, et il lui venait des taches rouges aux joues; ce qui n'était pas sa coutume. Grim se taisait et se mordait les lèvres, Helgi ne disait mot. Höskuld sortit avec Bergthora. Elle rentra bientôt, et elle était toute écumante. Njal dit: «Qui se met tard en route arrive pourtant, ma femme. Il en va ainsi dans bien des affaires, quelque désagrément qu'elles donnent; il y a toujours deux côtés à la question, même quand on tient sa vengeance». Le soir, quand Njal se fut mis au lit, il entendit une hache qui frappait la muraille, et qui rendait un grand son. Il y avait un autre lit fermé, où les boucliers étaient pendus; il regarde et voit qu'on les a ôtés. Il dit: «Qui a ôté de là nos boucliers?»--«Tes fils sont sortis, et les ont pris avec eux» dit Bergthora. Njal mit vivement ses souliers à ses pieds, et sortit. Il s'en alla derrière la maison et vit qu'ils montaient la colline. Il dit: «Où allez-vous ainsi?» Et Skarphjedin chanta: «Toi qui possèdes de vastes terres, et de grandes richesses, tu as des moutons que nous allons poursuivre, d'une course folle. Ils n'ont pas plus de sens que les moutons qui paissent l'herbe, ceux qui ont forgé contre nous des chansons de moquerie; c'est ceux-là que je vais combattre». «Alors vous n'avez pas besoin d'armes, dit Njal; il faut que vous ayez autre chose en tête».--«Nous allons prendre du saumon, père, dit Skarphjedin, si nous ne trouvons pas les moutons».--«Je souhaite donc, s'il en est ainsi, que la proie ne vous échappe pas» dit Njal. Ils continuèrent leur route et Njal retourna dans son lit. Il dit à Bergthora: «Tes fils sont partis, tous armés, et il faut que tu les aies poussés à quelque chose».--«Je leur dirai grand merci, s'ils me disent au retour la mort de Sigmund» répondit Bergthora. XLV Nous dirons donc des fils de Njal qu'ils s'en allèrent dans le Fljotshlid et pendant la nuit ils longèrent la montagne, et ils étaient près de Hlidarenda, quand le matin vint. Ce même matin Sigmund et Skjöld s'étaient levés de bonne heure pour aller chercher des chevaux aux pâturages. Ils avaient pris des mors avec eux; ils montèrent sur des chevaux qui étaient dans l'enclos, et s'en allèrent. Ils cherchèrent leurs bêtes le long de la montagne, et les trouvèrent entre deux ruisseaux, et ils les chassèrent vers la hauteur. Skarphjedin vit Sigmund; car il avait des habits de couleur voyante. Skarphjedin dit: «Voyez-vous cet elfe rouge, mes enfants?» Ils regardèrent et dirent qu'ils le voyaient. Alors Skarphjedin dit: «Tu n'as rien à faire à ceci, Höskuld; car on t'enverra plus d'une fois tout seul au loin sans défense. Je prends pour moi Sigmund, et je crois que c'est agir en homme. Grim et Helgi combattront contre Skjöld». Höskuld s'assit à terre. Et les autres marchèrent en avant, jusqu'au lieu où étaient Sigmund et Skjöld. Skarphjedin dit à Sigmund: «Prends tes armes et défends-toi: tu en as plus besoin à cette heure que de nous chansonner, moi et mes frères». Sigmund prit ses armes, et pendant ce temps Skarphjedin attendait. Skjöld se tourna contre Grim et Helgi et ils se jetèrent les uns sur les autres dans un furieux combat. Sigmund avait mis son casque sur sa tête, et son bouclier à son côté; il s'était ceint de son épée, et il avait un javelot à la main. Il vint à Skarphjedin et pointa son javelot sur lui, et le javelot entre dans le bouclier. Skarphjedin brise d'un coup de hache le manche du javelot, puis il lève sa hache une seconde fois pour frapper Sigmund, et la hache entre dans le bouclier de Sigmund et le fend en deux, près de la poignée. Sigmund tira son épée de la main droite et porta un coup à Skarphjedin, et l'épée entra dans le bouclier et y resta prise. Skarphjedin fit tourner le bouclier si vite, que Sigmund lâcha l'épée. Alors Skarphjedin leva sur Sigmund sa hache Rimmugygi. Sigmund était couvert d'une cuirasse. La hache le toucha à l'épaule et lui fendit l'omoplate. Skarphjedin retira à lui la hache; Sigmund tomba sur les deux genoux, mais il se releva aussitôt. «Voilà que tu t'es mis à genoux devant moi, dit Skarphjedin; mais tu tomberas dans le sein de ta mère, avant de nous séparer».--«C'est grand malheur» dit Sigmund. Skarphjedin le frappa encore une fois sur son casque, et après cela il lui donna le coup de la mort. Grim avait frappé Skjöld à la jambe, il lui coupa le pied à la cheville. Helgi lui passa son épée au travers du corps; et il mourut sur le champ. Skarphjedin fit venir le berger d'Halgerd. Il avait coupé la tête de Sigmund. Il mit la tête dans les mains du berger et chanta: «Va saluer de ma part Halgerd, et porte lui cette tête, qui fut celle d'un homme aux actions éclatantes. Sans doute elle va la reconnaître, et s'assurer si c'est bien celle qui a proféré tant de paroles de mépris». Le berger jeta la tête à terre dès qu'ils se furent éloignés; car il n'avait pas osé tant qu'ils étaient là. Les frères continuèrent leur route; ils trouvèrent des hommes plus bas, au bord du Markarfljot, et leur dirent la nouvelle; Skarphjedin déclara qu'il était l'auteur du meurtre de Sigmund, et Grim et Helgi déclarèrent qu'ils étaient les auteurs du meurtre de Skjöld. Après cela ils rentrèrent à la maison et dirent la nouvelle à Njal. Njal dit: «Grand bien vous fasse. Il ne s'agit plus d'amende à payer, au point où nous en sommes maintenant». Il faut parler à présent du berger. Quand il revint à Hlidarenda, il dit à Halgerd la nouvelle: «et Skarphjedin m'a mis dans la main la tête de Sigmund et m'a dit de te l'apporter; mais je n'ai pas osé le faire, dit-il, car je ne savais pas si cela te plairait.»--«C'est dommage que tu ne l'aies pas fait, dit-elle; j'aurais porté la tête à Gunnar et il n'aurait plus alors qu'à venger son parent, ou bien à être un objet de moquerie pour tout le monde.» Après cela elle alla trouver Gunnar et lui dit: «Je t'annonce la mort de ton parent Sigmund, c'est Skarphjedin qui l'a tué, et il voulait me faire apporter sa tête.»--«Il fallait s'y attendre, dit Gunnar; les mauvais conseils portent de mauvais fruits, et vous passiez votre temps à vous exciter l'un contre l'autre, toi et Skarphjedin.» Alors Gunnar s'en alla. Il ne porta point plainte pour le meurtre, et il ne s'en occupait en aucune façon. Halgerd le lui rappelait souvent, et elle disait que Sigmund était resté sans vengeance. Gunnar n'y prenait pas garde. Il se passa ainsi trois tings. Et les gens s'attendaient toujours à le voir engager l'affaire. Il arriva alors que Gunnar eut sur les bras une affaire difficile, et il ne savait comment la prendre. Il monta à cheval, et alla trouver Njal. Njal reçut bien Gunnar. Gunnar lui dit: «Je suis venu chercher un bon conseil auprès de toi dans une affaire difficile.»--«Tu pouvais y compter» dit Njal, et il lui donna son conseil. Alors Gunnar se leva et le remercia. Njal prit la main de Gunnar et dit: «Voilà trop longtemps que ton parent Sigmund attend le prix de son sang.»--«Il était payé à l'avance, dit Gunnar, mais je ne veux pas repousser l'honneur que tu me fais.» Gunnar n'avait jamais eu une mauvaise parole pour les fils de Njal. Njal dit à Gunnar de prononcer lui-même dans l'affaire, et il ne voulut entendre à rien d'autre. Gunnar prononça que Njal aurait à payer deux cents d'argent, mais qu'il ne payerait rien pour Skjöld. Et la somme entière fut comptée sur le champ. Au Ting de Tingskala, quand tous les hommes furent rassemblés, Gunnar déclara que l'affaire était arrangée. Il conta comme quoi Njal et ses fils avaient toujours bien agi avec lui, et il redit les mauvaises paroles qui avaient amené la mort de Sigmund. «Et que nul ne les répète à présent, dit-il, car celui qui les dira, on ne paiera point d'amende pour sa mort». Et ils déclarèrent tous deux, Njal et Gunnar, qu'ils n'auraient jamais entre eux de différend qu'il ne leur fût possible d'arranger eux-mêmes. Et ils firent comme ils avaient dit, et furent toujours amis. XLVI Il y avait un homme nommé Gissur le blanc. Il était fils de Teit, fils de Ketilbjörn le vieux, de Mosfell. La mère de Gissur s'appelait Alof. Elle était fille de Bödvar le seigneur, fils de Kari le pirate. Isleif l'évêque fut fils de Gissur. La mère de Teit s'appelait Helga et était fille de Thord le barbu, fils de Hrap, fils de Björn Buna, fils de Grim, seigneur de Sogn. Gissur le blanc habitait à Mosfell et c'était un grand chef. Voici un autre homme dont la saga parle à présent. Il se nommait Geir, fils d'Asgeir, fils d'Ulf. On l'appelait Geir le godi. Sa mère se nommait Thorkatla et était fille de Ketilbjbörn le vieux, de Mosfell. Geir habitait à Hlid dans le Biskupstunga. Ils se tenaient toujours tous deux, Geir et Gissur, dans toutes les affaires. En ce temps là Mörd fils de Valgard habitait à Hofi dans la plaine de la Ranga. Il était rusé et malfaisant. Valgard son père était à l'étranger, et sa mère était morte. Il portait beaucoup d'envie à Gunnar de Hlidarenda. Il était bien pourvu de richesses, mais il avait peu d'amis. XLVII Il y avait un homme nommé Otkel. Il était fils de Skarf, fils d'Halkel. Ce Halkel est celui qui combattit contre Grim de Grimsnæs, et le tua en combat singulier. Halkel et Ketilbjörn le vieux étaient frères. Otkel demeurait à Kirkjubæ. Sa femme s'appelait Thorgerd. Elle était fille de Mas, fils de Bröndolf, fils de Naddad, des îles Feröe. Otkel était riche en biens. Son fils s'appelait Thorgeir. Il était jeune d'âge, et déjà un vaillant homme. Il y avait un homme nommé Skamkel. Il habitait un domaine nommé aussi Hofi. Il avait de grands biens. C'était un homme malfaisant et menteur, querelleur, et à qui il n'était pas bon d'avoir affaire. C'était un grand ami d'Otkel. Le frère d'Otkel s'appelait Halkel. C'était un homme grand et fort; il demeurait avec Otkel. Ils avaient un frère nommé Halbjörn le blanc. Il amena en Islande un esclave qui s'appelait Melkolf. Melkolf était un Irlandais, et un méchant homme. Halbjörn vint demeurer chez Otkel, et aussi son esclave Melkolf. L'esclave disait sans cesse qu'il serait heureux s'il était à Otkel. Otkel était bien avec lui; il lui donna un couteau et une ceinture, et un habillement complet, et l'esclave faisait tout ce qu'Otkel voulait. Otkel demanda à acheter l'esclave à son frère. Halbjörn dit qu'il le lui donnait. «Mais tu fais là, dit-il, un plus mauvais marché que tu ne crois». Et sitôt qu'Otkel eut l'esclave, celui-ci fit toutes choses de mal en pis. Otkel parlait souvent de cela avec Halbjörn, son frère, disant qu'il lui semblait que l'esclave faisait peu de bonne besogne. Mais son frère répondait qu'il y aurait pis encore. Dans ces temps-là, il vint une grande disette. Les gens manquèrent à la fois de foin et de vivres, et c'était ainsi dans tous les cantons de l'Islande. Gunnar vint en aide à beaucoup de gens en leur donnant du foin et des vivres; et tous ceux qui venaient chez lui en eurent tant qu'il en eut, si bien qu'il vint à manquer aussi de foin et de vivres. Alors Gunnar fit demander à Kolskegg de venir avec lui, et aussi au fils de Sigfus, et à Lambi, fils de Sigurd. Ils allèrent à Kirkjubæ et appelèrent Otkel au dehors. Il les salua. Gunnar dit: «Les choses en sont au point que je suis venu t'acheter du foin et des vivres si tu en as». Otkel répondit: «J'ai l'un et l'autre, mais je ne te vendrai ni l'un ni l'autre».--«Veux-tu m'en donner alors, dit Gunnar, et courir la chance que je puisse te revaloir cela?»--«Je ne veux pas», dit Otkel. Skamkel était là, qui lui donnait de mauvais conseils. Thrain, fils de Sigfus, dit: «Vous méritez que nous prenions de force le foin et les vivres, en laissant le prix à la place».--«Les gens de Mosfell seront tous morts, dit Skamkel, quand vous autres fils de Sigfus ferez de pareilles pilleries».--«Nous ne pillerons jamais personne», dit Gunnar.--«Veux-tu m'acheter un esclave?» dit Otkel.--«Je ne refuse pas», dit Gunnar. Après cela Gunnar acheta l'esclave, et s'en alla. Njal apprit cela et dit: «C'est mal fait de refuser de vendre à Gunnar. Il n'y a rien de bon à attendre pour les autres là où des hommes comme lui n'ont pas ce qu'ils demandent». Bergthora sa femme lui dit: «Que parles-tu tant? Ce serait plus agir en homme de lui donner du foin et des vivres, car tu ne manques ni de l'un ni de l'autre». Njal répondit: «Cela est clair comme le jour, et je ne manquerai pas de l'aider en quelque chose». Il s'en alla à Thorolfsfell avec ses fils, et là ils chargèrent du foin sur quinze chevaux, et sur cinq chevaux ils chargèrent des vivres. Njal vint à Hlidarenda et appela Gunnar au dehors. Gunnar lui fit très bon accueil. Njal dit: «Voici du foin et des vivres que je te donne. Et je veux que tu ne demandes jamais à d'autres qu'à moi, quand tu manqueras de quelque chose».--«Tes dons sont les bienvenus, dit Gunnar, mais ton amitié, et celle de tes fils, vaut encore mieux pour moi». Après cela Njal retourna chez lui. Et le printemps se passe. XLVIII Gunnar alla au ting cet été-là. Et beaucoup d'hommes de l'est, venant de Sida, reçurent l'hospitalité chez lui. Gunnar les pria d'être encore ses hôtes quand ils reviendraient du ting. Ils dirent qu'ils voulaient bien, et on partit pour le ting. Njal était au ting et ses fils aussi. Le ting se passa tranquillement. Il faut maintenant revenir à Halgerd. Elle alla trouver Melkolf l'esclave: «J'ai pensé à une commission pour toi, lui dit-elle. Tu vas aller à Kirkjubæ.»--«Et qu'ai-je à faire là?» dit-il.--«Tu y voleras des vivres, de quoi charger deux chevaux; tu ne manqueras pas de prendre du beurre et du fromage, après quoi tu mettras le feu à la cabane aux provisions: et chacun croira que cela est arrivé par négligence; mais personne ne pensera qu'on est venu voler.»--L'esclave dit: «J'ai été un méchant homme; mais je n'ai jamais été voleur.»--«Voyez le comble de l'impudence, dit Halgerd; tu fais le bon homme, mais tu as été à la fois voleur et assassin; et tu n'as pas autre chose à faire qu'à y aller, ou bien je te ferai tuer.» Il savait bien qu'elle ferait comme elle disait, s'il n'y allait pas; il prit donc de nuit deux chevaux, leur mit des bâts, et partit pour Kirkjubæ. Le chien n'aboya pas en le voyant, car il le reconnut, mais il courut à sa rencontre et lui fit bon accueil. Alors Melkolf alla vers la cabane et l'ouvrit, et chargea des vivres sur ses deux chevaux, après quoi il brûla la cabane et tua le chien. Il revient, remontant la Ranga. Et voilà que la courroie de son soulier se rompt, il prend son couteau et la remet en état, et il laisse derrière lui son couteau et sa ceinture. Il continue sa route, et arrive à Hlidarenda. Alors il s'aperçoit qu'il n'a plus son couteau et il n'ose pas retourner en arrière. Il apporte les vivres à Halgerd. Et Halgerd se montre contente de son exploit. Le matin, quand les hommes sortirent à Kirkjubæ, ils virent un grand dommage. On envoya un homme au ting pour le dire à Otkel; car Otkel était au ting. Il prit bien le dommage et dit que cela était arrivé parce que le four était contre la cabane aux provisions: et tous croyaient aussi que c'était cela. Et voici que les hommes quittèrent le ting et rentrèrent chez eux, et il en vint beaucoup à Hlidarenda. Halgerd apportait les vivres sur la table, et il arriva du beurre et du fromage. Gunnar savait qu'il n'y avait chez lui rien de semblable, et il demanda à Halgerd d'où cela venait. «L'endroit d'où cela vient est tel que tu peux t'en régaler, dit Halgerd; au reste ce n'est pas aux hommes à s'occuper des provisions.» Gunnar entre en colère et dit: «Voilà qui va mal si je suis à présent un receleur de vols,» et il lui donna un soufflet sur la joue. Elle dit qu'elle lui ferait payer ce soufflet, si elle pouvait. Alors elle s'en alla, et lui avec elle; on emporta tout ce qu'il y avait sur la table et on apporta de la viande. Et tous pensèrent qu'on l'avait apportée parce qu'on se l'était procurée de meilleure façon. Et maintenant les gens du ting retournent chez eux. XLIX Il faut maintenant parler de Skamkel. Il chevauche le long de la Ranga, cherchant ses moutons; voici qu'il voit briller quelque chose sur le chemin. Il saute à terre et le ramasse: c'était le couteau et la ceinture. Il lui semble qu'il connaît l'un et l'autre, et il vient à Kirkjubæ. Otkel est là, qui se tient dehors et qui lui fait bon accueil. Skamkel lui dit: «Connais-tu ces précieux objets?»--«Certainement je les connais», dit Otkel.--«À qui sont-ils?» dit Skamkel.--«À Melkolf l'esclave» dit Otkel.--«Il faut que d'autres que nous deux les reconnaissent» dit Skamkel, car tu peux compter que je vais t'aider en ceci.» Ils montrèrent les choses à plusieurs, et tous les reconnurent. Alors Skamkel dit: «Qu'allons-nous faire à présent?» Otkel répondit: «Il faut que nous allions trouver Mörd, fils de Valgard; nous lui montrerons les choses et nous saurons ce qu'il nous conseille de faire.» Après cela ils partirent pour Hofi et montrèrent à Mörd les choses, et lui demandèrent s'il les reconnaissait. «Oui, dit-il, qu'est-ce que cela fait? Prétendez-vous avoir quoi que ce soit à démêler avec Hlidarenda?»--«Il est dangereux, dit Skamkel, d'avoir des affaires avec des hommes aussi puissants».--«Cela est certain, dit Mörd, et pourtant je sais des choses sur la vie et sur la maison de Gunnar, que nul de vous ne sait».--«Nous te donnerons de l'argent, dirent-ils, pour que tu conduises cette affaire». Mörd répondit: «Je paierai bien cher cet argent-là; il se peut cependant que je risque l'aventure». Après cela ils lui donnèrent trois marks d'argent, pour qu'il leur prêtât ses conseils et son aide. Il leur conseilla donc d'envoyer des femmes avec de menues marchandises qu'elles offriraient aux femmes dans chaque maison, pour voir ce qu'on leur donnerait en échange: «Car chacun est ainsi fait, dit Mörd, qu'on se débarrasse d'abord du bien volé quand on en a en sa possession. Et il en sera de même ici si c'est une main d'homme qui a mis le feu. Elles me montreront alors ce qu'on aura donné à chacune d'elles dans chaque maison. Et je veux qu'on me laisse tranquille sur cette affaire, dès que la lumière sera faite sur le vol». Ils le promirent. Après cela ils retournèrent chez eux. Mörd envoya des femmes dans tous les cantons, et elles furent en route un demi-mois. Elles revinrent, et elles avaient toutes sortes de choses. Mörd demanda où on leur avait donné le plus. Elles dirent que c'était à Hlidarenda qu'on leur avait donné le plus, et que Halgerd avait fait grandement les choses. Il demanda ce qu'elle leur avait donné. «Du fromage», dirent-elles. Il demanda à le voir. Elles le lui montrèrent, et il y en avait beaucoup de morceaux. Il les prit, et les garda avec soin. Quelque temps après, Mörd alla trouver Otkel. Il le pria d'aller chercher le moule à fromages de Thorgerd; et ainsi fut fait. Il mit les morceaux au fond du moule, et ils s'y ajustaient exactement. Ils virent donc qu'on avait donné aux femmes un fromage tout entier. Alors Mörd dit: «Vous voyez à présent que c'est Halgerd qui a volé le fromage». Et ils furent tous du même avis. Mörd dit encore qu'il ne voulait plus entendre parler de cette affaire. Ils se séparèrent là-dessus. Kolskegg vint trouver Gunnar et lui dit: «C'est fâcheux à dire; il court un bruit qu'Halgerd aurait volé, et fait ce grand dommage à Kirkjubæ». Gunnar dit qu'il croyait qu'il en était ainsi. «Mais que veux-tu que je fasse?» Kolskegg répondit: «Je suppose qu'on pense que c'est à toi, comme au plus proche, à payer pour les méfaits de ta femme; et mon avis est que tu ailles trouver Otkel et que tu lui offres une bonne amende».--«C'est bien parlé, dit Gunnar, et ainsi je ferai». Quelque temps après, Gunnar envoya chercher Thrain, fils de Sigfus, et Lambi, fils de Sigurd, et ils vinrent aussitôt. Gunnar leur dit où il voulait aller, et ils le trouvèrent bon. Gunnar monta à cheval avec douze hommes. Il vint à Kirkjubæ et appela Otkel au dehors. Skamkel était là; il dit: «Je vais aller dehors avec toi; car il s'agit maintenant d'être plus avisé qu'eux; et je veux être à ton côté quand tu seras dans l'embarras, comme en ce moment. Mon avis est que tu fasses le fier». Après cela, ils sortirent dehors, Otkel et Skamkel, Halkel et Halbjörn. Ils saluèrent Gunnar. Il répondit courtoisement. Otkel demande où il veut aller. «Pas plus loin qu'ici, dit Gunnar, et je suis venu pour te dire, au sujet de ce grand dommage et de tout ce dégât qui a été fait ici, que c'est ma femme qui l'a fait, et cet esclave que j'ai acheté de toi».--«Il fallait s'y attendre», dit Halbjörn. Gunnar dit: «Je viens te faire des offres honorables; je t'offre donc que les meilleurs hommes du canton prononcent sur notre cas». Skamkel dit: «L'offre est honorable, mais la partie n'est pas égale: les hommes libres du pays sont tes amis, et ils ne sont pas les amis d'Otkel».--«J'offrirai donc, dit Gunnar, de prononcer moi-même et d'en finir sur le champ. Je t'engagerai mon amitié et je compterai tout l'argent dès à présent, et l'amende que je t'offre c'est une double amende». Skamkel dit: «Tu n'accepteras pas cela; il est insensé de le laisser prononcer lui-même, quand c'est à toi de le faire». Otkel dit: «Je ne veux pas te laisser prononcer, Gunnar». Gunnar dit: «Je vois bien les conseils qu'on te donne, et ceux qui les donnent s'en repentiront; mais prononce donc toi-même». Otkel se pencha vers Skamkel et dit: «Que répondrai-je maintenant?» Skamkel dit: «Tu diras que l'offre est honorable, mais que tu veux porter la cause devant Gissur le blanc et Geir le Godi. Les gens diront que tu fais comme Halkel, ton grand-père, qui fut un très vaillant homme». Otkel dit: «Ton offre est honorable, Gunnar; je veux cependant que tu me laisses du temps pour aller trouver Gissur le blanc et Geir le Godi». Gunnar dit: «Fais ce que bon te semble. Mais il y a des gens qui diront que tu prends peu de soin de ton honneur, en refusant les offres que je te fais». Et Gunnar retourne chez lui. Quand Gunnar fut parti, Halbjörn dit: «Je vois ici combien les hommes sont peu semblables les uns aux autres: Gunnar ne t'a fait offre si honorable que tu aies voulu accepter. Que prétends-tu donc, d'entrer en démêlés avec Gunnar, lui qui n'a point son égal? Tu sais pourtant qu'il est tel qu'il s'en tiendra à son offre, quand même tu ne l'accepterais que plus tard. Mon avis est que tu partes de suite pour aller trouver Gissur le blanc et Geir le godi». Otkel fit amener son cheval et se prépara à partir. Otkel n'y voyait pas très clair. Skamkel l'accompagna sur le chemin. Il lui dit: «Je m'étonne que ton frère n'ait pas voulu t'ôter cette peine. Je t'offre d'y aller à ta place, car je sais que les voyages sont une grosse affaire pour toi».--«Je veux bien, dit Otkel, mais ne dis que la vérité».--«C'est ce que je ferai», dit Skamkel. Skamkel prit donc le cheval et le manteau d'Otkel, et Otkel rentra chez lui. Halbjörn était dehors; il dit à Otkel: «Il est mauvais d'avoir pour ami de coeur un esclave. Et nous regretterons longtemps que tu aies rebroussé chemin. C'est une invention insensée d'envoyer le plus menteur de tous les hommes à une mission comme celle-ci dont on peut dire que dépend la vie de bien des gens».--«Quelle peur tu aurais, dit Otkel, si Gunnar brandissait sa hallebarde, puisque tu es si effrayé dès à présent».--«Je ne sais pas, dit Halbjörn, lequel de nous aura le plus peur; mais tu conviendras d'une chose, c'est que Gunnar ne perd pas de temps à viser, quand sa hallebarde est levée et qu'il est en colère». Otkel dit: «Vous cédez toujours, vous tous, sauf Skamkel». Ils étaient tous deux fort en colère. L Skamkel vint à Mosfell et il redit à Gissur toutes les offres de Gunnar. «Il me semble, dit Gissur, que ces offres étaient honorables. Pourquoi Otkel n'a-t-il pas accepté?»--«C'est surtout, dit Skamkel, parce qu'ils ont voulu tous te faire honneur, c'est pourquoi il a réservé l'affaire à ton jugement; cela vaudra mieux pour tout le monde». Skamkel passa la nuit là. Gissur envoya chercher Geir le Godi, et il arriva de grand matin. Gissur lui conta la chose, et comment elle s'était passée, puis il lui demanda ce qu'il y avait à faire. Geir dit: «Je pense que ton avis est aussi qu'il faut arranger l'affaire de façon que chacun soit content. Nous allons faire dire son histoire à Skamkel une seconde fois, et nous verrons comment il la dira». Et ainsi fut fait. Geir dit: «Je veux croire que tu as dit cette histoire selon la vérité; je te tiens pourtant pour le plus méchant des hommes; et si tu as dit vrai, c'est qu'il ne faut pas se fier aux apparences». Skamkel retourne chez lui. Il va d'abord à Kirkjubæ et appelle Otkel au dehors. Otkel fait grand accueil à Skamkel. Skamkel lui donne le salut de Gissur et de Geir: «Et pour ce qui est de cette affaire, nous n'avons pas besoin de parler bas; car c'est leur volonté, à Gissur et à Geir le Godi, qu'il ne faut pas faire d'accommodement dans une affaire comme celle-là. Voici leur dire: Il faut que tu ailles à Hlidarenda et que tu cites Halgerd en justice pour vol, et Gunnar pour avoir fait usage des choses volées». Otkel dit: «Je ferai en toutes choses suivant leur conseil».--«Ils ont été grandement émerveillés, dit Skamkel, que tu te sois montré si fier; et moi je t'ai montré comme un homme qui valait mieux que tous les autres». Otkel vint dire la chose à son frère, Halbjörn dit: «Ceci doit être le plus grand de tous les mensonges». Le temps se passa, et vinrent les derniers jours où on pouvait citer en justice avant l'Alting. Otkel demanda à ses frères et à Skamkel de venir avec lui à Hlidarenda pour faire la citation. Halbjörn dit qu'il irait: «Mais nous nous repentirons de ce voyage, dit-il, dans quelque temps d'ici». Ils partirent donc, douze en tout, pour Hlidarenda. Quand ils entrèrent dans l'enclos, Gunnar était dehors, et il ne s'aperçut de rien avant qu'ils ne fussent tout contre la maison. Il resta là, sans rentrer, et Otkel bien vite leur fit dire à haute voix la citation. Quand ils eurent fini, Skamkel dit: «La citation vaut-elle, maître Gunnar?»--«Vous le savez bien, dit Gunnar, mais je te revaudrai ton voyage un de ces jours, Skamkel, et aussi tes bons conseils».--«Nous n'en aurons pas grand dommage, dit Skamkel, tant que ta hallebarde ne sera pas en l'air». Gunnar était dans une grande colère. Il rentra et conta la chose à Kolskegg. Kolskegg dit: «Il est fâcheux que nous n'ayons pas été dehors: ils en auraient été pour leur courte honte si nous avions été là». Gunnar dit: «Chaque chose a son temps, et cette expédition ne leur fera pas honneur». Quelque temps après, Gunnar alla trouver Njal et lui dit la chose. Njal dit: «Ne prends pas cela trop à coeur; car tu en sortiras à ton honneur avant que ce ting soit fini. Nous serons tous avec toi, dans le conseil et dans l'action.» Gunnar le remercia et retourna chez lui. Otkel partit pour le ting, ses frères aussi et Skamkel. LI Gunnar partit pour le ting, et tous les fils de Sigfus avec lui; Njal aussi et ses fils. Ils allaient tous avec Gunnar: et les gens disaient qu'il n'y eut jamais si vaillante troupe. Gunnar alla un jour à la hutte des gens des vallées. Hrut était dans la hutte avec Höskuld et ils firent bon accueil à Gunnar. Gunnar leur conta toute l'histoire de sa querelle. «Quel conseil te donne Njal?» dit Hrut. Gunnar répondit: «Il m'a engagé à venir vous trouver toi et ton frère et à vous dire qu'il sera en ceci du même avis que vous.»--«S'il veut que je prononce, dit Hrut, c'est à cause de notre parenté. Je le ferai donc. Tu vas défier Gissur le blanc au combat dans l'île s'ils ne veulent pas te laisser prononcer toi-même, et Kolskegg défiera Geir le Godi; nous trouverons des hommes à faire marcher contre Otkel et ses frères; et tous ensemble nous aurons une telle force que tu pourras faire de cette affaire ce que tu voudras.» Gunnar rentra dans sa hutte et dit tout à Njal. «Je m'y attendais» dit Njal. Ulf, godi d'Ör, sut qu'ils avaient tenu conseil et le dit à Gissur. Gissur dit à Otkel: «Qui t'a conseillé de citer Gunnar en justice?»--«Skamkel m'a dit que c'était ton avis, et celui de Geir le Godi» dit Otkel.--«Où est ce vaurien, dit Gissur, qui a menti de la sorte»?--«Il est couché dans sa hutte, malade» dit Otkel. «Puisse-t-il ne se relever jamais, dit Gissur; et maintenant il faut que nous allions tous trouver Gunnar et lui offrir de prononcer lui-même: mais je ne sais pas s'il voudra bien à présent.» Chacun donna tort à Skamkel, et il fut malade tout le temps du ting. Gissur et les siens allèrent à la hutte de Gunnar. On les vit venir, et on le dit à Gunnar qui était dans la hutte. Ceux qui étaient là sortirent tous et se rangèrent en bataille. Gissur le blanc entra le premier. Il dit, comme ils s'approchaient l'un de l'autre: «Nous venons t'offrir, Gunnar, de prononcer toi-même dans votre affaire, à Otkel et à toi.»--«Ce n'était donc pas ton avis, dit Gunnar, de me faire citer en justice?»--«Je n'ai jamais conseillé cela, dit Gissur, ni Geir non plus.»--«Tu voudras bien alors t'en justifier dans les formes» dit Gunnar.--«Que demandes-tu?» dit Gissur.--«Que tu prêtes serment» dit Gunnar.--«Je le ferai, dit Gissur, si tu consens à prononcer.»--«Je l'ai offert il y a quelque temps, dit Gunnar, mais l'affaire me semble plus grave à présent.» Njal dit: «Tu ne peux refuser de prononcer toi-même: plus grave est l'affaire, plus grand sera l'honneur». Gunnar dit: «Pour l'amour de mes amis je consens à prononcer. Mais je donnerai un conseil à Otkel: c'est qu'il ne me cherche plus querelle à l'avenir». Alors on envoya chercher Höskuld et Hrut, et ils arrivèrent de suite. Gissur prêta serment, et Geir le Godi aussi. Et Gunnar prononça sa sentence, et il n'avait pris conseil de personne avant de la prononcer. «Voici ma sentence, dit-il; je paierai la valeur de la cabane et des vivres qu'elle renfermait. Pour l'esclave je ne veux point donner d'amende, car tu m'as caché ses défauts. Je décide que tu le reprendras, Otkel; car c'est là où elles ont poussé que les oreilles vont le mieux. J'estime d'autre part que vous m'avez fait injure en me citant en justice, et comme compensation je ne m'adjuge rien moins que la valeur entière de la cabane, et de ce qui a brûlé dedans. Et si vous aimez mieux ne pas faire d'arrangement entre nous, je vous en laisse le choix. Mais alors j'ai pris mon parti; et je le mettrai à exécution». Gissur répondit: «Nous voulons bien que tu n'aies rien à payer; mais nous te prions d'être l'ami d'Otkel».--«Cela ne sera jamais, dit Gunnar, tant que je vivrai. Qu'il ait l'amitié de Skamkel: il s'en est longtemps si bien trouvé». Gissur répondit: «Terminons donc l'affaire, quoique tu aies seul prononcé». Et ils mirent fin à l'affaire en se donnant La main. Gunnar dit à Otkel: «Tu ferais bien de rentrer dans ta famille, mais si tu veux rester ici, fais en sorte de ne pas me chercher querelle». Gissur dit: «Le conseil est sage, et c'est ce qu'il fera». Gunnar se fit grand honneur dans cette affaire. Après cela les hommes quittèrent le ting et retournèrent chez eux. Gunnar est rentré dans son domaine, et tout est tranquille pendant quelque temps. LII Il y avait un homme nommé Runolf, fils d'Ulf godi d'Ör. Il demeurait à Dal à l'est du Markarfljot. Il fut l'hôte d'Otkel, en revenant du ting. Otkel lui donna un boeuf de neuf ans tout noir. Runolf le remercia de son présent et le pria de venir le voir toutes les fois qu'il voudrait. L'invitation faite, il se passa quelques temps sans qu'Otkel vînt. Runolf lui envoyait souvent des messagers pour lui rappeler qu'il devait venir; et il promettait toujours de faire le voyage. Otkel avait deux chevaux marqués de noir sur le dos. C'étaient les meilleurs coursiers du canton, et ils s'aimaient si fort tous deux qu'ils couraient toujours l'un après l'autre. Il y avait un homme de l'Est qui demeurait chez Otkel, et qui s'appelait Audulf. Il prit de l'inclination pour Signy, fille d'Otkel. Audulf était un homme fort et de grande taille. LIII Quand vint le printemps, Otkel dit qu'il voulait aller dans le pays de l'Est, à Dal, où on l'avait invité; et chacun s'en réjouit. Skamkel se mit en route avec Otkel, et aussi ses deux frères, Audulf et trois autres. Otkel montait un de ses chevaux marqués de noir, et l'autre courait libre à côté. Ils s'en vont à l'est, vers le Markarfljot. Otkel galope en avant. Et voilà que les deux chevaux s'emportent, et quittent le chemin, remontant le Fljotshlid. Otkel va maintenant plus vite qu'il ne voudrait. Gunnar était sorti seul de sa maison; il avait un sac de grain dans une main, une petite hache dans l'autre. Il vint à son champ et se mit à semer son grain; il avait mis à terre à côté de lui son manteau de fine étoffe et sa hache, et il sema ainsi pendant quelque temps. Il faut revenir à Otkel qui va toujours plus vite qu'il ne voudrait. Il a ses éperons aux pieds, et il galope à travers le champ, et ils ne se voient ni l'un ni l'autre, Gunnar et lui. Et à un moment où Gunnar se relève, Otkel arrive sur lui, au galop; son éperon touche à l'oreille de Gunnar et y fait une large déchirure, et le sang coule à grands flots. À ce moment arrivent les compagnons d'Otkel. «Vous pouvez tous voir, dit Gunnar, qu'Otkel m'a blessé jusqu'au sang. Tu ne cesses de m'insulter, Otkel; tu as commencé par me citer en justice, et maintenant tu me foules aux pieds de ton cheval». Skamkel dit: «C'est bien fait, maître Gunnar; tu n'étais pas moins en colère qu'aujourd'hui, au ting, quand tu as consenti à prononcer la sentence, et que tu tenais ta hallebarde». Gunnar dit: «La prochaine fois que nous nous rencontrerons, tu la verras, ma hallebarde». Et là-dessus ils se séparèrent. Skamkel poussait des cris de joie et disait: «Bien galopé, camarade». Gunnar rentra chez lui et ne parla de rien à personne, et nul ne se douta que sa blessure eût été faite de main d'homme. Un jour il arriva qu'il le dit à son frère Kolskegg. Kolskegg dit: «Il faut conter cela à d'autres, de peur qu'on ne dise un jour que tu accuses des morts; on te fera bien des querelles, s'il n'y a pas de témoins qui aient su auparavant ce qui s'est passé entre vous». Gunnar dit donc la chose à ses voisins, et d'abord on en parla peu. Otkel arriva à Dal, dans le pays de l'est. Il y fut bien reçu, lui et les siens, et ils furent là une semaine. Otkel dit à Runolf tout ce qui s'était passé entre lui et Gunnar. Quelqu'un demanda comment Gunnar s'était comporté. Skamkel dit: «Si c'était un homme de peu, on pourrait dire qu'il a pleuré».--«C'est mal parlé, dit Runolf, et la prochaine fois que vous vous trouverez, tu verras bien que les pleurs ne sont pas son affaire; nous serons heureux si de meilleurs que toi ne payent pas pour ta malice. Mon avis est maintenant, quand vous retournerez chez vous, que je m'en aille avec vous; car Gunnar ne voudra pas me faire de mal».--«Je ne veux pas cela, dit Otkel, mais nous passerons plus bas la rivière». Runolf fit à Otkel de beaux présents et lui dit qu'ils ne se reverraient plus. Otkel le pria de songer à ses fils, si les choses arrivaient comme il le disait. LIV Il faut maintenant parler de Gunnar. Il était dehors à Hlidarenda, et il vit son berger qui arrivait au galop vers le domaine. Le berger entra dans l'enclos. Gunnar dit: «Pourquoi galopes-tu si vite?»--«Je voulais te donner un avis fidèle, répondit-il. J'ai vu des hommes qui descendaient la Ranga; ils étaient huit en tout, et quatre avaient des habits de couleur éclatante». Gunnar dit: «Ce doit être Otkel».--«Je veux te dire aussi, dit le berger, que j'ai entendu répéter d'eux plus d'une mauvaise parole. C'est ainsi que Skamkel a dit à Dal, dans le pays de l'Est, que tu avais pleuré quand leurs chevaux t'ont renversé. Il me semble que ces méchantes gens disaient là de méchantes paroles».--«Ne pensons plus à leurs paroles, dit Gunnar, mais toi, tu ne feras plus dès à présent que ce que tu voudras».--«Dois-je dire quelque chose à Kolskegg, ton frère?» dit le berger. «Va-t'en et dors, dit Gunnar. Je dirai à Kolskegg ce qu'il me plaira». Le berger se coucha et s'endormit aussitôt. Gunnar prit le cheval du berger et lui mit une selle. Il prit son bouclier, se ceignit de son épée, présent d'Ölvir. Il mit son casque sur sa tête et prit sa hallebarde: et elle rendait un son si éclatant, que Ranveig, la mère de Gunnar, l'entendit. Elle arriva et dit: «Te voilà bien en colère, mon fils; jamais je ne t'ai vu ainsi». Gunnar sortit: il frappa de sa hallebarde contre terre, sauta en selle et partit. Ranveig alla dans la chambre. On y parlait à haute voix. «Vous parlez haut, dit-elle, mais la hallebarde chantait encore plus fort, quand Gunnar est parti». Kolskegg l'entendit: «C'est signe, dit-il, qu'il y aura de grosses nouvelles».--«C'est bon, dit Halgerd. Ils vont voir si c'est vrai qu'ils l'ont fait pleurer». Kolskegg prend ses armes, va chercher un cheval, et court après Gunnar, le plus vite qu'il peut. Gunnar galope à travers l'Akratunga, il arrive à Geilastofna, de là à la Ranga, et il descend jusqu'au gué qui est près de Hofi. Il y avait là des femmes, à l'endroit où on trait les vaches. Gunnar sauta à bas de son cheval et l'attacha. Et voici que les autres arrivèrent. Le chemin qui menait au gué était plein de pierres couvertes de boue. Gunnar leur dit: «Il faut se défendre, et voici la hallebarde. Vous allez voir maintenant si jamais vous me faites pleurer». Ils sautèrent tous à terre et vinrent à Gunnar. Halbjörn était en avant. «N'approche pas, dit Gunnar; tu es le dernier à qui je veuille faire du mal; mais je n'épargnerai personne, si j'ai à défendre ma vie».--«Je n'en ferai rien, dit Halbjörn, tu veux tuer mon frère, et ce serait une honte, si j'étais assis à te regarder», et des deux mains il pointe sur Gunnar un énorme javelot. Gunnar mit son bouclier devant lui, mais le javelot d'Halbjörn passa au travers. Gunnar jeta le bouclier avec tant de force, qu'il resta planté en terre, puis il prit son épée, si vite que l'oeil ne pouvait le suivre, et en frappa Halbjörn. L'épée toucha le bras d'Halbjörn au dessus du poignet, et le lui trancha. Skamkel accourut par derrière, levant sur Gunnar une grande hache. Gunnar se retourna vivement et pointa vers lui sa hallebarde. Elle entra dans le creux de la hache, l'arracha des mains de Skamkel et la jeta dans la Ranga. Alors Gunnar chanta: «Te souviens-tu du jour où tu demandas à un autre, coureur de vaillants coursiers, en fuyant à toute vitesse loin de mon domaine, si la citation était bien faite? Voici que nous rougissons de notre sang nos épées. C'est ainsi que nous nous vengeons, dans notre colère, de vos citations en justice». Une seconde fois Gunnar pointe sa hallebarde et la passe au travers de Skamkel. Il le soulève et le jette la tête la première dans le sentier boueux. Audulf, l'homme de l'Est, saisit un javelot et le lança à Gunnar. Gunnar prit le javelot au vol et le lui renvoya: le javelot passa au travers du bouclier et de l'homme, et s'enfonça en terre. Otkel lève son épée sur Gunnar, il vise à la jambe au dessous du genou, Gunnar saute en l'air et Otkel le manque. Gunnar pointe la hallebarde sur lui et le traverse de part en part. Et voici que Kolskegg arrive. Il saute sur Halkel et lui donne avec sa hache le coup de la mort. Ils en tuèrent huit. Une femme qui les regardait faire courut à la maison. Elle dit la chose à Mörd et le pria de les séparer. «Ce sont des gens dont je ne me soucie guère, dit-il, qu'ils se tuent ou non».--«Tu ne peux pas parler ainsi, dit-elle; c'est ton parent Gunnar et ton ami Otkel».--«Tu bavardes toujours, sotte créature», dit-il, et il resta chez lui, tranquille, pendant qu'ils combattaient. Gunnar et Kolskegg remontèrent à cheval, leur besogne finie. Ils rentrèrent chez eux, remontant la rivière au grand galop. Gunnar sauta à bas de son cheval et se retrouva debout: «Bien galopé, mon frère», dit Kolskegg. Gunnar répondit: «Ce sont les propres paroles de Skamkel, le jour où ils ont fait passer leurs chevaux sur moi».--«Tu as vengé cela maintenant» dit Kolskegg.--«Je ne sais pas, dit Gunnar, si je puis passer pour un homme moins brave que les autres, parce que j'ai plus de peine qu'un autre à me décider à tuer les gens». LV Voici qu'on apprit la nouvelle, et bien des gens furent d'avis que la chose n'était pas arrivée avant qu'on eût pu s'y attendre. Gunnar alla à Bergthorsval et dit à Njal la besogne qu'il avait faite. Njal dit: «Tu as beaucoup fait, mais aussi tu avais été poussé à bout».--«Qu'arrivera-t-il bien maintenant?» dit Gunnar. «Veux-tu que je te dise, dit Njal, ce qui n'est pas encore arrivé? Tu vas aller au ting, et si tu suis mes conseils, tu auras de toute cette affaire beaucoup d'honneur. Ceci est le commencement de tes grandes tueries».--«Donne-moi un bon conseil», dit Gunnar. «C'est ce que je vais faire, dit Njal. N'en tue jamais plus d'un dans une même famille, et ne romps jamais la paix que de bons et vaillants hommes auront faite entre toi et d'autres, et surtout dans cette affaire-ci».--«J'aurais cru, dit Gunnar, qu'il fallait moins que d'un autre attendre cela de moi».--«Je veux le croire, dit Njal, mais en cette affaire souviens-toi d'une chose: c'est que si cela arrive, tu trouveras bientôt la mort; autrement tu deviendras un vieillard». Gunnar dit: «Sais-tu quelle sera ta mort?»--«Je le sais» dit Njal.--«Et laquelle?» dit Gunnar.--«Celle qu'on eût pensé le moins» dit Njal. Après cela Gunnar s'en retourna chez lui. On envoya un homme à Gissur le blanc et à Geir le Godi; car c'était à eux à porter plainte pour le meurtre d'Otkel. Ils se réunirent et parlèrent ensemble de ce qu'il y avait à faire. Ils furent d'accord qu'il fallait porter la cause devant la justice. On chercha donc qui voudrait s'en charger; mais personne n'était disposé à cela. «Il me semble, dit Gissur, que nous avons le choix entre deux partis: ou que l'un de nous deux prenne en main la poursuite, et nous tirerons au sort pour savoir lequel; ou bien que nous consentions à ce qu'il ne soit point payé d'amende pour le meurtre de cet homme. Il ne faut pas nous cacher que c'est une grosse affaire à mener: car Gunnar a une grande parenté et beaucoup d'amis. Mais celui de nous deux qui ne sera pas tombé au sort devra venir en aide à l'autre et ne pas se retirer avant que l'affaire soit menée à bien». Après cela ils tirèrent au sort, et le sort désigna Geir le Godi comme celui qui devait prendre en main l'affaire. Quelque temps après ils quittèrent le pays de l'Ouest. Ils traversèrent la rivière et vinrent à l'endroit où la rencontre avait eu lieu, au bord de la Ranga. Ils déterrèrent les cadavres et prirent des témoins pour voir les blessures. Après cela ils prononcèrent la citation, et désignèrent comme témoins enquêteurs dans l'affaire neuf hommes libres du pays. On leur dit que Gunnar était chez lui, avec trente hommes. Geir le Godi demanda à Gissur s'il voulait y aller avec cent hommes. «Je ne veux pas, dit Gissur, quoique la différence soit grande». Alors ils retournèrent chez eux. Le bruit que l'affaire était engagée se répandit dans tout le canton; et on disait partout que ce ting verrait beaucoup de combats. LVI Il y avait un homme nommé Skapti. Il était fils de Thorod. La mère de Thorod était Thorvör. Elle était fille de Thormod Skapti, fils d'Oleif le gros, fils d'Einar, fils d'Ölvir Barnakarl. C'étaient de grands chefs, le père et le fils, et de grands hommes de loi. Thorod passait pour être quelque peu rusé et malfaisant. Ils étaient avec Gissur le blanc dans tous les procès qu'il avait. Les gens du Hlid et de la Ranga arrivèrent au ting en foule. Gunnar était si aimé de chacun qu'ils furent tous d'avis d'être pour lui. Ils arrivent donc tous au ting, et dressent leurs huttes. Gissur le blanc avait avec lui les chefs que voici: Skapti et Thorod, Asgrim fils d'Ellidagrim, Od de Kidjaberg, Haldor fils d'Örnolf. Un jour les gens étaient allés au tertre de la loi. Geir le godi se leva et déclara qu'il intentait une action à Gunnar pour le meurtre d'Otkel. Il lui en intenta une seconde pour le meurtre d'Halbjörn le blanc, puis pour le meurtre d'Audulf, puis pour le meurtre de Skamkel. Après cela il déclara qu'il en intentait une à Kolskegg pour le meurtre de Halkel. Et quand il eut fini toutes ses déclarations, on trouva qu'il avait bien dit. Il demanda de quelle juridiction ils dépendaient, et quel était leur domicile. Après cela les gens quittèrent le tertre de la loi. Et voici que le ting se passe, et vient le moment où les affaires devaient être jugées. Des deux côtés ils rassemblèrent tout leur monde. Geir le Godi et Gissur le blanc se mirent au sud du tribunal du district de la Ranga, Gunnar et Njal se mirent au nord du tribunal. Geir le Godi somma Gunnar d'écouter son serment. Puis il prêta serment. Après cela il exposa l'affaire. Puis il produisit les témoins de la citation. Puis il fit prendre place aux hommes libres du pays qu'il avait désignés comme témoins enquêteurs. Puis il invita l'adversaire à récuser leur déposition. Puis il leur dit d'apporter leur déposition. Alors les hommes qui avaient été désignés comme témoins enquêteurs s'avancèrent devant le tribunal, prirent des témoins, et déclarèrent que l'affaire d'Audulf n'était pas de leur compétence, parce que ceux à qui la poursuite appartenait étaient en Norvège, qu'ils n'avaient donc rien avoir dans cette affaire. Après cela ils firent leur déposition dans l'affaire d'Otkel et déclarèrent que Gunnar était convaincu d'être coupable de ce meurtre. Après cela Geir le Godi somma Gunnar d'avoir à se défendre; et il prit des témoins de toutes les formalités qu'il avait remplies. Alors Gunnar à son tour somma Geir le Godi d'écouter son serment et les moyens de défense qu'il allait présenter. Puis il prêta serment. Après quoi il dit: «Voici ce que j'ai à dire pour ma défense dans cette affaire: j'ai pris des témoins, et j'ai déclaré Otkel hors la loi, devant mes voisins, pour cette blessure sanglante qu'il m'a faite avec ses éperons. Je te fais donc, à toi Geir le Godi, défense solennelle de poursuivre cette affaire et aux juges de la juger, et par là je tiens toutes les mesures que tu as prises jusqu'ici pour nulles et de nul effet. Je t'en fais une défense légale, pleine et entière, et qui doit être suivie d'effet, telle enfin que j'ai à te la faire selon la procédure de l'Alting et la loi de tout le pays. Et maintenant j'ai à te dire ce que je vais faire encore» dit Gunnar.--«Vas-tu me défier à un combat dans l'île, comme c'est ta coutume, dit Geir, et refuser de te soumettre à la loi?».--«Ce n'est pas cela, dit Gunnar; je vais te citer à comparaître au tertre de la loi, pour ceci, que tu as désigné des témoins enquêteurs dans une affaire où ils n'avaient rien à voir: le meurtre d'Audulf; et pour cette cause je vais déclarer que tu as encouru la peine du bannissement simple». Njal prit la parole et dit: «Il ne faut pas qu'il en soit ainsi; car vous en viendriez maintenant aux plus grandes violences. Chacun de vous a dans son affaire beaucoup de choses contre lui, à ce qu'il me semble. Il y a quelques-uns de ces meurtres, Gunnar, au sujet desquels tu n'as pas grand'chose à dire contre ceux qui t'en déclarent coupable. D'autre part, tu as cette action que tu intentes à Geir, et il sera trouvé coupable, certainement. Et toi, Geir le Godi, il faut que tu saches une chose, c'est que cette action en bannissement qui te menace n'est pas encore intentée, mais qu'elle ne restera pas en route si tu refuses de suivre mon conseil». Thorod le Godi dit: «Il me semble qu'il vaudrait mieux, pour le bien de la paix, faire un arrangement dans cette affaire; mais pourquoi ne dis-tu rien, Gissur le blanc?».--«Il me semble, dit Gissur, qu'il nous faudrait de solides appuis pour mener à bien notre cause. Il est facile de voir que les amis de Gunnar ne sont pas loin; ce qui donc vaudra le mieux pour notre affaire, c'est que de bons et vaillants hommes prononcent entre nous, si Gunnar y consent». «J'ai toujours été accommodant, dit Gunnar; vous avez beaucoup à dire contre moi; mais aussi il me semble que j'ai été grandement forcé à faire ce que j'ai fait». Ils décidèrent donc, sur le conseil des hommes les plus sages, de terminer l'affaire, et de la remettre à un arbitrage. Six hommes furent choisis comme arbitres. Et sur l'heure, au ting, ils prononcèrent sur l'affaire. Leur sentence fut qu'il ne serait point payé d'amende pour Skamkel; que le meurtre d'Otkel et le coup d'éperon se compenseraient; que pour les autres meurtres il serait payé des amendes suivant leur valeur. Les parents de Gunnar donnèrent de l'argent, si bien que toutes les amendes furent payées sur le champ, au ting. Alors Geir le Godi et Gissur le blanc allèrent trouver Gunnar et lui promirent de garder fidèlement la paix. Gunnar quitta le ting et retourna chez lui. Il remercia les hommes qui lui avaient prêté leur aide et fit à beaucoup d'entre eux des présents. Il se fit grand honneur de tout ceci. Gunnar est donc maintenant chez lui, et fort en honneur. LVII Il y avait un homme nommé Starkad. Il était fils de Bark Blatannarskeg, fils de Thorkel Bundinfot, qui prit des terres aux environs de Trihyrning. C'était un homme marié, et sa femme s'appelait Halbera. Elle était fille de Hroald le rouge et de Hildigunn, fille de Thorstein Titling. La mère d'Hildigunn était Unn, fille d'Eyvind Karf, soeur de Modolf le pacifique, de Mosfell, de qui sont descendus les Modylfings. Les fils de Starkad et de Halbera s'appelaient, Thorgeir, Börk, et Thorkel. Hildigunn, la guérisseuse, était leur soeur. C'étaient des hommes d'humeur hautaine, querelleurs et malfaisants. Ils faisaient aux gens toute sorte de tort. LVIII Il y avait un homme nommé Egil. Il était fils de Kol, fils d'Ottar-Bal, qui prit des terres entre Stotalæk et Reydarvatn. Le frère d'Egil était Önund de Tröllaskog, père de Hal le fort, qui eut part au meurtre de Holtathorir avec les fils de Ketil le beau parleur. Egil demeurait à Sandgil. Ses fils étaient Kol, Ottar, et Hauk. Leur mère était Steinvör, soeur de Starkad de Trihyrning. Les fils d'Egil étaient grands et batailleurs, les hommes les plus malfaisants qu'on pût voir. Ils étaient toujours du même côté, eux et les fils de Starkad. Leur soeur était Gudrun Natsol. C'était la plus belle et la plus gracieuse des femmes. Egil avait pris chez lui deux hommes de Norvège. L'un s'appelait Thorir et l'autre Thorgrim. Ils étaient nouveaux-venus dans le pays, bien vus et riches. C'étaient de vaillants hommes, hardis en toute occasion. Starkad avait un bon cheval, roux de poil; les gens disaient que ce cheval n'avait pas son pareil pour le combat. Il arriva une fois que ces trois frères de Sandgil étaient à Trihyrning. Il y eut beaucoup de paroles dites sur tous les hommes du pays de Fljotshlid; et on vint à se demander si quelqu'un d'eux voudrait faire combattre un cheval contre celui-là. Des gens qui étaient là dirent, pour leur faire honneur et flatterie, que nul n'oserait, et que nul aussi n'avait un cheval pareil. Alors Hildigunn répondit «Je sais un homme qui osera bien faire combattre un cheval contre le vôtre.»--«Nomme-le» disent-ils. Elle répond; «Gunnar de Hlidarenda a un cheval brun, qu'il fera bien combattre contre vous et contre tous les autres.»--«Il vous semble à vous, femmes, disent-ils, que nul n'est son pareil. Mais si Geir le Godi et Gissur le blanc ont cédé devant lui à leur honte, il n'est pas dit qu'il nous en arriverait autant.»--«Il vous arrivera pis» dit-elle, et il s'ensuivit une grande dispute entre eux. Starkad dit: «Gunnar est le dernier homme à qui il vous faut chercher querelle; car il est dangereux de s'attaquer à sa chance.»--«Tu nous permettras bien, dirent-ils de lui offrir un combat de chevaux?»--«Je vous le permets, dit-il, à condition que vous ne lui jouerez point de mauvais tour.» Ils promirent qu'ils n'en feraient rien. Ils partirent donc pour Hlidarenda. Gunnar était chez lui; il sortit; Kolskegg et Hjort sortirent avec lui. Ils firent bon accueil aux autres et demandèrent où ils allaient. «Nous n'allons pas plus loin qu'ici» répondirent-ils. On nous a dit que tu avais un bon cheval, et nous venons t'offrir un combat de chevaux.»--«Il n'y a pas grand chose à dire de mon cheval, dit Gunnar; il est jeune et il n'est pas encore bien dressé.»--«Tu te décideras peut-être à le faire combattre; dirent-ils. Hildigunn est d'avis que tu t'en tirerais bien.»--«Comment avez-vous parlé de cela?» dit Gunnar.--«Il y a des gens, répondirent-ils, qui ont dit que tu n'oserais pas faire combattre un cheval contre le nôtre.»--«Je crois que j'oserai, dit Gunnar, mais il me semble que ce sont là de mauvaises paroles.»--«Devons-nous croire, dirent-ils, que tu acceptes le combat?»--«Vous serez contents, dit Gunnar, si vous l'emportez; mais il y a une chose que je veux vous demander. C'est de régler le combat de telle sorte que nous en ayons les uns et les autres du plaisir et nul ennui, et que vous ne puissiez en aucune façon me faire honte. Mais si vous faites pour moi comme pour d'autres, je vous le revaudrai, sans que rien m'en empêche, et vous verrez qu'il vous en coûtera cher. Comme vous aurez fait, ainsi je ferai.» Après cela, ils retournèrent chez eux. Starkad demanda comment les choses s'étaient passées. Ils dirent que Gunnar leur avait fait faire un bon voyage. «Il a promis de faire combattre son cheval, et nous avons fixé le jour où le combat aura lieu. On voyait bien qu'il trouvait que nous avions l'avantage sur lui, et il faisait tout son possible pour s'y dérober.»--«Vous verrez, dit Hildigunn, que si Gunnar est lent à s'engager dans une affaire chanceuse, il est hardi quand il n'y a plus moyen d'y échapper.» Gunnar monta à cheval et vint trouver Njal. Il lui dit le combat de chevaux, et les paroles qui avaient été dites entre eux. «Et que penses-tu qu'il advienne de ce combat?» ajouta-t-il. «C'est toi qui auras le dessus, dit Njal; mais ceci va causer la mort de bien des gens.»--«Penses-tu que cela cause ma mort?» dit Gunnar. «Pas cette fois, dit Njal; mais ils se souviendront de leur vieille haine, ils l'en porteront encore une nouvelle, et tu n'auras plus autre chose à faire qu'à plier devant eux.» Alors Gunnar retourna chez lui. LIX Sur ces entrefaites, Gunnar apprit la mort de son beau-père Höskuld. Quelques jours plus tard Thorgerd, fille d'Halgerd et femme de Thrain, accoucha à Grjota et mit au monde un garçon. Elle envoya quelqu'un à sa mère en la priant de décider s'il fallait appeler l'enfant Glum, comme son père, ou Höskuld, comme son grand-père. Halgerd demanda qu'il fût appelé Höskuld. On donna donc ce nom à l'enfant. Gunnar et Halgerd eurent deux fils. L'un s'appelait Högni et l'autre Grani. Högni fut un vaillant homme, silencieux, méfiant, et véridique dans toutes ses paroles. Et voilà que les hommes partent pour le combat de chevaux, et il est venu là une foule nombreuse. Il y avait Gunnar et ses frères avec les fils de Sigfus, Njal et tous ses fils. Starkad était venu aveu ses fils, Egil avec les siens. Ils dirent à Gunnar qu'il était temps d'amener les chevaux. Gunnar répondit qu'il voulait bien. Skarphjedin dit: «Veux-tu de moi pour faire combattre ton cheval, ami Gunnar?»--«Je ne veux pas» dit Gunnar.--«Cela vaudrait mieux pourtant, dit Skarphjedin; on a pris des deux côtés la chose fort à coeur.»--«Vous auriez peu de chose à dire ou à faire, dit Gunnar, avant qu'un malheur n'arrive; avec moi il viendra plus tard, quoique cela revienne au même, à la fin.» Après cela on amena les chevaux. Gunnar s'apprêta à faire combattre le sien, que Skarphjedin amenait. Gunnar était en casaque rouge; il avait autour du corps une large ceinture d'argent et un long aiguillon à la main. Les chevaux coururent l'un sur l'autre, et ils se mordirent longtemps sans qu'il fût besoin de les exciter, et les gens y prenaient grand plaisir. Alors Thorgeir et Kol convinrent ensemble de pousser leur cheval en avant, au moment où les chevaux se rueraient l'un sur l'autre, et de voir s'ils pourraient faire tomber Gunnar. Et voici que les chevaux se ruent l'un sur l'autre; Thorgeir et Kol courent à côté de leur cheval et l'excitent tant qu'ils peuvent. Gunnar pousse le sien contre eux, et en un clin d'oeil, Thorgeir et Kol tombent tous deux à la renverse, et le cheval par dessus. Ils se relèvent vivement et courent à Gunnar. Gunnar se jette de côté; il saisit Kol et le lance contre terre si fort qu'il reste là, sans connaissance. Alors Thorgeir fils de Starkad, frappa le cheval de Gunnar, et du coup lui fit sauter un oeil. Gunnar frappa Thorgeir de son aiguillon, et Thorgeir tomba sans connaissance. Gunnar s'approcha de son cheval et dit à Kolskegg: «Tue-le; il ne faut pas qu'il vive mutilé.» Kolskegg coupa la tête du cheval. À ce moment Thorgeir se releva. Il prit ses armes et voulut se jeter sur Gunnar. On l'en empêcha, et il se fit un grand tumulte. «Cette mêlée me dégoûte, dit Skarphjedin; il convient mieux à des hommes de se battre avec des armes.» Et il chanta: «Il y a presse au ting; la foule grossit et passe toute mesure. Il y aura peine à terminer les querelles de tous ces hommes. Il est plus digne de vaillants guerriers de teindre leurs armes dans le sang. J'aimerais mieux avoir à dompter les féroces petits de la louve.» Gunnar était si tranquille qu'un homme le tenait sans peine, et il ne disait pas une seule mauvaise parole. Njal dit qu'il fallait s'arranger et faire la paix: Thorgeir répondit qu'il ne donnerait ni recevrait de paix; qu'il voulait la mort de Gunnar pour le coup qu'il en avait reçu. «Gunnar a été trop solide jusqu'ici, dit Kolskegg, pour tomber devant une parole, et il l'est encore.» Alors les hommes quittent le lieu du combat et s'en vont chacun chez soi. Ils ne firent nulle entreprise contre Gunnar. Et l'hiver se passa ainsi. L'été suivant, au ting, Gunnar rencontra Olaf Pai, son parent. Olaf l'invita chez lui et l'engagea à se tenir sur ses gardes: «car ils te feront, dit-il, tout le mal qu'ils pourront. Va toujours bien accompagné.» Olaf lui donna quantité de bons conseils, et ils firent entre eux très grande amitié. LX Asgrim fils d'Ellidagrim avait un procès à poursuivre devant le ting. C'était une affaire d'héritage. Il avait pour adversaire dans ce procès Ulf fils d'Uggi. Il arriva à Asgrim, ce qui lui était arrivé rarement, qu'il y avait un de cas de nullité dans son affaire. Et la nullité consistait en ceci qu'il avait nommé quatre jurés là où il avait à en nommer neuf. Les autres avaient donc ce cas de nullité pour eux. Alors Gunnar dit: «Je te défie en combat singulier dans l'île, Ulf fils d'Uggi, puisqu'il n'y a plus moyen de se faire rendre justice.»--«Ce n'est pas à toi que j'ai à faire» dit Ulf.--«Cela revient au même, dit Gunnar; Njal et Helgi mon ami seront d'avis que je dois prendre en main la cause d'Asgrim, quand ils ne sont pas là.» Et le procès finit de telle sorte, qu'Ulf eut à payer toute la somme. Alors Asgrim dit à Gunnar: «Je t'invite à venir chez moi cet été, et je serai avec toi dans toutes les querelles et jamais contre toi.» Gunnar quitta le ting, et retourna chez lui. À quelque temps de là, ils se rencontrèrent, lui et Njal. Njal pria Gunnar de se tenir sur ses gardes. Il avait ouï dire que ceux de Trihyrning méditaient de marcher contre lui, et il l'engagea à ne jamais sortir sans être en nombre, et à porter toujours ses armes avec lui. Gunnar dit qu'ainsi ferait-il. Il dit à Njal qu'Asgrim l'avait invité chez lui: «et mon intention, ajouta-t-il, est d'y aller cet automne.»--«Que personne ne le sache avant ton départ, dit Njal; ni combien de temps tu resteras au loin. Je t'offrirai en outre que mes fils fassent le chemin avec toi. De la sorte il est à croire qu'ils ne t'attaqueront pas.» Ils convinrent donc qu'il en serait ainsi. L'été se passa, et voici qu'il n'y avait plus que huit semaines jusqu'à l'hiver. Alors Gunnar dit à Kolskegg: «Apprête-toi à partir, car nous allons à Tunga, où nous sommes invités.»--« Ne le ferai-je pas dire aux fils de Njal?» dit Kolskegg.--«Non, dit Gunnar, il ne faut pas qu'il leur arrive malheur à cause de moi.» LXI Ils chevauchaient tous trois, Gunnar et ses frères. Gunnar avait sa hallebarde et son épée, présent d'Ölvir. Kolskegg avait sa hache. Hjört aussi était armé jusqu'aux dents. Ils arrivèrent à Tunga. Asgrim leur fit bon accueil, et ils furent là quelque temps. À la fin ils annoncèrent qu'ils voulaient retourner chez eux. Asgrim leur fit de beaux présents et offrit de faire route avec eux pour le pays de l'Est. Gunnar dit qu'il n'avait besoin de personne, et Asgrim ne partit pas. Il y avait un homme nommé Sigurd Svinhöfdi. Il arriva à Trihyrning. Il demeurait près de la Thjorsa, et il avait promis de les avertir quand passerait Gunnar. Il leur dit donc que Gunnar était en route, et qu'il n'y aurait jamais chance plus belle: «car ils ne sont que trois»--«Combien nous faut-il d'hommes pour le surprendre?» dit Starkad. «Il ne faut pas de petites gens, qui seraient trop peu de chose pour lui, dit Sigurd; et il ne serait pas sage d'avoir moins de trente hommes.»--«Où l'attendrons nous?» dit Starkad.--«À Knafahola, dit Sigurd. Là il ne vous verra qu'une fois tombé au milieu de vous»--«Va à Sandgil, dit Starkad, et dis-leur d'en partir quinze, et nous, nous viendrons quinze autres à Knafahola.» Thorgeir dit à Hildigunn: «Cette main que tu vois te montrera ce soir Gunnar mort.»--«Et moi je crois, dit-elle, que tu auras la tête basse après votre rencontre.» Ils partirent donc de Trihyrning, le père et ses trois fils, et onze autres hommes. Ils allèrent à Knafahola, et là, ils attendirent. Sigurd Svinhöfdi vint à Sandgil et dit: «Je suis envoyé ici par Starkad et ses fils pour te dire, Egil, que toi et tes fils alliez à Knafahola pour y attendre Gunnar.»--«Combien faut-il que nous soyons?» dit Egil. «Quinze avec moi» dit Sigurd. Kol dit: «je vais donc aujourd'hui me mesurer avec Kolskegg.»--«C'est une grosse affaire que tu te promets là» dit Sigurd. Egil pria ses Norvégiens de venir avec lui. Ils dirent qu'ils n'avaient nul grief contre Gunnar. «Et puis, dit Thorir, l'affaire doit être bien chanceuse, s'il faut toute une foule contre trois hommes.» Alors Egil partit, en colère. Sa femme dit au Norvégien: «Maudite soit l'heure où ma fille Gudrun a oublié sa fierté et dormi à ton côté, si tu n'oses pas suivre ton beau-père. Il faut que tu sois un lâche» dit-elle.--«J'irai avec ton mari, répondit-il, et nul de nous ne reviendra.» Après cela il alla trouver Thorgrim son compagnon, et lui dit: «Prends les clefs de mes coffres, car je ne les ouvrirai plus. Je veux aussi que tu aies, des richesses qui sont à nous deux, autant que tu en voudras. Et puis va t'en, et ne t'occupe pas de me venger. Si tu ne t'en vas pas, tu es un homme mort.» Alors le Norvégien prend ses armes, et il part avec le reste de la troupe. LXII Il faut revenir à Gunnar, qui chevauche vers l'est, passant la Thjorsa. Comme il s'éloignait de la rivière il sentit une grande envie de dormir, et il pria les autres de s'arrêter là. Il tomba dans un profond sommeil, et s'agitait en dormant. Kolskegg dit: «Voici que Gunnar rêve.» Hjört dit: «Je vais l'éveiller.»--«Ne fais pas cela, dit Kolskegg; il faut que son rêve s'achève.» Gunnar dormit longtemps. Quand il s'éveilla, il jeta loin de lui son bouclier, et il avait très-chaud. Kolskegg dit: «Qu'as-tu rêvé mon frère?»--«J'ai rêvé de telles choses, dit Gunnar, que nous ne serions pas partis de Tunga en si petit nombre, si j'avais fait ce rêve là-bas.»--«Dis-nous ton rêve» dit Kolskegg, Gunnar chanta: «J'ai vu, m'a-t-il semblé, une troupe nombreuse qui fondait sur nous trois. Je vais rompre, j'en suis sûr, le jeûne des corbeaux affamés, qui nous suivent depuis Tunga. O guerrier qui lance des flammes, les vautours vont venir, je te l'annonce, arracher aux loups les cadavres. Terrible était mon rêve.» «J'ai, rêvé, dit Gunnar, que je chevauchais, passant près de Knafahola. Alors il me sembla voir une grande troupe de loups qui venaient sur moi et, pour les éviter, je m'en allais vers la Ranga. À ce moment il me sembla qu'ils m'attaquaient de tous côtés. Mais je me défendais contre eux, et je perçais de flèches tous ceux qui s'avançaient le plus; à la fin ils furent si près de moi que je ne pouvais plus me servir de mon arc. Je pris mon épée et je la brandissais d'une main; de l'autre je frappais avec ma hallebarde. Je ne me couvrais point de mon bouclier et je ne sais ce qui me protégeait. Je tuai ainsi beaucoup de loups, et toi aussi, Kolskegg. Mais Hjört, il me sembla qu'ils le jetaient à terre et qu'ils déchiraient sa poitrine; et l'un d'eux avait son coeur dans sa gueule. Alors j'entrai dans une si grande colère que d'un coup je fendis le loup en deux, à partir de l'épaule. Après cela il me sembla que les loups prenaient la fuite. Et maintenant, Hjört mon frère, mon avis est que tu t'en retournes à Tunga.»--«Je ne veux pas, dit Hjört; quoique je sache que ma mort est certaine, je te suivrai pourtant.» Après cela ils partirent, chevauchant vers l'est, et ils vinrent près de Knafahola. Kolskegg dit: «Vois-tu, mon frère, toutes ces lances qui sortent du creux, et des hommes avec des armes?»--«Il n'y a là rien qui me surprenne, dit Gunnar, à trouver mon rêve vrai.»--«Qu'allons-nous faire? dit Kolskegg. Je suppose que tu ne vas pas fuir devant eux.»--«Ils n'auront pas à nous railler à ce sujet, dit Gunnar; mais nous allons marcher en avant jusqu'au rocher qui s'avance dans la Ranga. C'est un bon endroit pour se défendre.» Ils allèrent donc jusqu'au rocher, et s'y préparèrent au combat. «Où cours-tu si vite, Gunnar?» lui cria Kol, comme ils passaient.--«Tu iras le dire quand la journée sera finie» dit Kolskegg. LXIII Et voici que Starkad pousse ses hommes en avant. Ils marchent vers le rocher où sont les autres. Sigurd Svinhöfdi venait le premier; il avait un bouclier rouge dans une main et un poignard dans l'autre. Gunnar le voit, il bande son arc et lui lance une flèche. L'autre leva son bouclier, dès qu'il vit la flèche voler en l'air; la flèche traversa le bouclier, lui entra dans l'oeil et sortit par le cou: ce fut le premier tué. Gunnar lança une seconde flèche à Ulfhedin l'intendant de Starkad. La flèche l'atteignit au milieu du corps, et il tomba devant les pieds d'un autre, qui tomba sur lui, en travers. Kotskegg lança une pierre sur la tête de cet autre, et il fut tué du coup. Alors Starkad dit: «Nous n'arriverons à rien tant qu'il se servira de son arc: allons en avant, hardiment.» Et ils s'excitèrent les uns les autres à avancer. Gunnar se défendit avec son arc, tant qu'il put. À la fin il le jeta à terre. Il prit sa hallebarde et son épée, et il frappait des deux mains. Il se fit alors un grand carnage. Gunnar tuait quantité d'hommes et aussi Kolskegg. «J'ai promis, Gunnar, d'apporter ta tête à Hildigunn» dit Thorgeir fils de Starkad. Alors Gunnar chanta: «Je ne sais si elle y attache un si grand prix. (Le fracas des armes emporte le bruit de nos paroles). Mais toi, si tu veux lui porter ma tête, il faut t'avancer dans la mêlée, un peu plus que tu ne fais. «Elle ne fera pas grand cas de ton présent, que tu y arrives ou non, dit Gunnar; mais il faut que tu approches, si tu veux tenir ma tête dans tes mains.» Thorgeir dit à ses frères; «Courons sur lui, tous à la fois. Il n'a pas de bouclier, et sa vie est à nous.» Börk et Thorkel coururent en avant, et furent là plus vite que Thorgeir. Börk lève son épée sur Gunnar. Gunnar la frappe de sa hallebarde, d'un si grand coup, qu'elle vole loin des mains de Börk. Gunnar voit de l'autre côté Thorkel prêt à le frapper. De biais comme il est, il brandit son épée, et l'épée atteint le cou de Thorkel, et fait voler sa tête au loin. Kol, fils d'Egil, dit: «À nous deux, Kolskegg. J'ai toujours dit que nous nous valions dans le combat.»--C'est ce que nous allons voir, dit Kolskegg. Kol pointa sur lui un javelot. Kolskegg était à tuer un homme, il avait fort à faire et ne put se couvrir de son bouclier; le javelot le toucha à la cuisse, en dehors, et s'y enfonça. Il se retourna vivement, courut à Kol, le frappa de sa hache à la jambe, et la coupa sous lui. «T'ai-je touché ou non?» lui dit-il--«Mauvaise affaire pour moi, dit Kol, d'avoir été sans bouclier.» Il se tint quelques instants sur une jambe, regardant le moignon. «N'y regarde pas tant, dit Kolskegg; c'est bien comme il te semble, ta jambe n'y est plus.» Alors Kol tomba à terre, mort. Quand Egil, son père, voit cela, il court à Gunnar et lève son épée pour le frapper. Gunnar pointe sa hallebarde contre lui, et le touche au milieu du corps. Il l'enlève au bout de la hallebarde, et le jette dans la Ranga. À ce moment Starkad dit: «Tu es un misérable, Norvégien Thorir, d'être assis là à nous regarder, quand on tue Egil, ton hôte et ton beau-père.» Le Norvégien sauta sur ses pieds, il était fort en colère. Hjört venait de tuer deux hommes. Le Norvégien court à lui et lui donne un coup qui lui perce la poitrine: Hjört tombe à terre, mort. Gunnar voit cela, il se tourne vivement vers le Norvégien, et il le coupe en deux, au milieu du corps. Puis il pointe sa hallebarde sur Börk; la hallebarde atteint Börk au milieu du corps, le perce de part en part et s'enfonce en terre derrière lui. Et voici Kolskegg qui coupe la tête de Hauk fils d'Egil, et Gunnar encore, qui coupe le bras d'Ottar au coude. Alors Starkad dit: «Fuyons. Ce n'est pas à des hommes que nous avons affaire.»--«On va tenir de mauvais propos sur votre compte, dit Gunnar, si on ne peut voir sur vous que vous étiez au combat.» Il court au père et au fils, et les blesse tous les deux. Après cela ils se séparèrent; Gunnar et son frère en avaient blessé beaucoup qui avaient pris la fuite. Quatorze hommes avaient péri dans la bataille, et Hjört était le quinzième. Gunnar fit rapporter Hjört à Hlidarenda sur son bouclier, et on lui fit là un tombeau. Beaucoup de gens le regrettèrent, car il était très-aimé. Starkad rentra chez lui. Hildigunn pansa sa blessure et celle de Thorgeir. «Vous donneriez beaucoup, dit-elle, pour n'avoir pas eu de démêlés avec Gunnar.»--«C'est vrai» dit Starkad. LXIV Steinvör de Sandgil demanda à Thorgrim le Norvégien de prendre soin de ses biens: «Ne quitte pas le pays, je t'en prie, dit-elle, et souviens-toi de Thorir, ton parent et ton ami.» Il répondit: «Thorir mon camarade m'a prédit que je tomberais de la main de Gunnar si je restais ici; il devait bien le savoir, car il a su d'avance sa propre mort.»--«Je te donnerai, dit-elle, ma fille Gudrun, et tous mes biens, de moitié avec moi.»--«Je ne savais pas que tu y mettrais un si haut prix» dit-il. Ils convinrent donc qu'il aurait Gudrun, et que la noce se ferait dès cet été. Gunnar alla à Bergthorshval, et Kolskegg avec lui. Njal était dehors, ses fils aussi; ils allèrent à la rencontre de Gunnar et lui firent grand accueil. Après quoi ils se mirent à parler. Gunnar dit: «Je suis venu ici pour te demander ton assistance et tes bons conseils.» Njal dit que cela lui était dû. «Je me trouve, dit Gunnar, dans un grand embarras; j'ai tué quantité d'hommes, et je voudrais savoir ce que tu penses qu'il faut faire.»--«Bien des gens seront d'avis que tu y as été forcé, dit Njal; mais donne-moi un moment pour réfléchir.» Njal s'en alla tout seul à l'écart, et songea à ce qu'il y avait à faire. Quand il revint, il dit: «Voici que j'ai bien examiné la chose, et il me semble qu'il faut ici aller de l'avant, hardiment. Thorgeir a séduit Thorfinna, ma parente; je vais abandonner entre tes mains ma poursuite pour séduction. Je t'en abandonne également une autre contre Starkad, pour avoir coupé des arbres dans mon bois de Trihyrningshals. C'est toi qui intenteras les deux procès. Tu iras aussi là où le combat a eu lieu, tu déterreras les morts, tu prendras des témoins de leur blessures, et tu déclareras tous ces morts hors la loi pour être venus te trouver là dans l'intention de vous blesser ou de vous faire périr de mort violente, toi et tes frères. Et si on instruit l'affaire au ting et qu'on t'oppose que tu as le premier frappé Thorgeir et que pour cette raison tu ne peux introduire une instance ni pour toi ni pour d'autres, je répondrai, moi, et je dirai que je t'ai rétabli dans tes droits au ting de Tingskala, de façon que tu puisses introduire une instance tant pour toi que pour d'autres; voici donc qu'il leur sera répondu sur ce point. Il faut de plus que tu ailles trouver Tyrfing à Berjanes; il se défera en ta faveur d'une action en justice qu'il doit intenter à Önund de Trollaskog, à qui appartient la poursuite pour le meurtre de son frère Egil.» Gunnar s'en retourna donc chez lui, d'abord. Quelques jours après, ils s'en allèrent, Gunnar et les fils de Njal, à l'endroit où étaient les cadavres, et ils déterrèrent tous ceux qui avaient été enterrés, Gunnar les déclara tous hors la loi pour attaque déloyale et pour meurtre. Après quoi il retourna chez lui. LXV Ce même automne Valgard le rusé revint de l'étranger, et s'en alla chez lui à Hofi. Thorgeir vint trouver Valgard et Mörd; il leur dit qu'on était dans une mauvaise passe, si Gunnar mettait hors la loi tous ceux qu'il avait tués. «C'est un conseil de Njal, dit Valgard, et il n'a pas fini de lui en donner.» Thorgeir demanda au père et au fils aide et assistance. Ils refusèrent longtemps, et consentirent à la fin, pour une grosse somme d'argent. Il fut décidé que Mörd demanderait en mariage Thorkatla, fille de Gissur le blanc, et que Thorgeir se mettrait en route pour l'ouest, et passerait la rivière sur l'heure, avec Valgard et Mörd. Le jour suivant ils partirent douze ensemble, et vinrent à Mosfell. On les reçut bien, ils y passèrent la nuit; après quoi ils firent leur demande à Gissur. On tomba d'accord que la chose se ferait, et que la noce aurait tien, un demi-mois plus tard, à Mosfell. Ils retournèrent chez eux. Après quelques jours, le père et le fils se mirent en route pour la noce, avec beaucoup de monde. Ils trouvèrent là-bas beaucoup d'hôtes rassemblés, et la noce se passa bien. Thorkatla partit avec Mörd et se mit à gouverner la maison. Valgard s'en alla l'été suivant à l'étranger. Cependant Mörd presse Thorgeir d'engager son procès contre Gunnar. Thorgeir s'en va trouver Önund à Trollaskog. Il le prie de porter plainte pour le meurtre de son frère Egil et de ses fils; «Moi, dit-il, je porterai plainte pour le meurtre de mes frères, et pour mes blessures et celles de mon père.» Önund dit qu'il est tout prêt. Ils s'en vont et proclament les meurtres, et prennent neuf des plus proches voisins à témoin de la chose. On apprend à Hlidarenda ces préliminaires. Gunnar monte à cheval et va trouver Njal. Il lui dit ce qui se passe et demande ce qu'il lui conseille de faire. «Il faut, dit Njal, que tu convoques tes voisins, et ceux que tu as pris à témoins du meurtre. Tu nommeras devant eux des témoins et tu dénonceras Kol comme te devant raison du meurtre de ton frère Hjört: tu procéderas ainsi selon la loi. Après cela tu porteras plainte pour le meurtre contre Kol, quoiqu'il soit mort. Puis tu prendras des témoins, et tu sommeras tes voisins d'avoir à se rendre au ting pour témoigner en justice, et dire si Kol et les siens étaient présents, et partie dans l'attaque, quand Hjört fut tué. Puis tu citeras encore Thorgeir en justice pour séduction, et aussi Önund de Trollaskog pour l'affaire de Tyrfing». Gunnar fit en toutes choses selon le conseil de Njal. Les gens trouvèrent que c'étaient là des préliminaires singuliers. Et voici que ces procès viennent devant le ting. Gunnar partit pour le ting, Njal aussi, et ses fils, et les fils de Sigfus. Gunnar avait fait dire à ses parents de venir au ting et d'avoir beaucoup de monde, disant que l'affaire serait chaude. Ils arrivèrent de l'ouest en grand nombre. Mörd vient au ting, et Runolf de Dal, et aussi ceux de Trihyrning, et Önund de Trollaskog. LXVI Et quand ces gens arrivent au ting, ils ne font qu'une troupe avec ceux de Gissur le blanc et de Geir le Godi. Mais Gunnar, et les fils de Sigfus et les fils de Njal allaient tous ensemble, et ils marchaient d'un air si résolu, que les gens avaient à se garer, pour n'être pas culbutés. Et il n'y avait rien dont on parlât tant durant tout le ting, que de ce grand procès. Gunnar vint à la rencontre de ses parents, Olaf et les siens lui firent bon accueil. Ils questionnèrent Gunnar sur le combat. Il leur dit tout par le menu, sans rien oublier, et aussi ce qu'il avait fait depuis: «Elle vaut cher pour toi, dit Olaf, l'aide que te donne Njal en te conseillant en toutes choses». Gunnar dit qu'il ne saurait jamais l'en remercier, puis il leur demanda secours et assistance. Ils dirent que cela lui était dû. Et voici que de part et d'autre les causes viennent devant le tribunal. Chacun expose son affaire. Mörd demanda si un homme pouvait porter plainte, quand il avait d'avance forfait ses droits en attaquant Thorgeir, comme avait fait Gunnar. Njal répondit: «Étais-tu au ting de Tingskala, cet automne?»--«Certainement j'y étais» dit Mörd. «As-tu entendu, dit Njal, Gunnar lui offrir l'amende entière?»--«Certes je l'ai entendu» dit Mörd.--«J'ai alors, dit Njal, déclaré Gunnar rétabli dans ses droits et capable d'ester en justice.»--«C'est légal, dit Mörd, mais comment se fait-il que Gunnar ait porté plainte contre Kol pour le meurtre de Hjört, quand c'est le Norvégien qui l'a tué?»--«C'était légal, dit Njal, puisqu'il l'a désigné devant témoins comme devant lui rendre raison.»--«C'était légal assurément, dit Mörd, mais pourquoi Gunnar les a-t-il tous déclarés hors la loi?»--«Tu ne devrais pas le demander, dit Njal, car ils étaient partis tous avec l'intention de blesser ou de tuer»--«Ils n'ont rien fait à Gunnar» dit Mörd.--«Les frères de Gunnar, Hjört et Kolskegg, étaient là, dit Njal. L'un a reçu la mort et l'autre une blessure.»--«Vous avez la loi pour vous, dit Mörd; mais il est dur de se faire à cela.» Alors Hjalti, fils de Skeggi, de la vallée de la Thjorsa, s'avança et dit: «Je n'ai aucune part à vos querelles; mais je veux savoir ce que tu ferais, Gunnar, par égard à mes paroles, et par amitié pour moi».--«Que demandes-tu?» dit Gunnar.--«Ceci, dit Hjalti; que tu abandonnes toute l'affaire à une sentence équitable et au jugement d'hommes sages».--«Alors, dit Gunnar, tu promets de n'être jamais contre moi, quels que soient ceux à qui j'aurai affaire?»--«Je te le promets» dit Hjalti. Après cela, Hjalti entreprit les adversaires de Gunnar, et les choses en vinrent au point qu'ils conclurent tous la paix. Et ils s'engagèrent de part et d'autre à la garder fidèlement. Pour la blessure de Thorgeir on mit, comme équivalent, l'affaire de séduction, et la coupe de bois pour la blessure de Starkad. Pour les frères de Thorgeir on fixa demi-amende, l'autre moitié étant forfaite, par suite de leur attaque contre Gunnar. Le meurtre d'Egil et l'affaire de Tyrfing se compensèrent. Pour le meurtre de Hjört on mit celui de Kol et du Norvégien. Pour tous les autres, on fixa demi-amende. Ce fut Njal qui prononça ce jugement, avec Asgrim fils d'Ellidagrim, et Hjalti fils de Skeggi. Njal avait beaucoup d'argent placé chez Starkad et chez ceux de Sandgil; il donna tout à Gunnar pour payer ces amendes. Gunnar de son côté avait tant d'amis au ting qu'il put payer sur l'heure l'amende pour tous les meurtres. Il fit des présents à beaucoup de chefs qui lui avaient prêté leur aide, et il se fit grand honneur dans cette affaire. Tous étaient d'accord en ceci, qu'il n'avait pas son pareil dans le pays du Sud. Gunnar quitta le ting et retourna chez lui. Et pour l'instant il s'y tient tranquille. Mais ses adversaires lui enviaient fort tous ses honneurs. LXVII Il faut parler maintenant de Thorgeir fils d'Otkel. Il était arrivé à l'âge d'homme; il était grand et fort, loyal et simple, un peu trop confiant. Les hommes les meilleurs en faisaient cas, et ses amis l'aimaient. Un jour, Thorgeir fils de Starkad alla trouver Mörd son parent. «Je ne suis pas content, dit-il, de la façon dont s'est terminée notre affaire avec Gunnar. Je t'ai acheté ton aide pour tout le temps que nous serons debout tous deux. Je veux donc que tu imagines quelque chose qui puisse faire du tort à Gunnar. Et que ce soit quelque invention profonde. Je te parle ouvertement, parce que je sais que tu es le plus grand ennemi de Gunnar, comme il est le tien. Je te ferai avoir de grands honneurs, si tu fais de ton mieux». «On dit toujours, répond Mörd, que j'aime l'argent, et il va en être encore de même. Nous n'empêcherons pas, non plus, qu'on ne te fasse passer pour un homme qui rompt les traités, et qui ne respecte pas la paix jurée, si tu reprends en main cette affaire. On m'a dit pourtant que Kolskegg allait intenter un procès pour recouvrer un quart de Moeidarhval, qui a été livré à ton père en paiement, pour le meurtre de ses fils. Il fait ce procès pour le compte de sa mère; Gunnar aussi est d'avis de payer en argent, et de ne pas céder de terre. Il faut attendre que l'affaire soit en train, alors vous l'accuserez d'avoir rompu la paix. Il a aussi pris un champ à Thorgeir fils d'Otkel: vois à t'entendre avec lui pour attaquer Gunnar. Si vous échouez en ceci, et s'il ne se laisse pas forcer, vous pourrez recommencer une autre fois. Car je te dis que Njal a prédit son sort à Gunnar, et lui a annoncé que s'il tuait plus d'un homme en ligne directe dans une même famille, ce serait la cause de sa mort, s'il arrivait en outre qu'il rompît la paix faite à ce sujet. Il te faut donc t'entendre avec Thorgeir, dont Gunnar a déjà tué le père. Si vous vous trouvez tous deux à une rencontre, mets-toi à l'abri. Lui, il ira de l'avant, hardiment, et Gunnar le tuera. Alors il en aura tué deux dans la même famille. Toi tu prendras la fuite. Et si cette fois c'est son destin que sa mort s'ensuive, il rompra la paix. Il faut nous tenir tranquilles jusque là». Thorgeir rentre chez lui, et dit tout à son père en secret. Ils conviennent de suivre ce conseil, et de n'en rien dire à personne. LXVIII Quelques temps après Thorgeir fils de Starkad vint à Kirkjubæ trouver l'autre Thorgeir; ils s'en allèrent à l'écart et se parlèrent en secret tout le jour. À la fin Thorgeir fils de Starkad donna à l'autre Thorgeir un javelot incrusté d'or, puis il retourna chez lui. Ils firent ensemble la plus étroite amitié. Au ting de Tingskala, l'automne suivant, Kolskegg introduisit son instance pour les terres de Moeidarhval. Gunnar de son côté, prit des témoins, après quoi il offrit aux gens de Trihyrning de l'argent ou d'autres terres, après estimation légale. Alors Thorgeir prit des témoins de ce fait, que Gunnar rompait la paix conclue avec lui et son père. Après cela le ting prit fin. Et voici qu'une demi-année se passe. Les deux Thorgeir se voient sans cesse, et ils ont l'un pour l'autre la plus grande tendresse. Kolskegg dit à Gunnar: «On m'a dit qu'il y avait grande amitié entre Thorgeir fils d'Otkel et Thorgeir fils de Starkad; c'est l'avis de bien des gens qu'il ne faut pas s'y fier; et je voudrais te voir prendre garde à toi.»--«La mort viendra à moi, dit Gunnar, en quelque endroit que je sois, si c'est mon destin.» Et ils n'en dirent pas davantage. À l'automne, Gunnar décida qu'on travaillerait une semaine à la maison, et une autre en bas dans les îles, pour finir de rentrer les foins. Tous les hommes durent quitter le domaine, hormis lui et les femmes. Thorgeir de Trihyrning alla trouver l'autre Thorgeir. Sitôt qu'ils se rencontrèrent, ils s'en allèrent à l'écart, comme d'habitude. Thorgeir fils de Starkad dit: «Je pense qu'il faut nous armer de courage, et attaquer Gunnar.»--«Les rencontres avec Gunnar, répondit Thorgeir fils d'Otkel, n'ont eu qu'une seule et même fin jusqu'ici, et peu de gens en sont revenus vainqueurs, et puis je trouve mauvais d'être appelé parjure.»--«C'est eux qui ont rompu la paix, et non pas nous, dit Thorgeir fils de Starkad; Gunnar t'a pris ton champ, et il a pris Moeidarhval à moi et à mon père.» Ils conviennent donc d'aller attaquer Gunnar. Thorgeir fils de Starkad dit qu'à quelques nuits de là Gunnar sera seul chez lui: «Viens alors, ajoute-t-il, me trouver avec douze hommes, j'en aurai autant de mon côté.» Après cela, Thorgeir retourna chez lui. LXIX Les serviteurs et Kolskegg étaient depuis trois nuits déjà dans les îles, quand Thorgeir fils de Starkad, en eut la nouvelle. Il fit dire à l'autre Thorgeir de venir à sa rencontre à la pointe de Trihyrning. Puis il partit de Trihyrning, lui douzième. Il monte sur la pointe et attend là l'autre Thorgeir. À ce moment, Gunnar est seul dans son domaine. Les deux Thorgeir chevauchent, traversant les bois. Et voici que le sommeil les prit, et ils ne purent faire autrement que de dormir. Ils pendirent leurs boucliers aux branches, attachèrent leurs chevaux, et mirent leurs armes à côté d'eux. Cette nuit-là, Njal était à Thorolfsfell; il ne pouvait pas dormir, et sortait et rentrait sans cesse. Thorhild demanda à Njal pourquoi il ne dormait pas. «Il me passe toutes sortes de choses devant les yeux, dit-il, je vois quantité de fantômes horribles, ceux des ennemis de Gunnar. Et c'est une chose singulière: ils vont comme des furieux, et pourtant ils ne savent pas où ils vont.» Peu après, un homme arriva devant la porte. Il descendit de cheval et entra; c'était le berger de Thorhild. «As-tu trouvé les moutons?» demanda-t-elle.--«J'ai trouvé quelque chose qui vaut mieux, je pense» dit-il.--«Qu'était-ce?» dit Njal.--«J'ai trouvé vingt-quatre hommes, dit-il, dans le bois là-haut. Ils avaient attaché leurs chevaux et dormaient. Leurs boucliers étaient pendus aux branches.» Et il avait regardé de si près qu'il dit les armes et les habits de chacun. Alors Njal sut au juste qui ils étaient tous. Il dit à l'homme: «Tu es un bon serviteur, et il nous en faudrait beaucoup de pareils. Tu t'en trouveras bien; mais à présent je vais te donner un message.» L'autre dit qu'il irait. «Tu vas aller, dit Njal, à Hlidarenda, et tu diras à Gunnar d'aller à Grjota, et d'envoyer de là chercher des hommes. Moi j'irai trouver ceux qui sont dans le bois, et je leur ferai peur pour qu'ils s'en aillent. Tout a si bien tourné qu'ils ne gagneront rien à ceci, au contraire ils y perdront beaucoup.» Le berger s'en alla et dit tout à Gunnar par le menu. Gunnar monta à cheval et s'en alla à Grjota; de là il fit venir des hommes auprès de lui. Il faut maintenant reparler de Njal. Il monte à cheval, et va trouver les deux Thorgeir: «Vous êtes des imprudents, leur dit-il, de dormir comme vous le faites. Que signifie cette équipée? Gunnar n'est pas un homme dont on se moque. En vérité, c'est une grande trahison de l'attaquer ainsi. Sachez qu'il est en train de rassembler du monde; il sera bientôt ici, et il vous tuera, si vous ne rentrez chez vous promptement.» Ils se levèrent vivement, car ils avaient très peur; ils prirent leurs armes, montèrent à cheval, et coururent d'une traite jusqu'à Trihyrning. Njal vint à la rencontre de Gunnar et le pria de ne pas renvoyer ses hommes: «Je vais, dit-il, me mêler de ton affaire, et tâcher de conclure la paix. Je crois qu'ils ont eu une bonne peur. Je veux qu'ils payent pour cette trahison, eux tous qui ont pris part à ceci, autant que tu auras à payer toi-même pour le meurtre de l'un ou de l'autre de ces deux Thorgeir, si pareille chose arrive jamais. Je garderai cet argent et j'aurai soin que tu le trouves sous ta main, quand tu en auras besoin.» LXX Gunnar remercia Njal de son aide. Njal s'en alla à Trihyrning, et dit aux deux Thorgeir que Gunnar ne laisserait pas partir son monde avant que l'arrangement ne fût fait. Ils firent toutes sortes d'offres, car ils avaient très peur, et ils prièrent Njal de se charger de conclure la paix. Njal dit qu'il le ferait à la condition qu'il ne s'ensuivrait pas de trahison. Ils le prièrent d'être de ceux qui prononceraient la sentence, disant qu'ils s'en tiendraient à ce qu'il aurait prononcé. «Je ne prononcerai qu'au ting, dit Njal, en présence de nos meilleurs hommes.» Et ils consentirent à cela. Njal fut donc fait leur arbitre pour conclure entre eux et Gunnar paix et arrangement. Il devait prononcer la sentence, et s'adjoindre qui il voudrait. Peu de temps après, les deux Thorgeir allèrent trouver Mörd fils de Valgard. Mörd les blâma fort d'avoir remis l'affaire à Njal, le plus grand ami de Gunnar; il leur dit qu'ils s'en trouveraient mal. Et voici que les hommes vont à l'Alting comme de coutume. Les deux parties y sont, chacun de son côté. Njal prit la parole: «Je demande, dit-il, à tous les chefs, et aux meilleurs hommes ici rassemblés, quelle action il leur semble qu'ait Gunnar contre les deux Thorgeir, pour attaque à sa vie». Ils répondirent qu'à leur avis un homme comme Gunnar avait le bon droit pour lui. Njal demanda si c'étaient tous les hommes de la bande ou bien les chefs seuls qui devaient répondre de cette affaire. Ils dirent que c'étaient les chefs surtout, et tous les autres pourtant aussi, pour une bonne part. «Bien des gens seront d'avis, dit Mörd, qu'on n'a pas agi sans cause, car Gunnar avait rompu la paix avec les deux Thorgeir».--«Ce n'est pas rompre la paix, dit Njal, que d'aller en justice contre un autre; c'est avec la loi que notre pays se peuplera; sans la loi nous en ferons un désert». Et il leur dit que Gunnar avait offert des terres ou d'autres valeurs en échange de Moeidarhval. Alors les deux Thorgeir virent que Mörd les avait trompés. Il lui firent de grands reproches et dirent qu'il leur paierait cette perte. Njal désigna douze hommes pour prononcer la sentence. Il y eut cent pièces d'argent à payer pour chacun de ceux qui étaient de la bande, et deux cents pour chacun des deux Thorgeir. Njal prit l'argent, et le mit en lieu sûr. Les deux partis se jurèrent paix et fidélité en répétant les paroles dictées par Njal. Gunnar quitta le ting et s'en alla aux vallées de l'ouest, à Hjardarholt. Olaf Pai lui fit bon accueil. Il fut là un demi-mois. Il allait et venait dans les vallées, et tous le recevaient à bras ouverts. Au moment de se séparer Olaf dit à Gunnar: «Je vais te donner trois choses précieuses: un anneau d'or et un manteau, qui me viennent du roi d'Irlande Myrkjartan, et un chien qui m'a été donné en Irlande. Il est grand, et il vaut, comme compagnon, un vaillant homme. Il faut dire aussi qu'il a la sagesse d'un homme. Il aboiera à tous ceux qu'il saura tes ennemis, jamais à tes amis; car il verra au visage de chacun s'il te veut du bien ou du mal. Il donnera sa vie pour t'être fidèle. Ce chien s'appelle Sam». Puis il dit au chien: «Tu vas suivre Gunnar et tu feras pour lui de ton mieux». Le chien vint à Gunnar, et se coucha à terre à ses pieds. «Prends garde à toi, Gunnar, dit encore Olaf. Tu as bien des envieux, car tu es maintenant l'homme le plus renommé de tout le pays». Gunnar le remercia de ses dons et de ses conseils, puis il retourna chez lui. Voici donc, Gunnar rentré chez lui, et pendant quelque temps tout est tranquille. LXXI Quelque temps après, les deux Thorgeir se rencontrent avec Mörd. Ils n'arrivent pas à s'entendre. Ils disaient, les deux Thorgeir, qu'ils avaient perdu beaucoup d'argent par la faute de Mörd et qu'ils n'y avaient rien gagné; ils le prièrent d'imaginer quelque autre chose qui pût faire du tort à Gunnar. Mörd dit qu'il allait le faire: «Et voici mon conseil: il faut que Thorgeir fils d'Otkel séduise Ormhild la parente de Gunnar: Gunnar en prendra encore plus de dépit contre toi. Moi je ferai courir le bruit que Gunnar ne souffrira pas de toi pareille chose. Quelque temps après vous pourrez faire une attaque contre Gunnar. Mais gardez vous d'aller le chercher chez lui. Il ne faut pas y penser, tant que le chien est en vie». Ils convinrent donc de ce plan, et dirent qu'ainsi feraient-ils. L'été se passe. Thorgeir va souvent chez Ormhild. Gunnar trouve cela mauvais, et ils prennent l'un pour l'autre beaucoup d'aversion. L'hiver se passa ainsi. Voici que l'été vient, et ils se rencontrent plus souvent que jamais, en secret. Thorgeir de Trihyrning et Mörd sont toujours ensemble; ils méditent une attaque contre Gunnar quand il s'en ira aux îles voir la besogne de ses serviteurs. Une fois Mörd eut la nouvelle que Gunnar était allé aux îles; il envoya un homme à Trihyrning, dire à Thorgeir que c'était le bon moment pour attaquer Gunnar. Ils se préparèrent vivement, et se mirent en route, douze ensemble. Et quand ils vinrent à Kirkjubæ, il y en avait encore douze autres à les attendre. On tint conseil pour savoir où on attendrait Gunnar. Ils décidèrent de descendre au bord de la Ranga, et de l'attendre là. Mais quand Gunnar passa, revenant des îles, Kolskegg était avec lui. Gunnar avait son arc, ses flèches et sa hallebarde. Kolskegg avait son épée, et il était armé jusqu'aux dents. LXXII Comme Gunnar et son frère chevauchaient le long de la Ranga, il arriva que la hallebarde se couvrit de sang. Kolskegg demanda ce que cela signifiait. «Quand pareille chose arrive, répondit Gunnar, on appelle cela dans d'autres pays une pluie de blessures, et maître Ölvir, d'Hising, m'a dit que c'était toujours signe de grands combats.» Ils continuèrent de chevaucher jusqu'au moment où ils virent des hommes au bord de la rivière, assis, et qui avaient attaché leurs chevaux. «Ceci est une embuscade» dit Gunnar.--«Il y a longtemps qu'ils sont des traîtres, dit Kolskegg; mais qu'allons-nous faire à présent?»--«Nous allons passer au galop devant eux, dit Gunnar, nous irons jusqu'au gué, et là, nous nous défendrons.» Les autres voient cela et fondent sur eux au plus vite. Gunnar bande son arc, il prend ses flèches, les jette à terre devant lui, et tire à mesure qu'ils viennent à portée. Il en blesse beaucoup, et en tue quelques-uns. Thorgeir fils d'Otkel dit: «Ceci ne nous sert de rien. Courons sur lui, hardiment» Et ainsi firent-ils. En avant venait Önund le beau, parent de Thorgeir. Gunnar brandit sur lui sa hallebarde, elle rencontra le bouclier d'Önund, le fendit en deux, et transperça Önund. Ögmund Floki courait pour prendre Gunnar à dos. Kolskegg le vit et lui coupa les deux jambes sous lui, après quoi il le jeta dans la Ranga où il fut noyé sur le champ. Alors il se fit une rude mêlée. Gunnar frappait des deux mains, d'estoc et de taille. Kolskegg aussi tua plusieurs hommes et en blessa beaucoup. Thorgeir fils de Starkad dit à l'autre Thorgeir; «On ne voit guère que tu aies ton père à venger sur Gunnar.» Thorgeir, fils d'Otkel, répond: «C'est vrai que j'avance peu, mais toi non plus tu n'es pas sur mes talons; pourtant je ne souffrirai pas tes reproches.» Il court à Gunnar, en grande colère, pointe un javelot à travers son bouclier, et perce la main qui le tenait. Gunnar fait tourner le bouclier si vite que le javelot se brise au manche. Gunnar en voit un autre qui s'approche pour le frapper, et il lui donne le coup de la mort. Après cela il saisit à deux mains sa hallebarde. Cependant, Thorgeir fils d'Otkel s'est approché, il a tiré son épée, et il la brandit de façon terrible. Gunnar se tourne vers lui, vivement, et en grande colère. Il lui passe sa hallebarde au travers du corps, le lève en l'air, et le jette dans la Ranga. La rivière l'entraîna jusqu'au gué, où il s'accrocha à une pierre; depuis lors on appelle ce gué le gué de Thorgeir. Thorgeir fils de Starkad dit: «Fuyons maintenant, au point où nous en sommes nous ne pouvons plus vaincre.» Et ils prirent tous la fuite. «Poursuivons-les, dit Kolskegg; prends ton arc et tes flèches, tu viendras bien à portée de Thorgeir fils de Starkad.» Gunnar chanta: «Quand nous ne ferions pas plus de carnage que celui qui est fait déjà, nos bourses seraient bientôt vides, s'il faut payer pour tous ceux que nous avons couchés par terre. Écoute mes paroles, mon frère, en voilà assez.» Gunnar répondit: «Notre bourse sera bientôt vide, s'il faut payer l'amende pour tous ces morts que voilà.»--«Tu ne manqueras jamais d'argent, répondit Kolskegg; mais Thorgeir n'aura ni paix ni cesse, que ses machinations n'aient amené ta mort.» Et Gunnar chanta: «Parmi tous ceux qui guerroyent sur les mers, il en faudra un meilleur que lui, pour m'arrêter sur mon chemin. Quand je m'avance, couvert de ma ceinture étincelante, je ne sais pas qui pourrait me faire trembler.» «Il en faudra plus d'un comme lui sur ma route avant que j'aie peur» dit Gunnar. Après cela, ils retournent chez eux, et annoncent la nouvelle. Halgerd s'en réjouit, et les loua fort de la besogne qu'ils avaient faite. «Il se peut que ce soit de bonne besogne, dit Ranveig; mais je me sens trop mal à l'aise pour croire que rien de bon en puisse sortir.» LXXIII La nouvelle se répandit au loin, et bien des gens eurent du regret de la mort de Thorgeir. Gissur le blanc et Geir le Godi vinrent au lieu du combat. Ils portèrent plainte pour les meurtres et citèrent des voisins comme témoins au ting, après quoi ils retournèrent dans l'Ouest. Njal et Gunnar eurent une rencontre, et ils parlèrent du combat. Njal dit à Gunnar: «Prends garde à toi maintenant. Voilà que tu en as tué deux, en ligne directe, dans la même famille. N'oublie pas qu'il y va de ta vie si tu ne gardes pas la paix qui sera faite cette fois.»--«Je ne tiens pas à la rompre, dit Gunnar, mais j'aurai besoin de votre aide au ting.» Njal répondit: «Je te garderai ma fidèle amitié jusqu'au jour de ta mort». Et Gunnar retourna chez lui. Le temps se passe, et le moment du ting est arrivé. Il y vient beaucoup de monde des deux côtés. Et tous au ting parlent de la même chose, et se demandent comment cette affaire finira. Gissur le blanc et Geir le Godi tinrent conseil pour savoir lequel des deux porterait plainte pour le meurtre de Thorgeir. Ils tombèrent d'accord que Gissur se chargerait de la chose. Il vint porter plainte au tertre de la loi, et, prenant la parole, il dit: «J'appelle la vindicte de la loi sur Gunnar fils d'Hamund, pour attaque tombant sous le coup de la loi, sur la personne de Thorgeir fils d'Otkel, et pour lui avoir fait au corps une blessure qui se trouva être une blessure mortelle, dont Thorgeir est mort. Je déclare que pour cette cause il a mérité le bannissement, que nul ne doit le nourrir, lui faire passer l'eau, ni l'aider en aucune manière. Je déclare qu'il a forfait tous ses biens; j'en réclame moitié pour moi, moitié pour les juges du tribunal de district, qui ont droit, d'après la loi, sur les biens forfaits. Je déclare que j'appelle cette affaire au tribunal de district à qui il appartient d'en juger. Ceci est ma déclaration légale faite en présence de tous, au tertre de la loi. Je porte plainte et j'appelle la pleine vengeance de la loi sur Gunnar fils d'Hamund.» Une seconde fois Gissur prit des témoins et porta plainte contre Gunnar fils d'Hamund pour avoir fait à Thorgeir fils d'Otkel une blessure qui se trouva être une blessure mortelle, dont Thorgeir mourut sur le lieu même où Gunnar commit cette attaque tombant sous le coup de la loi. Et il finit sa déclaration comme la première. Puis il demanda quel était le tribunal compétent et le domicile légal. Après cela, les gens quittèrent le tertre de la loi; et ils disaient tous qu'il avait bien parlé. Gunnar se tenait tranquille, et ne disait pas grand chose. Le ting se passe, et le moment est venu de juger les affaires. Gunnar avec ses hommes se tenait au nord du tribunal du pays de la Ranga, et Gissur le blanc était au sud avec ses hommes. Il prit des témoins et somma Gunnar d'entendre son serment et sa déclaration, ainsi que toutes les preuves qu'il entendait produire. Après cela il prêta serment. Puis il intenta l'action dans les termes qu'il avait employés lors de sa déclaration. Puis il amena les témoins de cette déclaration. Puis encore il fit prendre place aux voisins qu'il avait pris à témoins sur le lieu du combat, et mit Gunnar en demeure de les récuser. LXXIV Alors Njal prit la parole: «Je ne peux pas, dit-il, rester tranquille plus longtemps. Allons là où sont vos témoins». Ils y allèrent et en récusèrent quatre, après quoi, ils demandèrent aux cinq qui restaient si Thorgeir fils de Starkad et Thorgeir fils d'Otkel s'étaient mis en route dans l'intention d'attaquer Gunnar s'ils le rencontraient. Et tous dirent à l'instant même que c'était vrai. Njal dit alors que c'était un moyen de défense légal dans l'affaire et qu'il le présenterait, à moins qu'on ne consentît à un arbitrage. Beaucoup de chefs vinrent s'offrir comme arbitres; et on tomba d'accord que douze hommes prononceraient dans l'affaire. Les deux parties s'approchèrent et se donnèrent la main. Après cela la sentence fut prononcée et le prix du sang fixé: l'argent devait être payé, sur l'heure, au ting. On décida que Gunnar s'en irait à l'étranger avec Kolskegg, et qu'ils seraient absents trois hivers. Et si Gunnar ne s'en allait pas, et qu'on pût l'approcher, les parents de ceux qu'il avait tués auraient le droit de le tuer à leur tour. Gunnar ne dit rien qui pût laisser voir qu'il ne trouvait pas l'arrangement bon. Il demanda à Njal l'argent qu'il lui avait donné à garder, Njal lui avait fait porter intérêt, il donna tout à Gunnar, et cela fit juste la somme que Gunnar avait à payer. Voici que les gens rentrent chez eux. Njal et Gunnar chevauchaient ensemble, revenant du ting. Njal dit à Gunnar: «Promets-moi, mon camarade, que tu garderas cette paix, et que tu te rappelleras ce que nous avons dit ensemble. De même que ton premier voyage t'a fait grand honneur, celui-ci t'en fera un plus grand encore. Tu reviendras plein de gloire et tu deviendras un vieillard, et pas un dans le pays n'osera te marcher sur le pied. Mais si tu refuses de partir, et que tu rompes la paix jurée, tu seras tué, et c'est triste à penser pour ceux qui étaient tes amis». Gunnar dit qu'il n'avait pas l'intention de rompre la paix. Gunnar rentre chez lui, et dit l'arrangement qui a été fait. Ranveig, sa mère, trouva que c'était bien: «pendant ce temps, dit-elle, tes ennemis pourront chercher querelle à d'autres». LXXV Thrain fils de Sigfus dit à sa femme qu'il voulait partir cet été là pour l'étranger. Elle dit que c'était bien. Il prit passage sur le vaisseau d'Hogni le blanc. Gunnar prit passage sur le vaisseau d'Arnfin, de Vik, et Kolskegg son frère aussi. Les deux fils de Njal, Grim et Helgi prièrent leur père de leur permettre de partir. «Le voyage vous sera dangereux, dit Njal, au point que vous ne serez pas sûrs d'en revenir la vie sauve, vous y gagnerez pourtant de l'honneur et de la renommée. Mais il faut s'attendre à ce qu'il s'ensuive de grandes querelles à votre retour». Ils continuèrent à demander de partir, et les choses en vinrent au point qu'il leur dit de faire comme ils voudraient. Ils prirent donc passage sur le vaisseau de Bard le noir et d'Olaf, fils de Ketil, d'Elda. Il n'y avait qu'une voix pour dire que les meilleurs hommes du district partaient tous à la fois. Cependant les fils de Gunnar, Högni et Grani, étaient arrivés à l'âge d'homme. Ils étaient d'humeur très différente: Grani avait beaucoup de l'humeur de sa mère, mais Högni était bon et doux. Gunnar fait porter au vaisseau ses bagages et ceux de son frère. Et quand toutes les provisions sont embarquées, et le vaisseau prêt à mettre à la voile, Gunnar s'en va à Bergthorshval et aux autres domaines dire adieu à tous et remercier de leur aide ceux qui avaient pris son parti. Le jour suivant, de bonne heure, il s'apprête à partir et dit à tout le monde qu'il s'en va pour de bon. Et cela leur fit grande peine à tous, quoiqu'ils eussent bonne espérance de le voir revenir plus tard. Quand Gunnar est prêt, il embrasse ses hommes l'un après l'autre, et ils sortent tous avec lui. Il pique en terre sa hallebarde, saute en selle, et lui et Kolskegg s'en vont au galop. Ils chevauchent le long du Markarfljot. Voilà que le cheval de Gunnar fait un faux pas, et le jette à terre. Il tourne les yeux vers la colline, et le domaine de Hlidarenda. «Ma colline est belle, dit-il, jamais elle ne m'a semblé si belle, mes champs blanchissent, on rentre mes foins; je vais retourner à la maison, et je ne m'en irai pas».--Ne fais pas ce plaisir à tes ennemis, dit Kolskegg, de rompre la paix jurée; nul n'aurait cru cela de toi. Songe qu'alors il t'arrivera comme Njal a dit».--«Je ne m'en irai pas, dit Gunnar, et je voudrais que tu fisses comme moi».--«Non pas, dit Kolskegg: je ne veux me déshonorer ni maintenant, ni jamais quand on s'est fié à moi; puisque le sort en est jeté, nous allons nous séparer. Dis à ma mère et à mes parents que je ne reverrai pas l'Islande; car j'apprendrai bientôt ta mort, mon frère, et je n'aurai plus de raison de revenir». Ils se séparent alors, Gunnar retourne chez lui, à Hlidarenda, mais Kolskegg continue sa route vers le vaisseau, et il fait voile vers l'étranger. Halgerd fut joyeuse de voir Gunnar quand il rentra, mais la mère de Gunnar ne disait pas grand'chose. Gunnar reste donc chez lui cet automne, et l'hiver d'après, et il n'avait que peu d'hommes auprès de lui. Voici que l'hiver est passé. Olaf Pai envoie un messager à Gunnar, pour lui offrir de venir au pays de l'ouest avec Halgerd, et de laisser son domaine aux mains de sa mère et de son fils Högni. Gunnar trouva cela bon d'abord, et dit oui; mais quand le moment fut venu, il ne voulut plus. Cet été là, au ting, Gissur et les siens vinrent au tertre de la loi déclarer Gunnar hors la loi. Et avant que les gens du ting vinssent à se séparer, Gissur réunit dans l'Almannagja tous les ennemis de Gunnar: Starkad de Trihyrning et Thorgeir son fils, Mörd et Valgard le rusé, Geir le Godi et Hjalti fils de Skeggi, Thorbrand et Asbrand fils de Thorleik, Eilif et Önund son fils, Önund de Trollaskog, Thorgrim le Norvégien, de Sandgil. Gissur dit: «Je vous propose d'aller attaquer Gunnar chez lui, cet été, et de le tuer». Hjalti dit: «J'ai promis à Gunnar ici au ting, quand il a bien voulu m'écouter, que je ne serais jamais dans aucune entreprise contre lui; et je ferai comme j'ai dit». Après ces paroles, Hjalti s'en alla. Ceux qui restaient décidèrent d'aller attaquer Gunnar; ils se donnèrent la main, et portèrent une peine contre quiconque se retirerait de l'entreprise. Mörd fut chargé d'épier le meilleur moment pour attaquer Gunnar. Ils étaient quarante dans le complot, et ils pensaient qu'ils n'auraient pas de peine à venir à bout de Gunnar, maintenant que Kolskegg, et Thrain, et tous ses autres amis étaient au loin. Les gens quittèrent le ting et retournèrent chez eux. Njal vint trouver Gunnar. Il lui dit sa mise hors la loi, et l'attaque décidée contre lui. «Grand bien te fasse de m'en avertir» dit Gunnar.--«Je veux, dit Njal, que Skarphjedin vienne chez toi, et aussi mon autre fils Höskuld, et qu'ils donnent leur vie pour défendre la tienne».--«Et moi, dit Gunnar, je ne veux pas que tes fils soient tués à cause de moi; tu mérites de moi autre chose».--«Cela ne servira de rien, dit Njal: quand tu seras mort, les querelles viendront bien là où seront mes fils».--«Cela est à prévoir, dit Gunnar, mais je ne voudrais pas en être cause. Je vous fais une demande, à toi et à tes fils, c'est de veiller sur mon fils Högni. Je ne parle pas de Grani, car il ne fait rien à ma guise». Njal dit qu'il le ferait, et retourna chez lui. On raconte que Gunnar alla à toutes les assemblées et aux tings où on vote la loi, et que nul de ses ennemis n'osa l'attaquer. Ainsi pendant quelque temps il allait et venait comme un homme qui n'aurait jamais été mis hors la loi. LXXVI Quand vint l'automne, Mörd fils de Valgard fit savoir que Gunnar devait être seul chez lui, tout son monde étant allé aux îles finir les foins. Gissur le blanc et Geir le Godi se mirent en route pour l'ouest dès qu'ils surent la nouvelle; ils passèrent les rivières, et vinrent à travers les sables, jusqu'à Hofi. Là, ils envoyèrent dire la chose à Starkad de Trihyrning; Tous ceux qui devaient marcher contre Gunnar vinrent les retrouver, et on tint conseil pour savoir comment on s'y prendrait. Mörd dit qu'il n'y avait qu'un moyen de surprendre Gunnar, c'était de s'emparer du maître d'un domaine voisin, nommé Thorkel, et de le forcer à venir avec eux pour prendre le chien Sam, en allant tout seul au domaine de Gunnar. Après cela, ils se mirent en route pour Hlidarenda et envoyèrent de leurs hommes à la recherche de Thorkel. Ils s'emparèrent de lui, et lui donnèrent le choix d'être tué, ou d'aller prendre le chien. Il aima mieux sauver sa vie, et vint avec eux. Il y avait un chemin creux au dessus du domaine de Hlidarenda. La troupe s'y arrêta. Thorkel s'approcha du domaine; le chien était en haut, tout contre la maison; il l'attira à l'écart dans un endroit creux. Mais le chien a vu qu'il y a là des hommes: il saute sur Thorkel et lui ouvre le ventre. Önund de Trollaskog donna un coup de hache sur la tête du chien, et lui fendit le crâne. Le chien poussa un si grand hurlement qu'ils en furent tous épouvantés, et tomba mort. LXXVII Gunnar s'éveilla dans sa maison: «Tu as été durement traité, dit-il, Sam, mon enfant, c'est signe que je te suivrai bientôt». La maison de Gunnar était tout en bois, et couverte en planches. Il y avait des fenêtres sous les poutres du toit, fermées par des châssis. Gunnar dormait dans un lit fermé, en haut de la grande salle; Halgerd aussi, et sa mère. Quand les autres approchèrent du domaine, ils ne savaient pas si Gunnar était chez lui, Gissur dit qu'il fallait envoyer quelqu'un vers la maison, pour tâcher de savoir. Et ils s'assirent par terre en attendant. Thorgrim le Norvégien grimpa au mur de la maison. Gunnar voit une casaque rouge s'approcher de la fenêtre, il lui passe sa hallebarde au travers du corps. Les pieds de Thorgrim glissèrent, son bouclier lui échappa, et il tomba du toit à terre. Il vient retrouver Gissur et les autres là où ils sont assis. «Gunnar est-il chez lui?» demande Gissur.--«Voyez-le vous-même, dit le Norvégien; ce que je sais, c'est que sa hallebarde y est». Et il tombe mort. Alors ils s'approchèrent de la maison. Gunnar leur lançait des flèches, et il se défendait si bien qu'ils ne pouvaient rien faire. Quelques-uns montèrent sur les bâtiments du dehors pour l'attaquer de là. Mais Gunnar les atteignait aussi avec ses flèches, et ils n'arrivaient toujours à rien. Il se passa ainsi quelques instants. Ils prirent un peu de repos, puis ils s'avancèrent une seconde fois. Gunnar continuait à tirer ses flèches; ils n'arrivaient toujours à rien, et une seconde fois encore ils reculèrent. Alors Gissur dit: «Allons plus vite, nous ne faisons rien de bon.» Ils firent donc un troisième assaut, et cette fois ils tinrent plus longtemps. Après quoi, ils reculèrent encore. Gunnar dit: «Voilà une flèche qui s'est enfoncée dans la muraille: C'est une des leurs. Je vais la leur envoyer. C'est une honte pour eux s'ils se laissent blesser par leurs propres armes».--«Ne fais pas cela, mon fils, lui dit sa mère, il ne faut pas les réveiller, puisqu'ils se sont retirés». Gunnar prit la flèche et la leur lança. Elle atteignit Eilif fils d'Önund et lui fit une profonde blessure. Il était seul à l'écart; les autres ne virent pas qu'il était blessé. «Il est sorti une main, dit Gissur, avec un anneau d'or; elle a pris une flèche qui tenait au mur; il ne chercherait pas d'armes au dehors s'il y en avait assez dedans: voici le moment de l'attaquer.»--« Brûlons-le dans sa maison», dit Mörd.--«C'est ce que je ne ferai jamais, dit Gissur, quand je saurais qu'il y va de ma vie. Tu ferais mieux de nous donner un conseil qui nous soit profitable, toi qu'on dit si habile homme». Il y avait des cordes par terre, qui servaient souvent à attacher le toit de la maison. «Prenons ces cordes, dit Mörd; attachons-les par un bout aux poutres du toit, et par l'autre aux rochers, serrons-les avec des bâtons, et nous arracherons le toit.» Ils prirent les cordes et firent comme il avait dit, et Gunnar n'y prit pas garde avant qu'ils eussent arraché le toit tout entier. Alors il se met à tirer de l'arc et il n'y a pas moyen pour eux d'approcher. Mörd dit pour la seconde fois qu'il fallait le brûler, lui et sa maison. «Je ne sais pas, dit Gissur, pourquoi tu parles d'une chose que pas un des autres ne veut. Nous ne ferons jamais cela». À ce moment Thorbrand fils de Thorleik saute sur le mur, et coupe en deux la corde de l'arc de Gunnar. Gunnar prend sa hallebarde à deux mains; il se tourne vivement vers lui, lui pousse la hallebarde au travers du corps, et le jette mort à terre. Asbrand frère de Thorbrand s'élance alors. Gunnar pointe sur lui sa hallebarde. Asbrand s'est couvert de son bouclier. La hallebarde traversa le bouclier et les deux bras d'Asbrand. Gunnar la fit tourner si vite que le bouclier se fendit et qu'Asbrand eut les deux bras brisés. Il tomba du haut du mur. Gunnar avait déjà blessé huit hommes, et il en avait tué deux. Il avait reçu deux blessures, mais au dire de tous, il ne se souciait ni des blessures, ni de la mort. Il dit à Halgerd: «Donne-moi deux mèches de tes cheveux, et tressez-les, toi et ma mère, pour faire une corde à mon arc».--«Est-ce pour quelque chose d'importance?» dit-elle.--«Il y va de ma vie, répondit-il; ils ne viendront jamais à bout de moi, tant que je pourrai me servir de mon arc».--«Rappelle-toi, dit-elle, le soufflet que tu m'as donné; il m'est bien égal que tu te défendes plus ou moins longtemps.» Alors Gunnar chanta: «Chacun a ses hauts faits dont il peut tirer gloire. Voici que la renommée de ma femme effacera la mienne. Il ne sera pas dit qu'un chef comme moi ait prié pour si peu de chose. La femme est avide d'or, ce pain des dieux. Ce qu'elle fait là, il fallait l'attendre d'elle». «Chacun a de quoi se vanter, dit Gunnar; je ne te prierai pas davantage».--«Tu fais mal, dit Ranveig à Halgerd, et ta honte durera longtemps.» Gunnar se défendit bien et vaillamment. Il blessa encore huit hommes, leur faisant de si graves blessures que plusieurs en moururent. Il se défendit jusqu'au moment où il tomba de fatigue. Alors ils lui firent mainte blessure profonde. Pourtant il se tira encore de leurs mains, et se défendit encore quelque temps. Enfin il arriva qu'ils le tuèrent. Thorkel le Skald d'Elfara chanta sa défense dans ces vers: «Nous avons entendu conter la défense que fit Gunnar le vaillant, au Sud de l'Islande, Gunnar qui fendait la mer avec la proue de ses vaisseaux. Il en a blessé seize de ceux qui l'attaquaient; et il en a tué deux.» Et Thormod fils d'Olaf: «Parmi ceux qui jettent l'or à pleines mains sur la terre d'Islande, aucun ne s'est acquis, aux temps païens, plus de gloire que Gunnar. Il a pris, le briseur de casques, deux vies dans le combat. Ses armes en ont blessé douze, et quatre autres encore.» «Nous avons mis par terre un vaillant guerrier, dit Gissur; il nous en a coûté bien de la peine, et on se rappellera sa défense tant qu'il y aura des habitants dans ce pays.» Puis il alla trouver Ranveig: «Veux-tu, lui dit-il, accorder de la terre à nos deux hommes qui sont morts, pour qu'on leur élève ici un tombeau?»--«Je l'accorde d'autant mieux pour ces deux-là, dit-elle, que je voudrais faire de même pour vous tous.»--«Tu es excusable de parler ainsi, dit-il, car tu as fait une grande perte.» Et il défendit de rien piller ni dévaster. Après cela ils s'en allèrent. Thorgeir fils de Starkad dit: «Nous ne pouvons pas rester chez nous, à cause des fils de Sigfus, si toi Gissur le blanc, ou bien Geir le Godi, ne restez quelque temps avec nous dans le Sud.»--«C'est ce que nous ferons,» dit Gissur; ils tirèrent au sort, et ce fut Geir qui eut à rester. Il vint à Od, et s'y établit. Il avait un fils appelé Hroald. C'était un fils bâtard, sa mère s'appelait Bjartey et était soeur de Thorvald le faible, qui fut tué à Hestlæk sur le Grimsnes. Hroald se vantait d'avoir donné à Gunnar le coup de la mort. Il était à Od avec son père. Thorgeir fils de Starkad se vantait d'une autre blessure qu'il avait faite à Gunnar. Gissur était rentré chez lui, à Mosfell. La nouvelle du meurtre de Gunnar se répandit dans tous les cantons. Partout on disait que c'était mal fait, et bien des gens avaient grande douleur de sa mort. LXXVIII Njal prit fort à coeur la mort de Gunnar, et les fils de Sigfus aussi. Ils demandèrent à Njal s'il pensait qu'on pût porter plainte pour le meurtre de Gunnar, et citer en justice ceux qui l'avaient tué. Il dit que cela ne se pouvait pas, Gunnar ayant été mis hors la loi; qu'il valait mieux faire quelque brèche à leur gloire, et venger Gunnar en tuant quelques-uns d'entre les meurtriers. Ils élevèrent un tombeau à Gunnar, et le placèrent assis dans le tombeau. Ranveig ne voulut pas qu'on y mit sa hallebarde; «celui-là seul l'aura, dit-elle, qui vengera Gunnar.» Et personne ne la prit. Elle était fort en colère contre Halgerd, et peu s'en fallut qu'elle ne la tuât, disant qu'elle était cause de la mort de son fils. Halgerd s'enfuit à Grjota avec son fils Grani. On fit alors le partage des biens: Högni prit la terre de Hlidarenda avec le domaine, et Grani eut les terres données à bail. Il arriva à Hlidarenda, qu'un berger et une servante conduisaient du bétail près du tombeau de Gunnar. Il leur sembla qu'il était joyeux, et qu'il chantait dans son tombeau. Ils allèrent le dire à Ranveig sa mère; elle les envoya à Bergthorshval, dire la chose à Njal. Ils y allèrent, et Njal se le fit répéter trois fois. Après quoi il parla longtemps à voix basse avec Skarphjedin. Puis Skarphjedin prit sa hache et s'en alla avec les autres à Hlidarenda. Högni et Ranveig le reçurent très bien, et eurent grande joie de le voir. Ranveig le pria de rester longtemps, et il le promit. Lui et Högni étaient toujours ensemble, au dedans comme au dehors. Högni était un homme vaillant et bon, mais méfiant, c'est pourquoi on n'avait pas osé lui dire le prodige. Ils étaient tous deux dehors, un soir, Skarphjedin et Högni, près du tombeau de Gunnar, du côté du Sud. Il faisait clair de lune, et de temps en temps un nuage passait. Et voici qu'il leur sembla que le tombeau était ouvert, et Gunnar s'était tourné dans le tombeau et il regardait la lune. Ils crurent voir aussi quatre lumières allumées dans le tombeau, et aucune ne jetait d'ombre. Gunnar était gai, et la joie était peinte sur son visage. Il se mit à chanter, à voix si haute, qu'ils l'entendaient distinctement, quoiqu'ils fussent loin: «Celui qu'on voyait dans le combat, la face brillante, et le coeur hardi, il est mort, le père de Högni, celui qui faisait pleuvoir les blessures. Quand, revêtu de son casque, il a pris ses armes pour combattre, il a dit: Plutôt mourir que céder, plutôt mourir que céder jamais.» Et après, le tombeau se referma. «Croirais-tu cela, dit Skarphjedin, si d'autres te le disaient?»--«Je le croirais, dit Högni, si Njal me le disait; car on dit qu'il n'a jamais menti.»--«De tels prodiges signifient bien des choses, dit Skarphjedin; Gunnar s'est montré à nous, lui qui a mieux aimé mourir que de céder à ses ennemis: c'est un conseil qu'il nous donne.»--«Je n'arriverai à rien, à moins que tu ne veuilles m'aider» dit Högni.--«Et moi, dit Skarphjedin, je me rappellerai comment Gunnar s'est comporté après le meurtre de votre parent Sigmund. Et je te donnerai toute l'aide que je pourrai. Mon père l'a promis à Gunnar, toutes les fois que toi, ou sa mère, vous en auriez besoin.» Après cela, ils retournèrent à Hlidarenda. LXXIX Skarphjedin dit: «Il nous faut partir cette nuit même; car s'ils apprennent que je suis ici, ils se tiendront sur leurs gardes.»--«Je ferai comme tu voudras» dit Högni. Ils prirent leurs armes quand tous les gens furent au lit. Högni décroche la hallebarde, et il y a une grande voix qui chante en elle. Ranveig saute sur ses pieds, en grande colère: «Qui touche à la hallebarde, dit-elle, quand j'ai défendu que personne en approche?»--«Je veux l'apporter à mon père, dit Högni, pour qu'il l'ait avec lui dans le Valhal, et qu'il la montre dans l'assemblée des guerriers.»--«Il faut d'abord la porter toi-même, dit-elle, et venger ton père; car voici qu'elle nous annonce la mort d'un homme, ou même de plusieurs.» Après cela, Högni sortit, et dit à Skarphjedin les paroles de sa grand'mère. Ils s'en allèrent à Od. Deux corbeaux les suivaient en volant tout le long du chemin. Quand ils furent à Od, il faisait encore nuit. Ils chassèrent le bétail vers la maison. Hroald et Tjörvi sortirent, et repoussèrent les bêtes dans le chemin creux. Ils étaient armés. Skarphjedin saute sur eux en disant: «Pas n'est besoin de réfléchir; c'est bien comme il te semble, et il y a des hommes ici.» Et il donne à Tjörvi le coup de la mort. Hroald avait un épieu à la main. Högni court à lui. Hroald pointe son épieu contre Högni. Högni fend le manche en deux avec la hallebarde, et la lui passe au travers du corps. Après quoi ils laissent là les morts et s'en vont en hâte à Trihyrning. Skarphjedin monte sur le toit, et se met à arracher l'herbe; et ceux qui étaient dedans crurent que c'était le bétail. Starkad et Thorgeir prirent leurs armes et leurs vêtements, et sortirent, faisant le tour de la palissade. Quand Starkad vit Skarphjedin, il eut peur, et voulut retourner. Skarphjedin le frappe, et l'étend mort devant la palissade. Au même moment Högni joint Thorgeir et le tue d'un coup de hallebarde. Après cela ils s'en vont à Hof. Mörd était dehors, dans les champs. Il demanda grâce, offrant de payer l'amende entière. Skarphjedin lui dit la mort des quatre autres. Et il chanta: «Nous en avons abattu quatre, quatre guerriers aux riches armures. Tu les suivras bientôt, ces vaillants. Faisons-lui peur, à ce drôle, et il sortira, tout tremblant, ses richesses. Nous te forcerons bien, misérable, à laisser la sentence au fils de Gunnar.» «Et il t'en arrivera autant, dit Skarphjedin, ou bien tu déféreras le jugement à Högni, s'il veut bien l'accepter.»--«J'avais résolu, dit Högni, de ne pas faire d'arrangement avec les meurtriers de mon père». Et pourtant il finit par accepter de prononcer la sentence. LXXX Njal s'entremit auprès de ceux à qui appartenait la vengeance pour le meurtre de Starkad et de Thorgeir; il les décida à accepter la paix. On réunit une assemblée de district, et des hommes furent désignés pour prononcer la sentence. On prit toutes choses en considération, même l'attaque contre Gunnar, quoiqu'il eût été mis hors la loi. Et la somme qui fut fixée comme amende, Mörd la paya tout entière; car on ne prononça la sentence contre lui qu'après avoir prononcé dans l'autre affaire, et les deux affaires furent mises en compensation. Voilà donc tous les arrangements faits. Mais au ting on parla beaucoup de celui qui restait à faire entre Geir le Godi et Högni; ils finirent par conclure la paix, et ils la gardèrent depuis lors. Geir le Godi continua d'habiter le Hlid jusqu'au jour de sa mort, et il n'est plus question de lui dans la saga. Njal demanda en mariage pour Högni, Alfheid, fille de Vetrlid le skald. On la lui donna. Leur fils fut Ari, qui fit voile pour le Hjaltland, et y prit femme. C'est de lui qu'est descendu Einar le Hjaltlandais, un des plus vaillants hommes qu'on pût voir. Högni garda son amitié pour Njal; il n'est plus question de lui dans la saga. LXXXI Il faut maintenant parler de Kolskegg. Il vint en Norvège, et passa l'hiver à Vik. Quand vint l'été, il s'en fut à l'est, en Danemark, et prit du service chez le roi Svein Tjuguskegg; on le tenait là en grand honneur. Une nuit il rêva qu'un homme venait à lui. Il avait le visage brillant, et il lui sembla que cet homme l'éveillait. «Lève-toi, dit l'homme, et viens avec moi».--«Que me veux-tu?» dit Kolskegg. L'homme répondit: «Je te ferai trouver une femme, et tu seras mon chevalier». Il sembla à Kolskegg qu'il disait oui, et là-dessus il s'éveilla. Il vint trouver un homme sage et lui dit son rêve. «Cela signifie, dit l'autre, que tu t'en iras dans les pays du Sud, et que tu deviendras le chevalier de Dieu». Kolskegg se fit baptiser en Danemark, mais il ne lui prit pas envie d'y rester; il s'en alla vers l'est, au pays de Gardariki, et y fut un hiver. Après quoi il partit pour Miklagard, où il prit du service. On a su qu'il s'était marié là, qu'il était devenu chef des Værings, et qu'il y resta jusqu'au jour de sa mort. La saga ne parlera plus de lui. LXXXII Il nous faut conter maintenant comme quoi Thrain fils de Sigfus vint en Norvège. Ils abordèrent, lui et les siens, au Nord, dans le Halugaland, de là ils firent voile au Sud, vers Trandheim, puis vers Hlad. Sitôt que le jarl Hakon l'apprit, il envoya des gens pour savoir quels hommes étaient sur ces vaisseaux. Ils revinrent et le lui dirent. Alors le jarl envoya chercher Thrain fils de Sigfus, et Thrain vint le trouver. Le jarl lui demanda de quelle famille il était. Il dit qu'il était proche parent de Gunnar de Hlidarenda. «Tant mieux pour toi, dit le jarl; car j'ai vu beaucoup d'hommes d'Islande, mais pas un n'était son pareil». Thrain dit: «Voulez-vous, seigneur, que je reste auprès de vous cet hiver?» Et le jarl le prit avec lui. Thrain passa là l'hiver, et on le tenait en grand honneur. Il y avait un homme nommé Kol. C'était un grand pirate. Il était fils d'Asmund Eskisida, du Smaland, dans l'ouest. Il se tenait dans le Göta-elf, avec cinq vaisseaux et beaucoup de monde. Il mit à la voile, sortit de la rivière et vint en Norvège. Il prit terre à Fold, et tomba à l'improviste sur Hallvard Sota, qu'il découvrit dans un grenier. Hallvard se défendit bien jusqu'au moment où ils y mirent le feu. Alors il se rendit. Ils le tuèrent et firent beaucoup de butin, après quoi ils firent voile vers Ljodhus. Le jarl Hakon apprit la chose. Il fit déclarer Kol hors la loi dans tout son royaume, et mit sa tête à prix. Il arriva un jour que le jarl parla ainsi: «Gunnar de Hlidarenda est trop loin de nous. S'il était ici, il me tuerait cet homme que j'ai mis hors la loi. Mais maintenant, les Islandais vont le faire mourir. Il a mal fait de ne pas venir à nous». Thrain fils de Sigfus répondit: «Je ne suis pas Gunnar, mais je suis de sa famille, et je veux tenter l'aventure».--«Je ne demande pas mieux, dit le jarl, et je vais bien t'équiper». Son fils Eirik prit la parole: «Vous faites à beaucoup de gens de belles promesses, dit-il; mais quant à les tenir, c'est bien différent. C'est ici une entreprise fort dangereuse; car ce pirate est terrible, et il n'est pas bon d'avoir affaire à lui. Tu auras, Thrain, pour cette expédition, grand besoin de vaisseaux et d'hommes».--«J'irai, dit Thrain, et quand toutes les chances seraient contre moi». Le jarl lui donna cinq vaisseaux, bien équipés. Thrain avait avec lui Gunnar fils de Lambi, et Lambi fils de Sigurd. Gunnar était le fils du frère de Thrain, il était venu tout jeune auprès de lui, et tous deux s'aimaient beaucoup. Eirik, fils du jarl, vint les trouver. Il passa en revue les hommes et les armes et il fit les changements qui lui semblèrent nécessaires. Puis, quand ils furent prêts à mettre à la voile, il leur donna un pilote. Ils firent voile vers le Sud, suivant la côte; là où ils abordaient, le jarl leur avait donné le droit de prendre tout ce qu'il leur fallait. Ils s'en allèrent à l'est à Ljodhus. Là, ils apprirent que Kol était allé au Sud, en Danemark. Ils firent donc voile pour le Sud. En arrivant à Helsingjaborg, ils trouvèrent des gens dans une barque; les gens leur dirent que Kol était là et qu'il allait y rester quelque temps. Un jour, il faisait beau; Kol vit des vaisseaux qui s'avançaient vers lui: «J'ai rêvé cette nuit, dit-il, du jarl Hakon; ceux-ci doivent être ses hommes.» Et il fit prendre les armes à tout son monde. On se prépara à combattre, et la bataille s'engagea. On se battit longtemps sans qu'aucun des deux côtés l'emportât. À la fin, Kol sauta sur le vaisseau de Thrain, et il eut vite fait une grande trouée, tuant bon nombre d'hommes. Il avait un casque doré. Thrain voit que les choses vont mal, il presse ses hommes, marche le premier en avant à la rencontre de Kol. Kol lui porte un coup de son épée, l'épée tombe sur le bouclier de Thrain et le fend en deux. À ce moment, Kol reçoit sur le bras une pierre qu'on lui lance; son épée tombe à terre. Thrain lui coupe une jambe, après quoi les autres le tuent. Thrain lui coupa la tête. Il jeta le tronc par dessus bord, mais il garda la tête précieusement. Ils firent beaucoup de butin, puis ils remirent à la voile vers le Nord. Ils arrivèrent à Thrandheim et vinrent trouver le jarl. Le jarl fit bon accueil à Thrain. Thrain lui montra la tête de Kol. Le jarl le remercia de la besogne qu'il avait faite. «Cela mérite mieux que des paroles» dit Eirik. Le jarl dit que c'était vrai, et il les pria de venir avec lui. Ils allèrent à un endroit où le jarl avait fait faire un beau vaisseau. Ce vaisseau n'était pas comme sont les vaisseaux longs d'ordinaire; il avait à sa proue une tête de vautour, et il était richement orné. «Tu es magnifique, Thrain, dit le jarl, et tu tiens cela de ton parent Gunnar: c'est pourquoi je veux te donner ce vaisseau: il s'appelle le vautour. Tu auras de plus mon amitié. Je veux que tu restes avec moi aussi longtemps qu'il te plaira.» Thrain remercia le jarl de son présent, et dit que rien ne le pressait pour l'heure de retourner en Islande. Le jarl avait un voyage à faire à l'est, aux confins du royaume, pour aller trouver le roi des Suédois. Thrain partit avec lui quand vint l'été. Il montait son vaisseau le vautour, et le conduisait lui-même. Il cinglait si vite, que nul ne pouvait le suivre. On l'enviait beaucoup; mais le jarl laissait toujours bien voir le cas qu'il faisait de Gunnar; car il châtiait durement tous ceux qui en voulaient à Thrain. Thrain fut auprès du jarl tout l'hiver. Au printemps le jarl lui demanda s'il voulait rester, ou partir pour l'Islande. Thrain dit qu'il n'y avait pas encore réfléchi, et qu'il voulait d'abord attendre des nouvelles. Le jarl lui dit de faire comme il lui conviendrait. Thrain resta donc avec le jarl. Alors il vint une nouvelle d'Islande qui fut pour bien des gens une grosse nouvelle: la mort de Gunnar de Hlidarenda. Et le jarl ne voulut pas laisser Thrain partir; Thrain resta encore auprès de lui. LXXXIII Il nous faut maintenant parler des fils de Njal, Grim et Helgi. Ils étaient partis d'Islande le même été que Thrain, et ils avaient avec eux sur leur vaisseau Olaf d'Elda fils de Ketil, et Bard le noir. Ils eurent un vent du nord si fort, qu'ils furent entraînés au sud, en pleine mer; et un brouillard si épais s'abattit sur eux qu'ils ne savaient plus où ils allaient; ils errèrent longtemps à l'aventure. Et voilà qu'ils vinrent à un endroit où il y avait peu de fond; il leur sembla qu'ils devaient être près de terre. Les fils de Njal demandèrent à Bard s'il avait quelque idée du pays qui se trouvait le plus près. «Il peut y en avoir beaucoup, dit-il, après le mauvais temps que nous avons eu: les îles, ou l'Écosse, ou bien l'Irlande.» À deux nuits de là, ils virent la terre des deux côtés. Il y avait une ligne de brisants en travers du fjord. Ils jetèrent l'ancre en deçà des brisants. Alors le vent commença à se calmer, et le lendemain matin le temps était beau. Et voici qu'ils voient venir à eux treize vaisseaux. Bard dit: «Qu'allons-nous faire? Ces gens-là viennent nous attaquer.» Ils délibérèrent donc s'il fallait se défendre ou se rendre. Mais avant qu'ils eussent décidé, les pirates arrivèrent sur eux. Des deux côtés on se demande le nom des chefs. Les chefs des marchands se nommèrent et demandèrent à leur tour qui commandait les pirates. L'un des chefs dit se nommer Grjotgard et l'autre Snækolf, fils tous deux de Moldan de Dungalsbæ en Écosse, et parents du roi d'Écosse Melkolf; «Et nous vous laissons, dit Grjotgard, le choix entre deux choses: Ou vous irez à terre, et nous prendrons vos richesses; ou nous allons vous attaquer, et tuer tous ceux que nous pourrons.» Helgi répondit: «Les marchands ont résolu de se défendre.»--«Que dis-tu, malheureux? dirent les marchands. Comment pourrions-nous nous défendre? Il vaut mieux perdre les biens que la vie.» Alors Grim prit le parti de pousser de grands cris, pour empêcher les pirates d'entendre les murmures des marchands. «Ne voyez-vous pas, dirent Bard et Olaf, que les Irlandais vont faire leur risée de lâches comme vous? Prenez plutôt vos armes et défendons-nous.» Ils prirent donc tous leurs armes, et ils résolurent de ne pas se rendre tant qu'il y aurait moyen de se défendre. LXXXIV Les pirates se mettent à lancer des flèches, et le combat s'engage; les marchands se défendent bien. Snækolf court à Olaf et le perce de sa lance. Grim pointe la sienne contre Snækolf, si vivement, qu'il le jette par dessus bord. Helgi alors s'approche de Grim. À eux deux ils abattent tous les pirates qui s'approchent. Et les fils de Njal étaient toujours au plus fort de la mêlée. Les pirates crièrent aux marchands de se rendre. Mais ils dirent qu'ils ne se rendraient jamais. À ce moment un d'eux tourna ses yeux vers la mer. Et ils voient des vaisseaux qui doublaient le cap à pleines voiles, venant du Sud: il n'y en avait pas moins de dix. Ils font force de rames et se dirigent sur eux. Sur ces vaisseaux le bouclier touche le bouclier; et sur celui qui vient le premier, il y a un homme debout près du mât. Cet homme avait une casaque de soie et un casque doré; ses cheveux étaient longs et clairs. Il tenait à la main une lance incrustée d'or. Il demanda: «Qui êtes-vous, qui combattez ce combat inégal?» Helgi se nomma, et dit qu'ils avaient contre eux Grjotgard et Snækolf. «Qui sont vos chefs?» dit l'autre. Helgi répondit: «Bard le noir, qui est en vie. L'autre vient de tomber sous les coups des pirates; il s'appelait Olaf. Mon frère que voici avec moi s'appelle Grim.»--«Etes-vous des hommes d'Islande?» dit l'autre.--«Oui» dit Helgi. Il demanda de qui ils étaient fils. Ils le dirent. Alors il sut à qui il avait affaire: «Vous êtes connus, vous et votre père» dit-il.--«Et toi, qui es-tu?» dit Helgi.--«Je m'appelle Kari et je suis fils de Sölmund.»--«D'où viens-tu?» dit Helgi. «Des îles du Sud» dit Kari. «Tu es bienvenu, dit Helgi, si tu veux nous donner ton aide.»--«Tant qu'il vous en faudra, dit Kari. Que demandez-vous?»--«Que tu les attaques» dit Helgi. Kari dit qu'ainsi ferait-il; il mit le cap sur eux, et le combat recommença une seconde fois. Après qu'on s'est battu quelque temps, Kari saute sur le vaisseau de Snækolf. Snækolf court à la rencontre de Kari et lève son épée. Kari fait un saut en arrière, par dessus une poutre qui se trouvait en travers du vaisseau. L'épée de Snækolf s'enfonce dans la poutre si profondément que ses deux tranchants y sont cachés. Kuri le frappe à son tour, il l'atteint à l'épaule, d'un si grand coup qu'il lui fend le bras du haut en bas; et Snækolf mourut sur le champ. Grjotgard lança un javelot à Kari. Kari le vit et sauta en l'air, et le javelot le manqua. Cependant Grim et Helgi s'étaient approchés pour joindre Kari. Helgi court à Grjotgard; il lui passe son épée au travers du corps, et le tue. Alors ils s'avancèrent tous trois, des deux côtés du vaisseau. Les gens demandèrent merci. Ils leur donnèrent la vie sauve à tous mais ils prirent tout le butin. Après cela ils mirent tous leurs vaisseaux à l'abri des îles, et ils s'y reposèrent quelque temps. Kari était au service du jarl Sigurd, et il venait de lever le tribut pour lui dans les îles du Sud chez le jarl Gilli. Il pria les fils de Njal de venir avec lui aux îles de Hross, disant que le jarl les recevrait bien. Ils acceptèrent, partirent avec Kari, et vinrent aux îles de Hross. Kari les conduisit devant le jarl, et lui dit qui ils étaient. «Comment les as-tu rencontrés?» dit le jarl. «Je les ai trouvés, dit Kari, dans les fjords d'Écosse, où ils combattaient contre les fils de Moldan de Dungalsbæ; et ils se défendaient si bien qu'on les voyait toujours sur la plate-forme de leur vaisseau, et qu'ils se jetaient toujours là où le péril était le plus grand. Et je viens vous prier, seigneur, de les admettre parmi vos hommes.»--«Fais comme tu l'entendras, dit le jarl, puisque tu les as déjà pris sous ta protection.» Ils passèrent donc l'hiver chez le jarl, et on les y tenait en grand honneur. Mais quand l'hiver fut passé, Helgi devint taciturne. Le jarl ne savait ce que cela voulait dire; il demanda pourquoi Helgi était taciturne, et ce qu'il avait en tête: «N'es-tu pas bien ici?» dit-il.--«Je m'y trouve très bien» dit Helgi.--«À quoi penses-tu donc?» dit le jarl.--«N'avez-vous pas un royaume à garder en Écosse?» dit Helgi.--«En effet, dit le jarl, mais qu'est-ce que cela vient faire ici?» Helgi répondit: «Les Écossais ont tué votre gouverneur et ils ont pris tous les messagers de sorte que nul n'a pu passer le fjord de Petland.»--«As-tu la seconde vue?» dit le jarl.--«Cela peut bien être», répondit Helgi.--«Je te comblerai d'honneurs, dit le jarl, si tu as dit vrai; sinon, tu t'en repentiras.»--«Il n'est pas homme à mentir, dit Kari, et il doit avoir dit vrai; car son père a la seconde vue.» Le jarl envoya donc des hommes dans le Sud, aux îles de Straum, vers Arnljot son gouverneur. Et Arnljot à son tour envoya des hommes au Sud, qui passèrent le fjord de Petland. Ils s'informèrent, et apprirent que les jarls Hundi et Melsnati avaient fait mourir Havard de Thrasvik, beau-frère du jarl Sigurd. Arnljot envoya dire à Sigurd de venir au Sud en force, pour chasser les deux jarls du royaume. Et sitôt que le jarl en eut la nouvelle, il rassembla de toutes les îles une nombreuse armée. LXXXVI Le jarl partit avec son armée pour le Sud. Kari était de l'expédition, et les fils de Njal aussi. Ils arrivèrent à Katanes. Le jarl possédait en Écosse les royaumes que voici: Ross et Myræfi, le pays du Sud et Dali. Il vint des gens de ces royaumes à leur rencontre, qui leur dirent que les jarls n'étaient pas loin de là, avec une grande armée. Le jarl Sigurd fit avancer la sienne, et l'endroit où on se rencontra se nomme Dungalsgnipa. Il s'engagea entre eux une grande bataille. Les Écossais avaient détaché une partie de leur monde, qui vint sur les derrières des hommes du jarl, et il y eut là une grande tuerie, jusqu'au moment où les fils de Njal accoururent. Ils tombèrent sur les assaillants et les mirent en fuite. À ce moment il y eut une rude mêlée, Grim et Helgi reviennent près de la bannière du jarl et ils combattent comme les plus hardis des hommes. Kari s'avance à la rencontre du jarl Melsnati. Melsnati lance un javelot à Kari. Kari prend le javelot, le renvoie au jarl, et le perce de part en part. Alors le jarl Hundi prend la fuite. Sigurd et ses gens se mirent à la poursuite des fuyards. Mais voici qu'ils apprirent que Melkolf, roi d'Écosse rassemblait une armée à Dungalsbæ. Le jarl tint conseil avec ses hommes, et l'avis de tous fut qu'il fallait retourner en arrière, et ne pas combattre contre une si grande armée. Ils s'en retournèrent donc. Quand le jarl fut à l'île de Straum, il fit le partage du butin. Après quoi il s'en alla au Nord, à l'île de Hross. Les fils de Njal le suivaient, et Kari. Le jarl fit un grand festin, et à ce festin il donna à Kari une bonne épée et une lance incrustée d'or, à Helgi un anneau d'or et un manteau, et à Grim une épée et un bouclier. Puis il reçut Grim et Helgi parmi ses hommes, et les remercia de l'aide qu'ils lui avaient donnée. Ils passèrent cet hiver là avec le jarl, et au printemps, quand Kari s'en alla en guerre; ils partirent avec lui. Ils guerroyèrent au loin tout l'été, et eurent partout la victoire. Ils attaquèrent le roi Gudröd, de Mön, et le battirent, après quoi ils s'en retournèrent. Ils avaient fait beaucoup de butin. Ils passèrent encore l'hiver chez le jarl, et ils y étaient bien traités. Au printemps, les fils de Njal demandèrent à s'en aller en Norvège. Le jarl dit qu'ils feraient comme bon leur semblerait, et il leur donna un bon vaisseau, et de vaillants hommes. Kari leur dit qu'il allait venir en Norvège cet été-là pour apporter le tribut au jarl Hakon: «Et nous nous y rencontrerons» dit-il. Ils se donnèrent donc leur parole de s'y retrouver. Après cela, les fils de Njal mirent à la voile. Ils cinglèrent vers la Norvège et débarquèrent au Nord, à Thrandheim. Ils restèrent là quelque temps. LXXXVII Il y avait un homme nommé Kolbein fils d'Arnljot. Il était du pays de Thrandheim. Il fit voile pour l'Islande ce même été où Thrain et les fils de Njal s'en allèrent à l'étranger. Il passa l'hiver à l'est dans le Breiddal. L'été d'après, il vint mettre son vaisseau en état de partir, à Gautavik. Comme ils étaient tout prêts, il vint à eux un homme qui ramait dans un bateau. Il attacha le bateau au vaisseau, et monta sur le vaisseau pour trouver Kolbein. Kolbein lui demanda son nom. «Je m'appelle Hrap» dit l'homme.--«De qui es-tu fils?» dit Kobein. Hrap répondit: «Je suis fils d'Örgumleidi, fils de Geirolf Gerpir.»--«Que veux-tu de moi?» dit Kolbein.--«Je veux te prier, dit Hrap, de me faire passer la mer.»--«Quel besoin en as-tu?» dit Kolbein.--«J'ai tué un homme» dit Hrap.--«Qui as-tu tué? dit Kolbein, et à qui appartient la vengeance?»--Hrap répondit: «Celui que j'ai tué s'appelait Örlyg fils d'Örlyg, fils de Hrodgeir le blanc. La vengeance est aux gens du Vapnfjord.»--«S'il en est ainsi, tant pis pour qui t'aidera à fuir» dit Kolbein. Hrap répondit: «Je suis l'ami de mes amis, mais ceux qui me font du mal s'en repentent; au reste je ne manque pas d'argent pour payer mon voyage.» Et Kolbein finit par prendre Hrap avec lui. Peu après, il y eut bon vent, et on fit voile vers la pleine mer. En route, Hrap manqua de vivres: il s'assit à côté de ceux qui étaient le plus près de lui, mais ils se levèrent en lui disant des injures. On en vint aux coups, et Hrap eut bientôt fait d'abattre deux hommes. On le dit à Kolbein, il offrit à Hrap de manger avec lui, et Hrap accepta. Et voici qu'on quitte la pleine mer, et ils jettent l'ancre près d'Agdanes. Alors Kolbein demande à Hrap: «Où est cet argent que tu m'as promis pour ma peine?»--«Là-bas en Islande» dit Hrap.--«Tu en tromperas encore plus d'un après moi, dit Kolbein, pourtant je veux bien te remettre ta dette.» Hrap lui fit ses remerciements: «Et maintenant, que me conseilles-tu de faire?» dit-il.--«Ceci d'abord, dit Kolbein, de quitter le vaisseau au plus vite; car nos gens de l'est te feraient de méchants adieux. Et puis je vais te donner encore un bon conseil: ne trompe jamais un maître qui t'aura fait du bien.» Après cela Hrap alla à terre avec ses armes; il avait à la main une grande hache avec un manche bardé de fer. Il s'en va, jusqu'à ce qu'il arrive chez Gudbrand, à Dal. Gudbrand était grand ami du jarl Hakon. Ils avaient à eux deux un temple en commun; et on ne l'ouvrait jamais sans que le jarl fût là. C'était un des deux plus grands temples de Norvège, l'autre était à Hlad. Le fils de Gudbrand s'appelait Thrand, et sa fille Gudrun. Hrap arrive devant Gudbrand et le salue. Gudbrand lui demande qui il est. Hrap dit son nom, et ajoute qu'il vient d'Islande. Il prie Gudbrand de le prendre avec lui. Gudbrand dit: «Tu ne me fais pas l'effet d'un hôte qui porte bonheur»--«Et moi il me semble qu'on a grandement menti sur ton compte dit Hrap. On m'avait dit que tu prenais chez toi ceux qui t'en priaient, et que nul autre n'avait pareille renommée. Je dirai le contraire, si tu ne veux pas de moi.»--«Il faut donc que tu restes» dit Gudbrand.--«Où sera ma place?» dit Hrap.--«Sur le banc le plus bas, dit Gudbrand, juste en face de mon siège.» Et Hrap alla s'asseoir. Il savait conter bien des choses. Il arriva d'abord que Gudbrand y prit plaisir, et beaucoup d'autres aussi; mais bientôt plusieurs furent d'avis qu'il raillait trop. Il en vint aussi à entrer en conversation avec Gudrun, fille de Gudbrand, si bien que les gens disaient qu'il finirait par la séduire. Quand Gudbrand s'en aperçut, il fit à Gudrun de grands reproches d'avoir parlé à Hrap, et lui défendit d'entrer en conversation avec lui, à moins que tout le monde ne pût les entendre. Elle fit d'abord de bonnes promesses, mais bientôt ils recommencèrent. Alors Gudbrand donna ordre à Asvard son intendant, de la suivre partout où elle irait. Un jour il arriva qu'elle demanda à aller dans un bois de noisetiers, pour s'amuser, et Asvard la suivit. Hrap se met à leur recherche, et les trouve dans le bois. Il prit Gudrun par la main, et l'emmena à l'écart avec lui. Asvard courut après elle et les trouva tous deux couchés dans un fourré. Il vient à eux, la hache levée, et veut frapper Hrap à la jambe. Mais Hrap se recule vivement, et Asvard le manque. Hrap saute sur ses pieds et saisit sa hache. Asvard veut s'enfuir. Mais Hrap le frappe par derrière et le fend en deux. Gudrun dit: «Après ce que tu viens de faire, tu ne pourras pas rester chez mon père davantage. Mais il y a autre chose qui lui semblera pire encore: c'est que je suis enceinte.» Hrap répond: «Il ne l'apprendra pas par un autre que par moi. Je vais à la maison, et je lui dirai les deux nouvelles.»--«Alors tu ne t'en iras pas vivant» dit-elle.--«J'en courrai le risque» dit-il. Il la conduisit chez les femmes, après quoi il entra dans la maison. Gudbrand était assis sur son siège; il y avait peu d'hommes dans la salle. Hrap s'avança vers lui, levant haut sa hache. «Pourquoi y a-t-il du sang sur ta hache?» demanda Gudbrand.--«C'est que je l'ai essayée sur le dos d'Asvard, ton intendant», dit Hrap.--«Et ce n'est pas de bonne besogne que tu dois avoir faite là, dit Gudbrand; je suis sûr que tu l'as tué.»--«C'est la vérité» dit Hrap.--«Qu'y a-t-il eu entre vous?» dit Gudbrand.--«Cela vous semblera peu de chose, dit Hrap; il a voulu me couper une jambe»--«Mais qu'avais-tu fait?»--«Une chose qui ne le regardait pas» dit Hrap.--«Il faut pourtant que tu le dises» dit Gudbrand. Hrap répondit: «Si tu veux le savoir, j'étais couché auprès de ta fille Gudrun et cela ne lui a pas plu.»--«Debout! mes hommes, dit Gudbrand, emparez-vous de lui, il faut le faire mourir.»--«Notre alliance ne me profitera donc guère, dit Hrap: mais tes hommes ne sont pas si vaillants que cela puisse être fait aussi vite que tu crois.» Ils s'étaient levés, mais il leur échappa en courant. Ils se mirent à sa poursuite; il disparut dans le bois sans qu'ils eussent pu le saisir. Gudbrand rassembla du monde et fit fouiller le bois; et on ne l'y trouva point, car le bois était grand et épais. Hrap s'en alla dans le bois jusqu'à une clairière. Il trouva là un domaine avec une maison, et un homme dehors qui fendait du bois. Il demanda son nom à cet homme, et l'homme dit qu'il se nommait Tofi. Tofi lui demanda le sien, et Hrap le lui dit. Hrap demanda pourquoi il habitait si loin des autres hommes. «Pour avoir à disputer le moins possible avec eux» répondit-il.--«Nous perdons notre temps en paroles inutiles, dit Hrap; il faut d'abord que je te dise qui je suis: j'étais chez Gudbrand à Dal, j'ai fui de chez lui, parce que j'avais tué son intendant. Je sais que nous sommes tous deux des malfaiteurs, car tu ne serais pas venu ici loin des autres hommes, si tu n'étais proscrit pour quelque meurtre; je te laisse donc le choix: ou bien je te dénoncerai, ou bien tu partageras avec moi tout ce qui est ici.» Tofi répondit: «Tu as dit vrai; j'ai enlevé la femme qui est ici avec moi, et bien des gens ont été à ma recherche.» Et il fit entrer Hrap avec lui. La maison était petite, mais bien bâtie. Tofi dit à sa femme qu'il avait pris Hrap avec lui. «Il arrivera malheur à plus d'un, à cause de cet homme, dit-elle; mais c'est à toi de décider». Hrap resta donc là. Il allait et venait beaucoup, et n'était jamais à la maison. Il trouvait moyen de se rencontrer avec Gudrun. Le père et le fils, Thrand et Gudbrand, le guettaient, mais ils n'arrivèrent jamais à s'emparer de lui: il se passa ainsi toute une demi-année. Gudbrand fit dire au jarl Hakon l'affront que Hrap lui avait fait. Le jarl fit déclarer Hrap proscrit, et mit sa tête à prix. Il promit en outre de se mettre lui-même à sa recherche, mais il n'en fit rien; il pensait que les autres le prendraient bien tout seuls, puisqu'il se tenait si peu sur ses gardes. LXXXVIII Cet été là les fils de Njal arrivèrent en Norvège, venant des îles Orkneys. Ils vinrent aux foires qui se tiennent là, et y attendirent Kari fils de Sölmund, comme il était convenu entre eux. En même temps, Thrain fils de Sigfus mettait son vaisseau en état de partir pour l'Islande, et il avait presque fini. À ce moment, le jarl Hakon vint à un festin chez Gudbrand. Pendant la nuit, Hrap le meurtrier vint au temple du jarl et de Gudbrand. Il entra. Il vit, assise dans le temple, Thorgerd la fiancée, aussi grande qu'un homme de haute taille. Elle avait un large anneau d'or au bras, et un voile sur la tête. Il lui arrache son voile et lui prend son anneau. Il voit encore le char de Thor et vient lui prendre un autre anneau d'or. Puis il en prit un troisième à Irpa. Après quoi il les traîna tous dehors et leur prit tous leurs vêtements. Ensuite il mit le feu au temple, qui brûla tout entier. Il s'en alla là-dessus. Le jour commençait à poindre. Comme il traversait un champ, six hommes armés sautèrent sur lui, et l'attaquèrent. Il se défendit bien, et voici quelle fut l'issue du combat: Hrap avait tué trois hommes, blessé Thrand à mort, les deux autres s'enfuirent vers le bois, et nul ne resta pour en porter la nouvelle au jarl. Il s'approcha de Thrand et lui dit: «Il est en mon pouvoir de te tuer, mais je ne le ferai pas: je me souviendrai mieux que vous de notre alliance.» Là-dessus il veut s'enfuir vers le bois. Mais il voit des hommes entre le bois et lui. Il n'ose donc s'en aller de ce côté. Il se couche à terre, sous un fourré, et y reste quelque temps caché. Le jarl Hakon et Gudbrand s'en allèrent ce matin-là de bonne heure à leur temple. Ils le trouvèrent brûlé, les trois dieux dehors et tous les objets précieux disparus. «Nos dieux sont de puissants dieux, dit Gudbrand; ils sont sortis tout seuls du feu.»--«Ce ne sont pas les dieux qui ont fait cela, dit le jarl, c'est un homme qui a brûlé le temple, et qui les a mis dehors. Mais les dieux ne se vengent jamais sur l'heure. L'homme qui a fait cette chose sera chassé du Valhal, et n'y viendra jamais.» À ce moment, quatre des hommes du jarl arrivèrent en courant, apportant de mauvaises nouvelles. Ils dirent qu'ils avaient trouvé dans le champ trois hommes tués, et Thrand blessé à mort. «Qui peut avoir fait cela? dit le jarl.--«Hrap le meurtrier» dirent-ils.--«Alors c'est lui qui a brûlé le temple» dit le jarl. Et ils furent d'avis que c'était à croire.--«Où peut-il être?» dit le jarl.--«Thrand a dit, répondirent-ils, qu'il s'était couché à terre dans un fourré.» Le jarl y courut, mais Hrap était parti. Il envoya des gens pour le chercher, et ils ne le trouvèrent pas. Alors le jarl se mit lui-même à sa poursuite, et il donna l'ordre de se reposer d'abord. Il s'en alla tout seul loin des autres hommes, défendant que personne le suivît, et resta quelque temps à l'écart. Il se mit à genoux, tenant ses mains devant ses yeux. Après quoi il revint vers les siens. «Venez avec moi» leur dit-il, et ils le suivirent. Il s'en alla dans un autre sens que celui où ils avaient marché d'abord, et vint à une petite vallée. Et voici que Hrap sauta sur ses pieds devant eux: c'était là qu'il s'était caché. Le jarl dit à ses hommes de courir après lui. Mais Hrap était si agile, qu'ils ne purent pas l'approcher. Il courut jusqu'à Hlad. Il y avait là, tout prêts à mettre à la voile, Thrain fils de Sigfus, et aussi les fils de Njal. Hrap court là où sont les fils de Njal: «Sauvez-moi, braves hommes, dit-il, car le jarl veut me tuer.» Helgi le regarda, et dit: «Tu m'as l'air d'un homme de malheur, et qui n'aura pas affaire à toi s'en trouvera bien.»--«Puisse-t-il donc vous arriver toutes sortes de maux à cause de moi» dit Hrap.--«Nous sommes gens à t'en donner ta récompense, dit Helgi, et cela avant longtemps.» Alors Hrap alla trouver Thrain fils de Sigfus, et lui demanda son aide, «Qu'as-tu fait?» dit Thrain.--Hrap répondit: «J'ai brûlé le temple du jarl, et j'ai tué quelques-uns de ses hommes, et il sera bientôt ici, car il s'est mis lui-même à ma poursuite.»--«Il ne convient guère que je te cache, dit Thrain, après tout ce que le jarl a fait pour moi.» Alors Hrap montra à Thrain les joyaux qu'il avait pris dans le temple, et offrit de les lui donner. Thrain dit qu'il n'en voulait pas, à moins de lui donner autre chose on échange. «Je vais donc rester ici, dit Hrap, et ils me tueront sous tes yeux, et tu peux t'attendre à être la risée de tout le monde.» À ce moment, ils voient le jarl et ses hommes qui s'approchent. Alors Thrain se décida à prendre Hrap avec lui. Il fit détacher une barque qui l'amena sur son vaisseau. «Et voici, dit-il, le meilleur endroit pour te cacher: nous allons défoncer deux tonneaux, et tu te mettras dedans.» Ainsi fut fait. Hrap entra dans les tonneaux, qui furent attachés ensemble et jetés par dessus bord. Et voici que le jarl arrive avec sa troupe auprès des fils de Njal; il leur demande si Hrap est venu là. Ils disent que oui. Le jarl demande où il est allé ensuite. Ils disent qu'ils n'y ont pas pris garde. «Je comblerai d'honneurs, dit le jarl, celui qui me dira où est Hrap.» Grim dit tout bas à Helgi: «Pourquoi ne le dirions-nous pas? Je ne sais pas si Thrain nous le revaudra jamais.»--«Et pourtant nous ne devons pas le dire, répondit Helgi, car il y va de sa vie.» Grim dit: «Il se peut que le jarl se venge sur nous; car il est si fort en colère qu'il faut bien qu'il s'en prenne à quelqu'un.»--«N'y prenons pas garde, dit Helgi, mais levons l'ancre et allons nous en au large dès que nous aurons bon vent.»--«N'attendrons-nous pas Kari? dit Grim.--«Ce n'est pas de cela que je m'inquiète à présent» dit Helgi. Ils levèrent donc l'ancre, et restèrent à l'abri d'une île, attendant un vent favorable. Le jarl s'était approché de tous les hommes de l'équipage, pour les questionner; mais ils répondirent tous qu'ils ne savaient rien de Hrap. Alors le jarl dit: «Allons trouver mon ami Thrain, il nous livrera l'homme s'il sait où il est.» Ils prirent un bateau long, et vinrent aborder le vaisseau de Thrain. Thrain voit le jarl venir, il se lève, et le salue d'un air gracieux. «Nous cherchons, dit le jarl, un homme qui se nomme Hrap, et qui est d'Islande. Il nous a fait tout le mal possible. Nous venons vous prier de nous le livrer, ou de nous dire ce qu'il est devenu.» Thrain répondit: «Vous savez, seigneur, que j'ai tué celui que vous aviez proscrit, au risque de ma vie, et que j'ai reçu de vous, en récompense, de grands honneurs.»--«Tu en auras de plus grands encore» dit le jarl. Thrain tenait conseil en lui-même; il ne savait pas bien comment le jarl prendrait la chose. Il finit pourtant par nier que Hrap fût là, et dit au jarl de chercher. Le jarl chercha quelque peu, après quoi il revint à terre. Il s'en alla à l'écart des autres, et il était si fort en colère que personne n'osait lui parler. «Menez-moi vers les fils de Njal, dit le jarl. Je les forcerai bien à me dire la vérité.« On lui dit qu'ils étaient au large. «Il n'y a donc rien à faire, dit le jarl, mais il y avait deux tonnes d'eau le long du vaisseau de Thrain, où un homme pouvait bien se tenir caché. Si Thrain a caché Hrap, c'est là qu'il était. Allons une seconde fois trouver Thrain.» Thrain voit que le jarl fait mine de revenir: «Il était bien en colère tout à l'heure, dit-il, mais il va l'être moitié plus encore. Il y va de la vie de tous ceux qui sont sur le vaisseau, si l'un de nous lui dit un seul mot de Hrap.» Ils promirent de se taire, car chacun avait grand'peur pour soi. On retira quelques sacs de la cale, et Hrap se mit à leur place; puis ils le couvrirent avec d'autres sacs légers. Et voici que le jarl arrive comme ils venaient de finir. Thrain salua le jarl, qui lui rendit son salut, mais au bout d'un instant seulement. Ils virent que le jarl était grandement en colère. Il dit à Thrain: «Livre-moi Hrap; car je sais que tu l'as caché.»--«Où l'aurais-je caché, seigneur?» dit Thrain.--«Tu le sais mieux que personne, dit le jarl; mais s'il faut que je le dise, je crois que tu l'avais caché tout à l'heure dans ces tonnes d'eau qui étaient le long du vaisseau.»--«Je ne tiens pas, seigneur, à passer pour menteur à vos yeux, dit Thrain; j'aime mieux que vous cherchiez dans mon vaisseau.» Le jarl monta sur le vaisseau; il chercha, et ne trouva rien. «M'en tenez-vous quitte maintenant, seigneur? dit Thrain.»--«Point du tout, dit le jarl; mais je ne sais pourquoi nous ne pouvons pas le trouver: il m'a semblé que je voyais clair dans tout ceci sitôt que j'ai été à terre; mais depuis que je suis ici je ne vois plus rien.» Et il fait de nouveau ramer vers le rivage. Il était si fort en colère qu'il n'y avait pas à lui parler. Son fils Svein était avec lui. «C'est une étrange façon de faire, dit-il, que de décharger sa colère sur des gens qui n'ont rien fait de mal». Alors le jarl s'éloigna encore des autres, puis il revint et dit: «Aux rames encore une fois, et allons les retrouver». Ainsi fut fait. «Où donc était-il caché?» dit Svein. «Cela importe peu à présent, dit le jarl, car il ne doit plus y être. Il y avait deux sacs près de l'ouverture de la cale, et Hrap était dans la cale à leur place.» «Voici qu'ils remettent leur barque à l'eau, dit Thrain, ils vont revenir vers nous. Il faut le faire sortir de la cale, et mettre autre chose à la place; mais nous laisserons les deux sacs dehors.» Ils le firent. Alors Thrain dit: «Cachons Hrap dans la voile qui est roulée autour de la vergue.» Et ainsi fut fait. À ce moment le jarl arrive. Il était plus en colère que jamais: «Me livreras-tu cet homme maintenant, Thrain? dit-il. C'est sérieux cette fois.»--«Il y a longtemps que je vous l'aurais livré, répond Thrain s'il était en mon pouvoir; mais où pourrait-il être?»--«Dans la cale» dit le jarl.»--Pourquoi ne l'y avez vous pas cherché?» dit Thrain.--«L'idée ne nous en est pas venue» dit le jarl. Ils cherchèrent alors dans tout le vaisseau, mais ils ne le trouvèrent point. Thrain dit: «M'en tenez-vous quitte à présent, seigneur?»--«Certes non, dit le jarl, car je sais que tu as caché cet homme, bien que je n'arrive pas à le trouver. Mais j'aime mieux te voir traître envers moi que de l'être envers toi.» Et il retourna à terre. «Maintenant je sais, dit le jarl, où Thrain avait caché Hrap.»--«Où donc?» dit son fils Svein.--«Dans la voile, dit le jarl, qui était roulée autour de la vergue.» À ce moment, le vent se leva. Thrain mit à la voile et sortit du fjord, s'en allant vers la pleine mer. Il cria au jarl en s'éloignant (et longtemps après on le racontait encore): «Le vautour a déployé ses ailes et Thrain ne cédera pas.» Le jarl entendit les paroles de Thrain: «Il va se passer bien des choses, dit-il; et ce n'est pas parce que je n'ai pas su voir à temps, mais l'alliance qu'ils ont faite entre eux les conduira tous deux à la mort.» Thrain ne fut pas longtemps en mer. Il arriva en Islande, et rentra dans son domaine. Hrap était avec Thrain, et passa l'hiver chez lui. Au printemps Thrain lui donna un domaine qu'on appela Hrapstad, et Hrap s'y établit. Mais il était tout le temps à Grjota, et les gens trouvaient qu'il y gâtait tout. Quelques-uns disaient même qu'il y avait de l'amitié entre lui et Halgerd, et qu'il l'avait séduite; mais d'autres disaient le contraire. Thrain donna son vaisseau à Mörd Urækja son parent. Ce Mörd est celui qui tua Od fils d'Haldor, à Gautavik dans l'est, sur le Berufjörd. Tous les parents de Thrain le reconnaissaient pour leur chef. LXXXIX Il nous faut revenir au jarl Hakon. Quand il vil Thrain lui échapper, il dit à son fils Svein: «Prenons quatre vaisseaux longs, allons trouver les fils de Njal et tuons-les; car ils étaient d'accord avec Thrain.»--«Ce n'est pas bien agir, dit Svein, que de s'en prendre à des hommes qui n'ont rien fait, et de laisser échapper le coupable.»--«Je sais ce que j'ai à faire» dit le jarl. Ils se mettent donc à la recherche des fils de Njal, et les trouvent à l'abri d'une île, Grim voit le premier le vaisseau du jarl: «Voici des vaisseaux de guerre qui viennent à nous, dit-il à Helgi; c'est le jarl, je le vois, et ce n'est pas la paix qu'il nous apporte.»--«Tu sais ce qu'il est dit, répond Helgi; de braves hommes se défendent contre qui que ce soit. Et nous aussi nous nous défendrons.» Ils le prièrent tous de les commander. Et ils prirent leurs armes. À ce moment le jarl arrive, et leur crie de se rendre. Helgi répond qu'ils se défendront tant qu'ils pourront. Le jarl offre la paix à tous ceux qui refuseraient de défendre Helgi. Mais Helgi était si aimé que tous aimèrent mieux mourir avec lui. Alors le jarl commence l'attaque, lui et ses hommes. Les autres se défendent bien, et on voit toujours les fils de Njal au plus fort de la mêlée. Plus d'une fois le jarl leur offrit la paix, ils répondaient toujours de même, disant qu'ils ne se rendraient jamais. Un homme du jarl, Aslak de Langey, leur fit un rude assaut, et monta sur le vaisseau par trois fois. «Tu y vas hardiment, dit Grim; ce serait bien, si tu arrivais à quelque chose.» Il lança à Aslak un javelot qui lui perça la gorge, Aslak mourut sur le champ. Un moment après, Holgi tua Egil, l'homme qui portait la bannière du jarl. Alors Svein, fils d'Hakon, s'avança vers les fils de Njal. Il les fit enfermer d'un cercle de boucliers, et ils furent pris tous les deux. Le jarl voulait les faire tuer tout de suite. Mais Svein demanda qu'on ne fît pas cela, disant qu'il faisait nuit, Alors le jarl dit: «Qu'on les tue demain matin, et qu'on les attache bien pour ce soir,»--«Ainsi fera-t-on, dit Svein, mais je n'ai jamais vu de plus braves hommes que ceux-ci, et c'est grand dommage de leur ôter la vie.»--«Ils ont tué deux de nos meilleurs hommes, dit le jarl, et nous les vengerons en faisant mourir ceux-ci.»--«C'est qu'ils étaient encore plus braves qu'eux, dit Svein; mais il en sera comme tu voudras.» Les fils de Njal furent donc liés et enchaînés, après quoi le jarl et ses hommes s'endormirent. Pendant qu'ils dormaient, Grim dit à Helgi: «Je voudrais bien m'échapper, si je pouvais.»--«Cherchons quelque moyen» dit Helgi. Grim voit près de lui, à terre, une hache dont le tranchant est tourné en l'air. Il rampe jusque là, et coupe sur le tranchant la corde d'arc dont il est lié, non sans se faire au bras une grande blessure. Puis il délia Helgi. Après cela, ils se glissèrent par dessus bord, et vinrent à terre sans que les gens du jarl y eussent pris garde. Ils brisèrent leurs fers et s'en allèrent de l'autre côté de l'île. Le jour commençait à poindre. Ils virent qu'il y avait là un vaisseau, et reconnurent que c'était Kari, fils de Sölmund, qui venait d'arriver. Ils allèrent le trouver et lui dirent les mauvais traitements qu'on leur avait faits. Ils lui montrèrent leurs blessures, et dirent que le jarl était encore endormi. «C'est mal fait, dit Kari, que des innocents soient maltraités pour le compte de méchantes gens; mais maintenant, qu'avez-vous envie de faire?»--«Nous voulons aller trouver le jarl, dirent-ils, et le tuer.»--«Vous n'aurez pas cette chance, dit Kari, quoique l'audace ne vous manque pas. Mais sachons d'abord s'il est encore là.» Ils y allèrent, et ils virent que le jarl était parti. Alors Kari s'en vint à Hlad trouver le jarl, et lui remit le tribut. «As-tu pris avec toi les fils de Njal?» dit le jarl.--«C'est la vérité» dit Kari.--«Veux-tu me les livrer?» dit le jarl.--«Je ne veux pas» dit Kari.--«Veux-tu me jurer que tu ne m'attaqueras jamais avec eux?» dit le jarl. Alors Eirik fils du jarl prit la parole: «Il n'y a pas, dit-il, à faire semblable demande. Kari a toujours été notre ami. Et les choses ne se seraient pas passées ainsi, si j'avais été là. Les fils de Njal s'en seraient tirés sans dommage, et ceux-là auraient été punis qui le méritaient. Mon avis est qu'il est plus sage de faire de beaux présents aux fils de Njal pour les mauvais traitements et les blessures qu'il ont reçus.»--«Tu as raison, dit le jarl; mais je ne sais s'ils voudront bien faire la paix.» Et il dit à Kari de tâcher de faire sa paix avec les fils de Njal. Kari alla donc trouver Helgi, et lui demanda s'il prendrait les présents du jarl. «Je prendrai ceux de son fils Eirik, répondit Helgi, mais je ne veux pas avoir affaire au jarl.» Kari dit à Eirik la réponse des deux frères. «Ils auront donc mes présents» dit Eirik, puisqu'il leur semble mieux ainsi, et dis-leur que je les prie de venir chez moi, et que mon père ne leur fera point de mal.» Ils acceptèrent et vinrent chez Eirik. Ils furent avec lui jusqu'au moment ou Kari eut mis son vaisseau en état de faire voile de nouveau vers l'ouest. Alors Eirik donna un festin en l'honneur de Kari, et il lui fit de beaux présents, ainsi qu'aux fils de Njal. Après cela ils prirent la mer avec Kari, et s'en allèrent à l'ouest trouver le jarl Sigurd. Il les reçut à merveille, et ils passèrent l'hiver avec lui. Au printemps Kari pria les fils de Njal de venir avec lui guerroyer. Grim dit qu'ils le feraient si Kari voulait bien aller avec eux en Islande. Kari le promit. Ils partirent donc en guerre tous ensemble. Ils guerroyèrent à Öngulsey, et dans toutes les îles du sud. De là ils vinrent à Satiri, où ils débarquèrent et attaquèrent les habitants. Ils firent beaucoup de butin, après quoi ils reprirent la mer. De là ils vinrent au Sud, dans le Bretland, où ils guerroyèrent encore, puis à Mön. Ils se rencontrèrent avec Gudröd, roi de Mön, le battirent et tuèrent son fils Dungal. Ils firent là encore beaucoup de butin. De là ils vinrent au Nord, à Kol, trouver le jarl Gilli. Il les reçut bien, et ils restèrent chez lui quelque temps. Il s'en alla avec eux aux Orkneys rendre visite au jarl Sigurd. Et au printemps le jarl Sigurd donna pour femme au jarl Gilli sa soeur Nereid. Après quoi il retourna aux îles du Sud. XC Cet été-là, Kari et les fils de Njal firent leurs préparatifs pour s'en aller en Islande. Quand ils furent tout prêts, ils vinrent trouver le jarl. Il leur fit de beaux présents, et ils se séparèrent en grande amitié. Après cela ils prirent la mer. La traversée fut courte, car ils avaient bon vent, et ils abordèrent à Eyrar. Ils se procurèrent des chevaux, et, laissant là leurs vaisseaux, ils s'en allèrent à Bergthorshval. Et quand ils arrivèrent, ce fut grande joie pour tout le monde. Ils apportèrent chez eux leurs richesses, et mirent leur vaisseau à couvert. Kari passa cet hiver chez Njal. Au printemps, il demanda en mariage Helga, fille de Njal; Grim et Helgi parlèrent pour lui, et voici comment finit la chose: Helgi fut fiancée à Kari, et on fixa le jour de la noce. On la fit un demi-mois avant la mi-été. Kari et sa femme restèrent tout cet hiver là chez Njal. Au printemps, Kari acheta des terres à Dyrholm, dans le Mydal, au pays de l'ouest, et il y fit un domaine. Il y mit un intendant et une ménagère; mais ils continuèrent, lui et sa femme, à demeurer chez Njal. XCI Hrap avait son domaine à Hrapstad; mais il était toujours à Grjota, et on disait qu'il y gâtait tout. Thrain était bien avec lui. Un jour il arriva que Ketil de Mörk était à Bergthorshval. Les fils de Njal vinrent à parler des maux qu'ils avaient soufferts, et dirent qu'ils auraient fort à se plaindre de Thrain, s'ils voulaient. Njal fut d'avis que Ketil devait parler de la chose avec son frère Thrain. Il le promit. Et il fut convenu qu'il le ferait à son loisir. Peu de temps après, Ketil parla à Thrain. Les fils de Njal vinrent l'interroger. Mais il dit qu'il ne pouvait pas répéter grand'chose de ce qui s'était passé entre eux: «Car j'ai bien vu, dit-il, que Thrain trouvait que je mets trop d'importance à ma parenté avec vous.» On n'en dit pas plus long; mais il sembla aux fils de Njal que l'affaire prenait une mauvaise tournure. Ils demandèrent conseil à leur père, disant qu'ils n'avaient pas envie d'en rester là. Njal répondit: «Ceci n'est pas un cas sans précédent. Si vous les tuez, cela passera pour un meurtre sans cause. Voici donc mon conseil: envoyez-leur pour leur parler, le plus de gens que vous pourrez, de façon qu'il y ait le plus de témoins possible, s'ils répondent mal. Que Kari porte la parole; car c'est un homme qui saura s'y prendre. Votre désaccord ne fera que croître, car ils entasseront injures sur injures, quand ils verront que d'autres s'en mêlent: ce sont des gens sans raison. Il se peut qu'on dise que mes fils sont lents à l'action; mais laissez dire pour un temps, car toute chose faite peut être envisagée de deux manières. Pourtant il faut en dire assez pour qu'on sache que vous irez de l'avant, si on vous traite mal. Si vous m'aviez demandé conseil tout d'abord, on n'aurait jamais parlé de ceci et vous n'en auriez eu nulle honte. Mais à présent vous voici dans un grand embarras, et vos affronts ne feront qu'augmenter, si bien que vous n'aurez plus qu'à entrer en querelle et à recourir aux armes; et il est difficile de dire ce qui en sortira.» Ils n'en dirent pas davantage. Et bien des gens commençaient à parler de tout ceci. Un jour les deux frères vinrent demander à Kari d'aller à Grjota. Kari dit qu'il aurait mieux aimé un autre voyage, mais qu'il irait, si c'était l'avis de Njal. Kari s'en va donc trouver Thrain. Ils parlent de l'affaire, et chacun l'envisage à sa façon. Kari revient, et les fils de Njal lui demandent ce qu'ils ont dit, lui et Thrain. Kari dit qu'il ne répétera pas leurs paroles: «Car je m'attends, ajoute-t-il, à ce qu'il vous les redise à vous-mêmes.» Thrain avait dans son domaine seize hommes exercés aux armes; huit d'entre eux le suivaient partout où il allait. Il était magnifique, et il chevauchait toujours vêtu d'un manteau bleu, et un casque doré en tête. Il tenait à la main sa lance présent du jarl, et un beau bouclier; son épée pendait à sa ceinture. Il avait avec lui, dans toutes ses courses, Gunnar fils de Lambi, Lambi fils de Sigurd et Grani fils de Gunnar de Hlidarenda. Mais Hrap le meurtrier se tenait plus près de lui qu'eux tous. Hrap avait un serviteur nommé Lodin; Lodin était aussi de la suite de Thrain, ainsi que son frère Tjörvi. C'étaient Hrap le meurtrier et Grani fils de Gunnar, qui voulaient le plus de mal aux fils de Njal et qui empêchaient qu'on leur offrît ni paix ni amende. Les fils de Njal demandèrent à Kari de venir avec eux à Grjota. Il dit qu'il voulait bien: «Car il est bon, ajouta-t-il, que vous entendiez la réponse de Thrain. Ils se préparèrent donc, les quatre fils de Njal, et Kari le cinquième. Ils partent pour Grjota. Il y avait devant la maison un large porche, où nombre d'hommes pouvaient se ranger. Une femme qui était dehors les vit venir et le dit à Thrain. Il donna ordre à ses hommes de se mettre sous le porche et de prendre leurs armes. Ainsi firent-ils. Thrain était au milieu, devant la porte. À ses côtés se tenaient Hrap le meurtrier et Grani, fils de Gunnar, après eux Gunnar, fils de Lambi, puis Lodin et Tjörvi, puis Lambi fils de Sigurd, puis le reste; car tous les hommes étaient à la maison. Skarphjedin et les siens s'avancent. Il vient le premier, puis Kari, puis Höskuld, puis Grim, puis Helgi. Et quand ils furent devant la porte, aucun de ceux qui étaient là ne leur fit de salut: «Soyons tous les bienvenus» dit alors Skarphjedin. Halgerd était sous le porche, et elle parlait tout bas à Hrap: «Nul de ceux qui sont ici ne vous appellera bienvenus» dit-elle.--«Je me soucie peu de tes paroles, dit Skarphjedin, car tu n'es qu'une femme de rien et une prostituée.» Et Skarphjedin chanta. «Tes paroles, femme couverte d'or, ne viennent pas jusqu'à nous, des guerriers tels que nous sommes; je vais nourrir aujourd'hui les loups et les aigles. Tu n'es qu'une femme qu'on jette dans un coin, une coureuse, et une prostituée. Nous, quand nous courons la mer sur nos vaisseaux, nous sommes de la race d'Odin.» «Tu me paieras cela avant de t'en retourner» dit Halgerd. Alors Helgi prit la parole et dit: «Je suis venu te demander, Thrain, si tu veux m'offrir quelque dédommagement pour les maux que j'ai soufferts en Norvège à cause de toi.» Thrain répondit: «Je ne savais pas encore que toi et tes frères vous faisiez argent de votre bravoure. Jusqu'à quand allez-vous me réclamer cette amende?»--«Bien des gens sont d'avis que tu nous dois un accommodement, dit Helgi, car ta vie était en jeu alors.»--«C'est la chance qui a décidé, dit Hrap, et ceux-là ont eu les coups qui devaient les avoir; les mauvais traitements ont été pour vous, et nous nous en sommes tirés.»--Mauvaise chance pour Thrain, dit Helgi, d'avoir rompu sa foi envers le jarl, en se chargeant de toi.»--«Ne vas-tu pas me réclamer une amende aussi? dit Hrap; je vais te payer de la bonne façon.»--«Si nous avons des démêlés, dit Helgi, ce n'est pas toi qui en profiteras.»--«Ne perds pas ton temps à parler à Hrap, dit Skarphjedin, change lui plutôt sa peau grise contre une rouge.»--«Tais-toi, Skarphjedin, dit Hrap; je ne me ferai pas faute de te jeter ma hache à la tête.»--«On verra bien, dit Skarphjedin, qui de nous deux mettra des pierres sur la tête de l'autre.»--«Partez d'ici, gens à la barbe de fumier, cria Halgerd; c'est ainsi que nous vous appellerons toujours à présent; et votre père, le drôle sans barbe.» Et avant qu'ils fussent partis tous les autres avaient redit les paroles d'Halgerd, hormis Thrain. Il leur défendit de les répéter. Les fils de Njal s'en allèrent, et revinrent à la maison. Ils dirent à leur père ce qui s'était passé, «Avez vous pris des témoins des paroles qui ont été dites?» demanda Njal.--«Aucun, dit Skarphjedin; nous n'avons nulle envie de poursuivre l'affaire autrement que par les armes.»--«Personne ne croira que vous osiez lever la main» dit Bergthora.--«Attends, femme, dit Kari, avant d'exciter tes fils; ils ont assez envie d'aller de l'avant». Après cela, ils parlèrent encore longtemps, tous, à voix basse, le père, les fils, et Kari. XCII On commençait à parler beaucoup de cette querelle, et tous étaient d'avis qu'au point où on en était, il n'y avait plus à l'étouffer. Runolf, fils d'Ulf, godi d'Ör, de Dal dans l'est, était grand ami de Thrain et il l'avait invité chez lui; il était convenu que Thrain s'en irait dans l'est, trois semaines ou un mois après le commencement de l'hiver. Thrain prit avec lui pour faire le voyage Hrap, et Grani, fils de Gunnar, Gunnar fils de Lambi, Lambi, fils de Sigurd, et Lodin, et Tjörvi. Ils étaient huit en tout. La mère et la fille, Halgerd et Thorgerd, devaient venir aussi. Thrain annonça qu'il s'arrêterait à Mörk chez son frère Ketil; il dit aussi combien de nuits il comptait passer au loin. Ils étaient tous armés jusqu'aux dents. Ils chevauchèrent vers l'est, passant le Markarfljot. Ils trouvèrent là des femmes mendiantes qui les prièrent de leur faire passer l'eau, ils le firent, après quoi ils vinrent à Dal ou ils trouvèrent un bon accueil, Ketil de Mörk y était. Ils restèrent là deux nuits. Runolf et Ketil prièrent Thrain de s'arranger avec les fils de Njal. Mais Thrain répondit de travers: il dit que jamais il ne leur donnerait d'argent, et qu'il était bien de taille à leur tenir tête, partout où ils se rencontreraient. «C'est possible, dit Runolf, mais moi je suis d'avis qu'ils n'ont pas leur pareil, depuis que Gunnar de Hlidarenda est mort; et il est à croire qu'il s'ensuivra mort d'homme des deux côtés.» Thrain dit qu'il n'en avait pas peur. Alors Thrain partit pour Mörk, où il passa deux nuits. Puis il revint à Dal. À l'un et l'autre endroit, on lui fit au départ de beaux présents. Les bords du Markarfljot étaient gelés, et il y avait des banquises de glace, çà et là, au travers de la rivière. Thrain dit qu'il voulait retourner chez lui ce soir-là. Runolf lui dit de n'en rien faire, qu'il serait plus prudent de ne pas marcher au jour qu'il avait dit. «Ce serait avoir peur, répond Thrain, et je ne veux pas de cela.» Les mendiantes auxquelles Thrain et ses hommes avait fait passer l'eau, vinrent à Bergthorshval. Bergthora leur demanda de quel pays elles étaient. Elles dirent qu'elles venaient de l'est, du pays qui est sous l'Eyjafjöll. «Qui vous a fait passer la rivière?» demanda Bergthora.--«Des hommes magnifiquement vêtus» dirent-elles.--«Qui étaient-ils?» dit Bergthora.--«Thrain fils de Sigfus, dirent-elles, et les hommes de sa suite. Et il nous a semblé qu'ils disaient beaucoup de mauvaises paroles sur ton mari et ses fils.»--«On n'entend pas toujours sur son compte les paroles qu'on voudrait» dit Bergthora. Elles s'en allèrent. Bergthora leur fit des présents d'adieu, et leur demanda quand Thrain reviendrait chez lui. Elles dirent qu'il serait de retour à quatre ou cinq nuits de là. Bergthora alla le dire à ses fils et à Kari son gendre, et ils parlèrent longtemps ensemble, tout bas. Ce même matin où Thrain et les siens quittaient le pays de l'est, Njal s'éveilla de bonne heure, et il entendit la hache de Skarphjedin résonner contre la muraille. Njal se lève et sort. Il voit ses fils tout armés, et avec eux Kari, son gendre. Skarphjedin était en avant. Il était vêtu d'une casaque bleue; il avait son bouclier à la main, et sa hache levée sur l'épaule. Après lui venait Kari. Il avait un justaucorps de soie, un casque et un bouclier dorés, et sur le bouclier était peint un lion. Après lui venait Helgi, vêtu de rouge, le casque en tête. Son bouclier était rouge, et orné d'une figure de cerf. Tous avaient des vêtements de couleurs éclatantes. «Où vas-tu, mon fils?» cria Njal à Skarphjedin,--«À la chasse aux moutons» répondit l'autre.--«C'est comme l'autre fois, dit Njal; mais ce jour-là vous avez chassé des hommes.» Skarphjedin se mit à rire: «Entendez-vous, dit-il, ce que dit notre bonhomme de père? Il a ses soupçons.»--«Quand lui as-tu déjà dit cela?» dit Kari.--«Quand j'ai tué Sigmund le blanc, le parent de Gunnar» dit Skarphjedin.--«Pourquoi l'as-tu tué?» dit Kari.--«Il avait tué Thord, fils de l'affranchi, notre père nourricier» répondit Skarphjedin. Njal rentra. Les autres s'en allèrent jusqu'à un endroit qu'on appelait le défilé rouge. Là il attendirent. De la place où ils étaient ils pouvaient voir, du côté de l'est, les autres arrivant de Dal. Le soleil brillait ce jour-là et le temps était clair. Et voici que Thrain et les siens arrivent de Dal en chevauchant le long de la rivière. Lambi fils de Sigurd dit: «Je vois briller des boucliers au défilé rouge: le soleil les fait reluire; il doit y avoir là une embuscade.»--Changeons de route et suivons la rivière, dit Thrain, il faudra bien qu'il viennent à notre rencontre, s'ils ont affaire à nous,» Ils se détournèrent donc et suivirent le bord de l'eau. Skarphjedin dit: «Ils nous ont vus, car ils ont changé de route; nous n'avons plus rien d'autre à faire que de courir sur eux.»--«Bien des gens se mettent en embuscade, dit Kari, avec une partie moins inégale que la nôtre. Ils sont huit et nous quatre.» Ils descendent donc au bord de la rivière et voient une banquise de glace un peu plus bas. C'est par là qu'ils veulent passer. Thrain et les siens s'étaient postés sur la glace, en amont de la banquise. «Que peuvent vouloir ces gens-là?» dit Thrain. Ils sont quatre, et nous sommes huit.»--«Et moi je crois, dit Lambi fils de Sigurd, qu'ils nous attaqueraient quand nous serions encore plus.» Thrain jette son manteau, et ôte son casque. Skarphjedin courait avec les autres le long de la rivière: et voici que la courroie de son soulier cassa, et le força de s'arrêter. «Que tardes-tu, Skarphjedin?» dit Grim.--«J'attache mon soulier» dit Skarphjedin.--«Allons toujours, dit Kari, je connais Skarphjedin, il n'arrivera pas plus tard que nous.» Ils continuent de courir vers la banquise, et ils vont à toute vitesse. Skarphjedin sauta sur ses pieds dès qu'il eut attaché sa courroie. Il levait en l'air sa hache Rimmugygi. Il court vers la rivière, mais l'eau est si profonde que sur une grande longueur il ne faut pas songer à la passer à gué. Il y avait de l'autre côté un amas de glaçons, uni comme du verre. Thrain et les siens avaient pris place au milieu. Skarphjedin prend son élan, il saute par dessus le fleuve, au milieu des glaçons, et puis, sans s'arrêter, il se lance en avant, les pieds joints. La glace était unie, et il avançait comme l'oiseau vole. Thrain était en train de remettre son casque. Skarphjedin arrive, il lève sur Thrain sa hache Rimmugygi, il le frappe à la tête, et la fend en deux jusqu'aux dents du menton, qui tombent sur la glace. Cela fut fait si vite, que personne n'eut le temps de frapper. Et là-dessus il s'éloigne, comme l'éclair. Tjörvi avait jeté son bouclier devant Skarphjedin; il sauta par dessus, retomba sur ses pieds et continua de glisser jusqu'au bout de la banquise. À ce moment, Kari et les autres arrivent à sa rencontre. «Voilà qui est d'un homme» dit Kari.--«À votre tour maintenant» dit Skarphjedin; et il chanta: «Me voici arrivé en même temps que vous sur le lieu du combat. J'ai fait mordre la poussière à ce jeune insolent. Depuis que le jarl a dépouillé Grim et Helgi, voici enfin le moment venu de venger cette aventure.» Il chanta encore: «J'ai brandi ma hache, qui fait pleuvoir les blessures. Elle qui se nomme l'ogre terrible, elle a pourvu les corbeaux de chair humaine. Rappelez-vous ce que vous avez promis à Hrap. Venez au combat, sur la plaine de glace. Rimmugygi de sa voix retentissante, vous a donné le signal.» Ils s'avancent donc. Grim et Helgi ont vu Hrap, et courent sur lui. Hrap lève sa hache sur Grim. Helgi qui le voit, le frappe au bras: le bras est tranché et la hache tombe à terre. «Tu as fait là d'utile besogne, dit Hrap; cette main a causé mort ou dommage à plus d'un.»--«Mais voilà qui est fini» dit Grim, et il lui passe sa lance au travers du corps. Hrap tomba mort à l'instant. Tjörvi court à Kari et lui lance un javelot. Kari saute en l'air, et le javelot passe sous ses pieds. Puis il court à Tjörvi et le frappe de son épée. L'épée s'enfonce dans la poitrine de Tjörvi, qui meurt sur le coup. Skarphjedin s'était emparé de Gunnar fils de Lambi et de Grani fils de Gunnar. «Voilà que j'ai pris deux louveteaux, dit-il. Que vais-je en faire?»--«C'est à toi de tuer l'un ou l'autre, si tu veux leur mort» dit Helgi.--«Il ne me plaît pas, dit Skarphjedin, de faire à la fois ces deux choses; aider Högni, et tuer son frère.»--«Mais le temps viendra, dit Helgi, où tu souhaiteras de l'avoir tué; car ils ne garderont jamais de paix avec toi, ni ces deux-là, ni aucun de ceux qui sont ici.»--«Je n'ai pas peur de cela» dit Skarphjedin. Et ils donnèrent la vie sauve à Grani, fils de Gunnar, à Gunnar, fils de Lambi, à Lambi fils de Sigurd, et à Lodin. Après cela ils retournèrent chez eux, et Njal leur demanda les nouvelles. Ils lui dirent tout ce qui s'était passé. «Ce sont là de grandes nouvelles, dit Njal; vous verrez qu'il s'ensuivra la mort d'un de mes fils, sinon pis encore.» Gunnar, fils de Lambi, emporta le corps de Thrain à Grjota, où il lui éleva un tombeau. XCIII Ketil de Mörk avait pris pour femme, comme il a été dit, Thorgerd fille de Njal. Mais il était frère de Thrain. Il se trouvait donc dans l'embarras. Il vint trouver Njal et lui demanda s'il n'avait pas quelque offre à lui faire pour le meurtre de Thrain. «Je te ferai, répondit Njal, des offres convenables. Je te prie donc d'amener tes frères, qui ont droit à l'amende, à accepter la paix.» Ketil dit qu'il le ferait volontiers. Et ils convinrent que Ketil irait trouver tous ceux à qui l'amende était due, et les déciderait à faire la paix. Puis il s'en retourna chez lui. Ketil va donc trouver ses frères et les convoque tous ensemble à Hlidarenda. Il leur expose l'affaire et Högni fut pour lui tant que dura l'entretien. Ils tombèrent d'accord qu'il fallait choisir des arbitres, et fixer une rencontre avec Njal. Pour le meurtre de Thrain on décida qu'il serait payé le prix d'un homme libre, et que tous ceux qui de par la loi y avaient droit en prendraient leur part. Alors la paix fut déclarée conclue, et les gages échangés. Njal compta la somme entière, sur l'heure, ainsi que le doit faire un chef. Et tout fut tranquille pendant quelque temps. Njal vint une fois à Mörk, et ils parlèrent ensemble, Ketil et lui, tout le jour. Le soir, Njal rentra chez lui et nul ne sut de quoi ils avaient parlé. Peu après, Ketil s'en alla à Grjota. Il dit à Thorgerd: «J'ai toujours tenu mon frère Thrain en grande affection, et je veux te le montrer; je t'offre de prendre chez moi pour l'élever son fils Höskuld.»--«Il sera fait comme tu le désires, dit-elle. Tu feras à l'enfant tout le bien que tu pourras quand il sera grand, tu le vengeras s'il périt par les armes, et tu lui donneras une somme d'argent quand il prendra femme. Tu vas t'y engager par serment», et il promit tout cela. Höskuld partit avec Ketil et fut chez lui quelque temps. XCIV Un jour Njal vint à Mörk. On lui fit bon accueil, et il y passa la nuit. Le soir, comme l'enfant était près de lui, il l'appela. L'enfant vint à lui aussitôt. Njal avait un anneau d'or au doigt: il le montra au petit garçon. Le petit prit l'anneau, le regarda, et le passa à son doigt. «Veux-tu l'accepter en cadeau?» dit Njal. «Je veux bien» dit l'enfant. «Sais-tu, dit Njal, ce qui a causé la mort de ton père?»--«Je sais, répondit l'enfant, que c'est Skarphjedin qui l'a tué; mais nous n'avons plus à y penser, puisque la paix a été faite, et que le prix du sang a été payé.»--«Ta réponse vaut mieux que ma demande, dit Njal, et tu seras un brave homme.»--«J'aime tes prédictions, dit Höskuld, car je sais que tu vois dans l'avenir et que tu ne dis point de mensonges.» Njal dit: «Je t'offre de te prendre chez moi pour t'élever, si tu veux y consentir.» Et Höskuld dit qu'il acceptait le bienfait, ainsi que tout autre que pourrait lui offrir Njal. L'affaire étant conclue, Höskuld partit avec Njal pour être élevé chez lui. Njal prenait soin qu'il n'arrivât rien de fâcheux à l'enfant, et il l'avait en grande affection. Les fils de Njal l'emmenaient avec eux et le traitaient avec toutes sortes d'égards. Le temps passa, et Höskuld arriva à l'âge d'homme. Il était grand et fort, le plus bel homme qu'on pût voir, avec une longue chevelure. C'était un des plus braves parmi les hommes du pays. Il était doux dans ses paroles, généreux, réfléchi. Il parlait bien à tous, et était aimé de tous. Les fils de Njal et Höskuld n'avaient jamais de différend entre eux, ni en paroles, ni en actions. XCV Il y avait un homme nommé Flosi. Il était fils de Thord, godi de Frey, fils d'Össur, fils d'Asbjörn, fils d'Heyjangrsbjörn, fils d'Helgi, fils de Björn Buna, fils de Grim, seigneur de Sogn. La mère de Flosi était Ingunn, fille de Thorir d'Espihol, fils d'Hamund Heljarskin, fils de Hjör, le fils du roi Half, qui régna sur les hommes de Half, et qui fut fils de Hjörleif Kvensama. La mère de Thorir était Ingunn, fille d'Helgi le maigre, qui prit des terres au fjord de l'est. Flosi avait pris pour femme Steinvör, fille de Hal de Sida. C'était une fille bâtarde, et sa mère s'appelait Solvör. Elle était fille d'Herjölf le blanc. Flosi habitait à Svinafell. C'était un grand chef. Il était fort et de grande taille, le plus hardi des hommes. Son frère s'appelait Starkad. Il n'avait pas la même mère que Flosi. La mère de Starkad était Thraslaug, fille de Thorstein Titling, fils de Geirleif. La mère de Thraslaug était Unn, fille d'Eyvind Karf, un de ceux qui s'établirent en Islande, et soeur de Modolf le sage. Les autres frères de Flosi étaient Thorgeir et Stein, Kolbein et Egil. La fille de Starkad, frère de Flosi, s'appelait Hildigunn. C'était une femme d'un grand courage, et la plus belle femme qu'on pût voir. Elle était si habile de ses mains, qu'elle n'avait pas son égale parmi les autres femmes. Mais elle était cruelle, et de coeur dur, quoiqu'elle sût être libérale quand il le fallait. XCVI Il y avait un homme nommé Hal. On l'appelait Hal de Sida. Il était fils de Thorstein, fils de Bödvar. La mère de Hal s'appelait Thordis, et était fille d'Össur, fils de Hrodlaug, fils de Rögnvald, Jarl de Mæri, fils d'Eystein le batailleur. Hal avait pour femme Joreid, fille de Thidrand le sage, fils de Ketil le tapageur, fils de Thorir, fils de Thidrand, de Veradal. Les frères de Joreid étaient Ketil le tapageur, de Njardvik, et Thorval, père d'Helgi fils de Droplaug. Halkatla était la soeur de Joreid, elle fut mère de Thorkel fils de Geitir, et de Thidrand. Le frère de Hal se nommait Thorstein. On l'appelait Thorstein Breidmagi. Son fils était Kol, qui fut tué par Kari dans le Bretland. Les fils de Hal de Sida étaient Thorstein et Egil, Thorvald et Ljot, et Thidrand, celui que les déesses ont tué. Il y avait un homme nommé Thorir. On l'appelait Haltathorir. Ses fils étaient Thorgeir Skorargeir et Thorleif Krak, et Thorgrim le grand. XCVII Il faut raconter maintenant comme quoi Njal vint trouver Höskuld, son fils d'adoption: «Je voudrais, mon fils, lui dit-il, te chercher une femme.» Höskuld dit, que cela lui allait, et le pria de s'occuper de la chose: «De quel côté, dit-il, es-tu d'avis de nous tourner?»--«Il y a, répondit Njal, une femme nommée Hildigunn, elle est la fille de Starkad, fils de Thord, godi de Frey. C'est le meilleur parti que je connaisse.»--«Fais comme tu l'entendras, mon père, dit Höskuld. Ton choix sera le mien.»--«C'est donc là que nous ferons notre demande» dit Njal. Peu de temps après, Njal convoqua nombre d'hommes pour l'accompagner. Il y avait les fils de Sigfus, tous les fils de Njal, et Kari fils de Sölmund. Ils montent à cheval, et s'en vont à l'est, jusqu'à Svinafell. Ils trouvent là bon accueil. Le jour d'après, Njal et Flosi entrent en conversation. Njal prit la parole et dit: «Je suis venu ici pour conclure une alliance avec toi, Flosi, et pour te demander en mariage Hildigunn, la fille de ton frère.»--«Pour qui?» dit Flosi.--«Pour Höskuld, fils de Thrain, mon fils d'adoption» dit Njal.--«L'idée est bonne, dit Flosi, quoiqu'il y ait bien des risques à courir pour vous deux; mais que me diras-tu d'Höskuld?»--«Je n'en puis dire que du bien, répondit Njal, et je lui donnerai en mariage autant d'argent qu'il vous semblera convenable, si vous voulez conclure l'affaire.»--«Appelons Hildigunn, dit Flosi, et sachons ce qu'elle pense de l'homme dont tu me parles.» On envoya donc chercher Hildigunn. Elle arriva. Flosi lui dit la demande de Njal. «Je suis une femme orgueilleuse, répondit-elle, et je ne sais pas comment je m'arrangerais avec des hommes d'humeur semblable; et puis ce n'est pas tout: cet homme ne commande à personne, et tu m'as dit que tu ne me marierais jamais avec un homme qui ne fût pas godi.»--«C'est assez, dit Flosi; si tu ne veux pas être la femme d'Höskuld, je n'ai plus à faire mes conditions.»--«Je n'ai pas dit, répliqua-t-elle, que je refusais d'être la femme d'Höskuld, s'ils peuvent faire de lui un godi. Mais je ne veux de lui qu'à cette condition.»--«Je vous prierai donc, dit Njal, de laisser l'affaire en suspens pendant trois ans.» Et Flosi répondit qu'ainsi ferait-on. «Je fais encore une condition, dit Hildigunn; si ce mariage se fait, nous resterons ici dans le pays de l'est.» Njal dit que c'était à Höskuld à répondre à cela. Et Höskuld dit qu'il avait confiance en bien des gens, mais en son père adoptif plus qu'en nul autre. Ils remontèrent à cheval, et quittèrent le pays de l'est. Njal cherchait pour Höskuld un siège de godi, mais personne ne voulait vendre le sien. L'été se passa, et le temps de l'Alting arriva. Cet été là, il y avait de grands procès à juger. Bien des gens firent comme d'habitude et vinrent trouver Njal. Mais, comme on ne s'y attendait guère, il les conseilla de telle sorte que leurs procès ne purent aboutir: et il en résulta de grandes querelles et les hommes quittèrent le ting sans que justice fût rendue. Le temps se passe, et vient un autre ting. Njal y alla. Tout fut d'abord tranquille, jusqu'au moment où Njal dit aux hommes qu'il était temps d'introduire leurs affaires. La plupart dirent, que cela ne servirait de rien, puisqu'il n'y avait pas moyen d'aboutir, quoique ces procès eussent été déférés à l'Alting; «Nous aimons mieux, ajoutèrent-ils, défendre notre droit d'estoc et de taille.»--«Gardez-vous en, dit Njal; il n'est pas bon qu'il n'y ait pas de loi dans ce pays. Vous avez quelque raison cependant de parler comme vous le faites; c'est à nous de vous aider, qui connaissons la loi, et qui devons l'appliquer. Mon avis est donc que nous réunissions tous les chefs, et que nous parlions ensemble de la chose.» On alla donc à l'assemblée. Njal dit: «J'ai une proposition à faire à toi, Skapti fils de Thorod, et aux autres chefs. Il me semble que nos procès viennent à néant, s'il nous faut les porter devant les tribunaux de quartier, où ils s'embrouillent de telle sorte qu'ils ne peuvent plus ni avancer ni reculer. Je trouverais préférable d'avoir un cinquième tribunal, devant lequel seraient portées toutes les affaires qui n'auraient pu se terminer devant les tribunaux de quartier.»--«Et comment nommeras-tu, dit Skapti, ton cinquième tribunal, puisque les tribunaux de quartier prennent tous nos anciens godis, douze pour chaque tribunal?»--«Je vois un moyen, dit Njal, c'est de faire de nouveaux godis, en prenant dans chaque quartier ceux qui conviennent le mieux pour cela; et les suivront au ting tous ceux qui voudront.»--«Nous ferons selon ton conseil, dit Skapti: mais quelles sortes de procès viendront devant eux?»--«Il faut, dit Njal, qu'ils connaissent de toutes les affaires d'illégalités au ting, de faux témoignages et de citations mensongères en justice. De même toutes les affaires où les tribunaux de quartier seront divisés, on les fera venir devant le cinquième tribunal. De même encore, si quelqu'un offre ou accepte de l'argent pour corrompre la justice. C'est devant ce tribunal que les serments seront les plus solennels, et chaque serment sera appuyé par deux hommes, qui confirmeront sur leur honneur ce que les autres auront juré. Dans le cas aussi ou une des deux parties procéderait régulièrement, et l'autre irrégulièrement, il faudra que le tribunal juge en faveur de ceux qui auront procédé régulièrement. Les affaires seront jugées comme aux tribunaux de quartier, avec cette différence qu'une fois le cinquième tribunal formé de quatre fois douze juges, le plaignant en récusera six, et le défendeur six autres. Et si le défendeur ne veut pas, c'est le plaignant qui en récusera encore six, comme il a fait des six premiers. Et si le plaignant ne les récuse pas, alors l'affaire tombera à néant; car il faudra pour juger trois fois douze juges seulement. Nous prendrons aussi une décision au sujet du tribunal législatif, c'est que ceux-là seulement qui siègent au banc du milieu, auront le pouvoir de faire et de défaire la loi; et on choisira pour cela ceux qui sont les plus sages et les meilleurs. C'est là aussi que se tiendra le cinquième tribunal. Et si ceux qui siègent au tribunal législatif ne tombent pas d'accord sur les arrêtés à prendre ou les lois à faire, alors on lèvera la séance pour se compter, et c'est la majorité des voix qui décidera. Et s'il y a quelqu'un en dehors du tribunal, qui ne puisse y entrer, et se trouve lésé en quelque chose, il protestera à haute voix, de manière qu'on l'entende au tribunal, et par là il rendra nulles et de nul effet toutes les lois qu'ils auront faites et toutes les décisions qu'ils auront prises, et contre lesquelles il aura protesté.» Alors Skapti fils de Thorod fit adopter une loi sur la formation du cinquième tribunal et tout ce qu'avait dit Njal. Les hommes allèrent au tertre de la loi, et ils instituèrent de nouveaux sièges de godis. Dans le pays du Nord, voici quels furent les nouveaux: le Godord des hommes de Mel, au Midfjord et celui de Laufæsing, sur l'Eyjafjord. Alors Njal prit la parole et dit: «Bien des gens ici ont connaissance de ce qui s'est passé entre mes fils et les hommes de Grjota, quand ils ont tué Thrain fils de Sigfus, après quoi la paix fut conclue, et je pris chez moi Höskuld fils de Thrain. Voici qu'à présent je lui ai cherché une femme, et il l'aura s'il peut obtenir un siège de godi. Mais personne ne veut vendre le sien. Je vous prie donc de consentir à ce que j'institue un nouveau Godord à Hvitanes, pour Höskuld.» Et tous y consentirent. Njal institua un nouveau Godord pour Höskuld, qui fut appelé depuis lors Höskuld, godi de Hvitanes. Après cela les gens quittèrent le ting et retournèrent chez eux. Njal ne resta pas longtemps chez lui. Il partit pour Svinafell avec ses fils et Höskuld, et fit sa demande à Flosi. Et Flosi dit qu'il tiendrait tout ce qu'il avait promis. Hildigunn fut fiancée à Höskuld et on fixa le jour de la noce en sorte que tout était conclu. Ils rentrèrent chez eux, et une seconde fois revinrent chez Flosi pour la noce. Flosi compta tout l'argent d'Hildigunn, quand la noce fut faite, et tout se passa très bien. Ils s'en allèrent à Bergthorshval et y passèrent l'hiver. Hildigunn et Bergthora s'entendaient bien ensemble. Le printemps suivant, Njal acheta des terres à Vörsabæ et les donna à Höskuld, qui alla s'y établir. Njal lui donna tous les serviteurs qu'il lui fallait. Ils étaient tous si bons amis que nul d'entre eux ne faisait rien sans avoir pris conseil de tous les autres. Höskuld demeura longtemps à Vörsabæ. Ils se rendaient les uns aux autres toutes sortes d'honneurs, et les fils de Njal étaient toujours en compagnie d'Höskuld. Il y avait tant d'amitié entre eux qu'ils s'invitaient les uns les autres chaque automne, et se faisaient de riches présents. Cela dura ainsi longtemps. XCVIII Il y avait un homme nommé Lyting. Il habitait à Samstad. Il avait une femme nommée Steinvör. Elle était fille de Sigfus, et soeur de Thrain. Lyting était de grande taille, fort, et riche en biens, mais c'était un homme à qui il n'était pas bon d'avoir à faire. Il arriva que Lyting donna un festin à Samstad. Il y avait prié Höskuld, godi de Hvitanes, et les fils de Sigfus. Ils vinrent tous. Il y avait là aussi Gunnar fils de Lambi et Lambi fils de Sigurd. Höskuld, fils de Njal, et sa mère, avaient leur demeure à Holt; quand Höskuld rentrait chez lui, venant de Bergthorshval, comme il faisait souvent, son chemin passait devant le domaine de Samstad. Höskuld avait un fils qui s'appelait Amundi. Il était né aveugle. Il était, malgré cela, de grande taille, et fort. Lyting avait deux frères: l'un s'appelait Halstein et l'autre Halgrim. C'étaient les plus malfaisants des hommes; ils étaient toujours avec leur frère Lyting, car personne autre ne pouvait s'entendre avec eux. Lyting resta dehors une grande partie du jour; de temps en temps il rentrait. Il venait de s'asseoir sur son siège, quand une femme entra et dit: «Vous étiez trop loin pour voir cet insolent, quand il a passé devant le domaine.»--«De quel insolent parles-tu?» dit Lyting. «D'Höskuld fils de Njal, dit-elle, qui vient de passer devant le domaine.»--«Il passe souvent dit Lyting, et cela me fâche assez; je t'en prie, Höskuld mon neveu, viens avec moi, si tu veux venger ton père et tuer Höskuld fils de Njal.»--«Je ne ferai pas cela, ce serait mal remercier Njal, mon père adoptif; et puisse ton festin ne pas te donner de joie.» Il sauta sur ses pieds, quitta la table, fit amener ses chevaux, et partit. Alors Lyting dit à Grani fils de Gunnar: «Tu étais là quand Thrain fut tué, et tu t'en souviens bien. Et toi aussi, Gunnar fils de Lambi, et toi, Lambi fils de Sigurd. Je veux que vous veniez avec moi ce soir. Nous allons courir sus à Höskuld fils de Njal, et le tuer avant qu'il ne rentre chez lui.»--«Non, dit Grani, je ne veux pas combattre contre les fils de Njal et rompre la paix que de bons et vaillants hommes ont conclue.» Les deux autres dirent la même chose et aussi les fils de Sigfus; et ils prirent tous le parti de s'en aller. Quand ils furent loin, Lyting dit: «Chacun sait que je n'ai pas eu part au prix du meurtre de mon beau-frère Thrain; je ne pourrai jamais trouver bon que sa mort reste sans vengeance.» Il appela, pour venir avec lui, ses deux frères, et trois serviteurs. Ils allèrent sur le chemin où Höskuld devait passer, et l'attendirent dans un creux, au nord du domaine. Ils restèrent là jusqu'à la moitié du soir. Et voici qu'Hölskuld arriva, chevauchant. Ils sautèrent tous sur leurs pieds, leurs armes à la main, et se jetèrent sur lui. Höskuld fit si bonne défense que de longtemps ils n'en purent venir à bout. À la fin il blessa Lyting au bras, et tua deux de ses serviteurs, après quoi il tomba lui-même. Ils lui firent seize blessures, mais ils ne lui tranchèrent point la tête. Puis ils s'en allèrent dans les bois, à l'est de la Ranga, et ils s'y tinrent cachés. Ce même soir, le berger de Hrodny trouva le cadavre d'Höskuld. Il rentra à la maison, et dit à Hrodny le meurtre de son fils. «Était-il bien mort? dit-elle; lui avait-on coupé la tête?»--«Non», dit-il. «Je le saurai si je le vois, dit-elle. Va prendre mon cheval et mon traîneau.» Il fit comme elle avait dit, et ils partirent pour l'endroit où gisait Höskuld. Elle considéra les blessures et dit: «C'est comme je pensais, il n'est pas tout à fait mort: et Njal peut guérir des blessures plus profondes que les siennes.» Ils le prirent, le mirent sur le traîneau, et l'emmenèrent à Bergthorahval. Là, ils le portèrent dans une étable à moutons, et l'assirent contre la muraille. Après quoi ils allèrent frapper à la porte de la maison; un serviteur vint leur ouvrir. Elle passa devant lui, très-vite, et vint tout droit au lit de Njal. Elle demanda si Njal était éveillé. «J'ai dormi jusqu'à présent, dit-il, mais maintenant je suis éveillé; qu'est-ce qui t'amène de si bonne heure?» Hrodny répondit: «Lève-toi de ton lit, et quitte les côtés de ma rivale; sors avec moi, elle aussi, et tes fils.» Ils se levèrent et sortirent. «Prenons nos armes, dit Skarphjedin.» Njal ne répondit rien; ils rentrèrent, et ressortirent armés. Hrodny marche devant eux, et ils arrivent à l'étable à moutons. Elle entre et leur dit d'entrer aussi. Elle lève sa torche et dit: «Voici, Njal, ton fils Höskuld. Il a sur lui nombre de blessures et il a grand besoin que tu le guérisses.»--«Je vois, répondit Njal, les marques de la mort sur son visage, et nul signe de vie. Pourquoi ne lui as-tu pas rendu les derniers devoirs? Ses narines sont ouvertes.»--«Je voulais que Skarphjedin le fît» dit-elle. Skarphjedin s'approcha d'Höskuld, et lui ferma les yeux. Puis il dit à son père: «Sais-tu qui l'a tué?»--Njal répondit: «C'est Lyting de Samstad, et ses frères, qui ont fait cela.» Alors Hrodny prit la parole: «Je mets entre tes mains, Skarphjedin, dit-elle, la vengeance de ton frère. Je compte que tu feras bien les choses, quoiqu'il ne soit pas né en légitime mariage, et que tu ne perdras pas de temps.»--«Vous êtes d'étranges gens, dit Bergthora; vous tuez des hommes pour des choses qui vous importent peu, et dans un cas pareil vous ruminez et digérez ce que vous avez à faire jusqu'à ce que rien n'en sorte: voici qu'Höskuld, godi de Hvitanes va venir vous offrir la paix, et il faudra bien l'accepter. C'est maintenant qu'il faut agir, si vous voulez.»--«Notre mère nous presse, et elle a raison» dit Skarphjedin. Et ils sortirent tous, en courant. Hrodny rentra dans la maison avec Njal, et elle y passa la nuit. XCIX Parlons maintenant de Skarphjedin et de ses frères, qui s'en allaient vers la Ranga. «Arrêtons-nous, dit Skarphjedin, et écoutons.» Ainsi firent-ils. «Marchons sans faire de bruit, reprit-il; car j'entends des voix d'hommes en amont de la rivière. Voulez-vous, Grim et Helgi, vous charger de Lyting seul, ou de ses deux frères?» Ils dirent qu'ils se chargeaient de Lyting seul. «C'est lui pourtant qui nous importe le plus, dit Skarphjedin; s'il nous échappe, ce sera fâcheux; et c'est à moi que je me fierais le mieux pour l'empêcher.»--«Si nous en venons aux mains, dit Helgi, nous ferons en sorte qu'il ne s'échappera pas.» Ils allèrent du côté où Skarphjedin avait entendu des voix, et virent Lyting et ses frères auprès d'un ruisseau. Skarpjedin sauta par dessus le ruisseau, sur un banc de sable qui se trouvait de l'autre côte. Là étaient Halgrim et son frère, Skarphjedin frappe Halgrim à la jambe, et la lui tranche sous lui; de l'autre main il s'empare de Halkel. Lyting pointa son épée sur Skarphjedin, Helgi accourut et mit son bouclier devant; l'épée s'y enfonça. Lyting ramassa une pierre et la lança à Skarphjedin, qui laissa échapper Halkel. Halkel se mit à courir le long du banc du sable, mais il ne pouvait remonter qu'en grimpant sur ses genoux. Skarphjedin lui lança de côté sa hache Rimmugygi, et lui brisa l'épine du dos. À ce moment, Lyting s'échappe, Grim et Helgi courent après lui et chacun d'eux lui fait sa blessure, mais il réussit à passer la rivière et à se mettre hors de poursuite. Il retrouve son cheval, et court d'une traite à Vörsabæ. Höskuld était chez lui. Lyting va le trouver, et lui dit ce qui s'est passé. «Il fallait t'y attendre, dit Höskuld, tu t'es conduit comme un fou. Tu trouveras vrai ce qui a été dit: La main ne se réjouit pas longtemps du coup qu'elle a donné. Tu vas être, je crois, en grand doute si tu pourras te garder des fils de Njal.»--«Il est certain, dit Lyting, que j'aurai peine à m'en tirer; je te prie donc de faire la paix entre moi et Njal, et les fils de Njal, de manière que je puisse rentrer dans mon domaine.»--«Ainsi ferai-je» dit Höskuld. Alors Höskuld fit seller son cheval, et partit pour Bergthorshval, lui sixième. Les fils de Njal étaient rentrés, et ils s'étaient couchés pour dormir. Höskuld vint trouver Njal, et ils se mirent à parler tous deux. Höskuld dit à Njal: «Je suis venu en suppliant de la part de mon oncle Lyting. Il a commis un grand méfait envers vous: il a rompu la paix, et tué ton fils.»--«Lyting pense peut-être, dit Njal, qu'il a assez payé par la mort de ses frères. Mais si je consens à un arrangement, ce n'est que par égard pour toi. Je te dirai donc d'avance ceci: les frères de Lyting seront traités comme gens hors la loi, Lyting n'aura rien pour ses blessures, et payera pour Höskuld l'amende entière.»--«Je veux, dit Höskuld, que tu prononces seul.»--«Je le ferai, puisque tu le veux» dit Njal.--«Ne faut-il pas que tes fils soient là?» dit Höskuld.--«Alors nous ne pourrons rien conclure, dit Njal, mais ils garderont la paix que j'aurai faite.»--«Finissons-en donc, dit Höskuld, et promets la paix à Lyting, au nom de tes fils.»--«Ainsi ferai-je, dit Njal. Je veux donc que Lyting paie deux cents d'argent pour le meurtre d'Höskuld, et qu'il garde son domaine de Samstad. Mais il me semble préférable qu'il le vende et s'en aille. Non pas que moi et mes fils ne rompions la paix faite, mais il se peut que quelqu'un surgisse dans le pays, qui lui deviendrait redoutable. S'il semble que je le chasse, je lui permets de rester, qu'il réponde seul des suites.» Après cela, Höskuld retourna chez lui. Les fils de Njal s'éveillèrent et demandèrent à leur père qui était venu. Il leur dit que c'était Höskuld, son fils adoptif. «Il venait demander la paix pour Lyting» dit Skarphjedin.--«C'est vrai» dit Njal.--«C'était mal fait,» dit Grim.--«Höskuld ne l'aurait pas couvert de son bouclier, dit Njal, si tu l'avais tué comme tu t'en étais chargé.» Et Skarphjedin chanta: «Ne faisons pas, nous autres, de reproches à notre père. Nous devions nous attendre à ce qu'il fît la paix. Si l'on savait que nous l'avons blâmé, on verrait l'acier reluire encore en de nouveaux combats.» «Ne blâmons pas notre père» dit Skarphjedin. Nous ne devons pas oublier de dire que cette paix fut toujours gardée. C Il y avait eu changement de chefs en Norvège. Le jarl Hakon avait fini ses jours, et on avait mis à sa place Olaf fils de Trygvi. Voici quelle fut la fin du jarl Hakon: un esclave nommé Kark lui coupa la gorge à Rimul dans le Gaulardal. En même temps que ces nouvelles, on apprit que la Norvège avait changé de croyances. Les gens avaient rejeté la vieille foi, et le roi Olaf avait fait chrétiens les pays de l'ouest, le Hjaltland, les îles Orkneys et les Féröe. Beaucoup de gens dirent en présence de Njal que c'était mal fait de quitter les vieilles croyances. Mais Njal dit: «Il me semble que la nouvelle foi est bien meilleure, et que celui qui la suivra, au lieu de l'autre, fera bien. Et s'il vient ici de ces hommes qui annoncent cette foi, je les aiderai de mon mieux.» Et il redisait cela souvent. Il s'en allait volontiers à l'écart, se parlant à lui-même. Ce même automne, il arriva un vaisseau dans les fjords de l'est, à l'endroit que l'on nomme Gautavik sur le Berufjord. L'homme qui le menait s'appelait Thangbrand. Il était fils du comte Vilbald, du pays de Saxe. Thangbrand était envoyé par le roi Olaf fils de Trygvi, pour annoncer la vraie foi. Avec lui venait un homme d'Islande nommé Gudleif. Il était fils d'Ari, fils de Mar, fris d'Atli, fils d'Ulf le louche, fils d'Högni le blanc, fils d'Utryg, fils d'Ublaud, fils de Hjörleif Kvensama, roi du Hördaland. Gudleif était un grand tueur d'hommes. C'était l'homme le plus hardi et le plus querelleur qu'on pût voir. Il y avait deux frères qui demeuraient à Berunes. L'un s'appelait Thorleif et l'autre Ketil. Ils étaient fils de Holmstein, fils d'Ossur du Breiddal. Ils tinrent une assemblée où il fut défendu d'avoir aucun commerce avec les hommes qui venaient d'arriver. Hal de Sida l'apprit. Il habitait à Thvatta sur l'Alptafjord. Il monta à cheval, avec trente hommes, et vint au vaisseau. Il alla droit à Thangbrand et lui dit: «Vos affaires ne vont pas bien, n'est-il pas vrai?» L'autre dit que c'était vrai. «Je vais donc te dire mon message, dit Hal; je vous invite tous à venir chez moi, et je tâcherai de faire marcher vos affaires.» Thangbrand le remercia et vint à Thvatta. Un jour de l'automne suivant, Thangbrand sortit de bonne heure, il se fit dresser une tente, et il y chanta la messe avec beaucoup de pompe; car c'était jour de grande fête. «En l'honneur de qui fais-tu cette fête?» dit Hal.--«En l'honneur de l'ange Michel» dit Thangbrand.--«Quelle dignité ont les anges?» dit Hal.--«Une très grande, dit Thangbrand. Il pèse tout ce que tu fais, le bien et le mal; et il est si miséricordieux, qu'il donne toujours l'avantage aux bonnes actions.»--«Je voudrais bien, dit Hal, l'avoir pour ami.»--«Il ne tient qu'à toi, dit Thangbrand; donne-toi à lui, et à Dieu, aujourd'hui.»--«Je veux bien, dit Hal, à une condition, c'est que tu me promettes de sa part qu'il sera mon ange gardien.»--«Je te le promets» dit Thangbrand. Et Hal reçut le baptême, avec toute sa maison. CI Le printemps suivant, Thangbrand s'en alla annoncer la foi, et Hal avec lui. Et quand ils arrivèrent dans l'ouest, par la plaine de Lonsheidi, à Stafafell, là demeurait Thorkel. Il s'éleva grandement contre la foi nouvelle, et défia Thangbrand en combat singulier. Thanghrand vint au combat avec le signe de la croix sur son bouclier: il fut vainqueur et tua Thorkel. De là ils allèrent au Hornafjord, et reçurent l'hospitalité à Borgarhöfn, à l'ouest d'Heinabergssand. Là demeurait Hildir le vieux. Son fils était Glum, qui fut de la troupe de Flosi quand on brûla Njal. Hildir reçut la foi, et toute sa maison avec lui. De là ils allèrent à Fellsvherfi, et logèrent à Kalkafell. Là demeurait Kol fils de Thorstein, et ami de Hal; il reçut la foi, lui et toute sa maison. De là ils allèrent à Breida. Là demeurait Ossur fils de Hroald, et ami de Hal; il se fit marquer du signe de la croix. De là ils allèrent à Svinafell, et Flosi se fit marquer du signe de la croix, et promit de les aider au ting. De là ils allèrent dans l'ouest, à Skogahverfi, et logèrent à Kirkjubæ. Là demeurait Surt fils d'Asbjörn, fils de Thorstein, fils de Ketil le fou. Tous ceux là avaient été chrétiens, de père en fils. Après cela, ils quittèrent Skogahverfi, et vinrent à Höfdabrekka. On commençait à parler beaucoup de leur voyage. Il y avait un homme nommé Galdrahjedin, qui demeurait dans le Kerlingardal. Des païens vinrent faire marché avec lui pour qu'il tuât Thangbrand et ses compagnons. Il vint à Arnarstaksheidi et y fit un grand sacrifice. Et comme Thangbrand s'approchait, venant de l'est, la terre s'ouvrit sous son cheval, il sauta et se trouva sain et sauf sur le bord du précipice; mais le cheval fut englouti, avec tout son harnais, et plus jamais on ne le revit. Et Thangbrand loua Dieu. CII Voici que Gudleif se met à la poursuite de Galdrahjedin, il le trouve dans la plaine et lui donne la chasse jusqu'au Kerlingardal. Arrivé à une portée de trait, il lui lance un javelot, et le perce de part en part. De là, ils allèrent à Dyrholm, où ils tinrent une assemblée. Thangbrand y annonça la foi, et baptisa Ingjald fils de Thorkel Hæyrartyrdil. De là, ils allèrent dans le Fljotshlid, et y annoncèrent la foi. Là ils trouvèrent Vetrlidi le skald et son fils Ari, qui s'élevèrent grandement contre eux, et à cause de cela ils tuèrent Vetrlidi. Voici ce qu'on a chanté à ce sujet: «Il est allé, celui qui faisait retentit son épée sur les casques, dans le pays du Sud. Il a terrassé l'enclume où se forgent les chants. Ses armes ont retenti sur le crâne d'un héros, de Vetrlidi le skald.» De là Thangbrand vint à Bergthorshval, et Njal reçut la foi, avec toute sa maison. Mais Mörd fils de Valgard était fort contre eux. Ils partirent de là et passèrent la rivière. Ils vinrent dans le Haukadal, où ils baptisèrent Hal, âgé de trois ans. De là ils vinrent à Grimsnes. Thorvald le malade rassembla une troupe pour marcher contre eux, et il envoya un message à Ulf fils d'Uggi, pour l'engager à courir sus à Thangbrand, et à le tuer. Et voici le chant qu'il fit: «Au loup qui jamais n'a peur, au terrible fils d'Uggi, moi qui brandis le fer, j'ai envoyé ce simple message: qu'il chasse celui qui est le proscrit des dieux, et qui a blasphémé Odin; et nous, nous chasserons l'autre.» Ulf fils d'Uggi répondit par cet autre chant: «Je me garderai bien d'accueillir ce cormoran, le message de cette bouche pleine d'artifice. Le hennissement du cheval a retenti; mais je le vois, ce serait ma perte. Il est dangereux de happer des mouches.» «Je n'ai nulle envie, dit Ulf, de me laisser enjôler par ses belles paroles. Mais qu'il prenne garde que sa langue ne devienne un lacet autour de son cou.» Le messager retourna vers Thorvald, et lui dit les paroles d'Ulf. Thorvald avait déjà rassemblé beaucoup de monde: il annonça qu'il irait attendre Thangbrand dans les bruyères de Blaskog. Thangbrand et Gudleif chevauchaient, venant du Haukadal. Ils virent un homme qui venait à leur rencontre. L'homme demanda Gudleif, et quand il fut près de lui, il lui dit: «Je viens t'avertir, Gudleif, pour l'amour que je porte à ton frère Thorgil, de Reykjahol, qu'ils t'ont préparé plus d'une embuscade, et voici que Thorvald le malade est avec sa troupe à Hestlæk, sur le Grimsnes.»--«Nous n'en irons pas moins tout droit à sa rencontre» dit Gudleif. Et ils descendirent vers Hestlæk. Thorvald était déjà là, et il avait passé le ruisseau. Gudleif dit à Thangbrand: «Voici Thorvald; courons à lui.» Thangbrand lança un javelot, qui transperça Thorvald, et Gudleif le frappa à l'épaule, et lui coupa un bras: il mourut sur le champ. Après cela ils allèrent au ting, et il s'en fallut de peu que les parents de Thorvald ne vinssent les attaquer. Mais Njal et les gens de l'est prirent la défense de Thangbrand. Hjalti fils de Skeggi fit ce couplet: «Je ne crains pas d'insulter les dieux. Je tiens Freyja pour une chienne. Ce sont des chiens tous deux, Odin et Freyja.» Cet été là, Hjalti s'en alla à l'étranger, et aussi Gissur le blanc. Cependant le vaisseau de Thangbrand se brisa au Bulandsnes, sur la côte de l'est: ce vaisseau s'appelait le Bison. Thangbrand et ses compagnons parcouraient tout le pays de l'ouest. Steinunn, mère de Skaldref, vint à leur rencontre. Elle venait prêcher à Thangbrand la foi païenne, et elle lui parla longuement. Thangbrand se taisait pendant qu'elle parlait, mais ensuite il parla longuement à son tour, et retourna contre elle tout ce qu'elle avait dit. «Sais-tu, dit-elle, que Thor a défié Christ en combat singulier, et que Christ n'a pas osé se mesurer avec Thor?»--«Je sais, dit Thangbrand, que Thor n'eût été que cendre et poussière, si Dieu n'avait bien voulu le laisser vivre.»--«Sais-tu, dit-elle encore, qui a brisé ton vaisseau?»--«Qui dis-tu qui l'a fait?» demanda-t-il.»--«Je vais te le dire,» répondit-elle. Et elle chanta: «Les dieux ont chassé les sonneurs de cloches comme le faucon du rivage; ils ont dispersé leurs vaisseaux, les bisons qui courent sur les vagues. Christ a refusé de boire avec les nôtres. Odin n'a pas épargné ses vaisseaux, les rennes de la mer.» Elle chanta encore: «Thor a arraché de leurs ancres les vaisseaux de Thangbrand. Il les a mis en pièces, et il les a brisés contre le rivage. Jamais plus les patins du Viking ne sillonneront les flots, car la tempête a été rude, et les a réduits en poussière.» Après cela Thangbrand et Steinunn se séparèrent, et Thangbrand et les siens continuèrent leur route vers l'ouest, jusqu'au Bardastrand. CIII Gest fils d'Odleif habitait à Haga, au Bardastrand. C'était le plus sage des hommes, et il voyait les destins dans l'avenir. Il donna un festin à Thangbrand et aux siens, qui vinrent à Haga, au nombre de soixante. On leur dit que deux cents hommes païens y étaient déjà rassemblés et qu'on s'attendait à voir arriver un sorcier nommé Utryg; ils avaient tous grand'peur de lui. On disait qu'il ne craignait ni le fer ni la flamme; et tous ces païens étaient fort effrayés. Thangbrand leur demanda s'ils voulaient recevoir la foi, mais ils refusèrent tous. «Je vous ferai donc, dit Thangbrand, une proposition, afin de voir quelle foi est la meilleure. Nous allons faire trois feux. Vous autres païens, vous en bénirez un, et moi un autre, et le troisième restera sans bénédiction. Si le sorcier a peur du feu que j'aurai béni, mais passe à travers les deux autres, vous recevrez la foi.»--«C'est bien dit, répondit Gest, et je consens à cela pour moi et ceux de ma maison.» Et après que Gest eut ainsi parlé, beaucoup d'autres dirent qu'ils feraient comme lui. Et voici qu'on vint dire que le sorcier s'approchait du domaine. Les feux étaient allumés et brûlaient. Les hommes prirent leurs armes, sautèrent sur les bancs, et attendirent. Le sorcier arrive, tout armé; le voilà qui passe la porte. Il entre dans la chambre et passe tout droit au travers du feu que les païens avaient béni, et aussi de celui qui était resté sans bénédiction. Il arrive au feu que Thangbrand avait béni, et il n'ose pas le traverser, et il dit que ce feu le brûle grandement. Il brandit son épée vers les bancs, mais l'épée qu'il avait levée en l'air entre dans une poutre, de côté. Alors Thangbrand le frappa au bras avec son crucifix, et on vit ce prodige, que l'épée tomba de la main du sorcier. Thangbrand lui enfonce l'épée dans la poitrine. Gudleif lui enlève un bras, les autres s'approchent et achèvent de le tuer. Alors Thanghrand leur demanda s'ils voulaient recevoir la foi. Gest répondit qu'il n'avait promis que ce qu'il comptait tenir. Et Thangbrand baptisa Gest et toute sa maison, et bien d'autres encore. Thangbrand demanda à Gest s'il ne pourrait pas continuer sa route vers les fjords de l'ouest. Gest l'en détourna, disant que les gens de là-bas étaient des hommes rudes, à qui il n'était pas bon d'avoir à faire «mais s'il est écrit, ajouta-t-il, que la foi finira par s'établir, c'est au ting qu'on l'établira, et alors tous les chefs de chaque district seront présents.»--«J'ai déjà annoncé la foi au ting, dit Thangbrand, et j'ai trouvé beaucoup de résistance.»--«Tu as fait de grandes choses, dit Gest, quoiqu'il soit réservé à d'autres de mettre la foi dans nos lois. C'est comme on l'a dit: un arbre ne tombe pas du premier coup.» Après cela, Gest fit à Thangbrand de riches présents, et Thangbrand et les siens retournèrent dans le pays du Sud. Thangbrand vint dans le district des gens du Sud et de là aux fjords de l'est. Il reçut l'hospitalité à Bergthorshval, et Njal lui fit de beaux présents. De là il continua sa route vers l'est, jusqu'à l'Alptafjord, pour retrouver Ifal de Sida. Il fit remettre son vaisseau en état. Les païens avaient nommé ce vaisseau le panier de fer. Thangbrand s'y embarqua, et Gudleif avec lui. CIV Cet été là, Hjalti fils de Skeggi fut mis hors la loi, au ting, pour avoir blasphémé les dieux. Thangbrand dit au roi Olaf les mauvais traitements que lui avaient faits les Islandais, et comme quoi ils étaient si grands sorciers, qu'ils avaient fait ouvrir la terre sous les pieds de son cheval, qui fut englouti. Le roi Olaf entra en si grande colère qu'il fit prendre et mettre en prison tous les hommes d'Islande, et il voulait les tuer. Alors Gissur le blanc et Hjalti vinrent le trouver. Ils offrirent de se porter caution pour ces hommes, et de s'en aller en Islande pour y annoncer la foi. Le roi prit bien la chose, et on mit les gens en liberté. Gissur et Hjalti mirent leur vaisseau en état pour s'en aller en Islande: ils furent bientôt prêts. Ils prirent terre à Eyra, comme dix semaines d'été étaient déjà passées. Ils se firent amener des chevaux, et prirent des hommes pour décharger leur vaisseau. Après quoi ils partirent pour le ting, au nombre de trente. Ils avaient fait dire à tous les chrétiens de se tenir prêts. Hjalti était resté en arrière à Reydarmula; car il avait appris qu'on l'avait mis hors la loi pour avoir blasphémé les dieux. Mais comme ils arrivaient à Vellandkatla, descendant de Gjabakka, voici que Hjalti vint les rejoindre disant qu'il ne voulait pas laisser croire aux païens qu'il avait peur d'eux. Et voilà que beaucoup de chrétiens vinrent à leur rencontre, et ils arrivèrent au ting en troupe nombreuse. Les païens aussi avaient beaucoup de monde. Et peu s'en fallut que tous les gens du ting n'en vinssent aux mains; il n'en fut rien pourtant. CV Il y avait un homme nommé Thorgeir. Il était fils de Tjörvi, fils de Thorkel le long. Sa mère s'appelait Thorunn et était fille de Thorstein, fils de Sigmund, fils de Gnupi le barde. Sa femme s'appelait Gudrid. Elle était fille de Thorkel le noir, du domaine de Hleidrar. Son frère était Orm Töskubak, père de Hlenni le vieux, de Saurbæ. Thorkel et ses frères étaient fils de Thorir Snepil, fils de Ketil Brimil, fils d'Ornolf, fils de Björnolf, fils de Grim le barbu, fils de Ketil Hæing, fils de Halbjörn le sorcier, de Hrafnista. Thorgeir habitait à Ljosavatn. C'était un grand chef, et le plus sage des hommes. Les chrétiens dressèrent leurs huttes; Gissur et Hjalti étaient dans la hutte de ceux de Mosfell. Le jour d'après, les deux partis vinrent au tertre de la loi; chacun des deux prit des témoins, le parti des chrétiens comme celui des païens, et déclara qu'il n'avait plus rien à voir avec la loi de l'autre parti; et là-dessus il s'éleva au tertre de la loi une clameur si grande qu'on ne s'entendait plus parler. Alors on se sépara, et il semblait à tous que cela finirait mal. Les chrétiens firent choix de Hal de Sida, pour leur donner une loi. Mais Hal vint trouver Thorgeir, Godi de Ljosavatn, qui avait été jusque-là l'homme de la loi, et il lui donna trois marcs d'argent, pour faire la loi. C'était une chose hasardeuse, car il était païen. Thorgeir fut couché tout le jour. Il avait mis un manteau sur sa tête, en sorte que nul ne pouvait lui parler. Le jour suivant, les hommes allèrent au tertre de la loi. Thorgeir fit faire silence, et parla ainsi: «Il me semble que nos affaires seront en mauvaise passe si nous n'avons pas tous, une seule et même loi. Si la loi est rompue en deux, la paix aussi sera rompue; et il n'y aura pas moyen de vivre ainsi. C'est pourquoi je demande à tous, chrétiens et païens, s'ils veulent prendre pour leur loi celle que je vais dire». Ils dirent tous que oui. Il répondit qu'il voulait avoir leur serment, et des gages qu'ils le tiendraient. Ils dirent que oui encore, et des gages furent donnés. «Voici, dit alors Thorgeir, le commencement de notre loi. Tous seront chrétiens dans le pays, et croiront en un seul Dieu, père, fils, et saint esprit; ils renonceront au culte des idoles, ils n'exposeront plus leurs enfants, et ils ne mangeront plus de viande de cheval. On mettra hors la loi ceux qui auront fait ces choses, si cela est certain; s'ils l'ont fait en secret, on ne les inquiètera pas». Mais ces coutumes païennes disparurent entièrement à peu d'années de là; et il ne fut plus permis de faire ces choses, ni en secret, ni à découvert. Il dit encore qu'on garderait les dimanches et les jours de jeûne, le jour de Noël et le jour de Pâques, ainsi que toutes les grandes fêtes. Les païens furent d'avis qu'on les avait grandement trompés. Mais la foi n'en était pas moins introduite dans la loi, et tous les hommes du pays faits chrétiens. L'affaire étant ainsi terminée, les gens quittèrent le ting. CVI À trois années de là, voici ce qui se passa au Ting de Tingskala. Amundi l'aveugle, fils d'Höskuld, fils de Njal, était venu au ting. Il se fit amener parmi les huttes, et vint à celle où était Lyting de Samstad. Il se fit conduire dans la hutte, jusqu'à l'endroit où Lyting était assis. «Lyting de Samstad est-il ici?» demanda-t-il. «Oui, dit Lyting; que me veux-tu?»--«Je veux savoir, dit Amundi, quel prix tu veux me payer pour le meurtre de mon père. Je suis un fils bâtard, et je n'ai point reçu d'amende».--«J'ai payé pour ton père l'amende entière, dit Lyting; c'est le père de ton père qui l'a reçue, et ses frères; mais pour le meurtre de mes frères il n'a rien été payé. Si j'ai mal fait, on m'a traité bien durement».--«Je ne te demande pas, dit Amundi, ce que tu as payé aux autres. Je sais que vous avez fait la paix. Je te demande ce que tu me paieras à moi».--«Rien du tout» dit Lyting. «Je ne peux pas croire, dit Amundi, que cela soit juste devant Dieu, quand tu m'as frappé si près du coeur. Mais voici tout ce que je puis le dire: si j'avais mes deux yeux, il me faudrait une de ces deux choses: ou l'amende, ou mort d'homme. Que Dieu juge entre nous». Et il sortit. Mais comme il était à la porte de la hutte, il se retourna vers l'intérieur; et voici que ses yeux s'ouvrirent. «Loué sois-tu, dit-il, Dieu mon Seigneur; je vois maintenant ce que tu veux». Il rentre en courant dans la hutte, arrive devant Lyting et lui porte un si grand coup de hache sur la tête, que la hache s'y enfonça jusqu'au manche, après quoi il la retira. Lyting tomba la face en avant: il était mort sur le coup. Amundi retourne vers la porte pour sortir. Comme il arrivait à l'endroit où ses yeux s'étaient ouverts, voici qu'ils se refermèrent, et il resta aveugle tout le temps qu'il vécut. Après cela, il se fit conduire vers Njal et ses fils. Il leur dit le meurtre de Lyting. «On ne peut pas t'imputer ceci à mal, dit Njal, car de telles choses sont écrites à l'avance; et quand elles arrivent, c'est un avertissement pour nous de ne pas laisser dehors ceux qui sont les plus proches». Alors Njal offrit la paix aux parents de Lyting. Höskuld, godi de Hvitanes, s'entremit auprès d'eux et les décida à accepter l'amende. On mit fin à l'affaire par une sentence, et l'amende fut réduite de moitié, à cause des droits qu'Amundi était réputé avoir eus contre Lyting. Après cela, on alla échanger des gages, et les parents de Lyting donnèrent des gages à Amundi. Les gens quittèrent le ting et retournèrent chez eux, et tout fut tranquille pendant longtemps. CVII Valgard le rusé revint cet été-là. Il était encore païen. Il vint à Hof chez son fils Mörd, et il y passa l'hiver. Il dit à Mörd: «J'ai parcouru tout le pays et il ne me semble plus que ce soit le même. Je suis allé à Hvitanes, et là j'ai vu beaucoup d'emplacements de huttes, et le sol tout remué. Je suis allé aussi au ting de Tingskala, et là j'ai vu toutes nos huttes mises à bas. Que signifient toutes ces choses étranges?»--«On a établi de nouveaux Godords, répondit Mörd, et un cinquième tribunal, et il y a des gens qui se sont séparés de mon ting, pour aller joindre le ting d'Höskuld.»--«C'est mal me remercier, dit Valgard, du Godord que je t'ai transmis, que de te conduire si lâchement. Je veux que tu les en punisses de telle sorte qu'ils y trouvent tous leur mort. Il faut pour cela, à force de paroles mensongères, amener les fils de Njal à tuer Höskuld. Ceux qui auront à le venger sont nombreux, et les fils de Njal périront dans cette querelle.»--«Ce n'est pas facile» dit Mörd. «Je vais te dire comment il faut t'y prendre, répondit Valgard. Tu vas inviter chez toi les fils de Njal, et tu les renverras avec des présents. Mais tu ne commenceras tes histoires que lorsqu'il y aura une grande amitié entre vous, et qu'ils se fieront à toi comme à eux-mêmes. C'est ainsi que tu te vengeras de Skarphjedin pour l'argent qu'il t'a forcé de lui donner après la mort de Gunnar. Quand tous ceux là seront morts, tu pourras devenir un chef.» Et ils convinrent que Mörd agirait selon ce conseil. «Je voudrais, mon père, dit Mörd, te voir recevoir la foi, car tu es vieux.»--«Je ne veux pas, dit Valgard; tu devrais plutôt la rejeter, et nous verrions ce qui s'ensuivrait.» Mais Mörd dit qu'il ne ferait pas cela. Valgard brisa devant Mörd toutes les croix et autres choses saintes. Peu après, il tomba malade et mourut, et il fut déposé dans un tertre. CVIII À quelque temps de là, Mörd vint à Bergthorshval trouver Skarphjedin. Il leur donna, à lui et à ses frères, beaucoup de belles paroles; il parla tout le long du jour et dit qu'il désirait grandement faire amitié avec eux. Skarphjedin prit bien la chose: il dit pourtant qu'il ne s'y attendait pas. Mörd finit par entrer en si grande amitié avec eux, que des deux côtés nul conseil ne semblait bon si les autres n'y avaient eu part. Njal trouvait toujours mauvais que Mörd vint, et chaque fois qu'il venait, il se montrait fâché. Un jour, Mörd vint à Bergthorshval et dit aux fils de Njal: «J'ai résolu de donner un festin, et de boire la bière d'héritage en l'honneur de mon père. Je vous invite à ce festin, vous, fils de Njal, et Kari, et je vous promets que vous ne partirez pas sans présents.» Ils promirent de venir. Mörd retourne chez lui, et fait ses préparatifs. Il invita beaucoup de possesseurs de domaines, et il y eut grande foule. Les fils de Njal vinrent, et Kari aussi. Mörd donna à Skarphjedin une grande agrafe d'or, à Kari une ceinture d'argent, et à Grim et à Helgi de beaux présents. Ils rentrent chez eux, vantent les cadeaux qu'ils ont reçus, et les montrent à Njal. Njal dit qu'ils sont chèrement achetés: «Prenez garde, ajoute-t-il, que vous ne veniez à les payer de la manière qu'il voudra.» CIX Peu de temps après, Höskuld et les fils de Njal donnèrent des festins. Les fils de Njal commencèrent, et invitèrent Höskuld. Skarphjedin avait un cheval brun, de quatre ans, grand et beau. C'était un étalon, mais il n'avait pas encore combattu. Skarphjedin en fit don à Höskuld, avec deux juments. Ils firent tous des présents à Höskuld, et se promirent bonne amitié. Un peu plus tard, Höskuld les invita chez lui à Vörsabæ. Il en avait invité beaucoup d'autres, et il y eut grande foule. Il venait de faire abattre sa grande salle, mais il avait trois bâtiments extérieurs, et c'est là que les logements furent préparés. Ceux qu'il avait invités vinrent tous, et la fête se passa bien. Quand les gens furent sur le point de partir, Höskuld leur donna de beaux présents, et il fit la conduite aux fils de Njal. Les fils de Sigfus l'accompagnaient, et toute la foule des invités. Ils disaient les uns et les autres que jamais personne ne pourrait se mettre entre eux. À quelque temps de là, Mörd vint à Vörsabæ et demanda à parler à Höskuld. Ils s'en allèrent à l'écart, et Mörd dit: «Il y a grande différence entre toi et les fils de Njal. Tu leur as fait de beaux présents; mais ceux qu'ils t'ont donnés, c'était pour se moquer de toi.»--«Qu'est-ce qui te fait penser cela?» dit Höskuld. «Ils t'ont donné, répondit-il, un cheval qu'ils n'appelaient eux-mêmes qu'un poulain, et ils l'ont fait par dérision, car ils te tiennent, toi aussi, pour jeune et sans expérience. Je peux te dire aussi qu'ils t'envient ton siège de godi. Skarphjedin s'en est emparé au ting, quand tu ne t'es pas rendu à la convocation du cinquième tribunal; et il entend bien ne pas le lâcher.»--«Ce n'est pas vrai, dit Höskuld; je l'ai repris à la session d'automne.»--«C'est que Njal s'en est mêlé, dit Mörd. De plus, ajouta-t-il, ils ont rompu la paix avec Lyting.»--«Je ne leur en ferai pas un crime» dit Höskuld.--«Tu ne peux pas nier pourtant, dit Mörd, qu'un jour où Skarphjedin et toi vous vous en alliez à l'est, vers le Markarfljot, sa hache est tombée de sa ceinture, et ce jour-là il avait en tête de te tuer.»--«C'était sa hache à fendre du bois, dit Höskuld; je l'ai vue quand il l'a mise à sa ceinture. Et je veux te dire tout de suite, ajouta-t-il, que tu ne me diras jamais si grand mal des fils de Njal que j'arrive à le croire. Et quand il y aurait quelque chose, quand tu dirais vrai en me prévenant que j'aurai à les tuer ou à être tué moi-même, j'aime bien mieux souffrir la mort de leur main que de leur faire le moindre mal. Mais toi, tu n'en es que plus méchant homme, de m'avoir dit cela.» Et Mörd s'en retourna chez lui. Quelque temps après, Mörd va trouver les fils de Njal. Il parle longuement avec les trois frères, et Kari. «J'ai su, dit-il, qu'Höskuld godi de Hvitanes avait dit que toi, Skarphjedin, tu avais rompu la paix avec Lyting. Je suis certain aussi qu'il a cru que tu en voulais à sa vie le jour où vous alliez à l'est, vers le Markarfljot. Mais il me semble qu'il n'en voulait pas moins à la tienne, quand il t'a invité à son festin, et qu'il t'a logé dans le bâtiment le plus éloigné du domaine. On a apporté du bois toute la nuit devant ce bâtiment, et il avait résolu de vous brûler. Mais il se trouva que Högni fils de Gunnar arriva pendant la nuit, et il ne fut plus question de vous attaquer, car ils avaient peur de lui. Plus tard il t'a fait la conduite avec une troupe nombreuse. Cette fois encore il voulait t'attaquer, et il avait mis près de toi pour te tuer Grani fils de Gunnar et Gunnar fils de Lambi. Mais le coeur leur a manqué, et ils n'ont pas osé». Quand il eut ainsi parlé, d'abord les autres le contredirent; mais à la fin pourtant ils le crurent. Et à cause de cela ils entrèrent en défiance d'Höskuld, et ils ne lui parlaient presque pas quand ils se rencontraient. Mais Höskuld se tenait à l'écart. Il se passa ainsi quelque temps. L'automne suivant, Höskuld s'en alla dans l'est, à Svinafell, où on l'avait invité. Flosi lui fit bon accueil. Hildigunn était venue aussi, Flosi dit à Höskuld: «Hildigunn me dit qu'il y a de la froideur entre toi et les fils de Njal. Ceci me déplaît. Je te propose donc de ne plus retourner dans le pays de l'ouest. Je t'établirai à Skaptafell; et j'enverrai mon frère Thorgeir habiter à Vörsabæ».--«Alors on dira, répondit Höskuld, que j'ai fui, parce que j'avais peur, et je ne veux pas de cela».--«Il est donc à craindre, dit Flosi, qu'il ne sorte de là de grands malheurs».--«J'en suis fâché, dit Höskuld, car j'aimerais mieux rester sans vengeance que d'être cause qu'il arrive mal à d'autres». Peu de jours après, Höskuld s'apprêta à retourner chez lui. Flosi lui fit présent d'un manteau d'écarlate, orné de broderies jusqu'en bas. Höskuld rentra chez lui à Vörsabæ, et tout fut tranquille pendant quelque temps. Höskuld était d'humeur si agréable, que peu de gens étaient ses ennemis. Mais il y eut pendant tout cet hiver, la même froideur entre lui et les fils de Njal. Njal avait pris chez lui, comme son fils d'adoption, le fils de Kari, nommé Thord. Il avait élevé aussi Thorhal fils d'Asgrim fils d'Ellidagrim. Thorhal était un vaillant homme, hardi en toutes choses. Il avait si bien appris la loi chez Njal qu'il était le troisième homme de loi de toute l'Islande. Cette année-là, le printemps vint de bonne heure, et les gens se hâtèrent de semer leur grain. CX Il arriva un jour, que Mörd vint à Bergthorshval. Ils se mirent tout de suite à parler ensemble, Mörd, les fils de Njal, et Kari. Mörd calomnie Höskuld comme il en a l'habitude: il a encore de nouvelles histoires à raconter, et il presse très fort Skarphjedin et ses frères de tuer Höskuld, disant qu'il irait plus vite qu'eux, s'ils ne l'attaquaient sur le champ. «Nous ferons comme tu veux, dit Skarphjedin, si tu viens avec nous prendre part à la chose».--«Je le ferai» dit Mörd. Ils s'engagèrent les uns aux autres par promesses, et il fut convenu que Mörd reviendrait le soir. Bergthora demanda à Njal: « Que disent-ils là dehors?»--«Je ne suis pas dans leurs conseils» dit Njal. Pourtant ils m'ont rarement laissé à l'écart quand leurs conseils étaient bons». Skarphjedin ne se coucha pas ce soir-là, ni ses frères non plus, ni Kari. Vers la fin de la nuit, Mörd arriva. Ils prirent leurs armes, les fils de Njal et Kari, montèrent à cheval, et partirent. Ils marchèrent sans s'arrêter jusqu'à Vörsabæ. Là ils attendirent, derrière une haie. Le temps était beau, et le soleil venait de se lever. CXI À ce même moment, Höskuld, godi de Hvitanes, s'éveilla. Il se revêtit de ses habits, et mit sur son dos le manteau, présent de Flosi. Il prit un panier à grain d'une main, de l'autre une épée; puis il s'en va vers la haie et se met à semer son grain. Skarphjedin et les autres étaient convenus entre eux qu'ils l'attaqueraient tous à la fois. Skarphjedin s'élança de derrière la haie. Quand Höskuld le vit, il voulut fuir. Mais Skarphjedin courut après lui, en disant: «Ne crois pas que tu puisses t'échapper, godi de Hvitanes!» Il le frappe et le touche à la tête, et Höskuld tombe sur ses genoux. «Que Dieu m'aide et vous pardonne» dit-il en tombant. Alors ils coururent tous à lui, et le frappèrent tous. Après cela, Mörd dit: «Il me vient une idée».--«Laquelle?» dit Skarphjedin.--«C'est, dit Mörd, de retourner chez moi tout d'abord. Ensuite j'irai à Grjota, je leur dirai la nouvelle, et que je trouve cela très mal fait. Je sais que Thorgerd me priera de dénoncer le meurtre. Et je le ferai; car ce sera le meilleur moyen d'embrouiller leur affaire. J'enverrai aussi un homme à Vörsabæ pour savoir s'ils se hâtent de prendre un parti. Il y apprendra la nouvelle et je ferai comme si je l'avais reçue de lui».--«Fais cela; tu feras bien» dit Skarphjedin. Les trois frères retournèrent chez eux, avec Kari. En arrivant, ils dirent à Njal la nouvelle. «C'est une triste nouvelle que celle-ci, dit Njal, et fâcheuse à entendre; ce malheur me touche de si près que, je puis le dire en vérité, j'aimerais mieux avoir perdu deux de mes fils, et qu'Höskuld fût en vie».--«Il faut t'excuser, dit Skarphjedin, car tu es vieux, et il était à prévoir que ceci te ferait de la peine».--«Ce n'est pas seulement, dit Njal, parce que je suis vieux, mais aussi parce que je sais mieux que vous ce qui s'ensuivra».--«Qu'est-ce qui s'ensuivra?» dit Skarphjedin.--«Ma mort, dit Njal, celle de ma femme, et de tous mes fils».--«Que lis-tu dans l'avenir pour moi?» dit Kari.--«Il leur sera difficile, dit Njal, de s'opposer à ton heureux destin, et tu seras plus fort qu'eux tous». Et ce fut la seule chose au monde qui touchât Njal de telle sorte qu'il ne pouvait en parler sans pleurer. CXII Hildigunn s'éveilla et vit qu'Höskuld n'était plus dans la chambre. «J'ai fait de mauvais rêves, dit-elle, et qui ne m'annoncent rien de bon; allez me chercher Höskuld». Ils le cherchèrent dans le domaine, et ne le trouvèrent pas. Cependant Hildigunn s'était habillée. Elle sort, et deux hommes avec elle, ils s'en vont vers la haie, et trouvent là Höskuld mort. À ce moment, arrive le berger de Mörd fils de Valgard. Il lui dit qu'il a rencontré les fils de Njal, venant de ce lieu, «et Skarphjedin m'a appelé, dit-il, et s'est déclaré l'auteur du meurtre».--«Ce serait un exploit de brave, dit Hildigunn, si un seul y avait eu part». Elle prit le manteau, essuya tout le sang des blessures, y rassembla les gouttes de sang caillé, et le mit dans son coffre. Puis elle envoya un homme à Grjota pour y annoncer la nouvelle. Mörd était là qui l'avait déjà dite. Ketil de Mörk était venu aussi. Thorgerd dit à Ketil: «Voici qu'Höskuld est mort comme vous savez. Rappelle-toi maintenant ce que tu m'as promis, quand tu l'as pris pour ton fils d'adoption».--«Il se peut, dit Ketil, que j'aie promis alors trop de choses; car je ne pensais guère qu'il viendrait des jours comme ceux-ci. Me voici fort en peine; car le nez est près des yeux, et je suis marié à une fille de Njal».--«Veux-tu donc, dit Thorgerd, que ce soit Mörd qui porte plainte pour le meurtre?»--«Je ne sais pas, dit Ketil, car je crois qu'il vient de lui plus de mal que de bien». Mais dès que Mörd eut parlé à Ketil, il en fut de lui comme des autres, et il crut que Mörd lui serait fidèle. Ils convinrent donc que Mörd porterait plainte pour le meurtre, et s'occuperait de porter l'affaire devant le ting. Après cela, Mörd descendit à Vörsabæ. Il vint là neuf hommes, les plus proches voisins du lieu du meurtre, pour servir de témoins. Mörd avait dix hommes avec lui. Il montre aux voisins les blessures d'Höskuld, les prenant à témoins des coups, et il nomme l'auteur de chaque blessure, sauf d'une. Celle-là, il fit comme s'il ne savait pas qui l'avait faite; mais c'était celle qu'il avait faite lui-même. Puis il déclara qu'il portait plainte contre Skarphjedin pour le meurtre, et contre ses frères et Kari pour les blessures. Après quoi il cita les neuf proches voisins du lieu du meurtre, à comparaître devant l'Alting. Après cela il retourna chez lui. Il ne voyait presque jamais les fils de Njal, et quand ils se rencontraient, ils se faisaient mauvais visage. C'était ainsi convenu entre eux. La nouvelle du meurtre d'Höskuld se répandit dans tous les cantons. On disait que c'était mal fait. Les fils de Njal allèrent trouver Asgrim fils d'Ellidagrim, et lui demandèrent son aide. «Vous savez bien, dit-il, que je vous aiderai dans toute affaire grave. Pourtant j'augure mal de celle-ci; ils sont nombreux, ceux à qui appartient la vengeance, et dans tous les cantons ce meurtre a été grandement blâmé». Alors les fils de Njal retournèrent chez eux. CXIII Il y avait un homme nommé Gudmund le puissant. Il habitait à Mödruvöll sur l'Eyjafjord. Il était fils d'Eyjolf, fils d'Einar, fils d'Audun le chauve, fils de Thorolf Smjör, fils de Thorstein le lâche, fils de Grim Kamban. La mère de Gudmund s'appelait Halbera: elle était fille de Thorod Hjalm. Et la mère de Halbera s'appelait Reginleif, fille de Sæemund, des pays du Sud, celui qui donna son nom à la plaine de Sæmund sur le Skagafjord. La mère d'Eyjolf, le père de Gudmund, était Valgerd fille de Runolf. La mère de Valgerd s'appelait Vilborg. Sa mère était Jorunn la bâtarde, fille du roi Osvald le saint. La mère de Jorunn était Bera, fille du roi Jatmund le saint. La mère d'Einar, père d'Eyjolf, était Helga, fille d'Helgi le maigre, qui s'établit dans l'Eyjafjord. Helgi était fils d'Eyvind du pays de l'est, et de Rafört, fille de Kjarval, roi d'Irlande. La mère d'Helga fille d'Helgi était Thorunn la cornue, fille de Ketil Flatnef, fils de Björn Buna, fils de Grim, seigneur de Sögn. La mère de Grim était Hervör. La mère de Hervör était Thorgerd, fille d'Halegg, roi d'Halogaland. La femme de Gudmund le riche s'appelait Thorlaug. Elle était fille d'Atli le fort, fils d'Eilif l'aigle, fils de Bard, fils de Ketil Ref, fils de Skidi le vieux. Herdis était le nom de la mère de Thorlaug. Elle était fille de Thord de Höfda, fils de Björn Byrdusmjörs, fils de Hroald, fils de Hrodlaug le triste, fils de Björn Jarnsida, fils de Ragnar Lodbrok, fils de Sigurd Hring, fils de Randæs, fils de Radbard. La mère d'Herdis fille de Thord était Thorgerd fille de Skidi. Sa mère était Fridgerd fille de Kjarval roi d'Irlande. Gudmund était un grand chef. Il était riche en biens Il avait cent serviteurs dans sa maison. Il avait pris la toute-puissance sur tous les chefs du pays qui est au nord de la plaine d'Öxnadal: les uns durent quitter leurs domaines, à d'autres il ôta la vie; d'autres lui laissèrent leur siège de Godi. C'est de lui que viennent les meilleures familles du pays: les Oddaverjar, les Sturlungar, les Hvammverjar, et ceux de Fljota, et aussi Ketil l'évêque, et beaucoup d'autres parmi les meilleurs. Gudmund était ami d'Asgrim fils d'Ellidagrim, et Asgrim songeait à lui demander son aide. CXIV Il y avait un homme nommé Snorri, surnommé le Godi. Il demeurait à Helgafell, avant que Gudrunn, fille d'Usvif, ne lui eût acheté ses terres. Elle y demeura jusqu'à sa mort. Mais Snorri s'en alla sur le Hvammsfjord et s'établit à Sælingsdalstunga. Le père de Snorri s'appelait Thorgrim et était fils de Thorstein Thorskabit, fils de Thorolf Mostrarskegg fils d'Örnolf Fiskrek. Mais Ari le sage dit qu'il était fils de Thorgil Reydarsida. Thorolf Mostrarskegg avait pour femme Oska, fille de Thorstein le rouge. La mère de Thorgrim s'appelait Thora. Elle était fille d'Oleif le lâche, fils de Thorstein le rouge, fils d'Oleif le blanc, fils d'Ingjald, fils d'Helgi. La mère d'Ingjald s'appelait Thora, fille de Sigurd à l'oeil de serpent, fils de Ragnar Lodbrok. La mère de Snorri le Godi était Thordis, fille de Sur et soeur de Gisli. Snorri était grand ami d'Asgrim fils d'Ellidagrim, et Asgrim comptait sur son aide. Snorri était l'homme le plus sage de l'Islande, parmi ceux qui ne voyaient pas dans l'avenir. Il était bon pour ses amis, et terrible pour ses ennemis. À ce moment-là, il y eut grande affluence au ting, de tous les districts, et les gens avaient beaucoup de procès à juger. CXV Flosi apprend le meurtre de son gendre Höskuld, et cette nouvelle le met en grand souci et grande colère. Pourtant il se tint tranquille. On lui dit comment l'affaire avait été engagée après la mort d'Höskuld, mais il ne fit pas paraître ce qu'il en pensait. Il envoya un messager à Hal de Sida, son beau-père, et à son fils Ljot, pour leur dire d'amener beaucoup de monde avec eux au ting. Ljot passait pour être en espérance le plus grand chef du pays de l'est. On lui avait prédit que s'il allait trois étés de suite au ting, et revenait sain et sauf, il deviendrait le plus grand chef et l'homme le plus vieux de sa race. Il était déjà allé un été au ting, et il allait partir pour la seconde fois. Flosi envoya encore des messages à Kol, fils de Thorstein, et à Glum, fils de Hildir le vieux, à Geirleif, fils d'Önund Töskubak et à Modolf, fils de Ketil. Ils vinrent tous à la rencontre de Flosi. Hal avait promis d'amener beaucoup de monde. Flosi se mit en route et vint à Kirkjubæ chez Surt, fils d'Asbjörn. De là, il envoya chercher Kolbein, fils d'Egil, son neveu, qui vint se joindre à lui. Après cela, Flosi vint à Höfdabrekka. Là demeurait Thorgrim Skrauti, fils de Thorkel le beau. Flosi le pria de venir au ting avec lui. Il consentit à la chose et dit à Flosi: «Je t'ai souvent vu, messire, plus gai que maintenant; mais tu as de bonnes raisons pour qu'il en soit ainsi».--«Certes, dit Flosi, il s'est passé de tristes choses, et je donnerais tout ce que je possède pour que ceci ne fût pas arrivé. Du mauvais grain a été semé: mauvaise récolte en poussera». Il partit de là, traversant la plaine d'Arnarstak, et fut à Solheima le soir. Là demeurait Lodmund, fils d'Ulf. Il était grand ami de Flosi. Flosi y passa la nuit. Au matin, Lodmund partit avec lui pour Dal, où ils passèrent la nuit. Là demeurait Runolf, fils d'Ulf godi d'Ör. Flosi dit à Runolf: «Nous allons savoir ici la vérité sur le meurtre d'Höskuld, godi de Hvitanes. Tu es un homme véridique, et bien informé; je croirai tout ce que tu me diras de leur querelle».--Runolf dit: «Il n'y a pas à mesurer ses paroles, et il a été tué sans la moindre cause. Sa mort a affligé tout le monde. Mais personne n'en a si grand deuil que Njal, son père d'adoption».--«Ils auront donc de la peine à trouver des gens qui leur viennent en aide», dit Flosi.--«Je le crois, dit Runolf, s'il ne survient rien».--«Qu'y a-t-il de fait?» dit Flosi. «Les voisins ont été cités à témoins, dit Runolf, et plainte a été portée pour le meurtre».--«Qui a fait cela?» dit Flosi.--«Mörd fils de Valgard» dit Runolf.--«Peut-on se fier à lui?» dit Flosi.--«Il est mon parent, dit Runolf, mais, s'il faut dire vrai, on dit de lui plus de mal que de bien. Maintenant je t'en prie, Flosi, apaise ta colère, et prends le parti qui amènera le moins de trouble; car Njal va te faire sans doute des offres honorables, et les hommes les meilleurs seront avec lui». Flosi répondit: «Viens donc au ting. Runolf, et tes paroles pourront beaucoup sur moi; à moins que les choses ne tournent plus mal qu'il ne faudrait». Ils n'en dirent pas d'avantage, et Runolf promit de venir. Il envoya un message à Haf le sage, son parent, qui arriva aussitôt. Flosi partit de là et vint à Vörsabæ. CXVI Hildigunn était dehors et dit: «Il faut que tous mes serviteurs sortent quand Flosi entrera dans le domaine. Les femmes nettoieront la maison et l'orneront de tentures, et elles prépareront un siège élevé pour Flosi». Alors Flosi entra dans l'enceinte. Hildigunn vint à sa rencontre: «Salut à toi, mon oncle, dit-elle; mon coeur se réjouit de ta venue».--«Nous allons prendre notre repas, dit Flosi, et ensuite nous nous remettrons en route». Et on attacha leurs chevaux. Flosi entra dans la salle et s'assit. Il renversa sur le banc le siège qu'on lui avait préparé, en disant: «Je ne suis ni roi ni jarl, je ne veux pas qu'on me fasse un trône, et il n'est pas besoin de se moquer de moi». Hildigunn était debout à son côté: «Il est fâcheux, dit-elle, que cela te déplaise, car nous l'avions fait de bon coeur».--«Si tu agis de bon coeur avec moi, dit Flosi, tes actions se loueront elles-mêmes; et elles se blâmeront elles-mêmes si elles sont mauvaises». Hildigunn eut un rire froid: «N'en parlons plus, dit-elle. Nous aurons souvent encore affaire l'un avec l'autre avant la fin». Elle s'assit près de Flosi, et ils parlèrent longtemps à voix basse. On apporta les tables; Flosi et ses hommes se lavèrent les mains. Flosi regarda la serviette, elle était pleine de trous, et un des coins était arraché. Il ne voulut pas s'en servir et la jeta sur le banc. Il déchira un morceau de la nappe, s'y essuya les mains, et le lança à ses hommes. Après quoi il se mit à table et leur dit de manger. Alors Hildigunn entra dans la salle. Elle vint droit à Flosi, écarta ses cheveux, qui couvraient son visage, et se mit à pleurer. «Tu as le coeur bien gros, ma nièce, dit Flosi, pour pleurer ainsi. Tu as raison pourtant, car tu pleures un bon mari».--«Quelle vengeance me donneras-tu, dit-elle, et quelle aide?» Flosi répondit: «Je porterai ta cause devant la justice, et j'irai jusqu'au bout, ou bien je ferai une paix telle que tous les hommes de bien puissent dire qu'elle nous fait honneur de tout point».--«Höskuld te vengerait, dit-elle, si c'était lui qui eût à te venger».--«Tu es féroce, répondit Flosi, et je vois bien ce que tu veux». Hildigunn reprit: «Moins grande était l'offense d'Arnor fils d'Örnolf de Forsarskog envers ton père Thord godi de Frey, et pourtant tes frères Kolbein et Egil l'ont tué au ting de Skaptafell. Alors Hildigunn s'en alla dans la pièce d'entrée et ouvrit son coffre. Elle prit le manteau que Flosi avait donné à Höskuld. C'est dans ce manteau qu'Höskuld avait été tué, et elle l'avait gardé là tout plein de sang comme il était. Elle rentra dans la salle avec le manteau, et vint, sans dire un mot, droit à Flosi. Flosi avait mangé son saoul, et on avait emporté les tables. Hildigunn jeta le manteau sur Flosi, et le sang caillé tomba à grand bruit tout autour. «Voici, Flosi, dit-elle, le manteau que tu donnas à Höskuld; je veux te le donner à mon tour. C'est dans ce manteau qu'il a été tué. J'appelle à témoins Dieu et tout ce qu'il y a de vaillants hommes, que je t'adjure, par la puissance du Christ, par ta renommée et ta bravoure, de venger toutes les blessures qui couvraient son cadavre; sinon, puisse chacun t'appeler un lâche!» Flosi arracha le manteau et le lui jeta: «Tu es une sorcière d'enfer, dit-il; tu voudrais nous voir faire ce qui serait notre perte à tous; mais les conseils des femmes sont toujours cruels». Flosi était tellement hors de lui, que son visage était tantôt rouge comme du sang, tantôt pâle comme du foin séché, et tantôt noir comme la mort. Flosi monta à cheval, avec ses hommes, et s'en alla. Il vint à Holtsvad pour y attendre les fils de Sigfus et le reste de ses amis. Il y avait un homme nommé Ingjald qui demeurait à Kelda. C'était le frère de Hrodny, mère d'Höskuld, fils de Njal. Ils étaient tous deux les enfants d'Höskuld le blanc, fils d'Ingjald le fort, fils de Geirfin le rouge, fils de Sölvi, fils de Gunnstein le tueur de sorciers. Ingjald avait pour femme Thraslaug, fille d'Egil, fils de Thord, godi de Frey. La mère d'Egil était Thraslaug fille de Thorstein Titling. La mère de Thraslaug était Unn, fille d'Eyvind Karf, et soeur de Modolf le sage. Flosi envoya dire à Ingjald de venir le trouver. Ingjald arriva aussitôt avec quatorze hommes, tous de sa maison. Ingjald était grand et fort. Il parlait peu, chez lui, mais c'était le plus brave des hommes, et il donnait volontiers de ses biens à ses amis. Flosi fit bon accueil à Ingjald et lui dit: «De grandes calamités sont venues sur nous, et je ne sais comment nous sortirons de là. Je te prie, mon neveu, de ne pas abandonner ma cause avant que nous soyons sortis de peine.» Ingjald répondit: « Me voici moi-même en grand embarras. Je suis parent de Njal et de ses fils, et il y a d'autres choses importantes qui me font réfléchir.» Flosi reprit: «Quand je t'ai donné en mariage la fille de mon frère, j'ai cru que tu m'avais promis de m'aider en toute circonstance.»--«Il est probable aussi que je le ferai, dit Ingjald, mais je vais retourner chez moi d'abord, et de là j'irai au ting.» CXVII Les fils de Sigfus apprirent que Flosi était à Holtsvad. Ils montèrent à cheval et vinrent le trouver. Il y avait là Ketil de Mörk et Lambi son frère, Thorkel et Mörd, et Sigmund, tous fils de Sigfus. Il y avait aussi Lambi fils de Sigurd, et Gunnar fils de Lambi, et Grani fils de Gunnar, et aussi Vjebrand fils d'Hamund. Flosi se leva à leur arrivée et leur souhaita la bienvenue, très amicalement. Ils s'en allèrent vers la rivière. Flosi leur fit faire un récit véridique, et il ne s'écartait en rien de celui de Runolf de Dal. Flosi dit à Ketil de Mörk: «Je te demande une chose: jusqu'où voulez-vous pousser la vengeance dans cette affaire, toi et les autres fils de Sigfus?»--«Je voudrais, dit Ketil, qu'on pût faire la paix. Pourtant j'ai juré un serment, de ne pas abandonner cette affaire qu'elle n'ait pris fin, de façon ou d'autre, quand je devrais y laisser ma vie.»--«Tu es un brave homme, dit Flosi, et tout tourne bien aux hommes tels que toi.» Alors Grani fils de Gunnar et Gunnar fils de Lambi parlèrent tous deux à la fois: «Nous voulons, dirent-ils, le bannissement et la vengeance du sang.»--«Nous n'aurons pas à choisir», répondit Flosi. Grani reprit: «Quand ils ont tué Thrain à Markarfljot, et plus tard son fils Höskuld, je me suis dit que jamais je ne ferais avec eux de paix qui dure; car je voudrais bien être là, quand ils seront tous tués.»--«Tu as été assez près d'eux, répondit Flosi, pour tirer d'eux ta vengeance, si tu avais eu le coeur d'un homme. À ce qu'il me semble, tu veux maintenant des choses (toi et beaucoup d'autres) auxquelles tu voudrais bien, dans quelque temps d'ici, n'avoir jamais pris part, et pour cela tu donnerais très cher. Je vois cela clairement: quand il nous arriverait de tuer Njal et ses fils, ce sont des hommes si considérables et de si grande race qu'on tirera d'eux une vengeance terrible. Il nous faudra tomber aux pieds de bien des gens pour demander leur aide, avant que nous puissions sortir de peine et obtenir la paix. Sachez aussi que beaucoup deviendront pauvres, qui possédaient de grands biens, et que d'autres perdront à la fois leurs biens et la vie». Mörd fils de Valgard vint trouver Flosi. Il lui dit qu'il irait au ting avec lui, et qu'il amènerait tout son monde. Flosi fut content de son offre et lui fit la proposition de marier Rannveig, sa fille, à Starkad, qui demeurait à Stafafell, et qui était fils du frère de Flosi. Flosi pensait s'assurer par là de la fidélité de Mörd, et de l'aide de ses gens. Mörd prit bien la chose, mais il dit qu'il s'en remettait à l'avis de Gissur le blanc, et qu'on en parlerait au ting. Mörd était marié à la fille de Gissur, Thorkatla. Mörd et Flosi partirent ensemble pour le ting, et ils parlèrent, à eux deux, tout le long du jour. CXVIII Njal dit à Skarphjedin: «Qu'avez-vous résolu de faire, toi et tes frères, et Kari?» Skarphjedin répondit: «Ce n'est pas notre habitude de ruminer longtemps les choses. Voici ce que j'ai à te dire: Nous irons à Tunga, chez Asgrim fils d'Ellidagrim, et de là au ting. Et toi, mon père, qu'as-tu décidé pour ton voyage?»--«J'irai au ting, répondit Njal; car je tiens à l'honneur de ne pas abandonner votre cause, tant que je vivrai. Je trouverai là-bas bien des gens qui auront pour moi de bonnes paroles: je pourrai vous servir, et je ne vous ferai pas de tort.» Thorhal fils d'Asgrim et fils adoptif de Njal était là. Les fils de Njal riaient de lui, parue qu'il avait une casaque brune. Ils lui demandèrent combien de temps il comptait la porter. «Je l'ôterai, répondit-il, quand j'aurai à venger mon père adoptif.»--«Tu montreras que tu es brave, dit Njal, quand on aura besoin de toi.» Ils se préparèrent tous à partir, et ils étaient près de trente hommes. Ils se mirent en route, et chevauchèrent sans s'arrêter jusqu'à la Thjorsa. Là vinrent les retrouver les parents de Njal, Thorleif Krak et Thorgrim le grand. Ils étaient fils d'Holta-Thorir. Ils offrirent aide et assistance aux fils de Njal. Et les fils de Njal acceptèrent. Ils partirent tous ensemble, passèrent la Thjorsa et vinrent sur les bords de la rivière de Lax, où ils firent halte. Là vint les rejoindre Hjalti fils de Skeggi. Njal et ses fils le prirent à l'écart, et ils parlèrent longtemps tout bas. Hjalti dit: «Je vais montrer que je ne suis pas un ingrat. Njal m'a demandé mon aide. Je lui ai accordé sa demande, et j'ai promis de l'aider. Il m'a récompensé d'avance, moi et beaucoup d'autres, par les bons conseils qu'il nous a donnés.» Hjalti dit à Njal toutes les allées et venues de Flosi. Ils envoyèrent Thorhal en avant, à Tunga, dire à Asgrim qu'ils seraient chez lui le soir. Asgrim fit aussitôt ses préparatifs. Il était dehors, quand Njal entra dans l'enceinte. Njal était vêtu d'un manteau bleu, il avait sur la tête un chapeau de feutre, et une petite hache à la main. Asgrim l'aida à descendre de cheval, le mena dans la maison, et le fit asseoir sur un siège élevé. Après eux entrèrent tous les fils de Njal, et Kari. À ce moment Asgrim sortit. Il vit Hjalti qui voulait s'en aller sans bruit, pensant qu'il y avait trop de monde. Asgrim prit son cheval par la bride, en disant qu'on ne lui avait pas permis de partir. Il fit mettre pied à terre à ses hommes, mena Hjalti dans la salle, et le fit asseoir à côté de Njal. Thorleif et ses hommes avaient pris place sur l'autre banc. Asgrim s'assit sur un siège devant Njal: «Que te semble de notre affaire?» lui demanda-t-il. «Rien de bon, répondit Njal: car j'ai peur qu'il n'aient pas la chance pour eux, ceux qui ont part à cette querelle. Je voudrais, mon ami, te faire une demande, c'est de rassembler tous tes hommes, et de venir au ting avec moi.»--«C'est ce que je compte faire, dit Asgrim, et je te promets de plus que je n'abandonnerai jamais votre cause, tant que j'aurai quelques hommes pour me suivre.» Tous ceux qui étaient là le remercièrent, et dirent que c'était parler en brave homme. Ils passèrent la nuit là. Le jour d'après, tous les gens d'Asgrim arrivèrent. Ils partirent tous ensemble, et chevauchèrent sans s'arrêter jusqu'au ting; leurs huttes étaient déjà dressées. CXIX Flosi était déjà arrivé, et il avait logé tout son monde dans ses huttes. Runolf habitait la hutte des gens de Dal, et Mörd celle des gens de la Ranga. Hal de Sida était venu de l'est depuis longtemps, et il n'était guère venu que lui de ce pays-là, mais il avait beaucoup de monde à sa suite, il joignit sa troupe à celle de Flosi, et il l'engageait fort à conclure la paix. Hal était un homme sage et bienveillant. Flosi lui donna de bonnes paroles, mais n'en fit pas davantage. Hal lui demanda quelles gens lui avaient promis leur aide. Flosi nomma Mörd fils de Valgard, et dit qu'il avait demandé la fille de Mörd en mariage pour son parent Starkad. C'est un bon parti, répondit Hal, mais de Mörd il ne peut venir que du mal, et tu t'en apercevras avant que ce ting n'ait pris fin.» Et ils n'en dirent pas davantage. Il arriva un jour que Njal et Asgrim parlèrent longtemps en secret. Tout à coup Asgrim sauta sur ses pieds, et dit aux fils de Njal: «Allons, et cherchons-nous des amis, pour que nous ne soyons pas écrasés sous le nombre; car dans cette affaire, c'est la force qui décidera.» Asgrim sortit, et derrière lui Helgi fils de Njal, puis Kari fils de Sölmund, puis Grim fils de Njal, puis Skarphjedin, puis Thorhal fils d'Asgrim, puis Thorgrim le grand, puis Thorleif Krak. Ils allèrent à la hutte de Gissur le blanc, et ils entrèrent. Gissur se leva pour venir à leur rencontre. Il les fit asseoir et leur offrit à boire. «Ce n'est pas notre affaire, répondit Asgrim, et ce qui nous amène nous n'avons pas à le dire tout bas: quelle aide pouvons-nous attendre de toi, mon oncle?» Gissur répondit: «Ma soeur Jorunn serait d'avis que je ne puis me dispenser de t'aider. Il en sera donc ainsi, maintenant et toujours, et nous aurons un même sort, tous les deux.» Asgrim le remercia, et s'en alla. «Où allons-nous maintenant?» demanda Skarphjedin. «À la hutte des gens d'Ölfus» répondit Asgrim. Et ils y allèrent. Asgrim demanda si Skapti fils de Thorod était dans sa hutte. On lui dit qu'il y était. Ils entrèrent. Skapti était assis sur le banc. Il souhaita la bienvenue à Asgrim, et Asgrim lui fit une bonne réponse. Skapti pria Asgrim de s'asseoir à côté de lui. «Je n'ai pas le loisir, répondit Asgrim, et pourtant j'ai quelque chose à te demander.»--«Que je l'entende donc» dit Skapti. «Je viens, dit Asgrim, te demander aide et assistance pour moi, et mes parents que voici.»--«J'aurais souhaité, dit Skapti, que vos embarras ne vinssent pas me chercher jusque dans ma demeure.»--«C'est mal parler, répondit Asgrim, que de refuser d'aider les gens au moment où ils en ont le plus grand besoin.»--«Quel est cet homme, dit Skapti, qui en a quatre devant lui, grand, pâle, à la face de malheur, qui a l'air terrible, et semble être un sorcier?»--«Je me nomme Skarphjedin, répondit l'autre, et tu m'as vu au ting plus d'une fois. Mais moi je suis plus sage que toi et je n'ai pas besoin de te demander comment tu t'appelles. Tu t'appelles Skapti fils de Thorod. Mais tu t'es appelé d'abord Burstakol, l'homme à la tête rasée, après que tu as tué Ketil d'Elda. Alors tu as rasé tes cheveux, et tu as frotté ta tête de goudron. Après quoi tu as payé des esclaves pour lever de terre une bande de gazon, et tu t'es caché dessous pendant la nuit. Ensuite tu as été trouver Thorolf, fils de Lopt, du pays d'Eyra, qui t'a pris à son bord et t'a emmené au loin en te cachant dans ses sacs de farine.» Et là-dessus ils sortirent, Asgrim et eux tous. «Où allons-nous maintenant?» demanda Skarphjedin. «À la hutte de Snorri le Godi» dit Asgrim. Et ils allèrent à la hutte de Snorri. Il y avait un homme devant. Asgrim lui demanda si Snorri était dans sa hutte. L'homme dit qu'il y était. Asgrim entra, et tous les autres avec lui. Snorri était assis sur le banc. Asgrim vint à lui et le salua amicalement. Snorri lui fit bonne mine, et le pria de s'asseoir. «Je n'ai pas le loisir, dit Asgrim, et pourtant j'ai quelque chose à te demander.»--«Parle donc» dit Snorri. «Je te demande, dit Asgrim, de venir avec moi au tribunal, et de me donner ton aide; car tu es un homme sage, et tu t'entends à mener les affaires.»--«Nous avons des procès qui vont mal, dit Snorri, et bien des gens sont contre nous; c'est pourquoi nous n'avons pas envie d'entrer dans les querelles de ceux des autres districts.»--«Nous n'avons pas à t'en vouloir, dit Asgrim, car tu ne nous dois rien.»--«Je sais que tu es un brave homme, dit Snorri; je te promets donc de n'être jamais contre toi et de ne pas donner d'aide à tes ennemis.» Asgrim le remercia. «Qui est cet homme, dit Snorri, qui en a quatre devant lui, pâle et au visage dur, qui rit en montrant ses dents, et qui porte sa hache levée sur son épaule?»--«Je me nomme Hjedin, dit l'autre, mais il y en a qui m'appellent Skarphjedin, de mon nom tout entier. Qu'as-tu à me dire de plus?»--«J'ai à te dire ceci, répondit Snorri. Tu m'as l'air d'un homme hardi, et qui ne craint personne. Et pourtant je vois une chose, c'est que ton bonheur est passé, et que tu n'as plus devant toi qu'une courte vie.»--«C'est bien, dit Skarphjedin; c'est une dette que nous paierons tous. Mais toi tu ferais mieux de venger ton père que de me faire tes prophéties.»--«Bien d'autres me l'ont dit avant toi, dit Snorri, et je ne me fâcherai pas pour cela.» Ils sortirent et ils n'avaient pas trouvé là de secours. De là ils allèrent à la hutte des gens du Skagfjord. Dans cette hutte demeurait Haf le riche. Il était fils de Thorkel, fils d'Eirik, de la vallée de God, fils de Geirmund, fils de Hroald, fils d'Eirik à la barbe hérissée, qui tua Grjotgard, en Norvège, dans la vallée de Sokn. La mère de Haf s'appelait Thorunn et était fille d'Asbjörn Myrkarskall, fils de Hrossbjörn. Asgrim et les autres entrèrent dans la hutte. Asgrim vint à Haf, et le salua. Haf lui fit bon accueil, et le pria de s'asseoir. «Je suis venu, dit Asgrim, te demander ton aide, pour moi et mes parents.» Haf répondit vivement: «Je ne veux pas me mêler de vos embarras. Mais dis-moi, qui est cet homme pâle, qui en a quatre devant lui, et qui a l'air si terrible qu'on le dirait sorti des gouffres de la mer?»--«Que t'importe qui je suis, face de bouillie, dit Skarphjedin. Là où tu seras en embuscade pour m'attendre, je n'aurai pas peur d'aller en avant; ce ne sont pas des compagnons comme toi sur ma route, qui m'effraieront beaucoup. Tu ferais bien d'aller chercher ta soeur Svanlög; qu'Eydis Jarnsaxa et Stedjakol ont enlevée de ta maison, sans que tu aies osé bouger.»--«Sortons, dit Asgrim, il n'y a point d'aide à attendre ici.» Après cela ils allèrent à la hutte de ceux de Mödruvöll, et ils demandèrent si Gudmund le puissant était dans sa hutte. On leur dit qu'il y était. Ils entrèrent. Il y avait au milieu de la hutte un siège élevé. Là était assis Gudmund. Asgrim vint devant Gudmund et le salua. Gudmund lui fit bon accueil et le pria de s'asseoir. «Je ne veux pas m'asseoir, dit Asgrim. Je suis venu te demander ton aide; car tu es un chef brave et puissant.» Gudmund répondit: «Je ne serai pas contre toi. Mais pour ce qui est de te donner mon aide, nous pourrons en parler plus tard.» Et il eut avec eux des façons fort gracieuses. Asgrim le remercia de ses paroles. Gudmund dit: «Il y a un homme dans ta troupe que je considère depuis un instant, et qui me semble plus terrible qu'aucun de ceux que j'aie jamais vus.»--«Qui est-il?» demanda Asgrim. «C'est celui qui en a quatre devant lui, dit Gudmund; l'homme à la chevelure foncée et au teint pâle, à la haute taille et à l'air hardi. Il me semble si redoutable que j'aimerais mieux l'avoir dans ma suite que dix autres. Et pourtant cet homme a une face de malheur.»--«Je vois, dit Skarphjedin, que c'est de moi que tu parles. Nous avons, toi et moi, des destins divers. J'ai été blâmé pour le meurtre d'Höskuld, godi de Hvitanes, et ce n'est pas sans raison. Mais toi, Thorkel Hak et Thorir fils d'Helgi ont raconté de fâcheuses histoires sur ton compte, et tu as pris cela fort à coeur.» Et là-dessus ils sortirent. «Où allons-nous maintenant?» demanda Skarphjedin. «À la hutte des gens de Ljosvatn» répondit Asgrim. Dans cette hutte logeait Thorkel Hak. Il était fils de Thorgeir le Godi, fils de Tjörvi, fils de Thorkel le long. La mère de Thorgeir était Thorunn, fille de Thorstein, fils de Sigmund, fils de Gnupabard. La mère de Thorkel Hak s'appelait Gudrid. Elle était fille de Thorkel le noir de Hleidrargard, fils de Thorir Snepil, fils de Ketil Brimil, fils d'Örnolf, fils de Björnolf, fils de Grim Lodinkin, fils de Ketil Hæing, fils de Halbjörn Halftroll. Thorkel Hak avait été à l'étranger, et y avait acquis de la gloire. Il avait tué un brigand dans la forêt de Jamt, au pays de l'est. Après quoi il était allé en Suède où il s'était joint à Sörkvi Karl, et tous deux avaient guerroyé dans l'est, ensemble. Un soir, sur les côtes de la Baltique, Thorkel eut à chercher de l'eau pour les autres. Il rencontra un monstre à tête humaine et se battit contre lui, longtemps. À la fin il le tua. De là, il vint à Adalsysli, où il tua un dragon. De là il revint en Suède, de là en Norvège, d'où il retourna en Islande. Il avait fait graver tous ses exploits sur son alcôve, et sur un tabouret devant son siège. Il attaqua sur le chemin de Ljosvatn Gudmund le puissant et ses frères, et ceux de Ljosvatn eurent la victoire. Thorir fils d'Helgi et Thorkel Hak firent une chanson sur Gudmund. Thorkel disait qu'il n'y avait pas un homme en Islande avec qui il ne se mesurât volontiers en combat singulier, ou qui pût le faire reculer d'une semelle. On l'appelait Thorkel Hak (la mauvaise langue) parce qu'il ne ménageait ni en paroles, ni en actions, ceux à qui il avait affaire. CXX Asgrim fils d'Ellidagrim et ses compagnons vinrent à la hutte de Thorkel Hak. Asgrim dit aux autres: «Cette hutte est à Thorkel Hak, un vaillant champion; ce serait pour nous un grand avantage si nous pouvions avoir son aide. Il s'agit ici de prendre garde, car il est opiniâtre et d'humeur difficile. Je t'en prie, Skarphjedin, ne te mêle pas à notre entretien.» Skarphjedin se mit à rire en montrant ses dents. Voici comme il était vêtu ce jour-là. Il avait une casaque bleue, et des pantalons rayés de bleu. Il avait aux pieds de hauts souliers noirs, et une ceinture d'argent autour de la taille. Il tenait à la main, la hache qui avait tué Thrain, et qu'il appelait Rimmugygi; et aussi un bouclier léger. Il avait autour de la tête un bandeau de soie, et ses cheveux étaient rejetés derrière ses oreilles. C'était le plus terrible des guerriers, et, à cela, tous pouvaient le reconnaître sans l'avoir jamais vu. Il marchait au rang qu'on lui avait marqué sans avancer ni reculer. Ils entrèrent dans la hutte, et allèrent jusqu'à la chambre du fond. Thorkel était assis au milieu du banc, et ses hommes de chaque côté. Asgrim le salua. Thorkel lui fit bon accueil. «Nous sommes venus, dit Asgrim, te demander de nous aider, et de venir au tribunal avec nous.»--«Qu'avez-vous besoin de mon aide» dit Thorkel, puisque vous venez de chez Gudmund? Il a dû vous promettre la sienne.»--«Il ne nous a rien promis» dit Asgrim. «C'est donc, dit Thorkel, que Gudmund a trouvé l'affaire mauvaise; et elle l'est en effet, car ce meurtre est la plus méchante action qui jamais ait été commise. Je ne sais ce qui t'a pris de venir ici, ni comment tu as pu croire que je serais plus traitable que Gudmund, et que je soutiendrais une mauvaise cause.» Asgrim se taisait. Il pensait que cela prenait une mauvaise tournure. Thorkel reprit: «Qui est cet homme, grand, et à l'air terrible, qui en a quatre devant lui, pâle et au visage dur, effroyable à voir, une face de malheur?» Skarphjedin répondit: «Je me nomme Skarphjedin; mais toi, tu as tort de m'adresser tes paroles insultantes, car je ne t'ai rien fait. Jamais je n'ai mis mon père à mes pieds, jamais je n'ai combattu contre lui, comme toi contre le tien. Ce n'est pas souvent que tu es venu au ting, et que tu t'es mêlé des procès qu'on y juge. Tu aimes bien mieux rester chez toi, à Öxara, à t'occuper de tes laitages avec ta poignée de serviteurs. Tu ferais bien aussi de te nettoyer les dents, et d'en ôter la viande de cheval que tu as mangée avant de partir pour le ting; ton berger t'a vu, et il s'est émerveillé de te voir faire une telle horreur.» Alors Thorkel, en grande colère, sauta sur ses pieds. Il tira son épée et dit: «Voici une épée que j'ai prise en Suède, à un des meilleurs champions qu'on pût voir; et depuis, je m'en suis servi pour tuer plus d'un homme. Que je t'approche, et je te la passerai au travers du corps, en récompense de tes injures.» Skarphjedin était là, sa hache levée. Il rit en montrant ses dents, et dit: «J'avais cette hache à la main quand j'ai fait un saut de douze aunes au travers du Markarfljot, pour tuer Thrain fils de Sigfus; ils étaient huit contre moi, et pas un d'eux ne me toucha. Mais moi je n'ai jamais levé une arme contre un homme, sans le frapper.» Et là-dessus il poussa de côté ses frères et Kari, et vint droit à Thorkel. «Choisis, Thorkel Hak, lui dit-il. Ou bien rengaine ton épée et va t'asseoir, ou bien je te plante ma hache dans la tête, et je la fends en deux jusqu'aux épaules.» Thorkel rengaina son épée et s'assit. Pareille chose jamais ne lui était arrivée, et jamais ne lui arriva depuis. Asgrim et les autres sortirent. «Où allons-nous maintenant?» dit Skarphjedin. «Chez nous, dans nos huttes» dit Asgrim. «Nous sommes las de demander, alors» dit Skarphjedin. Asgrim se tourna vers lui et dit: «Dans plus d'un endroit tu as eu la langue bien prompte. Mais pour Thorkel, je suis d'avis que tu l'as traité comme il le méritait.» Ils rentrèrent dans leur hutte, et dirent à Njal ce qui s'était passé, d'un bout à l'autre. Njal dit: «Nous allons vers la destinée: ce qui doit arriver arrivera.» Gudmund le puissant apprit ce qui s'était passé entre Skarphjedin et Thorkel. «Vous savez, dit-il, ce que m'ont fait les gens de Ljosvatn; mais je n'ai jamais souffert d'eux tant de mépris ni d'injures, que Thorkel vient d'en avoir de Skarphjedin; et c'est bien fait pour lui.» Puis il dit à son frère Einar de Thværa: «Tu prendras tous mes hommes, et tu te mettras du côté des fils de Njal quand leur cause viendra devant le ting; et si l'été prochain ils ont besoin d'aide j'irai moi-même leur en donner.» Einar promit d'y aller, et le fit savoir à Asgrim. «Gudmund est le plus brave homme qu'on puisse voir» dit Asgrim; et il alla le redire à Njal. CXXI Le jour suivant, Asgrim et Gissur le blanc, Hjalti fils de Skeggi et Einar de Thværa se réunirent. Mörd fils de Valgard était là aussi. Il s'était déchargé de la poursuite, et l'avait remise aux mains des fils de Sigfus. Asgrim dit: «Je vous ai fait appeler, toi d'abord Gissur le blanc, et vous Hjalti et Einar, pour vous dire où en est notre affaire. Vous savez que Mörd a porté plainte. Mais la vérité est que Mörd a eu part au meurtre d'Höskuld, et que c'est lui qui lui a fait cette blessure dont on n'a pas nommé l'auteur. Il me semble donc que la poursuite doit être déclarée nulle, pour cause d'illégalité.»--«Il faut dénoncer cela tout de suite.» dit Hjalti. «Il vaudrait mieux, dit Thorkel fils d'Asgrim, tenir la chose secrète jusqu'au jour du jugement.»--«Pourquoi faire?» dit Hjalti. Thorhal répondit: «S'ils savent dès à présent qu'il y a une nullité dans leur affaire, ils peuvent encore la sauver en envoyant, du ting chez eux, un homme qui citera de nouveau les témoins et les amènera au ting. Et de la sorte leur poursuite sera rendue légale.»--«Tu es un homme sage, Thorhal, dirent-ils, et nous suivrons ton conseil.» Et là-dessus ils retournèrent chacun à sa hutte. Les fils de Sigfus firent déclaration de leur poursuite, au tertre de la loi, et ils s'informèrent de la juridiction à laquelle ils appartenaient, et du domicile de leurs adversaires. Le vendredi soir les tribunaux devaient s'assembler, et les audiences commencer. Tout fut tranquille jusque là. Bien des gens cherchaient à amener un arrangement mais Flosi fit beaucoup de résistance; les autres employèrent encore plus de paroles que lui, et on vit bien qu'il n'y avait rien à faire. Voici qu'on arrive au vendredi soir. C'est le moment où les tribunaux doivent s'assembler. Tous les hommes présents au ting viennent au tribunal. Flosi se tenait avec sa troupe au Sud du tribunal du district de la Ranga. Avec lui étaient Hal de Sida et Runolf de Dal, fils d'Ulf godi d'Ör, et les autres qui avaient promis leur aide à Flosi. Et au Nord du tribunal du district de la Ranga étaient Asgrim fils d'Ellidagrim, et Gissur le blanc, Hjalti fils de Skeggi, et Einar de Thværa. Mais les fils de Njal étaient restés dans leur hutte avec Kari, Thorleif Krak, et Thorgrim le grand. Ils étaient là tous avec leurs armes, et il ne fallait pas songer à les attaquer. Njal pria les juges d'entrer en séance. Et voici que les fils de Sigfus introduisent leur plainte. Ils prirent des témoins, et sommèrent les fils de Njal d'entendre leur serment. Puis ils prêtèrent serment, après quoi ils exposèrent la cause. Puis ils firent comparaître les témoins du meurtre. Puis ils les firent asseoir. Puis ils sommèrent les fils de Njal de les récuser. Alors Thorhal, fils d'Asgrim, se leva. Il prit des témoins et récusa les témoins du meurtre, «et cela, dit-il, parce que l'homme qui a porté plainte était lui-même tombé sous le coup de la loi, et s'est mis hors la loi.»--«De qui parles-tu?» dit Flosi. «De Mörd fils de Valgard» répondit Thorhal. Il est allé tuer Höskuld avec les fils de Njal, et c'est lui qui lui a fait cette blessure dont on n'a pas nommé l'auteur le jour où on a pris des témoins. Vous n'avez rien à dire là-contre, et la plainte est à néant.» CXXII Alors Njal se leva et dit: «Je vous adjure, toi Hal de Sida, et Flosi, et vous tous fils de Sigfus, et aussi tous les nôtres, de ne pas vous retirer, et d'écouter mes paroles». Ils firent comme il disait, Njal reprit: «Il me semble que cette poursuite est réduite à néant, et c'est justice, car elle était sortie d'une mauvaise racine. Je vous déclare que j'aimais Höskuld plus que mes propres fils. Et quand j'ai appris qu'il avait été tué, il m'a semblé que la plus douce lumière de mes yeux venait de s'éteindre. J'aimerais mieux avoir perdu tous mes fils, et qu'il fût encore en vie. Je vous prie donc, toi, Hal de Sida, et toi, Runolf de Dal, et aussi Gissur le blanc, et Einar de Thværa, et Haf le sage, de consentir à faire la paix avec moi, au sujet de ce meurtre, pour le compte de mes fils. Et je veux qu'on prenne pour arbitres ceux qui en sont les plus dignes». Gissur, Einar et Haf, parlèrent à leur tour, longuement. Ils prièrent Flosi de consentir à la paix, et lui promirent en échange leur amitié. Flosi leur donna à tous de bonnes paroles, mais il ne promit rien. Alors Hal de Sida dit à Flosi: «Veux-tu tenir ta parole, et m'accorder ma demande comme tu as promis de le faire, quand j'ai aidé à sortir du pays ton parent Thorgrim, fils de Digrketil, après qu'il eut tué Hal le rouge?»--«Je veux bien, beau-père, dit Flosi; car tu ne me demanderas rien qui ne soit pour me faire honneur».--«Je veux donc, dit Hal, que tu fasses la paix au plus vite, et que tu prennes pour arbitres des hommes de bien. Par là tu gagneras l'amitié de ceux qui sont les meilleurs parmi nous». «Sachez tous, dit Flosi, que je vais faire selon les désirs de Hal, mon beau-père, et des autres vaillants hommes qui sont ici. Je veux que six hommes de chaque côté, prononcent dans l'affaire, comme le veut la loi. Et je trouve que Njal vaut bien que je lui accorde cela». Njal le remercia, lui et les autres, et tous ceux qui étaient là le remercièrent aussi, et dirent que Flosi avait bien agi. Flosi reprit: «Je vais donc nommer mes arbitres. Je nomme en premier lieu Hal mon beau père, et Össur de Breida, Surt fils d'Asbjörn de Kirkjubæ, Modolf fils de Ketil (il demeurait alors à Asa), Haf le sage et Runolf de Dal. Et il n'y aura qu'une voix pour dire que ce sont les meilleurs parmi les miens». Puis il pria Njal de nommer ses arbitres. Njal se leva et dit: «Je nommerai d'abord Asgrim fils d'Ellidagrim, puis Hjalti fils de Skeggi, Gissur le blanc et Einar de Thværa, Snorri le Godi, et Gudmund le puissant». Après cela, ils se donnèrent tous la main, Njal, et Flosi, et les fils de Sigfus. Njal, au nom de ses fils et de Kari son gendre, promit d'exécuter la sentence des douze, et on peut dire que tous les hommes présente au ting en furent réjouis. On envoya chercher Snorri et Gudmund, qui étaient dans leurs huttes. Il fut convenu que les arbitres siégeraient au tribunal, et les autres s'éloignèrent. CXXIII Snorri le Godi prit la parole: «Nous voici douze arbitres, dit-il, pour prononcer dans cette affaire. Je veux vous prier tous de ne soulever aucune difficulté qui les empêche de faire la paix».--«Voulez-vous, dit Gudmund, que nous bannissions quelqu'un d'eux du district, ou même du pays?»--«Ni l'un ni l'autre, dit Snorri, car souvent ces sortes de sentences ne sont pas exécutées, et bien des gens ont été tués pour cela, et bien des paix rompues. Mais je veux fixer une amende en argent si forte, que nul homme dans ce pays n'aura coûté plus cher qu'Höskuld». On trouva qu'il avait bien parlé. Ils entrèrent donc en discussion, et d'abord on ne put s'entendre pour savoir qui parlerait le premier, et fixerait la somme. Enfin on tira au sort, et le sort tomba sur Snorri. «Je ne réfléchirai pas longtemps, dit-il, et voici ma sentence: je veux qu'il soit payé pour Höskuld trois fois le prix d'un homme; ce qui fait six cents d'argent. À vous de la changer, si cela vous semble trop ou trop peu». Ils répondirent qu'ils n'en feraient rien. «J'ajoute, dit-il, que la somme sera payée toute entière, ici, au ting».--«Cela ne me semble guère possible, dit Gissur le blanc; car ils n'en ont sans doute qu'une petite partie sur eux».--«Je sais, dit Gudmund le puissant, ce que veut Snorri. Il veut que nous donnions, nous autres arbitres, chacun suivant sa générosité; et après nous plus d'un fera comme nous». Hal de Sida le remercia et dit qu'il donnerait volontiers autant que celui qui donnerait le plus. Tous les autres arbitres approuvèrent à leur tour. Après cela ils s'en allèrent, et il fut convenu que Hal prononcerait la sentence au tertre de la loi. On sonna la cloche, et tous les hommes vinrent au tertre. Hal de Sida se leva et dit: «Nous nous sommes mis d'accord sur l'affaire confiée à notre arbitrage, et nous avons fixé une amende de six cents d'argent. Nous autres arbitres nous en paierons la moitié, et il faut que la somme toute entière soit payée ici même au ting. Et maintenant j'adresse une prière à toute cette assemblée: c'est que chacun donne quelque chose pour l'amour de Dieu.» Et tous dirent que c'était bien. Alors Hal prit des témoins de la sentence, pour que nul ne pût la détruire. Et Njal les remercia de la sentence qu'ils avaient prononcée. Mais Skarphjedin était là, qui se taisait, et qui ricanait. Les gens quittèrent le tertre de la loi, et retournèrent à leurs huttes. Mais les arbitres s'en allèrent au cimetière des hommes libres, et là ils rassemblèrent tout l'argent qu'ils avaient promis de donner. Les fils de Njal apportèrent ce qu'ils avaient, Kari aussi; et cela faisait un cent d'argent. Njal donna ce qu'il avait; et c'était un autre cent. Alors on apporta tout cet argent au tertre de la loi. Et les hommes donnèrent de si grosses sommes qu'il ne s'en manquait pas d'un denier. Njal prit encore un manteau de soie et une paire de bottes, et les mit sur le tas. Après cela Hal dit à Njal: «Va chercher tes fils; moi j'amènerai Flosi, et ils se jureront la paix les uns aux autres.» Njal retourna donc à sa hutte, et dit à ses fils: «Voici notre affaire venue à bonne fin. La paix est faite, et tout l'argent est rassemblé. Il faut maintenant que les deux partis se rencontrent et se jurent paix et fidélité. Et je viens vous prier, mes fils, de ne rien gâter.» Skarphjedin passa la main sur son front en ricanant. Et voici qu'ils arrivent tous au tribunal. Hal était allé trouver Flosi: «Viens avec moi au tribunal lui dit-il; tout l'argent est là, rassemblé en un tas.» Flosi pria les fils de Sigfus de venir avec lui. Ils sortirent tous, et arrivèrent au tribunal, venant de l'est, comme Njal et ses fils arrivaient venant de l'ouest. Skarphjedin s'avança jusqu'au banc du milieu, et resta là debout. Flosi entra dans l'enceinte du tribunal pour regarder l'argent: «Voilà une grosse somme, dit-il, en belle monnaie, et bien comptée, comme il fallait s'y attendre.» Puis il prit le manteau, l'agita en l'air, et demanda qui l'avait donné. Mais personne ne lui répondit. Une seconde fois il agita le manteau, demandant qui l'avait donné, et il riait. Et personne ne lui répondit. «Quoi donc, dit-il alors, personne de vous ne sait-il à qui est ce vêtement, ou bien n'osez-vous pas me le dire?»--«Qui penses-tu qui peut l'avoir donné?» dit Skarphjedin. «Si tu veux le savoir, dit Flosi, je vais te dire ce que je pense. Je pense que c'est ton père qui l'a donné, le drôle sans barbe; car ceux qui le voient ne savent pas si c'est un homme ou une femme.» Skarphjedin dit: «C'est mal parler d'insulter un vieillard, et jamais, jusqu'à ce jour, un brave homme n'a fait pareille chose. Vous savez bien qu'il est un homme, car il a engendré des fils avec sa femme; et pas un de nos parents n'est tombé percé de coups, près de notre domaine, que nous l'ayons laissé sans vengeance.» Là-dessus il prit le manteau, et jeta à Flosi un pantalon bleu. «Tu en as plus besoin que lui» dit-il. «Et pourquoi?» dit Flosi. «Parce que, répondit Skarphjedin, tu es la fiancée du démon de Svinafell. On m'a dit qu'il faisait de toi une femme, chaque neuvième nuit.» Alors Flosi donna un coup de pied dans le tas d'argent, et dit qu'il n'en voulait pas avoir un seul denier: «De deux choses l'une, dit-il, ou Höskuld ne sera pas vengé, ou il aura une vengeance sanglante.» Et il refusa d'échanger les promesses de paix. «Retournons chez nous, dit-il aux fils de Sigfus. Un même sort sera pour nous tous.» Et ils retournèrent à leurs huttes. Hal dit: «Ceux qui ont part à cette querelle sont des gens voués au malheur.» Njal et ses fils rentrèrent dans leurs huttes. «Voici qu'il arrive, dit Njal, ce que je vois venir depuis longtemps, et cette querelle finira mal pour nous.»--«Non pas, dit Skarphjedin, car ils n'ont plus de recours légal contre nous.»--«Il nous arrivera donc pis encore» dit Njal. Ceux qui avaient donné l'argent parlèrent de le reprendre. Mais Gudmund le puissant dit: «Je ne me ferai jamais cette honte de reprendre ce que j'ai une fois donné, soit ici, soit ailleurs.»--«C'est bien parlé» dirent-ils. Et personne ne voulut plus reprendre l'argent. «Voici mon avis, dit Snorri le Godi. Il faut que Gissur le blanc et Hjalti fils de Skeggi prennent cet argent en garde jusqu'au prochain Alting. J'ai idée que nous en aurons besoin avant qu'il soit longtemps.» Hjalti prit donc en garde une moitié de l'argent, et Gissur l'autre. Puis chacun rentra dans sa hutte. CXXIV Flosi donna rendez-vous à tous ses hommes dans l'Almannagja, et il y alla lui-même. Ils y étaient tous venus, et cela faisait cent hommes. Flosi dit aux fils de Sigfus: «Comment vous aiderai-je dans cette affaire, de façon que vous soyez satisfaits?» Gunnar fils de Lambi dit: «Nous ne serons contents que quand tous ces frères, les fils de Njal, auront été tués.» Flosi dit: «Je vous fais une promesse, fils de Sigfus: c'est de ne pas me séparer de vous qu'un des deux partis n'ait été écrasé par l'autre. Et maintenant je veux savoir s'il est quelqu'un ici qui ne veuille pas nous aider dans cette entreprise.» Mais tous dirent qu'ils voulaient marcher avec lui. «Venez donc tous avec moi, dit Flosi, et jurez qu'aucun de vous ne nous abandonnera.» Ils vinrent tous à Flosi, et lui prêtèrent serment. «Et maintenant, dit Flosi, nous allons nous donner la main, et faire un pacte: c'est que celui-là aura forfait ses biens et sa vie, qui se retirera de l'entreprise avant que nous l'ayons menée à bonne fin.» Voici les nom des chefs qui étaient avec Flosi: Kol, fils de Thorstein Breidmagi et neveu de Hal de Sida; Hroald, fils d'Össur de Breida; Össur, fils d'Önund Töskubak, Thorstein le beau, fils de Geirleif, Glum, fils d'Hildir le vieux, Modolf, fils de Ketil, Thorir, fils de Thord Illugi de Mörtunga, les parents de Flosi Kolbein et Egil, Ketil, fils de Sigfus, et Mörd, son frère, Thorkel et Lambi, Grani, fils de Gunnar, Gunnar, fils de Lambi, et Sigurd son frère, Ingjald de Kelda, Hroar, fils d'Hamund. Flosi dit aux fils de Sigfus: «Prenez maintenant pour chef celui qui vous semblera le meilleur; car il faut qu'il y en ait un qui commande dans cette entreprise.» Ketil de Mörk répondit: «Si le choix ne tient qu'à nous autres frères, nous aurons vite fait de choisir, et c'est toi que nous mettrons à notre tête. Il y a bien des raisons pour cela: tu es un homme de noble race et un grand chef, hardi et sage. Nous pensons que tu verras mieux que personne ce qu'il y a à faire dans une telle entreprise.»--«Il faut bien, dit Flosi, que je vous accorde votre demande. Je vais donc vous dire tout de suite comment nous nous y prendrons. Voici mon avis: que chacun quitte le ting et retourne chez lui, et veille à son domaine tout l'été, tant qu'on n'aura pas fait les foins. Moi aussi je vais rentrer chez moi, et j'y passerai l'été. Le dimanche qui tombera huit semaines avant l'hiver, je me ferai chanter une messe, après quoi je monterai à cheval et je m'en irai dans l'ouest, en passant par Lomagnupssand. Chacun de nous aura deux chevaux. Je n'en veux pas d'autres avec moi que ceux qui ont juré ici; nous serons assez, si nous nous tenons bien. Je chevaucherai tout le dimanche et la nuit d'après; et le second jour de la semaine j'arriverai à Trihyrningshals vers le milieu de la soirée. Il faudra que vous soyez tous là, vous qui avez prêté serment; mais s'il manque quelqu'un de ceux qui ont promis d'être à l'entreprise, il perdra la vie, si c'est en notre pouvoir.» «Comment pourra-t-il se faire, dit Ketil, que tu partes de chez toi le dimanche, et arrives le second jour de la semaine à Trihyrningshals?» Flosi répondit: «Je partirai de Skaptartunga, et je passerai, venant du Nord, devant le Jökul d'Eyjafell. De là je descendrai dans le Godaland; et j'arriverai, en chevauchant dur. Je vais maintenant vous dire tout mon plan: quand nous serons rassemblés, nous marcherons, la troupe tout entière, sur Bergthorshval; nous attaquerons les fils de Njal par le fer et par le feu, et nous ne nous séparerons pas, que tous ne soient morts. Tenez notre projet secret, car il y va de notre vie. Et maintenant, montons à cheval, et retournons chez nous.» Et ils rentrèrent tous dans leurs huttes. Flosi fit seller ses chevaux et partit sans attendre personne. Il n'avait pas voulu voir Hal son beau-père, car il savait bien que Hal blâmerait toute violente entreprise. Njal quitta le ting et retourna chez lui avec ses fils, et ils restèrent tous chez eux pendant l'été. Njal demanda à Kari son gendre s'il n'avait pas envie de s'en aller dans l'est, à son domaine de Dyrholm. «Je n'irai pas dans l'est, répondit Kari; je veux qu'un même sort nous frappe, moi et tes fils.» Njal le remercia et dit qu'il attendait cela de lui. Il y avait toujours à Bergthorshval près de trente hommes prêts à combattre, les serviteurs compris. Il arriva un jour que Hrodny, fille d'Höskuld, et mère d'Höskuld, fils de Njal, vint à Kelda. Ingjald son frère lui fit bon accueil. Elle ne lui rendit pas son salut, et le pria de venir avec elle dehors. Ingjald fit comme elle voulait, et tous deux sortirent ensemble du domaine. Alors elle le prit par la main, et ils s'assirent à terre. «Est-ce vrai, dit Hrodny, que tu as juré un serment d'aller attaquer Njal, et de le tuer, lui et ses fils?» Il répondit: «C'est vrai.»--«Tu es un grand misérable, dit-elle, toi que Njal a sauvé trois fois, quand tu n'étais qu'un proscrit, traqué dans les bois.»--«Mais j'en suis là maintenant, dit Ingjald, qu'il y va de ma vie si je ne le fais pas.»--«Non pas, dit-elle, tu vivras, et tu seras un brave homme si tu refuses de tromper celui à qui tu dois plus qu'à personne.» Alors elle tira de son sein un bonnet de lin tout sanglant et percé de trous: «Ce bonnet, dit-elle, couvrait la tête de ton neveu Höskuld, fils de Njal, quand ils l'ont tué. Il me semble que c'est mal fait à toi de donner ton aide à ceux qui ont à répondre de sa mort.»--«Il se peut, dit Ingjald, que je n'aille pas attaquer Njal, quoiqu'il arrive. Mais je sais bien qu'ils s'en vengeront sur moi.»--«Tu pourrais, dit Hrodny, être d'un grand secours à Njal et à ses fils en leur disant tout ce qui a été tramé contre eux.»--«Cela, dit Ingjald, je ne le ferai pas; car je mériterais d'être montré au doigt par chacun, si je disais ce qui m'a été confié. Ce sera agir en brave, au contraire, que de me retirer de cette entreprise, quand je sais que je dois m'attendre à leur vengeance. Dis à Njal et à ses fils qu'ils prennent garde à eux tout cet été (ce sera toujours un bon conseil), et qu'ils aient beaucoup de monde.» Elle s'en alla donc à Bergthorshval et répéta à Njal tout ce qu'ils avaient dit. Njal la remercia et dit qu'elle avait bien fait: «car, dit-il, ç'aurait été plus mal fait à lui qu'à tout autre, de venir m'attaquer.» Elle retourna chez elle. Et Njal dit la chose à ses fils. Il y avait une vieille à Bergthorshval, qui s'appelait Sæun. Elle était fort avisée et voyait dans l'avenir. Elle était arrivée à un âge très avancé; et les fils de Njal l'appelaient radoteuse parce qu'elle parlait beaucoup. Mais il arrivait souvent comme elle avait dit. Un jour, elle prit un bâton à la main et s'en alla derrière la maison, vers un tas de foin qui était là. Elle se mit à frapper le foin de son bâton, le maudissant et le chargeant d'imprécations. Skarphjedin était là qui riait. Il lui demanda ce qu'elle avait contre ce foin. «Ce foin servira, dit la vieille, à allumer l'incendie qui fera périr Njal mon maître et Bergthora ma bienfaitrice. Jetez-le dans l'eau, ou brûlez-le au plus vite.»--«Nous ne ferons pas cela, dit Skarphjedin; si pareille chose doit arriver, on trouvera bien de quoi allumer le feu, quand ce foin ne serait pas là.» La vieille radota tout l'été de ce foin qu'il fallait brûler, mais on n'en fit rien. CXXV Au domaine de Reykja, dans le Skeid, demeurait Runolf fils de Thorstein, Son fils s'appelait Hildiglum. La nuit du dimanche qui tombe douze semaines avant l'hiver, Hildiglum était sorti de la maison. Il entendit un grand bruit, et il lui sembla que le ciel et la terre en tremblaient. Il regarda du côté de l'ouest et crut voir un cercle de feu, et dans ce cercle un homme sur un cheval blanc. Il s'approchait au galop et il avait à la main un tison ardent. Il passa si près qu'Hildiglum put le voir distinctement. Il était noir comme de La poix. Il chantait d'une voix éclatante: «Je monte un cheval couvert de givre, à la crinière de glace. Il apporte la ruine. Ses jambes sont de feu, son coeur est de venin. Tel ce brandon que j'agite, telle court la vengeance de Flosi.» Alors Hildiglum vit l'homme lancer son tison sur les montagnes qui sont à l'est, et il lui sembla qu'il s'élevait des montagnes une flamme si grande qu'il ne pouvait la regarder. L'homme continua sa route vers l'est et disparut dans le feu. Hildiglum rentra, se mit au lit, et fut longtemps sans connaissance. Quand il eut reprit ses sens, il se rappela tout ce qui s'était passé, et le dit à son père. Son père l'engagea à le dire à Hjalti fils de Skeggi. Il alla trouver Hjalti, et lui dit la chose. «C'est la chevauchée des fantômes que tu as vue, dit Hjalti; et c'est toujours signe d'événements graves.» CXXVI Quand on fut à deux mois de l'hiver, Flosi se tint prêt à quitter le pays de l'est, et il appela à lui tous ceux qui lui avaient promis leur aide. Chacun d'eux avait deux chevaux et de bonnes armes. Ils vinrent tous à Svinafell et y passèrent la nuit. Le dimanche, de grand matin, Flosi fit célébrer le service divin, après quoi il se mit à table. Il dit à ses serviteurs ce que chacun d'eux aurait à faire pendant qu'il serait au loin. Puis il monta à cheval. Flosi et les siens s'en allèrent vers l'ouest, suivant le rivage. Il dit à ses hommes de ne pas aller trop vite d'abord, car on arriverait toujours; et de s'arrêter tous si l'un d'eux voulait se reposer. Ils s'avancèrent vers l'ouest jusqu'à Skogahverfi, et vinrent à Kirkjubæ. Flosi dit à ses hommes d'entrer tous avec lui dans l'église, pour prier. Ils le firent. Après quoi ils remontèrent à cheval et commencèrent à gravir la montagne jusqu'au lac des poissons. Là ils prirent à l'ouest des lacs et traversèrent la plaine laissant à leur gauche les glaciers de l'Eyjafjöll. De là ils descendirent dans le Godaland, et furent bientôt sur le Markarfljot. Le second jour de la semaine vers l'heure de none, ils arrivèrent à Thrihyrningshals, où ils se reposèrent jusqu'au soir. Là tous les autres les rejoignirent, sauf Ingjald de Kelda. Les fils de Sigfus le blâmaient grandement. Mais Flosi leur dit de ne pas mal parler d'Ingjald tant qu'il n'était pas là: «Nous lui ferons, dit-il, payer cela plus tard.» CXXVII Il nous faut reparler maintenant de Bergthorshval. Grim et Helgi s'en allèrent à Hola (c'est là qu'on élevait leurs enfants) et dirent à leur père qu'ils ne rentreraient pas le soir. Ils passèrent tout le jour à Hola. Il y vint de pauvres femmes qui disaient arriver de loin. Les deux frères leur demandèrent des nouvelles. Elles dirent qu'elles n'avaient point de nouvelles à donner: «mais nous pouvons conter pourtant, ajoutèrent-elles, quelque chose de singulier.» Ils demandèrent ce que c'était et les prièrent de n'en rien cacher. «Nous arrivions, dirent-elles, dans le Fljotshlid, quand nous avons vu chevaucher devant nous tous les fils de Sigfus, armés jusqu'aux dents. Ils allaient droit sur Thrihyrningshals, et ils étaient quinze avec leur troupe. Nous avons vu aussi Grani, fils de Gunnar, et Gunnar, fils de Lambi. Ils étaient cinq avec leurs gens et ils suivaient le même chemin. On peut dire en vérité que tout est en l'air dans ce pays.» Helgi, fils de Njal, dit: «Il faut que Flosi soit venu de l'est, et tous les autres allaient sans doute à sa rencontre. Nous devrions, Grim, être là où est Skarphjedin.» Grim dit qu'ainsi fallait-il faire, et ils retournèrent à Bergthorshval. Ce soir-là, Bergthora dit à ses serviteurs: «Vous allez choisir vous-mêmes votre repas du soir: que chacun prenne ce qu'il aime le mieux; car c'est la dernière fois que je servirai le souper à mes serviteurs.»--«À Dieu ne plaise » dirent-ils.--«C'est la vérité pourtant, répondit-elle, et je pourrais en dire davantage si je voulais. Je vais vous donner un signe, c'est que Grim et Helgi vont revenir ce soir avant que vous n'ayez fini votre repas. Si cela arrive il se passera plus de choses encore que je n'ai dit.» Et elle mit les viandes sur la table. «Voilà qui est étrange, dit Njal. Je regarde autour de moi dans la salle, et il me semble que je vois les murailles renversées, et la table et les viandes toutes couvertes de sang.» Ils furent tous saisis d'une grande terreur, hormis Skarphjedin. Il conjura les hommes de ne pas s'effrayer et de ne pas s'exposer à la risée des autres par une contenance indigne d'eux: «Il nous convient plus qu'à personne, dit-il, de nous conduire en braves. Et c'est bien là ce qu'on attend de nous.» Avant qu'on eût ôté les tables, Grim et Helgi arrivèrent, et grand fut l'émoi des gens à cette vue. Njal demanda ce qui les ramenait si vite. Ils contèrent ce qu'ils avaient appris. Njal dit que personne n'irait se mettre au lit, et qu'on se tiendrait sur ses gardes. CXXVIII Il faut revenir à Flosi. Il dit à ses gens: «Le moment est venu d'aller à Bergthorshval: il faut y arriver avant l'heure du souper.» Et ils se mirent en route. Il y avait une vallée au pied de la colline; ils y entrèrent, attachèrent leurs chevaux, et y attendirent jusqu'à ce que la soirée fût fort avancée. «Maintenant, dit Flosi, marchons sur le domaine; allons en troupe serrée, et lentement; et voyons à quoi ils vont se décider.» Njal était dehors, avec ses fils et Kari, et tous ses serviteurs; ils étaient rangés devant l'entrée, et cela faisait près de trente hommes. Flosi s'arrêta et dit: «Voyons quel parti ils vont prendre; s'ils restent dehors, je crois que nous n'en viendrons jamais à bout.»--«Nous avons donc manqué notre voyage, dit Grani, fils de Gunnar, si nous n'osons pas les attaquer.»--«Non pas, dit Flosi, nous les attaquerons quand même ils resteraient dehors, mais nous y perdrons tant de monde qu'on ne pourra dire où est le vainqueur.» Njal dit à ses hommes: «Pouvez-vous voir combien ils sont?»--«Ils sont beaucoup de monde, et de vaillantes gens, dit Skarphjedin; et pourtant ils se sont arrêtés; ils pensent qu'ils auront du mal à venir à bout de nous.»--«Ils n'en viendront pas à bout, dit Njal; et je veux que nous rentrions tous. C'est à grand-peine qu'ils ont vaincu Gunnar à Hlidarenda, quoiqu'il fût seul contre eux. La maison est solide, comme était la sienne, et ils n'arriveront pas à s'en emparer.»--«C'est un mauvais parti à prendre, dit Skarphjedin; les chefs qui ont attaqué Gunnar étaient des hommes de grand coeur, qui auraient abandonné l'entreprise plutôt que de le brûler dans sa maison. Mais ceux-ci vont sans tarder nous attaquer par le feu, s'ils ne peuvent pas autrement; car tous les moyens leur seront bons pour nous détruire. Ils pensent, avec raison, que leur mort est certaine si nous leur échappons. Pour moi, je n'ai nulle envie de me laisser brûler comme un renard dans son trou.»--«Il en est donc, dit Njal, à présent comme toujours; mes fils me donnent des conseils et n'ont nul égard pour moi. Quand vous étiez plus jeunes, vous ne faisiez pas cela, et vos affaires allaient mieux.»--«Faisons, dit Helgi, ce que veut notre père. Nous nous en trouverons bien.»--«Je n'en suis pas sûr, dit Skarphjedin, car le voilà voué à la mort. Mais je ferai volontiers ce plaisir à mon père, de me laisser brûler avec lui; car je ne crains pas de mourir.» Puis il dit à Kari: «Tenons-nous bien, mon frère, et que nul ne puisse nous séparer.»--«C'est ce que je veux aussi, dit Kari; et pourtant s'il en doit être autrement il en sera autrement et nous n'y pourrons rien.»--«Alors venge-nous, dit Skarphjedin, et nous te vengerons, si c'est nous qui te survivons.» Kari promit qu'ainsi ferait-il. Alors ils rentrèrent tous, et se rangèrent dans l'embrasure de la porte. «Maintenant qu'ils sont rentrés, dit Flosi, ce sont des hommes morts. Il faut nous approcher au plus vite, nous ranger en troupe serrée devant la porte et prendre garde que personne ne s'échappe, soit Kari soit quelqu'un des fils de Njal; car ce serait notre mort.» Ils s'avancèrent donc, Flosi et ses gens, et entourèrent la maison, de peur qu'il n'y eût quelque porte de derrière. Flosi se mit devant avec les siens. Hroald fils d'Össur, courut à Skarphjedin et pointa sa lance sur lui. Skarphjedin, d'un coup de sa hache, sépara le fer de la hampe. Puis il leva sa hache une seconde fois. Elle entra dans le bouclier et le brisa en morceaux, pendant que le coin frappait Hroald au visage. Il tomba à la renverse, et mourut sur le coup. «Il n'a pas eu de chance avec toi, Skarphjedin, dit Kari; tu es le plus vaillant de nous tous.»--«Je n'en sais rien» dit Skarphjedin; et il riait en montrant ses dents. Kari, Grim et Helgi donnaient de grands coups de lance et blessaient beaucoup de monde. Flosi et ses gens n'arrivaient à rien. «Voici que nous avons fait de grandes pertes, dit Flosi. Beaucoup de nos hommes sont blessés, et on nous a tué celui que nous aurions le moins voulu perdre. Il est clair maintenant que nous n'en viendrons jamais à bout par les armes. Il y en a plus d'un ici qui n'est plus aussi brave qu'il semblait l'être quand il nous pressait si fort. Et je parle surtout de Grani, fils de Gunnar, et de Gunnar, fils de Lambi, qui se donnaient pour les plus enragés. Mais il s'agit maintenant de prendre un autre parti. Nous avons le choix entre deux choses (ni l'une ni l'autre n'est bonne): ou bien laissons-là l'entreprise, et c'est notre mort; ou bien mettons le feu à la maison et brûlons-les, et c'est un grand crime dont nous répondrons devant Dieu, nous qui sommes aussi des chrétiens. Et pourtant nous n'avons plus que cela à faire.» CXXIX Ils allumèrent donc du feu, et firent un grand bûcher devant la porte. «Vous faites du feu, compagnons?» dit Skarphjedin. Allez-vous faire cuire quelque chose?»--«Oui, dit Grani, fils de Gunnar, et tu n'auras pas besoin d'un four mieux chauffé que celui-là.»--«C'est ainsi que tu me récompenses d'avoir vengé ton père, dit Skarphjedin; tu es bien homme à faire cela, toi qui n'as d'égards que pour ceux qui n'ont rien fait pour toi.» Alors les femmes jetèrent du petit lait sur le feu, et l'éteignirent. D'autres apportèrent de l'eau. Kol fils de Thorstein dit à Flosi: «Il me vient une idée. J'ai vu un grenier au dessus de la salle, sous les solives du toit. C'est là qu'il faut mettre le feu, nous l'allumerons avec ce foin qui est en tas devant la maison.» Ils prirent donc le foin, et mirent le feu au grenier. Ceux qui étaient dans la maison ne s'en aperçurent que quand toute la salle fut éclairée par les flammes. Alors les femmes commencèrent à se lamenter. Njal leur dit: «Faites bonne contenance, et ne dites pas de ces paroles effrayées; c'est une courte bourrasque, et de longtemps nous n'en verrons une semblable. Sachez aussi que Dieu est miséricordieux, et qu'il ne nous laissera pas brûler deux fois, et dans ce monde et dans l'autre.» Par ces paroles et d'autres encore il cherchait à les réconforter. Et voici que la maison tout entière se mit à flamber. Njal vint à la porte et dit: «Flosi est-il assez près pour entendre mes paroles?» Flosi dit que oui. «Veux-tu, dit Njal, faire la paix avec mes fils, ou bien laisser sortir quelques-uns des nôtres?» Flosi répondit: «Je ne veux pas faire de paix avec tes fils; voici que notre querelle va être finie, et je ne partirai pas d'ici que tous ne soient morts. Mais je laisserai sortir les femmes, les enfants, et les serviteurs.» Njal rentra et dit aux gens: «Que tous ceux-là sortent, qui en ont la permission. Sors, Thorhalla fille d'Asgrim, et les autres sortiront avec toi.» Thorhalla dit: «Nous allons nous séparer, Helgi et moi, d'une autre manière que je ne pensais tout à l'heure. Mais je vais presser mon père et mes frères, pour qu'ils vengent cette tuerie qui se fait ici.»--«Que Dieu te protège, dit Njal, car tu es une bonne femme.» Elle partit donc, et beaucoup de monde avec elle. Astrid de Djuparbakka dit à Helgi, fils de Njal: «Sors avec moi: je vais jeter sur tes épaules un manteau de femme, et j'envelopperai ta tête d'un voile.» Il refusa d'abord, mais elle le priait tant qu'il finit par faire comme elle voulait. Astrid mit un voile sur la tête d'Helgi, et Thorhild, femme de Skarphjedin, le couvrit d'un manteau: il sortit au milieu d'elles. Thorgerd, fille de Njal, sortit aussi, et Helga sa soeur, et bien d'autres. Comme Helgi sortait, Flosi dit: «Voici une grande femme, aux larges épaules, qui s'en va là-bas. Emparez-vous d'elle et tenez-la bien.» Dès que Helgi eut entendu ces paroles, il jeta son manteau. Il avait gardé par dessous son épée à la main; il en frappa l'homme qui s'approchait et atteignit son bouclier, le coup trancha la pointe du bouclier, et la jambe de l'homme. Alors Flosi s'approcha, il leva sa hache sur la tête de Helgi, et l'abattit d'un coup. Flosi vint près de la porte, et dit qu'il voulait parler à Njal, et aussi à Bergthora. Ils s'approchèrent. Flosi dit: «Je viens, Njal, t'offrir de sortir; tu n'as pas mérité d'être brûlé dans ta maison.» Njal répondit: «Je ne sortirai pas; je suis vieux, et je ne pourrais venger mes fils; et je ne veux pas vivre dans la honte.» Alors Flosi dit à Bergthora: «Sors, toi, femme; car pour rien au monde je ne veux te brûler.» Bergthora répondit: «J'ai été mariée jeune à Njal, et je lui ai promis que je partagerais avec lui heur et malheur.» Et ils rentrèrent tous les deux. «Qu'allons-nous faire maintenant?» dit Bergthora. «Allons à notre lit, dit Njal et couchons-nous. Il y a longtemps que j'ai envie de me reposer.» Bergthora dit au petit Thord, fils de Kari: «On va te mener dehors, il ne faut pas que tu brûles ici.»--«Tu m'as promis, grand'mère, répondit l'enfant, que nous ne nous séparerions jamais, tant que je serais chez toi. J'aime bien mieux mourir avec toi et Njal que de vous survivre à tous deux.» Elle porta donc l'enfant sur le lit. Njal dit à son intendant: «Viens voir où nous nous couchons, et comment je dispose toute chose autour de nous; car je ne bougerai pas, quelque tourment que me causent la fumée ou la chaleur. Tu sauras donc où il faut chercher nos os.» Et l'autre dit qu'ainsi ferait-il. On avait tué un boeuf, et la peau était là. Njal lui dit de l'étendre sur eux, et il promit de le faire. Alors Njal et Bergthora se couchèrent dans le lit et mirent le petit garçon entre eux. Ils firent le signe de la croix sur eux et sur lui, et recommandèrent leurs âmes à Dieu, et ce furent les dernières paroles qu'on entendit d'eux. L'intendant prit la peau, l'étendit sur eux, et sortit. Ketil de Mörk vint à sa rencontre et le tira dehors. Il s'informa de Njal, son beau-père, et l'intendant lui dit tout ce qui s'était passé. «Voici de grands malheurs qui fondent sur nous, dit Ketil; et cela fait bien des calamités à la fois.» Skarphjedin avait vu que son père allait se coucher, et comment toutes choses s'étaient passées. «Voici notre père qui va se mettre au lit de bonne heure, dit-il; il fallait s'y attendre, car il est vieux.» Il tombait des tisons enflammés. Skarphjedin, Kari et Grim les ramassaient comme ils tombaient, et les lançaient sur ceux du dehors; et cela dura un moment. Alors les autres leur lancèrent des javelots. Mais ils les arrêtaient au vol, et les leur renvoyaient. Flosi dit à ses gens de cesser: «Nos armes, dit-il, ne mous servirons de rien contre eux. Vous pouvez bien attendre que le feu en soit venu à bout.» Les grosses poutres commençaient à tomber du toit. «Maintenant, dit Skarphjedin, mon père doit être mort. Je ne l'ai entendu ni tousser ni gémir.» Et ils s'en allèrent au bout de la salle. Il y avait là une poutre qui s'était effondrée. Elle était toute brûlée au milieu. Kari dit à Skarphjedin: «Saute dehors par là, et je sauterai après toi. De cette façon nous pourrons tous deux nous échapper; car toute la fumée vient de ce côté» Skarphjedin répondit: «C'est toi qui sauteras le premier; je serai sur tes talons.»--«Ce n'est pas sage, dit Kari; moi, je pourrai bien m'échapper d'un autre côté, si je n'y parviens pas ici.»--«Et moi je ne veux pas, dit Skarphjedin; saute le premier, je te suis.»--«C'est le devoir de tout homme» dit Kari, de sauver sa vie quand il le peut; et c'est ce que je vais faire. Voici que nous nous séparons pour ne plus nous revoir; car si je saute dehors, je ne rentrerai certes pas dans le feu pour t'y retrouver. Que chacun donc suive son chemin.»--«Je me réjouis de penser, mon frère, dit Skarphjedin, que si tu échappes tu me vengeras.» Alors Kari prit à la main une solive enflammée et se mit à courir vers la poutre qui brûlait. Il lança son tison du haut du mur, au milieu de ceux qui étaient dehors. Ils se sauvèrent tous. Les vêtements de Kari et ses cheveux étaient tout en flammes. Il sauta du haut du mur, et s'éloigna en courant le long de la fumée. Un de ceux, qui étaient le plus près demanda: «Est-ce qu'il ne vient pas de sauter un homme du haut du mur?»--«Non pas, dit un autre, c'est Skarphjedin qui nous a lancé un brandon.» Et ils ne s'en inquiétèrent pas davantage. Kari courut jusqu'à un ruisseau, où il se jeta, pour éteindre le feu qui l'entourait. Puis il reprit sa course dans la fumée, et vint à un fossé où il se reposa. On l'appelle depuis lors le fossé de Kari. CXXX Il faut revenir à Skarphjedin. Il sauta sur la poutre tout de suite après Kari; mais quand il vint à l'endroit où elle était le plus brûlée, elle s'écroula sous lui. Il tomba sur ses pieds et essaya d'escalader la muraille; et voici qu'un pan du mur tomba sur lui, et le rejeta au dedans. «Je vois bien à présent où j'en suis» dit Skarphjedin. Et il s'avança le long de la muraille. Gunnar, fils de Lambi, grimpe sur la muraille et voit Skarphjedin. «Voilà que tu pleures, Skarphjedin?» dit-il.--«Non pas, dit Skarphjedin; mais les yeux me font mal, c'est la vérité. Et toi, tu ris, à ce que je vois?»--«Oui certes, dit Gunnar, et je n'avais pas ri encore depuis que tu tuas Thrain au Markarfljot.»--«Voici un cadeau, dit Skarphjedin, qui t'en fera souvenir.» Il prit dans sa poche une grosse dent qu'il avait arrachée à Thrain, et la jeta à Gunnar. La dent lui entra dans l'oeil, qui vint pendre sur sa joue. Gunnar tomba du haut du mur. Skarphjedin s'approcha de son frère Grim. Ils se mirent à piétiner sur le feu, en se tenant par la main. Quand ils furent au milieu de la salle, Grim tomba à terre, mort. Alors Skarphjedin s'en alla vers le bout de la maison. À ce moment il y eut un grand fracas, et tout le toit s'effondra. Skarphjedin fut pris entre les décombres et le mur du pignon. Et il ne pouvait plus bouger de là. Flosi et ses gens restèrent devant l'incendie jusqu'au matin. Et voici venir vers eux un homme à cheval. Flosi lui demanda son nom. Il s'appelait Geirmund et dit qu'il était parent des fils de Sigfus. «Vous avez fait là de grandes choses» dit-il. «On les appellera grandes, et mauvaises aussi, dit Flosi. Mais il n'y a plus rien à y faire maintenant.»--«Combien y en a-t-il de morts?» dit Geirmund. Flosi répondit: «Njal et Bergthora sont morts, et tous leurs fils, et Thord fils de Kari, et Kari fils de Sölmund, et Thord l'affranchi. Mais il peut y en avoir d'autres encore que nous ne savons pas.» Geirmund dit: «Il y en a un que tu nommes parmi les morts, et à qui j'ai parlé ce matin.»--«Qui donc?» dit Flosi. «Kari fils de Sölmund, dit Geirmund. Nous l'avons rencontré, moi et mon voisin Bard, et Bard lui a donné son cheval. Ses cheveux et ses vêtements étaient tout brûlés.»--«Avait-il des armes?» demanda Flosi. «Il avait son épée Fjörsvafni, dit Geirmund, et la lame était toute bleue d'un côté. La voilà ramollie, lui avons-nous dit, moi et Bard. Il a répondu qu'il la tremperait pour la durcir dans le sang des fils de Sigfus et des autres qui ont mis le feu avec eux.»--«Qu'a-t-il dit de Skarphjedin?» demanda Flosi. «Il a dit, répondit Geirmund, que lui et Grim étaient en vie quand ils s'étaient séparés, mais qu'à présent ils devaient être morts.» --«Tu nous as conté là une nouvelle, dit Flosi, qui ne nous promet ni paix ni repos; car celui qui nous a échappé est l'homme qui approchait le plus, en toutes choses, de Gunnar de Hlidarenda. Souvenez-vous de mes paroles, fils de Sigfus, et vous aussi, tous les autres: il y aura de telles représailles à cet incendie, que plus d'un y laissera sa tête, et d'autres tous leurs biens. Je doute qu'aucun de vous, fils de Sigfus, ose rester dans son domaine. Je vous offre donc à tous de venir chez moi, dans l'est, pour qu'un même sort nous frappe tous ensemble.» Ils le remercièrent de son offre, et dirent qu'ils l'acceptaient, Modolf fils de Ketil chanta: «Un seul rejeton vit encore, de la maison de Njal. Tout le reste a été brûlé. Les vaillants fils de Sigfus ont accompli ce haut fait. La flamme est montée jusqu'au toit. La lueur de l'incendie a éclairé la maison. Voici vengé sur le fils de Gollnir le meurtre du brave Höskuld.» «Vantons-nous d'autre chose, dit Flosi, que d'avoir brûlé Njal; car ce n'est pas un honneur pour nous.» Et il s'en alla vers le mur du pignon avec Glum fils d'Hildir, et quelques autres. Glum dit: «Skarphjedin est-il mort à présent?» Les autres dirent qu'il devait l'être depuis longtemps. Par moments la flamme reprenait, et par moments s'éteignait tout à fait. Et voici qu'ils entendirent en bas, du fond de l'incendie, une voix qui chantait: «Vous auriez pleuré à chaudes larmes parmi le combat et le choc des épées, si mes amis et moi, nous avions pu nous acquérir de la gloire et marcher en avant, le tranchant de nos haches laissant des traces sanglantes.» «Est-ce Skarphjedin vivant ou mort qui chante ainsi?» dit Grani, fils de Gunnar. «Peu nous importe» dit Flosi. «Cherchons les cadavres de Skarphjedin, et des autres qui ont brûlé ici.» dit Grani.--«Non pas, dit Flosi; il n'y a qu'un sot comme toi pour avoir une telle idée, au moment où dans le pays on se rassemble contre nous. Tel qui est à son aise à présent aura bientôt si grande peur qu'il ne saura où fuir. Voici mon avis, c'est que nous partions tous au plus vite.» Et Flosi s'en alla en hâte à l'endroit où étaient les chevaux, et tous les autres avec lui. Flosi dit à Geirmund: «Ingjald est-il chez lui, à Kelda?» Geirmund dit qu'il croyait qu'il y était. «Cet homme, dit Flosi, a trahi son serment envers nous et manqué à la foi jurée.» Et se tournant vers les fils de Sigfus: «Que voulez-vous, dit-il, que nous fassions à Ingjald? Voulez-vous lui pardonner? Ou bien irons-nous l'attaquer et le tuer?» Ils dirent tous qu'il fallait l'attaquer et le tuer. Alors Flosi sauta sur son cheval, les autres aussi, et ils se mirent en route. Flosi marchait le premier. Il alla droit vers la Ranga, et remonta le long de la rivière. Voici qu'il vit un homme qui chevauchait de l'autre côté. Il reconnut Ingjald de Kelda. Flosi l'appela. Ingjald s'arrêta et s'approcha du bord de la rivière. Flosi lui dit: «Tu as manqué à la parole que tu nous avais donnée et tu as forfait ta vie et tes biens. Voici les fils de Sigfus qui voudraient bien te tuer, mais moi je sais que tu t'es trouvé en un grand embarras, et je te donnerai la vie, si tu veux t'en remettre à mon jugement.»--«Avant de le faire, répondit Ingjald, il faut que j'aille trouver Kari. Quand aux fils de Sigfus, je leur répondrai que je n'ai pas plus peur d'eux qu'ils n'ont peur de moi.»--«Attends donc, dit Flosi, si tu n'as pas peur; je vais t'envoyer un message.»--«J'attends.» dit Ingjald. Thorstein fils de Kolbein, neveu de Flosi, marchait à côté de lui, et il avait un javelot à la main. C'était un des plus braves et des meilleurs dans la troupe de Flosi. Flosi lui arracha son javelot et le lança à Ingjald: le javelot l'atteignit au côte gauche, traversa le bouclier au-dessous de la poignée et le fendit en deux, puis il entra dans la jambe d'Ingjald au dessous du genou, et vint s'enfoncer dans le bois de la selle. «T'ai-je touché?» dit Flosi. «Tu m'as touché certes, dit Ingjald; mais c'est une égratignure et non une blessure.» Il arracha le javelot, et dit à Flosi: «Attends, toi, maintenant, si tu n'es pas un lâche.» Et il lui renvoya le javelot à travers la rivière. Flosi le voit venir droit sur lui. Il tire son cheval en arrière. Le javelot le manque et passe devant sa poitrine. Il atteint Thorstein au milieu du corps; et Thorstein tombe mort, à bas de son cheval. Ingjald s'enfuit au galop vers les bois, et ils ne peuvent l'approcher. Flosi dit à ses hommes: «Nous avons fait là une grande perte, et nous pouvons dire qu'après cela nous sommes des gens voués au malheur. Voici mon avis: c'est que nous nous en allions au col de Trihyrning. De là nous pouvons voir toutes les chevauchées du district; car ils vont rassembler autant de monde qu'ils pourront. Ils croiront sans doute que nous aurons fait route vers l'Est et vers le Fljotshlid, en tournant le dos au col de Trihyrning. De là, ils croiront encore que nous sommes entrés dans la montagne, marchant toujours vers l'est, jusqu'à notre pays. C'est de ce côté que le gros de leurs forces ira nous poursuivre. D'autres aussi nous chercheront plus bas dans l'est, du côté de Seljalandsmula, quoiqu'ils doivent trouver moins probable que nous ayons pris ce chemin. Mon avis est donc de monter sur la montagne de Trihyrning, et d'y rester jusqu'à ce que le soleil se soit couché trois fois.» Ils montèrent donc sur la montagne, et entrèrent dans un vallon qu'on a appelé depuis le vallon de Flosi. De là ils pouvaient voir toutes les allées et venues du pays. CXXXI Il faut revenir à Kari. Il sortit du fossé où il s'était reposé, et marcha devant lui jusqu'à l'endroit où il rencontra Bard. Et ils se parlèrent de la manière que Geirmund avait dite. De là Kari s'en vint à cheval trouver Mörd fils de Valgard et lui dit la nouvelle. Mörd s'en lamenta beaucoup. Kari dit que de vaillants hommes avaient autre chose à faire que de pleurer sur les morts; et il le pria de rassembler du monde, et de venir le trouver à Holtsvad. Après cela, Kari s'en alla dans la vallée de la Thjorsa, chez Hjalti fils de Skeggi. Comme il chevauchait le long de la Thjorsa, il vit un homme qui le suivait à bride abattue. Kari attendit l'homme, et vit que c'était Ingjald de Kelda. Il vit aussi qu'il avait une jambe toute couverte de sang. Kari demanda à Ingjald qui l'avait blessé. Ingjald le lui dit. «Où vous êtes vous rencontrés?» dit Kari. «Sur la Ranga, dit Ingjald, et il m'a lancé son javelot à travers la rivière.»--«Ne lui as-tu rien rendu?» dit Kari. «J'ai renvoyé le javelot, dit Ingjald, et ils ont dit qu'il avait touché un homme, qui était mort sur le coup.»--«Sais-tu qui c'était?» dit Kari.--«Il m'a paru ressembler à Thorstein neveu de Flosi.» dit Ingjald.--«Puisses-tu avoir toujours pareille chance» dit Kari. Ils s'en allèrent tous deux ensemble chez Hjalti fils de Skeggi, et lui dirent la nouvelle. Il dit qu'on avait fait là de méchante besogne, et qu'il fallait se mettre sur l'heure à leur poursuite, et les tuer tous. Il rassembla du monde, appelant aux armes tous les hommes du pays. Avec cette troupe lui et Kari vinrent trouver Mörd fils de Valgard. Ils se réunirent à Holtsvad. Mörd y était avant eux, avec une grosse troupe. Ils se séparèrent pour battre le pays. Les uns descendirent à l'est vers Seljalandsmula, d'autres remontèrent le Fljotshlid, d'autres passant par le col de Trihyrning descendirent dans le Godaland. De là ils vinrent au nord jusqu'à Sand, et quelques-uns mêmes poussèrent jusqu'aux lacs des poissons, où ils tournèrent bride. D'autres prirent plus bas dans l'est, et vinrent à Holt, où ils dirent la nouvelle à Thorgeir. Ils lui demandèrent si Flosi et les siens n'avaient pas passé par là. Thorgeir répondit: «Je ne suis pas un grand chef, mais il me semble que Flosi prendra un autre parti que de passer ici sous mes yeux, quand il vient de tuer Njal, le frère de mon père, et ses fils, mes cousins. Vous n'avez rien de mieux à faire que de vous en retourner; car vous avez cherché de droite et de gauche. Dites à Kari qu'il vienne me trouver, et qu'il demeurera ici chez moi, s'il lui plaît. S'il ne veut pas venir dans ce pays de l'Est, je veillerai, s'il veut bien, à son domaine de Dyrholm. Dites-lui aussi que je lui donnerai toute l'aide que je pourrai, et que j'irai à l'Alting avec lui. Il sait, je pense, que c'est à moi et à mes frères qu'appartient la vengeance, comme aux plus proches parents. Nous porterons plainte, et nous tâcherons de faire en sorte qu'une sentence de proscription s'ensuive, et mort d'hommes ensuite. Je ne vais pas avec vous maintenant, car je sais que cela ne servirait de rien. Ils vont se tenir sur leurs gardes autant que possible.» Ils s'en allèrent et se retrouvèrent tous à Hofi. «C'est une honte pour nous, se disaient-ils les uns aux autres, de ne pas les avoir trouvés.» Mais Mörd disait que non. Beaucoup étaient d'avis qu'il fallait aller dans le Fljotshlid, et s'emparer des biens de tous ceux qui avaient pris part à la chose. On s'en remit là-dessus à l'avis de Mörd. Il dit que c'était le pire parti qu'on pût prendre. Ils demandèrent pourquoi. «Si leurs domaines restent debout, dit-il, ils reviendront pour les voir, et voir leurs femmes; et nous pourrons tomber sur eux, d'ici à quelque temps. Et maintenant ne doutez pas que je ne sois fidèle à Kari dans tout ce qu'il entreprendra; car j'ai à me garder moi-même.» Et Hjalti l'engagea à faire en sorte de tenir sa promesse. Hjalti pria Kari de venir chez lui. Kari promit d'y aller sur l'heure. Les autres lui redirent l'offre de Thorgeir. «J'en profiterai plus tard, dit-il, et j'augure bien de notre affaire, s'il y en a beaucoup comme lui.» Et là-dessus, la troupe se sépara. Flosi et ses gens avaient vu tout cela du haut de leur montagne. «Maintenant, dit Flosi, montons à cheval, et allons-nous en; c'est ce que nous avons de mieux à faire à présent.» Les fils de Sigfus demandèrent s'ils ne feraient pas bien de s'en aller chez eux, pour s'occuper de leurs domaines. «Mörd a bien pensé, dit Flosi, que vous iriez voir vos femmes. Et je vois d'ici qu'il a donné le conseil de ne pas toucher à vos domaines. Moi je suis d'avis qu'il ne faut pas nous séparer, et que vous veniez tous avec moi dans le pays de l'est.» Et ils se rangèrent tous à son avis. Ils se mirent donc en route, passèrent au nord du Jökul, et marchèrent sans s'arrêter jusqu'à Svinafell. Flosi envoya de suite chercher des vivres, pour qu'on ne manquât de rien. Il ne parlait jamais de l'expédition, mais il ne montrait pas la moindre crainte. Il resta chez lui tout l'hiver, jusqu'après la fête de Jol. CXXXII Kari pria Hjalti de venir avec lui chercher le corps de Njal: «car chacun croira, dit-il, à ce que tu diras avoir vu.» Hjalti dit qu'il irait volontiers chercher le corps de Njal pour le porter à l'église. Ils partirent donc, et ils étaient quinze hommes. Ils s'en allèrent à l'est, passant la Thjorsa; là ils rassemblèrent encore du monde, si bien qu'ils furent cent, en comptant les voisins de Njal. Ils arrivèrent à Bergthorshval au milieu du jour. Hjalti demanda à Kari à quel endroit devait être le corps de Njal. Kari le lui montra. Il y eut beaucoup de cendre à ôter. Par dessous ils trouvèrent la peau, et elle était toute racornie par le feu. Ils l'ôtèrent, et dessous, Njal et sa femme étaient là tous deux, sans que le feu les eût touchés. Tous louèrent Dieu, et furent d'avis que c'était un grand prodige. On ôta le petit garçon qui était couché entre eux deux; de tout son corps il n'y avait de brûlé qu'un doigt, qu'il avait sorti de dessous la peau. On emporta Njal au dehors, puis Bergthora. Et tous s'approchèrent pour voir leurs cadavres. «Que vous semble de ces cadavres?» dit Hjalti. «Nous attendons ton jugement» répondirent-ils. «Je vais dire en vérité ce que je pense, dit Hjalti. Le cadavre de Bergthora est tel qu'il fallait s'y attendre, quoiqu'elle soit encore belle: mais le visage de Njal est si resplendissant, que je n'ai jamais vu son pareil chez un homme mort.» Et ils dirent tous que c'était vrai. Alors ils se mirent à la recherche de Skarphjedin. Des serviteurs leur montrèrent l'endroit où Flosi et les siens avaient entendu chanter. À cet endroit, le toit et le mur du pignon s'étaient effondrés. C'est là que Hjalti dit qu'il fallait creuser. Ils se mirent à l'ouvrage, et trouvèrent le corps de Skarphjedin. Il était debout, appuyé contre la muraille. Ses jambes étaient brûlées jusqu'aux genoux. Du reste de son corps, rien n'avait été touché par le feu. Il s'était mordu la lèvre. Ses yeux étaient grands ouverts, et la flamme ne les avait pas gonflés. Il avait enfoncé sa hache dans la muraille, si avant qu'elle y tenait jusqu'au milieu du tranchant; et elle s'était trouvée ainsi à l'abri du feu. On retira la hache, Hjalti la prit et dit: «Voici une arme rare; il y en a peu qui pourraient la porter.»--«Je sais un homme qui le pourra» dit Kari.--«Qui cela?» dit Hjalti.--«Thorgeir Skorargeir, dit Kari. Je le tiens maintenant pour le meilleur de leur race.» Alors on ôta à Skarphjedin ses vêtements, que le feu n'avait pas brûlés. Il avait mis ses mains en croix, la droite dessus. On trouva sur lui une marque entre les épaules, et une autre sur la poitrine, toutes deux en forme de croix. Et les gens pensèrent que c'était lui qui s'était fait lui-même ces brûlures. Tous disaient qu'ils étaient plus à l'aise qu'ils n'auraient cru, près de Skarphjedin mort; car pas un n'avait peur de lui. Ils cherchèrent le corps de Grim, et le trouvèrent au milieu de la salle. En face de lui, au pied de la muraille de côté, on trouva Thord l'affranchi; dans la chambre des fileuses, la vieille Sæun, et trois hommes. En tout, on trouva onze corps. On les porta à l'église, puis Hjalti s'en retourna et Kari avec lui. Il vint une enflure à la jambe d'Ingjald. Il alla chez Hjalti, qui le guérit, mais il boita depuis ce moment. Kari alla à Tunga, trouver Asgrim fils d'Ellidagrim. Thorhalla y était déjà, qui avait appris la nouvelle à son père. Asgrim reçut Kari à bras ouverts, et le pria de passer tout l'hiver chez lui. Kari le promit. Asgrim fit la même offre à tous ceux qui avaient été à Bergthorsval. «L'offre est bonne, et j'accepte pour eux» dit Kari. Et ils vinrent tous chez Asgrim. Quand Thorhal fils d'Asgrim sut que Njal, son père nourricier, était mort, brûlé dans sa maison, il en fut si saisi que tout son corps enfla, et un flot de sang lui sortit des oreilles, si violent qu'on ne pouvait l'arrêter. Enfin il tomba en faiblesse, et le sang s'arrêta. Il se releva bientôt: «Ce n'est pas me conduire en homme, dit-il, mais j'espère me venger de ce qui vient de m'arriver, sur quelqu'un de ceux qui ont brûlé Njal.» Les autres lui dirent que personne ne lui en ferait honte. «Je ne m'inquiète pas de ce qu'on dit» fut sa réponse. Asgrim demanda à Kari quelle aide on pouvait attendre de ceux du pays de l'est. Kari dit que Mörd fils de Valgard, et Hjalti fils de Skeggi lui donneraient autant de monde qu'ils pourraient, et aussi Thorgeir Skorargeir, et tous ses frères. Asgrim dit que c'était beaucoup. «Et quelle aide aurons-nous de toi?» dit Kari.--«La plus forte que je pourrai, dit Asgrim; et j'y laisserai ma vie, s'il le faut.»--«Fais ainsi, ce sera bien», dit Kari.--«J'ai parlé aussi, dit Asgrim, à Gissur le blanc. Je lui ai demandé son avis, et ce que nous avions à faire.»--«Bien, dit Kari, et qu'a-t-il conseillé?» Asgrim répondit: «Il a dit qu'il fallait nous tenir tranquilles jusqu'au printemps, qu'alors il nous fallait aller dans l'est et commencer la procédure contre Flosi pour le meurtre d'Helgi, prendre à témoins les voisins les plus proches, et citer Flosi devant le ting pour fait d'incendie, puis citer ces mêmes voisins à comparaître devant le tribunal. J'ai demandé à Gissur, qui avait à porter plainte pour le meurtre. Il a dit que c'était à Mörd à le faire, qu'il le trouve bon ou non: cela lui déplaira d'autant plus, a-t-il dit, que jusqu'ici tout dans cette affaire a tourné mal pour lui. Mais il faut que Kari se fâche toutes les fois qu'il verra Mörd, et il finira par l'y amener. Il aura du reste peur de moi. Voilà ce qu'a dit Gissur.» Kari répondit: «Nous suivrons tes conseils tant que nous pourrons, et c'est toi qui nous guideras.» Nous parlerons encore de Kari. Il ne pouvait pas dormir la nuit. Asgrim s'éveilla une fois, et entendit que Kari était éveillé. «Ne peux-tu donc dormir la nuit?» dit Asgrim. Et Kari chanta: «Le sommeil fuit mes yeux, car j'entends toujours la prière de ma femme; depuis qu'ils ont brûlé, l'automne passé, la maison de Njal, sans cesse je songe au mal qu'ils m'ont fait.» Il n'y avait personne dont Kari parlât si souvent que de Njal et de Skarphjedin. Mais jamais il ne disait de mal de ses ennemis, jamais non plus il ne faisait entendre de menaces contre eux. CXXXIII Voici ce qui arriva une nuit à Svinafell. Flosi s'agitait en dormant. Glum fils d'Hildir, vint l'éveiller et il fut longtemps avant d'y arriver. Flosi dit: «Va me chercher Ketil de Mörk.» Ketil vint. «Je vais te conter mon rêve» dit Flosi. «--Fais le,» dit Ketil.--«J'ai rêvé, dit Flosi, que j'étais à Lomagnup. J'étais sorti, et je regardais en haut vers le sommet de la montagne. Et la montagne s'ouvrit. Un homme en sortit: il était vêtu de peau de chèvre, et il avait une barre de fer à la main. Il s'approchait en criant. C'étaient mes hommes qu'il appelait, d'abord les uns, puis les autres; et il les nommait par leur nom. Le premier qu'il appela fut mon parent Grim le rouge, après lui vint Arni fils de Kol. Et cela me parut étrange. Ensuite, il appela Eyjolf fils de Bölverk, et Ljot, fils de Hal de Sida, et six autres. Puis il se tut quelque temps. Après cela, il appela encore cinq des nôtres, et parmi eux, les fils de Sigfus, tes frères. Et puis encore cinq autres, et parmi eux, Lambi, Modulf, et Glum. Après ceux-là, il en appela trois, et en dernier lieu, Gunnar fils de Lambi, et Kol fils de Thorstein. Alors il vint à moi. Je lui demandai s'il avait quelque nouvelle à me donner. Et il me dit que oui. Je lui demandai son nom. Il dit qu'il se nommait Jarngrim. Je lui demandai où il allait. Il dit qu'il allait à l'Alting. «Que feras-tu là?» lui dis-je. Il répondit: «Je vais récuser les témoins, après quoi je récuserai les juges, pour laisser la place aux combattants.» Et il chanta: «Les serpents du combat vont accourir, la tête levée. On verra la terre couverte de crânes. Les lames bleues feront retentir les plaines. Les hommes marcheront dans une rosée sanglante.» Il frappa la terre de sa barre de fer, et il se fit un grand fracas. Alors il rentra dans la montagne. Mais moi, je fus saisi de frayeur. Et maintenant dis-moi ce que tu penses de mon rêve.»--«Je pense, dit Ketil, que tous ceux qu'il a appelés sont voués à la mort. Et mon avis est que nous ne parlions de ce rêve à personne, pour le moment.» Flosi dit qu'ainsi ferait-il. Voici que l'hiver s'avance, et la fête de Jol est passée. Flosi dit à ses hommes: «Il faut nous en aller maintenant; car je ne pense pas qu'on nous laisse longtemps tranquilles. Nous allons chercher de l'aide, et il va arriver comme je vous le disais: il nous faudra tomber aux genoux de bien des gens avant que cette affaire ait pris fin. » CXXXIV Ils se préparèrent donc tous à partir. Flosi avait mis des pantalons longs, car il voulait aller à pied. Il savait qu'alors il déplairait moins aux autres de marcher eux-mêmes. Ils partirent, et vinrent d'abord à Knappavöll; le jour suivant ils allèrent jusqu'à la Breida, et de la Breida au Kalfafell, de là au Bjarnanes sur le Hornafjord, de là au Stafafell, dans le pays de Lon, et enfin à Thvatta, chez Hal de Sida. Flosi avait pour femme sa fille Steinvör. Hal leur fit grand accueil. Flosi lui dit: «Je viens te demander, mon beau-père, de venir, toi et tous tes hommes, au ting avec moi.» Hal répondit: «Voici qu'il est arrivé comme dit le proverbe: La main ne se réjouit pas longtemps du coup qu'elle a porté. Tu en as plus d'un dans ta troupe, qui à présent baisse la tête, et qui poussait à la pire des besognes quand il n'y avait encore rien de fait. Mais moi, je te dois mon aide toutes les fois que cela me sera possible.» Flosi dit: «Que me conseilles-tu de faire, au point où nous en sommes?»--«Il faut que tu t'en ailles au Nord, répondit Hal, jusqu'au Vapnafjord, et tu demanderas du secours à tous les chefs du pays; tu auras besoin d'eux tous avant la fin du ting.» Flosi resta là trois nuits. Quand il fut reposé, il s'en alla du côté de l'est, à Geitahellna, et de là au Berufjord. Ils y passèrent la nuit. De là ils prirent à l'est encore jusqu'à Heydal dans le Breiddal. Là demeurait Halbjörn le fort. Il avait pour femme Odny fille de Sörli fils de Brodhelgi. Flosi trouva chez lui un bon accueil. Halbjörn fit beaucoup de questions sur l'incendie. Et Flosi lui raconta tout par le menu. Halbjörn demanda jusqu'où Flosi comptait aller dans le pays des fjords du nord. Flosi dit qu'il irait jusqu'au Vapnafjord. Flosi ôta de sa ceinture une bourse pleine d'argent, et la donna à Halbjörn. Halbjörn prit l'argent, tout en disant qu'il n'avait rien fait pour recevoir des présents de Flosi: «et je voudrais savoir, dit-il, en quelle manière je pourrai m'acquitter envers toi.»--«Je n'ai pas besoin d'argent, dit Flosi; mais je veux que tu sois pour moi dans ma querelle. Je n'ai aucun droit à te faire cette demande, car tu n'es ni mon parent ni mon allié.» Halbjörn répondit: «Je te promets d'aller au ting avec toi, et de prendre parti pour toi dans ta querelle comme je ferais pour mon frère.» Flosi le remercia. De là, ils allèrent, par la plaine du Breiddal, à Hrafnkelstad. Là demeurait Hrafnkel fils de Thorir, fils de Hrafnkel, fils de Hrafn. Flosi trouva chez lui un bon accueil, et il lui demanda de venir au ting avec lui et de lui donner son aide. Hrafnkel s'en défendit longtemps. À la fin il promit que son fils Thorir irait au ting avec tous leurs hommes, et qu'il serait du même côté que les autres godis du district. Flosi le remercia et partit pour Bersastad. Là demeurait Holmstein fils de Spakbersir. Il reçut Flosi à merveille. Flosi lui demanda son aide. Holmstein dit qu'il la lui devait depuis longtemps. De là ils allèrent à Valthjofstad. Là demeurait Sörli fils de Brodhelgi, et frère de Bjorni fils de Brodhelgi. Il avait pour femme Thordis, fille de Gudmund le puissant, de Mödruvöll. Flosi et les siens trouvèrent là un bon accueil. Le lendemain au matin, Flosi fit sa demande à Sörli de venir au ting avec lui, et il lui offrit de l'argent. «Je ne sais ce que je ferai, dit Sörli, tant que je ne saurai pas de quel côté sera Gudmund le puissant, mon beau-père; je veux être avec lui, là où il sera lui-même.»--« Je vois à ta réponse, dit Flosi, que c'est une femme qui commande ici.» Il se leva, et dit à ses gens de prendre leurs manteaux et leurs armes. Ils partirent, et ils n'avaient pas trouvé là de secours. Ils descendirent le Lagarfljot, et vinrent à travers la plaine, à Njardvik. Là demeuraient deux frères, Thorkel Fulspak et Thorvald. Ils étaient fils de Ketil Thrim, fils de Thidrand le sage, fils de Ketil Thrim, fils de Thorir Thidrand. La mère de Thorkel Fulspak et de Thorvald était Yngvild fille de Thorkel Fulspak. Flosi trouva là un bon accueil. Il conta son affaire aux deux frères, et leur demanda du secours. Et ils refusèrent jusqu'à ce qu'il leur eût donné trois marcs d'argent à chacun. Alors ils promirent de l'aider. Yngvild leur mère était là, comme ils promirent d'aller au ting. Elle se mit à pleurer. «Pourquoi pleures-tu, mère?» dit Thorkel. Elle répondit: «J'ai rêvé que Thorvald ton frère avait une casaque rouge, et elle était si étroite qu'il semblait qu'on l'eût cousu dedans. Il avait aussi des pantalons rouges, attachés par des lanières serrées. J'avais de la peine, en le voyant si mal à l'aise, mais je n'y pouvais rien.» Ils se mirent à rire, et dirent que c'étaient là des sottises, et que son bavardage ne les empêcherait pas d'aller au ting. Flosi les remercia fort et partit, s'en allant du côté du Vapnafjord. Ils vinrent à Hof. Là demeurait Bjorni fils de Brodhelgi, fils de Thorgil, fils de Thorstein le blanc, fils d'Ölvir, fils d'Eyvald, fils d'Öxnathorir. La mère de Bjorni était Halla, fille de Lyting. La mère de Brodhelgi était Asvör fille de Thorir, fils de Graut Atli, fils de Thorir Thidrand. Bjarni fils de Brodhelgi avait pour femme Rannveig fille de Thorgeir, fils d'Eyrik de Goddal, fils de Geirmund, fils de Hroald, fils d'Eyrik Ördigskeggi. Bjarni reçut Flosi à bras ouverts. Flosi lui offrit de l'argent pour avoir son aide. Bjarni dit: «Jamais je n'ai vendu pour de l'argent ma vaillance et mon aide. Puisque tu en as besoin, je te la donnerai par amitié. J'irai au ting avec toi, et je prendrai ton parti, comme je ferais pour mon frère.»--«J'aurai donc une grosse dette envers toi, dit Flosi; mais je n'attendais pas moins de ta part.» De là, Flosi et les siens vinrent à Krossavik. Là demeurait Thorkel fils de Geitir. Thorkel était grand ami de Flosi. Flosi lui fit sa demande. «C'est mon devoir, dit Thorkel, de te donner toute l'aide que je pourrai, et de prendre parti pour toi dans ta querelle, jusqu'au bout.» Et au départ il fit à Flosi de riches présents. Alors Flosi quitta le pays du Nord. Venant du Vapnafjord, il entra dans le district du Fljotsdal, et fut l'hôte de Holmstein fils de Spakbersir. Flosi lui dit que tous avaient accueilli sa demande et promis de l'aider, hormis Sörli, fils de Brodhelgi. «C'est que Sörli est un homme pacifique» dit Holmstein; et il fit à Flosi de beaux présents. Flosi remonta le Fljotsdal; de là, passant la montagne, il vint au Sud par les laves de l'Öxara et descendit dans le Svidinhornadal puis il prit à l'ouest jusqu'à l'Alptafjord. Et il ne s'arrêta pas, qu'il ne fut arrivé à Thvatta, chez Hal, son beau-père. Flosi y passa un demi-mois, avec ses hommes, à se reposer. Il demanda à Hal ce qu'il lui conseillait de faire, et s'il fallait changer ses projets. «Mon avis est, répondit Hal, que tu restes chez toi, dans ton domaine, avec les fils de Sigfus: ils enverront des gens pour prendre soin de leurs domaines. Allez donc chez toi tout d'abord; et quand vous partirez pour le ting, chevauchez tous ensemble, et ne dispersez pas votre monde. Sur la route, les fils de Sigfus iront voir leurs femmes. Moi j'irai au ting avec mon fils Ljot et tous nos hommes et je vous donnerai toute l'aide que je pourrai.» Flosi le remercia. Nul lui