Project Gutenberg's Contes humoristiques - Tome I, by Alphonse Allais This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.org Title: Contes humoristiques - Tome I Author: Alphonse Allais Release Date: April 26, 2006 [EBook #18262] Language: French Character set encoding: ISO-8859-1 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES HUMORISTIQUES - TOME I *** Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
Le capitaine Mac Nee, plus généralement connu dans la marine écossaise sous le nom de capitaine Steelcock, était ce qu'on appelle un gaillard. Un charmant gaillard, mais un rude gaillard.
Sa taille se composait de six pieds anglais et de deux pouces de même nationalité, ce qui équivaut, dans notre cher système métrique, à deux mètres et quelques centimètres.
Fort élégant, impassible comme la statue de Nelson, aimant les femmes jusqu'à l'oubli des devoirs les plus élémentaires, Steelcock était un des rares hommes de la marine écossaise portant le monocle avec autant de parti pris. Les hommes du Topsy-Turvy, un joli trois-mâts dont il était maître après Dieu, prétendaient même qu'il couchait avec.
Personne, d'ailleurs, dans l'équipage du Topsy-Turvy, ne se souvenait avoir vu Steelcock se mêler de quoi que ce fût qui ressemblât à un commandement ou à une manœuvre.
Les mains derrière le dos, toujours élégamment vêtu, quelles que fussent les perturbations météorologiques, il se promenait sur le pont de son navire, avec l'air flâneur et détaché que prennent les gentlemen d'Édimbourg dans Princes-Street.
Chaque fois que son second, un de ces vieux salés de Dundee pour qui la mer est sans voile et le ciel sans mystère, lui communiquait le «point», Steelcock s'efforçait de paraître prodigieusement intéressé, mais on sentait que son esprit était loin et qu'il se fichait bien des longitudes et latitudes par lesquelles on pouvait se trouver.
Ah! oui, il était loin, l'esprit de Steelcock! Oh! combien loin!
Steelcock pensait aux femmes, aux femmes qu'il venait de quitter, aux femmes qu'il allait revoir, aux femmes, quoi!
Des fois, il demeurait durant des heures, appuyé sur le bastingage, à contempler la mer.
S'attendait-il à ce que, soudain, émergeât une sirène, ou ne voyait-il dans l'onde que la cruelle image de la femme? Les flots ne symbolisent-ils pas bien—des poètes l'ont observé—les changeantes bêtes et les déconcertantes trahisons des femmes? (Attrape, les dames!).
Dès que la terre de destination était signalée, Steelcock cessait d'être un homme pour devenir un cyclone d'amour, un cyclone d'aspect tranquille, mais auprès duquel les pires ouragans ne sont que de bien petites brises.
Aussitôt le navire à quai, Steelcock filait, laissant son vieux forban de second se débrouiller avec la douane et les ship-brokers, et le voilà qui partait par la ville.
N'allez pas croire au moins que le distingué capitaine se jetait, tel un fauve, sur la première chair à plaisir venue, comme il s'en trouve trop, hélas! dans les ports de mer.
Oh! que non pas! Steelcock aimait la femme pour la femme mais il l'aimait aussi pour l'amour, rien ne lui semblant plus délicieux que d'être aimé exclusivement, et pour soi-même.
Avec lui, du reste, ça ne traînait pas; il aimait tant les femmes qu'il fallait bien que les femmes l'aimassent.
Les aventures venaient toutes seules à ce grand beau gars. Et puis, le monocle bien porté jouit encore d'un vif prestige dans les colonies et autres parages analogues.
Un jour pourtant, cette ridicule manie lui passa de vouloir (comme si c'était possible!) qu'une femme aimât lui tout seul.
C'était à Saint-Pierre (Martinique).
Steelcock avait fait connaissance de la plus délicieuse créole qu'on pût rêver.
Il faudrait arracher des plumes aux anges du bon Dieu et les tremper dans l'azur du ciel pour écrire les mots qui diraient les charmes de cette jeune femme. (Le lecteur comprendra que je m'abstienne de cette opération cruelle et peu à ma portée, pour le moment).
Bref, Steelcock fut à même de connaître l'extase, comme si l'extase et lui avaient gardé les cochons ensemble.
C'est bête, mais c'est ainsi: les moments heureux coulant plus vite que les autres (mon Dieu, comme la vie est mal arrangée!), le moment du départ arriva, et Steelcock ne pouvait se décider à quitter l'idole.
Le Topsy-Turvy était en rade, paré à prendre le large, n'attendant plus que son capitaine.
Steelcock enfin prit son parti.
Suprêmement, il embrassa la créole et lui mit dans la main un certain nombre de livres sterling, en s'excusant de cette brutalité, le temps lui ayant manqué pour acquérir un cadeau plus discret.
La jeune femme compta les pièces d'or et les mit dans sa poche d'un air pas autrement satisfait.
—Pensez-vous, demanda Steelcock un peu interloqué, que cette somme n'est pas suffisante (sufficient)?
Et l'idole répondit, dans ce délicieux gazouillis qui sert de langage aux filles de là-bas:
—Oh si! toi, tu es bien gentil... mais c'est ton second qui me pose un sale lapin!
Cette révélation porta un grand coup dans le cœur du capitaine. Un voile se déchira en lui, et il vit ce que c'est que les femmes, en définitive.
Dès lors, il ne chercha plus l'exclusivité dans l'amour, se contentant sagement de l'hygiène et du confortable.
Quand il débarqua dans les pays, tout droit il alla chez les amoureuses professionnelles, comme on va chez le marchand de conserves et de porc salé.
Et il ne s'en trouva pas plus mal.
Dernièrement il fut amené à relâcher dans une des îles Lahila (possessions luxembourgeoises).
Les îles Lahila sont réputées dans tout le Pacifique, tant pour la beauté de leur climat que pour le relâchement de leurs mœurs.
Un jeune lieutenant de vaisseau, M. Julien Viaud, qui s'est fait depuis une certaine notoriété sous le nom de Pierre Loti, en écrivant des récits exotiques fort bien tournés, ma foi, a composé l'Hymne national de cette contrée bénie.
Je n'en ai retenu que le refrain:
Steelcock, à peine à terre, s'informa d'un bon endroit.
On lui indiqua complaisamment, derrière la ville, une avenue bordée d'élégants cottages dont les inscriptions respiraient le bon accueil et l'hospitalité bien entendue: Welcome House, Good Luck Home, Eden Villa, Pavillon Bonne Franquette.
Steelcock avait toujours eu un faible pour les dames de France. Aussi pénétra-t-il résolument dans le Pavillon Bonne Franquette.
Il y fut reçu par une ancienne dame de Bordeaux, un peu défraîchie, qui le présenta à ses pensionnaires.
Charmantes, les pensionnaires, et pleines d'enjouement.
Steelcock tomba dans les lacs d'une petite Toulonnaise, noire comme une taupe, qui aurait beaucoup gagné à être mieux peignée, mais bien gentille tout de même.
Les amoureux se retirèrent et ce qu'ils firent pendant la nuit ne regarde personne.
Au petit matin (vous pouvez vous reporter aux journaux de l'époque) un tremblement de terre dévasta les îles Lahila.
Le Pavillon Bonne Franquette n'échappa pas au désastre.
Les dames eurent à peine le temps de s'enfuir en des costumes légers mais professionnels.
Seuls, Steelcock et sa compagne manquaient à l'appel.
On commençait à avoir des inquiétudes sérieuses sur les infortunés, quand on vit apparaître, à travers une crevasse de la maison, le capitaine couvert de plâtras, mais impassible et le monocle à l'œil.
—Dites médème, cria Steelcock à la dame de Bordeaux, envoyez-moi une autre fille! La mienne, elle est môrt!
Il est de bon goût dans l'armée française de blaguer le train des équipages. Très au-dessus de ces brocards, les bons tringlots laissent dire, sachant bien, qu'en somme, c'est seulement au Royal Cambouis où tout le monde a chevaux et voitures.
Chevaux et voitures! Cet horizon décida le jeune Gaston de Puyrâleux à contracter dans cette arme, qu'il jugeait d'élite, un engagement de cinq ans.
Avant d'arriver à cette solution, Gaston avait cru bon de dévorer deux ou trois patrimoines dans le laps de temps qu'emploie le Sahara pour absorber, sur le coup de midi et demi, le contenu d'un arrosoir petit modèle.
Le jeu, les tuyaux, les demoiselles, les petites fêtes et la grande fête avaient ratissé jusqu'aux moelles le jeune Puyrâleux. Mais c'est gaîment tout de même et sans regrets qu'il «rejoignit» le 112e régiment du train des équipages à Vernon.
Un philosophe optimiste, ce Gaston, avec cette devise: «La vie est comme on la fait».
Et il se chargeait de la faire drôle sa vie, drôle sans relâche, drôle quand même.
Adorant les voitures, raffolant des chevaux, Puyrâleux n'eut aucun mérite à devenir la crème des tringlots.
Son habileté proverbiale tint vite de la légende: il eût fait passer le plus copieux convoi par le trou d'une aiguille sans en effleurer les parois.
Vernon s'entoure de charmants paysages, mais personnellement c'est un assez fâcheux port de mer. Pour ne citer qu'un détail, ça manque de femmes, ô combien! De femmes dignes de ce nom, vous me comprenez?
Entre la basse débauche et l'adultère, Gaston de Puyrâleux n'hésita pas une seconde: il choisit les deux.
Il aima successivement des marchandes d'amour tarifé, des charcutières sentimentales, le tout sans préjudice pour deux ou trois épouses de fonctionnaires et une femme colosse de la foire.
Ajoutons que cette dernière passion demeura platonique et fut désastreuse pour la carrière du jeune et brillant tringlot.
La Belle Ardennaise était-elle vraiment la plus jolie femme du siècle, comme le déclarait l'enseigne de sa baraque? Je ne saurais l'affirmer, mais elle en était sûrement l'une des plus volumineuses....
Son petit mollet aurait pu servir de cuisse à plus d'une jolie femme; quant à sa cuisse, seule une chaîne d'arpenteur aurait pu en évaluer les suggestifs contours.
Sa toilette se composait d'une robe en peluche chaudron qui s'harmonisait divinement avec une toque de velours écarlate. Exquis, vous dis-je!
Et voilà-t-il pas que cet idiot de Gaston se mit à devenir amoureux, amoureux comme une brute de la Belle Ardennaise!
Mais la Belle Ardennaise ne pesait pas tant de kilos pour être une femme légère et Puyrâleux en fut pour ses frais de tendresse et ses effets de dolman numéro 1.
Ce serait mal connaître Puyrâleux que de le croire capable d'accepter une aussi humiliante défaite.
Il s'assura que la Belle Ardennaise couchait seule dans sa roulotte, le barnum et sa femme dormant dans une autre voiture.
Le dessein de Gaston était d'une simplicité biblique.
Par une nuit sombre, aidé de Plumard, son dévoué brosseur, il arriva sur le champ de foire, lequel n'était troublé que par les vagues rugissements de fauves mélancolieux.
En moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire, il attela à la roulotte de la grosse dame deux chevaux appartenant au gouvernement français, déchaîna les roues, fit sauter les cales....
Et les voilà partis à grande allure vers la campagne endormie.
Rien d'abord ne révéla, dans la voiture, la présence d'âme qui vive.
Mais bientôt, les dernières maisons franchies, une fenêtre s'ouvrit pour donner passage à une grosse voix rauque, coutumière des ordres brefs, qui poussa un formidable: Halte!
Les bons chevaux s'arrêtèrent docilement, et Puyrâleux se déguisa immédiatement en tringlot qui n'en mène pas large.
La grosse voix rauque sortait d'un gosier bien connu à Vernon, le gosier du commandant baron Leboult de Montmachin.
Prenant vite son parti, Puyrâleux s'approcha de la fenêtre, son képi à la main.
À la pâle clarté des étoiles, le commandant reconnut le brigadier:
—Ah! c'est vous, Puyrâleux?
—Mon Dieu, oui, mon commandant!
—Qu'est-ce que vous foutez ici?
—Mon Dieu, mon commandant, je vais vous dire: me sentant un peu mal à la tête, j'ai pensé qu'un petit tour à la campagne!...
Pendant cette conversation un peu pénible des deux côtés, le commandant réparait sa toilette actuellement sans prestige.
La Belle Ardennaise proférait contre Gaston des propos pleins de trivialité discourtoise.
—Vous allez me faire l'amitié, Puyrâleux, conclut le commandant Leboult de Montmachin, de reconduire cette voiture où vous l'avez prise.... Nous recauserons de cette affaire-là demain matin.
Inutile d'ajouter que ces messieurs ne reparlèrent jamais de cette affaire-là, mais Puyrâleux n'éprouva aucune surprise, au départ de la classe, de ne pas se voir promu maréchal des logis.
Et il le regretta bien vivement, car s'étant toujours piqué d'être dans le train, il espérait y fournir une carrière honorable.
J'étais resté absent de Paris pendant quelques mois, fort pris par un voyage d'exploration dans la région nord-ouest de Courbevoie.
Quand je rentrai à Paris, des lettres s'amoncelaient sur le bureau de mon cabinet de travail; parmi ces dernières, une, bordée de noir.
C'est ainsi que j'éprouvai la douloureuse stupeur d'apprendre le décès de mon pauvre ami Bonaventure Desmachins, trépassé dans sa vingt-huitième année.
—Comment, m'écriai-je, Desmachins! Un garçon si bien portant, si vigoureusement constitué!
Mais quand j'appris, quelques heures plus tard, de quoi était mort Desmachins, ma douloureuse stupeur fit alors place à un si vif épatement que j'en tombai de mon haut (2 m 08).
—Comment, me récriai-je, Desmachins! Un garçon si rangé, si vertueux!
Le fait est que la chose paraissait invraisemblable.
Pauvre Desmachins! Je le vois encore si tranquille, si bien peigné, si bien ordonné dans son existence.
Il avait bien ses petites manies, parbleu! mais qui n'a pas les siennes?
Par exemple, il n'aurait pas, pour un boulet de canon, acheté un timbre-poste ailleurs qu'à la Civette du Théâtre-Français. Il prétendait qu'en s'adressant à cette boutique, il réalisait des économies considérables de ports de lettres, les timbres de la Civette étant plus secs, par conséquent plus légers et moins idoines à surcharger la correspondance.
Innocente manie, n'est-il pas vrai?
Si Desmachins n'avait eu que ce petit faible, il vivrait encore à l'heure qu'il est. Malheureusement, il avait une passion d'apparence non dangereuse, mais qui, pourtant, le conduisit à la tombe.
Desmachins collectionnait les autographes.
Il les collectionnait comme la lionne aime ses petits: farouchement.
Et il en avait, de ces autographes! Il en avait! Mon Dieu, en avait-il!
De tout le monde, par exemple: de Napoléon Ier, d'Yvette Guilbert, de Chincholle, de Henry Gauthier-Villars, de Charlemagne....
Il est vrai que celui de Charlemagne!... J'en savais la provenance, mais, pour ne point désoler Desmachins, je gardai toujours, à l'égard de ce parchemin faussement suranné, un silence d'or.
(C'était un vieil élève de l'École des chartes, tombé dans une vie d'improbité crapuleuse, qui s'était adonné à la fabrication de manuscrits carlovingiens—ne pas écrire carnovingiens—et qui fournissait à Desmachins des autographes des époques les plus reculées).
L'ami qui m'apprenait le trépas de Desmachins, en tous ses pénibles détails, semblait lutter contre un désir d'aveu.
À la fin, il murmura:—Et ce qu'il y a de plus terrible, c'est que je suis un peu son assassin.
Du coup, ma douloureuse stupeur se teinta d'étonnement.
—Oui continua-t-il, le pauvre Desmachins est mort sur mon conseil!
—Le guillotiné par persuasion, quoi!
—Oh! ne ris pas, c'est une épouvantable histoire, et je vais te la conter.
Je pris l'attitude bien connue du gentleman à qui on va conter une épouvantable histoire, et mon ami—car, malgré tout, c'est encore mon ami—me narra la chose en ces termes:
—Un jour, je rencontrai Desmachins enchanté d'une nouvelle acquisition. Il venait d'acheter un os de mouton sur lequel était inscrit, de la main même du Prophète, un verset du Coran.
«—Et tu as payé ça?... lui demandai-je.
«—Une bouchée de pain, mon cher. C'est un vieux cheik arabe qui me l'a cédé. Comme il avait absolument besoin d'argent, j'ai pu avoir l'objet pour 3000 francs.
«Mâtin! pensai-je, 3000 francs, une bouchée de pain! Ça le remet cher la livre!»
«Et il m'emmena chez lui pour me faire admirer son nouveau classement. Il avait, disait-il, inventé un nouveau classement dont il était très fier.
«La vue d'une lettre de Nélaton me suggéra une idée et, machinalement, je lui demandai:
«—Tu n'as pas d'autographe de Ricord?
«—Ricord?... Qui est-ce?
«—Comment! tu ne connais pas Ricord?
«Le malheureux... c'est-à-dire, non, le bienheureux... ou plutôt non, le malheureux ne connaissait pas Ricord.
«Alors, moi, je lui dis la gloire de Ricord, et Desmachins résolut aussitôt d'avoir, en sa collection, un mot du célèbre spécialiste.
«Dès le lendemain, il alla chez ses fournisseurs ordinaires: pas le moindre Ricord.
«Chez ses fournisseurs extraordinaires, pas davantage.
«Desmachins se désolait, s'impatientait. Car lui, si calme d'habitude, tournait facilement au fauve lorsqu'il s'agissait de sa collection.
«—Pourtant, rugissait-il, il y a des gens qui en ont, de ces autographes!
«—Oui, répliquai-je avec douceur, mais ceux qui les détiennent sont plus disposés à les enfouir dans les plus intimes replis de leur portefeuille qu'à en tirer une vanité frivole.
«—Tu me donnes une idée! Puisque Ricord est médecin, je vais aller le trouver, il me fera une ordonnance qu'il signera, et j'aurai un autographe!
«—C'est ingénieux, mais malheureusement... ou plutôt heureusement, tu n'es pas malade.
«—J'ai un fort rhume de cerveau.... Tu vois, mon nez coule.
«—Ton nez....
«Je n'achevai pas, ayant toujours eu l'horreur des plaisanteries faciles, mais j'éclairai Desmachins sur le rôle de Ricord dans la société contemporaine.
«Huit jours se passèrent.
«Un matin, Desmachins entra chez moi, pâle mais les yeux résolus.
«—Tu sais, j'y suis décidé!
«—À quoi?
«—À aller chez Ricord.
«—Mais, encore une fois, tu n'es pas... malade.
«—Je le deviendrai!... Et précisément, je viens te demander des détails.
«Je crus qu'il plaisantait, mais pas du tout! C'était une idée fixe.
«Alors—et ce sera l'éternel remords de ma vie—j'eus la faiblesse de lui fournir quelques explications. Je lui conseillai les Folies Bergère, par expérience.
«La semaine d'après, Desmachins m'envoyait un petit bleu ainsi conçu:
«»Viens me voir. Je suis au lit. Mais qu'importe! JE L'AI!»
«Les trois derniers mots triomphalement soulignés.
«Oui, termina tristement le narrateur, il l'avait, et c'est de ça qu'il est mort».
Son parrain, un maniaque pépiniériste de Meaux, avait exigé qu'il s'appelât, comme lui, Polydore. Mais nous, ses amis, considérant à juste titre que ce terme de Polydore était suprêmement ridicule, avions vite affublé le brave garçon du sobriquet de Colydor, beaucoup plus joli, euphonique et suggestif davantage.
Lui, d'ailleurs, était ravi de ce nom, et ses cartes de visite n'en portaient point d'autre. Également on pouvait lire en belle gothique Colydor sur la plaque de cuivre de la porte de son petit rez-de-chaussée, situé au cinquième étage du 327 de la rue de la Source (Auteuil).
Il exigeait seulement qu'on orthographiât son nom ainsi que je l'ai fait: un seul l, un y et pas d'e à la fin.
Respectons cette inoffensive manie.
Je ne suis pas arrivé à mon âge sans avoir vu bien des drôles de corps, mais les plus drôles de corps qu'il m'a été donné de contempler me semblent une pâle gnognotte auprès de Colydor.
Quelqu'un, Victor Hugo, je crois, a appelé Colydor le sympathique chef de l'École Loufoque, et il a eu bien raison.
Chaque fois que j'aperçois Colydor, tout mon être frémit d'allégresse jusque dans ses fibres les plus intimes.
«Bon, me dis-je, voilà Colydor, je ne vais pas m'embêter».
Pronostic jamais déçu.
Hier, j'ai reçu la visite de Colydor.
—Regarde-moi bien, m'a dit mon ami, tu ne me trouves rien de changé dans la physionomie?
Je contemplai la face de Colydor et rien de spécial ne m'apparut;
—Eh bien! mon vieux, reprit-il, tu n'es guère physionomiste. Je suis marié!
—Ah bah!
—Oui, mon bonhomme! Marié depuis une semaine.... Encore mille à attendre et je serai bien heureux!
—Mille quoi?
—Mille semaines, parbleu!
—Mille semaines? À attendre quoi?
—Quand je perdrais deux heures à te raconter ça, tu n'y comprendrais rien!
—Tu me crois donc bien bête?
—Ce n'est pas que tu sois plus bête qu'un autre, mais c'est une si drôle d'histoire!
Et sur cette alléchance, Colydor se drapa dans un sépulcral mutisme. Je me sentais décidé à tout, même au crime, pour savoir.
—Alors, fis-je de mon air le plus indifférent, tu es marié....
—Parfaitement!
—Elle est jolie?
—Ridicule!
—Riche?
—Pas un sou!
—Alors quoi?
—Puisque je te dis que tu n'y comprendrais rien!
Mes yeux suppliants le firent se raviser.
Colydor s'assit dans un fauteuil, n'alluma pas un excellent cigare et me narra ce qui suit:
—Tu te rappelles le temps infâme que nous prodigua le Seigneur durant tout le joli mois de mai? J'en profitai pour quitter Paris, et j'allai à Trouville livrer mon corps d'albâtre aux baisers d'Amphitrite.
«En cette saison, l'immeuble, à Trouville, est pour rien. Moyennant une bouchée de pain, je louai une maison tout entière, sur la route de Honfleur.
«Ah! une bien drôle de maison, mon pauvre ami! Imagine-toi un heureux mélange de palais florentin et de chaumière normande, avec un rien de pagode hindoue brochant sur le tout.
«Entre deux baisers d'Amphitrite, j'excursionnais vaguement dans les environs.
«Un dimanche, entre autres—oh! cet inoubliable dimanche!—je me promenais à Houlbec, un joli petit port de mer, ma foi, quand des flots d'harmonie vinrent me submerger tout à coup.
«À deux pas, sur une plage plantée d'ormes séculaires, une fanfare, probablement municipale, jetait au ciel ses mugissements les plus mélodieux.»Et autour, tout autour de ces Orphée en délire, tournaient sans trêve les Houlbecquois et les Houlbecquoises.
«Parmi ces dernières....
«Crois-tu au coup de foudre? Non? Eh bien, tu es une sinistre brute!
«Moi non plus, je ne croyais pas au coup de foudre, mais maintenant!...
«C'est comme un coup qu'on reçoit là, pan! dans le creux de l'estomac, et ça vous répond un peu dans le ventre. Très curieux, le coup de foudre!
«Parmi ces dernières, disais-je donc, une grande femme brune, d'une quarantaine d'années, tournait, tournait, tournait.
«Était-elle jolie? Je n'en sais rien, mais à son aspect, je compris tout de suite que c'en était fait de moi. J'aimais cette femme, et je n'aimerais jamais qu'elle!
«Fiche-toi de moi si tu veux, mais c'est comme ça.
«Elle s'accompagnait de sa fille, une grande vilaine demoiselle de vingt ans, anguleuse et sans grâce.
«Le lendemain, j'avais lâché Trouville, mon castel auvergno-japonais, et je m'installais à Houlbec.
«Mon coup de foudre était la femme du capitaine des douanes, un vieux bougre pas commode du tout et joueur à la manille aux enchères, comme feu Manille aux enchères lui-même!
«Moi qui n'ai jamais su tenir une carte de ma vie, je n'hésitai pas, pour me rapprocher de l'idole, à devenir le partenaire du terrible gabelou!
«Oh! ces soirées au Café de Paris, ces effroyables soirées uniquement consacrées à me faire traiter d'imbécile par le capitaine parce que je lui coupais ses manilles ou parce que je ne les lui coupais pas! Car, à l'heure qu'il est, je ne suis pas encore bien fixé.
«Et puis, je ne me rappelais jamais que c'était le *dix* le plus fort à ce jeu-là. Oh! ma tête, ma pauvre tête!
«Un jour enfin, au bout d'une semaine environ, ma constance fut récompensée. Le gabelou m'invita à dîner.
«Charmante, la capitaine, et d'un accueil exquis. Mon cœur flamba comme braise folle. Je mis tout en œuvre pour arriver à mes détestables fins, mais je pus me fouiller dans les grandes largeurs!
«Je commençais à me sentir tout calamiteux, quand un soir—oh! cet inoubliable soir!...—nous étions dans le salon, je feuilletais un album de photographies, et elle, l'idole, me désignait: mon cousin Chose, ma tante Machin, une belle-sœur de mon mari, mon oncle Untel, etc., etc.
«—Et celle-ci, la connaissez-vous?
«—Parfaitement, c'est Mlle Claire.
«—Eh bien, pas du tout! C'est moi à vingt ans.
«Et elle me conta qu'à vingt ans, elle ressemblait exactement à Claire, sa fille, si exactement qu'en regardant Claire elle s'imaginait se considérer dans son miroir d'il y a vingt ans.
«Était-ce possible!
«Comment cette adorable créature, potelée si délicieusement, avait-elle pu être une telle fille sèche et maigre?
«Alors, mon pauvre ami, une idée me vint qui m'inonda de clartés et de joies.
«Enfin, je tenais le bonheur!
«»Si la mère a ressemblé si parfaitement à la fille, me dis-je, il est certain qu'un jour la fille ressemblera parfaitement à la mère».
«Et voilà pourquoi j'ai épousé Claire, la semaine dernière.
«Aujourd'hui, elle a vingt ans, elle est laide.
Mais dans vingt ans, elle en aura quarante, et elle sera radieuse comme sa mère!
«J'attendrai, voilà tout!»
Et Colydor, évidemment très fier de sa combinaison, ajouta:
—Tu ne m'appelleras plus loufoque, maintenant... hein!
L'Eure est probablement un des rares départements terriens français, et certainement le seul, qui possède un phare maritime.
À la suite de quelles louches intrigues, de quelles basses démarches, de quelles nauséeuses influences ce département d'eau douce est-il arrivé à faire ériger en son sein un phare de première classe? Voilà ce que je ne saurais dire, voilà ce que je ne voudrais jamais chercher à savoir.
Quelques petits jeunes gens des Ponts et Chaussées me répondront d'un air suffisant qu'un phare élevé en terre ferme peut éclairer une portion de mer sise pas trop loin de là. Soit!
Il n'en est pas moins humiliant, quand on habite Honfleur (des Honfleurais fondèrent Québec en 1608) et qu'un ami, O'Reilly ou un autre, vous prie de lui faire visiter un phare de la première classe, il n'en est pas moins humiliant, dis-je, de le trimballer dans un département voisin dont le plus intrépide navigateur est tanneur à Pont-Audemer.
Non pas que le voyage en soit regrettable, oh! que non pas! La route est charmante d'un bout à l'autre, peuplée de vieilles sempiterneuses qui tricotent, de jeunes filles qui attendent à la fontaine que leur siau se remplisse. Ah! combien exquises, ces Danaïdes normandes, une surtout, un peu avant Ficquefleur!
Alors, on arrive à Fatouville: c'est là le phare.
Un gardien vous accueille, c'est le gardien-chef, ne l'oublions pas, un gardien-chef de première classe, comme il a soin de vous en aviser lui-même.
On gravit un escalier qui compte un certain nombre de marches (sans cela serait-il un escalier? a si bien fait observer le cruel observateur Henry Somm).
Ces marches, j'en savais le nombre hier; je l'ignore aujourd'hui. L'oubli, c'est la vie.
Parvenu là-haut, on jouit d'une vue superbe, comme disent les gens. On découvre (j'ai encore oublié ce quantum) une foule considérable de lieues carrées de territoire. Pourquoi des lieues carrées dans un panorama circulaire?
—Quel est ce petit phare? demande une de nos compagnes en désignant un point de la basse Seine.
—Un phare ça! Vous appelez ça un phare? fait le gardien vaguement indigné.
Notre compagne, confuse, en pique un (de fard).
—Ce n'est pas un phare, madame, c'est un feu
Il nous dit même le nom du feu, mais je l'ai oublié comme le reste.
Quand nous avons découvert assez de territoire, nous descendons le nombre de marches qui constituent l'escalier dont j'ai parlé plus haut.
Un registre nous tend les bras, pour que nous y tracions nos noms de visiteurs.
Je signe modestement Francisque Sarcey, en ajoutant dans la colonne Observations cette phrase ingénieuse:
La phrase que j'ai inscrite s'est évadée de ma mémoire, comme tant d'autres histoires.
Je feuillette le registre, et je n'en reviens pas de la stupidité de mes contemporains.
Comme les gens sont bêtes, mon Dieu! comme ils sont bêtes!
La colonne Observations du registre de Fatouville constitue certainement le plus beau monument de bêtise humaine qu'on puisse contempler en ce bas monde.
Tout un firmament de lunes n'en donnerait qu'une faible idée.
J'en excepte un quatrain vieux de quelques mois, de Georges Lorin, et une réflexion de Pierre Delcourt.
Le quatrain de Lorin est à sextuple détente; quant à la phrase de Delcourt, elle fait se retirer toutes seules les échelles.
Voici le quatrain:
À Delcourt, maintenant:
Le phare de Fatouville n'est, à tout prendre, qu'une vaste chandelle. Il en a, toutes proportions gardées, la forme et le pouvoir éclairant.
Puis nous nous retirâmes.
Nous allions monter en voiture, quand une espèce de petit bonhomme tout drôle, pas très vieux, mais pas extraordinairement jeune non plus, fort sec, nous demanda poliment si nous rentrions à Honfleur. Sur l'assurance qu'en effet c'est notre but, le drôle de bonhomme nous demande une toute petite place dans notre véhicule, ce à quoi nous consentîmes de la meilleure grâce du monde.
En route, il nous confia qu'il était inventeur, et qu'il allait révolutionner toute l'administration des phares:
—Vous occupez-vous de phares, messieurs? fit-il.
—Oh! vous savez, nous nous en occupons sans nous en occuper.
—Vous avez tort, car c'est là une question bien intéressante.
J'avais bien envie de prier l'inventeur de nous procurer la paix. Nous descendions la côte, à travers un paysage magnifique dans lequel un clément octobre jetait son or discret. Je me sentais plus disposé à jouir de cette vue qu'à entendre divaguer mon vieux type. Mais mon vieux type reprit, plein d'ardeur:
—Les phares, c'est bon quand le temps est clair; mais le temps est-il jamais clair?
—Pourtant, j'ai vu des fois....
—Le temps n'est jamais clair! Alors....
—Nous avons la sirène qui beugle dans la brume.
—La sirène, c'est de la blague. Je défie à un navigateur qui voyage dans la brume de me dire, à 30 degrés près, la direction d'une sirène, s'il en est éloigné de quelques milles. Alors, j'ai inventé autre chose. Puisqu'on ne voit pas le feu du phare, puisqu'on se trompe sur la direction du son de la sirène, j'ai imaginé le phare odoriférant. Écoutez-moi bien.
—Allez-y!
—Chaque phare a son odeur, soigneusement indiquée sur les cartes marines. J'ai des phares à la rose, des phares au citron, des phares au musc. Au sommet des phares, un puissant vaporisateur projette ces odeurs vers la mer. Rien de plus simple, alors, pour se diriger. En temps de brume, le capitaine ouvre les narines et constate, par exemple, qu'une odeur de girofle lui arrive par N.-N.-O. et une odeur de réséda par S.-E. En consultant sa carte, il détermine ainsi sa situation exacte. Hein?...
—Épatant! Et puis il y a une chose à laquelle vous n'avez pas pensé. Je vous donne l'idée pour rien: quand il s'agira d'un phare situé sur des rochers, en mer, construisez-le en fromage de Livarot, on le sentira de loin; et si quelque tempête, comme il arrive souvent, empêche d'aller le ravitailler, eh bien, les gardiens ne mourront pas de faim: ils mangeront leur phare!
Le drôle de bonhomme me regarda d'un air méprisant, et causa d'autre chose.
Une lettre reçue la semaine dernière de Chalon-sur-Saône n'a pas laissé que de me piquer au vif.
Mon grincheux correspondant me demande quousque tandem je le raserai avec mes histoires à dormir debout. Il me dénie toute ingéniosité dans les aperçus. La Fantaisie, considère-t-il, m'est à jamais rebelle.
Il ajoute froidement que mon style est saumâtre et galipoteux.
Tous ces reproches ne seraient rien encore sans un post-scriptum venimeux—postale flèche du Parthe—dans lequel il ne me l'envoie pas dire:
«Berner le lecteur est d'un art facile. Gageons, cher monsieur, que vous ne seriez pas foutu (sic) de tourner un simple fait-divers.»
À ce dernier reproche, dois-je l'avouer, mon sang n'a fait qu'un tour (et encore). J'ai trempé dans l'encre mon excellente plume de Tolède et j'ai rédigé, en moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire, un petit lot de faits-divers qui ne sont pas, je m'en flatte, dans une potiche.
Depuis que Laffitte est devenu ministre pour avoir ramassé une épingle dans la cour d'une banque, je ramasse tout, même les défis.
Voici mon petit essai:
TEMPS PROBABLE POUR DEMAIN
Sec avec peut-être de la pluie. Température relativement élevée, à moins d'un abaissement thermométrique.
L'ACCIDENT DE LA RUE QUINCAMPOIX
Un jeune ouvrier menuisier, le nommé Edmond Q...., âgé de 48 ans, était occupé à remettre des ardoises à la toiture de la maison sise au 328 de la rue Mazagran, lorsqu'à la suite d'un étourdissement, il fut précipité dans le vide.
L'accident avait amassé une foule considérable et ce ne fut qu'un cri d'horreur dans toute l'assistance.
On s'attendait à voir l'infortuné s'abattre sur le pavé quand, en passant devant la fenêtre du premier étage, quelle ne fut pas la surprise de la foule en constatant que l'ouvrier, sollicité par les œillades d'une femme de mauvaise vie qui s'y trouvait, et comme il en pullule dans ce quartier, s'arrêta dans sa chute et pénétra par la fenêtre dans la chambre de la prostituée.
Les médecins refusent de se prononcer sur son état avant une huitaine de jours.
LES NOUVEAUX WAGONS DE LA COMPAGNIE DE L'Ouest
Un bon point à la Compagnie de l'Ouest. On vient de mettre en circulation les nouveaux wagons pour priseurs. Une plaque de cuivre, sur laquelle se trouve inscrit le mot Priseurs, indique la destination de ces voitures.
Il sera donc interdit désormais de priser dans d'autres compartiments que ceux réservés ad hoc.
À partir du 1er juillet, tous les wagons de première classe seront munis de glaçouillottes qui ne sont autres que les bouillottes dans lesquelles l'eau chaude est remplacée par de la glace.
Il est à souhaiter que pareille mesure s'applique aux deuxièmes classes et mêmes aux troisièmes.
Terminons par une bonne nouvelle.
La Compagnie de l'Ouest vient enfin de donner satisfaction aux incessantes réclamations des mécaniciens.
L'hiver prochain, sur toutes les grandes lignes, les locomotives seront chauffées.
ENCORE DES BICYCLETTES
M. le préfet de police, au lieu de pourchasser les bookmakers et les innocentes petites marchandes de fleurs, ferait beaucoup mieux de songer à réglementer les bicyclettes qui, par ces temps de chaleur, constituent un véritable danger public.
Encore, hier matin, une bicyclette s'est échappée de son hangar et a parcouru à toute vitesse la rue Vivienne, bousculant tout et semant la terreur sur son passage.
Elle était arrivée au coin du boulevard Montparnasse et de la rue Lepic, quand un brave agent l'abattit d'une balle dans la pédale gauche.
L'autopsie a démontré qu'elle était atteinte de rage.
Une voiture à bras qu'elle avait mordue a été immédiatement conduite à l'Institut Pasteur.
OÙ LA FALSIFICATION Va-t-elle SE NICHER!
On vient d'arrêter et d'envoyer au Dépôt un charbonnier, le nommé Gandillot, qui avait trouvé un excellent truc pour faire fortune aux dépens de la bourse et de la santé de ses clients.
Cet honnête industriel livrait à ses pratiques, au lieu de l'eau qu'on lui demandait, un petit vin blanc de son pays qu'il achetait à vil prix.
La fraude n'a pas tardé à être découverte, grâce à l'indisposition d'une vieille dame d'origine polonaise, la veuve Mazur K...., rentière, qui envoya au laboratoire municipal le liquide douteux.
Le brave Auvergnat aura à rendre compte à la justice de son ingénieuse combinaison.
BAISSE ACCIDENTELLE DE LA SEINE
Un accident étrange et, par bonheur, assez rare, vient de jeter la perturbation chez tous les riverains de la Seine.
Un énorme chaland, chargé de papier buvard, est venu heurter une des piles du Pont Royal. Une voie d'eau se déclara, et le bâtiment coula immédiatement.
Le papier buvard contenu dans le chaland absorba bientôt toute l'eau ambiante et il s'ensuivit un abaissement de 1m20 dans l'étiage du fleuve.
Les pompiers du poste de la rue Blanche, mandés sur-le-champ, arrivèrent et se mirent en devoir de rétablir les choses en leur état.
Après six heures de travail acharné, la Seine avait repris son niveau normal.
Malheureusement, les braves pompiers, dans leur zèle, ne manquèrent pas de causer force dégâts.
Signalons notamment l'établissement de bains froids Deligny, qui a été littéralement inondé.
Un peu moins de zèle, que diable!
Eh bien! mon vieux Chalonnais, suis-je foutu (sic) de tourner un fait-divers, oui ou non?
Cet homme me contemplait avec une telle insistance que je commençais à en prendre rage. Pour un peu, je lui aurais envoyé une bonne paire de soufflets sur la physionomie, sans préjudice pour un coup de pied dans les gencives.
—Quand vous aurez fini de me regarder, espèce d'imbécile? fis-je au comble de l'ire.
Mais lui se leva, vint à moi, prit mes mains avec toutes les marques de l'allégresse affectueuse.
—Est-ce bien toi qui me parles ainsi? dit-il.
Je ne le reconnaissais pas du tout.
Il se nomma: Edmond Tirouard.
—Comment, m'exclamai-je, c'est toi, mon pauvre Tirouard! Je ne te remettais pas. Mais pardon, si j'ose, n'étais-tu point dans le temps blond avec des yeux bleus?
—C'est juste, je me suis fait teindre les cheveux et les yeux! Suis-je pas mieux en brun?
Ce pauvre Tirouard, j'étais si content de le revoir! Depuis le temps!
Et nous égrenâmes les souvenirs du passé.
Et Machin? Et Untel? Et Chose? Hélas! que de disparus!
Tirouard et moi, nous étions dans la même classe au collège. Je ne me rappelle pas bien lequel de nous deux était le plus flemmard, mais ce qu'on rigolait!
Il mettait au pillage la maison de son père qui était quincaillier et nous apportait chaque matin mille petits objets utiles ou agréables: des couteaux, des vis, des cadenas, des aimants (j'adorais les aimants).
Moi, en ma qualité de fils de pharmacien, je gorgeais mes camarades d'un tas de cochonneries: des pâtes pectorales, des dattes. Entre-temps j'apportais des seringues en verre (ô joie!) et des suspensoirs qu'on transformait en frondes.
Un jour—mon Dieu! ai-je ri ce jour-là!—j'arrivai muni d'une boîte de biscuits dont chacun recelait, si j'ai bonne mémoire, soixante-quinze centigrammes de scammonée.
Toute la classe ne fit qu'une bouchée de ces friandises traîtresses, mais c'est une heure après qu'il fallait voir les faces livides de mes petits camarades! Mon Dieu! ai-je ri!
Ah! ce jour-là, le niveau des études ne monta pas beaucoup dans notre classe!
Comme c'est loin, tout ça!
Et avec Tirouard, nous nous remémorions tous ces vieux temps disparus.
—Te rappelles-tu mon expérience de parachute?
Si je me rappelais son parachute!
Un jeudi, dans l'après-midi, Tirouard nous avait tous conviés à une expérience due à son ingéniosité.
Il avait attaché un panier au bec d'un vieux parapluie rouge, inséré un chat dans le panier, et lâché le tout au gré de la brise.
Le gré de la brise balançait l'appareil dans les airs pendant de longues heures. Toute la ville était sens dessus dessous.
La tante de Tirouard, qui adorait son chat et n'avait jamais rêvé pour lui une telle destinée, poussait des clameurs à fendre des pierres précieuses.
Finalement, l'appareil alla s'accrocher au coq du clocher, et il ne fallut pas moins d'un caporal de pompiers pour aller délivrer le minet aérien.
—Et maintenant, demandais-je à Tirouard, que fais-tu?
—Je ne fais rien, mon ami, je suis riche.
Et Tirouard voulut bien me conter son existence, une existence auprès de laquelle l'Odyssée du vieil Homère ne semblerait qu'un pâle récit de feu de cheminée.
Quelques traits saillants du récit de Tirouard donneront à ma clientèle une idée de l'originalité de mon ami.
Certaines entreprises malheureuses (entre autres la Poissonnerie continentale—laissée pour compte des grands poissonniers de Paris) déterminèrent Tirouard à s'expatrier.
Son commerce de pacotilles ne réussit guère mieux.
Jeune encore, d'une nature frivole et brouillonne, il ne regardait pas toujours si les marchandises qu'il importait s'adaptaient bien aux besoins des pays destinataires.
Il lui arriva, par exemple, d'importer des éventails japonais au Spitzberg et des bassinoires au Congo.
Dégoûté du commerce, il partit au Canada dans le but de faire de la haute banque. De mauvais jours luirent pour lui, et il se vit contraint, afin de gagner sa vie, d'embrasser la profession de scaphandrier.
Les scaphandriers étaient fortement exploités à cette époque. Tirouard les réunit en syndicat et organisa la grève générale des scaphandriers du Saint-Laurent.
Fait assez curieux dans l'histoire des grèves, ces braves travailleurs ne demandaient ni augmentation de salaire ni diminution de travail.
Tout ce qu'ils exigeaient, c'était le droit absolu de ne pas travailler par les temps de pluie.
Ajoutons qu'ils eurent vite gain de cause.
Tirouard s'occupa dès lors du dressage de toutes sortes de bêtes. Le succès couronna ses efforts.
Tirouard dressa la totalité des animaux de la création, depuis l'éléphant jusqu'au ciron.
Mais ce fut surtout dans le dressage de la sardine à l'huile qu'il dépassa tout ce qu'on avait fait jusqu'à ce jour.
Rien n'était plus intéressant que de voir ces intelligentes petites créatures évoluer, tourner, faire mille grâces dans leur aquarium.
Le travail se terminait par le chœur des soldats de Faust chanté par les sardines, après quoi elles venaient d'elles-mêmes se ranger dans leur boîte d'où elles ne bougeaient point jusqu'à la représentation du lendemain.
À présent, Tirouard, riche et officier d'académie, goûte un repos qu'il a bien mérité.
J'ai visité hier son merveilleux hôtel de l'impasse Guelma, où j'ai particulièrement admiré les jardins suspendus qu'il a fait venir de Babylone à grands frais.
Je descendis à la station de Baisemoy-en-Cort, où m'attendait le dog-cart de mon vieil ami Lenfileur.
Dans le train, je m'étais aperçu d'un oubli impardonnable (véritablement impardonnable) et ma première préoccupation, en débarquant, fut de me faire conduire au bureau des Postes et Télégraphes, afin d'envoyer une dépêche à Paris.
Le bureau de Baisemoy-en-Cort se fait remarquer par une absence de confortable qui frise la pénurie.
Dans une encre décolorée et moisie, mais boueuse, je trempai une vieille plume hors d'âge et je griffonnai, à grand-peine, des caractères dont l'ensemble constituait ma dépêche.
Une dame, plutôt vilaine, la recueillit sans bienveillance, compta les mots et m'indiqua une somme que je versai incontinent sur la planchette du guichet.
J'allais me retirer avec la satisfaction du devoir accompli lorsque j'aperçus dans le bureau, me tournant le dos, une jeune femme occupée à manipuler un Morse[1] fébrilement.
Jeune? probablement. Rousse? sûrement. Jolie? pourquoi pas!
Sa robe noire, toute simple, moulait un joli corps dodu et bien compris.
Sa copieuse chevelure, relevée en torsade sur le sommet de la tête, dégageait la nuque, une nuque divine, d'ambre clair, où venait mourir, très bas dans le cou, une petite toison délicate, frisée—insubstantielle, on eût dit.
(Si on a du poil à l'âme, ce doit être dans le genre de cette nuque-là).
Et une envie me prit, subite, irraisonnée, folle, d'embrasser à pleine bouche les petits cheveux d'or pâle de la télégraphiste.
Dans l'espoir que la jeune personne se retournerait enfin, je demeurai là, au guichet, posant à la buraliste des questions administratives auxquelles elle répondait sans bonne grâce.
Mais la nuque transmettait toujours.
À la porte du bureau, mon ami Lenfileur s'impatientait. (Sa petite jument a beaucoup de sang).
Je m'en allai.
Ce serait me méconnaître étrangement, en ne devinant point que le lendemain matin, à la première heure, je me présentais au bureau de poste.
Elle y était, la belle rousse, et seule.
Cette fois, elle fut bien forcée de me montrer son visage. Je ne m'en plaignis pas, car il était digne de la nuque.
Et des yeux noirs, avec ça, immenses.
(Oh! les yeux noirs des rousses!)
J'achetai des timbres, j'envoyai des dépêches, je m'enquis de l'heure des distributions; bref, pendant un bon quart d'heure, je jouai au naturel mon rôle d'idiot passionné.
Elle me répondait tranquillement, posément, avec un air de petite femme bien gentille et bien raisonnable.
Et j'y revins tous les jours, et même deux fois par jour, car j'avais fini par connaître ses heures de service, et je me gardais bien de manquer ce rendez-vous, que j'étais le seul, hélas! à me donner.
Pour rendre vraisemblables mes visites, j'écrivais des lettres à mes amis, à des indifférents.
J'envoyai notamment quelques dépêches à des personnes qui me crurent certainement frappé d'aliénation.
Jamais de ma vie je ne m'étais livré à une telle orgie de correspondance.
Et chaque jour, je me disais: «C'est pour cette fois; je vais lui parler!».
Mais, chaque jour, son air sérieux me glaçait et au lieu de lui dire: «Mademoiselle, je vous aime!» je me bornais à lui balbutier: «Un timbre de trois sous, s'il vous plaît, mademoiselle!»
La situation devenait intolérable.
Comme ma villégiature tirait à sa fin, je résolus d'incendier mes vaisseaux, et de risquer le tout pour le tout.
J'entrai au bureau et voici la dépêche que j'envoyai à un de mes amis:
Coquelin Cadet, 17, boulevard Haussmann, Paris.
Je suis éperdument amoureux de la petite télégraphiste rousse de Baisemoy-en-Cort.
Je m'attendais, pour le moins, à voir se roser son inoubliable peau blanche.
Eh bien, pas du tout!
De son air le plus posé, elle me dit ces simples mots:
—Quatre-vingt-quinze centimes.
Totalement affalé par ce calme impérial, je me fouillai (sans jeu de mots) pour solder ma dépêche.
Pas un sou de monnaie dans ma poche. Alors je tirai de mon portefeuille un billet de mille francs.[2]
La jeune fille le prit, l'examina soigneusement, le palpa....
L'examen fut sans doute favorable, car sa physionomie se détendit brusquement en un joli sourire qui découvrit les plus affriolantes quenottes de la création.
Et puis, sur un ton bien parisien, et même bien neuvième arrondissement, elle me demanda:
—Faut-il rendre la monnaie, monsieur?
—Ton ami Pète-sec commence à devenir rudement rasant, affirma Trucquard en se jetant tout habillé sur son lit.
Rien n'était plus vrai: ce terrible Pète-sec, lequel d'ailleurs n'avait jamais été mon ami, commençait à devenir rudement rasant.
De son vrai nom, il s'appelait Anatole Duveau et était le fils de M. Duveau et Cie, soieries en gros (ancienne maison Hondiret, Duveau et Cie), rue Vivienne à Paris.
Pour le moment, il exerçait les fonctions de sous-lieutenant de réserve dans la compagnie où j'évoluais, pour ma part, en qualité de réserviste de deuxième classe (ce n'est pas la capacité qui m'a manqué pour arriver, mais bien la conduite).
Dès le premier jour, ce Duveau mérita son sobriquet de Pète-sec et fut notre bête noire à tous.
Alors que les officiers de l'active se conduisaient à notre égard comme les meilleurs bougres de la terre, lui, Pète-sec, faisait une mousse de tous les diables et un zèle dont la meilleure part consistait à nous submerger de consigne, salle de police et autres apanages.
Ah! le cochon!
Comme nous n'étions pas venus, en somme, à Lisieux pour coucher à la boîte, nous résolûmes, quelques réservistes et moi, de mettre un frein à l'ardeur de ce soyeux en délire, et notre procédé mérite vraiment qu'on le relate ici.
Le colonel, ou plutôt le lieutenant-colonel, car la garnison de Lisieux ne comporte que le 4e bataillon et le dépôt, avait autorisé à coucher en ville tous les réservistes mariés et accompagnés de leur épouse.
Bien que célibataire à cette époque (et encore maintenant, d'ailleurs), je déclarai effrontément être consort et j'obtins mon autorisation.
Inutile d'ajouter qu'une foule de garçons dans mon cas agirent comme moi, et si la Société des Lits Militaires avait tant soit peu de cœur, elle nous enverrait un joli bronze en signe de gratitude.
Le brave lieutenant-colonel avait ajouté au rapport que les réservistes couchant en ville devaient réintégrer leurs logements aussitôt après la retraite sonnée.
Cette dernière clause, bien entendu, resta pour nous lettre morte.
L'exercice fini, on rentrait chez soi se livrer à des soins de propreté, après quoi on dînait. Et puis on tâchait vaguement de tuer la soirée au concert du café Dubois ou à l'Alcazar (!) de la rue Petite-Couture.
D'autres se rendaient en des logis infâmes de la rue du Moulin-à-Tan, mais si c'est de la sorte que ces gaillards-là se préparaient à reprendre l'Alsace et la Lorraine, alors macache! comme on dit en style militaire.
Au commencement, tout alla bien: des officiers nous coudoyaient, nous reconnaissaient et nous laissaient parfaitement tranquilles. Mais voilà-t-il pas qu'un soir le terrible sous-lieutenant Pète-sec s'avisa de faire un tour au concert.
Ce fut dès lors une autre paire de manches. Nous ayant aperçus dans la salle, il nous invita, sans courtoisie apparente, à rompre immédiatement si nous ne voulions pas attraper quatre jours.
Cette perspective décida de notre attitude: nous rompîmes.
Mais nous rompîmes la rage au cœur, et bien décidés à tirer de Pète-sec une éclatante vengeance.
Laquelle ne se fit pas attendre.
Quarante-huit heures après cette humiliation, voici ce qui se passait au café Dubois, sur le coup de neuf heures et demie.
Pète-sec entre et jette un regard circulaire pour s'assurer s'il n'y a pas d'hommes dans le public.
Comme mû par la force de l'habitude, un jeune homme se lève, porte gauchement la main à la visière de son chapeau (c'est une façon de s'exprimer) et semble fourré dans ses petits souliers.
L'œil de Pète-sec s'illumine: voilà un homme en défaut!
—Qu'est-ce que vous foutez ici, à cette heure-là?
—Mais, mon lieutenant....
—Il n'y a pas de mon lieutenant. Payez et rompez!
—Mais, mon lieutenant....
—Vous avez entendu, n'est-ce pas? Payez et rompez!
—Mais, mon lieutenant, je ne fais de mal à personne en prenant un grog et en entendant de la bonne musique avant d'aller me coucher.
—Vous savez bien que le colonel....
—Le colonel. Je m'en fous!
—Vous vous foutez du colonel!
—Oui, je me fous du colonel, et de toi aussi, mon vieux Pète-sec!
C'en était trop!
Pète-sec, suffoqué d'indignation, interpella deux sergents qui se trouvaient là, en vertu de leur permission de dix heures:
—Empoignez-moi cet homme-là et menez-le à la boîte!
Cet homme-là acheva de boire son grog, régla sa consommation et dit simplement:
—Vous avez tort de me déranger, mon lieutenant. Ça ne vous portera pas bonheur.
—Taisez-vous et donnez-moi votre nom.
—Je m'appelle Guérin (Jules).
—Votre matricule?
—Souviens pas!
—Je vous en ferai bien souvenir, moi!
Les deux sous-officiers emmenèrent l'homme, pendant que Pète-sec grommelait, indigné:
—Ah! tu te fous du colonel!
Le lendemain matin, ce fut du joli! En arrivant au poste Anatole trouva le sergent de garde en proie à la plus vive perplexité:
—Mon lieutenant, qu'est-ce que c'est donc que ce civil que vous avez fait coffrer hier soir? Ah! il en a fait un potin toute la nuit!... Tenez, l'entendez-vous qui gueule?
Anatole avait pâli.
Diable! si l'homme d'hier n'était pas un réserviste....
Précisément, un caporal amenait le prisonnier.
—Ah! c'est vous mon petit bonhomme, s'écria le captif, qui m'avez fait arrêter hier sans l'ombre d'un motif! Eh bien, vous vous êtes livré à une petite plaisanterie qui vous coûtera cher!
Pète-sec était livide:
—Vous n'êtes donc pas réserviste?
—Ah ça, est-ce que vous me prenez pour un sale biffin comme vous? Je sors des Chass'd'Af', moi!
—Vous me voyez au désespoir, monsieur....
—Vous m'avez arrêté illégalement et séquestré arbitrairement. Je vais de ce pas déposer une plainte chez le procureur de la République!
Pendant cette scène des hommes s'étaient attroupés devant le poste, et un adjudant venait s'enquérir des causes du scandale.
Pète-sec versa rapidement dans l'oreille du séquestré quelques paroles qui semblèrent le calmer.
Ils s'éloignèrent tous deux, causant et gesticulant.
Au bout de quelques minutes, dans un petit café voisin, Pète-sec tirait de sa poche un objet qui ressemblait furieusement à un carnet de chèques, en détachait une feuille sur laquelle il traçait de fiévreux caractères et regagnait la caserne où il ramassait immédiatement huit jours d'arrêts, pour arriver en retard à l'exercice.
Le soir même, un fort lot de réservistes, après un copieux dîner en le meilleur hôtel de Lisieux, passaient une soirée exquise au café Dubois.
On payait du champagne aux petites chanteuses, en exigeant toutefois qu'elles le dégustassent aux cris mille fois répétés de: «Vive Pète-sec!».
C'était bien le moins!
À partir de ce jour, le redoutable Pète-sec devint doux comme un troupeau de moutons. On lui aurait taillé une basane en pleine salle du rapport qu'il n'aurait rien dit.
Il s'abstint strictement de fréquenter les endroits vespéraux de Lisieux.
Seulement, quand ses vingt-huit jours furent finis, qu'il rentra chez lui et qu'un personnel obséquieux s'empressa:
—Bonjour, mon lieutenant!... Comment ça va, mon lieutenant?... Avez-vous fait bon voyage, mon lieutenant?
Mon lieutenant par-ci! Mon lieutenant par-là!
Anatole Duveau s'écria d'une voix sombre:
—Le premier qui m'appelle mon lieutenant, je le fous à la porte!
Je ne sais pas ce que vous faites quand vous accompagnez un ami à la gare, après que le train est parti. Je n'en sais rien et ne tiens nullement à le savoir.
Quant à moi, je n'ai nulle honte à conter mon attitude en cette circonstance: je vais au buffet de ladite gare et demande un vermouth cassis (très peu de cassis) pour noyer ma détresse. Car le poète l'a dit: «Partir, c'est mourir un peu».
Au cas où l'heure du départ ne coïncide pas avec celle de l'apéritif, je prends telle autre consommation en rapport avec le moment de la journée.
C'est ainsi que mardi dernier, sur le coup de six heures et demie de relevée, je me trouvais attablé, au buffet de la gare de Lyon, devant une absinthe anisée (très peu d'anisette).
La personne que je venais d'accompagner (ce détail ne vous regarde en rien, je vous le donne par pure complaisance) était une jeune femme d'une grande beauté, mais d'un caractère! que je me sentais tout aise de voir s'en aller vers d'autres cieux.
Je n'avais pas plus tôt trempé mes lèvres dans la glauque liqueur, qu'un homme venait s'asseoir à la table voisine de la mienne.
Ce personnage commanda un amer curaçao (très peu de curaçao) et de quoi écrire.
Après s'être assuré que l'amer qu'on lui servait était bien de l'amer Michel, et le curaçao du vrai curaçao de Reichshoffen, l'homme mit la main à la plume et écrivit deux lettres.
La première, courte, d'une élaboration facile, s'enfourna bientôt dans une enveloppe qui porta cette adresse:
La seconde lettre coûta plus d'efforts que la première.
Certains alinéas coulaient de sa plume, rapides, cursifs, tout faits. D'autres phrases n'arrivaient qu'au prix de mille peines.
Deux ou trois fois, il déchira la lettre et la recommença.
À un moment, je vis le pauvre personnage écraser, du bout de son doigt, une larme qui lui perlait aux cils.
Cet homme évidemment écrivait à l'aimée. (Les femmes sauront-elles jamais le mal qu'elles nous font?)
Tout prend fin ici-bas, même les lettres d'amour. Quand les quatre pages furent noircies de fond en comble, l'homme les enferma, comme à regret, dans une enveloppe sur laquelle il écrivit cette suscription:
—Garçon, commanda-t-il alors d'une voix forte, deux timbres de trois sous!
—Voilà, monsieur, répondit le garçon.
Jusqu'à présent, la physionomie du monsieur avait présenté toute l'extériorité de l'abattement mélancolieux.
Soudain, une flambée furibarde illumina sa face.
D'un doigt rageur, il déchira l'enveloppe de Madame Louise du R..., et ajouta à la lettre un petit post-scriptum certainement pas piqué des hannetons.
Ce post-scriptum ne comportait que deux lignes, mais deux lignes, à n'en pas douter, bien tapées.—Attrape, ma vieille!
Je commençais à m'intéresser fort à cette petite comédie, facile à débrouiller d'ailleurs.
L'homme était évidemment l'ami du colonel I.-A. du Rabiot et l'amant de la colonelle Louise.
Le colonel, je l'apercevais comme une manière de Ramollot soignant ses douleurs aux bains de Pourd-sur-Alaure.
Quant à Louise, je l'aimais déjà tout bêtement.
—Garçon, commandai-je alors d'une voix forte, l'indicateur!
—Voilà, monsieur, répondit le garçon.
Il y avait un train à 7 h 40 pour Pourd-sur-Alaure.
Le temps de manger un morceau sur le pouce, et je pris mon billet.
Pourd-sur-Alaure est une petite station thermale encore assez peu connue, mais charmante, et située, comme dit le prospectus, dans des environs merveilleux.
J'arrivai vers minuit, et me fis conduire à l'hôtel des Bains.
Je rêvai de Louise, et la matinée me sembla longue.
Enfin la cloche sonna pour le déjeuner. Mon cœur battit plus fort que la cloche: j'allais voir Louise, celle qui méritait des lettres si tendres et des post-scriptum si courroucés.
Et je la vis.
Petite, toute jeune, très forte, d'un blond! pas extraordinairement jolie, mais juteuse en diable! Louise abondait en plein dans mon idéal de ce jour.
Elle lisait, en attendant le colonel, une lettre que je reconnus. Au post-scriptum, elle eut un sourire, un drôle de sourire, et enfouit sa lettre dans sa poche.
Le colonel, traînant la patte, arrivait à son tour.
—J'ai reçu un mot d'Alfred, dit-il.
—Ah!
—Oui, il te dit bien des choses.
—Ah!
Et toute la grasse petite personne de Louise fut secouée d'un long frisson de rire fou et muet.
Elle s'aperçut que je la dévorais des yeux, et n'en parut pas autrement fâchée.
Au dessert, nous étions les meilleurs amis du monde.
L'après-midi ne fit qu'accroître notre mutuelle sympathie.
Le dîner resserra nos liens.
La soirée au Casino fut définitive.
Sur le coup de dix heures, elle me demanda simplement:
—Quel est le numéro de votre chambre à l'hôtel?
—Dix-sept.
—Filez.... Dans cinq minutes je suis à vous.
Au bout de cinq minutes, elle arrivait.
—Mais votre mari?... fis-je timidement.
—Ne vous occupez pas de mon mari, il joue au whist. Vous savez ce que ça veut dire whist en anglais?
—Silence.
—Précisément! Eh bien, taisez-vous et faites comme moi!
En un tour de main, elle se défit de ses atours.
En un second tour de main, elle se glissa, rose couleuvre, emmy les blancs linceux.
En un troisième tour de main, si j'ose m'exprimer ainsi, elle me prodigua ses suprêmes faveurs.
Une ligne de points, s.v.p.
Quand nous eûmes fini de rire, nous causâmes.
—Et Alfred! demandai-je, sarcastique.
—Vous connaissez donc Alfred? fit-elle, un peu étonnée.
—Pas du tout, je sais seulement qu'il vous a écrit hier... surtout un post-scriptum!
—Ah! oui, un post-scriptum!... Eh bien, il a raté une belle occasion de se tenir tranquille, celui-là, avec son post-scriptum! Voulez-vous le lire, son post-scriptum?—Volontiers.
Voici ce que disait le post-scriptum:
P.S.—Et puis, au fait, je suis bien bête de me faire tant de bile pour toi! Va donc te faire f...!
Ce dernier mot en toutes lettres.
Je conçois, à la rigueur, qu'un touriste ayant passé un siècle ou deux loin d'un pays ne soit pas autrement surpris de trouver, à son retour, des décombres et des ruines où il avait jadis contemplé de somptueux palais; mais tel n'était pas mon cas.
Après une absence de cinq ou six mois, je ne fus pas peu stupéfait de rencontrer, à l'un des endroits de la côte qui m'étaient les plus familiers, un manoir en pleine décrépitude, un vieux manoir féodal que j'étais bien sûr de ne pas avoir rencontré l'année dernière, ni là ni ailleurs.
Mon flair de détective m'amena à penser que ces ruines étaient factices et de date probablement récente.
Le castel en question présentait, d'ailleurs, un aspect beaucoup plus ridicule que sinistre; tout y sentait le toc à plein nez: créneaux ébréchés, tours démantelées, mâchicoulis à la manque, fenêtres ogivales masquées de barreaux dont l'épaisseur eût pu défier les plus puissants barreau mètres; c'était complètement idiot. Une petite enquête dans le pays me renseigna tout de suite sur l'histoire de cette néovieille construction et de son propriétaire.
Ancien pédicure de la reine de Roumanie, le baron Lagourde, lequel est baron à peu près comme moi je suis archimandrite, avait acquis une immense fortune dans l'exercice de ces délicates fonctions.
(Car au risque de défriser certaines imaginations lyriques, je ne vous cacherai pas plus longtemps que Carmen Sylva, à l'instar de vous et de moi, se trouve à la tête de plusieurs cors aux pieds, et la garde qui veille aux barrières du Louvre n'en défend pas les reines).
Le baron Lagourde (conservons-lui ce titre puisque ça a l'air de lui faire plaisir) est un gros homme commun, laid, vaniteux et bête comme ses pieds, qui sont énormes.
Sa femme, qu'il a ramenée de la Bulgarie occidentale, présente l'apparence d'une petite noiraude mal tenue, mais extraordinairement adultérine. Cette Bulgare de l'Ouest (ou Bulgare Saint-Lazare comme on dit plus communément à Paris) trompe en effet son mari à jet continu, si j'ose m'exprimer ainsi, avec des cantonniers.
Pourquoi des cantonniers, me direz-vous, plutôt que des facteurs ruraux ou des attachés d'ambassade? Mystères du cœur féminin!
La baronne adorait les cantonniers et ne le leur envoyait pas dire. Voilà pourquoi la route de Trouville à Honfleur fut si mal entretenue, cet été, quand eux l'étaient si bien.
Le baron Lagourde s'était fixé l'année dernière dans le pays; il y avait acheté une propriété admirablement située d'où l'on découvrait un panorama superbe: à droite, la baie de la Seine; en face, la rade du Havre; à l'ouest, le large.
Sans perdre un instant, l'ex-pédicure royal aménagea sa nouvelle acquisition selon son esthétique et ses goûts féodaux.
En un rien de temps, le manoir sortit de terre; des ouvriers spéciaux lui donnèrent ce cachet d'antiquaille sans lequel il n'est rien de sérieusement féodal. Pour compléter l'illusion, de vrais squelettes chargés de chaînes furent gaîment jetés dans des culs-de-basse-fosse.
Le baron eût été le plus heureux des hommes en son simili Moyen Age sans l'entêtement du père Fabrice. Plus il insistait, plus le père Fabrice s'entêtait. On peut même dire, sans crainte d'être taxé d'exagération, que le père Fabrice s'ostinait.
L'objet du débat était un pré voisin, pas très large, mais très long, qui dominait la féodalité du baron et d'où l'on avait une vue plus superbe encore, un pré qui pouvait valoir dans les six cents francs, bien payé. Lagourde en avait offert mille francs, puis mille cent, et finalement, d'offre en offre, deux mille francs.
—Ça vaut mieux que ça, monsieur le baron, ça vaut mieux que ça, goguenardait le vieux finaud en branlant la tête.
Mais cette somme de deux mille francs fut l'extrême limite des concessions et le baron ne parla plus de l'affaire.
Un jour de cet été, le châtelain-pédicure, grimpé sur l'une de ses tours, explorait l'horizon à l'aide d'une excellente jumelle Flammarion.
Tout près de la côte, un yacht filait à petite vapeur: sur le pont, des messieurs et des dames braquaient eux-mêmes des jumelles dans la direction du castel et semblaient en proie à d'homériques gaietés. Ils se passaient mutuellement les jumelles et se tordaient scandaleusement.
Le baron Lagourde ne laissa pas que de se sentir légèrement froissé. Était-ce de son manoir que l'on riait ainsi?
Le lendemain, à la même heure, le même yacht revint, accompagné cette fois de deux bateaux de plaisance dont les passagers manifestèrent, comme la veille, une bonne humeur débordante.
Tous les jours qui suivirent, même jeu.
Des flottilles entières vinrent, ralentissant l'allure dès que le castel était en vue. À bord, les passagers paraissaient goûter d'ineffables plaisirs.
Les pêcheurs de Trouville, de Villerville, de Honfleur, ne passaient plus sans se divertir bruyamment.
Bref, tout le monde nautique de ces parages, depuis l'opulent Ephrussi jusqu'à mon grabugeux ami Baudry dit la Rogne, s'amusa durant de longues semaines, comme tout un asile de petites folles.
Très inquiet, très vexé, très tourmenté, le baron résolut d'en avoir le cœur net et de se rendre compte par lui-même des causes de cette hilarité désobligeante.
Un beau matin, il fréta un bateau et, toutes voiles dehors, cingla vers l'endroit où les gens semblaient prendre tant de plaisir.
Au bout d'un quart d'heure de navigation, son manoir lui apparut, plus féodal que jamais, et pas risible du tout. Qu'avaient-ils donc à se tordre, tous ces imbéciles!
Horreur subite! Le baron n'en crut pas ses yeux! La colère, l'indignation, et une foule d'autres sentiments féroces empourprèrent son visage. Il venait d'apercevoir... Était-ce possible?
Au-dessus de son manoir, et bien en vue, le pré du père Fabrice s'étalait au soleil comme un immense drapeau vert, un drapeau sur lequel on aurait tracé une inscription jaune, et cette inscription portait ces mots effroyablement lisibles:
MONSIEUR LE BARON LAGOURDE EST COCU!
Le miracle était bien simple: cette vieille fripouille de père Fabrice avait semé dans son pré ces petites fleurettes jaunes qu'on appelle boutons-d'or en les disposant selon un arrangement graphique qui leur donnait cette outrageante et précise signification: le père Fabrice avait fait de l'Anthographie sur une vaste échelle.
Le baron Lagourde restait là dans le canot, hébété de stupeur et de honte devant la terrible phrase qui s'enlevait gaîment en jaune clair sur le vert sombre du pré.
—Monsieur le baron Lagourde est cocu! Monsieur le baron Lagourde est cocu! répétait-il complètement abruti.
Les rires des hommes qui l'accompagnaient le firent revenir à la réalité.
—Ramenez-moi à terre! commanda-t-il du ton le plus féodal qu'il put trouver.
Il alla tout droit chez le maire.
—Monsieur le maire, dit-il, je suis insulté de la plus grave façon sur le territoire de votre commune. C'est votre devoir de me faire respecter, et j'espère que vous n'y faillirez point.
—Insulté, monsieur le baron! Et comment?
—Un misérable, le père Fabrice, a osé écrire sur son pré que j'étais cocu!
—Comment cela?... Sur son pré?
—Parfaitement, avec des fleurs jaunes!
Heureusement que le maire était depuis longtemps au courant de l'excellente plaisanterie du père Fabrice, car il n'aurait rien compris aux explications du baron.
Tous deux se rendirent chez le diffamateur qui les accueillit avec une bonne grâce étonnée:
—Moi, monsieur le baron! Moi, j'aurais osé écrire que monsieur le baron est cocu! Ah! monsieur le baron me fait bien de la peine de me croire capable d'une pareille chose!
—Allons sur les lieux, dit le maire.
Sur ces lieux, on pu voir de l'herbe verte et des fleurs jaunes arrangées d'une certaine façon, mais il était impossible, malgré la meilleure volonté du monde, de tirer un sens quelconque de cette disposition. On était trop près.
(Ce phénomène est analogue à celui qui fait que certaines mouches se promènent, des existences entières, sur des in-quarto sans comprendre un traître mot aux textes les plus simples).
—Monsieur le baron sait bien, continua le père Fabrice, que les fleurs sauvages, ça pousse un peu où ça veut. S'il fallait être responsable!...
—Et vous, monsieur le maire, grommela le baron, êtes-vous de cet avis?
—Mon Dieu, monsieur le baron, je veux bien croire que vous êtes insulté, puisque vous me le dites; mais en tout cas, ce n'est pas sur le territoire de ma commune, puisque l'inscription n'y est pas lisible. Vous êtes insulté en mer... plaignez-vous au ministre de la Marine!
Le baron fit mieux que de se plaindre au ministre de la Marine, ce qui eût pu entraîner quelques longueurs.
—Allons vieille canaille, dit-il au père Fabrice, combien votre pré?
—Monsieur le baron sait bien que je ne veux pas le vendre, mais puisque ça a l'air de faire plaisir à monsieur le baron, je le lui laisserai à dix mille francs, et monsieur le baron peut se vanter de faire une bonne affaire! Un pré où que les fleurs écrivent toutes seules!
Le soir même, l'essai d'anthographie du père Fabrice périssait sous la faux impitoyable du jardinier.
Maintenant, si j'ai un bon conseil à donner au baron Lagourde, qu'il n'essaye pas du même procédé pour faire une blague au père Fabrice l'année prochaine.
Le père Fabrice a pour l'opinion de ses concitoyens un mépris insondable.
Il y avait une fois un pauvre Bougre.... Tout ce qu'il y avait de plus calamiteux en fait de pauvre Bougre.
Sans relâche ni trêve, la guigne, une guigne affreusement verdâtre, s'était acharnée sur lui, une de ces guignes comme on n'en compte pas trois dans le siècle le plus fertile en guignes.
Ce matin-là, il avait réuni les sommes éparses dans les poches de son gilet.
Le tout constituait un capital de 1 franc 90 (un franc quatre-vingt-dix).
C'était la vie aujourd'hui. Mais demain? Pauvre Bougre!
Alors, ayant passé un peu d'encre sur les blanches coutures de sa redingote, il sortit, dans la fallacieuse espérance de trouver de l'ouvrage.
Cette redingote, jadis noire, avait été peu à peu transformée par le Temps, ce grand teinturier, en redingote verte, et le pauvre Bougre, de la meilleure foi du monde, disait maintenant: ma redingote verte.
Son chapeau, qui lui aussi avait été noir, était devenu rouge (apparente contradiction des choses de la Nature!).
Cette redingote verte et ce chapeau rouge se faisaient habilement valoir.
Ainsi rapprochés complémentairement, le vert était plus vert, le rouge plus rouge, et, aux yeux de bien des gens, le pauvre Bougre passait pour un original chromo maniaque.
Toute la journée du pauvre Bougre se passa en chasses folles, en escaliers mille fois montés et descendus, en anti-chambres longuement hantées, en courses qui n'en finiront jamais. En tout cela pour pas le moindre résultat.
Pauvre Bougre!
Afin d'économiser son temps et son argent, il n'avait pas déjeuné!
(Ne vous apitoyez pas, c'était son habitude).
Sur les six heures, n'en pouvant plus, le pauvre Bougre s'affala devant un guéridon de mastroquet des boulevards extérieurs.
Un bon caboulot qu'il connaissait bien, où pour quatre sous on a la meilleure absinthe du quartier.
Pour quatre sous, pouvoir se coller un peu de paradis dans la peau, comme disait feu Scribe, ô joie pour les pauvres Bougres!
Le nôtre avait à peine trempé ses lèvres dans le béatifiant liquide, qu'un étranger vint s'asseoir à la table voisine.
Le nouveau venu, d'une beauté surhumaine, contemplait avec une bienveillance infinie le pauvre Bougre en train d'engourdir sa peine à petites gorgées.
—Tu ne parais pas heureux, pauvre Bougre? fit l'étranger d'une voix si douce qu'elle semblait une musique d'anges.
—Oh non... pas des tas!
—Tu me plais beaucoup, pauvre Bougre, et je veux faire ta félicité. Je suis un bon Génie. Parle.... Que te faut-il pour être parfaitement heureux?
—Je ne souhaiterais qu'une chose, bon Génie, c'est d'être assuré d'avoir cent sous par jour jusqu'à la fin de mon existence.
—Tu n'es vraiment pas exigeant, pauvre Bougre! Aussi ton souhait va-t-il être immédiatement exaucé.
Être assuré de cent sous par jour! Le pauvre Bougre rayonnait.
Le bon Génie continua:
—Seulement, comme j'ai autre chose à faire que de t'apporter tes cent sous tous les matins et que je connais le compte exact de ton existence, je vais te donner tout ça... en bloc.
Tout ça en bloc!
Apercevez-vous d'ici la tête du pauvre Bougre!
Tout ça en bloc!
Non seulement il était assuré de cent sous par jour, mais dès maintenant il allait toucher tout ça... en bloc!
Le bon Génie avait terminé son calcul mental.
—Tiens, voilà ton compte, pauvre Bougre!
Et il allongea sur la table 7 francs 50 (sept francs cinquante).
Le pauvre Bougre, à son tour, calcula le laps que représentait cette somme.
Un jour et demi!
N'avoir plus qu'un jour et demi à vivre! Pauvre Bougre!
—Bah! murmura-t-il, j'en ai vu bien d'autres!
Et, prenant gaîment son parti, il alla manger ses 7 francs 50 avec des danseuses.
J'ai pour ami un peintre norvégien qui s'appelle Axelsen et qui est bien l'être le plus rigolo que la terre ait jamais porté.
(C'est à ce même Axelsen qu'arriva la douloureuse aventure que je contai naguère.
Axelsen avait offert à sa fiancée une aquarelle peinte à l'eau de mer, laquelle aquarelle était, de par sa composition, sujette aux influences de la lune. Une nuit, par une terrible marée d'équinoxe où il ventait très fort, l'aquarelle déborda du cadre et noya la jeune fille dans son lit).
Bien qu'arrivé depuis peu de temps à Paris, Axelsen a su conquérir un grand nombre de sympathies.
J'ajouterai, pour être juste, que ces sentiments bienveillants émanent principalement des mastroquets du boulevard Rochechouart, des marchands de vin du boulevard de Clichy, des limonadiers de l'avenue Trudaine, et, pour clore cette humide série, du gentilhomme-cabaretier de la rue Victor-Massé.
Bref, mon ami Axelsen est un de ces personnages dont on chuchote: C'est un garçon qui boit.
Axelsen se saoule, c'est entendu. Mais, dans tous les cas, pas avec ce que vous lui avez payé. Alors fichez-lui la paix, à ce garçon qui ne vous dit rien.
Axelsen ne boit qu'un liquide par jour, un seul liquide, mais à des intervalles effroyablement rapprochés et à des doses qui n'ont rien à voir avec la doctrine homéopathique.
Des jours c'est du rhum, rien que du rhum.
Des jours c'est du bitter, rien que du bitter.
Des jours c'est de l'absinthe, rien que de l'absinthe.
Il est bien rare que ce soit de l'eau de Saint-Galmier. Si rare, vraiment!
Axelsen, autre originalité, professe le plus formel mépris pour le vrai, pour le vécu, pour le réel.
—Comme c'est laid, dit-il, tout ce qui arrive! Et comme c'est beau, tout ce qu'on rêve! Les hommes qui disent la vérité, toute la vérité, rien que la vérité sont de bien fangeux porcs! Ne vous semble-t-il pas?
—Positivement, il nous semble, lui répondons-nous pour avoir la paix.
—Si l'humanité n'était pas si gnolle[3], comme elle serait plus heureuse! On considérerait le réel comme nul et non avenu et on vivrait dans une éternelle ambiance de rêve et de blague. Seulement... il faudrait faire semblant d'y croire. Hein?
—Évidemment, parbleu!
Partant de ce sage principe, Axelsen ne raconte que des faits à côté de la vie, inexistants, improbables, chimériques.
Le plus bel éloge qu'il puisse faire d'un homme:
—Très gentil, ton ami, et très illusoire!
Hier matin, nous nous trouvions installés, quelques autres et moi, au beau soleil de la terrasse d'un distillateur (dix-huitième arrondissement) quand surgit Axelsen, Axelsen consterné.
Il se laissa choir, plutôt qu'il ne s'assit, sur une proxime chaise, et se tut, ce qui lui fut d'autant plus facile qu'il n'avait pas encore ouvert la bouche.
—Eh bien! Axelsen, le saluâmes-nous, ça ne va donc pas? Tu as l'air navré.
—Je suis navré comme un Havrais lui-même!
(Il convient de remarquer qu'Axelsen ne prononce jamais les *h* aspirés, détail qui explique tout le sel de la plaisanterie).
—Peut-être n'as-tu pas bien dormi?
—J'ai dormi comme un loir (Luigi).
—Alors quoi?
—Alors quoi, dites-vous? Je viens d'assister à un spectacle tellement déchirant! Oh oui, déchirant, ô combien! Garçon!... un vulnéraire!... Ça me remettra, le vulnéraire!
Le vulnéraire fut apporté et je vous prie de croire qu'Axelsen ne lui donna pas le temps de moisir.
—Il n'est pas méchant, ce vulnéraire! Garçon!... un autre vulnéraire!
—Eh bien! Et ce spectacle déchirant?
—Ah! mes amis, ne m'en parlez pas! Je sens de gros sanglots qui me remontent à la gorge! Garçon!... un vulnéraire! Rien comme le vulnéraire pour refouler les gros sanglots qui vous montent à la gorge!
—Causeras-tu, homme du Nord?
—Voici: je viens d'assister au départ de l'omnibus qui va de la place Pigalle à la Halle aux Vins. C'est navrant! Tous ces pauvres gens entassés dans cette caisse roulante!... Et ces autres pauvres gens qui, n'ayant que trois sous, se juchent péniblement sur ce toit, exposés à toutes les intempéries des saisons, au froid, aux autans, aux frimas, au givre en hiver, l'été à l'insolation, aux moustiques! Ah! pauvres gens! Garçon!... un vulnéraire!
—Oui, c'est bien triste et bien peu digne de notre époque de progrès.
—Et les pauvres parents! Les pauvres parents désolés, tordant leurs bras de désespoir et mouillant le trottoir de leurs larmes! Il y avait là de pauvres vieux déjà un pied dans la tombe, des tout-petits à peine au seuil de la vie! Et tous pleuraient, car reverront-ils jamais ceux qui partent? Garçon!... un vulnéraire!
—Pauvres gens!
—C'est surtout quand l'omnibus s'est ébranlé que cela fut véritablement angoisseux. Les mouchoirs s'agitèrent, et de gros sanglots gonflèrent les poitrines de tous ces lamentables. Et pas un prêtre, mes pauvres amis, pas un prêtre pour appeler, sur ceux qui s'en allaient, la bénédiction du Très-Haut!
—Le fait est que la Compagnie des Omnibus pourrait bien attacher un aumônier à chaque station! Elle est assez riche pour s'imposer ce petit sacrifice.
—Enfin la voiture partit.... Un moment elle se confondit avec un gros tramway qui arrivait de la Villette, puis les deux masses se détachèrent et le petit omnibus redevint visible, pas pour longtemps, hélas! car à la hauteur du Cirque Fernando, il vira tribord et disparut dans la rue des Martyrs. Garçon!... un vulnéraire!
—Et les parents?
—Les parents? Je ne les revis pas!... J'ai tout lieu de croire qu'ils profitèrent d'un moment d'inattention de ma part pour se noyer dans le bassin de la place Pigalle! On retrouvera sans doute leurs corps dans les filets de la fontaine Saint-Georges!... Garçon!... un vulnéraire!
—Axelsen, fit l'un de nous gravement, je ne songe pas une seule minute à mettre en doute le récit que tu viens de nous faire. Mais es-tu bien certain que les choses se soient passées exactement comme tu nous les racontes?
—Horreur! Horreur! Cet homme ose me taxer d'imposture! Je suffoque!... Garçon!... un vulnéraire!
Beaucoup de personnes se sont étonnées, à juste titre, de ne pas voir figurer mon nom dans la liste du nouveau ministère.
Ne faut-il voir dans cette absence qu'un oubli impardonnable, ou bien si c'est un parti pris formel de m'éloigner des affaires?
La première hypothèse doit être écartée. Quant à la seconde, la France est là pour juger.
Le lundi 5 décembre 1892, au matin, sur le coup de neuf heures, neuf heures et demie, M. Bourgeois sonnait chez moi. Le temps d'enfiler un pantalon, de mettre mon ruban d'officier d'Académie à ma chemise de flanelle, j'étais à lui.
—M. Carnot vous fait demander, me dit-il. J'ai ma voiture en bas. Y êtes-vous?
—Un bout de toilette et me voilà.
—Inutile, vous êtes très bien comme ça.
—Mais vous n'y songez pas, mon cher Bourgeois....
M. Bourgeois ne me laissa pas achever. D'une main vigoureuse il m'empoigna, me fit prestement descendre les quatre étages de mon rez-de-chaussée de garçon et m'enfourna dans sa berline.
Cinq minutes après nous étions à l'Élysée.
M. Carnot me reçut le plus gracieusement du monde; sans faire attention à mes pantoufles en peau d'élan, à mon incérémonieux veston, ni à mon balmoral (sorte de coiffure écossaise), le président m'indiqua un siège.
—Quel portefeuille vous conviendrait plus particulièrement? me demanda-t-il.
Un moment, je songeai aux Beaux-arts à cause des petites élèves du Conservatoire chez qui le titre de ministre procure une excellente entrée.
Je pensai également aux Finances, à cause de ce que vous pouvez deviner.
Mais le patriotisme parla plus haut chez moi que le libertinage et la cupidité.
—Je sollicite de votre confiance, Monsieur le Président, le portefeuille de la Guerre.
—Avez-vous en tête quelques projets de réformes relatifs à cette question?
—J' t'écoute! répliquai-je peut-être un peu trivialement.
Avec une bonne grâce parfaite, M. Carnot m'invita à m'expliquer.
—Voici. Je commence par supprimer l'artillerie....
—!!!!!
—Oui, à cause du tapage vraiment insupportable que font les canons dans les tirs à feu, tapage fort gênant pour les personnes dont la demeure avoisine les polygones!
M. Carnot esquissa un geste dont je ne compris pas bien la signifiance. Je continuai:
—Quant à la cavalerie, sa disparition immédiate figure aussi dans mon plan de réformes.
—!!!!!
—On éviterait, de la sorte, toutes ces meurtrissures aux fesses et ces chutes de cheval qui sont le déshonneur des armées permanentes!
—Et l'infanterie?
—L'infanterie? Ce serait folie et crime que de la conserver! Avez-vous servi, Monsieur le Président, comme fantassin de deuxième classe?
Pendant quelques instants, M. Carnot sembla recueillir ses souvenirs.
—Jamais! articula-t-il à la fin d'une voix nette.
—Alors, vous ne pouvez pas savoir ce que souffrent les pauvres troubades, en proie aux ampoules, aux plaies des pieds, pendant les marches forcées. Vous ne pouvez pas vous en douter, Monsieur le Président, vous ne pouvez pas vous en douter!
—Et le génie?
—Je n'ai pas de prévention particulière contre cette arme spéciale, mais... laissez-moi vous dire. J'avais, il y a quelques années, une petite bonne amie, gentille comme un cœur, qui se nommait Eugénie, mais que moi, dans l'intimité, j'appelais Génie. Un jour, cette jeune femme me lâcha pour aller retrouver un nommé Caran d'Ache qui, depuis... mais alors...! je conçus de cet abandon une poignante détresse, et encore à l'heure qu'il est, le seul proféré de ces deux syllabes Gé-nie me rouvre au cœur la cicatrice d'amour....
Je m'arrêtai; M. Carnot essuyait une larme furtive.
—Nous arrivons aux pontonniers, poursuivis-je. Vous qui êtes un homme sérieux, Monsieur le Président, je m'étonne que vous ayez conservé jusqu'à maintenant, dans l'armée française, la présence de ces individus dont la seule mission consiste à monter des bateaux!
À ce moment, le premier magistrat de notre République se leva, semblant indiquer que l'entretien avait assez duré.
Pendant tout ce temps, on n'avait rien bu; j'offris à MM. Carnot et Bourgeois de venir avec moi prendre un vermouth chez le marchand de vin de la place Beauvau.
Ces messieurs n'acceptèrent pas.
Je ne crus pas devoir insister; je me retirai en saluant poliment.
La logique mène à tout à condition d'en sortir, dit un sage.
Ce sage avait raison et le Pasteur qui découvrira, pour le tuer, le bacille du corollaire ou le microbe de la réciproque, rendra un sacré service à l'humanité.
Sans aller plus loin, moi, j'ai un ami qui serait le plus heureux garçon de la création sans la rage qu'il a de tirer des conclusions des faits et d'arranger sa vie logiquement, comme il dit.
Aussi son existence n'est-elle qu'une forêt de gaffes.
Un petit fait, entre autres, me vient à la remembrance.
À ce moment-là, il était étudiant et pas très riche. Sa pension mensuelle avait pour destination de payer des breuvages à toutes les petites femmes qui passaient sur le boulevard Saint-Michel. Aussi son tailleur ne recevait-il, à des laps séculaires, que de dérisoires acomptes.
Un beau jour, impatienté, ce commerçant monta chez le jeune homme et panpanpana à sa porte.
Devinant de quoi il s'agissait, le jeune homme ne souffla mot, et même, selon le procédé autrichien, enfouit sa tête emmy les linceux.
Pan, pan, pan! insista le tailleur.
Pareil mutisme.
À la fin, l'homme s'impatienta:
—Mais répondez donc, nom d'un chien! proféra-t-il. Je vois bien que vous êtes chez vous, puisque vos bottines sont à la porte!
Cette leçon ne fut pas perdue, et désormais, au petit matin, mon ami rentrait ses chaussures.
À quelques jours de là, revint le tailleur. Ses panpanpan demeurèrent sans écho. Et comme il insista bruyamment, ce fut au tour de mon ami de se fâcher. Il cria, de son lit:
—Est-ce que vous aurez bientôt fini de faire de la rouspétance dans le corridor, espèce d'imbécile?... Vous voyez bien que je ne suis pas chez moi, puisque mes souliers ne sont pas à la porte!
Grossière supercherie dans laquelle ne coupa point le fournisseur.
Je ne suis pas ce qu'on appelle un ennemi de l'originalité. Certes, j'estime qu'il convient d'enfiler ses propres bottes de préférence à celles des autres. Mais de là, grand Dieu! à chausser les escarpins de la Chimère, les godillots du Jamais Vécu et les brodequins de l'Inarrivable, trouvez-vous pas une nuance?
Certaines gens s'appliquent à toutes les déconcertantes. Pour d'autres aussi—soyons justes—la maboulite chronique paraît être la seule norme, dans le Verbe aussi bien que dans le Geste.
Ce matin, je suis allé prendre un bain. À l'entrée, causaient deux messieurs, un qui s'en allait, un qui venait, et la conversation s'arrêta sur ce mot que dit celui qui venait:
—Eh bien, je vous assure, mon cher usufruitier, que je n'ai pas tant de frais qu'on dit parce qu'il y a un ami de ma tante Morin qui me sert d'ancien préfet.
Je ne songeai même pas à deviner le sens de ce propos, mais—l'avouerai-je?—j'en contractai quelque inquiétude.
Justement l'homme qui avait proféré cette drôle de phrase occupait la cabine (dit-on cabine quand il s'agit de bains chauds?) voisine de la mienne.
Les cloisons de mon établissement de bains sont minces ainsi que la baudruche. Aussi perçoit-on le plus mince clapotis d'à côté.
Mon voisin, le neveu de Mme Morin, faisait une vie d'enfer dans sa baignoire. Un groupe important d'otaries eût-on dit.
Et puis, à un moment, voilà qu'il s'interrompit pour sonner le garçon.
—Monsieur a sonné? fit bientôt ce dernier.
—Oui... Donnez-moi donc la monnaie de vingt sous.
À l'heure qu'il est, je me demande encore quel besoin immédiat peut pousser un homme nu qui trempe dans l'eau tiède à demander, toute affaire cessante, de la monnaie de vingt sous!
Nous en étions arrivés à ce moment du dîner où se produit ordinairement l'explosion des sentiments généreux.
D'un commun accord, nous flétrîmes l'esclavage, la question avait été mise sur le tapis par un gros garçon que l'on prétendait être un fils naturel de Mgr de Lavigerie. (Le fait est que l'extrême rubiconderie de son teint semblait dériver immédiatement de quelque pourpre cardinalice).
Ce dîner était un dîner joyeux, composé de quelques Portugais, lesquels, ainsi que l'affirme un proverbe arabe, n'engendrent jamais la mélancolie.
Il y avait là le major Saligo, et Timeo Danaos, et Doña Ferentès (la seule dame de la société), et Sinon, et Vero, et Ben Trovato, et quelques autres que j'oublie.
En fait de Français: l'écarlate bâtard, le lieutenant de vaisseau Becque-Danlot, et moi.
J'ai dit plus haut que nous flétrissions l'esclavage d'un commun accord; cela n'est pas tout à fait exact. Becque-Danlot ne flétrissait rien du tout. Becque-Danlot semblait, pour le moment, étranger à toute indignation.
Ce fut la belle Doña Ferentès qui s'en aperçut la première.
—Eh bien! capitaine, fit-elle de sa jolie voix andalouse, ça ne vous révolte pas, ces hommes vendus par des hommes, ces hideux marchés d'Afrique?
—Je vous demande mille pardons, señora, répondit l'homme de mer, je me sens indigné au plus creux de mon être, mais ma conduite passée m'interdit de me joindre à vous pour conspuer publiquement ces détestables pratiques.
Après un silence, il ajouta:
—Moi qui vous parle, j'ai vendu un homme!
Ce souvenir ne semblait pas torturer à l'excès notre ami Becque-Danlot, car il éclata d'un rire auquel le remords n'enlevait rien de sa joyeuse sonorité.
—Vous, capitaine! Vous, l'honneur de la marine française! Vous avez vendu un homme?
—J'ai vendu un homme! insista Becque-Danlot, toujours gai.
—En Afrique?
—Non, pas en Afrique, en France.
—En France!
—Parfaitement! Et même mieux: à Paris!
—À Paris!
—Parfaitement! Et même mieux: à l'Hôtel des Ventes, rue Drouot.
Du coup, nous jugeâmes que l'intrépide marin se gaussait de nous.
Le fils naturel de Mgr de Lavigerie se fit l'écho de tous:
—Vous vous payez notre poire, capitaine!
Sans s'arrêter à cette apostrophe triviale, Becque-Danlot reprit:
—Oui, señora, oui, messieurs, j'ai bazardé un bonhomme à l'Hôtel des Ventes. Ça n'est même pas une brillante opération que j'ai faite là. J'ai perdu 350 francs... mais j'ai bien rigolé!
Un point d'interrogation se peignit sur chacune de nos faces.
—Contez-nous cela, ordonna Ferentès.
Un marin français n'a jamais rien refusé à une grande dame andalouse: le fait est bien connu.
Je passe sous silence le cigare classique qu'alluma le conteur, les spirales traditionnellement bleuâtres qu'il contempla un instant, et j'arrive au récit de Becque-Danlot:
Il y a de cela trois ans. J'arrivais du Sénégal avec un congé de six mois de convalescence et bien disposé à en profiter largement.
Un petit héritage que je venais d'accomplir me permettait de bien faire les choses. Je louai, rue Brémontier, un rez-de-chaussée que je meublai fort gentiment, ma foi, et me voilà parti pour la vie joyeuse.
Un soir, au Jardin-de-Paris, je fis connaissance d'une jeune femme qui me plut énormément. Pas étonnamment jolie, mais d'une distinction et d'un charme! Très réservée, avec cela, et ne ressemblant nullement à toutes ces marchandes d'amour qui peuplaient l'endroit.
Elle me raconta une histoire à dormir debout, dans laquelle je coupai, d'ailleurs, comme un rasoir.
Fille d'un général, élevée à Saint-Denis, père remarié, belle-mère acariâtre, scènes continuelles, existence impossible, fuite, malheurs, envies de suicide.
Le tout accompagné de larmes furtives qu'elle essuyait fréquemment avec un mouchoir sentant très bon.
Ce qui suivit, vous le devinez tous, n'est-ce pas? J'emmenai la jeune personne chez moi, l'installai, la lotis d'un amour de petite femme de chambre.
Bref, je fus bon avec elle, comme s'il en pleuvait, et discret, et bien élevé. Tout à fait charmant, vous dis-je.
Je la laissais seule presque toute la journée, ne venant la quérir que le soir, vers six heures, pour dîner, aller au théâtre, au concert.
Elle semblait s'être prise pour moi d'une ardente passion et me répétait souvent:
—Quand vous me quitterez, mon ami, je me tuerai!
Diable!
Je commençais à devenir sérieusement inquiet de la tournure que prenaient les choses, quand, un matin, l'amour de petite femme de chambre me remit un billet qu'elle me pria de lire plus tard dans la journée.
Monsieur, disait le billet, n'a pas idée de ce que Madame se fiche de Monsieur! Monsieur n'a pas plus tôt les talons tournés que Madame reçoit une espèce de gigolo qui marque bigrement mal. Au cas où Monsieur rentrerait brusquement, ce qui est déjà arrivé une fois, l'affaire est arrangée: le gigolo se glisse dans le bahut Henri II qui sert de coffre à bois pendant l'hiver. Madame donne un tour de clef au bahut, met la clef dans sa poche, et ni vu ni connu! Comme le couvercle ne joint pas très bien, et que le bahut est très grand, le gigolo n'est pas trop mal pendant que Monsieur est là. Pour être sûr de piéger le gigolo, venir de préférence vers deux heures de l'après-midi.
MARIE.
D'abord, je me refusai à croire à tant d'infamie, mais tout de même j'étais là vers deux heures.
Une mimique expressive de l'amour de petite femme de chambre m'apprit que j'arrivais bien.
Ellen (vous ai-je dit que la personne s'appelait Ellen?), Ellen me reçut avec le plus enchanteur de ses sourires, et la plus calme de ses physionomies:
—Quelle bonne fortune de vous voir à cette heure!
La clef du bahut n'était pas sur la serrure, une grosse clef en fer forgé de l'époque, assez malaisée à dissimuler.
Quelques privautés manuelles m'apprirent à n'en pas douter que la clef se trouvait dans une des poches de la belle.
Donc, plus de doutes!
Comment l'idée me vint de faire ce que je fis en cette circonstance, je n'en sais encore rien. Une lueur de génie, sans doute!
J'envoyai Ellen m'acheter une cravate chez un chemisier de l'avenue de Villiers, prétendant qu'elle seule saurait la choisir à mon goût.
Pendant son absence, et en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, j'arrêtais une voiture; aidé d'un commissionnaire, je chargeais le bahut Henri II, et en route pour la salle des ventes!
Le meuble, grâce à quelques pièces de cent sous judicieusement distribuées, prit place dans un mobilier qu'on allait mettre en vente.
On fit bien quelques difficultés pour la clef absente, mais l'état du dehors répondait pour la conservation intérieure.
Au bout d'une demi-heure, un Auvergnat en faisait l'acquisition pour la somme de deux cent cinquante francs. (Il m'en avait coûté six cents).
Mon bahut fut chargé avec son contenu sur une énorme voiture de déménagement. On entassa par-dessus les objets les plus hétéroclites, literie, bronzes d'art, bouteilles de vin, cages à oiseaux, voitures d'enfant, lustres en cristal, etc.
Sous cet attirail, le gigolo devait mener un train d'enfer, mais les parois épaisses du bahut étouffaient ses clameurs.
Dans quelle direction fut-il dirigé? Lui rendit-on promptement sa liberté? Ou bien, s'il y est encore? Je ne songeai jamais à m'occuper de ces détails; mais je vous le répète, señora et messieurs, si j'ai ri dans ma vie, c'est bien ce jour-là.
Quant à Ellen, je ne la revis pas.
L'amour de petite femme de chambre m'apprit qu'elle avait quitté mon appartement après avoir fait un petit paquet de ses objets précieux, et sans faire la moindre allusion au meuble qui manquait.
Depuis ce temps-là, j'ai banni tout bahut Henri II de mes ameublements.
Je n'ai jamais songé à prétendre que le célibat ne comportât point mille avantages particuliers dont la nomenclature m'entraînerait trop loin.
Mais à côté de ces profits, que de petites misères inéluctables, que d'infériorités morales, que de consternants déboires!
Vous avez beau dire, il est cent prouesses défendues à un garçon, lesquelles ne sont que jeux d'enfant pour une famille.
J'ai assisté ces jours-ci à toute une petite comédie qui m'a littéralement ravi et qui—l'avouerai-je?—m'a fort incité à convoler et à procréer.
Arrivé un peu en retard, je trouvai le train à peu près bondé. Comme mon trajet était un peu long, mon nez devint plus long encore, à l'idée de plus un bon coin de reste.
Mon attention fut vite attirée par deux jeunes enfants, un garçon et une fille, menant grand tapage de trompettes à la