Project Gutenberg's Poésies choisies de André Chénier, by André Chénier This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.org Title: Poésies choisies de André Chénier Author: André Chénier Editor: Jules Derocquigny Release Date: March 2, 2006 [EBook #17899] Language: French Character set encoding: ISO-8859-1 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POÉSIES CHOISIES DE ANDRÉ CHÉNIER *** Produced by Charles Aldarondo, Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net OXFORD HIGHER FRENCH SERIES EDITED BY LEON DELBOS, M.A. POÉSIES CHOISIES DE ANDRÉ CHÉNIER EDITED BY JULES DEROCQUIGNY PROFESSEUR ADJOINT A LA FACULTÉ DES LETTRES DE LILLE OXFORD AT THE CLARENDON PRESS 1907 HENRY FROWDE, M.A. PUBLISHER TO THE UNIVERSITY OF OXFORD LONDON, EDINBURGH NEW YORK, AND TORONTO H.F. XVII GENERAL PREFACE Encouraged by the favourable reception accorded to the 'Oxford Modern French Series,' the Delegates of the Clarendon Press determined, some time since, to issue a 'Higher Series' of French works intended for Upper Forms of Public Schools and for University and Private Students, and have entrusted me with the task of selecting and editing the various volumes that will be issued in due course. The titles of the works selected will at once make it clear that this series is a new departure, and that an attempt is made to provide annotated editions of books which have hitherto been obtainable only in the original French texts. That Madame de Staël, Madame de Girardin, Daniel Stern, Victor Hugo, Lamartine, Flaubert, Gautier are among the authors whose works have been selected will leave no doubt as to the literary excellence of the texts included in this series. Works of such quality, intended only for advanced scholars, could not be annotated in the way hitherto usual, since those for whom they have been prepared are familiar with many things and many events of which younger students have no knowledge. Geographical and mythological notes have therefore been generally omitted, as also historical events either too well known to require elucidation or easily found in the ordinary books of reference. By such omissions a considerable amount of space has been saved which has allowed of the extension of the texts, and of their equipment with notes less elementary than usual, and at the same time brighter and more interesting, whilst great care has been taken to adapt them to the special character of each volume. The Introductions are also a novel feature of the present series. Originally they were to be exclusively written in English, but as it was desired that they should be as characteristic as possible, and not merely extracted from reference books, but real studies of the various authors and their works, it was decided that the editors should write them in their own native language. Whenever it has been possible each volume has been adorned with a portrait of the author at the time he wrote his book. In conclusion I wish to repeat here what I have said in the General Preface to the 'Oxford Modern French Series,' that 'those who speak a modern language best invariably possess a good literary knowledge of it.' This has been endorsed by the best teachers in this and other countries, and is a generally admitted fact. The present series by providing works of high literary merit will certainly facilitate the acquisition of the French language--a tongue which perhaps more than any other offers a variety of literary specimens which, for beauty of style, depth of sentiment, accuracy and neatness of expression, may be equalled but not surpassed. LEON DELBOS. OXFORD, _December_, 1905. INTRODUCTION I C'est à Galata, faubourg de Constantinople, et d'une mère grecque que naissait, le 30 octobre 1762, celui qui devait être surtout connu et aimé comme poète grec en français. Il est vrai qu'il ne vit jamais la Grèce et qu'il quitta Galata dès l'âge de deux ans et demi. Cependant ces circonstances de son origine et de son lieu de naissance ont leur importance, ne fût-ce que celle qu'il y attachait lui-même. Il a, en effet, aimé à les rappeler. 'Salut,' s'écrie-t-il lorsqu'il pense être à la veille d'aller visiter la Grèce. 'Salut, Thrace ma mère et la mère d'Orphée, Galata, que mes yeux désiraient dès longtemps; Car c'est là qu'une Grecque, en son jeune printemps, Belle, au lit d'un époux nourrisson de la France, Me fit naître Français dans les murs de Byzance.' Et l'on peut se demander si, parce qu'il se sentait dans les veines du sang hellène et que le hasard l'avait fait naître 'dans les murs de Byzance,' il ne s'est pas cru désigné particulièrement pour ressusciter l'hellénisme. Il convient d'ailleurs de reconnaître tout de suite que cette suggestion pouvait lui venir d'un autre côté. Il vivait en effet au milieu d'un mouvement puissant de retour à l'antique. Ç'avait été d'abord le comte de Caylus qui, entre 1753 et 1767, avait publié les sept volumes de son _Histoire de l'Art_. En même temps, entre 1757 et 1766, on traduisait en français les travaux de Winckelmann sur les fouilles d'Herculanum et son _Histoire de l'Art ancien_. L'_Essai_ de R. Wood sur le génie original d'Homère et sur ses écrits, paru à Londres en 1775, fut ensuite presque aussitôt traduit. Entre 1772 et 1776 paraissaient à Strasbourg les trois volumes de Brunck, les _Analecta veterum poetarum graecorum_, anthologie des poètes alexandrins. Dès 1757 l'abbé Barthélemy travaille à son _Voyage du jeune Anacharsis en Grèce_, où, s'inspirant des récentes découvertes et les fondant, il s'attache à évoquer, à faire vivre comme des créatures de chair et de sang, les Athéniens d'autrefois, jusque-là demeurés un peu trop à l'état d'idées abstraites. Un voyageur, Guys, publiera, dès avant 1789, le premier volume de son _Voyage littéraire de la Grèce_ ou _Lettres sur les Grecs anciens et modernes, avec un parallèle de leurs moeurs_. L'antiquité déborde du domaine des archéologues et des érudits. La peinture se fait grecque avec David; grecques deviennent et la décoration des appartements et la toilette des femmes. Tout, au moins, s'unissait pour pousser André Chénier vers l'hellénisme. Est-on en droit d'attribuer à l'origine d'André Chénier une influence plus profonde? Faut-il écrire, avec M. Faguet, que le sang oriental qui coulait dans ses veines peut expliquer cette fougue, cette véhémence en amour du poète élégiaque, s'il est vrai que ces traits sont peu communs dans le tempérament français, si encore André Chénier n'a pas pris cette fougue et cette véhémence dans ses modèles grecs et latins, chez Sapho et chez Catulle? Ce sont là problèmes obscurs. Il faut se contenter de les poser sans présumer de les résoudre. Quoiqu'il en soit, cette mère grecque,--elle s'appelait Élisabeth Santi Lomaca, et Louis Chénier, consul de France, l'avait épousée à Constantinople en 1755--c'est à côté d'elle seule que l'enfant André grandit, puisque son père, rentré à Paris en 1765, repartait dès 1767 pour un séjour de dix-sept ans à Salé, au Maroc, où il était consul général. Elle dut d'ailleurs être très Parisienne. Femme intelligente et mondaine, elle avait un salon très fréquenté. Artistes et littérateurs y étaient assidus, et André connut là les peintres Cazes, Mme Vigée Lebrun et David--et André s'essaiera à peindre; Florian, Mencievicz, Alfieri, avec qui il aura commerce de vers ou de lettres; Brunck, à l'anthologie de qui il doit tant; l'abbé Barthélémy; Guys, qui inséra dans son ouvrage sur la Grèce deux lettres de Mme Chénier sur les enterrements et sur les danses en Grèce, parues d'abord dans le _Mercure de France_; Le Brun enfin, Le Brun-Pindare, dont l'influence sur son futur émule n'est malheureusement que trop palpable. On ne sait où André Chénier fit ses premières études. On sait seulement que, tout enfant, il fit de longs séjours dans le Languedoc, chez une tante maternelle. Des notes de lui nous le montrent pieux--il sera plus tard athée 'avec délices'--et recevant une impression profonde de certain paysage de montagne. Vers 1773, c'est-à-dire vers l'âge de quinze ans, il est au collège de Navarre, où il fait de brillantes études, obtenant un premier prix de discours français au concours général en 1778, où, de plus, il forma d'ardentes et solides amitiés, plus tard inspiratrices de mâles vers, avec Abel de Malartic, les frères de Pange et les frères Trudaine. Dès le collège il dut savoir par coeur les plus beaux passages des auteurs anciens. Déjà il rimait, et ses premiers vers, imités de l'_Iliade_, sont, par leurs enjambements, par une certaine hardiesse de langue, déjà caractéristiques de sa manière: Faible, à peine allumé, le flambeau de ses jours S'éteint: dompté d'Ajax, le guerrier sans secours Tombe, un sommeil de fer accable sa paupière; Et son corps palpitant roule sur la poussière. En 1781 (on ne sait s'il quitta le collège en 1780 ou 1781) il avait commencé à couvrir de commentaires les marges de son Malherbe. En 1782 une note d'une élégie datée du 23 avril 1782 nous le montre ayant déjà adopté sa manière d'imiter l'antiquité. Il déclare en effet que le fond de son élégie est dû à Properce: 'mais, ajoute-t-il, je ne me suis point asservi à le copier. Je l'ai souvent abandonné pour y mêler, selon ma coutume, tout ce qui me tombait sous la main, des morceaux de Virgile, et d'Horace et d'Ovide--Et quels vers! (s'écrie-t-il, en citant Virgile) et comment ose-t-on en faire après ceux-là!' Il lui fallut penser à une profession. De ses trois frères, l'aîné, Constantin, était entré dans les consulats. Comme ses deux autres frères, Sauveur et Marie-Joseph, on le fit entrer, lui, dans l'armée. Il partit donc en 1783 pour Strasbourg en qualité de cadet-gentilhomme attaché à un régiment d'infanterie, le régiment d'Angoumois. Au bout de six mois il abandonnait le service. A Strasbourg un commun amour des lettres l'avait rapproché du marquis de Brazais, capitaine au régiment de Dauphin-Cavalerie, à qui il adressa une de ses premières productions, l'_Épître sur l'Amitié_ (p. 78). Revenu à Paris, souffrant déjà d'un mal qui lui arrachera des plaintes fréquentes (p. 61, l. 19--p. 66. ll. 33-4), la gravelle, très affecté même (p. 51, III, p. 65, XI), il saisit avec joie une offre qui vient l'arracher à lui-même, l'offre que lui font ses amis les Trudaine de l'emmener faire un voyage de deux années. Il dit en effet dans ses adieux aux frères de Pange: Si je vis, le soleil aura passé deux fois Dans les douze palais où résident les mois, D'une double moisson la grange sera pleine Avant que dans vos bras la voile me ramène On devait visiter la Suisse, l'Italie et la Grèce, André vit la Suisse. Il fit un long séjour à Rome. Sinon la Rome chrétienne, du moins la Rome antique l'émerveilla. Les Romaines, s'il avait prolongé ce séjour, auraient pu, à en croire ses vers (p. 72, XV), tout comme les Parisiennes, lui inspirer des élégies amoureuses. Il pousse de là jusqu'à Naples, puis brusquement, souffrant sans doute, il interrompt son voyage, sans aller voir la Grèce, et reprend le chemin de Paris. Ici se placent trois années selon le coeur d'André Chénier, trois années de vie intense, faites d'alternatives de solitude studieuse et de plaisirs. Ces trois années, 1785, 1786, 1787, il les passe à Paris, coupées de séjours à la campagne, à Montigny (p. 58, l. 16) chez les Trudaine, ou à Maroeuil (p. 68, ll. 17-18) chez les de Pange. Il fait de sa vie deux parts, l'une donnée au travail, l'autre à la société, à la politique, aux plaisirs. Il se mêle au milieu intellectuel de son temps. Il est par conséquent encyclopédiste et philosophe, il a le culte de la raison; il est athée--et c'est là l'inspiration de son _Hermès_ et de son _Amérique_. Il mène--et c'est là, avec l'imitation des élégiaques de l'antiquité, l'origine de ses élégies qui sont ses confessions amoureuses--la vie dissipée et voluptueuse de cette société licencieuse et sceptique du XVIIIe siècle. Il fut des soupers joyeux de Grimod de la Reynière. Il aima Glycère et autres beautés faciles. Il eut des amours plus relevées. Il aima Mme de Bonneuil, femme distinguée originaire de l'île Bourbon, et la chanta sous le nom de Camille. Il aima Mrs. Cosway, Irlandaise née sur les rives de l'Arno, musicienne et peintre, femme d'un miniaturiste anglais, qu'il rencontra dans l'hiver de 1785-6 et qui fut la belle D. R. des élégies. Il aima et il fut aimé. Car, malgré qu'il fût fort laid, avec sa tête énorme, ses cheveux rares sur le devant, son teint bilieux et olivâtre, ses traits gros, ses yeux petits, il avait de la vivacité dans le regard, bref, il était 'rempli de charmes.' C'est une femme, Mme Hocquart, qui nous le dit. Nous avons aussi le rapport d'un homme, Lacretelle, qui le vit plus tard à la tribune des Feuillants et fut frappé de l'impression de force qui se dégageait de cette figure 'athlétique.' La fougue que Lacretelle lui vit à la tribune, André Chénier dut l'avoir en amour. Cela paraît assez dans ses élégies et, s'il s'y montre parfois sensuel et mignard, comme les élégiaques de son temps, cette note domine, et, jointe aux retours de mélancolie profonde où il songe à la mort, aux rêveries poétiques, aux aspirations à la solitude studieuse et aux demandes de consolation à l'amitié, marque ces pièces, d'une écriture d'ailleurs si précise, comme très différentes des productions d'un Parny. Et la même ardeur que cet homme, vraiment homme, apportait au plaisir, il l'apportait aussi à l'étude. A vrai dire on se demande si jamais poète fut plus industrieux. Il lit dans toutes les directions et la plume à la main--d'abord, peut-être, pour le désir de savoir et parce que, étant bien de son temps, il avait l'âme d'un encyclopédiste--étant d'avis aussi que 'savoir lire et savoir penser' sont le 'préliminaire indispensable de l'art d'écrire,'--mais surtout pour faire provision de matériaux à utiliser et parce que, en lisant, les idées lui venaient. Il lit donc les _Analecta_ de Brunck, son livre de chevet; il lit Homère, Hésiode, Platon, Aristophane, Callimaque, Théocrite, Méléagre, Catulle, Lucrèce, Virgile (Virgile est partout dans son oeuvre), Horace, Tibulle, Properce, Tacite, Salluste, Cicéron, le _Florilegium_ de Stobée, Pétrarque, Sannazar, Rabelais, Montaigne, Ronsard, Malherbe, qu'il commente et admire fort, Pascal, qu'il juge durement, Molière, Corneille, Racine, qu'il cite souvent, Voltaire, qu'il aime peu et n'estime guère, Montesquieu, J.-J. Rousseau, Raynal, Condorcet, Mably, Buffon, Lebrun. Il lit Shakespeare dont il imite deux passages (p. 39, XIX) et pour lequel son frère Marie-Joseph lui reprochera d'être trop indulgent, Milton ('le grand Milton,' 'grand aveugle dont l'âme a su voir tant de choses'), le _bon_ Suisse Gessner, comme il l'appelait, qui lui suggère, entre autres choses, Pannychis (p. 31), et que parfois il traduit (p. 43, XXVI), Richardson, dont il aime les douces héroïnes, Clarisse et Clémentine (p. 57, ll. 67-72), Thomson (p. 44, XXX), Ossian (p. 59, l. 55). Il lit la Bible, dont il tire un poème, _Suzanne_, et qu'il imite parfois (p. 37, XVI). Il lit des auteurs chinois, notant son regret que davantage ne soit point traduit de cette littérature. Il écrit des pages de prose qui le révèlent moraliste à la façon de La Bruyère. Surtout, sous l'aiguillon de la lecture, il compose ses vers, et, ce qu'il y a d'extraordinaire, il gardait tout en portefeuille, nullement pressé de rien publier, se réservant de revoir tout, d'améliorer tout, jamais prêt à rien lire à ses amis (p. 60, l. 80; p. 85, ll. 64-9) dans ce petit cénacle littéraire, présidé par Lebrun et dont étaient Brazais, les deux Trudaine, les deux de Pange, et son frère, Marie-Joseph Chénier. Ses oeuvres, toutes posthumes, sauf deux, où l'inachevé coudoie l'achevé, nous admettent dans le secret de cet atelier. Nous y voyons André Chénier, lecteur industrieux, butinant, faisant des extraits, mettant en réserve mots, tournures, images, qu'il compte utiliser dans un poème futur. Ce sont, par exemple, des canevas avec l'indication des textes à imiter: 'Il faut en faire une (une bucolique) sur les Triétériques, en Béotie, et imiter d'une manière bien antique tout ce qu'il y a de bien dans le _Penthée_ d'Euripide, vers 13, etc.... ce qu'il chante, au choeur des femmes, au _thiasus_, pour l'exciter, vers 55. Tout le choeur. Toute la scène du bouvier, vers 659. Voir la traduction des vers 693 et suivants, mêlés avec les vers 142 et suivants, édition de Brunck, etc. Ce sont des vers ou des expressions à placer: 'en commencer une (bucolique) par ces vers... en commencer ou en finir une ainsi...' Dans une _Histoire de la Chine_ il rencontre deux pièces traduites du Chi-King, le livre des vers. Il se promet de faire entrer cela dans ses _Bucoliques_. Le même feuillet souvent nous offre un fragment d'élégie, une note pour son _Hermès_, une remarque philologique, quelques vers indiquant un projet d'églogue, une citation de Tibulle, etc. Ainsi il accumulait les matériaux que sa fin prématurée ne lui a pas laissé le temps d'exploiter, qu'il n'aurait sans doute pas utilisés tous au cours d'une longue vie. Il l'a dit lui-même (Épître II, v. 47-92), il commençait cent choses à la fois. Sans compter les projets de 'quadri,' dont on ne sait pas s'ils désignaient un tableau qu'il aurait peint ou une idylle. Voilà donc la vie, complète réellement, que mène André Chénier durant ces années de Paris. En 1787, c'est-à-dire alors qu'il a vingt-cinq ans, il est probable que la plus grande partie de ses oeuvres poétiques sont déjà exécutées. C'est alors qu'il est nommé secrétaire d'ambassade à Londres. Il se rendit à son poste en décembre 1787 (p. 74, XIX). Il se déplut à Londres (p. 75, XX), soit qu'il se sentît humilié dans une situation dépendante (p. 68, XIII), soit que, peu muni d'argent, il fût réduit à faire pauvre figure au milieu d'une société aristocratique riche et volontiers dédaigneuse, soit plutôt que, comme jadis à Strasbourg, comme peut-être en Italie, il fût pris de la nostalgie de son Paris et de ses habitudes faciles. La littérature anglaise, malgré 'l'indulgence' que, selon Marie-Joseph, il avait pour Shakespeare, ne paraît pas lui avoir inspiré grand enthousiasme, peut-être parce que, connaissant insuffisamment l'Anglais, il lui était assez difficile de l'apprécier. Il a même sur les poètes anglais un jugement assez dur et fort injuste, à peine adouci par cette concession malgracieuse que 'quelquefois, dans leurs écrits nombreux' ils sont 'dignes d'être admirés par d'autres que par eux.' Sans doute, remarque M. Faguet, André Chénier songeait-il à Young, très en faveur à cette époque, et on aime à le supposer avec lui. Ce séjour à Londres de trois ou quatre ans (jusqu'au milieu de 1790 ou l'été de 1791) fut d'ailleurs, surtout vers la fin, coupé de tant de voyages à Paris, qu'André Chénier finit par être plus souvent à Paris qu'à Londres. Rentré à Paris, il y fait la connaissance de Mme Necker, de M. et Mme de Montmorin, de Mme de Staël, toute jeune encore. Il s'occupe plus que jamais de politique. Dès 1789 il fait partie de la _Société Trudaine_, cercle d'amis qui accueille la Révolution avec transport et devient la _Société de 1789_, puis la _Société des amis de la Constitution_. Il entre dans la politique militante par son _Avis au peuple français sur ses véritables ennemis_ inséré dans le _Journal de la Société de 1789_, le 28 août 1790, pour lequel il reçut du roi de Pologne une médaille accompagnée d'une lettre flatteuse. En avril 1791 il publie une brochure, _L'Esprit de parti_. Il écrit _Le Jeu de Paume_, où il trace à grands traits la naissance de l'Assemblée nationale et un programme politique, la première oeuvre poétique qu'il livre au public, composée dans le goût des odes pindariques de Lebrun, mythologique, périphrastique et oratoire. Il écrit vingt et un articles (de novembre 1791 à juillet 1792) dans le _Journal de Paris_, rédigé par les _Amis de la Constitution_ ou _Feuillants_. Il publie, le 15 avril 1792, ses premiers _Ïambes_, l'_Hymne sur l'entrée triomphale des Suisses révoltés du régiment de Châteauvieux_ (p. 123), la deuxième et dernière oeuvre poétique qu'il ait jamais imprimée. Lors du procès de Louis XVI il écrit pour le malheureux roi quatre plaidoyers divers. Peu en sûreté à Paris, malade de corps et d'âme, après l'exécution du roi, il se retire à Versailles. Là, dans sa retraite de la rue de Satory (n° 69), il retourne sans doute à son _Hermès_, et, sous l'influence du sentiment tendre que lui inspire Mme Lecoulteux (Fanny) qu'il voyait à 'Luciennes,' c'est-à-dire Louveciennes, chez sa mère, Mme Pourrat, il produit ses dernières poésies amoureuses et les plus pures, comme son _Ode à Versailles_ (p. 116; voir aussi p. 75, XXII) et les élégies à Fanny. C'est là aussi qu'il écrivit son _Ode à Charlotte Corday_ (p. 118), si différente d'ailleurs d'inspiration et plus semblable à la poésie officielle du temps. De retour chez son père, rue de Cléry, à l'automne de 1793, au plus fort de la Terreur, il se trouve le 7 mars 1794 à Auteuil, chez Mme Pastoret, née Piscatory, lorsque les commissaires chargés, en exécution d'un ordre du Comité de sûreté générale, d'arrêter cette femme, se présentent sans la trouver et l'arrêtent, lui, comme suspect. Il est mené à Saint-Lazare (la lettre d'écrou est datée du 9 mars), où il devait rester quatre mois et treize jours. En prison il se trouve en compagnie de Roucher, l'auteur des _Mois_, son collaborateur au _Journal de Paris_, de ses amis les Trudaine, qui vinrent bientôt l'y rejoindre, et du peintre Suvée, qui, le 29 messidor, fit le portrait du poète dans sa cellule. C'est en prison qu'il écrit l'_Ode à Marie-Joseph_, rangé en politique dans le camp adverse, cet adieu si triste qui sonne comme une rupture, où il dit à ce frère: ...mes amis, ma famille, Sont tous les opprimés, ceux qui versent des pleurs. C'est en prison qu'il compose ses _Ïambes_ vengeurs (pp. 124-7) et sa touchante _Jeune Captive_ (p. 120), inspirée par une de ses compagnes d'infortune, la duchesse de Fleury, née de Coigny. Nous approchons maintenant du triste dénouement. Les prisons regorgeant de monde, le Comité de sûreté générale découvre--ou invente--la 'Conspiration des prisons,' vaste complot d'évasion. C'était l'occasion pour la justice d'être expéditive. André Chénier comparut le 7 thermidor devant le tribunal révolutionnaire avec vingt-six autres victimes, dont Roucher. L'acte d'accusation--tellement était grande l'incurie de cette soi-disant justice--reprochait à André des faits concernant son frère Sauveur, également arrêté et interné dans une autre prison! Quand on se fut aperçu de cette confusion, on ne prit même pas la peine de rayer de l'acte d'accusation d'André ce qui s'appliquait à Sauveur. André Chénier fut condamné et exécuté le soir même, à six heures, sur la place du Trône[1]--et non sur la place de la Révolution comme A. de Vigny le dit par erreur dans son roman de _Stello_. Sa mort précéda de vingt-quatre heures celle des frères Trudaine. Deux jours plus tard Robespierre tombait et les exécutions cessaient. [Footnote 1: Pendant la Terreur cette place prit le nom de place du Trône-Renversé, et elle fut le théâtre de nombreuses exécutions. On l'appelle actuellement la place de la Nation.] II [A] L'oeuvre d'André Chénier resta inconnue jusqu'en 1819, à l'exclusion de quelques poèmes ou fragments de poèmes publiés successivement en 1794[2], 1801[3], 1802[4], 1814-16[5] et 1816[6]. En 1819 enfin, H. de Latouche[7], à qui Daunou, qui les tenait de Marie-Joseph Chénier, mort en 1811, avait confié une partie des manuscrits, donna la première édition, forcément incomplète, infidèle même, puisque l'éditeur, qui était lui-même un poète, faisait çà et là des retouches, discrètes d'ailleurs, ainsi que des suppressions et des coupures. La critique de 1819 fut unanime à reconnaître en Chénier un poète. Elle fut unanime aussi à reprocher à ce poète ses innovations en langue et en versification. Chénier a, selon Népomucène Lemercier[8], des 'incorrections sans nombre.' Il supprime les articles et les liaisons grammaticales. Il 'dénature le sens des mots.' Il embarrasse sa phrase de 'trop d'incises' et 'tourmente ses périodes.' [Footnote A: The notes constitute a Bibliography in order of dates, of which only those with reference numbers relate to the text of the Introduction.] [Footnote 2: LA JEUNE CAPTIVE, publiée dans la _Décade philosophique_ du 20 nivôse, an iii (décembre 1794).] [Footnote 3: LA JEUNE TARENTINE, publiée par le _Mercure de France_ du 1er germinal, an ix.] [Footnote 4: ACCOURS, JEUNE CHROMIS... et SOUVENT LAS D'ÊTRE SEUL... dans le _Génie du Christianisme_ de Chateaubriand, note 15 des _Éclaircissements_, 1802.] [Footnote 5: FRAGMENTS DE L'AVEUGLE dans une note des _Élégies_ de Millevoye, 1814-16.] [Footnote 6: FRAGMENTS DU MENDIANT dans _Mélanges littéraires, composés de morceaux inédits de Diderot, Caylus, Thomas, Rivarol_, ANDRÉ CHÉNIER, par Fayolle, Paris, Pouplin, 1816.] [Footnote 7: OEUVRES POÉTIQUES D'ANDRÉ CHÉNIER, publiées par H. de Latouche. Paris, Beaudoin frères, Foulon et Cie, 1819. (A la fin du volume Latouche donne MÈLANGES DE PROSE, articles publiés du vivant de l'auteur, et quelques morceaux et fragments posthumes.) (Réimpressions en 1820 et 1822.)] [Footnote 8: _Revue encyclopédique_, octobre 1819, compte rendu par Népomucène Lemercier.] Il fait une 'imitation outrée des formules et des tours antiques.' Il multiplie les césures et rompt ses vers par de brusques enjambements. Et toute cette 'témérité systématique' vient de ce qu'il est 'agité du désir d'innover partout.' Il a d'ailleurs 'des beautés éparses mais éclatantes,' des 'expressions trouvées,' une 'tendance à traduire les idées en figures,' enfin un 'abandon, un naturel exquis.' Détail caractéristique, Lemercier admire la périphrase: Dans les douze palais où résident les mois, comme 'une élégante circonlocution.' Incorrections de style et de construction, déplacement des césures, voilà les défauts que déplore aussi Charles Loyson[9]. Son admiration va aux élégies et aux idylles. C'est là seulement que l'on trouve ce que le talent d'André 'a de beau, d'heureux et d'original,' c'est là seulement qu'il se montre 'vrai, naturel et touchant.' [Footnote 9: _Lycée Français_, tome ii, 1819, quatre articles par Charles Loyson.] Les 'imperfections de style et la versification brisée' frappent également Raynouard[10]. André Chénier 'décline les participes présents.' Il 'donne aux adjectifs des régimes inusités.' Il a des métaphores incohérentes. La césure de son vers est brisée 'd'une manière qui choque l'oreille et le goût.' De ces coupes pourtant il a parfois tiré 'de très saisissants effets,' mais il en fait une habitude presque constante. Raynouard admire fort le _Jeune Malade_ et reconnaît que Chénier, qui 'a visé à l'originalité' dans le choix des sujets, dans le style, dans la versification, a déployé 'une véritable originalité dans l'idylle.' [Footnote 10: _Journal des Savants_, article sur les oeuvres complètes d'André Chénier par Raynouard, 1819.] Style incorrect, parfois barbare, idées vagues et incohérentes, manie de mutiler la phrase et de la tailler à la grecque, coupes bizarres, prononce Victor Hugo[11]. 'Chacun de ces défauts du poète, ajoute-t-il, est peut-être le germe d'un perfectionnement pour la poésie.' Victor Hugo voit dans l'oeuvre de Chénier une poésie nouvelle. Il y trouve même fraîcheur d'idées, même luxe d'images que dans Lamartine. [Footnote 11: _Littérature et philosophie mêlées_, par Victor Hugo, édition _ne varietur_, Hetzel-Quantin, 1882--t. i: _Sur André de Chénier_ (1819); _Sur un poète apparu en 1820_--c'est-à-dire Lamartine (1820).] On voit donc que les premiers critiques d'André Chénier reconnaissent en lui un novateur et que, même, leurs habitudes sont vivement heurtées par ses innovations. En 1828--après une nouvelle édition[12], augmentée de quelques morceaux inédits, mais qui altère souvent le texte,--c'est encore la nouveauté de l'oeuvre que constate Villemain[13]. Chénier a 'une manière neuve de sentir et de rendre l'antiquité.' Il a fait pour la poésie ce que Bernardin de Saint-Pierre avait fait pour la prose; il lui a rendu le coloris par la simplicité. [Footnote 12: OEUVRES POSTHUMES D'ANDRÉ CHÉNIER, édition nouvelle publiée par D. Charles Robert, Paris, Guillaume, 1824-26, 2 volumes avec un facsimilé.] [Footnote 13: _Tableau de la Littérature du XVIIIe siècle_, par Villemain (1828), 3e édition, Didier, 1841 (tome iv, leçons 58, 59, 60).] En cette même année Sainte-Beuve, dans son _Tableau de la Poésie française au XVIe siècle_[14], donne André Chénier, avec les hommes de la Pléiade: Ronsard, Du Bellay, etc., comme ancêtre aux romantiques. André Chénier ouvre une époque[15]. Il a retrempé le vers flasque du XVIIIe siècle. Son alexandrin n'est celui ni de Racine ni de Delille, mais celui de Ronsard, de Baïf et de Régnier[16]. Sainte-Beuve se passionne pour André Chénier. Il ne cesse plus de s'occuper de lui. Après les fragments inédits donnés par H. de Latouche[17] et sa nouvelle édition[18], Sainte-Beuve lui-même publie de nouveaux fragments[19], insérés dans l'édition clichée de 1839[20]; il entreprend de corriger les éditions de H. de Latouche, se met en rapport avec Gabriel de Chénier (fils de Sauveur Chénier) et publie une importante étude sur André Chénier[21], où, examinant l'_Hermès_ et corrigeant son impression première, il prononce que celui qu'il revendiquait naguère comme un précurseur du romantisme était 'un homme aussi pleinement et chaudement de son siècle à sa manière que pouvait l'être Raynal ou Diderot.' [Footnote 14: _Tableau de la poésie française au seizième siècle_, par Sainte-Beuve, 1828.] [Footnote 15: _Mathurin Régnier et André Chénier_, par Sainte-Beuve (août 1829), dans _Portraits Littéraires_, tome i, pp. 159-75.] [Footnote 16: _Vie, poésies et pensées de Joseph Delorme_, par Sainte-Beuve, 1829.] [Footnote 17: FRAGMENTS D'ANDRÉ CHÉNIER, publiés par H. de Latouche dans la _Revue de Paris_, décembre 1829, mars 1830.] [Footnote 18: ANDRÉ CHÉNIER, POÉSIES POSTHUMES ET INÉDITES publiées par H. de Latouche, Paris, Charpentier et Randuel, 1833, 2 vol. _Revue des Deux Mondes_, 15 juin 1838, article de G. Planche.] [Footnote 19: FRAGMENTS DE CHÉNIER, publiés par Sainte-Beuve dans la _Revue des Deux Mondes_, 1er février 1839, sous le titre _Quelques documents inédits sur André Chénier_.] [Footnote 20: POÉSIES D'ANDRÉ, précédées d'une notice par M. Henri de Latouche, suivie de notes et fragments, etc. Nouvelle édition. Paris, Charpentier, 1839.] [Footnote 21: _Portraits littéraires_, par Sainte-Beuve, t. i, pp. 176-208 (1er février 1839). OEUVRES EN PROSE D'ANDRÉ CHÉNIER, _augmentées d'un grand nombre de morceaux inédits et précédées de toutes les relatives à son procès devant le tribunal révolutionnaire_... Paris, Ch. Gosselin, 1840.] André Chénier, que l'on vient de voir revendiquer un moment comme ancêtre du romantisme, sera plus tard proclamé précurseur de l'École parnassienne. Il est donc curieux d'enregistrer l'appréciation que fit de lui en 1840 le jeune Leconte de Lisle[22]: 'La facture de son vers, la coupe de sa phrase pittoresque et énergique, ont fait de ses poèmes une oeuvre nouvelle et savante d'une mélodie entièrement ignorée, d'un éclat inattendu.' [Footnote 22: _André Chénier_, par Leconte de Lisle, article publié dans la _Variété_, Rennes, 1840-41. _Poésies de François Malherbe avec un_ COMMENTAIRE _inédit par_ ANDRÉ CHÉNIER, publiées par M. de Latour, Paris, Charpentier, 1842.] En avançant dans cette revue de la critique qu'a provoquée l'oeuvre d'André Chénier, il semble qu'on s'enfonce dans un fourré d'opinions contradictoires. Voici Saint-Marc Girardin[23] pour qui rien, chez André Chénier, ne laisse prévoir le romantisme, et qui, tout en déclarant, avec une apparente contradiction, que sa poésie annonce Lamartine, lui attribue une mélancolie uniquement littéraire. Voici Nisard[24] pour qui André Chénier ne fut point de son temps et a égalé ses maîtres antiques. [Footnote 23: _Cours de littérature dramatique_, par Saint-Marc Girardin, Paris, Charpentier, 1843, 5 volumes in-12°(t. IV, ch. liv).] [Footnote 24: _Histoire de la littérature française_, par D. Nisard, Paris, Firmin Didot, 1844. 4 vol. _La Vérité sur la famille de Chénier_, par L.J.G, de Chénier, Avocat, Paris, Dumaine, 1844.] Voici un autre critique[25] qui accuse André Chénier d'avoir, en les traduisant et en les imitant, communiqué aux poètes grecs l'affectation et le faux goût du XVIIIe siècle, prétention que combat Sainte-Beuve[26] par une analyse du poème de _L'Aveugle_. [Footnote 25: _André Chénier et les poètes grecs_, par Arnould Frémy, dans la _Revue indépendante_ du 10 mai 1844.] [Footnote 26: _Portraits contemporains_, par Sainte-Beuve (t. v: _Un factum contre André Chénier_, juin 1844). _Causeries du Lundi_, par Sainte Beuve (t. iv, pp. 144-64, _André Chénier, homme politique_.)] Pendant tout ce temps on n'avait pas encore d'édition correcte de Chénier. Gabriel de Chénier, qui détenait cette partie des manuscrits que n'avait pas eue H. de Latouche, dès 1844 en annonçait une qui ne devait paraître que trente ans plus tard. Becq de Fouquières[27], sans les manuscrits, s'était acharné à constituer un texte pur, à retrouver les nombreuses sources du poète et, enfin, en 1862, il donnait son édition critique, dont la deuxième édition, donnée en 1872, reste encore aujourd'hui la plus précieuse à consulter--en la contrôlant par les éditions plus récentes--à cause de son introduction et de son commentaire continu. [Footnote 27: POÉSIES D'ANDRÉ CHÉNIER. Édition critique, publiée par Becq de Fouquières, Paris, Charpentier, 1862.] Mais continuons notre audition des témoignages contradictoires sur André Chénier. Pour Egger[28] André Chénier se distingue des élégiaques vulgaires par 'de nobles retours de tristesse et de sévérité.' [Footnote 28: _L'Hellénisme en France_, par E. Egger, Paris, Didier, 1869, 2 vol. (Leçons 31 et 32). POÉSIES D'ANDRÉ CHÉNIER. Édition critique, par Becq de Fouquières, deuxième édition, Paris, Charpentier, 1872. OEUVRES EN PROSE D'ANDRÉ CHÉNIER, _Nouvelle édition; revue sur les textes originaux, précédée d'une étude sur la vie et les écrits politiques d'André Chénier et sur la conspiration de Saint-Lazare, accompagnée de notes historiques_, par Becq de Fouquières, Paris, Charpentier, 1872. OEUVRES POÉTIQUES D'ANDRÉ DE CHÉNIER, publiées par Gabriel de Chénier, Paris, Lemerre, 1874, 3 vol. (Collection elzévirienne.) _Documents nouveaux sur André Chénier_, par Becq de Fouquières, Paris, Charpentier, 1875. _Leçons nouvelles et Remarques sur le texte de divers auteurs, Mathurin Régnier, André Chénier, Ausone_, par R. Dezeimeris, Bordeaux, Vvo Paul Chaumas, 1876. OEUVRES EN PROSE D'ANDRÉ CHÉNIER, _précédées d'une notice sur le procès d'André Chénier et des actes de ce procès_, nouvelle édition, mise en ordre et annotée par Louis Moland, Paris, Garnier, 1879.] Pour Caro[29], il est le dernier des classiques et 'un véritable ancien dans une langue moderne.' [Footnote 29: _La fin du XVIIIe siècle_, par E. Caro, 1880. 2 vol. Tome ii, pp. 206-378. POÉSIES D'ANDRÉ CHÉNIER, par Becq de Fouquières, Paris, Charpentier, 1881. POÉSIES CHOISIES D'ANDRÉ CHÉNIER, _à l'usage des classes_, publiées avec une notice biographique et des notes par Becq de Fouquières, Paris, Delagrave, 1881. _Lettres critiques sur la vie, les oeuvres, les manuscrits d'André Chénier_, par Becq de Fouquières, Paris, Charavay, 1881.] Pour Léo Joubert[30], il est 'un des maîtres de la poésie de notre temps.'--'Il fit dériver les genres vers une forme nouvelle; chez lui l'idylle tourne au tableau épique, l'élégie tend à la méditation poétique.' [Footnote 30: ANDRÉ CHÉNIER. POÉSIES. Édition nouvelle, avec une notice biographique et des notes par Léo Joubert, Paris, F. Didot, 1883. OEUVRES POÉTIQUES D'ANDRÉ CHÉNIER, précédées d'une étude sur André Chénier par Sainte-Beuve, nouvelle édition, complète en un volume, par Louis Moland, Paris, Garnier, 1884.] Pour Eugène Manuel[31], ce qui survit d'abord en lui, c'est le poète bucolique et élégiaque qui parlait une langue toute nouvelle. Il ne ressemble à personne dans notre littérature. Il forme la transition entre deux périodes littéraires. [Footnote 31: OEUVRES POÉTIQUES D'ANDRÉ CHÉNIER, publiées avec une introduction et des notes, par Eugène Manuel, Paris, Jonaust Flammarion, librairie des Bibliophiles, n. d. (1884).] Pour Fournel[32], c'est un mâle et hardi génie.--La complexité de sa poésie est extrême, ses copies sont des créations. Tout en gardant 'une horreur du néologisme' il sait renouveler le style par 'des alliances, des combinaisons empruntées au génie des langues classiques et de notre vieille langue.' Vers la fin, lancé dans la mêlée politique, sa langue se teinte de réalisme. Lui qui avait usé de la périphrase, il ne craint plus l'image triviale et cynique. [Footnote 32: _De Jean-Baptiste Rousseau à Chénier_, par V. Fournel, Paris, F. Didot, 1886. OEUVRES POÉTIQUES D'ANDRÉ CHÉNIER, _avec les études de Sainte-Beuve sur André Chénier, les mélanges littéraires, la correspondance et une notice bibliographique_, par Louis Moland, Paris, Garnier, 1889. 2 vol. (Chefs-d'oeuvre de la littérature française.)] Pour Pellissier[33], il faut compter Chénier parmí les précurseurs du XIXe siècle, parce que les chefs de la jeune école romantique l'ont considéré comme tel. Il est au fond un homme du XVIIIe siècle. On relève bien encore chez lui des vestiges du style noble, 'mais on peut en dire autant des débuts de V. Hugo et d'A. de Vigny.' Le premier, depuis Ronsard, il ressuscite la poésie d'images. Il est ému; son _Hermès_ même affecte des allures d'épopée. [Footnote 33: _Le Mouvement littéraire au XIXe siècle_, par G. Pellissier, Paris, Hachette, 1889.] Pour Anatole France[34], personne ne fut moins novateur. [Footnote 34: _La vie littéraire_, par Anatole France, Paris, C. Lévy, 1889-97. 4 vol. (t. ii, 1890).] Il fut la 'dernière expression d'un art expirant.' Il 'résume le style Louis XVI et l'esprit encyclopédique,' et son influence 'n'est sensible chez aucun des poètes de ce siècle.' Pour E. Faguet[35], c'est un homme de la Pléiade en retard. Il est plus grec que latin. Les petites pièces font songer aux frises, aux groupes légers, sans profondeur, sans vigoureux relief... mais d'un dessin net, d'une précision élégante. Dans les _Élégies_, on retrouve la rhétorique laborieuse, la fadeur, l'abus de l'esprit, tous défauts du temps. Il a été créateur en fait de style. Les _Idylles_ et les fragments épiques sont d'une nouveauté et d'une fraîcheur merveilleuses. Le principal mérite de cette langue est la qualité du son. Il a le secret des vers 'amis de la mémoire,' comme dit Sainte-Beuve, et c'est 'parce qu'ils sont amis de l'oreille.' En versification, pour la liberté des coupes, il remontait à la Pléiade. L'abus rapproche parfois ses vers de la prose.--C'est un isolé. [Footnote 35: _Le XVIIIe siècle_, par E. Faguet, Paris, Lecène et Oudin, 1890.] Pour Haraszti[36], il n'a imité que les poètes de la décadence grecque, ou même plutôt les imitateurs romains de la poésie alexandrine. 'Il transforme inconsciemment tous ses emprunts selon le goût de son temps.' Le critique voit une trace de l'esprit gaulois dans le sensualisme, c'est-à-dire le caractère érotique de sa poésie. André Chénier a la sentimentalité du XVIIIe siècle. Il ne se défend pas assez de la mignardise. Ses paysages, il va les chercher dans les parcs. Il est le poète de l'art pur. Le critique n'est pas tendre pour Chénier. Il lui reproche son absence d'originalité et son excès d'imitation. Il fait une analyse sévère de sa langue, de sa versification, de ses procédés de style. [Footnote 36: _La poésie d'André Chénier_, par Jules Haraszti, professeur à l'école-réale du VIe arrondissement de Buda-Pest; traduit du Hongrois par l'auteur, Paris, Hachette, 1892.] Pour Brunetière[37], André Chénier est un homme de la fin du XVIIIe siècle, admirateur de Buffon et contemporain de Parny. Seulement il se sépare de son époque par ses rares qualités d'artiste. [Footnote 37: _Le XVIIIe siècle_, par E. Faguet, Paris, Lecène et Oudin, 1890.] Pour P. Morillot[38], c'est un grand artiste, un Ronsard moderne, avec plus de goût, plus de science, et l'expérience de Boileau et de Voltaire. [Footnote 38: _André Chénier_, par Paul Morillot, Paris, Lecène et Oudin, 1894 (Classiques populaires).] Pour Louis Bertrand[39], c'est un dilettante, avec le sens esthétique plus développé que le sens poétique. Il a le goût du dessin, même de la couleur. C'est un dilettante à qui le don de l'invention a manqué; un humaniste opprimé par ses souvenirs classiques. [Footnote 39: _La fin du classicisme et le retour à l'antique dans la seconde moitié du XVIIIe siècle et les premières années du XIXe en France_, par Louis Bertrand, Paris, Hachette, 1897.] Pour Henri Potez[40], il y a dans les _Élégies_ du Dorat, du Parny, du Bertin, et une inspiration plus sincère dans les passages où André Chénier chante l'amitié que dans sa note amoureuse. [Footnote 40: _L'Élégie en France avant le Romantisme, de Parny à Lamartine_ (1778-1820), par Henri Potez, Paris, C. Levy, 1898.] Pour Petit de Julleville[41], les _Bucoliques_ sont 'des récits pathétiques enfermés dans un cadre antique.' [Footnote 41: _Histoire de la Langue et de la Littérature françaises_, par Petit de Julleville, Paris, A. Colin, 8 vol. (t. vi, 650-78, par Petit de Julleville).] Pour Brunetière[42], que nous retrouvons jugeant André Chénier, André Chénier est artiste, dilettante, autant que poète: idées ou sentiments n'ont pour lui de valeur que revêtus d'une forme somptueuse. Il a contribué à la déformation de l'idéal classique[43]. C'est 'un Ronsard qui aurait lu Voltaire, Montesquieu, Buffon.' [Footnote 42: _Revue des Deux Mondes_, 15 mars 1898. _Classique ou Romantique?_ (non signé).] [Footnote 43: _Manuel de l'histoire de la littérature française_, par F. Brunetière, Paris, Delagrave, 1898 (pp. 367-72, 375-9).] On a vu comme avait été successive et échelonnée sur de longues années la révélation de l'oeuvre d'André Chénier. En 1874 seulement avait paru, donnée par le détenteur des manuscrits, l'édition qu'on pouvait croire complète et définitive. Mais l'on sait aussi combien cette oeuvre laissée en portefeuille était demeurée fragmentaire. Or, l'éditeur de 1874 n'avait pas publié tous les fragments. Sa veuve, qui était restée en possession des manuscrits, les légua à sa mort à la Bibliothèque Nationale avec cette clause qu'on ne pourrait les consulter qu'en 1899. Cette date venue, M. Abel Lefranc exhuma ces reliques. Ce furent d'abord des fragments d'une Histoire générale des Littératures rêvée par A. Chénier[44], puis une oeuvre politique et sociale, intitulée _Apologie_[45], enfin des Notes philologiques et littéraires sur la littérature chinoise, des fragments sur l'histoire du christianisme, des projets et plans de poésies et des 'quadri[46].' [Footnote 44: _Revue de Paris_, 19 octobre, 1er novembre 1899. OEUVRES INÉDITES D'ANDRÉ CHÉNIER. SUR LA PERFECTION DES ARTS, publié avec un avant-propos, par M. Abel Lefranc.] [Footnote 45: _Revue bleue (Revue politique et littéraire)_, 5 mai 1900. APOLOGIE; UNE OEUVRE INÉDITE D'ANDRÉ CHÉNIER, publiée par M.A. Lefranc.] [Footnote 46: _Revue d'Histoire littéraire de la France_, avril-juin 1901. FRAGMENTS INÉDITS D'A. CHÉNIER, publ. par A. Lefranc.] En 1902 M. Paul Glachant[47] donnait une très ample bibliographie d'André Chénier où nous avons puisé largement. La même année M. Faguet [48] revenait à André Chénier dans une charmante biographie littéraire. Il distingue assez subtilement les trois ou même quatre manières (simultanées plutôt que successives) du poète: la première exquise et qui est restée pour tout le monde la caractéristique même du génie d'André Chénier, où il réalise le rêve de tous les humanistes français depuis Ronsard: se faire une âme antique, penser, sentir, être ému et voir même comme un ancien, manière concise où il semble qu'il ait voulu lutter de précision énergique avec les bas-reliefs antiques, où, d'un mot choisi, court et juste, il suggère un infini de tristesse, de mélancolie, de rêverie souriante ou de volupté, manière que, du reste, il n'abandonna jamais. La deuxième manière, celle des élégies, qui n'a plus la sobriété, la finesse, la ligne précise, l'arrêt net des poèmes antiques, mais abandonnée, sans diffusion, oratoire, sans déclamation, manière qui va d'une ardeur lascive qui rappelle Catulle à une mélancolie profonde et tendre qui à la fois rappelle La Fontaine et annonce Lamartine, non sans quelque contagion de ce goût faux ou de ce goût fade qui était celui du temps où il vivait. Enfin après le Chénier-Ronsard, le Chénier-Tibulle, voici le Chénier-Lucrèce avec l'_Hermès_ et surtout le Chénier personnel, lyrique, qu'annonce le morceau _Oh nécessité dure_ et qui s'affirme dans l'_Ode à Versailles_ et les vers légers et aériens, aux sonorités chantantes, au rythme de vol d'oiseau, des pièces à Fanny, et dans les _Ïambes_. M. Faguet met en dehors les morceaux comme _le Jeu de Paume_ et peut-être aussi _l'Hymne de Châteauvieux_ et _A Charlotte Corday_, guindés et pompeux, dignes de Lefranc de Pompignan, de Lebrun et de Marie-Joseph Chénier, et qui n'appartiennent à aucune de ses manières. [Footnote 47: _André Chénier critique et critiqué_, par Paul Glachant, Paris, A. Lemerre, 1902.] [Footnote 48: _André Chénier_, par E. Faguet, Paris, Hachette, 1902 (Les grands écrivains français).] Nous voici en 1905. José-Maria de Hérédia, qui est mort avant d'avoir pu réaliser son projet d'une édition des Bucoliques, en avait écrit la préface, qui parut dans la _Revue des Deux Mondes_[49]. Selon lui les Élégies, les Poèmes, l'_Hermès_, sont l'oeuvre du plus grand des poètes du XVIIIe siècle; les Hymnes, les Odes, les Ïambes, du seul grand poète de la Révolution, et les Bucoliques d'un grand poète de tous les âges. André Chénier renouvelle dans la poésie française le sentiment de la nature que le seul La Fontaine n'avait pas entièrement méconnu. Il voit, il sent la beauté multiple des choses, il en écoute la musique et les traduit en des vers d'une harmonie et d'une couleur jusqu'alors ignorées. Son génie est essentiellement objectif et dramatique. Le paysage, quelque sommaire qu'il soit, participe à l'action. Sa vision première est toute plastique. Il se plaît aux brusques débuts, et cette allure soudaine, qui précipite en plein drame, prête aux gestes, aux paroles et aux sentiments qu'ils expriment toute la force, le charme saisissant de la vie. Hérédia admire la souplesse du vers d'André Chénier dans les quarante-quatre vers du combat des Lapithes et des Centaures de _L'Aveugle_. Le vers y va par bonds, heurts, chocs et soubresauts. Il s'arrête, il reprend brusquement. Et, par son allure haletante, saccadée, en une suite de traits où sont accumulés et variés les artifices du plus admirable métier, il fait percevoir du même coup à l'oeil, à l'oreille et à l'esprit tout le désordre furieux de cette héroïque mêlée. Hérédia note encore les ellipses violentes, les latinismes hardis, les souples inversions, les dérèglements de syntaxe où le libre génie de Chénier s'irrite et se joue. [Footnote 49: _Revue des Deux Mondes_, 1er novembre 1905. _Le manuscrit des Bucoliques_, par José Maria de Hérédia.] Nous voici au terme de notre enquête. Après les multiples contradictions parmi lesquelles elle nous a promené, elle nous a ramené à notre point de départ. Pour Hérédia, comme pour les critiques de 1819, c'est surtout le poète des bucoliques ou idylles qui est original. Pour lui, comme pour eux, la langue et la versification sont très caractéristiques. Seulement là où ils se récriaient, traitant André Chénier de barbare, lui, il admire. C'est donc que là encore André Chénier était original et d'une originalité tellement hardie qu'il a fallu tout ce long temps et toutes les audaces du romantisme pour nous y accoutumer. JULES DEROCQUIGNY. LILLE, _mars 1907_. NOTE. L'éditeur reconnaît avec gratitude sa grande obligation, pour beaucoup de notes, à l'édition critique de Becq de Fouquières; pour la seconde partie de l'introduction et la bibliographie, au livre de M. Paul Glachant, _André Chénier critique et critiqué_. TABLE DES MATIÈRES GENERAL PREFACE INTRODUCTION BIBLIOGRAPHIE BUCOLIQUES. IDYLLES ET FRAGMENTS D'IDYLLES. I. L'AVEUGLE II. LE MENDIANT III. LA LIBERTÉ IV. LE MALADE V. HYLAS VI. LA JEUNE TARENTINE VII. SUR UN GROUPE DE JUPITER ET D'EUROPE. VIII. PASIPHAÉ IX. PANNYCHIS X. DRYAS XI. BACCHUS XII. LE CHÊNE DE CÉRÈS XIII. HERCULE XIV. ÉRICHTHON XV. NÉÈRE XVI. MON VISAGE EST FLÉTRI XVII. O JEUNE ADOLESCENT! XVIII. LA NYMPHE L'APERÇOIT XIX. CHANSON DES YEUX XX. LES ESCLAVES D'AMOUR XXI. A VESPER XXII. BLANCE ET DOUCE COLOMBE XXIII. LE SATYRE ET LA FLÛTE XXIV. DE NUIT, LA NYMPHE ERRANTE XXV. L'IMPUR ET FIER ÉPOUX XXVI. MA MUSE FUIT LES CHAMPS XXVII. MES CHANTS SAVENT TOUT PEINDRE XXVIII. LE LYS EST LE PLUS BEAU XXIX. A L'HIRONDELLE XXX. AH! PRENDS UN COEUR HUMAIN XXXI. FILLE DU VIEUX PASTEUR XXXII. TOUJOURS CE SOUVENIR M'ATTENDRIT XXXIII. MNAÏS XXXIV. LES JARDINS XXXV. INVOCATION À LA POÉSIE XXXVI. A LA SANTÉ ÉLÉGIES. FRAGMENTS D'ÉLÉGIES. I. JEUNE FILLE, TON COEUR AVEC NOUS II. AH! JE LES RECONNAIS III. AUX FRÈRES DE PANGE IV. AU CHEVALIER DE PANGE V. O MUSES, ACCOUREZ VI. O JOURS DE MON PRINTEMPS VII. L'ART, DES TRANSPORTS DE L'ÂME VIII. RESTE, RESTE AVEC NOUS IX. TEL J'ÉTAIS AUTREFOIS X. FUMANT DANS LE CRISTAL XI. SOUFFRE UN MOMENT ENCOR XII. NON, JE NE L'AIME PLUS XIII. O NÉCESSITÉ DURE! XIV. AUX DEUX FRÈRES TRUDAINE XV. O DÉLICES D'AMOUR XVI. SOUVENT LE MALHEUREUX XVII. JE T'INDIQUE LE FRUIT XVIII. TOUT HOMME A SES DOULEURS XIX. AINSI, LORSQUE SOUVENT XX. SANS PARENTS, SANS AMIS XXI. LE DOUX SOMMEIL HABITE XXII. SUR LA MORT D'UN ENFANT XXIII. LE COURROUX D'UN AMANT XXIV. ALLEZ, MES VERS, ALLEZ XXV. EH BIEN! JE LE VOULAIS ÉPITRES. I. A LE BRUN ET AU MARQUIS DE BRAZAIS II. AMI, CHEZ NOS FRANÇAIS POÈMES. I. L'INVENTION II. HERMÈS. " II " III III. L'AMÉRIQUE. I. LE POÈTE DIVIN " II. SALUT, Ô BELLE NUIT IV. L'ART D'AIMER. I. AH! TREMBLE " II. QUE SERT DES TOURS " III. AUX BORDS V. LA RÉPUBLIQUE DES LETTRES POÉSIES DIVERSES. I. HYMNE À LA JUSTICE II. ... TERRE, TERRE CHÉRIE III. LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS IV. LA FRIVOLITÉ V. LE POÈTE ODES. I. A VERSAILLES II. A MARIE-ANNE-CHARLOTTE CORDAY III. LA JEUNE CAPTIVE ÏAMBES. I. HYMNE II. QUAND AU MOUTON BÊLANT III. COMME UN DERNIER RAYON NOTES POÉSIES CHOISIES DE ANDRÉ CHÉNIER BUCOLIQUES IDYLLES ET FRAGMENTS D'IDYLLES I L'AVEUGLE 'Dieu dont l'arc est d'argent, dieu de Claros, écoute; O Sminthée-Apollon, je périrai sans doute, Si tu ne sers de guide à cet aveugle errant.' C'est ainsi qu'achevait l'aveugle en soupirant, Et près des bois marchait, faible, et sur une pierre 5 S'asseyait. Trois pasteurs, enfants de cette terre, Le suivaient, accourus aux abois turbulents Des molosses, gardiens de leurs troupeaux bêlants. Ils avaient, retenant leur fureur indiscrète, Protégé du vieillard la faiblesse inquiète; 10 Ils l'écoutaient de loin, et s'approchant de lui: Quel est ce vieillard blanc, aveugle et sans appui? Serait-ce un habitant de l'empire céleste? Ses traits sont grands et fiers; de sa ceinture agreste Pend une lyre informe; et les sons de sa voix 15 Émeuvent l'air et l'onde, et le ciel et les bois.' Mais il entend leurs pas, prête l'oreille, espère, Se trouble, et tend déjà les mains à la prière. 'Ne crains point, disent-ils, malheureux étranger, Si plutôt, sous un corps terrestre et passager, 20 Tu n'es point quelque dieu protecteur de la Grèce, Tant une grâce auguste ennoblit ta vieillesse! Si tu n'es qu'un mortel, vieillard infortuné, Les humains près de qui les flots t'ont amené Aux mortels malheureux n'apportent point d'injures. 25 Les destins n'ont jamais de faveurs qui soient pures. Ta voix noble et touchante est un bienfait des dieux; Mais aux clartés du jour ils ont fermé tes yeux. --Enfants, car votre voix est enfantine et tendre, Vos discours sont prudents plus qu'on n'eût dû l'attendre; 30 Mais, toujours soupçonneux, l'indigent étranger Croit qu'on rit de ses maux et qu'on veut l'outrager. Ne me comparez point à la troupe immortelle: Ces rides, ces cheveux, cette nuit éternelle, Voyez, est-ce le front d'un habitant des cieux? 35 Je ne suis qu'un mortel, un des plus malheureux! Si vous en savez un, pauvre, errant, misérable, C'est à celui-là seul que je suis comparable; Et pourtant je n'ai point, comme fit Thamyris, Des chansons à Phoebus voulu ravir le prix; 40 Ni, livré comme Oedipe à la noire Euménide, Je n'ai puni sur moi l'inceste parricide; Mais les dieux tout-puissants gardaient à mon déclin Les ténèbres, l'exil, l'indigence et la faim. --Prends, et puisse bientôt changer ta destinée!' 45 Disent-ils. Et tirant ce que, pour leur journée, Tient la peau d'une chèvre aux crins noirs et luisants, Ils versent à l'envi, sur ses genoux pesants, Le pain de pur froment, les olives huileuses, Le fromage et l'amande et les figues mielleuses; 50 Et du pain à son chien entre ses pieds gisant, Tout hors d'haleine encore, humide et languissant, Qui, malgré les rameurs, se lançant à la nage, L'avait loin du vaisseau rejoint sur le rivage. 'Le sort, dit le vieillard, n'est pas toujours de fer; 55 Je vous salue, enfants venus de Jupiter; Heureux sont les parents qui tels vous firent naître! Mais venez, que mes mains cherchent à vous connaître; Je crois avoir des yeux. Vous êtes beaux tous trois. Vos visages sont doux, car douce est votre voix. 60 Qu'aimable est la vertu que la grâce environne! Croissez, comme j'ai vu ce palmier de Latone, Alors qu'ayant des yeux je traversai les flots; Car jadis, abordant à la sainte Délos, Je vis près d'Apollon, à son autel de pierre, 65 Un palmier, don du ciel, merveille de la terre. Vous croîtrez, comme lui, grands, féconds, révérés, Puisque les malheureux sont par vous honorés. Le plus âgé de vous aura vu treize années: A peine, mes enfants, vos mères étaient nées, 70 Que j'étais presque vieux. Assieds-toi près de moi, Toi, le plus grand de tous; je me confie à toi. Prends soin du vieil aveugle.--O sage magnanime! Comment, et d'où viens-tu? car l'onde maritime Mugit de toutes parts sur nos bords orageux. 75 --Des marchands de Cymé m'avaient pris avec eux. J'allais voir, m'éloignant des rives de Carie, Si la Grèce pour moi n'aurait point de patrie, Et des dieux moins jaloux, et de moins tristes jours; Car jusques à la mort nous espérons toujours. 80 Mais pauvre et n'ayant rien pour payer mon passage, Ils m'ont, je ne sais où, jeté sur le rivage. --Harmonieux vieillard, tu n'as donc point chanté? Quelques sons de ta voix auraient tout acheté. --Enfants! du rossignol la voix pure et légère 85 N'a jamais apaisé le vautour sanguinaire; Et les riches, grossiers, avares, insolents, N'ont pas une âme ouverte à sentir les talents. Guidé par ce bâton, sur l'arène glissante, Seul, en silence, au bord de l'onde mugissante, 90 J'allais, et j'écoutais le bêlement lointain De troupeaux agitant leurs sonnettes d'airain. Puis j'ai pris cette lyre, et les cordes mobiles Ont encor résonné sous mes vieux doigts débiles Je voulais des grands dieux implorer la bonté, 95 Et surtout Jupiter, dieu d'hospitalité, Lorsque d'énormes chiens à la voix formidable Sont venus m'assaillir; et j'étais misérable, Si vous (car c'était vous), avant qu'ils m'eussent pris, N'eussiez armé pour moi les pierres et les cris. 100 --Mon père, il est donc vrai: tout est devenu pire, Car jadis, aux accents d'une éloquente lyre, Les tigres et les loups, vaincus, humiliés, D'un chanteur comme toi vinrent baiser les pieds. --Les barbares! J'étais assis près de la poupe. 105 "Aveugle vagabond, dit l'insolente troupe, Chante, si ton esprit n'est point comme tes yeux, Amuse notre ennui; tu rendras grâce aux dieux." J'ai fait taire mon coeur qui voulait les confondre: Ma bouche ne s'est point ouverte à leur répondre; 110 Ils n'ont pas entendu ma voix, et sous ma main J'ai retenu le dieu courroucé dans mon sein. Cymé, puisque tes fils dédaignent Mnémosyne, Puisqu'ils ont fait outrage à la muse divine, Que leur vie et leur mort s'éteignent dans l'oubli, 115 Que ton nom dans la nuit demeure enseveli! --Viens, suis-nous à la ville; elle est toute voisine, Et chérit les amis de la muse divine. Un siège aux clous d'argent te place à nos festins; Et là les mets choisis, le miel et les bons vins, 120 Sous la colonne où pend une lyre d'ivoire, Te feront de tes maux oublier la mémoire. Et si, dans le chemin, rapsode ingénieux, Ta veux nous accorder tes chants dignes des cieux, Nous dirons qu'Apollon, pour charmer les oreilles, 125 T'a lui-même dicté de si douces merveilles. --Oui, je le veux; marchons. Mais où m'entraînez-vous? Enfants du vieil aveugle, en quel lieu sommes-nous? --Syros est l'île heureuse où nous vivons, mon père. --Salut, belle Syros, deux fois hospitalière! 130 Car sur ses bords heureux je suis déjà venu: Amis, je la connais. Vos pères m'ont connu. Ils croissaient comme vous; mes yeux s'ouvraient encore Au soleil, au printemps, aux roses de l'aurore; J'étais jeune et vaillant. Aux danses des guerriers, 135 A la course, aux combats, j'ai paru des premiers. J'ai vu Corinthe, Argos, et Crète et les cent villes, Et du fleuve Egyptus les rivages fertiles; Mais la terre et la mer, et l'âge et les malheurs, Ont épuisé ce corps fatigué de douleurs. 140 La voix me reste. Ainsi la cigale innocente, Sur un arbuste assise, et se console et chante. Commençons par les dieux: "Souverain Jupiter, Soleil qui vois, entends, connais tout, et toi, mer, Fleuves, terre, et noirs dieux des vengeances trop lentes, 145 Salut! Venez à moi, de l'Olympe habitantes, Muses! vous savez tout, vous, déesses, et nous, Mortels, ne savons rien qui ne vienne de vous."' Il poursuit; et déjà les antiques ombrages Mollement en cadence inclinaient leurs feuillages; 150 Et pâtres oubliant leur troupeau délaissé, Et voyageurs quittant leur chemin commencé, Couraient. Il les entend près de son jeune guide, L'un sur l'autre pressés, tendre une oreille avide; Et nymphes et sylvains sortaient pour l'admirer, 155 Et l'écoutaient en foule, et n'osaient respirer, Car en de longs détours de chansons vagabondes Il enchaînait de tout les semences fécondes, Les principes du feu, les eaux, la terre et l'air, Les fleuves descendus du sein de Jupiter, 160 Les oracles, les arts, les cités fraternelles, Et depuis le chaos les amours immortelles; D'abord le roi divin, et l'Olympe, et les cieux, Et le monde ébranlé d'un signe de ses yeux, Et les dieux partagés en une immense guerre, 165 Et le sang plus qu'humain venant rougir la terre, Et les rois assemblés, et sous les pieds guerriers Une nuit de poussière, et les chars meurtriers, Et les héros armés, brillant dans les campagnes Comme un vaste incendie aux cimes des montagnes, 170 Les coursiers hérissant leur crinière à longs flots, Et d'une voix humaine excitant les héros; De là, portant ses pas dans les paisibles villes, Les lois, les orateurs, les récoltes fertiles; Mais bientôt de soldats les remparts entourés, 175 Les victimes tombant dans les parvis sacrés, Et les assauts mortels aux épouses plaintives, Et les mères en deuil, et les filles captives; Puis aussi les moissons joyeuses, les troupeaux Bêlants ou mugissants, les rustiques pipeaux, 180 Les chansons, les festins, les vendanges bruyantes, Et la flûte et la lyre, et les noces dansantes. Puis, déchaînant les vents à soulever les mers, Il perdait les rochers sur les gouffres amers; De là, dans le sein frais d'une roche azurée, 185 En foule il appelait les filles de Nérée, Qui, bientôt à ses cris s'élevant sur les eaux, Aux rivages troyens parcouraient les vaisseaux. Puis il ouvrait du Styx la rive criminelle, Et puis les demi-dieux et les champs d'asphodèle, 190 Et la foule des morts: vieillards seuls et souffrants, Jeunes gens emportés aux yeux de leurs parents, Enfants dont au berceau la vie est terminée, Vierges dont le trépas suspendit l'hyménée. Mais, ô bois, ô ruisseaux, ô monts, ô durs cailloux! 195 Quels doux frémissements vous agitèrent tous, Quand bientôt à Lemnos, sur l'enclume divine, Il forgeait cette trame irrésistible et fine Autant que d'Arachné les pièges inconnus, Et dans ce fer mobile emprisonnait Vénus, 200 Et quand il revêtait d'une pierre soudaine La fière Niobé, cette mère thébaine; Et quand il répétait en accents de douleur De la triste Aédon l'imprudence et les pleurs, Qui d'un fils méconnu marâtre involontaire, 205 Vola, doux rossignol, sous le bois solitaire! Ensuite, avec le vin, il versait aux héros Le puissant népenthès, oubli de tous les maux; Il cueillait le moly, fleur qui rend l'homme sage; Du paisible lotos il mêlait le breuvage: 210 Les mortels oubliaient, à ce philtre charmés, Et la douce patrie et les parents aimés. Enfin l'Ossa, l'Olympe et les bois du Pénée Voyaient ensanglanter les banquets d'hyménée, Quand Thésée, au milieu de la joie et du vin, 215 La nuit où son ami reçut à son festin Le peuple monstrueux des enfants de la nue, Fut contraint d'arracher l'épouse demi-nue Au bras ivre et nerveux du sauvage Eurytus. Soudain, le glaive en main, l'ardent Pirithoüs: 220 'Attends; il faut ici que mon affront s'expie, Traître!' Mais avant lui, sur le centaure impie Dryas a fait tomber, avec tous ses rameaux, Un long arbre de fer hérissé de flambeaux. L'insolent quadrupède en vain s'écrie; il tombe, 225 Et son pied bat le sol qui doit être sa tombe. Sous l'effort de Nessus, la table du repas Roule, écrase Cymèle, Évagre, Périphas. Pirithoüs égorge Antimaque et Pétrée, Et Cyllare aux pieds blancs, et le noir Macarée, 230 Qui de trois fiers lions, dépouillés par sa main, Couvrait ses quatre flancs, armait son double sein. Courbé, levant un roc choisi pour leur vengeance, Tout à coup, sous l'airain d'un vase antique, immense, L'imprudent Bianor, par Hercule surpris, 235 Sent de sa tête énorme éclater les débris. Hercule et la massue entassent en trophée Clanis, Démoléon, Lycotas, et Riphée Qui portait sur ses crins, de taches colorés, L'héréditaire éclat des nuages dorés. 240 Mais d'un double combat Eurynome est avide, Car ses pieds, agités en un cercle rapide, Battent à coups pressés l'armure de Nestor; Le quadrupède Hélops fuit; l'agile Crantor, Le bras levé, l'atteint; Eurynome l'arrête; 245 D'un érable noueux il va fendre sa tête, Lorsque le fils d'Égée, invincible, sanglant, L'aperçoit, à l'autel prend un chêne brûlant, Sur sa croupe indomptée, avec un cri terrible, S'élance, va saisir sa chevelure horrible, 250 L'entraîne, et, quand sa bouche, ouverte avec effort, Crie, il y plonge ensemble et la flamme et la mort. L'autel est dépouillé. Tous vont s'armer de flamme, Et le bois porte au loin des hurlements de femme, L'ongle frappant la terre, et les guerriers meurtris, 255 Et les vases brisés, et l'injure, et les cris. Ainsi le grand vieillard, en images hardies, Déployait le tissu des saintes mélodies. Les trois enfants émus, à son auguste aspect, Admiraient, d'un regard de joie et de respect, 260 De sa bouche abonder les paroles divines, Comme en hiver la neige aux sommets des collines. Et, partout accourus, dansant sur son chemin, Hommes, femmes, enfants, les rameaux à la main, Et vierges et guerriers, jeunes fleurs de la ville, 265 Chantaient: 'Viens dans nos murs, viens habiter notre île; Viens, prophète éloquent, aveugle harmonieux, Convive du nectar, disciple aimé des dieux; Des jeux, tous les cinq ans, rendront saint et prospère Le jour où nous avons reçu le grand HOMÈRE.' 270 II LE MENDIANT C'était quand le printemps a reverdi les prés. La fille de Lycus, vierge aux cheveux dorés, Sous les monts Achéens, non loin de Cérynée, . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . Errait à l'ombre, aux bords du faible et pur Crathis, Car les eaux du Crathis, sous des berceaux de frêne, 5 Entouraient de Lycus le fertile domaine. . . . . . . . . . . Soudain, à l'autre bord, Du fond d'un bois épais, un noir fantôme sort, Tout pâle, demi-nu, la barbe hérissée: Il remuait à peine une lèvre glacée, 10 Des hommes et des dieux implorait le secours, Et dans la forêt sombre errait depuis deux jours; Il se traîne, il n'attend qu'une mort douloureuse; Il succombe. L'enfant, interdite et peureuse, A ce hideux aspect sorti du fond des bois, 15 Veut fuir; mais elle entend sa lamentable voix. Il tend les bras, il tombe à genoux; il lui crie Qu'au nom de tous les dieux il la conjure, il prie, Et qu'il n'est point à craindre, et qu'une ardente faim L'aiguillonne et le tue, et qu'il expire enfin. 20 'Si, comme je le crois, belle dès ton enfance, C'est le dieu de ces eaux qui t'a donné naissance, Nymphe, souvent les voeux des malheureux humains Ouvrent des immortels les bienfaisantes mains, Ou si c'est quelque front porteur d'une couronne 25 Qui te nomme sa fille et te destine au trône, Souviens-toi, jeune enfant, que le ciel quelquefois Venge les opprimés sur la tête des rois. Belle vierge, sans doute enfant d'une déesse, Crains de laisser périr l'étranger en détresse: 30 L'étranger qui supplie est envoyé des dieux.' Elle reste. A le voir, elle enhardit ses yeux, . . . . . . . . et d'une voix encore Tremblante: 'Ami, le ciel écoute qui l'implore. Mais ce soir, quand la nuit descend sur l'horizon, 35 Passe le pont mobile, entre dans la maison; J'aurai soin qu'on te laisse entrer sans méfiance. Pour la douzième fois célébrant ma naissance, Mon père doit donner une fête aujourd'hui. Il m'aime, il n'a que moi: viens t'adresser à lui, 40 C'est le riche Lycus. Viens ce soir; il est tendre, Il est humain: il pleure aux pleurs qu'il voit répandre.' Elle achève ces mots, et, le coeur palpitant, S'enfuit; car l'étranger sur elle, en l'écoutant, Fixait de ses yeux creux l'attention avide. 45 Elle rentre, cherchant dans le palais splendide L'esclave près de qui toujours ses jeunes ans Trouvent un doux accueil et des soins complaisants. Cette sage affranchie avait nourri sa mère; Maintenant sous des lois de vigilance austère, 50 Elle et son vieil époux, au devoir rigoureux, Rangent des serviteurs le cortège nombreux. Elle la voit de loin dans le fond du portique, Court, et, posant ses mains sur ce visage antique: 'Indulgente nourrice, écoute: il faut de toi 55 Que j'obtienne un grand bien. Ma mère, écoute-moi; Un pauvre, un étranger, dans la misère extrême, Gémit sur l'autre bord, mourant, affamé, blême... Ne me décèle point. De mon père aujourd'hui J'ai promis qu'il pourrait solliciter l'appui. 60 Fais qu'il entre: et surtout, ô mère de ma mère! Garde que nul mortel a'insulte à sa misère. --Oui, ma fille; chacun fera ce que tu veux, Dit l'esclave en baisant son front et ses cheveux; Oui, qu'à ton protégé ta fête soit ouverte, 65 Ta mère, mon élève (inestimable perte!), Aimait à soulager les faibles abattus; Tu lui ressembleras autant par tes vertus Que par tes yeux si doux et tes grâces naïves,' Mais cependant la nuit assemble les convives: 70 En habits somptueux, d'essences parfumés, Ils entrent. Aux lambris d'ivoire et d'or formés Pend le lin d'Ionie en brillantes courtines; Le toit s'égaye et rit de mille odeurs divines. La table au loin circule, et d'apprêts savoureux 75 Se charge. L'encens vole en longs flots vaporeux: Sur leurs bases d'argent, des formes animées Élèvent dans leurs mains des torches enflammées; Les figures, l'onyx, le cristal, les métaux En vases hérissés d'hommes ou d'animaux, 80 Partout, sur les buffets, sur la table, étincellent; Plus d'une lyre est prête; et partout s'amoncellent Et les rameaux de myrte et les bouquets de fleurs. On s'étend sur les lits teints de mille couleurs; Près de Lycus, sa fille, idole de la fête, 85 Est admise. La rose a couronné sa tête. Mais, pour que la décence impose un juste frein, Lui-même est par eux tous élu roi du festin. Et déjà vins, chansons, joie, entretiens sans nombre, Lorsque, la double porte ouverte, un spectre sombre 90 Entre, cherchant des yeux l'autel hospitalier. La jeune enfant rougit. Il court vers le foyer, Il embrasse l'autel, s'assied parmi la cendre; Et tous, l'oeil étonné, se taisent pour l'entendre. 'Lycus, fils d'Évémon, que les dieux et le temps 95 N'osent jamais troubler tes destins éclatants! Ta pourpre, tes trésors, ton front noble et tranquille, Semblent d'un roi puissant, l'idole de sa ville. A ton riche banquet un peuple convié T'honore comme un dieu de l'Olympe envoyé. 100 Regarde un étranger qui meurt dans la poussière, Si tu ne tends vers lui la main hospitalière. Inconnu, j'ai franchi le seuil de ton palais: Trop de pudeur peut nuire à qui vit de bienfaits. Lycus, par Jupiter, par ta fille innocente 105 Qui m'a seule indiqué ta porte bienfaisante!... Je fus riche autrefois: mon banquet opulent N'a jamais repoussé l'étranger suppliant. Et pourtant aujourd'hui la faim est mon partage, La faim qui flétrit l'âme autant que le visage, 110 Par qui l'homme souvent, importun, odieux, Est contraint de rougir et de baisser les yeux! --Étranger, tu dis vrai, le hasard téméraire Des bons ou des méchants fait le destin prospère. Mais sois mon hôte. Ici l'on hait plus que l'enfer 115 Le public ennemi, le riche au coeur de fer, Enfant de Némésis, dont le dédain barbare Aux besoins des mortels ferme son coeur avare. Je rends grâce à l'enfant qui t'a conduit ici. Ma fille, c'est bien fait; poursuis toujours ainsi. 120 Respecter l'indigence est un devoir suprême. Souvent les immortels (et Jupiter lui-même) Sous des haillons poudreux, de seuil en seuil traînés, Viennent tenter le coeur des humains fortunés.' D'accueil et de faveur un murmure s'élève. 125 Lycus descend, accourt, tend la main, le relève: 'Salut, père étranger; et que puissent tes voeux Trouver le ciel propice à tout ce que tu veux! Mon hôte, lève-toi. Tu parais noble et sage; Mais cesse avec ta main de cacher ton visage. 130 Souvent marchent ensemble indigence et vertu, Souvent d'un vil manteau le sage revêtu, Seul, vit avec les dieux et brave un sort inique. Couvert de chauds tissus, à l'ombre du portique, Sur de molles toisons, en un calme sommeil, 135 Tu peux ici, dans l'ombre, attendre le soleil. Je te ferai revoir tes foyers, ta patrie, Tes parents, si les dieux ont épargné leur vie. Car tout mortel errant nourrit un long amour D'aller revoir le sol qui lui donna le jour. 140 Mon hôte, tu franchis le seuil de ma famille A l'heure qui jadis a vu naître ma fille. Salut! Vois, l'on t'apporte et la table et le pain: Sieds-toi. Tu vas d'abord rassasier ta faim. Puis, si nulle raison ne te force au mystère, 145 Tu nous diras ton nom, ta patrie et ton père!' Il retourne à sa place après que l'indigent S'est assis. Sur ses mains, d'une aiguière d'argent, Par une jeune esclave une eau pure est versée. Une table de cèdre, où l'éponge est passée, 150 S'approche, et vient offrir à son avide main Et les fumantes chairs sur le disque d'airain, Et l'amphore vineuse, et la coupe aux deux anses. 'Mange et bois, dit Lycus; oublions les souffrances, Ami! leur lendemain est, dit-on, un beau jour.' 155 Bientôt Lycus se lève et fait emplir sa coupe, Et veut que l'échanson verse à toute la troupe: 'Pour boire à Jupiter, qui nous daigne envoyer L'étranger devenu l'hôte de mon foyer.' Le vin de main en main va coulant à la ronde; 160 Lycus lui-même emplit une coupe profonde, L'envoie à l'étranger: 'Salut, mon hôte, bois. De ta ville bientôt tu reverras les toits, Fussent-ils par-delà les glaces du Caucase.' Des mains de l'échanson l'étranger prend le vase, 165 Se lève et sur eux tous il invoque les dieux. On boit; il se rassied. Et jusque sur ses yeux Ses noirs cheveux toujours ombrageant son visage, De sourire et de plainte il mêle son langage: 'Mon hôte, maintenant que sous tes nobles toits 170 De l'importun besoin j'ai calmé les abois, Oserai-je à ma langue abandonner les rênes? Je n'ai plus ni pays, ni parents, ni domaines. Mais écoute: le vin, par toi-même versé, M'ouvre la bouche. Ainsi, puisque j'ai commencé, 175 Entends ce que peut-être il eût mieux valu taire. Excuse enfin ma langue, excuse ma prière; Car du vin, tu le sais, la téméraire ardeur Souvent à l'excès même enhardit la pudeur. Meurtri de durs cailloux ou de sables arides, 180 Déchiré de buissons ou d'insectes avides, D'un long jeûne flétri, d'un long chemin lassé Et de plus d'un grand fleuve en nageant traversé, Je parais énervé, sans vigueur, sans courage; Mais je suis né robuste et n'ai point passé l'âge. 185 La force et le travail, que je n'ai point perdus, Par un peu de repos me vont être rendus. Emploie alors mes bras à quelques soins rustiques. Je puis dresser au char tes coursiers olympiques, Ou, sous les feux du jour, courbé vers le sillon, 190 Presser deux forts taureaux du piquant aiguillon. Je puis même, tournant la meule nourricière, Broyer le pur froment en farine légère. Je puis, la serpe en main, planter et diriger Et le cep et la treille, espoir de ton verger. 195 Je tiendrai la faucille ou la faux recourbée, Et devant mes pas l'herbe ou la moisson tombée Viendra remplir ta grange en la belle saison; Afin que nul mortel ne dise en ta maison, Me regardant d'un oeil insultant et colère: 200 O vorace étranger, qu'on nourrit à rien faire! --Vénérable indigent, va, nul mortel chez moi N'oserait élever sa langue contre toi. Tu peux ici rester, même oisif et tranquille, Sans craindre qu'un affront ne trouble ton asile. 205 --L'indigent se méfie.--Il n'est plus de danger. --L'homme est né pour souffrir.--Il est né pour changer. --Il change d'infortune!--Ami, reprends courage: Toujours un vent glacé ne souffle point l'orage. Le ciel d'un jour à l'autre est humide ou serein, 210 Et tel pleure aujourd'hui qui sourira demain. --Mon hôte, en tes discours préside la sagesse. Mais quoi! la confiante et paisible richesse Parle ainsi!... L'indigent espère en vain du sort; En espérant toujours il arrive à la mort. 215 Dévoré de besoins, de projets, d'insomnie, Il vieillit dans l'opprobre et dans l'ignominie. Rebuté des humains durs, envieux, ingrats, Il a recours aux dieux qui ne l'entendent pas. Toutefois ta richesse accueille mes misères; 220 Et puisque ton coeur s'ouvre à la voix des prières. Puisqu'il sait, ménageant le faible humilié, D'indulgence et d'égards tempérer la pitié, S'il est des dieux du pauvre, ô Lycus! que ta vie Soit un objet pour tous et d'amour et d'envie! 225 --Je te le dis encore: espérons, étranger. Que mon exemple au moins serve à t'encourager Des changements du sort j'ai fait l'expérience. Toujours un même éclat n'a point à l'indigence Fait du riche Lycus envier le destin. 230 J'ai moi-même été pauvre et j'ai tendu la main. Cléotas de Larisse, en ses jardins immenses, Offrit à mon travail de justes récompenses. "Jeune ami, j'ai trouvé quelques vertus en toi; Va, sois heureux, dit-il, et te souviens de moi." 235 Oui, oui, je m'en souviens: Cléotas fut mon père; Tu vois le fruit des dons de sa bonté prospère. A tous les malheureux je rendrai désormais Ce que dans mon malheur je dus à ses bienfaits. Dieux, l'homme bienfaisant est votre cher ouvrage; 240 Vous n'avez point ici d'autre visible image; Il porte votre empreinte, il sortit de vos mains Pour vous représenter aux regards des humains. Veillez sur Cléotas! Qu'une fleur éternelle, Fille d'une âme pure, en ses traits étincelle; 245 Que nombre de bienfaits, ce sont là ses amours, Fassent une couronne à chacun de ses jours; Et quand une mort douce et d'amis entourée Recevra sans douleur sa vieillesse sacrée, Qu'il laisse avec ses biens ses vertus pour appui 250 A des fils, s'il se peut, encor meilleurs que lui. --Hôte des malheureux, le sort inexorable Ne prend point les avis de l'homme secourable. Tous, par sa main de fer en aveugles poussés, Nous vivons; et tes voeux ne sont point exaucés. 255 Cléotas est perdu; son injuste patrie L'a privé de ses biens; elle a proscrit sa vie. De ses concitoyens dès longtemps envié, De ses nombreux amis en un jour oublié, Au lieu de ces tapis qu'avait tissus l'Euphrate, 260 Au lieu de ces festins brillants d'or et d'agate Où ses hôtes, parmi les chants harmonieux, Savouraient jusqu'au jour les vins délicieux, Seul maintenant, sa faim, visitant les feuillages, Dépouille les buissons de quelques fruits sauvages; 265 Ou, chez le riche altier apportant ses douleurs, Il mange un pain amer tout trempé de ses pleurs. Errant et fugitif, de ses beaux jours de gloire Gardant, pour son malheur, la pénible mémoire, Sous les feux du midi, sous le froid des hivers, 270 Seul, d'exil en exil, de déserts en déserts, Pauvre et semblable à moi, languissant et débile, Sans appui qu'un bâton, sans foyer, sans asile, Revêtu de ramée ou de quelques lambeaux, Et sans que nul mortel attendri sur ses maux 275 D'un souhait de bonheur le flatte et l'encourage; Les torrents et la mer, l'aquilon et l'orage, Les corbeaux, et des loups les tristes hurlements Répondant seuls la nuit à ses gémissements; N'ayant d'autres amis que les bois solitaires, 280 D'autres consolateurs que ses larmes amères, Il se traîne; et souvent sur la pierre il s'endort A la porte d'un temple, en invoquant la mort. --Que m'as-tu dit? La foudre a tombé sur ma tête. Dieux! ah! grands dieux! partons. Plus de jeux, plus de fête! 285 Partons. Il faut vers lui trouver des chemins sûrs; Partons. Jamais sans lui je ne revois ces murs. Ah! dieux! quand dans le vin, les festins, l'abondance, Enivré des vapeurs d'une folle opulence, Celui qui lui doit tout chante, et s'oublie, et rit, 290 Lui peut-être il expire, affamé, nu, proscrit, Maudissant, comme ingrat, son vieil ami qui l'aime. Parle: était-ce bien lui? le connais-tu toi-même? En quels lieux était-il? où portait-il ses pas? Il sait où vit Lycus, pourquoi ne vient-il pas? 295 Parle: était-ce bien lui? parle, parle, te dis-je; Où l'as-tu vu?--Mon hôte, à regret je t'afflige. C'était lui, je l'ai vu ........................ .........................Les douleurs de son âme Avaient changé ses traits. Ses deux fils et sa femme 300 A Delphes, confiés au ministre du dieu, Vivaient de quelques dons offerts dans le saint lieu. Par des sentiers secrets fuyant l'aspect des villes, On les avait suivis jusques aux Thermopyles. Il en gardait encore un douloureux effroi. 305 Je le connais; je fus son ami comme toi. D'un même sort jaloux une même injustice Nous a tous deux plongés au même précipice. Il me donna jadis (ce bien seul m'est resté) Sa marque d'alliance et d'hospitalité. 310 Vois si tu la connais.' De surprise immobile, Lycus a reconnu son propre sceau d'argile; Ce sceau, don mutuel d'immortelle amitié, Jadis à Cléotas par lui-même envoyé. Il ouvre un oeil avide, et longtemps envisage 315 L'étranger. Puis enfin sa voix trouve un passage. 'Est-ce toi, Cléotas? toi qu'ainsi je revoi? Tout ici t'appartient. O mon père! est-ce toi? Je rougis que mes yeux aient pu te méconnaître. Cléotas! ô mon père! ô toi qui fus mon maître, 320 Viens; je n'ai fait ici que garder ton trésor, Et ton ancien Lycus veut te servir encor; J'ai honte à ma fortune en regardant la tienne.' Et, dépouillant soudain la pourpre tyrienne Que tient sur son épaule une agrafe d'argent, 325 Il l'attache lui-même à l'auguste indigent. Les convives levés l'entourent; l'allégresse Rayonne en tous les yeux. La famille s'empresse; On cherche des habits, on réchauffe le bain. La jeune enfant approche; il rit, lui tend la main: 330 'Car c'est toi, lui dit-il, c'est toi qui, la première, Ma fille, m'as ouvert la porte hospitalière.' III LA LIBERTÉ UN CHEVRIER, UN BERGER LE CHEVRIER Berger, quel es-tu donc? qui t'agite? et quels dieux De noirs cheveux épars enveloppent tes yeux? LE BERGER Blond pasteur de chevreaux, oui, tu veux me l'apprendre: Oui, ton front est plus beau, ton regard est plus tendre. LE CHEVRIER Quoi! tu sors de ces monts où tu n'as vu que toi, 5 Et qu'on n'approche point sans peine et sans effroi? LE BERGER Tu te plais mieux sans doute au bois, à la prairie; Tu le peux. Assieds-toi parmi l'herbe fleurie: Moi, sous un antre aride, en cet affreux séjour, Je me plais sur le roc à voir passer le jour. 10 LE CHEVRIER Mais Cérès a maudit cette terre âpre et dure; Un noir torrent pierreux y roule une onde impure; Tous ces rocs, calcinés sous un soleil rongeur, Brûlent et font hâter les pas du voyageur. Point de fleurs, point de fruits, nul ombrage fertile 15 N'y donne au rossignol un balsamique asile. Quelque olivier au loin, maigre fécondité, Y rampe et fait mieux voir leur triste nudité. Comment as-tu donc su d'herbes accoutumées Nourrir dans ce désert tes brebis affamées? 20 LE BERGER Que m'importe! est-ce à moi qu'appartient ce troupeau? Je suis esclave. LE CHEVRIER Au moins un rustique pipeau A-t-il chassé l'ennui de ton rocher sauvage? Tiens, veux-tu cette flûte? Elle fut mon ouvrage. Prends: sur ce buis, fertile en agréables sons, 25 Tu pourras des oiseaux imiter les chansons. LE BERGER Non, garde tes présents. Les oiseaux de ténèbres, La chouette et l'orfraie, et leurs accents funèbres, Voilà les seuls chanteurs que je veuille écouter; Voilà quelles chansons je voudrais imiter. 30 Ta flûte sous mes pieds serait bientôt brisée: Je hais tous vos plaisirs. Les fleurs et la rosée, Et de vos rossignols les soupirs caressants, Rien ne plaît à mon coeur, rien ne flatte mes sens. Je suis esclave. LE CHEVRIER Hélas! que je te trouve à plaindre! 35 Oui, l'esclavage est dur; oui, tout mortel doit craindre De servir, de plier sous une injuste loi, De vivre pour autrui, de n'avoir rien à soi. Protège-moi toujours, ô liberté chérie! O mère des vertus, mère de la patrie! 40 LE BERGER Va, patrie et vertu ne sont que de vains noms. Toutefois tes discours sont pour moi des affronts: Ton prétendu bonheur et m'afflige et me brave; Comme moi, je voudrais que tu fusses esclave. LE CHEVRIER Et moi, je te voudrais libre, heureux comme moi. 45 Mais les dieux n'ont-ils point de remède pour toi? Il est des baumes doux, des lustrations pures Qui peuvent de notre âme assoupir les blessures, Et de magiques chants qui tarissent les pleurs. LE BERGER Il n'en est point; il n'est pour moi que des douleurs: 50 Mon sort est de servir, il faut qu'il s'accomplisse. Moi, j'ai ce chien aussi qui tremble à mon service; C'est mon esclave aussi. Mon désespoir muet Ne peut rendre qu'à lui tous les maux qu'on me fait. LE CHEVRIER La terre, notre mère, et sa douce richesse, 55 Ne peut-elle, du moins, égayer ta tristesse? Vois combien elle est belle! et vois l'été vermeil, Prodigue de trésors, brillants fils du soleil, Qui vient, fertile amant d'une heureuse culture, Varier du printemps l'uniforme verdure; 60 Vois l'abricot naissant, sous les yeux d'un beau ciel, Arrondir son fruit doux et blond comme le miel; Vois la pourpre des fleurs dont le pêcher se pare Nous annoncer l'éclat des fruits qu'il nous prépare. Au bord de ces prés verts regarde ces guérets, De qui les blés touffus, jaunissantes forêts, 65 Du joyeux moissonneur attendent la faucille. D'agrestes déités quelle noble famille! La Récolte et la Paix, aux yeux purs et sereins, Les épis sur le front, les épis dans les mains, 70 Qui viennent, sur les pas de la belle Espérance, Verser la corne d'or où fleurit l'abondance. LE BERGER Sans doute qu'à tes yeux elles montrent leurs pas; Moi, j'ai des yeux d'esclave, et je ne les vois pas. Je n'y vois qu'un sol dur, laborieux, servile, 75 Que j'ai, non pas pour moi, contraint d'être fertile; Où, sous un ciel brûlant, je moissonne le grain Qui va nourrir un autre, et me laisse ma faim. Voilà quelle est la terre. Elle n'est point ma mère, Elle est pour moi marâtre; et la nature entière 80 Est plus nue à mes yeux, plus horrible à mon coeur Que ce vallon de mort qui te fait tant d'horreur. LE CHEVRIER Le soin de tes brebis, leur voix douce et paisible, N'ont-ils donc rien qui plaise à ton âme insensible? N'aimes-tu point à voir les jeux de tes agneaux? 85 Moi, je me plais auprès de mes jeunes chevreaux; Je m'occupe à leurs jeux, j'aime leur voix bêlante; Et quand sur la rosée et sur l'herbe brillante Vers leur mère en criant je les vois accourir, Je bondis avec eux de joie et de plaisir. 90 LE BERGER Ils sont à toi: mais moi, j'eus une autre fortune; Ceux-ci de mes tourments sont la cause importune Deux fois, avec ennui, promenés chaque jour, Un maître soupçonneux nous attend au retour Rien ne le satisfait: ils ont trop peu de laine; 95 Ou bien ils sont mourants, ils se traînent à peine; En un mot, tout est mal. Si le loup quelquefois En saisit un, l'emporte et s'enfuit dans les bois, C'est ma faute; il fallait braver ses dents avides. Je dois rendre les loups innocents et timides! 100 Et puis, menaces, cris, injure, emportements, Et lâches cruautés qu'il nomme châtiments. LE CHEVRIER Toujours à l'innocent les dieux sont favorables: Pourquoi fuir leur présence, appui des misérables? Autour de leurs autels, parés de nos festons, 105 Que ne viens-tu danser, offrir de simples dons, Du chaume, quelques fleurs, et, par ces sacrifices, Te rendre Jupiter et les nymphes propices? LE BERGER Non; les danses, les jeux, les plaisirs des bergers Sont à mon triste coeur des plaisirs étrangers. 110 Que parles-tu de dieux, de nymphes et d'offrandes? Moi, je n'ai pour les dieux ni chaume ni guirlandes; Je les crains, car j'ai vu leur foudre et leurs éclairs; Je ne les aime pas: ils m'ont donné des fers. LE CHEVRIER Eh bien, que n'aimes-tu? Quelle amertume extrême 115 Résiste aux doux souris d'une vierge qu'on aime? L'autre jour, à la mienne, en ce bois fortuné, Je vins offrir le don d'un chevreau nouveau-né. Son oeil tomba sur moi, si doux, si beau, si tendre!... Sa voix prit un accent!... Je crois toujours l'entendre. 120 LE BERGER Eh! quel oeil virginal voudrait tomber sur moi? Ai-je, moi, des chevreaux à donner comme toi? Chaque jour, par ce maître inflexible et barbare, Mes agneaux sont comptés avec un soin avare. Trop heureux quand il daigne à mes cris superflus 125 N'en pas redemander plus que je n'en reçus! O juste Némésis! si jamais je puis être Le plus fort à mon tour, si je puis me voir maître, Je serai dur, méchant, intraitable, sans foi, Sanguinaire, cruel, comme on l'est avec moi! 130 LE CHEVRIER Et moi, c'est vous qu'ici pour témoins j'en appelle, Dieux! de mes serviteurs la cohorte fidèle Me trouvera toujours humain, compatissant, A leurs justes désirs facile et complaisant, Afin qu'ils soient heureux et qu'ils aiment leur maître 135 Et bénissent en paix l'instant qui les vit naître. LE BERGER Et moi, je le maudis, cet instant douloureux Qui me donna le jour pour être malheureux; Pour agir quand un autre exige, veut, ordonne; Pour n'avoir rien à moi, pour ne plaire à personne; 140 Pour endurer la faim, quand ma peine et mon deuil Engraissent d'un tyran l'indolence et l'orgueil. LE CHEVRIER Berger infortuné! ta plaintive détresse De ton coeur dans le mien fait passer la tristesse. Vois cette chèvre mère et ces chevreaux, tous deux 145 Aussi blancs que le lait qu'elle garde pour eux; Qu'ils aillent avec toi, je te les abandonne. Adieu, puisse du moins ce peu que je te donne De ta triste mémoire effacer tes malheurs, Et, soigné par tes mains, distraire tes douleurs! 150 LE BERGER Oui, donne et sois maudit; car, si j'étais plus sage, Ces dons sont pour mon coeur d'un sinistre présage: De mon despote avare ils choqueront les yeux. Il ne croit pas qu'on donne; il est fourbe, envieux; Il dira que chez lui j'ai volé le salaire 155 Dont j'aurai pu payer les chevreaux et la mère; Et, d'un si bon prétexte ardent à se servir, C'est à moi que lui-même il viendra les ravir. (_Commencé le vendredi au soir 16, et fini le dimanche au soir, 18 mars 1787._) IV LE MALADE 'Apollon, dieu sauveur, dieu des savants mystères, Dieu de la vie, et dieu des plantes salutaires, Dieu vainqueur de Python, dieu jeune et triomphant, Prends pitié de mon fils, de mon unique enfant! Prends pitié de sa mère aux larmes condamnée, 5 Qui ne vit que pour lui, qui meurt abandonnée, Qui n'a pas dû rester pour voir mourir son fils! Dieu jeune, viens aider sa jeunesse. Assoupis, Assoupis dans son sein cette fièvre brûlante Qui dévore la fleur de sa vie innocente. 10 Apollon! si jamais, échappé du tombeau, Il retourne au Ménale avoir soin du troupeau, Ces mains, ces vieilles mains orneront ta statue De ma coupe d'onyx à tes pieds suspendue; Et, chaque été nouveau, d'un jeune taureau blanc 15 La hache à ton autel fera couler le sang. Eh bien, mon fils, es-tu toujours impitoyable? Ton funeste silence est-il inexorable? Enfant, tu veux mourir? Tu veux, dans ses vieux ans, Laisser ta mère seule avec ses cheveux blancs? 20 Tu veux que ce soit moi qui ferme ta paupière? Que j'unisse ta cendre à celle de ton père? C'est toi qui me devais ces soins religieux, Et ma tombe attendait tes pleurs et tes adieux. Parle, parle, mon fils! quel chagrin te consume? 25 Les maux qu'on dissimule en ont plus d'amertume. Ne lèveras-tu point ces yeux appesantis? --Ma mère, adieu; je meurs, et tu n'as plus de fils. Non, tu n'as plus de fils, ma mère bien-aimée. Je te perds. Une plaie ardente, envenimée, 30 Me ronge; avec effort je respire, et je crois Chaque fois respirer pour la dernière fois. Je ne parlerai pas. Adieu; ce lit me blesse, Ce tapis qui me couvre accable ma faiblesse; Tout me pèse et me lasse. Aide-moi, je me meurs. 35 Tourne-moi sur le flanc. Ah! j'expire! ô douleurs! --Tiens, mon unique enfant, mon fils, prends ce breuvage; Sa chaleur te rendra ta force et ton courage. La mauve, le dictame ont, avec les pavots, Mêlé leurs sucs puissants qui donnent le repos; 40 Sur le vase bouillant, attendrie à mes larmes, Une Thessalienne a composé des charmes. Ton corps débile a vu trois retours du soleil Sans connaître Cérès, ni tes yeux le sommeil. Prends, mon fils, laisse-toi fléchir à ma prière; 45 C'est ta mère, ta vieille inconsolable mère Qui pleure, qui jadis te guidait pas à pas, T'asseyait sur son sein, te portait dans ses bras, Que tu disais aimer, qui t'apprit à le dire, Qui chantait, et souvent te forçait à sourire 50 Lorsque tes jeunes dents, par de vives douleurs, De tes yeux enfantins faisaient couler des pleurs. Tiens, presse de ta lèvre, hélas! pâle et glacée, Par qui cette mamelle était jadis pressée; Que ce suc te nourrisse et vienne à ton secours, 55 Comme autrefois mon lait nourrit tes premiers jours! --O coteaux d'Érymanthe! ô vallons! ô bocage! O vent sonore et frais qui troublais le feuillage, Et faisais frémir l'onde, et sur leur jeune sein Agitais les replis de leur robe de lin! 60 De légères beautés troupe agile et dansante ... Tu sais, tu sais, ma mère? aux bords de l'Érymanthe ... Là, ni loups ravisseurs, ni serpents, ni poisons ... O visage divin! ô fêtes! ô chansons! Des pas entrelacés, des fleurs, une onde pure, 65 Aucun lieu n'est si beau dans toute la nature. Dieux! ces bras et ces flancs, ces cheveux, ces pieds nus Si blancs, si délicats!... Je ne te verrai plus! Oh! portez, portez-moi sur les bords d'Érymanthe, Que je la voie encor, cette vierge dansante! 70 Oh! que je voie au loin la fumée à longs flots S'élever de ce toit au bord de cet enclos! Assise à tes côtés, ses discours, sa tendresse, Sa voix, trop heureux père! enchante ta vieillesse, Dieux! par-dessus la haie élevée en remparts, 75 Je la vois, à pas lents, en longs cheveux épars, Seule, sur un tombeau, pensive, inanimée, S'arrêter et pleurer sa mère bien-aimée. Oh! que tes yeux sont doux! que ton visage est beau! Viendras-tu point aussi pleurer sur mon tombeau? 80 Viendras-tu point aussi, la plus belle des belles, Dire sur mon tombeau: Les Parques sont cruelles! --Ah! mon fils, c'est l'amour, c'est l'amour insensé Qui t'a jusqu'à ce point cruellement blessé? Ah! mon malheureux fils! Oui, faibles que nous sommes, 85 C'est toujours cet amour qui tourmente les hommes. S'ils pleurent en secret, qui lira dans leur coeur Verra que c'est toujours cet amour en fureur. Mais, mon fils, mais dis-moi, quelle belle dansante, Quelle vierge as-tu vue au bord de l'Érymanthe? 90 N'es-tu pas riche et beau? du moins quand la douleur N'avait point de ta joue éteint la jeune fleur! Parle. Est-ce cette Eglé, fille du roi des ondes, Ou cette jeune Irène aux longues tresses blondes? Ou ne sera-ce point cette fière beauté 95 Dont j'entends le beau nom chaque jour répété, Dont j'apprends que partout les belles sont jalouses? Qu'aux temples, aux festins, les mères, les épouses, Ne sauraient voir, dit-on, sans peine et sans effroi? Cette belle Daphné?....--Dieux! ma mère, tais-toi, 100 Tais-toi. Dieux! qu'as-tu dit? Elle est fière, inflexible; Comme les immortels, elle est belle et terrible! Mille amants l'ont aimée; ils l'ont aimée en vain. Comme eux j'aurais trouvé quelque refus hautain. Non, garde que jamais elle soit informée... 105 Mais, ô mort! ô tourment! ô mère bien-aimée! Tu vois dans quels ennuis dépérissent mes jours. Ma mère bien-aimée, ah! viens à mon secours. Je meurs; va la trouver: que tes traits, que ton âge, De sa mère à ses yeux offrent la sainte image. 110 Tiens, prends cette corbeille et nos fruits les plus beaux, Prends notre Amour d'ivoire, honneur de ces hameaux; Prends la coupe d'onyx à Corinthe ravie; Prends mes jeunes chevreaux, prends mon coeur, prends ma vie; Jette tout à ses pieds; apprends-lui qui je suis; 115 Dis-lui que je me meurs, que tu n'as plus de fils. Tombe aux pieds du vieillard, gémis, implore, presse; Adjure cieux et mers, dieu, temple, autel, déesse. Pars; et si tu reviens sans les avoir fléchis, Adieu, ma mère, adieu, tu n'auras plus de fils. 120 --J'aurai toujours un fils, va, la belle espérance Me dit...' Elle s'incline, et, dans un doux silence, Elle couvre ce front, terni par les douleurs, De baisers maternels entremêlés de pleurs. Puis elle sort en hâte, inquiète et tremblante; 125 Sa démarche est de crainte et d'âge chancelante. Elle arrive; et bientôt revenant sur ses pas, Haletante, de loin: 'Mon cher fils, tu vivras, Tu vivras.' Elle vient s'asseoir près de la couche, Le vieillard la suivait, le sourire à la bouche, 130 La jeune belle aussi, rouge et le front baissé, Vient, jette sur le lit un coup d'oeil. L'insensé Tremble; sous ses tapis il veut cacher sa tête. 'Ami, depuis trois jours tu n'es d'aucune fête, Dit-elle; que fais-tu? Pourquoi veux-tu mourir? 135 Tu souffres. On me dit que je peux te guérir; Vis, et formons ensemble une seule famille: Que mon père ait un fils, et ta mère une fille!' V HYLAS _Au chevalier de Pange._ Le navire éloquent, fils des bois du Pénée, Qui portait à Colchos la Grèce fortunée, Craignant près de l'Euxin les menaces du Nord, S'arrête, et se confie au doux calme d'un port. Aux regards des héros le rivage est tranquille; 5 Ils descendent. Hylas prend un vase d'argile, Et va, pour leurs banquets sur l'herbe préparés, Chercher une onde pure en ces bords ignorés. Reines, au sein d'un bois, d'une source prochaine, Trois naïades l'ont vu s'avancer dans la plaine. 10 Elles ont vu ce front de jeunesse éclatant, Cette bouche, ces yeux. Et leur onde à l'instant Plus limpide, plus belle, un plus léger zéphire, Un murmure plus doux l'avertit et soupire. Il accourt. Devant lui l'herbe jette des fleurs; 15 Sa main errante suit l'éclat de leurs couleurs; Elle oublie, à les voir, l'emploi qui la demande, Et s'égare à cueillir une belle guirlande. Mais l'onde encor soupire et sait le rappeler. Sur l'immobile arène il l'admire couler, 20 Se courbe, et, s'appuyant à la rive penchante, Dans le cristal sonnant plonge l'urne pesante. De leurs roseaux touffus les trois nymphes soudain Volent, fendent leurs eaux, l'entraînent par la main En un lit de joncs frais et de mousses nouvelles. 25 Sur leur sein, dans leurs bras, assis au milieu d'elles, Leur bouche, en mots mielleux où l'amour est vanté, Le rassure et le loue et flatte sa beauté. Leurs mains vont caressant sur sa joue enfantine De la jeunesse en fleur la première étamine, 30 Ou sèchent en riant quelques pleurs gracieux Dont la frayeur subite avait rempli ses yeux. 'Quand ces trois corps d'albâtre atteignaient le rivage, D'abord j'ai cru, dit-il, que c'était mon image Qui, de cent flots brisés prompte à suivre la loi, 35 Ondoyante, volait et s'élançait vers moi.' Mais Alcide inquiet, que presse un noir augure, Va, vient, le cherche, crie auprès de l'onde pure: 'Hylas! Hylas!' Il crie et mille et mille fois. Le jeune enfant de loin croit entendre sa voix; 40 Et du fond des roseaux, pour le tirer de peine, Lui répond une voix non entendue et vaine. De Pange, c'est vers toi qu'à l'heure du réveil Court cette jeune idylle au teint frais et vermeil. Va trouver mon ami, va, ma fille nouvelle, 45 Lui disais-je. Aussitôt, pour te paraître belle, L'eau pure a ranimé son front, ses yeux brillants; D'une étroite ceinture elle a pressé ses flancs; Et des fleurs sur son sein, et des fleurs sur sa tête, Et sa flûte à la main, sa flûte qui s'apprête 50 A défier un jour les pipeaux de Segrais, Seuls connus parmi nous aux nymphes des forêts. VI LA JEUNE TARENTINE Pleurez, doux alcyons! ô vous, oiseaux sacrés, Oiseaux chers à Thétis, doux alcyons, pleurez! Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine! Un vaisseau la portait aux bords de Camarine: Là, l'hymen, les chansons, les flûtes, lentement 5 Devaient la reconduire au seuil de son amant. Une clef vigilante a, pour cette journée, Dans le cèdre enfermé sa robe d'hyménée, Et l'or dont au festin ses bras seraient parés, Et pour ses blonds cheveux les parfums préparés. 10 Mais, seule sur la proue, invoquant les étoiles, Le vent impétueux qui soufflait dans les voiles L'enveloppe; étonnée et loin des matelots, Elle crie, elle tombe, elle est au sein des flots. Elle est au sein des flots, la jeune Tarentine! 15 Son beau corps a roulé sous la vague marine. Thétis, les yeux en pleurs, dans le creux d'un rocher, Aux monstres dévorants eut soin de le cacher. Par ses ordres bientôt les belles Néréides L'élèvent au-dessus des demeures humides, 20 Le portent au rivage, et dans ce monument L'ont au cap du Zéphyr déposé mollement; Puis de loin, à grands cris appelant leurs compagnes, Et les nymphes des bois, des sources, des montagnes, Toutes, frappant leur sein et traînant un long deuil, 25 Répétèrent, hélas! autour de son cercueil: 'Hélas! chez ton amant tu n'es point ramenée; Tu n'as point revêtu ta robe d'hyménée; L'or autour de tes bras n'a point serré de noeuds; Les doux parfums n'ont point coulé sur tes cheveux.' 30 VII SUR UN GROUPE DE JUPITER ET D'EUROPE _Des nymphes et des satyres chantent dans une grotte qu'il faut peindre bien romantique, pittoresque, divine, en soupant, avec des coupes ciselées; chacun chante le sujet représenté sur sa coupe. L'un_: Étranger, ce taureau, _etc._; _l'autre_: Pasiphaé; _d'autres, d'autres_... EUROPE Étranger, ce taureau, qu'au sein des mers profondes D'un pied léger et sûr tu vois fendre les ondes, Est le seul que jamais Amphitrite ait porté. Il nage aux bords crétois. Une jeune beauté Dont le vent fait voler l'écharpe obéissante 5 Sur ses flancs est assise, et d'une main tremblante Tient sa corne d'ivoire, et, les pleurs dans les yeux, Appelle ses parents, ses compagnes, ses jeux; Et, redoutant la vague et ses assauts humides, Retire et veut sous soi cacher ses pieds timides. 10 L'art a rendu l'airain fluide et frémissant, On croit le voir flotter. Ce nageur mugissant, Ce taureau, c'est un dieu; c'est Jupiter lui-même. Dans ses traits déguisés, du monarque suprême Tu reconnais encore et la foudre et les traits. 15 Sidon l'a vu descendre au bord de ses guérets, Sous ce front emprunté couvrant ses artifices, Brillant objet des voeux de toutes les génisses. La vierge tyrienne, Europe, son amour, Imprudente, le flatte; il la flatte à son tour; 20 Et, se fiant à lui, la belle désirée Ose asseoir sur son flanc cette charge adorée. Il s'est lancé dans l'onde; et le divin nageur, Le taureau, roi des dieux, l'humide ravisseur, A déjà passé Chypre et ses rives fertiles; 25 Il s'approche de Crète, et va voir les cent villes. VIII PASIPHAÉ Tu gémis sur l'Ida, mourante, échevelée, O reine! ô de Minos épouse désolée! Heureuse si jamais, dans ses riches travaux, Cérès n'eût pour le joug élevé des troupeaux!... Tu voles épier sous quelle yeuse obscure, 5 Tranquille, il ruminait son antique pâture, Quel lit de fleurs reçut ses membres nonchalants, Quelle onde a ranimé l'albâtre de ses flancs. 'O nymphes, entourez, fermez, nymphes de Crète, De ces vallons, fermez, entourez la retraite, 10 Si peut-être vers lui des vestiges épars Ne viendront point guider mes pas et mes regards.' Insensée! à travers ronces, forêts, montagnes, Elle court. O fureur! dans les vertes campagnes, Une belle génisse à son superbe amant 15 Adressait devant elle un doux mugissement. 'La perfide mourra. Jupiter la demande.' Elle-même à son front attache la guirlande, L'entraîne, et sur l'autel prenant le fer vengeur: 'Sois belle maintenant, et plais à mon vainqueur.' 20 Elle frappe, et sa haine, à la flamme lustrale, Rit de voir palpiter le coeur de sa rivale. IX PANNYCHIS _Plusieurs jeunes files entourent un petit enfant... le caressent..._ --_On dit que tu as fait une chanson pour Pannychis, ta cousine?_ --_Oui, je l'aime, Pannychis... elle est belle. Elle a cinq ans comme moi... Nous avons arrondi en berceau ces buissons de roses... Nous nous promenons sous cet ombrage... On ne peut nous y troubler, car il est trop bas pour qu'on y puisse entrer. Je lui ai donné une statue de Vénus que mon père m'a faite avec du buis. Elle l'appelle sa fille, elle la couche sur des feuilles de rose dans une écorce de grenade... Tous les amants font toujours des chansons pour leur bergère... Et moi aussi, j'en ai fait une pour elle..._ --_Eh bien, chante-nous ta chanson et nous te donnerons des raisins et des figues mielleuses..._ --_Donnez-les-moi d'abord et puis je vais chanter... Il tend ses deux mains... on lui donne... et puis, d'une voix claire et douce, il se met à chanter_: 'Ma belle Pannychis, il faut bien que tu m'aimes; Nous avons même toit, nos âges sont les mêmes. Vois comme je suis grand, vois comme je suis beau. Hier je me suis mis auprès de mon chevreau; Par Pollux et Minerve! il ne pouvait qu'à peine 5 Faire arriver sa tête au niveau de la mienne. D'une coque de noix j'ai fait un abri sûr Pour un beau scarabée étincelant d'azur; Il couche sur la laine, et je te le destine. Ce matin, j'ai trouvé parmi l'algue marine 10 Une vaste coquille aux brillantes couleurs; Nous l'emplirons de terre, il y viendra des fleurs. Je veux, pour te montrer une flotte nombreuse, Lancer sur notre étang des écorces d'yeuse. Le chien de la maison est si doux! chaque soir, 25 Mollement sur son dos je veux te faire asseoir; Et, marchant devant toi jusques à notre asile, Je guiderai les pas de ce coursier docile.' _Il s'en va bien baisé, bien caressé... Les jeunes beautés le suivent de loin. Arrivées aux rosiers, elles regardent par-dessus le berceau sous lequel elles les voient occupés à former avec des buissons de myrte et de roses un temple de verdure autour d'un petit autel, pour leur statue de Vénus; elles rient. Ils lèvent la tête, les voient et leur disent de s'en aller. On les embrasse... En s'en allant, la jeune Myro dit:... O heureux âge!... Mes compagnes, venez voir aussi chez moi les monuments de notre enfance... j'ai entouré d'une haie, pour le conserver, le jardin que j'avais alors... Une chèvre l'aurait brouté tout entier en une heure... C'est là que je vivais avec...; il m'appelait déjà sa femme et je l'appelais mon époux... Nous n'étions pas plus hauts que telle plante... Nous nous serions perdus dans une forêt de thym... Vous y verrez encore les romarins s'élever en berceau comme des cyprès autour du tombeau de marbre où sont écrits les vers d'Anyté... Mon bien-aimé m'avait donné une cigale et une sauterelle. Elles moururent, je leur élevai ce tombeau parmi le romarin. J'étais en pleurs... La belle Anyté passa, sa lyre à la main..._ --_Qu'as-tu? me demanda-t-elle._ --_Ma cigale et ma sauterelle sont mortes..._ --_Ah! me dit-elle, nous devons tous mourir (cinq ou six vers de morale)..._ _Puis elle écrivit sur la pierre_: 'O sauterelle, à toi, rossignol des fougères, A toi, verte cigale, amante des bruyères, 30 Myro de cette tombe élève les honneurs, Et sa joue enfantine est humide de pleurs; Car l'avare Achéron, les Soeurs impitoyables Ont ravi de ses jeux ces compagnes aimables.' X DRYAS 'Tout est-il prêt? partons. Oui, le mât est dressé; Adieu donc.' Sur les bancs le rameur est placé; La voile, ouverte aux vents, s'enfle et s'agite et flotte; Déjà le gouvernail tourne aux mains du pilote. Insensé! vainement le serrant dans leurs bras, 5 Femme, enfants, tout se jette au-devant de ses pas; Il monte, on lève l'ancre. Élevé sur la poupe, Il remplit et couronne une écumante coupe, Prie, et la verse aux dieux qui commandent aux flots. Tout retentit de cris, adieux des matelots. 10 Sur sa famille en pleurs il tourne encor la vue, Et des yeux et des mains longtemps il les salue. Insensé! vainement une fois averti! On détache le câble; il part; il est parti! Car il ne voyait pas que bientôt sur sa tête 15 L'automne impétueux amassant la tempête L'attendait au passage, et là, loin de tout bord, Lui préparait bientôt le naufrage et la mort. 'Dieux de la mer Égée, ô vents, ô dieux humides, Glaucus et Palémon, et blanches Néréides, 20 Sauvez, sauvez Dryas. Déjà voisin du port, Entre la terre et moi je rencontre la mort. Mon navire est brisé. Sous les ondes avares Tous les miens ont péri. Dieux! rendez-moi mes lares! Dieux! entendez les cris d'un père et d'un époux! 25 Sauvez, sauvez Dryas, il s'abandonne à vous.' Il dit, plonge, et, perdant au sein de la tourmente La planche, sous ses pieds fugitive et flottante, Nage, et lutte, et ses bras et ses efforts nombreux... Et la vague en roulant sur les sables pierreux, 30 Blême, expirant, couvert d'une écume salée, Le vomit. Sa famille errante, échevelée, Qui perçait l'air de cris et se frappait le sein, Court, le saisit, l'entraîne, et, le fer à la main, Rendant grâces aux flots d'avoir sauvé sa tête, 35 Offre une brebis noire à la noire tempête. XI BACCHUS Viens, ô divin Bacchus, ô jeune Thyonée, O Dionyse, Évan, Iacchus et Lénée; Viens, tel que tu parus aux déserts de Naxos Quand tu vins rassurer la fille de Minos. Le superbe éléphant, en proie à ta victoire, 5 Avait de ses débris formé ton char d'ivoire. De pampres, de raisins mollement enchaîné, Le tigre aux larges flancs de taches sillonné, Et le lynx étoilé, la panthère sauvage, Promenaient avec toi ta cour sur ce rivage. 10 L'or reluisait partout aux axes de tes chars. Les Ménades couraient en longs cheveux épars Et chantaient Évoé, Bacchus et Thyonée, Et Dionyse, Évan, Iacchus et Lénée, Et tout ce que pour toi la Grèce eut de beaux noms. 15 Et la voix des rochers répétait leurs chansons, Et le rauque tambour, les sonores cymbales, Les hautbois tortueux, et les doubles crotales Qu'agitaient en dansant sur ton bruyant chemin Le faune, le satyre et le jeune Sylvain, 20 Au hasard attroupés autour du vieux Silène, Qui, sa coupe à la main, de la rive indienne, Toujours ivre, toujours débile, chancelant, Pas à pas cheminait sur son âne indolent. XII LE CHÊNE DE CÉRÈS Allons chanter, assis dans les saintes forêts, Sous ce chêne orgueilleux, favori de Cérès, Qui loin autour de lui porte un immense ombrage, Tu vois, de tous côtés pendant à son feuillage, Couronnes et bandeaux et bouquets entassés, 5 Doux monuments des voeux par Cérès exaucés. A son ombre souvent les nymphes bocagères Viennent former les pas de leurs danses légères; Pour mesurer ses flancs et leur vaste contour, Leurs mains s'entrelaçant serpentent à l'entour: 10 Et, les bras étendus, vingt Dryades à peine Pressent ce tronc noueux et dont Cérès est vaine. (Tiré d'Ovide, _Mét._, viii.) XIII HERCULE Oeta, mont ennobli par cette nuit ardente, Quand l'infidèle époux d'une épouse imprudente Reçut de son amour un présent trop jaloux, Victime du centaure immolé par ses coups; Il brise tes forêts: ta cime épaisse et sombre 5 En un bûcher immense amoncelle sans nombre Les sapins résineux que son bras a ployés. Il y porte la flamme; il monte, sous ses pieds Étend du vieux lion la dépouille héroïque, Et l'oeil au ciel, la main sur la massue antique, 10 Attend sa récompense et l'heure d'être un dieu. Le vent souffle et mugit. Le bûcher tout en feu Brille autour du héros, et la flamme rapide Porte au palais divin l'âme du grand Alcide! XIV ÉRICHTHON J'apprends, pour disputer un prix si glorieux, Le bel art d'Érichthon, mortel prodigieux Qui sur l'herbe glissante, en longs anneaux mobiles, Jadis homme et serpent, traînait ses pieds agiles. Élevé sur un axe, Érichthon le premier 5 Aux liens du timon attacha le coursier, Et vainqueur, près des mers, sur les sables arides, Fit voler à grand bruit les quadriges rapides. Le Lapithe, hardi dans ses jeux turbulents, Le premier, des coursiers osa presser les flancs. 10 Sous lui, dans un long cercle achevant leur carrière, Ils surent aux liens livrer leur tête altière, Blanchir un frein d'écume, et, légers, bondissants, Agiter, mesurer leurs pas retentissants. (Pris de Virgile.) XV NÉÈRE Mais telle qu'à sa mort, pour la dernière fois, Un beau cygne soupire, et de sa douce voix, De sa voix qui bientôt lui doit être ravie, Chante, avant de partir, ses adieux à la vie, Ainsi, les yeux remplis de langueur et de mort, 5 Pâle, elle ouvrit sa bouche en un dernier effort: 'O vous, du Sébéthus naïades vagabondes, Coupez sur mon tombeau vos chevelures blondes. Adieu, mon Clinias! moi, celle qui te plus, Moi, celle qui t'aimai, que tu ne verras plus. 10 O cieux, ô terre, ô mer, prés, montagnes, rivages, Fleurs, bois mélodieux, vallons, grottes sauvages, Rappelez-lui souvent, rappelez-lui toujours Néère tout son bien, Néère ses amours; Cette Néère, hélas! qu'il nommait sa Néère, 15 Qui, pour lui criminelle, abandonna sa mère; Qui, pour lui fugitive, errant de lieux en lieux, Aux regards des humains n'osa lever les yeux. Oh! soit que l'astre pur des deux frères d'Hélène Calme sous ton vaisseau la vague ionienne; 20 Soit qu'aux bords de Pæstum, sous ta soigneuse main, Les roses deux fois l'an couronnent ton jardin; Au coucher du soleil, si ton âme attendrie Tombe en une muette et molle rêverie, Alors, mon Clinias, appelle, appelle-moi. 25 Je viendrai, Clinias; je volerai vers toi. Mon âme vagabonde, à travers le feuillage, Frémira; sur les vents ou sur quelque nuage Tu la verras descendre, ou du sein de la mer, S'élevant comme un songe, étinceler dans l'air, 30 Et ma voix, toujours tendre et doucement plaintive, Caresser, en fuyant, ton oreille attentive.' XVI Mon visage est flétri des regards du soleil. Mon pied blanc sous la ronce est devenu vermeil. J'ai suivi tout le jour le fond de la vallée; Des bêlements lointains partout m'ont appelée. J'ai couru: tu fuyais sans doute loin de moi: 5 C'étaient d'autres pasteurs. Où te chercher, ô toi Le plus beau des humains? Dis-moi, fais-moi connaître Où sont donc tes troupeaux, où tu les mènes paître, Pour que je cesse enfin de courir sur les pas Des troupeaux étrangers que tu ne conduis pas. 10 (Tiré du _Cantique des cantiques_.) XVII O jeune adolescent! tu rougis devant moi. Vois mes traits sans couleurs; ils pâlissent pour toi: C'est ton front virginal, ta grâce, ta décence; Viens. Il est d'autres jeux que les jeux de l'enfance. O jeune adolescent, viens savoir que mon coeur 5 N'a pu de ton visage oublier la douceur. Bel enfant, sur ton front la volupté réside. Ton regard est celui d'une vierge timide. Ton sein blanc, que ta robe ose cacher au jour, Semble encore ignorer qu'on soupire d'amour. 10 Viens le savoir de moi. Viens, je veux te l'apprendre; Viens remettre en mes mains ton âme vierge et tendre, Afin que mes leçons, moins timides que toi, Te fassent soupirer et languir comme moi; Et qu'enfin rassuré, cette joue enfantine 15 Doive à mes seuls baisers cette rougeur divine. Oh! je voudrais qu'ici tu vinsses un matin Reposer mollement ta tête sur mon sein! Je te verrais dormir, retenant mon haleine, De peur de t'éveiller, ne respirant qu'à peine. 20 Mon écharpe de lin, que je ferais flotter, Loin de ton beau visage aurait soin d'écarter Les insectes volants dont les ailes bruyantes Aiment à se poser sur les lèvres dormantes. XVIII La nymphe l'aperçoit, et l'arrête, et soupire. Vers un banc de gazon, tremblante, elle l'attire; Elle s'assied. Il vient, timide avec candeur, Ému d'un peu d'orgueil, de joie et de pudeur. Les deux mains de la nymphe errent à l'aventure. 5 L'une, sur son front blanc, va de sa chevelure Former les blonds anneaux. L'autre de son menton Caresse lentement le mol et doux coton. 'Approche, bel enfant, approche, lui dit-elle, Toi si jeune et si beau, près de moi jeune et belle. 10 Viens, ô mon bel ami, viens, assieds-toi sur moi. Dis, quel âge, mon fils, s'est écoulé pour toi? Aux combats du gymnase as-tu quelque victoire? Aujourd'hui, m'a-t-on dit, tes compagnons de gloire, Trop heureux, te pressaient entre leurs bras glissants, 15 Et l'olive a coulé sur tes membres luisants. Tu baisses tes yeux noirs? Bienheureuse la mère Qui t'a formé si beau, qui t'a nourri pour plaire! Tu souris? tu rougis? Que ta joue est brillante! Que ta bouche est vermeille et ta peau transparente! 20 N'es-tu pas Hyacinthe au blond Phoebus si cher? Ou ce jeune Troyen ami de Jupiter? Ou celui qui, naissant pour plus d'une immortelle, Entr'ouvrit de Myrrha l'écorce maternelle? Ami, qui que tu sois, oh! tes jeux sont charmants: 25 Bel enfant, aime-moi. Mon coeur de mille amants Rejeta mille fois la poursuite enflammée; Mais toi seul, aime-moi, j'ai besoin d'être aimée...' XIX CHANSON DES YEUX Viens: là, sur des joncs frais ta place est toute prête. Viens, viens, sur mes genoux viens reposer ta tête. Les yeux levés sur moi, tu resteras muet, Et je te chanterai la chanson qui te plaît. Comme on voit, au moment où Phoebus va renaître, 5 La nuit prête à s'enfuir, le jour prêt à paraître, Je verrai tes beaux yeux, les yeux de mon ami, En un demi-sommeil se fermer à demi. Tu me diras: 'Adieu, je dors, adieu, ma belle. --Adieu, dirai-je, adieu, dors, mon ami fidèle, 10 Car le... aussi dort le front vers les cieux,' Et j'irai te baiser et le front et les yeux. Ne me regarde point; cache, cache tes yeux; Mon sang en est brûlé; tes regards sont des feux. Viens, viens. Quoique vivant, et dans ta fleur première, 15 Je veux avec mes mains te fermer la paupière, Ou, malgré tes efforts, je prendrai tes cheveux Pour en faire un bandeau qui te cache les yeux. (Le commencement est imité de Shakespeare, _Henry IV_.) XX 'Les esclaves d'amour ont tant versé de pleurs! S'il a quelques plaisirs, il a tant de douleurs! Qu'il garde ses plaisirs. Dans un vallon tranquille, Les muses contre lui nous offrent un asile; Les muses, seul objet de mes jeunes désirs, 5 Mes uniques amours, mes uniques plaisirs. L'amour n'ose troubler la paix de ce rivage. Leurs modestes regards ont, loin de leur bocage, Fait fuir ce dieu cruel, leur légitime effroi, Chastes muses, veillez, veillez toujours sur moi.' 10 --'Non, non, le dieu d'amour n'est point l'effroi des muses. Elles cherchent ses pas, elles aiment ses ruses. Le coeur qui n'aime rien a beau les implorer, Leur troupe qui s'enfuit ne veut pas l'inspirer. Qu'un amant les invoque, et sa voix les attire. 15 C'est ainsi que toujours elles montent ma lyre. Si je chante les dieux, ou les héros, soudain Ma langue balbutie et se travaille en vain. Si je chante l'amour, ma chanson d'elle-même S'écoule de ma bouche et vole à ce que j'aime.' 20 XXI A VESPER O quel que soit ton nom, soit Vesper, soit Phosphore, Messager de la nuit, messager de l'aurore, Cruel astre au matin, le soir astre si doux! Phosphore, le matin, loin de nos bras jaloux, Ta fais fuir nos amours tremblantes, incertaines, 5 Mais le soir, en secret, Vesper, tu les ramènes, La vierge qu'à l'hymen la nuit doit présenter Redoute que Vesper se hâte d'arriver. Puis, au bras d'un époux, elle accuse Phosphore De rallumer trop tôt les flambeaux de l'aurore, 10 Brillante étoile, adieu, le jour s'avance, cours, Ramène-moi bientôt la nuit et mes amours. XXII Blanche et douce colombe, aimable prisonnière, Quel injuste ennemi te cache à la lumière? Je t'ai vue aujourd'hui (que le ciel était beau!) Te promener longtemps sur le bord du ruisseau, Au hasard, en tous lieux, languissante, muette, 5 Tournant tes doux regards et tes pas et ta tête. Caché dans le feuillage, et n'osant l'agiter, D'un rameau sur un autre à peine osant sauter, J'avais peur que le vent décelât mon asile. Tout seul je gémissais, sur moi-même immobile, 10 De ne pouvoir aller, le ciel était si beau! Promener avec toi sur le bord du ruisseau. Car, si j'avais osé, sortant de ma retraite, Près de ta tête amie aller porter ma tête, Avec toi murmurer et fouler sous mes pas 15 Le même pré foulé sous tes pieds délicats, Mes ailes et ma voix auraient frémi de joie, Et les noirs ennemis, les deux oiseaux de proie, Ces gardiens envieux qui te suivent toujours, Auraient connu soudain que tu fais mes amours. 20 Tous les deux à l'instant, timide prisonnière, T'auraient, dans ta prison, ravie à la lumière, Et tu ne viendrais plus, quand le ciel sera beau, Te promener encor sur le bord du ruisseau. Blanche et douce brebis à la voix innocente, 25 Si j'avais, pour toucher ta laine obéissante, Osé sortir du bois et bondir avec toi, Te bêler mes amours et t'appeler à moi, Les deux loups soupçonneux qui marchaient à ta suite M'auraient vu. Par leurs cris ils t'auraient mise en fuite, 30 Et pour te dévorer eussent fondu sur toi Plutôt que te laisser un moment avec moi. XXIII LE SATYRE ET LA