The Project Gutenberg EBook of Belle-Rose, by Amédée Achard This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.org Title: Belle-Rose Author: Amédée Achard Release Date: February 20, 2006 [EBook #17808] Language: French Character set encoding: ISO-8859-1 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BELLE-ROSE *** Produced by Carlo Traverso and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) Belle-Rose Par Amédée Achard Nelson Éditeurs 189, rue Saint-Jacques Paris. Calmann-Lévy Éditeurs 3, rue Auber Paris. _AMÉDÉE ACHARD né en 1814, mort en 1875 Première édition de «Belle-Rose»: 1847_ [Illustration] TABLE I. Le fils du fauconnier. II. Les premières larmes. III. Un pas dans la vie. IV. L'escarmouche. V. Un intérieur de caserne. VI. Les illusions perdues. VII. Les gouttes du calice. VIII. Une maison de la rue Cassette. IX. Un ami contre un ennemi. X. Une fille d'Ève. XI. L'éclair d'une passion. XII. Les rêves d'un jour d'été. XIII. Un serpent dans l'ombre. XIV. L'agonie. XV. Un pas vers la tombe. XVI. La veille du dernier jour. XVII. La main d'une femme. XVIII. L'étourderie d'un homme grave. XIX. Le bon grain et l'ivraie. XX. Jeu de cartes et jeu de dés. XXI. Le bien et le mal. XXII. La confession d'une Madeleine. XXIII. Un guet-apens. XXIV. Une âme en peine. XXV. Ville gagnée. XXVI. Une mission diplomatique. XXVII. Deux coeurs de femme. XXVIII. Les arguments d'un ministre. XXIX. Ce que femme veut, Dieu le veut. XXX. Un coup de feu. XXXI. Le revers de la médaille. XXXII. Une profession de foi. XXXIII. Le couvent de la rue du Cherche-Midi. XXXIV. Une nuit blanche. XXXV. La renonciation. XXXVI. La dernière heure. XXXVII. Une bonne fortune. XXXVIII. Le siège du couvent. XXXIX. Le neveu du jardinier. XL. Un coup de poignard. XLI. Le secours du feu. XLII. Le mendiant. XLIII. L'abbesse du couvent de Sainte-Claire. XLIV. Un nid dans un couvent. XLV. Le Chevalier d'Arraines. XLVI. Par monts et par vaux. XLVII. Un louveteau. XLVIII. Vaincre ou mourir. XLIX. Le printemps de 1672. L. Un voyage d'agrément. LI. Le Rhin. LII. Un rayon de soleil. LIII. La rue de l'Arbre-Sec. BELLE-ROSE I LE FILS DU FAUCONNIER Il y avait, vers l'an 1663, à quelques centaines de pas de Saint-Omer, une maisonnette assez bien bâtie, dont la porte s'ouvrait sur le grand chemin de Paris. Une haie vive d'aubépine et de sureau entourait un jardin où l'on voyait pêle-mêle des fleurs, des chèvres et des enfants. Une demi-douzaine de poules avec leurs poussins caquetaient dans un coin entre les choux et les fraisiers; deux ou trois ruches, groupées sous des pêchers, tournaient vers le soleil leurs cônes odorants, tout bourdonnants d'abeilles, et çà et là, sur les branches de gros poiriers chargés de fruits, roucoulait quelque beau ramier qui battait de l'aile autour de sa compagne. La maisonnette avait un aspect frais et souriant qui réjouissait le coeur; la vigne vierge et le houblon tapissaient ses murs; sept ou huit fenêtres percées irrégulièrement, et toutes grandes ouvertes au midi, semblaient regarder la campagne avec bonhomie; un mince filet de fumée tremblait au bout de la cheminée, où pendaient les tiges flexibles des pariétaires, et à quelque heure du jour que l'on passât devant la maisonnette, on y entendait des cris joyeux d'enfants mêlés au chant du coq. Parmi ces enfants qui venaient là de tous les coins du faubourg, il y en avait trois qui appartenaient à Guillaume Grinedal, le maître du logis: Jacques, Claudine et Pierre. Guillaume Grinedal, ou le père Guillaume, comme on l'appelait familièrement, était bien le meilleur fauconnier qu'il y eût dans tout l'Artois; mais depuis longtemps déjà il n'avait guère eu l'occasion d'exercer son savoir. Durant la régence de la reine Anne d'Autriche, le seigneur d'Assonville, son maître, ruiné par les guerres, avait été contraint de vendre ses terres; mais, avant de quitter le pays, voulant récompenser la fidélité de son vieux serviteur, il lui avait fait présent de la maisonnette et du jardin. Le vieux Grinedal, se refusant à servir de nouveaux maîtres, s'était retiré dans cette habitation, où il vivait du produit de quelques travaux et de ses épargnes. Devenu veuf, le père Guillaume ne pensait plus qu'à ses enfants, qu'il élevait aussi bien que ses moyens le lui permettaient et le plus honnêtement du monde. Tant qu'ils furent petits, les enfants vécurent aussi libres que des papillons, se roulant sur l'herbe en été, patinant sur la glace en hiver, et courant tête nue au soleil, par la pluie ou par le vent. Puis arriva le temps des études, qui consistaient à lire dans un grand livre sur les genoux du bonhomme Grinedal, et à écrire sur une ardoise, ce qui n'empêchait pas qu'on trouvât encore le loisir de ramasser les fraises dans les bois et les écrevisses dans les ruisseaux. Jacques, l'aîné de la famille, était, à dix-sept ou dix-huit ans, un grand garçon qui paraissait en avoir plus de vingt. Il n'était pas beau parleur, mais il agissait avec une hardiesse et une résolution extrêmes aussitôt qu'il croyait être dans son droit. Sa force le faisait redouter de tous les écoliers du faubourg et de la banlieue, comme sa droiture l'en faisait aimer. On le prenait volontiers pour juge dans toutes les querelles d'enfants; Jacques rendait son arrêt, l'appuyait au besoin de quelques bons coups de poing, et tout le monde s'en retournait content. Quand il y avait une dispute et des batailles pour des cerises ou quelque toupie d'Allemagne, aussitôt qu'on voyait arriver Jacques, les plus tapageurs se taisaient et les plus faibles se redressaient; Jacques écartait les combattants, se faisait rendre compte des causes du débat, distribuait un conseil aux uns, une taloche aux autres, adjugeait l'objet en litige et mettait chacun d'accord par une partie de quilles. Il lui arrivait parfois de s'adresser à plus grand et plus fort que lui; mais la crainte d'être battu ne l'arrêtait pas. Dix fois terrassé, il se relevait dix fois; vaincu la veille, il recommençait le lendemain, et tel était l'empire de son courage appuyé sur le sentiment de la justice inné en lui, qu'il finissait toujours par l'emporter. Mais ce petit garçon déterminé, qui n'aurait pas reculé devant dix gendarmes du roi, se troublait et balbutiait devant une petite fille qui pouvait bien avoir quatre ans de moins que lui. Il suffisait de la présence de Mlle Suzanne de Malzonvilliers pour l'arrêter au beau milieu de ses exercices les plus violents. Aussitôt qu'il l'apercevait, il dégringolait du haut des peupliers où il dénichait les pies, lâchait le bras du méchant drôle qu'il était en train de corriger, ou laissait aller le taureau contre lequel il luttait. Il ne fallait à la demoiselle qu'un signe imperceptible de son doigt, rien qu'un regard, pour faire accourir à son côté Jacques, tout rouge et tout confus. Le père de Mlle de Malzonvilliers était un riche traitant qui avait profité, pour faire fortune, du temps de la Fronde, où tant d'autres se ruinèrent. Il ne s'était pas toujours appelé du nom brillant de Malzonvilliers, qui était celui d'une terre où il avait mis le plus clair de son bien; mais en homme avisé, il avait pensé qu'il pouvait, ainsi que d'autres bourgeois de sa connaissance, troquer le nom roturier de son père contre un nom qui fit honneur à ses écus. M. Dufailly était devenu progressivement et par une suite de transformations habiles, d'abord M. du Failly, puis M. du Failly de Malzonvilliers, puis enfin M. de Malzonvilliers tout court. Maintenant, il n'attendait plus que l'occasion favorable de se donner un titre, baron ou chevalier. A l'époque où ses affaires nécessitaient de fréquents voyages dans la province, et souvent même jusqu'à Paris, M. de Malzonvilliers avait maintes fois confié la gestion de ses biens à Guillaume Grinedal, qui passait pour le plus honnête artisan de Saint-Omer. Cette confiance, dont M. de Malzonvilliers s'était toujours bien trouvé, avait établi entre le fauconnier et le traitant des relations intimes et journalières, qui profitèrent aux trois enfants, Jacques, Claudine et Pierre. Suzanne, qui était à peu près de l'âge de Claudine, avait des maîtres de toute espèce, et les leçons servaient à tout le monde, si bien que les fils du père Guillaume en surent bientôt plus long que la moitié des petits bourgeois de Saint-Omer. Jacques profitait surtout de cet enseignement; comme il avait l'esprit juste et persévérant, il s'acharnait aux choses jusqu'à ce qu'il les eût comprises. On le rencontrait souvent par les champs, la tête nue, les pieds dans des sabots et un livre à la main, et il ne le lâchait pas qu'il ne se le fût bien mis dans la tête. Une seule chose pouvait le détourner de cette occupation, c'était le plaisir qu'il goûtait à voir son père manier les vieilles armes qu'on lui apportait des quatre coins de la ville et des châteaux du voisinage pour les remettre en état. Guillaume Grinedal était le meilleur arquebusier du canton; c'était un art qu'il avait appris au temps où il était maître de fauconnerie chez M. d'Assonville, et qui lui aurait rapporté beaucoup d'argent s'il avait voulu l'exercer dans l'espoir du gain. Mais, dans sa condition, il agissait en artiste, ne voulant pas autre chose que le juste salaire de son travail, qu'il estimait toujours moins qu'il ne valait. Jacques s'amusait souvent à l'aider, et lorsqu'il avait fourbi un haubert ou quelque épée, il s'estimait le plus heureux garçon du pays, pourvu toutefois que Mlle de Malzonvilliers lui donnât au point du jour son sourire quotidien. Lorsque Suzanne se promenait dans le jardin du fauconnier en compagnie des enfants et des animaux domestiques qui vivaient par là en bonne intelligence, elle offrait, avec Jacques, le plus étrange contraste qui se pût voir. Jacques était grand, fort, vigoureux. Ses yeux noirs, pleins de fermeté et d'éclat, brillaient sous un front bruni par le hâle et tout chargé d'épaisses boucles de cheveux blonds. Au moindre geste de ses bras, on comprenait qu'en un tour de main il aurait arraché un jeune arbre ou fait plier un boeuf sur ses jarrets; mais au moindre mot de Suzanne, il rougissait. Suzanne, au contraire, avait une exquise délicatesse de formes et de traits; à quinze ans elle paraissait en avoir douze ou treize à peine; son visage pâle, sa taille mince, ses membres frêles indiquaient une organisation nerveuse d'une finesse extrême. Ses pieds et ses mains appartenaient à l'enfance. Mais le regard calme et rayonnant de ses grands yeux bleus pleins de vie et d'intelligence, les contours nets et fermes de sa bouche annonçaient en même temps la résolution d'une âme honnête et courageuse. Elle avait le corps d'une enfant et le sourire d'une femme. Lorsqu'il lui arrivait de s'endormir à l'ombre d'un chêne, la tête appuyée sur l'épaule de Jacques, le pauvre garçon restait immobile tant que durait le sommeil de sa petite amie, et, dans une muette contemplation, il admirait le jeune et pur visage qui reposait sur son coeur avec un si naïf abandon. Quand la jeune fille entr'ouvrait ses lèvres roses et sérieuses, Jacques retenait son haleine pour mieux entendre. Son âme oscillait à la voix de Suzanne comme le rameau du saule au moindre souffle du vent, et parfois il sentait, en l'écoutant, monter à ses paupières des larmes dont la cause lui était inconnue, mais dont la source divine s'épanchait dans son coeur. Un jour du mois de mai 1658, cinq ans avant l'époque où commence cette histoire, et peu de temps avant la glorieuse bataille des Dunes, Jacques, qui pouvait avoir alors treize ou quatorze ans, vit venir à lui, tandis qu'il se promenait dans une prairie, à une petite distance de Saint-Omer, un inconnu vêtu d'assez méchants habits. On aurait pu le prendre pour quelque déserteur, à son accoutrement qui tenait autant du civil que du militaire, si l'étranger n'avait été contrefait. On ne pouvait guère être soldat avec une bosse sur l'épaule, et Jacques pensa que ce devait être un colporteur. L'étranger suivait un sentier tracé par les maraîchers entre les plants de légumes, et se haussait parfois sur un tertre pour regarder par-dessus les haies, dans la campagne. Quand il fut proche de Jacques, il s'arrêta et se mit à le considérer un instant. Jacques était appuyé contre un gros pommier, les mains dans les poches d'une blouse en toile, sifflant entre ses dents. Après quelques minutes de réflexion, l'inconnu marcha vers lui. --Es-tu de ce pays, mon garçon? lui dit-il. --Oui, monsieur, répondit Jacques. Si l'on avait demandé à Jacques pourquoi il avait salué celui qu'il prenait pour un colporteur du nom de _monsieur_, il aurait été fort en peine de l'expliquer. L'étranger avait un air qui imposait à Jacques, bien que le fils de Guillaume Grinedal ne se laissât point intimider facilement. Il parlait, regardait et agissait avec une extrême simplicité, mais dans cette simplicité, il y avait plus de noblesse et de fierté que dans toute l'importance de M. de Malzonvilliers. --S'il en est ainsi, reprit l'inconnu, tu pourras sans doute m'indiquer quelqu'un en état de faire une longue course à cheval? --Vous avez ce quelqu'un-là devant vous, monsieur. --Toi? --Moi-même. --Mais, mon petit ami, tu me parais bien jeune! Sais-tu qu'il s'agit de faire au galop sept ou huit lieues sans débrider? --Ne vous mettez pas en peine de l'âge; fournissez-moi seulement le cheval, et vous verrez. L'étranger sourit, puis il ajouta: --Il est rétif et plein de feu... --J'ai bon bras et bon oeil, il peut courir... --Viens donc; le cheval n'est pas loin. L'inconnu et Jacques quittèrent la prairie et entrèrent dans un petit bois. Tout au milieu, derrière un fourré, Jacques aperçut un cheval qui piaffait en tournant autour d'un ormeau auquel il était attaché. Un frein lié sur ses naseaux l'empêchait de hennir. Jacques n'avait jamais vu un si bel animal, même dans les écuries de M. de Malzonvilliers. Il s'approcha du cheval, lui caressa la croupe, dénoua le frein qui l'irritait, et s'apprêtait à sauter en selle, quand l'étranger lui mit doucement la main sur l'épaule. --Avant de partir, lui dit-il, au moins faut-il que tu saches où tu dois aller. --C'est juste, répondit Jacques, qui avait déjà le pied à l'étrier. L'impatience de galoper sur un si fier cheval lui avait fait oublier le but de la course. --Tu sais sans doute où est le petit village de Witternesse? --Très bien: à une lieue à peu près, sur la droite, du côté d'Aire. --C'est là que tu vas te rendre; maintenant retiens bien ceci: avant d'entrer à Witternesse, tu verras sur la gauche une ferme au bout d'un champ de seigle. Il y a quatre fenêtres avec une girouette en queue d'aronde sur le toit. Tu frapperas trois coups à la porte; au troisième coup, tu prononceras à haute voix le nom de Bergame; un homme sortira et tu lui remettras ce papier... En achevant ces mots, l'inconnu tira de sa poche un petit portefeuille, prit un crayon et se mit en devoir d'écrire. --Sais-tu lire? demanda-t-il brusquement à Jacques. --Oui, monsieur, très bien. L'étranger fronça le sourcil; mais ce mouvement fut si rapide que Jacques n'eut pas le temps de s'en apercevoir. Un instant l'étranger tourna le crayon entre ses doigts; puis, prenant une résolution subite, il écrivit rapidement quelques mots, déchira le feuillet, et le présentant à Jacques, attacha sur l'enfant un regard profond. Jacques examina le papier. --Je lis, mais je ne comprends pas, dit-il. L'étranger sourit. --Il n'est pas nécessaire que tu comprennes, reprit-il; mets le papier dans ta poche et saute à cheval... Bien!... Parbleu, mon garçon, tu te tiens gaillardement!... si tu t'y prends de cette façon, tu ne serviras pas de fascine à quelque fossé... Cependant, aie toujours les yeux sur les oreilles de l'animal... il est fantasque; mais quand il est en humeur de faire un écart, il a l'honnêteté d'en prévenir son cavalier par un certain mouvement d'oreille, dont les reins de beaucoup de gens ont gardé le souvenir... Ah! tu ris! tu verras, mon garçon! Comme Jacques lâchait la bride au cheval, l'étranger le retint. --Un mot encore. Connais-tu dans les environs une maison de braves gens où je puisse attendre ton retour sans craindre les indiscrets? --J'en connais dix, mais il y en a une surtout qui fera votre affaire. Sortez du bois, suivez le sentier où je vous ai rencontré, prenez la grande route et arrêtez-vous devant la première maison que vous trouverez sur votre droite. Vous la reconnaîtrez facilement. Tout est ouvert, portes et fenêtres. Vous serez chez mon père, Guillaume Grinedal, comme chez vous. --Diable! mais j'y serai très bien, dit l'étranger avec un sourire. Va maintenant. Il retira sa main qui serrait la gourmette, et le cheval partit. Un quart d'heure après, l'étranger entrait dans le jardin de Guillaume Grinedal. A la vue d'un étranger, le fauconnier quitta un long pistolet d'arçon qu'il fourbissait et se leva. --Que demandez-vous? lui dit-il. --L'hospitalité. --Entrez. Ce que j'ai est à vous. Si vous avez faim, vous mangerez; si vous avez soif, vous boirez; et pour si pauvre que je sois, j'ai toujours un lit pour le voyageur que Dieu conduit. En parlant ainsi, le père Guillaume avait découvert son front; ses traits honnêtes, ridés par le travail, gardaient une expression de dignité qui le faisait paraître au-dessus de sa condition. --Je vous remercie, dit l'étranger; ma visite sera courte. Quand votre fils sera revenu, je partirai. Guillaume l'interrogea du regard. --Oh! reprit son hôte, il ne court aucun danger. Avant que la lune se soit levée, il sera de retour. Je suis un marchand d'Arras qui vais, pour les affaires de mon commerce, à Lille; le pays est mauvais, et j'ai pensé que votre fils pourrait, plus sûrement que moi, se charger d'une valise laissée aux mains de mon valet à Witternesse. On ne saurait trop prendre de précautions dans les temps où nous vivons. Tandis que l'étranger parlait, Pierre, Claudine et quelques enfants, d'abord épars dans le jardin, s'étaient doucement rangés autour de lui, avec cette avide et farouche curiosité qui cherche mille détours pour se satisfaire et s'étonne de tout ce qu'elle voit. Guillaume les écarta du geste et pria l'étranger de le suivre, à quoi celui-ci se soumit sans délibérer. --Vous avez raison, reprit le fauconnier quand ils furent parvenus dans la salle basse de la maisonnette, nous vivons dans un temps où il faut s'entourer de précautions. Mais dans la maison d'un honnête homme il n'en est pas besoin; ainsi, mon gentilhomme, ne vous gênez point pour déguiser votre langage et vos manières. A ces mots, l'étranger tressaillit. --Je ne vous demande pas votre qualité et votre nom, reprit le fauconnier. L'hôte est sacré; son secret est comme sa personne; mais il ne faut point parler devant les enfants; les enfants ont le sens droit, ils comprennent et devinent; sitôt qu'on ouvre la bouche ils écoutent. Se taire est donc prudent. Moi, j'ai des cheveux gris, je n'ai rien vu, rien entendu, rien compris. --Vous êtes un brave homme! s'écria impétueusement l'étranger. Mordieu! je n'ai que faire de dissimuler avec vous. Vous ne vous êtes pas trompé, maître Guillaume, je suis... --Plus peut-être que je ne suppose, se hâta d'ajouter le fauconnier, et c'est pourquoi je prends la liberté de vous interrompre, afin de n'en pas savoir davantage. Que vous soyez Espagnol ou Français, vous n'en êtes pas moins un voyageur remis à ma garde. Ce toit vous protège. Si vous êtes de ceux qui ont tiré l'épée contre leur roi et leur pays, c'est à Dieu de vous juger. Je fais mon devoir; puissiez-vous dire: Je fais le mien. Le faux marchand baissa les yeux sous le regard serein de l'artisan, et la rougeur passa sur son front comme un éclair. Mais reprenant aussitôt sa sérénité, il salua de la main le vieux fauconnier. --Soit, mon brave, je ne chargerai pas votre mémoire d'un souvenir; mais, par le nom de mon père, je n'oublierai ni le vôtre, ni ce que vous faites. Deux heures se passèrent, et l'étranger partagea le dîner du fauconnier, à l'aise, comme sous la tente d'un soldat, ou dans l'hôtel d'un grand seigneur. Puis, deux autres se passèrent encore; à la fin de la quatrième, l'inquiétude rapprocha la pointe de ses sourcils. Il marcha vers la fenêtre et l'ouvrit, prêtant l'oreille; la nuit était venue, et la route était sans bruit. Bientôt il sortit de la maisonnette et s'avança vers la porte du jardin. Le père Guillaume le suivit. Ainsi que l'obscurité, le silence était profond. --Votre fils est brave? dit l'étranger brusquement au fauconnier. --Honnête et brave comme l'acier. --Il défendrait donc un dépôt confié à sa fidélité? --Ce n'est qu'un enfant, mais il se ferait tuer comme un homme. --Alors j'ai peur pour votre fils, maître Guillaume. Le père ne répondit pas, mais, aux rayons de la lune, l'étranger vit s'étendre la pâleur sur son front. Tous deux gardèrent le silence, les yeux attachés sur la ligne blanche du chemin qui se noyait dans un horizon vague et sans bornes. Les mystères de la nuit emplissaient l'espace de bruits confus, rapides, incertains. Guillaume Grinedal s'appuyait sur les bâtons d'une haie à claire-voie; on entendait craquer le bois sous l'effort de ses mains. Le gentilhomme froissait les revers de son habit. --Rien, rien encore! murmurait-il. Oh! je donnerais mille louis pour entendre le galop d'un cheval! Comme il parlait, une détonation retentit dans l'éloignement, plus loin que le bois dont les ombres épaisses coupaient l'horizon. La haie se brisa sous la main du fauconnier, qui sauta sur la route. --Un coup de fusil! L'avez-vous entendu? s'écria le gentilhomme. --Je l'ai entendu, répondit Guillaume Grinedal, qui se jeta à plat ventre sur le chemin. Deux autres détonations retentirent encore, mais le son venait de si loin, qu'il fallait l'oreille d'un père ou d'un proscrit pour les distinguer des mille bruits qui flottaient sous le ciel profond. Guillaume Grinedal écoutait l'oreille collée à la terre. --Eh bien? dit le gentilhomme. --Rien... rien encore! Le coeur me bat et les oreilles me tintent, dit le pauvre père. Ah! oui, maintenant, un bruit sourd, saccadé, continu! Il approche... c'est le galop d'un cheval! --Oh! le brave enfant! s'écria l'étranger avec explosion. Guillaume Grinedal ne dit rien, mais découvrant son front blanchi par les années, il leva les yeux vers le ciel et pria. Le gentilhomme regardait dans l'espace, la tête penchée en avant: on aurait dit que ses yeux étincelants voulaient percer la ténébreuse transparence de la nuit. --Je le vois, mordieu! je le vois! Le cheval a des ailes et l'enfant est dessus. Le gentilhomme saisit le bras du fauconnier. --Ne le reconnaissez-vous pas? dit-il. Mais le fauconnier remerciait Dieu; deux grosses larmes tremblaient au bord de ses paupières et ses lèvres agitées murmuraient une action de grâces. L'étranger retira sa main, et plein d'une religieuse émotion, souleva son chapeau. En quelques bonds le cheval arriva sur eux. L'enfant sauta sur la route, et tomba dans les bras du fauconnier. --Mon père! s'écria-t-il. Le père, silencieux, le pressait sur son coeur. --Mais, dit Guillaume Grinedal tout à coup, il y a du sang sur tes habits. Es-tu blessé? --Ce n'est rien, répondit Jacques, une balle a déchiré ma blouse, là, près de l'épaule, et m'a égratigné, je crois! --Tu es un vaillant garçon, sur ma foi, dit le gentilhomme; si jamais tu t'enrôles sous les drapeaux de Sa Majesté le roi Louis, vrai Dieu! tu feras ton chemin. Çà, voyons, as-tu la valise? --La voilà sur la croupe du cheval. --Pauvre _Phoebus!_ Tu l'as rudement mené, hein? dit gaiement l'étranger en passant la main sur le cou du cheval. Phoebus frotta ses naseaux écumants sur l'habit du gentilhomme, dressa l'oreille à la voix du maître, hennit et frappa du pied le sol. --Tu as donc été poursuivi? reprit l'étranger tout en débouclant la valise. --A une petite lieue de Witternesse j'ai dû quitter le grand chemin pour éviter un parti de maraudeurs espagnols, répondit Jacques. Deux lieues plus loin, en avant de Roquetoire, près de Blendecques, je suis tombé au milieu d'une bande de hussards et d'impériaux qui battaient l'estrade. Ils m'ont poussé vivement durant un quart d'heure. Mais Phoebus a de bonnes jambes. A l'entrée du bois ils ont perdu mes traces. Ah! j'oubliais! Bergame m'a chargé d'une lettre pour vous. La voici. Le gentilhomme brisa le cachet, et s'approchant de la fenêtre, il lut rapidement à la clarté d'une lampe. --C'est bien, mon enfant. Si quelque jour nous nous rencontrons, moi vieillard, toi homme, dans quelque situation que nous nous trouvions l'un et l'autre, tu pourras en appeler à l'hôte de Guillaume Grinedal; il se souviendra. Au point du jour, l'étranger sauta sur la selle de Phoebus, qui avait oublié, entre une litière fraîche et deux boisseaux d'avoine, les fatigues de la soirée. L'étranger portait un costume de paysan de l'Artois. --Adieu, Guillaume, dit-il au fauconnier en lui tendant la main; je ne vous offre rien: votre hospitalité est de celles qui ne se payent pas, et je craindrais de vous offenser en vous donnant de l'or. Prenez ma main, et serrez-la sans crainte. Sous quelque habit que je me cache, c'est, je vous le jure, la main d'un loyal gentilhomme. Quant à toi, mon ami Jacques, conserve ce coeur honnête et ce courage déterminé, et la fortune te viendra en aide: si Dieu me prête vie, je le prierai pour qu'il me fournisse l'occasion de te secourir comme tu m'as secouru. Les grands yeux noirs de Jacques regardaient l'étranger tout brillants d'une joie fière. Avec son épaule difforme et sa poitrine contrefaite, le faux marchand d'Arras lui semblait plus noble et plus imposant que tous les officiers du roi qu'il avait encore vus. Quand il lui prit la main, le coeur de Jacques battit à coups rapides, et lorsque, pressant les flancs de Phoebus, l'inconnu s'éloigna au galop, longtemps le père et le fils le suivirent du regard, émus et silencieux. Au moment où ils rentraient au jardin, le pied de Jacques fit rouler un objet brillant tombé sur le sable. C'était un médaillon en or guilloché. --Voyez, mon père, dit l'enfant; l'étranger l'aura sans doute perdu. --Garde-le, mon fils; c'est peut-être la Providence qui te l'envoie. II LES PREMIÈRES LARMES Le souvenir de cette aventure resta dans la mémoire de Jacques. Le temps put en affaiblir les détails, mais l'ensemble demeura comme un point lumineux au fond de son coeur. Depuis le jour, de sa rencontre avec l'étranger, il prit un goût plus vif aux choses de la guerre. Lorsqu'un escadron passait sur la route, bannière au vent et trompette en tête, il courait à sa suite aussi loin que ses jambes le pouvaient porter et fredonnait les fanfares pendant toute une semaine. Parfois aussi il lui arrivait d'enrégimenter les enfants du faubourg et de se livrer avec eux à un grand simulacre de bataille ou à quelque imitation de siège, qui finissait toujours par de furieuses mêlées où ses bras faisaient merveille; tout enfant qu'il était, il se montrait déjà d'une adresse surprenante dans le maniement des armes, épée, sabre, hache, pique, dague, pistolet ou mousqueton. Les mots du marchand d'Arras: _Si jamais tu t'enrôles, tu feras ton chemin_, bourdonnaient toujours à ses oreilles; mais nous devons ajouter qu'il n'y avait pas d'exercice, de revue, de combat et d'assaut que Jacques n'abandonnât volontiers pour suivre Mlle de Malzonvilliers, quand elle allait avec Claudine chercher des fraises dans les bois. Dans ces occasions, qui se renouvelaient tous les jours, le petit général soupirait de tout son coeur et demeurait tout interdit lorsque la main de Suzanne rencontrait sa main. La petite fille le faisait aller et venir à son gré, mais avec tant de grâce naturelle et d'un air si charmant, que Jacques serait parti pour le bout du monde sans délibérer, sur un signe de ses yeux bleus. Les années se passaient donc entre les études, les batailles et les promenades. On était en ce temps-là au milieu des troubles et des guerres, on n'entendait parler que de villes attaquées, de camps surpris, d'expéditions meurtrières. Le cardinal Mazarin et le parti du roi luttaient contre le parlement, les princes et l'Espagnol. M. de Condé tenait la campagne, tantôt vainqueur, tantôt vaincu; mais jusqu'alors la ville de Saint-Omer, protégée par une bonne garnison, n'avait pas eu à souffrir des déprédations de l'ennemi. Jacques serait parti depuis longtemps, s'il n'avait été retenu par le charme qu'il éprouvait à vivre auprès de Mlle de Malzonvilliers. Ce sentiment était d'autant plus impérieux, qu'il ne s'en rendait pas compte. Le hasard, ce grand architecte de l'avenir, lui fit lire dans son propre coeur. Un jour qu'il était assis dans un coin du jardin, la tête penchée, et roulant une dague entre ses doigts, sa soeur Claudine vint tout doucement lui frapper sur l'épaule. Jacques tressaillit. --A quoi penses-tu? dit l'espiègle. --Je n'en sais rien. --Veux-tu que je te le dise, moi? Tu penses à mamzelle Suzanne. --Pourquoi à elle plutôt qu'à une autre? s'écria Jacques un peu confus. --Parce que Suzanne est Suzanne. --Belle raison! --Très bonne, reprit l'enfant dont un malin sourire entr'ouvrit les lèvres vermeilles. Oh! je me comprends! --Alors, explique-toi. --Tiens, Jacques, ajouta Claudine en prenant un grand air sérieux, tu penses à mamzelle Suzanne, parce que tu l'aimes. Jacques rougit jusqu'à la racine des cheveux; il se dressa d'un bond; un trouble nouveau remplissait son âme, et mille sensations confuses l'animaient. L'éclair avait lui dans sa pensée, il saisit Claudine par le bras. --Mon Dieu! qu'as-tu donc? s'écria Claudine, effrayée du brusque changement qui s'était opéré dans les traits de son frère. --Écoute-moi, ma soeur; tu n'es qu'une petite fille... --J'aurai quinze ans, viennent les abricots, dit l'enfant. --Mais, continua Jacques, on dit que les petites filles s'entendent mieux à ces choses-là que les grands garçons. Pourquoi m'as-tu dit que j'aimais mamzelle Suzanne? Ça se peut, mais je n'en sais rien. --Dame! on voit ça du premier coup d'oeil. Dire comment, je ne le pourrais guère; mais je l'ai compris à plusieurs choses que je ne puis pas t'expliquer, parce que je ne sais par quel bout les prendre. D'abord, tu ne lui parles pas comme aux autres filles que tu connais; et puis tu as les yeux doux comme du miel quand tu la regardes; tu fais de grands tours pour l'éviter, et cependant tu la rencontres toujours, ou bien tu la cherches partout, et quand tu la trouves, tu t'arrêtes tout court, et l'on dirait que tu as envie de te cacher. Enfin, je ne sais ni pourquoi ni comment, mais tu l'aimes. --C'est vrai, murmura Jacques en lâchant le bras de sa soeur, c'est vrai, je l'aime. Sa voix, en prononçant ces mots, si doux au coeur, avait quelque chose de grave et de triste qui émut Claudine. --Eh bien, dit-elle en passant ses jolis bras autour du cou de son frère, ne vas-tu pas t'affliger maintenant? Est-ce donc une chose si pénible d'aimer les gens, qu'il faille prendre cet air malheureux? Voilà que tu me fais pleurer, à présent. La pauvre Claudine essuya le coin de ses yeux avec son tablier, puis, souriant avec la mobilité de l'enfance, elle se haussa sur la pointe du pied, et, approchant sa bouche de l'oreille de Jacques, elle reprit: --Bah! à ta place, moi je me réjouirais. Suzanne n'est pas ta soeur! je suis sûre qu'elle t'aime autant que tu l'aimes: tu l'épouseras. Jacques embrassa Claudine sur les deux joues. --Tu es une bonne soeur, lui dit-il; va, maintenant, je sais ce que l'honnêteté me commande. Et Jacques, se dégageant de l'étreinte de sa soeur, sortit du jardin. Il se rendait tout droit au château, lorsqu'au détour d'une haie il rencontra M. de Malzonvilliers. --Je vous cherchais, monsieur, lui dit-il en le saluant. --Moi? Et qu'as-tu à me dire, mon garçon? --J'ai à vous parler d'une affaire très importante. --En vérité? Eh bien, parle, je t'écoute. --Monsieur, j'ai aujourd'hui dix-huit ans et quelques mois, reprit Jacques de l'air grave d'un ambassadeur; je suis un honnête garçon qui ai de bons bras et un peu d'instruction; j'aurai un jour deux ou trois mille livres d'un oncle qui est curé en Picardie; car pour le bien qui peut me revenir du côté de mon père, je suis décidé à le laisser à ma soeur Claudine. En cet état, je viens vous demander si vous voulez bien me donner votre fille en mariage. --En mariage, à toi! Qu'est-ce que tu me dis donc? s'écria M. de Malzonvilliers tout étourdi. --Je dis, monsieur, que j'aime Mlle Suzanne; le respect que je vous dois et mon devoir ne me permettent pas de l'en informer avant de vous avoir parlé de mes sentiments. C'est pourquoi je viens vous prier de m'agréer pour votre gendre. Pendant ce discours, Jacques, le chapeau à la main, un mouchoir roulé autour du cou et en sarrau de toile grise, était debout au beau milieu du sentier. --Je n'ai pas besoin de vous dire, ajouta-t-il, que votre consentement me rendra parfaitement heureux, et que je n'aurai plus d'autre désir que de reconnaître toutes vos bontés par ma conduite et mon dévouement. Tout à coup M. de Malzonvilliers partit d'un grand éclat de rire. L'étrangeté de la proposition et le sang-froid avec lequel elle était faite l'avaient d'abord étourdi; mais au nouveau discours de Jacques, il ne put s'empêcher de rire au nez du pauvre garçon. Tout le sang de Jacques lui monta au visage. Malgré les illusions dont se berce la jeunesse, son bon sens natif lui disait tout bas que sa demande ne serait point accueillie, mais sa candide honnêteté ne lui permettait pas de croire qu'elle pût donner matière à plaisanter. --Ma proposition vous a mis en gaieté, monsieur, reprit-il avec une émotion mal contenue. Je ne m'attendais pas, je l'avoue, à l'honneur de vous causer tant de joie. --Eh! mon ami, je ne m'attendais pas non plus à une telle aventure! Vit-on jamais chose pareille? C'est plus amusant qu'une comédie de M. Corneille, parole d'honneur! Jacques déchira les bords de son chapeau avec ses doigts, mais il se tut. M. de Malzonvilliers riait toujours. Enfin, n'y tenant plus, il s'assit sur un quartier de pierre au revers du sentier. --Vous aurez tout le loisir de rire après, reprit Jacques, mais c'est à présent le moment de me répondre; vous ne sauriez deviner, monsieur, ce qui se passe dans mon coeur depuis que je sais que j'aime Mlle Suzanne. J'attends. --Ah çà! mon garçon, es-tu fou? répondit le traitant en s'essuyant les yeux. --Un fou ne vient pas honnêtement demander la main d'une jeune personne à son père. --C'est donc sérieusement que tu parles? --Très sérieusement. --Tais-toi, et surtout ne me regarde pas avec cet air de berger malheureux, ou tu vas me faire rire à m'étouffer, et je te préviens que ce serait abuser de ma position; je suis très fatigué, mon ami. --Aussi n'est-ce point mon intention; je désire seulement savoir quels sont vos sentiments. --Va-t'en au diable avec mes sentiments! Ai-je donc le temps de m'amuser aux sornettes qui trottent par la tête d'un maître fou! Voyez donc la belle alliance! la fille de M. Malzonvilliers avec le fils de Guillaume Grinedal le fauconnier! --Raillez-vous de moi tant qu'il vous plaira, monsieur, je ne m'en offenserai pas, s'écria Jacques vivement; mais gardez-vous de toucher au nom de mon père, car aussi bien qu'il y a un Dieu au ciel, si quelqu'un l'insultait, fût-ce le père de Suzanne, je me vengerais. --Et que ferais-tu, drôle? --Je l'étranglerais! Et Jacques leva au-dessus de sa tête deux mains de force à joindre lestement l'effet à la menace. M. de Malzonvilliers se dressa brusquement et porta la main à son cou; il lui semblait sentir déjà les doigts de Jacques se nouer derrière sa nuque. Mais Jacques abaissa subitement ses bras, et de sa violente émotion il ne lui resta qu'une grande pâleur sur le visage. --Je vous demande pardon de mon emportement, reprit-il; jamais je n'aurais dû oublier les bienfaits dont vous avez comblé ma famille; cette colère est la faute de ma jeunesse et non de mon coeur; oubliez-la, monsieur. Vous ne m'en voudriez peut-être pas, si vous saviez combien je souffre depuis que j'aime. Je ne vis que pour Mlle Suzanne, et je sens bien que je ne puis pas l'obtenir. Mais si pour la mériter il me fallait entreprendre quelque chose d'impossible, dites-le-moi, et, avec l'aide de Dieu, il me semble que j'y parviendrais. Parlez, monsieur, que faut-il que je tente? Quoi que ce soit, je suis prêt à obéir, et si je ne réussis pas, j'y laisserai mon corps. Il y a toujours dans l'expression d'un sentiment vrai un accent qui émeut; les larmes étaient venues aux yeux de Jacques, et son attitude exprimait à la fois l'angoisse et la résignation; M. de Malzonvilliers était au fond un bon homme; la vanité avait obscurci son jugement sans gâter son coeur; il se sentit touché et tendit la main à Jacques. --Il ne faut point te désoler, mon ami, lui dit-il, ni prendre les choses avec cette vivacité. Tu aimes, dis-tu! Il n'y a pas si longtemps que j'aimais encore; mais je ne me souviens guère de ce que j'aimais à dix-huit ans. Tu oublieras comme j'ai oublié, et tu ne t'en porteras pas plus mal. Jacques secoua la tête tristement. --Oui! oui! on dit toujours comme ça, continua le traitant. Eh! mon Dieu, à ton âge, je me croyais déjà dans la rivière parce que j'avais perdu l'objet de ma première flamme! Mais, bah! j'en ai perdu bien d'autres depuis! Parlons raison, mon garçon; tu m'entendras, car tu as du bon sens. Plusieurs gentilshommes du pays me demandent la main de Suzanne. Puis-je, en conscience, te préférer, toi qui n'as rien, ni état, ni fortune, et les repousser, eux qui ont tout cela? Jacques baissa la tête, et une larme tomba sur la poussière du sentier. --Parbleu! si tu étais riche et noble, reprit M. de Malzonvilliers, je ne voudrais pas d'autre gendre que toi! --Si j'étais riche et noble? s'écria Jacques. --Oui, vraiment. --Eh bien, monsieur, je m'efforcerai de gagner fortune et noblesse. --Écoute donc, mon ami, ces choses-là ne viennent pas très vite. Je ne te promets pas d'attendre. Jacques hésita un instant; puis, levant les yeux au ciel, il reprit: --A la garde de Dieu, monsieur, je me presserai le plus que je pourrai. --Pauvre garçon! murmura M. de Malzonvilliers tandis que Jacques s'éloignait, c'est vraiment dommage qu'il ne soit pas marquis ou tout au moins millionnaire. Jacques se dirigea d'un pas lent, mais ferme, vers un côté du parc de Malzonvilliers, où Suzanne avait coutume de se promener à cette heure-là, un livre ou quelque ouvrage d'aiguille à la main. Il l'aborda résolument et lui raconta l'entretien qu'il venait d'avoir avec son père; sa voix était tremblante, mais son regard assuré. Suzanne s'était sentie rougir au premier mot de Jacques; mais, bientôt remise de son trouble, elle avait attaché sur son jeune amant ce regard clair et serein qui rayonnait comme une étoile au fond de ses yeux bleus. --Votre père ne m'a point laissé d'espérance, mademoiselle, dit Jacques après qu'il eut terminé son récit; cependant je suis déterminé à tout entreprendre pour vous mériter. Me le permettez-vous? --M'aimez-vous, Jacques? reprit la jeune fille de cette voix vibrante et douce qui sonnait comme le cristal. --Si je vous aime! Je donnerais ma vie pour ma soeur Claudine; mais, mademoiselle, il me semble, et que Dieu me pardonne ce blasphème, que je donnerais le salut de mon âme pour vous! --Je serai donc votre femme un jour, mon ami, reprit Suzanne en tendant sa main à Jacques, qui sentit son coeur se fondre à ces mots. Nous sommes bien jeunes tous deux, presque deux enfants, ajouta-t-elle avec un sourire, mais Dieu nous viendra en aide. --J'ai le coeur fort! s'écria Jacques; ô mademoiselle, je vous gagnerai! --J'y compte, et moi je vous promets de n'être jamais qu'à vous! Jacques voulut baiser la main de Suzanne; mais Suzanne lui ouvrit ses bras, et les deux enfants s'embrassèrent. Tous deux étaient à la fois graves et ingénus. Ils croyaient à leur coeur. --Allez et méritez-moi, reprit Suzanne, les joues humides et rougissantes; moi, je vous attendrai en priant Dieu. Ils échangèrent un dernier serment et se séparèrent. Jacques reprit le chemin de la maisonnette, sérieux, mais non plus triste. Il fit tout de suite part à Guillaume Grinedal de ce qui s'était passé dans la journée. --Nous nous aimons, ajouta-t-il, et nous nous marierons. Le père regarda les hirondelles qui fuyaient au loin dans le ciel bleu. --Serments d'amoureux! dit-il en hochant sa tête chauve. Mais qu'ils durent ou qu'ils passent, il n'importe, mon fils, il faut partir. --C'était mon intention, répondit Jacques. Le père et le fils se serrèrent la main. --La fille appartient au père, reprit Guillaume Grinedal; M. de Malzonvilliers a été bon pour nous, il ne faut pas qu'il t'accuse d'avoir voulu semer le désordre dans sa maison. Tu partiras demain sans chercher à revoir Suzanne. Jacques hésita. --Il le faut, répéta le vieillard. --Je partirai, dit le fils; je partirai sans la revoir. Vers le soir, à l'heure accoutumée, on s'assit autour de la table. Le dîner fut silencieux. Jacques ne mangeait pas, et le refrain des chansons qu'il avait l'habitude de fredonner mourait sur ses lèvres. Claudine ne voulait pas parler, de peur d'éclater en sanglots; elle se détournait parfois pour s'essuyer les yeux. Jacques et Guillaume s'efforçaient de paraître calmes, mais les morceaux qu'ils portaient à la bouche, ils les reposaient intacts sur leur assiette. Après la veillée, le père embrassa ses trois enfants; il retint Jacques plus longtemps sur son coeur. --Va dormir, lui dit-il; mais auparavant, demande à Dieu du courage pour la vie qui, demain, commence pour toi. Le père se retira, et les trois enfants se prirent à pleurer; ni l'un ni l'autre n'avait la force d'exprimer son chagrin, et chacun d'eux trouvait moins de paroles à dire que de baisers à donner. Vers la pointe du jour, la famille se réunit au seuil de la porte. Jacques avait chaussé de gros souliers et des guêtres; une ceinture de cuir serrait sa blouse de toile autour de sa taille; un petit havresac pendait sur ses épaules et sa main était armée d'un fort bâton de houx. Pierre et Claudine sanglotaient. Jacques était un peu pâle, mais son regard avait repris toute son assurance et sa fermeté. --Où vas-tu, mon fils? dit le père. Déjà, à cette époque, Paris était la ville magique, le centre radieux qui sollicitait toutes les intelligences actives, les esprits audacieux, les imaginations inquiètes. Jacques n'avait pas un instant songé aux détails du parti extrême qu'il avait choisi, cependant, à la question de son père, il répondit sans hésiter: --A Paris. --C'est une grande ville, pleine de périls et de surprises. Beaucoup y sont arrivés pauvres comme toi, qui en sont partis riches; mais mieux vaut en sortir misérable que d'y laisser l'honnêteté. Que Dieu te bénisse, mon fils. Jacques s'agenouilla entre son frère et sa soeur, et Guillaume posa ses mains tremblantes sur le jeune front de son premier-né. Après qu'il se fut relevé, le père voulut glisser dans la main de Jacques une bourse où brillait de l'or, mais Jacques la lui rendit: --Gardez cet or, lui dit-il; c'est la dot de Claudine; j'ai des bras, et dans mon havresac cinquante livres que j'ai gagnées. Le père n'insista pas; mais, tirant de son sein un bijou attaché à un ruban, il le passa au cou de Jacques. --Le reconnais-tu, Jacques? lui dit-il; c'est le médaillon perdu par l'étranger, il y a cinq ans. Tu l'as bien gagné, garde-le donc; si tu retrouves le gentilhomme auquel il appartient, tu le lui rendras, et peut-être se rappellera-t-il l'hospitalité de notre toit. Embrassons-nous maintenant, et que Dieu te conduise. Jacques embrassa d'abord Guillaume et Pierre; Claudine était restée un peu en arrière; quand ce fut à son tour, elle sauta au cou de Jacques. --Je t'embrasse pour moi, d'abord, lui dit-elle tout bas, si bas, que sa voix glissait comme un souffle à l'oreille du voyageur; à présent, c'est pour _elle_. Jacques tressaillit. --Oui, pour _elle_, reprit sa soeur; elle-même me l'a bien recommandé. Jacques serra Claudine sur son coeur avec passion au souvenir de Suzanne. Il regarda le ciel, plein d'un courage nouveau, l'oeil brillant d'espoir. Les premières clartés du jour s'épanchaient sur les campagnes humides; à l'horizon flottaient mille vapeurs dorées, et la route se perdait au milieu des solitudes baignées de lumière. Paris était là-bas, derrière cet horizon flamboyant; Suzanne était le prix du triomphe. Jacques s'arracha des bras de Claudine et partit. III UN PAS DANS LA VIE A quelques centaines de pas de la maisonnette, la route faisait un coude et gravissait un monticule. Arrivé au sommet, Jacques se retourna. Sur le seuil de la porte, Guillaume Grinedal était debout, et près de lui, agenouillés sur la terre, Pierre et Claudine tenant ses mains entre les leurs. Derrière lui, Jacques laissait tout son bonheur, tout ce qu'il avait aimé: le jardin plein d'ombre et de fraîcheur, la tranquille retraite où il avait bégayé sa première prière et rêvé ses premiers rêves d'amour; les grandes campagnes qui avaient protégé son âme de leur solitude et de leur sérénité; le vaste château, voilé de vieux ormeaux, où si souvent il avait soupiré, sans savoir la cause de ses soupirs, aux bruits innocents de deux lèvres enfantines chantant une chanson du pays. Les boeufs fauves égarés dans les grasses prairies, les taureaux ruminant à l'ombre des hêtres, le troupeau filant le long du sentier, les noirs essaims des corneilles dispersés autour des chênes, la jeune fille passant pieds nus le ruisseau babillard, le lourd fermier pressant l'attelage paresseux, et jusqu'aux alouettes blotties aux creux des sillons ou perdues dans l'azur immense, tous les êtres et toutes les choses de la création avaient une part dans cette vie qui s'était épanchée comme une onde limpide et fraîche entre deux rives d'herbes molles. Derrière lui, c'était le repos et la paix; c'était l'inconnu et ses hasards sans nombre devant lui. Jacques s'appuya sur le bâton de houx, et promena ses regards au loin; mille souvenirs oubliés s'éveillèrent en foule dans son coeur; longtemps il écouta leurs voix confuses qui se redisaient le passé tout plein de douces joies et d'honnêtes labeurs, et se plut à leurs récits mystérieux, les yeux tournés vers les beaux ombrages qui faisaient à Malzonvilliers une verte ceinture. Deux larmes qui vinrent mouiller ses mains, sans qu'il les eût senties couler sur ses joues, le tirèrent de son rêve. Combien d'autres n'étaient pas déjà tombées sur la poussière! Jacques secoua la tête et s'élança sur le revers du monticule. Après avoir passé la nuit à Fauquembergues, il arriva le lendemain à Fruges. Dans l'auberge où il s'arrêta, quelques rouliers, assis autour d'une table, dépeçaient un quartier de mouton; ils causaient vivement entre eux, et Jacques remarqua avec surprise que leurs chariots étaient encore tout attelés sur la route; les animaux, débridés seulement, mangeaient à même leur provende étalée par terre. Aux premiers mots qu'il entendit, Jacques comprit qu'une troupe de batteurs d'estrade avait pénétré dans le pays, entre Aire et Saint-Omer. Ils appartenaient, disait-on, à un corps de soldats hongrois et croates que le gouvernement espagnol avait licenciés, et qui cherchaient à ramasser un gros butin avant de quitter la Flandre. Les habitants aisés se retiraient en toute hâte du côté de Saint-Pol ou de Montreuil; les autres cachaient leurs objets les plus précieux. On voyait des femmes et des enfants sur les voitures des rouliers, et de temps en temps passaient sur la route des familles de gentilshommes, accompagnées de leurs serviteurs armés jusqu'aux dents. Jacques était habitué à ces scènes de tumulte et de terreur. Il s'avança vers l'un des rouliers, et lui demanda si les ennemis étaient encore bien loin. --Qui le sait? répondit l'homme. Peut-être à dix lieues, peut-être à cent pas. Les hussards vont vite, et mieux vaut être entre de bonnes murailles que par chemins. Parmi ceux qui décampaient en toute hâte, personne n'avait encore rien vu, cependant nul ne s'arrêtait et n'osait même retourner la tête. Jacques pensa que chacun fuyait parce qu'il voyait fuir les autres, et en garçon résolu qu'il était, il prit le parti de continuer son chemin, voulant arriver à Hesdin avant la nuit. La journée était brûlante, et Jacques marchait depuis le matin; l'appétit commença de se faire sentir avec la fatigue. N'apercevant ni Hongrois ni Croates, Jacques se jeta sur le côté de la route, près d'une fontaine qui coulait à l'ombre d'un bouquet d'arbres, et tirant de sa valise quelques provisions dont il s'était muni à Fruges, il se mit à déjeuner gaillardement. En ce lieu, l'herbe était épaisse et l'ombre fraîche; Jacques regarda sur la route, et ne voyant rien, ni fantassin, ni cavalier, il s'étendit comme un berger de Virgile au pied d'un hêtre. Il pensa d'abord et beaucoup à Mlle de Malzonvilliers et soupira; puis, au souvenir des bonnes gens qu'il avait rencontrés fuyant comme des lièvres, il sourit; il allait sans doute penser à bien d'autres choses encore, quand il s'endormit. Jacques ne voulait que se reposer; mais la jeunesse propose et l'herbe fraîche dispose. Il dormait donc comme on dort à dix-huit ans, lorsqu'un grand bruit de chevaux hennissant et piaffant le réveilla en sursaut. Sept ou huit cavaliers tournaient autour de lui, tandis que deux autres débouclaient son havresac après être sautés de selle. Jacques se dressa d'un bond, et du premier coup de poing fit rouler à terre l'un des pillards; il allait prendre l'autre à la gorge, lorsque trois ou quatre cavaliers fondirent sur lui et le renversèrent: avant qu'il pût se relever, un coup violent l'étourdit, et il resta couché aux pieds des chevaux. Il n'avait fallu que trois minutes aux cavaliers pour déboucler sa valise, il ne leur en fallut pas deux pour piller l'argent et les effets, dépouiller Jacques de son habit et disparaître au galop. Jacques resta quelques instants immobile, étendu sur le dos. Les larges bords de son chapeau de feutre ayant amorti la force du coup qui lui était destiné, Jacques n'était qu'étourdi. Quand il se releva, à moitié nu et sans argent, il courut sur un tertre pour reconnaître le chemin qu'avaient pris les pillards. Un tourbillon de fumée fouettée par le vent ondulait dans la plaine; deux villages brûlaient; entre les toits de chaume tout pétillants, passaient les bestiaux épouvantés. Un nuage lourd et criblé d'étincelles s'épandait au loin; quand l'incendie gagnait une meule de paille ou quelque grange emplie de foin, un jet de flamme coupait le sombre rideau de ses éclairs rouges et tordus. Un gros de cavalerie se tenait en bataille sur le bord d'un ruisseau. Jacques n'en avait jamais vu l'uniforme, qui se composait d'un habit blanc à retroussis jaunes et d'une culotte noire. A sa tête, allant et venant d'un bout de l'escadron à l'autre, marchait un cavalier qu'à sa mine on reconnaissait pour le chef. Jacques courut droit à lui. Il ne doutait pas qu'il n'eût eu affaire à des maraudeurs du parti ennemi, mais dans son naïf sentiment d'équité, il ne doutait pas non plus que le chef ne lui fît rendre ce qu'on lui avait volé. Si le roi d'Espagne et l'empereur d'Allemagne faisaient la guerre au roi de France, ils ne la devaient pas faire aux voyageurs. A la vue d'un jeune homme qui s'avançait vers eux au pas de course, nu-tête et sans habit, le capitaine s'arrêta. --Que veux-tu? lui dit-il brusquement quand Jacques fut à deux pas de son cheval. --Justice, répondit Jacques tranquillement. Le chef sourit et passa ses longs doigts nerveux dans sa moustache. Deux cavaliers qui le suivaient échangèrent quelques paroles rapides; ils parlaient plutôt du gosier que des lèvres, et leur idiome frappait les oreilles de Jacques comme le croassement des corbeaux. --De quoi te plains-tu? reprit le chef. --On m'a pris ma valise, l'argent, les effets qu'elle contenait, jusqu'à mes habits, tout. --On t'a laissé ta peau, et tu te plains! Mon drôle, tu es exigeant. Jacques crut n'avoir pas bien entendu. --Mais je vous dis... --Et moi je te dis de te taire! s'écria le chef; tu répondras quand on t'interrogera. Le chef se tourna vers ses officiers; pendant leur courte conférence, Jacques se croisa les bras. L'idée de fuir ne lui vint même pas; il lui semblait impossible qu'on lui fît plus qu'il n'avait souffert. --- Tu es Français, sans doute? reprit le chef en revenant vers lui. --Oui. --De ce pays, peut-être? --De Saint-Omer. --Tu dois connaître alors les chemins de traverse pour regagner les frontières de la Flandre? --Très bien. --Tu vas donc nous servir de guide jusque-là. Bien que tes compatriotes décampent comme des volées de canards à notre approche, je crois que nous nous sommes avancés trop loin. J'ai assez de butin comme ça... Cependant, s'il y a quelques bons châteaux aux environs, tu nous y conduiras. En route! Jacques ne bougea pas. --M'as-tu entendu? reprit le chef en le touchant du bout de sa houssine. --Parfaitement. --Alors, marche. --Non pas, je reste. --Tu restes! s'écria le chef; et poussant son cheval, il vint heurter Jacques immobile. Le tube glacé d'un pistolet s'appuya sur le front de Jacques. --Ah çà! sais-tu bien que je n'aurais qu'à remuer le doigt pour te faire sauter la cervelle, manant! reprit le Chef. --Remuez-le donc, car, pour Dieu, je ne vous servirai pas de guide dans mon pays et contre les miens. Le pistolet se balança un instant à la hauteur du visage de Jacques, puis s'abaissa lentement. --Ainsi, tu ne veux pas nous conduire aux frontières, ajouta le chef en glissant le pistolet sous l'arçon. --Je ne le peux pas. --C'est donc moi qui t'y conduirai. Le chef dit quelques mots dans une langue étrangère, et avant que Jacques pût se douter du danger qui le menaçait, trois ou quatre soldats l'avaient saisi et garrotté. --Il y a bien dans la compagnie quelque vieux licol propre à te servir de cravate, continua le chef en s'adressant à Jacques. Quand nous toucherons aux limites de l'Artois, je prétends t'y laisser pendu à la plus belle branche du plus beau chêne, afin que tu serves d'exemple aux habitants de l'endroit. Si les corbeaux te le permettent, mon drôle, tu auras le loisir d'y méditer sur les profits de l'honnêteté. Sur un signe du chef, deux soldats jetèrent Jacques en croupe d'un cavalier; on le lia à la selle comme un sac, et toute la troupe partit au trot du côté de Hesdin. Jacques, courbé en deux, battait de sa tête et de ses pieds les flancs du cheval; le sang se porta bientôt aux extrémités, sa face devint pourpre, ses yeux s'injectèrent, un bourdonnement douloureux et confus emplit ses oreilles, le nom de Suzanne expira sur ses lèvres, et il ferma ses paupières. Mais, au moment où le voile rouge qui flottait devant ses yeux à demi clos obscurcissait le plus son esprit, il ramena, par un effort violent, ses mains à la hauteur de sa tête, un instant soulevée. Les courroies qui les enchaînaient touchaient à ses lèvres; il les mordit, et, l'instinct de la conservation revenant avec l'espoir de la délivrance, il en eut bien vite, à coups de dents, déchiré le noeud. Le cavalier chantait tout en fourbissant la garde de son sabre. Jacques se suspendit d'une main à la croupière du cheval, et de l'autre défit le lien qui l'attachait à la selle. Quand il sentit ses membres libres, il regarda autour de lui pour voir si nul soldat ne l'observait; le chef et les officiers chevauchaient en tête, et l'escadron les suivait sans penser au captif. Le cavalier, tout occupé de son arme, ne pressait pas son cheval qui, plus lourdement chargé que les autres, avait perdu du terrain et se trouvait alors à la queue de la colonne. Jacques se laissa donc glisser doucement sur le chemin. A peine eut-il senti la terre sous ses pieds, que toute sa vigueur lui revint, et se jetant sur le côté de la route, il prit à travers champs. Mais il avait à peine fait deux cents pas qu'il entendit une détonation, et, au même instant, une balle fit jaillir la poussière à ses côtés. Il tourna la tête et vit trois ou quatre cavaliers lancés à ses trousses, le mousqueton au poing. Jacques était leste et vigoureux, il franchissait les haies et les fossés comme un chevreuil; mais il ne pouvait longtemps lutter contre des chevaux. Le cavalier à qui sa garde avait été confiée se montrait le plus ardent à sa poursuite; déjà il était en avance de quelques centaines de pas sur ses camarades, lorsque Jacques, comprenant l'inutilité de sa fuite, s'arrêta. Le cavalier arriva sur lui au galop, le sabre levé; mais Jacques évita le coup en se jetant de côté, et saisissant le soldat par la jambe gauche, il le précipita à bas du cheval. Tandis que le soldat, meurtri de sa chute, se débattait à terre, Jacques sauta sur la selle et partit. Pendant quelques minutes, les camarades du vaincu bondirent sur ses traces; deux ou trois balles égratignèrent le sol à ses côtés, mais bientôt la course des maraudeurs se ralentit; l'escadron était loin derrière eux, et en avant s'étendait un pays inconnu où l'ennemi pouvait surgir à tout instant; l'un d'eux retint son cheval et tourna bride; le second l'imita, puis le troisième aussi, et Jacques n'entendit plus retentir à son oreille leur galop furieux. A son tour, il ramassa les rênes et mit sa monture au petit trot. Jacques n'avait pas marché un quart d'heure dans la direction de Saint-Pol, qu'il découvrit, en avant de Fleury, une troupe de cavaliers portant de l'infanterie en croupe. La première rencontre avait appris au fils du fauconnier assez des usages de la guerre pour le rendre circonspect. Un moment il eut la pensée de se jeter dans un petit bois, lorsqu'une nouvelle réflexion le décida à pousser droit en avant. Il était trop près de Saint-Pol, ville forte occupée par une grosse garnison, pour que l'ennemi eût osé s'aventurer jusque-là. Une vedette qui trottait à deux ou trois cents pas de la troupe, étonnée de voir un grand garçon n'ayant qu'un pantalon et la chemise courant sur un cheval tout équipé, arrêta Jacques. --Conduisez-moi à votre capitaine, dit Jacques au plus apparent de la bande. --C'est ce que j'allais justement vous proposer, mon camarade, répondit le brigadier. Le capitaine était un beau jeune homme dont la bonne mine était rehaussée par le costume militaire; une fine moustache noire faisait ressortir l'éclat de ses lèvres du galbe le plus pur. Une grande pâleur répandue sur ses traits délicats donnait à sa physionomie un charme et une distinction inexprimables. Jacques se sentit rassuré du premier regard. Ami ou ennemi, il avait affaire à un brave gentilhomme. L'officier considéra Jacques un instant en silence, et un rapide sourire éclaira son visage, où la mélancolie avait jeté son voile mystérieux. --Si tu es Français, dit-il enfin d'une voix claire et douce, ne crains rien, tu es parmi des Français. Jacques lui raconta ce qui lui était arrivé; son sommeil, sa capture, sa délivrance, le péril auquel il avait échappé. L'officier l'écoutait, frisant le bout de sa moustache, les yeux attachés sur les yeux du jeune homme. Jacques comprit la signification de ce regard. Il rougit. --Vous me prenez pour un espion? dit-il d'une voix brève. --Plus maintenant; la lâcheté n'a pas ces traits honnêtes et ce regard fier. Elle tremble, mais ne rougit pas. Tu es un brave garçon, et tu vas nous conduire au lieu où tu as laissé les batteurs d'estrade. --Volontiers; quand je les perdis de vue, ils prenaient le chemin de l'abbaye de Saint-Georges, près de Bergueneuse, et ne peuvent pas être à plus d'une lieue d'ici. Sur l'ordre du capitaine, on fournit à Jacques un habit, un chapeau, un sabre et des pistolets. --As-tu jamais manié ces joujoux-là? reprit l'officier. --Vous en jugerez, mon capitaine, si nous rencontrons les bandits qui m'ont pillé. --Va donc! Jacques se plaça à la tête de la troupe, qui se composait de deux cents cavaliers à peu près portant en croupe autant de grenadiers. Elle venait d'être détachée de la garnison de Saint-Pol, pour repousser les maraudeurs de l'armée espagnole signalés par les éclaireurs. L'officier trottait à côté de Jacques. --Tu manies ton cheval comme un vieux soldat, lui dit-il au bout de cinq minutes. Où donc as-tu appris l'équitation? --Chez mon père, à Saint-Omer. --Ah! tu es de Saint-Omer? alors tu as peut-être connu un brave fauconnier nommé Guillaume Grinedal? --Comment ne l'aurais-je pas connu, puisque c'est mon père. L'officier tressaillit. Il se tourna vers Jacques et se prit à le considérer attentivement. --Ton père! Ce vieux Guillaume qui m'a si souvent porté sur ses genoux est ton père? Tu t'appelles donc Jacques? Ce fut au tour de Jacques de tressaillir. Il regarda l'officier, tout ému, cherchant à lire sur son visage un nom que son coeur épelait tout bas. --Mon nom? vous savez mon nom? dit-il. L'officier lui tendit la main. --As-tu donc oublié M. d'Assonville? reprit-il. --Notre bienfaiteur à tous! s'écria Jacques. Et il attacha ses lèvres sur la main du capitaine. --Non pas celui-là, Jacques, mais son fils, Gaston d'Assonville. Le père est là-haut; il a été l'ami de Guillaume: le fils sera l'ami de Jacques. IV L'ESCARMOUCHE La troupe commandée par M. d'Assonville, capitaine aux chevau-légers, était encore à dix minutes de l'abbaye de Saint-Georges, dont les murailles blanches se dessinaient entre des massifs d'arbres sur la droite du chemin, lorsqu'on entendit des coups de fusil pétiller à une petite distance. Un paysan qui fuyait sur un méchant bidet apprit à M. d'Assonville qu'une vingtaine de maraudeurs s'étaient présentés à l'abbaye, avaient forcé les portes et ordonné aux religieux de préparer des vivres pour toute la troupe, s'ils ne voulaient pas voir leur maison mise à feu et à sang. --Qu'a fait l'abbé? demanda le capitaine, dont les yeux s'enflammèrent. --Dame! reprit le paysan, il a vidé la cave et fait dresser les tables. --Bien, nous mangerons le dîner après le bal. --Hum! fit l'autre, m'est avis, mon officier, que bien des danseurs manqueront au festin. Les Hongrois sont nombreux. --Combien? --Mais six ou sept cents, tous à cheval et bien armés. Leur chef a fait sonner de la trompette; les bandes dispersées de toutes parts se sont réunies, et, en attendant que le souper soit prêt, elles pilent Anvin. Le village était en feu et la fusillade éclatait dans la plaine. M. d'Assonville se dressa sur ses étriers, l'épée à la main. Ce n'était plus le pâle jeune homme au front décoloré. L'éclair brillait dans ses yeux, le sang brûlait sa joue. --En avant! cria-t-il d'une voix tonnante, et du bout de son épée il montra à ses soldats le village flamboyant. Toute la troupe s'ébranla. A la vue des Français, les clairons sonnèrent et les ennemis se rangèrent en bataille à quelque distance d'Anvin, aux bords de la Ternoise. Leur troupe était nombreuse et bien montée; mais M. d'Assonville était de ceux qui ne savent pas reculer; il fit mettre pied à terre aux grenadiers et les divisa par pelotons de vingt à vingt-cinq hommes entre ses cavaliers. --Jouez du fusil comme nous jouerons du sabre, leur dit-il, et nous ferons passer la rivière sans bateau à ces méchants drôles. Les grenadiers crièrent: Vive le roi! et apprêtèrent leurs armes. Au moment où M. d'Assonville allait donner le signal d'attaquer, un vieil officier lui toucha légèrement le bras. --Monsieur le comte, lui dit-il, ils sont deux contre un et l'avantage de la position est pour eux. --Quoi! c'est vous, monsieur du Coudrais, qui comptez l'ennemi! --Je dois compte au roi, mon maître, de la vie de tous ces braves gens, reprit l'officier en montrant du bout de son épée les soldats impatients. Maintenant ordonnez, et vous verrez si j'hésiterai à me faire tuer. --Non pas, monsieur, vous triompherez avec vos grenadiers. Ils sont un contre deux! eh bien, nous avons pour nous la vue de ce village qui brûle! Chaque chaumière qui croule crie vengeance. En avant! Toute la troupe entendit ces mots. Les soldats électrisés s'élancèrent, et Jacques, emporté le premier, sentit courir dans ses veines le frisson de la guerre. Les Hongrois, après s'être mis en bataille, attendaient les Français en poussant mille cris. Grâce à la supériorité du nombre, ils comptaient sur une facile victoire; bien éloignés de mettre la rivière entre eux et les assaillants, ce qui aurait doublé leurs forces par l'avantage de leur position, ils coururent à leur rencontre pêle-mêle et sans ordre, aussitôt qu'ils les virent s'ébranler. Le choc fut terrible; la fusillade éclata sur toute la ligne, et les cavaliers s'abordèrent le sabre et le pistolet au poing. Un instant on put croire que le succès serait douteux. Les combattants ne faisaient qu'une masse mouvante étreinte par la colère et le sauvage amour du sang; de cette masse confuse montait un bruit de fer mêlé à des hurlements de mort. A toute seconde un homme disparaissait du milieu de cet océan de têtes qu'entouraient mille éclairs, où sonnait le cliquetis des armes, et l'espace se resserrait; mais les décharges des grenadiers de M. du Coudrais, qui combattaient en bon ordre, avaient éclairci les rangs de l'ennemi; les Hongrois, écrasés sous une grêle de balles partant de tous les côtés à la fois, pressés par la fougue ardente des cavaliers qu'enflammait l'exemple de M. d'Assonville, mollirent et lâchèrent pied. Un soldat regarda en arrière, un autre tourna bride, un troisième se jeta tout armé dans la Ternoise, dix ou douze décampèrent, un escadron plia tout entier, puis tous enfin reculèrent dans un désordre affreux. --En avant! cria de nouveau M. d'Assonville, et poussant son cheval sur les derniers combattants, il précipita toute la troupe dans la rivière. Quand les chevaux enfoncèrent les pieds dans l'eau, ce fut une déroute. Les Hongrois et les Croates partirent au galop, jetant leurs mousquetons, et le sabre hacha les fuyards. Jacques voyait pour la première fois et de près toutes les horreurs d'un combat. L'émotion faisait trembler ses lèvres; mais le piaffement des chevaux, l'éclat des armes, le bruit des explosions, l'odeur de la poudre, excitaient son jeune courage; il brandit son sabre d'une main ferme et se lança tout droit devant lui. Un Croate qu'il heurta dans sa course lui lâcha à bout portant un coup de pistolet; la balle traversa le chapeau de Jacques à deux pouces du front. Jacques riposta par un coup de pointe furieux. Le Croate tomba sur le dos, les bras étendus; le sabre lui était entré dans la gorge; Jacques sentit jaillir sur sa main le sang bouillonnant et chaud; il regarda le soldat pâlissant qu'emportait le cheval effaré. C'était le premier homme qu'il tuait; Jacques abaissa la pointe de son sabre et frissonna, mais il était au premier rang, et le tourbillon le poussa en avant. Au milieu de la mêlée, Jacques rencontra M. d'Assonville et se tint dès lors à son côté. Tous deux les premiers firent entrer leurs chevaux dans la rivière rougie, mais quand il n'y eut plus que des fuyards, tous deux remirent leur sabre au fourreau. Le capitaine tendit la main au soldat. --Tu t'es bien conduit, Jacques, lui dit-il. Mordieu! tu avais raison de vouloir te mesurer contre ces pillards. Tu leur as payé la monnaie de ta valise! --Ma foi, monsieur, j'ai fait ce que j'ai pu. --Eh! mon camarade, ceux qui courent te diront que tu as trop pu! Le champ de bataille était encombré de morts et de blessés; les ennemis avaient laissé trois cents des leurs par terre; une centaine fort mal accommodés étaient restés aux mains des Français, si bien que les batteurs d'estrade avaient perdu la moitié de leur monde. Cependant les clairons sonnèrent, et les soldats dispersés de toutes parts se réunirent sous leurs guidons. --Tu n'es pas encore enrégimenté, mon garçon, dit M. d'Assonville à Jacques, ainsi va à tes affaires. Songe que tu as perdu une valise, ne te fais pas faute d'en ramasser deux. Comme M. d'Assonville allait rejoindre son escadron, deux grenadiers qui portaient un brancard sur lequel gisait un officier vinrent à passer près de lui. A la vue du capitaine des chevau-légers, l'officier se souleva sur son coude. --Monsieur le comte, dit-il, vous aviez raison, et je n'avais pas tort. Ils sont battus, mais ils m'ont tué. --Tué! s'écria M. d'Assonville. Ah! j'espère, monsieur du Coudrais, que votre blessure... --Ma blessure est mortelle, reprit le vieil officier. Un coup de feu m'a traversé le corps. Ma prudence m'est expliquée, à présent: c'était un pressentiment. Au revoir, capitaine! M. du Coudrais laissa tomber sa tête, où flottaient les ombres du trépas, et les soldats passèrent. Jacques avait le coeur serré. Après l'éclat et les transports de la victoire, il venait d'assister au deuil d'une agonie. Il prit dans la direction de la rivière, la tête penchée et l'esprit malade. Combien déjà la paix de la maisonnette était loin! Il n'avait pas fallu deux journées pour que Jacques eût tué quatre ou cinq hommes et qu'il en eût blessé sept ou huit autres. Tout en marchant au milieu des cadavres, ses yeux tombèrent sur ses mains: elles étaient humides et rouges encore; tout son corps frissonna. Quelle route allait-il donc suivre pour arriver jusqu'à Suzanne, et quelles sanglantes prémices son amour venait-il de lui offrir? Jacques foulait en ce moment l'endroit où la mêlée avait été le plus furieuse, la terre était jonchée de morts; au milieu des Hongrois étendus, ses regards vagues et distraits rencontrèrent un soldat qui, tombé à vingt pas de la Ternoise, cherchait à se rapprocher du rivage. Le Hongrois rampait sur les mains et les genoux, se traînait l'espace de quelques pieds, puis s'abattait. Jacques courut à lui et le souleva. --De l'eau! de l'eau! dit le Hongrois, dont la face était souillée de sang coagulé; de l'eau! je brûle! Jacques le transporta sur le bord de la Ternoise, et présenta à ses lèvres ardentes un chapeau rempli d'eau. Le Hongrois trempa son visage dans cette eau froide et but avidement. --J'ai du feu dans la gorge, et mes lèvres sont comme deux fers rouges, disait-il en léchant les bords humides du chapeau. Jacques l'adossa contre un tronc d'arbre et lava son visage. Le Hongrois avait reçu un coup de sabre sur la tête et une balle dans le ventre. Quand la boue et le sang effacés laissèrent les traits à découvert, Jacques poussa un cri. Le blessé leva les yeux sur lui. --Ah! tu me reconnais à présent, dit-il avec un rire amer. Quand tu m'as soulevé, je n'ai rien dit, j'avais soif... maintenant, achève-moi si ça t'amuse. --Oh! fit Jacques avec une expression d'horreur. --Parbleu! c'est ton droit. --Un droit d'assassin! --Ah! tu as de ces scrupules-là, toi! à ton aise. Quant à moi, je n'y regarderai pas de si près, si quelque jour... Mais les tiens m'ont mis dans un trop piteux état pour que je recommence jamais. Diable! mon drôle, tu t'es bien vengé. --Non pas! je me suis battu, voilà tout. --Oh! je ne t'en veux pas! Si je t'avais cassé la tête, tout cela ne serait pas arrivé. C'est une leçon... il est un peu tard pour m'en servir; qu'elle te profite au moins. L'officier se retourna sur le flanc. --Vois-tu, reprit-il, quand on tient un ennemi, le plus court est de lui brûler la cervelle. C'est un principe que j'avais toujours mis en pratique; pour l'avoir oublié une fois, voilà où j'en suis réduit... Une convulsion serra le gosier du Hongrois, qui se tordit au pied de l'arbre. --De l'eau! de l'eau! murmura-t-il encore, j'ai des charbons dans les entrailles! Jacques posa le chapeau plein à son côté, et courut chercher du secours. Il trouva M. d'Assonville inspectant sa troupe, suivi d'un maréchal des logis, qui rayait les noms des morts sur le livre de la compagnie. --L'officier hongrois, qui voulait me faire pendre aux frontières de l'Artois, se meurt, lui dit Jacques; ne pourrais-je pas le faire transporter à l'ambulance pour qu'il reçoive les soins que réclame son état? M. d'Assonville regarda Jacques. --Ah! c'est le capitaine qui voulait te faire pendre aux frontières de l'Artois! C'est bien, mon garçon, va. Jacques partit avec deux grenadiers. L'officier hongrois fut placé sur un brancard garni de bottes de paille. Quelques gouttes de sang se figeaient au bord de ses plaies ouvertes, ses dents claquaient de froid. Le fils du fauconnier le couvrit de son habit. --Quel coeur as-tu donc? lui dit brusquement l'officier. --Le coeur de tout le monde. --Parbleu! tu es bien le premier habitant de ce monde-là que je rencontre. Les yeux du Hongrois brillaient et s'éteignaient tour à tour; quand il les ouvrait, il regardait Jacques. --Peut-être vaut-il mieux, reprit-il, que ce soit moi qui parte, et toi qui restes. Je ne vaux rien, et tu as l'air d'un brave jeune homme... Le hasard a eu raison... Le Hongrois se tut quelques minutes; un tressaillement convulsif l'agita, et ses yeux se voilèrent; tout à coup il les tourna vers Jacques, tout pleins d'un feu extraordinaire. --Crois-tu qu'il y ait quelque chose là-haut? lui dit-il en montrant le ciel du doigt. --Il y a Dieu. --Veux-tu me donner la main? Jacques tendit sa main au vieux soldat, qui la serra avec plus de vigueur qu'on ne pouvait en attendre d'un homme si cruellement blessé, puis il se renversa sur la paille, et ramena l'habit de Jacques sur lui. Au bout d'un moment, Jacques ne l'entendant plus ni parler ni se plaindre, se pencha vers lui. --Comment vous trouvez-vous, mon capitaine? lui dit-il. --Moi, mon ami? très bien. Le regard était vif, le visage doucement coloré, la voix claire. Jacques se tut, pensant que l'officier hongrois voulait dormir. Quand on fut arrivé à l'ambulance, il souleva l'habit: l'officier hongrois était mort. Deux heures après, la troupe était réunie à l'abbaye de Saint-Georges, autour des tables préparées pour les ennemis. On riait de bon coeur et on mangeait de bon appétit. Si l'on plaignait les blessés, on oubliait les morts; les vivants se félicitaient les uns les autres, et tout allait pour le mieux. M. d'Assonville conduisit Jacques dans une chambre de l'abbaye où une table était dressée. --Assieds-toi là, lui dit-il. --Moi! près de vous? --Après le combat, il n'y a plus ni maître ni serviteur, il n'y a que des soldats. Assieds-toi, te dis-je, et conte-moi ton histoire. M. d'Assonville n'était déjà plus le brillant officier dont les yeux lançaient des éclairs au moment de la bataille; la tristesse était revenue à son front et la pâleur à ses joues, où la ligne aiguë de ses moustaches se dessinait comme un coup de pinceau sur de l'albâtre; à l'ardeur généreuse, à la mâle fierté, à l'impatience téméraire dont les flammes coloraient tout à l'heure son beau visage, un doux et mélancolique sourire avait succédé. Jacques se sentait tout à la fois ému et attiré par cette tristesse mystérieuse dont la source devait sourdre au fond du coeur. Il s'assit et raconta la naïve histoire de sa jeunesse, de ses amours, de son départ. M. d'Assonville l'écoutait; un instant ses yeux s'humectèrent au récit des amours innocentes de Jacques, mais cet instant fut si court, que Jacques ne vit pas même briller sa prunelle humide. M. d'Assonville porta le verre à sa bouche. --Je bois à tes espérances, dit-il. Jacques soupira. --C'est la fortune du pauvre! murmura-t-il. Si ton amante a le coeur honnête et sincère, garde-les; mais si elle est faible comme le roseau ou trompeuse comme le vent, chasse-les hardiment! Des espérances trahies sont comme des épines qui déchirent. --J'espère, parce que je crois, répondit Jacques. --Tu as dix-huit ans! s'écria M. d'Assonville. Et un éclair d'ironie amère passa dans ses yeux; puis il reprit tout doucement: --Crois, Jacques; la croyance est le parfum de la vie et la parure de la jeunesse; malheur à ceux qui n'ont pas cru! ceux-là n'ont pas aimé; ceux-là mourront sans avoir vécu! M. d'Assonville pressa les deux mains de Jacques; le reflet d'une passion mal éteinte illumina son visage, et il avala son verre tout d'un trait. --A quoi pensais-je? reprit-il; il s'agit d'amour et point de philosophie! Voyons, Jacques, que comptes-tu faire? --Je vous l'ai dit: me rendre à Paris et chercher fortune, à moins que vous ne consentiez à me garder avec vous. --C'est ce que nous examinerons plus tard, et ce à quoi je consentirais volontiers si ma compagnie pouvait te rendre service. Mais supposons un instant que tu sois arrivé à Paris, qu'y feras-tu? --Franchement, je n'en sais rien; je frapperai à toutes les portes. --C'est un excellent moyen pour n'entrer nulle part. As-tu quelque argent? --Oui, cinquante livres qu'on m'a volées et que j'espère bien rattraper avec ma valise. --Et quinze louis que je te donnerai pour ta part du butin. --Eh! mais, ça fait... --Ça fait quinze louis. En guerre comme en amour, ce qu'on perd est perdu. --Ah! --Avec trois cent soixante livres, tu as juste de quoi battre le pavé de Paris pendant deux mois; après quoi, tu auras la ressource de te faire laquais. --J'aimerais mieux me jeter dans la rivière. --Ce n'est pas le moyen d'épouser Mlle de Malzonvilliers. --C'est juste. Je puis toujours bien me faire soldat. --Ceci est une autre affaire. Dans le métier des armes, tu as vingt chances de te faire casser la tête et une de gagner des épaulettes. --C'est peu. --Mais à Paris, sur deux chances de faire fortune, tu en as douze de mourir de faim, à moins de consentir à faire certains métiers qui répugnent aux honnêtes gens. --Le peu de tout à l'heure se réduit maintenant à rien. --Ah! mon ami, tu t'es chargé d'une rude entreprise dans laquelle le courage et la persévérance ne peuvent quelque chose que dans le cas où le hasard se met de leur côté. --En attendant qu'il y consente, que me conseillez-vous? --C'est ce que nous allons décider ensemble. Vide cette bouteille de vieux vin de Bourgogne. Le vin porte conseil; il montre faciles les choses les plus extravagantes, et il n'y a guère que celles-là qui vaillent la peine d'être tentées. Quand on veut devenir capitaine, il faut songer à devenir général. --Général! s'écria Jacques tout étourdi. --Certes, si j'étais assez fou pour goûter à l'amour, je me risquerais aux princesses du sang. --Eh bien, pour commencer, si vous m'incorporiez aux chevau-légers? qu'en dites-vous? --Eh! l'uniforme est joli! Si tu as grand soin d'éviter la mitraille, les balles, les boulets, les grenades et autres projectiles fâcheux; si tu n'es ni tué, ni amputé, si tu te conduis toujours vaillamment; si tu ne te fais jamais punir; si tu te signales par quelque action d'éclat, et si le bonheur te sourit, tu peux compter sur les galons de maréchal des logis à quarante-huit ans. Il ne faudrait pas cependant qu'un lieutenant s'avisât de te regarder de travers, parce que tu aurais manqué de le saluer à propos, auquel cas tu courrais le risque de rester brigadier jusqu'à la soixantaine. Jacques laissa tomber son verre. --Ce n'est ni toi ni moi qui avons fait le monde comme il est, et ce n'est pas ta faute si ton père n'était pas chevalier tout au moins. Un père prudent, au temps où nous sommes, devrait toujours naître comte ou baron. --Monsieur, je cours à Paris tout de ce pas, s'écria Jacques effaré. --A Paris! eh! eh! c'est une ville aimable aux jeunes gens riches et de bonne mine; mais quand on n'a que de la bonne mine, il faut bien prendre garde d'entrer au cabaret. Les gentilshommes en sortent gris, les pauvres diables en sortent racolés. Paris est un endroit où les plaisirs abondent; seulement ils coûtent très cher, surtout ceux qui ne coûtent rien. Il est vrai que lorsqu'on est beau garçon, on a une chance nouvelle. Ma foi, oui! Où diable avais-je l'esprit de n'y pas penser? On peut plaire à quelque douairière qui vous place alors dans ses affections, juste entre son épagneul et son confesseur; le matin, on sort de son appartement par la porte secrète. Au bout d'un mois, on est le commensal de la maison en qualité de secrétaire; on a le teint fleuri, la bouche vermeille, et l'on a tout le jour pour se reposer! Jacques fit un geste de dégoût. --Non! alors il nous reste l'espoir de devenir intendant. Bon métier! Sais-tu voler, Jacques? Jacques pâlit et se leva. --Monsieur! dit-il d'une voix étranglée par l'émotion. M. d'Assonville le regarda sans qu'un muscle de son visage tressaillît. Jacques passa ses mains dans les longues boucles de ses cheveux blonds. Un soupir profond sortit de sa poitrine et il se rassit. --Pardonnez-moi, monsieur le comte, reprit-il; je ne m'attendais pas à cet outrage de vous qui avez dormi dans les bras de mon père! Vous avez voulu sans doute me punir d'avoir si promptement oublié la distance qui existe entre nous, mais vous l'avez fait méchamment, monsieur le comte. Vous n'avez pas le désir de me venir en aide, je le vois bien. Je prendrai donc conseil des circonstances; mais, quoi qu'il puisse advenir et dans quelque situation que je me trouve, croyez-le bien, jamais je n'oublierai que j'ai, pour me juger, mon Dieu là-haut et mon père là-bas. --Tu es un brave et loyal garçon, mon ami Jacques, et je suis fier de presser ta main, répondit M. d'Assonville; j'ai voulu t'éprouver, et maintenant que je sais ton âme aussi ferme que ton bras est fort, je te parlerai en homme. Tu n'as rien à faire dans les chevau-légers. Serais-tu le plus instruit, le plus hardi et le plus intelligent soldat de la compagnie, le plus mince cadet de famille expédié de Paris par la cour te passerait sur le corps: Tu n'as rien à faire non plus à Paris. Avec une conscience trempée comme l'acier on n'arrive à rien, à moins d'être duc et pair tout au moins. Reste soldat: les soldats peuvent garder l'honneur pur; mais entre dans l'artillerie. Là seulement un homme qui a de la vaillance, de la conduite et quelque savoir peut se pousser, ne fût-il pas gentilhomme. Tu as de la jeunesse et une tournure qui valent bien quelque chose, Dieu fera le reste: il y a mille hasards entre toi et le but, mais Suzanne est au bout du chemin! J'ai un frère qui commande une compagnie de sapeurs à Laon, je te donnerai une lettre pour lui. C'est un autre moi-même; le fils de Guillaume Grinedal ne sortira pas de la famille. Jacques prit les mains de M. d'Assonville et les baisa sans pouvoir parler. Le lendemain, portant dans une bourse les quinze louis d'or que lui avait donnés le capitaine, et monté sur un bon cheval bien équipé, il quitta l'abbaye. --Voici la lettre, lui dit M. d'Assonville; si tu as quelque regret de me quitter, j'en ai tout autant de te perdre; mais il faut que tu arrives à Malzonvilliers, et le plus court chemin passe par Laon. Va donc à Laon. Si jamais tu as besoin de moi, tu me trouveras. Adieu, mon ami. Jacques pressa la main du capitaine et piqua des deux pour ne pas lui laisser voir que ses yeux se remplissaient de larmes. Il avait déjà l'orgueil du soldat. V UN INTÉRIEUR DE CASERNE Jacques arriva sans encombre à Laon. Le premier soldat qu'il rencontra lui indiqua la demeure de M. de Nancrais. A peine le capitaine eut-il reconnu l'écriture de son frère, qu'il donna l'ordre d'introduire le voyageur. M. de Nancrais était un homme de grande taille, sec, nerveux; ses yeux gris, enfoncés sous d'épais sourcils bruns, séparés à leur pointe interne par une ride profonde, brillaient d'un feu extraordinaire; une longue moustache fauve coupait en deux son visage amaigri par les fatigues de la guerre; il avait, en parlant, l'habitude d'en tordre la pointe aiguë entre ses doigts sans quitter du regard la personne qu'il interrogeait. Ce regard, net et vif comme une pointe d'acier, semblait descendre jusqu'au fond des consciences, et les plus endurcies se sentaient troublées par sa fixité. M. de Nancrais avait deux ou trois ans de moins que son frère, et paraissait être son aîné de trois ou quatre. L'habitude du commandement, et surtout son caractère naturellement impérieux, donnaient à toute sa personne un air d'autorité qui imposait au premier coup d'oeil. Il fallait s'arrêter aux traits du visage pour trouver quelque ressemblance entre les deux frères. Il n'y en avait aucune dans les physionomies. M. de Nancrais tenait la lettre de M. d'Assonville à la main lorsque Jacques entra. Il le considéra deux ou trois minutes en silence. --Tu arrives de Saint-Pol? dit enfin le capitaine. --Il y a juste un quart d'heure. --D'après ce que mon frère me marque, tu as l'intention de te faire soldat? --Oui, capitaine. --C'est un métier où il y a plus de plomb que d'argent à gagner. --C'est aussi le plus honorable pour un homme de coeur qui veut se pousser dans le monde. --Ça te regarde; mais je dois te prévenir que dans l'artillerie, et dans ma compagnie surtout, on est esclave de la discipline. A la première faute, on met le maladroit au cachot; à la seconde, on le fait passer par les verges; à la troisième, on le fusille. --Je tâcherai de ne pas aller jusqu'au cachot, afin d'être toujours loin du mousquet. --C'est ton affaire. Tu connais le régime de ma compagnie, te plaît-il toujours d'y entrer? --Oui, capitaine. --M. d'Assonville me parle de toi comme d'un garçon déterminé. Tu as vu le feu, dit-il, et tu t'y es bien conduit. --J'ai fait mon devoir. --C'est bien. A partir d'aujourd'hui, tu es soldat dans ma compagnie; souviens-toi de suivre toujours la ligne droite, et ne m'oblige pas à te punir; je le ferai sans pitié, d'autant plus que m'étant recommandé par mon frère, je veux que tu sois digne de sa protection. Le nom de ton père m'engage d'ailleurs à redoubler de sévérité à ton égard; je prétends lui prouver que tu mérites d'être son fils. Jacques s'apprêtait à répondre; M. de Nancrais l'arrêta d'un geste. --Tu t'appelles Jacques! continua-t-il. --Oui, capitaine. --C'est un nom de bourgeois: il n'en faut pas au régiment. Tu t'appelleras... --Comme vous voudrez. --Parbleu! c'est bien ainsi que je l'entends! Tous les soldats ont un nom. --Oui, un nom qui n'est pas le leur. --Mais c'est le mien! Crois-tu, par hasard, que j'aie besoin de leur consentement pour les baptiser? --Est-ce encore de la discipline? demanda Jacques en rougissant. --Oui, mon garçon, répondit M. de Nancrais, qui ne put s'empêcher de sourire. Mais, mordieu, je le tiens, ton nom: il est écrit sur ton visage! --Ah! Ainsi, je m'appelle?... --Belle-Rose. M. de Nancrais agita sa sonnette; un soldat de planton dans l'antichambre entra, le capitaine lui dit quelques mots à l'oreille, le soldat sortit et revint cinq minutes après avec un caporal de sapeurs. --Monsieur de la Déroute, dit M. de Nancrais au sous-officier, voilà une recrue que je vous confie; vous le mènerez à la chambrée, l'instruirez dans le métier, et me rendrez compte de sa conduite. Allez. Malgré son nom formidable, le caporal la Déroute était un excellent homme qui ne demandait pas mieux que de rendre service aux gens. Quand ils furent tous deux dans la rue, le caporal et la recrue, la Déroute se tourna vers notre ami Jacques, appelé maintenant Belle-Rose. --Il paraît que vous avez été chaudement recommandé au capitaine, lui dit-il; il ne m'en a jamais dit si long à propos d'un soldat. --Si long! un pauvre bout de phrase d'une douzaine de mots... --Eh! c'est tout juste trois fois de plus qu'il n'a coutume d'en débiter! Quand une recrue arrive à la compagnie, M. de Nancrais l'interroge, puis il fait appeler un caporal, et lui montrant l'homme, il lui dit: «Voilà un soldat, inscrivez-le», et il tourne le dos. Oh! c'est un terrible homme que le capitaine. --Bah! dit Belle-Rose, je l'ai vu sourire. --Il a souri? --Mais comme tout le monde! Ça ne lui arrive donc jamais? --Si, quelquefois, mais pas souvent. Moi qui suis vieux dans la compagnie, je sais qu'il a le coeur meilleur que le visage, mais il a pour les recrues un diable d'air qui épouvante les plus têtus. S'il vous veut du bien, vous arriverez vite à l'épaulette. --L'avancement est donc rapide chez vous? --Ça dépend. Quand les sièges tuent beaucoup d'officiers, il faut bien les remplacer; alors on choisit parmi les cadets pointeurs ou parmi les soldats les plus habiles et les plus vaillants. --Si bien que, pour ramasser des épaulettes, il faut que l'ennemi nous jette des boulets. --Il ne s'en fait pas faute. --Ces bons Espagnols! --Oh! notre commandant leur doit son grade. Aussi a-t-il juré de brûler un cierge en leur honneur au beau milieu de Namur. M. Delorme, qui est à la tête du bataillon, est entré sapeur comme vous. Il a vu passer dix capitaines et trois commandants, ç'a été l'affaire de trois ou quatre boulets et d'une demi-douzaine de grenades. --Ma foi, le métier de sapeur est un beau métier! --Très beau. Seulement, pour un officier qui perd la jambe, trente soldats perdent la tête. --Ah! --C'est un calcul que je me suis amusé à chiffrer dans mes heures de loisir. Vous en pourrez faire la preuve à la première rencontre. Belle-Rose ne dit mot et se gratta l'oreille; au bout de la rue, il se tourna vers le caporal. --Monsieur de la Déroute, dit-il, me permettez-vous de vous adresser une question? --Deux, si vous voulez. --Vous m'avez dit, je crois, que dans l'artillerie on avance ou on meurt? --Oui, mon camarade; la mitraille sert d'éclaireur. --Depuis combien de temps servez-vous? --Depuis huit ans. --Diable! --Voilà une exclamation qui me prouve que votre esprit vient de se livrer à une opération d'arithmétique. Si le sapeur la Déroute a mis huit ans à devenir caporal, combien le sapeur Belle-Rose en mettra-t-il pour devenir capitaine? C'est ce que nous appelons une règle de trois. Ai-je deviné? --Parfaitement. --Ici la règle de trois a tort. Vous ne mettrez peut-être que six mois à monter au grade de sergent. Quant à moi, je mourrai caporal. Cela tient à une circonstance particulière. J'ai été piqueur; or, un de nos jeunes officiers, M. de Villebrais, qui m'avait vu sous la livrée, m'a reconnu. On ne fait pas un officier d'un piqueur. Si, grâce à la protection de M. de Nancrais, j'arrive à la hallebarde, j'y resterai. La Déroute fit cet aveu d'un air simple et résigné qui toucha Belle-Rose. Le soldat prit la main du caporal et la lui serra; puis tous deux arrivèrent à la caserne. La chambrée où Belle-Rose fut incorporé se composait de huit hommes, tous soumis à une sévère discipline. On donna au nouveau venu un habit d'uniforme, un fusil, un sabre, un poignard et une paire de pistolets, et Belle-Rose, bien équipé, monta sa première garde. Le lendemain, on lui apprit le maniement des armes. Au bout d'un quart d'heure, le caporal s'aperçut que sous ce rapport-là la recrue donnerait des leçons à l'instructeur. Le surlendemain, on le mit aux premiers éléments du calcul. Belle-Rose sauta par-dessus les quatre règles et arriva tout d'un coup dans des régions où chaque chiffre était une lettre. Il répondait aux problèmes par des équations. Le jour suivant, le caporal lui mit un crayon entre les doigts. Tandis qu'il lui enseignait les principes du dessin linéaire, s'évertuant à lui démontrer la différence qui sépare un parallélogramme d'un trapèze, Belle-Rose barbouillait un bout de papier sur le coin de la table. Quand la démonstration fut terminée, le barbouillage était fini, et le caporal rit de bon coeur en reconnaissant les mèches de ses cheveux plats collés sur ses tempes, avec son nez retroussé entre deux yeux fendus à la chinoise. --Ah çà! vous êtes fils de prince! s'écria le caporal en jetant son crayon. --J'ai toujours tenu ma pauvre mère pour une très honnête femme, et mon père était fauconnier. Le pauvre la Déroute avait étudié sous le sergent instructeur, et un peu au hasard, comme il avait pu; mais la Déroute ne savait que tout juste ce qu'il fallait pour être caporal de sapeurs. Quand la Déroute était embarrassé, il commençait par réfléchir; mais quand l'embarras était extrême, il finissait par se rendre chez son capitaine. Dans cette circonstance, il se rendit tout droit chez M. de Nancrais, sautant par-dessus la réflexion. Le cas était grave. --Capitaine, vous avez mis un ingénieur dans la chambrée, lui dit-il; vous m'aviez chargé d'instruire Belle-Rose, et c'est Belle-Rose qui instruit son caporal. Que faut-il faire? --Envoyez-moi Belle-Rose. Après un court entretien, M. de Nancrais engagea le protégé de son frère à continuer ses études en mathématiques, et à y joindre l'étude des langues. --Nous sommes tous plus ou moins ingénieurs et canonniers, lui dit-il; quand tu sauras bien la trigonométrie et l'espagnol, tu ne seras pas loin de l'épaulette. Tu commenceras les leçons demain. Quatre ou cinq jours après, Belle-Rose reçut une lettre de M. d'Assonville, qui, tout en le félicitant de son zèle, lui envoyait quinze louis pour payer ses professeurs. Tout de suite et tout ému de joie, il courut la montrer à M. de Nancrais. M. de Nancrais fronça le sourcil. --Je voudrais bien savoir, s'écria-t-il en tordant sa moustache, si vous êtes sapeur ou chevau-léger? Je ne me mêle point des affaires de la cavalerie et n'entends point qu'on se mêle de celles de l'artillerie! --Mais... --Paix! Vous êtes soldat dans ma compagnie; si je trouve bon de vous donner des maîtres, c'est qu'apparemment il me plaît de les payer. M. d'Assonville vous a envoyé quinze louis, c'est bien; je ne les lui renverrai pas, parce que c'est mon frère; mais tu me feras le plaisir de prendre cette bourse et de payer tes leçons avec l'or que j'ai mis dedans, sinon tu en auras pour dix jours de salle de police. Va maintenant. --Oh! le terrible capitaine, disait Belle-Rose tout en riant; qu'il est bon et qu'il se donne du mal pour paraître méchant! Ce jour-là, Belle-Rose étudia la théorie du carré de l'hypoténuse, et prit, sur le papier, un vigoureux bastion défendu par une lunette. Quelquefois l'image de Suzanne venait embrouiller les angles, et le souvenir des promenades dans le jardin faisait manquer l'effet d'un chemin couvert; mais Belle-Rose rattrapait le calcul et le siège, en se disant que chaque chiffre et chaque assaut le rapprochaient de son amante. Un beau jour, vers midi, comme il sortait de sa chambrette, mêlant dans son esprit l'amour aux mathématiques, un soldat le heurta vivement dans l'escalier. --Au diable le maladroit! s'écria le soldat. --Il me semble que c'est vous qui m'avez poussé, dit Belle-Rose; je passais à droite, vous montiez à gauche, et vous vous êtes jeté sur moi. Lequel est le maladroit, s'il vous plaît? --Tiens! je crois qu'il raisonne! T'aviserais-tu de me contredire, par hasard, mauvais blanc-bec? --En effet, j'ai eu tort, ce n'est pas maladroit que j'aurais dû dire, c'est insolent. Le soldat leva la main, mais Belle-Rose la saisit en l'air, et sautant à la gorge de son adversaire, il le précipita rudement sur l'escalier. Au bruit de cette lutte, quelques sapeurs accoururent, et voyant ce qui se passait s'élancèrent sur les combattants pour les séparer. Il était temps; Belle-Rose avait appuyé un genou sur la poitrine du soldat, qui râlait sous son étreinte furieuse. --Tu vas me suivre; un homme qui a la main si forte doit savoir tenir une épée, dit le soldat après qu'il se fut relevé. Pour toute réponse, Belle-Rose lui fit signe de marcher. On sortit de la ville sans bruit et on s'arrêta dans la campagne, derrière un vieux cimetière, où personne ne passait. Les adversaires mirent habit bas, et, tirant l'épée, commencèrent à ferrailler. Le soldat, qui était un canonnier du nom de Bouletord, poussa Belle-Rose avec tant de furie, que celui-ci fut contraint de rompre deux fois. --Oh! oh! s'écria son ennemi, il paraît que ce que tu as le mieux retenu de tes études, c'est l'art de battre en retraite. Belle-Rose ne répondit pas et continua de parer. Il tentait, n'ayant plus de colère au fond du coeur, de désarmer Bouletord; mais le canonnier avait trop d'adresse pour le lui permettre. En rompant une troisième fois, Belle-Rose trébucha contre une pierre; Bouletord profita de l'accident pour lui porter une botte qui l'aurait percé d'outre en outre, si le sapeur, revenant vivement à la parade, n'avait écarté le coup; l'épée glissa le long du corps et déchira la chemise, qui se rougit de quelques gouttes de sang. Le péril rendit un peu de son courroux à Belle-Rose; il se mit à son tour à presser Bouletord, qui rompit, mais point assez vite pour éviter un coup de pointe dans les chairs du bras. Belle-Rose avança toujours; un second coup blessa le canonnier à l'épaule; il voulut riposter, mais une troisième fois l'épée du sapeur l'atteignit à la poitrine. Bouletord chancela et tomba sur ses genoux. --J'ai mon compte, camarade, dit-il; et il s'évanouit. Belle-Rose, rentré au quartier, raconta ce qui venait de se passer à la Déroute. --C'est fâcheux, lui dit le caporal, mais c'était inévitable. Belle-Rose le regarda. --Oh! reprit le caporal, ceci est dans les moeurs du régiment! On a voulu vous _tâter_. Bouletord est un _tâteur_: Quand une recrue arrive au corps, un soldat le provoque; tout sert de prétexte en pareille circonstance; il lui donne ou il en reçoit un coup d'épée. Si la recrue se bat bien, il n'a plus rien à craindre, qu'il soit vainqueur ou vaincu; mais, s'il a peur, il est perdu. On vous a fait passer par le baptême de fer. --Le duel est cependant défendu. --C'est une excellente raison pour qu'on se batte davantage. --- Mais qu'en résulte-t-il? --Rien. Les soldats se battent et les officiers ferment les yeux. --Ainsi, je n'ai rien à faire? --Vous n'avez qu'à garder le silence. Bouletord sera porté à l'hôpital et ne dira rien; vos deux témoins seront muets comme des carpes: c'est la religion du soldat. Faites votre service comme si vous n'étiez pour rien dans l'affaire, et si M. de Nancrais apprend tout, soyez sûr qu'il fera semblant de tout ignorer. --Cependant le chirurgien visitera les blessures de Bouletord? --Le chirurgien dira que Bouletord a la fièvre; s'il guérit, on dira que la fièvre l'a quitté. --Et s'il meurt? --Il sera mort de la fièvre. Belle-Rose se prit à rire. --Je ne ris point, continua le caporal; j'ai déjà vu mourir comme ça une demi-douzaine de sapeurs, les uns de la fièvre maligne, les autres de la fièvre rouge. La fièvre rouge est un coup de sabre, la fièvre maligne est un coup d'épée; c'est la plus dangereuse. La fièvre est la providence du soldat. Allez vous coucher. VI LES ILLUSIONS PERDUES. Tout se passa comme la Déroute l'avait prédit. Bouletord entra à l'hôpital; le chirurgien le visita, et déclara qu'il était malade d'une fièvre intermittente. M. de Nancrais feignit de croire ce qu'avait dit le chirurgien; mais un jour qu'il rencontra Belle-Rose seul sur le rempart, il l'interpella brusquement: --On m'a conté que tu avais failli attraper la fièvre ces jours-ci, prends-y garde: je n'aime pas qu'on la donne ni qu'on la reçoive. C'est bon pour une fois. --C'est fini, répondit hardiment Belle-Rose; l'accès est passé. M. de Nancrais sourit. Bouletord guérit, et il n'en fut plus question. Quelques mois se passèrent, puis un an, puis deux, puis trois; Belle-Rose écrivait fréquemment à Saint-Omer; dans les réponses qu'il en recevait, il y avait toujours quelque souvenir de Suzanne, un mot, une fleur de la saison nouvelle, quelque chose qui venait du coeur et qui allait au coeur. Déjà le fils du fauconnier avait dépassé la Déroute; M. de Nancrais, qui l'aimait à sa manière, n'attendait plus, disait-il, que l'occasion de lui faire casser la tête au service du roi pour demander l'épaulette en sa faveur. Belle-Rose appelait une bataille de ses voeux; mais l'Espagnol se tenait sur la frontière, fort paisible dans ses quartiers. Après les généraux, le tour des ambassadeurs était venu. Au lieu de guerroyer, on négociait. Louis XIV s'était marié. La paix ne faisait point les affaires de Belle-Rose; aussi enrageait-il de tout son coeur. Lorsque M. de Nancrais, le matin, après la lecture du rapport, voyait Belle-Rose soucieux, il lui demandait si les nouvelles étaient à la guerre. --Point, répondait le sergent; il serait bien temps de donner des quenouilles aux soldats, au moins seraient-ils bons à quelque chose! --Voilà un drôle qui, pour allumer plus vite le flambeau de l'hyménée, mettrait volontiers le feu aux quatre coins de l'Europe, répondait gaiement M. de Nancrais. Mais aussitôt que le sergent devenait trop morose, le capitaine lui confiait le commandement de petits détachements qu'on envoyait pour le service des fortifications à Béthune, à Péronne, à Amiens, à Saint-Pol et autres villes de la Picardie et de l'Artois. Sur ces entrefaites, Belle-Rose reçut une lettre dont la suscription lui fit battre le coeur; il venait de reconnaître l'écriture de Suzanne. C'était la première fois qu'elle lui écrivait directement. Il y a dans la première lettre de la première femme aimée une douceur infinie qui mouille les yeux de larmes divines. Elle apporte une indéfinissable émotion qu'aucune chose ne peut remplacer désormais; les doigts caressent le papier, la bouche l'effleure; il s'en échappe un parfum que l'âme aspire, et c'est un enchantement dont le souvenir réchauffe le coeur des plus tristes vieillards. Belle-Rose baisa mille fois cette lettre avant d'en briser le cachet, puis il courut dans la campagne pour donner à ses confuses mais bienheureuses sensations le silence qui permet de les savourer. Quand il se fut blotti à l'ombre des tilleuls, loin des chemins poudreux par où s'épanche le bruit des villes, il déchira l'enveloppe et lut ce qui suit: «Quand vous êtes parti de Saint-Omer, mon ami, vous aviez dix-huit ans, j'en avais quinze alors; plus de trois ans se sont écoulés depuis cet instant, et il ne s'est pas passé un seul jour sans que ma pensée se soit arrêtée sur vous. Votre souvenir habite mon coeur comme je vis dans le vôtre: chaque fois que vos lettres annonçaient vos progrès et votre avancement, je me suis réjouie. J'étais heureuse de vos succès et fière d'avoir placé ma tendresse sur un être qui la méritait. Dans la solitude, ma pensée s'est mûrie, mon ami. L'avenir que nous avons rêvé ensemble, et que nous nous étions promis l'un à l'autre d'atteindre, cet avenir m'est toujours doux, et c'est vers lui que se reportent mes illusions quand je veux goûter une heure de tranquille bonheur. L'espérance berce le coeur comme une mère son enfant. Claudine, mon amie, la confidente de mes songes, les anime souvent de sa joyeuse parole, et leur donne alors toutes les trompeuses espérances de la réalité. L'aurore nous trouve bien des fois causant tout bas le long des haies où babillent les oiseaux; bien des fois le crépuscule nous surprend encore dans les prés, marchant les mains entrelacées, et toutes deux nous regardons les bandes d'or qui s'éteignent, et le dernier sourire du soleil qui luit au sommet des peupliers. Elle a votre nom sur les lèvres et m'embrasse; il est dans mon coeur, et je me tais. Quant à mon père, il passe son temps à s'informer du prix des denrées pour accroître sa fortune, que je trouve déjà trop considérable. Il m'assure que c'est pour mon bonheur, et je ne peux pas lui faire entendre raison là-dessus. Il achète un jour du foin, et le lendemain du blé, puis il revend le tout avec de gros bénéfices.--C'est pour ta dot, me dit-il.--Une dot qui est déjà trop grosse! C'est une chose étrange! les personnes qui nous sont le plus attachées agissent suivant leur fantaisie quand elles croient agir pour notre bien, et travaillent à satisfaire leur goût lorsqu'elles prétendent travailler à notre bonheur. Je voudrais allonger cette lettre pour retarder le moment où je dois vous entretenir de l'affaire qui nous touche le plus près, l'un et l'autre. Mais à quoi bon? Ne faudra-t-il pas toujours que je contraigne mon esprit à vous en instruire? l'honnêteté l'exige. Quand vous aurez lu cette lettre jusqu'au bout, vous pleurerez sur moi, sur vous, mais vous m'absoudrez. Ma volonté s'est soumise au mal, elle ne l'a pas fait. Vous savez quelle fut la réponse de mon père à votre proposition: depuis ce jour, il ne m'a jamais entretenue de votre amour et de vos espérances; seulement, quand on lui parlait des progrès que vous faisiez dans l'estime de vos chefs, il disait que cela ne l'étonnait point et que vous étiez un garçon à parvenir à tout. Dans ces moments-là, je me sentais des envies extraordinaires de l'embrasser. Il y a quelque temps, M. de Malzonvilliers, en revenant d'un voyage qu'il avait entrepris à Calais, me présenta un jeune gentilhomme de bonne mine. Un instinct secret, l'instinct du coeur sans doute, me dit que ce jeune seigneur ne venait point à Malzonvilliers pour affaires de commerce, et je sentis mon coeur se serrer. Ce jeune seigneur avait l'esprit très vif, tourné à la galanterie, railleur, plaisant dans ses propos et tout à fait l'air d'un homme de bon lieu; mais on voyait qu'il parlait avant de réfléchir, et qu'il était surtout occupé de plaisirs et de choses futiles. Il resta huit ou dix jours au château, pendant lesquels il ne me fut guère possible de me promener avec Claudine, si ce n'est parfois le matin, de très bonne heure, ou le soir, tandis que l'étranger rendait visite à la noblesse de Saint-Omer. Au bout de ce temps, le gentilhomme partit; je respirais à peine que déjà un grave seigneur le remplaçait au château. Celui-ci était pour le moins aussi sédentaire que l'autre était ingambe; il avait l'humeur douce, égale et bonne, l'air d'une bienveillance extrême, et, quoique souffrant d'anciennes blessures, le maintien noble et aisé. Ses discours étaient enjoués, mais toujours honnêtes, ses manières polies, et l'on se sentait attiré par l'expression de sa physionomie en même temps que saisi de respect à la vue de ses moustaches grises et des cicatrices qui sillonnaient son front chauve. Ce seigneur se nommait M. d'Albergotti. Il était marquis, appartenait à une famille d'origine italienne qui avait tenu un rang considérable dans le Milanais, et portait le cordon de Saint-Louis. M. d'Albergotti avait beaucoup voyagé; sa conversation était intéressante, sa bonté me touchait, et j'éprouvai quelque peine quand il quitta Malzonvilliers pour se rendre à Compiègne, où M. de Turenne le mandait. Il n'était parti que depuis la veille, lorsque mon père, me prenant sous le bras, me fit descendre au jardin. Vous savez que ce n'est pas son habitude; aussitôt qu'il a une heure sans emploi, il s'enferme dans son cabinet, et tout aussitôt une ou deux feuilles de papier sont couvertes de chiffres. Je le regardai étonnée: il se mit à rire. «--Oh! me dit-il, j'ai à te parler de choses très sérieuses. «Ce début augmenta ma surprise, et sans savoir pourquoi, j'eus peur. «--J'ai songé à te marier, reprit mon père; tu viens de voir tes deux prétendants. «--M. le comte de Pomereux et M. d'Albergotti! m'écriai-je plus morte que vive. «--Eux-mêmes, mon enfant. «Je crois que si mon père ne m'avait pas soutenue, je serais tombée. «--Vous êtes une petite folle, continua-t-il en me faisant asseoir sur un banc; le mariage a-t-il donc rien de si effrayant? Je ne prétends pas d'ailleurs contraindre votre goût. Vous choisirez entre le comte et le marquis. «J'étais atterrée et ne savais que répondre. Quelques larmes jaillirent de mes yeux, et je me cachai la tête entre les mains. Mon père se mit à battre la terre avec le bout de sa canne. «--Voyons, ma fille, sois raisonnable, reprit-il; j'aime beaucoup Jacques, et je suis tout prêt à le lui prouver; mais, en conscience, tu ne peux pas l'épouser. Voyez donc quel beau mariage ça ferait! «Je ne vous répéterai pas tout ce qu'il me dit pour m'amener à son opinion; je n'entendais rien, et ne voyais que vous qui me sembliez debout devant moi. «--Enfin, ajouta-t-il en terminant, tu seras marquise ou comtesse, c'est une consolation. «--J'ai promis de l'attendre! m'écriai-je, suffoquée par les larmes. «--Eh! voilà bien une autre folie! répliqua mon père; et là-dessus il me tint cent autres discours que dans ce moment-là je ne compris guère, mais qui depuis me sont revenus à la mémoire et que je ne vous rapporterai pas tout au long. On prétend que les pères n'en tiennent jamais d'autres à leurs enfants; les pères, je veux bien le croire, mais les mères, c'est impossible! C'étaient de grands discours sur notre fortune et sur le bonheur que je goûterais étant riche et titrée; tout cela était dit sans méchanceté aucune et de la meilleure foi du monde. Quand M. de Malzonvilliers me quitta, j'étais comme étourdie. Au bout d'une heure, le trouble de mes esprits se calma, et je me fis tout haut à moi-même la promesse de n'épouser jamais que vous. Vers le soir, très résolue à suivre mon projet, je me rendis chez vous pour raconter ce qui se passait à Claudine. Ce fut votre père qui me reçut. Que devins-je, mon ami, lorsque je l'entendis m'exhorter à vous oublier! Je résistai; alors, prenant mes mains dans les siennes, et courbant son front chargé de cheveux blancs devant le mien, il me supplia d'obéir à M. de Malzonvilliers, au nom de son propre honneur à lui, Guillaume Grinedal, au nom du vôtre, Jacques! Il ne voulait pas que l'on pût porter contre lui l'accusation d'avoir toléré notre mutuelle tendresse, ni que l'on vous supposât coupable d'avoir abusé de la confiance de mon père dans l'espoir de m'épouser pour augmenter votre fortune! Il m'assura que jamais il ne consentirait à l'union de son fils avec une personne qui le choisirait contre le gré de sa famille; j'ai vu pleurer ce vieillard, mon ami, et je me suis retirée toute bouleversée. Dans mon isolement, je me suis jetée aux pieds d'un vieux prêtre, mon confesseur. Il m'a écoutée avec une pieuse charité.--Élevez votre âme à Dieu, m'a-t-il dit, et faites-lui une offrande de vos douleurs; les enfants doivent obéissance à leurs parents. «Un instant, j'ai eu la pensée de prendre le voile; mais j'ai compris que si je me donnais à Dieu, j'étais perdue pour vous. Au moment où j'étais le plus tourmentée, votre soeur vint à moi. Ce n'était plus la jeune fille rieuse et folâtre que vous avez connue. Ses yeux étaient rouges à force d'avoir pleuré.--Suzanne, me dit-elle, c'est votre devoir d'obéir. _Il_ vous aime trop bien pour ne pas vous pardonner.--Mon père arriva. Je compris qu'il attendait ma réponse: je me jetai dans ses bras en pleurant. Il m'embrassa sur le front; sa joie fut ma seule consolation à cette heure suprême.--Lequel as-tu choisi? me dit-il.--Hélas! je n'y avais seulement pas songé! Les deux gentilshommes se représentèrent à ma pensée. M. de Pomereux était jeune et superbe, l'autre était vieux et souffrant. Je n'hésitai pas.--M. d'Albergotti, répondis-je.--Mon père parut étonné, mais il ne manifesta pas autrement sa surprise que par un mouvement des lèvres.--Soit, dit-il, je vais lui écrire.--Deux jours après, M. d'Albergotti revint à Malzonvilliers.--Je vous dois de la reconnaissance, me dit-il; mais soyez certaine que je m'efforcerai de vous donner autant de bonheur que vous en pouvez espérer d'un père.--Sa voix et le regard qui accompagna ces paroles me touchèrent profondément, et je mis ma main dans la sienne. Ayez du courage, mon ami; l'honneur et le devoir m'ordonnaient de faire ce que j'ai fait; vous souffrirez avec moi sans me condamner. Nous nous habituerons à ne penser l'un à l'autre que comme un frère pense à sa soeur. Vous serez le mien, et nul autre que vous et mon mari n'entrera dans un coeur qui se réfugie en Dieu. Adieu, Jacques, dans trois jours je serai la femme d'un autre; il ne me sera plus permis de vous écrire. Par pitié, ne vous laissez pas aller au désespoir; le vôtre me rendrait folle, et c'est à peine si déjà je conserve assez de raison pour vous exhorter au sacrifice. Ma part n'est-elle pas la plus amère? Vous restez libre, libre d'aimer, et je m'enchaîne! «SUZANNE.» Lorsque Jacques eut terminé cette lecture, il se leva. Sa figure était blanche comme un cierge; aucune larme n'éteignait l'éclat fiévreux de ses regards; lui qui s'attendrissait aisément devant les émotions faciles, demeura impassible en face de cette douleur profonde qui déchirait tout son être. Il marcha d'un pas rapide, mais ferme, vers la maison de M. de Nancrais et entra. Le capitaine travaillait. Au nom que lui jeta le sapeur de planton, M. de Nancrais, sans se retourner, demanda à Belle-Rose ce qu'il voulait. --Un congé, répondit le sergent. --Hein? fit le capitaine. Tu veux un congé? --Oui, monsieur. Le capitaine quitta son bureau. Si la voix de Belle-Rose lui avait paru altérée, l'expression de son visage l'étonna. --Qu'as-tu? lui dit-il. --Il faut que je parte pour Saint-Omer. --Aujourd'hui? --A l'instant. --Et si je ne voulais pas te donner ce congé? --Je recommanderais mon âme à Dieu, mon corps à M. d'Assonville, et me ferais sauter la cervelle après. --Il n'y aurait peut-être pas grand mal à cela; ce serait autant de besogne épargnée à mes sapeurs! --J'attends, mon capitaine, reprit Belle-Rose. M. de Nancrais le regarda une minute: c'était un homme qui se connaissait en physionomies; l'expression de celle du sergent lui fit comprendre que Belle-Rose avait pris une résolution irrévocable, et que cette résolution partait d'une secousse violente. Il aimait le fils du vieux fauconnier plus qu'il ne le laissait voir, il se décida donc sur-le-champ. --Mais que se passe-t-il à Saint-Omer? reprit-il. --Mlle de Malzonvilliers se marie. --Eh bien! qu'est-ce que ça te fait? --Je l'aime. --Ah! voilà une excellente raison! Sous toutes les folies que les hommes entreprennent, cherchez, et vous trouverez une femme! Voyons, Belle-Rose, que feras-tu à Saint-Omer? --Je la verrai. --Et si elle ne veut pas te recevoir? --Il adviendra ce que Dieu voudra. --C'est de la frénésie! Mon frère et toi vous m'aviez bien conté cette histoire, mais je l'avais presque oubliée! Un amour de soldat, mais c'est une fleur d'automne! Belle-Rose regarda la pendule; ce mouvement n'échappa point à M. de Nancrais. --Eh! mon garçon, il n'y a qu'un quart d'heure! Qu'est-ce? --C'est une lieue. Le capitaine s'approcha de la table, écrivit quelques mots sur un bout de papier et signa. --Va-t'en au diable! dit-il à Belle-Rose en lui donnant le papier. Mais au moment où Belle-Rose se retirait, il lui prit la main: --Tu es le fils du vieux Guillaume, mon ami, ne fais pas de sottise; tu nous affligerais, M. d'Assonville et moi; tu as l'âme honnête, aie le coeur fort. Belle-Rose serra la main de M. de Nancrais et s'élança hors de l'appartement. VII LES GOUTTES DU CALICE Un quart d'heure après avoir quitté M. de Nancrais, Belle-Rose, à cheval sur un bidet de poste, courait ventre à terre sur la route de Saint-Omer. A tous les relais il donnait de l'or aux postillons et frappait ensuite sans relâche les flancs de sa monture à coups d'éperons. Belle-Rose filait comme un boulet. Quand il aperçut le clocher de Saint-Omer, il n'avait pas dit quatre paroles, mais il avait crevé quatre chevaux. Au dernier relais, il sauta sur la route et prit à travers champs dans la direction de Malzonvilliers. Les sons de la cloche lui venaient par volées; bien que ce ne fût pas un jour de fête, personne ne travaillait. Cette solitude et ces tintements confondus serrèrent le coeur du sergent; il précipita sa marche et atteignit haletant le château. Si tout était silence dans la campagne, tout était tumulte et confusion à Malzonvilliers. Toutes sortes de laquais allaient et venaient, et les paysans buvaient et chantaient. Belle-Rose se glissa au milieu de cette foule qui ne prenait point garde à lui; mais, au moment où il allait s'élancer sur la terrasse, les portes du château s'ouvrirent à deux battants, et une procession de gens richement costumés parut sur le seuil. La foule se découvrit, les cloches rebondirent avec éclat, et Belle-Rose vit derrière le porche d'une chapelle voisine resplendir dans l'enceinte du choeur mille cierges allumés. Avant qu'il se fût remis de son trouble, la procession avait passé sous le porche tout voilé des vapeurs flottantes de l'encens. Belle-Rose la suivit et se perdit dans un coin de la chapelle. Quelque temps il demeura courbé comme un jeune arbre fouetté par le vent; tout ce qui lui restait de force, il l'employait à prier Dieu. Quand il releva la tête, son premier regard tomba sur l'autel. Un homme à cheveux argentés, une femme ceinte de voiles diaphanes, étaient agenouillés sur des carreaux de velours. A peine eut-il vu cette femme, que les yeux de Belle-Rose ne purent plus s'en détacher. Des gouttes de sueur perlaient sur le front du soldat; ses tempes semblaient prises dans un étau de fer, ses oreilles tintaient comme celles d'un homme qui se noie. Il aurait voulu crier qu'il ne l'aurait pas pu; sa gorge était fermée. La cérémonie du mariage s'accomplit sans qu'il eût fait un mouvement. Il n'y avait de vie dans tout son corps que dans ses yeux, et ses yeux ne quittaient pas l'autel. Quand ils eurent reçu la bénédiction nuptiale, les deux époux se levèrent, et la jeune femme se retourna. C'était bien elle, Suzanne de Malzonvilliers, maintenant marquise d'Albergotti! Belle-Rose ne tressaillit même pas. Qu'avait-il besoin de la voir pour la reconnaître? Le cortège se dirigea bientôt vers le porche; mais, cette fois, les mariés marchaient en tête. La procession fit le tour de la chapelle; devant elle s'ouvrait la foule; à l'écartement qui se fit autour de lui, Belle-Rose comprit que Suzanne s'avançait. Il se redressa. Un pilier, contre lequel il était adossé, l'empêchait de reculer. Les mariés s'approchaient lentement; les longs voiles de Suzanne traînaient jusqu'à terre, et sa virginale beauté éclatait sous leur transparence. La nef était étroite: un pan de la robe de son amante frôla Belle-Rose; un soupir entr'ouvrit ses lèvres et il s'appuya contre le pilier. Suzanne releva son front incliné. Près d'elle, et dans la pénombre de la chapelle, elle entrevit un pâle visage où flamboyaient deux yeux remplis des flammes sinistres du désespoir. Suzanne chancela. Mais avant que le cri sorti de son âme vînt expirer sur sa bouche, le cortège l'avait poussée en avant, et, quand elle se retourna, Belle-Rose s'était évanoui comme une apparition. Un rempart vivant les séparait. Mais tandis que la foule pressait de ses mille pieds le sacré parvis, Belle-Rose sentait son coeur et sa raison s'égarer. Il ne pensait pas, il ne rêvait pas, il ne souffrait pas: il était anéanti. Il restait immobile, le dos appuyé contre le pilier, les bras pendants le long du corps, la tête inclinée sur la poitrine, et n'entendant plus rien que les battements sourds de son coeur. La foule s'était depuis longtemps répandue hors de la chapelle. La blanche image de Suzanne l'emplissait seule pour lui. En ce moment, le bedeau passa, faisant sa ronde. Voyant un homme seul, debout contre un pilier, il vint à lui, et frappant sur son épaule: --Eh! l'ami, dit-il, il y a déjà longtemps que les noces sont faites: laissez-moi donc fermer les portes. Belle-Rose leva la tête et regarda le bedeau. A cet aspect, le pauvre homme fut tout troublé. De grosses larmes tombaient des yeux du soldat et mouillaient ses joues décolorées. --Diable! reprit l'autre, si vous êtes malade, il faut le dire. Belle-Rose venait d'apercevoir la campagne par les portes de la chapelle; il se souvint de tout à la fois, et, sans répondre au bedeau tout interdit, il s'élança dehors. Il franchit les terrasses toujours courant et bondissant au-dessus des haies et des fossés, et s'avança, plus rapide qu'un cerf, vers la maison de Guillaume Grinedal. Le jardin était désert; il le traversa et poussa la porte de la maison. Un homme se retourna, et Belle-Rose tomba à ses pieds. --Mon père! s'écria-t-il; et il s'évanouit. Le père s'agenouilla près de son fils. Il était seul, Claudine et Pierre étant restés au château. Le soldat gisait immobile; la violence de ses émotions et la fatigue avaient brisé ses forces. Guillaume le prit dans ses bras et le coucha sur un banc fiché contre le mur. Le coeur de Belle-Rose sautait dans sa poitrine, mais ses yeux à demi fermés n'avaient plus de regard. Il y avait plus d'une heure qu'ils étaient ensemble, le fils sans voix et glacé, le père priant Dieu dans son âme, lorsque la porte, chassée violemment, livra passage à deux femmes enveloppées de mantes. Quand les mantes tombèrent, Guillaume reconnut Suzanne et Claudine. Suzanne arriva d'un bond contre le banc, elle se pencha sur Belle-Rose, le regarda un instant, puis, se relevant, elle tourna les yeux vers le fauconnier. Ses regards avaient une éloquence terrible. Leur éclair était chargé de toutes les terreurs, de tous les remords, de tous les reproches de l'amante. Guillaume comprit ce regard. --Il vit, dit-il. --Mais il va mourir, s'écria Suzanne. --Dieu m'épargnera cette épreuve, dit le père. --Oh! je ne m'étais pas trompée! reprit-elle, c'était bien lui! Quand je l'ai vu si pâle qu'il avait bien plutôt l'apparence d'un mort que d'un vivant, tout mon sang s'est glacé. O Guillaume! qu'avez-vous exigé? Claudine, que m'as-tu fait faire? Ce n'était plus la même femme. Toute la réserve, tout le calme, toute la sérénité de Suzanne l'avaient abandonnée; sa chevelure en désordre ruisselait sur la toilette de la mariée; elle était plus blanche que sa robe; ses lèvres frémissaient; elle se tordait les mains. --Mais vous voyez bien qu'il se meurt! cria-t-elle en tombant sur ses genoux; il ne m'a seulement pas reconnue! Guillaume eut pitié d'un si grand désespoir; il oublia sa propre peine pour ne songer qu'à Suzanne. --Relevez-vous, madame, lui dit-il. Rappelez-vous quel nom vous portez, et ne restez pas plus longtemps ici, où ne pouvant plus rien pour son bonheur, vous pouvez perdre le vôtre. --Mon bonheur! Et que m'importe mon bonheur! reprit-elle avec une ardeur passionnée. Il souffre. Il est malheureux, je resterai, dussé-je y périr, jusqu'à ce qu'il m'ait entendue, qu'il m'ait pardonnée. Oh! par pitié, mon père, laissez-moi près de lui! Guillaume n'eut pas le courage de l'éloigner, et tous deux se rapprochèrent de Belle-Rose, que Claudine appelait en vain. --Jacques! dit à demi-voix Suzanne. Jacques resta muet. --Mon Dieu! serait-il donc mort, qu'il ne m'entend même plus? reprit-elle. Claudine se tourna vers la porte. --La nuit approche, dit-elle, on vous cherche peut-être au château! --Qu'ils viennent donc, M. de Malzonvilliers et M. d'Albergotti, répondit-elle d'une voix sombre. Mon père l'a voulu. --Vous vous perdrez et vous ne le sauverez pas! dit le père. --Mais que voulez-vous donc que je fasse? s'écria Suzanne les mains jointes et des pleurs dans les yeux. --Il faut nous séparer, dit une voix entre eux deux. Suzanne et Claudine tressaillirent: c'était la voix de Jacques, et Jacques lui-même était assis sur le banc, trop faible encore pour se relever, mais trop fort déjà pour rester couché. --Jacques! s'écrièrent-elles ensemble. --J'ai cru que j'allais mourir, reprit-il; je vous entendais et je ne pouvais parler. Maintenant, écoutez-moi. Vous, Suzanne, ajouta-t-il, vous que j'appelle ainsi pour la dernière fois, vous allez retourner au château. Suzanne secoua la tête. --Il le faut, reprit Jacques, et je vous en prie... J'ai bien le droit, dit-il avec un triste sourire, de vous demander une grâce. Suzanne courba son front. --Me pardonnez-vous, au moins, Jacques? --Je n'ai rien à vous pardonner. Vous avez obéi à votre père et au mien. Je vous ai entendue tout à l'heure, et j'ai compris que votre peine égalait la mienne; si vous m'êtes ravie pour toujours, vous m'êtes toujours chère et sacrée. Maintenant, adieu; vous êtes la marquise d'Albergotti. --Le nom ne change pas le coeur, dit Suzanne. Si vous étiez mort à cause de moi, je me serais tuée. Jacques saisit sa main; mais au moment où il la portait à ses lèvres avec une ardeur convulsive, Guillaume Grinedal l'arrêta. --Madame d'Albergotti, dit-il, votre mari vous attend. Les deux amants tremblèrent de la tête aux pieds; leurs mains unies se séparèrent. La voix de Guillaume avait réveillé Suzanne comme d'un songe. Une heure, l'amante l'avait emporté sur l'épouse; c'était maintenant au tour de l'épouse de l'emporter sur l'amante. Suzanne releva son front, où passa une subite rougeur. --Adieu, dit-elle à Jacques. Vous ne me perdez pas tout entière, l'amie vous reste. Jacques ne répondit pas, et Suzanne sortit au bras de Claudine. Quand ils furent seuls, Jacques et Guillaume s'embrassèrent. Comme ils tombaient dans les bras l'un de l'autre, ils entendirent comme le bruit d'un soupir derrière la fenêtre. Au même instant, au milieu du silence profond, le sable d'un sentier voisin cria sous des pas invisibles. Guillaume et Jacques sortirent; le bruit du vent venait d'un côté; de l'autre, le voile de Suzanne flottait comme l'aile d'un cygne fugitif.--C'est un fermier qui regagne son village, dit Guillaume; et tous deux rentrèrent. Jacques passa la nuit sous le toit du fauconnier, mais au point du jour il partit. Une fois encore il reçut la bénédiction paternelle sur le seuil de cette porte où, trois ans plus tôt, il s'était agenouillé plein de joie et d'espérance, et que maintenant il quittait plein d'amertume et de découragement. Jacques ne prit pas la route de Laon; ainsi que tous les coeurs blessés, il avait besoin d'affection; il pensa à M. d'Assonville et se dirigea vers Arras, où le capitaine de chevau-légers tenait alors garnison. Un secret instinct lui disait que M. d'Assonville était comme lui, souffrant, et qu'ainsi que lui il aimait sans espoir. Le sergent trouva le jeune officier dans un salon qu'éclairait mal un mince rayon égaré entre d'épais rideaux. M. d'Assonville se promenait dans cette large pièce, où le bruit de ses pas était étouffé par un tapis. C'était bien toujours le même beau jeune homme, dont la tête intelligente et fine avait un air de douceur et de fierté qui charmait. Seulement, son regard semblait plus triste encore, et la pâleur transparente de son visage se marbrait de teintes bleuâtres sous les paupières. En voyant le soldat, M. d'Assonville sourit. --Sois le bienvenu, lui dit-il. Nous amènes-tu cette fois des sapeurs ou des canonniers? --Non, capitaine, je viens seul. --Seul! Et que viens-tu faire? Jacques ne répondit pas. M. d'Assonville, étonné, s'approcha de lui; un coup de vent qui écarta les rideaux lui permit de mieux voir le visage de son protégé. --Mon Dieu! qu'as-tu donc? s'écria-t-il. --Suzanne s'est mariée! répondit Jacques. M. d'Assonville lui prit la main et la serra. --Pauvre Belle-Rose! tu l'aimais, toi! Ce devait être ainsi. Maintenant, tu souffres et tu es seul! Moi, voilà six ans que je pleure. Belle-Rose, à son tour, pressa la main de M. d'Assonville. --Tu as le coeur noble et loyal, et tu vas t'aviser de mettre toute ta vie sur la parole d'une femme! reprit le capitaine. Cela devait être, vois-tu. Je le sais bien, moi. Quand on prend une maîtresse au hasard, et qu'on la quitte comme on perd une pistole au lansquenet, ces choses-là n'arrivent jamais. Il n'y a que les fous qui aiment, et nous sommes de ces fous-là. Je ne te dirai pas de secouer ta souffrance comme on secoue au vent la poussière du chemin, mais tu es homme et tu es soldat. Roidis-toi contre le mal et attends; si tu en meurs, il faut mourir debout. --Oui, capitaine, répondit Belle-Rose d'une voix ferme; et passant ses mains dans ses longs cheveux bouclés, il rejeta sa tête en arrière. M. d'Assonville sourit. --Tu es un brave et courageux garçon. Si tu en avais fantaisie, vingt femmes te vengeraient de ton infidèle. Belle-Rose secoua la tête. --A ton aise. Cependant, prends-y garde; tu es trop triste pour qu'elles ne tentent pas de te consoler; si tu les évites, elles te chercheront. M. d'Assonville reprit sa promenade dans la chambre. Chaque fois qu'il passait devant Belle-Rose, il le regardait, et à chaque tour il le regardait plus longtemps. Enfin il s'arrêta devant lui. --Veux-tu me rendre un service, Belle-Rose? lui dit-il. --Je suis à vous corps et âme. --Feras-tu ce que je te dirai, tout? --Tout. --Et tu me promets de garder le silence au prix de ta vie? --Je le jure. --C'est bien. Je vais préparer tes instructions; demain, tu partiras pour Paris. VIII UNE MAISON DE LA RUE CASSETTE Le lendemain, de bonne heure, M. d'Assonville fit entrer Belle-Rose dans son appartement. Sur la table devant laquelle il était assis, on voyait quelques lettres et divers papiers éparpillés. A la pâleur du capitaine, à ses yeux fatigués, on comprenait qu'il avait passé la nuit tout entière à écrire. --J'ai fait prévenir M. de Nancrais que j'avais besoin de tes services, dit-il à Belle-Rose; ta responsabilité de soldat est à couvert, et d'un jour à l'autre la prolongation de ton congé arrivera. Es-tu toujours prêt à partir? --Toujours. --Peut-être y aura-t-il quelque danger, et je dois t'en prévenir. --Je regrette seulement que ces dangers ne soient pas certains. M. d'Assonville leva ses beaux yeux sur Belle-Rose, et lui tendant la main:--Laisse la tristesse à ceux qui n'espèrent plus. Tu as vingt ans, Belle-Rose! vingt ans, l'âge du plaisir! --Et vous trente, capitaine; trente ans, l'âge des passions! --Tu crois? reprit le capitaine avec un sourire. Il me semble que j'ai le coeur éteint.--Un instant il garda le silence, puis il reprit:--Dieu est le maître! Laissons cela et revenons à ton voyage. Voici trois lettres, mon ami. Elles contiennent chacune une part de ma vie. Retiens donc bien ce que je vais te dire. A ton arrivée à Paris, tu te logeras dans une rue voisine du Luxembourg. Vers le soir, tu te rendras dans la rue Cassette, au coin de la rue de Vaugirard, en ayant soin d'emporter avec toi la plus petite de ces trois lettres. Tu frapperas à une porte basse donnant sur une cour plantée d'arbres. Une petite maison vieille et de chétive apparence est sur le côté. Au troisième coup on t'ouvrira. Tu tireras la lettre et prieras la personne qui viendra de la remettre à Mlle Camille. Retiens bien ce nom, car il n'est pas sur la lettre. Si on te répond qu'elle est partie, insiste alors pour qu'on la remette à son frère Cyprien. L'individu, quel qu'il soit, qui t'aura parlé, prendra la lettre et tu te retireras, après avoir eu soin d'écrire ton nom et ton adresse sur l'enveloppe. --Bien... Camille et Cyprien. --Si, après trois jours, tu n'as pas reçu de réponse, tu retourneras à la maison de la rue Cassette, et tu remettras à la même personne une seconde lettre, celle-ci. --Celle qui est plus grande que la première et moins que la troisième? --Précisément. Tu attendras trois jours encore. Au bout de ces trois jours, si tu n'as vu ni valet ni billet, tu prendras la dernière lettre et la porteras comme les deux autres. --Et je demanderai toujours Mlle Camille ou M. Cyprien, son frère? --Toujours; seulement, cette fois, tu ajouteras sur l'enveloppe ces mots: _Je pars dans vingt-quatre heures_. --Et partirai-je vraiment? --A moins que tu ne te plaises au séjour de Paris. --Alors, je partirai. --Je ne crois pas. Bien certainement, si l'on n'est pas venu, quelqu'un viendra te chercher après la troisième épître. --Mlle Camille ou M. Cyprien? --L'une ou l'autre, ou peut-être l'une et l'autre, reprit M. d'Assonville avec un singulier sourire. Tu les suivras et tu feras exactement tout ce qu'ils te diront. --Mais à quoi les reconnaîtrai-je? --A ces mots que Mlle Camille prononcera en t'abordant: _La Castillane attend_. Peut-être seras-tu prévenu par un billet où ces mots se trouveront. Ce billet t'indiquera un rendez-vous et tu t'y rendras. Il n'y a pas de danger, seulement, prends un poignard. --Ah! --Tu auras soin d'avoir toujours le bras droit libre et prêt à agir. --Ah! ah! --Oh! c'est une simple précaution. Lorsque tu seras arrivé où l'on veut te conduire, et que tu auras parlé à la personne vers laquelle je t'envoie, tu me rediras tout ce que tu auras vu et entendu, mais sur l'heure et sans perdre une minute. --Est-ce tout? --C'est tout. Pars maintenant, et que Dieu te conduise et me vienne en aide! Au moment où Belle-Rose montait à cheval, M. d'Assonville l'embrassa. --Que je vive ou que je meure, lui dit-il, j'ai ta parole; je compte sur ton silence. Belle-Rose serra les trois lettres dans son pourpoint, piqua des deux et partit. L'agitation de son corps calmait l'agitation de son esprit; il fit donc la route au galop pour se reposer. Son premier soin, en arrivant à Paris, fut d'arrêter un petit logement garni au rez-de-chaussée d'une maison de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice. L'appartement, qui se composait d'une chambre et d'un grand cabinet, était propre et avait vue sur des jardins. Belle-Rose paya une quinzaine d'avance, M. d'Assonville l'ayant mis en état de faire figure à Paris; puis, tirant à l'écart le maître du logis, qui était en même temps le concierge, il lui donna un louis d'or en lui recommandant de bien prendre garde à la mine des gens qui viendraient le demander. Ces manières gagnèrent le coeur de l'hôtelier; il ôta son bonnet. --Mon gentilhomme, dit-il, j'ai, quoique vieux, des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, une langue pour parler. Vous serez servi à souhait. --C'est bien. Apprenez seulement que je ne suis pas gentilhomme. --Tant pis; des gens faits comme vous méritent d'être marquis de naissance. --Vous m'appellerez Belle-Rose. --Je vous appellerai comme vous voudrez; mais vous ne m'empêcherez pas de dire, si vous n'êtes vraiment pas ce que je supposais, que le sort s'est conduit comme un malotru. Belle-Rose roula un manteau autour de ses épaules, glissa la plus petite des trois lettres dans sa poche et sortit. --C'est égal, dit l'hôtelier en le suivant de l'oeil tandis qu'il longeait les murailles de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, il a voulu se déguiser, c'est son affaire; mais on ne m'ôtera pas de l'idée que c'est un grand seigneur. Quelle tournure! Cette exclamation répondait au cri de sa pensée. Celui-là disait: Quel louis! Les choses arrivèrent comme M. d'Assonville l'avait annoncé à Belle-Rose. La porte basse ne s'ouvrit qu'au troisième coup; une femme, embéguinée dans une coiffe qui lui descendait par devant jusqu'aux yeux, et par derrière jusqu'à la nuque, parut sur le seuil. Elle lança sur Belle-Rose un regard vif qui l'embrassa de la tête aux pieds, puis baissa les yeux, croisa les bras sur un petit surtout de laine carmélite, et attendit. La maison, qui s'adossait contre le mur mitoyen, et dont le toit d'ardoises se voyait seul de la rue, était lézardée, branlante et toute rongée de mousse. Cette maison devait être vieille déjà du temps de la Ligue; elle avait l'apparence discrète, l'air dévot, l'aspect morne. Aucun jet de fumée ne sortait par les cheminées; les fenêtres étaient closes. Dans la cour croissaient des arbres énormes, et sous leur ombre s'éparpillaient des vases de marbre d'un travail précieux, mais souillés par le lichen et privés de fleurs. --La maison n'est pas à louer, dit la femme, qui voyait par-dessous sa coiffe. --Aussi ne viens je pas pour cela, répondit Belle-Rose qui rougit un peu; j'ai là une lettre que je suis chargé de faire tenir à Mlle Camille. La femme lança un nouveau regard à Belle-Rose. --Elle est partie, reprit-elle ensuite les yeux baissés. --Veuillez alors la remettre à son frère. Un autre regard glissa entre les cils de la discrète personne, et s'éteignit promptement sous les paupières ramenées. --Quel frère? demanda-t-elle. --M. Cyprien. La femme tendit la main, prit la lettre, salua et repoussa la porte sur Belle-Rose. Le surlendemain, Belle-Rose fut arrêté par l'hôtelier au moment où il passait la clef dans la serrure de sa chambre. --Il y a, lui dit-il, une lettre pour vous. --Ah! ah! fit le sergent en pensant que la réponse ne s'était pas fait attendre aussi longtemps que le capitaine l'avait pensé. Où est cette lettre? --La voici. --Eh! eh! fit Belle-Rose en lisant l'adresse, il paraît qu'on sait mes noms, titres et qualités. C'est bien cela, _Belle-Rose, sergent de sapeurs au régiment de La Ferté_. L'hôte sourit finement. --Mais oui: on s'en doute... comme moi, dit-il. La lettre était sous enveloppe, cachetée de cire rouge. Belle-Rose brisa le cachet et jeta vivement les yeux sur le papier. Voici ce qu'il contenait: «Le sergent Belle-Rose a manqué à la discipline en quittant sa compagnie sans permission. Afin de le lui rappeler, ledit sergent sera mis huit jours aux arrêts à son retour au corps; mais afin de régulariser son absence, il trouvera sous ce pli la commission de sergent recruteur et les instructions qui se rattachent à ce nouveau grade. Le sergent Belle-Rose est autorisé à demeurer un mois à Paris ou ailleurs, si besoin est. «Le vicomte GEORGES DE NANCRAIS.» --C'est encore de la bonté déguisée, murmura Belle-Rose; et dès le jour suivant il entra en fonctions. C'était une occasion nouvelle d'agiter son corps. M. Mériset, l'honnête propriétaire, n'entendit rien de la lecture du billet que son commensal mâchonna entre ses dents; mais le nom du vicomte de Nancrais prononcé à demi-voix l'avait frappé. --Un vicomte! répéta-t-il quand il fut seul; un vicomte! J'en étais bien sûr, c'est un gentilhomme! A partir de ce moment, ses respects redoublèrent pour un personnage qui connaissait des vicomtes, recevait des lettres scellées d'un grand sceau de cire rouge et payait en or. Chaque soir, Belle-Rose lui demandait si personne n'était venu. --Personne, répondait le bonhomme, et dans la crainte que quelqu'un ne vînt en son absence, M. Mériset restait assis dans un petit salon, près de la porte, du matin au soir. Le troisième jour, M. Mériset, du plus loin qu'il aperçut Belle-Rose, courut à lui. Depuis une heure ou deux les habitants de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice avaient vu M. Mériset se promenant devant sa porte et tirant sa montre à toute minute. L'honnête hôtelier aborda Belle-Rose le bonnet à la main, avec un petit air à la fois mystérieux et charmé. --Eh bien! monsieur Belle-Rose? dit-il. --Eh bien! monsieur Mériset? --Quelqu'un est venu! --Ah! ah! quelqu'un ou quelqu'une? --Un jeune seigneur fort richement habillé, ma foi; la moustache retroussée, le nez pointu, maigre mais leste, et d'une tournure distinguée. --Il a demandé après moi? --Certes oui, sans saluer, comme un gentilhomme.--Bonhomme, m'a-t-il dit, Belle-Rose est-il là?--Non, monseigneur, ai-je répondu, debout et le chapeau à la main. A son air dégagé, j'ai compris tout de suite que j'avais affaire à un seigneur de la cour.--Au diable! a-t-il repris. Tu lui diras que j'ai à le voir. Je l'attendrai demain. --Vous a-t-il dit son nom? --Point. --Son adresse? --Non plus. --Où diable, monsieur Mériset, voulez-vous que je le trouve? --Oh! il ne m'a rien dit, il a tout écrit chez vous. --A la bonne heure, monsieur Mériset, voilà par quoi il aurait fallu commencer. Belle-Rose trouva sur un meuble un bout de papier, et sur ce bout de papier ces mots: «Gaspard de Villebrais.» --Mon lieutenant! s'écria-t-il, que peut-il me vouloir? Le plus simple, pour le savoir, était de se rendre au logis du lieutenant; c'est ce que fit Belle-Rose le lendemain. M. de Villebrais lui apprit qu'il était à Paris pour ses affaires, et en même temps pour celles de la compagnie. --Je ferai les miennes, et je compte sur vous pour les autres, ajouta-t-il. Si vous avez besoin de moi, vous me trouverez tous les jours, d'une heure à deux, au jeu de paume, près du Luxembourg, et de trois à quatre à la place Royale. C'est là que vont les gens du bel air. Adieu, on m'attend quelque part. --D'une heure à deux au Luxembourg, et de trois à quatre à la place Royale. C'est bien; je m'en souviendrai pour ne pas m'y rendre, se dit Belle-Rose en s'en allant. Ce lieutenant était un homme d'humeur hautaine et irascible que tous ses inférieurs détestaient. Le jour suivant, le sergent retourna dans la rue Cassette et frappa contre la porte basse. La dame à la robe de laine carmélite prit cette fois la lettre à la première parole. --Bien, se dit Belle-Rose: à notre première entrevue, elle a dit cinq ou six mots; aujourd'hui, elle n'en a pas dit plus de deux; à la prochaine entrevue, elle ne dira rien du tout. Ceci abrège singulièrement les négociations. Belle-Rose tenait M. d'Assonville fort au courant de ses actions, et le reste du temps il battait la ville, recrutant des héros à six sous par jour pour l'artillerie de Sa Majesté Très-Chrétienne. Entre les lettres et les promenades, Belle-Rose pensait toujours à Suzanne. Il ne pouvait s'habituer à l'appeler madame d'Albergotti. Mais si son amour était aussi profond, le souvenir en était moins amer. Le sentiment du devoir, tout-puissant dans son âme, lui faisait excuser la conduite de Mlle de Malzonvilliers, qui n'avait cédé qu'à l'autorité paternelle. Quand il passait dans le quartier du Palais-Royal, par la rue Saint-Honoré, dans les jardins publics, sa bonne mine et l'éclat de sa jeunesse attiraient les regards de toutes les grisettes avenantes et de beaucoup de grandes dames aussi. Mais regards et sourires glissaient sur ce coeur qu'habitait un regret. Trois jours après l'envoi de la seconde lettre, Belle-Rose aperçut, comme il entrait dans la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, le digne M. Mériset qui se promenait devant sa porte d'un pas pressé. Il tirait son bonnet, le remettait, s'arrêtait, regardait derrière et devant lui. Ses pieds touchaient à peine le sol, et ses lèvres, étroitement pincées, semblaient avoir quelque peine à contenir un jet de paroles prêt à s'échapper. --Eh! eh! dit-il tout bas à Belle-Rose et de l'air le plus mystérieux du monde, il y a du nouveau. --Une lettre? --Mieux que cela. --Une visite? --Justement. Une visite comme les plus huppés gentilshommes de notre glorieux roi en voudraient bien recevoir. --C'est donc une femme? --Et des plus jolies! oeil brun, doux et brillant, cheveux dorés comme des fils de soie, un petit nez fin, des lèvres à faire honte aux plus fraîches roses, et quelles dents! Ah! mon gentilhomme, qu'on se changerait volontiers en cerise pour être mordu par ces dents-là! --Monsieur Mériset, la poésie vous a fait oublier ma qualité; point de gentilhommerie, s'il vous plaît. --Il y tient, pensa l'honnête propriétaire. Et il reprit tout haut:--Voilà cinquante-deux ans que je loge dans la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, et il ne m'est point encore arrivé de voir pareil visage. --Qu'est-ce enfin? une soubrette?... --Une soubrette! ah! fi! avec cette tournure de grande dame... C'est une marquise... --Vous l'a-t-elle dit? --Je l'ai deviné. Belle-Rose sourit, ayant une expérience personnelle de la perspicacité de son hôte. --Va pour une marquise, reprit-il. Au moins vous a-t-elle dit quelque chose? --Certainement. Elle m'a dit qu'elle reviendrait. --Ah! --Puis elle est repartie dans la chaise qui l'avait amenée. --Sans rien ajouter? --Ma foi, non; mais j'ai bien compris à son air qu'elle était contrariée de ne vous avoir pas rencontré. Belle-Rose ne douta pas un instant que la marquise de son hôte ne fût une émissaire de la rue Cassette. En conséquence le lendemain il demeura chez lui toute la journée et attendit. Personne ne parut. Ce fut ainsi le jour suivant. Belle-Rose retourna à ses recrues. --Parbleu! dit-il, si l'on veut me voir, qu'on m'écrive. Il y a des plumes pour tout le monde. Comme il revenait deux jours après, vers le soir, il vit au bout de la rue un carrosse arrêté; une femme était debout devant la portière, et à côté de la femme, un homme se tenait incliné, son bonnet à la main. Cet homme était M. Mériset: l'intelligent propriétaire aperçut Belle-Rose du coin de l'oeil et lui fit un signe imperceptible pour l'engager à se hâter. Belle-Rose accourut, mais la femme sauta lestement dans le carrosse, le cocher poussa les chevaux, et l'équipage disparut dans la rue de Vaugirard. M. Mériset frappa du pied, ce qui, dans l'état de ses habitudes paisibles, dénotait une violente contrariété. --Cinq minutes plus tôt, et vous la teniez! s'écria-t-il. --C'était donc elle? --Non pas. --Qui donc, alors? --Une autre. --Jeune, vieille, laide ou jolie? --Peut-être l'un, peut-être l'autre. Je ne sais pas. --Vous l'avez cependant bien vue? --Du tout. Elle avait un grand voile noir sur la figure. --Quoi! vous n'avez rien vu, rien? --Rien, sauf le pied. --Ah! --Un pied de duchesse! --Parbleu! Mais dites-moi, monsieur Mériset, cette duchesse avait-elle, comme la marquise, l'air contrarié de ne m'avoir pas trouvé? --Au contraire. C'est au moins ce que je me suis dit en la voyant sauter en voiture. --C'est juste. Elle ne venait donc pas pour me parler? --Pas tout à fait. Elle venait pour savoir. --Et qu'avez-vous répondu, monsieur Mériset? --Ah! ah! on n'est point sot, quelque air qu'on ait. J'ai laissé causer et n'ai rien dit. --Bien sûr? --Aussi vrai que ma maison est une honnête maison. Ce n'est pas qu'on n'ait voulu me tenter, et cette bourse qu'on m'a donnée prouve assez dans quelles intentions on était venu. --Eh quoi! vous l'avez prise? --Je l'ai prise et me suis tu. Une maison a toujours besoin de réparations; mais les réparations n'obligent pas à parler. On a eu beau me retourner de cent façons pour savoir qui vous étiez, ce que vous faisiez, d'où vous veniez, j'ai été muet comme ce bonnet. Que voulez-vous! c'est plus fort que moi. Vous m'avez charmé à la première vue, et je ne sais pas vraiment tout ce que je ferais pour vous. Cependant, il faut bien avouer que ma discrétion a peut-être moins de mérite au fond qu'en apparence. Je n'ai rien dit, sans doute, mais aussi je ne savais rien. --Je ne chicanerai pas sur le fait, l'intention suffit. --Oh! l'intention était excellente et le sera toujours. Belle-Rose se crut obligé de récompenser cette bonne intention afin de la maintenir dans le sentiment de l'honnêteté, et comme la personne n'avait point dit qu'elle reviendrait, il ne se donna pas la peine de l'attendre le lendemain. Pour le coup, Belle-Rose ne sut que penser de ces deux visites; il n'était pas probable qu'elles vinssent toutes deux de la rue Cassette, et comme, d'un autre côté, il ne connaissait aucune femme à Paris, il ne pouvait faire que de vaines suppositions. Après avoir torturé son esprit de mille manières, il prit le parti fort sage de s'en remettre à l'avenir du soin d'expliquer cette aventure. Le jour de sa troisième course à la maison de la rue Cassette était venu. Le résultat fut tel qu'il l'avait prévu. La dame au surtout carmélite prit cette fois la lettre sans observation. Le lendemain, Belle-Rose s'installa chez lui et attendit. Les heures se passèrent; rien ne parut. Le soir vint. A tout hasard, Belle-Rose serra ses hardes pour être prêt à partir au point du jour et sortit pour dîner chez un traiteur de la rue du Bac, où il avait coutume de prendre ses repas. Comme il en sortait, un rassemblement d'artisans et de boutiquières l'arrêta au coin de la rue de Sèvres; par désoeuvrement, il se mêla à la foule qui faisait grand bruit à propos d'un porteur de chaise qui se querellait avec un bourgeois. Tout à coup une main le saisit par le bras et une voix de femme prononça distinctement ces paroles à son oreille: _La Castillane attend_. Belle-Rose tressaillit, mais quand il se retourna, il n'y avait auprès de lui que des ouvriers. Il sentit seulement un papier que la main de l'inconnue avait glissé dans la sienne. Il se hâta de sortir du groupe et se dirigea vers la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice pour lire le billet. Au moment où il poussait la porte, une femme en sortit. Elle s'arrêta brusquement. Un jet de lumière tomba sur le visage de Belle-Rose et l'éclaira. --Mon frère! s'écria la femme. --Claudine! répondit Belle-Rose, et il reçut sa soeur dans ses bras. IX UN AMI CONTRE UN ENNEMI Belle-Rose entraîna Claudine dans son appartement et repoussa la porte au nez de M. Mériset, qui se confondait en révérences, un flambeau à la main. --C'est la marquise, murmura l'honnête propriétaire en rentrant dans sa loge, et il l'appelle sa soeur! Cependant, après les premières caresses, Belle-Rose fit asseoir Claudine sur un sofa. Il avait une furieuse envie de lui adresser une question, la seule qui tînt à son coeur, une question qu'un nom résumait. Une incroyable émotion l'en empêchait. Il fit un détour pour arriver à son but. --N'es-tu pas déjà venue? dit-il à Claudine. --Si, vraiment, il y a quelques jours. Mais depuis lors il m'a été impossible de retourner ici. --Que ne laissais-tu ton adresse? Claudine parut embarrassée un instant. --Je ne le devais pas, reprit-elle après. --Et pourquoi? --Parce que tu serais venu me voir. Belle-Rose comprit. Il baissa les yeux, Claudine lui prit la main. --Tu n'es donc pas arrivée seule à Paris? reprit-il. Claudine secoua la tête. --Suzanne est à Paris! dit Belle-Rose. J'y suis, et sans toi j'aurais ignoré sa présence! --Oh! ne la blâme pas! Quand elle a quitté Malzonvilliers pour suivre son mari, qu'une affaire importante appelait à Paris, elle m'a suppliée de l'accompagner. Je n'ai pas pu refuser. Elle est si malheureuse! --Malheureuse! s'écria Belle-Rose. --Il n'y a que moi et Dieu qui savons ce qu'elle souffre. M. d'Albergotti l'ignore. Quand il est là, elle sourit; quand il s'éloigne, elle pleure. Belle-Rose cacha sa tête dans ses mains. --En arrivant à Paris, il y a quelques jours, elle est tombée malade... Oh! elle est sauvée, reprit Claudine en voyant le trouble de son frère; c'est elle qui m'a renvoyée vers toi... --Oh! j'irai, j'irai la voir, la remercier... --Non, ne viens pas, ta présence la tuerait. --Elle ne m'a donc pas oublié? s'écria Belle-Rose avec cet accent profond que donne l'égoïsme de l'amour. --Oublié? Si tu l'étais, Jacques, serait-elle toujours si triste et si désolée? Ton nom n'est pas sur ses lèvres, mais il est dans son coeur, et il la ronge. Tous deux se turent. Une joie amère emplissait l'âme de Belle-Rose; Claudine se repentait presque d'avoir parlé. Quel bonheur cet amour ravivé pouvait-il entraîner après lui? Tirant son mouchoir de sa poche, elle essuya ses yeux un peu mouillés, écarta les cheveux qui voilaient son front d'enfant et se prit à sourire. --Frère, dit-elle, je suis venue pour t'embrasser et non point pour pleurer. C'est une vilaine coutume que de courir au-devant du chagrin, qui se donne de son côté assez de peine pour venir jusqu'à nous. Laissons là cette conversation qui me rougirait les yeux, ce que je ne suis pas en humeur de souffrir; prends mon bras pour me ramener au logis, et causons de tes affaires en chemin. Il y a loin de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice à la rue de l'Oseille, où était situé l'hôtel d'Albergotti; tout en marchant le long de la rue du Bac et des quais, nous ne répondrions pas que Belle-Rose n'eût prononcé deux ou trois fois le nom de Suzanne; mais Claudine détournait la conversation de ce terrain dangereux et la ramenait à des choses plus conformes à son humeur. --Quand te reverrai-je? demanda Belle-Rose à sa soeur en la quittant devant l'hôtel. --Après-demain, si tu veux. Je disposerai de ma journée tout entière. A onze heures, je serai à la porte Saint-Honoré. --Bien, j'y serai à dix. Belle-Rose avait, grâce à sa soeur, oublié le billet glissé mystérieusement dans sa main. Son premier soin, aussitôt après être rentré chez le digne M. Mériset, fut d'en prendre connaissance. Il n'y trouva que ces quelques mots: «Samedi prochain, Belle-Rose rencontrera, une heure après le coucher du soleil, à la porte Gaillon, une personne qui lui dira les paroles convenues; qu'il suive cette personne, et il arrivera où M. d'Assonville l'envoie.» Il se souvint alors que ce jour-là même il devait attendre sa soeur à la porte Saint-Honoré. Il eut un instant la pensée de lui écrire pour se dégager de sa promesse; mais, en homme bien avisé, il comprit que les choses pouvaient s'arranger. A sa soeur, il donnerait le jour; aux affaires de M. d'Assonville, le soir. Belle-Rose fut exact au rendez-vous; sa soeur et lui montèrent en fiacre et prirent le chemin de Neuilly. Après avoir vainement cherché un gîte aux Porcherons, qu'une compagnie de mousquetaires avait envahis, Belle-Rose, au moment où le fiacre passait sur la chaussée, entendit une voix qui l'appelait par son nom. Il se pencha vers la portière, et vit, à la fenêtre d'un cabaret, un gentilhomme qui le saluait un verre de vin de Champagne à la main. --Bien du plaisir, Belle-Rose! disait-il. --Quel est ce gentilhomme? demanda Claudine à son frère qui inclinait sa tête. --M. de Villebrais, mon lieutenant. Après s'être promenés quelque temps dans les environs, Belle-Rose et sa soeur firent entrer le fiacre dans un chemin de traverse. Il y avait au bout d'une prairie une maison devant laquelle de beaux arbres étendaient leur ombre; cette maison avait l'apparence d'une ferme. Espérant que dans ce lieu écarté on pourrait leur servir à dîner, Belle-Rose y courut, laissant sa soeur sur le bord du chemin. Comme il revenait, battant les buissons avec un roseau qu'il tenait à la main, il entendit des cris d'effroi auxquels son nom était mêlé; il pressa le pas, et vit Claudine qui se débattait aux mains d'un cavalier. En un bond, Belle-Rose fut sur la route. --Eh! parbleu! arrive donc, s'écria le cavalier, tu m'aideras à faire comprendre à cette belle enfant que je ne suis pas un croquant! Le cavalier n'avait pas terminé sa phrase, que déjà Belle-Rose, arrachant Claudine de ses bras, s'était placé entre eux. --Monsieur de Villebrais, dit-il, cette belle enfant est ma soeur. --Ta soeur? Parole d'honneur, c'est charmant! Tu es fort spirituel, Belle-Rose. --Mon lieutenant! --Ta soeur? Est-ce qu'on se promène avec sa soeur! J'ai une soeur aussi, elle est au couvent, mon cher. --Monsieur de Villebrais, je vous ai dit la vérité; Claudine... --Ah! elle s'appelle Claudine, ta cousine ou ta maîtresse; l'une et l'autre peut-être... C'est un joli nom, tout à fait dans le goût pastoral. Dites donc, ma charmante, si vous voulez de mon coeur, je vous l'offre, il est vacant pour vingt-quatre heures. Belle-Rose barra le passage au chevalier de Villebrais; mais il n'y avait pas de raison à faire entendre à un homme qui avait trop déjeuné, et qui, tout débraillé, laissait voir une chemise tachée de vin. Se tournant donc vers le cocher, qui regardait philosophiquement le débat, il lui cria vivement de tourner bride vers Paris. Le chevalier jeta tout de suite une bourse aux pieds du cocher. --Compte cet argent, maraud, lui dit-il, et quand tu auras fini, siffle tes plus beaux airs. Le cocher ramassa la bourse, s'assit sur une borne et se mit en devoir de compter. Il n'était pas au troisième écu qu'il sifflait de toutes ses forces. Claudine, égarée, regardait tour à tour le cocher, son frère et le chevalier. --Ce cocher est plein d'intelligence, reprit M. de Villebrais en se rajustant. Ne sois pas moins aimable que lui, mon ami; ta maîtresse est jolie, elle me plaît; voilà trois ou quatre heures que tu la promènes. Chacun son tour; ôte-toi de là. Belle-Rose regarda M. de Villebrais. Le chevalier était fort animé, mais ferme encore sur ses jambes, la voix était nette et claire, le geste aisé; le sergent n'avait donc pas affaire à un homme gris, mais à un officier entêté. Le débat devenait donc plus grave. --Voyons, mon cher, as-tu compris? reprit le chevalier; tourne les talons, cours aux Porcherons, demande le cabaret de la _Pomme de pin_ et dîne copieusement, je t'invite, va! --Mon lieutenant, je n'irai pas. --Tu veux rester? --Oui. --Ah çà, drôle, oublies-tu qui je suis? --Au contraire, je voudrais vous le rappeler. --Ah! tu fais le plaisant. Je te couperai les oreilles... --Je n'en crois rien. M. de Villebrais leva le bras, Belle-Rose le saisit à la volée. --Quoi! tu oses me toucher, coquin? Je vais te donner de mon épée dans le ventre! s'écria M. de Villebrais, qui, perdant toute retenue, fit un effort pour dégager sa main et prendre l'épée; mais Belle-Rose le repoussa si vivement qu'il trébucha. Avant qu'il se fût relevé, le sergent avait déjà tiré la sienne. Le cocher ne comptait plus, mais il sifflait toujours. --Monsieur de Villebrais, je vous jure que vous n'arriverez à ma soeur qu'après m'avoir passé sur le corps! s'écria Belle-Rose. --Je ne me battrai pas avec toi et je te ferai pendre, répondit le lieutenant. Eh! cocher, ajouta-t-il, il y a dix louis pour toi si tu aides cette adorable personne à monter en fiacre, et dix autres encore si tu la conduis au cabaret de la _Pomme de pin_, où j'irai bientôt la rejoindre. Claudine voulut fuir, mais elle chancela et tomba sur ses genoux. --C'est fait, dit le cocher en serrant la bourse que sa main caressait. --Pas encore! s'écria-t-on près de là; et au même instant un inconnu parut sur le chemin. C'était un beau jeune homme d'une figure franche et décidée, et bien pris dans sa taille. Son costume, sans broderie et sans ruban, lui donnait l'apparence d'un étudiant; mais il avait la mine et l'épée d'un gentilhomme. --Qu'est-ce à dire? reprit M. de Villebrais, et de quoi vous mêlez-vous? --J'ai dit ce que j'ai voulu, et je me mêle des affaires des autres quand il me plaît, répondit gravement l'inconnu. Sur un geste du lieutenant, le cocher, qui hésitait depuis l'intervention inattendue du cavalier, s'avança vers Claudine. Il n'avait pas fait deux pas, que la main de l'inconnu s'appuyait sur son épaule. --Écoute, lui dit-il: Monsieur que voilà t'a promis dix louis pour conduire mademoiselle aux Porcherons; moi, je te promets cent coups de bâton si tu ne la conduis pas à la métairie que voilà; mais je joindrai mon invitation à celle de monsieur pour te prier de l'aider à monter en fiacre. Comprends-tu? --Très bien, dit le cocher, qui sentait, à la manière dont la main du cavalier s'était appuyée sur son épaule, qu'il n'y avait pas d'objection à faire à un homme si plein d'éloquence et de vigueur. Une nouvelle conviction venait de pénétrer dans son esprit, et en néophyte zélé il courut ouvrir la portière, voulant, par son empressement, témoigner de la chaleur de sa conversion. --Entrez, mademoiselle, reprit l'inconnu en présentant la main à Claudine, entrez; je vous réponds des bons sentiments de cet honnête cocher. N'est-ce pas, l'ami? --C'est trop d'honneur, monsieur, répondit l'autre, qui se frottait l'épaule tout en fermant la portière. L'intervention de l'étranger avait été si rapide, l'action avait si promptement suivi ses paroles, que M. de Villebrais et Belle-Rose étaient demeurés spectateurs muets de cette scène. Mais au moment où Claudine s'assit dans le fiacre, M. de Villebrais sentit se rallumer toute sa colère. Il fondit sur Belle-Rose l'épée à la main, et lui porta un coup si furieux, qu'il l'aurait transpercé d'outre en outre, si Belle-Rose, au bruit de ses pas, ne se fût jeté de côté. Le fer déchira les habits du sergent et glissa sur l'épaule; mais grâce à la vivacité du mouvement et de la parade, la chair seule fut entamée. --Vous pratiquez donc aussi l'assassinat, monsieur? dit l'étranger, tandis que le cocher poussait les chevaux dans la direction de la métairie avec une ardeur sans pareille. M. de Villebrais pâlit à cet outrage. --En garde! monsieur, s'écria-t-il d'une voix étranglée par la fureur; et il s'élança vers l'inconnu. --Vous m'oubliez, je crois! dit Belle-Rose; et d'un bond il tomba entre le lieutenant et l'étranger. --Si votre adversaire voulait me céder son tour, reprit celui-ci sans même toucher à la garde de son épée, je consentirais bien à vous faire l'honneur de me mesurer avec vous, monsieur; mais je vous ferai observer que vous lui devez la préférence. --Me battre avec un manant, jamais! --Il le faudra cependant bien. --Et qui m'y forcera? dit M. de Villebrais dédaigneusement. --Moi! qui suis tout prêt à vous frapper sur la joue du plat de mon épée, si vous hésitez. M. de Villebrais se mordit les lèvres jusqu'au sang. --Écoutez donc, monsieur, continua l'étranger du même ton et sans paraître plus ému que s'il se fût agi d'un souper, quand on passe du rapt au meurtre avec une si surprenante facilité, il faut bien s'attendre à quelque désagrément. Tout n'est pas bénéfice dans le métier. La honte de l'action qu'il avait commise, et la rage qu'inspiraient à M. de Villebrais les paroles dont son oreille était fouettée, l'emportèrent sur l'orgueil du rang. --Soit, répondit-il. Je me battrai avec ce manant, et ce sera votre tour après. --Volontiers, s'il est nécessaire. M. de Villebrais tâtait déjà le terrain du pied, lorsque l'étranger reprit: --Puisque vous vous rendez à mes observations avec une si louable complaisance, permettez-moi, monsieur, de vous en adresser une nouvelle. Ce n'est point ici un lieu commode pour se battre. On court le risque d'être dérangé, ce qui est toujours fâcheux. J'avise là-bas un petit bouquet d'arbres où l'on serait merveilleusement. Vous plairait-il d'y aller? L'endroit est frais. --Allons! répliqua M. de Villebrais. Les trois jeunes gens passèrent sous le bosquet, et les deux adversaires croisèrent le fer sur-le-champ. M. de Villebrais se battait en homme qui veut tuer et ne négligeait aucune des ressources de l'escrime. Mais il avait affaire à un homme aussi déterminé que lui et plus habile. A la troisième passe, l'épée de M. de Villebrais sauta sur l'herbe. Belle-Rose rompit. --Dites-moi, monsieur, que vous regrettez tout ceci, et je n'y penserai plus, s'écria-t-il. M. de Villebrais avait déjà ramassé son épée; sans répondre, il retomba en garde. Belle-Rose avait recouvré assez de sang-froid pour se souvenir que l'homme qu'il avait en face était son officier. Il aurait donc bien voulu se borner à parer, mais M. de Villebrais le poussait si rudement qu'il dut se résoudre à rendre coup pour coup. Le froissement du fer l'anima, et une botte qui vint l'égratigner acheva de lui faire perdre tout ménagement. Deux minutes après, son épée s'enfonçait dans la poitrine de M. de Villebrais; M. de Villebrais voulut riposter, mais le fer s'échappa de ses mains, un flot de sang monta à ses lèvres, et il tomba sur les genoux. L'étranger le souleva et l'appuya contre un arbre. --Il se peut qu'il n'en revienne pas, monsieur, dit-il à Belle-Rose; commencez par déguerpir, on arrangera l'affaire après. --Cet homme est mon lieutenant! répondit Belle-Rose, son épée rouge à la main. --Ah diable! fit l'inconnu; il y va pour vous de la fusillade. Partez donc plus vite! --Et ma soeur? --J'en réponds. --Vous me le jurez? --Voilà ma main. Les mains des deux jeunes gens se rencontrèrent dans une étreinte fraternelle. --Partez, reprit l'étranger, et comptez sur moi. --Vous avez secouru ma soeur, monsieur; votre nom, je vous prie, afin que je sache à qui toute ma reconnaissance est due? --Je m'appelle Cornélius Hoghart, et suis du comté d'Armagh, en Irlande. --Je suis de Saint-Omer, en Artois, et mon nom est Jacques Grinedal, autrement dit Belle-Rose, sergent de sapeurs au régiment de La Ferté. --Eh bien, Belle-Rose, vous avez un ami. Les honnêtes gens se devinent au regard. Belle-Rose pressa une fois encore la main de l'Irlandais et partit. Les ombres du soir commençaient à s'étendre sur la campagne quand il sortit du bosquet. Le souvenir du rendez-vous qui l'attendait à la porte Gaillon lui revint tout à coup à l'esprit. Sa sûreté personnelle exigeait qu'il s'éloignât en toute hâte avant que le bruit de son duel se fût répandu. Mais M. d'Assonville avait sa parole. Belle-Rose se rendit tout droit à la porte Gaillon. Il s'y promenait à peine depuis cinq minutes, qu'il vit arriver un petit jeune homme enveloppé d'un manteau à l'espagnole qui lui cachait la taille. Un feutre gris, où s'effilait une plume de héron, voilait son front; le bas du visage était caché par un pli du manteau. A la vue de Belle-Rose, le jeune page marcha rapidement vers lui, et dit tout bas: _La Castillane attend_. --Je vous suis, répondit Belle-Rose. Le page enfila une ruelle sombre, marcha quelques minutes, et siffla à l'aide d'un petit sifflet attaché à son cou par une chaîne d'argent. A ce signal, un carrosse arriva au carrefour où le page s'était arrêté; il s'elança dedans, et fit signe à Belle-Rose d'y monter après lui. La portière se referma sur eux, et la voiture partit. X UNE FILLE D'ÈVE A peine Belle-Rose se fut-il assis dans la voiture, que son guide abaissa les rideaux de soie et se jeta dans un coin. La voiture roula durant une heure ou deux. Il parut à Belle-Rose qu'elle s'éloignait de Paris et s'enfonçait dans la campagne, mais il lui fut impossible de reconnaître par quels chemins elle passait, ni quelle direction elle suivait. Son compagnon restait immobile et silencieux dans son coin. Tout à coup la voiture s'arrêta, un laquais ouvrit la portière, et le page, sautant à terre, invita Belle-Rose à descendre. Ils se trouvaient dans un endroit solitaire tout entouré de grands arbres. La nuit était profonde, mais on voyait au loin briller, entre le feuillage, une lumière immobile comme une étoile. Ce page ramena les plis de son manteau autour de sa taille et s'enfonça dans un sentier. Belle-Rose le suivit. La lumière disparaissait et reparaissait tour à tour; le vent soufflait et remplissait de bruits mélancoliques la masse sombre du bois. A mesure que les deux voyageurs avançaient, le sentier se rétrécissait et s'embarrassait de branchages rampant sur le sol. Cependant l'éclat de la lumière augmentait; chaque pas les en rapprochait. Bientôt, entre les troncs des ormes et des bouleaux, Belle-Rose distingua les contours indécis d'une maison, mais au même instant il vit, comme dans un rêve, passer et s'effacer, derrière des buissons de houx, deux ombres noires dont deux toises de gazon et de ronces le séparaient. Un peu plus loin, les deux ombres se rapprochèrent du sentier. Un craquement de branches sèches cria sous la pression de pieds invisibles. Belle-Rose regarda son guide. Il semblait n'avoir rien vu et rien entendu. La présence de cette escorte mystérieuse rappela soudain à Belle-Rose les dernières paroles de M. d'Assonville; il passa la main sous son habit; quand il se fut assuré que le poignard, pris le matin même à tout hasard, était toujours à sa place, il saisit le bras du guide. --Que me voulez-vous? demanda celui-ci. --Rien. --Pourquoi donc me prendre le bras? --C'est mon idée. --Et s'il ne me plaisait pas de le souffrir? --J'en serais désolé, mais il faudrait cependant bien que vous vous y soumissiez. --Savez-vous bien, monsieur Belle-Rose, que si j'appelais, nous ne sommes pas si loin encore du carrosse qu'on ne pût m'entendre. --Je crois même que vous n'auriez pas besoin d'appeler bien haut pour être entendu. La main du guide trembla dans celle du sergent. --- Mais je vous préviens qu'au moindre cri et au moindre effort pour vous dégager, je vous plante ce poignard dans la gorge, continua Belle-Rose. Le guide vit briller le pâle éclair de l'acier à deux pouces de son visage. Il frissonna. --Et si je ne voulais pas avancer, reprit-il. --Alors, nous reculerions; mais comme cette nouvelle résolution me prouverait que j'ai quelque besoin de rester en votre compagnie, je vous prierais de vouloir bien reculer avec moi, et n'aurais garde de vous lâcher. --Vous êtes fou! Avez-vous donc peur d'être assassiné? --Moi, point. Mais j'ai toujours eu pour maxime de faire les choses à deux. A deux on vit plus gaiement; on doit mourir moins tristement aussi. Le guide attacha son regard brillant sur la figure de Belle-Rose, où se peignait cette résolution ferme et calme qui lui était particulière. --Marchons! reprit le guide; et ils continuèrent à s'avancer vers la lumière. Cette lumière brillait à une fenêtre, la seule qui fût ouverte; d'une espèce de chaumière assez vaste, perdue dans l'épaisseur du bois. Le guide frappa à une porte qui s'ouvrit tout de suite. Belle-Rose et lui pénétrèrent dans un corridor au bout duquel leurs pieds rencontrèrent un escalier. La porte se referma, la lumière disparut, et ils montèrent les degrés. Au sommet de cet escalier, le guide souleva une portière, et tous deux se trouvèrent à l'entrée d'une chambre merveilleusement ornée. Les plis soyeux de riches tentures couvraient les murs; un tapis étouffait le bruit des pas; les meubles étaient incrustés de cuivre et de nacre; sur un sofa de brocatelle, couronné d'un dais, une femme vêtue d'une robe de velours cramoisi était à demi couchée; ses bras nus se noyaient dans des flots de dentelle, et sa main, plus blanche que la fleur du jasmin, agitait mollement un éventail de plumes vertes. Un masque cachait son visage. Nul regard n'en pouvait saisir la forme et le contour, et cependant quiconque eût vu cette femme ainsi couchée eût deviné qu'elle était d'une rayonnante beauté. A quelques pas du sofa, on distinguait deux fauteuils; Belle-Rose et son guide s'y placèrent sur un signe de la dame au masque noir. Une lampe voilée d'un globe d'albâtre jetait ses clartés blanches sur les tentures de soie pourpre; ses rayons pâles se brisaient aux angles des meubles polis, sur les ciselures des candélabres, aux mille facettes des cristaux prodigués sur les étagères, et les accidents de la lumière augmentaient encore la magie de ce lieu qu'embaumaient les aromes répandus par d'invisibles cassolettes. --Vous vous appelez Belle-Rose? demanda la dame au fils du fauconnier, d'une voix vibrante dont elle cherchait à dissimuler le doux éclat. --Oui, madame. --Et vous venez de la part de M. d'Assonville? --Il a dû vous en instruire. --Le connaissez-vous depuis longtemps? --Mon père était le serviteur du sien. --Son serviteur! Vous êtes donc de ses gens? --Je suis soldat, et M. d'Assonville m'a parfois fait l'honneur de m'appeler son ami. --Ah! fit la dame avec un accent où la surprise se mêlait au dédain. Puis elle reprit: --Ne savez-vous rien des causes qui ont engagé M. d'Assonville à vous envoyer vers moi? --Rien. --Qui peut m'en assurer? --Ma parole. --Votre parole!... dit-elle en secouant son éventail. Elle n'ajouta pas un mot, mais il n'y avait pas à se méprendre sur l'expression de sa voix. --Ceux qui croient au mensonge pratiquent le mensonge, dit Belle-Rose hardiment. L'inconnue tressaillit, mais ne répondit pas, et s'adressa au guide de Belle-Rose, en s'exprimant dans une langue étrangère. --Eh! madame, je ne le puis! répliqua le guide en français. --Qui t'en empêche? --Le soldat, qui m'a retenu tout le long du sentier et qui me retient encore. --C'est une fantaisie que je veux bien lui pardonner, mais qui va finir à l'instant. Belle-Rose ne répondit rien, mais ses doigts ne cessèrent pas un instant de se nouer autour du poignet du guide. --Eh bien! m'avez-vous entendue? reprit la dame impatientée. --Parfaitement; mais pourquoi ferais-je ce que vous désirez? --Mais parce que je le veux! --C'est tout au plus un prétexte, et je demande une raison. --Insolent! s'écria l'inconnue debout cette fois, sais-tu bien que si j'appelais, il y a près d'ici des bras disposés à te forcer à l'obéissance et à te punir après? --Je le crois sans peine, madame; mais au premier cri, au premier geste, j'étends ce guide roide mort à vos pieds. L'inconnue se rejeta en arrière à la vue du poignard suspendu sur la poitrine du page. --Et quand celui-ci sera mort, les autres verront qu'ils ont affaire à un homme résolu qu'il n'est point trop aisé d'abattre. Appelez donc, maintenant! répéta le sergent. --N'en faites rien, madame, s'écria le guide; il me tuerait comme il le dit! --Ah! tu as du coeur, à ce qu'il paraît! reprit la femme masquée. Au moins remercierai-je M. d'Assonville de m'avoir envoyé un si vaillant ambassadeur. --Et moi je le remercierai de m'avoir choisi pour une mission où les armes devaient intervenir au milieu des discours. M. d'Assonville ne m'avait pas trompé. --Quoi! est-ce bien lui qui t'a fait prendre ce poignard? s'écria-t-elle d'une voix indignée. --Avait-il tort, madame? L'inconnue tressaillit à cette question froidement faite, et Belle-Rose vit son cou s'empourprer d'une rougeur subite. Elle se rassit sur le sofa et parut le regarder avec attention. --Brisons là, reprit-elle doucement. Si je vous donnais ma parole qu'il ne vous sera rien fait, laisseriez-vous aller ce page? --Il est libre, madame. Vous avez douté de ma parole; je ne vous ferai pas l'outrage de douter de la vôtre. La main de Belle-Rose s'ouvrit, et le page courut vers sa maîtresse. --C'est un hardi et beau jeune homme, vraiment! s'écria la dame. Sur mon âme, voilà un jeune soldat à qui l'épaulette de capitaine siérait à merveille! Franc et ferme comme l'acier. L'inconnue ne prit pas cette fois le soin de déguiser le son de sa voix, son éclat et sa douceur infinie charmèrent Belle-Rose, comme les vibrations sonores de la harpe. Il l'écoutait encore qu'elle ne parlait plus, et son coeur eut la révélation mystérieuse de l'amour sans bornes que cette femme devait inspirer, et du malheur sans remède qui suivait son abandon. Il venait de comprendre le muet désespoir de M. d'Assonville. --Belle-Rose, attendez, reprit-elle; vous serez libre dans un instant. La dame au masque et le page se parlèrent bas durant quelques minutes; puis celui-ci, approchant une petite table d'ébène sur laquelle se trouvait du papier, présenta une plume à sa maîtresse, qui écrivit une lettre, la plia sous enveloppe, appuya une bague qu'elle avait au doigt sur la cire brûlante et tendit la dépêche à Belle-Rose. --Voici ma réponse, remettez-la à M. d'Assonville promptement, et oubliez tout, jusqu'au chemin que vous avez pris pour venir ici. Mais si quelque jour les hommes vous manquaient, frappez hardiment à la porte de la rue Cassette et nommez-vous: une femme se souviendra. Belle-Rose s'inclina sur la main de l'inconnue et prit la lettre en effleurant de ses lèvres le bout d'un gant parfumé. --Que Dieu vous garde! beau cavalier, dit-elle à mi-voix; et jetant sur Belle-Rose un dernier regard, elle disparut sous une portière. --Venez-vous? reprit le page, tandis que Belle-Rose, ébloui de ce regard et tout frémissant de ces paroles, restait immobile devant les larges plis du damas pourpre. Belle-Rose tressaillit, et, plein de trouble, suivit le guide. Ils descendirent les marches, traversèrent la forêt sans voir aucune ombre cette fois, et montèrent dans le carrosse. Le page abaissa les stores, et, deux heures après, la voiture s'arrêtait à l'entrée de la rue de Vaugirard. Un laquais ouvrit la portière, Belle-Rose descendit et l'équipage partit au galop. Quand Belle-Rose arriva au coin de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, l'honnête M. Mériset était dans un grand trouble. Le digne propriétaire n'avait pas voulu se coucher. Sa lampe, éteinte ordinairement vers neuf heures, veillait encore, deux heures après minuit, et debout derrière ses volets entrebâillés, il jetait des regards pleins d'anxiété dans les ténèbres de la rue. --Ah! monsieur Belle-Rose! que vous me tirez d'inquiétude, dit-il au sergent, je craignais que vous ne fussiez mort. --Je ne le suis point encore tout à fait, mais ça pourra venir. --Ne parlez donc pas de cette façon lugubre... à l'heure qu'il est, ce sont de mauvaises conversations. --Est-ce donc pour vous assurer que je suis bien vivant que vous m'avez attendu? --C'est aussi pour vous remettre ce papier qu'un gentilhomme a laissé après être venu deux fois. Il m'a vivement recommandé de ne le donner qu'à vous, m'assurant qu'il s'agissait d'une affaire d'importance. Tandis que M. Mériset parlait, Belle-Rose avait déjà ouvert le pli, et, à la clarté de la chandelle du propriétaire, il lisait ces quelques mots: «M. de Villebrais n'est point mort, bien qu'il ne soit pas en état de se lever de longtemps, s'il se lève jamais; il a parlé, et le secret de votre rencontre a été confié à des gens qui ont sans doute donné des ordres pour vous arrêter. Vous n'avez plus qu'à fuir, et le plus vite que vous pourrez. Quittez Paris, et comptez sur moi, quoi qu'il arrive. «CORNÉLIUS HOGHART.» Belle-Rose s'attendait à cette nouvelle, il brûla le billet sans paraître ému, et tirant de sa poche une bourse bien garnie, il demanda à M. Mériset s'il ne connaissait point quelque honnête personne, discrète et sûre, qu'il pût charger d'une commission délicate. --J'ai mon neveu, Christophe Mériset, un garçon adroit comme un racoleur, et muet comme un confessionnal. --Vous me répondez de lui? --C'est mon héritier. --Il se chargera bien alors de porter cette lettre et une autre que je vais écrire à un capitaine de chevau-légers en garnison à Arras? --Il les portera. --Sans tarder? --Dans une heure. Belle-Rose écrivit à M. d'Assonville pour le prévenir de ce qu'il avait vu et des événements qui ne lui permettaient pas de lui porter lui-même la réponse de la dame inconnue. Aussitôt après l'arrivée du neveu Christophe, il lui remit les deux lettres, avec recommandation de faire diligence; puis, laissant à M. Mériset un billet pour sa soeur Claudine, il lui fit part de la nécessité où il se trouvait de s'éloigner aussi. --Ah! mon Dieu! ne reviendrez-vous pas? dit le propriétaire. --Je reviendrai si bien que je vous prie de me garder ma chambre avec ces dix louis qui seront à vous si, dans quinze jours, je ne suis pas de retour. Je vous prierai seulement de ne rien dire, ni de ce que vous avez vu, ni de mon départ, si par hasard quelque curieux vous questionnait. --Je comprends, fit M. Mériset, qui flairait sous ce mystère une affaire d'État, je comprends et je me tairai. Belle-Rose se dépouilla de ses habits, en prit d'autres qui appartenaient au neveu Christophe, s'arma d'un bâton et quitta la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice. --C'est à M. de Nancrais que je dois ma hallebarde de sergent, se disait-il, c'est à M. de Nancrais que je la rendrai. XI L'ÉCLAIR D'UNE PASSION Au point du jour Belle-Rose se trouvait déjà à trois ou quatre lieues au delà de Saint-Denis, sur la route de Flandre. La campagne souriait sous les premières et blanches clartés du matin: de joyeuses filles passaient en chantant sur le chemin que rayaient les ombres des peupliers frémissants. Autour de Belle-Rose tout était lumière et gaieté; tout était ténèbres et tristesse en lui. Il avait perdu son amante, il venait de perdre sa liberté, il allait sans doute perdre la vie. Son coeur se gonfla sous ce flot de pensées amères. Il avait lutté, il était vaincu. Mais la voix de sa conscience ne lui reprochait rien. Vers midi, il s'arrêta dans une espèce de cabaret; depuis la veille il n'avait rien pris. L'hôtesse, jeune femme accorte et pétulante, eut en un tour de main fait sauter une omelette. --Bien vous prend, mon garçon, lui dit-elle, d'être entré au coup de midi. Un quart d'heure plus tard, vous auriez couru le risque de ne plus trouver ni coquilles d'oeufs ni croûte de pain. Où les gens de la maréchaussée passent, il ne reste rien. --Ah! fit-Belle-Rose, vous attendez les gens du roi? --Une demi-douzaine de drôles qui ont soif comme du sable et faim comme des dogues! La basse-cour y passera, et si l'argent vient, il ne viendra guère... Mais, tenez, les voilà qui s'avancent du bout de la plaine... Les voyez-vous, leurs mousquetons sur l'épaule? --Fort bien! Ils sont en chasse de quelque malfaiteur, sans doute? --Ah bien oui! le pays pourrait être pillé qu'ils n'y prendraient seulement pas garde... ils cherchent un pauvre soldat. --Un soldat? --Quelque déserteur, à ce que m'a conté le brigadier, qui parle assez volontiers de ses affaires... Il s'agit d'un jeune homme à peu près de votre taille, blond comme vous, leste et vigoureux ainsi que vous semblez l'être. L'hôtesse cessa de parler pour regarder Belle-Rose. L'éclair du soupçon passa dans ses yeux. Belle-Rose se leva, jeta quelque monnaie sur la table et se dirigea vers la porte. La crosse d'un mousquet frappa les cailloux. L'hôtesse s'élança vers le fugitif. --Chut! fit-elle rapidement à son oreille, je n'ai rien compris, rien deviné, mais n'avancez pas! Un pied sur la route, et vous êtes mort. Passez là, dans ce cabinet; je vais les occuper avec mon meilleur vin... S'ils ne vous voient pas, dans une heure ils partiront, et vous serez sauvé... S'ils vous voient, dame! il y a la fenêtre! Belle-Rose se jeta dans la salle voisine au moment où la porte du cabaret s'ouvrait. --Le ciel est un four et la route est un gril! dit le soldat en entrant. --Si bien que vous avez une soif de damné, répondit l'hôtesse. Prenez donc et buvez, ajouta-t-elle en posant une cruche de vin sur la table. Ceux qui venaient par la plaine entrèrent à l'instant. La plupart jetèrent sur les bancs leurs chapeaux et leurs mousquets, et s'assirent autour de la table. L'hôtesse passait et repassait de la salle au cabinet, qui avait une issue sur la cuisine. --Ils boivent, dit-elle tout bas à Belle-Rose. --Tous? --Tous, sauf un. Belle-Rose ouvrit la fenêtre. Au troisième voyage de la cabaretière, un soldat la suivit. --Laissez-moi et finissons, dit-elle. --Non pas; vous avez de trop beaux bras. --S'ils sont beaux, ils sont forts; gare à vos joues! --Eh! eh! reprit le soldat en apercevant Belle-Rose, nous ne sommes pas seuls! La compagnie fait peur à l'amour. Eh! l'ami, retournez-vous donc un peu, qu'on vous regarde! Belle-Rose tressaillit au son de cette voix qui ne lui était pas inconnue. Il appuya une main sur la fenêtre, se retourna, et reconnut Bouletord, Bouletord qui était passé de l'arme de l'artillerie dans la maréchaussée à pied, où il avait vaillamment gagné les galons de brigadier. --Belle-Rose! s'écria-t-il. Eh! eh! camarade! nous avons un vieux compte à régler ensemble. Vous avez eu la première manche; mais à moi la partie. Vous êtes mon prisonnier. --Pas encore, dit Belle-Rose en posant le pied sur la fenêtre. Bouletord s'élança vers lui, mais un furieux coup de poing le renversa rudement par terre, et d'un bond Belle-Rose franchit la fenêtre. Aux cris du brigadier, la maréchaussée accourut, mais par une singulière inadvertance, en voulant secourir Bouletord, la cabaretière avait repoussé les châssis couverts de rideaux rouges, si bien que la vue de la campagne et du fuyard était interceptée. --Qu'y a-t-il donc? demandèrent les soldats. Bouletord, sans répondre, saisit un mousquet, ouvrit la fenêtre et fit feu. La balle fit sauter l'écorce d'un saule à dix pas de Belle-Rose. --Pauvre garçon! dit l'hôtesse, comme il court! --Mais dépêchez-vous donc! cria Bouletord à ses gens. C'est notre déserteur. S'il nous échappe, il nous vole dix louis. La maréchaussée se jeta sur les traces du fuyard; mais la maréchaussée était embarrassée de ses buffleteries et Belle-Rose gagnait du terrain. De la fenêtre où elle s'était accoudée, la cabaretière assistait à cette chasse improvisée. Au lieu d'un cerf, c'était un homme qu'on courait. --Comme il va! disait-elle à demi-voix, tout en suivant les épisodes de cette course, et sans se douter qu'elle parlait tout haut; le voilà qui traverse les luzernes du père Benoît. Bon, il saute le fossé... Il a des jambes de chevreuil, ce garçon-là!... Ah! voilà un soldat par terre... il a donné du pied contre une souche, le maladroit!... et d'un autre... celui-là s'est empêtré dans le fourreau de son sabre... Le déserteur est déjà loin... bien certainement il leur échappera... Ah! mon Dieu! le brigadier arrête un maraîcher; il prend son cheval, l'enfourche, le pique avec la pointe de son épée, et part au grand galop!... Le brigadier a le coup de poing sur l'estomac!... Un autre soldat l'imite... puis un autre aussi... Trois soldats à cheval contre un homme à pied!... il est perdu! Ah! il les a entendus... le voilà qui entre dans les terres labourées... ce n'est pas sot! les chevaux sont lourds... ils enfonceront... Bien! ils ne vont déjà plus si vite!... Et lui? le pauvre garçon file comme une perdrix... il saute les ruisseaux... Tiens! où veut-il aller?... Ah! il a songé au bois! et il a, ma foi, bien raison!... Il approche... il y touche... il entre... disparu! Quand Belle-Rose eut pénétré dans le bois, il courut quelques instants encore, jusqu'à ce qu'il entendît le bruit des chevaux galopant sur la lisière. Se jetant alors de côté, il fit une centaine de pas, et se blottit sous un fourré, le nez en terre, comme un lièvre. Bouletord et ses deux acolytes arrivèrent poussant leurs montures à coups de plat de sabre; en cet endroit le sentier bifurquait. Le brigadier prit à droite, les soldats prirent à gauche, et trois minutes après le bruit de leur course se perdait dans l'éloignement. Belle-Rose, tranquille de ce côté, et voulant éviter la poursuite des gens de la maréchaussée à pied, qui ne manqueraient pas de fouiller le bois, se releva, et courut droit devant lui par le taillis. Un mur se rencontra sur son chemin, il le franchit. Au bout d'un quart d'heure, il se trouva sur le bord d'une avenue que coupait une rivière sur laquelle on avait jeté un pont. Une grille la fermait d'un côté, un grand château s'élevait à l'autre extrémité. Belle-Rose avança la tête; il ne vit rien et n'entendit rien. Décidément la maréchaussée s'était fourvoyée. Il entra dans l'avenue et marcha vers le château. Il avait à peine fait une vingtaine de pas, qu'il aperçut à quelque distance une dame à cheval et derrière elle un domestique en livrée. La dame paraissait lire une lettre que le laquais venait sans doute de lui remettre. A l'écume qui blanchissait son mors et son cou, on pouvait croire que le cheval du valet avait fourni une longue course, tandis que celui de la dame, fringant et vif, semblait impatient de partir. La dame, qui paraissait jeune et belle, avait à peine achevé sa lecture que, froissant la lettre dans sa main, elle appliqua un coup de houssine à son cheval; le cheval, surpris, bondit, se cabra et partit comme un trait. Sa maîtresse poussa un cri, le valet se jeta en avant, mais il ne put saisir la bride du cheval, qui précipita sa course dans l'avenue. Il allait enfiler le pont jeté sur la rivière, lorsqu'une branche, chassée par le vent, s'embarrassa dans ses jambes. Le cheval, effaré, sauta sur la berge de la rivière qui, en cet endroit, était à pic. Ses pieds de derrière pétrissaient l'arête, et le moindre faux pas pouvait le précipiter dans l'eau profonde qui se brisait contre les arches du pont. Belle-Rose vit le péril d'un coup d'oeil. Il bondit sur la berge, saisit le cheval par le mors et le fit se jeter de côté; la dame, plus pâle qu'une morte, s'élança de selle, et Belle-Rose et le coursier fumant roulèrent sur l'herbe. Belle-Rose n'entendit qu'un cri, ne sentit qu'un coup et s'évanouit. Quand il revint à lui, il était couché sur un sofa dans une grande pièce magnifiquement meublée. Son premier geste fut de porter sa main à son front; une vive douleur répondit au contact de ses doigts. --Oui, oui, vous êtes blessé! Il s'en est fallu d'un demi-pouce que le fer du cheval n'atteignît la tempe! _Adonis_ a été adroit dans sa maladresse. Belle-Rose pencha la tête pour voir la personne qui parlait, et reconnut la dame qu'il venait de tirer d'un si grand péril. Il voulut se relever pour la remercier des soins qu'elle avait pris de lui. --Tenez-vous tranquille, reprit-elle, vous n'êtes point en état de remuer avec la plaie que vous avez à la tête et la saignée qu'on vous a faite au bras. Belle-Rose s'aperçut seulement alors qu'il avait le bras gauche entouré de ligatures. Il sourit et reporta ses yeux sur la dame qui était devant lui assise dans un grand fauteuil. Son habit de cheval, déchiré en trois ou quatre endroits, était tacheté de sang; elle-même portait le bras en écharpe; ses cheveux défaits tombaient en longues tresses brunes autour de son visage, où rayonnaient des yeux merveilleusement beaux. Au milieu des sensations confuses où son âme se débattait, il semblait au jeune sous-officier que ce n'était pas la première fois que le son de cette voix frappait son oreille; mais il ne pouvait se rappeler ni en quel lieu ni en quelle circonstance il l'avait entendue. Quant au visage de la dame, il lui était tout à fait inconnu. Au sourire de Belle-Rose, elle répondit par un sourire; mais il y avait dans le mouvement de ses lèvres, d'un dessin ferme et net, quelque chose d'amer et de dédaigneux qui en altérait la grâce. --Je comprends, reprit-elle, vous n'avez rien senti, ni la chute, ni le coup de pied, ni le transport au château sur un brancard, ni la saignée, ni le pansement. Une jolie femme ne se serait pas mieux évanouie. Belle-Rose rougit légèrement. --Mais, continua la dame, vous tombiez donc des nues quand vous avez si brusquement fait pirouetter Adonis? Belle-Rose avait tout oublié. La question de la dame rendit à ses souvenirs toute leur vivacité. Il revit à la fois son duel, son départ, sa fuite, et se tut, mesurant par la pensée la solitude et le malheur où sa vie venait d'être plongée. --Oh! je ne vous demande pas votre secret, continua son interlocutrice: vous m'avez sauvé la vie, c'est bien le moins que vous ayez le droit de garder le silence. Mais, sur mon âme, l'homme qui a failli causer ma mort, après avoir presque tué M. de Villebrais, a maintenant un double compte à me rendre. Belle-Rose regarda la dame avec étonnement. Elle avait les sourcils froncés, les lèvres contractées, et sur ses joues une rougeur fébrile venait de chasser la pâleur. --M. de Villebrais! s'écria Belle-Rose en se soulevant. --Le connaissez-vous? reprit l'inconnue. --Un officier d'artillerie? ajouta le blessé. --Précisément. Un officier d'artillerie que j'attendais au château; son meurtrier s'est enfui; mais je saurai bien l'atteindre où qu'il se cache. --C'est donc à sa vie que vous en voulez, madame? --Certes! après le crime, il faut le châtiment. --Prenez-la donc! s'écria Belle-Rose, car celui que vous cherchez, c'est moi! --Vous! mais vous l'avez donc frappé par derrière! --J'ai frappé M. de Villebrais de face, l'épée froissant l'épée, et, si je l'ai frappé, c'est parce qu'il avait insulté une femme. --Quelque grisette! --Ma soeur, madame. --Eh, que m'importe! qu'est-ce que c'est que votre soeur? --Madame! s'écria Belle-Rose, je vous ai livré ma vie, mais je ne vous ai pas livré l'honneur des miens! Faites-moi tuer, si bon vous semble, mais ne m'insultez pas. Belle-Rose était debout: une émotion extraordinaire animait son visage; sur son front pâle filtraient quelques gouttes de sang; l'éclat de ses yeux, l'autorité de son geste, l'expression hardie de sa voix, imposèrent à l'inconnue. Elle qui semblait avoir l'habitude du commandement, hésita, les yeux attachés sur cette jeune tête pleine de force et de résolution. Elle se sentit remuée jusqu'au fond du coeur, et s'étonna de ne plus trouver ni mouvement ni parole pour répondre au téméraire qui la dominait. En la voyant silencieuse, Belle-Rose oublia son indignation: un doux sourire passa sur ses lèvres décolorées, la flamme de ses yeux se voila, et s'inclinant avec une grâce toute pleine de simplicité: --Pardon, madame, reprit-il, je défendais ma soeur contre votre colère, mais j'abandonne le frère à votre vengeance. Les yeux de l'inconnue s'emplirent de clartés ondoyantes; tout son être frémit, et, penchée au bord de son fauteuil, d'une voix douce elle murmura: --Jeune et brave et beau tout à la fois! Puis elle reprit en souriant: --Si vous vous livrez, moi je vous sauve. Vous avez trop raison pour que M. de Villebrais n'ait pas un peu tort. Il serait fort difficile d'exprimer le motif de la joie profonde qui s'épandit dans le coeur de Belle-Rose. Ce n'était certainement pas l'espérance d'échapper à une condamnation inévitable: il était résolu à l'aller chercher lui-même. N'était-elle pas plutôt occasionnée par l'intérêt soudain que l'inconnue semblait prendre à lui? Belle-Rose aurait pu seul expliquer la nature de ses sensations, et elles étaient encore trop confuses pour qu'il songeât à les analyser. --M. de Villebrais est cependant une forte lame? reprit la dame en suivant du regard sur le visage de Belle-Rose le reflet de ses fugitives pensées. Vous êtes donc bien redoutable une épée à la main? --J'avais le bon droit de mon côté, madame. --Si vous défendez si vaillamment une soeur, que feriez-vous donc pour une maîtresse? --Je ferais de mon mieux. --Bien gardée alors sera celle que vous aimerez! A ces mots qui lui rappelaient Suzanne, Belle-Rose rougit. La dame s'en aperçut. --Ah! vous aimez! reprit-elle d'une voix brève en jetant au blessé un coup d'oeil rapide et profond. En ce moment, une camériste entra dans l'appartement. En voyant Belle-Rose elle tressaillit; mais l'inconnue, faisant le geste de ramener ses cheveux derrière son épaule, promena son doigt sur ses lèvres. --La voiture que madame la duchesse a demandée est prête, dit la camériste. La duchesse se leva. Belle-Rose voulut la saluer, mais l'effort qu'il venait de faire en se redressant avait épuisé ses forces; il chancela et s'appuya sur le dos d'un fauteuil pour ne pas tomber. --M. de Villebrais se meurt, dit tout bas la camériste à sa maîtresse. La duchesse s'était avancée vers la porte; en se retournant pour jeter un dernier regard à Belle-Rose, elle vit la pâleur livide étendue sur son front, qu'humectait un filet de sang. D'un geste hautain elle repoussa la camériste et s'élança vers lui. --Je reste, dit la duchesse. XII LES RÊVES D'UN JOUR D'ÉTÉ Durant quelques jours, Belle-Rose demeura couché, en proie à une fièvre ardente; la force de sa constitution et la vigueur de sa volonté avaient pu, dans les premiers instants, dissimuler l'énergie du mal; mais il dut céder enfin à la violence de la réaction qui s'opérait en lui. Son corps et son esprit, également blessés, étaient à bout de résistance et d'efforts. Bien souvent, tandis que le délire faisait passer des rêves sans nombre dans les ténèbres de son imagination, il crut voir, penchée sur son lit, une figure de femme que voilaient à demi les longs anneaux d'une chevelure embaumée. Alors, il appelait Suzanne d'une voix brisée par les sanglots, et ses lèvres arides se collaient à des mains blanches qu'on abandonnait à ses baisers. Mais, chose étrange! dans ces heures où l'amour de Belle-Rose s'enflammait de tous les feux de la fièvre, le visage de l'inconnue se détournait, et tout son corps tremblait comme un rameau secoué par le vent. Un jour vint où le malade put jeter autour de lui un regard plus tranquille. Le silence était profond. Dans l'ombre transparente d'une chambre où les rayons du jour se noyaient entre les tentures de soie, une femme, entourée des longs plis d'une robe blanche, était assise sur un fauteuil. Un rêve à peine achevé flottait encore devant les yeux de Belle-Rose; il tendit les bras à l'image trompeuse de son amante, et sa bouche murmura doucement le nom de Suzanne. --Je ne suis pas Suzanne, dit l'étrangère. Belle-Rose se souleva sur le coude et la regarda. Les voiles où la fièvre avait emprisonné son âme disparurent comme ces vapeurs du matin dont les premières clartés du jour effacent les plis nacrés. Belle-Rose reconnut la duchesse. Un sourire doux et triste éclaira son visage. --C'était vous? dit-il. --C'est une amie que vous n'appeliez pas et qui veillait sur vous, répondit la duchesse. Mais ne me questionnez pas encore. J'ai ordre de vous imposer silence. Obéissez. La duchesse appuya un doigt sur sa bouche et força doucement le soldat à se recoucher. Mais elle-même la première oublia la consigne qu'elle s'était chargée de faire exécuter. --Vous l'aimez donc bien, cette Suzanne? reprit-elle avec un léger tremblement dans la voix. Une rougeur subite courut sur les joues de Belle-Rose. --L'ai-je nommée? s'écria-t-il. Oh! madame, pardonnez à mon délire. --Eh! monsieur, ce ne sont point des excuses que je vous demande, c'est un aveu. Avec la colère, la sonorité de la voix était revenue. L'éclair brillait dans les yeux de la duchesse, ses narines frémissaient. Belle-Rose, à demi soulevé sur son coude, la regarda une minute; calme et serein devant cette colère mal contenue, il redressa fièrement sa tête chargée des ombres de la souffrance, et avec la simplicité du chrétien confessant sa foi, il reprit: --Oui, madame, je l'aime. Les yeux de la duchesse s'abaissèrent sous le regard de Belle-Rose; elle laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et si la douteuse clarté de la chambre avait permis au jeune blessé de lire sur ce beau visage incliné, il aurait pu voir, des paupières à demi closes, glisser sur la joue une larme comme une goutte de rosée sur du marbre poli. --Est-ce votre fiancée? reprit-elle d'une voix si faible qu'elle passa comme un murmure entre l'albâtre rose de ses lèvres. --Non, dit Belle-Rose tristement, c'est une amie que j'ai perdue. Un rayon éclatant illumina le regard de la duchesse; puis, le front appuyé sur sa main, elle se tut. Mme la duchesse de Châteaufort était alors dans tout l'éclat de sa beauté. Grande, svelte, admirablement prise dans sa taille, toute sa personne offrait un heureux mélange de grâce et de dignité; elle avait naturellement cette démarche aisée, ce port noble et ce grand air dont les dames de la cour de Louis XIV devaient, par toute l'Europe, illustrer la majesté. Peut-être même pouvait-on lui reprocher la superbe assurance de ses manières, qui imposaient parfois plus qu'elles ne charmaient, et l'expression hautaine de son visage; mais elle savait à propos en tempérer l'orgueil par une élégance ineffable, une adorable coquetterie dont les grâces magiques prêtaient à son geste, à son regard, à son sourire, une irrésistible douceur. La chaleur du sang espagnol, qu'elle tenait de sa mère, se trahissait alors dans l'étincelle humide de ses yeux limpides et rayonnants, dans l'appel muet de ses lèvres pourprées, dans les mouvements onduleux de son corps souple, dans les caresses de sa voix toute pleine de sons purs et veloutés. Mme de Châteaufort se transformait comme une fée, et sous la grande dame brillait souvent l'enchanteresse. Elle savait à sa bouche, d'un galbe fier et dédaigneux, donner le suave contour d'un sourire ingénu; l'arc délié de ses sourcils se jouait sur l'ivoire d'un front délicat avec une charmante vivacité; la pâle transparence de ses joues, de son col, de ses épaules, où rampait un réseau de veines bleuâtres, s'illuminait parfois de teintes roses, comme rougissent les neiges sous un baiser du soleil. La divine statue s'animait sous l'éclair de la passion; et comme la déesse antique, elle apparaissait aux yeux charmés toute éblouissante de vie, de jeunesse et d'amour. Mme de Châteaufort passait pour une des femmes les plus influentes de la cour du jeune roi; son mari, gouverneur de l'une des provinces du midi de la France, la laissait complaisamment à Paris, où il pouvait tout espérer du crédit de sa femme. En retour de cette influence, M. de Châteaufort accordait à la duchesse, sa femme, une liberté dont elle usait pleinement. C'était entre eux comme une sorte de compromis tacite dont les clauses s'exécutaient loyalement. A lui les titres, les honneurs, les dignités; à elle le luxe, les plaisirs, l'indépendance. A l'époque dont nous parlons, ces sortes d'associations consacrées par le sacrement du mariage étaient tolérées, peut-être même autorisées par les moeurs, et personne ne songeait à médire de leurs conséquences. Ceux qui faisaient de la conduite de Mme de Châteaufort le sujet de leurs entretiens ne songeaient pas à la blâmer; les jeunes gens cultivaient sa connaissance dans l'espérance du profit qu'en pouvait tirer leur amour-propre, les autres pour le bénéfice de leur ambition. Au moment où Mme de Châteaufort rencontra Belle-Rose, le bruit de ses galanteries avec M. de Villebrais commençait à se répandre à la cour. Les raffinés s'en étonnaient et en cherchaient la cause; les vieux seigneurs, qui avaient guerroyé sous Mme de Chevreuse et Mme de Longueville, ne se tourmentaient pas pour si peu. --Cela est, parce que cela est, disaient-ils. Sait-on pourquoi le vent souffle? Mais ce dont personne ne se doutait, c'est que le règne de M. de Villebrais eût vu sa dernière heure; de l'aurore à son crépuscule, cet amour n'avait eu qu'un éclair. La noble fierté, l'audace calme et réfléchie de Belle-Rose, avaient surpris Mme de Châteaufort; sa jeunesse, sa beauté, l'avaient émue; sa franchise, son dévouement, son péril, la touchèrent. Sous l'habit d'un soldat, elle venait de reconnaître le langage et les sentiments d'un gentilhomme; jamais tant d'isolement et de résolution ne lui étaient apparus sous la figure grave et charmante d'un jeune homme. A cette destinée obscure, déjà éprouvée par la souffrance, se mêlait le prestige du malheur. Belle-Rose s'était révélé à Mme de Châteaufort au milieu de circonstances qui se rattachaient à une époque de sa vie dont elle ne pouvait perdre le souvenir; il s'était montré plein, tout à la fois, de hardiesse et de noble confiance; il lui avait sauvé la vie et lui avait offert la sienne en échange; autour de sa jeune tête rayonnait l'auréole d'un amour mystérieux. Est-ce surprenant que la curiosité, l'étonnement, l'intérêt, mille sensations confuses et inexplicables autant qu'inexpliquées, eussent retenu Mme de Châteaufort auprès du corps sanglant de Belle-Rose? Quand elle fut restée, elle oublia M. de Villebrais, et quand elle eut oublié l'officier, elle aima le soldat. Mais cet amour nouveau ne triompha pas de son orgueil sans combats. Vingt fois révoltée contre les sentiments tumultueux et tendres que cette passion née du hasard soulevait dans son coeur, elle voulait briser la chaîne qui la retenait au chevet du malade, mais elle ne réussissait à s'éloigner une heure que pour revenir bientôt plus enflammée et plus soumise. Ce n'était plus la femme impérieuse de qui les paroles étaient des commandements, qui choisissait dans la foule des courtisans, et savait rester libre et maîtresse même au milieu de ses égarements. Elle aimait, et les dédains de son âme se fondaient au souffle d'une tendresse infinie autant qu'imprévue. Penchée sur le lit où la fièvre clouait Belle-Rose, elle écoutait son délire, le coeur bondissant à chaque parole, et laissait couler sans les voir les larmes auxquelles ses paupières n'étaient plus accoutumées. Quand vint la convalescence, Mme de Châteaufort en égaya les premiers jours par sa présence assidue et les mille enchantements de son esprit; et la première fois que Belle-Rose passa le seuil de sa chambre, elle lui fit un appui de son bras. Belle-Rose aimait toujours Mme d'Albergotti, mais il faut avouer aussi qu'il s'appuyait volontiers sur le bras de Mme de Châteaufort. Certes, pour rien au monde il n'eût voulu trahir celle à qui toute son âme s'était donnée; mais il ne se résignait pas sans douleur à la nécessité de quitter le château où un si doux asile lui était offert. Quand il était seul, toutes ses pensées allaient à Suzanne; mais au moindre frôlement d'une robe de satin glissant sur le sable des sentiers, tous les rêves secrets, tous les désirs confus de la jeunesse volaient vers Mme de Châteaufort. Son amour pour Mme d'Albergotti était pur et calme comme un lac voilé de saules; il voyait jusqu'au fond du premier regard, et son coeur y puisait une tendre mélancolie qui laissait à ses rêves leur certitude et leur limpidité; mais à la vue de Geneviève de Châteaufort, toute son âme se troublait, un tumulte étrange se faisait dans sa pensée, il sentait monter à ses lèvres mille paroles ardentes, la regardait éperdu et fuyait, ne sachant plus si l'amour était ce culte sincère et profond qu'il vouait au nom de Suzanne, ou le délire qu'allumait la présence de Geneviève. Cependant il restait, et comme ces voyageurs assoupis sous les ombrages odorants des Antilles qui recèlent des poisons dans leurs parfums, il n'avait plus la force de secouer le sommeil enivrant où le berçait une naissante passion. Belle-Rose n'avait pas la liberté de sortir du parc, mais dans son étendue, semée de jardins et de bois, il errait au hasard; seulement il n'errait pas seul. Aux yeux des gens du château, il passait pour un gentilhomme, il en portait l'habit et l'épée, et les laquais ne l'appelaient pas autrement que M. de Verval. Ce nom ambitieux lui venait de Mme de Châteaufort, qui le lui avait donné en riant. Un jour qu'ils se promenaient ensemble, peu de temps après son entrée en convalescence, Mme de Châteaufort s'amusait à le plaisanter sur ce nom de Belle-Rose, qui, ne lui venant pas du calendrier, le laisserait sans patron au paradis. --Si mieux vous aimez, madame, appelez-moi Jacques, répondit le soldat. --Ceci est au moins catholique; mais ce n'est pas tout, j'imagine... Jacques quoi? --Jacques Grinedal. --Oh! voilà qui sent la Flandre d'une lieue! Ce nom-là ne se peut-il pas traduire en français? --Très aisément: _Grinedal_ signifie tout juste _vallon vert_ ou _verte vallée_. Vous verrez que mes aïeux sont nés au beau milieu d'une prairie, entre deux collines. --Alors, monsieur Grinedal, vous me permettrez bien de vous nommer M. de Verval? --Eh! madame, est-il donc dans ma destinée de changer de nom à tout propos? --J'ignore si la chose est dans votre destinée, mais elle est dans mon désir. --J'y souscris; mais encore veuillez m'en dire les motifs? --Je pourrais vous répondre que vous vous nommerez M. de Verval parce que telle est ma fantaisie. Vous aviez été baptisé par le droit de l'épaulette, vous l'êtes à présent par le droit du caprice. Cette autorité n'en vaut-elle pas une autre? --Elle vaut mieux. --Certes! M. de Nancrais n'est que capitaine, et je suis femme. --Je me tais et mets M. de Verval à vos ordres. --C'est un moyen de sauver Belle-Rose. Belle-Rose comprit; les laquais pouvaient tout à leur aise causer de M. de Verval. Jamais, sous le nom du gentilhomme, Bouletord et la maréchaussée ne flaireraient le sergent d'artillerie. Durant une absence que fit Mme de Châteaufort, M. de Verval, ou Belle-Rose, comme on voudra, rendu à ses souvenirs solitaires, vit se dresser dans son âme l'image sereine de Suzanne; auprès d'elle passèrent les ombres attristées de Claudine, de M. d'Assonville, de M. de Nancrais, de Cornélius Hoghart. La voix de sa conscience cria dans la solitude; il rougit de son repos et de cette fiévreuse oisiveté qui l'attachait près d'une femme quand le soin de son bonheur l'appelait à Laon, et plein de trouble, il prit la résolution de rompre les liens nouveaux où s'enchaînait sa liberté. Quelques mots écrits à la hâte instruisirent Claudine et Cornélius des événements qui avaient suivi son départ de Paris et du parti qu'il venait d'arrêter. Il confia ses lettres à un laquais, avec prière de les porter en toute hâte au logis de M. d'Albergotti. Trois ou quatre louis l'assurèrent de la diligence du valet, et il attendit le retour de Mme de Châteaufort pour lui déclarer sa volonté de partir sur l'heure. Cette attente fut longue, inquiète, tourmentée. Belle-Rose sentait qu'il n'avait point trop de tout son courage pour soutenir la vue de Geneviève, et dans la connaissance qu'il avait du trouble que la présence de cette nouvelle amie jetait dans son âme, il se demandait s'il ne ferait pas mieux de s'éloigner sans lui parler. La crainte de l'offenser l'arrêta; étrange pensée au moment où il se décidait à la fuir pour toujours! Mme de Châteaufort rentra très tard ce jour-là; minuit venait de sonner quand les grilles du parc s'ouvrirent, et avant que Belle-Rose pût lui parler, elle passa dans ses appartements. Le sergent remit donc sa confidence et son départ au lendemain. Si l'on avait pu descendre jusqu'au fond de son coeur, peut-être aurait-on découvert qu'il n'était point trop affligé de ce contre-temps. Caché derrière un massif de verdure, il avait vu descendre, à la clarté des flambeaux, Mme de Châteaufort, belle et rapide comme Diane. Sa fugitive apparition l'avait ébloui. Mme de Châteaufort et Belle-Rose occupaient un corps de logis séparé de l'habitation principale, que les ouvriers étaient en train de réparer; l'appartement de Belle-Rose était au rez-de-chaussée, celui de la duchesse au premier étage. Tous deux avaient vue sur le parc. La nuit était superbe; les étoiles sans nombre, répandues comme une poussière d'or sur le velours du ciel, projetaient dans l'espace une lueur tremblante, tandis que les sombres massifs du parc voilaient l'horizon incertain. Belle-Rose ouvrit la fenêtre et présenta son front nu aux fraîches haleines de la nuit; l'agitation de ses pensées ne lui permettant pas de goûter le repos, au lieu de livrer son esprit aux rêves du sommeil, il l'abandonnait aux rêves de l'amour. Il y avait une heure ou deux déjà qu'il suivait dans leur vol confus les songes, enfants de la solitude, lorsqu'il vit le rideau noir des arbres s'illuminer sous les rougeâtres reflets d'une clarté subite. Les éclairs succédaient aux éclairs, et leur rapide éclat empourprait le ciel où pâlissaient les étoiles. Belle-Rose, étonné, franchit l'appui de la fenêtre et se tourna vers l'étage où dormait Mme de Châteaufort. Mille flammes s'échappaient par les balcons où tourbillonnaient des flots d'étincelles. Au même instant partirent de tous côtés des cris d'épouvante, et les femmes de la duchesse, surprises par l'incendie au milieu de leur sommeil, s'élancèrent de chambre en chambre, à demi nues; pleines de terreur, elles couraient au hasard, fuyant les flammes qui serpentaient le long des façades, dévoraient les tentures, s'épanouissaient en panaches flamboyants au bout des cheminées embrasées, et roulaient comme des vagues sous l'effort du vent. Les gardes et les laquais, réveillés par les bruits menaçants de l'incendie, s'armèrent d'échelles et de seaux; tous les gens du château furent sur pied à l'instant et coururent vers le corps de logis où pétillait le feu. Le premier, Belle-Rose reconnut l'imminence et la grandeur du péril: l'incendie, communiqué sans doute à quelque rideau par une bougie oubliée, devait faire de rapides progrès dans un appartement où la soie, les tapis, les tentures, les meubles entassés prêtaient mille aliments à son impétuosité. Un cri d'horreur s'échappa de ses lèvres, il bondit, et, gagnant l'escalier, il parvint en une seconde à l'étage où reposait Mme de Châteaufort. L'effroi triplait ses forces: la première porte qu'il rencontra vola en éclats du premier choc, et il se jeta dans l'appartement où serpentaient les flammes. Les chambrières passaient à ses côtés comme des fantômes. Belle-Rose avançait toujours, une dernière porte tomba sous l'effort de ses mains puissantes, un tourbillon de fumée et d'étincelles l'enveloppa; mais il avait déjà saisi dans ses bras le corps d'une femme qui l'appelait. Alors, plus rapide qu'une flèche, alléché par le précieux fardeau qui se collait à sa poitrine, bondissant sur les parquets noircis, entre les murs calcinés, sur l'escalier brûlant, il franchit le perron avec la foudroyante rapidité d'une ombre, et fuyant l'incendie dont l'éclat le poursuivait, il déposa Geneviève dans un pavillon bâti sur la lisière du parc. Mme de Châteaufort, à demi suffoquée, avait reconnu Belle-Rose au moment où la porte brisée lui donna passage. Le nom du soldat mourut sur ses lèvres, elle roula ses bras autour du cou de Belle-Rose et ferma les yeux, ivre d'amour et d'épouvante. Cette course fantastique au milieu des flammes et des bruits sinistres de l'incendie, tandis qu'elle s'appuyait échevelée sur le coeur du beau jeune homme tout palpitant de terreur, la fascinait. Jusqu'où ne serait-elle pas allée, emportée ainsi, pâle, effarée, tremblante, toute pleine d'émotions charmantes et terribles! Quand Belle-Rose l'eut couchée sur son sofa, il s'agenouilla près d'elle, et prenant ses deux mains entre les siennes, il les couvrit de larmes et de baisers. --Vivante! oh! mon Dieu, vivante! s'écria-t-il. Mme de Châteaufort ouvrit les yeux; son rêve finissait devant une réalité plus enivrante encore. Belle-Rose écarta les cheveux dénoués de Mme de Châteaufort, prit sa tête entre ses mains, la regarda avec des yeux enflammés sous les pleurs, et, pâle d'amour, la baisa au front. Mme de Châteaufort frissonna de la tête aux pieds; ses yeux se fermèrent, et sa bouche égarée rendit à Belle-Rose son baiser. Le soldat se dressa, chancelant comme un homme blessé. --Vous êtes sauvée, dit-il; laissez-moi partir! Geneviève se leva d'un bond. --Partir! que parlez-vous de partir? s'écria-t-elle. --Eh! madame! que cela soit aujourd'hui, que cela soit demain, ne faut-il pas que je vous quitte? reprit-il. Les lueurs de l'incendie dissipaient à demi l'obscurité du pavillon; Mme de Châteaufort, belle de terreur, ramenait autour de sa taille les plis flottants de sa robe; sur ses épaules nues pleuvaient les tresses brunes de ses longs cheveux, ses mains suppliantes apaisaient les frémissements de sa poitrine, la fièvre et l'effroi se peignaient dans son regard, l'angoisse et la prière sur son visage. Jamais elle ne parut si belle aux yeux de Belle-Rose: la douteuse clarté qui l'entourait doublait la divine expression de son geste et de sa beauté. Vainement comprimée, la passion du soldat se fit jour. Elle éclata tout entière dans un cri. --Vous voyez bien que je vous aime! laissez-moi partir! dit-il. Geneviève retomba brisée de joie sur le sofa qu'elle venait à peine de quitter. --Ne l'aviez-vous donc pas deviné, madame? reprit Belle-Rose; je vous aime avec l'emportement d'un fou et l'épouvante d'un enfant! Votre voix m'enivre, et je ne l'entends jamais que mille rêves n'assiègent mon âme éperdue; votre regard me suit dans l'ombre et passe dans mes veines comme une flamme. Je sens sur ma main le contact de votre main, longtemps encore après que vous m'êtes ravie. Vous m'appelleriez du fond d'un abîme que je m'y jetterais... J'ai des nuits de fièvre pour avoir effleuré de mes lèvres le bout de vos doigts. J'écoute votre approche avec des tressaillements qui me font mourir; je sais quel bruit vous faites sur l'herbe en glissant, sur le gravier des allées, sur le tapis du boudoir; le frôlement de votre robe arrive à mon coeur. Si votre pied touche une fleur, je la brise sous mes baisers! Vous ne savez pas combien de nuits j'ai passées à veiller sous vos fenêtres, suivant d'un regard avide votre silhouette, couché dans l'herbe, et, dans la solitude, m'abreuvant des flots amers d'une folle passion! Pour franchir le seuil de cette porte où vous me disiez adieu en souriant, pour tomber à vos genoux, embrasser vos pieds, vous confier mon amour insensé, j'eusse donné ma vie! La crainte de vous offenser m'enchaînait! Et chaque jour cependant je vous aimais davantage! Mme de Châteaufort, à demi renversée sur le sofa, aspirait chacune de ces paroles avec ivresse; son front rougissait, et ses yeux se remplissaient de larmes divines. --Que voulez-vous donc que je devienne à présent, madame, et dites-moi s'il ne faut pas que je parte? reprit Belle-Rose. Que suis-je pour vous? Un pauvre soldat que vous avez ramassé sur la route, un fugitif, un déserteur à qui votre pitié a ouvert un asile. Et ce soldat vous aime, vous qui êtes belle, riche, puissante, honorée; vous une duchesse de la cour du roi! J'ai tout oublié, madame, ce que j'étais et ce que vous êtes, et j'ose vous le dire! Pour me faire quitte envers vous, Dieu a permis que je pusse encore une fois vous sauver. Maintenant, laissez-moi partir! Mme de Châteaufort se leva effarée et tout en pleurs; ses yeux rayonnaient comme deux diamants. --Partir! s'écria-t-elle; mais je vous aime! XIII UN SERPENT DANS L'OMBRE Belle-Rose ne partit pas, le premier anneau de la forte et brûlante chaîne de la volupté était rivé à son coeur. Il marchait ébloui dans un sentier fleuri tout semé de ces enchantements qui naissent sous les pas de la beauté, de la jeunesse et de l'amour. Sur ces entrefaites, une lettre lui parvint, écrite par Cornélius Hoghart; elle lui mandait que M. de Villebrais, remis, contre toute attente, des suites de sa blessure, activait les poursuites dont lui Belle-Rose était l'objet; que M. d'Assonville, après avoir reçu un coup de feu dans un engagement avec des maraudeurs sur la frontière, venait de quitter ses cantonnements; on le croyait parti pour Paris dans l'intention de consulter des chirurgiens plus habiles que ceux de son escadron. Quant à Claudine, elle était à la campagne auprès de sa maîtresse, que M. d'Albergotti avait conduite chez Mme la duchesse de Longueville, avec qui il s'était lié d'amitié au temps de la Fronde. Cornélius Hoghart promettait à son ami de suivre les démarches que tenterait M. de Villebrais auprès de la justice, et de l'informer des particularités qui pourraient l'intéresser. Belle-Rose serra la lettre après l'avoir lue, soupira peut-être, aperçut Mme de Châteaufort qui s'avançait vers lui et n'y pensa plus. Souvent Belle-Rose et Geneviève s'égaraient dans le parc, aux bras l'un de l'autre, s'asseyaient aux endroits les plus solitaires, suivaient les sentiers les plus ombreux et laissaient s'éteindre le jour et commencer la nuit, sans compter les heures: l'amour tenait le sablier. Mais depuis deux ou trois jours, où qu'ils fussent, ils n'étaient pas seuls. Un homme attentif et muet épiait leur course et, lorsque arrivait la nuit, s'attachait à leurs pas. Caché dans les fourrés du parc, rampant sur la mousse des allées, blotti sous les buissons touffus, il guettait leur approche et semblait attendre, patient et silencieux comme le tigre, une heure propice pour un dessein mystérieux. Mais dans les profondeurs du parc, entre les charmilles des jardins, on entendait la voix des gardes et des valets qui se répondaient, et le moindre son faisait disparaître sous le feuillage la tête de cet homme un instant sorti du milieu de son rempart de verdure. Parfois, tandis que les deux amants s'enfonçaient au plus épais du parc, un bruit de branches écrasées sous un pied invisible interrompait le silence. Belle-Rose, habitué par les veillées du bivac à percevoir les sons les plus confus, tournait la tête. --C'est un chevreuil qu'effarouche le bruit d'un baiser, disait Mme de Châteaufort en haussant ses lèvres vermeilles. Plus loin, le regard du soldat croyait voir, entre les massifs du bois, fuir une ombre rapide; mais avant qu'il en pût distinguer les contours, l'apparition s'était évanouie. --Vous voyez des fantômes et ne voyez pas mon sourire, reprenait son amante. Un soir, ils arrivèrent à un endroit du parc où le mur de clôture faisait un angle. A la pointe de l'angle, sous des touffes de lierre et de clématites, une porte s'ouvrait sur la campagne. Il fallait passer tout contre cette porte pour la distinguer du mur qui l'encadrait. Les tons bruns de la pierre et du bois se confondaient sous un rideau tremblant de feuillage. L'herbe semblait foulée autour de la porte; deux ou trois rameaux déchirés pendaient le long du mur. --Les gardes usent-ils de cette porte de sortie? demanda Belle-Rose. --Non; elle est presque inconnue aux gens du château. --On a passé par là cependant. --Personne n'a la clef de cette porte, répondit Mme de Châteaufort. --Regardez, reprit Belle-Rose en montrant du doigt une touffe de mauve froissée. --Hier, nous avons passé le long du mur; vos mains tenaient les miennes; savez-vous où se posaient nos pieds? Cependant Belle-Rose n'était pas le jouet d'une illusion. Tandis que Mme de Châteaufort dissipait ses craintes un instant éveillées, M. de Villebrais les suivait de taillis en taillis. Couvert de vêtements grossiers, il s'était logé, sous un nom d'emprunt, dans une méchante auberge du voisinage, et quand venait la nuit il s'introduisait dans le parc de Mme de Châteaufort, où l'appelait le désir de la vengeance. Étonné du silence de Mme de Châteaufort, qui n'avait pas répondu à ses lettres, M. de Villebrais, aussitôt qu'il fut en état de marcher, lui avait fait demander une entrevue. Mais lorsque Mme de Châteaufort oubliait, elle n'oubliait pas à demi. Elle renvoya donc à M. de Villebrais les lettres qu'il lui avait adressées, en le priant de vouloir bien lui rendre tout ce qu'il tenait d'elle, et de renoncer à toute espérance de la revoir jamais. Le lieutenant d'artillerie savait quelle était l'influence de la duchesse, il obéit pour ne pas s'en faire une ennemie implacable; mais avant de renvoyer la clef qu'elle-même lui avait remise, il en fit forger une en tout semblable, se promettant bien de s'en servir dans l'occasion. Cette occasion ne tarda pas à se présenter. La retraite où depuis deux ou trois mois vivait Mme de Châteaufort commençait à être remarquée à la cour. M. de Villebrais rapprocha cette retraite de l'inconstance un peu soudaine de sa maîtresse, et en conclut qu'un nouvel amour la dominait. Il voulut connaître son heureux rival, se déguisa, partit pour la résidence de Mme de Châteaufort, pénétra dans le parc et vit passer la duchesse au bras de Belle-Rose. A la vue du soldat, M. de Villebrais eut peine à retenir un cri de rage: l'homme qui l'avait insulté, et vaincu l'épée à la main, venait encore de lui ravir sa maîtresse! C'était trop de revers à la fois. Un instant M. de Villebrais eut la pensée de s'élancer au-devant de Mme de Châteaufort, et, s'armant de l'autorité militaire, de réclamer le déserteur; mais il savait que la duchesse était femme à ne jamais pardonner une telle offense, et la crainte d'être brisé dans sa carrière par son ressentiment l'arrêta. Cette contrainte ne servit qu'à rendre plus vif le désir de la vengeance. Ne pouvant lutter ouvertement, il prit le parti d'attendre et de confier à son bras le soin de faire payer à Belle-Rose en un seul coup toutes les blessures qu'il en avait reçues. Pour mieux enchaîner Belle-Rose auprès d'elle, Mme de Châteaufort multipliait les plaisirs que lui permettait le séjour de la campagne. La chasse entrait pour une large part dans ces plaisirs. Un matin, au moment où elle s'apprêtait à monter à cheval pour chasser le cerf, sa camériste accourut tout effarée sur le perron du château. Elle tenait une lettre à la main. --Je lirai ça ce soir, dit la duchesse. La camériste l'arrêta comme elle mettait le pied à l'étrier, et lui parla bas à l'oreille. --Eh qu'importe! reprit sa maîtresse avec impatience. Et elle sauta sur la selle. La camériste fit encore un pas, mais Mme de Châteaufort lui ferma la bouche d'un regard, et lâcha les rênes d'Adonis, qui partit au galop. Un instant après, les fanfares sonnèrent et la chasse se perdit sous la feuillée. La camériste, restée sur le perron, regarda tour à tour la lettre timbrée d'un cachet de cire noire, et Belle-Rose qui chevauchait à côté de Mme de Châteaufort. --Oui, murmura-t-elle, il est beau, jeune, charmant; mais le capitaine est à Paris; qu'elle y prenne garde! Quand il menace, c'est un lion. Le cerf se fit battre jusqu'au soir. Mme de Châteaufort rentra, lasse de galoper, mais la joue enflammée et le regard brillant. La camériste lui présenta la lettre et murmura tout bas un nom. La duchesse lui imposa silence d'un geste à la première syllabe et jeta la lettre sur sa toilette; puis, après avoir quitté son habit de cheval, elle la congédia. La nuit était sereine, et l'étoile de Vénus montait à l'horizon. Mais le lendemain, tandis que les femmes de la duchesse apprêtaient ses vêtements, la main distraite de Geneviève ramassa sur sa toilette la lettre dédaignée et l'ouvrit. Aux premiers mots, elle pâlit; à la dernière ligne, elle poussa un cri et se dressa. --Une voiture et des chevaux! s'écria-t-elle. Ses caméristes étonnées ne remuaient pas. --M'entendez-vous? reprit-elle. Des chevaux! à l'instant! mais courez donc! Une suivante, terrifiée par le regard de Mme de Châteaufort, se précipita dehors. --Où donc est Camille? Qu'elle vienne, continua-t-elle, tout en tordant sur sa tête ses longs cheveux épars. Camille entra. Du premier regard la camériste intime comprit que sa maîtresse venait de recevoir quelque terrible nouvelle; la lettre froissée était dans sa main. --Depuis quand, dites, avez-vous reçu cette lettre? s'écria Mme de Châteaufort. Camille montra d'un coup d'oeil la porte aux suivantes de la duchesse; toutes sortirent. --Hier, madame, répondit-elle, hier matin. --Et c'est aujourd'hui seulement que je l'ai! --Je vous l'ai présentée deux fois, et deux fois vous m'avez repoussée. --Ne pouvais-tu pas me contraindre à l'ouvrir? --Eh! madame! il était là! s'écria Camille en montrant avec un geste d'une éloquence inexprimable Belle-Rose qui passait dans le jardin. --Tu ne sais pas, reprit Mme de Châteaufort d'une voix étouffée et la main appuyée sur le bras de Camille, tu ne sais pas: cette lettre est de _lui_; elle est datée d'hier; hier il a dû m'attendre, et il a juré par le nom de sa mère que s'il ne me voyait pas, il viendrait jusqu'ici. Il ne m'a pas vue, Camille! Camille secoua la tête. --Alors il viendra, madame, et s'il vient, s'il vient, vous êtes perdue! monsieur le duc... --Eh! que m'importe monsieur le duc, mon mari! c'est de Belle-Rose qu'il s'agit, Belle-Rose ne m'aimerait plus! Camille regarda sa maîtresse; à ce cri, à l'expression de ce visage blanc où flamboyaient deux yeux pleins d'éclairs, il n'y avait pas à se méprendre: un amour sans bornes, indomptable, impérieux, était entré dans le coeur de Mme de Châteaufort. --La voiture était attelée, dit timidement une suivante en entr'ouvrant la porte. Mme de Châteaufort battit des mains comme un enfant, et prenant à la hâte un loup et sa mante, elle entraîna Camille. --Viens, dit-elle, _il_ est encore à Paris, sans doute; rien n'est perdu. Belle-Rose, prévenu par un laquais du départ de Mme de Châteaufort, prit un fusil et s'enfonça dans le parc. Livré à ses seules méditations, il observa plus sûrement les indices qui l'avaient frappé dans ses précédentes promenades avec Mme de Châteaufort. Un espion rôdait dans le parc, il n'en pouvait plus douter. La pensée lui vint que ce pourrait bien être Bouletord, qui, furieux de sa déconvenue, cherchait un moyen adroit de se venger sans coup férir. Belle-Rose résolut de se débarrasser sur-le-champ de ce personnage importun. Il se rendit au château, glissa dans ses poches un poignard et des pistolets, prit une épée, attendit la nuit et gagna le parc, bien décidé à faire payer cher au visiteur sa fatigante surveillance. --Il cherche un déserteur, se disait-il; il trouvera du plomb. Bientôt les ombres envahirent le parc; les bruits moururent, les lumières de la veillée s'éteignirent une à une dans les bois tout pleins de ces mystérieuses rumeurs qui montent de la terre au ciel durant les nuits étoilées. Ses pas le conduisirent à l'angle du parc où la porte secrète donnait issue sur la campagne. Elle était entr'ouverte. Bien sûr de son fait, cette fois, Belle-Rose eut un instant la pensée de briser dans la serrure la lame de son poignard. Son oreille l'avait averti que déjà sa promenade au travers du parc avait été épiée. Mais il réfléchit que son espion, caché sans doute dans quelque fourré aux environs, comprenant par cette action qu'il était découvert, escaladerait le mur et ne se montrerait pas: ce n'était pas là le but de Belle-Rose. Il continua donc son chemin, passant devant la porte comme s'il ne l'avait pas vue. Au bout de cent pas, il s'arrêta derrière un gros chêne; la lune venait de disparaître sous un nuage. Il écouta. Après trois ou quatre minutes d'attente, il entendit la porte tourner sur ses gonds rouillés. L'ombre était épaisse, il ne vit rien; un bruit de pas se perdit sous le couvert du parc. Le soldat quitta son poste d'observation et marcha sur les traces de l'espion en ayant soin de suivre la lisière des sentiers où l'herbe plus épaisse étouffait le bruit de sa course. Le chemin que suivait l'inconnu aboutissait à une clairière où rayonnaient plusieurs avenues; l'une de ces avenues conduisait au château. Belle-Rose et Geneviève l'avaient fréquemment parcourue, et c'était la route qu'ils avaient coutume de prendre quand ils rentraient le soir. Belle-Rose en conclut que l'espion, fort au courant de ses habitudes, allait l'attendre au coin de l'avenue et se jeter sur lui à son passage. Très résolu à lui épargner les ennuis d'une longue attente, il allait précipiter sa marche, lorsqu'un cri s'éleva du milieu de la clairière, et, au même instant, le cliquetis de deux épées se fit entendre. Belle-Rose s'élança le pistolet au poing. Le choc des épées était vif et pressé, mais il n'avait pas fait cinquante pas, que le bruit cessa tout à coup; la lune, dégagée des nuées qui la voilaient, inondait la forêt de sa clarté bleuâtre, et dans cette clarté flottante, Belle-Rose vit passer un homme qui fuyait, une épée nue à la main; il bondit comme un cerf à sa poursuite. Le meurtrier glissait comme une ombre entre les arbres et semblait avoir des ailes. Au moment où il franchissait la lisière du bois, Belle-Rose lui tira un coup de pistolet; mais la balle se perdit dans le tronc d'un bouleau, et le fugitif disparut par la petite porte du parc, brusquement refermée. Au moment où Belle-Rose arrivait devant cette porte, le galop retentissant d'un cheval lui fit comprendre que le meurtrier était désormais hors d'atteinte. Belle-Rose écoutait haletant le bruit de ce galop, lorsqu'un souvenir traversa son esprit. Le meurtrier avait fui, mais sa victime gisait sans doute dans la clairière; quel était ce malheureux dont la vie tranchée par un assassinat avait sauvé la sienne? Belle-Rose se hâta de courir vers la clairière. Une moitié de la pelouse restait dans l'ombre épaisse que projetaient les grands chênes, l'autre était toute baignée d'une blonde lumière; un silence profond enveloppait la clairière et le parc. Plus rapide que la pensée, le premier regard de Belle-Rose embrassa l'étendue de la pelouse; sur la ligne tremblante où l'ombre se mariait à la lumière, le corps d'un homme était couché. Une épée nue brillait dans l'herbe. Belle-Rose s'agenouilla près du corps; le sang sortait de deux blessures béantes, l'une à la gorge, l'autre en pleine poitrine. A la vue de ce corps immobile dont le regard morne se tournait vers le ciel, Belle-Rose frissonna; il se pencha, et soulevant la victime entre ses bras, il attira sa tête sous les rayons de la lune. Un cri d'horreur jaillit des lèvres du soldat... il venait de reconnaître M. d'Assonville. XIV L'AGONIE Le coup de pistolet tiré par Belle-Rose avait réveillé quelques gardes; ils accoururent et trouvèrent celui qu'ils appelaient M. de Verval occupé à étancher le sang d'un homme qui semblait mort déjà, tant il était immobile et froid. Deux d'entre eux couchèrent le blessé sur un brancard, un autre courut chercher un chirurgien, et Belle-Rose, aussi pâle que M. d'Assonville, le fit déposer dans ce même pavillon où, dans les terreurs d'une nuit d'incendie, Mme de Châteaufort et lui s'étaient rencontrés. Quelques tressaillements convulsifs indiquaient seuls que M. d'Assonville n'était pas mort encore. La marche avait rouvert les plaies, et le sang s'échappait sur le satin du sofa. La douleur de Belle-Rose était calme, mais effrayante à voir. Quelques larmes tombaient goutte à goutte de ses paupières. Lui qui aurait payé de sa vie le bonheur de sauver M. d'Assonville, il le voyait expirer sous ses yeux et pour lui! Il allait du sofa où gisait le moribond à la porte où se pressaient des gardes et des laquais, écoutant si le chirurgien n'arrivait pas. Les minutes lui semblaient longues comme des nuits sans sommeil. Les linges qu'il serrait autour des blessures s'imbibaient de sang, les lèvres se décoloraient, les yeux semblaient s'éteindre. Belle-Rose jetait des regards désolés vers le ciel, puis baisait la main de d'Assonville. Enfin, le chirurgien parut. A l'aspect de cette tête blême affaissée sur les coussins, et déjà marbrée de teintes livides, ses sourcils se touchèrent un instant. Belle-Rose retenait son souffle, les gardes étaient silencieux, on entendait frémir le feuillage autour du pavillon. Après avoir tâté le pouls du moribond en écoutant le bruit de sa respiration, le chirurgien tira sa trousse, essuya sur du cuir les instruments d'acier dont l'éclair éblouit le regard de Belle-Rose, et sonda les deux blessures. Le contact du fer fit tressaillir M. d'Assonville, un soupir entr'ouvrit sa bouche; le chirurgien poursuivit son oeuvre, faisant disparaître l'acier entre les chairs rougissantes. M. d'Assonville s'agita, ses yeux se ranimèrent, il fit un effort pour saisir la main qui le tourmentait. --Assassin! dit-il, et sa tête retomba sur l'oreiller. Ce mot glaça le coeur de Belle-Rose, mais un rayon d'espérance avait lui dans les ténèbres de son épouvante au réveil de M. d'Assonville. Le chirurgien retira la sonde et posa le premier appareil. Son visage avait l'impassibilité du marbre. Cependant M. d'Assonville reprenait lentement l'usage de ses sens; la lumière renaissait sous ses paupières soulevées; de puissants cordiaux avaient rendu au sang son cours naturel. Il tourna ses regards vers l'assemblée, vit Belle-Rose, sourit et lui tendit la main. Belle-Rose la prit et tomba sur ses genoux, bénissant Dieu. --Je t'avais vu, mon ami, dit tout bas M. d'Assonville, mais je croyais rêver. Au moins ne mourrai-je pas seul! --Mais vous ne mourrez pas, capitaine! s'écria le soldat. --Bah! mieux vaut aujourd'hui que demain; le plus dur est fait. M. d'Assonville rassembla ses forces et parvint à se soulever un peu; ses joues et ses lèvres devinrent pourpres. Le chirurgien l'observait en silence. --J'ai beaucoup de choses à te dire, mon ami, reprit le blessé; c'est une sorte de confession; pour m'aider à l'achever, tu as bien quelque chose à me faire boire; j'ai la langue desséchée et la poitrine en feu. Belle-Rose courut au chirurgien qui rangeait sa trousse dans un coin. --Que faut-il donner à M. d'Assonville? lui dit-il. --Ce qu'il voudra, du lait ou de l'eau-de-vie. Belle-Rose pâlit. Cette réponse arriva comme une balle à son coeur. --Perdu! murmura-t-il d'une voix étouffée. --Croyez-vous aux miracles, monsieur? reprit le chirurgien. Belle-Rose le regarda, étourdi et muet. --Si vous n'y croyez pas, je n'ai rien à dire; si vous y croyez, espérez en Dieu. La science humaine n'a plus rien à faire ici. Le chirurgien glissa la trousse dans la poche de son habit et prit son chapeau; mais au moment où il allait se retirer une voix le retint. --Monsieur le chirurgien, un mot, je vous prie. Avec cette finesse extrême de sens dont quelques agonisants ont fourni de mémorables exemples, M. d'Assonville avait entendu la brève conversation de l'homme de l'art et de Belle-Rose; il le rappelait. Le chirurgien s'approcha. --Je suis donc perdu, monsieur? dit le blessé. Le chirurgien hasarda un geste de dénégation; M. d'Assonville l'arrêta. --Vous avez parlé, et je sais tout. Votre science vous permet-elle de m'apprendre combien j'ai de temps à vivre? Répondez sans hésiter, monsieur, vous avez affaire à un gentilhomme. Le chirurgien prit le bras du blessé et consulta le pouls, l'oeil sur sa montre. --Vous pouvez vivre encore une demi-journée, peut-être un jour entier, si vous évitez tout effort et tout mouvement; mais la moindre secousse vous tuera net. --Ai-je le temps d'instruire mon ami des choses que j'ai à lui dire? --Si votre confession doit durer plus d'une heure, c'est tout au plus si vous aurez la force de l'achever. --Merci, monsieur. Quand le chirurgien fut parti, M. d'Assonville pria Belle-Rose de s'approcher. --Les minutes valent des jours, lui dit-il, restons seuls. Belle-Rose fit un signe de la main, chacun sortit. --Mets-toi là, reprit M. d'Assonville, en lui montrant un fauteuil. Ma voix est faible, et je crois que cet honnête chirurgien a promis plus que je ne puis tenir. Je ne voudrais pas mourir avant de t'avoir tout dit. --Me pardonnerez-vous, mon Dieu! s'écria Belle-Rose, retenant avec peine les sanglots qui déchiraient sa poitrine; ils vous ont frappé, et c'est moi qu'ils cherchaient! --Toi! fit M. d'Assonville étonné. --Ne suis-je pas déserteur? --Bah! on arrête un déserteur, on ne l'assassine pas. Si quelque remords te poursuit, calme ta conscience; j'ai reconnu l'ennemi... c'est bien moi qu'il attendait. --Vous l'avez vu! Son nom, dites son nom; que je vous venge au moins! --Me venger! et pourquoi? C'est peut-être un service qu'il m'a rendu... Il était masqué; mais, dans la chaleur de l'action, son masque est tombé... Je ne l'ai vu qu'une minute, et je l'ai reconnu.--Souviens-toi de M. de Villebrais! s'est-il écrié, et il s'est enfui. --M. de Villebrais! c'était moi qu'il cherchait... moi, vous dis-je! Ne savez-vous pas que je l'ai frappé? dit Belle-Rose. --Une querelle d'hier aiguise-t-elle une épée comme le fait une haine de dix ans? J'ai vu le bras... Il assassinait par ordre. Belle-Rose frémit de la tête aux pieds. --Laissons cela, continua M. d'Assonville avec un triste sourire; je suis mort; qu'importe par qui et pourquoi je suis tué! D'autres pensées m'assiègent et mon esprit se trouble. Écoute, avant que je meure; après, venge-moi si tu veux. Belle-Rose prit la main de M. d'Assonville et la serra. --Me promets-tu d'accomplir toutes mes volontés dernières? --Je vous le jure. --J'y compte. M. de Nancrais, mon frère, est possesseur d'une lettre à ton adresse. Je la lui ai remise en quittant l'armée. J'avais eu connaissance de ton duel et de ta disparition, mais je te savais innocent: ma conscience me répondait de toi. Il reviendra, me disais-je, et ce que je le charge de faire, il le fera... Tu vois que je ne me suis pas trompé. Un accès de toux arrêta M. d'Assonville; il porta un mouchoir à ses lèvres, et le retira humide d'une écume sanglante. Sa tête se renversa sur les coussins empilés. --Mon Dieu! vous vous tuez! s'écria Belle-Rose. --M. de Villebrais m'y aide bien un peu, répondit le capitaine avec un sourire. --Remettez le reste de vos confidences à demain; demain vous serez plus calme. --Mon ami, les morts ne parlent pas. Si tu veux entendre ce que j'ai à te dire, il faut que tu m'écoutes cette nuit... Le visage de M. d'Assonville se crispa. Une rougeur brûlante couvrit ses joues, la pâleur du marbre lui succéda, et durant quelques minutes elles passèrent tour à tour des teintes mates de l'ivoire à la couleur du sang. La fièvre faisait claquer ses dents. Belle-Rose allait et venait par la chambre, se tordant les mains. --Je souffre un peu, reprit le capitaine; pourquoi du premier coup ne m'a-t-il pas tué? J'étouffe, j'ai toujours soif... Belle-Rose lui présenta une tasse pleine de lait coupé de miel. Le capitaine en but une gorgée. --C'est une tisane que tu me donnes là! N'as-tu pas quelque bouteille de vieux vin de Bourgogne? Belle-Rose tira un flacon d'une armoire et remplit un verre. Il avait toujours dans les oreilles les terribles paroles du chirurgien. Si M. d'Assonville lui avait demandé de l'eau-de-vie, il lui en aurait donné. Le blessé avala deux grands verres coup sur coup. --A la bonne heure! dit-il, si la mort vient, elle me trouvera debout. Il fit un effort et s'assit. Son visage se colora subitement, ses yeux s'enflammèrent, il sourit. Dans ce moment suprême, où la vie semblait lutter contre les premières atteintes de l'agonie, les traits de M. d'Assonville s'éclairèrent d'une beauté suprême. Belle-Rose crut le voir tel qu'il était le jour où, près de l'abbaye de Saint-Georges, il quitta les cavaliers hongrois. --Ainsi, dit le capitaine, tu feras ce que je t'ai demandé; je pars content. Et cependant je ne l'ai pas vue! Tu me comprends, toi qui aimes!... Partir sans que la main d'une femme toujours adorée ait pressé votre main... c'est une grande douleur!... celle-là m'était réservée... Oh! j'ai bien souffert!... Tu ne sais pas tout, tu n'as jamais lu dans ce coeur où vivait un souvenir cher et empoisonné; il a tari les sources de l'espérance... Quand on a aimé comme je l'ai aimée, et que la solitude vient après, il faut mourir... Je meurs!... Tu pleures! Ai-je donc rien à regretter? Elle avait tué mon âme avant de tuer mon corps! L'éclat de la fièvre luisait dans les yeux de M. d'Assonville; on y voyait passer des lueurs étranges, tandis que sur sa bouche flottait le sourire de l'égarement. Un instant il s'arrêta; ses yeux suivirent les contours du pavillon et revinrent se poser sur Belle-Rose. --C'est toi qui m'as ramassé, lui dit-il tout à coup, toi qui m'as porté! Qui t'a conduit ici? Belle-Rose rougit. --J'étais poursuivi, répondit le sergent, un asile m'a été offert dans ce château, je l'ai accepté. --Une bonne action!... Prends garde, sous cet asile il y a peut-être une tombe. Belle-Rose regardait M. d'Assonville, dont les paroles lui paraissaient inexplicables; le teint du moribond était devenu d'une pâleur livide; sa voix était inquiète et sourde, l'agitation de son visage extraordinaire. --On t'a sauvé!... Un jour aussi on m'a sauvé, je fuyais... Il y a bien des années de cela... j'avais vingt ans... Une jeune fille vint à moi, me tendit la main, m'entraîna... les cris de mes ennemis se perdirent dans l'éloignement... l'ange de mon salut quitta ma main et rougit... Qu'elle était belle, mon Dieu! Elle me cacha bien des jours... je l'aimai toute ma vie! Elle aussi m'aima; mes transports la ravirent, son amour m'éblouit!... Que de fois ne suis-je pas revenu dans cette retraite où pour la première fois elle m'apparut!... J'étais ivre!... sa vue mettait le ciel dans mon coeur... Si elle m'avait dit: Je veux être reine, j'aurais conquis une couronne l'épée ou le poignard à la main, j'aurais marché sur le cadavre de mon roi! Cet amour était un abîme de joies et de délices... Un an, je m'y plongeai... j'en revins morne, sanglant, brisé... La veille, j'aurais raillé les élus dans leur éternelle félicité; le lendemain, j'avais l'enfer dans le coeur!... Mlle de La Noue s'était mariée. --Mlle de La Noue! répéta Belle-Rose. --Je l'ai nommée? s'écria M. d'Assonville... Voilà bien des années que ce nom terrible n'est pas sorti de mes lèvres... Il est enfoui là comme dans un tombeau, ajouta-t-il en pressant sa poitrine de ses deux mains; oublie-le... Elle s'était mariée, comprends-tu bien, et cependant elle était mère! La sueur perlait sur le front de M. d'Assonville, et les mots venaient à sa bouche comme un râle. Belle-Rose l'écoutait, ne sachant si le délire égarait sa raison. --Mère! entends-tu? elle était mère... Oh! mon enfant! mon Dieu, mon enfant! La voix de M. d'Assonville s'éteignit dans les sanglots. Des larmes jaillirent des paupières de cet homme que Belle-Rose n'avait jamais vu pleurer. Une pitié profonde étreignit le coeur du soldat. --L'infâme! dit-il. --Un jour le pauvre enfant me fut ravi, reprit le capitaine d'une voix brisée. Ses lèvres bégayaient à peine, et jamais, sans doute, il n'a su mon nom! --Mais elle? dit Belle-Rose. --Elle? Oh! elle est riche, puissante, honorée! c'est une dame si fière et si haute, que les plus grands seigneurs s'inclinent à son nom. --Oh! je vous vengerai! s'écria Belle-Rose. --Mais je l'aime, et c'est mon enfant que je veux! lui répondit M. d'Assonville. Le capitaine était effrayant à voir. Son visage était blanc comme un suaire, et de ses yeux enflammés tombaient de grosses larmes; le désespoir, l'amour, la souffrance, donnaient à sa physionomie déjà marquée du sceau de la mort une déchirante et sublime expression. En ce moment, le bruit d'une voiture qui roulait dans la cour troubla le silence profond. La voiture s'arrêta; Belle-Rose vit à travers les persiennes briller les torches des piqueurs; le frôlement d'une robe de soie vint jusqu'à son oreille, la porte du pavillon s'ouvrit, et Mme de Châteaufort parut sur le seuil. M. d'Assonville tourna la tête, la vit et se dressa en poussant un cri terrible. A ce cri, Mme de Châteaufort s'arrêta, pâle et muette; une terreur profonde se peignit sur son visage, tandis que ses mains frémissantes se promenaient le long de ses joues, où pendaient en longs anneaux sa chevelure dénouée. Les yeux du moribond et les siens ne se pouvaient quitter. Comme il se penchait vers elle, les bras de la duchesse s'agitèrent avec égarement. M. d'Assonville fit trois pas, blême et sanglant, leva la main vers le ciel et tomba. Belle-Rose s'élança vers lui. Il était mort. Mme de Châteaufort s'agenouilla. Le regard de Belle-Rose effaré allait du cadavre à Geneviève; une horrible pensée glaçait son coeur, et ce regard semblait demander compte à son amante de la mort de son ami. --Assassiné! dit-il. --Oh! ce n'est pas moi! s'écria Mme de Châteaufort. Et les mains jointes, trempée de pleurs, elle voulut se traîner sur les genoux; mais, brisée par l'épouvante, elle s'affaissa, et sa tête alla frapper le tapis. Belle-Rose sortit, chancelant comme un homme ivre; une horrible pensée troublait son âme et l'envahissait. Comme il passait dans la cour, la camériste, impatiente de ce long silence, l'interrogea sur ce qui se passait dans le pavillon. --Comment s'appelait Mme de Châteaufort avant son mariage? lui demanda Belle-Rose d'une voix étranglée. --Mlle de La Noue, répondit Camille, et elle entra dans le pavillon. XV UN PAS VERS LA TOMBE Camille, en pénétrant dans le pavillon, trouva Mme de Châteaufort évanouie près du cadavre de M. d'Assonville, qu'elle reconnut au premier coup d'oeil. Elle comprit clairement alors la question de Belle-Rose; mais sans s'arrêter à en calculer la portée, elle appela, et des laquais l'aidèrent à transporter leur maîtresse dans son appartement. Les événements qui avaient amené cette catastrophe s'étaient si brusquement succédé, que Mme de Châteaufort ne put résister à leur impétuosité. Cette femme, énergique et forte, qui savait commander aux circonstances, semblait brisée d'un seul coup. Elle resta plusieurs heures roide et glacée, les cheveux épars autour de son front; la vie se trahissait seulement par les larmes qui tombaient une à une de ses paupières entr'ouvertes et par les tressaillements de son visage, où se reflétaient toutes les angoisses de la terreur et du désespoir. Mme de Châteaufort était arrivée dans l'après-midi à Paris, à son hôtel, et n'avait pris que le temps de changer de vêtements pour se rendre en fiacre à la maison de la rue Cassette. M. d'Assonville s'y était présenté la veille et le jour même. Mme de Châteaufort envoya chez lui, il était sorti; mais, sur l'avis qu'on lui donna qu'il devait rentrer dans la soirée, elle pria un laquais de l'informer qu'il était attendu rue Cassette. Malheureusement M. d'Assonville s'étant, de son côté, rendu à l'hôtel de Mme de Châteaufort, peu d'instants avant l'arrivée de la duchesse à Paris, apprit d'un valet qu'elle était dans l'intention de prolonger son séjour à la campagne. Son parti fut pris sur-le-champ; il connaissait le parc et ses issues secrètes, les passages qui conduisaient aux appartements de la duchesse, et, bien convaincu par son silence qu'elle était fermement décidée à éviter toute entrevue, il voulut essayer d'arriver la nuit jusqu'à elle, au risque d'y périr. Au moment donc où Mme de Châteaufort entrait dans Paris, M. d'Assonville en sortait. Lorsqu'il aperçut Écouen, il s'arrêta et attendit la nuit, ne voulant point se présenter devant la grille du château de la duchesse, pensant qu'il serait éconduit. Aux premières ombres, il gagna les murs du parc, se cacha dans un fourré, et quand les ténèbres furent épaisses, il chercha la porte secrète à l'angle du mur où, dans des temps plus heureux, les pieds légers d'une femme l'avaient si souvent accompagné. Il la trouva ouverte et s'avança rapidement à travers le parc, où sa mémoire le guidait sûrement. Mais M. de Villebrais, qui cherchait Belle-Rose, voyant venir un homme au milieu d'une avenue qui conduisait au château, se jeta sur lui, croyant avoir affaire à son rival.--Défends-toi, misérable! lui cria-t-il.--M. d'Assonville avait à peine eu le temps de tirer son épée qu'il était déjà frappé à la gorge; affaibli par une récente blessure, il ne put opposer une longue résistance aux attaques de son assassin, et tomba au moment où Belle-Rose accourait à son secours. Tandis que ces choses se passaient au château, Mme de Châteaufort attendait, pleine d'une impatience fiévreuse, dans la maison de la rue Cassette. Les heures se succédaient sans que M. d'Assonville parût. Vers minuit, comptant les minutes avec effroi, elle envoya de nouveau chez le capitaine. On lui répondit que le valet de M. d'Assonville était revenu, après avoir quitté son maître sur la route de Saint-Denis. Mme de Châteaufort ne dit pas un mot, mais Camille comprit à quelles angoisses cette âme téméraire était en proie, au regard que sa maîtresse lui jeta. Un instant après, toutes deux montaient en carrosse et prenaient au galop le chemin d'Écouen. On sait quelle fut leur rencontre et quel en fut le résultat. Belle-Rose erra jusqu'au matin, luttant de toute son âme contre la folie et le désespoir. M. d'Assonville était mort, et celle que M. d'Assonville avait aimée était son amante à lui. Belle-Rose se reprochait la mort du capitaine comme un crime, et le remords avec la douleur entrait dans son âme. Les fraîcheurs de l'aube calmèrent l'agitation du soldat; il jeta un regard plus ferme sur sa vie; un devoir lui restait à remplir, la voix de l'honneur s'éleva dans le tumulte de ses pensées, et il entendit cette voix. Belle-Rose donna un dernier adieu au corps inanimé de son protecteur, écrivit quelques lignes qu'il adressa à Mme de Châteaufort, deux billets qu'il fit parvenir à Cornélius et à Claudine, pour les informer succinctement de son départ et de la résolution où il était de se rendre auprès de M. de Nancrais, sella lui-même un cheval et sortit au galop par la grille du parc. La duchesse se réveillait à peine de son long évanouissement, lorsqu'elle entendit rouler la grille sur ses gonds et sonner sur les cailloux les sabots du cheval. Elle se leva et d'un bond sauta sur le balcon; un nuage de poussière tourbillonnait sur la route. Le cavalier disparaissait sous le blanc linceul, mais le coeur de Geneviève criait son nom. Elle se retourna vers Camille, le visage enflammé, superbe d'amour et d'effroi. --M. de Verval! qu'il vienne... à l'instant, je le veux! disait-elle; et, d'un geste impérieux, elle montrait la porte à sa camériste, lorsque cette porte s'ouvrit. Un laquais se présenta une lettre à la main. Mme de Châteaufort prit cette lettre, et, tombant sur un sofa, fit signe au laquais de se retirer. --J'ai peur, dit-elle. Ses lèvres blanchirent et sa vue se troubla. --Oh! madame, est-ce bien vous? s'écria la camériste. --Est-ce que tu peux me comprendre! lui dit la pauvre amante, tu n'aimes pas, toi! Mme de Châteaufort brisa le cachet; mais ses yeux étaient pleins de larmes: elle ne voyait rien. --Tiens! lis! dit-elle à Camille; j'en deviens folle! Et couvrant son visage de ses mains, elle attendit. Camille prit la lettre, elle contenait les quelques lignes que voici: «Madame, «Vous m'avez ravi le droit de venger M. d'Assonville, mais je vous recommande sa dépouille mortelle; rendez à son corps le repos que vous avez refusé à son coeur. M. d'Assonville m'a chargé d'une mission sacrée. Si je vous vois jamais, ce sera pour lui obéir et prêt à tout. Ce qu'il aura voulu, je le voudrai; faites en sorte que je ne sois point forcé de vous haïr. «BELLE-ROSE.» Mme de Châteaufort se renversa en arrière, pâle, inanimée. Elle n'avait plus ni voix pour se plaindre, ni larmes pour pleurer; une fièvre ardente la dévorait. Cependant Belle-Rose, laissant son cheval au premier relai, prit un bidet de poste, et, faisant diligence, arriva le lendemain à Cambrai, où se trouvait alors le régiment de M. de Nancrais. M. de Nancrais travaillait dans sa chambre lorsque Belle-Rose se présenta devant le planton de service. Au son de sa voix, M. de Nancrais sauta de sa chaise et courut lui-même ouvrir la porte; à peine Belle-Rose l'eut-il passée, que son capitaine la repoussa violemment. --Tu viens lorsqu'on ne t'attendait plus, s'écria-t-il; mais tu as jugé sans doute qu'il n'était jamais trop tard pour se faire pendre! --On me jugera, monsieur le vicomte, mais ce n'est pas là le seul motif qui m'amène. --Parbleu! c'est le seul qui te retiendra!... Si tu ne te souviens plus de l'odeur de la poudre, on te la fera sentir d'assez près pour que tu n'aies plus envie de l'oublier. --Permettez-moi de croire que la chose n'est pas encore faite. --Eh! morbleu! c'est tout comme! Tu as pris soin d'arranger ton affaire de façon à éviter toute incertitude. Va-t'en au diable! Tu appliques un grand coup d'épée à ton lieutenant, et tu désertes après! Mais il n'en faut pas la moitié pour faire fusiller un homme! Ne pouvais-tu rester où tu étais? --J'y suis resté trop longtemps. --Alors il y fallait rester toujours!... L'idée d'être honnête homme te prend un peu tard, mon drôle! --Capitaine! --Ne vas-tu pas te fâcher, à présent? --Je me livre... N'est-ce point assez? --C'est trop, morbleu! Puisque tu avais assez du métier de soldat il fallait rester déserteur! Que diable veux-tu que je dise à M. d'Assonville, mon frère, quand il saura que je t'ai fait casser la tête? Au nom de M. d'Assonville, Belle-Rose étouffa un soupir. --Ah! tu soupires! reprit M. de Nancrais qui allait de long en large par la chambre, masquant sous l'apparence de la colère l'intérêt qu'il portait à Belle-Rose; M. de Villebrais, que tu avais fort mal accommodé, dit-on, est un méchant homme, je le sais; mais enfin, c'est ton officier!... Encore si tu étais allé te faire massacrer ailleurs, je m'en serais lavé les mains... --Monsieur le vicomte, dit Belle-Rose en tâchant d'affermir sa voix altérée, il en sera ce que Dieu voudra; mais permettez-moi de laisser là ce sujet de conversation. J'ai d'autres devoirs à remplir. --D'autres devoirs! Es-tu fou? Tu n'en a pas d'autres que d'aller en prison. --J'irai tout à l'heure; mais veuillez me dire, je vous prie, si vous n'avez pas un pli de M. d'Assonville à me remettre? --Parbleu! je l'avais oublié. Le voici... Si mon frère te charge de quelque commission, il choisit bien son temps... Il est à Paris maintenant, j'imagine; l'as-tu vu? comment se porte-t-il? A cette question, Belle-Rose pâlit. --M'entends-tu? reprit M. de Nancrais... Oh! si tu ne veux pas parler, ajouta-t-il en voyant l'hésitation de Belle-Rose, garde ton secret. Mon frère a toujours été l'homme du monde le plus mystérieux que j'aie connu; il a un tas d'affaires obscures auxquelles je n'ai jamais rien compris... Si ce sont les tiennes aussi... faites-les ensemble. --Hélas! M. d'Assonville n'en aura plus! dit Belle-Rose tristement. M. de Nancrais s'arrêta court. --Que dis-tu? s'écria-t-il. --M. d'Assonville est mort, répondit le soldat. --Mort! répéta le capitaine.--Et il s'appuya contre la cheminée. Ses jambes tremblaient sous lui. Belle-Rose lui raconta les détails de l'événement tragique dont il avait été le témoin, en supprimant toutefois les particularités qui le concernaient personnellement, ainsi que Mme de Châteaufort. M. de Nancrais l'écoutait, la tête inclinée en avant, les yeux attachés aux siens. Chaque parole de ce funèbre récit lui arrivait au coeur; mais il luttait de toutes ses forces contre l'émotion qui le gagnait. --Oui, dit-il après que Belle-Rose se fut tu, cela devait être ainsi. Mon frère était bon, brave, loyal et franc, l'autre est un misérable perdu de dettes et de débauche; ils se sont rencontrés... mon frère est mort: ainsi va le monde! Le lâche triomphe où le vaillant succombe... Pauvre Gaston! où ne serait-il pas arrivé?... Mais il aimait!... Une femme s'est trouvée entre lui et le bâton de maréchal, et cette femme l'a fait trébucher... Que Dieu la maudisse, l'infâme créature!--M. de Nancrais, plus pâle qu'un cadavre, leva vers le ciel ses deux mains ouvertes avec une effrayante expression de haine et de fureur. Belle-Rose frissonna de la tête aux pieds. --Celle-ci vivra dans la richesse et la joie, continua le capitaine, marchant à grands pas dans la chambre, lui est mort! Est-ce qu'on doit aimer quand on est soldat! Et ne sait-on pas bien que les femmes sont après nous comme des buissons d'épines qui nous déchirent! Tout le sang fuit des veines, goutte à goutte! Mais il l'a donc attaqué par derrière, ce Villebrais! Gaston avait la main ferme et le coeur fort; il en aurait tué dix comme ce bandit!... Oh! s'il était vivant encore, vrai Dieu! de cette main que tu vois, j'arracherais du coeur de mon frère jusqu'au souvenir de cet amour... dût-il en mourir! Mais il est mort, mon pauvre frère!... Tu ne sais pas, toi, j'étais rude et sévère avec lui, toujours morose et bourru; mais je l'aimais comme un père aime son enfant. Vaincu cette fois par la douleur, le capitaine tomba sur un fauteuil et cacha sa tête entre ses mains. Il pleurait. Belle-Rose s'approcha doucement, sans parler, et lui prit la main. Le capitaine répondit à ce mouvement par une étreinte, et tous deux, les doigts entrelacés, restèrent muets un instant. Tout à coup M. de Nancrais se leva. --Assez de larmes, dit-il en passant rudement sa main sur ses paupières humides... Mille sanglots ne lui rendraient pas une heure de vie! Il s'agit de toi maintenant. Entre nous, à présent qu'il n'y a l'un devant l'autre que le frère de M. d'Assonville et Belle-Rose, je puis bien te dire ce que je pense. Tu es un brave et honnête soldat, et M. de Villebrais est un misérable officier qui a plus d'orgueil que de courage. Tu l'as frappé, et bien tu as fait. Tout autre que toi, ayant du coeur, aurait agi de même. Tu avais le droit et la justice de ton côté. Cependant tu seras fusillé. La discipline le veut, et tu le sais, on doit obéissance à la discipline. On aurait fait de toi quelque chose, c'est fâcheux. Demain il n'y aura plus en présence que le capitaine et le déserteur. Donne-moi la main et va-t'en au cachot. M. de Nancrais agita une sonnette. Le caporal la Déroute parut. M. de Nancrais échangea un dernier regard avec Belle-Rose et se redressa vivement. Ce n'était déjà plus l'ami, c'était l'officier. --Caporal, dit-il à la Déroute d'une voix brève, voici le déserteur Belle-Rose que je vous confie. Vous allez le conduire au cachot, et vous reviendrez prendre mes ordres pour la convocation du conseil de guerre. Allez. La Déroute porta la main à son chapeau et sortit. A peine eurent-ils passé la porte, que le caporal sauta au cou du sergent. --Mort de ma vie! vous avez eu là une idée saugrenue, dit la Déroute... Mais patience, tout n'est pas fini. --Il s'en manque de trois ou quatre jours, je crois. --Entre la veille et le lendemain, il y a place pour un projet. --Que veux-tu dire? --Suffit... je m'entends. Nous n'avons pas le loisir de causer dans ce corridor... Je vais d'abord vous caser dans un lieu dont je n'ouvre jamais la serrure sans appliquer un coup de poing contre la porte. --Le cachot? --Précisément. Je cours chez le capitaine, et si j'obtiens de commander les hommes de garde, je suis content. --Demande-le-lui de ma part, il y consentira. --Parbleu, j'y pensais. Marchons vite, nous aurons tout le temps de causer après. Au bout de cinq minutes, la porte du cachot s'ouvrit sur Belle-Rose. C'était une salle basse attenante à la caserne des artilleurs. Les fenêtres étaient grillées et garnies en outre de gros barreaux. L'une d'elles avait vue sur le chemin de ronde, où se promenait un soldat le mousquet sur l'épaule. Belle-Rose sourit. --Voilà une résidence judicieusement choisie. On n'en sort que pour entrer dans l'éternité. --Bah! qui sait! murmura la Déroute. Le prisonnier le regarda; au moment où il allait parler, le caporal l'arrêta. --Chut! il y a des oreilles, dit-il en désignant d'un geste la porte où s'étaient groupés trois ou quatre artilleurs. Asseyez-vous, je cours et je reviens. La Déroute pressa la main de son camarade et sortit. Belle-Rose entendit les verrous grincer dans leur gâche et sonner sur les dalles du perron le mousquet d'une sentinelle. Les dernières paroles du caporal occupaient son imagination; il s'assit sur le bord d'un mauvais lit de camp et laissa tomber sa tête entre ses mains. --C'est une folle espérance, pensait-il, et d'ailleurs, pourquoi espérer?... maintenant surtout! Un soupir entr'ouvrit les lèvres du soldat, son esprit s'égara sous les fraîches avenues d'un parc, il vit un fantôme adoré passer entre les fleurs et ferma les yeux pour mieux voir. Tout à coup, la porte cria sur ses gonds, et la Déroute entra. --Vous dormez? dit-il en posant la main sur l'épaule de Belle-Rose. --Non... je rêvais, reprit le soldat; je me croyais à Saint-Omer, chez mon père.--Une légère rougeur colora son front. Cette rougeur était comme un voile où s'enveloppait la tristesse de son souvenir. Il avait dit Saint-Omer et il pensait Saint-Ouen. --Eh bien, moi, je viens de chez le capitaine! Eh! il fait bien les choses! --Vraiment! --Par amitié pour vous, et afin que vous ne souffriez pas longtemps du cachot, il avance le jugement et l'exécution. Nous parlions de quatre jours... vous serez fusillé dans quarante-huit heures. XVI LA VEILLE DU DERNIER JOUR Aux paroles du caporal, Belle-Rose regarda la campagne qui s'étendait au loin toute rayonnante des splendeurs d'un beau jour. Le caporal saisit ce regard au vol. --C'est-à-dire que vous serez fusillé si je le veux bien, reprit-il. --Est-ce à toi qu'est échue la présidence du conseil de guerre? lui demanda le captif en riant. --Je commande la place, et il ne sera pas dit que je n'aurai rien fait pour vous sauver de leurs mousquets. J'ai mon projet, et du diable si je ne l'exécute pas! Belle-Rose, étonné, se tourna vers le caporal qui, tout en parlant, venait de verrouiller la serrure. --Deux précautions valent mieux qu'une, reprit la Déroute, fermons la porte et parlons bas. Voilà une chaise, asseyez-vous, et surtout écoutez-moi bien. Le caporal s'assit à côté du sergent et continua en ces termes: --M. de Nancrais m'a remis la garde du poste. C'est ce que je voulais. Le conseil de guerre s'assemble demain matin; vous serez condamné demain soir, et après la signification de la sentence, on vous conduira au cachot de la prévôté, où vous serez confié aux mains du prévôt de la compagnie, et le lendemain, à midi, aux yeux de toute la garnison, on vous passera par les armes. --Je te remercie de ces détails, mon ami, ils m'intéressent beaucoup, dit Belle-Rose. --Écoutez jusqu'au bout: le reste vous intéressera davantage. Si j'attendais que le prévôt eût fermé la porte de son cachot sur vos talons, vous comprenez que l'intervention du caporal la Déroute ne vous serait plus très utile; ceux que le prévôt tient, il ne les lâche guère. Mais entre cette prison honnête où nous causons et son cachot maudit, il y a vingt-quatre heures. C'est plus de temps qu'il ne m'en faut pour vous faire évader. Belle-Rose sauta sur sa chaise. --Évader! s'écria-t-il. --Sans doute! Croyez-vous donc que le caporal la Déroute soit de ceux qui oublient leurs amis! Je vous aime, moi, c'est mon idée, et je vous sauverai. --Et tu te feras fusiller! --Qu'est-ce que ça vous fait, si ça m'arrange? Mais on ne me tient pas encore. Je décampe avec vous. --Toi aussi? --Certainement. Mon projet est joli, vous allez en juger. Les hommes qui doivent composer la garde de nuit sont tous de notre escouade: je m'en suis informé; ce sont de bons camarades qui voudraient vous voir au diable. Quand ils seront réunis, les armes en faisceau, je les ferai ranger en cercle, et leur dirai quelque chose comme ceci: «Enfants! il y a là dedans un brave sergent qui nous a bien souvent donné des permissions de dix heures quand nous méritions de la salle de police!--C'est vrai! répondront-ils.--Certes oui, c'est vrai! répondrai-je alors; aussi, camarades, il faut que chacun ait son tour; il nous a envoyés promener, donnons-lui de l'air. Vous allez aller dormir, je lui ouvrirai la porte, vous ne verrez rien, et il s'en ira. C'est votre caporal qui vous l'ordonne. Allez vous coucher.» --Et tu crois qu'ils dormiront? --C'est-à-dire qu'ils se mettront les poings dans les yeux, et les pouces dans les oreilles; je les connais. Cinq minutes après, nous filerons comme des perdreaux par les champs. Que pensez-vous du projet? --Il est charmant; j'y vois seulement une difficulté. --Laquelle? --C'est qu'il ne me plaît pas de m'échapper. Ce fut au tour du caporal de sauter sur sa chaise. --Il ne vous plaît pas?... Allons, vous plaisantez! --Non, je parle sérieusement; c'est mon idée. --Eh bien! chacun la sienne; il vous convient de rester, il me convient d'ouvrir la porte. --Alors, tu partiras seul. --Point, j'attendrai. --Mais on t'arrêtera au point du jour. --J'y compte bien. --Et on te fusillera. --Je le pense aussi. --Va-t'en au diable! --J'aime mieux rester. Belle-Rose se leva et fit quelques tours dans la prison à grands pas. La Déroute, renversé sur sa chaise, jouait avec ses pouces. Le sergent s'arrêta devant cette honnête figure tout à la fois placide et résolue. --Mon ami, lui dit-il en lui prenant la main, ce que tu veux faire là est de la folie. --Pas plus que ce que vous ne voulez pas faire. --Tu es donc tout à fait décidé? --Parfaitement. J'étais piqueur, je suis caporal, je serai mort, voilà tout. --Mais, en supposant que j'accepte, as-tu réfléchi aux difficultés de ton projet? --Dame! si on pensait à tout, on ne tenterait jamais rien! --Il y a la sentinelle du chemin de ronde. --C'est un risque à courir. --Les patrouilles qui vont et viennent autour des remparts. --C'est leur métier de voir les gens, ce sera le nôtre de les éviter. --On nous rattrapera avant que nous ayons gagné la frontière. --A la grâce de Dieu! Belle-Rose frappa du pied. Le caporal continuait à faire tourner ses pouces. --Après tout, fais ce que tu voudras! s'écria le sergent; si tu es fusillé, ce sera ta faute. --C'est convenu, dit la Déroute, et il se leva. Le jour finissait et l'heure du dîner était venue. Le caporal sortit pour remplir les devoirs de sa charge. Il avait à veiller à la fois sur la gamelle et sur son prisonnier. A peine eut-il passé la porte, que Belle-Rose, tirant un crayon de sa poche, écrivit à la hâte quelques mots sur un bout de papier. Quand il eut fini, il s'approcha de la fenêtre grillée qui donnait sur le préau; un sapeur était auprès. --Veux-tu me rendre un service, camarade? lui dit Belle-Rose. --Si la consigne me le permet, volontiers. --Prends donc cette lettre et porte-la tout de suite à M. de Nancrais. S'il n'était pas chez lui, cherche-le jusqu'à ce que tu l'aies trouvé, et ne reviens pas sans la lui avoir remise en mains propres. --C'est donc pressé? --Un peu. Il y va de la vie d'un homme. --Je cours. M. de Nancrais, tout entier à la douleur que lui causait la mort de son frère, avait donné l'ordre qu'on ne le dérangeât point; mais au nom de Belle-Rose il fit introduire le sapeur et prit la lettre. Elle ne contenait que ces lignes: «Capitaine, si vous n'étiez pas M. de Nancrais, je ne vous dirais rien de ce qui s'est passé entre le caporal la Déroute et moi; mais en vous confiant ce secret, je suis bien sûr qu'au lieu de le punir, vous empêcherez mon pauvre camarade de se perdre: la Déroute compte me faire évader cette nuit. J'ai vainement tenté de le dissuader, il persiste et s'expose à être fusillé pour me sauver. Je ne tiens plus à la vie, et quoi qu'il fasse, je suis résolu à subir mon sort, mais je ne veux pas le lui faire partager. C'est un honnête homme que je serais désespéré de voir mourir. Protégez-le contre lui-même. «BELLE-ROSE.» M. de Nancrais froissa la lettre. --Va dire à Belle-Rose que je ferai ce qu'il demande, dit-il au sapeur qui tourna sur ses talons. --C'est un vrai coeur de soldat! s'écria M. de Nancrais quand il fut seul; mon frère et lui, l'un après l'autre! Il n'y a que les bons qui meurent! Et le capitaine, exaspéré, brisa d'un coup de poing une petite table contre laquelle il s'appuyait. Une heure après le retour du sapeur, Belle-Rose vit entrer le caporal la Déroute dans sa prison. Le pauvre caporal avait la mine effarée. --Nous sommes trahis! dit-il en tombant sur une chaise. --Vraiment! répondit Belle-Rose en affectant une grande surprise. --Le capitaine a tout appris. Quelque méchant artilleur nous aura entendus! J'avalais ma soupe lorsqu'un canonnier de planton est venu de la part du capitaine m'ordonner de me rendre à l'instant chez lui. Je pars. A peine sommes-nous seuls, que M. de Nancrais me fait signe d'approcher. «Je sais tout», me dit-il. A ces mots je me trouble et balbutie une réponse à laquelle je ne comprenais rien moi-même. «Paix, reprend-il. Je n'ai pas de preuves, tu ne passeras donc pas devant un conseil de guerre; mais pour t'ôter l'envie de recommencer, je t'envoie à la salle de police. Tu y resteras trois jours... Si tu n'étais pas un bon soldat, je t'aurais fait goûter des verges... Prends ceci et marche.» Je sors tout étourdi et trouve dehors trois canonniers qui me ramènent ici... Pendant la route, j'examine ce que le capitaine m'avait mis dans la main: c'était une bourse où j'ai compté une douzaine de louis... La salle de police et de l'or, tout à la fois, je n'y comprends plus rien. Le sergent qui m'a remplacé dans le commandement du poste m'a permis d'entrer un instant... Quelle aventure! --Il ne faut point s'en désoler... Nous n'aurions pas réussi. --Bah! la nuit est noire et les jambes sont bonnes! --J'aime mieux te voir en prison... Tu risquais ta vie et je ne tiens pas à la mienne. --Ce soir, c'est possible; mais demain!... Tenez, je ne m'en consolerai jamais. Un coup de crosse appliqué à la porte l'interrompit. --On me rappelle, dit la Déroute... Déjà! Il se leva et fit deux tours dans la chambre. Un second coup de crosse l'avertit de se hâter. --Bon! s'écria-t-il, voilà mes trois canonniers qui ont peur de s'enrhumer! Adieu, sergent. --Veux-tu m'embrasser, mon ami? --Si je le veux! je n'osais pas vous le demander! La Déroute sauta au cou de Belle-Rose et le tint longtemps serré entre ses bras. --Et dire que je ne vous verrai plus! s'écria-t-il en sanglotant. --Si, là-haut! dit Belle-Rose en montrant le ciel du doigt. --C'est bien loin! Un troisième coup de crosse cogna contre la porte. La Déroute y courut, l'ouvrit vivement et disparut. Il étouffait. Lorsque Belle-Rose n'entendit plus le bruit des pas cadencés de la petite escorte, il prit dans sa poche le pli de M. d'Assonville et en lut le contenu. C'était une sorte de testament par lequel le jeune capitaine instituait Belle-Rose l'exécuteur de ses dernières volontés en lui révélant l'existence d'un enfant qu'il avait eu de Mlle de La Noue avant qu'elle se fût mariée avec le duc de Châteaufort. Cet enfant avait disparu, et M. d'Assonville chargeait Belle-Rose de le réclamer, en lui remettant les divers papiers qui pouvaient l'aider dans ses recherches. Belle-Rose n'acheva pas cette lecture sans être obligé de l'interrompre dix fois. Des larmes brûlantes sillonnaient ses joues. Il sentait sa vie s'échapper par les blessures de son coeur. Le nom de Geneviève, ce nom plein d'horreur et d'enivrement, revenait sans cesse à ses lèvres mêlé à celui de M. d'Assonville, et pour échapper au désordre de ses pensées, le souvenir de Suzanne était le seul asile où son âme saignante pût se réfugier. Mais Suzanne aussi n'était-elle pas perdue pour lui! C'était donc de toutes parts des espérances fauchées. Les fleurs de sa jeunesse s'étaient flétries à peine écloses, et dans sa courte vie, que des balles allaient sitôt finir, il ne voyait rien que douleurs funèbres et luttes stériles. --Que la volonté de Dieu soit faite! dit-il, et se jetant à genoux, il pria. Quand les premières lueurs du jour éclairèrent les pâles coteaux, Belle-Rose écrivait encore. Devant lui étaient quelques lettres adressées à Mme d'Albergotti, à Claudine, à son père, Guillaume Grinedal, à Cornélius Hoghart, à Mme de Châteaufort et à M. de Nancrais. Plus calme et raffermi, il se jeta sur le lit de camp en attendant l'heure du conseil de guerre. A neuf heures du matin, un piquet de sapeurs s'arrêta à la porte du cachot. Un officier parut sur le seuil l'épée à la main, et fit signe à Belle-Rose d'avancer. Cinq minutes après, il entrait dans la salle du conseil de guerre, que présidait le major du régiment. M. de Nancrais était assis à la droite du major. Sa physionomie paraissait calme; il était seulement très pâle. Devant une table, vis-à-vis du major, on voyait un greffier. Le piquet se rangea en face du tribunal élevé sur une espèce d'estrade, et Belle-Rose se tint debout, un peu en avant. Le fond de la salle était tout rempli de curieux, parmi lesquels on remarquait un grand nombre de soldats. A l'arrivée du sergent, un grand mouvement se fit dans cette foule; un grand silence lui succéda bientôt. Le greffier donna d'abord lecture de l'acte d'accusation, duquel il résultait que le sergent Belle-Rose, après avoir blessé grièvement son lieutenant, s'était rendu coupable du crime de désertion. Après cette lecture, le major passa à l'interrogatoire du prisonnier. --Votre nom, dit-il. --Jacques Grinedal, dit Belle-Rose, sergent dans la compagnie de M. de Nancrais. A son nom, M. de Nancrais tressaillit, et pendant la suite de l'interrogatoire, il resta la tête inclinée entre ses mains. --Votre âge? reprit le président. --Vingt-trois ans. Après que le greffier eut consigné ces diverses réponses sur le procès-verbal, on demanda à Belle-Rose s'il n'avait pas blessé de deux coups d'épée son lieutenant, M. le chevalier de Villebrais, en un lieu voisin de Neuilly. Belle-Rose répondit affirmativement à cette question; mais pour la justification de son honneur de soldat, il pria le tribunal de vouloir bien l'entendre, et, sur l'autorisation du major, il raconta la scène à la suite de laquelle le duel avait eu lieu. Cette déclaration fut écoutée dans un profond silence. Une vive rumeur parcourut l'assemblée. Le peuple absolvait le soldat. Le major prit sur la table du conseil une liasse de papiers: --Les aveux de l'accusé Belle-Rose, dit-il, sont conformes aux déclarations écrites et signées qui nous ont été envoyées de Paris: l'une provient du cocher qui a conduit le sergent et sa soeur; l'autre est d'un gentilhomme irlandais, Cornélius Hoghart, qui a été témoin du combat. Elles n'ont point été démenties par M. de Villebrais, à qui elles ont été transmises et dont nous regrettons l'absence en ce moment. Après l'audition de ces faits, le conseil de guerre, considérant l'action de Belle-Rose comme un cas de légitime défense, écarta l'accusation d'attentat contre la personne d'un officier. Le crime de désertion restait seul en cause. --Après votre duel avec le lieutenant de Villebrais, pourquoi ne vous êtes-vous pas rendu à Laon, où se trouvait alors votre compagnie? reprit le major. --C'était mon intention d'abord, mais un accident m'en a empêché. --Une blessure peut-être? --Oui, major. --Mais vous pouviez écrire, et vous mettre en route après votre guérison. --C'est vrai. --En restant au lieu où vous étiez, vous vous rendiez coupable du crime de désertion, le saviez-vous? --Je le savais et me reconnais coupable. --Avez-vous du moins quelques explications à nous donner sur les causes de votre absence? Belle-Rose secoua la tête. Le major échangea quelques mots avec les membres du conseil de guerre, et, se tournant vers Belle-Rose, lui demanda s'il n'avait rien à ajouter pour sa défense. Sur sa réponse négative, il donna l'ordre de le reconduire à sa prison. Le piquet d'infanterie sortit avec l'accusé, la salle fut évacuée, et le conseil entra en délibération. Vers le soir, le sergent de garde ouvrit la porte de la prison. --Debout, camarade, et suivez-moi, dit-il. --Où me conduisez-vous? demanda Belle-Rose. --Dame! en un lieu où l'on ne va guère qu'une fois. --Au cachot de la prévôté? Le sergent inclina la tête. --Bien! reprit Belle-Rose; je comprends. Quatre canonniers le placèrent entre eux et le conduisirent au cachot, qui n'était pas dans le même corps de logis. C'était une salle voûtée, petite, étroite et recevant le jour par deux lucarnes garnies de forts barreaux de fer. Un grabat était dans un coin, un banc contre le mur et un christ en bois cloué en face de la porte. C'était un lieu sombre, humide et froid, quelque chose comme l'antichambre d'un sépulcre. Le prévôt du régiment reçut Belle-Rose et coucha son nom sur les registres du cachot. Un moment après, l'aide-major et le greffier du conseil entrèrent. Le greffier tenait un papier à la main. Belle-Rose se découvrit, et les sentinelles présentèrent les armes. Des flambeaux attachés à des branches de fer fichées dans le mur furent allumés, et à la clarté rougeâtre qui faisait étinceler l'épée nue de l'aide-major et les mousquets des soldats, le greffier donna lecture de l'arrêt du conseil de guerre. L'arrêt portait en substance que le nommé Jacques Grinedal, dit Belle-Rose, ci-devant sergent de la compagnie de Nancrais du corps des canonniers, se trouvant atteint et convaincu du crime de désertion, le conseil de guerre, assemblé dans la ville de Cambrai, le condamnait, conformément aux ordonnances militaires, à la peine de mort. Après cette lecture, le greffier demanda à Belle-Rose s'il n'avait rien à déclarer. --Rien, monsieur; je désirerais seulement savoir à quel genre de mort le conseil m'a réservé? --Le conseil, appréciant votre bonne conduite et vos antécédents, a décidé qu'au lieu d'être pendu vous seriez fusillé. --Veuillez, monsieur, remercier le conseil. En m'accordant de ne point mourir d'une mort infamante, il m'octroie la seule grâce que j'ambitionnais. A quelle heure l'exécution? --Demain matin, à onze heures. --Je serai prêt, monsieur. --Si vous êtes de notre sainte religion, vous plaît-il d'avoir un confesseur, afin d'être en état de paraître devant Dieu au moment de quitter les hommes? --J'allais vous en faire la prière. Le greffier fit signe au prévôt, qui sortit et revint au bout de dix minutes avec un prêtre. Tout le monde se retira, et quand la porte se fut refermée, Belle-Rose demeura seul avec l'homme de Dieu. XVII LA MAIN D'UNE FEMME Le lendemain, à dix heures, le prévôt entra dans le cachot. Belle-Rose dormait couché sur le grabat; après une nuit passée en pieuses exhortations, la fatigue du corps l'avait emporté sur les angoisses de l'esprit. Le prêtre priait, agenouillé sous l'image du Christ. Le prévôt frappa sur l'épaule du condamné. --Debout, sergent, dit-il, voici l'heure. Belle-Rose se leva soudain. Le prêtre s'avança vers lui. --Mon père, pardonnez-moi mes fautes, lui dit le soldat en pliant les genoux. Le prêtre leva les mains vers le ciel. --Condamné par les hommes, je vous absous devant Dieu, dit-il; vous avez souffert, allez en paix. Et du doigt il traça le signe de la rédemption sur le front du patient. Puis le prêtre et le soldat s'embrassèrent. Belle-Rose portait encore les vêtements qui lui avaient été donnés par Mme de Châteaufort. Il ôta son justaucorps, qui était en drap de soie rouge avec des brandebourgs, et pria le prévôt de lui permettre d'en faire présent au geôlier; quant à l'argent qu'il portait dans sa ceinture, il le lui remit pour être distribué aux soldats de garde. --J'en excepte cinq louis, dit-il, que je destine aux fusiliers; je leur dois bien quelque chose pour la peine. Un lieutenant en grande tenue parut sur le seuil de la porte. --Sergent Belle-Rose, en avant! dit-il. Vingt canonniers en tenue de campagne attendaient le condamné. Tous étaient mornes, et tous baissèrent les yeux au moment où Belle-Rose parut, accompagné du prêtre qui se tenait à sa droite. Le lieutenant lui-même paraissait ému et mâchait ses moustaches. Belle-Rose salua l'officier d'abord, puis les soldats, dont les rangs s'ouvrirent pour le recevoir. Le signal fut donné, et la troupe se mit en marche. Le sergent portait une veste de moire blanche à réseaux d'or qui serrait sa taille et rehaussait sa bonne mine; sa tête était nue, et ses cheveux, qu'il avait très longs, flottaient en boucles autour de son cou. Une moitié de la compagnie était rangée en dehors de la caserne des canonniers, sous les ordres du premier lieutenant. Elle s'aligna et prit le chemin des remparts. Un silence profond régnait dans les rangs. De temps à autre, un soldat toussait et portait la main à ses yeux. Belle-Rose souriait à ses camarades. Les rues par où le cortège s'avançait étaient pleines de monde; on en voyait partout, le long des maisons, devant les portes, aux fenêtres, sur le pas des boutiques. Tous les regards cherchaient le condamné, mille exclamations sortaient du milieu de la foule, la pitié se lisait sur tous les visages. La démarche de Belle-Rose était assurée et sa figure calme et fière; un mélancolique sourire effleurait sa bouche. En le voyant si jeune et si beau, le peuple s'émouvait: les femmes surtout, dont le coeur est plus tendre, exprimaient tout haut les sentiments de commisération qui baignaient leurs paupières de larmes inaperçues. --Qu'il est jeune et qu'il est beau! disaient-elles. Aura-t-on bien le courage de le tuer? Et celles qui le plaignaient ainsi se haussaient sur la pointe des pieds pour le voir plus longtemps. Belle-Rose entendait toutes ces paroles, saisissait tous ces regards, ils arrivaient à son coeur, l'attristaient et le consolaient à la fois. Plusieurs dames étaient penchées sur un balcon, au coin d'une rue; l'une d'elles, qui tenait une rose à la main, la laissa choir en faisant un geste de pitié. Belle-Rose ramassa la fleur, et, la portant à ses lèvres, salua la dame. Quelques-unes des personnes qui étaient sur le balcon, tout émues et sans penser à ce qu'elles faisaient, s'inclinèrent à leur tour. Quant à la dame à qui la fleur avait appartenu, elle se couvrit tout à coup le visage de son mouchoir, et se mit à pleurer. Le cortège marchait toujours; mais Belle-Rose tourna la tête jusqu'à ce qu'il eût dépassé l'angle de la rue pour voir encore la femme, qui était jeune et jolie. --Pensez aux choses du ciel, mon fils! lui dit le prêtre, qui avait suivi ce regard. --Oui, mon père, mais j'ai vingt ans! répondit Belle-Rose avec un doux sourire. La voix du soldat semblait dire: Le ciel est si loin et la terre est si belle! Le bon prêtre soupira. --C'est le démon qui vous tente! reprit-il. --Non, mon père, c'est mon coeur qui se détache. Tous les charmants visages de femmes qu'il voyait rappelaient à Belle-Rose ou Suzanne ou Geneviève. Au détour de la rue, le prêtre lui montra le ciel; le patient y porta les yeux, car il n'apercevait plus le balcon. Le cortège avançait lentement au milieu de la foule qui grossissait de minute en minute. Cependant il atteignit la porte de la ville et se dirigea vers un champ de manoeuvres, où mille ou douze cents hommes étaient rangés en bataille. M. de Nancrais était à cheval à la tête de sa compagnie. Les armes étincelaient au soleil, et tout le peuple de Cambrai couvrait le talus des remparts et les abords du champ de manoeuvres. Quand le cortège parut hors des portes, le tambour battit aux champs, les officiers tirèrent l'épée, et la troupe porta les armes. Belle-Rose leva son front un instant incliné sous le poids des souvenirs, et promena un regard ferme sur les rangs des soldats, où mille éclairs scintillaient. Au moment où son escorte pénétrait dans l'enceinte fatale, un bruit confus s'éleva du milieu de la foule, mille têtes s'agitèrent, et des cris lointains retentirent tout à coup. Le peuple qui sortait de Cambrai se précipita de toutes parts, et ses flots pressés vinrent battre le détachement qui conduisait Belle-Rose. --Grâce! grâce! criait-on, et ce mot seul dominait la rumeur immense qui se faisait. Croyant qu'on voulait délivrer le prisonnier par la violence, le lieutenant qui commandait l'escorte ordonna de serrer les rangs et d'apprêter les armes. Mais au moment où l'ordre allait être exécuté, on vit s'élancer par la porte de Cambrai un homme à cheval. L'homme était tout couvert de boue et de poussière; le cheval haletait, et ses flancs, blancs d'écume, étaient tout tachetés de gouttes de sang. Le cavalier, n'ayant plus de voix pour crier, brandissait en l'air un papier scellé de cire rouge. La foule s'écartait sur son passage avec mille cris de joie, et le cavalier arrivait au galop, tandis que M. de Nancrais courait, l'épée à la main, vers le cortège dont les rangs s'ouvrirent. Le cheval passa comme la foudre et vint tomber aux pieds du major; mais déjà le cavalier, debout, présentait le papier timbré du grand sceau royal. Les officiers se groupèrent autour du major; la foule se tut, et mille soldats, oubliant la discipline, penchèrent la tête en avant. Ils ne pouvaient rien entendre, et ils écoutaient. Le désordre était partout. Tout à coup le cercle des officiers se rompit, et M. de Nancrais, tenant le papier d'une main et son chapeau de l'autre, partit ventre à terre. En un instant, il fut devant le front du détachement et s'arrêta. Son visage, une heure avant si morne, rayonnait. Il agita son chapeau dans les airs, et, d'une voix tonnante, cria: Vive le roi! On ne savait point encore de quoi il s'agissait, et tous les soldats et tout le peuple répondirent tous à la fois, et le cri de: Vive le roi! roula comme un coup de tonnerre des remparts aux campagnes. Puis le silence se fit partout. On entendait l'alouette chanter au fond du ciel. M. de Nancrais se dressa sur ses étriers. --Sergent Belle-Rose, approchez! s'écria-t-il. Belle-Rose fit dix pas en avant. --Jacques Grinedal, dit Belle-Rose, sergent dans la compagnie des canonniers, continua M. de Nancrais, le roi notre maître, par une marque toute-puissante de sa bonté, te quitte et décharge de la peine de mort que tu as encourue pour crime de désertion, et permet que tu reprennes l'habit et les insignes de ton grade. Ainsi soit fait selon sa volonté! Vive le roi! Toute la troupe répéta ce cri en mettant les chapeaux au bout des fusils, et la foule battit des mains avec des transports de joie. Il ne tenait qu'à Belle-Rose de se croire un personnage d'importance, tant l'allégresse publique se manifestait bruyamment. La jeunesse, la bonne mine, le courage du condamné, l'avaient pour une heure transformé en héros. Mort, on l'aurait oublié le lendemain; vivant, la foule trépignait d'enthousiasme. Mais Belle-Rose ne pensait à rien. Ce qu'il venait d'entendre lui paraissait un rêve. M. de Nancrais ne songeait pas cette fois à dissimuler son contentement. A la face de toute la garnison il embrassa le sergent, que ce témoignage d'affection toucha plus que tout le tumulte dont il était l'objet. En ce moment, le cavalier qui avait apporté la bienheureuse nouvelle s'approcha de Belle-Rose, et, le tirant par la manche de sa veste, lui dit doucement: --Et moi, ne m'embrasserez-vous pas? Belle-Rose, en se retournant, se trouva dans les bras de Cornélius Hoghart. Une demi-heure après la scène que nous venons de raconter, Belle-Rose, qui avait eu beaucoup de peine à se soustraire aux transports du peuple qui le voulait porter en triomphe, Cornélius Hoghart et M. de Nancrais étaient réunis au logis du capitaine. --Vous avez sans doute à causer, dit M. de Nancrais aux deux amis; Belle-Rose a bien gagné pour aujourd'hui une permission de dix heures, restez ensemble et dînez tout à votre aise, ici ou ailleurs, comme vous l'entendrez. Des papiers viennent de m'arriver de Paris, je vais les examiner. La mort, qu'il avait vue de si près, rendait la vie plus douce à Belle-Rose. Si les mêmes causes de douleur subsistaient, le don volontaire qu'il avait fait de sa jeune existence lui semblait un sacrifice suffisant, après quoi le désespoir n'avait plus le droit de lui rien demander. Le sacrifice avait été offert, la fortune l'avait refusé, Belle-Rose et le sort étaient quittes. Il se passe souvent au fond des âmes, même les plus sincères, de ces sortes de compromis qui expliquent les choses en apparence les plus inexplicables. Le sergent, miraculeusement sauvé, ne se rendit pas compte du mouvement mystérieux qui s'opérait en lui; mais à la vue de Cornélius, qui lui tendait la main par-dessus la table, il prit un verre de vin d'Espagne, l'avala d'un trait, et, le coeur bondissant, il comprit qu'il y avait encore dans l'avenir place pour la jeunesse, l'espérance et l'amour. --Je vous dois donc la vie! s'écria Belle-Rose en pressant la main du gentilhomme irlandais. Un jour mon honneur, le lendemain ma tête; si vous continuez de ce train-là, comment voulez-vous que je m'acquitte jamais? --Il vous sera plus aisé de le faire que vous ne pensez, répondit Cornélius. --Parlez donc bien vite! --Tout à l'heure il en sera temps. Si vous consentiez tout de suite, je serais trop tôt votre débiteur. Et d'ailleurs, de cette dette dont vous parliez à l'instant, vous ne me devez guère que la moitié. --La moitié seulement? --Eh! sans doute! Ce parchemin qui vous a sauvé des balles, je l'ai apporté, mais je ne l'ai pas obtenu. --Quoi! ce n'est pas vous... --Eh! mon Dieu, non. --Mais qui donc, alors? --Parbleu! quelqu'un qui a l'air de vous aimer furieusement.--Belle-Rose rougit. --Vous comprenez? reprit Cornélius. --Non vraiment, je cherche... --Si vous cherchez, c'est que vous avez trouvé... Faut-il vous nommer madame... --La marquise d'Albergotti? --Non pas... la duchesse de Châteaufort. A ce nom, Belle-Rose tressaillit. --Sans elle, vous seriez mort déjà! reprit Cornélius. Quelle reconnaissance ne lui devez-vous pas! Que n'a-t-elle pas fait pour vous sauver! Le nom de Mme de Châteaufort venait de rendre aux pensées de Belle-Rose toute leur agitation. Il inclina la tête et garda le silence. --C'est une curieuse histoire, continua Cornélius. Où les hommes ne peuvent rien, les femmes peuvent tout!... Je ne sais pas de meilleur passe-partout qu'une main blanche; cela ouvre tout à la fois les consciences et les serrures. Quand votre lettre arriva à Paris, où je demeurais sans trop savoir pourquoi, continua l'Irlandais en rougissant un peu, elle me plongea dans un grand embarras. Que faire et où aller? Je commençai par courir à la campagne, chez votre soeur, Mlle Claudine... --Ah! fit Belle-Rose, qui ne put s'empêcher de remarquer l'émotion du gentilhomme à ce nom. --Oui; c'est une jeune personne qui a plus de sens que n'en promettent ses yeux gais et son sourire espiègle. J'attendais d'elle un bon conseil et la trouvai dans les larmes; elle avait, comme moi, reçu un billet où vous lui marquiez votre intention de vous présenter devant le conseil de guerre de Cambrai. Elle se serait bien adressé à Mme d'Albergotti; malheureusement le mari de cette dame était à Compiègne, et vous auriez eu dix fois le temps d'être fusillé avant que son intervention vous pût être de quelque secours. Ne sachant trop à quel parti m'arrêter, je pris au hasard, et vraiment sans savoir où j'allais, le chemin de l'hôtel de M. de Louvois. Je passe sous la porte cochère, je monte un escalier, et j'entre dans une salle où plusieurs personnes étaient réunies. Une porte était en face de moi, je m'avance, lorsqu'un huissier se lève.--Que désirez-vous? me dit-il.--A ces mots, une résolution désespérée s'impose à mon esprit.--Ne pourrais-je pas parler à Son Excellence monseigneur le ministre? dis-je à l'huissier.--Monseigneur est en affaires; mais vous entrerez à votre tour; quel nom dois-je annoncer à Son Excellence?--Elle ne me connaît pas.--Vous avez bien alors une lettre d'introduction, un ordre d'audience?--Je n'ai rien.--Il m'est, dans ce cas, tout à fait impossible de vous introduire auprès de monseigneur le ministre.--Cependant...--N'insistez pas, ma consigne me le défend.--Sur ces entrefaites, la porte s'ouvre, un gentilhomme se retire, un autre se présente, l'huissier me quitte et je reste livré à mes réflexions. Toutes les personnes qui attendaient entraient les unes après les autres, l'heure s'écoulait, le désespoir s'emparait de moi. --Pauvre Cornélius! murmura Belle-Rose. --J'allais, dans ma détresse, me décider à partir pour Saint-Germain, et me jeter aux pieds du roi, lorsque tout à coup une dame passe la porte en se dirigeant vers le cabinet du ministre. L'huissier se lève et s'incline avec respect.--M. de Louvois? dit la dame.--Monseigneur est en affaires.--Dites-lui mon nom, j'ai à lui parler à l'instant.--L'huissier disparaît. Il y a des accidents de mince apparence qui sont une révélation. L'accent et le mouvement de la dame me font comprendre sa toute-puissance.--Madame! m'écriai-je en allant à elle, daignez m'accorder une grâce.--Qu'est-ce? dit-elle en se retournant.--Je demeurai une minute ébloui. Le regard de cette dame était impérieux, sa lèvre hautaine, sa joue pâle; mais elle était belle comme une reine des contes de fées.--Madame, repris-je, il s'agit d'un pauvre sergent qui a déserté.--Alors elle s'approche et me regarde.--Il a un vieux père, une jeune soeur, il a vingt ans...--Son nom? dit-elle en m'interrompant.--Belle-Rose.--La dame pousse un cri et chancelle. Je m'élance pour la soutenir, mais elle, déjà remise de son trouble, me tend la main.--Et vous veniez pour le sauver?... Vous êtes un brave gentilhomme!--Le regard ardent de cette femme s'était mouillé, il me semblait qu'une larme tremblait au fond de sa paupière.--Mais c'est tout naturel, lui dis-je, je l'aime et j'aime sa soeur. Cornélius rougit et s'arrêta brusquement comme un cheval qui vient de mettre le pied sur la pente d'un précipice. Belle-Rose releva sa tête. Un doux sourire éclairait son visage depuis une heure assombri. --Le voilà donc, ce grand secret? --L'ai-je dit? eh bien! soit; je le confirmerai tout à l'heure; en attendant, laissez-moi continuer mon histoire; ce sera tout à l'heure le tour de la mienne. Je crois bien que la dame ne m'entendit pas, car elle reprit:--Mais quel risque court-il?--Le risque d'être fusillé, voilà tout.--Elle pâlit.--Oh! s'écria-t-elle, on fusille donc encore?--On fusille toujours.--Que faire alors? Si je lui faisais délivrer son congé, ou bien si on obtenait qu'il ne fût pas mis en jugement?--Avant que cet ordre n'arrive, il sera condamné.--Mon Dieu! un conseil, un conseil! mais j'étais venue pour lui, moi!--Eh bien, madame, ce qu'il nous faut, c'est sa grâce.--Sa grâce! je l'aurai... mais qui la portera?--Moi; si je ne suis pas tué en route, j'arriverai à temps pour le sauver.--Attendez-moi là... Je reviens tout à l'heure!--Celle qui parlait disparut soudain par la porte que l'huissier venait d'entr'ouvrir. Je restai seul quelques minutes qui me parurent un siècle. Mille réflexions accablantes désolaient mon esprit. Cette inconnue avait-elle bien la puissance que je lui supposais? l'intérêt qu'elle semblait vous témoigner était-il bien réel? Cependant la porte se rouvrit et la dame revint. Je ne vis rien cette fois que le parchemin qu'elle tenait du bout de ses doigts de neige.--Tenez, me dit-elle, le sceau royal est là, c'est sa vie que vous tenez. Partez!--Son visage rayonnait. Je m'inclinai sur sa main que je baisai.--Votre nom, madame, afin que son père et sa soeur et lui-même vous bénissent?--Mon nom? je suis la duchesse de Châteaufort, mais ne le lui dites pas. --Ainsi, elle voulait me taire son bienfait, dit Belle-Rose. --Trois fois elle m'a recommandé le plus absolu silence, mais cette promesse je ne l'ai pas tenue... Il n'y a pas de haine ou de faute qu'un pareil service n'efface. Je descendis avec Mme de Châteaufort, son carrosse l'attendait devant l'hôtel.--Faites diligence, me dit-elle, et me serrant la main, elle partit.--Une demi-heure après, je galopais à franc étrier sur la route de Cambrai. --Et vous êtes arrivé à propos! --Je ne sais quelle crainte fouettait mon âme, tandis que j'éperonnais mon cheval, mais à chaque relais je précipitais ma course. Une voix me criait que votre vie était suspendue à mon élan, et je passais comme une balle sur la route... N'y pensons plus maintenant... Vous vivez! --Et c'est à Mme de Châteaufort que je dois cette existence déjà si souvent et de tant de manières tourmentée! --C'est à elle, et à elle seule! Mais dites-moi, vous la connaissiez donc, madame la duchesse de Châteaufort? Belle-Rose releva son front chargé de tristesse; toute son âme passa dans ses regards, qu'il attacha sur ceux de Cornélius; puis, prenant les deux mains de son ami, il lui dit avec un accent tout plein d'une indicible émotion: --Mon frère, mon ami, si je puis compter sur votre attachement, comme vous pouvez compter sur le mien, que jamais le nom de Mme de Châteaufort ne soit prononcé entre nous, et ne me demandez jamais si je l'ai connue. Jamais, entendez-vous! --C'est bien, dit Cornélius. J'ai tout oublié. En ce moment, M. de Nancrais entra dans la salle. --Lieutenant, dit-il, il ne s'agit plus de causer. L'heure du départ va sonner. --Lieutenant! s'écrièrent à la fois Belle-Rose et Cornélius; à qui parlez-vous, capitaine? --Mais à vous, Belle-Rose, lisez vous-même. Et M. de Nancrais tendit au jeune homme un papier revêtu des armes du roi. --J'ai trouvé ce brevet parmi les papiers qui m'ont été envoyés de Paris. Il est en règle et vous n'avez qu'à obéir. --Une lieutenance! à moi! dit Belle-Rose. --Le ministre fait bien les choses, quand il les fait, reprit M. de Nancrais; la grâce, une promotion et cent louis encore pour votre équipage. En voici l'ordonnance: c'est une somme que le trésorier du régiment vous comptera demain. M. de Nancrais jouissait de la surprise et de l'émotion de Belle-Rose, dont les regards allaient de Cornélius au capitaine, et du capitaine au brevet. --Vous aurez la survivance de M. de Villebrais, continua M. de Nancrais, de M. de Villebrais, que le corps des officiers chasse du bataillon en attendant qu'il rende à Dieu compte de ses infamies. --Fasse le ciel qu'il passe sur mon chemin! s'écria Belle-Rose. --C'est une querelle dont je prendrais la moitié, dit le capitaine, s'il était digne de notre haine. Mais laissons au temps à faire son oeuvre. La journée qui commençait mal finit bien, Belle-Rose, et les bonnes nouvelles arrivent coup sur coup. Demain nous partons pour la frontière du Nord. --Est-ce la guerre? --C'est la guerre, et notre bataillon est attaché au corps d'armée que commande M. le duc de Luxembourg. C'est un vaillant homme de guerre, et sous ses ordres tu trouveras promptement l'occasion d'étrenner ton épée. Tiens-toi prêt; les trompettes sonneront demain au point du jour. --Parbleu! Belle-Rose, s'écria Cornélius lorsque M. de Nancrais se fut retiré pour veiller aux derniers préparatifs du départ, la fortune vous traite en coquette qu'elle est. Après vous avoir boudé une heure, elle vous accable de faveurs. --Je n'ai rien fait encore pour les gagner, mais j'espère que les Espagnols m'aideront à les mériter. --Maintenant que vos affaires sont en bon chemin, votre lieutenance me permettra-t-elle de lui rappeler les miennes? --Les vôtres, mon cher Cornélius? mais je les connais aussi bien que vous. Vous aimez une petite fille qui est ma soeur, et à la manière dont vous me regardez, j'ai tout lieu de croire que cette soeur vous rend cet amour de toute son âme. --C'est ma plus chère croyance. --C'est fort bien, et je l'approuve d'avoir placé ses affections en si bon lieu. Mais comme elle est une honnête fille, ainsi que vous êtes un honnête homme, je vois d'insurmontables difficultés au dénoûment de cette tendresse mutuelle. --Et lesquelles, s'il vous plaît? --D'abord ma soeur est fort roturière, étant la fille d'un simple fauconnier. --Ceci est une affaire à laquelle ma famille aurait seule le droit de s'opposer, et comme je suis à moi tout seul toute ma famille, vous trouverez bon, j'espère, que ma noblesse s'accommode de votre roture. --Cependant... --Assez là-dessus. D'ailleurs, si vous y tenez, n'oubliez pas que vous êtes officier maintenant: l'épée anoblit. --Soit! mais Claudine n'a presque rien. --Ce presque rien est si voisin de mon peu de chose, que sans se compromettre beaucoup, ma fortune peut s'allier à sa pauvreté. --Vous avez une logique qui ne me permet guère de continuer. Voilà mes obstacles à bas. --C'est sur quoi je comptais; ainsi, vous consentez? --Il le faut bien, et pour elle, et pour vous, et pour moi! Mais mon consentement ne suffit pas. Il y a de par le monde, près de Saint-Omer, un certain honnête vieillard, qui a nom Guillaume Grinedal, lequel a bien, j'imagine, quelques droits sur Mlle Claudine. --Parbleu! j'y serai dans vingt-quatre heures! --Et la poste du roi en sera pour trois ou quatre chevaux fourbus. --Tant pis pour eux! c'est leur métier de courir. --Est-ce le nôtre de faire de beaux projets qu'un boulet de canon peut arrêter net? --Bah! la moitié de la vie se passe à bâtir des plans; c'est autant de gagné sur l'autre. --Ainsi, vous partirez? --Demain, au soleil levant. Vous irez en Flandre et moi dans l'Artois. --Et de là bientôt à Paris? --Non pas! à l'armée, près de vous. --Dans nos rangs? --Sans doute! Un Irlandais est la moitié d'un Français. Nous nous battrons d'abord, je me marierai après. XVIII L'ÉTOURDERIE D'UN HOMME GRAVE La guerre de 1667 fut le prélude de cette grande guerre de 1672, qui s'annonça comme _un coup de foudre dans un ciel serein_, pour nous servir de l'expression du chevalier Temple à propos de l'invasion de la Hollande. Cent mille hommes s'ébranlant à la fois, traversèrent la Meuse et la Sambre et conquirent la Flandre avec la rapidité de l'éclair. La France présentait alors un magnifique spectacle. Un roi jeune, élégant, amoureux de toutes les choses grandes et glorieuses, attirait à sa cour l'élite des intelligences éparses dans le royaume. Molière et Racine faisaient de la scène française la première scène du monde; Louvois et Colbert administraient les affaires publiques; Condé et Turenne étaient à la tête des armées; les poètes les plus fameux, les écrivains les plus illustres, les femmes les plus célèbres, les plus éminents prélats, une foule d'hommes distingués par leur science, leur esprit, leurs vertus, remplissaient Paris d'un renom qui s'étendait jusqu'aux extrémités de l'Europe. C'était une imposante réunion de généraux, d'orateurs, de savants, de lettrés, de ministres, de grandes dames comme il s'en rencontre rarement dans l'histoire des empires. La France était tout à la fois éclairée, puissante, elle avait la double autorité des armes et des lettres, et sa suprématie s'étendait à toutes choses, à celles de l'esprit comme à celles de la politique: elle commandait par l'épée et gouvernait par la plume. Durant les courts loisirs de la paix, les nations qu'elle avait vaincues pendant la guerre venaient s'instruire à ce foyer de lumières qui rayonne au milieu de l'Europe, dans ce Paris merveilleux qui enfante des philosophes ou des soldats, des livres ou des révolutions pour mener le monde! Louis XIV, conseillé par le cardinal Mazarin, avait signé, le 7 novembre 1659, le traité des Pyrénées, la perte de la bataille des Dunes, la prise de Dunkerque, de Gravelines, d'Oudenarde et d'autres places importantes, ayant décidé l'Espagne à proposer une paix qui fut acceptée. A la paix signée dans l'île des Faisans, Louis XIV gagna la confirmation de l'Artois, le Roussillon, Perpignan, Mariembourg, Landrecies, Thionville, Philippeville, Gravelines, Montmédy et la main de Marie-Thérèse, fille de Philippe IV, infante d'Espagne. Louis XIV, maître chez lui, pensa dès lors à devenir maître dehors. Durant huit années, il s'appliqua à cimenter des alliances, à neutraliser les efforts des puissances dont il pouvait redouter la rivalité, à faire éclater partout la suprématie de la France. L'Espagne a reconnu la préséance de la France à la suite d'une querelle survenue à Londres entre les ambassadeurs des deux pays; le pape Alexandre V est contraint de désavouer, par une éclatante et publique réparation, l'outrage fait à l'ambassadeur de France par sa garde corse; Dunkerque et Mardick sont rachetées aux Anglais pour cinq millions de francs; l'alliance avec les Suisses est renouvelée, Marsal en Lorraine est prise, les pirates d'Alger sont punis, les Portugais soutenus contre les Espagnols, et l'empereur Léopold reçoit un secours de six mille volontaires qui l'aident contre les Turcs et prennent une part glorieuse à la bataille de Saint-Gothard. Cependant le roi de France attendait son heure; les plus habiles généraux commandaient son armée, instruite et aguerrie; la marine était augmentée; il laissait son alliée, la Hollande, s'épuiser dans une guerre stérile et ruineuse contre l'Angleterre, et se tenait prêt à agir, lorsqu'enfin la mort de Philippe IV lui permit d'essayer ses forces. Du chef de sa famille, et en vertu du droit de dévolution, Louis XIV revendiqua les Pays-Bas espagnols. Mais tandis que des préparatifs formidables semblaient menacer l'Europe tout entière, les fêtes remplissaient d'éclat les résidences royales de Versailles et de Saint-Germain, le théâtre conviait les plus illustres étrangers et les hommes les plus considérables du pays aux chefs-d'oeuvre de la poésie, partout s'élevaient de splendides monuments, et la plus polie comme la plus brillante cour du monde voyait fuir les jours au milieu des pompes de la royauté triomphante et des merveilles de l'intelligence honorée. Tout à coup, au milieu de cette paix féconde qu'embellissaient les mille créations des arts, la guerre éclate, et sur toutes les frontières du Nord s'allume l'incendie. Le roi lui-même franchit la Sambre, et à sa suite les meilleurs capitaines du temps, Condé, Turenne, Luxembourg, Créqui, Grammont, Vauban, marchent, et lui répondent de la victoire. Dans cet ébranlement général, les secousses étaient si brusques et si profondes, que les petits, poussés par les hasards de la fortune, pouvaient, eux aussi, gravir aux premières places. Lorsque les grandes guerres ou les tourmentes sociales agitent les nations, l'audace, l'intelligence, le savoir, sont des marchepieds; les niveaux s'abaissent, et ceux qui sont en bas ont l'espérance de monter. C'est alors à ceux qui ont de l'énergie à se frayer un chemin. Le mouvement apaisé, les rangs du peuple s'assoient et l'immobilité s'étend sur le pays. Toutes ces pensées luirent comme un éclair dans l'esprit de Belle-Rose: il entrevit les clartés de l'horizon et appela de tous ses voeux l'heure du combat. Le lendemain, au point du jour, M. de Nancrais le fit venir pour lui confier l'organisation et le commandement d'un corps de recrues qui venait d'être conduit à Cambrai. --Je vous devancerai à la tête de mes vieux soldats, lui dit le capitaine; vous me rejoindrez à Charleroi, et le plus tôt sera le mieux. Belle-Rose aurait mieux aimé partir sur-le-champ, mais il fallait obéir; la mission dont il était chargé était d'ailleurs une preuve de confiance; il se résigna et vit s'éloigner à la même heure Cornélius et M. de Nancrais, celui-là pour Saint-Omer et celui-ci pour Charleroi. On devinera sans doute que le caporal la Déroute n'avait pas été le dernier à venir complimenter Belle-Rose sur son nouveau grade. --Je ne pense guère à l'épaulette, avait dit le pauvre caporal; la seule chose que j'ambitionne à présent, c'est d'être sous vos ordres. Si vous me permettiez de ne plus vous quitter, je serais le plus heureux des hommes. --C'est à quoi nous aviserons quand nous serons à l'armée. M. de Nancrais m'accordera, j'en suis certain, cette autorisation, qui ne me fera pas moins plaisir qu'à toi. Après cette assurance, la Déroute, plein de joie, prit le chemin des remparts, où se rangeait la compagnie. Comme il allait se mettre à son rang, M. de Nancrais l'appela. --Eh! drôle! où cours-tu? lui dit-il. --Je cours à mes soldats... J'ai perdu un peu de temps, mais je vous payerai ça à coups de pique dans le ventre des Espagnols. --Il s'agit bien de pique et d'Espagnols! Qu'as-tu fait de ta hallebarde? --Ma hallebarde? répéta le caporal stupéfait. --Parbleu, je m'exprime en français, j'imagine! On ne t'a donc pas dit que tu étais sergent, ou bien l'as-tu oublié? --Moi! sergent! --Voilà trois heures que tu es nommé. --Il n'y en a qu'une seulement que j'ai quitté la salle de police. --Et tu t'y feras remettre si tu ne prends pas bien vite les insignes de ton grade. Cours, ou je te casse. La Déroute, tout étourdi, salua le capitaine et partit. Mais durant les étapes, l'esprit du nouveau sergent, qui ne l'avait pas très vif, fut perpétuellement occupé à chercher les motifs de son avancement. S'il avait mérité d'être puni, pourquoi lui donnait-on la hallebarde avant même l'expiation de sa peine? mais si sa conduite, au contraire, voulait une récompense, pourquoi avait-on commencé par le mettre en prison? En outre encore, le capitaine était-il content ou mécontent? Cette double question troublait l'entendement du pauvre la Déroute: c'était une charade dont le mot lui échappait. Comme on le pense bien, jamais il n'osa s'en expliquer franchement avec M. de Nancrais; il est donc à croire qu'il est mort dans cette fâcheuse perplexité. Tandis que sa compagnie marchait vers la frontière du Nord, Belle-Rose pressait le plus qu'il pouvait l'organisation de ses recrues. Il y mit une telle activité, que peu de jours après son escouade fut en état de partir, si bien qu'il arriva au quartier général de l'armée avant l'ouverture de la campagne. L'armée de Flandre était commandée par M. le prince de Condé, qui avait sous ses ordres M. le duc de Luxembourg, M. le duc d'Aumont et d'autres généraux. Le bataillon d'artillerie dont faisait partie la compagnie de M. de Nancrais appartenait au corps de M. de Luxembourg, réuni un des premiers sur les bords de la Sambre, à Charleroi. Lorsque Belle-Rose arriva au camp, la nuit tombait. Il se fit reconnaître des sentinelles placées devant le quartier d'artillerie, distribua ses hommes, et, sur l'avis que M. de Nancrais était absent pour affaire de service, il entra sous la tente qui lui avait été préparée. Belle-Rose venait de déboucher son ceinturon et de jeter son habit, lorsque, soulevant les plis de la toile, la Déroute parut à ses yeux. Le sergent avait le visage abattu et le regard morne, mais dans le clair obscur de la tente, son lieutenant ne s'en aperçut pas d'abord. --Eh! c'est toi, mon pauvre la Déroute? Tu es la première figure amie que je rencontre ici, sois le bienvenu. Te portes-tu bien? --Passablement, merci. Il serait même à souhaiter que tout le monde se portât comme moi. --Ma foi, mon ami, tout le monde ne serait pas fort aise d'avoir la mine que tu possèdes ce soir. Si tu vas bien, tu n'en as pas l'air. --La santé est bonne, mais c'est qu'on n'a pas toujours lieu d'être satisfait des choses qu'on voit. --Cette philosophie est sage, sans doute, mais ne te va guère, à toi, dont j'ai appris la nouvelle dignité. Tu m'as succédé, et certes tu ne t'y attendais pas. --Non, vraiment, et cette nomination a même été le sujet d'une foule de réflexions qui me préoccupent encore, lorsque je n'ai rien à faire. La hallebarde de sergent, c'est mon bâton de maréchal à moi. --Bah! --Vous savez mon opinion là-dessus, mon lieutenant. Mais quoique ce soit bien peu de chose, je donnerais volontiers ma peau pour qu'un autre que moi fût dans cet habit-là. --De quel air dis-tu cela, mon pauvre sergent! Te serait-il arrivé quelque malheur? --A moi? non, mordieu! je n'ai pas de ces bonnes fortunes! Ça tombe sur d'honnêtes gens qu'elles me préfèrent. Belle-Rose s'approcha de la Déroute et le regarda. Alors seulement il fut frappé de l'accablement de son visage, que la maigre clarté d'une méchante chandelle ne lui avait pas permis de distinguer d'abord. --Parle! qu'est-il arrivé? lui dit-il. --Un grand malheur... je ne sais pas comment vous l'apprendre... --De quoi s'agit-il? --De notre capitaine. --M. de Nancrais! Mais je viens du quartier, et l'on m'a dit qu'il était absent pour affaire de service. --C'est qu'apparemment on ne savait rien encore. --Et que sais-tu, toi? --M. de Nancrais est en prison. --Lui! et pourquoi? --Il a manqué aux ordres du général. --Une infraction à la discipline, lui, notre capitaine! C'est impossible! --Je vous dis que je l'ai vu. Vous en parlerais-je autrement? --Mais comment cela s'est-il donc fait? --Je n'y comprends rien encore! Mais que voulez-vous? Depuis la mort de son frère, M. de Nancrais est méconnaissable. Lui, autrefois si calme, est à présent comme un enragé. L'odeur de la poudre le rend fou; il n'a pas plus de patience devant l'ennemi qu'une mèche de canon devant le feu! --Mais l'affaire! l'affaire? --La voici. Il faut d'abord que vous sachiez que M. le duc de Luxembourg a, par un ordre du jour, défendu aux soldats de se hasarder hors d'un certain rayon autour du camp; il leur a surtout prescrit, sous peine de mort, d'éviter toute espèce d'engagement avec l'ennemi. La proclamation a été affichée partout, et lue dans les chambrées. On dit tout bas que M. de Luxembourg veut, avant d'agir, attendre l'arrivée du roi, lequel, comme vous le savez, doit, de sa personne, prendre part aux opérations. --Laisse le roi, et arrive à M. de Nancrais. --Or, aujourd'hui, vers midi, M. de Nancrais passait à cheval du côté de Gosselies. Il était en compagnie de quelques officiers des dragons de la reine et du régiment de Nivernais. Un parti d'éclaireurs espagnols avait passé la Piélou et pillait un hameau. Quelques-uns des nôtres s'échauffèrent à cette vue.--N'était l'ordre du jour, dit l'un, je chargerais volontiers cette canaille!--Mordieu! dit un autre, mieux vaut que je m'en aille, ma main a trop envie de caresser la garde de mon épée.--Ma foi, je pars, ajoute un troisième.--Et voilà quatre ou cinq officiers qui tournent bride pour ne pas mettre la main aux pistolets. M. de Nancrais ne disait rien, mais il tortillait ses moustaches l'oeil fixé sur les Espagnols, qui s'amusaient à mettre le feu au clocher. Tout à coup un cornette de dragons, venu tout droit de la cour au camp, tire son épée.--Au diable les ordres! s'écrie-t-il; il ne sera pas dit qu'un officier du roi aura vu brûler le drapeau du roi sans mettre l'épée au vent.--Il pique des deux et part. On s'arrête.--Le laisserons-nous sans défense, messieurs? s'écrie à son tour M. de Nancrais, qui poussait son cheval vers le hameau.--On le suit tout doucement. La discipline voulait qu'on reculât, la colère et l'ardeur conduisaient la troupe sur les pas de l'officier.--Mordieu! on le tue, reprend le capitaine, en avant et vive le roi!--Il enfonce les éperons dans le ventre de son cheval et s'élance au galop. Chacun le suit. Le pauvre cornette était à moitié mort; sept ou huit cavaliers l'entouraient, et comme on se précipitait à son secours, il tomba sous les pieds des chevaux, la tête fendue d'un coup de sabre. Les officiers, furieux, chargent les Espagnols, en tuent une douzaine et dispersent le reste. Entraînés par leur courage, M. de Nancrais et ses camarades se jettent à leur poursuite, l'épée dans les reins, frappant et blessant à tort et à travers tous ces fuyards qui les prennent pour des diables. Une compagnie du régiment de Nivernais, qui revenait de la manoeuvre, reconnaît l'uniforme du corps, et comprenant à quel péril ses officiers seront exposés de l'autre côté de la Piélou, la passe avec eux, et, tambour battant, on arrive à Gosselies, d'où les maraudeurs étaient sortis. C'est une bonne position militaire; l'ennemi y avait mis du canon et cinq ou six cents hommes, mais rien ne nous résiste. --Tu en étais donc? --Ma foi, étant par là, j'avais tout vu, et je suis allé où allait mon capitaine. M. de Nancrais semblait un lion. Sans chapeau, l'habit déchiré en vingt endroits, poussant son cheval là où la mêlée était le plus épaisse, il avait brisé son épée dans le ventre d'un soldat, et, armé d'un sabre, il frappait toujours, criant: Vive le roi! entre chaque coup. Chaque fois que le sabre s'abaissait on voyait disparaître un homme. Épouvantés, les Espagnols rompirent leurs rangs. Les canons étaient à nous, et quand il ne resta plus que leurs morts dans la place, on arbora le drapeau blanc tout au haut de la redoute. Tout compte fait, nous avions perdu trente hommes, sans compter les blessés; mais nous avions le village et la redoute. --C'est un beau fait d'armes! s'écria Belle-Rose enthousiasmé. --C'est très beau, sans doute, mais c'était très embarrassant aussi, comme vous l'allez voir. Nous avions oublié la discipline, il a bien fallu se la rappeler après. Quand nous fûmes maîtres de l'endroit, encore tout animés par l'ardeur du combat, M. de Nancrais fit ranger les officiers autour de lui.--Messieurs, leur dit-il, nous avons commis une faute; elle est grave. C'est à moi qu'il appartient, comme au plus coupable...--Nous le sommes tous! crièrent ces braves gentilshommes.--Alors, comme au plus ancien d'entre vous, reprit le capitaine, il m'appartient de rendre compte à M. le duc de Luxembourg de ce qui vient de se passer.--On voulu répliquer, mais il imposa silence du geste.--Le premier coupable est mort. C'est moi, messieurs, que vous avez suivi, dit-il.--M. de Nancrais distribua les soldats du Nivernais dans les différents postes, jeta son sabre tout ébréché, et prit fort tranquillement le chemin du quartier général. Il y a une heure qu'il y est arrivé, et il n'est sorti de l'habitation du général que pour aller en prison. --En es-tu sûr? --Je l'ai rencontré, et, m'ayant vu, il m'a fait signe d'approcher. --Mon compte est clair, la Déroute, m'a-t-il dit. Si Belle-Rose arrive dans la nuit, dis-lui qu'il tâche de me voir. Une heure après le lever du soleil, il sera trop tard. Belle-Rose sauta sur son habit, agrafa son ceinturon et ramassa son chapeau. --Vous allez le joindre, lieutenant? dit la Déroute. --Non pas, vraiment! --Mais où courez-vous donc? --Chez M. le duc. --Il ne vous recevra pas; il y a conseil cette nuit. --Je forcerai l'entrée. --Mon lieutenant, prenez garde!... --A quoi? --Vous risquez votre vie! --Eh bien! j'y laisserai ma vie ou je sauverai la sienne. Belle-Rose, sans plus écouter la Déroute, passa la porte et se dirigea rapidement vers le quartier général. La Déroute le suivait de loin. Les premières sentinelles le laissèrent passer, ses épaulettes et le désordre de son costume le faisant prendre pour un aide de camp chargé d'un ordre du prince de Condé. Mais à l'entrée de la maison qu'habitait le général, un grenadier l'arrêta. --On ne passe pas, lui dit-il. --M. de Luxembourg m'attend, répondit Belle-Rose hardiment. --Le mot d'ordre? --Je ne l'ai pas. --Alors, vous n'entrerez pas. --Parbleu! c'est ce qu'il faudra voir. Et Belle-Rose, renversant le grenadier avec une force irrésistible, se jeta dans le corridor d'un bond. Une lumière brillait au haut d'un escalier, il le franchit, repoussa deux plantons qui se tenaient sur le palier, ouvrit une porte qui était en face de lui et disparut avant même que la sentinelle eût le temps d'armer son mousquet. M. le duc de Luxembourg était assis dans un grand fauteuil; il tenait à la main des dépêches, et sur une table à sa portée, on voyait dispersés des cartes et différents papiers. Au bruit que fit Belle-Rose en pénétrant dans la salle, le général sans tourner la tête s'écria:--Qu'est-ce encore et que me veut-on? N'ai-je pas donné l'ordre de ne laisser entrer personne? --Monsieur le duc, j'ai forcé la consigne. A ces mots, au son de cette voix inconnue, le duc de Luxembourg se leva. --C'est une audace qui vous coûtera cher, monsieur, reprit-il; et sa main saisit une sonnette qu'il agita. Les soldats de planton et quelques officiers de service entrèrent. --Un mot, de grâce! vous disposerez de ma vie après! dit Belle-Rose, au moment où M. de Luxembourg allait sans doute donner l'ordre de l'arrêter. Le général se tut. Un instant ses yeux enflammés par la colère se promenèrent sur Belle-Rose; le désordre où paraissait être le jeune officier, la droiture et la franchise de sa physionomie, la résolution de son regard, l'anxiété qui se lisait sur tout son visage, touchèrent l'illustre capitaine. Il fit un signe de la main; tout le monde sortit, et le duc de Luxembourg et Belle-Rose restèrent seuls en présence. XIX LE BON GRAIN ET L'IVRAIE Le général et le lieutenant se regardèrent une minute avant de parler. Si l'on avait pu lire dans le coeur de M. de Luxembourg, on y aurait peut-être vu passer les incertaines et fugitives lueurs d'un souvenir noyé dans les ombres d'une vie orageuse et mêlée. Quant à Belle-Rose, jamais, avant cette heure, il ne s'était trouvé, il le croyait du moins, en présence du fameux capitaine dont la renommée brillait d'un éclat radieux même entre les noms redoutables de Turenne et de Condé. Une crainte respectueuse saisit son âme, et son fier regard s'abaissa devant M. de Luxembourg, qu'il dominait cependant de toute la tête. Le vague souvenir du général s'effaça comme un éclair: il ne vit plus devant lui qu'un soldat téméraire qu'il fallait écouter d'abord et punir après. --Que voulez-vous? parlez, dit-il. --Je viens implorer la grâce d'un coupable. --Son nom? --M. de Nancrais. --Le capitaine qui a battu aujourd'hui même les Espagnols et pris Gosselies? --Une belle action, monseigneur! --Il n'y a pas de belle action contre la discipline! --On brûlait le drapeau français sur le territoire du roi! --Il y avait un ordre du jour, monsieur. Eût-on brûlé vingt drapeaux et saccagé cinquante villages, c'était le devoir du soldat de ne pas bouger! --C'est une faute qu'a rachetée la victoire. --Il ne s'agit pas de vaincre, il s'agit d'obéir. Si la voix des généraux est méconnue, que devient la discipline? et sans discipline, il n'y a pas d'armée! --C'est la première fois que M. de Nancrais a vaincu sans ordre. --Ce sera la dernière aussi. --Monseigneur! --Il faut un exemple. Dans un temps où de la cour nous viennent cent jeunes officiers qui n'ont pas l'habitude de la guerre, tolérer une si grande infraction aux lois militaires, ce serait en autoriser trente. M. de Nancrais mourra. --De grâce, monsieur le duc, écoutez-moi! --Eh! monsieur, qui êtes-vous donc pour montrer tant de persistance? --Belle-Rose, lieutenant au corps d'artillerie. --Belle-Rose! c'est là un singulier nom! Belle-Rose! --Le nom ne fait rien à l'affaire. --Sans doute, reprit le général, qui ne put s'empêcher de sourire; mais encore êtes-vous son frère, son parent, son ami? --M. de Nancrais est mon capitaine. --C'est une paire d'épaulettes à gagner! --Oh! monseigneur! fit Belle-Rose avec un accent de reproche. --Eh bien! quoi? A la guerre, c'est la coutume: chacun pour soi et les boulets pour tous. --Mais... --Assez! j'ai bien voulu vous entendre, monsieur, et oublier, pour un instant, l'infraction sévère que vous avez commise en forçant la consigne qui défendait ma porte; mais cette indulgence, dont vous ne me ferez pas repentir, je l'espère, n'est pas un motif pour pardonner la faute dont M. de Nancrais s'est rendu coupable. Je vous l'ai déjà dit: M. de Nancrais sera passé par les armes demain, au point du jour. --Non, monseigneur, s'écria Belle-Rose hardiment, non, cela ne sera pas! --Et qui donc ici pourrait m'en empêcher? --Vous-même! --Moi! --Oui, vous! --M. Belle-Rose, prenez garde! dit le duc pâlissant. --Oh! je ne crains rien pour moi! Le bon droit me défend comme votre justice défendrait M. de Nancrais. On ne tue pas un brave officier parce qu'il a eu du sang dans les veines. --Morbleu! --Eh! monseigneur, si vous aviez été à sa place, peut-être en auriez-vous fait autant! A cette brusque repartie, le duc de Luxembourg ne put s'empêcher de sourire. --Soit, dit-il, mais s'il était à la mienne, il ferait comme moi! Belle-Rose continua: --Une bande de pillards insulte le drapeau français, un capitaine du roi est là, et il ne tirerait pas son épée pour châtier des insolents! Mais c'est tout bonnement impossible! On porte l'épaulette, que diable! L'incendie dévore un village, l'odeur de la poudre monte à la tête, un cheval piaffe, un coup d'éperon est bien vite donné, et l'on part, non pas tant parce qu'on l'a voulu, mais parce qu'on est homme. Alors, qu'arrive-t-il? L'ennemi tourne bride, on le poursuit le fer dans le dos, on tue à droite et à gauche, on tombe pêle-mêle sur une redoute qu'on enlève d'assaut, on plante le drapeau blanc sur le rempart, on crie: Vive le roi! on s'embrasse, et au retour, au lieu d'une récompense, c'est une balle de mousquet qui vous attend! Mais vous-même, monseigneur, qui condamnez si vite et si bien les gens, on connaît de vos prouesses! Vous auriez passé vingt rivières, massacré dix mille Espagnols, pris trente redoutes! Voilà ce que vous auriez fait, tout duc et pair de France que vous êtes, et ce que j'aurais fait, moi qui ne suis qu'un pauvre lieutenant! --Eh bien, on nous aurait fusillés tous deux, reprit le général. Belle-Rose tressaillit. Dans son ardeur généreuse, il avait un instant oublié la qualité de l'homme auquel il parlait. A ces quelques mots, son juvénile emportement s'apaisa, comme s'apaise l'eau bouillante d'un vase où tombe une onde froide. --Vous avez fort bien plaidé la cause de M. de Nancrais, ajouta M. de Luxembourg avec dignité; l'audace ne messied pas à la jeunesse, et celle que vous venez de montrer vous honore en même temps qu'elle me donne une haute opinion du caractère de M. de Nancrais. On n'est point un homme ordinaire lorsqu'on sait inspirer de tels dévouements. Mais il faut avant toute chose que la discipline ait son cours. Malgré vos prières, j'ai donc le regret de vous répéter que le capitaine de Nancrais sera fusillé demain, au point du jour. M. de Luxembourg, d'un geste noble, salua Belle-Rose, mais le lieutenant ne bougea point. Le duc fronça le sourcil. --Je croyais m'être clairement expliqué, monsieur? dit-il. --Pardonnez-moi, monseigneur, si j'insiste, mais... --Ah! monsieur Belle-Rose, j'ai bien voulu ne pas m'offenser de votre audace; mais une plus longue insistance m'obligerait à me rappeler qui vous êtes et qui je suis. Belle-Rose sourit tristement. --Puissiez-vous donc le faire, si le souvenir de la distance qui est entre nous vous rappelle que vous pouvez accomplir une bonne action, et que moi je puis seulement vous en prier. M. de Luxembourg réprima un geste d'impatience: --Puisque vous ne voulez pas me comprendre, permettez-moi, monsieur, d'appeler pour qu'on vous reconduise au quartier de l'artillerie. En achevant ces mots, le duc s'approcha de la table pour prendre la petite sonnette, mais Belle-Rose prévint son mouvement, et s'élançant vers la table, il saisit la main du général. --Par pitié, monseigneur! dit-il. Un éclair de colère passa dans les yeux de M. de Luxembourg; il se dégagea vivement, et saisissant Belle-Rose d'une main par le revers de son habit, de l'autre il prit un pistolet qu'il appuya contre sa poitrine. Le chien s'abattit, mais l'amorce seule brûla, et le duc, furieux, jeta l'arme à ses pieds. Pas un muscle du visage de Belle-Rose ne frissonna. Mais M. de Luxembourg s'était penché en avant. La violence de son mouvement avait entr'ouvert les vêtements de Belle-Rose, et sur la poitrine à demi nue du lieutenant brillait un médaillon d'or pendu à un cordonnet de soie. La main du général s'en empara. --D'où tenez-vous ce médaillon? s'écria-t-il d'une voix brève. --Ce médaillon?... je l'ai trouvé. --Où? --A Saint-Omer. --Quand? --En 1658. Mais que vous fait ce médaillon? c'est de M. de Nancrais qu'il s'agit. --Vous l'avez trouvé à Saint-Omer, en 1658? reprit le duc, vous? vous-même? --Oui, moi, répondit Belle-Rose, qui ne comprenait rien à l'émotion de M. le duc de Luxembourg. J'avais alors douze à treize ans. M. de Luxembourg s'écarta de quelques pas et se prit à considérer le jeune lieutenant. Un voile semblait s'effacer de son visage à mesure que l'examen avançait. --Eh oui! s'écria-t-il enfin, la voilà retrouvée cette vague ressemblance qui m'avait frappée à ta vue. Belle-Rose? m'as-tu dit; mais tu ne t'appelles pas Belle-Rose! tu t'appelles Jacques, Jacques Grinedal! Belle-Rose, effaré, regardait M. de Luxembourg. --Eh! parbleu! tu es le fils de Guillaume Grinedal! le fauconnier. N'ai-je pas vu la petite maison en dehors du faubourg? --Vous! s'écria Belle-Rose, qui, à son tour, se mit à étudier les traits du général avec une avide curiosité. --Mais tu n'as donc pas gardé le moindre souvenir d'une journée dont pas une heure ne s'est effacée de ma mémoire! Ah! tu n'as pas fait mentir ma prédiction: le brave enfant est devenu un brave officier! --Le colporteur! dit enfin Belle-Rose avec explosion. --Eh oui! le colporteur, devenu, par la grâce de Dieu, général au service du roi. Les temps ne sont plus les mêmes, le coeur seul n'est pas changé. Enfant, tu m'as rendu service; homme, c'est à mon tour à te servir. --Eh bien, monsieur le duc, s'il est vrai que vous vous souveniez de cette nuit passée sous le toit de Guillaume Grinedal, permettez-moi de ne pas vous demander d'autre preuve de votre bienveillance que la vie de M. de Nancrais. --Encore! --Toujours! Je ne veux rien et n'attends rien pour moi; mais faites que cette rencontre inespérée sauve mon capitaine comme notre première rencontre vous a été de quelque secours. Entre tous les jours de ma vie ce seront deux jours bénis. M. de Luxembourg tournait et retournait le médaillon entre ses doigts, caressant du regard une image que le couvercle chassé venait de mettre à découvert. --Tu n'as pas non plus changé, toi, mon ami Jacques, dit-il; tu es toujours le même garçon fier et résolu. Allons, va. Je ferai pour M. de Nancrais tout ce que les lois militaires me permettront. Belle-Rose comprit cette fois qu'il n'avait pas à rester davantage; il s'inclina devant le général et sortit. La Déroute l'attendait au dehors. Aussitôt qu'il reconnut son lieutenant dans la nuit, il courut vers lui. --C'est vous, enfin! s'écria-t-il. Voilà une heure que je craignais que vous n'eussiez été rejoindre M. de Nancrais pour ne plus le quitter. --Eh! il s'en est fallu d'une étincelle que je ne partisse avant lui! --Avant? --Oui, mais l'étincelle a fait long feu. --Que Dieu la bénisse! Et M. de Nancrais? --Il n'est pas si mort que tu pensais. --Vous avez donc vu M. le duc? --Je lui ai parlé: c'est un excellent militaire, prompt à la réplique, ferme, décidé, capable de tuer un homme comme un chasseur une alouette, mais au fond doux comme une demoiselle. --C'est-à-dire qu'on est sûr de tout obtenir à la fin quand il ne vous fait pas sauter la tête au commencement. --Justement; tiens, prends ce louis et va boire à sa santé. --Je vais me griser, lieutenant. Le lendemain, au point du jour, un officier de la maison du général vint prévenir Belle-Rose qu'il était attendu dans la grande chambre du conseil. Belle-Rose revêtit l'uniforme et partit. Quand il entra dans la salle, le coeur battit à coups redoublés dans sa poitrine. M. le duc de Luxembourg, entouré d'un brillant état-major, était assis dans un grand fauteuil; parmi les grands officiers de sa suite, plusieurs portaient par-dessus l'habit le cordon des ordres de Sa Majesté. M. de Luxembourg salua Belle-Rose de la main et lui indiqua une place située de manière à bien voir tout ce qui allait se passer. Sur un signe du général, tout le monde s'assit dans un profond silence, un officier sortit, et un instant après, les portes, ouvertes à deux battants, livrèrent passage à M. de Nancrais, qui entra suivi de deux grenadiers. M. de Nancrais aperçut Belle-Rose, tous deux échangèrent un sourire, l'un d'adieu, l'autre d'espérance; puis le capitaine s'inclina devant le conseil et attendit. M. de Luxembourg ôta son chapeau à plumes blanches et se leva. --Monsieur de Nancrais, dit-il, vous avez hier manqué gravement à la discipline; vous qui deviez, comme officier, donner l'exemple de la soumission, vous avez désobéi aux ordres de vos supérieurs et mérité, par ce fait, un sévère châtiment: vous êtes déchu et cassé de votre grade. Hier, vous m'avez remis votre épée; vous devez maintenant perdre vos épaulettes. Messieurs, faites votre devoir. A ces mots, deux officiers s'approchèrent de M. de Nancrais et lui enlevèrent les insignes de son commandement. M. de Nancrais pâlit légèrement. Belle-Rose, glacé de terreur, n'osait pas faire un seul mouvement. --Les lois militaires vous condamnent à mort, vous le savez, monsieur, continua le duc de Luxembourg; n'avez-vous rien à dire pour votre défense? --Rien; votre sentence est juste, et je l'ai méritée. Quand on viole les lois de la discipline ainsi que je l'ai fait, on n'ajoute pas à sa faute une maladresse, celle de rester vivant. --Allez donc, monsieur. A ces mots funèbres, Belle-Rose cacha sa tête entre ses mains, de grosses gouttes de sueur perlaient sur son front. M. de Nancrais fit quelques pas vers la porte; il allait en franchir le seuil, lorsque la voix du général l'arrêta. --Approchez, monsieur, dit-il. M. de Nancrais, surpris, revint prendre sa place au milieu de la salle. Belle-Rose releva la tête. --Au nom du roi, reprit M. de Luxembourg, et agissant en raison des pouvoirs qui m'ont été conférés, je vous fais remise de la peine de mort. --Vous me graciez, moi! s'écria le capitaine en faisant deux pas en avant. Dégradé et vivant! Mais que voulez-vous donc que je devienne? --Écoutez-moi jusqu'au bout, monsieur, et si vous avez à faire quelques réclamations, vous les ferez après. M. de Nancrais croisa ses bras sur sa poitrine et se tut. Tout le corps de Belle-Rose était penché en avant pour mieux entendre ce qu'allait dire le duc. Celui-ci continua: --Vous avez été puni pour la faute, monsieur, et c'était justice; il est équitable maintenant que vous soyez récompensé pour la victoire. M. de Nancrais tressaillit, et Belle-Rose respira comme un homme qui, après être resté quelque temps sous l'eau, revient à la lumière. --Vous avez lavé votre faute dans le sang de l'ennemi, la trace en doit être effacée. Au nom du roi, je vous ai retiré l'épée de capitaine; au nom du roi, je vous rends une épée de colonel. Prenez-la donc, monsieur, et si vous servez toujours dignement votre pays comme vous l'avez fait jusqu'à présent, de nouvelles récompenses ne tarderont pas à vous chercher. M. le duc de Luxembourg tendit la main à M. de Nancrais. Cet homme fort que l'approche de la mort ne pouvait émouvoir, se troubla comme un enfant aux paroles du général; il prit l'épée d'une main tremblante, et, sans voix pour le remercier d'une faveur si noblement accordée, il ne put exprimer que par son trouble et son émotion la grandeur de sa reconnaissance. Les officiers l'entourèrent, et M. de Luxembourg, s'esquivant, s'approcha de Belle-Rose. --Tu en as appelé du général au colporteur, dit-il, le colporteur s'est souvenu. Belle-Rose voulut répondre, M. de Luxembourg l'arrêta. --J'étais ton obligé, lui dit-il avec bonté, j'ai voulu prendre ma revanche: voilà tout; maintenant, au lieu d'un protecteur, tu en as deux. Une minute après ce fut au tour de M. de Nancrais. --Je sais ce que je te dois, dit-il à Belle-Rose; si tu as perdu un ami en M. d'Assonville, tu as gagné un frère en moi, souviens-t'en. Une vigoureuse poignée de main termina ce laconique discours, et le nouveau colonel courut se faire reconnaître par son régiment. Comme Belle-Rose rentrait au quartier de sa compagnie, une personne qui en sortait le heurta. --Cornélius! --Belle-Rose! s'écrièrent-ils en même temps, et les deux amis s'embrassèrent. --C'est un jour heureux, reprit Belle-Rose. Il en est donc encore dans la vie! --Il en est mille! répliqua Cornélius, dont le visage rayonnait de bonheur. J'ai vu votre père, le digne Guillaume Grinedal; il m'appelle son fils; j'ai vu Pierre, qui veut à toute force être soldat, afin de devenir capitaine; j'ai là une lettre de Claudine qui me prouve que je suis aimé autant que j'aime, et vous demandez si, dans la vie, il y a des jours heureux! Mais elle en est pleine! Belle-Rose sourit. --Bah! continua le jeune enthousiaste, si je rencontre jamais une autre Claudine, je vous la donne, et vous serez de mon avis. --Nous chercherons, mais en attendant que nous l'ayons trouvée, vous devenez mon frère d'armes. --Oui, certes; je suis volontaire, et je prétends bien prendre Bruxelles avec vous. --Pierre en sera-t-il? --Parbleu! il me suit. --Déjà! --Demain il arrive au camp, et le soir même il compte monter sa première garde. Tout en causant de leurs affaires et de leurs espérances, les deux jeunes gens étaient sortis des lignes. La journée était belle et tiède; ils poussèrent dans la campagne. Comme ils entraient dans un chemin creux, un coup de fusil retentit à quelque distance, et la balle s'aplatit contre un caillou, à deux pas de Belle-Rose. Cornélius s'élança sur le revers du chemin. Un léger nuage de fumée flottait sur la lisière d'un champ de houblon. --Oh! oh! s'écria-t-il, ce sont des maraudeurs espagnols. Je ne vois plus le camp. --Reculons alors, répondit Belle-Rose: des épées contre des mousquets, la partie n'est pas égale. Tous deux rétrogradèrent, observant, l'un à droite, l'autre à gauche, ce qui se passait dans les environs. Ils n'avaient pas fait cinq cents pas, qu'un second coup de feu partit d'un petit bois. La balle cette fois traversa le chapeau de Cornélius. --Un pouce plus bas, dit Cornélius en saluant l'ennemi invisible, et j'étais mort. Un nouvel éclair suivit le second, et la balle coupa, sur la poitrine de Belle-Rose, le revers de son habit. --Parbleu! dit-il, nous sommes bien sots de rester exposés comme des cibles à leurs coups; gagnons les blés. Tous deux s'y jetèrent à l'instant et filèrent dans la direction du camp, dont les premières tentes se voyaient à un mille en avant. Quelques détonations éclatèrent de distance en distance, mais les balles, chassées au hasard, labouraient les épis sans atteindre les fugitifs. --Ils nous croient donc bien riches! dit Cornélius en riant. Vous verrez que ces maraudeurs sont des marchands ruinés par la guerre. Profitant des haies, des taillis, des sentiers creux, Belle-Rose et Cornélius, le pied leste et l'oeil au guet, gagnèrent les abords du camp sans coup férir. La première vedette n'était plus qu'à une centaine de pas, lorsque Belle-Rose, donnant du pied contre une souche, trébucha; au même instant, deux balles, passant au-dessus de lui, s'enfoncèrent dans le tronc d'un chêne. --Bienheureuse chute! dit Belle-Rose, je lui dois la vie. Quelques soldats accoururent au bruit de ce dernier coup, et Cornélius, mettant l'épée à la main, s'élança vers un champ voisin, d'où s'envolait un flocon de vapeur. Mais déjà les maraudeurs avaient disparu. --Allons! dit-il en revenant auprès de Belle-Rose, voilà une guerre où il n'y aura pas grand honneur à vaincre. Quels maladroits! Ils traversaient le camp lorsque, au détour d'une rue, Cornélius poussa Belle-Rose du coude.--Regardez, lui dit-il. Belle-Rose leva les yeux et vit M. de Villebrais qui passait à cheval. --Voilà, j'imagine, le capitaine des maraudeurs, reprit Cornélius. XX JEU DE CARTES ET JEU DE DÉS M. de Villebrais venait à peine d'entrer au camp, que le bruit de son arrivée se répandit. Les états-majors des divers régiments qui composaient l'armée s'en émurent, et plusieurs officiers, qui avaient eu connaissance de sa conduite passée à l'égard de Belle-Rose et du meurtre de M. d'Assonville, exprimèrent hautement leur indignation. Tant d'audace les étonnait. Mais M. de Villebrais n'était pas homme à s'effrayer de ces rumeurs, et se sachant appuyé à la cour par un parent qui avait quelque crédit, il croyait pouvoir braver impunément l'opinion de ses pairs. C'était un de ces hommes, et le nombre en est plus considérable qu'on ne pense, qui ont le coeur lâche et l'esprit téméraire. Le soir donc de son arrivée, il se rendit en uniforme dans une auberge où les officiers qui n'étaient pas de service se réunissaient pour causer, boire et jouer. Il y avait, au moment où il entra, nombreuse compagnie. Belle-Rose, introduit par M. de Nancrais, qui s'était plu à le présenter lui-même aux officiers de sa connaissance, recevait partout un accueil qui prouvait tout à la fois l'estime qu'on avait pour sa personne et pour celle du colonel. C'était, parmi ces braves et loyaux jeunes gens, à qui le complimenterait et presserait sa main. M. de Villebrais passa entre les groupes sans paraître voir son rival, et s'avançant vers une table où sept ou huit officiers jouaient au lansquenet, il jeta quelques pièces d'or sur le tapis. Celui qui tenait les cartes leva les yeux et reconnut M. de Villebrais. C'était un vieux capitaine d'artillerie réputé dans tout le régiment pour sa bravoure. --Je fais dix louis, dit M. de Villebrais. --Messieurs, je ne fais rien, reprit le capitaine, et lançant le jeu de cartes sur la table, il se retira. --Monsieur! s'écria le lieutenant ivre de colère et la main sur la garde de son épée. Le vieux capitaine s'arrêta une minute, toisa M. de Villebrais des pieds à la tête avec un sourire de mépris, et passa sans répondre. Un jeune mousquetaire noir ramassa les cartes et les battit. --Faites le jeu, messieurs, dit-il. Mais, avant de tirer une carte, il repoussa les pièces d'or de M. de Villebrais, et ôtant avec affectation le gant qui les avait touchées, il le jeta dans un coin. M. de Villebrais se mordit les lèvres jusqu'au sang. --C'est un outrage dont vous me rendrez raison, dit-il d'une voix sourde. Le mousquetaire se leva et regarda M. de Villebrais comme l'avait fait le vieux capitaine. --Décidément, dit-il en se retournant vers ses camarades, cette table est placée dans un lieu malpropre: on s'y frotte à de vilaines choses. Messieurs, allons-nous-en. Un nuage rouge passa devant les yeux de M. de Villebrais. Dans sa fureur aveugle, il voulut saisir un des officiers par le bras. Celui-ci, qui était un cornette de chevau-légers, le repoussa et se mit très gravement à épousseter la manche de son habit. L'élan était donné. Personne ne croyait de sa dignité de faire autrement que le capitaine d'artillerie, qu'on citait dans l'armée pour sa droiture et sa loyauté. --Mais qui donc veut se battre de vous tous, lâches! cria M. de Villebrais. Un frisson parcourut le cercle des officiers, qui s'agita; mais un capitaine de grenadiers intervint. --Je crois qu'il serait à propos de faire bâtonner monsieur, dit-il en désignant du geste la pâle victime; les valets de l'auberge pourraient nous servir à cet usage; qu'en pensez-vous? --Oui! oui! répondirent quelques voix; appelons les valets! --Arrêtez! reprit un lieutenant de canonniers; ce sont d'honnêtes garçons que ça pourrait compromettre. Des laquais contre un bandit, la partie n'est pas franche. Quittons la place. Le cercle des officiers se rompit et chacun se dirigea vers la porte. Belle-Rose avait été le témoin muet de cette horrible scène, il en avait froid au coeur. Au moment où il passait devant son ancien lieutenant, M. de Villebrais le reconnut. --Oh! s'écria-t-il avec un transport de rage, vous, au moins, tuez-moi!--Et il tira son épée. Belle-Rose appuyait déjà la main sur la garde de la sienne, lorsque M. de Nancrais le saisit par le bras. --Monsieur Grinedal, lui dit-il d'une voix brève, Sa Majesté ne vous a pas donné une épée d'officier pour la salir. L'épée de Belle-Rose, à demi tirée, rentra dans le fourreau, et tous les officiers sortirent lentement. M. de Villebrais, resté seul, chancela; l'épée échappa à ses mains défaillantes, une sueur glacée mouilla ses tempes, et il tomba sur le carreau. Une heure après cette scène, le sergent la Déroute entrait dans l'auberge de l'air d'un homme qui a une mission délicate à remplir. Du premier regard il aperçut M. de Villebrais assis sur une chaise, les coudes appuyés contre une table et la tête entre les mains, pâle, morne, défait. L'épée était encore sur le sol. Les chandelles avaient été enlevées; une seule lampe de fer pendue au plafond éclairait la vaste salle dont les angles reculés se noyaient dans l'obscurité. La Déroute fit trois pas en avant, et, ôtant son chapeau, s'inclina légèrement. --Monsieur de Villebrais? dit-il. M. de Villebrais tressaillit comme un homme qu'on tire violemment d'un profond sommeil. Il releva sa tête bouleversée par la rage impuissante et l'humiliation, et regardant un instant la Déroute aux clartés rougeâtres de la lampe, il le reconnut. --Oh! fit-il, c'est un cartel que tu m'apportes? --Non, monsieur, c'est un ordre. --Un ordre! --Et c'est moi que messieurs les officiers du régiment ont choisi pour vous le signifier. --Toi! insolent! Et M. de Villebrais, dans un accès de colère folle, sauta sur son épée, et la saisissant par le fer, en leva la lourde garde sur la tête de la Déroute; mais la Déroute, se jetant en arrière, prit à sa ceinture un pistolet dont il tourna le canon vers M. de Villebrais. --Jouons franc jeu, monsieur, lui dit-il de cet air bonhomme qu'il avait toujours; vous n'êtes plus mon officier: je vous jure donc que si vous faites un pas, si vous me touchez, je vous casse la tête. M. de Villebrais lança son épée contre le mur de la salle avec tant de violence, que la lame vola en éclats. --Monsieur, reprit le sergent en repassant le pistolet à sa ceinture, vous êtes prévenu de la part de messieurs les officiers du régiment où vous avez servi en qualité de lieutenant, que si vous avez l'audace de vous présenter demain au quartier ou à la parade, ils seront contraints de vous châtier du plat de leur épée, à la face de l'armée. Tous m'ont requis pour vous signifier la même condamnation. En conséquence, vous êtes sommé de partir sur l'heure, à moins qu'il ne vous plaise de subir ce traitement, et d'être ensuite livré au prévôt, sous la prévention du crime d'assassinat. J'ai dit. La Déroute remit son chapeau, qu'il assura d'un coup de poing, et sortit. M. de Villebrais ne remua pas. Il était comme un homme frappé d'un coup de foudre. Ainsi le calice de l'humiliation et de la honte avait été vidé sur sa tête jusqu'à la dernière goutte. Il resta une heure silencieux et frissonnant de la tête aux pieds, puis il se leva plus pâle qu'un cadavre et le regard plein d'éclairs. Il arracha ses épaulettes et les jeta au loin, coupa avec un couteau les fleurs de lis d'or cousues à son habit, déchira la cocarde blanche attachée à son chapeau et la broya sous ses pieds, ramassa, au pied du mur où elle gisait, la garde de son épée brisée, en passa le tronçon dans le fourreau et s'éloigna. Une heure après, un homme à cheval sortait du camp. Lorsqu'il fut parvenu à quelque distance, il arrêta son cheval sur un monticule et se tourna du côté des lignes qu'il venait d'abandonner. Mille flammes rayonnaient dans l'espace, où retentissait incessamment le cri des sentinelles. M. de Villebrais,--car c'était lui,--écarta son manteau, et, debout sur ses étriers, contempla la ville de guerre où flottait le drapeau de la France. Son bras s'agita un instant dressé vers le ciel, dont il semblait appeler les terribles malédictions. Un dernier cri sortit de ses lèvres toutes frémissantes de haine.--Vengeance! dit-il.--Et poussant son cheval du côté des frontières de la Belgique, il disparut dans les ténèbres. A trois lieues en avant étincelaient les premiers feux des lignes ennemies. Arrêté par les sentinelles espagnoles, M. de Villebrais demanda à l'officier qui commandait le poste de le conduire auprès du général. Un instant après, M. de Villebrais, guidé par l'officier lui-même, arrivait à la tente du duc de Castel-Rodrigo, gouverneur de la Belgique pour le roi d'Espagne. Le duc de Castel-Rodrigo était assis devant une table chargée de cartes et de plans géographiques. Des aides de camp, bottés et éperonnés, dormaient dans les coins de la tente. --Qu'est-ce encore? s'écria le duc au bruit que firent les sentinelles en portant les armes. --Je vous amène un étranger, un militaire, mon général, qui désire vous parler, répondit l'officier. Le duc regarda M. de Villebrais. --Vous êtes Français, monsieur, lui dit-il. --Oui, général. --D'où venez-vous? --De là-bas! fit le lieutenant en tournant son pouce par-dessus son épaule du côté du camp français. --Du camp français! s'écria le duc. --Oui, général. --Et que voulez-vous? --Je viens vous offrir mon épée et mon bras. --Ah! fit le duc avec un geste où il y avait autant de surprise que de mépris. C'est-à-dire, reprit-il après un court silence, que vous venez en déserteur? --Je viens en homme qui veut se venger. --Fort bien, monsieur. Ainsi, vous avez une insulte grave à punir? --Voyez! s'écria M. de Villebrais en tirant le tronçon de son épée du fourreau; j'ai brisé cette épée, mais je clouerai une autre lame à cette garde, et j'en frapperai ceux qui m'ont frappé. --Ainsi l'on peut compter sur vous si l'on vous accueille? --On peut compter sur moi si l'on m'accorde ce que je demande. --Que vous faut-il? --Quelques hommes déterminés et le droit de les mener partout où je voudrai, de jour et de nuit. --Vous les aurez, et vous aurez le laissez-passer. --Alors je suis à vous. Le duc de Castel-Rodrigo prit une plume sur la table, écrivit quelques mots et remit le papier au lieutenant. --Voici l'ordre, monsieur; maintenant répondez; mais songez-y: aussi bien j'ai consenti à faire ce que vous m'avez demandé, aussi bien je vous ferais pendre si vous me trompiez. --Alors je n'ai rien à craindre; parlez. --Le roi Louis XIV est-il arrivé à Charleroi? --Il arrivera demain au camp. --A-t-il le projet de quitter les bords de la Sambre et de pousser en avant? --On croit que l'armée abandonnera son campement et envahira les pays espagnols, qu'elle a l'ordre de conquérir. --Nous avons là les places de Douai, de Mons, de Tournai, de Maubeuge, du Quesnoy. --Ces places tiendront trois jours et seront prises. --Monsieur, fit le duc, oubliez-vous que vous parlez au gouverneur de la province? --Je n'oublie rien; vous m'interrogez, je réponds. --Si vous croyez si fort au succès des armes françaises, qu'êtes-vous donc venu chercher parmi nous? --Je vous l'ai dit: la vengeance. --C'est bien, monsieur, retirez-vous; quand j'aurai besoin de vos services, vous serez prévenu. Quand ils furent sortis, M. de Villebrais se tourna vers l'officier qui l'accompagnait. --Avez-vous, monsieur, lui dit-il, dans quelque régiment de l'armée, de ces hommes qui ne reculent devant aucune entreprise et savent tout risquer dans l'espoir d'un gain honnête? --Nous avons malheureusement trop de ces hommes-là. Vous cherchez des soldats, vous trouverez des bandits. --Voudriez-vous, monsieur, me conduire au quartier de ces gens-là? --C'est ici, derrière ce bouquet de frênes. Ils servent dans le corps de M. le duc d'Ascot. L'officier pressa le pas. --Voilà, monsieur, dit-il en s'arrêtant derrière les frênes, et du doigt il lui montra une ligne de tentes où, malgré l'heure avancée de la nuit, retentissait un bruit confus de chants et de cris. Autour des tentes, éclairées par des chandelles fichées au bout des fusils, on voyait un grand nombre de soldats qui jouaient aux dés sur la peau des tambours; d'autres dormaient ça et là, d'autres buvaient, d'autres encore se querellaient. Les bouteilles vides volaient en pièces, les joueurs juraient; les plus irascibles soutenaient leur opinion le pistolet au poing; les femmes allaient et venaient, s'arrêtant aux endroits où l'argent sonnait; il y avait dans un coin un soldat qui râlait, la gorge ouverte, et près de lui deux cuirassiers qui vidaient sa bourse. --Il y a là des hommes de tous les pays, dit l'officier à M. de Villebrais; le moindre d'entre eux a déserté cinq fois: j'imagine qu'ils s'entendront avec vous. M. de Villebrais jeta un regard froid sur l'Espagnol. --C'est ce dont je vais m'assurer, dit-il, et il s'avança vers le premier groupe. Cinq ou six soldats accroupis par terre agitaient un vieux cornet noirci par l'usage: les dés sonnaient en roulant sur les tambours. L'un d'eux, qui avait perdu, chiffonnait sa moustache d'une main et fouillait de l'autre dans sa poche. --Voilà cinq ducats! dit celui qui avait gagné, qui les veut? --Voilà mon sabre pour cinq ducats, dit celui qui avait perdu, et, dégrafant le ceinturon, il le jeta sur le tambour. --Ton sabre! il en vaut deux à peine; la lame est de fer et la poignée de cuivre. --Eh bien! voilà mes pistolets! dit le soldat; des pistolets qui ont tué dix catholiques et dix huguenots. La main de M. de Villebrais se posa sur le bras du parieur. --Je prends le sabre pour dix ducats, et j'en donne dix encore pour le bras qui le tient, dit-il. --C'est dit! s'écria le soldat en voyant briller l'argent sur le tambour. Eh! Conrad! joue donc! Conrad jeta les dés et perdit; au troisième coup il n'avait plus rien. --Mon officier, dit-il à M. de Villebrais, qui les regardait faire les bras croisés sur la poitrine, j'ai, moi aussi, un sabre et une main, en voulez-vous? --Voilà vingt ducats. --Marché conclu, dit Conrad en serrant l'argent dans ses poches. --Conrad, s'écria brusquement un nouveau venu qui portait l'uniforme des hussards, Jeanne la blonde a fantaisie d'un collier avec sa croix d'or; je n'ai plus que mon cheval, le veux-tu? --Je prends le cheval et te le donne, fit M. de Villebrais. --A moi l'argent et le cheval? reprit le hussard en comptant ses pièces d'or. --A toi, mais à une condition. --Rien qu'une? c'est trop peu pour n'être pas beaucoup. --C'est tout: le cheval et l'homme me suivront partout où j'irai. --Ils sont prêts. Au bout d'un quart d'heure M. de Villebrais avait recruté sa bande. Comme elle se disposait à partir, un brigadier intervint. C'était un homme balafré, grisonnant et d'aspect farouche. --Eh! dit-il, n'êtes-vous point enrôlés au service de M. le duc d'Ascot, notre général? Lui seul peut vous donner permission de quitter le régiment. --Lui ou celui qui commande à toute la province, répliqua M. de Villebrais en présentant au sous-officier l'ordre du gouverneur. Le brigadier déchiffra le papier à la clarté d'une chandelle. --Un ordre et un laissez-passer! murmura-t-il entre ses dents. Excusez-moi, mon officier; c'était l'amour de la discipline qui me faisait parler. --Eh! l'homme à la discipline, reprit M. de Villebrais, n'irez-vous point aussi pour l'amour des pistoles où vont ces braves? Le brigadier, qu'on appelait Burk, boucla son ceinturon, prit sa pique et suivit le lieutenant sans répondre. Il y avait dans la petite troupe que M. de Villebrais conduisit au logement qui lui fut assigné, un Lorrain, deux Wallons, un Franc-Comtois, un Piémontais, deux Suisses, deux Hollandais du pays de Gueldres, et un Bavarois, qui était le brigadier. M. de Villebrais rangea ses nouveaux acolytes autour de lui et les examina attentivement. --Vous avez, leur dit-il un moment après, une demi-pistole de paye par jour et une pistole entière les jours d'expédition. --Bravo! dit le Piémontais. --Le service de nuit se payera double. --Bon! fit le Franc-Comtois, je dormirai le jour. --Au premier mot, il faut être prêt; au premier signe, il faut partir; au premier ordre, il faut tuer. --Si c'est la consigne, c'est fait, dit le brigadier. --Allez, maintenant; toi, Conrad, reste. La troupe disparut, et Conrad s'assit dans un coin, tandis que M. de Villebrais fouillait dans sa valise. --Écoute, reprit le lieutenant, qui venait de tirer un papier de la valise, et retiens bien tout ce que je vais te dire. --J'écoute et je retiendrai, dit le Lorrain. --Tu partiras au point du jour pour le camp français. C'est ton affaire d'y pénétrer. --J'y pénétrerai. --Tu t'informeras du quartier de l'artillerie et tu t'y rendras sur-le-champ. Il te sera facile de découvrir le logement d'un lieutenant nommé Grinedal; les soldats le connaissent sous le nom de Belle-Rose. --Je le trouverai. --Tu lui remettras cette lettre. Elle est, comme tu peux voir, sous enveloppe et sans adresse; cette lettre a été écrite par une femme. --Parole de femme, glu pour les hommes! --Justement. Tu diras à Belle-Rose que la personne qui t'a remis cette lettre l'attend à deux lieues du camp, derrière Morlanwels, près d'un bois que tu dois connaître. --Je le connais. C'est un endroit merveilleux pour les embuscades. --C'est ce que j'ai pensé hier en m'y promenant. Tu t'arrangeras pour que le lieutenant Grinedal te suive en ce bois. --Il m'y suivra. --Dans ce cas, tu auras vingt louis. --Ils sont gagnés. --Très bien. Un mot encore. Si tu te laisses soupçonner, tu es pendu. --Ma mère, qui était un peu sorcière, m'a toujours prédit que je mourrais dans l'eau. Vous voyez bien que je n'ai rien à craindre. --Va donc. Voici la lettre. --Est-ce tout? --Tout; le reste me regarde. Au point du jour, Conrad partit. C'était un homme accoutumé aux aventures périlleuses, et qui avait eu tant de fois affaire aux prévôts, qu'il ne redoutait plus rien. Il avait le pied leste, l'oeil vif, la main souple et la langue adroite. Il s'était pour la circonstance revêtu d'un habit de paysan sous lequel, à tout hasard, il avait glissé un poignard et deux pistolets. Au moment où il apercevait les premières tentes de l'armée, un coup de canon retentit. Au même instant les clairons sonnèrent, les tambours battirent aux champs, et mille cris s'élevèrent du camp. Conrad s'arrêta. On voyait, dans les longues rues de cette ville de toile, s'agiter une foule d'officiers; des gentilshommes couraient au galop distribuant des ordres de tous côtés; les régiments prenaient les armes et les drapeaux flottaient au vent. --Toute l'armée est debout: quand tout le monde regarde, personne n'y voit, dit Conrad, et il s'achemina d'un pas délibéré vers le camp. Au moment où il franchissait les palissades du côté de la frontière, Sa Majesté Louis XIV entrait dans le camp du côté de Charleroi. XXI LE BIEN ET LE MAL C'était vers la fin du mois de mai. Louis XIV, accompagné de Monsieur, venait de prendre le commandement suprême des troupes réunies en Flandre. Il voulait voir, et bien plus encore se faire voir. Toute sa maison l'avait suivi, les compagnies des gardes du corps et les mousquetaires, et il n'était pas un seul gentilhomme en France qui n'eût tenu à honneur de combattre sous ses yeux. Tous les fils des meilleures maisons qui n'avaient point de grade dans l'armée étaient partis en qualité de volontaires, et c'était partout un flot de magnifiques cavaliers qui appelaient la bataille de tous leurs voeux. L'entrée du roi au camp fut saluée de mille acclamations. Les soldats portaient leurs chapeaux au bout des fusils, et le cri de: Vive le roi! roulait comme un tonnerre de Pandelon à Marsenal. Tous les régiments étaient sous les armes, et mille pavillons flottaient sur les tentes. Quand le roi approcha du Châtelet, où était casernée l'artillerie, Belle-Rose sentit son coeur battre à coups pressés. Il n'avait jamais vu le roi, et le roi, à cette époque, était tout. C'était Dieu sur le trône de France. Toute grâce émanait de lui, et sa grande renommée lui faisait une auréole qui éblouissait. On le savait maître de la paix et de la guerre; la Hollande, comme une victime vouée à sa colère, frémissait à chacun de ses pas; l'Espagne était toute saignante des blessures qu'il lui avait faites; l'empire d'Allemagne s'épouvantait de son ambition. Il était au milieu de l'Europe comme une torche ou comme un phare, splendide dans le repos, terrible dans l'agitation. Maître de lui autant que des autres, Louis XIV avait d'ailleurs ce grand air royal qui frappait tout à la fois de crainte et de respect. On sentait, rien qu'à le voir, que celui-là était le souverain. Au moment où Belle-Rose découvrit au-dessus de toutes les têtes les plumes blanches qui chargeaient le chapeau du roi, il ne put se défendre, malgré la consigne, de s'élancer en avant. Derrière Louis XIV se pressait la fleur de la noblesse de France; on voyait aux premiers rangs les plus fameux capitaines de l'époque, les gentilshommes les plus illustres par leur naissance ou leur mérite. Le roi marchait lentement; il avait cet aspect imposant, fier, un peu hautain, que lui ont conservé les portraits de Mignard et de Van der Meulen; il saluait les drapeaux des régiments qui s'inclinaient sur son front et répondait par un signe de la main aux clameurs d'enthousiasme que sa présence soulevait. En le voyant si jeune encore, si beau, si puissant déjà, en se trouvant, lui, parti de si bas, près de ce monarque qui était si haut, ébloui par ce cortège étincelant où tous les vieillards étaient célèbres et tous les jeunes gens en passe de le devenir, Belle-Rose brandit son épée et cria d'une voix tonnante: Vive le roi! A ce cri, parti du coeur, à la vue de ce visage rayonnant et loyal, Louis XIV sourit et salua le soldat enthousiaste. Quand Belle-Rose releva sa tête inclinée sous la majesté royale, Louis XIV était passé. Trois heures après, le roi, accompagné des principaux officiers de l'armée, se dirigea vers une chapelle qui se trouvait à Marchienne-au-Pont, où était situé son quartier. Tous les gouverneurs des places voisines s'étaient rendus au camp, aussi bien pour recevoir les ordres du roi que pour lui présenter leurs hommages; son cortège était grossi de leur suite, où l'on remarquait bon nombre de dames appartenant à la noblesse des Trois-Évêchés, de la Picardie et de l'Artois. Leur présence donnait plus d'éclat à ces fêtes militaires et mêlait les prestiges de la galanterie à tout cet appareil guerrier. Le régiment de M. de Nancrais avait été désigné pour former la haie, conjointement avec la maison du roi et les régiments de Crussol et de la marine. Belle-Rose était à son rang. Derrière le roi, parmi les femmes de la cour, l'une d'elle attirait tous les regards. --Qu'elle est belle! disait un cornette du régiment de Crussol qui se penchait en avant pour la mieux voir. --Vrai Dieu! reprit un autre officier, pour cette femme je donnerais ma vie et ma maîtresse! --Cette femme? ajouta un troisième, dites donc cette déesse! Belle-Rose, à son tour, regarda du côté des dames; un éclair sembla passer devant ses yeux éblouis; son coeur cessa de battre, et il devint pâle comme un mort. Mme de Châteaufort, fière et superbe comme la Diane chasseresse, marchait au milieu du groupe. Elle avait toujours cette beauté splendide qui lui donnait l'aspect d'une reine. Ses yeux étincelants et sa lèvre dédaigneuse attiraient et repoussaient en même temps l'admiration. Cependant un voile indéfinissable de mélancolie adoucissait l'expression un peu hautaine de son visage, où l'on voyait flotter les ombres d'une pensée amère et désolée. En ce moment elle leva les yeux: Belle-Rose était debout devant elle. Les lèvres rouges de Geneviève blanchirent, ses longs cils tremblants s'abaissèrent; elle chancela. Mais vingt rivales étaient autour d'elle qui l'observaient; elle redressa son front plus pur que le marbre, et passa. Belle-Rose palpitait encore sous ce regard humide plein d'amour et de prière, lorsqu'une autre secousse vint ébranler son coeur. Suzanne suivait Geneviève. Un cri faillit s'échapper de la bouche du jeune officier; il voulut courir vers elle, mais une force invincible le retint à sa place; Suzanne semblait ne pas l'avoir vu, et cependant ses paupières et ses lèvres tremblaient; son profil n'avait rien perdu de son angélique pureté, mais elle était pâle et résignée comme la fille de Jephté. Mme d'Albergotti portait à la main une fleur; en inclinant son front elle l'effleura de sa bouche, et la rose tomba. Elle voulut se baisser pour la ramasser dans l'herbe, où elle rayonnait comme une étoile odorante, mais elle rencontra le regard de Belle-Rose si tendre et si triste qu'elle hésita; elle fit un pas, puis deux, et s'éloigna pressant sous ses deux mains ensemble son coeur qui battait à l'étouffer. Une seconde après, la fleur s'était fanée sous les baisers de Belle-Rose. Si rapide qu'eût été ce mouvement, il ne put échapper à Mme de Châteaufort; elle le vit, regarda la femme qui passait la tête penchée, et son coeur lui dit que c'était là cette mystérieuse Suzanne dont le nom l'avait fait si souvent tressaillir au chevet de Belle-Rose. La présence de Suzanne au camp s'expliquait par la nomination de M. d'Albergotti au gouvernement de Charleroi. Quant à Geneviève, elle avait suivi le duc son mari, qu'une intrigue de cour avait depuis peu dépouillé de son gouvernement, et qui était accouru pour s'expliquer sur la cause de son rappel. Après la messe et les prières offertes au Dieu des armées, le roi se retira dans son quartier; les troupes se dispersèrent, et Belle-Rose, qui n'avait qu'une pensée et qu'un voeu, se dirigea vers le logis de Suzanne. Sa main, cachée sous son habit, broyait la fleur contre sa poitrine; elle avait une odeur pénétrante qui l'enivrait, et ses pétales embaumées étaient comme du fer chaud qui le brûlait. Le logis de Mme d'Albergotti était tout auprès de Coulé, dans un lieu qui pouvait passer pour solitaire. On n'y voyait que six compagnies de dragons. Belle-Rose tourna le long d'une haie qui défendait l'approche de la maison et poussa une petite porte à claire-voie, qui fermait l'entrée du jardin. Un éclat de rire à demi retenu l'arrêta. Le jardin semblait désert comme le logis, il fit encore un pas, et ce fut un autre éclat de rire qui retentit; on ne voyait personne, mais les branches d'un sureau fleuri s'agitèrent devant lui, et derrière le feuillage tremblant il découvrit le frais visage d'une jeune fille qui souriait. --Claudine! s'écria-t-il, et ses bras étendus écartèrent le rempart léger qui le séparait de sa soeur. Il avait d'abord aperçu Claudine; il vit ensuite Cornélius. --Tous deux ensemble, leur dit-il; ma soeur et mon frère! A ces mots qui les unissaient dans la pensée de Belle-Rose, Claudine rougit. --Oh! fit-elle avec un sourire sur les lèvres et les yeux baissés, il y a à peine deux minutes que M. Hoghart s'est présenté chez nous. --Ton souvenir retarde peut-être un peu, reprit Belle-Rose; mais c'est une douce erreur dont le bonheur seul a le privilège. Cornélius tendit la main au jeune lieutenant. --Je ne vous quitte plus, lui dit-il; nos deux rois sont alliés et nos mains sont unies. Ma place est ici. Soldat, je me battrai comme un soldat. Mais Belle-Rose avait dans ce moment tout l'égoïsme de l'amour; lui aussi voulait un peu de cette joie que savouraient Claudine et Cornélius. Comme ces talismans qui allument la fièvre au coeur de ceux qui les touchent, la rose de Suzanne avait irrité son ardeur toujours contenue et toujours vivace. --Claudine, dit-il tout bas à sa soeur, Mme d'Albergotti est-elle ici? A ce nom, le visage de Claudine se rembrunit. --Oui, dit-elle. --Puis-je la voir, lui parler? Claudine secoua la tête. --Une heure, une minute, un instant! reprit Belle-Rose avec l'aveugle obstination de l'amour. Claudine froissa ses mains l'une contre l'autre. --Frère, dit-elle, c'est une mauvaise pensée; mais il ne sera pas dit que je t'aurai rien refusé le jour où tu m'es rendu. Attends ici. Et, plus légère qu'un oiseau, Claudine s'élança vers la maison. Cornélius, avec une réserve naturelle aux gens de sa nation, s'était retiré à l'écart. Belle-Rose s'appuya contre un arbre et ferma les yeux. Ce jardin, ces arbres, ces fleurs, cette petite maison, ces insectes bourdonnants, Claudine qu'il venait d'embrasser, Suzanne qui était si proche de lui qu'un pan de gazon l'en séparait à peine, tout lui rappelait son enfance et le logis de Saint-Omer. Au bout de cinq minutes, le temps de revoir toute une vie à la lueur d'un souvenir, Claudine revint. Elle était très pâle et tenait une lettre à la main. A la vue de cette lettre, Belle-Rose perdit toute espérance. --Elle ne veut pas? dit-il. --Lis, répondit Claudine, et, tendant la lettre à son frère, elle détourna la tête pour cacher une larme qui roulait dans ses yeux. Belle-Rose rompit le cachet et lut. Il voyait comme au travers d'un nuage. «Il y a près d'un quart d'heure que je vous vois, mon ami, disait la lettre; avant que vous fussiez entré au jardin, mon coeur s'était empli du bruit de vos pas. J'ai couru à la porte, entraînée par un élan irrésistible; une puissance inconnue m'a clouée sur le seuil. Je suis restée là, immobile, haletante, ne vous voyant plus et tout émue du son de votre voix. Depuis que je vous ai rencontré sur le chemin de la chapelle, je suis comme une folle. Quelles prières ai-je adressées à Dieu! Ai-je prié seulement? Toute ma force s'en est allée comme l'eau d'un vase qu'on renverse, et c'est alors que votre soeur est venue, tremblante et désolée, me dire que vous attendiez un mot qui vous rappelât à moi! Ce mot, vous l'avouerai-je, mon ami, vingt fois ma bouche l'a prononcé. C'était moins une parole qu'un soupir, moins un soupir qu'une effusion du coeur! Et maintenant j'hésite! Oh! je n'hésite même pas. Non, mon ami, non, vous ne pouvez, vous ne devez pas me revoir. Votre souffrance ne vous dit-elle pas la mienne? Tenez, Jacques, si vous entriez, si je vous entendais ici, près de moi, si votre voix me suppliait, oh! je le sens, ma force épuisée ne combattrait même plus; pour vous consoler, je me perdrais... Dites, Jacques, dites, le voulez-vous? Que votre courage vienne en aide au mien; mais ne m'accusez pas dans votre douleur. Vous avez l'éclat des armes, le bruit de la guerre pour oublier; moi, je n'ai rien, rien que la prière. Voudriez-vous donc m'enlever le seul asile où mon âme puisse encore se réfugier? Faites un pas, venez, et je suis sans défense, et quand vous me quitterez, heureux de m'avoir revue, moi, je mourrai. «SUZANNE.» A cette lecture, le coeur de Belle-Rose se brisa; il pressa la lettre contre ses lèvres et recula. --Si frêle de corps et si forte d'âme! murmura-t-il. Claudine passa ses bras autour du cou de son frère et l'entraîna. --Viens, lui dit-elle, viens. Comme ils venaient de franchir la petite porte du jardin, un officier supérieur se présenta devant eux. C'était un homme déjà vieux, mais qui le paraissait encore davantage à cause de sa taille un peu voûtée et de la difficulté qu'il éprouvait à marcher. --Bonjour, mon enfant, dit-il à Claudine d'un air doux, et il salua les deux jeunes gens. Mais en passant devant Belle-Rose, il le regarda avec une expression si singulière, que celui-ci ne put s'empêcher de baisser les yeux; il lui semblait que ce regard à la fois triste et doux fouillait dans son coeur et en éclairait les plus secrètes pensées. Après un court instant donné à cette muette observation, le vieil officier entra dans le jardin. Il venait de disparaître derrière les arbres, que Belle-Rose voyait encore son visage, où s'alliaient si bien la souffrance du corps et la sérénité de l'esprit. Belle-Rose se tourna vers Claudine comme pour l'interroger. --C'est M. d'Albergotti, dit-elle. Et aussitôt elle ajouta pour dissiper une triste préoccupation: --Une grande joie t'est réservée, mon frère; cette joie, tu vas la goûter. --Qu'est-ce? fit Belle-Rose, dont la pensée était ailleurs. --Oui, mon ami, tu vas revoir l'honnête et vieux fauconnier que j'ai conduit de Saint-Omer au camp, dit Cornélius. Belle-Rose embrassa Cornélius. --Le vieux Grinedal et Pierre! reprit-il, mais où sont-ils donc? --Au quartier de l'artillerie. Belle-Rose prit en courant de ce côté-là, suivi de loin par Claudine et Cornélius. Le fauconnier et son jeune fils étaient tout fiers d'avoir un officier dans leur famille. Ils l'attendaient depuis le matin, et du plus loin qu'ils le virent, chacun d'eux lui tendit les bras. --Je t'amène une recrue, dit le vieux Grinedal à Jacques, après l'effusion des premiers embrassements. --Pierre, j'imagine, dit Jacques en souriant à son frère. --Lui-même; il veut à son tour devenir officier du roi. --Eh bien! dit Belle-Rose, qu'il prenne un mousquet: le mousquet conduit à l'épée. M. de Nancrais, toujours prévenant dans sa rudesse, avait chargé la Déroute de dire à son lieutenant qu'il pouvait s'absenter du quartier jusqu'à la nuit. --La discipline et la famille ne vont pas bien ensemble, avait-il dit; qu'il soit aujourd'hui tout à l'une pour être demain tout à l'autre. Tandis que Belle-Rose, en compagnie de son père, de Cornélius, de Claudine et de Pierre, allait chercher un peu de silence et de repos dans quelque village voisin, le Lorrain rôdait dans le camp. L'entreprise n'était point aussi aisée qu'il l'avait cru d'abord. L'arrivée de Louis XIV avait excité dans le camp un tel tumulte et un tel mouvement, que le Lorrain n'avait pas pu trouver l'occasion de s'approcher de Belle-Rose. D'un autre côté, Conrad avait, tout en explorant les lieux, reconnu un sergent du régiment de Rambure, dans la compagnie duquel il avait servi. La découverte du Lorrain entraînait sa pendaison. Il commença donc par battre en retraite, mais il n'était pas homme à renoncer pour un si mince danger à la mission que M. de Villebrais lui avait confiée. Après avoir pris une connaissance exacte des localités, le Lorrain s'éloigna, monta sur un cheval qu'il avait à tout événement caché dans un fourré, et poussa jusqu'au bois de Morlanwels, où il prévint M. de Villebrais du retard qu'éprouvait son honnête expédition. --C'est partie remise, lui dit-il en finissant. --Tant pis pour toi, répondit l'officier. La récompense aussi est remise. Tu n'auras rien aujourd'hui. --C'est autant de perdu. --Mais tu auras vingt louis demain, si tu réussis. --Alors, c'est regagné. Conrad remonta sur sa bête, joua de l'éperon et se jeta dans un ravin proche du camp, où il s'établit pour la nuit. Il voulait être de bonne heure en mesure de profiter des circonstances. Vers neuf heures, Belle-Rose s'étant séparé de son père, à qui Claudine avait offert un asile dans la maison de Mme d'Albergotti, regagna son quartier. La Déroute, qui, malgré son grade, s'était institué le planton régulier du lieutenant, allait et venait devant sa tente. --Mon lieutenant, dit-il à Belle-Rose, attendiez-vous quelqu'un ce soir? --Non. --Alors, c'est que quelqu'un vous attendait, sans doute. --Que veux-tu dire? --C'est fort simple. Un jeune homme, un enfant, ma foi, quelque page, j'imagine, est venu, il y a une demi-heure, s'informer si vous étiez chez vous. Sur ma réponse négative, il m'a demandé s'il pouvait vous attendre: c'est pour une chose d'importance, a-t-il ajouté. --Et que lui as-tu répondu? --Qu'il était parfaitement le maître de vous attendre jusqu'à demain, si ça lui plaisait. Je n'avais pas fini qu'il était déjà dans votre tente. --Dans ma tente? --Où il est encore. Belle-Rose écarta la toile qui fermait l'entrée. Au bruit de son arrivée, le page, qui était assis sur un coffre, la tête entre les mains, se releva. C'était Geneviève de Châteaufort. XXII LA CONFESSION D'UNE MADELEINE A la vue de la duchesse, Belle-Rose se pencha vers l'ouverture. --La Déroute, dit-il, reste là, et qui que ce soit qui vienne, ne laisse entrer personne. --Bien! dit le sergent.--Et il s'assit au clair de la lune, sur le tronc d'un arbre, sa pique entre les genoux. Quand la portière se fut abaissée, Belle-Rose s'avança vers Mme de Châteaufort, qui tremblait de tous ses membres. --Qu'êtes-vous venue faire ici, madame, et que me voulez-vous? lui dit-il d'une voix qu'il s'efforçait de rendre ferme et qui tremblait. --Je viens, dit-elle, comme un coupable devant son juge. Oh! reprit-elle au geste de Belle-Rose, ne me repoussez pas; si votre coeur m'a condamnée, au moins devez-vous m'entendre. --Et qu'avez-vous à m'apprendre que je ne sache déjà, madame? --Toute la vérité; je vous parlerai comme une pénitente parle au confessionnal de Dieu. Par pitié, écoutez-moi! Ce n'est plus au nom de votre amour que je vous invoque, ajouta-t-elle d'une voix étranglée par la crainte, c'est au nom de la justice. Les condamnés n'ont-ils pas le droit de se défendre? Geneviève tremblait si fort, qu'elle dut s'appuyer contre un des piquets de la tente pour ne pas tomber. Le désordre et la douleur de cette femme, jadis si fière, touchèrent Belle-Rose. --Vous le voulez? dit-il, parlez donc. Aussi bien, moi aussi, j'ai une mission à remplir auprès de vous, et puisque vous courez au-devant de cette épreuve, je la remplirai. --Écoutez-moi d'abord, vous me tuerez après, si c'est votre volonté, dit Geneviève. --Prenez garde, madame, ce n'est point ici une vaine menace. Vous avez un compte terrible à rendre, peut-être allez-vous me contraindre à venger un mort! --Le venger? Oh! fit-elle, vous ne le vengeriez pas en me tuant! L'expression du regard et de la voix était si déchirante, le sens de ces paroles était si clair, que Belle-Rose se sentit remué jusqu'au fond du coeur. --Parlez! lui dit-il, parlez! Vous savez bien que, quoi qu'il arrive, ce n'est pas moi qui peux vous punir! Mme de Châteaufort prit silencieusement la main de Belle-Rose et la porta à ses lèvres. Ce baiser muet glissa comme une flamme dans les veines du jeune officier. Il sentit son courage mollir, et dégageant sa main de l'étreinte de Geneviève, il lui fit signe de s'asseoir. Geneviève s'assit; sa tête était pâle et désespérée comme le visage de marbre de Niobé; sa respiration était oppressée, et malgré la chaleur précoce de la saison, ses dents claquaient. --Renoncez à cette explication, lui dit Belle-Rose; je n'ai qu'une question, une seule à vous adresser. Votre réponse suffira. --Vous ne saurez rien, ou vous saurez tout, reprit la duchesse avec fermeté. Vous êtes mon juge et mon maître; écoutez-moi. Belle-Rose connaissait trop bien Mme de Châteaufort pour se méprendre à l'accent de sa voix. Jusque dans la soumission de cette femme il y avait de la reine qui veut et sait se faire obéir. Il se tut et attendit. --J'avais quinze ans, reprit-elle, quand je vis M. d'Assonville pour la première fois. Les guerres de la Fronde ensanglantaient alors la France. J'habitais avec ma mère, une Espagnole alliée à la famille des Médina, un château voisin d'Écouen. --Je le connais, dit Belle-Rose. --Un soir que je me promenais seule dans le parc, j'entendis le bruit d'une mousquetade aux environs; la peur me prit, et je me mis à courir dans la direction du château. Tout à coup, au détour d'une allée, un officier se présente à moi; il était pâle, effaré, sanglant.--Sauvez-moi, me dit-il d'une voix éteinte, et il roula au pied d'un arbre.--On entendait le piétinement d'une troupe de cavaliers à peu de distance. Je m'élançai vers la petite porte du parc; mais il n'était plus temps, le chef de la bande m'aperçut. --N'avez-vous pas vu ici un officier? dit-il. Dieu m'inspira le courage de mentir. --Non, répondis-je résolument. J'ai entendu la fusillade et suis accourue pour fermer la porte. Tout en parlant, je me sentais défaillir, mais mes yeux ne quittaient pas le cavalier. --Ainsi, vous n'avez pas peur? reprit-il. --Peur!... Je suis fille de M. de La Noue, qui est bon gentilhomme. --Bien! c'est un des nôtres! fit le cavalier, et il s'enfonça dans le bois. Quand la troupe eut disparu, je poussai la porte et retournai vers l'officier, que je trouvai sur l'herbe. Il s'occupait à étancher le sang qui sortait de ses blessures. --Vous n'avez plus rien à craindre, lui dis-je. Si vous pouvez encore marcher, appuyez-vous sur moi, et je vous aiderai à gagner un pavillon qui est ici tout près. L'officier se leva, et, après bien des efforts, nous parvînmes à ce pavillon, qui était alors inhabité. --M. d'Assonville m'a dit que vous l'aviez sauvé, interrompit Belle-Rose. --Et il vous a dit aussi que je l'avais aimé? Belle-Rose inclina la tête. --Ses blessures étaient nombreuses, mais peu graves, reprit Mme de Châteaufort. Avec le secours de ma nourrice et de son mari, qui m'étaient dévoués, je pus cacher et protéger M. d'Assonville. Mon père était frondeur, et je n'osais lui parler de cette aventure, n'ayant pas alors une juste idée de cette guerre. Le mystère de nos entrevues plaisait d'ailleurs à ma jeune imagination, et il m'était doux de penser que je jouais auprès d'un bel officier malheureux le rôle d'une fée secourable. Ma mère, qui était d'un caractère doux et timide, et qui aurait tout révélé à M. de La Noue, dont elle avait grand'peur, ne sut rien non plus de toute cette affaire. M. d'Assonville guérit. Il était jeune, spirituel et beau; il m'aima et je l'aimai. Il était encore languissant et faible, que déjà je lui appartenais. Lequel de nous était le plus coupable, de celle qui, jeune encore et sans expérience aucune, s'abandonnait à l'amour d'un malheureux qu'elle avait sauvé, ou de celui qui, de la jeune fille innocente, de son hôtesse et de sa protectrice, fit sa maîtresse? --N'accusez pas ceux qui sont morts, dit Belle-Rose. --Je n'accuse pas, je raconte. Bientôt cependant, reprit Geneviève, M. d'Assonville dut s'éloigner. La guerre et les partis contraires dans lesquels mon père et lui servaient éloignaient toute pensée de mariage. Parfois il s'échappait et venait me voir au pavillon. Que de jours de deuil devaient amener ces heures d'ivresse! Sur ces entrefaites ma mère mourut, et le désespoir que m'inspira cette mort rapide comme la foudre me révéla que moi aussi j'étais mère. Des tressaillements inconnus répondirent à mes sanglots, et ce fut en embrassant le cadavre de ma sainte mère que je sentis les frémissements de l'être qui s'agitait dans mon sein! Tandis que Geneviève parlait, deux grosses larmes roulaient sur ses joues. --Pauvre femme! murmura Belle-Rose, qui sentait son coeur pris dans un étau. --Oh oui! pauvre femme! reprit Geneviève, car ce que j'étais alors, je ne le suis plus aujourd'hui, et ce que je suis devenue, je ne l'aurais pas été sans cette honte et ce deuil de ma jeunesse! Le lendemain, continua-t-elle, j'écrivis à M. d'Assonville; ma lettre demeura sans réponse; j'écrivis encore, j'écrivis vingt fois; le silence et l'abandon m'entouraient: je crus à son oubli, et si je n'avais pas eu la vie de mon enfant à sauver, je me serais tuée. J'étais alors sous la garde d'une tante âgée, la soeur de mon père, rude et sévère comme lui. Ma nourrice seule me voyait pleurer et me consolait. Il y avait alors au château un jeune Espagnol, mon parent du côté de ma mère, qui avait obtenu un sauf-conduit pour visiter la France. Ma tristesse l'étonnait et l'affligeait. Je compris bientôt qu'il m'aimait; les malheureux ont besoin d'affection, et je lui vouai une reconnaissance profonde pour tous les soins dont il m'entourait. Peut-être lui étais-je même plus attachée que je ne le faisais paraître; mais ma position me commandait une extrême réserve, et je ne lui laissai jamais voir combien j'étais touchée de son amour. On nous voyait souvent ensemble dans le parc. Ces innocentes promenades furent la cause de sa mort. Un jour que je l'attendais dans une allée où nous avions coutume de nous rencontrer, il ne vint pas. A l'heure du déjeuner, on m'apprit qu'il était sorti dans la matinée avec un jeune homme. Un garde les avait vus causer vivement et s'éloigner ensemble. Une vague inquiétude me saisit, et je me levai de table dans un état d'agitation que je ne pouvais dominer. Quand le malheur nous a touchés de son aile, on a de ces pressentiments. Une heure après, deux bûcherons rapportaient au château l'Espagnol, qu'ils avaient trouvé dans un coin du bois, la poitrine traversée d'un coup d'épée. Il n'y avait déjà plus d'espérance de le sauver. Quand il me vit, il me prit les mains entre les siennes, les embrassa et mourut. Jamais je n'oublierai l'expression de ses derniers regards; ils étaient si tristes et si pleins d'amour, que je me mis à pleurer comme une folle. Il me sembla dans ce moment que je l'aimais aussi et que je perdais avec lui ma dernière espérance. --Et le nom du meurtrier? dit Belle-Rose. --Je l'ai su plus tard; quant à mon pauvre ami, il mourut avec son secret dans le coeur, et mon nom sur les lèvres. Trois jours après je reçus une lettre de M. d'Assonville; elle était datée de Paris et m'apprenait que, de retour d'une mission secrète en Italie, il partait pour l'Angleterre, où l'envoyait un ordre du cardinal Mazarin. Il devait être promptement de retour et me priait de compter sur lui. On voyait bien qu'il m'aimait toujours, mais son langage était plus grave. Il ne paraissait pas, d'ailleurs, qu'il eût reçu aucune de mes lettres. Cette mission, qui devait durer quinze jours ou trois semaines, elle n'était pas terminée encore au bout de trois mois. Mon père était revenu. Mes jours s'enfuyaient comme de sombres rêves, et la nuit je pleurais. Mes pensées allaient de Gaston à don Pèdre,--c'était le nom de mon parent;--et je dois bien vous l'avouer, mes sympathies et mes regrets étaient à celui qui n'était plus. Il m'avait aimée et consolée; l'autre m'avait perdue! Il arriva un soir que le nom de M. d'Assonville fut prononcé par un gentilhomme qui était en visite chez nous. A ce nom, mon père fit éclater une colère inattendue, et j'appris que M. de La Noue avait été battu et blessé dans une rencontre avec le père de Gaston. M. de La Noue avait été humilié dans son orgueil de soldat; la plaie était incurable. Mon avenir se voilait de plus en plus; je ne voulais pas y penser et j'y rêvais toujours; j'avais des heures de gaieté folle et des jours de morne désespoir. La douleur usait mon amour. Sur ces entrefaites, la cour et le parlement venaient de conclure leur alliance, et mon père m'apprit qu'il avait résolu de me marier avec un riche seigneur du parti du roi, et que je devais me tenir prête. Il me dit cela au moment de partir et le pied sur l'étrier. Quand je revins de ma surprise, M. de La Noue galopait à un quart de lieue. Cependant M. d'Assonville me fit savoir son retour, et cette nuit même je le revis au petit pavillon. A la nouvelle que j'allais être mère, il fit éclater une joie si vive, que ma tendresse se réveilla. Il m'embrassait les mains et pleurait d'ivresse à mes genoux. --Ainsi, vous m'aimez toujours? me dit-il. --Oui, répondis-je, et j'étais franche alors. --Et pendant cette longue absence que mon devoir m'a imposée, aucun autre n'a rien surpris de votre coeur? ajouta-t-il. --Que voulez-vous dire? repris-je étonnée. N'ai-je pas toujours été seule? Un instant j'ai eu près de moi un ami, un frère; il a été bon, tendre, affectueux pour moi, il m'a consolée, et il est mort. --Me pardonnerez-vous, Geneviève? me dit tout à coup Gaston. Je le regardai, effrayée déjà du son de sa voix. --Cet ami, c'est moi qui l'ai tué! reprit-il. Je poussai un cri terrible à cet aveu, et j'écartai de mes mains les mains de M. d'Assonville: il me semblait y voir du sang. --Ne me maudissez pas, Geneviève, me dit-il; je vous aimais, j'étais jaloux. Quand j'arrivai d'Italie, à la première auberge où je m'arrêtai à Écouen, votre nom fut prononcé avec celui de don Pèdre. On disait que vous vous aimiez... Je devins fou, et la première personne que je rencontrai dans le parc, ce fut lui. Nous étions jeunes et tous deux armés... Vous savez le reste. Je partis sans vous voir... Hélas! je vous accusais, et vous étiez mère! Il parla longtemps, mais je ne l'entendais plus. Un bruit confus emplissait mes oreilles, mon coeur se tordait et je m'évanouis. Gaston me laissa aux mains de ma nourrice. Quand je revins à moi, un enfant pleurait à mes côtés. --Un enfant! répéta Belle-Rose; c'est à lui que se rattache ma mission. --Eh! dit Geneviève, votre mission sera facile. Ce que vous voudrez, je le voudrai. Une fièvre ardente me cloua sur ce lit de souffrance, continua-t-elle, sur ce lit où je n'eus pour mon enfant que des baisers trempés de larmes. Je ne sais combien de temps dura ce délire; ma nourrice écartait tout le monde de ma chambre; ma tante, confite en dévotion, me voyait à peine une minute au retour de ses stations à la chapelle du château. J'étais en convalescence quand mon père revint.--Je vous amène un mari, le seigneur dont je vous ai parlé, me dit-il, avant de m'avoir embrassée, et il me le présenta sur l'heure. --C'était M. le duc de Châteaufort? dit Belle-Rose. --Lui-même. M. d'Assonville avait disparu depuis la scène du pavillon. Il avait cru à ma trahison, à mon tour je crus à son oubli. Que vous dirai-je? Mon père a été la seule personne devant qui j'aie tremblé. Après un mois d'hésitation, j'épousai le duc. Trois jours après, je revis M. d'Assonville; laissé pour mort dans un combat où mon père se trouvait, il avait dû la vie aux soins charitables de malheureux paysans, qui l'avaient recueilli sur le champ de bataille. Sa douleur m'épouvanta; ses reproches, à la fois amers et passionnés, me brisèrent le coeur. Oh! il m'aimait bien, celui-là!... mais moi je ne l'aimais plus... La pitié quelquefois réchauffait mon âme... Hélas! ce n'était pas la tendresse qui l'agitait, c'était le souvenir!... Nous nous rencontrions alors dans la petite maison de la rue Cassette, où j'avais établi ma nourrice. Ces rencontres étaient tour à tour douces et empoisonnées pour moi; pour lui elles étaient enivrantes ou terribles. Parfois il se souvenait de M. de Châteaufort: moi, je me souvenais de don Pèdre. Cette vie me devint intolérable. Un jour je lui témoignai le désir que j'avais de rompre nos relations. Il résista. Je le priai avec des larmes dans la voix... Il m'offrit de m'enlever, de quitter la France, et d'aller vivre au bout du monde avec notre enfant. Cette proposition venait trop tard: je ne l'aimais plus. --Vous refusez, me dit-il; eh bien! si je n'ai pas la mère, du moins j'aurai l'enfant. Cette menace me vint au coeur. Mon enfant! comprenez-vous cela, dites? C'était toute ma vie, à moi, mon refuge, mon espérance, mon repos, ma joie... Ses sourires éclairaient mon désespoir... Quand j'étais lasse de vivre, je l'embrassais et j'oubliais. --Mon enfant! m'écriai-je, et je sentis tout d'un coup cette force et cette énergie qui avaient si longtemps sommeillé dans le coeur de la vierge. Mon enfant! ne l'ai-je donc pas assez payé de ma honte, de mes pleurs, de mes angoisses! L'enfant est à la mère, et vous voulez me l'arracher!... Cela ne sera pas, je vous le jure! Le lendemain, l'enfant avait disparu. M. d'Assonville n'eut pas le temps de se livrer à de longues recherches, la guerre qui venait de se rallumer en Flandre l'obligea de quitter Paris, et je restai seule. Seule après avoir aimé! seule! entendez-vous? Mon mari avait une haute position à la cour... J'étais jeune et belle... on se pressait autour de moi... je voulus oublier... je voulus tromper l'imagination... Les distractions qui s'offraient à moi, je les acceptai toutes... J'eus bien vite ma part d'influence et je m'en servis. Bientôt même j'aimai ou je crus aimer. Je fis de mon existence un tourbillon; tous les succès, je les eus; tous les plaisirs, je les goûtai; les femmes m'enviaient, les hommes m'admiraient, on me croyait heureuse, et je n'étais que folle! M. d'Assonville m'a bien souvent maudite... il ne m'a pas vue aux heures où j'étais seule! Que de fois n'ai-je pas pleuré toute la nuit dans mon oratoire, comme une Madeleine aux pieds du Christ! Et puis, le lendemain, c'étaient des fêtes et d'autres égarements! O mon Dieu! reprit Geneviève en sanglotant, je vous dis tout, à vous, Jacques, et vous allez me haïr, me mépriser peut-être! Ces temps d'erreurs, je les maudis. Si mon sang pouvait les effacer, je les verserais goutte à goutte... Est-ce bien moi, la fille de ma mère, une sainte femme, qui ai pu passer par cette route-là? J'avais le vertige et je suivais ma pente quand je vous rencontrai! Vous en souvenez-vous, Jacques? --La trace du feu ne s'efface pas, dit Belle-Rose à demi-voix. --Mon Dieu! laissez-moi croire que vous me pardonnerez; je ne vous demande rien qu'un peu de cette pitié que vous avez pour tous les malheureux, reprit la duchesse, s'attachant aux mains de Belle-Rose, et si vous me maudissez encore, moi je vous bénirai toujours; oui, je vous bénirai, parce que vous m'avez tirée de cette vie misérable, parce que vous m'avez rendu l'amour, la jeunesse, la croyance; parce que vous avez fait descendre dans mon coeur un rayon de joie et de pureté, parce que j'aime, enfin! Geneviève, inclinée sur la main de Belle-Rose, la couvrait de ses larmes et de ses baisers. Belle-Rose la retira doucement. --Vous pardonner! dit-il; je ne suis pas votre juge, et je ne puis pas vous haïr. Geneviève tendit ses bras vers le ciel. --Merci, mon Dieu! dit-elle; il ne m'a pas repoussée. Vous savez, reprit-elle après un instant de silence, dans quelles circonstances je vous ai rencontré. Vous aviez remis trois lettres de M. d'Assonville à la petite maison de la rue Cassette: l'une de ces lettres suppliait; l'autre priait et menaçait tout ensemble; la dernière ne contenait que des menaces. --Et c'est à celle-là que vous vous êtes rendue? dit Belle-Rose. --Vous savez bien, Jacques, reprit la duchesse avec un accent de fierté, que la peur n'a pas d'empire sur moi. Je me rendis à cette lettre, parce qu'entre la première et la troisième, j'avais tout disposé pour mon entrevue avec M. d'Assonville, et qu'à cette entrevue notre enfant devait assister. --Vous auriez fait cela, Geneviève? s'écria Belle-Rose. --J'allais le faire, quand j'appris que M. d'Assonville avait chargé une personne inconnue de le représenter. Cette découverte m'indigna; je crus qu'il avait révélé notre secret, et je résolus d'avoir par la ruse, ou la force au besoin, les papiers qui pouvaient compromettre mon repos. --Ainsi, vous avez soupçonné M. d'Assonville, un si loyal gentilhomme? --Hélas! quand on s'habitue à pratiquer le mal, on oublie bien vite la croyance au bien. Mais, se hâta d'ajouter Geneviève, en vous faisant venir au pavillon, où je vous reçus masquée, mon projet était seulement de vous obliger à me remettre les papiers qui constataient les droits de M. d'Assonville; sûre alors qu'il ne pourrait plus me ravir mon fils, je l'aurais rendu à sa tendresse. Déjà j'étais lasse de cette vie aventureuse où toute distraction était empoisonnée. J'étais étonnée d'avoir pu regarder avec d'autres yeux que les yeux de l'indifférence un homme qui n'avait ni grandeur dans le caractère, ni noblesse dans les sentiments... La honte me prenait au coeur!... Je vous vis, vous m'aviez sauvée, vous étiez jeune, vaillant, généreux et fier! Vous ne savez pas combien je vous aimai tout de suite... Je voyais en vous comme dans une eau limpide, et votre vaillante nature rendait à la mienne un peu de sa jeunesse et de sa fraîcheur. Je sentis renaître en moi les sources des douces pensées! Oh! que n'étais-je jeune fille alors! J'eusse été digne de vous... Vous m'auriez aimée, peut-être!... --Geneviève! Geneviève, s'écria Belle-Rose bouleversé à cet accent, dites, ne l'avez-vous pas été? A ce cri, un éclair de joie illumina la tête pâle de Geneviève. --Je l'ai été, reprit-elle; est-ce bien vrai cela?... Est-ce la pitié qui vous inspire cette bonne parole ou votre coeur qui vous la rappelle? J'ai été aimée! J'ai eu ma part de bonheur, et vous ne me maudirez pas, et vous aurez parfois mon nom sur vos lèvres! J'ai tant souffert, si vous saviez! j'ai tant prié et tant pleuré! votre abandon m'avait rendu folle, votre colère me tuerait. Que faut-il que je fasse, dites? Votre volonté sera ma loi; parlez, et j'obéis... Mais ne me chassez pas de votre souvenir... Où que j'aille, et quoi qu'il m'arrive, faites au moins que j'emporte un mot qui me console et me relève... Vous ai-je été si chère un jour pour que vous me haïssiez toute la vie?... Jacques! mon ami, votre main, mon Dieu! votre main! Jacques prit la tête de Geneviève entre ses deux mains et la baisa au front. --Vous avez aimé, vous avez souffert! que Dieu vous pardonne! dit-il. A ce baiser, une joie inespérée emplit le coeur de Geneviève. Elle renversa sa tête en arrière et roula ses bras défaillants autour du cou de Belle-Rose. --Mon Dieu! je ne souffre plus, dit-elle. XXIII UN GUET-APENS Le lendemain, au point du jour, quand Belle-Rose ouvrit les yeux, il était seul. Un instant il crut qu'un rêve enflammé avait troublé son imagination; le silence l'entourait, mais un vague et doux parfum dont l'air était imprégné lui rappelait que Mme de Châteaufort était venue dans sa tente. Il se leva tout troublé, et comme il la cherchait partout, s'attendant à la voir surgir de quelque côté, ses regards tombèrent sur une rose fanée dont les pétales jonchaient le sol au pied du lit. A cette vue, le jeune officier se couvrit le visage de ses deux mains. --O mon Dieu! dit-il, hier encore j'aimais Suzanne! Ses yeux ne pouvaient se détacher de la pauvre fleur abandonnée dont les insaisissables parfums montaient jusqu'à son coeur comme un mélancolique reproche. Il se baissa tristement, et ramassant les pétales flétris, il les serra dans un médaillon qu'il suspendit à son cou. --Pauvres feuilles! murmurait-il en les pressant contre ses lèvres, vous êtes toujours douces et suaves comme celle dont vous venez. Comme il achevait son odorante moisson, le sergent la Déroute entra sous la tente. --Il y a là un homme qui vous demande, lui dit-il. --Le connais-tu? --Non, mais c'est à vous seul qu'il veut parler. --C'est bien, qu'il attende une minute, et je suis à lui. Belle-Rose passa son épée à sa ceinture, agrafa son habit, prit son chapeau et sortit. Le Lorrain l'attendait devant la porte. --Que me voulez-vous? lui dit Belle-Rose. --J'ai affaire à M. Jacques Grinedal, lieutenant d'artillerie au régiment de La Ferté? répliqua le drôle, qui tenait à remplir consciencieusement sa mission. Est-ce bien à lui-même que j'ai l'honneur de parler? --A lui-même. --S'il en est ainsi, mon officier, veuillez prendre connaissance de cette lettre qu'on m'a chargé de vous remettre. --A moi? --Sans doute. --Mais il n'y a point d'adresse. --N'importe! brisez le cachet et lisez hardiment; la lettre est bien pour vous. Belle-Rose déchira l'enveloppe. Aux premiers mots, il reconnut l'écriture de Mme de Châteaufort. Le billet ne contenait que deux lignes. «Suivez cet homme; j'ai besoin de vous voir pour affaire d'importance qui m'intéresse et vous intéresse. Dépêchez; je vous attends.» Belle-Rose regarda tour à tour l'homme et le billet. L'homme soutint ce regard sans sourciller; quant au billet, il était d'un laconisme qui surprit le jeune officier; mais cette brièveté même le persuada qu'il s'agissait de l'enfant de M. d'Assonville. --La personne qui vous a remis cette lettre est-elle encore au camp? demanda Belle-Rose. --Non, répondit hardiment le Lorrain. --Y a-t-il longtemps que vous lui avez parlé? --Il y a une heure à peu près. --Ainsi, vous savez où je dois la trouver? --Je le sais. Belle-Rose appela le sergent la Déroute, et lui commanda d'apprêter son cheval. --Il est prêt. --Va donc le chercher. Un instant après, la Déroute revint, conduisant deux chevaux par la bride. --Voilà deux animaux inséparables, dit-il: où l'un va, il faut que l'autre coure. Mon lieutenant permettra bien que le gris accompagne le noir? --Comme tu voudras. Conrad avait tout entendu. A ces derniers mots, il s'approcha. --La personne qui vous attend, dit-il en s'adressant à Belle-Rose, m'a fort recommandé de vous amener seul. La Déroute intervint brusquement. --Mon ami, dit-il au Lorrain, la personne qui t'envoie ne sait pas que mon cheval est un animal surprenant pour l'amitié. S'il restait seul au logis, il se casserait la tête d'un coup de pied; c'est un meurtre que tu ne voudrais pas avoir sur la conscience. Marche, on te suit. Conrad réfléchit qu'une plus longue insistance pourrait éveiller des soupçons; ce n'étaient, après tout, que deux hommes contre dix. --Ce sera l'affaire d'un coup de pistolet de plus, se dit-il, et il se mit en devoir de partir. Au moment de s'éloigner, la Déroute appela un caporal qui passait par là. --Eh! Grippard! lui dit-il, viens t'asseoir ici, et garde la maison. Si M. de Nancrais ou toute autre personne nous venait demander, assure-les que nous serons promptement de retour. Nous allons... Où allons-nous? reprit-il en se tournant du côté de Conrad. --A Morlanwels, dit Conrad, qui ne pouvait s'empêcher de répondre à la question. --Tu as entendu? continua la Déroute en s'adressant à Grippard. --Parfaitement. --Assieds-toi donc, et veille bien. A trois cents pas du camp, le Lorrain prit son cheval qu'il avait laissé dans une ferme, et on poussa vivement du côté de Morlanwels. Belle-Rose n'avait pas fait une lieue que Mme de Châteaufort, à cheval, arrivait devant la tente du lieutenant. Elle était vêtue d'un habit de velours vert qui seyait merveilleusement à sa taille élégante et souple; un feutre gris, où flottait une plume rouge, ombrageait sa tête, et du bout de sa houssine elle irritait une superbe jument blanche qui piaffait sous elle et faisait voler l'écume de ses naseaux enflammés. Deux laquais la suivaient à cheval, le mousquet pendu à l'arçon de la selle. --Hé! l'ami! dit-elle à Grippard, voudriez-vous dire au lieutenant Belle-Rose qu'une dame est là, qui désire lui parler? --Je le ferais sans nul doute, madame, si le lieutenant n'était parti. --Parti, dites-vous? --Il y a une demi-heure. --Parti, sans rien dire? --Un homme est venu de grand matin, lui a remis un billet, et ils se sont éloignés ensemble. Le sergent la Déroute m'a chargé de répondre qu'ils allaient du côté de Morlanwels. --A Morlanwels? mais il y a des Espagnols de ce côté-là! --Des Espagnols et des Impériaux, dit Grippard. Les yeux de la duchesse tombèrent sur un papier plié en forme de lettre qui gisait sur le sol; leste comme un oiseau, elle sauta par terre et ramassa le papier. Dès la première ligne elle pâlit, ayant peur de comprendre. --Voilà le billet qu'on a remis au lieutenant? dit-elle à Grippard d'une voix tremblante. --Je le crois. --C'est une trahison! fit-elle. En ce moment Cornélius Hoghart, Guillaume et Pierre accouraient pour embrasser Belle-Rose. La duchesse, du premier coup d'oeil, reconnut le gentilhomme qu'elle avait rencontré dans l'antichambre de M. de Louvois. Elle courut à lui. --Monsieur, lui dit-elle d'une voix brève, me reconnaissez-vous? --Madame la duchesse de Châteaufort! s'écria Cornélius en s'inclinant. --Eh bien, monsieur, en ce moment on assassine Belle-Rose. A ce cri, le vieux Guillaume s'élança vers la duchesse. --Que dites-vous! madame? s'écria-t-il; je suis son père! --Je dis qu'il faut le sauver s'il est vivant ou le venger s'il est mort. C'est à Morlanwels qu'il faut courir; à cheval, à cheval, et qu'on me suive! La duchesse prit un pistolet à la ceinture de Grippard, sauta sur sa jument, lâcha les rênes et partit suivie de ses deux laquais. Cornélius, Guillaume, Pierre et Grippard s'élancèrent sur des chevaux de dragons qui étaient par là, et la petite troupe, excitée par son guide, franchit les barrières du camp. Cependant Belle-Rose et la Déroute suivaient le Lorrain, qui pressait sa monture sans souffler le moindre mot. Au bout d'une lieue, Conrad prit un sentier sur la gauche qui coupait à travers champs. L'approche de la guerre avait fait décamper les habitants; les fermes étaient dévastées; on ne voyait pas un paysan alentour. --Où diable nous mènes-tu? dit la Déroute, à qui la mine du Lorrain ne revenait pas. --C'est une entrevue où il faut de la prudence. La personne qui m'envoie serait désespérée si l'on venait à la soupçonner, répondit Conrad. La Déroute se tut, mais il s'assura que ses pistolets jouaient bien dans leurs fontes. Ceux que Conrad cachait dans ses poches étaient tout armés. On courut encore une demi-lieue sans découvrir personne. Belle-Rose, absorbé par ses pensées, se recueillait en quelque sorte pour la mission qu'il allait accomplir. Le chemin que suivaient les trois cavaliers s'enfonçait dans un petit vallon couvert de bois. A l'extrémité du vallon, on voyait un château. --C'est ici, dit Conrad, en montrant le château du doigt. Comme ils longeaient un taillis, la Déroute entendit un bruit d'arbustes froissés. Conrad tourna vivement la tête. --Il y a par là quelque sanglier qui quitte sa bauge, dit-il en souriant. La Déroute passa la main droite sous les fontes, saisit la crosse d'un pistolet, et, se penchant vers Belle-Rose, lui dit tout bas à l'oreille: --Prenez garde, mon lieutenant; nous sommes en pays ennemi. Belle-Rose tressaillit et tourna rapidement les yeux autour de lui. Tout à coup le sabot d'un cheval sonna contre un caillou. --Oh! oh! fit la Déroute, voilà un sanglier qui a les pieds ferrés. Le Lorrain leva brusquement la main et lâcha un coup de pistolet contre le sergent; mais le sergent avait l'oeil sur lui; au mouvement du Lorrain, il répondit par un mouvement semblable en se jetant sur le cou du cheval, et les deux coups partirent presque en même temps. La balle du Lorrain passa derrière la tête du sergent. --Ah! mon drôle! s'écria la Déroute en rendant balle pour balle, tu es trop maladroit pour le métier que tu fais. Le coup du sergent déchira le bras du Lorrain, et atteignit son cheval à la tête. L'animal blessé hennit de douleur, se cabra et partit comme une flèche. Au bout de cent pas, il donna dans un marais dont l'eau verte était tapissée d'herbes; du premier bond il s'enfonça jusqu'au jarret dans la vase; un violent coup d'éperon le fit se redresser; il s'élança, s'embourba jusqu'au poitrail et roula dans l'eau. Un instant on vit les jambes du cheval qui battaient la surface du marais dans les convulsions de l'agonie; les mains de Conrad se roidissaient cramponnées à la selle; un élan furieux lui fit soulever la tête au-dessus du lit d'herbes qui l'étouffait.--A moi! cria-t-il d'une voix haletante; mais le cheval s'enfonça, et le Lorrain disparut sous l'eau. Toute cette scène s'était passée en une minute; au moment où les deux coups de pistolet retentissaient, une troupe de cavaliers parut sur la lisière du bois. A sa tête marchait M. de Villebrais. La Déroute regarda derrière lui; trois ou quatre hommes gardaient le sentier: décidément Belle-Rose et lui étaient cernés. Il y avait du côté opposé au bois un grand rocher dans lequel s'ouvrait une baie. Belle-Rose y poussa son cheval rapidement, et sûr de n'être pas enveloppé, il fit face à l'ennemi. La Déroute était déjà à son côté, l'épée et le pistolet au poing. M. de Villebrais rallia sa troupe et s'avança vers le rocher. Il y avait une douzaine de cavaliers derrière lui rangés en demi-cercle. Il marchait lentement, comme un homme qui ne craint pas que sa proie lui échappe, l'épée au fourreau, le pistolet dans les fontes, l'oeil sur Belle-Rose. --Hier, c'était votre tour; c'est aujourd'hui le mien, lui cria-t-il; je prends ma revanche. --Vous la volez! répondit Belle-Rose, qui s'apprêtait à vendre chèrement sa vie. --Soit! dit M. de Villebrais; je ne chicanerai pas sur les termes. Je l'ai; le reste m'importe peu. Comme il parlait, on entendit le bruit lointain d'un galop rouler comme un tonnerre sur le sentier. Belle-Rose et M. de Villebrais regardèrent du côté d'où venait le bruit. Une troupe de cavaliers arrivait à bride abattue, guidée par une femme qu'emportait un cheval blanc. M. de Villebrais reconnut Mme de Châteaufort. Il pâlit et tira son épée. --A nous ceux-ci! s'écria-t-il en montrant Belle-Rose et la Déroute; à vous ceux-là! reprit-il en s'adressant à un soldat balafré qui paraissait le lieutenant de la bande. Burk, au galop. Les deux tiers de la troupe suivirent Burk, qui s'élança le sabre au poing du côté du sentier. Le reste s'ébranla sur les pas de M. de Villebrais. Mais Belle-Rose et la Déroute lui épargnèrent les trois quarts du chemin. En les voyant un instant immobiles à l'aspect des cavaliers qui arrivaient ventre à terre, la Déroute s'était penché vers Belle-Rose. --Chargeons ces drôles! lui dit-il. Belle-Rose avait déjà les éperons dans le ventre de son cheval, et ils tombèrent comme la foudre sur la bande de M. de Villebrais au moment où la troupe de Burk et celle de Mme de Châteaufort se joignaient. Le choc fut terrible des deux parts. Burk, qui courait en tête, arrêta Mme de Châteaufort par le bras, alors qu'elle s'élançait du côté de Belle-Rose. --Eh! dit-il, des yeux comme des diamants et de l'or autour du cou! double aubaine! --Tu m'as touchée, je crois, dit fièrement Mme de Châteaufort. Et levant son pistolet à la hauteur du soldat, elle lui cassa la tête. Ce fut le signal du combat. Vingt détonations le suivirent et les épées se choquèrent. A la première décharge, l'un des laquais fut tué et Cornélius démonté. La supériorité du nombre était du côté des assaillants. Mme de Châteaufort, éperdue, se tordait les mains de désespoir. Sur le terrain où combattait Belle-Rose, elle ne voyait plus qu'un groupe d'hommes entourés de fumée où reluisait l'éclair des épées. Ses yeux épouvantés se tournaient vers le ciel, lorsqu'au détour du bois elle aperçut une compagnie de cavaliers qui s'approchait au pas. Geneviève fouetta sa jument et se précipita vers eux. XXIV UNE ÂME EN PEINE Ceux qui marchaient à la tête de cette compagnie étaient couverts d'habits magnifiques. En une seconde, Geneviève fut sur eux. Elle était frémissante de colère et de terreur; le sang de l'homme qu'elle avait tué avait rejailli sur sa robe, et sa main tenait encore le pistolet fumant. --Il y a là un officier français qu'on assassine, messieurs, leur dit-elle. Amis ou ennemis, si vous êtes gentilshommes, vous le sauverez. Celui qu'on pouvait prendre pour le chef de la compagnie fit un signe de la main, un officier partit au galop avec les soldats de l'escorte, et Mme de Châteaufort le suivit. Il était temps que ce renfort intervînt. La Déroute, blessé, était couché par terre, la jambe engagée sous son cheval. Belle-Rose, également démonté, se défendait avec le tronçon de son épée, dont la lame était restée dans le corps d'un cavalier; ses habits étaient percés en vingt endroits et rougis en trois ou quatre. Des deux laquais, l'un était mort, l'autre avait la tête fendue. Cornélius et Pierre, tout sanglants, se débattaient au milieu de trois ou quatre bandits acharnés contre eux. Le vieux Guillaume gisait sur un soldat qu'il avait tué au moment où ce soldat allait frapper Belle-Rose. Grippard achevait de poignarder un Suisse qu'il avait abattu. Le vieux Guillaume était le seul qui fût parvenu à rompre la troupe de Burk. Le père était venu mourir auprès du fils. Les hussards de l'officier entourèrent les combattants et les forcèrent à lâcher prise. Tous étaient meurtris, et M. de Villebrais, frappé au front, avait le visage tout couvert de sang. A la vue de l'officier qui faisait rentrer les épées au fourreau, il pâlit de rage, et jeta la sienne sur l'herbe humide et rouge. La duchesse de Châteaufort s'élança vers Belle-Rose. --Vivant, dit-elle, vivant, mon Dieu! Et elle tomba sur ses genoux, les mains tournées vers le ciel. La prière entr'ouvrait ses lèvres, et deux grosses larmes roulaient sur ses joues. Belle-Rose la souleva dans ses bras avec un élan amer et passionné. --Ainsi, dit-il, vous me sauverez toujours. Voici trois fois que je vous dois la vie! Geneviève, brisée par tant de terribles émotions, appuya sa tête contre l'épaule de Belle-Rose, et se prit à fondre en larmes. --Oh! mon Dieu! dit-elle, je voudrais mourir ainsi. En ce moment, le duc de Castel-Rodrigo,--car c'était lui que Geneviève avait rencontré,--arriva sur le lieu du combat. --Ah! c'est vous, monsieur? dit-il en s'adressant à M. de Villebrais, qu'il reconnut malgré le désordre de ses habits et le sang dont il était couvert. --Moi-même, fit M. de Villebrais, qui mordait ses lèvres de colère. --Diable! monsieur, vous n'avez point tardé d'entrer en campagne, à ce qu'on peut voir, reprit le duc d'un ton de mépris. --J'imagine, monsieur le duc, reprit le traître hardiment, que vous ne m'avez pas confié ces braves gens pour les conduire à la messe? Le duc de Castel-Rodrigo fronça le sourcil. --Au surplus, ajouta M. de Villebrais, que la fureur tourmentait, il m'est doux de savoir que nous vivons au temps de la chevalerie. A l'avenir, quand j'aurai un ennemi à combattre, j'aurai grand soin de le prévenir de l'heure et du lieu, comme faisaient les preux de la Table ronde. --Monsieur sait bien qu'il ment, dit froidement un officier de la suite du duc de Castel-Rodrigo: il n'ignore pas sans doute qu'au temps dont il parle on bâtonnait les déserteurs et qu'on pendait les traîtres. Cet officier, d'une figure austère et pensive, était le jeune prince d'Orange, qui faisait son apprentissage de la guerre, celui-là même qui devait être un jour Guillaume Ier, roi d'Angleterre. --Assez, messieurs, s'écria le duc; j'ai donné permission à M. de Villebrais de se faire accompagner de dix ou douze soldats partout où bon lui semblerait; mais je n'ai pas, que je sache, abdiqué mes droits de gouverneur de la province. Votre rôle est fini, monsieur, le mien commence. Allez. M. de Villebrais se retira lentement. En passant devant Mme de Châteaufort et Belle-Rose, il leur jeta un regard empreint d'une haine implacable, rallia ceux de ses gens qui étaient encore debout et s'éloigna. --Monsieur, dit le duc à Belle-Rose, vous êtes libre; voici des chevaux pour vous et les vôtres; voilà une escorte pour vous protéger. Il n'y a plus ici ni Français ni Espagnols: il n'y a que des gentilshommes. Belle-Rose venait à peine de remercier le duc, qu'un faible soupir lui fit tourner la tête. Son sang s'était figé dans ses veines; il regardait partout craignant de voir. Un moribond à demi couché sur un cadavre étendait vers lui ses bras suppliants. --Mon père! s'écria Belle-Rose, et il s'élança vers le vieux Guillaume. Cornélius et Pierre s'agenouillèrent autour du fauconnier. Une pâleur mortelle, la pâleur du désespoir, avait effacé sur leur visage l'animation du combat. --J'ai vécu plus de soixante et dix années, leur dit Guillaume, Dieu me fait la grâce de mourir en soldat: ne pleurez pas. Belle-Rose ne pleurait pas, mais son visage était effrayant à voir; il soutenait la tête de son père de ses deux mains et baisait ses cheveux blancs. --C'est pour moi, mon Dieu! c'est pour moi que vous mourez! disait-il. Et Claudine, et Pierre... mais il fallait me laisser tuer! Ses doigts tremblants écartèrent l'habit troué qui cachait la blessure; le fer était entré dans la poitrine, d'où sortait encore un filet de sang: la plaie était horrible et profonde. Les traits de Belle-Rose se contractèrent; le vieillard sourit. --Tu me parles de Claudine et de Pierre, lui dit-il; je te les confie. En ce moment, les yeux de Belle-Rose rencontrèrent les yeux de Geneviève: il se souvint de la lettre qu'il avait reçue, de la cause qui l'avait conduit à Morlanwels; ses sourcils se froncèrent, et il jeta sur la pauvre femme un regard si plein d'amertume, qu'elle cacha sa tête entre ses mains. Cependant Cornélius fit construire à la hâte un brancard avec des branches d'arbres; un chirurgien, qui se trouvait dans la suite du duc de Castel-Rodrigo, posa un premier appareil sur les blessures du vieux Guillaume; deux soldats prirent le brancard, et le triste cortège s'achemina vers Charleroi. La Déroute, qui n'était pas dangereusement atteint, bien que criblé de coups, se tenait passablement à cheval. Mme de Châteaufort essuya ses yeux rougis par les larmes et s'approcha de Belle-Rose. --Jacques, lui dit-elle d'une voix douce et ferme, j'ai encore une grâce à vous demander, non pas pour moi, mais au nom d'un enfant sur qui vous avez juré de veiller. A ce souvenir, Belle-Rose tressaillit. --Parlez, Geneviève, je vous écoute; mais hâtez-vous, chaque minute m'est précieuse. --Il faut que je vous voie, que je vous parle encore au sujet de cet enfant. Le voulez-vous? reprit-elle en attachant un regard suppliant sur celui qui l'avait tant aimée. --Je le dois et je le ferai, dit-il. --Merci, Jacques. Demain je vous ferai savoir où nous aurons cette dernière entrevue. Maintenant, adieu. Mme de Châteaufort détourna la tête pour cacher une larme qui tremblait au bord de sa paupière, poussa sa jument et disparut dans les plis du sentier. Quelques heures après la rencontre du vallon, le funèbre cortège entrait au camp de Charleroi. M. de Nancrais, prévenu par Grippard, accourut auprès du fauconnier, qui avait aimé et protégé son enfance. Dans un coin de la tente, Claudine et Pierre sanglotaient; Belle-Rose était désespéré mais ferme; Cornélius allait de Claudine à Belle-Rose, morne et silencieux; Guillaume avait la sérénité d'un vieux soldat qui avait toujours vécu comme un chrétien. Il mourait comme d'autres s'endorment. Guillaume Grinedal reconnut M. de Nancrais aussitôt qu'il entra et lui serra la main. Il ne pouvait déjà plus parler, mais son regard loyal avait encore l'éclat de sa verte vieillesse. Tandis qu'il retenait M. de Nancrais, il fit signe à Belle-Rose d'approcher; ses yeux se tournèrent alors vers le fils du comte d'Assonville avec une expression inquiète et suppliante. --Je suis son frère, dit M. de Nancrais que cette prière muette toucha jusqu'au fond de l'âme. Guillaume porta la main de M. de Nancrais à ses lèvres avec tant d'effusion, que l'impassible soldat détourna la tête pour ne pas laisser voir son trouble. Claudine s'était agenouillée au pied du lit; le vieux Guillaume appela Cornélius du regard, et le forçant doucement à s'incliner près d'elle, mit leurs deux jeunes têtes sous ses mains étendues. Le silence était si profond, qu'on n'entendait pas d'autre bruit que la respiration haletante de Pierre, qui mordait son mouchoir pour étouffer ses sanglots. La Déroute, dont Belle-Rose n'avait pas voulu se séparer, étendu sur un matelas dans un coin, tambourinait la marche des canonniers sur ses genoux et pleurait sans savoir ce qu'il faisait. --Et dire que c'est ce bon vieux qui a reçu le coup tandis que j'étais là! murmurait-il à voix basse. Faut-il que je sois maladroit! Et l'honnête la Déroute se donnait au diable de n'être pas transpercé de part en part. En ce moment un pan de la toile se souleva et donna passage à M. de Luxembourg. Le duc s'approcha du lit où gisait le vieux fauconnier et lui tendit la main. --Me reconnaissez-vous, Guillaume? lui dit-il. Guillaume le regarda un instant, et l'on vit un doux sourire briller dans ses yeux. --Vous m'avez secouru dans des temps de malheur, reprit le duc, je m'en suis souvenu. Belle-Rose sera comme un fils pour moi. Je ne lui épargnerai pas les dangers, et si Dieu nous prête vie à tous deux, il arrivera plus loin qu'il n'a jamais rêvé. Le fauconnier porta la main du gentilhomme à ses lèvres. En se retirant, le duc pressa fortement la main de Belle-Rose. --Soyez ferme, lui dit-il, il vous reste un père. L'aumônier du bataillon arriva dans la nuit et récita la prière des agonisants. Tout le monde se mit à genoux, et Guillaume, les mains jointes, remit son âme à celui qui aime et pardonne. Le surlendemain, vers midi, un soldat se présenta à la tente de Belle-Rose. C'était un page à la tournure leste, au regard vif, au sourire espiègle et déterminé. Malgré ses habits d'homme, il ne fallut qu'un regard à Belle-Rose pour reconnaître Camille, la suivante de Mme de Châteaufort. --Ma maîtresse vous fait prévenir, dit la camériste, qu'elle vous attendra ce soir, s'il vous est possible de lui donner une heure. --Je suis à ses ordres, répondit Belle-Rose. --S'il en est ainsi, tenez-vous prêt ce soir au coucher du soleil. --Je serai prêt. Où faut-il me rendre? --Entre Marchienne et Landely, à deux lieues d'ici à peu près. Mais ne vous mettez point en peine, c'est moi qui vous servirai de guide. --A ce soir donc. Camille pirouetta sur ses talons et s'éloigna. Tandis que ces choses se passaient au camp, M. de Villebrais, plus ardent encore à la vengeance depuis sa dernière rencontre avec le duc de Castel-Rodrigo, avait dispersé ses hommes et quelques autres que l'appât du gain avait attachés à sa fortune, autour des lignes françaises, en leur recommandant la plus stricte surveillance. Lui-même, sous les habits d'un maraîcher, s'était aventuré jusqu'aux avant-postes; il allait et venait à toute heure par les sentiers, infatigable et silencieux comme le loup qui rôde en cherchant une proie. Vers cinq heures, comme il était en observation sur un monticule, d'où l'on voyait le côté du camp qu'habitaient le duc de Châteaufort et sa suite, il aperçut Mme de Châteaufort à cheval, suivie d'un seul laquais, qui se dirigeait vers les barrières. M. de Villebrais attendit qu'elle fût arrivée à quelques centaines de pas du camp, et sautant alors sur un cheval qui était toujours à portée de sa main, il fit signe à l'un des hommes de le suivre et se lança à la poursuite de la duchesse, en ayant soin de mettre la rivière entre eux pour qu'elle ne prît pas garde à lui. Mme de Châteaufort suivait la route de Marchienne-au-Pont. A un quart de lieue de ce bourg, elle prit un chemin sur la droite, gagna la campagne de Landely, et s'arrêta à cent pas des bords de la Sambre, devant un pavillon de chasse dont une espèce de garde lui ouvrit la porte. M. de Villebrais ne la voyant pas sortir, côtoya les bords de la rivière, trouva un gué, poussa son cheval et traversa la Sambre, ayant tantôt de l'eau jusqu'à l'éperon, tantôt jusqu'aux hanches. Après avoir attaché son cheval au tronc d'un vieux saule, il se dirigea doucement vers le pavillon, en fit le tour, et quand il eut reconnu les êtres, il reprit au galop la route de Charleroi, laissant son acolyte en sentinelle dans le taillis. Au coucher du soleil, M. de Villebrais avait réuni quatre ou cinq de ses gens, et leur avait donné rendez-vous à Landely. Chacun devait s'y rendre de son côté. Quant à lui, il se coucha dans un fossé sur le bord de la route qu'avait suivie Mme de Châteaufort et attendit. Cependant, à l'heure convenue, Belle-Rose vit s'avancer Camille, qui gouvernait d'une main sûre un beau genêt d'Espagne. --Êtes-vous prêt? lui dit le faux page. Belle-Rose, pour toute réponse, sauta sur un cheval que Grippard tenait par la bride. Camille lâcha les rênes du genêt, et Belle-Rose piqua des deux à sa suite. Ils n'avaient pas fait un quart de lieue qu'ils entendirent un cavalier courant à bride abattue sur la route. Belle-Rose se retourna, et, dans le clair-obscur, il reconnut son frère qui arrivait sur lui comme la foudre. --Cornélius est près de Claudine, Claudine m'envoie près de toi, lui dit Pierre. Belle-Rose lui tendit la main, et tous trois, penchés sur la croupe des chevaux, passèrent comme des fantômes. M. de Villebrais se dressa, un amer sourire éclaira son visage. --Si Mme de Châteaufort me le livre, dit-il, je pourrai bien, au prix de l'homme, pardonner à la femme. Il y avait entre Marchienne-au-Pont et Charleroi, sur la route la plus directe de Landely, un régiment de cavalerie dont il était impossible, après le coucher du soleil, de traverser le bivouac sans avoir le mot d'ordre. M. de Villebrais, qui n'ignorait pas cette circonstance, tourna au midi de Charleroi, passa la Sambre un peu au-dessous du camp, et se lança dans la campagne, du côté de Landely. Le ciel était pur, et la lune, qui montait à l'horizon, guidait sa marche rapide. Au bout d'une heure, il vit parmi les arbres, et de l'autre côté de la Sambre, qui s'épanchait entre deux rives sombres comme une ceinture d'argent, une lumière qui tremblait. M. de Villebrais fouetta son cheval, qui hennit de douleur et bondit sur le sable. D'autres hennissements lui répondirent sur les deux rives. --Ils sont là! pensa M. de Villebrais.--Et, penché sur l'encolure du cheval qui mordait son frein, il se mit à chercher le gué sur le rivage. Il crut le reconnaître à une pierre qu'il avait remarquée dans la soirée, et il se jeta hardiment dans l'eau qui semblait rouler des vagues de diamants. Cependant Camille et Belle-Rose atteignirent le pavillon de Landely. Le garde les introduisit dans une antichambre où Camille s'arrêta. Belle-Rose pénétra dans une seconde pièce où Mme de Châteaufort l'attendait. Pierre s'était assis à la porte du pavillon. Geneviève accueillit Belle-Rose avec un pâle et triste sourire. --Je vous ai fait venir, lui dit-elle, pour vous parler d'un enfant qui n'a plus de père et que sa mère veut vous confier. Il ne faut pas qu'il grandisse seul. --En vous communiquant la mission dont M. d'Assonville m'a chargé, dit Belle-Rose, je n'ai jamais prétendu vous ravir le droit de voir et d'embrasser votre fils. Ne pouvons-nous veiller ensemble sur lui? Mme de Châteaufort secoua la tête. --Hier, c'eût été le plus doux de mes rêves; mais ce n'était qu'un rêve! je me suis réveillée. La voix de Mme de Châteaufort était si profondément désespérée, que Belle-Rose lui prit la main. --Geneviève, lui dit-il, oubliez que vous êtes femme pour vous souvenir que vous êtes mère. --Je ne puis rien oublier, rien! reprit-elle. Vous voulez que nous veillions ensemble sur cet enfant. Hélas! le pouvons-nous? Quand vous le verrez beau comme un ange et souriant entre nous, quel regard aurez-vous pour la mère? Tenez, Jacques, hier j'ai tout compris. Le malheur est sur moi! Quand M. d'Assonville est mort, j'étais là! Quand le sang de votre père a coulé, j'étais là! Le reproche a lui dans vos regards, ce reproche était dans votre coeur, et maintenant, quoi que vous fassiez, l'idée du meurtre se mêlera toujours à mon souvenir! Et d'ailleurs, l'image d'une autre femme est dans votre coeur bien plus puissante que la mienne!... N'ai-je point vu, il y a trois jours, votre main ramasser une fleur qu'elle avait laissé tomber, et ne vous ai-je pas vu la porter à vos lèvres? Oh! vous l'aimez, cette femme!... Son nom, vous l'avez mille fois murmuré!... elle est jeune... elle est belle... elle est pure!... Un instant, j'ai cru qu'à force d'amour je pourrais lutter contre son souvenir: c'était une erreur dont un flot de sang m'a tirée... Entre vous et moi il y a trop de malheurs, il y a votre père... il y a Gaston! Belle-Rose baissa la tête. Chaque parole de Geneviève entrait dans son coeur comme une flèche. --Vous vous taisez, Jacques, reprit-elle, et je ne me plains pas: vous m'avez pardonné. Comme ce dernier mot tombait de ses lèvres, un cri terrible fendit l'air et vint retentir à leurs oreilles. Tous deux tressaillirent; mais ce cri sans nom avait traversé l'espace comme une balle; tout était redevenu calme et silencieux. Par un mouvement instinctif, Geneviève s'était rapprochée de Belle-Rose. --Jacques, lui dit-elle en prenant une de ses mains entre les siennes, dites-moi du moins que vous apprendrez à mon fils à m'aimer? Quand il me voit il me sourit; il a des caresses divines pour mes lèvres; il étend sur mes fautes son innocence comme un manteau; ses petites mains se suspendent à mon cou, et, quand il m'appelle, il me semble que la bénédiction de Dieu descend sur moi. Geneviève pleurait, le visage appuyé sur la main de Belle-Rose. --Il vous aimera! il vous aimera! Comment le fils de Gaston pourrait-il ne pas vous aimer! s'écria Belle-Rose éperdu. Un autre cri plus horrible encore retentit. C'était un cri funèbre qui semblait ne pas appartenir à la terre: il déchirait l'oreille et glaçait le coeur; l'espace profond l'engloutit, et l'on n'entendit plus rien que le doux murmure du feuillage qu'agitait le vent. Geneviève épouvantée se laissa tomber sur ses genoux. --Mon Dieu! dit-elle, est-ce l'âme de Gaston qui m'appelle? Belle-Rose sentit un frisson courir à la racine de ses cheveux que mouillait une sueur froide. Il s'élança vers la fenêtre et l'ouvrit. La nuit sereine enveloppait la campagne de sa transparente obscurité; la brise chantait entre les rameaux fleuris des aubépines, et l'on entendait dans l'ombre d'une haie une fauvette amoureuse qui gazouillait sur son nid. Une terreur invincible retenait Geneviève agenouillée par terre; elle avait la pâleur du marbre, sa tête renversée en arrière semblait aspirer encore l'horreur de ce cri, et ses mains perdues dans son épaisse chevelure en tordaient les boucles flottantes. Belle-Rose sondait du regard les profondeurs de la nuit; sa main s'était portée à la garde de son épée, et ce soldat qui ne connaissait pas la peur attendait muet et frémissant. Un nouveau cri, un cri lugubre, éclata soudain et se prolongea sous le ciel étoilé: c'était tout à la fois une plainte déchirante et une menace formidable, un cri qui figeait le sang. Mme de Châteaufort, folle d'épouvante, bondit jusqu'aux genoux de Belle-Rose et s'y cramponna. Tout à coup la porte s'ouvrit violemment, et Pierre se précipita dans la chambre l'épée nue au poing; Camille, effarée, s'y jeta après lui. --Entends-tu, frère? dit à voix basse le pâle jeune homme; entends-tu? Belle-Rose se dégagea de l'étreinte de Mme de Châteaufort et tira son épée. --Viens, frère! dit-il; et tous deux se jetèrent hors du pavillon. XXV VILLE GAGNÉE Madame de Châteaufort, éperdue et muette, suivit Belle-Rose et Pierre. Dans l'état de frayeur mortelle où son âme était plongée, ce qu'elle craignait avant toute chose, c'était de demeurer seule. Le paysage était calme et reposé. La campagne, baignée d'une blonde lumière, se perdait dans un horizon placide et vaporeux où rayonnaient seulement quelques étincelles immobiles comme des étoiles. A cent pas du pavillon, la Sambre coulait comme un fleuve d'argent liquide, et l'on n'entendait rien que le doux bruit de l'eau qui se brisait au pied des saules. Il semblait aux deux frères que les cris s'étaient élevés dans la direction de la rivière. Ils s'avançaient donc de ce côté, prudemment, l'oeil et l'oreille au guet, comme des soldats qui craignent une surprise, lorsqu'un cri rauque, haletant, essoufflé, passa au-dessus de leur tête, et fit se courber Mme de Châteaufort comme un arbre battu par le vent. Un silence lugubre le suivit. Belle-Rose se redressa impétueusement. --C'est le cri d'un homme qui se noie! dit-il; et il s'élança vers le rivage. Pierre arriva sur le sable aussi vite que lui, et tous deux courbés cherchèrent le long du fleuve, qui brillait comme un large ruban d'acier. Ils n'avaient pas fait cinquante pas, qu'ils aperçurent auprès d'un vieux saule, penché sur le fleuve, un corps noir qui flottait doucement au cours de l'eau. Il y avait des instants où ce corps venait à la surface, et d'autres où il disparaissait sous les branches du saule, obéissant au remous qui le balançait. --Le voilà? dit Pierre, regarde: ses deux mains sont nouées autour d'une branche. C'était en effet le cadavre d'un homme cramponné à l'arbre. Les bras, raidis par l'agonie, sortaient de l'eau et le retenaient au milieu des rameaux tremblants. Belle-Rose s'avança sur le tronc du saule, tandis que Pierre entrait dans le fleuve; courbés sur le cadavre, dont la tête ballottée par les vagues flottait entre les feuilles, ils le tirèrent de l'eau; mais les doigts inflexibles étaient scellés à la branche, et il fallut la couper pour le pousser au rivage. Mme de Châteaufort attendait au bord de la Sambre; quand le cadavre humide fut étendu sur l'herbe, aux paisibles rayons de la lune, la première elle le reconnut. --M. de Villebrais! dit-elle. Belle-Rose se jeta à genoux près du mort; c'était bien lui; la face était livide, et ses yeux, démesurément ouverts, saillaient hors des orbites. Les angoisses d'une horrible agonie avaient bouleversé ses traits, où se reflétait encore l'expression de la haine. Le jeune officier laissa retomber la tête qu'il avait un instant soulevée. --Le coeur ne bat plus, dit-il. Que Dieu fasse paix à son âme! M. de Villebrais, en croyant passer la Sambre à gué, s'était trompé; son cheval, qui n'avait tout d'abord de l'eau que jusqu'au jarret, perdit pied tout à coup; M. de Villebrais voulut le ramener, mais le courant était fort et rapide en cet endroit; l'officier abandonna l'animal qui s'enfonçait sous lui, et tenta de se sauver à la nage. Il y aurait peut-être réussi si le cheval, en se débattant, ne l'eût frappé d'un coup de pied à la tête, ce qui fit perdre à M. de Villebrais la moitié de ses forces. Ce fut alors que le nageur poussa son premier et formidable cri. Un de ses hommes, caché dans un fourré sur la rive opposée, se glissa vers le rivage pour aller à son secours, mais il tomba dès son premier élan dans un coin du lit tout rempli d'herbes, où il faillit rester. Comme il s'en dégageait, il entendit du bruit dans un pavillon; la peur le prit et il se jeta sous un taillis. Cependant M. de Villebrais luttait contre le courant avec l'énergie du désespoir; sa tête coulait parfois sous la surface, sa bouche s'emplissait d'eau, sa respiration s'épuisait; quand il avait assez de force pour soulever sa poitrine, il jetait un de ces cris suprêmes qui glaçaient d'effroi Mme de Châteaufort. Un dernier effort lui fit atteindre le vieux saule miné par la rivière, ses doigts s'attachèrent autour d'une branche comme des liens de fer, il voulut se hausser sur le tronc; mais la branche plia, un cri d'horreur jaillit de ses lèvres bleuies, et son visage disparut sous les flots. Quand Belle-Rose se fut assuré de la mort de M. de Villebrais, il appela le garde et lui confia le cadavre du noyé; puis il reprit avec Mme de Châteaufort et Pierre le chemin du pavillon. En ce moment, on entendit au loin le galop précipité de trois ou quatre chevaux: c'étaient les gens de M. de Villebrais qui, se voyant privés de leur chef, regagnaient leurs cantonnements. Mme de Châteaufort se retrouva un instant après seule avec Belle-Rose. La mort imprévue et terrible de M. de Villebrais avait encore augmenté la tristesse profonde et l'amer découragement dont elle se sentait frappée. La désolation était dans son âme: elle avait vu l'agonie de M. d'Assonville; elle venait de voir le cadavre de M. de Villebrais; elle voyait devant elle Belle-Rose pâle et morne, qui portait dans son coeur le deuil de son père. Elle comprit que l'heure de la séparation avait sonné, et appelant à son aide tout ce qui lui restait de force, elle tira de sa poche un petit paquet cacheté. --Voici, dit-elle à Belle-Rose, les papiers qui constituent l'état du fils de M. d'Assonville; quand il sera d'âge à choisir une carrière, il pourra le faire en gentilhomme. A ces papiers j'ai joint une lettre qui vous donne tout droit sur lui. --Mais vous, Geneviève? dit Belle-Rose. --Moi? je l'embrasserai, c'est la seule grâce que je vous demande. En achevant ces mots, Mme de Châteaufort se leva. Toute espérance était bannie de son coeur. Elle s'approcha de Belle-Rose, la pâleur d'une morte sur le front et le sourire aux lèvres, et lui tendit la main. Belle-Rose, sans lui répondre, la prit entre les siennes. --Ainsi, reprit-elle, je serai votre amie, rien de plus, rien de moins, une amie absente à laquelle vous penserez quelquefois sans amertume? --Une amie dont je ferai bénir le nom par les lèvres d'un enfant, répondit Belle-Rose. Le visage de Geneviève rayonna d'une joie pure. Elle se haussa sur la pointe des pieds, attira à elle la tête de Belle-Rose et l'embrassa chastement comme une soeur embrasse son frère. --Voilà une parole que j'emporte dans mon coeur, dit-elle, et qui me consolera quand je serai seule. Adieu, mon ami, puissiez-vous trouver quelque jour le bonheur que j'aurais voulu vous donner!... Une autre sera plus heureuse; vous penserez à moi dans votre joie, et je prierai pour vous deux dans ma tristesse. C'est une nouvelle vie que je commence, je la commence avec le repentir. Belle-Rose retint quelques minutes Geneviève sur son coeur, puis, sentant les larmes le gagner, il s'arracha de ses bras, colla ses lèvres une dernière fois au front de la pauvre délaissée, et s'élança hors de l'appartement. Un instant après, il s'éloignait avec Pierre. Au premier coude que faisait le sentier, Belle-Rose se retourna: sur la porte d'un pavillon, une femme, qu'on reconnaissait à sa robe blanche, était agenouillée, les bras tendus vers lui; au milieu du silence de la nuit embaumée, il entendit comme le bruit d'un sanglot qu'on cherchait à retenir. Belle-Rose frissonna de la tête aux pieds, et frappant son cheval de ses deux éperons à la fois, il se précipita comme un fou sur la route de Charleroi. Deux jours après, le camp était levé, et le 4 du mois de juin, le siège fut mis devant Tournai. Claudine et Suzanne étaient restées à Charleroi, où M. d'Albergotti venait de tomber malade. Son grand âge, les fatigues de la guerre, ses blessures, tout inspirait de graves inquiétudes sur son état. Au milieu du tumulte d'une ville remplie de soldats, il était à craindre que le vieil officier ne reçût pas tous les soins que réclamait sa position: il fut décidé qu'on se dirigerait sur Paris à petites journées; là du moins on aurait tous les secours de la science. Mme de Châteaufort se retira dans la ville d'Arras, où depuis sa disgrâce le duc avait reçu l'ordre de résider, le mari ayant prié sa femme de l'aider de sa présence au moment des réceptions officielles et des représentations. On sait que les deux époux vivaient en grands seigneurs qui n'ont de rapports ensemble que pour les choses qui tiennent à leur état dans le monde. Pierre, attaché à la compagnie où servait Belle-Rose, avait suivi l'armée à Tournai. Les opérations du siège commencèrent activement et la place fut investie le jour même. Les efforts de l'artillerie furent tournés contre un fort qui commandait la place du côté du midi. Les assiégés répondaient par un feu bien nourri aux attaques de l'armée française, et cherchaient à troubler ses opérations par de fréquentes sorties. Mais la présence du roi augmentait l'ardeur des troupes, et l'on prévoyait déjà l'instant où la ville serait forcée de battre la chamade. Pour en précipiter le moment, il s'agissait de miner un bastion dont la chute, en ouvrant le rempart, contraindrait le gouverneur de Tournai à parlementer. C'était une expédition où il y avait de grands dangers à courir, et qui demandait des hommes déterminés. Belle-Rose, qui cherchait des occasions de se signaler, s'offrit de bonne volonté. --C'est bien, lui dit M. de Nancrais; choisis tes hommes, et si tu en reviens, tu reviendras capitaine. Vers le soir, à la tombée de la nuit, Belle-Rose, accompagné de la Déroute, de Pierre et de quatre ou cinq autres sapeurs, sortit du chemin couvert et s'approcha des fossés en rampant sur la terre. Les premières sentinelles qui l'aperçurent tirèrent sur lui; sans leur donner le temps de recharger leurs armes, il se mit à courir jusqu'au bord du fossé, où il se laissa tomber. Belle-Rose s'était muni d'un sac plein d'étoupes qu'il avait coiffé d'un chapeau. Au moment où les Espagnols allongeaient leurs fusils par-dessus le rempart, il jeta cette espèce de mannequin dans le fossé. Il faisait sombre déjà, et tous les soldats, trompés, firent feu dessus, à l'exception de deux ou trois. Belle-Rose sauta sur-le-champ; ceux qui n'avaient pas tiré lâchèrent leurs coups, mais le lieutenant était déjà parvenu de l'autre côté et s'était logé derrière un éboulement sans autre accident qu'une balle perdue dans ses habits. Les gens de Belle-Rose, couchés dans les plis du terrain, attendaient son signal pour descendre. Quant à lui, sûr de n'être pas inquiété, il mit tout de suite la sape au rempart et travailla avec une telle ardeur, qu'en moins de deux heures il eut pratiqué une excavation où deux hommes pouvaient tenir. Les Espagnols lui tiraient sans cesse des coups de fusil, mais les balles s'aplatissaient contre la pierre ou rebondissaient derrière lui; trois ou quatre d'entre eux avaient tenté de joindre le mineur en passant par-dessus le rempart; mais Pierre et la Déroute avaient tué les deux premiers: un autre, atteint à la cuisse, était tombé dans le fossé, où il s'était cassé les reins; le quatrième avait été frappé par Belle-Rose lui-même au moment où il mettait le pied sur le sol. Après ces tentatives, si mal terminées, les Espagnols se tinrent prudemment derrière le mur. Belle-Rose siffla doucement. A ce signal dont ils étaient convenus d'avance, la Déroute et Pierre accoururent ensemble au bord du fossé. L'un arrêta l'autre. --Eh! l'ami, je suis sergent! dit la Déroute. --Eh! camarade, je suis son frère! répliqua Pierre, et il sauta dans le fossé. Pierre joignit Belle-Rose au milieu de la mousquetade. Une balle l'effleura près du sourcil. Un demi-pouce plus bas, elle lui cassait la tête. --Eh! frère, ils t'ont baptisé! dit Belle-Rose en voyant le sang qui mouillait le front du jeune soldat. Tous deux se remirent à l'ouvrage et le poussèrent si vigoureusement qu'il fallut donner bientôt un second coup de sifflet. Cette fois ce fut la Déroute qui se présenta. Les assiégeants jetèrent des pots à feu dans le fossé; mais le sergent, leste comme un chat, avait déjà disparu sous la sape. Les coups de sifflet se succédaient rapidement; le mur était percé; les mineurs étaient toujours à leur poste, sauf un seul qui avait été tué d'un éclat de grenade. Cet accident avait déterminé la Déroute à élever en arrière de la sape un épaulement en terre qui les mettait parfaitement à l'abri. --Nous voilà comme des taupes, dit-il de cet air tranquille qui ne l'abandonnait jamais; creusons. Vers le matin ils entendirent un bruit sourd comme celui d'un travail souterrain. Belle-Rose fit arrêter tout le monde et colla son oreille aux parois de la mine. --Très bien, dit-il; on sape en avant. --Mine et contre-mine! dit la Déroute; creusons. On creusa si bien, que vers midi on entendit très distinctement les coups de pioche qui frappaient la terre. Des deux côtés on travaillait avec une égale ardeur. --Alerte! mes garçons, reprit le sergent; après la pelle ce sera le tour du pistolet. Au bout d'une heure, Belle-Rose reconnut à la sonorité des coups qu'on n'était plus séparé que par deux pieds de terre. --Couchez-vous tous! dit-il en étendant la main vers ses mineurs. --Eh! mon lieutenant, tous, excepté moi! s'écria la Déroute. --Toi le premier! reprit l'officier d'un air qui ne souffrait pas de réplique. La Déroute obéit; mais tandis que Pierre se couchait à la droite de Belle-Rose, le sergent se mit à sa gauche. --A présent, camarades, laissez là les outils et apprêtez les armes! D'un coup de pioche je vais jeter ce pan de muraille à bas; aussitôt que les Espagnols nous verront, ils feront feu. --C'est-à-dire que vous attraperez tout! murmura la Déroute d'un air jaloux. --Oui, tout ou rien, répondit Belle-Rose en souriant, et il continua:--Vous ne vous lèverez qu'après qu'ils auront tiré; mais alors levez-vous tous ensemble et sautez sur eux. Attention maintenant. Belle-Rose prit une pioche à deux mains, la plus lourde, et frappa. Au troisième coup la terre s'écroula, une large brèche s'ouvrit, et l'on vit les Espagnols qui abaissaient leurs mousquets. --Feu! cria l'officier qui les commandait. Mais au cri de l'officier, Belle-Rose s'était jeté à plat ventre; toute la décharge passa par-dessus sa tête. Au milieu de la poussière et de l'obscurité, les ennemis n'avaient rien vu. --Debout! s'écria Belle-Rose d'une voix tonnante, et il s'élança le premier, suivi de près par son frère et la Déroute. Les Espagnols, surpris, furent tués sur place ou désarmés. Ils étaient dix dans la chambrée. Au dernier coup de pistolet il n'en restait que trois debout. Belle-Rose s'empressa de faire murer l'ouverture avec des pierres et des décombres; il attacha le pétard, déroula la mèche et donna l'ordre à la Déroute de ramener sa petite troupe. Quand elle eut repassé le fossé, Belle-Rose mit le feu à la mèche et il s'éloigna, mais pas avant d'avoir vu le soufre et la poudre pétiller. La Déroute était sur le revers du fossé, allant et venant sans prendre garde aux coups de fusil que les fuyards tiraient sur lui en quittant le rempart. --Eh! du diable! cria-t-il du plus loin qu'il vit Belle-Rose, ne pourriez-vous marcher plus vite? --Et toi, dit l'autre, ne pourrais-tu rester plus loin? Tous deux s'éloignèrent rapidement; mais, au bout de cent pas, Belle-Rose sentit trembler le sol sous leurs pieds. --A terre! cria-t-il à la Déroute. Et, le saisissant par le bras, il le força de se coucher près de lui dans un pli du terrain. Une épouvantable détonation retentit aussitôt; un nuage de poudre obscurcit le jour, et mille éclats de pierre tombèrent autour d'eux. Quand ils se relevèrent, vingt toises du mur étaient à bas; le fossé était comblé par les débris et une large brèche ouverte au flanc du bastion. La garnison avait décampé. Un corps de soldats que M. de Nancrais tenait en réserve s'élança aussitôt que la mine eut joué, et s'installa sans coup férir dans le fort, où le drapeau blanc fut arboré. M. de Luxembourg se porta en avant suivi de ses officiers. Comme il passait, il rencontra Belle-Rose qui courait vers le rempart, ses habits en désordre et tout couvert de poudre. --Ah! c'est vous, Grinedal? dit M. de Luxembourg; arrêtez-vous une seconde pour me dire le nom du soldat qui a mis le feu à la mèche. --Eh! s'écria la Déroute, ce soldat est un officier. --Ah! --Et cet officier, c'est mon lieutenant. M. de Luxembourg tendit la main à Belle-Rose. --Ce sont de ces actions qui ne m'étonnent pas, venant de vous: j'en parlerai ce soir à Sa Majesté, lui dit-il. Le gouverneur de Tournai, voyant la ville démantelée, envoya un parlementaire au camp; la capitulation fut signée, et la ville ouvrit ses portes. Ce premier succès excita la joie de l'armée, qui ne parlait de rien moins que d'aller d'emblée jusqu'à Bruxelles. Vers le soir, et comme la ville retentissait de chants, une ordonnance prévint Belle-Rose que M. de Luxembourg l'attendait à son quartier. Le jeune officier s'y rendit et trouva le général dans sa tente, qui expédiait divers ordres. --Grinedal, lui dit-il quand ils furent seuls, Sa Majesté, à qui j'ai rendu compte de votre belle conduite, m'a permis de vous promettre le grade de capitaine. Votre brevet est à la signature. Belle-Rose remercia son généreux protecteur et regretta dans le fond de son âme que son père ne fût pas là pour jouir de cette fortune. --Mais, reprit M. de Luxembourg, ce n'est pas le général qui vous parle, c'est l'ami. Celui-là, Jacques, a une fois encore besoin de vos services et de votre dévouement. --Parlez, et quand vous m'aurez dit ce qu'il faut que je fasse, je vous remercierai pour m'avoir choisi. --Un homme en qui j'avais mis toute ma confiance, continua le général, vient de me trahir. Tu t'en souviens peut-être pour lui avoir parlé à Witternesse, il y a dix ans? --Bergame! s'écria Belle-Rose. --Lui-même. Il est en train de vendre pour une somme de cent mille livres des papiers qu'il a entre les mains, et que je lui avais laissés, croyant à son honnêteté. Si ces papiers ne compromettaient que moi ou le prince de Condé, je ne m'en inquiéterais guère. Le roi, dans sa souveraine miséricorde, a bien voulu tout oublier. Mais ils peuvent porter un préjudice notable à des gens qui n'ont point été soupçonnés; que dis-je? ils peuvent les perdre, si ces papiers tombent au pouvoir de M. de Louvois. --Que faut-il faire? --Il faut partir pour Paris. --Quitter l'armée! s'écria Belle-Rose indécis. --Tu perdras quinze jours que tu regagneras en une semaine, répliqua M. de Luxembourg qui s'animait en parlant. Et d'ailleurs, je ne sais que toi à qui je puisse confier cette mission. --J'irai. --Tu t'arrêteras à Chantilly, où l'intendant de M. le Prince te remettra cent mille livres en or sur cet avis que voici. Tu te rendras ensuite chez Bergame, qui demeure du côté de Palaiseau, dans une maison que je lui ai donnée. --Ah! fit Belle-Rose avec dégoût. --La maison est à droite, à cent pas de la route, avant d'entrer au village. Tout le monde te l'indiquera. Bergame ne se doute pas encore que je suis instruit de sa perfidie. Tous les papiers sont chez lui, dans une certaine armoire que je connais bien, qui est creusée dans le mur, et où je me suis caché plus d'une fois au temps de la Fronde. Un homme qui est employé auprès de M. de Louvois a eu connaissance de ce marché, il s'est souvenu qu'il me devait tout, et il m'a prévenu. --Ce sont ces papiers-là que vous voulez? --Par ruse ou par force, il faut que tu les aies. --Oh! c'est un vieillard! fit Belle-Rose. --Eh! morbleu! s'écria M. de Luxembourg, les vieux loups ont les plus longues dents! D'ailleurs, il ne s'agit pas de le tuer: tu payes le prix de la trahison et tu prends les papiers, qu'il se taise ou qu'il crie! Sais-tu bien qu'il y va de la vie de vingt personnes? --C'est bien! j'aurai ces papiers. --Ainsi, tu partiras demain. --Je partirai cette nuit. --Va, et que Dieu te conduise! Une première fois tu m'as peut-être sauvé la vie; une seconde fois tu me sauves l'honneur. Que ferai-je pour toi, Grinedal? --Vous me ferez voir une bataille. XXVI UNE MISSION DIPLOMATIQUE Une heure après cette conversation, Belle-Rose partit accompagné de la Déroute, qui, sous aucun prétexte, n'avait voulu se séparer de lui. M. de Nancrais s'était chargé de Pierre, dont il se proposait de pousser l'éducation militaire. Afin que l'absence de Belle-Rose ne fût pas interprétée d'une manière défavorable, il avait été en apparence chargé d'une mission pour M. de Louvois. Arrivé à Chantilly, Belle-Rose se rendit chez l'intendant du prince, qui lui compta la somme convenue; puis il poussa vers Paris, où il descendit chez le digne M. Mériset, qui pensa s'évanouir de joie en le revoyant. Le lendemain, il se dirigea vers Palaiseau. Parvenu à cinq minutes du village, il arrêta un bouvier qui passait sur la route. --Pourriez-vous m'indiquer la demeure de M. Bergame? lui dit-il. --Vous la voyez là-bas, entre ces vieux ormeaux; c'est la maison qui a des volets verts et des tuiles rouges. Le jardin est à lui et la prairie aussi. Oh! il a du bien, M. Bergame; on dit dans le pays qu'il va s'arrondir. --Eh! mais c'est justement pour l'aider à s'arrondir que je me rends chez lui! dit Belle-Rose en souriant. --Allez donc, vous serez le bienvenu. Belle-Rose poussa du côté de la maison avec la Déroute, qu'il laissa devant la porte avec les deux chevaux, et entra dans le jardin. --M. Bergame? dit-il à un petit garçon qui ravaudait parmi les espaliers. Le petit garçon, qui était maigre, pâle et chétif, regarda Belle-Rose d'un air futé. --De quelle part venez-vous, monsieur? dit-il avec un accent italien assez prononcé. --De la mienne, répondit Belle-Rose. Le petit garçon salua avec beaucoup de politesse. --C'est très bien, monsieur; mais M. Bergame, étant fort occupé, ne saurait vous recevoir à présent. Il faudrait repasser. --Allons, pensa Belle-Rose, c'est un siège à faire. Et il reprit: --Ne pourriez-vous pas dire à M. Bergame qu'il s'agit d'une affaire d'importance? --Pour qui, monsieur? dit l'enfant d'un air simple qui cachait une grande malice. --Eh! mais pour lui, sans doute! s'écria Belle-Rose. --Pardonnez-moi, monsieur, reprit l'enfant d'un petit ton patelin, mais c'est qu'en général les personnes qu'on ne connaît pas ont toujours pour entrer chez les gens de belles affaires à traiter. Belle-Rose eut quelque envie de saisir le petit drôle par le cou et de le bâillonner; mais il y avait du monde sur la route, il ne connaissait pas les êtres de la maison; ce n'était pas le moment d'employer la violence. --Allons! répliqua-t-il de l'air d'un homme qui se décide à parler, puisque tu veux tout savoir, prends ce louis pour toi, et cours dire à M. Bergame qu'il s'agit de cent mille livres à recevoir. A la vue de l'or, les yeux du petit garçon étincelèrent. Ses doigts saisirent la pièce comme les pinces d'une tenaille, et il pria Belle-Rose de le suivre. --Fourbe, mais avide! pensa Belle-Rose: un vice corrige l'autre. L'enfant laissa Belle-Rose dans une salle au rez-de-chaussée, grimpa l'escalier qui conduisait à l'étage supérieur avec la souplesse d'un chat, et redescendit deux minutes après. --Suivez-moi, monsieur, dit-il à Belle-Rose, M. Bergame est là-haut qui vous attend. Le petit garçon introduisit Belle-Rose dans une pièce carrée où, du premier coup d'oeil, le fils du fauconnier chercha la fameuse armoire dont lui avait parlé M. de Luxembourg. Elle était dans un coin, sous une tapisserie qui aurait dissimulé sa présence à un homme moins bien renseigné. M. Bergame regarda rapidement Belle-Rose avec l'expression d'un chat qui guette sa proie. --Vous avez une somme d'argent à me remettre, avez-vous dit, monsieur? ou bien ce jeune enfant, dont il faut excuser la simplicité, s'est-il trompé en me rapportant vos paroles? dit-il à Belle-Rose. --Cet enfant vous a dit la vérité, monsieur Bergame, répondit Belle-Rose, et je suis tout prêt à vous compter les cent mille livres qu'on m'a confiées. --Fort bien, monsieur, c'est une somme que je recevrai--quand vous m'aurez dit pourquoi elle m'est envoyée. Belle-Rose ne se méprit pas à l'expression du regard que lui jeta M. Bergame. L'enfant rôdait autour d'eux: c'était un témoin incommode au cas où il faudrait employer la menace; Belle-Rose résolut de s'en débarrasser. --C'est ce que je vais vous dire tout à l'heure; permettez seulement que j'aille chercher l'argent, reprit Belle-Rose; et il sortit. Ce qu'il avait prévu arriva. L'enfant le suivit. --La Déroute, dit tout bas Belle-Rose au sergent, tandis que je déboucle cette valise, approche-toi de ce méchant drôle, et bâillonne-le lestement. Peppe,--c'était le nom de l'enfant,--regardait de tous ses yeux la valise où il devait y avoir de si beaux louis d'or; la Déroute noua la bride du cheval autour d'une branche et s'approcha de Peppe; mais Peppe, qui l'aperçut du coin de l'oeil, fit deux pas en arrière. --Eh! fit Belle-Rose en laissant tomber sept ou huit pièces d'or, voilà l'argent qui m'échappe! viens par ici, mon petit, et prends ces louis; si tu m'en apportes quatre là-haut, il y en aura deux pour toi. Et Belle-Rose, chargeant la valise sur ses épaules, s'éloigna. L'enfant se jeta sur l'herbe, où l'or étincelait; la Déroute sauta sur lui, le saisit par le cou et noua un mouchoir autour de sa bouche. Peppe n'eut pas même le temps de pousser un soupir, mais il eut assez de présence d'esprit pour glisser quatre ou cinq pièces d'or dans sa poche. Belle-Rose, qui avait tout vu, remonta rapidement chez M. Bergame. --Voilà! dit-il en posant la valise sur la table. --Et Peppe? demanda M. Bergame, dont les yeux s'étaient écarquillés au bruit argentin de la valise. --Oh! fit l'officier d'un air tranquille, il s'amuse à tenir mon cheval par la bride. La fenêtre de l'appartement où se tenait M. Bergame s'ouvrait sur une partie écartée du jardin; il n'avait rien pu voir et n'eut aucun soupçon. --Ça, entendons-nous, dit-il en poussant son fauteuil vers la table: vous êtes venu pour me compter cent mille livres, c'est très bien, et je ne demande pas mieux que de les recevoir, mais encore faut-il que je sache d'où provient cette somme. Belle-Rose comprit qu'il fallait jouer le tout pour le tout. --C'est un échange, répondit-il hardiment. --Ah! fit le vieillard en attachant sur lui ses petits yeux perçants. --Argent contre papiers. --Ah! ah! --L'argent est ici et les papiers sont là, reprit Belle-Rose en désignant la place où était l'armoire. --Très bien; je prends les louis et vous donne les papiers; est-ce cela? --Précisément. --Mais, mon bon monsieur, vous me direz bien encore de quelle part vous venez? --Eh! parbleu! vous le savez bien. --Sans doute! cependant je ne serais pas fâché d'en avoir l'assurance. --Eh! monsieur, je suis envoyé par le ministre. --M. de Louvois? --Lui-même. --Alors, vous avez bien une lettre d'introduction, quelque bout de papier avec sa signature. --Une commission, n'est-ce pas? fit Belle-Rose sans sourciller. --Justement. Belle-Rose venait de prendre son parti résolument; tandis que M. Bergame parlait, la main du lieutenant s'était glissée sous sa casaque. --Ma commission, reprit-il, la voilà. Et il leva un pistolet à la hauteur du visage de M. Bergame. --Si vous dites un mot, si vous faites le moindre geste, vous êtes mort, ajouta-t-il. Mais M. Bergame n'avait garde de crier: glacé d'effroi, il tremblait dans son fauteuil. --Bien! fit Belle-Rose; voilà que vous me comprenez. Je savais bien que nous finirions par nous entendre. Que vouliez-vous? Cent mille livres? les voilà. Que me faut-il? des papiers? je les prends; nous sommes quittes. --Mais, monsieur, c'est un assassinat, murmura M. Bergame d'une voix étouffée par la peur. --Ah! monsieur, que vous voyez mal les choses! C'est une restitution. --Ah! mon Dieu! que va dire le ministre? reprit tout bas M. Bergame, qui suivait avec terreur les mouvements de Belle-Rose. --Eh! mon cher monsieur, vous lui direz que vous avez terminé l'affaire avec un autre. Affaire de commerce, vraiment. Tout en parlant, Belle-Rose avait fait sauter les serrures de l'armoire, et s'était emparé d'un paquet de papiers enfermé dans une cassette. Il y jeta un rapide coup d'oeil: c'étaient des lettres jaunies par le temps et des listes chargées de noms, sur lesquelles on voyait la signature de M. de Bouteville et de M. de Condé. --Voilà qui est fait, reprit Belle-Rose. Vous avez la somme, j'ai la marchandise. Adieu, mon bon monsieur Bergame. Et saluant le pauvre homme, il sortit en ayant soin de fermer la porte au verrou sur lui. --La Déroute, à cheval! dit Belle-Rose aussitôt qu'il fut dans le jardin, et au galop. Le sergent avait déjà le pied à l'étrier; ils partirent ventre à terre. Cependant Peppe était parvenu à se débarrasser de ses liens, ce qui n'avait pas été fort difficile aussitôt qu'il n'avait plus été sous la surveillance de la Déroute. Son premier soin fut de courir chez son maître et de le délivrer. M. Bergame, qui redoutait sur toute chose la colère de M. de Louvois, ordonna d'abord à Peppe de se mettre à la poursuite du ravisseur. Il avait l'argent, il n'aurait pas été fâché de ravoir les papiers. Peppe, muni d'un mot qui racontait succinctement les faits, sauta sur un cheval et se précipita à fond de train sur les traces des deux cavaliers. Peppe était Italien, et partant vindicatif quoique enfant. Les chevaux de Belle-Rose et du sergent avaient fourni le matin même une assez bonne traite; ils ne s'étaient pas reposés, tandis que celui de Peppe était frais. Belle-Rose et la Déroute avaient leurs éperons. Peppe avait sa haine. Aux barrières de Paris, il les atteignit. Le petit Italien les suivit de loin et les vit entrer dans la maison de l'honnête Mériset. Quand la porte se fut refermée sur eux, Peppe courut en un lieu où il était sûr de trouver des gens de la maréchaussée. M. Mériset accueillit Belle-Rose avec ce sourire doux et mystérieux qui lui était habituel. --Je vous ai fait préparer un petit déjeuner dont vous me direz des nouvelles, lui dit-il en se frottant les mains. --C'est à merveille; mais avant de le goûter, je vous serai fort obligé, mon cher monsieur Mériset, de vouloir bien me rendre un service. --Lequel? --Celui de m'allumer un bon feu dans la chambre. M. Mériset regarda Belle-Rose d'un air tout ébahi. --Seriez-vous malade, par hasard? --Point. --C'est que du feu au mois de juin... --Faites toujours, mon cher hôte; le feu ne sert pas seulement à réchauffer, il brûle... M. Mériset ne comprit pas grand'chose à la réponse de Belle-Rose, mais en homme qui a l'habitude d'obéir, il disparut. Aussitôt que les fagots furent embrasés, Belle-Rose monta dans la chambre, déchira les ficelles qui enveloppaient les papiers et se mit en devoir de les brûler. En ce moment, un grand tumulte éclata sur l'escalier, on entendit la voix de M. Mériset qui discutait, et celle de Peppe qui criait. Belle-Rose sauta vers la porte et poussa les verrous. Les papiers en masse étaient dans le feu. Au milieu du bruit que faisaient en discutant l'Italien, M. Mériset et l'exempt, Belle-Rose s'approcha de la fenêtre qui donnait sur le jardin. Celle de la salle basse, où la Déroute était resté, s'ouvrait précisément au-dessous. --Hé! sergent? dit Belle-Rose à voix basse. La Déroute sauta dans le jardin. --La maréchaussée est ici... Glisse-toi hors de la maison et tiens-toi prêt à fuir. --Venez-vous? --Non; on cogne à la porte et les papiers ne sont pas encore tous consumés. --Alors, je reste. --A ton aise; mais quand nous serons en prison tous deux, lequel des deux sauvera l'autre? --Bien; je pars. --Va et raconte à M. de Luxembourg ce que tu as vu. On frappait à la porte à coups redoublés. Belle-Rose regarda du côté de la cheminée; les papiers étaient aux trois quarts brûlés. Il poussa du pied ce qui restait dans l'âtre. --Au nom du roi, ouvrez, dit une voix à l'extérieur. --Ce serait plus court d'enfoncer la porte, dit la petite voix flûtée de l'enfant. Trois coups de crosse vigoureusement appliqués lui répondirent; le bois craqua, et l'enfant, sûr que le ravisseur ne pourrait pas s'échapper de ce côté-là, courut vers le jardin. La porte vola en éclats, et l'exempt se jeta dans la chambre. Belle-Rose, à genoux devant la cheminée, chassait les débris du papier au milieu des flammes. Peppe montra tout à coup son visage à la fenêtre; d'un bond il sauta près du foyer, écarta Belle-Rose et chercha entre les chenets. Un nuage de cendres étincelantes s'éparpilla sur le visage de l'enfant. Peppe se releva. --Monsieur, dit-il à l'exempt en jetant un regard de vipère sur Belle-Rose, voilà l'homme qui a volé les papiers qui étaient à M. Bergame. --Eh! petit, répondit Belle-Rose, il ne faut pas mentir, ce n'est pas bien à votre âge: j'ai acheté ce qui était à vendre. --Des papiers qui étaient destinés à M. de Louvois! répliqua l'enfant qui avait légèrement pâli. Ce nom redoutable, dont Peppe avait déjà exploité l'influence, produisit de nouveau son effet. --Marchons, monsieur, dit l'exempt. Le galop d'un cheval retentit dans la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice. Belle-Rose sourit et se tourna vers l'exempt. --Où me conduisez-vous, monsieur? lui dit-il. --A la Bastille. XXVII DEUX COEURS DE FEMME La Déroute ne fit qu'une traite de Paris à Douai, où l'armée s'était transportée. M. de Luxembourg avait poussé du côté de la Belgique par le Limbourg. Pierre fut la première personne à laquelle la Déroute put apprendre la mésaventure arrivée à Belle-Rose. Pierre, à l'audition de ce récit, jeta son mousquet contre terre avec tant de violence, qu'il en rompit la crosse. --Cours chez l'Irlandais, je cours chez M. de Nancrais, lui dit-il. M. de Nancrais songea à M. de Luxembourg; Cornélius songea à Mme de Châteaufort. L'un connaissait l'honneur du gentilhomme, l'autre avait mis à l'épreuve le coeur de la femme. Deux heures après, M. de Nancrais partait pour le Limbourg et Cornélius pour Arras. Au nom de Cornélius Hoghart, Mme de Châteaufort donna ordre d'introduire le jeune Irlandais auprès d'elle. La duchesse se tenait au fond d'un oratoire où pénétrait un jour douteux; elle était vêtue d'une longue robe sans ornement qui cachait son cou et ses bras. Son visage avait les teintes mates de l'ivoire, et deux cercles bleuâtres s'arrondissaient sous ses paupières alanguies. Un pâle sourire entr'ouvrit ses lèvres à la vue de Cornélius. --Qui vous amène? lui dit-elle; allez-vous me donner la joie de penser que je puis vous être bonne à quelque chose? --Non, pas à moi, mais à un autre, madame. --Parlez! reprit la duchesse, qui avait le nom de Belle-Rose à la bouche et n'osait le prononcer. --Belle-Rose est arrêté. --Arrêté! dites-vous? s'écria Mme de Châteaufort en attachant ses regards effarés sur Cornélius. Cornélius lui raconta les circonstances qui avaient précédé et accompagné cette arrestation. Mme de Châteaufort l'écoutait les mains jointes. Quand elle apprit que Belle-Rose avait été conduit à la Bastille, elle frissonna. --C'est un lieu terrible: les uns en sortent pour perdre la vie, d'autres y restent pour mourir. --Il faut l'en tirer, madame, et l'en tirer vivant. --Certes, je m'y emploierai de toutes mes forces, mais suis-je bien sûre de réussir? --Vous? mais vous l'avez sauvé de la mort déjà. Vous le sauverez bien de la prison. Mme de Châteaufort secoua la tête. --J'étais puissante alors, et ce n'était qu'un soldat, dit-elle; j'ai perdu mon crédit, et c'est maintenant un criminel d'État. --Lui! fit Cornélius épouvanté. --Oh! vous ne savez pas, vous, ce que c'est que la cour et comme on y transforme les innocents en coupables. Vous ne savez pas quel homme c'est que M. de Louvois: farouche, violent, impérieux, il hait qui le blesse, et ce n'est pas lui qui pardonnera jamais à Belle-Rose. --Qu'il ne lui pardonne pas, mais qu'il lui rende sa liberté. Il n'osera pas vous la refuser, à vous. --Non, peut-être, si j'étais encore ce qu'on m'a vue, jeune, belle et puissante. Regardez-moi, reprit la duchesse en souriant tristement à son image réfléchie par une glace, et dites-moi si je suis celle que vous avez connue il y a trois mois! J'ai quitté la cour, je n'ai plus rien demandé, d'autres sont venues et je suis oubliée... Oh! ne dites pas non, on oublie vite autour d'un roi! --Que faire alors? que faire? s'écria Cornélius. --Tout tenter et prier Dieu. J'irai trouver M. de Louvois, je lui parlerai et ne le quitterai qu'après avoir tout épuisé. Pour si triste et si abattue que je sois, je me souviens toujours que je suis Mme de Châteaufort. A cet élan d'une âme fière jusque dans sa détresse, Cornélius sentit luire en son coeur un rayon d'espérance. --Vous le sauverez! s'écria-t-il. --Oh! reprit-elle, j'irais jusqu'au roi s'il le fallait avant de le laisser périr. Mais, tenez, je serais bien plus sûre de sa vie si quelque femme en crédit à la cour s'intéressait à son sort. --Une femme? dit Cornélius. --Oui, reprit Geneviève; si les femmes ne peuvent pas grand'chose sur l'esprit de M. de Louvois, elles peuvent tout sur l'esprit du roi. M. de Luxembourg est compromis, son crédit n'est pas encore assis... Il ne nous sera d'aucun secours... ni M. de Condé non plus... Une femme, à elle seule, ferait plus que tous deux ensemble. --Mais vous, madame, vous? s'écria Cornélius. --Oh! moi je suis disgraciée... mon mari n'est plus rien, et l'on ne sait même plus mon nom. --Après vous, madame, répondit Cornélius, je ne connais que Mme d'Albergotti. --Mme d'Albergotti! répéta Geneviève en tressaillant de la tête aux pieds. --Elle-même, qui a été l'amie de Belle-Rose et la protectrice de sa soeur. Mme de Châteaufort avait incliné son front sur sa belle main. Après une minute de silence, elle reprit: --Eh bien! il faut que Mme d'Albergotti aille elle-même trouver le roi, il le faut. Le nom de Mme d'Albergotti semblait déchirer les lèvres de Mme de Châteaufort; elle était fort pâle et parlait avec une émotion extraordinaire. --Mme d'Albergotti est à Compiègne, auprès de son mari, à qui son état de souffrance n'a pas permis de se rendre jusqu'à Paris, dit Cornélius; c'est au moins ce que me mande une jeune personne attachée à madame la marquise. --En allant à Paris pour voir M. de Louvois, je passerai par Compiègne et verrai d'abord Mme d'Albergotti. Mme de Châteaufort se leva après ces mots et congédia Cornélius. Au moment où le gentilhomme irlandais se retirait, elle lui prit la main et la lui serra fortement. --Comptez sur moi, quoi qu'il arrive, dit-elle. Au récit que M. de Nancrais lui fit de l'arrestation de Belle-Rose, M. de Luxembourg manifesta une grande douleur. --Je ne sais pas encore si je puis beaucoup, dit le duc au colonel, mais croyez que tout ce que je pourrai est acquis à Belle-Rose. Je verrai le prince de Condé et m'entendrai avec lui sur cette affaire. Le plus triste est que M. de Louvois me hait. Mon nom est une méchante recommandation auprès du ministère. --Et le roi? --Le roi attend; il ne m'a pas encore éprouvé. Si je ne jouais que mon épée et mon rang, je n'hésiterais pas une minute à me rendre à son quartier; mais j'exposerais Belle-Rose à tout le ressentiment de M. de Louvois sans avoir la certitude de pouvoir l'en garantir. Il n'est encore que prisonnier; ne nous hâtons pas, de peur qu'on ne le traite en criminel. Mais, je vous l'ai dit, comptez sur moi. Mme de Châteaufort ne perdit pas de temps et partit dans la nuit pour Paris. A son passage à Compiègne, le lendemain, elle se fit indiquer la demeure de Mme d'Albergotti et s'y rendit. Mme d'Albergotti quitta son mari pour la recevoir. Elle semblait fatiguée par de longues veilles et souffrante d'un mal secret. Geneviève se prit à la considérer un instant, cherchant à dominer son émotion. Au nom de Mme de Châteaufort, Suzanne avait étouffé un cri de surprise. Toutes deux se connaissaient sans s'être jamais parlé. L'une avait lu dans le coeur de Belle-Rose, l'autre avait su comment et dans quelles circonstances était mort M. d'Assonville. --Que désirez-vous de moi, madame? dit Suzanne, dont l'esprit ferme et honnête avait su le premier commander à son trouble. --Madame, répondit Geneviève, un malheureux accident a frappé une personne pour laquelle vous professez des sentiments d'amitié: Belle-Rose a été arrêté. Mme d'Albergotti pâlit à ces mots. --Il a été arrêté par ordre de M. de Louvois et conduit à la Bastille, continua Mme de Châteaufort. Mme d'Albergotti appuya la main sur son coeur et chancela. Le froid de la mort l'avait saisie. Mais Mme de Châteaufort était devant elle, Suzanne se roidit contre le mal. --Je ne cherche pas à dissimuler la douleur que me cause cette nouvelle, vous la voyez assez, madame, dit-elle. M. Jacques Grinedal était des amis de ma famille et des miens; mais quelque part que je prenne à son infortune, que puis-je faire pour lui? --Il est en prison, la mort le menace, et vous me demandez ce que vous pouvez faire pour lui? s'écria la duchesse avec explosion. Suzanne regarda Mme de Châteaufort et attendit. --Mais vous pouvez le sauver! reprit Geneviève. --Moi, madame? et comment le pourrai-je? Parlez, et si l'honneur me le permet, je suis prête. --Vous avez été présentée au roi... L'avez-vous été? continua Mme de Châteaufort rapidement. --Je l'ai été au camp de Charleroi, par M. d'Albergotti. --Sa Majesté a pour le marquis une estime toute particulière, dit-on? --Sa Majesté a bien voulu lui en donner l'assurance en lui remettant le gouvernement d'une place considérable. --Eh bien! madame, la vie de Belle-Rose est dans les mains du roi, lui seul peut l'arracher des mains de M. de Louvois. Courez à Lille, et obtenez qu'il intervienne entre Belle-Rose et le ministre. Suzanne sentait son coeur se briser. Elle voyait la grâce de Belle-Rose suspendue à sa décision et restait muette. --Il est à la Bastille! qu'attendez-vous, madame? dit Geneviève. --M. d'Albergotti est ici, dit Suzanne d'une voix mourante. --Mais c'est de Belle-Rose qu'il s'agit! Me comprenez-vous? Quoi! tant de malheur sur sa tête et tant d'indifférence dans votre coeur! Suzanne leva vers le ciel ses yeux remplis de larmes. --Il vous aime et vous hésitez! reprit Geneviève. --C'est parce qu'il m'aime que je n'hésite plus! s'écria Suzanne en relevant la tête: il faut que je reste digne de cet amour. Lui-même me repousserait si je quittais cette maison où l'honneur me retient. Si j'étais libre, je serais près de lui; mariée, je reste où est mon mari. --Voilà donc comme vous l'aimez, ô mon Dieu! s'écria Geneviève, les mains tendues vers le ciel et le regard étincelant; s'il m'avait aimée comme il vous aime, j'aurais tout oublié, moi, tout! --Chacune a son coeur, dit Suzanne; Dieu nous voit et Dieu nous juge. --Oh! vous ne l'avez jamais aimé! --Je ne l'ai pas aimé! s'écria Suzanne qui se tordait les mains de désespoir; mais savez-vous que depuis mon enfance ce coeur n'a pas eu un battement qui ne soit à lui, que sa pensée est tout ensemble ma consolation et mon tourment, que je n'existe que par son souvenir, que je l'aime si profondément que je ne voudrais pas lui apporter une vie où l'ombre d'une faute eût passé, une âme que le souffle du mal eût ternie; que je veux rester forte et pure pour qu'il se souvienne de moi. Je ne l'aime pas, dites-vous? Mais laquelle de nous deux l'aime le mieux? Si c'était la volonté de Dieu que je fusse à lui, ma main s'unirait à la sienne sans trouble et sans remords; il lirait dans ma vie comme dans une eau limpide... Vous dites que je ne l'aime pas! il a aimé et j'ai souffert, il a oublié et je me suis souvenue!... Je vis dans ma maison comme dans un cloître... Je prie et je pleure... je suis dans le monde comme si le monde n'existait pas... Ma vie s'écoule entre Dieu que j'invoque et un malade que je console... Je n'ai ni joie, ni repos, ni contentement!... Je me suis fait du mariage un tombeau, et vous dites que je ne l'aime pas! Jamais Suzanne n'avait parlé avec cette exaltation; Geneviève la regardait avec surprise et se sentait touchée jusqu'aux larmes à l'aspect de ce visage où se reflétaient tous les tourments et tous les sacrifices d'une âme un instant dévoilée. Geneviève tomba sur ses genoux. --Vous l'aimez! vous l'aimez! mon Dieu! Que suis-je auprès de vous? Quand Suzanne retourna auprès de M. d'Albergotti, elle était fort pâle; ses yeux rougis gardaient encore les traces des larmes qu'elle avait versées. Le malade lui prit la main. --Vous pleurez, Suzanne, lui dit-il. Suzanne s'efforça de sourire, mais ses forces étaient à bout; elle laissa tomber sa tête sur sa poitrine et se mit à pleurer comme un enfant. M. d'Albergotti laissa passer les premiers sanglots sans l'interrompre, puis, quand Suzanne fut un peu calmée, il reprit: --Que vous est-il arrivé? N'êtes-vous pas ma compagne, une compagne que je chéris comme ma fille? Parlez, Suzanne. --Oh! vous êtes secourable et bon! s'écria madame d'Albergotti, qui se pencha sur la main de son mari et l'embrassa pieusement. --Je suis vieux, voilà tout, reprit M. d'Albergotti avec un doux sourire: les passions n'ont plus guère le pouvoir de m'agiter, et je sais d'ailleurs qu'il ne peut rien sortir que d'honnête de votre coeur. Confiez-moi ce que vous avez. --Oh! dit Suzanne d'une voix tremblante, c'est une triste chose: un bon jeune homme, qui a été le compagnon de mon enfance, le fils de cet honnête Guillaume Grinedal que vous avez vu à Malzonvilliers, le frère de Claudine, a été arrêté et conduit à la Bastille... On dit qu'un danger le menace. --Que pouvons-nous pour lui? --On dit que je puis tout, continua Suzanne à qui les larmes revenaient aux yeux; on m'a demandé d'en informer Sa Majesté, et que c'était un sûr moyen d'obtenir la grâce de Belle-Rose. --Pourquoi n'êtes-vous point partie? --Oh! monsieur! vous êtes mon mari, et vous souffrez! Le pouvais-je? --Vous êtes une honnête et digne femme, murmura M. d'Albergotti en posant sa main sur le front incliné de Suzanne; me pardonnerez-vous un jour de vous avoir ravi le bonheur qui vous était dû? Suzanne releva ses paupières gonflées de pleurs et regarda son mari avec une touchante expression de reconnaissance. --Pourquoi me parlez-vous ainsi? dit-elle; n'avez-vous pas été plein de tendresse pour moi et ne m'avez-vous pas aimée et protégée? M. d'Albergotti sourit tristement. --J'étais près de la maison de Guillaume de Grinedal, un soir qu'un jeune homme se mourait de désespoir entre deux jeunes femmes qui pleuraient. L'une avait le costume d'une villageoise, l'autre portait le voile de mariée. A ces mots, Suzanne effarée tomba sur ses genoux, elle cacha son visage dans les plis du drap. --Pardonnez-moi, mon Dieu! pardonnez-moi! dit-elle d'une voix brisée par les sanglots. --Et qu'ai-je à vous pardonner, pauvre femme? Oui, j'ai bien souffert ce soir-là... Si votre main était à moi, votre coeur était à un autre!... Mais ne vous êtes-vous pas dévouée à consoler ma vieillesse? ne vous ai-je pas toujours trouvée près de moi, tendre, affectueuse et charitable?... Si j'ai souffert, c'est parce que je vous savais malheureuse; si vous m'avez vu triste, c'est parce que j'avais brisé votre espérance et flétri votre jeunesse! Vous êtes demeurée sainte et pure comme je vous ai trouvée; qu'ai-je donc à vous pardonner? Suzanne, agenouillée au bord du lit, pleurait sur les mains tremblantes de M. d'Albergotti. Elle était sans voix pour répondre, mais la bonté du vieillard entrait dans son coeur et la remplissait à la fois de reconnaissance et d'affliction. --Relevez-vous, Suzanne, lui dit M. d'Albergotti... Encore un peu de courage et de résignation... Vous serez libre bientôt. --Oh! monsieur! fit Suzanne avec un doux accent de reproche. --Laissez faire la volonté de Dieu, pauvre affligée; il n'y a point d'amertume dans mes paroles, reprit le vieil officier; je n'ai plus d'avenir; il faut que la jeunesse aille à la jeunesse. Relevez-vous, Suzanne, et mettez tout votre espoir en Dieu. Tandis que ces choses se passaient à Compiègne, Mme de Châteaufort poussait droit sur Paris. Elle ne descendit de voiture que pour monter chez M. de Louvois. Aux premiers mots qu'elle lui toucha de l'affaire qui l'avait amenée à Paris, le ministre l'arrêta. --Belle-Rose vous doit la vie une fois déjà... Il ne vous devra pas autre chose. Mme de Châteaufort laissa échapper un geste d'étonnement. --Oh! reprit M. de Louvois, la mémoire est une des servitudes de ma profession: je n'oublie rien. Le nouveau crime de Belle-Rose n'est pas de ceux pour lesquels on décapite un homme, mais il est suffisant pour qu'on en retienne dix en prison leur vie durant. Il est à la Bastille, il y restera. XXVIII LES ARGUMENTS D'UN MINISTRE Après les formalités d'usage qui précédaient l'incarcération d'un prisonnier à la Bastille, Belle-Rose avait été conduit dans une chambre qui avait vue sur le faubourg Saint-Antoine. Il entendit fermer les verrous et se trouva seul. Quand vint la nuit, la plus profonde obscurité l'enveloppa; c'était à peine s'il reconnaissait, à la pâle lueur qui s'en échappait, la place où s'ouvrait la fenêtre. Elle était étroite et garnie de gros barreaux. Tout en bas, à une portée de mousquet, les petites maisons du faubourg Saint-Antoine éparpillaient leurs toits, où l'on voyait, au milieu des ténèbres, briller çà et là d'immobiles clartés. Belle-Rose s'accouda sur l'appui de la fenêtre, et regarda ce coin de la grande ville d'où montait encore un peu de cette rumeur qui flotte incessamment sur la cité. L'une des lumières disparut, puis une autre, puis une autre encore. On n'en distinguait plus que trois ou quatre qui rayonnaient comme des étoiles tombées du ciel. Tandis que Belle-Rose les contemplait, une indéfinissable émotion pénétrait dans son coeur; il lui semblait que ces lumières étaient l'image de ceux qu'il avait connus. Une de ces radieuses étincelles, tout à coup enlevée par une invisible main, lui rappelait M. d'Assonville tué au coeur de la vie; une clarté rougeâtre, qui disparut brusquement dans les plis sinistres de la nuit, le fit souvenir de M. de Villebrais et de l'heure funèbre qui avait sonné sa mort; plus loin encore, une douce et tremblante lumière, lentement éclipsée derrière un épais rideau, le fit songer à son père, dont la vie avait été si honnête et la mort si loyale. A mesure que ces pensées l'envahissaient, Belle-Rose sentait son âme s'emplir d'une mélancolie profonde, qui n'était pas sans douceur et sans charme. Il avait eu sa part de souffrances et de joies: il avait aimé, il avait pleuré; des lèvres adorées avaient murmuré son nom gardé comme un trésor au fond du coeur; il savait ce que la vie compte d'heures d'ivresse et de jours de larmes: il pouvait partir. Les yeux de Belle-Rose ne quittaient pas les dernières clartés qui brillaient comme des diamants épars sur du velours noir; il en était venu à s'imaginer, tant la nuit et la solitude apportent de superstition au coeur de l'homme, qu'elles étaient l'image de la vie de Suzanne et de Geneviève, et de la sienne aussi. Il avait choisi pour lui une lumière large, mais voilée, qui allait s'affaiblissant d'heure en heure; Mme de Châteaufort était représentée par une étincelle ardente, qui projetait un jet de flamme; et Mme d'Albergotti revivait dans une lueur blanche, pure et scintillante comme une goutte de rosée. --Si l'une de ces étoiles vient à disparaître, se disait Belle-Rose, c'est que, de Geneviève ou de Suzanne, l'une des deux doit m'abandonner; si la mienne s'efface, c'est que je dois mourir. Il en était là de ses réflexions, lorsqu'il entendit crier les verrous de sa prison; la porte s'ouvrit, la clarté rougeâtre d'une torche inonda sa chambre, et Belle-Rose vit, en se retournant, le lieutenant de la Bastille que précédait un guichetier et que suivaient trois ou quatre soldats. --Monsieur, lui dit l'officier, j'ai ordre de vous emmener en la chambre du conseil, où vous attend M. le gouverneur. --Je vous suis, répondit Belle-Rose. Son escorte enfila un long corridor, au bout duquel elle descendit un escalier qui conduit dans la cour intérieure de la Bastille. Elle la traversa, passa sous un porche, monta un autre escalier et s'arrêta devant une salle voûtée qui dépendait du logement militaire du gouverneur. Le gouverneur se tenait debout près d'un personnage inconnu à Belle-Rose, mais qui devait être tout-puissant si l'on en jugeait par la manière respectueuse avec laquelle le gouverneur lui parlait. Quand Belle-Rose fut introduit, ce personnage se tourna vers lui. Au portrait qu'on lui en avait fait quand il était à l'armée, Belle-Rose reconnut M. de Louvois. Le redoutable ministre attacha sur lui un regard perçant comme s'il eût voulu lire jusqu'au fond de son coeur. Belle-Rose attendit la tête haute et le regard ferme. --Approchez, monsieur, lui dit le ministre. Belle-Rose fit un pas en avant. --C'est bien vous qui êtes allé ce matin chez M. Bergame? reprit M. de Louvois. --C'est moi. --Vous lui avez enlevé des papiers qui m'étaient destinés? --J'ai payé des papiers qui étaient à vendre. --Mais ces papiers, je les avais achetés. --En pareille affaire, la chose appartient à celui qui se présente le premier. --Eh! monsieur, vous avez de l'audace, dit le ministre avec ironie; mais je saurai bien tirer de vous ce que je veux. --C'est selon ce que vous voudrez. Il y eut un instant de silence durant lequel les deux interlocuteurs s'examinèrent. M. de Louvois le rompit le premier. --Vous avez brûlé ces papiers, monsieur? --Oui, monseigneur. --Tous? --Tous. --Avez-vous pris connaissance de leur contenu? --Non, monseigneur. --Mais vous vous doutiez donc de ce qu'ils pouvaient contenir, puisque vous vous êtes si fort empressé de les faire disparaître? --Je pouvais supposer du moins qu'ils avaient quelque importance, à voir la hâte qu'on mettait à me poursuivre. --Et vous ne vous trompiez pas. Vous ne seriez point ici sans cela. --Je m'en doute bien un peu. --Un mot peut vous en tirer, monsieur. --Un seul, monseigneur? --Un seul. Vous voyez que je mets à votre liberté une bien légère condition. --Eh! monseigneur, il y a des mots qui valent des têtes. --Prenez garde aussi que le silence n'engage la vôtre! La colère gagnait M. de Louvois; à tout instant la fougue irascible de son caractère se faisait jour; quant à Belle-Rose, il ne perdait rien de sa tranquillité calme et fière. --Brisons là! reprit le ministre; il s'agit de savoir si vous voulez sauver votre tête, oui ou non. --Serait-elle menacée, monseigneur? --Plus peut-être que vous ne pensez. --Et tout cela parce que j'ai payé cent mille livres ces papiers que je n'ai pas lus. Du sang pour de l'encre, vous êtes prodigue, monseigneur! --Un mot peut vous sauver, un mot, je vous l'ai dit, reprit M. de Louvois, qui contenait mal sa colère. --Et lequel? --Le nom de la personne pour qui vous avez enlevé ces papiers. Belle-Rose ne répondit pas. --M'avez-vous entendu, monsieur? s'écria le ministre. --Parfaitement. --Que ne parlez-vous donc? --C'est qu'en vérité il m'est impossible de le faire. --Et pourquoi? --Si je vous disais que je les ai pris pour moi et par l'effet seul de ma propre volonté, me croiriez-vous? --Non, certes. --C'est apparemment alors que je suis, dans votre pensée, le mandataire d'une personne qui a mis en moi sa confiance. Parler serait une lâcheté que vous ne sauriez me proposer sérieusement; vous voyez donc bien, monseigneur, que je dois me taire. --C'est votre dernier mot? --Vous en êtes tout autant convaincu que moi, monseigneur. --Je pourrais le croire, monsieur, si nous n'avions ici des instruments merveilleux pour arracher des paroles aux plus muets. --Essayez, dit Belle-Rose, et il se croisa les bras sur la poitrine. M. de Louvois le regarda un instant sans parler, puis se leva. Sur un signe de sa main, l'officier qui avait amené Belle-Rose le reconduisit dans sa prison. Quand ils furent seuls, le gouverneur de la Bastille s'approcha de M. de Louvois. --Tenez, monseigneur, lui dit-il, je me connais en physionomie. Voilà un jeune homme que nous ne réussirons pas à faire parler. Il mourra: voilà tout. --Nous verrons! murmura M. de Louvois. A peine Belle-Rose eut-il été réintégré dans sa prison, qu'il courut vers la fenêtre. Au loin, dans les ténèbres de la nuit, les trois étoiles rayonnaient toujours d'un pur et doux éclat. Belle-Rose s'endormit calme et souriant; une mystérieuse espérance était dans son coeur. La journée du lendemain se passa sans qu'un nouvel incident vînt déranger le prisonnier de ses méditations. Vers le soir, à l'heure du dîner, un guichetier glissa dans sa main un bout de papier et s'éloigna, le doigt sur la bouche. Belle-Rose ouvrit le papier et n'y trouva que ces mots: _Une amie veille sur vous_. Au premier coup d'oeil il reconnut l'écriture de Geneviève. --Pauvre femme! dit-il entre deux soupirs, elle se souvient, et c'est à Suzanne que je pense! Quand la nuit fut tout à fait venue, Belle-Rose s'approcha de la fenêtre, et comme la veille il se prit à compter les tremblantes clartés qui s'allumaient dans l'ombre. Il y avait une heure ou deux qu'il était absorbé dans cette muette contemplation, lorsqu'il entendit marcher dans le corridor qui aboutissait à sa prison. Le même officier qui était venu la veille s'avança vers lui, et d'une voix grave lui demanda s'il était disposé à le suivre. Belle-Rose, pour toute réponse, se dirigea vers la porte. L'escorte prit ce soir-là un chemin différent de celui qu'elle avait suivi une première fois. Après avoir longé plusieurs sombres corridors, traversé des voûtes noires où les pas des soldats répercutés par l'écho sonnaient en cadence, monté et descendu divers escaliers étroits et funèbres, elle entra dans une salle oblongue qui était éclairée par quatre flambeaux attachés aux murs. Une sorte de greffier était assis devant une petite table où l'on voyait tout ce qu'il faut pour écrire. Le long des parois brillaient aux clartés rougeâtres des flambeaux des instruments sinistres de forme étrange. Il y avait au pied du mur des chevalets, des chaînes et des pinces; un réchaud brûlait dans un enfoncement obscur, des planches de chênes et des maillets tachetés de sang étaient dans un angle pêle-mêle avec des cordes et des coins. Près du greffier se tenait un homme habillé de noir que Belle-Rose pensa devoir être un médecin. Le gouverneur de la Bastille, triste et grave, achevait de lire une lettre à deux pas de la table. A l'arrivée de Belle-Rose, le gouverneur serra la lettre, avança une chaise près de la table du greffier et s'assit après avoir salué le prisonnier. Aux apprêts qu'il voyait, Belle-Rose comprit que l'heure était venue; il recommanda son âme à Dieu, murmura le nom de Suzanne comme une prière, et attendit. --Vous avez entendu hier ce que M. de Louvois vous a dit, monsieur, lui dit le gouverneur; persistez-vous toujours dans votre refus de faire connaître la personne qui vous a chargé d'enlever les papiers de M. Bergame? --Toujours. --Je dois vous prévenir que j'ai reçu l'ordre d'employer contre vous des moyens dont la loi autorise l'usage si vous continuez à vous taire. --Vous ferez votre devoir, monsieur; je tâcherai de faire le mien. --Vous êtes bien jeune; vous avez peut-être une mère, une femme, une soeur; un mot vous rendrait à la liberté! --J'achèterais cette liberté au prix de mon honneur. Vous-même, si vous étiez père, ne le conseilleriez pas à votre fils. Le gouverneur se tut pendant quelques minutes; le greffier écrivait les réponses. --Ainsi, monsieur, vous n'avez plus rien à déclarer? reprit le gouverneur. --Rien. --Que votre volonté soit faite! Le gouverneur fit un signe à deux hommes que Belle-Rose n'avait pas remarqués, et qui s'étaient tenus jusqu'à ce moment dans l'un des coins obscurs de la salle. Ces deux hommes saisirent le prisonnier et commencèrent à le déshabiller. Quand il n'eut plus que sa culotte et sa chemise, on l'étendit sur une sorte de chaise longue; on lia ses bras aux bâtons de la chaise, et le médecin s'approcha du patient. Belle-Rose s'était laissé faire sans opposer la moindre résistance. Quand il fut à moitié couché sur la chaise, le gouverneur lui demanda s'il persistait encore dans son refus. --Je ne puis pas déserter au moment du combat, lui répondit Belle-Rose avec un pâle sourire. --Il faut donc que l'ordre soit exécuté, fit le gouverneur. L'un des deux tortionnaires apporta près de la chaise deux grands seaux pleins d'eau, remplit une pinte et l'approcha des lèvres du patient. --Ah! fit Belle-Rose, c'est le supplice de l'eau! --Oui, monsieur, dit le médecin, il tue bien quelquefois; mais si l'on en réchappe, on n'est pas mutilé. Belle-Rose remercia le gouverneur par un regard et avala la pinte. Une seconde lui fut présentée, mais il ne put aller jusqu'au bout. L'un des aides lui coucha la tête en arrière et vida la pinte jusqu'à la dernière goutte. Belle-Rose tressaillit. --On est prêt à recueillir vos aveux, monsieur, reprit le gouverneur; voulez-vous parler? --Non, monsieur, dit le soldat dont l'âme restait inflexible. On souleva une troisième pinte à la hauteur des lèvres de Belle-Rose; il en but quelques gorgées, mais ses dents se serrèrent par un mouvement convulsif, et l'eau coula sur sa poitrine nue. --Persistez-vous encore dans votre silence, monsieur? interrompit le gouverneur. --Encore et toujours! fit le patient d'une voix étouffée. L'un des tortionnaires entr'ouvrit les dents à l'aide d'un fer, introduisit dans la bouche de Belle-Rose le goulot d'un entonnoir et entonna une autre pinte. Belle-Rose pâlit horriblement; ses doigts crispés se nouèrent autour du bois, et d'une secousse, arrachée par la douleur, il ébranla la chaise sur laquelle il était lié. Une autre pinte d'eau disparut dans l'entonnoir, puis une autre encore. De grosses gouttes de sueur roulèrent sur le front du patient, ses yeux s'injectèrent de sang, ses joues devinrent bleuâtres. Le gouverneur réitéra sa question; Belle-Rose entendait encore, mais ne pouvant plus répondre, il fit de la tête un signe négatif. L'entonnoir s'emplit de nouveau. Une violente convulsion agita le corps du patient, il poussa un cri sourd, raidit ses membres, rompit les liens qui garrottaient l'un de ses bras, saisit l'entonnoir, le broya entre ses doigts, et, brisé par la souffrance, retomba sur la chaise, évanoui. Le médecin, qui depuis quelques instants consultait le pouls de Belle-Rose, appuya sa main sur le coeur du patient. --Eh bien! demanda le gouverneur. --Eh! fit le médecin, c'est un sujet vigoureux. On pourrait bien encore lui faire avaler une ou deux pintes; mais à la troisième il courrait le risque de mourir. Les valets apprêtèrent l'entonnoir et les seaux. --Est-il en état de m'entendre, reprit le gouverneur. --Lui? fit le médecin. Eh! monsieur, les trompettes de Jéricho sonneraient qu'il n'aurait garde de remuer! Cependant nous avons un moyen de rendre aux patients l'usage de leurs sens. --Lequel? --Les fers rouges. --Ils sont là tout prêts, dit l'un des tortionnaires en montrant du doigt le réchaud. Le gouverneur l'arrêta d'un geste; l'horreur et la pitié se peignaient sur son visage. --C'est assez comme cela. J'instruirai M. de Louvois du résultat de cette séance; et nous verrons après, dit-il. Sur son ordre, on transporta Belle-Rose dans sa chambre; le médecin le suivit. Quand le triste cortège eut passé la porte, le gouverneur secoua la tête. --Je le lui avais prédit, murmura-t-il. C'est un de ces hommes qui meurent et ne parlent pas. XXIX CE QUE FEMME VEUT, DIEU LE VEUT Instruit par le gouverneur de ce qui s'était passé durant la nuit à la Bastille, M. de Louvois haussa les épaules. --C'est dommage, dit-il, que Belle-Rose appartienne à M. de Luxembourg. Sans cette fâcheuse circonstance, on aurait pu en faire quelque chose... --Quoi! monseigneur, vous savez. --Je sais tout: tandis que vous le soumettiez à la question, un courrier m'est arrivé de Flandre; j'ai appris que la nuit même du départ de Belle-Rose, le jeune officier avait eu une conférence avec M. de Luxembourg; on m'a conté les détails d'une scène qui s'est passée au camp de Charleroi, à propos d'un capitaine qui avait encouru la peine de mort; j'ai tout appris: le soldat a été l'instrument du général. --Oserai-je demander à Votre Excellence ce qu'elle compte faire? --Moi? rien. --La question devient donc inutile? --Tout à fait. --Et le prisonnier peut être mis en liberté? --Non pas. Je l'oublie, voilà tout. Le gouverneur comprit la terrible signification de ces mots, qui condamnaient Belle-Rose à une détention perpétuelle. --Il faut bien qu'on sache, reprit le ministre en se levant, que par moi on peut tout, que sans moi on ne peut rien. --Permettez-moi d'espérer, monseigneur, qu'un jour vous m'autoriserez à reprendre cet entretien. --Soit; je vous ajourne à vingt ans. Tandis que ces choses se passaient à Paris, Mme d'Albergotti prodiguait à son mari les soins les plus tendres; sa figure était devenue blanche comme un cierge; ses mains semblaient transparentes ainsi que l'albâtre. Quand venait le soir, Claudine l'accompagnait dans sa chambre, qui était attenante à celle du marquis. --Mon Dieu, vous vous tuez, lui disait la pauvre fille en l'embrassant. --Laisse, répondait tristement Suzanne, c'est pour moi le repos qui vient. Une nuit, la troisième depuis le passage de Mme de Châteaufort, M. d'Albergotti appela Suzanne. Suzanne était déjà au chevet de son lit. --Vous souffrez? dit-elle. --Non, je finis. Suzanne ouvrit la bouche pour parler, M. d'Albergotti l'arrêta d'un geste. --Je vous ai fait venir, reprit-il, pour que vous receviez mes adieux. Je vous ai toujours aimée comme un père aime son enfant, vous m'avez rendu cette affection autant qu'il était en vous; vous avez été honnête, pieuse et résignée; vous n'avez pas eu une mauvaise pensée: Dieu vous doit une récompense. Approchez-vous, Suzanne, afin que je vous bénisse. Suzanne, plus morte que vive, s'agenouilla près du lit; elle avait bien compris à l'air de M. d'Albergotti que quelque chose d'étrange et de mystérieux se passait en lui. M. d'Albergotti posa ses deux mains sur le front de sa jeune épouse et pria. Au bout d'un instant, ses mains s'appesantirent et se glacèrent. Suzanne les écarta et regarda son mari. Le vieux capitaine venait de rendre son âme à Dieu. Mme d'Albergotti le baisa au front, et fermant les paupières du mort, elle alla s'agenouiller sous l'image du Christ et passa toute la nuit en prières. Après qu'elle eut rendu les derniers devoirs à la dépouille de son mari, elle manda une voiture et des chevaux de poste. Claudine ne l'avait jamais vue si prompte et si résolue. --Est-ce à Paris que nous allons? lui dit-elle. --Non vraiment! Le roi est en Flandre, c'est en Flandre que je vais. Je suis libre maintenant, et Belle-Rose souffre sans doute. Tandis que Suzanne courait sur la route de Lille, le captif, brisé par les intolérables souffrances qu'il avait éprouvées, restait couché sur son lit, sans voix, sans regard, presque sans souvenir. Sa pensée était couverte d'un voile. Le quatrième jour il se leva. Le guichetier qui déjà avait glissé un papier dans sa main, vint à lui et laissa tomber à ses pieds un autre papier roulé. Belle-Rose le ramassa et y trouva ces mots: «Si vous êtes malade, restez malade; si vous ne l'êtes pas, feignez de l'être.» Cette fois, l'écriture était de Suzanne. Belle-Rose cacha le papier sur son coeur, se recoucha et attendit. Sur ces entrefaites, Cornélius et la Déroute étaient arrivés à Paris, poussés par une inquiétude qu'ils ne cherchaient même pas à dominer. M. de Nancrais avait prévenu les désirs du sergent en lui délivrant un congé illimité. --Voilà une signature qui m'empêche de déserter, dit la Déroute en serrant le papier. Lorsque je commandais l'exercice et que je pensais à mon lieutenant, ma hallebarde était dans mes mains comme un fer rouge. --Va, dit M. de Nancrais, et tente tout pour le sauver. Si nous n'étions pas en temps de guerre et devant l'ennemi, tu ne partirais pas seul. Quant à Mme de Châteaufort, elle allait de la Bastille chez M. de Louvois, morne et désespérée. Cette fois, la fière et vaillante Espagnole se sentait vaincue. Un jour qu'elle était seule dans son oratoire, elle vit entrer Mme d'Albergotti. Oubliant à la fois et son amour abandonné et sa dévorante jalousie, elle courut vers sa rivale et lui prit les mains. --Sauvé? dit-elle. Suzanne secoua la tête. Geneviève laissa tomber ses bras. --Quoi! madame, le roi lui-même... --Le roi est le roi! dit Suzanne avec une poignante expression... c'est l'égoïsme couronné... Il s'est fait un bouclier de la raison d'État... J'ai pleuré à ses genoux, et me voilà! --Perdu! mon Dieu! perdu! s'écria Geneviève. --Non, pas encore; tant que je vis, j'espère. Geneviève, étonnée de ce langage ferme et résolu, se prit à regarder Suzanne. --Oh! continua la veuve, je ne suis plus la femme que vous avez vue à Compiègne. Je puis l'aimer sans crainte, à présent, et tout risquer pour le sauver. J'y jouerai ma fortune et ma vie. --Vous ne savez pas ce que c'est que M. de Louvois! dit Mme de Châteaufort, que le désespoir rongeait. --Je sais ce que peut un coeur honnête et déterminé. Il le hait, moi je l'aime; nous verrons. Geneviève étouffa un soupir. --Essayez, madame; tout ce que je pourrai faire pour vous aider, je le ferai. Suzanne lui ayant demandé où en étaient les choses depuis le jour de l'emprisonnement, Geneviève lui raconta tout ce qu'elle savait et tout ce qu'elle avait tenté. Au récit des tortures infligées à Belle-Rose, Suzanne frissonna. --Louis XIV est roi de France, et voilà ce qu'il permet! s'écria-t-elle avec l'horreur d'une amante épouvantée. Elles étaient encore ensemble quand un laquais vint avertir la duchesse qu'un homme était à la porte, insistant pour être introduit auprès d'elle. --Quel est cet homme? fit-elle. --Il m'a dit s'appeler la Déroute, répondit le laquais. --Qu'il entre tout de suite! dit Suzanne. --Que sais-tu et que veux-tu? reprit Mme de Châteaufort quand la Déroute eut été introduit. --Je sais que mon lieutenant est en prison, et je veux qu'il soit libre! répondit l'honnête sergent. --Eh bien! dit Suzanne, il faut le faire évader. --De la Bastille? Eh! madame, on réussirait aussi bien à tirer un damné des griffes du diable! Il y a des sentinelles à toutes les portes, et des portes à tous les couloirs, des guichetiers partout. Les murs ont vingt toises de haut, les fossés vingt pieds de profondeur, et je ne sais pas un trou où il n'y ait des barreaux gros comme le bras. --Cependant, dit Suzanne, il n'est pas de cachot, pas de forteresse, pas de citadelle d'où l'on ne puisse sortir. Rien n'est impossible à la volonté. --Rien, quand elle est aidée par le temps. Vous ne savez donc pas ce que c'est qu'une évasion d'une prison d'État? Il faut la méditer dans l'ombre, tromper mille regards, épier l'heure propice, ne rien donner au hasard. C'est l'oeuvre de la patience... Elle demande des années, et quand on réussit, il arrive parfois que le prisonnier a des cheveux blancs. Voulez-vous attendre, madame? --Oh! ce serait mourir, s'écria Suzanne. --Mon Dieu! que faire? reprit Geneviève. --Le tirer de la Bastille avec un ordre du ministre, continua le sergent. --Il ne le voudra pas! Il ne l'a pas voulu! dirent à la fois les deux femmes. --Oh! je m'entends! Il y a d'autres prisons en France, de petites Bastilles par-ci par-là dans les provinces. Obtenez seulement qu'on le transporte dans une d'elles, et je me charge du reste. --Que veux-tu dire? demanda Suzanne. --J'ai mon projet. Depuis vingt-quatre heures que je suis à Paris, j'ai déjà couru de tous côtés. Quand on a été soldat pendant dix ou douze années, on a des camarades partout. Le caporal Grippard, qui a fait un petit héritage, est ici avec quatre ou cinq vieux sapeurs prêts à tout. L'Irlandais est comme un enragé. Celui-là nous donnera un bon coup de main... Comprenez-vous? --Mais, dit Geneviève, ce sera une bataille. --Dame! fit le sergent, si les balles volent, on tâchera de les éviter. --Eh bien! j'aurai cet ordre! s'écria Suzanne. Va tout préparer. --J'y cours; mais il me faut quelque chose encore. --Quoi? --De l'or. --J'ai mes diamants! s'écria la duchesse. --Bon, avec ces petites pierres blanches on fait des pièces jaunes. Mme d'Albergotti courait à la porte, quand la Déroute l'arrêta. --Savez-vous un moyen de faire passer un avertissement à mon lieutenant? reprit-il. --Je l'ai, dit Geneviève. Un guichetier qui a été au service de mon père a déjà consenti, à prix d'or, à faire tenir un billet à Belle-Rose. --Recommandez-lui donc, madame, qu'il se mette au lit. Ce billet lui donnera un peu de courage, et sa feinte maladie permettra d'obtenir plus facilement un ordre de changement. Suzanne tenait déjà une plume à la main; elle écrivit promptement quelques mots. On a vu comment Belle-Rose les avait reçus. Suzanne se présenta le même jour chez M. de Louvois. La veuve de M. d'Albergotti fut introduite sur-le-champ; mais au nom de Belle-Rose, le ministre fronça le sourcil. --C'est une étrange persistance, dit-il; il me semble que j'ai déjà refusé sa mise en liberté. --Aussi n'est-ce point cela que je viens solliciter de votre clémence. --Qu'est-ce donc? --L'ordre d'enfermer Belle-Rose dans une prison où il puisse recevoir les secours et les consolations que réclament son état de santé. --Ah! il est donc malade? --L'ordre de lui appliquer la question ne vient-il pas de vous, monseigneur? répondit Suzanne. --Mais quel intérêt puissant vous fait agir en faveur de ce prisonnier? interrompit M. de Louvois dépité. --Je suis sa fiancée, répondit Suzanne, qui rougit, mais sans baisser les yeux. M. de Louvois s'inclina. --Que votre volonté soit faite! dit-il en écrivant quelques mots sur un ordre imprimé dont les blancs seuls étaient à remplir. M. de Louvois agita une sonnette: un huissier se présenta, il lui remit l'ordre et se leva. --Belle-Rose sera transporté à la citadelle de Châlons, dit-il; il vous sera permis de le voir. Après le crime dont il s'est rendu coupable, c'est tout ce que je puis faire pour lui, et encore ne l'aurais-je pas fait si vous n'étiez pas sa fiancée. La Déroute n'avait pas perdu de temps. Les hommes qu'il s'était associés n'attendaient qu'un signal pour agir, et sur l'avis qu'il reçut de Mme d'Albergotti, il se tint prêt. Le lendemain, à la tombée de la nuit, le lieutenant de la Bastille entra chez Belle-Rose et le prévint qu'un ordre du ministre l'envoyait à la citadelle de Châlons. --Une chaise de poste va vous conduire, lui dit-il. Belle-Rose se leva et s'habilla. Un exempt l'attendait dehors de la sombre forteresse; près de lui se tenaient deux soldats de la maréchaussée. Le postillon était en selle. L'exempt était le même qui l'avait arrêté rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, chez M. Mériset. L'un des gardes de la maréchaussée était Bouletord. L'ex-canonnier salua Belle-Rose d'un sourire. --Nous avons joué quitte ou double, j'ai gagné, lui dit-il. Belle-Rose passait sans répondre, lorsqu'en levant les yeux, il vit à cheval, en costume de postillon, l'honnête la Déroute qui faisait claquer son fouet, et venait de relever un bandeau qu'il s'était appliqué sur le visage afin de n'être pas reconnu. Un cri de surprise faillit jaillir des lèvres du prisonnier, mais le sergent promena un doigt sur sa bouche, et Belle-Rose sauta sur le marchepied de la voiture. --Eh! dit-il à Bouletord, c'est une autre partie qui commence. L'exempt s'assit à côté de Belle-Rose. Les deux gardes se placèrent sur la banquette du devant, et la Déroute brandit son fouet. --Eh! camarades, s'écria-t-il, passez vos bras dans les courroies, la route est mauvaise, il y aura des cahots. --Que diable dit-il? murmura l'exempt; la route est unie comme un parquet, voilà un mois qu'il n'a plu! Belle-Rose ne dit rien et passa le bras dans une courroie qu'il serra fortement. Évidemment le conseil était pour lui. L'or de la duchesse avait fait merveille. La Déroute avait grisé dix postillons avant de découvrir celui qui devait conduire la chaise du prisonnier. Quant à celui-ci, il n'avait pu résister à l'offre d'une bourse où les louis brillaient entre les mailles de soie. Sa philosophie avait estimé qu'une veste de drap bleu galonné d'argent, une culotte de peau, de grosses bottes et l'honneur de conduire un prisonnier d'État ne valaient pas deux mille livres. La voiture se mit à rouler du côté de la barrière d'Enfer; à quelques lieues de là, un peu après Villejuif, un embarras força la voiture de s'arrêter. Un arbre était abattu sur un côté de la route; de l'autre côté, on voyait un chariot immobile. --Eh! l'homme au chariot, cria la Déroute, faites place aux gens du roi. L'homme au chariot sortit sa tête du milieu des bottes de foin, bâilla, étendit les bras et se rendormit. La Déroute lui lança un coup de fouet, mais la mèche alla frapper contre le foin, à trois pieds du dormeur. --Eh! monsieur l'exempt, dit la Déroute, voilà un terrible dormeur qui barre le chemin. Priez donc un de vos braves de lui frotter les oreilles. L'exempt ouvrit la portière et Bouletord sauta sur la route. Il commença par tirer l'attelage du chariot, qui partit; mais le dormeur, réveillé par la secousse, descendit du milieu de ses bottes de luzerne, et courut à Bouletord, qui tout d'abord lui mit la main au collet. Malheureusement l'homme au chariot n'était pas d'humeur à se rendre sans résistance; il répondit par un coup de poing si rude, que Bouletord roula par terre. Aussitôt la Déroute poussa ses chevaux avec tant d'adresse, que la roue donna contre l'arbre et la chaise versa du côté de l'exempt, dont Belle-Rose se fit un marchepied pour sortir du carrosse. Quatre ou cinq hommes qui semblaient surgir de terre s'élancèrent sur le chemin et coururent à la voiture comme pour aider la Déroute à la relever. Au milieu du trouble où cette chute avait jeté l'exempt, ni lui ni son camarade ne songèrent à la possibilité d'une embuscade. Les nouveaux venus avaient la mine d'honnêtes gens qui ne demandaient qu'à les secourir; mais l'exempt et le garde, tirés de la chaise par leurs soins, furent à l'instant même garrottés et bâillonnés. Quant à Belle-Rose, il aidait Cornélius, qui n'était autre que l'homme au chariot, à se rendre maître de Bouletord. --Soyons sage, dit Belle-Rose à l'ex-canonnier, qui, tout meurtri des coups qu'il avait reçus, écumait de rage dans une ornière; c'est encore une partie que je gagne. Quand l'exempt et les deux gardes furent hors d'état de se défendre, la Déroute et ses camarades s'employèrent à redresser la voiture. --Voilà ce qui s'appelle emporter une citadelle sans brûler une amorce, dit le sergent. Cornélius coupa les traits des chevaux qu'on débarrassa de leurs harnais; il sauta sur l'un d'eux et conduisit les deux autres à Belle-Rose et au sergent. --Une minute encore, dit la Déroute; ces messieurs pourraient s'enrhumer si nous les laissions sur la route. La nuit est fraîche. Aidé par ses camarades, il porta l'exempt et les gardes dans la voiture, cadenassa les portières et se retira après les avoir salués poliment. --Alerte maintenant, et vous, dépêchez! dit-il aux compagnons de Grippard, qui se jetèrent dans les champs. La Déroute poussa les chevaux dans un petit chemin, où Belle-Rose et Cornélius le suivirent. Au bout d'un quart d'heure, les cavaliers aperçurent la flèche aiguë d'une chapelle qui se dessinait en noir sur le ciel pur. --Un coup d'éperon, et nous y sommes, dit le sergent. A la porte de cette chapelle, deux femmes attendaient, immobiles et pleines d'anxiété. --Voici l'heure, et je n'entends rien encore! disait l'une. --Mon Dieu! reprit l'autre, sauvez-le, et faites-moi mourir! Chacune d'elles entendait les pulsations de son coeur; leurs yeux ne quittaient le pâle sentier que pour se lever vers le ciel. --On l'aura peut-être tué, dit Geneviève si bas que sa voix passa comme un soupir entre ses lèvres blanches. --Il me semble que s'il était mort, je serais morte, répondit Suzanne. Au fond de la chapelle, un prêtre était en prières auprès de l'autel. Tout à coup on entendit rouler le galop retentissant de quelques chevaux lancés à toute bride. Les deux femmes, le corps en avant, cherchaient à voir dans la nuit; bientôt elles aperçurent trois cavaliers, et reconnurent celui qui galopait à leur tête. --Sauvé! dirent-elles les yeux baignés de larmes, et, par un mouvement spontané, elles se jetèrent dans les bras l'une de l'autre. Cependant les trois cavaliers arrivaient; Geneviève s'arracha des bras de Suzanne plus pâle qu'une morte. --Adieu! dit-elle; soyez bénie, madame, vous qui l'avez sauvé! Suzanne voulut retenir Geneviève; tant de résignation mêlée à une si profonde douleur la touchait. --Laissez, madame, reprit Geneviève d'une voix éteinte; il vous aime, soyez heureuse. Elle entra dans la chapelle et fit quelques pas; mais, brisée par la souffrance, elle tomba sur ses genoux derrière un pilier. Belle-Rose sauta de cheval et se trouva dans les bras de Suzanne. --Libres! libres tous deux! lui dit-elle à l'oreille. Belle-Rose la pressa sur son coeur et colla ses lèvres au chaste front de sa fiancée. Mais déjà la Déroute et Cornélius étaient allés prendre derrière la chapelle des chevaux anglais dont l'Irlandais connaissait la vitesse. --Vite à cheval, dit le sergent, chaque parole nous vole une lieue. --Oui, Jacques, fuyez, fuyez promptement, ajouta Suzanne. --Moi, fuir! dit Belle-Rose; je vais au camp. --Ah! ah! fit la Déroute, il serait plus court alors de retourner à la Bastille. --Mais on m'entendra... on me jugera! --Et l'on vous fusillera, interrompit la Déroute; après ça, si c'est votre idée, partez, je vous suis. Cornélius intervint; mais Belle-Rose n'aurait pas cédé, si Suzanne elle-même ne l'eût prié de fuir pour l'amour d'elle. --Moi, je demeure pour vous défendre, et quand j'aurai obtenu votre grâce, j'irai moi-même vous en porter la bonne nouvelle. Cependant Geneviève était restée agenouillée à l'ombre du pilier; elle priait les mains jointes. On entendait dans le sanctuaire la voix du prêtre qui officiait et, sous les voûtes de la vieille chapelle, les bruits incertains et doux qui chantaient comme l'écho d'une mystérieuse prière. Le visage de Geneviève était tout trempé de larmes; les sanglots déchiraient sa poitrine, et ses mains amaigries se collaient à son coeur plein d'une indicible douleur. «Mon Dieu, disait-elle, je vous ai offert ma vie comme une expiation, j'ai voulu boire jusqu'à la dernière goutte le calice amer que vous m'avez présenté, afin que mes péchés me fussent remis... J'ai prié, j'ai pleuré, j'ai souffert, et cependant, mon Dieu, je l'aime toujours!... O vous, mère divine du Christ, qui êtes tendre et miséricordieuse, vous à qui la douleur a enseigné la bonté, vous qui êtes secourable aux affligés, vous prendrez