The Project Gutenberg EBook of La Vita Nuova, by Dante Alighieri This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: La Vita Nuova Author: Dante Alighieri Release Date: February 11, 2006 [EBook #17736] Language: French Character set encoding: ISO-8859-1 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VITA NUOVA *** Produced by Marc D'Hooghe. LA VITA NUOVA (La Vie Nouvelle) PAR DANTE ALIGHIERI TRADUCTION ACCOMPAGNÉE DE COMMENTAIRES par MAX DURAND FARDEL PARIS 1898 A M. CHARLES DEJOB MAÎTRE DE CONFÉRENCES A LA FACULTÉ DES LETTRES FONDATEUR DE LA SOCIÉTÉ D'ÉTUDES ITALIENNES _Hommage_ _de grande estime et de vive affection._ MAX. DURAND FARDEL. Octobre 1897. PRÉFACE La _Vita nuova_ est un roman d'amour, hymne de l'amour glorieux, lamento de l'amour brisé. C'est aussi un roman psychologique, qui diffère de ceux qu'affectionne notre littérature contemporaine par l'élévation et la pureté des sentiments exprimés et le silence gardé sur les sensations éprouvées. C'est encore un livre de mémoire où le poète retrace, presque jour par jour, les impressions nouvelles et naïves d'une âme que le contact du monde n'avait encore qu'à peine effleurée. Si la _Divine Comédie_ n'est que bien imparfaitement connue en France, et si, à la plupart de ceux-là mêmes qui la lisent dans sa langue, elle n'est à proprement parler familière que dans une partie de sa vaste conception, on peut dire que la _Vita nuova_ est inconnue chez nous. Nous sommes bien habitués à unir le doux nom de Béatrice au grand nom de Dante, mais c'est tout. La Bibliothèque nationale ne possède que deux traductions de la _Vita nuova_. L'une et l'autre se trouvent enfouies et sont demeurées très ignorées, dans une traduction de la _Divine Comédie_: l'une de Delescluze, annexée à une traduction de la _Comédie_ de Brizeux (1891), dépourvue de notes ou commentaires, l'autre de Séb. Rhéal, celle-ci très incomplète.[1] La _Vita nuova_ n'est pas, comme la _Divine Comédie_, une création fantastique et sibylline, sortie tout entière d'une des imaginations les plus extraordinaires qui se soient imposées à là postérité. C'est une histoire vraie dont la forme romanesque ne fait qu'ajouter à la puissance de vie qui l'anime. C'est l'histoire, enfantine d'abord, puis romanesque, puis pathétique, de doux amants du treizième siècle. Elle nous permet de plonger nos regards dans une époque curieuse, mal connue, époque de transition entre le crépuscule mourant du moyen âge et l'aurore naissante de la Renaissance. Si, dans la traduction que j'ai publiée de la _Divine Comédie_[2] j'ai cru, à tort ou à raison, pouvoir changer la forme du récit tout en gardant l'intégrité du texte conservé, et en éliminer seulement des formes scolastiques et des détails topographiques et historiques qui ne pouvaient que la rendre difficile et confuse au lecteur français, et n'étaient propres à toucher que les compatriotes du poète, la traduction que je viens offrir de la _Vita nuova_ est absolument littérale. Cette publication m'a été conseillée, comme mes autres études sur la _Divine Comédie_ et sur la personne de Dante, par le désir de vulgariser dans notre pays l'oeuvre du grand Italien, dont le nom a conquis l'immortalité, tandis que les produits de son génie sont à peine connus chez nous, en dehors d'un cercle bien restreint de lecteurs et d'admirateurs. La _Vita nuova_ est une oeuvre pleine de charme, et suggestive au plus haut point. C'est une oeuvre humaine, dont l'intérêt ne se limite pas aux personnages qu'elle met en scène et à l'époque où ils se meuvent. Restent le coloris du style et l'harmonie des vers, dont le traducteur a cherché à s'inspirer, mais qu'il ne lui était pas possible de s'approprier. Voici cependant ce que dit Dante lui-même à ce propos: «Les écrits poétiques ne sauraient se prêter à la transportation dans une autre langue. Néanmoins, s'il est impossible au traducteur de donner un équivalent littéral au langage allégorique et aux expressions mystérieuses de ses vers, et d'en reproduire les beautés, on peut au moins en pénétrer le sens littéral et suivre le poète dans la succession de ses sentiments et de ses pensées.»[3] MAX DURAND-FARDEL. 1897. INTRODUCTION I Toute l'histoire de Dante tient entre trois dates précises. Il naquit à Florence en 1265. Il fut élevé au Priorat, la plus haute magistrature de son pays, en 1300. Il mourut à Ravenne en 1321, âgé de 56 ans. Après avoir pris part, pendant un temps bien court, au gouvernement de la République florentine, il fut soudain précipité du pouvoir par le jeu mortel des factions et, victime d'accusations infâmes, condamné en 1301 à la confiscation de sa modeste fortune, à l'exil, et au bûcher s'il reparaissait dans sa patrie. Son existence pendant ces longues années d'exil est demeurée fort obscure. On sait qu'il erra d'hospitalités en hospitalités, de châteaux en châteaux, de couvens en couvens, «montant les escaliers des autres et mangeant le pain d'autrui». On suit sa trace à Vérone, à Padoue, à Sienne, à Bologne, à Crémone, près de tels ou tels personnages, de ces tyrans qui se partageaient les provinces, les villes, les châteaux, découpant chacun à leur tour cette malheureuse Italie dont le sort lui arrachait de si éloquentes objurgations. On le suit encore à Paris, où son séjour a été sans aucun doute contesté à tort. Devenu Gibelin après son exil[4], il s'était uni d'abord à quelques efforts pour rouvrir leur patrie à ses compagnons d'exil. C'est ainsi qu'il aurait pris part en 1304 à une tentative armée des Gibelins exilés contre la Florence Guelfe, et que plus tard il aurait voulu entraîner contre Florence l'empereur Henri VII, Arrigo, descendu en Italie pour y rétablir l'autorité de l'Empire. Mais il ne tarda pas à se séparer d'un parti qui ne lui offrait que des sujets de dégoût ou des témoignages d'impuissance. Son existence se manifestait alors de temps à autre par des lettres, dont un bien petit nombre sont parvenues jusqu'à nous, par des protestations hautaines, par quelques interventions diplomatiques, par des proclamations empreintes du plus ardent patriotisme envers cette Italie qui existait encore à peine, mais dont les tronçons épars semblaient se réunir dans son coeur par une secrète divination. Pendant ce temps, les premiers fragmens de son grand poème commençaient à se répandre dans la foule. La vie qu'il menait alors se révèle à nous aujourd'hui par les oeuvres que lui dictaient ce qu'on peut appeler ses idées fixes, c'est-à-dire la constitution monarchique de la Société civile sous le sceptre de l'Empire, à côté de la Société théocratique sous le pallium de la Papauté, l'ennoblissement de la langue vulgaire de son pays, le redressement d'une société confuse et dépravée, enfin la contemplation de la mort, à laquelle nous devons la Divine Comédie. De la première partie de sa vie, il ne nous reste à peu près aucune trace qu'ait pu marquer l'attention ou le souvenir de ses contemporains. Il ne nous reste que la _Vita nuova_ qu'il nous a laissée et que l'on pense avoir été composée en 1291 ou 1292, peut-être plus tard, mais certainement avant 1300. On ne peut y ajouter que quelques poésies légères, et les études opiniâtres dont _Il Convito_ nous fait la confidence.[5] Celles-ci doivent avoir rempli surtout le temps écoulé entre la mort de Béatrice et son accession au pouvoir. C'est encore à cette époque de sa vie qu'appartient son mariage. Il s'est toujours tu sur la place que cette union avait pu tenir dans son coeur ou prendre à la direction de sa vie. Et le nom de Gemma Donati ne se rattache plus au nom glorieux de Dante que par la progéniture qu'elle lui a donnée. II J'ai pensé qu'il était à propos de rappeler les traits principaux de l'existence du Poète de la _Vita nuova._ Ce n'est pas ici le lieu de s'étendre sur ce sujet. Quant à ses différentes oeuvres comme _de Vulgari eloquio_ ou _de Monarchia_, il paraît assez difficile de leur assigner une date, relativement en particulier à la _Vita nuova_, qui doit seule nous occuper ici. Pour ce qui est de _Il Convito_, c'est une oeuvre de longue haleine que M. Whitehead pense avoir été commencée avant son priorat (1300), et continuée plus tard dans les jours d'exil.[6] D'après ce que son auteur annonçait, on doit croire qu'il n'a pas été terminé. Je voudrais seulement essayer de reconstituer un peu la personnalité du Poète durant la période qui correspond à sa passion pour Béatrice et celle qui a suivi la mort de la _Donna gentile_. Nous ne possédons sur ce sujet qu'un bien petit nombre de notions. Cependant il me semble possible de s'en faire quelque idée qui ne soit pas trop éloignée de la réalité. La famille de Dante, dont il se plaît a faire remonter l'origine à des temps très lointains, ne paraît avoir eu à Florence qu'une situation très modeste. Il perdit son père à l'âge de dix ans. Les Alighieri étaient sans doute dans l'aisance. Dante possédait lui-même, lors de son priorat, plusieurs propriétés, tant à Florence que dans les environs, dont nous ne connaissons pas l'importance, et dont la confiscation accompagna sa condamnation à l'exil. Et l'on pourrait dire, si cette expression était de mise ici, qu'il appartenait à une bourgeoisie aisée. Quant à la personne de son père, on n'en connaît rien. Et ce silence absolu dans les souvenirs conservés de cette époque, comme dans l'oeuvre de son fils, donne à penser qu'il ne tenait pas une grande place dans le monde de Florence. il n'est fait mention de lui que dans le commentaire de Boccace, à propos de l'invitation qui lui fut adressée par le Signor Folco Portinari, et à laquelle il amena son fils Dante, encore enfant.[7] Dante avait perdu sa mère (_Bella_) de bonne heure, et son père s'était remarié. Mous ne savons pas la part que sa belle-mère (_matrigna_) a pu prendre aux premières années de sa vie, et à son éducation. Quoi qu'il en soit, celle-ci paraît avoir été très soignée, et l'on ne peut s'empêcher de remarquer que tout, dans ses habitudes d'extrême politesse, dans la délicatesse et le raffinement de son langage, semblerait porter l'empreinte d'une éducation féminine. Boccace affirme qu'il montra une aptitude précoce aux études théologiques et philosophiques. C'était là du reste le champ où s'exerçait à peu près exclusivement la scolastique d'alors. Dante nous apprend lui-même[8] que ce ne fut qu'après la mort de Béatrice, par conséquent entre vingt-cinq et trente ans, qu'il se mit à suivre les écoles des religieux et des philosophes, s'en étant sans doute tenu jusque-là à des études élémentaires, et que, «grâce à ce qu'il savait de grammaire et à sa propre intelligence, il se mit en état au bout de trente mois d'étude de venir chercher des consolations dans les écrits de Boece et de Tullius» (c'est ainsi qu'il appelle toujours Cicéron). Il ne paraît guère avoir su le grec, qui du reste n'était encore que peu répandu à cette époque. Mais il acquit de bonne heure des notions de tout. Il était familier avec la cosmographie et avec l'astrologie (astronomie) de ce temps-là. Il avait beaucoup de goût pour les arts, la musique surtout, et il avait étudié le dessin auprès de son ami Giotto et de Cimabue. Quant à la poésie,bien «qu'il se fût de bonne heure exercé à rimer», c'est à son amour pour Béatrice, morte en 1290, qu'il rapporte lui-même le développement de ses instincts poétiques. On paraît assez incertain au sujet de la part qu'a pu prendre à son éducation Brunetto Latini, dont il parle dans la _Comédie_ avec des expressions d'une reconnaissance attendrie.[9] Brunetto Latini était né à Florence en 1210; il y est mort en 1284. Il était en 1263 à Paris, et il a fait un long séjour en France. Il ne rentra à Florence qu'en 1266, avec les autres exilés Guelfes. Ce n'est donc qu'après l'âge de dix-neuf ans que Dante a pu s'entretenir avec lui, car il ne s'est agi peut-être que d'un commerce plutôt intellectuel et aflectueux que d'un enseignement proprement dit. On ne peut pas prendre à la lettre les témoignages excessifs que nous trouvons dans la _Vita nuova_ de la passion de Dante pour Béatrice. Il ne faudrait pas nous le représenter, comme on pourrait être tenté de le faire, passant son temps à courir les rues à la recherche de cette beauté dont son coeur ne pouvait se détacher. Ce serait, dit M. Del Lungo, en faire un Dante ridicule.[10] S'il a pu concevoir dès son enfance une passion qui ne devait jamais s'éteindre (en dépit d'éclipses passagères), on doit croire que, dans cette âme extraordinaire, la pensée et l'imagination n'ont pas dû montrer une moindre précocité. Le désordre où vivait la société d'alors, les révolutions incessantes que subissait le gouvernement de son pays, le spectacle humiliant et scandaleux qu'offrait le gouvernement de l'Église, depuis le trône de saint Pierre jusqu'aux dernières ramifications du monde ecclésiastique, ont dû faire éclore de bonne heure, dans cette tête puissante et dans ce coeur d'une merveilleuse sensibilité, bien des rêves étranges et des conceptions extraordinaires, s'agiter bien des doutes cuisans, peut-être même se former déjà des fantasmagories délirantes. Dante menait pendant cette première jeunesse une vie assez retirée[11], et ne paraît pas avoir précisément vécu dans le monde, comme nous entendons ce mot, où peut-être sa situation personnelle ne l'appelait pas, et dont son propre caractère pouvait l'éloigner. Cependant il avait des amis parmi les jeunes gens de son âge, et il paraît les avoir choisis parmi les jeunes littérateurs les plus distingués, les rimeurs, comme on les appelait alors, et il était lui-même un rimeur. Du reste, il ne nous éclaire pas lui-même sur son genre de vie et ses habitudes. On peut remarquer que, soit dans les récits en prose de la _Vita nuova,_ soit dans les vers qu'ils encadrent, il ne s'écarte pas un instant de ce qui touche à Béatrice, qu'il s'agisse d'incidens quelconques ou de sa propre pensée. Les moeurs étaient sans doute très relâchées à Florence. Boccace nous dit que c'est un sujet d'étonnément (_una piccola maraviglia_) qu'alors qu'on fuyait tout plaisir honnête, et qu'on ne songeait qu'à se procurer des plaisirs conformes _alla propria lascivia,_ Dante ait pu aimer autrement.[12] Du reste, le poète a exprimé lui-même l'étonnement que pourrait causer l'empire que «tant de jeunesse avait pu exercer sur ses passions et ses impulsions».[13] Cependant, si la pureté de sa passion pour Béatrice n'a subi aucune tache, il ne paraît pas que l'on puisse en dire autant pour ce qui concerne d'autres périodes de son existence. La virulente admonestation qu'il se fait adresser par l'Ombre de Béatrice au sommet du Purgatoire[14] est une confession touchante des écarts dont il témoigne un repentir si poignant. A quelle époque peut-on faire remonter ces allusions à certains incidens dont on a cru retrouver quelques indices dans l'oeuvre du Poète, et qu'a rassemblés la légende? dirons-nous la malignité? Ce n'est sans doute pas dans les années qui ont suivi la mort de Béatrice. Ce n'est pas alors que nous les savons remplies par les études auxquelles il se livrait avec un tel entraînement, et par les préoccupations de la vie politique où il entrait, que nous pouvons lui attribuer avec quelque vraisemblance des habitudes de dissipation.[15] Lorsque la Béatrice du Purgatoire lui reprochait, sous le voile de l'allégorie, de s'être abandonné aux vanités du plaisir, alors qu'il n'avait plus l'excuse de la jeunesse et de l'inexpérience[16], Dante nous laisse clairement deviner que c'est au temps de sa maturité, c'est-à-dire de sa vie errante d'exilé, que doivent être rapportés ses faiblesses et ses remords. Il est encore un point que je voudrais toucher. On s'est plu à voir dans la _Divine Comédie_ une _construction architecturale_ (Giuliani) dont le plan aurait été arrêté par le Poète de temps en quelque sorte immémorial, et dont la conception remonterait aux époques mêmes de sa jeunesse; et l'on s'appuie sur maint passage de la _Vita nuova_ dont l'interprétation est en effet assez problématique. Je ne crois pas qu'il en soit ainsi. La _Vita nuova_ est une oeuvre qui déborde de jeunesse et d'illusion; c'est au bord de clairs ruisseaux ou dans des milieux mondains que la scène se déroule, et les douleurs les plus poignantes y revêtent une douceur infinie; et, si le coeur se révolte, ce n'est que contre la nature et ses décrets impitoyables, et l'âme du Poète ne semble atteinte que par les blessures que ceux-ci lui ont infligées. La _Divine Comédie_ est l'oeuvre d'un âgé mûri, et qui a traversé les expériences les plus terribles et les épreuves les plus cruelles de la vie. Elle est l'expression des amertumes, des rancunes, des indignations que laissent les déceptions, les iniquités, et les trahisons. Elle est le cri d'un coeur torturé par la méchanceté des hommes. Je ne pense donc pas que le poète de la _Vita nuova_, quand il la composa, ait eu une intuition prévise de la _Divine Comédie_. Quant aux passages auxquels je viens de faire allusion, et sur lesquels j'aurai à revenir dans mes _Commentaires_, il faut croire qu'ils y auront été introduits par de tardives interpolations. III Si l'on veut comprendre la construction et, si je puis ainsi dire, l'économie littéraire de la _Vita nuova,_ il est nécessaire de jeter un coup d'oeil sur l'état de la littérature au moyen âge. Pendant la longue période à laquelle on a donné ce nom, tandis que les moines, penchés sur les manuscrits héroïques de l'antiquité, préparaient à la Renaissance un héritage qu'ils lui conservaient pieusement, et tandis qu'une jeunesse avide de savoir se pressait de toutes parts vers les écoles célèbres d'alors, --pour s'y battre à coups des syllogismes sur le dos de la scolastique,--deux langues se formaient, la langue Italienne et la langue Française. Après avoir secoué le joug du latin, elles s'essayaient dans des idiomes, informes d'abord, puis devenus peu à peu capables de vivre de leur vie propre. Dans les régions qui devaient être un jour le coeur de la France, les contes, les fabliaux, les mystères, s'inspiraient d'une verve libre, ironique, frondeuse, familière, souvent grossière, où Boccace a puisé ce qui lui a été depuis repris si largement. Les chansons de geste venaient y mêler leurs accens héroïques, et une poésie dite _courtoise_, mêlée de fables païennes et de légendes chrétiennes, était promenée dans les nobles résidences par les trouvères et les troubadours. Mais en général la langue d'Oïl ne dépassait guère l'idylle et la pastorale, et elle s'élevait rarement jusqu'aux régions éthérées où se plaisaient les langues du midi.[17] Dans les pays du soleil, en Provence et en Italie, c'était des vers et des vers d'amour, où les rimeurs d'alors, comme tant de nos rimeurs modernes n'entretenaient guère leurs lecteurs, ou leurs auditeurs, que de leurs propres extases ou de leurs désespérances. Ces productions légères, que l'imprimerie ne pouvait encore conserver, se gardaient, se communiquaient dans l'intimité, étaient adressées aux gens lettrés, aux femmes, et s'échangeaient en manière de correspondances, se transmettant de mains en mains, comme ailleurs les produits d'une verve moins personnelle se laissaient colporter par les jongleurs et les ménestrels. C'est ainsi que Dante lui-même, et les Guido, et toute la phalange des rimeurs de la langue du Si ou de la langue de l'Occo, jusqu'à Pétrarque enfin, préludaient aux accens plus virils de la _Divine Comédie_ et de la _Jérusalem délivrée_. Dante, dont l'oeuvre devait devancer l'époque où il vivait, appartenait encore à celle-ci par les sujets de ses premiers essais lyriques. Il aimait, comme tant de ses contemporains, à reproduire en rimes les événemens qui avaient frappé son attention, comme les émotions de son coeur et les rêves de son imagination. La passion qui occupa la fin de son enfance et son adolescence, et à l'histoire de laquelle est consacrée la _Vita nuova_, fournit à ses instincts poétiques, comme il te déclare lui-même, une matière féconde. Et, «comme il s'était déjà de bonne heure essayé aux choses rimées», tous les incidens de sa vie amoureuse, et les drames qui pouvaient s'y rattacher, comme en peuvent rencontrer les existences les plus simples et les plus modestes, et ce que suscitaient en lui les mouvemens de son âme, ou bien les choses du dehors, devinrent les sujets des _canzoni,_ des sonnets, des ballades, qui forment la trame de la _Vita nuova_. Quelque temps après que la mort de la femme qu'il avait aimée fut venue tarir la source de ses expansions lyriques, il les recueillit, et il les reproduisit «dans ce petit livre, sinon textuellement, du moins suivant la signification qu'elles avaient.» Mais d'abord il en fit un choix, il les retoucha, il y introduisit sans doute plus d'une interpolation, et il les relia par une prose qui nous aide à reconstruire cette douce et tendre histoire, mélancolique aurore des jours orageux que la destinée lui préparait. IV Ce que j'ai appelé plus haut l'économie littéraire de la _Vita nuova_ est tout à fait particulier. Celle-ci nous rappelle ces monumens composites où l'on retrouve le style et l'époque des constructions qui se sont superposées. Les élémens dont elle se compose peuvent être ramenés à trois ordres différens: 1° Une prose qui nous expose le récit. Son développement comprend la succession d'événemens, d'impressions et de sentimens dont l'évolution constitue la charpente même de l'oeuvre; 2° Des vers, sous forme de _canzoni_, de sonnets, de ballades se rapportant aux momens successifs que suit l'action du poème; 3° Des explications, divisions et subdivisions à l'infini, lesquelles, conformément aux règles de la scolastique, se rapportent à la structure et à la signification de chacune de ces poésies. Le tout est contenu dans quarante-trois chapitres. Mais cette exposition n'est pas précisément conforme à l'ordre chronologique de la composition. Il n'est pas douteux que la première émanation de la _Vita nuova_ appartient aux petits poèmes dans lesquels l'auteur nous initie aux sentimens intimes dont l'expression rimée est la trame véritable de son oeuvre. Chacun d'eux est le tableau, achevé dans sa concision, d'un état d'âme sollicité par les circonstances extérieures ou par sa propre inspiration. Si l'on veut bien se reporter à ce qui a été exposé plus haut (page 16) au sujet des habitudes littéraires de cette époque, on pourra suivre la genèse de chacune de ces poésies, où l'auteur reproduisait à mesure, sous la forme que lui dictaient et son époque et son génie, ses impressions et ses pensées du moment. Ceci comprend un intervalle de 16 années, si l'on veut compter depuis la première (1274) où naquit l'amour de Dante pour Béatrice jusqu'à la mort de celle-ci (1290); mais en réalité le roman ne déroule ses péripéties que pendant une durée de trois ou quatre années. C'est après la mort de Béatrice que le Poète a rassemblé les expressions de ses expansions poétiques, et leur a donné un corps en composant, avec ses souvenirs, la prose qui sert à les relier. Pour des raisons que nous ne connaissons pas, il a laissé en dehors un certain nombre de pièces rimées qui avaient été certainement composées aux mêmes époques, et se rapportaient aux mêmes sujets et aux mêmes idées que les pièces conservées «dans ce petit livre». Dans la plupart des éditions italiennes de la _Vita nuova_, le texte du poème est suivi d'un appendice comprenant: _altre rime spettanti alla Vita nuova._ Toutes ces poésies (_rime_), sonnets, canzoni, etc., ne tiennent pas une place égale dans le poème. J'ai reproduit dans les _Commentaires_ celles qui m'ont paru se rattacher plus directement à tels ou tels chapitres, c'est-à-dire aux circonstances qui y sont relatées. C'est donc aux premières années qui ont suivi la mort de Béatrice qu'il faut rapporter ce travail de reconstruction. On s'accorde généralement à le placer vers les années 1291 et 1292, ainsi que la composition de la prose, qui enveloppe la poésie comme la chair d'un fruit en enveloppe le noyau. Il est probable qu'il a retouché les produits de ses inspirations journalières, et on ne saurait douter, qu'il n'y ait introduit après coup plus d'une interpolation, car il y a plusieurs passages de la _Vita nuova_ dont l'interprétation ne paraît possible que moyennant une telle supposition. Cette prose nous aide à établir la filiation des circonstances qui ont sollicité ou inspiré les pièces poétiques. Elle n'est souvent que comme la préparation de celles-ci, et le même récit peut se reproduire ainsi sous deux formes successives. Quelquefois aussi cette double expression d'événemens ou d'impressions identiques se présente sons des formes un peu différentes. C'est comme un motif musical que le compositeur répète dans un ton différent ou avec des développemens nouveaux. V Cette traduction est absolument littérale. On reconnaîtra aisément que le traducteur a sacrifié plus d'une fois les exigences du style moderne au scrupule de s'écarter le moins possible d'un style encore médiéval, mais alors nouveau, _dolce stil nuovo_, qui est un des charmes de cette oeuvre. Il s'est contenté de conserver la coupe des morceaux rimes. C'est tout ce qu'il pouvait faire, toute tentative de reproduire en vers une oeuvre poétique ne pouvant que compromettre la fidélité de la traduction, en raison des nécessités et des procédés d'une prosodie tout autre que celle du modèle. Et la pensée du Poète est toujours si nette et si concise qu'il n'a été que très rarement nécessaire d'intervertir l'ordre de leur alignement. La seule modification que je me sois permise dans la construction générale de l'oeuvre a été de renvoyer aux _Commentaires_ les analyses scolastiques qui accompagnent chacun des poèmes. Il m'a semblé que cette dichotomie glaciale n'était pas à sa place parmi ces lignes de grâce et d'émotion. Mais on la retrouvera fidèlement reproduite dans les commentaires se rapportante chacun des chapitres. Le présent travail n'est pas une oeuvre d'érudition. Il a été fait sur le texte de Fraticelli et sur celui de Giuliani. Les textes qu'ont pu suivre ces savans éditeurs de la _Vita nuova_ avaient dû subir avant eux bien des vicissitudes. Je ne sais si tous les efforts de l'érudition italienne parviendront à les rétablir dans leur pureté primitive: il y a longtemps qu'on y travaille. Un récent fascicule publié par la _Società Dantesca Italiana_[18] nous fournit un grand nombre d'exemples des variantes infinies qu'ont pu y introduire les erreurs, les inattentions, les fantaisies de nombreuses générations de copistes. Il m'a paru que ces variantes et ces corrections portaient surtout sur des lettres ou des syllabes, rarement sur des mots entiers, sans parler de la ponctuation qui a dû être bien souvent défectueuse. Mais il ne m'a pas semblé que les intentions de l'auteur aient eu beaucoup à en souffrir. Et ce qui doit nous intéresser ici, c'est uniquement ses sentimens, sa pensée, son imagination. Il n'est peut-être pas un des incidens de la vie de Dante ou un des passages de sa production poétique qui n'ait été l'objet de disquisitions contradictoires portant sur la valeur des textes transmis à la postérité (les manuscrits originaux ayant rapidement disparu), ou sur les dates ou sur la succession des événemens auxquels ils font allusion. Comme tout est extraordinaire dans la vie comme dans l'oeuvre du Poète, on n'a pu parvenir à déterminer, avec quelque précision, même l'époque approximative où ces oeuvres ont été conçues, achevées, ou se sont succédé. Et encore, l'énormité et la diversité de l'oeuvre prise dans son ensemble, comment la concilier avec une existence aussi profondément mouvementée? Il est même une époque qui semblait devoir être fermée à son activité littéraire. Après la _tributazione_ qui a suivi la mort de Béatrice (1290), nous voyons son existence remplie par le travail et l'étude: il consacre des années, trente mois (_Il Convito_), à l'étude du latin, que jusqu'alors il ne possédait qu'imparfaitement et où il devait trouver ses auteurs de prédilection, à l'assiduité aux leçons des philosophes et des théologiens. Puis son entrée officielle dans la vie publique[19], puis son Priorat[20], sa durée courte mais effective, puis les premières années de son exil et l'agitation politique à laquelle il s'associe.... Voilà, si l'on considère la vie qu'il pouvait mener, bien des sujets de stupéfaction, on pourrait dire d'une sorte de vertige. N'ayant pas qualité pour intervenir dans les débats dont ces sujets ont été, dont ils sont encore tous les jours, l'occasion, j'ai dû m'en tenir à la tradition, plus ou moins légendaire, que j'ai pu demander aux sources les plus autorisées, et à la représentation, aussi fidèle qu'il m'a été possible, du texte, sinon officiel, du moins accepté de la _Vita nuova_. Les _Commentaires_ dont j'ai accompagné la traduction du texte concernent les interprétations de la partie symbolique et philosophique du poème, et ont en même temps pour objet de ramener à l'esprit du lecteur la propre personnalité du Poète et le tableau de son époque et de son milieu, et les images qui ont dû frapper ses yeux. J'ai demandé à quelques-uns des historiens de l'oeuvre de l'Alighieri, à Carducci, à del Lungo, aux récentes et compendieuses publications de Leynardi et de Scherillo[21], à de nombreux articles du _Giornale Dantesco_, etc., des renseignemens sur les faits contemporains du poème; j'ai interrogé leurs propres opinions et leurs sentimens. Mais je m'en suis rapporté surtout à ce dont m'avait pénétré une longne communion avec la personne et avec l'oeuvre du Poète de la _Divine Comédie_. Mais, en vérité, était-il indispensable d'aller plus loin et de remonter plus haut? La littérature Dantesque d'aujourd'hui s'est naturellement approprié toutes celles qui l'ont précédée, et elle les résume. Et je ne crois pas qu'il soit nécessaire, pour comprendre le Poète de la _Vita nuova_, de repasser par toutes les étapes qu'a parcourues l'esprit humain à l'enquête du grand Symboliste. C'est dans lui-même qu'il faut venir chercher les sources de sa sensibilité, les origines de ses raisonnemens, le sens de ses symboles. Si l'on veut comprendre et sentir ce que la _Vita nuova_ renferme de beautés subtiles et de charmes suggestifs, on y arrivera plus sûrement par un commerce intime avec cette grande personnalité qu'en interrogeant les autres. NOTES: [1] La _Vita nuova_ est beaucoup plus familière aux Anglais. Entre 1862 et 1895 on n'en compte pas moins de quatre traductions littérales. En outre, deux éditions italiennes, avec introductions et notes en anglais, ont été publiées récemment à Londres par M. Whitehead et par M. Perini. [2] La _Divine Comédie_, traduction libre, 1897. Plon et Nourrit. [3] Dante, _Il Convito_, trait. ii. [4] Les Guelfes représentaient les franchises communales, et les Gibelins les privilèges féodaux (Ozanam). [5] _Il Convito_, tratt. ii, chap. XIII. [6] WHITEHEAD. Édition italienne de la _Vita nuova_, London, 1893. [7] Commentaire du ch. II. [8] _Il Convito_, tratt. ii, ch. XIII. [9] La _Divine Comédie_, ch. XV de l'_Enfer_. [10] DEL LUNGO, _Beatrice nella vita e nella poesia_. [11] LUMINI, _Giornale Dantesco_. [12] Commentaire de Boccace. [13] Voir au ch. II de la _Vita nuova_. [14] Le Purgatoire de la _Divine Comédie_, chant XXXI. [15] Ozanam croit que le séjour de Dante à Paris doit être reporté entre 1294 et 1299, c'est-à-dire entre la mort de Béatrice et l'accession du poète au Priorat, et que c'est à cette époque qu'eurent lieu les désordres dont il s'accuse lui-même (_Oeuvres complètes_, t. VI, p. 416). Ceci me paraît difficilement acceptable (Voir l'_Épilogue_). [16] «Un petit oiseau, encore sans expérience, peut s'exposer deux ou trois fois aux coups du chasseur. Mais pour ceux qui ont déjà fatigué leurs ailes, c'est en vain qu'on tend les rets et qu'on lance la flèche» (chant XXXI du Purgatoire). [17] Ce tableau, bien superficiel, ne se rapporte qu'à ce qu'on pourrait appeler la littérature courante. Il y avait déjà, dans la France d'alors, une haute littérature, celle de l'Épopée, une de nos gloires nationales, de la Satire, et ces grandes Chroniques où, Joinville et Villehardouin annonçaient les Mémoires dont nous sommes encombrés aujourd'hui. [18] _Bollettino della Società Dantesca Italiana, Firenze_, décembre 1896. [19] Il se fit admettre en 1295 dans le sixième des sept _arti maggiori_, celui des médecins et des apothicaires _(medici e speziali_). C'était une condition exigée pour l'entrée dans la vie publique. [20] 1306. [21] Professeur LUIGI LEYNARDI, _la Psicologia dell' urte nella Divina Commedia_, Torino, 1894.--MICHELE SCHERILLO, _alcuni capitoli della biografia di Dante_, Torino, 1896. LA VITA NUOVA CHAPITRE PREMIER Dans cette partie du livre de ma mémoire, avant laquelle on ne trouverait pas grand'chose à lire, se trouve un chapitre (_rubrica_), ayant pour titre: _Incipit vita nuova_ (Commencement d'une vie nouvelle). Dans ce chapitre se trouvent écrits des passages que j'ai l'intention de rassembler dans ce petit livre, sinon textuellement, du moins suivant la signification qu'ils avaient.[1] CHAPITRE II Neuf fois depuis ma naissance, le ciel de la lumière[2] était retourné au même point de son évolution, quand apparut à mes yeux pour la première fois la glorieuse dame de mes pensées, que beaucoup nommèrent Béatrice, ne sachant comment la nommer.[3] Elle était déjà à cette période de sa vie où le ciel étoile s'est avancé du côté de l'Orient d'un peu plus de douze degrés.[4] De sorte qu'elle était au commencement de sa neuvième année, quand elle m'apparut, et moi à la fin de la mienne. Je la vis vêtue de rouge[5], mais d'une façon simple et modeste, et parée comme il convenait à un âge aussi tendre. A ce moment, je puis dire véritablement que le principe de la vie que recèlent les plis les plus secrets du coeur se mit à trembler si fortement en moi que je le sentis battre dans toutes les parties de mon corps d'une façon terrible, et en tremblant il disait ces mots: _ecce Deus fortior me qui veniens dominabitur mihi_.[6] Puis l'esprit animal qui habite là où tous les esprits sensitifs apportent leurs perceptions[7] fut saisi d'étonnement et, s'adressant spécialement à l'esprit de la vision, dit ces mots: _apparuit jam beatitudo vostra_[8]. Puis, l'esprit naturel qui réside là où s'articule la parole[9] se mit à pleurer, et en pleurant il disait: _heu miser! quia frequenter impeditus ero deinceps_.[10] Depuis ce temps, je dis que l'Amour devint seigneur et maître de mon âme, et mon âme lui fut aussitôt unie si étroitement qu'il commença à prendre sur moi, par la vertu que lui communiquait mon imagination, une domination telle qu'il fallut m'en remettre complètement à son bon plaisir. Il me commandait souvent de chercher à voir ce jeune ange; et c'est ainsi que dans mon enfance (_puerizia_) je m'en allais souvent chercher après elle. Et je lui voyais une apparence si noble et si belle que certes on pouvait lui appliquer cette parole d'Homère. «Elle paraissait non la fille d'un homme mais celle d'un Dieu.»[11] Et, bien que son image ne me quittât pas, m'encourageant ainsi à me soumettre à l'Amour, elle avait une fierté si noble qu'elle ne permit jamais que l'Amour me dominât par delà des conseils fidèles de la raison tels qu'il est si utile de les entendre dans ces sortes de choses. Aussi, comme il peut paraître fabuleux que tant de jeunesse ait pu maîtriser ainsi ses passions et ses impulsions, je me tairai et, laissant de côté beaucoup de choses qui pourraient être prises là d'où j'ai tiré celles-ci[12], j'en arriverai à ce qui a imprimé les traces les plus profondes dans ma mémoire. NOTES: [1] Commentaire du chap. I. [2] Le Soleil. [3] Commentaire du ch. II. [4] Révolution qui s'opère en cent ans _(Tutto quel cielo si muove seguendo il movimento della stellata spera, da occidente a oriente, in cento anni uno grado_). Tous ces passages se rapportent à la conception de la cosmographie céleste qui se trouve longuement développée dans, _Il Convito_ (tratt. ii, ch. II et XV). [5] Beatrice est toujours représentée, jusque dans les régions célestes, vêtue de rouge, couleur noble sans doute aux yeux du Poète. [6] Voici un Dieu plus fort que moi, qui viendra me dominer. [7] Le cerveau. [8] C'est votre Béatitude qui vous est apparue. [9] Dans le texte: _ove si ministrato nutrimento nostro_. Je me suis permis de traduire autrement cette phrase. Fraticelli l'a également interprétée dans son commentaire par: _lo spirito vocale_. [10] «Malheureux que je suis, je vais me trouver souvent bien empêché.» Nous trouvons plusieurs fois le mot _impeditus_ employé dans le sens de embarrassé, troublé. [11] C'est d'Hélène passant devant la foule qu'Homère parlait ainsi. [12] C'est-à-dire de mon esprit. CHAPITRE III Après que furent passées neuf années juste[1] depuis la première apparition de cette charmante femme et le dernier jour, je la rencontrai vêtue de blanc, entre deux dames plus âgées. Comme elle passait dans une rue, elle jeta les yeux du côté où je me trouvais, craintif, et, avec une courtoisie infinie, dont elle est aujourd'hui récompensée dans l'autre vie[2], elle me salua si gracieusement qu'il me sembla avoir atteint l'extrémité de la Béatitude. L'heure où m'arriva ce doux salut était précisément la neuvième de ce jour. Et comme c'était la première fois que sa voix parvenait à mes oreilles, je fus pris d'une telle douceur que je me sentis comme ivre, et je me séparai aussitôt de la foule. Rentré dans ma chambre solitaire, je me mis à penser à elle et à sa courtoisie, et en y pensant je tombai dans un doux sommeil où m'apparut une vision merveilleuse. Il me sembla voir dans ma chambre un petit nuage couleur de feu dans lequel je distinguais la figure d'un personnage d'aspect inquiétant pour qui le regardait[3]; et il montrait lui-même une joie vraiment extraordinaire, et il disait beaucoup de choses dont je ne comprenais qu'une partie, où je distinguais seulement: «_Ego dominus tuus_.»[4] Il me semblait voir dans ses bras une personne endormie, nue[5], sauf qu'elle était légèrement recouverte d'un drap de couleur rouge. Et en regardant attentivement, je connus que c'était la dame du salut, celle qui avait daigné me saluer le jour d'avant. Et il me semblait qu'il tenait dans une de ses mains une chose qui brûlait, et qu'il me disait: «_Vide cor tuum_.»[6] Et quand il fut resté là un peu de temps, il me semblait qu'il réveillait celle qui dormait, et il s'y prenait de telle manière qu'il lui faisait manger cette chose qui brûlait dans sa main, et qu'elle mangeait en hésitant. Après cela, sa joie ne tardait pas à se convertir en des larmes amères; et, prenant cette femme dans ses bras, il me semblait qu'il s'en allait avec elle vers le ciel. Je ressentis alors une telle angoisse que mon léger sommeil ne put durer davantage, et je m'éveillai. Je commençai aussitôt à penser, et je trouvai que l'heure où cette vision m'était apparue était la quatrième de la nuit, d'où il résulte qu'elle était la première des neuf dernières heures de la nuit.[7] Et tout en songeant à ce qui venait de m'apparaître, je me proposai de le faire entendre à quelques-uns de mes amis qui étaient des trouvères fameux dans ce temps-là. Et, comme je m'étais déjà essayé aux choses rimées, je voulus faire un sonnet dans lequel je saluerais tous les fidèles de l'Amour, et les prierais de juger de ma vision. Je leur écrivis donc ce que j'avais vu en songe: A toute âme éprise et à tout noble coeur[8] A qui parviendra ceci Afin qu'ils m'en retournent leur avis, Salut dans la personne de leur Seigneur, c'est-à-dire l'Amour. Déjà étaient passées les heures Où les étoiles brillent de tout leur éclat, Quand m'apparut tout a coup l'Amour Dont l'essence me remplit encore de terreur. L'Amour me paraissait joyeux. Il tenait mon coeur dans sa main Et dans ses bras une femme endormie et enveloppée d'un manteau. Puis il la réveillait et, ce coeur qui brûlait, Il le lui donnait à manger, ce qu'elle faisait, craintive et docile, Puis je le voyais s'en aller en pleurant.[9] Il vint plusieurs réponses à ce sonnet, et des opinions diverses furent exprimées. Parmi elles fut la réponse de celui que j'appelle le premier de mes amis. Il m'adressa un sonnet qui commence ainsi: «Il me semble que tu as vu la perfection....»[10] Et de là date le commencement de notre amitié mutuelle, quand il sut que c'était moi qui lui avais fait cet envoi. La véritable interprétation de ce sonnet ne fut alors saisie par personne. Mais aujourd'hui elle est saisie par les gens les moins perspicaces.[11] NOTES: [1] Dante avait alors 18 ans et Béatrice à peu près 17. [2] _Nel gran secolo_. [3] Ce personnage était l'Amour. [4] Je suis ton maître. [5] On a vu dans cette nudité un symbole de virginité. L'opinion exprimée par quelques auteurs que Béatrice était déjà mariée à cette époque, ne saurait se concilier avec cette attribution symbolique. [6] Vois ton coeur. [7] Voir au ch. XXX pour ce qui concerne le nombre 9. [8] _A ciascun' alma presa, e gentil cuore_.... [9] Commentaire du ch. III. [10] Cet ami était Guido Cavalcanti, l'un des poètes les plus réputés de cette époque. Il avait répondu: _Vedesti al mio parer ogni valore_.... [11] On trouvera plusieurs de ces réponses dans le _Commentaire_ du ch. III. CHAPITRE IV Après cette vision, ma santé[1] commença à être troublée dans ses fonctions parce que mon âme ne cessait de penser à cette beauté; de sorte que je devins en peu de temps si frêle et si faible que mon aspect était devenu pénible pour mes amis. Et beaucoup poussés par la malice cherchaient à savoir ce que je tenais à cacher aux autres. Et moi, m'apercevant de leur mauvais vouloir, je leur répondais que c'était l'Amour qui m'avait mis dans cet état. Je disais l'Amour parce que mon visage en portait tellement les marques que l'on ne pouvait s'y méprendre. Et quand ils me demandaient: «Pourquoi l'Amour t'a-t-il défait à ce point?» Je les regardais en souriant, et je ne leur disais rien. NOTE: [1] Dans le texte: mon esprit naturel. CHAPITRE V Il arriva un jour que cette beauté était assise dans un endroit où l'on célébrait la Reine de la gloire[1], et de la place où j'étais je voyais ma Béatitude. Et entre elle et moi en ligne droite était assise une dame d'une figure très agréable, qui me regardait souvent, étonnée de mon regard qui paraissait s'arrêter sur elle; et beaucoup s'aperçurent de la manière dont elle me regardait. Et l'on y fit tellement attention que, en partant, j'entendais dire derrière moi: «Voyez donc dans quel état cette femme a mis celui-ci.» Et, comme on la nommait, je compris qu'on parlait de celle qui se trouvait dans la direction où mes yeux allaient s'arrêter sur l'aimable Béatrice.[1] Alors je me rassurai, certain que mes regards n'avaient pas ce jour-là dévoilé aux autres mon secret; et je pensai à faire aussitôt de cette gracieuse femme ma protection contre la vérité. Et en peu de temps, j'y réussis si bien que ceux qui parlaient de moi crurent avoir découvert ce que je tenais à cacher. Grâce à elle, je pus dissimuler pendant des mois et des années.[2] Et pour mieux tromper les autres, je composai à son intention quelques petits vers que je ne reproduirai pas ici, ne voulant dire que ceux qui s'adresseraient à la divine Béatrice, et je ne donnerai que ceux qui seront à sa louange. NOTES: [1] La fête de la Vierge. [2] Il paraît difficile de croire que ce manège ait duré des années. CHAPITRE VI Je dirai que pendant que cette femme servait ainsi de protection à mon grand amour, pour ce qui me concernait, il me vint à l'idée de vouloir rappeler le nom de celle qui m'était chère, en l'accompagnant du nom de beaucoup d'autres femmes, et parmi les leurs du nom de celle dont je viens de parler. Et, ayant pris les noms des soixante plus belles femmes de la ville, où ma Dame a été mise par le Seigneur, j'en composai une épître sous la forme de Sirvente[1], que je ne reproduirai pas. Et si j'en fais mention ici, c'est uniquement pour dire que, par une circonstance merveilleuse, le nom de ma Dame ne put y entrer précisément que le neuvième parmi ceux de toutes les autres. NOTE: [1] _Sirvente_, sorte de poésie usitée par les trouvères et les troubadours. C'est peut-être quelque convenance de rime qui aura placé le nom de Béatrice au neuvième rang, sans que le Poète s'en soit d'abord aperçu, mais non sans que son imagination en ait été frappée plus tard (Voir le ch. XXX). CHAPITRE VII Cette dame qui m'avait pendant si longtemps servi à cacher ma volonté, il fallut qu'elle quittât la ville où nous étions, pour une résidence éloignée. De sorte que moi, fort troublé d'avoir perdu la protection de mon secret, je me trouvai plus déconcerté que je n'aurais cru devoir l'être. Et pensant que, si je ne témoignais pas quelque chagrin de son départ, on s'apercevrait plus tôt de ma fraude, je me proposai de l'exprimer dans un sonnet que je reproduirai ici parce que certains passages s'y adresseront à ma Dame, comme s'en apercevra celui qui saura le comprendre. O vous qui passez par le chemin de l'Amour,[1] Faites attention et regardez S'il est une douleur égale à la mienne. Je vous prie seulement de vouloir bien m'écouter; Et alors vous pourrez vous imaginer De quels tourmens je suis la demeure et la clef. L'Amour, non pour mon peu de mérite Mais grâce à sa noblesse, Me fit la vie si douce et si suave Que j'entendais dire souvent derrière moi: Ah! A quels mérites Celui-ci doit-il donc d'avoir le coeur si joyeux? Maintenant, j'ai perdu toute la vaillance Qui me venait de mon trésor amoureux, Et je suis resté si pauvre Que je n'ose plus parler. Si bien que, voulant faire comme ceux Qui par vergogne cachent ce qui leur manque, Je montre de la gaité au dehors Tandis qu'en dedans mon coeur se resserre et pleure.[2] NOTES: [1] _O voi che per la via d'Amore passate_. [2] Commentaire du ch. VII. CHAPITRE VIII Après le départ de cette dame, il plut au Seigneur des anges d'appeler à sa gloire une femme jeune et de très gracieuse apparence, laquelle était aimée dans cette ville. Je vis son corps au milieu de femmes qui pleuraient. Alors, me rappelant l'avoir vue dans la compagnie de ma Dame, je ne pus retenir mes larmes. Et tout en pleurant, je me proposai de dire quelque chose sur sa mort, à l'intention de celle près de qui je l'avais vue. Et c'est à cela que se rapportent les derniers mots de ce que je dis à son sujet, comme le saisiront bien ceux qui le comprendront. Je fis donc les deux sonnets qui suivent: Pleurez, amans, alors que l'amour pleure,[1] En entendant ce qui le fait pleurer. L'Amour entend les femmes sangloter de pitié, Et leurs yeux témoignent de leur douleur amère. C'est parce que la mort méchante a exercé Son oeuvre cruelle sur un coeur aimable En détruisant, sauf l'honneur[2], ce qui attire aux femmes Les louanges du monde. Écoutez comment l'Amour lui a rendu hommage, Car je l'ai vu sous une forme réelle[3] Se lamenter sur cette belle image. Et il levait à chaque instant ses yeux vers le ciel Où était déjà logée cette âme gracieuse Qui avait été une femme si attrayante. Mort brutale, ennemie de la pitié,[4] mère antique de la douleur, Jugement dur et irrécusable, Puisque tu as donné l'occasion à mon coeur affligé De se livrer à ses pensées, Ma langue se fatiguera à t'accuser; Et si je te refuse toute excuse, Il faut que je dise Tes méfaits et tes crimes: Non que le monde les ignore, Mais pour soulever l'indignation De quiconque se nourrit d'amour. Tu as séparé du monde la beauté, Et ce qui a le plus de prix chez une femme, la vertu. Tu as détruit la grâce amoureuse D'une jeunesse joyeuse. Je ne veux pas découvrir ici davantage la femme Dont les mérites sont bien connus. Celui qui ne mérite pas son salut[5] Qu'il n'espère jamais être en sa compagnie[6]. NOTES: [1] _Piangete amanti, perché piange amore_.... [2] C'est-à-dire que la mort peut dépouiller une femme de tout ce qui charmait dans sa personne, mais non l'honneur qui la distinguait. [3] L'Amour représente ici Béatrice, qui était elle-même présente à cette scène douloureuse. [4] _Morte villana, di pietà nemica_.... [5] C'est à Béatrice que s'adressent ces deux derniers vers. Vivre en sa compagnie, c'est-à-dire dans le ciel. [6] Commentaire du ch. VIII. CHAPITRE IX Quelques jours après la mort de cette femme, il survint une chose qui m'obligea de quitter la ville et de me rendre vers l'endroit où était cette aimable femme qui avait servi à protéger mon secret, car le but de mon voyage n'en était pas très éloigné. Et quoique je fusse en apparence en nombreuse compagnie, il m'en coûtait de m'en aller, à ce point que mes soupirs ne parvenaient pas à dégager l'angoisse où mon coeur était plongé dès que je me séparais de ma Béatitude. Or, le doux Seigneur[1], qui s'était emparé de moi par la vertu de cette femme adorable, m'apparut dans mon imagination comme un pèlerin vêtu simplement d'humbles habits. Il me paraissait hésitant, et il regardait à terre, si ce n'est que parfois ses yeux se tournaient vers une belle rivière, dont le courant était très pur, et qui longeait la route où je me trouvais. Il me parut alors que l'Amour m'appelait et me disait ces paroles: «Je viens d'auprès de cette femme qui t'a servi longtemps de protection, et je sais qu'elle ne reviendra plus. Aussi, ce coeur que par ma volonté je t'avais fait avoir près d'elle, je l'ai repris et je le porte à une autre belle qui te servira à son tour de protection, comme l'avait fait la première (et il me la nomma, de sorte que je la connus bien). Mais cependant, si de ces paroles que je viens de t'adresser tu devais en répéter quelques-unes, fais-le de manière à ce qu'on ne puisse discerner l'amour simulé que tu avais montré à celle-là et qu'il te faudra montrer à l'autre.» Ceci dit, toute cette imagination disparut tout à coup, à cause du grand pouvoir que l'Amour semblait prendre sur moi. Et, le visage altéré, tout pensif et accompagné de mes soupirs, je chevauchai le reste du jour. Et le jour d'après, je fis le sonnet suivant: Chevauchant avant hier sur un chemin[2] Contre mon gré et tout pensif, Je rencontrai l'Amour au milieu de la route, Portant le simple vêtement d'un pèlerin. Il avait un aspect très humble Comme s'il avait perdu toute sa dignité. Il marchait pensif et soupirant, La tête inclinée, comme pour ne pas voir les gens. Quand il me vit, il m'appela par mon nom Et dit: Je viens de loin, Là où ton coeur se tenait par ma volonté, Et je l'apporte pour qu'il serve à une nouvelle beauté. Alors je me sentis tellement envahi par lui Qu'il disparut tout d'un coup, sans que je me fusse aperçu comment.[3] NOTES: [1] L'Amour. [2] _Cavalcando l'alta ier per un cammino_.... [3] Commentaire du ch. IX. CHAPITRE X Après mon retour, je me mis à la recherche de cette femme que mon Seigneur m'avait nommée sur le chemin des soupirs. Et, afin que mon discours soit plus bref, je dirai qu'en peu de temps j'en fis ma protection, si bien que trop de gens en parlèrent, en dépassant les limites de la discrétion et de la courtoisie, ce qui me fut souvent fort pénible. Et il résulta de ces bavardages, qui semblaient m'accuser d'infamie, que cette merveille, qui fut la destructrice de tous les vices et la reine de toutes les vertus, passant quelque part, me refusa ce si doux salut dans lequel résidait toute ma béatitude. Et ici j'interromprai mon récit pour faire comprendre l'effet que son salut exerçait sur moi. CHAPITRE XI Lorsqu'elle venait à m'apparaître, dans l'espoir de cet admirable salut, je ne me sentais plus aucun ennemi; une flamme de charité m'envahissait, qui me faisait pardonner à tous ceux qui m'avaient offensé; et à quiconque m'eût alors demandé quelque chose je n'aurais répondu qu'un mot: Amour, l'humilité peinte sur mon visage. Et quand elle était sur le point de me saluer, un esprit d'amour détruisait toutes mes sensations, et se peignait sur mes organes visuels intimidés, et il leur disait: allez honorer votre dame, et ils demeuraient fixés sur elle. Et qui aurait voulu connaître ce que c'est que l'amour n'aurait eu qu'à regarder le tremblement de mes yeux. Et quand cette admirable me saluait, l'amour ne parvenait pas à cacher mon intolérable béatitude: mais je me trouvais écrasé par une telle douceur que mon corps, qui en subissait tout entier l'empire, se mouvait comme un objet inanimé et pesant, ce qui montrait bien que dans son salut habitait ma Béatitude, laquelle surpassait et dominait toutes mes facultés. CHAPITRE XII Maintenant, revenant à mon récit, je dirai que, après que ma Béatitude m'eut été refusée, je fus pris d'une douleur si vive que je me séparai de tout le monde, et j'allai dans la solitude arroser la terre de mes larmes et, lorsque mes pleurs se furent un peu apaisés, je me réfugiai dans ma chambre, où je pouvais me lamenter sans être entendu. Et là, demandant miséricorde à la reine de la courtoisie, je disais: Amour, viens en aide à ton fidèle. Et je m'endormis en pleurant comme un enfant qui vient d'être battu. Et il arriva qu'au milieu de mon sommeil, je crus voir dans ma chambre, tout près de moi, un jeune homme couvert d'un vêtement d'une grande blancheur, et tout pensif d'apparence; il me regardait, étendu comme j'étais, et après m'avoir regardé quelque temps, il me sembla qu'il m'appelait en soupirant et me disait ces paroles: «_Fili, tempus est ut praetermittantur simulata nostra_.»[1] Il me sembla alors que je le connaissais, parce que c'est ainsi qu'il m'avait appelé plusieurs fois pendant que je dormais. Et en le regardant, je crus voir qu'il pleurait avec attendrissement, et il paraissait attendre quelques paroles de moi. Me sentant moi-même rassuré, je commençai à lui parler ainsi: «Noble seigneur, pourquoi pleures-tu?» Et lui: «_Ego tanguant centrum circuli, cui simili modo se habent circumferentiae partes; tu autem non sic_.»[2] Alors, en pensant à ses paroles, il me parut qu'il m'avait parlé d'une façon très obscure, et je lui dis: «Qu'est cela, Seigneur, que tu me parles d'une manière si obscure?» Il me répondit en langue vulgaire: «Ne demande pas plus qu'il n'est bon que tu saches.» Puis, je lui parlai du salut qui m'avait été refusé, et je lui demandai quelle en avait été la raison. Voici comment il me répondit: «Notre Béatrice a entendu de certaines personnes qui parlaient de toi que la femme que je t'ai nommée sur le chemin des soupirs éprouvait à cause de toi quelques ennuis. C'est pour cela que cette très noble femme, qui est ennemie de toute espèce de tort, n'a pas daigné saluer ta personne, craignant d'avoir à en subir elle-même quelque désagrément. Aussi comme ton secret n'est pas inconnu d'elle depuis le temps qu'il dure, je veux que tu écrives quelque chose sous la forme de vers, où tu exprimeras l'empire que j'exerce sur toi à son sujet, et comment elle te fit sien dès ton enfance. Et tu peux en appeler en témoignage celui qui le sait bien, et que ta pries de le lui dire, et moi qui suis celui-là, je lui en parlerai volontiers. Elle connaîtra ainsi ce que tu penses, et comprendra comment on s'y est trompé. Fais en sorte que tes paroles ne soient qu'indirectes, de sorte que tu ne t'adresseras pas précisément à elle, ce qui ne conviendrait guère. Et ne lui envoie rien sans moi pour que ce soit bien compris d'elle. Mais orne tes paroles d'une suave harmonie: j'y interviendrai toutes les fois qu'il sera nécessaire.»[3] Cela dit, il disparut, et mon sommeil aussi. Et en y pensant je trouvai que cette vision m'était apparue à la neuvième heure du jour. Et avant d'être sorti de ma chambre, j'avais résolu de faire une ballade où je suivrais ce que m'avait recommandé mon Seigneur. Ballade, je veux que tu ailles retrouver l'Amour[4] Et que tu te présentes avec lui devant ma Dame, Afin que mon Seigneur s'entretienne avec elle De mes excuses que tu lui chanteras. Tu t'en vas, Ballade, d'une façon si courtoise Que, même sans sa compagnie, Tu pourras te présenter partout sans crainte. Mais si tu veux y aller en toute sécurité, Va d'abord retrouver l'Amour; Il ne serait pas bon de t'en aller sans lui. Car celle qui doit t'entendre Si, comme je le crois, elle est irritée contre moi, S'il ne t'accompagnait pas, Elle pourrait bien te recevoir mal. Et, quand vous serez là ensemble, Commence à lui dire avec douceur, Après lui en avoir d'abord demandé la permission: Madame, celui qui m'envoie vers vous Veut, s'il vous plaît, Et s'il en a la permission, que vous m'entendiez. C'est l'amour qui, à cause de votre beauté, A fait, comme il l'a voulu, changer d'objet à ses regards. Aussi, pourquoi il a regardé ailleurs, Jugez-en par vous-même, du moment que son coeur n'a pas changé. Dis-lui: Madame, son coeur a gardé Une foi si fidèle Que sa pensée est à tout instant prête à vous servir. Il a été vôtre tout d'abord, et il ne s'est pas démenti. Si elle ne le croit pas, Dis qu'elle demande à l'Amour si cela est vrai, Et à la fin prie-la humblement, S'il ne lui plaît pas de me pardonner, Qu'elle m'envoie par un messager l'ordre de mourir, Et elle verra son serviteur lui obéir. Et dis à celui qui est la clef de toute pitié,[5] Avant que tu ne t'en ailles, De lui expliquer mes bonnes raisons[6] Par la grâce de mes paroles harmonieuses. Reste ici auprès d'elle Et dis-lui ce que ta voudras de son serviteur. Et si elle lui pardonne à ta prière Viens lui annoncer cette belle paix. Ma gentille Ballade, vas quand il te plaira, Au moment qui te paraîtra le meilleur, pour que l'honneur t'en revienne.[7] NOTES: [1] «Mon fils, il est temps d'en finir avec ces simulations.» [2] «Je suis comme le centre d'un cercle dont tous les points sont à égale distance de lui; il n'en est pas ainsi de toi.» (Je suis toujours le même, et toi tu changes.) _Commentaire_ de Giuliani. [3] Commentaire de ch. XII. [4] _Ballata, io vo' che tu ritruovi amore_.... [5] L'Amour. [6] Ceci veut dire sans doute: c'était pour ne pas vous compromettre. [7] Commentaire du ch. XII. CHAPITRE XIII Après la vision que je viens de raconter, et après avoir dit les paroles que l'Amour m'avait imposées, me vinrent des pensées nombreuses et diverses qu'il m'a fallu sonder et combattre une à une, sans pouvoir m'en défendre. Parmi celles-ci, quatre m'ôtaient tout repos. L'une d'elles était celle-ci: la domination de l'Amour est bonne, parce qu'elle écarte de toute vilenie l'esprit de son fidèle. L'autre était que la domination de l'Amour n'est pas bonne, parce que plus on y est soumis, plus il faut passer par des chemins pénibles et douloureux. Une autre était celle-ci: le nom de l'Amour est si doux à entendre qu'il paraît impossible que ses oeuvres soient autrement que douces, car les noms suivent les choses auxquelles ils sont appliqués, comme il est écrit: _nomina sunt complementa rerum_. La quatrième était celle-ci: la femme à qui l'Amour t'attache si étroitement n'est pas comme les autres femmes dont le coeur se meut si légèrement. Et chacune de ces pensées me faisait la guerre au point que je ressemblais à celui qui ne sait pas quel chemin suivre, qui voudrait bien marcher, mais qui ne sait pas où il va. Et si je songeais à chercher un chemin battu, c'est-à-dire celui que prendraient les autres, ce chemin se trouvait tout à fait contraire à mes pensées, qui étaient de faire appel à la pitié, et de me remettre entre ses bras. C'est dans cet état que je fis le sonnet suivant: Toutes mes pensées parlent d'amour,[1] Et le font de manières si diverses Que l'une me fait vouloir m'y soumettre Et une autre me dit que c'est une folie.[2] Une autre m'apporte les douceurs de l'espérance, Et une autre me fait verser des larmes abondantes. Elles s'accordent seulement à demander pitié, Tout tremblant que je suis de la peur qui étreint mon coeur. C'est à ce point que je ne sais de quel côté me tourner; Je voudrais parler et ne sais ce que je pourrais dire. C'est ainsi que je me trouve comme égaré dans l'amour. Et si je veux les accorder toutes Il faut que j'en appelle à mon ennemie, Madame la Pitié[3], pour qu'elle me vienne en aide.[4] NOTES: [1] _Tutti li miei pensier parlan d'amore_.... [2] Il y a ici deux versions différentes: Fraticelli lit _folle,_ folie, version que j'ai suivie. Giuliani lit _forte_, ce qui signifierait que cette pensée est plus forte. [3] Il explique lui-même que c'est par ironie qu'il appelle _Madonna Pietà_ la _mia nemica_. [4]Commentaire du ch. XIII. CHAPITRE XIV Après que ces diverses pensées se furent livré de telles batailles, il arriva que cette adorable créature se rendit à une réunion où se trouvaient assemblées un grand nombre de dames, et j'y fus amené par un de mes amis qui crut me faire plaisir en m'introduisant là où tant de femmes venaient faire montre de leur beauté. Je ne savais donc pas où j'étais amené, me confiant à l'ami qui allait me conduire ainsi jusqu'aux portes de la mort[1], et je lui dis: «Pourquoi sommes-nous venus près de ces dames?» il me répondit: «C'est pour qu'elles soient servies d'une manière digne d'elles.» La vérité est que ces femmes s'étaient réunies chez une d'elles qui s'était mariée ce jour-là et les avait invitées, suivant la coutume de cette ville, au premier repas qui se donnait dans la maison de son nouvel époux. De sorte que, pensant faire plaisir à cet ami, je me décidai à venir me tenir à la disposition de ces dames en sa compagnie. Et, comme je venais de le faire, il me sembla sentir un tremblement extraordinaire qui partait du côté gauche de ma poitrine et s'étendit tout à coup dans le reste de mon corps. Je fis alors semblant de m'appuyer contre une peinture qui faisait le tour de la salle et, craignant que l'on se fût aperçu de mon tremblement, je levai les yeux et, regardant ces dames, je vis au milieu d'elles la divine Béatrice. Alors, mes esprits se trouvèrent tellement anéantis par la violence de mon amour, quand je me vis si près de ma Dame, qu'il ne resta plus en moi de vivant que l'esprit (le sens) de la vision. Et encore, tandis que mes yeux auraient voulu fixer en eux-mêmes l'image de cette merveille, ils ne parvenaient pas à la contempler, et ils en souffraient et ils se lamentaient, et ils se disaient: Si nous n'étions pas ainsi projetés hors de nous-mêmes, nous pourrions rester à regarder cette merveille, comme font les autres. Plusieurs de ces dames, s'apercevant comme j'étais transfiguré, commencèrent par s'étonner, puis se mirent a parler entre elles et à rire et à se moquer de moi avec la gentille Béatrice. Alors mon ami, qui ne se doutait de rien, s'en aperçut aussi et, me prenant par la main, m'emmena hors de la vue de ces dames en me demandant ce que j'avais. Alors, un peu calmé et ayant repris mes esprits anéantis, et ceux-ci ayant retrouvé la possession d'eux-mêmes, je lui dis: «J'ai mis les pieds dans cette partie de la vie où l'on ne peut aller plus loin avec la pensée de s'en revenir.»[2] Puis le quittant, je rentrai dans la chambre des larmes où pleurant, et honteux de moi-même, je me disais: «Si cette femme savait dans quel état je me trouve, je ne crois pas qu'elle se moquerait de moi; je crois plutôt qu'elle en aurait grande pitié.» Et, tout en pleurant ainsi, je me proposai de dire quelques mots qui s'adresseraient à elle-même et lui expliqueraient la cause de ma transfiguration, ou je lui dirais que j'étais bien sûr qu'elle n'en était pas consciente, et que si elle l'avait été, sa compassion aurait gagné les autres. Et je souhaitais qu'en lui tenant ce langage mes paroles pussent arriver jusqu'à elle, Vous avez ri de moi avec ces autres femmes,[3] Et vous ne savez pas, Madame, d'où vient Que je vous montre un visage si nouveau Quand je contemple votre beauté. Si vous le saviez, votre pitié ne pourrait pas Garder contre moi votre habituelle rigueur. Car l'Amour, lorsqu'il me trouve près de vous, S'enhardit et prend un tel empire Qu'il frappe mes esprits craintifs, Et les tue ou les chasse, De sorte qu'il reste seul à vous regarder. C'est ce qui me fait changer de figure, Mais pas assez pour que je ne sente pas alors Les angoisses où me plongent les tourmens qu'ils subissent.[4] NOTES: [1] Ceci est une allusion à un incident qui allait se produire peu d'instants après. [2] J'ai cru que j'allais mourir. [3] _Coll' altre donne mia vista gabbate_.... [4] Commentaire du ch. XIV. CHAPITRE XV Après cette nouvelle transfiguration, il me vint une pensée opiniâtre, qui ne me quittait guère, mais me reprenait continuellement et me disait: puisque tu prends un aspect si lamentable quand tu es proche de cette femme, pourquoi cherches-tu à la voir? Si elle te le demandait, qu'aurais-tu à lui répondre, mettant que tu aurais l'esprit assez libre pour le faire? Et une autre pensée répondait humblement: si je ne perdais pas toutes mes facultés et que j'eusse assez de liberté pour lui répondre, je lui dirais: aussitôt que je m'imagine sa merveilleuse beauté, il me vient un désir de la voir d'une telle puissance qu'il détruit, qu'il tue dans ma mémoire, tout ce qui pourrait s'élever contre lui, et les souffrances passées ne sauraient retenir mon désir de chercher à la voir. Alors, cédant à ces pensées, je songeai à lui adresser certaines paroles dans lesquelles, en m'excusant près d'elle des reproches que j'avais pu lui adresser[1], je lui ferais connaître ce qu'il advient de moi quand je l'approche. Tout ce que j'ai dans mon esprit expire[2] Quand je vous vois, ô ma belle joie! Et quand je suis près de vous, j'entends l'Amour Qui dit: fuis, si tu ne veux pas mourir. Mon visage montre la couleur de mon coeur, Et quand il s'évanouit, il s'appuie où il peut[3] Et, tout tremblant comme dans l'ivresse, Il semble que les pierres lui crient: meurs, meurs. Il aurait bien tort, celui qui me verrait alors, S'il ne venait pas rassurer mon âme éperdue, Rien qu'en me montrant qu'il me plaint, Et en me témoignant cette pitié que votre rire tue, Et que ferait naître cet aspect lamentable Des yeux qui ont envie de mourir.[4] NOTES: [1] Il paraît que Dante s'était plaint hautement, soit en paroles soit autrement, du rire moqueur de Béatrice. Mais il ne s'est pas expliqué davantage sur ce sujet. [2] _Ciò che m'incontra nella menta, more_.... [3] Ici le _coeur_ est pris pour la personne. Allusion à la scène de la page 54. [4] Commentaire du ch. XV. CHAPITRE XVI Ce sonnet, après que je l'eus écrit, m'amena à dire encore quatre choses sur mon état, qu'il me semblait n'avoir pas encore exprimé. La première est que je souffrais souvent quand ma mémoire venait représenter à mon imagination ce que l'amour me faisait endurer. La seconde, que l'amour m'envahissait souvent tout à coup avec tant de violence qu'il ne restait de vivant en moi qu'une pensée, celle qui me parlait de ma Dame. La troisième est que, quand cette bataille de l'amour se livrait en moi, je partais tout pâle pour voir cette femme, croyant que sa vue ferait cesser ce conflit, et oubliant ce qui m'était arrivé en m'approchant d'elle. La quatrième est comment cette vue ne venait pas à mon secours, mais venait finalement abattre ce qui me restait de vie. Tel est le sujet du sonnet suivant. Souvent me revient à l'esprit[1] L'angoisse que me cause l'amour. Et il m'en vient une telle pitié que souvent Je dis: hélas, cela arrive-t-il à quelqu'un d'autre Que l'amour m'assaille si subitement Que la vie m'abandonne presque, Et il ne me reste alors de vivant pour me sauver Qu'un seul esprit, parce qu'il me parle de vous. Puis, je m'efforce de venir moi-même à mon aide; Et tout pale et dépourvu de tout courage Je viens vous voir, croyant me guérir: Et si je lève les yeux pour regarder, Mon coeur se met à trembler si fort Que ses battements cessent de se faire sentir.[2] NOTES: [1] _Spesse fiate vennemi alla mente_.... [2] Commentaire du ch. XVI. CHAPITRE XVII Après avoir fait ces trois sonnets adressés à cette femme, comme ils faisaient le récit exact de mon état, j'ai cru devoir me taire, parce qu'il me semblait avoir assez parlé de moi. Mais bien que je cesse de lui parler, il me faut reprendre une matière nouvelle et plus noble que la précédente. Et comme ce nouveau sujet sera agréable à entendre, je vais le traiter aussi brièvement que possible. CHAPITRE XVIII Comme plusieurs personnes avaient lu sur mon visage le secret de mon coeur, certaines dames, qui se réunissaient parce qu'elles aimaient à se trouver ensemble, connaissaient bien mes sentimens, chacune d'elles ayant été témoin de mes violentes émotions. Et comme je me trouvais passer près d'elles par hasard, une d'elles m'appela. C'était une femme d'un parler agréable. Quand je fus arrivé devant elles, je vis bien que ma charmante dame n'était pas là, et, rassuré, je les saluai et leur demandai ce qu'il y avait pour leur service. Ces dames étaient en assez grand nombre. Il y en avait qui riaient entre elles; d'autres me regardaient en attendant ce que j'allais dire, et d'autres jasaient ensemble. L'une d'elles, tournant les yeux vers moi et m'appelant par mon nom, me dit: «Pourquoi et dans quel but aimes-tu donc cette personne, puisque tu ne peux soutenir sa présence? Dis-nous-le parce que le but d'un tel amour, il faut qu'il soit d'un genre très particulier.» Et quand elle eut dit ces paroles, elle et toutes les autres se regardèrent en attendant ma réponse. Alors je leur dis: «Mesdames, tout ce que demandait mon amour était le salut de cette femme, dont vous entendez peut-être parler. C'est en cela que résidait la béatitude qui était la fin de tous mes désirs. Mais, depuis qu'il lui a plu de me le refuser, mon seigneur l'Amour a mis par sa grâce toute ma béatitude dans ce qui ne peut me manquer.» Ces dames se mirent alors à parler entre elles et, de même que nous voyons quelquefois tomber la pluie mêlée à une neige très blanche, il me semblait voir leurs paroles entrecoupées de soupirs. Et quand elles eurent ainsi parlé quelque temps ensemble, celle qui m'avait adressé la parole la première me dit: «Nous te prions de nous dire en quoi réside ta béatitude.» Et je répondis: «Elle réside dans les paroles qui sont à la louange de ma Dame.» Et elle dit à son tour: «Si tu disais vrai, ce que tu nous as dit en parlant de ton état, tu l'aurais dit dans un autre sens.»[1] Et je les quittai en réfléchissant à ces paroles, presque honteux de moi-même, et je me disais en marchant: si je trouve une telle béatitude dans les mots qui expriment la louange de ma Dame, comment ai-je pu parler d'elle différemment? Alors je résolus de prendre toujours désormais sa louange pour sujet de mes paroles. Et comme je pensais beaucoup à cela, il me sembla que j'avais entrepris quelque chose de trop élevé relativement à moi-même, de sorte que je n'osais plus m'y mettre; et je demeurai ainsi plusieurs joues avec le désir de parler et la peur de commencer. NOTE: [1] Commentaire du ch. XVIII. CHAPITRE XIX Puis il arriva que, passant par un chemin le long duquel courait un ruisseau aux eaux très claires[1], il me vint une volonté si forte de parler que je commençai à songer à la manière dont je m'y prendrais, et j'ai pensé qu'il ne conviendrait pas de parler d'elle, mais de m'adresser aux femmes à la seconde personne, et non à toutes les femmes, c'est-à-dire aux femmes distinguées, et qui ne sont pas seulement des femmes. Et alors ma langue se mit à parler comme si elle eût été mue par elle-même, et elle dit: «Femmes qui comprenez l'amour....» Je mis alors ces mots de côté dans ma mémoire avec une grande joie, en pensant à les prendre pour mon commencement. Puis je rentrai dans la ville, et, après y avoir songé pendant plusieurs jours, je commençai cette canzone.[2] Femmes qui comprenez l'amour,[3] Je veux m'entretenir avec tous de ma Dame, Non pas que je pense arriver au bout de sa louange, Mais pour satisfaire mon esprit. Je dis donc que, quand je pense à ses mérites, L'amour se fait sentir en moi si doux Que, si la hardiesse ne venait à me manquer, Mes accens rendraient tout le monde amoureux. Et je ne veux pas non plus me hausser à un point Que je ne saurais soutenir jusqu'à la fin. Mais je traiterai délicatement de sa grâce infinie Avec vous, femmes et jeunes filles amoureuses, Car ce n'est pas une chose à en entretenir d'autres que vous Un ange a fait appel à la divine Intelligence et lui a dit: Seigneur, on voit dans le monde Une merveille dont la grâce procède D'une âme qui resplendit jusqu'ici. Le ciel, à qui il ne manque Que de la posséder, la demande à son Seigneur, Et tous les saints la réclament. La pitié seule prend notre parti[4] Car Dieu dit en parlant de ma Dame: O mes bien aimés, souffrez en paix Que votre espérance attende tant qu'il me plaira Là où il y a quelqu'un qui s'attend à la perdre, Et qui dira dans l'Enfer aux méchans: J'ai vu l'espérance des Bienheureux. Ma Dame est donc désirée là-haut dans le ciel. Maintenant je veux vous faire connaître la vertu qu'elle possède,. Et je dis: que celle qui veut paraître une noble femme S'en aille avec elle, car quand elle s'avance L'Amour jette au coeur des méchans un froid Tel que leurs pensées se glacent et périssent; Et celui qui s'arrêterait à la contempler Deviendrait une chose noble ou mourrait. Et s'il se trouve quelqu'un qui soit digne De la regarder, il éprouve les effets de sa vertu, Et s'il arrive qu'elle lui accorde son salut Il se sent si humble qu'il en oublie toutes les offenses. Et Dieu lui a encore accordé une plus grande grâce: C'est que celui qui lui a parlé ne peut plus finir mal. L'Amour dit d'elle: comment une chose mortelle Peut-elle être si belle et si pure! Puis il la regarde, et jure en lui-même Que Dieu a voulu en faire une chose merveilleuse. Elle porte ce teint de perle[5] Qui convient aux femmes, mais sans exagération.[6] Elle est tout ce que la nature peut faire de bien, Et on la prend pour le type de la beauté. De ses yeux, quand ils se meuvent, Sortent des esprits enflammés d'amour Qui blessent les yeux de ceux qui les regardent, Et puis s'en vont droit au coeur. Vous voyez l'amour peint sur ses lèvres Sur lesquelles le regard ne peut demeurer fixé. Canzone, je sais que c'est surtout les femmes Que tu viendras trouver quand je t'aurai envoyée. Maintenant, je t'avertis, puisque je t'ai élevée Comme une enfant de l'Amour, pure et modeste, Que, là où tu iras, ta dises en priant: Apprenez-moi où je dois aller, car je suis envoyée A celle dont la louange est ma parure. Et si tu ne veux pas aller inutilement, Ne t'arrête pas près des gens indignes. Efforce-toi, si tu le peux, de ne te montrer Qu'à des femmes ou à des hommes d'élite Qui te montreront le chemin le plus court. Tu trouveras l'Amour près d'elle: Recommande-moi, comme c'est ton devoir, à l'un et à l'autre.[7] NOTES: [1] C'était probablement le _Mugnone_. [2] N'est-ce pas là un exemple curieux de la méthode de travail ou de composition du Poète? Nous le verrons plus loin s'y reprendre à deux fois pour écrire un sonnet. [3] _Donne ch' avete intelletto d'amore_.... Faut-il voir dans le mot _intelletto_ l'idée de connaissance ou de sentiment? (Giuliani.) [4] Dieu a pitié de nous en nous la conservant. [5] Il répète souvent que la pâleur est la couleur de l'amour, et la teinte de la perle en est le type. [6] _Non fuor misura_. [7] Commentaire du ch. XIX. CHAPITRE XX Après que cette canzone eut été un peu répandue dans le monde, comme quelqu'un de mes amis l'avait entendue, il voulut me prier de dire ce que c'est que l'amour[1], s'étant d'après cela fait de moi peut-être une opinion exagérée. De sorte que je pensai qu'après avoir écrit ce qui précède, il serait bon de dire quelque chose de l'amour, et, pour obliger mon ami, je me décidai à consacrer quelques mots à ce sujet. Amour et noblesse de coeur sont une même chose,[2] Comme l'a dit le poète. C'est ainsi que si l'un ose aller sans l'autre C'est comme si l'âme raisonnable allait sans la raison. Quand la nature est amoureuse, L'Amour devient son maître et le coeur est sa demeure. C'est là qu'il se repose quelquefois un instant, Et quelquefois y séjourne longtemps. Puis la beauté apparaît dans une femme sage,[3] Et elle plaît tellement aux yeux que dans le coeur Naît un désir de la chose qui plaît. Et ce désir persiste en lui assez Pour éveiller un désir d'amour. C'est la même chose qu'un homme de valeur éveille chez une femme.[4] NOTES: [1] Cet ami serait Forese; parent de sa femme Gemma, qui a accompagné les deux poètes quelques instans dans le Purgatoire (Giuliani). Le Poète est Guido Guinicelli (_a cor gentil ripera sempre amore_). [2] _i. Amore e cor gentil none una cosa_.... [3] _Saggia donna. Saggia_ doit avoir ici une extension particulière et qui répond à _uomo valente_ du dernier vers. [4] Commentaire du ch. XX. CHAPITRE XXI Après avoir traité de l'amour dans ces vers, il me vint à l'idée de dire à la louange de cette beauté des paroles où je montrerais comment cet amour s'éveille pour elle, et comment non seulement il s'éveille là où il dormait, mais comment, grâce à son action merveilleuse, il s'éveille là où il n'était pas en puissance. Ha Dame porte l'amour dans ses yeux,[1] De sorte que ce qu'elle regarde s'embellit. Où elle passe chacun se tourne vers elle Et son salut fait trembler le coeur, De sorte que baissant son visage on pâlit, Et on se repent de ses propres fautes. L'orgueil et la colère s'enfuient devant elle. Aides-moi, Mesdames, à lui faire honneur. Toute douceur, toute pensée modeste, Naissent dans le coeur de celui qui l'entend parler; Aussi est heureux celui qui l'entrevoit seulement. Ce qu'elle paraît être quand elle sourit un peu Ne peut se dire ni se retenir en esprit, Tant est merveilleux un tel miracle.[2] NOTES: [1] _Negli occhi porta la mia donna Amore...._ [2] Commentaire du ch. XXI. CHAPITRE XXII Peu de jours s'étaient passés quand, suivant le plaisir du glorieux Seigneur qui ne s'est pas refusé à mourir lui-même, celui qui avait été le père d'une telle merveille qu'était cette très noble Béatrice quitta la vie pour la gloire éternelle. Et comme une telle séparation est douloureuse pour ceux qui restent et avaient été amis de celui qui s'en va, et qu'il n'y a pas d'affection aussi intime que celle d'un bon père pour un enfant tendre, et d'un enfant tendre pour un bon père, et comme cette femme possédait un haut degré de bonté, et que son père était aussi d'une grande bonté (comme on le croyait et comme c'était la vérité), elle fut plongée dans une douleur très amère. Suivant les usages de cette ville, les femmes avec les femmes, et les hommes avec les hommes, s'assemblaient dans la maison en deuil. Or beaucoup de femmes s'étaient réunies là où cette Béatrice pleurait à faire pitié. Et moi-même j'en vis revenir quelques-unes que j'entendais parler de ses lamentations. Et elles disaient: «Elle pleure tellement que quiconque la regarderait devrait en mourir de compassion.» Puis elles passèrent, et je restai plongé dans une telle tristesse que les larmes inondaient mon visage, et que je devais à chaque instant cacher mes yeux dans mes mains. Et si ce n'était que je me trouvais dans un endroit où passaient la plupart des femmes qui parlaient d'elle, attentif à ce qu'elles disaient, je serais allé me cacher aussitôt que mes larmes commencèrent à couler. Et, comme je me tenais toujours là, d'autres passèrent encore devant moi, qui se disaient les unes aux autres: «Qui de nous pourra être gaie, maintenant que nous l'avons vue tant pleurer?» D'autres disaient en me voyant: «En voici un qui pleure ni plus ni moins que s'il l'avait vue comme nous.» D'autres disaient encore: «Comme il est changé! Il ne paraît plus du tout le même.» C'est ainsi que j'entendais les femmes qui passaient parler d'elle et de moi. Je pensai alors à prononcer quelques paroles que je pouvais bien exprimer à propos de tout ce que j'avais entendu dire à ces femmes. Et comme je leur en aurais volontiers demandé la permission, si je ne m'étais trouvé retenu par quelque crainte, je me décidai à faire comme si je la leur avais demandée et qu'elles m'eussent répondu. Je fis alors deux sonnets: dans l'un, je m'adresse à elles comme j'aurais pu le faire de vive voix; dans l'autre, je prends la réponse dans les mots que j'avais entendu prononcer comme s'ils avaient été réellement adressés à moi-même. O vous dont la contenance affaissée[1] Et les yeux baissés témoignent de votre douleur, D'où venez-vous? Et dites-moi Pourquoi la compassion est peinte sur votre visage. Est-ce que vous avez vu notre Dame Le visage baigné des pleurs de son filial amour? Dites-le-moi, Mesdames, Car mon coeur me le dit à moi-même, Et je le vois rien qu'à votre démarche. Et si vous venez d'un endroit si pitoyable Veuillez rester ici un moment avec moi, Et, quoi qu'il en soit d'elle, ne me le cachez pas. Car je vois combien vos yeux ont pleuré, Et je vois votre visage si altéré Que le coeur m'en tremble rien qu'à le voir. Es-tu celui qui a parlé si souvent[2] De notre dame, en ne l'adressant qu'à nous? Tu lui ressembles par la voix, Mais ton visage n'est pas reconnaissable. Pourquoi pleures-tu dans ton coeur, Que tu fais naître chez les autres la compassion de toi-même? Est-ce que tu l'as vue pleurer que tu ne peux Celer ta propre douleur? Laisse-nous pleurer et nous en aller tristement. Il est inutile de chercher à nous consoler, Nous qui l'avons entendue parler dans ses pleurs. Elle a la pitié tellement empreinte sur son visage Que quiconque l'eût voulu regarder Serait tombé mort devant elle.[3] NOTES: [1] _Voi, che portate la sembianza umile_.... [2] _Se' tu volui c'hai trattata sovente_.... Dans ce second sonnet, le poète donne la parole aux femmes à qui il s'était adressé dans le précédent. [3] Commentaire du ch. XXII. CHAPITRE XXIII Quelques jours après ceci, il m'advint dans certaines parties de ma personne une maladie douloureuse, dont je souffris terriblement pendant plusieurs jours, et elle me fit tomber dans une telle faiblesse qu'il me fallut rester semblable à ceux qui ne peuvent plus se mouvoir. Et, comme le neuvième jour je fus pris de douleurs intolérables, il me vint une pensée qui était celle de ma Dame. Et, quand j'eus suivi cette pensée pendant quelque temps, je revins à celle de ma vie misérable. Et, voyant combien la vie tient à peu de chose, même quand la santé est parfaite, je me mis à pleurer en dedans de moi-même sur tant de misère, et, dans mes soupirs, je me disais: «il faudra que cette divine Béatrice meure un jour!» Et je tombai alors dans un égarement tel que je fermai les yeux et commençai à m'agiter comme un frénétique, puis à divaguer. Alors m'apparurent certains visages de femmes échevelées qui me disaient: «tu mourras aussi». Et après ces femmes vinrent d'autres visages étranges et horribles à voir qui me disaient: «tu es mort». Et mon imagination continuant à s'égarer, j'en vins à ce point que je ne savais plus où j'étais. Je croyais toujours voir des femmes échevelées, extrêmement tristes, et qui pleuraient. Et il me sembla que le soleil s'obscurcissait tellement que les étoiles se montraient d'une couleur qui me faisait juger qu'elles pleuraient. Et je croyais voir les oiseaux qui volaient dans l'air tomber morts, et qu'il y avait de grands tremblemens de terre.[1] Et au milieu de ma surprise et de mon effroi, je m'imaginai qu'un de mes amis venait me dire: «tu ne sais pas? Ton admirable Dame n'est plus de ce monde». Alors, je me mis à pleurer à chaudes larmes. Et ce n'est pas seulement dans mon imagination que je pleurais, je versais de vraies larmes. En ce moment, je regardai le ciel, et je crus voir une multitude d'anges qui remontaient en suivant un petit nuage très blanc. Et ils chantaient d'un air de triomphe _hosanna in excelsis_, sans que j'entendisse autre chose.[2] Il me sembla alors que mon coeur, qui était tout amour, me disait: il est vrai que notre Dame est étendue sans vie; et je crus aller voir ce corps qui avait logé cette âme bienheureuse et si pure. Et cette imagination fut si forte qu'elle me montra effectivement cette femme morte, et des femmes qui lui couvraient la tête d'un voile blanc. Et son visage avait une telle apparence de repos qu'il semblait dire: «Voici que je vois le commencement de la paix.» Et je sentais tant de douceur à la regarder que j'appelais la mort, et je disais: O douce mort, viens à moi, ne me repousse pas. Tu dois être bonne, puisque tu as habité ce corps. Viens à moi, car je te désire beaucoup: tu vois que je porte déjà ton empreinte. Et il me sembla alors qu'après avoir vu remplir ces douloureux offices que l'on rend aux morts, je retournais dans ma chambre, et je regardais le ciel, et je disais à haute voix: «O âme bienheureuse, bienheureux est celui qui te voit!» Et comme je disais ces mots au milieu de sanglots douloureux, et appelant la mort, une femme jeune et gentille qui se tenait près de mon lit, croyant que mes pleurs et mes plaintes s'adressaient à ma propre maladie, se mit tout effrayée à pleurer comme moi. Et les autres femmes qui étaient dans la chambre, attirées par ses pleurs et s'apercevant que je pleurais aussi, l'éloignèrent de moi: cette jeune femme était une de mes plus proches parentes. Alors elles s'approchèrent toutes de mon lit et voulurent me réveiller, car elles croyaient que je rêvais, et elles me disaient: «Ne dors plus, ne te laisse pas décourager ainsi.» Et pendant qu'elles me parlaient, mon imagination se calma, au point que je voulais dire: «O Béatrice, sois bénie!» Et à peine avais-je prononcé Béatrice que j'ouvris les yeux en tressaillant, et je vis bien que je m'étais trompé. Et, tout en prononçant ce nom, ma voix était tellement brisée que ces femmes ne pouvaient me comprendre. Et quoique je me sentisse tout honteux, un avertissement de l'Amour me fit me retourner vers elles. Et alors elles se mirent à dire: «On dirait qu'il est mort.» Puis elles ajoutèrent entre elles: «Il faut le ranimer.» Et elles me dirent beaucoup de choses pour me remonter. Elles me demandaient de quoi j'avais eu peur. Et moi, ayant retrouvé un peu de force, et reconnaissant l'erreur de mon imagination, je leur répondis: «Je vais vous dire ce que j'ai eu.» Alors je commençai par le commencement, et je finis en leur disant ce que j'avais vu, mais sans prononcer le nom de ma bien-aimée. Et plus tard, guéri de ma maladie, je résolus de raconter ce qui m'était arrivé, parce qu'il m'a semblé que ce serait une chose intéressante. Une femme jeune et compatissante,[3] Ornée de toutes les grâces humaines, Se trouvait là où j'appelais à chaque instant la mort. Voyant mes yeux pleins d'angoisse Et entendant mes paroles dépourvues de sens, Elle s'effraya et se mit à pleurer à chaudes larmes. Et d'autres femmes, attirées près de moi Par celle qui pleurait ainsi, L'éloignèrent et cherchèrent à me faire revenir à moi. L'une me disait: il ne faut pas dormir, Et une autre: pourquoi te décourager? Alors je laissai cette étrange fantaisie fit je prononçai le nom de ma Dame. Ma voix était si douloureuse Et tellement brisée par l'angoisse et les pleurs Que mon coeur seul entendit ce nom résonner. Et, la honte peinte sur mon visage, L'Amour me fit me tourner vers elles. Ma pâleur était telle Qu'elles se mirent à parler de ma mort: Il faut le remonter, disaient-elles doucement l'une à l'autre. Et elles me répétaient: «Qu'as-tu donc vu, que tu parais si abattu?» Quand j'eus repris un peu de force Je dis: «Mesdames, je vais vous le dire. Tandis que je pensais à la fragilité de ma vie, Et que je voyais combien sa durée tient à peu de chose, L'Amour qui demeure dans mon coeur se mit à pleurer; De sorte que mon âme fut si égarée Que je disais en soupirant, dans ma pensée: «Il faudra bien que ma Dame meure un jour!» Et mon égarement devint tel alors Que je fermai mes yeux appesantis; Et mes esprits étaient tellement affaiblis Qu'ils ne pouvaient plus s'arrêter sur rien. Et alors mon imagination, Incapable de distinguer l'erreur de la vérité, Me fit voir des femmes désolées Qui me disaient: «Tu mourras, tu mourras.» Puis je vis des choses terribles. Dans la fantaisie où j'entrais Je ne savais pas où je me trouvais, Et il me semblait voir des femmes échevelées Qui pleuraient, et qui lançaient leurs lamentations Comme des flèches de feu. Puis je vis le soleil s'obscurcir peu à peu, Et les étoiles apparaître, Et elles pleuraient ainsi que le soleil. Je voyais les oiseaux qui volaient dans l'air tomber Et je sentais la terre trembler. Alors m'apparut un homme pâle et défait Qui me dit: «Qu'est-ce que tu fais là? Tu ne sais pas la nouvelle? Ta Dame est morte, elle qui était si belle.» Je levais mes yeux baignés de pleurs Quand je vis (comme une pluie de manne) Des anges se dirigeant vers le ciel, Précédés d'un petit nuage Derrière lequel ils criaient tous: hosanna! S'ils avaient crié autre chose, je vous le dirais bien. Alors l'Amour me dit: je ne te le cache plus, Viens voir notre Dame qui est gisante. Mon imagination, dans mon erreur, Me mena voir ma Dame morte; Et quand je l'aperçus Je voyais des femmes la recouvrir d'un voile. Et elle avait une telle apparence de repos Qu'elle semblait dire: je suis dans la paix. Et la voyant si calme Je ressentis une telle douceur Que je disais; O mort, désormais que tu me parais douce, Et que tu dois être une chose aimable, Puisque tu as habité dans ma Dame! Tu dois avoir pitié et non colère. Tu vois que je désire tant t'appartenir Que je porte déjà tes couleurs. Viens, c'est mon coeur qui t'appelle. Puis, je me retirai, ne sentant plus aucun mal. Et, quand je fus seul, Je disais en regardant le ciel: Heureux qui te voit, ô belle âme.... C'est alors que vous m'avez appelé, Et grâce à vous ma vision disparut.[4] NOTES: [1] . . . . . . . . . . _O heavy hour!_ _Methink it should be now a huge éclipse_ _O sun and moon, and that th'affrighted globe_ _Should yawn in alteration_.... (SHAKESPEARE, _Otello_, act. V.) [2] Ce petit nuage très blanc était l'âme de Béatrice. [3] _Donna pietosa e di novella etate_.... [4] Commentaire du ch. XXIII. CHAPITRE XXIV Après tous ces rêves, il arriva un jour que, me trouvant quelque part à songer, je sentis que mon coeur se mettait à trembler, comme si j'eusse été en présence de cette femme. Alors mon imagination me fit voir l'Amour. Il me semblait venir d'auprès d'elle, et parler à mon coeur d'un air joyeux. «Bénis le jour où je t'ai pris, disait-il, parce que tu dois le faire.» Et je me sentis le coeur si joyeux qu'il me sembla que ce n'était pas mon propre coeur, tant il était changé. Et peu après ces paroles que mon coeur me disait dans la langue de l'Amour, je vis venir vers moi une femme charmante: c'était cette beauté célèbre dont mon meilleur ami[1] était très épris, et qui exerçait sur lui beaucoup d'empire. Elle avait nom _Giovanna_[2], mais à cause de sa beauté sans doute on l'appelait _Primavera_[3]. Et en regardant derrière elle je vis l'admirable Béatrice qui venait! Ces dames s'approchèrent de moi l'une après l'autre, et il me sembla que l'Amour parlait dans mon coeur et disait: «C'est parce qu'elle est venue la première aujourd'hui qu'il faut l'appeler _Primavera_. C'est moi qui ai voulu qu'on l'appelât _Prima verrà_[4], parce qu'elle sera venue la première le jour où Béatrice se sera montrée après le délire de son fidèle. Et si l'on veut considérer son premier nom, autant vaut dire _Primavera_, parce que son nom _Giovanna_ vient de Giovanni (saint Jean) celui qui a précédé la vraie lumière en disant: «_Ego vox clamantis in deserto: parate viam Domini_.»[5] Et il me sembla qu'il (l'Amour) me disait encore quelques mots, c'est-à-dire: «Qui voudrait y regarder de tout près appellerait cette Béatrice l'Amour; à cause de la ressemblance qu'elle a avec moi.» Alors moi, en y repensant, je me proposai d'écrire quelques vers à mon excellent ami (en taisant ce qu'il me paraissait convenir de taire), croyant que son coeur était occupé encore de la beauté de la belle Primavera[6]. Je fis donc le sonnet suivant: J'ai senti se réveiller dans mon coeur[7] Un esprit amoureux qui dormait; Puis, j'ai vu venir de loin l'Amour Si joyeux qu'à peine si je le reconnaissais. Il disait: il faut maintenant que tu penses à me faire honneur. Et il souriait à chacun des mots qu'il prononçait. Et comme mon Seigneur se tenait près de moi, Je regardai du côté d'où il venait Et je vis Monna Vanna et Monna Rice[8] Venir de mon côté, L'une de ces merveilles après l'autre. Et, comme je me le rappelle bien, L'amour me dit: celle-ci est _Primavera_, Et celle-là a nom _Amour_, tant elle me ressemble.[9] NOTES: [1] Guido Cavalcanti. [2] _Giovanna_, Jeanne. [3] _Primavera_, printemps. [4] _Prima verrà_, elle viendra la première. [5] Je suis celui qui crie dans le désert: préparez la voie du Seigneur. [6] Il paraît que Guido, lorsque ce sonnet fut écrit, avait cessé d'être épris de Giovanna. [7] _Io mi sentii svegliar dentro allo care_.... [8] _Madonna Giovanna_ et _Madonna Beatrice_. [9] Commentaire du ch. XXIV. CHAPITRE XXV Les gens qui veulent tout expliquer pourraient s'étonner de ce que je dis de l'Amour, comme s'il était une chose en soi et, non pas seulement comme une substance intellectuelle, mais comme une substance corporelle, ce qui serait faux au point de vue de la réalité: car l'amour n'est pas en soi une substance, mais un accident en substance. J'ai parlé de lui comme s'il était un corps, et même un homme, dans trois circonstances: quand j'ai dit que je le voyais venir de loin. Comme, suivant Aristote, se mouvoir ne peut être que le fait d'un corps, il semble que je fais apparaître l'Amour comme un corps. Quand j'ai dit qu'il souriait, et même qu'il parlait, comme c'est là le propre de l'homme, le rire surtout, il semble que j'en ai fait un homme.[1] Pour expliquer ceci, il faut d'abord savoir qu'autrefois on ne parlait pas de l'amour en langue vulgaire. Ont seulement parlé de l'amour quelques poètes en langue latine. Parmi nous, comme peut-être encore ailleurs, et comme chez les Grecs, ce n'était que les poètes lettrés et non vulgaires qui traitaient de semblables sujets. Et il n'y a pas beaucoup d'années qu'apparurent pour la première fois ces poètes vulgaires, c'est-à-dire qui dirent en vers vulgaires ce qu'on disait en vers latins; et nous en chercherions en vain, soit dans la langue de l'Oco[2], soit dans la langue du Si, avant cent cinquante ans. Et ce qui fait que des écrivains inférieurs ont acquis quelque réputation, c'est qu'ils furent les premiers à se servir de la langue vulgaire. Et le premier poète vulgaire ne parla ainsi que pour se faire entendre d'une femme qui n'aurait pas compris des vers latins. Et ceci est contre ceux qui riment sur des sujets autres que des sujets amoureux, puisque ce mode de s'exprimer fut dès le commencement consacré seulement au parier d'amour.[3] C'est ainsi que, comme on a accordé aux poètes une plus grande licence de parole qu'aux prosateurs, et que ces diseurs par rimes ne sont autres que des poètes vulgaires, il est juste et raisonnable de leur accorder plus de licence qu'aux autres écrivains vulgaires. Donc, si l'on accorde aux poètes des figures ou des expressions de rhétorique, il faut l'accorder à tous ceux qui parlent en vers. Nous voyons donc que, si les poètes ont parlé des choses inanimées comme si elles avaient du sens et de la raison, et les ont fait parler ensemble, et non seulement de choses vraies mais de choses qui ne le sont pas (c'est-à-dire de choses qui ne le sont pas et de choses accidentelles comme si elles fussent des substances et des hommes), il convient que celui qui écrit par rimes en fasse autant, non sans raisons, mais avec des raisons qu'on puisse expliquer en prose. Que les poètes aient fait ainsi que je viens de le dire se voit par Virgile, lequel dit que Junon, c'est-à-dire une déesse ennemie des Troyens, dit à Eole, maître des vents, dans le premier chapitre de l'Enéide: _Eole, namque tibi_, etc., et que celui-ci lui répondit: _Tuus, O regina, quid optes_, etc. Et, dans ce même poète, une chose qui n'est pas animée dit à une chose animée dans le troisième chapitre de l'Enéide: _Dardanidae duri_, etc. Dans Lucain la chose animée dit à la chose inanimée: _Multum, Roma, tamen debes civilibus armis_. Et dans Horace, l'homme parle à la science même comme à une autre personne. Et non seulement Horace parle, mais il le fait presque comme un interprète du bon Homère dans sa Poétique: _dic mihi, Musa, virum_. Suivant Ovide, l'Amour parle comme s'il était une personne humaine, au commencement du livre _de Remedio d'amore: Bella mihi, video, bella parantur, ait_. Et c'est par tout cela que peuvent paraître clairs différens passages de mon livre. Et afin que les personnes incultes ne puissent se targuer de ce qui vient d'être dit, j'ajoute que les poètes ne parlent pas ainsi sans raisons, et que ceux qui riment ne doivent jamais parler ainsi sans avoir de bonnes raisons de le faire, parce que ce serait une grande honte à celui qui rimerait une chose sous vêtement de figure ou sous couleur de rhétorique, et puis, interrogé, ne saurait en expliquer les paroles de manière à leur donner un sens véritable. Et mon excellent ami[4] et moi nous en connaissons bien qui riment aussi sottement. NOTES: [1] Si, dans les vers passionnés de la _Vita nuova_ nous reconnaissons le poète de la _Divine Comédie_, nous retrouvons ici l'auteur de _Il Convito_. [2] Languedoc. [3] _Il Convito_. [4] Guido Cavalcanti. CHAPITRE XXVI Cette charmante femme dont il vient d'être question paraissait si aimable aux gens que, quand elle passait quelque part, on accourait pour la voir ce qui me comblait de joie, Et, quand elle s'approchait de quelqu'un, il venait au coeur de celui-ci un sentiment d'humilité tel qu'il n'osait pas lever les yeux ni répondre à son salut. Et ceux qui l'ont éprouvé peuvent en porter témoignage à ceux qui ne le croiraient pas. Elle s'en allait couronnée et vêtue de modestie, ne tirant aucune vanité de ce qu'elle voyait ou entendait dire. Beaucoup répétaient, quand elle était passée: «Ce n'est pas une femme, c'est un des plus beaux anges de Dieu.» D'autres disaient: «C'est une merveille; béni soit Dieu qui a fait une oeuvre aussi admirable». Je dis qu'elle se montrait si aimable et ornée de toutes sortes de beautés que ceux qui la regardaient ressentaient au coeur une douceur candide et suave telle qu'ils ne sauraient le redire. Et on ne peut la regarder sans soupirer aussitôt. Tout ceci et bien d'autres choses admirables émanent d'elle merveilleusement et efficacement. Aussi, pensant à tout cela, et voulant reprendre le style de sa louange, je voulus dire tout ce qu'elle répandait d'excellent et d'admirable, afin que non seulement ceux qui peuvent la voir, mais les autres aussi, connaissent tout ce que les mots peuvent exprimer. Ma Dame se montre si aimable[1] Et si modeste quand elle vous salue Que la langue vous devient muette et tremblante, Et les yeux n'osent la regarder. Elle s'en va revêtue de bonté et de modestie En entendant les louanges qu'on lui adresse. Elle semble être une chose descendue du ciel Sur la terre pour y faire voir un miracle. Elle est si plaisante à qui la regarde Que les yeux en transmettent au coeur une douceur Que ne peut comprendre qui ne l'a pas éprouvée. Il semble que de son visage émane Un esprit suave et plein d'amour Qui va disant à l'âme: soupire![2] NOTES: [1] _Tanto gentile e tanto onesta pare_.... [2] Commentaire du ch. XXVI. CHAPITRE XXVII Je dis que ma Dame montrait tant de grâce que non seulement elle était un objet d'honneur et de louange, mais qu'à cause d'elle bien d'autres étaient louées et honorées. Ce que voyant, et voulant le faire connaître à ceux qui ne le voyaient pas, je résolus de l'exprimer d'une manière significative; et je dis dans le sonnet suivant l'influence que sa vertu exerçait sur les autres femmes. Celui qui voit ma Dame au milieu des autres femmes Voit parfaitement toute beauté et toute vertu.[1] Celles qui vont avec elle doivent Remercier Dieu de la grande grâce qui leur est faite. Et sa beauté est douée d'une vertu telle Qu'elle n'éveille aucune envie Et qu'elle revêt les autres De noblesse, d'amour et de foi. A sa vue, tout devient modeste, Et non seulement elle plaît par elle-même, Mais elle fait honneur aux autres. Et tout ce qu'elle fait est si aimable Que personne ne peut se la rappeler Sans soupirer dans une douceur d'amour.[2] NOTES: [1] _Vede perfettamente ogni salute_.... [2] Commentaire du ch. XXVII. CHAPITRE XXVIII Après cela, je me mis un jour à songer à ce que j'avais dit de ma Dame, c'est-à-dire dans les deux sonnets précédents, et, voyant dans ma pensée que je n'avais rien dit de l'influence qu'elle exerçait présentement sur moi, il me parut qu'il manquait quelque chose à ce que j'avais dit d'elle, et je me proposai d'exprimer comment je me sentais soumis à son influence, et ce que celle-ci me faisait éprouver. L'amour m'a possédé si longtemps[1] Et m'a tellement habitué à sa domination Qu'après avoir été d'abord douloureux à supporter Il est devenu d'une grande douceur pour mon coeur. Aussi quand j'ai perdu tout mon courage Et que mes esprits semblent m'abandonner, Alors mon âme débile sent Une telle douceur que mon visage pâlit. Puis l'amour prend un tel pouvoir sur moi Que mes soupirs se mêlent à mes paroles, Et en sortant implorent Ma Dame pour qu'elle me rende à moi-même. Cela m'arrive toutes les fois qu'elle me voit, Et à un point tel qu'on aurait de la peine à le croire. NOTE: [1] _Si lungamente m'ha tenuto amore_.... CHAPITRE XXIX _Quomodo sedet sola civitas plena populo? Fatta est quasi vidua domina gentium_.[1] Je pensais encore à la canzone qui précède, et je venais d'en écrire les derniers mots, quand le Seigneur de la justice appela cette beauté sous l'enseigne glorieuse de Marie, cette reine bénie pour qui cette bienheureuse Béatrice avait une telle adoration.[2] Et, bien que l'on aimât peut-être à savoir comment elle fut séparée de nous, je n'ai pas l'intention d'en parler ici, pour trois raisons: la première est que cela ne rentre pas dans le plan de cet écrit, si l'on veut bien se reporter à la préface (_praemio_) qui précède ce petit livre; la seconde est que, en fût-il autrement, ma plume serait inhabile à traiter un pareil sujet; la troisième est que, si je le faisais, il faudrait me louer moi-même, ce qui est tout à fait blâmable.[3] Je laisse donc à un autre _glossatore_ de faire ce récit. Cependant, comme dans ce qui précède il a été souvent question du nombre 9, ce qui n'a pas dû être sans raison, et que ce nombre paraît jouer un grand rôle dans son départ, il faut bien que j'en dise quelque chose, et ce sera tout à fait à propos. Je dirai d'abord comment eut lieu son départ, et puis je signalerai plusieurs raisons qui nous montreront que ce nombre 9 lui a toujours tenu fidèle compagnie. NOTES: [1] Comment se fait-il que paraît déserte une ville si peuplée? La reine des nations est maintenant comme vide. (Lamentations de Jérémie.) [2] Commentaire du ch. XXIX. [3] _Il Convito_, trait. i, ch. I. [4] 2. _Qual numero pu a lei colanto amico_. Ce mot _amico_ ne doit pas être pris dans le sens de favorable. Il comporte plutôt l'idée de compagnie habituelle. CHAPITRE XXX Je dis que son âme très noble nous quitta à la première heure du neuvième jour du mois, suivant le style[1] d'Italie, et que suivant le style de Syrie[2] elle partit le neuvième jour de l'année dont le premier mois s'appelle Tilmin (ou Tisri), et correspond à notre mois d'octobre. Elle est donc partie, suivant notre style, dans cette année de notre indiction[3], c'est-à-dire des années du Seigneur où le nombre 9 s'est complété neuf fois dans le siècle où elle est venue au monde. Elle appartient donc au treizième siècle des Chrétiens. Pourquoi ce nombre lui était si familier peut venir de ce que, suivant Ptolémée et suivant les vérités chrétiennes, il y a neuf cieux mobiles (au-dessous de l'Empyrée, seul immobile), et, suivant la commune opinion des astrologues, ces neuf cieux exercent ici-bas leurs influences suivant leurs propres conjonctions. Or, on dit que ce nombre lui était familier parce que, lors de son engendrement tous ces neuf cieux mobiles s'étaient parfaitement combinés. En voilà une raison. Mais en y regardant de plus près, et suivant une vérité incontestable, ce nombre 9 fut elle-même, je veux dire par similitude; et voici comment je l'entends. Le nombre 3 est la racine de celui de 9, puisque sans l'aide d'aucun autre nombre, en se multipliant par lui-même, il fait 9, car il est clair que trois fois trois font 9. Donc 3 est par lui-même le facteur de 9, et si le facteur des miracles est par lui-même 3, c'est-à-dire le Père, le Fils et le Saint-Esprit, lesquels sont trois et un, cette femme fut accompagnée du nombre 9, ce qui fait entendre qu'elle fut elle-même un 9, c'est-à-dire un miracle dont on ne trouve la racine que dans l'admirable Trinité. On pourra encore en trouver une raison plus subtile; mais voilà ce que j'y vois et ce qu'il me plaît le plus d'y voir.[4] NOTES: [1] On appelle _style_ la manière de compter dans le calendrier. [2] Béatrice mourut le 9 juin 1290, c'est-à-dire le neuvième mois de l'année syriaque. Comme celle-ci commençait à partir du mois _tismin_ on _tisri_, lequel est pour nous octobre, le neuvième mois, calculé suivant le style de Syrie, correspondait au mois de notre année, juin 1290 (Giuliani). [3] Indiction, terme de chronologie. Révolution de quinze années, que l'on recommence toujours par une, lorsque le nombre de quinze est fini. [4] Commentaire du ch. XXX. CHAPITRE XXXI Après que cette noble créature eut été séparée du monde, toute cette ville demeura comme veuve et dépouillée de tout ce qui faisait son ornement. Et moi, pleurant encore dans la cité désolée, j'écrivis aux princes de la terre[1] au sujet de la condition nouvelle où elle allait se trouver, en partant de cette lamentation de Jérémie: «_Quomodo sedet sola civitas_...?» Et je le dis pour qu'on ne s'étonne pas que j'en aie fait le titre de ce qui devait suivre. Et si l'on voulait me reprocher de ne pas y avoir ajouté les mots qui suivent ce passage, c'est que mon intention avait d'abord été de ne les écrire qu'en langue vulgaire, et que ces paroles latines, si je les avais reproduites, n'auraient pas été conformes à mon intention. Et je sais bien que l'ami à qui j'adressais ceci préférait également que je l'écrivisse en vulgaire. NOTE: [1] Ces mots «princes de la terre» _Scrivi a' principi della terra_, doivent être pris dans le sens de «principaux de la ville». Voir au commentaire du ch. XXXI. CHAPITRE XXXII Après avoir pleuré quelque temps encore, mes yeux se trouvèrent fatigués à ce point que je ne pouvais arriver à épancher ma tristesse. Je pensai alors à essayer d'y parvenir en écrivant ma peine, et je voulus faire une canzone où je parlerais de celle qui m'avait abîmé dans la douleur. Mes yeux, en exhalant les souffrances de mon coeur,[1] Ont versé tant de larmes amères Qu'ils en sont restés désormais épuisés. Aujourd'hui, si je veux épancher la douleur Qui me conduit peu à peu à la mort, Il faut que je me lamente à haute voix. Et comme je me souviens que c'est avec vous, Femmes aimables, que j'aimais à parler De ma Dame, quand elle vivait, Je ne veux en parler Qu'à des coeurs exquis comme sont les vôtres. Je dirai ensuite en pleurant Qu'elle est montée au ciel tout à coup, Et a laissé l'Amour gémissant avec moi. Béatrice s'en est allée dans le ciel. Dans le royaume où les Anges jouissent de la paix, Et elle y demeure avec eux. Ce n'est ni le froid ni le chaud qui l'a enlevée Comme les autres, Mesdames, Ce n'est que sa trop grande vertu.[2] Car l'éclat de sa bonté A rayonné si haut dans le ciel Que le Seigneur s'en est émerveillé, Et qu'il lui est venu le désir D'appeler à lui une telle perfection. Et il l'a fait venir d'ici-bas Par ce qu'il voyait que cette misérable vie N'était pas digne «l'une chose aussi aimable.[3] Son âme si douce et si pleine de grâce S'est séparée de sa belle personne, Et elle réside dans un lieu digne d'elle. Celui qui parle d'elle sans pleurer A un coeur de pierre. Et quelque élevée que soit l'intelligence, Elle ne parviendra jamais à la comprendre Si elle ne s'appuie sur la noblesse du coeur, Et elle ne trouvera pas de larmes pour elle. Mais tristesse et douleur, Soupirs et pleurs à en mourir, Et renoncement à toute consolation Sont le lot de celui qui regarde dans sa propre pensée Ce qu'elle fut, et comment elle nous a été enlevée. Je ressens toutes les angoisses des soupirs Quand mon esprit opprimé Me ramène la pensée de celle qui a déchiré mon coeur. Et souvent, en songeant à la mort, Il me vient un désir plein de douceur Qui change la couleur de mon visage. Quand je m'abandonne à mon imagination, Je me sens envahi de toutes parts Par tant de douleur que mon coeur en tressaille. Et je deviens tel Que, la honte me séparant du monde. Je viens pleurer dans la solitude. Et j'appelle Béatrice, et je dis: Tu es donc morte à présent! Et de l'appeler me réconforte. Dès que je me trouve seul, Mon coeur se fond en pleurs et en soupirs, Et qui le verrait en aurait compassion. Ce qu'est devenue ma vie Depuis que ma Dame est entrée dans sa vie nouvelle, Ma langue ne saurait le redire. Aussi, Mesdames, ce que je suis devenu, Je le voudrais que je ne saurais l'exprimer. La vie amère qui me travaille M'est devenue si misérable Qu'il semble que chacun me dit: je t'abandonne, Tant mon aspect est mourant. Mais tel que je suis devenu, moi, ma Dame le voit, Et j'espère encore d'elle quelque compassion. O ma plaintive canzone, va-t'en en pleurant Trouver les femmes et les jeunes filles A qui tes soeurs[4] avaient coutume d'apporter de la joie; Et toi, fille de la tristesse, Va, pauvre affligée, et demeure auprès d'elles.[5] NOTES: [1] _Gli occhi dolenti per pietà del care_.... [2] Elle n'est pas morte de maladie comme les autres. [3] Se reporter à la Canzone du ch. XIX. [4] Ce sont les autres _Canzoni_. [5] Commentaire du ch. XXXII. CHAPITRE XXXVI Comme je venais de composer ce sonnet, vint à moi quelqu'un qui tenait le second rang parmi mes amis, et il était le parent le plus rapproché de cette glorieuse femme[1]. Il se mit à causer avec moi et me pria de dire quelque chose d'une femme qui était morte. Et il feignit de parler d'une autre qui était morte récemment. De sorte que, m'apercevant bien que ce qu'il disait se rapportait à cette femme bénie, je lui dis que je ferais ce qu'il me demandait. Je me proposai donc de faire un sonnet dans lequel je me livrerais à mes lamentations, et de le donner à mon ami, afin qu'il parût que c'était pour lui que je l'avais fait. Venez entendre mes soupirs,[2] O coeurs tendres, car la pitié le demande. Ils s'échappent désoles, Et s'ils ne le faisaient pas Je mourrais de douleur. Car mes yeux me seraient cruels, Plus souvent que je ne voudrais, Si je cessais de pleurer ma Dame[3] Alors que mon coeur se soulage en la pleurant. Vous les entendrez souvent appeler Ma douce Dame qui s'en est allée Dans un monde digne de ses vertus, Et quelquefois invectiver la vie Dans la personne de mon âme souffrante Qui a été abandonnée par sa Béatitude.[4] NOTES: [1] C'est ici le seul témoignage que nous rencontrions de quelque rapprochement entre Dante et quelqu'un de la famille de Béatrice. Ce serait le frère de celle-ci qui s'appelait Manette (Fraticelli). [2] _Venite a intendere li sospiri miei_.... [3] Il y a ici deux variantes: _lasso_, hélas, on _lascio_, je laisse, je cesse. [4] Commentaire du ch. XXXIII. CHAPITRE XXXIV Après que j'eus fait ce sonnet, en pensant qui était celui à qui je comptais l'envoyer comme si je l'eusse composé pour lui, je vis combien valait peu de chose le service que je rendais à celui qui était le plus proche parent de cette glorieuse femme. Aussi avant de le lui donner, je fis deux stances d'une canzone, l'une pour lui-même, l'autre pour moi, afin qu'elles parussent faites pour une personne donnée à ceux qui n'y regarderaient pas de près. Mais, pour qui y regardera attentivement, il paraîtra bien qu'il y a deux personnes qui parlent: l'une ne donne pas à cette femme le nom de sa Dame, tandis que l'autre le fait ouvertement. Je lui donnai cette canzone et ce sonnet en lui disant que c'était pour lui que je l'avais fait. Toutes les fois, hélas, que me revient[1] La pensée que je ne dois jamais revoir La femme pour qui je souffre tant, Une telle douleur vient s'amasser dans mon coeur Que je dis: Mon âme, Pourquoi ne t'en vas-tu pas? Car les tourmens que tu auras à subir Dans ce monde qui t'est déjà si odieux Me pénètrent d'une grande frayeur. Aussi, j'appelle la mort Comme un doux et suave repos. Je dis: Viens à moi, avec tant d'amour Que je suis jaloux de ceux qui meurent. Et dans mes soupirs se recueille Une voix désolée Qui va toujours demandant la mort. C'est vers elle que se tournèrent tous mes désirs Quand ma Dame En subit l'atteinte cruelle. Car sa beauté En se séparant de nos yeux Est devenue une beauté éclatante et spirituelle; Et elle répand dans le ciel Une lueur d'amour que les anges saluent, Et elle remplit d'admiration Leur sublime et pénétrante intelligence Tant elle est charmante. NOTE: [1] _Quantunque volte, lasso! mi rimembra_.... CHAPITRE XXXV Le jour qui complétait l'année où cette femme était devenue citoyenne de la vie éternelle, je me trouvais assis dans un endroit où, en mémoire d'elle, je dessinais un ange sur une tablette.[1] Pendant que je dessinais, comme je tournai les yeux, je vis près de moi plusieurs personnages qu'il convenait que je saluasse. Ils regardaient ce que je faisais et, d'après ce qui m'a été dit plus tard, ils étaient là depuis quelque temps avant que je ne les eusse aperçus. Quand je les vis, je me levai et je leur dis en les saluant[2]: «Il y avait là quelqu'un avec moi, et c'est pour cela que j'étais tout à ma pensée.» Et, quand ils furent partis, je me remis à mon oeuvre, c'est-à-dire à dessiner des figures d'anges. Et, tout en le faisant, il me vint à l'idée d'écrire quelques vers comme pour son anniversaire, et de les adresser à ceux qui étaient venus là près de moi. _Premier commencement_. A mon esprit était venue[3] La gracieuse femme qui, à cause de son mérite, Fut placée par le Seigneur Dans le ciel de la paix où est Marie. _Second commencement_. A mon esprit était venue[4] La gracieuse femme que l'amour pleure, Au moment même où sa vertu secrète Vous engagea à regarder ce que je faisais. L'Amour qui la sentait dans mon esprit esprit S'était réveillé dans mon coeur détruit, Et disait à mes soupirs: sortez, Et chacun sortait en gémissant. Ils sortaient de mon sein en pleurant, Avec une voix qui ramène souvent Des larmes amères dans mes yeux attristés. Mais ceux qui en sortaient le plus douloureusement Étaient ceux qui disaient: ô âme noble, Il y a un an que tu es montée au ciel.[5] NOTES: [1] Dante aimait beaucoup le dessin. Il était l'ami de Giotto, et l'on a dit qu'il avait travaillé dans l'atelier de Cimabue. [2] Il faut toujours remarquer l'exquise politesse de ses manières. [3] _Era venuta nella mente mia_.... [4] Il paraît s'être repris à deux fois pour écrire cette canzone, car le même vers est répété à chacun des commencemens. [5] Commentaire du ch. XXXV. CHAPITRE XXXVI Quelque temps après, comme je me trouvais dans un endroit où je me rappelais le temps passé, je demeurais tout pensif, et mes réflexions étaient si douloureuses qu'elles me donnaient l'apparence d'un profond égarement. Alors, ayant conscience de mon trouble, je levai les yeux pour regarder si quelqu'un me voyait. Et j'aperçus une femme jeune et très belle qui semblait me regarder d'une fenêtre, avec un air si compatissant qu'on eût dit que toutes les compassions se fussent recueillies en elle. Et alors, comme les malheureux qui, aussitôt qu'on leur témoigne quelque compassion, se mettent à pleurer, comme s'ils en ressentaient pour eux-mêmes, je sentis les larmes me venir aux yeux. Et, craignant de laisser voir ma propre faiblesse, je m'éloignai des yeux de cette femme, et je disais à part moi: il ne se peut pas que chez une femme aussi compatissante l'amour ne soit pas très noble. Je résolus alors de faire un sonnet qui s'adresserait à elle et raconterait ce que je viens de dire. Mes yeux ont vu combien de compassion[1] Se montrait sur votre visage Quand vous regardiez l'état Où ma douleur me met si souvent. Alors je m'aperçus que vous pensiez Combien ma vie est angoissée, De sorte que vint à mon coeur la peur De trop laisser voir la profondeur de mon découragement, Et je me suis éloigné de vous en sentant Les larmes qui montaient de mon coeur Bouleversé par votre aspect. Et je disais ensuite dans mon âme attristée: Il est bien dans cette femme Cet amour qui me fait pleurer ainsi.[2] NOTES: [1] _Videro gli occhi miei quanta pietale_.... [2] Commentaire du ch. XXXVI. CHAPITRE XXXVII Il arriva ensuite que, partout où cette femme me voyait, son visage se recouvrait d'une expression compatissante, et prenait comme une couleur d'amour, ce qui me rappelait ma très noble dame à qui j'avais vu cette même pâleur. Et il est certain que souvent, quand je ne pouvais plus pleurer ni décharger mon coeur angoissé, j'allais voir cette femme compatissante, dont l'aspect tirait des larmes de mes yeux. Aussi, ai-je voulu m'adressera elle dans le sonnet suivant: Couleur d'amour et signes de compassion[1] Ne se sont jamais imprimés aussi merveilleusement Sur le visage d'une femme, Avec de doux regards et des pleurs douloureux, Comme sur le vôtre quand vous voyez devant vous Ma figure affligée. Si bien que par vous me revient à l'esprit Une frayeur telle que je crains que le coeur m'en éclate Je ne puis empêcher mes yeux obscurcis De vous regarder, souvent, Quand ils ont envie de pleurer. Et vous accroissez tellement ce désir Qu'ils s'y consument tout entiers. Mais devant vous ils ne savent plus pleurer.[2] NOTES: [1] _Color d'amore, e di pietà sembianti_.... [2] Commentaire de ch. XXXVII. CHAPITRE XXXVIII A force de regarder cette femme, j'en arrivai à ce point que mes yeux commencèrent à trouver trop de plaisir à la voir. Aussi, je m'en irritais souvent, et je me taxais de lâcheté, et je maudissais encore mes yeux pour leur sécheresse, et je leur disais dans ma pensée: vous faisiez habituellement pleurer ceux qui voyaient la douleur dont vous êtes pénétrés, et maintenant il semble que vous vouliez l'oublier pour cette femme qui vous regarde, mais ne vous regarde précisément que parce qu'elle pleure aussi la glorieuse femme que vous pleurez. Mais faites comme bon vous semblera: je vous la rappellerai souvent, maudits yeux dont la mort seule devait arrêter les larmes. Et, quand j'avais ainsi parlé à mes yeux, mes soupirs m'assaillaient encore plus grands et plus angoissans. Et afin que cette bataille, que je me livrais ainsi à moi-même, ne demeurât pas connue seulement du malheureux qui la subissait, je voulus en faire un sonnet qui décrivît cette horrible situation. Les larmes amères que vous versiez,[1] O mes yeux, depuis si longtemps, Faisaient tressaillir les autres De pitié, comme vous l'avez vu. Il me semble aujourd'hui que vous l'oublieriez Si j'étais de mon côté assez lâche Pour ne pas chercher toute raison de venir vous troubler En vous rappelant celle que vous pleuriez. Votre sécheresse me donne à penser. Elle m'épouvante tellement que c'est de l'effroi que me cause Le visage d'une femme qui vous regarde. Vous ne devriez jamais, si ce n'est après la mort, Oublier notre Dame qui est morte. Voilà ce que mon coeur dit; et puis il soupire.[2] NOTES: [1] _L'amaro lagrimar che voi faceste_.... [2] Commentaire du ch. XXXVIII. CHAPITRE XXXIX La vue de cette femme me mettait dans un état si extraordinaire que je pensais souvent à elle comme à une personne qui me plaisait trop; et voici comment je pensais à elle: cette femme est noble, belle, jeune et sage; et c'est peut-être par le vouloir de l'Amour qu'elle m'est apparue pour rendre le repos à ma vie. Et quelquefois j'y pensais si amoureusement que mon coeur s'y abandonnait avec le consentement de ma raison. Puis, après cela, ma raison venait me redire: O quelle est donc cette pensée qui vient si méchamment me consoler, et ne me laisse plus penser à autre chose? Puis se redressait encore une autre pensée qui disait: maintenant que l'amour t'a tant fait souffrir, pourquoi ne veux-tu pas te débarrasser d'une telle amertume? Tu vois bien que c'est un souffle qui t'apporte des désirs amoureux, et qui vient d'un côté aussi attrayant que les yeux de cette femme qui t'a témoigné tant de compassion? Et, après avoir bien souvent combattu en moi-même, j'ai voulu en dire quelques mots. Et comme c'était les pensées qui me parlaient pour elle qui l'emportaient, c'est à elle que j'ai cru devoir adresser ce sonnet. Une pensée charmante s'en vient souvent,[1] En me parlant de vous, demeurer en moi. Elle me parle avec tant de douceur Qu'elle y entraîne mon coeur. Mon âme dit alors à mon coeur: qui donc Vient consoler ainsi notre esprit, Et dont le pouvoir est si grand Qu'il ne laisse plus en nous d'autre pensée? Et mon coeur répond: O âme pensive, C'est un nouveau souffle d'amour Qui m'apporte ses désirs; Et il a tiré sa vie et son pouvoir Des yeux de cette compatissante Que nos souffrances avaient tellement émue.[2] NOTES: [1] _Gentil pensiero che mi parla di vui_.... [2] Commentaire du ch. XXXIX. CHAPITRE XL Un jour, vers l'heure de none, il s'éleva en moi contre cet adversaire une puissante imagination qui me fit apparaître cette glorieuse Béatrice avec ce vêtement rouge sous lequel elle s'était montrée à moi pour la première fois. Alors, je me mis à penser à elle, et me reportant à l'ordre du temps passé je me souvins, et mon coeur commença à se repentir douloureusement du désir dont il s'était si lâchement laissé posséder pendant quelques jours, en dépit de la constance de la raison. Et rejetant tout désir coupable, mes pensées retournèrent à la divine Béatrice. Et depuis lors je commençai à penser à elle de tout mon coeur honteux, de sorte que je ne cessais de soupirer. Et presque tous mes soupirs disaient en sortant ce qui se disait dans mon coeur, c'est-à-dire le nom de cette femme, et comment elle nous avait quittés. Et alors que se renouvelaient ces soupirs, se renouvelaient en même temps les pleurs interrompus, de sorte que mes yeux paraissaient être devenus deux choses qui ne souhaitaient plus que de pleurer. Et il arrivait que par la longue continuité de ces pleurs, ils finissaient par s'entourer de cette rougeur qui est le stigmate des pensées martyrisantes. Aussi furent-ils si bien compensés de leur sécheresse que désormais ils ne purent regarder personne sans que toutes ces pensées leur revinssent. Aussi voulant que ces désirs coupables et ces vaines tentations fussent détruits de manière qu'il ne restât aucune signification de ce qui précède, j'ai voulu faire ce sonnet qui le fit bien comprendre. Hélas, par la force des soupirs[1] Qui naissent des pensées contenues dans mon coeur, Mes yeux sont vaincus et ne sont plus capables De regarder ceux qui les regardent. Et ils sont devenus tels qu'ils semblent n'avoir plus que deux désirs: Celui de pleurer, et celui de montrer leur douleur, Et souvent ils pleurant tellement que l'Amour Les cerne des stigmates du martyre. Ces pensées, et les soupirs que je pousse Me remplissent le coeur de telles angoisses Que l'Amour s'évanouit en gémissant. Et ils gardent douloureusement inscrit le nom de ma Dame Et tout ce que j'ai pu dire de sa mort.[2] NOTES: [1] _Lasso! per forza de' molti sospiri_.... [2] Commentaire du ch. XL. CHAPITRE XLI Après que j'eus rendu cet hommage à sa mémoire, il arriva que tout le monde venait voir cette image bénie que Jésus-Christ nous a laissée de sa belle figure[1], image que ma Dame voit glorieusement aujourd'hui. Une troupe de pèlerins passait par un chemin qui se trouve au milieu de la ville «où elle est née