The Project Gutenberg EBook of Rob-Roy, by Walter Scott This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Rob-Roy Author: Walter Scott Release Date: October 8, 2005 [EBook #16828] Language: French Character set encoding: ISO-8859-1 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ROB-ROY *** Produced by Ebooks libres et gratuits (PhilippeC, Coolmicro and Fred); this text is also available at http://www.ebooksgratuits.com Walter Scott ROB-ROY Publication en 1817 Traduction d'Auguste Defauconpret, publiée en 1830. Table des matières Avertissement de la première édition. Introduction Chapitre premier. Chapitre II. Chapitre III. Chapitre IV. Chapitre V. Chapitre VI. Chapitre VII. Chapitre VIII. Chapitre IX. Chapitre X. Chapitre XI. Chapitre XII. Chapitre XIII. Chapitre XIV. Chapitre XV. Chapitre XVI. Chapitre XVII. Chapitre XVIII. Chapitre XIX. Chapitre XX. Chapitre XXI. Chapitre XXII. Chapitre XXIII. Chapitre XXIV. Chapitre XXV. Chapitre XXVI. Chapitre XXVII. Chapitre XXVIII. Chapitre XXIX. Chapitre XXX. Chapitre XXXI. Chapitre XXXII. Chapitre XXXIII. Chapitre XXXIV. Chapitre XXXV. Chapitre XXXVI. Chapitre XXXVII. Chapitre XXXVIII. Chapitre XXXIX. Avertissement de la première édition. Quand l'éditeur des volumes suivants publia, il y a deux années environ, l'ouvrage intitulé l'_Antiquaire_, il annonça que c'était la dernière fois qu'il adressait au public des productions de ce genre. Il pourrait se prévaloir de l'excuse que tout auteur anonyme n'est qu'un fantôme, comme le fameux Junius; et qu'ainsi, quoiqu'il soit une apparition plus pacifique et d'un ordre moins élevé, il ne saurait être obligé de répondre à une accusation d'inconséquence. On peut trouver une meilleure apologie en imitant l'aveu du bon Benedict[1], qui prétend que, lorsqu'il disait qu'il mourrait célibataire, il ne pensait pas vivre jusqu'au jour où il serait marié. Ce qu'il y aurait de mieux, ce serait si, comme il est arrivé à quelques-uns de mes illustres contemporains, le mérite du livre pouvait absoudre l'auteur de la violation de sa promesse; sans oser l'espérer, il est seulement nécessaire de dire que ma résolution, comme celle de Benedict, a succombé à une tentation, ou du moins à un stratagème. Voici à peu près six mois que l'auteur reçut, par l'intermédiaire de ses honorables libraires-éditeurs, un manuscrit contenant l'esquisse de cette nouvelle histoire, avec la permission, ou plutôt la prière, en termes flatteurs, de la rendre propre à être publiée. Les corrections et les changements qu'on le laissait libre de faire ont été si nombreux qu'outre la suppression de certains noms et d'événements trop près de la réalité, l'ouvrage peut bien être regardé comme entièrement recomposé. Plusieurs anachronismes se seront glissés probablement dans le cours de ces changements, et les épigraphes des chapitres ont été choisies sans aucun égard à la date supposée des événements. L'éditeur s'en rend donc responsable. D'autres erreurs appartenaient aux matériaux originaux, mais elles sont de peu d'importance. Si l'on voulait exiger une exactitude minutieuse, on pourrait objecter que le pont sur le Forth, ou plutôt sur l'Avondhu (_rivière noire_), près du hameau d'Aberfoïl, n'existait pas il y a trente ans. Ce n'est pas toutefois à l'éditeur d'être le premier à dénoncer ces fautes; il est bien aise de remercier ici publiquement le correspondant anonyme et inconnu auquel le lecteur devra la majeure partie de l'amusement que pourront lui procurer les pages suivantes. _1er décembre 1817._ Introduction [...] Aucune introduction ne peut être mieux appropriée à ce roman que quelques détails sur le personnage singulier dont le nom lui sert de titre et qui, à travers la bonne et la mauvaise renommée, a conservé une importance remarquable dans les souvenirs populaires. Cette importance ne peut être attribuée à la distinction de sa naissance qui, bien que celle d'un gentilhomme, n'avait aucune illustration et lui donnait peu de droits à commander dans son clan; non plus que, malgré une vie agitée et remplie d'événements, ses hauts faits n'égalent ceux des autres pillards ou bandits qui ont acquis moins de renommée. Sa gloire vint en grande partie de ce qu'il habitait sur les limites des Hautes-Terres et qu'il joua au commencement du dix-huitième siècle les mêmes tours que ceux qu'on attribue généralement à Robin-Hood dans le Moyen Âge et cela à quarante milles de Glascow, grande ville de commerce et siège d'une savante université. Un homme qui réunissait les vertus sauvages, la politique la plus subtile et la licence sans bornes d'un Indien d'Amérique vivait en Écosse dans le siècle auguste de la reine Anne et de George Ier. Il est probable qu'Addison ou Pope n'auraient pas été peu étonnés s'ils eussent appris qu'il existait, dans la même île qu'ils habitaient, un personnage de la profession de Rob-Roy. C'est ce contraste frappant de la civilisation d'un côté des montagnes et des entreprises aventureuses et contraires aux lois qui étaient accomplies par un homme vivant du côté opposé de cette ligne imaginaire qui créa l'intérêt attaché à son nom; et même encore aujourd'hui: «Près et loin, à travers les vallons et les montagnes sont des êtres qui en attestent la vérité et s'animent comme le feu qu'on remue au seul nom de Rob-Roy.» (Wordsworth.) Rob-Roy possédait plusieurs avantages pour soutenir avec succès le rôle qu'il voulait jouer. Le plus grand était son intimité avec le clan Mac-Gregor dont il descendait: clan si fameux par ses infortunes et par l'indomptable énergie avec laquelle il se maintint uni en corps, malgré les lois qui poursuivaient avec la plus sévère rigueur ce nom proscrit. L'histoire de ce clan était celle de plusieurs autres dans les Hautes-Terres qui furent écrasés par des voisins plus puissants et forcés pour leur propre sûreté de renoncer à leur nom de famille et de prendre celui de leur vainqueur. Ce qu'il y a de plus particulier dans celle des Mac- Gregors, c'est leur obstination à conserver leur existence séparée et leur union comme clan, dans les circonstances les plus difficiles. [...] Le sept ou clan de Mac-Gregor prétend descendre de Gregor ou Gregorius, troisième fils, dit-on, d'Alpine, roi des Écossais, qui régnait vers l'an 787. Son origine patronymique est donc Mac- Alpine et on l'appelle communément le clan d'Alpine, nom que conservera une des tribus ou sous-divisions. C'est un des plus anciens des Hautes-Terres et nul doute qu'il ne soit d'origine celtique et qu'il n'eut à une époque des possessions très étendues dans le Perthshire et l'Argyleshire, auxquelles il continuait imprudemment à prétendre par le coir a glaive c'est-à-dire par le droit de l'épée. Vint un temps où les comtes d'Argyle et de Breadalbane essayèrent de faire comprendre les terres occupées par les Mac-Gregors dans ces chartes qu'ils obtenaient si facilement de la couronne, se constituant ainsi un droit légal, sans beaucoup d'égards pour la justice. Saisissant toutes les occasions d'empiéter sur les propriétés de leurs voisins moins civilisés, ils étendirent peu à peu leurs propres domaines sous le prétexte de concessions royales. Sir Duncan Campbell de Lochow, connu dans les Hautes-Terres sous le nom de Donacha-Dhu nan Churraichd, c'est-à-dire Duncan le Noir au Capuchon, parce qu'il avait la manie de porter une coiffure de ce genre eut, dit-on, de grands succès dans ces actes de spoliation sur le clan des Mac-Gregors. Chassé injustement de ses possessions, le clan dévoué se défendit courageusement et souvent obtint quelques avantages dont il usa avec une grande cruauté. Cette conduite, quoique naturelle si l'on songe au pays et à l'époque, fut présentée avec art dans la capitale comme provenant d'une férocité indomptable à laquelle il n'y avait d'autre remède qu'une destruction totale. Un acte du Conseil privé, à Stirling le 22 septembre 1563 sous le règne de la reine Marie, permet aux seigneurs les plus puissants et aux chefs des clans de poursuivre le clan Gregor avec le feu et l'épée: un acte semblable, en 1563, non seulement donne les mêmes pouvoirs à sir John Campbell de Glenorchy descendant de Duncan au Capuchon, mais défend aux sujets de la couronne de recevoir ou d'assister quelque individu que ce soit du clan Gregor, ou de lui procurer, sous n'importe quel prétexte, des habits ou de la nourriture. L'assassinat commis en 1589 sur la personne de John Drummond de Drummond-Ernoch, garde de la forêt royale de Glenartney, est raconté ailleurs dans tous ses horribles détails. Le clan Mac- Gregor jura sur la tête sanglante et détachée du tronc qu'il ferait cause commune en avouant ce nouvel acte de cruauté. Il s'ensuivit un arrêté du Conseil privé qui dirigea une nouvelle croisade contre le «méchant clan Gregor qui continue de répandre le sang, de se livrer au massacre, au pillage et au vol». Dans ce document, des lettres de feu et d'épée (_letters of fire and sword_) sont prononcées contre eux pendant l'espace de deux années. Le lecteur trouvera les détails de ce fait dans l'Introduction de la Légende de Montrose de cette nouvelle édition. D'autres faits, et ils sont nombreux, prouvèrent le mépris des Mac-Gregors pour des lois dont ils avaient souvent ressenti la sévérité sans jamais en éprouver la protection. Quoiqu'ils fussent peu à peu privés de leurs possessions et de tous moyens ordinaires de se procurer des aliments, on ne pouvait supposer qu'ils se laissassent mourir de faim tant qu'il leur resterait les moyens de prendre à des étrangers ce qu'ils regardaient comme leur propre bien. Dès lors ils s'abandonnèrent au pillage et s'accoutumèrent à répandre le sang. Leurs passions étaient impétueuses, et avec un peu de ménagement de la part de leurs voisins les plus puissants, on aurait pu facilement les empêcher de commettre aucune des violences dont leurs rusés ennemis prirent avantage pour attirer sur ces hommes ignorants le blâme et le châtiment. [...] Malgré ces actes de rigueur, exécutés avec la même énergie qu'ils étaient donnés, quelques individus de ce clan conservèrent encore des propriétés, et le chef du nom, en 1592, est désigné comme Allaster Mac-Gregor de Glenstrae. C'était, dit-on, un homme brave et actif mais on apprend, par sa confession à l'heure de sa mort, qu'il fut engagé dans bien des querelles sanglantes dont une enfin devint fatale à lui et à une partie de sa suite: ce fut le célèbre combat de Glenfruin, près de l'extrémité sud-ouest du loch Lomond, dans les environs duquel les Mac-Gregors continuaient d'exercer beaucoup d'autorité par le coir a glaive, ou le droit du plus fort, dont nous avons déjà parlé. Il y eut aussi de longues contestations entre les Mac-Gregors et le laird de Luss, chef de la famille de Colquhoun, puissante maison de la partie basse du loch Lomond. Les traditions des Mac- Gregors affirment que cette querelle s'éleva pour un sujet bien léger. Deux Mac-Gregors, étant surpris par la nuit, demandèrent asile dans une maison à un serviteur des Colquhouns; on leur refusa l'hospitalité et ils se réfugièrent dans un des bâtiments extérieurs, prirent un mouton de la bergerie, le tuèrent, en firent leur souper, puis offrirent, dit-on, d'indemniser le propriétaire. Le laird de Luss fit saisir les coupables et en vertu de cette justice sommaire dont les barons féodaux abusaient si aisément, ils furent condamnés et exécutés. Les Mac-Gregors citent à l'appui de ces détails un proverbe commun dans leur clan et qui maudissait l'heure où «le mouton noir à la queue blanche devint un agneau» (Mult dhu an carbail ghil). Pour venger cette insulte, le laird de Mac-Gregor rassembla trois ou quatre cents hommes et marcha vers Luss, des rives de Loch-Long, par un sentier appelé Raid na Gael, ou le Sentier du Montagnard. Sir Humphrey Colquhoun reçut promptement avis de cette incursion et réunit des forces deux fois plus nombreuses que celles de ses adversaires; entre autres des gentilshommes du nom de Buchanan, des Grahames et autres nobles du Lennox, avec une troupe de citoyens de Dumbarton, sous le commandement de Tobias Smollet, magistrat ou bailli de cette ville et l'ancêtre de l'auteur célèbre du même nom. Les deux partis se rencontrèrent dans la vallée de Glenfruin -- la vallée du chagrin -- nom qui semblait anticiper sur les événements de la journée, laquelle, fatale aux vaincus, devait l'être également pour les vainqueurs, «l'enfant qui n'était pas né du clan Alpine ayant eu sujet dans la suite de s'en repentir». Les Mac-Gregors, un peu découragés par l'apparition d'une force si supérieure à la leur, furent conduits à l'attaque par un voyant qui prétendait voir leurs principaux adversaires enveloppés dans leur linceul. Le clan chargea avec furie le front de l'ennemi tandis que John Mac Gregor, suivi d'une troupe nombreuse, faisait sur le flanc une attaque imprévue. Une grande partie de la force des Colquhouns consistait en cavalerie qui ne pouvait agir dans un terrain gras. On dit qu'elle disputa avec bravoure le champ de bataille et fut enfin complètement mise en déroute. Les fugitifs furent massacrés sans pitié, deux ou trois cents de ces malheureux restèrent sur la place. Si les Mac-Gregors ne perdirent, comme on l'assure, que deux hommes, ils avaient peu de motifs de se livrer à une semblable boucherie. On dit que leur fureur s'étendit jusque sur une troupe d'étudiants en théologie qui étaient venus imprudemment pour être témoins de l'action. Le fait paraît douteux parce que l'acte d'accusation contre le chef du clan n'en parle pas, non plus que l'historien Johnston et un professeur Ross qui écrivit une relation de la bataille vingt-neuf ans après qu'elle eût été donnée; et cependant il est attesté par les traditions du pays et par une pierre restée sur le lieu de combat qui est appelée Leck a Mhinisteir, la Pierre du Clerc ou du Ministre. Les Mac-Gregors imputent cette cruauté à un seul homme de leur tribu, célèbre par sa force et sa taille, appelé Dugald Ciar-Mohr ou le Grand Homme couleur de Souris. Dugald était le frère de lait de Mac-Gregor et le chef lui avait confié la garde de ces jeunes gens en lui enjoignant de veiller à leur sûreté jusqu'à ce que le combat fût terminé. Soit qu'il craignît qu'ils ne lui échappassent, soit qu'il eût été offensé par quelque sarcasme lancé contre sa tribu, peut-être même simplement excité par la soif du sang, ce barbare, tandis que les siens poursuivaient les fuyards, égorgea ses prisonniers sans défense. Lorsque, à son retour, le chef demanda où étaient les jeunes gens, le Ciar-Mohr (prononcez Kiar) tira son épée sanglante et dit: «Demande à ceci que Dieu ait pitié de mon âme.» Ces derniers mots faisaient allusion à ceux que ses victimes avaient prononcés tandis qu'il les assassinait. D'après cette version, il semblerait que cette horrible partie de l'histoire des Mac-Gregors est fondée sur un fait mais que le nombre des victimes du Ciar-Mohr a été exagéré dans les récits des Basses-Terres. Le bas peuple assure que leur sang ne put jamais s'effacer de la pierre. Mac-Gregor témoigna la plus grande horreur de cette action et reprocha à son frère de lait une atrocité qui allait inévitablement entraîner la destruction de son clan. Cet homme cruel qui était l'aïeul de Rob-Roy appartenait à la tribu de laquelle ce dernier descendait. Il est enterré dans l'église de Fortingal où l'on montre encore son tombeau couvert d'une large pierre. La force, le courage dont il était doué sont le sujet de plus d'une tradition. Le frère de Mac-Gregor fut du petit nombre de ceux qui périrent dans l'action. On l'enterra près du champ de bataille et la place est marquée par une pierre grossière appelée la Pierre grise de Mac-Gregor. Sir Humphrey Colquhoun, étant bien monté, se sauva dans le château de Banochar ou Benechra. Ce ne fut point pour lui une retraite sûre car quelque temps après il fut assassiné dans un des souterrains du château: les annales de la famille disent que ce fut par les Mac-Gregors mais d'autres traditions accusent les Macfarlanes. La bataille de Glenfruin et la cruauté des vainqueurs dans la poursuite fut rapportée au roi Jacques VI, de la manière la plus défavorable aux Mac-Gregors, à qui leur réputation d'hommes braves mais indisciplinés ne pouvait que nuire dans cette occasion. Jacques put bientôt comprendre l'étendue du massacre; les veuves de ceux qui avaient perdu la vie, au nombre de deux cent vingt, en grand deuil, montées sur de blancs palefrois et portant chacune au bout d'une lance la chemise ensanglantée de leur mari, parurent à Stirling, en présence de ce monarque avide de semblables scènes, et demandèrent vengeance de la mort de leurs époux contre ceux qui les avaient réduites au désespoir. Le moyen auquel on eut recours fut au moins aussi cruel que les atrocités qu'on avait l'intention de punir. Par un acte du Conseil privé, daté du 3 avril 1603, le nom de Mac-Gregor fut aboli et il fut ordonné à ceux qui l'avaient porté jusqu'alors de le changer pour d'autres surnoms, la peine de mort étant prononcée contre les récalcitrants; sous la même peine, tous ceux qui avaient pris part au combat de Glenfruin ou à quelque autre combat spécifié dans l'acte avaient défense de porter aucune arme, excepté le couteau pointu qui leur servait à prendre leurs repas. Par un acte subséquent, 24 juin 1613, la peine de mort fut aussi prononcée contre les gens de l'ancienne tribu de Mac-Gregor qui se réuniraient au nombre de plus de quatre. Ces arrêtés furent convertis par un acte du Parlement, 1617, chapitre 26, en lois qui frappèrent jusqu'à la génération suivante. On donna pour raison qu'un grand nombre des enfants de ceux contre lesquels les actes du Conseil privé avaient été prononcés approchaient alors de l'âge d'homme, et que leur permettre de reprendre le nom de leurs parents, c'eût été rendre au clan toute sa force première. [...] Les Mac-Gregors, malgré les lettres de feu et d'épée et les ordres d'exécution militaire si souvent prononcés contre eux par le corps législatif d'Écosse qui perdit dans cette occasion la conscience de sa dignité, pouvant à peine prononcer sans colère le nom du clan proscrit, les Mac-Gregors, disons-nous, ne montrèrent aucune disposition à se séparer. Ils se soumirent aux lois en ce qu'il s'agissait de prendre le nom des familles voisines parmi lesquelles ils vivaient pour devenir, suivant que l'occasion s'en présentait, des Drummonds, des Campbells, des Grahames, des Buchanans, des Stewarts ou autres; mais dans tous les cas où il s'agissait de se rallier d'intention ou de se donner des preuves d'attachement mutuel, ils restaient le clan Gregor, unis pour le droit ou pour l'injure, et menaçant d'une vengeance générale ceux qui commettraient quelque agression contre un individu de leur clan. Ils continuèrent d'attaquer et de se défendre avec aussi peu de crainte qu'avant les lois qui ordonnaient leur dispersion, imparfaitement effectuée, comme il le paraît par le préambule du statut de 1633. Le chapitre 30 de ce statut dit que le clan Gregor, supprimé et forcé à la tranquillité par les soins du défunt roi Jacques d'éternelle mémoire, s'est de nouveau montré dans les comtés de Perth, de Stirling, de Clackmannan, de Monteith, de Lennox, d'Angus et de Hearns; pour laquelle raison il rétablit l'incapacité attachée au clan, et permet de créer une nouvelle commission pour faire exécuter les lois contre cette race rebelle. Malgré l'extrême sévérité de Jacques Ier et de Charles Ier contre ce malheureux clan que la proscription rendait furieux et qui ensuite était puni pour céder à des passions excitées avec adresse, tous les Mac-Gregors s'attachèrent pendant la guerre civile à la cause de ce dernier monarque. Leurs bardes ont attribué cette conduite à un respect traditionnel pour la couronne d'Écosse, portée jadis par leurs ancêtres et ils en appellent à leurs armoiries qui consistent en un pin en sautoir avec une épée nue dont la pointe soutient une couronne royale. [...] À une époque plus rapprochée que ces temps mélancoliques (1651), nous voyons le clan Mac-Gregor réclamer les immunités des autres tribus, lorsqu'il est sommé par le Parlement d'Écosse de résister à l'invasion de l'armée républicaine. Le dernier jour de mars de la même année, une supplique au roi et au Parlement, de Callum Mac-Condachie Vich Euen et Euen Mac-Condachie Euen, en leur propre nom et au nom de tous les Mac-Gregors, apprend que, tandis qu'en obéissance aux ordres du parlement qui enjoignaient au clan de se réunir sous ses chieftains pour la défense de la religion, du roi et des royaumes les pétitionnaires avaient rassemblé leurs gens pour garder les sentiers à la tête de la rivière de Forth, ils furent arrêtés dans leur dessein par le comte d'Athole et le laird de Buchanan, lesquels exigeaient le service de plusieurs Mac- Gregors dans leur armée. Cette contestation était probablement due au changement de nom, le comte et le laird prétendant avoir le droit d'enrôler les Mac-Gregors sous leurs bannières comme des Murrays et des Buchanans. Il ne paraît pas que la pétition des Mac-Gregors qui demandaient qu'il leur fût permis de reconstituer leur clan ait reçu une réponse mais à la restauration, le roi Charles, dans le premier parlement écossais de son règne (statut 164, ch. 195), annula les différents actes portés contre ces malheureux, les rétablit dans le droit de porter leur nom de famille et autres privilèges communs à ses sujets, donnant pour raison de cette clémence que tous ceux qui étaient autrefois désignés sous le nom de Mac-Gregor avaient, pendant les derniers troubles, montré tant de loyauté et d'affection pour le roi que leur conduite effaçait leurs fautes passées et le souvenir des châtiments qu'ils avaient encourus. [...] Il ne paraît pas toutefois qu'après la Révolution les lois contre le clan aient été sévèrement exécutées, et dans la dernière moitié du dix-huitième siècle on les négligea tout à fait: des commissaires aux subsides qui portaient le nom proscrit de Mac- Gregor furent nommés, des décrets de la cour de justice furent prononcés, enfin des actes légaux conclus sous la même appellative. Néanmoins les Mac-Gregors, tant que ces lois n'eurent pas été révoquées, se résignèrent à la privation du nom qui était le leur par droit de naissance et firent même quelques tentatives dans le dessein d'en adopter un autre. Ceux de Mac-Alpine et de Grant furent proposés, mais on ne parvint pas à s'entendre et l'on se soumit au mal comme à une nécessité jusqu'au moment où un acte abolitif de toutes les dispositions pénales sous le poids desquelles l'ancien clan gémissait lui accorda une réhabilitation complète. Ce statut si bien mérité par les services de plus d'un gentilhomme Mac-Gregor, le clan s'en prévalut avec cet enthousiasme des temps passés qui les avait fait souffrir si cruellement d'une punition que la plupart des autres sujets du roi auraient regardée comme peu importante. [...] Ayant brièvement raconté l'histoire de ce clan qui présente un exemple intéressant du caractère indélébile du système patriarcal, l'auteur doit entrer dans quelques détails sur le personnage qui donne son nom à ce roman. On a vu plus haut que Rob-Roy descendait de Ciar-Mohr, le Grand Homme couleur de Souris, que la tradition accuse d'avoir assassiné de jeunes étudiants à la bataille de Glenfruin. Sans nous engager, non plus que nos lecteurs, dans le labyrinthe d'une généalogie de montagnards, il suffira de dire qu'après la mort d'Allaster Mac- Gregor de Glenstrae, le clan, découragé par les persécutions continuelles de ses ennemis, n'avait pas osé se placer sous la domination d'un seul chef. Suivant les lieux de leur résidence et de leur descendance immédiate, les différentes familles étaient conduites et dirigées par des _chieftains, _ce qui, suivant l'acception des montagnes, signifie le premier d'une branche particulière d'une tribu, par opposition à _chef, _qui commande au clan entier. La famille et les descendants de Dugald Ciar-Morh vivaient principalement dans les montagnes, entre le loch Lomond et le loch Katrine; elle y occupait des propriétés assez considérables, soit parce qu'elle y était soufferte, soit par le droit de l'épée, droit qu'il n'était jamais sûr de lui contester, ou par des titres divers qu'il serait inutile de détailler. Le fait est que ces Mac- Gregors vivaient dans ce lieu comme des gens que chacun désirait se concilier; leur amitié était nécessaire à la paix du voisinage, et leur assistance non moins désirable pendant la guerre. Rob-Roy Mac-Gregor Campbell (il portait ce dernier nom en conséquence des actes du Parlement qui avaient aboli le sien) était le plus jeune fils de Donald Mac-Gregor de Glengyle; il avait été lieutenant-colonel (probablement au service de Jacques II), suivant l'assertion de sa femme, fille de Campbell de Glenfalloch. Sa qualification propre était d'Inversnaid mais il paraît qu'il avait quelques droits à la propriété de Craig- Royston, domaine de rochers et de bois situé à l'est du loch Lomond où ce lac magnifique se perd dans les sombres montagnes de Glenfalloch. L'époque de sa naissance est incertaine mais on assure qu'il joua un rôle actif dans les scènes de guerre et de pillage qui succédèrent à la Révolution: la tradition affirme qu'il fut le chef d'une excursion illégale dans la paroisse de Kippen, située dans le Lennox et qui eut lieu dans l'année 1691. Peu sanglante puisque une seule personne y perdit la vie, les déprédations qui s'y commirent ne l'en firent pas moins désigner par le nom du _hers'ship _ou dévastation de Kippen. L'époque de sa mort est également inconnue mais comme on a dit qu'il a survécu à l'année 1733 et qu'il mourut fort avancé en âge, on peut supposer qu'il avait environ vingt-cinq ans à l'époque où la dévastation de Kippen eut lieu; ce qui mettrait sa naissance au milieu du dix- septième siècle. Pendant les temps les plus paisibles qui succédèrent à la Révolution, Rob-Roy, ou Red-Robert, semble avoir exercé ses talents actifs qui n'avaient rien de médiocre comme conducteur ou marchand de bestiaux. On peut croire qu'à cette époque aucun habitant des Basses-Terres et à plus forte raison aucun marchand anglais ne s'avisait de conduire les siens dans les montagnes. Ces animaux donnaient lieu à un commerce très important et ils étaient escortés aux foires, sur les frontières des Basses-Terres, par les montagnards armés qui se conduisaient avec honneur et bonne foi envers leurs acheteurs du sud. Une querelle s'élevait-elle, les habitants des frontières qui avaient l'habitude d'approvisionner les marchés anglais trempaient leurs bonnets dans le plus prochain ruisseau et, l'entortillant autour de leurs mains opposaient leurs gourdins aux larges épées nues de leurs adversaires lesquels n'avaient pas toujours la supériorité. J'ai entendu dire à des personnes âgées qui avaient pris part à ces querelles que les montagnards y mettaient beaucoup de circonspection, ne se servant jamais de la pointe de leur épée, et moins encore de leurs pistolets ou de leurs poignards. Une écorchure ou un coup à la tête étaient promptement guéris; et comme le commerce était avantageux aux deux parties, ces légères escarmouches n'apportaient aucune interruption à la bonne harmonie. Il était surtout du plus haut intérêt pour les montagnards, dont les revenus territoriaux dépendaient entièrement de la vente des bestiaux noirs (les boeufs), et un marchand adroit et expérimenté non seulement retirait de grands profits de ses spéculations, mais encore en procurait à ses amis et à ses voisins. Rob-Roy eut pendant plusieurs années beaucoup de succès dans cette branche de commerce et en s'attirant une confiance générale il se fit estimer dans le pays. Son importance augmenta par la mort de son père qui lui laissa, outre la tutelle de son neveu Gregor Mac- Gregor, la surveillance de sa propriété de Glengyle, double circonstance qui lui donna parmi le clan l'influence que devait avoir le représentant de Dougal Ciar. Or, une telle influence était d'autant plus grande que cette branche des Mac-Gregors semble avoir refusé l'obéissance à Mac-Gregor de Glencarnock, l'ancêtre du sir Evan Mac-Gregor actuel, et prétendu avec succès à une espèce d'indépendance. Vers la même époque Rob-Roy acquit une nouvelle importance en achetant ou en affermant la propriété de Craig-Royston que nous avons déjà mentionnée. Dans ces jours prospères de son existence il était en grande faveur auprès de son plus proche et plus puissant voisin James, premier duc de Montrose, dont il reçut beaucoup de marques d'égards. Sa Grâce consentit à lui donner, ainsi qu'à son neveu, un droit de propriété sur les domaines de Glengyle et d'Inversnaid, qu'ils n'avaient jusqu'alors exploités qu'en qualité de tenanciers. Enfin le duc, dans l'intérêt du pays et de ses propres terres, soutint notre aventurier en lui prêtant une somme considérable afin de l'aider dans ses spéculations relatives au commerce des bestiaux. Malheureusement ce commerce était sujet, comme il l'est encore, à de subites fluctuations et Rob-Roy, par suite d'une baisse soudaine et, comme l'ajoute une tradition favorable, par la mauvaise foi d'un associé appelé Macdonald auquel il avait imprudemment donné sa confiance et fait de fortes avances; Rob- Roy, disons-nous, devint insolvable. Il se cacha mais non pas les mains vides, si l'on en croit une sommation à comparaître lancée contre lui, et qui affirmait qu'il était porteur d'environ mille livres sterling extorquées de différents seigneurs ou gentilshommes sous prétexte de leur acheter des vaches dans les Hautes-Terres. Cette sommation parut en juin 1712 et fut plusieurs fois répétée. Elle fixe l'époque où Rob-Roy changea ses spéculations commerciales pour d'autres d'une nature très différente. Il paraît que vers ce temps il quitta sa résidence ordinaire pour Inversnaid, à dix ou douze milles d'Écosse (le double en milles anglais) plus loin dans les montagnes et commença cette vie aventureuse qu'il continua jusqu'à sa mort. Le duc de Montrose qui se croyait trompé et joué employa tous les moyens en son pouvoir pour recouvrer son argent. Rob-Roy fut exproprié de ses terres, ses bestiaux et ses meubles furent saisis et vendus. On dit que cette opération fut poursuivie avec la plus grande sévérité et que les suppôts de la loi qui ne sont pas ordinairement les personnes les plus polies insultèrent la femme de Mac-Gregor d'une manière qui aurait pu éveiller des sentiments de vengeance dans le coeur d'un homme plus patient. C'était une femme d'un caractère fier et hautain et il est assez probable qu'en voulant les troubler dans l'exercice de leurs fonctions elle aura excité leur colère bien que, pour l'honneur de l'humanité, on doive espérer que l'histoire qu'on rapporte est une exagération populaire. Quoi qu'il en puisse être, la douleur extrême qu'elle ressentit en se voyant expulsée des rives du loch Lomond se donna carrière dans un morceau de musique pour la cornemuse, bien connu encore aujourd'hui sous le nom de la _Complainte de Rob-Roy._ On croit que le fugitif trouva un premier asile dans Glen-Dochart, sous la protection du comte de Breadalbane, car bien que, dans les temps les plus reculés, cette famille eût activement concouru à détruire les Mac-Gregors, elle donna souvent par la suite un abri à beaucoup d'entre eux. Le duc d'Argyle était aussi un des protecteurs de Rob-Roy, c'est-à-dire qu'il lui accordait le bois et l'eau, suivant l'expression des montagnards, -- l'abri des forêts et l'eau des lacs d'un pays inaccessible. Ambitieux de conserver ce qu'ils appelaient leurs _suivants _(gens engagés à leur service militaire), les gentilshommes des Highlands ne désiraient pas moins d'avoir à leur disposition des hommes d'un caractère résolu, en guerre avec le monde et avec les lois, et qui n'hésiteraient pas en temps et lieu à ravager les terres, à attaquer les fermiers d'un ennemi féodal, sans attirer la responsabilité sur leurs patrons. Les querelles entre les Grahames et les Campbells, pendant les guerres civiles du dix-septième siècle, avaient porté l'empreinte de l'inimitié la plus invétérée; la mort du grand marquis de Montrose d'un côté, la défaite d'Inverlochy et l'affreux pillage de Lorn de l'autre étaient des injures réciproques qui ne se pardonnent pas facilement: Rob-Roy était donc certain de trouver un refuge dans le pays des Campbells, d'abord parce qu'il avait pris leur nom comme lié par sa mère à la famille de Glenfalloch et comme ennemi de la maison rivale de Montrose. L'étendue des possessions d'Argyle et la facilité de s'y retirer en cas de danger favorisaient singulièrement son audacieux plan de vengeance, plan qui n'était rien moins qu'une guerre de pillage contre le duc de Montrose, qu'il regardait comme un des auteurs de son exclusion de la société, de la sentence de proscription prononcée contre lui, de la saisie de ses meubles, de l'adjudication de sa terre. Il se disposa donc à employer tous les moyens en son pouvoir pour nuire au duc, à ses fermiers, à ses parents et à ses amis et, bien que ce cercle fût suffisamment étendu pour un pillage actif, Rob- Roy, qui s'était déclaré jacobite, prit la liberté d'envelopper dans sa sphère d'opération quiconque il lui plaisait de considérer comme partisan du gouvernement révolutionnaire ou de l'union des royaumes. Sous l'un ou l'autre de ces prétextes, tous ses voisins des Basses-Terres qui avaient quelque chose à perdre ou qui refusaient d'acheter sa protection par le paiement d'un tribut annuel étaient exposés à ses attaques. [...] Les habitudes et les opinions de ceux qui résidaient dans le voisinage des Hautes-Terres prêtaient aussi aux desseins de Rob- Roy un grand appui. La plupart, issus du clan de Mac-Gregor, réclamaient la propriété de Balquhidder et autres districts des Hautes-Terres, comme ayant fait partie autrefois des possessions de leur tribu, bien que des lois spoliatrices en eussent assuré la propriété à d'autres familles. Les guerres civiles du dix-septième siècle avaient familiarisé avec l'emploi des armes ces hommes naturellement braves et exaspérés par le souvenir de leurs souffrances. Le voisinage d'un district des Basses-Terres, riche en comparaison du leur, les poussait presque irrésistiblement à y faire des incursions et un assez grand nombre d'individus appartenant à d'autres clans, habitués à mépriser le travail et à braver le danger, se dirigèrent vers une frontière qui, n'étant point protégée, promettait une proie facile. L'état du pays, aujourd'hui si paisible, vérifiait alors cette opinion émise par le docteur Johnson que les districts les plus indisciplinés des montagnes étaient ceux qui touchaient le plus aux Basses-Terres. Il n'était donc pas difficile à Rob-Roy, descendant d'une tribu dispersée dans un tel pays, de tenir constamment occupée, de soutenir au moyen de ses opérations projetées une troupe redoutable. Il semblait lui-même particulièrement destiné à la profession de déprédateur. Sa taille n'était pas des plus élevées mais sa force était extraordinaire, les deux plus grandes particularités de sa personne étaient la largeur de ses épaules et la longueur presque disproportionnée de ses bras, longueur si remarquable qu'il pouvait, dit-on, sans se baisser, attacher ses jarretières, que les montagnards placent à deux pouces au-dessous des genoux. Son visage était ouvert, mâle, sombre dans les moments du danger mais dans les jours de bonheur ses manières étaient franches et gaies. Ses cheveux, d'un roux foncé et très épais, tombaient en boucles autour de son visage. La coupe de ses vêtements laissait voir, comme de raison, les genoux et la partie supérieure des jambes: on m'a décrit ces dernières comme ressemblant à celles d'un taureau des montagnes, hérissées de poils roux, et annonçant une force musculaire comparable à celle de cet animal. À ces particularités n'oublions pas d'ajouter une grande adresse dans le maniement de l'épée des Hautes-Terres, talent dans lequel la longueur de son bras lui donnait un grand avantage et une connaissance parfaite de toutes les retraites du pays sauvage qu'il habitait ainsi que du caractère des différents individus, soit amis, soit ennemis, avec lesquels il pouvait entrer en relation. Ses qualités morales ne semblaient pas moins favorables aux circonstances dans lesquelles il était placé. Bien qu'il descendît du farouche Ciar-Mohr, Rob-Roy n'hérita point de la cruauté de ses ancêtres; au contraire, il en évitait jusqu'à l'apparence. On assure qu'il ne répandit jamais le sang à moins d'une absolue nécessité. Son système de pillage, exécuté avec autant de hardiesse que de sagacité, était presque toujours couronné de succès, ses expéditions conduites avec la plus grande célérité. Semblable à Robin-Hood d'Angleterre, c'était un voleur doux et poli, et si d'une main il prenait aux riches, de l'autre il exerçait la libéralité envers les pauvres. Sous quelques rapports, cette conduite pouvait être politique mais les traditions générales du pays assurent qu'elle prenait sa source dans des motifs plus nobles. Tous ceux avec lesquels je me suis entretenu de lui et j'ai vu dans ma jeunesse des personnes qui avaient connu Rob-Roy personnellement, m'ont assuré que c'était un homme d'un caractère bienveillant et humain à sa manière. Ses idées sur la morale étaient celles d'un chef arabe et résultaient naturellement d'une éducation sauvage. En supposant que Rob-Roy eût raisonné sur la carrière qu'il parcourait soit par choix, soit par nécessité, il se serait probablement donné le caractère d'un homme brave qui privé de ses droits naturels par la partialité des lois essayait de les maintenir par sa propre puissance. [...] Quelquefois Rob-Roy éprouvait des désastres et courait de grands dangers personnels. Dans une circonstance remarquable, il fut sauvé par le sang-froid de son lieutenant, Macanaleister, ou Fletcher, le _Little-John _de sa troupe, homme actif et qui jouissait d'une grande célébrité comme tireur. Il arriva que Mac- Gregor et sa bande furent surpris et dispersés par des forces supérieures; l'ordre avait été donné de «_pourfendre et de renverser»_. Chacun veilla à son propre salut mais un hardi dragon s'attacha à Rob-Roy et l'ayant joint le frappa de sa large épée. Une plaque de fer que Mac-Gregor portait sous sa toque empêcha qu'il n'eût la tête fendue jusqu'à la mâchoire mais le coup fut assez fort pour le renverser par terre et il s'écria en tombant: «Ô Macanaleister, n'y a-t-il rien dans ton fusil?» Le soldat s'écria aussi au même instant: «Dieu me damne! ce n'est pas votre mère qui a tricoté votre bonnet de nuit.» Et il levait le bras pour frapper un second coup, lorsque Macanaleister fit feu. La balle lui perça le coeur. Le portrait suivant de Rob-Roy est tracé par un homme de talent qui résidait dans le cercle de ces guerres de pillage et qui, en ayant probablement ressenti les effets, n'en parle pas avec cette indulgence que, vu leur caractère romantique, elles inspirent aujourd'hui. «Cet homme (Rob-Roy Mac-Gregor) avait de la sagacité et ne manquait ni de politique ni d'adresse; s'étant abandonné à la licence, il se mit à la tête de tous les vagabonds et mauvais sujets de ce clan, vers l'extrémité occidentale de Perth et du Stirlingshire et ravagea toute l'étendue de ces contrées par ses vols et ses déprédations. Bien peu parmi ceux qui étaient à sa portée (c'est-à-dire à la distance d'une expédition nocturne) pouvaient se croire en sûreté, soit dans leurs personnes, soit dans leurs propriétés, s'ils ne lui payaient la taxe considérable et dégradante du _black-mail _(taxe des voleurs). Il agissait avec une telle audace qu'il commettait des vols, levait des contributions et soutenait des querelles à la tête d'un corps de troupes armées, en plein jour et à la face du gouvernement. L'étendue et le succès de ces déprédations ne doivent pas paraître surprenants lorsqu'on songe qu'elles avaient pour théâtre un pays où les lois ne sont ni suivies ni respectées. L'habitude générale de voler des bestiaux aveuglait jusqu'aux hommes des classes les plus élevées sur l'infamie de cette coutume et comme les propriétés consistaient principalement en troupeaux, ils devenaient de plus en plus rares. M. Graham ajoute: «Par cette raison, il n'y a aucune culture, aucune amélioration du pâturage et, par la même cause, point de manufactures, enfin point de commerce, point d'industrie. Les femmes sont extrêmement fécondes, par conséquent la population nombreuse, et, dans l'état présent des choses, il n'y a pas dans ce pays de l'ouvrage pour la moitié des individus. Chaque village est rempli d'oisifs habitués aux armes et paresseux en tout, excepté lorsqu'il s'agit de dérober le bien d'autrui. Comme les _buddels _ou _aquavitae houses _(cabarets) se trouvent à chaque pas, ils passent leur temps dans ces maisons et très souvent ils y consomment les profits de leurs gains illicites. Là les lois n'ont jamais été exécutées ni l'autorité des magistrats établie, là l'officier civil n'ose point remplir ses devoirs et bien des villages sont à environ trente milles de l'autorité légale. Enfin il n'y existe ni ordre, ni autorité, ni gouvernement. La rébellion de 1715 eut lieu peu de temps après que la célébrité de Rob-Roy se fut établie et dès lors ses opinions jacobites se trouvèrent en opposition avec la reconnaissance qu'il devait au duc d'Argyle pour sa protection indirecte. Le désir de mêler le bruit de ses pas au tumulte d'une guerre générale le porta à se joindre aux troupes du comte de Mar, quoique son protecteur fût à la tête d'une armée opposée aux insurgés des Hautes-Terres. Les Mac-Gregors ou du moins un clan considérable d'entre eux et celui de Ciar-Mohr n'étaient pas, dans cette occasion, commandés par Rob-Roy, mais par son neveu dont nous avons déjà parlé, Gregor Mac-Gregor, autrement dit James Grahame de Glengyle et dont on se souvient mieux encore sous l'épithète gaélique de _Ghlune Dhu _ou Genou Noir, à cause d'une tache noire qui se trouvait sur un de ses genoux et que ses vêtements de montagnard laissaient voir. Il n'y a aucun doute que Glengyle, alors très jeune, n'ait, dans le plus grand nombre des cas, agi par les avis d'un chef aussi expérimenté que son oncle. Les Mac-Gregors, assemblés en grand nombre, commencèrent à menacer les plaines vers l'extrémité la plus basse du loch Lomond. Ils s'emparèrent à l'improviste de tous les bateaux qui étaient sur le lac et, probablement pour quelque entreprise dans leur seul intérêt, les conduisirent par terre à Inversnaid, afin d'arrêter la marche d'un corps considérable de whigs des pays de l'ouest qui avaient pris les armes pour le gouvernement et se dirigeaient de ce côté. Les whigs firent une excursion pour recouvrer leurs bateaux: leurs forces consistaient en volontaires de Paisley, Kilpatrick et autres lieux, qui, avec l'assistance d'un corps de matelots, remontèrent la rivière Leven dans de longs bateaux appartenant à un vaisseau de guerre alors à l'ancre dans la Clyde. À Luss, ils furent rejoints par sir Humphry Colquhoun et James Grant, son beau-fils, accompagnés de leur suite, revêtus de l'habit montagnard de l'époque, lequel est décrit d'une manière pittoresque. Les deux partis se rencontrèrent à Craig-Royston mais les Mac-Gregors n'offrirent point le combat. Si nous devons en croire les détails de l'expédition donnés par l'historien Rae, les whigs sautèrent à terre avec la plus grande intrépidité; aucun ennemi ne se présenta pour s'opposer à leur débarquement et par le bruit de leurs tambours qui résonnaient constamment, par la décharge de leur artillerie et autres armes à feu, ils terrifièrent les Mac-Gregors qui ne sortirent de leurs retraites que pour regagner en désordre le camp général des montagnards à Strath-Fillan. Les habitants des Basses-Terres rentrèrent donc en possession des bateaux à grands frais de bruit et de courage mais sans avoir couru de grands dangers. Après cette absence momentanée de ses anciennes retraites, Rob-Roy fut envoyé par le comte de Mar à Aberdeen pour soulever, à ce que l'on croit, une partie du clan Gregor qui est établie dans ce pays. Ces hommes, issus de sa propre famille (la race de Ciar- Mohr), étaient les descendants d'environ trois cents Mac-Gregors que le comte de Murray, vers l'an 1624, leva dans ses domaines du Monteith pour s'opposer à ses ennemis les Mac-Intoshs, race aussi fière et aussi turbulente que celle des Mac-Gregors eux-mêmes. [...] Nous avons déjà dit que l'attitude de Rob-Roy pendant l'insurrection de 1715 fut très équivoque, sa personne et sa suite étant dans l'armée des Hautes-Terres tandis que son coeur semblait être avec le duc d'Argyle. Cependant les insurgés furent obligés de se fier à lui comme à leur seul guide lorsqu'ils marchèrent de Perth vers Dumblane, dans l'intention de traverser le Forth à l'endroit qu'on appelle les gués de Frew et quoiqu'ils fussent convaincus qu'il ne méritait pas leur confiance. Ce mouvement des insurgés vers l'ouest amena la bataille de Sheriff-Muir, bataille restée sans résultats décisifs immédiats mais dont le duc d'Argyle sut recueillir tous les avantages. On doit se souvenir que l'aile droite des montagnards y renversa et tailla en pièces l'aile gauche d'Argyle tandis que l'aile gauche de l'armée de Mar, composée des clans Stewart, Mackenzie et Cameron, était en déroute complète. Dans cette affreuse bagarre Rob-Roy conserva son poste sur une montagne au centre de la position que les habitants des Hautes-Terres avaient choisie, et, bien que, assure-t-on, une attaque de sa part aurait décidé de la journée, on ne put le déterminer à charger l'ennemi. Malheureusement pour les insurgés la conduite d'une bande de Macphersons avait été confiée à Mac-Gregor, car le chef naturel de ce clan, vu son âge et ses infirmités, se trouvait incapable de se mettre à leur tête. Il se reposait de ce soin sur son héritier, Macpherson de North, et ainsi cette tribu ou du moins une partie, fut incorporée avec celle de ses alliés les Mac-Gregors. Tandis que Rob-Roy laissait écouler dans l'inaction le moment favorable pour l'attaque, il reçut de Mar l'ordre formel d'avancer; mais il répondit froidement: «Non, non, s'ils ne peuvent vaincre sans moi, ils ne le pourront pas plus avec moi.» Un des Macphersons, nommé Alexandre, qui professait l'état primitif de Rob-Roy, c'est-à-dire celui de conducteur de bestiaux, mais homme d'un grand courage, indigné de la conduite de son chef momentané, jeta son plaid, tira sa claymore et appelant ses compagnons: «Ne supportons pas davantage une telle honte, s'écria-t-il; s'il refuse de vous conduire, je me charge de le faire.» Rob-Roy répondit avec un grand sang-froid: «S'il était question de conduire des boeufs et des vaches des Hautes-Terres, Sandie, je m'en rapporterais à votre supériorité mais il s'agit de conduire des hommes, et en cela je suis certainement meilleur juge que vous.» «S'il était question de conduire des boeufs de Glen-Eigas, répliqua le Macpherson, Rob-Roy ne songerait point à rester le dernier, mais à marcher en tête.» Irrité de ce sarcasme, Mac-Gregor tira sa claymore et les deux montagnards en seraient venus aux mains si de part et d'autre leurs amis n'eussent rétabli la paix. Toutefois, le moment opportun était passé et Rob-Roy, qui ne perdait jamais de vue ses intérêts particuliers, permit à sa suite de dépouiller les morts des deux partis. L'auteur de la belle ballade satirique sur la bataille de Sheriff- Muir n'a point oublié de stigmatiser la conduite de notre héros dans cette occasion remarquable: «Rob-Roy, sur le haut d'une montagne, guettait l'instant de s'emparer du butin; il paraît qu'il n'était pas venu pour autre chose, car il ne quitta point le lieu où il était caché avant que la bataille fût finie.» _(Jacobits relics)_ Malgré l'espèce de neutralité de Rob-Roy pendant le cours de la rébellion, il n'échappa point à quelques-unes des punitions infligées à ceux qui en avaient fait partie; il fut compris dans l'acte d'_attainder _et la maison de Breadalbane, qui était son refuge, fut brûlée par lord Cadogan lorsque ce général traversa les Hautes-Terres pour désarmer et punir les clans insurgés. Mais, se rendant à Inverary avec environ quarante ou cinquante hommes de sa suite, Rob-Roy, par une apparente soumission, se concilia les bonnes grâces et la protection du colonel Patrick Campbell de Finnah. Étant ainsi à peu près à l'abri du ressentiment du gouvernement, Rob-Roy établit sa résidence à Craig-Royston, près du loch Lomond, au milieu de ses propres parents et ne perdit point de temps pour rallumer sa querelle particulière avec le duc de Montrose. Dans ce dessein, il rassembla autant de fantassins qu'il en eût jamais commandé car il se faisait suivre constamment par une garde de dix ou douze hommes d'élite qu'il lui aurait été facile d'élever jusqu'à cinquante ou soixante. De son côté, le duc de Montrose employa tous les moyens possibles pour détruire son importun adversaire; Sa Grâce s'adressa au général Carpenter et trois corps de troupes reçurent l'ordre de se diriger sur Glascow, Stirling et Finlarig, près de Killin. M. Graham de Killearn, l'homme d'affaires du duc, son parent et en même temps shérif-député du comté de Dumbarton, accompagna les troupes afin qu'elles pussent agir avec la sanction de l'autorité civile et avoir un guide fidèle à travers les montagnes. Ces différentes colonnes avaient le projet d'arriver en même temps dans le voisinage de la résidence de Rob-Roy et de surprendre ce rebelle ainsi que sa suite; mais des pluies abondantes, la difficulté des routes et les intelligences au moyen desquelles le proscrit connaissait leur marche trompèrent leurs combinaisons. Les troupes, trouvant les oiseaux envolés, s'en vengèrent en détruisant le nid. On brûla la maison de Rob-Roy mais non impunément car les Mac-Gregors, cachés parmi les buissons et les rochers, firent feu sur les troupes et tuèrent un grenadier. Rob-Roy se vengea par un singulier acte d'audace de la perte qu'il venait d'essuyer. Vers le milieu de novembre 1716, le même John Graham de Killearn dont nous venons de parler s'était rendu dans un lieu appelé Chapel-Errock où les fermiers du duc devaient de leur côté se réunir pour le paiement des rentes. John Graham avait déjà reçu d'eux environ trois cents livres lorsque Rob-Roy entra dans l'appartement à la tête d'une troupe armée. Le fidèle homme d'affaires espéra sauver l'argent de son maître en jetant les livres de compte et l'argent dans un grenier, croyant qu'ils ne seraient point aperçus, mais le pillard expérimenté ne pouvait être facilement trompé lorsqu'un tel objet était le but de ses recherches: il trouva les livres et l'argent, se mit tranquillement à la place du receveur, examina les comptes, mit les rentes dans sa poche et donna des reçus au nom du duc disant qu'il compterait avec Sa Grâce pour les dommages qu'elle lui avait fait essuyer et dans lesquels il comprenait l'incendie de sa maison par le général Cadogan et la dernière expédition contre Craig-Royston, puis il ordonna à M. Graham de le suivre. Il ne paraît pas qu'il usât envers lui de rudesse ou de violence bien qu'il l'informât qu'il le regardait comme un otage et qu'il le menaçât de mauvais traitements en cas qu'il fût suivi de trop près. On cite peu de faits aussi audacieux. Après un voyage rapide (pendant lequel M. Graham semble ne s'être plaint que de la fatigue), Rob-Roy emmena son prisonnier dans une île sur le lac Katrine et le força d'écrire au duc pour lui annoncer que sa rançon était fixée à trois mille quatre cents marcs, cette somme étant le surplus que Mac-Gregor prétendait lui être dû, déduction faite de ce qu'il avait pris. Néanmoins, après avoir retenu M. Graham cinq ou six jours dans l'île, qui est encore appelée aujourd'hui la prison de Rob-Roy et qui ne devait point être un logement agréable pendant les nuits de novembre, le proscrit, désespérant d'obtenir de plus grands avantages de son entreprise téméraire, laissa son prisonnier partir avec les livres de compte et les reçus des fermiers, prenant bien soin de conserver l'argent. [...] Ce n'était pas comme déprédateur de profession que Rob-Roy conduisait ses opérations mais bien à titre de suppôt du gouvernement. Suivant la phrase écossaise «il levait le _black- mail»_. La nature de ces contrats a été décrite dans le roman et dans les notes de _Waverley. _Le portrait que M. Graham Gartmore trace de Rob-Roy trouve ici naturellement sa place. La confusion et les désordres du pays étaient si grands et le gouvernement si négligent que les gens tranquilles étaient obligés d'acheter leur sûreté par les honteux contrats du _black-mail. _La personne qui entretenait des rapports avec les déprédateurs assurait les terres contre leurs incursions, moyennant une certaine rente annuelle; elle employait une partie de ces fonds à recouvrer les bestiaux volés, une autre à payer ceux qui les volaient afin de rendre nécessaire le contrat du _black-mail. _Les domaines des gentilshommes qui se refusent à ce pacte sont livrés au pillage afin de forcer ces propriétaires à rechercher protection. Les chefs s'appellent capitaines du guet, et leurs bandits prennent le même nom. Ce titre leur donne une espèce d'autorité pour traverser le pays et leur accorde la facilité de commettre tout le mal possible. Ces troupes, dans toute l'étendue des Hautes-Terres, forment un corps considérable d'hommes habitués dès leur enfance aux plus grandes fatigues, et très capables, lorsque l'occasion s'en présente, de faire l'office de soldats. [...] Ce fut peut-être vers la même époque que, par une marche rapide dans les montagnes de Balquhidder, à la tête d'un corps de ses propres fermiers, le duc de Montrose surprit Rob-Roy et le fit prisonnier. On le mit en croupe derrière un des gens du duc nommé James Stewart, et on l'attacha autour de cet homme avec une sangle de cheval. James Stewart était le grand-père de l'homme intelligent du même nom qui tenait, il y a peu de temps, une auberge dans les environs du lac Katrine et servait de guide au voyageur dans cette belle et pittoresque contrée. C'est de lui que j'ai appris cette circonstance, longtemps avant qu'il tînt une auberge et lorsqu'il ne servait encore de guide qu'aux chasseurs de gelinottes. C'était le soir (pour finir l'histoire) et le duc était pressé de loger en lieu sûr le prisonnier dont il avait eu tant de peine à s'emparer. En traversant le Teith ou le Forth, j'ai oublié lequel, Rob-Roy saisit l'occasion de conjurer Stewart, au nom de leur ancienne liaison et de leur bon voisinage que rien n'avait jamais troublés, de lui donner quelque chance d'échapper au malheur qui l'attendait. Stewart, touché de compassion, peut- être mû par la crainte, lâcha la sangle et Rob-Roy, glissant de la croupe du cheval, plongea, nagea et se sauva à peu près comme il est dit dans le roman. Lorsque Stewart arriva à terre, le duc lui demanda précipitamment ce qu'était devenu son prisonnier, et comme aucune réponse satisfaisante ne lui était donnée, il soupçonna Stewart d'être de connivence avec le proscrit et tirant un pistolet d'acier de sa ceinture il le renversa d'un coup sur la tête, blessure de laquelle, assurait son petit-fils, il ne s'était jamais entièrement rétabli. Le succès répété de ces fuites heureuses rendit Rob-Roy fanfaron et mauvais plaisant; il écrivit au duc, en style moqueur, un cartel qui circula parmi ses amis, et dont ils s'amusaient lorsqu'ils étaient à boire. Il est écrit d'une bonne main, l'orthographe et l'histoire n'y sont pas trop maltraitées. Nos lecteurs du sud doivent être avertis que c'était une boutade, un _quiz _enfin, de la part du proscrit, qui avait trop de sagacité pour proposer réellement une telle rencontre. [...] Rob-Roy, à mesure qu'il avança en âge, prit des habitudes plus paisibles et son neveu Ghlune Dhu ainsi que la plus grande partie de sa tribu renonça aux querelles avec Montrose, par lesquelles son oncle s'était distingué, la politique de cette grande famille étant alors de s'attacher cette tribu sauvage par la douceur plutôt que de suivre les mesures de violence auxquelles on avait eu en vain recours. Des fermes à une rente modérée furent accordées à plusieurs des Mac-Gregors qui en avaient jadis possédé dans les propriétés des Hautes-Terres du duc mais simplement à titre de jouissance; et Glengyle (ou Genou Noir), qui continuait d'exercer les droits de collecteur de _black-mail, _se donnait le titre de commandant de l'armée du guet des Hautes-Terres au service du gouvernement. On dit qu'il s'abstint formellement des déprédations illégales de son parent. Ce fut probablement après que cette tranquillité temporelle eut été obtenue que Rob-Roy songea à ses intérêts spirituels. Il avait été élevé dans la religion protestante et professait depuis longtemps la croyance qu'elle enseigne mais dans ses dernières années il embrassa la foi catholique romaine, peut-être d'après les principes de mistress Cole -- c'était une religion consolante pour une personne de sa profession. On dit qu'il allégua comme cause de sa conversion le désir d'être agréable aux membres de la noble famille de Perth alors stricts catholiques. Ayant pris, ajoutait-il, le nom du duc d'Argyle, son premier protecteur, il ne pouvait plus rien faire qui fût digne d'être apprécié par le comte de Perth, si ce n'était d'adopter sa religion. Lorsque Rob-Roy était pressé sur ce sujet, il ne prétendait pas justifier tous les préceptes du catholicisme et reconnaissait que l'extrême-onction lui avait toujours semblé _une grande perte d'huile. _[...] Cet exploit fut probablement un des derniers de Rob-Roy. L'époque de sa mort n'est pas connue avec certitude mais on assure généralement qu'il vécut au-delà de l'année 1738 et qu'il mourut âgé. Lorsqu'il s'aperçut que sa fin approchait, il exprima sa contrition sur quelques particularités de sa vie. Sa femme s'étant mise à rire de ces scrupules de conscience et l'exhortant à mourir en homme comme il avait vécu, il lui reprocha la violence de ses passions et les conseils que souvent elle lui avait donnés. «Vous avez semé la brouillerie entre moi et les meilleures gens de ce pays, lui dit-il, et maintenant vous voudriez me rendre l'ennemi de Dieu même.» Il existe une tradition non incompatible avec la première, si l'on apprécie à sa juste valeur le caractère de Rob-Roy. Sur son lit de mort, il apprit qu'un de ses ennemis demandait à lui rendre visite. «Levez-moi, dit-il; jetez mon plaid autour de moi, apportez-moi ma claymore, ma dague et mes pistolets: il ne sera jamais dit qu'un ennemi ait vu Rob-Roy Mac-Gregor sans défense et désarmé.» La personne qui avait désiré le voir était un des Mac- Larens dont nous avons déjà fait mention et dont nous reparlerons plus tard; il entra, fit les compliments d'usage et s'informa de la santé de son formidable voisin. Rob-Roy, pendant cette courte entrevue, conserva, dit-on, une dignité froide, et aussitôt que l'étranger eut quitté sa maison, il dit: «Maintenant tout est fini; que le joueur de cornemuse fasse entendre l'air _ha til mi tulidh _(nous ne reviendrons plus).» Et il expira, dit-on, avant que le chant funèbre fût terminé. Cet homme extraordinaire mourut dans son lit, en sa propre maison, dans la paroisse de Balquhidder; il fut enterré dans le cimetière de la même paroisse où sa pierre funéraire se distingue seulement par une large épée grossièrement sculptée. Le caractère de Rob-Roy est un composé de contrastes; sa sagacité, sa hardiesse, sa prudence, qualités si nécessaires au succès des armes, devinrent en quelque sorte des vices par la manière dont il les employa. Son éducation néanmoins excuse une partie de ses transgressions continuelles contre la loi. Quant à ses tergiversations en politique, il pouvait, à cette malheureuse époque, s'appuyer de l'exemple d'hommes plus puissants et moins excusables que lui, pauvre proscrit, en devenant le jouet des circonstances. D'un autre côté, il pratiqua des vertus d'autant plus méritoires qu'elles semblaient opposées à la position où il s'était placé. Poursuivant la carrière de chieftain pillard, ou, pour nous servir d'une phrase plus moderne, de _capitaine de banditti_, Rob-Roy fut modéré dans ses vengeances et humain dans ses succès. Sa mémoire n'est chargée d'aucune cruauté et il ne fit répandre le sang que dans les batailles. Ce formidable proscrit était l'ami du pauvre et autant qu'il le pouvait l'ami de la veuve et de l'orphelin. Sa parole était sacrée et il mourut pleuré dans son pays sauvage où les esprits n'étaient pas suffisamment éclairés pour juger sainement de ses erreurs et où il y avait des coeurs reconnaissants de sa bienfaisance. [...] WALTER SCOTT. Chapitre premier. Quel est mon crime, hélas! pour être ainsi puni? Non, je n'ai plus d'enfants, et quant à celui-ci, Il ne l'est plus, ingrat! -- Qu'il craigne ma colère Celui qui sans remords affligea ton vieux père En te changeant ainsi! -- Voyager! -- À son tour J'enverrai voyager mon cheval quelque jour. MONSIEUR THOMAS. Vous m'avez engagé, mon cher ami, à profiter du loisir que la Providence a daigné m'accorder au déclin de mes jours, pour tracer le tableau des vicissitudes qui en ont marqué le commencement. Ces aventures, comme vous voulez les appeler, ont laissé dans mon esprit un souvenir mélangé de plaisirs et de peines, auquel se joint un sentiment bien vif de reconnaissance et de respect pour le souverain arbitre des destinées humaines, dont la main bienfaisante a guidé ma jeunesse à travers tant de risques et de périls, de manière que le contraste me fait encore mieux goûter le prix de la tranquillité dont il a couronné ma vieillesse. Je suis même porté à croire, comme vous me l'avez dit si souvent, que le récit des événements qui me sont arrivés au milieu d'un peuple dont les moeurs et les habitudes sont encore voisines de l'état primitif des hommes, aura quelque chose d'intéressant pour quiconque aime à entendre un vieillard raconter une histoire d'un autre siècle. Vous devez néanmoins vous rappeler que le récit fait par un ami à son ami perd la moitié de ses charmes quand il est confié au papier, et que les événements que vous avez écoutés avec intérêt, parce qu'ils étaient racontés par celui qui y jouait un rôle, vous paraîtront peu dignes d'attention dans la retraite de votre cabinet; mais votre vieillesse plus verte que la mienne, et votre robuste constitution, vous promettent, selon toutes les probabilités humaines, une plus longue vie que la mienne. Reléguez donc ces feuilles dans quelque secret tiroir de votre bureau, jusqu'à ce que nous soyons séparés l'un de l'autre par un événement qui peut arriver à toutes les heures, et qui arrivera immanquablement au bout d'un petit nombre d'années. Quand nous nous serons dit adieu dans ce monde, pour nous revoir, j'espère, dans un autre meilleur, vous chérirez, j'en suis sûr, plus qu'elle ne le méritera, la mémoire de votre ami; et, dans tous les détails que je vais transcrire, vous trouverez un sujet de réflexions mélancoliques, mais non désagréables. Il en est d'autres qui lèguent leur portrait aux confidents de leurs coeurs. Je vous remets entre les mains une fidèle copie de mes pensées et de mes sentiments, de mes bonnes qualités et de mes défauts, et j'espère que les étourderies et les inconséquences de ma jeunesse éprouveront de votre part la même indulgence que vous avez souvent montrée pour les erreurs d'un âge plus mûr. Un grand avantage que je trouve à vous adresser ces mémoires, si je puis donner un nom si imposant à ce manuscrit, c'est qu'il m'est inutile d'entrer pour vous dans bien des détails qui ne feraient que retarder des objets d'un plus grand intérêt. Parce que j'ai devant moi plume, encre et papier, et que vous êtes décidé à me lire, faut-il que j'abuse de cela pour vous ennuyer à loisir? Je n'ose pourtant vous promettre de ne pas profiter quelquefois de l'occasion si attrayante, qui m'est offerte, de vous parler de moi et de mes affaires, même en vous rappelant des circonstances qui vous sont parfaitement connues. Le goût des détails, quand nous sommes nous-mêmes le héros de l'histoire que nous racontons, nous fait oublier souvent que nous devons prendre en considération le temps et la patience de ceux à qui nous nous adressons; c'est là un charme qui égare les auteurs les meilleurs et les plus sages. Je ne veux que vous citer l'exemple singulier que l'on en trouve dans la forme de cette édition rare et originale des Mémoires de Sully, qu'avec la petite vanité d'un amateur de livres vous persistez à préférer à celle qui est réduite à la forme utile et ordinaire des Mémoires. Pour moi je les regarde comme une preuve curieuse du faible de l'auteur, plein de son importance. Si je m'en souviens bien, ce vénérable guerrier, ce grand politique avait choisi quatre gentilshommes de sa maison pour écrire les événements de sa vie, sous le titre de _Mémoires des royales transactions politiques, militaires et domestiques de Henry IV, etc., etc. _Ces sages annalistes ayant fait leur compilation réduisirent les Mémoires contenant les événements remarquables de la vie de leur maître en un récit adressé à lui-même _in propriâ personâ. _Ainsi, au lieu de raconter son histoire à la troisième personne, comme Jules César, ou à la première comme la plupart de ceux qui dans le palais ou dans le cabinet entreprennent d'être les héros de leurs récits, Sully jouit du plaisir raffiné, quoique bizarre, de se faire raconter sa vie par ses secrétaires, étant lui-même l'auditeur aussi bien que le héros et probablement l'auteur de tout le livre. C'était une chose à voir que l'ex-ministre, aussi raide qu'une fraise empesée et un pourpoint lacé pouvaient le rendre, assis gravement dans son grand fauteuil, et prêtant l'oreille à ses compilateurs, qui, la tête découverte, lui répétaient d'un air sérieux: Voilà ce que dit le duc; -- Tels furent les sentiments de Votre Grâce sur ce point important; -- Tels furent vos avis secrets donnés au roi dans cette occasion: -- circonstances qui toutes devaient lui être mieux connues qu'à personne, et que, pour la plupart, les secrétaires ne pouvaient guère tenir que de lui. Ma position n'est pas aussi plaisante que celle du grand Sully. Il serait assez ridicule que Frank Osbaldistone donnât gravement à William Tresham des détails sur sa naissance, son éducation et sa famille. Je tâcherai de ne vous rien dire de tout ce que vous savez aussi bien que moi. Cependant il est certaines choses que je serai obligé de rappeler à votre mémoire, parce que le cours des années a pu vous les faire oublier, et qu'elles ont été la pierre fondamentale de ma destinée. Vous devez vous rappeler mon père: le vôtre étant associé à sa maison de banque, vous l'avez connu dans votre enfance. Mais déjà, l'âge et les infirmités l'avaient bien changé, et il ne pouvait plus se livrer avec la même ardeur à cet esprit de spéculation et d'entreprise qui formait la base de son caractère. Il eût été moins riche, sans doute; mais peut-être eût-il été aussi heureux, s'il eût consacré aux beaux-arts et à la littérature cette énergie active, cette délicatesse d'observation, cette imagination bouillante qu'il apporta dans le commerce. Cependant je conçois qu'indépendamment de l'espoir de s'enrichir l'homme hardi et entreprenant doit aimer jusqu'aux chances et aux fluctuations des opérations commerciales. Celui qui s'embarque sur cette mer orageuse doit unir l'adresse du pilote à l'intrépidité du navigateur; encore est-il souvent en danger de faire naufrage, si le souffle de la fortune ne le conduit heureusement au port. Ce mélange de prévoyance nécessaire et de hasards inévitables, ce conflit entre les combinaisons des hommes et les décrets du destin, cette incertitude terrible et continuelle que l'événement seul peut faire cesser, l'impossibilité de prévoir si la prudence triomphera de la fortune ou si la fortune déjouera les projets de la prudence; toutes ces idées occupent l'âme en même temps qu'elles lui donnent de fréquentes occasions de déployer son énergie; et le commerce a tout l'attrait du jeu, sans être frappé de l'anathème moral qui en fait un crime. Au commencement du dix-huitième siècle, lorsque j'avais à peu près vingt-deux ans, et que j'étais à Bordeaux, je fus tout à coup rappelé à Londres par mon père, qui avait, m'écrivait-il, des nouvelles importantes à me communiquer. Je n'oublierai jamais notre première entrevue. Vous vous rappelez le ton bref et sec avec lequel il prescrivait ses volontés à ceux qui l'entouraient. Je crois voir encore sa taille droite, sa démarche ferme et assurée, -- cet oeil qui lançait un regard si vif et si pénétrant, ses traits déjà sillonnés de rides, moins par l'âge que par les peines et les inquiétudes qu'il avait éprouvées; je crois entendre cette voix qui jamais ne prononçait un mot qui fût inutile, et dont le son même annonçait quelquefois une dureté qui était bien éloignée de son coeur. À peine fus-je descendu de cheval que je courus dans le cabinet de mon père. Il était debout, et il avait un air calme et ferme en même temps, qu'il garda même en revoyant un fils unique séparé de lui depuis quatre ans. Je me précipitai dans ses bras. Sans pousser la tendresse jusqu'à l'idolâtrie, il était bon père. Une larme brilla dans ses yeux noirs; mais cette émotion ne fut que momentanée. -- Dubourg m'écrit qu'il est content de vous, Frank. -- J'en suis charmé, monsieur... -- Mais moi, je n'ai pas raison de l'être, ajouta-t-il en s'asseyant à son bureau. -- J'en suis fâché, monsieur. -- _Charmé! fâché! _tout cela. Frank, ne signifie rien. Voici votre dernière lettre. Il tira une liasse énorme de papiers qui étaient réunis par un cordon rouge, et enfilés ensemble sans beaucoup d'ordre ni de symétrie. Là était ma pauvre épître, composée sur le sujet qui me tenait le plus au coeur, et conçue dans des termes que j'avais crus propres sinon à convaincre, du moins à toucher mon père. C'était là qu'elle était reléguée, au milieu d'un tas de lettres et de paperasses relatives aux affaires de commerce. Je ne puis m'empêcher de sourire lorsque je me rappelle combien ma vanité se trouva blessée de voir mes remontrances pathétiques, dans lesquelles j'avais déployé toute mon éloquence et que je regardais comme un chef-d'oeuvre de sentiment, tirées du milieu d'un fatras de lettres d'avis, de crédit, enfin de tous les lieux communs de la correspondance d'un négociant. En vérité, pensais-je en moi- même, une lettre aussi importante (je n'osais pas me dire aussi bien écrite) méritait une place à part, et ne devait pas être confondue avec celles qui ne traitent que d'affaires de commerce. Mais mon père ne remarqua point mon mécontentement; et, quand même il y eût fait attention, il ne s'en fût pas beaucoup plus inquiété. Il continua, tenant la lettre à la main: -- Voici la lettre que vous m'avez écrite le 21 du mois dernier. Voyons, lisons-la ensemble. Vous m'y dites que dans une affaire aussi importante que celle de choisir un état, et lorsque de ce choix dépend le bonheur ou le malheur de toute la vie, vous espérez de la bonté d'un père qu'il vous accordera du moins une voix négative; que vous vous sentez une aversion insurmontable... oui, insurmontable est le mot: je voudrais bien que vous écrivissiez plus lisiblement, et que vous prissiez l'habitude de barrer vos _t, _et d'ouvrir davantage vos _s... _une aversion insurmontable pour les arrangements que je vous ai proposés. Tout le reste de votre lettre ne fait que répéter la même chose, et vous avez délayé en quatre pages ce qu'avec un peu d'attention et de réflexion vous eussiez pu resserrer en quatre lignes; car après tout, Frank, elle se réduit à ceci, que vous ne voulez pas faire ce que je désire. -- Je le voudrais, monsieur, mais dans cette occasion je ne le puis pas. -- Les mots n'ont aucune influence sur moi, jeune homme, dit mon père dont l'inflexibilité se cachait toujours sous les dehors du calme et du sang-froid le plus parfait; _ne pouvoir pas _est peut- être un terme plus poli que _ne pas vouloir; _mais ces expressions sont synonymes quand il n'y a pas d'impossibilité morale. Je n'aime pas les mesures brusques, et il est juste que vous ayez le temps de réfléchir; nous parlerons de cela après dîner. -- Owen! Owen entra; il n'avait pas ces cheveux blancs qui lui donnaient à vos yeux un air si vénérable, car il n'avait guère alors plus de cinquante ans. Mais il avait le même habit noisette qu'il portait lorsque vous l'avez connu, avec la culotte et le gilet pareils, les mêmes bas de soie gris de perle, les mêmes souliers avec les boucles d'argent, les mêmes manchettes de batiste soigneusement plissées, qui tombaient jusqu'au milieu de sa main, dans le salon, mais qu'il avait soin de cacher sous les manches de son habit dans le comptoir, afin qu'elles fussent à l'abri des injures de l'encre; en un mot, cette même physionomie grave et sérieuse où la bonté perçait à travers un petit air d'importance, et qui a distingué pendant toute sa vie le premier commis de la maison Osbaldistone et Tresham. -- Owen, lui dit mon père après que le bon vieillard m'eut serré affectueusement la main, vous dînerez avec nous aujourd'hui pour apprendre les nouvelles que Frank nous a apportées de nos amis de Bordeaux. Owen fit un de ses saluts raides et guindés pour exprimer sa respectueuse reconnaissance; car à cette époque, où la distance qui sépare les inférieurs de leurs supérieurs était observée avec une rigueur inconnue aujourd'hui, une semblable invitation était une grande faveur. Je me rappellerai longtemps ce dîner. Inquiet sur le sort qui m'était réservé, craignant de devenir la victime de l'intérêt, et cherchant les moyens de conserver ma liberté, je ne pris pas à la conversation une part aussi active que mon père l'eût voulu, et je faisais trop souvent des réponses peu satisfaisantes aux questions dont il m'accablait. Partagé entre son respect pour le père et son attachement pour le fils, qu'il avait fait danser tant de fois sur ses genoux, Owen, semblable à l'allié craintif, mais bienveillant, d'une contrée envahie, s'efforçait de réparer mes fautes, de suppléer à mon inaction et de couvrir ma retraite: manoeuvres qui ajoutaient au mécontentement de mon père, dont le regard sévère imposait aussitôt silence au bon vieillard. Pendant que j'habitais la maison de Dubourg, je ne m'étais pas absolument conduit comme ce commis, _Qui, de l'oeil paternel trompant la vigilance,_ _Griffonnait un couplet au lieu d'une quittance._ Mais, à dire vrai, je n'avais fréquenté le comptoir qu'autant que je l'avais cru absolument nécessaire pour mériter la bonne opinion du Français depuis longtemps correspondant de notre maison, et que mon père avait chargé de m'initier dans le secret du commerce. Dans le fond, ma principale étude avait été celle de la littérature et des beaux-arts. Mon père n'était pas l'ennemi des talents. Il avait trop de bon sens pour ne pas savoir qu'ils font l'ornement de l'homme, et donnent une nouvelle considération dans le monde; mais à ses yeux c'étaient des accessoires qui ne devaient pas faire négliger les études utiles. Il voulait que j'héritasse non seulement de sa fortune, mais encore de cet esprit de spéculation qui la lui avait fait acquérir; et que je pusse par la suite développer les plans et les projets qu'il avait conçus, et qu'il croyait propres à doubler au moins son héritage. Il aimait son état, et c'était le motif qu'il faisait valoir pour m'engager à suivre la même carrière; mais il en avait encore d'autres que je ne connus que plus tard. Aussi habile qu'entreprenant, doué d'une imagination féconde et hardie, chaque nouvelle entreprise qui lui réussissait n'était pour lui qu'un aiguillon qui l'excitait à étendre ses spéculations, en même temps qu'elle lui en fournissait les moyens. Vainqueur ambitieux, il volait de conquêtes en conquêtes, sans s'arrêter pour se maintenir dans ses nouvelles positions, encore moins pour jouir du fruit de ses victoires. Accoutumé à voir toutes ses richesses suspendues dans la balance de la fortune, fécond en expédients pour la faire pencher en sa faveur, son activité et son énergie semblaient augmenter avec les chances qui paraissaient quelquefois être contre lui; il ressemblait au matelot accoutumé à braver les vagues et l'ennemi, et dont la confiance augmente la veille d'une tempête ou d'un combat. Il ne se dissimulait pas cependant que l'âge ou les infirmités pouvaient bientôt le mettre hors de service, et il était bien aise de former un bon pilote qui pût prendre en main le gouvernail lorsqu'il se verrait forcé de l'abandonner, et qui fût en état de le diriger à l'aide de ses conseils et de ses instructions. Quoique votre père fût son associé, et que toute sa fortune fût placée dans notre maison, vous savez qu'il ne voulut jamais prendre une part active dans le commerce; Owen, qui, par sa probité et par sa connaissance approfondie de l'arithmétique, était excellent premier commis, n'avait ni assez de génie ni assez de talents pour qu'on pût lui confier le timon des affaires. Si mon père était tout à coup rappelé de ce monde, où s'en irait cette foule de projets qu'il avait conçus à moins que son fils, devenu par ses soins l'Hercule du commerce, ne fût en état de soutenir le poids des affaires, et de remplacer Atlas chancelant? Et que deviendrait ce fils lui- même, si, étranger aux opérations commerciales, il se trouvait tout à coup engagé dans un labyrinthe de spéculations sans posséder le fil précieux, c'est-à-dire les connaissances nécessaires pour en sortir? Décidé par toutes ces raisons, dont il me cacha une partie, mon père résolut de me faire entrer dans la carrière qu'il avait toujours parcourue avec honneur; et quand une fois il s'était arrêté à une résolution, rien au monde n'eût été capable de la changer. Malheureusement j'avais pris aussi la mienne, et elle se trouvait absolument contraire à ses vues. J'avais quelque chose de la fermeté de mon père, et je n'étais pas disposé à lui céder sur un point qui intéressait le bonheur de ma vie. Il me semble que, pour excuser la résistance que j'opposai dans cette occasion, je puis faire valoir que je ne voyais pas bien sur quel fondement les désirs de mon père reposaient, ni combien il importait à son honneur que je m'y soumisse. Me croyant sûr d'hériter, par la suite, d'une grande fortune qui ne me serait pas contestée, il ne m'était jamais venu dans l'esprit que, pour la recueillir, il serait nécessaire que je me soumisse à des travaux et que j'entrasse dans des détails qui ne convenaient ni à mon goût ni à mon caractère. Je n'apercevais dans la proposition de mon père qu'un désir de me voir ajouter encore à cet amas de richesses qu'il avait accumulées. Persuadé que personne ne pouvait savoir mieux que moi quelle route je devais suivre pour parvenir au bonheur, il me semblait que ce serait prendre une fausse direction que de chercher à augmenter une fortune que je croyais déjà plus que suffisante pour me procurer les jouissances de la vie. D'après l'aversion que j'avais prise d'avance pour le commerce, il n'est pas étonnant, comme je l'ai déjà dit, que, pendant mon séjour à Bordeaux, je n'eusse pas tout à fait employé mon temps comme mon père l'eût désiré. Les occupations qu'il regardait comme les plus importantes n'étaient pour moi que très secondaires, et je les aurais même entièrement négligées, sans la crainte de mécontenter le correspondant de mon père, Dubourg, qui, retirant les plus grands avantages des affaires qu'il faisait avec notre maison, était trop fin politique pour faire à celui qui en était le chef des rapports défavorables sur son fils unique, et s'attirer par là les reproches sur son fils unique, et s'attirer par là les reproches de tous les deux. Peut-être d'ailleurs, comme vous le verrez tout à l'heure, avait-il des motifs d'intérêt personnel en me laissant négliger l'étude à laquelle mon père voulait que je me livrasse exclusivement. Sous le rapport des moeurs, ma conduite était irréprochable, et en rassurant mon père sur cet article, Dubourg ne faisait que me rendre justice: mais quand même il aurait eu d'autres défauts à me reprocher que mon indolence et mon aversion pour les affaires, j'ai lieu de croire que le rusé Français eût été tout aussi complaisant. Quoi qu'il en fût, comme j'employais une partie raisonnable de la journée à l'étude du commerce qu'il me recommandait, il ne me blâmait pas de consacrer quelques heures aux muses, et ne trouvait pas mauvais que je préférasse la lecture de Corneille et de Boileau à celle de Savary ou de Postlethwayte, supposé que le volumineux ouvrage du dernier eût été alors connu, et que M. Dubourg eût pu parvenir à prononcer son nom. Dubourg avait adopté une expression favorite par laquelle il terminait toutes ses lettres à son correspondant. -- Son fils, disait-il, était tout ce qu'un père pouvait désirer. Mon père ne critiquait jamais une phrase, quelque répétée qu'elle fût, pourvu qu'elle lui parût claire et précise. Addison lui-même n'aurait pu lui fournir des termes plus satisfaisants que: «Au reçu de la vôtre, et ayant fait honneur aux billets inclus, comme à la marge.» Sachant donc très bien ce qu'il désirait que je fusse, M. Osbaldistone ne doutait pas, d'après la phrase favorite de Dubourg, que j'étais en effet tel qu'il désirait me voir, lorsque, dans une heure de malheur, il reçut la lettre où je traçais mes raisons éloquentes, et les détaillais pour refuser un intérêt dans la raison de commerce, avec un pupitre et un siège dans un coin de notre sombre maison de Crane-Alley, siège et pupitre qui, surpassant en hauteur ceux d'Owen et des autres commis, ne le cédaient qu'au trépied de mon père lui-même. Dès ce moment tout alla mal. Les lettres de Dubourg perdirent autant de leur crédit que s'il avait refusé d'acquitter ses traites à l'échéance. Je fus rappelé à Londres en toute hâte, et je vous ai déjà raconté ma réception. Chapitre II. Je commence à soupçonner que ce jeune homme est atteint d'une terrible contagion. -- La poésie! S'il est infecté de cette folle maladie, il n'y a plus rien à espérer de lui pour l'avenir. _Actum est[2]_ de lui comme homme public, s'il se jette une fois dans la rime. BEN JOHNSON. _La Foire de Saint-Barthélemy._ Mon père, généralement parlant, savait maîtriser ses passions; il se possédait toujours, et il était rare que son mécontentement se manifestât par des paroles; seulement son ton avait alors quelque chose de plus sec et de plus dur qu'à l'ordinaire. Jamais il n'employait les menaces ni les expressions d'un profond ressentiment. Toutes ses actions étaient uniformes, toutes étaient dictées par un esprit de système, et sa maxime était d'aller toujours droit au but sans perdre le temps en de vains discours. C'était donc avec un sourire sardonique qu'il écoutait les réponses irréfléchies que je lui faisais sur l'état du commerce en France; et il me laissa impitoyablement m'enfoncer de plus en plus dans les mystères de l'agio, des droits et des tarifs; mais quand il vit que je n'étais pas en état de lui expliquer l'effet que le discrédit des louis d'or avait produit sur la négociation des lettres de change, il ne put y tenir. -- L'événement le plus remarquable arrivé de mon temps, s'écria mon père (il avait pourtant vu la Révolution[3]), et il n'en sait pas plus là-dessus qu'un poteau sur le quai! -- M. Francis, observa Owen avec son ton timide et conciliant, ne peut avoir oublié que, par un arrêt du roi de France, en date du 1er mai 1700, il est ordonné au _porteur _de se présenter dans les dix jours qui suivront l'échéance... -- M. Francis, dit mon père en l'interrompant, se rappellera bientôt tout ce que vous aurez la bonté de lui souffler. Mais, sur mon âme! comment Dubourg a-t-il pu permettre... Dites-moi, Owen, êtes-vous content de Clément Dubourg, son neveu, qui travaille depuis très longtemps dans mes bureaux? -- Monsieur, c'est l'un des commis les plus habiles de la maison, un jeune homme vraiment étonnant pour son âge, répondit Owen; car la gaieté et la politesse du jeune Français l'avaient séduit. -- Oui, oui, je crois qu'il entend quelque chose, _lui, _aux changes. Dubourg s'est arrangé de manière que j'eusse du moins sous la main un jeune homme qui entendît mes affaires; mais je le devine, et il s'en apercevra quand il regardera la balance de nos comptes. Owen, vous paierez à Clément ce trimestre, et vous lui direz de se tenir prêt à partir pour Bordeaux sur le vaisseau de son père. -- Renvoyer à l'instant Clément Dubourg, monsieur! dit Owen d'une voix tremblante. -- Oui, monsieur, je le renvoie à l'instant. C'est bien assez d'avoir dans la maison un Anglais stupide pour faire à tout moment des erreurs, sans y garder encore un rusé Français qui en profite. Quand même l'amour de la liberté et de la justice n'eût pas été gravé dans mon coeur dès ma plus tendre enfance, j'avais vécu assez longtemps sur le territoire du _grand monarque _pour contracter une franche aversion pour tous les actes d'autorité arbitraire; et je ne pus m'empêcher d'intercéder en faveur du jeune homme qu'on voulait punir d'avoir acquis les connaissances que mon père regrettait de ne pas me voir posséder. -- Je vous demande pardon, monsieur, dis-je aussitôt que M. Osbaldistone eut cessé de parler; mais il me semble que, si j'ai négligé mes études, je suis seul coupable, et qu'il n'est pas juste qu'un autre supporte une punition que j'ai méritée. Je n'ai pas à reprocher à M. Dubourg de ne m'avoir pas fourni toutes les occasions de m'instruire, quoique je n'aie pas su les mettre à profit; et quant à M. Clément Dubourg... -- Quant à lui et quant à vous, reprit mon père, je prendrai les mesures convenables. C'est bien, Frank, de rejeter tout le blâme sur vous-même; c'est très bien, je l'avoue. Mais je ne puis pardonner au vieux Dubourg, ajouta-t-il en regardant Owen, de s'être contenté de fournir à Frank les moyens de s'instruire sans s'être aperçu et sans m'avoir averti qu'il n'en profitait pas. Vous voyez, Owen, que Frank a du moins ces principes naturels d'équité qui doivent caractériser un marchand anglais. -- M. Francis, dit le vieux commis en inclinant un peu la tête, et en élevant légèrement la main droite, habitude qu'il avait contractée par l'usage où il était de placer sa plume derrière son oreille avant de parler; M. Francis paraît connaître le principe fondamental de tout calcul moral, la grande règle de trois: que A fasse à B ce qu'il voudrait que B lui fit; le produit sera une conduite honorable. Mon père ne put s'empêcher de sourire, en voyant réduire à des formes arithmétiques cette noble morale; mais il continua au bout d'un instant: -- Tout cela ne signifie rien, Frank, me dit-il; vous avez dissipé votre temps comme un enfant; à présent il faut apprendre à vivre comme un homme. Je chargerai Owen de vous mettre au fait des affaires, et j'espère que vous recouvrerez le temps perdu. J'allais répondre; mais Owen me regarda d'un air si suppliant et si expressif que je gardai involontairement le silence. -- À présent, dit mon père, nous allons reprendre le sujet de ma lettre du mois dernier, à laquelle vous m'avez fait une réponse qui était aussi irréfléchie que peu satisfaisante; mais commencez par remplir votre verre, et passez la bouteille à Owen. Le manque de courage, -- d'audace, si vous voulez, ne fut jamais mon défaut. Je répondis fermement que j'étais fâché qu'il ne trouvât pas ma lettre satisfaisante, mais qu'elle était le fruit des réflexions les plus sérieuses; que j'avais médité à plusieurs reprises et envisagé sous ses différents points de vue la proposition qu'il avait eu la bonté de me faire, et que ce n'était pas sans peine qu'il m'était impossible de l'accepter. Mon père fixa les yeux sur moi, et les détourna au même instant. Comme il ne répondait pas, je me crus obligé de continuer, quoique avec un peu d'hésitation, et il ne m'interrompit que par des monosyllabes. -- Je sais, monsieur, qu'il n'est point d'état plus utile et plus respectable que celui de négociant, point de carrière plus honorable que celle du commerce. -- En vérité! -- Le commerce réunit les nations; il entretient l'industrie; il répand ses bienfaits sur tout l'univers; il est au bien-être du monde civilisé ce que les relations journalières de la vie sont aux sociétés isolées, ou plutôt ce que l'air et la nourriture sont au corps. -- Eh bien, monsieur? -- Et cependant, monsieur, je me trouve forcé de persister dans mon refus d'embrasser une profession que je ne me sens pas capable d'exercer. -- J'aurai soin que vous le deveniez. Vous n'êtes plus l'hôte ni l'élève de Dubourg; Owen sera votre précepteur à l'avenir. -- Mais, mon cher père, ce n'est pas du défaut d'instruction que je me plains; c'est uniquement de mon incapacité. Jamais je ne pourrai profiter des leçons... -- Sottises! Avez-vous tenu votre journal, comme je vous l'avais déjà recommandé? -- Oui, monsieur. -- Montrez-le-moi, s'il vous plaît. Le livre que mon père me demandait était une espèce d'agenda général que j'avais tenu par son ordre, et sur lequel il m'avait recommandé de prendre des notes de tout ce que j'apprendrais d'utile dans le cours de mes études. Prévoyant qu'à mon retour il demanderait à le voir, j'avais eu soin d'y insérer tout ce qui pourrait lui plaire; mais souvent la plume écrivait sans que la tête réfléchît; et, comme ce livre se trouvait toujours sous ma main, j'y inscrivais aussi quelquefois des notes bien étrangères au négoce. Il fallut pourtant le remettre à mon père, et je priai le ciel avec ferveur qu'il ne tombât pas sur quelque chapitre qui eût encore augmenté son mécontentement contre moi. La figure d'Owen, qui s'était un peu allongée quand mon père m'avait demandé mon journal, reprit sa rondeur ordinaire en voyant par ma réponse que j'étais en règle: elle exprima le sourire de l'espoir lorsque j'apportai un registre qui avait toutes les apparences d'un livre de commerce, plus large que long, agrafes de cuivre, reliure en veau, bords usés; c'était bien suffisant pour rassurer le bon commis sur le contenu, et bientôt son front rayonna de joie en entendant mon père en lire quelques pages, et faire en même temps ses remarques critiques. -- Eaux-de-vie, -- barils et barriques, -- tonneaux. -- À Nancy, 29. -- À Cognac et à La Rochelle, 27. -- À Bordeaux, 32. -- Fort bien, Frank! -- _Droits de douanes et tonnage, voyez les tables de Saxby. -- _Ce n'est pas cela; il fallait transcrire le passage en entier: cela aide à le fixer dans la mémoire -- _Reports, -- debentur; -- plombs de la douane, -- toiles, -- Isingham. -- Hollande. -- stockfish_, -- _titling-cropling, lubfish[4]. -- _Vous auriez dû mettre que tous ces poissons doivent être compris parmi les _titlings. _Combien un _titling _a-t-il de pouces de long? Owen, me voyant pris, se hasarda à me souffler: -- Dix-huit pouces, mon père. -- Et un lubfish? -- Vingt-quatre. -- Très bien! Il est important de s'en souvenir, à cause du commerce portugais. -- Mais qu'est-ce que ceci? -- _Bordeaux. fondé en l'an... Château-Trompette, Palais de Galien. -- _Ah! bien! très bien encore! Ce sont des notes historiques; vous n'avez pas eu tort de les prendre. C'est une espèce de répertoire général, Owen, l'abrégé sommaire de toutes les transactions du jour, achats, paiements, quittances, commissions, lettres d'avis, _mementos _de toute espèce. -- Afin qu'ensuite ils puissent être régulièrement transcrits sur le journal et sur le grand livre de compte, répondit M. Owen: je suis charmé que M. Francis soit aussi méthodique. Ce n'était pas sans regret que je me voyais en faveur, car je craignais que mon père n'en persistât davantage dans sa résolution de me faire entrer dans le commerce; et, comme j'étais bien décidé à n'y jamais consentir, je commençais à regretter d'avoir été, pour me servir de l'expression de mon ami M. Owen, aussi méthodique. Mais je fus bientôt tiré d'inquiétude: une feuille de papier, couverte de ratures, tomba du livre. Mon père la ramassa, et Owen remarquait qu'il serait bon de l'attacher au registre avec un pain à cacheter, lorsque mon père l'interrompit en s'écriant: - - _À la mémoire d'Édouard le prince Noir! _Qu'est-ce donc que tout ceci? Des vers, par le ciel! Frank, je ne vous croyais pas encore aussi fou! Mon père, vous devez vous le rappeler, en vrai commerçant, regardait avec mépris les travaux des poètes. Comme homme pieux, et étant non-conformiste, il les trouvait aussi profanes que futiles. Avant de le condamner, rappelez-vous aussi combien de poètes, à la fin du dix-septième siècle, prostituaient leur plume, et ne scandalisaient pas moins les honnêtes gens par leur conduite que par leurs écrits. La secte dont était mon père éprouvait, ou du moins affectait l'aversion la plus prononcée pour les productions légères de la littérature; de sorte que plusieurs causes se réunissaient pour augmenter l'impression défavorable que devait lui faire la funeste découverte de cette malheureuse pièce de vers. Quant au pauvre Owen, si la perruque courte qu'il portait alors avait pu se déboucler toute seule, et tous les cheveux qui la composaient se dresser d'horreur sur sa tête, je suis sûr que, malgré toutes les peines qu'il s'était données le matin pour la friser, la symétrie de sa coiffure eût été dérangée seulement par l'effet de son étonnement. Un déficit dans la caisse, une rature sur son journal, une erreur d'addition dans ses comptes ne l'eussent pas surpris plus désagréablement. Mon père lui lut les vers, tantôt en affectant de ne pas les comprendre, tantôt avec une emphase héroïque, toujours avec cette ironie amère qui attaque cruellement les nerfs d'un auteur. _Les échos de Fontarabie..._ _-- Les échos de Fontarabie! _dit mon père en s'interrompant; parlez-nous de la foire de Fontarabie, plutôt que de ses échos. _Les échos de Fontarabie,_ _Quand près de Roncevaux Roland, perdant la vie,_ _Fit ouïr de son cor le signal déchirant,_ _Annoncèrent à Charlemagne_ _Que sous le fer cruel des mécréans d'Espagne_ _Son noble champion gémissait expirant._ _Mécréans! _qu'est-ce que cela? Pourquoi ne pas dire les païens ou les Maures. Écrivez du moins dans votre langue, s'il faut que vous écriviez des sottises. _Nobles coteaux de l'Angleterre,_ _Quelles voix, parcourant l'Océan et la terre,_ _Vous apprendra la mort d'un aussi grand guerrier?_ _L'espoir brillant de sa patrie,_ _Le héros de Crécy, le vainqueur de Poitier,_ _Dans les murs de Bordeaux vient de perdre la vie._ Poitiers s'écrit toujours avec un _s, _et je ne vois pas pourquoi vous sacrifieriez l'orthographe à la rime. _Écuyers, dit le paladin,_ _Ah! venez soutenir ma tête languissante;_ _Venez la soulager de mon casque d'airain._ _Du soleil la splendeur mourante_ _Trace sur la Garonne un dernier sillon d'or_ _Une dernière fois je veux le voir encor._ _Encor _et _or! _Mauvaise rime! Comment donc, Frank, vous ne savez même pas ce misérable métier que vous avez choisi! _Dans le sein brillant de la gloire,_ _Roi des cieux, comme moi tu trouves le sommeil,_ _Tu cèdes à la nuit une courte victoire;_ _Mais la nature en deuil invoque ton réveil._ _De même sur mon mausolée,_ _On verra l'Angleterre en pleurs et désolée._ _En vain l'astre de mes exploits_ _Va s'éteindre aujourd'hui sur ce noble rivage,_ _Les Français, que ce bras vainquit plus d'une fois,_ _À ma valeur rendront hommage;_ _Et souvent l'astre anglais, dans ce même climat,_ _Dans la flamme et le sang reprendra son éclat._ _Dans la flamme et le sang! _Expression nouvelle! -- Bonjour, mes maîtres, je vous souhaite une joyeuse fête de Noël[5]. Vraiment le sonneur de cloches fait de meilleurs vers. À ces mots, mon père chiffonna le papier dans ses doigts de l'air du plus profond mépris, et il conclut en disant: -- Par mon crédit! Frank, je ne vous croyais pas encore aussi fou! Que pouvais-je dire, mon cher Tresham? je restai immobile à ma place, dévorant ma mortification, tandis que mon père me lançait un regard de pitié, dans lequel perçait l'ironie la plus insultante, et que le pauvre Owen, les mains et les yeux levés vers le ciel, semblait aussi frappé d'horreur que s'il venait de lire le nom de son patron dans la liste des banqueroutes sur la gazette. À la fin je rassemblai tout mon courage, et rompis le silence, en ayant soin que le ton de ma voix ne trahît pas l'agitation que j'éprouvais. -- Je sais, monsieur, combien je suis peu propre à jouer dans le monde le rôle éminent que vous m'y destiniez; heureusement je n'ambitionne pas la fortune que je pourrais acquérir. M. Owen serait un associé beaucoup plus utile, et plus en état de vous seconder. J'ajoutai ces mots avec une intention maligne; car il me semblait qu'Owen avait déserté ma cause un peu trop vite. -- Owen, dit mon père, ce jeune homme est fou, décidément fou! -- Et me faisant froidement tourner du côté d'Owen: -- Owen! continua-t-il, il est sûr qu'il me rendrait plus de services que vous. Mais vous, monsieur, que ferez-vous, s'il vous plaît? Quels sont vos sages projets? -- Je désirerais, monsieur, répondis-je avec assurance, voyager deux ou trois ans, si vous aviez la bonté de me le permettre. Sinon, je n'aurais pas de répugnance à passer le même temps à l'université d'Oxford ou de Cambridge. -- Au nom du sens commun! a-t-on jamais rien vu de semblable? Vouloir aller au collège parmi des pédants et des jacobites, lorsqu'il pourrait faire fortune dans le monde! Pourquoi n'iriez- vous pas même à Westminster ou à Eton, pour étudier la grammaire de Lilly et la syntaxe, vous soumettre même, si cela vous plaît, aux étrivières[6]? -- Malgré le désir que j'aurais de perfectionner mon éducation, si vous désapprouvez la demande que je vous ai faite, je retournerai volontiers sur le continent. -- Vous n'y êtes déjà resté que trop longtemps, M. Francis. -- Eh bien! monsieur, si vous désirez que je choisisse un état, permettez-moi d'entrer dans l'état militaire; j'irai... -- Allez au diable! interrompit brusquement mon père; puis, se reprenant tout à coup: -- En vérité, dit-il, vous me feriez perdre la tête. N'y a-t-il pas de quoi devenir fou, Owen? Le pauvre Owen baissa la tête et ne répondit rien. -- Écoutez, Francis, ajouta mon père, je vais couper court à toute discussion. J'avais votre âge quand mon père me prit par les épaules et me chassa de chez lui en me déshéritant pour faire passer tous ses biens sur la tête de mon frère cadet. Je partis d'Osbaldistone-Hall sur le dos d'un mauvais bidet, avec dix guinées dans ma bourse. Depuis ce jour, je n'ai jamais mis les pieds sur le seuil du château, et jamais je ne les y mettrai. Je ne sais ni me soucie de savoir si mon frère est vivant, ou s'il s'est cassé le cou dans quelqu'une de ses chasses au renard; mais il a des enfants, Francis, et j'en adopterai un, si vous me contrariez davantage. -- Vous êtes libre, monsieur, répondis-je avec plus d'indifférence peut-être que de respect; vous êtes libre de disposer à votre gré de votre fortune. -- Oui, Francis, je suis libre de le faire, et je le ferai. Ma fortune, je ne la dois qu'à moi seul; c'est à force de soins et de travaux que je l'ai acquise, et je ne souffrirai pas qu'un frelon se nourrisse du miel péniblement amassé par l'abeille. Pensez-y bien; je vous ai dit toutes mes intentions; elles sont irrévocables. -- Mon cher monsieur, mon très honoré maître, s'écria Owen les larmes aux yeux, vous n'êtes pas dans l'usage de traiter avec tant de précipitation les affaires d'importance. N'arrêtez pas le compte avant que M. Francis ait eu le temps de comparer les produits. Il vous aime, il vous respecte; et, quand il fera entrer l'obéissance filiale en ligne de compte, je suis sûr qu'il n'hésitera plus à vous satisfaire. -- Pensez-vous, dit mon père d'un ton sec, que je lui propose deux fois d'être mon ami, mon associé, mon confident, de partager mes travaux et ma fortune? Owen, je croyais que vous me connaissiez mieux. Il me regarda comme s'il avait l'intention d'ajouter quelque chose, mais, changeant tout à coup d'idée, il me tourna brusquement le dos, et sortit de la chambre. Les dernières phrases de mon père m'avaient vivement touché: je n'avais pas encore envisagé la question sous ce point de vue; et, s'il eût employé cet argument dans le principe, il est probable qu'il n'eût pas eu à se plaindre de moi. Mais il était trop tard. J'avais aussi un caractère décidé, et ma résolution était prise. Owen, quand nous fûmes seuls, tourna sur moi ses yeux baignés de larmes, comme pour découvrir, avant de se charger des délicates fonctions de médiateur, quel était le côté faible sur lequel il devait diriger principalement ses attaques. Enfin il commença d'une voix entrecoupée de sanglots, et en s'interrompant à chaque mot: -- Oh ciel! M. Francis!... grands dieux, monsieur!... est-il possible, M. Osbaldistone! Qui jamais eût pu croire... un si bon jeune homme! au nom du ciel, regardez les deux parties du compte... Quel déficit!... Songez à ce que vous allez perdre! Une belle fortune, monsieur, l'une des premières maisons de la Cité, qui, déjà connue sous la raison Tresham et Trent, a prospéré bien plus encore sous celle Osbaldistone et Tresham... Vous rouleriez sur l'or, M. Francis... et, mon cher monsieur, s'il y avait quelque partie de l'ouvrage des bureaux qui vous déplût, soit la copie des lettres, ou les comptes à rédiger, je le ferais, ajouta- t-il en baissant la voix, je le ferais pour vous, tous les mois, toutes les semaines, tous les jours même, si vous le voulez. Allons, mon cher Francis, faites un effort pour obliger votre père, et Dieu vous bénira. -- Je vous remercie, M. Owen, je vous remercie vivement de vos bonnes intentions; mais mon père sait l'usage qu'il doit faire de sa fortune, il parle d'un de mes cousins; qu'il dispose à son gré de ses richesses: je ne vendrai jamais ma liberté au poids de l'or. -- Ah, monsieur! si vous aviez vu les comptes du dernier trimestre! quels brillants produits! six chiffres; oui, M. Francis, six chiffres[7] au total de l'actif de chaque associé! et tout cela deviendrait la proie d'un papiste, de quelque nigaud du nord, ou d'un ennemi du gouvernement!... Qu'il serait dur pour moi, qui me suis toujours donné tant de peine pour la prospérité de la maison, de la voir entre les mains... ah! cette idée seule me fend le coeur! Au lieu que, si vous restiez avec votre père, quelle belle raison de commerce nous aurions alors! Osbaldistone, Tresham et Osbaldistone, ou peut-être, qui sait (baissant encore la voix), Osbaldistone, Osbaldistone et Tresham; car le nom d'Osbaldistone peut l'emporter encore sur celui de Tresham. -- Mais, M. Owen, mon cousin s'appelant aussi Osbaldistone, la raison de commerce sera tout aussi belle que vous pouvez le désirer. -- Oh! fi! M. Francis, quand vous savez à quel point je vous aime! votre cousin, en vérité! un papiste comme son père, un ennemi de la maison de Hanovre; un autre _item, _sans doute! -- Il y a parmi les catholiques, M. Owen, de très braves gens. Owen allait répondre avec une vivacité qui ne lui était pas ordinaire, lorsque mon père entra dans la chambre. -- Vous aviez raison, Owen, lui dit-il, et j'avais tort. Nous prendrons plus de temps pour faire nos réflexions. Jeune homme, vous vous préparerez à me donner une réponse d'aujourd'hui en un mois. Je m'inclinai en silence, charmé de ce sursis inattendu qui me semblait d'un heureux augure, et ne doutant pas que mon père ne fût décidé à se relâcher un peu de sa première rigueur. Ce mois d'épreuve s'écoula sans qu'il arrivât rien de remarquable. J'allais, je venais, je disposais de mon temps comme bon me semblait, sans que mon père me fit la moindre question, le moindre reproche. Il est vrai que je ne le voyais guère qu'aux heures des repas; alors il avait soin d'éviter une discussion que, comme vous pouvez le croire, je n'étais pas pressé d'entamer. Notre conversation roulait sur les nouvelles du jour, ou sur ces lieux communs, ressource ordinaire des gens qui ne se sont jamais vus. Personne n'eût pu présumer, en nous entendant, qu'il régnait entre nous autant de mésintelligence, et que nous étions à la veille d'entrer dans une discussion qui nous intéressait si vivement. Quand j'étais seul, je m'abandonnais souvent à mes réflexions. Était-il probable que mon père tînt strictement sa parole, et qu'il déshéritât son fils unique en faveur d'un neveu qu'il n'avait jamais vu, et de l'existence duquel il n'était même pas bien sûr? La conduite de mon grand-père, en pareille occasion, eût dû me faire prévoir celle que tiendrait son fils. Mais je m'étais formé une fausse idée du caractère de mon père. Je me rappelais la déférence qu'il avait pour toutes mes volontés et tous mes caprices, avant que je partisse pour la France; mais j'ignorais qu'il y a des hommes qui, pleins d'indulgence et de bonté pour leurs enfants en bas âge, et se prêtant alors à toutes leurs fantaisies, n'en sont pas moins sévères par la suite, lorsque ces mêmes enfants, hommes à leur tour, et accoutumés à commander, ne veulent plus obéir et résistent à leurs volontés. Au contraire je me persuadais que tout ce que j'avais à craindre, c'était que mon père ne me retirât momentanément une partie de sa tendresse; peut- être même me bannirait-il pour quelques semaines de sa présence. Mais cet exil viendrait d'autant plus à propos qu'il me fournirait l'occasion de corriger et de mettre au net les premiers chants de l'Orlando Furioso, que j'avais commencé à traduire en vers. Insensiblement je me pénétrai si fort de cette idée que je rassemblai mes brouillons; et j'étais en train de marquer les passages qui auraient besoin d'être retouchés, lorsque j'entendis frapper bien doucement à la porte de ma chambre. Je renfermai bien vite mon manuscrit dans mon secrétaire, et je courus ouvrir. C'était M. Owen. Tel était l'ordre, telle était la régularité que ce digne homme mettait dans ses actions, telle était son habitude de ne jamais s'écarter du chemin qui conduisait de sa chambre au bureau que, selon toute apparence, c'était la première fois qu'il paraissait au second étage de la maison; et je suis encore à chercher comment il fit pour découvrir mon appartement. -- M. Francis, me dit-il lorsque je lui eus exprimé la surprise et le plaisir que me causait sa visite, je ne sais pas si je fais bien de venir vous répéter ce que je viens d'apprendre; peut-être ne devrais-je pas parler hors du bureau, de ce qui se passe en dedans. On ne doit pas, suivant le proverbe, dire aux murs du magasin combien il y a de lignes dans le livre-journal. Mais le jeune Twineall a fait une absence de plus de quinze jours, et il n'y a que vingt-quatre heures qu'il est de retour. -- Très bien, mon cher monsieur; mais que me font, je vous prie, l'absence ou le retour du jeune Twineall? -- Attendez, M. Francis: votre père l'a chargé d'un message secret. Il ne peut pas avoir été à Falmouth au sujet de la famille de Pilchard. La créance que nous avions sur Blackwell et compagnie, d'Exeter, vient enfin d'être liquidée; les contestations qui s'étaient élevées entre notre maison et quelques entrepreneurs des mines de Cornouaille se sont, grâce au ciel, terminées à l'amiable de toute manière. D'ailleurs, il eût fallu consulter mes livres; en un mot, je crois fermement que Twineall a été dans le nord, chez votre oncle... -- Est-il possible? m'écriai-je un peu alarmé. -- Il n'a parlé, monsieur, depuis son retour, que de ses nouvelles bottes et de ses éperons, et d'un combat de coqs à York. C'est aussi vrai que la table de multiplication. Plaise à Dieu, mon cher enfant, que vous vous décidiez à contenter votre père, et à devenir comme lui un bon et brave négociant! J'éprouvai dans ce moment une violente tentation de me soumettre, et de combler de joie le bon Owen en le priant de dire à mon père que j'étais prêt à me conformer à ses volontés. Mais l'orgueil, ce sentiment parfois louable, plus souvent répréhensible, l'orgueil m'en empêcha. Mon consentement expira sur mes lèvres, et pendant que je cherchais à vaincre une certaine honte, dont ma raison eût peut-être fini par triompher, Owen entendit la voix de mon père qui l'appelait. Il sortit aussitôt de ma chambre, avec la même précipitation et la même terreur que s'il eût commis un crime en y entrant, et l'occasion fut perdue. Mon père était méthodique en tout. Au même jour, à la même heure, dans le même appartement, du même ton et de la même manière qu'un mois auparavant, il renouvela la proposition qu'il m'avait faite de m'associer à sa maison de banque, et de me charger d'une branche de son commerce, en m'invitant à lui faire connaître ma résolution définitive. Je trouvai qu'il avait pris une route tout opposée à celle qu'il eût fallu suivre pour me convaincre; et je crois encore aujourd'hui qu'il manqua de politique en me parlant durement. Un regard de bonté, une parole bienveillante m'eussent fait tomber à ses pieds, et je me serais rendu à discrétion. Un ton sec, un regard sévère ne firent que m'endurcir dans mon obstination, et je répondis avec respect qu'il m'était impossible d'accepter ses offres. Peut-être pensais-je que c'eût été montrer trop de faiblesse que de se rendre à la première sommation; peut- être attendais-je que je fusse pressé plus vivement, afin du moins de ne pas être accusé d'inconséquence, et de pouvoir me faire honneur du sacrifice que je ferais à l'autorité paternelle. S'il en était ainsi, je fus trompé dans mon attente, car mon père se tourna froidement vers Owen et ajouta d'un ton calme: -- Je vous l'avais dit. Puis, s'adressant à moi: -- Francis, me dit-il, à votre âge, vous devez être aussi en état que vous le serez probablement jamais de juger dans quelle carrière vous trouverez le bonheur; ainsi je ne vous presse pas davantage. Mais, quoique je ne sois pas forcé de me prêter à vos projets plus que vous ne l'êtes de vous conformer à mes vues, puis-je savoir si vous en avez formé pour lesquels vous ayez besoin de mon assistance? Cette question me déconcerta, et je répondis avec un peu de confusion que, n'ayant appris aucun état et ne possédant rien, il m'était évidemment impossible de subsister si je ne recevais aucun secours de mon père; que mes désirs étaient très bornés, et que j'espérais que l'aversion invincible que j'éprouvais pour la profession qu'il m'avait destinée ne me priverait pas de sa protection et de sa tendresse. -- C'est-à-dire que vous voulez vous appuyer sur mon bras, et cependant aller où bon vous semble: cela est difficile à accorder, Frank. Je suppose néanmoins que votre intention est de m'obéir, pourvu que mes ordres ne contrarient pas vos projets. J'allais parler. -- Silence, s'il vous plaît, ajouta-t-il. Si telle est votre intention, vous pouvez bien partir immédiatement pour le nord de l'Angleterre; il est bon que vous fassiez une visite à votre oncle. J'ai choisi parmi ses fils (il en a sept, je pense) celui qu'on m'a dit être le plus digne de remplir la place que je vous destinais dans ma maison. Mais il reste encore quelques arrangements à terminer là-bas, et pour cela votre présence ne sera pas inutile: vous recevrez des instructions plus détaillées à Osbaldistone-Hall, où vous voudrez bien rester jusqu'à ce que je vous rappelle. Demain matin tout sera prêt pour votre départ. À ces mots mon père sortit de la chambre. -- Qu'est-ce que tout cela signifie, M. Owen? dis-je à mon pauvre ami, dont la physionomie portait l'empreinte du plus profond abattement. -- Tout est perdu, M. Francis!... Hélas! si vous aviez voulu me croire!... mais à présent il n'y a plus de ressource; quand votre père parle de ce ton calme et résolu, c'est comme un compte arrêté, il ne change plus. Et l'événement le prouva; car, le lendemain matin, à cinq heures, je me trouvai sur la route d'York, monté sur un assez bon cheval, et avec cinquante guinées dans ma poche, voyageant pour aider mon père à me choisir un successeur qui viendrait prendre ma place dans sa maison pour me dérober sa tendresse, et peut-être même sa fortune. Chapitre III. La barque flotte au gré du vent, Et, sur le perfide élément, De toute part est ballottée; Elle fait eau, puis est jetée Contre un écueil qui l'engloutit. GAY. J'ai fait précéder par des rimes et des vers blancs chaque subdivision de cette grande histoire, afin de captiver votre attention par des extraits d'ouvrages plus attrayants que le mien. Les vers que je viens de citer font allusion à un malheureux navigateur qui eut l'audace de démarrer une barque qu'il était incapable de diriger, et se confia aux flots d'un fleuve. Un écolier qui, par étourderie autant que par hardiesse, aurait risqué une semblable tentative ne se trouverait pas, au milieu du courant, dans une situation plus embarrassante que la mienne quand je me vis errant sans boussole sur l'océan de la vie. Mon père avait affecté tant de facilité à briser le noeud qu'on regarde comme le plus fort de tous ceux qui lient les membres de la société, c'était avec une indifférence si imprévue qu'il m'avait, pour ainsi dire, rejeté de sa famille, que tout contribuait à diminuer cette confiance dans mon mérite personnel qui m'avait jusqu'alors soutenu. Le prince Joli, tantôt prince et tantôt fils d'un pêcheur, quittant le sceptre pour la ligne, et son palais pour une chaumière, ne pouvait pas se croire plus dégradé que moi. Aveuglés par l'amour-propre, nous sommes tellement portés à regarder comme l'apanage nécessaire de notre mérite les accessoires dont nous entoure la prospérité, que lorsque nous nous trouvons livrés à nos seules ressources, et forcés de reconnaître que nous n'avions point de valeur par nous-mêmes, nous sommes tout étonnés de notre peu d'importance, et nous éprouvons une cruelle mortification. À mesure que je m'éloignais de Londres, la voix lointaine de ses clochers me fit entendre plus d'une fois l'avis de: -- _Retourne -- _qu'entendit autrefois son futur lord-maire[8]; et quand, des hauteurs d'Highgate, je me retournai pour contempler une dernière fois la sombre magnificence de cette métropole, sous son manteau de vapeurs, il me sembla que je laissais derrière moi le contentement, l'opulence, les charmes de la société et tous les plaisirs de la civilisation. Mais le sort en était jeté. Il n'était pas probable que, par une soumission lâche et tardive, je rentrasse dans les bonnes grâces de mon père. Au contraire, ferme et invariable lui-même dans ses résolutions, loin de me pardonner, il n'aurait eu pour moi que du mépris si dans ce moment je fusse retourné bassement lui dire que j'étais prêt à rentrer dans le commerce. Mon obstination naturelle vint aussi à mon aide, et l'orgueil me représentait tout bas quelle pauvre figure je ferais, et à quelle humiliation, à quel assujettissement je me trouverais exposé par la suite, quand on verrait qu'un voyage de quatre milles avait suffi pour détruire des résolutions affermies par un mois de réflexion. L'espoir même, l'espoir qui n'abandonne jamais le jeune imprudent prêtait son charmant prestige à mes nouveaux projets. Mon père ne pouvait songer sérieusement à faire passer tous ses biens dans une branche collatérale qu'il n'avait jamais aimée. C'était sans doute une épreuve qu'il voulait faire de mes sentiments, et la supporter avec autant de patience que de fermeté était le moyen de gagner son estime et d'arriver à une réconciliation. Je calculai même quelles concessions je pourrais lui faire, et sur quels articles de notre traité supposé je devrais continuer à rester inébranlable. Le résultat de mes combinaisons fut que je devais être d'abord rétabli dans tous les droits que me donnait ma naissance, et qu'alors j'expierais par quelques marques extérieures d'obéissance ma dernière rébellion. En attendant, j'étais maître de ma personne, et j'éprouvais ce sentiment d'indépendance qui fait tressaillir un jeune coeur d'une joie mêlée de crainte. Ma bourse, sans être abondamment garnie, suffisait pour les besoins d'un modeste voyageur. Je m'étais habitué, pendant que j'étais à Bordeaux, à n'avoir point d'autre valet que moi; mon cheval était jeune et vigoureux; mon imagination ardente et la joie de me trouver momentanément libre dissipèrent bientôt les tristes pensées qui m'avaient assailli au commencement de mon voyage. Cependant je finis par regretter de ne pas voyager sur une route qui offrît du moins quelque aliment à la curiosité, ou dans une contrée qui pût fournir de temps en temps quelque observation intéressante. Car la route du nord était alors, et peut-être encore aujourd'hui, bien pauvre sous ce rapport; je ne crois pas qu'il soit possible de trouver dans toute la Grande-Bretagne une route qui mérite moins de fixer l'attention. Insensiblement les réflexions revinrent, et elles n'étaient pas toujours sans amertume. Ma muse même, cette coquette qui m'avait conduit au milieu de ce pays sauvage, ma muse, aussi perfide, aussi volage que la plupart des belles, m'abandonna dans ma détresse; et je n'aurais su comment dévorer mon ennui si je n'avais rencontré de temps en temps des voyageurs dont la conversation, sans être fort amusante, m'offrait du moins quelques instants de distraction; des ministres de campagne, qui, après avoir fait la visite de leur paroisse, regagnaient au petit trot leur presbytère; des fermiers ou des nourrisseurs de bestiaux, revenant du marché voisin; des commis marchands, parcourant les villes de province pour faire payer les débiteurs en retard; enfin des officiers qui battaient le pays pour trouver des recrues. Telles étaient alors les personnes qui donnaient de l'occupation aux garde-barrières et aux cabaretiers. Notre conversation roulait sur la religion et sur les dîmes, sur les boeufs et sur le prix du grain, sur les denrées commerciales et sur la solvabilité des détaillants, le tout varié de temps en temps par la description d'un siège ou d'une bataille en Flandre que me faisait le narrateur, peut-être de seconde main. Les voleurs, sujet vaste et fertile, remplissaient tous les vides, et chacun racontait toutes les histoires de brigands qu'il savait; le Fermier d'Or, l'Agile Voleur, Jack Needham et autres héros de l'opéra des _Gueux[9]_ étaient pour nous des noms familiers. À ces récits, comme ces enfants effrayés qui se pressent autour du foyer quand l'histoire du revenant touche à sa fin, les voyageurs se rapprochaient l'un de l'autre, regardaient devant et derrière eux, examinaient l'amorce de leurs pistolets, et juraient de s'accorder mutuellement secours et protection en cas de danger: engagement qui, comme la plupart des alliances offensives et défensives, sort de la mémoire quand il y a quelque apparence de péril. De tous ceux que j'ai jamais vus poursuivis par des craintes de cette nature, un pauvre diable avec qui je fis route pendant près d'un jour et demi fut celui qui me divertit le plus. Il avait sur sa selle un portemanteau très petit, mais qui semblait fort pesant, et dont la surveillance paraissait l'occuper uniquement. Jamais il ne le perdait de vue un seul instant, et lorsqu'il s'arrêtait et qu'une fille d'auberge s'approchait pour le prendre pendant qu'il descendait de cheval, il la repoussait durement et descendait son portemanteau à la main. C'était avec la même précaution qu'il s'efforçait de cacher non seulement le but de son voyage et le lieu de sa destination, mais même la route qu'il devait prendre le jour suivant. Son embarras était sans égal quand quelqu'un venait à lui demander s'il comptait suivre longtemps la route du nord, ou à quelle auberge il comptait s'arrêter. Il apportait l'attention la plus minutieuse dans le choix de l'endroit où il passerait la nuit, évitant avec soin les auberges isolées et celles qui lui semblaient de mauvaise apparence. À Grantham il ne se coucha pas de toute la nuit, parce qu'il avait vu entrer dans la chambre qui touchait à la sienne un homme louche qui avait une perruque noire et un vieux gilet brodé en or. Malgré ses transes et ses inquiétudes, mon compagnon de voyage, à en juger par son extérieur, était tout aussi en état de se défendre que personne au monde. Il était grand, bien bâti, et la cocarde de son chapeau galonné semblait indiquer qu'il avait servi dans l'armée, ou du moins qu'il appartenait de quelque manière à l'état militaire. Sa conversation, sans être du meilleur ton, était celle d'un homme de sens lorsque les terribles fantômes qu'il avait toujours devant les yeux cessaient un moment de l'occuper; mais la moindre circonstance suffisait pour lui rendre son tremblement convulsif. Une bruyère ouverte, un enclos étaient autant de sujets de terreur; et le sifflet du berger qui rassemblait son troupeau était pour lui le signal du brigand qui appelait sa bande. La vue même d'un gibet, en lui apprenant qu'un voleur venait d'être pendu, ne manquait jamais de lui rappeler qu'il en restait encore beaucoup d'autres à pendre. J'aurais été bientôt fatigué de la compagnie de cet homme sans la diversion qu'elle faisait à la tristesse de mes pensées. D'ailleurs quelques-unes des histoires effrayantes qu'il racontait avaient par elles-mêmes une sorte d'intérêt qu'augmentent encore la bonne foi et la crédulité du narrateur. Une nouvelle preuve de sa bizarrerie et de son excessive défiance me fournit l'occasion de m'amuser un peu à ses dépens. Dans ses récits, plusieurs des malheureux voyageurs qui venaient à tomber au milieu d'une bande de voleurs n'éprouvaient ce désastre que pour s'être laissés séduire par la mise élégante et la conversation agréable d'un étranger; celui-ci leur avait proposé de faire route ensemble, et sa compagnie semblait leur promettre amusement et protection; il chantait et parlait tour à tour pour leur faire oublier l'ennui du voyage, avait soin qu'ils ne fussent pas écorchés dans les auberges, et leur faisait remarquer les erreurs qui s'étaient glissées dans les mémoires, jusqu'à ce qu'enfin, sous prétexte de leur montrer un chemin plus court, il attirait ses trop confiantes victimes dans quelque forêt, où, rassemblant tout à coup ses camarades par un coup de sifflet, il jetait son manteau et se montrait sous son véritable costume, celui de capitaine de la bande des voleurs; soudain ceux-ci sortaient en foule de leur repaire, et, le pistolet à la main, venaient demander aux imprudents la bourse ou la vie. Vers la conclusion d'une semblable histoire, dont le récit semblait augmenter encore les terreurs paniques du pauvre trembleur, qui sans doute l'avait déjà racontée cent fois, j'observais qu'il me regardait toujours avec un air de doute et de défiance, comme s'il réfléchissait tout à coup qu'il se pourrait qu'au moment même il se trouvât auprès d'un de ces hommes dangereux dont parlait son histoire: aussitôt que ces idées se glissaient dans son esprit, il s'éloignait précipitamment de moi, se retirait de l'autre côté de la grande route, regardait devant, derrière et autour de lui, examinait ses armes, et semblait se préparer à la fuite ou au combat, selon la circonstance. La défiance qu'il manifestait dans ces occasions semblait n'être que momentanée et me paraissait trop plaisante pour que je pensasse à m'en offenser. D'ailleurs dans ce temps-là on pouvait avoir l'apparence d'un homme comme il faut, et n'en être pas moins un voleur de grand chemin. La division des états n'étant pas aussi marquée alors qu'elle l'est depuis cette époque, la profession de l'aventurier poli qui vous escamotait votre argent chez White[10] à la bassette ou au jeu de boules était souvent unie à celle du brigand avoué qui, dans la bruyère de Bagshot ou à la plaine de Finchley, demandait la bourse ou la vie à son confrère le dameret. Il y avait aussi une teinte de férocité dans les moeurs du temps, qui depuis a été bien adoucie ou s'est évanouie entièrement. Il me semble que ceux qui avaient perdu tout espoir embrassaient alors avec moins de répugnance toute espèce de moyen de réparer les torts de la fortune. Nous n'étions plus au temps, il est vrai, où Anthony-a-Wood[11] déplorait l'exécution de deux beaux garçons pleins d'honneur et de courage qui furent pendus sans pitié à Oxford, parce que leur détresse les avait forcés de lever des contributions sur les chemins. Cependant les environs de la métropole étaient alors en grande partie couverts de bruyères, et les cantons de province moins peuplés étaient fréquentés par cette classe de bandits (dont l'existence sera un jour inconnue) qui faisaient leur métier avec une sorte de courtoisie. Semblables à Gibbet, dans le _Stratagème des Petits-Maîtres[12]_, ils se piquaient d'être les gens les mieux élevés de la route, et d'apporter une grande politesse dans l'exercice de leur vocation. Un jeune homme dans ma position ne pouvait donc s'indigner beaucoup d'une méprise qui le faisait comprendre dans la classe honorable de ces déprédateurs. Au contraire, je m'amusais à éveiller et à endormir tour à tour les craintes et les soupçons de mon brave; et je me plaisais à jeter encore plus de trouble et de dérangement dans une cervelle que la nature n'avait pas trop bien organisée. Lorsque, séduit par la franchise de mes manières, il me semblait dans une sécurité parfaite, je lui faisais une ou deux questions sur le but de son voyage ou sur la nature de l'affaire qui l'occasionnait; c'en était assez pour lui faire prendre l'alarme, et il s'empressait aussitôt de gagner le large. Voici, par exemple, une conversation que nous eûmes ensemble sur la force et sur la vigueur comparative de nos chevaux. -- Oh! monsieur, dit mon compagnon, j'avoue que pour le galop mon cheval ne peut pas le disputer au vôtre. Mais permettez-moi de vous dire que le trot est le véritable pas du cheval de poste, et qu'au trot je pourrais vous défier si nous étions près d'une ville. Je parierais une bouteille de porto que je vous vaincrais à la course (caressant son bucéphale avec ses éperons). -- Contentez-vous, monsieur: voici une plaine qui me paraît favorable. -- Hem... hem... reprit mon ami en hésitant. Je n'aime pas à fatiguer inutilement mon cheval. On ne sait pas ce qui peut arriver en cas d'alarme... D'ailleurs, monsieur, quand j'ai dit que j'étais prêt à parier, j'entendais que nos chevaux seraient également chargés: je suis sûr que le vôtre porte environ trente livres de moins que le mien. -- Qu'à cela ne tienne, monsieur. Combien peut peser ce portemanteau? -- Mon po... po... portemanteau? reprit-il en tremblant; oh! très peu... rien... Ce ne sont que quelques chemises et quelques paires de bas. -- À le voir, je croirais qu'il pèse davantage; et je parie la bouteille de porto qu'il fait toute la différence de la charge de mon cheval à celle du vôtre. -- Vous vous trompez, monsieur, je vous assure. En vérité, vous vous trompez, reprit-il en se retirant de l'autre côté de la route, comme c'était son usage dans ces occasions alarmantes. -- Je suis prêt à risquer la bouteille, lui dis-je en le suivant; et qui plus est, je parie dix contre un qu'avec votre portemanteau en croupe, je vous devance encore à la course. À cette proposition, qui ne lui semblait que trop claire, mon homme trembla de tous ses membres. De rouge pourpre son nez devint pâle et jaunâtre, et la peur fit disparaître pour un instant les traces que le vin y avait laissées; ses dents claquaient fortement, et il semblait attendre, dans l'agonie de la terreur, que je donnasse le coup de sifflet pour rassembler toute ma bande. Comme je vis qu'il ne pouvait plus parler, et qu'il avait même peine à se tenir sur son cheval, je m'empressai de le rassurer en lui demandant quel était un clocher que je commençais à distinguer à quelque distance, et en lui faisant observer que nous étions si près d'un village que nous n'avions plus à craindre de faire de mauvaises rencontres sur la route. Ces paroles lui rendirent un peu de courage: sa figure s'épanouit, son nez reprit sa couleur naturelle; mais je m'aperçus qu'il avait de la peine à oublier ma téméraire proposition, et que je lui paraissais encore un peu suspect. Je vous ennuie de tous ces détails; mais je vous parle aussi longuement du caractère de cet homme, et de la manière dont je m'amusai à ses dépens, parce que ces circonstances, quelque frivoles qu'elles fussent, eurent par la suite une grande influence sur des incidents que j'étais loin de prévoir, et que je vous raconterai lorsque j'en serai à cette époque de ma vie. Mais alors la conduite de cet homme ne m'inspira que du mépris, et me confirma dans l'opinion que, de tous les sentiments qui dégradent l'humanité et font souffrir cruellement celui qui les éprouve, il n'en est point de plus inquiétant, de plus pénible et de plus méprisable que la poltronnerie. Chapitre IV. Tout le peuple écossais rampe dans l'indigence, Vous disent fièrement les dédaigneux Anglais. Quand nous voyons chez nous venir un Écossais, Faut-il donc le blâmer de chercher plus d'aisance? CHURCHILL. Il existait à cette époque un ancien usage qui, je crois, n'est plus observé aujourd'hui. Les longs voyages se faisant à cheval, et par conséquent à petites journées, il était d'usage de passer le dimanche dans quelque ville où le voyageur pût entendre le service divin, et son cheval jouir du jour de repos, institution également louable par son double motif. Une autre coutume, qui rappelait l'ancienne hospitalité anglaise, était que le maître d'une auberge un peu considérable, pour célébrer aussi le septième jour, se dépouillant de son caractère de publicain, invitait ses hôtes à partager son dîner de famille et son pouding. Cette invitation était ordinairement acceptée avec plaisir. Les personnes du plus haut rang ne croyaient pas déroger en prenant place à la table de l'aubergiste; et la bouteille de vin qu'on demandait après dîner, pour boire à sa santé, était la seule récompense qu'on lui offrît, et le seul article qu'il fût permis de payer. J'étais né citoyen du monde, et mon goût m'appelait toujours où je pouvais m'instruire dans la connaissance de l'homme; je n'avais d'ailleurs aucune prétention de dignité, et je ne manquais jamais d'accepter l'hospitalité du dimanche, soit qu'elle me fût offerte à la Jarretière, au Lion d'Or ou au Grand-Cerf. L'honnête aubergiste, qui ce jour-là se croyait un grand personnage, tout fier de voir assis à sa table les hôtes qu'il servait les autres jours, donnait souvent carrière à sa bonne humeur, et ne négligeait rien pour égayer ses convives, les beaux esprits de l'endroit, planètes secondaires qui accomplissaient leur révolution autour de leur orbite supérieur. Le magister, l'apothicaire, le procureur et le ministre lui-même ne dédaignaient pas de prendre part à ce festin hebdomadaire. Les voyageurs, arrivant des différentes parties du royaume, et ne différant souvent pas moins par leurs manières que par leur langage, formaient presque toujours une réunion piquante qui ne pouvait manquer de plaire à l'observateur, en lui offrant une légère esquisse des moeurs et du caractère de plusieurs contrées différentes. C'était un de ces jours solennels, et dans une semblable occasion, que je me trouvais avec mon craintif compagnon de voyage dans la ville de Darlington, dépendante de l'évêché de Durham, et nous allions prendre place à la table de l'aubergiste de l'Ours-Noir, - - dont la face rubiconde annonçait un bon vivant, lorsque notre hôte nous informa, d'un ton qui pouvait tenir lieu d'apologie, qu'un gentilhomme écossais devait dîner avec nous. -- Un gentilhomme!... Quelle sorte de gentilhomme? dit précipitamment mon compagnon, dont l'imagination, toujours prête à s'alarmer, pensait sans doute alors aux gentilshommes de grand chemin. -- Parbleu! une espèce écossaise de gentilhomme, reprit notre hôte. Ils sont tous nobles, comme vous savez, même sans une chemise sur le dos. Mais celui-ci a un air d'aisance; je le crois un marchand de bestiaux, franc Écossais, autant qu'aucun de ceux qui ont jamais traversé le pont de Berwick. -- Qu'il vienne; j'y consens de tout mon coeur, répondit mon ami; et, se tournant vers moi, il me communiqua ses réflexions. -- Je respecte les Écossais, monsieur; j'aime et j'honore ce peuple à cause de ses excellents principes. On dit qu'il est pauvre et malpropre, mais parlez-moi de la probité sterling, quoique vêtue de haillons, comme dit le poète; des gens dignes de foi m'ont assuré qu'on ne connaissait pas en Écosse le vol des grands chemins. -- C'est parce qu'ils n'ont rien à perdre, dit mon hôte avec le rire étouffé de l'amour-propre satisfait. -- Non, non, répondit une forte voix derrière lui, c'est parce que vos jaugeurs et vos inspecteurs anglais, que vous avez envoyés au- delà de la Tweed, se sont emparés du métier, et n'ont rien laissé à faire aux gens du pays. -- Bien dit, M. Campbell, reprit l'aubergiste; je ne vous croyais pas si près de nous, mais vous savez qu'il faut de temps en temps le petit mot pour rire... Et comment vont les marchés dans le midi? -- Comme à l'ordinaire, dit M. Campbell: les sages vendent et achètent, et les fous sont vendus et achetés. -- Oui, mais les sages et les fous dînent, reprit notre hôte jovial; et voici une pièce de boeuf que nous ferions bien d'attaquer. En disant ces mots, il saisit son large couteau, s'attribua, suivant l'usage, la place d'honneur, s'assit sur sa grande chaise, d'où il pouvait dominer sur toute la table, et se mit à servir ses convives. C'était la première fois que je voyais un Écossais; et, dès mon enfance, j'avais été nourri de préjugés contre cette nation. Mon père, comme vous le savez, était d'une ancienne famille du Northumberland, qui avait toujours résidé à Osbaldistone-Hall, dont je n'étais pas alors très éloigné. Déshérité par son père en faveur de son frère cadet, il en avait toujours conservé un ressentiment si vif qu'il ne parlait presque jamais de la famille dont il descendait, et qu'il ne trouvait rien de plus ridicule et de plus absurde que de s'enorgueillir de ses ancêtres. Toute son ambition était d'être appelé William Osbaldistone, le premier ou du moins l'un des premiers négociants de Londres; et il fût descendu en droite ligne de Guillaume le Conquérant, que sa vanité en eût été moins flattée que d'entendre le bruit et l'agitation que son arrivée causait parmi les taureaux, les ours et les agents de change de Stock-Alley[13]. Il désirait que je restasse dans l'ignorance de ma noble origine, dans la crainte que mes sentiments ne fussent pas d'accord avec les siens sur ce sujet. Mais ses desseins, comme il arrive aux projets les mieux combinés, furent renversés jusqu'à un certain point par un être que son orgueil n'eût jamais cru capable de les contrarier. Sa nourrice, vieille bonne femme de Northumberland, qui lui était attachée dès l'enfance, était la seule personne de son pays natal pour laquelle il eût conservé de l'affection; et, quand la fortune lui avait souri, le premier usage qu'il avait fait de ses faveurs avait été d'assurer une honnête aisance à Mabel Rikets, et de la faire venir auprès de lui. À la mort de ma mère c'était elle qui avait été chargée d'avoir pour moi ces soins, ces tendres attentions que l'enfance exige de la tendresse maternelle. Ne pouvant parler à son maître, qui le lui avait défendu, des bruyères et des vallons de son cher Northumberland, elle s'en dédommageait avec moi, et me faisait le récit des histoires de sa jeunesse, et des traditions conservées dans le pays. Je l'écoutais avec l'avidité de l'enfance; il me semble voir encore la vieille Mabel, la tête légèrement agitée par le tremblement de l'âge, avec sa coiffe aussi blanche que la neige, les traits un peu ridés, mais conservant encore cet air de santé qu'elle devait à l'habitude des travaux champêtres. Je crois la voir regarder en soupirant, par la fenêtre, les murs de brique et la rue étroite, lorsqu'elle finissait sa chanson favorite, que je préférais alors, et, pourquoi ne dirais-je pas la vérité?... que je préfère encore à tous les grands airs sortis de la tête d'un docteur en musique[14] italien. _Quand reverrai-je nos vieux chênes._ _Le lierre et ses riants festons_ _Suspendus aux rameaux des frênes?_ _Leur verdure est cent fois plus belle sur nos monts._ Mabel, dans ses légendes, déclamait toujours contre la nation écossaise avec toute l'animosité dont elle était capable. Les habitants de la frontière opposée remplissaient, dans ses récits, le rôle que les ogres et les géants aux bottes de sept lieues jouent ordinairement dans les contes des nourrices. Fallait-il s'en étonner? n'était-ce pas Douglas-le-Noir qui avait égorgé lui- même l'héritier de la famille d'Osbaldistone, le jour que cet infortuné venait de prendre possession du bien de ses pères, en le surprenant, lui et ses vassaux, au milieu d'une fête qu'il avait donnée à cette occasion? N'était-ce pas Wat-le-Diable qui, du temps de mon bisaïeul, s'était emparé, dans les environs de Lanthorn, de tous les agneaux d'un an[15] de Lanthorn-Side? Et n'avions-nous pas mille trophées qui, suivant la version de la vieille Mabel, attestaient quelle vengeance éclatante nous en avions tirée? Sir Henry Osbaldistone, cinquième du nom, n'avait-il pas enlevé la belle Jessy de Fairnington? et, nouvel Achille, n'avait-il pas défendu sa Briséis contre les forces réunies des plus vaillants chefs de l'Écosse? Ne nous étions-nous pas toujours signalés dans les combats que l'Angleterre avait livrés à sa rivale? Les guerres du nord avaient été la source de tous nos malheurs et de toute notre gloire. À force d'entendre répéter ces histoires pendant mon enfance, je finis par regarder l'Écosse comme l'ennemie naturelle de l'Angleterre; et mes préventions furent encore augmentées par les discours que j'entendais quelquefois tenir à mon père. Il s'était engagé dans de vastes spéculations, et avait acheté des bois immenses qui appartenaient à de riches propriétaires du fond de l'Écosse. Il répétait sans cesse qu'il les trouvait beaucoup plus empressés à conclure des marchés et à exiger des arrhes considérables qu'à remplir eux-mêmes leurs engagements. Il soupçonnait aussi les négociants écossais qu'il était obligé d'employer pour agents dans ces occasions de s'être approprié dans les bénéfices une part beaucoup plus considérable que celle qui devait leur revenir. En un mot, si Mabel se plaignait des guerriers écossais des anciens temps, M. Osbaldistone ne se déchaînait pas avec moins de violence contre les artifices de ces modernes Sinons; tous deux m'inspirèrent, sans le savoir, une aversion sincère pour les habitants du nord de la Grande-Bretagne, et dès lors je les regardai comme un peuple cruel et sanguinaire en temps de guerre, perfide en temps de paix, avare, intéressé, fourbe et de mauvaise foi dans les affaires, et n'ayant point de bonnes qualités, à moins qu'on ne dût ce nom à une férocité qui ressemblait à du courage dans les combats, et à une duplicité qui leur tenait lieu de prudence dans les affaires. Pour justifier, ou du moins pour excuser ceux qui m'avaient donné de semblables préjugés, je dois faire remarquer que les Écossais ne rendaient pas alors plus de justice aux Anglais. Les deux nations couvaient secrètement les étincelles d'une haine nationale, étincelles dont un démagogue a voulu former une flamme terrible qui manqua d'embraser les deux royaumes, et qui, j'espère, est à présent heureusement éteinte dans ses propres cendres.[16] C'était donc avec une impression défavorable que je regardai le premier Écossais que je rencontrai. Son extérieur répondait beaucoup à l'idée que je m'étais formée des hommes de sa nation. Il avait les traits durs, ces formes athlétiques qui les caractérisent, avec ce ton national et cette manière lente et pédantesque qu'ils prennent en parlant, et qui provient du désir de déguiser la différence de leur idiome ou de leur dialecte. Je remarquais aussi la défiance et la brusquerie de ses compatriotes dans les réponses qu'il faisait aux questions qui lui étaient adressées; mais je ne m'attendais pas à trouver dans un Écossais un air de supériorité qu'il ne paraissait pas affecter, mais qui semblait le mettre naturellement au-dessus de la société dans laquelle le hasard l'avait conduit. Son habillement était aussi grossier qu'il pouvait l'être, quoique cependant il fût propre et décent; et, dans un temps où le moindre gentilhomme faisait de grandes dépenses pour sa toilette, il annonçait la médiocrité, sinon l'indigence. Sa conversation prouvait qu'il s'occupait du commerce de bestiaux, métier peu distingué; cependant, malgré ces désavantages, il semblait traiter le reste de la compagnie avec cet air froid de politesse et de condescendance qui annonce une supériorité réelle ou imaginaire dans celui qui le prend sans affectation. Quand il donnait son avis sur quelque point, c'était d'un ton tranchant, comme si ce qu'il disait ne pouvait être ni réfuté ni même révoqué en doute. Notre aubergiste et ses hôtes du dimanche, après avoir fait quelques efforts pour soutenir leur opinion, dans l'espérance de l'emporter, grâce à la force de leurs poumons, finissaient par céder à l'autorité imposante de M. Campbell, qui s'emparait ainsi de la conversation, et la dirigeait à son gré. Je fus tenté, par curiosité, de lui disputer moi-même le terrain, me fiant à la connaissance que j'avais acquise du monde pendant mon séjour en France, et à l'éducation assez distinguée que j'avais reçue. Sous le rapport littéraire, je vis qu'il ne pouvait pas même entrer en lutte, et que les talents incultes, mais énergiques, qu'il avait reçus de la nature, n'avaient jamais été polis par l'éducation; mais je le trouvais beaucoup plus au fait que je ne l'étais moi-même de l'état actuel de la France, du caractère du duc d'Orléans, qui venait d'être nommé régent du royaume, et de celui des ministres dont il était entouré; ses remarques fines, malicieuses, et souvent même satiriques, étaient celles d'un homme qui avait étudié attentivement l'état politique de cette nation. Quand la conversation venait à tomber sur la politique, Campbell observait un silence et exprimait une modération qui pouvaient être commandés par la prudence. Les divisions des whigs et des tories agitaient alors toute l'Angleterre et l'ébranlaient jusque dans ses fondements. Un puissant parti, appuyant en secret les prétentions du roi Jacques, menaçait la dynastie de Hanovre, à peine établie sur le trône. Toutes les auberges retentissaient des cris des jacobites et de leurs adversaires; et comme la politique de notre hôte était de ne jamais se quereller avec de bonnes pratiques, mais de les laisser se chamailler comme bon leur semblait, sa table était tous les dimanches le théâtre de discussions aussi violentes et aussi animées que s'il avait traité le conseil général de la ville. Le ministre et l'apothicaire, avec un petit homme qui ne parlait pas de son état, mais qu'à certains gestes assez expressifs je pris pour le barbier, embrassèrent la cause des épiscopaux et des Stuarts. Le collecteur des taxes, comme son devoir l'y obligeait, et le procureur, qui ambitionnait une place lucrative dépendante de la couronne, ainsi que mon compagnon de voyage, qui prenait le plus grand intérêt à la discussion, ne défendaient pas avec moins de chaleur la cause du roi George et de la succession protestante. Les arguments étant épuisés, on en vint aux cris, puis aux jurements, puis aux querelles: enfin, les deux partis en appelèrent à M. Campbell, dont chacun d'eux brûlait de s'assurer l'approbation. -- Vous êtes Écossais! monsieur, criait un parti; un gentilhomme de votre nation doit se déclarer pour les droits héréditaires. -- Vous êtes presbytérien! monsieur, disait le parti opposé; vous ne sauriez être partisan du pouvoir absolu. -- Messieurs, dit notre oracle lorsqu'il put obtenir un moment de silence, je ne doute pas que le roi George ne mérite la prédilection de ses amis, et s'il parvient à se maintenir sur le trône, eh bien, il pourra faire le cher collecteur intendant de la couronne, donner à notre ami M. Quitam la place de commissaire général; il pourra aussi accorder quelque bonne récompense à ce brave monsieur qui est assis sur son portemanteau, qu'il préfère à une chaise: mais sans contredit le roi Jacques est aussi une bienveillante personne; et si les cartes venaient à se mêler et que la chance tournât pour lui, il pourrait, s'il le voulait, appeler le révérend ministre à l'archevêché de Cantorbéry, nommer le docteur Mixit premier chirurgien de sa maison, et confier sa barbe royale aux soins de notre ami Latherum. Mais, comme je doute fort qu'aucun des deux souverains envoyât un verre de vin à Robert Campbell, quand même il le verrait mourir de soif, je donne ma voix à Jonatham Brown, notre hôte, et je le proclame roi des échansons, à condition qu'il ira nous chercher une autre bouteille aussi bonne que la dernière. Cette saillie fut reçue avec des applaudissements unanimes; et lorsque M. Brown eut rempli la condition qu'on avait mise à son élévation, il ne manqua pas d'apprendre à ses convives que, tout pacifique qu'était M. Campbell, il n'en était pas moins aussi vaillant qu'un lion. Croiriez-vous qu'à lui seul il a mis en fuite sept brigands qui l'attaquèrent sur la route de Wistom-Tryste? -- Vous vous trompez, mon cher, dit Campbell en l'interrompant; ils n'étaient que deux; encore étaient-ce deux poltrons qui ne se doutaient pas de leur métier. -- Comment, monsieur, dit mon compagnon de voyage en rapprochant de Campbell sa chaise, ou plutôt son portemanteau, est-il réellement bien possible que seul vous ayez mis en fuite deux brigands? -- Très possible, monsieur, reprit Campbell, et je ne vois pas qu'il y ait rien là d'extraordinaire. Je n'en aurais pas craint quatre de cette sorte. -- En vérité, monsieur, reprit mon ami, je serais charmé d'avoir le plaisir de faire route avec vous. Je vais dans le nord, monsieur. Cette information gratuite et volontaire sur la route qu'il comptait prendre, la première que j'eusse entendu donner par mon compagnon, ne parut pas faire beaucoup d'impression sur l'Écossais, qui ne répondit pas à sa confiance. -- Nous ne pouvons pas voyager ensemble, reprit-il sèchement; vous êtes sans doute bien monté, monsieur, et moi je voyage maintenant à pied, ou sur un bidet montagnard qui fait à peine deux milles à l'heure. En disant ces mots, il jeta sur la table le prix de la bouteille de vin qu'il avait demandée, et il s'apprêtait à sortir lorsque mon compagnon l'arrêta, et, le prenant par le bouton de son habit, le tira dans une embrasure de croisée. Je crus entendre qu'il lui réitérait sa demande de l'accompagner, ce que M. Campbell semblait refuser. -- Je vous défraierai de tout, monsieur, dit le voyageur, qui pour le coup croyait avoir trouvé un argument irrésistible. -- C'est impossible, dit Campbell d'un air de dédain; j'ai affaire à Rothbury. -- Mais je ne suis pas très pressé; je puis me détourner un peu, et je ne regarde pas à un jour pour m'assurer un bon compagnon de voyage. -- En vérité, monsieur, dit Campbell, je ne saurais vous rendre le service que vous semblez désirer. Je voyage, ajouta-t-il en levant fièrement la tête, je voyage pour mes affaires particulières; si vous voulez suivre mon conseil, vous ne vous réunirez pas aux étrangers que vous vous rencontrerez sur la route, et vous ne direz à personne le chemin que vous comptez prendre. Alors, sans plus de cérémonie, il dégagea son bouton, malgré les efforts du voyageur pour le retenir, et s'approchant de moi: -- Votre ami, monsieur, me dit-il, est trop communicatif, attendu la nature du dépôt qui lui est confié. -- Monsieur, repris-je, n'est point mon ami, c'est un voyageur que j'ai rencontré sur la route. Je ne connais ni son nom ni ses affaires, et vous paraissez beaucoup plus avant que moi dans sa confiance. -- Je voulais seulement dire, reprit-il précipitamment, qu'il paraît être un peu trop empressé à offrir l'honneur de sa compagnie à ceux qui ne la désirent pas. M. Campbell, sans faire d'autres observations, se contenta de me souhaiter un bon voyage, et la compagnie se retira. Le lendemain je me séparai de mon timide compagnon de voyage; car je quittai la grande route du nord pour suivre plus à l'ouest la direction du château d'Osbaldistone, résidence de mon oncle. Comme il semblait toujours conserver quelques soupçons sur mon compte, je ne saurais dire s'il fut content ou fâché de mon départ. Quant à moi, ses frayeurs avaient cessé de m'amuser, et, à dire le vrai, ce fut avec la plus grande joie que je me vis débarrassé de lui. Chapitre V. Que mon coeur bat, lorsque je vois La nymphe sur son palefroi Courir gaîment dans nos campagnes, Gravir les rocs et les montagnes, Et poursuivre le daim léger Sans courir le moindre danger! SOMERVILLE, _La Chasse_. En approchant de ces lieux, que je me représentais comme le berceau de ma famille, j'éprouvai cet enthousiasme que des sites sauvages et romantiques inspirent aux amants de la nature. Délivré du babil importun de mon compagnon, je pouvais remarquer la différence que présentait le pays avec celui que j'avais traversé jusqu'alors. Au lieu de dormir au milieu des saules et des roseaux, les rivières, qui méritaient enfin ce nom, roulaient leurs ondes sous l'ombrage d'un bois naturel, tantôt se précipitaient du haut d'une colline, tantôt serpentaient dans ces vallées solitaires qui s'ouvrent sur la route de distance en distance, et semblent inviter le voyageur à explorer leurs détours. Les monts Cheviots s'élevaient devant moi dans leur imposante majesté, non pas avec cette variété sublime de rocs et de vallées qui caractérise les montagnes du premier ordre, mais n'offrant qu'une masse immense de rochers aux sommets arrondis, dont le sombre aspect et l'étendue sans bornes avaient un caractère de grandeur propre à frapper l'imagination. Au milieu de ces montagnes était le glen ou vallée étroite au bout de laquelle s'élevait le château de ma famille. Une partie des propriétés immenses qui en dépendaient avait été depuis longtemps aliénée par la prodigalité ou par l'inconduite de mes ancêtres; mais il en restait encore assez pour que mon oncle fût regardé comme l'un des plus riches propriétaires du comté. J'avais appris, par quelques informations sur la route, qu'à l'exemple des autres seigneurs du pays, il employait la plus grande partie de sa fortune à remplir, avec le plus grand faste, les devoirs d'une hospitalité prodigue, ce qu'il regardait comme essentiel pour soutenir la dignité de sa famille. J'avais déjà aperçu du haut d'une éminence le château d'Osbaldistone, antique et vaste édifice qui se détachait du milieu d'un bois de chênes druidiques; et je me dirigeais de ce côté avec toute la diligence que les sinuosités et le mauvais état de la route me permettaient de faire, lorsque mon cheval, tout fatigué qu'il était, dressa l'oreille aux aboiements répétés d'une meute de chiens qui se faisaient entendre dans l'éloignement. Je ne doutai point que la meute ne fût celle de mon oncle, et je me rangeai de côté dans le dessein de laisser passer les chasseurs sans les interrompre, persuadé que ce serait fort mal choisir mon temps que de me présenter à mon oncle au milieu d'une partie de chasse, et résolu, quand ils seraient passés, d'aller attendre leur retour au château. Je m'arrêtai donc sur une éminence, et, éprouvant ce genre d'intérêt que cet amusement champêtre est si propre à inspirer, j'attendis avec impatience l'approche des chasseurs. Le renard, lancé vivement et presque aux abois, déboucha d'un taillis qui fermait le côté droit de la vallée. Sa queue traînante, son poil sali, son pas qui ne s'allongeait plus qu'avec peine, tout annonçait qu'il succomberait bientôt, et le corbeau carnivore, suspendu sur sa tête, semblait déjà le regarder comme sa proie. Le pauvre Reynard[17] traversa la rivière qui coupe la petite vallée, et il se traînait le long d'une ravine de l'autre côté de ses bords sauvages, lorsque la meute s'élança hors du taillis avec le piqueur et trois ou quatre cavaliers. Les chiens se précipitèrent sur ses traces, et les chasseurs les suivirent au grand galop malgré l'inégalité du terrain. C'étaient des jeunes gens, grands et robustes, bien montés, et portant tous une veste verte, une culotte de peau et une casquette jaune, uniforme d'une association de chasse formée sous les auspices de sir Hildebrand Osbaldistone. Voilà mes cousins, sans doute, pensai-je en moi-même lorsqu'ils passèrent devant moi. À quelle réception dois-je m'attendre parmi ces dignes successeurs de Nemrod? Il est peu probable que moi, qui n'ai jamais chassé de ma vie, je me trouve heureux dans la famille de mon oncle! Une nouvelle apparition interrompit ces réflexions. C'était une jeune personne dont la figure pleine de grâce et d'expression était animée par l'ardeur de la chasse. Elle montait un superbe cheval noir de jais, et tacheté par l'écume qui jaillissait du mors; elle portait un costume alors peu commun, semblable à celui de l'autre sexe, et qu'on a depuis appelé costume d'équitation ou d'amazone. Cette mode, qui s'était introduite pendant mon séjour en France, était entièrement nouvelle pour moi. Ses longs cheveux noirs flottaient au gré du vent, ayant, dans le feu de la chasse, brisé le lien qui les tenait prisonniers. Le terrain escarpé et inégal, à travers lequel elle dirigeait son cheval avec une adresse et une présence d'esprit admirables, la retarda dans sa course, et j'eus le temps de contempler ses traits brillants et animés, auxquels la singularité de son habillement semblait encore prêter un nouveau charme. En passant devant moi, son cheval fit un bond irrégulier au moment où, arrivée sur un terrain uni, elle piquait des deux pour rejoindre la chasse. Je saisis cette occasion pour m'approcher d'elle, sous prétexte de la secourir; mais j'avais bien vu qu'elle ne courait pas le moindre danger; et la belle amazone ne témoigna pas même la plus légère frayeur. Elle me remercia néanmoins par un sourire de mes bonnes intentions, et je me sentis encouragé à mettre mon cheval au même pas que le sien, et à rester à côté d'elle. Les cris triomphants des chasseurs et le son bruyant du cor nous annoncèrent qu'il n'était plus nécessaire de nous presser, puisque la chasse était finie. L'un des jeunes gens que j'avais déjà vus s'approcha de nous, agitant dans l'air la queue du renard d'un air de triomphe, et semblant narguer ma belle compagne. -- Je vois, dit-elle, je vois fort bien; mais ne faites pas tant de bruit. Si Phébé n'avait pas été dans un sentier rocailleux, ajouta-t-elle en caressant le cou de son cheval, vous n'auriez pas lieu de chanter victoire. Ce jeune chasseur était alors tout près d'elle, et je remarquai qu'ils me regardèrent tous les deux et parlèrent entre eux à voix basse, la jeune personne paraissant le prier de faire quelque chose qui semblait lui déplaire, ce qu'il témoignait par un air de retenue et de circonspection qui tenait presque de la mauvaise humeur. Elle tourna aussitôt la tête de son cheval de mon côté en disant: -- C'est bon, c'est bon, Thorncliff; si vous ne le voulez pas, ce sera moi, voilà tout. Monsieur, ajouta-t-elle en me regardant, je cherchais à décider ce jeune homme, modèle de politesse et de galanterie, à s'informer auprès de vous si, dans le cours de vos voyages dans cette contrée, vous n'auriez pas entendu parler d'un de nos amis, M. Frank Osbaldistone, que nous attendons depuis quelques jours. Je fus trop heureux de trouver une occasion aussi favorable pour me faire connaître, et j'exprimai ma reconnaissance d'une demande aussi obligeante. -- En ce cas, monsieur, reprit-elle, comme la politesse de mon cher cousin semble être encore endormie, vous voudrez bien me permettre, quoique cela ne soit pas trop convenable, de me constituer maîtresse des cérémonies, et de vous présenter le jeune squire Thorncliff Osbaldistone, et Diana Vernon qui a aussi l'honneur d'être la parente de votre charmant cousin. Il y avait un mélange de finesse, de simplicité et d'ironie dans la manière dont miss Vernon prononça ces paroles. Je m'empressai de lui renouveler mes remerciements et de lui témoigner combien je me félicitais d'avoir eu le bonheur de les rencontrer. À parler vrai, le compliment était tourné de manière que miss Vernon pouvait aisément s'en approprier la plus grande partie, car Thorncliff semblait être une espèce de campagnard, et sans la moindre éducation. Il me secoua pourtant la main, et fit alors connaître son intention de me quitter pour aller aider ses frères à compter les chiens et à rassembler la meute, intention qu'il eut l'air de communiquer à miss Vernon sans penser à s'en servir pour s'excuser auprès de moi. -- Le voilà, dit miss Vernon en le suivant des yeux, le voilà le prince des maquignons et des palefreniers! Mais ils sont tous de même, et par cet aimable personnage vous pouvez juger de toute la famille. Avez-vous lu Markham? -- Markham? Je ne me rappelle même pas avoir entendu parler d'un auteur de ce nom. -- N'avoir pas lu Markham! Pauvre ignorant! ne savez-vous donc pas que c'est l'Alcoran de la tribu sauvage dans laquelle vous venez résider? Markham! l'auteur le plus célèbre qui ait jamais écrit sur la fauconnerie! Je commence à désespérer de vous; et je crains bien que vous ne connaissiez pas davantage les noms plus modernes de Gibson et de Bartlet. -- Non, en vérité, miss Vernon. -- Et vous ne rougissez pas! Allons, je vois qu'il faudra vous renier pour notre cousin. Vous ne savez donc pas ferrer un cheval, le panser et l'étriller? -- J'avoue que je laisse ce soin au maréchal ou au valet d'écurie. -- Incroyable insouciance! Et savez-vous du moins éverrer un chien ou l'écourter, rappeler un faucon et le dresser au leurre; ou bien... -- De grâce, épargnez ma confusion; j'avoue que je ne possède aucun de ces rares talents. -- Au nom du ciel, M. Frank, que savez-vous faire? -- Presque rien, miss Vernon: quand mon cheval est sellé, je le monte, et voilà toute ma science. -- Encore est-ce quelque chose, dit miss Vernon en mettant le sien au galop. Il y avait une espèce de palissade qui barrait le chemin, et je m'avançais pour l'ouvrir, lorsque miss Vernon la franchit en souriant; je me fis un point d'honneur de la suivre, et en un instant je fus à ses côtés. -- Allons, je vois qu'il ne faut pas encore perdre tout espoir, et qu'on pourra finir par faire quelque chose de vous. À dire le vrai, je craignais que vous ne fussiez un Osbaldistone très dégénéré. Mais qui peut vous amener dans le château aux ours? car c'est ainsi que les voisins ont baptisé notre manoir. Vous êtes libre de rester à Londres, je suppose. Le ton amical que ma charmante compagne prenait avec moi m'encouragea à imiter sa familiarité, et, charmé de l'intimité qui s'établissait entre nous, je lui répondis à voix basse: -- Il est possible, miss Vernon, que j'eusse regardé ma résidence à Osbaldistone-Hall comme une sévère pénitence, d'après le portrait que vous m'avez fait de ses habitants, s'il n'y avait pas une exception dont vous ne m'avez point parlé. -- Ah! Rashleigh? dit miss Vernon. -- Non, en vérité; je pensais, excusez-moi, à une personne qui est beaucoup plus près de moi. -- Je suppose qu'il serait convenable de ne pas faire semblant de vous comprendre; mais à quoi bon ces simagrées? votre compliment mérite bien une révérence; comme je suis à cheval, vous voudrez bien m'en dispenser pour le moment, quitte plus tard à faire valoir vos droits. Mais sérieusement je mérite votre exception, car, au milieu de vos ours de cousins, je vous assure que sans moi vous trouveriez à peine à qui parler dans le château, à l'exception pourtant du vieux prêtre et de Rashleigh. -- Et qu'est-ce donc que ce Rashleigh, au nom du ciel? -- Rashleigh est un personnage qui voudrait que tout le monde fût comme lui; car alors il serait comme tout le monde. C'est le plus jeune des fils de sir Hildebrand. Il est environ de votre âge; mais il n'est pas si... Il n'est pas bien, en un mot. En revanche, la nature lui a donné quelques grains de bon sens, et l'éducation y a ajouté une assez bonne dose d'instruction. Il est ce que nous appelons un homme d'esprit dans ce pays où les hommes d'esprit sont rares. Il se destine à l'Église, mais il ne paraît nullement pressé d'entrer dans les ordres. -- De l'Église catholique? -- L'Église catholique! Et de quelle autre Église? Mais j'oubliais, on m'a dit que vous étiez un hérétique. Est-ce vrai, M. Osbaldistone? -- Je ne dois pas nier l'accusation. -- Cependant vous avez habité hors de l'Angleterre, et dans les pays catholiques? -- Pendant près de quatre ans. -- Vous avez vu des couvents? -- Souvent; mais je n'y ai pas vu grand-chose qui recommandât la religion catholique. -- Ceux qui habitent ces couvents ne sont-ils pas heureux? -- Quelques-uns le sont sans doute, ce sont ceux qu'un sentiment profond de dévotion, les persécutions et les malheurs du monde ou une apathie naturelle ont conduits dans la retraite. Mais ceux-là sont très misérables qui ont adopté la solitude soit par un accès d'enthousiasme irréfléchi et outré, soit dans le premier ressentiment de quelque injustice. La vivacité de leurs sensations habituelles se réveille, et, comme les animaux les plus sauvages d'une ménagerie, ils s'agitent sans cesse dans leur retraite, tandis que d'autres vivent ou s'engraissent dans des cellules pas plus grandes que des cages. -- Et que deviennent, continua miss Vernon, ces victimes qui sont condamnées au cloître par la volonté des autres? À quoi ressemblent-elles? À quoi ressemblent-elles surtout si elles étaient nées pour jouir de la vie et connaître ses douceurs? -- Elles sont comme des rossignols en cage, condamnées à vivre à jamais dans une captivité qu'elles cherchent à charmer par ces dons naturels qui, dans l'état de liberté, auraient embelli la société. -- Je serai..., dit miss Vernon; et tout à coup, se reprenant, elle ajouta: Je préférerais être comme le faucon sauvage qui, privé de prendre son essor vers le ciel, se met en pièces contre les barreaux de sa cage. Mais pour revenir à Rashleigh, vous le trouverez l'homme le plus aimable que vous ayez vu, pendant une semaine au moins. S'il voulait prendre pour maîtresse une femme qui fût aveugle, il serait sûr d'en faire la conquête; mais les yeux détruisent le charme qui enchante l'oreille. Bon Dieu! nous voici déjà dans la cour du vieux château, qui paraît aussi sauvage et aussi gothique qu'aucun de ses habitants! On ne fait pas grande toilette à Osbaldistone; mais j'ai si chaud qu'il faut que je me débarrasse de tout cet attirail, et ce chapeau est si lourd et si incommode! continua-t-elle en l'ôtant; et ses beaux cheveux flottèrent en boucles d'ébène sur son charmant visage. Moitié riant, moitié rougissant, elle les rejeta des deux côtés de son front avec sa main blanche et bien faite. S'il y avait de la coquetterie dans cette action, elle était bien déguisée par un air d'indifférence. Je ne pus m'empêcher de dire que, jugeant de la famille par ce que je voyais, je serais en effet tenté de croire la toilette fort inutile. -- Voilà qui est galant, reprit miss Vernon, quoique je n'eusse pas encore dû vous comprendre; mais vous trouverez une meilleure excuse pour un peu de négligence lorsque vous verrez les oursons parmi lesquels vous allez vivre. L'art aurait tant à faire pour corriger chez eux la nature qu'ils ne l'emploient même pas, et ils ont du moins l'avantage de ne pas se donner de peine pour être hideux. Mais la vieille cloche va sonner le dîner dans un instant. Le son annonce qu'elle est tant soit peu fêlée; mais c'est une merveille que cette cloche. Savez-vous bien qu'elle a sonné d'elle-même le jour du débarquement du roi Guillaume? et mon oncle, respectant son talent prophétique, n'a jamais voulu qu'on la réparât. Allons, galant chevalier, commencez votre servage, et tenez mon palefroi jusqu'à ce que je vous envoie un de mes écuyers. Elle dit, me jeta sa bride comme si nous nous connaissions depuis l'enfance, sauta en bas de cheval, traversa la cour en courant et entra par une petite porte latérale, me laissant dans l'admiration de sa beauté et dans l'étonnement de ses manières franches et ouvertes, qui semblaient d'autant plus extraordinaires à une époque où la cour du grand monarque Louis XIV donnait le ton à toute l'Europe et où le beau sexe affichait à l'extérieur une réserve et une circonspection admirables. Je faisais une assez triste figure au milieu de la cour du vieux château, monté sur un cheval, et en tenant un autre par la bride. L'édifice n'était pas de nature à intéresser un étranger, si j'eusse été disposé à l'admirer attentivement. Les quatre façades étaient de différente architecture; et avec leurs grandes fenêtres grillées, leurs tourelles avancées et leurs massives architraves, elles ressemblaient assez à l'intérieur d'un couvent ou à l'un des plus vieux et des plus gothiques collèges d'Oxford. J'appelai un valet, mais ce fut inutilement, et ma patience avait d'autant plus sujet de s'exercer que je voyais tous les domestiques, tant mâles que femelles, passer la tête par les différentes fenêtres du château, puis la retirer aussitôt, comme des lapins dans une garenne, sans que j'eusse jamais le temps de faire un appel direct à l'attention d'aucun d'eux. Le retour des chiens et des chasseurs me tira enfin d'embarras, et je parvins non sans peine à remettre les brides entre les mains d'un lourdaud de valet et à me faire conduire par un autre rustre devant sir Hildebrand. Ce manant me rendit ce service avec autant de grâce et de bonne volonté qu'un paysan qui est forcé de servir de guide à une patrouille ennemie, et je fus obligé de le serrer de près pour l'empêcher de déserter et de m'abandonner dans le labyrinthe de passages obscurs et étroits qui conduisaient dans le _Stun-Hall[18], _comme sir Hildebrand l'appelait, où je devais être admis en la gracieuse présence de mon oncle. Nous arrivâmes à la fin dans une longue salle en voûte, pavée de grandes dalles, et où régnait une longue file de tables de chêne, trop lourdes et trop massives pour qu'il fût jamais possible de les remuer, et sur lesquelles le dîner était servi. Ce vénérable appartement, qui depuis des siècles était la salle de festin de la famille des Osbaldistone, offrait de tous côtés les preuves de leurs exploits. D'énormes bois de daims qui auraient pu être les trophées de la chasse de _Chevy-Chase[19], _étaient distribués le long des murs tapissés de peaux de blaireaux, de loutres, de fouines et autres animaux. Parmi quelques restes de vieilles armures qui avaient probablement servi jadis contre les Écossais, on voyait suspendues des armes servant à une guerre moins dangereuse, des arbalètes, des fusils de différentes formes et de différentes grandeurs, des lances, des épieux de chasse, enfin tous les instruments en usage, soit pour prendre, soit pour tuer le gibier. Quelques vieux tableaux enfumés étaient suspendus de distance en distance, représentant des dames et des chevaliers, honorés sans doute et renommés dans leur temps; les héros, avec leur longue barbe et leurs vastes perruques, paraissant de vrais foudres de guerre; et les dames regardant avec un doux sourire le bouquet de roses qu'elles tenaient à la main, et que la bière de mars dont il avait été plusieurs fois arrosé avait couvert d'une teinte jaunâtre ajoutant singulièrement à l'effet qu'il produisait. J'avais à peine eu le temps de jeter un coup d'oeil rapide sur toutes ces merveilles que douze domestiques en livrée entrèrent en tumulte dans la salle, et se donnèrent un grand mouvement, chacun d'eux s'occupant beaucoup plus de diriger ses camarades que d'agir lui-même; les uns jetaient des bûches dans le feu pétillant qui s'élançait, moitié flammes, moitié fumée, le long d'un immense tuyau de cheminée caché par une pièce d'architecture massive, sur laquelle le ciseau de quelque artiste du Northumberland avait gravé les armes de la famille. Pour qu'elles ressortissent mieux, on les avait fait peindre ensuite en rouge; mais des couches successives de fumée, amoncelées pendant des siècles, en avaient un peu changé la couleur primitive. D'autres domestiques rangeaient les bouteilles, les verres et les carafes. Ils couraient, se coudoyaient, se renversaient l'un l'autre, faisant, suivant l'usage, peu de besogne et beaucoup de bruit. À la fin, quand après bien des peines tout fut à peu près disposé pour la réception des convives, les aboiements des chiens, le claquement des fouets, le bruit des grosses bottes de chasse semblables à celles de la statue dans _le Festin de pierre[20] _annoncèrent leur arrivée. Le tumulte augmenta parmi les domestiques: les uns criaient de se ranger pour faire place à sir Hildebrand, les autres de fermer les portes battantes qui donnaient sur une espèce de galerie. Enfin la porte d'entrée s'ouvrit, et je vis se précipiter pêle-mêle dans la salle huit chiens, le chapelain du château, l'Esculape du village, mes six cousins et mon oncle. Chapitre VI. Du vieux château les voûtes ont frémi, D'un bruit confus la salle a retenti; Les voici tous, aucun ne se ressemble: Avec orgueil ils s'avançaient ensemble. PENROSE. Sir Hildebrand Osbaldistone ne s'était pas pressé de venir embrasser son neveu, dont il devait avoir appris l'arrivée depuis quelque temps; mais il avait pour excuse des occupations importantes. -- Je t'aurais vu plus tôt, mon neveu, s'écria-t-il: mais il fallait bien que je commençasse par faire rentrer mes meutes dans leur chenil. Sois le bienvenu, mon garçon. Tiens, voilà ton cousin Percy, ton cousin Thorncliff et ton cousin John; et puis par là ton cousin Dick, ton cousin Wilfred et... Attends, où est Rashleigh? Ah! le voici... allons, Thorncliff, dérange-toi donc, et laisse-nous voir un peu ton frère... Ah! voici ton cousin Rashleigh... Ainsi donc ton père a enfin pensé au vieux château et au vieux sir Hildebrand?... Vaut mieux tard que jamais... Encore une fois, sois le bienvenu, mon garçon; et en voilà assez... Où est ma petite Diana?... Ah! la voici qui entre... C'est ma nièce Diana, la fille du frère de ma femme, la plus jolie fille de nos vallées... n'importe laquelle vient après... Ah çà! disons deux mots au dîner à présent. Pour avoir quelque idée de la personne qui tenait ce langage, représentez-vous, mon cher Tresham, un homme d'environ soixante ans, dans un accoutrement de chasse qui jadis avait pu être richement brodé, mais considérablement terni par les pluies successives qu'il avait essuyées. Sir Hildebrand, malgré la rudesse ou plutôt la brusquerie de ses manières, avait vécu à la cour dans sa jeunesse; il avait servi dans l'armée rassemblée dans la bruyère de Hounslow[21], avant la révolution qui renversa du trône la maison des Stuarts; et, grâce peut-être à sa religion, il avait été fait chevalier par le malheureux Jacques II; mais s'il avait ambitionné d'autres faveurs, il fut forcé de renoncer à l'espoir de les obtenir lors de la crise terrible qui enleva la couronne à son protecteur; et depuis cette époque il avait vécu retiré dans ses terres. Cependant, malgré son ton rustique et grossier, sir Hildebrand avait encore l'extérieur d'un homme bien né; il était au milieu de ses fils comme les débris d'une colonne d'ordre corinthien, couvert d'herbe et de mousse, à côté des masses de pierres brutes et informes de Stone-Henge[22] ou de tout autre temple des druides. Les fils étaient bien ces blocs lourds et raboteux que l'art n'a jamais polis. Grands, forts et d'une figure régulière, les cinq aînés paraissaient être privés du souffle de Prométhée et des grâces extérieures qui, dans le grand monde, font quelquefois excuser l'absence de l'intelligence. Ce qui dominait le plus en eux, c'était un air habituel de bonne humeur et de contentement, et ils n'avaient qu'une prétention, celle d'être les premiers chasseurs du comté. Le robuste Gyas et le robuste Cloanthe ne se ressemblaient pas plus dans Virgile que les robustes Percy, Thorncliff, John, Dick et Wilfred Osbaldistone ne se ressemblaient entre eux. Mais, pour compenser une uniformité aussi extraordinaire dans ses productions, dame Nature semblait s'être étudiée à jeter un peu de variété dans l'extérieur et dans le caractère du dernier des fils de sir Hildebrand; et Rashleigh formait, sous tous les rapports, tant au moral qu'au physique, un contraste frappant, non seulement avec ses frères, mais même avec la plupart des hommes que j'avais vus jusqu'alors. Quand Percy, Thorncliff et compagnie eurent tour à tour salué, grimacé, et présenté plutôt leur épaule que leur main, à mesure que leur père me les nommait, Rashleigh s'avança et m'exprima la joie de faire ma connaissance, avec l'aisance et la politesse d'un homme du monde. Son extérieur n'était pas très prévenant: il était petit, et tous ses frères semblaient descendre du géant Anak; ils étaient assez bien faits, et Rashleigh était presque difforme. Par suite d'un accident qui lui était arrivé dans son enfance, il boitait au point que plusieurs personnes prétendaient que c'était l'obstacle qui s'opposait à ce qu'il entrât dans les ordres, l'Église de Rome, comme on sait, n'admettant dans la cléricature aucune personne mal conformée. D'autres disaient cependant que ce n'était qu'une mauvaise habitude qu'il avait contractée, et que le vice de sa démarche n'était pas suffisant pour l'empêcher de prendre les ordres. Les traits de Rashleigh étaient tels qu'après les avoir vus une fois vous n'auriez jamais pu les bannir de votre mémoire, et que vous vous les rappeliez sans cesse avec un sentiment de curiosité pénible, mêlée de dégoût et de haine. Ce n'était pas sa figure en elle-même qui produisait cette impression profonde. Ses traits, quoique irréguliers, n'étaient pas communs; ses yeux noirs et animés et ses sourcils noirs et épais empêchaient qu'il ne fût d'une laideur insignifiante. Mais il y avait dans ses yeux une expression de malice et de dissimulation, ou, quand on le provoquait, de férocité tempérée par la prudence, qui ne pouvait échapper au physionomiste le moins pénétrant, et que la nature avait peut-être rendue si prononcée par la même raison qu'elle a donné à un serpent venimeux la sonnette qui le trahit. Comme en compensation de ces désavantages extérieurs, Rashleigh avait la voix la plus douce, la plus mélodieuse que j'aie jamais entendue, et la manière dont il s'exprimait servait encore à faire ressortir la beauté de son organe. À peine eut-il dit une phrase que je reconnus la vérité du portrait que m'en avait fait miss Vernon, et je ne doutai point qu'il ne fût en effet sûr de faire la conquête d'une maîtresse dont les oreilles seules pourraient juger de son mérite. Il allait se placer auprès de moi à dîner; mais miss Vernon, qui était chargée de faire les honneurs de la table, trouva moyen de me faire asseoir entre elle et M. Thorncliff, et je n'ai pas besoin de dire que je favorisai cet arrangement de tout mon pouvoir. -- J'ai besoin de vous parler, me dit-elle, et j'ai placé exprès l'honnête Thorncliff entre Rashleigh et vous, _Tel que le matelas qu'on met sur la muraille_ _Pour amortir l'effet du canon à mitraille._ Vous n'oubliez pas sans doute que je suis votre plus ancienne connaissance dans cette spirituelle famille: puis-je vous demander, à ce titre, comment vous nous trouvez tous? -- Voilà une question bien étendue, miss Vernon, et comment oserai-je y répondre, lorsque j'arrive à peine dans le château? -- Oh! la philosophie de notre famille est superficielle. Il est bien des nuances délicates caractérisant les individus qui exigent l'attention d'un observateur, mais les espèces, -- c'est le mot technique des naturalistes, je crois, -- les espèces se distinguent au premier coup d'oeil. -- S'il faut dire ce que je pense, il me semble qu'à l'exception de M. Rashleigh tous mes cousins ont à peu près le même caractère. -- Oui, ils tiennent tous plus ou moins de l'ivrogne, du garde- chasse, du querelleur, du jockey et du sot; mais, comme on dit qu'il est impossible de trouver sur le même arbre deux feuilles exactement semblables, de même ces heureux ingrédients, n'étant pas également répartis sur chaque individu, forment une agréable variété pour ceux qui aiment à étudier les caractères. -- Et voudriez-vous bien me donner une esquisse de ces portraits? -- Oh! volontiers, et je vais vous les peindre tous dans un grand tableau de famille. Percy, le fils aîné, tient plus de l'ivrogne que du garde-chasse, du querelleur, du jockey et du sot. Thorncliff se rapproche plus du querelleur que du garde-chasse, du jockey, du sot et de l'ivrogne. John, qui dort pendant des semaines entières dans les bois, tient plutôt du garde-chasse. Le jockey par excellence est Dick, qui court jour et nuit à bride abattue, et fait plus de deux cents milles pour voir une course de chevaux. Et la sottise domine tellement sur toutes les autres qualités de Wilfred, qu'on peut l'appeler un sot positif. -- Voilà une collection précieuse, miss Vernon, et les différences individuelles appartiennent à une classe fort intéressante; mais sir Hildebrand ne trouvera-t-il pas place dans le tableau? -- J'aime mon oncle, répondit-elle; il a voulu me rendre service: qu'il s'y soit mal pris ou non, je ne dois considérer que son intention. Ainsi je lui dois de la reconnaissance, et je vous laisse le soin de tracer vous-même son portrait lorsque vous le connaîtrez mieux. -- Allons, pensai-je en moi-même, je suis bien aise du moins qu'elle ménage quelqu'un. Qui se serait jamais attendu à une satire aussi amère de la part d'une jeune personne dont tous les traits respirent la douceur et la bonté? -- Vous pensez à moi! dit-elle en fixant sur moi ses yeux pénétrants comme si elle voulait percer jusqu'au fond de mon âme. -- Je l'avoue, repris-je un peu embarrassé et ne m'attendant pas à cette question. Puis, cherchant à donner un tour plus galant à la franchise de mon aveu: -- Comment est-il possible que je pense à autre chose, placé comme j'ai le bonheur de l'être? Miss Vernon sourit avec une expression de fierté concentrée qui n'appartenait qu'à elle: -- Je dois vous informer une fois pour toutes, M. Osbaldistone, que m'adresser des compliments c'est faire de l'esprit en pure perte. Ne prodiguez pas inutilement vos jolies choses. Elles sont utiles aux beaux messieurs qui voyagent dans la province; c'est comme ces colifichets que les navigateurs emportent pour apprivoiser les habitants sauvages de pays nouvellement découverts. N'épuisez pas tout de suite votre précieuse marchandise; vous en trouverez un utile débit dans le Northumberland. Vos jolies phrases plairont beaucoup aux belles du pays; réservez-les; auprès de moi elles seraient inutiles, car je connais fort bien leur véritable valeur. Je restai muet et confondu. -- Vous me rappelez dans ce moment, dit miss Vernon en reprenant sa gaieté et son enjouement, ce conte des fées dans lequel un marchand trouve tout l'argent qu'il avait apporté au marché changé tout à coup en pièces d'ardoise. J'ai décrédité par une malheureuse observation toute la denrée de vos beaux compliments. Mais allons, n'en parlons plus. Votre mine est bien trompeuse, M. Osbaldistone, si vous ne pouvez pas m'entretenir de choses beaucoup plus agréables que ces _fadeurs _que tout jeune homme se croit obligé de réciter à une pauvre fille. Et pourquoi? parce qu'elle porte une robe et de la gaze, tandis qu'il porte un bel habit brodé. Efforcez-vous d'oublier mon malheureux sexe; appelez- moi Tom Vernon, si vous voulez, mais parlez-moi comme à votre ami, à votre compagnon: vous ne pouvez croire combien je vous en saurai gré. -- Vous m'offrez un attrait bien puissant, répondis-je. -- Encore! reprit-elle en levant le doigt; je vous ai dit que je ne souffrirais pas l'ombre d'un compliment. Et maintenant, quand vous aurez fait raison à mon oncle qui vous menace de ce qu'il appelle un rouge-bord, je vous dirai ce que vous pensez de moi. Lorsqu'en respectueux neveu j'eus vidé le verre que me présentait mon oncle, et que la conversation qui s'engagea sur la chasse du matin, le bruit continuel des verres et des fourchettes et l'attention exclusive que le cousin Thorncliff, à ma droite, et le cousin Dick, à la gauche de miss Vernon, apportaient à la grande affaire qui les occupait alors nous permirent de reprendre notre tête-à-tête: -- À présent, lui dis-je, permettez-moi de vous demander franchement, miss Vernon, ce que vous supposez que je pense de vous. Je pourrais vous dire ce que je pense réellement; mais vous m'avez interdit les éloges. -- Je n'ai pas besoin de votre assistance. Je suis assez magicienne pour vous dire vos pensées. Il n'est pas nécessaire que vous m'ouvriez votre coeur, je le connais. Vous me croyez une étrange fille, un peu coquette, très inconséquente, désirant attirer l'attention par la liberté de ses manières et par la bizarrerie de sa conversation, parce qu'elle est privée de ce que _le Spectateur[23]_ appelle les grâces les plus douces du sexe. Peut-être même pensez-vous que j'ai le projet de vous pétrifier d'admiration. Si tels sont vos sentiments, et je n'en puis douter, je suis bien fâchée de vous dire que, pour cette fois, votre pénétration est en défaut, et que vous vous trompez étrangement. Toute la confiance que j'ai eue en vous, je l'aurais aussi aisément accordée à votre père, s'il eût pu m'entendre. En vérité, je me trouve aussi isolée au milieu de cette heureuse famille, je suis dans une aussi grande disette d'auditeurs intelligents que Sancho dans la sierra Morena; aussi, quand l'occasion s'en présente, il faut que je parle ou que je meure. Je vous assure pourtant que je ne vous aurais pas dit un mot des renseignements curieux que je vous ai donnés sur le caractère de vos aimables cousins s'il ne m'avait pas été parfaitement indifférent qu'on sût ma façon de penser à leur égard. -- C'est bien cruel à vous, miss Vernon, de ne pas vouloir me laisser la moindre illusion, et de me rappeler que je n'ai encore aucun droit à votre confiance. Mais, puisque vous ne voulez pas que je puisse attribuer à votre amitié les communications que vous m'avez faites, je dois les recevoir au titre qu'il vous plaira. Vous n'avez pas compris M. Rashleigh Osbaldistone dans vos portraits de famille. Il me sembla que cette remarque la faisait trembler, et elle se hâta de répondre en baissant la voix: -- Pas un mot sur Rashleigh! il a l'oreille si fine, quand son amour-propre est intéressé, qu'il nous entendrait même à travers la massive personne de Thorncliff, toute bourrée qu'elle est de boeuf et de jambon. -- Oui, repris-je; mais, avant de faire la question, j'ai regardé derrière la cloison vivante qui me séparait de lui, et je me suis aperçu que la chaise de M. Rashleigh était vide. Il a quitté la table. -- Ne vous y fiez pas, reprit miss Vernon. Croyez-moi; lorsque vous voulez parler de Rashleigh, commencez par monter sur le sommet d'Otterscope-Hill, d'où vous pouvez voir à vingt milles à la ronde. Placez-vous sur la pointe même du rocher, parlez bien bas; et après tout cela ne soyez pas encore trop certain que l'oiseau indiscret qui vole sur votre tête ne lui aura pas rapporté vos discours. Rashleigh a entrepris mon éducation; il a été mon maître pendant quatre ans; je suis aussi fatiguée de lui qu'il l'est de moi, et nous ne sommes fâchés ni l'un ni l'autre de voir arriver l'instant de notre séparation. -- M. Rashleigh doit donc bientôt partir? -- Oui, dans quelques jours; ne le saviez-vous pas? Il paraît que votre père est beaucoup plus discret que sir Hildebrand. Voici toute l'histoire. Lorsque mon oncle apprit que vous alliez venir demeurer chez lui pendant quelque temps et que votre père désirait que l'un de ses neveux, qui donne de si belles espérances, vînt remplir la place lucrative vacante chez lui grâce à votre obstination, M. Francis, le bon chevalier, tint une cour plénière de toute sa maison, y compris le sommelier, le maître-d'hôtel et le garde-chasse. Cette vénérable assemblée, composée des pairs et des officiers de _service _d'Osbaldistone-Hall, ne fut pas convoquée, comme bien vous pouvez croire, pour élire votre remplaçant; car toute l'arithmétique de cinq des concurrents se bornant à savoir calculer les chances pour ou contre dans un combat de coqs, Rashleigh était le seul qui réunît les qualités nécessaires pour la place en question. Mais il fallait une sanction solennelle pour transformer Rashleigh de pauvre prêtre qu'il devait être en opulent banquier, et pour lui permettre de s'engraisser à la Bourse au lieu de mourir de faim dans l'Église: ce ne fut pas sans peine que l'assemblée donna son consentement à une dégradation aussi manifeste. -- Je conçois les scrupules. Mais comment furent-ils surmontés? -- Par le désir général de se débarrasser de Rashleigh. Quoique le plus jeune de la famille, il a pris, je ne sais comment, un ascendant irrésistible sur tous les autres; il les conduit tous à son gré, et chacun sent sa dépendance sans pouvoir s'en affranchir. Si quelqu'un veut lui résister, il est sûr d'avoir sujet de s'en repentir avant la fin de l'année; et, si vous lui rendez un important service, vous vous en repentirez souvent encore davantage. -- S'il en est ainsi, repris-je en riant, je dois prendre garde à moi, car je suis la cause involontaire du changement de sa situation. -- Oui, et qu'il en soit content ou fâché, gare à vous! Mais voici les radis et les fromages qui arrivent.[24] On va porter la santé du roi et de l'Église; c'est le signal de la retraite pour les chapelains et les dames, et moi, seul représentant de mon sexe au château, je dois me retirer, suivant l'usage. Elle disparut à ces mots, me laissant dans l'étonnement de la finesse, de la causticité et de la franchise qu'elle déployait dans la conversation. Je désespère de pouvoir vous donner la moindre idée de son caractère, quoique j'aie, autant que possible, imité son langage. C'était un mélange de simplicité naïve, de finesse naturelle et de hardiesse incroyable; toutes ces teintes différentes, fondues heureusement ensemble et animées encore par le jeu d'une physionomie charmante, formaient l'ensemble le plus parfait. Il ne faut pas croire que, quelque étranges, quelque singulières que me parussent ses manières libres et familières, un jeune homme de vingt-deux ans sût mauvais gré à une jeune fille de dix-huit de n'avoir pas avec lui toute la réserve convenable. Au contraire, j'étais flatté de la confiance de miss Vernon, et, quoiqu'elle m'eût bien déclaré que, si elle me l'avait accordée, c'était uniquement parce que j'étais le premier à qui elle eût trouvé assez d'intelligence pour la comprendre, je n'en persistais pas moins à attribuer cette préférence à quelque autre motif. Avec la présomption de mon âge, présomption que mon séjour en France n'avait certainement pas diminuée, je m'imaginais qu'une figure régulière et un extérieur prévenant, avantages que j'avais la générosité de m'accorder, étaient des titres assez puissants à la confiance d'une jeune beauté. Ma vanité plaidant avec autant de chaleur pour justifier le choix de miss Vernon, le juge ne pouvait pas être sévère, ni lui faire un reproche d'une franchise qui me semblait suffisamment justifiée par mon propre mérite; et, déjà charmé de sa figure et de son esprit, je le fus encore plus du jugement et de la pénétration dont elle avait fait preuve dans le choix d'un ami. Lorsque miss Vernon eut quitté l'appartement, la bouteille circula ou plutôt vola autour de la table avec une rapidité incroyable. Élevé chez une nation étrangère, j'avais conçu la plus grande aversion pour l'intempérance, vice trop commun alors, et même encore à présent, parmi mes compatriotes. Les propos qui assaisonnaient ces orgies étaient tout aussi peu de mon goût; et, si quelque chose pouvait me les faire paraître encore plus révoltants, c'était de les entendre proférer par des personnes de ma famille. Je saisis donc cette occasion favorable, et voyant derrière moi une petite porte entr'ouverte, conduisant je ne savais où, je m'esquivai adroitement, ne pouvant souffrir plus longtemps de voir un père donner lui-même à ses enfants l'exemple d'un excès honteux et tenir avec eux les discours les plus grossiers. Je fus poursuivi, comme je m'y attendais, et traité comme déserteur des drapeaux de Bacchus. Quand j'entendis les cris de ohé! ohé! et le bruit des bottes pesantes de mes cousins qui semblaient vouloir me lancer comme un cerf, je vis clairement que je serais pris si je ne gagnais pas le large. J'ouvris donc aussitôt une fenêtre que j'aperçus sur l'escalier, et qui donnait sur un jardin aussi gothique que le château; et, comme la hauteur n'excédait pas six pieds, je sautai sans hésiter sur une plate- bande, et j'entendis derrière moi les cris de ohé! ohé! Il est sauvé! il est sauvé! J'enfilai une allée, puis une autre, puis une troisième, toujours courant à toutes jambes, jusqu'à ce que, me voyant à l'abri de toute poursuite, je ralentis un peu le pas pour jouir de la fraîcheur de l'air que les fumées du vin que j'avais été obligé de prendre, ainsi que la précipitation de ma retraite, contribuaient à me rendre doublement agréable. Comme je me promenais de côté et d'autre, je rencontrai le jardinier qui labourait une plate-bande avec une bêche, et je m'arrêtai pour le regarder travailler: -- Bonsoir, mon ami. -- Bonsoir, bonsoir, répondit l'homme sans lever la tête, et avec un accent qui indiquait en même temps son extraction écossaise. -- Voilà un bien beau temps pour vous, mon ami. -- Il n'y a pas beaucoup à s'en plaindre, répondit-il avec cette circonspection que les jardiniers mettent d'ordinaire à louer même le temps le plus beau. Alors, levant la tête, comme pour voir qui lui parlait, il porta la main à son bonnet[25] écossais d'un air de respect, et ajouta: -- Eh! Dieu me préserve! c'est rare de voir dans le jardin, à l'heure qu'il est, un beau_ jistocorps[26] _brodé! -- Un beau...? -- _Jistocorps! _C'est une jaquette comme la vôtre, donc. Ils ont autre chose à faire là-bas en haut. C'est de la déboutonner pour faire place au boeuf et au vin rouge. Car, Dieu merci! ils ne font que manger et boire pendant toute la soirée. -- On ne fait pas assez bonne chère dans votre pays, mon ami, pour être tenté de tenir table aussi longtemps, n'est-ce pas? -- Allons donc, monsieur, on voit bien que vous ne connaissez pas l'Écosse! Ce n'est pas la bonne chère qui nous manque. Est-ce que nous n'avons pas les meilleurs poissons, la meilleure viande, les meilleures volailles, sans parler de nos navets et de nos autres légumes? Mais c'est que nous sommes réservés sur notre bouche, tandis qu'ici sur les vingt-quatre heures ils en passent plus de douze à table. Il n'y a pas jusqu'à leurs jours de jeûne et d'abstinence... Tiens, est-ce qu'ils n'appellent pas cela jeûner, quand ils ont les poissons qu'ils font venir d'Hartlepool et de Sunderland, et puis encore des truites, du saumon, est-ce que je sais? Enfin, je jeûnerais bien tous les jours comme cela, moi. Je vous dis que c'est une abomination que leur jeûne, et puis les messes et les matines de ces pauvres dupes... Mais chut! car Votre Honneur est sans doute un _romain _tout comme les autres. -- Non, j'ai été élevé dans la religion réformée; je suis presbytérien. -- Presbytérien! s'écria-t-il en même temps que ses traits grossiers prenaient l'expression du plus grand contentement; et, pour témoigner plus efficacement sa joie et me faire voir que son amitié ne se bornait pas à des paroles, il tira de sa poche une grande tabatière de corne et m'offrit une prise avec la grimace la plus fraternelle. Je ne voulus pas le refuser et lui demandai ensuite s'il y avait longtemps qu'il était au château. -- Voilà près de vingt ans que j'y suis comme les martyrs à Éphèse, exposé aux bêtes sauvages, dit-il en regardant le vieux manoir. Oh! mon Dieu oui! tout autant, comme je m'appelle André Fairservice. -- Mais, André, si votre religion et votre tempérance souffrent tant d'être témoins des rites de l'Église romaine et des excès de vos maîtres, il me semble que vous n'auriez pas dû rester aussi longtemps à leur service; il vous eût été facile de trouver des maîtres qui mangeassent moins et qui fussent plus orthodoxes dans leur culte. Je présume que ce n'est pas faute de talent si vous n'êtes pas placé d'une manière plus satisfaisante pour vous. -- Il ne me sied pas de parler de moi-même, dit André en regardant autour de lui avec beaucoup de complaisance; mais c'est que, voyez-vous, je suis de la paroisse de Dreepdayly, où l'on fait venir les choux sous cloche, et c'est vous dire qu'on entend un peu son métier... Et, à vous dire le vrai, voilà vingt ans que je remets de terme en terme à tirer ma révérence; mais, quand le jour arrive, il y a toujours quelque chose à fleurir que je voudrais voir en fleur, ou quelque chose à mûrir que je voudrais voir mûr, et puis le temps se passe, et puis me voilà. Je vous dirais bien que je m'en irai pour sûr à la Chandeleur prochaine, mais c'est qu'il y a vingt ans que je dis la même chose, et je veux que le diable m'emporte, Dieu me préserve! si je ne me crois pas ensorcelé dans cette maison. S'il faut dire le fin mot à Votre Honneur, c'est qu'André n'a pas pu trouver de meilleure place. Mais, si Votre Honneur pouvait me trouver quelque condition où je pusse entendre la saine doctrine, puis avoir une petite maison, un bon fricot et dix livres par an pour mes gages, et où il n'y eût pas de femmes pour compter les pommes, je serais bien obligé à Votre Honneur. -- Bravo, André! je vois que vous êtes fort modéré dans vos prétentions; mais on dirait que vous n'aimez pas les femmes. -- Non, non, Dieu me préserve!... C'est la peste de tous les jardiniers, depuis le père Adam. Il leur faut des pommes, des pêches, des abricots; été ou hiver, ça leur est égal, elles sont toujours à nos trousses. Mais, Dieu soit loué! nous n'avons pas ici de cette chienne d'engeance, sauf votre respect, à l'exception de la vieille Marthe; mais elle est toujours contente quand je donne quelques grappes de groseilles aux marmots de sa soeur, qui viennent prendre le thé avec elle les dimanches, et quand je lui passe de temps en temps dans la semaine une bonne poire pour son dessert. -- Vous oubliez votre jeune maîtresse. -- Quelle maîtresse que j'oublie donc? -- Votre jeune maîtresse, miss Vernon. -- Quoi! miss Vernon? Elle n'est pas ma maîtresse, monsieur. Je voudrais qu'elle fût sa maîtresse; et je souhaite qu'elle ne soit pas la maîtresse d'une certaine personne avant qu'il soit longtemps. Oh! c'est une fine matoise celle-là. -- En vérité! lui dis-je en cherchant à lui cacher l'intérêt que j'éprouvais. Vous paraissez connaître tous les secrets de cette famille, André? -- Si je les connais, je sais les garder. Ils ne travailleront pas dans ma bouche comme de la bière en bouteille, je vous en réponds. Miss Diana est... Mais qu'elle soit ce qu'elle voudra, ça ne me fait ni froid ni chaud. Et il se remit à bêcher avec la plus grande ardeur. -- Qu'est miss Vernon, André? Je suis un ami de la famille, et j'aimerais à le savoir. -- Tout autre que ce qu'elle devrait être, à ce que je crains, dit André en fermant un oeil et en branlant la tête d'un air grave et mystérieux... Quelque chose de louche: Votre Honneur me comprend. -- Non, en vérité, mon cher André, et je voudrais que vous vous expliquassiez plus clairement. En disant ces mots, je lui glissai une demi-couronne dans la main; elle fit son effet: André me remercia par un sourire, ou plutôt par une grimace, et commença par mettre la pièce dans la poche de sa veste: alors, en homme qui savait n'avoir point de monnaie à rendre, il me regarda en appuyant les deux bras sur sa bêche; et, donnant à ses traits l'air de la plus importante gravité, il me dit avec un sérieux qui dans toute autre occasion m'eût paru comique: -- Il faut donc que vous sachiez, monsieur, puisque cela vous importe à savoir, que miss Vernon est... Il s'arrêta tout court, allongeant ses joues jusqu'à ce que sa mâchoire et son menton prissent à peu près la figure d'un casse- noisette; il fit craquer fortement ses dents, ferma encore un oeil, fronça le sourcil, branla la tête et parut croire que sa physionomie avait achevé l'explication que sa langue n'avait pas encore commencée. -- Grands dieux! m'écriai-je, est-il possible? Si jeune, si belle, et déjà perdue! -- Oui, vous pouvez le dire, perdue corps et âme: vous savez qu'elle est papiste! eh bien, elle est encore... Elle... Il garda le silence, comme effrayé de ce qu'il allait dire. -- Parlez, monsieur, lui dis-je vivement; je veux absolument savoir ce que tout cela veut dire. -- Eh bien! elle est... André regarda autour de lui, s'approcha de moi et ajouta du ton du plus grand mystère: -- La plus grande jacobite de tout le comté! -- Quoi! est-ce là tout? André me regarda d'un air étonné en m'entendant traiter aussi légèrement une information aussi importante; puis, marmottant entre ses dents: -- Dieu me préserve! c'est pourtant tout ce que je sais de pire sur son compte, -- il reprit sa bêche, comme le roi des Vandales dans le dernier conte que Marmontel vient de publier.[27] Chapitre VII. BARDOLPH. -- Le shériff est à la porte avec une grosse escorte. SHAKESPEARE. Henry IV, part. I. Je découvris, non sans peine, l'appartement qui m'était destiné; et, m'étant concilié les bonnes grâces des domestiques de mon oncle, en employant des moyens qu'ils étaient le plus capables d'apprécier, je m'y renfermai pour le reste de la soirée, ne me souciant pas d'aller rejoindre mes aimables parents, qui, à ce que j'en jugeai par les cris et par le tapage qui continuaient à se faire entendre dans la salle du banquet, n'étaient guère d'agréables compagnons pour un homme sobre. Quelle pouvait être l'intention de mon père en m'envoyant demeurer au milieu d'une famille aussi singulière? C'était dans ma position la réflexion la plus naturelle, et ce fut la première à laquelle je me livrai. D'après la réception que m'avait faite mon oncle, je ne pouvais douter que je dusse faire un assez long séjour près de lui; son hospitalité fastueuse, mais mal entendue, le rendait assez indifférent sur le nombre de ceux qui mangeaient à sa table; mais il était clair que ma présence ou mon absence ne lui causait pas plus d'émotion que celle du dernier de ses gens, et beaucoup moins que la maladie ou la guérison d'un de ses chiens. Mes cousins étaient de véritables oursons dans la compagnie desquels je pouvais perdre, si je voulais, l'amour de la tempérance et de la sobriété, sans en retirer d'autre avantage que d'apprendre à éverrer les chiens, à panser les chevaux et à poursuivre les renards. Je ne pouvais trouver qu'une raison qui expliquât la conduite de mon père, et c'était probablement la véritable. Il regardait la vie que l'on menait à Osbaldistone-Hall comme la conséquence naturelle et inévitable de l'oisiveté et de l'indolence; et il voulait, en me faisant voir un spectacle dont il savait que je serais révolté, me décider, s'il était possible, à prendre une part active dans son commerce. En attendant, il recevait chez lui Rashleigh Osbaldistone; mais il avait cent moyens de lui faire avoir une place avantageuse, dès qu'il voudrait s'en débarrasser. En un mot, quoique j'éprouvasse un certain remords de conscience de voir, par suite de mon obstination, Rashleigh, dont miss Vernon m'avait fait un portrait si défavorable, sur le point de travailler dans la maison de mon père, et peut-être même de s'insinuer dans sa confiance, je le faisais taire en réfléchissant que mon père n'entendait pas que personne se mêlât de ses affaires; qu'il était difficile de le tromper ou de l'éblouir, et que d'ailleurs je n'avais que des préventions, peut-être injustes, contre ce jeune homme, préventions qui m'avaient été inspirées par une jeune fille étourdie et bizarre, qui parlait sans réfléchir, et qui sans doute ne s'était pas donné la peine d'approfondir le caractère de celui qu'elle prétendait condamner. Alors mes réflexions se tournaient sur miss Vernon, sur son extrême beauté, sur sa situation critique, livrée ainsi à elle-même au milieu d'une espèce de bande de sauvages, à l'âge où il semblait qu'elle devait avoir le plus besoin de conseils; enfin, sur son caractère, offrant cette variété attrayante qui pique notre curiosité et excite notre attention en dépit de nous-même. Demeurer avec une jeune personne si singulière, la voir tous les jours, à tous les moments, vivre avec elle dans la plus grande intimité, c'était une diversion bien agréable à l'ennui que ne pouvaient manquer d'inspirer les somnifères habitants d'Osbaldistone-Hall; mais combien aussi cette situation serait dangereuse! Cependant, malgré tous les efforts de ma prudence, je ne pus me décider à me plaindre beaucoup des nouveaux périls que j'allais courir. Je fis taire d'ailleurs mes scrupules en formant intérieurement des projets admirables: -- Je me tiendrais toujours sur mes gardes, toujours plein de réserve; je m'observerais quand je serais avec miss Vernon, et tout irait assez bien. Je m'endormis dans ces réflexions, miss Vernon ayant naturellement ma dernière pensée. Je ne puis vous dire si son image me poursuivit pendant la nuit car j'étais fatigué, et je dormis profondément. Mais ce fut la première personne à qui je pensai le lendemain, lorsqu'à la pointe du jour je fus réveillé en sursaut par les sons bruyants du cor de chasse. En un instant je fus sur pied; je fis seller mon cheval, et je courus dans la cour où les hommes, les chiens et les chevaux étaient déjà prêts. Mon oncle, peut-être, ne s'attendait pas à trouver un chasseur très adroit dans la personne de son neveu qui avait pendant toute sa jeunesse végété dans les écoles ou dans un bureau; il parut surpris de me voir, et il me sembla qu'il ne m'accueillait pas avec la même cordialité que la veille. -- Te voilà, garçon? La jeunesse est téméraire. Mais prends garde à toi. Rappelle-toi la vieille chanson: _Qui galope comme un fou_ _Sur le bord d'un précipice_ _Peut bien s'y casser le cou._ Je crois qu'il y a peu de jeunes gens, et ce sont de très austères moralistes, qui n'aimeraient pas mieux se voir reprocher une légère peccadille que d'entendre mettre en doute leur habileté à monter à cheval. Comme je ne manquais ni d'adresse ni de courage dans cet exercice, je fus piqué de la remarque de mon oncle, et je le priai de suspendre son jugement jusqu'après la chasse. -- Ce n'est pas cela, garçon; tu es bon cavalier, je n'en doute pas; mais prends garde. Ton père t'a envoyé ici en me chargeant de te dompter, et je crois qu'il faut que je te mène par la bride si je ne veux pas que quelqu'un te mène par le licou. Comme cette pièce d'éloquence était inintelligible pour moi; que d'ailleurs il ne semblait pas que l'intention de l'orateur fût que j'en fisse mon profit, puisqu'il l'avait débitée à demi-voix, et que ces paroles mystérieuses paraissaient simplement exprimer quelque réflexion qui passait par la tête de mon très honoré oncle, je conclus ou qu'elles avaient rapport à ma désertion de la veille, ou que les hautes régions de mon oncle n'étaient pas encore parfaitement remises de la longue séance qu'il avait faite la veille. Je me contentai de bien me promettre que, s'il remplissait mal les devoirs de l'hospitalité, je ne serais pas longtemps son hôte, et je m'empressai de saluer miss Vernon, qui s'avançait de mon côté. Mes cousins approchèrent aussi de moi; mais, comme je les vis occupés à critiquer mon ajustement, depuis la ganse de mon chapeau jusqu'aux éperons de mes bottes, ne pouvant souffrir, dans leur ridicule patriotisme, tout ce qui avait une apparence étrangère, je me gardai bien de les distraire; et, sans paraître remarquer leurs grimaces et leurs chuchotements, sans même les honorer d'un regard de mépris, je m'attachai à miss Vernon, comme à la seule personne avec qui il fût possible de causer. À cheval, à ses côtés, je partis avec toute la troupe pour le théâtre futur de nos exploits. C'était un taillis épais, situé sur le côté d'une immense vallée entourée de montagnes. Pendant le chemin, je fis observer à Diana que mon cousin Rashleigh n'était pas avec nous. -- Oh! me répondit-elle, c'est un grand chasseur; mais c'est comme Nemrod qu'il chasse, et son gibier est l'homme. Les chiens furent alors lancés dans le taillis et encouragés par les cris des chasseurs. Tout fut bientôt en mouvement dans la plaine. Mes cousins, trop occupés de l'affaire importante qui allait se décider, ne firent bientôt plus attention à moi. Seulement j'entendis Dick, le jockey, dire tout bas à Wilfred, le sot: -- Regardons si notre cousin français ne va pas tomber. -- Français? répondit Wilfred en ricanant, oh! oui, car il a une drôle de ganse à son chapeau. Cependant Thorncliff, qui, malgré sa grossièreté, ne semblait pas entièrement insensible à la beauté de sa parente, parut décidé à nous tenir compagnie de beaucoup plus près que ses frères, peut- être pour épier ce qui se passait entre miss Vernon et moi, peut- être aussi pour avoir le plaisir d'être témoin de ma chute. Si c'était là son motif, il fut trompé dans son attente. Un renard étant parti à quelque distance, malgré le mauvais présage de la ganse française de mon chapeau, je fus toujours le premier à sa poursuite, et j'excitai l'admiration de mon oncle et de miss Vernon, et le dépit de ceux qui s'étaient bien promis de rire à mes dépens. Cependant Reynard, après nous avoir fait courir pendant plusieurs milles, parvint à nous échapper, et les chiens furent en défaut. Il m'était facile de remarquer l'impatience que miss Vernon éprouvait d'être suivie d'aussi près par Thorncliff Osbaldistone; et comme, aussi active que résolue, elle n'hésitait jamais à prendre les moyens les plus prompts pour satisfaire un désir ou un caprice, elle lui dit d'un ton de reproche: -- Je suis étonnée, Thorncliff, que vous restiez pendu toute la matinée à la croupe de mon cheval, quand vous savez que les terriers ne sont pas bouchés du côté du moulin de Woolverton. -- Je n'en sais rien, en vérité, miss Diana, car hier même le meunier m'a juré qu'il les avait bouchés à midi. -- Oh! fi, Thorncliff, devriez-vous vous en rapporter à la parole d'un meunier? Voilà trois fois en huit jours que nous manquons le renard à cause de ces maudits terriers; voulez-vous que ce soit encore la même chose aujourd'hui, lorsque avec votre jument grise vous pourriez y aller en cinq minutes? -- Eh bien, miss Diana, je vais aller à Woolverton; si les terriers ne sont pas bouchés, je vous promets que je punirai le meunier de son imprudence et que je lui frotterai bien les épaules. -- Allez, mon cher Thorncliff, frottez-le d'importance. Allez, partez vite. Thorncliff partit au galop. -- On va te frotter toi- même, ce qui remplira tout aussi bien mon but... Je dois vous apprendre à tous la discipline et l'obéissance... Savez-vous, M. Francis, que je vais lever un régiment? Oh! mon Dieu, oui. Thorncliff sera mon sergent-major; Dick, mon maître d'équitation, et Wilfred, avec son bredouillement, qui dit trois syllabes à la fois sans en prononcer une, sera mon tambour. -- Et Rashleigh! -- Rashleigh sera mon espion en chef. -- Et ne trouverez-vous pas aussi quelque moyen de m'employer, charmant colonel? -- Vous serez, si vous voulez, quartier-maître du régiment. Mais vous voyez que les chiens ont perdu la voie aujourd'hui. Allons, M. Francis, la chasse n'est pas digne de vous. Suivez-moi, je veux vous montrer une très belle vue. Et en effet elle me conduisit sur le sommet d'une colline d'où la perspective était très étendue. Elle commença par jeter les yeux autour d'elle pour s'assurer qu'il n'y avait personne près de nous; et faisant avancer son cheval derrière un bouquet d'arbres qui nous masquait la partie de la vallée où nos chasseurs poursuivaient leur proie: -- Voyez-vous là-bas une montagne qui s'élève en pointe à une hauteur prodigieuse? -- Au bout de cette longue chaîne de collines? Je la vois parfaitement. -- Et voyez-vous un peu sur la droite comme une espèce de tache blanche? -- Très bien, je vous assure. -- Cette tache blanche est un roc appelé Hawkesmore-Crag, et Hawkesmore-Crag est en Écosse. -- En vérité, je n'aurais jamais cru que nous fussions si près de l'Écosse. -- On ne peut pas plus près, et votre cheval vous y conduira en deux heures. -- Je ne lui en donnerai pas la peine. Mais la distance me semble bien être de dix-huit milles à vol d'oiseau. -- Vous prendrez ma jument, si vous la croyez moins fatiguée. Je vous dis qu'en deux heures vous pouvez être en Écosse. -- Et moi, je vous dit que j'ai si peu d'envie d'y être que si la tête de mon cheval passait de l'autre côté des limites, je ne donnerais pas à la queue la peine de la suivre. Qu'irais-je faire en Écosse? -- Pourvoir à votre sûreté, s'il faut parler net. M'entendez-vous à présent, M. Francis? -- Point du tout. Vos paroles sont pour moi des oracles, car je n'y comprends rien. -- Alors, en vérité, il faut ou que vous me fassiez l'injustice de vous défier de moi et que vous soyez un fieffé hypocrite, le pendant de Rashleigh en un mot, ou que vous ne sachiez rien de ce qu'on vous impute. Mais non, à votre air sérieux, je vois que vous êtes de bonne foi. Bon Dieu, quelle gravité! j'ai peine à ne pas rire en vous regardant. -- D'honneur, miss Vernon, lui dis-je, impatienté de sa gaieté enfantine, je n'ai pas la moindre idée de ce que vous voulez dire. Je suis heureux de vous procurer quelque sujet d'amusement; mais j'ignore absolument en quoi il consiste. -- La chose est loin d'être risible, après tout, dit miss Vernon en reprenant son sang-froid; mais c'est qu'il y a des personnes qui ont la figure si plaisante quand la curiosité les travaille! Parlons sérieusement: connaissez-vous un nommé Moray, Morris, ou quelque nom semblable? -- Non, pas que je me rappelle. -- Réfléchissez un moment. N'avez-vous pas voyagé dernièrement avec quelqu'un de ce nom? -- Le seul voyageur qui m'ait accompagné quelque temps sur la route est un homme dont l'âme semblait être dans son portemanteau. -- C'était donc comme l'âme du licencié Pedro Garcias, qui était parmi les ducats que contenait la bourse de cuir[28]. Quoi qu'il en soit, cet homme a été volé, et il a porté une accusation contre vous, qu'il suppose auteur ou complice de la violence qui lui a été faite. -- Vous plaisantez, miss Vernon! -- Non, je vous assure. La chose est comme je vous le dis. -- Et me croyez-vous capable, m'écriai-je dans un transport d'indignation que je ne cherchai pas à dissimuler; me croyez-vous capable de mériter une pareille accusation? -- Oh! mon Dieu, quelle horreur! vous m'en demanderiez raison, je crois, si j'avais l'avantage d'être homme. Mais qu'à cela ne tienne: provoquez-moi, si vous le voulez. Je suis en état de me battre aussi bien que de franchir une barrière. -- Dieu me préserve de manquer de respect au colonel d'un régiment de cavalerie, lui répondis-je, honteux de mon emportement, et cherchant à tourner la chose en plaisanterie... Mais, de grâce, expliquez-moi ce nouveau badinage. -- Ce n'est pas un badinage; vous êtes accusé d'avoir volé cet homme, et mon oncle et moi nous avions cru l'accusation fondée. -- En vérité, je suis fort obligé à mes amis de la bonne opinion qu'ils ont de moi! -- Allons, cessez, s'il est possible, de tant vous agiter et de humer l'air comme un cheval ombrageux... Avant de prendre le mors aux dents, écoutez au moins jusqu'au bout... Vous n'êtes pas accusé d'un vol honteux... bien loin de là. Cet homme est un agent du gouvernement. Il portait tant en numéraire qu'en billets l'argent destiné à la solde des troupes en garnison dans le nord; et le bruit court qu'on lui a pris aussi des dépêches d'une grande importance. -- Ainsi donc c'est d'un crime de haute trahison, et non pas d'un vol, que je suis accusé? -- Oui, sans doute, et c'est un crime qui, comme vous le savez, couvre souvent de gloire, aux yeux de bien des gens, celui qui a le courage de l'exécuter. Vous trouverez une foule de personnes de ce pays, et cela sans aller bien loin, qui regardent comme un mérite de nuire, par tous les moyens possibles, au gouvernement de la maison de Hanovre. -- Mes principes de morale et de politique, miss Vernon, ne sont pas d'une nature aussi accommodante. -- En vérité je commence à croire que vous êtes tout de bon un presbytérien, et qui pis est un hanovrien. Mais que comptez-vous faire? -- Réfuter à l'instant même cette atroce calomnie. Devant qui a-t- on porté cette singulière accusation? -- Devant le vieux squire Inglewood, qui ne voulait pas trop la recevoir. Il a envoyé un exprès à mon oncle, sans doute pour lui conseiller de vous faire au plus tôt passer en Écosse et de vous mettre hors de la portée de la loi. Mais mon oncle sait fort bien que sa religion et son ancien attachement au roi Jacques le rendent suspect au gouvernement actuel, et que, si l'on venait à savoir qu'il eût favorisé la fuite d'un criminel de lèse-majesté, il serait désarmé, et, ce qui lui serait beaucoup plus sensible, probablement démonté, comme papiste, comme jacobite et comme personne suspecte. -- Je conçois en effet que plutôt que de perdre ses chevaux il abandonnerait son neveu. -- Son neveu, ses nièces, ses fils, ses filles, s'il en avait, et toute la génération, reprit Diana; ainsi ne vous fiez pas à lui, et même une seule minute; mais poussez votre cheval à toute bride, et fuyez avant qu'on exécute la prise de corps. -- Oui, je vais partir, mais c'est pour aller droit à la maison de ce squire Inglewood. Où demeure-t-il? -- À environ trois milles d'ici; là-bas, derrière ces plantations; vous pouvez voir la tourelle du château. -- J'y serai dans quelques minutes, dis-je en mettant mon cheval au galop. -- J'irai avec vous pour vous montrer le chemin, dit miss Vernon en me suivant. -- Y pensez-vous, miss Vernon? il n'est pas... excusez la franchise d'un ami, il n'est pas convenable que vous m'accompagniez dans une pareille circonstance. -- Je vous comprends, dit miss Vernon en rougissant un peu, c'est parler clairement; et après un moment de réflexion, elle ajouta: - - Et je crois qu'en effet votre objection prouve de l'amitié. -- Ah! miss Vernon, pouvez-vous me croire insensible à l'intérêt que vous me témoignez? répondis-je avec chaleur. Votre offre obligeante me pénètre de reconnaissance; mais je ne dois pas vous laisser écouter la voix de votre générosité. C'est une occasion trop publique. C'est presque la même chose que de se présenter devant une cour de justice. -- Et quand ce serait une cour de justice, croyez-vous que je ne m'y présenterais pas pour protéger un ami? Vous n'avez personne pour vous défendre. Vous êtes étranger; et dans ce pays, sur les frontières du royaume, les juges rendent quelquefois de singulières décisions. Mon oncle n'a pas le moindre désir de se mêler de cette affaire. Rashleigh est absent, et quand même il serait ici, on ne peut pas savoir quel parti il prendrait; les autres sont trop stupides pour vous être d'aucun secours, quand ils en auraient la volonté. Bref, je suis la seule personne qui puisse vous servir, et, toute réflexion faite, j'irai avec vous. Je ne suis pas une belle dame, pour avoir peur des termes barbares de la chicane et des perruques à trois marteaux. -- Mais, ma chère miss Vernon... -- Mais, mon cher M. Francis, restez tranquille et laissez-moi faire; car, lorsque je prends le mors aux dents, il n'y a plus de frein qui puisse m'arrêter. Flatté de l'intérêt qu'une aussi charmante personne semblait prendre à mon sort, mais sentant quel ridicule ce serait jeter sur nous deux que d'amener avec moi une fille de dix-huit ans pour me servir d'avocat, et ne voulant pas l'exposer aux traits mordants de la médisance, je m'efforçai de combattre encore sa résolution. Elle me répondit d'un ton décidé que mes efforts étaient absolument inutiles; qu'elle était une Vernon, c'est-à-dire d'une famille qui, pour rien au monde, ne voudrait abandonner un ami malheureux, et que tous mes beaux discours à ce sujet pouvaient être fort bons pour des _miss _bien jolies, bien prudentes, bien réservées, telles qu'il en fourmillait à Londres, mais qu'ils ne s'adressaient pas à une obstinée provinciale, accoutumée à faire toutes ses volontés et à n'écouter jamais que sa tête. Tout en parlant, nous approchions toujours du lieu d'Inglewood- Place, et miss Vernon, pour m'empêcher de continuer mes remontrances, se mit à me faire le portrait du magistrat et de son clerc. Inglewood était, suivant sa description, un jacobite blanchi, c'est-à-dire un homme qui, après avoir longtemps refusé de prêter le serment à la nouvelle dynastie, comme la plupart des autres gentilshommes du comté, avait fini par s'y soumettre pour obtenir la permission d'exercer les fonctions de juge de paix. -- Il l'a fait, me dit-elle, à la prière de tous les squires des environs, qui voyaient à regret le palladium de leurs plaisirs, les lois sur la chasse, près de tomber en désuétude, faute d'un magistrat pour les faire exécuter, le tribunal de justice le plus voisin étant celui du maire de Newcastle, qui, aimant beaucoup mieux manger le gibier sur sa table que de le poursuivre dans les bois, protégeait le braconnier au détriment du chasseur. Voyant donc qu'il était urgent que l'un d'eux sacrifiât ses scrupules au bien général, les gentilshommes du comté de Northumberland jetèrent les yeux sur Inglewood, qui, d'un caractère naturellement apathique et indolent, paraissait devoir se prêter sans beaucoup de répugnance à tous les _credo _politiques. Après avoir trouvé Inglewood pour porter le nom de juge, il fallut chercher quelqu'un pour en remplir les fonctions: c'était bien le corps du tribunal, mais il fallait lui trouver une âme à présent pour diriger et animer ses mouvements. Un malin procureur de Newcastle, nommé Jobson, parut fort en état de conduire la machine. Ce Jobson, qui, pour varier mes métaphores, trouve que c'est un fort bon métier que de vendre la justice à l'enseigne du squire Inglewood, et dont les émoluments dépendent de la quantité d'affaires qui passent par ses mains, soutire tant qu'il peut l'argent des pauvres plaideurs, et met tant de zèle à faire venir pour les moindres causes les parties devant le tribunal que l'honnête juge ne sait où donner de la tête. Enfin il n'y a pas une marchande de pommes, à dix milles à la ronde, qui puisse régler son compte avec la fruitière sans une audience, que le juge lui accorde à contrecoeur, mais que son malin clerc, M. Joseph Jobson, sait le forcer de donner. La scène la plus risible, c'est lorsque les affaires qu'ils ont à juger, telle que la vôtre par exemple, ont quelque rapport à la politique. M. Joseph Jobson (et sans doute il a des raisons pour cela) est un zélé défenseur de la religion protestante et un chaud partisan de la nouvelle dynastie. D'un autre côté, le juge, qui conserve une espèce d'attachement d'instinct pour les opinions qu'il professait avant le jour où il se relâcha quelque peu de ses principes, dans la vue patriotique de faire exécuter la loi contre les destructeurs sans patente des lièvres et des perdrix, se trouve assez embarrassé quand le zèle de son clerc l'entraîne dans des procédures judiciaires qui lui rappellent son ancienne croyance; et, au lieu de seconder les efforts de Jobson, il ne manque jamais de lui opposer l'inactivité et l'indolence. Ce n'est pas qu'il manque entièrement d'énergie: au contraire, pour quelqu'un dont le principal plaisir est de boire et de manger, il est assez gai et assez alerte; mais c'est ce qui rend sa nonchalance factice encore plus comique. Dans ces sortes d'occasions, Jobson, comme un vieux cheval poussif qui se voit condamné à traîner une lourde charrette, s'essouffle et se démène pour mettre le juge en mouvement, tandis que le poids de la voiture résiste aux efforts réitérés de l'impuissant quadrupède qui ne peut réussir à l'ébranler: mais ce qui désespère le pauvre bidet, c'est que cette même machine qu'il trouve si difficile à mettre en mouvement roule quelquefois toute seule, malgré les ruades du limonier, lorsqu'il s'agit de rendre service à quelques- uns des _anciens _amis de squire Inglewood. M. Jobson s'emporte beaucoup alors, et répète partout qu'il dénoncerait le juge au conseil d'état près le département de l'intérieur sans l'amitié particulière qu'il porte à M. Inglewood et à sa famille. Comme miss Vernon terminait cette singulière description, nous nous trouvâmes devant Inglewood-Place, vieil et gothique édifice dont l'extérieur avait quelque chose d'imposant. Chapitre VIII. Ma foi, monsieur, dit l'avocat, Je trouve que votre cuisine Exhale un parfum délicat; Et, quand vers elle on s'achemine, On se croirait chez un seigneur. BUTLER. Nous trouvâmes dans la cour un domestique à la livrée de sir Hildebrand qui tint nos chevaux, et nous entrâmes dans la maison. Je fus très étonné, et ma belle compagne parut l'être encore davantage, de rencontrer sous le péristyle Rashleigh Osbaldistone, qui de son côté semblait ne pas éprouver moins de surprise de nous voir. -- Rashleigh, dit miss Vernon sans lui donner le temps de faire aucune question, vous avez entendu parler de l'affaire de M. Francis Osbaldistone, et vous venez sans doute d'en entretenir le juge de paix. -- Oui, dit Rashleigh avec son flegme ordinaire, c'est ce qui m'avait fait venir. Je me suis efforcé, ajouta-t-il en me saluant, de rendre à mon cousin tous les services qui dépendaient de moi; mais je suis fâché de le rencontrer ici. -- En qualité de parent et d'ami, M. Osbaldistone, vous devriez être plutôt charmé de m'y voir lorsque l'atteinte qu'on veut porter à ma réputation exige ma présence en ces lieux. -- Il est vrai; mais d'après ce que disait mon père, j'aurais cru qu'en vous retirant momentanément en Écosse jusqu'à ce que l'affaire fût assoupie... Je répondis avec chaleur que je n'avais pas de ménagement à garder, et que, loin de vouloir assoupir cette affaire, je venais pour dévoiler une insigne calomnie, et que j'étais résolu d'en approfondir la cause. -- M. Francis est innocent, Rashleigh; il brûle de se disculper, je viens le défendre. -- Vous, ma jolie cousine? Il me semble que je pourrais être plutôt l'avocat de M. Francis, avocat sinon aussi éloquent, du moins aussi zélé et peut-être plus convenable. -- Oui, mais deux têtes valent mieux qu'une, comme vous savez. -- Surtout une tête telle que la vôtre, ma charmante Diana, répondit Rashleigh en s'avançant et en lui prenant la main avec une tendre familiarité qui me le fit paraître encore mille fois plus hideux que la nature ne l'avait fait. Miss Vernon le tira à l'écart, et ils s'entretinrent à demi-voix: elle paraissait lui faire une demande à laquelle il ne voulait ou ne pouvait point accéder. Je n'ai jamais vu de contraste aussi frappant entre l'expression de deux figures. La colère se peignit bientôt dans tous les traits de miss Vernon: ses yeux s'animèrent, le rouge lui monta au visage; elle raidit ses bras, et frappant du pied, elle semblait écouter avec autant de mépris que d'indignation les excuses qu'à l'air de déférence de Rashleigh, à son sourire respectueux et composé, je jugeai qu'il lui faisait. À la fin elle s'éloigna de lui en disant d'un ton d'autorité: -- Je le veux absolument. -- Cela m'est impossible, entièrement impossible. Le croiriez- vous, M. Osbaldistone? dit-il en s'adressant à moi. -- Êtes-vous fou? s'écria-t-elle en l'interrompant. -- Le croiriez-vous? répéta Rashleigh sans l'écouter; miss Vernon prétend non seulement que je connais votre innocence, dont en effet personne ne peut être plus convaincu que je ne le suis, mais que je dois même connaître les véritables auteurs du vol fait à ce Morris. Est-ce raisonnable, M. Osbaldistone? -- Ce n'est pas à M. Osbaldistone qu'il faut en appeler, Rashleigh, dit miss Vernon; il ne connaît pas comme moi toute l'étendue des renseignements qu'il vous est facile d'obtenir. -- En vérité vous me faites plus d'honneur que je ne mérite. -- De la justice, Rashleigh; de la justice, c'est tout ce que je demande. -- Vous agissez en tyran, Diana, répondit-il avec une sorte de soupir, en tyran capricieux, et vous gouvernez vos sujets avec une verge de fer. Il faudra bien faire ce que vous désirez. Mais vous ne devez pas être ici; vous savez que vous ne le devez pas. Il faut que vous retourniez avec moi. Alors, quittant Diana, qui semblait indécise, et se tournant de mon côté, il me dit du ton le plus affectueux: -- Ne doutez pas de l'intérêt que je prends à tout ce qui vous concerne, M. Osbaldistone. Si je vous quitte dans ce moment, c'est pour aller agir efficacement pour vous. Mais il faut que vous employiez votre influence sur ma cousine pour l'engager à retourner au château; sa présence ne peut vous être utile, et nuirait sans doute à sa réputation. -- J'en suis convaincu comme vous, monsieur, répondis-je; j'ai prié plusieurs fois miss Vernon de retourner sur ses pas, mais c'est inutilement que je l'en ai pressée. -- J'ai fait mes réflexions, dit miss Vernon après un moment de silence, et je ne m'en irai pas que je ne vous aie vu hors des griffes des Philistins. Rashleigh a ses raisons pour parler de la sorte; mais nous nous connaissons bien tous les deux. Rashleigh, je ne m'en irai pas... Je sais, ajouta-t-elle d'un ton plus doux, qu'en restant ici ce sera un motif de plus pour vous de faire diligence. -- Restez donc, fille obstinée, dit Rashleigh; vous ne connaissez que trop bien votre pouvoir sur moi. Il sortit à ces mots, monta à cheval et partit au même instant. -- Grâce au ciel! le voilà parti, dit Diana. À présent, allons chercher le juge de paix. -- Ne ferions-nous pas mieux d'appeler un domestique? -- Non, non, je connais le chemin. Il faut tomber sur lui à l'improviste. Suivez-moi. Elle me prit la main, monta quelques marches, traversa un petit passage et entra dans une espèce d'antichambre tapissée de vieilles mappemondes, de plans d'architecture et d'arbres généalogiques. Une grande porte battante conduisait de cette salle dans la salle à manger de M. Inglewood, d'où nous entendîmes ce refrain d'une vieille chanson, entonné par une voix dont le timbre convenait parfaitement aux chansons de table: _Mais qui dit non à gentille fillette,_ _Doit voir son vin se changer en poison._ _-- _Grand Dieu! dit miss Vernon, est-ce que le cher juge a déjà dîné. Je ne croyais pas qu'il fût si tard. Il avait en effet dîné. Son appétit s'était éveillé ce jour-là plus tôt qu'à l'ordinaire, et il avait avancé son dîner d'une heure, de sorte qu'il s'était mis à table à midi, l'usage étant alors de dîner à une heure en Angleterre. -- Nous sommes en retard, dit Diana, mais restez ici; je connais la maison, et je vais appeler un domestique; votre brusque apparition pourrait déplaire à présent au vieux Inglewood, qui n'aime pas qu'on le dérange quand il cause avec sa bouteille; et elle s'échappa à ces mots, me laissant incertain si je devais avancer ou me retirer. Il m'était impossible de ne pas entendre une partie de ce qui se disait dans l'appartement voisin, et entre autres, diverses excuses pour ne pas chanter, prononcées par une voix qui ne m'était pas entièrement inconnue. -- Ne pas chanter, monsieur? Par Notre-Dame! vous chanterez. Comment! vous avez avalé de l'eau-de- vie plein ma noix de coco montée en argent, et vous me dites que vous ne pouvez pas chanter!... Monsieur, l'eau-de-vie ferait parler et chanter même un chat. Ainsi vite une chanson, ou videz ma maison à l'instant même... Croyez-vous que vous viendrez m'ennuyer de vos chiennes de déclarations, et me dire ensuite que vous ne pouvez pas chanter? -- La décision est parfaitement juste, dit une autre voix qu'à son ton flûté et méthodique je présumai être celle du clerc, et la partie doit s'y conformer. La loi a prononcé _canet[29]_, il chantera. -- Qu'il l'exécute donc, dit le juge, ou, par saint Christophe, je lui fais avaler plein ma noix de coco d'eau salée, conformément aux statuts établis ou à établir à cet égard. La crainte de l'eau salée fit ce que les prières n'auraient pu faire; et mon ancien compagnon de voyage, car je ne pouvais plus douter que ce ne fût lui, d'une voix assez semblable à celle d'un criminel qui chante son dernier psaume, entonna cette lamentable complainte: _Écoutez, gens de bien,_ _Ma malheureuse histoire;_ _Il s'agit d'un vaurien:_ _Mais voudrez-vous le croire?_ _Armé d'un pistolet,_ _Ce gibier de potence,_ _Sur la route arrêtait_ _Piéton et diligence._ _C'était à bout portant_ _Que sans cérémonie_ _Il allait demandant_ _Ou la bourse ou la vie._ Je doute que le pauvre diable dont la mésaventure est célébrée dans ce chant pathétique ait été plus effrayé à la vue de l'audacieux voleur que le chanteur le fut à la mienne; car, fatigué d'attendre qu'un domestique vînt m'annoncer, et ne voulant pas, s'il survenait quelqu'un, avoir l'air d'écouter aux portes, j'entrai dans la salle au moment où mon ami M. Morris, puisque c'est ainsi qu'on avait dit qu'il se nommait, commençait le quatrième couplet de sa triste ballade. La note sonore qu'il allait attaquer se changea en un sourd murmure de consternation lorsqu'il se vit aussi près d'un homme dont le caractère ne lui semblait guère moins suspect que celui du héros de son cantique; et à le voir les yeux fixes, les joues tirées et la bouche béante, on eût dit que je tenais à la main la tête de la Gorgone. Le juge, dont les yeux s'étaient fermés par l'influence somnifère de la chanson, se réveilla en sursaut lorsqu'elle cessa tout à coup, et sauta sur sa chaise d'étonnement en voyant que la compagnie s'était augmentée d'une personne pendant son recueillement momentané. Le clerc, que je reconnus à sa tournure, n'était pas moins agité; car, assis en face de M. Morris, le tremblement convulsif de ce pauvre homme avait passé dans tous ses membres, quoiqu'il n'en connût pas la cause. Voyant qu'aucun d'eux n'avait la force de parler, je rompis le silence: -- Je m'appelle Francis Osbaldistone, M. Inglewood: j'apprends qu'un niais est venu porter plainte devant vous contre moi et ose m'accuser d'avoir pris part à un vol qui lui a été fait. -- Monsieur, dit le juge un peu plus sèchement, ce sont des affaires dont je ne parle pas à dîner. Il y a temps pour tout, et il faut bien qu'un juge de paix dîne tout comme un autre. Soit dit en passant, la rotondité de M. Inglewood semblait prouver que l'amour du bien public ne lui avait pas souvent fait négliger ce soin. -- Veuillez, monsieur, excuser mon importunité; mais comme ma réputation est compromise et que le dîner paraît être terminé... -- Il n'est pas terminé, monsieur, reprit le magistrat; la digestion est aussi nécessaire à l'homme que la nourriture; et je vous proteste qu'il est impossible que mon dîner me profite si l'on ne m'accorde pas deux heures de tranquillité parfaite pour me livrer à une gaieté innocente et faire circuler modérément la bouteille. -- Votre Honneur m'excusera, dit M. Jobson, qui, pendant que nous parlions, avait tiré sa plume et son écritoire; mais comme ce monsieur paraît un peu pressé, et que c'est un cas de félonie... car le susdit attentat est _contra pacem domini regis..._ _-- _Eh! au diable _domini regis!_ dit le juge impatienté. J'espère que ce n'est pas un crime de lèse-majesté de parler ainsi, mais c'est qu'en vérité il y a de quoi devenir fou de se voir persécuter de la sorte!... Avec vos assignations et vos enquêtes, et vos contraintes et vos prises de corps, vous ne me laissez pas un moment de repos. Je vous déclare, M. Jobson, que vous, et les huissiers, et la justice de paix, je vous enverrai tous au diable un de ces jours. -- Votre Honneur voudra bien considérer la dignité de la charge qu'elle exerce. Un des juges du _Quorum _et des _Custos Rotulorum_![30] Une charge dont sir Edouard Coke[31] disait avec raison: Toute la chrétienté n'a rien de pareil, pourvu qu'elle soit bien remplie. -- Allons, dit le juge, flatté de cet éloge sur l'importance de sa charge, et noyant le reste de sa mauvaise humeur dans un verre de vin d'Espagne qu'il vida d'un seul trait, terminons vite cette affaire, et qu'il n'en soit plus question. Approchez, monsieur. Vous, Morris, chevalier de la triste figure, est-ce là la personne que vous accusez d'être complice du vol qui vous a été fait? -- Moi, monsieur? reprit Morris, qui n'avait pas encore pu parvenir à recueillir ses esprits. -- Je n'accuse point... Je ne dis rien contre monsieur... -- Alors nous annulons votre plainte, monsieur, voilà tout, et un embarras de moins. Faites passer la bouteille. Servez-vous, M. Osbaldistone. Jobson entendait trop bien ses intérêts pour souffrir que l'affaire se terminât ainsi: -- Que voulez-vous dire, M. Morris?... Voilà votre propre déclaration... L'encre n'est pas encore sèche, et vous voudriez la rétracter d'une manière aussi scandaleuse? -- Et sais-je, moi, bégaya mon poltron tout tremblant, combien il y a de brigands cachés dans la maison pour le soutenir? J'ai lu tant de choses là-dessus dans _les Vies des voleurs, _par Johnson. Et, tenez... la por... la porte s'ouvre. Elle s'ouvrit en effet, et miss Vernon entra: -- En vérité, magistrat, il règne un bel ordre dans votre maison; pas un domestique à qui parler. -- Ah! s'écria le juge dans un transport de joie qui prouvait que ni Thémis ni Comus ne lui faisaient oublier ce qu'il devait à la beauté, ah! la charmante miss Vernon, la fleur du Cheviot et des frontières, vient voir comment le vieux garçon conduit son ménage. Soyez la bienvenue, ma chère, comme les fleurs au mois de mai. -- Il est bien tenu, votre ménage! pas une âme pour vous introduire. -- Ah! les pendards, ils profitent de ce que je suis en affaire... Mais pourquoi n'êtes-vous pas venue plus tôt? Votre Rashleigh a dîné avec nous, et il s'est enfui comme un poltron; nous n'avions pas encore fini de vider la première bouteille. Mais vous n'avez pas dîné. Je vais vous faire servir quelque chose de bon, de délicat, comme toute votre petite personne, et ce sera bientôt fait. -- Je ne puis rester, M. Inglewood. Je suis venue avec mon cousin Francis Osbaldistone, que voici, et il faut que je lui montre le chemin pour retourner au château, ou il se perdra infailliblement dans les montagnes. -- Hum! est-ce que c'est de là que vient le vent, répondit le juge? _Elle lui montra le chemin,_ _Le chemin,_ _Le joli chemin d'amourette._ Et n'y a-t-il donc pas aussi quelque bonne fortune pour les vieux garçons, ma charmante rose du désert? -- Pas aujourd'hui; mais si vous voulez être un bon juge et arranger bien vite l'affaire de Frank, j'amènerai mon oncle pour dîner avec vous la semaine prochaine, et nous rirons de bon coeur. -- Je serai prêt, ma perle de la Tyne. Mais, puisque vous me promettez de revenir, je ne veux pas vous retenir plus longtemps. Je suis entièrement satisfait de l'explication de M. Frank. Il y a eu quelque méprise que nous éclaircirons dans un autre moment. -- Excusez-moi, monsieur, lui dis-je, mais je ne connais pas encore la nature de l'accusation qu'on m'a intentée. -- Oui, monsieur, dit le clerc, que l'arrivée de Diana avait jeté dans la consternation, mais qui reprit courage en se voyant soutenu par la personne dont il devait le moins attendre de secours; oui, monsieur, et Dulton dit que quiconque est accusé d'un crime capital ne pourra être acquitté qu'après un jugement en forme, et que préalablement il devra fournir caution ou être mis en prison, payant au clerc du juge de paix les honoraires d'usage pour l'acte de cautionnement ou pour le mandat d'arrêt. Le juge se voyant aussi vivement pressé, me donna enfin quelques mots d'explication. Il paraît que les différentes plaisanteries que j'avais imaginées pour exciter les terreurs paniques de Morris avaient fait une vive impression sur son imagination; c'était la base sur laquelle son accusation reposait; c'était ce qui avait fait travailler sa tête, et il avait cru voir dans un simple badinage un complot prémédité. Il paraît aussi que le jour même que je le quittai, il avait été arrêté dans un endroit solitaire par deux hommes masqués, bien montés et armés jusqu'aux dents, qui lui avaient enlevé son cher compagnon de voyage, le portemanteau. L'un d'eux, à ce qu'il lui sembla, avait beaucoup de mon air et de ma tournure, et pendant qu'ils se consultaient entre eux, il crut entendre l'autre lui donner le nom d'Osbaldistone. La déclaration portait encore qu'ayant pris des informations sur les principes de la famille qui portait ce nom, ledit déclarant avait appris qu'ils étaient des plus équivoques, le ministre presbytérien chez qui il s'était arrêté après sa funeste rencontre lui ayant fait entendre que tous les membres de cette famille n'avaient jamais cessé d'être papistes et jacobites depuis le temps de Guillaume le Conquérant. D'après toutes ces puissantes raisons, il m'accusait d'être complice de l'attentat commis sur sa personne, ajoutant qu'il voyageait alors pour le gouvernement, qu'il était chargé de papiers importants et d'une somme considérable, dont la majeure partie consistait en billets de banque qu'il devait remettre, suivant ses instructions, à certaines personnes en place, et possédant la confiance du ministère en Écosse. Ayant entendu cette accusation extraordinaire, je répondis que les circonstances sur lesquelles elle était fondée n'étaient pas de nature à pouvoir autoriser aucun magistrat à attenter à ma liberté. Je convins que je m'étais un peu amusé des terreurs de M. Morris, mais que, s'il avait eu le moindre bon sens, il eût vu dans ce badinage plutôt un motif de sécurité que de crainte. J'ajoutai que je ne l'avais pas retrouvé depuis l'instant de notre séparation, et que si le malheur dont il se plaignait lui était réellement arrivé, je n'avais pris aucune part à une action aussi indigne de mon caractère et du rang que je tenais dans la société: que l'un des voleurs s'appelât Osbaldistone, ou que ce nom eût été prononcé dans le cours de la conversation qu'ils tinrent ensemble, c'était une circonstance sans aucun poids. Quant à la défaveur qu'on voulait jeter sur mes principes, j'étais prêt à prouver à la satisfaction du juge, du clerc, et du témoin lui-même, que j'étais de la même religion que son ami le ministre presbytérien, que j'avais été élevé en sujet fidèle dans les principes de la révolution, et que, comme tel, je demandais la protection des lois, protection qui avait été assurée par ce grand événement. Le juge s'agitait sur sa chaise, ouvrait sa tabatière, et semblait fort embarrassé, lorsque l'ancien procureur Jobson, avec toute la volubilité de sa profession, lut le règlement rendu dans la trente-quatrième année du règne d'Edouard III, par lequel les juges de paix sont autorisés à arrêter toutes personnes suspectes et à les mettre en prison. Le drôle tourna même mes propres aveux contre moi, disant que, puisque je convenais que j'avais pris le caractère d'un voleur ou d'un malfaiteur, je m'étais volontairement soumis aux soupçons dont je me plaignais, et que je m'étais exposé à la susdite accusation en revêtant ma conduite des couleurs et de la livrée du crime. Je combattis son jargon et ses arguments avec autant d'indignation que de mépris, et je finis par dire que si ma parole ne suffisait pas, j'étais prêt à fournir caution, et que le juge ne pouvait pas rejeter ma demande sans encourir une grande responsabilité. -- Pardonnez-moi, mon bon monsieur, pardonnez-moi, dit l'insatiable clerc; c'est un cas où l'accusé ne peut pas être admis à fournir caution; car l'arrêté rendu dans la troisième année du règne d'Edouard III dit positivement... M. Jobson allait encore nous fatiguer de ses citations judiciaires lorsqu'un domestique entra et lui remit une lettre. Il ne l'eut pas plus tôt parcourue qu'il s'écria avec ce ton d'importance d'un homme accablé d'affaires: -- Bon Dieu! mais je n'aurai donc pas un instant de repos?... Il faut que je sois de tous les côtés en même temps?... En vérité, je n'y puis suffire... Je voudrais bien qu'on pût trouver quelque personne intègre pour m'aider dans l'exercice de mes fonctions. -- Dieu m'en préserve, dit le juge entre ses dents, c'est déjà bien assez d'un... -- La lettre que je reçois est pour une affaire pressante... -- Encore des affaires! s'écria le juge alarmé. -- Celle-ci m'est personnelle, reprit gravement M. Jobson: le vieux Gaffer Rutledge de Grimes-Hill est cité à comparaître dans l'autre monde, et il m'envoie prier de mettre ordre à ses affaires dans celui-ci. -- Partez, partez vite, s'écria M. Inglewood, charmé du répit que l'absence de son clerc lui donnerait. -- Mais cependant, dit Jobson en revenant sur ses pas, si ma présence est nécessaire ici, j'aurai expédié le mandat d'arrêt en une minute, et le constable est en bas. Vous avez entendu, ajouta- t-il en baissant la voix, l'opinion de M. Rashleigh... Il parlait si bas que je n'entendis pas la fin de la phrase. -- Je vous dis que non, non et mille fois non, s'écria le juge: nous ne ferons rien jusqu'à votre retour... Allons, passez la bouteille, M. Morris. Ne vous laissez pas abattre M. Osbaldistone... et vous, ma rose du désert, un petit verre de vin pour ranimer les couleurs de vos jolies petites joues. Diana sortit de la rêverie dans laquelle elle avait paru plongée pendant cette discussion. -- Non, juge, répondit-elle en affectant une gaieté folâtre que son ton démentait, je craindrais de faire passer mes couleurs sur un endroit de ma figure où elles ne paraîtraient pas avec beaucoup d'avantage. Mais je ne vous en ferai pas moins raison; et elle remplit un verre d'eau, qu'elle but précipitamment. Quoique son agitation fût visible et qu'elle donnât de fréquents signes d'impatience, à peine y fis-je attention, car j'étais contrarié au dernier point des nouveaux obstacles qui empêchaient d'examiner sur-le-champ l'impertinente accusation qu'on m'avait intentée. Mais le juge ne voulait pas entendre parler d'affaires en l'absence de son clerc, incident qui paraissait lui causer autant de joie qu'un jour de congé à un écolier. Il continua à faire tous ses efforts pour égayer ses hôtes, qui, chacun par des raisons différentes, n'étaient pas fort disposés à partager sa bonne humeur. -- Allons, maître Morris, vous n'êtes pas le premier homme qui ait été volé, je crois... Vos soupirs ne vous rendront pas ce que vous avez perdu... Et vous, M. Frank Osbaldistone, vous n'êtes pas le premier étourdi qui ait crié halte-là à un honnête homme. Il y avait Jack Winterfield, dans mon jeune temps, qui voyait la meilleure compagnie du comté. On ne rencontrait que lui aux courses de chevaux et aux combats de coqs. J'étais compère et compagnon avec Jack... Passez la bouteille, M. Morris: on s'altère à force de parler... Il n'y avait pas de jour que je ne vidasse une bouteille avec lui; bonne famille, bon coeur, bon et honnête garçon, à l'exception de la peccadille qui causa sa mort... Nous boirons à sa mémoire, monsieur; pauvre Jack Winterfield! Et puisque nous parlons de lui et de ces sortes de choses, et puisque mon damné clerc nous a débarrassés de sa présence, et que nous pouvons causer librement entre nous, M. Osbaldistone, si vous m'en croyez, à votre place j'arrangerais cette affaire à l'amiable; la loi est sévère, très sévère... Malgré toutes ses protections, le pauvre Jack a été pendu; et pourquoi? simplement pour avoir soulagé un gros fermier des environs, qui revenait d'un marché voisin, du prix de la vente de quelques bestiaux... Eh bien! voilà M. Morris qui est un bon diable; rendez-lui son portemanteau, et qu'il n'en soit plus question. Les yeux de Morris s'animèrent à cette proposition, et il commençait à bégayer l'assurance qu'il ne désirait la mort de personne, lorsque je coupai court à tout accommodement en me plaignant amèrement de l'insulte que me faisait le juge en paraissant me soupçonner coupable du crime que j'étais venu dans l'intention expresse de désavouer. Le juge ne savait trop que répondre, lorsqu'un domestique vint annoncer qu'un étranger demandait à parler à Son Honneur; et la personne qu'il avait ainsi désignée entra dans la chambre sans plus de cérémonie. Chapitre IX. L'un des voleurs revient! tenons-nous sur nos gardes... Mais pourquoi me troubler? Si près de la maison, Sans peine je pourrai le mettre à la raison. _La Veuve._ -- Un étranger! répéta le juge: que ce ne soit pas pour affaire, ou...! L'étranger lui-même coupa court à ses protestations. -- L'affaire qui m'amène est d'une nature importante, répondit M. Campbell, car c'était lui, ce même Écossais que j'avais vu à Northallerton. -- Je prie Votre Honneur d'y donner sans tarder toute l'attention qu'elle mérite. -- Je crois, monsieur Morris, ajouta-t-il en lançant sur lui un regard ferme et presque menaçant, je crois que vous savez bien qui je suis; vous n'avez sans doute pas oublié ce qui s'est passé lors de notre dernière rencontre sur la route. Morris était retombé dans la stupeur; il éprouva un violent frisson, ses dents claquèrent, et il donna tous les signes de la plus grande consternation. -- Allons, prenez courage, dit M. Campbell, et ne faites pas claquer vos dents comme des castagnettes. Je ne vois pas ce qui pourrait vous empêcher de dire à M. le juge que vous me connaissez et que vous savez que je suis un homme d'honneur; vous devez venir dans mon pays, et j'aurai peut-être alors occasion de vous rendre service à mon tour. -- Monsieur, monsieur, je vous crois homme d'honneur, et de plus, comme vous dites, bien partagé du côté de la fortune. Oui, M. Inglewood, ajouta-t-il en s'efforçant vainement de donner un peu de fermeté à sa voix, je crois réellement que cet homme est tel que je viens de dire. -- Et que me veut-il? demanda le juge un peu sèchement. Un homme en amène un autre, comme les rimes dans «_la maison que Jack a bâtie»_, et je ne puis avoir ni repos ni entretien paisibles. -- Au contraire, monsieur, reprit Campbell, je viens pour abréger une procédure qui vous tourmente. -- Par mon âme! alors soyez le bienvenu autant que jamais Écossais le fut en Angleterre: mais continuez, et dites-nous sans plus de retard tout ce que vous avez à nous apprendre. -- Je présume que cet homme vous a dit qu'il y avait avec lui une personne du nom de Campbell, lorsqu'il eut le malheur de perdre sa valise? -- Non, dit le juge, il n'a jamais prononcé ce nom. -- Ah! je conçois, je conçois, M. Morris, reprit M. Campbell; vous avez craint de compromettre un étranger qui n'entend rien aux formes judiciaires de ce pays; je vous sais gré de votre attention; mais, comme j'apprends que mon témoignage est nécessaire pour la justification de M. Francis Osbaldistone, injustement soupçonné, je vous dispense de cette précaution; vous voudrez donc bien dire à M. Inglewood s'il n'est pas vrai que nous avons voyagé ensemble pendant plusieurs milles, par suite des prières réitérées que vous m'en aviez faites à Northallerton, et que d'abord je n'avais pas voulu écouter; mais ces prières furent renouvelées avec tant d'instances, lorsque je vous rencontrai sur la route près de Cloberry-Allers, que je me décidai, pour mon malheur, à faire un long détour afin de vous accompagner sur la route. -- C'est l'exacte et triste vérité, répondit Morris en baissant la tête pour donner son assentiment à cette longue déclaration, à laquelle il se soumit avec une triste docilité. -- Comme je présume encore, vous déclarerez à Sa Seigneurie que personne ne peut mieux que moi porter témoignage, puisque j'étais près de vous pendant toute l'affaire? -- Personne mieux que vous, assurément, reprit Morris avec un profond soupir étouffé. -- Et pourquoi diable ne l'avez-vous donc pas secouru, dit le juge, puisque, d'après la déposition de M. Morris, il n'y avait que deux voleurs? Vous étiez deux contre deux, et vous paraissez l'un et l'autre de vigoureux gaillards. -- Veuillez observer, monsieur, dit Campbell, que j'ai aimé toute ma vie la paix et la tranquillité. M. Morris, qui, à ce qu'on m'a dit, sert ou a servi dans les armées de Sa Majesté, et porteur, à ce qu'il paraît, d'une somme très considérable, eût pu s'amuser à se défendre, s'il eût voulu; mais moi qui n'avais qu'un très petit bagage, et qui suis d'un naturel pacifique, je ne me souciais pas de risquer ma vie en voulant opposer quelque résistance. Je regardai Campbell pendant qu'il prononçait ces paroles, et je ne me rappelle pas avoir jamais vu de contraste plus frappant que celui qu'offrait l'expression de hardiesse et d'intrépidité qui animait son regard, et l'air de simplicité et de douceur qui respirait dans son langage. Je crus même remarquer sur ses lèvres un léger sourire ironique par lequel il semblait témoigner involontairement son dédain pour le caractère pacifique qu'il jugeait à propos de prendre, et je ne pus m'empêcher de croire que s'il avait été témoin de la violence faite à Morris, ce n'avait pas été comme compagnon de souffrance, ni même comme simple spectateur. Peut-être le juge conçut-il aussi de semblables soupçons, car il s'écria au même instant: -- Sur mon âme, voilà une étrange histoire! L'Écossais parut deviner ce qui se passait dans son esprit, car il changea de ton et de manière, et, bannissant cette affectation hypocrite d'humilité qui lui avait si mal réussi, il dit avec plus de franchise et de naturel: -- À dire le vrai, je suis du nombre de ces bonnes gens qui ne se soucient point de se battre, à moins qu'ils n'aient quelque chose à défendre; et mon bagage était fort léger lorsque nous rencontrâmes ces misérables. Mais afin que Votre Honneur ajoute plus de foi à ma déclaration, en connaissant mieux mon caractère, veuillez, je vous prie, jeter les yeux sur cette pièce. M. Inglewood prit le papier et lut à demi-voix: -- Je certifie par ces présentes que le porteur de cet écrit, Robert Campbell de... (de quelque endroit que je ne puis pas prononcer, dit le juge en s'interrompant...) est une personne de bonne famille, et d'une réputation irréprochable, allant en Angleterre pour ses affaires, etc. Donné et scellé de notre main, à notre château d'Inver... Invera... rara... -- ARGYLE. -- C'est un certificat, monsieur, que j'ai cru devoir demander à ce digne seigneur (il porta la main à la tête comme pour toucher son chapeau), Mac-Callum-More. -- Mac-Callum qui, monsieur? demanda le juge. -- Mac-Callum-More, qu'on appelle en Angleterre le duc d'Argyle. -- Je sais très bien que le duc d'Argyle est un seigneur du plus grand mérite, aimant véritablement son pays. Je fus un de ceux qui se rangèrent de son côté en 1714, lorsqu'il débusqua le duc de Marlborough de son commandement. Je voudrais qu'il y eût plus de seigneurs qui lui ressemblassent. C'était alors un honnête tory qui professait les mêmes principes qu'Ormond; et il s'est soumis au gouvernement actuel, comme je l'ai fait moi-même, pour la tranquillité publique; car je ne saurais penser que ce grand homme n'ait eu d'autre motif, comme ses ennemis le prétendent, que la crainte de perdre sa place et son régiment. Son attestation, monsieur Campbell, est parfaitement satisfaisante; et maintenant qu'avez-vous à nous dire au sujet du vol? -- Deux mots seulement, M. Inglewood; c'est que M. Morris pourrait en accuser l'enfant nouveau-né, ou m'en accuser moi-même, avec autant de raison qu'il en accuse ce jeune gentilhomme. Je viens librement vous faire ma déposition, et je jure qu'elle est sincère. Je déclare donc que non seulement la personne qu'il prit pour M. Osbaldistone était un homme plus petit et plus gros que monsieur, mais qu'encore, car le hasard me fit apercevoir sa figure dans un moment où son masque se détacha, il avait des traits tout différents. Et je crois, ajouta-t-il en regardant fixement M. Morris avec une expression qui fit trembler le pauvre accusateur, je crois que M. Morris conviendra que j'étais plus en état que lui d'examiner ceux qui nous attaquaient, ayant, j'ose le croire, mieux conservé mon sang-froid. -- J'en conviens, monsieur, j'en conviens parfaitement, dit M. Morris en se rejetant en arrière dès qu'il vit M. Campbell s'approcher de lui pour appuyer son appel. Je suis prêt, monsieur, ajouta-t-il en s'adressant à Inglewood, à rétracter ma déposition contre M. Osbaldistone, et je vous prie, monsieur, de lui permettre d'aller vaquer à ses occupations, et à moi, monsieur, d'aller vaquer aux miennes. M. Campbell désire peut-être vous parler en particulier, je suis très pressé de partir. -- Dieu soit loué! voilà toujours une affaire de moins, dit le juge en jetant au feu les déclarations. À présent, vous êtes entièrement libre, M. Osbaldistone; et vous, M. Morris, vous voilà tranquille. -- Oui, dit Campbell en regardant Morris, qui approuvait les observations du juge par une piteuse grimace, tranquille comme un crapaud sous le soc de la charrue. Mais ne craignez rien, M. Morris, nous allons partir ensemble, je vous escorterai jusqu'à la grande route, où nous nous séparerons; et si nous ne nous revoyons pas bons amis en Écosse, ce sera votre faute. Avec ce même regard de consternation et de détresse que jette le criminel condamné à mort lorsqu'on vient lui annoncer que la charrette l'attend, M. Morris se leva; mais, quand il fut sur ses jambes, il parut hésiter. -- Je vous dis de ne rien craindre, répéta Campbell; je vous tiendrai parole. Que savez-vous si nous ne pourrions pas apprendre quelque part des nouvelles de votre valise, si, au lieu de rester là planté comme un terme, vous voulez suivre de bons conseils? Nos chevaux sont prêts; dites adieu à M. Inglewood, et partons. Morris nous fit ses adieux, sous l'escorte de M. Campbell, mais il paraît que ses craintes revinrent l'assaillir dans l'antichambre; car j'entendis Campbell lui réitérer ses assurances de protection. -- Par l'âme de mon corps, vous êtes aussi en sûreté que l'enfant dans le sein de sa mère... Comment diable! avec cette barbe noire, vous n'avez pas plus de courage qu'une perdrix! Allons, venez avec moi, et soyez homme une fois pour toutes. La voix se perdit dans l'éloignement, et l'instant d'après nous entendîmes les pas des chevaux qui sortaient de la cour. La joie que M. Inglewood éprouva de voir se terminer si facilement une affaire qui lui eût donné beaucoup de trouble et d'embarras fut un peu tempérée par la réflexion que son clerc pourrait bien n'être pas trop content à son retour. Je vais avoir Jobson sur les épaules pour ces papiers. Peut-être n'aurais-je pas dû les brûler, après tout. Mais, bah! j'en serai quitte pour lui payer ce qu'un procès eût pu lui valoir, et tout sera fini. À présent, miss Vernon, quoique je sois dans mon jour d'indulgence et que je n'aie voulu faire arrêter personne, j'ai bien envie de décerner une prise de corps contre vous et de vous confier à la garde de la mère Blakes, ma vieille femme de charge; nous enverrions chercher ma voisine mistress Musgrave, les miss Dawkins et vos voisins; et, pendant que le violon s'accorderait, Frank Osbaldistone et moi nous viderions ensemble quelques bouteilles pour nous mettre en train. -- Grand merci, très honorable juge, reprit miss Vernon; mais il faut que nous retournions sur-le-champ à Osbaldistone-Hall, où l'on ne sait pas ce que nous sommes devenus, pour tirer mon oncle de l'inquiétude qu'il éprouve sur le sort de mon cousin, ce qui est absolument la même chose que s'il s'agissait d'un de ses fils. -- Je le crois sans peine, dit le juge, car lorsque Archie, son fils aîné, finit si déplorablement dans cette malheureuse affaire de John Fenwich, le vieux Hildebrand confondait toujours son nom avec ceux de ses autres enfants, et il se plaignait de ne pouvoir jamais se rappeler lequel de ses fils avait été pendu. Ainsi, hâtez-vous d'aller consoler sa sollicitude paternelle. Mais écoutez, charmante fleur du printemps, dit-il en prenant Diana par la main et en l'attirant vers lui, une autre fois laissez la justice avoir son tour sans venir mettre votre joli doigt dans son vieux pâté tout plein de fragments de latin de chicane et de tous les latins possible. Diana, ma belle, en montrant le chemin aux autres dans ce marais, prenez garde de vous perdre, mon joli feu follet. Le juge se tourna alors de mon côté, et me secouant la main avec beaucoup de cordialité: -- Vous paraissez être un bon garçon, M. Frank, me dit-il, et je me rappelle très bien votre père. Nous avons été ensemble au collège. Écoutez, mon garçon, à l'avenir ne bavardez pas tant avec les voyageurs que vous rencontrerez sur la grande route. Que diable! tous les sujets du roi ne sont pas forcés d'entendre la plaisanterie, et il ne faut pas badiner avec la justice... Ah çà, monsieur, je vous recommande Diana. Cette pauvre enfant, elle se trouve presque isolée sur cette boule du monde, libre de chevaucher et de courir partout où bon lui semble. Ayez-en bien soin, ou morbleu je me battrai avec vous; quoique j'avoue que ce ne serait pas peu d'embarras pour moi. Et maintenant adieu, allez- vous-en, et laissez-moi avec ma pipe de tabac et mes méditations. Que dit la chanson? _De l'Inde la feuille légère_ _Est consumée en peu d'instants_ _Et réduite en blanche poussière:_ _Notre ardeur, comme elle éphémère,_ _S'éteindra sous nos cheveux blancs._ _........................_ _Du fumeur voilà la morale_ Je fus charmé des étincelles de bon sens et de sentiment qui échappaient au juge au milieu de son indolence sensuelle; je l'assurai que je profiterais de ses avis, et pris congé de l'honnête magistrat et de son toit hospitalier. Nous trouvâmes dans la cour le domestique de sir Hildebrand que nous avions rencontré en arrivant, et à qui Rashleigh avait dit de nous attendre. Nous partîmes aussitôt, et gardâmes le silence; car, à dire le vrai, j'étais encore si étourdi des événements extraordinaires qui s'étaient succédé dans le cours de la matinée que je n'étais pas en état de le rompre. À la fin miss Vernon s'écria, comme si elle ne pouvait plus contenir les réflexions qui l'agitaient: -- Rashleigh est un homme étonnant, inconcevable, et surtout bien à craindre! Il fait tout ce qu'il veut; tous ceux qui l'entourent ne sont que des marionnettes qu'il fait agir à son gré: il a un acteur prêt à jouer tous les rôles qu'il imagine, et son esprit inventif lui fournit des expédients qui ne manquent jamais de lui réussir. -- Vous croyez donc, lui dis-je, répondant plutôt à ce qu'elle voulait dire qu'à ce qu'elle disait réellement, vous croyez donc que M. Campbell, qui, arrivé si à propos, a enlevé mon brave accusateur comme un faucon enlève une perdrix, était un agent de M. Osbaldistone? -- Je le soupçonne, reprit Diana, et je doute fort qu'il fût venu à point nommé si le hasard ne m'eût pas fait rencontrer Rashleigh dans la cour de M. Inglewood. -- En ce cas, c'est à vous que je dois tous mes remerciements, ma belle libératrice. -- Oui, mais supposons que vous les ayez payés et que je les aie reçus, ajouta-t-elle avec un gracieux sourire, car je n'ai nulle envie de les entendre; ou bien, si vous le voulez, réservez-les pour ma première insomnie, je réponds de leur effet. En un mot, M. Frank, je désirais trouver l'occasion de vous être utile, je suis charmée qu'elle se soit offerte, et je n'ai qu'une grâce à vous demander en retour, c'est de n'en plus parler. -- Mais quel est cet homme qui vient au grand galop à votre rencontre, monté sur son petit bidet? Eh! Dieu me pardonne, c'est l'homme subalterne de la loi, l'honnête M. Joseph Jobson. En effet c'était M. Jobson lui-même qui venait en toute hâte, et, comme nous le vîmes bientôt, de très mauvaise humeur; il s'approcha de nous et arrêta son cheval pour nous parler. -- Ainsi, monsieur... ainsi, miss Vernon... Oui... je vois ce que c'est. La caution a été acceptée pendant mon absence... Je voudrais bien savoir qui a dressé l'acte, voilà tout. Si M. le juge emploie souvent cette forme de procédure, je lui conseille de chercher un autre clerc, voilà tout; car bien certainement je donnerai ma démission. -- Oh! ne lui faites pas une semblable menace, M. Jobson, reprit Diana, car il est homme à vous prendre au mot. Mais comment se porte le fermier Rutledge? J'espère que vous l'avez trouvé en état de vous dicter son testament. Cette question sembla augmenter la rage de l'homme de loi. Il regarda miss Vernon avec un air de dépit et de ressentiment si prononcé que je fus violemment tenté de lui appliquer mon fouet sur les épaules; mais heureusement je sus me contenir en songeant au peu d'importance d'un semblable individu. -- Le fermier Rutledge, madame, dit le clerc à qui l'indignation ôtait presque l'usage de la parole, le fermier Rutledge se porte aussi bien que vous. Il n'a jamais été malade, et c'est un horrible tour qu'on a voulu me jouer. Si vous ne le saviez pas déjà, vous le savez maintenant. -- Est-il possible? reprit miss Vernon en affectant le plus grand étonnement. -- Oui, miss, reprit le scribe en fureur; et ce brutal de fermier m'a appelé chicaneur... -- Chicaneur, madame!... Et il m'a dit que je ne cherchais qu'à soutirer de l'argent! et je ne vois pas pourquoi ce reproche s'adresserait plutôt à moi qu'à tout autre de mes confrères, madame... à moi qui suis greffier de la justice de paix, en vertu des lois rendues dans la trente-troisième année du règne de Henry VII et dans la première de celui de Guillaume... du roi Guillaume, madame, de glorieuse et éternelle mémoire, de ce grand roi qui nous a délivrés des papistes et des prétendants, des sabots et des bassinoires d'Écosse[32], miss Vernon. -- Tristes choses que ces sabots et ces bassinoires, reprit la jeune dame qui se plaisait à augmenter sa rage. Mais ce qui doit du moins vous dédommager, c'est que vous semblez n'avoir pas besoin de bassinoire en ce moment, M. Jobson. J'ai peur que Gaffer Rutledge ne s'en soit pas tenu à de dures paroles. Êtes-vous bien sûr qu'il ne vous a pas battu? -- Me battre, madame! reprit-il avec vivacité; non, non, jamais homme vivant ne me battra, je vous promets, madame. -- C'est selon comme vous le mériterez, monsieur; car vous vous permettez de parlez d'une manière si inconvenante à miss Vernon, lui dis-je en l'interrompant, que si vous ne changez pas de ton, je pourrai bien vous châtier moi-même. -- Me châtier, monsieur!... Moi, monsieur! savez-vous bien à qui vous parlez? -- Oui, monsieur, fort bien. Vous dites que vous êtes clerc de la justice de paix; Gaffer Rutledge dit que vous êtes un chicaneur, et je ne vois rien dans tout cela qui vous autorise à être impertinent à l'égard d'une dame. Miss Vernon mit la main sur mon bras et s'écria: -- Non, M. Frank, je ne souffrirai pas que vous maltraitiez M. Jobson. Il ne m'inspire pas assez de charité pour vous permettre de le toucher seulement du bout de votre fouet. Comment! je suis sûre qu'il vivrait là-dessus au moins pendant trois mois. D'ailleurs vous avez déjà blessé suffisamment sa sensibilité; vous l'avez appelé impertinent. -- Je m'inquiète peu de ce qu'il dit, miss, reprit le clerc d'un ton un peu moins insolent; impertinent n'est pas un mot qui puisse donner matière à procès; mais chicaneur est un terme hautement injurieux, Gaffer Rutledge l'apprendra à ses dépens, lui et tous ceux qui le répèteront malheureusement pour troubler la paix publique et m'enlever ma bonne réputation. -- Que dites-vous donc là, M. Jobson? reprit Diana; ne savez-vous pas qu'où il n'y a rien, le roi lui-même perd ses droits? Et quant à votre réputation, si quelqu'un veut vous l'enlever, laissez-le faire: ce sera une triste acquisition pour lui; je vous féliciterai d'en être débarrassé. -- Très bien, madame... Bonsoir, madame... Il y a des lois contre les papistes, voilà tout, et tout irait bien mieux si elles étaient strictement exécutées. Par le trente-quatrième statut d'Edouard VI, il y a des peines décrétées contre toute personne qui possèderait des antiphoniels, des missels, des graduels, des manuels, des légendes, des livres de messe et autres objets défendus; il y a des peines contre les papistes qui refusent de prêter serment... Il y en a contre ceux qui entendent la messe. Voyez le trente-troisième statut de la reine Élisabeth, et le troisième du roi Jacques. Tout catholique doit, en payant double taxe, faire enregistrer... -- Voyez la nouvelle édition des statuts, revus, corrigés et augmentés par Joseph Jobson, greffier de la justice de paix, dit miss Vernon. -- Ainsi donc, continua Jobson, car je parle pour vous, Diana Vernon, fille non mariée et papiste, vous êtes tenue de vous rendre à votre demeure, par le plus court chemin, sous peine d'être dégradée comme coupable de félonie envers le roi. Vous êtes tenue de demander passage aux bacs publics et de n'y pas rester plus d'un flux et reflux, et à moins de le trouver dans de tels lieux, vous devez marcher chaque jour dans l'eau jusqu'aux genoux, en essayant d'atteindre la rive opposée. -- C'est, je suppose, dit miss Vernon, une sorte de pénitence protestante pour mes erreurs de catholique. Eh bien, je vous remercie de l'information, M. Jobson, et m'en vais au plus vite, bien résolue de garder dorénavant le logis. Adieu, mon bon M. Jobson, miroir de courtoisie judiciaire! -- Bonsoir, bonsoir, madame; et rappelez-vous qu'il ne faut pas plaisanter avec la loi. Et nous continuâmes notre chemin. Le voilà donc parti, cet agent de trouble et de malheur; et en lui adressant un dernier coup d'oeil comme il s'en allait: -- N'est-il pas cruel, dit miss Vernon, pour des personnes honnêtes et bien nées, de se voir exposées à l'impertinence officielle d'un méchant flagorneur? Et pourquoi? parce que notre croyance est celle que tout le monde professait il n'y a pas beaucoup plus de cent ans... Car assurément notre religion a du moins l'avantage de l'ancienneté. -- J'étais violemment tenté de lui casser la tête, répondis-je. -- Vous auriez agi en franc étourdi; et cependant si mon poing avait été un peu plus lourd, je crois que je lui en aurais fait sentir la pesanteur. Ah! il y a trois choses pour lesquelles je suis à plaindre. -- Et quelles sont ces trois choses, miss Vernon? -- Me promettez-vous toute votre compassion, si je vous le dis? -- En pouvez-vous douter? m'écriai-je en rapprochant mon cheval du sien, et éprouvant un intérêt que je ne cherchai pas à déguiser. -- Eh bien, voici mes trois sujets de plainte; car, après tout, il est doux d'inspirer la compassion. D'abord je suis fille et ne suis pas garçon, et l'on me croirait folle si je faisais la moitié des choses qui me passent par la tête; tandis qu'avec votre heureuse prérogative de faire tout ce que vous voulez, je pourrais me livrer à tous mes caprices et exciter encore des transports d'admiration. -- Voilà un point sur lequel je ne saurais vous plaindre autant que vous le désirez; car le malheur est si général qu'il vous est commun avec la moitié du genre humain, et l'autre moitié... -- Est si bien partagée qu'elle est jalouse de ses prérogatives, interrompit miss Vernon; j'oubliais que vous êtes partie intéressée. Chut! ajouta-t-elle, voyant que j'allais parler. Je me doute que ce doux sourire est la préface d'un joli compliment que vous préparez sur les avantages que retirent les amis et les parents de Diana Vernon de ce qu'elle est née une de leurs ilotes; mais épargnez-vous la peine de le prononcer, mon cher cousin, et voyons si nous nous entendrons mieux sur le second point de la plainte que je porte contre la fortune. Comme dirait ce vilain procureur que nous quittons, je suis d'une secte opprimée et d'une religion proscrite, et loin que ma dévotion me fasse honneur, parce que j'adore Dieu comme l'adoraient mes ancêtres, mon cher ami le juge Inglewood peut m'envoyer à la maison de correction et me dire ce que le vieux Pembroke dit à l'abbesse de Wilton lorsqu'il s'empara de son couvent: -- Allez filer, vieille commère, allez filer. -- Ce n'est pas un mal sans remède, dis-je gravement. Consultez quelques-uns de nos ministres les plus éclairés, ou plutôt consultez votre jugement, miss Vernon, et vous verrez que les points sur lesquels notre religion diffère de celle dans laquelle vous avez été élevée... -- Chut! dit miss Vernon en mettant un doigt sur sa bouche, chut! pas un mot de cela. Abandonner la foi de mes pères!... Me conseilleriez-vous, si j'étais homme, d'abandonner leurs bannières, lorsque le sort des combats se déclarerait contre eux, pour aller, comme un lâche, me joindre à l'ennemi triomphant? -- J'honore votre fermeté, miss Vernon, et quant aux inconvénients auxquels elle vous expose, tout ce que je puis vous dire, c'est que les blessures que nous recevons pour ne pas commettre une lâcheté portent leur baume avec elles. -- Allons, je vois que je n'ai pas beaucoup de pitié à attendre de vous, insensible que vous êtes. Le caprice d'un magistrat peut m'envoyer au premier jour battre le chanvre et filer le lin, et vous voyez cela avec la plus belle indifférence!... Je me plains d'être condamnée à porter une coiffe et des dentelles au lieu d'un chapeau et d'une cocarde, et vous riez au lieu de prendre part à mes peines. En vérité, il est fort inutile que je vous apprenne la troisième cause de mes regrets. -- Non, ma chère miss Vernon; ne me retirez pas votre confiance, et je vous promets que le triple tribut de sympathie dont je vous suis redevable sera payable fidèlement et en totalité au récit de votre troisième grief, pourvu que ce ne soit pas un malheur qui vous soit commun avec toutes les femmes, ni même avec tous les catholiques d'Angleterre, qui sont encore plus nombreux que, par zèle pour l'Église et l'État, nous ne serions tentés de le désirer, nous autres protestants. -- C'est un malheur, dit miss Vernon d'une voix altérée, et avec un sérieux que je ne lui avais pas encore vu; c'est un malheur qui mérite bien la compassion. Je suis, comme vous l'avez déjà pu observer, naturellement franche et sans réserve; une bonne fille, sans prétention, sans défiance, qui voudrais n'avoir de secret pour personne et causer librement avec ses amis; cependant telle est la singulière position dans laquelle il a plu au destin de me placer que j'ose à peine dire un mot, dans la crainte des conséquences qu'il peut avoir, non pas pour moi, mais pour d'autres. -- C'est en effet un malheur auquel je prends bien sincèrement part, miss Vernon, mais que je n'aurais jamais soupçonné. -- Oh! M. Osbaldistone, si vous saviez, si quelqu'un savait combien il est quelquefois difficile de cacher sous un front riant un coeur au désespoir, vous auriez pitié de moi... Je fais mal peut-être de vous parler avec autant de franchise sur ma situation... Mais vous avez de l'esprit, de la pénétration. Vous ne manquerez pas de me faire mille questions sur les événements qui sont arrivés aujourd'hui, sur la part que Rashleigh a eue à votre délivrance, sur mille autres points qui fixeront nécessairement votre attention. Moi, je n'aurais pas le courage de vous répondre avec la finesse et la fausseté nécessaires; vous verriez aisément que je vous trompe; vous me croiriez fausse et dissimulée, et je perdrais votre estime et la mienne. Il vaut mieux vous dire d'avance: Ne me faites pas de questions, il n'est pas en mon pouvoir d'y répondre. Miss Vernon prononça ces mots d'un ton pénétré qui ne pouvait manquer de faire sur moi l'impression la plus vive. Je l'assurai qu'elle n'avait à craindre ni que je l'accablasse de questions impertinentes ni que je prisse en mauvaise part son refus de répondre à celles qui pourraient me paraître raisonnables, ou du moins naturelles. -- J'étais trop redevable, ajoutai-je, à l'intérêt qu'elle avait pris à mes affaires pour abuser de l'occasion que sa bonté m'avait offerte de pénétrer les siennes. J'espérais seulement que, si mes services pouvaient lui être utiles, elle n'hésiterait pas à les employer. -- Je vous remercie, reprit-elle, et je vous crois sincère. Votre voix n'a pas le son du carillon monotone appelé compliment; c'est celle d'une personne qui sait à quoi elle s'engage. Si..., mais c'est impossible. Cependant, si l'occasion s'en présente, je vous demanderai si vous vous rappelez cette promesse. Quand même vous l'auriez oubliée, je ne vous en serais pas moins obligée; car il suffit que vous soyez sincère à présent. Il peut arriver bien des circonstances qui changent vos sentiments avant que je vous prie, si c'est une prière que je dois vous faire, de secourir Diana comme si vous étiez son frère. -- Fussé-je son frère, m'écriai-je, je n'aurais pas plus d'empressement à la servir! Et à présent je ne dois sans doute pas demander si c'est volontairement et par amitié que Rashleigh a travaillé à ma justification. -- Non, pas à moi, mais vous pouvez le demander à lui-même; soyez sûr qu'il vous répondra _oui, _car toutes les fois qu'il peut se faire un mérite d'une bonne action, il ne manque jamais de se l'approprier. -- Et je ne dois pas demander non plus si ce Campbell n'est pas lui-même la personne qui a enlevé à M. Morris son portemanteau, ou si la lettre que mon ami M. Jobson a reçue pendant que nous étions chez M. Inglewood n'était pas une ruse pour l'entraîner loin du lieu de l'action et l'empêcher de mettre obstacle à ma délivrance? Et je ne dois pas demander... -- Vous ne devez rien me demander à moi, dit miss Vernon; ainsi il est inutile de chercher à poser les limites que votre curiosité ne doit pas franchir. Vous devez penser de moi tout aussi favorablement que si j'avais répondu à toutes ces questions et à vingt autres encore avec ce ton libre et dégagé qu'il est facile à Rashleigh de prendre, mais que, pour moi, il m'est impossible de contrefaire. Écoutez: toutes les fois que je porterai la main au menton, de cette manière, ce sera signe que je ne pourrai point m'expliquer sur le sujet qui occupait alors votre attention. Il faut que j'établisse des signaux de correspondance avec vous; car vous allez être mon confident et mon conseiller, à la seule exception que vous ne saurez rien de mes affaires. -- Rien de plus raisonnable, repris-je en riant; et vous pouvez compter que la sagacité de mes conseils répondra à l'étendue de votre confiance. Telle fut à peu près la conversation qui nous occupa pendant la route, et nous arrivâmes à Osbaldistone-Hall au moment où la famille était déjà livrée à ses orgies. -- Qu'on nous serve à dîner dans la bibliothèque, dit miss Vernon à un domestique. Il faut bien que j'aie pitié de vous, ajouta-t- elle en se tournant vers moi, et que je pourvoie à ce que vous ne mouriez pas de faim dans cette maison brutalement hospitalière; autrement je ne sais pas trop si je devrais vous montrer ma retraite. Cette bibliothèque est mon antre favori. C'est le seul coin dans la maison où je sois à l'abri des orangs-outangs, mes cousins. Ils n'y mettent jamais les pieds, dans la crainte, je crois, que les in-folio ne viennent à tomber et ne leur fracassent le crâne; car c'est la seule impression qu'ils puissent faire sur leur cervelle. Suivez-moi. Je la suivis par un long détour de corridors et de passages, de galeries et d'escaliers, et je finis par entrer avec elle dans la bibliothèque. Chapitre X. Dans ce vaste édifice, il est un lieu secret Où jamais ne pénètre un témoin indiscret. C'est là qu'elle pouvait charmer sa solitude Et nourrir son esprit des doux fruits de l'étude. _Anonyme._ La bibliothèque d'Osbaldistone-Hall était un appartement obscur, où d'antiques tablettes de bois de chêne pliaient sous le poids des lourds in-folio, si chers au dix-septième siècle, et desquels, s'il est permis de le dire, nous avons distillé la matière de nos in-quarto et de nos in-octavo, qui, passés encore une fois par l'alambic, pourront, si nos enfants sont encore plus frivoles que nous, être réduits en in-douze et en brochures. La collection se composait principalement d'auteurs classiques, de livres d'histoire et surtout de théologie. Elle était dans un grand désordre. Les prêtres qui avaient rempli successivement les fonctions de chapelain au château avaient été, pendant nombre d'années, les seules personnes qui fussent entrées dans la bibliothèque, jusqu'à ce que l'amour de Rashleigh pour la lecture l'eût porté à troubler les vénérables insectes qui avaient tendu leurs tapisseries sur le devant des tablettes. Comme il se destinait à l'état ecclésiastique, sa conduite paraissait moins absurde à son père que si c'eût été tout autre de ses enfants qui eût montré un penchant aussi étrange; et sir Hildebrand consentit à ce qu'on fit quelques réparations à cet appartement, afin du moins qu'il fût possible de l'habiter. Cependant il y régnait encore un air de désordre et de vétusté, et les trésors de la science étaient enfouis dans une poussière épaisse qui les dérobait aux regards. La tapisserie en lambeaux, les tablettes et les livres vermoulus, le mauvais état des chaises, des pupitres et des tables ébranlés sur leur point d'appui, l'âtre du foyer rongé de rouille et rarement animé par le feu des charbons ou la flamme d'un fagot, tout indiquait le mépris des seigneurs du château pour la science et pour les volumes qui renferment ses trésors. -- Cet endroit vous semble un peu triste, dit miss Vernon en me voyant promener un regard de surprise dans l'appartement; mais pour moi c'est un petit paradis, car j'y suis tranquille, et je ne crains pas que personne vienne m'y déranger. Rashleigh en était le propriétaire avec moi lorsque nous étions amis. -- Et ne l'êtes-vous plus? fut ma question naturelle. Son doigt se porta aussitôt sur la charmante fossette de son menton, pour me faire sentir l'indiscrétion de ma demande. -- Nous sommes encore _alliés, _me répondit-elle; nous restons enchaînés, comme toutes puissances confédérées, par des circonstances d'intérêt mutuel. Mais je crains que, suivant l'usage, le traité d'alliance n'ait survécu aux dispositions amicales qui l'avaient fait naître. Quoi qu'il en soit, nous sommes moins souvent ensemble; et, quand il entre par cette porte, je m'enfuis par celle-ci: aussi, voyant que deux personnes dans cette chambre, quelque grande qu'elle paraisse, étaient trop de moitié, il a eu la générosité de se démettre de ses droits en ma faveur, et je m'efforce de continuer à présent toute seule les études dans lesquelles il me dirigeait autrefois. -- Et puis-je vous demander quelles sont ces études? -- Oh! vous le pouvez en toute sûreté. Vous n'avez pas à craindre de me voir lever mon petit doigt pour cette question. L'histoire et la littérature m'occupent principalement; mais j'étudie aussi la poésie et les auteurs classiques. -- Les auteurs classiques? Et les lisez-vous dans l'original? -- Tant bien que mal; Rashleigh, qui n'est pas sans instruction, m'a donné quelque teinture des langues anciennes et de celles qui sont à présent répandues en Europe. Je vous assure que mon éducation n'a pas été entièrement négligée, quoique je ne sache ni bâtir une collerette, ni broder, ni faire un pouding, ni enfin, comme la femme du vicaire se fait un plaisir de le dire de moi, avec autant d'élégance, de bonne grâce et de politesse que de vérité, quoique je ne sache rien faire d'utile dans ce bas monde. -- Et le cours d'études est-il de votre choix, miss Vernon, ou de celui de Rashleigh? -- Hum! dit-elle, comme si elle hésitait de répondre à ma question. Après tout, ce n'est pas la peine de lever le doigt pour si peu de chose. Ainsi donc, je vous dirai que, un peu par goût, un peu par son avis, tout en apprenant à monter un cheval, et même à le seller au besoin, à franchir une barrière, à tirer un coup de fusil sans sourciller, enfin à acquérir tous les talents que possèdent mes brutes de cousins, j'aimais, après ces pénibles exercices, à lire les auteurs anciens avec Rashleigh, et à m'approcher de l'arbre de la science, dont vous autres savants vous voudriez cueillir seuls les fruits, pour vous venger, je crois, de la part que notre mère commune a prise dans la grande transgression originelle. -- Et Rashleigh a pris plaisir à cultiver votre goût pour l'étude? -- Oui, je suis devenue son écolière; mais, comme il ne pouvait m'apprendre que ce qu'il savait lui-même, il s'ensuit que je ne suis pas initiée dans la science de blanchir les dentelles ou d'ourler les mouchoirs. -- Je suppose que l'envie d'avoir une semblable écolière dut être une puissante considération pour le maître. -- Oh! si vous vous mettez à vouloir pénétrer les motifs de Rashleigh, mon doigt se lèvera, je vous en préviens. Ce n'est que sur ce qui me concerne que je puis vous répondre avec franchise. Au résumé, Rashleigh m'a cédé la jouissance exclusive de la bibliothèque, et il n'y entre jamais sans en avoir demandé et obtenu la permission: aussi ai-je pris la liberté de déposer dans cette salle quelques-uns des objets qui m'appartiennent, et que vous pouvez voir en regardant autour de vous. -- Je vous demande pardon, miss Vernon, mais j'ai beau regarder, je ne vois rien dont il soit probable que vous soyez la maîtresse. -- C'est sans doute parce que vous ne voyez pas de bergers et de bergères bien encadrés, un perroquet empaillé, ou une cage pleine d'oiseaux de Canarie, ou une boîte à ouvrage montée en or, ou une jolie toilette avec un nécessaire, une épinette, ou un luth à trois cordes, ou un petit épagneul; je ne possède aucun de ces trésors, ajouta-t-elle en reprenant haleine après une si longue énumération; mais voilà l'épée de mon ancêtre, sir Richard Vernon, tué à Shrewsbury et cruellement calomnié par un nommé Shakespeare, qui n'était pas sans esprit, et qui, partisan du duc de Lancastre et de ses adhérents, a dénaturé l'histoire en leur faveur. Près de cette redoutable épée est suspendue la cotte d'armes d'un autre Vernon, écuyer du Prince Noir, dont le sort a été bien différent de celui de sir Richard, puisque le poète qui prit la peine de le chanter fit plutôt preuve de bonne volonté que de talents: _Voyez dans la mêlée un autre paladin_ _Couvert de son écu tel qu'un foudre de guerre,_ _Et ne s'amusant pas à songer au butin!_ _Dans les rangs ennemis sa vaillante colère_ _Va porter la terreur. Honneur à son beau nom!_ _Honneur à sa vaillance! il s'appelle Vernon._ Voici une martingale que j'ai inventée moi-même. C'est un perfectionnement sur celle du duc de Newcastle. -- Voici le chaperon et les grelots de mon faucon Cheviot, qui se jeta lui- même sur le bec d'un héron à Horsely-Moss. -- Pauvre Cheviot, il n'y a pas un faucon sur le perchoir qui ne soit un milan mal dressé, comparé à lui; -- et voici mon fusil de chasse avec une platine et un chien de nouvelle invention; enfin voilà d'autres choses précieuses. Mais voilà qui parle de soi-même. Et en parlant ainsi elle me fit remarquer un portrait en pied, peint par Van Dyck, sur lequel était écrit en lettres gothiques: _Vernon semper viret._ Je la regardais d'un air qui demandait une explication. -- Ne connaissez-vous donc pas, dit-elle avec quelque surprise, notre devise, la devise des Vernon, où Comme l'hypocrisie aux discours imposants, Nous savons réunir dans un seul mot deux sens?[33] Et ne connaissez-vous pas nos armoiries, les flûtes? ajouta-t-elle en me montrant les emblèmes sculptés sur l'écusson de chêne autour duquel était gravée la légende. -- Des flûtes! je les aurais prises pour des sifflets d'un sou; mais ne me sachez pas mauvais gré de mon ignorance, ajoutai-je en la voyant rougir; il ne me siérait pas de déprécier vos armes, car je ne connais pas même les miennes. -- Vous! un Osbaldistone!... et l'avouer! s'écria-t-elle. Eh bien, Percy, Thorncliff, John, Dick, Wilfred lui-même, pourront être vos maîtres: l'ignorance elle-même en sait plus que vous. -- Je l'avoue à ma honte, ma chère miss Vernon: les hiéroglyphes du blason sont des mystères tout aussi inintelligibles pour moi que ceux des pyramides d'Égypte. -- Comment! est-il possible? Mon oncle, mon oncle lui-même, qui a toute espèce de livre en horreur, se fait lire quelquefois Gwillim pendant les longues nuits d'hiver... Ne pas connaître les figures du blason! à quoi pensait donc votre père? -- Aux figures[34] d'arithmétique, dont la plus simple lui paraît beaucoup plus importante que tout le blason de la chevalerie; mais, si j'ai été assez maladroit pour ne pas reconnaître les armoiries, j'ai du moins assez de goût pour admirer ce beau portrait dans lequel je crois découvrir une ressemblance de famille avec vous. Quelle aisance, quelle dignité dans cette attitude! -- quelle richesse de couleur! -- quelle heureuse distribution d'ombres et de lumière! -- Est-ce réellement un beau tableau? ajouta-t-elle. -- J'ai vu plusieurs ouvrages de ce fameux artiste, répondis-je, et aucun qui me plût davantage. -- Je me connais aussi peu en peinture que vous en blason, reprit miss Vernon; mais cependant j'ai l'avantage sur vous, car j'ai toujours admiré ce portrait sans en connaître le mérite. -- Quoique j'aie négligé les flûtes, les tambourins et toutes les bizarres images de la chevalerie, je sais du moins qu'elles étaient déployées sur les étendards qui anciennement flottaient dans les champs de la gloire. -- Mais vous avouerez que la représentation de ces armoiries n'est pas aussi intéressante pour un spectateur non instruit que peut l'être un beau tableau. -- Quel est le personnage que celui-ci représente? -- Mon grand-père, qui partagea les malheurs de Charles I, et, je rougis de le dire, les excès de son fils. Sa prodigalité avait déjà entamé notre domaine patrimonial, qui fut perdu totalement par son héritier; mon malheureux père vendit l'autre part à ceux qui le possèdent aujourd'hui, il fut perdu pour la cause de la loyauté. -- Votre père, je présume, a souffert pendant les dissensions publiques? -- S'il a souffert! il a tout perdu. Sa fille, malheureuse orpheline, mange le pain des autres, soumise à leurs caprices et forcée d'étudier leurs goûts... Mais je suis plus fière d'avoir un tel père que si, sacrifiant ses principes aux circonstances, plus prudent mais moins loyal, il m'eût laissée héritière de toutes les belles baronnies que sa famille possédait autrefois. L'arrivée des domestiques qui apportaient le dîner nous força de changer de conversation. Notre repas ne fut pas long. Lorsqu'on eut desservi, et que les vins eurent été placés sur la table, un domestique nous informa que M. Rashleigh avait demandé qu'on l'avertît lorsque notre dîner serait terminé. -- Dites-lui, répondit miss Vernon, que s'il veut descendre ici, nous serons charmés de le voir; mettez un autre verre, une autre chaise, et laissez-nous. Il faudra que vous vous retiriez avec lui lorsqu'il s'en ira, ajouta-t-elle en s'adressant à moi. Malgré toute ma libéralité, je ne puis pas accorder à un jeune homme plus de huit heures de mon temps sur les vingt-quatre; et je crois que les huit heures sont bien révolues. -- Le vieillard à la faux a couru si rapidement aujourd'hui, lui répondis-je, qu'il m'a été impossible de compter ses pas. -- Chut! dit miss Vernon, voici Rashleigh; et elle recula sa chaise, qui touchait presque à la mienne, de manière à laisser un assez grand intervalle entre nous. Un coup modeste frappé à la porte, une attention délicate d'ouvrir doucement lorsqu'on le pria d'entrer, une démarche en même temps humble et gracieuse annonçaient que l'éducation que Rashleigh avait reçue au collège de Saint-Omer répondait bien à l'idée que je m'étais faite des manières d'un jésuite accompli. Je n'ai pas besoin de dire qu'en ma qualité de bon protestant ces idées n'étaient pas très favorables. -- Pourquoi, dit miss Vernon, cette cérémonie de frapper à la porte, lorsque vous saviez que je n'étais pas seule? Ces mots furent prononcés d'un ton d'impatience, comme si elle croyait voir que l'air de réserve et de discrétion de Rashleigh couvrait quelque soupçon impertinent. -- Vous m'avez appris si parfaitement la manière de frapper à cette porte, ma belle cousine, répondit Rashleigh avec le même calme et la même douceur, que l'habitude est devenue une seconde nature. -- Monsieur, reprit miss Vernon, je fais plus de cas de la sincérité que de la courtoisie. -- Courtoisie, répondit Rashleigh, en style d'Amadis, est un chevalier brave, aimable, courtisan par son nom et sa profession, et très propre à être le confident d'une dame. -- Mais Sincérité est le vrai chevalier, répliqua miss Vernon, et à ce titre il est bienvenu, mon cousin. Finissons ce débat, qui n'est pas fort amusant pour votre cousin Francis; asseyez-vous, et remplissez votre verre pour lui donner l'exemple. J'ai fait les honneurs du dîner pour soutenir la réputation d'hospitalité d'Osbaldistone-Hall. Rashleigh s'assit et remplit son verre, portant ses regards de Diana sur moi, et de moi sur elle, avec un embarras que tous ses efforts ne pouvaient entièrement déguiser. Je crus qu'il cherchait à deviner jusqu'où était allée la confiance qu'elle avait pu m'accorder, et je me hâtai de faire prendre à la conversation un tour qui le rassura, en lui faisant voir que Diana n'avait point trahi ses secrets. -- M. Rashleigh, lui dis-je, miss Vernon m'a commandé de vous adresser mes remerciements pour l'heureuse conclusion de la ridicule affaire que ce Morris m'avait suscitée; et me faisant l'injustice de craindre que ma reconnaissance ne fût pas assez vive pour me rappeler ce devoir, elle a intéressé en même temps ma curiosité en me renvoyant à vous pour avoir l'explication du mystère auquel je parais devoir ma délivrance. -- En vérité, répondit Rashleigh (en jetant un coup d'oeil perçant sur Diana), j'aurais cru que miss Vernon me servirait d'interprète; et son regard, se fixant alors sur moi, semblait chercher à reconnaître dans l'expression de ma figure si les communications qui m'avaient été faites étaient aussi limitées que je le prétendais. Miss Vernon répondit à sa question muette par un regard décidé de mépris, tandis que, incertain si je devais repousser ses soupçons ou m'en offenser, je répondais: -- Si c'est votre plaisir, M. Rashleigh, de me laisser dans l'ignorance, je dois me soumettre; mais ne me refusez pas vos éclaircissements sous prétexte que j'en ai déjà obtenu, car je vous jure que je ne sais rien de relatif aux événements dont j'ai été témoin ce matin; et tout ce que j'ai pu savoir de miss Vernon, c'est que vous vous êtes employé vivement en ma faveur. -- Miss Vernon a trop fait valoir mes humbles efforts, reprit Rashleigh, quoique je n'aie rien négligé pour vous être utile. Je revenais précipitamment au château pour engager quelqu'un de notre famille à se constituer avec moi votre caution, ce qui me semblait le moyen le plus efficace de vous servir, lorsque je rencontrai Cawmil... Colville... Campbell, peu importe son nom, enfin. J'avais appris de Morris que cet homme était présent lorsque le vol eut lieu; j'eus le bonheur de le décider, avec quelque peine, je l'avoue, à venir faire sa déposition pour vous disculper et vous tirer sur-le-champ de la situation embarrassante où vous vous trouviez. -- Je vous ai une grande obligation d'avoir décidé cet homme à venir rendre témoignage en ma faveur; mais si, comme il le dit, il a été témoin du vol, je ne vois pas pourquoi il a fait tant de difficultés pour venir en dénoncer le véritable auteur, ou disculper du moins un innocent. -- Vous ne connaissez pas, monsieur, le caractère des Écossais, répondit Rashleigh; la discrétion, la prudence et la prévoyance sont leurs qualités dominantes; elles ne sont modifiées que par un patriotisme mal entendu, mais ardent, qui forme comme l'extérieur du boulevard moral dont l'Écossais s'entoure et se fortifie contre les attaques du principe sublime de la philanthropie. Surmontez cet obstacle, vous trouverez une barrière encore plus difficile à franchir: l'amour de sa province, de son village, ou plutôt de son clan. Emportez ce second retranchement, un troisième vous arrête: son attachement pour sa propre famille, pour son père, sa mère, ses fils, ses filles, ses oncles, ses tantes, et ses cousins jusqu'au neuvième degré. C'est dans ces limites que s'épanche l'affection sociale de l'Écossais, sans que jamais elle s'étende au-delà. C'est dans ces limites qu'il concentre les plus doux sentiments de la nature, sentiments qui s'affaiblissent et s'éteignent à mesure qu'ils approchent des extrémités du cercle dans lequel ils sont comme renfermés. Et vous seriez parvenu à franchir toutes ces barrières fortifiées encore par l'inclination et l'habitude, que vous vous trouveriez arrêté par une citadelle plus forte et plus élevée, que je regarde comme imprenable: l'égoïsme de l'Écossais. -- Tout cela est fort éloquent, et surtout très métaphorique, Rashleigh, dit miss Vernon qui ne pouvait plus contenir son impatience; je n'ai que deux objections à faire à cette belle dissertation; d'abord elle est fausse, et, quand même elle ne le serait pas, elle n'a aucun rapport au sujet qui nous occupe. -- Cette description est exacte, ma charmante Diana, reprit Rashleigh, et, qui plus est, elle a un rapport direct au sujet. Elle est exacte, parce qu'elle n'est que le résultat d'observations profondes et réitérées faites sur le caractère d'un peuple que je puis, vous le savez vous-même, juger mieux que personne; et elle a un rapport direct au sujet, puisqu'elle répond à la question de M. Frank, et démontre pourquoi cet Écossais circonspect, considérant que notre parent n'est ni son compatriote, ni un Campbell, ni même un de ses cousins dans aucun des degrés par lesquels ils distinguent leur généalogie; et, par- dessus tout, ne voyant aucun avantage personnel à retirer, mais beaucoup de temps à perdre et de peines à se donner... -- Avec beaucoup d'inconvénients, tout aussi formidables sans doute, interrompit miss Vernon avec une ironie qui déguisait mal son impatience. -- Oui, beaucoup d'autres encore, dit Rashleigh avec un sang-froid imperturbable. En un mot, ma théorie démontre pourquoi cet homme, n'espérant aucun profit et craignant quelques désagréments, ne céda qu'avec peine à mes instances et se fit longtemps prier avant de consentir à venir faire sa déposition en faveur de M. Frank. -- Il me semble étonnant, observai-je, que M. Morris n'ait jamais dit au juge que Campbell était avec lui quand il fut attaqué par les voleurs. -- Campbell m'a dit qu'il lui avait fait solennellement promettre de ne point parler de cette circonstance; d'après ce que je vous ai dit, vous devinez aisément ses raisons. Il désirait retourner sur-le-champ dans son pays, sans être retardé par des procédures judiciaires qu'il eût été obligé de suivre. D'ailleurs, Campbell fait le commerce des bestiaux, et comme ses affaires sont fort étendues, et qu'il a souvent besoin de faire passer de grands troupeaux par notre comté, il ne se soucie pas d'avoir rien à démêler avec les voleurs du Northumberland, qui sont les plus vindicatifs des hommes. -- Je suis prête à en convenir, dit miss Vernon d'un ton qui semblait marquer plus qu'un simple assentiment. -- Je conviens, dis-je en résumant la question, de la force des raisons qui peuvent avoir fait désirer à Campbell que Morris gardât le silence; mais je ne vois pas comment il a pu obtenir assez d'influence sur l'esprit de cet homme pour l'engager à taire une circonstance aussi importante, au risque manifeste de faire suspecter la vérité de son histoire si on venait plus tard à la découvrir. Rashleigh convint avec moi que cela était fort extraordinaire, parut regretter de n'avoir pas fait plus de questions à Campbell sur ce sujet qui lui semblait très mystérieux. -- Mais, ajouta-t-il après cette concession, êtes-vous bien sûr que Morris n'ait point dit dans sa déclaration que M. Campbell était alors avec lui? -- Je l'ai lue très précipitamment, repris-je; mais, étant convaincu que cette circonstance n'y était point mentionnée, ou du moins qu'elle l'était légèrement, je n'y ai point fait attention. -- C'est cela même, répondit Rashleigh, saisissant l'ouverture que je lui offrais; cette circonstance y était mentionnée, mais, comme vous dites, fort légèrement: au reste, il n'a pas été difficile à Campbell d'intimider Morris. Ce poltron va, m'a-t-on dit, remplir en Écosse une petite place dépendante du gouvernement; et, ayant le courage de la belliqueuse colombe ou de la souris guerrière, il peut avoir craint de mécontenter un homme tel que Campbell, dont la vue seule suffirait pour l'effrayer au point de lui faire perdre la petite dose de bon sens que lui a donnée la nature. Vous avez dû remarquer que M. Campbell a quelque chose de martial et de guerrier dans son ton et ses manières. -- J'avoue que je lui ai trouvé un air de rudesse et de fierté qui semble contraster avec sa profession. A-t-il servi dans l'armée? -- Oui... non... non, pas absolument servi; mais il a, je pense, comme tous ses compatriotes, appris à manier un mousquet. Chaque Écossais est soldat, et il porte les armes depuis l'enfance jusqu'au tombeau. Pour peu que vous connaissiez votre compagnon de voyage, vous jugerez aisément qu'allant dans un pays où les habitants se font souvent justice eux-mêmes il a dû avoir grand soin d'éviter d'offenser un Écossais. Mais votre verre est encore plein, et je vois qu'en ce qui concerne la bouteille vous ne faites pas plus d'honneur que moi au nom que nous portons. Si vous voulez venir dans ma chambre, nous ferons ensemble une partie de piquet. Nous nous levâmes pour prendre congé de miss Vernon, qui, pendant que Rashleigh parlait, avait paru plusieurs fois violemment tentée de l'interrompre. Au moment où nous allions sortir, le feu qui avait couvé sourdement éclata tout à coup. -- M. Osbaldistone, me dit-elle, vous pourrez vérifier vous-même si les insinuations de Rashleigh au sujet de MM. Campbell et Morris sont justes et fondées. Mais ce qu'il dit des Écossais est une atroce imposture; il calomnie indignement l'Écosse, et je vous prie de ne pas ajouter foi à son témoignage. -- Peut-être me sera-t-il assez difficile de vous obéir, miss Vernon; car je dois avouer que je n'ai pas été élevé dans des sentiments très favorables pour nos voisins du nord. -- Oubliez donc, monsieur, cette partie de votre éducation, reprit-elle avec chaleur, et souffrez que la fille d'une Écossaise vous conjure de respecter le pays qui donna naissance à sa mère, jusqu'à ce que vous puissiez motiver vos préventions. Gardez votre haine et votre mépris pour l'hypocrisie, la duplicité et la bassesse; voilà ce qu'il faut haïr et mépriser, et voilà ce que vous pouvez trouver sans quitter l'Angleterre. Adieu, messieurs; je vous souhaite le bonsoir. Et elle fit un geste pour nous montrer la porte, de l'air d'une princesse qui congédie sa suite. Nous nous retirâmes dans la chambre de Rashleigh, où un domestique nous apporta du café et des cartes. Voyant que Rashleigh voulait ne me donner que de vagues éclaircissements, je résolus de ne pas le questionner davantage. Sa conduite paraissait enveloppée d'un mystère que je voulais approfondir; mais l'instant n'était pas favorable, et il fallait attendre qu'il ne fût pas aussi bien sur ses gardes. Nous commençâmes notre partie, et, quoique nous l'eussions à peine intéressée, le caractère fier et ambitieux de mon adversaire perçait jusque dans ce futile amusement. Il paraissait connaître parfaitement les règles du jeu; mais, au lieu de les suivre et de jouer _sagement, _il visait toujours aux grands coups et hasardait tout dans l'espoir de faire son adversaire pic, repic ou capot. Dès qu'une ou deux parties de piquet, comme la musique des entractes au théâtre, eurent interrompu le cours que la conversation avait pris, Rashleigh parut se lasser d'un jeu qu'il ne m'avait peut-être proposé que par politique, et nous nous mîmes à causer ensemble de choses indifférentes. Quoiqu'il eût plus d'instruction que de véritable savoir et qu'il connût mieux l'esprit des hommes que les principes de morale qui doivent les diriger, jamais conversation ne m'avait paru plus agréable et plus séduisante. Un choix d'expressions variées ajoutait encore au prestige d'une voix pure et mélodieuse. Il ne parlait jamais avec emphase ni avec jactance, et il avait l'art de ne jamais lasser la patience ni fatiguer l'attention de ceux qui l'écoutaient. J'avais vu tous ceux qui voulaient briller en société accumuler péniblement leurs idées et, comme ces nuages qui s'amoncellent sur nos têtes et crèvent ensuite avec fracas, vous inonder d'un torrent scientifique qui s'épuise d'autant plus vite qu'il est d'abord plus rapide et plus majestueux. Mais les idées de Rashleigh se succédaient l'une à l'autre et s'insinuaient dans l'âme de l'auditeur comme ces eaux pures et fécondes qui, jaillissant d'une source intarissable, viennent baigner la prairie en suivant une pente douce et naturelle. Retenu auprès de lui par un charme irrésistible, ce ne fut qu'à près de minuit que je pus me décider à le quitter; et lorsque je fus dans ma chambre, il m'en coûta de me rappeler le caractère de Rashleigh tel que je me l'étais représenté avant ce tête-à-tête. Tel est, mon cher Tresham, l'effet du plaisir, qui émousse notre pénétration et endort notre jugement, que je ne puis le comparer qu'au goût de certains fruits, en même temps doux et acides, qui nous mettent hors d'état d'apprécier les mets qui nous sont ensuite présentés. Chapitre XI. Eh, bon Dieu, je vous prie, Pourquoi cet air triste et rêveur? Engendre-t-on mélancolie Dans le château de Balwearle, Dans le manoir d'un bon buveur? Vieille ballade écossaise. Le lendemain se trouvait être un dimanche, jour qui paraissait bien long aux habitants d'Osbaldistone-Hall; car après la célébration de l'office divin, auquel toute la famille ne manquait jamais d'assister, chaque individu, à l'exception de Rashleigh et de miss Vernon, semblait possédé du démon de l'ennui. Le récit de l'embarras dans lequel je m'étais trouvé la veille amusa sir Hildebrand pendant quelques minutes, et il me félicita de n'avoir pas couché au donjon de Morpeth de la même manière qu'il m'aurait félicité de ne m'être pas cassé une jambe en tombant de cheval. -- L'affaire a bien tourné, mon garçon; mais ne te hasarde pas tant une autre fois. Que diable, la route du roi doit être sûre pour tous les voyageurs, qu'ils soient whigs, qu'ils soient tories. -- Et croyez-vous, monsieur, que j'aie jamais pensé à détruire cette sécurité? En vérité, c'est la chose du monde la plus provoquante que tout chacun s'accorde à me regarder comme coupable d'un crime que je méprise, que je déteste, et qui d'ailleurs m'eût exposé à perdre justement la vie pour avoir voulu violer les lois de mon pays! -- C'est bon, c'est bon, garçon; qu'il n'en soit plus question: personne n'est forcé de s'accuser soi-même. Pardieu, tu fais bien de t'en tirer le mieux possible: du diable si je n'en ferais pas autant à ta place! Rashleigh vint à mon secours; mais il me sembla que ses arguments tendaient plutôt à conseiller à son père de feindre d'être persuadé par mes protestations d'innocence qu'à me justifier complètement. -- Dans votre maison, mon cher monsieur... et votre propre neveu! vous ne continuerez pas plus longtemps, j'en suis sûr, à blesser ses sentiments en paraissant révoquer en doute ce qu'il a tant d'intérêt à affirmer. Vous méritez assurément toute sa confiance, et soyez certain que, si vous pouviez lui rendre quelque service dans cette étrange affaire, il aurait recours à votre bonté. Mais mon cousin Frank a été déclaré innocent, et personne n'a droit de le supposer coupable. Pour moi, je n'ai pas le moindre doute de son innocence, et l'honneur de notre famille exige que nous la défendions envers et contre tous. -- Rashleigh, dit son père en le regardant fixement, tu es une fine mouche... tu as toujours été trop fin pour moi... prends garde que toutes tes finesses ne tournent mal: deux têtes sous un même bonnet ne sont pas conformes aux règles du blason... et, à propos de blason, je vais aller lire Gwillim. Il annonça cette résolution avec un long bâillement aussi irrésistible que celui de la déesse dans la Dunciade; ce bâillement fut répété à plusieurs reprises par ses géants de fils, à mesure qu'ils se disposaient pour aller chercher des passe-temps analogues à leur caractère: -- Percy, pour percer un tonneau de bière avec l'intendant; -- Thorncliff, pour couper deux bâtons et les fixer dans leurs gardes d'osier; -- John, pour amorcer des lignes; -- Dick, pour jouer tout seul à _Pitch and toss[35]_ sa main droite contre sa main gauche; -- et Wilfred, pour se mordre les pouces et tâcher de s'endormir en fredonnant à demi-voix jusqu'au dîner. Miss Vernon s'était retirée dans la bibliothèque. Je restai seul avec Rashleigh dans la vieille salle à manger, d'où les domestiques, en faisant autant de bruit et aussi peu d'ouvrage qu'à l'ordinaire, étaient parvenus à emporter les restes de notre déjeuner substantiel. Je saisis cette occasion pour lui reprocher la manière dont il avait pris ma défense auprès de son père et lui témoigner franchement que je trouvais fort étrange qu'il engageât sir Hildebrand à cacher ses soupçons plutôt que de chercher à les déraciner. -- Que voulez-vous, mon cher ami! reprit Rashleigh. Quand mon père s'est une fois mis quelque chose dans la tête, il est impossible de l'en faire sortir, et j'ai reconnu qu'au lieu de l'aigrir encore davantage en discutant avec lui, il valait mieux chercher à le détourner de ses idées. Ainsi, ne pouvant extirper les profondes racines que la prévention a jetées dans son esprit, je les coupe du moins toutes les fois qu'elles reparaissent, persuadé qu'elles finiront par mourir d'elles-mêmes. Il n'y a ni sagesse ni profit à vouloir entrer en discussion avec un esprit de la trempe de celui de sir Hildebrand, qui s'endurcit contre la conviction, et qui croit aussi fermement à ses inspirations que nous autres, bons catholiques, nous croyons à celles du saint père de Rome. -- Il n'est pas moins cruel pour moi de vivre dans la maison d'un homme qui persiste à me croire un voleur de grand chemin. -- L'opinion ridicule de sir Hildebrand, s'il est permis de donner cette épithète à l'opinion d'un père, quelque fausse qu'elle soit, son opinion ne fait rien au fond contre votre innocence; et, quant à la crainte qui vous tourmente que l'idée de ce prétendu crime vous dégrade à ses yeux, bannissez-la complètement, et soyez persuadé que, sous le rapport moral et politique, sir Hildebrand regarde intérieurement ce crime comme une action méritoire: c'est affaiblir l'ennemi, c'est dépouiller les Amalécites; et la part qu'il suppose que vous y avez prise vous a fait beaucoup gagner dans son estime. -- Je ne désire l'estime de personne, M. Rashleigh, si pour l'acquérir il faut perdre la mienne; et ces soupçons injurieux me fourniront une excellente raison pour quitter Osbaldistone-Hall dès que je pourrai écrire à mon père à ce sujet. Il était rare que la figure de Rashleigh trahît ses sentiments; cependant je crus voir un léger sourire se dessiner sur ses lèvres, tandis qu'il affectait de pousser un profond soupir. -- Que vous êtes heureux, M. Frank! vous allez, vous venez comme il vous plaît; vous êtes libre comme l'air; avec votre habileté, votre goût et vos talents, vous trouverez bientôt des sociétés où ils seront mieux appréciés que par les stupides habitants de ce château; tandis que moi... Il s'arrêta. -- Et qu'y a-t-il donc dans le sort qui vous est échu en partage, qu'y a-t-il qui puisse vous faire envier le mien, moi qui suis banni de la maison et du coeur de mon père? -- Oui, répondit Rashleigh; mais considérez tout le prix de l'indépendance que vous vous êtes assurée par un sacrifice momentané; car je suis sûr que votre père ne tardera pas à vous rendre sa tendresse; considérez l'avantage d'agir librement, de suivre la belle carrière de la littérature, carrière que vous préférez justement à toutes les autres et dans laquelle vos talents vous assurent les plus brillants succès. Par une résidence de quelques semaines dans le nord, vous vous assurez à jamais la célébrité et l'indépendance: ce sacrifice est bien léger en raison des avantages qu'il vous procure, quoique votre lieu d'exil soit Osbaldistone-Hall. Nouvel Ovide exilé en Thrace, vous n'avez pas ses raisons pour écrire des _Tristes_. -- Comment se peut-il, dis-je avec la rougeur modeste qui convenait à un jeune auteur, que vous sachiez... -- N'avons-nous pas eu ici, quelques jours avant votre arrivée, un émissaire de votre père, un jeune commis nommé Twineall, qui m'apprit que vous sacrifiiez aux muses, ajoutant que plusieurs de vos pièces de vers avaient excité l'admiration des plus grands connaisseurs. Tresham, vous ne vous êtes peut-être jamais amusé à rassembler des rimes; mais vous avez dû connaître beaucoup d'apprentis d'Apollon. La vanité est leur grand faible, depuis le poète qui embouche la trompette jusqu'au petit rimailleur qui se borne au chalumeau; depuis le poète qui embellit les bocages de Twickenham jusqu'au dernier des rimailleurs qu'il châtia du fouet de sa satire dans la Dunciade. -- J'en avais ma part tout comme un autre, et, sans m'arrêter à considérer qu'il était peu probable que Twineall eût eu connaissance de deux ou trois petites pièces de vers que j'avais glissées furtivement dans un journal, sous le voile de l'anonyme, je mordis presque aussitôt à l'hameçon, et Rashleigh, enchanté de voir qu'il pouvait tirer aussi grand parti de mon amour-propre, chercha à le flatter encore en me priant avec les plus vives instances de lui permettre de voir quelques-unes de mes productions manuscrites. -- Il faut que vous m'accordiez une soirée, ajouta-t-il, car il me faudra bientôt perdre les charmes de la société littéraire pour les occupations serviles du commerce et les plaisirs fastidieux du monde. Mon père exige de moi un cruel sacrifice en voulant que j'abandonne, pour l'avantage de ma famille, la profession calme et paisible à laquelle mon éducation me destinait. J'étais vain, mais je n'étais pas encore tout à fait un sot, et cette hypocrisie était trop forte pour qu'elle m'échappât. -- Vous ne me persuaderez pas, répondis-je, que ce n'est qu'à regret que vous renoncez à la perspective d'être un pauvre prêtre catholique, forcé de s'imposer mille privations, et que vous consentez à allez vivre dans l'opulence et jouir des charmes de la société. Rashleigh vit qu'il avait poussé trop loin l'affectation et son désintéressement; et après une minute de silence, qu'il employa, je suppose, à calculer le degré de franchise qu'il était nécessaire d'avoir avec moi (car c'était une qualité dont il n'était jamais prodigue sans nécessité), il me répondit en souriant: -- À mon âge se voir condamné, comme vous le dites, à vivre dans le monde et dans l'opulence n'est pas, il est vrai, une perspective bien alarmante: mais permettez-moi de vous dire que vous vous êtes mépris sur le sort qui m'était réservé. Je devais être un prêtre catholique, mais non pas pauvre et obscur. Non, monsieur, Rashleigh Osbaldistone sera bien moins célèbre, quand même il deviendrait le plus riche négociant de Londres, qu'il eût pu le devenir en étant membre d'une Église dont les ministres, comme le dit un auteur, marchent à l'égal des rois. Ma famille est en faveur auprès d'une certaine cour exilée, et l'influence que cette cour possède à Rome est encore plus grande. Mes talents ne sont pas inférieurs à l'éducation que j'ai reçue; sans présomption, j'aurais pu aspirer à une dignité éminente dans l'Église; avec un peu d'illusion et d'amour-propre, je pourrais dire à la plus élevée. Et pourquoi, ajouta-t-il en riant, car son grand art était de détourner l'attention par une plaisanterie lorsqu'il craignait d'avoir fait une impression défavorable, -- pourquoi le cardinal Osbaldistone, d'une famille noble et ancienne, ne pourrait-il pas disposer du sort des empires aussi bien qu'un Mazarin, né de parents obscurs et vulgaires; qu'un Alberoni, fils d'un jardinier italien? -- Je n'en vois pas la raison, il est vrai; mais à votre place je renoncerais sans beaucoup de peine à l'espoir hasardeux d'une élévation si précaire et tant exposée à l'envie. -- Je le ferais aussi, reprit-il, si la carrière où je vais entrer était plus certaine; mais combien de chances dont l'événement seul peut m'apprendre le résultat! D'abord les dispositions de votre père à mon égard: ne connaissant pas son caractère, il m'est impossible... -- Avouez la vérité, Rashleigh: vous voudriez que je vous le fisse connaître, n'est-ce pas? -- Puisque, comme Diana Vernon, vous faites un appel à ma sincérité, je vous répondrai franchement: oui. -- Eh bien! vous trouverez dans mon père un homme qui est entré dans le commerce moins avec le désir de s'enrichir que parce que cette carrière lui donnait occasion de développer son intelligence. Mais ses richesses se sont accumulées, parce que, élevé à l'école de la frugalité et de la tempérance, ses dépenses n'ont pas augmenté avec sa fortune. C'est un homme qui hait la dissimulation dans les autres, ne l'emploie jamais lui-même et sait découvrir la vérité, de quelque voile spécieux qu'on cherche à la couvrir. Silencieux par habitude, il n'aime pas les grands parleurs, surtout lorsque la conversation ne roule pas sur son sujet favori. Il est d'une exactitude rigide à remplir les devoirs de sa religion; mais vous n'avez pas à craindre qu'il vous gêne pour la vôtre, car il regarde la tolérance comme un principe sacré d'économie politique. Seulement si vous êtes du nombre des partisans du roi Jacques, comme votre religion le fait naturellement présumer, vous ferez bien de le cacher devant lui; il les a en horreur. Esclave de sa parole, il ne souffre pas que personne manque à la sienne; il remplit scrupuleusement ses devoirs et entend que tout le monde suive son exemple: pour gagner ses bonnes grâces il ne faut pas approuver ses ordres, il faut les exécuter. Son plus grand faible est sa prédilection exclusive pour son état, faible qui l'empêche de louer rien de ce qui n'a pas quelque rapport avec le commerce. -- Ô portrait admirable! s'écria Rashleigh; Van Dyck, mon cher Frank, n'était qu'un barbouilleur auprès de vous. Je vois votre seigneur et maître avec ses vertus et ses faibles; je le vois aimant et honorant le roi comme une espèce de lord-maire et de chef du négoce; vénérant la chambre des communes pour les lois qu'elle adopte sur l'exportation, et respectant les pairs parce que le lord-chancelier[36] est assis sur un sac de laine. -- J'ai fait un portrait, Rashleigh, et vous faites une caricature. Mais, si je vous ai fait la carte du pays qu'il vous importait de connaître, j'espère qu'en retour vous voudrez bien me donner quelques lumières sur la géographie des terres inconnues... -- Sur lesquelles vous vous trouvez jeté, dit Rashleigh. En vérité, c'est inutile: ce n'est point l'île de Calypso, plantée de tilleuls fleuris, et offrant toute l'année l'image d'un printemps éternel; mais c'est une espèce de désert du nord, aussi peu propre à piquer la curiosité qu'à plaire à l'oeil, et qu'au bout d'une demi-heure vous connaîtrez dans toute sa nudité aussi bien que si je vous en avais fait la description la plus minutieuse. -- Mais il me semble qu'il est quelque chose qui mérite pourtant de fixer l'attention. Que dites-vous de miss Vernon? ne forme-t- elle pas un intéressant contraste avec le reste du tableau? Je m'aperçus aisément que Rashleigh eût voulu pouvoir se dispenser de me répondre; mais les renseignements qu'il m'avait demandés me donnaient le droit de lui faire des questions à mon tour. Rashleigh le savait, et, forcé de suivre le sentier que je venais de lui ouvrir, il chercha du moins à y marcher de la meilleure grâce possible. -- J'ai moins d'occasions à présent d'étudier le caractère de miss Vernon que je n'en avais autrefois, me dit-il. Lorsqu'elle était plus jeune, j'étais son maître; mais quand elle eut atteint l'âge où commence une nouvelle carrière pour une jeune personne, mes différentes occupations, la gravité de la profession à laquelle je me destinais, la nature particulière de ses engagements, notre position mutuelle, en un mot, rendaient une intimité constante aussi inconvenante que dangereuse. Je crains que miss Vernon n'ait regardé ma réserve comme une preuve d'indifférence; mais c'était un devoir: il m'en coûta beaucoup pour écouter la voix de la prudence, et les regrets qu'elle pouvait éprouver égalaient à peine les miens. Mais comment continuer à vivre dans la plus intime familiarité avec une jeune personne charmante et sensible, qui doit, comme vous le savez, entrer dans un cloître, ou accepter la personne qui lui est destinée? -- Le cloître ou l'époux qui lui est destiné! m'écriai-je. Miss Vernon est-elle réduite à cette alternative? -- Hélas! oui, dit Rashleigh en étouffant un soupir. Je n'ai pas besoin sans doute de vous prémunir contre le danger de cultiver trop assidûment l'amitié de miss Vernon: vous connaissez le monde, vous savez jusqu'à quel point vous pouvez vous livrer au charme de sa société sans compromettre votre repos. Mais je dois vous avertir de veiller sur ses sentiments avec autant de vigilance que sur les vôtres: je sais par expérience que miss Vernon est d'un naturel ardent et sensible, et vous avez vu vous-même hier jusqu'où vont son irréflexion et son mépris pour les convenances. Quoiqu'il pût y avoir un fond de vérité dans ce qu'il me disait, et que je n'eusse pas le droit de prendre en mauvaise part des avis qu'il me donnait sous le voile de l'amitié, je sentais que j'aurais eu du plaisir à me battre avec lui. L'insolent! parler avec cette arrogance! voulait-il me faire croire que miss Vernon avait conçu un penchant pour son horrible figure, et qu'elle se fût dégradée au point d'avoir besoin de la réserve et de la circonspection d'un Rashleigh pour se guérir de son imprudente passion? Je me contins néanmoins, et imitant un instant son hypocrisie, je regrettai avec lui qu'une personne du bon sens et du mérite de miss Vernon eût une conduite aussi inconvenante qu'il le disait. -- Non pas inconvenante, dit Rashleigh, mais d'une franchise qui va quelquefois jusqu'à l'inconséquence. Du reste, croyez-moi, elle a un excellent coeur. À parler franchement, si elle persiste dans son aversion pour le cloître et pour le mari qu'on lui destine, et que Plutus me soit assez favorable pour m'assurer une honnête indépendance, je pourrai bien alors renouveler nos anciennes liaisons et offrir à Diana la moitié de ma fortune. -- Avec sa belle voix et ses périodes élégantes, pensais-je en moi-même, ce Rashleigh est le fat le plus laid et le plus suffisant que j'aie jamais vu. -- Mais, ajouta Rashleigh, comme s'il se parlait à lui-même, je n'aimerais pourtant pas à supplanter Thorncliff. -- Supplanter Thorncliff! m'écriai-je avec la plus grande surprise; votre frère Thorncliff est-il le mari qu'on destine à Diana Vernon? -- Sans doute; par l'ordre de son père et par suite d'un certain pacte de famille, elle doit épouser un des fils de sir Hildebrand. On a obtenu de la cour de Rome pour Diana Vernon une dispense qui lui permet d'épouser son cousin... Osbaldistone; le nom de baptême est en blanc, de sorte qu'il ne reste plus qu'à choisir l'heureux mortel dont le nom doit remplir la lacune. Or, comme Percy, qui ne songe qu'à boire, ne paraissait pas un mari très convenable, mon père a fait choix de Thorncliff, et c'est à ce second rejeton de la famille qu'il a confié le soin de ne pas laisser éteindre la race des Osbaldistone. -- La jeune personne, dis-je en m'efforçant de prendre un air de plaisanterie qui m'allait fort mal, je crois, aurait peut-être voulu chercher encore un peu plus bas sur l'arbre de la famille la branche à laquelle elle désirait s'unir. -- Je ne sais, reprit-il; il n'y a pas beaucoup de choix dans notre famille. Dick est un brutal, John une brute, et Wilfred un âne. Je crois qu'après tout mon père ne pouvait pas mieux choisir pour la pauvre Diana. -- Les personnes présentes étant toujours exceptées. -- Oh! l'état ecclésiastique, auquel j'étais destiné, ne me permettait pas de me mettre sur les rangs; autrement je ne dissimulerai pas qu'ayant reçu du moins de l'éducation j'aurais pu être choisi par sir Hildebrand préférablement à mes autres frères. -- Et sans doute aussi par la jeune personne? -- Vous ne devez pas le supposer, répondit Rashleigh en repoussant cette idée avec une affectation qui ne servait qu'à la confirmer; l'amitié, l'amitié seule avait serré les liens qui nous unissaient: la tendre affection d'une âme sensible et aimante pour son précepteur; l'amour n'approcha pas de nous, ou du moins il n'entra pas dans nos coeurs; je vous ai dit que j'avais été sage à temps. Je n'étais pas très disposé à pousser plus loin cette conversation, et prenant un prétexte pour me débarrasser de Rashleigh, je me retirai dans ma chambre, où je me promenai à grands pas, répétant tout haut les expressions qui m'avaient le plus choqué: Sensible!... ardente!... tendre affection!... amour!... Diana Vernon, la plus charmante personne que j'aie jamais vue, amoureuse de ce Rashleigh, monstre de laideur et de difformité, à qui il ne manque qu'une bosse sur le dos pour être aussi hideux que Richard III!... et cependant les occasions qu'il avait de l'entretenir pendant ses maudites leçons, la séduction de son langage, son esprit, son adresse... la sottise et la nullité de ses frères, qui le laissaient sans concurrent... l'admiration de miss Vernon pour ses talents, quoiqu'elle paraisse fortement irritée contre lui; sans doute, parce qu'il la néglige... Et que m'importe tout cela? pourquoi me tourmenter et me mettre en fureur? Diana Vernon est-elle la première de son sexe qui ait aimé et épousé un homme laid? et quand même elle serait libre, quand même sa main ne serait pas déjà promise, que m'importerait encore? Une catholique... une papiste... un dragon en jupons!... je serais fou de penser un instant à l'associer à mon sort. Ces réflexions, loin de calmer le feu qui me dévorait, ne firent que l'attiser, et, lorsqu'il fallut descendre pour le dîner, je portai à table toute ma mauvaise humeur. Chapitre XII. Être ivre, s'emporter? prendre un air froid et sombre? Et dans de vains transports s'attaquer à son ombre? Shakespeare, Othello. Je vous ai déjà dit, mon cher Tresham, ce qui n'était pas une nouvelle pour vous, que mon principal défaut était un orgueil invincible, qui m'exposait souvent à de cruelles mortifications. Je n'avais jamais pensé que j'aimasse miss Vernon; cependant à peine Rashleigh m'eut-il parlé d'elle comme d'une conquête qu'il pouvait saisir ou négliger à son choix que toutes les démarches que cette pauvre fille avait faites, dans l'innocence de son coeur, pour former une liaison d'amitié avec moi, me parurent l'effet de la coquetterie la plus insultante. -- Elle voudrait sans doute s'assurer de moi comme d'un pis-aller, au cas que M. Rashleigh Osbaldistone fasse le cruel! mais je lui apprendrai que je ne suis pas homme à me laisser jouer ainsi... Je lui ferai voir que je connais ses artifices, et que je les méprise. Je ne réfléchis pas que toute cette indignation, aussi ridicule que déplacée, prouvait que je n'étais rien moins qu'indifférent aux charmes de miss Vernon, et je m'assis à table très irrité contre elle et contre toutes les filles d'Ève. Miss Vernon fut surprise de m'entendre répondre sèchement aux saillies qui lui échappaient et aux traits satiriques qu'elle décochait à tout moment contre ses chers cousins avec sa liberté ordinaire; mais, ne soupçonnant pas que mon intention fût de l'offenser, elle se contenta de se moquer de mes grossières reparties par des reparties à peu près semblables, mais plus fines et plus polies, et en même temps plus piquantes. À la fin elle s'aperçut que j'étais réellement de mauvaise humeur, et voici la réponse qu'elle fit à une de mes boutades: -- On dit, M. Francis, qu'il y a quelque chose de bon à recueillir, même des discours d'un sot: j'entendais l'autre jour le cousin Wilfred refuser de jouer plus longtemps au bâton avec le cousin John, parce que le cousin John s'était mis en colère et frappait plus fort que les règles du jeu ne le permettent. Il n'est pas juste, disait l'honnête Wilfred, que je reçoive des coups tout de bon, tandis que je ne donne que des coups pour rire. Sentez-vous? -- Je ne me suis jamais trouvé, madame, dans la nécessité de chercher à extraire la mince dose de bon sens qui peut se trouver mêlée dans les personnes de cette famille. -- Nécessité! et madame!... Vous m'étonnez, M. Osbaldistone. -- J'en suis désolé, madame. -- Quel est ce nouveau caprice? -- Parlez-vous sérieusement, ou ne prenez-vous ce ton que pour rendre plus précieuse votre bonne humeur? -- Vous avez droit à l'attention de tant de messieurs dans cette famille, miss Vernon, qu'il ne peut guère être digne de vous de demander la cause de ma nullité et de ma maussaderie. -- Comment?... avez-vous donc abandonné mon parti pour passer à l'ennemi? Elle jeta un regard sur Rashleigh, qui était placé vis- à-vis d'elle, et voyant qu'il semblait nous observer avec une maligne joie, elle ajouta: -- Il n'est que trop vrai: Rashleigh triomphe de m'avoir enlevé encore un ami. Grâce au ciel, et grâce à l'état de dépendance où je me suis toujours trouvée, et qui m'a appris à souffrir sans me plaindre, je ne m'offense pas aisément: afin de n'être pas tentée de vous chercher querelle, je vais me retirer plus tôt qu'à l'ordinaire, et je souhaite que votre mauvaise humeur passe avec votre dîner. À ces mots elle quitta la table. Elle ne fut pas plus tôt partie que j'eus honte de ma conduite. J'avais repoussé brusquement les témoignages de sa bienveillance, et j'avais presque été jusqu'à injurier l'être charmant qui n'avait pas craint d'exposer sa réputation pour me rendre service, et que son sexe seul eût dû mettre à l'abri de ma brutalité. Pour combattre ou pour dissiper ces réflexions pénibles, je remplis machinalement mon verre toutes les fois que la bouteille passait devant moi. Accoutumé à la tempérance, je ne tardai pas à éprouver, dans l'état où j'étais déjà, les funestes effets du vin. Les buveurs de profession, qui se sont comme abrutis par l'usage fréquent des liqueurs fortes, peuvent se livrer sans crainte à ces excès, qui ne font que troubler un peu leur jugement, déjà très faible à jeun. Mais les hommes qui ne se sont pas fait une habitude de ce vice affreux qui nous ravale au rang des brutes, en éprouvent en un instant la terrible influence. Ma tête s'exalta bientôt jusqu'à l'extravagance; je parlais sans cesse; je discutais ce que je ne savais pas; je faisais des histoires dont je perdais le fil, et puis je riais moi-même à gorge déployée de mon absence de mémoire. J'acceptai plus d'une gageure qui n'avait ni rime ni raison; je défiai à la lutte le géant John, quoiqu'il fût un des premiers lutteurs du canton, et moi un apprenti dans cet exercice. Mon oncle eut la bonté de prévenir le résultat de ma folle ivresse qui aurait, je suppose, fini par me faire rompre le cou. La malignité a même été jusqu'à dire que j'avais entonné une chanson bachique; mais comme je ne m'en souviens pas, et que je ne crois pas avoir jamais essayé de former un son, je me flatte que cette calomnie n'était pas fondée. J'ai fait assez de folies pendant mon ivresse, sans qu'on m'en prête encore auxquelles je n'ai pas songé. Sans perdre entièrement toute raison, je perdis toute retenue, et la passion impétueuse qui m'agitait se manifesta par les plus bruyants transports. Je m'étais mis à table triste, mécontent, et décidé à garder le silence; le vin me rendit babillard, querelleur et emporté. Je cherchais dispute à tout le monde, je contredisais tout ce qu'on avançait; et, sans respect pour les bienséances, j'attaquais, à la table même de mon oncle, ses sentiments politiques et sa religion. La modération que Rashleigh affectait, sans doute pour augmenter encore ma fureur frénétique, m'échauffa mille fois plus que les cris et les injures de ses frères. Je dois à mon oncle la justice de dire qu'il s'efforça de nous ramener à l'ordre; mais son autorité fut méconnue au milieu du tumulte toujours croissant. À la fin mon emportement ne connut plus de bornes, et furieux de quelque insinuation injurieuse, réelle ou supposée, je m'élançai de ma place, courus sur Rashleigh et lui donnai un soufflet. Le philosophe le plus stoïque n'eût pas reçu cette insulte avec plus de sang-froid et de patience. Il se contenta de me jeter un regard de mépris; mais Thorncliff ne fut pas si modéré dans sa vengeance, et, voyant que son frère ne s'apprêtait pas à demander raison de cet outrage, il cria qu'il voulait laver dans mon sang la tache faite à leur honneur. Les épées furent tirées; et nous avions échangé une ou deux passes, lorsque les autres frères nous séparèrent. Je n'oublierai jamais le rire infernal qui contracta les traits de Rashleigh lorsque je fus entraîné de force par deux de ces jeunes titans. Ils m'enfermèrent dans ma chambre, assujettirent la porte par de grosses barres de fer, et je les entendis, avec une rage inexprimable, rire aux éclats en descendant l'escalier. J'essayai dans ma fureur de briser la porte; mais la précaution qu'ils avaient prise rendit tous mes efforts inutiles. À la fin je me jetai sur mon lit, et m'endormis en roulant dans ma tête de terribles projets de vengeance. Mais le tardif repentir vint avec le jour. Je sentis avec amertume la violence et l'absurdité de ma conduite, et je fus obligé de reconnaître que le vin m'avait ravalé au-dessous de Wilfred Osbaldistone, pour lequel j'avais un si profond mépris. Ces cruelles réflexions n'étaient pas adoucies par l'idée qu'il fallait faire des excuses pour mon emportement déplacé, et cela en présence de miss Vernon. Les reproches que j'avais à me faire pour la conduite peu généreuse que j'avais tenue à son égard pendant le dîner, et pour laquelle je ne pouvais pas même alléguer la misérable excuse de l'ivresse, ajoutaient encore à ces pénibles considérations. Accablé du poids de ma honte et de mon humiliation, je descendis dans la salle à manger, comme un criminel qui vient entendre prononcer sa sentence. Une forte gelée avait rendu la chasse impossible, et j'eus la mortification de trouver déjà toute la famille rassemblée autour d'un énorme jambon, à l'exception de Rashleigh et de miss Vernon. La joie était extrême lorsque j'entrai, et je ne pouvais douter que je ne fusse l'objet de la risée. En effet, ce qui me semblait un sujet de peine et de regrets paraissait aux yeux de mon oncle et de la plupart de mes cousins une saillie de gaieté fort divertissante. Sir Hildebrand, tout en me raillant sur mes exploits héroïques, jura qu'il pensait qu'à mon âge il valait mieux s'enivrer deux ou trois fois par jour que d'aller se coucher à sec comme un presbytérien. Et, pour appuyer cette consolante réflexion, il versa un grand verre d'eau- de-vie, en m'exhortant à avaler du poil de la bête qui m'avait mordu. -- Laisse-les rire, neveu, ajouta-t-il en regardant ses fils, laisse-les rire; ils seraient de vraies soupes au lait, comme toi, si je ne leur avais pas appris à vider leur bouteille. Malgré tous leurs défauts et tous leurs ridicules, mes cousins n'avaient pas en général un mauvais coeur: ils virent que leurs railleries me blessaient, et ils s'efforcèrent, quoique avec leur maladresse ordinaire, de dissiper l'impression pénible qu'elles avaient produite sur moi. Thorncliff seul se tenait à l'écart, et avait l'air morne et pensif. Ce jeune homme avait toujours eu de l'éloignement pour moi, et il ne m'avait jamais témoigné ces attentions maussades, mais bienveillantes, que j'avais éprouvées quelquefois de la part de ses frères. S'il était vrai, ce dont pourtant je commençais à douter, qu'on le destinât pour époux à miss Vernon, il était possible qu'il s'alarmât de la prédilection que cette jeune personne semblait me marquer, et que, craignant que je ne devinsse un rival dangereux, il conçût de la jalousie et me prît en aversion. Rashleigh entra enfin, l'air morne et rêveur. Je ne sais quoi de sombre répandu sur sa physionomie prouvait qu'il n'avait pas oublié l'insulte déshonorante que je lui avais faite. J'avais déjà pensé à la conduite que je devais tenir dans cette occasion; j'étais parvenu à me modérer et à croire que le véritable honneur ne consistait pas à me battre pour prouver que j'avais raison, lorsqu'il n'était que trop évident que j'avais tort, mais à faire noblement des excuses pour une injure si disproportionnée à toutes les provocations que j'aurais pu alléguer. Je m'empressai donc d'aller à la rencontre de Rashleigh, et lui exprimai mes regrets de la violence à laquelle je m'étais laissé emporter la veille. -- Rien au monde, dis-je, n'eût pu m'arracher un seul mot d'excuse, rien que la voix de ma conscience, qui me reproche ma conduite. J'espérais que mon cousin accepterait l'assurance sincère de mes regrets, et voudrait bien considérer que mes torts provenaient en grande partie de l'excessive hospitalité d'Osbaldistone-Hall. -- Il sera ton ami, garçon, s'écria le bon sir Hildebrand dans l'effusion de son coeur, il sera ton ami, ou du diable si je l'appelle encore mon fils. Pourquoi, Rashleigh, restes-tu planté là comme une souche? _J'en suis fâché, _eh! de par tous les diables, c'est tout ce que peut faire un gentilhomme, s'il vient à faire quelque chose de mal lorsqu'il a bu le petit coup. J'ai servi et je dois, je crois, connaître quelque chose aux affaires d'honneur. Que je n'en entende plus parler, et nous irons tous ensemble chasser le blaireau dans Birkenwood-Bank. La figure de Rashleigh, comme je l'ai déjà dit, avait un caractère particulier, et de ma vie je n'avais vu de physionomie semblable. Mais cette singularité ne consistait pas encore tant dans les traits que dans sa manière de changer leur expression. Dans le passage de la joie à la douleur, du ressentiment à la satisfaction, il y a un léger intervalle, avant que la passion dominante respire dans tous les traits, à l'exclusion absolue de celle qu'elle remplace. De même que la lumière douteuse du crépuscule sépare la fin de la nuit du lever du soleil, il y a comme une espèce d'indécision dans le caractère de la physionomie, pendant que les muscles se dégonflent, que le front s'éclaircit, que les yeux reprennent leur éclat, enfin que toute la figure, chassant les nuages qui la couvraient, recouvre un air calme et serein. Celle de Rashleigh ne passait point par ces gradations, mais prenait successivement et tout à coup l'expression de ces deux passions diamétralement contraires; c'était comme le changement à vue d'une décoration où, au coup de sifflet du machiniste, un rocher disparaît et un palais s'élève. Cette singularité me frappa surtout dans cette occasion. Lorsque Rashleigh entra, toutes les passions haineuses étaient peintes sur son visage. Il entendit mes excuses et l'exhortation de son père sans qu'il se fit le moindre changement dans sa physionomie; mais sir Hildebrand n'eut pas plus tôt fini de parler que le sombre nuage qui couvrait le front de Rashleigh disparut tout à coup; et du ton le plus poli et le plus affable il m'exprima sa parfaite satisfaction des excuses que je voulais bien lui faire. -- Mon Dieu! dit-il, j'ai moi-même une si pauvre tête lorsque je bois plus de mes trois verres de vin, que je n'ai, comme le bon Cassio[37], qu'un souvenir très vague de la confusion qui régna hier soir. Je me rappelle en masse; mais rien de distinct. -- Une querelle, et voilà tout. Ainsi, mon cher cousin, ajouta-t-il en me serrant amicalement la main, jugez quelle douce surprise j'éprouve en voyant que j'ai à recevoir des excuses au lieu d'en avoir à faire. Ne parlons plus de cela; je serais bien fou de vouloir examiner minutieusement un compte dont la balance, qui pouvait être contre moi, se trouve si inopinément à mon avantage. Vous voyez, M. Frank, que je prends déjà le langage de Lombard-Street et que je me prépare à remplir dignement ma nouvelle profession. J'allais répondre, et je levais les yeux que la honte m'avait fait baisser, lorsque je rencontrai ceux de miss Vernon, qui, étant entrée sans bruit pendant la conversation, l'avait écoutée attentivement. Déconcerté, confus, je penchai la tête sans dire un seul mot, et j'allai prendre tristement ma place auprès de mes cousins, que le déjeuner n'avait pas cessé d'occuper exclusivement. Mon oncle se garda bien de laisser échapper cette occasion de me faire, ainsi qu'à Rashleigh, une leçon de morale, et il nous conseilla sérieusement de nous corriger de nos ridicules habitudes de soupe au lait, selon son expression, de nous aguerrir contre les effets du vin, pour éviter les disputes et les coups; et de commencer par vider régulièrement tous les jours notre pinte de porto; ce qui, à l'aide de la bière de mars et de quelques verres d'eau-de-vie, suffisait pour des novices en l'art de boire. Pour nous encourager, il nous assura qu'il avait connu beaucoup d'hommes qui étaient arrivés à notre âge sans avoir jamais bu trois verres de vin, et qui cependant, étant tombés en bonne compagnie, et suivant les bons exemples, étaient parvenus à se faire une brillante réputation en ce genre, pouvant vider tranquillement leurs six bouteilles sans perdre la tête, et sans être incommodés le lendemain matin. Malgré la sagesse de cet avis, et la brillante perspective qu'il me faisait entrevoir, j'en profitai peu: tout en paraissant écouter mon oncle, mon attention était ailleurs. Toutes les fois que je me hasardais à tourner les yeux du côté de miss Vernon, j'observais que ses regards étaient fixés sur moi, et je croyais lire sur sa figure l'expression de la pitié, et en même temps du déplaisir. Je cherchais les moyens d'entrer aussi en explication avec elle et de lui faire mes excuses, lorsqu'elle me fit entendre qu'elle était déterminée à m'épargner la peine de solliciter une entrevue: -- Cousin Frank, dit-elle en m'appelant par le même titre qu'elle avait coutume de donner aux autres Osbaldistone, quoiqu'à proprement parler je ne fusse pas son cousin, j'ai été arrêtée ce matin par un passage dans _la Divina comedia _du Dante; voulez-vous avoir la bonté de monter à la bibliothèque pour me l'expliquer? Lorsque vous aurez découvert le sens de l'obscur Florentin, vous irez rejoindre ces messieurs, et voir si vous serez aussi heureux à découvrir la retraite du blaireau. Je m'empressai de lui répondre que j'étais prêt à la suivre. Rashleigh offrit de nous accompagner. -- Je suis plus en état, nous dit-il, de chercher le sens du Dante à travers les métaphores et l'obscurité de son style que de chasser un pauvre anachorète de sa tanière. -- Excusez-moi, Rashleigh, dit miss Vernon; mais, comme vous allez occuper la place de M. Frank dans la maison de banque à Londres, vous devez lui céder l'éducation de votre élève à Osbaldistone- Hall. Nous vous appellerons cependant s'il est nécessaire; ainsi ne prenez pas votre air grave, je vous prie. D'ailleurs, c'est une honte que vous ne connaissiez pas mieux la chasse, vous, un Osbaldistone! Que ferez-vous si votre oncle vous demande comment vous chassez au blaireau? -- Hélas! Diana, c'est bien vrai, dit sir Hildebrand en poussant un soupir. Si Rashleigh eût voulu acquérir, comme ses frères, les connaissances utiles, il était à bonne école, je crois; mais les grammaires françaises, les livres, les nouveaux navets, les rats et les hanovriens ont tout bouleversé dans la vieille Angleterre[38]. Allons, Rashie[39], allons, viens avec nous, et porte mon épieu de chasse: ta cousine n'a pas besoin de toi à présent, et je n'entends pas qu'on contrarie ma Diana. Je ne veux pas qu'il soit dit qu'il n'y avait qu'une femme à Osbaldistone-Hall, et qu'elle y est morte faute de n'avoir pu faire ses volontés. Rashleigh obéit à son père et le suivit après avoir dit à demi- voix à Diana: -- Je suppose qu'il sera discret de ne pas oublier aujourd'hui de me faire accompagner du courtisan _Cérémonie, _et de frapper à la porte de la bibliothèque avant d'entrer? -- Non, non! Rashleigh, dit miss Vernon, débarrassez-vous du faux archimage appelé _Dissimulation; _c'est le meilleur moyen de vous assurer un libre accès auprès de nous pendant nos entretiens classiques. À ces mots, elle prit le chemin de la bibliothèque, et je la suivis... comme un criminel, allais-je dire, qu'on mène à l'exécution; mais il me semble que j'ai déjà employé cette comparaison une ou deux fois, ainsi je la supprime: je dirai donc, sans comparaison, que je la suivis en tremblant, et avec un embarras que j'aurais donné tout au monde pour vaincre. Il me semblait qu'il était souverainement déplacé dans cette occasion; car j'avais respiré assez longtemps l'air du continent pour apprendre que la légèreté, la galanterie et l'assurance sont trois qualités essentielles qui doivent distinguer l'heureux mortel qu'une jeune et belle personne honore d'un tête-à-tête. Mais pour cette fois mes sentiments anglais l'emportèrent sur mon éducation française; et je fis, je crois, une très piteuse figure lorsque miss Vernon, s'asseyant majestueusement dans le grand fauteuil de la bibliothèque, comme un juge qui va entendre une cause importante, me fit signe de prendre une chaise vis-à-vis d'elle, ce que je fis, tremblant comme le pauvre diable qui se voit sur la sellette; et elle commença la conversation sur le ton de la plus amère ironie. Chapitre XIII. Sans doute il fut cruel celui qui le premier Trempa dans le poison une épée homicide; Mais plus barbare encore, et cent fois plus perfide Celui qui de sucs vénéneux Put remplir froidement la coupe hospitalière. _Anonyme._ En vérité, M. Frank Osbaldistone, dit miss Vernon de l'air d'une personne qui croyait avoir acquis le privilège de railler, en vérité, vous nous avez tous vaincus. Je n'aurais pas cru que vous fussiez aussi digne de votre noble famille. La journée d'hier vous a couvert de gloire. Vous avez fait vos preuves pour entrer dans l'honorable corporation d'Osbaldistone-Hall: elles sont irrécusables, et votre coup d'essai a été un coup de maître. -- Je connais mes torts, miss Vernon, et tout ce que je puis dire pour justifier mon impertinence, c'est que j'avais reçu des nouvelles qui avaient agité mes esprits. Je sens que j'ai été on ne peut plus absurde et impoli. -- Comment donc! reprit le juge inflexible, vous ne vous rendez pas justice. D'après ce que j'ai vu et ce que j'ai depuis entendu dire, vous avez montré dans une seule soirée toutes les qualités supérieures qui distinguent vos cousins: la douceur et l'urbanité du bon Rashleigh, la tempérance de Percy, le sang-froid de Thorncliff, la patience de John, l'art des gageures de Dickon, et ce qui surtout est le plus admirable, c'est d'avoir choisi le temps, le lieu et la circonstance pour faire preuve de ces rares talents, avec une sagacité digne de Wilfred. -- Ayez un peu compassion de moi, miss Vernon, lui dis-je; car j'avoue que je regardais la leçon comme bien méritée, surtout en considérant de quelle part elle me venait. Pardonnez-moi si, pour excuser une extravagance dont je ne suis pas habituellement coupable, j'ose vous citer la coutume de la maison et du pays. Je suis loin de l'approuver; mais nous avons l'autorité de Shakespeare, qui dit que le bon vin est une bonne et aimable créature, et que tout homme peut y être pris tôt ou tard. -- Oui, M. Francis; mais Shakespeare met ce panégyrique et cette apologie dans la bouche du plus grand scélérat que son crayon ait tracé. Je ne veux point cependant abuser de l'avantage que m'a donné votre citation en vous accablant de la réponse par laquelle Cassio réfute Iago[40]. Je veux seulement ne pas vous laisser ignorer qu'il est au moins une personne fâchée de voir un jeune homme plein de talents et d'espérances s'enfoncer dans le bourbier où chaque soir se plongent les habitants de ce manoir. -- Je n'ai fait qu'y mettre un instant le pied, je vous assure, miss Vernon, et je reconnais trop combien ce bourbier est dégoûtant pour y faire un pas de plus. -- Si telle est votre résolution, reprit-elle, elle est sage, et je ne puis que l'approuver. Mais j'étais si tourmentée de ce que j'avais entendu dire que je n'ai pu m'empêcher de m'en expliquer avec vous, avant de vous parler de ce qui me regarde particulièrement. Vous vous êtes conduit hier avec moi pendant le dîner de manière à me faire croire qu'on vous a dit sur mon compte des choses qui ont pu diminuer l'estime que vous m'aviez accordée. Voudrez-vous bien vous expliquer clairement à ce sujet? Je fus stupéfait. Cette question aussi brusque que précise était plutôt faite du ton d'un homme qui demande à un autre l'explication de sa conduite d'une manière ferme mais polie que de celui d'une fille de dix-huit ans qui adresse une question à un jeune homme: elle était entièrement dépouillée de circonlocutions, de ces détours et de ces périphrases qui accompagnent ordinairement les explications entre des personnes de différents sexes. J'étais dans le plus grand embarras; car, à présent que je me rappelais de sang-froid les discours de Rashleigh, j'étais forcé de convenir qu'en supposant même qu'ils fussent fondés, ils auraient dû exciter dans mon âme un sentiment de compassion pour miss Vernon plutôt qu'un puéril ressentiment; et, quand même ils auraient pu justifier complètement ma conduite, encore m'eût-il été difficile de répéter ce qui devait blesser aussi vivement la fierté de Diana. Elle vit que j'hésitais à répondre et me dit d'un ton décidé et résolu, mais avec modération: -- J'espère que M. Osbaldistone ne disconviendra pas que j'ai droit de demander cette explication: je n'ai point de parents, point d'amis pour me défendre, il est donc juste qu'on me permette de me défendre moi-même. Je m'efforçai assez gauchement de rejeter ma conduite grossière sur une indisposition, sur des lettres fort dures que j'avais reçues de Londres. Elle me laissa épuiser mes excuses, sans pitié pour mon embarras et ma confusion, et les écouta avec le sourire de l'incrédulité. -- À présent, M. Frank, que vous avez débité votre prologue d'excuses avec la mauvaise grâce d'usage pour tous les prologues, veuillez lever le rideau et me montrer ce que je désire voir. En un mot, faites-moi connaître ce que Rashleigh a dit de moi, car c'est toujours lui qui fait mouvoir toutes les machines d'Osbaldistone-Hall. -- Mais supposez qu'il m'ait dit quelque chose, miss Vernon, que mérite celui qui trahit les secrets d'une puissance pour les révéler à une puissance alliée?... car vous m'avez dit vous-même que Rashleigh était toujours votre allié, quoiqu'il ne fût plus votre ami. -- Point d'évasion, je vous prie, point de plaisanteries sur ce sujet; je n'ai ni la patience ni l'envie de les écouter. Rashleigh ne peut pas, ne doit pas, n'oserait pas tenir sur moi, sur Diana Vernon, des propos que je ne puisse pas entendre. Il règne des secrets entre nous, il est vrai, mais ce n'est pas de ces secrets qu'il peut vous avoir parlé; ce n'est pas moi personnellement que ces secrets intéressent. Pendant qu'elle parlait, j'étais parvenu à recouvrer ma présence d'esprit, et je pris soudain la détermination de ne point révéler ce que Rashleigh m'avait dit comme en confidence. Il me semblait qu'il y avait de la bassesse à répéter un entretien particulier. Miss Vernon ne pouvait retirer aucun avantage de mon indiscrétion, qui l'eût affligée inutilement. Je répondis donc gravement que je n'avais eu avec M. Rashleigh qu'une conversation de famille, et je lui protestai qu'il ne m'avait rien dit qui m'eût laissé contre elle une impression défavorable; j'espérais qu'elle voudrait bien se contenter de cette assurance, et ne pas exiger des détails que l'honneur m'obligeait de lui refuser. -- L'honneur? s'écria-t-elle en s'élançant de sa chaise avec le tressaillement et la vivacité d'une Camille prête à voler au combat: l'honneur! c'est le mien qui est compromis: point de détours, ils seront inutiles; c'est une réponse positive qu'il me faut. Ses joues étaient rouges, son visage en feu; ses yeux étincelaient... -- Je demande, ajouta-t-elle d'une voix dont l'expression était déchirante, je demande une explication, telle qu'une femme bassement calomniée a droit de la demander à un homme qui se dit homme d'honneur; telle qu'une créature sans mère, sans amis, sans guide et sans protection, seule, seule au monde, a droit de l'exiger d'un être plus heureux qu'elle, au nom de ce Dieu qui les a envoyés ici-bas, lui pour jouir, et elle pour souffrir. Vous ne me refuserez pas, ou, ajouta-t-elle en levant les yeux d'un air solennel, je serai vengée de votre refus, s'il est quelque justice sur la terre ou dans le ciel. Je fus étourdi de cette véhémence; mais je sentis qu'après un semblable appel mon devoir était de bannir une scrupuleuse délicatesse, et je lui répétai brièvement ce qui s'était passé dans la conversation que j'avais eue avec Rashleigh. Dès qu'elle vit que je consentais à la satisfaire, elle s'assit et m'écouta d'un air calme; et, lorsque je m'arrêtais pour chercher quelque manière délicate de lui faire entendre ce qui me semblait devoir lui causer une trop grande impression, elle me disait aussitôt: -- Continuez, continuez je vous prie; le premier mot qui se présente à l'esprit est le plus clair, et, par conséquent, le meilleur. Ne vous inquiétez pas de mes sentiments; parlez-moi comme vous parleriez à un tiers qui ne serait point partie intéressée. Pressé avec autant d'instance, je lui répétai ce que Rashleigh m'avait dit d'un arrangement de famille qui l'obligeait à épouser un Osbaldistone et du choix qu'on avait fait de Thorncliff. J'aurais voulu n'en pas dire davantage; mais sa pénétration découvrit que je lui cachais encore quelque chose et sembla même deviner ce que c'était. -- Ce n'est pas tout: Rashleigh vous a encore dit quelque chose de plus, quelque chose qui le concernait particulièrement, n'est-ce pas? -- Il m'a fait entendre que, sans la répugnance qu'il éprouverait à supplanter son frère, il désirerait, à présent que la nouvelle carrière à laquelle il se destinait lui permettait de se marier, que le nom de Rashleigh remplît le blanc qui se trouve dans la dispense, au lieu de celui de Thorncliff. -- En vérité! reprit-elle; a-t-il tant de condescendance? C'est trop d'honneur pour son humble servante... et sans doute il suppose que Diana Vernon serait transportée de joie si cette substitution pouvait s'effectuer! -- À parler franchement, il me l'a fait entendre, et il a même été jusqu'à me dire... -- Quoi... que je sache tout! s'écria-t-elle précipitamment. -- Qu'il a fait cesser l'intimité qui régnait entre vous et lui, dans la crainte qu'elle ne donnât naissance à une affection dont sa destination à l'Église ne lui permettait pas de profiter. -- Je lui suis obligée de sa prévoyance, reprit miss Vernon dont tous les traits exprimaient le plus profond mépris. Elle réfléchit un instant et reprit avec le plus grand sang-froid: -- Il n'y a rien qui m'étonne dans ce que vous m'avez dit; et je m'attendais à peu près au récit que vous venez de me faire, parce que, à l'exception d'une seule circonstance, c'est l'exacte vérité. Mais, comme il y a des poisons si actifs que quelques gouttes suffisent pour corrompre toute une source, de même il existe dans les révélations de Rashleigh une horrible imposture capable d'infecter le puits même dans lequel la vérité s'est cachée. Connaissant Rashleigh, comme je n'ai que trop de motifs de le connaître, rien au monde n'eût pu me faire penser à m'unir à lui. Non, s'écria-t-elle en tressaillant d'horreur, non, tout, tout au monde plutôt que d'épouser Rashleigh; plutôt l'ivrogne, le querelleur, le jockey, l'imbécile: je les préfère mille fois; et plutôt le couvent, plutôt la prison, plutôt le tombeau qu'aucun des six. Il y avait dans le son de sa voix un accent de mélancolie qui répondait à l'agitation de son âme et à la singularité de sa situation; si jeune, si belle, sans expérience, abandonnée à elle- même, n'ayant pas une seule amie dont la présence pût lui servir comme de protection, privée même de cette espèce de défense que son sexe retire des formes et des égards en usage dans le monde, c'est à peine une métaphore de dire que mon coeur saignait pour elle. Cependant il y avait un air de dignité dans son dédain pour les vaines cérémonies, de grandeur dans son mépris pour l'imposture, de résolution et de courage dans la manière dont elle contemplait les dangers qui l'entouraient, enfin une espèce d'héroïsme dans sa conduite qui m'inspiraient en même temps la plus vive admiration. On eût dit une princesse abandonnée par ses sujets et privée de sa puissance, mais méprisant encore ces convenances, ces règles de société établies pour les personnes d'un rang inférieur; et, au milieu de tous les obstacles, conservant une âme ferme, une constance inébranlable, et mettant sa confiance dans la justice du ciel. Je voulus lui exprimer le sentiment de pitié et d'admiration que faisaient naître en moi ses malheurs et sa constance; mais elle m'interrompit: -- Je vous ai dit en plaisantant que je n'aimais pas les compliments, me dit-elle; je vous dis sérieusement aujourd'hui que je dédaigne les consolations. Ce que j'ai eu à souffrir, je l'ai souffert. Ce que je dois souffrir encore, je le supporterai si je le puis. La stérile pitié n'allège pas le fardeau qui pèse sur le pauvre esclave. Il n'existait dans le monde qu'un seul être qui pût me secourir, et c'est celui qui a préféré ajouter encore à ma misère, Rashleigh Osbaldistone... Oui, il fut un temps où j'aurais pu apprendre à aimer cet homme; mais, grand Dieu! le motif pour lequel il s'insinua dans la confiance d'une pauvre créature entièrement isolée; la persévérance avec laquelle il s'efforça de m'entraîner dans le précipice qu'il creusait sous mes pas, sans écouter un seul instant la voix du remords ou de la pitié; l'horrible motif qui lui faisait chercher à convertir en poison la nourriture qu'il donnait à mon âme. Ô mon Dieu! que serais-je devenue dans ce monde et dans l'autre si j'étais tombée dans les pièges de cet infâme scélérat? Je fus si frappé de ces paroles et de la nouvelle perfidie qu'elles dévoilaient à mes yeux que je me levai sans presque savoir ce que je faisais; je mis la main sur le pommeau de mon épée et courus à la porte de la chambre pour aller chercher celui sur lequel je devais décharger ma juste indignation. Respirant à peine et avec un regard où l'expression du ressentiment et du mépris avait fait place à celle des plus vives alarmes, miss Vernon se précipita entre la porte et moi. -- Arrêtez, s'écria-t-elle, arrêtez! Quelque juste que soit votre ressentiment, vous ne connaissez pas la moitié des secrets de cette dangereuse prison. Elle regarda d'un oeil inquiet autour de la chambre et, baissant la voix: Il y a un charme qui protège sa vie, me dit-elle; vous ne pouvez l'attaquer sans compromettre l'existence d'autres personnes. Sans cela, dans quelque moment terrible, dans quelque heure marquée par la justice, cette main, toute faible qu'elle est, se fût peut-être vengée elle-même. Je vous ai dit, ajouta-t-elle en me ramenant à ma place, que je n'avais pas besoin de consolateur: je vous dis à présent que je n'ai pas besoin de vengeur. Je m'assis, en réfléchissant machinalement à ce qu'elle me disait, et me rappelant aussi ce que je n'avais pas considéré dans le premier transport, que je n'avais aucun titre pour me constituer le champion de miss Vernon. Elle s'arrêta un moment pour nous donner le temps à tous deux de nous calmer, et elle continua d'un ton plus tranquille: -- Je vous ai déjà dit qu'il y a un mystère d'une nature fatale et dangereuse qui concerne Rashleigh. Tout infâme qu'il est, et quoiqu'il sache que son infamie m'est connue, je ne puis, je n'ose rompre avec lui, ni même le braver. Vous aussi, M. Frank, vous devez vous armer de patience, déjouer ses artifices en leur opposant la prudence, vous tenir toujours sur vos gardes; mais point d'éclat, point de violence, et surtout évitez les scènes telles que celle d'hier soir; ce seraient pour lui de dangereux avantages dont il ne manquerait pas de profiter. C'était le conseil que je voulais vous donner, et c'était dans cette vue que je désirais avoir un entretien avec vous: mais j'ai étendu ma confidence plus loin que je ne me l'étais proposé. Je l'assurai qu'elle n'aurait pas lieu de s'en repentir. -- Je le crois, reprit-elle: votre ton, vos manières semblent autoriser la confiance. Continuons à être amis; vous n'avez pas à craindre qu'entre nous l'amitié soit un nom spécieux pour cacher un autre sentiment: élevée toujours avec des hommes, accoutumée à penser et à agir comme eux, je tiens plus de votre sexe que du mien. D'ailleurs, le cloître est mon partage; le voile fatal est suspendu sur ma tête, et vous pouvez croire que pour l'écarter je ne me soumettrai jamais à l'odieuse condition qui m'est prescrite. Le temps où je dois me prononcer n'est pas encore arrivé, et si je n'ai pas déjà refusé ouvertement l'époux qu'on me propose, c'est pour jouir le plus longtemps possible de ma liberté. Mais à présent que le passage du Dante est éclairci, allez voir, je vous prie, ce que sont devenus nos intrépides chasseurs; ma pauvre tête me fait beaucoup trop souffrir pour que je puisse vous accompagner. Je sortis de la bibliothèque, mais non pas pour aller voir mes cousins: j'avais besoin de prendre l'air et de calmer mes esprits avant de me trouver avec Rashleigh, dont l'horrible caractère venait de m'être dévoilé, et dont la profonde scélératesse m'avait inspiré une horreur qu'il m'eût été impossible de vaincre dans le premier moment. Dans la famille Dubourg, qui était de la religion réformée, j'avais entendu raconter beaucoup d'histoires de prêtres catholiques qui satisfaisaient, en violant les droits sacrés de l'hospitalité, ces passions que des règles de leur ordre leur interdisent. Mais le plan conçu d'avance d'entreprendre l'éducation d'une malheureuse orpheline, alliée à sa propre famille et privée de protecteurs, dans le perfide dessein de la séduire, ce plan exposé à mes propres yeux avec toute la chaleur d'un vertueux ressentiment par l'innocente créature qu'il voulait rendre victime de sa brutalité, ce plan me semblait mille fois plus atroce que la plus horrible des histoires que j'avais entendu raconter à Bordeaux, et je sentais qu'il me serait bien difficile de rencontrer Rashleigh et de contenir l'indignation dont j'étais transporté. Cependant il était absolument nécessaire que je me contraignisse, non seulement à cause des mystérieuses paroles de Diana qui m'avait dit que je ne pouvais pas attaquer ses jours sans compromettre ceux d'autrui, mais encore parce que je n'avais pas de motif apparent pour lui chercher querelle. Je résolus donc d'imiter la dissimulation de Rashleigh pendant le temps qu'il nous restait encore à demeurer ensemble, et, lorsqu'il serait à la veille de partir pour Londres, d'écrire à Owen pour lui tracer une légère esquisse de son caractère et pour l'engager à se tenir sur ses gardes et à veiller à l'intérêt de mon père. Je ne doutais point que l'avarice et l'ambition ne dominassent encore plus que le libertinage dans une âme aussi fortement trempée que celle de Rashleigh. L'énergie de son caractère et la facilité avec laquelle il savait se couvrir du masque de toutes les vertus devaient lui assurer de la part de mon père un degré de confiance dont il n'était pas probable que la bonne foi ou la reconnaissance l'empêchât d'abuser. Cette commission que le devoir m'imposait était fort délicate, surtout dans ma position, puisque la défaveur que je chercherais à jeter sur Rashleigh pourrait être attribuée à la jalousie ou au dépit de lui voir prendre ma place dans les bureaux et dans le coeur de mon père. Cependant, comme cette lettre était absolument nécessaire pour prévenir de funestes conséquences, et que d'ailleurs je connaissais la prudence et la discrétion d'Owen à qui j'étais décidé de l'adresser, je m'empressai de l'écrire et l'envoyai à la poste par la première occasion. Quand je revis Rashleigh, il parut comme moi se tenir sur ses gardes et être disposé à éviter tout prétexte de dispute. Il se doutait que la conversation que j'avais eue avec miss Vernon ne lui avait pas été favorable, quoiqu'il ne pût pas savoir qu'elle m'eût révélé l'infamie de ses procédés et du projet qu'il avait conçu. Pendant le peu de jours qu'il resta encore à Osbaldistone- Hall, je remarquai deux circonstances qui me frappèrent. La première, c'est la facilité presque incroyable avec laquelle il apprit les principes élémentaires nécessaires à sa nouvelle profession; principes qu'il étudiait sans relâche, faisant de temps en temps parade de ses progrès, comme pour me montrer qu'il trouvait bien léger le fardeau que je ne m'étais pas cru capable de soutenir. La seconde circonstance remarquable, c'est que, malgré tout ce que miss Vernon m'avait dit de Rashleigh, ils avaient souvent ensemble de longues conférences dans la bibliothèque, quoiqu'ils se parlassent à peine lorsqu'ils étaient avec nous, et qu'il ne parût pas régner entre eux plus d'intimité qu'à l'ordinaire. Quand le jour du départ de Rashleigh fut arrivé, son père reçut ses adieux avec indifférence, ses frères avec la joie mal déguisée d'écoliers qui voient partir leur précepteur et qui éprouvent un plaisir qu'ils n'osent pas manifester, et moi-même avec une froide politesse. Lorsqu'il s'approcha de miss Vernon pour l'embrasser, elle recula d'un air fier et dédaigneux, mais elle lui tendit la main en lui disant: -- Adieu, Rashleigh; le ciel vous récompense du bien que vous avez fait et vous pardonne le mal que vous avez médité. -- _Amen, _ma belle cousine, reprit-il avec un air de contrition qu'il avait pris, je crois, au séminaire de Saint-Omer[41]: heureux celui dont les bonnes intentions ont mûri, et dont les mauvaises intentions sont mortes en fleur! Il partit en prononçant ces mots. -- Le parfait hypocrite! me dit miss Vernon lorsque la porte se fut refermée sur lui. Quelle ressemblance extérieure il peut y avoir entre ce que nous méprisons et ce que nous chérissons le plus! J'avais chargé Rashleigh d'une lettre pour mon père et de quelques lignes pour Owen, indépendamment de la lettre particulière dont j'ai parlé et que j'avais cru plus prudent d'envoyer par la poste. Dans ces épîtres, il eût été naturel que je fisse entendre à mon père et à mon ami que je ne retirais d'autre profit de mon séjour chez mon oncle que d'apprendre la chasse, et d'oublier au milieu des laquais et des valets d'écurie les connaissances ou les talents que je pouvais avoir. Il eût été naturel que j'exprimasse l'ennui et le dégoût que j'éprouvais à me trouver parmi des êtres qui ne s'occupaient que de chiens et de chevaux; que je me plaignisse de l'intempérance habituelle de la famille et des persécutions de sir Hildebrand pour me faire suivre son exemple. Ce dernier point surtout n'eût pas manqué de faire prendre l'alarme à mon père, dont la tempérance était la première vertu; et toucher cette corde, c'eût été certainement m'ouvrir les portes de ma prison et abréger mon exil, ou du moins m'assurer un changement de résidence; et cependant il est très vrai que je ne dis pas un seul mot de tout cela dans les lettres que j'écrivais à mon père et à Owen. Osbaldistone-Hall eût été Athènes dans toute sa gloire et dans toute sa splendeur, il eût été peuplé de héros, de sages, de poètes, que je n'aurais pas témoigné moins d'envie de le quitter. Pour peu qu'il vous reste encore quelque étincelle du feu et de l'enthousiasme de la jeunesse, mon cher Tresham, il vous sera facile d'expliquer mon silence. L'extrême beauté de miss Vernon, dont elle tirait si peu vanité, sa situation romanesque et mystérieuse, les malheurs qu'elle paraissait avoir essuyés et qui la poursuivaient encore, le courage avec lequel elle les supportait, ses manières plus franches que ne le sont ordinairement celles de son sexe, mais prouvant par là même l'innocence et la candeur de son âme, et par-dessus tout la distinction flatteuse dont elle m'honorait, tout se réunissait en même temps pour exciter mon intérêt, piquer ma curiosité, exercer mon imagination et flatter ma vanité. Je n'osais m'avouer à moi- même tout l'intérêt qu'elle m'inspirait ni l'impression qu'elle avait faite sur mon coeur. Nous lisions, nous nous promenions ensemble: travaux, plaisirs, amusements, tout était commun entre nous. Le cours d'études qu'elle avait été forcée d'interrompre lors de sa rupture avec Rashleigh fut repris sous les auspices d'un maître dont les vues étaient plus pures, quoique ses talents fussent plus bornés. Je n'étais pas en état de la diriger dans quelques études profondes qu'elle avait commencées avec Rashleigh, et qui me paraissaient convenir beaucoup mieux à un homme d'église qu'à une femme. Je ne conçois pas non plus dans quel but il avait voulu faire parcourir à Diana le labyrinthe obscur et sans issues qu'on a cru devoir nommer philosophie, et le cercle des sciences également abstraites, quoique plus certaines, des mathématiques et de l'astronomie, à moins que ce ne fût pour confondre dans son esprit la différence entre les sexes et l'habituer aux subtilités de raisonnement dont il pouvait se servir ensuite pour l'amener à ses vues. C'était dans le même esprit, quoique avec moins de raffinement et de dissimulation, que les leçons de Rashleigh avaient encouragé miss Vernon à se mettre au-dessus des convenances et à dédaigner ces vaines formes dont son sexe s'entoure comme d'un rempart. Il est vrai que, séparée de la société des femmes, et n'ayant pas même une compagne auprès d'elle, elle ne pouvait ni se régler sur l'exemple des autres ni apprendre les règles ordinaires de conduite que l'usage prescrit à son sexe. Mais telle était cependant sa modestie naturelle et la délicatesse de son esprit pour distinguer ce qui est bien de ce qui est mal, qu'elle n'eût jamais adopté d'elle-même les manières hardies et cavalières qui m'avaient causé tant de surprise dans le premier moment si on ne lui eût fait croire que le mépris des formes ordinaires indiquait tout à la fois la supériorité du jugement et la noble confiance de l'innocence. Son vil précepteur avait sans doute ses intentions en minant ces remparts que la réserve et la prudence élèvent autour de la vertu; mais ne cherchons pas à découvrir tous ses crimes: il en a répondu depuis longtemps devant le tribunal suprême. Indépendamment des progrès que miss Vernon, dont l'esprit vif et pénétrant comprenait aussitôt tout ce qu'on entreprenait de lui expliquer, avait faits dans les sciences abstraites, je ne la trouvais pas moins versée dans la littérature ancienne et moderne. S'il n'était pas reconnu que les grands talents se perfectionnent souvent d'autant plus vite qu'ils ont moins de secours à attendre de ce qui les environne, il serait presque impossible de croire à la rapidité des progrès de miss Vernon; ils semblaient encore plus extraordinaires lorsque l'on comparait l'instruction qu'elle avait puisée dans les livres à son entière ignorance du monde et de la société. On eût dit qu'elle savait, qu'elle connaissait tout, excepté ce qui se passait autour d'elle dans le monde, et je crois que cette ignorance même sur les sujets les plus simples, contrastant d'une manière si frappante avec les connaissances étendues qu'elle possédait, était ce qui rendait sa conversation si piquante et fixait l'attention sur tout ce qu'elle disait; car il était impossible de prévoir si le mot qu'elle allait prononcer montrerait la plus fine pénétration ou la plus profonde singularité. Se trouver sans cesse avec un objet aussi aimable, aussi intéressant, et vivre avec elle dans la plus grande intimité, c'était une situation bien critique à mon âge, quoique je cherchasse à m'en dissimuler le danger. Chapitre XIV. Ce n'est point un prestige! Une vive lumière De sa fenêtre éclaire les vitraux À minuit! dans ces lieux! Quel est donc ce mystère?... _Ancienne ballade._ La vie que nous menions à Osbaldistone-Hall était trop uniforme pour mériter d'être décrite. Diana Vernon et moi nous consacrions la plus grande partie de notre temps à l'étude; le reste de la famille passait toute la journée à la chasse, et quelquefois nous allions les rejoindre. Mon oncle faisait tout par habitude, et par habitude aussi il s'accoutuma si bien à ma présence et à mon genre de vie qu'après tout je crois qu'il m'aimait tel que j'étais. J'aurais pu sans doute acquérir plus facilement ses bonnes grâces si j'avais employé pour cela les mêmes artifices que Rashleigh, qui se prévalant de l'aversion de son père pour les affaires, s'était insinué insensiblement dans l'administration de ses biens. Mais, quoique je prêtasse volontiers à mon oncle les secours de ma plume et de mes connaissances en arithmétique toutes les fois qu'il désirait écrire une lettre à un voisin ou régler un compte avec un fermier, cependant je ne voulais point, par délicatesse, me charger entièrement du maniement de ses affaires, de sorte que le bon chevalier, tout en convenant que le neveu Frank était un garçon habile et zélé, ne manquait jamais de remarquer en même temps qu'il n'aurait pas cru que Rashleigh lui fût aussi nécessaire. Comme il est très désagréable de demeurer dans une famille et d'être mal avec les membres qui la composent, je fis quelques efforts pour gagner l'amitié de mes cousins. Je changeai mon chapeau à ganse d'or pour une casquette de chasse; on m'en sut gré. Je domptai un jeune cheval avec une assurance qui me fit faire un grand pas dans les bonnes grâces de la famille. Deux ou trois paris perdus à propos contre Dick et une ou deux bouteilles vidées avec Percy me concilièrent enfin l'amitié de tous les jeunes squires, à l'exception de Thorncliff. J'ai déjà parlé de l'éloignement qu'avait pour moi ce jeune homme, qui, ayant un peu plus de bon sens que ses frères, avait aussi un plus mauvais caractère. Brusque, ombrageux et querelleur, il semblait mécontent de mon séjour à Osbaldistone-Hall et voyait d'un oeil envieux et jaloux mon intimité avec Diana Vernon, qui, par suite d'un certain pacte de famille, lui était destinée pour épouse. Dire qu'il l'aimait, ce serait profaner ce mot; mais il la regardait en quelque sorte comme sa propriété et ne voulait pas, pour employer son style, qu'on vînt chasser sur ses terres. J'essayai plusieurs fois d'amener Thorncliff à une réconciliation; mais il repoussa mes avances d'une manière à peu près aussi gracieuse que celle d'un dogue qui gronde sourdement et semble prêt à mordre lorsqu'un étranger veut le caresser. Je l'abandonnai donc à sa mauvaise humeur et ne me donnai plus la peine de chercher à l'apaiser. Telle était ma situation à l'égard des différents membres de la famille; mais je dois parler aussi d'un autre habitant du château avec lequel je causais de temps en temps: c'était André Fairservice, le jardinier, qui, depuis qu'il avait découvert que j'étais protestant, ne me laissait jamais passer sans m'ouvrir amicalement sa tabatière écossaise. Il trouvait plusieurs avantages à me faire cette politesse: d'abord, elle ne lui coûtait rien, car je ne prenais jamais de tabac; et ensuite c'était une excellente excuse pour André, qui aimait assez à interrompre de temps en temps son travail pour se reposer pendant quelques minutes sur sa bêche, mais surtout pour trouver, dans les courtes pauses que je faisais près de lui, une occasion de débiter les nouvelles qu'il avait apprises, ou les remarques satiriques que son humeur caustique lui suggérait. -- Je vous dirai donc, monsieur, me répéta-t-il un soir avec l'air d'importance qu'il ne manquait jamais de prendre lorsqu'il avait quelque grande nouvelle à m'annoncer; je vous dirai donc que j'ai été ce matin à Trinlay-Knowe. -- Eh bien, André, vous avez sans doute appris quelque nouvelle au cabaret? -- Je ne vais jamais au cabaret, Dieu m'en préserve...! c'est-à- dire, à moins qu'un voisin ne me régale; car, pour y aller et mettre soi-même la main à la poche, la vie est trop dure et l'argent trop difficile à gagner Mais j'étais allé, comme je disais, à Trinlay-Knowe pour une petite affaire que j'ai avec la vieille Marthe Simpson qui a besoin d'un quart de boisseau de poires; et il en restera encore plus qu'ils n'en mangeront au château. Pendant que nous étions à conclure notre petit marché, voilà que Patrick Macready, le _marchand voyageur, _vint à entrer. -- Le colporteur, voulez-vous dire? -- Oh! tout comme il plaira à Votre Honneur de l'appeler; mais c'est un métier honorable et lucratif... Patrick est tant soit peu mon cousin, et nous avons été charmés de la rencontre. -- Et vous avez vidé ensemble un pot d'ale, sans doute, André?... Car, au nom du ciel, abrégez votre histoire. -- Attendez donc, attendez donc! Vous autres du midi vous êtes toujours si pressés! Donnez-moi le temps de respirer; c'est quelque chose qui vous concerne, et vous devez prendre patience... Un pot de bière! du diable si Patrick offrit de m'en payer un; mais la vieille Simpson nous donna à chacun une jatte de lait et une de ses galettes si dures. Ah! vive les bonnes galettes d'Écosse! Nous étant assis, nous nous mîmes à causer de chose et d'autre. -- De grâce, soyez bref, André. Dites-moi vite les nouvelles, si vous en avez à m'apprendre; je ne puis pas rester ici toute la nuit. -- Eh bien donc, les gens de Londres sont tous _clean wud _au sujet de ce petit tour qu'on a joué ici. -- Clean wood _(bois clair) _qu'est-ce cela?[42] -- Oh! c'est-à-dire qu'ils sont fous, fous à lier, sens dessus dessous, le diable est sur Jack Wabster. -- Mais qu'est-ce que tout cela signifie? ou qu'ai-je à faire avec le diable et Jack Wabster? -- Hum! dit André d'un air fort mystérieux, au sujet de cette valise... -- Quelle valise? expliquez-vous! -- La valise de Morris, qu'il dit avoir perdue là-bas. Mais si ce n'est pas l'affaire de Votre Honneur, ce n'est pas non plus la mienne, et je ne veux pas perdre cette belle soirée. Et, saisi tout à coup d'un violent accès d'activité, André se remit à bêcher de plus belle. Ma curiosité, comme le fin matois l'avait prévu, était alors excitée; mais, ne voulant pas lui laisser voir l'intérêt que je prenais à cette affaire, j'attendis que son bavardage le ramenât sur le sujet qu'il venait de quitter. André continua à travailler avec ardeur, parlant par intervalles, mais jamais au sujet des nouvelles de M. Macready; et je restais à l'écouter, le maudissant du fond du coeur, mais voulant voir en même temps jusqu'à quel point son esprit de contradiction l'emporterait sur la démangeaison qu'il avait de me raconter la fin de son histoire. -- Je vais planter des asperges et semer ensuite des haricots. Il faut bien qu'ils aient quelque chose au château pour leurs estomacs de pourceaux; grand bien leur fasse. -- Et quel fumier l'intendant m'a remis! il faudrait qu'il y eût au moins de la paille d'avoine, et ce sont des cosses de pois sèches; mais chacun fait ici à sa tête, et le chasseur entre autres vend, je crois bien, la meilleure litière de l'écurie: cependant il faut profiter de ce samedi soir; car, s'il y a un beau jour sur sept, vous êtes sûr que c'est le dimanche. -- Néanmoins ce beau temps peut durer jusqu'à lundi matin, -- et à quoi bon m'épuiser ainsi de fatigue? Allons-nous-en, car voilà leur couvre-feu, comme ils appellent leur cloche. André enfonça sa bêche dans la terre et, me regardant avec l'air de supériorité d'un homme qui sait une nouvelle importante qu'il peut taire ou communiquer à son gré, il rabattit les manches de sa chemise et alla chercher sa veste qu'il avait soigneusement pliée sur une couche voisine. -- Il faut bien que je me résigne, pensai-je en moi-même, et que je me décide à entendre l'histoire de M. Fairservice, de la manière qu'il lui plaira de me la raconter. Eh bien! André, lui dis-je, quelles sont donc ces nouvelles que vous avez apprises de votre cousin le marchand ambulant? -- Oh! colporteur, voulez-vous dire, reprit André d'un air de malice, mais appelez-les comme vous voudrez, ils sont d'une grande utilité dans un pays où les villes sont aussi rares que dans ce Northumberland. Il n'en est pas de même de l'Écosse; aujourd'hui, il y a le royaume de Fife, par exemple. Eh bien, d'un bout à l'autre, à droite, à gauche, on ne voit que de gros bourgs qui se touchent l'un l'autre et se tiennent en rang d'oignons, de sorte que tout le comté semble ne faire qu'une seule cité. Kirkcaldy, par exemple, la capitale, est plus grande qu'aucune ville d'Angleterre.[43] -- Oh! je n'en doute pas. Mais vous parliez tout à l'heure de nouvelles de Londres, André? -- Oui, reprit André; mais je croyais que Votre Honneur ne se souciait pas de les apprendre. Patrick Macready dit donc, ajouta- t-il en faisant une grimace qu'il prenait sans doute pour un sourire malin, qu'il y a eu du tapage à Londres dans leur _Parliament House[44], _au sujet du vol fait à ce Morris, si c'est bien son nom. -- Dans le parlement, André? Et à quel propos? -- C'est justement ce que je demandais à Patrick. Pour ne rien cacher à Votre Honneur, Patrick, lui disais-je, que diable avaient-ils donc à démêler avec cette valise? Quand nous avions un parlement en Écosse (la peste étouffe ceux qui nous l'ont ôté), il faisait des lois pour le pays et ne venait jamais mettre son nez dans les affaires qui regardaient les tribunaux ordinaires; mais je crois, Dieu me préserve! qu'une femme renverserait la marmite de sa voisine, qu'ils voudraient la faire comparaître devant leur parlement de Londres. C'est, ai-je dit, être tout aussi sot que notre vieux fou de laird ici et ses imbéciles de fils avec leurs chiens, leurs chevaux, leurs cors, et courant tout un jour après une bête qui ne pèse pas six livres quand ils l'ont attrapée. -- Admirablement raisonné, André, repris-je pour l'amener à une explication plus étendue; et que disait Patrick? -- Oh! m'a-t-il dit, que peut-on attendre de mieux de ces brouillons d'Anglais? Mais, quant au vol, il paraît que pendant qu'ils se chamaillaient entre whigs et tories, et se disaient de gros mots comme des manants, voilà qu'il se lève un homme à longues paroles qui dit qu'au nord de l'Angleterre il n'y a que des jacobites (et il ne se trompait guère); qu'ils étaient presque en guerre ouverte; qu'un messager du roi avait été arrêté sur la grande route; que les premières familles du Northumberland y avaient prêté les mains; et que... est-ce que je sais, moi? qu'on lui avait pris beaucoup d'argent, et puis des papiers importants, et puis bien d'autres choses; et que, quand le messager avait voulu aller se plaindre chez le juge de paix de l'endroit, il avait trouvé ses deux voleurs attablés avec lui, mon Dieu! ni plus ni moins que compères et compagnons, et qu'à force de manigances et de menaces ils l'avaient forcé à se rétracter, et enfin qu'au bout du compte l'honnête homme qui avait été volé s'était empressé de quitter le pays, dans la crainte qu'il ne lui arrivât pire. -- Tout cela est-il bien vrai, André? -- Patrick jure que c'est aussi vrai qu'il est vrai que sa mesure a une aune de long, Dieu me préserve! Mais, pour en revenir à notre affaire, quand le parleur eut fini sa harangue, on demanda à grands cris les noms de l'homme volé, des voleurs et du juge, et il nomma Morris, et votre oncle, et M. Inglewood, et d'autres personnes encore, ajouta André en me regardant malignement. Et puis après, un autre dragon se leva et demanda comme ça si l'on devait mettre en accusation les seigneurs les plus huppés du royaume sur la déposition d'un poltron qui avait été cassé à la tête de son régiment pour s'être enfui au milieu d'une bataille et avoir passé en Flandre; et il dit qu'il était probable que toute cette histoire avait été concertée entre le ministre et lui, avant tant seulement qu'il eût quitté Londres. Alors ils firent venir Morris à la..., la barre je crois qu'ils disent, et ils voulurent le faire parler; mais bah! il avait tant de peur qu'on ne revînt sur l'affaire de sa désertion que Patrick dit qu'il avait l'air d'un déterré plutôt que d'un vivant; et il fut impossible d'en tirer deux mots de suite, tant il avait été effrayé de tous leurs clabaudages! Il faut que sa tête ne vaille guère mieux qu'un navet gelé, car du diable, Dieu me préserve! si tout ça eût empêché André Fairservice de dire ce qu'il avait sur le coeur! -- Et comment cette affaire finit-elle, André? Votre ami l'a-t-il su? -- S'il l'a su! Il a différé son voyage d'une semaine afin de pouvoir apporter les nouvelles à ses pratiques. Le gaillard qui avait parlé le premier commença à déchanter un peu et dit que, quoiqu'il crût que l'homme avait été volé, il convenait pourtant qu'il avait pu se tromper sur les particularités du vol. Le gaillard du parti contraire riposta qu'il lui importait peu que Morris eût été volé ou volaille[45], pourvu qu'on n'attaquât pas l'honneur des principaux gentilshommes du Northumberland. Et voilà ce qu'ils appellent s'expliquer. L'un cède un brin, l'autre une miette, et les revoilà tous amis. Vous croyez peut-être que c'est fini à présent? Eh bien, pas du tout. Est-ce que la chambre des lords, après la chambre des communes, n'a pas voulu s'en mêler aussi? Dans notre pauvre parlement d'Écosse, les pairs, les représentants, tout cela siégeait ensemble, et il n'y avait pas besoin de baragouiner deux fois la même affaire. Mais tant il y a qu'à Londres ils recommencèrent tout dans l'autre chambre, comme si de rien n'était. Dans cette chambre-là, il y en eut un qui s'avisa de dire qu'il y avait un Campbell qui était impliqué dans le vol et qui avait montré pour sa justification un certificat signé du duc d'Argyle. Quand le duc entendit ça, vous sentez bien qu'il prit feu dans sa barbe. Il dit que tous les Campbell étaient de braves et honnêtes gens, comme le vieux sir John Groeme. Or, maintenant, si Votre Honneur n'est pas parent du tout avec les Campbell pas plus que moi, autant que je puis connaître ma race, je lui dirai ce que j'en pense. -- Vous pouvez être sûr que je n'ai aucun lien de parenté avec les Campbell. -- Oh! alors, nous pouvons en parler tranquillement entre nous. Il y a du bien et du mal sur ce nom de Campbell comme sur tous les noms. Mais ce Mac-Callum-More a du crédit et souffle le froid et le chaud, n'appartenant à aucun parti; de sorte que personne ne se soucie là-bas à Londres de se quereller avec lui. On traita donc de calomnie l'histoire de Morris, et s'il n'avait pas pris ses jambes à son cou, il est probable qu'il eût été prendre l'air sur le pilori pour avoir fait une fausse déposition. En disant ces mots, l'honnête André rassembla ses bêches, ses râteaux et ses autres instruments de jardinage, et les jeta dans une brouette qu'il se disposa à traîner du côté de la serre, mais assez lentement pour me laisser le temps de lui faire toutes les questions que je pouvais désirer. Voyant que j'avais affaire à un malin drôle, je crus qu'il fallait bannir tout mystère avec lui et lui dire la chose telle qu'elle était, de peur que ma réserve ne lui inspirât des soupçons et ne fût pour moi la source de nouveaux désagréments. -- J'aimerais à voir votre compatriote, André. Vous avez sans doute entendu dire que j'avais été compromis par l'impertinente folie de ce Morris (André me répondit par une grimace très significative), et je désirerais voir, s'il était possible, votre cousin le marchand pour lui demander des détails encore plus circonstanciés de ce qu'il a appris à Londres. -- Oh! rien de plus aisé, reprit André; je n'ai qu'à faire entendre à mon cousin que vous avez besoin d'une ou deux paires de bas, et il sera ici en moins de rien. -- Oh! oui, assurez-le que je serai une bonne pratique; et, comme vous disiez, la nuit est calme et belle, je me promènerai dans le jardin jusqu'à ce qu'il vienne. La lune va bientôt se lever. Vous pouvez l'amener à la petite porte de derrière, et, en attendant, j'aurai le plaisir de contempler les arbres et les gazons au clair de la lune. -- Très vrai, très vrai. C'est ce que j'ai souvent dit; un chou- fleur est si brillant au clair de lune qu'il ressemble à une dame parée de diamants. À ces mots, André Fairservice partit tout joyeux. Il avait plus d'un mille à faire, et il entreprit cette course avec le plus grand plaisir, pour procurer à son cousin la vente de quelques-uns des articles de son commerce, quoiqu'il soit probable qu'il n'eût pas donné six pence pour le régaler d'un pot de bière. La bonne volonté d'un Anglais se serait manifestée de la manière opposée, pensai-je en moi-même en parcourant les longs sentiers bordés d'ifs et de houx qui coupaient l'antique jardin d'Osbaldistone- Hall. Lorsque je fus au bout de l'allée qui conduisait au château, j'aperçus de la lumière dans la bibliothèque, dont les fenêtres donnaient sur le jardin. Je n'en fus pas surpris, car je savais que miss Vernon s'y rendait souvent le soir, quoique par délicatesse je m'imposasse la contrainte de ne jamais aller l'y rejoindre. Dans un moment où le reste de la famille était livré à ses orgies ordinaires, nos entrevues auraient été réellement des tête-à-tête. Le matin, c'était différent. Il entrait souvent dans la bibliothèque des domestiques qui venaient ou chercher quelques livres pour bourrer les fusils des jeunes squires, ou apporter à Diana quelque message de la part de sir Hildebrand. En un mot, jusqu'au dîner la bibliothèque était une espèce de terrain neutre qui, quoique peu fréquenté, pouvait cependant être regardé comme un point de réunion générale. Il n'en était pas de même dans la soirée; et, élevé dans un pays où l'on a beaucoup d'égards pour les bienséances, je désirais les observer d'autant plus strictement que miss Vernon y faisait moins d'attention. Je lui fis donc comprendre, avec tous les ménagements possibles, que, lorsque nous lisions ensemble le soir, la présence d'un tiers serait convenable. Miss Vernon commença par rire, puis rougit, et elle était prête à se fâcher; mais, changeant tout à coup d'idée: -- Je crois que vous avez raison, me dit-elle, et quand je serai dans mes jours de grande ardeur pour le travail, j'engagerai la vieille Marthe à venir prendre ici une tasse de thé avec moi, pour me servir de paravent. Marthe, la vieille femme de charge, avait le même goût que toute la famille. Elle préférait un bon verre de vin à tout le thé de la Chine. Cependant, comme il n'y avait alors que les personnes comme il faut qui prissent du thé, cette invitation flattait la vanité de Marthe, et elle nous tenait quelquefois compagnie. Du reste, tous les domestiques évitaient d'approcher de la bibliothèque après le coucher du soleil, parce que deux ou trois des plus poltrons disaient avoir entendu du bruit dans cette partie de la maison lorsque tout le monde était couché, et les jeunes squires eux-mêmes étaient loin de désirer d'entrer le soir dans cette redoutable enceinte. L'idée que la bibliothèque avait été pendant longtemps l'endroit où Rashleigh se tenait de préférence et qu'une porte secrète communiquait de cette chambre dans l'appartement isolé qu'il avait choisi pour lui-même augmentait les terreurs, bien loin de les diminuer. Les relations étendues qu'il avait dans le monde, son instruction, ses connaissances, qui embrassaient toute espèce de sciences, quelques expériences de physique qu'il avait faites pour s'amuser étaient pour des esprits de cette trempe des raisons suffisantes pour le croire en rapport avec les esprits. Il savait le grec, le latin et l'hébreu, et en conséquence, comme l'exprimait dans sa frayeur le cousin Wilfred, il ne pouvait pas avoir peur des esprits, des fantômes ou du diable. Les domestiques soutenaient qu'ils l'avaient entendu parler haut dans la bibliothèque lorsque tout le monde était couché dans le château, qu'il passait la nuit à veiller avec des revenants et le matin à dormir, au lieu d'aller conduire la meute comme un vrai Osbaldistone. Tous ces bruits absurdes m'avaient été répétés en confidence, et l'air de bonhomie et de crédulité du narrateur m'avait souvent beaucoup diverti. Je méprisais souverainement ces contes ridicules; mais l'extrême solitude à laquelle cette chambre redoutée était condamnée tous les soirs après le couvre-feu était pour moi une raison de ne pas m'y rendre lorsqu'il plaisait à miss Vernon de s'y retirer. Pour résumer ce que je disais, je ne fus pas surpris de voir de la lumière dans la bibliothèque; mais je ne pus m'empêcher d'être étonné de voir l'ombre de deux personnes qui passaient entre la lumière et la première fenêtre. Je crus m'être trompé et avoir pris l'ombre de Diana pour une seconde personne. Mais non, les voilà qui passent devant la seconde croisée; ce sont bien deux personnes distinctes. Elles disparaissent encore, et voilà que leur ombre se dessine encore sur la troisième fenêtre, puis sur la quatrième. Qui peut être à cette heure avec Diana? Les deux ombres repassèrent successivement devant chaque croisée, comme pour me convaincre que je ne me trompais pas; après quoi les lumières furent éteintes, et tout rentra dans l'obscurité. Quelque futile que fût cette circonstance, je restai longtemps sans pouvoir la bannir de mon esprit. Je ne me permettais pas même de supposer que mon amitié pour miss Vernon allât jusqu'à la jalousie. Cependant je ne puis exprimer le déplaisir que j'éprouvai en songeant qu'elle accordait à quelqu'un des entretiens particuliers, à une heure et dans un lieu où j'avais eu la délicatesse de lui dire qu'il n'était pas convenable qu'elle me reçût. -- Imprudente et incorrigible Diana, disais-je en moi-même, folle qui as fermé l'oreille à tous les bons avis! J'ai été trompé par la simplicité de ses manières; et je suis sûr qu'elle prend ces formes de franchise comme elle mettrait un bonnet de paille si c'était la mode, pour faire parler d'elle. Je crois vraiment que malgré son excellent jugement la société de cinq à six rustauds pour jouer au wisk lui ferait un plus sensible plaisir qu'Arioste lui-même s'il revenait au monde. Ce qui ajoutait encore à l'amertume de ces réflexions, c'est que, m'étant décidé à montrer à Diana la traduction en vers des premiers chants de l'Arioste, je l'avais priée d'inviter Marthe à venir ce soir-là prendre le thé avec elle, et que miss Vernon m'avait demandé de remettre cette partie à un autre jour, alléguant quelque excuse qui m'avait semblée assez frivole. Je cherchais à expliquer ces différentes circonstances, lorsque j'entendis ouvrir la petite porte de derrière du jardin. C'était André qui rentrait: son compatriote, pliant sous le poids de sa balle, marchait derrière lui. Je trouvai dans Macready un Écossais malin et intelligent, grand marchand de nouvelles tant par inclination que par état. Il me fit le récit exact de ce qui s'était passé dans la chambre des communes et dans celle des pairs relativement à l'affaire de Morris, dont on s'était servi comme d'une pierre de touche pour connaître l'esprit du parlement. Il m'apprit, comme André me l'avait fait entendre, que le ministère, ayant eu le dessous, avait été obligé de renoncer au projet d'appuyer un rapport qui compromettait des personnes de distinction, et qui n'était fait que par un individu sans aucun droit à la confiance, et qui d'ailleurs se contredisait à chaque instant dans la manière de raconter son histoire. Macready me fournit même un exemplaire d'un journal imprimé qui contenait la substance des débats; et il me remit aussi une copie du discours du duc d'Argyle, en ayant apporté plusieurs pour les vendre à ses partisans en Écosse. Le journal ne m'apprit rien de nouveau, et ne servit qu'à me confirmer ce que m'avait dit l'Écossais; le discours du duc, quoique éloquent et énergique, contenait principalement l'éloge de sa famille et de son clan, avec quelques compliments non moins sincères, quoique plus modérés, qu'il prit occasion de s'adresser à lui-même. Je ne pus savoir si ma réputation avait été directement compromise, quoique je comprisse bien que l'honneur de la famille de mon oncle l'était fortement; car Morris avait déclaré en plein parlement que Campbell était l'un des deux voleurs et qu'il avait eu l'impudence d'aller déposer lui-même en faveur d'un M. Osbaldistone, qui était son complice, et dont, de connivence avec le juge, il avait procuré l'élargissement en forçant l'accusateur à se désister de ses poursuites. Cette partie de l'histoire de Morris s'accordait avec mes propres soupçons, qui s'étaient portés sur Campbell depuis l'instant où je l'avais vu paraître chez le juge Inglewood. Tourmenté à l'excès du tour qu'avait pris cette surprenante affaire, je renvoyai les deux Écossais, après avoir acheté quelques bagatelles à Macready, et je me retirai dans ma chambre pour considérer ce que je devais faire pour défendre ma réputation aussi publiquement attaquée. Chapitre XV. D'où viens-tu? Que fais-tu parmi nous? MILTON. Après avoir passé la nuit à méditer sur la nouvelle que j'avais reçue, je crus d'abord devoir retourner à Londres en toute diligence et repousser la calomnie par ma présence; mais je réfléchis ensuite que je ne ferais peut-être qu'ajouter au ressentiment de mon père, qui était absolu dans ses décisions sur tout ce qui concernait sa famille. Son expérience le mettait en état de me tracer la conduite que je devais tenir, et ses relations avec les whigs les plus puissants lui donnaient la facilité de me faire rendre justice. Toutes ces raisons me décidèrent à écrire à mon père les différentes circonstances de mon histoire; et, quoiqu'il y eût près de dix milles jusqu'à la poste la plus voisine, je résolus d'y porter moi-même ma lettre, pour être sûr qu'elle ne serait pas égarée. Il me semblait extraordinaire que, quoiqu'il se fût déjà écoulé plusieurs mois depuis mon départ de Londres et que Rashleigh eût déjà écrit à sir Hildebrand pour lui apprendre son heureuse arrivée et la réception amicale que son oncle lui avait faite, je n'eusse encore reçu aucune lettre ni d'Owen ni de mon père. Tout en admettant que ma conduite avait pu être blâmable, il me semblait que je ne méritais pas d'être aussi complètement oublié. À la fin de la lettre que j'écrivis à mon père relativement à l'affaire de Morris, je ne manquai pas de témoigner le plus vif désir qu'il m'honorât de quelques lignes de réponse, ne fût-ce que pour me donner ses conseils dans une circonstance trop délicate pour que je me permisse de prendre un parti avant de connaître ses intentions. Ne me sentant pas le courage de solliciter mon rappel à Londres, je cachai sous le voile de la soumission aux volontés de mon père les véritables raisons qui me faisaient désirer de rester à Osbaldistone-Hall et me bornai à demander la permission de venir passer quelques jours dans la capitale pour réfuter les infâmes calomnies qu'on avait fait circuler si publiquement contre moi. Après avoir terminé mon épître, dont la composition me coûta d'autant plus de peine que j'étais combattu entre le désir de rétablir ma réputation et le regret de quitter momentanément le lieu actuel de ma résidence, j'allai porter moi-même ma lettre à la poste, comme je me l'étais proposé. Je fus bien récompensé de la peine que j'avais prise; j'y trouvai une lettre à mon adresse, qui ne me serait parvenue que plus tard. Elle était de mon ami Owen, et contenait ce qui suit: «Mon cher M. Francis, Je vous accuse réception de votre lettre du 10 courant, qui m'a été remise par M. Rashleigh Osbaldistone, et j'ai pris bonne note du contenu. J'aurai pour monsieur votre cousin toutes les attentions possibles; et je l'ai déjà mené voir la Bourse et la Banque. Il paraît être sobre, rangé et studieux; il sait fort bien l'arithmétique et connaît la tenue des livres. J'aurais désiré qu'une autre personne que moi eût dirigé ses études vers cette partie; mais la volonté de Dieu soit faite! Comme l'argent peut être utile dans le pays où vous êtes, je prends la confiance de vous adresser ci-joint une lettre de change de cent livres sterling[46], à six jours de vue, sur MM. Hooper et Girder, de Newcastle, qui y feront honneur. Je suis, mon cher M. Francis, avec le plus profond respect, Votre très humble et très obéissant serviteur, JOSEPH OWEN. _«Post-scriptum. _Veuillez m'accuser réception de la présente. Votre père dit qu'il se porte comme à l'ordinaire; mais il est bien changé.» Après avoir lu ce billet, écrit avec la netteté qui distinguait le bon Owen, je fus surpris qu'il n'y fit aucune mention de la lettre particulière que je lui avais écrite dans la vue de lui faire connaître le véritable caractère de Rashleigh. J'avais envoyé ma lettre à la poste par un domestique du château, et je n'avais aucune raison pour croire qu'elle ne fût point parvenue à son adresse. Cependant, comme elle contenait des renseignements d'une grande importance, tant pour mon père que pour moi, j'écrivis de suite à Owen et récapitulai tout ce que je lui avais écrit précédemment, en le priant de m'apprendre, par le retour du courrier, si ma lettre lui était parvenue. Je lui accusai réception de la lettre de change et lui promis d'en faire usage si j'avais besoin d'argent. Il me semblait assez extraordinaire que mon père laissât à son commis le soin de fournir à mes dépenses, mais j'en conclus que c'était un arrangement fait entre eux. D'ailleurs, quoi qu'il en fût, Owen était garçon, il était à son aise et avait toujours eu pour moi beaucoup d'attachement: aussi n'hésitai-je pas à accepter cette petite somme que j'étais résolu de lui rendre sur les premiers fonds que je toucherais, en cas que mon père ne l'en eût pas déjà remboursé. Un marchand, à qui le maître de la poste m'adressa, me donna en or le montant de la lettre de change sur MM. Hooper et Girder, de sorte que je retournai à Osbaldistone-Hall beaucoup plus riche que je n'en étais parti. Ce surcroît de finances venait fort à propos; car l'argent que j'avais apporté de Londres commençait à diminuer sensiblement, et j'avais toujours de temps en temps quelques dépenses à faire qui n'eussent pas tardé à épuiser le fond de ma bourse. À mon retour au château j'appris que sir Hildebrand était allé avec ses dignes rejetons à un petit hameau appelé Trinlay-Knowe pour voir, comme me dit André, une douzaine de coqs se plumer mutuellement la tête. -- C'est un amusement bien barbare, André; vous n'en avez sans doute pas de semblables en Écosse? -- Non, non, Dieu me préserve! répondit André, à moins pourtant que ce ne soit la veille de quelque grande fête; mais, au bout du compte, ils peuvent faire tout ce qu'ils voudront à cette volaille qui ne fait que gratter et que ratisser dans la cour, et vient, sans crier gare, abîmer toutes mes plates-bandes. Dieu merci! moins il y en aura, moins ce sera de peine pour les pauvres jardiniers; mais, puisque vous voilà, dites-moi donc qui est-ce qui laisse toujours la porte de cette tour ouverte? Maintenant que M. Rashleigh est parti, ce ne peut pas être lui, j'espère. La porte de la tour dont il parlait donnait sur le jardin et conduisait à l'escalier tournant par lequel on montait à l'appartement de M. Rashleigh. Cet appartement, ainsi que je l'ai déjà dit, était comme isolé du reste du château et communiquait à la bibliothèque par une porte secrète, et au reste de la maison par un passage long et obscur. Un sentier fort étroit, bordé d'une haie des deux côtés, conduisait de la porte de la tour à une petite porte de derrière du jardin. Au moyen de ces communications, Rashleigh, qui n'était presque jamais avec sa famille, pouvait entrer et sortir quand il le voulait, sans être obligé de passer par le château. Mais pendant son absence personne ne descendait jamais par cet escalier, et c'est ce qui rendait l'observation d'André remarquable. -- Avez-vous souvent vu cette porte ouverte? lui demandai-je. -- Souvent? Oh mon Dieu! oui. C'est-à-dire souvent, si vous voulez, deux ou trois fois. À mon avis, il faut que ce soit ce prêtre, le P. Vaughan, comme ils l'appellent: car, pour les domestiques, ce ne sera pas eux que vous attraperez sur cet escalier. Ah! bien oui, Dieu me préserve! ces païens ont trop peur et des revenants et des brownies, et de toute l'engeance de l'autre monde enfin. Le P. Vaughan se croit un être privilégié; mais qui se met trop haut, on l'abaisse; je parierais bien que le plus mauvais prêcheur de l'autre côté de la Tweed conjurerait un esprit deux fois plus vite que lui avec son eau bénite et ses cérémonies idolâtres. Tenez, à vous dire le vrai, je ne crois pas non plus qu'il parle latin, bon latin, s'entend; car il a l'air de ne pas me comprendre quand je lui dis les noms savants des plantes. Ce P. Vaughan partageait son temps et ses soins entre Osbaldistone-Hall et cinq ou six maisons catholiques des environs; je ne vous en ai encore rien dit, parce que j'avais eu peu d'occasions de le voir. C'était un homme d'environ soixante ans, de bonne famille, à ce que j'avais entendu dire, d'un extérieur grave et imposant, et jouissant de la plus grande considération parmi les catholiques du Northumberland, qui le regardaient comme un homme juste et intègre. Cependant le P. Vaughan n'était pas à l'abri de ces petites particularités qui distinguent son ordre. On voyait répandu sur toute sa personne un air de mystère qui, à des yeux protestants, dénonçait le métier de prêtre. Les _naturels _d'Osbaldistone-Hall (car c'est ainsi qu'on aurait dû appeler les habitants du château) avaient pour lui plus de respect que d'affection. Il était évident qu'il condamnait leurs orgies, car elles étaient interrompues en partie lorsque le prêtre passait quelque temps au château. Sir Hildebrand lui-même s'imposait une certaine contrainte dans ses discours et dans sa conduite, ce qui peut-être rendait la présence du P. Vaughan plus gênante qu'agréable. Il avait cette adresse polie, insinuante et presque flatteuse, particulière au clergé de sa religion, surtout en Angleterre où les laïcs catholiques, retenus par des lois pénales et par les restrictions de leur secte, et les recommandations de leurs pasteurs, montrent une grande réserve, souvent même une vraie timidité, dans la société des protestants; pendant que les prêtres, privilégiés par leur ministère, et pouvant fréquenter les personnes de toutes les croyances, sont ouverts, actifs, francs, et habiles dans l'art d'obtenir une popularité qu'ils recherchent avec ardeur. Le P. Vaughan était une connaissance particulière de Rashleigh; c'était à lui qu'il était particulièrement redevable de l'accueil qu'il recevait au château, ce qui ne me donnait nulle envie de cultiver sa connaissance; et comme, de son côté, il ne paraissait pas fort jaloux de faire la mienne, les relations que nous avions ensemble se bornaient à un simple échange de civilités. Il me semblait assez naturel que M. Vaughan occupât la chambre de Rashleigh lorsqu'il couchait par hasard au château, parce que c'était la plus rapprochée de la bibliothèque, dans laquelle il devait sans doute se rendre pour jouir du plaisir de la lecture. Il était donc très probable que c'était sa lumière qui avait fixé mon attention le soir précédent. Cette idée me conduisit involontairement à me rappeler qu'il paraissait régner entre miss Vernon et lui le même mystère qui caractérisait sa conduite avec Rashleigh. Je ne lui avais jamais entendu prononcer le nom de Vaughan, ni même en parler directement, à l'exception du premier jour où je l'avais rencontrée et où elle m'avait dit que Rashleigh, le vieux prêtre et elle-même étaient les seules personnes du château avec lesquelles il fût possible de converser. Cependant, quoiqu'elle ne m'eût point parlé depuis ce temps du P. Vaughan, je remarquai que, toutes les fois qu'il venait au château, miss Vernon semblait éprouver une espèce de terreur et d'anxiété qui durait jusqu'à ce qu'ils eussent échangé deux ou trois regards significatifs. Quel que pût être le mystère qui couvrait les destinées de cette belle et intéressante personne, il était évident que le P. Vaughan le connaissait. Peut-être, me disais-je, c'est lui qui doit la faire entrer dans son couvent, en cas qu'elle se refuse à épouser un de mes cousins; et alors l'émotion que lui cause sa présence s'explique naturellement. Du reste, ils ne se parlaient pas souvent et ne paraissaient même pas chercher à se trouver ensemble. Leur ligue, s'il en existait une entre eux, était tacite et conventionnelle; elle dirigeait leurs actions sans exiger le secours des paroles. Je me rappelais pourtant alors que j'avais remarqué une ou deux fois le P. Vaughan dire quelques mots à l'oreille de miss Vernon. J'avais supposé dans le temps qu'ils avaient rapport à la religion, sachant avec quelle adresse et quelle persévérance le clergé catholique cherche à conserver son influence sur l'esprit de ses sectateurs; mais à présent j'étais disposé à les croire relatifs à cet étonnant mystère que je m'efforçais inutilement d'approfondir. Avait-il des entrevues particulières avec miss Vernon dans la bibliothèque? et s'il en avait, quel en était le motif? et pourquoi accordait-elle toute sa confiance à un ami du perfide Rashleigh? Toutes ces questions et mille autres semblables s'accumulaient en foule dans mon esprit, et y excitaient un intérêt d'autant plus vif qu'il m'était impossible de les éclaircir. J'avais déjà commencé à soupçonner que l'amitié que je portais à miss Vernon n'était pas tout à fait aussi désintéressée que je l'avais cru dans le principe. Déjà je m'étais senti dévoré de jalousie en apprenant que j'avais un Thorncliff pour rival, et j'avais relevé avec plus de chaleur que je ne l'aurais dû, par égard pour miss Vernon, les insultes indirectes qu'il cherchait à me faire. À présent j'épiais la conduite de miss Vernon avec l'attention la plus scrupuleuse, attention que je voulais en vain attribuer à la simple curiosité. Malgré tous mes efforts et tous mes raisonnements, ces indices n'annonçaient que trop bien l'amour, et, tandis que ma raison ne voulait pas convenir qu'elle m'eût laissé former un attachement aussi inconsidéré, elle ressemblait à ces guides ignorants qui, après avoir égaré les voyageurs dans un chemin qu'ils ne connaissent pas eux-mêmes, et dont ils ne savent plus comment sortir, persistent à soutenir qu'il est impossible qu'ils se soient trompés de route. Chapitre XVI. Il arriva qu'un jour à midi, comme j'allais sur mon canot, je découvris très distinctement sur le sable les marques d'un pied nu d'homme. DE FOE, _Robinson Crusoé_. Partagé entre la curiosité et la jalousie, je finis par observer si minutieusement les regards et les actions de miss Vernon qu'elle ne tarda pas à s'en apercevoir, malgré tous mes efforts pour le cacher. La certitude que j'épiais à chaque instant sa conduite semblait l'embarrasser, lui faire de la peine et la contrarier tout à la fois. Tantôt on eût dit qu'elle cherchait l'occasion de me témoigner son mécontentement d'une conduite qui ne pouvait manquer de lui paraître offensante, après qu'elle avait eu la franchise de m'avouer la position critique dans laquelle elle se trouvait; tantôt elle semblait prête à descendre aux prières; mais, ou le courage lui manquait, ou quelque autre raison l'empêchait d'en venir à une explication. Son déplaisir ne se manifestait que par des reparties, et ses prières expiraient sur ses lèvres. Nous nous trouvions tous deux dans une position relative assez singulière, étant par goût presque toujours ensemble, et nous cachant mutuellement les sentiments qui nous agitaient, moi ma jalousie, elle son mécontentement. Il régnait entre nous de l'intimité sans confiance; d'un côté, de l'amour sans espoir et sans but, et de la curiosité sans un motif raisonnable; de l'autre, de l'embarras, du doute, et parfois du déplaisir. Mais telle est la nature du coeur humain que je crois que cette agitation de passions, entretenue par une foule de petites circonstances qui nous forçaient, pour ainsi dire, à penser mutuellement l'un à l'autre, contribuait encore à augmenter l'attachement que nous nous portions. Mais, quoique ma vanité n'eût pas tardé à découvrir que mon séjour à Osbaldistone-Hall avait donné à Diana quelques raisons de plus pour détester le cloître, je ne pouvais point compter sur une affection qui semblait entièrement subordonnée aux mystères de sa singulière position. Miss Vernon était d'un caractère trop résolu pour permettre à l'amour de l'emporter sur son devoir; elle m'en donna la preuve dans une conversation que nous eûmes ensemble à peu près à cette époque. Nous étions dans la bibliothèque dont je vous ai souvent parlé. Miss Vernon, en parcourant un exemplaire de Roland le Furieux, fit tomber une feuille de papier écrite à la main. Je voulus la ramasser, mais elle me prévint. -- Ce sont des vers, me dit-elle en jetant un coup d'oeil sur le papier; puis-je prendre la liberté?... Oh! si vous rougissez, si vous bégayez, je dois faire violence à votre modestie et supposer que la permission est accordée. -- C'est un premier jet, un commencement de traduction, une ébauche qui ne mérite pas de vous occuper un seul instant; j'aurais à craindre un arrêt trop sévère si j'avais pour juge une personne qui entend aussi bien l'original et qui en sent aussi bien les beautés. -- Mon cher poète, reprit Diana, si vous voulez m'en croire, gardez vos éloges et votre humilité pour une meilleure occasion; car je puis vous certifier que tout cela ne vous vaudra pas un seul compliment. Je suis, comme vous savez, de la famille impopulaire des Francs-Parleurs, et je ne flatterais pas Apollon pour sa lyre. Elle lut la première stance, qui était à peu près conçue en ces termes: _Je chante la beauté, les chevaliers, les armes,_ _Les belliqueux exploits, l'amour et ses doux charmes_ _Je célèbre le siècle où des bords africains_ _Sous leur prince Agramant, guidés par la vengeance,_ _Les Maures, accourus dans les champs de la France,_ _Vinrent de nos chrétiens balancer les destins._ _Je veux chanter aussi Charlemagne, empereur,_ _La mort du vieux Trojan, et la fière valeur_ _Du paladin Roland dont la noble sagesse_ _S'éclipsa quand Médor lui ravit sa maîtresse._ _-- _En voilà beaucoup, dit-elle après avoir parcouru des yeux la feuille de papier, et interrompant les plus doux sons qui puissent frapper l'oreille d'un jeune poète, ses vers lus par celle qu'il adore. -- Beaucoup trop, sans doute, pour qu'ils méritent de fixer votre attention, dis-je un peu mortifié en reprenant le papier qu'elle cherchait à retenir. Cependant, ajoutai-je, enfermé dans cette retraite et obligé de me créer des occupations, j'ai cru ne pouvoir mieux employer mes moments de loisir qu'en continuant, uniquement pour mon plaisir, la traduction de ce charmant auteur, que j'ai commencée, il y a quelques mois, sur les rives de la Garonne. -- La question serait de savoir, dit gravement Diana, si vous n'auriez pas pu mieux employer votre temps. -- Vous voulez dire à des compositions originales, répondis-je grandement flatté; mais, à dire vrai, mon génie trouve beaucoup plus aisément des mots et des rimes que des idées; et, au lieu de me creuser la tête pour en chercher, je suis trop heureux de m'approprier celles de l'Arioste. Cependant, miss Vernon, avec les encouragements que vous avez eu la bonté de me donner... -- Excusez-moi, M. Frank; ce sont des encouragements, non pas que je vous donne, mais que vous prenez. Je ne veux parler ni de compositions originales ni de traductions; c'est à des objets plus sérieux que je crois que vous pourriez consacrer votre temps. -- Vous êtes mortifié, ajouta-t-elle, et je suis fâchée d'en être la cause. -- Mortifié? oh! non... non assurément, dis-je de la meilleure grâce qu'il me fut possible; je suis trop sensible à l'intérêt que vous prenez à moi. -- Ah! vous avez beau dire, reprit l'inflexible Diana; il y a de la mortification et même un petit grain de colère dans ce ton sérieux et contraint; au surplus, excusez la contrariété que je vous ai fait éprouver en vous sondant ainsi, car ce qui me reste à vous dire vous contrariera peut-être encore davantage. Je sentis la puérilité de ma conduite et je l'assurai qu'elle n'avait pas à craindre que je me révoltasse contre une critique que je ne pouvais attribuer qu'à son amitié pour moi. -- Ah! voilà qui est beaucoup mieux, me dit-elle; je savais bien que les restes de l'irritabilité poétique s'en iraient avec la petite toux qui a servi comme de prélude à votre déclaration. Mais à présent parlons sérieusement: avez-vous reçu depuis peu des lettres de votre père? -- Pas un mot, répondis-je; il ne m'a pas honoré d'une seule ligne depuis que j'ai quitté Londres. -- C'est singulier! Vous êtes une bizarre famille, vous autres Osbaldistone! Ainsi vous ne savez pas qu'il est allé en Hollande pour quelques affaires pressantes qui exigeaient immédiatement sa présence. -- Voilà le premier mot que j'en entends. -- Et ce sera sans doute aussi une nouvelle pour vous, et peut- être la moins agréable de toutes, d'apprendre qu'il a confié à Rashleigh l'administration de ses affaires jusqu'à son retour? -- À Rashleigh! m'écriai-je pouvant à peine cacher ma surprise et mon inquiétude. -- Vous avez raison de vous alarmer, dit miss Vernon d'un ton fort grave; et, si j'étais à votre place, je m'efforcerais de prévenir les funestes conséquences qui résulteraient d'un semblable arrangement. -- Mais il n'est pas possible d'empêcher... -- Tout est possible à qui possède du courage et de l'activité; à qui craint, à qui hésite, rien n'est possible, parce que rien ne lui paraît tel. Miss Vernon prononça ces mots avec une exaltation héroïque; et, pendant qu'elle parlait, je croyais voir une de ces héroïnes du siècle de la chevalerie, dont un mot, dont un regard électrisait les preux, et doublait leur courage à l'heure du danger. -- Et que faut-il donc faire, miss Vernon? répondis-je, désirant et craignant tout à la fois d'entendre sa réponse. -- Partir sur le champ, dit-elle d'un ton ferme, et retourner à Londres. -- Peut-être, ajouta-t-elle d'un ton plus doux, êtes-vous déjà resté ici trop longtemps; ce n'est pas vous qu'il faut en accuser; mais chaque moment que vous y passeriez encore serait un crime; oui, un crime, car je vous dis sans feinte que, si les affaires de votre père sont longtemps entre les mains de Rashleigh, vous pouvez regarder sa ruine comme certaine. -- Comment est-il possible...? -- Ne faites pas tant de questions, dit-elle en m'interrompant; mais, croyez-moi, il faut tout craindre de Rashleigh. Au lieu de consacrer aux opérations de commerce la fortune de votre père, il l'emploiera à l'exécution de ses projets ambitieux. Lorsque M. Osbaldistone était en Angleterre, Rashleigh ne pouvait pas accomplir ses desseins: pendant son absence, il en trouvera mille occasions, et soyez sûr qu'il ne manquera surtout pas d'en profiter. -- Mais comment puis-je, disgracié par mon père et sans aucun pouvoir dans sa maison, empêcher ce danger par ma présence? -- Votre présence seule fera beaucoup. Votre naissance vous donne le droit de veiller aux intérêts de votre père; c'est un droit inaliénable. Vous serez soutenu par son premier commis, par ses amis, par ses associés. D'ailleurs les projets de Rashleigh sont d'une nature...! elle s'arrêta tout à coup, comme si elle craignait d'en dire trop, -- sont, en un mot, reprit-elle, de la nature de tous les plans sordides et intéressés, qui sont abandonnés aussitôt que ceux qui les méditent voient leurs artifices découverts et s'aperçoivent qu'on les observe. Ainsi donc, dans le langage de votre poète favori: _À cheval! à cheval! délibérer c'est craindre._ -- Ah! Diana! m'écriai-je entraîné par un sentiment irrésistible, pouvez-vous bien me conseiller de partir? Hélas! peut-être trouvez-vous que je suis resté ici trop longtemps? Miss Vernon rougit, mais répondit avec la plus grande fermeté: -- Oui, je vous conseille non seulement de quitter Osbaldistone-Hall, mais même de n'y jamais revenir. Vous n'avez qu'une amie à regretter ici, ajouta-t-elle avec un sourire forcé, une amie accoutumée depuis longtemps à sacrifier son bonheur à celui des autres. Vous rencontrerez dans le monde mille personnes dont l'amitié sera aussi désintéressée, plus utile, moins assujettie à des circonstances malheureuses, moins sous l'influence des langues perverses et des inévitables contrariétés. -- Jamais, m'écriai-je, jamais! Le monde ne peut rien m'offrir qui compense ce qu'il faut que je quitte. Et je saisis sa main que je pressai contre mes lèvres. -- Quelle folie! s'écria-t-elle en s'efforçant de la retirer. Écoutez-moi, monsieur, et soyez homme. Je suis, par un pacte solennel, l'épouse de Dieu, à moins que je ne veuille épouser un Thorncliff. Je suis donc l'épouse de Dieu; le voile et le couvent sont mon partage. Modérez vos transports, ils ne servent qu'à prouver encore mieux la nécessité de votre départ. À ces mots elle retira brusquement sa main et ajouta, mais en baissant la voix: Quittez-moi sur-le-champ... Nous nous reverrons encore ici, mais ce sera pour la dernière fois. Je m'aperçus qu'elle tressaillait; mes yeux suivirent la direction des siens, et je crus voir remuer la tapisserie qui couvrait la porte du passage secret qui conduisait de la bibliothèque à la chambre de Rashleigh. Je ne doutai point que quelqu'un ne nous écoutât, et je regardai miss Vernon. -- Ce n'est rien, dit-elle d'une voix faible, quelque rat derrière la tapisserie. J'aurais fait la réponse d'Hamlet si j'avais écouté l'indignation qui me transportait à l'idée d'être observé par un témoin dans un semblable moment. Mais la prudence, ou plutôt les prières réitérées de miss Vernon qui me criait d'une voix étouffée: -- Laissez-moi! laissez-moi! m'empêchèrent d'écouter mes transports, et je me précipitai hors de la chambre dans une espèce de frénésie farouche que je m'efforçai en vain de calmer. Mon esprit était accablé par un chaos d'idées qui se détruisaient et se chassaient l'une l'autre, telles que ces brouillards qui dans les pays montagneux descendent en masses épaisses et dénaturent ou font disparaître les marques ordinaires auxquelles le voyageur reconnaît son chemin à travers les déserts. L'idée confuse et imparfaite du danger qui menaçait mon père, la demi- déclaration que j'avais faite à miss Vernon sans qu'elle eût paru l'entendre, l'embarras de sa position, obligée, comme elle était, de se sacrifier à une union mal assortie ou de prendre le voile: tous ces souvenirs se pressaient à la fois dans mon esprit, sans que je fusse capable de les méditer. Mais ce qui par dessus tout me déchirait le coeur, c'était la manière dont miss Vernon avait répondu à l'expression de ma tendresse: c'était ce mélange de sympathie et de fermeté qui semblait prouver que je possédais une place dans son coeur, mais une place trop petite pour lui faire oublier les obstacles qui s'opposaient à l'aveu d'un mutuel attachement. L'expression de terreur plutôt que de surprise avec laquelle elle avait remarqué le mouvement de la tapisserie semblait annoncer la crainte d'un danger quelconque, crainte que je ne pouvais m'empêcher de croire fondée; car Diana Vernon était peu sujette aux émotions nerveuses de son sexe, et elle n'était pas d'un caractère à se livrer à de vaines terreurs. De quelle nature étaient donc ces mystères dont elle était entourée comme d'un cercle magique, et qui exerçaient continuellement une influence active sur ses pensées et sur ses actions, quoique leurs agents ne fussent jamais visibles? Ce fut sur cette réflexion que je m'arrêtai; j'oubliai les affaires de mon père, et Rashleigh et sa perfidie, pour ne songer qu'à miss Vernon, et je résolus de ne point quitter Osbaldistone-Hall que je ne susse quelque chose de certain et de positif sur cet être enchanteur, dont la vie semblait partagée entre le mystère et la franchise: la franchise, présidant à ses discours, à ses sentiments; et le mystère, répandant sa nébuleuse influence sur toutes ses actions. Comme si ce n'était pas assez d'éprouver l'intérêt de la curiosité et de l'amour, j'éprouvais encore, comme je l'ai déjà remarqué, un sentiment profond, quoique confus, de jalousie. Ce sentiment, croissant avec l'amour, comme l'ivraie avec le bon grain, était excité par la déférence que Diana montrait pour ces êtres invisibles qui dirigeaient ses actions. Plus je réfléchissais à son caractère, plus j'étais intérieurement convaincu qu'elle ne se soumettrait à aucun assujettissement qu'on voudrait lui imposer malgré elle, et qu'elle ne reconnaissait d'autre pouvoir que celui de l'affection; il se glissa dans mon âme un violent soupçon que c'était là le fondement de cette influence qui l'intimidait. Ces doutes, mille fois plus horribles que la certitude, augmentèrent mon désir de pénétrer le secret de sa conduite, et, pour y parvenir, je formai une résolution dont, si vous n'êtes pas fatigué de la lecture de ces détails, vous trouverez le résultat dans le chapitre suivant. Chapitre XVII. Une voix dont le son pour toi n'est pas sensible, Me dit qu'il faut partir: Le geste d'une main à tes yeux invisible M'ordonne d'obéir. TICKELL. Je vous ai déjà dit, mon cher Tresham, si vous voulez bien vous le rappeler, qu'il était fort rare que je me rendisse le soir à la bibliothèque pour voir miss Vernon, à moins que ce ne fût en présence de la dame Marthe. Cependant cet arrangement n'était qu'une convention libre, et c'était moi-même qui l'avais proposé. Depuis quelque temps, comme l'embarras de notre situation respective avait augmenté, les entrevues du soir avaient entièrement cessé. Miss Vernon n'avait donc aucune raison de croire que je voulusse les renouveler sans l'en prévenir d'avance, afin qu'elle pût engager la bonne Marthe à venir prendre, suivant l'usage, une tasse de thé avec elle; mais, d'un autre côté, cette prudence n'était pas une loi expresse. La bibliothèque m'était ouverte ainsi qu'à tous les autres membres de la famille, à toutes les heures du jour et de la nuit, et je pouvais y entrer inopinément sans que miss Vernon pût le trouver mauvais. J'étais convaincu qu'elle recevait quelquefois dans cet appartement ou le P. Vaughan, ou quelque autre personne dont les avis dirigeaient sa conduite, et qu'elle choisissait pour ces entrevues les instants où elle se croyait le plus sûre de ne pas être interrompue. La lumière que j'avais remarquée le soir dans la bibliothèque, les deux ombres que j'avais vues distinctement, la trace de plusieurs pas imprimés le matin sur le sable depuis la porte de la tour jusqu'à la porte du jardin, le bruit que plusieurs domestiques avaient entendu, et qu'ils expliquaient à leur manière, tout semblait me prouver que quelque personne étrangère au château entrait secrètement dans cette chambre. Persuadé que cette personne exerçait une influence quelconque sur les destinées de Diana, je n'hésitai pas à former le projet de découvrir qui elle était, d'où provenait son autorité sur elle; mais surtout, quoique je m'efforçasse de croire que ce n'était qu'une considération très secondaire, je voulais savoir par quels moyens cette personne conservait son influence sur Diana, et si elle la gouvernait par la crainte ou par l'affection. Ce qui prouvait que cette curiosité jalouse occupait la première place dans mon esprit, c'est que, malgré mes efforts pour repousser cette idée, et quoiqu'il me fût impossible de motiver mes présomptions, je me figurais que c'était un homme, et sans doute un homme jeune et bien fait qui dirigeait ainsi à son gré miss Vernon; c'était dans l'impatience de découvrir ce rival que j'étais descendu au jardin pour épier le moment où la lumière paraîtrait dans la bibliothèque. Tel était le feu qui me dévorait que j'étais à mon poste en attendant un phénomène qui ne pouvait point paraître avant le soir, une grande heure avant le coucher du soleil. C'était le jour du sabbat, et toutes les allées étaient désertes et solitaires. Je me promenai pendant quelque temps, pensant aux conséquences probables de mon entreprise. L'air était frais et embaumé, et sa douce influence parvint à calmer un peu le sang qui bouillait dans mes veines. L'effervescence de la passion commença proportionnellement à diminuer, et je me demandai de quel droit je voulais pénétrer les secrets de miss Vernon ou ceux de la famille de mon oncle. Que m'importait que sir Hildebrand cachât quelqu'un dans sa maison, où je n'avais moi-même d'autres droits que ceux d'un hôte étranger? Devais-je me mêler des affaires de miss Vernon et chercher à dévoiler un mystère qu'elle m'avait prié de ne pas approfondir? La passion, l'intérêt et la curiosité, sophistes spécieux, eurent bientôt répondu à ces scrupules. En démasquant cet hôte secret, je rendais probablement service à sir Hildebrand, qui ignorait sans doute les intrigues qui se tramaient dans sa famille, et bien plus encore à miss Vernon, que sa franchise et sa naïve simplicité exposaient à tant de dangers par ces liaisons secrètes entretenues avec une personne dont peut-être elle ne connaissait pas bien le caractère. Si je semblais forcer sa confiance, c'était dans l'intention généreuse et désintéressée (oui, j'allai même jusqu'à l'appeler désintéressée) de la guider, de la protéger et de la défendre contre la ruse, contre la fourberie, et surtout contre le conseiller secret qu'elle avait choisi pour confident. Tels étaient les arguments que mon imagination présentait hardiment à ma conscience et dont il lui semblait qu'elle devait se payer, tandis que ma conscience, imitait le marchand qui, entendant bien ses intérêts, se résigne à accepter un argent qu'il est tenté de ne pas croire de bon aloi plutôt que de perdre une pratique. Pendant que je marchais à grands pas, débattant le pour et le contre, je me trouvai tout à coup près d'André Fairservice, qui était planté comme un terme devant une rangée de ruches d'abeilles, dans l'attitude d'une dévote contemplation, épiant d'un oeil les mouvements de ces citoyens actifs qui rentraient en bourdonnant dans leurs petits domaines, et l'autre fixé sur un livre de prières qu'une dévotion constante avait privé de ses angles et rapproché de la forme ovale; ce qui, joint à la couleur informe du volume, lui donnait un air d'antiquité fort respectable. -- Je lisais à part moi _la Fleur de douce saveur semée dans la vallée de ce monde[47], _du digne maître John Quackleben, dit André, fermant son livre à mon approche et mettant, comme pour me témoigner son respect, ses lunettes de corne à l'endroit où sa lecture avait été interrompue. -- Et il me semble, André, que des abeilles partageaient votre attention avec l'auteur sacré? -- C'est une race bien impie, reprit le jardinier: elles ont six jours dans la semaine pour essaimer; eh bien, non, il faut qu'elles attendent le jour du sabbat et qu'elles empêchent le pauvre monde d'aller entendre le sermon! Ce n'est pas là l'embarras, il n'y a pas grand mal aujourd'hui; car il n'y a pas eu de prédication à la chapelle de Graneagain. -- Vous auriez pu aller, comme je l'ai fait, à l'église paroissiale, André; vous y eussiez entendu un excellent sermon. -- Des os de perdrix froide, des os de perdrix froide, dit André avec un ricanement dédaigneux; bon pour des chiens, sauf le respect de Votre Honneur. Oui, j'aurais pu entendre le ministre chanter de toute sa force avec sa grande chemise blanche, et les musiciens jouer de leurs sifflets; ça a plutôt l'air d'une noce à deux pence que d'un sermon, Dieu me préserve! J'aurais pu me donner aussi le plaisir d'entendre le P. Docharty marmotter sa messe: je m'en serais trouvé beaucoup mieux, ma foi! -- Docharty! lui dis-je (c'était le nom d'un vieux prêtre irlandais qui officiait quelquefois à Osbaldistone-Hall); je croyais que le P. Vaughan était encore au château, il y était hier matin. -- Oui, reprit André; mais il est parti le soir pour aller à Greystock, ou quelque part par là. Il y a eu du mouvement de ce côté. Ils sont aussi affairés que mes abeilles; Dieu me préserve de comparer jamais ces pauvres animaux à des papistes! Ah ça, à propos d'abeilles, savez-vous bien que voilà le second essaim qui part aujourd'hui? ah! mon Dieu oui; le premier est parti dès la pointe du jour, car il est bon que vous sachiez que je suis sur pied depuis cinq heures du matin. Mais les voilà à peu près toutes rentrées; ainsi je souhaite à Votre Honneur le bonsoir et les bénédictions du ciel. À ces mots André se retira, mais en s'en allant il se retourna souvent pour jeter un regard sur les _skeps, _comme il appelait les ruches. J'avais obtenu indirectement d'André une information importante, c'était que le P. Vaughan n'était plus au château. Si j'apercevais de la lumière dans la bibliothèque, ce ne pouvait donc pas être la sienne, ou bien il tenait une conduite très mystérieuse, et par conséquent suspecte. J'attendis avec impatience le coucher du soleil et le crépuscule. Le jour commençait à peine à tomber, que j'aperçus une faible clarté scintiller aux fenêtres de la bibliothèque; à peine était-il possible de distinguer cette pâle lumière, qui se confondait avec les derniers rayons du soleil couchant. Je la découvris néanmoins aussi promptement que le matelot égaré aperçoit dans l'éloignement la première lueur d'un fanal ami. Le doute, l'irrésolution, le sentiment des convenances, qui jusque-là avaient combattu ma curiosité et ma jalousie, s'évanouirent dès que l'occasion se présenta de satisfaire l'une et de motiver l'autre, ou de ramener le calme dans mon coeur, si je trouvais que mes soupçons étaient injustes. Je rentre aussitôt dans la maison, et, évitant les appartements les plus fréquentés avec la précaution d'un homme qui médite un crime, j'arrive devant la bibliothèque; la main sur la serrure, j'hésite un instant; j'entends marcher; j'ouvre la porte et trouve miss Vernon seule. Diana parut surprise: était-ce à cause de mon arrivée brusque et imprévue, ou par quelque autre motif, c'est ce que je ne pouvais deviner; elle paraissait dans une agitation qui ne pouvait être produite que par une émotion extraordinaire. Mais en un instant elle fut calme et tranquille; et telle est la force de la conscience, que moi, qui venais pour la surprendre et la confondre, je restai tout interdit et confus. -- Qu'est-il arrivé? dit miss Vernon. Est-il venu quelqu'un au château? -- Personne que je sache, répondis-je en bégayant; je venais chercher le Roland furieux. -- Il est sur cette table, me dit Diana, dont l'assurance redoublait encore mon embarras. En remuant deux ou trois livres pour prendre celui que je prétendais chercher, je rêvais à quelque moyen de faire une retraite honorable, ce qui, dans ma position et avec un adversaire aussi pénétrant que Diana, n'était pas chose facile, lorsque j'aperçus un gant d'homme sur la table. Mes yeux rencontrèrent ceux de miss Vernon, qui rougit aussitôt. -- C'est une de mes reliques, dit-elle en hésitant; c'est un des gants de mon grand-père, l'original du superbe portrait de Van Dyck que vous admirez tant. Comme si elle pensait qu'il fallait quelque chose de plus qu'un simple assertion pour lever tous mes doutes, elle ouvrit un des tiroirs de la table et en tira un autre gant qu'elle me jeta. Quand une personne naturellement franche et sincère veut se couvrir du voile de la duplicité et de la dissimulation, la gaucherie avec laquelle elle le porte et les peines qu'elle prend pour cacher son embarras inspirent souvent des soupçons et font naître le désir de vérifier une histoire qu'elle ne débite que d'un ton faible et mal assuré. Je jetai un regard sur les deux gants, et je répondis gravement: -- Ces gants se ressemblent pour la broderie, mais miss Vernon voudra bien remarquer qu'ils ne peuvent former une paire, puisqu'ils sont tous deux de la main droite. Miss Vernon se mordit les lèvres de dépit et rougit de nouveau. -- Vous faites bien de me confondre, de me démasquer, reprit-elle avec amertume. Il est des personnes qui eussent jugé, d'après ce que je disais, que je ne voulais point donner d'explication particulière d'une circonstance qui ne regarde personne, -- surtout un étranger. Vous avez jugé mieux, et vous m'avez fait sentir la bassesse de la duplicité, que j'ai toujours eue en horreur, et que j'abjure à jamais. Je n'ai point le talent de la dissimulation; c'est un rôle indigne de moi, et que la nécessité seule a pu me faire prendre un instant. Non, comme votre sagacité l'a bien découvert, ce gant n'est pas le pareil de celui que je vous ai montré; il appartient à un ami qui m'est encore plus cher que le tableau de Van Dyck, ... un ami dont les conseils me guideront toujours... un ami que j'honore... un ami que j'... Elle s'arrêta. -- _Que j'aime, _veut dire sans doute miss Vernon, m'écriai-je en m'efforçant de cacher sous un ton ironique le dépit qui me rongeait. -- Et quand je le dirais, reprit-elle fièrement, quelqu'un a-t-il le droit de contrôler mes affections? quelqu'un prétendra-t-il m'en demander raison? -- Ce ne sera pas moi assurément, miss Vernon, repris-je avec emphase, car j'étais piqué à mon tour; je vous prie de ne pas me supposer une semblable présomption; mais j'espère que miss Vernon voudra bien pardonner à un ami, à une personne du moins qu'elle honorait de ce titre, s'il prend la liberté de lui faire observer... -- Ne me faites rien observer, monsieur, dit-elle avec véhémence, si ce n'est que je n'aime pas les questions. Prétendez-vous vous établir mon juge? je ne le souffrirai pas; et si vous n'êtes venu ici que pour épier ma conduite, l'amitié que vous dites avoir pour moi est une pauvre excuse pour votre incivile curiosité. -- Je vous délivre de ma présence, dis-je avec une fierté semblable à la sienne; j'ai fait un rêve agréable, oh! oui, bien agréable, mais aussi bien trompeur, et... mais nous nous entendons à présent. J'allais sortir lorsque miss Vernon, dont les mouvements étaient quelquefois si rapides qu'ils semblaient presque instinctifs, se précipita devant la porte; me saisissant le bras, elle m'arrêta avec cet air d'autorité qu'elle savait si bien prendre, et qui contrastait si singulièrement avec la naïveté et la simplicité de ses manières. -- Arrêtez, M. Frank, me dit-elle; nous ne devons pas nous quitter ainsi; je n'ai pas assez d'amis pour que je puisse me résoudre à rayer de ce nombre même les ingrats et les égoïstes. Écoutez-moi, M. Frank, vous ne saurez jamais rien sur ce gant mystérieux. Et elle le prit à la main. Non, rien. Pas un iota de plus que ce que vous savez déjà; mais qu'il ne soit pas un sujet de discorde entre nous. Le séjour que je dois faire ici, ajouta-t-elle d'un ton plus doux, sera nécessairement fort court; le vôtre doit l'être encore davantage. Nous devons nous quitter bientôt pour ne jamais nous revoir; ne nous querellons donc pas; que mes mystérieuses infortunes ne soient pas un prétexte pour répandre de l'amertume sur le peu d'heures que nous avons encore à passer ensemble avant de nous retrouver sur l'autre rive de l'éternité. Je ne sais, Tresham, par quel charme, par quel sortilège cette charmante créature obtenait un ascendant si complet sur un caractère que j'étais quelquefois moi-même incapable de maîtriser. J'étais décidé, en entrant dans la bibliothèque, à demander une explication complète à miss Vernon. Elle l'avait refusée avec une fierté insultante, elle m'avait avoué en face qu'elle me préférait un rival; car quelle autre interprétation pouvais-je donner à la préférence qu'elle témoignait pour son mystérieux confident? Et cependant, lorsque j'étais sur le point de sortir de la chambre et de rompre pour toujours avec elle, il ne lui fallait que changer de ton, passer de l'accent de la fierté et du ressentiment à celui de l'autorité et du despotisme, tempérés ensuite par l'expression de la douceur et de la mélancolie, pour remettre son humble sujet à sa place et le soumettre aux dures conditions qu'elle lui imposait. -- Que sert que je revienne? dis-je en m'asseyant; pourquoi vouloir que je sois témoin de malheurs que je ne puis adoucir et de mystères que c'est vous offenser que de chercher à découvrir? Quoique vous ne connaissiez pas encore le monde, il est impossible que vous ignoriez qu'une jeune personne ne peut avoir qu'un ami. Si je savais qu'un de mes amis eût en secret pour un tiers une confiance qu'il n'a pas pour moi, je ne pourrais m'empêcher d'être jaloux; mais de vous, miss Vernon, de vous... -- Vous êtes jaloux, n'est-ce pas, dans toute la force du terme; mais, mon cher ami, vous ne faites que répéter ce que les niais apprennent par coeur dans les comédies et les romans, jusqu'à ce qu'ils donnent à un sot verbiage une influence réelle sur leur esprit. Garçons, filles, tous babillent jusqu'à ce qu'ils soient amoureux, et lorsque leur amour est prêt à s'éteindre, ils se remettent à babiller et à se tourmenter, jusqu'à ce qu'ils soient jaloux. Mais nous, Frank, qui sommes des êtres raisonnables, nous ne devons parler que le langage de la bonne et franche amitié. Toute autre union entre nous est aussi impossible que si j'étais homme ou que vous fussiez femme. Pour parler sans détour, ajouta- t-elle après un moment d'hésitation, quoique je veuille bien sacrifier encore assez aux convenances pour rougir un peu de la clarté de mon explication, nous ne pourrions pas nous marier, si nous le voulions; et quand même nous le pourrions, nous ne le devrions pas. Une rougeur céleste colorait son front lorsqu'elle me fit cette cruelle déclaration. Je me préparais à combattre ses arguments, oubliant jusqu'à mes soupçons qui venaient d'être confirmés; mais elle me prévint, et ajouta avec une fermeté froide qui approchait de la sévérité: -- Ce que je dis est une vérité incontestable qu'il est impossible de réfuter; ainsi point de question, je vous prie...; nous sommes amis, M. Osbaldistone, n'est-ce pas? Elle me tendit la main, et, prenant la mienne: -- Amis, et rien, non jamais rien qu'amis. Elle laissa aller ma main; je baissai la tête, dompté[48], comme l'eût dit Spencer, par le mélange de douceur et de fermeté qui régnait dans ses manières: elle se hâta de changer de sujet. -- Voici, me dit-elle, une lettre qui vous est adressée, mais qui, malgré les préventions de la personne qui vous l'écrit, ne vous fût probablement jamais parvenue si elle n'était tombée entre les mains de mon petit Pacolet, ou nain magique, que, comme toutes les damoiselles infortunées des romans, je garde en secret à mon service. La lettre était cachetée, je l'ouvris et jetai un coup d'oeil sur le contenu. Le papier me tomba des mains et je m'écriai involontairement: -- Grand Dieu! ma folie et ma désobéissance ont ruiné mon père! Miss Vernon parut vivement alarmée; mais, se remettant aussitôt: -- Vous pâlissez, me dit-elle, vous êtes malade; vous apporterai- je un verre d'eau? Allons, M. Osbaldistone, soyez homme; qu'est-il arrivé? Votre père n'est-il plus? -- Il vit, grâce au ciel! mais dans quel embarras! dans quelle détresse...! -- Est-ce là tout? Ne désespérez pas. Puis-je lire cette lettre? dit-elle en la ramassant. J'y consentis, sachant à peine ce que je disais. Elle la lut avec la plus grande attention. -- Quel est ce M. Tresham qui signe la lettre? -- L'associé de mon père (votre bon père, mon cher William); mais il n'est pas dans l'habitude de prendre part aux affaires du commerce. -- Il parle ici de plusieurs lettres qui vous ont déjà été écrites. -- Je n'en ai reçu aucune, répondis-je. -- Et il paraît, ajouta-t-elle, que Rashleigh, laissé par votre père à la tête de toutes ses affaires avant son départ pour la Hollande, a quitté Londres depuis quelques jours pour passer en Écosse, emportant avec lui des effets montant à une somme considérable, et destinés à acquitter des billets souscrits par votre père au profit de différentes personnes de ce pays. -- Il n'est que trop vrai. -- On dit encore dans la lettre que, n'ayant plus entendu parler de Rashleigh, on a envoyé le premier commis, un nommé Owen, à Glascow, pour tâcher de le découvrir, et l'on finit par vous prier de vous rendre aussi dans cette ville et de l'aider dans ses recherches. -- Oui, et il faut que je parte à l'instant. -- Écoutez, dit miss Vernon, il me semble que le plus grand malheur qui puisse résulter de tout cela sera la perte d'une certaine somme d'argent, et j'aperçois des larmes dans vos yeux! fi, M. Osbaldistone! -- Vous me faites injure, miss Vernon, répondis-je; ce n'est point la perte de ma fortune qui m'arrache des larmes; c'est l'effet qu'elle produira sur l'esprit et sur la santé de mon père, à qui l'honneur est plus cher que la vie. S'il se voit dans l'impossibilité de faire face à ses engagements, il éprouvera le même regret, le même désespoir qu'un brave soldat qui a fui une fois devant l'ennemi, qu'un honnête homme qui a perdu son rang et sa réputation dans la société. J'aurais pu prévenir tous ces malheurs si je n'avais pas écouté un vain orgueil, une indolence coupable qui m'a fait refuser de partager ses travaux et de suivre comme lui une carrière aussi utile qu'honorable. Grand Dieu! comment réparer à présent les funestes conséquences de mon erreur? -- En vous rendant à Glascow, comme vous en êtes instamment prié par l'ami qui vous écrit cette lettre. -- Mais, si Rashleigh a véritablement formé l'infâme projet de ruiner son bienfaiteur, quelle apparence que je puisse trouver quelque moyen de déjouer un plan si profondément combiné? -- La réussite n'est pas certaine, je l'avoue; mais, d'un autre côté, vous ne pouvez rendre aucun service à votre père en restant ici. Rappelez-vous que, si vous aviez été au poste qui vous était destiné, ce désastre ne serait pas arrivé; courez à celui qu'on vous indique à présent, et tout peut se réparer. Attendez, ne sortez pas de cette chambre que je ne sois revenue. Elle me laissa en proie à l'étonnement et à la confusion, au milieu de laquelle je pouvais pourtant trouver un intervalle lucide pour admirer la fermeté, le sang-froid et la présence d'esprit que miss Vernon possédait toujours, même dans les crises violentes et inattendues. Elle revint quelques minutes après, tenant à la main un papier plié et cacheté comme une lettre, mais sans adresse: -- Je vous remets, me dit-elle, cette preuve de mon amitié, parce que j'ai la plus parfaite confiance en votre honneur. Si j'ai bien compris la lettre qui vous est écrite, les fonds qui sont en la possession de Rashleigh doivent être recouvrés le 12 septembre, afin qu'ils puissent être appliqués au paiement des billets en question; et, si vous pouvez y parvenir avant cette époque, le crédit de votre père ne court aucun danger. -- Il est vrai; la lettre de M. Tresham est fort claire. Je la lus encore une fois, et j'ajoutai: -- Il n'y a pas l'ombre d'un doute. -- Eh bien! dit miss Vernon, dans ce cas, mon petit Pacolet pourra vous être utile. Vous avez entendu parler d'un charme magique contenu dans une lettre. Prenez ce paquet; s'il vous est possible de réussir par d'autres moyens et d'obtenir la remise des effets que Rashleigh a emportés, je compte sur votre honneur pour le brûler sans l'ouvrir; sinon, vous pouvez rompre le cachet dix jours avant l'échéance des billets que votre père a souscrits, et vous trouverez des renseignements qui pourront vous être utiles. Adieu, Frank; nous ne nous reverrons plus, mais pensez quelquefois à votre amie Diana Vernon. Elle me tendit la main; mais je la serrai elle-même contre mon coeur. Elle soupira en se dégageant de mes bras, s'échappa par la petite porte qui conduisait à son appartement, et je ne la vis plus. Chapitre XVIII. Et vite ils ont doublé le pas. Rien ne peut arrêter leur fuite; Les morts vont vite, vite, vite. Pourquoi ne me suivrais-tu pas? BURGER. Lorsqu'on est accablé de malheurs dont la cause et le caractère sont différents, on y trouve au moins cet avantage que la distraction que produisent en nous leurs effets contradictoires nous donne la force de ne succomber sous aucun. J'étais profondément affligé de me séparer de miss Vernon; mais je l'aurais été bien davantage si les circonstances fâcheuses où se trouvait mon père n'eussent exigé mon attention. De même les tristes nouvelles que venait de m'apprendre M. Tresham m'auraient anéanti si mon coeur n'eût été partagé par les regrets que m'inspirait la nécessité de quitter celle qui m'était si chère. Mon amour pour Diana était aussi ardent que ma tendresse pour mon père était vive; mais j'éprouvai qu'il est possible de diviser sa sensibilité quand deux causes différentes la mettent en jeu en même temps, comme les fonds d'un débiteur insolvable se partagent au marc la livre entre ses créanciers. Telles étaient mes réflexions en gagnant mon appartement. On aurait véritablement dit que l'esprit de commerce commençait à s'éveiller en moi. Je relus avec grande attention la lettre de votre père; elle était assez laconique et me renvoyait pour les détails à Owen, qu'il m'engageait à aller joindre sans perdre un instant dans une ville d'Écosse nommée Glascow. Il ajoutait que j'aurais des nouvelles de mon vieil ami chez MM. Macvittie, Macfin et compagnie, négociants dans cette ville, au quartier de Gallowgate. Il me parlait de diverses lettres qui m'avaient été écrites, et que je n'avais jamais reçues, parce qu'elles avaient sans doute été interceptées, et se plaignait de mon silence en termes qui auraient été souverainement injustes si mes missives fussent parvenues à leur destination. Plus je lisais cette lettre, plus mon étonnement redoublait. Je ne doutai pas un instant que le génie de Rashleigh ne veillât autour de moi, et ne m'entourât à dessein de ténèbres et de difficultés. Je n'entrevoyais pas sans effroi l'étendue des moyens que sa scélératesse féconde avait employés pour parvenir à son but. Il faut que je me rende ici justice à moi-même; le chagrin de m'éloigner de miss Vernon, quelque vif qu'il fût, quelque insupportable qu'il m'eût paru dans toute autre circonstance, ne devint pour moi qu'une considération secondaire en songeant aux dangers dont mon père était menacé. Ce n'était pas que j'attachasse un grand prix à la fortune: je pensais même, comme presque tous les jeunes gens dont l'imagination est ardente, qu'il est plus facile de se passer de richesses que de consacrer son temps et ses soins aux moyens d'en acquérir. Mais dans la situation où se trouvait mon père, je savais qu'il regarderait une suspension de paiements comme une tache ineffaçable, que la vie deviendrait sans attraits pour lui et qu'il envisagerait la mort comme sa seule espérance. Mon esprit n'était donc occupé qu'à chercher les moyens de détourner cette catastrophe, et je le faisais avec une ardeur dont j'aurais été incapable s'il ne se fût agi que de ma fortune personnelle. Le résultat de mes réflexions fut une ferme résolution de partir d'Osbaldistone-Hall le lendemain matin et de prendre la route de Glascow afin d'y joindre Owen. Je jugeai à propos de n'apprendre mon départ à mon oncle qu'en lui laissant une lettre de remerciements pour le bon accueil que j'en avais reçu, et pour m'excuser en termes généraux sur une affaire urgente et imprévue qui me forçait à le quitter sans les lui offrir moi- même. Je connaissais assez le vieux chevalier pour savoir qu'il me pardonnerait ce manque apparent de politesse, et j'avais conçu une idée si terrible des combinaisons perfides de Rashleigh que je craignais qu'il n'eût préparé quelques ressorts secrets pour empêcher un voyage que je n'entreprenais que pour déjouer ses projets si j'annonçais publiquement mon départ d'Osbaldistone- Hall. J'étais donc bien déterminé à partir le lendemain dès la pointe du jour et à franchir les frontières d'Écosse avant qu'on pût même se douter que j'avais quitté le château. Mais il existait un obstacle puissant qui semblait devoir nuire à la célérité de mon voyage. Non seulement j'ignorais quel était le plus court chemin pour me rendre à Glascow, mais je n'en connaissais même nullement la route. La promptitude étant de la plus grande importance, je résolus de consulter à ce sujet André Fairservice comme étant une autorité compétente pour me tirer d'embarras sans délai. Quoiqu'il fût déjà tard, je voulus m'occuper sur-le-champ de cet objet intéressant et je me rendis à l'instant même chez le jardinier. Sa demeure était à peu de distance du mur extérieur du jardin: c'était une chaumière entièrement construite dans le style d'architecture du Northumberland. Les fenêtres et les portes en étaient décorées de lourdes architraves et de linteaux massifs en pierre brute. Le toit était couvert de joncs en place de chaume, de tuiles ou d'ardoises. D'un côté un ruisseau roulait son eau limpide. Un antique poirier ombrageait de ses branches un petit parterre qu'on voyait devant la maison. Par-derrière était un jardin potager, un enclos en pâturage pour une vache, et un petit champ semé. En un mot, tout annonçait cette aisance que la vieille Angleterre procure à ses habitants jusque dans ses provinces les plus reculées. En approchant de la maison du prudent André, j'entendis parler d'un ton nasal et solennel, ce qui me fit croire que, suivant la coutume méritoire de ses citoyens, il avait assemblé quelques-uns de ses voisins pour les joindre à lui dans ses dévotions du soir, car il n'avait ni femme, ni fille, ni soeur, ni personne du sexe féminin qui demeurât avec lui. Mon père, me dit-il un jour, a eu assez de ce bétail. Cependant il se formait quelquefois un auditoire composé de catholiques et de protestants, tisons qu'il arrachait au feu, disait-il, en les convertissant au presbytérianisme, quoi qu'en pussent dire les PP. Vaughan et Docharty et les ministres de l'église anglicane, qui regardaient son intervention dans les matières spirituelles comme une hérésie qui s'introduisait en contrebande. Il était donc comme possible qu'il tînt chez lui ce soir une assemblée de cette nature. Mais, en écoutant plus attentivement, je reconnus que le bruit que j'entendais n'était produit que par les poumons d'André; et, lorsque j'ouvris la porte pour entrer, je le trouvai seul, lisant à haute voix, pour sa propre édification, un livre de controverses théologiques et livrant bataille de tout son coeur à des mots qu'il ne comprenait point. -- C'est vous, M. Frank? me dit-il en mettant de côté son énorme in-folio; j'étais à lire un peu le digne docteur Lightfoot[49]. -- Lightfoot! répliquai-je en jetant les yeux sur le lourd volume, jamais auteur ne fut plus mal nommé. _-- _C'est pourtant bien son nom, monsieur; c'était un théologien comme on n'en voit plus de pareil. Cependant je vous demande pardon de vous laisser debout à la porte; mais j'ai été si tourmenté des esprits la nuit dernière, Dieu me préserve! je ne voulais l'ouvrir qu'après avoir lu tout le service du soir, et je viens justement de finir le cinquième chapitre de Néhémie. Si cela ne suffit pas pour les tenir en respect, je ne sais pas ce qu'il faudra que je fasse. -- Tourmenté des esprits, André! que voulez-vous dire? -- Que j'ai eu à combattre contre eux toute la nuit. Ils voulaient, Dieu me préserve! me faire sortir de ma peau sans même se donner la peine de m'écorcher comme une anguille. -- Trêve à vos frayeurs pour un moment, André. Je désire savoir si vous pouvez m'enseigner le chemin le plus court pour me rendre à une ville de votre Écosse appelée Glascow. -- Le chemin de Glascow! si je le connais! et comment ne le connaîtrais-je pas? Elle n'est qu'à quelques milles de mon endroit, de la paroisse de Dreepdayly, qui est un petit brin à l'ouest. Mais, Dieu me préserve! pourquoi donc Votre Honneur va-t- il à Glascow? -- Pour des affaires particulières. -- Autant vaudrait me dire: Ne me faites pas de questions et je ne vous répondrai pas de mensonges. À Glascow!... Je pense que vous feriez quelque honnêteté à celui qui vous y conduirait? -- Certainement, si je trouvais quelqu'un qui allât de ce côté. -- Vous feriez attention à son temps et à ses peines? -- Sans aucun doute; et si vous pouvez trouver quelqu'un qui veuille m'accompagner, je le paierai généreusement. -- C'est aujourd'hui dimanche, dit André en levant les yeux vers le ciel; ce n'est pas un jour à parler d'affaires charnelles; sans cela je vous demanderais ce que vous donneriez à celui qui vous tiendrait bonne compagnie sur la route, qui vous dirait le nom de tous les châteaux que vous verriez, et toute la parenté de leurs propriétaires. -- Je n'ai besoin que de connaître la route, la route la plus courte, et je paierai à celui qui voudra me la montrer tout ce qui sera raisonnable. -- Tout, répliqua André, ce n'est rien, et le garçon dont je parle connaît tous les sentiers, tous les détours des montagnes, tous... -- Je suis pressé, André, je n'ai pas de temps à perdre; faites le marché pour moi, et je l'approuve d'avance. -- Ah! voilà qui est parler. Eh bien, je crois, Dieu me préserve! que le garçon qui vous y conduira, ce sera moi. -- Vous, André? voulez-vous donc quitter votre place? -- Je vous ai déjà dit, M. Frank, que je pense depuis longtemps à quitter le château, depuis l'instant que j'y suis entré. Mais à présent j'ai pris mon parti tout de bon: autant plus tôt que plus tard. -- Mais ne risquez-vous pas de perdre vos gages? -- Sans doute il y aura de la perte. Mais j'ai vendu les pommes du vieux verger et j'ai encore l'argent, quoique sir Hildebrand, c'est-à-dire son intendant, m'ait pressé de le lui remettre, comme si c'eût été une mine d'or; et puis j'ai reçu quelque argent pour acheter des semailles, et puis... Enfin cela fera une sorte de compensation. D'ailleurs Votre Honneur fera attention à ma perte et à mon risque quand nous serons à Glascow. Et quand Votre Honneur compte-t-il partir? -- Demain matin, à la pointe du jour. -- C'est un peu prompt! Et où trouverai-je un bidet? Attendez...! Oui, je sais où trouver la bête qui me convient. -- Ainsi donc, André, demain à cinq heures je vous trouverai au bout de l'avenue. -- Ne craignez rien, M. Frank: que le diable m'emporte, par manière de parler au moins, si je vous manque de parole! Mais si vous voulez suivre mon avis, nous partirons deux heures plus tôt. Je connais les chemins la nuit comme le jour, et j'irais d'ici à Glascow les yeux bandés, par la route la plus courte, sans me tromper une seule fois. Le grand désir que j'avais de partir me fit adopter l'amendement d'André, et nous convînmes de nous trouver au rendez-vous indiqué le lendemain à trois heures du matin. Une réflexion se présenta pourtant à l'esprit de mon futur compagnon de voyage. -- Mais les esprits! s'écria-t-il, les esprits! s'ils venaient à nous poursuivre à trois heures du matin! je ne me soucierais pas d'avoir leur visite deux fois dans vingt-quatre heures. -- N'en ayez pas peur, lui dis-je en le quittant. Il existe sur la terre assez de malins esprits qui savent agir pour leur intérêt, mieux que s'ils avaient à leurs ordres tous les suppôts de Lucifer. Après cette exclamation, qui me fut arrachée par le sentiment de situation dans laquelle je me trouvais, je sortis de la chaumière d'André et je m'en retournai au château. Je fis le peu de préparatifs indispensables; je chargeai mes pistolets, et je me jetai tout habillé sur mon lit pour tâcher de me préparer, par quelques heures de sommeil, à supporter la fatigue du voyage que j'allais entreprendre et les inquiétudes qui devaient m'accompagner jusqu'à la fin de la route. La nature, épuisée par les agitations que j'avais éprouvées pendant cette journée, me fut plus favorable que je n'osais l'espérer, et je jouis d'un sommeil paisible dont je ne sortis qu'en entendant sonner deux heures à l'horloge du château, placée au haut d'une tour dont ma chambre était voisine. J'avais eu soin de garder de la lumière. Je me levai à l'instant et j'écrivis la lettre que j'avais dessein de laisser pour mon oncle. Cette besogne terminée, j'emplis une valise des vêtements qui m'étaient le plus nécessaires, je laissai dans ma chambre le reste de ma garde-robe; je descendis l'escalier sans faire de bruit, je gagnai l'écurie sans obstacle; là, quoique je ne fusse pas aussi habile palefrenier qu'aucun de mes cousins, je sellai et bridai mon cheval et me mis en route. En entrant dans l'avenue qui conduisait à la porte du parc, je m'arrêtai un instant et me retournai pour voir encore une fois les murs qui renfermaient Diana Vernon. Il me semblait qu'une voix secrète me disait que je m'en séparais pour ne plus la revoir. Il était impossible, dans la succession longue et irrégulière des fenêtres gothiques du château, que les pâles rayons de la lune n'éclairaient qu'imparfaitement, de reconnaître celles de l'appartement qu'elle occupait. Elle est déjà perdue pour moi, pensais-je en cherchant inutilement à les distinguer, perdue avant même que j'aie quitté l'enceinte des lieux qu'elle habite! Quelle espérance me reste-t-il donc? d'avoir quelque correspondance avec elle, quand nous serons séparés! J'étais absorbé dans une rêverie d'une nature peu agréable, quand l'horloge du château fit entendre trois heures et rappela à mon souvenir un individu bien moins intéressant pour moi et un rendez- vous auquel il m'importait d'être exact. En arrivant au bout de l'avenue, j'aperçus un homme à cheval, caché par l'ombre que projetait la muraille du parc. Je toussai plusieurs fois; mais ce ne fut que lorsque j'eus prononcé le nom André, à voix basse, que le jardinier me répondit: -- Oui, oui, c'est André. -- Marchez devant, lui dis-je, et gardez bien le silence s'il est possible, jusqu'à ce que nous ayons traversé le village qui est dans la vallée. André ne se fit pas répéter cet ordre; il partit à l'instant même et d'un pas beaucoup plus rapide que je ne l'aurais désiré. Il obéit si scrupuleusement à mon injonction de garder le silence qu'il ne répondit à aucune des questions que je ne cessais de lui adresser sur la cause d'une marche si rapide, et qui me semblait aussi peu nécessaire qu'imprudente au commencement d'un long voyage, puisqu'elle pouvait mettre nos chevaux hors d'état de le continuer. Nous ne traversâmes pas le village. Il me fit passer par des sentiers détournés; nous arrivâmes dans une grande plaine et nous nous trouvâmes ensuite au milieu des montagnes qui séparent l'Angleterre de l'Écosse, dans ce qu'on appelle les _Marches moyennes[50]. _Le chemin, ou plutôt le mauvais sentier que nous suivions alors, était coupé à chaque instant tantôt par des broussailles, tantôt par des marais. André pourtant ne ralentissait pas sa course, et nous faisions bien neuf à dix milles par heure. J'étais surpris et mécontent de l'opiniâtreté du drôle, et il fallait pourtant le suivre ou perdre l'avantage d'avoir un conducteur. Nous ne trouvions que des montées et des descentes rapides sur un terrain où nous risquions à chaque instant de nous rompre le cou; nous passions de temps en temps à côté de précipices dans lesquels le moindre faux pas de nos chevaux nous aurait fait trouver une mort certaine. La lune nous prêtait quelquefois une faible lumière, mais souvent un nuage ou une montagne nous plongeait dans de profondes ténèbres: je perdais alors de vue mon guide, et il ne me restait pour me diriger que le bruit des pieds de son cheval et le feu qu'ils tiraient des rochers sur lesquels nous marchions. La rapidité de cette course et l'attention que le soin de ma sûreté m'obligeait de donner à mon cheval me furent d'abord de quelque utilité pour me distraire des réflexions pénibles auxquelles j'aurais été tenté de m'abandonner. Je criai de nouveau à André de ne pas aller si vite, et je me mis sérieusement en colère quand je vis qu'il ne faisait aucune attention à mes ordres répétés et que je n'en pouvais tirer aucune réponse. Mais la colère ne me servait à rien. Je m'efforçai deux ou trois fois de le joindre, bien résolu à lui caresser les épaules du manche de mon fouet; mais il était mieux monté que moi, et soit qu'il se doutât de mes bonnes intentions, soit que son coursier fût piqué d'une noble émulation, dès que je parvenais à en approcher, il ne tardait pas à regagner le terrain qu'il avait perdu. Enfin, n'étant plus maître de ma colère, je lui criai que j'allais avoir recours à mes pistolets et envoyer à Hostpur André[51] une balle qui le forcerait de ralentir l'impétuosité de sa marche. Il est probable qu'il entendit cette menace et qu'elle fit sur lui quelque impression; car il changea d'allure sur-le- champ, et en peu d'instants je me trouvai à son côté. -- Il n'y a pas de bon sens de courir comme nous le faisons! dit- il du plus grand sang-froid. -- Et pourquoi courez-vous ainsi, misérable? _-- _Je croyais que Votre Honneur était pressé, me répliqua-t-il avec une gravité imperturbable. -- Ne m'avez-vous donc pas entendu depuis deux heures vous crier d'aller plus doucement? Êtes-vous ivre? Êtes-vous fou? -- C'est que, voyez-vous, M. Frank, j'ai l'oreille un peu dure, et puis le bruit des pieds des chevaux sur ces rochers, et puis... et puis il est vrai que j'ai bu le coup de l'étrier avant de partir; et, comme je n'avais personne pour boire à ma santé, il a bien fallu m'en charger moi-même; et puis je ne voulais pas laisser à ces papistes le reste de mon eau-de-vie; je n'aime à rien perdre, voyez-vous. Tout cela pouvait être vrai, cependant je n'en croyais pas un mot. Mais, comme la position où je me trouvais exigeait que je maintinsse la bonne intelligence entre mon guide et moi, je me contentai de lui prescrire de marcher à l'avenir à mon côté. Rassuré par mon ton pacifique, André leva le sien d'une octave, suivant son habitude ordinaire de pédanterie. -- Votre Honneur ne me persuadera jamais, pas plus que personne au monde, qu'il soit prudent de s'exposer à l'air de la nuit sans s'être garni l'estomac d'un bon verre d'eau-de-vie ou de genièvre, ou de quelque autre réconfortant semblable; et j'en puis parler savamment, car, Dieu me préserve! j'ai bien des fois traversé ces montagnes pendant la nuit ayant de chaque côté de ma selle une petite barrique d'eau-de-vie. -- En d'autres termes, André, vous faisiez la contrebande. Comment un homme qui a des principes aussi rigides que les vôtres pouvait- il se résoudre à frauder ainsi les droits du trésor public? -- Ce ne sont que les dépouilles des Égyptiens: la pauvre Écosse, depuis le malheureux acte d'Union à l'Angleterre, a bien assez souffert de ces coquins de jaugeurs de l'excise qui sont tombés sur elle comme une nuée de sauterelles; il convient à un bon citoyen de lui procurer une petite goutte de quelque chose pour lui regaillardir le coeur. En l'interrogeant encore, j'appris qu'il avait souvent passé par ces montagnes pour faire la contrebande avant et depuis son établissement à Osbaldistone-Hall. Cette circonstance n'était pas indifférente pour moi, car elle me prouvait qu'il était très en état de me servir de guide. Nous voyagions alors moins précipitamment; et cependant le cheval d'André, ou plutôt André lui-même avait toujours une forte propension à accélérer le pas, et j'étais souvent obligé de le modérer. Le soleil était levé, et mon conducteur se retournait fréquemment pour regarder derrière lui, comme s'il eût craint d'être poursuivi. Enfin nous arrivâmes sur la plateforme d'une montagne très élevée que nous mîmes une demi-heure à gravir, et d'où l'on découvrait toute la partie du pays que nous venions de parcourir. André s'arrêta, jeta les yeux de ce côté, et n'apercevant encore dans les champs ni sur les routes aucun être vivant, sa physionomie prit un air de satisfaction; il se mit à siffler, et finit par chanter un air de son pays dont le refrain était: ......_Oh! ma Jessie! Te voilà donc dans ma patrie, Et ton clan ne te verra plus._ En même temps il passait la main sur le cou de son cheval, le flattait et le caressait, ce qui réveilla mon attention et me fit reconnaître à l'instant une jument favorite de Thorncliff Osbaldistone. -- Que veut dire ceci, André? lui dis-je en fronçant le sourcil; cette jument est à M. Thorncliff. -- Je ne dis pas qu'elle ne lui a point appartenu dans le temps, M. Frank, mais à présent elle est à moi. -- C'est un vol, misérable! -- Un vol, Dieu me préserve! M. Frank, personne n'a le droit de m'appeler voleur. -- Voici ce que c'est, M. Thorncliff m'a emprunté dix livres[52] pour aller aux courses de chevaux d'York, et du diable s'il a jamais pensé à me les rendre; bien au contraire, quand je lui en parlais, il disait qu'il me casserait les os. Mais à présent il faudra qu'il me paie jusqu'au dernier sou s'il veut revoir sa jument, et sans cela il n'aura jamais un crin de sa queue. Je connais un fin matois de procureur à Loughmaben, j'irai le voir en passant, et il saura bien arranger cette affaire. Un vol! non, non. Jamais André Fairservice ne s'est chauffé à un tel fagot. C'est un gage que j'ai saisi. Je l'ai saisi moi-même au lieu de le faire saisir par un huissier, voilà toute la différence. C'est la loi, et j'ai épargné les frais des gens de justice par économie. -- Cette économie pourra vous coûter plus cher que vous ne le pensez si vous continuez à vous payer ainsi par vos mains sans autorité légale. -- Ta, ta, ta! nous sommes en Écosse à présent, et il s'y trouvera des avocats, des procureurs et des juges pour moi tout aussi bien que pour tous les Osbaldistone d'Angleterre. Le cousin au troisième degré de la tante de ma mère est cousin de la femme du prévôt de Dumfries, et il ne souffrirait pas qu'on fit tort à une goutte de son sang. Les lois sont les mêmes pour tout le monde ici; ce n'est pas comme chez vous, où un mandat du clerc Jobson peut vous envoyer au pilori avant que vous sachiez seulement pourquoi. Mais attendez un peu, et il y aura encore moins de justice dans le Northumberland, et c'est pourquoi je lui ai fait mes adieux. Je n'ai pas besoin de vous dire, mon cher Tresham, que les principes d'André n'étaient nullement d'accord avec les miens, et je formai le dessein de lui racheter la jument lorsque nous serions arrivés à Glascow, et de la renvoyer à mon cousin. Je résolus aussi d'écrire à mon oncle par la poste, pour l'en informer, dans la première ville que nous trouverions en Écosse. Mais j'avais besoin d'André, et le moment ne me parut favorable ni pour lui faire part de mon projet ni pour lui faire des reproches sur une action que son ignorance lui faisait peut-être regarder comme toute naturelle. Je détournai donc la conversation et lui demandai pourquoi il disait qu'il y aurait bientôt moins de justice dans le Northumberland. -- Ah! ah! me dit-il, il y aura assez de justice, mais ce sera au bout du mousquet. Les officiers irlandais et tout le bétail papiste qu'on a été chercher dans les pays étrangers, faute d'en trouver assez dans le nôtre, ne sont-ils pas rassemblés dans tout le comté? Ces corbeaux ne s'y rendent que parce qu'ils flairent la charogne. Sûr comme je vis, sir Hildebrand ne restera pas les bras croisés. J'ai vu venir au château des fusils, des sabres, des épées. Croyez-vous que ce soit pour rien? Ce sont des enragés diables, Dieu me préserve! que ces jeunes Osbaldistone. Ce discours rappela à mon souvenir le soupçon que j'avais déjà conçu, que les jacobites étaient à la veille de faire quelque entreprise hasardeuse. Mais, sachant qu'il ne me convenait de m'ériger ni en espion ni en censeur des discours et des actions de mon oncle, j'avais fui toute occasion de me mettre au courant de ce qui se passait au château. André n'avait pas les mêmes scrupules, et il parlait sans doute comme il le pensait, en disant qu'il se tramait quelque complot, et que c'était un des motifs qui l'avaient déterminé à s'éloigner. -- Tous les domestiques, ajouta-t-il, tous les paysans et les vassaux ont été enrôlés et passés en revue. Ils voulaient me mettre aussi dans la troupe; mais ceux qui le demandaient ne connaissaient pas André Fairservice. Je me battrai tout comme un autre, quand cela me conviendra, mais ce ne sera ni pour la prostituée de Babylone, ni pour aucune prostituée d'Angleterre. Chapitre XIX. Voyez-vous ce clocher dont la pointe hardie S'élève jusqu'au ciel? C'est là que, délivrés des soins de cette vie, Dorment d'un sommeil éternel L'amant. le guerrier, le poète... LANGHORNE. À la première ville d'Écosse où nous nous arrêtâmes, mon guide alla trouver son ami le procureur pour le consulter sur les moyens à employer pour s'approprier d'une manière légale la jument de M. Thorncliff, qui ne lui appartenait encore que par suite de ce que je veux bien me contenter d'appeler un tour d'adresse. Ce ne fut pas sans un certain plaisir que je vis à sa figure allongée et à son air contrit, lorsqu'il fut de retour, que sa consultation n'avait pas eu le résultat heureux qu'il en attendait. M. Touthope l'ayant déjà tiré de plus d'un mauvais pas dans ses opérations de contrebande, il avait en lui une entière confiance, et il lui conta toute l'affaire franchement et sans aucune réserve. Mais, depuis qu'il ne l'avait vu, M. Touthope avait été nommé clerc de la justice de paix du comté, et malgré tout l'intérêt qu'il prenait à son ancien ami M. André Fairservice, il lui dit que son devoir et sa conscience exigeaient qu'il informât la justice de pareils exploits quand ils parvenaient à sa connaissance; qu'il ne pouvait donc se dispenser de retenir la jument et de la placer dans l'écurie du bailli Trumbull jusqu'à ce que la question de la propriété fût décidée; qu'il devrait même le faire arrêter aussi, mais qu'il ne pouvait se résoudre à traiter si rigoureusement une ancienne connaissance; qu'il lui permettait donc de se retirer, et qu'il l'engageait à quitter la ville le plus promptement possible. Il poussa même la générosité jusqu'à lui faire présent d'un vieux cheval fourbu et poussif, afin qu'il pût continuer son voyage. Il est vrai qu'il en exigea en retour une cession absolue et bien en forme de tous ses droits sur la jument: cession qu'il lui représenta comme une simple formalité, puisque tout ce qu'André pouvait en attendre, c'était le licou. Ce ne fut pas sans peine que je tirai ces détails d'André. Il avait l'oreille basse; son orgueil national était mortifié d'être forcé d'avouer que les procureurs d'Écosse étaient des procureurs comme ceux de tous les autres pays de l'univers, et que le clerc Touthope n'était pas d'une meilleure monnaie que le clerc Jobson. -- Si cela m'était arrivé en Angleterre, je ne serais pas à moitié si fâché de me voir voler ce que j'avais gagné au risque de mon cou, à ce qu'il prétend. Mais a-t-on jamais vu un faucon se jeter sur un faucon? et n'est-il pas honteux de voir un brave Écossais en piller un autre? Il faut que tout soit changé dans ce pays; et je crois, Dieu me préserve! que c'est depuis cette misérable union. Il est bon de remarquer qu'André ne manquait jamais d'attribuer à l'union de l'Écosse à l'Angleterre tous les symptômes de dégénération et de dépravation qu'il croyait voir dans ses compatriotes, surtout la diminution de la capacité des pintes, l'augmentation du prix des denrées, et bien d'autres choses qu'il eut soin de me faire observer pendant le cours de notre voyage. Quant à moi, de la manière dont les choses avaient tourné, je me regardai comme déchargé de toute responsabilité relativement à la jument, je me contentai d'écrire à mon oncle la manière dont elle avait été emmenée de chez lui, et de l'informer qu'elle était entre les mains de la justice ou de ses dignes représentants le bailli Trumbull et le clerc Touthope, auxquels je l'engageai à s'adresser pour la réclamer. Retourna-t-elle chez le chasseur de renards du Northumberland? continua-t-elle à servir de monture au procureur écossais? C'est ce dont il est assez inutile de nous inquiéter maintenant. Nous continuâmes notre route vers le nord-ouest, mais non avec la célérité qui avait marqué le commencement de notre voyage. André connaissait parfaitement les chemins, comme il me l'avait dit, mais c'étaient les chemins fréquentés par les contrebandiers, qui ont de bonnes raisons pour ne choisir ni les meilleurs ni les plus directs. Des chaînes de montagnes nues et stériles, qui se succédaient sans cesse, ne nous offraient ni intérêt ni variété. Enfin nous entrâmes dans la fertile vallée de la Clyde, et nous arrivâmes à Glascow. Cette ville n'avait pas encore l'importance qu'elle a acquise depuis ce temps. Un commerce étendu et toujours croissant avec les Indes occidentales et les colonies américaines a été le fondement de sa richesse et de sa prospérité; et, si l'on bâtit avec soin sur cette base solide, elle peut devenir avec le temps une des villes les plus importantes de la Grande-Bretagne. Mais, à l'époque dont je parle, l'aurore de sa splendeur ne brillait même pas encore. L'Union avait à la vérité ouvert à l'Écosse un commerce avec les colonies anglaises; mais le manque de fonds et la jalousie des négociants anglais privaient encore, en grande partie, les Écossais des avantages qui devaient résulter pour eux de l'exercice des privilèges que ce traité mémorable leur assurait. Glascow, située dans la partie occidentale de l'île, ne pouvait participer au peu de commerce que la partie orientale faisait avec le continent, et qui était sa seule ressource. Cependant, quoiqu'elle ne promît pas alors d'atteindre l'éminence commerciale à laquelle tout semble maintenant annoncer qu'elle arrivera un jour, sa situation centrale à l'ouest de l'Écosse la rendait une des places les plus importantes de ce royaume. La Clyde, qui coulait à peu de distance de ses murs, lui ouvrait une navigation intérieure qui n'était pas sans utilité. Non seulement les plaines fertiles situées dans son voisinage immédiat, mais les comtés d'Ayr et de Dumfries la regardaient comme leur capitale, y envoyaient leurs productions et en tiraient divers objets qui leur étaient nécessaires. Les sombres montagnes de l'Écosse occidentale envoyaient souvent leurs sauvages habitants aux marchés de la ville favorite de saint Mungo[53]. Les rues de Glascow étaient souvent traversées par des hordes de boeufs et de chevaux nains au poil hérissé, que conduisaient les Highlanders aussi sauvages et aussi velus et quelquefois aussi raccourcis dans leur taille que les animaux confiés à leurs soins. C'était avec surprise que les étrangers regardaient leurs vêtements antiques et singuliers et qu'ils écoutaient les sons durs et aigres d'un langage qui leur était inconnu. Les montagnards eux-mêmes, armés de mousquets, de pistolets, de larges épées et de poignards, même dans les opérations paisibles du commerce, voyaient avec un égal étonnement des objets de luxe dont ils ne concevaient pas même l'usage et, avec un air de convoitise quelquefois alarmant, ceux dont ils enviaient la propriété. C'est toujours à contre-coeur que le Highlander sort de ses déserts, et il est aussi difficile de le naturaliser ailleurs que d'arracher un pin de sa montagne pour le transplanter dans un autre sol. Mais même alors tous les glens des Highlanders avaient une population surabondante, et il en résultait quelques émigrations presque forcées. Quelques-unes de leurs colonies s'avancèrent jusqu'à Glascow, y cherchèrent et y trouvèrent du travail, quoique différent de celui qui les occupait dans leurs montagnes, et ce supplément de bras laborieux ne fut pas inutile pour la prospérité de cette ville. Il fournit les moyens de soutenir le peu de manufactures qui y étaient déjà établies et jeta les fondements de sa splendeur future. L'extérieur de la ville correspondait avec cet avenir. La principale rue était large et belle; elle était décorée d'édifices publics dont l'architecture plaisait plus à l'oeil qu'elle n'était correcte en fait de goût, et elle était bordée des deux côtés de maisons construites en pierres, surchargées d'ornements en maçonnerie, ce qui lui donnait un air de grandeur et de dignité qui manque à la plupart des villes d'Angleterre, bâties en briques fragiles et d'un rouge sale. Ce fut un dimanche matin que mon guide et moi nous arrivâmes dans la métropole occidentale de l'Écosse. Toutes les cloches de la ville étaient en branle, et le peuple, qui remplissait les rues pour se rendre aux églises, annonçait que ce jour était consacré à la religion. Nous descendîmes à la porte d'une joyeuse aubergiste qu'André appela une _hostler-wife, _mot qui me rappela _l'Otelere[54]_ du vieux Chaucer. Elle nous reçut très civilement. Ma première pensée fut de chercher Owen sur-le-champ; mais j'appris qu'il me serait impossible de le trouver avant que le service divin fût terminé. Mon hôtesse m'assura que je ne trouverais personne chez MM. Macvittie, Macfin et compagnie, où la lettre de votre père, Tresham, m'annonçait que j'en aurais des nouvelles; que c'étaient des gens religieux, et qu'ils étaient où tous les bons chrétiens devaient être, c'est-à-dire dans l'église de la Baronnie. André, dont le dégoût qu'il avait récemment conçu pour les lois de son pays ne s'étendait pas sur son culte religieux, demanda à notre hôtesse le nom du prédicateur qui devait distribuer la nourriture spirituelle aux fidèles réunis dans l'église de la Baronnie. Elle n'en eut pas plus tôt prononcé le nom qu'il entonna un cantique de louanges en son honneur, et à chaque éloge l'hôtesse répétait un _amen _approbatif. Je me décidai à me rendre dans cette église, plutôt dans l'espoir d'apprendre si Owen était arrivé à Glascow que dans l'attente d'être fort édifié. Mon espérance redoubla quand l'hôtesse me dit que si M. Ephraim Macvittie (le digne homme) était encore sur la terre des vivants, il honorerait bien certainement cette église de sa présence, et que, s'il avait un étranger logé chez lui, il n'y avait nul doute qu'il ne l'y conduisît. Cette probabilité acheva de me décider, et escorté du fidèle André, je me mis en marche pour l'église de la Baronnie. Un guide ne m'était pourtant pas très nécessaire en cette occasion; la foule qui se pressait dans une rue étroite, escarpée et mal pavée, pour aller entendre le prédicateur le plus populaire de toute l'Écosse occidentale, m'y aurait entraîné avec elle. En arrivant au sommet de la hauteur, nous tournâmes à gauche, et une grande porte, dont les deux battants étaient ouverts, nous donna entrée dans le grand cimetière qui entoure l'église cathédrale de Glascow. Cet édifice est d'un style d'architecture gothique plutôt sombre et massif qu'élégant; mais il a un caractère particulier et est si bien conservé et tellement en harmonie avec les objets qui l'entourent que l'impression qu'il produit sur ceux qui le voient pour la première fois est imposante et solennelle au plus haut degré. J'en fus tellement frappé que je résistai quelques instants à tous les efforts que faisait André pour m'entraîner dans l'intérieur de l'église, tant j'étais occupé à en examiner les dehors. Situé dans le centre d'une ville aussi grande que peuplée, cet édifice paraît être dans la solitude la plus retirée. De hautes murailles le séparent des maisons d'un côté; de l'autre il est borné par une ravine au fond de laquelle court un ruisseau inaperçu, et dont le murmure ajoute encore à la solennité de ces lieux. Sur l'autre bord de la ravine s'élève une allée touffue de sapins dont les rameaux étendent jusque sur le cimetière une ombre mélancolique. Le cimetière lui-même a un caractère particulier, car, quoiqu'il soit véritablement d'une grande étendue, il ne l'est pas proportionnellement au nombre d'habitants qui y sont enterrés, et dont presque toutes les tombes sont couvertes d'une pierre sépulcrale. On n'y voit pas ces touffes de gazon qui décorent ordinairement une grande partie de la surface de ces lieux où le méchant cesse de pouvoir nuire et où le malheureux trouve enfin le repos. Les pierres tumulaires sont si rapprochées les unes des autres qu'elles semblent former une espèce de pavé, qui, bien que la voûte céleste soit le seul toit qui le protège, ressemble à celui de nos vieilles églises d'Angleterre, où les inscriptions sont si multipliées. Le contenu de ces tristes registres de la Mort, les regrets inutiles qu'ils retracent, le témoignage qu'ils rendent au néant de la vie humaine, l'étendue du terrain qu'ils couvrent, l'uniformité mélancolique de leur style: tout me rappela le tableau déroulé du prophète écrit en dehors et en dedans, et dans lequel on lisait: Lamentations, regrets et malheur. La majesté de la cathédrale ajoute à l'impression causée par ces accessoires. On en trouve le vaisseau un peu lourd, mais on sent en même temps que s'il était construit dans un style d'architecture plus léger et plus orné, l'effet en serait détruit. C'est la seule église cathédrale d'Écosse, si l'on en excepte celle de Kirkwall, dans les îles Orcades, que la réformation ait épargnée. Andrée vit avec orgueil l'impression que faisait sur moi la vue de cet édifice, et me rendit compte, ainsi qu'il suit, de sa conservation. -- C'est là une belle église, me dit-il; on n'y trouve pas de vos bizarres colifichets et enjolivements. C'est un bâtiment solide, bien construit, et qui durera autant que le monde, sauf la poudre à canon et la main des méchants. Il a couru de grands risques lors de la réformation, quand on détruisit l'église de Perth et celle de Saint-André, parce qu'on voulait se débarrasser une bonne fois du papisme, de l'idolâtrie, des images, des surplis, et de tous les haillons de la grande prostituée qui s'asseoit sur sept collines, comme si une seule colline ne suffisait pas à son vieux derrière[55]. Les habitants du bourg de Renfrew, des faubourgs et de la baronnie de Gorbals et de tous les environs se réunirent pour purger la cathédrale de ses impuretés papales; mais ceux de Glascow pensèrent que tant de médecins donneraient au malade une médecine un peu trop forte. Ils sonnèrent la cloche et battirent le tambour. Heureusement le digne Jacques Rabat était alors le doyen de la corporation de Glascow. Il était lui-même bon maçon, et c'était une raison de plus pour qu'il désirât de conserver l'église. Les métiers s'assemblèrent et dirent aux communes qu'ils se battraient plutôt que de laisser raser leur église comme on en avait rasé tant d'autres. Ce n'était point par amour du papisme. Non, non; qui aurait pu dire cela du corps des métiers de Glascow? Ils en vinrent donc bientôt à un arrangement. On convint de dénicher les statues idolâtres des saints (la peste les étouffe!), et ces idoles de pierre furent brisées selon le texte de l'Écriture et jetées dans l'eau du Molendinar[56], et la vieille église resta debout et appropriée comme un chat à qui on vient d'ôter les puces, et tout le monde fut content. Et j'ai entendu dire à des gens sages que si on en avait fait autant pour toutes les églises d'Écosse, la réforme en serait tout aussi pure, et nous aurions plus de véritables églises de chrétiens; car j'ai été si longtemps en Angleterre que rien ne m'ôterait de la tête que le chenil d'Osbaldistone-Hall vaut mieux que la plupart des maisons de Dieu qu'on voit en Écosse. En parlant ainsi, André me précéda dans le temple.[57] Chapitre XX. Une terreur soudaine a glacé tous mes sens; Je n'ose pénétrer sous cette voûte sombre, Vrai palais de la mort, funèbres monuments, Où............... _L'Épouse en deuil._ Malgré l'impatience de mon guide, je ne pus m'empêcher de m'arrêter pour contempler pendant quelques minutes l'extérieur de l'édifice, rendu plus imposant par la solitude où nous laissèrent les portes en se fermant après avoir, pour ainsi dire, dévoré la multitude qui tout à l'heure remplissait le cimetière, et dont les voix, se mêlant en choeur, nous annonçaient les pieux exercices du culte. Le concert de tant de voix, auxquelles la distance prêtait une grave harmonie, en ne laissant point parvenir à mon oreille les discordances qui l'eussent blessée de plus près, le ruisseau qui y mêlait son murmure, et le vent gémissant entre les vieux sapins: tout me paraissait sublime. La nature, telle qu'elle est invoquée par le roi-prophète dont on chantait les psaumes, semblait aussi s'unir aux fidèles pour offrir à son Créateur cette louange solennelle dans laquelle la crainte et la joie se confondent. J'ai entendu en France le service divin célébré avec tout l'éclat que la plus belle musique, les plus riches costumes, les plus imposantes cérémonies pouvaient lui donner. Mais la simplicité du culte presbytérien a produit sur moi bien plus d'effet: ce concert d'actions de grâces m'a paru si supérieur à la routine du chant dicté aux musiciens que le culte écossais me semble avoir tous les avantages de la réalité sur le jeu d'un acteur. Comme je restais à écouter ces accents solennels, André, dont l'impatience devenait importune, me tira par la manche: -- Venez, monsieur, venez donc, nous troublerons le service si nous entrons trop tard, et si les bedeaux nous trouvent à nous promener dans le cimetière pendant l'office divin, ils nous arrêteront comme des vagabonds et nous conduiront au corps de garde. D'après cet avis, je suivis mon guide; mais, comme je me disposais à entrer dans le choeur de la cathédrale: -- Par ici, monsieur, s'écria-t-il, par cette porte. Nous n'entendrions là-haut que des discours de morale aussi secs et insipides que les feuilles de rue[58] à Noël. Descendez, c'est ici que nous goûterons la saveur de la vraie doctrine. Il me conduisit alors vers une petite porte cintrée, gardée par un homme à figure grave qui semblait sur le point de la fermer au verrou, et nous descendîmes un escalier par lequel nous arrivâmes sous l'église, local singulièrement choisi, je ne sais pourquoi, pour l'exercice du culte presbytérien. Figurez-vous, Tresham, une longue suite de voûtes sombres et basses, semblables à celles qui servent aux sépultures dans d'autres pays, et consacrées ici depuis longtemps à cet usage. Une partie avait été convertie en église, et l'on y avait placé des bancs. Cette partie des voûtes ainsi occupée, quoique capable de contenir une assemblée de plus de mille personnes, n'était point proportionnée avec les caveaux plus sombres et plus vastes qui s'ouvraient autour de ce qu'on pourrait appeler l'espace habité. Dans ces régions désertes de l'oubli, de sombres bannières et des écussons brisés indiquaient les tombes de ceux qui avaient sans doute été autrefois princes dans Israël; et des inscriptions que pouvait à peine déchiffrer le laborieux antiquaire invitaient le passant à prier Dieu pour les âmes de ceux dont elles couvraient les dépouilles mortelles. Dans ces retraites funèbres, où tout retraçait l'image de la mort, je trouvai une nombreuse assemblée s'occupant de la prière. Les presbytériens écossais se tiennent debout pour remplir ce devoir religieux, sans doute pour annoncer publiquement leur éloignement pour les formes du rituel romain; car, lorsqu'ils prient dans l'intérieur de leur famille, ils prennent la posture que tous les autres chrétiens ont adoptée pour s'adresser à la Divinité, comme étant la plus humble et la plus respectueuse. C'était donc debout, et les hommes la tête découverte, que plus de deux mille personnes des deux sexes et de tout âge écoutaient, avec autant de respect que d'attention, la prière qu'un ministre, déjà avancé en âge et très aimé dans la ville, adressait au ciel; peut-être était-elle improvisée, mais du moins elle n'était pas écrite.[59] Élevé dans la même croyance, je m'unis de coeur à la piété générale, et ce fut seulement lorsque la congrégation s'assit sur les bancs que mon attention fut distraite. À la fin de la prière, la plupart des hommes mirent leur chapeau ou leur toque, et tout le monde s'assit, c'est-à-dire tous ceux qui avaient le bonheur d'avoir des bancs, car André et moi, qui étions arrivés trop tard pour nous y placer, nous restâmes debout de même qu'un grand nombre de personnes, formant ainsi une espèce de cercle autour de la partie de la congrégation qui était assise. Derrière nous étaient les voûtes dont j'ai déjà parlé, et nous faisions face aux fidèles assemblés, dont les figures, tournées du côté du prédicateur, étaient à demi éclairées par le jour de deux ou trois fenêtres basses de forme gothique. À la faveur de cette clarté, on distinguait la diversité ordinaire des visages qui se tournent vers un pasteur écossais dans une occasion semblable. Presque tous portaient le caractère de l'attention, si ce n'était quand un père ou une mère rappelait les regards distraits d'un enfant trop vif ou interrompait le sommeil de celui qui était porté à s'endormir. La physionomie un peu dure et prononcée de la nation, exprimant généralement l'intelligence et la finesse, s'offre à l'observateur avec plus d'avantage dans les actes de la piété ou dans les rangs de la guerre que dans les réunions d'un intérêt moins sérieux. Le discours du prédicateur était bien propre à exciter les divers sentiments de l'auditoire; l'âge et les infirmités avaient affaibli son organe, naturellement sonore. Il lut son texte avec une prononciation mal articulée; mais, quand il eut fermé la Bible et commencé le sermon, son ton s'affermit, sa véhémence l'entraîna, et il se fit parfaitement entendre de tout son auditoire. Son discours roulait sur les points les plus abstraits de la doctrine chrétienne; sur des sujets graves et si profonds qu'ils sont impénétrables à la raison humaine, et qu'il cherchait pourtant à expliquer par des citations tirées des Écritures. Mon esprit n'était pas disposé à le suivre dans tous ces raisonnements. Il y en avait même quelques-uns qu'il m'était impossible de comprendre. Cependant l'enthousiasme du vieillard produisit une grande impression sur ses auditeurs, et rien n'était plus ingénieux que sa manière de raisonner. L'Écossais se fait remarquer par son intelligence beaucoup plus que par sa sensibilité: aussi la logique agit-elle sur lui plus fortement que la rhétorique, et il lui est plus ordinaire de s'attacher à suivre des raisonnements serrés et abstraits sur un point de doctrine, que de se laisser entraîner par les mouvements oratoires auxquels ont recours les prédicateurs, dans les autres pays, pour émouvoir le coeur, mettre en jeu les passions, et s'assurer la vogue. Parmi le groupe attentif que j'avais sous les yeux, on distinguait des physionomies ayant la même expression que celles qu'on remarque dans le fameux carton de Raphaël, représentant saint Paul prêchant à Athènes.[60] Ici les sourcils froncés d'un zélé calviniste annonçaient le zèle et l'attention; ses lèvres légèrement comprimées, ses yeux fixés sur le ministre semblaient partager avec lui le triomphe de ses arguments. Là, un autre, d'un air plus fier et plus sombre, affichait son mépris pour ceux qui doutaient des vérités qu'annonçait son pasteur, et sa joie des châtiments terribles dont il les menaçait. Un troisième, qui n'appartenait peut-être pas à la congrégation et que le hasard seul y avait amené, paraissait intérieurement occupé d'objections; et un mouvement de tête presque imperceptible trahissait les doutes qu'il concevait. Le plus grand nombre écoutait d'un air calme et satisfait; on devinait qu'ils croyaient bien mériter de l'Église par leur présence et par l'attention qu'ils donnaient à un discours qu'ils n'étaient peut-être pas en état de comprendre. Presque toutes les femmes faisaient partie de cette dernière division de l'auditoire. Cependant les vieilles paraissaient écouter plus attentivement la doctrine abstraite qu'on leur développait, tandis que les jeunes permettaient quelquefois à leurs regards de se promener modestement sur toute l'assemblée; je crus même, Tresham, si ma vanité ne me trompait point, que quelques-unes d'entre elles reconnurent votre ami pour un Anglais et le distinguèrent comme un jeune homme passablement tourné. Quant au reste de la congrégation, les uns ouvraient de grands yeux, bâillaient ensuite et finissaient par s'endormir, jusqu'à ce qu'un voisin scandalisé réveillât leur attention en leur pressant fortement le pied; les autres cherchaient à reconnaître les personnes de leur connaissance, sans oser donner de signes trop marqués de l'ennui qu'ils éprouvaient. Je reconnaissais çà et là, à leur costume, des montagnards dont les yeux se portaient successivement sur tout l'auditoire, avec un air de curiosité sauvage, sans s'inquiéter de ce que disait le ministre, parce qu'ils n'entendaient pas la langue dans laquelle il parlait, ce qui sera, j'espère, une excuse suffisante pour eux. L'air martial et déterminé de ces étrangers ajoutait à cette réunion un caractère qui, sans eux, lui aurait manqué. André me dit ensuite qu'ils étaient en ce moment en plus grand nombre que de coutume à Glascow, parce qu'il y avait dans les environs une foire de bestiaux. Telles étaient offertes à ma critique les figures du groupe rangé sur les bancs de l'église souterraine de Glascow, éclairée par quelques rayons égarés qui, pénétrant à travers les étroits vitraux, allaient se perdre dans le vide des dernières voûtes en répandant sur les espaces plus rapprochés une sorte de demi-jour imparfait, et en laissant les coins les plus reculés de ce labyrinthe dans une obscurité qui les faisait paraître interminables. J'ai déjà dit que je me trouvais debout dans le cercle extérieur, les yeux fixés sur le ministre, et tournant le dos aux voûtes dont j'ai parlé plus d'une fois. Cette position m'exposait à de fréquentes distractions, car le plus léger bruit qui se faisait sous ces sombres arcades y était répété par mille échos. Je tournai plus d'une fois la tête de ce côté; et quand mes yeux prenaient cette direction, je trouvais difficile de les ramener dans une autre, tant notre imagination trouve de plaisir à découvrir les objets qui lui sont cachés, et qui n'ont souvent d'intérêt que parce qu'ils sont inconnus ou douteux. Je finis par habituer ma vue à l'obscurité dans laquelle je la dirigeais, et insensiblement je pris plus d'intérêt aux découvertes que je faisais dans ces retraites obscures qu'aux subtilités métaphysiques dont le prêcheur nous entretenait. Mon père m'avait plus d'une fois reproché cette légèreté dont la source venait peut-être d'une vivacité d'imagination qui n'appartenait point à son caractère. Je me rappelai qu'étant enfant, lorsqu'il me conduisait à la chapelle pour y entendre les instructions de M. Shower, il me recommandait toujours de bien les écouter et de les mettre à profit. Mais en ce moment le souvenir des avis de mon père ne me donnait que de nouvelles distractions, en me faisant songer à ses affaires et aux dangers qui le menaçaient. Je dis à André, du ton le plus bas possible, de s'informer à ses voisins si M. Ephraim Macvittie était dans l'église; mais André, tout attentif au sermon, ne me répondait qu'en me repoussant du coude pour m'avertir de garder le silence. Je reportai donc les yeux sur les auditeurs pour voir si, parmi toutes les figures qui, le cou tendu, se dirigeaient vers la chaire comme vers un centre d'attraction, je pourrais reconnaître le visage paisible et les traits imperturbables d'Owen; mais, sous les larges chapeaux des citoyens de Glascow et sous les toques plus larges encore des Lowlanders du Lanarkshire, je ne vis rien qui ressemblât à la perruque bien poudrée, aux manchettes empesées et à l'habit complet couleur de noisette, insignes caractéristiques du premier commis de la maison de banque Osbaldistone et Tresham. Mes inquiétudes redoublèrent avec une nouvelle force, et je résolus de sortir de l'église, afin de pouvoir demander aux premières personnes qui en sortiraient si elles y avaient vu M. Ephraim Macvittie. Je tirai André par la manche et lui dis que je voulais partir: mais André montra dans l'église de Glascow la même opiniâtreté dont il avait fait preuve sur les montagnes de Cheviot, et ce ne fut que lorsqu'il eut reconnu l'impossibilité de me réduire au silence sans me répondre qu'il voulut bien m'informer qu'une fois entré dans l'église nous ne pouvions en sortir avant la fin de l'office, attendu qu'on en fermait la porte au commencement des prières, afin que les fidèles ne fussent pas distraits de leur dévotion. Après m'avoir donné cet avis en peu de mots, et d'un air d'humeur, il reprit son air d'importance et d'attention critique. Je m'efforçais de faire de nécessité vertu et d'écouter aussi le sermon, quand je fus interrompu d'une manière bien singulière. Quelqu'un me dit à voix basse, par-derrière: -- Vous courez des dangers dans cette ville. J'étais appuyé d'un côté contre un pilier, j'avais André de l'autre; je me retournai brusquement, et je ne vis derrière nous que quelques ouvriers à la taille raide et à l'air commun. Un seul regard jeté sur eux m'assura que ce n'était aucun d'eux qui m'avait parlé. Ils étaient entièrement absorbés dans l'attention qu'ils donnaient au sermon, et ils ne remarquèrent même pas l'air d'inquiétude et d'étonnement avec lequel je les regardais. Le pilier massif près duquel je me trouvais pouvait avoir caché celui qui m'avait parlé à l'instant où il venait me donner cet avis mystérieux. Mais par qui m'était-il donné? pourquoi choisissait-on cet endroit? quels dangers pouvais-je avoir à craindre? C'étaient autant de questions sur la solution desquelles mon imagination se perdait en conjectures. Me retournant du côté du prédicateur, je fis semblant de l'écouter avec la plus grande attention. J'espérais par là que la voix mystérieuse se ferait encore entendre dans la crainte de ne pas avoir été entendue la première fois. Mon plan réussit avant que cinq minutes se fussent écoulées, la même voix me dit tout bas: -- Écoutez, mais ne vous retournez pas. Je restai immobile. -- Vous êtes en danger dans cette ville, reprit la voix, et je n'y suis pas moi-même en sûreté. Rendez-vous à minuit précis sur le pont, vous m'y trouverez: jusque-là restez chez vous et ne vous montrez à personne. La voix cessa de se faire entendre, et je tournai la tête à l'instant. Mais celui qui parlait avait fait un mouvement encore plus prompt et s'était vraisemblablement déjà glissé derrière le pilier. J'étais résolu à le découvrir s'il était possible, et, sortant du dernier rang des auditeurs, je passai aussi derrière le pilier. Je n'y trouvai personne, et j'aperçus seulement quelqu'un qui traversait comme une ombre la solitudes des voûtes que j'ai décrites. Il était couvert d'un manteau; mais je ne pus distinguer si c'était un _cloack _des Lowlands ou un _plaid _des Highlands. Je m'avançai pour poursuivre l'être mystérieux, qui glissa et disparut sous les voûtes comme le spectre d'un des morts nombreux qui reposaient dans cette enceinte. Je n'avais guère d'espoir d'arrêter dans sa fuite celui qui était déterminé à éviter une explication avec moi; mais tout espoir fut perdu quand j'avais à peine fait trois pas en avant: mon pied heurta contre un obstacle inaperçu, et je tombai. L'obscurité qui était cause de ma chute me fut du moins favorable dans ma disgrâce; car le prédicateur, avec ce ton d'autorité que prennent les ministres presbytériens pour maintenir l'ordre parmi les auditeurs, interrompit son discours pour ordonner aux bedeaux d'arrêter celui qui venait de troubler la congrégation. Comme le bruit ne dura qu'un instant, on ne jugea probablement pas nécessaire d'exécuter cet ordre à la rigueur, ou l'obscurité qui avait causé mon accident couvrit aussi ma retraite; je regagnai mon pilier sans que personne prît garde à moi. Le prédicateur continua son sermon, et il le termina sans nouvel événement. Comme nous sortions de l'église avec le reste de la congrégation: -- Voyez, me dit André qui avait retrouvé sa langue, voilà le digne M. Macvittie, mistress Macvittie, miss Alison Macvittie, et M. Thomas Macfin, qui va, dit-on, épouser miss Alison, s'il joue bien son rôle. Si elle n'est pas jolie, elle sera bien dotée. Mes yeux, suivant la direction qu'il m'indiquait, se fixèrent sur M. Macvittie. C'était un homme âgé, grand, sec, des yeux bleus enfoncés dans la tête, ayant de gros sourcils gris, et, à ce qu'il me parut, un air dur et une physionomie sinistre qui me donnèrent malgré moi de la prévention contre lui. Je me souvins de l'avis qui m'avait été donné dans l'église _de ne me montrer à personne, _et je balançai à m'adresser à lui, quoique je n'eusse aucun motif raisonnable de rien redouter de sa part ou de le regarder comme suspect. J'étais encore indécis quand André, qui prit mon incertitude pour de la timidité, s'avisa de m'encourager. -- Parlez-lui, M. Francis, me dit-il, parlez-lui. Il n'est pas encore prévôt de Glascow, quoiqu'on dise qu'il le sera l'année prochaine. Parlez- lui, vous dis-je; il vous répondra civilement, pourvu que vous n'ayez pas d'argent à lui demander, car on dit qu'il est dur à la desserre. Je fis sur-le-champ la réflexion que, si ce négociant était aussi avare et intéressé qu'André me le représentait, j'avais peut-être quelques précautions à prendre avant de me faire connaître à lui, puisque j'ignorais si mon père se trouvait son débiteur ou son créancier. Cette considération, jointe à l'avis mystérieux que j'avais reçu et à la répugnance que sa physionomie m'avait inspirée, me décida à attendre au moins le lendemain pour m'adresser à lui. Je me bornai donc à charger André de passer chez M. Macvittie, et d'y demander l'adresse d'un nommé Owen qui devait être arrivé à Glascow depuis quelques jours, lui recommandant bien de ne pas dire qui lui avait donné cette commission et de m'apporter la réponse à l'auberge où nous étions logés. Il me promit de s'en acquitter. Chemin faisant, il m'entretint de l'obligation où était tout bon chrétien d'assister à l'office du soir; -- Mais, Dieu me préserve! ajouta-t-il avec sa causticité ordinaire, quant à ceux qui ne peuvent se tenir tranquilles sur leurs jambes et qui vont se les casser contre les pierres des tombeaux, comme s'ils en voulaient faire sortir les morts, il leur faudrait une église avec une cheminée. Chapitre XXI. ...Sur le Rialto, lorsque sonne minuit, Je dirige en rêvant ma course solitaire. Nous nous y reverrons... OTWAY, _Venise sauvée._ Agité de tristes pressentiments sans pouvoir leur assigner une cause raisonnable, je m'enfermai dans mon appartement et je renvoyai André, qui me proposa inutilement de l'accompagner à l'église de Saint-Enoch, où il me dit qu'un prêcheur dont la parole pénétrait jusqu'au fond des âmes devait prononcer un sermon. Je me mis à réfléchir sérieusement sur le parti que j'avais à prendre. Je n'avais jamais été ce qu'on appelle superstitieux; mais je crois que tous les hommes, dans une position difficile et embarrassante, après avoir inutilement consulté leur raison pour se tracer une ligne de conduite, sont assez portés, comme par désespoir, à lâcher les rênes à leur imagination et à se laisser entièrement guider, soit par le hasard, soit par quelque impression fantasque qui se grave dans leur esprit, et à laquelle ils s'abandonnent comme à une impulsion involontaire. Il y avait quelque chose de si repoussant dans les traits et la physionomie du marchand écossais qu'il me semblait que je ne pouvais me confier à lui sans violer toutes les règles de la prudence. D'une autre part, cette voix mystérieuse que j'avais entendue, cette espèce de fantôme que j'avais vu s'évanouir sous ces voûtes sombres qu'on pouvait bien nommer la vallée de l'ombre de la mort, tout cela devait agir sur l'imagination d'un jeune homme qui, vous voudrez bien vous le rappeler, était aussi un jeune poète. Si j'étais véritablement entouré de dangers, comme j'en avais été si secrètement averti, comment pouvais-je en connaître la nature et apprendre les moyens de m'en préserver sans avoir recours à celui de qui je tenais cet avis, et à qui je ne pouvais soupçonner que de bonnes intentions? Les intrigues de Rashleigh se présentèrent plus d'une fois à ma pensée; mais j'étais parti d'Osbaldistone-Hall et arrivé à Glascow si précipitamment que je ne pouvais supposer qu'il fût déjà instruit de mon séjour dans cette ville, encore moins qu'il eût eu le temps d'ourdir quelque trame perfide contre moi. Je ne manquais ni de hardiesse ni de confiance en moi-même; j'étais actif et vigoureux, et mon séjour en France m'avait donné quelque adresse dans le maniement des armes, qui, dans ce pays, fait partie de l'éducation de la jeunesse; je ne craignais personne corps à corps; l'assassinat n'était pas à redouter dans le siècle et dans le pays où je vivais, et le lieu du rendez-vous, quoique peu fréquenté pendant la nuit, était voisin de rues trop peuplées pour que je pusse redouter aucune violence. Je résolus donc de m'y rendre à l'heure indiquée, et de me laisser ensuite guider par ce que j'apprendrais et par les circonstances. Je ne vous cacherai pas, Tresham, ce que je cherchais alors à me cacher à moi-même, que j'espérais bien secrètement, presque à mon insu, qu'il pouvait exister quelque liaison, je ne savais ni comment ni par quels moyens, entre Diana Vernon et l'avis étrange qui m'avait été donné d'une manière si surprenante. Elle seule connaissait le but et l'objet de mon voyage. Elle m'avait avoué qu'elle avait des amis et de l'influence en Écosse. Elle m'avait remis un talisman dont je devais reconnaître la vertu, quand il ne me resterait plus d'autre ressource... Quelle autre que Diana Vernon pouvait connaître des dangers dont on prétendait que j'étais entouré, désirer de m'en préserver, et avoir les moyens d'y réussir? Ce point de vue flatteur, dans ma position très équivoque, ne cessait de se présenter à mon esprit. Cette idée m'occupa avant le dîner; elle ne me quitta point pendant le cours de mon repas frugal, et me domina tellement pendant la dernière demi-heure, à l'aide peut- être de quelques verres d'excellent vin, que, pour m'arracher à ce que je regardais comme une illusion trompeuse, je repoussai mon verre loin de moi, me levai de table, saisis mon chapeau, et sortis de la maison comme un homme qui veut échapper à ses propres pensées. J'y cédais pourtant encore sans le savoir, même en ce moment, car mes pas me conduisirent insensiblement au pont sur la Clyde, lieu du rendez-vous assigné par mon invisible moniteur. Je n'avais dîné qu'après le service du soir, car ma dévote hôtesse s'était fait un scrupule de préparer le repas pendant les heures destinées à l'office divin, et j'y avais consenti autant par complaisance pour elle que pour me conformer à l'avis qui m'avait été donné de rester chez moi. Mais l'obscurité qui régnait alors m'empêchait de craindre d'être reconnu par qui que ce fût, si toutefois il existait dans la ville de Glascow quelqu'un qui pût me reconnaître. Quelques heures devaient pourtant encore s'écouler avant le moment fixé pour mon rendez-vous. Vous jugez combien cet intervalle dut me paraître long et ennuyeux. Plusieurs groupes de personnes de tout âge, portant la sainteté du jour empreinte sur la figure, traversaient la grande prairie qui se trouve sur la rive droite de la Clyde, et qui sert de promenade aux habitants de Glascow. Peu à peu je fis attention qu'en allant et revenant sans cesse le long de la rivière je courais le risque de me faire remarquer par les passants, ce qui pouvait ne pas être sans inconvénient. Je m'éloignai de l'endroit qui était le plus fréquenté, et je donnai à mon esprit une sorte d'occupation en m'appliquant successivement à chercher de toutes les parties de la prairie celle où je me trouvais le moins exposé à être vu. Cette prairie étant plantée d'arbres qui forment différentes allées, comme dans le parc de Saint-James à Londres, cette manoeuvre puérile n'était pas difficile à exécuter. Pendant que je me promenais dans une de ces avenues, j'entendis dans l'allée voisine une voix aigre que je reconnus pour celle d'André Fairservice. Me poster derrière un gros arbre pour m'y cacher, c'était peut-être compromettre un peu ma dignité, mais c'était le moyen le plus simple d'éviter d'en être aperçu et d'échapper à sa curiosité. Il s'était arrêté pour causer avec un homme vêtu d'un habit noir et couvert d'un chapeau à larges bords, et sa conversation que j'entendis m'apprit qu'il parlait de moi et qu'il faisait mon portrait. Mon amour-propre révolté me disait que c'était une caricature, mais je ne pus m'empêcher d'y trouver quelques traits de ressemblance. -- Oui, oui, M. Hammorgaw, disait-il, c'est comme je vous le dis. Ce n'est pas qu'il manque de bon sens, il voit assez ce qui est raisonnable, c'est-à-dire par-ci par-là: un éclair, et voilà tout. Mais il a le cerveau fêlé, parce qu'il a la tête farcie de fariboles de poésie. Il préférera un vieux bois sombre au plus beau parterre, et le potager le mieux garni n'est rien pour lui en comparaison d'un ruisseau et d'un rocher. Il passera des journées entières à bavarder avec une jeune fille, nommée Diana Vernon, qui n'est ni plus ni moins qu'une païenne, une Diane d'Éphèse... ni plus ni moins, Dieu me préserve! Elle est cent fois pire, c'est une Romaine, une vraie Romaine! Eh bien, il restera avec elle plutôt que d'écouter sortir de votre bouche, M. Hammorgaw, ou de la mienne, des choses qui pourraient lui être utiles toute sa vie et encore après. Ne m'a-t-il pas dit un jour, pauvre aveugle créature! que les psaumes de David étaient de l'excellente poésie! Comme si le roi-prophète avait pensé à arranger des rimes comme des fleurs dans une plate-bande! Dieu me préserve! Deux vers de Davie Lindsay valent mieux que tous les brimborions qu'il a jamais écrits. Vous ne serez pas surpris qu'en écoutant ce portrait de moi-même je me sentisse tout disposé à surprendre M. Fairservice par une bonne volée à la première occasion. Son interlocuteur ne l'interrompit guère que par quelques monosyllabes qui semblaient n'avoir d'autre but que de prouver son attention, comme: Vraiment! ah! ah! Il fit pourtant une fois une observation un peu plus longue, que je n'entendis point, parce qu'il avait le verbe beaucoup moins élevé qu'André, et celui-ci s'écria: -- Que je lui dise ce que je pense, dites-vous? et qui paierait les pots cassés, si ce n'est André? Savez-vous qu'il est coléreux? Montrez un habit rouge à un taureau, il le percera de ses cornes. Et au fond, pourtant, c'est un brave jeune homme; je ne voudrais pas le quitter, parce qu'il a besoin d'un homme soigneux et prudent pour veiller sur lui. Et puis il ne tient pas la main bien serrée; l'argent coule à travers ses doigts comme l'eau par les trous d'un arrosoir, ce n'est pas une mauvaise chose d'être auprès de quelqu'un dont la bourse est toujours ouverte. Oh, oui, je lui suis attaché de tout coeur; c'est bien dommage, M. Hammorgaw, que le pauvre jeune homme soit si peu réfléchi! En cet endroit de la conversation, les deux interlocuteurs se remirent en marche, et je ne pus en entendre la suite. Le premier sentiment que j'éprouvai fut celui de l'indignation en voyant un homme à mon service s'expliquer si librement sur mon compte; mais elle se calma quand je vins à penser qu'il n'existe peut-être pas un maître qui, s'il écoutait les propos de ses domestiques dans son antichambre, ne se trouvât soumis au scalpel de quelque anatomiste de la force de M. Fairservice. Cette rencontre ne me fut pas inutile; elle me fit paraître moins longue une partie du temps que j'avais encore à attendre. La nuit commençait à s'avancer, et ses épaisses ténèbres donnaient à la rivière une teinte sombre et uniforme qui s'accordait parfaitement avec la disposition de mon esprit. À peine pouvais-je distinguer le pont massif et antique jeté sur la Clyde, et dont je n'étais pourtant qu'à peu de distance. Ses arches étroites et peu élevées, que je n'apercevais qu'imparfaitement, semblaient des cavernes où s'engouffraient les eaux de la rivière plutôt que des ouvertures pratiquées pour leur donner passage. On voyait encore de temps en temps briller le long de la Clyde une lanterne qui éclairait des familles retournant chez elles après avoir pris le seul repas que permette l'austérité presbytérienne les jours consacrés à la religion, repas qui ne doit avoir lieu qu'après l'office du soir. J'entendais aussi quelquefois le bruit de la marche d'un cheval qui reconduisait sans doute son maître à la campagne, après qu'il avait passé la journée du dimanche à Glascow. Un silence absolu, une solitude complète m'environnèrent bientôt, et ma promenade sur les rives de la Clyde ne fut plus interrompue que par le bruit des cloches qui sonnaient les heures. Qu'elles étaient lentes au gré de mon impatience! Combien de fois ne me reprochai-je pas une folle crédulité! Ce rendez-vous ne pouvait-il pas m'avoir été donné par un insensé, par un ennemi? Ne m'exposais-je pas à être le jouet de l'un ou la victime de l'autre? Et cependant pour rien au monde je n'aurais voulu me retirer sans voir comment se terminerait cette aventure. Enfin le beffroi de l'église métropolitaine me fit entendre le premier coup de minuit, et le signal fut bientôt répété par toutes les horloges de la ville, comme une congrégation de fidèles répond au verset que le ministre vient d'entonner. Je m'avançai sur le quai qui conduit au pont avec un trouble et une agitation que je n'entreprendrai pas de décrire. À peine y étais-je arrivé, que je vis à peu de distance une figure humaine s'avancer vers moi. C'était la seule que j'eusse vue depuis plus d'une heure, et cependant rien ne pouvait m'assurer que ce fût l'être qui m'avait donné ce rendez-vous. Je marchai à sa rencontre avec la même émotion que s'il eût été l'arbitre de ma destinée, tant l'inquiétude et l'attente avaient mis d'exaltation dans mes idées! Tout ce que je pus distinguer en m'approchant fut qu'il était de moyenne taille, mais en apparence nerveux et vigoureux, et couvert d'un grand manteau. Lorsque je fus près de lui, je ralentis le pas, et m'arrêtai dans l'attente qu'il m'adresserait la parole. Combien ne fus-je pas contrarié en le voyant continuer son chemin sans me parler! Je n'avais aucun prétexte pour entamer la conversation: car, quoiqu'il se trouvât sur le pont précisément