Project Gutenberg's Physiologie de l'amour moderne, by Paul Bourget This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Physiologie de l'amour moderne Author: Paul Bourget Release Date: October 8, 2005 [EBook #16815] Language: French Character set encoding: ISO-8859-1 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PHYSIOLOGIE DE L'AMOUR MODERNE *** Produced by Anne Dreze and Marc D'Hooghe.
Au mois de septembre 1888, la Vie Parisienne, ce curieux journal d'observation et de raillerie, d'élégance mondaine et de philosophie profonde, l'image en un mot de Marcelin,—ce dandy camarade de Taine,—et que son esprit anime encore, publiait la lettre suivante, adressée à son directeur par le signataire de la présente préface:
«Je vous envoie, cher monsieur, le manuscrit que mon pauvre ami Claude Larcher m'a légué avec mission de vous l'offrir sous ce titre: Physiologie de l'Amour moderne ou Méditations de philosophie parisienne sur les rapports des sexes entre civilisés dans les années de grâce 188-.... Je ne sais si vous trouverez dans ces pages, d'ailleurs inachevées, la légèreté de main qu'il eût fallu. Quand il commença cette Physiologie, Claude suivait déjà cette carrière d'homme très malheureux en amour, qui est celle de quelques jeunes gens à Paris. Il avait, certes, d'excellentes raisons pour ne pas croire à la fidélité de sa maîtresse, cette Colette Rigaud qu'il a trop affichée pour que ce soit une indiscrétion de la nommer. Mais, à force d'en parler, il était devenu un virtuose, presque un dilettante de sa propre infortune, au point qu'il eût été fort embarrassé si elle lui avait offert de l'aimer uniquement, fidèlement, et si elle avait tenu parole. Cette déception lui fut épargnée. Il continua de gémir sur les perfidies de cette fille avec une persévérance qui le rendit intolérable à ses meilleurs amis. Moi-même, dois-je l'avouer? je l'évitais dans les derniers temps pour ne plus subir le cinquantième récit de ses infortunes amoureuses. L'actrice partit pour la Russie, et nous espérâmes que la manie de Claude s'apaiserait. Elle grandit. Il allait au cercle des Mirlitons réciter la liste des amants de Colette, au tiers, au quart, à des gens qu'il connaissait de la veille, jusqu'à ce qu'un de nos camarades finit par lui dire: «Laisse-nous donc tranquilles, nous savions tout cela avant toi....» Sur ce mot, il prit le cercle en horreur, comme il avait déjà fait le théâtre, parce qu'elle avait joué la comédie; le monde et le demi-monde, parce qu'il s'y rencontrait avec des rivaux,—et des rivales;—les cafés, parce que nos confrères le plaisantaient sur ses doléances; son intérieur, parce qu'elle y était venue. Il fut la victime, comme il arrive, de cette comédie, aux trois quarts sincère, qu'il se jouait à lui-même et aux autres. Il crut, en effet, devoir à ses désillusions de se livrer à l'alcool. Il ne sortit plus de deux ou trois bars anglais où il s'intoxiquait de cocktails et de whisky en compagnie de jockeys et de bookmakers. Une dyspepsie, causée par ces absurdes excès, le força de quitter Paris au moment même où la reprise fructueuse de sa première pièce allait lui permettre de régler ses dettes les plus pressantes et de remonter le courant. Il se retira en Auvergne, chez une vieille parente. Il dut ébaucher là les derniers chapitres de sa Physiologie, avant la crise de foie, mal soignée dans cette campagne perdue, qui l'emporta en juin dernier. Vous voyez, cher monsieur, que les quelque vingt méditations, peu cohérentes par les dates et les endroits de travail, qui composent ce livre, sont l'œuvre d'un cerveau singulièrement morbide. Cela soit dit pour excuser de nombreux paradoxes et des allusions qui font songer au vers classique et regretter que le style de Claude
«Mon devoir d'exécuteur testamentaire m'interdisait de toucher même aux passages qui peuvent choquer le plus mon goût personnel. Voici donc le manuscrit intact avec son épigraphe: «Pas de pudeur devant le vrai pour qui se sent un savant.» Publiez ce que vos abonnés en pourront supporter sans trop d'ennui, et croyez-moi, etc.»
Elle était bien nette, semble-t-il, cette lettre. C'était avertir le lecteur dès la première page qu'il ne trouverait pas dans le livre,—ou les fragments de livre,—ainsi présenté, un traité de l'amour à la Beyle ou à la Michelet, avec un plan raisonné, avec des généralisations savantes, avec une doctrine enfin, bonne ou mauvaise. Cette Physiologie—dénommée de ce gros nom par naïf snobisme littéraire et ressouvenir d'un vieux genre démodé—ne pouvait être, dans ces conditions, qu'une mosaïque de notes écrites au jour la journée par un humoriste désenchanté. L'étiquette annonçait une œuvre sans suite, avec des pages sans lien, au ton inégal, heurtées, parfois justes, plus souvent excessives, quelque chose comme des propos de club ou de fumoir, entre voisins qui goûtent la malice des anecdotes sans trop y croire, qui ne peuvent se passer d'aimer et qui voudraient n'être pas trop dupes, tout en se résignant d'avance à l'être beaucoup. Ce ne serait pas du grand art, ce ne serait pas non plus de l'art très délicat, que la notation d'une causerie de ce genre. Pourtant, cela pourrait être de l'art encore, et tel fut évidemment le rêve de mon camarade tant regretté. J'avais cru devoir accomplir les dernières intentions en donnant au public ces débris d'un ouvrage qu'entre parenthèses je considère comme impossible à jamais mettre sur pied d'ensemble. Le cœur de chacun est un univers à part, et prétendre définir l'Amour, c'est-à-dire tous les Amours, constitue, pour quiconque a vécu, une insoutenable prétention, presque un enfantillage. Aussi craignais-je surtout, je le confesse, que cette Physiologie ne parût bien innocente avec ses allures à demi dogmatiques. Plusieurs écrivains en jugèrent ainsi. L'un d'eux, le plus raffiné des érotographes contemporains, me fit déclarer que Claude professait sur l'amour les idées d'un bourgeois du Marais. Que ne fût-ce l'avis universel? Je n'aurais pas reçu les lettres dont il est parlé dans la Méditation dernière et où mon pauvre alter ego des douloureuses années était traité de «Stendhal pour Alphonses». Je n'aurais pas provoqué l'indignation des vertueuses personnes du quartier Marbeuf qui ont déclaré à leurs protecteurs que j'étais un homme à ne plus recevoir. Je n'aurais pas subi les conseils attristés des amies qui me font le grand honneur de s'intéresser à la conduite de mon œuvre. Bref, ce fut un universel tolle qui m'eût, je le confesse encore, laissé cependant assez indifférent, car je le trouvais un peu conventionnel et très inique, au lieu que je me suis senti très troublé par des éloges qui me firent, eux, craindre vivement que mon cher Claude n'eût fait fausse route.
Mon vieil ami, à travers bien des défauts d'esprit et les égarements de ses sensualités, partageait ma conviction qu'un écrivain digne de tenir une plume a pour première et dernière loi d'être un moraliste. Seulement, c'est encore là un de ces mots qui paraissent simples et qui enferment en eux des mondes de significations. Quand nous discutions ensemble, jadis,—ce jadis qui me paraît si lointain, et il date d'hier!—Claude définissait ce mot par des phrases dont je retrouve la transcription dans mon journal:
—«Etre un moraliste,» disait-il, «ce n'est pas prêcher, l'hypocrite peut le faire, ni s'indigner. Molière a oublié ce trait dans son Alceste. Sur dix misanthropes professionnels, il y a neuf farceurs à qui leur indignation à froid sert d'honorabilité. Ce n'est pas conclure, le sophiste le peut. Ce n'est pas éviter les termes crus et les peintures libres; les pires des livres libertins, ceux du dix-huitième siècle, n'offrent pas une phrase brutale ni qui fasse image. Ce n'est pas davantage éviter les situations risquées; il n'y en a pas une dans les premiers romans de Mme Sand, et ce sont pour moi ceux d'entre les beaux livres que l'on appellerait le plus justement immoraux,—quoique encore ici cette beauté de la forme soit à sa manière une moralité. Non, le moraliste, vois-tu, c'est l'écrivain qui montre la vie telle qu'elle est, avec les leçons profondes d'expiation secrète qui s'y trouvent partout empreintes. Rendre visibles, comme palpables, les douleurs de la faute, l'amertume infinie du mal, la rancœur du vice, c'est avoir agi en moraliste, et c'est pourquoi la mélancolie des Fleurs du mal et celle d'Adolphe, la cruauté du dénouement des Liaisons et la sinistre atmosphère de la Cousine Bette font de ces livres des œuvres de haute moralité.»
—«Il faut pourtant prendre garde à l'audace des peintures,» l'interrompais-je, «trouverais-tu moral qu'un prédicateur te montrât une gravure obscène en te disant: Voilà ce qu'il ne faut pas imiter de peur de mourir d'une maladie de la moelle?...»
—«Oui,» reprenait-il, «je connais l'objection.... On l'a formulée d'une manière plus digne en disant qu'il faut parler de la chasteté chastement.... Et cependant interdire à l'artiste la franchise du pinceau sous le prétexte que des lecteurs dépravés ne voudront voir de son œuvre que les parties qui conviennent à leur fantaisie sensuelle, c'est lui interdire la sincérité, qui est, elle aussi, une vertu puissante d'un livre.—Mon avis est qu'il faut résoudre ce problème, quand il se présente, comme Napoléon résolvait ceux du Code. Il s'imaginait, avant de faire une loi, un certain paysan, un bourgeois, un noble, à qui cette loi devait s'appliquer. Imaginons-nous un lecteur de vingt-cinq ans et sincère, que pensera-t-il de notre livre en le fermant? S'il doit, après la dernière page, réfléchir aux questions de la vie morale avec plus de sérieux, le livre est moral. C'est aux pères, aux mères et aux maris d'en défendre la lecture aux jeunes garçons et aux jeunes femmes, pour qui un ouvrage de médecine pourrait être dangereux, lui aussi. Ce danger-là ne nous regarda plus. Nous n'avons, nous, qu'à penser juste si nous pouvons et à dire ce que nous pensons. Pour ma part, je m'en tiens à ce mot que me disait un saint prêtre:—«Il ne faut pas faire de mal aux âmes, et je suis sûr que la vérité ne leur en fait jamais....»
Je ne me charge pas de discuter les mille critiques qui peuvent être soulevées contre cette thèse. Je la crois juste, sans me dissimuler que la peinture de la passion offre toujours ce danger d'exercer une propagande. Rendre l'artiste responsable de cette propagande, c'est faire le procès non seulement à tel ou tel livre, mais à toute la littérature. Larcher, lui, me débitait ces arguments, si j'ai bonne mémoire, une nuit, et sur le seuil d'un de ces bars où il passait des heures d'une si étrange abjection à se griser systématiquement. C'était un peu, cette profession de foi, à cette heure et dans cet endroit, le symbole de toute cette Physiologie. Pour y revenir, ce même devoir d'exécuteur testamentaire m'imposait simplement de savoir si mon ami eût jugé conforme à ses idées, vraies ou fausses, l'impression produite par son livre. Je dois avouer que j'en ai douté quand je me suis trouvé en présence de ceux de ses lecteurs qui m'ont dit:—«Ça devait être un rude viveur que votre ami Claude!... Est-ce que vous n'avez pas encore de côté quelques petites polissonneries de sa façon?...» Ou encore:—«Vous savez, moi, j'aime les choses un peu montées. Et cette fois, ce n'est pas le poivre qui manque!...» Devant ces éloges d'une affreuse ironie pour un écrivain, chrétien d'inspiration et de pensée, sinon de pratique, je voyais la colère qui eût saisi mon névropathe d'ami, et je me demandais avec angoisse si j'avais eu raison d'obéir à son désir d'une publicité posthume. Ce scrupule vis-à-vis de sa pauvre mémoire m'a empêché deux ans de donner en volume ces morceaux épars dans les numéros divers de la Vie. A parler franc, il ne portait, ce scrupule, que sur certains détails des toutes premières méditations,—qui me paraissaient compromettre, comme à plaisir, par des partis pris de plaisanterie brutale, ce qu'il y a dans les autres d'analyse sérieuse et douloureuse. «Si Claude pouvait revoir ses épreuves,» me disais-je, «avec deux ou trois coups de crayon il mettrait ces vingt malheureuses pages au point, et je me moquerais du prudhommisme et de la tartuferie des critiques sur le reste....» Aussi quelle joyeuse surprise lorsque je reçus de Mlle Claudia Larcher, la tante de mon malheureux ami, un dernier paquet de notes, retrouvées dans un coin de secrétaire où Claude les avait sans doutes cachées et oubliées! C'était un nouveau projet des deux premières méditations. Il y reste trop d'inutile cynisme. Du moins ce texte-ci ne permettra plus au lecteur de bonne foi de se méprendre sur l'intention de l'écrivain. D'autre part, les curieux de variantes, s'il en est pour ce livre incomplet, retrouveront à travers la collection de la Vie Parisienne les pages remplacées dans le volume par une version plus conforme au ton général de l'œuvre. Sur la feuille de garde qui enveloppait les morceaux corrigés, Claude avait écrit: «Ces brutalités sont nécessaires pour amener la Méditation IV, d'un si essentiel enseignement.» On jugera de cet enseignement et de cette nécessité. Quant à moi, quoiqu'il me fût cruel de voir lancer à mon meilleur ami le reproche d'avoir spéculé sur le scandale, je n'aurais pas supprimé de mon chef une ligne d'un manuscrit qui m'était sacré. Je me réjouis qu'un hasard inattendu ait levé mes doutes, et je livre cet ouvrage, sans crainte, aujourd'hui, qu'on y voie autre chose—j'entends légitimement—qu'un recueil de remarques plus ou moins intéressantes sur un sujet dont les sages passent leur vie à dire: «Il n'y a pas que cela dans le monde,» et à prouver par leur conduite qu'il n'y a pourtant que cela. Car cela, ce mystérieux et fatal charme d'amour,—heureux, c'est le paradis,—malheureux, c'est l'enfer. J'ajouterai, pour ne pas manquer au goût de ce que mon ami appelait l'auto-ironie, qu'il en est de cet enfer comme de l'autre. «Ce grand roi,» disait le prince de Ligne de Frédéric II, «attachait beaucoup d'importance à sa damnation. Il en parlait trop....» J'ai souvent pensé à cette phrase en lisant les plaintes de Claude.—Que sa sincérité lui serve d'excuse!
P.B.
Rapallo, 3 octobre 1890.
J'avais dit beaucoup de mal de Colette dans la journée,—ce qui ne m'avait ni changé ni soulagé. Je rentrai mécontent de moi, comme un homme qui s'est abaissé à commettre l'action qu'il blâmerait le plus chez un autre, et malade d'elle comme je ne l'avais jamais été. Ces fins d'après-midi de février, avec leurs brumes aigres et cruelles, vous pincent les nerfs à vous les casser. Mon domestique alluma la lampe. Je m'assis au coin du feu dans mon «souffroir» de la rue de Varenne, qui fut autrefois mon «aimoir». Des baisers de cet autrefois me revinrent, un autrefois d'il y a pourtant deux ans, grande meretricii oevi spatium, eût dit le père Aubert, mon vieux maître de rhétorique.—Je sentis une amertume infinie noyer mon cœur, et, comme d'habitude, je me raisonnai:
—«Hé quoi! Claude Larcher, mon ami, tu souffres, et tu l'as quittée! Oui, c'est toi qui l'as quittée, et tu possèdes là, dans un tiroir à la portée de ton bras, des lettres où elle te supplie de revenir et auxquelles tu as répondu, comme il sied, par du persiflage. Ton imbécile amour-propre d'homme doit être satisfait, que diable!... Elle est bien jolie avec ses cheveux cendrés, ses yeux couleur d'eau et sa bouche à la Botticelli. Mais n'a-t-elle pas prostitué cette beauté à tous tes désirs? Y a-t-il une place de ce corps, si jeune et si frais, que tu n'aies profanée dans des heures de délire? Donc, avec cette femme, pas de recherche d'une sensation nouvelle. Quant à son cœur, c'est par horreur de lui que tu l'as quittée, ayant éprouvé qu'il n'en est pas de plus perfide, de plus gangrené par les vices de son métier de comédienne en vogue, de plus incapable d'aimer. Pourquoi donc, pensant tout cela, éprouves-tu cette brûlure affreuse à la seule idée de son existence, là, sous le sein gauche? Pourquoi cette étreinte de ton cerveau par ce souvenir que tout rappelle: une nuance du ciel, un mot entendu, un coin de rue tourné, un camarade rencontré? Pourquoi surtout ce cuisant et monstrueux désir de lui faire du mal?... Ah! si je pouvais aller jusqu'à l'extrémité de ce désir!...»
Je fermai les yeux. Je vis devant moi ce corps dont je connais chaque ligne, ces épaules pleines à la fois et minces, cette gorge souple, ces hanches sveltes, toute sa nudité, et moi, avec un couteau, déchirant cette chair, ensanglantant ces membres, et leur frémissement sous la pointe de l'acier,—et sa douleur.... Non, je ne ferai jamais cela, parce que chez moi, civilisé de décadence, l'action ne sera jamais la sœur du désir.... Dieu juste! que je l'ai rêvé de fois, et rien que de le rêver me soulage.—Ah! la hideuse chose!...
—«C'est positif pourtant que cet accès de fureur m'a soulagé,» me disais-je un peu plus tard, en vaquant aux soins de ma toilette de soirée. J'eus un moment de franche gaieté à répéter tout haut la phrase de Boisgommeux dans la Petite Marquise: «C'est ça, l'amour....» Ah! j'aurais cette gaieté-là, le soir, j'en suis sûr, je le sais, si j'avais tué Colette le matin, et puis, quel divin sommeil! Oui, comme je dormirais bien avec la certitude que personne ne possédera plus ce corps de femme, qu'aucune bouche ne la salira plus de ses baisers!... Si tout à l'heure, dans la maison où je vais dîner, un des hommes de cercle qui viendront là prononçait cette phrase, seulement cette petite phrase: «Vous vous rappelez Colette Rigaud?... Elle est morte hier, à Pétersbourg, subitement....» quel flot de délices inonderait mon cœur! Non, ce ne serait pas assez, je voudrais apprendre qu'elle a souffert.—Et je l'aime! Que lui souhaiterais-je donc si je la haïssais?...»
J'avais fini de m'habiller en dégustant cette absinthe amère de la rancune, qui a ceci de commun avec l'autre qu'elle ne donne guère d'appétit et qu'elle rend méchant et fou. Je continuai dans mon fiacre, et je me réveillai comme d'un songe quand j'entrai dans le vestibule de l'hôtel où je devais dîner,—en plein décor du luxe le plus moderne, le luxe du boursier qui peinait dans la coulisse, voilà dix ans, et que des chances extraordinaires ont porté à un degré invraisemblable de fortune. Simple remisier, Michel Mayence se donnait déjà les gants de frayer avec des artistes. Il ne manquait pas une première, pas une ouverture d'exposition. Avec son teint pâle et comme fané une fois pour toutes, avec ses yeux noirs qui trahissent l'origine sémitique et qui prennent dans cette face exsangue l'éclat des yeux d'un portrait, avec ses mains maigres où luisent quelques bagues, avec son élégance impersonnelle et irréprochable, sa moustache fine et son front dénudé,—il est le type de ce personnage nouveau qui peut être bookmaker ou grand seigneur, simple reporter ou grand financier, usurier ou emprunteur, diplomate habile ou mondain véreux,—on ne sait pas. Le krach, qui a ruiné tant de personnes, acheva de l'enrichir. Tout jeune, je ne lui ai connu que des maîtresses utiles, et qu'il lâchait—avec une légèreté!—comme le pied quitte une marche d'escalier pour se poser sur une autre. Voilà un homme dont j'envie le cœur. Une fois riche, il s'est marié dans les mêmes principes, à une femme laide comme la vertu, mais qui lui représentait quatre millions de plus et un parentage de choix. Et il l'a réduite en servitude avec les formes les plus courtoises, d'une manière si absolue que c'en est beau de travail. C'est une des rares maisons où je me plaise. Je m'y sens vengé de mes lâchetés devant le sexe. Aussi le dîner se passa-t-il pour moi sans trop de mélancolie, à voir l'esclave aux quatre millions, assise en face de son maître et seigneur, et médusée par lui, du regard, comme une négresse, dont elle a la bouche, par son négrier. Nous étions seize à table, en me comptant. Mais à quoi bon nommer ces personnages, figurants de la coterie dont je fais un peu partie? Toujours les mêmes, comme les soldats dans les pièces militaires, ils s'asseyent tous les soirs dans les mêmes maisons, devant le même dîner, pour dire les mêmes paroles. Il s'en trouve, de ces coteries, cinquante à Paris, chacune avec ses anecdotes, ses préjugés, ses exclusions. Et les anecdotes ne sont pas trop sottes ni les préjugés trop étroits. Car c'est encore une des naïves fatuités répandues parmi les gens de lettres que la croyance à la bêtise des gens du monde. C'est comme de prétendre que leurs dîners sont mauvais et que leur luxe sent le parvenu. Nous avons changé tout cela. Le dîner de Mayence était remarquable, son château-margaux 74 de premier ordre, et Raymond Casal, qui a consenti à parler, est, quand il le veut, un des plus jolis diseurs de mots que je connaisse. C'est lui qui répondait un jour, ou plutôt une nuit, à une drôlesse devenue sentimentale, et très occupée à regarder la lune après boire en soupirant: «Comme elle est pâle!...»—«Elle a passé bien des nuits.» Enfin la salle à manger, comme le service, comme le salon, comme le fumoir où nous nous retirâmes après le dîner, étaient du goût le plus exquis. Peu de tableaux dans cet hôtel, mais de choix, entre autres un Pietro della Francesca, un profil de femme aux cheveux blonds, presque blancs sous la coiffe roidie de perles, qui vaut celui du musée Poldi-Pezzoli à Milan. Peu de tapisseries, mais italiennes, celles qu'un duc de Ferrare fit exécuter sur les dessins de Raphaël. Aucun encombrement de bibelots. Rien qui sente le bric-à-brac. Il n'y a qu'un prince héritier ou un seigneur d'Israël qui puisse s'offrir les quelques objets d'art dont se décore cette demeure. Voilà encore un trait de nos mœurs contemporaines qui ne sera dans aucun livre avant vingt ans: l'enrichi intelligent, si bien conseillé ou de tant de flair qu'il cherche du coup la demi-teinte dans le luxe, cette coquetterie par laquelle les vrais patriciens humiliaient autrefois leurs rivaux.... Seulement,—il y a toujours un seulement au travail où l'homme essaie de se passer du temps,—c'est un peu trop réussi. On ne rencontre pas une fausse note, et de là une vague impression de factice. C'est comme la politesse de Mayenne, c'est trop égal, trop complet, trop soigné. On la croirait faite à la main, comme les cigarettes de contrebande. Il a trop bien réalisé le type idéal de l'homme du monde. Malgré moi, je songe, devant la perfection de ses manières, à ce personnage de comédie que l'on accuse d'avoir volé de l'argent dans la caisse, «Si c'est possible!» s'écrie-t-il; et, pour mieux attester son innocence: «J'en ai remis....»
Nous étions donc, après dîner, dans le fumoir, à digérer paresseusement et à prendre de la véritable eau-de-vie, de 1810, devant un Rubens enlevé à la vente d'un duc anglais.—D'ici à cinquante ans, tous les tableaux de valeur s'achèteront là-bas, à mesure que se dépècera cette vieille aristocratie britannique. Notre hôte a deviné le premier le coup à faire. Pour ma part, je regardais attentivement cette merveilleuse toile, la musculature de l'Hercule étouffant le lion et le coloris bleuâtre du paysage, tout en comparant ce faire au faire si différent du Pietro, et pensant paresseusement à ce problème insoluble: les conditions de la vie dans l'œuvre d'art.... Le nom d'une femme dont j'ai remarqué la beauté, à je ne sais quelle soirée, ayant frappé mon oreille, j'écoutai, et il me fut donné d'assister à une des plus aiguës et des plus complètes dissections de caractère que j'aie suivies. Je m'y connais, c'est mon gagne-pain. L'opérateur était un joli et mince jeune homme en gilet blanc, qui n'avait pas dit grand'chose à dîner. En ce moment ses moindres phrases portaient, ne laissant rien d'intact de la charmante femme, la montrant fausse dans sa nature plus encore que dans ses actes, toujours en train de se jouer un personnage à elle-même, incapable d'une émotion vraie, mais adroite en diable à se servir de ses moindres nuances de sentiment, comme d'une mouche que l'on se pose au coin de l'œul, et une description physique non moins évocatrice. Je voyais, tandis qu'il parlait, la créature fine et blonde, d'un blond d'ondine, toujours comme les cheveux du portrait de Pietro, avec des dents de jeune louve dans une bouche mince, avec un estomac d'acier sous des formes frêles, des nerfs invincibles dans une langueur de jeune saule.
—«Quel coup d'œul!» dis-je à Casal comme nous sortions du fumoir; «savez-vous qu'il aurait du talent s'il écrivait comme il parle, ce jeune homme?...»
Raymond mit son doigt sur sa bouche:
—«C'est bête, et bourgeois, et de dixième ordre....» dit-il. «Mais la haine ce soir l'a rendu étonnant.... Il a été son amant dix-huit mois, à ma connaissance.... C'est toujours drôle, n'est-ce pas?»
—«Casal a raison,» me disais-je en sortant de l'hôtel Mayence à pied, et tout seul, par cette belle et froide nuit. «C'est toujours drôle.... Hé bien! je ne suis donc pas le seul que l'amour conduise à la fureur. Faut-il que ce garçon déteste cette femme, pour en oublier ainsi les plus élémentaires principes de la délicatesse et diffamer devant dix personnes sa maîtresse d'hier, de demain peut-être? Et c'est ça l'amour!... Une haine féroce entre deux accouplements....» Cette définition m'amusa. Puis j'avais découvert un nouveau compagnon de bagne. Cela console toujours. Bref, je marchai allègrement jusqu'au boulevard, puis de là vers la place Vendôme. J'entrai au cercle, espérant rencontrer un camarade avec qui tuer un peu de nuit avant d'aller me coucher. Personne. Il était onze heures. L'idée me vint de pousser jusqu'aux bureaux du journal le Conservateur, où je me croyais sûr de trouver l'homme de Paris qui dit le plus volontiers du mal des femmes, mon vieux confrère Rodolphe Accard, le journaliste de ce temps qui a peut-être le plus écrit d'articles et qui en a le moins signé. Et quel original!... Accard a cinquante ans environ aujourd'hui. Il est sale, je dirais comme son peigne, s'il avait jamais peigné ses cheveux embroussaillés et sa barbe inculte. Des dents fortes à broyer des noyaux de pêche, mais jaunes comme le culot de sa pipe; des mains à croire qu'il en ferait de l'encre au besoin, rien qu'en les lavant; la taille d'un géant, une carrure de buveur de bière et l'œul bleu le plus fin derrière un lorgnon dont le cordon toujours cassé en vingt endroits a l'air d'une petite corde à nœuds pour bateau d'enfants. Voilà un homme aussi sage que Michel Mayence dans ses rapports avec le sexe. Ses mœurs sont simples et franches. Il proteste lui-même n'avoir jamais fréquenté que des «fenestrières». Pour s'expliquer ce goût particulier, il faut se rendre compte que ces dames sont des personnes de l'après-midi, qu'elles abondent rue Montmartre et dans le voisinage, que c'est là le quartier où sont établis les bureaux de beaucoup de journaux et que ledit Accard est le journaliste maniaque, le professionnel le plus enragé, celui qui n'a qu'une passion, qu'une idée, qu'un vice: le Journal. Le vieux Buloz était ainsi pour sa Revue. Depuis sa mort, je crois que personne n'a aimé l'odeur de l'imprimerie comme Accard.
Vers deux heures, il arrive à la rédaction. Remarquez qu'il est officiellement simple bulletinier. Mais ne faut-il pas lire les feuilles du matin? A quatre heures, il les connaît toutes. Puis vient le tour des dépêches, puis le compte rendu des commissions et de la Chambre. A six heures, il s'enferme dans un petit bureau qu'il s'est fait attribuer et que meuble une collection du journal depuis 1840, époque de sa fondation, par Montalembert, s.v.p.! Il écrit un premier article, quitte à en écrire un second, si l'actualité l'exige. Vers sept heures, il va dîner, dans un petit restaurant,—pas loin du Conservateur,—où il possède son rond de serviette. Vers huit heures, il fait sa promenade hygiénique,—cent pas de long en large pendant quelque cinquante minutes,—sur le trottoir du boulevard qui longe le journal. A neuf heures, il monte. Personne encore. Le directeur dîne en ville. Le rédacteur en chef est au théâtre. Les reporters courent les cafés. Le secrétaire lui-même est en retard, ayant accepté une invitation chez un romancier qui prépare le lançage de sa prochaine «Etude» psychologique, intuitiviste, naturaliste, symboliste, vériste,—ou rienologiste! Alors commence, pour le vrai, le pur ouvrier en journal, une petite angoisse quotidienne. Elle lui représente ce que peut être, pour le cuisinier de race, le dîner à ne pas manquer, le mat à donner pour le joueur d'échecs, un contre à tromper pour l'escrimeur, une bataille à livrer pour un général. Toutes les passions sont sœurs. Elles se ressemblent par l'intensité du paroxysme et sa spécialité. Accard revoit en détail toute la portion de la feuille déjà composée. Il s'agit de ne pas laisser passer quelques-unes de ces monstrueuses bourdes qui déshonorent notre presse: un lord Churchill au lieu d'un lord Randolph Churchill, un sir Dilke au lieu d'un sir Charles Dilke. Et puis il reste la place vide à remplir, et c'est au filet que notre ami s'attaque. Ah! le filet, les dix lignes où l'on rive son clou à tel ministre, où l'on donne sur les doigts à tel confrère, où on larde d'une savante épigramme un député!... Le filet! Voilà l'épreuve du journaliste! Avec quelle mélancolie Accard rappelle ceux du Français, il y a encore un an!... «Le moule en est perdu....» gémit-il. Vers minuit et demi, tout le monde est sur les dents, excepté lui. Le directeur va se coucher. Le rédacteur en chef aussi. Accard reste là, auprès du secrétaire, pour la morasse, l'épreuve dernière du journal. Il la voit. Il la corrige. Il rentre au logis, en chantonnant un air d'opéra que personne n'a jamais reconnu. Il consacrera le lendemain matin à son grand ouvrage toujours inachevé: «Du droit divin dans ses rapports avec le droit historique.» Il y établit cette thèse d'où dépend, d'après lui,—et d'après moi,—l'avenir du pays: l'identité entre la conception moderne et scientifique de l'évolution par hérédité et la monarchie, entre la loi de sélection et l'aristocratie, entre la réflexion et la coutume. Ce profond politicien, qui s'appelle lui-même un Bonaldiste Tainien, est l'homme le plus heureux que je sache. Quant aux femmes, son opinion est carrée sur elles: «Il n'y en a pas une qui ait su corriger une épreuve. Pas même la mère Sand.... Ah! sans Buloz!...»
—«M. Accard?» me dit le garçon de bureau. «Mais il est parti d'hier.... Sa mère est mourante....»
—«Ça n'arrive qu'à moi, ces choses-là....» murmurai-je dans un bel élan d'égoïsme qui me divertit à constater. J'entrai malgré tout dans la salle de rédaction, pour jeter un coup d'œul sur les journaux du soir, machinalement. J'y trouve deux jeunes gens, que je ne connais pas, en train de boire de la bière; un troisième, que je connais un peu, qui découpe des «échos»; un quatrième, que je ne connais plus depuis qu'il m'a diffamé après m'avoir emprunté de l'argent pour l'accouchement de sa maîtresse, qui joue au bilboquet. Je m'assieds sans trop savoir pourquoi, je parcours deux ou trois feuilles, et je tombe sur ce fait divers:
—«Un drame épouvantable vient de consterner la jolie petite commune de Saint-Sauve (Puy-de-Dôme). Un jeune cultivateur du nom de Pierre Trapenard était sur le point d'épouser une fille du village. Tout était préparé pour la noce, quand Trapenard reçut une lettre anonyme lui racontant que cette fille avait été la maîtresse d'un des grands propriétaires du pays. En proie à un accès de jalousie inexplicable autrement que par la fureur de la passion, Trapenard, ayant surpris sa fiancée en train de causer avec celui qu'il croyait son rival, les a tués tous les deux et s'est pendu ensuite. La jeune fille avait reçu plus de trente coups de couteau, dont vingt au visage, qui était comme déchiqueté et méconnaissable.»
J'étais de nouveau sur le boulevard, et je songeais: «A la campagne aussi, dans la libre nature, la haine toujours, comme dans le monde où a aimé le jeune homme de tout à l'heure, comme dans le demi-monde où j'ai aimé. Oui la haine, si l'on aime, et le désespoir;—et, si l'on n'aime pas, si l'on traite la femme en instrument d'ambition, comme Mayence, ou d'hygiène, comme Accard, c'est la paix absolue, la joie profonde. Et poussé par une bizarre association d'idées, me voici m'acheminant vers Phillips, le bar de la rue Godot-de-Mauroy, dans l'espérance, comme c'était minuit, d'y trouver quelque membre de la société d'intempérance mutuelle où je suis apprenti. Il y aura bien là toujours deux ou trois amis avec qui aller chercher quelque maison de débauche,—celle que nous appelons la maison-mère, ou une autre,
Et voilà qu'à la porte même du bar je me heurte à Machault l'escrimeur et à La Môle, qui montent en voiture.
—«Venez-vous avec nous souper chez le petit Figon?» me dit ce dernier, qui se tenait à peine sur ses jambes; «il y aura là Saveuse, Jardes et Bohun avec quelques bébés. C'est moi qui invite....»
Et j'accepte, et qui trouvé-je parmi les cinq filles racolées au hasard de la soirée par les viveurs? Mme de Saint-Elme,—«de la meilleure noblesse de lit,» comme dit Gladys Harvey,—ou plus familièrement Léda-Canot, par allusion à ses goûts peu distingués pour Bougival et la Grenouillère. Mais elle s'appellerait d'un nom plus vulgaire encore: Léda-Bouffe-toujours ou Léda-la-Soif, qu'elle ferait frémir mon cœur malade, chaque fois que je la rencontre, d'un frisson presque sacré, tant cette mince et jolie fille ressemble à Colette,—une Colette plus usée, auprès de laquelle, depuis trois mois, je suis bien souvent allé oublier à la fois et me rappeler l'autre!... Et, ce soir encore, je la reconduisais chez elle vers les deux heures, dans le logement meublé qu'elle habite, comme une débutante, rue de Téhéran. Il y a là une maison qui sert au lançage des nouvelles recrues du Tout-Cythère. J'y ai connu depuis dix ans bien d'autres créatures, mais aucune que j'aie serrée contre moi avec la même sauvage ardeur que cette fausse Colette. Dieu! l'étrange sensation que d'avoir à soi, là, dans ses bras, une femme qui n'est pas celle que l'on aime, et sur la bouche de laquelle on cherche les baisers de celle que l'on aime, parce que c'est presque le même visage, les mêmes yeux, je ne sais quoi de si pareil! Et, pendant ce temps-là, on se met à se figurer celle que l'on aime, et qui n'est pas elle, dans les bras d'un homme, et qui n'est pas vous. Et il y a une minute, une seconde, où la douleur de cette pensée, l'amertume de cette substitution, l'ardeur de la chair, se fondent en une volupté si triste! Ah! le plaisir sans cœur! Il faudrait, pour le goûter, n'avoir pas l'âme malade que m'ont faite tant de souffrances. O folie! folie!...
J'étais assis sur une chaise, près du large lit de cette chambre de prostituée, à la fois riche et pauvre, où il traîne des bracelets de mille francs sur des tapis tachés de bougie, et nous fumions des cigarettes de caporal, Léda, couchée, ses cheveux dénoués, un de ses bras passé sous sa tête, et moi, rhabillé, la regardant avant de m'en aller. Je voyais son joli visage, le frère de celui qui m'a fait si mal, avec les profonds stigmates d'infinie fatigue dont l'a marquée son existence de fille à cinq louis. Que j'aurais pleuré facilement, en proie à l'inexprimable mélancolie de la débauche que je savais si bien devoir trouver là! Léda m'est devenue, depuis ces trois mois que je la connais, une espèce d'amie. Elle sait qui je suis, elle a vu mes pièces. Des camarades lui ont raconté mon histoire.
—«Et ta Colette?» me dit-elle en me voyant si triste. «Tu y penses toujours?»
—«Toujours....» fis-je en haussant les épaules.
—«Pauvre!» reprit-elle, «n'est-ce pas que ça fait mal d'aimer?»
Cette fille a une douceur infinie, quelque chose de vaincu, de lassé et de tendre dans le vice qui me fait comprendre les pires Rédemptoristes, ceux qui vont chercher leur maîtresse—leur femme quelquefois—dans des entresols comme celui-ci, ou dans la susdite maison-mère et ses succursales. Elle se dressa à demi pour me donner un baiser, par compassion. Le geste qu'elle fit déplaça un petit ruban de velours qu'elle portait au cou. Alors seulement je vis qu'elle y avait une place toute meurtrie, une tache jaune de la grandeur d'un écu de cinq francs. On avait dû la pincer avec une violence inouïe et tordre la peau exprès pour lui faire plus de mal.
—«Ce n'est rien,» répondit-elle à ma question: «Qu'as-tu là?» et elle ajouta avec son rire fanoché: «C'est Alfred!...»
—«Qui ça, Alfred?» lui demandai-je.
—«C'est mon amant,» dit-elle, «tu sais, pas comme toi, mais quelqu'un qui m'aime....»
—«Il te bat?...» lui demandai-je.
—«Quelquefois,» dit-elle simplement.
—«Et tu l'aimes?...»
—«Oh! oui,» fit-elle, «et lui aussi. Qu'est-ce que tu veux? Il est jaloux, c'est un pauvre employé. Il ne peut pas me prendre chez lui. C'est tout naturel si ça le rend méchant....»
Ce mot de fille—il n'y a qu'elles pour en trouver de si navrés dans leur naïveté—s'accordait tellement avec les pensées qui m'avaient hanté tout le soir, que je me le répétais encore, étendu dans mon lit, à moi, une heure plus tard, après avoir quitté Léda pour ne pas connaître l'horreur de la rentrée en habit à dix heures du matin. Je ne pouvais pas dormir. La misérable luxure d'où je sortais avait exaspéré mon énervement. Je pensais à Colette avec plus de malaise que jamais. C'était comme un jet de bile qui m'inondait toute l'âme. Et puis je reprenais: «C'est ça, l'amour....» mais, cette fois, sans les ironies de Boisgommeux. Machinalement, un vieux fonds d'homme de lettres, qui vit en moi et qui me suivra jusqu'à la mort, me faisait repasser en idée toutes les définitions qui ont été données de ce mot «amour», celles du moins que je me rappelais. Aucune ne correspondait à ce que je sentais si vivement. Je me souvins alors que mon maître Adrien Sixte parle quelque part avec admiration d'une phrase du dictionnaire de médecine de Nysten, citée déjà par Dumas dans une de ses belles préfaces. Je saute à bas de mon lit, et, à la lueur de la bougie, me voilà, dans ma bibliothèque, cherchant ce gros livre que j'ai acheté, il y a cinq ans, lorsque je croyais encore à cet autre mensonge: le travail, pour avoir du génie,—comme si Prévost avait travaillé Manon, Diderot le Neveu, Voltaire Candide, Benjamin Adolphe, tous chefs-d'œuvre griffonnés sans rature!—Et je découvre en effet dans ce dictionnaire les lignes suivantes: «Amour. En physiologie, ensemble des phénomènes cérébraux qui constituent l'instinct sexuel. Il devient le point de départ d'actes intellectuels et d'actions nombreuses, variant suivant les individus et les conditions,—et souvent il est la source d'aberrations que l'hygiéniste, le médecin légiste et le législateur sont appelés à prévenir ou à interpréter.... Chez la plupart des mammifères et même quelquefois chez l'homme, l'instinct de destruction entre en jeu en même temps que l'instinct sexuel....»
Le plaisir que me causa cette phrase fut si vif que je cessai de souffrir, pour quelques minutes. Je me remis au lit, je soufflai ma bougie. Nouvelle insomnie, nouvelles pensées, mais tout impersonnelles celles-là, les pensées d'un docteur qui voit dans sa maladie un cas curieux et qui l'étudié. Oui, cette phrase est vraie du mâle originel, je le sens, et de moi aussi, qui en suis si loin. Etait-elle vraie du temps de la chevalerie et de l'amour dantesque? Etait-elle vraie du temps de Pascal et de son discours, de Racine et de ses tragédies? Evidemment non, et pas même du temps de Beyle?... L'homme des arrière-fins de civilisation rejoindrait il donc la brute primitive? J'ai si souvent entrevu cette idée, quand je songeais à l'étrange Europe où nous sommes en train de recommencer les grandes guerres des barbares, avec la science en plus!... L'amour moderne et l'amour sauvage seraient-ils donc la même chose, avec l'adultère, la prostitution et le sadisme—par-dessus le marché?... L'amour moderne?... Je n'eus pas plus tôt prononcé mentalement ces quatre syllabes—tout l'écrivain est là dedans—que j'aperçus une couverture jaune, et en belles lettres:
PHYSIOLOGIE DE L'AMOUR MODERNE
PAR CLAUDE LARCHER
Ce titre me fascine, ma tête s'exalte. J'oublie le fenestrier Accard, le diplomatique Mayence, le jeune sycophante qui diffamait sa maîtresse devant le Rubens, l'assassin Fauchery. J'oublie Casal, Machault, La Môle!... J'oublie Colette! Je m'enveloppe de ma fourrure pour ne pas avoir froid. Je me mets à la table de ma chambre à coucher, et j'écris dare-dare ce premier chapitre,—sur l'envers d'une demi-douzaine de lettres de faire part de mariage ou de mort. Si les autres m'amusent autant à griffonner, cela vaudra bien autant que d'aller chez Phillips m'entonner du gin, ou chez une Léda quelconque me «friper la moelle», comme il est dit dans le Succube.—Nous verrons bien.
Je ne voudrais cependant pas ressembler au parasite prodigieux que nourrit si longtemps mon vieux camarade André Mareuil, et qui répondait au nom fatidique de M. Legrimaudet. Un jour qu'André, revenu de voyage, lui demandait:
—«Hé bien! monsieur Legrimaudet, comment vous êtes-vous porté durant mon absence?»
—«Mais, pas mal,» répondit l'autre; «sauf que j'ai eu une petite éruption, comme tout le monde.»
Et nous apprîmes par le docteur Noirot, qui soignait le malheureux gratis, que cette petite éruption avait été, tout simplement,—la gale! Chaque fois que je rencontre, dans un article ou dans un livre, quelqu'une de ces généralisations auxquelles les écrivains actuels se complaisent si volontiers,—prenant leur petite lèpre sentimentale pour une grande maladie humaine, et leur expérience de boulevard ou de brasserie pour de la vivante et large observation,—je me souviens du «comme tout le monde» de feu Legrimaudet. Ne serait-ce pas le cas, encore à présent?
Cet Amour cruel et si mêlé de haine que j'ai éprouvé, que j'éprouve; cette passion si voisine du meurtre dont la formule de Nysten détermine l'origine sauvage, ne serait-ce pas, même aujourd'hui, une maladie rare, ou bien, en racontant mon cœur, raconterai-je le cœur de beaucoup de mes frères? Ah! cette question, tout écrivain peut toujours se la poser, à la fin de chaque livre, et qui lui répondra? C'est le grand doute du métier, cela, et qui devrait à jamais nous démontrer la vanité de la gloire. Qu'un lecteur nous dise, devant une de nos pages: «Je n'ai jamais senti comme cela....» quelles raisons lui donner pour lui prouver qu'il est dans le faux de l'Ame humaine, et que nous sommes, nous, dans le vrai de cette même Ame? Le mieux est de rester simplement sincère et de nous attendre à déplaire à ceux qui ne sont pas de notre race. Je n'essaierai donc pas de savoir si, oui ou non, Nysten y a vu juste pour tous les hommes, ni même si, en croyant retrouver des émotions pareilles chez tant de mes contemporains, je suis la victime de ma jaunisse morale. Je ne discuterai pas un point de départ qui ne peut être légitime que pour mes collègues en sensibilité souffrante. Et pour ne pas manquer à la politesse que l'on doit au lecteur ami, je demanderai simplement à ce lecteur de ne pas aller plus avant dans ce livre, s'il n'admet pas comme vrai l'axiome suivant,—toutes excuses faites pour l'à-peu-près inévitable de la forme:
AXIOME
Il existe un certain état mental et physique durant lequel tout s'abolit en nous, dans notre pensée, dans notre cœur et dans nos sens: ambition, devoir, passé, avenir, habitudes, besoins,—à la seule idée d'un certain être, qui devient pour nous le bonheur. J'appelle cet état l'Amour.
Et je prie ce même lecteur de considérer les trois propositions suivantes comme démontrées par leur énoncé même:
I
Tout amant qui cherche dans l'amour autre chose que l'amour, depuis l'intérêt jusqu'à l'estime, n'est pas un amant.
II
L'amour complet suppose la possession, comme le courage suppose le danger. Un amoureux est à un amant ce qu'est un soldat en temps de paix à un soldat qui fait la guerre. Il ne connaît pas son cœur.
III
On n'est l'amant d'une maîtresse que si elle vous aime ou vous a aimé.
Ceci fait, nous nous trouverons à l'aise pour entrer aussitôt au plein de notre sujet en traitant le problème suivant, qui s'impose comme une conséquence immédiate de ces trois principes:
PROBLÈME
Tout homme peut-il être amant une fois dans sa vie?
Si l'on raisonne à priori, et en s'appuyant sur cette idée que la femme est par excellence l'être absurde, illogique, impossible à diriger comme à prévoir, on doit répondre que oui. Et l'observateur superficiel de triompher. Il énumère les divers cas de bonne fortune survenus à des manchots, des bossus, des boiteux, des borgnes, des crétins—et des malpropres! Il y a des proverbes là-dessus: «On trouve toujours chaussure à son pied,» «Tant va la cruche à l'eau qu'enfin elle se case,» et des anecdotes: celle du Chinois échoué à l'hôtel des Grands-Hommes, place du Panthéon. Lorsqu'il lui prenait fantaisie d'une bonne fortune, ce subtil fils du ciel montait en omnibus. Il n'avait même pas besoin de demander une correspondance. Il n'est jamais arrivé au bout de la ligne sans avoir été cueilli par quelque curieuse. Mais, avec un peu de réflexion, il est trop facile de reconnaître que ces cas variés prouvent seulement cette vérité banale:
IV
Les hommes ne sont jamais bons juges des qualités par lesquelles un autre homme plaît ou déplaît aux femmes.
Le succès du manchot, du bossu, du boiteux, du borgne, de l'imbécile, du malpropre et du Chinois démontre que ni la droiture de la taille, ni l'équilibre des bras, des jambes et des yeux, ni le brillant du jugement, ni l'habitude du tub quotidien, ni le blanc du visage, ne représentent cette qualité nécessaire qui fait la séduction,—qualité dont j'entendis un jour une vieille dame donner une formule simple, mais frappante. Nous nous trouvions dans un salon où je m'occupais beaucoup d'elle. Je faisais la cour à sa nièce, et, en galanterie, c'est comme au billard, il faut quelquefois viser la blanche pour toucher la rouge.
—«Quel est donc ce monsieur qui entre?» me demanda-t-elle en me montrant un visiteur qui venait de passer la porte. Je le lui nommai. Elle le dévisagea avec son lorgnon, que maniaient d'une façon si impertinente ses mains à mitaines, sèches et maigres, et elle me dit d'un air de satisfaction:
—«Ce doit être un bon amant.»
J'avais quelques années de moins alors, et je me souviens que je regardai la vieille dame avec stupeur et dégoût. J'avais interprété son mot dans un sens tout physique, et cela m'étonna. Car l'homme en question, robuste pourtant et bien planté, avec ses cheveux blonds et son teint un peu pâle, ne donnait pas l'impression d'un de ces fougueux payeurs d'arrérages qui font rêver certaines grosses femmes mariées à des gringalets. Je compris plus tard que cette phrase de ma tante du côté gauche signifiait autre chose, quand je vis en effet ce personnage, épris d'une femme infiniment séduisante, dépenser pour la conquérir des trésors d'énergie et de délicatesse, l'envelopper, l'emprisonner de sa cour, et l'emporter auprès d'elle sur des rivaux qu'il n'égalait ni en beauté, ni en fortune, ni en esprit, ni en audace. C'était un amant supérieur. Nous verrons plus tard ce qu'il convient d'entendre par ce mot. Pour en revenir au problème posé, j'ai repassé tous mes souvenirs, remué des centaines de notes prises autrefois, et ma conclusion est que les hommes, par rapport à cette qualité d'amants, se divisent en trois grandes classes: ceux qui ne seront jamais amants, ou les Exclus;—ceux qui le sont à une certaine époque de leur vie sous l'influence de certaines circonstances, et jamais avant, jamais depuis, ou les Temporaires;—ceux qui le sont, l'ont été, le seront toujours. Les derniers seuls méritent d'être appelés les Amants.
La monographie de l'Exclu mériterait seule un gros volume. Je me contenterai d'indiquer quelques-unes des raisons en vertu desquelles un homme traverse la vie sans arriver à cet incendie partagé du cœur qui s'appelle l'Amour. On peut être exclu pour toujours du nombre des amants:
1° Par timidité.—J'entends par là non point ce joli défaut dont les femmes raffolent et qui consiste à se demander, le cœur battant, devant une blanche main qui évente un blanc visage, comme Thomas Diafoirus: «Baiserai-je, papa?» Non, mais cette timidité presque sauvage qui n'est plus un ridicule, tant la douleur en est aiguë et paralysante. Rousseau paraît avoir été timide de cette timidité-là, comme d'ailleurs la plupart de ses confrères dans le triste péché de solitude qu'il a confessé,—ce Rousseau dont ses ennemis ont prétendu, non sans vraisemblance, qu'il s'était vanté d'avoir mis ses enfants à l'hôpital pour faire croire qu'il était capable d'en avoir. Ce timide obscur et farouche est souvent un homme qui adore les femmes, que son invincible accablement en leur présence précipite en de dégradantes débauches, et qui devient l'esclave de quelque bas et facile concubinage. La plupart des ancillaires (d'ancilla, servante), ceux dont la bourgeoise dit avec un envieux mépris qu'ils aiment les poches grasses, sont des exclus par timidité: ainsi le passionné et malheureux Sainte-Beuve, dont on n'a pas assez admiré le mot si profond, si révélateur, comme on lui demandait ce qu'il voudrait être: «Lieutenant de hussards!...» répondit-il.
2° Par schlémylade.—C'est un mot d'origine juive, je crois, et qui mériterait droit de cité dans la langue. Les Juifs, esprits éminemment positifs et d'une analyse tout utilitaire, ont observé qu'il existe de par le monde une espèce d'hommes auxquels il suffit de remuer le petit doigt pour qu'ils fassent manquer l'affaire la mieux ajustée, la plus voisine de la réussite. Ils ont appelé ces hommes-là des Schlémyls. Le Schlémyl n'est pas exactement le «pas de chance»; il peut être né si riche, par exemple, que ses pires maladresses ne lui nuisent en rien. Ce n'est pas non plus le «gaffeur». Il y a des «gaffeurs» à qui leur «gaffe» sert de moyen de succès. Un exemple fera mieux comprendre la souplesse de ce terme, qui va d'un bout à l'autre des gaucheries et des défaites de la vie. Celui de mes camarades de collège auquel je dois cette révélation sur l'argot sémitique était atteint d'un rhumatisme articulaire, qui gagna le cœur et l'emporta. Son père, après de longues années de patient travail, avait réalisé une assez belle fortune et acheté du coup un hôtel, une terre avec un château et un titre. «Hein! papa,» disait Samuel à ce vieil homme dont il était le fils unique, «si je meurs, quelle Schlémylade!...» Qui n'a connu le Schlémyl en amour? Qui ne l'a été une heure? Qui n'a rencontré, à dix ans de distance, une femme passionnément désirée autrefois, et qui vous dit avec un malicieux sourire: Ah! tel jour, vous vous rappelez? Si vous aviez osé!...» Il y a des gens pour qui la Schlémylade galante est l'habitude, voilà tout: ceux qui choisissent, pour essayer de faire une déclaration à une femme, un jour où elle agonise de migraine;—ceux qui tentent de lui ravir un baiser quand le matin même elle est allée chez le dentiste et qu'elle a encore dans sa jolie bouche l'affreux arôme de l'acide phénique ou de la créosote;—ceux qui, à la campagne et pour se ménager une déclaration, l'entraînent dans des chemins caillouteux et détournés, l'après-midi où elle a aux pieds des bottines neuves qui lui écorchent la peau.... Ce sont des mille riens que le Schlémyl ne sait pas deviner, sur lesquels il marche comme il marcherait sur un cor, avec un sourire inconscient qui achève de rendre furieuse la femme la mieux disposée. Et le personnage reste bouche bée devant un accueil glacé, là où il avait d'abord rencontré le plus engageant des sourires.
3° Par donquichottisme.—Ici le cas est plus compliqué. Il se rencontre de par le monde une légion d'hommes toujours très délicats, souvent très intelligents, qui n'ont qu'une infirmité d'esprit, mais inguérissable, celle de prendre au sérieux les mystifications variées des fausses pudeurs. Jamais ces mousquetaires du Royal-gogo n'admettront qu'une femme qu'ils voient à cinq heures leur offrir du thé avec un profil de madone, de grands yeux candides et des frissons de sensitive lorsque l'on dit un mot léger, ait pu dans la journée monter en fiacre, entrer dans un grand magasin, sortir par une autre porte, prendre un autre fiacre, débarquer dans un appartement meublé et là....—«Mme une telle, un amant!» dit le donquichottiste, «vous ne l'avez donc pas regardée?» Comme vous êtes, par exemple, l'ami intime de l'amant de cette dame, qui vous a dit avec sa délicatesse de fat, à propos d'elle: «Ah! mon cher, il n'y a que les femmes du monde pour....» vous regardez, vous, le donquichottiste avec une certaine curiosité, et vous reconnaissez l'homme que les femmes estiment, par qui elles se font accompagner en voiture, auprès de qui elles pleurent sans donner d'autre raison qu'un: «C'est nerveux, mon ami, laissez-moi un peu, ça passera,»—avec qui elles sont en correspondance suivie, qui fait leurs menues commissions, dont elles disent avec sentiment: «En voilà un qui sait ce que c'est qu'une femme....» Mais elles ont, en attendant, un billet dans leur corsage qui leur fixe le prochain rendez-vous avec le don Juan, lequel n'est bien souvent qu'un don Jeannot. Seulement Juan ou Jeannot, celui-là sait que les robes des femmes galantes sont leur seul spiritualisme, vérité que le donquichottiste ignorera jusqu'à soixante-dix ans et qu'il ignore à vingt. Car il en est de tout âge, et le platonisme dans lequel les relèguent les femmes auxquelles ils ont consacré des années de ce culte ne sert qu'à prouver cet étrange mais indiscutable paradoxe: ces poétiques personnes ne méprisent rien tant au monde que le respect qu'on leur porte.
4° Par beauté.—Nous en avons tous connu, de ces trop jolis garçons, astiqués, cirés, lustrés, qui se regardent dans toutes les glaces, se sourient sans cesse en pensée, prennent des attitudes comme ils respirent, sans le vouloir, contemplent inconsciemment leurs ongles, les pointes de leurs bottines, la coupe de leurs pantalons. Nos ancêtres, qui avaient le verbe libre et autant d'observation que de franchise, les appelaient «des miroirs à donzelles».—C'est un mot plus cru qui tinte dans le texte.—Quand vous voyez un de ces jolis garçons-là, vous pouvez parier neuf fois sur dix, à coup sûr, que s'il est «l'amant d'Amanda»,—comme disait la stupide chanson, jadis si chère au spirituel Paris,—c'est à prix d'or, et qu'il traversera la vie sans jamais être aimé pour lui-même. Si un homme de cette sorte de beauté se marie, soyez certain que sa femme le trompera avec n'importe qui, fût-ce le Chinois dont j'ai raconté l'histoire. Comment et pourquoi une certaine beauté trop jolie et inexpressive de l'homme fait-elle horreur à la femme? En joignant le scalpel au microscope, je ne peux arriver à découvrir la fibre d'antipathie qui explique ce phénomène. Peut-être y a-t-il pour elle quelque chose de répugnant à rencontrer dans notre sexe le défaut le plus spécial au sien, cette sottise de la poupée en train de tourner à la devanture du coiffeur qui vient de la friser et de la pomponner. On objectera qu'elle aime le fat, mais le fat est fort différent du Narcisse. Il est enivré des succès qu'il a eus ou qu'il aura, au lieu que le Narcisse n'est enivré que de lui-même. Peut-être aussi le Narcisse est-il un triple sot, préoccupé de sa propre figure avec tant d'intensité qu'il néglige d'observer l'effet qu'il produit, ce qui le conduit à tomber de Schlémylade en Schlémylade? Quoi qu'il en soit, le pommadin est le plus exclu d'entre les exclus, et le plus ironiquement de tous, attendu que chacun dirait volontiers de lui ce que Figaro dit de Chérubin: «Si jamais celui-là manque de femmes!...»
5° Par laideur.—Ce triste motif a-t-il besoin de commentaires? Voici quelque quarante ans, un écrivain de beaucoup de talent, G—- F—-, était l'amant d'une très jolie femme,—une des chaussettes bleues les plus bleues et les plus ... chaussettes de l'époque. Un académicien, âgé mais passionné, faisait, prétend-on, la cour à cette dame. F—- aurait demandé à sa maîtresse d'assister à une des déclarations de l'Immortel en train d'essayer de transformer son fauteuil en canapé. La gueuse, qui n'avait guère de scrupules, cache un soir F—— et un poète de ses amis derrière les rideaux,—comme au théâtre. L'Immortel arrive. Le flirt commence,—un mélancolique flirt avec promesses d'articles dans les journaux officiels.—Enfin, à bout d'éloquence, le galantin se jette à genoux avec des sanglots: «Mais je suis si laid que j'aurais beau le raconter, on ne me croirait pas....» Sur quoi F——, avec sa voix de brigadier de dragons, aurait crié: «Allons-nous-en, ami, ce vieux est trop répugnant....» Et les deux jeunes gens de passer avec des attitudes de commandeurs indignés devant le pauvre Lovelace d'Institut, épouvanté de la perfidie féminine. Si l'anecdote était authentique,—il suffit, hélas! d'avoir subi la grande publicité pour savoir ce qu'elles valent,—elle prouverait à quel degré la nature, si prodigue pour lui d'autres dons avait refusé à F—— le sens psychologique. Le mot du vieillard était admirable. C'était l'homme avouant, sous l'influence de la passion, et cherchant à utiliser la conscience de sa laideur, le supplice secret de toute sa vie. Il y a en effet une laideur qui tue l'amour, et ceux qui en sont atteints s'en savent atteints dès leur première adolescence C'est la laideur malheureuse et malsaine, maladroite et chétive, pauvre et vieillie avant l'âge. Soyez bossu, mais ayez de jolies dents, on vous aimera peut être de votre infirmité. Soyez borgne, mais ayez un charmant profil. Soyez boiteux, avec un joli regard. Soyez hirsute et sale, avec une encolure d'hercule. Soyez un monstre même. Il y a des chercheuses qui vous désireront. Mais si votre glace à barbe vous révèle chaque matin sur votre visage et toute votre personne la laideur commune, n'attendez pas l'expérience pour suivre le conseil que la courtisane vénitienne donnait à Jean-Jacques: «Lascia le donne e studia la matematica.»
6° Par profession.—J'ai connu dans un hôpital de femmes un médecin qui avait le génie de la statistique. Il s'appliquait, entre autres curiosités, à dresser la liste des déflorateurs. Pas une malheureuse ne lui passait par les mains qu'il ne lui posât cette question: «Quel a été votre premier amant?» Il était devenu, de radical, réactionnaire outrageux, parce que cette enquête lui avait révélé que les déflorateurs appartiennent tous à la classe ouvrière. La profession qui en fournit le plus est, chose étrange, celle des maçons, environ cinquante pour cent. Puis viennent les domestiques et les autres corps de métier. Il y a de la logique dans ces chiffres. Le maçon, c'est celui qui passe, que l'on ne reverra plus. Le domestique, c'est celui qui est le voisin de la pauvre fille dans ce dortoir de mansardes qui règne en haut des maisons et où les maîtres chrétiens d'autrefois, ceux qui avaient, avec le souci de leur salut, celui du salut de leurs serviteurs,—quelle noble et sage vision du patronat!—n'auraient jamais laissé dormir une enfant de vingt ans. Le bourgeois, lui, ignore ce que c'est que la virginité d'une fille du peuple. Un des internes de ce docteur avait essayé autrefois, sur des données malheureusement très incomplètes et un peu pour mystifier son maître, de dresser un bilan des professions par rapport à l'amour. Les résultats qu'il avait obtenus, pour approximatifs qu'ils puissent être, contiennent une certaine philosophie sociale,—et cela vaut que l'on en consigne ici quelques-uns:
Amants.
Magistrats (juges, procureurs, notaires, etc.)5 sur 100
Médecins 10 sur 100
Universitaires { Maîtres d'étude 45 sur 100
{ Professeurs 5 sur 100
Officiers { Jusqu'à capitaine 95 sur 100
{ Au delà de capitaine 5 sur 100
Peintres 80 sur 100
Sculpteurs 50 sur 100
Musiciens 25 sur 100
Architectes 50 sur 100
Acteurs { tragiques 20 sur 100
{ ténors 60 sur 100
{ comiques 99 sur 100
Commerçants { Commis 95 sur 100
{ Chefs de rayon 25 sur 100
{ Patrons 5 sur 100
Hommes de { Journalistes 50 sur 100
lettres. { Auteurs dramatiques 20 sur 100
{ Romanciers 15 sur 100
{ Poètes 30 sur 100
{ Académiciens 1 sur 100
Agents de change 2 sur 100
Banquiers 2 sur 100
Chefs d'État (rois, présidents, ministres) 1 sur 10.000
Etc., etc., etc.
Il y aurait à dresser une liste contraire, qui serait celle des hommes ayant possédé le plus de femmes, et l'on trouverait que les professions les plus rebelles à l'amour désintéressé sont inversement les plus propices à l'autre amour. Il est probable que les banquiers et les médecins sont, par exemple, ceux qui ont eu le plus d'aventures. Mais la femme du monde qui se donne au richissime Salomon Mosé, parce qu'elle a une forte note à payer, ou la bourgeoise qui se laisse prendre par son docteur parce qu'il est audacieux, discret, habile, et qu'elle a besoin de son aide pour la direction de sa vie conjugale, ne cèdent ni l'un ni l'autre à un sentiment qui, de loin ou de près, ressemble à l'amour. J'ajouterai que la liste dressée plus haut, en l'admettant comme à demi vraie, porterait avec elle son enseignement consolateur. Elle prouve en effet que l'homme est d'autant plus aimé qu'il est moins haut dans la société. Vous, magistrat ou professeur, vous avez voulu l'honorabilité, la sécurité, le droit de censurer, de régenter, juger, condamner, vous l'avez, mais pas l'amour.—Vous, homme d'affaires, vous avez voulu la grosse fortune, la magnifique sécurité des dix millions, et le somptueux décor que comporte un luxe princier. Vous avez tout cela, mais pas l'amour.—Vous, ambitieux, vous avez voulu le pouvoir, vous l'avez, mais pas l'amour.—Vous écrivain, vous avez voulu la renommée, le chiffre: quatre-vingtième mille, sur votre dernier roman, les mots: deux centième représentation, sur les affiches, au-dessous du titre de votre pièce. Mais vous vous apercevez que votre maîtresse, en entrant dans votre lit, vient coucher avec votre réputation ou votre influence, tandis que le petit reporter anonyme qui se fait deux cents pauvres francs au Conservateur est aimé pour lui-même, ainsi que le peintre, l'officier, le jeune employé de nouveautés, tous gens qui n'ont pas la poche garnie, dont l'avenir est problématique; mais ils sont jeunes, insouciants, et pour eux l'amour est la grande affaire, comme pour l'académicien unique qui se rencontre toujours parmi les Quarante.—Cherchez celui d'aujourd'hui.—Il y a soixante-dix ans, cet académicien était tout bonnement le premier écrivain du siècle, ce mystérieux et passionné Chateaubriand, qui désertait l'Abbaye-au-Bois, sa femme, Mme Récamier, les Mémoires d'outre-tombe et les commissions, pour aller dans un petit restaurant, près du jardin des Plantes, se faire chanter du Béranger par une personne aimable, qui raconta ces déjeuners plus tard, en ajoutant: «Le reste du jour, le culte de deux vieilles femmes m'était une garantie de sa fidélité!»—Laissons de côté l'acteur comique, le triomphateur de la liste. C'est du magnétisme, un inexplicable pouvoir de sorcellerie, un envoûtement J'entends encore une jeune Anglaise, blanche comme un lis, dont elle avait la taille, une bouche idéalement triste, des yeux de songe, me dire à la première représentation du Luthier de Crémone, après avoir applaudi Coquelin à en déchirer ses gants:
—«Si vous saviez comme je souffre, quand il joue un personnage où on rit de lui....»
7° Par scrupule.—Si bizarre que puisse paraître ce phénomène aux yeux d'un enfant du siècle, l'homme qui reste chaste pour obéir à l'Eglise se rencontre de nos jours,—et très fréquemment en province. C'est d'ordinaire, comme tous les solides croyants, un garçon de nature forte, que le tempérament tourmente, et qui, vers la vingt-cinquième année, est devenu chauve et très rouge. Il est à la fois usé et congestionné par la tentation. On le marie. Et si par hasard sa femme devient malade ou meurt, la congestion revient à la face du pauvre mari, qui reste pourtant fidèle à cette épouse, qu'elle soit simplement alitée ou morte. Il entre dans la politique et devient un merveilleux agent électoral. Au temps jadis il eût été un héros des Croisades ou des guerres religieuses, un chevalier de Malte comme celui que le Giorgione a peint aux Uffizi, tournant son chapelet noir entre ses doigts, si mélancolique de foi profonde et de passions vaincues. Nos sensations comprimées nourrissent notre sentiment. La chair, une fois domptée, ajoute à notre âme. Mais combien savent cette grande loi de la vie morale, aujourd'hui?
8° Par froideur....
9° Par mauvais goût....
Mais le détail de ces catégories d'exclus serait infini. Si vous voulez examiner maintenant, parmi les individus de votre entourage, ceux qui doivent être rangés dans l'une ou l'autre des neuf classes que nous nous sommes contenté d'indiquer, vous apercevrez cette triste mais indiscutable vérité, que le nombre des civilisés mis en dehors de l'amour tel que je l'ai défini est incalculable. Vous vous expliquerez, par la même occasion, quelques phénomènes sociaux inintelligibles sans cette analyse: par exemple, l'extraordinaire sottise avec laquelle la plupart des hommes jugent les femmes, leur basse jalousie contre ceux qu'elles ont l'air de distinguer, l'importance ridicule qu'ils attachent au moindre semblant d'aventure, la férocité de leur mépris, ou plutôt de leur rancune, contre les amoureuses, la joie profonde qu'ils éprouvent à se mêler des intrigues galantes pour les brouiller, la félicité avec laquelle ils voient vieillir une jolie femme et leur allégresse à dire: «Ça y est; elle a reçu le coup de lapin...;» la bassesse de leurs plaisirs, qui attesterait seule par sa voracité grossière le peu de souvenirs délicats qu'ils ont au cœur; l'excès d'indignation qu'ils déploient contre l'amant coupable de s'être fait aider par une maîtresse,—ce qui, étant donnée l'opinion commune sur les beaux mariages, constitue une des plus joyeuses hypocrisies de notre honnête société;—bref, une quantité de menus faits qui découlent tous de cette loi plus générale:
V
L'homme qui n'a jamais été ou qui n'est plus aimé vit à l'état de colère permanente contre tous les amants.
Entre cette tumultueuse armée des Exclus et le groupe étroit des vrais Amants, se range la légion de ceux que j'ai appelés les Temporaires, mais que l'on nommerait avec plus de justesse et de simplicité à la fois: les faux hommes à femmes. Vous en rencontrerez en grand nombre parmi les attachés et les secrétaires d'ambassade, les auditeurs au Conseil d'Etat, les jeunes gens frais échappés de l'Ecole de droit et qui viennent d'entrer au Cercle. Ils abondent encore, pour descendre de quelques degrés l'échelle des élégances, parmi les employés de nouveautés et les étudiants. Le faux homme à femmes compte d'ordinaire moins de trente-cinq ans, plutôt vingt-huit ou trente. Il est nécessairement joli garçon et très correct dans sa tenue Tout dans sa personne exhale cette je ne sais quelle demi-grâce indéfinissable qui se traduit par le mot vaguement banal de «gentil». Les femmes disent aussi de lui qu'il est «distingué». Plusieurs années durant, ses rapports avec elles ont été de ceux que résumait devant moi un bourgeois qui se croyait délicat. Il professait: «J'ai dit à mon fils: Amuse-toi, mon garçon, c'est de ton âge; mais ménage ta santé, et mets toujours dans tes plaisirs une pointe de sentiment: ça te fera des souvenirs!.... Le faux homme à femmes a donc eu de gentilles maîtresses,—il est à base de gentillesse comme un savon est à base de tel ou tel parfum, et les moindres détails de sa vie en sont imprégnés.—Il les payait gentiment, d'après sa position, et elles lui servaient un gentil semblant d'amour, quitte à le tromper à chaque tournant de porte, pour cette raison profonde que donnait carrément Christine Anroux, la pire amie de Colette,—avant Aline,—lorsque je lui reprochais de trahir Elie Laurence, le plus délicieux de nos jeunes diplomates, pour des cabotins infâmes et des rouleurs abjects, de ceux que les filles désignent du terme expressif de paillassons:
—«Que veux-tu?» disait Christine, «Elie est très gentil, mais il me faut du vice, à moi, et il n'en a pas pour deux sous!...»
N'importe, malgré cette regrettable absence de vice,—ou peut-être à cause d'elle,—le jeune homme «bien gentil» fait rêver un jour quelque femme du monde romanesque ou bien une bourgeoise sensationniste,—ou bien encore une camarade de rayon, s'il est employé; une grisette, s'il est étudiant, la dernière grisette.—Il y a toujours cinq ou six filles par an pour jouer ce personnage dans le quartier Latin.—Voilà notre jeune homme de peu de vice promu à la dignité d'amant, sans qu'il s'en doute plus qu'il ne se doutait autrefois du caractère peu amoureux de ses amours. Si cette bonne fortune inattendue a pour théâtre le monde et pour héros le diplomate ou l'auditeur, les étapes en seront réglées comme les mesures d'un quadrille, depuis le premier rendez-vous jusqu'à la rupture. Il y a une autre étiquette pour ces histoires-là dans les régions plus simples de l'étudiant et de l'employé. Là, il est de règle de se faire des scènes, de s'allonger des soufflets, de s'écrire des lettres d'outrage. Puis, toutes ces tempêtes dans un bock—la brasserie sert de cadre habituel à ces amours—se terminent alla buona, comme disent les sages Italiens. Ce qu'il y a d'ailleurs de commun entre le diplomate et l'employé, l'étudiant et l'auditeur, c'est que ni les uns ni les autres n'ont rien compris à leur propre aventure. C'est là le trait essentiel du faux homme à femmes. Il est aimé. Pourquoi? Il ne le sait pas. Il cesse d'être aimé. Pourquoi? Il ne le sait pas davantage. Il assiste à sa chance. Il ne la gouverne pas. Il en résulte que, s'il tombe sur une créature dangereuse, tout lui arrive, comme à un mauvais écuyer auquel on ferait cadeau d'un cheval de sang difficile et un peu en l'air. Le faux homme à femmes est député; il a besoin de considération. Un affreux scandale éclate sur lui qu'il n'a pas prévu, qu'il se trouve incapable d'empêcher. Il porte un des grands noms de France, avec de belles rentes, une existence bien simple, bien aisée. Il s'arrange pour recevoir de sa maîtresse un coup de couteau ou une potée de vitriol. Un procès a lieu, des brochures sont écrites pour ou contre le droit des femmes à la vengeance. Comme il a de l'honneur et de la délicatesse, le faux homme à femmes ne charge pas son ancienne amie: elle est acquittée, et lui, blessé, compromis, avec une vie bouleversée pour des années, et tout ce désastre parce qu'il n'a ni compris la créature devant laquelle il se trouvait, ni inspiré à cette créature des sentiments profonds, de ces sentiments que, même délaissée, une maîtresse garde au cœur et qui la rendent bonne pour toujours à celui qui sut la remuer ainsi. Vous rappelez-vous l'affaire Fenayrou? Il y avait là un excellent exemplaire du faux homme à femmes, ce malheureux pharmacien Aubert. Il avait été, durant des mois, l'amant de Mme Fenayrou. Le mari apprend que sa femme l'a trompé. La jalousie agit sur lui à l'état d'image impure. Elle l'exalte. Il revient à cette femme, il s'en empare avec une simplicité brutale de mâle primitif qui la dompte aussitôt. Il lui ordonne de fixer un rendez-vous à l'ancien amant, pour l'assassiner. Aubert accepte, sans défiance aucune, tant il connaissait peu cette maîtresse dont il avait pourtant reçu de l'argent.—Fiez-vous donc aux apparences!—On l'assomme et on le noie, ligoté dans du plomb, comme vous savez. Il avait si peu gravé son image dans le souvenir de la dame qu'à l'audience elle n'a pas trouvé une larme, pas un mot de regret pour sa victime. Et les exclus de s'écrier en chœur: «Voilà ce que c'est que d'être l'amant d'une femme mariée!» Sans ajouter: «Quand on n'est pas fait pour être un amant.»
Les choses se passent d'ordinaire avec plus de bonhomie. La vie ressemble à un volume de Labiche interfolié avec du Shakespeare. Fort heureusement, il y a cent pages de vaudeville pour une de drame. Et tout finit par des chansons, comme dans la Folle Journée,—ce qui veut dire simplement que le faux homme à femmes se marie le plus souvent vers sa trente-sixième année, quand l'âge des bonnes fortunes commence à passer, persuadé qu'il connaît les femmes, qu'il connaît la vie et que le sort d'un George Dandin n'est pas fait pour lui. Le diplomate est devenu premier secrétaire, l'auditeur, maître des requêtes. Ils épousent dans leur monde une jeune fille élégante et fine, car ils gardent dans leur mémoire un joli frémissement de dessous parfumés, et ils ont déjà trop goûté à la femme de plaisir pour ne pas caresser en imagination le rêve d'un mariage qui unisse le charme de la galanterie aux sécurités de la vertu, un pot-au-feu cantharidé! L'étudiant, lui, revenu dans sa ville natale, épouse n'importe qui, pour la dot, et l'employé de nouveautés fait de même. C'est alors, dans cette épreuve de mariage, qu'apparaît leur inexpérience foncière. Le souvenir de leur passé ne leur sert qu'à être un peu plus maladroits, un peu plus gauches que s'ils avaient gardé, avec leur fleur d'innocence, ce fonds de naïveté pure qui est une force puisqu'elle suppose une réserve sérieuse de forces! S'ils ont épousé une niaise, au lieu de la former, ils se laissent déformer par elle, et vous qui avez connu un célibataire pratiquant, fringant, froufroutant, aimé de celle-ci, aimé de celle-là, vous vous retrouvez en face d'un Prudhomme solennel qui vous dit: «Tu verras, quand tu seras marié!» avec une componction béate. Si c'est une femme de tête et honnête sur qui le Temporaire est tombé, elle le gouverne, et tout est pour le mieux. Mais si la destinée veut qu'il rencontre une personne qui ait dans son être le plus petit grain de bovarysme, avec quel soin jaloux il cultive ce grain et le fait lever! Comme il se sert des idées fausses acquises dans ses bonnes fortunes d'autrefois pour être avec certitude et célérité ... ce que vous savez!—J'ai suivi de près quelques-uns de ces ménages où le mari, ancien viveur de l'espèce des faux hommes à femmes, se donnait une peine du diable afin de ne pas manquer le Minotaure, et voici les conseils que je crois pouvoir soumettre au lecteur désireux d'étudier sur lui-même les sensations de Sganarelle,—comme nous le disait, pour excuser son mariage, après des serments sans fin de ne jamais se marier, un jeune romancier de l'école du document:—«Si ma femme me trompe, j'en profiterai pour peindre un mari trompé d'après nature....» C'est beau, la conscience littéraire!
Recette-pour l'être.
La première condition pour l'être est de vous marier avec la ferme volonté de ne pas l'être,—parce que vous en avez fait. Vous commencerez, à peine fiancé, par bien vous rappeler vos succès de jeune homme et par en tirer quelques enseignements pratiques, que vous appliquerez, dès les premiers jours, à votre jeune femme. Vous vous empresserez de lui apprendre tout,—afin qu'elle n'ait plus de curiosités. Vous la mènerez, suivant votre fortune, dans les petits théâtres ou au café chantant, dans les cabinets particuliers de restaurant, au bal de l'Opéra, ou dans les guinguettes de banlieue et aux Folies-Bergère. L'essentiel est que vous vous trouviez avec elle dans des endroits où vous êtes venu, comme garçon, et que vous le lui laissiez entendre très clairement. Vous profiterez de l'occasion, et vous lui raconterez quelques-unes de vos amours, arrangées pour la circonstance. Vous aurez soin par exemple d'indiquer que plusieurs de ces mystérieuses maîtresses étaient mariées. Il importe que votre jeune femme perde peu à peu ce préjugé de son éducation bourgeoise que prendre un amant est une chose rare, presque monstrueuse. Vous ne négligerez donc pas, ce qui fera d'ailleurs valoir votre connaissance de la vie, de lui dénoncer les intrigues galantes qui s'agitent autour de vous dans votre société, et qu'elle pourrait ne pas voir. Partant du principe que la mère et les amies d'enfance d'une femme sont ses alliées naturelles contre le mari, vous la séparerez le plus vite possible de son sage milieu de jeune fille. Vous ne négligerez pas de la détacher de l'Eglise, en vertu de cet axiome qu'un mari doit être le confesseur de sa femme, et d'ailleurs parce que vous êtes un esprit fort «qui ne donne pas dans ces godants-là». Vous vous séparerez vous-même de vos amis et de vos camarades de jeunesse, surtout des plus intimes. Ils n'auraient qu'à garder assez d'honneur pour respecter votre passé commun dans celle qui porte votre nom. Vous choisirez vos nouvelles relations parmi des ménages analogues au vôtre,—de très jeunes mariés que vous connaissez à peine, avec leurs très jeunes femmes que vous ne connaissez pas du tout. Vous serez bien sûr ainsi d'activer la anamorphose complète de la jeune fille que vous avez épousée. Vous ne manquerez pas de vous montrer goulûment amoureux d'elle pendant les premières années, ni de suivre, une fois obtenus le garçon et la fille réglementaires, les honnêtes préceptes de Malthus, ce qui vous amènera, vers quarante-quatre ou quarante-cinq ans, à un état de fatigue nerveuse très propice à la pleine réussite de votre œuvre. A votre première attaque de gastrite ou de rhumatisme, d'entérite ou d'anémie, vous vous laisserez simplement aller à votre instinct naturel et à cette préoccupation anxieuse de la santé qui décèle les égoïstes lâches. Si vous n'oubliez pas de choisir cette période pour transformer définitivement votre femme en lui montrant une humeur de dogue, un despotisme inégal et irraisonné, une jalousie insultante;—si vous avez soin aussi de resserrer les liens qui vous unissent aux jeunes ménages maintenant un peu mûrs, comme le vôtre, dont j'ai parlé;—si vous vous hâtez d'envoyer votre fils interne au collège, dès ses huit ans, «pour lui tremper le caractère;»—enfin si vous ne dédaignez pas quelques petits procédés accessoires, tels que de chicaner votre femme sur ses dépenses de toilette intime, maintenant que vous n'en profitez guère, d'ouvrir ses lettres, de l'interroger amèrement sur l'emploi de sa journée,—vous avez pour vous, comme on dit, quinte et quatorze en main au noble jeu du Ménélas. Et quand vous apprendrez que votre femme vous trompe depuis des années avec le mari de sa meilleure amie,—celle du premier ménage,—ou avec un des cousins de cette meilleure amie, ou avec un célibataire que vous avez vu trois fois, ou avec un autre que vous n'avez jamais vu, vous pourrez vous rendre cette justice que l'amant de votre femme vous doit son succès, et que vous triomphez dans sa personne, grâce à l'expérience acquise durant vos bonnes fortunes de garçon. Vous seul avez planté, greffé, cultivé, enrubanné le noble et fier appendice, comme eussent dit gaiement nos pères, dont s'orne votre front, et à l'ombre duquel vous pouvez reposer comme le héros du poème:
Je vous souhaite, moi, de dormir beaucoup à l'ombre de votre ramure, vous l'avez bien gagné après un si dur labeur.
Nous voici enfin face à face avec Lui, le vrai, l'unique, ce personnage incarné par la légende dans le type fascinant de don Juan,—l'Amant, pour l'appeler de son vrai et simple nom. Il y a deux sortes de traits à marquer dans cette figure:—ceux qui sont les siens aujourd'hui, comme ils l'étaient hier, comme ils le seront demain;—ceux qui datent, qui le constituent moderne et qui mériteront une méditation à part. Parmi les premiers de ces traits, il en est un très particulier,—mais on ne saurait trop y insister pour prouver combien l'amour est une force de la nature, incompréhensible et ingouvernable.—Le véritable homme à femmes est toujours aimé. Il l'est à quinze ans, et il s'appelle Chérubin. Il l'est à vingt, à trente, à quarante, et vous pouvez, suivant le cas, lui donner le nom de tous les jeunes premiers de tous les romans et de toutes les pièces. Il l'est sur le bord de la vieillesse, comme le baron Hulot. L'on en peut citer, entre autres exemples historiques, le premier Lauzun et Richelieu, ces deux héros de séduction de l'ancien régime. Ils furent bien réels, ceux-là, bien vivants, ils ne comptent point parmi les fantaisies des écrivains. Ce ne sont que deux types illustres de cette race Juanesque qui continue de se reproduire indéfiniment. Je me souviens d'avoir rencontré en Italie le prince Nicolas Wérékiew, un grand seigneur russe âgé d'au moins soixante ans qui aurait pu rivaliser avec ces deux célèbres vieillards. Il était blanc comme neige, avec de vagues reflets blonds qui doraient encore sa moustache, et il ne cherchait à dissimuler son âge par aucun artifice de toilette. Il faut ajouter qu'il n'avait pas perdu un pouce de sa taille de garde-noble, qu'il était mince et souple comme un jeune homme, que son rire montrait une rangée de dents très blanches, que ses yeux bleus y voyaient de tout près et de loin, sans aucune lunette, enfin qu'il donnait, même à son âge, l'impression d'un superbe animal humain. Sa première histoire datait de 1843,—elle fit assez de tapage à l'époque pour qu'il dût partir de Pétersbourg dans les vingt-quatre heures. Il avait été trouvé trop charmant en trop haut lieu. Je l'ai connu en 188-, à Pise, où l'avait appelé une mourante, la pauvre lady Florence Wadham, que je vois toujours, avec son idéal visage de poitrinaire blonde. Elle avait vingt-cinq ans, se savait condamnée, et elle n'avait pas voulu partir sans dire adieu au seul homme qu'elle eût jamais aimé. Il n'y avait pas huit jours que le prince était à Pise, et la marquise Branciforte y débarquait. C'était la maîtresse actuelle, une des plus belles Italiennes que j'aie rencontrées, le profil d'une médaille de Syracuse, avec des yeux noyés, une pâleur ambrée, une chevelure d'un noir mat et la stature d'une déesse. Folle de jalousie, elle venait se convaincre que sa rivale était bien mourante, et le prince n'éprouvait pas le moindre embarras entre ces deux femmes qui n'auraient pas osé se plaindre devant lui, ni l'une ni l'autre, de peur de lui déplaire. Il ne semblait pas soupçonner lui-même l'immoralité de sa propre conduite, ni qu'il était marié, quelque part, en Europe, ni que son fils aîné devait bien avoir trente ans. Mais c'est là un second trait de l'homme d'amour. Il ignore tout scrupule quand il s'agit d'aimer et d'être aimé. S'il est dans une carrière quelconque, il sera toujours prêt à sacrifier ses devoirs et ses intérêts à un rendez-vous avec la reine du moment. Il fera comme ce sous-officier qui, l'année dernière, offrait à un ministre étranger de lui vendre le secret de fabrication d'un nouveau fusil pour donner des bijoux à sa maîtresse. Il lui arrivera, comme à mon camarade André Mareuil, de bouleverser une situation acquise et tout son avenir pour une femme rencontrée il y a cinq minutes. André était chroniqueur dans un journal du boulevard,—ci quinze cents francs par mois pour deux articles par semaine. Il tenait le courrier dramatique dans une autre feuille,—ci huit cents francs. Il y avait seize mois déjà que durait cette situation, et André, que nous avions vu autrefois si fou, couvert de dettes, saisi, affolé de désordre, nous semblait définitivement classé parmi les bons ouvriers de lettres qui acceptent la copie comme un métier et se font une vie aussi facile que sûre. Le directeur de son premier journal le prie d'aller, pour un article à sensation, causer avec une célèbre Impure qui revenait d'Egypte. Elle pouvait donner quelques détails intéressants sur un personnage politique alors en vedette. André arrive chez la dame. Il dînait à sept heures avec deux confrères, puis tous les trois se rendaient à une première des Français. Quatre heures sonnaient. Notre ami dit à son fiacre de l'attendre. Une demi-heure de conversation,—une heure et demie pour la chronique,—le reste pour s'habiller et passer au journal, puis du journal chez lui. Ses minutes étaient comptées. On l'introduit dans un salon encore garni de ses housses, les murs presque nus. La maîtresse de la maison paraît. Ces deux êtres reçoivent à la fois le coup de foudre. André oublie son fiacre, son dîner, son article, la première représentation. Il envoie prendre, dans l'hôtel où il occupait un appartement, une valise, quelques chemises, un costume; et il part, le soir même, pour une campagne que la dame possédait près de Fontainebleau. Il y resta six mois sans même avertir ses deux journaux, qui le remplacèrent dans la semaine, sans écrire à un seul ami, sans régler sa note à son hôtel, où ses papiers, ses livres et sa garde-robe étaient demeurés en gages,—bref, sans penser à rien, sinon qu'il n'avait jamais été aimé comme cela. Et voici le plaisant, la veille au soir, nous avions causé ensemble longuement; il m'avait raconté son projet d'une installation nouvelle et définitive. Il avait un peu d'argent d'avance, du crédit chez un tapissier.
—«Que veux-tu,» me dit-il plus tard quand je lui rappelai ses sages résolutions, «je voulais me mettre dans mes meubles, je me suis mis dans les siens....»
Ce mot fut jeté avec une grâce qui en sauvait le cynisme, la grâce-fille des hommes trop aimés. Je n'eus pas le cœur de lui en faire honte. Je sentais si bien qu'il avait accepté de loger chez sa maîtresse, et d'y vivre une demi-année, comme il l'eût installée dans un hôtel en dépensant deux millions pour elle, s'il les avait eus, avec cet oubli de l'argent, avec cette insouciance absolue du tien et du mien qui fait absoudre ces bohémiens galants de tant de fautes. Aussi est-ce un grand malheur pour un de ces amants professionnels de n'être pas né riche. Les femmes ont vite fait de le corrompre. Elles, non plus, quand il s'agit d'amour, ne tiennent aucun compte de l'honneur et de la morale. Elles ne connaissent pas de plus profond, de plus intime plaisir que d'entretenir celui qu'elles aiment, non point, comme on l'a dit, pour avoir quelqu'un à mépriser, mais tout au contraire pour l'adorer davantage. On l'a bien vu, lors de l'affaire Pranzini, aux efforts désespérés que tenta sa vieille maîtresse pour sauver cette «tête charmante», comme disait Racine. Si abominable que fût ce scélérat, malgré son crime et son infamie, il était resté pour elle l'Amant. Que dis-je? pour elle? Il l'était resté pour d'autres femmes, témoignant ainsi par un exemple aussi saisissant que monstrueux du pouvoir que le mâle d'une certaine sorte exerce sur le féminin,—pouvoir que la pire ignominie dégrade sans le détruire! Je parlais tout à l'heure du pharmacien Aubert, cette victime. Comparez, pour mieux apprécier la différence entre le faux homme à femmes et le vrai, sa piteuse figure à la physionomie de l'assassin de la pauvre Marie Regnault. Quelle maestria dans ce dernier! Quelle certitude! Quel frémissement de curiosité autour de lui! Quelle fidélité dans le dévouement inspiré! A l'heure présente, je gagerais que cet ancien courrier de sleeping-car est pleuré dans plus d'un lit. On le revoit dans des rêves, on bénit les nuits où il est venu montrer au regard de ses veuves ce corps dont plusieurs journaux—c'est un respectable privilège que la liberté de la presse!—ont cru devoir donner la description pour satisfaire leurs lectrices, et qui lui avait valu ce nom prodigieux de «chéri magnifique ...» de la part d'une de ses inconnues! Car il a eu des inconnues, l'affreux égorgeur d'enfants, comme Mérimée, comme Balzac, comme lord Byron....—O ironie de la gloire qui confond dans les mêmes triomphes le pur génie et l'abjecte crapule!
N'exagérons rien et n'outrageons pas les femmes en prétendant que, pour les séduire, il suffit d'être un Alphonse doublé d'un Hercule. Pour ce qui est du dernier point, le contraire serait plus exact. Parmi les hommes à bonnes fortunes que j'ai bien étudiés physiologiquement, tantôt avec envie, tantôt avec dégoût, toujours avec curiosité, huit sur dix étaient plutôt nerveux que musclés, plutôt minces et souples que robustes et athlétiques. Mais ils avaient tous ce fond de tempérament où gît la force vitale. Ils mangeaient et digéraient supérieurement. Ils avaient aussi cette indéfinissable faculté d'adaptation du mouvement qui est l'adresse. Presque tous possédaient quelque talent tout physique: bien danser, bien monter à cheval, bien jouer à la paume, bien tirer des armes. En vertu de cette même agilité corporelle, ils étaient admirablement habillés, ou ils en avaient l'air, sans d'ailleurs s'en occuper davantage. L'élégance qui distingue l'Amant professionnel ne réside en effet ni dans la coupe d'un vêtement ni dans le choix d'une étoffe. Elle résulte d'une espèce de grâce animale qui ne s'apprend pas et que les années n'enlèvent guère, témoin le plus fameux des Amants de ce siècle, le seul peut-être qui ait cumulé une existence d'homme d'amour, d'homme de pensée et d'homme d'action: Lamartine, adorable séducteur qui demeura superbe d'allure jusqu'à la fin, et à travers quelles dégradations! Vous aurez beau être habillé, chemisé, botté par les meilleurs faiseurs, chapeauté, ganté, cravaté et blanchi à Londres, manicuré, massé, rasé et peigné par les artistes les plus en renom, les femmes diront de vous, si vous n'êtes pas né Amant, un simple: «M. X——, oui, il est très soigné.» Et ce sera tout. Voilà qui prouve la profondeur d'un mot naïf qui nous amusa tant, le spirituel poète François C—— et moi, quand nous l'entendîmes. Nous causions avec un secrétaire de théâtre d'une triste aventure: une comédienne distinguée, soudain ruinée, à quarante ans passés, pour avoir confié toutes ses économies à un jeune coulissier dont elle était folle. Il était parti avec les quatre cent mille francs, laissant là sa maîtresse, qui ne porta même pas plainte en justice. Nous admirions comment le personnage avait pu duper de la sorte une femme de cet âge et de cette expérience:
—«Ah!» dit le secrétaire avec conviction, il était doué!...»
Parmi ces dons, quelques-uns si dangereux, quelques-uns si séduisants, il en est un sans lequel tous les autres ne serviraient de rien. C'est le tact. Mais le tact de l'homme à femmes est quelque chose de très particulier,—presque un organe, comme les antennes chez les insectes,—presque un instinct, car l'éducation n'y ajoute guère. Cet homme, par exemple, du premier coup d'œul, juge exactement quel degré de chance il a auprès d'une femme à laquelle il est présenté. Il sait qu'il y a, de par le monde et la demi-monde, toute une classe à laquelle il doit plaire et toute une classe à laquelle il ne plaira jamais, quoi qu'il fasse. Il dira mentalement, ou tout haut, comme faisait le même André Mareuil quand nous nous promenions ensemble dans Paris: «Celle-ci est pour moi, celle-là, non....» Et, en pensant ou parlant ainsi, le véritable Amant se trompe rarement. Il procède par intuition et par analogie, un vertu de cet axiome:
VI
Chaque femme n'aime jamais qu'un seul et même homme.
Seulement ce type d'homme que cette femme porte dans le coin le plus mystérieux de sa rêverie, où donc en trouver la réalisation vivante et aimante? Et la femme cherche. Elle croit avoir trouvé et prend un amant. Cet amant ressemble bien à l'homme qu'elle rêve, par quelques côtés,—par d'autres, non. Le jour où la femme constate cette dissemblance, le charme est rompu. Elle cherche ailleurs. Mais son inconstance est une constance, son infidélité une fidélité. Elle croira voir dans son second amant l'homme idéal qu'elle a cru voir dans le premier,—exactement le même. Et cela va du moral au physique, si bien qu'en comparant les photographies des divers «caprices» d'une fille ou d'une grande dame,—j'entends les caprices vrais,—on demeure étonné de la fixité de ces âmes soi-disant mobiles. Elles ne sont qu'enthousiastes tour à tour et dégoûtées, mais toujours pour les mêmes raisons. Le véritable homme à femmes, qui sait l'histoire de presque toutes les personnes de son entourage,—ses maîtresses l'ont renseigné,—sait à un nom près quels amants la femme qu'il rencontre a eus avant lui, et, si elle n'en a pas eu, par qui elle se laisse plus volontiers approcher. Cela lui suffit pour savoir de même ce qu'il peut et doit espérer. Il voit cette femme deux fois, trois fois, et il devine avec une exactitude mathématique à quelle phase elle en est de son existence, si elle est heureuse ou malheureuse, occupée ailleurs et contente, lassée ou libre,—toutes observations qui nuancent à l'infini la direction, l'intensité, la forme et la marche de sa cour.
Dans cette cour même, le tact de l'Amant professionnel se manifeste par des nuances encore, mais qui le différencient radicalement du frôleur, du toucheur, du plongeur, toutes variétés de l'homme à prétentions qui n'est jamais aimé. Il ne se permettra pas volontiers, par exemple, une de ces indiscrétions de manières dont les personnages en question sont coutumiers: baiser un bras un peu trop au-dessus du coude, tapoter trop longuement une main qui s'abandonne, prendre un pied qui s'avance sur un tabouret dans son soulier brodé et son bas de soie à jour, guigner d'un œul allumé une poitrine charmante et pencher la tête pour en mieux saisir les contours. Qui de nous n'a vu de soi-disant hommes à succès se livrer à ces vagues et puériles délices, témoignant ainsi qu'ils n'avaient jamais eu une vraie maîtresse, par leur ignorance de ces deux axiomes élémentaires en amour:
VII
Toute caresse sans conséquence risque de diminuer votre pouvoir sur une femme.
VIII
Une femme passionnément éprise peut seule pardonner une familiarité physique devant témoins. Encore en est-elle toujours un peu blessée.
Si vous aimez et si vous tenez les yeux ouverts malgré cet amour, ne le redoutez pas, le familier, mais bien plutôt le personnage parfaitement élevé, qui s'approche de votre maîtresse avec un visible respect, et de vous avec des formes irréprochables. Observez son œul discret et fin, entre ses paupières un peu bridées. Remarquez comme votre maîtresse, qui plaisante si aisément, si gaiement, avec l'un et avec l'autre, prend une nuance de sérieux rien que pour offrir à celui-là une tasse de thé. Parlez de lui avec elle et voyez comme elle s'attache aussitôt à endormir votre jalousie, elle qui d'ordinaire s'amuse à l'éveiller. «Ce qu'il y a de charmant avec M. N——» vous dira-t-elle, «c'est qu'on voit si bien qu'il sait que je suis à vous....» Je l'ai entendu, ce mot, voici des années, et j'y ai cru! Deux ou trois phrases comme celle-là, et la présence de plus en plus fréquente de M. N—— chez votre amie, sans qu'il semble faire aucun progrès dans son intimité,—vous pourrez être convaincu que votre bonheur, ou ce que vous appelez de ce nom, court un très grand risque, et convaincu aussi que vous êtes en présence du véritable homme à femmes. C'est son procédé. Avec lui, un minimum de drame, de scandale et d'étalage. Il n'opère qu'à coup sûr et dans le tête-à-tête. Sur quoi, si vous appartenez à la catégorie des «combinaisons financières», ou «mondaines», ou «littéraires»,—il en est de tous ordres,—c'est-à-dire si vous n'êtes pas aimé pour vous-même, soyez raisonnable, on vous gardera. Votre rival a trop de tact pour demander qu'on vous sacrifie. Mais n'essayez pas de lutter contre lui. Si vous appartenez au groupe des faux hommes à femmes, ne luttez pas non plus. Passez la main avec grâce. C'est la seule manière de garder l'amitié d'une ancienne maîtresse, quand elle vaut la peine qu'on reste son ami. Si vous êtes vous-même un amant de la véritable espèce, passez la main encore. Vous devez savoir qu'aucun homme d'amour ne s'occupe d'une femme sans y avoir été encouragé. Concluez-en que votre maîtresse aguiche votre rival. Par conséquent il faut déménager, sous peine d'essuyer tous les plâtres de la petite maison où vous aviez niché votre cœur et qui est en train de s'écrouler. Malheureusement, ce passage de main est quelquefois difficile. L'amour-propre de l'homme s'y oppose, et, qui pis est, celui de la femme. Elle veut bien vous trahir et vous mettre à la porte. Elle ne veut pas que vous prévoyiez sa trahison et que vous la preniez de vous-même, cette porte. Et puis il arrive que l'on aime encore au moment où l'on n'est plus aimé. Tâchez cependant de partir, même amoureux, en vous souvenant de ce principe:
IX
Un bonheur qui a passé par la jalousie est comme un joli visage qui a passé par la petite vérole. Il reste grêlé.
Les amants supérieurs préféreront toujours le chagrin immédiat de l'abandon à cette avilissante et indéfinie douleur du soupçon. Mais toutes les supériorités sont rares, et la supériorité sentimentale plus que toutes les autres.
—«Tu ne peux pas comprendre ça, papa, tu n'es pas assez fin de siècle [1].»
Cette phrase dédaigneuse se prononçait dans une salle à manger d'un délicieux appartement de la rue François-Ier, toute garnie de tapisseries à personnages représentant des scènes d'auberges, d'après Téniers. La mère du jeune homme qui parlait ainsi était absente. Nous achevions de déjeuner, le père, le fils et moi: le père, grand et fort, un vrai type d'homme du second Empire, fils d'un paysan, un self made man, comme disent les Anglais, avec de gros os, de larges mains, une immédiate hérédité de rudes travailleurs dans ses larges épaules et son teint rouge; le fils, long et maigriot, ayant déjà dans son torse étriqué, dans sa pâleur, dans ses muscles appauvris, cette espèce d'épuisement sans aristocratie qui se produit dès la troisième génération dans notre bourgeoisie issue de la glèbe.—Cela n'empêche pas nos politiciens, qui se soucient du problème de la race autant que de leur premier programme, de s'extasier sur la société contemporaine et de considérer comme un progrès l'universelle accession du peuple à cet épuisement. Ils n'ont jamais compris qu'en mettant quelques obstacles au passage des classes les unes dans les autres on ne fait arriver que les familles vraiment dignes de primer. C'est rendre service aux autres que de les maintenir dans la modestie de leurs habitudes.—Quand cette belle phrase fut tombée de cette jeune bouche, le père et moi, nous nous regardâmes, et nous devînmes tristes au lieu de sourire; lui, parce que ce gommeux, dévirilisé déjà, était son fils; et moi, parce que j'avais encore, en ces temps-là, l'observation amère, un des ridicules pédantismes de l'époque, dont je ne suis pas assez guéri. Nos, aïeux-y voyaient aussi avant que nous dans la sottise et l'infamie humaines. Seulement, ils savaient raconter gaiement leur misanthropie. Et elle était si gaie, je le comprends aujourd'hui, la mine de cet évidé à monocle, jetant par-dessus bord sa vieille baderne d'honnête homme de père,—lequel avait plus de jeunesse dans son petit doigt que l'autre dans toute sa personne! Puis la formule était excellente et digne de faire fortune. Elle marquait bien qu'il y a en France une nouvelle poussée depuis la funeste guerre, de nouveaux venus et qui s'installent dans la décadence nationale avec sérénité, presque avec verve. Et moi, sur le point de rechercher quelques-uns des traits qui, dans la grande espèce des amants, distinguent l'amant actuel, à la date du jour et de l'heure, je me souviens de l'aimable évidé, et je l'entends qui ricane: «Non, ce n'est pas encore assez fin de siècle....» Ce n'est pas faute, enfant dégénéré, d'avoir regardé à la loupe le progrès que le cancer parisien a fait dans ton cœur. Hélas! Je devrais ajouter, dans nos cœurs.
Ce sont toujours les mêmes qui sont Amants, disais-je ou à peu près dans la Méditation III, pour faire pendant au mot célèbre: «A la guerre, ce sont toujours les mêmes qui se font tuer.» Or, ce qui constitue l'Amant, par-dessous l'enguirlandage des théories romanesques ou cyniques,—c'est le Sexe. Pour bien définir la nuance des sentiments que les hommes dont l'amour est l'unique affaire éprouvent auprès d'une femme, c'est leur histoire sexuelle qu'il faudrait établir. Un laboureur, nourri de lard, de fromage et de pommes de terre, qui peine tout le jour, qui n'ouvre jamais un livre, quand il est assailli par la puberté, comme une bête, vers ses dix-huit ans, peut-il être comparé à ce que nous étions, vous ou moi, à cet âge où notre innocence valait à peu près celle d'un capitaine de hussards? J'ai parlé du lard, du fromage et des pommes de terre, car ce n'est pas seulement le plus ou moins de pratiques amoureuses qui modifie l'instinct sexuel, c'est la nourriture et c'est la boisson, c'est les occupations et c'est l'air respiré. L'ouvrier qui travaille le caoutchouc perd sa virilité par la seule influence du sulfure de carbone, et celui qui fabrique des allumettes, par celle du phosphore. Voilà deux cas extrêmes d'un fait constant. L'hérédité apparaît aussi comme un puissant modificateur de cet instinct. Entre la fille d'un père chaste et celle d'un père qui a vécu, entre le fils d'une honnête femme et le fils d'une femme galante; il y a la même différence qu'entre les enfants d'un goutteux et ceux d'un phtisique.... Imaginons maintenant le jeune homme d'aujourd'hui, que la nature destine à jouer le rôle d'Amant, et suivons les étapes de sa sensualité, en tenant compte de ces quelques réflexions qui ne sont qu'un commentaire du vieil adage: «Totus homo semen est....» lequel correspond à cet autre: «Tota mulier in utero....» Je laisse au lecteur le soin de traduire ces deux petites formules à mes lectrices, s'il en est qui aient pu supporter l'atmosphère de laboratoire répandue à dessein sur ces Méditations, pour en écarter le public à qui elles pourraient nuire.
Le futur Amant vient d'entrer dans sa dixième année. Des deux animaux qui vivent en nous, celui qui se nourrit, celui qui se reproduit, le premier seul fonctionne en plein travail. Le second sommeille. C'est le moment où d'ordinaire les parents mettent le petit garçon interne au lycée. Si le père est occupé, il a trop de soucis en tête pour suivre l'éducation du fils. S'il n'est pas occupé, il a trop de soucis encore, entre le cercle et le théâtre, les visites et ses maîtresses. Et puis, où prendrait-il les éléments d'une éducation qu'il n'a pas reçue lui-même? Quant à la mère, elle doit tenir sa maison, ou, pour peu qu'elle soit riche, elle est, elle aussi, huit fois sur dix, très «fin de siècle»; et du jour où l'enfant cesse d'être un joli objet qui marche, une poupée à parer, pomponner, friser, déshabiller, rhabiller, à quoi lui servirait-il, d'autant plus qu'il n'est pas toujours commode à faire taire? L'autre jour, un monsieur aux yeux de qui elle se pose en madone arrive à la maison, s'assied sur une chaise, et, la trouvant peu solide, change de siège: «C'est Seldron qui l'a cassée,» s'écrie l'enfant. «Pourquoi ne vient-il plus, dis, maman?...» Ledit Seldron est un grand et gros homme de quarante ans, taillé en portefaix, qui a été l'amant de la dame pendant plusieurs années, et dont le postulant actuel a la naïveté d'être jaloux,—dans le passé. C'est des paroles à la suite desquelles une Parisienne de 1885, 6, 7 ou 8 sent en elle pour son fils les entrailles de Médée. Et voilà pourquoi l'ex-enfant-bibelot, comme un humoriste appelle les garçonnets riches dont la vitrine est un coussin de coupé ou un fauteuil de salon, se trouve soudain transformé en un potache qui, à dix ans, se lave à peine et mange ses ongles, à onze, fume dans les cabinets des cigarettes de copeaux, chante à douze des chansons de corps de garde, et, vers treize ou quatorze, entreprend sur lui-même et sur ses camarades quelques études pratiques de physiologie comparée.
Je ne voudrais pas les exagérer, ces vices du potache, ni leur donner une importance plus grande que les intéressés eux-mêmes. Tous les pères les connaissent, sinon toutes les mères, et comme ils continuent d'envoyer leurs fils dans les internats de l'Université,—réservons toujours les maisons religieuses, où la confession corrige tout,—ils ont accepté cela, comme la coqueluche, la rougeole et le vaccin. D'ailleurs, j'ai vu comment furent accueillis par la critique ceux de mes confrères qui, dans leurs livres, ont paru s'intéresser avec passion à ce problème évidemment grotesque:—la pudeur des enfants. Soit, le potache perdra toute pudeur. Dès seize ans, il soignera quelque maladie honteuse, de celles qui fournissent l'occasion à un concours de réclames en plusieurs langues, sur certaines murailles, ce qui donne, entre parenthèses, une étonnante idée du cosmopolitisme galant des Parisiennes, et il en sera fier comme d'une belle action. Cela l'initiera de meilleure heure à la vie. Il verra s'établir autour de lui des liaisons entre grands et petits, les unes légères, d'autres sérieuses, avec cadeaux et demi-entretien; d'autres avec accompagnement de vers et de prose. Cela ne le préparera-t-il pas aux liaisons d'un autre ordre qu'il trouvera dans le monde? Il chantera des chansons obscènes. Tant mieux, il est mûr pour la caserne et le service obligatoire, cette initiation que le patriotisme parlementaire impose à toute la jeunesse, les futurs prêtres y compris; et nos législateurs ont oublié de se demander ce que représente de destruction sociale la promiscuité militaire sans foi religieuse ni morale d'aucune sorte. Il s'agit d'abord de n'avoir pas une armée de prétoriens, n'est-ce pas? Le collégien se livrera sur lui-même à de vilaines pratiques. Ce sont de petites malpropretés qui passent, et puis, êtes-vous sûr que ce soit même vrai? La surveillance du collège est excellente, les maîtres d'étude choisis avec soin; le proviseur est officier de la Légion d'honneur. On a fait beaucoup depuis quelques années pour assainir les internats....
Comme c'est beau, l'optimisme; et quelle force! Elle m'a toujours manqué, et je le déplore. Ainsi, quand je vois passer un troupeau de collégiens en tunique, au lieu de me féliciter sur la bonne organisation de notre démocratie qui assure à ces tendres élèves un enseignement vraiment rationnel, j'ai la malheureuse idée de voir leur père en train de s'amuser avec une catin, leur mère en train de rouler en fiacre avec un amant, le pion qui les conduit en train de penser à une drôlesse. Eux-mêmes, je les regarde, ils n'ont pas le teint très frais ni les yeux très nets, malgré l'introduction des sports d'outre-Manche dans les lycées, et au lieu d'attribuer la pâleur de certains visages, la grêle structure de certains corps, à des excès de travail, au surmenage, je me souviens d'une conversation que j'eus autrefois avec le docteur Ch——, mort aujourd'hui. Un affreux scandale venait d'éclater dans la presse, au sujet d'un grave magistrat, marié, père de famille, et qui vers cinquante-cinq ans, s'était déshonoré par une de ces fantaisies contre nature dont parlent les livres médico-légaux. «Voilà ce que c'est que d'avoir été un polisson au collège....» me dit le docteur, ancien camarade d'enfance du personnage, et il insista, m'expliquant que les mauvaises habitudes de l'adolescence reparaissent parfois sous forme de vices abominables chez l'homme qui vieillit. Il affirmait que l'ébranlement nerveux qui en résulte n'est, en tout cas, jamais inoffensif, et tend à produire la cérébration;—il appelait ainsi cette espèce de décomposition du cerveau et des sens qui, poussée très loin, aboutit à des troubles étranges. L'homme ne peut plus ressentir la volupté que dans des conditions imaginatives d'un certain ordre, comme ce vieillard, très «fin de siècle», qui exigeait de ses maîtresses qu'elles fissent les mortes sur un lit, immobiles, livides de céruse et de poudre de riz, la bouche ouverte, les yeux clos, tandis que lui-même, costumé en officier des pompes funèbres, venait constater le décès! Enfin ce docteur pessimiste considérait les internats comme le poison de notre classe moyenne française. Il me conjurait d'écrire contre eux un livre fondé sur cette thèse que presque toutes les névroses ont leur principe dans les désordres érotiques, et presque tous ces désordres leur principe dans une mauvaise hygiène morale à l'époque de la puberté. Ce vieux docteur, par exemple, n'était pas du tout «fin de siècle». Il me citait, avec une naïve admiration, cette phrase des Idées de madame Aubray: «Il faut reconstituer l'Amour en France, ou nous sommes perdus.» Il croyait à la mission de la littérature, à notre devoir, à nous, écrivains, de dire, plaisamment oui sérieusement, ce que nous pensons des maladies de l'époque, brutalement même, s'il faut crier pour être entendu;—un tas de sornettes qui ne mènent ni à l'Académie du pont des Arts, ni à celle des Goncourt, ni à la députation, ni à l'enthousiasme des jeunes, ni au culte des cénacles épris de l'art pour l'art, ni à l'estime des républicains ou des réactionnaires, des hommes du monde ou de la bohème, ni à rien enfin qu'à faire réfléchir les gens de bonne foi. Il y a une amusante chanson du poète et philosophe Raoul Ponchon pour laquelle ce titre conviendrait à merveille:
Il y a une grâce d'état pour les futurs amants,—et ils traversent le lupanar scolaire sans trop s'y souiller,—parce qu'ils rêvent de femmes aussitôt que l'instinct sexuel s'éveille en eux. Mettons donc que l'énervement de l'internat n'exerce sur eux qu'un faible ravage, et suivons-les, ces beaux jeunes gens, qui feront plus tard pleurer tant de beaux yeux, dans leur première rencontre avec la Vénus naturelle. Avouons-le tout de suite. Si la statistique des déflorateurs offre quelques difficultés à l'observation consciencieuse, celle des défloratrices est plus simple à dresser, et c'est dans les couvents de plaisir, sous l'œul protecteur de la police, que se fait la cueillette de presque toutes ces jeunes virginités, si l'on peut donner ce nom à des innocences déjà fort entamées;—des marguerites auxquelles il ne reste plus qu'un pétale! Je revois en ce moment la cour des moyens, dans le lycée de province où j'ai grandi, et le coin près de la vieille porte condamnée, où nous nous complaisions par les heures de soleil. Les vendredis matin,—nous sortions le jeudi,—il y avait toujours dans ce coin un de nos camarades que nous regardions comme les Alpes,—celui qui y était allé!... Où? Là-bas dans le faubourg. Nous nous montrions la ruelle quand nous défilons en promenade. Plus tard, je suis venu achever mes études dans un lycée de Paris, et les confidences des Richelieus à venir sur leurs premières armes étaient exactement les mêmes. Ce qui différait, c'étaient les secondes. Tandis que les pauvres provinciaux continuaient de pèleriner vers l'unique endroit de leur ville où ils pussent trouver de la belle femme pas trop cher, les Parisiens, eux, commençaient à courir l'aventure. Durant l'année de ma rhétorique, j'avais trois amis en compagnie desquels je me promenais indéfiniment dans un préau planté d'arbres si maigres. Un d'eux entretenait une passion dans le quartier, une fille de brasserie qui répondait au nom gracieux de Maria la Soulote! Par littérature et byronisme, notre ami l'appelait la Souliote. Elle était maigre et pâle comme lui, et venait parfois le voir au parloir, costumée en homme.—Le second était l'amant d'une veuve équivoque, rencontrée à une des matinées organisées par feu M. Ballande pour l'instruction dramatique des collégiens....—Le troisième, le plus fortuné, suivait une intrigue poussée aussi avant qu'il est possible avec la fille d'une des amies de sa mère. Et son honorable travail consistait à me ménager à moi-même une aventure parallèle avec une des cousines de cette jeune fille. Ce plan échoua, parce que nous découvrîmes que ladite cousine feuilletait déjà son roman sous la forme d'une amie trop intime. Tel était le vertueux objet de nos causeries tandis que, bras dessus bras dessous, et mordant à même un pain doublé d'un peu de chocolat, nous tournions sous les yeux des pions et des inspecteurs chargés de nous surveiller. Je viens de lire dans un grave journal, qu' «aujourd'hui, dans les internats, l'hygiène morale n'est pas aussi imparfaite ni aussi menacée qu'on le dit....» Ils sont souvent gais, les journaux graves.
Pour rétablir l'équilibre, soyons graves cinq minutes dans cette œuvre de gaieté voulue, j'en conviens, où j'essaie de rire, comme dit l'autre, afin de ne pas pleurer. Rien que de penser à tant de misère humaine fait si mal. Mais pourquoi la taire? L'hypocrisie de certaines décences est une lâcheté. Marquons plutôt les conséquences de l'hygiène sentimentale et sensuelle que nous venons de décrire sur le futur papillon d'amour qui n'en est encore qu'à la chenille. Il les oubliera, croyez-vous, ces premières expériences? Lui, peut-être, mais non pas ses sens. Il y a une mémoire du sexe bien connue de tous les libertins, et si indélébile que le souvenir de nos débauches nous suit dans nos plus idéales amours. C'est même une des terribles formes de cette mystérieuse justice qui veut que tout se paie tôt ou tard, comme dans les banques bien tenues, à un centime près.—Comment nier Dieu quand on a constaté cette loi qui ne comporte pas d'exceptions?—Les conséquences? C'est d'abord une atteinte portée au bon équilibre du système nerveux, dans l'âge de la formation complète, atteinte d'autant plus profonde que le régime sédentaire, la respiration comprimée, le travail forcé, y ajoutent leur influence, sans parler de la nourriture médiocre et des lassitudes de l'estomac. De mon temps, la punition ordinaire, celle qui nous était distribuée pour un mot dit en étude, un retard, un geste maladroit, était la retenue durant la récréation après le repas de midi. Le jeune homme sortira donc du collège avec des nerfs ébranlés, et cet énervement sera pour sa vie entière ce qu'est la première préparation de couleur pour un tableau. Il donnera le ton à toutes ses sensations, et à la fin c'est lui qui reparaîtra, dominant tout. Le jeune homme emportera encore, de cette adolescence singulière, une flétrissure inévitable de l'idée de la femme, une perception très précise qu'elle est très souvent une bête de proie, et plus souvent encore une bête tout court. Il oscille en effet de la fille qui l'exploite bassement à celle qui le corrompt par gaminerie de vice, sans parler de la femme plus âgée qui fait de ce jeune corps un docile et souple instrument de luxure. Le jeune homme grandit, malgré ces causes diverses d'épuisement, et il ne cesse pas d'être en effet un jeune homme avec les puissances d'enthousiasme et d'illusion, de désir et de naïveté propres à son âge. Mais il en est de l'âme comme du corps. Ayez à dix-huit ans une maladie infectieuse, de celles qui firent la gloire et la fortune du vieux Ricord. Ses successeurs vous blanchiront,—comme ils disent. Vous n'en aurez pas moins le virus dans le sang, malgré vos apparences conservées d'adolescent à peine épanoui. Il y a des virus aussi pour le cœur, et contre lesquels on cherche en vain cette liqueur et ces pilules que célébrait une autre chanson composée par un étudiant sans préjugés. Elle donnera, celle-là, une idée de ce que le jeune homme trouve d'aliment de vie morale dans l'atmosphère de sa vingtième année. Nous l'entendîmes, Mareuil et moi, débitée par cet étudiant à une table d'hôte de la rue Monsieur-le-Prince. Il s'agissait d'un carabin et de sa maîtresse. Et le carabin roucoulait:
Et la table de reprendre en chœur:
Résumons cette longue et médicale analyse par un aphorisme très simple:
X
Le cœur d'un homme a toujours l'âge de son sexe.
Admettons que le cœur de l'amant moderne a d'ordinaire trente ans au sortir des secousses de la Vénus scolaire. Quel âge a-t-il, ce cœur, dix ans plus tard? C'est la question que je vous pose, à vous tous qui constituez, à Paris, la légion des hommes vraiment aimés,—à vous, clubman délicieux qui avez déshabillé des duchesses, inspiré des caprices aux plus élégantes des impures et goûté le charme du raffinement le plus exquis dans le plus nouveau décor de la grâce féminine;—à vous, artiste déjà célèbre, qui avez profité du libre asile de l'atelier pour comparer les baisers de vos plus jolis modèles à ceux des grandes et des petites dames qui venaient chez vous faire faire leur buste ou leur portrait;—à vous, écrivain connu, qui avez passé vos années d'apprentissage à mettre en sonnets ou en nouvelles des filles de brasserie et des bourgeoises, des actrices et des soi-disant mondaines;—à vous, avocat, plus tendre que retors, et qui avez manié plus de billets doux que de dossiers;—mais les divers corps de métiers qui composent la classe moyenne figureraient pour une part ou pour une autre dans le dénombrement de ladite légion. Et je la sais d'avance, la réponse du légionnaire. Les campagnes de la galanterie comptent double, celles de la passion, quadruple. L'homme a trente ans d'âge, mais son cœur, lui, touche à la cinquantaine. La fameuse cérébration prédite par le docteur, et qui avait pour point de départ l'énervement de l'adolescence, est installée chez cet homme fait. Il peut avoir et il a un estomac excellent, des muscles agiles, tous ses cheveux, toutes ses dents; c'est l'expérience qui date, et c'est les impressions reçues. Celui-ci a fait le tour de tant de femmes, tant de plaisirs l'ont travaillé, qu'il lui faut, pour que son système nerveux soit vraiment excité, le piquant des sensations, les sentiments complexes, les drames intimes, un âcre ragoût de romanesque scélératesse qui morde sur son imagination. Cet autre est très fier que son cerveau ait acquis une maîtrise complète de ses sens, si bien qu'il peut enivrer sa maîtresse longuement sans perdre lui-même la tête. Mais ce pouvoir, qui fait de l'homme un virtuose de volupté, capable de mieux s'emparer de l'âme et du corps d'une femme, a son cruel revers: celui qui le possède a besoin pour arriver au plaisir complet, même s'il est amoureux, de quelque chose d'à côté qui est, suivant le cas, une corruption effrénée ou une innocence entière,—une idée enfin. Il faut que cette idée fouette les sens, à demi blasés dans ce qu'ils éprouvent, quoiqu'ils soient demeurés intacts dans leur puissance de faire éprouver,—anomalie singulière et qui crée cette variété d'amants presque contre nature: des amoureux avec libertinage.
Mais l'amant moderne n'est pas seulement un cérébral, il est aussi, en vertu de son expérience acquise, une espèce d'analyseur inconscient; autant dire qu'il présente cette seconde anomalie d'être un passionné sans illusion. Aimer, pour lui, c'est involontairement épier dans le geste par lequel on l'accueille, dans le regard qu'on lui jette, dans le baiser qu'on lui donne, la fourberie possible, probable, certaine. Il a trop vu le fonds et le tréfonds de la femme pour ne pas savoir de quelle étonnante nouveauté dans le mensonge cette créature dangereuse et féline est toujours capable. Chez l'homme naturel, et qui sent comme il agit, dans la franchise de l'instinct premier, la défiance tue l'amour, et l'amour crée la confiance. C'est le vieux mythe du petit dieu antique avec un bandeau sur les yeux, et c'est la comédie fameuse: les Jocrisses de l'amour. L'amant moderne pourrait presque fournir matière à une autre comédie qui s'appellerait les Jocrisses du soupçon; car il aime avec une partie de son être, et il se défie avec une autre, ce qui l'amène souvent à des états de malheur aussi compliqués que lui-même. Je me rappellerai toute ma vie un dîner chez Voisin, en tête à tête avec ce Raymond Casal dont j'ai déjà parlé. Après une histoire assez mystérieuse avec une certaine Mme de T——,—et qui dut lui faire du mal, car il changea de caractère en un an,—il s'était lancé à cœur perdu dans une liaison avec la terrible comtesse V——, et il en était, de cette liaison, à une période affreuse. Il se savait trompé pour un parfait drôle, et il savait que nous le savions, nous tous, depuis ses camarades de la rue Royale jusqu'à moi, une simple connaissance du monde. Nous nous étions rencontrés l'un et l'autre, autour d'une table à thé, à cinq heures, chez la comtesse. Nous étions sortis ensemble. Il m'avait demandé: «Où dînez-vous ce soir?...» d'un ton que je connais trop bien, celui d'un homme qui a peur de s'asseoir seul à table, l'horrible peur de l'épileptique pensant à l'accès prochain. Bref, nous nous étions retrouvés au cabaret. Je n'avais pas manqué de lui parler de Colette, et il en était venu à me parler de la comtesse, sans la nommer, et en déguisant, dans la conversation, la couleur de ses cheveux. Il me l'avait dépeinte blonde, au lieu qu'elle est brune—comme les blés noirs. Il prenait aussi, vis-à-vis de sa délicatesse à lui-même, le soin de mettre au passé toute une histoire que sa voix amère, ses yeux aigus, la fébrilité de ses mains, attestaient actuelle et présente. «Et elle m'a trompé,» disait-il, «et pour qui!... Mais est-ce que je ne devais pas le prévoir?... J'ai une théorie, voyez-vous, c'est qu'une femme mariée qui prend un amant ne cherche pas dans cet amant un second mari.... Elle veut quelqu'un qui lui donne ce que son mari ne lui donne pas, non plus la popote du cœur et des sens, mais de la cuisine de restaurant, du relevé, de l'épicé, du poivré en diable. Et ce que je lui en avais servi, de cette cuisine-là! Si vous aviez vu ce qu'elle était à son début avec moi?... Mais voilà, il y a un chercheur dans tout savant, et j'en avais fait une savante. Pouvait-elle ne pas me trahir?... Hé bien! le cœur est si bête que je m'en suis étonné quand je l'ai su. Et je me suis donné ma parole de la quitter, et puis j'y suis retourné. J'avais une espèce d'atroce plaisir à penser aux caresses de l'autre en la possédant, et surtout à la regarder me mentir.... Vous voyez que nous nous ressemblons tous....»
Je l'écoutais me raconter presque mon histoire, avec la curiosité particulière qu'éveillent les analogies d'âme. Elles sont si rares! Il m'apparaissait comme le type, en effet, de l'Amant de nos jours:—quarante-deux ans, entraîné à tous les sports, bon escrimeur et meilleur paumier, cavalier hors ligne, un joli nom très parisien, celui d'un des plus fidèles sénateurs de l'Empire, de la fortune, célibataire, des yeux, des dents et une voix charmants. De l'esprit, avec cela, de cet esprit qui va du mot profond à l'à-peu-près, il venait de me dire cinq minutes avant, à propos de Mme Moraines et du baron qui la payait: «Tout était pour le vieux dans le meilleur des demi-mondes....» Et en a-t-il eu, des maîtresses! En a-t-il charmé et quitté, et peut-être aimé!... Mais ce viveur comblé est au fond un déséquilibré, un malade,—et, à lui aussi, comme a tous ses confrères en amour, on pourrait appliquer le mot qu'un des grands philosophes de ce temps disait sur un romancier de génie, fanfaron de débauche, qui devait finir tragiquement: «C'est un taureau triste.»—«Cela vaut toujours mieux que d'être un bœuf,» dit le romancier quand je lui répétai cette épigramme. Mais les mots sont les mots, et on n'en est pas moins triste.
Mettons-le sous le microscope, ce mot maîtresse, comme nous avons fait pour le mot amant, en essayant de ne pas pleurer sur le verre dudit microscope, ce qui n'a jamais été le moyen d'y voir clair, et commençons par oublier les heures ou je disais à Colette: «Ah! chère, chère maîtresse!» C'est qu'au premier regard il est si joli, si tendre, ce mot de maîtresse, et comme on comprend que ses inventeurs ont voulu signifier par lui la plus gracieuse des servitudes volontaires! La maîtresse? C'est la Dame du chevaleresque moyen âge, mais descendue de sa tour féodale. Elle vous sourit. Elle vous tend sa blanche et fine main; elle daigne vous accepter comme esclave. C'est bien de la sorte que l'entendaient les amoureux du temps jadis, et de quel air aussi, orgueilleux, sentimental et fringant, les gentilshommes des premières comédies de Corneille—ces scènes trop peu connues de la Vie parisienne sous Louis XIII—prononcent ces deux syllabes:
Et notre Desgrieux, quand il rencontre sa Manon pour la première fois dans une cour d'auberge: «Je m'avançai, dit-il, «vers la maîtresse de mon cœur....» Ils ne s'avisaient pas, ces naïfs jeunes premiers, qu'une femme fût moins digne de leur respect pour leur avoir cédé. Ils désignaient du même terme soumis et passionné celle dont ils ne baisaient que le gant parfumé d'ambre et celle qui se donnait à eux tout entière. Ah! temps de jadis en effet et plus loin de nous que les paniers, les mouches, les chapeaux à plumes—et la courtoisie!... Si vous voulez mesurer la route parcourue depuis ces jours romanesques jusqu'au «parbleu» du brutal Camors, pratiquez un peu la simple expérience suivante. Parlez à dix de vos amis ou camarades d'une femme du monde soupçonnée d'avoir une liaison, et vantez-leur ses qualités, si elle en a,—ce qui arrive,—son esprit et sa droiture, la sûreté de son commerce et sa bonté, sa fidélité dans les amitiés et sa grâce dans l'obligeance, enfin les rares vertus qui constituent ce que j'appelle «un honnête homme de femme», et, sur les dix fois, vous obtiendrez la réponse suivante:
—«Ça n'empêche pas qu'elle est la maîtresse de M. Un Tel....»
Et ce mot de maîtresse aura des sifflements de crachat sur cette bouche de moraliste. Il est vrai, si le démon de l'ironie vous possède, que vous pourrez aussitôt vous offrir un petit spectacle assez piquant en mettant le même moraliste sur ses amours à lui, et ses lèvres prendront des sourires de victoire pour laisser tomber la phrase suivante:
—«Oui, mon cher, à cette époque-là, j'étais l'amant d'une très jolie femme, mariée, et qui....»
Moi, qui n'ai gardé de mes anciens succès de mathématicien au lycée qu'une habitude, mais incorrigible, celle de la logique, j'ai trop souvent recueilli ces deux phrases ou d'autres analogues, et j'en ai déduit cette évidente conclusion: dans notre société contemporaine, avoir une femme hors du mariage est un des plus grands honneurs dont puisse s'enorgueillir un homme, et, inversement, appartenir à un homme hors du mariage est la pire honte pour une femme. Ce généreux sophisme de la vanité et de l'égoïsme masculin me rappelle toujours le dialogue échangé entre Casanova, qui avait acheté le titre de Seingalt, et l'empereur Joseph II:
—«Je méprise ceux qui achètent la noblesse, monsieur Casanova....» dit l'empereur.
—«Et ceux qui la vendent, sire?» répliqua l'audacieux Aventuros,—comme l'appelait le prince de Ligne,—en s'inclinant.
Quand un Parisien de 1888 soupire à une femme: «Je vous aime,» c'est donc à peu près comme s'il lui disait en termes précis: «Madame, je vous invite à faire avec moi un acte que nous ne pouvons faire qu'à deux, mais qui présente, outre ses agréments intrinsèques, cette particularité qu'il me donnera le droit de nous considérer, moi avec la plus béate satisfaction d'amour-propre, et vous avec le plus mérité des mépris....» Et voilà une première définition du mot maîtresse à inscrire dans le dictionnaire galant:
DÉFINITION A (côté des hommes).
Maîtresse, s.f., terme d'outrage par lequel un homme flétrit la conduite d'une femme qui a eu l'imprudence de se donner à lui ou à quelqu'un de ses semblables.
Les optimistes qui croient au progrès pourront voir dans ce sentiment la preuve d'une équité supérieure. «En pensant ainsi,» diront-ils, «l'homme moderne se rend justice....» Quant à moi qui suis ici poux faire mon métier d'analyste, je n'apprécie pas, je constate,—suivant la formule consacrée.—Je continue à tenir ce mot de maîtresse sous le microscope, et, après y avoir reconnu cet absolu mépris de l'homme pour la femme qui aime, j'y constate un mépris égal de la femme ... vous croiriez pour l'homme?... Pas du tout, pour la femme encore, si bien que la bouche de la Parisienne se fait aussi dédaigneuse, aussi insultante pour prononcer la même petite phrase....
—«Mme X...? Ah! oui, la maîtresse de M. Un Tel....»
Les deux sexes ennemis se rencontrent, semble-t-il, dans une commune sévérité à l'égard des amours illégales. Mais, quand un homme et une femme affirment la même idée dans les mêmes termes, on peut tenir pour certain que ce touchant accord n'est qu'apparent. Et, de fait, tandis que chez l'homme le mépris pour la maîtresse—pour la sienne et surtout pour celle des autres—suppose comme arrière-fonds cette haine sauvage du mâle primitif retrouvée chez le civilisé de décadence,—le mépris de la femme n'est presque toujours qu'une comédie d'envie, des plus divertissantes à regarder. Commençons, pour bien en comprendre l'origine, par reconnaître cette vérité que, si l'Exclu mâle est à l'état de colère permanente contre tous les amants, cette colère devient, chez l'Exclue femelle, de la fureur, du délire, quelque chose d'innomé qui n'a d'analogue que le sentiment d'un auteur sifflé pour un auteur applaudi, ou la rancune d'un romancier sans articles contre le vingtième «mille» d'un conteur en vogue. L'Exclu mâle, à quelque catégorie qu'il appartienne, même hideux, même pauvre, trouve toujours de quoi offrir de temps à autre une lippée de chair fraîche à sa sensualité, et, s'il a quelque argent, c'est par centaines que se présentent les aimables menteuses prêtes à lui jouer la comédie de «Semblant d'amour»,—féerie-vaudeville en autant d'actes que l'Exclu offrira de billets de banque, avec trucs et apothéose.... Mais l'Exclue femelle, que lui reste-t-il pour tromper son appétit d'être aimée, si cet appétit la consume? La laide, par exemple, la vraie laide, celle qui ne peut pas dire comme une drôlesse méridionale que j'entendais crier dans le jardin des Folies-Bergère, avec un accent de Marseille: «Pour la tête, je ne dis pas, mais pour le corps,» elle prononçait corpsse, «à moi la pige!...» la laide absolue et qui se sait laide, où trouvera-t-elle l'homme disposé à lui mentir, à roucouler avec elle ce duo de Roméo et de Juliette vers lequel la pauvre bâille comme un pharmacien sans clientèle vers la prochaine épidémie? Il ne se tient pas marché de mâles à tant la séance comme il se tient marché de femelles au tournant de toutes les rues sombres, et si l'homme entretenu existe aussi bien que la fille, avouons qu'il est rare dans les hautes classes, plus rare encore dans la bourgeoisie. Oui, que reste-t-il à l'Exclue? Si elle n'a pas de dot, sa meilleure chance est un mariage de hasard, espèce d'association froide et triste, avec tromperie assurée dès la première grossesse. Est-elle fortunée? Elle se payera le luxe d'un mari joli garçon qui, lui, s'offrira aussitôt de belles filles avec l'argent de la communauté. De quel regard une femme, ainsi épousée pour son argent, caressée à peine, par devoir, négligée des années durant, et jamais, jamais courtisée, peut-elle bien accueillir l'entrée dans un salon d'une autre femme, rayonnante de jeunesse, de beauté, de bonheur, et qui a dans son sourire, dans sa langueur triomphante, dans la grâce de ses yeux lassés et celle de sa parure, dans son port de tête et dans ses gestes, cet «air aimée» si perceptible à toute la gent féminine? Là-dessus un indiscret montre à l'Exclue un homme jeune, élégant et robuste.... «C'est l'amant de cette dame,» insinue-t-il. Si l'envie, cette passion faite avec le résidu de nos espérances déçues, de nos égoïsmes froissés, de nos ambitions rentrées, n'inondait pas de fiel le cœur de la laide, ce serait à se prosterner devant elle comme devant une sainte.—N'ayons pas peur d'user nos genoux à ces hommages!—La frénésie de l'Exclue n'a de supérieure à cette minute que celle de la femme, jadis galante, aujourd'hui vieillie, qui voit son passé ironiquement évoqué devant elle dans la personne de la nouvelle arrivée. Et ces deux rages en grande toilette en coudoient une troisième, celle de la femme que le beau jeune homme a délaissée il y a un an. Et voici les petits sifflements qui partent de ces trois bouches:
—«Si vous croyez que les honnêtes femmes n'ont pas eu, elles aussi, leurs tentations?» dit l'Exclue après avoir exprimé son horreur profonde pour la maîtresse en question. Et l'Exclue se croit, en effet, honnête femme, n'ayant à se reprocher que la calomnie, la méchanceté, l'avarice, la paresse, la gourmandise, l'envie, le mensonge, enfin les divers péchés mortels qui n'ont pas besoin de complice.
—«Je ne sais ce que peuvent avoir dans la tête les hommes d'aujourd'hui, à aimer des créatures qui s'habillent et s'affichent comme des cocottes?...» C'est la beauté vieillie qui parle. Elle a fini par se croire sentimentale, tant elle est triste du regret de ne pouvoir plus être franchement sensuelle.
—«Avec cela que c'est difficile d'avoir tous les hommes autour de soi quand on se permet tout?...» glapit la supplantée, qui oublie de bonne foi à quelles étranges complaisances elle a consenti pour retenir son ancien amant.
Ces scènes et des milliers d'autres pareilles ne justifient-elles pas cette seconde définition du mot maîtresse:
DÉFINITION B (côté des dames).
Maîtresse, s.f., terme d'outrage par lequel une femme flétrit les personnes de son sexe avec qui un homme fait ce qu'il ne voudra jamais ou ne veut plus faire avec elle....
et ne sommes-nous pas en droit d'y joindre ces deux notules?
XI
Sur cent femmes vertueuses, il n'y a que cinq ou six honnêtes femmes. Les quatre-vingt-quinze autres ne pardonneront jamais leur vertu au reste de la corporation.
XII
Les femmes les plus galantes deviennent sincèrement vertueuses quand il s'agit de condamner leurs rivales.
Sincère ou hypocrite, rancunier ou jaloux, ce mépris combiné du sexe fort et du sexe faible pour la femme qui se donne, croyez-vous que cette dernière l'ignore? Pas le moins du monde. Mais elle est femme, et l'amour lui représente, malgré tout, ce pourquoi elle est faite,—ou se croit faite. Ce qui revient au même. Comme les lois ne lui permettent cet amour que dans le mariage, tandis que d'autre part les mœurs se chargent d'empêcher le plus possible cette rencontre de l'amour et du mariage, elle passe outre. Nous verrons pour quelles raisons d'ordre—ou de désordre—très diverses, dans les Méditations VI et VII. Avant d'aborder ce problème: Pourquoi la femme moderne prend un amant? nous en sommes à la considérer, cette femme moderne, dans ce qui précède la faute, c'est-à-dire dans l'idée qu'elle s'en forme. Or, comme cette idée est en grande partie le produit de l'éducation, nous arrivons à un chapitre délicat et qui devrait faire pendant à notre étude sur le développement de l'instinct sexuel chez l'homme moderne:—Du développement de ce même instinct chez la jeune fille actuelle. Mais ici c'est, pour l'analyste consciencieux, la nuit et l'abîme. Un médecin doublé d'un confesseur n'arriverait pas à bien définir les causes de toutes les modifications intimes chez celle que le chaste Vigny appelait:
tant la vie d'une fille de dix-huit à vingt ans, de nos jours et à Paris, comporte de contrastes indéchiffrables. C'est un mélange déconcertant d'ignorances réelles et de divinations anticipées, de virginité intacte et de précoce connaissance du mal. Et il n'y a pas une jeune fille moderne, il y en a deux cents, depuis la sournoise dont sa mère soupire: «C'est un ange,» et qui lit Faublas à l'insu de cette mère béate, jusqu'à la fille très fast, comme disent les Anglais, la gavrochine si finement dessinée par Gyp, et cette gavrochine est quelquefois une Agnès avec un bagout de cocodette Pour ma part, j'ai là non pas vingt, non pas trente, mais deux cents observations, recueillies un peu partout et classées dans un portefeuille sous ce titre bizarre: Bocaux,—par une irrévérencieuse allusion aux très réels bocaux où les naturalistes conservent des reptiles dans de l'esprit-de-vin. J'avoue qu'en passant la revue de cette collection très incomplète j'y rencontre fort peu d'orvets désarmés ou d'innocentes couleuvres, mais un grand nombre de redoutables vipères, si bien qu'après avoir plaint sincèrement les femmes en songeant à l'Amant que leur fabrique cette usine à névroses qui est la civilisation actuelle, je me prends à plaindre cet Amant en considérant la femme que lui prépare la même usine. Henri Heine disait du chevalier aimée de la fée Mélusine: «Heureux homme, dont la maîtresse n'était serpent qu'à moitié ...»—mot de circonstance s'il en fut et qui me ramène à mes bocaux. Voici, au hasard quelques échantillons de ce musée contemporain:
Peuple.—Eugénie V——, dix-sept ans, ouvrière. Rencontrée rue Rousselet, dans le fond du faubourg Saint-Germain. C'est une vieille rue que borne d'un côté le long mur du jardin des frères Saint-Jean de Dieu,—les frères sergents de Dieu, dit mon domestique Ferdinand. De l'autre côté, c'est des maisons antiques, tassées, comme ventrues, avec des boutiques de revendeurs, de savetiers, de blanchisseurs et de marchands de vins au rez-de-chaussée. Eugénie, en cheveux, court sur le trottoir. J'étais avec un de mes amis à causer de Stuart Mill.... Elle ne nous voit pas. Nous ne la voyons pas. Elle nous heurte. Son rire éclate, si engageant que nous lui parlons. Elle s'arrête pour nous répondre, et, appuyée contre le mur, elle tire de sa poche un papier, de ce papier, une côtelette de porc avec des cornichons, et la voilà qui commence de déjeuner, toujours riant, avec ses cheveux blonds qui luisent au soleil comme de la soie d'or, avec son visage à la fois délicat, fané et crapuleux. Elle nous conte qu'elle travaille dans un atelier, à deux pas, dans la rue Vaneau. Comme elle a une demi-heure devant elle, nous l'emmenons, pour la faire causer, dans un café du boulevard des Invalides, où mangeaient autrefois des confrères, employés à l'Instruction publique. Je lui avais trouvé cette enseigne: Aux Affres du célibat. Eugénie demande des escargots et du vin blanc, et elle entame ses mémoires, comme Maria la sage-femme, dans le Journal des Goncourt. Elle est née à deux pas, rue Saint-Romain, d'un père menuisier et d'une mère repasseuse. Cinq enfants. Le père battait le tout: mère, fils et fille, quand il avait bu. Elle nous dit cela gaiement, et aussi que ce père est mort, qu'elle est maintenant avec sa mère, et qu'elle a un petit amant. Elle nous le nomme: un garçon de sa maison qui l'a attirée dans sa chambre, un dimanche que la mère et les sœurs étaient absentes.—«Et voilà comme ça s'est fait....»—ajoute-t-elle; et de rire encore et de boire. Elle a des mains piquées aux doigts, des bottines éculées, les plus jolies dents du monde.—«Quand j'aurai un chapeau,» dit-elle, «j'irai à Bullier ...»—et ses yeux brillent. Je vois d'avance le commis de nouveautés ou l'étudiant qui la ramassera là. Je tire un louis et je le lui donne pour s'acheter le chapeau. Ses yeux brillent davantage, puis un éclair de défiance y passe.—«C'est une pièce fausse?»—dit-elle, moitié figue et moitié raisin. Elle la mord pour éprouver le métal, puis elle ajoute: «C'est que les hommes, voyez-vous, je sais, c'est tous des mufles ...!» Et elle repart pour son atelier en gémissant:—«Ce que j'aimerais louper ...»—puis, avec son sourire gamin: «—Au revoir....» nous dit-elle en courant le long du trottoir de nouveau, sans plus se soucier de nous que de ses escargots vidés, du vin de Saumur avalé et de son histoire racontée.... Et voilà le point de départ d'une Fille. Dans six mois, le quartier Latin; dans un an, la Brasserie; dans cinq ou six, les Folies-Bergère ou un Eden quelconque.... Ensuite?... C'est l'inconnu, qui va du petit hôtel à la maison de prostitution. Mais point n'est besoin de lui dire, à celle-là, que le mâle, c'est l'ennemi. Et tout en la regardant se sauver, déjà perverse et encore si enfant, je ne sais pourquoi je songe au mot par lequel une Fille aussi, mais de vingt-cinq ans près, résuma son opinion sur l'homme en ma présence. Elle était avec une de ses camarades devant la cage des singes au jardin des Plantes, et elle dit cette phrase profonde: «Après tout, il ne leur manque que de l'argent!...»
Petite bourgeoisie.—Mathilde M——, dix-huit ans, assez grande, très mince, brune, un peu trop pâle, avec un lorgnon sur ses yeux, qu'elle a très noirs. Le père est sous-chef dans un bureau. Environ huit mille francs à dépenser par année dans le ménage. Deux enfants: cette fille et un fils qui est boursier dans un lycée de province. La petite a étudié pour être institutrice. Elle a suivi tout ce qui peut se suivre de cours nouvellement fondés, et passé tout ce qui peut se passer d'examens. Ils sont un peu mes parents, de très loin, et je vais dans la maison à cause d'elle, qui me présente un produit curieux des nouvelles idées sur l'éducation des filles.—Je la crois typique, sans en être absolument sûr. Mais c'est l'écueil de toutes les observations. Où finit le cas? Où commence la classe?—Elle a beaucoup lu, sans méthode, juste de quoi se munir d'un tas de paradoxes au service de ses mauvais instincts. Son père est un dégustateur assidu des journaux socialistes et un ennemi juré des prêtres. Il prend pour des convictions la rancune, d'ailleurs sincère, que lui laisse au cœur une destinée manquée de fonctionnaire pauvre. La mère, faible et veule, se cache pour aller à la messe. Quant à Mathilde, voici le dialogue que j'ai eu avec elle l'autre jour:
—«Vous croyez en Dieu, vous, monsieur Larcher?»
—«Ma foi, oui, mademoiselle, tout simplement, comme le charbonnier du coin,» lui répondis-je. «J'ai fini par trouver que c'était l'hypothèse la moins absurde qu'on ait encore imaginée pour expliquer le monde.»
—«Vous vous moquez de moi?» fit-elle en riant.
—«Pourquoi cela?»
—«Voyons,» ajouta-t-elle en haussant les épaules, «est-ce que je ne sais pas qu'il n'y a pas un homme intelligent qui croie en Dieu?...»
Telle est sa logique. Avec cela quelques petits mots d'argot qui lui échappent dans la conversation, et qui sentent le potache d'une lieue, me prouvent qu'elle et son frère ont ensemble des causeries au moins singulières. Quand je parle avec elle un peu longuement, je constate que toutes ses associations d'idées se rapportent au faux Paris des journaux du boulevard. Du fond de cet appartement des Ternes qui pue la médiocrité, elle rêve «premières» et «monde». Elle a des anecdotes sur tous les hommes connus, recueillies au hasard de ses lectures ou de quelques conversations, et inexactes comme toutes les anecdotes. C'est pour cela que les pédants de la jeune critique, naturaliste ou autre, les appellent des documents? En attendant, Mathilde doit songer à donner des leçons, ou prendre un mari dans le goût de son père. Mais ses toilettes, déjà prétentieuses, ses yeux sans innocence, son menton volontaire, annoncent que, dans dix ans, leçons et mariage seront très loin, et elle, tout simplement une femme entretenue,—de la pire espèce, celle qui veut rentrer dans la bourgeoisie régulière. Une fois le luxe atteint, ces femmes-là vont à la chasse de l'homme qui les épousera, avec la férocité du sauvage qui veut cueillir une chevelure. N'ont-elles pas, elles, un nom honorable à scalper et à pendre à leur mocassin,—un tout petit soulier verni qui luit si joliment sur le bas de soie?
Bourgeoisie riche.—Marthe et Juliette R——, deux sœurs, dix-huit et dix-neuf ans. Il y avait autrefois dans la maison cent mille livres de rente. Mais les R—— sont atteints de la maladie de la réception, et ils ont tant dépensé que, s'ils liquidaient, ils se trouveraient réduits d'une fière moitié. Pour le moment, ils font comme les joueurs qui courent après l'argent perdu. Ils continuent de recevoir dans leur petit hôtel de la rue Rembrandt, et aussi de mener leurs filles de dîners en soirées et de visites en sauteries. A ce régime, les deux petites, qui avaient déjà le tempérament chétif de Parisiennes issues de Parisiens, sont devenues maigriotes, avec ce teint à demi fané qui joue la fraîcheur aux lumières. Et une conversation! Leurs parents et les amis de leurs parents se sont permis tant d'allusions devant elles à des liaisons mondaines, réelles ou imaginées;—le cercle des dames, autour de la table à thé de leur mère, a tant de fois oublié qu'elles étaient là;—leurs compagnes de jeunesse déjà mariées leur ont détaillé tant de confidences, qu'il ne leur reste plus rien à savoir de l'amour que sa brutalité physiologique. C'est des estomacs aussi usés déjà que leur innocence, des tempéraments tout en nerfs à qui le médecin défendra la maternité dès le second enfant. De la religion? Elles en ont comme du papier à leur chiffre et de la maroquinerie du bon faiseur. Cela fait partie d'une vie élégante. Des principes? Elles ont celui qu'une fille se marie pour aller dans les petits théâtres, dépenser de l'argent sans compter, sortir seule et lire de dangereux livres,—nos livres, hélas!—«Ça, c'est pour quand je serai mariée....» m'a dit Marthe l'autre jour en me parlant d'un roman à scandale. Elles savent ce qu'il faut croire des sévérités du monde pour l'adultère, étant donné qu'elles ont passé leur adolescence à voir leurs parents accueillir d'un sourire et inviter ensemble des messieurs et des dames unis par la chronique, mais aussi peu mariés que possible. L'autre jour, comme une visiteuse entrait chez la mère avec son petit garçon, qui passe pour être le fils d'un de mes meilleurs amis, involontairement le nom de cet ami vint aux lèvres de Juliette, qui bavardait avec moi. Elle connaissait toute cette histoire, je le vis à son sourire lorsque je la regardai, et qu'elle comprit que je démêlais le fil de sa pensée. Toutes deux auront une très petite dot. On les mariera richement à des parvenus en mal de relations.—Dans dix ans, si le dégoût d'observer de pareilles misères ne m'a pas chassé à jamais du monde parisien, je nettoierai le verre du fameux microscope pour lire dans leur jeu.... Et dire qu'il y a dans Paris quelque garçon de vingt à trente ans qui dort tranquille et dont la destinée est d'être l'amant d'une de ces deux rossinettes-là. —Pauvre diable!
Grand monde.—Charlotte de Jussat-Randon....—Ici j'ai un renseignement tout contraire, mais il est moins direct et moins précis. D'ailleurs, c'est l'exception, tandis qu'Eugénie, Mathilde, Marthe et Juliette sont ou me paraissent plus normales. Est-il besoin de tant d'exemples pour démontrer que d'élever des enfants sans Dieu, sans milieu de famille, parmi les exemples et dans l'atmosphère du monde actuel, équivaut à préparer des prostituées implacables, des adultères déséquilibrées, des séparées dangereuses, enfin le formidable déchet de vertus féminines auquel nous assistons et assisterons de plus en plus avec les internats de filles? On n'avait pas assez de ceux des garçons. Et je préfère achever cette analyse par quelques réflexions que je soumets aux commentaires du lecteur:
XIII
Quand une femme se donne à un homme, ce dernier, s'il était poli, enverrait ses cartes au père et à la mère de sa nouvelle maîtresse, en écrivant au-dessous de son nom, comme il sied: «Avec mille remerciements.» Quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, il la leur doit.
XIV
Lorsqu'une femme qui est mère prend un amant, c'est presque toujours comme si elle en donnait un à sa fille.
N.B.—Cet amant n'est pas toujours le même.
XV
La moralité d'une femme de trente ans, c'est la moralité de ses dix-huit ans, moins ce que la vie lui a enlevé: o-x (zéro moins quelque chose). Il y a des formules d'algèbre dans ce goût-là.
XVI
Un père est ravi: «Ma fille,» dit-il, «n'a jamais lu un roman.» Mais il la laisse causer sans contrôle avec son frère qui arrive du lycée, ou s'enfermer dans sa chambre avec ses petites amies. Les plus mauvais livres ne sont pas sur les rayons de la bibliothèque. Ils vont et viennent dans les rues, reliés en tunique ou en robe demi-longue.
XVII
Des virginités sans innocence,—c'est le tour de force de notre civilisation. Les barbares qui violaient dans les villes prises laissaient derrière eux des innocences sans virginité. Il y a progrès indiscutable dans la délicatesse des procédés.
XVIII
Quand la société moderne a bien convaincu une femme, par le théâtre et par le livre, par la musique et par la conversation, par les exemples et par les conseils, qu'il n'y a, pour elle, de bonheur ici-bas que dans l'amour, elle lui enjoint, par la voix d'un monsieur, ceint d'une écharpe, de sacrifier cet unique bonheur ... à quoi? A la commodité d'un homme qui a traîné quinze ans chez des drôlesses; aux hypocrisies d'une coterie de femmes dont quelques-unes ont rôti tous les balais et la plupart des autres regretté de n'avoir ni balai ni feu;—le tout pour obéir aux injonctions d'une loi fabriquée, entre deux pots-de-vin, par des législateurs, qui représentent une majorité d'inconscients et dont neuf sur dix ont passé leur vie à renier leur programme. Tel est le mariage civil dans toute sa noblesse, gâtée jusqu'ici par le mariage à l'église qui lui succède. Mais cette tache tend à disparaître. Les loges veillent.
XIX
Un des plus étonnants cynismes de l'homme consiste à prétendre que la faute de la femme est pire que la sienne,—parce qu'il peut en résulter des enfants,—comme si, entre une maîtresse qui devient enceinte et l'amant qui l'engrosse, il y avait la plus légère différence de responsabilité. Notons pourtant cette différence que pas un amant sur cent n'irait à un rendez-vous, s'il avait une chance contre mille de subir la grossesse, l'accouchement et le reste.... Patience! L'éducation nouvelle et «sincèrement laïque», comme disent les programmes électoraux, nous promet une génération de femmes qui, à vingt ans, sauront cela et quelques autres choses. En ces temps-là, il ne restera plus qu'à trouver un troisième sexe,—pour faire des enfants.
XX
La rencontre de deux dégoûts et le duel de deux dépravations, voilà ce que les progrès de notre époque, si étrangement ignorante des lois de la vie intérieure, sont en train de faire de l'Amour, haussé par le Christianisme jusqu'aux sublimités de la religion! Il en sera de cela comme du bordeaux moderne, où il entre de tout, excepté du vin. Il entrera aussi de tout dans cet amour,—excepté de l'amour.
Pour quelles raisons, sachant à quels dangers elle s'expose, à quelles déceptions probables, à quelles angoisses certaines, une femme de nos jours prend-elle un amant? Ce problème, posé dans la méditation précédente, m'apparaît à cette minute comme aussi insoluble que celui de la quadrature du cercle. Une femme? Quelle femme?... Un amant? Quel amant?... A mesure que j'avance dans cette œuvre d'analyse, commencée un peu au hasard, je sens de plus en plus la difficulté d'arriver à la découverte de la loi générale dans le plus individuel des sujets. Et je me souviens d'un proverbe espagnol qui me fut enseigné par un philosophe andalou dans des circonstances particulières. Ce philosophe exerçait la profession de cocher et de guide tout à la fois. Il nous montrait, à un de mes amis anglais, lord Herbert Bohun, et à moi, les Murillos de la cathédrale de Séville. Il était de noir vêtu, fort malpropre, avec un teint de cigare, des bottes éculées, peu de linge; mais quelle bouche, d'une ironie et d'un désenchantement incomparables! Lord Herbert savait l'espagnol, et comme nous achevions notre visite, le guide lui dit quelques mots qui le firent sourire, étant à jeun et lucide, ce jour-là, par exception.
—«Devinez ce que le drôle nous offre? Il voudrait, puisqu'il nous voit amateurs de beauté, nous présenter à quelque beauté vivante, notamment à une jeune fille qui est là, près du quatrième pilier à gauche, avec sa mère.»
Je regardai dans cette direction, et j'aperçus deux formes de femmes en train de prier, ou de s'éventer sous la mantille, deux types dignes de Goya:—la fille avec de grands yeux noirs dans un teint d'une pâleur chaude, et la mère, si maigre, la bouche rentrée, les prunelles flambantes de cupidité. Le métier habituel de ces deux créatures et de notre cocher-guide était trop évident. Mais j'avais dès lors un sinistre goût à voir l'infamie humaine épanouir devant moi sa hideuse fleur; et je dis à mon compagnon, qui se préparait à congédier le ruffian avec les honneurs dus à son rang:
—«Causons plutôt avec lui. Demandez-lui s'il n'a pas honte de nous faire une proposition pareille dans une église.»
—«Il dit que ça vaut mieux que dans la rue,» me répondit l'Anglais, traduisant la réplique du personnage et souriant de nouveau,—malgré lui;—car le pire des mauvais sujets d'outre-Manche garde un arrière-fonds de respectabilité.
—«Demandez-lui quel âge a sa protégée et si elle est vierge,» insistai-je, espérant une réponse singulière.
—«Il dit qu'elle a dix-sept ans,» rapporta de nouveau mon ami, «mais, pour la virginité, il dit qu'il ne mettrait pas son doigt dans le feu que la Giralda est vierge....»
Cette étonnante image empruntée à cette gigantesque figure de métal, girouette mobile à la cime du beffroi de la cathédrale, nous donna cette fois, à tous deux, un franc accès de fou rire, d'autant plus que le scélérat continuait de conserver sur son visage un sérieux d'ambassadeur. Ses yeux exprimaient, en nous étudiant, la profonde attention du chasseur qui guette le gibier.
—«Dites-lui,» repris-je, «que la mère ne consentira certainement pas au marché; elle a une physionomie bien sévère.»
—«Il répond qu'avec une clef d'argent on ouvre toutes les portes.»
—«Demandez-lui quel genre de vie mène la fille.»
—«Il dit qu'elle a une petite aisance, qu'elle est très honnête, et que si nous n'étions pas des étrangers, nous n'arriverions seulement pas à lui baiser la main....»
—«Voilà une singulière moralité,» m'écriai-je, découvrant le fonds de Prudhomme que, nous autres Français, nous portons tous dans le cœur. Et comme l'Anglais traduisait aussi, et flegmatiquement, cette exclamation, le guide laissa tomber cette sentence que je n'ai jamais oubliée:
—«Cada persona es un mundo.... Chaque personne est un monde.»
Mon Dieu! que c'est loin, ce voyage en Espagne, et mon retour à l'hôtel, avec le silencieux Herbert, le long de la rue des Serpents toute pleine de toreros à la veste courte, à la cadenette relevée, au menton rasé et verdâtre, aux breloques énormes, et nos griseries de la nuit, où nous mangions de la pescadilla, en buvant de l'amontillado, avec des filles, des procureuses et des guitaristes, dans des coupe-gorge de gitanes! Mais l'aphorisme du psychologue pratique de Séville m'est revenu très souvent au cours de mes travaux, pour me décourager des classifications précipitées. Essayons pourtant celle des maîtresses, en écartant d'une manière absolue les distinctions tirées de l'ordre social, en supprimant bien entendu le côté pécuniaire et intéressé, en accordant enfin que les classes dont il s'agit sont sans cesse bouleversées par les hasards et les complexités de la vie, et posons cette hypothèse que les femmes se distribuent, par rapport à l'amant, en trois groupes: celles qui se donnent par tempérament, celles qui se donnent pour des raisons de cœur, celles qui se donnent pour des raisons de tête. Bien des contradictions restent possibles: telle femme aura été comédienne et cérébrale avec vous, qui sera dans cinq ans amoureuse de quelqu'un par le cœur ou par les sens, quelquefois par les deux. Telle autre aura calculé avec tel homme au point de lui dire le mot presque naïf de Mme Ethorel à mon ami Casal, à propos du péril que la jalousie du mari leur faisait courir: «Si tout se découvre, au moins que je ne le sache pas!...» et, avec vous, elle aura tous les abandons, tous les courages de la passion sincère. Mais c'est comme dans la nature: de ce que certaines plantes insectivores sont à la fois des animaux et des végétaux, il ne s'ensuit pas que le monde végétal et le monde animal ne soient pas distincts, et de ce que les diverses espèces de maîtresses se mélangent parfois dans la même créature, il ne s'ensuit pas que ces espèces ne soient pas diverses. Voici donc quelques traits qui me semblent caractériser cette diversité dans ces trois domaines du tempérament, du cœur et de la tête.
La femme à tempérament est beaucoup plus rare dans nos races fatiguées que notre fatuité masculine n'en veut convenir, ou que notre niaiserie ne l'imagine. Il est vrai que l'observation habituelle la confond souvent avec la femme nerveuse, au lieu que cette dernière devrait être rangée parmi les cérébrales, s'il en fut. Il y a un dialogue légendaire entre deux filles dont il est toujours sage de se souvenir, quand des camarades vous vantent les félicités dont ils enivrent leurs maîtresses:
PREMIÈRE FILLE.—«Un homme, ça te fait plaisir, à toi?»
SECONDE FILLE.—«Toujours au moins deux fois.... (Silence.) Quand il me paye et quand il s'en va.»
Mais, rare ou fréquente, elle existe, cette femme à tempérament, et elle peut se définir d'un mot: elle a, pour tout ce qui regarde les choses de l'amour, la nature d'un homme. N'avez-vous pas entendu des vingtaines de fois un monsieur vous dire: «Moi, quand j'ai été huit jours sage, j'ai mes idées toutes brouillées.» Mettons quinze jours, mettons un mois, mettons-en deux, pour n'être pas trop dupes des vantardises. La femme à tempérament est ainsi. Les sexes vivent, chez elle, d'une vie inférieure et comme séparée, à côté de la tête, en dehors du cœur. Elle se présente d'ordinaire sous deux types très différents: la plantureuse et la consumée.... Vous voyez dans ce salon cette femme de vingt-cinq ans, presque trop grande, déjà un peu forte, avec beaucoup de gorge, des épaules de zouave et des bras charnus, facilement rouges. Si vous l'avez observée à table, vous aurez constaté qu'elle est sobre, quoiqu'elle mange avec un réel appétit, mais seulement les plats très sains. Elle a dans ses yeux plutôt petits, dans son nez droit à base large, dans sa bouche plutôt épaisse, dans son menton carré, quelque chose de la faunesse, et un rire qui découvre des dents serrées, blanches et solides comme des dents de bête. C'est une très grande dame, avec un blason qui remonte aux croisades, et vous sentez pourtant que n'importe où, à une table d'auberge comme dans la foule d'un port, dans un théâtre borgne ou dans un tripot élégant, elle saurait être à son aise, et, pour peu qu'elle s'amuse, toujours bonne enfant. Si vous l'avez rencontrée au moment d'une grande peine, après une mort, par exemple, vous aurez observé en elle une sensibilité analogue à celle des gens du peuple, simple, vraie, mais qui n'empêche pas la forte poussée animale de continuer. C'est le paysan qui, au retour de l'enterrement de son père, s'assied à dîner et mange de grand appétit, les yeux en larmes, le cœur gros, tout en redemandant de la viande. Chez la femme à tempérament, rien ne fait plaie, ni douleurs ni joies. Elle pleure un perfide qui l'a trahie et fait comme une charmante bourgeoise qui, ayant pris le petit René Vincy pour confident de ses chagrins, l'entraîne un jour dans sa chambre à coucher, pousse le verrou et lui dit: «René, nous avons un quart d'heure....» Le pauvre René, qui aimait toujours ailleurs et qui avait la naïveté d'être fidèle, se conduisit comme le légendaire Joseph, ce dont la dame ne lui en voulut pas. Elle dit seulement: «Ça m'aurait pourtant fait bien plaisir....» Signe particulier, en effet, ces femmes-là n'ont jamais de rancune. Elles n'ont guère de dépravations non plus, et Lesbos demeure, pour elles, un port lointain où elles n'abordent que par hasard et sans s'y arrêter.
Avec la seconde espèce de femme à tempérament, celle que j'ai appelée la consumée, les pires dépravations sont au contraire possibles. Celle-ci est mince d'ordinaire et de mine délicate, avec un visage dont le haut est parfois idéal; mais la bouche, renflée, ourlée, aux coins tombants et volontiers triste, contraste d'une façon inquiétante avec ce haut de visage. Tandis que chez la plantureuse il y a plein accord entre la force vitale et la sensualité, il semble que chez la consumée la passion soit trop forte pour la machine physique. Elle est quelquefois une femme romanesque et quelquefois une femme à principes, mais que les sens tourmentent et qui devient alors silencieuse et sombre. Même honnête, elle a du goût pour les beaux hommes, très grands et très athlétiques, comme la plantureuse a du goût pour une certaine espèce de personnages très bruns et très maigres, aux poignets velus, et noirs de barbe jusqu'au coin des yeux. Le plus remarquable exemplaire de consumée vertueuse que j'aie connu était la patronne d'un café de peintres, situé pas trop loin du Luxembourg, et décoré par les habitués de pochades rembranesquement enfumées. Elle se tenait, mince, immobile et pâle, derrière le marbre de son comptoir, tandis que son mari causait avec ses clients, dont plusieurs portent aujourd'hui des noms illustres. Les garçons de café étaient toujours des hercules, dignes de prendre place dans la collection de grenadiers du second roi de Prusse. Je m'amusais, en feuilletant la Gazette des Beaux-Arts, à observer les yeux dont la jeune femme suivait les allées et venues de ces géants, en train de servir des bocks ou des absinthes. A de certains moments, sa plume en tremblait sur les additions. C'était le brûlant trépied de la sibylle, que la banquette de cuir où se tenait la pauvre enfant, qui finit, devenue veuve, par épouser un des géants. Elle fut ruinée par le bel homme, en deux temps trois mouvements. Le coup fait, le drôle la lâcha; elle roula dans l'ivrognerie, et je la retrouvai, misérable, cette année-ci, qui vint me demander l'adresse d'un confrère, resté débiteur de quelque trente francs au petit café. Nous causâmes, et, me parlant de ce second mari, qui l'avait mise sur le pavé:
—«Ah!» dit-elle, «si seulement j'avais eu un enfant de cette canaille!»
Cette constance est rare chez la femme à tempérament, et très fréquent au contraire le coup de foudre sensuel, qui n'a rien de commun que la soudaineté avec l'autre coup de foudre, celui du cœur. Voici une anecdote que j'aimerais, celle-là, à croire authentique, car elle serait très significative de cet égarement subit et irrésistible où le caprice physique peut jeter cette sorte de femmes. D'ailleurs voici ma référence: elle me fut contée par André Mareuil à l'époque même, et pourquoi suspecter sa véracité? Il était allé, vers la fin de mai, dîner à la campagne chez un musicien très connu. Il se trouve à table à côté d'une très jolie femme de vingt-sept ans, pastelliste d'une rare distinction de facture, et notoirement liée avec un des bons sculpteurs d'aujourd'hui. André, qui savait cette histoire, ne pense même pas à faire la cour à sa voisine. Il lui avait été présenté dix minutes avant le dîner. C'était une frêle et gracieuse personne, avec des cheveux châtains, des yeux bruns et doux, quelque chose de profondément correct et convenable, n'eût été la bouche très rouge, très large et très sensuelle. Il passait sur cette bouche, tandis qu'André lui parlait, un trouble si étrange, les yeux se faisaient si fixes quand ils se posaient sur le jeune homme, que ce dernier, très habitué aux aventures rapides, osa parler à cette femme, d'abord avec familiarité, puis avec audace. Le soir même, en rentrant à Paris, elle venait chez lui. A une heure du matin, il la reconduisait en voiture chez le sculpteur, et il ne put s'empêcher de mentionner à sa nouvelle maîtresse l'amant en titre. Cette curiosité absurde était inévitable.
—«Depuis combien de temps as-tu cessé de l'aimer?» lui demanda-t-il.
—«Mais je l'aime toujours....» répondit-elle.
—«Pas d'amour, en tout cas?...» insista André.
—«Si, d'amour,» fit-elle, «et profondément.»
—«Hé bien! Et moi, alors?» interrogea-t-il avec la brutalité de l'homme qui vient d'enlever une femme et qui la méprise. (Voir Méditation V.)
—«Ah! tais-toi,» dit-elle, «tu ne comprends pas.... Tu me fais du mal....»
Il eut un second rendez-vous avec cette fille, un troisième, un quatrième. Bref, ce caprice d'un soir devint entre eux une espèce de liaison où elle apportait une sorte de fougue taciturne et presque affolée. Et à chaque rendez-vous il en arrivait, un peu par cette même curiosité, un peu par une inconsciente jalousie,—car elle lui plaisait infiniment,—à parler de l'autre, et toujours la jeune femme répondait comme la première fois:
—«Je l'aime.»
—«Et moi?» recommençait-il.
—«Toi, ce n'est pas la même chose,» répliquait-elle avec cette tristesse qui semblait démentir l'emportement des caresses de tout à l'heure.
—«Mais s'il te fallait choisir?...»
—«Ah! je le choisirais, lui, cent fois, mais je t'aime aussi, autrement....»
—«Sais-tu que tu as un cœur monstrueux?» lui disait-il.
—«Je ne sais pas,» faisait-elle en haussant les épaules, «c'est mon cœur....»
—«Evidemment,» concluait Mareuil après m'avoir rapporté ce bizarre dialogue, «je n'ai d'elle que les sens, rien de plus. Et il faut croire que les sens tout seuls ont par eux-mêmes quelque chose de hideux,» ajouta-t-il après un silence et d'une voix devenue sérieuse, «car elle finit par me faire peur, comme un monstre, en effet....»
Cette sensation du plus vivant d'entre les viveurs que j'ai connus est celle que la femme à tempérament doit produire presque toujours sur le civilisé de nos jours, tel que nous l'avons étudié. Il est trop loin de la santé pour comprendre le naturel de certaines ardeurs païennes, trop fatigué pour les partager, trop affiné pour ne pas répugner à la sensualité simple et franche. Ce même Mareuil, qui a le mot empoisonné, disait d'une autre femme à tempérament, une comédienne un peu forte et qui venait de partir pour Madrid: «Elle est allée chercher un Vachéador....» Plantureuses ou consumées, ce qu'il faut à ces femmes, restées toutes voisines de ce que Baudelaire appelle quelque part «la candeur de l'antique animal ...» c'est le François I aux larges épaules, à la bouche humide, au nez gourmand, aux appétits joyeux comme son rire. Au lieu de cela, on la marie, la tendre Faunesse, à l'énervé dont j'ai raconté l'histoire sexuelle. Si elle est honnête et qu'elle ne soit pas mère, la voilà qui sèche dans la solitude d'un demi-veuvage. Elle grisonne avant le temps, ses dents se gâtent, son teint se congestionne. Celle qui était née pour devenir une adorable bacchante se fane dans la fièvre inutile de ses instincts comprimés. C'est une malade et c'est une victime. Si elle se laisse aller à ses instincts, la voilà devenue un bourreau:—bourreau physique d'abord, parce qu'elle veut être aimée au sens réel du mot, ce qui représente un sport un peu dur pour un homme déjà entamé par une hérédité douteuse et des expériences trop certaines;—bourreau moral ensuite, parce que c'est la femme qui vous trahit au sortir de vos bras, avec vos baisers sur la bouche et votre image dans le cœur, pour le monsieur qui passe ou celui qui reste, comme Mme de Sauves a trompé, dit-on, ce délicieux Hubert Liauran avec ce goujat de La Croix-Firmin. Lequel est le plus douloureux pour l'amant, surtout s'il se trouve, comme l'homme de nos jours, aussi merveilleusement outillé pour la jalousie qu'il l'est peu pour la tendresse? Heureuse encore la pauvre Faunesse, si elle ne tombe pas sur un de ces forbans en jaquette, du monde ou de la bourgeoisie, pour qui la cristallisation à propos d'une femme se dessine par un: «Que va-t-elle me rapporter?...» En est-ce assez pour conclure que la théorie posée au début de ce livre sur le duel forcé entre les deux sexes se trouve vérifiée avec cette première classe d'amoureuses,—celles qui pourtant ne demandent à l'homme et ne lui offrent que le plaisir des sens, ce plaisir qui rend l'âme si bonne, dit le proverbe,—si cruelle, dit l'observation?
Parmi les mensonges que les femmes servent aux hommes et auxquels ces derniers ont cru et croiront toujours, le plus habituel est celui qu'il faut appeler, faute d'un meilleur mot, le mensonge de la virginité sensationnelle. Il consiste à soutenir qu'elles étaient, à l'époque où elles ne vous connaissaient pas, la Galatée d'avant Pygmalion, la statue de marbre où rien ne palpitait. C'est vous qui les avez éveillées, vous à qui elles doivent la révélation d'elles-mêmes. Comme la plupart des mensonges débités par ces fines et subtiles personnes, cette allégation repose sur une vérité, à savoir que ce phénomène du réveil par l'amour se rencontre en effet, sans que ce miracle physiologique puisse bien s'expliquer. Un beau jour, et cela peut arriver à toutes les espèces de femmes, celle qui n'avait jamais éprouvé le moindre frisson de volupté a le cœur pris, et elle subit une métamorphose absolue de tout son être. C'est même là ce qui distingue la maîtresse chez qui le don de sa personne a pour principe le cœur, de la femme à tempérament. La sensation voluptueuse se produit chez la seconde, qu'elle aime ou qu'elle n'aime pas; la première ne sent que si elle aime. Empressons-nous d'ajouter que ce phénomène est rare et que la crédulité masculine doit en rabattre singulièrement. Il y a beaucoup de Galatées, au moins par l'indifférence, mais elles demeurent telles d'ordinaire, et l'Esther de Balzac, la fille insensible et dégradée qui s'élève, par la vertu de l'exaltation sentimentale, aux plus brûlantes hauteurs de l'amour, reste une exception aussi étonnante que le génie de son père spirituel. Vous vous rappelez la lettre qu'elle écrit avant de mourir? Elle va se tuer parce qu'elle s'est livrée à Nucingen pour Rubempré; elle laisse à son poète sept cent cinquante mille francs, prix de ce marché, et, gaminant au bord de la fosse pour qu'il ne soit pas trop triste, elle lui dit: «Qui est-ce qui te fera, comme moi, ta raie dans les cheveux?...» On raconte que Balzac, lisant cette lettre à haute voix dans un salon, s'interrompit pour fondre en larmes en s'écriant: «Comme c'est beau!...»—Aussi beau, hélas! que peu vraisemblable. Pour une de ces métamorphoses possibles, que de comédies! On ne passe pas aussi facilement d'un domaine dans l'autre. Pourtant le cas existe, quoique peu commun. Le plus souvent la femme destinée à aimer de cet amour complet qui absorbe dans un seul être, pour des années, pour la vie quelquefois, les forces les plus secrètes de l'âme est une femme qui, dès son enfance, a commencé de vivre beaucoup, de vivre uniquement par ce cœur. Il est rare qu'elle soit belle, de cette beauté éclatante qui constitue une sorte de royauté absolue, et qui, à ce seul titre, corrompt ses dépositaires. La femme qui vit par le cœur n'est pas non plus la laide. Laideur est presque toujours synonyme d'envie. Elle est gracieuse plutôt que brillante, et son charme est un peu journalier. Elle aura un joli regard que la passion rendra sublime, et un visage dont la pleine éloquence ne se révélera que dans les moments d'émotion suprême. Il est probable que l'esprit de conversation lui manque. Dans un salon, elle se tient à une place volontiers modeste. Elle n'a ni la dureté d'âme qu'il faut pour jouer au fleuret démoucheté avec des phrases aiguës, ni la sécheresse vaniteuse qui se dissimule sous les plus innocentes coquetteries. Deux analystes ont étudié ce type spécial, Laclos et Beyle. Ils ont ainsi créé, le premier, la céleste Présidente des Liaisons; l'autre, la Mme de Rénal de Rouge et Noir. Tous deux ont indiqué soigneusement que la femme de cœur est d'ordinaire pieuse, comme elle est timide, par une délicatesse de sa sensibilité qui fait d'elle, quand elle a le malheur d'apparaître dans notre société contemporaine, une proie aussi certainement vouée à la férocité de l'homme que l'Andromède de la fable antique, enchaînée au rocher. C'est la mondaine par qui un amant implacable se fait payer cent mille francs de dettes, et qu'il trahit, le soir même, avec la première venue. C'est la maîtresse qui balaie l'appartement et porte des robes de quatre sous pour que l'homme qui vit avec elle ait le droit d'aller au jeu et de rentrer ivre mort. C'est la femme abandonnée, compromise, outragée, qui franchit des lieues et des lieues pour aller soigner celui qu'elle a aimé et qu'elle sait malade à deux jours et deux nuits de Paris. J'ai vu ces actions s'accomplir et d'autres pareilles, à l'époque où j'étais le plus cruellement trompé par Colette et où j'agonisais de douleur. Je constatais que ceux pour qui ces grandes amoureuses marchaient au martyre ne les aimaient pas, et que moi, j'aimais d'autant plus mon infâme maîtresse qu'elle me trahissait davantage. J'ai tiré de ce contraste les quelques vérités suivantes, à joindre aux autres tas de ces cailloux psychologiques, régulièrement cassés le long du chemin de calvaire que décrit cette Physiologie:
XXI
Dix-neuf fois sur vingt, pour une femme, mettre de son cœur au jeu de l'amour, c'est jouer aux cartes avec un filou et des pièces d'or contre des pièces fausses.
XXII
L'homme se venge sur les femmes tendres de n'avoir pas été aimé des coquines. Il appelle cela être devenu très fort.
XXIII
Par une affreuse loi de la nature masculine, être aimé d'une femme sans l'aimer nous rend méchants, et nos remords ensuite, quand nous l'avons lassée, ressemblent au regret du paysan qui, ayant tué son chien de garde à coups de pied, se repent—d'être moins défendu.
XXIV
Un poète de ma connaissance perdit sa maîtresse, une veuve avec de petites rentes, qui l'avait fait vivre dix ans, en vue d'un chef-d'œuvre jamais commencé. Il l'avait abreuvée de vilenies sous prétexte qu'il faut à l'artiste les expériences de la passion. «Je suis très malheureux,» me dit-il, «je vais profiter de ma douleur pour écrire un petit Intermezzo très éloquent.» La pauvre femme a dû en frémir de joie dans sa tombe. Elle l'entretenait après sa mort.
XXV
J'ai renoncé à plaindre les femmes qui aiment, depuis que j'ai entendu cette même personne, la plus maltraitée de celles que j' aie connues, me dire: «Il est bien dur, mais si je n'étais pas là, qui est-ce qui s'occuperait de son linge?» Et elle eut un sourire d'ineffable ravissement. Recoudre des boutons de chemise—pour lui—était son bonheur. Je l'envie quand j'y songe, et je me rappelle avoir lu dans une lettre adressée à Raymond Casal par une inconnue—sans doute cette Mme de Corcieux qui faillit mourir par lui—cette étrange phrase. Elle le faisait rire, et elle me donne après des années envie de pleurer: «Ne te reproche pas mes chagrins. Si tu ne m'avais pas fait souffrir, tu ne m'aurais pas connue.»
Des mots, de tout petits mots jetés d'homme à homme, sur un canapé du club,—d'un coin à l'autre d'une table de restaurant,—entre deux bouffées de cigare, la nuit, revenant de quelque soirée,—en disent plus long sur l'âme contemporaine que des pages et des pages de dissertation. Combien de fois, causant ainsi d'une femme soupçonnée d'avoir des caprices de tempérament, avez-vous dit ou entendu dire: «C'est une malade ...» et d'une autre, précipitée par son cœur dans quelque dangereuse et noble imprudence: «C'est une emballée ...» ou: «C'est une gobeuse....» Pauvres femmes, quel cours de morale plus efficace pour elles que tous les sermons de tous les carêmes, si elles pouvaient entendre l'accent dont sont prononcées ces phrases-là, et se rendre compte de l'effet que produisent, sur leurs soupirants en habit noir, les franches ardeurs de la nature, comme les dangereux enthousiasmes du sentiment? Il existe, en revanche, une troisième espèce de femmes, que j'ai appelées de tête, faute d'un terme plus précis, et que ce même langage masculin étiquète d'un terme aussi mérité que les deux autres sont durs: les détraquées. C'est ici que je devrais—en véritable physiologiste littéraire à prétentions plus ou moins justifiées de physiologie scientifique—faire intervenir la Grande Névrose pour décrire avec plus d'autorité professionnelle cette créature, suspecte d'hystérie, qui ne connaîtra jamais ni les ivresses de la volupté physique, ni les magnificences du profond amour, et qui pourtant est la vraie maîtresse moderne, celle que l'Amant d'aujourd'hui rencontre quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, comme l'attestent les comptes rendus de la Gazette des Tribunaux et les faits divers des autres feuilles,—ces instructifs procès-verbaux de la moralité contemporaine. Dans ces drames multipliés de l'adultère ou de la jalousie auxquels vous assistez chaque matin, commodément assis devant la table de votre déjeuner en lisant votre journal, essayez donc de découvrir le moindre élément d'une émotion vraie—ou sensuelle ou sentimentale.... (Pour plus de détails, voir Méditation XVI.) Voilà une femme qui a tiré sur son amant comme sur une bête fauve et qui arrive devant le tribunal, fière de son action, heureuse du frisson de curiosité qu'elle soulève, en toilette soignée et la bouche hautaine. Croyez-vous que si jamais son cœur ou seulement ses sens avaient vibré une minute auprès de cet homme qu'elle a tué, elle se pavanerait dans le cabotinage de sa vengeance avec cette absolue sérénité? Et cette autre qui, elle, a vu hier son amant assassiné par son mari et qui se laisse aujourd'hui interviewer par un reporter, comme un auteur au lendemain d'une «première», que pensez-vous des émotions que lui faisait éprouver cet amant vivant? Et celle-ci qui s'est associée avec cet amant pour étrangler un malheureux et le dévaliser, et qui à présent charge son complice de toute la responsabilité du crime?... Fermez le journal ensuite et rappelez-vous ces autres drames, sans dénouement sanglant, que colporte la chronique des salons ou des coulisses: les implacabilités de certaines rancunes, les perfidies froidement accomplies, les oublis et les froideurs des lendemains de liaison. Autant de signes qui attestent qu'une femme peut avoir suivi une longue intrigue, accepté des rendez-vous, compromis son nom, donné sa personne, sans plus de palpitation intérieure que la feuille de papier sur laquelle j'écris ces lignes. Ces amoureuses sans amour, ces dévergondées sans jouissance, sont pourtant poussées à commettre des folies. Par quoi?—Par une idée. Ce sont des cérébrales, et en cela les vraies femelles du mâle déséquilibré qu'elles ont presque toujours pour complice. Mais l'analyse de quelques types de l'espèce précisera mieux cette thèse si contraire aux préjugés reçus: à savoir qu'en galanterie les pires égarements viennent de la tête, et que, plus une femme est froide du cœur, froide des sens, plus elle ira dans la faute, du côté de la perversité. Et voici un léger croquis des divers aspects sous lesquels se présente le plus souvent la cérébrale.
1° La chercheuse.—Est-il besoin de la définir, celle-ci, et qui ne l'a rencontrée, ou dans sa vie ou dans celle d'un ami? C'est l'affolée qui va poursuivant, à travers les expériences successives, et d'aventures légères en aventures monstrueuses, une sensation dont elle rêve et qui la fuit toujours. Et c'est aussi la romanesque à faux qui multiplie autour d'elle les complications sentimentales, afin d'éveiller dans son être intime un frémissement d'âme qu'elle ne connaîtra jamais, malgré toutes les raisons de palpiter que son imagination donne à son cœur.... Vous avez entendu parler de la première et raconter ses audaces de libertinage. Le hasard vous met en sa présence, et vous demeurez étonné de son masque presque tragique, qui semble démentir toute son histoire, de son regard, aigu à la fois et fatigué, où se devine la tristesse d'une déception éternelle. Elle cause, et son cynisme sans gaieté, flétrissant comme celui d'un viveur blasé, vous serre le cœur. Vous entrevoyez, dans cette femme qui passe pour une assoiffée de plaisirs, et qui parfois a tout quitté, mari, famille et société, afin de vivre en pleine fantaisie, des abîmes d'ennui, des gouffres de détresse. Dans quelques années, c'est à la morphine qu'elle demandera cette sensation vainement poursuivie dans la souillure de toutes les pudeurs.—La romanesque, elle, a des chances de finir dans une dévotion qui ressemble à la vraie piété comme ses folies volontaires de jeunesse ressemblaient à l'amour. C'est cette figure, indéfinissable par le mélange de corruption et d'angoisse, d'insensibilité foncière et de frénétique démence, qui remplit les romans français modernes depuis la Madame Bovary de Flaubert. Ce grand prosateur fut le premier, avec sa dureté chirurgicale d'ancien carabin, à déshabiller la chercheuse de ses oripeaux poétiques. Qu'il a bien montré l'impuissance du cœur et celle des sens dans l'arrière-fond de cette créature qui vous poussera au crime, comme Emma y pousse Léon dans le célèbre roman, prête qu'elle est elle-même à tout oser pour vibrer, ne fût-ce qu'une minute,—et elle ne vibrera jamais!
2° La comédienne.—Vous est-il arrivé de raconter une histoire à laquelle vous aviez été mêlé, devant un camarade, témoin lui aussi de cette histoire, qui vous a interrompu par un «mais non, mais non ...» et il vous a prouvé, clair comme le jour, que vous veniez de fausser la vérité—sans vous en apercevoir? Avez-vous réfléchi ensuite au petit travail qui s'était accompli dans votre esprit, à la touche d'inexactitude ajoutée ici, ajoutée là, et constaté combien il est aisé de se duper soi-même, avec la plus naïve inconscience? Je me souviens que nous assistions ensemble, Barbey d'Aurevilly et moi, voici des années, à un spectacle d'acrobates. Nous vîmes là un trapéziste mutilé—il ne lui restait qu'une jambe—qui exécutait d'incroyables voltiges, à tour de poignet, sur une barre fixe. Cette agilité rendait plus navrant le sautellement d'insecte blessé avec lequel, son exercice fini, le malheureux gymnaste regagnait sa place, sur son pied unique. Trois ans plus tard, mon grand ami m'interpelle d'un bout à l'autre de la table d'un dîner: «Vous vous rappelez,» me dit-il, «ce danseur de corde qui n'avait qu'une jambe?...» J'ai vainement essayé de lui prouver qu'il se trompait. Sa mémoire de puissant artiste avait travaillé comme un vin qui fermente, et il voyait son souvenir, tel qu'il le disait.—Ce phénomène du mensonge de bonne foi, très commun chez les enfants, dont le faux témoignage en justice a fait condamner tant d'innocents, devient chez certaines femmes une habitude constante. Il s'établit réellement chez elles une seconde nature, factice et pourtant sincère, à côté de l'autre. C'est alors un extraordinaire désordre mental dans lequel cette femme elle-même ne se reconnaît plus. Et la comédienne apparaît, non pas celle qui vous joue un rôle par intérêt, mais celle qui se le joue d'abord, ce rôle, à elle et pour elle. Malheur à vous si vous lui servez de prétexte, si, par exemple, elle se met en tête d'avoir pour vous ce que le langage des modistes appelle encore une «grande passion»! Il lui faut étaler du sentiment, et tous les moyens lui seront bons pour y arriver: elle vous bouleversera votre vie, vous traînera de scène en scène, vous trompera pour revenir vous le raconter, s'empoisonnera et en échappera pour crier son suicide à toute la terre. Et le pire de cette mise en scène éternelle sera que vous n'aurez même pas eu, durant cette infernale liaison, cinq minutes de vraie douceur, celle que le petit employé de nouveautés goûte le dimanche, sur la Marne, avec sa maîtresse d'une après-midi, qui ne lui jure pas qu'elle l'aime, qui ne sait que rire et que chanter en se balançant au fond du canot.... Mais cette enfant possède ce charme incomparable hors duquel il n'y a ni joie des baisers ni bonheur des larmes:—le Naturel.
3° La littéraire.—Vous trouverez cette variété surtout en province. Elle se rencontre aussi à Paris, en particulier depuis que le goût des auteurs étrangers a commencé de se répandre et que la maladie du roman russe a fait ses premiers ravages. La littéraire ressemble à la comédienne par certains côtés, elle s'en distingue par un trait essentiel: la véritable comédienne s'est créé à elle-même le type qu'elle entreprend de réaliser, et elle en change parfois au cours de sa vie, insinuante et rêveuse avec celui-ci, sceptique avec celui-là, spirituelle avec un troisième, au demeurant géniale et très supérieure à la liseuse qui copie servilement un poète ou un romancier, et dont toutes les démarches, tous les billets, toutes les caresses pourraient porter un renvoi comme les illustrations: page 25, colonne 2. Pendant de longues années, la littéraire était presque toujours une Sandiste, en train de Valentiniser d'après la formule. De nos jours, vous risquez de vous heurter à la Feuillettiste, qui rêvera, rue Belle-chasse, de rendez-vous dans le pavillon d'un parc, au clair de la lune, comme dans la Petite Comtesse ou Camors;—à la Sully-Prudhommiste, qui vous dira sur la plage de Dieppe, entre deux parties de petits chevaux:
—à la Coppéienne, qui ne manquera jamais d'arriver chez vous avec le fameux vers sur sa jolie bouche, même si elle n'a pas trace de voile à sa toque de fourrure:
—à la Goncourtiste, qui vous écrit avec des néologismes qu'elle ne comprend pas et prépare pour vous recevoir une robe de chambre japonaise achetée au Bon Marché;—à la Tolstoïenne, qui vous décompose ses «états d'âme», tout en vous offrant une tasse de thé;—à la Shelleyienne, qui vous parle, à table, en dégustant une truffe au Champagne, «d'un monde où le clair de lune, la musique et le sentiment ne font qu'un»....—Pauvres grands écrivains! Il faut cependant leur pardonner les misérables sottises auxquelles leur génie sert de prétexte. Et tous y passent. J'ai lu une lettre adressée à un jeune étudiant de ma connaissance, dans laquelle une femme de trente-sept ans lui proposait de mourir avec lui: «Notre mort,» disait-elle, «sera celle des Amants de Montmorency d'Alfred de Vigny!...» Cette vieille folle avait trois petits garçons en bas âge et un honnête homme de mari, qui peinait dans une maison de commerce dix heures par jour, afin de lui gagner de quoi avoir du papier à lettres moyen âge, le temps de lire des romans et du vague à l'âme! Le jeune étudiant me déclamait cette phrase en pleurant, et il ne me pardonna point de lui avoir cité la réponse de Casal à une fille qui se précipitait dans ses bras en lui disant: «O mon beau Rolla, tu me grises....»—«Non,» répondit Raymond, «je ne te grise pas, je te claque ...» et il la souffleta bravement, exaspéré de ce surnom. «C'est la seule fois que j'ai battu une femme,» me disait-il, mais aussi la littérature mêlée à l'amour est certes la plus écœurante mixture qu'ait inventée la sottise humaine. Vous croyiez entendre un soupir, c'est une citation;—serrer une femme sur votre cœur, c'est un volume. Sans compter que la littéraire enferme toujours en elle un bas bleu possible. Elle plane, suspendue sur votre front, la menace du réel volume où vous serez peint avec votre nom à peine défiguré:—Rasal pour Casal, Barcher pour Larcher,—votre maison photographiée, le tout enguirlandé des mille et une calomnies qu'une maîtresse lâchée possède à son service.—(Voir pour plus amples renseignements le livre de Mme Collet où figure un certain Léonce qui de son vrai nom s'appelait tout simplement Flaubert!)—C'est de quoi justifier à jamais la boutade prêtée à Gautier.... «Je ne crois au mot: je t'aime, que lorsqu'il est écrit t'h-é.»
4° La vaniteuse.—C'est là une personne trop facile à classer pour qu'il y faille une longue définition. Il existe de par le monde un très grand nombre de ces paons-femelles que l'on pourrait appeler les snobinettes de l'amour et auprès desquelles l'homme dont on parle a seul des chances de réussir. Elles se spécialisent d'ordinaire sur une catégorie de célébrités: il y en a pour politiciens et il y en a pour peintres. L'Institut fascine les unes, et d'autres le Théâtre. Les gens de lettres ont les leurs, et les leurs aussi les gens titrés, les leurs enfin les princes de la mode, ceux qui sont cités dans les feuilles pour des smokings, et qui méritent, après leur mort, l'oraison funèbre qu'un journal élégant consacrait à ce pauvre d'Avançon: «M. d'Avançon vient d'être emporté hier.... C'était un homme mûr du meilleur style.» J'ai connu une cantatrice, très jolie femme et très spirituelle, qui avait ce snobisme de l'alcôve. Elle faisait collection, dans sa chambre à coucher et dans son album, de personnages en vue. Quand elle avait dit de quelqu'un: «C'est une tête,» j'étais sûr qu'avant huit jours elle s'en croirait amoureuse, et qu'avant un mois la photographie de ladite tête figurerait dans la galerie des souvenirs de cette doña Juana pour Tout-Paris, qui avait elle-même une rivale préoccupée de lui souffler successivement toutes ces têtes; et ce trait nous amène à....
5° L'imitatrice.—qui est, elle aussi, une vaniteuse, mais d'une vanité circonscrite à la lutte contre une autre femme. L'imitatrice a pris comme modèle tout ensemble et comme rivale une personne de son entourage ordinairement, quelquefois d'une société supérieure; et alors commence un steeple-chase quotidien, avec ceci de plaisant que l'enviée parfois ne s'en doute même pas. Cette enviée a un hôtel, l'imitatrice aura un hôtel;—des chevaux, l'imitatrice en aura;—des tableaux, et l'imitatrice en achète. L'enviée reçoit le lundi, l'imitatrice prend le même jour. Si vous voulez, vous qui faites la cour à cette imitatrice, la mener très loin et très vite, persuadez-lui que l'enviée vous a distingué. Vous pourrez vous engager dans cette liaison sans crainte. Vous aurez toujours un moyen assuré d'en sortir. Ce sera de laisser croire à votre maîtresse par ricochet que cette enviée vous dédaigne et en distingue un autre. Vous n'existerez plus pour l'imitatrice, qui vous aura, par-dessus le marché, donné le comique spectacle de la plus charmante inconscience, car elle ne manquera jamais au gentil ridicule de vous dire, en parlant de l'autre: «Mme X——, qui fait toujours tout ce que je fais....» Et elle le croira.
6° La voyageuse.—C'est un joli mot d'argot mondain, que je n'ai encore vu écrit nulle part. Il mériterait droit de cité dans la langue, pour désigner ces ambitieuses, en train de voyager en effet de salon en salon et de groupe en groupe; et chaque nouveau groupe où elles s'introduisent est plus aristocratique ou plus élégant que celui dont elles partent, chaque nouveau salon plus choisi. Parmi les procédés que ces adroites intrigantes emploient volontiers, un des plus simples consiste à découvrir l'homme influent de la coterie qu'elles visent et à se l'attacher par des liens qui lui fassent un devoir—et un orgueil—d'ouvrir devant sa maîtresse toutes les portes, d'abaisser toutes les barrières. L'homme ainsi choisi devient en effet le pilote de la voyageuse, et un pilote d'autant plus passionné qu'il tient à étaler devant sa conquête les preuves de sa supériorité. Mais une fois introduite dans le port, la voyageuse ne manque pas de témoigner au naïf amant qui s'est cru aimé pour lui-même une ingratitude digne de celle dont un nouveau roi gratifie les conspirateurs auxquels il doit son trône. Elle a déjà mis le cap sur un autre îlot et confié le gouvernail à un autre timonier. Il y a des voyageuses de tout ordre, depuis la roturière qui veut entrer dans le faubourg Saint-Germain, grâce à l'appui d'un grand seigneur, jusqu'à la femme d'employé qui se sert d'un député pour procurer à son mari la place de sous-chef, sans parler de la petite cocotte qui flatte un viveur sénile pour être invitée à des dîners avec de grandes impures. Faut-il plaindre les échelons sur lesquels ces industrieuses friponnes posent leur joli pied d'avoir été quittés comme de simples échelons?... Cela dépend du pied, dirait un sage, et de la jambe à laquelle appartient ce pied.
7° La dominatrice.—L'orgueil est la seule flamme dont celle-ci ait jamais brûlé; mais c'est une flamme inextinguible et qui la consumera jusqu'à sa vieillesse. Vous la verrez plus tard tenir un salon, et elle suffira au travail d'Hercule que ce métier-là représente en correspondance, diplomatie, visites, dîners en ville, conversation, etc., pour avoir la satisfaction de faire des académiciens ou des ambassadeurs,—en un mot, pour régner. En attendant, comme elle est jeune et jolie, c'est à inspirer des passions que se dépense tout cet orgueil. Qu'un homme échappe à son pouvoir, et la voilà devenue aussi malheureuse que Napoléon lorsqu'il pensait à Saint-Pétersbourg, la seule capitale de l'Europe où il ne fût pas entré en vainqueur. Le plus souvent, la dominatrice est une coquette. Elle sait que la fatuité naturelle à l'homme en fait un esclave tout enchaîné pour celle qui promet, promet toujours,—et ne donne rien. Mais elle sait aussi qu'avec d'autres hommes ce jeu-là est inutile, et, changeant sa politique, elle se donne juste assez pour accrocher celui dont elle veut être aimée. Elle se donne une fois, deux fois,—et puis plus jamais.... Avez-vous vu un poisson goulu avaler un appât dont il compte se régaler? Comme il nageait gaiement vers sa proie! Et il se tord maintenant au bout de l'hameçon; puis, tandis qu'il râle dans un coin du bateau, le pêcheur continue de jeter sa ligne en supputant de combien de douzaines il pourra se vanter demain.... De quoi vous plaignez-vous? La dominatrice vous a couru après—comme ce pêcheur court après le poisson, tant qu'il ne l'a pas pris,—dans la pleine sincérité du plus spontané désir....
Et il faudrait encore énumérer, parmi les cérébrales, l'Ennuyée, celle qui prend un amant pour avoir quelqu'un là sur qui elle passe ses nerfs et avec qui elle trompe ... son temps;—la Dépitée, celle qui vous ramasse, comme un enfant rageur fait un caillou, pour vous jeter à la tête d'un homme qui la vexe;—la Méchante, qui ne peut pas supporter le bonheur de ses semblables et vole leurs maris ou leurs amants aux autres femmes, afin de détruire ce bonheur.... Pour peu que vous rassembliez vos souvenirs, vous vous rendrez compte de ce que devient un homme de cœur qui aime une de ces femmes-là, et de ce qui l'attend, depuis l'abandon le plus brutal jusqu'à la plus cruelle perfidie, suivant le cas, sans parler de la lettre anonyme et de la calomnie. Vous comprendrez contre quelle monnaie de singe cet homme de cœur est en tout cas assuré de donner ses vraies larmes, ses vraies douleurs, son vrai sang, et peut-être ne trouverez-vous pas trop sévères les trois remarques suivantes:
XXVI
Le cœur fait de la femme un être sublime, les sens dans leur brutalité en font un être vrai. Le monstre commence avec la froideur morale et physique,—dans le cerveau.
XXVII
Dalila a dû trahir Samson avec l'espérance d'éprouver une sensation entre ces bras qu'elle allait livrer aux chaînes.
XXVIII
On estimerait certaines femmes d'avoir un amant par plaisir.
Si une liaison d'amour entre l'amant et la maîtresse tels que j'ai tenté de les décrire est le plus souvent une guerre, avec marches et contremarches, batailles livrées et perdues, déroute finale et massacre,—il existe aussi, comme pour les armées véritables, la petite guerre entre les deux sexes, celle où tout n'est que jeu et que simulacre. Cette petite guerre s'appelle le Flirt. Qui reconnaîtrait dans ce monosyllabe britannique, sec et cinglant comme un coup de fouet, le délicieux verbe du français d'autrefois: Fleureter ou conter fleurette? Et je me souviens d'une petite scène où j'eus par le contraste la sensation si vive de la différence réelle entre les mœurs, qui a produit la différence entre les deux mots. Voici de cela combien de jours? J'avais découvert chez un marchand une boîte d'ivoire que j'achetai pour Colette. C'était une boîte du dix-huitième siècle, ornée d'une miniature qui représentait deux amoureux en train de danser un pas de menuet, gaiement, tendrement, au son d'une espèce de musette tenue par un nain, dans un paysage de rêve.... C'est presque l'automne, car le feuillage des arbres prend par places des nuances blondes, comme on en devine sous le rien de poudre qui blanchit les cheveux de la danseuse. C'est encore l'été, car entre les branches luit un ciel d'un bleu doux et pâle comme la soie du justaucorps du danseur. Il est de face, et il rit en levant sa main restée libre, tandis qu'elle se montre, elle, en profil perdu, et qu'elle tourne dans sa robe couleur de rose, un rose à demi fané, un rose sur le point de passer, comme l'heure charmante....—Mon Dieu! que j'étais peu né pour vivre dans ce Paris de décadence où j'ai tant usé de mon cœur, peu né pour aimer la perverse enfant à qui j'apportais cette miniature, par une nuit glacée d'hiver! Je me vois encore montant l'escalier du Théâtre-Français et tirant la boîte de ma poche pour regarder une fois de plus ces deux amants. Il faut tout dire. Le jeune homme me ressemblait un peu, et la jeune femme avait tant de Colette, par la ligne fine de la taille, par la grâce triste dans le demi-sourire! L'idée que c'était, ce songe d'un peintre mort, l'image de deux êtres jadis pareils à nous, mais heureux, me jetait dans cette mélancolie presque folle qui ne fait que rendre si sensibles les places les plus malades de l'âme. Et cela se passait dans un couloir de théâtre, devant des portes de loges derrière lesquelles des acteurs et des actrices s'habillaient pour le «deux» ou le «trois»!... Quand j'entrai chez Colette, elle était assise devant sa glace, occupée à faire sa figure. Je vis à son regard deux choses: d'abord que je la gênais, et puis qu'elle traversait une de ses minutes de blague sans esprit. Il y avait, vautré sur un des fauteuils de cette loge, un élégant à mine de cocher, avec qui elle devait me tromper un jour,—si ce n'était pas déjà fait? Je lui donnai la petite boîte cependant, je ne sais pourquoi. Elle la prit, elle regarda la miniature, puis la passant au monsieur: «Voyez donc, Salvaney,» dit-elle, «en voilà une drôle de manière de flirter....» Pouvais-je lui répondre que la danseuse en robe rose et le danseur en justaucorps bleu ne flirtaient pas, mais qu'ils fleuretaient, et cette cuistrerie sentimentale m'eût-elle empêché d'avoir le cœur navré, une fois de plus, en la voyant, sitôt ma pauvre boîte posée parmi les pots de fard et les pattes de lièvre, aguicher de nouveau ce Salvaney, devant moi, comme si je n'eusse pas été là? Et voici que je me demande ce qu'elle a fait de la pauvre miniature. Oui, devant quels flirts de cette cruelle fille le nain continue-t-il de jouer sa musique, les astres de blondir, le ciel de bleuir, l'homme qui me ressemble de sourire et celle qui lui ressemble, à elle, de tourner dans sa robe couleur de bonheur fini?... Allons, allons, monsieur le docteur Claude, analyste professionnel, misogyne patenté, prétendu connaisseur de l'âme de la femme, ramassez votre scalpel et votre microscope, et montrez à l'honorable assemblée les petites expériences que vous savez faire. Vous n'êtes pas là pour cueillir des roses, mais pour étaler des fibres et pour disséquer des morceaux de cœur humain.... Ah! que les roses ont un plus doux parfum!...
Il est donc bien mort, ce vieux verbe français, aussi mort que les fleurettes blanches ou mauves de la saison où il fut inventé, et le dur mot anglais triomphe. Il désigne: la chose d'abord, et votre maîtresse vous dit: «Le flirt m'amuse;»—l'habitude ensuite: «Je suis un peu flirt,» dit-elle encore;—enfin le monsieur ou la dame avec laquelle se pratique cette habitude: «Un tel,» dit toujours la même maîtresse, «vous n'allez pas en être jaloux, c'est mon flirt,» et vous comprenez qu'elle entend par là une cour légère et sans conséquence. Le bon Littré, que je viens d'avoir la curiosité de consulter sur ce mot nouveau, est de l'avis des femmes, et il le définit: «Mot anglais qui signifie le petit manège des jeunes filles auprès des hommes et des hommes auprès des jeunes filles....» Oh! ces philologues, quels discrets personnages! Moi qui ne suis pas un philologue, mais qui ai été, suis et serai jusqu'à la mort un jaloux,—un de ces insensés qui veulent à tout prix savoir ce qui leur sera si dur ensuite à connaître,—c'était justement le «petit manège» qui m'intriguait jusqu'à me torturer. Où commençait-il? Où finissait-il?... Encore aujourd'hui que je suis, comme on dit dans le bon peuple, retiré des voitures, je voudrais deviner au moins ce que les femmes signifient au juste par ce terme à la fois si clair et si indéfinissable. Un jour que je visitais Florence en compagnie d'une dame américaine rencontrée par hasard, nous nous arrêtâmes devant un tableau de l'Angelico qui représentait une résurrection. Des religieux sortaient de leur fosse ouverte, et des séraphins auréolés d'or les embrassaient tendrement sur la bouche.
—«Regardez donc, monsieur Larcher,» me dit ma compagne avec la plus aimable candeur, «ces petits moines qui flirtent avec les anges....»
Cette phrase me rendit rêveur, et le «petit manège» serait resté à jamais flétri aux yeux de mon imagination troublée, si, à quelque temps de la, ayant fait usage de ce terme flirt devant une autre dame, Anglaise celle-là, elle ne m'eût interrompu avec un mépris anglo-saxon,—profond comme la mer qui sépare l'île vertueuse du continent corrompu:
—«Pardon, monsieur, mais c'est un mot que je n'ai jamais entendu qu'en France....»
Je me sentis, à cette phrase, couvert du flot de l'infamie gallo-romaine, mais je n'en fus pas plus avancé dans la définition de ce périlleux badinage, ou de cet amour sans amour, qui ressemble au vrai duel des sexes comme un assaut d'escrime à une séance sur le terrain.—Dans fleureter, il y a fleuret, aurait dit Victor Hugo.—C'est vrai pourtant, qu'il est quelquefois innocent, ce badinage. Avez-vous vu, dans un salon, une jeune femme entraîner un homme vieux ou jeune vers quelque coin un peu à l'écart, divan drapé ou fauteuil adossé? De son bras nu elle frôle la manche de l'habit noir. Son pied chaussé de soie ajourée frémit nerveusement sur le coussin de vieille étoffe. A chaque mouvement de l'éventail garni de plumes soyeuses, l'homme sent venir à lui la douceur du parfum qui émane d'elle, de ses épaules délicates, de sa robe frissonnante, de ses cheveux où chatoient des pierreries. Elle lui parle, dans l'intimité de cet angle de salon, avec une voix de tête-à-tête. Que lui dit-elle? Et que répond-il? Elle rit, et ses dents apparaissent, si joliment blanches. Ses yeux, à lui, brillent et traduisent la petite griserie d'amour-propre et aussi de délice physique qui envahit un homme «distingué»—encore un mot exquis du vieux français—par une jolie femme. Quand, une demi-heure après, le couple se sépare, il se trouve toujours quelqu'un pour s'approcher de la dame, d'un air ou mécontent, ou ironique, ou indulgent, ou léger:
—«Avez-vous assez flirté, ce soir?...»
—«Que voulez-vous?» me répondit une aimable personne à qui je servais ce reproche obligatoire,—amicalement,—le flirt, c'est le péché des honnêtes femmes.»
C'est encore une définition, celle-là, dont le seul malheur est de ne convenir qu'au flirt des honnêtes femmes, justement, et pas du tout au flirt des autres. Or, il faut croire que ces autres considèrent comme licite tout ce qui n'est pas l'essentiel de la possession, depuis les serrements de main jusqu'aux serrements de taille, en passant par les baisers sur la nuque et les baisers sur les lèvres. Du moins, d'étranges confidences faites par plusieurs de mes jeunes amis m'amènent à le croire. J'en avais un qui venait chez moi de temps à autre m'apporter des sonnets qu'il écrivait pour une fine marquise, séparée ou veuve, je ne sais plus. Il me racontait, avec la discrétion naturelle à la jeunesse,—qui est généralement celle des tambours,—ses rendez-vous avec la dame, leurs promenades en fiacre, leurs courses dans les bois près de Paris, le tout accompagné de menues privautés qui affolaient ce garçon, et il ajoutait:
—«Elle est loyale.... Elle m'a prévenu qu'elle voulait bien flirter, mais qu'elle n'aurait jamais d'amant....»
Dans ce cas-là, et si le flirt est le péché des honnêtes femmes, il serait l'honnêteté des pécheresses. Il conviendrait donc, si l'on dessinait une carte moderne du Tendre, de distribuer cette province spéciale en deux départements: celui de Flirt et Vertu, et l'autre, celui de Flirt inférieur. Les amants, eux, ne font pas cette distinction, et, en conservant un terme unique pour l'une et l'autre sorte de familiarité, ils démontrent que cette funeste et trop lucide jalousie est le vrai microscope de l'analyste. Pour ces logiciens de douleur, la femme honnête et l'autre recherchent dans le flirt la même sensation; celle du désir de l'homme, ici respectueux, inavoué, poétique comme un hommage; là provoqué, presque brutal et repoussé brutalement, mais toujours le désir. C'est bien cela, c'est cette joie, ici naïve, là corrompue, que la femme éprouve à se sentir souhaitée par un homme, dont souffrent tous ceux qui aiment cette femme, car ces gêneurs admettraient volontiers cet axiome:
XXIX
Il n'y a pas de demi-pudeurs ni de demi-impudeurs.
Ont-ils raison? J'ai toujours pensé: oui, quand il s'agissait de ma maîtresse, et: non, quand il s'agissait des maîtresses des autres.—Ce n'est pas là ma plus grande originalité.
Lorsqu'on parle de relations qui vont ainsi du moins appuyé des marivaudages à la plus raffinée indiscrétion de caresses, tout est nuance; par suite on s'y trompe bien aisément. C'est ainsi que la femme qui flirte est souvent confondue avec la coquette. Un abîme les sépare pourtant. La première a le goût du frémissement qu'elle éveille chez l'homme; elle veut être convoitée, déguster l'hommage que cette convoitise rend à son charme, s'y prêter, s'en amuser,—et c'est fini. La seconde veut être aimée sans aimer, et provoquer des passions qu'elle ne partage pas. Aussi la première peut-elle être une délicieuse créature, qui garde, sous des dehors de légèreté, les plus vraies délicatesses, au lieu que la vraie coquette est toujours une cruelle, qui, dans le fond du fond de ce qui lui sert de cœur, veut se procurer la sensation de faire souffrir. Voyez aussi comme elles procèdent l'une et l'autre, de manière diverse. Il y a de la plaisanterie, du rire, un peu de gaminerie même dans le début du flirt de la vraie flirteuse,—le pétillement d'un vin de Champagne qui ne serait que de la mousse, sans la moindre goutte d'alcool au fond du verre. La coquette, elle, a toujours soin de vous prouver d'abord que vous avez produit sur elle une impression profonde et surtout sérieuse. Elle veut vous entraîner sur le chemin de la passion tragique, et la familiarité piquante est un mauvais guide pour ce chemin-là. Il s'agit de vous persuader que l'on vous a remarqué,—mais sérieusement. La coquette aura donc l'art d'interroger ceux qui vous connaissent et de savoir les idées qui vous plaisent: vos goûts particuliers en livres, en tableaux, en pièces de théâtre, par exemple. Elle vous en parlera de manière à vous convaincre que lorsque vous n'êtes pas là elle pense à vous longuement. Entre sa façon de vous accueillir et ses relations habituelles avec les autres hommes, elle mettra une différence dont votre vanité sera chatouillée jusqu'à la pâmoison. Si elle est enjouée avec tout le monde, avec vous elle sera grave, presque triste, et vous croirez découvrir en elle une femme que personne ne connaît. Si elle est réservée d'habitude, avec vous elle aura de l'abandon, comme une détente et une confiance que vous vous imaginerez avoir provoquées. Si elle est musicienne, elle choisira certains morceaux de piano qu'elle ne jouera que pour vous, et de quel geste religieux elle fermera ce piano en se levant, comme si entre vous et elle il venait de passer, pour vous bénir, l'Ame de Chopin! Est-elle bibeloteuse? Elle vous consultera sur ses achats, prête à renvoyer l'adorable éventail ancien que le marchand lui offre et qui vous déplaît. Elle ne voudra plus lire que d'après vos conseils. Si par bonheur elle n'est ni musicienne, ni artiste, ni littéraire, elle vous soumettra sa toilette, et elle vous interrogera sur sa robe, avec un air de mettre son destin à vos pieds. C'est l'A B C du traité de la coquetterie que ces fines manœuvres, traité écrit dans une langue dont aucun homme n'a jamais pu déchiffrer plus de cinq lignes. Le volume a cinq cents pages!—Quand la coquette vous a bien convaincu de la sorte que vous êtes entré dans son cœur très avant, c'est elle qui se trouve, vous ne savez comment, s'être installée dans le vôtre, et, votre vanité aidant, elle se met à vous torturer avec le plus féroce plaisir, au lieu que la vraie flirteuse, du jour où elle s'aperçoit que le badinage tourne au sérieux, n'a qu'une seule idée, celle de l'interrompre. A celle-ci, inspirer une passion cause une véritable répugnance. Ajoutons tout de suite que, pareille aux grands capitaines qui changent de tactique selon les terrains, la coquette sait employer le flirt avec certains hommes, ceux-là précisément qui ont la faiblesse de se croire très forts et qui se défieraient de la grande impression produite par eux. La coquette spécule alors sur cette loi, que le flirt est un état d'équilibre instable, toujours à la veille d'une culbute d'un côté ou de l'autre. C'est d'ordinaire dans le néant que le flirt verse, mais quelquefois aussi la nature reprend ses droits. Elle se moque bien, elle, la sauvage et l'indomptable, de nos petites combinaisons de salon, «Je ferai joujou avec les sens....» dit la vertu qui ne veut pas leur céder, ou le vice qui ne veut plus. Et voilà que l'animal s'éveille chez l'homme et chez la femme, que toutes les colères de l'orgueil et de la sensualité grondent d'un coup. Enfin, pour reprendre la comparaison de tout à l'heure, c'est comme à l'assaut, lorsque le fleuret casse et que l'escrimeur qui se sent touché jette un cri. Le fer a fait plaie. Le sang coule, et le tireur tout pâle tombe à terre, frappé à mort.
Suivons-les, une par une, les étapes que le flirt peut et doit franchir ainsi pour aboutir à la crise qui transforme en opéra séria la musiquette, et en passion, parfois si douloureuse, l'innocent, le léger badinage.—Première période: un après-midi vous allez en visite chez une dame que vous rencontrez rarement. Vous vous abandonnez à un accès de jolie humeur, et vous vous montrez plus aimable compagnon que de coutume. Habituée qu'elle est à vous ranger parmi les visiteurs de devoir et d'ennui, elle se surprend à s'amuser de votre causerie. Vous le sentez aussitôt, et vous la quittez, content de vous, autant dire content d'elle, l'ayant découverte, comme elle vous a découvert. Vous retournez dans la maison peu après. Vous la trouvez seule, vaguement désœuvrée et qui s'égaie de votre présence. Elle vous taquine sur un ton qu'elle ne prenait jamais avec vous auparavant. Vous lui répondez de même, et rien que ce ton-là, c'est déjà du flirt. Il peut se faire qu'à cette époque vous soyez, vous, en puissance de maîtresse. Alors cette espèce d'amitié gaie avec une autre femme vous offre la petite saveur piquante d'une infidélité inoffensive et permise, sans compter qu'il s'y cache un délassement très doux de la corvée sentimentale. Vous contractez donc la charmante habitude d'aller chez votre flirt le cœur tranquille, vous croyant bien sûr que vous n'en serez jamais amoureux, ni peu ni prou. Elle, de son côté, si elle n'a dans sa vie que des devoirs, trouve à frôler le danger de ce quart d'intrigue juste le même plaisir qu'à dîner au cabaret, puis à finir la soirée dans un mauvais théâtre. C'est comme la tartine de caviar, à l'heure du thé. La grignoter, ce n'est pas plus manger que flirter, ce n'est aimer. Si la dame est en puissance d'amant,—chè! Chè! comme on dit en Toscane,—cet amant aura bien mérité qu'on le rende un peu jaloux. Il faut toujours leur prouver, aux hommes, que la fidélité qu'on leur garde a son prix, et que si on voulait.... Mais on ne veut pas. Vous ne comptez pas, vous, puisque vous n'êtes qu'en flirt avec elle, un flirt qui en est à sa lune de miel. Vaut-il la peine de passer à l'aphorisme et à l'italique,—comme dans les sonates on passe au mineur, ou comme dans leurs lettres certaines femmes passent à l'anglais, par élégance,—pour insinuer que les lunes de miel ressemblent aux blondes qui se teignent. Elles deviennent rousses en vieillissant.
Seconde période: un des deux flirteurs commence à éprouver les premières atteintes d'une vague irritation, et ce pour des motifs de l'ordre le plus divers. Elle découvre, elle, ce qu'elle ne savait pas à ce degré, que vous aimez très profondément ailleurs, et la voilà qui se trouve aussi froissée que si vous l'aviez trahie. Pourquoi? Elle n'en sait rien, puisqu'elle ne vous aime pas, et que, si vous l'aimiez, vous l'embarrasseriez beaucoup. L'amour-propre a de ces paradoxes. Vous découvrez, vous, ce que vous ne soupçonniez guère, qu'il se cache un homme dans la vie de cette femme, avec qui elle est engagée, aussi sérieusement qu'elle l'est peu avec vous. Vous acceptiez avec joie d'être la friandise, le goûter, la bouchée au caviar, quand vous pensiez qu'il n'y avait pas de dîner. Vous voilà mécontent jusqu'à la fureur de savoir qu'il y a un dîner véritable, et que vous n'êtes pas sur le menu. Vous vous jugez un peu naïf, un peu jeunet, tranchons le mot, un peu ridicule. Elle se réveille donc, elle, de son côté, un beau matin....—entre parenthèses, pourquoi cette formule, comme si, sur mille matins, neuf cent quatre-vingt-dix-neuf ne méritaient pas l'épithète contraire?—bref, un matin, laid ou beau, elle se réveille toute piquée de ce que vous observez avec bonne foi le contrat tacite passé entre vous. Et vous vous réveillez, vous, décidé à lui prouver que vous valez la peine que l'on ait un peu peur de vous. C'est l'époque des inégalités volontaires d'accueil, de sa part, à elle; des discours presque amers, de votre part, à vous. Elle se moque de vous, avec ces justesses dans la raillerie qui transforment un mot dit plaisamment en un mot qui fait mal. Vous avez avec elle des inquisitions de jaloux et des duretés de mari. L'orage flotte dans l'air à chacune de vos visites, et, s'il n'éclate pas, vous le pressentez tous les deux, comme des nerfs malades souffrent de l'électricité de l'atmosphère, quand il n'y a pas encore de nuages. Soyez tranquille, ils arrivent vers vous, ces nuages, et avec eux les éclairs, le tonnerre, la grêle, de quoi couper sur pied les jolies marguerites que vous étiez en train d'effeuiller, en espérant toujours rester sur le pas du tout du pétale consolateur!
Troisième période: il n'y a plus de lune, ni emmiellée, ni rousse, mais le ciel est devenu noir comme mon encre, ou comme le cœur de Colette.—En cas de match, je parierais pour le cœur.—L'homme s'est juré qu'il aurait cette femme dont il connaît parfois les beautés les plus secrètes, comme on connaît un livre dont on a feuilleté, tourné toutes les pages, vu toutes les gravures, manié la couverture en tous sens, sans en lire le texte. Elle, étonnée autant qu'inquiète de voir transformées en instruments d'attaque des privautés auxquelles elle n'attachait pas de conséquence, montre soudain une indignation qui n'est pas jouée. Ou bien c'est elle qui, jalouse de savoir jusqu'où irait sa puissance sur vous, transforme en devoirs les assiduités que vous lui rendiez. Vous vous rebellez, et la guerre commence, mais aussi un autre chapitre de cette Physiologie, car, une fois là, vous sortez l'un et l'autre de cette équivoque passagère et charmante de flirt sur laquelle je voudrais encore, cédant, comme dans les fables, au souci de la Moralité, formuler quelques aphorismes.
XXX
Femme qui flirte, homme qui s'y complaît, signe de peu de tempérament, comme le goût de l'aquarelle chez un peintre. Je réserve cette préciosité pour une feuille d'album: «Le flirt, c'est l'aquarelle de l'amour.»
XXXI
Une femme qui a vraiment aimé, autant dire souffert, regarde flirter les autres avec les yeux d'une mère qui a perdu un enfant et qui voit des petites filles jouer à la poupée.
XXXII
Certains flirts salissent une femme plus que la possession. La rose coupée sur sa tige peut rester fraîche et pure. La rose, même en bouton, même sur le rosier,—mais tripotée,—est pire que fanée.
XXXIII
Le seul flirt absolument innocent serait celui d'une jeune fille qui ne saurait rien des réalités physiques de l'amour. On en a connu quelques-unes vers 1820, à l'époque où paraissaient d'autres Méditations.
XXXIV
On badinerait avec l'amour, quoi qu'en dise le fameux proverbe, s'il n'était mélangé ni d'amour-propre, ni de bestialité. Ce n'est pas le cœur qui colore en tragique le marivaudage à demi souriant, à demi tendre. On est jaloux et on désire. Cela suffit pour métamorphoser le gentil caprice en passion cruelle. On se croit sincère, et le pire est qu'on le devient, en sorte que la femme qui vous aura fait le plus souffrir est quelquefois une femme que vous n'aurez jamais aimée.
XXXV
Un joueur qui s'assoirait à une table et devant des cartes sous la condition que, s'il gagne, il ne gagnera rien, et que, s'il perd, il perdra toute sa fortune, passerait pour un fou. C'est pourtant ce que font les hommes et les femmes qui s'engagent dans un flirt régulier, puisque ce flirt ne peut finir que par le néant, s'il reste flirt, ou par la douleur de la passion, s'il change de nature. Mais lequel de nous ne mourrait pas désolé s'il n'avait pas connu la passion, ou du moins s'il ne pouvait pas dire qu'il l'a connue?
XXXVI
«Les femmes qui flirtent, je les appelle des maîtresses sèches....» C'est le mot d'une très honnête femme qui prétendait n'avoir jamais flirté. Elle avait trop de mépris dans les yeux en le prononçant. Le mépris trop intense a trop songé aux choses méprisées, et trop y songer, c'est toujours les regretter.
Ou le néant ou la passion, ai-je écrit tout à l'heure, et j'avais tort. Le flirt peut finir d'autre manière, par un sentiment assez rare, mais qui existe. C'est même la nouveauté la plus heureuse qu'ait inventée la civilisation dans les rapports entre les sexes: l'amitié. Il arrive en effet que la femme qui a flirté avec vous,—il faut, par exemple, que ce flirt ait été du plus pur gris perle, sans la moindre nuance trop forte,—il arrive donc que cette femme possède des qualités réelles d'esprit et de cœur. Elle a de l'âme, pour tout dire, sous la frivolité de ses dehors. Un hasard vous le révèle. Dans cet esprit vous apercevez la plus délicieuse finesse, dans ce cœur la plus vraie droiture. C'était par une fin d'après-midi, cette fois. Vous vous sentiez un peu trop triste, et, au lieu de verser dans le papotage d'habitude, vous lui avez parlé comme vous vous parlez à vous-même, et elle vous a compris. Le crépuscule tombait. Le domestique tardait à installer les lampes. Elle aussi s'est laissée aller à vous découvrir un peu de cet arrière-fonds mélancolique sur lequel vivent toutes les femmes, dignes de ce nom, passé vingt-cinq ans, et lorsqu'elles se trouvent ne pas avoir la destinée de leur cœur.—Si elles méritaient cette destinée, soyez assuré qu'elles ne l'ont pas eue!—Vous étiez venu «potiner» en prenant une tasse de thé; vous sortez, ayant rencontré une amie que vous ne traiterez plus jamais comme auparavant, avec la légèreté d'un indifférent qui jette une heure de son après-midi à lui dans le vide d'une après-midi de femme, et qui l'oublie, sitôt la porte fermée. Hier, si vous aviez appris que la chronique du monde accolait son nom au vôtre dans une de ces calomnies qui sont le régal quotidien des conversations parisiennes, vous auriez souri, passablement heureux au fond, avouez-le, dans les coins scélérats de votre vanité d'homme. Aujourd'hui, cette calomnie vous blesserait, et cruellement. Que cette impression de sympathie et de confiance, éprouvée une fois, se renouvelle, et vous connaîtrez la douceur de cette camaraderie féminine qui possède toutes les grâces de l'amour sans aucune de ses terribles rancœurs. Votre amie se montrera dans sa vérité, puisqu'elle n'aura pas besoin de vous mentir. Elle vous saura gré des diverses souffrances que les autres, ceux qui l'ont aimée ou qui l'aiment d'amour, lui ont infligées et que vous lui épargnez, vous, en ne la désirant pas. Elle déploiera pour vous ce charmant esprit de la femme, qui seule sait observer et dire son observation sans formules apprises. Les autres auront eu d'elle, si elle est galante, la courtisane astucieuse et dépravée; si elle ne l'est pas, ses sécheresses et ses défiances. Vous aurez, vous, les jolis abandons de l'intimité la plus délicate,—pourvu que vous soyez de bonne foi, et qu'elle, de son côté, appartienne au groupe des femmes qui peuvent garder un ami. Il faut croire que ces deux conditions sont bien rarement remplies, puisque ces adorables amitiés-là, ces amitiés voluptueuses, comme disait finement un grand écrivain, sont très rares, aussi rares que la poésie dans la galanterie, cette poésie qui teintait de rêve la danse de l'homme en justaucorps bleu pâle et de la dame en robe couleur de rose passée, sur la petite boîte d'ivoire donnée autrefois à Colette....—Il fut un temps où je me disais: «Mon Dieu! que je voudrais connaître le cœur humain!» Je suis devenu plus modeste, et voici que j'oublie jusqu'au sujet de ces pages d'analyse plus ou moins justes et que je soupire: si seulement je pouvais savoir les yeux qu'elle prend pour regarder la miniature et se souvenir de moi? Et si elle lit ces feuilles un jour, saura-t-elle que je les lui aurais données avec ivresse pour en faire des papillotes, jusques et y compris l'aphorisme final:
XXXVII
Apprendre à connaître les femmes, c'est apprendre à connaître par avance le détail du mal qu'elles vous feront, sans aucun moyen de vous en garantir. Cette science-là consiste à augmenter la misère de l'amour par la prévision lucide de cette misère.
Il y a une providence pour les analystes. Je croyais bien ne venir jamais à bout de ce chapitre sur «la rencontre des amants» qu'a célébrée en vers subtils le poète Auguste Dorchain. Vous vous rappelez:
J'avais décrit les deux animaux, le mâle et la femelle, chacun à part. Puis, sur le point de les évoquer, s'affrontant, s'étreignant, se dévorant, je me perdais. Voilà que l'autre soir, ayant esquissé un vingtième plan de cette méditation fatale, dans le chiffre de laquelle le X m'apparaissait comme un chevalet de torture, et déchiré ce plan après dix-neuf autres, je sors de ma maison sans but de promenade. J'arrive devant le Théâtre-Français. On donnait: On ne badine pas avec l'amour. J'entre dans la salle pour entendre cette prose divine, sans Colette, hélas! cette Colette qui jouait Camille, pour moi, comme aucune comédienne ne la jouera jamais. Elle me rendait si bien cette fille étrange qui sait tout de la vie et qui ne sait rien de son propre cœur, qui se veut raisonnable et qu'un sourire de son cousin à Rosette affole, qui repousse Perdican sincère et qui court après Perdican perfide! Naïve coquette qui brise trois existences: la sienne, celle de son fiancé et celle de Rosette ... pour rien, pas même pour le plaisir! Oui, Colette était adorable de charme incertain, mélancolique et dangereux dans ce rôle; aussi adorable que l'actrice de l'autre soir y était médiocre. Et le Perdican! Et le Baron! Et le Bridaine! Tous des doublures!... Et moi!... Mes souvenirs se firent si précis, les phrases du drame me touchaient à une place si blessée de mon cœur, qu'après le deuxième acte je n'y pus résister, et je quittai mon fauteuil. Dans le péristyle, et devant le buste de Balzac, je me heurte au baron Desforges:
—«Où allez-vous?» me demande-t-il.
—«Où je n'entendrai plus ces comédiens,» lui répliqué-je.
Il sourit de ma boutade et sort avec moi. Il me prend le bras et nous marchons ensemble. Je ne l'avais pas vu depuis des mois. Il ne vieillit guère. La moustache blonde est devenue tout à fait blanche. Le teint s'empourpre un peu. Mais l'œul demeure bien vif entre les paupières qui le brident, et quoique le baron ait soixante ans sonnés, ses muscles, grâce au massage quotidien du docteur Noirot, sont demeurés souples, comme l'attestent ses moindres mouvements. Seulement plus de cigares, plus de porto rouge,—et plus de Mme Moraines. Il a fort sagement utilisé une nouvelle infidélité de cette charmante coquine pour fermer les volets de sa boutique, comme il dit. Et il a dû très bien faire les choses, car il continue d'aller dans la maison et d'y avoir son couvert à côté de son successeur, un des jeunes barons Mosé. Desforges, depuis cette rupture, a repris du goût pour moi,—sans doute parce que Suzanne Moraines lui a dit jadis beaucoup de mal de ma pauvre personne. Et puis, je l'écoute si complaisamment et je l'admire si sincèrement! Un homme d'affaires qui s'est donné la peine de vivre, quel meilleur maître pour un écrivain d'observation? Desforges m'entraîne sous les arcades de la rue de Rivoli et me questionne sur mes travaux. Je lui détaille ma Physiologie, le point où j'en suis et mon embarras.
—«Voilà une belle difficulté,» me dit-il. «Avez-vous la prétention de donner une théorie complète de l'amour?...»
—«Je ne suis pas si nigaud,» répondis-je.
—«Alors, au lieu de vous perdre dans les généralités, prenez donc un cas bien net, bien connu de vous, une histoire très simple et qui soit dans la moyenne des intrigues galantes de ce temps-ci.... Qu'est-ce que vous voulez savoir? Si l'affaire est bonne ou mauvaise?... Faites comme pour une vraie affaire. Dressez un bilan: une colonne pour l'actif, une pour le passif. Chiffrez le détail des bonheurs et des malheurs, des plaisirs et de ce que les Anglais appellent les drawbacks,—les inconvénients à subir pour chaque avantage.—Deux additions et une soustraction, vous saurez à quoi vous en tenir sur ce que les gens d'aujourd'hui ont fait de l'amour. C'est comme la politique. On ne parle que de cela à Paris, et on s'y entend comme les acteurs que nous venons de voir à dire du Musset.... Tenez, voulez-vous que nous établissions le bilan, à nous deux, du bonheur de Mainterne dans sa liaison avec Mme de Hacqueville? C'est un excellent exemple, cela.... Lui, trente-six ans, trente mille livres de rente, du tact, dû goût, joli garçon, toutes ses dents, tous ses cheveux, pas de rhumatismes. Elle, vingt-huit ans, grande, élégante, beaucoup de branche, cent mille francs de rente dans la maison, un seul enfant. Hacqueville, un trésor de mari, vous le connaissez.... Ça a bien duré quatre ans. Vous voyez, pas de chaîne.... On en a parlé, mais pas trop.... Enfin, un joli souvenir, à première vue; ce que souhaite un père raisonnable à son fils quand ce garçon entre dans la vie, une de ces liaisons qui vous préparent au mariage.... Vous n'êtes pas pressé de rentrer?...»
—«Laissez-moi seulement allumer un cigare....»
Nous étions devant la porte d'un bureau de tabac.
—«Prenez plutôt un des miens,» dit le baron, en tirant un étui de sa poche. «Je ne fume plus, mais j'ai toujours à offrir un de mes bons cigares d'autrefois.... C'est tout l'art de vieillir, cela....»
Le havane de cet homme aimable était réellement exquis, et, tout en aspirant la fumée avec délice, je l'écoutais me mettre à nu l'envers d'un de ces coquets romans mondains qui font rêver les petits jeunes gens et soupirer les vieillards.
—«Commençons par le commencement,» disait le baron. «J'y ai assisté, moi qui vous parle.... Lucie et Mainterne se connaissaient depuis dix ans, sans jamais avoir pris garde l'un à l'autre.... Là-dessus, ils se trouvent tous deux assis à une table de souper chez Mme de Hère, vers la fin d'un bal costumé.... Elle était en pierrette et lui en arlequin.... Je la vois, leur petite table, et, dans ses yeux à lui, une flamme de désir et d'espérance, celle d'un homme qui a du torse et du mollet, qui les montre, qui sent qu'on les regarde et qui se dit: «Tiens? tiens?» Et Mme de Hacqueville riait, riait.... Vers six heures, Mainterne rentrait chez lui. Il a dû avoir un bon moment, en coupé, à se tenir à peu près ce discours: «Mais, c'est qu'elle m'irait comme un gant, cette jolie femme-là; c'est fin, c'est distingué, c'est jeune, ça n'a pas roulé.... Je serais le premier.... La maison est bien tenue.... On dit la table excellente....»
—«Oh! baron!...» fis-je avec un peu de révolte.
—«Mais oui, mais oui,» insista-t-il, «ça entre en ligne de compte, ces choses-là. On ne se l'avoue pas toujours: c'est la seule différence entre les gens romanesques et les autres.... Voyez-vous, à Paris, pour un homme qui a vécu et qui sait compter, comme Mainterne,—je vous répète qu'il avait alors trente mille francs de rente, au plus juste,—le chariot de Vénus doit porter à son fronton la devise du wagon de déménagement! «Je suis capitonné.» La voiture Hacqueville était capitonnée, voilà tout, et Mainterne a eu la cristallisation confortable. Ça le ravissait, ce garçon, en revenant vers sa garçonnière, de sentir que Lucie l'avait trouvé charmant, et ça le ravissait deux fois parce qu'il n'avait, en songeant à une liaison possible avec cette femme, que des perspectives de dîners choisis, et de soirées dans un décor bien entendu.... Allez, mettons vingt à l'actif de Mainterne, pour les idées qui lui ont papillonné dans le cerveau ce matin-là et les matins suivants.»
—«N'avait-il pas,» interrompis-je, «une maîtresse à liquider, cette Léona d'Asti qu'il partageait avec Audry, le banquier?...»
—«Parfaitement,» reprit Desforges. «Ah! il s'était organisé là une combinaison idéale.... Léona avait cinquante mille livres de rente à elle et un petit hôtel. Audry donnait six mille francs par mois; et Mainterne était ce que j'appelle de demi-cœur, c'est-à-dire qu'il représentait les loges au théâtre, les dîners au cabaret, un cadeau par-ci, un cadeau par-là, et puis la gaieté. Il aimait la fête, à cette époque; il amenait des amis et on s'amusait!... Seulement Léona n'était plus jeune, elle était à l'âge où les petits coquins, comme disait je ne sais plus qui, deviennent de grands pendards. Puis ça tournait entre eux à la pantoufle et à la robe de chambre. Ils se parlaient de leur santé, des plats qu'ils ne digéraient pas, des médecines qu'ils allaient prendre, et Mainterne avait sa crise, celle où l'on veut connaître l'Amour,—avec le plus grand des A——.—Bref, au souper chez Mme de Hère succèdent les visites chez Lucie. Il fait sa cour, il se déclare, elle se défend. Et un beau jour, patatras, elle lui parle de Léona. Le scélérat avait bien espéré les garder toutes deux. C'eût été possible,—s'il avait avoué. La franchise trouve toujours les femmes désarmées. Elles ne s'y attendent jamais, et pour cause. Au lieu de cela, Mainterne s'était cru rusé, comme l'autruche. Il avait compté sans cette chronique de papotages qui fait la navette entre le monde et le demi-monde. Lucie exige la rupture. Elle savait tout. Léona aussi, d'ailleurs. Mais notre ami ne le comprit qu'au moment où il vint apporter à cette dernière un chèque de dix mille francs comme cadeau d'adieu. Léona prit ce papier, le roula entre ses jolis doigts, et elle le lui jeta en ricanant: «Ramasse ta boulette; ça et ta femme du monde, ça t'en fait deux....» Le pauvre garçon eut peur de quelque vengeance. Il s'en alla droit vers la rue de la Paix acheter à Mme d'Asti un rang de perles, un souvenir de plus de deux mille louis! C'est une somme, pour le capital qu'il avait alors.... Passons-la aux profits et pertes. Léona, renseignée par Audry, lui avait donné quelques heureux conseils de placements.... Mais perdre une maîtresse comme celle-là, spirituelle, bonne enfant, avec une installation piochée et définitive, un cabinet de toilette dans le goût du mien, pas un embarras, pas un tracas! Nous pouvons bien lui marquer quarante à son passif, pour cette sottise-là.»
—«J'inscris,» dis-je en riant: «avoir Mainterne, vingt; doit, quarante.... Total, vingt de perte, au bilan.»
—«Soyons justes,» continua Desforges, «cette rupture avec Léona fut suivie de bonnes journées. Lucie et Mainterne en étaient à cette période délicieuse où une femme s'est à peu près promise et ne s'est pas donnée. C'est pour l'amoureux tous les plaisirs de la chasse et du voyage, avec cette différence qu'à la chasse il y a toujours quelque boscard maladroit pour vous flanquer du plomb dans le gras de la jambe et quelque tompin pour vous cirer au retour, dans le wagon. Quant aux voyages, je ne les comprends qu'en Belgique et pour les caissiers infortunés. Le vrai voyage, c'est celui que vous entreprenez autour de la personne d'une femme aimée que vous n'avez pas encore, que vous allez avoir demain, après-demain, dans une semaine.... Et vous découvrez un univers de jolies choses dans son esprit, cet adorable esprit qui fait que chaque matin les gavroches du télégraphe portent d'un bout à l'autre de Paris de vrais chefs-d'œuvre de grâce, de malice et de coquetterie, sous la forme de petites dépêches bleues.... Plus tard, la dame se servira de cet esprit contre vous. Elle l'emploie, en ce moment, tout entier à vous séduire. Et puis c'est des nuances de son goût que vous ne soupçonniez pas, c'est des façons de vous refuser ou de vous donner un baiser, d'avancer ou de retirer son pied, sa main, de hocher ou de pencher sa tête, qui vous font demeurer bouche bée devant cet être, pour vous unique.... Quand elle vous propose une tasse de thé, elle a une manière si à elle de prendre le sucre entre les pincettes, que vous la regardez comme un boursier en voyage regarde la cote en constatant que ses valeurs ont monté et qu'il a gagné deux cent mille francs rien qu'à se promener.... Et puis chaque visite vous apprend à deviner mieux ses beautés cachées. Vous explorez des pays inconnus, un peu davantage,—votre futur royaume.... Enfin, c'est du désir, ce qu'il y a de plus difficile à se procurer pour nous autres qui nous sommes assis à tant de tables et qui nous en sommes toujours fourré jusque-là, comme disait la chanson.... Du désir! J'ai connu autrefois un juif allemand, cinquante fois millionnaire, devant qui un de nos amis se plaignait d'être moins brillant avec les femmes, et le vieux banquier de répondre, avec un accent que je ne peux pas vous imiter: «Moins brillant!... Vous êtes bien heureux. Moi, je ne connais même plus les douceurs de l'incertitude....»
—«J'inscris donc cinquante, n'est-ce pas? à l'actif de Mainterne,» interrompis-je; «cinquante moins vingt....»
—«Pas si vite, jeune homme,» reprit le baron; «il faut décompter quelques autres drawbacks, et d'abord la nécessité de retourner dans le monde.... Quand Mainterne était l'amant de Léona, il choisissait ses salons. Il ne faisait pas une visite. C'était un de ses axiomes, à lui: «Si les gens sont assez susceptibles pour se formaliser d'un petit manque d'égards, il vaut mieux se brouiller tout de suite ...» et il pratiquait. Il arrivait au cercle vers les cinq heures, potinait, cartonnait ou billardait jusqu'à sept. Il s'habillait là, neuf fois sur dix, et tantôt il y dînait, tantôt il allait dîner dans quelque maison où il était sûr de se plaire et de plaire. Il avait toujours quelques invitations auxquelles il se rendait ou ne se rendait pas, suivant son caprice. Quand il lui convenait de faire un tour à l'Opéra, il entrait dans une loge à son goût ou n'y entrait pas. Enfin, c'était un Parisien indépendant, l'espèce la plus rare, les seuls qui jouissent vraiment de cette incomparable ville.... Du jour où il eut la petite Mme de Hacqueville, là, dans sa tête, et là, dans son cœur, il l'eut aussi dans sa vie.... Voyez-vous la scène? Elle, assise au coin du feu, après avoir échangé les confidences des âmes sœurs: «Je vous verrai chez les Taraval, mercredi?...» Lui, hypnotisé par un bas de soie gris perle, aperçu au bord de petits souliers brodés: «Non. Ils ne m'invitent plus, je n'y ai pas mis de cartes depuis si longtemps....»—«Hé bien! il faut en mettre et faire votre paix avec Mme Taraval quand vous la rencontrerez ici.... Elle est si bonne!» Et voilà Mainterne obligé d'avaler les Taraval, qu'il ne peut pas supporter, et les Ethorel, et les Sermoises, et les Donvé.... On le voit à des cinq heures.... On l'invite à de grands dîners.... Vous savez? Ce drawback-là, pour moi, c'est cinquante.»
—«Pauvre Mainterne!» dis-je à mon tour. «Toujours vingt à son passif. Il est vrai qu'il n'en est encore qu'aux menus suffrages.»
—«Hé! pas si menus!» reprit Desforges en esquissant un geste qui pouvait passer pour un commentaire de la formule de nos pères sur ce qu'une jolie femme doit avoir de gorge: de quoi remplir la main d'un honnête homme.
Nous avions traversé la place de la Concorde, et nous remontions le trottoir de gauche des Champs-Elysées. Je n'eus pas de peine à comprendre qu'en me prodiguant ainsi les trésors de son expérience le baron avait surtout pour motif le désir d'être reconduit jusqu'à sa porte. Cela l'ennuyait de rentrée seul. Mais je l'aurais accompagné jusqu'au pont de Neuilly pour l'entendre qui m'imitait Lucie d'une voix ironique:
—«Enfin la minute solennelle arrive, celle où Mme de Hacqueville lui soupire: «Hé bien! oui, mon ami, je ne veux pas que vous souffriez ... je serai à vous ...» et le jour et l'heure, ce qui signifie en bon français que l'heureux Mainterne dut recommencer à courir les rez-de-chaussée meublés pour trouver un asile à son bonheur. Avec Léona, il n'avait pas besoin d'aimoir,—c'est bien là un mot de votre nouvelle écriture, n'est-ce pas?—et il avait compté que Lucie viendrait chez lui. Elle avait eu le bon sens de ne jamais y consentir. C'est très amusant, à vingt-cinq ans, ces courses-là, à la recherche des Paradis en garni. A trente-six, c'est beaucoup moins drôle. Les mobiliers paraissent flétris, fanés, fripés, inhabitables. Les gens vous dévisagent avec des physionomies de maîtres-chanteurs. On se souvient de Léona, de son large lit avec ses draps en fine toile de Hollande, du fameux cabinet de toilette. Mettons vingt au passif pour ces misères-là, ce qui fait quarante, et arrivons au rendez-vous.... Une femme du monde, du meilleur monde, et qui en est à sa première faute, c'est très flatteur pour l'amour-propre,—vingt à l'actif pour cette flatterie-là,—mais, dans un lit, ce sont d'autres qualités qu'on apprécie, et les trois quarts du temps vous avez là une ignorante qui ne comprend rien et qui vous fait penser à des amours avec ces statues de reines couchées sur les tombeaux. Et les quatre quarts cette ignorante est une prudente qui a commencé par vous demander votre parole que vous lui éviterez une grossesse parfaitement inopportune.... Et alors, avec l'ignorance et la prudence combinées, pas un bon moment, ce que j'appelle un bon moment.... C'est comme les repas dans les gares: quinze minutes d'arrêt, buffet. Dîner exécrable, et il vous faut vous lever de table avant d'avoir fini!... Et puis c'est un tas de petits drawbacks de détail. Elle ne veut pas s'habiller devant vous. Elle ne sait plus comment remettre ses bottines, car elle est venue en bottines pour ne pas se compromettre. Et si son mari l'avait fait suivre? Et si on la rencontrait? Ah! elle aimerait mieux cela. Elle serait à vous pour la vie.... Voyez-vous la tête du Mainterne qui boutonne les bottines tant bien que mal, qui vient d'avoir le triste plaisir que je vous ai décrit et qui songe à cette belle perspective de la solitude à deux.... Il en a la petite mort en y pensant.... Cinquante au passif pour ce premier rendez-vous.»
—«Cinquante au passif ... plus quarante. Doit Mainterne quatre-vingt-dix,» calculai-je; «mais il y a le second rendez-vous, le troisième, le quatrième, et pour combien comptez-vous le plaisir d'éveiller justement cette innocence, d'instruire cette ignorance, de triompher de toutes ces pudeurs, afin d'avoir d'elle cette ingénuité de sensations?...»
—«Hé là! Hé là!» fit Desforges avec l'intonation d'un cavalier qui veut arrêter sa monture. «Ne nous emballons pas. Je vous accorde cinquante, soixante, soixante-dix à l'actif de Mainterne pour ces félicités-là, quoiqu'on amour, voyez-vous, les éducations ne m'aient jamais beaucoup tenté. On travaille toujours pour d'autres. Quatre-vingt-dix moins soixante-dix. Le passif redescend à vingt. Et puis passons au quinzième de ces rendez-vous. Encore un drawback, et un terrible, celui-là! C'est le jour et c'est l'heure fixes. Quand Mainterne était l'amant de Léona, il allait chez elle, il n'y allait pas. Ça lui était incommode? Il déplaçait son moment, voilà tout. Avec une femme surveillée comme Mme de Hacqueville, qui arrivait à lui donner une heure sur vingt-quatre chaque trente et un du mois, il n'y a pas à dire, il faut y aller, là, comme chez le dentiste:—«On vous arrachera votre dent à quatre heures et demie....»—«Mais ma dent ne me fait pas mal.»—«On vous l'arrachera tout de même....» Ce bonheur sur commande, pour moi, c'est le plus grand des drawbacks dans ces liaisons avec les femmes du monde. Mais soyons modérés: estimons à vingt-cinq cet ennui-là; nous avions vingt au passif de Mainterne, va pour quarante-cinq, et nous mollissons.»
—«Et l'argent?» lui demandai-je triomphalement. «Au moins les femmes du monde ne coûtent rien.»
—«J'y arrive,» répondit avec calme l'ancien protecteur de Mme Moraines, sans être le moins du monde troublé par ma gaffe, dont je m'apercevais, moi, en rougissant. «Ecoutez cette petite anecdote: Mme de Hacqueville a un frère, le petit Seldron, le jeune, celui qui s'est marié l'année dernière. Notre Mainterne s'était cru très habile en se liant avec toute la famille. Il faisait le bésigue d'une vieille tante qui le trichait! Il s'aplatissait devant trois vieux adorateurs platoniques dont Lucie lui avait dit: «Ceux-là, ce sont mes amis, mes vrais amis, d'excellents amis.... Vous serez gentil pour eux!» Et Mainterne était gentil, gentil ... si gentil qu'après l'avoir détesté, les trois vieux l'aimaient. Ils l'aimaient trop, surtout le plus raseur. Mainterne ne pouvait plus monter à cheval sans être accompagné de celui-là. Vous pensez s'il était à tu et à toi avec le frère. Un matin, ce frère débarque chez son meilleur ami, à neuf heures: «Ah! mon cher Mainterne, tu vois un grand misérable.»—«Que se passe-t-il?» répond l'autre, flairant la carotte.—«J'ai joué au cercle hier, j'ai perdu.... Si je n'ai pas payé avant midi, je suis affiché....» Je vous passe le discours, qui peut se résumer ainsi: «Cinq cents louis, ou je me brûle la cervelle.» La cervelle du frère d'une femme à qui l'on jurait la veille un éternel amour dans un rez-de-chaussée clandestin, c'est sacré, n'est-ce pas? Mainterne a payé. «Surtout pas un mot à ma sœur....»—«Pas un mot....» Il n'en a jamais parlé, en effet. C'est à sa tête que j'ai tout deviné, moi qui savais l'embarras du frère et que ce garçon était brûlé partout, y compris sa famille et les usuriers.... Ces petits embêtements-là, et d'autres semblables que je vous passe sous silence: tels que l'obligation de la correspondance d'été, lui qui tenait en sainte horreur le papier, la plume et l'encre,—tels que les innombrables cadeaux du jour de l'An chez tous les Taraval, Ethorel, Donvé, enfin les vingt-cinq maisons solennelles où il faisait tapisserie le reste de l'année,—c'est bien cinquante ou quarante de drawback, cela.»
—«Mettons trente?» interrompis-je.
—«Soit; nous voilà à soixante-quinze,» reprit Desforges. «Je vais vous étonner,» fit-il en prenant un temps: «je les lui passe à son actif, ces soixante-quinze, pour l'amitié de Hacqueville. Mainterne n'avait pas triomphé depuis six mois, qu'il était, bien entendu, le camarade intime du mari. C'est classique, mais voici l'étonnant:—les deux hommes étaient réellement faits l'un pour l'autre. Même âge, même genre d'esprit, mêmes occupations, mêmes idées, mêmes goûts. Hacqueville est réactionnaire comme trente-six gendarmes; Mainterne comme trente-sept. Hacqueville abomine les voyages; Mainterne ne peut pas se supporter hors de Paris. Hacqueville raffole de sport; vous savez l'allure de Mainterne à cheval, et son coup de fusil. Ils aiment les mêmes vins, les mêmes cigares, les mêmes pièces. Enfin, ils avaient le même tailleur, sans le savoir, et choisissaient instinctivement les mêmes étoffes.... Vous me demanderez alors: pourquoi Lucie a-t-elle pris Mainterne, ayant déjà Hacqueville? Cruelle énigme, vous répondrai-je, monsieur le psychologue. Mais y a-t-il jamais un pourquoi à la conduite des femmes? Ce sont des charades sans mot. Que dites-vous de cette seconde énigme? Savez-vous ce qui était le plus insupportable à Mainterne? C'était d'entendre Lucie parler de Hacqueville, de cet autre lui-même, avec aigreur. «Ah! quel homme! quel homme!» s'écriait-elle, «que je suis malheureuse!...»—«Mais non,» répondait-il, «vous le méconnaissez....» Il le défendait. Elle insistait, et elle finissait par lui reprocher de ne tenir à elle qu'à cause de son mari. J'en appelle à tous les hommes de goût. Avoir un excellent ami, envers qui l'on se sent des torts, que l'on chérit d'autant plus, et se voir obligé d'écouter une femme qui ne le comprend pas et qui en dit du mal toute la journée, c'est dur, c'est très dur. Mettons vingt au passif de Mainterne....»
—«C'est comme au jeu de l'oie,» repris-je; «il revient toujours à cette case....»
—«Patience,» reprit Desforges. «Ce mari-là nous mène à Laverdin, le nouvel amant. Mainterne servit si souvent à Lucie l'éloge de Hacqueville, et Hacqueville celui de Mainterne, qu'elle finit par les prendre en une horreur égale tous les deux, et elle les trompa avec le bellâtre en question. C'est ici que le passif de Mainterne grandit, grandit. Attaques de jalousite aiguë, coup sur coup, soupçons, scènes, etc., cinquante,—certitude, cinquante,—ridicule au vu et su de tout Paris, cinquante.—Brouille avec Hacqueville, que sa femme trouva le moyen de reprendre quand elle eut mis Mainterne à la porte, cinquante.—C'est deux cents au passif, plus les vingt de fondation, et zéro à l'actif. Comment voulez-vous que Mainterne n'ait pas, quand on parle de Lucie devant lui, le mauvais sourire de l'homme blessé qui ne veut rien dire, et qu'elle ne lui porte pas, elle, une haine profonde? Il n'y a que Hacqueville qui le regrette et qui dit: «Ce garçon-là a déraillé.... Il s'est bien mal conduit avec nous, et pourtant je vous assure qu'il valait mieux que ça....»
Nous étions devant l'hôtel du cours la Reine. Le baron me tendait la main pour me dire adieu.
—«Mais ce n'est qu'un cas,» fis-je, «et très spécial.»
—«Parce que Lucie était mariée?» répondit le baron. «Essayez donc d'appliquer la même méthode du chiffre à tous les autres bonheurs de votre connaissance, depuis celui qu'on goûte auprès de la grande actrice jusqu'à la félicité que vous sert la femme entretenue, quand on l'aime, sans parler de la veuve, de la séparée ou du demi-castor. Dressez vos deux colonnes par doit et avoir.... Vous me direz des nouvelles du résultat....»
—«Pourtant vous-même,» repris-je, «vous conveniez que Léona rendait Mainterne très heureux?»
—«Oui,» dit le baron, «mais Léona ce n'était pas l'amour. C'était l'habitude....»
Et il me dit adieu tout de bon sur ce mot,—qu'il avait un peu trop souligné,—pour ne pas gâter son effet.
—«Desforges est Desforges,» me disais-je, au lendemain de cette conversation sur les drawbacks du bonheur. Ce philosophe en habit noir y voit très clair dans les faits; mais quand on a énuméré, classé, étiqueté, chiffré les faits qui constituent l'histoire visible d'une passion, on n'a rien dit sur cette passion. La preuve en est qu'un homme exploité par une femme, trahi, moqué, déshonoré par elle, y retourne en sachant très bien qu'il sera de nouveau tout cela et pire encore. C'est que le simple contact physique de cette femme, de lui prendre la main seulement, représente pour lui une intensité de sensation que rien d'autre au monde ne lui procure. L'homme moderne est un animal qui s'ennuie. Une émotion qui lui morde sur le cœur, voilà ce qu'il ne saurait payer trop cher. Oui, que d'ennuis nous subirions tous, allégrement,—pour éviter l'ennui! Mais il arrive aussi que cette émotion cherchée nous échappe, que cet ennui, cette torpeur de la sensibilité fatiguée reparaît au milieu même d'une vie consacrée à la poursuite de la sensation ou du sentiment. Les tracas dénombrés par le baron sont des contrariétés. Les vrais désastres du bonheur commencent avec les désordres intimes dont ce bonheur est l'occasion. Ces désastres, c'est la jalousie, ce sont les déceptions du cœur qui s'est imaginé rajeunir et qui se retrouve vieux, c'est l'impuissance à sentir,—maladie des âges de décadence, qui n'a rien de commun avec l'affaiblissement physiologique. Je ne sais pourquoi un exemple me revient à la mémoire d'un de ces désastres-là, que j'ai envie d'évoquer en regard du tableau dressé par Desforges, comme antithèse. Cette anecdote, presque sans incidents, me fut contée par Berthe Vigneau, une actrice camarade de Colette,—la seule dont l'influence ait été bonne sur cette mauvaise fille. Aussi Colette cessa-t-elle de la voir, parce que je lui conseillais de la garder comme amie. On le sait pourtant, qu'il suffit de critiquer devant une femme quelqu'un qu'elle fréquente pour qu'elle le fréquente davantage et de le louer pour qu'elle ne veuille plus en entendre parler, puis l'on retombe toujours dans le même chemin banal où tous les amants ont trébuché. Mais ce n'est pas sur l'art de choisir les amis et les amies d'une maîtresse que je me suis promis de méditer aujourd'hui. C'est sur une confidence faite par Berthe, petit roman dont l'épigraphe pourrait être:
XXXVIII
En amour, les grands malheurs et les grands bonheurs ont pour cause des nuances de sentiment.
Berthe Vigneau était de ces femmes qui ne sont jolies qu'au second regard. Elle avait, à l'époque où je l'ai connue,—voici sept ans,—un charme délicat d'effacement, de douceur, de «comme il faut», qui contrastait pour moi d'une manière cruelle avec les côtés canailles de ma maîtresse. Celle-là me donnait si souvent l'horrible spectacle d'un Botticelli disant des gueulées! Berthe était alors pensionnaire au Théâtre-Français, et pensionnaire peu remarquée. Quoique les journaux de Saint-Pétersbourg, où elle est engagée avec Colette, la vantent beaucoup,—je doute que son jeu correct, mais froid et presque terne, ait gagné ce je ne sais quoi de personnel qui ne s'apprend pas au Conservatoire et que ma dangereuse maîtresse possédait. Est-ce une assez triste chose encore, quand on aime une actrice, de se dire que le plus original de son talent est fait quelquefois des vices qui la rendent si méprisable comme femme? Sans la cruauté triste de son libertinage, Colette aurait-elle jamais eu cet attrait moderne qui faisait d'elle, dans certaines pièces de Musset ou de Dumas fils, une incarnation unique du rêve de l'artiste? La pauvre Berthe, elle, n'était pas plus née comédienne que je ne suis né musicien. Son corps frêle, la délicatesse de son teint souffrant, la grâce menue de ses gestes, la rêverie triste de ses yeux, laissaient deviner un de ces passés parisiens dans lesquels il y a de tout: de la misère physique et morale, de la prostitution précoce et d'innombrables déjeuners de pauvres, de l'infamie maternelle et du travail acharné. Seulement, la nature est quelquefois plus forte que les circonstances. A travers les hasards meurtriers d'une jeunesse affreuse, Berthe était demeurée romanesque, et—comment dire?—non pas pure, mais honnête de cœur, mais incapable d'une perfidie, et capable d'un dévouement absolu, entier, silencieux. C'était une de ces femmes timides, repliées, un peu farouches, qui cachent sous une enveloppe discrète des abîmes de sensibilité frémissante. Comme toutes les personnes de ce genre, elle avait mal aimé. Après avoir été vendue—ou à peu près—par sa mère, elle s'était éprise follement d'un clubman dont le seul talent consistait à s'habiller comme à Londres, avec une telle perfection que les garçons de restaurant hésitaient à lui parler français. Colette et moi, nous appelions ce mannequin ambulant «Bas-de-plafond», à cause de ses cheveux plantés en effet très bas, et de son extraordinaire stupidité. Ajoutez à cela qu'il se grisait au whisky et au porto,—afin d'imiter mon noble ami lord Herbert Bohun,—et alors il battait la pauvre Berthe à coups de canne jusqu'à la rendre malade pour des semaines. Il l'entraînait dans les pires sociétés, la forçant de fréquenter des filles de dernier ordre avec lesquelles il la trompait, presque devant elle. Enfin ce fut une de ces liaisons dont on reste stupéfié lorsqu'on y assiste du dehors et que l'on voit une créature fine hypnotisée à la lettre par un drôle dont on ne voudrait pas pour son valet de chambre. «Bas-de-plafond» lui en avait tant et tant fait, qu'à la fin elle s'était révoltée, et qu'elle avait rompu. Le seul avantage de cette horrible aventure fut de lui assurer environ dix mille francs de rente. Car elle avait eu une fille de cet indigne amant, et ce dernier, très heureux à la Bourse à cette époque, s'était retrouvé en un jour d'aberration assez de cœur pour assurer l'avenir de cette enfant et de la mère. Cet argent, joint à celui que Berthe gagnait par son travail,—étant très courageuse,—lui permettait de vivre indépendante. Elle avait gardé de ces cruelles amours une douloureuse appréhension d'un sentiment nouveau, et une pitié profonde pour les chagrins des autres. C'est cette pitié qui fit d'elle ma confidente dans les plus tristes jours de ma vie.... Mon Dieu! En ai-je passé des heures auprès d'elle, dans son petit salon, au second étage d'une maison de la rue de l'Echelle,—un salon d'une bourgeoisie décente, à peine relevé de minces brimborions, ici une aquarelle, là une figurine de saxe, qui indiquaient l'artiste. Sous la lumière d'une lampe voilée de dentelles, et par les mornes fins des après-midi d'hiver, je lui disais mes agonies. Et elle m'écoutait si patiemment! C'est la plus forte épreuve de la bonté d'une femme, cela:—se plaindre à elle du mal que vous fait une autre. Il lui est si facile alors de vous répondre des mots qui s'enfoncent dans votre plaie comme une aiguille empoisonnée. Mais il en est d'adorables, et Berthe était du nombre, qui savent poser avec une charité si tendre leur main sur votre main, leur doux esprit sur votre esprit, leur sympathie consolante sur votre peine. Il faut tout avouer: lorsqu'un amant outrage sa maîtresse et qu'il l'aime, comme j'aimais la mienne, avec le délire de la passion et les amertumes du mépris, ce dont il a besoin, c'est d'une voix qui plaide auprès de lui la cause de l'infâme, qui le fasse douter de l'évidence, croire, espérer du moins. Ah! ce salon bleu pâle de la rue de l'Echelle! Je n'en suis jamais sorti sans avoir puisé dans les paroles de Berthe Vigneau de quoi supporter l'insupportable angoisse. Elle avait cette sorte de délicatesse qui est comme un toucher léger du cœur, et quel art divin de ne pas se lasser d'une si monotone élégie! Enfin, causer avec elle dans ces temps-là, c'était pour moi, comme par les nuits d'insomnie, verser dans le verre tout préparé les gouttes noires du laudanum. Demain on retrouvera sa douleur sur l'oreiller. Pour quelques heures on va l'oublier.
Un beau jour, je cessai d'aller chez Berthe. Pourquoi? Les amoureux ont de ces ingratitudes. Je voyageai. Ma maîtresse quitta Paris. Je me plongeai dans ce tourbillon de sensations incohérentes par lesquelles on essaie de tromper sa souffrance intime, quand on la sait inguérissable comme un cancer. Puis, un soir que je me trouvais dans un petit théâtre, j'aperçois dans une loge un visage de femme que je reconnais. C'est Berthe avec une camarade.... Je vais la saluer. Elle me reproche de l'avoir abandonnée. Le lendemain, j'étais chez elle. Et cette fois, ce fut à mon tour de l'écouter, qui se plaignait, comme moi jadis, dans ce même petit salon bleu. Seulement, elle trouvait, elle, dans mes douleurs de ce jadis, des mots pour me consoler, et moi, je ne trouvais que de la pitié silencieuse pour le drame moral qu'elle me raconta et qui me parut si contemporain par l'état de l'âme qu'il révélait chez le héros! De cet homme pourtant, je ne sus rien ce premier jour, sinon qu'il était du monde, qu'il s'appelait Armand, et que Berthe s'était prise à l'aimer, comme elle avait aimé «Bas-de-plafond», malgré ses serments de ne plus donner son cœur,—à la folie; et voici la conversation que j'eus avec elle, recopiée dans mon journal à la date du 6 février 1884:
—«Ainsi, vous aimez de nouveau?» lui dis-je, tout attendri par son pauvre visage, que je retrouvais comme je l'avais connu, consumé de passion souffrante.
—«Oui,» fit-elle, «et je suis très malheureuse.»
—«Il est dur pour vous, lui aussi?» demandai-je avec une grande tristesse.
—«Non,» dit-elle, «Il ne lui ressemble pas.... Il est si bon....»
—«Alors, il vous trompe?» demandai-je encore.
—«Non,» répondit-elle. «Il est très loyal.»
—«Il n'est pas libre; vous ne le voyez pas tant que vous voulez?»
—«Tant que je veux....» reprit-elle.
—«Il est souffrant? Vous avez peur pour sa santé? Ou ses affaires vont mal? Il a quelque grand ennui?»
—«Non,» fit-elle de nouveau en secouant sa jolie tête.
—«Alors,» repris-je en riant, «je jette ma langue aux chats, comme on dit. Un homme libre, jeune, riche, que vous voyez tant que vous voulez, loyal, tendre, qui ne vous trompe pas.... Mais, c'est le bonheur, ma chère amie!»
—«Ah!» dit-elle, «s'il m'aimait!...» Et songeuse, avec cette voix qui vient de l'arrière-fond de nous-même, la voix que nous avons quand nous nous parlons seul à seul, elle continua:—«Mais je vous paraîtrais folle, si je vous disais tout, mon pauvre Claude. Et cependant, qui me comprendra si ce n'est vous?... Rappelez-vous dans quelle disposition j'étais quand vous veniez ici, et comme j'avais peur d'aimer. Ma destinée voulut qu'avant de rencontrer Armand j'apprisse par un de ses amis l'histoire de sa vie, que je vous dirai, en détail, un jour. Il y a un roman à écrire dans ce roman réel. Imaginez-vous que, trompé par les calomnies du monde, il se crut joué par une femme qui était la vérité même. Il la chassa de chez lui en l'insultant. Dans la folie de la vengeance, cette femme prit le plus indigne amant, pour venir lui crier qu'il l'avait perdue. Et il acquit la preuve qu'en effet il avait jeté au vice le plus noble cœur.... Il ne put ni la revoir ni se consoler de ce qu'il appelait, Quand il en parlait à son ami: un crime d'amour. Depuis, il vivait sur un fonds d'affreuse mélancolie. Ils sont si rares, les hommes capables de ces remords-là, que je le plaignis sans le connaître, et, quand je le vis, je l'aimai.... Nous nous étions trouvés à dîner justement chez cet ami par lequel je savais son histoire. Il était tellement l'homme de cette aventure, il avait une voix si prenante, des manières si fines, quelque chose de si mâle à la fois et de si brisé! Et puis, je vous le répète, c'était ma destinée.... Je passai les heures qui suivirent ce dîner dans une anxiété inexprimable. Il ne m'avait pas demandé la permission de venir chez moi. Mais je jouais tous les soirs de cette semaine, et il lui était facile de me revoir, s'il le voulait. Le voudrait-il?... Vous savez, nous autres, nous fouillons la salle entière d'un coup d'œul quand nous entrons en scène. Vous devinez mon émotion, au lendemain de cette soirée, lorsque j'aperçus Armand dans l'orchestre. Je faillis en manquer ma réplique. Je me dis qu'il viendrait peut-être me saluer au foyer. Je devais changer de costume entre les deux actes. Ah! vous auriez ri de me voir qui montais l'escalier en courant pour être prête plus tôt. Quand j'y revins, dans ce foyer, et que je le vis qui causait avec un des habitués, je crus que j'allais tomber, tant mes jambes tremblaient sous moi.... L'étrange chose pourtant que les pressentiments! Je ne me fis pas beaucoup d'illusion. Je savais, à ce moment même, que cet homme me ferait beaucoup souffrir. Je le savais, et un mois plus tard, j'étais à lui....»
Elle reprit, après un silence, en appuyant son menton amaigri sur ses deux mains jointes,—ces deux petites mains nerveuses qui se serraient fiévreusement l'une contre l'autre,—et ses prunelles regardaient le feu, comme agrandies par les visions qu'elle évoquait:—«Je ne peux pas bien vous rendre le charme de ces premiers temps de nos amours.... Nous n'étions plus très jeunes ni l'un ni l'autre, puisque j'allais avoir trente ans et qu'il en avait bien trente-cinq. Nous avions aimé déjà, et nous connaissions les chagrins l'un de l'autre. Cela faisait un sentiment tendre, triste, comme un peu craintif.... Nous avions l'air de ne pas oser espérer.... La saison était en harmonie avec l'espèce de gravité qui pesait sur notre passion naissante. C'était en novembre,—un novembre tiède, bleu et doré. Notre plaisir était d'aller dans les bois et de nous promener indéfiniment dans le grand silence. Pas un oiseau ne chantait dans les branches sèches, pas une fleur ne s'ouvrait dans l'herbe fanée.... Ces bois sans oiseaux et sans fleurs, c'était bien le cadre qu'il fallait à la mélancolie de notre tendresse.... Et cela était doux, ah! très doux!... Je m'abandonnais tout entière à cette sensation, pour moi nouvelle, d'avoir enfin rencontré un homme devant qui je pouvais être moi-même, qui ne se moquait pas de mes idées, qui comprenait à demi-mot ce que je lui disais, enfin, qui avait l'air de sentir comme moi.... Vous voyez, je dis: qui avait l'air.... Pour moi, cette langueur dans l'amour, cette tristesse dans le bonheur, c'était bien de l'amour, c'était du bonheur. Je m'enivrais durant ces promenades, d'une ivresse sans gaieté, sans chanson,—puisqu'il n'y avait ni fleurs ni oiseaux,—mais d'une ivresse si profonde! J'en avais le cœur plein à pleurer. Lorsque nous revenions à Paris et que, seuls dans le wagon, je mettais ma tête sur son épaule, il me semblait que je rêvais, qu'une telle félicité, après tant d'années de misère, n'était pas humaine.... Je lui prenais les mains quelquefois, et je les lui baisais, comme une esclave, mais sans pouvoir lui dire la reconnaissance infinie qui me débordait de l'âme pour ce qu'il me donnait. Il lui arrivait alors, à lui aussi, d'avoir dans les yeux des larmes que je buvais de mes lèvres.... Non, malgré tout, je ne payerai jamais assez cher les sensations qu'il m'a données dans ces premiers mois. On peut mourir quand on a goûté cette douceur-là. On a tant vécu!...»
—«Je devine,» lui dis-je, «vous êtes devenue jalouse de son passé, de cette femme dont il portait l'ombre sur son cœur....»
—«Oui,» dit-elle, «mais pas longtemps.... Plût à Dieu que ce fût là mon malheur!... Je lutterais, au moins. J'aurais quelque chose à combattre de précis, de positif. Je ne m'agiterais pas dans le vide.... Après quelques semaines de cette ivresse que j'ai essayé de vous décrire, et quand je commençais à faire avec mon bonheur comme on fait dans une maison où l'on s'installe et où l'on range tous les petits objets, je me mis involontairement à observer Armand. Je fus frappée de voir qu'avec notre intimité grandissante il subissait des heures de plus en plus tristes, mornes, presque sombres, tandis que moi, je vivais dans une extase toujours plus profonde, plus enveloppante, et qui ne me permettait de m'apercevoir ni des ennuis de la vie, ni des petites piqûres du théâtre, ni de rien, sinon qu'il était à moi et que je l'aimais.... C'était surtout quand je lui prodiguais les marques de ma passion, quand je lui disais combien il me rendait heureuse, que cette tristesse inexplicable paraissait l'envahir. Il m'écoutait sans me répondre. Ses yeux exprimaient non pas la félicité émue de l'amant à qui sa maîtresse montre son amour, mais comme une pitié pour moi qui, au lieu de m'être bienfaisante, me faisait mal. De quoi pouvait-il me plaindre, puisque je l'avais là, lui que j'aimais tant?... D'autres fois, cet être si bon, et que je savais si juste pour tout le monde dans le fond de sa pensée, changeait soudain devant moi, comme si un démon se fût emparé de lui.... Il était secoué par une folie d'ironie. A sa conversation, d'ordinaire indulgente et volontiers câline, succédait un persiflage qui m'était intolérable, quoique jamais il ne l'exerçât contre moi.... Et je ne sais pas cependant si je ne préférais pas encore ces heures de moquerie à d'autres où il roulait dans un silence de torpeur. Je lui parlais. Il ne me répondait pas. Il s'asseyait au coin du feu, là où vous êtes, et il semblait m'avoir oubliée. Ou bien il prenait son chapeau, et il s'en allait, en me disant:—«J'ai besoin de marcher....» Et un billet m'arrivait ces soirs-là, m'annonçant qu'il avait trouvé un ami, qu'il ne pourrait pas me revoir avant le lendemain, quelquefois qu'il était obligé de s'absenter pour deux jours.... Je me rendais trop compte qu'il y avait en lui un principe de chagrin qu'il ne m'avouait pas, une peine inconnue qui le rongeait.... Je suis toute simple, moi. Je crus donc, comme vous l'avez supposé, comme c'était naturel, qu'il pensait encore à cette femme autrefois méconnue, et qui sait? qu'il l'aimait peut-être? Et je le lui dis, un jour, comme je le croyais. Il m'aurait répondu qu'il ne pouvait pas s'en guérir tout à fait, j'en aurais moins souffert que de cette obscure, de cette étrange maladie de son âme que je constatai alors sans plus la comprendre qu'aujourd'hui et contre laquelle je suis aussi désarmée que je le serais devant une attaque mortelle dont il agoniserait devant moi. Je me vois donc, au commencement d'une de ces crises de tristesse, lui disant, osant lui dire:
—«Tu n'oublieras jamais cette femme?»
—«Quelle femme?» me répondit-il.
—«Celle que tu as aimée avant moi,» repris-je, et je la lui nommai.
—«On t'a raconté cette histoire?» fit-il en hochant la tête. «Ah! j'en suis bien guéri. Elle est redevenue une honnête femme maintenant et ne vit plus que pour son fils. La maternité l'a sauvée. Elle m'a pardonné; et je me suis pardonné. Tout s'use, même le remords....»
—«Oh! mon Armand,» repris-je, «qu'as-tu, alors? Explique-moi comment tu souffres, et auprès de moi!»
«Il commença par se défendre de me répondre. J'insistai. Je trouvai des mots qui le touchèrent. Pensez donc. Je défendais mon seul bonheur. C'est alors qu'il me dit sur lui-même des phrases qui me parurent presque insensées en ce moment, et dont je sais aujourd'hui qu'elles n'étaient que la simple expression de la vérité. Il me confessa que, dès sa jeunesse, il y avait eu en lui quelque chose de lassé et de dégoûté, même avant d'avoir vécu, qui le faisait rencontrer l'ennui dans les plaisirs qu'il avait le plus désirés. Il me dit qu'il s'était cru, dans cette jeunesse, incapable d'aimer complètement; qu'il était tombé, pour tromper la sensation de vide que tout lui laissait, dans les pires excès du libertinage; qu'il en était sorti en voyant le tort atroce dont un débauché pouvait frapper des femmes comme cette maîtresse dont je venais de lui parler. Il ajouta que depuis sa rupture avec elle, il avait été victime de deux peurs égales et constantes: celle de faire du mal de nouveau à un cœur sincère, et celle de retomber dans cette sorte d'atonie intime, d'insensibilité invincible.... Il m'avoua qu'il s'était engagé dans notre amour avec cette double défiance, qu'il était sûr maintenant de ne jamais être cruel pour moi, mais qu'à de certains moments, même auprès de moi, ce mal incompréhensible de la mort intérieure s'emparait de lui. «Il me semble alors,» me disait-il, que mon âme est usée, que je ne peux plus, que je ne pourrai jamais plus sentir....» Je l'écoutais avec une impression que je ne saurais vous décrire.... Ce qu'il me disait me paraissait si bizarre à la fois et si amer! J'avais trop connu la vie déjà pour ne pas savoir qu'il existe des hommes et des femmes d'une dureté que rien ne touche, et qui paraissent, en effet, ne rien sentir. Mais cette insensibilité-là, c'était pour moi de l'égoïsme, et qu'elle fût unie à la délicatesse d'âme d'un être comme Armand, qui me montrait, à la même minute, cette bonté, voilà ce que je ne pouvais pas admettre. Je me souviens que je me jetai dans ses bras en lui disant avec frénésie: «Tais-toi, tais-toi; tu es fou.... Aime-moi simplement....» Et tout de suite, au regard qui passa dans ses yeux, à l'espèce d'effort imperceptible par lequel il me rendit mon baiser, je compris....—qu'il ne m'aimait pas!
«Mon bon Claude, vous qui avez tant pensé à la vie du cœur, m'expliquerez-vous ce que j'éprouve depuis ce jour, ce supplice qui n'est que dans ma pensée et qui pourtant me martyrise? Ce qu'Armand fait pour moi de si gentil, de si doux, de si tendre même, les attentions dont il m'entoure, ses sourires, ses mots, ses caresses, son amour enfin, tout m'est empoisonné par cette idée qu'il est ainsi par respect de mon sentiment, qu'il m'aime pour moi et non pour lui, autant dire qu'il ne m'aime pas. Si je le quittais, vous m'entendez, et s'il acquérait la certitude que je ne souffrirais pas de son abandon, peut-être regretterait-il la chaleur du dévouement que j'ai pour lui. Mais rien ne manquerait à son bonheur. J'ai l'horrible sensation qu'il s'est trompé en s'attachant à moi, qu'il a espéré m'aimer, qu'il sait aujourd'hui qu'il s'est trompé et que, s'il me garde, c'est pour ne pas recommencer son ancienne histoire, et avec elle ses anciens remords. Je le vois, depuis cette fatale confidence, lutter contre des mélancolies qui le saisissent auprès de moi,—et qu'il veut me cacher. Mais il a dit vrai, jamais, jamais je n'arrive à le faire sentir vraiment, jamais à le rendre heureux!... C'est une angoisse presque inintelligible, quand on ne l'a pas traversée, et à laquelle je n'aurais pas cru autrefois, si on me l'avait contée. Il est indulgent, il est gracieux, il est parfait pour moi, et cette bonté, cette tendresse, cette douceur cruelle, ne servent qu'à me prouver toujours et toujours cette affreuse vérité: il ne m'aime pas.... J'en arrive à être injuste pour lui, à le tourmenter, pour me rejeter ensuite sur sa poitrine, avec démence.... Je voudrais, par instants, le quitter en effet, renoncer à cette liaison dans laquelle, au fond, c'est moi qui fais preuve d'un égoïsme horrible, puisque j'exploite la sympathie dévouée de cet homme au profit de ma passion.... Je me sens incapable de me passer de ce que je sens n'être qu'une comédie d'amour. Et puis, à d'autres minutes, je me dis que je suis vraiment une folle et lui un fou, qu'il croit ne pas m'aimer et qu'il m'aime, ne rien sentir et que c'est la chimère d'un esprit malade, fatigué par une mauvaise jeunesse et par des douleurs trop longues.... Dites, vous qui comprenez tout, est-ce que cela finira?...»
Tout finit, même le remords, comme disait Armand,—même des passions comme celle de Berthe, puisqu'elle joue en Russie, et que cet Armand, avec lequel j'ai voulu à tout prix me lier, vit à Paris. C'est un homme beaucoup plus simple que sa pauvre maîtresse ne se l'imaginait, qui a tout uniment été très libertin dans sa jeunesse, puis très coupable, et qui est blasé, pour employer un vieux mot bien ridicule, le seul juste pourtant. Seulement c'est un blasé devenu tendre, depuis son histoire avec sa maîtresse martyrisée. C'est la pire espèce qui soit. Et Berthe Vigneau, malgré ses rudes années de bohème et de théâtre, était une âme d'une jeunesse intacte, en qui la vie n'avait rien entamé. J'ai souvent vu se produire le phénomène inverse, et des hommes restés tout jeunes de cœur aimer des femmes dont l'âme était aussi usée que leur visage était frais et charmant. Ne fut-ce pas mon cas, hélas! Et quelles conclusions en tirer sinon celles-ci:
XXXIX
On n'aime jamais comme l'on est aimé; aussi l'art d'être heureux en amour consiste-t-il à tout donner sans rien demander. C'est le mot profond de Philine à Wilhelm, dans Goethe: «Si je t'aime, est-ce que cela te regarde?...»
XL
Les vrais drames du cœur n'ont pas d'événements.
XLI
Pour un cœur passionné, la pire douleur est de ne pas suffire au cœur qu'il aime.
XLII
On trahit un cœur qui aime vraiment, on ne le trompe jamais.
XLIII
Il n'y a probablement rien de plus vieux que la vieille âme d'un jeune homme ou d'une jeune femme moderne.
XLIV
A Paris, sur cent hommes d'amour pris au hasard, voici les chances qu'une femme de cœur a d'être heureuse si elle en aime un: vingt l'exploiteront, vingt la compromettront, vingt la corrompront, trente la méconnaîtront. Restent dix amants dignes de ce nom, mais, sur ces dix, neuf ont déjà vécu leur vie. Ils sont usés. Et le centième aime presque toujours ailleurs.
Des désastres de cœur, comme celui dont gémissait Berthe Vigneau, comme ceux que tout amant peut connaître et qui résultent d'un irréparable malentendu, c'est triste, c'est amer, c'est mortel, mais rendons pour une fois hommage au bourgeois rencontré en chemin de fer: «ça vous fait des souvenirs,» de bons souvenirs. Certains fruits sont ainsi, âcres au goût dans leur fraîcheur, et très doux en confiture. J'arrive maintenant au plus cruel de ces désastres, à celui qui empoisonne jusqu'aux bonheurs du passé, parce qu'il vous en fait douter; jusqu'aux espérances de l'avenir, parce qu'il montre en elles une duperie probable: la jalousie. Certes, je n'ai pas la naïveté de croire que cette affreuse maladie soit moderne et que nous l'ayons inventée comme le symbolisme, le brutalisme, le décadentisme, le féminisme, le nervosisme, le zutisme, l'impressionnisme, et autres ismes qui pourraient bien n'être que des formes de ce que Flaubert appelait énergiquement le panmuflisme de la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Il est probable que la jalousie a commencé dans le paradis terrestre, du jour où Adam a vu la curieuse Eve pencher son front voilé de ses longs cheveux et prêter sa mignonne oreille aux sifflements du serpent, enlacé à l'arbre et avançant sa tête plate. Peut-être même ce pauvre Adam n'a-t-il mangé la pomme que pour égaler en audace sacrilège son étrange rival aux yeux immobiles, métalliques et tentateurs? Voici pourtant quelques raisons qui m'amènent à supposer que la jalousie occupe dans l'amour moderne plus de place que dans l'amour naturel, ou simplement robuste et bien équilibré. Je formulerai la première de ces raisons dans un axiome qui a des physionomies de paradoxe. Je le crois si vrai, pourtant.
XLV
Dans un cœur qui aime vraiment, ou la jalousie tue l'amour, ou bien l'amour tue la jalousie. C'est le contraire dans la passion.
Or, c'est dans la passion que l'amant moderne s'agite presque toujours. Il y est par l'ardeur souffrante avec laquelle il poursuit l'émotion. Il y est par la demi-hystérie qu'il apporte dans ses ivresses, par les inguérissables blessures de déception et de libertinage qui saignent en lui au point de lui rendre cuisante même la légèreté du plaisir. Jugez-en par la surcharge et la tristesse de ses débauches. Il y est par le fond de haine sur lequel il roule et retombe sans fin, soupirant après la tendresse et rencontrant la rancune, après le bonheur et rencontrant le dégoût. Et puis, on aime comme on vit. Lorsqu'une société ressemble à celle du Paris d'aujourd'hui, où, d'un bout à l'autre et du haut jusqu'en bas, ce n'est que conflit, combat pour l'existence, défiance à droite, par devant, par derrière, à gauche, défiance des camarades et des inconnus, défiance de la famille et de l'étranger, —lorsque les pièces de théâtre et les romans, les journaux et la conversation ne sont qu'une école d'ironie et de misanthropie, —pourquoi un homme dressé à cet enseignement découvrirait-il soudain en lui une source de candeur confiante, et cela dans le sentiment qui remue le mieux les bas-fonds de l'animal? Ajoutez que sur vingt amants de nos jours, pour peu qu'ils appartiennent à la dure espèce des hommes à femmes, il y en a dix-neuf qui n'ont pas le souvenir d'une seule maîtresse à laquelle ils aient été fidèles. Et je poserai en passant cet autre axiome:
XLVI
Ce ne sont pas les trahisons des femmes qui nous apprennent le plus à nous défier d'elles. Ce sont les nôtres.
J'en conclus que nous pouvons tous, plus ou moins, fredonner comme dans la chanson populaire:
Que de choses évoquent en moi ces deux vers si simples! Je les ai entendus pour la première fois de la bouche d'une fille, morte depuis de la poitrine, et qui venait de débarquer de son pays au quartier Latin. Elle était, comme tant de créatures que j'ai connues là, fraîche encore d'une fraîcheur d'églantine des haies, avec un délicieux et maladroit à peu près d'élégance parisienne autour de sa rustique personne Ses bas de soie moulaient une jambe musclée à courir les chemins caillouteux de la montagne. Elle couvrait de poudre de riz un visage encore hâlé de dix-huit ans de grand air. Elle écrivait, sur du papier honteusement parfumé, des lettres d'une orthographe sauvage. Ses ongles, quoique limés et soignés par une manicure,—établie rue Soufflot!—disaient encore le travail des champs, et l'expression de ses yeux, qu'elle passait au noir avec férocité, gardait un arrière-fonds de bête tranquille. Enfin, c'était chez la Grande Gosse, comme nous l'appelions, un joli charme de paysannerie maquillée, dans un décor de fêtes d'étudiants. Je revois d'ici la chambre mal meublée, au troisième étage d'une haute et mince maison de la rue Monsieur-le-Prince.... Il traîne sur la table un quartier de brie qui n'est pas fini, et des bouteilles vides, et du café dans des verres. Un garçon de marchand de vin dessert le tout. Les pipes et les cigarettes s'allument, et avec son clair et grêle filet de voix, une voix de fermière en train de plonger dans les foins le râteau de bois,—la Gosse chante:
J'étais bien jeune alors et un peu amoureux, très peu, de la gaie chanteuse, qui était la maîtresse de Jacques Molan, le propriétaire de la chambre.—Il est aujourd'hui célèbre par ses romans de high-life!—Il y avait là des poètes, des peintres, des musiciens, un cénacle de bohémiens qui s'appelaient les vivants, et qui croyaient inventer le monde, suivant la formule de tous les nouveaux venus. Mais quand cette fille chantait ces trois vers, je devenais, pour vivant que je fusse, stupidement sentimental, comme si je pressentais que cette chanson me racontait d'avance la mélancolie de mes amours futures. C'est pourtant vrai, que j'ai passé toutes mes journées, depuis lors, à les respirer une par une, les fleurs du mortel bouquet. De ces trois vers, il n'y a que le dernier qui m'ait menti!... Hélas! c'est la tristesse des tristesses que ce mensonge du dernier vers. Mais cette tristesse-là, quand je commence a vouloir la raconter, ma plume se met à trembler entre mes doigts, mes larmes à tomber sur mon encre, les mots à s'en aller de ma tête. On ne peut pas écrire le cœur de son cœur....
Elles sont très nombreuses et de nuances aussi variées que des fleurs cueillies dans la campagne, les renoncules de ce fatal bouquet,—ou, pour parler sans métaphores, il y a beaucoup de manières très différentes d'être jaloux. Aussi cette méditation porte-t-elle pour titre un pluriel et non pas un singulier. Il semble que les observateurs aient négligé de distinguer et de classer ces diverses jalousies. Le langage vulgaire, lui non plus, n'admet pas de distinction entre l'une et l'autre. «Il est jaloux....» dit une femme en parlant de son mari, de son amant ou de son ami; et puis, comme glapissait l'incomparable Paulin Ménier dans le Courrier de Lyon: «Enlevez, c'est pesé....» Examinons, pourtant, quelques cas au hasard, et voyons s'il n'y a pas jaloux et jaloux, comme il y a coquines et coquines.... Un jeune homme est l'amant d'une femme, mariée elle-même à un homme jeune, ou simplement entretenue. L'amant sait très bien que sa maîtresse se donne au mari ou à l'entreteneur. Il ne lui est jamais venu à l'idée de lui reprocher ce partage, qui fait même partie des petites combinaisons infâmes dont l'amour libre a la spécialité. L'amant trouve cette communauté plus sûre, et si, par hasard, il ouvre la fameuse Fanny de Feydeau, il hausse les épaules, et avec l'élégance que les jeunes gens d'aujourd'hui apportent à leur appréciation de la vie, il marmonne: «En voilà un gêneur!...» J'ai fait l'expérience et recueilli le mot. Hé bien! que demain ce même amant constate les assiduités auprès de sa maîtresse d'un nouveau venu, et le voilà inscrit d'office à l'Othello-club. C'est comme dans une autre chanson: «Ah! quand on est deux, quand on est deux, mamz'elle Thèrèse....» Ce délicat personnage veut bien partager avec un. A trois, son indignation commence. Il n'y a pas besoin de microscope ni de scalpel pour constater que celui-là est un jaloux par amour-propre. C'est la tête qui travaille chez lui.—Soit dit sans mauvais jeu de mots.—...En voici un autre qui se prend à aimer une honnête femme, sans aucun espoir. Il sait qu'elle n'aura jamais d'amant, et il en arrive à ne plus même désirer cette femme. Il lui semble que, si elle se donnait à lui, il l'aimerait moins. En nature masculine, tout est vrai, même ce subtil platonisme. Leurs relations deviennent quelque chose de plus en plus spiritualisé, de plus en plus flottant et nuancé. Elle ne lit plus que les livres qu'il lui désigne. Il n'aime plus que la musique qu'elle lui joue. C'est entre eux une de ces liaisons indéfinissables où il ne se prononce jamais un mot trop tendre, et tout y est tendresse, où il ne se hasarde jamais un geste caressant, et tout y est caresse. Que cette femme se mette à s'intéresser, avec un platonisme semblable, à un autre ami, qu'elle se laisse aller à subir une autre influence d'homme, cet amoureux sans espoir et sans droits réels sera transformé du coup en un jaloux, tyrannique, violent, presque cruel, quoiqu'il ne doute pas une minute de la vertu de son amie. Cette dernière s'en aperçoit trop tard, et aussitôt elle lui offre de lui sacrifier le second. Le jaloux refuse parce qu'il a l'âme généreuse, et il continue d'être jaloux. Ce n'est pas l'amour-propre qui saigne chez celui-là, c'est le cœur.—...Cet autre est marié depuis cinq ans, et il adore sa femme comme au premier jour. Ils ont dîné en tête à tête. Elle s'est habillée, et ils partent pour le bal. Dans le coupé qui les emporte, elle le regarde avec des yeux noyés de félicité. Sa tête sort de la fourrure, petite et souriante, et elle lui murmure en lui prenant la main: «Je voudrais être la plus belle pour te faire honneur, mon doux maître....» Ah! Quel enivrant parfum emplit ce coupé rapide! Ils sont dans le bal maintenant. Elle a des épaules dignes de la femme qui puise de l'eau à la fontaine, dans le Concert de Giorgione, et elle les montre. Elle tourne dans les bras de celui-ci, de celui-là. Elle est la plus belle, comme elle l'avait dit, et aussi, comme elle l'avait dit, elle ne pense qu'à son doux maître. Elle trouve le moyen de lui jeter un mot de temps à autre sans en avoir l'air, de lui couler un regard sans qu'on le remarque. Mais pourquoi ses yeux, à lui, se font-ils durs? Pourquoi, en causant, a-t-il de ces distractions qui révèlent un souci caché, au moment même où la fête rayonne du plus vif éclat? Pourquoi enfin l'emmène-t-il avant le souper, et ne trouve-t-il rien à répondre, dans la voiture qui les reconduit, aux questions anxieuses qu'elle lui pose? Comment lui avouerait-il qu'à voir les regards des autres hommes se poser sur sa gorge nue, à penser que ses épaules étaient près de leurs lèvres, dans la valse; à sentir que d'autres la sentaient belle et la désiraient, il a été saisi par un accès furieux d'une jalousie toute physique?... Ne sont-ce pas là trois types divers du douloureux martyre: la jalousie des sens, la jalousie du cœur, la jalousie de la tête? Elles se mélangent quelquefois. Elles se succèdent souvent. Leurs caractères sont pourtant un peu différents. Je voudrais essayer d'en fixer quelques-uns.
C'est la plus simple de toutes et, je crois, la plus généralement connue. Je trouve une ironie délicieuse à ce fait que la meilleure définition de cette brutale folie ait été rédigée, par qui?... Je vous le donnerais en dix, en cent, en dix mille.... Mais ne cherchez pas, madame; où auriez-vous appris à connaître le nom de Baruch de Spinoza? Cet homme, madame, était un petit juif qui écrivait, il y a un peu plus de cent ans, en Hollande. Vous avez bien, accroché dans un coin de votre hall ou de votre petit salon, un tableautin flamand, quelque intérieur de nuance rembrunie, quelque paysage noyé de vapeur, avec des pesées de nuages sur l'horizon? A une fenêtre d'une de ces chambres paisibles et devant un de ces horizons brouillés, évoquez la pâle, la chétive figure d'un bonhomme, phtisique, au long nez chargé de besicles, et travaillant pour gagner sa vie. Il polit des verres destinés à des astronomes. Ce pauvre diable de solitaire s'interrompt de son labeur afin de manger une soupe au lait que lui apporte une grosse fille de Flandre qui le regarde avec la compassion d'une plantureuse servante pour un moribond de trente-cinq ans. Le bonhomme s'amuse quelquefois à chercher une toile d'araignée dans un coin de sa chambre, puis une autre. Il prend l'araignée de la première toile et la jette dans le piège tendu par sa voisine. Les deux bestioles se poursuivent, elles s'affrontent, agrippées de leurs pattes velues aux mailles du réseau qui tremble. Une d'elles triomphe et enveloppe sa rivale encore vivante d'un linceul qu'elle tisse en quelques secondes. Sur quoi l'homme éclate de rire. Il passe à son bureau, et, là, se met à écrire sur Dieu, sur l'Ame, sur les passions humaines. Or, voici en quels termes il parle de cette jalousie qui nous occupe: «Celui qui imagine que la femme qu'il aime se prostitue à un autre ne s'attriste pas seulement de l'obstacle que cette infidélité peut dresser contre sa passion, à lui, mais il est forcé d'unir à l'image de ce qu'il aime l'image du sexe et des excrétions de cet autre. A cette vue il prend cette femme en haine, et c'est la jalousie qui consiste dans un trouble de l'âme, obligée d'aimer et de haïr à la fois le même objet....» Oui, madame, cette phrase du juif Spinoza se trouve dans son grand traité de l'Ethique, partie III, proposition XXXV, Scolie....—«N'oublions pas que nous sommes des cuistres,» disait un jour avec orgueil le philosophe Cousin, qui a été ministre, académicien, grand-croix de beaucoup d'ordres, et qui n'a pas écrit de sa vie une ligne de la force de celles qu'a tracées ce jour-là l'homme aux araignées.
Cette image de souillure, cette vision de notre rival en train de salir un corps adoré n'a pas la même intensité si ce corps de femme a été à nous, ou si nous ne l'avons jamais possédé, cela est trop évident. Notons donc aussitôt deux sortes de jalousie des sens. Dans le cas où nous sommes jaloux physiquement d'une femme qui ne nous a jamais appartenu, il y a de grandes chances pour que cette jalousie aboutisse au dégoût et diminue notre désir. Si, au contraire, nous avons possédé nous-même cette femme, l'image des caresses qu'elle prodigue à notre rival réveille en nous avec une extraordinaire acuité le souvenir des caresses semblables qu'elle nous a données. Par un détour singulier, ce souvenir agit sur nous à l'état de vision luxurieuse et cette jalousie des sens nous mène au désir. Les femmes le savent si bien que c'est un de leurs procédés pour ramener un amant lassé.—Mais, direz-vous, dans ce retour honteux d'un homme vers une maîtresse qui s'est donnée à un autre, ne rentre-t-il pas aussi de l'amour-propre, la frénésie de la reprendre à cet autre?—J'ai une anecdote sur cette sorte de retour qui répond à cette question. Elle me fut contée à l'époque par Raymond Casal, un soir ou plutôt une nuit que nous revenions ensemble le long des Champs-Elysées, après avoir dîné et passé la soirée dans une même maison. Elle me frappa tellement que je lui demandai la permission de la noter, et lui, très galamment, le lendemain matin, m'envoyait les pages que voici, écrites au crayon sur l'envers de formes de télégrammes. J'y ai à peine changé quelques mots.
«...Elle était,» m'écrivait donc Casal, «remarquablement belle et sa beauté était tout son bonheur. Elle s'était donnée à moi, quoiqu'elle fût une très grande dame, avec une impudeur qui venait justement de ce que l'orgueil de sa chair dominait tout chez elle. Ce fut entre nous aussi un amour tout physique et d'une volupté si entièrement dépourvue d'âme que nous nous parlions à peine, entre des caresses que la brièveté de non entrevues rendait plus ardentes encore. Par un hasard particulier, l'absence de liberté, résultat de sa position, qui aurait dû, semble-t-il, alléger pour moi les obligations de cette liaison, la rendait très lourde. Voici comment. Pour des raisons qui tenaient au genre de vie de son mari, elle ne pouvait jamais savoir à l'avance si elle aurait quelques heures à elle ou non, et il me fallait attendre tous les jours, chez moi, de deux heures à six heures, un mot qui souvent n'arrivait pas, puis, le soir, ne pas bouger du cercle jusqu'à dix heures, si bien que c'était toute ma vie prise. Le jour, par prudence, nous changions sans cesse le lieu de nos rendez-vous. Le soir, nous nous rencontrions toujours chez un ami intime que j'avais alors, Robert de N——. Il habitait, rue Dumont-d'Urville, une maison qui avait une porte de sortie sur la rue la Pérouse. C'était Robert lui-même qui avait mis ainsi son appartement à ma disposition, pour ce moment-là. Il était grand joueur, grand soupeur, et ne rentrait guère avant l'aube. Ma maîtresse et moi, nous sortions toujours de chez lui avant les onze heures.
«Cette liaison durait depuis huit mois à peine, et j'en étais arrivé à une lassitude absolue, presque à un dégoût de cette femme. Pourquoi? A cause de cet esclavage sans doute, et aussi à cause d'une indéfinissable tristesse qui me serrait le cœur au sortir de ces rendez-vous, où il n'y avait que de la sensualité brûlante, partagée, raffinée, mais jamais, jamais une émotion. Je voulais rompre, et je ne savais comment m'y prendre, parce qu'avec cela ma maîtresse était parfaite avec moi, et que je n'ai jamais su avoir un procédé brutal avec une femme. Bref, un soir que j'avais dîné au cercle et que je causais avec Robert, en attendant le moment d'aller au rendez-vous, rue Dumont-d'Urville, je reçois un billet d'elle qui me priait de remettre ce rendez-vous au lendemain. A la dernière minute un contretemps l'avait empêchée. Je jetai ce billet au feu, avec une si visible satisfaction sur ma figure, que Robert le remarqua, et, ma foi, je lui en dis la cause.
—«Tu ne l'aimes donc plus?» me demanda-t-il.
—«Plus du tout,» lui répondis-je en riant, «et je crois que, dans huit jours, je la détesterai. Ah! Ces fins de bonne fortune, c'est comme les fins de voyage, c'est bien long!...»
Après un silence, Robert reprit:
—«Une simple question: As-tu jamais conduit chez moi une autre femme que celle qui vient de t'écrire?»
—«Jamais d'autre,» répondis-je, «mais où veux-tu en venir?»
—«Hé bien!» dit-il, «puisque tu ne l'aimes plus?... J'ai un aveu, là, sur le cœur; j'aime mieux te le faire franchement.... Il y a juste quinze jours, tu avais ton rendez-vous chez moi, tu m'avais prévenu, et j'étais ici, vers onze heures, à tailler de détestables banques. J'avais perdu déjà avant dîner. Mon crédit était épuisé, et pas un ami à moi dans le cercle. L'idée me vint de rentrer rue Dumont-d'Urville pour y prendre de l'argent, afin surtout de couper la veine. «Raymond sera parti,» me dis-je. J'arrive. Je vois sur la table du salon un éventail, un boa et une fourrure. Vous étiez là encore. Que veux-tu? Une curiosité folle me saisit, je marche à pas de loup vers la porte de la chambre à coucher. Je regarde par le trou de la serrure, comme un Bartholo de comédie. Elle venait de sortir du lit et se préparait à se rhabiller. Elle se tenait devant la glace, dévêtue, tordant ses cheveux, et la pleine lumière portait sur elle.... Ah! mon ami, pardon, mais quelle femme! Quelle femme! Je n'ai pas vu le visage, mais le corps!... Non, je n'aurais jamais dû te dire cela.... Ce n'est pas possible que tu ne l'aimes plus....»
—«Pas possible,» fis-je en éclatant de rire; «tu n'as qu'à voir l'effet que me produit ta confession.»
«Il me regarda très sérieusement, puis, d'une voix un peu sourde:
—«Alors, si tu ne l'aimes plus, présente-moi.»
—«Comme tu y vas!...» répondis-je en riant plus fort encore. «Te présenter? Mais c'est impossible. Moi-même, je ne vais pas chez elle....»
«Tout d'un coup, et tandis que je lui parlais, une idée traversa mon cerveau; elle me parut si bouffonne, que je la lui dis tout de suite. Je le tenais, le moyen de rupture si désiré.
—«Tu la trouves vraiment si belle?...» repris-je....
—«Pour que je t'aie parlé comme je t'ai parlé!...»
—«J'ai rendez-vous demain chez toi avec elle. Veux-tu y être à ma place?»
—«Moi?» s'écria-t-il, «tu plaisantes. Et que lui dirais-je?»
—«Ça,» continuai-je en riant toujours, «ce n'est pas mon affaire, tu lui expliqueras ta présence et mon absence comme tu voudras.... Tu auras deux heures devant toi pour la convaincre de ta passion ou ne pas la convaincre.... Moi, j'arrive à onze heures tapantes. Je vous surprends. Je fais la scène de rigueur. J'ai l'air de me croire trahi sur toute la ligne, même s'il n'y a rien eu.... Ce sera un peu canaille, mais je serai libre!... Je ne te demande qu'une chose, ta parole de ne jamais raconter à personne ce pacte de mauvais sujet, pas même à elle.»
«Et il accepta cette immorale combinaison renouvelée des Marrons du feu de Musset. J'employai la journée du lendemain à des préparatifs de départ. J'avais justement l'envie de tuer cette fin d'hiver sur la Corniche, et l'idée que j'allais en finir avec cette sujétion de ces derniers mois me ravissait. A mesure que je me rapprochais du moment où je devais apparaître comme la statue du Commandeur, deux craintes m'angoissaient: celle de ne pas être capable de jouer mon rôle de jaloux, tant je trouvais plaisante cette manière de rompre,—et celle que ma maîtresse n'eût chassé Robert comme un domestique. Me voici donc entrant dans l'appartement et traversant le salon, comme lui, l'autre jour, sans faire de bruit. J'arrive à la porte de la chambre à coucher. Je tourne le bouton. Le verrou était mis en dedans.... Je ne peux pas mieux comparer la soudaineté de ce qui se passa en moi à cette minute qu'à l'impression que j'ai ressentie aux Indes lors d'un tremblement de terre, où Bohun ivre-mort me dit, en tombant, son fameux mot: «I did'nt believe I was so full....» Ce fut quelque chose de si subit, un accès si rapide et si violent de douleur et de colère, que je ne me souviens pas en avoir jamais éprouvé un semblable. J'appelai Robert d'une voix d'abord basse, puis impérieuse.... «Robert!»—Rien ne répondit. Je frappai, même silence. Alors, ivre de rage, j'appuyai de l'épaule sur cette porte fermée, avec une telle force que je l'enfonçai. J'allai droit au lit. Ma maîtresse y était, qui me regardait avec des yeux égarés. Je la saisis par le bras et je le lui serrai d'une manière si cruelle, que mon ami, qui avait cru d'abord à une fureur simulée, dut me repousser. Il sauta du lit et nous nous trouvâmes face à face.
—«Es-tu fou?» me dit-il tout bas, et très pâle, car il me voyait en proie à une espèce de délire. J'eus alors, devant son costume, une perception si nette du ridicule de cette scène après notre conversation de la veille, et une telle peur de moi-même, que je me sauvai de cette chambre comme un insensé. Mais, le lendemain matin, j'écrivais à ma maîtresse une lettre de l'amour le plus effréné. Deux jours après je me battais avec Robert, que je blessai, par bonheur, très légèrement. Nous sommes sortis de cette affaire brouillés à mort, et j'ai gardé cette femme trois ans!»
Ce très authentique document ne permet-il pas d'établir, sur la jalousie physique, un certain nombre de vérités au moins probables?
XLVII
Nous avons beau connaître tout notre esprit et tout notre cœur, notre bête ne nous est jamais connue tout entière, aussi ne faut-il jamais dire: «Cette femme ne peut rien sur moi.» En amour, la seule victoire est la fuite. C'est un mot du plus grand des psychologues modernes: Napoléon.
XLVIII
La jalousie des sens survit à l'amour. Ce devrait être la consolation de toutes les femmes abandonnées, lorsqu'elles sont sans cœur et qu'elles souffrent seulement dans leur vanité. Elles n'ont, pour se venger, qu'à prendre un amant. Elles ne ramèneront peut-être pas l'infidèle, mais elles sont sûres de lui faire du mal. Voilà une grande misère de l'animal homme.
XLIX
Ce n'est jamais ni l'honneur ni l'amour qui font qu'un homme trahi pense à tuer une femme. Le meurtre vient des sens. La volupté, qui n'est que physique, est toujours près d'être féroce.
L
Les coquettes vraiment savantes ne se refusent pas. Elles se donnent. Elles savent que posséder une maîtresse, pour un homme passionné, c'est être possédé par elle. Une femme qui ne nous aime pas et qui nous tient par la jalousie des sens nous mène où elle veut. Le plus irrésistible désir est fait avec la mémoire de la brute qui sommeille chez nous tout.
LI
J'ai vu toute une salle de théâtre prise du fou rire quand Othello entre chez Desdémone pour la tuer. Ce rire avait sa philosophie. Il n'est jamais certain qu'un jaloux de cette espèce, venu pour assassiner celle qu'il aime, ne va pas la réveiller et lui demander pardon. On devrait broder la devise du bouclier spartiate sur cet oreiller vengeur du Maure: «Ou dessous ou dessus.» L'un est si près de l'autre!
LII
La jalousie des sens se distingue des autres par ce signe qu'elle procède par accès, comme les images qui la suscitent. C'est une aliénation intermittente que nous infligent de sang-froid certaines femmes très perverses. Nous aurions cette arme contre elles de mépriser leur bassesse. Par malheur, ce mépris-là ne fait qu'activer le désir; et leur bassesse, elles ne la sentent pas.
LIII
«On n'est jamais ni le premier ni le dernier amant d'une femme, c'est ce qui m'a guéri de ma jalousie....» disait un de nos amis. Un autre lui répondit: «Et moi, c'est ce qui m'a fait tant souffrir....» Le premier parlait avec sa tête, le second avec ses sens.
Pour distinguer aussitôt la jalousie du cœur de la jalousie des sens, qui a fait l'objet de la Méditation XI et des diverses jalousies de tête, qui feront l'objet de la Méditation XIII, je demande au lecteur de ces notes, forcément incomplètes, de vouloir bien admettre comme démontrée cette proposition:
LIV
Aimer par le cœur, c'est avoir d'avance tout pardonné à ce qu'on aime.
Théorème auquel peut servir de commentaire la phrase que nous disait Berthe Vigneau, à Colette et à moi, quand elle nous racontait les infamies de son amant: «Je lui serai toujours reconnaissante de m'avoir laissée l'aimer....» La raison de cette inépuisable bonté propre au grand amour est aussi facile à donner que la raison de l'inépuisable méchanceté propre aux sens. Aimer d'un amour où les sens dominent, c'est désirer toujours et toujours souffrir de l'inassouvi. Aimer avec le cœur, c'est trouver la volupté suprême dans le don absolu, dans l'abdication de soi complète. Alors, même les douleurs que l'être aimé vous inflige deviennent des joies. Mais vous voudriez en même temps que personne n'eût aimé ainsi avant vous ce que vous aimez, que personne ne l'aimât ainsi après vous, et c'est en quoi consiste exactement la jalousie du cœur. J'ajoute bien vite, pour ne pas manquer au premier devoir de l'observateur moderne,—la misanthropie,—que cette jalousie du cœur, dégagée entièrement de celle des sens et de celle de tête, est aussi rare qu'une femme qui n'a pas de second amant ou qu'un écrivain sans envie. Tout se rencontre, même à Paris, surtout à Paris, et j'ai là, dans mes notes, plusieurs cas singuliers de cette jalousie, nourrie uniquement de tendresse, qui peut vous faire agoniser de désespoir, ravager votre vie, consumer votre volonté, mais vous amener à la férocité, à la haine, seulement à la rancune?—Jamais.
Premier cas.—Roger Valentin, un de mes amis de première jeunesse, avait eu, quelques mois après notre sortie du collège, un innocent roman avec une jeune fille plus riche que lui. Ils s'étaient rencontrés durant une saison à Pierrefonds. Je me rappelle la visite que je fis là cette année même, en 1872, à mon camarade, nos courses au bord des étangs bleuâtres, et dans cette forêt profonde, ses confidences, avec son accent lorrain,—il était de Lunéville,—sous les branches, que remuait un vent aussi doux que nos rêves de ces temps-là. Dieu! Comme à travers les feuilles vertes de ces branches le ciel apparaissait lointain et pur! Revenu à Paris, Valentin continua d'aimer sa compagne de ces quelques semaines d'été. Il l'aima un an, il l'aima deux ans, il l'aima trois ans, devenu rebelle à toutes les tentations de notre libre existence. J'oubliais de dire qu'il était alors élève à l'Ecole centrale. Ses examens de sortie passés, et brillamment, il demande la main de la jeune fille. Les parents, qui ne s'étaient, comme de juste, aperçus de rien, la lui refusent, d'abord parce qu'il avait à peine six mois de plus qu'elle, ensuite parce qu'il ne possédait aucune espèce de fortune. Je le vois arriver chez moi un matin, le visage rongé de chagrin, mais l'air résolu.
—«Je viens te dire adieu,» fait-il.
—«Tu pars?»
—«Oui,» répondit-il. «Elle ne peut pas m'épouser maintenant.... Mais dans dix ans je serai riche, je l'aimerai toujours, et alors qui sait?...»
Il venait de signer un contrat pour Buenos-Ayres. Il n'avait pas quitté Paris depuis dix mois que la jeune fille, objet de son culte, se mariait. Je dois ajouter qu'il n'avait jamais osé lui parler ouvertement de son amour. Je tremblais d'apprendre qu'à cette nouvelle Valentin se fût tué. Mais non. Je sus qu'il travaillait et réussissait de mieux en mieux. Une fois de plus, je me frottai les mains. J'avais trouvé un cœur humain en flagrant délit de contradiction,—enfantin plaisir de la cuistrerie pessimiste dont j'étais alors infecté.—Des années se passent, la jeune femme devient veuve. Elle avait bien près de trente ans alors, et, de son mariage, une petite fille. Valentin débarque d'Amérique. Il avait gagné une grosse aisance, et, comme il me l'avait dit en partant, il aimait toujours celle qu'il avait aimée à dix-neuf ans, dans l'ombre des arbres de la forêt, «en robe claire, au bord de l'eau.» Vous vous rappelez ces vers divins de Sully:
Bref, il demande la main de cette femme, qui, touchée d'une pareille fidélité, répond: oui. Le mariage a lieu. J'ai reçu depuis les confidences de cet homme, qui se trouve avoir épousé la seule femme à laquelle il ait jamais pensé. Il serait absolument, complètement heureux, s'il n'y avait pas cette fille du premier lit et qui ressemble à son père. «Ah!» m'a-t-il dit un jour en me parlant de cette enfant, «je n'ai jamais pu l'embrasser sans avoir là comme une pointe aiguë qui s'enfonçait dans mon cœur....» C'est que cette enfant, qui va et qui vient, avec son rire gai, ses yeux purs, ses cheveux blonds, est la preuve sans cesse renouvelée, la preuve vivante et parlante, au regard de Valentin, que sa femme d'aujourd'hui a été, des années durant, la femme d'un autre. Jamais cette femme ni l'enfant n'ont soupçonné cette jalousie du passé chez cet homme qui, n'ayant pas d'enfant lui-même, adore cette petite fille autant qu'il en souffre. «Explique-moi cela,» me demandait-il avec des larmes au bord des paupières; et il ajoutait: «Je ne suis pourtant pas jaloux.» Il l'était cependant, mais pas avec les sens,—il eût détesté l'enfant,—pas avec la tête,—il l'eût détestée encore, et la blessure de l'amour-propre eût saigné en lui. Cette douleur, à la fois résignée et persistante, tendre dans sa tristesse, et sans une pensée de reproche ou d'amertume, mais cette douleur tout de même et inguérissable, qu'il y eût eu dans la vie de sa femme un autre que lui, avant lui; qu'elle eût donné à cet autre sa virginité, et qu'elle lui dût aussi la maternité, c'était la jalousie du cœur dans toute sa misère et sa noblesse. Il me disait encore: «Non, je ne suis pas jaloux. J'aime cette petite comme si elle était ma fille, et quand je pense qu'elle ne l'est pas, c'est ce regret qui me fait si mal....»
Deuxième cas.—Celui-ci, je le copie exactement sur mon journal à une date qui n'est pas lointaine: «...Mercredi, 16 mars 188-.... La vie, qui dépasse l'imagination en brutalités, la dépasse aussi en délicatesses. Eté aujourd'hui chez Mme R——, l'ancienne maîtresse de S—— B——. L'ai trouvée seule, au coin de son feu, et causé avec elle du mariage de son amant, mariage auquel elle a eu le courage d'assister après l'avoir fait elle-même. Elle me raconte ses sentiments, l'horreur qu'elle a toujours eue de voir la pitié remplacer chez lui l'amour. «Je n'ai pas voulu qu'il me vît vieillir,» dit-elle. Le fait est que cette femme a donné un des plus étonnants exemples que je sache du romanesque dans la coquetterie. Quand elle eut décidé S—— B—— à ce mariage, elle lui accorda un dernier rendez-vous, et, le lendemain matin, elle ordonnait au coiffeur de lui poudrer tous les cheveux. «Ils commençaient à blanchir,» a-t-elle dit à ses amies. C'était sa manière de lui prouver, à lui, que, l'ayant perdu, elle devenait une vieille femme. Elle venait d'avoir trente-huit ans.... Je la regardais donc, ce soir, assise dans un fauteuil, au coin de ce feu paisible, et avec sa jeune physionomie rendue plus jeune encore par cette gracieuse blancheur de sa chevelure, et elle m'expliquait comment, le jour du mariage, elle avait beaucoup pleuré. «...Mais de douces larmes. Je connaissais cette jeune fille. Je le connaissais si bien lui-même, je savais qu'il serait heureux par elle, et je trouvais une espèce de sauvage douceur, dans mon isolement volontaire, à me dire que ce bonheur de chaque minute, il me le devrait. Vous ne comprenez pas cela, cette ivresse du sacrifice, cette preuve donnée à quelqu'un que personne, personne ne l'aimera comme vous l'avez aimé?...»
—«Et vous n'avez jamais été jalouse?» lui demandai-je.
—«Si,» dit-elle après un silence, «quand j'ai su que, durant son voyage de noces, il s'était arrêté dans une ville où nous avions passé quatre jours ensemble, cachés, la première année de notre amour.... Il n'aurait pas dû me faire cela.... Et puis, je le lui ai pardonné.... Mais moi, je ne pourrais jamais retourner dans cette ville, maintenant.... Il y a là, dans ce coin d'Allemagne, un paysage de fleuve que nous avons regardé tous deux et tant aimé.... Comment a-t-il pu le regarder avec une autre?»
Puis après un silence:—«Est-ce assez ridicule, pourtant? N'être pas jalouse de toute la vie d'un homme puisqu'on la donne à une autre, et être jalouse d'une impression qu'il a eue avec vous autrefois, et dont on voudrait qu'il ne l'eût eue depuis avec personne!...»
Troisième cas.—C'est une petite comédie, ou plutôt le scénario d'une saynète à deux personnages qui pourrait porter comme titre le mot du révolutionnaire: «Il n'y a que les morts qui ne reviennent point.» Les pauvres morts! C'est affreux d'en médire, mais c'est quelquefois si commode, en amour comme en politique et en littérature!
SCÈNE PREMIÈRE
Le théâtre représente un petit salon d'une femme à la mode, dans un hôtel de l'avenue du Bois-de-Boulogne, pas bien loin de l'Arc. Ameublement réglementaire: paravents, bibelots, vieilles étoffes, divans avec coussins, lampes anglaises, etc., etc., (Voir pour plus amples renseignements les romans mondains de cette année de grâce 188-.)—Une table à thé de chez Leuchars. (Voir les mêmes romans.) La lampe brûle sous la théière. Mme de Gesvres—Jeanne, de son petit nom—est seule dans ce salon: trente ans, très blonde, avec des yeux noirs très doux. Toilette de chez ——. (Voir comme plus haut.) Elle se promène de long en large et regarde de temps à autre une montre microscopique enchâssée dans son bracelet. (Toujours comme plus haut.) Elle se parle à elle-même, tout bas.
Cinq heures.... Dans quelques minutes il sera là. Que va-t-il me dire?... La dernière fois qu'il est venu dans ce salon, il y a quinze mois,—quinze petits mois,—Marthe était là! Pauvre Marthe!... Comme elle l'aimait!... Il partait pour l'Amérique le soir même.... Et ils se disaient adieu chez moi, encore une fois, après l'adieu de la journée.... Oui, comme elle l'aimait!... Jusqu'au martyre, puisqu'elle avait exigé qu'il acceptât de s'en aller, pour ne pas nuire à sa carrière. On ne devrait jamais s'attacher à un diplomate quand on a le cœur qu'elle avait, cette femme-là.... Et lui, comme il avait l'air de l'aimer!... Et deux mois après, elle était morte.... Et depuis, il ne m'a pas écrit trois fois, à moi qui lui représente pourtant tout ce qui lui reste de cet amour, puisque j'ai été leur confidente, que je me suis chargée de lui renvoyer tous ses souvenirs.... Allons, il l'aura oubliée.... Ah! les hommes! Tous les mêmes.... Je suis curieuse de savoir comment il se justifiera.... Ce silence de plus d'un an, et, aussitôt de retour à Paris, ce billet pour me demander un rendez-vous,—chez moi?... Ça ne me dit rien de bon.... Ce serait assez canaille, mais bien dans la note, de vouloir profiter de nos anciennes relations pour me faire la cour.... Il me regardait autrefois avec des yeux!... Par exemple, si c'est avec ces intentions que ce monsieur revient, il trouvera à qui parler....—Longue rêverie.—Et ce doit être avec ces intentions-là. Une femme ne se trompe pas à cet instinct. Nous verrons bien, et ce qu'il sera remis à sa place!... Elle tend l'oreille.... Une voiture.... Elle s'arrête.... Deux coups de cloche.... C'est lui....—Elle s'assied sur le divan, à côté duquel est une petite table garnie d'étuis anciens, de boites à miniature, de flacons ciselés et de portraits. Elle prend un livre vêtu d'une gaine de soie brochée, un des romans cités ci-dessus, et fait semblant de lire.
SCÈNE DEUXIÈME
La porte s'ouvre. Le domestique introduit M Raoul Garnier: trente-cinq ans, tournure élégante, physionomie mâle et fine. Les tempes grisonnantes, les yeux bridés, l'expression de tout le visage, révèlent de grands chagrins. Il est visiblement ému. Il s'avance vers Mme de Gesvres et lui baise la main en disant simplement d'une voix étouffée: Madame!...
JEANNE.—Mon ami!... Elle lui prend les deux mains et les lui serre, franchement, fraternellement.... Mon pauvre ami....
Un silence. Robert s'assied sur un fauteuil un peu bas, près du divan. On entend le bruit de la théière sur la petite flamme et le craquement du bois dans la cheminée. (Ici, longues banalités de conversation, petits potins de société, nouvelles de celui-ci, de celui-là.) Tous deux sont gênés. Silence.
JEANNE, après le troisième ou le quatrième de ces silences, prenant une photographie sur la table et la tendant à Raoul.—Avez-vous vu le portrait de notre pauvre amie, que j'ai retrouvé depuis le malheur?... N'est-ce pas, que c'est bien elle et tout son charme?...
RAOUL.—Oui, c'est bien elle!... Nouveau silence; puis, comme se parlant à lui-même: Il me semble que c'était hier. Nous étions là tous les trois: vous, juste où vous êtes; elle, ici, à côté de vous, sur ce divan; moi, à cette même place ... à cette même heure.... Vous nous disiez d'espérer.... Moi, j'avais un pressentiment que cette séparation nous serait fatale.... J'avais la promesse d'être rappelé au ministère au bout de six mois.... Six mois! En voici quinze que je suis parti, et je ne la reverrai plus jamais, jamais....
JEANNE. Elle a froncé imperceptiblement le sourcil en écoutant le jeune homme, mais elle secoue la tète avec émotion.—Comme c'est bon de vous entendre parler ainsi! Il y a donc des sentiments vrais dans ce monde. Vous me pardonnerez de vous dire cela.... En ne recevant pas de lettres de vous depuis des mois et des mois, j'ai cru que vous aviez oublié notre chère morte, et moi, qui sais ce que vous avez été pour elle, j'en avais le cœur tout serré.... Je vois que je m'étais trompée....
RAOUL.—C'est vrai, madame, j'ai eu tort.... Mais que vous aurais-je écrit?... J'ai été, pendant des semaines et des semaines, à la suite de cette fatale nouvelle, dans un désespoir à ne pas trouver l'énergie de quoi que ce fût.... Ç'a été d'abord une stupeur, presque une folie. Je ne pouvais croire que ce fût vrai, que cette femme que j'avais connue si tendre, si aimante, ne me regarderait plus avec ses yeux, ne me parlerait plus avec sa voix, ne m'aimerait plus avec son cœur.... Ensuite, quand j'ai reçu, par vos soins, le paquet de mes lettres qu'elle vous avait légué pour moi, j'ai voulu tromper ma douleur en revivant tout ce passé.... Savez-vous comment?... Chaque jour, je cherchais, dans cette correspondance, la trace de ce que nous faisions, de ce que nous pensions, l'année précédente, à pareille date, et l'autre année, celle d'auparavant, la première.... J'arrivais ainsi à me donner une hallucination rétrospective qui me rendait Marthe vivante pour quelques minutes, pour une heure quelquefois.... Le croiriez-vous? En même temps que je me plongeais ainsi dans mon passé avec ce délire, j'en avais peur, de ce passé.... Oui, j'avais peur de revoir Paris, de revoir mon appartement où elle est venue, de vous revoir vous-même.... Quel battement de cœur quand j'ai reçu votre billet m'accordant le rendez-vous que je vous demandais!... J'allais donc, pour la première fois depuis sa mort, parler d'elle.... Ah! j'avais tort d'avoir peur! Cela fait tant de bien de souffrir tout haut!... Vous voyez, je l'aime comme je l'ai aimée au premier jour.... Depuis la minute où je l'ai rencontrée, elle a aboli toutes les femmes. Aucune n'a plus existé pour moi. Aucune.... Il y a plus d'un an qu'elle est morte, et c'est la même chose encore, et je sens que ce sera ainsi longtemps, bien longtemps....
JEANNE. Elle a de nouveau froncé le sourcil, et elle s'est mordu la lèvre tandis que Robert parlait. Son pied, qu'elle avançait sur un coussin, s'est crispé dans le petit soulier verni, puis s'est retiré. Lui n'a rien vu de ce manège.—Mon Dieu! que n'est-elle là pour vous entendre!... Elle aussi, elle me disait, en me parlant de vous: «Il m'a tout fait oublier....» Hélas! elle n'avait pas été gâtée avant de vous connaître....
RAOUL.—Mariée à dix-huit ans, presque par force, et à quel homme!... Ah! si elle n'avait pas eu son fils, comme je l'aurais arrachée à cette vie!...
JEANNE.—Oui, ce sont ces mariages-là qui nous perdent, nous autres femmes.... On ne se sent pas comprise. On est malheureuse, et on fait comme notre pauvre amie: on est la dupe de quelque libertin sans cœur qui vous joue la comédie du grand sentiment, et c'est pire qu'avant, on a le mépris de soi par-dessus le marché.... Et puis, quand, après ces affreuses déceptions, on a la chance de rencontrer un vrai, un sincère amour, qui vous panse toutes vos blessures, qui vous guérit de toutes vos douleurs, il faut mourir....—Un silence.—Mais voilà que je renouvelle encore vos peines ... et les miennes.... Allons! causons plutôt de vous maintenant, dites-moi ce que vous allez devenir, et d'abord laissez-moi vous offrir une tasse de thé.—Elle se lève et marche vers le plateau.—Très fort ou léger? Deux morceaux de sucre ou trois?...
RAOUL. Les phrases que Jeanne vient de prononcer lui ont fait fixer les yeux sur elle avec stupeur. Il s'est levé aussi et paraît embarrassé de parler.—Très léger, un morceau.—Il trempe ses lèvres dans sa tasse et cause de nouveau de choses indifférentes, puis avec timidité: En effet, elle avait l'air d'avoir traversé de bien dures épreuves....
JEANNE, toujours debout en préparant sa tasse à elle.—De bien dures....
RAOUL.—Que de fois, quand je la voyais trop triste, j'ai été tenté de l'interroger! Vous avouerai-je que je n'ai jamais osé?...
JEANNE.—Je reconnais bien là votre délicatesse.... Mais, soyez-en sûr, elle ne vous a jamais menti. Du jour où elle a été à vous, elle n'a plus rien eu à vous cacher dans sa vie....
RAOUL. Ses mains tremblent et il a posé sa tasse. Nouveau silence.—Madame?...
JEANNE.—Qu'avez-vous? Vous tremblez?... Vous me faites peur!...
RAOUL.—Pardonnez-moi.... Mais je ne peux pas croire que tout à l'heure je vous aie bien comprise.... Ainsi Marthe....
JEANNE. Une stupeur supérieurement jouée; deux soupçons de larmes dans ses yeux, puis quelques phrases comme:—Ah! je devine.... Mais qu'ai-je fait?... Comment? Vous n'en saviez rien?... Et c'est moi qui?... Ah! malheureuse!...
RAOUL, d'une voix sourde.—C'est donc vrai? Elle avait eu un amant avant moi?...
JEANNE.—Ne me demandez plus rien. Je ne répondrai pas.... Si j'avais pu soupçonner!...
RAOUL.—Avant moi!... Quelqu'un que je connais sans doute, que je rencontrais chez elle, à qui je serrais la main.... Ah! mon Dieu! mon Dieu!... Il se laisse tomber sur le fauteuil et appuie sa tête sur ses mains. Jeanne le regarde et veut parler. Il ne l'écoute pas et ne lui en laisse d'ailleurs guère le temps. Prenant son chapeau et se levant:—Vous avez raison, madame, je n'ai rien à vous demander de plus.... Excusez-moi, si je ne me sens pas la force de continuer à causer avec vous aujourd'hui. Vous ne pouvez pas savoir le mal que vous m'avez fait.... Ce n'est pas votre faute.... Je vous demanderai la permission de revenir ... bientôt.... Adieu, madame, adieu....—Il s'incline sans qu'elle lui tende la main, comme quelqu'un qui ne veut pas éclater en sanglots. Il sort.
SCÈNE TROISIÈME
JEANNE. Pendant tout le temps que Raoul a parlé, elle est demeurée immobile, tris émue. Elle entend le roulement de la voiture et passe les doigts sur son front, comme se réveillant d'un mauvais songe.—Non, non, non.... Je ne veux pas avoir fait cela, c'est trop horrible.... Vite du papier, une plume, de l'encre.—Elle s'assied à un mignon bureau, derrière un paravent de cristal.—Que je lui écrive pour lui demander pardon!... Ah! ce que l'on a de mauvais en soi!... Cette douleur ... cet amour.... J'ai été jalouse, atrocement jalouse. Est-ce que je l'aimerais, par hasard?... Et puis cette idée de tout lui apprendre de ce qu'elle avait mis tant de soin à lui cacher m'a traversé l'esprit, là, subitement.... Et puis!... Je vais lui demander pardon de cette infâme révélation, lui jurer que ce n'est pas vrai....—Elle commence une lettre, puis la déchire; une seconde, la déchire; une troisième, la déchire.—Non, je ne peux pas....—Elle mord distraitement la perle qui termine son porte-plume d'or.—Et il a cru cela tout de suite, sans un mot, sans une preuve?... Sans une preuve!... Pauvre Marthe!...—Elle se lève, et, refermant le buvard:—Décidément, il n'a que ce qu'il mérite. Sans une preuve!... Non, les hommes sont vraiment par trop canailles....
Rideau.
...Comment ai-je deviné le secret de la petite infamie commise par l'ange blond aux yeux bruns de l'avenue du Bois contre la mémoire de la pauvre morte, c'est mon secret, à moi, qui ne fut jamais celui de Raoul. On voit que ce garçon n'avait jamais médité sur l'observation suivante:
LV
On rencontre des femmes qui ne prendraient à une amie ni un mari ni un amant. C'est leur honneur professionnel, cela. On en rencontre peu qui supportent sans mauvaise humeur le sentiment absolu d'un homme pour cette amie. On n'en rencontre pas qui aime ce sentiment.
Toujours est-il qu'à partir de cette conversation l'amoureux de Marthe tomba dans le plus étrange état de douleur imaginative que j'aie constaté. Il était jaloux du passé d'une morte, et il me décrivait ainsi cet état dans une lettre que j'ai relue bien souvent: «...J'aurais dû,» m'y disait-il, «ne pas quitter Paris comme j'ai fait aussitôt après cette affreuse révélation, revoir Mme de Gesvres, savoir le nom de cet homme, et aussi les raisons de cette femme pour m'avoir ainsi empoisonné un si doux souvenir.... A quoi bon?... J'ai tout compris de ma pauvre maîtresse, et je lui ai tout pardonné. L'espèce de jalousie sans nom dont je souffre réside en ceci, que je n'ai pas eu le premier l'éveil spontané et volontaire de son cœur. Mais n'est-ce pas une forme de mon égoïsme? Vois-tu, ce que je lui envie, profondément, à cet inconnu, ce sont les années qu'il a eues pour l'aimer, pour lui faire oublier les tristesses de sa vie, et, ces années, il les a employées à la tourmenter, à lui faire du mal, et moi, que le temps où j'aurais pu la rendre heureuse m'a été avidement mesuré!...» Cette confession,—en ai-je reçu de pareilles, et provoqué, par le goût passionné que j'ai toujours eu de sentir sentir!—cette confession, qui se prolonge durant des pages, m'a servi, avec les deux premiers cas que j'ai cités et d'autres analogues, à établir comme probablement exact le parallèle que voici entre la jalousie des sens et celle du cœur. Cette dernière a pour cause la pensée des sentiments éprouvés pour un autre cœur par le cœur que l'on aime, tandis que la jalousie des sens a pour principe l'image des sensations procurées par une autre chair à la chair que l'on aime. Aussi la jalousie du cœur ne s'apaise-t-elle pas, comme la jalousie des sens, par la présence et par la possession. Elle porte sur le passé et sur l'avenir, précisément parce que la vie du cœur se compose de souvenirs. Nous voudrions que le cœur dont nous sommes épris nous dût toute la mémoire de ses bonheurs, dans ce passé et dans cet avenir.—C'est pour la même raison que la jalousie du cœur ne procède point par intermittences, comme la jalousie des sens. La pensée tourne à l'idée fixe, tandis que l'image va et vient, changeante. La jalousie physique s'exalte donc dans des crises, la jalousie du cœur s'épuise dans la mélancolie continue. C'est de la dernière que l'on meurt.—La jalousie des sens s'exagère de plus en plus dans la brutalité, celle du cœur s'affine de plus en plus dans la nuance. La première est donc plutôt masculine, la seconde, féminine.—La jalousie des sens présente cette anomalie qu'elle peut être déloyale avec sincérité. Un homme est souvent jaloux jusqu'à la fureur d'une femme qu'il trompe sans aucun scrupule. Combien n'avons-nous pas vu de femmes, jalouses par le cœur, surtout dans le mariage, refuser de se venger, même par la plus légère coquetterie? «Si je me laissais faire la cour,» me disait une d'elles, «je lui ressemblerais....» C'est que la vie du cœur est celle des subtilités infinies, des susceptibilités intimes de plus en plus maladives.—Enfin, si la jalousie des sens a pour résultat d'exciter le désir, la jalousie du cœur a pour effet de l'éteindre quelquefois à jamais. Une maîtresse jalouse, par exemple, de cette jalousie-là peut devenir incapable d'éprouver une volupté quelconque entre les bras de celui qu'elle aime.... Mais, pour épuiser la différence entre ces deux sortes de maladies morales, il faudrait écrire un volume entier. Les pages en seraient inintelligibles à ceux qui n'ont jamais aimé qu'avec leurs sens, et à quoi bon convaincre les autres? Je préfère conclure par cette réflexion qui, vraie pour toutes les jalousies, l'est surtout pour celle qui fait la matière de ces quelques pages:
LVI
La raison dit: «Une femme qui vous rend jaloux ne mérite pas que vous l'aimiez. Toute jalousie est donc absurde.» Le cœur répond: «C'est justement parce qu'elle ne mérite pas d'être aimée que je suis jaloux....» Il ajoute souvent tout bas: «et que je l'aime!...»
Condamneriez-vous Othello, si vous étiez juré?—Moi, certainement, parce que le crime passionnel, considéré du point de vue de la défense sociale, me paraît plus redoutable que tout autre. Mais si j'étais son ami, peut-être le serais-je davantage encore après son crime, parce que je croirais plus que jamais en sa sincérité, surtout s'il avait essayé sérieusement de se tuer lui-même après....—Quel original, alors!—C'est surtout que je le plaindrais. Autant dire que les jaloux des sens me paraissent des maniaques, capables des folies les plus dangereuses, mais aussi des malheureux qui ne sont ni méprisables ni ridicules. Quant aux jaloux du cœur, ce sont les martyrs de la religion d'amour. Qui ne les envierait d'aimer jusqu'à l'agonie? Maintenant vont défiler les grotesques de la bande, les jaloux qui ne désirent pas la femme dont ils sont jaloux, qui ne l'aiment pas de cœur; mais la vanité ou la sottise les pousse à tourmenter cette pauvre femme, et à se tourmenter eux-mêmes sans l'excuse d'une sincérité de passion, sans la grâce d'une sincérité de tendresse. Au premier abord cela paraît insensé qu'il y ait de par le monde des hommes qui se fassent tout à la fois bourreaux et victimes, qui s'engagent dans des aventures de drame quelquefois, de chagrin toujours, simplement parce qu'ils se montent la tête, à froid et à vide. Et cependant rien de plus fréquent, et pour ne pas discuter cette thèse dans le vague, je choisis aussitôt quelques échantillons de ce que j'appelle les jaloux de tête, pour faire pendant aux maîtresses du même genre, et voici par quelles raisons diverses cette maladie singulière peut naître:
1° Par amour-propre simple.—C'est ici le cas le plus fréquent; il se produit surtout dans les ruptures et au lendemain des ruptures. Cette jalousie-là consiste à ne pas pouvoir supporter qu'une femme abandonnée par vous continue sa vie. Vous avez accablé une maîtresse de mauvais procédés. Vous avez répété à tous vos amis, à tous vos camarades, voire à de simples connaissances: «Quelle corvée! mon Dieu! quelle corvée!... Qui me débarrassera de ce crampon?...» Ou encore: «Ne souhaitez pas d'être aimé, allez, ce n'est pas amusant!...» Ou encore: «Si je la quittais, elle en ferait une maladie; c'est ce qui me retient....» Et puis votre égoïsme l'a emporté, vous avez quitté la pauvre femme. Elle a beaucoup pleuré. Elle a été malade. Pourtant elle a commis l'infamie de ne pas mourir. Vous apprenez qu'elle reçoit les visites d'un consolateur, qu'elle devient moins triste, qu'elle se remet, qu'elle est heureuse, et voilà que vous ne parlez plus d'elle qu'avec une âcreté de langage qui n'a d'égale que la fatuité de votre pitié hypocrite quand vous vous lamentiez sur l'excès de ses sentiments. Cette jalousie par amour-propre simple confine à celle que nous avons étudiée dans la Méditation XI; elle s'en distingue par ce trait que le jaloux de tête n'est pas tourmenté par des visions physiques. L'irritation ne le mène pas au désir. Il méprise la femme qui a cessé de le pleurer,—et il la méprise ingénument,—parce que l'idée de la douleur qu'il causait lui constituait une délicieuse flatterie d'amour-propre, et il la hait d'en être privé.
—«Je n'aurais jamais cru ça d'elle,» me disait un camarade, qui venait d'apprendre qu'une ancienne maîtresse à lui s'était mise en ménage avec un de nos amis communs, «moi qui ai hésité trois mois à la lâcher!...»
—«Ah! les femmes!...» lui dis-je sans lui laisser voir que son exclamation me semblait d'un comique à réveiller un mort.
—«Je commence à croire que tu as raison,» me répondit-il avec un air profond, «et que la meilleure ne vaut pas cher....»
Notez que le camarade qui me débitait cette colossale sottise était une façon d'homme à bonnes fortunes, lequel continuait, quoique marié, à courir les diverses sous-préfectures du département de la Haute-Noce (à inscrire sur la carte du Tendre à côté des départements déjà signalés dans la Méditation VIII). Il est assez curieux, en effet, de constater que cette vanité grotesque de l'homme qui ne veut pas être remplacé se rencontre surtout chez l'homme qui a beaucoup remplacé. Petit trait de psychologie masculine à joindre à cet autre, que le mépris pour le sexe féminin abonde spécialement chez ceux qui ont commis le plus de coquineries galantes, bouffon détour du cœur qui peut se résumer paradoxalement ainsi:
LVII
Ce que certains hommes pardonnent le moins à une femme, c'est qu'elle se console d'avoir été trahie par eux.
2° Par amour-propre composé.—J'ai entendu un homme d'Etat, intelligent,—aussi fait-il une merveilleuse carrière politique devant le suffrage universel et vient-il d'échouer aux élections de son Conseil général après avoir été tour à tour éliminé des ministères et de la Chambre,—discuter entre intimes une loi sur le duel. «Il n'y a,» disait ce sage, qu'un article à inscrire dans cette loi: Les comptes rendus des rencontres sont rigoureusement interdits....» Hé bien! celui que j'appelle le jaloux par amour-propre composé est le frère du duelliste qui va sur le terrain pour la galerie, cette invisible galerie constituée, suivant le cas, par les vagues lecteurs d'un journal, par quelques membres d'une coterie, d'autres fois par les quatre habitués d'un café. Vous souvenez-vous de ces deux étudiants qui faillirent se tuer dans un combat, en chambre, au fleuret démoucheté, parce que la maîtresse d'un d'entre eux avait parlé familièrement à l'autre «en plein restaurant»? Un des témoins déposa gravement en ces termes à l'audience, et il nomma le restaurant, qui était,—ô innocence!—connu dans le quartier Latin sous le nom significatif de Vacherie! Le jaloux par amour-propre composé est donc celui dont la jalousie commence à la pensée de ce que l'on dit. Cet on si fuyant et si vain, toujours mal renseigné et encore plus indifférent, que de sacrifices lui avons-nous faits, tous tant que nous sommes! Et moi, le premier, aurais-je eu contre ma maîtresse cette implacable rancune, si je n'avais songé au foyer de la Comédie et aux discours que pouvaient, que devaient tenir sur mon compte tel et tel pensionnaires dont je n'aurais pas voulu pour jouer une panne dans une saynète en un acte? Cette jalousie par amour-propre composé est certainement la plus misérable de toutes. N'empêche que c'est elle qui pousse l'amant aux plus terribles éclats. On pourrait presque affirmer qu'elle représente le moyen le plus sûr, pour une femme, de savoir si elle n'est pas aimée. Au regard du véritable amoureux, en effet, le public n'existe pas. S'il songe au ridicule, c'est pour se réjouir que ce ridicule lui permette de montrer à celle qu'il aime la profondeur de sa passion. Et nous arrivons aux deux nouveaux aphorismes:
LVIII
Pour un amant qui aime avec tout son cœur, une infidélité connue de sa maîtresse offre encore cette douceur qu'il peut lui prouver son amour en lui pardonnant.
LIX
L'amant pour qui la galerie existe ne voit dans sa maîtresse qu'une occasion d'étonner cette galerie. C'est le moment pour cette femme d'avoir vraiment peur.
3° Par suggestion.—On a tant abusé de ce mot depuis quelques années, qu'un écrivain qui se respecte éprouve quelque pudeur à l'employer,—Eppùre si muove, disait le vieux Florentin.—Il existe un certain nombre d'êtres de reflets et qui vont quêtant, si l'on peut dire, les idées, les goûts, les émotions qu'ils devraient avoir. Vous les connaissez, ces miroirs ambulants dans la littérature et dans l'art. C'est le Monsieur qui veut à tout prix être dans le mouvement. Il applaudit aujourd'hui aux pièces dégoûtées et pessimistes, comme il eût applaudi, voici cinquante ans, aux pièces romantiques. Il aime pêle-mêle Degas et Wagner, les poètes anglais et les romanciers russes, parce qu'il sait qu'il faut penser ainsi, et il est sincère, comme il le sera plus tard dans son dégoût pour ces mêmes artistes. Une affirmation très décidée de tel ou tel personnage suffira. En politique, cette suggestion se fait plus visible encore, parce qu'elle peut s'étendre d'un individu à toute une foule. Napoléon a suggestionné la France; il lui a persuadé qu'elle avait envie de conquérir l'Europe, et cette folle de nation l'a cru! Dans un ordre d'idées tout simple, tout modeste, tout bourgeois, celui qui nous occupe, où il semble bien que chacun devrait penser et sentir par lui-même, rien de plus commun que la suggestion. La preuve en est dans ce besoin de confidence qui tourmente tant de soi-disant amoureux, quoique ce soit une vérité, connue comme le carré de l'hypoténuse, que faire une confidence à un ami, c'est: 1° la faire à deux, à trois, à dix, puisque votre ami n'a pas plus de raison de garder votre secret que vous-même; 2° vous aliéner cet ami, qui sera certainement un peu envieux de vous; 3° vous préparer bon nombre de chances d'être trompé, si votre maîtresse et cet ami arrivent à se connaître et à se parler.—Osons le dire, neuf fois sur dix, ce n'est point parce que l'on aime que l'on fait ces imprudentes confidences. C'est parce que on a fait ces confidences que l'on aime, ou que l'on croit aimer, et on commence de subir la suggestion de l'ami choisi. «Que penserais-tu à ma place?... Que dois-je croire?...» lui demande-t-on, ce qui équivaut à lui demander: «Que dois-je sentir?...» Il se rencontre des camarades qui répliquent à ces étranges questions par des conseils de sentiments délicats et tendres. Ce sont ceux qui vous aiment vraiment et qui vous souhaitent heureux.—La plupart du temps, l'ami nourrit, sans même s'en douter, le secret désir que votre bonheur tourne mal. Et entre parenthèses, c'est ici l'occasion de remarquer le profond bon sens avec lequel les femmes pratiquent d'instinct l'aphorisme suivant:
LX
Une maîtresse voit dans l'ami intime de son amant presque toujours son pire ennemi,—à moins qu'elle n'y trouve un nouvel amant.
Et alors s'ouvre la série des conseils perfides qui transforment le confident en un Yago de bonne foi. «Moi, je ne supporterais pas cela....» Avec cette petite phrase, dite d'un certain ton, le confident fait sortir de votre tête l'Arnolphe extravagant qui reposait là, comme les diablotins que l'on donne aux enfants reposent dans leur boîte, et vous vous mettez à faire le jaloux que vous n'êtes pas, et, ce faisant, à le devenir. D'autres fois c'est la femme elle-même qui vous suggère d'être jaloux de celui-ci ou de celui-là, pour que vous négligiez de l'être du rival qui a seul de l'importance à ses yeux, à elle. Ces espèces de jalousies factices, qui ont fourni matière à tant de comédies, sont bien voisines des jalousies d'amour-propre. Elles s'en distinguent par ce trait que le jaloux de cette espèce ne pense pas à la moquerie possible de son confident. C'est un jaloux à la suite, voilà tout, et qui emboîte le pas aux conseils d'un autre, par esprit d'imitation. Qui l'étudierait et le définirait bien, cet esprit, expliquerait tant d'existences humaines, particulièrement dans ce Paris où il est si malaisé d'être personnel, que les trois quarts des bipèdes couchés à Montmartre, à Montparnasse ou au Père-Lachaise mériteraient pour épitaphe: «Ci-gît X..., Y..., Z... , mort le.... C'est la première fois qu'il n'a pris l'avis de personne.»—On avait déjà trouvé cette autre à un politicien intrigant: «C'est ici la première place qu'il n'ait pas sollicitée.»
4° Par snobisme.—Nos ancêtres, qui n'avaient pas le mot, avaient si bien la chose, que la liste des maris ou des amants trompés par les rois, et qui s'en sont réjouis, est, à la liste de ceux qui s'en sont fâchés, dans les proportions de trois cents à un. Et je jurerais sur les mânes réunis de Stendhal et de Benjamin Constant, ces deux grands prêtres de la Sainte Analyse, que cette joie était presque toujours désintéressée. La vanité du Snob est si totale, elle envahit si complètement le champ rétréci de son âme! Je me rappelle ce mot du jeune Figon, le fils d'un marchand d'habits devenu riche et qui jouait au grand seigneur. Il s'était établi par chic, et pour succéder à des princes, l'amant sérieux de la célèbre Gladys Harvey. Elle venait de le quitter pour un employé de nouveautés dont elle s'engoua au point de renoncer à son luxe, à son hôtel, à ses chevaux,—enfin une de ces invraisemblables toquades comme il s'en rencontre une par génération dans le demi-monde.
—«Si seulement,» gémissait Figon, «ç'avait été quelqu'un du Cercle!...»
C'était le jaloux par Snobisme dans toute sa candeur. A ce degré de simplicité grandiose, cette jalousie est exceptionnelle, comme toutes les supériorités. Mais rappelez vos souvenirs de vie galante, et dites si vous n'avez pas connu bon nombre de vos compagnons qui toléraient avec la plus singulière indifférence, presque avec plaisir, auprès de leur maîtresse, les assiduités de tel ou tel personnage notable à un titre quelconque, au lieu qu'ils professaient des exclusions féroces pour celui dont la présence n'eût pas flatté leur amour-propre. Expliquez ces faits comme vous voudrez, et je passe au jaloux de tête, qui est le contraire de celui-là, je veux dire le jaloux
5° Par envie.—Un des types les plus saisissants que je connaisse de cette jalousie envieuse a été donné, lors d'un procès célèbre, par ce Fenayrou dont j'ai déjà parlé et qui tua si tragiquement le malheureux Aubert. Dans la haine furieuse et tardive que le premier de ces deux hommes avait vouée à l'autre, il entrait une part de jalousie physique et une part aussi de cette envie professionnelle qui remue les pires fanges de l'être. Fenayrou avait échoué dans son commerce de pharmacie. Les affaires de l'ancien amant de sa femme prospéraient au contraire, et chaque jour davantage. Il dut se produire alors dans l'âme du mari jadis outragé un de ces précipités moraux dont le dosage reste presque impossible et que je formulerais à peu près ainsi:—il devint jaloux de l'autre avec toute la force de son envie....—Au cours de mon existence d'artiste, j'ai observé le même phénomène à l'occasion d'une femme très rusée qui avait été la maîtresse d'un des plus délicats d'entre les musiciens de cette époque. Il faut croire que cette femme portait dans le cœur une pédale de piano et qu'elle aimait volontiers en musique, car, ayant rompu avec le jeune maëstro, elle eut une aventure avec un des confrères de ce premier amant. Ce second maëstro avait eu un ballet joué à l'Opéra, tandis que l'autre tournait de plus en plus à l'opérette et au «flon flon». Entre les deux, la dame avait donné place à un aimable boursier. Je me trouvais à dîner un jour, chez elle, avec les trois hommes, et je ne crois pas avoir vu souvent un spectacle plus bouffon que l'extrême amabilité des deux musiciens pour le boursier et leur aigreur l'un à l'égard de l'autre. J'oubliais de dire que les trois histoires ayant été à peu près publiques, comme la dame, ils savaient tous trois à quoi s'en tenir. Le boursier, qui avait son grain de Snobisme, se montrait visiblement enchanté de la compagnie. Il eût dit volontiers merci à ses collègues de la pédale; et chacun de ces deux artistes était enchanté que l'autre eût été obligé de partager avec l'homme de finance. Mais quand ils se regardaient, les deux croque-notes se croquaient du regard, s'en dévoraient plutôt. Il y avait entre eux, non pas la femme, puisqu'ils la pardonnaient au troisième, mais la fatale, la furieuse passion qui fait qu'à certains hommes, et quelquefois de grande valeur, le succès, ou simplement le talent d'un confrère procure l'impression d'un calcul qui se retourne dans leur foie. Et le plus piquant fut que, les connaissant tous doux, je reçus leurs confidences.
—«Ce que je ne pardonnerai jamais à X..., dont j'adore le talent,» me dit l'un d'eux, «c'est d'avoir été bien avec Madeleine.»
—«Vous savez le cas que je fais d'Y...,» me dit l'autre, «mais après l'histoire de Madeleine, vous comprenez que toute amitié est finie entre nous.»
Et tous les deux étaient de bonne foi!
6° Par littérature.—Cette anecdote sur deux compositeurs très habiles pour qui j'ai écrit quelques mauvais vers m'amène à une autre jalousie assez commune parmi les jeunes gens nourris de romans et parmi les écrivains qui veulent «faire vécu», comme on dit à l'heure actuelle.—Pauvre langue française, sur quel chevalet achèverons-nous de te déformer?—Ces bons jeunes gens et ces honnêtes Trissotins abordent l'amour avec un programme dans la tête, qu'il s'agit pour eux de réaliser. Etre heureux, tranquillement, avec une aimable maîtresse; aller avec elle à la campagne quand le ciel est joli, s'asseoir à ses pieds, se sentir le cœur content, comme dit la chanson, à la bonne et vieille manière, de ce qu'elle est jeune et caressante, de ce qu'il y a des fleurs dans l'herbe, des oiseaux dans les branches, de l'eau mouvante parmi les prairies, du printemps épars dans l'air et de la volupté flottante dans ses yeux,—voilà qui ne ressemble guère au susdit programme. On n'est pas pour rien né dans un âge de décadence, de complexité, d'analyse à outrance, de dédoublement et de joies morbides! Ceux dont on a lu les livres, qu'ils s'appelassent Baudelaire, Poe, Flaubert, ont peut-être soupiré toute leur vie après la santé perdue du corps et du cœur, après la simplicité de l'âme, après la joie douce et pure. La fatalité d'un sort cruel a fait d'eux des malades involontaires. La cuistrerie sentimentale du jeune homme moderne ou du preneur de notes fait de ces deux personnages les plus volontaires des malades, et les plus cocasses.—Hélas! J'ai connu moi-même tant d'heures stupides où je cabotinais avec des chagrins pourtant trop réels, où je pratiquais la coquetterie de mes rancunes, où j'étais presque fier, pour tout dire, d'avoir été trahi si indignement, que j'ai presque mauvaise grâce à railler ces candidats au Dalilaïsme, et leur passionné désir de rencontrer une femme bien scélérate,—pour le raconter. On les voit alors s'attacher aux pires drôlesses, par choix. Ils arrosent la fleur de la jalousie dans leur cœur comme la grisette de jadis arrosait ses volubilis. J'en ai connu un qui, me détaillant ainsi les perfidies dont il avait été la victime, s'écriait d'un air de triomphe, après avoir dénombré ses heureux rivaux, ainsi que le vieil Homère fait ses guerriers:—«A la fin il y en avait un nouveau tous les jours!...» D'habitude ces jalousies-là se terminent par de la prose ou des vers,—avec néologismes, sensitivités, mourances, et dans l'entre-temps une généreuse indignation sous forme de basses insultes pour les confrères en vogue, bref, cette froide rhétorique de névrose volontaire qui finira par nous ramener au style télégraphique, tant est écœurante cette monotone parodie de style. Mais il arrive aussi que ces amoureux qui ont de «l'écriture artiste» plein le cœur poussent le cabotinage jusqu'au drame. Quelle pitié alors que de rencontrer dans les faits divers d'un journal une de ces tragédies où il n'y a de vrai que le sang versé, et, comme dit l'autre: «tout le reste est littérature!»
7° Par méchanceté.—C'est la plus sincère des jalousies de tête et pourtant la plus méprisable. La méchanceté dans l'amour—dont le marquis de Sade a donné la théorie la plus complète—représente un phénomène trop constant pour qu'il soit besoin d'en expliquer la cause, déjà indiquée par l'auteur du présent livre dans la Méditation I. Mais le divin marquis—ainsi que l'appellent ses fidèles—n'a étudié que le cas extrême de cette méchanceté. Son Dolmancé incarne une espèce de Néron philosophe qui dogmatise parmi les appareils de supplice mêlés à un décor de plaisir. Ses rêves sanguinaires, d'une complication à la fois tragique et imbécile, épouvanteraient les jaloux dont je veux parler. Ces derniers ne vont pas sur ce chemin de la cruauté jusqu'à la petite maison de la Philosophie dans le boudoir, où l'on torture le corps dont on abuse. Ils se contentent de tourmenter l'âme. Leur joie lâche et cruelle se borne à vouloir des pleurs dans les yeux qui les aiment, et ils se font jaloux pour avoir le droit de faire verser ces larmes. Comprennent-ils même toujours leur cœur et l'instinct pervers, caché dans ce martyre du soupçon qu'ils infligent à leur maîtresse? Ces jaloux par méchanceté ne laissent point passer l'occasion d'une défiance qui leur permette un reproche. Leur maîtresse a parlé avec amitié d'un homme qu'elle a rencontré autrefois,—cet homme a été son amant. Elle en a parlé avec antipathie,—il a été son amant. Elle n'en parle pas,—il a été son amant. Elle reçoit un monsieur avec un visible plaisir,—il lui fait la cour. Elle déclare ne pas vouloir recevoir cet autre,—elle cache une intrigue. Enfin, c'est pour la pauvre femme une flagellation continue d'outrageantes phrases, de dures enquêtes, d'atroces reproches. Et elle soupire, en parlant de cet amant détestable, un plaintif: «Que lui ai-je fait?...» sans se douter que cette jalousie a pour cause la monstrueuse infirmité propre à certains êtres: ne pouvoir aimer que ce qui souffre, et qui souffre par eux....
Il serait aisé de multiplier les subdivisions et de nuancer à l'infini cette analyse. Ces notes suffiront pour permettre de conclure, comme à la fin de la Méditation VII, consacrée à la Cérébrale, que, dans toutes les circonstances où la tête domine le cœur et les sens, l'amour disparaît pour laisser la place à l'égoïsme, et à un égoïsme d'autant plus détestable qu'il est souvent masqué de sentimentalité, gangrené de vanité, pourri de cabotinage.—Seulement, et c'est là ce qui rend de telles études un peu puériles, même quand elles sont justes, cet état cérébral, une fois constaté, dure-t-il avec constance? N'y a-t-il pas des moments où le jaloux de tête se transforme en un jaloux des sens et en un jaloux du cœur? La nature humaine, si fragile, si instable dans ce qu'elle a de meilleur, est-elle plus solide, plus fixe dans ce qu'elle a de pire?... Evidemment non. Il reste cependant que l'on peut demander à un homme de ne pas croire qu'il lui suffise de dire: «Je suis jaloux,» pour avoir tous les droits de supplicier la femme qu'il aime. Ces trois méditations sur les jalousies ont été écrites dans l'intention de démontrer cette vérité: s'il y a des jalousies qui prouvent l'amour, il y en a qui prouvent précisément le contraire de l'amour. Ni ces pauvres pages ni des comédies comme l'Ami des femmes ou la Visite de noces n'empêcheront d'ailleurs les femmes, tant que le monde ira son train, de considérer la jalousie comme une preuve irréfutable de tendresse, les jurés imbéciles d'acquitter les assassins qui se poseront en bourreaux passionnels, et la badaude opinion de s'extasier devant les Othellos de contrebande, aussi bien que devant les vrais, ce qui me permet de conclure assez mélancoliquement:
LXI
En amour, les actions ne montrent pas le fond du cœur. Le cabotinage sentimental a fait commettre plus de meurtres et de suicides que la passion vraie. D'autre part, les paroles ne prouvent rien non plus. Ici donc, comme en religion, il n'y a qu'une sagesse: croire,—et cette sagesse est une folie.
Cette longue étude sur les Jalousies ne serait pas complète si je n'y ajoutais un des «cas» les plus singuliers que j'aie connus et que je transcris du mémorandum où je l'ai noté à l'époque. C'est la preuve qu'il y a dans le monde, comme disait l'autre, plus de choses que n'en voit notre philosophie et que le cabotinage sentimental ne doit jamais nous faire oublier que l'animal féroce est toujours près du civilisé. Voici donc le fait, tout nu et sans commentaire.
...Il existe à Paris, et surtout dans un certain monde, des traditions de plaisir auxquelles nous nous obstinons tous, vous comme moi, même quand les traditions nous représentent presque avec certitude la pire des corvées: celle de l'amusement avorté. C'est ainsi que je me trouvais cette nuit-là, qui était celle de Noël, réveillonner en nombreuse compagnie dans un salon d'un restaurant à la mode. Je désignerai assez l'endroit aux connaisseurs en géographie boulevardière, quand j'aurai dit qu'un petit groupe de monarchistes intransigeants s'y réunit d'habitude. Aussi le propriétaire du restaurant ne cède-t-il que rarement, et aux personnes de sa clientèle préférée, cette pièce, d'ailleurs étroite, et tour à tour étouffante ou glacée, que préside un buste de Monseigneur le Comte de Chambord placé en permanence sur la cheminée. Durant la nuit dont je parle, et qui ne remonte pas à beaucoup d'années, ce marbre, sculpté à l'effigie mélancolique du plus pur et du plus méconnu des princes, contemplait un spectacle moins pur, mais aussi mélancolique, certes, que lui:—un souper triste! Nous avions tous été priés par une excellente fille, la petite Marguerite Percy, qui gagne aujourd'hui ses quarante mille francs par mois à courir les théâtres des Etats-Unis. Elle se contentait alors d'être au Palais-Royal la plus gamine des divettes, une vraie comédienne, capable tenir tous les rôles, et tous avec un je ne sais quoi très à elle, et les tendres et les moqueurs et les spirituels et les bouffons. Elle venait de remporter un de ces triomphes, comme on en remporte à Paris, aussitôt oubliés, mais retentissants comme un scandale, en mimant, dans une revue de fin d'année, l'Armée du Salut. Vous la rappelez-vous, avec son visage où il y avait du gavroche et du songe triste, et l'ombre d'un grand chapeau fermé sur ce visage, et sa robe blanche de souple étoffe qui moulait son corps d'éphèbe, et sur cette robe blanche l'effet des gants noirs et de ses fines jambes prises dans leurs bas noirs, et la sveltesse de ses pieds dans leurs souliers vernis,—et cette gigue qu'elle dansait avec une espèce de furie froide? C'était bien la plus délicieuse parodie de l'Anglaise que l'on ait jamais vue. Il y avait foule dans la petite loge où elle rentrait au sortir de ce frénétique exercice, morte de fatigue, trempée de sueur, le cœur défaillant, pâle sous son rouge, à effrayer. La vanité de la comédienne la soutenait, et elle répondait par un sourire aux compliments, par une malice aux épigrammes. Voilà pourquoi elle avait, dans les derniers huit jours, prié à ce réveillon non pas vingt personnes, mais cinquante, cent peut-être, elle n'en savait plus rien elle-même, à peu près toutes celles qui étaient venues dans cette loge depuis la minute où elle avait dit à son amant:
—«Veux-tu, mon vieux Gustave? Si nous faisions une fête avec les camarades, pour Noël? On mangerait du boudin blanc, ça porte bonheur pour toute l'année, et on rirait!»
L'a-t-elle prononcée de fois durant la semaine, cette dernière phrase! Les camarades? C'est d'abord pour elle, la rivale, la petite comédienne des Variétés, des Bouffes ou des Nouveautés, qui n'a pu y tenir et qui s'est échappée de son théâtre, entre le un où elle joue et le quatre où elle reparaît, pour venir voir Percy danser son pas.
—«Etonnante, Margot, tu es étonnante.... Tu sais, moi, je suis franche, je ne t'aimais pas dans la pièce d'avant.... Mais cette fois, ça y est, et en plein....»
—«Tu es gentille, toi,» répond Marguerite, d'un air moitié figue et moitié raisin. Puis un coup de griffe pour ne pas être en retard: «Est-ce que c'est vrai qu'Alfred se marie?»—Alfred est l'ancien amant, toujours aimé, de la petite actrice.—Puis un remords de cette question méchante: «Qu'est-ce que tu fais de ton soir de Noël? Viens donc réveillonner avec nous. On mangera du boudin blanc et on rira avec les camarades!...»
Les camarades? C'est encore le clubman, plus ou moins lié avec Gustave, qui débarque dans la loge, le bouquet à la boutonnière, astiqué, lustré, cosmétique, mais le chapeau en arrière et roulant un peu pour avoir bu à dîner une bouteille de Léoville en trop. C'est le journaliste auquel on sourit pour obtenir un nouvel «écho» très aimable. C'est un écrivain auquel on voudrait beaucoup extorquer un rôle. C'est un ancien «caprice». C'est un véritable ami, de ceux qui demeurent, comment? pourquoi? dévoués à ces bohémiennes sans leur avoir jamais baisé le bout du doigt. Et c'est la connaissance de hasard, comme moi. Et c'est l'amant possible de demain, quand Gustave n'aura plus assez d'argent pour suffire à la maison.—«Il faut bien vivre, n'est-ce pas?...»—Et à tous, elle débite la même phrase modulée avec d'autres nuances, ici gaiement, là coquettement: «...le soir de Noël ... du boudin blanc.... On rira....» Sur les cinquante qui ont promis, vingt ont eu la naïveté ou la faiblesse de tenir. On mange bien du boudin blanc, mais de rire, c'est une autre affaire! Les bougies électriques qui simulent d'étranges pistils, dans les calices de cristal du lustre, éclairent d'un jour dur les physionomies rongées de ces forçats de Paris, pressés autour de cette table où les fleurs trop ouvertes vont se faner, où les bouteilles d'eau minérale montrent leur étiquette pharmaceutique à côté des carafes de tisane frappée—Truffe et Vichy, c'est la vraie devise du soupeur moderne.—Marguerite Percy, elle, est de la couleur de la nappe. Elle a joué deux fois depuis vingt-quatre heures, en matinée d'abord, puis le soir, et joué, comme elle joue, avec tous ses nerfs. Elle tient bon pourtant, mais on dirait qu'il ne lui coule plus une goutte de sang dans les veines, tant elle reste pâle, même en se versant verres de champagne sur verres de Champagne. Gustave Verdet, qui lui fait face, mordille sa moustache noire, défrisée d'un côté, avec l'air d'un homme qui a subi, avant le souper, un gros coup de perte au poker. Cinq ou six petites grues d'actrices, venues dans l'espérance d'une rencontre fructueuse, ne cachent guère leur déception. Elles n'ont autour d'elles que des vétérans de la presse ou des coulisses, ou des messieurs aussi peu lancés dans la fête que le père Ebstein, le changeur; pourquoi diable est-il ici, celui-là?—Noirot, le médecin de Marguerite; pourquoi encore?—Machault, l'escrimeur; pourquoi toujours?... C'est, autour de ce repas, des silences glacés où partent des rires faux, presque un souper de théâtre, tant c'est lugubre, jusqu'à ce qu'un des convives, le musicien Rochette, a l'idée charitable de se mettre au piano et d'entonner une chanson de rapins:
Le bruit de la musique supprime du moins les inutiles efforts vers une conversation générale, et elle permet aux apartés de naître. Le souper s'anime un peu, tous commençant de causer à mi-voix de leurs affaires particulières. On n'entend plus la voix fatiguée de Marguerite interpeller tour à tour les convives. «Dis donc, Machault, raconte-nous donc ton duel avec Figon, c'était si drôle....—Dites donc, père Ebstein, racontez-nous l'histoire de l'Alsacien qui avait mal à l'estomac, c'est à mourir....» Et puis l'interpellé s'exécute et personne ne rit.... Avec l'accompagnement tour à tour tintamarresque et sentimental du piano et de la voix qui chante, les soupeurs fatigués se raniment. D'autres femmes arrivent, des comédiennes qui réveillonnaient, elles aussi, dans un autre salon. Ayant appris que Percy est là, elles: ont quitté une table où elles s'ennuyaient sans doute autant que nous. Il n'est pas jusqu'à la fumée des cigarettes et des cigares enfin allumés qui ne contribue à réchauffer la fin de cette fête mal commencée, en ouatant d'une atmosphère bleuâtre et transparente la clarté crue de l'électricité. Malheureusement, il est plus d'une heure, et les gens qui ont à travailler le lendemain matin—je serai du nombre, pauvre manœuvre littéraire, jusqu'à ma mort—profitent du petit tumulte produit par l'entrée des nouvelles venues, et je m'esquive sans être aperçu de Marguerite. Au vestiaire, et tandis que j'attends mon pardessus, je me heurte au docteur Noirot, qui s'échappe aussi, et, comme nous descendons l'escalier de compagnie, je ne peux me retenir de soulager ma mauvaise humeur:
—«Ah! docteur,» lui dis-je, «penser que c'est vous la cause de cet absurde souper! Etait-il assez raté, l'était-il?»
—«Moi? La cause?» demanda-t-il, étonné.
—«Mais oui. Mais oui.... Voyons vous êtes le médecin de la petite Percy, et vous lui permettez de passer les nuits, et vous vous faites son complice en venant souper à côté d'elle, avec la mine qu'elle a!... C'était une morte ce soir, positivement une morte....»
—«C'est vrai,» répondit Noirot en hochant la tête «Je n'étais guère à ma place, mais elle avait l'air de tant y tenir! Elle me l'a demandé si gentiment; et puis, elle est malade, c'est encore vrai, mais si on changeait quoi que ce soit à son existence actuelle, savez-vous le résultat? Elle mourrait du coup. Ces habitudes parisiennes, c'est comme la morphine. Cela tue à la longue, mais supprimez-les, et crac, c'est la fin tout de suite.... Etre malade, c'est encore une façon de vivre.»
—«Je vous vois venir,» repris-je en riant, «vous êtes le médecin qui conseille l'eau-de-vie à l'ivrogne, le tabac au fumeur, les femmes au débauché....»
—«Pas tout à fait,» répondit-il sérieusement, «mais presque.... Le proverbe n'a pas si tort: une habitude est ce qui ressemble le plus à une nature.... Il en vaudrait mieux de bonnes. Les mauvaises sont pourtant une force qui soutient la bête.»
—«Au moins, vous êtes un original, vous,» lui dis-je. «J'ai mis du temps à m'en apercevoir, mais aujourd'hui j'aime beaucoup à causer avec vous.»
Nous étions sur le boulevard, comme je lui servais ce maladroit compliment, exprimé, pour comble de gaucherie, avec une brusquerie équivoque. Ni ma phrase ni mon ton ne parurent lui plaire, car, à la lumière du bec de gaz sous lequel nous nous préparions à prendre congé l'un de l'autre, je vis un froissement de susceptibilité courir sur son visage: ses sourcils trop fournis se contractèrent un peu, sa bouche rasée aux lèvres longues se serra, et ses yeux d'un gris si vif me fixèrent. Ce ne fut qu'un passage, mais, pour ne pas quitter cet homme, que j'estime vraiment de toutes manières, sur une aussi déplaisante impression, je lui pris le bras, et, marchant avec lui, le long des boutiques maintenant fermées, dont le 1er janvier tout proche garnissait le boulevard:—«Oui,» insistai-je, «vous êtes un original. Voyons, un médecin qui n'a jamais voulu être décoré, qui n'essaie les remèdes nouveaux que lorsqu'il en est sûr, qui soigne des comédiennes sans jamais accepter un coupon de loge, ni toucher ses honoraires en nature, et qui ose proférer devant un profane les théories que vous venez d'énoncer!... C'est-à-dire que vous êtes une bonne fortune pour un romancier.... Vous n'y échapperez pas, je vous le promets....» Et, par un retour involontaire sur la fête manquée de laquelle nous sortions: «Savez-vous, docteur, que c'est là ce qui nous manque aujourd'hui, des êtres vraiment personnels à peindre, des individus qui soient des individus, de petits univers à part?... On trouve encore du tempérament de-ci de-là, de la grosse fougue instinctive qui se prend pour de la nature. Mais des caractères qui aient une saveur intense, c'est comme du bordeaux authentique, on n'en fait plus.... Tout se banalise, jusqu'à la débauche. Les viveurs, tous les mêmes. Les filles, toutes les mêmes. Les amours d'aujourd'hui, toutes les mêmes. Voyez les joujoux que l'on vendra demain dans ces baraques. La veille du jour de l'An, vingt mille petits Parisiens s'amuseront avec le même pantin.... Ce monde contemporain, quelle usine à médiocrités!...»
—«Vous avez eu tort de manger du foie gras,» répondit le docteur avec flegme: «Vous ne le digérez pas.... Au lieu de rentrer chez vous en voiture, voulez-vous que nous marchions, puisque nous sommes à peu près voisins?... Cela vous permettra de dormir sans trop de cauchemars.... D'ailleurs vous venez de toucher là, chez moi, une corde sensible.... J'ai le regret d'être d'un avis absolument contraire au vôtre et de croire que les passions fortes sont tout aussi fortes, davantage peut-être, j'irai jusque-là, dans nos races soi-disant épuisées, les caractères tranchés aussi tranchés, les personnalités vives aussi vives, les tragédies privées aussi fréquentes qu'aux temps préconisés par votre romantisme et celui de vos amis. Seulement, il y a plus de tenue et plus de silence sur tout ce qui s'étalait autrefois au grand jour.... Si vous saviez combien vous en coudoyez de ces drames vivants auprès desquels vos drames imaginés sont des enfantillages, et vous ne les soupçonnez pas....»
Quand un homme qui n'est pas de la profession laisse tomber une phrase pareille devant un écrivain, gare à l'anecdote et au sujet de roman! Il se ménage d'ordinaire son petit récit, lequel est, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, d'une redoutable insignifiance. Mais avec son masque de sorcier à lunettes, tout en os, en maxillaires, en menton et en nez, le docteur Noirot est un de ces physiologistes qui savent voir l'animal humain tel qu'il est. Je lui ai dû, à diverses reprises, des notes précieuses, et je l'encourageai au «document».
—«Vous n'êtes pas le premier médecin à qui j'entends tenir un pareil discours,» insinuai-je; «puis, quand il s'agit de vous détailler un de ces drames extraordinaires, plus personne....»
—«Et le secret professionnel?» dit Noirot. «Pourtant,» ajouta-t-il après une pause dont je ne devinai pas si elle était sincère et s'il réfléchissait, ou jouée et s'il amorçait ma curiosité, «il y en a une, parmi ces tragédies de la vie réelle, que j'ai l'envie de vous conter. C'est sans doute l'anniversaire qui veut cela. Je n'ai que cette histoire dans la tête depuis quelques heures. C'est un peu pour ne pas y penser que j'étais venu à ce souper. Et voilà que je vous en parle. Vous souriez de cette logique.... Après, vous sourirez moins.... N'avez-vous jamais rencontré de par le monde un certain baron de Corsègues?»
—«Comment donc!» répondis-je, «un petit, l'air mauvais, couleur de cigare, toujours rageur.... Un pilier de tripot avec cela.... Nous avons même failli nous brouiller parce qu'à une partie au cercle, où je me trouvais auprès de lui, je me permis de plaisanter à haute voix. Il prétendit que j'avais porté la guigne au tableau. Nous échangeâmes quelques mots aigres, et puis Machault justement m'expliqua qu'il était devenu tout à fait braque depuis une atroce aventure: une jeune femme qu'il adorait, dont la robe de bal avait pris feu et qui fut brûlée toute vive.... Je suis renseigné, vous voyez....»
—«En effet,» reprit le docteur avec ironie; «et vous n'avez rien déchiffré d'autre dans le personnage, ô psychologue?... Peut-être savez-vous aussi que Corsègues est mort l'an dernier d'une maladie du foie—une cirrhose? Et voilà enterré un des hommes les plus sinistrement passionnés que j'aie connus et dont je suis sûr, vous entendez, sûr, comme vous êtes là, qu'il avait deux meurtres sur la conscience, pas un de moins.»
—«Vous n'allez pas me raconter qu'il avait mis le feu lui-même à la robe de bal de sa femme,» m'écriai-je.
—«Vous en jugerez,» dit Noirot, sans répondre directement à ma question. «Il y a de cela quinze années. C'est long, quinze années de clientèle, à Paris, et l'on en voit, des misères!... Pourtant, je n'oublierai jamais comme j'eus le cœur serré lorsque, par une nuit pareille à celle-ci, et à cette date, un domestique vint de l'hôtel Corsègues pour m'emmener tout de suite et qu'il me raconta le terrible accident. La jeune baronne avait donné ce soir-là une fête à ses deux petites filles et à leurs amies. Vers onze heures, et son monde parti, elle avait distraitement passé près de l'arbre de Noël, dressé au milieu du grand salon. Sa robe de dentelles avait effleuré une des bougies qui descendaient jusqu'à terre et s'y était enflammée. En une minute, le feu l'avait enveloppée. Maintenant elle était à l'agonie. Oui, voilà ce que me raconta ce domestique dans le coupé qui nous emportait. Je l'avais fait monter avec moi pour avoir ces détails. Vous auriez pu les lire dans les journaux de l'époque. A cet instant, il ne me vint pas un doute sur leur exactitude.—«Et les enfants?» demandai-je.—«Ils dorment.» répondit le domestique.—«Et M. de Corsègues?»—«Monsieur ne quitte pas la chambre de Madame. Il est debout à la cheminée. Il ne dit pas un mot. Je ne serait pas étonné s'il devenait fou....» Pour vous faire comprendre quelles émotions soulevaient en moi ces quelques phrases, il faut vous avertir que j'avais toujours été un peu amoureux de la baronne Alice,—c'était son nom,—depuis le jour où le professeur Salvan, mon maître, m'avait envoyé chez eux, comme tout jeune médecin.... Quand je dis amoureux! Ce sentiment d'un ex-interne à peine sorti de la salle de garde avait surtout consisté dans une admiration intimidée pour cette grande dame aux yeux d'un bleu si clair dans un visage si fin, et joli, et des mains comme fragiles, et une grâce même dans cette demi-familiarité des indispositions, si peu propice à la grâce! Et puis, je l'avais plainte, la pauvre femme, d'être mariée à ce mari. Non qu'il fût mauvais pour elle. Au contraire, il semblait l'aimer.... Vous me comprendrez, trop l'aimer, et c'est justement le genre d'hommes qu'il ne faut pas unir à ce genre de femmes. Lui, vous l'avez connu, brun, velu comme un ours, l'haleine âcre, un fauve. Elle, vous allez rire de mon vieux mot: une sensitive. Je ne sais pas, entre parenthèses, de comparaison plus scientifiquement exacte que celle de cette plante, qui frémit au moindre contact, et de ces créatures si nerveuses, qu'un geste brusque, un son de voix dur, une brutalité quelconque, remuent des pieds à la tête. Les paupières battent, les lèvres tressaillent, une pâleur subite décolore le visage. Le mari ne le remarque même pas, mais nous autres médecins, nous savons qu'en ce moment la circulation de la pauvre femme est arrêtée, que son cœur lui fait mal, que sa gorge se serre à l'étouffer; et il a suffi pour ce choc de cette interpellation du même mari: «Ah! docteur, vous arrivez bien.... Vous allez me gronder cette malade-là....»
—«C'est délicieux à fréquenter, des femmes de cette espèce,» dis-je en riant....
—«Ah! si vous aviez connu la baronne Alice!» reprit Noirot. «Si vous l'aviez vue marcher légère dans la chambre d'une de ses petites filles quand l'enfant était malade, et si vous l'aviez retrouvée, comme je la retrouvai, par la nuit de Noël dont je vous parle, tordant son pauvre corps dans les souffrances de la plus atroce des agonies! Cette chambre, où les moindres détails attestaient le raffinement d'une existence comblée, étalait maintenant le désordre des heures de panique. Les lambeaux de la toilette que la mourante avait portée dans la soirée gisaient çà et là, arrachés par des mains affolées. Une odeur d'étoffe brûlée me saisit à la gorge aussitôt entré. Plus rien des pudeurs coquettes dont la femme élégante entourait ses moindres bobos. Le corset coupé avec des ciseaux traînait dans un coin, les bas de soie déchirés dans un autre. On avait enveloppé la malheureuse de linges pour étouffer l'incendie, puis aussitôt dévêtue au milieu des cris terribles que l'atrocité des brûlures dont elle était couverte avait dû lui arracher. Ses heures étaient comptées. On ne pouvait que lui adoucir sa mort.... Tandis que je vaquais à ce devoir avec l'espèce de tremblement intérieur qui nous remue plus souvent que vous ne le croiriez, devant certaines extrémités de douleur humaine, je fus saisi d'une seconde impression, très différente de la première, mais peut-être aussi tragique. Je sentis que le drame matériel et visible, ce drame d'agonie où j'étais acteur, se doublait d'un autre, et que cette femme si effroyablement atteinte dans sa chair était la victime d'une épouvantable crise intérieure. C'est l'a b c du diagnostic, de discerner dans un malade la force de réaction morale. Mme de Corsègues était secrètement en proie à une lutte de sentiments si violente que même l'angoisse physique la plus affreuse qui soit n'en triomphait pas. Quelle lutte? Quels sentiments? Que son mari s'y trouvât mêlé, je n'en pouvais douter à voir l'expression de ses regards lorsqu'elle rencontrait les yeux du baron, qui, debout contre la cheminée, et tel que l'avait décrit le domestique, semblait immobilisé dans une attitude de sombre attente. Il m'avait dit à peine deux mots quand j'étais arrivé, d'une voix si sourde qu'elle n'avait plus d'accent. Il continuait de se taire, les bras croisés, la face comme durcie et serrée. Non, ce n'était pas l'homme que j'avais vu à mes autres visites, lorsqu'il me faisait venir pour une simple migraine de la jeune femme, toujours brusque, toujours quinteux, mais montrant une sollicitude bonasse et grondeuse, et si inquiet qu'il en était gênant. Il voulait, il exigeait que je lui expliquasse l'effet des moindres remèdes. La foudroyante soudaineté de la catastrophe l'avait-elle en effet bouleversé au point de lui donner un de ces accès de stupeur? Ce coma momentané s'observe dans certaines crises. J'ai ainsi entendu un de mes amis,—vous l'avez bien connu, ce pauvre Chazel, le grand mathématicien,—qui avait perdu en trois jours une femme idolâtrée, ne prononcer qu'une phrase, toujours la même: «On enterre Hélène demain matin.... C'est extraordinaire....» Mais non, les prunelles de Corsègues, ces prunelles si noires dans ce teint bistré que vous vous rappelez, brillaient d'un sauvage éclat qui, à de certaines secondes, ressemblait à du défi, à du triomphe. La baronne avait demandé un prêtre qui tardait à venir. Par instants elle le nommait encore. A la première de ces demandes, Corsègues avait rompu le silence dont il était comme enveloppé pour me dire, de sa même voix sourde: «Il a fait répondre qu'il venait....» Et il n'avait pas bougé, lui que je savais pratiquant, presque dévot. Cela me parut prodigieux qu'il vît sa femme si mal et qu'il ne se souciât pas davantage de lui assurer ces derniers secours.... Cependant, l'agitation de la mourante augmentait à mesure que les narcotiques dont j'avais fait usage pour la calmer commençaient leur œuvre. Elle luttait contre eux, je le sentais. Je sentais aussi qu'elle voulait parler, qu'elle avait besoin de crier une certaine phrase, et je l'entendais qui retombait sur son lit en disant: «Je ne peux pas....» Ce que je vous raconte aujourd'hui dans ce détail, je ne le saisis pas ainsi dans cette sinistre veillée. J'étais trop occupé par des soins immédiats pour que ma sensation aboutît à un raisonnement très net. Les anesthésiques, d'ailleurs, gagnaient du terrain. L'anxiété affolée de cette âme cédait comme la douleur du corps, et la pauvre femme s'assoupissait peu à peu. Je vous passe la description de ses dernières heures, durant lesquelles elle ne reprit pas connaissance. Je lui évitai du moins le retour des tortures auxquelles je l'avais trouvée en proie. J'aimerais mon métier, voyez-vous, quand il n'aurait pour lui que cela, d'adoucir l'horreur du suprême passage, dans les circonstances désespérées....»
—«Je comprends,» lui dis-je. Comme de raison, ce que j'apercevais surtout dans son histoire, c'était l'acte, cet acte féroce qu'il avait prêté au baron, et je l'y ramenais pour qu'il ne s'en écartât pas, sous l'influence d'une crise de sentimentalisme professionnel, «dans son délire, elle a dénoncé son mari, qui l'avait brûlée par vengeance....»
—«Vous n'y êtes pas,» reprit Noirot «Lorsque je quittai l'hôtel, cette nuit-là, et que je passai dans le grand salon devant l'arbre de Noël, maintenant éteint, auquel la robe de la malheureuse femme avait pris feu, pas un seul mot ne s'était échappé de sa bouche qui pût me mettre sur la voie de la vérité. Je ne la soupçonnais même pas, cette vérité. Je me disais:—Ce ménage allait mal. Elle aimait sans doute quelqu'un. Elle avait un amant, le baron le savait et le supportait à cause des petites filles. Il s'est vengé en empêchant qu'elle ne revît cet homme avant de mourir ou qu'elle ne lui fît tenir un adieu....—Puis, je repoussais même cette idée. Bien qu'on ancien carabin ne doive guère nourrir de préjugés sur la vertu des femmes, j'avais trop profondément respecté Mme de Corsègues pour admettre ainsi, sans preuves, qu'elle se fût donnée à quelqu'un. Que voulez-vous? Précisément, parce que nous ne nous payons pas de phrases, nous autres, et que ce grand mot: l'Amour, nous représente l'acte physiologique dans sa simplicité animale, mous éprouvons devant ce que vous appelez, vous, du nom magnifique de passion, de ces dégoûts qui vous étonnent. Mais ce que j'ai pensé ou senti pendant et après cette cruelle agonie n'intéresse point la suite de mon histoire. Soyez patient. J'y arrive.... Pas beaucoup de temps après la mort tragique de Mme de Corsègues, je commençai de voir venir assez assidument à mes consultations un client qui m'avait été envoyé par le baron lui-même, six ou sept mois auparavant. Il n'eut pas besoin de me rappeler ce détail. Son nom m'avait frappé, par un air de rareté. Vous savez, on dit: Tiens, un nom de héros de roman ... et puis, neuf fois sur dix, on se trouve en présence d'un gros et lourd garçon, qui vous fait penser à une bouchère affublée du prénom d'Yseult....»
—«J'ai bien connu,» l'interrompis-je, «chez un sculpteur, une bonne à tout faire qui s'appelait Yolande Rosemonde, et une patronne de brasserie, au quartier Latin, qui répondait au nom de Paule Meure....»
—«Mon client était moins poétiquement baptisé,» reprit le docteur. «Il s'appelait Pierre de Créance. Quoiqu'il ne portât pas de titre, il appartenait à une assez vieille famille dont Montluc parle dans ses mémoires. C'est lui-même qui me raconta cela, je ne me souviens plus dans quelle occasion, au cours des causeries que nous commençâmes aussitôt d'avoir ensemble. Voici comment. M. de Créance arriva donc un jour, dans mon cabinet, le dernier de toute ma consultation. Je vous le répète, il n'y avait pas deux semaines que Mme de Corsègues était morte. Il ne me fallut pas un grand effort pour reconnaître que sa visite était presque inutile. Il venait m'interroger sur des troubles nerveux que je jugeai imaginaires d'abord, puis simulés, quand je le vis traîner un peu, une fois la consultation finie.... J'étais pressé cet après-midi-là, et je me rappelle mon impatience devant son obstination à rester, jusqu'au moment où il prononça le nom de la baronne Alice. Dans l'éclair d'une intuition irrésistible, je compris alors qu'il n'était venu que pour cela, poussé par quel sentiments? Toutes les imaginations qui m'avaient traversé la tête depuis ma veillée au chevet de la mourante me saisirent de nouveau devant la curiosité de ce jeune homme. Je le regardais tandis qu'il me parlait de cette tragédie où je m'étais trouvé mêlé,—comme les chœurs du théâtre antique,—mais mêlé tout de même. Avec sa nature si évidemment fine et presque appauvrie, avec ses manières délicates, sa voix douce; avec le charme féminin qui émanait de tout son être; avec ses yeux bleus dans un visage au teint anémié, à la barbe rare, il aurait presque pu être un frère, un cousin au moins, de la pauvre morte. C'était physiquement le mâle de cette femelle, une créature qu'elle devait aimer d'instinct, comme elle devait d'instinct haïr Corsègues. A des systèmes nerveux comme avait été le sien, il faut plus de caresse que de force, plus de tendresse que de désir, enfin, un mari ou un amant doit être un peu un ami, j'allais dire une amie. Mme de Corsègues avait-elle eu un sentiment pour M. de Créance? Ce sentiment avait-il été innocent ou coupable? La première visite du jeune homme et surtout celles qui suivirent n'étaient explicables que s'il l'avait, lui, aimée? Je me heurtai tout de suite à un fait qui ne me permettait pas de mettre ensemble mes diverses hypothèses. J'avais diagnostiqué, dans la chambre de l'agonisante, un mystère de vengeance entre elle et son mari. Puis ce que je savais des éléments de divorce cachés dans l'animalité de ce ménage m'avait conduit à supposer un amour défendu chez la jeune femme et la connaissance de cet amour chez le mari. M. de Créance venait de m'apparaître comme le troisième personnage de ce drame,—et tel que mon induction l'eût supposé si j'avais dû dépeindre l'amant de Mme de Corsègues. Je comprenais qu'il avait besoin, oui, besoin, comme on a faim et comme on a soif, de savoir jusqu'aux plus petites circonstances de cette mort affreuse. Mais s'il y avait eu un véritable drame, s'il avait été, lui, soit l'amant, soit l'ami passionnément aimé de la morte, et si le mari l'avait su, comment continuait-il, la femme morte, d'être le familier de la maison, l'ami intime de ce mari? Je le constatais à chacun de nos entretiens. Car je vous répète que, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, il arrivait sans cesse à mon cabinet. Sans cesse aussi il essayait de m'attirer, par quelque politesse que mon existence de travail ne me permettait guère d'accepter: c'était une invitation à dîner, une loge au théâtre, des gracieusetés à ma vieille mère qui vivait encore, enfin tout le manège d'un homme qui rêve de s'introduire dans l'amitié d'un autre, et vous pensez bien que je n'avais pas la naïveté de croire ces gentillesses d'attentions désintéressées....»
—«Vous aviez peut-être tort,» lui dis-je; «un homme qui a aimé une femme et qui l'a perdue est quelquefois sincère dans ses effusions pour ceux qui la lui rappellent. Et ç'aurait pu être là une explication encore de l'amitié qui unissait ce Pierre de Créance à Corsègues. Un de mes confrères, le plus sensitif des humoristes, Henri Lavedan, a fait une nouvelle délicieuse avec ce culte de deux hommes pour la même morte. Cela s'appelle, je crois, les Inconsolables....»
—«Soit,» dit le docteur, «mais un de ces deux inconsolables-là n'était pas Corsègues. J'ai su depuis que cette face noire ne mentait pas. Il y avait du Maure dans son affaire. Son grand-père, officier de l'Empereur, avait épousé une Andalouse, d'une famille originaire de Grenade, et l'atavisme, voyez-vous, n'est pas un mensonge, quoique les romanciers en aient abusé au point que vous-même vous n'oseriez plus vous en servir. La nature aura toujours ceci de supérieur à l'art, qu'elle ne raffine pas sur les moyens et qu'elle emploie les mêmes, indéfiniment.... Un matin donc, je reçois un mot de M. de Créance qui me disait qu'étant souffrant il me priait de passer chez lui le plus tôt possible. L'écriture très tremblée du billet me donna une appréhension. Je m'intéressais à ce jeune homme. Son amitié pour moi, quoiqu'elle eût un mobile autre que moi-même, m'avait touché. Il avait su être gracieux pour ma pauvre maman. J'aimais aussi le culte discret et douloureux que je sentais si vivant en lui pour la baronne Alice. Mettez qu'il y eût, par-dessus le marché, dans mon cas, un intérêt d'observateur. Il me représentait ma seule chance d'avoir le fin mot de cette triste énigme. Bref, je commence mes visites par lui. J'arrive, et je le trouve couché dans son lit, et pâle, pâle!... Vous parliez de la pâleur de la petite Percy, tout à l'heure. Vous n'avez pas vu ce visage. Nous ne fûmes pas plus tôt seuls qu'il rejeta son drap sans rien me dire. Il avait là, entre les deux côtes, une affreuse blessure. Il avait reçu une balle tirée dans la direction du cœur et qui l'aurait tué sur place si, par bonheur, ou par malheur, un tout petit détail ne l'avait sauvé, qui ne ferait pas bien dans un livre, mais c'est ainsi. Le jeune homme portait des bretelles anglaises d'un cuir assez épais qui avait légèrement détourné le coup. L'hémorragie avait dû être extrêmement abondante, car le pauvre garçon gardait à peine la force de me parler. On a beau avoir été, pendant la guerre, aide-major dans une ambulance, comme les camarades, et servi de médecin dans quelques duels, dont un suivi de mort, celui de Paul Durieu,—je vous le raconterai un autre jour,—on ne peut pas voir sans émotion une plaie comme celle-là, et sans une demande que vous devinez:—«Qu'est-il arrivé? Expliquez-moi....»—Le jeune homme mit son doigt sur sa bouche par un mouvement qui lui fut très pénible, car son visage se contracta plus douloureusement encore. Ses yeux se tournèrent vers la porte, pour m'indiquer qu'il avait peur d'être écouté:—«Plus près.... Venez plus près....»—dit-il; et c'est là, penché sur son lit, que je l'entendis me parler d'une voix qui n'était presque qu'un souffle:—«Pour tout le monde, je dois être simplement malade.... Pour mon valet de chambre, j'ai été blessé en duel.... Pouvez-vous me donner votre parole que si je vous dis la vérité, à vous, vous ne dénoncerez personne?...»—«S'il y a assassinat, c'est impossible,» lui dis-je.—«Ah!» fit-il, avec un râle que j'entends encore, «impossible.... Je mourrai donc sans avoir pu confier l'enfant au seul homme qui l'aurait défendue....»—Vous pensez si cette étrange phrase, prononcée d'un accent de douleur, me remua jusqu'aux entrailles. Je voulus, en ce moment, donner un dérivatif à l'état d'exaltation où je le voyais et procéder au pansement de sa blessure. Il eut l'énergie de me repousser:—«Non,» gémissait-il, «laissez-moi mourir....»—Il fallait tout essayer pour le sauver; je lui donnai cette parole qu'il m'avait demandée....—«Tenez,» ajouta, le docteur, «permettez-moi cette parenthèse. Voilà un des cas de conscience de notre métier. Qu'auriez-vous fait à ma place?»
—«Comme vous,» lui dis-je. «Mais c'est ensuite que la difficulté morale aurait commencé pour moi. Doit-on tenir une parole ainsi donnée, quand il s'agit d'un crime? Et si c'est Corsègues qui, après avoir brûlé sa femme, avait encore voulu tuer le jeune homme, franchement, cette bête sauvage de jaloux méritait les assises....»
—«Oui,» répondit le docteur avec un accent qui me prouva combien, en me racontant cette histoire, sous un prétexte plus ou moins philosophique, il avait surtout cédé au besoin de soulager d'anciennes et toujours douloureuses anxiétés de scrupule. «Oui,» répéta-t-il, «Corsègues méritait les assises. Mais les enfants? Pensez qu'il y avait deux filles, deux petites filles que j'avais vues hautes comme cela. Pensez que leurs jolis yeux bleus, de la couleur de ceux de la mère, m'avaient regardé tour à tour avec tristesse, avec sympathie, avec malice, quand elles étaient malades, convalescentes ou guéries. Pensez que je les savais si frêles de santé, si peu capables de vivre parmi des soins mercenaires. Et cette bête sauvage les aimait à la passion, comme un barbare qu'il était sous sa redingote de civilisé. Que de fois il m'avait répondu, lorsque je lui reprochais de trop les gâter:—«Je suis jaloux de ceux qui les épouseront; je veux qu'elles regrettent toujours la maison....» Si vous vous les étiez représentées comme moi, couchées dans leur lit de bois de rose; si vous aviez vu en pensée leur chambre à coucher tendue d'une étoffe de nuance bleu pâle, qui était déjà une chambre à coucher de jeunes filles, avec mille brimborions épars et les pièces d'argent de leur toilette qui attestaient cette gâterie;—enfin, si vous les aviez senties si heureuses, je vous le jure, vous auriez tenu votre parole à ce bonheur-là, comme j'ai tenu la mienne.... Songez aux révélations irréparables que de parler seulement faisait éclater sur ces deux pauvres têtes innocentes. Oui, Pierre de Créance avait été l'amant de leur mère. Oui, mes divinations avaient eu raison, une tragédie effroyable se jouait au chevet du lit de la baronne mourante. Corsègues avait acquis la preuve de la trahison de sa femme, comment? Par une lettre surprise? Par une dénonciation de domestique ou d'envieux? Par un hasard? Par un espionnage? L'amant l'ignorait lui-même. Tant il y a que, décidé à se venger et ne voulant à aucun prix que les enfants soupçonnassent la vérité, cet homme à face d'Arabe avait imaginé cette infernale combinaison: au sortir de cette fête de Noël, et après s'être montré à tous, à l'amant lui-même, qui y avait assisté, père joyeux, époux attentif, hôte empressé, il avait en quelques mots écrasé sa femme devant l'évidence de sa faute, puis, avec sa force de torero,—c'était un de ces corps noués de muscles sur des os où il n'y a pas un kilo de chair,—il l'avait saisie et portée vers cet arbre de Noël jusqu'à ce que la robe de dentelles de la malheureuse fût tout en flammes, et puis il lui avait dit:—«Dénoncez-moi, maintenant, que vos filles sachent qui vous êtes....»—«Mais comment Créance a-t-il su cette scène, car ce n'est que de lui que vous la tenez?» interrogeai-je, empoigné par ce récit, pour employer ce mot si banal, mais si juste, au point de ne pouvoir supporter le silence où le docteur était tombé tout d'un coup. Il ne cherchait point à piquer mon intérêt par cette suspension, je le sentis. L'image de la baronne Alice, comme il l'appelait avec une tendresse cachée, venait sans doute de s'emparer de lui, et elle lui faisait mal.
—«Comment?» répondit-il. «Ne devinez-vous pas que la vengeance de Corsègues n'était pas complète, tant qu'il ne l'avait pas dite à l'amant de sa femme? Voilà le mot du problème auquel je m'étais heurté naïvement, niaisement: pourquoi ces deux hommes se fréquentent-ils? Je manquais de la donnée première. On n'imagine pas des férocités de cet ordre chez un personnage que l'on voit aller et venir dans les rues, vêtu comme vous et comme moi, parlant de la politique, des valeurs étrangères, de la pièce en vogue, du froid ou du chaud qu'il fait, comme vous et moi. On a tort, je vous le répète, il n'y a ni de comme vous ni de comme moi qui tiennent. Il y a des passions, aussi violentes, aussi effrénées, aussi implacables, qu'aux temps où les grands singes des cavernes dont nous descendons se faisaient sauter la cervelle les uns aux autres à coups de troncs d'arbres pour les beaux yeux d'une guenuche en train de sucer une noix de coco en haut d'un arbre....»
—«Oh! docteur, vous redevenez par trop docteur....» fis-je en riant.
—«Enfin,» reprit-il sans me répondre, «les six mois qui suivirent la mort de sa femme furent soigneusement employés par Corsègues à bien convaincre le pauvre Créance de son parfait aveuglement. Il avait son idée, le sombre personnage. L'hiver avait passé, puis le printemps. On était au milieu de l'été. Le veuf était venu prendre l'autre pour dîner ensemble à la campagne dans un coin quelconque. La nuit était divinement belle. Il propose à son compagnon de revenir à pied. Il fallait traverser tout le bois de Boulogne pour rentrer. Et là, dans une allée perdue, il saisit à la gorge ce garçon sans défense, et, acculé contre un tronc d'arbre, il le força d'entendre le récit de tout ce que je viens de vous dire avant de lui tirer en pleine poitrine le coup de pistolet qui devait l'étendre raide mort et faire croire à une agression de rôdeurs. Et voulez-vous savoir ce que c'est que la race tout de même, le pouvoir d'un sang de gentilhomme transmis par des ancêtres qui ont été des soldats? Ce frêle Pierre de Créance, ce jeune homme qui n'était qu'un souffle, trouva l'énergie, n'étant pas mort sur place et revenu à lui, de se relever, de gagner une allée d'où il pût héler un fiacre, et il se fit conduire à son appartement, où il raconta cette histoire de duel, pour que même l'ombre d'un soupçon ne pût atteindre son assassin et, à travers cet assassin, la morte qu'il avait aimée.»
—«Permettez,» lui dis-je, «pourquoi vous a-t-il parlé, alors?»
—«Pourquoi?» fit Noirot «Parce que la seconde des petites filles était la sienne, et il voulait lui léguer un protecteur au cas où le mari étendrait la cruauté de sa vengeance jusqu'à l'enfant. Il est mort tranquille sur ma promesse que j'ouvrirais les yeux et qu'au moindre signe j'agirais.... Et je suis resté le médecin de cet assassin quand je savais son double crime, et je suis retourné dans cette maison, et c'est moi qui étais là quand il a passé.—Dieu, souffrait-il!—Mais je n'ai pas eu à m'acquitter de la mission que m'avait donnée le jeune homme. Jamais Corsègues n'a soupçonné le secret de la naissance de cette enfant; il la préférait à l'autre. Quelle ironie!»
—«Mais,» fis-je à mon tour, «peut-être l'a-t-il soupçonné, ce secret, et a-t-il considéré sa bonté pour cette fille qui n'était pas la sienne comme une expiation? Car, enfin, il avait bel et bien commis deux crimes, comme vous dites, et si la vengeance d'une heure d'affolement a son excuse, cette vengeance-là, si féroce et si calculée, est une scélératesse tout simplement.»
—«Lui, des remords?» reprit Noirot «S'il avait pensé que la fille fût de Créance, il aurait plutôt coupé cette petite en morceaux que de lui pardonner.... Je vous répète qu'il ne s'est pas défié. Par quelle contradiction singulière?... Je n'en sais rien. Vous le regretterez peut-être pour la beauté du drame, mais, tel qu'il est, ce drame, direz-vous encore que les docteurs vous promettent toujours des récits tragiques et qu'ils ne tiennent pas leur engagement?...»
Qu'ajouter à ce récit, sinon d'en ramasser la moralité dans cette pensée:
LXII
Du civilisé au sauvage, il y a tout juste la distance qu'il y a de l'amour à la jalousie. On trouvera un jour des instruments pour mesurer ces infiniment petits.
J'ai, dans ma chambre de la rue de Varenne, dans mon souffroir, ouvert sur des jardins, que ma Colette déshonorait autrefois de sa présence, un groupe du statuaire Rodin,—fragment détaché de sa Porte de l'Enfer, que je ne regarde jamais sans une infinie mélancolie. C'est tout le symbole, ce morceau de marbre, des luttes terribles dont s'accompagnent les fins d'amour.... La femme est nue. Couchée sur le ventre, elle se cambre en un suprême effort qu'attestent sa bouche serrée, ses jambes tendues, ses mains crispées dans sa chevelure. Quel effort? Celui de s'arracher à l'étreinte de l'homme qui, nu lui-même, se trouve couché sur ce dos de femme comme sur une claie, épaules contre épaules, reins contre reins. Et lui aussi voudrait arracher sa chair à cette chair, mais il est le prisonnier de ces beaux seins que ses doigts affolés serrent d'une prise farouche. Jamais, jamais il ne pourra s'en aller de cette gorge torturante, et son visage exprime comme un halètement de douleur. Comme ils se haïssent, ces deux êtres,—presque autant qu'ils se sont aimés! Car ils se sont aimés, et jusqu'à la folie, on le devine à l'épuisement de leurs corps consumés, au frémissement de leurs muscles raidis. Ils ne se fuiraient pas de cette fuite sauvage s'ils ne s'étaient enlacés en d'enivrantes caresses. Et maintenant que leurs regards ne se rencontrent plus, que leurs lèvres s'évitent, que leurs âmes se maudissent, la chaîne de luxure les tient encore serrés de ses imbrisables anneaux. Ah! que le sculpteur, élève du sombre Florentin, a su donner une figure d'une effrayante poésie à ce vulgaire dernier acte du drame de l'amour que l'on appelle la rupture! Et je me souviens, durant des mois et des mois que j'ai mis à quitter ma perfide maîtresse, en proie aux mortelles hésitations d'une âme vaincue par son corps, cela me faisait mal physiquement de regarder ce groupe étrange. Et puis, pour demeurer fidèle à la consigne, je cherchais à m'analyser, et j'écrivais, devant ce marbre, des poèmes en prose et des dissertations, des pages de nouvelles et des scènes de comédie,—tristes essais que j'ai tous jetés au feu, voyant qu'ils ne faisaient guère que commenter cette idée:
LXIII
Pour deux amants, s'aimer du même amour est le premier bonheur, le second est de cesser de s'aimer en même temps.
En même temps! Quand votre main se retire, que celle de votre maîtresse se retire aussi! Quand vos yeux laissent transparaître auprès d'elle ce désir d'être ailleurs qui décèle la satiété, que les siens deviennent distraits de la même distraction! Quand vous en avez assez de ses baisers, qu'elle-même n'ait plus envie des vôtres! Sinon c'est un supplice à faire tenir dans un coin d'appartement parisien, garni de bibelots et de peluches, tout un cycle de cet enfer du Dante, illustré par le ciseau tourmenté de Rodin. Mais cet «en même temps» exige, pour se produire, une absence totale d'amour-propre dans l'amour, et, comme cette absence-là suppose une beauté d'âme presque héroïque, neuf cent quatre-vingt-dix-neuf fois sur mille, toute passion s'achève dans un déchirement aussi meurtrier que mesquin. Ni l'un ni l'autre des deux amants ne veut en effet être quitté, et, comme il y en a toujours un qui manifeste le premier l'intention de quitter l'autre, la rupture dégénère en une odieuse bataille intime. C'est ce qui faisait dire à André Mareuil, le plus réfléchi et le plus spirituel des mauvais sujets que j'aie connus, cette phrase profonde:
—«L'Art d'aimer vraiment moderne et nouveau s'appellera l'Art de rompre....»
Et la preuve que Mareuil avait raison de vouloir l'écrire, ce traité si nécessaire, c'est que la rupture à l'amiable, et qui laisse après elle des rapports encore possibles, est aussi rare qu'une amitié d'homme de lettres sans trahisons ou qu'une séance de parlement sans gros mots. Que ce soit dans le monde ou dans le demi-monde, dans les coulisses d'un théâtre ou dans un salon de la bourgeoisie, ce cinquième acte de la comédie amoureuse se fait toujours amer. Le pire est qu'il dure en général à lui tout seul autant que les quatre autres. On s'est aimé six semaines, deux mois; on met deux ans à se lâcher. L'amour-propre n'est pas seul coupable dans cette difficulté des ruptures. Si la passion comportait uniquement cette rencontre de deux fantaisies et ce contact de deux épidémies dont parle Chamfort, ce serait vite fait de chercher fortune—et bonne fortune—ailleurs, pour l'amant et la maîtresse. La vanité s'en mêle, et c'est déjà plus long de dénouer le nœud coulant qu'elle excelle à passer au cou de ses victimes. Et il y a, outre la vanité, tant d'autres attaches qui unissent les deux complices l'un à l'autre et qu'il faut briser! L'amour, quand il s'agit d'amants parisiens, ne compte que pour un dixième dans une liaison; les neuf autres dixièmes sont remplis par l'oisiveté, par la commodité, par l'intérêt, par l'habitude. Voilà le réseau hors duquel il est malaisé de s'échapper et qu'il faut ronger comme le rat de la fable, maille par maille et fil par fil....
Premier fil: l'emploi du temps.—Quelle est la maîtresse dont le grand travail, aussitôt qu'elle se laisse aimer, ne consiste pas à prendre, sous un prétexte ou sous un autre, sinon toute la vie, au moins toutes les heures de son amant? Et quel est l'amant qui ne se réjouit pas de les donner, ces heures, minute par minute, avec délices, à celle qu'il aime....—tant qu'il l'aime?... C'est une femme du demi-monde, et elle vous demande aujourd'hui de dîner avec elle, demain de la conduire au spectacle, après-demain de la mener à la campagne, ensuite de la rejoindre chez une amie, puis de venir chez elle, puis de venir chez vous. Elle a trop de tact pour vous forcer à l'afficher; mais, de menues corvées clandestines en autres menues corvées, elle s'arrange pour que toute la portion disponible de vos journées lui appartienne. Vous trouvez cela délicieux, aussi délicieux que l'amant d'une actrice les rendez-vous au théâtre. Celui-là inaugure la douce habitude de paraître dans la loge de sa maîtresse à chacun des soirs où elle joue. Il appelle les habilleuses par leur petit nom. Il reçoit les doléances des acteurs mécontents de leur rôle, et les machinistes le saluent. Il en arrive à demander le chiffre de la recette, et quand il prononce le sacramentel: «Combien a-t-on fait aujourd'hui?...» il a des émotions égales à celles du directeur. Il subit, sans se plaindre, les interminables pauses de l'entre-deux des actes, assis sur un fauteuil canné, tandis que son amie fait sa figure devant la glace.... Mais aussi quelle ivresse de lui donner le bras pour descendre l'escalier et monter avec elle en voiture devant les badauds—dire qu'il y en a toujours—qui guettent la sortie des artistes!... A la même heure, l'amant qui a une liaison dans le monde attend le moment où il causera avec sa maîtresse dans un angle du salon, tandis que la musique du bal prolonge ses accords. Elle lui a dit: «Vous viendrez, n'est-ce pas?...» Et il est venu, pour n'avoir rien d'elle qu'un regard, que deux mots et la vue de ses épaules tandis qu'elle valse entre les bras de ses danseurs. Mais elle est à lui, il le sait, et voilà de quoi trouver adorable cette séance dans cette soirée où il s'ennuierait à avaler sa langue, comme on dit dans le brave peuple, s'il n'écoutait que ses goûts.... Puis il arrive un soir où ce départ pour le restaurant, pour le théâtre ou pour un salon convenu, paraît moins doux à cet amant. L'homme du demi-monde se met à songer, tout en passant chez le confiseur commander des bonbons pour la baignoire n° B... (théâtre au choix), qu'il y a bien du charme dans une vraie société de vraies femmes du monde. L'homme du monde, lui, tout en laissant son pardessus aux mains du valet de pied dans un vestibule tendu de tapisseries, se souvient du demi-monde comme d'une oasis de félicité libre et de bohémianisme délicat, tandis que l'homme des coulisses réfléchit que le fait de venir chaque soir dans cette petite boîte surchauffée, pour y respirer l'odeur combinée des fards, des beurres de cacao, de la poudre de riz, du cold-cream, et pour y entendre les mêmes ragots débités par les mêmes bouches passées au même rouge, constitue un métier cruellement monotone. Cela n'empêchera pas les trois personnages d'être à leur poste le lendemain. Mais ils y seront avec cette nuance de physionomie à laquelle aucun «objet aimé» ne s'est jamais trompé. Gavarni en a fait une légende célèbre.... «Déguisé en un qui s'embête à mort....» Et alors commence un dialogue du type suivant:
L'OBJET.—«Vous avez (ou tu as) quelque chose ce soir?»
VOUS (d'une voix blanche).—«Moi, non, je vous (ou je t') assure. Pourquoi?...»
L'OBJET (qui sent soudain s'épanouir en lui cette fleur de chipisme dont la graine sommeille dans les meilleures âmes de femmes).—«Si c'est pour être aussi aimable que cela que vous êtes venu, vous auriez pu rester chez vous....»
Et une scène suit, dont la conclusion sera que vous demanderez pardon d'avoir immolé ce qui vous eût amusé ce soir-là au devoir de faire votre cour à votre maîtresse. Concluons:
LXIV
Sacrifies un plaisir à une femme, elle vous en voudra, et elle aura raison. S'il y a pour vous quelque chose d'agréable hors d'elle et loin d'elle, vous ne l'aimez plus.
Second fil: les relations.—Ce même André Mareuil, qui se proposait si cavalièrement d'écrire l'Art de rompre, tenait boutique d'axiomes sur toutes les catégories de femmes, les uns vrais, les autres faux, témoin celui-ci: «Pour être l'amant d'une femme du monde, il faut soi-même devenir du monde. La plus belle ne vaut pas cette corvée-là.» Il avait tort, et voici pourquoi. Il y a toujours un monde à côté d'une femme, fût-elle figurante dans le pire bastringue de la banlieue. C'est, pour la petite actrice, la mère, les sœurs, les camarades;—pour la femme entretenue, c'est les amies et les amis;—et vous-même, bon gré, mal gré, vous devez vous lier avec toute cette petite société, à moins que vous ne vous décidiez à emmener l'Objet «dans une autre patrie». Cela se chante à l'Opéra, et cela se fait aussi quelquefois dans la vie. Ne parlons pas d'hypothèses aussi lugubres, et tenons-nous-en au cas quotidien. L'Objet vous a présenté à toutes les personnes qui composent son monde, et alors a commencé le gentil travail par lequel ledit Objet vous accroche particulièrement à celle de ces personnes en qui elle a le plus de confiance pour vous surveiller. Pauvre Objet! Comment auriez-vous trouvé la force de lui dire «non» quand elle prenait de si jolies mines pour vous demander, à la veille d'une partie projetée: «Nous emmènerons Mathilde, pas?... Elle n'est pas gênante....» Et vous emmenez Mathilde. Ou encore: «Maman sera là.... Ça ne te fait rien? Tu sais, elle t'aime beaucoup, beaucoup, maman....» Et vous aviez des sourires pour maman. Je doute qu'il soit plus cruel de faire le patito à tous les cinq heures des amies de votre amie, si vous la choisissez dans la catégorie proscrite par la fantaisie d'André. Une heure vient où vous vous apercevrez que tous ces gens-là sont franchement insupportables, et vous le dites, croyant de bonne foi que vous l'aimez, votre objet, toujours, et que son milieu seul vous fait souffrir.
VOUS.—«Ah! Elle m'ennuie, Mathilde, à la fin. Je l'ai assez vue....»
L'OBJET.—«C'est ça, demandez-moi tout de suite de me brouiller avec tous mes amis....»
Autre décor, scène analogue.
VOUS.—«J'ai refusé à dîner chez les Moraines, samedi. On s'y ennuie trop, dans cette maison-là....»
L'OBJET.—«Naturellement Vous aimez mieux passer votre soirée au cercle ou ailleurs.... Allez, mon ami, allez, vous n'avez pas besoin de vous excuser.... Vous êtes libre....»
Quand une femme le prononce, ce «vous êtes libre», d'une certaine manière, vous pouvez essayer de vous remuer, vous êtes garrotté jusqu'à l'ongle du petit doigt et, de fait, vous invitez de nouveau Mathilde et maman; et, après avoir refusé à dîner chez les Moraines, vous y allez le soir, tout en méditant sur l'aphorisme que je vous soumets. Il y a toujours une consolation à mettre en théorie ses misères:
LXV
Toute maîtresse qui présente son amant à un de ses amis, à elle, entend bien le présenter à un espion. Il en est de ces espions-là comme des gendarmes. On n'y pense que lorsqu'on a envie de se sauver, et c'est trop tard.
Troisième fil: les services rendus.—Lisez bien. Je dis rendus et non reçus. Car l'homme assez détaché de tout préjugé pour accepter des services sérieux d'une maîtresse est un philosophe serein que la pudeur et l'ingratitude n'ont jamais retenu sur le chemin de l'abandon. Je veux parler, moi, de ce sentiment, moins rare qu'on ne le croit, qui fait un reste de moralité à tant d'immorales amours, cette croyance qu l'on se juge utile, bienfaisant, nécessaire à une maîtresse, et l'on ne veut pas s'en aller d'elle, de peur de la laisser dans la déchéance. Imaginez—ces aventures arrivent—qu'un jeune homme de trente ans ait encore du cœur, et qu'il se soit lié, à vingt-cinq, avec une femme très galante, il l'a, non pas rachetée, comme le conseillaient les romantiques, mais tout simplement aimée. Elle n'a gardé de son ancien luxe qu'un cadre d'élégance, sans plus rien de ces folles prodigalités qu'il faut payer comptant par de la prostitution clandestine et des visites chez les vendeuses d'amour. Bref, elle est devenue cette demi-honnête femme que tant d'irrégulières rêvent de devenir,—par esprit de contradiction, sans doute. Le jeune homme qui a pu aider sa maîtresse à vivre ainsi n'est pas assez riche pour lui assurer, le jour où il la quitte, une fortune définitive. Il la voit, en pensée, retournant peu à peu vers son ancienne vie, redescendant cet escalier dont chaque marche est une honte. Et il hésite à rendre cette créature qui lui fut chère à toutes les hideurs du vice. J'ai bien hésité, moi qui écris ces lignes, à m'en aller de la vie de Colette. Elle me trompait, je le savais, et avec qui. Mais elle s'en cachait encore un peu, et je me disais que sa passion pour moi, car elle m'aimait malgré tout, la retenait du moins assez pour qu'elle ne devînt pas ce qu'elle est devenue depuis.—Ah! misère de nous deux!—Puis, j'analysais ce sentiment, et, avec l'ironie habituelle, j'y discernais un curieux mélange de générosité et d'égoïsme. Je jouais un noble et beau personnage vis-à-vis de mon propre orgueil, en me jugeant indispensable au dernier honneur de ma pauvre maîtresse. Je constatais ainsi qu'avec la prodigieuse fatuité de l'animal masculin, son amour pour moi me faisait l'estimer et ses caprices pour les autres la mépriser. Alors je tombais dans cet état de gaieté terrible où de se moquer de soi-même avec frénésie rafraîchit le cœur. Je prenais la résolution de rompre. J'allais jusqu'à la rue de Rivoli, où elle habitait, et rien que de passer son seuil me rendait si tendre pour elle qu'une contrariété dont elle me parlait, une ligne désagréable sur son dernier rôle dans un journal, une migraine, n'importe quelle misère, me faisaient me dire: «Si je m'en vais, elle n'aura personne.» Et je restais. Je me demande aujourd'hui si j'étais aussi nigaud que le petit René Vincy, lorsqu'il redevint l'amant de Suzanne Moraines après son faux suicide.
—«Si je la quittais,» me disait-il pour se justifier, «elle reprendrait Desforges....»
Il ne se doutait pas qu'elle n'avait plus Desforges, en effet, parce que cet habile hygiéniste avait passé la main au jeune Abraham Mosé. Mais quoi? Osons risquer d'être ridicules, si nous risquons en même temps d'être délicats, et adoptons comme vraie cette maxime:
LXVI
Se croire bienfaisant pour une femme, c'est, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, être un niais et un fat. Il vaut la peine de courir ces quatre-vingt-dix-neuf chances pour éviter la centième, qui est de se conduire comme un drôle?
Quatrième fil: l'Opinion.—Oui, l'amant voudrait bien rompre avec l'Objet, mais quand il pense aux conséquences de cette rupture, il pense aussi aux commentaires qui la suivront. Il voit, en imagination, le salon du cercle et la fenêtre sur le jardin, à l'angle de laquelle se trouvent les jugeurs. C'est pour l'homme qui a aimé dans le monde, cette vision-là. L'homme du théâtre, lui, aperçoit distinctement une loge de la Comédie française, ou du Gymnase, ou du Vaudeville, ou des Variétés, et les deux ou trois plus malicieux d'entre les pensionnaires en train de chuchoter et de ricaner sur son compte. L'homme du demi-monde se figure une table couverte de fleurs dans un restaurant de fête, et des viveuses et des viveurs discourant sur sa rupture, entre deux bouffées de cigarettes russes. Et c'est les mêmes petites phrases qui lui résonnent aux oreilles:
—«Allons donc, c'est elle qui l'a quitté.... Il l'assommait depuis des mois....»
Ou bien:
—«Il s'est douté de quelque chose. Ce n'est pas trop tôt....»
Ou bien:
—«Il sera bientôt remplacé. X... était là qui tournait autour depuis six mois....»
Cela l'ennuie, cet homme, d'être certain que l'on dira ces trois petites phrases et d'autres pareilles, et il reste fidèle à l'Objet quelque temps encore. Mon Dieu! Si les femmes qui aiment vraiment soupçonnaient sur quels misérables racontars de salons, de tripots et de coulisses se joue leur bonheur! Si elles le savaient? Hé bien!... Elles aimeraient tout de même, comme faisait la pauvre petite Mariette, celle qui jouait le rôle du Génie du Trocadéro dans la Revue d'il y a six ans: Par ici la sortie! Elle arrivait droit de Russie, où elle avait été séduite par un de nos camarades, un confrère de passage à Pétersbourg. Elle avait juste dix-neuf ans, et, depuis trois mois qu'elle était à Paris, cet homme ne venait guère la voir. Elle vivait, je n'ai jamais su comment, de dettes, de bijoux mis au mont-de-piété, et elle s'obstinait à rester fidèle:
—«C'est tout simple,» me disait-elle en pleurant, au risque de se démaquiller. «Il voit que je n'ai pas d'amant, et alors, comme il croit que c'est parce que je n'ai rien trouvé, il me prend pour une dinde, et il me méprise....»
Et elle ajoutait:
—«Je sais bien, pour le faire revenir, il faudrait qu'on lui dise que je suis avec vous ou un autre de ses amis.... Mais je ne peux pas.... Je l'aime trop....»
Que vous ayez la patte prise à ce fil ou à un de ceux que vous imaginerez parmi les autres, il est certain que, du jour où vous vous en apercevrez, votre maîtresse s'aperçoit aussi que vous vous en apercevez, et alors commence entre vous deux la comédie qui précède la rupture. Elle consiste en ceci que, tous les soirs, vous essayez de donner un coup de dent au susdit fil et que, tous les matins, vous le retrouvez noué à votre patte d'un nœud plus serré.... C'est là une série de mauvais moments à passer qui échappent à l'analyse, parce que les mille détails de l'existence servent de prétexte à ce jeu du fil brisé puis renoué. La comédie varie avec chaque amant et chaque maîtresse. Benjamin Constant a écrit son chef-d'œuvre pour raconter les tristesses de ce jeu cruel, et tous les Adolphes de toutes les variétés trouveront dans son livre l'étude minutieuse de leur aventure que dominent quelques vérités bien connues, quoique peu avouées:
LXVI
Beaucoup d'amants qui n'osent pas quitter leur maîtresse parlent de la pitié qu'elle leur inspire. Les femmes discernent avec justesse que cette pitié-là est une forme d'un abominable égoïsme. Il y a un attendrissement sur les maux que l'on cause qui ressemble à la plus cruelle férocité. Il est fait d'un délice de se sentir aimé sans aimer, vilain sentiment dont l'homme s'excuse à ses propres yeux en plaignant sa victime. Rien de plus raffiné comme hypocrisie.
LXVII
Pour un amant, chercher le moyen de dire à une maîtresse qui l'aime encore: «Je ne t'aime plus,» sans la faire souffrir, c'est vouloir mettre en pratique la célèbre fantaisie du guillotiné par persuasion.
LXVIII
Personne n'a songé, que je sache, à écrire la contre-partie d'Adolphe, c'est-à-dire l'histoire d'une femme qui, ayant cessé d'aimer, garde son amant par charité. C'est qu'une pareille femme n'existe guère, et leur franchise, à elles, dans la rupture est vraiment ce qu'elles ont de plus estimable.
LXIX
En amour, tout est rompu du jour où l'un des deux amants a pensé que la rupture était possible. Dire seulement tout bas: «Quand j'aurai cessé d'aimer ...» c'est avoir cessé d'aimer.
LXX
Osons cette banale réminiscence, tant elle est juste: un amour qui meurt jeune est béni des dieux.
LXXI
Prolonger un adieu, c'est dire cent, mille, dix mille adieux, et chacun vous déchire à nouveau toute l'âme. En amour, comme ailleurs, les plus courtes agonies sont les seules souhaitables.
Je m'en souviens. Le soir où j'eus rompu avec Colette d'une manière si blessante que cette fois je la sentais définitive, je dînai gaiement et de fort bon appétit. Je m'habillai en sifflant un air qu'elle chantait autrefois, avec cette ironie solitaire qui nous venge de nos anciennes faiblesses, et je me rendis de mon pied leste à une première représentation où je rencontrai Masurier,—le plus délicieux des amphitryons du demi-monde. C'est un homme d'environ quarante-cinq ans, riche et célibataire, dont le grand plaisir est d'asseoir à sa table, dans son petit hôtel de la rue Bayard, les plus jolies d'entre les impures et les plus verveux d'entre les viveurs. La chère, chez lui, est excellente, la cave choisie, et le maître de la maison vaut mieux encore que sa cave et que sa cuisine, car il a toujours un billet de cinq cents francs au service de ses convives ennuyés ou ennuyées,—sans intérêts,—et un sage conseil à l'usage de ceux qui, comme moi, le prennent pour confident de leurs affaires de cœur. Cet homme gros et rieur, aux yeux bleus si pénétrants dans un visage de gai soupeur, a-t-il traversé quelque drame d'amour déçu? Est-ce un sceptique qui se souvient ou un dilettante qui vit par curiosité? Je ne le sais pas. Masurier ne parle jamais de lui, et ses plus intimes avouent qu'ils n'ont jamais reçu ses confidences, ni deviné ses secrets. Sceptique ou dilettante, il a du goût pour moi, et je le sens. Les écrivains possèdent un flair pour ces sympathies-là, comme les jolies femmes. Il m'aborda donc à un tournant de couloir:
—«Vous avez l'air tout guilleret....» me dit-il. «Une bonne fortune?...» Et il ajouta: «Souvenez-vous, l'homme aux aphorismes, qu'on me doit celui-ci: «Il faut toujours faire contre bonne fortune mauvais cœur.»
—«C'est le contraire,» lui répondis-je.—Et me voici lui racontant ma rupture, et les détails, inutiles à rappeler ici, qui devaient la rendre, en effet, irréparable.
—«Hé bien!» me dit Masurier, devenu sérieux, «vous avez eu le courage de la quitter; aurez-vous celui de l'oublier?...» Puis, avec un sourire et un hochement de tête:—«En amour, les faits ne sont rien. C'est l'idée qui est tout. Tâchez de la quitter, maintenant, dans votre pensée....»
Oui, je me souviens. Je regagnai mon fauteuil presque tout de suite, sans prendre trop garde à la phrase que je venais d'entendre. Mais, le lendemain et les jours suivants, ah! comme j'en constatai la terrible justesse quand je reconnus que jamais ma cruelle amie ne m'avait fait plus souffrir que depuis nos adieux!—Je ressemblais à ces mutilés qui ont mal à leur jambe coupée.—Cela me parut d'abord une anomalie trop bizarre pour ne pas m'être personnelle. Puis je regardai autour de moi. Je causai avec celui-ci, avec celui-là, parmi les amants désenchaînés, et je reconnus que mon cas était, la plupart du temps, le leur. J'en conclus que les lendemains de rupture sont presque toujours intolérables. «C'est le mal aux cheveux de l'amour....» disait encore Masurier. Oui, presque toujours, et quelle que soit la situation de l'amant. C'est aisé d'ailleurs à vérifier. Il y a deux hypothèses principales, n'est-il pas vrai, dans toute rupture, et qui se subdivisent chacune en deux? Ou l'amant a quitté sa maîtresse, ou bien il en a été quitté; et il l'a quittée ne l'aimant plus ou l'aimant encore; il en a été quitté grâce à une savante manœuvre de sa part, à lui, ou contre son gré. Cela fait bien quatre cas différents, et je ne sais pas lequel est le pire, quand on les regarde au microscope les uns après les autres.
Première hypothèse.—Adolphe a donc rompu de lui-même, et il a rompu, lassé de sa liaison jusqu'à l'écœurement. Je l'appelle Adolphe, parce que je le suppose ayant subi toutes les crises de l'Adolphisme et traversé toutes ses phases. Enfin, c'est fait, et il savoure les gaietés du joyeux moment, celui que j'ai décrit à propos de moi tout à l'heure. Mais le lendemain, le surlendemain, trois jours après, il commence, comme moi, à éprouver une vague sensation de vide, et il s'aperçoit,