The Project Gutenberg EBook of Un billet de loterie, by Jules Verne This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Un billet de loterie Author: Jules Verne Release Date: February 28, 2005 [EBook #15203] Language: French Character set encoding: ISO-8859-1 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN BILLET DE LOTERIE *** Produced by Ebooks libres et gratuits. Available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. Jules Verne UN BILLET DE LOTERIE (Le numéro 9672) (1886) Table des matières I II III IV V VI VII VIII IX X XI XII XIII XIV XV XVI XVII XVIII XIX XX I -- Quelle heure est-il? demanda dame Hansen, après avoir secoué les cendres de sa pipe, dont les dernières bouffées se perdirent entre les poutres coloriées du plafond. -- Huit heures, ma mère, répondit Hulda. -- Il n'est pas probable qu'il nous arrive des voyageurs pendant la nuit; le temps est trop mauvais. -- Je ne pense pas qu'il vienne personne. En tout cas, les chambres sont prêtes, et j'entendrai bien si l'on appelle du dehors. -- Ton frère n'est pas revenu? -- Pas encore. -- N'a-t-il pas dit qu'il rentrerait aujourd'hui? -- Non, ma mère. Joël est allé conduire un voyageur au lac Tinn, et, comme il est parti très tard, je ne crois pas qu'il puisse, avant demain, revenir à Dal. -- Il couchera donc à Moel? -- Oui, sans doute, à moins qu'il n'aille à Bamble faire visite au fermier Helmboë... -- Et à sa fille? -- Oui, Siegfrid, ma meilleure amie, et que j'aime comme une soeur! répondit en souriant la jeune fille. -- Eh bien, ferme la porte, Hulda, et allons dormir... -- Vous n'êtes pas souffrante, ma mère? -- Non, mais demain je compte me lever de bonne heure. Il faut que j'aille à Moel... -- À quel propos? -- Eh! ne faut-il pas s'occuper de renouveler nos provisions pour la saison qui va venir? -- Le messager de Christiania est donc arrivé à Moel avec sa voiture de vins et de comestibles? -- Oui, Hulda, cet après-midi, répondit dame Hansen. Lengling, le contremaître de la scierie, l'a rencontré et m'a prévenue en passant. De nos conserves en jambon et en saumon fumé, il ne reste plus grand-chose, et je ne veux pas risquer d'être prise au dépourvu. D'un jour à l'autre, surtout si le temps redevient meilleur, les touristes peuvent commencer leurs excursions dans le Telemark. Il faut que notre auberge soit en état de les recevoir et qu'ils y trouvent tout ce dont ils peuvent avoir besoin pendant leur séjour. Sais-tu bien, Hulda, que nous voici déjà au 15 avril? -- Au 15 avril! murmura la jeune fille. -- Donc, demain, reprit dame Hansen, je m'occuperai de tout cela. En deux heures, j'aurai fait nos achats que le messager apportera ici, et je reviendrai avec Joël dans sa kariol. -- Ma mère, au cas où vous rencontreriez le courrier, n'oubliez pas de demander s'il y a quelque lettre pour nous... -- Et surtout pour toi! C'est bien possible, puisque la dernière lettre de Ole a déjà un mois de date. -- Oui! un mois!... un grand mois! -- Ne te fais pas de peine, Hulda! Ce retard n'a rien qui puisse nous étonner. D'ailleurs, si le courrier de Moel n'a rien apporté, ce qui n'est pas venu par Christiania ne peut-il venir par Bergen? -- Sans doute, ma mère, répondit Hulda; mais que voulez-vous? Si j'ai le coeur gros, c'est qu'il y a loin d'ici aux pêcheries du New Found Land! Toute une mer à traverser, et lorsque la saison est mauvaise encore! Voilà près d'un an que mon pauvre Ole est parti, et qui pourrait dire quand il viendra nous revoir à Dal?... -- Et si nous y serons à son retour! murmura dame Hansen, mais si bas, que sa fille ne put l'entendre. Hulda alla fermer la porte de l'auberge, qui s'ouvrait sur le chemin du Vestfjorddal. Elle ne prit même pas le soin de donner un tour de clé à la serrure. En cet hospitalier pays de Norvège, ces précautions ne sont pas nécessaires. Il convient, aussi, que tout voyageur puisse entrer, de jour, comme de nuit, dans la maison des gaards et des soeters, sans qu'il soit besoin de lui ouvrir. Aucune visite de rôdeurs ou de malfaiteurs n'est à craindre, ni dans les bailliages ni dans les hameaux les plus reculés de la province. Aucune tentative criminelle contre les biens ou les personnes n'a jamais troublé la sécurité de ses habitants. La mère et la fille occupaient deux chambres du premier étage sur le devant de l'auberge -- deux chambres fraîches et propres, d'ameublement modeste, il est vrai, mais dont la tenue indiquait les soins d'une bonne ménagère. Au-dessus, sous la couverture, débordant comme un toit de chalet, se trouvait la chambre de Joël, éclairée par une fenêtre, encadrée d'un découpage en sapin amenuisé avec goût. De là, le regard, après avoir parcouru un grandiose horizon de montagnes, pouvait descendre jusqu'au fond de l'étroite vallée, où mugissait le Maan, moitié torrent, moitié rivière. Un escalier de bois, à consoles trapues, à marches miroitantes, montait de la grande salle du rez-de-chaussée aux étages supérieurs. Rien de plus attrayant que l'aspect de cette maison, où le voyageur trouvait un confort bien rare dans les auberges de Norvège. Hulda et sa mère habitaient donc le premier étage. C'est là que de bonne heure elles se retiraient toutes deux, quand elles étaient seules. Déjà dame Hansen, s'éclairant d'un chandelier de verre multicolore, avait gravi les premières marches de l'escalier, lorsqu'elle s'arrêta. On frappait à la porte. Une voix se faisait entendre: -- Eh! dame Hansen! dame Hansen! Dame Hansen redescendit. -- Qui peut venir si tard? dit-elle. -- Est-ce qu'il serait arrivé quelque accident à Joël? répondit vivement Hulda. Aussitôt, elle revint vers la porte. Il y avait là un jeune gars, un de ces gamins qui font le métier de skydskarl, lequel consiste à s'accrocher à l'arrière des kariols et à ramener le cheval au relais, quand l'étape est finie. Celui-ci était venu à pied et se tenait debout sur le seuil. -- Eh! que veux-tu à cette heure? dit Hulda. -- D'abord vous souhaiter le bonsoir, répondit le jeune gars. -- C'est tout? -- Non! ce n'est pas tout, mais ne faut-il pas toujours commencer par être poli? -- Tu as raison! Enfin, qui t'envoie? -- Je viens de la part de votre frère Joël. -- Joël?... Et pourquoi? répliqua dame Hansen. Elle s'avança vers la porte, de ce pas lent et mesuré qui caractérise la marche des habitants de la Norvège. Qu'il y ait du vif-argent dans les veines de leur sol, soit! mais dans les veines de leur corps, peu ou point. Cependant cette réponse avait évidemment causé quelque émotion à la mère, car elle se hâta de dire: -- Il n'est rien arrivé à mon fils? -- Si!... Il est arrivé une lettre que le courrier de Christiania avait apportée de Drammen... -- Une lettre qui vient de Drammen? dit vivement dame Hansen en baissant la voix. -- Je ne sais pas, répondit le jeune gars. Tout ce que je sais, c'est que Joël ne peut revenir avant demain et qu'il m'a envoyé ici pour vous apporter cette lettre. -- C'est donc pressé? -- Il paraît. -- Donne, dit dame Hansen, d'un ton qui dénotait une assez vive inquiétude. -- La voici, bien propre et pas chiffonnée. Seulement cette lettre n'est pas pour vous. Dame Hansen sembla respirer plus à l'aise. -- Et pour qui? demanda-t-elle. -- Pour votre fille. -- Pour moi! dit Hulda. C'est une lettre de Ole, j'en suis sûre, une lettre qui sera venue par Christiania! Mon frère n'aura pas voulu me la faire attendre! Hulda avait pris la lettre, et, après s'être éclairée du chandelier, qui avait été déposé sur la table, elle regardait l'adresse. -- Oui!... C'est de lui!... C'est bien de lui!... Puisse-t-il m'annoncer que le _Viken _va revenir! Pendant ce temps, dame Hansen disait au jeune gars: -- Tu n'entres pas? -- Une minute alors! Il faut que je retourne ce soir à la maison, parce que je suis retenu demain matin pour une kariol. -- Eh bien, je te charge de dire à Joël que je compte aller le rejoindre. Qu'il m'attende donc. -- Demain soir? -- Non, dans la matinée. Qu'il ne quitte pas Moel sans m'avoir vue. Nous reviendrons ensemble à Dal. -- C'est convenu, dame Hansen. -- Allons, une goutte de brandevin? -- Avec plaisir! Le jeune gars s'était approché de la table, et dame Hansen lui avait présenté un peu de cette réconfortante eau-de-vie, toute-puissante contre les brumes du soir. Il n'en laissa pas une goutte au fond de la petite tasse. Puis: -- _God aften! _dit-il. -- _God aften, _mon garçon! C'est le bonsoir norvégien. Il fut simplement échangé. Pas même une inclination de tête. Et le jeune gars partit, sans s'inquiéter de la longue trotte qu'il avait à faire. Ses pas se furent bientôt perdus sous les arbres du sentier qui côtoie la torrentueuse rivière. Cependant Hulda regardait toujours la lettre de Ole et ne se hâtait pas de l'ouvrir. Qu'on y songe! Cette frêle enveloppe de papier avait dû traverser tout l'Océan pour arriver jusqu'à elle, toute cette grande mer où se perdent les rivières de la Norvège occidentale. Elle en examinait les différents timbres. Mise à la poste le 15 mars, cette lettre n'arrivait à Dal que le 15 avril. Comment, il y avait un mois déjà que Ole l'avait écrite! Que d'événements avaient pu se produire pendant ce mois, sur ces parages du New Found Land -- nom que les Anglais donnent à l'île de Terre-Neuve! N'était-ce pas encore la période de l'hiver, l'époque dangereuse des équinoxes? Ces lieux de pêche ne sont-ils pas les plus mauvais du monde, avec les formidables coups de vent que le pôle leur envoie à travers les plaines du Nord-Amérique? Métier pénible et périlleux, ce métier de pêcheur, qui était celui de Ole! Et s'il le faisait, n'était-ce point pour lui en rapporter les bénéfices, à elle, sa fiancée, qu'il devait épouser au retour! Pauvre Ole! Que disait-il dans cette lettre? Sans doute, qu'il aimait toujours Hulda, comme Hulda l'aimerait toujours, que leurs pensées se confondaient, malgré la distance, et qu'il voudrait être au jour de son arrivée à Dal! Oui! il devait dire tout cela, Hulda en était sûre. Mais, peut-être ajoutait-il que son retour était proche, que cette campagne de pêche, qui entraîne les marins de Bergen si loin de leur terre natale, allait prendre fin! Peut-être Ole lui apprenait-il que le _Viken _achevait d'arrimer sa cargaison, qu'il se préparait à appareiller, que les derniers jours d'avril ne s'écouleraient pas sans que tous deux fussent réunis en cette heureuse maison du Vestfjorddal? Peut-être l'assurait-il, enfin, que l'on pouvait déjà fixer le jour où le pasteur viendrait de Moel pour les unir dans la modeste chapelle de bois dont le clocher émergeait d'un épais massif d'arbres, à quelques centaines de pas de l'auberge de dame Hansen? Pour le savoir, il suffisait simplement de briser le cachet de l'enveloppe, d'en tirer la lettre de Ole, de la lire, même à travers les larmes de douleur ou de joie que son contenu pourrait amener dans les yeux de Hulda. Et, sans doute, plus d'une impatiente fille du Midi, une fille de la Dalécarlie, du Danemark ou de la Hollande, eût déjà su ce que la jeune Norvégienne ne savait pas encore! Mais Hulda rêvait, et les rêves ne se terminent que lorsqu'il plaît à Dieu de les finir. Et que de fois on les regrette, tant la réalité est décevante! -- Ma fille, dit alors dame Hansen, cette lettre que ton frère t'a envoyée, c'est bien une lettre de Ole? -- Oui! j'ai reconnu son écriture! -- Eh bien, veux-tu donc remettre à demain pour la lire? Hulda regarda une dernière fois l'enveloppe. Puis, après l'avoir décachetée sans trop de hâte, elle en retira une lettre soigneusement calligraphiée et lut ce qui suit: «Saint-Pierre-Miquelon, 17 mars 1882. «Chère Hulda, «Tu apprendras avec plaisir que nos opérations de pêche ont prospéré et qu'elles seront achevées dans quelques jours. Oui! Nous touchons à la fin de la campagne! Après un an d'absence, combien je serai heureux de revenir à Dal, et d'y retrouver la seule famille qui me reste et qui est la tienne. «Mes parts de bénéfice sont belles. Ce sera pour notre entrée en ménage. Messieurs Help frères, Fils de l'Aîné, nos armateurs de Bergen, sont avisés que le _Viken _sera probablement de retour du 15 au 20 mai. Tu peux donc t'attendre à me voir à cette époque, c'est-à-dire, au plus, dans quelques semaines. «Chère Hulda, je compte te trouver encore plus jolie qu'à mon départ, et, comme ta mère, en bonne santé. En bonne santé aussi, ce hardi et brave camarade, mon cousin Joël, ton frère, qui ne demande pas mieux que de devenir le mien. «Au reçu de la présente, fais bien toutes mes amitiés à dame Hansen, que je vois d'ici, au fond de son fauteuil de bois, près du vieux poêle, dans la grande salle. Répète-lui que je l'aime deux fois, d'abord parce qu'elle est ta mère, et ensuite parce qu'elle est ma tante. «Surtout ne vous dérangez pas pour venir au-devant de moi à Bergen. Il serait possible que le _Viken _fût signalé plus tôt que je le marque. Quoi qu'il en soit, vingt-quatre heures après mon débarquement, chère Hulda, tu peux compter que je serai à Dal. Mais ne va pas être trop surprise si j'arrive en avance. «Nous avons été rudement secoués par les gros temps pendant cet hiver, le plus mauvais que nos marins aient jamais passé. Par bonheur, la morue du grand banc a donné avec abondance. Le _Viken _en rapporte près de cinq mille quintaux, livrables à Bergen, déjà vendus par les soins de Messieurs Help frères, Fils de l'Aîné. Enfin, ce qui doit intéresser la famille, c'est que nous avons réussi, et les profits seront bons pour moi qui, maintenant, suis à part entière. «D'ailleurs, si ce n'est pas la fortune que je rapporte au logis, j'ai comme une idée, ou plutôt j'ai comme un pressentiment qu'elle doit m'attendre au retour! Oui! la fortune... sans compter le bonheur! Comment?... Cela, c'est mon secret, chère Hulda, et tu me pardonneras d'avoir un secret pour toi. «C'est le seul! D'ailleurs, je te le dirai... Quand? Eh bien, dès que le moment sera venu -- avant notre mariage, s'il était reculé par quelque retard imprévu -- après, si je reviens à l'époque dite, et si, dans la semaine qui suivra mon retour à Dal, tu es devenue ma femme, comme je le désire tant! «Je t'embrasse, chère Hulda. Je te charge d'embrasser pour moi dame Hansen et mon cousin Joël. J'embrasse encore ton front, auquel la couronne rayonnante des mariées du Telemark mettra comme un nimbe de sainte. Une dernière fois, adieu, chère Hulda, adieu! «Ton fiancé, «Ole Kamp.» II Dal -- quelques maisons seulement, les unes le long d'une route qui n'est à vrai dire qu'un sentier, les autres éparses sur les croupes voisines. Elles tournent la face à l'étroite vallée du Vestfjorddal, le dos au cadre des collines du nord, au pied desquelles coule le Maan. L'ensemble de ces constructions formerait un des gaards très communs dans le pays, s'il était sous la direction d'un seul propriétaire de cultures ou d'un fermier à gages. Mais il a droit, si ce n'est au nom de bourg, du moins à celui de hameau. Une petite chapelle, édifiée en 1855, dont le chevet est percé de deux étroites fenêtres à vitraux, dresse non loin, à travers le fouillis des arbres, son clocher à quatre pans -- le tout en bois. Çà et là, au-dessus des rios qui courent à la rivière, sont jetés quelques ponceaux, charpentés en losange, dont l'entrecroisement est rempli de pierres moussues. Plus loin se font entendre les grincements d'une ou deux scieries rudimentaires, actionnées par les torrents, avec une roue pour manoeuvrer la scie, et une roue pour mouvoir la poutre ou le madrier. À courte distance, chapelle, scieries, maisons, cabanes, tout semble baigné dans une molle vapeur de verdure, sombre avec les sapins, glauque avec les bouleaux, que dessinent les arbres, isolés ou groupés, depuis les berges sinueuses du Maan jusqu'à la crête des hautes montagnes du Telemark. Tel est ce hameau de Dal, frais et riant, avec ses habitations pittoresques, extérieurement peintes, celles-ci de couleurs tendres -- vert naissant ou rose clair -- celles-là enluminées de couleurs violentes, jaune éclatant ou sang-de-boeuf. Leurs toits d'écorces de bouleau, emplâtrés d'un gazon verdoyant que l'on fauche à l'automne, sont coiffés de fleurs naturelles. Tout cela est délicieux et appartient au plus charmant pays du monde. Pour tout dire, Dal est dans le Telemark, le Telemark est en Norvège, et la Norvège, c'est la Suisse avec plusieurs milliers de fiords qui permettent à la mer de gronder au pied de ses montagnes. Le Telemark est compris dans cette portion renflée de l'énorme cornue que figure la Norvège entre Bergen et Christiania. Ce bailliage -- une dépendance de la préfecture de Batsberg -- a des montagnes et des glaciers comme la Suisse, mais ce n'est pas la Suisse. Il a des chutes grandioses comme le Nord-Amérique, mais ce n'est pas l'Amérique. Il a des paysages avec des maisons peintes et des processions d'habitants, vêtus de costumes d'un autre âge, comme certains bourgs de la Hollande, mais ce n'est pas la Hollande. Le Telemark, c'est mieux que tout cela, c'est le Telemark, contrée peut-être unique au monde par les beautés naturelles qu'elle renferme. L'auteur a eu le plaisir de le visiter. Il l'a parcouru en kariol avec des chevaux pris aux relais de poste -- quand il s'en trouvait. Il en a rapporté une impression de charme et de poésie, si vivace encore dans son souvenir, qu'il voudrait pouvoir en imprégner ce simple récit. À l'époque où se passe cette histoire -- en 1862 -- la Norvège n'était pas encore sillonnée par le chemin de fer qui permet actuellement d'aller de Stockholm à Drontheim par Christiania. Maintenant un immense lien de rails est tendu à travers ces deux pays scandinaves, peu enclins à vivre d'une vie commune. Mais, enfermé dans les wagons de ce chemin de fer, si le voyageur va plus vite qu'en kariol, il ne voit plus rien de l'originalité des routes d'autrefois. Il perd la traversée de la Suède méridionale par le curieux canal de Gotha, dont les steam-boats, s'élevant d'écluse en écluse, grimpent à trois cents pieds de hauteur. Enfin, il ne s'arrête ni aux chutes de Trolletann, ni à Drammen, ni à Kongsberg, ni devant toutes les merveilles du Telemark. À cette époque, le railway n'était qu'en projet. Quelque vingt ans devaient s'écouler encore avant qu'on pût traverser le royaume scandinave d'un littoral à l'autre -- en quarante heures -- et aller jusqu'au cap Nord, avec billets d'aller et retour pour le Spitzberg. Or, précisément, Dal était alors -- et qu'il le soit longtemps! -- ce point central qui attirait les touristes étrangers ou indigènes, ces derniers, pour la plupart, étudiants de Christiania. De là, ils peuvent se disperser sur toute la région du Telemark et du Hardanger, remonter la vallée du Vestfjorddal entre le lac Mjös et le lac Tinn, se rendre aux merveilleuses cataractes du Rjukan. Sans doute, il n'y a qu'une seule auberge dans ce hameau; mais c'est bien la plus attrayante, la plus confortable que l'on puisse désirer, la plus importante aussi, puisqu'elle met quatre chambres à la disposition des voyageurs. En un mot, c'est l'auberge de dame Hansen. Quelques bancs entourent la base de ses parois roses, isolées du sol par une solide fondation de granit. Les poutres et les planches de sapin de ses murs ont acquis avec le temps une dureté telle que l'acier d'une hache s'y émousserait. Entre ces poutres, à peine équarries, disposées horizontalement les unes sur les autres, un rejointoiement de mousses, mélangées de terre glaise, forme des bourrelets étanches qui empêchent même les plus violentes pluies d'hiver d'y pénétrer. Au-dessus des chambres, le plafond chevronné est peint de tons rouges et noirs, contrastant avec les couleurs plus douces et plus réjouissantes des lambris. En un coin de la grande salle, le poêle circulaire envoie son tuyau se perdre dans la cheminée du fourneau de la cuisine. Ici, la boîte à horloge promène sur un large cadran d'émail ses aiguilles ouvragées et pique, de seconde en seconde, un tic-tac sonore. Là s'arrondit le vieux secrétaire à moulures brunes, près d'un trépied massif, peint en fer. Sur une planchette se dresse le chandelier en terre cuite, qui devient candélabre à trois branches quand on le retourne. Les plus beaux meubles de la maison ornent cette salle; la table en racine de bouleau, à pieds renflés, le coffre-bahut, à fermoirs historiés, où sont rangées les belles toilettes des fêtes et dimanches, le grand fauteuil dur comme une stalle d'église, les chaises de bois peinturluré, le rouet rustique, agrémenté de tons verts qui tranchent vivement sur la jupe rouge des fileuses. Puis, deçà delà, le pot pour conserver le beurre, le rouleau qui sert à le comprimer, la boîte à tabac et la râpe en os sculpté. Enfin, au-dessus de la porte, ouverte sur la cuisine, un large dressoir étale ses rangées d'ustensiles de cuivre et d'étain, des plats et des assiettes, à émail vif, en faïence et en bois, la petite meule à aiguiser, à demi plongée dans son colimaçon verni, le coquetier antique et solennel qui pourrait servir de calice; et quelles parois amusantes, tendues en tapisseries de linge, représentant des sujets de la Bible, enluminées de toutes les couleurs de l'imagerie d'Épinal! Quant aux chambres des voyageurs, pour être plus simples, elles n'en sont pas moins confortables avec leurs quelques meubles d'une propreté engageante, leurs rideaux de fraîche verdure qui pendent de la crête du toit gazonné, leur large lit à draps blancs, en frais tissu d'»akloede», et leurs lambris qui portent des versets de l'Ancien Testament, écrits en jaune sur fond rouge. Il ne faut point oublier que les planchers de la grande salle, comme ceux des chambres du rez-de-chaussée et du premier étage, sont semés de petites branches de bouleau, de sapin, de genévrier, dont les feuilles emplissent la maison de leur vivifiante odeur. Pourrait-on imaginer une plus charmante posada en Italie, une plus alléchante fonda en Espagne? Non! Et le flot de touristes anglais n'en avait pas encore fait élever les prix, comme en Suisse -- du moins à cette époque. À Dal, ce n'est pas la livre sterling, le pound d'or, dont la bourse du voyageur est bientôt veuve, c'est le species d'argent qui vaut un peu plus de cinq francs, ce sont ses subdivisions, le mark d'une valeur d'un franc, et le skilling de cuivre, qu'il faut bien se garder de confondre avec le shilling britannique, car il n'équivaut qu'à un sou de France. Ce n'est pas non plus la prétentieuse bank-note dont le touriste vient faire usage et abus au Telemark. C'est le billet d'un species qui est blanc, celui de cinq qui est bleu, celui de dix qui est jaune, celui de cinquante qui est vert, celui de cent qui est rouge. Deux de plus, et l'on ferait toutes les couleurs de l'arc-en-ciel! Puis -- ce qui n'est point à dédaigner dans cette hospitalière maison -- la nourriture y est bonne, chose rare dans la plupart des auberges de la région. En effet, le Telemark ne justifie que trop son surnom de «Pays du lait caillé». Au fond de ces trous de Tiness, de Listhüs, de Tinoset, de bien d'autres, jamais de pain, ou si mauvais qu'il vaut mieux s'en passer. Rien qu'une galette d'avoine, le «flatbröd», sec, noirâtre, dur comme du carton, ou tout simplement un gâteau grossier, fait avec la substance intermédiaire de l'écorce de bouleau, mélangée de lichens ou de hachures de paille. Rarement des oeufs, à moins que les poules n'aient pondu huit jours avant. Mais, à profusion, de la bière inférieure, du lait caillé, doux ou sur, et quelquefois un peu de café, si épais qu'il ressemble plutôt à de la suie distillée qu'aux produits de Moka, de Bourbon ou de Rio Nunez. Chez dame Hansen, au contraire, la cave et l'office sont convenablement garnies. Que faut-il de plus aux touristes même exigeants? Saumon cuit, salé ou fumé, «hores», saumons des lacs qui n'ont jamais connu les eaux amères, poissons des cours d'eau du Telemark, volailles ni trop dures ni trop maigres, oeufs à toutes sauces, fines galettes de seigle et d'orge, fruits, et plus particulièrement des fraises, pain bis, mais d'excellente qualité, bière et vieilles bouteilles de ce vin de Saint-Julien qui propage jusqu'en ces contrées lointaines la renommée des crus de France. Aussi, réputation faite, dans tous les pays du nord de l'Europe, pour l'auberge de Dal. On peut le voir, d'ailleurs, en feuilletant le livre aux feuilles jaunâtres sur lesquelles les voyageurs signent volontiers de leur nom quelque compliment à l'adresse de dame Hansen. Pour la plupart, ce sont des Suédois, des Norvégiens, venus de tous les points de la Scandinavie. Cependant, les Anglais y sont en grand nombre, et l'un d'eux, pour avoir attendu une heure que le sommet du Gousta se dégageât de ses vapeurs matinales, a britanniquement écrit sur une des pages: _Patientia omnia vincit._ Il y a également quelques Français, dont l'un, qu'il vaut mieux ne pas nommer, s'est permis d'écrire: «Nous n'avons qu'à nous louer de la réception qu'on nous a «fait» dans cette auberge!» Peu importe la faute grammaticale, après tout! Si la phrase est plus reconnaissante que française, elle n'en rend pas moins hommage à dame Hansen et à sa fille, la charmante Hulda du Vestfjorddal. III Sans être trop versé dans la science ethnographique, on peut croire, avec plusieurs savants, qu'il existe une certaine parenté entre les hautes familles de l'aristocratie anglaise et les anciennes familles du royaume scandinave. On en trouve de nombreuses preuves dans ces noms d'ancêtres qui sont identiques entre les deux pays. Et pourtant, il n'y a pas d'aristocratie en Norvège. Mais, si la démocratie domine, cela ne l'empêche pas d'être aristocratique au plus haut point. Tous sont égaux en haut, au lieu de l'être en bas. Jusque dans les plus humbles cabanes se dresse encore l'arbre généalogique, qui n'a point dégénéré pour avoir repris racine en terre plébéienne. Là s'écartèlent les blasons des familles nobles des époques féodales, dont ces simples paysans descendent. Il en était ainsi des Hansen, de Dal, parents, à un degré très éloigné, sans doute, de ces pairs d'Angleterre, créés à la suite de l'invasion du Rollon de Normandie. Et s'ils n'en possédaient plus la situation ni la richesse, du moins en avaient-ils conservé la fierté originelle, ou, plutôt, la dignité, qui est à sa place dans toutes les conditions sociales. Peu importait, d'ailleurs! Quoiqu'il eût des ancêtres de haute naissance, Harald Hansen n'en était pas moins aubergiste à Dal. La maison lui venait de son père et de son grand-père, dont il rappelait volontiers la situation dans le pays. Après lui, sa femme avait continué d'y exercer cette profession de manière à mériter l'estime publique. Harald avait-il fait fortune à ce métier? On ne sait. Mais il avait pu élever son fils Joël et sa fille Hulda, sans que le début de la vie eût été trop dur à ses deux enfants. Et même, un fils d'une soeur de sa femme, Ole Kamp, que la mort de son père et de sa mère devait bientôt laisser à sa charge, avait été élevé par lui comme ses propres rejetons. Sans son oncle Harald, cet orphelin eût sans doute été un de ces pauvres petits êtres qui ne viennent au monde que pour le quitter aussitôt. Du reste, Ole Kamp montra pour ses parents adoptifs une reconnaissance toute filiale. Rien ne devait jamais rompre ce lien qui l'unissait à la famille Hansen. Son mariage avec Hulda allait le resserrer encore et le nouer pour la vie. Harald était mort, il y avait dix-huit mois environ. Sans compter l'auberge de Dal, il laissait à sa veuve un petit «soeter», situé dans la montagne. Le soeter n'est qu'une sorte de ferme isolée, d'un rapport généralement médiocre, quand il n'est pas nul. Or, les dernières saisons n'avaient point été bonnes. Toute culture avait souffert, même les pâturages. Il y avait eu de ces «nuits de fer», comme les appelle le paysan norvégien, nuits de bise et de glace, qui dessèchent tout germe jusqu'au plus profond de l'humus. De là, ruine pour les paysans du Telemark et du Hardanger. Cependant, si dame Hansen devait savoir à quoi s'en tenir sur sa situation, elle n'en avait jamais rien dit à personne, pas même à ses enfants. D'un caractère froid et taciturne, elle était peu communicative -- ce dont Hulda et Joël souffraient visiblement. Mais, avec ce respect pour le chef de famille, inné dans les pays du Nord, ils s'étaient tenus sur une réserve qui ne laissait pas de leur être très pénible. D'ailleurs, dame Hansen ne demandait pas volontiers aide ou conseil, étant absolument convaincue de la sûreté de son jugement -- très norvégienne sous ce rapport. Dame Hansen comptait alors cinquante ans. L'âge, s'il avait blanchi ses cheveux, n'avait point courbé sa haute taille, ni amoindri la vivacité de son regard d'un bleu intense, dont l'azur se retrouvait inaltéré dans les yeux de sa fille. Seul son teint avait pris la nuance jaunâtre d'un vieux papier de procédure, et quelques rides commençaient à sillonner son front. La «madame», comme on dit en pays scandinave, était invariablement vêtue d'une jupe noire à gros plis, en signe du deuil qu'elle ne quittait plus depuis la mort de Harald. Des entournures de son corsage brunâtre sortaient les manches d'une chemise en coton écru. Un fichu de couleur sombre se croisait sur sa poitrine que recouvrait le montant du tablier rattaché en arrière par de larges agrafes. Elle était toujours coiffée d'un épais bonnet de soie, sorte de béguin qui tend à disparaître des modes du jour. Assise droite, dans le fauteuil de bois, la grave hôtesse de Dal n'abandonnait son rouet que pour fumer une petite pipe en écorce de bouleau, dont les vapeurs l'entouraient d'un léger nuage. En vérité, peut-être la maison eût-elle semblé bien triste sans la présence des deux enfants! Un brave garçon, Joël Hansen! Vingt-cinq ans, bien découplé, de haute taille, comme les montagnards norvégiens, l'air fier, sans forfanterie, l'allure hardie, sans témérité. C'était un blond presque châtain, avec des yeux bleus presque noirs. Son costume faisait valoir ses puissantes épaules qui ne pliaient pas aisément, sa large poitrine dans laquelle fonctionnaient à l'aise les poumons du guide des montagnes, ses bras vigoureux, ses jambes faites aux plus pénibles ascensions des hauts fields du Telemark. En tenue habituelle, on eût dit un cavalier. Sa jaquette bleuâtre, avec épaulettes, serrée à la taille, se croisait sur la poitrine par deux longues pattes verticales et s'agrémentait dans le dos de dessins en couleurs, semblable à certaines vestes celtiques de la Bretagne. Son col de chemise s'évasait en entonnoir. Sa culotte jaune se rattachait au-dessous du genou par une jarretière à boucle. Sur sa tête s'inclinait un chapeau brun à larges bords avec ganse noire et lisières rouges. À ses jambes s'adaptaient des guêtres de bure ou des bottes à fortes semelles, plates de talons, dont le cou-de-pied se dessinait imparfaitement sous le chiffonnement du cuir, comme aux bottes de mer. De son vrai métier, Joël était guide dans le bailliage du Telemark et jusqu'au fond des montagnes du Hardanger. Toujours prêt à partir, toujours infatigable, il méritait d'être comparé à ce héros norvégien, Rollon le Marcheur, célèbre dans les légendes du pays. Entre-temps, il accompagnait les chasseurs anglais, qui viennent volontiers tirer le «riper», ce ptarmigan plus gros que celui des Hébrides, et le «jerper», cette perdrix plus délicate que la grouse d'Écosse. L'hiver arrivé, c'était la chasse aux loups qui le réclamait, lorsque ces carnassiers, poussés par la faim, s'aventurent pendant la mauvaise saison à la surface des lacs glacés. Puis, l'été, c'était la chasse à l'ours, quand cet animal, suivi de ses petits, vient chercher sa nourriture d'herbe fraîche et qu'il faut le poursuivre à travers les plateaux d'une altitude de mille à douze cents pieds. Plus d'une fois, Joël ne dut la vie qu'à sa force prodigieuse, qui le rendait capable de résister aux étreintes de ces formidables bêtes, et à son imperturbable sang-froid, qui lui permettait de s'en dégager. Enfin, lorsqu'il n'y avait ni touriste à guider dans la vallée du Vestfjorddal, ni chasseur à conduire sur les fields, Joël s'occupait du petit soeter, situé à quelques milles dans la montagne. Là, un jeune berger, aux gages de dame Hansen, était employé à la garde d'une demi-douzaine de vaches et d'une trentaine de moutons -- le soeter ne comprenant que des pâturages sans aucune sorte de culture. De sa nature, Joël était obligeant et serviable. Connu dans tous les gaards du Telemark, c'est dire qu'il était aimé dans tous. Quant aux trois êtres pour lesquels il éprouvait une affection sans bornes, c'étaient, avec sa mère, son cousin Ole et sa soeur Hulda. Lorsque Ole Kamp avait quitté Dal pour s'embarquer une dernière fois, combien Joël regretta de ne pouvoir doter Hulda pour lui garder son fiancé! En vérité, s'il eût été habitué à la mer, il n'aurait pas hésité à partir à la place de son cousin. Mais il fallait quelque argent pour les débuts du nouveau ménage. Or, dame Hansen n'ayant pris aucun engagement, Joël avait compris qu'elle ne pouvait rien distraire du bien de famille. Ole avait donc dû s'en aller au loin, de l'autre côté de l'Atlantique. Joël l'avait conduit jusqu'aux dernières limites de leur vallée, sur la route de Bergen. Là, après l'avoir longtemps serré dans ses bras, il lui avait souhaité bon voyage et heureux retour. Puis, il était revenu consoler sa soeur qu'il aimait d'un amour à la fois fraternel et paternel. Hulda, à cette époque, avait dix-huit ans. Ce n'était pas la «piga», ainsi qu'on appelle la servante dans les auberges norvégiennes, mais plutôt la «fraken», la miss des Anglais, «la mademoiselle», comme sa mère était «la madame» de la maison. Quel charmant visage, encadré de cheveux blonds, un peu dorés, sous un léger bonnet de linge, dégagé en arrière pour laisser tomber de longues nattes! Quelle jolie taille sous ce corsage d'étoffe rouge à lisérés verts, bien ajusté au buste, entrouvert sur le plastron, orné de broderies en couleurs, surmonté de la chemisette blanche dont les manches venaient se serrer aux poignets par un bracelet de rubans! Quelle gracieuse tournure sous le ceinturon rouge à fermoirs d'argent filigrané, qui retenait la jupe verdâtre, doublée du tablier à losanges multicolores, et sous lequel apparaissait le bas blanc, engagé dans cette fine chaussure du Telemark, effilée à sa pointe. Oui! la fiancée de Ole était charmante avec cette physionomie un peu mélancolique des filles du Nord, mais souriante aussi. En la voyant, on songeait volontiers à cette Hulda la Blonde, dont elle portait le nom, et que la mythologie scandinave laisse errer, comme la fée heureuse, autour du foyer domestique. Sa réserve de fille modeste et sage ne lui ôtait rien de la grâce avec laquelle elle accueillait les hôtes d'un jour qui s'arrêtaient à l'auberge de Dal. On le savait dans le monde des touristes. N'était-ce pas déjà une attraction de pouvoir échanger avec Hulda le «shake-hand», cette cordiale poignée de main qui se donne à tous et à toutes? Et, après lui avoir dit: -- Merci pour ce repas, _Tack for mad!_ Quoi de plus agréable que de lui entendre répondre de sa voix fraîche et sonore: -- Puisse-t-il vous faire du bien, _Wed bekomme!_ IV Ole Kamp était parti depuis un an. Il l'avait dit dans sa lettre - - une rude campagne, cette campagne d'hiver sur les parages de New Found Land! On y gagne bien son argent, quand on en gagne. Il y a là-bas des coups de vent d'équinoxe qui surprennent les bâtiments, au large des îles, et détruisent en quelques heures toute une flottille de pêche. Mais le poisson pullule sur ce haut fond de Terre-Neuve, et les équipages, lorsqu'ils sont favorisés, trouvent une large compensation aux fatigues comme aux dangers de ce trou à tempêtes. Du reste, les Norvégiens sont de bons marins. Ils ne boudent point à la besogne. Au milieu des fiords du littoral, depuis Christiansand jusqu'au cap Nord, entre les récifs du Finmark, à travers les passes des Loffoden, les occasions ne leur manquent pas de se familiariser avec les fureurs de l'Océan. Lorsqu'ils traversent l'Atlantique Nord pour aller de conserve aux lointaines pêcheries de Terre-Neuve, ils ont déjà fait preuve de courage. Pendant leur enfance, ce qu'ils ont reçu de coups de queue d'ouragan, sur la côte européenne, les a mis à même d'affronter les coups de tête des mêmes tempêtes sur le New Found Land. Ils attrapent la bourrasque à son début, voilà toute la différence. Les Norvégiens ont de qui tenir, d'ailleurs. Leurs ancêtres étaient d'intrépides gens de mer, à l'époque où les Hansen avaient accaparé le commerce de l'Europe septentrionale. Peut-être furent-ils un peu pirates dans les anciens temps; mais la piraterie c'était alors la façon de procéder. Sans doute, le commerce s'est bien moralisé depuis, bien qu'il soit permis de penser qu'il reste encore quelque chose à faire. Quoi qu'il en soit, les Norvégiens étaient d'audacieux navigateurs, ils le sont aujourd'hui, ils le seront toujours. Ole Kamp n'était pas homme à démentir les promesses de son origine. Son apprentissage, son initiation à ces durs travaux, c'est à un vieux maître au cabotage de Bergen qu'il les devait. Toute son enfance s'était passée dans ce port, l'un des plus fréquentés du royaume scandinave. Avant de prendre la grande mer, il avait été un audacieux gamin des fiords, un dénicheur d'oiseaux aquatiques, un pêcheur de ces innombrables poissons qui servent à fabriquer le stock-fish. Puis, devenu mousse, il a commencé à naviguer sur la Baltique, au large de la mer du Nord, et même jusqu'aux parages de l'Océan polaire. Il fit ainsi plusieurs voyages à bord des grands navires de pêche, et obtint le grade de maître, quand il eut plus de vingt et un ans. Il en avait maintenant vingt-trois. Entre ses campagnes, il ne manquait jamais de venir revoir la famille qu'il aimait, la seule qui lui restât au monde. Et alors, quand il se trouvait à Dal, quel compagnon digne de Joël! Il le suivait dans ses courses, à travers les montagnes, jusque sur les plus hauts plateaux du Telemark. Les fields après les fiords, ça lui allait à ce jeune marin, et il ne restait jamais en arrière, à moins que ce ne fût pour tenir compagnie à sa cousine Hulda. Une étroite amitié s'établit peu à peu entre Ole et Joël. Ce fut par une conséquence tout indiquée que ce sentiment prit une autre forme à l'égard de la jeune fille. Et comment Joël ne l'eût-il pas encouragé? Où sa soeur aurait-elle trouvé dans toute la province un meilleur garçon, une nature plus sympathique, un caractère plus dévoué, un coeur plus chaud? Ole pour mari, le bonheur de Hulda était assuré. Ce fut donc avec l'agrément de sa mère et de son frère que la jeune fille se laissa aller sur la pente naturelle de ses sentiments. De ce que ces gens du Nord sont peu démonstratifs, il ne faudrait pas les taxer d'insensibilité. Non! C'est leur manière, à eux, et peut-être en vaut-elle bien une autre! Enfin, un jour, tous quatre étant dans la grande salle, Ole dit, sans autre entrée en matière: -- Il me vient une idée, Hulda! -- Laquelle? répondit la jeune fille. -- Il me semble que nous devrions nous marier! -- Je le crois aussi. -- Cela serait convenable, ajouta dame Hansen, comme si c'eût été une affaire discutée depuis longtemps déjà. -- En effet, et de cette façon, Ole, répliqua Joël, je deviendrais tout naturellement ton beau-frère. -- Oui, dit Ole, mais il est probable, mon Joël, que je ne t'en aimerai que davantage... -- Si c'est possible! -- Tu le verras bien! -- Ma foi, je ne demande pas mieux! répondit Joël, qui vint serrer la main de Ole. -- Ainsi, c'est entendu, Hulda? demanda dame Hansen. -- Oui, ma mère, répondit la jeune fille. -- Tu le penses bien, Hulda, reprit Ole. Il y a beau temps que je t'aime sans le dire! -- Moi aussi, Ole! -- Comment cela m'est venu, je ne le sais guère. -- Ni moi. -- Sans doute, Hulda, c'est en te voyant chaque jour plus belle, et bonne de plus en plus... -- Tu vas un peu loin, mon cher Ole! -- Mais non, et je peux bien te dire cela, sans te faire rougir, puisque c'est vrai! Est-ce que vous ne vous étiez pas aperçue, dame Hansen, que j'aimais Hulda? -- Un peu. -- Et toi, Joël? -- Moi?... beaucoup! -- Franchement, répondit Ole en souriant, vous auriez bien dû me prévenir! -- Mais tes voyages, Ole, demanda dame Hansen, est-ce qu'ils ne te paraîtront pas trop pénibles, une fois que tu seras marié? -- Si pénibles, répondit Ole, que je ne voyagerai plus, quand le mariage sera fait! -- Tu ne voyageras plus?... -- Non, Hulda. Est-ce qu'il me serait possible de te quitter pendant de longs mois? -- Ainsi, tu vas pour la dernière fois aller en mer? -- Oui, mais, avec un peu de chance, ce voyage me permettra de rapporter quelques économies, puisque MM. Help frères m'ont formellement promis de me donner part entière... -- Ce sont de braves gens! dit Joël. -- Tout ce qu'il y a de meilleur, répondit Ole, et bien connus, bien appréciés de tous les marins de Bergen! -- Mon cher Ole, dit alors Hulda, quand tu ne navigueras plus, qu'est-ce que tu feras? -- Eh bien, je deviendrai le compagnon de Joël. J'ai de bonnes jambes, et si elles ne suffisent pas, je m'en fabriquerai en m'entraînant peu à peu. D'ailleurs, j'ai pensé à une affaire qui ne serait peut-être pas mauvaise. Pourquoi n'établirions-nous pas un service de messageries entre Drammen, Kongsberg et les gaards du Telemark? Les communications ne sont ni faciles ni régulières, et il y aurait peut-être quelque argent à gagner. Enfin, j'ai des idées, sans compter... -- Quoi donc? -- Rien! Nous verrons cela à mon retour. Mais je vous préviens que je suis bien décidé à tout faire pour que Hulda soit la femme la plus enviée du pays. Oui! J'y suis bien décidé. -- Si tu savais, Ole, comme ce sera facile! répondit Hulda en lui tendant la main. N'est-ce pas à moitié fait déjà, et existe-t-il une aussi heureuse maison que notre maison de Dal? Dame Hansen avait un instant détourné la tête. -- Ainsi, reprit Ole en insistant d'un ton joyeux, l'affaire est convenue? -- Oui, répondit Joël. -- Et il n'y aura plus à en reparler? -- Jamais. -- Tu n'auras pas de regret, Hulda? -- Aucun, mon cher Ole. -- Quant à fixer la date du mariage, je pense qu'il vaut mieux attendre ton retour, ajouta Joël. -- Soit, mais j'aurai bien du malheur, si avant un an je ne suis pas revenu pour conduire Hulda à l'église de Moel, où notre ami, le pasteur Andresen ne refusera pas de dire pour nous ses plus belles prières! Et voilà comment avait été décidé le mariage de Hulda Hansen et de Ole Kamp. Huit jours après, le jeune marin devait rejoindre son bord à Bergen. Mais, avant de se quitter, les deux futurs avaient été fiancés, suivant la touchante coutume des pays scandinaves. Dans cette simple et honnête Norvège, l'habitude, le plus généralement, est de se fiancer avant de s'épouser. Quelquefois, même, le mariage n'est célébré que deux ou trois ans après. Cela ne rappelle-t-il pas ce qui se passait entre chrétiens aux premiers jours de l'Église? Mais il ne faudrait pas croire que les fiançailles ne soient qu'un simple échange de paroles, dont la valeur ne repose que sur la bonne foi des contractants. Non! L'engagement est plus sérieux, et si cet acte n'est pas reconnu par la loi, du moins l'est-il par l'usage, cette loi naturelle. Il s'agissait donc, dans le cas de Hulda et de Ole Kamp, d'organiser une cérémonie à laquelle présiderait le pasteur Andresen. Il n'y a pas de ministre du culte à Dal, ni dans la plupart des gaards environnants. En Norvège, d'ailleurs, on trouve certaines localités qui s'appellent «villes de dimanche», où s'élève le presbytère, le «proestegjelb». C'est là que se rassemblent, pour l'office, les principales familles de la paroisse. Elles y ont même un pied-à-terre dans lequel elles viennent s'établir pendant vingt-quatre heures, le temps d'accomplir leurs devoirs religieux. De là, on s'en retourne comme d'un pèlerinage. Dal, il est vrai, possède une chapelle. Toutefois le pasteur ne s'y rend que sur demande et pour des cérémonies qui ne sont point d'ordre public, mais privé. Après tout, Moel n'est pas loin. Rien qu'un demi-mille -- soit à peu près dix kilomètres de France, depuis Dal jusqu'à l'extrémité du lac Tinn. Quant au pasteur Andresen, c'est un homme obligeant et un bon marcheur. Le pasteur Andresen fut donc prié de venir aux fiançailles, en cette double qualité de ministre et d'ami de la famille Hansen. Elle le connaissait et il la connaissait de longue date. Il avait vu grandir Hulda et Joël. Il les aimait comme il aimait ce «jeune loup marin» de Ole Kamp. Rien ne pouvait lui faire plus de plaisir qu'un tel mariage. Il y avait là de quoi mettre en fête toute la vallée du Vestfjorddal. Il s'ensuit que le pasteur Andresen prit son petit collet, son rabat de crêpe, son livre d'office, et partit un beau matin, par un temps assez pluvieux d'ailleurs. Il arriva en compagnie de Joël, qui était allé à sa rencontre à mi-route. On laisse à penser s'il fut bien reçu dans l'auberge de dame Hansen, et s'il eut la belle chambre du rez-de-chaussée, avec des branches de genévrier toutes fraîches, qui la parfumaient comme une chapelle. Le lendemain, à la première heure, s'ouvrit la petite église de Dal. Là, devant le pasteur et sur son livre d'office, en présence de quelques amis et des voisins de l'auberge, Ole jura d'épouser Hulda, et Hulda jura d'épouser Ole, au retour du dernier voyage que le jeune marin allait entreprendre. Un an d'attente, c'est long, mais cela passe tout de même, quand on est sûr l'un de l'autre. Maintenant, Ole ne pourrait plus, sans un motif grave, répudier celle dont il avait fait sa fiancée. Hulda ne pourrait pas trahir la foi qu'elle avait jurée à Ole. Et si Ole Kamp ne fût pas parti quelques jours après les fiançailles, il aurait pu profiter des droits qu'elles lui donnaient sans conteste: rendre visite à la jeune fille quand il lui conviendrait, lui écrire lorsqu'il lui plairait de le faire, l'accompagner à la promenade, bras dessus, bras dessous, même en l'absence de la famille, obtenir la préférence sur tous autres pour danser avec elle dans les fêtes et cérémonies quelconques. Mais Ole Kamp avait dû regagner Bergen. Huit jours après, le _Viken _était parti pour les pêcheries de Terre-Neuve. Maintenant, Hulda n'avait plus qu'à attendre les lettres que son fiancé avait promis de lui adresser par tous les courriers d'Europe. Elles ne manquèrent pas, ces lettres, toujours si impatiemment attendues. Elles apportèrent un peu de bonheur à la maison attristée depuis le départ. Le voyage s'accomplissait dans des conditions favorables. La pêche était fructueuse, les profits seraient grands. Et puis, à la fin de chaque lettre, Ole parlait toujours d'un certain secret et de la fortune qu'il devait lui assurer. Voilà un secret que Hulda aurait bien voulu connaître, et aussi dame Hansen pour des raisons qu'il eût été difficile de soupçonner. C'est que dame Hansen était de plus en plus sombre, inquiète, renfermée. Et une circonstance, dont elle ne parla point à ses enfants, vint encore accroître ses soucis. Trois jours après l'arrivée de la dernière lettre de Ole, le 19 avril, dame Hansen revenait seule de la scierie où elle était allée commander un sac de copeaux au contremaître Lengling, et se dirigeait vers la maison. Un peu avant d'arriver devant la porte, elle fut accostée par un homme qui n'était pas du pays. -- Vous êtes bien dame Hansen? demanda cet homme. -- Oui, répondit-elle, mais je ne vous connais pas. -- Oh! peu importe! reprit l'homme. Je suis arrivé ce matin de Drammen et j'y retourne. -- De Drammen? dit vivement dame Hansen. -- Est-ce que vous ne connaissez pas un certain monsieur Sandgoïst, qui y demeure?... -- Monsieur Sandgoïst! répéta dame Hansen, dont la figure pâlit à ce nom. Oui... je le connais! -- Eh bien, quand monsieur Sandgoïst a su que je venais à Dal, il m'a prié de vous donner le bonjour de sa part. -- Et... rien de plus?... -- Rien, si ce n'est de vous dire qu'il viendrait probablement vous voir le mois prochain! -- Bonne santé et bonsoir, dame Hansen! V Hulda, en effet, était très frappée de cette persistance de Ole à toujours lui parler dans ses lettres de cette fortune qu'il comptait trouver à son retour. Sur quoi le brave garçon fondait-il cette espérance? Hulda ne pouvait le deviner, et il lui tardait de le savoir. Qu'on excuse cette impatience si naturelle. Était-ce donc une vaine curiosité de sa part? Point. Ce secret la regardait bien un peu. Non qu'elle fût ambitieuse, l'honnête et simple fille, ni que ses visées d'avenir se fussent jamais haussées à ce qu'on appelle la richesse. L'affection de Ole lui suffisait, elle devait lui suffire toujours. Si la fortune venait, on l'accueillerait sans grande joie. Si elle ne venait pas, on s'en passerait sans grand déplaisir. C'est précisément ce que se disaient Hulda et Joël, le lendemain du jour où la dernière lettre de Ole était arrivée à Dal. Là-dessus ils pensaient de la même façon -- comme sur tout le reste, d'ailleurs. Et alors Joël d'ajouter: -- Non! Cela n'est pas possible, petite soeur! Il faut que tu me caches quelque chose! -- Moi!... te cacher?... -- Oui! Que Ole soit parti sans te dire au moins un peu de son secret... ce n'est pas croyable! -- T'en a-t-il dit un mot, Joël? répondit Hulda. -- Non, soeur. Mais moi, je ne suis pas toi. -- Si, tu es moi, frère. -- Je ne suis pas le fiancé de Ole. -- Presque, dit la jeune fille, et, si quelque malheur l'atteignait, s'il ne revenait pas de ce voyage, tu serais frappé comme moi, et tes larmes couleraient comme les miennes! -- Ah! petite soeur, répondit Joël, je te défends bien d'avoir de ces idées! Ole ne pas revenir de ce dernier voyage qu'il fait aux grandes pêches! Est-ce que tu parles sérieusement, Hulda? -- Non, sans doute, Joël. Et pourtant, je ne sais... Je ne peux me défendre de certains pressentiments... de vilains rêves!... -- Des rêves, chère Hulda, ne sont que des rêves! -- Sans doute, mais d'où viennent-ils? -- De nous-mêmes et non d'en haut. Tu crains, et ce sont tes craintes qui hantent ton sommeil. D'ailleurs, il en est presque toujours ainsi, quand on a vivement désiré une chose et que le moment approche où les désirs vont se réaliser. -- Je le sais, Joël. -- Vraiment, je te croyais plus ferme, petite soeur! Oui! plus énergique! Comment, tu viens de recevoir une lettre dans laquelle Ole te dit que le _Viken _sera de retour avant un mois, et tu te mets de pareils soucis dans la tête!... -- Non... dans le coeur, mon Joël! -- Et, au fait, reprit Joël, nous sommes déjà au 19 avril. Ole doit revenir du 15 au 20 mai. Il n'est donc pas trop tôt de commencer les préparatifs du mariage. -- Y penses-tu, Joël? -- Si j'y pense, Hulda! Je pense même que nous avons peut-être déjà trop tardé! Songes-y donc! Un mariage qui va mettre en joie non seulement Dal, mais les gaards voisins. J'entends que cela soit très beau, et je vais m'occuper d'arranger les choses! C'est que ce n'est pas une petite affaire, une cérémonie de ce genre dans les campagnes de la Norvège en général et du Telemark en particulier. Non! cela ne va pas sans quelque bruit. Il s'ensuit donc que, le jour même, Joël eut à ce sujet un entretien avec sa mère. C'était peu d'instants après que dame Hansen avait été si vivement impressionnée par la rencontre de cet homme qui venait de lui annoncer la prochaine visite de M. Sandgoïst, de Drammen. Elle était allée s'asseoir dans le fauteuil de la grande salle, et, là, tout absorbée, faisait machinalement tourner son rouet. Joëlle vit bien, sa mère était encore plus tourmentée que d'habitude; mais comme elle répondait invariablement «qu'elle n'avait rien», lorsqu'on l'interrogeait à cet égard, son fils ne voulut lui parler que du mariage de Hulda. -- Ma mère, dit-il, vous le savez, nous avons appris par la dernière lettre de Ole qu'il sera vraisemblablement de retour au Telemark dans quelques semaines. -- C'est à souhaiter, répondit dame Hansen, et puisse-t-il n'éprouver aucun retard! -- Voyez-vous quelque inconvénient à ce que nous fixions au 25 mai la date du mariage? -- Aucun, si Hulda y consent. -- Son consentement est tout donné déjà. Et maintenant, je vous demanderai, ma mère, si votre intention n'est pas de faire bien les choses à cette occasion. -- Qu'entends-tu par «faire bien les choses»? répondit dame Hansen, sans lever les yeux de son rouet. -- J'entends, avec votre agrément, cela va de soi, ma mère, que la cérémonie se rapporte avec notre situation dans le bailliage. Nous devons y convier nos connaissances, et, si la maison ne peut suffire à nos hôtes, il n'est pas un voisin qui ne s'empressera de les héberger. -- Quels seraient ces hôtes, Joël? -- Mais je pense qu'il faudra inviter tous nos amis de Moel, de Tiness, de Bamble, et je m'en charge. J'imagine aussi que la présence de MM. Help frères, les armateurs de Bergen, ne pourra que faire honneur à la famille, et, avec votre agrément, je le répète, je leur offrirai de venir passer une journée à Dal. Ce sont de braves gens qui aiment beaucoup Ole, et je suis sûr qu'ils accepteront. -- Est-il donc si nécessaire, répondit dame Hansen, de traiter ce mariage avec tant d'importance? -- Je le pense, ma mère, et cela me paraît bon, ne fût-ce que dans l'intérêt de l'auberge de Dal, qui ne s'est pas dépréciée, que je sache, depuis la mort de notre père? -- Non... Joël... non! -- N'est-ce pas notre devoir de la maintenir au moins dans l'état où il l'a laissée? Donc, il me paraît utile de donner quelque retentissement au mariage de ma soeur. -- Soit, Joël. -- D'autre part, n'est-il pas temps que Hulda commence ses préparatifs, afin qu'aucun retard ne puisse venir d'elle? Que répondez-vous, ma mère, à ma proposition? -- Que Hulda et toi, vous fassiez ce qu'il faut!... répondit dame Hansen. Peut-être trouvera-t-on que Joël se pressait un peu, qu'il eût été plus raisonnable d'attendre le retour de Ole, pour fixer la date du mariage et surtout en commencer les préparatifs. Mais, comme il le disait, ce qui serait fait ne serait plus à faire. Et puis, cela distrairait Hulda de s'occuper des mille détails que comporte une cérémonie de ce genre. Il importait de ne pas laisser à ses pressentiments, que rien ne justifiait d'ailleurs, le temps de prendre le dessus. Et d'abord il fallait songer à la fille d'honneur. Mais qu'on ne s'inquiète pas! Le choix était déjà fait. C'était une aimable demoiselle de Bamble, l'intime amie de Hulda. Son père, le fermier Helmboë, dirigeait un des gaards les plus importants de la province. Ce brave homme n'était pas sans une certaine fortune. Depuis longtemps déjà, il avait apprécié le caractère généreux de Joël, et, il faut le dire, sa fille Siegfrid ne l'appréciait pas moins à sa manière. Il était donc probable que, dans un temps prochain, après que Siegfrid aurait servi de fille d'honneur à Hulda, Hulda lui en servirait à son tour. Cela se fait en Norvège. Le plus souvent, même, ces agréables fonctions sont réservées aux femmes mariées. C'était donc un peu par dérogation, au profit de Joël, que Siegfrid Helmboë devait assister en cette qualité Hulda Hansen. Grosse question, pour la fiancée comme pour la fille d'honneur, cette toilette qu'elles mettront le jour de la cérémonie. Siegfrid, jolie blonde de dix-huit ans, avait la ferme intention d'y paraître tout à son avantage. Prévenue par un petit mot de son amie Hulda -- Joël avait tenu à le lui remettre en main propre -- elle s'occupa, sans perdre un instant, de ce travail qui n'est pas sans donner quelque souci. Il s'agissait, en effet, d'un certain corsage dont la broderie, à dessins réguliers, devait être combinée de manière à renfermer la taille de Siegfrid comme dans un émail cloisonné. Puis, on parlait aussi d'une jupe recouvrant une série de jupons, dont le nombre serait en rapport avec la fortune de Siegfrid, mais sans rien lui faire perdre des grâces de sa personne. Quant aux bijoux, quelle affaire que de choisir la plaque centrale du collier à filigrane d'argent mêlé de perles, les broches du corsage en argent doré ou en cuivre, les pendeloques en forme de coeur avec disques mobiles, les doubles boutons qui servent à agrafer le col de la chemise, la ceinture de laine ou de soie rouge, d'où partent quatre rangées de chaînettes, les bagues avec petits glands qui s'entrechoquent harmonieusement, les boucles d'oreilles et les bracelets en argent ajouré, enfin toute cette joaillerie campagnarde, dans laquelle, à vrai dire, l'or n'est qu'en mince feuille, l'argent en étamage, l'orfèvrerie en estampage, dont les perles sont du verre soufflé et les diamants du cristal! Mais encore convenait-il que l'oeil fût satisfait de l'ensemble. Et, s'il le fallait, Siegfrid n'hésiterait pas à aller visiter les riches magasins de M. Benett, de Christiania, pour y faire ses emplettes. Son père ne s'y opposerait point. Loin de là! L'excellent homme laissait volontiers faire sa fille. Siegfrid, d'ailleurs, était assez raisonnable pour ne pas mettre à sec la bourse paternelle. Enfin, ce qui importait par-dessus tout, c'était que, ce jour-là, Joël la trouvât tout à son avantage. Quant à Hulda, c'était non moins grave. Mais les modes sont impitoyables et donnent bien du mal aux fiancées dans le choix de leur toilette de mariage. Hulda allait enfin abandonner les longues nattes enrubannées qui s'échappaient de son bonnet de jeune fille, et la haute ceinture à fermoir, retenant son tablier sur sa jupe écarlate. Elle ne porterait plus les fichus de fiançailles que Ole lui avait donnés en partant, ni le cordon auquel pendent ces petits sacs en cuir brodé où sont renfermés la cuiller d'argent à manche court, le couteau, la fourchette, l'étui à aiguilles -- autant d'objets dont une femme doit faire un constant emploi dans le ménage. Non! Au jour prochain des noces, la chevelure de Hulda flotterait librement sur ses épaules, et elle était si abondante qu'il ne serait pas nécessaire d'y mêler ces postiches de lin dont abusent les jeunes Norvégiennes moins favorisées de la nature. En somme, pour son vêtement comme pour ses bijoux, Hulda n'aurait qu'à puiser dans le coffre de sa mère. En effet, ces éléments de toilette se transmettent de mariage en mariage à toutes les générations de la même famille. Ainsi voit-on réapparaître le pourpoint brodé d'or, la ceinture de velours, la jupe de soie unie ou bariolée, les bas de wadmel, la chaîne d'or du cou et la couronne -- cette fameuse couronne scandinave, conservée dans le mieux fermé des bahuts, magnifique cartonnage doré qui se relève en bosses, tout constellé d'étoiles ou tout enguirlandé de feuillage, enfin, l'équivalent de la couronne de fleurs d'oranger en d'autres pays de l'Europe. Ce qui est certain, c'est que ce nimbe rayonnant avec ses filigranes délicats, ses pendeloques sonores, ses verroteries de couleur, devait encadrer d'une façon charmante le joli visage de Hulda. La «fiancée couronnée», comme on dit, ferait honneur à son époux. Lui, serait digne d'elle dans son flambant costume de mariage -- jaquette courte à boutons d'argent très rapprochés, chemise empesée à corolle droite, gilet à liséré soutaché de soie, culotte étroite, rattachée au genou avec des bouquets de floches laineuses, feutre mou, bottes jaunâtres, et, à la ceinture, dans sa gaine de cuir, le couteau scandinave, le «dolknif», dont est toujours muni le vrai Norvégien. Ainsi donc, de part et d'autre, il y aurait de quoi s'occuper sérieusement. Ce ne serait pas trop de quelques semaines, si l'on voulait que tout fût fini avant l'arrivée de Ole Kamp. Après tout, si Ole était de retour un peu plus tôt qu'il ne l'avait dit, et si Hulda n'était pas prête, Hulda ne s'en plaindrait pas, Ole non plus. C'est à ces diverses occupations que se passèrent les dernières semaines d'avril et les premières de mai. De son côté, Joël était allé faire lui-même ses invitations, profitant de ce que son métier de guide lui laissait alors quelques loisirs. On remarqua même qu'il devait avoir nombre d'amis à Bamble, car il y alla souvent. S'il ne s'était pas rendu à Bergen, afin d'inviter MM. Help frères, du moins leur avait-il écrit. Et, comme il le pensait, ces honnêtes armateurs, avaient accepté, non sans empressement, l'invitation d'assister au mariage de Ole Kamp, le jeune maître du _Viken._ Cependant, le 15 mai était arrivé. D'un jour à l'autre, on pouvait donc s'attendre à voir Ole descendre de sa kariol, ouvrir la porte, s'écrier de sa voix joyeuse: -- C'est moi!... Me voilà! Il ne fallait plus qu'un peu de patience. D'ailleurs, tout était prêt. Siegfrid, de son côté, n'avait besoin que d'un signe pour apparaître dans tous ses atours. Le 16, le 17, rien encore, et pas de nouvelle lettre que les courriers eussent apportée de Terre-Neuve. -- Il ne faut pas s'en étonner, petite soeur, répétait souvent Joël. Un navire à voiles peut avoir des retards. La traversée est longue de Saint-Pierre-Miquelon à Bergen. Ah! que n'est-ce un bateau à vapeur, ce _Viken, _et que n'en suis-je la machine! Comme je le pousserais contre vents et marée, quand je devrais éclater en arrivant au port! Il disait tout cela parce qu'il voyait bien l'inquiétude de Hulda grandir de jour en jour. Précisément, il y avait alors grand mauvais temps au Telemark. De rudes vents balayaient les hauts fields, et ces vents, qui soufflaient de l'ouest, venaient d'Amérique. -- Ils devraient pourtant favoriser la marche du _Viken! _répétait souvent la jeune fille. -- Sans doute, répondait Joël, mais s'ils sont trop forts, ils peuvent le gêner aussi et l'obliger à tenir tête à l'ouragan. On ne fait pas ce qu'on veut sur mer! -- Ainsi, tu n'es pas inquiet, Joël? -- Non, Hulda, non! Cela est très fâcheux, mais rien de plus naturel que ces retards! Non! Je ne suis pas inquiet, et il n'y a vraiment pas lieu de l'être! Le 19, il arriva à l'auberge un voyageur qui eut besoin d'un guide. Il s'agissait de le conduire jusque sur la limite du Hardanger en passant par les montagnes. Bien que très contrarié de laisser Hulda à elle-même, son frère ne pouvait refuser ses services. Ce serait une absence de quarante-huit heures au plus, et Joël comptait bien trouver Ole à son retour. La vérité est que le brave garçon commençait à être très tourmenté. Il partit donc dans la matinée, le coeur gros, il faut bien le dire. Le lendemain, précisément, vers une heure après midi, on frappait à la porte de l'auberge. -- Serait-ce Ole! s'écria Hulda. Elle alla ouvrir. Sur le seuil se tenait un homme en manteau de voyage, juché sur le siège de sa kariol, et dont le visage lui était inconnu. VI -- C'est ici l'auberge de dame Hansen? -- Oui, monsieur, répondit Hulda. -- Dame Hansen est-elle là? -- Non, mais elle va rentrer. -- Bientôt? -- À l'instant, et si vous avez à lui parler... -- Du tout. Je n'ai rien à lui dire. -- Voulez-vous une chambre? -- Oui, la plus belle de la maison! -- Faut-il vous préparer à dîner? -- Le plus vite possible, et veillez à ce qu'on me serve tout ce qu'il y a de meilleur! Tels furent les propos qui s'échangèrent entre Hulda et le voyageur, avant même que celui-ci fût descendu de la kariol dont il s'était servi pour venir jusqu'au coeur du Telemark, à travers les forêts, les lacs et les vallées de la Norvège centrale. On connaît la kariol, cet engin de locomotion qu'affectionnent particulièrement les Scandinaves. Deux longs brancards entre lesquels se meut un cheval carré d'encolure, à robe jaunâtre et raie mulassière, dirigé par un simple mors de corde, passé non à sa bouche, mais à son nez -- deux grandes roues maigres, dont l'essieu, sans ressorts, supporte une petite caisse coloriée, à peine assez large pour une personne -- pas de capote, pas de garde-crotte, pas de marchepied -- derrière la caisse, une planchette sur laquelle se juche le skydskarl. Le tout ressemble à quelque énorme araignée, dont la double toile serait formée par les deux roues de l'appareil. Et c'est avec cette machine rudimentaire que l'on peut faire des relais de quinze à vingt kilomètres sans trop de fatigue. Sur un signe du voyageur, le jeune garçon vint tenir le cheval. Alors ce personnage se releva, se secoua, mit pied à terre, non sans quelques efforts qui se traduisirent par des maugréements d'assez mauvaise humeur. -- On peut remiser ma kariol? demanda-t-il d'un ton rude, en s'arrêtant sur le seuil de la porte. -- Oui, monsieur, répondit Hulda. -- Et donner à manger à mon cheval? -- Je vais le faire mettre à l'écurie. -- Qu'on en ait soin! -- Cela sera fait. Puis-je vous demander si vous comptez rester quelques jours à Dal? -- Je n'en sais rien. La kariol et le cheval furent conduits à un petit hangar, bâti dans l'enclos même, sous l'abri des premiers arbres, au pied de la montagne. C'était la seule écurie-remise qu'il y eût à l'auberge, mais elle suffisait au service de ses hôtes. Un instant après, le voyageur était installé dans la meilleure chambre, comme il l'avait demandé. Là, après s'être débarrassé de sa houppelande, il se chauffait devant un bon feu de bois sec qu'il avait fait allumer. Pendant ce temps, afin de satisfaire son humeur peu accommodante, Hulda recommandait à la piga de préparer le meilleur dîner possible -- une forte fille des environs, cette piga, qui, pendant la saison d'été, aidait à la cuisine et aux gros ouvrages de l'auberge. Un homme encore solide, ce nouvel arrivé, bien qu'il eût déjà dépassé la soixantaine. Maigre, un peu courbé, de moyenne taille, une tête osseuse, une face glabre, un nez pointu, des yeux petits avec un regard perçant derrière de grosses lunettes, un front le plus souvent plissé, des lèvres trop minces pour qu'il pût jamais s'en échapper de bonnes paroles, de longues mains crochues -- c'était un type de prêteur sur gages ou d'usurier. Hulda eut le pressentiment que ce voyageur ne devait rien apporter d'heureux dans la maison de dame Hansen. Qu'il fût Norvégien, rien de plus sûr; mais du type scandinave il avait surtout pris les côtés vulgaires. Son costume de voyage comprenait un chapeau de forme basse à larges bords, un vêtement en drap blanchâtre, veste croisée sur la poitrine, culotte rattachée au genou par l'ardillon d'une courroie de cuir, et, sur le tout, une sorte de pelisse brune, doublée intérieurement de peau de mouton -- ce que motivaient les soirées et les nuits très froides encore à la surface des plateaux et dans les vallées du Telemark. Quant au nom de ce personnage, Hulda ne l'avait pas demandé. Mais elle ne pouvait tarder à l'apprendre, puisqu'il fallait qu'il l'inscrivît sur le livre de l'auberge. En ce moment, dame Hansen rentra. Sa fille lui annonça l'arrivée d'un voyageur qui avait demandé le meilleur dîner et la meilleure chambre. Quant à savoir s'il prolongerait son séjour à Dal, elle l'ignorait; il ne s'était point prononcé à cet égard. -- Et il n'a pas dit son nom? demanda dame Hansen. -- Non, ma mère. -- Ni d'où il venait? -- Non. -- C'est quelque touriste, sans doute. Il est fâcheux que Joël ne soit pas de retour pour se mettre à sa disposition. Comment ferons-nous s'il demande un guide? -- Je ne crois pas que ce soit un touriste, répondit Hulda. C'est un homme déjà âgé... -- Si ce n'est point un touriste, que vient-il faire à Dal? dit dame Hansen, peut-être plus à elle-même qu'à sa fille, et d'un ton qui dénotait une certaine inquiétude. À cette question, Hulda ne pouvait répondre, puisque le voyageur n'avait rien fait connaître de ses projets. Une heure après son arrivée, cet homme entra dans la grande salle qui était contiguë à sa chambre. À la vue de dame Hansen, il s'arrêta un instant sur le seuil. Évidemment, il était aussi inconnu à son hôtesse que son hôtesse l'était à lui-même. Aussi s'avança-t-il vers elle, et, après l'avoir regardée par-dessus ses lunettes: -- Dame Hansen, je pense? dit-il, sans que le chapeau qu'il avait sur la tête eût même été touché de la main. -- Oui, monsieur, répondit dame Hansen. Et, en présence de cet homme, elle éprouva, comme sa fille, un trouble dont celui-ci dut s'apercevoir. -- Ainsi, c'est bien vous dame Hansen, de Dal? -- Sans doute, monsieur. Avez-vous donc quelque chose de particulier à me dire? -- Aucunement. Je voulais seulement faire votre connaissance. Ne suis-je pas votre hôte? Et maintenant, veillez à ce qu'on me serve à dîner le plus tôt possible. -- Votre dîner est prêt, répondit Hulda. Si vous voulez passer dans la salle à manger... -- Je le veux! Cela dit, le voyageur se dirigea vers la porte que lui montrait la jeune fille. Un instant après, il était assis près de la fenêtre devant une petite table proprement servie. Le dîner était assurément bon. Aucun touriste -- même des plus difficiles - - n'y eût trouvé à reprendre. Cependant, ce personnage peu endurant n'épargna pas les signes et les paroles de mécontentement -- les signes surtout, car il ne paraissait pas être loquace. On pouvait se demander, vraiment, si c'était à son mauvais estomac, ou à son mauvais caractère qu'il devait d'être si exigeant. Le potage aux cerises et aux groseilles ne lui convint qu'à demi, bien qu'il fût excellent. Il ne toucha que des lèvres au saumon et au hareng mariné. Le jambon cru, un demi-poulet fort appétissant, quelques légumes bien accommodés, ne parurent point lui plaire. Il n'y eut pas jusqu'à sa bouteille de Saint-Julien et à sa demi-bouteille de champagne dont il ne se montrât mécontent, bien qu'elles vinssent authentiquement des bonnes caves de France. Il s'ensuit donc que, son repas terminé, le voyageur n'eut pas un seul _tack for mad _pour son hôtesse. Après le dîner, ce mal embouché alluma sa pipe, sortit de la salle et vint se promener sur les bords du Maan. Une fois arrivé sur la rive, il se retourna. Ses regards ne quittaient plus l'auberge. Il semblait qu'il l'étudiât sous toutes ses faces, plan, coupe, élévation, comme s'il eût voulu en estimer la valeur. Il en compta les portes et les fenêtres. Alors, s'étant approché des poutres horizontalement disposées à la base de la maison, il y fit deux ou trois entailles avec la pointe de son dolknif, comme s'il eût cherché à reconnaître la qualité du bois et son état de conservation. Voulait-il donc se rendre compte de ce que valait l'auberge de dame Hansen? Prétendait-il s'en rendre acquéreur, bien qu'elle ne fût point à vendre? C'était au moins fort étrange. Puis, après la maison, ce fut le petit clos dont il dénombra les arbres et les arbustes. Enfin, il en mesura deux des côtés d'un pas métrique, et le mouvement de son crayon sur une page de son carnet indiqua qu'il les multipliait l'un par l'autre. Et, à chaque instant, c'étaient des hochements de tête, des froncements de sourcil, des hums! peu approbateurs. Pendant ces allées et venues, dame Hansen et sa fille l'observaient à travers la fenêtre de la salle. À quel bizarre personnage avaient-elles donc affaire? Quel était le but du voyage de ce maniaque? En vérité, il était regrettable que tout cela se passât en l'absence de Joël, puisque ce voyageur allait rester toute la nuit dans l'auberge. -- Si c'était un fou? dit Hulda. -- Un fou?... Non! répondit dame Hansen. Mais c'est au moins un homme singulier. -- Il est toujours fâcheux de ne pas savoir qui on reçoit dans sa maison, dit la jeune fille. -- Hulda, répondit dame Hansen, avant que ce voyageur soit rentré, aie soin de porter dans sa chambre le livre de l'auberge. -- Oui, ma mère. -- Peut-être se décidera-t-il à y mettre son nom! Vers huit heures, la nuit étant déjà sombre, une petite pluie fine commença à tomber, remplissant la vallée d'un nuage de brumaille qui mouillait jusqu'à mi-montagne. Le temps était peu propice à la promenade. Aussi, le nouvel hôte de dame Hansen, après avoir remonté le sentier jusqu'à la scierie, revint-il à l'auberge où il demanda un petit verre de brandevin. Sans dire un mot de plus, sans souhaiter le bonsoir à personne, après avoir pris le chandelier de bois dont la bougie était allumée, il rentra dans sa chambre, il en verrouilla la porte, et on ne l'entendit plus de toute la nuit. Le skydskarl, lui, s'était tout simplement réfugié dans le hangar. Là, entre les brancards de la kariol, il dormait déjà, en compagnie du cheval jaune, sans s'inquiéter de la bourrasque. Le lendemain, dame Hansen et sa fille se levèrent dès l'aube. Aucun bruit ne venait de la chambre du voyageur, qui reposait encore. Un peu après neuf heures, il entra dans la grande salle, l'air plus bourru que la veille, se plaignant du lit qui était dur, du tapage de la maison qui l'avait éveillé -- ne saluant personne, d'ailleurs. Puis, il ouvrit la porte et vint regarder le ciel. Médiocre apparence de temps. Un vent vif balayait les cimes du Gousta perdues dans les vapeurs, et s'engouffrait à travers la vallée en soufflant de violentes rafales. Le voyageur ne se hasarda donc point à sortir. Mais il ne perdit pas son temps. Tout en fumant sa pipe, il se promena dans l'auberge, il chercha à en reconnaître la disposition intérieure, il en visita les diverses chambres, il examina le mobilier, il ouvrit les placards et les armoires, sans plus de gêne que s'il eût été chez lui. On eût dit d'un commissaire-priseur procédant à quelque récolement judiciaire. Décidément, si l'homme était singulier, ses procédés étaient de plus en plus suspects. Cela fait, il vint prendre place dans le grand fauteuil de la salle, et d'une voix brève et rude, il adressa plusieurs questions à dame Hansen. Depuis combien de temps l'auberge était-elle bâtie? Était-ce son mari Harald qui l'avait fait construire ou la tenait-il d'héritage? Avait-elle déjà nécessité quelques réparations? Quelle était la contenance de l'enclos et du soeter qui en dépendaient? Était-elle bien achalandée et d'un bon rapport? Combien y venait-il, en moyenne, de touristes pendant la belle saison? Y passaient-ils un ou plusieurs jours? etc. Évidemment, le voyageur n'avait pas pris connaissance du livre qui avait été déposé dans sa chambre, car cela l'eût renseigné, au moins sur cette dernière question. En effet, le livre était encore à la place où Hulda l'avait mis la veille, et le nom du voyageur ne s'y trouvait pas. -- Monsieur, dit alors dame Hansen, je ne comprends pas trop comment et pourquoi ces choses peuvent vous intéresser. Mais, si vous désirez savoir ce qui en est de nos affaires, rien de plus facile. Vous n'avez qu'à consulter le livre de l'auberge. Je vous prierai même d'y inscrire votre nom, selon l'habitude... -- Mon nom?... Certes, j'y mettrai mon nom, dame Hansen!... Je le mettrai au moment où je prendrai congé de vous! -- Faut-il vous garder votre chambre? -- C'est inutile, répondit le voyageur en se levant. Je vais partir après déjeuner, afin d'être de retour à Drammen demain soir. -- À Drammen?... dit vivement dame Hansen. -- Oui! Ainsi, faites-moi servir à l'instant. -- Vous demeurez à Drammen? -- Oui! Qu'y a-t-il d'étonnant, s'il vous plaît, à ce que je demeure à Drammen? Ainsi donc, après avoir passé à peine une journée à Dal ou plutôt dans l'auberge, ce voyageur s'en retournait sans avoir rien vu du pays! Il ne poussait pas plus loin dans le bailliage! Du Gousta, du Rjukanfos, des merveilles de la vallée du Vestfjorddal, il ne se souciait en aucune façon! Ce n'était pas pour son plaisir, c'était pour ses affaires qu'il avait quitté Drammen, où il demeurait, et il semblait qu'il n'avait eu d'autre motif que de visiter en détail la maison de dame Hansen. Hulda vit bien que sa mère était profondément troublée. Dame Hansen était allée se placer dans le grand fauteuil, et, repoussant son rouet, elle resta immobile, sans prononcer une parole. Cependant le voyageur venait de passer dans la salle à manger et s'était mis à table. Du déjeuner, aussi soigné que l'avait été le dîner de la veille, il ne parut pas plus satisfait. Et, pourtant, il mangea bien et but de même, sans se presser. Son attention semblait se porter plus spécialement sur la valeur de l'argenterie -- luxe auquel tiennent les campagnards de la Norvège -- quelques cuillers et fourchettes qui se transmettent de père en fils et que l'on garde précieusement avec les bijoux de famille. Pendant ce temps, le skydskarl faisait ses préparatifs de départ dans la remise. À onze heures, le cheval et la kariol attendaient devant la porte de l'auberge. Le temps était toujours peu engageant, le ciel gris et venteux. Parfois la pluie cinglait le vitrail des fenêtres comme une mitraille. Mais le voyageur, sous sa grosse capote doublée de peau, n'était pas homme à s'inquiéter des rafales. Le déjeuner terminé, il avala un dernier verre de brandevin, il alluma sa pipe, passa sa houppelande, rentra dans la grande salle, et demanda sa note. -- Je vais la préparer, répondit Hulda, qui alla s'asseoir devant un petit bureau. -- Faites vite! dit le voyageur. En attendant, ajouta-t-il, donnez-moi le livre pour que j'inscrive mon nom. Dame Hansen se leva, alla chercher le livre et vint le poser sur la grande table. Le voyageur prit une plume, regarda une dernière fois dame Hansen par-dessus ses lunettes. Et alors, d'une grosse écriture, il écrivit son nom sur le livre, qu'il referma. En ce moment, Hulda lui apporta la note. Il la prit, il en examina les articles, en grommelant; il en refit l'addition, sans doute. -- Hum! fit-il. Voilà qui est cher! Sept marks et demi pour une nuit et deux repas? -- Il y a le skydskarl et le cheval, fit observer Hulda. -- N'importe! Je trouve cela cher! En vérité, je ne m'étonne pas si on fait de bonnes affaires dans la maison! -- Vous ne devez rien, monsieur! dit alors dame Hansen d'une voix si troublée qu'on l'entendit à peine. Elle venait d'ouvrir le livre, elle y avait lu le nom inscrit, et elle répéta, en reprenant la note, qu'elle déchira: -- Vous ne devez rien! -- C'est mon avis! répondit le voyageur. Et, sans donner plus de bonsoir en sortant qu'il n'avait donné de bonjour en arrivant, il monta dans sa kariol, pendant que le gamin sautait derrière lui sur la planchette. Quelques instants après, il avait disparu au tournant de la route. Lorsque Hulda eut ouvert le livre, elle n'y trouva que ce nom: «Sandgoïst, de Drammen.» VII C'était dans l'après-midi, le lendemain, que Joël devait rentrer à Dal, après avoir laissé sur la route qui conduit au Hardanger le touriste auquel il servait de guide. Hulda, sachant que son frère allait revenir en suivant les plateaux du Gousta, par la rive gauche du Maan, était venue l'attendre au passage de l'impétueuse rivière. Elle s'assit près du petit appontement qui sert d'embarcadère au bac. Là, elle se perdit dans ses réflexions. Aux vives inquiétudes que lui causait le retard du _Viken _se joignait maintenant une anxiété très grande. Cette anxiété avait pour cause la visite de ce Sandgoïst et l'attitude de dame Hansen devant lui. Pourquoi, dès qu'elle avait appris son nom, avait-elle déchiré la note, refusé de recevoir ce qui lui était dû? Il y avait là quelque secret -- grave sans doute. Hulda fut enfin tirée de ses réflexions par l'arrivée de Joël. Elle l'aperçut qui dévalait les premières assises de la montagne. Tantôt il apparaissait au milieu des étroites clairières, entre les arbres abattus ou brûlés par places. Tantôt il disparaissait sous l'épaisse ramure des pins, des bouleaux et des hêtres dont ces croupes sont hérissées. Enfin, il atteignit la rive opposée et se jeta dans le petit bac. En quelques coups d'aviron, il eut franchi les violents remous du cours d'eau. Puis, sautant sur la berge, il fut près de sa soeur. -- Ole est-il de retour? demanda-t-il. C'est à Ole qu'il pensa tout d'abord. Mais sa demande fut laissée sans réponse. -- Pas de lettre de lui? -- Pas une! Et Hulda s'abandonna à ses larmes. -- Non, s'écria Joël, ne pleure pas, chère soeur, ne pleure pas!... Tu me fais trop de mal!... Je ne peux pas te voir pleurer!... Voyons! Tu dis: pas de lettre!... Évidemment, cela commence à devenir inquiétant! Mais il n'y a pas encore lieu de se désespérer! Tiens, si tu veux, je vais aller à Bergen. Je m'informerai... Je verrai messieurs Help frères. Peut-être ont-ils des nouvelles de Terre-Neuve. Pourquoi le _Viken _n'aurait-il pas relâché en quelque port pour cause d'avaries ou par la nécessité de fuir devant le mauvais temps? Il est certain que le vent souffle en bourrasque depuis plus d'une semaine. Quelquefois on a vu des navires du New Found Land se réfugier en Islande ou aux Feroë. C'est même arrivé à Ole, il y a deux ans, quand il était à bord du _Strenna. _Et on n'a pas tous les jours des courriers pour écrire! Je te dis cela comme je le pense, petite soeur. Calme-toi!... Si tu me fais pleurer, qu'est-ce que nous deviendrons? -- C'est plus fort que moi, frère! -- Hulda!... Hulda!... Ne perds pas courage!... Je t'assure que, moi, je ne suis pas désespéré! -- Dois-je te croire, Joël? -- Oui, tu le dois! Mais, pour te rassurer, veux-tu que je parte pour Bergen, demain matin... ce soir?... -- Je ne veux pas que tu me quittes!... Non!... Je ne le veux pas! répondit Hulda, en s'attachant à son frère comme si elle n'avait plus que lui au monde. Tous deux reprirent alors le chemin de l'auberge. Mais il s'était mis à pleuvoir, et même la rafale devint si violente qu'ils durent se réfugier dans la hutte du passeur, à quelques centaines de pas en arrière des rives du Maan. Là, il fallait attendre qu'il se fît quelque accalmie. Et alors Joël éprouva le besoin de parler, de parler quand même. Le silence lui semblait plus désespérant que ce qu'il pourrait dire, quand même ce ne seraient pas des paroles d'espoir. -- Et notre mère? dit-il. -- Toujours de plus en plus triste! répondit Hulda. -- Il n'est venu personne en mon absence? -- Si, un voyageur, qui est reparti. -- Ainsi, il n'y a en ce moment aucun touriste à l'auberge, et on n'a pas fait demander de guide? -- Non, Joël. -- Tant mieux, car je préfère ne pas te quitter. D'ailleurs, si le mauvais temps continue, je crains bien que, cette année, les touristes renoncent à courir le Telemark! -- Nous ne sommes encore qu'en avril, frère! -- Sans doute, mais j'ai le pressentiment que la saison ne sera pas bonne pour nous! Enfin, nous verrons! Mais dis-moi, c'est hier que ce voyageur a quitté Dal? -- Oui, dans la matinée. -- Et qui était-ce? -- Un homme venu de Drammen, où il demeure, paraît-il, et qui se nomme Sandgoïst. -- Sandgoïst? -- Le connaîtrais-tu? -- Non, répondit Joël. Hulda s'était déjà demandé si elle raconterait à son frère tout ce qui s'était passé à l'auberge en son absence. Lorsque Joël apprendrait avec quel sans-gêne cet homme s'était conduit, comment il semblait avoir calculé la valeur de la maison et du mobilier, quelle attitude dame Hansen avait cru devoir prendre vis-à-vis de lui, qu'imaginerait-il? Ne penserait-il pas que leur mère devait avoir de bien graves raisons pour agir comme elle l'avait fait? Or, quelles étaient ces raisons? Que pouvait-il y avoir de commun entre elle et ce Sandgoïst? Il y avait certainement là un secret menaçant pour la famille! Joël voudrait le connaître, il interrogerait sa mère, il la presserait de questions... Dame Hansen, si peu communicative, si réfractaire à toute effusion, voudrait garder le silence comme elle l'avait fait jusqu'alors. La situation entre elle et ses enfants, si affligeante déjà, deviendrait plus pénible encore. Mais la jeune fille aurait-elle pu rien taire à Joël? Un secret pour lui! N'eût-ce pas été comme une paille dans l'amitié de fer qui les unissait l'un à l'autre? Non! Il ne fallait pas que cette amitié pût jamais être brisée! Hulda résolut donc de tout dire. -- Tu n'as jamais entendu parler de ce Sandgoïst, quand tu allais à Drammen? reprit-elle. -- Jamais. -- Eh bien, sache donc, Joël, que notre mère le connaissait déjà, au moins de nom! -- Elle connaissait Sandgoïst? -- Oui, frère. -- Mais, ce nom, je ne le lui ai jamais entendu prononcer! -- Elle le connaissait, cependant, bien qu'elle n'eût jamais vu cet homme avant sa visite d'avant-hier! Et Hulda raconta tous les incidents qui avaient marqué le séjour du voyageur dans l'auberge, sans omettre l'acte singulier de dame Hansen au moment du départ de Sandgoïst. Elle se hâta d'ajouter: -- Je pense, mon Joël, qu'il vaut mieux ne rien demander à notre mère. Tu la connais! Ce serait la rendre plus malheureuse encore. L'avenir nous apprendra, sans doute, ce qui se cache dans son passé. Fasse le Ciel que Ole nous soit rendu, et, s'il y a quelque affliction qui menace la famille, nous serons trois, du moins, à la partager! Joël avait écouté sa soeur avec une profonde attention. Oui! Entre dame Hansen et ce Sandgoïst, il y avait de graves raisons qui mettaient l'une à la merci de l'autre! Pouvait-on douter que cet homme fût venu pour inventorier l'auberge de Dal? Évidemment non! Et cette note déchirée au moment où il allait partir -- ce qui lui avait paru tout naturel -- qu'est-ce que cela pouvait signifier? -- Tu as raison, Hulda, dit Joël, je ne parlerai de rien à notre mère. Peut-être regrettera-t-elle de ne pas s'être confiée à nous. Pourvu qu'il ne soit pas trop tard! Elle doit bien souffrir, la pauvre femme! Elle s'est butée! Elle ne comprend pas que le coeur de ses enfants est fait pour qu'elle y verse ses peines! -- Elle le comprendra un jour, Joël. -- Oui! Aussi, attendons! Mais, d'ici là, il ne me sera pas défendu de chercher à savoir ce qu'est cet individu. Peut-être monsieur Helmboë le connaît-il? Je le lui demanderai la première fois que j'irai à Bamble, et, s'il le faut, je pousserai jusqu'à Drammen. Là, il ne doit pas être difficile d'apprendre au moins ce que fait cet homme, à quel genre d'affaires il se livre, ce qu'on en pense... -- Rien de bon, j'en suis sûre, répondit Hulda. Sa figure est mauvaise, son regard méchant. Je serais bien surprise s'il y avait une âme généreuse sous cette grossière enveloppe! -- Allons, reprit Joël, ne jugeons point les gens sur l'apparence! Je parie que tu lui trouverais une agréable mine, à ce Sandgoïst, si tu le regardais, étant au bras de Ole... -- Mon pauvre Ole! murmura la jeune fille. -- Il reviendra, il revient, il est en route! s'écria Joël. Aie confiance, Hulda! Ole n'est plus loin maintenant, et nous le gronderons au retour pour s'être fait attendre! La pluie avait cessé. Tous deux sortirent de la hutte et remontèrent le sentier afin de regagner l'auberge. -- À propos, dit alors Joël, je repars demain. -- Tu repars?... -- Oui, dès le matin. -- Déjà, frère? -- Il le faut, Hulda. En quittant le Hardanger, j'ai été prévenu par un de mes camarades qu'un voyageur venait du nord par les hauts plateaux du Rjukanfos où il doit arriver demain. -- Quel est ce voyageur? -- Ma foi, je ne sais même plus son nom. Mais il est nécessaire que je sois là pour le ramener à Dal. -- Pars donc, puisque tu ne peux t'en dispenser! répondit Hulda avec un gros soupir. -- Demain, au lever du jour, je me mettrai en route. Cela te chagrine, Hulda? -- Oui, frère! Je suis bien plus inquiète quand tu me laisses... même pour quelques heures! -- Eh bien, cette fois, sache que je ne pars pas seul! -- Et qui donc t'accompagne? -- Toi, petite soeur, toi! Il faut te distraire, et je t'emmène! -- Ah! merci, mon Joël! VIII Le lendemain, tous deux quittèrent l'auberge dès l'aube. Une quinzaine de kilomètres de Dal aux célèbres chutes, autant pour en revenir, ce n'eût été qu'une promenade pour Joël, mais il fallait ménager les forces de Hulda. Joël s'était donc assuré de la kariol du contremaître Lengling, et, comme toutes les kariols, celle-ci n'avait qu'une place. Il est vrai, ce brave homme était si gros qu'il avait fallu fabriquer une caisse à sa convenance. Or, c'était suffisant pour que Hulda et Joël pussent y tenir l'un près de l'autre. Donc, si le voyageur annoncé se trouvait au Rjukanfos, il prendrait la place de Joël, et celui-ci reviendrait à pied ou monterait sur la planchette derrière la caisse. Route charmante, de Dal aux chutes, quoique prodigue de cahots. Incontestablement, c'est plutôt un sentier qu'une route. Des poutres à peine équarries, jetées sur les rios tributaires du Maan, le traversent en formant des ponceaux à quelques centaines de pas les uns des autres. Mais le cheval norvégien est habitué à les franchir d'un pied sûr, et, si la kariol n'a point de ressorts, ses longs brancards, un peu élastiques, atténuent, dans une certaine mesure, les heurts du sol. Le temps était beau. Joël et Hulda allaient d'un bon pas le long des verdoyantes prairies, baignées à leur lisière de gauche par les eaux claires du Maan. Quelques milliers de bouleaux ombrageaient çà et là le chemin gaiement ensoleillé. La buée de la nuit se fondait en gouttelettes à la pointe des longues herbes. Sur la droite du torrent, à deux mille mètres d'altitude, les plaques neigeuses du Gousta jetaient dans l'espace un intense rayonnement de lumière. Pendant une heure, la kariol marcha assez rapidement. La montée était insensible encore. Mais bientôt le val se rétrécit peu à peu. De part et d'autre les rios se changèrent en fougueux torrents. Bien que le chemin devînt sinueux, il ne pouvait éviter toutes les dénivellations du sol. De là, des passages vraiment durs, dont Joël se tirait avec adresse. Près de lui, d'ailleurs, Hulda ne craignait rien. Quand le cahot était trop accentué, elle s'accrochait à son bras. La fraîcheur du matin colorait sa jolie figure, bien pâle depuis quelque temps. Cependant, il fallut encore atteindre une altitude plus élevée. La vallée ne donnait guère passage qu'au cours resserré du Maan, entre deux murailles coupées à pic. Sur les fields voisins apparaissaient une vingtaine de maisons isolées, des ruines de soeters ou de gaards, livrées à l'abandon, des cabanes de pâtres, perdues entre les bouleaux et les hêtres. Bientôt il ne fut plus possible de voir la rivière; mais on l'entendait mugir dans le sonore encaissement des roches. La contrée avait pris un aspect grandiose et sauvage à la fois, en élargissant son cadre jusqu'à la crête des montagnes. Après deux heures de marche, une scierie se montra sur le bord d'une chute de quinze cents pieds, utilisée pour le mécanisme de sa double roue. Les cascades qui ont cette hauteur ne sont point rares dans le Vestfjorddal; mais le volume de leurs eaux est peu considérable. C'est en cela que l'emporte celle du Rjukanfos. Joël et Hulda, arrivés à la scierie, mirent pied à terre. -- Une demi-heure de marche ne te fatiguera pas trop, petite soeur? dit Joël. -- Non, frère, je ne suis point lasse, et même cela me fera du bien de marcher un peu. -- Un peu... beaucoup, et toujours en montant! -- Je m'appuierai à ton bras, Joël! Là, en effet, il avait fallu abandonner la kariol. Elle n'aurait pu franchir les sentiers ardus, les passes étroites, les talus semés de roches branlantes, dont les capricieux contours, ombragés d'arbres ou dénudés, annoncent la grande chute. Mais, déjà, s'élevait une sorte de vapeur épaisse au milieu d'un bleuâtre lointain. C'étaient les eaux pulvérisées du Rjukan, et leurs volutes se déroulaient à une assez grande hauteur. Hulda et Joël prirent une sente, bien connue des guides, qui s'abaisse vers l'étranglement de la vallée. Il fallut se glisser entre les arbres et les arbustes. Quelques instants après, tous deux étaient assis sur une roche tapissée de mousses jaunâtres, presque en face de la chute. On ne peut en approcher de ce côté. Là, le frère et la soeur auraient eu quelque peine à s'entendre, s'ils eussent parlé. Mais alors leurs pensées étaient de celles qui peuvent se communiquer, sans que les lèvres les formulent, par le coeur. Le volume de la chute du Rjukan est énorme, sa hauteur considérable, son mugissement grandiose. C'est de neuf cents pieds que le sol manque subitement au lit du Maan, à mi-chemin à peu près entre le lac Mjös en amont et le lac Tinn en aval. Neuf cents pieds, c'est-à-dire six fois la hauteur du Niagara, dont la largeur, il est vrai, mesure trois milles de la rive américaine à la rive canadienne. Ici, le Rjukanfos a des aspects étranges, difficiles à reproduire par la description. La peinture même ne les rendrait que d'une façon insuffisante. Il est certaines merveilles naturelles qu'il faut voir pour en comprendre toute la beauté, entre autres cette chute, la plus célèbre de tout le continent européen. Et c'est précisément à quoi s'occupait alors un touriste, assis sur la paroi de gauche du Maan. À cette place, il pouvait observer le Rjukanfos de plus près et de plus haut. Ni Joël, ni sa soeur ne l'avaient encore aperçu, bien qu'il fût visible. Ce n'était pas la distance, mais un effet d'optique, spécial aux sites de montagnes, qui le faisait paraître très petit, et, par conséquent, plus éloigné qu'il ne l'était réellement. À ce moment, ce voyageur venait de se relever et s'aventurait très imprudemment sur la croupe rocheuse qui s'arrondissait comme un dôme vers le lit du Maan. Évidemment, ce que ce curieux voulait voir, c'étaient les deux cavités du Rjukanfos, l'une à gauche, pleine du bouillonnement des eaux, l'autre à droite, toujours emplie d'épaisses vapeurs. Peut-être même cherchait-il à reconnaître s'il n'existe pas une troisième cavité inférieure à mi-hauteur de la chute. Sans doute, cela expliquerait comment le Rjukan, après s'y être engouffré, rebondit en rejetant, à de certains intervalles, son trop-plein tumultueux. On dirait que les eaux sont lancées par quelque coup de mine, qui couvre de leurs embruns les fields environnants. Cependant le touriste s'avançait toujours sur ce dos d'âne, pierreux et glissant, sans une racine, sans une touffe, sans une herbe, qui porte le nom de Passe-de-Marie ou Maristien. Il ignorait donc, l'imprudent, la légende qui a rendu cette passe célèbre. Un jour, Eystein voulut rejoindre, par ce dangereux chemin, la belle Marie du Vestfjorddal. De l'autre côté de la passe, sa fiancée lui tendait les bras. Tout à coup, son pied manque, il tombe, il glisse, il ne peut se retenir sur ces roches unies comme une glace, il disparaît dans le gouffre, et les rapides du Maan ne rendirent jamais son cadavre. Ce qui était arrivé à l'infortuné Eystein allait-il donc arriver à ce téméraire engagé sur les pentes du Rjukanfos? C'était à craindre. Et, en effet, il s'aperçut du péril, mais trop tard. Soudain, le point d'appui fit défaut à son pied, il poussa un cri, il roula d'une vingtaine de pas, et n'eut que le temps de se raccrocher à la saillie d'une roche, presque à la lisière de l'abîme. Joël et Hulda ne l'avaient point encore aperçu, mais ils venaient de l'entendre. -- Qu'est-ce donc? dit Joël en se levant. -- Un cri! répondit Hulda. -- Oui!... Un cri de détresse! -- De quel côté?... -- Écoutons! Tous deux regardaient à droite, à gauche de la chute; ils ne purent rien voir. Ils avaient bien entendu, cependant, ces mots: «À moi!... À moi!», jetés au milieu d'une de ces accalmies régulières, qui durent près d'une minute entre chaque bond du Rjukan. L'appel se renouvela. -- Joël, dit Hulda, il y a quelque voyageur en péril, qui demande secours! Il faut aller à lui... -- Oui, soeur, et il ne peut être loin! Mais de quel côté?... Où est-il?... Je ne vois rien! Hulda venait de remonter le talus, en arrière de la roche sur laquelle elle était assise, s'accrochant aux maigres touffes qui revêtent cette rive gauche du Maan. -- Joël! cria-t-elle enfin. -- Tu vois?... -- Là... là! Et Hulda montrait l'imprudent, suspendu presque au-dessus du gouffre. Si son pied, arc-bouté contre la mince saillie, lui manquait, s'il glissait un peu plus bas, s'il se laissait aller au vertige, il était perdu. -- Il faut le sauver! dit Hulda. -- Oui, il le faut! répondit Joël. Avec du sang-froid, nous arriverons jusqu'à lui! Joël poussa alors un long cri. Il fut entendu du voyageur, dont la tête se retourna de son côté. Puis, pendant quelques instants, Joël chercha à reconnaître ce qu'il y aurait de plus prompt et de plus sûr à faire pour le tirer de ce mauvais pas. -- Hulda, dit-il, tu n'as pas peur? -- Non, frère! -- Tu connais bien la Maristien? -- J'y suis déjà passée plusieurs fois! -- Eh bien, va par le haut de la croupe en te rapprochant du voyageur d'aussi près que possible! Ensuite, laisse-toi glisser doucement jusqu'à lui, et prends-le par la main de manière à bien le tenir. Mais qu'il n'essaie pas encore de se relever! Le vertige le saisirait, il t'entraînerait avec lui, et vous seriez perdus! -- Et toi, Joël? -- Moi, pendant que tu iras par le haut, je ramperai par le bas le long de l'arête, du côté du Maan. Je serai là quand tu arriveras, et, si vous glissiez, peut-être pourrais-je vous retenir tous deux! Puis, d'une voix retentissante, profitant d'une nouvelle accalmie du Rjukanfos, Joël cria: -- Ne bougez pas, monsieur!... Attendez!... Nous allons tâcher d'aller à vous! Hulda avait déjà disparu derrière les hautes touffes du talus, afin de redescendre latéralement sur l'autre croupe de la Maristien. Joël ne tarda pas à voir la brave fille qui apparaissait au tournant des derniers arbres. De son côté, au péril de sa vie, il se mit à ramper lentement le long de la portion déclive de ce dos arrondi qui borde l'encaissement du Rjukanfos. Quel sang-froid surprenant, quelle sûreté du pied et de la main ne fallait-il pas pour côtoyer ce gouffre, dont les parois s'humectaient des embruns de la cataracte! Parallèlement à lui, mais à une centaine de pieds au-dessus, Hulda s'avançait en obliquant, de manière à gagner plus aisément l'endroit où le voyageur se tenait immobile. Dans la position que celui-ci occupait, on ne pouvait voir sa figure qui était tournée du côté de la chute. Joël, arrivé au-dessous de lui, s'arrêta. Après s'être arc-bouté solidement dans une cassure de roche: -- Eh! monsieur! cria-t-il. Le voyageur tourna la tête. -- Eh! monsieur! reprit Joël. Ne faites pas un mouvement, pas un seul, et tenez bon! -- Soyez tranquille, je tiens bon, mon ami! lui fut-il répondu d'un ton qui rassura Joël. Si je ne tenais pas bon, il y a un quart d'heure que je serais par le fond du Rjukanfos! -- Ma soeur va descendre jusqu'à vous, reprit Joël. Elle vous prendra par la main. Mais, avant que je sois là, n'essayez pas de vous relever!... Ne bougez pas... -- Pas plus qu'un roc! répliqua le voyageur. Déjà Hulda commençait à descendre de son côté, cherchant les points moins glissants de la croupe, engageant son pied dans les crevasses où il trouvait un appui solide, la tête libre, ainsi qu'il en est de ces filles du Telemark, habituées à dévaler les rampes des fields. Et, de même que l'avait crié Joël, elle cria aussi: -- Tenez bon, monsieur! -- Oui, je tiens... et je tiendrai, je vous l'assure, tant que je pourrai tenir! On le voit, les recommandations ne lui manquaient pas. Elles venaient d'en bas et d'en haut. -- Surtout, n'ayez pas peur! ajouta Hulda. -- Je n'ai pas peur! -- Nous vous sauverons! cria Joël. -- J'y compte bien, car, par saint Olaf! je ne pourrais me sauver tout seul! Évidemment, ce voyageur avait absolument conservé sa présence d'esprit. Mais, après sa chute, sans doute, bras et jambes lui avaient refusé service, et tout ce qu'il pouvait faire, maintenant, c'était de se retenir à la mince saillie qui le séparait du gouffre. Cependant, Hulda descendait toujours. Quelques instants plus tard, elle eut rejoint le voyageur. Alors, ayant appuyé son pied contre une aspérité du roc, elle lui prit la main. Le voyageur essaya de se redresser un peu. -- Ne bougez pas, monsieur!... Ne bougez pas!... dit Hulda. Vous m'entraîneriez avec vous, et je ne serais pas assez forte pour vous retenir! Il faut attendre l'arrivée de mon frère! Quand il se sera placé entre nous et le Rjukanfos, vous essaierez de vous relever afin de... -- Me relever, ma brave fille! C'est plus facile à dire qu'à faire, et je crains bien que ce soit peu aisé! -- Seriez-vous blessé, monsieur? -- Hum! Rien de cassé, rien de luxé, je l'espère, mais, du moins, une belle et bonne écorchure à la jambe! Joël se trouvait alors à une vingtaine de pieds de la place occupée par Hulda et le voyageur -- en contrebas. La courbure de la croupe l'avait empêché de les rejoindre directement. Il lui fallait donc remonter maintenant cette surface arrondie. C'était le plus difficile et aussi le plus dangereux. Il y allait de sa vie. -- Pas un mouvement, Hulda! cria-t-il une dernière fois. Si vous glissiez tous deux, comme je ne suis pas en bonne position pour vous retenir, nous serions perdus! -- Ne crains rien, Joël! répondit Hulda. Ne songe qu'à toi, et que Dieu te vienne en aide! Joël commença à se hisser sur le ventre, en se traînant par un véritable mouvement de reptation. Deux ou trois fois, il sentit que tout point d'appui allait lui manquer. Mais enfin, à force d'adresse, il parvint à remonter jusque auprès du voyageur. Celui-ci, un homme âgé déjà, mais de complexion vigoureuse, avait une belle figure, aimable et souriante. En vérité, Joël se fût plutôt attendu à trouver là quelque jeune audacieux qui s'était engagé à franchir la Maristien. -- C'est bien imprudent ce que vous avez fait, monsieur! dit-il en se couchant à demi pour reprendre haleine. -- Comment, si c'est imprudent? répliqua le voyageur. Dites donc que c'est tout bonnement absurde! -- Vous avez risqué votre vie... -- Et je vous ai fait risquer la vôtre! -- Oh! moi!... c'est un peu mon métier! répondit Joël. Et, se relevant: -- Maintenant, il s'agit de regagner le haut de la croupe, ajouta-t-il, mais le plus difficile est fait. -- Oh! le plus difficile!... -- Oui, monsieur, c'était d'arriver jusqu'à vous. Nous n'avons plus qu'à remonter une pente bien moins raide. -- C'est que vous ferez bien de ne pas trop compter sur moi, mon garçon! J'ai une jambe qui ne pourra guère me servir, ni en ce moment ni pendant quelques jours, peut-être! -- Essayez de vous relever! -- Volontiers... avec votre aide! -- Vous prendrez le bras de ma soeur. Moi, je vous soutiendrai et vous pousserai par les reins. -- Solidement?... -- Solidement. -- Eh bien, mes amis, je m'en rapporte à vous. Puisque vous avez eu la pensée de me tirer d'affaire, cela vous regarde. On procéda, ainsi que l'avait dit Joël, prudemment. Si de remonter la croupe ne fut pas sans quelque danger, tous trois s'en tirèrent mieux et plus vite qu'ils ne l'espéraient. D'ailleurs, ce n'était ni d'une foulure ni d'une entorse que souffrait le voyageur, mais simplement d'une très forte écorchure. Il put donc faire meilleur usage de ses deux jambes qu'il ne le croyait, non sans douleur, toutefois. Dix minutes après, il était en sûreté au-delà de la Maristien. Là, il aurait pu se reposer sous les premiers sapins qui bordent le field supérieur du Rjukanfos. Mais Joël lui demanda un effort de plus. Il s'agissait de gagner une cabane perdue sous les arbres, un peu en arrière de la roche sur laquelle sa soeur et lui s'étaient arrêtés en arrivant à la chute. Le voyageur essaya de faire l'effort demandé, il y réussit, et, soutenu, d'un côté par Hulda, de l'autre par Joël, il arriva sans trop de mal devant la porte de la cabane. -- Entrons, monsieur, dit alors la jeune fille, et, là, vous vous reposerez un instant. -- L'instant pourra-t-il durer un bon quart d'heure? -- Oui, monsieur, et ensuite, il faudra bien que vous consentiez à venir avec nous jusqu'à Dal. -- À Dal?... Eh! c'est précisément à Dal que j'allais! -- Seriez-vous donc le touriste qui vient du nord, demanda Joël, et qui m'avait été signalé au Hardanger? -- Précisément. -- Ma foi, vous n'aviez pas pris le bon chemin... -- Je m'en doute un peu. -- Et, si j'avais pu prévoir ce qui est arrivé, je serais allé vous attendre de l'autre côté du Rjukanfos! -- Ça, c'eût été une bonne idée, mon brave jeune homme! Vous m'auriez épargné une imprudence impardonnable à mon âge... -- À tout âge, monsieur! répondit Hulda. Tous trois entrèrent alors dans la cabane, où se trouvait une famille de paysans, le père, la mère et leurs deux filles qui se levèrent et firent bon accueil aux arrivants. Joël put alors constater que le voyageur n'avait qu'une assez grave écorchure à la jambe, un peu au-dessous du genou. Cela nécessiterait certainement une bonne semaine de repos; mais la jambe n'était ni luxée ni cassée, l'os n'était pas même atteint. C'était l'essentiel. Du laitage excellent, des fraises en abondance, un peu de pain bis, furent offerts et acceptés. Joël ne se cacha point de montrer un formidable appétit, et, si Hulda mangea à peine, le voyageur ne refusa pas de tenir tête à son frère. -- Vraiment, dit-il, cet exercice m'a creusé l'estomac! Mais j'avouerai volontiers que de prendre par la Maristien, c'était plus qu'imprudent! Vouloir jouer le rôle de l'infortuné Eystein, quand on pourrait être son père... et même son grand-père!... -- Ah! vous connaissez la légende? dit Hulda. -- Si je la connais!... Ma nourrice m'endormait en me la chantant, à l'heureux âge où j'avais encore une nourrice! Oui, je la connais, ma courageuse fille, et je n'en suis que plus coupable! - - Maintenant, mes amis, Dal est un peu loin pour l'invalide que je suis! Comment allez-vous me transporter jusque-là? -- Ne vous inquiétez de rien, monsieur, répondit Joël. Notre kariol nous attend au bas du sentier. Seulement, il y aura trois cents pas à faire... -- Hum! Trois cents pas! -- En descendant, ajouta la jeune fille. -- Oh! si c'est en descendant, cela ira tout seul, mes amis, et un bras me suffira... -- Et pourquoi pas deux, répondit Joël, puisque nous en avons quatre à votre service! -- Va pour deux, va pour quatre! Ça ne me coûtera pas plus cher, n'est-ce pas? -- Ça ne coûte rien. -- Si! au moins un remerciement par bras, et je m'aperçois que je ne vous ai point encore remerciés... -- De quoi, monsieur? répondit Joël. -- Mais tout simplement de ce que vous m'avez sauvé la vie, en risquant la vôtre!... -- Quand vous voudrez?... dit Hulda, qui se leva pour éviter les compliments. -- Comment donc!... Mais je veux!... D'abord, moi, je veux tout ce qu'on veut que je veuille! Là-dessus, le voyageur régla la petite dépense avec les paysans de la cabane. Puis, soutenu un peu par Hulda, beaucoup par Joël, il commença à descendre le sentier sinueux, qui conduit vers la rive du Maan où il rejoint la route de Dal. Cela ne se fit pas sans quelques «aïe! aïe!» qui se terminaient invariablement par un bon éclat de rire. Enfin, on atteignit la scierie, et Joël s'occupa d'atteler la kariol. Cinq minutes après, le voyageur était installé dans la caisse avec la jeune fille près de lui. -- Et vous? demanda-t-il à Joël. Il me semble bien que j'ai dû prendre votre place... -- Une place que je vous cède de bon coeur. -- Mais peut-être en se serrant... -- Non... Non!... J'ai mes jambes, monsieur, des jambes de guide! Ça vaut des roues... -- Et de fameuses, mon garçon, de fameuses! On partit en suivant la route qui se rapproche peu à peu du Maan. Joël s'était mis à la tête du cheval et il le guidait par le bridon, de manière à éviter de trop forts cahots à la kariol. Le retour se fit gaiement -- du moins de la part du voyageur. Il causait déjà comme un vieil ami de la famille Hansen. Avant d'arriver, le frère et la soeur lui disaient «monsieur Sylvius», et monsieur Sylvius ne les appelait plus que Hulda et Joël, comme s'ils se fussent connus tous trois de longue date. Vers quatre heures, le petit clocher de Dal montra sa fine pointe entre les arbres du hameau. Un instant après, le cheval s'arrêtait devant l'auberge. Le voyageur descendit de la kariol, non sans quelque peine. Dame Hansen était venue le recevoir à la porte, et, bien qu'il n'eût pas demandé la meilleure chambre de la maison, ce fut celle-là qu'on lui donna tout de même. IX Sylvius Hog -- tel fut le nom qui, ce soir-là, fut inscrit sur le livre des voyageurs, et précisément à la suite du nom de Sandgoïst. Vif contraste, on en conviendra, entre les deux noms comme entre les deux hommes qui les portaient. Entre eux, il n'y avait aucun rapport ni au physique ni au moral. Générosité d'un côté, avidité de l'autre. L'un, c'était la bonté du coeur, l'autre, c'était la sécheresse de l'âme. Sylvius Hog avait à peine soixante ans. Encore ne les paraissait-il pas. Grand, droit, bien constitué, sain d'esprit et sain de corps, il plaisait dès le premier abord avec sa belle et aimable figure, sans barbe, bien encadrée sous des cheveux grisonnants et un peu longs, avec ses yeux souriants comme ses lèvres, son front large où les plus nobles pensées pouvaient circuler sans peine, sa vaste poitrine dans laquelle le coeur pouvait battre à l'aise. À tous ces avantages, il joignait un inépuisable fonds de bonne humeur, une physionomie fine et déliée, une nature capable de toutes les générosités comme de tous les dévouements. Sylvius Hog, de Christiania -- cela disait tout. Et non seulement il était connu, apprécié, aimé, honoré dans la capitale norvégienne, mais aussi dans tout le pays -- le pays norvégien, bien entendu. En effet, les sentiments que l'on professait à son égard n'étaient plus les mêmes dans l'autre moitié du royaume scandinave, c'est-à-dire, en Suède. Cela veut être expliqué. Sylvius Hog était professeur de législation à Christiania. En d'autres États, être avocat, ingénieur, médecin, négociant, c'est occuper les premiers rangs de l'échelle sociale. En Norvège, il n'en va pas ainsi. Être professeur, c'est être au sommet. Si, en Suède, il y a quatre classes, la noblesse, le clergé, la bourgeoisie, le paysan, il n'y en a que trois en Norvège; la noblesse manque. On n'y compte aucun représentant de l'aristocratie, pas même celle des fonctionnaires. En ce pays privilégié où il n'existe pas de privilèges, les fonctionnaires sont les très humbles serviteurs du public. En somme, égalité sociale parfaite, nulle distinction politique. Donc, Sylvius Hog étant un des hommes les plus considérables de son pays, on ne s'étonnera pas qu'il fût membre du Storthing. Dans cette grande assemblée, autant par sa valeur que par la probité de sa vie privée et publique, il exerçait une influence que subissaient même ces paysans-députés, élus en grand nombre par les campagnes. Depuis la Constitution de 1814, c'est avec raison qu'on a pu dire: la Norvège est une république avec le roi de Suède pour président. Il va de soi que cette Norvège, très jalouse de ses prérogatives, a su conserver son autonomie. Le Storthing n'a rien de commun avec le parlement suédois. Aussi comprendra-t-on que l'un de ses représentants les plus influents et les plus patriotes ne fût pas bien vu au-delà de cette frontière idéale qui sépare la Suède de la Norvège. Ainsi était Sylvius Hog. D'un caractère très indépendant, ne voulant rien être, il avait maintes fois refusé d'entrer au ministère. Défenseur de tous les droits de la Norvège, il s'était constamment et inébranlablement opposé aux empiétements de la Suède. Et telle est la séparation morale et politique des deux pays, que le roi de Suède -- alors Oscar XV -- après s'être fait couronner à Stockholm, a dû se faire couronner à Drontheim, l'ancienne capitale de la Norvège. Telle est aussi la réserve quelque peu défiante des Norvégiens, en affaires, que la Banque de Christiania ne reçoit pas volontiers les billets de la Banque de Stockholm! Telle est enfin la démarcation entre les deux peuples, que le pavillon suédois ne flotte ni sur les édifices, ni sur les navires norvégiens. À l'un, l'étamine bleue traversée d'une croix jaune, à l'autre, la croix bleue sur le fond d'étamine rouge. Or, Sylvius Hog était de coeur et d'âme pour la Norvège. Il en défendait les intérêts en toute occasion. Aussi, vers 1854, lorsque le Storthing agita la question de ne plus avoir ni vice-roi à la tête du pays ni même de gouverneur, il fut l'un de ceux qui se jetèrent le plus vivement dans la discussion et firent triompher ce principe. On conçoit donc que, s'il n'était pas très aimé dans l'est du royaume, il le fût dans l'ouest, et même au fond des gaards les plus reculés du pays. Son nom courait la montagneuse Norvège, depuis les parages de Christiansand jusqu'aux extrêmes roches du cap Nord. Digne de cette popularité de bon aloi, aucune calomnie n'avait jamais pu atteindre ni le député ni le professeur de Christiania. C'était, d'ailleurs, un vrai Norvégien, mais un Norvégien à sang vif, n'ayant rien du flegme traditionnel de ses compatriotes, plus résolu de pensées et d'actes que ne le comporte le tempérament scandinave. Cela se sentait à ses mouvements prompts, à l'ardeur de sa parole, à la vivacité de ses gestes. Né en France, on n'eût pas hésité à le dire «un homme du Midi», si l'on veut bien accepter cette comparaison, qui peut lui être appliquée avec quelque exactitude. La situation de fortune de Sylvius Hog ne l'élevait pas au-dessus d'une assez belle aisance, bien qu'il n'eût point fait monnaie des affaires publiques. Âme désintéressée, il ne songeait jamais à lui, mais sans cesse aux autres. Aussi faisait-il fi des grandeurs. Être député lui suffisait. Il ne voulait rien de plus. En ce moment, Sylvius Hog profitait d'un congé de trois mois pour se remettre de ses fatigues, après une laborieuse année de travaux législatifs. Il avait quitté Christiania depuis six semaines, avec l'intention de parcourir toute la contrée qui s'étend jusqu'à Drontheim, le Hardanger, le Telemark, les districts de Kongsberg et de Drammen. Il voulait visiter ces provinces qu'il ne connaissait pas encore. Un voyage d'étude et d'agrément. Sylvius Hog avait déjà traversé une partie de cette région, et c'était en revenant des bailliages du nord qu'il avait voulu voir la célèbre chute, une des merveilles du Telemark. Après avoir examiné, sur les lieux mêmes, le projet, alors à l'étude, du chemin de fer de Drontheim à Christiania, il avait fait demander un guide pour le conduire à Dal, et il comptait le trouver sur la rive gauche du Maan. Mais, sans l'attendre, attiré par ces admirables sites de la Maristien, il s'était aventuré sur la dangereuse passe. Rare imprudence! Elle avait failli lui coûter la vie. Et, il faut bien le dire, sans l'intervention de Joël et de Hulda Hansen, le voyage eût fini avec le voyageur dans les gouffres du Rjukanfos. X On est fort instruit en ces pays scandinaves, non seulement chez les habitants des villes, mais aussi en pleine campagne. Cette instruction va même au-delà de savoir lire, écrire, compter. Le paysan apprend avec plaisir. Son intelligence est ouverte. Il s'intéresse à la chose publique. Il prend une large part aux affaires politiques et communales. Dans le Storthing, les gens de cette condition sont toujours en majorité. Quelquefois, ils y siègent avec le costume de leur province. On les cite, et c'est justice, pour leur haute raison, leur bon sens pratique, leur compréhension juste -- si elle est un peu lente -- et surtout leur incorruptibilité. Il ne faut donc pas s'étonner que le nom de Sylvius Hog fût connu dans toute la Norvège et prononcé avec respect jusque dans cette portion un peu sauvage du Telemark. Aussi, dame Hansen, en recevant un hôte si universellement estimé, crut-elle convenable de lui dire combien elle était honorée de l'avoir pour quelques jours sous son toit. -- Je ne sais pas si cela vous fait honneur, dame Hansen, répondit Sylvius Hog, mais ce que je sais bien, c'est que cela me fait plaisir. Oh! il y a longtemps que j'avais entendu mes élèves parler de cette hospitalière auberge de Dal! C'est pourquoi, je comptais venir m'y reposer pendant une semaine. Pourtant, que saint Olaf m'abandonne, si je croyais jamais y arriver sur une patte! Et l'excellent homme serra cordialement la main à son hôtesse. -- Monsieur Sylvius, dit Hulda, voulez-vous que mon frère aille chercher un médecin à Bamble? -- Un médecin, ma petite Hulda! Mais vous voulez donc que je perde l'usage de mes deux jambes! -- Oh! monsieur Sylvius! -- Un médecin! Pourquoi pas mon ami le docteur Boek, de Christiania? Et tout cela pour une égratignure!... -- Mais une égratignure, si elle est mal soignée, répondit Joël, cela peut devenir grave! -- Ah! çà, Joël, me direz-vous pourquoi vous voulez que cela devienne grave? -- Je ne le veux pas, monsieur Sylvius, Dieu me garde! -- Eh bien! il vous gardera, et moi aussi, et toute la maison de dame Hansen, surtout si cette gentille Hulda veut bien consentir à me donner ses soins... -- Certainement, monsieur Sylvius! -- Parfait, mes amis! Encore quatre ou cinq jours, il n'y paraîtra plus! D'ailleurs, comment ne guérirait-on pas dans une si jolie chambre? Où pourrait-on mieux se faire traiter que dans l'excellente auberge de Dal? Et ce bon lit avec ses devises qui valent bien les horribles formules de la Faculté! Et cette joyeuse fenêtre qui s'ouvre sur la vallée du Maan! Et le murmure des eaux qui se glisse jusqu'au fond de mon alcôve! Et la senteur des vieux arbres dont toute la maison est embaumée! Et le bon air, l'air de la montagne! Eh! ne voilà-t-il pas le meilleur des médecins! Quand on a besoin de lui, on n'a qu'à ouvrir la fenêtre, il arrive, il vous ragaillardit, et il ne vous met pas à la diète! Il disait si gaiement toutes ces choses, Sylvius Hog, qu'avec lui, semblait-il, un peu de bonheur venait d'entrer dans la maison. Du moins, ce fut l'impression du frère et de la soeur, qui se tenaient la main en l'écoutant, s'abandonnant tous deux à la même émotion. C'était dans la chambre du rez-de-chaussée qu'avait été tout d'abord conduit le professeur. Maintenant, à demi couché dans un grand fauteuil, sa jambe étendue sur un escabeau, il recevait les soins de Hulda et de Joël. Un pansement à l'eau fraîche, il ne voulut que ce remède. Et, en réalité, en fallait-il un autre? -- Bien, mes amis, bien! disait-il. Il ne faut pas abuser des drogues! Et maintenant, savez-vous bien que, sans votre obligeance, j'aurais vu d'un peu trop près les merveilles du Rjukanfos! Je roulais dans l'abîme comme un simple roc! J'ajoutais une nouvelle légende à la légende de Maristien, et, moi, je n'avais pas d'excuse! Ma fiancée ne m'attendait pas sur l'autre bord, comme le malheureux Eystein! -- Et quel chagrin c'eût été pour madame Hog! dit Hulda. Elle ne se serait jamais consolée... -- Madame Hog?... répliqua le professeur. Eh bien, madame Hog n'aurait pas versé une larme! -- Oh! monsieur Sylvius!... -- Non, vous dis-je, par cette raison qu'il n'y a pas de madame Hog! Et je ne puis pas même me figurer ce qu'eût été une madame Hog: grasse ou maigre, petite ou grande... -- Elle eût été aimable, intelligente et bonne, étant votre femme, répondit Hulda. -- Ah! vraiment, mademoiselle! Bon! Bon! Je vous crois! Je vous crois! -- Mais, en apprenant un pareil malheur, vos parents, vos amis, monsieur Sylvius?... dit Joël. -- Des parents, je n'en ai guère, mon garçon! Des amis, il paraît que j'en ai un certain nombre, sans compter ceux que je viens de me faire dans la maison de dame Hansen, et vous leur avez évité la peine de me pleurer! -- À propos, dites-moi, mes enfants, vous pourrez bien me garder quelques jours ici? -- Tant qu'il vous plaira, monsieur Sylvius, répondit Hulda. Cette chambre vous appartient. -- D'ailleurs, j'avais l'intention de m'arrêter à Dal, comme font les touristes, de manière à pouvoir rayonner de là sur le Telemark... Je ne rayonnerai pas, ou je rayonnerai plus tard, voilà tout! -- Avant la fin de la semaine, monsieur Sylvius, répondit Joël, j'espère que vous serez sur pied. -- Et moi aussi, je l'espère! -- Et alors je m'offre à vous conduire partout où il vous plaira d'aller dans le bailliage. -- Nous verrons cela, Joël! Nous en reparlerons, quand je ne serai plus à l'état d'écorché! J'ai encore un mois de congé devant moi, et quand je devrais le passer tout entier dans l'auberge de dame Hansen, je ne serais pas trop à plaindre! Ne faudra-t-il pas que je visite la vallée du Vestfjorddal entre les deux lacs, que je fasse l'ascension du Gousta, que je retourne au Rjukanfos, car enfin, si j'ai failli y faire un plongeon, je ne l'ai guère vu... et je tiens à le voir! -- Vous y retournerez, monsieur Sylvius, répondit Hulda. -- Et nous y retournerons ensemble avec cette bonne madame Hansen, si elle veut bien nous accompagner. -- Eh! j'y pense, mes amis, il faudra que je prévienne, par un petit mot, Kate, ma vieille bonne, et Fink, mon vieux domestique de Christiania! Ils seraient très inquiets si je ne leur donnais pas de mes nouvelles, et je serais grondé!... Et, maintenant, je vais vous faire un aveu! Les fraises, le laitage, c'est très agréable, très rafraîchissant; mais cela ne suffit pas, puisque je ne veux pas entendre parler d'être mis à la diète!... Est-ce bientôt l'heure de votre dîner?... -- Oh! peu importe, monsieur Sylvius!... -- Il importe beaucoup, au contraire! Croyez-vous donc que, pendant mon séjour à Dal, je vais m'ennuyer tout seul à ma table et dans ma chambre? Non! je veux manger avec vous et votre mère, si dame Hansen n'y voit pas d'inconvénient! Naturellement, dame Hansen, quand on lui fit connaître le désir du professeur, et bien qu'elle eût peut-être préféré se tenir à part, suivant son habitude, ne put que s'incliner. Ce serait un honneur pour elle et les siens d'avoir à sa table un député du Storthing. -- Ainsi, c'est convenu, reprit Sylvius Hog, nous mangerons ensemble dans la grande salle... -- Oui, monsieur Sylvius, répondit Joël. Je n'aurai qu'à vous y pousser sur votre fauteuil, quand le dîner sera prêt... -- Bon! Bon! monsieur Joël! Pourquoi pas en kariol? Non! Avec l'aide d'un bras, j'arriverai. Je ne suis pas amputé, que je sache! -- Comme vous voudrez, monsieur Sylvius! répondit Hulda. Mais ne faites pas inutilement d'imprudences, je vous prie... ou Joël aura vite fait d'aller chercher le médecin! -- Des menaces! Eh bien, oui, je serai prudent et docile! Et du moment qu'on ne me met pas à la diète, je vais être le plus obéissant des malades! -- Ah! çà! est-ce que vous n'avez pas faim, mes amis? -- Nous ne demandons qu'un quart d'heure, répondit Hulda, pour vous servir une soupe aux groseilles, une truite du Maan, une grouse que Joël a rapportée hier du Hardanger, et une bonne bouteille de vin de France. -- Merci, ma brave fille, merci! Hulda sortit afin de surveiller le dîner et de préparer la table dans la grande salle, pendant que Joël allait reconduire la kariol chez le contremaître Lengling. Sylvius Hog resta seul. À quoi eût-il pu songer, si ce n'est à cette honnête famille, dont maintenant il était à la fois l'hôte et l'obligé. Que pourrait-il faire pour reconnaître les services, les soins de Hulda et de Joël? Mais il n'eut pas le temps de s'abandonner à de longues réflexions, car, dix minutes après, il était assis à la place d'honneur de la grande table. Le dîner était excellent. Il justifiait le renom de l'auberge, et le professeur mangea de grand appétit. Ensuite, la soirée se passa en causeries auxquelles Sylvius Hog prit la plus grande part. À défaut de dame Hansen qui ne s'y mêla guère, il fit parler le frère et la soeur. La vive sympathie qu'il éprouvait déjà pour eux ne put que s'accroître. Une si touchante amitié les unissait l'un à l'autre que le professeur en fut plusieurs fois ému. La nuit venue, il regagna sa chambre avec l'aide de Joël et de Hulda, reçut et donna un aimable bonsoir à ses amis, et, à peine couché dans le grand lit à devises, il dormit tout d'un somme. Le lendemain, Sylvius Hog, réveillé dès l'aube, se reprit à réfléchir avant qu'on eût frappé à sa porte. «Non, se disait-il, je ne sais vraiment pas comment je m'en tirerai! On ne peut pourtant pas se faire sauver, soigner, guérir, et en être quitte pour un simple remerciement! Je suis l'obligé de Hulda et de Joël, ce n'est pas contestable! Mais voilà! Ce ne sont pas de ces services qu'on puisse payer en argent! Fi donc!... D'autre part, cette famille de braves gens me paraît heureuse, et je ne pourrais rien ajouter à son bonheur! Enfin nous causerons, et, tout en causant, peut-être...» Aussi, pendant les trois ou quatre jours que le professeur dut encore garder sa jambe étendue sur l'escabeau, ils causèrent tous trois. Par malheur, ce fut avec une certaine réserve de la part du frère et de la soeur. Ni l'un ni l'autre ne voulurent rien dire de leur mère, dont Sylvius Hog avait bien observé l'attitude froide et soucieuse. Puis, par un autre sentiment de discrétion, ils hésitaient à faire connaître les inquiétudes que leur causait le retard de Ole Kamp. Ne risquaient-ils pas d'altérer la bonne humeur de leur hôte en lui contant leurs peines? -- Cependant, disait Joël à sa soeur, peut-être avons-nous tort de ne pas nous confier à monsieur Sylvius? C'est un homme de bon conseil, et, par ses relations, il pourrait peut-être savoir si l'on se préoccupe à la Marine de ce qu'est devenu le _Viken._ _-- _Tu as raison, Joël, répondait Hulda. Je pense que nous ferons bien de tout lui dire. Mais attendons qu'il soit bien guéri! -- Oui, et cela ne peut tarder! reprenait Joël. La semaine finie, Sylvius Hog n'avait plus besoin d'aide pour quitter sa chambre, bien qu'il boitât encore un peu. Il venait alors s'asseoir sur un des bancs, devant la maison, à l'ombre des arbres. De là, il pouvait apercevoir la cime du Gousta, qui resplendissait sous les rayons du soleil, pendant que le Maan, charriant des troncs en dérive, grondait à ses pieds. On voyait aussi passer du monde sur la route de Dal au Rjukanfos. Le plus souvent, c'étaient des touristes, dont quelques-uns s'arrêtaient une heure ou deux à l'auberge de dame Hansen pour déjeuner ou dîner. Il venait aussi des étudiants de Christiania, le sac au dos, la petite cocarde norvégienne à la casquette. Ceux-là reconnaissaient le professeur. De là, des bonjours interminables, des saluts cordiaux, qui prouvaient combien Sylvius Hog était aimé de toute cette jeunesse. -- Vous ici, monsieur Sylvius? -- Moi, mes amis! -- Vous que l'on croit au fond du Hardanger! -- On a tort! C'est au fond du Rjukanfos que je devrais être! -- Eh bien! nous dirons partout que vous êtes à Dal! -- Oui, à Dal, avec une jambe... en écharpe! -- Heureusement, vous avez trouvé bon gîte et bons soins dans l'auberge de dame Hansen! -- Imaginez-en une meilleure! -- Il n'y en a guère! -- Et de plus braves gens? -- Il n'y en a pas! répétaient gaiement les touristes. Et, tous buvaient à la santé de Hulda et de Joël si connus dans tout le Telemark. Et alors le professeur narrait son aventure. Il confessait son imprudence. Il racontait comment il avait été sauvé. Il disait quelle reconnaissance était due à ses sauveurs. -- Et si je reste ici jusqu'à ce que j'aie payé ma dette, ajoutait-il, mon cours de législation est fermé pour longtemps, mes amis, et vous pouvez prendre un congé sans limite! -- Bon, monsieur Sylvius! reprenait toute cette joyeuse bande. C'est la jolie Hulda qui vous retient à Dal! -- Une aimable fille, mes amis, charmante aussi, et je n'ai que soixante ans, par saint Olaf! -- À la santé de monsieur Sylvius! -- Et à la vôtre, jeunes gens! Courez le pays, instruisez-vous, amusez-vous! Il fait toujours beau quand on a votre âge! Mais défiez-vous des passes de la Maristien! Joël et Hulda ne seraient peut-être plus là pour sauver les imprudents qui s'y hasarderaient. Puis, tous partaient en faisant bruyamment retentir la vallée de leur joyeux _God aften._ Cependant, une ou deux fois, Joël dut s'absenter pour