The Project Gutenberg EBook of Vie de Jésus, by Ernest Renan

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Title: Vie de Jésus
       Histoire des origines du christianisme; 1

Author: Ernest Renan

Release Date: February 20, 2005 [EBook #15113]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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VIE

DE JÉSUS

PAR

ERNEST RENAN

MEMBRE DE L'INSTITUT

NEUVIÈME ÉDITION

PARIS

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS

RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

1863





HISTOIRE

DES ORIGINES

DU CHRISTIANISME

LIVRE PREMIER




CHEZ LES MÊMES ÉDITEURS

ŒUVRES COMPLÈTES D'ERNEST RENAN

FORMAT IN-8°


A L'AME PURE

DE MA SŒUR HENRIETTE

MORTE A BYBLOS, LE 24 SEPTEMBRE 1861.

Te souviens-tu, du sein de Dieu où tu reposes, de ces longues journées de Ghazir, où, seul avec toi, j'écrivais ces pages inspirées par les lieux que nous avions visités ensemble? Silencieuse à côté de moi, tu relisais chaque feuille et la recopiais sitôt écrite, pendant que la mer, les villages, les ravins, les montagnes se déroulaient à nos pieds. Quand l'accablante lumière avait fait place à l'innombrable armée des étoiles, tes questions fines et délicates, tes doutes discrets, me ramenaient à l'objet sublime de nos communes pensées. Tu me dis un jour que ce livre-ci tu l'aimerais, d'abord parce qu'il avait été fait avec toi, et aussi parce qu'il te plaisait. Si parfois tu craignais pour lui les étroits jugements de l'homme frivole, toujours tu fus persuadée que les âmes vraiment religieuses finiraient par s'y plaire. Au milieu de ces douces méditations, la mort nous frappa tous les deux de son aile; le sommeil de la fièvre nous prit à la même heure; je me réveillai seul!... Tu dors maintenant dans la terre d'Adonis, près de la sainte Byblos et des eaux sacrées où les femmes des mystères antiques venaient mêler leurs larmes. Révèle-moi, ô bon génie, à moi que tu aimais, ces vérités qui dominent la mort, empêchent de la craindre et la font presque aimer.


INTRODUCTION

OÙ L'ON TRAITE PRINCIPALEMENT DES SOURCES

DE CETTE HISTOIRE.

Une histoire des «Origines du Christianisme» devrait embrasser toute la période obscure, et, si j'ose le dire, souterraine, qui s'étend depuis les premiers commencements de cette religion jusqu'au moment où son existence devient un fait public, notoire, évident aux yeux de tous. Une telle histoire se composerait de quatre livres. Le premier, que je présente aujourd'hui au public, traite du fait même qui a servi de point de départ au culte nouveau; il est rempli tout entier par la personne sublime du fondateur. Le second traiterait des apôtres et de leurs disciples immédiats, ou, pour mieux dire, des révolutions que subit la pensée religieuse dans les deux premières générations chrétiennes. Je l'arrêterais vers l'an 100, au moment où les derniers amis de Jésus sont morts, et où tous les livres du Nouveau Testament sont à peu près fixés dans la forme où nous les lisons. Le troisième exposerait l'état du christianisme sous les Antonins. On l'y verrait se développer lentement et soutenir une guerre presque permanente contre l'empire, lequel, arrivé à ce moment au plus haut degré de la perfection administrative et gouverné par des philosophes, combat dans la secte naissante une société secrète et théocratique, qui le nie obstinément et le mine sans cesse. Ce livre contiendrait toute l'étendue du IIe siècle. Le quatrième livre, enfin, montrerait les progrès décisifs que fait le christianisme à partir des empereurs syriens. On y verrait la savante construction des Antonins crouler, la décadence de la civilisation antique devenir irrévocable, le christianisme profiter de sa ruine, la Syrie conquérir tout l'Occident, et Jésus, en compagnie des dieux et des sages divinisés de l'Asie, prendre possession d'une société à laquelle la philosophie et l'État purement civil ne suffisent plus. C'est alors que les idées religieuses des races groupées autour de la Méditerranée se modifient profondément; que les cultes orientaux prennent partout le dessus; que le christianisme, devenu une église très-nombreuse, oublie totalement ses rêves millénaires, brise ses dernières attaches avec le judaïsme et passe tout entier dans le monde grec et latin. Les luttes et le travail littéraire du IIIe siècle, lesquels se passent déjà au grand jour, ne seraient exposés qu'en traits généraux. Je raconterais encore plus sommairement les persécutions du commencement du IVe siècle, dernier effort de l'empire pour revenir à ses vieux principes, lesquels déniaient à l'association religieuse toute place dans l'État. Enfin, je me bornerais à pressentir le changement de politique qui, sous Constantin, intervertit les rôles, et fait du mouvement religieux le plus libre et le plus spontané un culte officiel, assujetti à l'État et persécuteur à son tour.

Je ne sais si j'aurai assez de vie et de force pour remplir un plan aussi vaste. Je serai satisfait si, après avoir écrit la vie de Jésus, il m'est donné de raconter comme je l'entends l'histoire des apôtres, l'état de la conscience chrétienne durant les semaines qui suivirent la mort de Jésus, la formation du cycle légendaire de la résurrection, les premiers actes de l'église de Jérusalem, la vie de saint Paul, la crise du temps de Néron, l'apparition de l'Apocalypse, la ruine de Jérusalem, la fondation des chrétientés hébraïques de la Batanée, la rédaction des évangiles, l'origine des grandes écoles de l'Asie-Mineure, issues de Jean. Tout pâlit à côté de ce merveilleux premier siècle. Par une singularité rare en l'histoire, nous voyons bien mieux ce qui s'est passé dans le monde chrétien de l'an 50 à l'an 75, que de l'an 100 à l'an 150.

Le plan suivi pour cette histoire a empêché d'introduire dans le texte de longues dissertations critiques sur les points controversés. Un système continu de notes met le lecteur à même de vérifier d'après les sources toutes les propositions du texte. Dans ces notes, on s'est borné strictement aux citations de première main, je veux dire à l'indication des passages originaux sur lesquels chaque assertion ou chaque conjecture s'appuie. Je sais que pour les personnes peu initiées à ces sortes d'études, bien d'autres développements eussent été nécessaires. Mais je n'ai pas l'habitude de refaire ce qui est fait et bien fait. Pour ne citer que des livres écrits en français, les personnes qui voudront bien se procurer les ouvrages suivants:

les personnes, dis-je, qui voudront bien consulter ces excellents écrits[6], y trouveront expliqués une foule de points sur lesquels j'ai dû être très-succinct. La critique de détail des textes évangéliques, en particulier, a été faite par M. Strauss d'une manière qui laisse peu à désirer. Bien que M. Strauss se soit trompé dans sa théorie sur la rédaction des évangiles[7], et que son livre ait, selon moi, le tort de se tenir beaucoup trop sur le terrain théologique et trop peu sur le terrain historique[8], il est indispensable, pour se rendre compte des motifs qui m'ont guidé dans une foule de minuties, de suivre la discussion toujours judicieuse, quoique parfois un peu subtile, du livre si bien traduit par mon savant confrère, M. Littré.

Je crois n'avoir négligé, en fait de témoignages anciens, aucune source d'informations. Cinq grandes collections d'écrits, sans parler d'une foule d'autres données éparses, nous restent sur Jésus et sur le temps où il vécut, ce sont: 1° les évangiles et en général les écrits du Nouveau Testament; 2° les compositions dites «Apocryphes de l'Ancien Testament;» 3° les ouvrages de Philon; 4° ceux de Josèphe; 5° le Talmud. Les écrits de Philon ont l'inappréciable avantage de nous montrer les pensées qui fermentaient au temps de Jésus dans les âmes occupées des grandes questions religieuses. Philon vivait, il est vrai, dans une tout autre province du judaïsme que Jésus; mais, comme lui, il était très-dégagé des petitesses qui régnaient à Jérusalem; Philon est vraiment le frère aîné de Jésus. Il avait soixante-deux ans quand le prophète de Nazareth était au plus haut degré de son activité, et il lui survécut au moins dix années. Quel dommage que les hasards de la vie ne l'aient pas conduit en Galilée! Que ne nous eût-il pas appris!

Josèphe, écrivant surtout pour les païens, n'a pas dans son style la même sincérité. Ses courtes notices sur Jésus, sur Jean-Baptiste, sur Juda le Gaulonite, sont sèches et sans couleur. On sent qu'il cherche à présenter ces mouvements si profondément juifs de caractère et d'esprit sous une forme qui soit intelligible aux Grecs et aux Romains. Je crois le passage sur Jésus[9] authentique. Il est parfaitement dans le goût de Josèphe, et si cet historien a fait mention de Jésus, c'est bien comme cela qu'il a dû en parler. On sent seulement qu'une main chrétienne a retouché le morceau, y a ajouté quelques mots sans lesquels il eût été presque blasphématoire[10], a peut-être retranché ou modifié quelques expressions[11]. Il faut se rappeler que la fortune littéraire de Josèphe se fit par les chrétiens, lesquels adoptèrent ses écrits comme des documents essentiels de leur histoire sacrée. Il s'en fit, probablement au IIe siècle, une édition corrigée selon les idées chrétiennes[12]. En tout cas, ce qui constitue l'immense intérêt de Josèphe pour le sujet qui nous occupe, ce sont les vives lumières qu'il jette sur le temps. Grâce à lui, Hérode, Hérodiade, Antipas, Philippe, Anne, Caïphe, Pilate sont des personnages que nous touchons du doigt et que nous voyons vivre devant nous avec une frappante réalité.

Les Apocryphes de l'Ancien Testament, surtout la partie juive des vers sibyllins et le Livre d'Hénoch, joints au Livre de Daniel, qui est, lui aussi, un véritable apocryphe, ont une importance capitale pour l'histoire du développement des théories messianiques et pour l'intelligence des conceptions de Jésus sur le royaume de Dieu. Le Livre d'Hénoch, en particulier, lequel était fort lu dans l'entourage de Jésus[13], nous donne la clef de l'expression de «Fils de l'homme» et des idées qui s'y rattachaient. L'âge de ces différents livres, grâce aux travaux de MM. Alexandre, Ewald, Dillmann, Reuss, est maintenant hors de doute. Tout le monde est d'accord pour placer la rédaction des plus importants d'entre eux au IIe et au Ier siècle avant Jésus-Christ. La date du Livre de Daniel est plus certaine encore. Le caractère des deux langues dans lesquelles il est écrit; l'usage de mots grecs; l'annonce claire, déterminée, datée, d'événements qui vont jusqu'au temps d'Antiochus Épiphane; les fausses images qui y sont tracées de la vieille Babylonie; la couleur générale du livre, qui ne rappelle en rien les écrits de la captivité, qui répond au contraire par une foule d'analogies aux croyances, aux mœurs, au tour d'imagination de l'époque des Séleucides; le tour apocalyptique des visions; la place du livre dans le canon hébreu hors de la série des prophètes; l'omission de Daniel dans les panégyriques du chapitre XLIX de l'Ecclésiastique, où son rang était comme indiqué; bien d'autres preuves qui ont été cent fois déduites, ne permettent pas de douter que le Livre de Daniel ne soit le fruit de la grande exaltation produite chez les Juifs par la persécution d'Antiochus. Ce n'est pas dans la vieille littérature prophétique qu'il faut classer ce livre, mais bien en tête de la littérature apocalyptique, comme premier modèle d'un genre de composition où devaient prendre place après lui les divers poèmes sibyllins, le Livre d'Hénoch, l'Apocalypse de Jean, l'Ascension d'Isaïe, le quatrième livre d'Esdras.

Dans l'histoire des origines chrétiennes, on a jusqu'ici beaucoup trop négligé le Talmud. Je pense, avec M. Geiger, que la vraie notion des circonstances où se produisit Jésus doit être cherchée dans cette compilation bizarre, où tant de précieux renseignements sont mêlés à la plus insignifiante scolastique. La théologie chrétienne et la théologie juive ayant suivi au fond deux marches parallèles, l'histoire de l'une ne peut bien être comprise sans l'histoire de l'autre. D'innombrables détails matériels des évangiles trouvent, d'ailleurs, leur commentaire dans le Talmud. Les vastes recueils latins de Lightfoot, de Schoettgen, de Buxtorf, d'Otho, contenaient déjà à cet égard une foule de renseignements. Je me suis imposé de vérifier dans l'original toutes les citations que j'ai admises, sans en excepter une seule. La collaboration que m'a prêtée pour cette partie de mon travail un savant israélite, M. Neubauer, très-versé dans la littérature talmudique, m'a permis d'aller plus loin et d'éclaircir les parties les plus délicates de mon sujet par quelques nouveaux rapprochements. La distinction des époques est ici fort importante, la rédaction du Talmud s'étendant de l'an 200 à l'an 500 à peu près. Nous y avons porté autant de discernement qu'il est possible dans l'état actuel de ces études. Des dates si récentes exciteront quelques craintes chez les personnes habituées à n'accorder de valeur à un document que pour l'époque même où il a été écrit. Mais de tels scrupules seraient ici déplacés. L'enseignement des Juifs depuis l'époque asmonéenne jusqu'au IIe siècle fut principalement oral. Il ne faut pas juger de ces sortes d'états intellectuels d'après les habitudes d'un temps où l'on écrit beaucoup. Les Védas, les anciennes poésies arabes ont été conservés de mémoire pendant des siècles, et pourtant ces compositions présentent une forme très-arrêtée, très-délicate. Dans le Talmud, au contraire, la forme n'a aucun prix. Ajoutons qu'avant la Mischna de Juda le Saint, qui a fait oublier toutes les autres, il y eut des essais de rédaction, dont les commencements remontent peut-être plus haut qu'on ne le suppose communément. Le style du Talmud est celui de notes de cours; les rédacteurs ne firent probablement que classer sous certains titres l'énorme fatras d'écritures qui s'était accumulé dans les différentes écoles durant des générations.

Il nous reste à parler des documents qui, se présentant comme des biographies du fondateur du christianisme, doivent naturellement tenir la première place dans une vie de Jésus. Un traité complet sur la rédaction des évangiles serait un ouvrage à lui seul. Grâce aux beaux travaux dont cette question a été l'objet depuis trente ans, un problème qu'on eût jugé autrefois inabordable est arrivé à une solution qui assurément laisse place encore à bien des incertitudes, mais qui suffit pleinement aux besoins de l'histoire. Nous aurons occasion d'y revenir dans notre deuxième livre, la composition des évangiles ayant été un des faits les plus importants pour l'avenir du christianisme qui se soient passés dans la seconde moitié du premier siècle. Nous ne toucherons ici qu'une seule face du sujet, celle qui est indispensable à la solidité de notre récit. Laissant de côté tout ce qui appartient au tableau des temps apostoliques, nous rechercherons seulement dans quelle mesure les données fournies par les évangiles peuvent être employées dans une histoire dressée selon des principes rationnels[14]?

Que les évangiles soient en partie légendaires, c'est ce qui est évident, puisqu'ils sont pleins de miracles et de surnaturel; mais il y a légende et légende. Personne ne doute des principaux traits de la vie de François d'Assise, quoique le surnaturel s'y rencontre à chaque pas. Personne, au contraire, n'accorde de créance à la «Vie d'Apollonius de Tyane,» parce qu'elle a été écrite longtemps après le héros et dans les conditions d'un pur roman. A quelle époque, par quelles mains, dans quelles conditions les évangiles ont-ils été rédigés? Voilà donc la question capitale d'où dépend l'opinion qu'il faut se former de leur crédibilité.

On sait que chacun des quatre évangiles porte en tête le nom d'un personnage connu soit dans l'histoire apostolique, soit dans l'histoire évangélique elle-même. Ces quatre personnages ne nous sont pas donnés rigoureusement comme des auteurs. Les formules «selon Matthieu,» «selon Marc,» «selon Luc,» «selon Jean,» n'impliquent pas que, dans la plus vieille opinion, ces récits eussent été écrits d'un bout à l'autre par Matthieu, par Marc, par Luc, par Jean[15]; elles signifient seulement que c'étaient là les traditions provenant de chacun de ces apôtres et se couvrant de leur autorité. Il est clair que si ces titres sont exacts, les évangiles, sans cesser d'être en partie légendaires, prennent une haute valeur, puisqu'ils nous font remonter au demi-siècle qui suivit la mort de Jésus, et même, dans deux cas, aux témoins oculaires de ses actions.

Pour Luc d'abord, le doute n'est guère possible. L'évangile de Luc est une composition régulière, fondée sur des documents antérieurs[16]. C'est l'œuvre d'un homme qui choisit, élague, combine. L'auteur de cet évangile est certainement le même que celui des Actes des Apôtres[17]. Or, l'auteur des Actes est un compagnon de saint Paul[18], titre qui convient parfaitement à Luc[19]. Je sais que plus d'une objection peut être opposée à ce raisonnement; mais une chose au moins est hors de doute, c'est que l'auteur du troisième évangile et des Actes est un homme de la seconde génération apostolique, et cela suffit à notre objet. La date de cet évangile peut d'ailleurs être déterminée avec beaucoup de précision par des considérations tirées du livre lui-même. Le chapitre XXI de Luc, inséparable du reste de l'ouvrage, a été écrit certainement après le siège de Jérusalem, mais peu de temps après[20]. Nous sommes donc ici sur un terrain solide; car il s'agit d'un ouvrage écrit tout entier de la même main et de la plus parfaite unité.

Les évangiles de Matthieu et de Marc n'ont pas, à beaucoup près, le même cachet individuel. Ce sont des compositions impersonnelles, où l'auteur disparaît totalement. Un nom propre écrit en tête de ces sortes d'ouvrages ne dit pas grand'chose. Mais si l'évangile de Luc est daté, ceux de Matthieu et de Marc le sont aussi; car il est certain que le troisième évangile est postérieur aux deux premiers, et offre le caractère d'une rédaction bien plus avancée. Nous avons d'ailleurs, à cet égard, un témoignage capital de la première moitié du IIe siècle. Il est de Papias, évêque d'Hiérapolis, homme grave, homme de tradition, qui fut attentif toute sa vie à recueillir ce qu'on pouvait savoir de la personne de Jésus[21]. Après avoir déclaré qu'en pareille matière il préfère la tradition orale aux livres, Papias mentionne deux écrits sur les actes et les paroles du Christ: 1° un écrit de Marc, interprète de l'apôtre Pierre, écrit court, incomplet, non rangé par ordre chronologique, comprenant des récits et des discours (λεχθεντα η πραχθεντα), composé d'après les renseignements et les souvenirs de l'apôtre Pierre; 2° un recueil de sentences (λογια) écrit en hébreu[22] par Matthieu, «et que chacun a traduit comme il a pu.» Il est certain que ces deux descriptions répondent assez bien à la physionomie générale des deux livres appelés maintenant «Évangile selon Matthieu,» «Évangile selon Marc,» le premier caractérisé par ses longs discours, le second surtout anecdotique, beaucoup plus exact que le premier sur les petits faits, bref jusqu'à la sécheresse, pauvre en discours, assez mal composé. Que ces deux ouvrages tels que nous les lisons soient absolument semblables à ceux que lisait Papias, cela n'est pas soutenable; d'abord, parce que l'écrit de Matthieu pour Papias se composait uniquement de discours en hébreu, dont il circulait des traductions assez diverses, et en second lieu, parce que l'écrit de Marc et celui de Matthieu étaient pour lui profondément distincts, rédigés sans aucune entente, et, ce semble, dans des langues différentes. Or, dans l'état actuel des textes, l'Évangile selon Matthieu et l'Évangile selon Marc offrent des parties parallèles si longues et si parfaitement identiques qu'il faut supposer, ou que le rédacteur définitif du premier avait le second sous les yeux, ou que le rédacteur définitif du second avait le premier sous les yeux, ou que tous deux ont copié le même prototype. Ce qui paraît le plus vraisemblable, c'est que, ni pour Matthieu, ni pour Marc, nous n'avons les rédactions tout à fait originales; que nos deux premiers évangiles sont déjà des arrangements, où l'on a cherché à remplir les lacunes d'un texte par un autre. Chacun voulait, en effet, posséder un exemplaire complet. Celui qui n'avait dans son exemplaire que des discours voulait avoir des récits, et réciproquement. C'est ainsi que «l'Évangile selon Matthieu» se trouva avoir englobé presque toutes les anecdotes de Marc, et que «l'Évangile selon Marc» contient aujourd'hui une foule de traits qui viennent des Logia de Matthieu. Chacun, d'ailleurs, puisait largement dans la tradition évangélique se continuant autour de lui. Cette tradition est si loin d'avoir été épuisée par les évangiles que les Actes des apôtres et les Pères les plus anciens citent plusieurs paroles de Jésus qui paraissent authentiques et qui ne se trouvent pas dans les évangiles que nous possédons.

Il importe peu à notre objet actuel de pousser plus loin cette délicate analyse, d'essayer de reconstruire en quelque sorte, d'une part, les Logia originaux de Matthieu; de l'autre, le récit primitif tel qu'il sortit de la plume de Marc. Les Logia nous sont sans doute représentés par les grands discours de Jésus qui remplissent une partie considérable du premier évangile. Ces discours forment, en effet, quand on les détache du reste, un tout assez complet. Quant aux récits du premier et du deuxième évangile, ils semblent avoir pour base un document commun dont le texte se retrouve tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, et dont le deuxième évangile, tel que nous le lisons aujourd'hui, n'est qu'une reproduction peu modifiée. En d'autres termes, le système de la vie de Jésus chez les synoptiques repose sur deux documents originaux: 1° les discours de Jésus recueillis par l'apôtre Matthieu; 2° le recueil d'anecdotes et de renseignements personnels que Marc écrivit d'après les souvenirs de Pierre. On peut dire que nous avons encore ces deux documents, mêlés à des renseignements d'autre provenance, dans les deux premiers évangiles, qui portent non sans raison le nom d'«Évangile selon Matthieu» et d'«Évangile selon Marc.»

Ce qui est indubitable, en tous cas, c'est que de très-bonne heure on mit par écrit les discours de Jésus en langue araméenne, que de bonne heure aussi on écrivit ses actions remarquables. Ce n'étaient pas là des textes arrêtés et fixés dogmatiquement. Outre les évangiles qui nous sont parvenus, il y en eut une foule d'autres prétendant représenter la tradition des témoins oculaires[23]. On attachait peu d'importance à ces écrits, et les conservateurs, tels que Papias, y préféraient hautement la tradition orale[24]. Comme on croyait encore le monde près de finir, on se souciait peu de composer des livres pour l'avenir; il s'agissait seulement de garder en son cœur l'image vive de celui qu'on espérait bientôt revoir dans les nues. De là le peu d'autorité dont jouissent durant cent cinquante ans les textes évangéliques. On ne se faisait nul scrupule d'y insérer des additions, de les combiner diversement, de les compléter les uns par les autres. Le pauvre homme qui n'a qu'un livre veut qu'il contienne tout ce qui lui va au cœur. On se prêtait ces petits livrets; chacun transcrivait à la marge de son exemplaire les mots, les paraboles qu'il trouvait ailleurs et qui le touchaient[25]. La plus belle chose du monde est ainsi sortie d'une élaboration obscure et complètement populaire. Aucune rédaction n'avait de valeur absolue. Justin, qui fait souvent appel à ce qu'il nomme «les mémoires des apôtres[26],» avait sous les yeux un état des documents évangéliques assez différent de celui que nous avons; en tous cas, il ne se donne aucun souci de les alléguer textuellement. Les citations évangéliques, dans les écrits pseudo-clémentins d'origine ébionite, présentent le même caractère. L'esprit était tout; la lettre n'était rien. C'est quand la tradition s'affaiblit dans la seconde moitié du IIe siècle que les textes portant des noms d'apôtres prennent une autorité décisive et obtiennent force de loi.

Qui ne voit le prix de documents ainsi composés des souvenirs attendris, des récits naïfs des deux premières générations chrétiennes, pleines encore de la forte impression que l'illustre fondateur avait produite, et qui semble lui avoir longtemps survécu? Ajoutons que les évangiles dont il s'agit semblent provenir de celle des branches de la famille chrétienne qui touchait le plus près à Jésus. Le dernier travail de rédaction, au moins du texte qui porte, le nom de Matthieu, paraît avoir été fait dans l'un des pays situés au nord-est de la Palestine, tels que la Gaulonitide, le Hauran, la Batanée, où beaucoup de chrétiens se réfugièrent à l'époque de la guerre des Romains, où l'on trouvait encore au IIe siècle des parents de Jésus[27], et où la première direction galiléenne se conserva plus longtemps qu'ailleurs.

Jusqu'à présent nous n'avons parlé que des trois évangiles dits synoptiques. Il nous reste à parler du quatrième, de celui qui porte le nom de Jean. Ici les doutes sont beaucoup plus fondés, et la question moins près d'une solution. Papias, qui se rattachait à l'école de Jean, et qui, s'il n'avait pas été son auditeur, comme le veut Irénée, avait beaucoup fréquenté ses disciples immédiats, entre autres Aristion et celui qu'on appelait Presbyteros Joannes, Papias, qui avait recueilli avec passion les récits oraux de cet Aristion et de Presbyteros Joannes, ne dit pas un mot d'une «Vie de Jésus» écrite par Jean. Si une telle mention se fût trouvée dans son ouvrage, Eusèbe, qui relève chez lui tout ce qui sert à l'histoire littéraire du siècle apostolique, en eût sans aucun doute fait la remarque. Les difficultés intrinsèques tirées de la lecture du quatrième évangile lui-même ne sont pas moins fortes. Comment, à côté de renseignements précis et qui sentent si bien le témoin oculaire, trouve-t-on ces discours totalement différents de ceux de Matthieu? Comment, à côté d'un plan général de la vie de Jésus, qui paraît bien plus satisfaisant et plus exact que celui des synoptiques, ces passages singuliers où l'on sent un intérêt dogmatique propre au rédacteur, des idées fort étrangères à Jésus, et parfois des indices qui mettent en garde contre la bonne foi du narrateur? Comment enfin, à côté des vues les plus pures, les plus justes, les plus vraiment évangéliques, ces taches où l'on aime à voir des interpolations d'un ardent sectaire? Est-ce bien Jean, fils de Zébédée, le frère de Jacques (dont il n'est pas question une seule fois dans le quatrième évangile), qui a pu écrire en grec ces leçons de métaphysique abstraite, dont ni les synoptiques ni le Talmud ne présentent l'analogue? Tout cela est grave, et, pour moi, je n'ose être assuré que le quatrième évangile ait été écrit tout entier de la plume d'un ancien pêcheur galiléen. Mais qu'en somme cet évangile soit sorti, vers la fin du premier siècle, de la grande école d'Asie-Mineure, qui se rattachait à Jean, qu'il nous représente une version de la vie du maître, digne d'être prise en haute considération et souvent d'être préférée, c'est ce qui est démontré, et par des témoignages extérieurs et par l'examen du document lui-même, d'une façon qui ne laisse rien à désirer.

Et d'abord, personne ne doute que, vers l'an 150, le quatrième évangile n'existât et ne fût attribué à Jean. Des textes formels de saint Justin[28], d'Athénagore[29], de Tatien[30], de Théophile d'Antioche[31], d'Irénée[32], montrent dès lors cet Évangile mêlé à toutes les controverses et servant de pierre angulaire au développement du dogme. Irénée est formel; or, Irénée sortait de l'école de Jean, et, entre lui et l'apôtre, il n'y avait que Polycarpe. Le rôle de notre évangile dans le gnosticisme, et en particulier dans le système de Valentin[33], dans le montanisme[34] et dans la querelle des quartodécimans[35], n'est pas moins décisif. L'école de Jean est celle dont on aperçoit le mieux la suite durant le IIe siècle; or, cette école ne s'explique pas si l'on ne place le quatrième évangile à son berceau même. Ajoutons que la première épître attribuée à saint Jean est certainement du même auteur que le quatrième évangile[36]; or, l'épître est reconnue comme de Jean par Polycarpe[37], Papias[38], Irénée[39].

Mais c'est surtout la lecture de l'ouvrage qui est de nature à faire impression. L'auteur y parle toujours comme témoin oculaire; il veut se faire passer pour l'apôtre Jean. Si donc cet ouvrage n'est pas réellement de l'apôtre, il faut admettre une supercherie que l'auteur s'avouait à lui-même. Or, quoique les idées du temps en fait de bonne foi littéraire différassent essentiellement des nôtres, on n'a pas d'exemple dans le monde apostolique d'un faux de ce genre. Non-seulement, du reste, l'auteur veut se faire passer pour l'apôtre Jean, mais on voit clairement qu'il écrit dans l'intérêt de cet apôtre. A chaque page se trahit l'intention de fortifier son autorité, de montrer qu'il a été le préféré de Jésus[40], que dans toutes les circonstances solennelles (à la Cène, au Calvaire, au tombeau) il a tenu la première place. Les relations, en somme fraternelles, quoique n'excluant pas une certaine rivalité, de l'auteur avec Pierre[41], sa haine au contraire contre Judas[42], haine antérieure peut-être à la trahison, semblent percer ça et là. On est tenté de croire que Jean, dans sa vieillesse, ayant lu les récits évangéliques qui circulaient, d'une part, y remarqua diverses inexactitudes[43], de l'autre, fut froissé de voir qu'on ne lui accordait pas dans l'histoire du Christ une assez grande place; qu'alors il commença à dicter une foule de choses qu'il savait mieux que les autres, avec l'intention de montrer que, dans beaucoup de cas où on ne parlait que de Pierre, il avait figuré avec et avant lui[44]. Déjà, du vivant de Jésus, ces légers sentiments de jalousie s'étaient trahis entre les fils de Zébédée et les autres disciples[45]. Depuis la mort de Jacques, son frère, Jean restait seul héritier des souvenirs intimes dont ces deux apôtres, de l'aveu de tous, étaient dépositaires. De là sa perpétuelle attention à rappeler qu'il est le dernier survivant des témoins oculaires[46], et le plaisir qu'il prend à raconter des circonstances que lui seul pouvait connaître. De là, tant de petits traits de précision qui semblent comme des scolies d'un annotateur: «Il était six heures;» «il était nuit;» «cet homme s'appelait Malchus;» «ils avaient allumé un réchaud, car il faisait froid;» «cette tunique était sans couture.» De là, enfin, le désordre de la rédaction, l'irrégularité de la marche, le décousu des premiers chapitres; autant de traits inexplicables dans la supposition où notre évangile ne serait qu'une thèse de théologie sans valeur historique, et qui, au contraire, se comprennent parfaitement, si l'on y voit, conformément à la tradition, des souvenirs de vieillard, tantôt d'une prodigieuse fraîcheur, tantôt ayant subi d'étranges altérations.

Une distinction capitale, en effet, doit être faite dans l'évangile de Jean. D'une part, cet évangile nous présente un canevas de la vie de Jésus qui diffère considérablement de celui des synoptiques. De l'autre, il met dans la bouche de Jésus des discours dont le ton, le style, les allures, les doctrines n'ont rien de commun avec les Logia rapportés par les synoptiques. Sous ce second rapport, la différence est telle qu'il faut faire son choix d'une manière tranchée. Si Jésus parlait comme le veut Matthieu, il n'a pu parler comme le veut Jean. Entre les deux autorités, aucun critique n'a hésité, ni n'hésitera. A mille lieues du ton simple, désintéressé, impersonnel des synoptiques, l'évangile de Jean montre sans cesse les préoccupations de l'apologiste, les arrière-pensées du sectaire, l'intention de prouver une thèse et de convaincre des adversaires[47]. Ce n'est pas par des tirades prétentieuses, lourdes, mal écrites, disant peu de chose au sens moral, que Jésus a fondé son œuvre divine. Quand même Papias ne nous apprendrait pas que Matthieu écrivit les sentences de Jésus dans leur langue originale, le naturel, l'ineffable vérité, le charme sans pareil des discours synoptiques, le tour profondément hébraïque de ces discours, les analogies qu'ils présentent avec les sentences des docteurs juifs du même temps, leur parfaite harmonie avec la nature de la Galilée, tous ces caractères, si on les rapproche de la gnose obscure, de la métaphysique contournée qui remplit les discours de Jean, parleraient assez haut. Cela ne veut pas dire qu'il n'y ait dans les discours de Jean d'admirables éclairs; des traits qui viennent vraiment de Jésus[48]. Mais le ton mystique de ces discours ne répond en rien au caractère de l'éloquence de Jésus telle qu'on se la figure d'après les synoptiques. Un nouvel esprit a soufflé; la gnose est déjà commencée; l'ère galiléenne du royaume de Dieu est finie; l'espérance de la prochaine venue du Christ s'éloigne; on entre dans les aridités de la métaphysique, dans les ténèbres du dogme abstrait. L'esprit de Jésus n'est pas là, et si le fils de Zébédée a vraiment tracé ces pages, il avait certes bien oublié en les écrivant le lac de Génésareth et les charmants entretiens qu'il avait entendus sur ses bords.

Une circonstance, d'ailleurs, qui prouve bien que les discours rapportés par le quatrième évangile ne sont pas des pièces historiques, mais des compositions destinées à couvrir de l'autorité de Jésus certaines doctrines chères au rédacteur, c'est leur parfaite harmonie avec l'état intellectuel de l'Asie-Mineure au moment où elles furent écrites. L'Asie-Mineure était alors le théâtre d'un étrange mouvement de philosophie syncrétique; tous les germes du gnosticisme y existaient déjà. Jean paraît avoir bu à ces sources étrangères. Il se peut qu'après les crises de l'an 68 (date de l'Apocalypse) et de l'an 70 (ruine de Jérusalem), le vieil apôtre, à l'âme ardente et mobile, désabusé de la croyance à une prochaine apparition du Fils de l'homme dans les nues, ait penché vers les idées qu'il trouvait autour de lui, et dont plusieurs s'amalgamaient assez bien avec certaines doctrines chrétiennes. En prêtant ces nouvelles idées à Jésus, il ne fit que suivre un penchant bien naturel. Nos souvenirs se transforment avec tout le reste; l'idéal d'une personne que nous avons connue change avec nous[49]. Considérant Jésus comme l'incarnation de la vérité, Jean ne pouvait manquer de lui attribuer ce qu'il était arrivé à prendre pour la vérité.

S'il faut tout dire, nous ajouterons que probablement Jean lui-même eut en cela peu de part, que ce changement se fit autour de lui plutôt que par lui. On est parfois tenté de croire que des notes précieuses, venant de l'apôtre, ont été employées par ses disciples dans un sens fort différent de l'esprit évangélique primitif. En effet, certaines parties du quatrième évangile ont été ajoutées après coup; tel est le XXIe chapitre tout entier[50], où l'auteur semble s'être proposé de rendre hommage à l'apôtre Pierre après sa mort et de répondre aux objections qu'on allait tirer ou qu'on tirait déjà de la mort de Jean lui-même (v. 21-23). Plusieurs autres endroits portent la trace de ratures et de corrections[51].

Il est impossible, à distance, d'avoir le mot de tous ces problèmes singuliers, et sans doute bien des surprises nous seraient réservées, s'il nous était donné de pénétrer dans les secrets de cette mystérieuse école d'Éphèse qui, plus d'une fois, paraît s'être complu aux voies obscures. Mais une expérience capitale est celle-ci. Toute personne qui se mettra à écrire la vie de Jésus sans théorie arrêtée sur la valeur relative des évangiles, se laissant uniquement guider par le sentiment du sujet, sera ramenée dans une foule de cas à préférer la narration de Jean à celle des synoptiques. Les derniers mois de la vie de Jésus en particulier ne s'expliquent que par Jean; une foule de traits de la Passion, inintelligibles dans les synoptiques[52], reprennent dans le récit du quatrième évangile la vraisemblance et la possibilité. Tout au contraire, j'ose défier qui que ce soit de composer une vie de Jésus qui ait un sens en tenant compte des discours que Jean prête à Jésus. Cette façon de se prêcher et de se démontrer sans cesse, cette perpétuelle argumentation, cette mise en scène sans naïveté, ces longs raisonnements à la suite de chaque miracle, ces discours raides et gauches, dont le ton est si souvent faux et inégal[53], ne seraient pas soufferts par un homme de goût à côté des délicieuses sentences des synoptiques. Ce sont ici, évidemment, des pièces artificielles[54], qui nous représentent les prédications de Jésus, comme les dialogues de Platon nous rendent les entretiens de Socrate. Ce sont en quelque sorte les variations d'un musicien improvisant pour son compte sur un thème donné. Le thème peut n'être pas sans quelque authenticité; mais dans l'exécution, la fantaisie de l'artiste se donne pleine carrière. On sent le procédé factice, la rhétorique, l'apprêt[55]. Ajoutons que le vocabulaire de Jésus ne se retrouve pas dans les morceaux dont nous parlons. L'expression de «royaume de Dieu,» qui était si familière au maître[56], n'y figure qu'une seule fois[57]. En revanche, le style des discours prêtés à Jésus par le quatrième évangile offre la plus complète analogie avec celui des épîtres de saint Jean; on voit qu'en écrivant les discours, l'auteur suivait, non ses souvenirs, mais le mouvement assez monotone de sa propre pensée. Toute une nouvelle langue mystique s'y déploie, langue dont les synoptiques n'ont pas la moindre idée («monde,» «vérité,» «vie,» «lumière,» «ténèbres, » etc.). Si Jésus avait jamais parlé dans ce style, qui n'a rien d'hébreu, rien de juif, rien de talmudique, si j'ose m'exprimer ainsi, comment un seul de ses auditeurs en aurait-il si bien gardé le secret?

L'histoire littéraire offre du reste un autre exemple qui présente la plus grande analogie avec le phénomène historique que nous venons d'exposer, et qui sert à l'expliquer. Socrate, qui comme Jésus n'écrivit pas, nous est connu par deux de ses disciples, Xénophon et Platon, le premier répondant par sa rédaction limpide, transparente, impersonnelle, aux synoptiques, le second rappelant par sa vigoureuse individualité l'auteur du quatrième évangile. Pour exposer l'enseignement socratique, faut-il suivre les «Dialogues» de Platon ou les «Entretiens» de Xénophon? Aucun doute à cet égard n'est possible; tout le monde s'est attaché aux «Entretiens» et non aux «Dialogues.» Platon cependant n'apprend-il rien sur Socrate? Serait-il d'une bonne critique, en écrivant la biographie de ce dernier, de négliger les «Dialogues?» Qui oserait le soutenir? L'analogie, d'ailleurs, n'est pas complète, et la différence est en faveur du quatrième évangile. C'est l'auteur de cet évangile, en effet, qui est le meilleur biographe, comme si Platon, tout en prêtant à son maître des discours fictifs, connaissait sur sa vie des choses capitales que Xénophon ignorât tout à fait.

Sans nous prononcer sur la question matérielle de savoir quelle main a tracé le quatrième évangile, et tout en inclinant à croire que les discours au moins ne sont pas du fils de Zébédée, nous admettons donc que c'est bien là «l'Évangile selon Jean,» dans le même sens que le premier et le deuxième évangile sont bien les Évangiles «selon Matthieu» et «selon Marc.» Le canevas historique du quatrième évangile est la vie de Jésus telle qu'on la savait dans l'école de Jean; c'est le récit qu'Aristion et Presbyteros Joannes firent à Papias sans lui dire qu'il était écrit, ou plutôt n'attachant aucune importance à cette particularité. J'ajoute que, dans mon opinion, cette école savait mieux les circonstances extérieures de la vie du fondateur que le groupe dont les souvenirs ont constitué les évangiles synoptiques. Elle avait, notamment sur les séjours de Jésus à Jérusalem, des données que les autres ne possédaient pas. Les affiliés de l'école traitaient Marc de biographe médiocre, et avaient imaginé un système pour expliquer ses lacunes[58]. Certains passages de Luc, où il y a comme un écho des traditions johanniques[59], prouvent du reste que ces traditions n'étaient pas pour le reste de la famille chrétienne quelque chose de tout à fait inconnu.

Ces explications seront suffisantes, je pense, pour qu'on voie, dans la suite du récit, les motifs qui m'ont déterminé à donner la préférence à tel ou tel des quatre guides que nous avons pour la vie de Jésus. En somme, j'admets comme authentiques les quatre évangiles canoniques. Tous, selon moi, remontent au premier siècle, et ils sont à peu près des auteurs à qui on les attribue; mais leur valeur historique est fort diverse. Matthieu mérite évidemment une confiance hors ligne pour les discours; là sont les Logia, les notes mêmes prises sur le souvenir vif et net de l'enseignement de Jésus. Une espèce d'éclat à la fois doux et terrible, une force divine, si j'ose le dire, souligne ces paroles, les détache du contexte et les rend pour le critique facilement reconnaissables. La personne qui s'est donné la tâche de faire avec l'histoire évangélique une composition régulière, possède à cet égard une excellente pierre de touche. Les vraies paroles de Jésus se décèlent pour ainsi dire d'elles-mêmes; dès qu'on les touche dans ce chaos de traditions d'authenticité inégale, on les sent vibrer; elles se traduisent comme spontanément, et viennent d'elles-mêmes se placer dans le récit, où elles gardent un relief sans pareil.

Les parties narratives groupées dans le premier évangile autour de ce noyau primitif n'ont pas la même autorité. Il s'y trouve beaucoup de légendes d'un contour assez mou, sorties de la piété de la deuxième génération chrétienne[60]. L'évangile de Marc est bien plus ferme, plus précis, moins chargé de circonstances tardivement insérées. C'est celui des trois synoptiques qui est resté le plus ancien, le plus original, celui où sont venus s'ajouter le moins d'éléments postérieurs. Les détails matériels ont dans Marc une netteté qu'on chercherait vainement chez les autres évangélistes. Il aime à rapporter certains mots de Jésus en syro-chaldaïque[61]. Il est plein d'observations minutieuses venant sans nul doute d'un témoin oculaire. Rien ne s'oppose à ce que ce témoin oculaire, qui évidemment avait suivi Jésus, qui l'avait aimé et regardé de très-près, qui en avait conservé une vive image, ne soit l'apôtre Pierre lui-même, comme le veut Papias.

Quant à, l'ouvrage de Luc, sa valeur historique est sensiblement plus faible. C'est un document de seconde main. La narration y est plus mûrie. Les mots de Jésus y sont plus réfléchis, plus composés. Quelques sentences sont poussées à l'excès et faussées[62]. Écrivant hors de la Palestine, et certainement après le siége de Jérusalem[63], l'auteur indique les lieux avec moins de rigueur que les deux autres synoptiques; il a une fausse idée du temple, qu'il se représente comme un oratoire, où l'on va faire ses dévotions[64]; il émousse les détails pour tâcher d'amener une concordance entre les différents récits[65]; il adoucit les passages qui étaient devenus embarrassants au point de vue d'une idée plus exaltée de la divinité de Jésus[66]; il exagère le merveilleux[67]; il commet des erreurs de chronologie[68]; il omet les gloses hébraïques[69], ne cite aucune parole de Jésus en cette langue, nomme toutes les localités par leur nom grec. On sent l'écrivain qui compile, l'homme qui n'a pas vu directement les témoins, mais qui travaille sur les textes, et se permet de fortes violences pour les mettre d'accord. Luc avait probablement sous les yeux le recueil biographique de Marc et les Logia de Matthieu. Mais il les traite avec beaucoup de liberté; tantôt il fond ensemble deux anecdotes ou deux paraboles pour en faire une[70]; tantôt il en décompose une pour en faire deux[71]. Il interprète les documents selon son sens particulier; il n'a pas l'impassibilité absolue de Matthieu et de Marc. On peut dire certaines choses de ses goûts et de ses tendances particulières: c'est un dévot très-exact[72]; il tient à ce que Jésus ait accompli tous les rites juifs[73]; il est démocrate et ébionite exalté, c'est-à-dire très-opposé à la propriété et persuadé que la revanche des pauvres va venir[74]; il affectionne par-dessus tout les anecdotes mettant en relief la conversion des pécheurs, l'exaltation des humbles[75]; il modifie souvent les anciennes traditions pour leur donner ce tour[76]. Il admet dans ses premières pages des légendes sur l'enfance de Jésus, racontées avec ces longues amplifications, ces cantiques, ces procédés de convention qui forment le trait essentiel des évangiles apocryphes. Enfin, il a dans le récit des derniers temps de Jésus quelques circonstances pleines d'un sentiment tendre et certains mots de Jésus d'une délicieuse beauté[77], qui ne se trouvent pas dans les récits plus authentiques, et où l'on sent le travail de la légende. Luc les empruntait probablement à un recueil plus récent, ou l'on visait surtout à exciter des sentiments de piété.

Une grande réserve était naturellement commandée en présence d'un document de cette nature. Il eût été aussi peu critique de le négliger que de l'employer sans discernement. Luc a eu sous les yeux des originaux que nous n'avons plus. C'est moins un évangéliste qu'un biographe de Jésus, un «harmoniste,» un correcteur à la manière de Marcion et de Tatien. Mais c'est un biographe du premier siècle, un artiste divin qui, indépendamment des renseignements qu'il a puisés aux sources plus anciennes, nous montre le caractère du fondateur avec un bonheur de trait, une inspiration d'ensemble, un relief que n'ont pas les deux autres synoptiques. Son évangile est celui dont la lecture a le plus de charme; car à l'incomparable beauté du fond commun, il ajoute une part d'artifice et de composition qui augmente singulièrement l'effet du portrait, sans nuire gravement à sa vérité.

En somme, on peut dire que la rédaction synoptique a traversé trois degrés: 1° l'état documentaire original (λογια de Matthieu, λεχθεντα η πραχθεντα de Marc), premières rédactions qui n'existent plus; 2° l'état de simple mélange, où les documents originaux sont amalgamés sans aucun effort de composition, sans qu'on voie percer aucune vue personnelle de la part des auteurs (évangiles actuels de Matthieu et de Marc); 3° l'état de combinaison ou de rédaction voulue et réfléchie, où l'on sent l'effort pour concilier les différentes versions (évangile de Luc). L'évangile de Jean, comme nous l'avons dit, forme une composition d'un autre ordre et tout à fait à part.

On remarquera que je n'ai fait nul usage des évangiles apocryphes. Ces compositions ne doivent être en aucune façon mises sur le même pied que les évangiles canoniques. Ce sont de plates et puériles amplifications, ayant les canoniques pour base et n'y ajoutant rien qui ait du prix. Au contraire, j'ai été fort attentif à recueillir les lambeaux conservés par les Pères de l'Église d'anciens évangiles qui existèrent autrefois parallèlement aux canoniques et qui sont maintenant perdus, comme l'Évangile selon les Hébreux, l'Évangile selon les Égyptiens, les Évangiles dits de Justin, de Marcion, de Tatien. Les deux premiers sont surtout importants en ce qu'ils étaient rédigés en araméen comme les Logia de Matthieu, qu'ils paraissent avoir constitué une variété de l'évangile de cet apôtre, et qu'ils furent l'évangile des Ébionim, c'est-à-dire de ces petites chrétientés de Batanée qui gardèrent l'usage du syro-chaldaïque, et qui paraissent à quelques égards avoir continué la ligne de Jésus. Mais il faut avouer que, dans l'état où ils nous sont arrivés, ces évangiles sont inférieurs, pour l'autorité critique, à la rédaction de l'évangile de Matthieu que nous possédons.

On comprend maintenant, ce semble, le genre de valeur historique que j'attribue aux évangiles. Ce ne sont ni des biographies à la façon de Suétone, ni des légendes fictives a la manière de Philostrate; ce sont des biographies légendaires. Je les rapprocherais volontiers des légendes de Saints, des Vies de Plotin, de Proclus, d'Isidore, et autres écrits du même genre, où la vérité historique et l'intention de présenter des modèles de vertu se combinent à des degrés divers. L'inexactitude, qui est un des traits de toutes les compositions populaires, s'y fait particulièrement sentir. Supposons qu'il y a dix ou douze ans, trois ou quatre vieux soldats de l'empire se fussent mis chacun de leur côté à écrire la vie de Napoléon avec leurs souvenirs. Il est clair que leurs récits offriraient de nombreuses erreurs, de fortes discordances. L'un d'eux mettrait Wagram avant Marengo; l'autre écrirait sans hésiter que Napoléon chassa des Tuileries le gouvernement de Robespierre; un troisième omettrait des expéditions de la plus haute importance. Mais une chose résulterait certainement avec un haut degré de vérité de ces naïfs récits, c'est le caractère du héros, l'impression qu'il faisait autour de lui. En ce sens, de telles histoires populaires vaudraient mieux qu'une histoire solennelle et officielle. On en peut dire autant des évangiles. Uniquement attentifs à mettre en saillie l'excellence du maître, ses miracles, son enseignement, les évangélistes montrent une entière indifférence pour tout ce qui n'est pas l'esprit même de Jésus. Les contradictions sur les temps, les lieux, les personnes étaient regardées comme insignifiantes; car, autant on prêtait à la parole de Jésus un haut degré d'inspiration, autant on était loin d'accorder cette inspiration aux rédacteurs. Ceux-ci ne s'envisageaient que comme de simples scribes et ne tenaient qu'à une seule chose: ne rien omettre de ce qu'ils savaient[78].

Sans contredit, une part d'idées préconçues dut se mêler à de tels souvenirs. Plusieurs récits, surtout de Luc, sont inventés pour faire ressortir vivement certains traits de la physionomie de Jésus. Cette physionomie elle-même subissait chaque jour des altérations. Jésus serait un phénomène unique dans l'histoire si, avec le rôle qu'il joua, il n'avait été bien vite transfiguré. La légende d'Alexandre était éclose avant que la génération de ses compagnons d'armes fût éteinte; celle de saint François d'Assise commença de son vivant. Un rapide travail de métamorphose s'opéra de même, dans les vingt ou trente années qui suivirent la mort de Jésus, et imposa à sa biographie les tours absolus d'une légende idéale. La mort perfectionne l'homme le plus parfait; elle le rend sans défaut pour ceux qui l'ont aimé. En même temps, d'ailleurs, qu'on voulait peindre le maître, on voulait le démontrer. Beaucoup d'anecdotes étaient conçues pour prouver qu'en lui les prophéties envisagées comme messianiques avaient eu leur accomplissement. Mais ce procédé, dont il ne faut pas nier l'importance, ne saurait tout expliquer. Aucun ouvrage juif du temps ne donne une série de prophéties exactement libellées que le Messie dût accomplir. Plusieurs des allusions messianiques relevées par les évangélistes sont si subtiles, si détournées, qu'on ne peut croire que tout cela répondît à une doctrine généralement admise. Tantôt l'on raisonna ainsi: «Le Messie doit faire telle chose; or Jésus est le Messie; donc Jésus a fait telle chose.» Tantôt l'on raisonna à l'inverse: «Telle chose est arrivée à Jésus; or Jésus est le Messie; donc telle chose devait arriver au Messie[79].» Les explications trop simples sont toujours fausses quand il s'agit d'analyser le tissu de ces profondes créations du sentiment populaire, qui déjouent tous les systèmes par leur richesse et leur infinie variété.

A peine est-il besoin de dire qu'avec de tels documents, pour ne donner que de l'incontestable, il faudrait se borner aux lignes générales. Dans presque toutes les histoires anciennes, même dans celles qui sont bien moins légendaires que celles-ci, le détail prête à des doutes infinis. Quand nous avons deux récits d'un même fait, il est extrêmement rare que les deux récits soient d'accord. N'est-ce pas une raison, quand on n'en a qu'un seul, de concevoir bien des perplexités? On peut dire que parmi les anecdotes, les discours, les mots célèbres rapportés par les historiens, il n'y en a pas un de rigoureusement authentique. Y avait-il des sténographes pour fixer ces paroles rapides? Y avait-il un annaliste toujours présent pour noter les gestes, les allures, les sentiments des acteurs? Qu'on essaye d'arriver au vrai sur la manière dont s'est passé tel ou tel fait contemporain; on n'y réussira pas. Deux récits d'un même événement faits par des témoins oculaires diffèrent essentiellement. Faut-il pour cela renoncer à toute la couleur des récits et se borner à l'énoncé des faits d'ensemble? Ce serait supprimer l'histoire. Certes, je crois bien que, si l'on excepte certains axiomes courts et presque mnémoniques, aucun des discours rapportés par Matthieu n'est textuel; à peine nos procès verbaux sténographiés le sont-ils. J'admets volontiers que cet admirable récit de la Passion renferme une foule d'à peu près. Ferait-on cependant l'histoire de Jésus en omettant ces prédications qui nous rendent d'une manière si vive la physionomie de ses discours, et en se bornant à dire avec Josèphe et Tacite «qu'il fut mis à mort par l'ordre de Pilate à l'instigation des prêtres?» Ce serait la, selon moi, un genre d'inexactitude pire que celui auquel on s'expose en admettant les détails que nous fournissent les textes. Ces détails ne sont pas vrais à la lettre; mais ils sont vrais d'une vérité supérieure; ils sont plus vrais que la nue vérité, en ce sens qu'ils sont la vérité rendue expressive et parlante, élevée à la hauteur d'une idée.

Je prie les personnes qui trouveront que j'ai accordé une confiance exagérée à des récits en grande partie légendaires, de tenir compte de l'observation que je viens de faire. A quoi se réduirait la vie d'Alexandre, si on se bornait à, ce qui est matériellement certain? Les traditions même en partie erronées renferment une portion de vérité que l'histoire ne peut négliger. On n'a pas reproché à M. Sprenger d'avoir, en écrivant la vie de Mahomet, tenu grand compte des hadith ou traditions orales sur le prophète, et d'avoir souvent prêté textuellement à son héros des paroles qui ne sont connues que par cette source. Les traditions sur Mahomet, cependant, n'ont pas un caractère historique supérieur à celui des discours et des récits qui composent les évangiles. Elles furent écrites de l'an 50 à l'an 140 de l'hégire. Quand on écrira l'histoire des écoles juives aux siècles qui ont précédé et suivi immédiatement la naissance du christianisme, on ne se fera aucun scrupule de prêter à Hillel, à Schammaï, à Gamaliel, les maximes que leur attribuent la Mischna et la Gemara, bien que ces grandes compilations aient été rédigées plusieurs centaines d'années après les docteurs dont il s'agit.

Quant aux personnes qui croient, au contraire, que l'histoire doit consister à reproduire sans interprétation les documents qui nous sont parvenus, je les prie d'observer qu'en un tel sujet cela n'est pas loisible. Les quatre principaux documents sont en flagrante contradiction l'un avec l'autre; Josèphe d'ailleurs les rectifie quelquefois. Il faut choisir. Prétendre qu'un événement ne peut pas s'être passé de deux manières à la fois, ni d'une façon impossible, n'est pas imposer à l'histoire une philosophie a priori. De ce qu'on possède plusieurs versions différentes d'un même fait, de ce que la crédulité a mêlé à toutes ces versions des circonstances fabuleuses, l'historien ne doit pas conclure que le fait soit faux; mais il doit en pareil cas se tenir en garde, discuter les textes et procéder par induction. Il est surtout une classe de récits à propos desquels ce principe trouve une application nécessaire, ce sont les récits surnaturels. Chercher à expliquer ces récits ou les réduire à des légendes, ce n'est pas mutiler les faits au nom de la théorie; c'est partir de l'observation même des faits. Aucun des miracles dont les vieilles histoires sont remplies ne s'est passé dans des conditions scientifiques. Une observation qui n'a pas été une seule fois démentie nous apprend qu'il n'arrive de miracles que dans les temps et les pays où l'on y croit, devant des personnes disposées à y croire. Aucun miracle ne s'est produit devant une réunion d'hommes capables de constater le caractère miraculeux d'un fait. Ni les personnes du peuple, ni les gens du monde ne sont compétents pour cela. Il y faut de grandes précautions et une longue habitude des recherches scientifiques. De nos jours, n'a-t-on pas vu presque tous les gens du monde dupes de grossiers prestiges ou de puériles illusions? Des faits merveilleux attestés par des petites villes tout entières sont devenus, grâce à une enquête plus sévère, des faits condamnables[80]. S'il est avéré qu'aucun miracle contemporain ne supporte la discussion, n'est-il pas probable que les miracles du passé, qui se sont tous accomplis dans des réunions populaires, nous offriraient également, s'il nous était possible de les critiquer en détail, leur part d'illusion?

Ce n'est donc pas au nom de telle ou telle philosophie, c'est au nom d'une constante expérience, que nous bannissons le miracle de l'histoire. Nous ne disons pas: «Le miracle est impossible;» nous disons: «Il n'y a pas eu jusqu'ici de miracle constaté.» Que demain un thaumaturge se présente avec des garanties assez sérieuses pour être discuté; qu'il s'annonce comme pouvant, je suppose, ressusciter un mort; que ferait-on? Une commission composée de physiologistes, de physiciens, de chimistes, de personnes exercées à la critique historique, serait nommée. Cette commission choisirait le cadavre, s'assurerait que la mort est bien réelle, désignerait la salle où devrait se faire l'expérience, réglerait tout le système de précautions nécessaire pour ne laisser prise à aucun doute. Si, dans de telles conditions, la résurrection s'opérait, une probabilité presque égale à la certitude serait acquise. Cependant, comme une expérience doit toujours pouvoir se répéter, que l'on doit être capable de refaire ce que l'on a fait une fois, et que dans l'ordre du miracle il ne peut être question de facile ou de difficile, le thaumaturge serait invité a reproduire son acte merveilleux dans d'autres circonstances, sur d'autres cadavres, dans un autre milieu. Si chaque fois le miracle réussissait, deux choses seraient prouvées: la première, c'est qu'il arrive dans le monde des faits surnaturels; la seconde, c'est que le pouvoir de les produire appartient ou est délégué à certaines personnes. Mais qui ne voit que jamais miracle ne s'est passé dans ces conditions-là; que toujours jusqu'ici le thaumaturge a choisi le sujet de l'expérience, choisi le milieu, choisi le public; que d'ailleurs le plus souvent c'est le peuple lui-même qui, par suite de l'invincible besoin qu'il a de voir dans les grands événements et les grands hommes quelque chose de divin, crée après coup les légendes merveilleuses? Jusqu'à nouvel ordre, nous maintiendrons donc ce principe de critique historique, qu'un récit surnaturel ne peut être admis comme tel, qu'il implique toujours crédulité ou imposture, que le devoir de l'historien est de l'interpréter et de rechercher quelle part de vérité, quelle part d'erreur il peut receler.

Telles sont les règles qui ont été suivies dans la composition de cet écrit. A la lecture des textes, j'ai pu joindre une grande source de lumières, la vue des lieux où se sont passés les événements. La mission scientifique ayant pour objet l'exploration de l'ancienne Phénicie, que j'ai dirigée en 1860 et 1861[81], m'amena à résider sur les frontières de la Galilée et a y voyager fréquemment. J'ai traversé dans tous les sens la province évangélique; j'ai visité Jérusalem, Hébron et la Samarie; presque aucune localité importante de l'histoire de Jésus ne m'a échappé. Toute cette histoire qui, à distance, semble flotter dans les nuages d'un monde sans réalité, prit ainsi un corps, une solidité qui m'étonnèrent. L'accord frappant des textes et des lieux, la merveilleuse harmonie de l'idéal évangélique avec le paysage qui lui servit de cadre furent pour moi comme une révélation. J'eus devant les yeux un cinquième évangile, lacéré, mais lisible encore, et désormais, à travers les récits de Matthieu et de Marc, au lieu d'un être abstrait, qu'on dirait n'avoir jamais existé, je vis une admirable figure humaine vivre, se mouvoir. Pendant l'été, ayant dû monter à Ghazir, dans le Liban, pour prendre un peu de repos, je fixai en traits rapides l'image qui m'était apparue, et il en résulta cette histoire. Quand une cruelle épreuve vint hâter mon départ, je n'avais plus à rédiger que quelques pages. Le livre a été, de la sorte, composé tout entier fort près des lieux mêmes où Jésus naquit et se développa. Depuis mon retour, j'ai travaillé sans cesse à vérifier et à contrôler dans le détail l'ébauche que j'avais écrite à la hâte dans une cabane maronite, avec cinq ou six volumes autour de moi.

Plusieurs regretteront peut-être le tour biographique qu'a ainsi pris mon ouvrage. Quand je conçus pour la première fois une histoire des origines du christianisme, ce que je voulais faire, c'était bien, en effet, une histoire de doctrines, où les hommes n'auraient eu presque aucune part. Jésus eût à peine été nommé; on se fût surtout attaché à montrer comment les idées qui se sont produites sous son nom germèrent et couvrirent le monde. Mais j'ai compris depuis que l'histoire n'est pas un simple jeu d'abstractions, que les hommes y sont plus que les doctrines. Ce n'est pas une certaine théorie sur la justification et la rédemption qui a fait la réforme: c'est Luther, c'est Calvin. Le parsisme, l'hellénisme, le judaïsme auraient pu se combiner sous toutes les formes; les doctrines de la résurrection et du Verbe auraient pu se développer durant des siècles sans produire ce fait fécond, unique, grandiose, qui s'appelle le christianisme. Ce fait est l'œuvre de Jésus, de saint Paul, de saint Jean. Faire l'histoire de Jésus, de saint Paul, de saint Jean, c'est faire l'histoire des origines du christianisme. Les mouvements antérieurs n'appartiennent à notre sujet qu'en ce qu'ils servent à expliquer ces hommes extraordinaires, lesquels ne peuvent naturellement avoir été sans lien avec ce qui les a précédés.

Dans un tel effort pour faire revivre les hautes âmes du passé, une part de divination et de conjecture doit être permise. Une grande vie est un tout organique qui ne peut se rendre par la simple agglomération de petits faits. Il faut qu'un sentiment profond embrasse l'ensemble et en fasse l'unité. La raison d'art en pareil sujet est un bon guide; le tact exquis d'un Goethe trouverait à s'y appliquer. La condition essentielle des créations de l'art est de former un système vivant dont toutes les parties s'appellent et se commandent. Dans les histoires du genre de celle-ci, le grand signe qu'on tient le vrai est d'avoir réussi à combiner les textes d'une façon qui constitue un récit logique, vraisemblable, où rien ne détonne. Les lois intimes de la vie, de la marche des produits organiques, de la dégradation des nuances, doivent être à chaque instant consultées; car ce qu'il s'agit de retrouver ici, ce n'est pas la circonstance matérielle, impossible à contrôler, c'est l'âme même de l'histoire; ce qu'il faut rechercher, ce n'est pas la petite certitude des minuties, c'est la justesse du sentiment général, la vérité de la couleur. Chaque trait qui sort des règles de la narration classique doit avertir de prendre garde; car le fait qu'il s'agit de raconter a été vivant, naturel, harmonieux. Si on ne réussit pas à le rendre tel par le récit, c'est que sûrement on n'est pas arrivé à le bien voir. Supposons qu'en restaurant la Minerve de Phidias selon les textes, on produisît un ensemble sec, heurté, artificiel; que faudrait-il en conclure? Une seule chose: c'est que les textes ont besoin de l'interprétation du goût, qu'il faut les solliciter doucement jusqu'à ce qu'ils arrivent à se rapprocher et à fournir un ensemble où toutes les données soient heureusement fondues. Serait-on sûr alors d'avoir, trait pour trait, la statue grecque? Non; mais on n'en aurait pas du moins la caricature: on aurait l'esprit général de l'œuvre, une des façons dont elle a pu exister.

Ce sentiment d'un organisme vivant, on n'a pas hésité à le prendre pour guide dans l'agencement général du récit. La lecture des évangiles suffirait pour prouver que leurs rédacteurs, quoique ayant dans l'esprit un plan très-juste de la vie de Jésus, n'ont pas été guidés par des données chronologiques bien rigoureuses; Papias, d'ailleurs, nous l'apprend expressément[82]. Les expressions: «En ce temps-là... après cela... alors... et il arriva que...,» etc., sont de simples transitions destinées à rattacher les uns aux autres les différents récits. Laisser tous les renseignements fournis par les évangiles dans le désordre où la tradition nous les donne, ce ne serait pas plus écrire l'histoire de Jésus qu'on n'écrirait l'histoire d'un homme célèbre en donnant pêle-mêle les lettres et les anecdotes de sa jeunesse, de sa vieillesse, de son âge mûr. Le Coran, qui nous offre aussi dans le décousu le plus complet les pièces des différentes époques de la vie de Mahomet, a livré son secret à une critique ingénieuse; on a découvert d'une manière à peu près certaine l'ordre chronologique où ces pièces ont été composées. Un tel redressement est beaucoup plus difficile pour l'Évangile, la vie publique de Jésus ayant été plus courte et moins chargée d'événements que la vie du fondateur de l'islam. Cependant, la tentative de trouver un fil pour se guider dans ce dédale ne saurait être taxée de subtilité gratuite. Il n'y a pas grand abus d'hypothèse à supposer qu'un fondateur religieux commence par se rattacher aux aphorismes moraux qui sont déjà en circulation de son temps et aux pratiques qui ont de la vogue; que, plus mûr et entré en pleine possession de sa pensée, il se complaît dans un genre d'éloquence calme, poétique, éloigné de toute controverse, suave et libre comme le sentiment pur; qu'il s'exalte peu à peu, s'anime devant l'opposition, finit par les polémiques et les fortes invectives. Telles sont les périodes qu'on distingue nettement dans le Coran. L'ordre adopté avec un tact extrêmement fin par les synoptiques suppose une marche analogue. Qu'on lise attentivement Matthieu, on trouvera dans la distribution des discours une gradation fort analogue à celle que nous venons d'indiquer. On observera, d'ailleurs, la réserve des tours de phrase dont nous nous servons quand il s'agit d'exposer le progrès des idées de Jésus. Le lecteur peut, s'il le préfère, ne voir dans les divisions adoptées à cet égard que les coupes indispensables à l'exposition méthodique d'une pensée profonde et compliquée.

Si l'amour d'un sujet peut servir à en donner l'intelligence, on reconnaîtra aussi, j'espère, que cette condition ne m'a pas manqué. Pour faire l'histoire d'une religion, il est nécessaire, premièrement, d'y avoir cru (sans cela, on ne saurait comprendre par quoi elle a charmé et satisfait la conscience humaine); en second lieu, de n'y plus croire d'une manière absolue; car la foi absolue est incompatible avec l'histoire sincère. Mais l'amour va sans la foi. Pour ne s'attacher à aucune des formes qui captivent l'adoration des hommes, on ne renonce pas à goûter ce qu'elles contiennent de bon et de beau. Aucune apparition passagère n'épuise la divinité; Dieu s'était révélé avant Jésus, Dieu se révélera après lui. Profondément inégales et d'autant plus divines qu'elles sont plus grandes, plus spontanées, les manifestations du Dieu caché au fond de la conscience humaine sont toutes du même ordre. Jésus ne saurait donc appartenir uniquement à ceux qui se disent ses disciples. Il est l'honneur commun de ce qui porte un cœur d'homme. Sa gloire ne consiste pas à être relégué hors de l'histoire; on lui rend un culte plus vrai en montrant que l'histoire entière est incompréhensible sans lui.


NOTES:

[1] Leyde, Noothoven van Goor, 1862. Paris, Cherbuliez. Ouvrage couronné par la société de La Haye pour la défense de la religion chrétienne.

[2] Strasbourg, Treuttel et Wurtz. 2e édition, 1860. Paris, Cherbuliez.

[3] Paris, Michel Lévy frères, 1860.

[4] Paris, Ladrange. 2e édition, 1856.

[5] Strasbourg, Treuttel et Wurtz. Paris, Cherbuliez.

[6] Au moment où ces pages s'impriment, paraît un livre que je n'hésite pas à joindre aux précédents, quoique je n'aie pu le lire avec l'attention qu'il mérite: Les Évangiles, par M. Gustave d'Eichthal. Première partie: Examen critique et comparatif des trois premiers évangiles. Paris, Hachette, 1863.

[7] Les grands résultats obtenus sur ce point n'ont été acquis que depuis la première édition de l'ouvrage de M. Strauss. Le savant critique y a, du reste, fait droit dans ses éditions successives avec beaucoup de bonne foi.

[8] Il est à peine besoin de rappeler que pas un mot, dans le livre de M. Strauss, ne justifie l'étrange et absurde calomnie par laquelle on a tenté de décréditer auprès des personnes superficielles un livre commode, exact, spirituel et consciencieux, quoique gâté dans ses parties générales par un système exclusif. Non-seulement M. Strauss n'a jamais nié l'existence de Jésus, mais chaque page de son livre implique cette existence. Ce qui est vrai, c'est que M. Strauss suppose le caractère individuel de Jésus plus effacé pour nous qu'il ne l'est peut-être en réalité.

[9] Ant., XVIII, III, 3.

[10] «S'il est permis de l'appeler homme.»

[11] Au lieu de χριστος ουτος ην il y avait sûrement χριστος ουτος ελγετο. Cf. Ant., XX, IX, 1.

[12] Eusèbe (Hist. eccl. I, 11, et Démonstr. évang., III, 5) cite le passage sur Jésus comme nous le lisons maintenant dans Josèphe. Origène (Contre Celse, I, 47; II, 13) et Eusèbe (Hist. eccl., II, 23) citent une autre interpolation chrétienne, laquelle ne se trouve dans aucun des manuscrits de Josèphe qui sont parvenus jusqu'à nous.

[13] Judæ Epist., 14.

[14] Les personnes qui souhaiteraient de plus amples développements peuvent lire, outre l'ouvrage de M. Réville précité, les travaux de MM. Reuss et Scherer dans la Revue de théologie, t. X, XI, XV; nouv. série, II, III, IV, et celui de M. Nicolas dans la Revue germanique, sept, et déc. 1862, avril et juin 1863.

[15] C'est ainsi qu'on disait: «l'Évangile selon les Hébreux,» «l'Évangile selon les Égyptiens.»

[16] Luc, I, 1-4.

[17] Act., I, 1. Comp. Luc, I, 1-4.

[18] A partir de XVI, 10, l'auteur se donne pour témoin oculaire.

[19] II Tim., IV, 44; Philem., 24, Col., IV, 14. Le nom de Lucas (contraction de Lucanus) étant fort rare, on n'a pas à craindre ici une de ces homonymies qui jettent tant de perplexités dans les questions de critique relatives au Nouveau Testament.

[20] Versets 9, 20, 24, 28, 32. Comp. XXII, 36.

[21] Dans Eusèbe, Hist. eccl., III, 39. On ne saurait élever un doute quelconque sur l'authenticité de ce passage. Eusèbe, en effet, loin d'exagérer l'autorité de Papias, est embarrassé de sa naïveté, de son millénarisme grossier, et se tire d'affaire en le traitant de petit esprit. Comp. Irénée, Adv. hær., III, i.

[22] C'est-à-dire en dialecte sémitique.

[23] Luc, I, 1-2; Origène, Hom. in Luc., I, init.; saint Jérôme, Comment. in Matth., prol.

[24] Papias, dans Eusèbe, H. E., III, 39. Comparez Irénée, Adv. hær., III, II et III.

[25] C'est ainsi que le beau récit Jean, VIII, 1-11 a toujours flotté sans trouver sa place fixe dans le cadre des évangiles reçus.

[26] Τα απομνημονευματα των αποστολων, α καλειται συαγγελια . Justin, Apol., I, 33, 66, 67; Dial. cum Tryph., 10, 100, 101, 102, 103, 104, 105, 106, 107.

[27] Jules Africain, dans Eusèbe, Hist. eccl., I, 7.

[28] Apol., I, 32, 61; Dial. cum Tryph., 88.

[29] Legatio pro christ., 10.

[30] Adv. Græc., 5, 7. Cf. Eusèbe, H.E., IV, 29; Théodoret, Hæretic. fabul., I, 20.

[31] Ad Autolycum, II, 22.

[32] Adv. hær., II, xxii, 5; III, i. Cf. Eus., H. E., V, 8.

[33] Irénée, Adv. hær., I, iii, 6; III, xi, 7; saint Hippolyte, Philosophumena, VI, ii, 29 et suiv.

[34] Irénée, Adv. hær., III, xi, 9.

[35] Eusèbe, Hist. eccl., V, 24.

[36] I Joann., I, 3, 5. Les deux écrits offrent la plus complète identité de style, les mêmes tours, les mêmes expressions favorites.

[37] Epist. ad Philipp., 7.

[38] Dans Eusèbe, Hist. eccl., III, 39.

[39] Adv. hær., III, xvi, 5, 8. Cf. Eusèbe, Hist. eccl., V, 8.

[40] XIII, 23; XIX, 26; XX, 2; XXI, 7, 20.

[41] Jean, XVIII, 15-16; XX, 2-6; XXI, 15-19. Comp. I, 35, 40, 41.

[42] VI, 63; XII, 6; XIII, 21 et suiv.

[43] La manière dont Aristion ou Presbyteros Joannes s'exprimait sur l'évangile de Marc devant Papias (Eusèbe, H. E., III, 39) implique, en effet, une critique bienveillante, ou, pour mieux dire, une sorte d'excuse, qui semble supposer que les disciples de Jean concevaient sur le même sujet quelque chose de mieux.

[44] Comp. Jean, XVIII, 15 et suiv., à Matth., XXVI, 58; Jean, XX, 2-6, à Marc, XVI, 7. Voir aussi Jean, XIII, 24-25.

[45] Voir ci-dessous, p. 159.

[46] I, 14; XIX, 35; XXI, 24 et suiv. Comp. la première épître de saint Jean, I, 3, 5.

[47] Voir, par exemple, chap. IX et XI. Remarquer surtout l'effet étrange que font des passages comme Jean, XIX, 35; XX, 31; XXI, 20-23, 24-25, quand on se rappelle l'absence de toute réflexion qui distingue les synoptiques.

[48] Par exemple, IV, 1 et suiv.; XV, 12 et suiv. Plusieurs mots rappelés par Jean se retrouvent dans les synoptiques (XII, 16; XV, 20).

[49] C'est ainsi que Napoléon devint un libéral dans les souvenirs de ses compagnons d'exil, quand ceux-ci, après leur retour, se trouvèrent jetés au milieu de la société politique du temps.

[50] Les versets XX, 30-31, forment évidemment l'ancienne conclusion.

[51] VI, 2, 22; VI, 22.

[52] Par exemple, ce qui concerne l'annonce de la trahison de Judas.

[53] Voir, par exemple, II, 25; III, 32-33, et les longues disputes des ch. VII, VIII, IX.

[54] Souvent on sent que l'auteur cherche des prétextes pour placer des discours (ch. III, V, VIII, XIII et suiv.).

[55] Par exemple, chap. XVII.

[56] Outre les synoptiques, les Actes, les Épîtres de saint Paul, l'Apocalypse en font foi.

[57] Jean, III, 3, 5.

[58] Papias, loc. cit.

[59] Ainsi, le pardon de la femme pécheresse, la connaissance qu'a Luc de la famille de Béthanie, son type du caractère de Marthe répondant au διηχονει de Jean (XII, 2), le trait de la femme qui essuya les pieds de Jésus avec ses cheveux, une notion obscure des voyages de Jésus à Jérusalem, l'idée qu'il a comparu à la Passion devant trois autorités, l'opinion où est l'auteur que quelques disciples assistaient au crucifiement, la connaissance qu'il a du rôle d'Anne à côté de Caïphe, l'apparition de l'ange dans l'agonie (comp. Jean, XII, 28-29).

[60] Ch. I et II surtout. Voir aussi XXVII, 3 et suiv.; 19, 60, en comparant Marc.

[61] V, 41; VII, 34; XV, 34. Matthieu n'offre cette particularité qu'une fois (XXVII, 46).

[62] XIV, 26. Les règles de l'apostolat (ch. X) y ont un caractère particulier d'exaltation.

[63] XIX, 41, 43-44; XXI, 9, 20; XXIII, 29.

[64] II, 37; XVIII, 10 et suiv.; XXIV, 53.

[65] Par exemple, IV, 16.

[66] III, 23. Il omet Matth., XXIV, 36.

[67] IV, 14; XXII, 43, 44.

[68] Par exemple, en ce qui concerne Quirinius, Lysanias, Theudas.

[69] Comp. Luc, I, 31, à Matth., I, 21.

[70] Par exemple, XIX, 12-27.

[71] Ainsi, le repas de Béthanie lui donne deux récits (VII, 36-48, et X, 38-42.)

[72] XXIII, 56.

[73] II, 21, 22, 39, 41, 42. C'est un trait ébionite. Cf. Philosophumena, VII, VI, 34.

[74] La parabole du riche et de Lazare. Comp. VI, 20 et suiv.; 24 et suiv.; XII, 13 et suiv.; XVI entier; XXII, 35; Actes, II, 44-45; V, 1 et suiv.

[75] La femme qui oint les pieds, Zachée, le bon larron, la parabole du pharisien et du publicain, l'enfant prodigue.

[76] Par exemple, Marie de Béthanie devient pour lui une pécheresse qui se convertit.

[77] Jésus pleurant sur Jérusalem, la sueur de sang, la rencontre des saintes femmes, le bon larron, etc. Le mot aux femmes de Jérusalem (XXIII, 28-29) ne peut guère avoir été conçu qu'après le siége de l'an 70.

[78] Voir le passage précité de Papias.

[79] Voir, par exemple, Jean, XIX, 23-24.

[80] Voir la Gazette des Tribunaux, 10 sept. et 11 nov. 1851, 28 mai 1857.

[81] Le livre où seront contenus les résultats de cette mission est sous presse.

[82] Loc. cit.


VIE DE JÉSUS

CHAPITRE PREMIER.

PLACE DE JÉSUS DANS L'HISTOIRE DU MONDE.

L'événement capital de l'histoire du monde est la révolution par laquelle les plus nobles portions de l'humanité ont passé des anciennes religions, comprises sous le nom vague de paganisme, à une religion fondée sur l'unité divine, la trinité, l'incarnation du Fils de Dieu. Cette conversion a eu besoin de près de mille ans pour se faire. La religion nouvelle avait mis elle-même au moins trois cents ans à se former. Mais l'origine de la révolution dont il s'agit est un fait qui eut lieu sous les règnes d'Auguste et de Tibère. Alors vécut une personne supérieure qui, par son initiative hardie et par l'amour qu'elle sut inspirer, créa l'objet et posa le point de départ de la foi future de l'humanité.

L'homme, dès qu'il se distingua de l'animal, fut religieux, c'est-à-dire qu'il vit, dans la nature, quelque chose au delà de la réalité, et pour lui quelque chose au delà de la mort. Ce sentiment, pendant des milliers d'années, s'égara de la manière la plus étrange. Chez beaucoup de races, il ne dépassa point la croyance aux sorciers sous la forme grossière où nous la trouvons encore dans certaines parties de l'Océanie. Chez quelques-unes, le sentiment religieux aboutit aux honteuses scènes de boucherie qui forment le caractère de l'ancienne religion du Mexique. Chez d'autres, en Afrique surtout, il arriva au pur fétichisme, c'est-à-dire à l'adoration d'un objet matériel, auquel on attribuait des pouvoirs surnaturels. Comme l'instinct de l'amour, qui par moments élève l'homme le plus vulgaire au-dessus de lui-même, se change parfois en perversion et en férocité; ainsi cette divine faculté de la religion put longtemps sembler un chancre qu'il fallait extirper de l'espèce humaine, une cause d'erreurs et de crimes que les sages devaient chercher à supprimer.

Les brillantes civilisations qui se développèrent dès une antiquité fort reculée en Chine, en Babylonie, en Égypte, firent faire à la religion certains progrès. La Chine arriva de très-bonne heure à une sorte de bon sens médiocre, qui lui interdit les grands égarements. Elle ne connut ni les avantages, ni les abus du génie religieux. En tout cas, elle n'eut par ce côté aucune influence sur la direction du grand courant de l'humanité. Les religions de la Babylonie et de la Syrie ne se dégagèrent jamais d'un fond de sensualité étrange; ces religions restèrent, jusqu'à leur extinction au IVe et au Ve siècle de notre ère, des écoles d'immoralité, où quelquefois se faisaient jour, par une sorte d'intuition poétique, de pénétrantes échappées sur le monde divin. L'Égypte, à travers une sorte de fétichisme apparent, put avoir de bonne heure des dogmes métaphysiques et un symbolisme relevé. Mais sans doute ces interprétations d'une théologie raffinée n'étaient pas primitives. Jamais l'homme, en possession d'une idée claire, ne s'est amusé à la revêtir de symboles: c'est le plus souvent à la suite de longues réflexions, et par l'impossibilité où est l'esprit humain de se résigner à l'absurde, qu'on cherche des idées sous les vieilles images mystiques dont le sens est perdu. Ce n'est pas de l'Égypte, d'ailleurs, qu'est venue la foi de l'humanité. Les éléments qui, dans la religion d'un chrétien, viennent, à travers mille transformations, d'Égypte et de Syrie sont des formes extérieures sans beaucoup de conséquence, ou des scories telles que les cultes les plus épurés en retiennent toujours. Le grand défaut des religions dont nous parlons était leur caractère essentiellement superstitieux; ce qu'elles jetèrent dans le monde, ce furent des millions d'amulettes et d'abraxas. Aucune grande pensée morale ne pouvait sortir de races abaissées par un despotisme séculaire et accoutumées à des institutions qui enlevaient presque tout exercice à la liberté des individus.

La poésie de l'âme, la foi, la liberté, l'honnêteté, le dévouement, apparaissent dans le monde avec les deux grandes races qui, en un sens, ont fait l'humanité, je veux dire la race indo-européenne et la race sémitique. Les premières intuitions religieuses de la race indo-européenne furent essentiellement naturalistes. Mais c'était un naturalisme profond et moral, un embrassement amoureux de la nature par l'homme, une poésie délicieuse, pleine du sentiment de l'infini, le principe enfin de tout ce que le génie germanique et celtique, de ce qu'un Shakspeare, de ce qu'un Goethe devaient exprimer plus tard. Ce n'était ni de la religion, ni de la morale réfléchies; c'était de la mélancolie, de la tendresse, de l'imagination; c'était par-dessus tout du sérieux, c'est-à-dire la condition essentielle de la morale et de la religion. La foi de l'humanité cependant ne pouvait venir de là, parce que ces vieux cultes avaient beaucoup de peine à se détacher du polythéisme et n'aboutissaient pas à un symbole bien clair. Le brahmanisme n'a vécu jusqu'à nos jours que grâce au privilège étonnant de conservation que l'Inde semble posséder. Le bouddhisme échoua dans toutes ses tentatives vers l'ouest. Le druidisme resta une forme exclusivement nationale et sans portée universelle. Les tentatives grecques de réforme, l'orphisme, les mystères, ne suffirent pas pour donner aux âmes un aliment solide. La Perse seule arriva à se faire une religion dogmatique, presque monothéiste et savamment organisée; mais il est fort possible que cette organisation même fût une imitation ou un emprunt. En tout cas, la Perse n'a pas converti le monde; elle s'est convertie, au contraire, quand elle a vu paraître sur ses frontières le drapeau de l'unité divine proclamée par l'islam.

C'est la race sémitique[83] qui a la gloire d'avoir fait la religion de l'humanité. Bien au delà des confins de l'histoire, sous sa tente restée pure des désordres d'un monde déjà corrompu, le patriarche bédouin préparait la foi du monde. Une forte antipathie contre les cultes voluptueux de la Syrie, une grande simplicité de rituel, l'absence complète de temples, l'idole réduite à d'insignifiants theraphim, voilà sa supériorité. Entre toutes les tribus des Sémites nomades, celle des Beni-Israël était marquée déjà pour d'immenses destinées. D'antiques rapports avec l'Égypte, d'où résultèrent peut-être quelques emprunts purement matériels, ne firent qu'augmenter leur répulsion pour l'idolâtrie. Une «Loi» ou Thora, très-anciennement écrite sur des tables de pierre, et qu'ils rapportaient à leur grand libérateur Moïse, était déjà le code du monothéisme et renfermait, comparée aux institutions d'Égypte et de Chaldée, de puissants germes d'égalité sociale et de moralité. Un coffre ou arche portative, ayant des deux côtés des oreillettes pour passer des leviers, constituait tout leur matériel religieux; là étaient réunis les objets sacrés de la nation, ses reliques, ses souvenirs, le «livre» enfin[84], journal toujours ouvert de la tribu, mais où l'on écrivait très-discrètement. La famille chargée de tenir les leviers et de veiller sur ces archives portatives, étant près du livre et en disposant, prit bien vite de l'importance. De là cependant ne vint pas l'institution qui décida de l'avenir; le prêtre hébreu ne diffère pas beaucoup des autres prêtres de l'antiquité. Le caractère qui distingue essentiellement Israël entre les peuples théocratiques, c'est que le sacerdoce y a toujours été subordonné à l'inspiration individuelle. Outre ses prêtres, chaque tribu nomade avait son nabi ou prophète, sorte d'oracle vivant que l'on consultait pour la solution des questions obscures qui supposaient un haut degré de clairvoyance. Les nabis d'Israël, organisés en groupes ou écoles, eurent une grande supériorité. Défenseurs de l'ancien esprit démocratique, ennemis des riches, opposés à toute organisation politique et à ce qui eût engagé Israël dans les voies des autres nations, ils furent les vrais instruments de la primauté religieuse du peuple juif. De bonne heure, ils annoncèrent des espérances illimitées, et quand le peuple, en partie victime de leurs conseils impolitiques, eut été écrasé par la puissance assyrienne, ils proclamèrent qu'un règne sans bornes lui était réservé, qu'un jour Jérusalem serait la capitale du monde entier et que le genre humain se ferait juif. Jérusalem et son temple leur apparurent comme une ville placée sur le sommet d'une montagne, vers laquelle tous les peuples devaient accourir, comme un oracle d'où la loi universelle devait sortir, comme le centre d'un règne idéal, où le genre humain, pacifié par Israël, retrouverait les joies de l'Éden[85].

Des accents inconnus se font déjà entendre pour exalter le martyre et célébrer la puissance de «l'homme de douleur.» A propos de quelqu'un de ces sublimes patients qui, comme Jérémie, teignaient de leur sang les rues de Jérusalem, un inspiré fit un cantique sur les souffrances et le triomphe du «Serviteur de Dieu,» où toute la force prophétique du génie d'Israël sembla concentrée[86]. «Il s'élevait comme un faible arbuste, comme un rejeton qui monte d'un sol aride; il n'avait ni grâce ni beauté. Accablé d'opprobres, délaissé des hommes, tous détournaient de lui la face; couvert d'ignominie, il comptait pour un néant. C'est qu'il s'est chargé de nos souffrances; c'est qu'il a pris sur lui nos douleurs. Vous l'eussiez tenu pour un homme frappé de Dieu, touché de sa main. Ce sont nos crimes qui l'ont couvert de blessures, nos iniquités qui l'ont broyé; le châtiment qui nous a valu le pardon a pesé sur lui, et ses meurtrissures ont été notre guérison. Nous étions comme un troupeau errant, chacun s'était égaré, et Jéhovah a déchargé sur lui l'iniquité de tous. Écrasé, humilié, il n'a pas ouvert la bouche; il s'est laissé mener comme un agneau a l'immolation; comme une brebis silencieuse devant celui qui la tond, il n'a pas ouvert la bouche. Son tombeau passe pour celui d'un méchant, sa mort pour celle d'un impie. Mais du moment qu'il aura offert sa vie, il verra naître une postérité nombreuse, et les intérêts de Jéhovah prospéreront dans sa main.»

De profondes modifications s'opérèrent en même temps dans la Thora. De nouveaux textes, prétendant représenter la vraie loi de Moïse, tels que le Deutéronome, se produisirent et inaugurèrent en réalité un esprit fort différent de celui des vieux nomades. Un grand fanatisme fut le trait dominant de cet esprit. Des croyants forcenés provoquent sans cesse des violences contre tout ce qui s'écarte du culte de Jéhovah; un code de sang, édictant la peine de mort pour des délits religieux, réussit à s'établir. La piété amène presque toujours de singulières oppositions de véhémence et de douceur. Ce zèle, inconnu à la grossière simplicité du temps des Juges, inspire des tons de prédication émue et d'onction tendre que le monde n'avait pas entendus jusque-là. Une forte tendance vers les questions sociales se fait déjà sentir; des utopies, des rêves de société parfaite prennent place dans le code. Mélange de morale patriarcale et de dévotion ardente, d'intuitions primitives et de raffinements pieux comme ceux qui remplissaient l'âme d'un Ézéchias, d'un Josias, d'un Jérémie, le Pentateuque se fixe ainsi dans la forme où nous le voyons, et devient pour des siècles la règle absolue de l'esprit national.

Ce grand livre une fois créé, l'histoire du peuple juif se déroule avec un entraînement irrésistible. Les grands empires qui se succèdent dans l'Asie occidentale, en brisant pour lui tout espoir d'un royaume terrestre, le jettent dans les rêves religieux avec une sorte de passion sombre. Peu soucieux de dynastie nationale ou d'indépendance politique, il accepte tous les gouvernements qui le laissent pratiquer librement son culte et suivre ses usages. Israël n'aura plus désormais d'autre direction que celle de ses enthousiastes religieux, d'autres ennemis que ceux de l'unité divine, d'autre patrie que sa Loi.

Et cette Loi, il faut bien le remarquer, était toute sociale et morale. C'était l'œuvre d'hommes pénétrés d'un haut idéal de la vie présente et croyant avoir trouvé les meilleurs moyens pour le réaliser. La conviction de tous est que la Thora bien observée ne peut manquer de donner la parfaite félicité. Cette Thora n'a rien de commun avec les «Lois» grecques ou romaines, lesquelles, ne s'occupant guère que du droit abstrait, entrent peu dans les questions de bonheur et de moralité privés. On sent d'avance que les résultats qui en sortiront seront d'ordre social, et non d'ordre politique, que l'œuvre à laquelle ce peuple travaille est un royaume de Dieu, non une république civile, une institution universelle, non une nationalité ou une patrie.

A travers de nombreuses défaillances, Israël soutint admirablement cette vocation. Une série d'hommes pieux, Esdras, Néhémie, Onias, les Macchabées, dévorés du zèle de la Loi, se succèdent pour la défense des antiques institutions. L'idée qu'Israël est un peuple de Saints, une tribu choisie de Dieu et liée envers lui par un contrat, prend des racines de plus en plus inébranlables. Une immense attente remplit les âmes. Toute l'antiquité indo-européenne avait placé le paradis à l'origine; tous ses poëtes avaient pleuré un âge d'or évanoui. Israël mettait l'âge d'or dans l'avenir. L'éternelle poésie des âmes religieuses, les Psaumes, éclosent de ce piétisme exalté, avec leur divine et mélancolique harmonie. Israël devient vraiment et par excellence le peuple de Dieu, pendant qu'autour de lui les religions païennes se réduisent de plus en plus, en Perse et en Babylonie, à un charlatanisme officiel, en Égypte et en Syrie, à une grossière idolâtrie, dans le monde grec et latin, à des parades. Ce que les martyrs chrétiens ont fait dans les premiers siècles de notre ère, ce que les victimes de l'orthodoxie persécutrice ont fait dans le sein même du christianisme jusqu'à notre temps, les Juifs le firent durant les deux siècles qui précèdent l'ère chrétienne. Ils furent une vivante protestation contre la superstition et le matérialisme religieux. Un mouvement d'idées extraordinaire, aboutissant aux résultats les plus opposés, faisait d'eux à cette époque le peuple le plus frappant et le plus original du monde. Leur dispersion sur tout le littoral de la Méditerranée et l'usage de la langue grecque, qu'ils adoptèrent hors de la Palestine, préparèrent les voies à une propagande dont les sociétés anciennes, coupées en petites nationalités, n'avaient encore offert aucun exemple.

Jusqu'au temps des Macchabées, le judaïsme, malgré sa persistance à annoncer qu'il serait un jour la religion du genre humain, avait eu le caractère de tous les autres cultes de l'antiquité: c'était un culte de famille et de tribu. L'israélite pensait bien que son culte était le meilleur, et parlait avec mépris des dieux étrangers. Mais il croyait aussi que la religion du vrai Dieu n'était faite que pour lui seul. On embrassait le culte de Jéhovah quand on entrait dans la famille juive[87]; voilà tout. Aucun israélite ne songeait à convertir l'étranger à un culte qui était le patrimoine des fils d'Abraham. Le développement de l'esprit piétiste, depuis Esdras et Néhémie, amena une conception beaucoup plus ferme et plus logique. Le judaïsme devint la vraie religion d'une manière absolue; on accorda à qui voulut le droit d'y entrer[88]; bientôt ce fut une œuvre pie d'y amener le plus de monde possible[89]. Sans doute, le sentiment délicat qui éleva Jean-Baptiste, Jésus, saint Paul, au-dessus des mesquines idées de races n'existait pas encore; par une étrange contradiction, ces convertis (prosélytes) étaient peu considérés et traités avec dédain[90]. Mais l'idée d'une religion exclusive, l'idée qu'il y a quelque chose au monde de supérieur à la patrie, au sang, aux lois, l'idée qui fera les apôtres et les martyrs, était fondée. Une profonde pitié pour les païens, quelque brillante que soit leur fortune mondaine, est désormais le sentiment de tout juif[91]. Par un cycle de légendes, destinées à fournir des modèles d'inébranlable fermeté (Daniel et ses compagnons, la mère des Macchabées et ses sept fils[92], le roman de l'Hippodrome d'Alexandrie[93]), les guides du peuple cherchent surtout à inculquer cette idée que la vertu consiste dans un attachement fanatique à des institutions religieuses déterminées.

Les persécutions d'Antiochus Épiphane firent de cette idée une passion, presque une frénésie. Ce fut quelque chose de très—analogue à ce qui se passa sous Néron, deux cent trente ans plus tard. La rage et le désespoir jetèrent les croyants dans le monde des visions et des rêves. La première apocalypse, le «Livre de Daniel,» parut. Ce fut comme une renaissance du prophétisme, mais sous une forme très—différente de l'ancienne et avec un sentiment bien plus large des destinées du monde. Le Livre de Daniel donna en quelque sorte aux espérances messianiques leur dernière expression. Le Messie ne fut plus un roi à la façon de David et de Salomon, un Cyrus théocrate et mosaïste; ce fut un «fils de l'homme» apparaissant dans la nue[94], un être surnaturel, revêtu de l'apparence humaine, chargé de juger le monde et de présider à l'âge d'or. Peut-être le Sosiosch de la Perse, le grand prophète à venir, chargé de préparer le règne d'Ormuzd, donna-t-il quelques traits à ce nouvel idéal[95]. L'auteur inconnu du Livre de Daniel eut, en tout cas, une influence décisive sur l'événement religieux qui allait transformer le monde. Il fournit la mise en scène et les termes techniques du nouveau messianisme, et on peut lui appliquer ce que Jésus disait de Jean-Baptiste: Jusqu'à lui, les prophètes; à partir de lui, le royaume de Dieu.

Il ne faut pas croire cependant que ce mouvement, si profondément religieux et passionné, eût pour mobile des dogmes particuliers, comme cela a eu lieu dans toutes les luttes qui ont éclaté au sein du christianisme. Le juif de cette époque était aussi peu théologien que possible. Il ne spéculait pas sur l'essence de la divinité; les croyances sur les anges, sur les fins de l'homme, sur les hypostases divines, dont le premier germe se laissait déjà entrevoir, étaient des croyances libres, des méditations auxquelles chacun se livrait selon la tournure de son esprit, mais dont une foule de gens n'avaient pas entendu parler. C'étaient même les plus orthodoxes qui restaient en dehors de toutes ces imaginations particulières, et s'en tenaient à la simplicité du mosaïsme. Aucun pouvoir dogmatique analogue à celui que le christianisme orthodoxe a déféré à l'Église n'existait alors. Ce n'est qu'à partir du IIIe siècle, quand le christianisme est tombé entre les mains de races raisonneuses, folles de dialectique et de métaphysique, que commence cette fièvre de définitions, qui fait de l'histoire de l'Église l'histoire d'une immense controverse. On disputait aussi chez les Juifs; des écoles ardentes apportaient à presque toutes les questions qui s'agitaient des solutions opposées; mais dans ces luttes, dont le Talmud nous a conservé les principaux détails, il n'y a pas un seul mot de théologie spéculative. Observer et maintenir la loi, parce que la loi est juste, et que, bien observée, elle donne le bonheur, voilà tout le judaïsme. Nul credo, nul symbole théorique. Un disciple de la philosophie arabe la plus hardie, Moïse Maimonide, a pu devenir l'oracle de la synagogue, parce qu'il a été un canoniste très-exercé.

Les règnes des derniers Asmonéens et celui d'Hérode virent l'exaltation grandir encore. Ils furent remplis par une série non interrompue de mouvements religieux. A mesure que le pouvoir se sécularisait et passait en des mains incrédules, le peuple juif vivait de moins en moins pour la terre et se laissait de plus en plus absorber par le travail étrange qui s'opérait en son sein. Le monde, distrait par d'autres spectacles, n'a nulle connaissance de ce qui se passe en ce coin oublié de l'Orient. Les âmes au courant de leur siècle sont pourtant mieux avisées. Le tendre et clairvoyant Virgile semble répondre, comme par un écho secret, au second Isaïe; la naissance d'un enfant le jette dans des rêves de palingénésie universelle[96]. Ces rêves étaient ordinaires et formaient comme un genre de littérature, que l'on couvrait du nom des Sibylles. La formation toute récente de l'Empire exaltait les imaginations; la grande ère de paix où l'on entrait et cette impression de sensibilité mélancolique qu'éprouvent les âmes après les longues périodes de révolution, faisaient naître de toute part des espérances illimitées.

En Judée, l'attente était à son comble. De saintes personnes, parmi lesquelles on cite un vieux Siméon, auquel la légende fait tenir Jésus dans ses bras, Anne, fille de Phanuel, considérée comme prophétesse[97], passaient leur vie autour du temple, jeûnant, priant, pour qu'il plût à Dieu de ne pas les retirer du monde sans avoir vu l'accomplissement des espérances d'Israël. On sent une puissante incubation, l'approche de quelque chose d'inconnu.

Ce mélange confus de claires vues et de songes, cette alternative de déceptions et d'espérances, ces aspirations, sans cesse refoulées par une odieuse réalité, trouvèrent enfin leur interprète dans l'homme incomparable auquel la conscience universelle a décerné le titre de Fils de Dieu, et cela avec justice, puisqu'il a fait faire à la religion un pas auquel nul autre ne peut et probablement ne pourra jamais être comparé.


NOTES:

[83] Je rappelle que ce mot désigne simplement ici les peuples qui parlent ou ont parlé une des langues qu'on appelle sémitiques. Une telle désignation est tout à fait défectueuse; mais c'est un de ces mots, comme «architecture gothique,» «chiffres arabes,» qu'il faut conserver pour s'entendre, même après qu'on a démontré l'erreur qu'ils impliquent.

[84] I Sam., X, 25.

[85] Isaïe, II, 1-4, et surtout les chapitres XL et suiv., LX et suiv.; Michée, IV, 4 et suiv. Il faut se rappeler que la seconde partie du livre d'Isaïe, à partir du chapitre XL, n'est pas d'Isaïe.

[86] Is., LII, 13 et suiv., et LIII entier.

[87] Ruth, I, 16.

[88] Esther, IX, 27.

[89] Matth., XXIII, 15; Josèphe, Vita, 23; B. J., II, xvii, 10; VII, iii, 3; Ant., XX, II, 4; Horat., Sat. I, iv, 143; Juv., XIV, 96 et suiv.; Tacite, Ann., II, 85; Hist., V, 5; Dion Cassius, XXXVII, 17.

[90] Mischna, Schebiit, X, 9; Talmud de Babylone, Niddah, fol. 13 b, Jebamoth, 47 b; Kidduschin, 70 b; Midrasch, Jalkut Ruth, fol. 163 d.

[91] Lettre apocryphe de Baruch, dans Fabricius, Cad. pseud. V.T. II, 147 et suiv.

[92] IIe livre des Macchabées, ch. VII, et le De Maccaboeis, attribué à Josèphe. Cf. Epître aux Hébreux, xi, 33 et suiv.

[93] III livre (apocr.) des Macchabées; Rufinn, Suppl. ad Jos., Contra Apionem, II,5.

[94] VII, 13 et suiv.

[95] Vendidad; XIX, 48, 49; Minokhired, passage publié dans la Zeitschrift der deutsshen morgenländischen Gesellschaft, I, 263; Boundehesch XXXI. Le manque de chronologie certaine pour les textes zends et pehlvis laisse planer beaucoup de doute sur ces rapprochements entre les croyances juives et persanes.

[96] Egl. IV. Le Cumæum carmen (v. 4) était une sorte d'apocalypse sibylline, empreinte de la philosophie de l'histoire familière à l'Orient. Voir Servius sur ce vers, et Carmina sibyllina, III, 97-817. Cf. Tac., Hist., V, 13.

[97] Luc, II, 25 et suiv.


CHAPITRE II.

ENFANCE ET JEUNESSE DE JÉSUS. SES PREMIÈRES IMPRESSIONS.

Jésus naquit à Nazareth[98], petite ville de Galilée, qui n'eut avant lui aucune célébrité[99]. Toute sa vie il fut désigné du nom de «Nazaréen[100],» et ce n'est que par un détour assez embarrassé[101] qu'on réussit, dans sa légende, à le faire naître à Bethléhem. Nous verrons plus tard[102] le motif de cette supposition, et comment elle était la conséquence obligée du rôle messianique prêté à Jésus[103]. On ignore la date précise de sa naissance. Elle eut lieu sous le règne d'Auguste, vers l'an 750 de Rome, probablement quelques années avant l'an 1 de l'ère que tous les peuples civilisés font dater du jour où il naquit[104].

Le nom de Jésus, qui lui fut donné, est une altération de Josué. C'était un nom fort commun; mais naturellement on y chercha plus lard des mystères et une allusion à son rôle de Sauveur[105]. Peut-être lui-même, comme tous les mystiques, s'exaltait-il à ce propos. Il est ainsi plus d'une grande vocation dans l'histoire dont un nom donné sans arrière-pensée à un enfant a été l'occasion. Les natures ardentes ne se résignent jamais à voir un hasard dans ce qui les concerne. Tout pour elle a été réglé par Dieu, et elles voient un signe de la volonté supérieure dans les circonstances les plus insignifiante.

La population de Galilée était fort mêlée, comme le nom même du pays[106] l'indiquait. Cette province comptait parmi ses habitants, au temps de Jésus, beaucoup de non-Juifs (Phéniciens, Syriens, Arabes et même Grecs[107]). Les conversions au judaïsme n'étaient point rares dans ces sortes de pays mixtes. Il est donc impossible de soulever ici aucune question de race et de rechercher quel sang coulait dans les veines de celui qui a le plus contribué à effacer dans l'humanité les distinctions de sang.

Il sortit des rangs du peuple[108]. Son père Joseph et sa mère Marie étaient des gens de médiocre condition, des artisans vivant de leur travail[109], dans cet état si commun en Orient, qui n'est ni l'aisance ni la misère. L'extrême simplicité de la vie dans de telles contrées, en écartant le besoin de confortable, rend le privilège du riche presque inutile, et fait de tout le monde des pauvres volontaires. D'un autre côté, le manque total de goût pour les arts et pour ce qui contribue à l'élégance de la vie matérielle, donne à la maison de celui qui ne manque de rien un aspect de dénûment. A part quelque chose de sordide et de repoussant que l'islamisme porte partout avec lui, la ville de Nazareth, au temps de Jésus, ne différait peut-être pas beaucoup de ce qu'elle est aujourd'hui[110]. Les rues où il joua enfant, nous les voyons dans ces sentiers pierreux ou ces petits carrefours gui séparent les cases. La maison de Joseph ressembla beaucoup sans doute à ces pauvres boutiques, éclairées par la porte, servant à la fois d'établi, de cuisine, de chambre à coucher, ayant pour ameublement une natte, quelques coussins à terre, un ou deux vases d'argile et un coffre peint.

La famille, qu'elle provînt d'un ou de plusieurs mariages, était assez nombreuse. Jésus avait des frères et des sœurs[111], dont il semble avoir été l'aîné[112]. Tous sont restés obscurs; car il paraît que les quatre personnages qui sont donnés comme ses frères, et parmi lesquels un au moins, Jacques, est arrivé à une grande importance dans les premières années du développement du christianisme, étaient ses cousins germains. Marie, en effet, avait une sœur nommée aussi Marie[113], qui épousa un certain Alphée ou Cléophas (ces deux noms paraissent désigner une même personne[114]), et fut mère de plusieurs fils, qui jouèrent un rôle considérable parmi les premiers disciples de Jésus. Ces cousins germains, qui adhérèrent au jeune maître, pendant que ses vrais frères lui faisaient de l'opposition[115], prirent le titre de «frères du Seigneur[116].» Les vrais frères de Jésus n'eurent d'importance, ainsi que leur mère, qu'après sa mort[117]. Même alors ils ne paraissent pas avoir égalé en considération leurs cousins, dont la conversion avait été plus spontanée et dont le caractère paraît avoir eu plus d'originalité. Leur nom était inconnu, à tel point que quand l'évangéliste met dans la bouche des gens de Nazareth l'énumération des frères selon la nature, ce sont les noms des fils de Cléophas qui se présentent à lui tout d'abord.

Ses sœurs se marièrent à Nazareth[118], et il y passa les années de sa première jeunesse. Nazareth était une petite ville, située dans un pli de terrain largement ouvert au sommet du groupe de montagnes qui ferme au nord la plaine d'Esdrelon. La population est maintenant de trois à quatre mille âmes, et elle peut n'avoir pas beaucoup varié[119]. Le froid y est vif en hiver et le climat fort salubre. La ville, comme à cette époque toutes les bourgades juives, était un amas de cases bâties sans style, et devait présenter cet aspect sec et pauvre qu'offrent les villages dans les pays sémitiques. Les maisons, à ce qu'il semble, ne différaient pas beaucoup de ces cubes de pierre, sans élégance extérieure ni intérieure, qui couvrent aujourd'hui les parties les plus riches du Liban, et qui, mêlés aux vignes et aux figuiers, ne laissent pas d'être fort agréables. Les environs, d'ailleurs, sont charmants, et nul endroit du monde ne fut si bien fait pour les rêves de l'absolu bonheur. Même de nos jours, Nazareth est encore un délicieux séjour, le seul endroit peut-être de la Palestine où l'âme se sente un peu soulagée du fardeau qui l'oppresse au milieu de cette désolation sans égale. La population est aimable et souriante; les jardins sont frais et verts. Antonin Martyr, à la fin du VIe siècle, fait un tableau enchanteur de la fertilité des environs, qu'il compare au paradis[120]. Quelques vallées du côté de l'ouest justifient pleinement sa description. La fontaine, où se concentraient autrefois la vie et la gaieté de la petite ville est détruite; ses canaux crevassés ne donnent plus qu'une eau trouble. Mais la beauté des femmes qui s'y rassemblent le soir, cette beauté qui était déjà remarquée au VIe siècle et où l'on voyait un don de la Vierge Marie[121], s'est conservée d'une manière frappante. C'est le type syrien dans toute sa grâce pleine de langueur. Nul doute que Marie n'ait été là presque tous les jours, et n'ait pris rang, l'urne sur l'épaule, dans la file de ses compatriotes restées obscures. Antonia Martyr remarque que les femmes juives, ailleurs dédaigneuses pour les chrétiens, sont ici pleines d'affabilité. Aujourd'hui encore, les haines religieuses sont à Nazareth moins vives qu'ailleurs.

L'horizon de la ville est étroit, mais si l'on monte quelque peu et que l'on atteigne le plateau fouetté d'une brise perpétuelle qui domine les plus hautes maisons, la perspective est splendide. A l'ouest, se déploient les belles lignes du Carmel, terminées par une pointe abrupte qui semble se plonger dans la mer. Puis se déroulent le double sommet qui domine Mageddo, les montagnes du pays de Sichem avec leurs lieux saints de l'âge patriarcal, les monts Gelboé, le petit groupe pittoresque auquel se rattachent les souvenirs gracieux ou terribles de Sulem et d'Endor, le Thabor avec sa belle forme arrondie, que l'antiquité comparait à un sein. Par une dépression entre la montagne de Sulem et le Thabor, s'entrevoient la vallée du Jourdain et les hautes plaines de la Pérée, qui forment du côté de l'est une ligne continue. Au nord, les montagnes de Safed, en s'inclinant vers la mer, dissimulent Saint-Jean-d'Acre, mais laissent se dessiner aux yeux le golfe de Khaïfa. Tel fut l'horizon de Jésus. Ce cercle enchanté, berceau du royaume de Dieu, lui représenta le monde durant des années. Sa vie même sortit peu des limites familières à son enfance. Car au delà, du côté du nord, l'on entrevoit presque sur les flancs de l'Hermon, Césarée de Philippe, sa pointe la plus avancée dans le monde des Gentils, et du côté du sud, on pressent, derrière ces montagnes déjà moins riantes de la Samarie, la triste Judée, desséchée comme par un vent brûlant d'abstraction et de mort.

Si jamais le monde resté chrétien, mais arrivé à une notion meilleure de ce qui constitue le respect des origines, veut remplacer par d'authentiques lieux saints les sanctuaires apocryphes et mesquins où s'attachait la piété des âges grossiers, c'est sur cette hauteur de Nazareth qu'il bâtira son temple. Là, au point d'apparition du christianisme et au centre d'action de son fondateur, devrait s'élever la grande église où tous les chrétiens pourraient prier. Là aussi, sur cette terre où dorment le charpentier Joseph et des milliers de Nazaréens oubliés, qui n'ont pas franchi l'horizon de leur vallée, le philosophe serait mieux placé qu'en aucun lieu du monde pour contempler le cours des choses humaines, se consoler de leur contingence, se rassurer sur le but divin que le monde poursuit à travers d'innombrables défaillances et nonobstant l'universelle vanité.


NOTES:

[98] Matth., XIII, 54 et suiv.; Marc, VII, I et suiv.; Jean, I, 45-46.

[99] Elle n'est nommée ni dans les écrits de l'Ancien Testament, ni dans Josèphe, ni dans le Talmud.

[100] Marc, I, 24; Luc, XVIII, 37; Jean, XIX, 19; Act. II, 22; III, 6. De là le nom de Nazaréens, longtemps appliqué aux chrétiens, et qui les désigne encore dans tous les pays musulmans.

[101] Le recensement opéré par Quirinius, auquel la légende rattache le voyage de Bethléhem, est postérieur d'au moins dix ans à l'année où, selon Luc et Matthieu, Jésus serait né. Les deux évangélistes, en effet, font naître Jésus sous le règne d'Hérode (Matth., II, I, 49, 22; Luc, I, 5). Or, le recensement de Quirinius n'eut lieu qu'après la déposition d'Archélaüs, c'est-à-dire dix ans après la mort d'Hérode, l'an 37 de l'ère d'Actium (Josèphe, Ant., XVII, xiii, 5; XVIII, i, I; II, I). L'inscription par laquelle on prétendait autrefois établir que Quirinius fit deux recensements est reconnue pour fausse (V. Orelli, Inscr. lat., nº 623, et le supplément de Henzen, à ce numéro; Borghesi, Fastes consulaires [encore inédits], à année 742). Le recensement en tout cas ne se serait appliqué qu'aux parties réduites en province romaine, et non aux tétrarchies. Les textes par lesquels on cherche à prouver que quelques-unes des opérations de statistique et de cadastre ordonnées par Auguste durent s'étendre au domaine des Hérodes, ou n'impliquent pas ce qu'on leur fait dire, ou sont d'auteurs chrétiens, qui ont emprunté cette donnée à l'Évangile de Luc. Ce qui prouve bien, d'ailleurs, que le voyage de la famille de Jésus à Bethléhem n'a rien d'historique, c'est le motif qu'on lui attribue. Jésus n'était pas de la famille de David (v. ci-dessous, p. 237-238), et, en eût-il été, on ne concevrait pas encore que ses parents eussent été forcés, pour une opération purement cadastrale et financière, de venir s'inscrire au lieu d'où leurs ancêtres étaient sortis depuis mille ans. En leur imposant une telle obligation, l'autorité romaine aurait sanctionné des prétentions pour elle pleines de menaces.

[102] Ch. XIV.

[103] Matth., II, 1 et suiv.; Luc, II, 1 et suiv. L'omission de ce récit dans Marc, et les deux passages parallèles, Matth, XIII, 54, et Marc, VI, 1, où Nazareth figure comme «la patrie» de Jésus, prouvent qu'une telle légende manquait dans le texte primitif qui a fourni le canevas narratif des évangiles actuels de Matthieu et de Marc. C'est devant des objections souvent répétées qu'on aura ajouté, en tête de l'évangile de Matthieu, des réserves dont la contradiction avec le reste du texte n'était pas assez flagrante pour qu'on se soit cru obligé de corriger les endroits qui avaient d'abord été écrits à un tout autre point de vue. Luc, au contraire (IV, 16), écrivant avec réflexion, a employé, pour être conséquent, une expression plus adoucie. Quant à Jean, il ne sait rien du voyage de Bethléhem; pour lui, Jésus est simplement «de Nazareth» ou «Galiléen,» dans deux circonstances où il eût été de la plus haute importance de rappeler sa naissance à Bethléhem (I, 45-46; VII, 41-42).

[104] On sait que le calcul qui sert de base à l'ère vulgaire a été fait au VIe siècle par Denys le Petit. Ce calcul implique certaines données purement hypothétiques.

[105] Matth., I, 21; Luc, I, 31.

[106] Gelil haggoyim, «cercle des Gentils.»

[107] Strabon, XVI, II, 35; Jos., Vita, 12.

[108] On expliquera plus tard (ch. XIV), l'origine des généalogies destinées à le rattacher à la race de David. Les Ébionira les supprimaient (Epiph., Adv. hær., XXX, 14).

[109] Matth., XIII, 55; Marc, VI, 3; Jean, VI, 42.

[110] L'aspect grossier des ruines qui couvrent la Palestine prouve que les villes qui ne furent pas reconstruites à la manière romaine étaient fort mal bâties. Quant à la forme des maisons, elle est, en Syrie, si simple et si impérieusement commandée par le climat qu'elle n'a jamais dû changer.

[111] Matth., XII, 46 et suiv.; XIII, 55 et suiv.; Marc, III, 31 et suiv.; VI, 3; Luc, VIII, 19 et suiv.; Jean, II 42; VII, 3, 5, 40; Act. I, 14.

[112] Matth., I, 25.

[113] Ces deux sœurs portant le même nom sont un fait singulier. Il y a là probablement quelque inexactitude, venant de l'habitude de donner presque indistinctement aux Galiléénnes le nom de Marie.

[114] Ils ne sont pas étymologiquement identiques. Αλφαιος est la transcription du nom syro-chaldaïque Halphaï; Κλωπας ou Κλεοπας est une forme écourtée de Κλεοπατρος. Mais il pouvait y avoir substitution artificielle de l'un à l'autre, de même que les Joseph se faisaient appeler «Hégésippe», les Eliakim «Alcimus», etc.

[115] Jean, VII, 3 et suiv.

[116] En effet, les quatre personnages qui sont donnés (Matth., XIII, 55; Marc, VI, 3) comme fils de Marie, mère de Jésus: Jacob, Joseph ou José, Simon et Jude, se retrouvent ou à peu près comme fils de Marie et de Cléophas (Matth., XXVII, 56; Marc, XV, 40; Gal., I, 19; Epist. Jac., I, 1; Epist. Judæ, 4; Euseb., Chron. ad ann. R. DCCCX; Hist. eccl., III, 11, 32; Constit. Apost., VII, 46). L'hypothèse que nous proposons lève seule l'énorme difficulté que l'on trouve à supposer deux sœurs ayant chacune trois ou quatre fils portant les mêmes noms, et à admettre que Jacques et Simon, les deux premiers évoques de Jérusalem, qualifiés de «frères du Seigneur,» aient été de vrais frères de Jésus, qui auraient commencé par lui être hostiles, puis se seraient convertis. L'évangéliste, entendant appeler ces quatre fils de Cléophas «frères du Seigneur,» aura mis, par erreur, leur nom au passage Matth., XIII, 55—Marc, VI, 3, à la place des noms des vrais frères, restés toujours obscurs. On s'explique de la sorte comment le caractère des personnages appelés «frères du Seigneur,» de Jacques par exemple, est si différent de celui des vrais frères de Jésus, tel qu'on le voit se dessiner dans Jean, VII, 3 et suiv. L'expression de «frère du Seigneur» constitua évidemment, dans l'Église primitive, une espèce d'ordre parallèle à celui des apôtres. Voir surtout I Cor., IX, 5.

[117] Act., I, 45.

[118] Marc, VI, 3.

[119] Selon Josèphe (B. J. III, iii, 2), le plus petit bourg de Galilée avait plus de cinq mille habitants. Il y a là probablement de l'exagération.

[120] Itiner., § 5.

[121] Antonin Martyr, endroit cité.


CHAPITRE III

ÉDUCATION DE JÉSUS.

Cette nature à la fois riante et grandiose fut toute l'éducation de Jésus. Il apprit à lire et à écrire[122], sans doute selon la méthode de l'Orient, consistant à mettre entre les mains de l'enfant un livre qu'il répète en cadence avec ses petits camarades, jusqu'à ce qu'il le sache par cœur[123]. Il est douteux pourtant qu'il comprît bien les écrits hébreux dans leur langue originale. Les biographes les lui font citer d'après des traductions en langue araméenne[124]; ses principes d'exégèse, autant que nous pouvons nous les figurer par ceux de ses disciples, ressemblaient beaucoup à ceux qui avaient cours alors et qui font l'esprit des Targums et des Midraschim[125].

Le maître d'école dans les petites villes juives était le hazzan ou lecteur des synagogues[126]. Jésus fréquenta peu les écoles plus relevées des scribes ou soferim (Nazareth n'en avait peut-être pas), et il n'eut aucun de ces titres qui donnent aux yeux du vulgaire les droits du savoir[127]. Ce serait une grande erreur cependant de s'imaginer que Jésus fut ce que nous appelons un ignorant. L'éducation scolaire trace chez nous une distinction profonde, sous le rapport de la valeur personnelle, entre ceux qui l'ont reçue et ceux qui en sont dépourvus. Il n'en était pas de même en Orient ni en général dans la bonne antiquité. L'état de grossièreté où reste, chez nous, par suite de notre vie isolée et tout individuelle, celui qui n'a pas été aux écoles est inconnu dans ces sociétés, où la culture morale et surtout l'esprit général du temps se transmettent par le contact perpétuel des hommes. L'Arabe, qui n'a eu aucun maître, est souvent néanmoins très-distingué; car la tente est une sorte d'école toujours ouverte, où, de la rencontre des gens bien élevés, naît un grand mouvement intellectuel et même littéraire. La délicatesse des manières et la finesse de l'esprit n'ont rien de commun en Orient avec ce que nous appelons éducation. Ce sont les hommes d'école au contraire qui passent pour pédants et mal élevés. Dans cet état social, l'ignorance, qui chez nous condamne l'homme à un rang inférieur, est la condition des grandes choses et de la grande originalité.

Il n'est pas probable qu'il ait su le grec. Cette langue était peu répandue en Judée hors des classes qui participaient au gouvernement et des villes habitées par les païens, comme Césarée[128]. L'idiome propre de Jésus était le dialecte syriaque mêlé d'hébreu qu'on parlait alors en Palestine[129]. A plus forte raison n'eut-il aucune connaissance de la culture grecque. Cette culture était proscrite par les docteurs palestiniens, qui enveloppaient dans une même malédiction «celui qui élève des porcs et celui qui apprend à son fils la science grecque[130].» En tout cas elle n'avait pas pénétré dans les petites villes comme Nazareth. Nonobstant l'anathème des docteurs, il est vrai, quelques Juifs avaient déjà embrassé la culture hellénique. Sans parler de l'école juive d'Égypte, ou les tentatives pour amalgamer l'hellénisme et le judaïsme se continuaient depuis près de deux cents ans, un juif, Nicolas de Damas, était devenu, dans ce temps même, l'un des hommes les plus distingués, les plus instruits, les plus considérés de son siècle. Bientôt Josèphe devait fournir un autre exemple de juif complétement hellénisé. Mais Nicolas n'avait de juif que le sang; Josèphe déclare avoir été parmi ses contemporains une exception[131], et toute l'école schismatique d'Égypte s'était détachée de Jérusalem à tel point qu'on n'en trouve pas le moindre souvenir dans le Talmud ni dans la tradition juive. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à Jérusalem le grec était très-peu étudié, que les études grecques étaient considérées comme dangereuses et même serviles, qu'on les déclarait bonnes tout au plus pour les femmes en guise de parure[132]. L'étude seule de la Loi passait pour libérale et digne d'un homme sérieux[133]. Interrogé sur le moment où il convenait d'enseigner aux enfants «la sagesse grecque,» un savant rabbin avait répondu: «A l'heure qui n'est ni le jour ni la nuit, puisqu'il est écrit de la Loi: Tu l'étudieras jour et nuit[134]

Ni directement ni indirectement, aucun élément de culture hellénique ne parvint donc jusqu'à Jésus. Il ne connut rien hors du judaïsme, son esprit conserva cette franche naïveté qu'affaiblit toujours une culture étendue et variée. Dans le sein même du judaïsme, il resta étranger à beaucoup d'efforts souvent parallèles aux siens. D'une part, l'ascétisme des Esséniens ou Thérapeutes[135], de l'autre, les beaux essais de philosophie religieuse tentés par l'école juive d'Alexandrie, et dont Philon, son contemporain, était l'ingénieux interprète, lui furent inconnus. Les fréquentes ressemblances qu'on trouve entre lui et Philon, ces excellentes maximes d'amour de Dieu, de charité, de repos en Dieu[136], qui font comme un écho entre l'Évangile et les écrits de l'illustre penseur alexandrin, viennent des communes tendances que les besoins du temps inspiraient à tous les esprits élevés.

Heureusement pour lui, il ne connut pas davantage la scolastique bizarre qui s'enseignait à Jérusalem et qui devait bientôt constituer le Talmud. Si quelques pharisiens l'avaient déjà apportée en Galilée, il ne les fréquenta pas, et quand il toucha plus tard cette casuistique niaise, elle ne lui inspira que le dégoût. On peut supposer cependant que les principes de Hillel ne lui furent pas inconnus. Hillel, cinquante ans avant lui, avait prononcé des aphorismes qui avaient avec les siens beaucoup d'analogie. Par sa pauvreté humblement supportée, par la douceur de son caractère, par l'opposition qu'il faisait aux hypocrites et aux prêtres, Hillel fut le vrai maître de Jésus[137], s'il est permis de parler de maître, quand il s'agit d'une si haute originalité.

La lecture des livres de l'Ancien Testament fit sur lui beaucoup plus d'impression. Le Canon des livres saints se composait de deux parties principales, la Loi, c'est-à-dire le Pentateuque, et les Prophètes, tels que nous les possédons aujourd'hui. Une vaste exégèse allégorique s'appliquait à tous ces livres et cherchait à en tirer ce qui n'y est pas, mais ce qui répondait aux aspirations du temps. La Loi, qui représentait, non les anciennes lois du pays, mais bien les utopies, les lois factices et les fraudes pieuses du temps des rois piétistes, était devenue, depuis que la nation ne se gouvernait plus elle-même, un thème inépuisable de subtiles interprétations. Quant aux prophètes et aux psaumes, on était persuadé que presque tous les traits un peu mystérieux de ces livres se rapportaient au Messie, et l'on y cherchait d'avance le type de celui qui devait réaliser les espérances de la nation. Jésus partageait le goût de tout le monde pour ces interprétations allégoriques. Mais la vraie poésie de la Bible, qui échappait aux puérils exégètes de Jérusalem, se révélait pleinement à son beau génie. La Loi ne paraît pas avoir eu pour lui beaucoup de charme; il crut pouvoir mieux faire. Mais la poésie religieuse des psaumes se trouva dans un merveilleux accord avec son âme lyrique; ils restèrent toute sa vie son aliment et son soutien. Les prophètes, Isaïe en particulier et son continuateur du temps de la captivité, avec leurs brillants rêves d'avenir, leur impétueuse éloquence, leurs invectives entremêlées de tableaux enchanteurs, furent ses véritables maîtres. Il lut aussi sans doute plusieurs des ouvrages apocryphes, c'est-à-dire de ces écrits assez modernes, dont les auteurs, pour se donner une autorité qu'on n'accordait plus qu'aux écrits très-anciens, se couvraient du nom de prophètes et de patriarches. Un de ces livres surtout le frappa; c'est le livre de Daniel. Ce livre, composé par un Juif exalté du temps d'Antiochus Épiphane, et mis par lui sous le couvert d'un ancien sage[138], était le résumé de l'esprit des derniers temps. Son auteur, vrai créateur de la philosophie de l'histoire, avait pour la première fois osé ne voir dans le mouvement du monde et la succession des empires qu'une fonction subordonnée aux destinées du peuple juif. Jésus fut pénétré de bonne heure de ces hautes espérances. Peut-être lut-il aussi les livres d'Hénoch, alors révérés à l'égal des livres saints[139], et les autres écrits du même genre, qui entretenaient un si grand mouvement dans l'imagination populaire. L'avénement du Messie avec ses gloires et ses terreurs, les nations s'écroulant les unes sur les autres, le cataclysme du ciel et de la terre furent l'aliment familier de son imagination, et comme ces révolutions étaient censées prochaines, qu'une foule de personnes cherchaient à en supputer les temps, l'ordre surnaturel où nous transportent de telles visions lui parut tout d'abord parfaitement naturel et simple.

Qu'il n'eût aucune connaissance de l'état général du monde, c'est ce qui résulte de chaque trait de ses discours les plus authentiques. La terre lui paraît encore divisée en royaumes qui se font la guerre; il semble ignorer la «paix romaine,» et l'état nouveau de société qu'inaugurait son siècle. Il n'eut aucune idée précise de la puissance romaine; le nom de «César» seul parvint jusqu'à lui. Il vit bâtir, en Galilée ou aux environs, Tibériade, Juliade, Diocésarée, Gésarée, ouvrages pompeux des Hérodes, qui cherchaient, par ces constructions magnifiques, à prouver leur admiration pour la civilisation romaine et leur dévouement envers les membres de la famille d'Auguste, dont les noms, par un caprice du sort, servent aujourd'hui, bizarrement altérés, à désigner de misérables hameaux de Bédouins. Il vit aussi probablement Sébaste, œuvre d'Hérode le Grand, ville de parade, dont les ruines feraient croire qu'elle a été apportée là toute faite, comme une machine qu'il n'y avait plus qu'à monter sur place. Cette architecture d'ostentation, arrivée en Judée par chargements, ces centaines de colonnes, toutes du même diamètre, ornement de quelque insipide «rue de Rivoli,» voilà ce qu'il appelait «les royaumes du monde et toute leur gloire.» Mais ce luxe de commande, cet art administratif et officiel lui déplaisaient. Ce qu'il aimait, c'étaient ses villages galiléens, mélanges confus de cabanes, d'aires et de pressoirs taillés dans le roc, de puits, de tombeaux, de figuiers, d'oliviers. Il resta toujours près de la nature. La cour des rois lui apparaît comme un lieu où les gens ont de beaux habits[140]. Les charmantes impossibilités dont fourmillent ses paraboles, quand il met en scène les rois et les puissants[141], prouvent qu'il ne conçut jamais la société aristocratique que comme un jeune villageois qui voit le monde à travers le prisme de sa naïveté.

Encore moins connut-il l'idée nouvelle, créée par la science grecque, base de toute philosophie et que la science moderne a hautement confirmée, l'exclusion des dieux capricieux auxquels la naïve croyance des vieux âges attribuait le gouvernement de l'univers. Près d'un siècle avant lui, Lucrèce avait exprimé d'une façon admirable l'inflexibilité du régime général de la nature. La négation du miracle, cette idée que tout se produit dans le monde par des lois où l'intervention personnelle d'êtres supérieurs n'a aucune part, était de droit commun dans les grandes écoles de tous les pays qui avaient reçu la science grecque. Peut-être même Babylone et la Perse n'y étaient-elles pas étrangères. Jésus ne sut rien de ce progrès. Quoique né à une époque où le principe de la science positive était déjà proclamé, il vécut en plein surnaturel. Jamais peut-être les Juifs n'avaient été plus possédés de la soif du merveilleux. Philon, qui vivait dans un grand centre intellectuel, et qui avait reçu une éducation très-complète, ne possède qu'une science chimérique et de mauvais aloi.

Jésus ne différait en rien sur ce point de ses compatriotes. Il croyait au diable, qu'il envisageait comme une sorte de génie du mal[142], et il s'imaginait, avec tout le monde, que les maladies nerveuses étaient l'effet de démons, qui s'emparaient du patient et l'agitaient. Le merveilleux n'était pas pour lui l'exceptionnel; c'était l'état normal. La notion du surnaturel, avec ses impossibilités, n'apparaît que le jour où naît la science expérimentale de la nature. L'homme étranger à toute idée de physique, qui croit qu'en priant il change la marche des nuages, arrête la maladie et la mort même, ne trouve dans le miracle rien d'extraordinaire, puisque le cours entier des choses est pour lui le résultat de volontés libres de la divinité. Cet état intellectuel fut toujours celui de Jésus. Mais dans sa grande âme, une telle croyance produisait des effets tout opposés à ceux où arrivait le vulgaire. Chez le vulgaire, la foi à l'action particulière de Dieu amenait une crédulité niaise et des duperies de charlatans. Chez lui, elle tenait à une notion profonde des rapports familiers de l'homme avec Dieu et à une croyance exagérée dans le pouvoir de l'homme; belles erreurs qui furent le principe de sa force; car si elles devaient un jour le mettre en défaut aux yeux du physicien et du chimiste, elles lui donnaient sur son temps une force dont aucun individu n'a disposé avant lui ni depuis.

De bonne heure, son caractère à part se révéla. La légende se plaît à le montrer dès son enfance en révolte contre l'autorité paternelle et sortant des voies communes pour suivre sa vocation[143]. Il est sûr, au moins, que les relations de parenté furent peu de chose pour lui. Sa famille ne semble pas l'avoir aimé[144], et, par moments, on le trouve dur pour elle[145]. Jésus, comme tous les hommes exclusivement préoccupés d'une idée, arrivait à tenir peu de compte des liens du sang. Le lien de l'idée est le seul que ces sortes de natures reconnaissent: «Voilà ma mère et mes frères, disait-il en étendant la main vers ses disciples; celui qui fait la volonté de mon Père, voilà mon frère et ma sœur.» Les simples gens ne l'entendaient pas ainsi, et un jour une femme, passant près de lui, s'écria, dit-on: «Heureux le ventre qui t'a porté et les seins que tu as sucés!»—«Heureux plutôt, répondit-il[146], celui qui écoute la parole de Dieu et qui la met en pratique!» Bientôt, dans sa hardie révolte contre la nature, il devait aller plus loin encore, et nous le verrons foulant aux pieds tout ce qui est de l'homme, le sang, l'amour, la patrie, ne garder d'âme et de cœur que pour l'idée qui se présentait à lui comme la forme absolue du bien et du vrai.


NOTES:

[122] Jean, VIII, 6.

[123] Testam. des douze Patr. Lévi, 6.

[124] Matth., XXVII, 46; Marc, XV, 34.

[125] Traductions et commentaires juifs, de l'époque talmudique.

[126] Mischna, Schabbath I, 3.

[127] Matth., XIII, 54 et suiv.; Jean, VII, 15.

[128] Mischna, Schekalim, III, 2; Talmud de Jérusalem, Megilla, halaca XI; Sota, VII, 1; Talmud de Babylone, Baba Kama, 83 a; Megilla, 8 b et suiv.

[129] Matth., XXVII, 46; Marc, III, 17; V, 41; VII, 34; XIV, 36; XV, 34. L'expression η πατριος φωνη, dans les écrivains de ce temps, désigne toujours le dialecte sémitique qu'on parlait en Palestine (II Macch., VII, 21, 27; XII, 37; Actes, XXI, 37, 40; XXII, 2; XXVI, 14; Josèphe, Ant., XVIII, VI, 10; XX, sub fin.; B. J. prooem. 1, V, VI, 3; V, IX, 2; VI, II, 1; Contre Apion, I, 9; De Macch., 12, 16). Nous montrerons plus tard que quelques-uns des documents qui servirent de base aux Évangiles synoptiques ont été écrits en ce dialecte sémitique. Il en fut de même pour plusieurs apocryphes (IVe livre des Macch., XVI, ad calcem, etc.). Enfin, la chrétienté directement issue du premier mouvement galiléen (Nazaréens, Ébionim, etc.), laquelle se continua longtemps dans la Batanée et le Hauran, parlait un dialecte sémitique (Eusèbe, De situ et nomin. loc. hebr., au mot Χωβα; Epiph., Adv. hær., XXIX, 7, 9; XXX, 3; S. Jérôme, In Matth., XII, 13; Dial. adv. Pelag., III, 2).

[130] Mischna, Sanhedrin, XI, 1; Talmud de Babylone, Baba Kama, 82 b et 83 a; Sota, 49, a et b; Menachoth, 64 b; Comp. II Macch., IV, 10 et suiv.

[131] Jos., Ant., XX, XI, 2.

[132] Talmud de Jérusalem, Péah, I, 1.

[133] Jos. Ant., loc. cit.; Orig., Contra Celsum, II, 34.

[134] Talmud de Jérusalem, Péah, I, 1; Talmud de Babylone, Menachoth, 99 b.

[135] Les Thérapeutes de Philon sont une branche d'Esséniens. Leur nom même paraît n'être qu'une traduction grecque de celui des Esséniens (Εσσαιοι, asaya, «médecins»). Cf. Philon, De Vila contempl., init.

[136] Voir surtout les traités Quis rerum divinarum hæres sit et De Philanthropia de Philon.

[137] Pirké Aboth, ch. I et II; Talm. de Jérus., Pesachim, VI, 1; Talm. de Bab., Pesachim, 66 a; Schabbath, 30 b et 31 a; Joma, 35 b.

[138] La légende de Daniel était déjà formée au VIIe siècle avant J.-C. (Ézéchiel, XIV, 14 et suiv.; XXVIII, 3). C'est pour les besoins de la légende qu'on l'a fait vivre au temps de la captivité de Babylone.

[139] Epist. Judæ, 14 et suiv.; II Petri, II, 4, 11; Testam. des douze Patr., Siméon, 5; Lévi, 14, 16; Juda, 18; Zab. 3; Dan, 5; Nephtali, 4. Le «Livre d'Hénoch» forme encore une partie intégrante de la Bible éthiopienne. Tel que nous le connaissons par la version éthiopienne, il est composé de pièces de différentes dates, dont les plus anciennes sont de l'an 130 ou 150 avant J.-C. Quelques-unes de ces pièces ont de l'analogie avec les discours de Jésus. Comparez les ch. XCVI-XCIX à Luc, VI, 24 et suiv.

[140] Matth., XI, 8.

[141] Voir, par exemple, Matth., XXII, 2 et suiv.

[142] Matth., VI, 13.

[143] Luc, II, 42 et suiv. Les évangiles apocryphes sont pleins de pareilles histoires poussées au grotesque.

[144] Matth., XIII, 57; Marc, VI, 4; Jean, VII, 3 et suiv. Voyez ci-dessous, p. 153, note 6.

[145] Matth., XII, 48; Marc, III, 33; Luc, VIII, 21; Jean, II, 4; Évang. selon les Hébreux, dans saint Jérôme, Dial. adv. Pelag., III, 2.

[146] Luc, XI, 27 et suiv.


CHAPITRE IV

ORDRE D'IDÉES AU SEIN DUQUEL SE DÉVELOPPA JÉSUS.

Comme la terre refroidie ne permet plus de comprendre les phénomènes de la création primitive, parce que le feu qui la pénétrait s'est éteint; ainsi les explications réfléchies ont toujours quelque chose d'insuffisant, quand il s'agit d'appliquer nos timides procédés d'induction aux révolutions des époques créatrices qui ont décidé du sort de l'humanité. Jésus vécut à un de ces moments où la partie de la vie publique se joue avec franchise, où l'enjeu de l'activité humaine est poussé au centuple. Tout grand rôle, alors, entraîne la mort; car de tels mouvements supposent une liberté et une absence de mesures préventives qui ne peuvent aller sans de terribles contre-poids. Maintenant, l'homme risque peu et gagne peu. Aux époques héroïques de l'activité humaine, l'homme risque tout et gagne tout. Les bons et les méchants, ou du moins ceux qui se croient et que l'on croit tels, forment des armées opposées. On arrive par l'échafaud à l'apothéose; les caractères ont des traits accusés, qui les gravent comme des types éternels dans la mémoire des hommes. En dehors de la Révolution française, aucun milieu historique ne fut aussi propre que celui où se forma Jésus à développer ces forces cachées que l'humanité tient comme en réserve, et qu'elle ne laisse voir qu'à ses jours de fièvre et de péril.

Si le gouvernement du monde était un problème spéculatif, et que le plus grand philosophe fût l'homme le mieux désigné pour dire à ses semblables ce qu'ils doivent croire, c'est du calme et de la réflexion que sortiraient ces grandes règles morales et dogmatiques qu'on appelle des religions. Mais il n'en est pas de la sorte. Si l'on excepte Çakya-Mouni, les grands fondateurs religieux n'ont pas été des métaphysiciens. Le bouddhisme lui-même, qui est bien sorti de la pensée pure, a conquis une moitié de l'Asie pour des motifs tout politiques et moraux. Quant aux religions sémitiques, elles sont aussi peu philosophiques qu'il est possible. Moïse et Mahomet n'ont pas été des spéculatifs: ce furent des hommes d'action. C'est en proposant l'action à leurs compatriotes, à leurs contemporains, qu'ils ont dominé l'humanité. Jésus, de même, ne fut pas un théologien, un philosophe ayant un système plus ou moins bien composé. Pour être disciple de Jésus, il ne fallait signer aucun formulaire, ni prononcer aucune profession de foi; il ne fallait qu'une seule chose, s'attacher à lui, l'aimer. Il ne disputa jamais sur Dieu, car il le sentait directement en lui. L'écueil des subtilités métaphysiques, contre lequel le christianisme alla heurter dès le IIIe siècle, ne fut nullement posé par le fondateur. Jésus n'eut ni dogmes, ni système, mais une résolution personnelle fixe, qui, ayant dépassé en intensité toute autre volonté créée, dirige encore à l'heure qu'il est les destinées de l'humanité.

Le peuple juif a eu l'avantage, depuis la captivité de Babylone jusqu'au moyen âge, d'être toujours dans une situation très-tendue. Voilà pourquoi les dépositaires de l'esprit de la nation, durant ce long période, semblent écrire sous l'action d'une fièvre intense, qui les met sans cesse au-dessus et au-dessous de la raison, rarement dans sa moyenne voie. Jamais l'homme n'avait saisi le problème de l'avenir et de sa destinée avec un courage plus désespéré, plus décidé à se porter aux extrêmes. Ne séparant pas le sort de l'humanité de celui de leur petite race, les penseurs juifs sont les premiers qui aient eu souci d'une théorie générale de la marche de notre espèce. La Grèce, toujours renfermée en elle-même, et uniquement attentive à ses querelles de petites villes, a eu des historiens admirables; mais avant l'époque romaine, on chercherait vainement chez elle un système général de philosophie de l'histoire, embrassant toute l'humanité. Le juif, au contraire, grâce à une espèce de sens prophétique qui rend par moments le sémite merveilleusement apte à voir les grandes lignes de l'avenir, a fait entrer l'histoire dans la religion. Peut-être doit-il un peu de cet esprit à la Perse. La Perse, depuis une époque ancienne, conçut l'histoire du monde comme une série d'évolutions, à chacune desquelles préside un prophète. Chaque prophète a son hazar, ou règne de mille ans (chiliasme), et de ces âges successifs, analogues aux millions de siècles dévolus à chaque bouddha de l'Inde, se compose la trame des événements qui préparent le règne d'Ormuzd. A la fin des temps, quand le cercle des chiliasmes sera épuisé, viendra le paradis définitif. Les hommes alors vivront heureux; la terre sera comme une plaine; il n'y aura qu'une langue, une loi et un gouvernement pour tous les hommes. Mais cet avénement sera précédé de terribles calamités. Dahak (le Satan de la Perse) rompra les fers qui l'enchaînent et s'abattra sur le monde. Deux prophètes viendront consoler les hommes et préparer le grand avénement[147]. Ces idées couraient le monde et pénétraient jusqu'à Rome, où elles inspiraient un cycle de poëmes prophétiques, dont les idées fondamentales étaient la division de l'histoire de l'humanité en périodes, la succession des dieux répondant à ces périodes, un complet renouvellement du monde, et l'avénement final d'un âge d'or[148]. Le livre de Daniel, le livre d'Hénoch, certaines parties des livres sibyllins[149], sont l'expression juive de la même théorie. Certes il s'en faut que ces pensées fussent celles de tous. Elles ne furent d'abord embrassées que par quelques personnes à l'imagination vive et portées vers les doctrines étrangères. L'auteur étroit et sec du livre d'Esther n'a jamais pensé au reste du monde que pour le dédaigner et lui vouloir du mal[150]. L'épicurien désabusé qui a écrit l'Ecclésiaste pense si peu à l'avenir qu'il trouve même inutile de travailler pour ses enfants; aux yeux de ce célibataire égoïste, le dernier mot de la sagesse est de placer son bien à fonds perdu[151]. Mais les grandes choses dans un peuple se font d'ordinaire par la minorité. Avec ses énormes défauts, dur, égoïste, moqueur, cruel, étroit, subtil, sophiste, le peuple juif est cependant Fauteur eu plus beau mouvement d'enthousiasme désintéressé dont parle l'histoire. L'opposition fait toujours la gloire d'un pays. Les plus grands hommes d'une nation sont ceux qu'elle met à mort. Socrate a fait la gloire d'Athènes, qui n'a pas jugé pouvoir vivre avec lui. Spinoza est le plus grand des juifs modernes, et la synagogue l'a exclu avec ignominie. Jésus a été la gloire du peuple d'Israël, qui l'a crucifié.

Un gigantesque rêve poursuivait depuis des siècles le peuple juif, et le rajeunissait sans cesse dans sa décrépitude. Étrangère à la théorie des récompenses individuelles, que la Grèce a répandue sous le nom d'immortalité de l'âme, la Judée avait concentré sur son avenir national toute sa puissance d'amour et de désir. Elle crut avoir les promesses divines d'un avenir sans bornes, et comme l'amère réalité qui, à partir du IXe siècle avant notre ère, donnait de plus en plus le royaume du monde à la force, refoulait brutalement ces aspirations, elle se rejeta sur les alliances d'idées les plus impossibles, essaya les volte-faces les plus étranges. Avant la captivité, quand tout l'avenir terrestre de la nation se fut évanoui par la séparation des tribus du nord, on rêva la restauration de la maison de David, la réconciliation des deux fractions du peuple, le triomphe de la théocratie et du culte de Jéhovah sur les cultes idolâtres. A l'époque de la captivité, un poëte plein d'harmonie vit la splendeur d'une Jérusalem future, dont les peuples et les îles lointaines seraient tributaires, sous des couleurs si douces, qu'on eût dit qu'un rayon des regards de Jésus l'eût pénétré à une distance de six siècles[152].

La victoire de Cyrus sembla quelque temps réaliser tout ce qu'on avait espéré. Les graves disciples de l'Avesta et les adorateurs de Jéhovah se crurent frères. La Perse était arrivée, en bannissant les dévas multiples et en les transformant en démons (divs), à tirer des vieilles imaginations ariennes, essentiellement naturalistes, une sorte de monothéisme. Le ton prophétique de plusieurs des enseignements de l'Iran avait beaucoup d'analogie avec certaines compositions d'Osée et d'Isaïe. Israël se reposa sous les Achéménides[153], et, sous Xerxès (Assuérus), se fit redouter des Iraniens eux-mêmes. Mais l'entrée triomphante et souvent brutale de la civilisation grecque et romaine en Asie le rejeta dans ses rêves. Plus que jamais, il invoqua le Messie comme juge et vengeur des peuples. Il lui fallut un renouvellement complet, une révolution prenant le globe à ses racines et l'ébranlant de fond en comble, pour satisfaire l'énorme besoin de vengeance qu'excitaient chez lui le sentiment de sa supériorité et la vue de ses humiliations[154].

Si Israël avait eu la doctrine, dite spiritualiste, qui coupe l'homme en deux parts, le corps et l'âme, et trouve tout naturel que, pendant que le corps pourrit, l'âme survive, cet accès de rage et d'énergique protestation n'aurait pas eu sa raison d'être. Mais une telle doctrine, sortie de la philosophie grecque, n'était pas dans les traditions de l'esprit juif. Les anciens écrits hébreux ne renferment aucune trace de rémunérations ou de peines futures. Tandis que l'idée de la solidarité de la tribu exista, il était naturel qu'on ne songeât pas à une stricte rétribution selon les mérites de chacun. Tant pis pour l'homme pieux qui tombait à une époque d'impiété; il subissait comme les autres les malheurs publics, suite de l'impiété générale. Cette doctrine, léguée par les sages de l'époque patriarcale, aboutissait chaque jour à d'insoutenables contradictions. Déjà du temps de Job, elle était fort ébranlée; les vieillards de Théman qui la professaient étaient des hommes arriérés, et le jeune Elihu, qui intervient pour les combattre, ose émettre dès son premier mot cette pensée essentiellement révolutionnaire: la sagesse n'est plus dans les vieillards[155]! Avec les complications que le monde avait prises depuis Alexandre, le vieux principe thémanite et mosaïste devenait plus intolérable encore[156]. Jamais Israël n'avait été plus fidèle à la Loi, et pourtant on avait subi l'atroce persécution d'Antiochus. Il n'y avait qu'un rhéteur, habitué à répéter de vieilles phrases dénuées de sens, pour oser prétendre que ces malheurs venaient des infidélités du peuple[157]. Quoi! ces victimes qui meurent pour leur foi, ces héroïques Macchabées, cette mère avec ses sept fils, Jéhovah les oubliera éternellement, les abandonnera à la pourriture de la fosse[158]? Un sadducéen incrédule et mondain pouvait bien ne pas reculer devant une telle conséquence; un sage consommé, tel qu'Antigone de Soco[159], pouvait bien soutenir qu'il ne faut pas pratiquer la vertu comme l'esclave en vue de la récompense, qu'il faut être vertueux sans espoir. Mais la masse de la nation ne pouvait se contenter de cela. Les uns, se rattachant au principe de l'immortalité philosophique, se représentèrent les justes vivant dans la mémoire de Dieu, glorieux à jamais dans le souvenir des hommes, jugeant l'impie qui les a persécutés[160]. «Ils vivent aux yeux de Dieu;... ils sont connus de Dieu[161],» voilà leur récompense. D'autres, les Pharisiens surtout, eurent recours au dogme de la résurrection[162]. Les justes revivront pour participer au règne messianique. Ils revivront dans leur chair, et pour un monde dont ils seront les rois et les juges; ils assisteront au triomphe de leurs idées et à l'humiliation de leurs ennemis.

On ne trouve chez l'ancien peuple d'Israël que des traces tout à fait indécises de ce dogme fondamental. Le Sadducéen, qui n'y croyait pas, était, en réalité, fidèle à la vieille doctrine juive; c'était le pharisien, partisan de la résurrection, qui était le novateur. Mais en religion, c'est toujours le parti ardent qui innove; c'est lui qui marche, c'est lui qui tire les conséquences. La résurrection, idée totalement différente de l'immortalité de l'âme, sortait d'ailleurs très-naturellement des doctrines antérieures et de la situation du peuple. Peut-être la Perse en fournit-elle aussi quelques éléments[163]. En tout cas, se combinant avec la croyance au Messie et avec la doctrine d'un prochain renouvellement de toute chose, elle forma ces théories apocalyptiques qui, sans être des articles de foi (le sanhédrin orthodoxe de Jérusalem ne semble pas les avoir adoptées), couraient dans toutes les imaginations et produisaient d'un bout à l'autre du monde juif une fermentation extrême. L'absence totale de rigueur dogmatique faisait que des notions fort contradictoires pouvaient être admises à la fois, même sur un point aussi capital. Tantôt le juste devait attendre la résurrection[164]; tantôt il était reçu dès le moment de sa mort dans le sein d'Abraham[165]. Tantôt la résurrection était générale[166], tantôt réservée aux seuls fidèles[167]. Tantôt elle supposait une terre renouvelée et une nouvelle Jérusalem; tantôt elle impliquait un anéantissement préalable de l'univers.

Jésus, dès qu'il eut une pensée, entra dans la brûlante atmosphère que créaient en Palestine les idées que nous venons d'exposer. Ces idées ne s'enseignaient à aucune école; mais elles étaient dans l'air, et son âme en fut de bonne heure pénétrée. Nos hésitations, nos doutes ne l'atteignirent jamais. Ce sommet de la montagne de Nazareth, où nul homme moderne ne peut s'asseoir sans un sentiment inquiet sur sa destinée, peut-être frivole, Jésus s'y est assis vingt fois sans un doute. Délivré de l'égoïsme, source de nos tristesses, qui nous fait rechercher avec âpreté un intérêt d'outre-tombe à la vertu, il ne pensa qu'à son œuvre, à sa race, a l'humanité. Ces montagnes, cette mer, ce ciel d'azur, ces hautes plaines à l'horizon, furent pour lui non la vision mélancolique d'une âme qui interroge la nature sur son sort, mais le symbole certain, l'ombre transparente d'un monde invisible et d'un ciel nouveau.

Il n'attacha jamais beaucoup d'importance aux événements politiques de son temps, et il en était probablement mal informé. La dynastie des Hérodes vivait dans un monde si différent du sien, qu'il ne la connut sans doute que de nom. Le grand Hérode mourut vers l'année même où il naquit, laissant des souvenirs impérissables, des monuments qui devaient forcer la postérité la plus malveillante d'associer son nom à celui de Salomon, et néanmoins une œuvre inachevée, impossible à continuer. Ambitieux profane, égaré dans un dédale de luttes religieuses, cet astucieux Iduméen eut l'avantage que donnent le sang-froid et la raison, dénués de moralité, au milieu de fanatiques passionnés. Mais son idée d'un royaume profane d'Israël, lors même qu'elle n'eût pas été un anachronisme dans l'état du monde où il la conçut, aurait échoué, comme le projet semblable que forma Salomon, contre les difficultés venant du caractère même de la nation. Ses trois fils ne furent que des lieutenants des Romains, analogues aux radjas de l'Inde sous la domination anglaise. Antipater ou Antipas, tétrarque de la Galilée et de la Pérée, dont Jésus fut le sujet durant toute sa vie, était un prince paresseux et nul[168], favori et adulateur de Tibère[169], trop souvent égaré par l'influence mauvaise de sa seconde femme Hérodiade[170]. Philippe, tétrarque de la Gaulonitide et de la Batanée, sur les terres duquel Jésus fit de fréquents voyages, était un beaucoup meilleur souverain[171]. Quant à Archélaüs, ethnarque de Jérusalem, Jésus ne put le connaître. Il avait environ dix ans quand cet homme faible et sans caractère, parfois violent, fut déposé par Auguste[172]. La dernière trace d'autonomie fut de la sorte perdue pour Jérusalem. Réunie à la Samarie et à l'Idumée, la Judée forma une sorte d'annexe de la province de Syrie, où le sénateur Publius Sulpicius Quirinius, personnage consulaire fort connu[173], était légat impérial. Une série de procurateurs romains, subordonnés pour les grandes questions au légat impérial de Syrie, Coponius, Marcus Ambivius, Annius Rufus, Valérius Gratus, et enfin (l'an 26 de notre ère), Pontius Pilatus, s'y succèdent[174], sans cesse occupés à éteindre le volcan qui faisait éruption sous leurs pieds.

De continuelles séditions excitées par les zélateurs du mosaïsme ne cessèrent en effet, durant tout ce temps, d'agiter Jérusalem[175]. La mort des séditieux était assurée; mais la mort, quand il s'agissait de l'intégrité de la Loi, était recherchée avec avidité. Renverser les aigles, détruire les ouvrages d'art élevés par les Hérodes, et où les règlements mosaïques n'étaient pas toujours respectés[176], s'insurger contre les écussons votifs dressés par les procurateurs, et dont les inscriptions paraissaient entachées d'idolâtrie[177], étaient de perpétuelles tentations pour des fanatiques parvenus à ce degré d'exaltation qui ôte tout soin de la vie. Juda, fils de Sariphée, Mathias, fils de Margaloth, deux docteurs de la loi fort célèbres, formèrent ainsi un parti d'agression hardie contre l'ordre établi, qui se continua après leur supplice[178]. Les Samaritains étaient agités de mouvements du même genre[179]. Il semble que la Loi n'eût jamais compté plus de sectateurs passionnés qu'au moment où vivait déjà celui qui, de la pleine autorité de son génie et de sa grande âme, allait l'abroger. Les «Zélotes» (Kenaïm) ou «Sicaires,» assassins pieux, qui s'imposaient pour tâche de tuer quiconque manquait devant eux à la Loi, commençaient à paraître[180]. Des représentants d'un tout autre esprit, des thaumaturges, considérés comme des espèces de personnes divines, trouvaient créance, par suite du besoin impérieux que le siècle éprouvait de surnaturel et de divin[181].

Un mouvement qui eut beaucoup plus d'influence sur Jésus fut celui de Juda le Gaulonite ou le Galiléen. De toutes les sujétions auxquelles étaient exposés les pays nouvellement conquis par Rome, le cens était la plus impopulaire[182]. Cette mesure, qui étonne toujours les peuples peu habitués aux charges des grandes administrations centrales, était particulièrement odieuse aux Juifs. Déjà, sous David, nous voyons un recensement provoquer de violentes récriminations et les menaces des prophètes[183]. Le cens, en effet, était la base de l'impôt; or l'impôt, dans les idées de la pure théocratie, était presque une impiété. Dieu étant le seul maître que l'homme doive reconnaître, payer la dîme à un souverain profane, c'est en quelque sorte le mettre à la place de Dieu. Complètement étrangère à l'idée de l'État, la théocratie juive ne faisait en cela que tirer sa dernière conséquence, la négation de la société civile et de tout gouvernement. L'argent des caisses publiques passait pour de l'argent volé[184]. Le recensement ordonné par Quirinius (an 6 de l'ère chrétienne) réveilla puissamment ces idées et causa une grande fermentation. Un mouvement éclata dans les provinces du nord. Un certain Juda, de la ville de Gamala, sur la rive orientale du lac de Tibériade, et un pharisien nommé Sadok se firent, en niant la légitimité de l'impôt, une école nombreuse, qui aboutit bientôt à une révolte ouverte[185]. Les maximes fondamentales de l'école étaient qu'on ne doit appeler personne «maître,» ce titre appartenant à Dieu seul, et que la liberté vaut mieux que la vie. Juda avait sans doute bien d'autres principes, que Josèphe, toujours attentif à ne pas compromettre ses coreligionnaires, passe à dessein sous silence; car on ne comprendrait pas que pour une idée aussi simple, l'historien juif lui donnât une place parmi les philosophes de sa nation et le regardât comme le fondateur d'une quatrième école, parallèle à celles des Pharisiens, des Sadducéens, des Esséniens. Juda fut évidemment le chef d'une secte galiléenne, préoccupée de messianisme, et qui aboutit à un mouvement politique. Le procurateur Coponius écrasa la sédition du Gaulonite; mais l'école subsista et conserva ses chefs. Sous la conduite de Menahem, fils du fondateur, et d'un certain Éléazar, son parent, on la retrouve fort active dans les dernières luttes des Juifs contre les Romains[186]. Jésus vit peut-être ce Juda, qui conçut la révolution juive d'une façon si différente de la sienne; il connut en tout cas son école, et ce fut probablement par réaction contre son erreur qu'il prononça l'axiome sur le denier de César. Le sage Jésus, éloigné de toute sédition, profita de la faute de son devancier, et rêva un autre royaume et une autre délivrance.

La Galilée était de la sorte une vaste fournaise, où s'agitaient en ébullition les éléments les plus divers[187]. Un mépris extraordinaire de la vie, ou pour mieux dire une sorte d'appétit de la mort fut la conséquence de ces agitations[188]. L'expérience ne compte pour rien dans les grands mouvements fanatiques. L'Algérie, aux premiers temps de l'occupation française, voyait se lever, chaque printemps, des inspirés, qui se déclaraient invulnérables et envoyés de Dieu pour chasser les infidèles; l'année suivante, leur mort était oubliée, et leur successeur ne trouvait pas une moindre foi. Très-dure par un côté, la domination romaine, peu tracassière encore, permettait beaucoup de liberté. Ces grandes dominations brutales, terribles dans la répression, n'étaient pas soupçonneuses comme le sont les puissances qui ont un dogme à garder. Elles laissaient tout faire jusqu'au jour où elles croyaient devoir sévir. Dans sa carrière vagabonde, on ne voit pas que Jésus ait été une seule fois gêné par la police. Une telle liberté, et par-dessus tout le bonheur qu'avait la Galilée d'être beaucoup moins resserrée dans les liens du pédantisme pharisaïque, donnaient à cette contrée une vraie supériorité sur Jérusalem. La révolution, ou en d'autres termes le messianisme, y faisait travailler toutes les têtes. On se croyait à la veille de voir apparaître la grande rénovation; l'Écriture torturée en des sens divers servait d'aliment aux plus colossales espérances. A chaque ligne des simples écrits de l'Ancien Testament, on voyait l'assurance et en quelque sorte le programme du règne futur qui devait apporter la paix aux justes et sceller à jamais l'œuvre de Dieu.

De tout temps, cette division en deux parties opposées d'intérêt et d'esprit avait été pour la nation hébraïque un principe de fécondité dans l'ordre moral. Tout peuple appelé à de hautes destinées doit être un petit monde complet, renfermant dans son sein les pôles opposés. La Grèce offrait à quelques lieues de distance Sparte et Athènes, les deux antipodes pour un observateur superficiel, en réalité sœurs rivales, nécessaires l'une à l'autre. Il en fut de même de la Judée. Moins brillant en un sens que le développement de Jérusalem, celui du nord fut en somme bien plus fécond; les œuvres les plus vivantes du peuple juif étaient toujours venues de là. Une absence complète du sentiment de la nature, aboutissant à quelque chose de sec, d'étroit, de farouche, a frappé toutes les œuvres purement hiérosolymites d'un caractère grandiose, mais triste, aride et repoussant. Avec ses docteurs solennels, ses insipides canonistes, ses dévots hypocrites et atrabilaires, Jérusalem n'eût pas conquis l'humanité. Le nord a donné au monde la naïve Sulamite, l'humble Chananéenne, la passionnée Madeleine, le bon nourricier Joseph, la Vierge Marie. Le nord seul a fait le christianisme; Jérusalem, au contraire, est la vraie patrie du judaïsme obstiné qui, fondé par les pharisiens, fixé par le Talmud, a traversé le moyen âge et est venu jusqu'à nous.

Une nature ravissante contribuait à former cet esprit beaucoup moins austère, moins âprement monothéiste, si j'ose le dire, qui imprimait à tous les rêves de la Galilée un tour idyllique et charmant. Le plus triste pays du monde est peut-être la région voisine de Jérusalem. La Galilée, au contraire, était un pays très-vert, très-ombragé, très-souriant, le vrai pays du Cantique des cantiques et des chansons du bien-aimé[189]. Pendant les deux mois de mars et d'avril, la campagne est un tapis de fleurs, d'une franchise de couleurs incomparable. Les animaux y sont petits, mais d'une douceur extrême. Des tourterelles sveltes et vives, des merles bleus si légers qu'ils posent sur une herbe sans la faire plier, des alouettes huppées, qui viennent presque se mettre sous les pieds du voyageur, de petites tortues de ruisseaux, dont l'œil est vif et doux, des cigognes à l'air pudique et grave, dépouillant toute timidité, se laissent approcher de très-près par l'homme et semblent l'appeler. En aucun pays du monde, les montagnes ne se déploient avec plus d'harmonie et n'inspirent de plus hautes pensées. Jésus semble les avoir particulièrement aimées. Les actes les plus importants de sa carrière divine se passent sur les montagnes; c'est là qu'il était le mieux inspiré[190]; c'est là qu'il avait avec les anciens prophètes de secrets entretiens, et qu'il se montrait aux yeux de ses disciples déjà transfiguré[191].

Ce joli pays, devenu aujourd'hui, par suite de l'énorme appauvrissement que l'islamisme a opéré dans la vie humaine, si morne, si navrant, mais où tout ce que l'homme n'a pu détruire respire encore l'abandon, la douceur, la tendresse, surabondait, à l'époque de Jésus, de bien-être et de gaieté. Les Galiléens passaient pour énergiques, braves et laborieux[192]. Si l'on excepte Tibériade, bâtie par Antipas en l'honneur de Tibère (vers l'an 15) dans le style romain[193], la Galilée n'avait pas de grandes villes. Le pays était néanmoins fort peuplé, couvert de petites villes et de gros villages, cultivé avec art dans toutes ses parties[194]. Aux ruines qui restent de son ancienne splendeur, on sent un peuple agricole, nullement doué pour l'art, peu soucieux de luxe, indifférent aux beautés de la forme, exclusivement idéaliste. La campagne abondait en eaux fraîches et en fruits; les grosses fermes étaient ombragées de vignes et de figuiers; les jardins étaient des massifs de pommiers, de noyers, de grenadiers[195]. Le vin était excellent, s'il en faut juger par celui que les juifs recueillent encore à Safed, et on en buvait beaucoup[196]. Cette vie contente et facilement satisfaite n'aboutissait pas à l'épais matérialisme de notre paysan, à la grosse joie d'une Normandie plantureuse, à la pesante gaieté des Flamands. Elle se spiritualisait en rêves éthérés, en une sorte de mysticisme poétique confondant le ciel et la terre. Laissez l'austère Jean-Baptiste dans son désert de Judée, prêcher la pénitence, tonner sans cesse, vivre de sauterelles en compagnie des chacals. Pourquoi les compagnons de l'époux jeûneraient-ils pendant que l'époux est avec eux? La joie fera partie du royaume de Dieu. N'est-elle pas la fille des humbles de cœur, des hommes de bonne volonté?

Toute l'histoire du christianisme naissant est devenue de la sorte une délicieuse pastorale. Un Messie aux repas de noces, la courtisane et le bon Zachée appelés à ses festins, les fondateurs du royaume du ciel comme un cortège de paranymphes: voilà ce que la Galilée a osé, ce qu'elle a fait accepter. La Grèce a tracé de la vie humaine par la sculpture et la poésie des tableaux charmants, mais toujours sans fonds fuyants ni horizons lointains. Ici manquent le marbre, les ouvriers excellents, la langue exquise et raffinée. Mais la Galilée a créé à l'état d'imagination populaire le plus sublime idéal; car derrière son idylle s'agite le sort de l'humanité, et la lumière qui éclaire son tableau est le soleil du royaume de Dieu.

Jésus vivait et grandissait dans ce milieu enivrant. Dès son enfance, il fit presque annuellement le voyage de Jérusalem pour les fêtes[197]. Le pèlerinage était pour les Juifs provinciaux une solennité pleine de douceur. Des séries entières de psaumes étaient consacrées à chanter le bonheur de cheminer ainsi en famille[198], durant plusieurs jours, au printemps, à travers les collines et les vallées, tous ayant en perspective les splendeurs de Jérusalem, les terreurs des parvis sacrés, la joie pour des frères de demeurer ensemble[199]. La route que Jésus suivait d'ordinaire dans ces voyages était celle que l'on suit aujourd'hui, par Ginsea et Sichem[200]. De Sichem à Jérusalem elle est fort sévère. Mais le voisinage des vieux sanctuaires de Silo, de Béthel, près desquels on passe, tient l'âme en éveil. Ain-el-Haramié, la dernière étape[201], est un lieu mélancolique et charmant, et peu d'impressions égalent celle qu'on éprouve en s'y établissant pour le campement du soir. La vallée est étroite et sombre; une eau noire sort des rochers percés de tombeaux, qui en forment les parois. C'est, je crois, la «Vallée des pleurs,» ou des eaux suintantes, chantée comme une des stations du chemin dans le délicieux psaume [202], et devenue, pour le mysticisme doux et triste du moyen âge, l'emblème de la vie. Le lendemain, de bonne heure, on sera à Jérusalem; une telle attente, aujourd'hui encore, soutient la caravane, rend la soirée courte et le sommeil léger.

Ces voyages, où la nation réunie se communiquait ses idées, et qui étaient presque toujours des foyers de grande agitation, mettaient Jésus en contact avec l'âme de son peuple, et sans doute lui inspiraient déjà une vive antipathie pour les défauts des représentants officiels du judaïsme. On veut que de bonne heure le désert ait été pour lui une autre école et qu'il y ait fait de longs séjours[203]. Mais le Dieu qu'il trouvait là n'était pas le sien. C'était tout au plus le Dieu de Job, sévère et terrible, qui ne rend raison a personne. Parfois c'était Satan qui venait le tenter. Il retournait alors dans sa chère Galilée, et retrouvait son Père céleste, au milieu des vertes collines et des claires fontaines, parmi les troupes d'enfants et de femmes qui, l'âme joyeuse et le cantique des anges dans le cœur, attendaient le salut d'Israël.


NOTES:

[147] Yaçna, XIII, 24; Théopompe, dans Plut., De Iside et Osiride, § 47; Minokhired, passage publié dans la Zeitschrift der deutschen morgenlændischen Gesellschaft, I, p. 263.

[148] Virg., Égl. IV; Servius, sur le v. 4 de cette églogue; Nigidius, cité par Servius, sur le v. 10.

[149] Livre III, 97-817.

[150] VI, 13; VII, 10; VIII, 7, 11-17; IX, 1-22; et dans les parties apocryphes: IX, 10-11; XIV, 13 et suiv.; XVI, 20, 24.

[151] Eccl., I, 11; II, 16, 18-24; III, 19-22; IV, 8, 15-16; V, 17-18; VI, 3, 6; VIII, 15; IX, 9, 10.

[152] Isaïe, LX, etc.

[153] Tout le livre d'Esther respire un grand attachement à cette dynastie.

[154] Lettre apocryphe de Baruch, dans Fabricius, Cod. pseud. V.T., II, p. 147 et suiv.

[155] Job, XXXIII, 9.

[156] Il est cependant remarquable que Jésus, fils de Sirach, s'y tient strictement (XVII, 26-28; XXII, 10-11; XXX, 4 et suiv.; XLI, 1-2; XLIV, 9). L'auteur de la Sagesse est d'un sentiment tout opposé (IV, I, texte grec).

[157] Esth. XIV, 6-7 (apocr.); Épître apocryphe de Baruch (Fabricius, Cod. pseud. V.T. II, p. 147 et suiv.).

[158] II Macch., VII.

[159] Pirké Aboth, I, 3.

[160] Sagesse, ch. II-VI; De rationis imperio, attribué à Josèphe, 8, 13, 16, 18. Encore faut-il remarquer que l'auteur de ce dernier traité ne fait valoir qu'en seconde ligne le motif de rémunération personnelle. Le principal mobile des martyrs est l'amour pur de la Loi, l'avantage que leur mort procurera au peuple et la gloire qui s'attachera à leur nom. Comp. Sagesse, IV, 4 et suiv.; Eccli., ch. XLIV et suiv.; Jos. B.J., II, VIII, 10; III, VIII, 5.

[161] Sagesse, IV, I; De rat. imp., 16, 18.

[162] Il Macch., VII, 9, 14; XII, 43-44.

[163] Théopompe, dans Diog. Laert., Prooem., 9.—Boundehesch, C. XXXI. Les traces du dogme de la résurrection dans l'Avesta sont fort douteuses.

[164] Jean, XI, 24.

[165] Luc, XVI, 22. Cf. De rationis imp., 13, 16, 18.

[166] Dan., XII, 2.

[167] Il Macch. VII, 14.

[168] Jos., Ant., XVIII, V, I; VII, 4 et 2; Luc, III, 19.

[169] Jos., Ant., XVIII, II, 3; IV, 5; V, 4.

[170] Ibid., XVIII, VII, 2.

[171] Ibid., XVIII, IV, 6.

[172] Ibid., XVII, XII, 2, et B.J., II, VII, 3.

[173] Orelli, Inscr. lat., n° 3693; Henzen, Suppl., n° 7041; Fasti prænestini, au 6 mars et au 28 avril (dans le Corpus inscr, lat., I, 314, 317); Borghesi, Fastes consulaires [encore inédits], à l'année 742; R. Bergmann, De inscr. lat. ad P.S. Quirinium, ut videtur, referenda (Berlin, 1851). Cf. Tac., Ann., II, 30; III, 48; Strabon, XII, vi, 5.

[174] Jos., Ant., XVIII.

[175] Jos., Ant. les livres XVII et XVIII entiers, et B. J., liv. I et II.

[176] Jos., Ant., XV, x, 4. Comp. Livre d'Hénoch, XCVII, 13-14.

[177] Philon, Leg. ad Caïum, § 38.

[178] Jos., Ant., XVII, vi, 2 et suiv. B. J., I, xxxiii, 3 et suiv.

[179] Jos., Ant., XVIII, IV, 1 et suiv.

[180] Mischna, Sanhédrin, IX, 6; Jean, XVI, 2; Jos., B. J., livre IV et suiv.

[181] Act., VIII, 9. Le verset 11 laisse supposer que Simon le Magicien était déjà célèbre au temps de Jésus.

[182] Discours de Claude, à Lyon, tab. II, sub fin. De Boissieu, Inscr. ant. de Lyon, p. 136.

[183] II Sam., XXIV.

[184] Talmud de Babylone, Baba Kama, 113 a; Schabbath, 33 b.

[185] Jos., Ant., XVIII, i, I et 6; B. J., II, vii, I; Act., V, 37. Avant Juda le Gaulonite, les Actes placent un autre agitateur, Theudas; mais c'est là un anachronisme: le mouvement de Theudas eut lieu l'an 44 de l'ère chrétienne (Jos., Ant., XX, v, 4).

[186] Jos., B.J., II, xvii, 8 et suiv.

[187] Luc, XIII, 4. Le mouvement galiléen de Juda, fils d'Ézéchias, ne paraît pas avoir eu un caractère religieux; peut-être, cependant, ce caractère a-t-il été dissimulé par Josèphe (Ant., XVII, x, 3).

[188] Jos., Ant., XVI, vi, 2, 3; XVIII, i, 4.

[189] Jos. R.J. III, iii, 1. L'horrible état où le pays est réduit, surtout près du lac de Tibériade, ne doit pas faire illusion. Ces pays, maintenant brûlés, ont été autrefois des paradis terrestres. Les bains de Tibériade, qui sont aujourd'hui un affreux séjour, ont été autrefois le plus bel endroit de la Galilée (Jos., Ant., XVIII, ii, 3). Josèphe (Bell. Jud., III, x, 8) vante les beaux arbres de la plaine de Génésareth, où il n'y en a plus un seul. Antonin Martyr, vers l'an 600, cinquante ans par conséquent avant l'invasion musulmane, trouve encore la Galilée couverte de plantations délicieuses, et compare sa fertilité à celle de l'Égypte (Itin., § 5).

[190] Matth., V, 4; XIV, 23; Luc, VI, 12.

[191] Matth., XVII,1 et suiv.; Marc, IXX, 4 et suiv.; Luc, IX, 28 et suiv.

[192] Jos., B.J., III, iii, 2.

[193] Jos., Ant., XVIII, ii, 2; B.J., II, ix, I; Vita, 12, 13, 64.

[194] Jos., B. J., III, iii, 2.

[195] On peut se les figurer d'après quelques enclos des environs de Nazareth. Cf. Cant. Cant., II, 3, 5, 13; IV, 13; VI, 6, 10; VII, 8, 12; VIII, 2, 5; Anton. Martyr, b.c. L'aspect des grandes métairies s'est encore bien conservé dans le sud du pays de Tyr (ancienne tribu d'Aser). La trace de la vieille agriculture palestinienne, avec ses ustensiles taillés dans le roc (aires, pressoirs, silos, auges, meules, etc.), se retrouve du reste à chaque pas.

[196] Matth., IX, 17; xi, 19; Marc, II, 22; Luc, V, 37; vu, 34, Jean, II, 3 et suiv.

[197] Luc, II, 41.

[198] Luc, II, 42-44.

[199] Voir surtout ps. LXXXIV, CXXII, CXXXIII (Vulg. LXXXIII, CXXI, CXXXII).

[200] Luc, IX, 51-53; XVII, 41; Jean, IV, 4; Jos., Ant., XX, vi, 4; B.J. II, xii, 3; Vita 52. Souvent, cependant, les pèlerins venaient par la Pérée pour éviter la Samarie, où ils couraient des dangers. Matth., XIX, 4; Marc, X, 1.

[201] Selon Josèphe (Vita, 82), la route était de trois jours. Mais l'étape de Sichem à Jérusalem devait d'ordinaire être coupée en deux.

[202] LXXXIII selon la Vulgate, v. 7.

[203] Luc, IV, 42; V, 16.


CHAPITRE V.

PREMIERS APHORISMES DE JÉSUS.—SES IDÉES D'UN DIEU PÉRE ET D'UNE RELIGION PURE.—PREMIERS DISCIPLES.

Joseph mourut avant que son fils fût arrivé à aucun rôle public. Marie resta de la sorte le chef de la famille, et c'est ce qui explique pourquoi son fils, quand on voulait le distinguer de ses nombreux homonymes, était le plus souvent appelé «fils de Marie[204].» Il semble que, devenue par la mort de son mari étrangère à Nazareth, elle se retira à Cana[205], dont elle pouvait être originaire. Cana[206] était une petite ville à deux heures ou deux heures et demie de Nazareth, au pied des montagnes qui bornent au nord la plaine d'Asochis[207]. La vue, moins grandiose qu'à Nazareth, s'étend sur toute la plaine et est bornée de la manière la plus pittoresque par les montagnes de Nazareth et les collines de Séphoris.

Jésus paraît avoir fait quelque temps sa résidence en ce lieu. Là se passa probablement une partie de sa jeunesse et eurent lieu ses premiers éclats[208].

Il exerçait le métier de son père, qui était celui de charpentier[209]. Ce n'était pas là une circonstance humiliante ou fâcheuse. La coutume juive exigeait que l'homme voué aux travaux intellectuels apprît un état. Les docteurs les plus célèbres avaient des métiers[210]; c'est ainsi que saint Paul, dont l'éducation avait été si soignée, était fabricant de tentes[211]. Jésus ne se maria point. Toute sa puissance d'aimer se porta sur ce qu'il considérait comme sa vocation céleste. Le sentiment extrêmement délicat qu'on remarque en lui pour les femmes[212] ne se sépara point du dévouement exclusif qu'il avait pour son idée. Il traita en sœurs, comme François d'Assise et François de Sales, les femmes qui s'éprenaient de la même œuvre que lui; il eut ses sainte Claire, ses Françoise de Chantal. Seulement il est probable que celles-ci aimaient plus lui que l'œuvre; il fut sans doute plus aimé qu'il n'aima. Ainsi qu'il arrive souvent dans les natures très-élevées, la tendresse du cœur se transforma chez lui en douceur infinie, en vague poésie, en charme universel. Ses relations intimes et libres, mais d'un ordre tout moral, avec des femmes d'une conduite équivoque s'expliquent de même par la passion qui l'attachait à la gloire de son Père, et lui inspirait une sorte de jalousie pour toutes les belles créatures qui pouvaient y servir.[213] Quelle fut la marche de la pensée de Jésus durant cette période obscure de sa vie? Par quelles méditations débuta-t-il dans la carrière prophétique? On l'ignore, son histoire nous étant parvenue à l'état de récits épars et sans chronologie exacte. Mais le développement des produits vivants est partout le même, et il n'est pas douteux que la croissance d'une personnalité aussi puissante que celle de Jésus n'ait obéi à des lois très-rigoureuses. Une haute notion de la divinité, qu'il ne dut pas au judaïsme, et qui semble avoir été de toutes pièces la création de sa grande âme, fut en quelque sorte le principe de toute sa force. C'est ici qu'il faut le plus renoncer aux idées qui nous sont familières et à ces discussions où s'usent les petits esprits. Pour bien comprendre la nuance de la piété de Jésus, il faut faire abstraction de ce qui s'est placé entre l'Évangile et nous. Déisme et panthéisme sont devenus les deux pôles de la théologie. Les chétives discussions de la scolastique, la sécheresse d'esprit de Descartes, l'irréligion profonde du XVIIIe siècle, en rapetissant Dieu, et en le limitant en quelque sorte par l'exclusion de tout ce qui n'est pas lui, ont étouffé au sein du rationalisme moderne tout sentiment fécond de la divinité. Si Dieu, en effet, est un être déterminé hors de nous, la personne qui croit avoir des rapports particuliers avec Dieu est un «visionnaire,» et comme les sciences physiques et physiologiques nous ont montré que toute vision surnaturelle est une illusion, le déiste un peu conséquent se trouve dans l'impossibilité de comprendre les grandes croyances du passé. Le panthéisme, d'un autre côté, en supprimant la personnalité divine, est aussi loin qu'il se peut du Dieu vivant des religions anciennes. Les hommes qui ont le plus hautement compris Dieu, Çakya-Mouni, Platon, saint Paul, saint François d'Assise, saint Augustin, à quelques heures de sa mobile vie, étaient-ils déistes ou panthéistes? Une telle question n'a pas de sens. Les preuves physiques et métaphysiques de l'existence de Dieu les eussent laissés indifférents. Ils sentaient le divin en eux-mêmes. Au premier rang de cette grande famille des vrais fils de Dieu, il faut placer Jésus. Jésus n'a pas de visions; Dieu ne lui parle pas comme à quelqu'un hors de lui; Dieu est en lui; il se sent avec Dieu, et il tire de son cœur ce qu'il dit de son Père. Il vit au sein de Dieu par une communication de tous les instants; il ne le voit pas, mais il l'entend, sans qu'il ait besoin de tonnerre et de buisson ardent comme Moïse, de tempête révélatrice comme Job, d'oracle comme les vieux sages grecs, de génie familier comme Socrate, d'ange Gabriel comme Mahomet. L'imagination et l'hallucination d'une sainte Thérèse, par exemple, ne sont ici pour rien. L'ivresse du soufi se proclamant identique à Dieu est aussi tout autre chose. Jésus n'énonce pas un moment l'idée sacrilège qu'il soit Dieu. Il se croit en rapport direct avec Dieu, il se croit fils de Dieu. La plus haute conscience de Dieu qui ait existé au sein de l'humanité a été celle de Jésus.

On comprend, d'un autre côté, que Jésus, partant d'une telle disposition d'âme, ne sera nullement un philosophe spéculatif comme Çakya-Mouni. Rien n'est plus loin de la théologie scolastique que l'Évangile.[214] Les spéculations des Pères grecs sur l'essence divine viennent d'un tout autre esprit. Dieu conçu immédiatement comme Père, voilà toute la théologie de Jésus. Et cela n'était pas chez lui un principe théorique, une doctrine plus ou moins prouvée et qu'il cherchait à inculquer aux autres. Il ne faisait à ses disciples aucun raisonnement;[215] il n'exigeait d'eux aucun effort d'attention. Il ne prêchait pas ses opinions, il se prêchait lui-même. Souvent des âmes très-grandes et très-désintéressées présentent, associé à beaucoup d'élévation, ce caractère de perpétuelle attention à elles-mêmes et d'extrême susceptibilité personnelle, qui en général est le propre des femmes.[216] Leur persuasion que Dieu est en elles et s'occupe perpétuellement d'elles est si forte qu'elles ne craignent nullement de s'imposer aux autres; notre réserve, notre respect de l'opinion d'autrui, qui est une partie de notre impuissance, ne saurait être leur fait. Cette personnalité exaltée n'est pas l'égoïsme; car de tels hommes, possédés de leur idée, donnent leur vie de grand cœur pour sceller leur œuvre: c'est l'identification du moi avec l'objet qu'il a embrassé, poussée à sa dernière limite. C'est l'orgueil pour ceux qui ne voient dans l'apparition nouvelle que la fantaisie personnelle du fondateur; c'est le doigt de Dieu pour ceux qui voient le résultat. Le fou côtoie ici l'homme inspiré; seulement le fou ne réussit jamais. Il n'a pas été donné jusqu'ici à l'égarement d'esprit d'agir d'une façon sérieuse sur la marche de l'humanité. Jésus n'arriva pas sans doute du premier coup à cette haute affirmation de lui-même. Mais il est probable que, dès ses premiers pas, il s'envisagea avec Dieu dans la relation d'un fils avec son père. Là est son grand acte d'originalité; en cela il n'est nullement de sa race[217]. Ni le juif, ni le musulman n'ont compris cette délicieuse théologie d'amour. Le Dieu de Jésus n'est pas ce maître fatal qui nous tue quand il lui plaît, nous damne quand il lui plaît, nous sauve quand il lui plaît. Le Dieu de Jésus est Notre Père. On l'entend en écoutant un souffle léger qui crie en nous, «Père.[218]» Le Dieu de Jésus n'est pas le despote partial qui a choisi Israël pour son peuple et le protège envers et contre tous. C'est le Dieu de l'humanité. Jésus ne sera pas un patriote comme les Macchabées, un théocrate comme Juda le Gaulonite. S'élevant hardiment au-dessus des préjugés de sa nation, il établira l'universelle paternité de Dieu. Le Gaulonite soutenait qu'il faut mourir plutôt que de donner à un autre qu'à Dieu le nom de «maître;» Jésus laisse ce nom à qui veut le prendre, et réserve pour Dieu un titre plus doux. Accordant aux puissants de la terre, pour lui représentants de la force, un respect plein d'ironie, il fonde la consolation suprême, le recours au Père que chacun a dans le ciel, le vrai royaume de Dieu que chacun porte en son cœur.

Ce nom de «royaume de Dieu» ou de «royaume du ciel[219]» fut le terme favori de Jésus pour exprimer la révolution qu'il apportait en ce monde.[220] Comme presque tous les termes messianiques, il venait du Livre de Daniel. Selon l'auteur de ce livre extraordinaire, aux quatre empires profanes, destinés à crouler, succédera un cinquième empire, qui sera celui des Saints et qui durera éternellement.[221] Ce règne de Dieu sur la terre prêtait naturellement aux interprétations les plus diverses. Pour la théologie juive, le «royaume de Dieu» n'est le plus souvent que le judaïsme lui-même, la vraie religion, le culte monothéiste, la piété.[222] Dans les derniers temps de sa vie, Jésus crut que ce règne allait se réaliser matériellement par un brusque renouvellement du monde. Mais sans doute ce ne fut pas là sa première pensée.[223] La morale admirable qu'il tire de la notion du Dieu père n'est pas celle d'enthousiastes qui croient le monde près de finir et qui se préparent par l'ascétisme à une catastrophe chimérique; c'est celle d'un monde qui veut vivre et qui a vécu. «Le royaume de Dieu est au dedans de vous,» disait-il à ceux qui cherchaient avec subtilité des signes extérieurs.[224] La conception réaliste de l'avènement divin n'a été qu'un nuage, une erreur passagère que la mort a fait oublier. Le Jésus qui a fondé le vrai royaume de Dieu, le royaume des doux et des humbles, voilà le Jésus des premiers jours,[225] jours chastes et sans mélange où la voix de son Père retentissait en son sein avec un timbre plus pur. Il y eut alors quelques mois, une année peut-être, où Dieu habita vraiment sur la terre. La voix du jeune charpentier prit tout à coup une douceur extraordinaire. Un charme infini s'exhalait de sa personne, et ceux qui l'avaient vu jusque-là ne le reconnaissaient plus.[226] Il n'avait pas encore de disciples, et le groupe qui se pressait autour de lui n'était ni une secte, ni une école; mais on y sentait déjà un esprit commun, quelque chose de pénétrant et de doux. Son caractère aimable, et sans doute une de ces ravissantes figures[227] qui apparaissent quelquefois dans la race juive, faisaient autour de lui comme un cercle de fascination auquel presque personne, au milieu de ces populations bienveillantes et naïves, ne savait échapper.

Le paradis eût été, en effet, transporté sur la terre, si les idées du jeune maître n'eussent dépassé de beaucoup ce niveau de médiocre bonté au delà duquel on n'a pu jusqu'ici élever l'espèce humaine. La fraternité des hommes, fils de Dieu, et les conséquences morales qui en résultent étaient déduites avec un sentiment exquis. Comme tous les rabbis du temps, Jésus, peu porté vers les raisonnements suivis, renfermait sa doctrine dans des aphorismes concis et d'une forme expressive, parfois énigmatique et bizarre.[228] Quelques-unes de ces maximes venaient des livres de l'Ancien Testament. D'autres étaient des pensées de sages plus modernes, surtout d'Antigone de Soco, de Jésus fils de Sirach, et de Hillel, qui étaient arrivées jusqu'à lui, non par suite d'études savantes, mais comme des proverbes souvent répétés. La synagogue était riche en maximes très-heureusement exprimées, qui formaient une sorte de littérature proverbiale courante.[229] Jésus adopta presque tout cet enseignement oral, mais en le pénétrant d'un esprit supérieur.[230] Enchérissant d'ordinaire sur les devoirs tracés par la Loi et les anciens, il voulait la perfection. Toutes les vertus d'humilité, de pardon, de charité, d'abnégation, de dureté pour soi-même, vertus qu'on a nommées à bon droit chrétiennes, si l'on veut dire par là qu'elles ont été vraiment prêchées par le Christ, étaient en germe dans ce premier enseignement. Pour la justice, il se contentait de répéter l'axiome répandu: «Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît à toi-même.[231]» Mais cette vieille sagesse, encore assez égoïste, ne lui suffisait pas. Il allait aux excès:

«Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, présente-lui l'autre. Si quelqu'un te fait un procès pour ta tunique, abandonne-lui ton manteau.[232]»

«Si ton œil droit te scandalise, arrache-le et jette-le loin de toi.[233]»

«Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent; priez pour ceux qui vous persécutent.[234]»

«Ne jugez pas, et vous ne serez point jugé.[235] Pardonnez, et on vous pardonnera.[236] Soyez miséricordieux comme votre Père céleste est miséricordieux.[237] Donner vaut mieux que recevoir.[238]»

«Celui qui s'humilie sera élevé; celui qui s'élève sera humilié.[239]»

Sur l'aumône, la pitié, les bonnes œuvres, la douceur, le goût de la paix, le complet désintéressement du cœur, il avait peu de chose à ajouter à la doctrine de la synagogue.[240] Mais il y mettait un accent plein d'onction, qui rendait nouveaux des aphorismes trouvés depuis longtemps. La morale ne se compose pas de principes plus ou moins bien exprimés. La poésie du précepte, qui le fait aimer, est plus que le précepte lui-même, pris comme une vérité abstraite. Or, on ne peut nier que ces maximes empruntées par Jésus à ses devanciers ne fassent dans l'Évangile un tout autre effet que dans l'ancienne Loi, dans le Pirké Aboth ou dans le Talmud. Ce n'est pas l'ancienne Loi, ce n'est pas le Talmud qui ont conquis et changé le monde. Peu originale en elle-même, si l'on veut dire par là qu'on pourrait avec des maximes plus anciennes la recomposer presque tout entière, la morale évangélique n'en reste pas moins la plus haute création qui soit sortie de la conscience humaine, le plus beau code de la vie parfaite qu'aucun moraliste ait tracé.

Il ne parlait pas contre la loi mosaïque, mais il est clair qu'il en voyait l'insuffisance, et il le laissait entendre. Il répétait sans cesse qu'il faut faire plus que les anciens sages n'avaient dit.[241] Il défendait la moindre parole dure,[242] il interdisait le divorce[243] et tout serment,[244] il blâmait le talion,[245] il condamnait l'usure,[246] il trouvait le désir voluptueux aussi criminel que l'adultère.[247] Il voulait un pardon universel des injures.[248] Le motif dont il appuyait ces maximes de haute charité était toujours le même: «... Pour que vous soyez les fils de votre Père céleste, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants. Si vous n'aimez, ajoutait-il, que ceux qui vous aiment, quel mérite avez-vous? Les publicains le font bien. Si vous ne saluez que vos frères, qu'est-ce que cela? Les païens le font bien. Soyez parfaits, comme votre Père céleste est parfait.[249]»

Un culte pur, une religion sans prêtres et sans pratiques extérieures, reposant toute sur les sentiments du cœur, sur l'imitation de Dieu,[250] sur le rapport immédiat de la conscience avec le Père céleste, étaient la suite de ces principes. Jésus ne recula jamais devant cette hardie conséquence, qui faisait de lui, dans le sein du judaïsme, un révolutionnaire au premier chef. Pourquoi des intermédiaires entre l'homme et son Père? Dieu ne voyant que le cœur, à quoi bon ces purifications, ces pratiques qui n'atteignent que le corps?[251] La tradition même, chose si sainte pour le juif, n'est rien, comparée au sentiment pur.[252] L'hypocrisie des pharisiens, qui en priant tournaient la tête pour voir si on les regardait, qui faisaient leurs aumônes avec fracas, et mettaient sur leurs habits des signes qui les faisaient reconnaître pour personnes pieuses, toutes ces simagrées de la fausse dévotion le révoltaient. «Ils ont reçu leur récompense, disait-il; pour toi, quand tu fais l'aumône, que ta main gauche ne sache pas ce que fait ta droite, afin que ton aumône reste dans le secret, et alors ton Père, qui voit dans le secret, te la rendra.[253] Et quand tu pries, n'imite pas les hypocrites, qui aiment à faire leur oraison debout dans les synagogues et au coin des places, afin d'être vus des hommes. Je dis en vérité qu'ils reçoivent leur récompense. Pour toi, si tu veux prier, entre dans ton cabinet, et ayant fermé la porte, prie ton Père, qui est dans le secret; et ton Père, qui voit dans le secret, t'exaucera. Et, quand tu pries, ne fais pas de longs discours comme les païens, qui s'imaginent devoir être exaucés à force de paroles. Dieu ton Père sait de quoi tu as besoin, avant que tu le lui demandes.[254]»

Il n'affectait nul signe extérieur d'ascétisme, se contentant de prier ou plutôt de méditer sur les montagnes et dans les lieux solitaires, où toujours l'homme a cherché Dieu.[255] Cette haute notion des rapports de l'homme avec Dieu, dont si peu d'âmes, même après lui, devaient être capables, se résumait en une prière, qu'il enseignait dès lors à ses disciples:[256]

«Notre Père qui es au ciel, que ton nom soit sanctifié; que ton règne arrive; que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Donne-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour. Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Épargne-nous les épreuves; délivre-nous du Méchant.[257]» Il insistait particulièrement sur cette pensée que le Père céleste sait mieux que nous ce qu'il nous faut, et qu'on lui fait presque injure en lui demandant telle ou telle chose déterminée.[258]

Jésus ne faisait en ceci que tirer les conséquences des grands principes que le judaïsme avait posés, mais que les classes officielles de la nation tendaient de plus en plus à méconnaître. La prière grecque et romaine fut presque toujours un verbiage plein d'égoïsme. Jamais prêtre païen n'avait dit au fidèle: «Si, en apportant ton offrande à l'autel, tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse-là ton offrande devant l'autel, et va premièrement te réconcilier avec ton frère; après cela viens et fais ton offrande.[259]» Seuls dans l'antiquité, les prophètes juifs, Isaïe surtout, dans leur antipathie contre le sacerdoce, avaient entrevu la vraie nature du culte que l'homme doit à Dieu. «Que m'importe la multitude de vos victimes? J'en suis rassasié; la graisse de vos béliers me soulève le cœur; votre encens m'importune; car vos mains sont pleines de sang. Purifiez vos pensées; cessez de mal faire, apprenez le bien, cherchez la justice, et venez alors.[260]» Dans les derniers temps, quelques docteurs, Siméon le Juste,[261] Jésus, fils de Sirach,[262] Hillel,[263] touchèrent presque le but, et déclarèrent que l'abrégé de la Loi était la justice. Philon, dans le monde judéo-égyptien, arrivait en même temps que Jésus à des idées d'une haute sainteté morale, dont la conséquence était le peu de souci des pratiques légales.[264] Schemaïa et Abtalion, plus d'une fois, se montrèrent aussi des casuistes fort libéraux.[265] Rabbi Iohanan allait bientôt mettre les œuvres de miséricorde au-dessus de l'étude même de la Loi![266] Jésus seul, néanmoins, dit la chose d'une manière efficace. Jamais on n'a été moins prêtre que ne le fut Jésus, jamais plus ennemi des formes qui étouffent la religion sous prétexte de la protéger. Par là, nous sommes tous ses disciples et ses continuateurs; par là, il a posé une pierre éternelle, fondement de la vraie religion, et, si la religion est la chose essentielle de l'humanité, par là il a mérité le rang divin qu'on lui a décerné. Une idée absolument neuve, l'idée d'un culte fondé sur la pureté du cœur et sur la fraternité humaine, faisait par lui son entrée dans le monde, idée tellement élevée que l'église chrétienne devait sur ce point trahir complètement ses intentions, et que, de nos jours, quelques âmes seulement sont capables de s'y prêter.

Un sentiment exquis de la nature lui fournissait à chaque instant des images expressives. Quelquefois une finesse remarquable, ce que nous appelons de l'esprit, relevait ses aphorismes; d'autres fois, leur forme vive tenait à l'heureux emploi de proverbes populaires. «Comment peux-tu dire à ton frère: Permets que j'ôte cette paille de ton œil, toi qui as une poutre dans le tien? Hypocrite! ôté d'abord la poutre de ton œil, et alors tu penseras à ôter la paille de l'œil de ton frère.[267]»

Ces leçons, longtemps renfermées dans le cœur du jeune maître, groupaient déjà quelques initiés. L'esprit du temps était aux petites églises; c'était le moment des Esséniens ou Thérapeutes. Des rabbis ayant chacun leur enseignement, Schemaïa, Abtalion, Hillel, Schammaï, Juda le Gaulonite, Gamaliel, tant d'autres dont les maximes ont composé le Talmud[268], apparaissaient de toutes parts. On écrivait très-peu; les docteurs juifs de ce temps ne faisaient pas de livres: tout se passait en conversations et en leçons publiques, auxquelles on cherchait à donner un tour facile à retenir[269]. Le jour où le jeune charpentier de Nazareth commença à produire au dehors ces maximes, pour la plupart déjà répandues, mais qui, grâce à lui, devaient régénérer le monde, ce ne fut donc pas un événement. C'était un rabbi de plus (il est vrai, le plus charmant de tous), et autour de lui quelques jeunes gens avides de l'entendre et cherchant l'inconnu. L'inattention des hommes veut du temps pour être forcée. Il n'y avait pas encore de chrétiens; le vrai christianisme cependant était fondé, et jamais sans doute il ne fut plus parfait qu'à ce premier moment. Jésus n'y ajoutera plus rien de durable. Que dis-je? En un sens, il le compromettra; car toute idée pour réussir a besoin de faire des sacrifices; on ne sort jamais immaculé de la lutte de la vie.

Concevoir le bien, en effet, ne suffit pas; il faut le faire réussir parmi les hommes. Pour cela des voies moins pures sont nécessaires. Certes, si l'Évangile se bornait à quelques chapitres de Matthieu et de Luc, il serait plus parfait et ne prêterait pas maintenant à tant d'objections; mais sans miracles eût-il converti le monde? Si Jésus fût mort au moment où nous sommes arrivés de sa carrière, il n'y aurait pas dans sa vie telle page qui nous blesse; mais, plus grand aux yeux de Dieu, il fût resté ignoré des hommes; il serait perdu dans la foule des grandes âmes inconnues, les meilleures de toutes; la vérité n'eût pas été promulguée, et le monde n'eût pas profité de l'immense supériorité morale que son Père lui avait départie. Jésus, fils de Sirach, et Hillel avaient émis des aphorismes presque aussi élevés que ceux de Jésus. Hillel cependant ne passera jamais pour le vrai fondateur du christianisme. Dans la morale, comme dans l'art, dire n'est rien, faire est tout. L'idée qui se cache sous un tableau de Raphaël est peu de chose; c'est le tableau seul qui compte. De même, en morale, la vérité ne prend quelque valeur que si elle passe à l'état de sentiment, et elle n'atteint tout son prix que quand elle se réalise dans le monde à l'état de fait. Des hommes d'une médiocre moralité ont écrit de fort bonnes maximes. Des hommes très-vertueux, d'un autre côté, n'ont rien fait pour continuer dans le monde la tradition de la vertu. La palme est à celui qui a été puissant en paroles et en œuvres, qui a senti le bien, et au prix de son sang l'a fait triompher. Jésus, à ce double point de vue, est sans égal; sa gloire reste entière et sera toujours renouvelée.


NOTES:

[204] C'est l'expression de Marc, VI, 3. Cf. Matth., XIII, 85. Marc ne connaît pas Joseph; Jean et Luc, au contraire, préfèrent l'expression «fils de Joseph.» Luc, III, 23; IV, 22; Jean, I, 45; IV, 42.

[205] Jean, II, 1; IV, 46. Jean seul est renseigné sur ce point.

[206] J'admets comme probable le sentiment qui identifie Cana de Galilée avec Kana el-Djélil. On peut cependant faire valoir des arguments pour Kefr-Kenna, à une heure ou une heure et demie N.-N.-E. de Nazareth.

[207] Maintenant el-Buttauf.

[208] Jean, II, 11; IV, 46. Un ou deux disciples étaient de Cana. Jean, XXI, 2; Matth., X, 4; Marc, III, 18.

[209] Marc, VI, 3; Justin, Dial. cum Tryph., 88.

[210] Par exemple, «Rabbi Iohanan le Cordonnier, Rabbi Isaac le Forgeron.»

[211] Act., XVIII, 3.

[212] Voir ci-dessous, p. 151-152.

[213] Luc, VII, 37 et suiv.; Jean, IV, 7 et suiv.; VIII, 3 et suiv.

[214] Les discours que le quatrième évangile prête à Jésus renferment déjà un germe de théologie. Mais ces discours étant en contradiction absolue avec ceux des évangiles synoptiques, lesquels représentent sans aucun doute les Logia primitifs, ils doivent compter pour des documents de l'histoire apostolique, et non pour des éléments de la vie de Jésus.

[215] Voir Matth., IX, 9, et les autres récits analogues.

[216] Voir, par exemple, Jean, XXI, 15 et suiv.

[217] La belle âme de Philon se rencontra ici, comme sur tant d'autres points, avec celle de Jésus. De confus. ling., § 14; De migr. Abr., § I; De somniis, II, § 41; De agric. Noë, § 12; De mutatione nominum, § 4. Mais Philon est à peine juif d'esprit.

[218] Saint Paul, ad Galatas, IV, 6.

[219] Le mot «ciel,» dans la langue rabbinique de ce temps, est synonyme du nom de «Dieu,» qu'on évitait de prononcer. Comp. Matth., XXI, 25; Luc, XV, 18; XX, 4.

[220] Cette expression revient à chaque page des évangiles synoptiques, des Actes des Apôtres, de saint Paul. Si elle ne paraît qu'une fois en saint Jean (III, 3 et 5), c'est que les discours rapportés par le quatrième évangile sont loin de représenter la parole vraie de Jésus.

[221] Dan., II, 44; VII, 43, 14, 22, 27.

[222] Mischna, Berakoth, II, 1, 3; Talmud de Jérusalem, Berakoth, II, 2; Kidduschin, I, 2; Talm. de Bab., Berakoth, 15 a; Mekilta, 42 b; Siphra, 170 b. L'expression revient souvent dans les Midraschim.

[223] Matth., VI, 33; XII, 28; XIX, 12; Marc, XII, 34; Luc, XII, 31.

[224] Luc, XVII, 20-21.

[225] La grande théorie de l'apocalypse du Fils de l'homme est en effet réservée, dans les synoptiques, pour les chapitres qui précèdent le récit de la passion. Les premières prédications, surtout dans Matthieu, sont toutes morales.

[226] Matth., XIII, 54 et suiv.; Marc, VI, 2 et suiv.; Jean, VI, 42.

[227] La tradition sur la laideur de Jésus (Justin, Dial. cum Tryph., 85, 88, 100) vient du désir de voir réalisé en lui un trait prétendu messianique (Is.., LIII, 2).

[228] Les Logia de saint Matthieu réunissent plusieurs de ces axiomes ensemble, pour en former de grands discours. Mais la forme fragmentaire se fait sentir à travers les sutures.

[229] Les sentences des docteurs juifs du temps sont recueillies dans le petit livre intitulé: Pirké Aboth.

[230] Les rapprochements seront faits ci-dessous, au fur et à mesure qu'ils se présenteront. On a parfois supposé que, la rédaction du Talmud étant postérieure à celle des Évangiles, des emprunts ont pu être faits par les compilateurs juifs à la morale chrétienne. Mais cela est inadmissible; un mur de séparation existait entre l'église et la synagogue. La littérature chrétienne et la littérature juive n'ont eu avant le XIIIe siècle presque aucune influence l'une sur l'autre.

[231] Matth., VII, 12; Luc, VI, 31. Cet axiome est déjà dans le livre de Tobie, IV, 16. Hillel s'en servait habituellement (Talm. de Bab., Schabbath, 31 a), et déclarait comme Jésus que c'était là l'abrégé de la Loi.

[232] Matth., V, 39 et suiv.; Luc, VI, 29. Comparez Jérémie, Lament., III, 30.

[233] Matth., V, 29-30; XVIII, 9; Marc, IX, 46.

[234] Matth., V, 44; Luc, VI, 27. Comparez Talmud de Babylone, Schabbath, 88 b; Joma, 23 a.

[235] Matth., VII, 1; Luc, VI, 37. Comparez Talmud de Babylone, Kethuboth, 105 b.

[236] Luc, VI, 37. Comparez Lévit., XIX, 18; Prov., XX, 22; Ecclésiastique, XXVIII, 1 et suiv.

[237] Luc, VI, 36; Siphré, 54 b (Sultzbach, 1802).

[238] Parole rapportée dans les Actes, XX, 33.

[239] Matth., XXIII, 12; Luc, XIV, 11; XVIII, 14. Les sentences rapportées par saint Jérôme d'après l' «Évangile selon les Hébreux» (Comment, in Epist. ad Ephes., V, 4; in Ezech., XVIII; Dial. adv. Pelag., III, 2), sont empreintes du même esprit.

[240] Deutér., XXIV, XXV, XXVI, etc.; Is., LVIII, 7; Prov., XIX, 17; Pirké Aboth, i; Talmud de Jérusalem, Peah, I, 1; Talmud de Babylone, Schabbath, 63 a.

[241] Matth., V, 20 et suiv.

[242] Matth., V, 22.

[243] Matth., V, 31 et suiv. Comparez Talmud de Babylone, Sanhédrin, 22 a.

[244] Matth., V, 33 et suiv.

[245] Matth., V, 38 et suiv.

[246] Matth., V, 42. La Loi l'interdisait aussi (Deutér., XV, 7-8), mais moins formellement, et l'usage l'autorisait (Luc, VII, 41 et suiv.).

[247] Matth., XXVII, 28. Comparez Talmud, Masseket Kalla (édit. Fürth, 1793), fol. 34 b.

[248] Matth., V, 23 et suiv.

[249] Matth., V, 45 et suiv. Comparez Lévit., xi, 44; XIX, 2.

[250] Comparez Philon, De migr. Abr., § 23 et 24; De vita contemplativa, en entier.

[251] Matth., XV, 11 et suiv.; Marc, VII, 6 et suiv.

[252] Marc, VII, 6 et suiv.

[253] Matth., VI, 4 et suiv. Comparez Ecclésiastique XVII, 18; XXIX, 15; Talm. de Bab., Chagiga, 5 a; Baba Bathra, 9 b.

[254] Matth., VI, 5-8.

[255] Matth., XIV, 23; Luc, IV, 42; V, 16; VI, 12.

[256] Matth., VI, 9 et suiv; Luc, XI, 2 et suiv.

[257] C'est-à-dire du démon.

[258] Luc, XI, 5 et suiv.

[259] Matth., V, 23-24.

[260] Isaïe, I, 11 et suiv. Comparez ibid., LVIII entier; Osée, VI, 6; Malachie, I, 40 et suiv.

[261] Pirké Aboth, I, 2.

[262] Ecclésiastique, XXXV, 1 et suiv.

[263] Talm. de Jérus., Pesachim, VI, I; Talm. de Bab., même traité, 66 a; Schabbath, 34 a.

[264] Quod Deus immut., § 1 et 2; De Abrahamo, § 22; Quis rerum divin. hæres, § 13 et suiv., 55, 58 et suiv.; De profugis, 7 et 8; Quod omnis probus liber, en entier; De vita contemplativa, en entier.

[265] Talm. de Bab., Pesachim, 67 b.

[266] Talmud de Jérusalem, Peah, I, 1.

[267] Matth., VII, 4-5. Comparez Talmud de Babylone, Baba Bathra, 15 b; Erachin, 16 b.

[268] Voir surtout Pirké Aboth, ch. 1.

[269] Le Talmud, résumé de ce vaste mouvement d'écoles, ne commença guère à être écrit qu'au deuxième siècle de notre ère.


CHAPITRE VI

JEAN-BAPTISTE.—VOYAGE DE JÉSUS VERS JEAN ET SON SEJOUR AU DÉSERT DE JUDÉE.—IL ADOPTE LE BAPTÊME DE JEAN.

Un homme extraordinaire, dont le rôle, faute de documents, reste pour nous en partie énigmatique, apparut vers ce temps et eut certainement des relations avec Jésus. Ces relations tendirent plutôt à faire dévier de sa voie le jeune prophète de Nazareth; mais elles lui suggérèrent plusieurs accessoires importants de son institution religieuse, et en tout cas elles fournirent a ses disciples une très-forte autorité pour recommander leur maître aux yeux d'une certaine classe de Juifs.

Vers l'an 28 de notre ère (quinzième année du règne de Tibère), se répandit dans toute la Palestine la réputation d'un certain Iohanan ou Jean, jeune ascète plein de fougue et de passion. Jean était de race sacerdotale[270] et né, ce semble, à Jutta près d'Hébron ou à Hébron même[271]. Hébron, la ville patriarcale par excellence, située à deux pas du désert de Judée et à quelques heures du grand désert d'Arabie, était dès cette époque ce qu'elle est encore aujourd'hui, un des boulevards de l'esprit sémitique dans sa forme la plus austère. Dès son enfance, Jean fut Nazir, c'est-à-dire assujetti par vœu à certaines abstinences[272]. Le désert dont il était pour ainsi dire environné l'attira de bonne heure[273]. Il y menait la vie d'un yogui de l'Inde, vêtu de peaux ou d'étoffes de poil de chameau, n'ayant pour aliments que des sauterelles et du miel sauvage[274]. Un certain nombre de disciples s'étaient groupés autour de lui, partageant sa vie et méditant sa sévère parole. On se serait cru transporté aux bords du Gange, si des traits particuliers n'eussent révélé en ce solitaire le dernier descendant des grands prophètes d'Israël.

Depuis que la nation juive s'était prise avec une sorte de désespoir à réfléchir sur sa destinée, l'imagination du peuple s'était reportée avec beaucoup de complaisance vers les anciens prophètes. Or, de tous les personnages du passé, dont le souvenir venait comme les songes d'une nuit troublée réveiller et agiter le peuple, le plus grand était Élie. Ce géant des prophètes, en son âpre solitude du Carmel, partageant la vie des bêtes sauvages, demeurant dans le creux des rochers, d'où il sortait comme un foudre pour faire et défaire les rois, était devenu, par des transformations successives, une sorte d'être surhumain, tantôt visible, tantôt invisible, et qui n'avait pas goûté la mort. On croyait généralement qu'Élie allait revenir et restaurer Israël[275]. La vie austère qu'il avait menée, les souvenirs terribles qu'il avait laissés, et sous l'impression desquels l'Orient vit encore[276], cette sombre image qui, jusqu'à nos jours, fait trembler et tue, toute cette mythologie, pleine de vengeance et de terreurs, frappaient vivement les esprits et marquaient, en quelque sorte, d'un signe de naissance tous les enfantements populaires. Quiconque aspirait à une grande action sur le peuple devait imiter Élie, et comme la vie solitaire avait été le trait essentiel de ce prophète, on s'habitua à envisager «l'homme de Dieu» comme un ermite. On s'imagina que tous les saints personnages avaient eu leurs jours de pénitence, de vie agreste, d'austérités[277]. La retraite au désert devint ainsi la condition et le prélude des hautes destinées.

Nul doute que cette pensée d'imitation n'ait beaucoup préoccupé Jean[278]. La vie anachorétique, si opposée à l'esprit de l'ancien peuple juif, et avec laquelle les vœux dans le genre de ceux des Nazirs et des Réchabites n'avaient aucun rapport, faisait de toutes parts invasion en Judée. Les Esséniens ou Thérapeutes étaient groupés près du pays de Jean, sur les bords orientaux de la mer Morte[279]. On s'imaginait que les chefs de sectes devaient être des solitaires, ayant leurs règles et leurs instituts propres, comme des fondateurs d'ordres religieux. Les maîtres des jeunes gens étaient aussi parfois des espèces d'anachorètes[280] assez ressemblants aux gourous[281] du brahmanisme. De fait, n'y avait-il point en cela une influence éloignée des mounis de l'Inde? Quelques-uns de ces moines bouddhistes vagabonds, qui couraient le monde, comme plus tard les premiers Franciscains, prêchant de leur extérieur édifiant et convertissant des gens qui ne savaient pas leur langue, n'avaient-ils point tourné leurs pas du côté de la Judée, de même que certainement ils l'avaient fait du côté de la Syrie et de Babylone[282]? C'est ce que l'on ignore. Babylone était devenue depuis quelque temps un vrai foyer de bouddhisme; Boudasp (Bodhisattva) était réputé un sage Chaldéen et le fondateur du sabisme. Le sabisme lui-même, qu'était-il? Ce que son étymologie indique[283]: le baptisme lui-même, c'est-à-dire la religion des baptêmes multipliés, la souche de la secte encore existante qu'on appelle «chrétiens de Saint-Jean» ou Mendaïtes, et que les Arabes appellent el-Mogtasila, «les baptistes[284].» Il est fort difficile de démêler ces vagues analogies. Les sectes flottantes entre le judaïsme, le christianisme, le baptisme et le sabisme, que l'on trouve dans la région au delà du Jourdain durant les premiers siècles de notre ère[285], présentent à la critique, par suite de la confusion des notices qui nous en sont parvenues, le problème le plus singulier. On peut croire, en tout cas, que plusieurs des pratiques extérieures de Jean, des Esséniens[286] et des précepteurs spirituels juifs de ce temps venaient d'une influence récente du haut Orient. La pratique fondamentale qui donnait à la secte de Jean son caractère, et qui lui a valu son nom, a toujours eu son centre dans la basse Chaldée et y constitue une religion qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours.

Cette pratique était le baptême ou la totale immersion. Les ablutions étaient déjà familières aux Juifs, comme à toutes les religions de l'Orient[287]. Les Esséniens leur avaient donné une extension particulière[288]. Le baptême était devenu une cérémonie ordinaire de l'introduction des prosélytes dans le sein de la religion juive, une sorte d'initiation[289]. Jamais pourtant, avant notre baptiste, on n'avait donné à l'immersion cette importance ni cette forme. Jean avait fixé le théâtre de son activité dans la partie du désert de Judée qui avoisine la mer Morte[290]. Aux époques où il administrait le baptême, il se transportait aux bords du Jourdain[291], soit à Béthanie ou Béthabara[292], sur la rive orientale, probablement vis-à-vis de Jéricho, soit à l'endroit nommé Ænon ou «les Fontaines[293],» près de Salim, où il y avait beaucoup d'eau[294]. Là des foules considérables, surtout de la tribu de Juda, accouraient vers lui et se faisaient baptiser[295]. En quelques mois, il devint ainsi un des hommes les plus influents de la Judée, et tout le monde dut compter avec lui.

Le peuple le tenait pour un prophète[296], et plusieurs s'imaginaient que c'était Élie ressuscité[297]. La croyance à ces résurrections était fort répandue[298]; on pensait que Dieu allait susciter de leurs tombeaux quelques-uns des anciens prophètes pour servir de guides à Israël vers sa destinée finale[299]. D'autres tenaient Jean pour le Messie lui-même, quoiqu'il n'élevât pas une telle prétention[300]. Les prêtres et les scribes, opposés à cette renaissance du prophétisme, et toujours ennemis des enthousiastes, le méprisaient. Mais la popularité du baptiste s'imposait à eux, et ils n'osaient parler contre lui[301]. C'était une victoire que le sentiment de la foule remportait sur l'aristocratie sacerdotale. Quand on obligeait les chefs des prêtres à s'expliquer nettement sur ce point, on les embarrassait fort[302].

Le baptême n'était du reste pour Jean qu'un signe destiné à faire impression et à préparer les esprits à quelque grand mouvement. Nul doute qu'il ne fût possédé au plus haut degré de l'espérance messianique, et que son action principale ne fût en ce sens. «Faites pénitence, disait-il, car le royaume de Dieu approche[303].» Il annonçait une «grande colère,» c'est-à-dire de terribles catastrophes qui allaient venir[304], et déclarait que la cognée était déjà à la racine de l'arbre, que l'arbre serait bientôt jeté au feu. Il représentait son Messie un van à la main, recueillant le bon grain, et brûlant la paille. La pénitence, dont le baptême était la figure, l'aumône, l'amendement des mœurs[305], étaient pour Jean les grands moyens de préparation aux événements prochains. On ne sait pas exactement sous quel jour il concevait ces événements. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il prêchait avec beaucoup de force contre les mêmes adversaires que Jésus, contre les prêtres riches, les pharisiens, les docteurs, le judaïsme officiel en un mot, et que, comme Jésus, il était surtout accueilli par les classes méprisées[306]. Il réduisait à rien le titre de fils d'Abraham, et disait que Dieu pourrait faire des fils d'Abraham avec les pierres du chemin[307]. Il ne semble pas qu'il possédât même en germe la grande idée qui a fait le triomphe de Jésus, l'idée d'une religion pure; mais il servait puissamment cette idée en substituant un rite privé aux cérémonies légales, pour lesquelles il fallait des prêtres, à peu près comme les Flagellants du moyen âge ont été des précurseurs de la Réforme, en enlevant le monopole des sacrements et de l'absolution au clergé officiel. Le ton général de ses sermons était sévère et dur. Les expressions dont il se servait contre ses adversaires paraissent avoir été des plus violentes[308]. C'était une rude et continuelle invective. Il est probable qu'il ne resta pas étranger à la politique. Josèphe, qui le toucha presque par son maître Banou, le laisse entendre à mots couverts[309], et la catastrophe qui mit fin à ses jours semble le supposer. Ses disciples menaient une vie fort austère[310], jeûnaient fréquemment et affectaient un air triste et soucieux. On voit poindre par moments la communauté des biens et cette pensée que le riche est obligé de partager ce qu'il a[311]. Le pauvre apparaît déjà comme celui qui doit bénéficier en première ligne du royaume de Dieu.

Quoique le centre d'action de Jean fût la Judée, sa renommée pénétra vite en Galilée et arriva jusqu'à Jésus, qui avait déjà formé autour de lui par ses premiers discours un petit cercle d'auditeurs. Jouissant encore de peu d'autorité, et sans doute aussi poussé par le désir de voir un maître dont les enseignements avaient beaucoup de rapports avec ses propres idées, Jésus quitta la Galilée et se rendit avec sa petite école auprès de Jean[312]. Les nouveaux venus se firent baptiser comme tout le monde. Jean accueillit très-bien cet essaim de disciples galiléens, et ne trouva pas mauvais qu'ils restassent distincts des siens. Les deux maîtres étaient jeunes; ils avaient beaucoup d'idées communes; ils s'aimèrent et luttèrent devant le public de prévenances réciproques. Un tel fait surprend au premier coup d'œil dans Jean-Baptiste, et on est porté à le révoquer en doute. L'humilité n'a jamais été le trait des fortes âmes juives. Il semble qu'un caractère aussi roide, une sorte de Lamennais toujours irrité, devait être fort colère et ne souffrir ni rivalité ni demi-adhésion. Mais cette manière de concevoir les choses repose sur une fausse conception de la personne de Jean. On se le représente comme un vieillard; il était au contraire de même âge que Jésus[313], et très-jeune selon les idées du temps. Il ne fut pas, dans l'ordre de l'esprit, le père de Jésus, mais bien son frère. Les deux jeunes enthousiastes, pleins des mêmes espérances et des mêmes haines, ont bien pu faire cause commune et s'appuyer réciproquement. Certes un vieux maître voyant un homme sans célébrité venir vers lui et garder à son égard des allures d'indépendance, se fût révolté; on n'a guère d'exemples d'un chef d'école accueillant avec empressement celui qui va lui succéder. Mais la jeunesse est capable de toutes les abnégations, et il est permis d'admettre que Jean, ayant reconnu dans Jésus un esprit analogue au sien, l'accepta sans arrière-pensée personnelle. Ces bonnes relations devinrent ensuite le point de départ de tout un système développé parles évangélistes, et qui consista à donner pour première base à la mission divine de Jésus l'attestation de Jean. Tel était le degré d'autorité conquis par le baptiste qu'on ne croyait pouvoir trouver au monde un meilleur garant. Mais, loin que le baptiste ait abdiqué devant Jésus, Jésus, pendant tout le temps qu'il passa près de lui, le reconnut pour supérieur et ne développa son propre génie que timidement.

Il semble en effet que, malgré sa profonde originalité, Jésus, durant quelques semaines au moins, fut l'imitateur de Jean. Sa voie était encore obscure devant lui. A toutes les époques, d'ailleurs, Jésus céda beaucoup à l'opinion, et adopta bien des choses qui n'étaient pas dans sa direction, ou dont il se souciait assez peu, par l'unique raison qu'elles étaient populaires; seulement, ces accessoires ne nuisirent jamais à sa pensée principale et y furent toujours subordonnés. Le baptême avait été mis par Jean en très-grande faveur; il se crut obligé de faire comme lui: il baptisa, et ses disciples baptisèrent aussi[314]. Sans doute ils accompagnaient le baptême de prédications analogues à celles de Jean. Le Jourdain se couvrit ainsi de tous les côtés de baptistes, dont les discours avaient plus ou moins de succès. L'élève égala bientôt le maître, et son baptême fut fort recherché. Il y eut à ce sujet quelque jalousie entre les disciples[315]; les élèves de Jean vinrent se plaindre à lui des succès croissants du jeune galiléen, dont le baptême allait bientôt, selon eux, supplanter le sien. Mais les deux maîtres restèrent supérieurs à ces petitesses. La supériorité de Jean était d'ailleurs trop incontestée pour que Jésus, encore peu connu, songeât à la combattre. Il voulait seulement grandir à son ombre, et se croyait obligé, pour gagner la foule, d'employer les moyens extérieurs qui avaient valu à Jean de si étonnants succès. Quand il recommença à prêcher après l'arrestation de Jean, les premiers mots qu'on lui met à la bouche ne sont que la répétition d'une des phrases familières au baptiste[316]. Plusieurs autres expressions de Jean se retrouvent textuellement dans ses discours[317]. Les deux écoles paraissent avoir vécu longtemps en bonne intelligence[318], et après la mort de Jean, Jésus, comme confrère affidé, fut un des premiers averti de cet événement[319].

Jean, en effet, fut bientôt arrêté dans sa carrière prophétique. Comme les anciens prophètes juifs, il était, au plus haut degré, frondeur des puissances établies[320]. La vivacité extrême avec laquelle il s'exprimait sur leur compte ne pouvait manquer de lui susciter des embarras. En Judée, Jean ne paraît pas avoir été inquiété par Pilate; mais dans la Pérée, au delà du Jourdain, il tombait sur les terres d'Antipas. Ce tyran s'inquiéta du levain politique mal dissimulé dans les prédications de Jean. Les grandes réunions d'hommes formées par l'enthousiasme religieux et patriotique autour du baptiste avaient quelque chose de suspect[321]. Un grief tout personnel vint, d'ailleurs, s'ajouter à ces motifs d'État et rendit inévitable la perte de l'austère censeur.

Un des caractères le plus fortement marqués de cette tragique famille des Hérodes, était Hérodiade, petite-fille d'Hérode le Grand. Violente, ambitieuse, passionnée, elle détestait le judaïsme et méprisait ses lois[322]. Elle avait été mariée, probablement malgré elle, à son oncle Hérode, fils de Mariamne[323], qu'Hérode le Grand avait déshérité[324] et qui n'eut jamais de rôle public. La position inférieure de son mari, à l'égard des autres personnes de sa famille, ne lui laissait aucun repos; elle voulait être souveraine à tout prix[325]. Antipas fut l'instrument dont elle se servit. Cet homme faible étant devenu éperdument amoureux d'elle, lui promit de l'épouser et de répudier sa première femme, fille de Hâreth, roi de Petra et émir des tribus voisines de la Pérée. La princesse arabe ayant eu vent de ce projet, résolut de fuir. Dissimulant son dessein, elle feignit de vouloir faire un voyage à Machéro, sur les terres de son père, et s'y fit conduire par les officiers d'Antipas[326].

Makaur[327] ou Machéro était une forteresse colossale bâtie par Alexandre Jannée, puis relevée par Hérode, dans un des ouadis les plus abrupts à l'orient de la mer Morte[328]. C'était un pays sauvage, étrange, rempli de légendes bizarres et qu'on croyait hanté des démons[329]. La forteresse était juste à la limite des états de Hâreth et d'Antipas. A ce moment-là, elle était en la possession de Hâreth[330]. Celui-ci averti avait tout fait préparer pour la fuite de sa fille, qui de tribu en tribu fut reconduite à Pétra.

L'union presque incestueuse[331] d'Antipas et d'Hérodiade s'accomplit alors. Les lois juives sur le mariage étaient sans cesse une pierre de scandale entre l'irréligieuse famille des Hérodes et les Juifs sévères[332]. Les membres de cette dynastie nombreuse et assez isolée étant réduits à se marier entre eux, il en résultait de fréquentes violations des empêchements établis par la Loi. Jean fut l'écho du sentiment général en blâmant énergiquement Antipas[333]. C'était plus qu'il n'en fallait pour décider celui-ci à donner suite à ses soupçons. Il fit arrêter le baptiste et donna ordre de l'enfermer dans la forteresse de Machéro, dont il s'était probablement emparé après le départ de la fille de Hâreth[334].

Plus timide que cruel, Antipas ne désirait pas le mettre à mort. Selon certains bruits, il craignait une sédition populaire[335]. Selon une autre version[336], il aurait pris plaisir à écouter le prisonnier, et ces entretiens l'auraient jeté dans de grandes perplexités. Ce qu'il y a de certain, c'est que la détention se prolongea et que Jean conserva du fond de sa prison une action étendue. Il correspondait avec ses disciples, et nous le retrouverons encore en rapport avec Jésus. Sa foi dans la prochaine venue du Messie ne fit que s'affermir; il suivait avec attention les mouvements du dehors, et cherchait à y découvrir les signes favorables à l'accomplissement des espérances dont il se nourrissait.

FOOTNOTES:

[270] Luc, I, 5; passage de l'évangile des Ébionim, conservé par Épiphane (Adv. hær., XXX, 13).

[271] Luc, I, 39. On a proposé, non sans vraisemblance, de voir dans «la ville de Juda» nommée en cet endroit de Luc la ville de Jutta (Josué, XV, 55; XXI, 16). Robinson (Biblical Researches, I, 494; II, 206) a retrouvé cette Jutta portant encore le même nom, à deux petites heures au sud d'Hébron.

[272] Luc, I, 15.

[273] Luc, I, 80.

[274] Matth., III, 4; Marc, I, 6; fragm. de l'évang. des Ébionim, dans Épiph., Adv. hær., XXX, 43.

[275] Malachie, III, 23-24 (IV, 5-6 selon la Vulg.); Ecclésiastique, XLVIII, 10; Matth., XVI, 14; XVII, 40 et suiv.; Marc, VI, 15; VIII, 28; IX, 10 et suiv.; Luc, IX, 8, 19; Jean, I, 21, 25.

[276] Le féroce Abdallah, pacha de Saint-Jean-d'Acre, pensa mourir de frayeur pour l'avoir vu en rêve, dressé debout sur sa montagne. Dans les tableaux des églises chrétiennes, on le voit entouré de têtes coupées; les musulmans ont peur de lui.

[277] Ascension d'haie, n, 9-44.

[278] Luc, I, 47.

[279] Pline, Hist. nat., V, 17; Epiph., Adv. hær., XIX, 1 et 2.

[280] Josèphe, Vita, 2.

[281] Précepteurs spirituels.

[282] J'ai développé ce point ailleurs (Hist. génér. des langues sémitiques, III, IV, 1; Journ. Asiat., février-mars 1856).

[283] Le verbe araméen seba, origine du nom des Sabiens, est synonyme de βαπτιζω.

[284] J'ai traité de ceci plus au long dans le Journal Asiatique, nov.-déc. 1853 et août-sept. 1855. Il est remarquable que les Elchasaïtes, secte sabienne ou baptiste, habitaient le même pays, que les Esséniens (le bord oriental de la mer Morte) et furent confondus avec eux (Épiph., Adv. hær., XIX, I, 2, 4; XXX, 46, 47; un, 4 et 2; Philosophumena, IX, iii, 15 et 46; X, xx, 29).

[285] Voir les notices d'Épiphane sur les Esséniens, les Héméro-baptistes, les Nazaréens, les Ossènes, les Nazoréens, les Ébionites, les Sampséens (Adv. hær., liv. I et II), et celles de l'auteur des Philosophumena sur les Elchasaïtes (liv. IX et X).

[286] Epiph., Adv. hær., XIX, XXX, LIII.

[287] Marc, VII, 4; Jos., Ant., XVIII, v, 2; Justin, Dial. cum Tryph., 17, 29, 80; Epiph., Adv. hær., XVII.

[288] Jos., B. J., II, viii, 5, 7, 9, 13.

[289] Mischna, Pesachim, VIII, 8; Talmud de Babylone, Jebamoth, 46 b; Kerithuth, 9 a; Aboda Zara, 57 a; Masséket Gérim (édit. Kirchheim, 1851), p. 38-40.

[290] Matth., III, 1; Marc, I, 4.

[291] Luc, III, 3.

[292] Jean, I, 28; III, 26. Tous les manuscrits portent Béthanie; mais, comme on ne connaît pas de Béthanie en ces parages, Origène (Comment, in Joann., VI, 24) a proposé de substituer Béthabara, et sa correction a été assez généralement acceptée. Les deux mots ont, du reste, des significations analogues et semblent indiquer un endroit où il y avait un bac pour passer la rivière.

[293] Ænon est le pluriel chaldéen Ænawan, «fontaines.»

[294] Jean, III, 23. La situation de cette localité est douteuse. La circonstance relevée par l'évangéliste ferait croire qu'elle n'était pas très-voisine du Jourdain. Cependant les synoptiques sont constants pour placer toute la scène des baptêmes de Jean sur le bord de ce fleuve (Matth., III, 6; Marc, I, 5; Luc, III; 3). Le rapprochement des versets 22 et 23 du chapitre ni de Jean, et des versets 3 et 4 du chapitre IV du même évangile, porterait d'ailleurs à croire que Salim était en Judée, et par conséquent dans l'oasis de Jéricho, près de l'embouchure du Jourdain, puisqu'on trouverait difficilement, dans le reste de la tribu de Juda, un seul bassin naturel qui puisse prêter à la totale immersion d'une personne. Saint Jérôme veut placer Salim beaucoup plus au nord, près de Beth-Schéan ou Scythopolis. Mais Robinson (Bibl. Res., III, 333) n'a pu rien trouver sur les lieux qui justifiât cette allégation.

[295] Marc, I, 5; Josèphe, Ant., XVIII, v, 2.

[296] Matth., XIV, 5; XXI, 26.

[297] Matth., XI, 14; Marc, VI, 15; Jean, I, 21.

[298] Matth., XIV, 2; Luc, IX, 8.

[299] V. ci-dessus, note 275.

[300] Luc, III, 45 et suiv.; Jean, I, 20.

[301] Matth., XXI, 25 et suiv.; Luc, VII, 30.

[302] Matth., loc. cit.

[303] Matth., III, 2.

[304] Matth., III, 7.

[305] Luc, III, 11-14; Josèphe, Ant., XVIII, v, 2.

[306] Matth., XXI, 32; Luc, III, 12-14.

[307] Matth., III, 9.

[308] Matth., III, 7; Luc, III, 7.

[309] Ant., XVIII, v, 2. Il faut observer que, quand Josèphe expose les doctrines secrètes et plus ou moins séditieuses de ses compatriotes, il efface tout ce qui a trait aux croyances messianiques, et répand sur ces doctrines, pour ne pas faire ombrage aux Romains, un vernis de banalité, qui fait ressembler tous les chefs de sectes juives à des professeurs de morale ou à des stoïciens.

[310] Matth., IX, 14.

[311] Luc, III, 11.

[312] Matth., ni, 13 et suiv.; Marc, I, 9 et suiv.; Luc, m, 21 et suiv.; Jean, I, 29 et suiv.; m, 22 et suiv. Les synoptiques font venir Jésus vers Jean, avant qu'il eût joué de rôle public. Mais s'il est vrai, comme ils le disent, que Jean reconnut tout d'abord Jésus et lui fît grand accueil, il faut supposer que Jésus était déjà un maître assez renommé. Le quatrième évangéliste amène deux fois Jésus vers Jean, une première fois encore obscur, une deuxième fois avec une troupe de disciples. Sans toucher ici la question des itinéraires précis de Jésus (question insoluble vu les contradictions des documents et le peu de souci qu'eurent les évangélistes d'être exacts en pareille matière), sans nier que Jésus ait pu faire un voyage auprès de Jean au temps où il n'avait pas encore de notoriété, nous adoptons la donnée fournie par le quatrième évangile (m. 22 et suiv.), à savoir que Jésus, avant de se mettre à baptiser comme Jean, avait une école formée. Il faut se rappeler, du reste, que les premières pages du quatrième évangile sont des notes mises bout à bout, sans ordre chronologique rigoureux.

[313] Luc, I, bien que tous les détails du récit, notamment ce qui concerne la parenté de Jean avec Jésus, soient légendaires.

[314] Jean, III, 22-26; IV, 1-2. La parenthèse du verset 2 paraît être une glose ajoutée, ou peut-être un scrupule tardif de Jean se corrigeant lui-même.

[315] Jean, III, 26; IV, 1.

[316] Matth., III, 2; IV, 17.

[317] Matth., III, 7; XII, 34; XXIII, 33.

[318] Matth., XI, 2-13.

[319] Matth., XIV, 42.

[320] Luc, III, 19.

[321] Jos., Ant., XVIII, v, 2.

[322] Jos., Ant., XVIII, v, 4.

[323] Matthieu (XIV, 3, dans le texte grec) et Marc (VI, 17) veulent que ce soit Philippe; mais c'est là certainement une inadvertance (voir Josèphe, Ant., XVIII, v, 1 et 4). La femme de Philippe était Salomé, fille d'Hérodiade.

[324] Jos., Ant., XVII, IV, 2.

[325] Jos., Ant., XVIII, vu, 1, 2; B.J.. II, ix, 6.

[326] Jos., Ant., XVIII, v, 1.

[327] Cette forme se trouve dans le Talmud de Jérusalem (Schebiit, IX, 2) et dans les Targums de Jonathan et de Jérusalem (Nombres, XXII, 35).

[328] Aujourd'hui Mkaur, dans le ouadi Zerka Maïn. Cet endroit n'a pas été visité depuis Seetzen.

[329] Josèphe, De bell. Jud., VII, vi, 1 et suiv.

[330] Jos., Ant., XVIII, v, 1.

[331] Lévitique, XVIII, 16.

[332] Jos., Ant., XV, vii, 10.

[333] Matth., XIV, 4; Marc, VI, 18; Luc, III, 19.

[334] Jos., Ant., XVIII, v, 2.

[335] Matth., XIV, 5.

[336] Marc, VI, 20. Je lis ηπορει, et non εποιει

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CHAPITRE VII

DÉVELOPPEMENT DES IDÉES DE JÉSUS SUR LE ROYAUME DE DIEU.

Jusqu'à l'arrestation de Jean, que nous plaçons par approximation dans l'été de l'an 29, Jésus ne quitta pas les environs de la mer Morte et du Jourdain. Le séjour au désert de Judée était généralement considéré comme la préparation des grandes choses, comme une sorte de «retraite» avant les actes publics. Jésus s'y soumit à l'exemple des autres et passa quarante jours sans autre compagnie que les bêtes sauvages, pratiquant un jeûne rigoureux. L'imagination des disciples s'exerça beaucoup sur ce séjour. Le désert était, dans les croyances populaires, la demeure des démons[337]. Il existe au monde peu de régions plus désolées, plus abandonnées de Dieu, plus fermées à la vie que la pente rocailleuse qui forme le bord occidental de la mer Morte. On crut que pendant le temps qu'il passa dans cet affreux pays, il avait traversé de terribles épreuves, que Satan l'avait effrayé de ses illusions ou bercé de séduisantes promesses, qu'ensuite les anges pour le récompenser de sa victoire étaient venus le servir[338].

Ce fut probablement en sortant du désert que Jésus apprit l'arrestation de Jean-Baptiste. Il n'avait plus de raisons désormais de prolonger son séjour dans un pays qui lui était à demi étranger. Peut-être craignait-il aussi d'être enveloppé dans les sévérités qu'on déployait à l'égard de Jean, et ne voulait-il pas s'exposer, en un temps où, vu le peu de célébrité qu'il avait, sa mort ne pouvait servir en rien au progrès de ses idées. Il regagna la Galilée[339], sa vraie patrie, mûri par une importante expérience et ayant puisé dans le contact avec un grand homme, fort différent de lui, le sentiment de sa propre originalité.

En somme, l'influence de Jean avait été plus fâcheuse qu'utile à Jésus. Elle fut un arrêt dans son développement; tout porte à croire qu'il avait, quand il descendit vers le Jourdain, des idées supérieures à celles de Jean, et que ce fut par une sorte de concession qu'il inclina un moment vers le baptisme. Peut-être si le baptiste, à l'autorité duquel il lui aurait été difficile de se soustraire, fût resté libre, n'eût-il pas su rejeter le joug des rites et des pratiques extérieures, et alors sans doute il fût resté un sectaire juif inconnu; car le monde n'eût pas abandonné des pratiques pour d'autres. C'est par l'attrait d'une religion dégagée de toute forme extérieure que le christianisme a séduit les âmes élevées. Le baptiste une fois emprisonné, son école fut fort amoindrie, et Jésus se trouva rendu à son propre mouvement. La seule chose qu'il dut à Jean, ce furent en quelque sorte des leçons de prédication et d'action populaire. Dès ce moment, en effet, il prêche avec beaucoup plus de force et s'impose à la foule avec autorité[340].

Il semble aussi que son séjour près de Jean, moins par l'action du baptiste que par la marche naturelle de sa propre pensée, mûrit beaucoup ses idées sur «le royaume du ciel.» Son mot d'ordre désormais, c'est la «bonne nouvelle,» l'annonce que le règne de Dieu est proche[341]. Jésus ne sera plus seulement un délicieux moraliste, aspirant à, renfermer en quelques aphorismes vifs et courts des leçons sublimes; c'est le révolutionnaire transcendant, qui essaye de renouveler le monde par ses bases mêmes et de fonder sur terre l'idéal qu'il a conçu. «Attendre le royaume de Dieu» sera synonyme d'être disciple de Jésus[342]. Ce mot de «royaume de Dieu» ou de «royaume du ciel,» ainsi que nous l'avons déjà dit[343], était depuis longtemps familier aux Juifs. Mais Jésus lui donnait un sens moral, une portée sociale que l'auteur même du Livre de Daniel, dans son enthousiasme apocalyptique avait à peine osé entrevoir.

Dans le monde tel qu'il est, c'est le mal qui règne. Satan est le «roi de ce monde[344],» et tout lui obéit. Les rois tuent les prophètes. Les prêtres et les docteurs ne font pas ce qu'ils ordonnent aux autres de faire. Les justes sont persécutés, et l'unique partage des bons est de pleurer. Le «monde» est de la sorte l'ennemi de Dieu et de ses saints[345]; mais Dieu se réveillera et vengera ses saints. Le jour est proche; car l'abomination est à son comble. Le règne du bien aura son tour.

L'avénement de ce règne du bien sera une grande révolution subite. Le monde semblera renversé; l'état actuel étant mauvais, pour se représenter l'avenir, il suffit de concevoir à peu près le contraire de ce qui existe. Les premiers seront les derniers[346]. Un ordre nouveau gouvernera l'humanité. Maintenant le bien et le mal sont mêlés comme l'ivraie et le bon grain dans un champ. Le maître les laisse croître ensemble; mais l'heure de la séparation violente arrivera[347]. Le royaume de Dieu sera comme un grand coup de filet, qui amène du bon et du mauvais poisson; on met le bon dans des jarres, et on se débarrasse du reste[348]. Le germe de cette grande révolution sera d'abord méconnaissable. Il sera comme le grain de sénevé, qui est la plus petite des semences, mais qui, jeté en terre, devient un arbre sous le feuillage duquel les oiseaux viennent se reposer[349]; ou bien il sera comme le levain qui, déposé dans la pâte, la fait fermenter tout entière[350]. Une série de paraboles, souvent obscures, était destinée à exprimer les surprises de cet avénement soudain, ses apparentes injustices, son caractère inévitable et définitif[351].

Qui établira ce règne de Dieu? Rappelons-nous que la première pensée de Jésus, pensée tellement profonde chez lui qu'elle n'eut probablement pas d'origine et tenait aux racines mêmes de son être, fut qu'il était le fils de Dieu, l'intime de son Père, l'exécuteur de ses volontés. La réponse de Jésus à une telle question ne pouvait donc être douteuse. La persuasion qu'il ferait régner Dieu s'empara de son esprit d'une manière absolue. Il s'envisagea comme l'universel réformateur. Le ciel, la terre, la nature tout entière, la folie, la maladie et la mort ne sont que des instruments pour lui. Dans son accès de volonté, héroïque, il se croit tout-puissant. Si la terre ne se prête pas à cette transformation suprême, la terre sera broyée, purifiée par la flamme et le souffle de Dieu. Un ciel nouveau sera créé, et le monde entier sera peuplé d'anges de Dieu[352].

Une révolution radicale[353], embrassant jusqu'à la nature elle-même, telle fut donc la pensée fondamentale de Jésus. Dès lors, sans doute, il avait renoncé à la politique; l'exemple de Juda le Gaulonite lui avait montré l'inutilité des séditions populaires. Jamais il ne songea à se révolter contre les Romains et les tétrarques. Le principe effréné et anarchique du Gaulonite n'était pas le sien. Sa soumission aux pouvoirs établis, dérisoire au fond, était complète dans la forme. Il payait le tribut à César pour ne pas scandaliser. La liberté et le droit ne sont pas de ce monde; pourquoi troubler sa vie par de vaines susceptibilités? Méprisant la terre, convaincu que le monde présent ne mérite pas qu'on s'en soucie, il se réfugiait dans son royaume idéal; il fondait cette grande doctrine du dédain transcendant[354], vraie doctrine de la liberté des âmes, qui seule donne la paix. Mais il n'avait pas dit encore: «Mon royaume n'est pas de ce monde.» Bien des ténèbres se mêlaient à ses vues les plus droites. Parfois des tentations étranges traversaient son esprit. Dans le désert de Judée, Satan lui avait proposé les royaumes de la terre. Ne connaissant pas la force de l'empire romain, il pouvait, avec le fond d'enthousiasme qu'il y avait en Judée et qui aboutit bientôt après à une si terrible résistance militaire, il pouvait, dis-je, espérer de fonder un royaume par l'audace et le nombre de ses partisans. Plusieurs fois peut-être se posa pour lui la question suprême: Le royaume de Dieu se réalisera-t-il par la force ou par la douceur, par la révolte ou par la patience? Un jour, dit-on, les simples gens de Galilée voulurent l'enlever et le faire roi[355]. Jésus s'enfuit dans la montagne et y resta quelque temps seul. Sa belle nature le préserva de l'erreur qui eût fait de lui un agitateur ou un chef de rebelles, un Theudas ou un Barkokeba.

La révolution qu'il voulut faire fut toujours une révolution morale; mais il n'en était pas encore arrivé à se fier pour l'exécution aux anges et à la trompette finale. C'est sur les hommes et par les hommes eux-mêmes qu'il voulait agir. Un visionnaire qui n'aurait eu d'autre idée que la proximité du jugement dernier n'eût pas eu ce soin pour l'amélioration de l'homme, et n'eût pas fondé le plus bel enseignement moral que l'humanité ait reçu. Beaucoup de vague restait sans doute dans sa pensée, et un noble sentiment, bien plus qu'un dessein arrêté, le poussait à l'œuvre sublime qui s'est réalisée par lui, bien que d'une manière fort différente de celle qu'il imaginait.

C'est bien le royaume de Dieu, en effet, je veux dire le royaume de l'esprit, qu'il fondait, et si Jésus, du sein de son Père, voit son œuvre fructifier dans l'histoire, il peut bien dire avec vérité: Voilà ce que j'ai voulu. Ce que Jésus a fondé, ce qui restera éternellement de lui, abstraction faite des imperfections qui se mêlent à toute chose réalisée par l'humanité, c'est la doctrine de la liberté des âmes. Déjà la Grèce avait eu sur ce sujet de belles pensées[356]. Plusieurs stoïciens avaient trouvé moyen d'être libres sous un tyran. Mais, en général, le monde ancien s'était figuré la liberté comme attachée à, certaines formes politiques; les libéraux s'étaient appelés Harmodius et Aristogiton, Brutus et Cassius. Le chrétien véritable est bien plus dégagé de toute chaîne; il est ici-bas un exilé; que lui importe le maître passager de cette terre, qui n'est pas sa patrie? La liberté pour lui, c'est la vérité[357]. Jésus ne savait pas assez l'histoire pour comprendre combien une telle doctrine venait juste à son point, au moment où finissait la liberté républicaine et où les petites constitutions municipales de l'antiquité expiraient dans l'unité de l'empire romain. Mais son bon sens admirable et l'instinct vraiment prophétique qu'il avait de sa mission le guidèrent ici avec une merveilleuse sûreté. Par ce mot: «Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu,» il a créé quelque chose d'étranger à la politique, un refuge pour les âmes au milieu de l'empire de la force brutale. Assurément, une telle doctrine avait ses dangers. Établir en principe que le signe pour reconnaître le pouvoir légitime est de regarder la monnaie, proclamer que l'homme parfait paye l'impôt par dédain et sans discuter, c'était détruire la république à la façon ancienne et favoriser toutes les tyrannies. Le christianisme, en ce sens, a beaucoup contribué à affaiblir le sentiment des devoirs du citoyen et à livrer le monde au pouvoir absolu des faits accomplis. Mais, en constituant une immense association libre, qui, durant trois cents ans, sut se passer de politique, le christianisme compensa amplement le tort qu'il a fait aux vertus civiques. Le pouvoir de l'État a été borné aux choses de la terre; l'esprit a été affranchi, ou du moins le faisceau terrible de l'omnipotence romaine a été brisé pour jamais.

L'homme surtout préoccupé des devoirs de la vie publique ne pardonne pas aux autres de mettre quelque chose au-dessus de ses querelles de parti. Il blâme surtout ceux qui subordonnent aux questions sociales les questions politiques et professent pour celles-ci une sorte d'indifférence. Il a raison en un sens, car toute direction exclusive est préjudiciable au bon gouvernement des choses humaines. Mais quel progrès les partis ont-ils fait faire à la moralité générale de notre espèce? Si Jésus, au lieu de fonder son royaume céleste, était parti pour Rome, s'était usé à conspirer contre Tibère, ou à regretter Germanicus, que serait devenu le monde? Républicain austère, patriote zélé, il n'eût pas arrêté le grand courant des affaires de son siècle, tandis qu'en déclarant la politique insignifiante, il a révélé au monde cette vérité que la patrie n'est pas tout, et que l'homme est antérieur et supérieur au citoyen.

Nos principes de science positive sont blessés de la part de rêves que renfermait le programme de Jésus. Nous savons l'histoire de la terre; les révolutions cosmiques du genre de celle qu'attendait Jésus ne se produisent que par des causes géologiques ou astronomiques, dont on n'a jamais constaté le lien avec les choses morales. Mais, pour être juste envers les grands créateurs, il ne faut pas s'arrêter aux préjugés qu'ils ont pu partager. Colomb a découvert l'Amérique en partant d'idées fort erronées; Newton croyait sa folle explication de l'Apocalypse aussi certaine que son système du monde. Mettra-t-on tel homme médiocre de notre temps au-dessus d'un François d'Assise, d'un saint Bernard, d'une Jeanne d'Arc, d'un Luther, parce qu'il est exempt des erreurs que ces derniers ont professées? Voudrait-on mesurer les hommes à la rectitude de leurs idées en physique et à la connaissance plus ou moins exacte qu'ils possèdent du vrai système du monde? Comprenons mieux la position de Jésus et ce qui fit sa force. Le déisme du XVIIIe siècle et un certain protestantisme nous ont habitués à ne considérer le fondateur de la foi chrétienne que comme un grand moraliste, un bienfaiteur de l'humanité. Nous ne voyons plus dans l'Évangile que de bonnes maximes; nous jetons un voile prudent sur l'étrange état intellectuel où il est né. Il y a des personnes qui regrettent aussi que la Révolution française soit sortie plus d'une fois des principes et qu'elle n'ait pas été faite par des hommes sages et modérés. N'imposons pas nos petits programmes de bourgeois sensés à ces mouvements extraordinaires si fort au-dessus de notre taille. Continuons d'admirer la «morale de l'Évangile;» supprimons dans nos instructions religieuses la chimère qui en fut l'âme; mais ne croyons pas qu'avec les simples idées de bonheur ou de moralité individuelle on remue le monde. L'idée de Jésus fut bien plus profonde; ce fut l'idée la plus révolutionnaire qui soit jamais éclose dans un cerveau humain; elle doit être prise dans son ensemble, et non avec ces suppressions timides qui en retranchent justement ce qui l'a rendue efficace pour la régénération de l'humanité.

Au fond, l'idéal est toujours une utopie. Quand nous voulons aujourd'hui représenter le Christ de la conscience moderne, le consolateur, le juge des temps nouveaux, que faisons-nous? Ce que fit Jésus lui-même il y a 1830 ans. Nous supposons les conditions du monde réel tout autres qu'elles ne sont; nous représentons un libérateur moral brisant sans armes les fers du nègre, améliorant la condition du prolétaire, délivrant les nations opprimées. Nous oublions que cela suppose le monde renversé, le climat de la Virginie et celui du Congo modifiés, le sang et la race de millions d'hommes changés, nos complications sociales ramenées à une simplicité chimérique, les stratifications politiques de l'Europe dérangées de leur ordre naturel. La «réforme de toutes choses[358]» voulue par Jésus n'était pas plus difficile. Cette terre nouvelle, ce ciel nouveau, cette Jérusalem nouvelle qui descend du ciel, ce cri: «Voilà que je refais tout à neuf[359]!» sont les traits communs des réformateurs. Toujours le contraste de l'idéal avec la triste réalité produira dans l'humanité ces révoltes contre la froide raison que les esprits médiocres taxent de folie, jusqu'au jour où elles triomphent et où ceux qui les ont combattues sont les premiers à en reconnaître la haute raison.

Qu'il y eût une contradiction entre la croyance d'une fin prochaine du monde et la morale habituelle de Jésus, conçue en vue d'un état stable de l'humanité, assez analogue à celui qui existe en effet, c'est ce qu'on n'essayera pas de nier[360]. Ce fut justement cette contradiction qui assura la fortune de son œuvre. Le millénaire seul n'aurait rien fait de durable; le moraliste seul n'aurait rien fait de puissant. Le millénarisme donna l'impulsion, la morale assura l'avenir. Par là, le christianisme réunit les deux conditions des grands succès en ce monde, un point de départ révolutionnaire et la possibilité de vivre. Tout ce qui est fait pour réussir doit répondre à ces deux besoins; car le monde veut à la fois changer et durer. Jésus, en même temps qu'il annonçait un bouleversement sans égal dans les choses humaines, proclamait les principes sur lesquels la société repose depuis dix-huit cents ans.

Ce qui distingue, en effet, Jésus des agitateurs de son temps et de ceux de tous les siècles, c'est son parfait idéalisme. Jésus, à quelques égards, est un anarchiste, car il n'a aucune idée du gouvernement civil. Ce gouvernement lui semble purement et simplement un abus. Il en parle en termes vagues et à la façon d'une personne du peuple qui n'a aucune idée de politique. Tout magistrat lui paraît un ennemi naturel des hommes de Dieu; il annonce à ses disciples des démêlés avec la police, sans songer un moment qu'il y ait là matière à rougir[361]. Mais jamais la tentative de se substituer aux puissants et aux riches ne se montre chez lui. Il veut anéantir la richesse et le pouvoir, mais non s'en emparer. Il prédit à ses disciples des persécutions et des supplices[362]; mais pas une seule fois la pensée d'une résistance armée ne se laisse entrevoir. L'idée qu'on est tout-puissant par la souffrance et la résignation, qu'on triomphe de la force par la pureté du cœur, est bien une idée propre de Jésus. Jésus n'est pas un spiritualiste; car tout aboutit pour lui à une réalisation palpable; il n'a pas la moindre notion d'une âme séparée du corps. Mais c'est un idéaliste accompli, la matière n'étant pour lui que le signe de l'idée, et le réel l'expression vivante de ce qui ne paraît pas.

A qui s'adresser, sur qui compter pour fonder le règne de Dieu? La pensée de Jésus en ceci n'hésita jamais. Ce qui est haut pour les hommes est en abomination aux yeux de Dieu[363]. Les fondateurs du royaume de Dieu seront les simples. Pas de riches, pas de docteurs, pas de prêtres; des femmes, des hommes du peuple, des humbles, des petits[364]. Le grand signe du Messie, c'est «la bonne nouvelle annoncée aux pauvres[365].» La nature idyllique et douce de Jésus reprenait ici le dessus. Une immense révolution sociale, où les rangs seront intervertis, où tout ce qui est officiel en ce monde sera humilié, voilà son rêve. Le monde ne le croira pas; le monde le tuera. Mais ses disciples ne seront pas du monde[366]. Ils seront un petit troupeau d'humbles et de simples, qui vaincra par son humilité même. Le sentiment qui a fait de «mondain» l'antithèse de «chrétien» a, dans les pensées du maître, sa pleine justification[367].


NOTES:

[337] Tobie VIII, 3; Luc, XI, 24.

[338] Matth., IV, 1 et suiv.; Marc, I, 12-13; Luc, IV, 1 et suiv. Certes, l'analogie frappante que ces récits offrent avec des légendes analogues du Vendidad (farg. XIX) et du Lalitavistara (ch. XVII, XVIII, XXI) porterait à n'y voir qu'un mythe. Mais le récit maigre et concis de Marc, qui représente ici évidemment la rédaction primitive, suppose un fait réel, qui plus tard a fourni le thème de développements légendaires.

[339] Matth., IV, 12; Marc, I, 14; Luc, IV, 14; Jean, IV, 3.

[340] Matth., VII, 29; Marc, I, 22; Luc, IV, 32.

[341] Marc, I,14-15.

[342] Marc, XV, 43.

[343] Voir ci-dessus, p. 78-79.

[344] Jean, XII, 31; XIV, 30; XVI, 14. Comp. II Cor., IV, 4; Ephes., VI, 2.

[345] Jean, I, 10; VII, 7; XIV, 17, 22, 27; XV, 18 et suiv.; XVI, 8, 20, 33; XVII, 9, 14, 16, 25. Cette nuance du mot «monde» est surtout caractérisée dans les écrits de Paul et de Jean.

[346] Matth., XIX, 30; XX, 16; Marc, X, 31; Luc, XIII, 30.

[347] Matth., XIII, 24 et suiv.

[348] Matth., XIII, 47 et suiv.

[349] Matth., XIII, 31 et suiv.; Marc, IV, 31 et suiv.; Luc, XIII, 19 et suiv.

[350] Matth., XIII, 33; Luc, XIII, 21.

[351] Matth., XIII entier; XVIII, 23 et suiv.; XX, 1 et suiv.; Luc, XIII, 18 et suiv.

[352] Matth., XXII, 30.

[353] Απικαταστασις παντων. Act., III, 21

[354] Matth., XVII, 23-26; XXII, 16-22.

[355] Jean, VI, 15.

[356] V. Stobée, Florilegium, ch. LXII, LXXVII, LXXXVI et suiv.

[357] Jean, VIII, 32 et suiv.

[358] Act., III, 21.

[359] Apocal., XXI, 1, 2, 5.

[360] Les sectes millénaires de l'Angleterre présentent le même contraste, je veux dire la croyance à une prochaine fin du monde, et néanmoins beaucoup de bon sens dans la pratique de la vie, une entente extraordinaire des affaires commerciales et de l'industrie.

[361] Matth., X, 47-48; Luc, XII, 41.

[362] Matth., V, 10 et suiv.; X entier; Luc, VI, 22 et suiv.; Jean, XV, 18 et suiv.; XVI, 2 et suiv., 20, 33; XVII, 14.

[363] Luc, XVI, 15.

[364] Matth., V, 3, 10; XVIII, 3; XIX, 14, 23-24; XXI, 3',; XXII, 2 et suiv.; Marc, X, 14-15, 23-25; Luc, IV, 18 et suiv.; VI, 20; XVIII, 16-17, 24-25.

[365] Matth., XI, 5.

[366] Jean, XV, 19; XVII, 14, 16.

[367] Voir surtout le chapitre XVII de saint Jean, exprimant, sinon un discours réel tenu par Jésus, du moins un sentiment qui était très-profond chez ses disciples et qui sûrement venait de lui.


CHAPITRE VIII.

JÉSUS A CAPHARNAHUM.

Obsédé d'une idée de plus en plus impérieuse et exclusive, Jésus marchera désormais avec une sorte d'impassibilité fatale dans la voie que lui avaient tracée son étonnant génie et les circonstances extraordinaires où il vivait. Jusque-là il n'avait fait que communiquer ses pensées à quelques personnes secrètement attirées vers lui; désormais son enseignement devient public et suivi. Il avait à peu près trente ans[368]. Le petit groupe d'auditeurs qui l'avait accompagné près de Jean-Baptiste s'était grossi sans doute, et peut-être quelques disciples de Jean s'étaient-ils joints à lui[369]. C'est avec ce premier noyau d'Église qu'il annonce hardiment, dès son retour en Galilée, la «bonne nouvelle du royaume de Dieu.» Ce royaume allait venir, et c'était lui, Jésus, qui était ce «Fils de l'homme» que Daniel en sa vision avait aperçu comme l'appariteur divin de la dernière et suprême révélation.

Il faut se rappeler que, dans les idées juives, antipathiques à l'art et à la mythologie, la simple forme de l'homme avait une supériorité sur celle des chérubs et des animaux fantastiques que l'imagination du peuple, depuis qu'elle avait subi l'influence de l'Assyrie, supposait rangés autour de la divine majesté. Déjà dans Ézéchiel[370], l'être assis sur le trône suprême, bien au-dessus des monstres du char mystérieux, le grand révélateur des visions prophétiques a la figure d'un homme. Dans le Livre de Daniel, au milieu de la vision des empires représentés par des animaux, au moment où la séance du grand jugement commence et où les livres sont ouverts, un être «semblable à un fils de l'homme» s'avance vers l'Ancien des jours, qui lui confère le pouvoir de juger le monde, et de le gouverner pour l'éternité[371]. Fils de l'homme est dans les langues sémitiques, surtout dans les dialectes araméens, un simple synonyme d'homme. Mais ce passage capital de Daniel frappa les esprits; le mot de fils de l'homme devint, au moins dans certaines écoles[372], un des titres du Messie envisagé comme juge du monde et comme roi de l'ère nouvelle qui allait s'ouvrir[373]. L'application que s'en faisait Jésus à lui-même était donc la proclamation de sa messianité et l'affirmation de la prochaine catastrophe où il devait figurer en juge, revêtu des pleins pouvoirs que lui avait délégués l'Ancien des jours[374].

Le succès de la parole du nouveau prophète fut cette fois décisif. Un groupe d'hommes et de femmes, tous caractérisés par un même esprit de candeur juvénile et de naïve innocence, adhérèrent à lui et lui dirent: «Tu es le Messie.» Comme le Messie devait être fils de David, on lui décernait naturellement ce titre, qui était synonyme du premier. Jésus se le laissait donner avec plaisir, quoiqu'il lui causât quelque embarras, sa naissance étant toute populaire. Pour lui, le titre qu'il préférait était celui de «Fils de l'homme,» titre humble en apparence, mais qui se rattachait directement aux espérances messianiques. C'est par ce mot qu'il se désignait[375], si bien que dans sa bouche, «le Fils de l'homme» était synonyme du pronom «je,» dont il évitait de se servir. Mais on ne l'apostrophait jamais ainsi, sans doute parce que le nom dont il s'agit ne devait pleinement lui convenir qu'au jour de sa future apparition.

Le centre d'action de Jésus, à cette époque de sa vie, fut la petite ville de Capharnahum, située sur le bord du lac de Génésareth. Le nom de Capharnahum, où entre le mot caphar, «village», semble désigner une bourgade à l'ancienne manière, par opposition aux grandes villes bâties selon la mode romaine, comme Tibériade[376]. Ce nom avait si peu de notoriété, que Josèphe, à un endroit de ses écrits[377], le prend pour le nom d'une fontaine, la fontaine ayant plus de célébrité que le village situé près d'elle. Comme Nazareth, Capharnahum était sans passé, et n'avait en rien participé au mouvement profane favorisé par les Hérodes. Jésus s'attacha beaucoup à cette ville et s'en fit comme une seconde patrie[378]. Peu après son retour, il avait dirigé sur Nazareth une tentative qui n'eut aucun succès[379]. Il n'y put faire aucun miracle, selon la naïve remarque d'un de ses biographes[380]. La connaissance qu'on avait de sa famille, laquelle était peu considérable, nuisait trop à son autorité. On ne pouvait regarder comme le fils de David celui dont on voyait tous les jours le frère, la sœur, le beau-frère. Il est remarquable, du reste, que sa famille lui fit une assez vive opposition, et refusa nettement de croire a sa mission[381]. Les Nazaréens, bien plus violents, voulurent, dit-on, le tuer en le précipitant d'un sommet escarpé[382]. Jésus remarqua avec esprit que cette aventure lui était commune avec tous les grands hommes, et il se fit l'application du proverbe: «Nul n'est prophète en son pays.»

Cet échec fut loin de le décourager. Il revint à Capharnahum[383], où il trouvait des dispositions beaucoup meilleures, et de là il organisa une série de missions sur les petites villes environnantes. Les populations de ce beau et fertile pays n'étaient guère réunies que le samedi. Ce fut le jour qu'il choisit pour ses enseignements. Chaque ville avait alors sa synagogue ou lieu de séance. C'était une salle rectangulaire, assez petite, avec un portique, que l'on décorait des ordres grecs. Les Juifs, n'ayant pas d'architecture propre, n'ont jamais tenu à donner à ces édifices un style original. Les restes de plusieurs anciennes synagogues existent encore en Galilée[384]. Elles sont toutes construites en grands et bons matériaux; mais leur style est assez mesquin par suite de cette profusion d'ornements végétaux, de rinceaux, de torsades, qui caractérise les monuments juifs[385]. A l'intérieur, il y avait des bancs, une chaire pour la lecture publique, une armoire pour renfermer les rouleaux sacrés[386]. Ces édifices, qui n'avaient rien du temple, étaient le centre de toute la vie juive. On s'y réunissait le jour du sabbat pour la prière et pour la lecture de la Loi et des Prophètes. Comme le judaïsme, hors de Jérusalem, n'avait pas de clergé proprement dit, le premier venu se levait, faisait les lectures du jour (parascha et haphtara), et y ajoutait un midrasch ou commentaire tout personnel, où il exposait ses propres idées[387]. C'était l'origine de «l'homélie,» dont nous trouvons le modèle accompli dans les petits traités de Philon. On avait le droit de faire des objections et des questions au lecteur; de la sorte, la réunion dégénérait vite en une sorte d'assemblée libre. Elle avait un président[388], des «anciens[389],» un hazzan, lecteur attitré ou appariteur[390], des «envoyés[391],» sortes de secrétaires ou de messagers qui faisaient la correspondance d'une synagogue à l'autre, un schammasch ou sacristain[392]. Les synagogues étaient ainsi de vraies petites républiques indépendantes; elles avaient une juridiction étendue. Comme toutes les corporations municipales jusqu'à une époque avancée de l'empire romain, elles faisaient des décrets honorifiques[393], votaient des résolutions ayant force de loi pour la communauté, prononçaient des peines corporelles dont l'exécuteur ordinaire était le hazzan[394].

Avec l'extrême activité d'esprit qui a toujours caractérisé les Juifs, une telle institution, malgré les rigueurs arbitraires qu'elle comportait, ne pouvait manquer de donner lieu à des discussions très-animées. Grâce aux synagogues, le judaïsme put traverser intact dix-huit siècles de persécution. C'étaient comme autant de petits mondes à part, où l'esprit national se conservait, et qui offraient aux luttes intestines des champs tout préparés. Il s'y dépensait une somme énorme de passion. Les querelles de préséance y étaient vives. Avoir un fauteuil d'honneur au premier rang était la récompense d'une haute piété, ou le privilège de la richesse qu'on enviait le plus[395]. D'un autre côté, la liberté, laissée à qui la voulait prendre, de s'instituer lecteur et commentateur du texte sacré donnait des facilités merveilleuses pour la propagation des nouveautés. Ce fut là une des grandes forces de Jésus et le moyen le plus habituel qu'il employa pour fonder son enseignement doctrinal[396]. Il entrait dans la synagogue, se levait pour lire; le hazzan lui tendait le livre, il le déroulait, et lisant la parascha ou la haphtara du jour, il tirait de cette lecture quelque développement conforme à ses idées[397]. Comme il y avait peu de pharisiens en Galilée, la discussion contre lui ne prenait pas ce degré de vivacité et ce ton d'acrimonie qui, à Jérusalem, l'eussent arrêté court dès ses premiers pas. Ces bons Galiléens n'avaient jamais entendu une parole aussi accommodée à leur imagination riante[398]. On l'admirait, on le choyait, on trouvait qu'il parlait bien et que ses raisons étaient convaincantes. Les objections les plus difficiles, il les résolvait avec assurance; le charme de sa parole et de sa personne captivait ces populations encore jeunes, que le pédantisme des docteurs n'avait pas desséchées.

L'autorité du jeune maître allait ainsi tous les jours grandissant, et, naturellement, plus on croyait en lui, plus il croyait en lui-même. Son action était fort restreinte. Elle était toute bornée au bassin du lac de Tibériade, et même dans ce bassin elle avait une région préférée. Le lac a cinq ou six lieues de long sur trois ou quatre de large; quoique offrant l'apparence d'un ovale assez régulier, il forme, à partir de Tibériade jusqu'à l'entrée du Jourdain, une sorte de golfe, dont la courbe mesure environ trois lieues. Voilà le champ où la semence de Jésus trouva enfin la terre bien préparée. Parcourons-le pas à pas, en essayant de soulever le manteau de sécheresse et de deuil dont l'a couvert le démon de l'islam.

En sortant de Tibériade, ce sont d'abord des rochers escarpés, une montagne qui semble s'écrouler dans la mer. Puis les montagnes s'écartent; une plaine (El-Ghoueir) s'ouvre presque au niveau du lac. C'est un délicieux bosquet de haute verdure, sillonné par d'abondantes eaux qui sortent en partie d'un grand bassin rond, de construction antique (Aïn-Medawara). A l'entrée de cette plaine, qui est le pays de Génésareth proprement dit, se trouve le misérable village de Medjdel. A l'autre extrémité de la plaine (toujours en suivant la mer), on rencontre un emplacement de ville (Khan-Minyeh), de très-belles eaux (Aïn-et-Tin), un joli chemin, étroit et profond, taillé dans le roc, que certainement Jésus a souvent suivi, et qui sert de passage entre la plaine de Génésareth et le talus septentrional du lac. A un quart d'heure de là, on traverse une petite rivière d'eau salée (Aïn-Tabiga), sortant de terre par plusieurs larges sources à quelques pas du lac, et s'y jetant au milieu d'un épais fourré de verdure. Enfin, à quarante minutes plus loin, sur la pente aride qui s'étend d'Aïn-Tabiga à l'embouchure du Jourdain, on trouve quelques huttes et un ensemble de ruines assez monumentales, nommés Tell-Hum.

Cinq petites villes, dont l'humanité parlera éternellement autant que de Rome et d'Athènes, étaient, du temps de Jésus, disséminées dans l'espace qui s'étend du village de Medjdel à Tell-Hum. De ces cinq villes, Magdala, Dalmanutha, Capharnahum, Bethsaïde, Chorazin[399], la première seule se laisse retrouver aujourd'hui avec certitude. L'affreux village de Medjdel a sans doute conservé le nom et la place de la bourgade qui donna à Jésus sa plus fidèle amie[400]. Dalmanutha était probablement près de là[401]. Il n'est pas impossible que Chorazin fût un peu dans les terres, du côté du nord[402]. Quant à Bethsaïde et Capharnahum, c'est en vérité presque au hasard qu'on les place à Tell-Hum, à Aïn-et-Tin, à Khan-Minyeh, à Aïn-Medawara[403]. On dirait qu'en topographie, comme en histoire, un dessein profond ait voulu cacher les traces du grand fondateur. Il est douteux qu'on arrive jamais, sur ce sol profondément dévasté, à fixer les places où l'humanité voudrait venir baiser l'empreinte de ses pieds.

Le lac, l'horizon, les arbustes, les fleurs, voilà donc tout ce qui reste du petit canton de trois ou quatre lieues où Jésus fonda son œuvre divine. Les arbres ont totalement disparu. Dans ce pays, où la végétation était autrefois si brillante que Josèphe y voyait une sorte de miracle,—la nature, suivant lui, s'étant plu à rapprocher ici côte à côte les plantes des pays froids, les productions des zones brûlantes, les arbres des climats moyens, chargés toute l'année de fleurs et de fruits[404];—dans ce pays, dis-je, on calcule maintenant un jour d'avance l'endroit où l'on trouvera le lendemain un peu d'ombre pour son repas. Le lac est devenu désert. Une seule barque, dans le plus misérable état, sillonne aujourd'hui ces flots jadis si riches de vie et de joie. Mais les eaux sont toujours légères et transparentes[405]. La grève, composée de rochers ou de galets, est bien celle d'une petite mer, non celle d'un étang, comme les bords du lac Huleh. Elle est nette, propre, sans vase, toujours battue au même endroit par le léger mouvement des flots. De petits promontoires, couverts de lauriers roses, de tamaris et de câpriers épineux, s'y dessinent; à deux endroits surtout, à la sortie du Jourdain, près de Tarichée, et au bord de la plaine de Génésareth, il y a d'enivrants parterres, où les vagues viennent s'éteindre en des massifs de gazon et de fleurs. Le ruisseau d'Aïn-Tabiga fait un petit estuaire, plein de jolis coquillages. Des nuées d'oiseaux nageurs couvrent le lac. L'horizon est éblouissant de lumière. Les eaux, d'un azur céleste, profondément encaissées entre des roches brûlantes, semblent, quand on les regarde du haut des montagnes de Safed, occuper le fond d'une coupe d'or. Au nord, les ravins neigeux de l'Hermon se découpent en lignes blanches sur le ciel; à l'ouest, les hauts plateaux ondulés de la Gaulonitide et de la Pérée, absolument arides et revêtus par le soleil d'une sorte d'atmosphère veloutée, forment une montagne compacte, ou pour mieux dire une longue terrasse très-élevée, qui, depuis Césarée de Philippe, court indéfiniment vers le sud.

La chaleur sur les bords est maintenant très-pesante. Le lac occupe une dépression de deux cents mètres au-dessous du niveau de la Méditerranée[406], et participe ainsi des conditions torrides de la mer Morte[407]. Une végétation abondante tempérait autrefois ces ardeurs excessives; on comprendrait difficilement qu'une fournaise comme est aujourd'hui tout le bassin du lac, à partir du mois de mai, eût jamais été le théâtre d'une prodigieuse activité. Josèphe, d'ailleurs, trouve le pays fort tempéré[408]. Sans doute il y a eu ici, comme dans la campagne de Rome, quelque changement de climat, amené par des causes historiques. C'est l'islamisme, et surtout la réaction musulmane contre les croisades, qui ont desséché, à la façon d'un vent de mort, le canton préféré de Jésus. La belle terre de Génésareth ne se doutait pas que sous le front de ce pacifique promeneur s'agitaient ses destinées. Dangereux compatriote, Jésus a été fatal au pays qui eut le redoutable honneur de le porter. Devenue pour tous un objet d'amour ou de haine, convoitée par deux fanatismes rivaux, la Galilée devait, pour prix de sa gloire, se changer en désert. Mais qui voudrait dire que Jésus eût été plus heureux, s'il eût vécu un plein âge d'homme, obscur en son village? Et ces ingrats Nazaréens, qui penserait à eux, si, au risque de compromettre l'avenir de leur bourgade, un des leurs n'eût reconnu son Père et ne se fût proclamé fils de Dieu?

Quatre ou cinq gros villages, situés à une demi-heure l'un de l'autre, voilà donc le petit monde de Jésus à l'époque où nous sommes. Il ne semble pas être jamais entré à Tibériade, ville toute profane, peuplée en grande partie de païens et résidence habituelle d'Antipas[409]. Quelquefois, cependant, il s'écartait de sa région favorite. Il allait en barque sur la rive orientale, à, Gergésa par exemple[410]. Vers le nord, on le voit à Panéas ou Césarée de Philippe[411], au pied de l'Hermon. Une fois, enfin, il fait une course du côté de Tyr et de Sidon[412], pays qui devait être alors merveilleusement florissant. Dans toutes ces contrées, il était en plein paganisme[413]. A Césarée, il vit la célèbre grotte du Panium, où l'on plaçait la source du Jourdain, et que la croyance populaire entourait d'étranges légendes[414]; il put admirer le temple de marbre qu'Hérode fit élever près de là en l'honneur d'Auguste[415]; il s'arrêta probablement devant les nombreuses statues votives à Pan, aux Nymphes, à l'Écho de la grotte, que la piété entassait déjà en ce bel endroit[416]. Un juif évhémériste, habitué à prendre les dieux étrangers pour des hommes divinisés ou pour des démons, devait considérer toutes ces représentations figurées comme des idoles. Les séductions des cultes naturalistes, qui enivraient les races plus sensitives, le laissèrent froid. Il n'eut sans doute aucune connaissance de ce que le vieux sanctuaire de Melkarth, à Tyr, pouvait renfermer encore d'un culte primitif plus ou moins analogue à celui des Juifs[417]. Le paganisme, qui, en Phénicie, avait élevé sur chaque colline un temple et un bois sacré, tout cet aspect de grande industrie et de richesse profane[418], durent peu lui sourire. Le monothéisme enlève toute aptitude à comprendre les religions païennes; le musulman jeté dans les pays polythéistes semble n'avoir pas d'yeux. Jésus sans contredit n'apprit rien dans ces voyages. Il revenait toujours à sa rive bien-aimée de Génésareth. Le centre de ses pensées était là; là, il trouvait foi et amour.


NOTES:

[368] Luc, III, 23; évangile des Ébionim, dans Epiph., Adv. hær. XXX, 13.

[369] Jean, I, 37 et suiv.

[370] I, 5, 26 et suiv.

[371] Daniel, VII, 13-14. Comp. VIII, 15; X, 16.

[372] Dans Jean, XII, 34, les Juifs ne paraissent pas au courant du sens de ce mot.

[373] Livre d'Hénoch, XLVI, 1, 2, 3; XLVIII, 2, 3; LXII 9, 14; LXX, 1 (division de Dillmann); Matth., X, 23; XIII, 41; XVI, 27-28; XIX, 28; XXIV, 27, 30, 37, 39, 44; XXV, 31; XXVI, 64; Marc, XIII, 26; XIV, 62; Luc, XII, 40; XVII, 24, 26, 30; XXI, 27, 36; XXII, 69; Actes, VII, 55. Mais le passage le plus significatif est: Jean, V, 27, rapproché d'Apoc., I, 13; XIV, 14. L'expression, «Fils de la femme» pour le Messie se trouve une fois dans le livre d'Hénoch, LXII, 8.

[374] Jean, V, 22, 27.

[375] Ce titre revient quatre-vingt-trois fois dans les Évangiles, et toujours dans les discours de Jésus.

[376] Il est vrai que Tell-Hum, qu'on identifie d'ordinaire avec Capharnahum, offre des restes d'assez beaux monuments. Mais, outre que cette identification est douteuse, lesdits monuments peuvent être du IIe et du IIIe siècle après J.-C.

[377] B.J., III, X, 8.

[378] Matth., IX, 4; Marc, II, 4.

[379] Matth., XIII, 54 et suiv.; Marc, VI, 4 et suiv.; Luc, IV, 46 et suiv., 23-24; Jean, IV, 44.

[380] Marc, VI, 3. Cf. Matth., XII, 58; Luc, IV, 23.

[381] Matth., XIII, 57; Marc, VI, 4; Jean, VII, 3 et suiv.

[382] Luc, IV, 29. Probablement il s'agit ici du rocher à pic qui est très-près de Nazareth, au-dessus de l'église actuelle des Maronites, et non du prétendu Mont de la Précipitation, à une heure de Nazareth. V. Robinson, II, 335 et suiv.

[383] Matth., IV, 13; Luc, IV, 31.

[384] A Tell-Hum, à Irbid (Arbela), à Meiron (Mero), à Jiseh (Giscala), à Kasyoun, à Nabartein, deux à Kefr-Bereim.

[385] Je n'ose encore me prononcer sur l'âge de ces monuments, ni par conséquent affirmer que Jésus ait enseigné dans aucun d'eux. Quel intérêt n'aurait pas, dans une telle hypothèse, la synagogue de Tell-Hum La grande synagogue de Kefr-Bereim me semble la plus ancienne de toutes. Elle est d'un style assez pur. Celle de Kasyoun porte une inscription grecque du temps de Septime Sévère. La grande importance que prit le judaïsme dans la haute Galilée après la guerre des Romains permet de croire que plusieurs de ces édifices ne remontent qu'au IIIe siècle, époque où Tibériade devint une sorte de capitale du judaïsme.

[386] II Esdr., VIII, 4; Matth., XXIII, 6; Epist. Jac., II, 3; Mischna, Megilla, III, 1; Rosch hasschana, IV, 7, etc. Voir surtout la curieuse description de la synagogue d'Alexandrie dans le Talmud de Babylone, Sukka, 51 b.

[387] Philon, cité dans Eusèbe, Proep. evang., VIII, 7, et Quod omnis probus liber, § 12; Luc, IV, 16; Act. XIII, 15; XV, 21; Mischna, Megilla, III, 4 et suiv.

[388] Αρχισυναγωγος.

[389] Πρεσβυτεροι.

[390] Υπηρετης.

[391] Αποστολοι ou αγγελοι.

[392] 916()#;ιαχονος. Marc, V, 22, 35 et suiv.; Luc, IV, 20; VII, 3; VIII, 41, 49; XIII, 14; Act., XIII, 15; XVIII, 8, 17; Apoc., II, 1; Mischna, Joma, VII, 1; Rosch hasschana, IV, 9; Talm. de Jérus., Sanhédrin, I, 7; Epiph., Adv. hær., XXX, 4, 11.

[393] Inscription de Bérénice, dans le Corpus inscr. græc., n° 5361; inscription de Kasyoun, dans la Mission de Phénicie, livre IV [sous presse].

[394] Matth., V, 25; X, 17; XXIII, 34; Marc, XIII, 9; Luc, XII, 11; XXI, 12; Act., XXII, 19; XXVI, 11; II Cor., XI, 24; Mischna, Macoth, III, 12 Talmud de Babyl., Megilla, 7b; Epiph., Adv. hær., XXX, 11.

[395] Matth., XXIII, 6; Epist. Jac., II 3; Talm. de Bab., Sukka, 51 b.

[396] Matth., IV, 23; IX, 35; Marc, I, 21,39; VI, 2; Luc, IV, 15, 46, 31, 44; XIII, 10; Jean, XVIII, 20.

[397] Luc, IV, 16 et suiv. Comp. Mischna, Joma, VII, 1.

[398] Matth., VII, 28; XIII, 54, Marc, I, 22; VI, 1; Luc, IV, 22, 32.

[399] L'antique Kinnéreth avait disparu ou changé de nom.

[400] On sait en effet qu'elle était très-voisine de Tibériade. Talmud de Jérusalem, Maasaroth, III, I; Schebiit, IX, 1; Erubin., vV7.

[401] Marc, VIII, 10. Comp. Matth., XV, 39.

[402] A l'endroit nommé Khorazi ou Bir-Kérazeh, au-dessus de Tell-Hum.

[403] L'ancienne hypothèse qui identifiait Tell-Hum avec Capharnahum, bien que fortement attaquée depuis quelques années, conserve encore de nombreux défenseurs. Le meilleur argument qu'on puisse faire valoir en sa faveur est le nom même de Tell-Hum, Tell entrant dans le nom de beaucoup de villages et ayant pu remplacer Caphar. Impossible, d'un autre côté, de trouver près de Tell-Hum une fontaine répondant à ce que dit Josèphe (B. J., III, x, 8). Cette fontaine de Capharnahum semble bien être Aïn-Medawara; mais Aïn-Medawara est à une demi-heure du lac, tandis que Capharnahum était une ville de pêcheurs sur le bord même de la mer (Matth., IV, 13; Jean, VI, 17). Les difficultés pour Bethsaïde sont plus grandes encore; car l'hypothèse, assez généralement admise, de deux Bethsaïdes, l'une sur la rive occidentale, l'autre sur la rive orientale du lac, et à deux ou trois lieues l'une de l'autre, a quelque chose de singulier.

[404] B. J., III, x, 8.

[405] B. J., III, x, 7; Jacques de Vitri, dans le Gesta Dei per Francos, I, 1075.

[406] C'est l'évaluation du capitaine Lynch (dans Ritter, Erd-kunde, XV, 1re part., p. XX). Elle concorde à peu près avec celle de M. de Bertou (Bulletin de la Soc. de géogr., 2e série, XII, p. 146).

[407] La dépression de la mer Morte est du double.

[408] B. J., III, x, 7 et 8.

[409] Jos., Ant., XVIII, II, 3; Vita, 12, 13, 64.

[410] J'adopte l'opinion de M. Thomson (The Land and the Book, II, 34 et suiv.), d'après laquelle la Gergésa de Matthieu (VIII, 28), identique à la ville chananéenne de Girgasch (Gen., X, 16; XV, 21; Deut., VII, 1; Josué, XXIV, 11), serait l'emplacement nommé maintenant Kersa ou Gersa, sur la rive orientale, à peu près vis-à-vis de Magdala. Marc (V, 1) et Luc (VIII, 26) nomment Gadara ou Gerasa au lieu de Gergesa. Gerasa est une leçon impossible, les évangélistes nous apprenant que la ville en question était près du lac et vis-à-vis de la Galilée. Quant à Gadare, aujourd'hui Om-Keis, à une heure et demie du lac et du Jourdain, les circonstances locales données par Marc et Luc n'y conviennent guère. On comprend d'ailleurs que Gergesa soit devenue Gerasa, nom bien plus connu, et que les impossibilités topographiques qu'offrait cette dernière lecture aient fait adopter Gadara. Cf. Orig., Comment. in Joann., VI, 24; X, 10; Eusèbe et saint Jérôme, De situ et nomin. loc. hebr., aux mots Γεργεσα, Γεργασει.

[411] Matth., XVI, 13; Marc, VIII, 27.

[412] Matth., XV, 21; Marc, VII, 24, 31.

[413] Jos., Vita, 13.

[414] Jos., Ant., XV, x, 3; B.J., I, xxi, 3; III, x, 7; Benjamin de Tudèle, p. 46, édit. Asher.

[415] Jos., Ant., XV, x, 3.

[416] Corpus. inscr. gr., nos 4537, 4538, 4538 b, 4539.

[417] Lucianus (ut fertur), De dea syria, 3.

[418] Les traces de la riche civilisation païenne de ce temps couvrent encore tout le Beled-Bescharrah, et surtout les montagnes qui forment le massif du cap Blanc et du cap Nakoura.


CHAPITRE IX.

LES DISCIPLES DE JÉSUS.

Dans ce paradis terrestre, que les grandes révolutions de l'histoire avaient jusque-là peu atteint, vivait une population en parfaite harmonie avec le pays lui-même, active, honnête, pleine d'un sentiment gai et tendre de la vie. Le lac de Tibériade est un des bassins d'eau les plus poissonneux du monde[419]; des pêcheries très-fructueuses s'étaient établies, surtout à Bethsaïde, à Capharnahum, et avaient produit une certaine aisance. Ces familles de pêcheurs formaient une société douce et paisible, s'étendant par de nombreux liens de parenté dans tout le canton du lac que nous avons décrit. Leur vie peu occupée laissait toute liberté à leur imagination. Les idées sur le royaume de Dieu trouvaient, dans ces petits comités de bonnes gens, plus de créance que partout ailleurs. Rien de ce qu'on appelle civilisation, dans le sens grec et mondain, n'avait pénétré parmi eux. Ce n'était pas notre sérieux germanique et celtique; mais, bien que souvent peut-être la bonté fût chez eux superficielle et sans profondeur, leurs mœurs étaient tranquilles, et ils avaient quelque chose d'intelligent et de fin. On peut se les figurer comme assez analogues aux meilleures populations du Liban, mais avec le don que n'ont pas celles-ci de fournir des grands hommes. Jésus rencontra là sa vraie famille. Il s'y installa comme un des leurs; Capharnahum devint «sa ville[420]», et au milieu du petit cercle qui l'adorait, il oublia ses frères sceptiques, l'ingrate Nazareth et sa moqueuse incrédulité.

Une maison surtout, à Capharnahum, lui offrit un asile agréable et des disciples dévoués. C'était celle de deux frères, tous deux fils d'un certain Jonas, qui probablement était mort à l'époque où Jésus vint se fixer sur les bords du lac. Ces deux frères étaient Simon, surnommé Céphas ou Pierre, et André. Nés à Bethsaïde[421], ils se trouvaient établis à Capharnahum quand Jésus commença sa vie publique. Pierre était marié et avait des enfants; sa belle-mère demeurait chez lui[422]. Jésus aimait cette maison et y demeurait habituellement[423]. André paraît avoir été disciple de Jean-Baptiste, et Jésus l'avait peut-être connu sur les bords du Jourdain[424]. Les deux frères continuèrent toujours, même à l'époque où il semble qu'ils devaient être le plus occupés de leur maître, à exercer le métier de pêcheurs[425]. Jésus, qui aimait à jouer sur les mots, disait parfois qu'il ferait d'eux des pêcheurs d'hommes[426]. En effet, parmi tous ses disciples, il n'en eut pas de plus fidèlement attachés.

Une autre famille, celle de Zabdia ou Zébédée, pêcheur aisé et patron de plusieurs barques[427], offrit à Jésus un accueil empressé. Zébédée avait deux fils, Jacques qui était l'aîné, et un jeune fils, Jean, qui plus tard fut appelé à jouer un rôle si décisif dans l'histoire du christianisme naissant. Tous deux étaient disciples zélés. Salomé, femme de Zébédée, fut aussi fort attachée à Jésus et l'accompagna jusqu'à la mort[428].

Les femmes, en effet, l'accueillaient avec empressement. Il avait avec elles ces manières réservées qui rendent possible une fort douce union d'idées entre les deux sexes. La séparation des hommes et des femmes, qui a empêché chez les peuples sémitiques tout développement délicat, était sans doute, alors comme de nos jours, beaucoup moins rigoureuse dans les campagnes et les villages que dans les grandes villes. Trois ou quatre galiléennes dévouées accompagnaient toujours le jeune maître et se disputaient le plaisir de l'écouter et de le soigner tour à tour[429]. Elles apportaient dans la secte nouvelle un élément d'enthousiasme et de merveilleux, dont on saisit déjà l'importance. L'une d'elles, Marie de Magdala, qui a rendu si célèbre dans le monde le nom de sa pauvre bourgade, paraît avoir été une personne fort exaltée. Selon le langage du temps, elle avait été possédée de sept démons[430], c'est-à-dire qu'elle avait été affectée de maladies nerveuses et en apparence inexplicables. Jésus, par sa beauté pure et douce, calma cette organisation troublée. La Magdaléenne lui fut fidèle jusqu'au Golgotha, et joua le surlendemain de sa mort un rôle de premier ordre; car elle fut l'organe principal par lequel s'établit la foi à la résurrection, ainsi que nous le verrons plus tard. Jeanne, femme de Khouza, l'un des intendants d'Antipas, Susanne et d'autres restées inconnues le suivaient sans cesse et le servaient[431]. Quelques-unes étaient riches, et mettaient par leur fortune le jeune prophète en position de vivre sans exercer le métier qu'il avait professé jusqu'alors[432].

Plusieurs encore le suivaient habituellement et le reconnaissaient pour leur maître: un certain Philippe de Bethsaïde, Nathanaël, fils de Tolmaï ou Ptolémée, de Cana, peut-être disciple de la première époque[433]; Matthieu, probablement celui-là même qui fut le Xénophon du christianisme naissant. Il avait été publicain, et comme tel il maniait sans doute le kalam plus facilement que les autres. Peut-être songeait-il dès lors à écrire ces Logia[434], qui sont la base de ce que nous savons des enseignements de Jésus. On nomme aussi parmi les disciples Thomas, ou Didyme[435], qui douta quelquefois, mais qui paraît avoir été un homme de cœur et de généreux entraînements[436]; un Lebbée ou Taddée; un Simon le Zélote[437], peut-être disciple de Juda le Gaulonite, appartenant à ce parti des Kenaïm, dès lors existant, et qui devait bientôt jouer un si grand rôle dans les mouvements du peuple juif; enfin Judas fils de Simon, de la ville de Kerioth, qui fit exception dans l'essaim fidèle et s'attira un si épouvantable renom. C'était le seul qui ne fût pas Galiléen; Kerioth était une ville de l'extrême sud de la tribu de Juda[438], à une journée au delà d'Hébron.

Nous avons vu que la famille de Jésus était en général peu portée vers lui[439]. Cependant Jacques et Jude, ses cousins par Marie Cléophas, faisaient dès lors partie des disciples, et Marie Cléophas elle-même fut du nombre des compagnes qui le suivirent au Calvaire[440]. A cette époque, on ne voit pas auprès de lui sa mère. C'est seulement après la mort de Jésus que Marie acquiert une grande considération[441] et que les disciples cherchent à se l'attacher[442]. C'est alors aussi que les membres de la famille du fondateur, sous le titre de «frères du Seigneur», forment un groupe influent, qui fut longtemps à la tête de l'église de Jérusalem[443], et qui après le sac de la ville se réfugia en Batanée[444]. Le seul fait de l'avoir approché devenait un avantage décisif, de la même manière qu'après la mort de Mahomet, les femmes et les filles du prophète, qui n'avaient pas eu d'importance de son vivant, furent de grandes autorités.

Dans cette foule amie, Jésus avait évidemment des préférences et en quelque sorte un cercle plus étroit. Les deux fils de Zébédée, Jacques et Jean, paraissent en avoir fait partie en première ligne. Ils étaient pleins de feu et de passion. Jésus les avait surnommés avec esprit «Fils du tonnerre,» à cause de leur zèle excessif, qui, s'il eût disposé de la foudre, en eût trop souvent fait usage[445]. Jean, surtout, paraît avoir été avec Jésus sur le pied d'une certaine familiarité. Peut-être ce disciple, qui devait plus tard écrire ses souvenirs d'une façon où l'intérêt personnel ne se dissimule pas assez, a-t-il exagéré l'affection de cœur que son maître lui aurait portée[446]. Ce qui est plus significatif, c'est que, dans les évangiles synoptiques, Simon Barjona ou Pierre, Jacques, fils de Zébédée, et Jean, son frère, forment une sorte de comité intime que Jésus appelle à certains moments où il se défie de la foi et de l'intelligence des autres[447]. Il semble d'ailleurs qu'ils étaient tous les trois associés dans leurs pêcheries[448]. L'affection de Jésus pour Pierre était profonde. Le caractère de ce dernier, droit, sincère, plein de premier mouvement, plaisait à Jésus, qui parfois se laissait aller à sourire de ses façons décidées. Pierre, peu mystique, communiquait au maître ses doutes naïfs, ses répugnances, ses faiblesses tout humaines[449], avec une franchise honnête qui rappelle celle de Joinville près de saint Louis. Jésus le reprenait d'une façon amicale, pleine de confiance et d'estime. Quant à Jean, sa jeunesse[450], son exquise tendresse de cœur[451] et son imagination vive[452] devaient avoir beaucoup de charme. La personnalité de cet homme extraordinaire, qui a imprimé un détour si vigoureux au christianisme naissant, ne se développa que plus tard. Vieux, il écrivit sur son maître cet évangile bizarre[453] qui renferme de si précieux renseignements, mais où, selon nous, le caractère de Jésus est faussé sur beaucoup de points. La nature de Jean était trop puissante et trop profonde pour qu'il pût se plier au ton impersonnel des premiers évangélistes. Il fut le biographe de Jésus comme Platon l'a été de Socrate. Habitué à remuer ses souvenirs avec l'inquiétude fébrile d'une âme exaltée, il transforma son maître en voulant le peindre, et parfois il laisse soupçonner (à moins que d'autres mains n'aient altéré son œuvre) qu'une parfaite bonne foi ne fut pas toujours dans la composition de cet écrit singulier sa règle et sa loi.

Aucune hiérarchie proprement dite n'existait dans la secte naissante. Tous devaient s'appeler «frères,» et Jésus proscrivait absolument les titres de supériorité, tels que rabbi, «maître, père,» lui seul étant maître, et Dieu seul étant père. Le plus grand devait être le serviteur des autres[454]. Cependant Simon Barjona se distingue, entre ses égaux, par un degré tout particulier d'importance. Jésus demeurait chez lui et enseignait dans sa barque[455]; sa maison était le centre de la prédication évangélique. Dans le public, on le regardait comme le chef de la troupe, et c'est à lui que les préposés aux péages s'adressent pour faire acquitter les droits dus par la communauté[456]. Le premier, Simon avait reconnu Jésus pour le Messie[457]. Dans un moment d'impopularité, Jésus demandant à ses disciples: «Et vous aussi, voulez-vous vous en aller?» Simon répondit: «A qui irions-nous, Seigneur? Tu as les paroles de la vie éternelle[458].» Jésus à diverses reprises lui déféra dans son église une certaine primauté[459], et lui donna le surnom syriaque de Képha (pierre), voulant signifier par là qu'il faisait de lui la pierre angulaire de l'édifice[460]. Un moment, même, il semble lui promettre «les clefs du royaume du ciel,» et lui accorder le droit de prononcer sur la terre des décisions toujours ratifiées dans l'éternité[461].

Nul doute que cette primauté de Pierre n'ait excité un peu de jalousie. La jalousie s'allumait surtout en vue de l'avenir, en vue de ce royaume de Dieu, où tous les disciples seraient assis sur des trônes, à la droite et à la gauche du maître, pour juger les douze tribus d'Israël[462]. On se demandait qui serait alors le plus près du Fils de l'homme, figurant en quelque sorte comme son premier ministre et son assesseur. Les deux fils de Zébédée aspiraient à ce rang. Préoccupés d'une telle pensée, ils mirent en avant leur mère, Salomé, qui un jour prit Jésus à part et sollicita de lui les deux places d'honneur pour ses fils[463]. Jésus écarta la demande par son principe habituel que celui qui s'exalte sera humilié, et que le royaume des cieux appartiendra aux petits. Cela fit quelque bruit dans la communauté; il y eut un grand mécontentement contre Jacques et Jean[464]. La même rivalité semble poindre dans l'évangile de Jean, où l'on voit le narrateur déclarer sans cesse qu'il a été le «disciple chéri» auquel le maître en mourant a confié sa mère, et chercher systématiquement à se placer près de Simon Pierre, parfois à se mettre avant lui, dans des circonstances importantes où les évangélistes plus anciens l'avaient omis[465].

Parmi les personnages qui précèdent, tous ceux dont on sait quelque chose avaient commencé par être pêcheurs. En tout cas, aucun d'eux n'appartenait à une classe sociale élevée. Seul, Matthieu, ou Lévi, fils d'Alphée[466], avait été publicain. Mais ceux à qui on donnait ce nom en Judée n'étaient pas les fermiers généraux, hommes d'un rang élevé (toujours chevaliers romains) qu'on appelait à Rome publicani[467]. C'étaient les agents de ces fermiers généraux, des employés de bas étage, de simples douaniers. La grande route d'Acre à Damas, l'une des plus anciennes routes du monde, qui traversait la Galilée en touchant le lac[468], y multipliait fort ces sortes d'employés. Capharnahum, qui était peut-être sur la voie, en possédait un nombreux personnel[469]. Cette profession n'est jamais populaire; mais chez les Juifs elle passait pour tout à fait criminelle. L'impôt, nouveau pour eux, était le signe de leur vassalité; une école, celle de Juda le Gaulonite, soutenait que le payer était un acte de paganisme. Aussi les douaniers étaient-ils abhorrés des zélateurs de la loi. On ne les nommait qu'en compagnie des assassins, des voleurs de grand chemin, des gens de vie infâme[470]. Les juifs qui acceptaient de telles fonctions étaient excommuniés et devenaient inhabiles à tester; leur caisse était maudite, et les casuistes défendaient d'aller y changer de l'argent[471]. Ces pauvres gens, mis au ban de la société, se voyaient entre eux. Jésus accepta un dîner que lui offrit Lévi, et où il y avait, selon le langage du temps, «beaucoup de douaniers et de pécheurs.» Ce fut un grand scandale[472]. Dans ces maisons mal famées, on risquait de rencontrer de la mauvaise société. Nous le verrons souvent ainsi, peu soucieux de choquer les préjugés des gens bien pensants, chercher à relever les classes humiliées par les orthodoxes, et s'exposer de la sorte aux plus vifs reproches des dévots.

Ces nombreuses conquêtes, Jésus les devait au charme infini de sa personne et de sa parole. Un mot pénétrant, un regard tombant sur une conscience naïve, qui n'avait besoin que d'être éveillée, lui faisaient un ardent disciple. Quelquefois Jésus usait d'un artifice innocent, qu'employa aussi Jeanne d'Arc. Il affectait de savoir sur celui qu'il voulait gagner quelque chose d'intime, ou bien il lui rappelait une circonstance chère à son cœur. C'est ainsi qu'il toucha Nathanaël[473], Pierre[474], la Samaritaine[475]. Dissimulant la vraie cause de sa force, je veux dire sa supériorité sur ce qui l'entourait, il laissait croire, pour satisfaire les idées du temps, idées qui d'ailleurs étaient pleinement les siennes, qu'une révélation d'en haut lui découvrait les secrets et lui ouvrait les cœurs. Tous pensaient qu'il vivait dans une sphère supérieure à celle de l'humanité. On disait qu'il conversait sur les montagnes avec Moïse et Élie[476]; on croyait que, dans ses moments de solitude, les anges venaient lui rendre leurs hommages, et établissaient un commerce surnaturel entre lui et le ciel[477].


NOTES:

[419] Matth., IV, 18; Luc, V, 44 et suiv.; Jean, I, 44; XXI, 1 et suiv.; Jos., B.J., III, x, 7; Jacques de Vitri, dans le Gesta Dei per Francos, I, p. 1075.

[420] Matth., IX, 1; Marc, II, 1-2.

[421] Jean, I, 44.

[422] Matth., VIII, 14; Marc, I, 30; Luc, IV, 38; 1 Cor., IX, 5; 1 Petr., V, 13; Clém. Alex., Strom., III, 6; VII, 11; Pseudo-Clem., Recogn., VII, 25; Eusèbe, H. E., III, 30.

[423] Matth., VIII, 14; XVII, 24; Marc, I, 29-31; Luc, IV, 38.

[424] Jean, I, 40 et suiv.

[425] Matth., IV, 18; Marc, I, 16; Luc, V, 3; Jean, XXI, 3.

[426] Matth., IV, 19; Marc, I, 17; Luc, V, 10.

[427] Marc, I, 20; Luc, V, 10; VIII, 3; Jean, XIX, 27.

[428] Matth., XXVII, 56; Marc, XV, 40; XVI, 1.

[429] Matth., XXVII, 55-56; Marc, XV, 40-41; Luc, VIII, 2-3; XXIII, 49.

[430] Marc, XVI, 9; Luc, VIII, 2; Cf. Tobie, III, 8; VI, 14.

[431] Luc, VIII, 3; XXIV, 10.

[432] Luc, VIII, 3.

[433] Jean, I, 44 et suiv.; XXI, 2. J'admets l'identification de Nathanaël et de l'apôtre qui figure dans les listes sous le nom de Bar-Tholomé.

[434] Papias, dans Eusèbe, Hist. eccl., III, 39.

[435] Ce second nom est la traduction grecque du premier.

[436] Jean, XI, 16; XX, 24 et suiv.

[437] Matth., X, 4; Marc, III, 18; Luc, VI, 15; Act., I, 13; Évangile des Ébionim, dans Épiphane, Adv. hær., XXX, 13.

[438] Aujourd'hui Kuryétein ou Kereitein.

[439] La circonstance rapportée dans Jean, XIX, 25-27, semble supposer qu'à aucune époque de la vie publique de Jésus, ses propres frères ne se rapprochèrent de lui.

[440] Matth., XXVII, 56; Marc, XV, 40; Jean, XIX, 25.

[441] Act., I, 14. Comp. Luc, I, 28; II, 35, impliquant déjà un grand respect pour Marie.

[442] Jean, XIX, 25 et suiv.

[443] V. ci-dessus, p. 88-89, note.

[444] Jules Africain, dans Eusèbe, H.E., I, 7.

[445] Marc, III, 17; IX, 37 et suiv.; X, 35 et suiv.; Luc, IX, 49 et suiv., 54 et suiv.

[446] Jean, XIII, 23; XVIII, 15 et suiv.; XIX, 26-27; XX, 2, 4; XXI, 7, 20 et suiv.

[447] Matth., XVII, 1; XXVI, 37; Marc, V, 37; IX, 2; XIII, 3; XIV, 33; Luc, IX, 28. L'idée que Jésus avait communiqué à ces trois disciples une gnose ou doctrine secrète fut de très-bonne heure répandue. Il est singulier que Jean, dans son évangile, ne mentionne pas une fois Jacques, son frère.

[448] Matth., IV, 18-22; Luc, V, 10; Jean, XXI, 2 et suiv.

[449] Matth., XIV, 28; XVI, 22; Marc, VIII, 32 et suiv.

[450] Il paraît avoir vécu jusque vers l'an 100. Voir son évangile, XXI, 15-23, et les anciennes autorités recueillies par Eusèbe, H.E., III, 20, 23.

[451] Voir les épîtres qui lui sont attribuées, et qui sont sûrement du même auteur que le quatrième évangile.

[452] Nous n'entendons pas toutefois décider si l'Apocalypse est de lui.

[453] La tradition commune me semble sur ce point suffisamment justifiée. Il est, du reste, évident que l'école de Jean retoucha son évangile après lui (voir tout le chap. XXI).

[454] Matth., XVIII, 4; XX, 25-26; XXIII, 8-12; Marc, IX, 34; X, 42-46.

[455] Luc, V, 3.

[456] Matth., XVII, 23.

[457] Matth., XVI, 16-17.

[458] Jean, VI, 68-70.

[459] Matth., X, 2; Luc, XXII, 32; Jean. XXI, 15 et suiv.; Act.,, I, II, V, etc.; Gal., I, 18; II, 7-8.

[460] Matth, XVI, 18; Jean, I, 42.

[461] Matth., XVI, 19. Ailleurs, il est vrai (Matth., XVIII, 18), le même pouvoir est accordé à tous les apôtres.

[462] Matth., XVIII, 4 et suiv.; Marc, IX, 33; Luc, IX, 46; XXII, 30.

[463] Matth., XX, 20 et suiv.; Marc, X, 33 et suiv.

[464] Marc, X, 41.

[465] Jean, XVIII, 15 et suiv.; XIX, 26-27; XX, 2 et suiv.; XXI, 7, 21. Comp. I, 35 et suiv., où le disciple innomé est probablement Jean.

[466] Matth., IX, 9; X, 3; Marc, II, 14; III, 18; Luc, V, 27; VI, 15; Act., I, 13. Évangile des Ébionim, dans Épiph., Adv. hær., XXX, 13. Il faut supposer, quelque bizarre que cela puisse paraître, que ces deus noms ont été portés par le même personnage. Le récit Matth., IX, 9, conçu d'après le modèle ordinaire des légendes de vocations d'apôtre, a, il est vrai, quelque chose de vague, et n'a certainement pas été écrit par l'apôtre même dont il y est question. Mais il faut se rappeler que, dans l'évangile actuel de Matthieu, la seule partie qui soit de l'apôtre, ce sont les Discours de Jésus. Voir Papias, dans Eusèbe, Hist. eccl., III, 39.

[467] Cicéron, De provinc. consular., 5; Pro Plancio, 9; Tac., Ann. IV, 6; Pline, Hist. nat., XII, 32; Appien, Bell. civ., II, 13.

[468] Elle est restée célèbre, jusqu'au temps des croisades, sous le nom de Via maris. Cf. Isaïe, IX, I; Matth., IV, 13-18; Tobie, i. Je pense que le chemin taillé dans le roc, près d'Aïn-et-Tin, en faisait partie, et que la route se dirigeait de là vers le Pont des filles de Jacob, tout comme aujourd'hui. Une partie de la route d'Aïn-et-Tin a ce pont est de construction antique.

[469] Matth. IX, 9 et suiv.

[470] Matth., V, 46-47; IX, 10, 11; xi, 49; XVIII, 17; XXI, 31-32; Marc, II, 15-16; Luc, V, 30; VII, 34; XV, 1; XVIII, 11; XIX, 7; Lucien, Necyomant., II; Dio Chrysost., orat, IV, p. 85; orat. XIV, p. 269 (edit. Emperius); Mischna, Nedarim, III, 4.

[471] Mischna, Baba Kama, X, 1; Talmud de Jérusalem, Demai, II, 3; Talmud de Bab., Sanhédrin, 25 b.

[472] Luc, V, 29 et suiv.

[473] Jean, I, 48 et suiv.

[474] Jean, I, 42.

[475] Jean, IV, 17 et suiv.

[476] Matth., XVII 3; Marc, IX, 3; Luc, IX, 30-31.

[477] Matth., IV, 11; Marc, I, 13.


CHAPITRE X.

PRÉDICATIONS DU LAC.

Tel était le groupe qui, sur les bords du lac de Tibériade, se pressait autour de Jésus. L'aristocratie y était représentée par un douanier et par la femme d'un régisseur. Le reste se composait de pêcheurs et de simples gens. Leur ignorance était extrême; ils avaient l'esprit faible, ils croyaient aux spectres et aux esprits[478]. Pas un élément de culture hellénique n'avait pénétré dans ce premier cénacle; l'instruction juive y était aussi fort incomplète; mais le cœur et la bonne volonté y débordaient. Le beau climat de la Galilée faisait de l'existence de ces honnêtes pêcheurs un perpétuel enchantement. Ils préludaient vraiment au royaume de Dieu, simples, bons, heureux, bercés doucement sur leur délicieuse petite mer, ou dormant le soir sur ses bords. On ne se figure pas l'enivrement d'une vie qui s'écoule ainsi à la face du ciel, la flamme douce et forte que donne ce perpétuel contact avec la nature, les songes de ces nuits passées à la clarté des étoiles, sous un dôme d'azur d'une profondeur sans fin. Ce fut durant une telle nuit que Jacob, la tête appuyée sur une pierre, vit dans les astres la promesse d'une postérité innombrable, et l'échelle mystérieuse par laquelle les Elohim allaient et venaient du ciel à la terre. A l'époque de Jésus, le ciel n'était pas fermé, ni la terre refroidie. La nue s'ouvrait encore sur le fils de l'homme; les anges montaient et descendaient sur sa tête[479]; les visions du royaume de Dieu étaient partout; car l'homme les portait en son cœur. L'œil clair et doux de ces âmes simples contemplait l'univers en sa source idéale; le monde dévoilait peut-être son secret à la conscience divinement lucide de ces enfants heureux, à qui la pureté de leur cœur mérita un jour de voir Dieu.

Jésus vivait avec ses disciples presque toujours en plein air. Tantôt, il montait dans une barque, et enseignait ses auditeurs pressés sur le rivage[480]. Tantôt, il s'asseyait sur les montagnes qui bordent le lac, où l'air est si pur et l'horizon si lumineux. La troupe fidèle allait ainsi, gaie et vagabonde, recueillant les inspirations du maître dans leur première fleur. Un doute naïf s'élevait parfois, une question doucement sceptique: Jésus, d'un sourire ou d'un regard, faisait taire l'objection. A chaque pas, dans le nuage qui passait, le grain qui germait, l'épi qui jaunissait, on voyait le signe du royaume près de venir; on se croyait à la veille de voir Dieu, d'être les maîtres du monde; les pleurs se tournaient en joie; c'était l'avènement sur terre de l'universelle consolation:

«Heureux, disait le maître, les pauvres en esprit; car c'est à eux qu'appartient le royaume des cieux!

Heureux ceux qui pleurent; car ils seront consolés!

Heureux les débonnaires; car ils posséderont la terre!

Heureux ceux qui ont faim et soif de justice; car ils seront rassasiés!

Heureux les miséricordieux; car ils obtiendront miséricorde!

Heureux ceux qui ont le cœur pur; car ils verront Dieu!

Heureux les pacifiques; car ils seront appelés enfants de Dieu!

Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice; car le royaume des cieux est à eux![481]»

Sa prédication était suave et douce, toute pleine de la nature et du parfum des champs. Il aimait les fleurs et en prenait ses leçons les plus charmantes. Les oiseaux du ciel, la mer, les montagnes, les jeux des enfants, passaient tour à tour dans ses enseignements. Son style n'avait rien de la période grecque, mais se rapprochait beaucoup plus du tour des parabolistes hébreux, et surtout des sentences des docteurs juifs, ses contemporains, telles que nous les lisons dans le Pirké Aboth. Ses développements avaient peu d'étendue, et formaient des espèces de surates à la façon du Coran, lesquelles cousues ensemble ont composé plus tard ces longs discours qui furent écrits par Matthieu[482]. Nulle transition ne liait ces pièces diverses; d'ordinaire cependant une même inspiration les pénétrait et en faisait l'unité. C'est surtout dans la parabole que le maître excellait. Rien dans le judaïsme ne lui avait donné le modèle de ce genre délicieux[483]. C'est lui qui l'a créé. Il est vrai qu'on trouve dans les livres bouddhiques des paraboles exactement du même ton et de la même facture que les paraboles évangéliques[484]. Mais il est difficile d'admettre qu'une influence bouddhique se soit exercée en ceci. L'esprit de mansuétude et la profondeur de sentiment qui animèrent également le christianisme naissant et le bouddhisme, suffisent peut-être pour expliquer ces analogies.

Une totale indifférence pour la vie extérieure et pour le vain appareil de «confortable» dont nos tristes pays nous font une nécessité, était la conséquence de la vie simple et douce qu'on menait en Galilée. Les climats froids, en obligeant l'homme a une lutte perpétuelle contre le dehors, font attacher beaucoup de prix aux recherches du bien-être et du luxe. Au contraire, les pays qui éveillent des besoins peu nombreux sont les pays de l'idéalisme et de la poésie. Les accessoires de la vie y sont insignifiants auprès du plaisir de vivre. L'embellissement de la maison y est superflu; on se tient le moins possible enfermé. L'alimentation forte et régulière des climats peu généreux passerait pour pesante et désagréable. Et quant au luxe des vêtements, comment rivaliser avec celui que Dieu a donné à la terre et aux oiseaux du ciel? Le travail, dans ces sortes de climats, paraît inutile; ce qu'il donne ne vaut pas ce qu'il coûte. Les animaux des champs sont mieux vêtus que l'homme le plus opulent, et ils ne font rien. Ce mépris, qui, lorsqu'il n'a pas la paresse pour cause, sert beaucoup à l'élévation des âmes, inspirait à Jésus des apologues charmants: «N'enfouissez pas en terre, disait-il, des trésors que les vers et la rouille dévorent, que les larrons découvrent et dérobent; mais amassez-vous des trésors dans le ciel, où il n'y a ni vers, ni rouille, ni larrons. Où est ton trésor, là aussi est ton cœur[485]. On ne peut servir deux maîtres; ou bien on hait l'un et on aime l'autre, ou bien on s'attache à l'un et on délaisse l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mamon[486]. C'est pourquoi je vous le dis: Ne soyez pas inquiets de l'aliment que vous aurez pour soutenir votre vie, ni des vêtements que vous aurez pour couvrir votre corps. La vie n'est-elle pas plus noble que l'aliment, et le corps plus noble que le vêtement? Regardez les oiseaux du ciel: ils ne sèment ni ne moissonnent; ils n'ont ni cellier ni grenier, et votre Père céleste les nourrit. N'êtes-vous pas fort au-dessus d'eux? Quel est celui d'entre vous qui, à force de soucis, peut ajouter une coudée à sa taille? Et quant aux habits, pourquoi vous en mettre en peine? Considérez les lis des champs; ils ne travaillent ni ne filent. Cependant, je vous le dis, Salomon dans toute sa gloire n'était pas vêtu comme l'un d'eux. Si Dieu prend soin de vêtir de la sorte une herbe des champs, qui existe aujourd'hui et qui demain sera jetée au feu, que ne fera-t-il point pour vous, gens de peu de foi? Ne dites donc pas avec anxiété: Que mangerons-nous? que boirons-nous? de quoi serons-nous vêtus? Ce sont les païens qui se préoccupent de toutes ces choses. Votre Père céleste sait que vous en avez besoin. Mais cherchez premièrement la justice et le royaume de Dieu[487], et tout le reste vous sera donné par surcroît. Ne vous souciez pas de demain; demain se souciera de lui-même. A chaque jour suffit sa peine[488]

Ce sentiment essentiellement galiléen eut sur la destinée de la secte naissante une influence décisive. La troupe heureuse, se reposant sur le Père céleste pour la satisfaction de ses besoins, avait pour première règle de regarder les soucis de la vie comme un mal qui étouffe en l'homme le germe de tout bien[489]. Chaque jour elle demandait à Dieu le pain du lendemain[490]. A quoi bon thésauriser? Le royaume de Dieu va venir. «Vendez ce que vous possédez et donnez-le en aumône, disait le maître. Faites-vous au ciel des sacs qui ne vieillissent pas, des trésors qui ne se dissipent pas[491].» Entasser des économies pour des héritiers qu'on ne verra jamais, quoi de plus insensé[492]? Comme exemple de la folie humaine, Jésus aimait à citer le cas d'un homme qui, après avoir élargi ses greniers et s'être amassé du bien pour de longues années, mourut avant d'en avoir joui[493]! Le brigandage, qui était très-enraciné en Galilée[494], donnait beaucoup de force à cette manière de voir. Le pauvre, qui n'en souffrait pas, devait se regarder comme le favori de Dieu, tandis que le riche, ayant une possession peu sûre, était le vrai déshérité. Dans nos sociétés établies sur une idée très-rigoureuse de la propriété, la position du pauvre est horrible; il n'a pas à la lettre sa place au soleil. Il n'y a de fleurs, d'herbe, d'ombrage que pour celui qui possède la terre. En Orient, ce sont là des dons de Dieu, qui n'appartiennent à personne. Le propriétaire n'a qu'un mince privilège; la nature est le patrimoine de tous.

Le christianisme naissant, du reste, ne faisait en ceci que suivre la trace des Esséniens ou Thérapeutes et des sectes juives fondées sur la vie cénobitique. Un élément communiste entrait dans toutes ces sectes, également mal vues des Pharisiens et des Sadducéens. Le messianisme, tout politique chez les Juifs orthodoxes, devenait chez elles tout social. Par une existence douce, réglée, contemplative, laissant sa part à la liberté de l'individu, ces petites églises croyaient inaugurer sur la terre le royaume céleste. Des utopies de vie bienheureuse, fondées sur la fraternité des hommes et le culte pur du vrai Dieu, préoccupaient les âmes élevées et produisaient de toutes parts des essais hardis, sincères, mais de peu d'avenir.

Jésus, dont les rapports avec les Esséniens sont très-difficiles à préciser (les ressemblances, en histoire, n'impliquant pas toujours des rapports), était ici certainement leur frère. La communauté des biens fut quelque temps de règle dans la société nouvelle[495]. L'avarice était le péché capital[496]; or il faut bien remarquer que le péché «d'avarice,» contre lequel la morale chrétienne a été si sévère, était alors le simple attachement à la propriété. La première condition pour être disciple de Jésus était de réaliser sa fortune et d'en donner le prix aux pauvres. Ceux qui reculaient devant cette extrémité n'entraient pas dans la communauté[497]. Jésus répétait souvent que celui qui a trouvé le royaume de Dieu doit l'acheter au prix de tous ses biens, et qu'en cela il fait encore un marché avantageux. «L'homme qui a découvert l'existence d'un trésor dans un champ, disait-il, sans perdre un instant, vend ce qu'il possède et achète le champ. Le joaillier qui a trouvé une perle inestimable, fait argent de tout et achète la perle[498].» Hélas! les inconvénients de ce régime ne tardèrent pas à se faire sentir. Il fallait un trésorier. On choisit pour cela Juda de; Kerioth. A tort ou à raison, on l'accusa de voler la caisse commune[499]; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il fit; une mauvaise fin.

Quelquefois le maître, plus versé dans les choses du ciel que dans celles de la terre, enseignait une économie politique plus singulière encore. Dans une parabole bizarre, un intendant est loué pour s'être fait des amis parmi les pauvres aux dépens de son maître, afin que les pauvres à leur tour l'introduisent dans le royaume du ciel. Les pauvres, en effet, devant être les dispensateurs de ce royaume, n'y recevront que ceux qui leur auront donné. Un homme avisé, songeant à l'avenir, doit donc chercher à les gagner. «Les Pharisiens, qui étaient des avares, dit l'évangéliste, entendaient cela, et se moquaient de lui[500].» Entendirent-ils aussi la redoutable parabole que voici? «Il y avait un homme riche, qui était vêtu de pourpre et de fin lin, et qui tous les jours faisait bonne chère. Il y avait aussi un pauvre, nommé Lazare, qui était couché à sa porte, couvert d'ulcères, désireux de se rassasier des miettes qui tombaient de la table du riche. Et les chiens venaient lécher ses plaies! Or, il arriva que le pauvre mourut, et qu'il fut porté par les anges dans le sein d'Abraham. Le riche mourut aussi et fut enterré[501]. Et du fond de l'enfer, pendant qu'il était dans les tourments, il leva les yeux, et vit de loin Abraham, et Lazare dans son sein. Et s'écriant, il dit: «Père Abraham, aie pitié de moi, et envoie Lazare, afin qu'il trempe dans l'eau le bout de son doigt et qu'il me rafraîchisse la langue, car je souffre cruellement dans cette flamme.» Mais Abraham lui dit: «Mon fils, songe que tu as eu ta part de bien pendant la vie, et Lazare sa part de mal. Maintenant il est consolé, et tu es dans les tourments[502].» Quoi de plus juste? Plus tard on appela cela la parabole du «mauvais riche.» Mais c'est purement et simplement la parabole du «riche.» Il est en enfer parce qu'il est riche, parce qu'il ne donne pas son bien aux pauvres, parce qu'il dîne bien, tandis que d'autres à sa porte dînent mal. Enfin, dans un moment où, moins exagéré, Jésus ne présente l'obligation de vendre ses biens et de les donner aux pauvres que comme un conseil de perfection, il fait encore cette déclaration terrible: «Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu[503]

Un sentiment d'une admirable profondeur domina en tout ceci Jésus, ainsi que la bande de joyeux enfants qui l'accompagnaient, et fit de lui pour l'éternité le vrai créateur de la paix de l'âme, le grand consolateur de la vie. En dégageant l'homme de ce qu'il appelait «les sollicitudes de ce monde,» Jésus put aller à l'excès et porter atteinte aux conditions essentielles de la société humaine; mais il fonda ce haut spiritualisme qui pendant des siècles a rempli les âmes de joie à travers cette vallée de larmes. Il vit avec une parfaite justesse que l'inattention de l'homme, son manque de philosophie et de moralité, viennent le plus souvent des distractions auxquelles il se laisse aller, des soucis qui l'assiègent et que la civilisation multiplie outre mesure[504]. L'Évangile, de la sorte, a été le suprême remède aux ennuis de la vie vulgaire, un perpétuel sursum corda, une puissante distraction aux misérables soins de la terre, un doux appel comme celui de Jésus à l'oreille de Marthe: «Marthe, Marthe, tu t'inquiètes de beaucoup de choses; or une seule est nécessaire.» Grâce à Jésus, l'existence la plus terne, la plus absorbée par de tristes ou humiliants devoirs, a eu son échappée sur un coin du ciel. Dans nos civilisations affairées, le souvenir de la vie libre de Galilée a été comme le parfum d'un autre monde, comme une «rosée de l'Hermon[505]», qui a empêché la sécheresse et la vulgarité d'envahir entièrement le champ de Dieu.


NOTES:

[478] Matth., XIV, 26; Marc, VI, 49; Luc, XXIV, 39; Jean, VI, 19.

[479] Jean, I, 51.

[480] Matth., XIII, 1-2; Marc, III, 9; IV, 1; Luc, V, 3.

[481] Matth., V, 3-10; Luc, VI, 20-25.

[482] C'est ce qu'on appelait les Λογια κυριακα. Papias, dans Eusèbe, H.E., III, 39.

[483] L'apologue, tel que nous le trouvons Juges, IX, 8 et suiv., II Sam., XII, 4 et suiv., n'a qu'une ressemblance de forme avec la parabole évangélique. La profonde originalité de celle-ci est dans le sentiment qui la remplit.

[484] Voir surtout le Lotus de la bonne loi, ch. III et IV.

[485] Comparez Talm. de Bab., Baba Bathra, 11 a.

[486] Dieu des richesses et des trésors cachés, sorte de Plutus dans la mythologie phénicienne et syrienne.

[487] J'adopte ici la leçon de Lachmann et Tischendorf.

[488] Matth., VI, 19-21, 24-34. Luc, XII, 22-34, 33-34; XVI, 13. Comparez les préceptes Luc, X, 7-8, pleins du même sentiment naïf, et Talmud de Babylone, Sota, 48 b.

[489] Matth., XIII, 22; Marc, IV, 19; Luc, VIII, 14.

[490] Matth., VI, 11; Luc, XI, 3. C'est le sens du mot επιουσιος.

[491] Luc, XII, 33-34.

[492] Luc, XII, 20.

[493] Luc, XII, 16 et suiv.

[494] Jos, Ant., XVII, x, 4 et suiv.; Vita, 11, etc.

[495] Act., IV, 32, 34-37; V, 1 et suiv.

[496] Matth., XIII, 22; Luc, XII, 15 et suiv.

[497] Matth., XIX, 21; Marc, X, 21 et suiv., 29-30; Luc, XVIII, 22-23, 28.

[498] Matth., XIII, 44-46.

[499] Jean, XII, 6.

[500] Luc, XVI, 1-14.

[501] Voir le texte grec.

[502] Luc, XVI, 19-25. Luc, je le sais, a une tendance communiste très-prononcée (comparez VI, 20-21, 23-26), et je pense qu'il a exagéré celle nuance de l'enseignement de Jésus. Mais les traits des