The Project Gutenberg EBook of Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. II by Charles Dickens This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. II Author: Charles Dickens Release Date: January 24, 2005 [EBook #14789] Language: French Character set encoding: ISO-8859-1 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES DE MONSIEUR PICKWICK *** Produced by Robert Connal, Wilelmina Mallière and the Online Distributed Proofreading Team.
«Eh bien! Sam, il gèle toujours?» dit M. Pickwick à son domestique favori, comme celui-ci entrait dans sa chambre le matin du jour de Noël, pour lui apprêter l'eau chaude nécessaire.
«L'eau du pot à eau n'est plus qu'un masque de glace, monsieur.
—Une rude saison, Sam!
—Beau temps pour ceux qui sont bien vêtus, monsieur, comme disait l'ours blanc en s'exerçant à patiner.
—Je descendrai dans un quart d'heure, Sam, reprit M. Pickwick, en dénouant son bonnet de nuit.
—Très-bien, monsieur, vous trouverez en bas une couple de carabins.
—Une couple de quoi? s'écria M. Pickwick en s'asseyant sur son lit.
—Une couple de carabins, monsieur.
—Qu'est-ce que c'est qu'un carabin? demanda M. Pickwick, incertain si c'était un animal vivant ou quelque comestible.
—Comment! vous ne savez pas ce que c'est qu'un carabin, monsieur. Mais tout le monde sait que c'est un chirurgien.
—Oh! un chirurgien?
—Justement, monsieur. Quoique ça, ceux-là ne sont que des chirurgiens en herbe; ce sont seulement des apprentis.
—En d'autres termes, ce sont, je suppose, des étudiants en médecine?»
Sam Weller fit un signe affirmatif.
«J'en suis charmé, dit M. Pickwick, en jetant énergiquement son bonnet sur son couvre-pieds. Ce sont d'aimables jeunes gens, dont le jugement est mûri par l'habitude d'observer et de réfléchir; dont les goûts sont épurés par l'étude et par la lecture: je serai charmé de les voir.
—Ils fument des cigares au coin du feu dans la cuisine, dit Sam.
—Ah! fit M. Pickwick en se frottant les mains, justement ce que j'aime: surabondance d'esprits animaux et de socialité.
—Et il y en a un, poursuivit Sam, sans remarquer l'interruption de son maître; il y en a un qui a ses pieds sur la table, et qui pompe ferme de l'eau-de-vie; pendant que l'autre qui parait amateur de mollusques, a pris un baril d'huîtres entre ses genoux, il les ouvre à la vapeur, et les avale de même, et avec les coquilles il vise not' jeune popotame qui est endormi dans le coin de la cheminée.
—Excentricités du génie, Sam. Vous pouvez vous retirer.»
Sam se retira, en conséquence, et M. Pickwick, au bout d'un quart d'heure, descendit pour déjeuner.
«Le voici à la fin, s'écria le vieux Wardle. Pickwick, je vous présente le frère de miss Allen, M. Benjamin Allen. Nous l'appelons Ben, et vous pouvez en faire autant, si vous voulez. Ce gentleman est son ami intime, monsieur....
—M. Bob Sawyer,» dit M. Benjamin Allen. Et là-dessus, M. Bob Sawyer et M. Benjamin Allen éclatèrent de rire en duo.
M. Pickwick salua Bob Sawyer, et Bob Sawyer salua M. Pickwick; après quoi Ben et son ami intime s'occupèrent très-assidûment des comestibles, ce qui donna au philosophe la facilité de les examiner.
M. Benjamin Allen était un jeune homme épais, ramassé, dont les cheveux noirs avaient été taillés trop courts, dont la face blanche était taillée trop longue. Il s'était embelli d'une paire de lunettes, et portait une cravate blanche. Au-dessous de son habit noir, qui était boutonné jusqu'au menton, apparaissait le nombre ordinaire de jambes, revêtues d'un pantalon couleur de poivre, terminé par une paire de bottes imparfaitement cirées. Quoique les manches de son habit fussent courtes, elles ne laissaient voir aucun vestige de manchettes; et quoique son visage fût assez large pour admettre l'encadrement d'un col de chemise, il n'était orné d'aucun appendice de ce genre. Au total, son costume avait l'air un peu moisi, et il répandait autour de lui une pénétrante odeur de cigares à bon marché.
M. Bob Sawyer, couvert d'un gras vêtement bleu moitié paletot, moitié redingote, d'un large pantalon écossais, d'un grossier gilet à doubles revers, avait cet air de prétention mal propre, cette tournure fanfaronne, particulière aux jeunes gentlemen qui fument dans la rue durant le jour, y chantent et y crient durant la nuit, appellent les garçons des tavernes par leur nom de baptême, et accomplissent dans la rue divers autres exploits non moins facétieux; il portait un gros bâton, orné d'une grosse pomme, se gardait de mettre des gants, et ressemblait en somme à un Robinson Crusoé, tombé dans la débauche.
Telles étaient les deux notabilités auxquelles M. Pickwick fut présenté, dans la matinée du jour de Noël.
«Superbe matinée, messieurs,» dit-il. M. Bob Sawyer fit un léger signe d'assentiment à cette proposition, et demanda la moutarde à M. Benjamin Allen.
—Êtes-vous venus de loin ce matin, messieurs? poursuivit M. Pickwick.
—De l'auberge du Lion-Bleu, à Muggleton, répondit brièvement M. Allen.
—Vous auriez dû arriver hier au soir, continua M. Pickwick.
—Et c'est ce que nous aurions fait, répliqua Bob Sawyer, mais l'eau-de-vie du Lion-Bleu était trop bonne pour la quitter si vite; pas vrai, Ben?
—Certainement, répondit celui-ci, et les cigares n'étaient pas mauvais, ni les côtelettes de porc frais non plus, hein Bob?
—Assurément, repartit Bob;» et les amis intimes recommencèrent plus vigoureusement leur attaque sur le déjeuner, comme si le souvenir du souper de la veille leur avait donné un nouvel appétit.
«Mastique, Bob, dit Allen à son compagnon, d'un air encourageant.
—C'est ce que je fais, répondit M. Bob; et, pour lui rendre justice, il faut convenir qu'il s'en acquittait joliment.
—Vive la dissection pour donner de l'appétit, reprit M. Bob Sawyer, en regardant autour de la table.»
M. Pickwick frissonna légèrement.
«À propos, Bob, dit M. Allen, avez-vous fini cette jambe?
—À peu près, répondit M. Sawyer, en s'administrant la moitié d'une volaille. Elle est fort musculeuse pour une jambe d'enfant.
—Vraiment? dit négligemment M. Allen.
—Mais oui, répliqua Bob Sawyer, la bouche pleine.
—Je me suis inscrit pour un bras à notre école, reprit M. Allen. Nous nous cotisons pour un sujet, et la liste est presque pleine; mais nous ne trouvons pas d'amateur pour la tête. Vous devriez bien la prendre.
—Merci, repartit Bob Sawyer; c'est trop de luxe pour moi.
—Bah! bah!
—Impossible! une cervelle, je ne dis pas.... Mais une tête tout entière, c'est au-dessus de mes moyens.
—Chut! chut! messieurs! s'écria M. Pickwick; j'entends les dames.»
M. Pickwick parlait encore lorsque les dames rentrèrent de leur promenade matinale. Elles avaient été galamment escortées par MM. Snodgrass, Winkle et Tupman.
«Comment, c'est toi, Ben? dit Arabelle, d'un ton qui exprimait plus de surprise que de plaisir, à la vue de son frère.
—Je te ramène demain à la maison, Arabelle, répondit Benjamin.»
M. Winkle devint pâle.
«Tu ne vois donc pas Bob Sawyer?» poursuivit l'étudiant, d'un ton de reproche.
Arabelle tendit gracieusement la main; et, comme M. Sawyer la serrait d'une manière visible, M. Winkle sentit dans son cœur un frémissement de haine.
«Mon cher Ben, dit Arabelle en rougissant, as-tu... as-tu été présenté à M. Winkle?
—Non, mais ce sera avec plaisir,» répondit son frère gravement; puis il salua d'un air roide M. Winkle, tandis que celui-ci et M. Bob Sawyer se dévisageaient du coin de l'œil avec une méfiance mutuelle.
L'arrivée de deux nouveaux visages, et la contrainte qui en résultait pour Arabelle et pour M. Winkle, auraient, suivant toute apparence, modifié d'une manière déplaisante l'entrain de la compagnie, si l'amabilité de M. Pickwick et la bonne humeur de leur hôte ne s'étaient pas déployées au plus haut degré pour le bonheur commun. M. Winkle s'insinua graduellement dans les bonnes grâces de M. Benjamin Allen, et entama même une conversation amicale avec M. Bob Sawyer, qui, grâce à l'eau-de-vie, au déjeuner et à la causerie, se trouvait dans une situation d'esprit des plus facétieuses. Il raconta avec beaucoup de verve comment il avait enlevé une tumeur sur la tête d'un vieux gentleman, illustrant cette agréable anecdote en faisant, avec son couteau, des incisions sur un pain d'une demi-livre, à la grande édification de son auditoire.
Après le déjeuner, on se rendit à l'église, où M. Benjamin Allen s'endormit profondément, tandis que M. Bob Sawyer détachait ses pensées des choses terrestres par un ingénieux procédé, qui consistait à graver son nom sur le devant de son banc en lettres corpulentes de quatre pouces de hauteur environ.
Après un goûter substantiel, arrosé de forte bière et de cerises à l'eau-de-vie, le vieux Wardle dit à ses hôtes:
«Que pensez-vous d'une heure passée sur la glace? Nous avons du temps à revendre.
—Admirable! s'écria Benjamin Allen.
—Fameux! acclama Bob Sawyer.
—Winkle! reprit M. Wardle. Vous patinez, nécessairement?
—Eh!... oui, oh! oui, répliqua M. Winkle. Mais... mais je suis un peu rouillé.
—Oh! monsieur Winkle, dit Arabelle, patinez, je vous en prie; j'aime tant à voir patiner!
—C'est si gracieux!» continua une autre jeune demoiselle.
Une troisième jeune demoiselle ajouta que c'était élégant; une quatrième, que c'était aérien.
«J'en serais enchanté, répliqua M. Winkle en rougissant; mais je n'ai pas de patins.»
Cette objection fut aisément surmontée: M. Trundle avait deux paires de patins, et le gros joufflu annonça qu'il y en avait en bas une demi-douzaine d'autres. En apprenant cette bonne nouvelle, M. Winkle déclara qu'il était ravi; mais, en disant cela, il avait l'air parfaitement misérable.
M. Wardle conduisit donc ses hôtes vers une large nappe de glace. Sam Weller et le gros joufflu balayèrent la neige qui était tombée la nuit précédente, et M. Bob Sawyer ajusta ses patins avec une dextérité qui, aux yeux de M. Winkle, était absolument merveilleuse. Ensuite il se mit à tracer des cercles, à écrire des huit, à inscrire sur la glace, sans s'arrêter un seul instant, une collection d'agréables emblèmes, à l'excessive satisfaction de M. Pickwick, de M. Tupman et de toutes les dames. Mais ce fut bien mieux encore, ce fut un véritable enthousiasme, quand le vieux Wardle et Benjamin Allen, assistés par ledit Bob, accomplirent nombre de figures et d'évolutions mystiques.
Pendant tout ce temps, M. Winkle, dont le visage et les mains étaient bleus de froid, s'occupait à mettre ses patins avec la pointe par derrière et à emmêler les courroies de la manière la plus compliquée. Il avait été aidé dans cette opération par M. Snodgrass, qui se connaissait en patins à peu près aussi bien qu'un Hindou; néanmoins, grâce à l'assistance de Sam, les malheureux patins furent serrés assez solidement pour engourdir les pieds du patient, et il fut enfin levé sur ses jambes.
«Voila, monsieur, lui dit Sam, d'un ton encourageant; en route, à cette heure, et montrez-leur comme il faut s'y prendre.
—Attendez, attendez! cria M. Winkle, qui tremblait violemment et qui avait saisi Sam avec la vigueur convulsive d'un noyé. Comme c'est glissant, Sam!
—La glace est presque toujours comme ça. Tenez-vous donc, monsieur.»
Cette dernière exhortation était inspirée à Sam par un brusque mouvement du patineur, qui semblait avoir un désir frénétique de lever ses pieds vers le ciel et de briser la glace avec le derrière de sa tête.
«Voilà... voilà des patins bien peu solides; n'est-ce pas, Sam? balbutia M. Winkle, en trébuchant.
—Je crois plutôt, répliqua l'autre, que c'est le gentleman qui est dedans qui n'est pas solide.
—Eh bien! Winkle! cria M. Pickwick, tout à fait ignorant de ce qui se passait, venez donc; ces dames vous attendent avec impatience.
—Oui, oui, répondit l'infortuné jeune homme, avec un sourire qui faisait mal à voir; oui, oui, j'y vais à l'instant.
—Voilà que ça va commencer! dit Sam en cherchant à se dégager. Allons, monsieur, en route!
—Attendez un moment, Sam, murmura M. Winkle, en s'attachant à son soutien avec l'affection du lierre pour l'ormeau. Je me rappelle maintenant que j'ai à la maison deux habits qui ne me servent plus; je vous les donnerai, Sam.
—Merci, monsieur.
—Inutile de toucher votre chapeau, Sam, reprit vivement M. Winkle; ne me lâchez pas!... Je voulais vous donner cinq shillings, ce matin, pour vos étrennes de Noël, mais vous les aurez cette après-midi, Sam.
—Vous êtes bien bon, monsieur.
—Tenez-moi d'abord un peu, Sam. Voulez-vous? Là... c'est cela. Je m'y habituerai promptement. Pas trop vite! pas trop vite! Sam!»
M. Winkle, penché en avant, et le corps presque en deux, était soutenu par Sam, et s'avançait sur la glace d'une manière singulière, mais très-peu aérienne, lorsque M. Pickwick cria, fort innocemment, du bord opposé:
«Sam!
—Monsieur!
—Venez ici, j'ai besoin de vous.
—Lâchez-moi, monsieur! Est-ce que vous n'entendez pas mon maître, qui m'appelle? Lâchez-moi donc, monsieur!»
En parlant ainsi, Sam se dégagea par un violent effort, des mains du malheureux M. Winkle et lui communiqua en même temps une vitesse considérable. Aussi, avec une précision qu'aucune habileté n'aurait pu surpasser, l'infortuné patineur arriva-t-il rapidement au milieu de ses trois confrères, au moment même où M. Bob Sawyer accomplissait une figure d'une beauté sans pareille; M. Winkle se heurta violemment contre lui, et tous les deux tombèrent sur la glace avec un grand fracas. M. Pickwick accourut. Quand il arriva sur la place, Bob Sawyer était déjà relevé, mais M. Winkle était trop prudent pour en faire autant, avec des patins aux pieds. Il était assis sur la glace et faisait des efforts convulsifs pour sourire, tandis que chaque trait de son visage exprimait l'angoisse la plus profonde.
«Êtes-vous blessé? demanda anxieusement Ben Allen.
—Pas beaucoup, répondit M. Winkle, en frottant son dos.
—Voulez-vous que je vous saigne? reprit Benjamin, avec un empressement généreux.
—Non! non! merci, répliqua vivement le pickwickien désarçonné.
—Qu'en pensez-vous, M. Pickwick? dit Bob Sawyer.»
Le philosophe était indigné! Il fit un signe à Sam Weller, en disant d'une voix sévère:
«Otez-lui ses patins.
—Les ôter? mais je ne fais que commencer, représente M. Winkle, d'un ton de remontrance.
—Otez-lui ses patins, répéta M. Pickwick avec fermeté.»
On ne pouvait résister à un ordre donné de cette manière. M. Winkle permit silencieusement à Sam de l'exécuter.
«Levez-le,» dit M. Pickwick.
Sam aida M. Winkle à se relever.
M. Pickwick s'éloigna de quelques pas, et ayant fait signe à son jeune ami de s'approcher, fixa sur lui un regard pénétrant et prononça d'un ton peu élevé, mais distinct et emphatique, ces paroles remarquables:
«Vous êtes un imposteur, monsieur.
—Un quoi? demanda M. Winkle en tressaillant.
—Un imposteur, monsieur. Et je parlerai plus clairement si vous le désirez: un blagueur, monsieur.»
Ayant laissé tomber ces mots d'une lèvre dédaigneuse, le philosophe tourna lentement sur ses talons, et rejoignit la société.
Pendant que M. Pickwick exprimait l'opinion ci-dessus rapportée, Sam et le gros joufflu avaient réuni leurs efforts pour établir une glissade, et s'exerçaient d'une manière très-brillante. Sam, en particulier, exécutait cette admirable et romantique figure que l'on appelle vulgairement cogner à la porte du savetier, et qui consiste à glisser sur un pied, tandis que de l'autre on frappe de temps en temps la glace d'un coup redoublé.
La glissade était longue et luisante, et comme M. Pickwick se sentait à moitié gelé d'être resté si longtemps tranquille, il y avait dans ce mouvement quelque chose qui semblait l'attirer.
«Voilà un joli exercice, et qui doit bien réchauffer, n'est-ce pas? dit-il à M. Wardle.
—Oui, ma foi! répondit celui-ci, qui était tout essouffle d'avoir converti ses jambes en une paire de compas infatigable pour tracer sur la glace mille figures géométriques. Glissez-vous?
—Je glissais autrefois, quand j'étais enfant; sur les ruisseaux.
—Essayez maintenant.
—Oh! oui, monsieur Pickwick, s'il vous plaît! s'écrièrent toutes les dames.
—Je serais enchanté de vous procurer quelque amusement, repartit le philosophe, mais il y a plus de trente ans que je n'ai glissé!
—Bah! bah! enfantillage, reprit M. Wardle, en ôtant ses patins avec l'impétuosité qui le caractérisait. Allons! je vous tiendrai compagnie; venez!»
Et en effet le joyeux vieillard s'élança sur la glissade avec une rapidité digne de Sam Weller, et qui enfonçait complètement le gros joufflu.
M. Pickwick le contempla un instant d'un air réfléchi, ôta ses gants, les mit dans son chapeau, prit son élan deux ou trois fois sans pouvoir partir, et à la fin, après avoir couru sur la glace la longueur d'une centaine de pas, se lança sur la glissade et la parcourut lentement et gravement, avec ses jambes écartées de deux ou trois pieds. L'air retentissait au loin des applaudissements des spectateurs.
«Il ne faut pas laisser à la marmite le temps de se refroidir, monsieur,» cria Sam; et le vieux Wardle s'élança de nouveau sur la glissade, suivi de M. Pickwick, puis de Sam, puis de M. Winkle, et puis de M. Bob Sawyer, puis du gros joufflu, et enfin de M. Snodgrass; chacun glissant sur les talons de son prédécesseur, tous courant l'un après l'autre avec autant d'ardeur que si le bonheur de toute leur vie avait dépendu de leur vélocité.
La manière dont M. Pickwick exécutait son rôle dans cette cérémonie, offrait un spectacle du plus haut intérêt. Avec quelle anxiété, avec quelle torture, il s'apercevait que son successeur gagnait sur lui, au risque imminent de le renverser! Arrivé à la fin de la glissade, avec quelle satisfaction il se relâchait graduellement de la crispation pénible qu'il avait déployée d'abord, et, tournant sur lui-même, dirigeait son visage vers le point d'où il était parti! Quel jovial sourire se jouait sur ses lèvres quand il avait accompli sa distance, quel empressement pour reprendre son rang et pour courir après son prédécesseur! Ses guêtres noires trottaient gaiement à travers la neige; ses yeux rayonnaient de gaieté derrière ses lunettes, et quand il était renversé (ce qui arrivait en moyenne une fois sur trois tours), quel plaisir de lui voir ramasser vivement son chapeau, ses gants, son mouchoir, et reprendre sa place avec une physionomie enflammée, avec une ardeur, un enthousiasme que rien ne pouvait abattre!
Le jeu s'échauffait de plus en plus; on glissait de plus en plus vite; on riait de plus en plus fort, quand un violent craquement se fit entendre. On se précipite vers le bord; les dames jettent un cri d'horreur; M. Tupman y répond par un gémissement; un vaste morceau de glace avait disparu; l'eau bouillonnait par-dessus; le chapeau, les gants, le mouchoir de M. Pickwick flottaient sur la surface: c'était tout ce qui restait de ce grand homme.
La crainte, le désespoir étaient gravés sur tous les visages. Les hommes pâlissaient, les femmes se trouvaient mal; M. Snodgrass et M. Winkle s'étaient saisis convulsivement par la main, et contemplaient d'un œil effaré la place où avait disparu leur maître; tandis que M. Tupman, emporté par le désir de secourir efficacement son ami, et de faire connaître, aussi clairement que possible, aux personnes qui pourraient se trouver aux environs, la nature de la catastrophe, courait à travers champs comme un possédé, en criant de toute la force de ses poumons: «Au feu! au feu! au feu!»
Cependant le vieux Wardle et Sam Weller s'approchaient avec prudence de l'ouverture; M. Benjamin Allen et M. Bob Sawyer se consultaient sur la convenance qu'il y aurait à saigner généralement toute la compagnie, afin de s'exercer la main, lorsqu'une tête et des épaules sortirent de dessous les flots et offrirent aux regards enchantés des assistants les traits et les lunettes de M. Pickwick.
«Soutenez-vous sur l'eau un instant, un seul instant, vociféra M. Snodgrass.
—Oui! hurla M. Winkle, profondément ému; je vous en supplie, soutenez-vous sur l'eau, pour l'amour de moi!»
Cette adjuration n'était peut-être pas fort nécessaire; car, suivant toutes les apparences, si M. Pickwick avait pu se soutenir sur l'eau, il n'aurait pas manqué de le faire pour l'amour de lui-même.
«Eh! vieux camarade, dit M. Wardle, sentez-vous le fond?
—Oui, certainement, répondit M. Pickwick, en respirant longuement et en pressant ses cheveux pour en faire découler l'eau; je suis tombé sur le dos, et je n'ai pas pu me remettre tout de suite sur mes jambes.»
La vérité de cette assertion était corroborée par la cuirasse d'argile qui recouvrait la partie visible de l'habit de M. Pickwick; et, comme le gros joufflu se rappela soudainement que l'eau n'avait nulle part plus de quatre pieds de profondeur, des prodiges de valeur furent accomplis pour délivrer le philosophe embourbé. Après bien des craquements, des éclaboussures, des plongeons, M. Pickwick fut, à la fin, tiré de sa désagréable situation et se retrouva sur la terre ferme.
«Oh, mon Dieu! il va attraper un rhume épouvantable, s'écria Émily.
—Pauvre chère âme! dit Arabelle. Enveloppez-vous dans mon châle, M. Pickwick.
—C'est ce qu'il y a de mieux à faire, ajouta M. Wardle. Ensuite, courez à la maison, aussi vite que vous pourrez, et fourrez-vous dans votre lit sur-le-champ.»
Une douzaine de châles furent offerts à l'instant, et M. Pickwick, ayant été emmailloté dans trois ou quatre des plus chauds, s'élança vers la maison, sous la conduite de Sam, offrant à ceux qui le rencontraient le singulier phénomène d'un homme âgé, ruisselant d'eau, la tête nue, les bras attachés au corps par un châle féminin et trottant sans aucun but apparent avec une vitesse de six bons milles à l'heure.
Mais, dans une circonstance aussi grave, M. Pickwick ne se souciait guère des apparences. Soutenu par Sam, il continua à courir de toutes ses forces jusqu'à la porte de Manoir-Ferme, où M. Tupman, arrivé quelques minutes avant lui, avait déjà répandu la terreur. La vieille lady, saisie de palpitations violentes, se désolait, dans l'inébranlable conviction que le feu avait pris à la cheminée de la cuisine: genre de calamité qui se présentait toujours à son esprit sous les plus affreuses couleurs, lorsqu'elle voyait autour d'elle la moindre agitation.
M. Pickwick, sans perdre un instant, se coucha bien chaudement dans son lit. Sam alluma dans sa chambre un feu d'enfer et lui apporta son dîner. Bientôt après, on monta un bol de punch, et il y eut des réjouissances générales en l'honneur de son heureux sauvetage. Le vieux Wardle ne voulut pas lui permettre de se lever; mais son lit fut promu aux fonctions de fauteuil de la présidence, et M. Pickwick, nommé président de la table. Un second, un troisième bol furent apportés, et le lendemain matin, quand le président s'éveilla, il ne ressentait aucun symptôme de rhumatisme. Ce qui prouve, comme le fit très-bien remarquer M. Bob Sawyer, qu'il n'y a rien de tel que le punch chaud dans des cas semblables, et que, si quelquefois le punch n'a pas produit l'effet désiré, c'est simplement parce que le patient était tombé dans l'erreur vulgaire de n'en pas prendre suffisamment.
Le lendemain matin fut dissoute la joyeuse association que les fêtes de Noël avaient formée. Les collégiens qui se quittent en sent enchantés; mais plus tard, dans la vie du monde, ces séparations deviennent pénibles. La mort, l'intérêt, les changements de fortune divisent chaque jour d'heureux groupes, dont les membres, dispersés au loin, ne se rejoignent jamais. Nous ne voulons pas faire entendre que cela soit exactement le cas dans cette circonstance; nous désirons seulement informer nos lecteurs que les hôtes de M. Wardle se séparèrent pour le moment et s'en furent chacun chez soi. M. Pickwick et ses amis prirent de nouveau leur place à l'extérieur de la voiture de Muggleton, pendant que miss Arabelle Allen, sous la conduite de son frère Benjamin et de l'ami intime dudit frère, se rendait à sa destination. Nous sommes obligé de confesser que nous ne pourrions pas dire quelle était cette destination; mais nous avons quelques raisons de croire que M. Winkle ne l'ignorait pas.
Quoi qu'il en soit, avant de quitter M. Pickwick, les jeunes étudiants le prirent à part d'un air mystérieux.
«Dites donc, vieux, où se trouve votre perchoir?» lui demanda M. Bob Sawyer, en introduisant son index entre deux des côtes du philosophe, démontrant à la fois, par cette action, sa gaieté naturelle et ses connaissances ostéologiques.
M. Pickwick répondit qu'il perchait, pour le moment, à l'hôtel du George et Vautour.
«Vous devriez bien venir me voir, reprit M. Bob Sawyer.
—Avec le plus grand plaisir, reprit M. Pickwick.
—Voici mon adresse, dit Bob, en tirant une carte. Lant-street, Borough. C'est commode pour moi, comme vous voyez, tout auprès de Guy's hospital. Quand vous avez passé l'église Saint-George, vous tournez à droite.
—Je vois cela d'ici.
—Venez de jeudi en quinze, et amenez ces autres individus avec nous. J'aurai quelques étudiants en médecine ce soir-là; Ben y sera, et nous n'engendrerons pas de mélancolie.»
M. Pickwick exprima la satisfaction qu'il éprouverait à rencontrer les étudiants en médecine; et, des poignées de main ayant été échangées, nos nouveaux amis se séparèrent.
Nous sentons qu'en cet endroit nous sommes exposé à ce
qu'on nous
demande si M. Winkle chuchotait, pendant ce temps, avec Arabelle Allen,
et, dans ce cas, ce qu'il lui disait; et, en outre, si M. Snodgrass
causait à part avec Émily Wardle, et, dans ce cas, quel
était le sujet
de leur conversation. Nous répondrons à ceci que, quoi
qu'ils aient pu
dire aux jeunes demoiselles en question, ils ne dirent rien du tout
à M.
Pickwick, ni à M. Tupman, pendant vingt-quatre milles, et que,
durant
tout ce temps, ils soupirèrent toutes les trois minutes et
refusèrent
d'un air ténébreux l'ale et l'eau-de-vie qui leur
étaient offertes. Si
nos judicieuses lectrices peuvent tirer de ces faits quelques
conclusions satisfaisantes, nous ne nous y opposons nullement.
Dans divers coins et recoins du Temple, se trouvent certaines chambres sombres et malpropres, vers lesquelles se dirigent sans cesse pendant toute la matinée, dans le temps des vacances, et, en outre, durant la moitié de la soirée, dans le temps des sessions, une armée de clercs d'avoués portant d'énormes paquets de papiers sous leurs bras et dans leurs poches. Il y a plusieurs grades parmi les clercs: d'abord le premier clerc, qui a payé une pension, qui est avoué en perspective, possède un compte courant chez son tailleur, reçoit des invitations de soirées, connaît une famille dans Gower-street et une autre dans Tavistock-Square, quitte la ville aux vacances pour aller voir son père, entretient d'innombrables chevaux vivants, et est enfin l'aristocrate des clercs. Il y a le clerc salarié, externe ou interne, suivant les cas: il consacre la majeure partie de ses trente shillings hebdomadaires à orner sa personne et à la divertir. Trois fois par semaine, au moins, il assiste à moitié prix[1] aux représentations du théâtre d'Adelphi, et fait majestueusement la débauche dans les tavernes qui restent ouvertes après la fermeture des spectacles; il est enfin une caricature malpropre de la mode d'il y a six mois. Vient ensuite l'expéditionnaire, homme d'un certain âge, père d'une nombreuse famille: il est toujours râpé et souvent gris. Puis ce sont les saute-ruisseaux dans leur premier habit; ils éprouvent un mépris convenable pour les enfants à l'école, se cotisent en retournant à la maison, le soir, pour l'achat de saucissons et de porter, et pensent qu'il n'y a rien de tel que de faire la vie. Il y a, en un mot, des variétés de clercs trop nombreuses pour que nous puissions les énumérer, mais tout innombrables qu'elles soient, on les voit toutes, à certaines heures réglées, s'engouffrer dans les lieux sombres que nous venons de mentionner, ou en ressortir comme un torrent.
Ces antres, isolés du reste du monde, nous représentent les bureaux publics de la justice. Là sont lancées les assignations; là les jugements sont signés; là les déclarations sont remplies; là une multitude d'autres petites machines sont ingénieusement mises en mouvement pour la torture des fidèles sujets de Sa Majesté, et pour le profit des hommes de loi. Ce sont, pour la plupart, des salles basses, sentant le renfermé, où d'innombrables feuilles de parchemin qui y transpirent en secret depuis un siècle, émettent un agréable parfum, auquel vient se mêler, pendant la journée, une odeur de moisissure, et pendant la nuit, les exhalaisons de manteaux, de parapluies humides et de chandelles rances.
Une quinzaine de jours après le retour de M. Pickwick à Londres, on vit entrer dans un de ces bureaux, vers 7 heures et demie du soir, un individu dont les longs cheveux étaient scrupuleusement roulés autour des bords de son chapeau, privé de poil. Il avait un habit brun, avec des boutons de cuivre, et son pantalon malpropre était si bien tiré sur ses bottes à la Blücher, que ses genoux menaçaient à chaque instant de sortir de leur retraite. Il aveignit de sa poche un morceau de parchemin, long et étroit, sur lequel le fonctionnaire officier imprima un timbre noir et illisible. Ledit individu tira ensuite, d'une autre poche, quatre morceaux de papier de dimension semblable, contenant, avec des blancs pour les noms, une copie imprimée du parchemin. Il remplit les blancs, remit les cinq documents dans sa poche et s'éloigna d'un pas précipité.
L'homme à l'habit brun, qui emportait ces documents cabalistiques, n'était autre que notre vieille connaissance M. Jackson de la maison Dodson et Fogg, Freeman's Court, Cornhill. Mais au lieu de retourner vers l'étude d'où il venait, il dirigea ses pas vers Sun Court, et entrant tout droit dans l'hôtel du George et Vautour, il demanda si un certain M. Pickwick ne s'y trouvait pas.
«Tom, dit la demoiselle de comptoir, appelez le domestique de M. Pickwick.»
«Ce n'est pas la peine, reprit M. Jackson, je viens pour affaire. Si vous voulez m'indiquer la chambre de M. Pickwick, je monterai moi-même.»
«Votre nom, monsieur? demanda le garçon.
—Jackson,» répondit le clerc.
Le garçon monta pour annoncer M. Jackson, mais M. Jackson lui épargna la peine de l'annoncer, en marchant sur ses talons, et en entrant dans la chambre avant qu'il eût pu articuler une syllabe.
Ce jour-là, M. Pickwick avait invité ses trois amis à dîner, et ils étaient tous assis autour du feu, en train de boire leur vin, lorsque M. Jackson se présenta de la manière qui vient d'être indiquée.
«Comment vous portez-vous, monsieur,» dit-il, en faisant un signe de tête à M. Pickwick.
Le philosophe salua d'un air légèrement surpris, car la physionomie de M. Jackson ne s'était pas logée dans sa mémoire.
«Je viens de chez Dodson et Fogg,» dit M. Jackson d'un ton explicatif.
Notre héros s'échauffa à ce nom. «Monsieur, dit-il, adressez vous à mon homme d'affaire, Perker, de Gray's-Inn.—Garçon: reconduisez ce gentleman.
—Je vous demande pardon, monsieur Pickwick, rétorqua Jackson en posant son chapeau par terre, d'un air délibéré, et en tirant de sa poche le morceau de parchemin. Vous savez, monsieur Pickwick, la citation doit être signifiée par un clerc ou un agent, parlant à sa personne, etc., etc. Il faut de la prudence dans toutes les formalités légales, eh! eh!»
M. Jackson appuya alors ses deux mains sur la table, et regardant à l'entour avec un sourire engageant et persuasif il continua ainsi: «Allons, n'ayons pas de discussions pour si peu de chose,—qui de vous, messieurs, s'appelle Snodgrass?»
À cette demande, M. Snodgrass tressaillit si visiblement qu'il n'eut pas besoin de faire une autre réponse.
«Ah! je m'en doutais, dit Jackson d'une manière plus affable qu'auparavant. J'ai un petit papier à vous remettre, monsieur.
—À moi? s'écria M. Snodgrass.
—C'est seulement une citation, un sub poena dans l'affaire Bardell et Pickwick, à la requête de la plaignante, répliqua le clerc, en choisissant un de ses morceaux de papier, et tirant un shilling de se poche. Nous pensons que ce sera pour le 14 février, bien que la citation porte la date du dix, et nous avons demandé un jury spécial. Voilà pour vous, monsieur Snodgrass;» et en parlant ainsi, M. Jackson présenta le parchemin devant les yeux de M. Snodgrass, et glissa dans sa main le papier et le shilling.
M. Tupman avait considéré cette opération avec un étonnement silencieux. Soudain le clerc lui dit, en se tournant vers lui à l'improviste:
«Je ne me trompe pas en disant que votre nom est Tupman, monsieur?»
M. Tupman jeta un coup d'œil à M. Pickwick; mais n'apercevant dans ses yeux tout grands ouverts aucun encouragement à nier son identité, il répliqua:
«Oui, monsieur, mon nom est Tupman.
—Et cet autre gentleman est M. Winkle, j'imagine?»
M. Winkle balbutia une réponse affirmative, et tous les deux furent alors approvisionnés d'un morceau de papier et d'un shilling par l'adroit M. Jackson.
«Maintenant, dit-il, j'ai peur que vous ne me trouviez importun, mais j'ai encore besoin de quelqu'un, si vous le permettez. J'ai ici le nom de Samuel Weller, monsieur Pickwick.
—Garçon, dit M. Pickwick, envoyez mon domestique.»
Le garçon se retira fort étonné, et M. Pickwick fit signe à Jackson de s'asseoir.
Il y eut un silence pénible, qui fut à la fin rompu par l'innocent défendeur.
«Monsieur, dit-il, et son indignation s'accroissait en parlant, je suppose que l'intention de vos patrons est de chercher à m'incriminer par le témoignage de mes propres amis?»
M. Jackson frappa plusieurs fois son index sur le côté gauche de son nez, afin d'intimer qu'il n'était pas là pour divulguer les secrets de la boutique, puis il répondit d'un air jovial:
«Peux pas dire.... Sais pas.
—Pour quelle autre raison, monsieur, ces citations leur auraient-elles été remises?
—Votre souricière est très-bonne, monsieur Pickwick, répliqua Jackson en secouant la tête; mais je ne donne pas dans le panneau. Il n'y a pas de mal à essayer, mais il n'y a pas grand'chose à tirer de moi.»
En parlant ainsi, M. Jackson accorda un nouveau sourire à la compagnie; et, appliquant son pouce gauche au bout de son nez, fit tourner avec sa main droite un moulin à café imaginaire, accomplissant ainsi une gracieuse pantomime, fort en vogue à cette époque, mais par malheur presque oubliée maintenant, et que l'on appelait faire le moulin.
«Non, non, monsieur Pickwick, dit-il comme conclusion. Les gens de Perker prendront la peine de deviner pourquoi nous avons lancé ces citations; s'ils ne le peuvent pas, ils n'ont qu'à attendre jusqu'à ce que l'action arrive, et ils le sauront alors.»
M. Pickwick jeta un regard de dégoût excessif à son malencontreux visiteur, et aurait probablement accumulé d'effroyables anathèmes sur la tête de MM. Dodson et Fogg, s'il n'en avait pas été empêché par l'arrivée de Sam.
«Samuel Weller? dit M. Jackson interrogativement.
—Une des plus grandes vérités que vous ayez dites depuis bien longtemps, répondit Sam d'un air fort tranquille.
—Voici un sub poena pour vous, monsieur Weller?
—Qu'est-ce que c'est que ça, en anglais?
—Voici l'original, poursuivit Jackson, sans vouloir donner d'autre explication.
—Lequel?
—Ceci, répliqua Jackson en secouant le parchemin.
—Ah! c'est ça l'original? Eh bien! je suis charmé d'avoir vu l'original; c'est un spectacle bien agréable et qui me réjouit beaucoup l'esprit.
—Et voici le shilling: c'est de la part de Dodson et Fogg.
—Et c'est bien gentil de la part de Dodson et Fogg, qui me connaissent si peu, de m'envoyer un cadeau. Voilà ce que j'appelle une fière politesse, monsieur. C'est très-honorable pour eux de récompenser comme ça le mérite où il se trouve; m'en voilà tout ému.»
En parlant ainsi, Sam fit avec sa manche une petite friction sur sa paupière gauche, à l'instar des meilleurs acteurs quand ils exécutent du pathétique bourgeois.
M. Jackson paraissait quelque peu intrigué par les manières de Sam; mais, comme il avait remis les citations et n'avait plus rien à dire, il fit la feinte de mettre le gant unique qu'il portait ordinairement dans sa main, pour sauver les apparences, et retourna à son étude rendre compte de sa mission.
M. Pickwick dormit peu cette nuit-là. Sa mémoire avait été désagréablement rafraîchie au sujet de l'action Bardell. Il déjeuna de bonne heure le lendemain, et ordonnant à Sam de l'accompagner, se mit en route pour Gray's Inn Square.
Au bout de Cheapside, M. Pickwick, dit en regardant derrière lui:
«Sam!
—Monsieur, fit Sam en s'avançant auprès de son maître.
—De quel côté?
—Par Newgate-Street, monsieur.»
M. Pickwick ne se remit pas immédiatement en route, mais pendant quelques secondes il regarda d'un air distrait le visage de Sam et poussa un profond soupir.
«Qu'est-ce qu'il y a, monsieur?
—Ce procès, Sam; il doit arriver le 14 du mois prochain.
—Remarquable coïncidence, monsieur.
—Quoi de remarquable, Sam?
—Le jour de la saint Valentin[2], monsieur. Fameux jour pour juger une violation de promesse de mariage.»
Le sourire de Sam Weller n'éveilla aucun rayon de gaieté sur le visage de son maître, qui se détourna vivement et continua son chemin en silence.
Depuis quelque temps, M. Pickwick, plongé dans une profonde méditation, trottait en avant et Sam suivait par derrière, avec une physionomie qui exprimait la plus heureuse et la plus enviable insouciance de chacun et de chaque chose; tout à coup, Sam, qui était toujours empressé de communiquer à son maître les connaissances spéciales qu'il possédait, hâta le pas jusqu'à ce qu'il fût sur les talons de M. Pickwick, et, lui montrant une maison devant laquelle ils passaient, lui dit:
«Une jolie boutique de charcuterie, ici, monsieur.
—Oui; elle en a l'air.
—Une fameuse fabrique de saucisses.
—Vraiment?
—Vraiment? répéta Sam avec une sorte d'indignation, un peu! Mais vous ne savez donc rien de rien, monsieur? C'est là qu'un respectable industriel a disparu mystérieusement il y a quatre ans.»
M. Pickwick se retourna brusquement.
«Est-ce que vous voulez dire qu'il a été assassiné?
—Non, monsieur; mais je voudrais pouvoir le dire! C'est pire que ça, monsieur. Il était le maître de cette boutique et l'inventeur d'une nouvelle mécanique à vapeur, patentée, pour fabriquer des saucisses sans fin. Sa machine aurait avalé un pavé, si vous l'aviez mis auprès, et l'aurait broyé en saucisses aussi aisément qu'un tendre bébé. Il était joliment fier de sa mécanique, comme vous pensez; et, quand elle était en mouvement, il restait dans la cave pendant plusieurs heures, jusqu'à ce qu'il devint tout mélancolique de joie. Il aurait été heureux comme un roi dans la possession de cette mécanique-là et de deux jolis enfants par-dessus le marché, s'il n'avait pas eu une femme qui était la plus mauvaise des mauvaises. Elle était toujours autour de lui à le tarabuster et à lui corner dans les oreilles, tant qu'il n'y pouvait plus tenir. «Voyez-vous, ma chère, qu'il lui dit un jour, si vous persévérez dans cette sorte d'amusement, je veux être pendu si je ne pars pas pour l'Amérique. Et voilà, qu'il dit.—Vous êtes un grand feignant, qu'elle dit; et cela leur fera une belle jambe aux Américains, si vous y allez.» Alors elle continue à l'agoniser pendant une demi-heure, et puis elle court dans le petit parloir, derrière la boutique, et elle tombe dans des attaques, et elle crie qu'il la fera périr, et tout ça avec des coups de pied et des coups de poing, que ça dure trois heures. Pour lors, voilà que le lendemain matin, le mari ne se trouve pas. Il n'avait rien pris dans la caisse; il n'avait même pas mis son paletot; ainsi, il était clair qu'il ne s'était pas payé l'Amérique. Cependant il ne revient pas le jour d'après, ni la semaine d'après non plus. La bourgeoise fait imprimer des affiches, pour dire que, s'il revenait, elle lui pardonnerait tout. Ce qui était fort libéral de sa part, puisqu'il ne lui avait rien fait au monde. Alors, tous les canaux sont visités; et, pendant deux mois après, toutes les fois qu'on trouvait un corps mort, on le portait tout de go à la boutique des saucisses; mais pas un ne répondait au signalement. Elle fit courir le bruit que son mari s'était sauvé, et elle continua son commerce. Un samedi soir, un vieux petit gentleman, très-maigre, vient dans la boutique, en grande colère. «Êtes-vous la maîtresse de cette boutique ici? dit-il.—Oui, qu'elle dit.—Eh bien! madame, je suis venu pour vous avertir que ma famille et moi nous ne voulons pas être étranglés à cause de vous. Et plus que ça; permettez-moi de vous observer, madame, que, comme vous ne mettez pas de la viande de premier choix dans vos saucisses, vous pourriez bien trouver du bœuf aussi bon marché que des boutons.—Des boutons? monsieur, dit-elle.—Des boutons, madame, dit l'autre en déployant un morceau de papier et lui montrant vingt ou trente moitiés de boutons. Voilà un joli assaisonnement pour des saucisses, madame; des boutons de culotte.—Saperlote! s'écrie la veuve en se trouvant mal, c'est les boutons de mon mari!» Là-dessus, voila le vieux petit gentleman qui devient blanc comme du saindoux. «Je vois ce que c'est, dit la veuve; dans un moment d'impatience, il s'est bêtement converti en saucisses!» Et c'était vrai, monsieur, poursuivit Sam en regardant en face le visage plein d'horreur de M. Pickwick, c'était vrai. Ou bien, peut-être qu'il avait été pris dans la machine. Mais, en tout cas, le petit vieux gentleman, qui avait toujours adoré les saucisses, se sauva de la boutique comme un fou, et on n'en a jamais plus entendu parler depuis!»
La relation de cette touchante tragédie domestique amena le maître et le valet au cabinet de M. Perker. M. Lowten, tenant la porte à moitié ouverte, était en conversation avec un homme dont l'air et les vêtements paraissaient également misérables. Ses bottes étaient sans talons, et ses gants sans doigts. On voyait des traces de souffrances, de privations, presque de désespoir sur sa figure maigre et creusée par les soucis. Il avait la conscience de sa pauvreté, car il se rangea sur le côté obscur de l'escalier, lorsque M. Pickwick approcha.
«C'est bien malheureux, disait l'étranger avec un soupir.
—Effectivement, répondit Lowten, en griffonnant son nom sur la porte, et en l'effaçant avec la barbe de sa plume. Voulez-vous lui faire dire quelque chose?
—Quand pensez-vous qu'il reviendra?
—Je n'en sais rien du tout, répliqua Lowten, en clignant de l'œil à M. Pickwick, pendant que l'étranger abaissait ses regards vers le plancher.
—Ce n'est donc pas la peine de l'attendre? demanda le pauvre homme, en regardant d'un air d'envie dans le bureau.
—Oh! non, rétorqua le clerc en se plaçant plus exactement au centre de la porte. Il est bien certain qu'il ne reviendra pas cette semaine... et c'est bien du hasard si nous le voyons la semaine d'après. Quand une fois Perker est hors de la ville, il ne se presse pas d'y revenir.
—Hors de la ville! s'écria M. Pickwick, juste ciel! que c'est malheureux!
—Ne vous en allez pas, monsieur Pickwick, dit Lowten; J'ai une lettre pour vous.»
L'étranger parut hésiter. Il contempla de nouveau le plancher; et le clerc fit un signe du coin de l'œil à M. Pickwick, comme pour lui faire entendre qu'il y avait sous jeu une excellente plaisanterie: mais, ce que c'était, le philosophe n'aurait pas pu le deviner, quand il se serait agi de sa vie.
«Entrez, monsieur Pickwick, dit Lowten. Eh bien! monsieur Watty, voulez-vous me donner un message, ou bien revenir?
—Priez-le de laisser un mot pour m'apprendre où en est mon affaire, répondit le malheureux Watty. Pour l'amour de Dieu! ne l'oubliez pas, monsieur Lowten.
—Non, non, je ne l'oublierai pas, répliqua le clerc.—Entrez, monsieur Pickwick.—Bonjour, monsieur Watty... un joli temps pour se promener, n'est-ce pas?» Ayant ainsi parlé, et voyant que l'étranger hésitait encore, il fit signe à Sam de suivre son maître dans l'appartement, et ferma la porte au nez du pauvre diable.
«Je crois qu'on n'a jamais vu un si insupportable banqueroutier depuis le commencement du monde! s'écria Lowten, en jetant sa plume sur la table, avec toute la mauvaise humeur d'un homme outragé. Il n'y a pas encore quatre ans que son affaire est devant la cour de la chancellerie, et je veux être damné s'il ne vient pas nous ennuyer deux fois par semaine. Il fait un peu froid, pourtant, pour perdre son temps debout, à la porte, avec de misérables râpés comme cela.»
En proférant ces expressions de dépit, Lowten attisait un feu remarquablement grand avec un tisonnier remarquablement petit; puis il ajouta: «Entrez par ici, monsieur Pickwick. Perker y est: je sais qu'il vous recevra volontiers.»
«Ah! mon cher monsieur, dit le petit avoué en s'empressant de se lever, lorsque M. Pickwick lui fut annoncé. Et bien! mon cher monsieur, quelles nouvelles de votre affaire? Eh! vous avez entendu parler de nos amis de Freeman's Court? Ils ne se sont pas endormis; je sais cela. Ah! ce sont des gaillards bien madrés, bien madrés, en vérité.»
En concluant cet éloge, M. Perker prit une prise de tabac emphatique, comme un tribut à la madrerie de MM. Dodson et Fogg.
«Ce sont de fameux coquins! dit M. Pickwick.
—Oui, oui, reprit le petit homme. C'est une affaire d'opinion, comme vous savez, et nous ne disputerons pas sur des mots. Il est tout simple que vous ne considériez pas ces choses là d'un point de vue professionnel. Du reste, nous avons fait tout ce qui était nécessaire. J'ai retenu maître Snubbin.
—Est-ce un habile avocat? demanda M. Pickwick.
—Habile! Bon Dieu, quelle question m'adressez-vous là, mon cher monsieur; mais maître Snubbin est à la tête de sa profession. Il a trois fois plus d'affaires que les meilleurs avocats: il est engagé dans tous les procès de ce genre. Il ne faut pas répéter cela au dehors, mais nous disons, entre nous, qu'il mène le tribunal par le bout du nez.»
Le petit homme prit une autre prise de tabac, en faisant cette communication à M. Pickwick, et l'accompagna d'un geste mystérieux.
«Ils ont envoyé des citations à mes trois amis, dit le philosophe.
—Ah! naturellement; ce sont des témoins importants: ils vous ont vu dans une situation délicate.
—Mais ce n'est pas ma faute s'il lui a plu de se trouver mal! Elle s'est jetée elle-même dans mes bras.
—C'est très-probable, mon cher monsieur; très-probable et très-naturel. Rien n'est plus naturel, mon cher monsieur; mais qu'est-ce qui le prouvera?»
M. Pickwick passa à un autre sujet, car la question de M. Perker l'avait un peu démonté. «Ils ont également cité mon domestique, dit-il.
—Sam?»
M. Pickwick répliqua affirmativement:
«Naturellement, mon cher monsieur; naturellement. Je le savais d'avance; j'aurais pu vous le dire, il y a un mois. Voyez-vous, mon cher monsieur, si vous voulez faire vos affaires vous-même, après les avoir confiées à votre avoué, il faut en subir les conséquences.»
Ici M. Perker se redressa avec un air de dignité, et fit tomber quelques grains de tabac, égarés sur son jabot.
«Que veulent-ils donc prouver par son témoignage? demanda M. Pickwick, après deux ou trois minutes de silence.
—Que vous l'avez envoyé à la plaignante pour faire quelques affaires de compromis, je suppose. Au reste, il n'y a pas beaucoup d'inconvénient, car je ne crois pas que nos adversaires puissent tirer grand'chose de lui.
—Je ne le crois pas, dit M. Pickwick, et malgré sa vexation, il ne put s'empêcher de sourire à la pensée de voir Sam paraître comme témoin. Quelle conduite tiendrons-nous? ajouta-t-il.
—Nous n'en avons qu'une seule à adopter, mon cher monsieur; c'est de contre-examiner les témoins, de nous fier à l'éloquence de Snubbin, de jeter de la poudre aux yeux des juges, et de nous en rapporter au jury.
—Et si le verdict est contre moi?»
M. Perker sourit, prit une très-longue prise de tabac, attisa le feu, leva les épaules, et garda un silence expressif.
«Vous voulez dire que dans ce cas il faudra que je paye les dommages-intérêts?» reprit M. Pickwick, qui avait examiné avec un maintien sévère cette réponse télégraphique.
Perker donna au feu une autre secousse fort peu nécessaire, en disant: «J'en ai peur.
—Et moi, reprit M. Pickwick avec énergie, je vous annonce ici ma résolution inaltérable de ne payer aucun dommage quelconque, aucun, Perker. Pas une guinée, pas un penny de mon argent ne s'engouffrera dans les poches de Dodson et Fogg. Telle est ma détermination réfléchie, irrévocable. Et en parlant ainsi, M. Pickwick déchargea sur la table qui était auprès de lui un violent coup de poing, pour confirmer l'irrévocabilité de ses intentions.
—Très-bien, mon cher monsieur; très-bien: vous savez mieux que personne ce que vous avez à faire.
—Sans aucun doute, reprit notre héros avec vivacité. Où demeure maître Snubbin?
—Dans Old-Square, Lincoln's Inn.
—Je désirerais le voir.
—Voir maître Snubbin! mon cher monsieur, s'écria M. Perker, dans le plus grand étonnement. Poh! Poh! impossible! Voir maître Snubbin! Dieu vous bénisse, mon cher monsieur, on n'a jamais entendu parler d'une chose semblable. Cela ne peut absolument pas se faire, à moins d'avoir payé d'avance des honoraires de consultation, et d'avoir obtenu un rendez-vous.
Malgré tout cela, M. Pickwick avait décidé, non-seulement que cela pouvait se faire, mais que cela se ferait; et, en conséquence, dix minutes après avoir reçu l'assurance que la chose était impossible, il fut conduit par son avoué dans le cabinet extérieur de l'illustre maître Snubbin.
C'était une pièce assez grande, mais sans tapis. Auprès du feu était une table couverte d'une serge, qui depuis longtemps avait perdu toute prétention à son ancienne couleur verte, et qui, grâces à l'âge et à la poussière, était graduellement devenue grise, excepté dans les endroits nombreux où elle était noircie d'encre. On voyait sur la table une énorme quantité de petits paquets de papier, attachés avec de la ficelle rouge; et, derrière la table, un clerc assez âgé, dont l'apparence soignée et la pesante chaîne d'or accusaient clairement la clientèle étendue et lucrative de maître Snubbin.
«Le patron est-il dans son cabinet, monsieur Mallard, demanda Perker au vieux clerc, en lui offrant sa tabatière, avec toute la courtoisie imaginable.
—Oui, mais il est trop occupé. Voyez-vous toutes ces affaires? Il n'a pu encore donner d'opinion sur aucune d'elles, et cependant les honoraires d'expédition sont payés pour toutes.»
Le clerc sourit en disant ceci, et respira sa prise de tabac avec une sensualité qui semblait être composée de goût pour le tabac et d'amour pour les honoraires.
«Ça ressemble à de la clientèle, cela, dit Perker.
—Oui, répondit le clerc, en offrant à son tour sa boîte, avec la plus grande cordialité; et le meilleur de l'affaire c'est que personne au monde, excepté moi, ne peut lire l'écriture du patron. Si bien que, quand il a donné son opinion, on est obligé d'attendre que je l'aie copiée, hé! hé! hé!
—Ce qui profite à quelqu'un aussi bien qu'à maître Snubbin, et contribue à vider la bourse du client, ha! ha! ha!»
À cette observation, le clerc recommença à rire; non pas d'un rire bruyant et ouvert, mais d'un ricanement silencieux, intérieur, qui faisait mal à M. Pickwick. Quand un homme saigne intérieurement, c'est une chose fort dangereuse pour lui; mais quand il rit intérieurement, cela ne présage rien de bon pour les autres.
«Est-ce que vous n'avez pas fait la petite note des honoraires que je vous dois? reprit Perker.
—Non; pas encore.
—Faites-la donc, je vous en prie. Je vous enverrai un mandat. Mais vous êtes trop occupé à empocher l'argent comptant pour penser à vos débiteurs, hé! hé! hé!»
Cette plaisanterie parut chatouiller agréablement le clerc, et il se régala sur nouveaux frais de son ricanement égoïste.
«Maintenant M. Mallard, mon cher ami, dit M. Perker en recouvrant tout d'un coup sa gravité, et en tirant par le revers de son habit le grand clerc du grand avocat, dans un coin de la chambre, il faut que vous persuadiez au patron de me recevoir avec mon client que voilà.
—Allons! allons! en voilà une bonne! voir maître Snubbin? C'est par trop absurde!»
Malgré l'absurdité de la proposition, le clerc se laissa doucement emmener hors de l'ouïe de M. Pickwick, puis après quelques chuchotements, il disparut dans le sanctuaire du luminaire de la justice. Il en revint bientôt sur la pointe du pied et informa M. Perker et M. Pickwick qu'il avait décidé maître Snubbin à les admettre sur-le-champ, en violation de toutes les règles établies.
Maître Snubbin, suivant la phrase reçue, pouvait avoir une cinquantaine d'années. C'était un de ces individus pâles, maigres, desséchés, dont la figure ressemble à une lanterne de corne. Il avait des yeux ronds, saillants, ternes comme on en rencontre ordinairement dans la tête des gens qui se sont appliqués pendant de longues années à de laborieuses et monotones études; des yeux qui l'auraient fait reconnaître pour myope quand même on n'aurait pas vu le lorgnon qui se dandinait sur sa poitrine, au bout d'un large ruban noir. Ses cheveux étaient rares et grêles, ce qu'on pouvait attribuer en partie à ce qu'il n'avait jamais sacrifié beaucoup de temps à leur arrangement, mais surtout à ce qu'il avait porté pendant vingt-cinq ans la perruque légale, que l'on voyait derrière lui, sur une tête à perruque. Les traces de poudre qui souillaient son collet, la cravate de batiste mal blanchie et plus mal attachée, qui entourait son cou, indiquaient que, depuis qu'il avait quitté la cour, il n'avait pas eu le temps de faire le moindre changement dans sa toilette; et l'air malpropre du reste de son costume, donnait lieu de croire qu'il aurait pu avoir tout le temps désirable, sans que sa tournure en fût améliorée. Des livres de droit, des monceaux de papiers, des lettres ouvertes, étaient répandus sur la table, sans aucune apparence d'ordre. L'ameublement était vieux et délabré, les portes de la bibliothèque semblaient vermoulues; à chaque pas la poussière s'élevait en petits nuages du tapis râpé; les rideaux étaient jaunis par l'âge et par la fumée, et l'état de toutes choses, dans le cabinet, prouvait, clair comme le jour, que maître Snubbin était trop absorbé par sa profession pour faire attention à ses aises.
L'illustre avocat s'occupait à écrire, lorsque ses clients entrèrent; il salua d'un air distrait, quand M. Pickwick lui fut présenté par son avoué, fit signe à ses visiteurs de s'asseoir, plaça soigneusement sa plume dans son encrier, croisa sa jambe gauche sur sa jambe droite, et attendit qu'on lui adressât la parole.
«Maître Snubbin, dit M. Perker, M. Pickwick est le défendeur dans Bardell et Pickwick.
—Est-ce que je suis retenu pour cette affaire-là?
—Oui, monsieur.»
L'avocat inclina la tête, et attendit une autre communication.
«Maître Snubbin, reprit le petit avoué, M. Pickwick avait le plus vif désir de vous voir, avant que vous entrepreniez sa cause, pour vous assurer qu'il n'y a aucun fondement, aucun prétexte à l'action intentée contre lui, et pour vous affirmer qu'il ne paraîtrait pas devant la cour, si sa conscience n'était pas complètement tranquille en résistant aux demandes de la plaignante.—Ai-je bien exprimé votre pensée, mon cher monsieur? continua le petit homme en se tournant vers M. Pickwick.
—Parfaitement.»
Maître Snubbin développa son lorgnon, l'éleva à la hauteur de ses yeux, et après avoir considéré notre héros pendant quelques secondes, avec une grande curiosité, se tourna vers M. Perker, et lui dit en souriant légèrement:
«La cause de M. Pickwick est-elle bonne?»
L'avoué leva les épaules.
«Vous proposez-vous d'appeler des témoins?
—Non, monsieur.»
Le sourire de l'avocat se dessina de plus en plus; il dandina sa jambe avec une violence redoublée, et se rejetant en arrière dans son fauteuil, il toussa dubitativement.
Tout légers qu'étaient ces indices des sentiments de l'avocat, ils ne furent pas perdus pour M. Pickwick. Il fixa plus solidement sur son nez les bésicles à travers lesquelles il avait attentivement contemplé les démonstrations que l'homme de loi avait laissé échapper, puis il lui dit, avec une grande énergie, et en dépit des clins d'œil et des froncements de sourcils de l'avoué:
«Mon désir de vous être présenté dans un semblable but, monsieur, paraît sans doute fort extraordinaire à une personne qui voit tant d'affaires du même genre?»
L'avocat essaya de regarder gravement son feu, mais il eut beau faire, le sourire revint encore sur ses lèvres. M. Pickwick continua:
«Les gentlemen de votre profession, monsieur, voient toujours le plus mauvais côté de la nature humaine. Toutes les discussions, toutes les rancunes, toutes les haines, se produisent devant vous. Vous savez par expérience jusqu'à quel point les jurés se laissent prendre par la mise en scène, et naturellement vous attribuez aux autres le désir d'employer, dans un but d'intérêt et de déception, le moyen dont vous connaissez si bien la valeur, parce que vous l'employez constamment dans l'intention louable et honorable de faire tout ce qui est possible en faveur de vos clients. Je crois qu'il faut attribuer à cette cause l'opinion vulgaire mais générale, que vous êtes, comme corps, froids, soupçonneux, égoïstes. Je sais donc fort bien, monsieur, tout le désavantage qu'il y a à vous faire une semblable déclaration, dans la circonstance où je me trouve. Néanmoins, comme vous l'a dit mon ami, M. Perker, je suis venu ici pour vous déclarer positivement que je suis innocent de l'action qu'on m'impute; et quoique je connaisse parfaitement l'inestimable valeur de votre assistance, je vous demande la permission d'ajouter que je renoncerais à me servir de votre talent, si vous n'étiez pas absolument convaincu de ma sincérité.»
Longtemps avant la fin de ce discours (qui, nous devons le dire, était d'une nature fort prolixe pour M. Pickwick), l'avocat était retombé dans ses distractions. Cependant, au bout de quelques minutes de silence et après avoir repris sa plume, il parut se ressouvenir de la présence de son client, et levant les yeux de dessus son papier, il dit d'un ton assez brusque:
«Qui est-ce qui est avec moi dans cette cause?
—M. Phunky, répliqua l'avoué.
—Phunky? Phunky? Je n'ai jamais entendu ce nom-là. C'est donc un jeune homme?
—Oui, c'est un très-jeune homme. Il n'y a que quelques semaines qu'il a plaidé sa première cause, il n'y a pas encore huit ans qu'il est au barreau.
—Oh! c'est ce que je pensais, reprit maître Snubbin, avec cet accent de commisération que l'on emploie dans le monde pour parler d'un pauvre petit enfant sans appui.—M. Mallard, envoyez chez monsieur... monsieur....
—Phunky, Holborn-Court, suppléa M. Perker
—Très-bien. Faites-lui dire, je vous prie, de venir ici un instant.»
M. Mallard partit pour exécuter sa commission, et maître Snubbin retomba dans son abstraction, jusqu'au moment où M. Phunky fut introduit.
M. Phunky était un homme d'un âge mûr, quoique un avocat en bourgeon. Il avait des manières timides, embarrassées, et en parlant, il hésitait péniblement. Cependant ce défaut ne semblait pas lui être naturel, mais paraissait provenir de la conscience qu'il avait des obstacles que lui opposait son manque de fortune ou de protections, ou peut-être bien de savoir faire. Il était intimidé par l'avocat, et se montrait obséquieusement poli pour l'avoué.
«Je n'ai pas encore eu le plaisir de vous voir, M. Phunky,» dit maître Snubbin avec une condescendance hautaine.
M. Phunky salua. Il avait eu, pendant huit ans et plus, le plaisir de voir maître Snubbin, et de l'envier aussi, avec toute l'envie d'un homme pauvre.
«Vous êtes avec moi dans cette cause, à ce que j'apprends? poursuivit l'avocat.»
Si M. Phunky avait été riche, il aurait immédiatement envoyé chercher son clerc, pour savoir ce qui en était; s'il avait été habile, il aurait appliqué son index à son front et aurait tâché de se rappeler si, dans la multitude de ses engagements, il s'en trouvait un pour cette affaire: mais, comme il n'était ni riche ni habile (dans ce sens, du moins), il devint rouge et salua.
«Avez-vous lu les pièces, M. Phunky? continua le grand avocat.»
Ici encore, M. Phunky aurait dû déclarer qu'il n'en avait aucun souvenir; mais comme il avait examiné tous les papiers qui lui avaient été remis, et comme, le jour ou la nuit, il n'avait pas pensé à autre chose depuis deux mois qu'il avait été retenu comme junior de maître Snubbin, il devint encore plus rouge, et salua sur nouveaux frais.
«Voici M. Pickwick, reprit l'avocat en agitant sa plume dans la direction de l'endroit où notre philosophe se tenait debout.
M. Phunky salua M. Pickwick avec toute la révérence qu'inspire un premier client, et ensuite inclina la tête du côté de son chef.
«Vous pourriez emmener M. Pickwick, dit maître Snubbin, et... et... et écouter tout ce que M. Pickwick voudra vous communiquer. Après cela, nous aurons une consultation, naturellement.»
Ayant ainsi donné à entendre qu'il avait été dérangé suffisamment, maître Snubbin qui était devenu de plus en plus distrait, appliqua son lorgnon à ses yeux, pendant un instant, salua légèrement, et s'enfonça plus profondément dans l'affaire qu'il avait devant lui. C'était une prodigieuse affaire; une interminable procédure occasionnée par le fait d'un individu, décédé depuis environ un siècle, et qui avait envahi un sentier conduisant d'un endroit d'où personne n'était jamais venu, à un autre endroit où personne n'était jamais allé!
M. Phunky ne voulant jamais consentir à passer une porte avant M. Pickwick et son avoué, il leur fallut quelque temps avant d'arriver dans le square. Ils s'y promenèrent longtemps en long et en large, et le résultat de leur conférence fut qu'il était fort difficile de prévoir si le verdict serait favorable ou non; que personne ne pouvait avoir la prétention de prédire le résultat de l'affaire; enfin qu'on était fort heureux d'avoir prévenu l'autre partie, en retenant maître Snubbin.
Après avoir entendu différents autres topiques de doute et de consolation, également bien appropriés à son affaire, M. Pickwick tira Sam du profond sommeil où il était tombé depuis une heure, et ayant dit adieu à Lowten, retourna dans la Cité, suivi de son fidèle domestique.
NOTES:
[1] À une certaine heure, les places des théâtres anglais ne se payent plus que moitié prix.
[2] Jour où un grand nombre d'amoureux
et d'amoureuses
s'adressent, sous le voile de l'anonyme, des déclarations
sérieuses ou
ironiques.
Le repos et le silence qui caractérisent Lant-street, dans le Borough[3], font couler jusqu'au fond de l'âme les trésors d'une douce mélancolie. C'est une rue de traverse dont la monotonie est consolante et où l'on voit toujours beaucoup d'écriteaux aux croisées. Une maison, dans Lant-street, ne pourrait guère recevoir la dénomination d'hôtel, dans la stricte acception du mot; mais, cependant, c'est un domicile fort souhaitable. Si quelqu'un désire se retirer du monde, se soustraire à toutes les tentations, se précautionner contre tout ce qui pourrait l'engager à regarder par la fenêtre, nous lui recommandons Lant-street par-dessus toute autre rue.
Dans cette heureuse retraite sont colonisées quelques blanchisseuses de fin, une poignée d'ouvriers relieurs, un ou deux recors, plusieurs petits employés des Docks, une pincée de couturières et un assaisonnement d'ouvriers tailleurs. La majorité des aborigènes dirige ses facultés vers la location d'appartements garnis, ou se dévoue à la saine et libérale profession de la calandre. Ce qu'il y a de plus remarquable dans la nature morte de cette région, ce sont les volets verts, les écriteaux de location, les plaques de cuivre sur les portes et les poignées de sonnettes du même métal. Les principaux spécimens du règne animal sont les garçons de taverne, les marchands de petits gâteaux et les marchands de pommes de terre cuites. La population est nomade; elle disparaît habituellement à l'approche du terme, et généralement pendant la nuit. Les revenus de S.M. sont rarement recueillis dans cette vallée fortunée. Les loyers sont hypothétiques, et la distribution de l'eau est souvent interrompue faute du payement de la rente.
Au commencement de la soirée à laquelle M. Pickwick avait été invité par M. Bob Sawyer, ce jeune praticien et son ami, M. Ben Allen, s'étalaient aux deux coins de la cheminée, au premier étage d'une des maisons de la rue que nous venons de décrire. Les préparatifs de réception paraissaient complets. Les parapluies avaient été retirés du passage et entassés derrière la porte de l'arrière-parloir; la servante de la propriétaire avait ôté son bonnet et son châle de dessus la rampe de l'escalier, où ils étaient habituellement déposés. Il ne restait que deux paires de socques sur le paillasson, derrière la porte de la rue; enfin, une chandelle de cuisine, dont la mèche était fort longue, brûlait gaiement sur le bord de la fenêtre de l'escalier. M. Bob Sawyer avait acheté lui-même les spiritueux dans un caveau de High-street, et avait précédé jusqu'à son domicile celui qui les portait, pour empêcher la possibilité d'une erreur. Le punch était déjà préparé dans une casserole de cuivre. Une petite table, couverte d'une vieille serge verte, avait été amenée du parloir pour jouer aux cartes, et les verres de l'établissement, avec ceux qu'on avait empruntés à la taverne voisine, garnissaient un plateau, sur le carré.
Nonobstant la nature singulièrement satisfaisante de tous ces arrangements, un nuage obscurcissait la physionomie de M. Bob Sawyer. Assis à côté de lui, Ben Allen regardait attentivement les charbons avec une expression de sympathie qui vibra mélancoliquement dans sa voix lorsqu'il se prit à dire, après un long silence:
«C'est damnant qu'elle ait tourné à l'aigre justement aujourd'hui! Elle aurait bien dû attendre jusqu'à demain.
—C'est pure méchanceté, pure méchanceté! rétorqua M. Bob Sawyer avec véhémence. Elle dit que, si j'ai assez d'argent pour donner une soirée, je dois en avoir assez pour payer son petit mémoire.
—Depuis combien de temps court-il? demanda M. Ben Allen (par parenthèse un mémoire est l'engin locomotif le plus extraordinaire que le génie de l'homme ait jamais inventé: une fois en mouvement, il continue à courir de soi-même, sans jamais s'arrêter, durant la vie la plus longue).
—Il n'y a guère que trois ou quatre mois», répliqua l'autre.
Ben Allen toussa d'un air désespéré en contemplant fixement les barres de la grille. À la fin, il ajouta:
«Ça sera diablement désagréable si elle se met dans la tête de faire son sabbat quand les amis seront arrivés, hein?
—Horrible! murmura Bob Sawyer, horrible!»
En ce moment un léger coup se fit entendre à la porte. M. Bob Sawyer jeta un regard expressif à son ami; et, lorsqu'il eut dit: «Entrez!» on vit apparaître dans l'ouverture de la porte la tête mal peignée d'une servante, dont l'apparence aurait fait peu d'honneur à la fille d'un balayeur retraité.
«Sauf votre respect, monsieur Sawyer, Mme Raddle désire vous parler.»
M. Bob Sawyer n'avait pas encore médité sa réponse, lorsque la jeune fille disparut subitement, comme quelqu'un qui est violemment tiré par derrière, et en même temps un autre coup fut frappé à la porte, un coup sec et décidé, qui semblait dire: me voici; c'est moi.
M. Bob Sawyer regarda son ami avec un air de mortelle appréhension, et cria de nouveau: «Entrez.»
La permission n'était nullement nécessaire, car, avant qu'elle fût articulée, une petite femme, pâle et tremblante de colère, s'était élancée dans la chambre.
«M. Sawyer, dit-elle en s'efforçant de paraître calme, voulez-vous avoir la bonté de régler mon petit mémoire? Je vous serai bien obligée, parce que j'ai mon loyer à payer ce soir, et que mon propriétaire est en bas qui attend.»
Ici la petite femme se frotta les mains et fixa fièrement ses regards sur la muraille, par-dessus la tête de M. Bob Sawyer.
«Je suis excessivement fâché de vous incommoder, madame Raddle, répondit Bob avec déférence, mais....
—Oh! cela ne m'incommode pas, interrompit la petite femme, d'une voix aigre. Je n'en avais pas absolument besoin avant le jour d'aujourd'hui; mais, comme cet argent-là va directement dans la poche du propriétaire, autant valait que vous le gardissiez pour moi. Vous me l'avez promis pour aujourd'hui, monsieur Sawyer, et tous les gentlemen qui ont vécu ici ont toujours tenu leur parole, comme doit le faire nécessairement quiconque est véritablement un gentleman.»
Ayant ainsi parlé, mistress Raddle secoua sa tête, mordit ses lèvres, se frotta les mains encore plus fort, et regarda le mur plus fixement que jamais. Il était clair que la vapeur s'amassait, comme le dit plus tard M. Bob lui-même, dans un style d'allégorie orientale.
«Je suis bien fâché, madame Raddle, répondit-il avec toute l'humilité imaginable; mais le fait est que j'ai été désappointé dans la cité aujourd'hui.»
C'est un endroit bien extraordinaire que cette cité; nous connaissons un nombre étonnant de gens qui y sont journellement désappointés.
«Eh bien! monsieur Sawyer, dit mistress Raddle en se plantant solidement sur une des rosaces du tapis de Kidderminster, qu'est-ce que cela me fait à moi?
—Je... je suis certain, madame Raddle, répondit Bob en éludant la dernière question; je suis certain qu'avant le milieu de la semaine prochaine nous pourrons tout ajuster, et qu'ensuite nous marcherons plus régulièrement.»
C'était là tout ce que voulait Mme Raddle. Elle avait escaladé l'appartement de l'infortuné Bob avec tant d'envie de faire une scène, qu'elle aurait été probablement contrariée si elle avait reçu son argent. En effet, elle était singulièrement bien disposée pour une récréation de ce genre, car elle venait d'échanger, dans la cuisine, avec M. Raddle, quelques compliments préparatoires.
«Supposez-vous, monsieur Sawyer, s'écria-t-elle en élevant la voix pour l'édification des voisins, supposez-vous que je garderai éternellement dans ma maison un individu qui ne pense jamais à payer son loyer, et qui ne donne pas même un rouge liard pour le beurre et pour le sucre de son déjeuner, ni pour le lait qu'on lui achète à la porte? Supposez-vous qu'une femme honnête et laborieuse, qui a vécu vingt ans dans cette rue (dix ans sur le pavé et neuf ans et neuf mois dans cette maison), n'a rien autre chose à faire que de s'éreinter pour loger et nourrir un tas de paresseux qui sont toujours à fumer, à boire et à flâner, au lieu de travailler pour payer leur mémoire? Supposez-vous....
—Ma bonne dame, dit M. Ben Allen d'une voix conciliante....
—Ayez la bonté, monsieur, de garder vos observations pour vous-même, dit mistress Raddle en comprimant soudain le rapide torrent de son éloquence, et en s'adressant à l'interrupteur avec une lenteur et une solennité imposante. Je ne pense pas, monsieur, que vous ayez aucun droit de m'adresser votre conversation? Je ne pense pas vous avoir loué cet appartement?
—Non, certainement, répondit Benjamin.
—Parfaitement, monsieur, rétorqua mistress Raddle avec une politesse hautaine; parfaitement, monsieur; et vous voudrez bien alors vous contenter de briser les bras et les jambes du pauvre monde, dans les hôpitaux, et vous tenir à votre place. Autrement il y aura peut-être ici quelque personne qui vous y fera tenir, monsieur.
—Mais vous êtes une femme si peu raisonnable..., dit Benjamin.
—Je vous demande excuse, jeune homme, s'écria mistress Raddle, que la colère inondait d'une sueur froide. Voulez-vous avoir la bonté de répéter un peu ce mot-là?
—Madame, répondit Benjamin, qui commençait à devenir inquiet pour son propre compte, je n'attachais pas d'offense à cette expression.
—Je vous demande excuse, jeune homme, reprit mistress Raddle d'un ton encore plus impératif et plus élevé. Qui avez-vous appelé une femme? Est-ce à moi que vous adressez cette remarque-là, monsieur?
—Eh! mon Dieu!... fit Benjamin.
—Je vous demande, oui ou non, si c'est à moi que vous appliquez ce nom-là, monsieur? interrompit mistress Raddle avec fureur, en ouvrant la porte toute grande.
—Eh!... oui!... parbleu! confessa le pauvre étudiant.
—Oui, parbleu! reprit mistress Raddle en reculant graduellement jusqu'à la porte, et en élevant la voix à sa plus haute clef, pour le bénéfice spécial de M. Raddle, qui était dans la cuisine. En effet, chacun sait qu'on peut m'insulter dans ma propre maison, pendant que mon mari roupille en bas, sans faire plus d'attention à moi qu'à un caniche. Il devrait rougir (ici mistress Raddle commença à sangloter); il devrait rougir de laisser traiter sa femme comme la dernière des dernières, par des bouchers de chair humaine qui déshonorent le logement (autres sanglots). Le poltron! le sans cœur! qui laisse sa femme exposée à toutes sortes d'avanies! Voyez-vous, le capon; il a peur de monter pour corriger ces bandits-là! Il a peur de monter! Il a peur de monter!»
Ici mistress Raddle s'arrêta pour écouter si la répétition de ce défi avait réveillé sa meilleure moitié. Voyant qu'elle n'y pouvait réussir, elle commençait à descendre l'escalier en poussant d'innombrables sanglots, lorsqu'un double coup de marteau retentit violemment à la porte de la rue. Elle y répondit par des gémissements qui duraient encore au sixième coup frappé par le visiteur; puis, à la fin, dans un accès irrésistible d'agonie mentale, elle renversa tous les parapluies et se précipita dans l'arrière-parloir en fermant la porte après elle avec un fracas épouvantable.
«N'est-ce pas ici que demeure M. Sawyer? demanda M. Pickwick à la servante qui lui ouvrit la porte.
—Au premier, la porte en face de l'escalier, répondit la jeune fille en rentrant dans la cuisine avec sa chandelle, parfaitement convaincue qu'elle avait fait tout ce qu'exigeaient les circonstances.»
M. Snodgrass, qui était entré le dernier, parvint, après bien des efforts, à fermer la porto de la rue; et les pickwickiens, ayant grimpé l'escalier en trébuchant, furent reçus par Bob, qui n'avait pas osé descendre au-devant d'eux, de peur d'être assailli par Mme Raddle.
«Comment vous portez-vous? leur dit l'étudiant déconfit, charmé de vous voir. Prenez garde aux verres!»
Cet avertissement s'adressait à M. Pickwick, qui avait posé son chapeau sur le plateau.
«Pardon! s'écria celui-ci; je vous demande pardon.
—Il n'y a pas de mal; il n'y a pas de mal, reprit l'amphitryon. Je suis un peu à l'étroit ici; mais il faut en prendre son parti quand on vient voir un garçon. Entrez donc.... Vous avez déjà vu ce gentleman, je pense?»
M. Pickwick secoua la main de M. Benjamin Allen, et ses amis suivirent son exemple. Ils étaient à peine assis lorsqu'on entendit frapper de nouveau un double coup à la porte.
«J'espère que c'est Jack Hopkins, dit Bob. Chut!... Oui, c'est lui. Montez, Jack, montez.»
Des pas lourds retentirent sur l'escalier, et Jack Hopkins se présenta sous un gilet de velours noir, orné de boutons flamboyants. Il portait, en outre, une chemise bleue rayée, surmontée d'un faux-col blanc.
«Vous arrivez bien tard, lui dit Ben.
—J'ai été retenu à l'hôpital.
—Y a-t-il quelque chose de nouveau!
—Non, rien d'extraordinaire. Un assez bon accident, toutefois.
—Qu'est-ce que c'est, monsieur? demanda M. Pickwick.
—Un homme qui est tombé d'un quatrième étage, voilà tout. Mais c'est un cas superbe.
—Voulez-vous dire que le patient guérira probablement?
—Non, répondit le nouveau venu d'un air d'indifférence, j'imagine plutôt qu'il en mourra; mais il y aura une belle opération demain; quel spectacle magnifique si c'est Slasher qui opère!
—Vous regardez donc M. Slasher comme un bon opérateur?
—Le meilleur qui existe assurément. La semaine dernière, il a désarticulé la jambe d'un enfant, qui a mangé cinq pommes et un morceau de pain d'épice pendant l'opération. Mais ce n'est pas tout; deux minutes après, le moutard a déclaré qu'il ne voulait pas rester là pour le roi de Prusse, et qu'il le dirait à sa mère si on ne commençait pas.
—Vous m'étonnez, s'écria M. Pickwick.
—Bah! cela n'est rien; n'est-il pas vrai, Bob?
—Rien du tout, répliqua M. Sawyer.
—À propos, Bob, reprit Hopkins en jetant vers le visage attentif de M. Pickwick un coup d'œil à peine perceptible, nous avons eu un curieux accident la nuit dernière. On nous a amené un enfant qui avait avalé un collier.
—Avalé quoi, monsieur? interrompit M. Pickwick.
—Un collier. Non pas tout à la fois, cela serait trop fort; vous ne pourriez pas avaler cela, n'est-ce pas? Hein! monsieur Pickwick. Ha! ha! ha!»
Ici M. Hopkins éclata de rire, enchanté de sa propre plaisanterie, puis il continua:
«Non, mais voici la chose. Les parents du bambin sont très-pauvres; la sœur aînée achète un collier, un collier commun, des grosses boules de bois noir. L'enfant, qui aime beaucoup les joujoux, escamote le collier, le cache, joue avec coupe le fil et avale une boule. Il trouve que c'est une fameuse farce; il recommence le lendemain et avale une autre boule....
—Juste ciel! interrompit M. Pickwick, quelle épouvantable chose! Mais je vous demande pardon, monsieur; continuez.
—Le lendemain, l'enfant avale deux boules. Le surlendemain, il se régale de trois, et ainsi de suite, si bien qu'en une semaine il avait expédié tout le collier, vingt-cinq boules en tout. La sœur, qui est une jeune fille économe, et qui ne dépense guère d'argent en parure, se dessèche les lacrymales à force de pleurer son collier; elle le cherche partout, mais je n'ai pas besoin de vous dire qu'elle ne le trouve nulle part. Quelques jours après, la famille était à dîner... une épaule de mouton cuite au four avec des pommes de terre... l'enfant, qui n'avait pas faim, jouait dans la chambra. Voilà que l'on entend un bruit du diable, comme s'il était tombé de la grêle. «Ne fais pas ce bruit là, mon garçon, dit le père.—Ce n'est pas moi, répond le moutard.—C'est bon, dit le père; ne le fais plus alors.» Il y eut un court silence, et le bruit recommença de plus belle. «Mon garçon, dit le père, si tu ne m'écoutes pas, tu te trouveras dans ton lit en moins de rien.» En même temps, il secoue l'enfant, pour lui faire mieux comprendre la chose, et voilà qu'il entend un cliquetis terrible. «Dieu me damne! s'écrie-t-il, c'est dans le corps de mon fils! Il a le croup dans le ventre!—- Non, non, papa» dit le moucheron en se mettant à pleurer. C'est le collier de ma sœur; je l'ai avalé, papa.» Le père prend l'enfant dans ses bras et court avec lui à l'hôpital; et, tout le long du chemin, les boules de bois retentissaient dans son estomac à chaque secousse; et les boutiquiers cherchaient de tous les côtes d'où venait un si drôle de bruit. L'enfant est à l'hôpital maintenant; et il fait tant de tapage en marchant, qu'on a été obligé de l'entortiller dans une houppelande de watchman, de peur qu'il n'éveille les autres malades.
«Voilà l'accident le plus extraordinaire dont j'aie jamais entendu parler! s'écria M. Pickwick, en donnant sur la table un coup de poing emphatique.
—Oh! cela n'est rien encore, rétorqua Jack Hopkins. N'est-ce pas, Bob?
—Non, certainement.
—Je vous assure, monsieur, reprit Hopkins, qu'il arrive des choses singulières dans notre profession.
—Je le crois facilement, répondit M. Pickwick.»
Un nouveau coup de marteau frappé à la porte annonça un gros jeune homme, dont l'énorme tête était ombragée d'une perruque noire. Il amenait avec lui un jouvenceau engaîné dans une étroite redingote, et qui avait une physionomie scorbutique. Ensuite arriva un gentleman dont la chemise était semée de petites ancres rouges. Celui-ci fut suivi de près par un pâle garçon, décoré d'une lourde chaîne en chrysocale. L'entrée d'un individu maniéré, au linge parfaitement blanc, aux bottines de lasting, compléta la réunion. La petite table à la serge verte fut amenée; le premier service de punch fut apporté dans un pot blanc, et les trois heures suivantes furent dévouées au vingt et un, à un demi penny la fiche. Une fois seulement cet agréable jeu fut interrompu par une légère difficulté qui s'éleva entre le jeune nomma scorbutique et le gentleman aux ancres rouges. À cette occasion le premier exprima un brûlant désir de tirer le nez du second, et celui qui portait les emblèmes de l'espérance déclara qu'il n'entendait accepter, à titre gratuit, aucune insolence, ni de l'irascible jeune homme à la contenance scorbutique, ni de tout autre individu, orné d'une tête humaine.
Quand la dernière banque fut terminée, et lorsque le compte des fiches et des pence fut ajusté à la satisfaction de toutes les parties, M. Bob Sawyer sonna pour le souper, et ces convives se comprimèrent dans les coins, pendant qu'on servait le festin.
Ce n'était pas une opération aussi facile qu'on pourrait l'imaginer. D'abord il fut nécessaire d'éveiller la fille qui était tombée endormie sur la table de la cuisine. Cela prit un peu de temps, et même lorsqu'elle eut répondu à la sonnette, un autre quart-d'heure s'écoula avant qu'on pût exciter chez elle une faible étincelle de raison. D'autre part, l'homme à qui on avait demandé des huîtres, n'avait pas reçu l'ordre de les ouvrir; or il est très-difficile d'ouvrir une huître avec un couteau de table, ou avec une fourchette à deux pointes; aussi n'en put-on pas tirer grand parti. Le bœuf n'offrit guère plus de ressources, car il n'était pas assez cuit, et l'on en pouvait dire autant du jambon, quoiqu'il fût de la boutique allemande du coin de la rue. En revanche l'on possédait abondance de porter dans un broc d'étain, et il y avait assez de fromage pour contenter tout le monde, car il était très-fort. Au total le souper fut aussi bon qu'il l'est en général dans une réunion de ce genre.
Après souper, un autre bol de punch fut placé sur la table, avec un paquet de cigares et deux bouteilles d'eau-de-vie. Mais alors il y eut une pause pénible, occasionnée par une circonstance fort commune en pareille occasion et qui pourtant n'en est pas moins embarrassante.
Le fait est que la fille était occupée à laver les verres. L'établissement s'enorgueillissait d'en posséder quatre; ce que nous ne rapportons nullement comme étant injurieux à Mme Raddle, car il n'y a jamais eu, jusqu'à présent, d'appartement garni où l'on ne fût pas à court de verres. Ceux de l'hôtesse étaient des petits goblets, étroits et minces; ceux qu'on avait empruntés l'auberge voisine étaient de grands vases soufflés, hydropiques, portés, chacun, sur un gros pied goutteux. Ceci, de soi, aurait été suffisant pour avertir la compagnie de l'état réel des affaires; mais la jeune servante factotum, pour empêcher la possibilité du doute à cet égard, s'était emparée violemment de tous les verres, longtemps avant que la bière fût finie, en déclarant hautement, malgré les clins d'œil et les interruptions de l'amphytrion, qu'elle allait les porter en bas pour les rincer.
C'est, dit le proverbe, un bien mauvais vent que celui qui ne souffle rien de bon pour personne. L'homme maniéré, aux bottines d'étoffe, s'était inutilement efforcé d'accoucher d'une plaisanterie durant la partie. Il remarqua l'occasion et la saisit aux cheveux. À l'instant où les verres disparurent, il commença une longue histoire, au sujet d'une réponse singulièrement heureuse, faite par un grand personnage politique, dont il avait oublié le nom, à un autre individu également noble et illustre, dont il n'avait jamais pu vérifier l'identité. Il s'étendit soigneusement et avec détail sur diverses circonstances accessoires, mais il ne put jamais venir à bout, dans ce moment, de se rappeler la réponse même, quoiqu'il eût l'habitude de raconter cette anecdote, avec grand succès, depuis dix années.
«Voilà qui est drôle! s'écria l'homme maniéré, est-ce extraordinaire d'oublier ainsi!
—J'en suis fâché, dit Bob, en regardant avec anxiété vers la porte, car il croyait avoir entendu un froissement de verres, j'en suis très-fâché!
—Et moi aussi, répliqua le narrateur, parce que je suis sûr que cela vous aurait bien amusé. Mais ne vous chagrinez pas, d'ici à une demi-heure, ou environ, j'espère bien parvenir à m'en souvenir.»
L'homme maniéré en était là, lorsque les verres revinrent; et M. Bob Sawyer qui jusqu'alors était resté comme absorbé lui dit en souriant gracieusement, qu'il serait enchanté d'entendre la fin de son histoire, et que, telle qu'elle était, c'était la meilleure qu'il eût jamais oui raconter.
En effet, la vue des verres avait replacé notre ami Bob dans un état d'équanimité qu'il n'avait pas connu depuis son entrevue avec l'hôtesse. Son visage s'était éclairci, et il commençait à se sentir tout à fait à son aise.
«Maintenant, Betsy, dit-il avec une grande suavité, en dispersant le petit rassemblement de verres que la jeune fille avait concentré au milieu de la table; maintenant, Betsy de l'eau chaude, et dépêchez-vous, comme une brave fille.»
—Vous ne pouvez pas avoir d'eau chaude, répliqua Betsy.
—Pas d'eau chaude! s'écria Bob.
—Non, reprit la servante avec un hochement de tête plus négatif que n'aurait pu l'être le langage le plus verbeux, madame a dit que vous c'en auriez point.»
La surprise qui se peignait sur le visage des invités inspira un nouveau courage à l'amphitryon.
«Apportez de l'eau chaude sur-le-champ, sur-le-champ! dit-il avec le calme du désespoir.
—Mais je ne peux pas! Mme Raddle a éteint le feu et enfermé la bouilloire avant d'aller se coucher.
—Oh! c'est égal, c'est égal, ne vous tourmentez pas pour si peu, dit M. Pickwick, en remarquant le tumulte des passions qui agitaient la physionomie de Bob Sawyer, de l'eau froide sera tout aussi bonne.
—Oui, certainement, ajouta Benjamin Allen.
—Mon hôtesse est sujette à de légères attaques de dérangement mental, dit Bob avec un sourire glacé. Je crains d'être obligé de lui donner congé.
—Non, non, fit Benjamin.
—Je crains d'y être obligé, poursuivit Bob, avec une fermeté héroïque. Je lui payerai ce que je lui dois, et je lui donnerai congé ce matin.»
Pauvre garçon! avec quelle dévotion il souhaitait de pouvoir le faire!
Les lamentables efforts de Bob pour se relever de ce dernier coup, communiquèrent leur influence décourageante à la compagnie. La plupart de ses hôtes, pour ranimer leurs esprits, s'attachèrent avec un surcroît de cordialité au grog froid, dont les premiers effets se firent sentir par un renouvellement d'hostilités entre le jeune homme scorbutique et le propriétaire de la chemise pleine d'espoir. Les belligérants signalèrent pendant quelque temps leur mépris mutuel par une variété de froncements de sourcil et de reniflements; mais à la fin, le jeune scorbutique sentit qu'il était nécessaire de provoquer un éclaircissement. On va voir comment il s'y prit pour cela.
«Sawyer, dit-il d'une voix retentissante.
—Eh bien, Noddy, répondit l'amphitryon.
—Je serais très-fâché, Sawyer, d'occasionner le moindre désagrément à la table d'un ami, et surtout à la vôtre, mon cher; mais je me crois obligé de saisir cette occasion d'informer M. Gunter qu'il n'est pas un gentleman.
—Et moi, Sawyer, reprit M. Gunter, je serais très-fâché d'occasionner le moindre vacarme dans la rue que vous habitez, mais j'ai peur d'être obligé d'alarmer les voisins, en jetant par la fenêtre la personne qui vient de parler.
—Qu'est-ce que vous entendez par là, monsieur, demanda M. Noddy?
—J'entends ce que j'ai dit, monsieur.
—Je voudrais bien voir cela, monsieur!
—Vous allez le sentir dans une minute, monsieur.
—Je vous serai obligé de me donner votre carte, monsieur.
—Je n'en ferai rien, monsieur.
—Pourquoi pas, monsieur?
—Parce que vous la placeriez à votre glace, pour faire croire que vous avez reçu la visite d'un gentleman.
—Monsieur, un de mes amis ira vous parler demain matin.
—Je vous suis très-obligé de m'en prévenir, monsieur; j'aurai soin de dire au domestique d'enfermer l'argenterie.»
En cet endroit du dialogue, les assistants s'interposèrent et représentèrent aux deux parties l'inconvenance de leur conduite. En conséquence, M. Noddy déclara que son père était aussi respectable que le père de M. Gunter. À quoi M. Gunter rétorqua que son père était tout aussi respectable que le père de M. Noddy, et que, tous les jours de la semaine, le fils de son père valait bien M. Noddy. Comme cette déclaration semblait préluder au renouvellement de la dispute, il y eut une autre intervention de la part de la compagnie; il s'en suivit une vaste quantité de paroles et de cris, pendant lesquels M. Noddy se laissa vaincre graduellement par son émotion, et protesta qu'il avait toujours professé pour M. Gunter un attachement et un dévouement sans bornes. À cela, M. Gunter répliqua, qu'au total, il préférait peut-être M. Noddy à son propre frère. En entendant cette déclaration, M. Noddy se leva avec magnanimité, et tendit la main à M. Gunter; M. Gunter la secoua avec une ferveur touchante, et chacun convint que toute cette discussion avait été conduite d'une manière grandement honorable pour les deux parties belligérantes.
«Maintenant, Bob, pour vous remettre à flot, dit M. Jack Hopkins, je ne demande pas mieux que de chanter une chanson.» Cette proposition ayant été accueillie par des applaudissements tumultueux, Hopkins se plongea immédiatement dans God save the King, qu'il chanta de toutes ses forces sur un nouvel air composé de la Baie de Biscaye et de Une grenouille volait. Le refrain était l'essence de la chanson, et comme chaque gentleman le chantait en chœur, sur l'air qu'il savait le mieux, l'effet en était réellement saisissant.
À la fin du chœur du premier couplet, M. Pickwick leva la main pour réclamer l'attention des assistants, et dit, aussitôt que la tranquillité fut rétablie:
«Chut! je vous demande pardon, mais il me semble que j'entends appeler là-haut.»
Un profond silence se fit, et l'on remarqua que M. Bob Sawyer pâlissait.
«Je crois que j'entends encore le même bruit, poursuivit M. Pickwick. Ayez la bonté d'ouvrir la porte.»
À peine la porte fut-elle ouverte que toute espèce de doute se trouva dissipé.
«M. Sawyer! M. Sawyer! criait une voix au second étage.
—C'est mon hôtesse, dit Bob en regardant ses invités avec angoisse. Oui, Mme Raddle.
—Qu'est-ce que cela signifie, M. Sawyer? répéta la voix avec une aigre rapidité. C'est donc pas assez de m'escroquer mon loyer et l'argent que j'ai payé pour vous de ma poche, et de me faire insulter par vos amis, qui ont le front de s'appeler des hommes, il faut encore que vous fassiez un sabbat capable d'attirer les pompiers et de faire tomber la maison par les fenêtres, et ça à deux heures du matin. Renvoyez-moi ces gens-là!
—Vous devriez mourir de honte, ajouta la voix de M. Raddle, laquelle paraissait sortir de dessous quelques couvertures lointaines.
—Mourir de honte, certainement, répéta sa douce moitié. Mais vous, poule mouillée que vous êtes, pourquoi n'allez vous pas les rouler en bas des escaliers? Voilà ce que vous feriez si vous étiez un homme.
—Voilà ce que je ferais, si j'étais une douzaine d'hommes, ma chère, répliqua pacifiquement le mari. Dans ce moment ici, ils ont un peu trop l'avantage du nombre sur moi.
—Hou! le poltron, rétorqua Mme Raddle avec un mépris suprême. M. Sawyer, voulez-vous renvoyer ces gens, oui ou non?
—Ils s'en vont, Mme Raddle, ils s'en vont, dit le misérable Bob. Je crois que vous feriez mieux de vous en aller, ajouta-t-il à ses amis, je pensais effectivement que vous faisiez trop de bruit.
—C'est bien malheureux, fit observer l'homme maniéré, juste au moment où nous devenions si confortables! (Le fait est qu'il venait de retrouver un souvenir confus de son histoire.) C'est difficile à digérer, continua-t-il en regardant autour de lui, c'est difficile à digérer, hein!
—Il ne faut pas endurer cela, répliqua Hopkins. Chantons l'autre couplet, Bob, allons!
—Non, non, Jack, ne chantez pas! s'empressa de dire le triste amphitryon. C'est une superbe chanson, mais je crois que nous ferons mieux d'en rester là. Les gens de cette maison sont très-violents, excessivement violents.
—Voulez-vous que je monte en haut et que j'entreprenne le propriétaire? dit Hopkins, ou que je carillonne à la sonnette, ou que j'aille aboyer sur l'escalier? Disposez de moi, Bob.
—Je suis bien obligé à votre amitié et à votre bon naturel, répondit le malheureux Bob, mais je crois que le meilleur plan, pour éviter toute dispute, est de nous séparer sur-le-champ.
—Eh bien! M. Sawyer, cria la voix aigüe de Mme Raddle, s'en vont-ils, ces brigands?
—Ils cherchent leurs chapeaux, Mme Raddle; ils s'en vont à la minute.
—C'est heureux! s'écria Mme Raddle en allongeant son bonnet de nuit par-dessus la rampe, juste au moment où M. Pickwick, suivi de M. Tupman, sortait de la chambre. C'est heureux! Ils auraient pu se dispenser de venir.
—Ma chère dame, dit M. Pickwick en levant la tête....
—Allez-vous-en, vieux farceur! rétorqua Mme Raddle, en ôtant précipitamment son bonnet de nuit. Assez vieux pour être son grand-père, le débauché! Vous êtes le pire de tous.»
M. Pickwick reconnut qu'il était inutile de protester de son innocence. Il descendit donc rapidement l'escalier, et fut rejoint dans la rue par MM. Tupman, Winkle et Snodgrass. M. Ben Allen, qui était affreusement contristé par l'eau-de-vie et par l'agitation de cette scène, les accompagna jusqu'au pont de Londres, et le long du chemin confia à M. Winkle, comme à une personne singulièrement digne de sa confidence, qu'il était décidé à couper la gorge de tout gentleman, autre que M. Bob Sawyer, qui oserait aspirer à l'affection de sa sœur Arabelle. Ayant exprimé sa détermination d'exécuter avec une fermeté convenable ce pénible devoir fraternel, il fondit en larmes, enfonça son chapeau sur ses yeux, et reprenant son chemin le mieux possible, il s'arrêta devant la porte du marché du Borough. Là, jusqu'au point du jour, il s'occupa à frapper à coups redoublés et à faire alternativement de petits sommes sur les marches de pierre, dans la ferme persuasion qu'il était devant sa porte, et qu'il en avait oublié la clef.
Les invités étant ainsi partis, grâce à la requête assez pressante de Mme Raddle, l'infortuné Bob se trouva libre de méditer sur les événements probables du lendemain et sur les plaisirs de la soirée.
NOTES:
Le 13 février, comme le savent aussi bien que nous les lecteurs de cette authentique narration, était la veille du jour désigné pour le jugement de l'action intentée par Mme Bardell. Ce fut une journée fatigante pour Samuel Weller, qui fut occupé sans interruption, depuis 9 heures du matin jusqu'à 2 heures de l'après-midi, inclusivement, à voyager de l'hôtel de M. Pickwick au cabinet de M. Perker, et réciproquement; non pas qu'il y eût la moindre chose à faire, car les consultations avaient eu lieu, et l'on avait définitivement arrêté la marche qui devait être suivie, mais M. Pickwick se trouvant dans un état d'excitation excessive, persistait à envoyer constamment à son avoué de petites notes contenant seulement cette demande: Cher Perker, tout marche-t-il bien?—À quoi M. Perker répondait invariablement: Cher Pickwick, aussi bien que possible. Le fait est, comme nous l'avons déjà fait entendre, que rien ne pouvait marcher, soit bien, soit mal, jusqu'à l'audience du jour subséquent. Mais on doit passer aux gens qui vont volontairement devant un tribunal, ou qui y sont traînés forcément pour la première fois, l'irritation temporaire et l'anxiété dont ils sont atteints. Sam n'ignorait pas cela, il savait se prêter philosophiquement aux faiblesses de la nature humaine; aussi exécuta-t-il toutes les fantaisies de son maître, avec cette bonne humeur imperturbable qui formait l'un des traits les plus frappants et les plus aimables de son caractère.
Il s'était réconforté avec un petit dîner fort agréable, et attendait à la buvette la chaude mixture que M. Pickwick l'avait engagé à prendre pour noyer les fatigues de ses promenades matinales, lorsqu'un jeune garçon, dont la casquette à poil, la jaquette de flanelle et toute la tournure, annonçaient qu'il avait la louable ambition d'atteindre un jour la dignité de palefrenier, entra dans le passage du George et Vautour, et regarda d'abord sur l'escalier, ensuite le long du corridor puis enfin dans la buvette, comme s'il avait cherché quelqu'un pour qui il aurait eu une commission.
La demoiselle de comptoir ne considérant pas comme improbable que ladite commission eût pour objet l'argenterie de l'établissement, accosta en ces termes l'indiscret personnage:
«Eh bien! jeune nomme, qu'est-ce que vous voulez?
—Y a-t-il ici quettes un appelé Sam? répondit le gamin d'une voix de fausset.
—Et l'aut' nom? demanda Sam en se retournant.
—Est-ce que j'sais, moi, rétorqua vivement le jeune gentleman à la casquette velue.
—Vous avez l'air joliment fin, mon p'tit, mais à vot' place, je ne ferais pas trop voir ma finesse ici, on pourrait vouloir vous l'émousser. Qu'est-ce que ça veut dire de venir dans un hôtel, demander après Sam, avec autant de politesse qu'un sauvage indien?
—Parce qu' i' y a un vieux qui me l'a dit.
—Quel vieux? demanda Sam avec un profond dédain.
—Celui-là qui conduit la voiture d'Ipswick et qui remise à not' auberge. Il m'a dit hier matin de venir c't' après-midi au George et Vautour, et de demander Sam.
—C'est mon auteur, ma chère, dit Sam, en se tournant d'un air explicatif vers la demoiselle de comptoir. Dieu me bénisse s'il sait mon autre nom! Eh bien! jeune chou frisé qu'est-ce qu'il y a encore?
—Y a qu'i' dit que vous veniez chez nous à six heures, parce qu'i' veut vous voir, à l'Ours Bleu, près du marché de Leadenhall. J'y dirai-t-i' que vous viendrez?
—Oui, monsieur, répliqua Sam avec une exquise politesse; vous pouvez vous aventurer à dire cela.»
Ayant reçu ces pleins pouvoirs, le jeune gentleman s'éloigna, éveillant en chemin tous les échos de George Yard, par des imitations singulièrement sonores et correctes du sifflet d'un bouvier.
Sam obtint facilement un congé de M. Pickwick, car dans l'état d'excitation et de mécontentement où se trouvait notre philosophe, il n'était pas fâché de demeurer seul. Sam se mit donc en route, longtemps avant l'heure indiquée, et ayant du temps à revendre, s'en alla tout en flânant jusqu'à Mansion-House[4]. Là, il s'arrêta et s'occupa à contempler, avec un calme philosophique, les nombreux cabriolets et les innombrables voitures de toute espèce qui stationnent aux environs, à la grande terreur et confusion des vieilles femmes du royaume uni de Grande-Bretagne et d'Irlande. Ayant musé dans cet endroit pendant une demi-heure, Sam se remit en route, et se dirigea vers le marché de Leadenhall, à travers une multitude de ruelles et de cours. Comme il travaillait à perdre son temps, et s'arrêtait devant presque tous les objets qui frappaient sa vue, on ne doit nullement s'étonner de ce qu'il fit une pose devant la demeure d'un petit papetier; mais ce qui sans autre explication paraîtrait surprenant, c'est qu'à peine ses yeux s'étaient-ils arrêtés sur certaines peintures exposées aux vitres de la boutique, qu'il tressaillit violemment, frappa énergiquement de sa main droite sur sa cuisse, et s'écria avec grande véhémence: «Ma foi, j'aurais oublié de lui en envoyer un! Je ne me serais pas rappelé que c'est demain la Saint-Valentin![5].»
Le dessin colorié sur lequel s'étaient arrêtés les yeux de Sam, tandis qu'il parlait ainsi, représentait deux cœurs humains, hauts en couleur, fixés ensemble par une flèche, et qui cuisaient devant un feu ardent. Un couple de cannibales, mâle et femelle, en costume moderne (le gentleman vêtu d'un habit bleu et d'un pantalon blanc, la dame d'une pelisse rouge avec un parasol pareil), s'avançaient vers ce rôti, d'un air affamé et par un sentier couvert d'un sable fin. Un petit garçon fort immodeste (car il n'avait pour tout vêtement qu'une paire d'ailes), surveillait la cuisine. Dans le fond on distinguait le clocher de l'église de Langham; bref, cela représentait une de ces lettres d'amour qu'on nomme un Valentin[6]. Il s'en trouvait dans la boutique un vaste assortiment, comme l'annonçait une inscription manuscrite collée au carreau, et le papetier s'engageait à les livrer à ses concitoyens au prix modéré d'un shilling six pence.
«Eh bien! je n'aurais jamais songé à lui en envoyer un,» répéta Sam; et en parlant ainsi, il entra tout droit dans la boutique, et demanda une feuille du plus beau papier à lettre doré sur tranche, ainsi qu'une plume taillée dur et garantie pour ne pas cracher. Ayant obtenu promptement ces objets, il se remit en route d'un bon pas, fort différent de l'allure nonchalante qu'il avait auparavant. Arrivé près du marché de Leadenhall, il regarda autour de lui, et vit une enseigne sur laquelle le peintre avait dessiné quelque chose qui ressemblait à un éléphant bleu de ciel, avec un nez aquilin au lieu de trompe. Conjecturant judicieusement que c'était l'Ours Bleu en personne, Sam entra dans la maison, et demanda l'auteur de ses jours.
«Il ne sera pas ici avant trois quarts d'heure, au plus tôt, répondit la jeune lady qui dirigeait les arrangements domestiques de l'Ours Bleu.
—Très-bien, ma chère, répliqua Sam. Faites-moi donner pour neuf pence d'eau-de-vie, avec de l'eau chaude, et l'encrier s'il vous plaît, miss.»
L'eau-de-vie et l'eau chaude avec l'encrier ayant été apportés dans le petit parloir, la jeune lady aplatit soigneusement le charbon de terre pour l'empêcher de flamber, et emporta le fourgon pour ôter toute possibilité d'attiser le feu, sans avoir obtenu préalablement le consentement et la participation de l'Ours Bleu. Pendant ce temps, Sam, assis dans une stalle, près du poële, tirait de sa poche la feuille de papier doré et la plume au bec dur, examinait soigneusement la fente de celle-ci, pour voir s'il ne s'y trouvait point de poil, époussetait la table, de peur qu'il n'y eût des miettes de pain sous son papier, relevait les parements de son habit, étalait ses coudes, et se préparait à écrire.
Écrire une lettre n'est pas la chose du monde la plus facile, pour les ladies et les gentlemen qui ne se dévouent pas habituellement à la science de la calligraphie. Dans des cas semblables, l'écrivain a toujours considéré comme nécessaire d'incliner sa tête sur son bras gauche, de manière à placer ses yeux, autant que possible, au même niveau que son papier, et, tout en considérant de côté les lettres qu'il construit, de former avec sa langue des caractères imaginaires pour y correspondre. Or, quoique ces mouvements favorisent incontestablement la composition, ils retardent quelque peu les progrès de l'écrivain. Aussi y avait-il plus d'une heure et demie que Sam s'appliquait à écrire, en caractères menus, effaçant avec son petit doigt les mauvaises lettres, pour en mettre d'autres à la place, et repassant plusieurs fois sur celles-ci, afin de les rendre lisibles, lorsqu'il fut rappelé à lui-même, par l'entrée du respectable M. Weller.
«Eh ben! Sammy, dit le père.
—Eh bien! Bleu de Prusse, répondit le fils, en déposant sa plume. Que dit le dernier bulletin de la santé de belle-mère?
—Mme Weller a passé une bonne nuit; mais elle est d'une humeur joliment massacrante ce matin. Signé z'avec serment Tony Weller, squire. Voilà le dernier bulletin, Sammy, répliqua M. Weller en dénouant son châle.
—Ça ne va donc pas mieux?
—Tous les symptômes agravés, dit le père en hochant la tête. Mais qu'est-ce que vous faites donc là Sammy? Instruction primaire, hein?
—J'ai fini maintenant, répondit Sam avec un léger embarras; 'étais en train d'écrire.
—Je le vois bien, pas à une jeune femme, j'espère?
—Ma foi, ça ne sert à rien de dissimuler, c'est un Valentin.
—Un quoi? s'écria le père, que le son de ces mots semblait frapper d'horreur.
—Un Valentin.
—Samivel, Samivel! reprit le père d'un ton plein de reproches, je n'aurais pas cru cela de toi, après l'exemple que tu as eu des penchants vicieux de ton père, après tout ce que je t'ai raisonné sur ce sujet ici, après avoir vécu toi-même avec ta belle-mère, qu'est une leçon morale qu'un homme ne doit pas oublier, jusqu'à la fin de ses jours; je ne pensais pas que tu aurais fait cela, Samivel, non, je ne l'aurais pas cru!»
Ces réflexions étaient trop pénibles pour l'infortuné père; il porta le verre de Sam à ses lèvres, et en but le contenu, tout d'un trait.
«Comment ça va-t-il maintenant? lui demanda son fils.
—Ah! Sammy, ça sera une furieuse épreuve de voir ça à mon âge! Heureusement que je suis passablement coriace, et c'est une consolation, comme disait le vieux dindon, quand le fermier l'avertit qu'il était obligé de le tuer pour le porter au marché.
—Qu'est-ce qui sera une épreuve?
—De te voir marié, Sammy; de te voir comme une victime abusée, qui s'imagine que tout est rose. C'est une épreuve effroyable pour les sentiments d'un père, Sammy!
—Bêtises! je ne suis pas pour me marier; ne vous vexez pas pour cela. Demandez plutôt votre pipe, je m'en vas vous lire ma lettre; là!»
Nous ne saurions dire positivement si le chagrin de M. Weller fut calmé par la perspective de sa pipe ou par la pensée qu'il y avait dans sa famille une propension fatale au mariage, contre laquelle il était inutile de vouloir lutter. Nous sommes porté à croire que cet heureux résultat fut atteint à la fois par ces deux sources combinées de consolation, car il répéta fréquemment la seconde à voix basse, pendant qu'il sonnait pour se faire apporter la première. Ensuite il se débarrassa de sa houppelande, alluma sa pipe, et se plaça le dos au feu, de manière à en recevoir toute la chaleur et à s'appuyer en même temps sur le manteau de la cheminée; puis il tourna vers Sam son visage notablement adouci par la bénigne influence du tabac, et l'engagea à démarrer.
Sam plongea sa plume dans l'encre pour être prêt à faire des corrections, et commença d'un air théâtral.
«Aimable....»
«Halte! dit M. Weller en tirant la sonnette. Un double verre de l'invariable, ma chère.
—Très-bien, monsieur, répondit la jeune fille; et avec une singulière prestesse elle disparut, revint et redisparut.
—Ils ont l'air de connaître vos idées, ici, fit observer Sam.
—Oui, répondit son père; j'y ai z'été qué'que fois dans ma vie. Allons Sam.»
«Aimable créature....»
«Est-ce que c'est des verses?
—Non, non.
—Tant mieux. Les verses, ce n'est pas naturel. I' n'y a pas un homme qui parle en verses, excepté la circulaire du bedeau, le jour des étrennes, les annonces du cirage de Warren, ou l'huile de Macassar, ou qué'que gens de ce poil là. Ne te laisse jamais aller à parler en verses, mon garçon, c'est trop commun! Recommence-moi un peu ça, Sammy.»
Cela dit, M. Weller reprit sa pipe avec une solennité d'Aristarque, et Sam, recommençant pour la troisième fois, lut ainsi qu'il suit:
«Aimable créature, je sens que mon cœur est bigrement....»
«Cela n'est pas convenable, interrompit M. Weller, en ôtant sa pipe de sa bouche.
—Non, ça n'est pas bigrement, dit Sam, en tournant la lettre plus au jour. C'est joliment; il y a un pâté là. Je sens que mon cœur est joliment tonteux.
—Très-bien, marchez.
—Est joliment tonteux et sir.... J'ai oublié le mot qu'il y a là, dit Sam, en se grattant l'oreille avec sa plume.
—Pourquoi ne le regardes-tu pas alors?
—C'est ce que je fais, mais il y a un autre pâté. Il y a un s et un i et un r.
—Circonscrit, peut-être? suggéra M. Weller.
—Non ce n'est pas cela. Sirconvenu voilà.
—Ça n'est pas un aussi beau mot que circonscrit, dit M. Weller gravement.
—Vous croyez?
—Sûr et certain.
—Vous ne trouvez pas que ça dit plus de choses?
—Eh! Eh! fit M. Weller après un moment de réflexion. C'est peut-être un mot plus tendre. Va toujours, Sammy.»
«—Mon cœur est joliment tonteux et sirconvenu quant je me rat pelle de vous, car vous ête un joli brain de fille, et je voudrais bien qu'on vint me dire le contraire....»
«Voilà une belle pensée, dit M. Weller, en ôtant sa pipe, pour laisser sortir cette remarque.
—Oui, je crois qu'elle n'est pas mauvaise, répondit son fils, singulièrement flatté.
—Ce que j'aime dans ton style, c'est que tu ne donnes pas un tas de noms aux gens; tu n'y mets pas de Vénus, ni d'autres machines de ce genre-là. À quoi sert d'appeler une jeune femme une Vénus ou un ange, Sammy?
—Ah! oui, à quoi bon!
—Pourquoi ne pas l'appeler tout de suite griffon ou licorne, qu'est bien connu pour être des animaux métaphysiques.
—Ça vaudrait tout autant.
—Roulez toujours, Sammy.»
Sam obéit, et continua à lire, tandis que son père continuait à fumer, avec une physionomie de sagesse et de contentement tout à fait édifiante.
«—Avent de vous havoir vu je pansais que toute les fames fucent pareils....»
«Elles le sont,» fit observer M. Weller, entre parenthèses.
«Mai maintenant je vois quel fichu bêtte de corps nid chond j'ai zété, car il nid a pas dent tout le monde une pèrresone come vous quoi que je vous ême come tout!»
«J'ai pensé que je ferais bien de mettre cela un peu fort,» dit Sam en levant la tête.
M. Weller fit un signe approbatif, et son fils poursuivit:
«In scie je prrends le privilaije du jour, ma chair Mary, come dit le genman dent l'embarrat, qui ne sortais que la nuit pour vous dire que la 1e et leunnuque foie que je vous et vu vot porterait et aimprimé dent mont cueur en couleur ben pus vive et ben pus vitte qu'y ni a jamet eu dé portret fait par la machinne à porfil (don vous avet peu taître entendu parler ma chair Mary) qui fabrique le porttrait et met le quadre avec un annot ô boue pour la crocher en 2 minutes un cart.»
«J'ai peur que ça ne frise le poétique, fit observer M. Weller d'un air dubitatif.
—Pas du tout,» répondit Sam, en recommençant promptement à lire pour éviter toute discussion.
«Acceptez moi Mary ma chair pour votre Valentin et panset a se que je vous et dit. Ma chair Mary je vais conclure maintenan.—Voilà tout.»
«Ça s'arrête un peu court, il me semble, Sammy
—Pas du tout. Elle souhaitera qu'il y en ait plus long; et voilà le grand art d'écrire des lettres!
—Eh! ben, i' y a qué'que chose là dedans. Je voudrais seulement que te belle-mère conduise sa conversation sur ce principe ici. Est-ce que vous n'allez pas signer.
—C'est la difficulté, ça. Je ne sais pas ce que je vas signer.
—Signe: Weller, dit le vieux propriétaire de ce nom.
—Ça n'ira pas: il ne faut jamais signer un Valentin avec son propre nom.
—Signe: Pickwick alors, c'est un très-bon nom et facile à épeler.
—Voilà l'affaire. Si je finissais par des verses, hein?
—Je n'aime pas ça, mon garçon; je n'ai jamais connu un respectable cocher qu'a écrit de la poésie, excepté un qu'a fait un morceau de verses attendrissant, le jour avant qu'il a été pendu, pour un vol de grand chemin, et encore c'était seulement un homme de Cambervell. Ainsi ça ne compte pas.»
Cependant Sam ne put être dissuadé de l'idée poétique qui lui était survenue, il signa donc sa lettre ainsi qu'il suit:
Ayant ensuite fermé son épître d'une manière très-compliquée, il y mit obliquement l'adresse:
Miss Mary fam de chambre ché monsieur Nupkins mère à Ipswick Suffolk. Puis après l'avoir cachetée il la fourra dans sa poche, toute prête pour la poste.
Cette importante affaire étant terminée, M. Weller senior commença à développer celle pour laquelle il avait convoqué son héritier.
«La première histoire regarde ton gouverneur, Sammy, lui dit-il. Il va être jugé demain, n'est-il pas vrai?
—Sûr comme ache.
—Eh bien! je suppose qu'il aura besoin de qué'ques témoins pour jurer ses mœurs, ou bien peut-être pour prouver un allébi. J'ai retourné tout cela dans ma tête, et y peut se tranquilliser, Sammy. J'ai ramassé qué'ques amis qui feront son affaire, pour les deux choses. Mais voilà mon avis à moi. Vous inquiétez pas des mœurs, et raccrochez vous à l'allébi. Rien comme un allébi, Sammy, rien.»
Ayant délivré cette opinion légale d'un air singulièrement profond, M. Weller ensevelit son nez dans son verre, et fit par-dessus le bord de rapides clins d'œil à son fils étonné.
«Qu'est-ce que vous voulez dire? demanda celui-ci. Est-ce que vous vous imaginez qu'il va passer en cour d'assises?
—Ça ne fait rien à l'affaire, Sammy. N'importe où ce qui sera jugé, mon garçon; un allébi voilà la chose. Nous avons sauvé Tom Wildspark d'un meurtre, avec un allébi, quand toutes les grosses perruques disaient que rien ne pouvait le tirer d'affaire. Et vois-tu, Sammy, mon opinion est que si ton gouverneur ne prouve pas un allébi, il se trouvera couronné des deux jambes.»
Comme M. Weller entretenait la conviction ferme et inaltérable que le Old Bailey était la cour suprême de judicature de l'Angleterre, et que ses formes de procédure réglaient toutes les autres cours de justice sans exception, il n'écouta en aucune manière les assurances et les arguments de son fils pour lui prouver que l'alibi était inadmissible; mais il continua à protester avec véhémence que M. Pickwick allait être victimisé. Trouvant qu'il était inutile de discuter davantage cette matière, Sam changea de sujet, et demanda quel était le second topique, sur lequel son vénérable parent désirait le consulter.
«C'est un point de politique domestique, Sammy, répondit celui-ci. Tu sais bien ce Stiggins?
—L'homme au nez rouge?
—Le même. Cet homme au nez rouge, Sammy, visite ta belle-mère avec une bonté et une constance comme je n'en ai jamais vu. Il aime tant notre famille que, quand il s'en va, il ne peut pas être confortable, à moins qu'il n'emporte qué'que chose pour se souvenir de nous.
—Et si j'étais que de vous, interrompit Sam, je lui donnerais qué'que chose qu'il s'en souviendrait pendant dix ans.
—Une minute: j'allais te dire qu'à présent il apporte toujours une bouteille plate, qui tient à peu près une pinte et demie, et qu'avant de s'en aller il la remplit soigneusement avec notre rhum.
—Et il la vide toujours avant de revenir, je suppose?
—Juste, il n'y laisse rien que le bouchon et l'odeur. Fie-toi à lui pour cela, Sammy. Maintenant, mon garçon, ces gaillards ici vont tenir ce soir l'assemblée mensuelle de la branche de Brick-Lane de la grande union Ebenezer, à l'association de Tempérance. Ta belle-mère était pour y aller Sammy, mais elle a attrapé le rhumatique, et elle ne peut pas; et moi j'ai attrapé les deux billets qu'on y avait envoyés.»
M. Weller communiqua ce secret avec une immense jouissance, et ensuite se mit à cligner de l'œil, si infatigablement que Sam commença à penser qu'il avait le tic douloureux dans la paupière droite.
«Eh bien! dit le jeune gentleman.
—Eh bien! continua son père en regardant avec précaution autour de lui, nous irons ensemble, ponctuels à l'heure, Sammy. Le substitut du berger ne le sera pas! Le substitut du berger ne le sera pas!»
Ici M. Weller fut saisi d'un paroxysme de ricanement qui s'approcha graduellement de la suffocation, autant que cela se peut chez un vieux gentleman, sans amener d'accident. Pendant ce temps, Sam frottait le dos de son père, assez vivement pour l'enflammer par la friction, s'il eût été un peu plus sec.
«Vraiment, dit-il, je n'ai jamais vu un vieux revenant comme ça de mes jours, ni de ma vie. Qu'est-ce que vous avez donc à rire, corpulence?
—Chut! Sammy, répondit M. Weller, en regardant autour de lui, avec encore plus de défiance, et en parlant à voix basse. Deux de mes amis, qui travaillent sur la route d'Oxford, et qu'est fameux pour toutes sortes de farces, ont pris le substitut du berger à la remorque, et quand il viendra à la grande union Ebenezer (ce qu'il est bien sûr de faire, car ils le reconduiront jusqu'à la porte, et ils le feront monter, bon gré malgré, si c'est nécessaire), il sera embourbé dans le rhum aussi fort qu'il l'a jamais été au marquis de Granby, et c'est pas peu dire.»
Ici, M. Weller recommença à rire immodérément, et en conséquence retomba sur nouveaux frais dans un état de suffocation partielle.
Rien ne pouvait mieux s'accorder avec les idées de Sam que le projet de démasquer les penchants et les qualités réelles de l'homme au nez rouge. L'heure désignée pour la réunion approchant, le père et le fils se dirigèrent immédiatement vers Brick-Lane, et pendant le chemin Sam n'oublia pas de jeter sa lettre à la poste.
L'assemblée mensuelle de la branche de l'Association de Tempérance de Brick-Lane, embranchement de la grande union Ebenezer, se tenait dans une vaste chambre, située d'une manière agréable et aérée au sommet d'une échelle sûre et commode. Le président était le juste M. Anthony Humm, pompier converti, maintenant maître d'école, et occasionnellement prédicant-voyageur. Le secrétaire était M. Jonas Mudge, garçon chandelier, vase d'enthousiasme et de désintéressement, qui vendait du thé aux membres de l'association. Préalablement au commencement des opérations, les dames étaient assises sur des tabourets et buvaient du thé, aussi longtemps qu'elles croyaient pouvoir le faire, tandis qu'une large tirelire de bois était placée en évidence sur le tapis vert du bureau, derrière lequel le secrétaire se tenait debout, reconnaissant par un gracieux sourire, chaque addition à la riche veine de cuivre que la botte renfermait dans ses flancs.
Dans la présente occasion, les dames commencèrent par boire une quantité de thé presque alarmante, à la grande horreur de M. Weller qui, méprisant les signes de Sam, promenait autour de lui des regards où pouvaient se lire, avec facilité, son étonnement et son mépris.
«Sammy, murmura-t-il à son fils, si qué'ques uns de ces gens ici n'ont pas besoin d'être opérés pour l'hydropisie, demain matin, je ne suis pas ton père! Vois-tu cette vieille lady, assise auprès de moi? elle se noie avec du thé.
—Est-ce que vous ne pouvez pas vous tenir tranquille? chuchota Sam.
—Sammy, reprit M. Weller au bout d'un moment et avec un accent d'agitation profonde, fais attention à ce que je te dis, mon garçon; si ce secrétaire continue encore cinq minutes, il va crever à force d'avaler des rôties et de l'eau chaude.
—Eh bien! laissez-le, si ça lui fait plaisir. Ce n'est pas votre affaire.
—Si ça dure plus longtemps, Sammy, poursuivit M. Weller à voix basse, je sens que c'est mon devoir comme homme et comme chrétien, de me lever et d'adresser qué'ques paroles au président. Il y a là une jeune femme, au troisième tabouret, qui a bu neuf tasses et demie; je la vois qui gonfle visiblement à l'œil nu.»
Il n'y a nul doute que M. Weller eût exécuté ses bienveillantes intentions, si un grand bruit, occasionné par le choc des tasses, n'avait pas heureusement annoncé que le thé était terminé. La faïence ayant été enlevée et la table à la serge verte apportée au centre de la chambre, les opérations de la soirée furent entamées par un petit homme chauve, en culotte de velours de coton, qui grimpa soudainement à l'échelle, au hasard imminent de briser ses jambes maigrelettes.
«Ladies et gentlemen, dit le petit homme chauve, je porte au fauteuil notre excellent frère, M. Anthony Humm.»
À cette proposition les dames agitèrent une élégante collection de mouchoirs, et l'impétueux petit homme porta littéralement au fauteuil M. Humm, en le prenant par les épaules et le poussant vers un ustensile d'acajou, qui avait autrefois représenté cette pièce d'ameublement. L'agitation des mouchoirs fut renouvelée, et M. Humm, qui avait un visage blafard et luisant, en état de transpiration perpétuelle, salua gracieusement l'assemblée, à la grande admiration des femelles, et prit gravement son siége. Le silence fut alors réclamé par le petit homme, puis M. Humm se leva, et dit qu'avec la permission des frères et des sœurs de la branche de Brick-Lane, alors présents, le secrétaire lirait le rapport du comité de la branche de Brick-Lane, proposition qui fut encore accueillie par un trépignement de mouchoirs.
Le secrétaire ayant éternué d'une manière très-expressive, et la toux qui saisit toujours une assemblée, quand il va se passer quelque chose d'intéressant, ayant eu son cours régulier, on entendit la lecture du document suivant:
Rapport du Comité de la Branche de Brick-Lane de la Grande Union Ebenezer de l'Association de Tempérance.
«Votre comité a poursuivi ses agréables travaux, durant le mois passé, et a l'inexprimable plaisir de vous rapporter les cas suivants de nouveaux convertis à la tempérance.
«M. Walker, tailleur, sa femme et ses deux enfants. Quand il était plus à son aise, il confesse qu'il avait l'habitude de boire de l'ale et de la bière. Il dit qu'il n'est pas certain s'il n'a pas siroté pendant vingt ans, deux fois par semaines, du nez de chien, que votre comité trouve, sur enquête, être composé de porter chaud, de cassonade, de genièvre et de muscade. (Ici une femme âgée pousse un gémissement en s'écriant: c'est vrai!) Il est maintenant sans ouvrage et sans argent; il pense que ce doit être la faute du porter (applaudissements) ou la perte de l'usage de sa main droite; il ne peut pas dire lequel des deux, mais il regarde comme très-probable que s'il n'avait bu que de l'eau toute sa vie, son camarade ne l'aurait pas piqué avec une aiguille rouillée, ce qui a occasionné son accident (immenses applaudissements). Il n'a plus rien à boire que de l'eau claire, et ne se sent jamais altéré (grands applaudissements).
«Betzy Martin, veuve, n'a qu'un enfant et qu'un œil, va en journée comme femme de ménage et blanchisseuse: n'a jamais et qu'un œil, mais sait que sa mère buvait solidement, ne serait pas étonnée si cela en était la cause (terribles applaudissements). Ne regarde pas comme impossible qu'elle eût deux yeux maintenant, si elle s'était toujours abstenue de spiritueux (applaudissements formidables). Était habituée à recevoir par jour 1 shilling et 6 pence, une pinte de porter et un verre d'eau-de-vie, mais depuis qu'elle est devenue membre de la branche de Brick-Lane elle demande toujours à la place 3 shillings et 6 pence (l'annonce de ce fait intéressant est reçue avec le plus étourdissant enthousiasme).
«Henry Beller a été pendant nombre d'années maître d'hôtel pour différents dîners de corporations. En ce temps-là il buvait une grande quantité de vins étrangers. Il en a peut-être emporté quelque fois une bouteille ou deux chez lui. Il n'est pas tout à fait certain de cela, mais il est sûr que s'il les a emportées, il en a bu le contenu. Il se trouve très-mal disposé et mélancolique, est agité la nuit et éprouve une soif continuelle. Il pense que ce doit être le vin qu'il avait l'habitude de boire (applaudissements). Il est sans emploi maintenant, et ne tâte jamais une seule goutte de vins étrangers (applaudissements épouvantables).
«Thomas Burten, marchand de mou du lord maire, des schérifs et de plusieurs membres du Common council (le nom de ce gentleman est entendu avec un intérêt saisissant). Il a une jambe de bois: il trouve qu'une jambe de bois coûte bien cher quand on marche sur le pavé. Il avait l'habitude d'acheter des jambes de bois d'occasion, et buvait régulièrement chaque soir un verre d'eau et de genièvre chaud; quelquefois deux (profonds soupirs). Il s'est aperçu que les jambes d'occasion se fendaient et se pourrissaient très-promptement; il est fermement persuadé que leur constitution était minée par l'eau et le genièvre (applaudissements prolongés). Il achète maintenant des jambes de bois neuves, et ne boit rien que de l'eau et du thé léger. Les nouvelles jambes de bois durent deux fois aussi longtemps que les anciennes, et il attribue cela uniquement à ses habitudes de tempérance (applaudissements triomphants).»
Après cette lecture, Anthony Humm proposa à l'assemblée de se régaler d'une chanson. Il l'invita à se joindre à lui pour chanter les paroles du joyeux batelier, adaptées à l'air du centième psaume par le frère Mordlin, en vue de favoriser les jouissances morales et rationnelles de la société (grands applaudissements). M. Anthony Humm saisit cette opportunité d'exprimer sa ferme persuasion que feu M. Dibdin[7], reconnaissant les erreurs de sa jeunesse, avait écrit cette chanson pour montrer les avantages de l'abstinence. «C'est une chanson de tempérance (tourbillon d'applaudissements). La propreté du costume de l'intéressant jeune homme, son habileté, comme rameur, la désirable disposition d'esprit qui lui permettait, suivant la belle expression du poëte, de ramer tout le jour en ne pensant à rien; tout se réunit pour prouver qu'il devait être buveur d'eau (applaudissements). Oh! quel état de vertueuses jouissances (applaudissements enthousiastes)! et quelle fut la récompense du jeune homme! que tous les jeunes gens présents remarquent ceci:
«Les jeunes filles s'empressaient d'entrer dans son bateau (bruyants applaudissements, surtout parmi les dames). Quel brillant exemple! Les jeunes filles se pressant autour du jeune batelier et l'escortant dans le sentier du devoir et de la tempérance. Mais étaient-ce seulement les jeunes filles de bas étage, qui le soignaient, qui le consolaient, qui le soutenaient? Non!
(immenses applaudissements). Le doux sexe se ralliait comme un seul homme.... Mille pardons, comme une seule femme... autour du jeune batelier, et se détournait avec dégoût des buveurs de spiritueux (applaudissements). Les frères de la Branche de Brick-Lane sont des bateliers d'eau douce (applaudissements et rires). Cette chambre est leur bateau; cette audience représente les jeunes filles, et l'orateur, quoique indigne, est leur rameur chéri (applaudissements frénétiques et interminables).»
«Sammy, qu'est-ce qui veut dire par le doux sexe? demanda M. Weller à voix basse.
—La femme, répondit Sam du même ton.
—Pour ça, il n'a pas tort; faut qu'elle soit joliment douce pour se laisser plumer par des olibrius comme ça.»
Les observations mordantes du vieux gentleman furent interrompues par le commencement de la chanson que M. Anthony Humm psalmodiait, deux lignes par deux lignes, pour l'instruction de ceux de ses auditeurs qui ne connaissaient point la légende. Pendant qu'on chantait, le petit homme chauve disparut, mais il revint aussitôt que la chanson fut terminée, et parla bas à M. Anthony Humm avec un visage plein d'importance.
«Mes amis, dit M. Humm en levant la main d'un air suppliant, pour faire taire quelques vieilles ladies qui étaient en arrière d'un vers ou deux; mes amis, un délégué de la branche de Dorking, de notre société, le frère Stiggins, est en bas.»
Les mouchoirs s'agitèrent de nouveau et plus fort que jamais, car M. Stiggins était extrêmement populaire parmi les dames de Brick-Lane.
«Il peut entrer, je pense, dit M. Humm en regardant autour de lui avec un sourire fixe. Frère Tadger, il peut venir auprès de nous et remplir sa mission.»
Le petit homme chauve, qui répondait au nom de frère Tadger, dégringola l'échelle avec grande rapidité, puis immédiatement après, on l'entendit remonter avec le révérend M. Stiggins.
«Le voilà qui vient, Sammy, chuchota M. Weller, dont le visage était pourpre d'une envie de rire supprimée.
—Ne lui dites rien, répartit Sam, je ne pourrais pas me retenir. Il est près de la porte; je l'entends qui se cogne la tête contre la cloison.»
Pendant que Sam parlait, la porte s'ouvrit et le frère Tadger parut, immédiatement suivi par le révérend M. Stiggins. L'entrée de celui-ci fut accueillie par des bravos, par des trépignements, par des agitations de mouchoirs. Mais, à toutes ces manifestations de délices, le frère Stiggins ne répondit pas un mot, se contentant de regarder avec un sourire hébété la chandelle qui fumait sur la table, et balançant en même temps son corps d'une manière irrégulière et alarmante.
«Est-ce que vous n'allez pas bien, frère Stiggins? lui dit tout bas M. Anthony Humm.
—Je vais très-bien, monsieur, répliqua M. Stiggins d'une voix aussi féroce que le permettait l'épaisseur de sa langue. Je vais parfaitement, monsieur.
—Tant mieux, tant mieux, reprit M. Anthony Humm, en reculant de quelques pas.
—J'espère que personne ici ne se permet de dire que je ne suis pas bien?
—Oh! certainement non.
—Je les engage à ne pas le dire, monsieur, je les y engage.»
Tendant ce colloque, l'assemblée était restée parfaitement silencieuse, attendant avec une certaine anxiété la reprise de ses travaux ordinaires.
«Frère, dit M. Humm avec un sourire engageant, voulez-vous édifier l'assemblée?
—Non,» répliqua M. Stiggins.
L'assemblée leva les yeux au ciel et un murmure d'étonnement parcourut la salle.
«Monsieur, dit M. Stiggins, en déboutonnant son habit, et en parlant très-haut; j'ai dans l'opinion que cette assemblée s'est honteusement soûlée.—Frère Tadger, continua-t-il avec une férocité croissante, et en se tournant brusquement vers le petit homme chauve; vous êtes soûl, monsieur.»
En disant ces mots, M. Stiggins dans le louable dessein d'encourager la sobriété de rassemblée, et d'en exclure toute personne indigne, lança sur le nez de frère Tadger un coup de poing, si bien appliqué, que le petit secrétaire disparut en un clin d'œil. Il avait été précipité la tête première en bas de l'échelle.
À ce mouvement oratoire, tes femmes poussèrent des cris déchirants, et se précipitant par petits groupes autour de leurs frères favoris, les entourèrent de leurs bras pour les préserver du danger. Cette preuve d'affection touchante devint presque fatale au frère Humm, car il était extrêmement populaire, et il s'en fallut de peu qu'il ne fût étouffé par la foule des séïdes femelles qui se pendirent à son cou, et l'accablèrent de leurs caresses. La plus grande partie des lumières furent promptement éteintes, et l'on n'entendit plus, de toutes parts, qu'un tumulte épouvantable.
«Maintenant, Sammy, dit M. Weller en ôtant sa redingote d'un air délibéré, allez-vous-en me chercher un watchman.
—Et qu'est-ce donc que vous allez faire, en attendant?
—Ne vous inquiétez pas de moi, Sammy; je vas m'occuper à régler un petit compte avec ce Stiggins ici.»
Ayant ainsi parlé, et avant que Sam pût le retenir, l'héroïque vieillard pénétra dans le coin de la chambre où se trouvait le révérend M. Stiggins, et l'attaqua avec une admirable dextérité.
«Venez-vous-en, dit Sam.
—Avancez donc!» s'écria M. Weller, et sans autre avertissement, il administra au révérend M. Stiggins une tape sur la tête, puis se mit à danser autour de lui, avec une légèreté parfaitement admirable chez un gentleman de cet âge.»
Voyant que ses remontrances étaient inutiles, Sam enfonça solidement son chapeau, jeta sur son bras l'habit de son père, et saisissant le gros cocher par la ceinture, l'entraîna de force le long de l'échelle, et de là dans la rue, sans le lâcher, et sans lui permettre de s'arrêter. Comme ils arrivaient au carrefour, ils entendirent le tumulte occasionné par la dispersion, dans différentes directions, des membres la branche de Brick-Lane de la grande union d'Ebenezer à l'association de Tempérance, et virent bientôt après passer le révérend M. Stiggins, que l'on emmenait parmi les huées de la populace, afin de lui faire passer la nuit dans un logement fourni par la cité.
NOTES:
[4] Hôtel du maire de Londres ou hôtel de ville.
[5] Tous les papetiers exposent pendant une quinzaine de jours avant la Saint-Valentin des déclarations enjolivées dont le prix varie de deux sols à trois ou quatre francs, lesquelles sont destinées aux amoureux et amoureuses qui n'ont pas assez d'imagination pour composer eux-mêmes une des épîtres qu'on expédie par centaines de milliers en cette saison.
[6] Parce qu'elles se terminent presque toujours par ces mots: Voulez-vous de moi pour votre Valentin?
«Je voudrais bien savoir ce que le chef du jury peut avoir mangé ce matin à son déjeuner, dit M. Snodgrass par manière de conversation, dans la mémorable matinée du 14 février.
—Ah! répondit M. Perker, j'espère qu'il a fait un bon déjeuner.
—Pourquoi cela? demanda M. Pickwick.
—C'est fort important, extrêmement important, mon cher monsieur. Un bon jury satisfait, qui a bien déjeûné, est une chose capitale pour nous. Des jurés mécontents ou affamés, sont toujours pour le plaignant.
—Au nom du ciel, dit M. Pickwick, d'un air de complète stupéfaction, quelle est la cause de tout cela?
—Ma foi, je n'en sais rien, répondit froidement le petit homme, c'est pour aller plus vite, je suppose.» Quand le jury s'est retiré dans la chambre des délibérations, si l'heure du dîner est proche, le chef des jurés tire sa montre, et dit:
«Juste ciel! gentlemen, déjà cinq heures moins dix, et je dîné à cinq heures!—Moi aussi,» disent tous les autres, excepté deux individus qui auraient dû dîner à trois heures, et qui en conséquence sont encore plus pressés de sortir. Le chef des jurés sourit et remet sa montre. «Eh bien! gentlemen, qu'est-ce que nous disons? Le plaignant ou le défendant, gentlemen! Je suis disposé à croire, quant à moi.... Mais que cela ne vous influence pas.... Je suis assez disposé à croire que plaignant a raison.» Là-dessus deux ou trois autres jurés ne manquent pas de dire qu'ils le croient aussi, comme c'est naturel; et alors ils font leur affaire unanimement et confortablement. «Neuf heures dix minutes, continua le petit homme en regardant à sa montre, il est grandement temps de partir, mon cher monsieur. La cour est ordinairement pleine quand il s'agit d'une violation de promesse de mariage. Vous ferez bien de demander une voiture, mon cher monsieur, ou nous arriverons trop tard.»
M. Pickwick tira immédiatement la sonnette; une voiture fut amenée, et les quatre Pickwickiens y étant montés, avec M. Perker, se firent conduire à Guildball. Sam Weller, M. Lowten et le sac bleu, contenant la procédure, suivaient dans un cabriolet.
«Lowten, dit Perker, quand ils eurent atteint la salle des pas perdus, mettez les amis de M. Pickwick dans la tribune des stagiaires; M. Pickwick lui-même sera mieux auprès de moi.
—Par ici, mon cher monsieur, par ici.» En parlant de la sorte, le petit homme prit M. Pickwick par la manche et le conduisit vers un siége peu élevé, situé au-dessous du bureau du conseil du roi. De là, les avoués peuvent commodément chuchoter, dans l'oreille des avocats, les instructions que la marche du procès rend nécessaires. Ils y sont d'ailleurs invisibles au plus grand nombre des spectateurs, car ils sont assis beaucoup plus bas que les avocats et que les jurés, dont les siéges dominent le parquet. Naturellement ils leur tournent le dos, et regardent le juge.
«Voici la tribune des témoins, je suppose? dit M. Pickwick, en montrant, à sa gauche, une espèce de chaire, entourée d'une balustrade de cuivre.
—Oui, mon cher monsieur, répliqua Perker en extrayant une quantité de papiers du sac bleu que Lowten venait de déposer à ses pieds.
—Et là, dit M. Pickwick en indiquant, sur sa droite, une couple de bancs, enfermés d'une balustrade, là siégent les jurés, n'est-il pas vrai?
—Précisément,» répondit Perker, en tapant sur le couvercle de sa tabatière.
Ainsi renseigné, M. Pickwick se tint debout dans un état de grande agitation, et promena ses regarda sur la salle.
Il y avait déjà, dans la galerie, un flot assez épais de spectateurs, et sur le siége des avocats, une nombreuse collection de gentlemen en perruque, dont la réunion présentait cette étonnante et agréable variété de nez et de favoris, pour laquelle le barreau anglais est si justement célèbre. Parmi ces gentlemen, ceux qui possédaient un dossier le tenaient de la manière la plus visible possible, et de temps en temps s'en frottaient le menton, pour convaincre davantage les spectateurs de la réalité de ce fait. Quelques-uns de ceux qui n'avaient aucun dossier à montrer, portaient sous leurs bras de bons gros in-octavo, reliés en basane fauve à titres rouges. D'autres qui n'avaient ni diplômes ni livres, fourraient leurs mains dans leurs poches et prenaient un air aussi important qu'ils le pouvaient, sans s'incommoder; tandis que d'autres encore, allaient et venaient avec une mine suffisante et affairée, satisfaits d'éveiller, de la sorte, l'admiration des étrangers non initiés. Enfin, au grand étonnement de M. Pickwick, ils étaient tous divisés en petits groupes, et causaient des nouvelles du jour, avec la tranquillité la plus parfaite, comme s'il n'avait jamais été question de jugement.
Un salut de M. Phunky, lorsqu'il entra pour prendre sa place, derrière le banc réservé au conseil du roi, attira l'attention de M. Pickwick. À peine lui avait-il rendu sa politesse, lorsque Me Snubbin parut, suivi par M. Mallard, qui déposa sur la table un immense sac cramoisi, donna une poignée de main à M. Perker, et se retira. Ensuite entrèrent deux ou trois autres avocats, et parmi eux un homme au teint rubicond, qui fit un signe de tête amical à Me Snubbin, et lui dit que la matinée était belle.
«Quel est cet homme rubicond, qui vient de saluer notre conseil, et de lui dire que la matinée est belle? demanda tout bas M. Pickwick à son avoué.
—C'est Me Buzfuz, l'avocat de notre adversaire. Ce gentleman placé derrière lui, est M. Skimpin, son junior.»
M. Pickwick, rempli d'horreur, en apprenant la froide scélératesse de cet homme, allait demander comment Me Buzfuz, qui était l'avocat de son adverse partie, osait se permettre de dire, à son propre avocat, qu'il faisait une belle matinée, quand il fut interrompu par un long cri de: silence! que poussèrent les officiers de la cour, et au bruit duquel se levèrent tous les avocats. M. Pickwick se retourna, et s'aperçut que ce tumulte était causé par l'entrée du juge.
M. le juge Stareleigh (qui siégeait en l'absence du chef-justice, empêché par indisposition), était un homme remarquablement court, et si gros qu'il semblait tout visage et tout gilet. Il roula dans la salle sur deux petites jambes cagneuses, et ayant salué gravement le barreau, qui le salua gravement à son tour, il mit ses deux petites jambes sous la table, et son petit chapeau à trois cornes, dessus. Lorsque M. le juge Stareleigh eut fait cela, tout ce qu'on pouvait voir de lui c'étaient deux petits yeux fort drôles, une large face écarlate, et environ la moitié d'une grande perruque très-comique.
Aussitôt que le juge eut pris son siége, l'huissier qui se tenait debout sur le parquet de la cour, cria: silence! d'un ton de commandement, un autre huissier dans la galerie répéta immédiatement: silence! d'une voix colérique, et trois ou quatre autres huissiers lui répondirent avec indignation: silence! Ceci étant accompli, un gentleman en noir, assis au-dessous du juge, appela les noms des jurés. Après beaucoup de hurlements, on découvrit qu'il n'y avait que dix jurés spéciaux qui fussent présents. Me Buzfuz ayant alors demandé que le jury spécial fût complété par des tales quales, le gentleman en noir s'empara immédiatement de deux jurés ordinaires, à savoir un apothicaire et un épicier.
«Gentlemen, dit l'homme en noir, répondez à votre nom pour prêter le serment. Richard Upwitch?
—Voilà, répondit l'épicier.
—Thomas Groffin?
—Présent, dit l'apothicaire.
—Prenez le livre, gentlemen. Vous jugerez fidèlement et loyalement....
—Je demande pardon à la cour, interrompit l'apothicaire, qui était grand, maigre et jaune, mais j'espère que la cour ne m'obligera pas à siéger.
—Et pourquoi cela, monsieur? dit le juge Stareleigh.
—Je n'ai pas de garçon, milord, répondit l'apothicaire.
—Je n'y peux rien, monsieur. Vous devriez en avoir un.
—Je n'en ai pas le moyen, milord.
—Eh bien! monsieur, vous devriez en avoir le moyen, rétorqua le juge en devenant rouge, car son tempérament frisait l'irritable et ne supportait point la contradiction.
—Je sais que je devrais en avoir le moyen, si je prospérais comme je le mérite; mais je ne l'ai pas, milord.
—Faites prêter serment au gentleman, reprit le juge d'un ton péremptoire.»
L'officier n'avait pas été plus loin que le vous jugerez fidèlement et loyalement, quand il fut encore interrompu par l'apothicaire.
«Est-ce qu'il faut que je prête serment, milord? demanda-t-il.
—Certainement, monsieur, répliqua l'entêté petit juge.
—Très-bien, milord, fit l'apothicaire d'un air résigné. Il y aura mort d'homme avant que le jugement soit rendu, voilà tout. Faites-moi prêter serment si vous voulez, monsieur.»
Et l'apothicaire prêta serment avant que le juge eût pu trouver une parole à prononcer.
«Milord, reprit l'apothicaire en s'asseyant fort tranquillement, je voulais seulement vous faire observer que je n'ai laissé qu'un galopin dans ma boutique. C'est un charmant bonhomme, milord, mais qui se connaît fort peu en drogues; et je sais que, dans son idée, sel d'Epsom veut dire acide prussique, et sirop d'Ipécacuanha, laudanum. Voilà tout, milord.»
Ayant proféré ces mots, l'apothicaire s'arrangea commodément sur son siége, prit un visage aimable et parut préparé à tout événement.
M. Pickwick le considérait avec le sentiment de la plus profonde horreur, lorsqu'une légère sensation se fit remarquer dans la cour. Mme Bardell, supportée par Mme Cluppins, fut amenée et placée, dans un état d'accablement pitoyable, à l'autre bout du banc qu'occupait M. Pickwick. Un énorme parapluie fut alors apporté par M. Dodson, et une paire de socques, par M. Fogg, qui, tous les deux, avaient préparé pour cette occasion leurs visages les plus sympathiques et les plus compatissants. Mme Sanders parut ensuite, conduisant master Bardell. À la vue de son enfant, la tendre mère tressaillit, revint à elle et l'embrassa avec des transports frénétiques; puis, retombant dans un état d'imbécillité hystérique, la bonne dame demanda à ses amies où elle était. En répliquant à cette question, Mme Cluppins et Mme Sanders détournèrent la tête et se prirent à pleurer, tandis que MM. Dodson et Fogg suppliaient la plaignante de se tranquilliser. Me Buzfuz frotta ses yeux de toutes ses forces avec un mouchoir blanc et jeta vers le jury un regard qui semblait faire appel à son humanité. Le juge était visiblement affecté, et plusieurs des spectateurs toussèrent pour cacher leur émotion.
«Une très bonne idée, murmura Perker à M. Pickwick. Dodson et Fogg sont d'habiles gens. Voilà une scène d'un excellent effet, mon cher monsieur, d'un excellent effet.»
Pendant que Perker parlait, Mme Bardell revenait lentement à elle, et Mme Cluppins, après avoir soigneusement examiné les boutons de monter Bardell et leurs boutonnières respectives, le plaçait sur le parquet de la cour, devant sa mère: position avantageuse où il ne pouvait manquer d'éveiller la commisération des jurés et du juge. Cependant cela ne s'était pas fait sans une opposition considérable de la part du jeune gentleman lui-même; car il n'était pas éloigné de croire que ce fût là une formalité légale, après laquelle on le condamnerait à une exécution immédiate ou à la transportation au delà des mers pour le reste de ses jours, tout au moins.
«Bardell et Pickwick! cria le gentleman en noir, appelant la cause qui se trouvait la première sur la liste.
—Milord, dit Me Buzfuz, je suis pour la plaignante.
—Avec qui êtes-vous, Me Buzfuz? demanda le juge.»
M. Skimpin salua pour exprimer que c'était avec lui.
«Je parais pour le défendeur, milord, dit à son tour Me Snubbin.
—Il y a quelqu'un avec vous, Me Snubbin? reprit le juge.
—M. Phunky, milord.
—Me Buzfuz et Me Skimpin, pour la plaignante, dit le juge en écrivant les noms sur son livre de notes et en articulant ce qu'il écrivait. Pour le défendeur, Me Snubbin et M. Tronquet.
—Je demande pardon à votre seigneurie: Phunky.
—Oh! très-bien, dit le juge. Je n'avais jamais eu le plaisir d'entendre le nom de monsieur.»
Ici M. Phunky salua et sourit, et le juge salua et sourit aussi; et alors M. Phunky, rougissant jusqu'au blanc des yeux, s'efforça d'avoir l'air d'ignorer que tout le monde le regardait, chose qui n'a jamais réussi jusqu'à présent à personne, et qui suivant toutes probabilités, ne réussira en aucun temps.
«Procédons,» dit le juge.
Les huissiers, crièrent de nouveau: silence! et M. Skimpin exposa l'affaire; mais, lorsqu'elle fut exposée, l'audience n'en fut guère plus avancée, car l'avocat avait soigneusement gardé pour lui-même les particularités qu'il savait; et, quand il se rassit, au bout de trois minutes, la religion du jury était précisément aussi éclairée qu'auparavant.
Me Buzfuz se leva alors, avec toute la dignité qu'exigeait la nature de sa cause, chuchota avec Dodson, conféra brièvement avec Fogg, tira sa robe sur ses épaules, arrangea sa perruque, et s'adressa au jury.
Il commença par dire que jamais, dans le cours de sa carrière, jamais depuis le premier moment où il s'était appliqué à l'étude des lois, il ne s'était approché d'une cause avec des sentiments d'émotion aussi profonde, avec la conscience d'une aussi pesante responsabilité; responsabilité, pouvait-il dire, qu'il n'aurait jamais voulu assumer s'il n'avait pas été soutenu par la conviction, assez forte pour équivaloir à une certitude, par la conviction que la cause de la justice, ou, en d'autres termes, la cause de sa cliente, de sa cliente abusée, innocente et persécutée, devait prévaloir auprès des douze gentlemen intelligents, nobles et généreux, qu'il voyait assis en face de lui.
Les avocats commencent toujours de cette manière, parce que cela rend les jurés contents d'eux-mêmes en leur faisant croire qu'ils doivent être des personnages bien difficiles à tromper. Un effet visible fut produit immédiatement et plusieurs jurés commencèrent à prendre avec activité de volumineuses notes.
«Gentlemen, vous avez appris de mon savant ami, poursuivit Me Buzfuz, quoiqu'il sût très-bien que les gentlemen du jury n'avaient rien appris du tout du savant ami en question; vous avez appris de mon savant ami que ceci est une action pour violation de promesse de mariage, dans laquelle les dommages demandés sont de 1500 livres sterling; mais vous n'avez pas appris de mon savant ami, attendu que cela n'entrait pas dans les attributions de mon savant ami, quels sont les faits et les circonstances de la cause. Ces faits et ces circonstances, gentlemen, vous allez les entendre détaillés par moi et prouvés par les véridiques dames que je placerai devant vous dans cette tribune.»
Ici Me Buzfuz, avec une terrible emphase sur le mot tribune, frappa sa table d'un poing majestueux en regardant Dodson et Fogg. Ceux-ci firent un signe d'admiration pour l'avocat, d'indignation et de défi pour le défendeur.
«La plaignante, gentlemen, continua Me Buzfuz d'une voix douce et mélancolique, la plaignante est une veuve. Oui, gentlemen, une veuve. Feu M. Bardell, après avoir joui, pendant beaucoup d'années, de l'estime et de la confiance de son souverain, comme l'un des gardiens de ses revenus royaux, s'éloigna presque imperceptiblement de ce monde, pour aller chercher ailleurs le repos et la paix, que la douane ne peut jamais accorder.»
À cette poétique description du décès de M. Bardell (qui avait eu la tête cassée d'un coup de pinte dans une rixe de taverne), la voix du savant avocat trembla et s'éteignit un instant. Il continua avec grande émotion.
«Quelque temps avant sa mort, il avait imprimé sa ressemblance sur le front d'un petit garçon. Avec ce petit garçon, seul gage de l'amour du défunt douanier, Mme Bardell se cacha au monde et rechercha la tranquillité de la rue Goswell. Là elle plaça à la croisée de son parloir un écriteau manuscrit portant cette inscription: Appartement de garçon à louer en garni; s'adresser au rez-de-chaussée.»
Ici Me Buzfuz fit une pause, tandis que plusieurs gentlemen du jury prenaient note de ce document.
«Est-ce qu'il n'y a point de date à cette pièce? demanda un juré.
—Non, monsieur, il n'y a point de date, répondit l'avocat. Mais je suis autorisé à déclarer que cet écriteau fut mis à la fenêtre de la plaignante il y a justement trois années. J'appelle l'attention du jury sur les termes de ce document: Appartement de garçon à louer en garni. Messieurs, l'opinion que Mme Bardell s'était formée de l'autre sexe était dérivée d'une longue contemplation des qualités inestimables de l'époux qu'elle avait perdu. Elle n'avait pas de crainte; elle n'avait pas de méfiance; elle n'avait pas de soupçons; elle était tout abandon et toute confiance. M. Bardell, disait la veuve, M. Bardell était autrefois garçon; c'est à un garçon que je demanderai protection, assistance, consolation. C'est dans un garçon que je verrai éternellement quelque chose qui me rappellera ce qu'était M. Bardell, quand il gagna mes jeunes et vierges affections; c'est à un garçon que je louerai mon appartement. Entraînée par cette belle et touchante inspiration (l'une des plus belles inspirations de notre imparfaite nature, gentlemen), la veuve solitaire et désolée sécha ses lames, meubla son premier étage, serra son innocente progéniture sur son sein maternel, et mit à la fenêtre de son parloir l'écriteau que vous connaissez. Y resta-t-il longtemps? Non. Le serpent était aux aguets, la mèche était allumée, la mine était préparée, le sapeur et le mineur étaient à l'ouvrage. L'écriteau n'avait pas été trois jours à la fenêtre du parloir... trois jours, gentlemen! quand un être qui marchait sur deux jambes et qui ressemblait extérieurement à un homme et non point à un monstre, frappa à la porte de Mme Bardell. Il s'adressa au rez-de-chaussée; il loua le logement, et le lendemain il s'y installa. Cet être était Pickwick; Pickwick le défendeur.»
Me Buzfuz avait parlé avec tant de volubilité que son visage en était devenu absolument cramoisi. Il s'arrêta ici pour reprendre haleine. Le silence réveilla M. le juge Stareleigh qui, immédiatement, écrivit quelque chose avec une plume où il n'y avait pas d'encre, et prit un air extraordinairement réfléchi, afin de faire croire au jury qu'il pensait toujours plus profondément quand il avait les yeux fermés.
Me Buzfuz continua.
«Je dirai peu de choses de cet homme. Le sujet présente peu de charmes, et je n'aurais pas plus de plaisir que vous, gentlemen, à m'étendre complaisamment sur son égoïsme révoltant, sur sa scélératesse systématique.»
En entendant ces derniers mots, M. Pickwick qui, depuis quelques instants écrivait en silence, tressaillit violemment, comme si quelque vague idée d'attaquer Me Buzfuz sous les yeux mêmes de la justice, s'était présentée à son esprit. Un geste monitoire de M. Perker le retint, et il écouta le reste du discours du savant gentleman avec un air d'indignation qui contrastait complètement avec le visage admirateur de Mmes Cluppins et Sanders.
«Je dis scélératesse systématique, gentlemen, continua l'avocat en regardant M. Pickwick, et en s'adressant directement à lui; et, quand je dis scélératesse systématique, permettez-moi d'avertir le défendeur, s'il est dans cette salle, comme je suis informé qu'il y est, qu'il aurait agi plus décemment, plus convenablement, avec plus de jugement et de bon goût, s'il s'était abstenu d'y paraître. Laissez-moi l'avertir, messieurs, que s'il se permettait quelque geste de désapprobation dans cette enceinte, vous sauriez les apprécier et lui en tenir un compte rigoureux; et laissez-moi lui dire, en outre, comme milord vous le dira, gentlemen, qu'un Avocat qui remplit son devoir envers ses clients, ne doit être ni intimidé, ni menacé, ni maltraité, et que toute tentative pour commettre l'un ou l'autre de ces actes retombera sur la tête du machinateur, qu'il soit demandeur ou défendeur, que son nom soit Pickwick ou Noakes, ou Stonkes, ou Stiles, ou Brown, ou Thompson.»
Cette petite digression du sujet principal amena nécessairement le résultat désiré, de tourner tous les yeux sur M. Pickwick. Me Buzfuz, s'étant partiellement remis de l'état d'élévation morale où il s'était fouetté, continua plus posément.
«Je vous prouverai, gentlemen, que, pendant deux années, Pickwick continua de rester constamment et sans interruption, sans intermission, dans la maison de la dame Bardell; je vous prouverai que, durant tout ce temps, la dame Bardell le servit, s'occupa de ses besoins, fit cuire ses repas, donna son linge à la blanchisseuse, le reçut, le raccommoda, et jouit enfin de toute la confiance de son locataire. Je vous prouverai que, dans beaucoup d'occasions, il donna à son petit garçon des demi-pence, et même, dans, quelques occasions, des pièces de six pence; je vous prouverai aussi, par la déposition d'un témoin qu'il aéra impossible à mon savant ami de récuser ou d'infirmer; je vous prouverai, dis-je, qu'une fois il caressa le petit bonhomme sur la tête, et, après lui avoir demandé s'il avait gagné récemment beaucoup de billes et de calots, se servit de ces expressions remarquables: Seriez-vous bien content d'avoir un autre père? Je vous prouverai, en outre, gentlemen, qu'il y a environ un an, Pickwick commença tout à coup à s'absenter de la maison, durant de longs intervalles, comme s'il avait eu l'intention de se séparer graduellement de ma cliente; mais je vous ferai voir aussi qu'à cette époque sa résolution n'était pas assez forte ou que ses bons sentiments prirent le dessus, s'il a de bons sentiments; ou que les charmes et les accomplissements de ma cliente l'emportèrent sur ses intentions inhumaines; car je vous prouverai qu'en revenant d'un voyage, il lui fit positivement des offres de mariage, après avoir pris soin toutefois qu'il ne put y avoir aucun témoin de leur contrat solennel. Cependant je suis en état de vous prouver, d'après le témoignage de trois de ses amis, qui déposeront bien malgré eux, gentlemen, que, dans cette même matinée, il fut découvert par eux, tenant la plaignante dans ses bras et calmant son agitation par des douceurs et des caresses.»
Une impression visible fut produite sur les auditeurs par cette partie du discours du savant avocat. Tirant de son sac deux petits chiffons de papier, il continua:
«Et maintenant, gentlemen, un seul mot de plus. Nous avons heureusement retrouvé deux lettres, que le défendeur confesse être de lui, et qui disent des volumes. Ces lettres dévoilent le caractère de l'homme. Elles ne sont point écrites dans un langage ouvert, éloquent, fervent, respirant le parfum d'une tendresse passionnée; non, elles sont pleines de précautions, de ruses, de mots couverts, mais qui heureusement sont bien plus concluantes que si elles contenaient les expressions les plus brûlantes, les plus poétiques images: lettres qui doivent être examinées avec un œil soupçonneux; lettres qui étaient destinées, par Pickwick, à dérouter les tiers entre les mains desquels elles pourraient tomber. Je vais vous lire la première, gentlemen. «Garraway, midi. Chère mistress B. Côtelettes de mouton et sauce aux tomates! Tout à vous. Pickwick.» Côttelettes de mouton! Juste ciel! et sauce aux tomates! Gentlemen, le bonheur d'une femme sensible et confiante devra-t-il être à jamais détruit par ces vils artifices? La lettre suivante n'a point de date, ce qui, par soi-même, est déjà suspect. «Chère madame B. Je n'arriverai à la maison que demain matin: la voiture est en retard.» Et ensuite viennent ces expressions très-remarquables: «Ne vous tourmentez point pour la bassinoire.» La bassinoire! Eh! messieurs, qui donc se tourmente pour une bassinoire? Quand est-ce que la paix d'un homme ou d'une femme a été troublée par une bassinoire? par une bassinoire, qui est en elle-même un meuble domestique innocent, utile, et j'ajouterai même, commode. Pourquoi Mme Bardell est-elle si chaleureusement suppliée de ne point d'affliger pour la bassinoire? À moins (comme il n'y a pas l'ombre d'un doute) que ce mot ne serve de couvercle à un feu caché, qu'il ne soit l'équivalent de quelque expression caressante, de quelque promesse flatteuse, le tout déguisé par un système de correspondance énigmatique, artificieusement imaginé par Pickwick, dans le dessein de préparer sa lâche trahison, et qui, effectivement, est resté indéchiffrable pour tout le monde. Ensuite, que signifient ces paroles: La voiture est en retard? Je ne serais point étonné qu'elles s'appliquassent à Pickwick lui-même qui, incontestablement, a été bien criminellement en retard durant toute cette affaire; mais dont la vitesse sera inopinément accélérée, et dont les roues, comme il s'en apercevra à son dam, seront incessamment graissées par vous-mêmes, gentlemen!»
Me Buzfuz s'arrêta en cet endroit, pour voir si le jury souriait à cette plaisanterie; mais personne ne l'ayant comprise, excepté l'épicier, dont l'intelligence sur ce sujet provenait probablement de ce qu'il avait soumis, dans la matinée même, son chariot au procédé en question, le savant avocat jugea convenable, pour finir, de retomber encore dans le lugubre.
«Assez de ceci, gentlemen; il est difficile de sourire avec un cœur déchiré; il est mal de plaisanter, quand nos plus profondes sympathies sont éveillées. L'avenir de ma cliente est perdu; et ce n'est pas une figure de rhétorique de dire que sa maison est vide. L'écriteau n'est pas mis, et pourtant il n'y a point de locataire. Des célibataires estimables passent et repassent dans la rue Goswell, mais il n'y a pas pour eux d'invitation à s'adresser au rez-de-chaussée. Tout est sombre et silencieux dans la demeure de madame Bardell; la voix même de l'enfant ne s'y fait plus entendre; ses jeux innocents sont abandonnés, car sa mère gémit et se désespère; ses agates et ses billes sont négligées; il n'entend plus le cri familier de ses camarades: pas de tricherie! Il a perdu l'habileté dont il faisait preuve au jeu de pair ou impair. Cependant, gentlemen, Pickwick, l'infâme destructeur de cette oasis domestique qui verdoyait dans le désert de Goswell Street, Pickwick qui se présente devant vous au jourd'hui, avec son infernale sauce aux tomates et son ignoble bassinoire, Pickwick lève encore devant vous son front d'airain, et contemple avec férocité la ruine dont il est l'auteur. Des dommages, gentlemen, de forts dommages sont la seule punition que vous puissiez lui infliger, la seule consolation que vous puissiez offrir à ma cliente; et c'est dans cet espoir qu'elle fait, en ce moment, un appel à l'intelligence, à l'esprit élevé, à la sympathie, à la conscience, à la justice, à la grandeur d'âme d'un jury composé de ses plus honorables concitoyens.»
Après cette belle péroraison, Me Buzfuz s'assit, et M. le juge Stareleigh s'éveilla.
«Appelez Élisabeth Cluppins,» dit l'avocat en se relevant au bout d'une minute, avec une nouvelle vigueur.
L'huissier le plus proche appela: «Élisabeth Tuppins!» un autre, à une petite distance, demanda: «Élisabeth Supkins!» et un troisième enfin se précipita dans King-Street et beugla: «Élisabeth Fnuffin!» jusqu'à ce qu'il en fût enroué.
Pendant ce temps, Madame Cluppins avec l'assistance combinée de Mmes Bardell et Sanders, de M. Dodson et de M. Fogg, était conduite vers la tribune des témoins. Lorsqu'elle fut heureusement juchée sur la marche d'en haut, Mme Bardell se plaça debout sur celle d'en bas, tenant d'une main le mouchoir et les socques de son amie, de l'autre une bouteille de verre, qui pouvait contenir environ un quart de pinte de sel de vinaigre, afin d'être prête à tout événement. Mme Sanders, dont les yeux étaient attentivement fixés sur le visage du juge, se planta près de Mme Bardell, tenant de la main gauche le grand parapluie, et appuyant d'un air déterminé son pouce droit sur le ressort, comme pour faire voir qu'elle était prête à l'ouvrir, au plus léger signal.
«Madame Cluppins, dit Me Buzfuz, je vous en prie, madame, tranquillisez-vous.»
Bien entendu qu'à cette invitation, Mme Cluppins se prit à sangloter avec une nouvelle violence, et donna des marques si alarmantes de sensibilité, qu'elle semblait à chaque instant prête à s'évanouir.
Cependant, après quelques questions peu importantes, Me Buzfuz lui dit: «Vous rappelez-vous, madame Cluppins, vous être trouvée dans la chambre du fond, au premier étage, chez Mme Bardell, dans une certaine matinée de juillet, tandis qu'elle époussetait l'appartement de M. Pickwick?
—Oui milord, et messieurs du jury, répondit Mme Cluppins.
—La chambre de M. Pickwick était au premier, sur le devant, je pense?
—Oui, Monsieur.
—Que faisiez-vous dans la chambre de derrière, madame? demanda le petit juge.
—Milord et messieurs! s'écria Mme Cluppins, avec une agitation intéressante, je ne veux pas vous tromper....
—Vous ferez bien, madame, lui dit-le petit juge.
—Je me trouvais là à l'insu de Mme Bardell. J'étais sortie avec un petit panier, messieurs, pour acheter trois livres de vitelottes, qui m'ont bien coûté deux pence et demi, quand je vois la porte de la rue de Mme Bardell entre-bâillée....
—Entre quoi? s'écria le petit juge.
—À moitié ouverte, milord, dit Me Snubbin.
—Elle a dit entre-bâillée, fit observer le petit juge d'un air plaisant.
—C'est la même chose, milord,» reprit l'illustre avocat.
Le petit juge le regarda dubitativement, et dit qu'il en tiendrait note. Mme Cluppins continua.
«Je suis entrée, gentlemen, juste pour dire bonjour, et je suis montée les escaliers, d'une manière pacifique, et je suis pénétrée dans la chambre de derrière et... et....
—Et vous avez écouté, je pense, madame Cluppins? dit Me Buzfuz.
—Je vous demande excuse, monsieur, répliqua Mme Cluppins, d'un air majestueux, j'en mépriserais l'action, les voix étaient très-élevées, monsieur, et se forcèrent sur mon oreille.
—Très bien, vous n'écoutiez pas, mais vous entendiez les voix. Une de ces voix était-elle celle de M. Pickwick?
—Oui, monsieur.»
Mme Cluppins, après avoir déclaré distinctement que M. Pickwick s'adressait à Mme Bardell, répéta lentement et en réponse à de nombreuses questions, la conversation que nos lecteurs connaissent déjà. Me Buzfuz sourit, en s'asseyant, et les jurés prirent un air soupçonneux; mais leur physionomie devint absolument menaçante, lorsque Me Snubbin déclara qu'il ne contre-examinerait pas le témoin, parce que M. Pickwick croyait devoir convenir que son récit était exact en substance.
Mme Cluppins ayant une fois brisé la glace, jugea que l'occasion était favorable pour faire une courte dissertation sur ses propres affaires domestiques. Elle commença donc par informer la cour qu'elle était au moment actuel mère de huit enfants, et qu'elle entretenait l'espérance d'en présenter un neuvième à M. Cluppins dans environ six mois. Malheureusement dans cet endroit instructif, le petit juge l'interrompit très-colériquement, et par suite de cette interruption la vertueuse dame et Mme Sanders furent poliment conduites hors de la salle, sous l'escorte de M. Jackson, sans autre forme de procès.
«Nathaniel Winkle! dit M. Skimpin.
—Présent, répondit M. Winkle, d'une voix faible; puis il entra dans la tribune des témoins, et après avoir prêté serment, salua le juge avec une grande déférence.
—Ne vous tournez pas vers moi, monsieur, lui dit aigrement le juge, en réponse à son salut. Regardez le jury.»
M. Winkle obéit, avec empressement, à cet ordre, et se tourna vers la place où il supposait que le jury devait être, car dans l'état de confusion où il se trouvait, il était tout à fait incapable de voir quelque chose.
M. Skimpin s'occupa alors de l'examiner. C'était un jeune homme de 42 ou 43 ans, qui promettait beaucoup, et qui était nécessairement fort désireux de confondre, autant qu'il le pourrait, un témoin notoirement prédisposé en faveur de l'autre partie.
«Maintenant, monsieur, aurez-vous la bonté de faire connaître votre nom à Sa Seigneurie et au jury? dit M. Skimpin, en inclinant de côté pour écouter la réponse, et pour jeter en même temps aux jurés un coup d'œil qui semblait indiquer que le goût naturel de M. Winkle pour le parjure pourrait bien l'induire à déclarer un autre nom que le sien.
—Winkle, répondit le témoin.
—Quel est votre nom de baptême, monsieur? demanda le petit juge d'un ton courroucé.
—Nathaniel, monsieur.
—Daniel? Vous n'avez pas d'autre prénom?
—Nathaniel, monsieur... milord, je veux dire.
—Nathaniel, Daniel? ou Daniel Nathaniel?
—Non, milord; seulement Nathaniel; point Daniel.
—Alors, monsieur, pourquoi donc m'avez-vous dit Daniel?
—Je ne l'ai pas dit, milord.
—Vous l'avez dit, monsieur, rétorqua le juge, avec un austère froncement de sourcils. Pourquoi aurais-je écrit: Daniel, dans mes notes, si vous ne me l'aviez pas dit, monsieur?»
Cet argument était évidemment sans réplique.
«M. Winkle a la mémoire assez courte, milord, interrompit M. Skimpin, en jetant un autre coup d'œil au jury; mais j'espère que nous trouverons moyen de la lui rafraîchir.
—Je vous conseille de faire attention, monsieur,» dit le petit juge au témoin, en le regardant d'un air sinistre.
Le pauvre M. Winkle salua, et s'efforça de feindre une tranquillité dont il était bien loin; ce qui, dans son état de perplexité, lui donnait précisément l'air d'un filou pris sur le fait.
«Maintenant, monsieur Winkle, reprit M. Skimpin, écoutez moi avec attention, s'il vous plaît, et laissez-moi vous recommander, dans votre propre intérêt, de ne point oublier les injonctions de milord. N'êtes-vous pas ami intime de M. Pickwick, le défendeur?
—Autant que je puisse me le rappeler, en ce moment, je connais M. Pickwick depuis près de....
—Monsieur, n'éludez pas la question. Êtes-vous oui ou non ami intime du défendeur?
—J'allais justement vous dire que....
—Voulez-vous, oui ou non, répondre à ma question, monsieur?
—Si vous ne répondez pas à la question, je vous ferai incarcérer, monsieur, s'écria le petit juge en regardant par-dessus ses notes.
—Allons! monsieur, oui ou non, s'il vous plaît, répéta M. Skimpin.
—Oui, je le suis, dit enfin M. Winkle.
—Ah! vous l'êtes! Et pourquoi n'avez-vous pas voulu le dire du premier coup, monsieur? Vous connaissez peut-être aussi la plaignante? n'est-ce pas, monsieur Winkle?
—Je ne la connais pas, mais je l'ai vue.
—Oh! vous ne la connaissez pas, mais vous l'avez vue! Maintenant ayez la bonté de dire à MM. les jurés, ce que vous entendez par cette distinction, monsieur Winkle?
—J'entends que je ne suis pas intime avec elle, mais que je l'ai vue quand j'allais chez monsieur Pickwick, dans Goswell-Street.
—Combien de fois l'avez-vous vue, monsieur?
—Combien de fois?
—Oui, monsieur, combien de fois? Je vous répéterai cette question tant que vous le désirerez, monsieur.» Et le savant gentleman, après avoir froncé sévèrement les sourcils, plaça ses mains sur ses hanches, et sourit aux jurés, d'un air soupçonneux.
Sur cette question, s'éleva l'édifiante controverse, ordinaire en pareil cas. D'abord M. Winkle déclara qu'il lui était absolument impossible de préciser combien de fois il avait vu Mme Bardell. Alors on lui demanda s'il l'avait vue vingt fois? à quoi il répondit: «Certainement plus que cela.»—S'il l'avait vue cent fois?—S'il pouvait jurer de l'avoir vue plus de cinquante fois?—S'il n'était pas certain de l'avoir vue, au moins soixante et quinze fois, et ainsi de suite. À la fin on arriva à cette conclusion satisfaisante qu'il ferait bien de prendre garde à lui et à ses réponses. Le témoin ayant été réduit de la sorte à l'état désiré de susceptibilité nerveuse, l'interrogatoire fut continué ainsi qu'il suit:
«Monsieur Winkle, vous rappelez-vous avoir été chez le défendeur Pickwick dans l'appartement de la plaignante, rue Goswell, une certaine matinée de juillet?
—Oui, je me le rappelle.
—Étiez-vous accompagné dans cette occasion par un ami du nom de Tupman, et par un autre du nom de Snodgrass.
—Oui, monsieur.
—Sont-ils ici?
—Oui, ils y sont, répondit M. Winkle en regardant avec inquiétude l'endroit où étaient placés ses amis.
—Je vous en prie, monsieur Winkle, occupez-vous de moi et ne pensez pas à vos amis, reprit M. Skimpin, en jetant au jury un autre coup d'œil expressif. Il faudra qu'ils racontent leur histoire sans avoir de consultation préalable avec vous, s'ils n'en ont pas eu déjà (autre regard au jury). Maintenant, monsieur, dites à MM. les jurés ce que vous vîtes en entrant dans la chambre du défendeur, le jour en question. Allons! monsieur, accouchez donc; il faut que nous le sachions tôt ou tard.
—Le défendeur, M. Pickwick, tenait la plaignante dans ses bras, ayant ses mains autour de sa taille, répliqua M. Winkle, avec une hésitation bien naturelle; et la plaignante paraissait être évanouie.
—Avez-vous entendu le défendeur dire quelque chose?
—Je l'ai entendu appeler Mme Bardell une bonne âme, et l'engager à se calmer, en lui représentant dans quelle situation on les trouverait s'il survenait quelqu'un, ou quelque chose comme cela.
—Maintenant, monsieur Winkle, je n'ai plus qu'une question à vous faire, et je vous prie de vous rappeler l'avertissement de milord. Voulez-vous affirmer, sous serment, que Pickwick, le défendeur, n'a pas dit dans l'occasion en question: «Ma chère madame Bardell, vous êtes une bonne âme; habituez-vous à cette situation: un jour vous y viendrez, même devant quelqu'un;» ou quelque chose comme cela.
—Je... je ne l'ai certainement pas compris ainsi, dit M. Winkle étonné de l'ingénieuse explication donnée au petit nombre de paroles qu'il avait entendues. J'étais sur l'escalier, et je n'ai pas pu entendre distinctement. L'impression qui m'est restée est que....
—Ah! interrompit M. Skimpin, les gentlemen du jury n'ont pas besoin de vos impressions qui, je le crains, ne satisferaient guère des personnes honnêtes et franches: vous étiez sur l'escalier et vous n'avez pas entendu distinctement; mais vous ne voulez pas jurer que M. Pickwick ne se soit pas servi des expressions que je viens de citer. Vous ai-je bien compris?
—Non, je ne le peux pas jurer,» répliqua M. Winkle; et M. Skimpin s'assit d'un air triomphant.
Jusque-là, la cause de M. Pickwick n'avait pas marché d'une manière tellement heureuse qu'elle fût en état de supporter le poids de nouveaux soupçons, mais comme on pouvait désirer de la placer sous un meilleur jour, s'il était possible, M. Phunky se leva, afin de tirer quelque chose d'important de M. Winkle dans un contre-examen. On va voir tout à l'heure s'il en tira en effet quelque chose d'important.
«Je crois, monsieur Winkle, lui dit-il, que M. Pickwick n'est plus un jeune homme?
—Oh non! répondit M. Winkle, il est assez âgé pour être mon père.
—Vous avez dit à mon savant ami que vous connaissiez M. Pickwick depuis longtemps. Avez-vous jamais eu quelques raisons de supposer qu'il était sur le point de se marier?
—Oh non! certainement, non! répliqua M. Winkle avec tant d'empressement que M. Phunky aurait dû le tirer de la tribune le plus promptement possible. Les praticiens tiennent qu'il y a deux espèces de témoins particulièrement dangereux: le témoin qui rechigne, et le témoin qui a trop de bonne volonté. Ce fut la destinée de M. Winkle de figurer de ces deux manières, dans la cause de son ami.
—J'irai même plus loin que ceci, continua M. Phunky, de l'air le pins satisfait et le plus confiant. Avez-vous jamais vu dans les manières de M. Pickwick envers l'autre sexe, quelque chose qui ait pu vous induire à croire qu'il ne serait pas éloigné de renoncer à la vie d'un vieux garçon?
—Oh non! certainement, non!
—Dans ses rapports avec les dames, sa conduite n'a-t-elle pas toujours été celle d'un homme qui, ayant atteint un âge assez avancé, satisfait de ses propres amusements et de ses occupations, les traite toujours comme un père traite ses filles?
—Il n'y a pas le moindre doute à cela, répliqua M. Winkle dans la plénitude de son cœur. C'est-à-dire... oui... oh! oui certainement.
—Vous n'avez jamais remarqué dans sa conduite envers Mme Bardell, ou envers toute autre femme, rien qui fût le moins du monde suspect? ajouta M. Phunky, en se préparant à s'asseoir, car Me Snubbin lui faisait signe du coin de l'œil.
—Mais... n... n... non, répondit M. Winkle, excepté... dans une légère circonstance, qui, j'en suis sûr, pourrait être facilement expliquée.»
Cette déplorable confession n'aurait pas été arrachée au témoin, sans aucun doute, si le malheureux M. Phunky s'était assis quand Me Snubbin lui avait fait signe, ou si Me Buzfuz avait arrêté dès le début ce contre-examen irrégulier. Mais il s'était bien gardé de le faire, car il avait remarqué l'anxiété de M. Winkle, et avait habilement conclu que sa cliente en tirerait quelque profit. Au moment où ces paroles malencontreuses tombèrent des lèvres du témoin, M. Phunky s'assit à la fin, et Me Snubbin s'empressa, peut-être un peu trop, de dire au témoin de quitter la tribune. M. Winkle s'y préparait avec grande satisfaction, quand Me Buzfuz l'arrêta.
«Attendez monsieur Winkle, attendez, lui dit-il. Puis s'adressant au petit juge: Votre Seigneurie veut-elle avoir la bonté de demander au témoin en quelle circonstance ce gentleman, qui est assez vieux pour être son père, s'est comporté d'une manière suspecte envers des femmes?
—Monsieur, dit le juge, en se tournant vers le misérable et désespéré témoin, vous entendez la question du savant avocat. Décrivez la circonstance à laquelle vous avez fait allusion.
—Milord, répondit M. Winkle d'une voix tremblante d'anxiété, je... je désirerais me taire à cet égard.
—C'est possible, rétorqua le petit juge, mais il faut parler.»
Parmi le profond silence de toute l'assemblée, M. Winkle balbutia que la légère circonstance suspecte était que M. Pickwick avait été trouvé, à minuit, dans la chambre à coucher d'une dame, ce qui s'était terminé, à ce que croyait M. Winkle, par la rupture du mariage projeté de la dame en question, et ce qui avait amené, comme il le savait fort bien, la comparution forcée des pickwickiens devant Georges Nupkins, esquire, magistrat et juge de paix du bourg d'Ipswich.
«Vous pouvez quitter la tribune,» monsieur, dit alors Me Snubbin. M. Winkle la quitta en effet, et se précipita, en courant comme un fou, vers son hôtel où il fût découvert par le garçon, au bout de quelques heures, la tête ensevelie sous les coussins d'un sofa, et poussant des gémissements qui fendaient le cœur.
Tracy Tupman et Augustus Snodgrass furent successivement appelés à la tribune. L'un et l'autre corroborèrent la déposition de leur malheureux ami, et chacun d'eux fût presque réduit au désespoir par d'insidieuses questions.
Susannah Sanders fut ensuite appelée, examinée par Me Buzfuz, et contre-examinée par Me Subbin. Elle avait toujours dit et cru que M. Pickwick épouserait Mme Bardell. Elle savait qu'après l'évanouissement de juillet, le futur mariage de M. Pickwick et de mistress Bardell avait été le sujet ordinaire des conversations du voisinage. Elle l'avait entendu dire à mistress Mudberry, la revendeuse, et à la repasseuse, mistress Bunkin; mais elle ne voyait dans la salle ni mistress Mudberry ni mistress Bunkin. Elle avait entendu M. Pickwick demander au petit garçon s'il aimerait à avoir un autre père. Elle ne savait pas si Mme Bardell faisait société avec le boulanger, mais elle savait que le boulanger était alors garçon, et est maintenant marié. Elle ne pouvait pas jurer que Mme Bardell ne fût pas très-éprise du boulanger, mais elle imaginait que le boulanger n'était pas très-épris de Mme Bardell, car dans ce cas il n'aurait pas épousé une autre personne. Elle pensait que Mme Bardell s'était évanouie dans la matinée du mois de juillet parce que M. Pickwick lui avait demandé de fixer le jour; elle savait qu'elle-même avait tout à fait perdu connaissance, quand M. Sanders lui avait demandé de fixer le jour, et elle pensait que toute personne qui peut s'appeler une lady en ferait autant, en semblable circonstance. Enfin elle avait entendu la question adressée par M. Pickwick au petit Bardell, relativement aux billes et aux calots, mais sur sa foi de chrétienne, elle ne savait pas quelle différence il y avait entre une bille et un calot.
Interrogée par M. le juge Stareleigh, mistress Sanders répondit que, pendant que M. Sanders lui faisait la cour, elle avait reçu de lui des lettres d'amour comme font les autres ladies; que dans le cours de leur correspondance M. Sanders l'avait appelée très-souvent mon canard, mais jamais ma côtelette ou ma sauce aux tomates. M. Sanders aimait passionnément le canard; peut-être que s'il avait autant aimé la côtelette et la sauce aux tomates, il en aurait employé le nom comme un terme d'affection.
Après cette déposition capitale, Me Buzfuz se leva avec plus d'importance qu'il n'en avait déjà montré, et dit d'une voix forte: «Appelez Samuel Weller.»
Il était tout à fait inutile d'appeler Samuel Weller, car Samuel Weller monta lentement dans la tribune au moment où son nom fut prononcé. Il posa son chapeau sur le plancher, ses bras sur la balustrade, et examina la cour, à vol d'oiseau, avec un air remarquablement gracieux et jovial.
«Quel est votre nom, monsieur? demanda le juge.
—Sam Weller, milord, répliqua ce gentleman.
—L'écrivez-vous avec un V ou un W?
—Ça dépend du goût et de la fantaisie de celui qui écrit, milord. Je n'ai eu cette occasion qu'une fois ou deux dans ma vie, mais je l'écris avec un V.»
Ici on entendit dans la galerie une voix qui criait: «C'est bien ça, Samivel; c'est bien ça. Mettez un V, milord.
—Qui est-ce qui se permet d'apostropher la cour, s'écria le petit juge en levant les jeux. Huissier!
—Oui, milord.
—Amenez cette personne ici, sur-le-champ.
—Oui, milord.»
Mais comme l'huissier ne put trouver la personne, il ne l'amena pas, et après une grande commotion, tous les assistants, qui s'étaient levés pour regarder le coupable, se rassirent.
Aussitôt que l'indignation du petit juge lui permit de parler, il se tourna vers le témoin et lui dit:
«Savez-vous qui c'était, monsieur?
—Je suspecte un brin que c'était mon père, milord.
—Le voyez-vous maintenant?
—Non, je ne le vois pas, milord, répliqua Sam, en attachant ses yeux à la lanterne par laquelle la salle était éclairée.
—Si vous aviez pu me le montrer, je l'aurais fait empoigner sur-le-champ, reprit l'irascible petit juge.»
Sam fit un salut plein de reconnaissance et se retourna vers Me Buzfuz, avec son air de bonne humeur imperturbable.
«Maintenant monsieur Weller, dit Me Buzfuz.
—Voilà, monsieur, répliqua Sam.
—Vous êtes, je crois, au service de M. Pickwick, le défendeur en cette cause? Parlez s'il vous plaît, monsieur Weller.
—Oui, monsieur, je vas parler. Je suis au service de ce gentleman ici, et c'est un très-bon service.
—Pas grand'chose à faire, et beaucoup à gagner, je suppose? dit l'avocat, d'un air farceur.
—Ah! oui, suffisamment à gagner, monsieur, comme disait le soldat, quand on le condamna à cent cinquante coups de fouet.
—Nous n'avons pas besoin de ce qu'a dit le soldat, monsieur, ni toute autre personne, interrompit le juge.
—Très-bien, milord.
—Vous rappelez-vous, dit Me Buzfuz, en reprenant la parole, vous rappelez-vous quelque chose de remarquable qui arriva dans la matinée où vous fûtes engagé par le défendeur? voyons! monsieur Weller?
—Oui, monsieur.
—Ayez la bonté de dire au jury ce que c'était.
—J'ai eu un habillement complet tout neuf, ce matin-là, messieurs du jury, et c'était une circonstance très-remarquable pour moi, dans ce temps-là.»
Ces mots excitèrent un éclat de rire général, mais le petit juge, regardant avec colère par-dessus son bureau: «Monsieur, dit-il, je vous engage à prendre garde.
—C'est ce que M. Pickwick m'a dit dans le temps, milord; et j'ai pris bien garde à conserver ces habits-là, véritablement, milord.»
Pendant deux grandes minutes, le juge regarda sévèrement le visage de Sam, mais voyant que ses traits étaient complètement calmes et sereins, il ne dit rien, et fit signe à l'avocat de continuer.
«Est-ce que vous prétendez me dire, monsieur Weller, reprit Me Buzfuz en croisant ses bras emphatiquement et en se tournant à demi vers le jury, comme pour l'assurer silencieusement qu'il viendrait à bout du témoin, est-ce que vous prétendez me dire, monsieur Weller, que vous n'avez pas vu la plaignante évanouie dans les bras du défendeur, comme vous venez de l'entendre décrire par les témoins?
—Non certainement: j'étais dans le corridor jusqu'à ce qu'ils m'ont appelé, et la vieille lady était partie alors.
—Maintenant faites attention, monsieur Weller, continua Me Buzfuz, en trempant une énorme plume dans son encrier, afin d'effrayer Sam, en lui faisant voir qu'il allait noter sa réponse. Vous étiez dans le corridor et vous n'avez rien vu de ce qui se passait. Avez-vous des yeux, monsieur Weller?
—Oui, j'en ai des yeux, et c'est justement pour ça. Si c'étaient des microscopes au gaz, brevetés pour grossir cent mille millions de fois, j'aurais peut-être pu voir à travers les escaliers et la porte de chêne; mais comme je n'ai que des yeux vous comprenez, ma vision est limitée.»
À cette réponse qui fut délivrée de la manière la plus simple et sans la plus légère apparence d'irritation, les spectateurs ricanèrent, le petit juge sourit, et Me Buzfuz eut l'air singulièrement déconfit. Après une courte consultation avec Dodson et Fogg, le savant avocat se tourna de nouveau vers Sam, et lui dit avec un pénible effort pour cacher sa vexation.
«Maintenant, monsieur Weller, je vous ferai encore une question sur un autre point, s'il vous plaît.
—Je suis à vos ordres, monsieur, répondit Sam avec une admirable bonne humeur.
—Vous rappelez-vous être allé chez Mme Bardell un soir de novembre?
—Oh! oui, très bien.
—Ah! ah! vous vous rappelez cela, monsieur Weller? dit l'avocat, en recouvrant son équanimité. Je pensais bien que nous arriverions à quelque chose à la fin.
—Je le pensais bien aussi, monsieur, répliqua Sam; et les spectateurs rirent encore.
—Bien. Je suppose que vous y êtes allé pour causer un peu du procès, eh! monsieur Weller? reprit l'avocat, en lançant un coup d'œil malin au jury.
—J'y suis allé pour payer le terme; mais nous avons causé un brin du procès.
—Ah! vous en avez causé? répéta Me Buzfuz dont le visage devint radieux, par l'anticipation de quelque importante découverte. Voulez-vous avoir la bonté de nous raconter ce qui s'est dit à ce propos, monsieur Weller?
—Avec le plus grand plaisir du monde, monsieur. Après quelques observations guère importantes des deux respectables dames qui ont déposé ici aujourd'hui, elles se sont quasi pâmées d'admiration sur la vertueuse conduite de MM. Dodson et Fogg, ces deux gentlemen qui sont assis à côté de vous maintenant.»
Ceci, bien entendu, attira l'attention générale sur Dodson et Fogg qui prirent un air aussi vertueux que possible.
«Ah! dit Me Buzfuz, ces dames parlèrent donc avec éloge de l'honorable conduite de MM. Dodson et Fogg, les avoués de la plaignante, hein?
—Oui, monsieur. Elles dirent que c'était une bien généreuse chose de leur part de prendre cette affaire-là par spéculation, et de ne rien demander pour les frais, s'ils ne les faisaient pas payer à M. Pickwick.»
À cette réplique inattendue, les spectateurs ricanèrent encore, et Dodson et Fogg, qui étaient devenus tout rouges, se penchèrent vers Me Buzfuz, et d'un air très-empressé lui chuchotèrent quelque chose dans l'oreille.
«Vous avez complètement raison, répondit tout haut l'avocat, avec une tranquillité affectée. Il est parfaitement impossible de tirer quelque éclaircissement de l'impénétrable stupidité du témoin. Je n'abuserai point des moments de la cour en lui adressant d'autres questions. Vous pouvez descendre, monsieur.
—Il n'y a pas quelque autre gentleman qui désire m'adresser une question? demanda Sam, en prenant son chapeau et en regardant autour de lui d'un air délibéré.
—Non pas moi, monsieur Weller. Je vous remercie, dit Me Snubbin, en riant.
—Vous pouvez descendre, monsieur,» répéta Me Buzfuz, en agitant la main d'un air impatient.
Sam descendit en conséquence, après avoir fait à la cause de MM. Dodson et Fogg, autant de mal qu'il le pouvait, sans inconvénient, et après avoir parlé le moins possible de l'affaire de M. Pickwick, ce qui était précisément le but qu'il s'était proposé.
«Milord, dit Me Snubbin, si cela peut épargner l'interrogatoire d'autres témoins, je n'ai pas d'objections à admettre que M. Pickwick s'est retiré des affaires et possède une fortune indépendante et considérable.
—Très-bien,» répliqua Me Buzfuz, en passant au clerc les deux lettres de M. Pickwick.
Me Snubbin s'adressa alors au jury en faveur du défendeur, et débita un très-long et très-emphatique discours, dans lequel il donna à la conduite et aux mœurs de M. Pickwick les plus magnifiques éloges. Mais comme nos lecteurs doivent s'être formé relativement au mérite de ce gentleman une opinion beaucoup plus nette que celle de Me Snubbin, nous ne croyons pas devoir rapporter longuement ses observations. Il s'efforça de démontrer que les lettres qui avaient été produites se rapportaient simplement au dîner de M. Pickwick et aux préparations à faire dans son appartement, pour le recevoir à son retour de quelque excursion. Enfin il parla le mieux qu'il put, en faveur de notre héros, et comme tout le monde le sait, sur la foi d'un vieil adage, il est impossible de faire plus.
M. le juge Starleigh fit son résumé, suivant les formes et de la manière la plus approuvée. Il lut au jury autant de ses notes qu'il lui fut possible d'en déchiffrer en si peu de temps, et fit en passant des commentaires sur chaque témoignage. Si mistress Bardell avait raison, il était parfaitement évident que M. Pickwick avait tort. Si les jurés pensaient que le témoignage de mistress Cluppins était digne de croyance, c'était leur devoir de le croire: mais sinon, non. S'ils étaient convaincus qu'il y avait eu violation de promesse de mariage, ils devaient attribuer à la plaignante les dommages-intérêts qu'ils jugeraient convenables; mais d'un autre côté s'il leur paraissait qu'il n'y eût jamais eu de promesse de mariage, alors ils devaient renvoyer le défenseur sans aucun dommage. Après cette harangue, les jurés se retirèrent dans leur salle pour délibérer, et le juge se retira dans son cabinet pour se rafraîchir avec une côtelette de mouton et un verre de xérès.
Un quart d'heure plein d'anxiété s'écoula. Le jury revint; on alla quérir le juge. M. Pickwick mit ses lunettes et contempla le chef du jury, avec un cœur palpitant et une contenance agitée.
«Gentlemen, dit l'individu en noir, êtes-vous tous d'accord sur votre verdict?
—Oui, nous sommes d'accord, répondit le chef du jury.
—Décidez-vous en faveur de la plaignante ou du défendeur, gentlemen?
—En faveur de la plaignante.
—Avec quels dommages, gentlemen?
—Sept cent cinquante livres sterling.»
M. Pickwick ôta ses lunettes, en essuya soigneusement les verres, les renferma dans leur étui, et les introduisit dans sa poche. Ensuite ayant mis ses gants avec exactitude, tout en continuant de considérer le chef du jury, il suivit machinalement hors de la salle M. Perker et le sac bleu.
M. Perker s'arrêta dans une salle voisine pour payer les honoraires de la cour. Là, M. Pickwick fut rejoint par ses amis, et là aussi il rencontra MM. Dodson et Fogg, se frottant les mains avec tous les signes extérieurs d'une vive satisfaction.
«Eh! bien? gentlemen, dit M. Pickwick.
—Eh! bien, monsieur, dit Dodson pour lui et son partenaire.
—Vous vous imaginez que vous allez empocher vos frais, n'est-ce pas, gentlemen?»
Fogg répondit qu'il regardait cela comme assez probable, et Dodson sourit en disant qu'ils essayeraient.
«Vous pouvez essayer, et essayer, et essayer encore, messieurs Dodson et Fogg, s'écria M. Pickwick avec véhémence, mais vous ne tirerez jamais de moi un penny de dommages, ni de frais, quand je devrais passer le reste de mon existence dans une prison pour dettes.
—Ah! ah! dit Dodson, vous y repenserez avant le prochain terme, monsieur Pickwick.
—Hi! hi! hi! nous verrons cela incessament, monsieur Pickwick, ricana M. Fogg.»
Muet d'indignation, M. Pickwick se laissa entraîner par son avoué et par ses amis qui le firent monter dans une voiture, amenée en un clin d'œil par l'attentif Sam Weller.
Sam avait relevé le marchepied, et se préparait à sauter sur le siége, quand il sentit toucher légèrement son épaule. Il se retourna et vit son père, debout devant lui. Le visage du vieux gentleman avait une expression lugubre. Il secoua gravement la tête, et dit d'un ton de remontrance:
«Je savais ce qu'arriverait de cette manière-là
de conduire l'affaire. O
Sammy, Sammy, pourquoi qu'i' ne se sont pas servis d'un
alébi.»
«Mais, mon cher monsieur, dit le petit Perker à M. Pickwick, qu'il était allé voir dans la matinée qui suivit le jugement, vous n'entendez pas, en réalité et sérieusement, et toute irritation à part, que vous ne payerez pas ces frais et ces dommages?
—Pas un demi-penny, répéta M. Pickwick avec fermeté, pas un demi-penny.
—Hourra! vivent les principes! comme disait l'usurier en refusant de renouveler le billet, s'écria Sam, qui enlevait le couvert du déjeuner.
—Sam, dit M. Pickwick, ayez la bonté de descendre en bas.
—Certainement, monsieur, répliqua Sam en obéissant à l'aimable insinuation de son maître.
—Non, Perker, reprit M. Pickwick d'un air très-sérieux. Mes amis ici présents se sont vainement efforcés de me dissuader de cette détermination. Je m'occuperai comme à l'ordinaire. Mes adversaires ont le pouvoir de poursuivre mon incarcération, et, s'ils sont assez vifs pour s'en servir et pour arrêter une personne, je me soumettrai aux lois avec une parfaite tranquillité. Quand peuvent-ils faire cela?
—Ils peuvent lancer une exécution pour le montant des dommages et des frais taxés, le terme prochain, juste dans deux mois d'ici, mon cher monsieur.
—Très-bien. D'ici là, mon ami, ne me reparlez plus de cette affaire. Et maintenant, continua M. Pickwick en regardant ses amis avec un sourire bénévole et un regard brillant que nulles lunettes ne pouvaient obscurcir, voici la seule question à résoudre: Où dirigerons-nous notre prochaine excursion?»
M. Tupman et M. Snodgrass étaient trop affectés par l'héroïsme de leur ami pour pouvoir faire une réponse. Quant à M. Winkle, il n'avait pas encore suffisamment perdu le souvenir de sa déposition en justice, pour oser élever la voix sur aucun sujet. C'est donc en vain que M. Pickwick attendit.
«Eh bien! reprit-il, si vous me permettez de choisir notre destination, je dirai Bath. Je pense que personne parmi vous n'y a jamais été?»
M. Perker, regardant comme très-probable que le changement de scène et la gaieté du séjour engageraient M. Pickwick à mieux apprécier sa détermination, et à moins estimer une prison pour dettes, appuya chaudement cette proposition. Elle fut adoptée à l'unanimité, et Sam immédiatement dépêché au Cheval-Blanc, pour retenir cinq places dans la voiture qui partait le lendemain matin, à sept heures et demie.
Il restait justement deux places à l'intérieur et trois places à l'extérieur. Sam les arrêta, échangea quelques compliments avec le commis, qui lui avait glissé mal à propos une demi-couronne en étain, en lui rendant sa monnaie, retourna au Georges et Vautour, et s'y occupa activement, jusqu'au moment de se mettre au lit, à comprimer des habits et du linge dans la plus petit espace possible, et à inventer d'ingénieux moyens mécaniques pour faire tenir des couvercles sur des boîtes qui n'avaient ni charnières ni serrure.
Le lendemain matin se leva fort déplaisant pour un voyage, sombre, humide et crotté. Les chevaux des diligences qui passaient fumaient si fort que les passagers de l'extérieur étaient invisibles. Les crieurs de journaux paraissaient noyés et sentaient le moisi; la pluie dégouttait des chapeaux des marchandes d'oranges; et, lorsqu'elles fourraient leur tête par la portière des voitures, elles en arrosaient l'intérieur d'une manière très rafraîchissante. Les juifs fermaient de désespoir leurs canifs à cinquante lames; les vendeurs d'agendas de poche en faisaient véritablement des agendas de poche; les chaînes de montres et les fourchettes à faire des rôties se livraient à porte; les porte-crayons et les éponges étaient pour rien sur le marché.
Laissant Sam Weller disputer les bagages à sept ou huit porteurs qui s'en étaient violemment emparés aussitôt que la voiture de place s'était arrêtée, et voyant qu'il y avait encore vingt minutes à attendre avant le départ de la diligence, M. Pickwick et ses amis allèrent chercher un abri dans la salle des voyageurs, dernière ressource de l'humaine misère.
La salle des voyageurs, au Cheval-Blanc, est comme on le pense bien, peu confortable; autrement ce ne serait pas une salle de voyageurs. C'est le parloir qui se trouve à main droite, et dans lequel une ambitieuse cheminée de cuisine semble s'être impatronisée, avec l'accompagnement d'un poker rebelle, d'une pelle et de pincettes réfractaires. Le pourtour de la salle est divisé en stalles pour la séquestration des voyageurs, et la salle elle-même est garnie d'une pendule, d'un miroir et d'un garçon vivant; ce dernier article étant habituellement renfermé dans une espèce de chenil où se lavent les verres, à l'un des coins de la chambre.
Le jour en question, une des stalles était occupée par un homme d'environ quarante-cinq ans, dont le crâne chauve et luisant sur le devant de la tête, était garni sur les côtés et par derrière d'épais cheveux noirs qui se mêlaient avec ses larges favoris. Son habit brun était boutonné jusqu'au menton; il avait une vaste casquette de veau marin et une redingote avec un manteau étaient étendus sur le siége, à côté de lui. Lorsque M. Pickwick entra, il leva les yeux de dessus son déjeûner avec un air fier et péremptoire tout à fait plein de dignité; puis, après avoir scruté notre philosophe et ses compagnons, il se mit à chantonner de manière à faire entendre que, s'il y avait des gens qui se flattaient de le mettre dedans, cela ne prendrait point.
«Garçon! dit le gentleman aux favoris noirs.
—Monsieur! répliqua, en sortant du chenil ci-dessus mentionné, un homme qui avait un teint malpropre et un torchon idem.
—Encore quelques rôties!
—Oui, monsieur.
—Faites attention qu'elles soient beurrées, ajouta le gentleman d'un ton dur.
—Tout de suite, monsieur,» repartit le garçon.
Le gentleman aux favoris noirs recommença à chantonner le même air; puis, en attendant l'arrivée des rôties, il vint se placer le dos au feu, releva sous ses bras les pans de son habit, et contempla ses bottes en ruminant.
«Vous ne savez pas où la voiture arrête à Bath? dit M. Pickwick d'un ton doux en s'adressant à M. Winkle.
—Hum! Eh! qu'est-ce! dit l'étranger.
—Je faisais une observation à mon ami, dit M. Pickwick, toujours prêt à entrer en conversation. Je demandais où la voiture arrête à Bath. Vous pouvez peut-être m'en informer, monsieur?
—Est-ce que vous allez à Bath?
—Oui, monsieur.
«Et ces autres gentlemen?
—Ils y vont aussi.
—Pas dans l'intérieur! Je veux être damné si vous allez dans l'intérieur!
—Non, pas tous.
—Non certes, pas tous, reprit l'étranger avec énergie. J'ai retenu deux places, et, s'ils veulent empiler six personnes dans une boîte infernale qui n'en peut tenir que quatre, je louerai une chaise de poste à leurs frais. Cela ne prendra pas. J'ai dit au commis, en payant mes places, que cela ne prendrait pas. Je sais que cela s'est fait; je sais que cela se fait tous les jours; mais on ne m'a jamais mis dedans, et on ne m'y mettra pas. Ceux qui me connaissent le savent, Dieu me damne!»
Ici le féroce gentleman tira la sonnette avec grande violence et déclara au garçon que si on ne lui apportait pas ses rôties avant cinq secondes, il irait lui-même en savoir la raison.
«Mon cher monsieur, dit M. Pickwick, permettez-moi de vous faire observer que vous vous agitez bien inutilement. Je n'ai retenu de places à l'intérieur que pour deux.
—Je suis charmé de le savoir, répondit l'homme féroce. Je retire mes expressions; acceptez mes excuses. Voici ma carte; faisons connaissance.
—Avec grand plaisir, répliqua M. Pickwick. Nous devons être compagnons de voyage, et j'espère que nous trouverons mutuellement notre société agréable.
—Je l'espère. J'en suis persuadé. J'aime votre air; il me plaît. Gentlemen, vos mains et vos noms. Faisons connaissance.»
Nécessairement un échange de salutations amicales suivit ce gracieux discours. Le fier gentleman informa alors nos amis avec le même système de phrases courtes, abruptes, sautillantes, que son nom était Dowler, qu'il allait à Bath pour son plaisir, qu'il était autrefois dans l'armée, que maintenant il s'était mis dans les affaires, comme un gentleman; qu'il vivait des profits qu'il en tirait, et que la personne pour qui la seconde place avait été retenue par lui, n'était pas une personne moins illustre que Mme Dowler, son épouse.
«C'est une jolie femme, poursuivit-il. J'en suis orgueilleux. J'ai raison de l'être.
—J'espère que nous aurons le plaisir d'en juger, dit M. Pickwick avec un sourire.
—Vous en jugerez. Elle vous connaîtra. Elle vous estimera. Je lui ai fait la cour d'une singulière manière. Je l'ai gagnée par un vœu téméraire. Voilà. Je la vis; je l'aimai; je la demandai; elle me refusa. «Vous en aimez un autre?—Épargnez ma pudeur.—Je le connais.—Vraiment?—Certes; s'il reste ici, je l'écorcherai vif.»
—Diable! s'écria M. Pickwick involontairement.
—Et... l'avez-vous écorché, monsieur? demanda M. Winkle en pâlissant.
—Je lui écrivis un mot. Je lui dis que c'était une chose pénible. C'était vrai.
—Certainement, murmura M. Winkle.
—Je dis que j'avais donné ma parole de l'écorcher vif, que mon honneur était engagé, et que, comme officier de Sa Majesté, je n'avais pas d'autre alternative. J'en regrettais la nécessité, mais il fallait que cela se fit. Il se laissa convaincre; il vit que les règles de service étaient impératives. Il s'enfuit. J'épousai la jeune personne. Voici la voiture. C'est sa tête que vous voyez à la portière.»
En achevant ces mots, M. Dowler montrait une voiture qui venait de s'arrêter. On voyait effectivement à la portière une figure assez jolie, coiffée d'un chapeau bleu, et qui, regardant parmi la foule, cherchait probablement l'homme violent lui-même. M. Dowler paya sa dépense et sortit promptement avec sa casquette, sa redingote et son manteau: M. Pickwick et ses amis le suivirent pour s'assurer de leurs places.
M. Tupman et M. Snodgrass s'étaient huchés derrière la voiture; M. Winkle était monté dans l'intérieur et M. Pickwick se préparait à le suivre, quand Sam Weller s'approcha d'un air de profond mystère, et, chuchotant dans l'oreille de son maître, lui demanda la permission de lui parler.
«Eh bien! Sam, dit M. Pickwick, qu'est-ce qu'il y a maintenant?
—En voilà une de sévère, monsieur!
—Une quoi?
—Une histoire, monsieur. J'ai bien peur que le propriétaire de cette voiture-ci ne nous fasse quelque impertinence.
—Comment cela, Sam? Est-ce que nos noms ne sont point sur la feuille de route?
—Certainement qu'ils y sont, monsieur; mais ce qui est plus fort, c'est qu'il y en a un qui est sur la porte de la voiture.»
En parlant ainsi, Sam montrait à son maître cette partie de la portière où se trouve ordinairement le nom du propriétaire; et là, en effet, se lisait en lettres dorées, d'une raisonnable grandeur, le nom magique de Pickwick.
«Voilà qui est curieux! s'écria M. Pickwick, tout à fait étourdi de cette coïncidence; quelle chose extraordinaire!
—Oui; mais ce n'est pas tout, reprit Sam en dirigeant de nouveau l'attention de son maître vers la portière. Non contents d'écrire Pickwick, ils mettent Moïse devant. Voilà ce que j'appelle ajouter l'injure à l'insulte, comme disait le perroquet quand on lui a appris à parler anglais, après l'avoir emporté de son pays natal.
—Cela est certainement assez singulier, Sam; mais si nous restons là, debout, nous perdrons nos places.
—Comment! est-ce qu'il n'y a rien à faire en conséquence, monsieur? s'écria Sam tout à fait démonté par la tranquillité avec laquelle M. Pickwick se préparait à s'enfoncer dans l'intérieur.
—À faire? dit le philosophe; qu'est-ce qu'on pourrait faire?
—Est-ce qu'il n'y aura personne de rossé pour avoir pris cette liberté, monsieur? demanda Sam, qui s'était attendu, pour le moins, à recevoir la commission de défier le cocher et le conducteur en combat singulier.
—Non, certainement, répliqua M. Pickwick avec vivacité. Sous aucun prétexte! Montez à votre place, sur-le-champ.
—Ah! murmura Sam en grimpant sur son banc, faut que le gouverneur ait quelque chose; autrement il n'aurait pas pris ça aussi tranquillement. J'espère que ce jugement-ici ne l'aura pas affecté; mais ça va mal, ça va très-mal,» continua-t-il en secouant gravement la tête.
Et, ce qui est digne de remarque, car cela fait voir combien il prit cette circonstance à cœur, il ne prononça plus une seule parole jusqu'au moment où la voiture atteignit le turnpike de Kensington. C'était pour lui un effort de taciturnité tellement extraordinaire, qu'il peut être considéré comme tout à fait sans précédent.
Il n'arriva rien durant le voyage qui mérite une mention spéciale. M. Dowler rapporta plusieurs anecdotes, toutes illustratives de ses prouesses personnelles; et, à chacune d'elles il en appelait au témoignage de Mme Dowler. Alors cette aimable dame racontait, sous la forme d'appendice, quelques circonstances remarquables que M. Dowler avait oubliées, ou peut-être que sa modestie avait omises; car ces additions tendaient toujours à montrer que M. Dowler était un homme encore plus étonnant qu'il ne le disait lui-même. M. Pickwick et M. Winkle l'écoutaient avec la plus grande admiration: par intervalles, cependant, ils conversaient avec Mme Dowler, qui était une personne tout à fait séduisante. Ainsi, grâces aux histoires de M. Dowler et aux charmes de son autre moitié, grâces à l'amabilité de M. Pickwick et à l'attention imperturbable de M. Winkle, les habitants de l'intérieur de la diligence exécutèrent leur voyage en bonne harmonie et en parfaite humeur.
Les voyageurs de l'extérieur se conduisirent comme leurs places le comportaient. Ils étaient gais et causeurs au commencement de tous les relais, tristes et endormis au milieu, et de nouveau brillants et éveillés vers la fin. Il y avait un jeune gentleman en manteau de caoutchouc, qui fumait des cigares tout le long du chemin; et il y avait un autre jeune gentleman dont la redingote avait l'air de la parodie d'un paletot, qui en allumait un grand nombre; mais, se sentant évidemment étourdi, après la seconde bouffée, il les jetait par terre, quand il croyait que personne ne pouvait s'en apercevoir. Il y avait sur le siége un troisième jeune homme qui désirait se connaître en chevaux, et par derrière, un vieillard qui semblait très-fort en agriculture. On rencontrait sur la route une constante succession de noms de baptême, en blouses ou en redingotes grises, qui étaient invités par le garde à monter un bout de chemin, et qui connaissaient chaque cheval et chaque aubergiste de la contrée. Enfin on fit un dîner, qui aurait été bon marché à une demi-couronne par tête, si on avait eu le temps d'en manger quelque chose. Quoi qu'il en soit, à sept heures du soir, M. Pickwick et ses amis, et M. Dowler ainsi que son épouse se retirèrent respectivement dans leur salon particulier à l'hôtel du Blanc-Cerf, en face de la grande salle des bains de Bath; hôtel illustre dans lequel les garçons, grâces à leur costume, pourraient être pris pour des étudiants de Westminster, s'ils ne détruisaient pas l'illusion par leur sagesse et leur bonne tenue.
Le lendemain matin, le déjeuner des pickwickiens avait à peine été enlevé, lorsqu'un garçon apporta la carte de M. Dowler, qui demandait la permission de présenter un de ses amis. M. Dowler lui-même suivit immédiatement sa carte, amenant aussi son ami.
L'ami était un charmant jeune homme d'une cinquantaine d'années tout au plus. Il avait un habit bleu très-clair, avec des boutons resplendissants; un pantalon noir et la paire de bottes la plus fine et la plus luisante qu'on puisse imaginer. Un lorgnon d'or était suspendu à son cou par un ruban noir, large et court. Une tabatière d'or tournait élégamment entre l'index et le pouce de sa main gauche; des bagues innombrables brillaient à ses doigts; un énorme solitaire, monté en or, étincelait sur son jabot. Il avait, en outre, une montre d'or et une chaîne d'or, avec de massifs cachets d'or. Sa légère canne d'ébène portait une lourde pomme d'or; son linge était le plus fin, le plus blanc, le plus roide possible; son faux toupet le mieux huilé, le plus noir, le plus bouclé des faux toupets. Son tabac était du tabac du régent, son parfum, bouquet du roi. Ses traits s'embellissaient d'un perpétuel sourire, et ses dents étaient si parfaitement rangées qu'à une petite distance il était difficile de distinguer les fausses des véritables.
«Monsieur Pickwick, dit Dowler, mon ami Angelo-Cyrus Bantam, esquire, magister ceremoniorum.—Bantam, monsieur Pickwick. Faites connaissance.
—Soyez le bienvenu à Ba-ath, monsieur. Voici en vérité une acquisition.... Très-bien venu à Ba-ath, monsieur.... Il y a longtemps, très-longtemps, monsieur Pickwick, que vous n'avez pris les eaux. Il y a un siècle, monsieur Pickwick. Re-marquable.»
En parlant ainsi, M. Angelo-Cyrus Bantam, esq., m.c. prit la main de M. Pickwick; et, tout en disloquant ses épaules par une constante succession de saluts, il garda la main du philosophe dans les siennes, comme s'il n'avait pas pu prendre sur lui de la lâcher.
—Il y a certainement très-longtemps que je n'ai bu les eaux, répondit M. Pickwick, car, à ma connaissance, je ne suis jamais venu ici jusqu'à présent.
—Jamais venu à Ba-ath, monsieur Pickwick! s'écria le grand maître en laissant tomber d'étonnement la main savante. Jamais venu à Ba-ath! ha! ha! ha! Monsieur Pickwick, vous aimez à plaisanter! Pas mauvais, pas mauvais! Joli, joli! Hi! hi! hi! re-marquable.
—Je dois dire, à ma honte, que je parle tout à fait sérieusement. Je ne suis jamais venu ici.
—Oh! je vois, s'écria le grand maître d'un air extrêmement satisfait. Oui, oui. Bon, bon. De mieux en mieux. Vous êtes le gentleman dont nous avons entendu parler. Nous vous connaissons, monsieur Pickwick, nous vous connaissons.»
Ils ont lu, dans ces maudits journaux, les détails de mon procès, pensa M. Pickwick. Ils savent toute mon histoire.
«Oui, reprit Bantam, vous êtes le gentleman résidant à Clapham-Green, qui a perdu l'usage de ses membres pour s'être imprudemment refroidi après avoir pris du vin de Porto; qui, à cause de ses souffrances aiguës, ne pouvait plus bouger de place, et qui fit prendre des bouteilles de la source des bains du roi à 103°, se les fit apporter par un chariot dans sa chambre à coucher à Londres, se baigna, éternua et fut rétabli le même jour. Très-remarquable.»
M. Pickwick reconnut le compliment que renfermait cette supposition, et cependant il eut l'abnégation de la repousser. Ensuite, prenant avantage d'un moment où le maître des cérémonies demeurait silencieux, il demanda la permission de présenter ses amis, M. Tupman, M. Winkle et M. Snodgrass; présentation qui, comme on se l'imagine, accabla le maître des cérémonies de délices et d'honneur.
«Bantam, dit M. Dowler, M. Pickwick et ses amis sont étrangers; il faut qu'ils inscrivent leurs noms. Où est le livre?
—La registre des visiteurs distingués de Ba-ath sera à la salle de la Pompe aujourd'hui à deux heures. Voulez-vous guider nos amis vers ce splendide bâtiment et me procurer l'avantage d'obtenir leurs autographes.
—Je le ferai, répliqua Dowler. Voilà une longue visite. Il est temps de partir. Je reviendrai dans une heure. Allons.
—Il y a bal ce soir, monsieur, dit le maître des cérémonies en prenant la main de M. Pickwick, au moment de s'en aller. Les nuits de bal, dans Ba-ath, sont des instants dérobés au paradis, des instants que rendent enchanteurs la musique, la beauté, l'élégance, la mode, l'étiquette, etc..., et par-dessus tout, l'absence des boutiquiers, gens tout à fait incompatibles avec le paradis. Ces gens-là ont, entre eux, tous les quinze jours, au Guidhall, une espèce d'amalgame qui est, pour ne rien dire de plus, re-marquable. Adieu, adieu.»
Cela dit, et ayant protesté tout le long de l'escalier qu'il était fort satisfait, entièrement charmé, complètement enchanté, immensément flatté, on ne peut pas plus honoré, Angelo-Cyrus Bantam, esq., m.c. monta dans un équipage très-élégant qui l'attendait à la porte et disparut au grand trot.
À l'heure désignée, M. Pickwick et ses amis, escortés par Dowler, se rendirent aux salles d'assemblée et écrivirent leur nom sur le livre, preuve de condescendance dont Angélo Bantam se montra encore plus confus et plus charmé qu'auparavant. Des billets d'admission devaient être préparés pour les quatre amis; mais, comme ils ne se trouvaient pas prêts, M. Pickwick s'engagea, malgré toutes les protestations d'Angelo Bantam, à envoyer Sam les chercher, à quatre heures, chez le M.C., dans Queen-Square.
Après avoir fait une courte promenade dans la ville et être arrivés à la conclusion unanime que Park-Street ressemble beaucoup aux rues perpendiculaires qu'on voit dans les rêves, et qu'on ne peut pas venir à bout de gravir, les pickwickiens retournèrent au Blanc-Cerf et dépêchèrent Sam pour chercher les billets.
Sam Weller posa son chapeau sur sa tête d'une manière chalante et gracieuse, enfonça ses mains dans les poches de son gilet, et se dirigea, d'un pas délibéré, vers Queen-Square, en sifflant le long du chemin plusieurs airs populaires de l'époque, arrangés sur un mouvement entièrement nouveau pour les instruments à vent. Arrivé dans Queen-Square, au numéro qui lui avait été désigné, il cessa de siffler et frappa solidement à une porte, que vint ouvrir immédiatement un laquais à la tête poudrée, à la livrée magnifique, à la stature carrée.
«C'est-il ici M. Bantam, vieux? demanda Sam sans se laisser le moins du monde intimider par le rayon de splendeur qui lui donna dans l'œil à l'apparition du laquais poudré, à la livrée magnifique, etc.
—Pourquoi cela, jeune homme? répondit celui-ci d'un air hautain.
—Parce que, si c'est ici chez lui, portez-lui ça, et dites-lui que M. Weller attend la réponse. Voulez-vous m'obliger, six pieds?»
Ainsi parla Sam; et, étant entré froidement dans la salle, il s'y assit.
Le laquais poudré poussa violemment la porte et fronça les sourcils avec dignité; mais tout cela ne fit nulle impression sur Sam, qui s'occupait à regarder, avec un air de connaisseur satisfait, un élégant porte-parapluie en acajou.
La manière dont M. Bantam reçut la carte disposa apparemment le laquais poudré en faveur de Sam, car, lorsqu'il revint, il lui sourit amicalement et lui dit que la réponse allait être prête sur-le-champ.
«Très-bien, répliqua Sam; vous pouvez dire au vieux gentleman de ne pas se mettre en transpiration. Il n'y a pas de presse, six pieds. J'ai dîné.
—Vous dînez de bien bonne heure, monsieur.
—C'est pour mieux travailler au souper.
—Y a-t-il longtemps que vous restez à Bath, monsieur? Je n'ai pas eu le plaisir d'entendre parler de vous.
—Je n'ai pas encore causé ici une sensation étonnamment surprenante, répondit Sam tranquillement. Moi et les autres personnages distingués que j'accompagne, nous ne sommes arrivés que d'hier au soir.
—Un joli endroit, monsieur.
—Ça m'en a l'air.
—Bonne société, monsieur. Des domestiques fort agréables, monsieur.
—Ça me fait cet effet-là, des gaillards affables, sans affectation, qui ont l'air de vous dire: Allez vous promener; je ne vous connais pas!
—Oh! c'est bien vrai, monsieur, répliqua le laquais poudré, croyant évidemment que le discours de Sam renfermait un superbe compliment. En prenez-vous, monsieur? ajouta-t-il en produisant une petite tabatière.
—Pas sans éternuer.
—Oh! c'est difficile, monsieur; je le confesse; mais cela s'apprend par degrés. Le café est ce qu'il y a de mieux pour cela. J'ai longtemps porté du café, monsieur; cela ressemble beaucoup à du tabac.»
Ici un violent coup de sonnette réduisit le laquais poudré à l'ignominieuse nécessité de remettre la tabatière dans sa poche et de se rendre, avec une humble contenance, dans le cabinet de M. Bantam. Observons, par parenthèse, que tous les individus qui ne lisent et n'écrivent jamais, ont toujours quelque petit arrière-parloir qu'ils appellent leur cabinet.
«Voici la réponse, monsieur, dit à Sam le laquais poudré. J'ai peur que vous ne la trouviez incommode par sa grandeur.
—Ne vous tourmentez pas, répondit Sam en recevant la lettre, qui était enfermée dans une petite enveloppe. Je crois que la nature peut supporter cela sans tomber en défaillance.
—J'espère que nous nous reverrons, monsieur, dit le laquais poudré en se frottant les mains et en reconduisant Sam jusqu'à la porte.
—Vous êtes bien obligeant, monsieur, répliqua Sam; mais, je vous en prie, n'éreintez pas outre mesure une personne aussi aimable. Considérez ce que vous devez à la société, et ne vous laissez pas écraser par l'ouvrage. Pour l'amour de vos semblables, tenez-vous aussi tranquille que vous pourrez; songez quelle perte ce serait pour le monde!»
Sam s'éloigna sur ces mots pathétiques.
«Un jeune homme fort singulier,» dit en lui-même le laquais poudré, avec une physionomie tout ébahie.
Sam ne dit rien, mais il cligna de l'œil, hocha la tête, sourit, cligna de l'œil sur nouveaux frais, et s'en alla légèrement, avec une physionomie qui semblait dénoter qu'il était singulièrement amusé, par une chose ou par une autre.
Le même soir, juste à huit heures moins vingt minutes, Angelo-Cyrus Bantam esq. m.c. descendit de sa voiture à la porte des salons d'assemblée, avec le même toupet, les mêmes dents, le même lorgnon, la même chaîne et les mêmes cachets, les mêmes bagues, les mêmes épingles et la même canne, que celles ou ceux dont il était affublé le matin. Le seul changement remarquable dans son costume était qu'il portait un habit d'un bleu plus clair, doublé de soie blanche, un pantalon collant noir, des bas de soie noire, des escarpins et un gilet blanc, et qu'il était, si cela est possible, encore un peu plus parfumé.
Ainsi accoutré, le maître des cérémonies se planta dans la première salle, pour recevoir la compagnie, et remplir les importants devoirs de son indispensable office.
Bath était comble. La compagnie et les pièces de 6 pence pour le thé, arrivaient en foule. Dans la salle de bal, dans les salles de jeu, dans les escaliers, dans les passages, le murmure des voix et le bruit des pieds étaient absolument étourdissants. Les vêtements de soie bruissaient, les plumes se balançaient, les lumières brillaient, et les joyaux étincelaient. On entendait la musique, non pas des contredanses, car elles n'étaient pas encore commencées, mais la musique toujours agréable à entendre, soit à Bath, soit ailleurs, des pieds mignons et délicats qui glissent sur le parquet, des rires clairs et joyeux de jeunes filles, des voix de femmes retenues et voilées. De toutes parts scintillaient des yeux brillants, éclairés par l'attente du plaisir; et de quelque coté qu'on regardât, on voyait glisser gracieusement, à travers la foule, quelque figure élégante, qui, à peine perdue, était remplacée par une autre, aussi séduisante et aussi parée.
Dans la salle où l'on prenait le thé, et tout autour des tables de jeu, s'entassaient une foule innombrable d'étranges vieilles ladies et de gentlemen décrépits, discutant tous les petits scandales du jour avec une vivacité qui montrait suffisamment quel plaisir ils y trouvaient. Parmi ces groupes, se trouvaient quelques mères de famille, absorbées, en apparence, par la conversation à laquelle elles prenaient part, mais jetant de temps à autre un regard inquiet du côté de leurs filles. Celles-ci, se rappelant les injonctions maternelles de profiter de l'occasion, étaient en plein exercice de coquetterie, égarant leurs écharpes, mettant leurs gants, déposant leurs tasses à thé, et ainsi de suite, toutes choses légères en apparence, mais qui peuvent être fort avantageusement exploitées par d'habiles praticiennes.
Auprès des portes et dans les recoins, divers groupes de jeunes gens, étalant toutes les variétés du dandysme et de la stupidité, amusaient les gens raisonnables par leur folie et leur prétention, tout en se croyant, heureusement, les objets de l'admiration générale. Sage et prévoyante dispensation de la Providence, qu'un esprit charitable ne saurait assez louer.
Sur les bancs de derrière, où elles avaient déjà pris leur position pour la soirée, étaient assises certaines ladies non mariées, qui avaient passé leur grande année climatérique, et qui, ne dansant pas, parce qu'elles n'avaient point de partenaires, ne jouant pas, de peur d'être regardées comme irrévocablement vieilles filles, étaient dans la situation favorable de pouvoir dire du mal de tout le monde, sans qu'il retombât sur elles-mêmes. Tout le monde, en effet, se trouvait-là. C'était une scène de gaieté, de luxe et de toilettes, de glaces magnifiques, de parquets blanchis à la craie, de girandoles, de bougies, et sur tous les plans du tableau, glissant de place en place, avec une souplesse silencieuse, saluant obséquieusement telle société, faisant un signe familier à telle autre, et souriant complaisamment à toutes, se faisait remarquer la personne tirée à quatre épingles, d'Angelo-Cyrus Bantam esquire, le maître des cérémonies.
«Arrêtez-vous dans la salle du thé. Prenez-en pour vos 6 pence. Ils distribuent de l'eau chaude et appellent cela du thé. Buvez,» dit tout haut M. Dowler à M. Pickwick, qui s'avançait en tête de leur société, donnant le bras à Mme Dowler. M. Pickwick tourna donc vers la salle du thé, et M. Bantam, en l'apercevant, se glissa à travers la foule, et le salua avec extase.
«Mon cher monsieur, je suis prodigieusement honoré.... Ba-ath est favorisé.... Madame Dowler, vous embellissez cette salle. Je vous félicite vos plumes re-marquables!
—Y a-t-il quelqu'un ici? demanda M. Dowler d'un air dédaigneux.
—Quelqu'un? l'élite de Ba-ath! Monsieur Pickwick, voyez vous cette dame en turban de gaze?
—Cette grosse vieille dame? demanda M. Pickwick innocemment.
—Chut! mon cher monsieur, chut! Personne n'est gros ni vieux, dans Ba-ath. C'est la lady douairière Snuphanuph.[8]
—En vérité! fit M. Pickwick.
—Ni plus ni moins. Chut! approchez un peu par ici, monsieur Pickwick. Voyez-vous ce jeune homme, richement vêtu, qui vient de notre côté?
—Celui qui a des cheveux longs, et le front singulièrement étroit?
—Précisément. C'est le plus riche jeune homme de Ba-ath, en ce moment. Le jeune lord Mutanhed[9].
—Quoi, vraiment?
—Oui. Vous entendrez sa voix dans un moment, monsieur Pickwick. Il me parlera. Le gentleman qui est avec lui et qui a un dessous de gilet rouge et des moustaches noires, est l'honorable M. Crushton, son ami intime.—Comment vous portez-vous, mylord?
—Très-saudement, Bantam, répondit Sa Seigneurie.
—En effet, il fait très-chaud, milord, reprit le M.C.
—Diablement,» ajouta l'honorable M. Crushton.
Après une pause durant laquelle le jeune lord s'était efforcé de décontenancer M. Pickwick en le lorgnant, tandis que son acolyte réfléchissait sur quel sujet lord Mutanhed pouvait parler le plus avantageusement, M. Crushton, dit:
«Bantam, avez-vous vu la malle-poste de milord?
—Mon Dieu non. Une malle-poste? Quelle excellente idée. Re-marquable!
—Vaiment, je coyais que tout le monde l'avait vue! C'est la plus zolie, la plus lézère, la plus gacieuse chose qui ait zamais été sur des roues. Peinte en rouge, avec des gevaux café au lait.
—Et avec une véritable malle pour les lettres; tout à fait complète, ajouta l'honorable M. Crushton.
—Et un petit siége devant, entouré d'une tringle de fer pour le cozer, continua Sa Seigneurie. Ze l'ai conduite à Bristol l'aut'matin, avec un habit écalate et deux domestiques courant un quart de mille en arrière, et Dieu me damne si les paysans ne sortaient pas de leurs cabanes, pour m'arrêter et me demander si je n'étais pas la poste! Glo'ieux! Glo'ieux!»
Le jeune lord rit de tout son cœur de cette anecdote, et les auditeurs en firent autant, bien entendu.
«Charmant jeune homme! dit le maître des cérémonies à M. Pickwick.
—Il en a l'air,» répliqua sèchement le philosophe.
La danse ayant commencé, les présentations nécessaires ayant été faites, et tous les préliminaires étant arrangés, Angelo Bantam rejoignit M. Pickwick et le conduisit dans les salons de jeux.
Au moment de leur entrée, lady Snuphanuph et deux autres ladies, d'une apparence antique, et qui sentait le whist, erraient tristement autour d'une table inoccupée. Aussitôt qu'elles aperçurent M. Pickwick, sous la conduite d'Angelo Bantam, elles échangèrent entre elles des regards qui voulaient dire que c'était là justement la personne qu'il leur fallait pour faire un rob.
«Mon cher Bantam, dit la lady douairière Snuphanuph, d'un air engageant, trouvez-nous donc quelque aimable personne pour faire un whist, comme une bonne âme que vous êtes.»
Dans ce moment M. Pickwick regardait d'un autre côté, de sorte que milady fit un signe de tête expressif en l'indiquant.
Le maître des cérémonies comprit ce geste muet.
«Milady, répondit-il, mon ami M. Pickwick s'estimera, j'en suis sûr, très-heureux, re-marquablement.—M. Pickwick, lady Snuphanuph, Mme la colonel Wugsby, miss Bolo.»
M. Pickwick salua et voyant qu'il était impossible de s'échapper, se résigna. On tira les places, et M. Pickwick se trouva avec miss Bolo, contre lady Snuphanuph et Mme Wugsby.
À la seconde donne, au moment où la retourne venait à être vue, deux jeunes ladies accoururent dans la salle et se placèrent de chaque côté de Mme Wugsby, où elles attendirent patiemment et silencieusement que le coup fût fini.
«Eh bien! dit Mme Wugsby en se retournant vers l'une de ses filles, qu'est-ce qu'il y a?
—M'man, répondit à voix basse la plus jeune et la plus jolie des deux, je venais vous demander si je puis danser avec le plus jeune M. Crawley.
—Mais à quoi donc pensez-vous, Jane? répondit la maman avec indignation. N'avez-vous pas entendu dire cent fois, que son père n'a que huit cents livres sterling de revenu, et qui meurent avec lui encore! Vous me faites rougir de honte! Non, sous aucun prétexte.
—M'man, chuchota l'autre demoiselle qui était beaucoup plus vieille que sa sœur, et avait l'air insipide et artificiel; lord Mutanhed m'a été présenté. J'ai dit que je croyais n'être pas engagée, m'man.
—Vous êtes une bonne fille, mon enfant, et on peut se fier à vous, répondit Mme Wugsby, en tapant de son éventail la joue de sa fille. Il est immensément riche, ma chérie.» En parlant ainsi, Mme Wugsby baisa sa fille aînée fort tendrement, admonesta la cadette par un froncement de sourcil, et mêla les cartes.
Pauvre M. Pickwick! il n'avait jamais joué jusqu'alors avec trois vieilles femmes aussi complètement joueuses. Elles étaient d'une habileté qui l'effrayait. S'il jouait mal, miss Bolo le poignardait du regard; s'il s'arrêtait pour réfléchir, lady Snuphanuph se renversait sur sa chaise et souriait, en jetant à Mme Wugsby un coup d'œil mêlé d'impatience et de pitié. À quoi celle-ci répondait en haussant les épaules et en toussant, comme pour demander s'il se déciderait jamais à jouer. À la fin de chaque coup, miss Bolo demandait avec une contenance sombre et un soupir plein de reproche, pourquoi M. Pickwick n'avait pas rendu atout, attaqué trèfle, coupé pique, finassé la dame, fait échec à l'honneur, invité au roi ou quelque autre chose de semblable; et M. Pickwick était tout à fait incapable de se disculper de ces graves accusations, car il avait déjà oublié le coup. Ce n'est pas tout; il y avait des gens qui venaient regarder et qui intimidaient M. Pickwick; enfin, près de la table, s'échangeait une conversation fort active et fort distrayante, entre Angelo Bantam et les deux miss Matinters, qui, étant filles et un peu mûres, faisaient une cour assidue au maître des cérémonies, dans l'espoir d'attraper, de temps en temps, un danseur de rencontre. Toutes ces choses combinées avec le bruit et les constantes interruptions des allants et des venants, firent que M. Pickwick joua véritablement assez mal; de plus, les cartes étaient contre lui, de sorte que quand il quitta la table, à onze heures dix minutes, miss Bolo se leva dans une agitation effroyable et partit dans les larmes et dans une chaise à porteurs.
M. Pickwick fut rejoint bientôt après par ses amis, qui
protestèrent
unanimement avoir rarement passé une soirée aussi
agréable. Ils
retournèrent tous ensemble au Blanc-Cerf, et le
philosophe s'étant
consolé de ses infortunes, en avalant quelque chose de chaud, se
coucha
et s'endormit presque simultanément.
M. Pickwick, en proposant de rester au moins deux mois à Bath, jugea convenable de prendre pour lui et pour ses amis un appartement particulier. Il eut la bonne fortune d'obtenir, pour un prix modéré, la partie supérieure d'une des maisons sur la Royal-Crescent; et comme il s'y trouvait plus de logement qu'il n'en fallait pour les pickwickiens, M. et Mme Dowler lui offrirent de reprendre une chambre à coucher et un salon. Cette proposition fut acceptée avec un empressement, et des le troisième jour les deux sociétés furent établies dans leur nouveau domicile. M. Pickwick commença alors à prendre les eaux avec la plus grande assiduité. Il les prenait systématiquement, buvant un quart de pinte avant le déjeuner, et montant un coteau; un autre quart de pinte après le déjeuner, et descendant un coteau; et après chaque nouveau quart de pinte, M. Pickwick déclarait, dans les termes les plus solennels, qu'il se sentait infiniment mieux: ce dont ses amis se réjouissaient vivement, quoiqu'ils ne se fussent pas doutés, jusque-là, qu'il eût à se plaindre de la moindre chose.
La grande buvette est un salon spacieux, orné de piliers corinthiens, d'une galerie pour la musique, d'une pendule de Tompion, d'une statue de Nash, et d'une inscription en lettres d'or, à laquelle tous les buveurs d'eau devraient faire attention, car elle fait un touchant appel à leur charité. Il s'y trouve, en outre, un vase de marbre où le garçon plonge sans cesse de grands verres, qui ont l'air d'avoir la jaunisse, et c'est un spectacle prodigieusement édifiant et satisfaisant, que de voir avec quelle gravité et quelle persévérance les buveurs d'eau engloutissent le contenu de ces verres. Tout auprès on a disposé des baignoires, dans lesquelles se lavent une partie des malades; après quoi la musique joue des fanfares pour les congratuler d'en être sortis. Il existe encore une seconde buvette, où les ladies et les gentlemen infirmes sont roulés dans une quantité de chaises et de fauteuils, si étonnante et si variée, qu'un individu aventureux, qui s'y rend avec le nombre ordinaire d'orteils, doit s'estimer heureux s'il les possède encore quand il en sort.
Enfin il y a une troisième buvette où se réunissent les gens tranquilles, parce qu'elle est moins bruyante que les autres. Il se fait d'ailleurs aux environs une infinité de promenades avec béquilles ou sans béquilles, avec canne ou sans canne, et une infinité de conversations et de plaisanteries, avec esprit ou sans esprit.
Chaque matin les buveurs d'eau consciencieux, parmi lesquels se trouvait M. Pickwick, se réunissaient dans les buvettes, avalaient leur quart de pinte, et marchaient suivant l'ordonnance. À la promenade de l'après-midi, lord Mutanhed et l'honorable M. Crushton, lady Snuphanuph, mistress Wugsby, et tout le beau monde, et tous les buveurs d'eau du matin, se réunissaient en grande compagnie. Après cela, ils se promenaient à pied, ou en voiture, ou dans les chaises à porteurs, et se rencontraient sur nouveaux frais. Après cela, les gentlemen allaient au cabinet de lecture, et y rencontraient une portion de la société; après quoi, ils s'en retournaient chacun chez soi. Ensuite, si c'était jour de théâtre, on se rencontrait au théâtre; si c'était jour d'assemblée, on se rencontrait au salon, et si ce n'était ni l'un ni l'autre, on se rencontrait le jour suivant: agréable routine à laquelle on pourrait peut-être reprocher uniquement une légère teinte de monotonie.
Après une journée dépensée de cette manière, M. Pickwick, dont les amis s'étaient allés coucher, s'occupait à compléter son journal, lorsqu'il entendit frapper doucement à sa porte.
—Je vous demande pardon, monsieur, dit la maîtresse de la maison, Mme Craddock, en insinuant sa tête dans la chambre, vous n'avez plus besoin de rien?
—De rien du tout, madame, répondit M. Pickwick.
—Ma jeune fille est allée se coucher, monsieur, et M. Dowler a la bonté de rester debout pour attendre Mme Dowler, qui ne doit rentrer que fort tard. Ainsi, monsieur Pickwick, je pensais que si vous n'aviez plus besoin de rien, j'irais me coucher aussi.
—Vous ferez très-bien, madame.
—Je vous souhaite une bonne nuit, monsieur.
—Bonne nuit, madame.»
Mistress Craddock ferma la porte et M. Pickwick continua d'écrire.
En une demi-heure de temps ses notes furent mises à jour. Il appuya soigneusement la dernière page sur le papier buvard, ferma le livre, essuya sa plume au pan de son habit, et ouvrit le tiroir de l'encrier pour l'y serrer. Il y avait dans ce tiroir quelques feuilles de papier à lettres, écrites serrées et pliées de telle sorte que le titre, moulé en ronde, sautait aux yeux. Voyant par là que ce n'était point un document privé, qu'il paraissait se rapporter à Bath, et qu'il était fort court, M. Pickwick déplia le papier, et tirant sa chaise auprès du feu, lut ce qui suit:
«LA VÉRITABLE LÉGENDE DU PRINCE BLADUD.
«Il n'y a pas encore deux cents ans qu'on voyait sur l'un des bains publies de cette ville, une inscription en honneur de son puissant fondateur, le renommé prince Bladud. Cette inscription est maintenant effacée, mais une vieille légende, transmise d'âge en âge, nous apprend que plusieurs siècles auparavant cet illustre prince, affligé de la lèpre depuis son retour d'Athènes, où il était allé recueillir une ample moisson de science, évitait la cour de son royal père, et faisait tristement société avec ses bergers et ses cochons. Dans le troupeau, dit la légende, se trouvait un porc d'une contenance grave et solennelle, pour qui le prince éprouvait une certaine sympathie; car ce porc était un sage, un personnage aux manières pensives et réservées, un animal supérieur à ses semblables, dont le grognement était terrible, dont la morsure était fatale. Le jeune prince soupirait profondément en regardant la physionomie majestueuse du quadrupède. Il songeait à son royal père, et ses yeux se noyaient de larmes.
«Ce porc intelligent aimait beaucoup à se baigner dans une fange molle et verdâtre, non pas au cœur de l'été, comme font maintenant les porcs vulgaires, pour se rafraîchir, et comme ils faisaient même dans ces temps reculés (ce qui prouve que la lumière de la civilisation avait déjà commencé à briller, quoique faiblement); mais au milieu des froids les plus piquants de l'hiver. La robe du pachyderme était toujours si lisse et sa complexion si claire, que le prince résolut d'essayer les qualités purifiantes de l'eau, qui réussissait si bien à son ami. Un beau jour il le suivit au bain. Sous la fange verdâtre, sourdissaient les sources chaudes de Bath; le prince s'y lava et fut guéri. S'étant rendu aussitôt à la cour du roi son père, il lui présenta ses respects les plus tendres, mais il s'empressa de revenir ici, pour y fonder cette ville et ces bains fameux.
«D'abord il chercha le porc avec toute l'ardeur d'une ancienne amitié; mais, hélas! ces eaux célèbres avaient été cause de sa perte. Il avait pris un bain à une température trop élevée et le philosophe sans le savoir n'était plus. Pline qui lui succéda dans la philosophie, périt également victime de son ardeur pour la science.
«Telle était la légende: Écoutez l'histoire véritable.
«Le fameux Lud Hudibras, roi de la Grande-Bretagne, florissait il y a bien des siècles. C'était un redoutable monarque: la terre tremblait sous ses pas, tant il était gros; ses peuples avaient peine à soutenir l'éclat de sa face, tant elle était rouge et luisante. Il était roi depuis les pieds jusqu'à la tête, et c'était beaucoup dire, car, s'il n'était pas très-haut, il était très-puissant, et son immense ampleur compensait et au delà, ce qui pouvait manquer à sa taille. Si quelque prince dégénéré de ces temps modernes pouvait lui être comparé, ce serait le vénérable roi Cole, qui seul mériterait cette gloire.
«Ce bon roi avait une reine qui, dix-huit ans auparavant, avait eu un fils, lequel avait nom Bladud. On l'avait placé dans une école préparatoire des États de son père, jusqu'à l'âge de dix ans, mais alors il avait été dépêché, sous la conduite d'un fidèle messager, pour finir ses classes à Athènes. Comme il n'y avait point de supplément à payer pour rester à l'école les jours de fête, et pas d'avertissement préalable à donner pour la sortie des élèves, il y demeura huit années, à l'expiration desquelles le roi son père envoya le lord chambellan pour solder sa dépense, et pour le ramener au logis. Le lord chambellan exécuta habilement cette mission difficile, fut reçu avec applaudissements, et pensionné sans délai.
«Quand le roi Lud vit le prince son fils, et remarqua qu'il était devenu un superbe jeune homme, il s'aperçut du premier coup d'œil que ce serait une grande chose de le marier immédiatement, afin que ses enfants pussent servir à perpétuer la glorieuse race de Lud, jusqu'aux derniers âges du monde. Dans cette vue il composa une ambassade extraordinaire de nobles seigneurs qui n'avaient pas grand'chose à faire, et qui désiraient obtenir des emplois lucratifs; puis il les envoya à un roi voisin, pour lui demander en mariage sa charmante fille, et pour lui déclarer, en même temps, que, comme roi chrétien, il souhaitait vivement conserver les relations les plus amicales avec le roi son frère et son ami; mais que si le mariage ne s'arrangeait pas, il serait dans la pénible nécessité de lui aller rendre visite, avec une armée nombreuse, et de lui faire crever les yeux. L'autre roi qui était le plus faible, répondit à cette déclaration, qu'il était fort obligé au roi son frère, de sa bonté et de sa magnanimité, et que sa fille était toute prête à se marier, aussitôt qu'il plairait au prince Bladud de venir et de l'emmener.
«Dès que cette réponse parvint en Angleterre, toute la nation fut transportée de joie, on n'entendait plus que le bruit des réjouissances et des fêtes, comme aussi celui de l'argent qui sonnait dans la sacoche des collecteurs, chargés de lever sur le peuple l'impôt nécessaire pour défrayer la dépense de cette heureuse cérémonie.
«C'est dans cette occasion que le roi Lud, assis au sommet de son trône, en plein conseil, se leva, dans la joie de son âme, et commanda au lord chef de la justice de faire venir les ménestrels, et de faire apporter les meilleurs vins. L'ignorance des historiens légendaires attribue cet acte de gracieuseté au roi Cole, comme on le voit dans ces vers célèbres:
«Mais c'est une injustice évidente envers la mémoire du roi Lud, et une malhonnête exaltation des vertus du roi Cole.
«Cependant, au milieu de ces fêtes et de ces réjouissances, il y avait un individu qui ne buvait point, quand les vins généreux pétillaient dans les verres, et qui ne dansait point, quand les instruments des ménestrels s'éveillaient sous leurs doigts. C'était le prince Bladud lui-même, pour le bonheur duquel tout un peuple vidait ses poches, et remplissait son gosier. Hélas! c'est que le prince, oubliant que le ministre des affaires étrangères avait le droit incontestable de devenir amoureux pour lui, était déjà devenu amoureux pour son propre compte, contrairement à tous les précédents de la diplomatie, et s'était marié, dans son cœur, avec la fille d'un noble Athénien.
«Ici nous trouvons un frappant exemple de l'un des nombreux avantages de la civilisation. Si le prince avait vécu de nos jours, il aurait épousé sans scrupule la princesse choisie par son père, et se serait immédiatement et sérieusement mis à l'ouvrage pour se débarrasser d'elle, en la faisant mourir de chagrin par un enchaînement systématique de mépris et d'insultes; puis si la tranquille fierté de son sexe, et la conscience de son innocence, lui avaient donné la force de résister à ces mauvais traitements, il aurait pu chercher quelque autre manière de lui ôter la vie et de s'en délivrer sans scandale. Mais ni l'un ni l'autre de ces moyens ne s'offrit à l'imagination du prince Bladud; il se borna donc à solliciter une audience privée de son père, et à lui tout avouer.
«C'est une ancienne prérogative des souverains de gouverner toutes choses, excepté leurs passions. En conséquence le roi Lud se mit dans une colère abominable; jeta sa couronne au plafond (car dans ce temps-là les rois gardaient leur couronne sur leur tête et non pas dans la Tour); trépigna sur le plancher, se frappa le front; demanda au ciel pourquoi son propre sang se révoltait contre lui, et finalement, appelant ses gardes, leur ordonna d'enfermer son fils dans un donjon: sorte de traitement que les rois d'autrefois employaient généralement envers leurs enfants, quand les inclinations matrimoniales de ceux-ci ne s'accordaient pas avec leurs propres vues.
«Après avoir été enfermé dans son donjon, pendant près d'une année, sans que ses yeux eussent d'autre point de vue qu'un mur de pierre, et son esprit d'autre perspective qu'un perpétuel emprisonnement, le prince Bladud commença naturellement à ruminer un plan d'évasion, grâce auquel, au bout de plusieurs mois de préparatifs, il parvint à s'échapper, laissant avec humanité son couteau de table dans le cœur de son geôlier, de peur que ce pauvre diable, qui avait de la famille, ne fût soupçonné d'avoir favorisé sa fuite, et ne fût puni en conséquence par le roi irrité.
«Le monarque devint presque enragé quand il apprit l'escapade de son fils. Il ne savait sur qui faire tomber son courroux, lorsque heureusement il vint à penser au lord chambellan, qui l'avait ramené d'Athènes. Il lui fit donc retrancher en même temps sa pension et sa tête.
«Cependant le jeune prince, habilement déguisé, errait à pied dans les domaines de son père, soutenu et réjoui dans toutes ses privations par le doux souvenir de la jeune Athénienne, cause innocente de ses malheurs. Un jour, il s'arrêta pour se reposer dans un bourg. On dansait gaiement sur la place, et le plaisir brillait sur tous les visages. Le prince se hasarda à demander quelle était la cause de ces réjouissances.
«O étranger, lui répliqua-t-on, ne connaissez-vous pas la récente proclamation de notre gracieux souverain?
—La proclamation? Non. Quelle proclamation? repartit le prince, car il n'avait voyagé que par les chemins de traverse, et ne savait rien de ce qui se passait sur les grandes routes, telles qu'elles étaient alors.
—En bien! dit le paysan, la demoiselle étrangère que le prince désirait épouser, s'est mariée à un noble étranger de son pays, et le roi proclame le fait et ordonne de grandes réjouissances publiques, car maintenant, sans nul doute, le prince Bladud va revenir, pour épouser la princesse que son père a choisie, et qui, dit-on, est aussi belle que le soleil de midi. À votre santé, monsieur, Dieu sauve le roi!»
«Le prince n'en voulut pas entendre davantage. Il s'enfuit et s'enfonça dans les lieux les plus déserts d'un bois voisin. Il errait, il errait sans cesse, la jour et la nuit, sous le soleil dévorant, sous les pâles rayons de la lune, malgré la chaleur de midi, malgré les nocturnes brouillards; à la lueur grisâtre du matin, à la rouge clarté du soir: si désolé, si peu attentif à toute la nature, que, voulant aller à Athènes, il se trouva un matin à Bath, c'est-à-dire qu'il se trouva dans l'endroit où la ville existe maintenant, car il n'y avait point alors de vestige d'habitation, pas de trace d'hommes, pas même de fontaine thermale. En revanche, c'étaient le même paysage charmant, la même richesse de cotaux et de vallées, le même ruisseau qui coulait avec un doux murmure, les mêmes montagnes orgueilleuses qui, semblables aux peines de la vie quand elles sont vues à distance et partiellement obscurcies par la brume argentée du matin, perdent leur sauvagerie et leur rudesse, et ne présentent aux yeux que de doux et gracieux contours. Ému par la beauté de cette scène, le prince se laissa tomber sur le gazon, et baigna de ses larmes ses pieds enflés par la fatigue.
«Oh! s'écria-t-il en tordant ses mains, et en levant tristement sas yeux au ciel; oh! si ma course fatigante pouvait se terminer ici! Oh! si ces douces larmes, que m'arrache un amour mal placé, pouvaient couler en paix pour toujours!»
«Son vœu fut entendu. C'était le temps des divinités païennes, qui prenaient parfois les gens au mot, avec un empressement fort gênant. Le sol s'ouvrit sous les pieds du prince, il tomba dans un gouffre, qui se referma immédiatement au-dessus de sa tête; mais ses larmes brûlantes continuèrent à couler, et continueront pour toujours à sourdre abondamment de la terre.
«Il est remarquable que, depuis lors, un grand nombre de ladies et de gentlemen, parvenus à un certain âge sans avoir pu se procurer de partenaire, et presque, tout autant de jeunes gens, qui sont pressés d'en obtenir, se rendent annuellement à Bath, pour boire les eaux, et prétendent en tirer beaucoup de force et de consolation. Cela fait honneur aux larmes du prince Bladud, et la véracité de cette légende en est singulièrement corroborée.»
M. Pickwick bailla plusieurs fois en arrivant à la fin de ce petit manuscrit, puis il le replia soigneusement, et le remit dans le tiroir de l'encrier. Ensuite, avec une contenance qui exprimait le plus profond ennui, il alluma sa chandelle, et monta l'escalier pour s'aller coucher.
Il s'arrêta, suivant sa coutume, à la porte de M. Dowler, et y frappa pour lui dire bonsoir.
«Ah! dit M. Dowler, vous allez vous coucher? je voudrais bien en pouvoir faire autant. Quel temps affreux! Entendez-vous le vent?
—Terrible! répondit M. Pickwick; bonne nuit!
—Bonne nuit!»
M. Pickwick monta dans sa chambre à coucher, et M. Dowler reprit son siége, devant le feu, pour accomplir son imprudente promesse de rester sur pied jusqu'au retour de sa femme.
Il y a peu de choses plus contrariantes que de veiller pour attendre quelqu'un, principalement quand ce quelqu'un est en partie de plaisir. Vous ne pouvez vous empêcher de penser combien le temps, qui passe si lentement pour vous, passe vite pour la personne que vous attendez; et plus vous pensez à cela plus vous sentez décliner votre espoir de la voir arriver promptement. Le tic tac des horloges paraît alors plus lent et plus lourd, et il vous semble que vous avez sur le corps comme une tunique de toiles d'araignées. D'abord c'est quelque chose qui démange votre genou droit, ensuite la même sensation vient irriter votre genou gauche. Aussitôt que vous changez de position, cela vous prend dans les bras; vous contractez vos membres de mille manières fantastiques, mais tout à coup vous avez une rechute dans le nez, et vous vous mettez à le gratter comme si vous vouliez l'arracher, ce que vous feriez infailliblement, si vous pouviez le faire. Les yeux sont encore de bien grands inconvénients, dans ce cas, et l'on voit souvent la mèche d'une chandelle s'allonger de deux pouces tandis que l'on mouche sa voisine. Toutes ces petites vexations nerveuses, et beaucoup d'autres du même genre, rendent fort problématique le plaisir de veiller, lorsque tout le monde, dans la maison, est allé se coucher.
Telle était précisément l'opinion de M. Dowler, tandis qu'il veillait seul au coin du feu, et il ressentait une vertueuse indignation contre les danseurs inhumains qui le forçaient à rester debout. D'ailleurs sa bonne humeur n'était pas augmentée par la réflexion que c'était lui-même qui avait imaginé d'avoir mal à la tête et de garder la maison. À la fin, après s'être endormi plusieurs fois, après être tombé en avant vers la grille, et s'être redressé juste à temps pour ne pas avoir le visage brûlé, M. Dowler se décida à s'aller jeter un instant sur son lit, dans la chambre de derrière, non pas pour dormir, bien entendu, mais pour penser.
—J'ai le sommeil très-dur, se dit à lui-même M. Dowler, en s'étendant sur le lit; il faut que je me tienne éveillé. Je suppose que d'ici j'entendrai frapper à la porte. Oui, je le pensais bien, j'entends le watchman; le voilà qui s'en va; je l'entends moins fort maintenant.... Encore un peu moins fort... il tourne le coin,... Ah! ah!...»
Arrivé à cette conclusion, M. Dowler tourna le coin autour duquel il avait si longtemps hésité, et s'endormit profondément.
Juste au moment où l'horloge sonnait trois heures, une chaise à porteurs, contenant mistress Dowler, déboucha sur la demi-lune, balancée par le vent et par deux porteurs, l'un gros et court, l'autre long et mince. Tous les deux (pour ne pas parler de la chaise) avaient bien de la peine à se maintenir perpendiculaires; mais sur la place, où la tempête soufflait avec une furie capable de déraciner les pavés, ce fut bien pis, et ils s'estimèrent fort heureux, lorsqu'ils eurent déposé leur fardeau, et donné un bon double coup à la porte de la rue.
Ils attendirent quelque temps, mais personne ne vint.
«Le domestique est dans les bras de lord fée, dit le petit porteur en se chauffant les mains à la torche du galopin qui les éclairait.
—Il devrait bien le pincer et le réveiller, ajouta le grand porteur.
—Frappez encore, s'il vous plaît, cria mistress Dowler de sa chaise. Frappez deux ou trois fois, s'il vous plaît.»
Le petit homme était fort disposé à en finir, il monta donc ses les marches, et donna huit ou dix doubles coups effrayants, tandis que le grand homme s'éloignait de la maison et regardait aux fenêtres s'il y avait de la lumière.
Personne ne vint; tout était sombre et silencieux.
«Ah mon Dieu! fit mistress Dowler. Voulez-vous frapper encore, s'il vous plaît.
—N'y a-t-il pas de sonnette, madame? demanda le petit porteur.
—Oui, il y en a une, interrompit le gamin à la torche. Voilà je ne sais combien de temps que je la tire.
—Il n'y a que la poignée, dit mistress Dowler, le ressort est brisé.
—Je voudrais bien pouvoir en dire autant de la tête des domestiques, grommela le grand porteur.
—Je vous prierai de frapper encore, s'il vous plaît,» recommença mistress Dowler, avec la plus exquise politesse.
Le petit homme heurta sur nouveaux frais, et à plusieurs reprises, sans produire aucun effet. Le grand homme, qui s'impatientait, le releva et se mit à frapper perpétuellement des doubles coups, comme un facteur enragé.
À la fin, M. Winkle commença à rêver qu'il se trouvait dans un club, et que les membres étant fort indisciplinés, le président était obligé de cogner continuellement sur la table, pour maintenir l'ordre. Ensuite il eut l'idée confuse d'une vente à l'encan, où il n'y avait pas d'enchérisseurs, et où le crieur achetait toutes choses. Enfin, en dernier lieu, il lui vint dans l'esprit qu'il n'était pas tout à fait impossible que quelqu'un frappât à la porte de la rue. Afin de s'en assurer, en écoutant mieux, il resta tranquille dans son lit, pendant environ dix minutes, et lorsqu'il eut compté trente et quelques coups, il se trouva suffisamment convaincu, et s'applaudit beaucoup d'être si vigilant.
Panpan, panpan, panpan. Pan, pan, pan, pan, pan; le marteau n'arrêtait plus.
M. Winkle sautant hors de son lit, se demanda ce que ce pouvait être; puis ayant mis rapidement ses bas et ses pantoufles, il passa sa robe de chambre, alluma une chandelle à la veilleuse qui brûlait dans la cheminée, et descendit les escaliers.
«À la fin vla quéqu'sun qui vient, madame, dit le petit porteur.
—Je voudrais ben être derrière lui avec un poinçon, murmura son grand compagnon.
—Qui va là? cria M. Winkle, en défaisant la chaîne de la porte.
—Ne vous amusez pas à faire des questions, tête de buse, répondit avec dédain la grand homme, s'imaginant avoir affaire à un laquais. Ouvrez la porte.
—Allons dépêchez, l'endormi,» ajouta l'autre d'un ton encourageant.
M. Winkle, qui n'était qu'à moitié éveillé, obéit machinalement à cette invitation, ouvra la poste et regarda dans la rue. La première chose qu'il aperçoit c'est la lueur rouge du falot. Épouvanté par la crainte soudaine que le feu ne soit à la maison, il ouvre la porte toute grande, élève sa chandelle au-dessus de sa tête, et regarde d'un air effaré devant lui, ne sachant pas trop si ce qu'il voit est une chaise à porteurs, ou une pompe à incendie. Dans ce moment un tourbillon de vent arrive; la chandelle s'éteint; M. Winkle se sent poussé par derrière, d'une manière irrésistible, et la porte se ferme avec un violent craquement.
«Bien, jeune homme! c'est habile!» dit le petit porteur.
M. Winkle, apercevant un visage de femme à la portière de la chaise, se retourne rapidement et se met à frapper le marteau de toute la force de son bras, en suppliant en même temps les porteurs d'emmener la dame.
«Emportez-la! s'écriait-il, emportez-la! Bien! voilà quelqu'un qui sort d'une autre maison! Cachez-moi, cachez-moi n'importe où, dans cette chaise.»
En prononçant ces phrases incohérentes, il frissonnait de froid, car chaque fois qu'il levait le bras et le marteau, le vent s'engouffrait sous sa robe de chambre et la soulevait d'une manière très-inquiétante.
«Voilà, une société qui arrive sur la place... il y a des dames! Couvrez-moi avec quelque chose! mettez-vous devant moi!» criait M. Winkle avec angoisses. Mais les porteurs étaient trop occupés de rire pour lui donner la moindre assistance, et cependant les dames s'approchaient de minute en minute.
M. Winkle donna un dernier coup de marteau désespéré... les dames n'étaient plus éloignées que de quelques maisons. Il jeta au loin la chandelle éteinte, que durant tout ce temps il avait tenue au-dessus de sa tête, et s'élança vers la chaise à porteurs, dans laquelle se trouvait toujours mistress Dowler.
Or, mistress Craddock avait, à la fin, entendu les voix et les coups de marteau. Elle avait pris tout juste le temps de mettre sur sa tête quelque chose de plus élégant que son bonnet de nuit, était descendue au parloir pour s'assurer que c'était bien mistress Dowler, et venait précisément de lever le châssis de la fenêtre, lorsqu'elle aperçut M. Winkle qui s'élançait vers la chaise. À ce spectacle elle se mit à pousser des cris affreux, suppliant M. Dowler de se lever sur-le-champ, pour empêcher sa femme de s'enfuir avec un autre gentleman.
À ces cris, à ce terrible avertissement, M. Dowler bondit hors de son lit, aussi vivement qu'une balle élastique, et, se précipitant dans la chambre de devant, arriva à une des fenêtres comme M. Pickwick ouvrait l'autre. Le premier objet qui frappa leurs regards fut M. Winkle entrant dans la chaise à porteurs.
«Watchman, s'écria Dowler d'un ton féroce, arrêtez-le, empoignez-le, enchaînez-le, enfermez-le, jusqu'à ce que j'arrive! Je veux lui couper la gorge! donnez-moi un couteau! De l'une à l'autre oreille, mistress Craddock! Je veux lui couper la gorge! «Tout en hurlant ces menaces, l'époux indigné s'arracha des mains de l'hôtesse et de M. Pickwick, saisit un petit couteau de dessert, et s'élança dans la rue.
Mais M. Winkle ne l'attendit pas. À peine avait-il entendu l'horrible menace du valeureux Dowler, qu'il se précipita hors de la chaise, aussi vite qu'il s'y était introduit, et, jetant ses pantoufles dans la rue, pour mieux prendre ses jambes à son cou, fit le tour de la demi-lune, chaudement poursuivi par Dowler et par le watchman. Néanmoins il avait conservé son avantage quand il revint devant la maison. La porte était ouverte, il la franchit, la cingla au nez de Dowler, monta dans sa chambre à coucher, ferma la porte, empila par derrière un coffre, une table, un lavabo, et s'occupa à faire un paquet de ses effets les plus indispensables, afin de s'enfuir aux premiers rayons du jour.
Cependant Dowler tempêtait de l'autre côté de la porte du malheureux Winkle, et lui déclarait, à travers le trou de la serrure, son intention irrévocable de lui couper la gorge, le lendemain matin. À la fin, après un grand tumulte de voix, parmi lesquelles on entendait distinctement celle de M. Pickwick qui s'efforçait de rétablir la paix, les habitants de la maison se dispersèrent dans leurs chambres à coucher respectives, et la tranquillité fut momentanément rétablie.
Et pendant tout ce
temps-là, dira peut-être quelque lecteur sagace, où
donc était Samuel Weller? Nous allons dire où il
était, dans le chapitre
suivant.
«Monsieur Weller, dit mistress Craddock, dans la matinée du jour mémorable dont nous venons d'esquisser les aventures; voici une lettre pour vous.
—C'est bien drôle, répondit Sam. J'ai peur qu'il n'y ait quelque chose, car je ne me rappelle pas un seul gentleman dans mes connaissances qui soit capable d'en écrire une.
—Peut-être est-il arrivé quelque chose d'extraordinaire, fit observer mistress Craddock.
—Faut que ça soit quelque chose de bien extraordinaire pour produire une lettre d'un de mes amis, répliqua Sam, en secouant dubitativement la tête. Ni plus ni moins qu'un tremblement de terre, comme le jeune gentleman observa, quand il fut pris d'une attaque. Ça ne peut pas être de mon papa poursuivit Sam, en regardant l'adresse, il fait toujours des lettres moulées parce qu'il a appris à écrire dans les affiches. C'est bien extraordinaire! D'où cette lettre-là peut-elle me venir?»
Tout en parlant ainsi, Sam faisait ce que font beaucoup de personnes lorsqu'elles ignorent de qui leur vient une lettre: il regarda le cachet, puis l'adresse, puis les côtés, puis le dos de la lettre, et enfin, comme dernière ressource, il pensa qu'il ferait peut-être aussi bien de regarder l'intérieur, et d'essayer d'en tirer quelques éclaircissements.
«C'est écrit sur du papier doré, dit Sam en dépliant la lettre, et cacheté de cire verte, avec le bout d'une clef; faut voir!» et avec une physionomie très-grave, il commença à lire ce qui suit:
«Une compagnie choisie de domestiques de Bath présentent leurs compliments à M. Weller et réclament le plaisir de sa compagnie pour un rat-houtte amical, composé d'une épaule de mouton bouillie avec l'assaisonnement ordinaire. Le rat-houtte sera servi sur table à neuf heures et demie, heure militaire.»
Cette invitation était incluse dans un autre billet ainsi conçu:
«M. John Smauker, le gentleman qui a eu le plaisir de rencontrer M. Weller chez leur mutuelle connaissance M. Bantam, il y a quelques jours, a l'honneur de transmettre à M. Weller la présente invitation. Si M. Weller veut passer chez M. John Smauker à 9 heures, M. John Smauker aura le plaisir de présenter M. Weller.
«Signé: JOHN SMAUKER.»
La suscription portait: à M. Weller esquire, chez M. Pickwick; et, entre parenthèses, dans le coin gauche de l'adresse étaient écrits ces mots, comme une instruction au porteur: Tiré la sonnette de la rue.
«Eh bien! dit Sam, en voilà une drôle! Je n'avais jamais auparavant entendu appeler une épaule de mouton bouillie un rat-houtte; comment donc qu'il l'appellerait si elle était rôtie?»
Cependant, sans perdre plus de temps à débattre ce point, Sam se rendit immédiatement chez M. Pickwick, et lui demanda, pour le soir, un congé qui lui fut facilement accordé. Avec cette permission, et la clef de la porte de la rue dans sa poche, Sam sortit un peu avant l'heure désignée, et se dirigea d'un pas tranquille vers Queen-Square. Là il eut la satisfaction d'apercevoir M. John Smauker, dont la tête poudrée, appuyée contre un poteau de réverbère, fumait une cigarette à travers un tube d'ambre.
«Comment vous portez-vous, monsieur Weller? dit M. John Smauker, en soulevant gracieusement son chapeau d'une main, tandis qu'il agitait l'autre d'un air de condescendance. Comment vous portez-vous, monsieur?
—Eh! eh! la convalescence n'est pas mauvaise, repartit Sam; et vous, mon cher, comment vous va?
—Là, là.
—Ah! vous aurez trop travaillé. J'en avais terriblement peur, ça ne réussit pas à tout le monde, voyez-vous. Faut pas vous laisser emporter comme ça par votre ardeur.
—Ce n'est pas tant cela, monsieur Weller; c'est plutôt le mauvais vin. Je mène une vie trop dissipée, je le crains.
—Oh! c'est-il cela? c'est une mauvaise maladie, ça.
—Et pourtant, les tentations, monsieur Weller?
—Ah! bien sûr.
—Plongé dans le tourbillon de la société, comme vous savez monsieur Weller, ajouta M. John Smauker avec un soupir.
—Ah! c'est terrible, en vérité!
—Mais c'est toujours comme cela quand la destiné vous pousse dans une carrière publique, monsieur Weller. On est soumis à des tentations dont les autres individus sont exempts.
—Précisément ce que mon oncle disait quand il ouvrit une auberge, répondit Sam; et il avait bien raison, le pauvre vieux; car il a bu sa mort en moins d'un terme.»
M. Smauker parut profondément indigné du parallèle établi entre lui et le défunt aubergiste; mais comme le visage de Sam conservait le calme le plus immuable, M. Smauker y réfléchit mieux, et reprit son air affable.
«Nous ferions peut-être bien de nous mettre en route, dit-il, en consultant une montre de cuivre qui habitait au fond d'un immense gousset, et qui était élevée à la surface au moyen d'un cordon noir, garni à l'autre bout d'une clef de chrysocale.
—C'est possible, répondit Sam; autrement on pourrait laisser brûler le rat-houtte et ça le gâterait.
—Avez-vous bu les eaux, M. Weller? demanda son compagnon, tout en marchant vers High-Street.
—Une seule fois.
—Comment les trouvez-vous?
—Considérablement mauvaises.
—Ah! vous n'aimez pas le goût vérugineux, peut-être?
—Je ne connais pas beaucoup ça; j'ai trouvé qu'elles sentaient la tôle rouge.
—C'est le vérugineux, monsieur Weller; rétorqua M. John Smauker d'un ton contemptueux.
—Eh bien, c'est un mot qui ne signifie pas grand'chose, voilà tout. Au reste, je ne suis pas beaucoup chimique, ainsi peux pas dire.»
En achevant ces mots, et à la grande horreur de M. John Smauker, Sam commença à siffler.
«Je vous demande pardon, monsieur Weller, dit M. Smauker, torturé par ce bruit inélégant; voulez-vous prendre mon bras?
—Merci, vous êtes bien bon, je ne veux pas vous en priver; j'ai l'habitude de mettre mes mains dans mes poches, si ça vous est superficiel.»
En disant ceci, Sam joignit le geste aux paroles et recommença à siffler plus fort que jamais.
«Par ici, dit son nouvel ami qui paraissait fort soulagé en entrant dans une petite rue. Nous y serons bientôt.
—Ah! ah! fit Sam», sans être le moindrement ému, en apprenant qu'il était si proche de la fleur des domestiques de Bath.
—Oui, reprit M. John Smauker, ne soyez pas intimidé, monsieur Weller.
—Oh! que non.
—Vous verrez quelques uniformes très-brillants, et peut-être trouverez-vous que les gentlemen seront un peu roides d'abord. C'est naturel, vous savez: mais ils se relâcheront bientôt.
—Ça sera très-obligeant de leur part.
—Vous savez? reprit M. Smauker avec un air de sublime protection, comme vous êtes un étranger, ils se mettront peut-être un peu après vous, d'abord.
—Ils ne seront pas trop cruels, n'est-ce pas? demanda Sam.
—Non, non, repartit M. Smauker en tirant sa tabatière, qui représentait une tête de renard, et en prenant une prise distinguée. Il y a parmi nous quelques gais coquins, et ils aiment à s'amuser... vous savez... mais il ne faut pas y faire attention. Il ne faut pas y faire attention.
—Je tâcherai, dit Sam, de supporter le débordement des talents et de l'esprit.
—À la bonne heure, répliqua M. John Smauker en remettant dans sa poche la tête de renard et en relevant la sienne. D'ailleurs, je vous soutiendrai.»
En causant ainsi, ils étaient arrivés devant une petite boutique de fruitier. M. John Smauker y entra, et Sam, qui le suivait, laissa alors s'épanouir sur sa figure un muet ricanement et divers autres symptômes énergiques d'un état fort désirable de satisfaction intime.
Après avoir traversé la boutique du fruitier, et déposé leurs chapeaux sur les marches de l'escalier qui se trouvait derrière, ils entrèrent dans un petit parloir, et c'est alors que toute la splendeur de la scène se dévoila aux regards de Sam Weller.
Deux tables, d'inégale hauteur, accouplées au milieu de la chambre, étaient couvertes de trois ou quatre nappes de différents âges, arrangées, autant que possible, pour faire l'effet d'une seule. Sur ces nappes, on voyait des contenus et des fourchettes pour sept ou huit personnes. Or les manches de ces couteaux étaient verts, rouges et jaunes, tandis que ceux de toutes les fourchettes étaient noirs, ce qui produisait une gamme de couleurs des plus pittoresques. Des assiettes, pour un nombre égal de convives, chauffaient derrière le garde-cendres. Les convives eux-mêmes se chauffaient devant. Parmi eux, le plus remarquable comme le plus important, était un grand et vigoureux gentleman, dont la calotte et l'habit à longs pans, resplendissaient d'une éclatante couleur d'écarlate. Il se tenait debout, le dos au feu, et venait apparemment d'entrer; car, outre qu'il avait encore sur la tête son chapeau retroussé, il gardait à la main une très-longue canne, telle que les gentlemen de sa profession ont l'habitude d'en porter derrière les carrosses.
«Smauker, mon garçon, votre nageoire,» dit le gentleman au chapeau à cornes.
M. Smauker insinua le bout du petit doigt de sa main droite dans la main du gentleman au chapeau à cornes, en lui disant qu'il était charmé de le voir si bien portant.
«C'est vrai: on dit que j'ai l'air assez rosé; et c'est étonnant! Depuis une quinzaine, je suis toujours notre vieille femme pendant deux heures, et rien que de contempler si longtemps la façon dont elle agrafe sa vieille robe de soie lilas, s'il n'y a pas de quoi vous rendre hippofondre pour le reste de votre vie, je consens à perdre mon traitement.»
À ces mots, la compagnie choisie se mit à rire de tout son cœur, et l'un des gentlemen, qui avait un gilet jaune, murmura à son voisin, qui avait une culotte verte, que Tuckle était en train ce soir-là.
«À propos, reprit M. Tuckle, Smauker mon garçon, vous....»
Le reste de la sentence fut déposé dans le tuyau de l'oreille de M. Smauker.
«Ah! tiens! je l'avais oublié! répondit celui-ci. Gentlemen, mon ami, M. Weller.
—Fâché de vous boucher le feu, Weller, dit M. Tuckle avec un signe de tête familier. J'espère que vous n'avez pas froid, Weller?
—Pas le moins du monde, Flambant, répliqua Sam. Faudrait un sujet bien glacé pour avoir froid vis-à-vis de vous. Vous économiseriez la houille si on vous mettait sur la grille, dans une salle publique; vrai!»
Comme cette répliqua paraissait faire une allusion personnelle à la livrée écarlate de M. Tuckle, il prit un air majestueux durant quelques secondes. Pourtant il s'éloigna graduellement du feu, et dit avec un sourire forcé:
«Pas mauvais, pas mauvais.
—Je vous suis bien obligé pour votre bonne opinion, monsieur, reprit Sam. Nous arriverons peu à peu, j'espère. Plus tard, nous en essayerons un meilleur.»
En cet endroit la conversation fut interrompue par l'arrivée d'un gentleman vêtu de peluche orange. Il était accompagné d'un autre personnage en drap pourpre, avec un remarquable développement de bas. Les nouveaux venus ayant été congratulés par les anciens, M. Tuckle proposa de faire apporter le souper, et cette proposition fut adoptée unanimement.
Le fruitier et sa femme déposèrent alors sur la table un plat de mouton bouilli, avec une sauce chaude aux câpres, des navets et des pommes de terre. M. Tuckle prit le fauteuil, et eut pour vice-président le gentleman en peluche orange. Le fruitier mit une paire de gants de castor pour donner les assiettes et se plaça derrière la chaise de M. Tuckle.
«Harris! dit celui-ci d'un ton de commandement.
—Monsieur?
—Avez-vous mis vos gants?
—Oui, monsieur.
—Alors ôtez le couvercle.
—Oui, monsieur.»
Le fruitier, avec de grandes démonstrations d'humilité, fit ce qui lui était ordonné, et tendit obséquieusement à M. Tuckle le couteau à découper; mais, en faisant cela, il vint par hasard à bâiller.
«Qu'est-ce que cela veut dire, monsieur? lui dit M. Tuckle avec une grande aspérité.
—Je vous demande pardon, monsieur, répondit le fruitier, décontenancé. Je ne l'ai pas fait exprès, monsieur. J'ai veillé tard la nuit dernière.
—Je vais vous dire mon opinion sur votre compte, Harris, poursuivit M. Tuckle avec un air plein de grandeur. Vous êtes une brute mal élevée.
—J'espère, gentlemen, dit Harris, que vous ne serez pas trop sévères envers moi. Je vous suis certainement très-obligé, gentlemen, pour votre patronage et aussi pour vos recommandations, gentlemen, quand on a besoin quelque part de quelqu'un de plus pour servir. J'espère, gentlemen, que vous êtes satisfaits de moi.
—Non, monsieur, dit M. Tuckle. Bien loin de là, monsieur.
—Vous êtes un drôle sans soin, grommela le gentleman en peluche orange.
—Et un fichu chenapan, ajouta le gentleman en culotte verte.
—Et un mauvais gueux, continua le gentleman de couleur pourpre.»
Le pauvre fruitier saluait de plus en plus humblement, tandis qu'on le gratifiait de ces petites épithètes, selon le véritable esprit de la plus basse tyrannie. Lorsque tout le monde eut dit son mot, pour prouver sa supériorité, M. Tuckle commença à découper l'épaule de mouton et à servir la compagnie.
Cette importante affaire était à peine entamée, quand la porte s'ouvrit brusquement et laissa apparaître un autre gentleman en habit bleu clair, avec des boutons d'étain.
«Contre les règles, dit M. Tuckle. Trop tard, trop tard.
—Non, non; impossible de faire autrement, répondit le gentleman bleu. J'en appelle à la compagnie. Une affaire de galanterie, un rendez-vous au théâtre.
—Oh! dans ce cas-là! s'écria le gentleman en peluche orange.
—Oui, riellement, parole d'honneur. J'avais promis de conduire notre plus jeune demoiselle à dix heures et demie, et c'est une si jolie fille, riellement, que je n'ai pas eu le cœur de la désobliger. Pas d'offense à la compagnie présente, monsieur; mais un cottillon, monsieur, riellement, c'est irrévocable.
—Je commence à soupçonner qu'il y a quelque chose là-dessous, dit Tuckle, pendant que le nouveau venu s'asseyait à côté de Sam. J'ai remarqué, une ou deux fois, qu'elle s'appuie beaucoup sur votre épaule quand elle descend de voiture.
—Oh! riellement, riellement, Tuckle, i' ne faut pas.... C'est pas bien.... J'ai pu dire à qué'ques amis que c'était une divine criature et qu'elle avait refusé deux ou trois mariages sans motif, mais... non, non, riellement, Tuckle.... Devant des étrangers encore! C'est pas bien; vous avez tort.... La délicatesse, mon cher ami, la délicatesse!»
Ayant ainsi parlé, l'homme à la livrée bleue releva sa cravate, ajusta ses parements, grimaça et fronça les sourcils, comme s'il avait pu en dire infiniment plus long, mais qu'il se crût, en honneur, obligé de se taire. C'était une sorte de petit valet de pied, à l'air libre et dégagé, aux cheveux blonds, au cou empesé, et qui avait attiré dès l'abord, l'attention de Sam; mais quand il eut débuté de cette manière, M. Weller se sentit plus que jamais disposé à cultiver sa connaissance; aussi s'immisça-t-il, tout d'un coup, dans la conversation, avec l'indépendance qui le caractérisait.
«À votre santé, monsieur, dit-il; j'aime beaucoup votre conversation; je la trouve vraiment jolie.»
En entendant ce discours, l'homme bleu sourit comme une personne accoutumée aux compliments, mais en même temps il regarda Sam d'un air approbatif et répondit qu'il espérait cultiver davantage sa connaissance, car, sans flatterie, il y avait en lui l'étoffe d'un joli garçon, et tout à fait selon son cœur.
«Vous êtes bien bon, monsieur, rétorqua Sam. Quel heureux gaillard vous êtes!
—Qu'est-ce que vous voulez dire? demanda l'homme bleu avec une modeste confusion.
—Cette jeune demoiselle ici, elle sait ce que vous valez, j'en suis sûr. Ah! je comprends les choses; et Sam ferma un œil en roulant sa tête d'une épaule à l'autre, d'une manière fort satisfaisante pour la vanité personnelle du gentleman azuré.
«Vous êtes trop malin, répliqua-t-il.
—Non, non, c'est bon pour vous, reprit Sam; ça ne me regarde pas, comme dit le gentleman qu'était en dedans du mur à celui qu'était dans la rue, quand le taureau courait comme un enragé.
—Eh bien! monsieur Weller, nullement, je crois qu'elle a remarqué mon air et me manières.
—J'imagine que ça ne peut guère être autrement.
—Avez-vous qué'que amourette de ce genre en train, monsieur? demanda à Sam l'heureux gentleman en tirant un cure-dents de la poche de son gilet.
—Pas exactement, répondit Sam; il n'y a pas de demoiselle à la maison, autrement j'aurais fait la cour à l'une d'elles, nécessairement. Mais, voyez-vous, je ne voudrais pas me compromettre avec une femme au-dessous d'une marquise; je pourrais prendra une richarde, si elle devenait folle de moi, mais pas autrement, non ma foi!
—Certainement, non, monsieur Weller. Il ne faut pas se laisser déprécier. Nous, qui sommes des hommes du monde, nous savons que, tôt ou tard, un bel uniforme écorne toujours le cœur d'une dame. Au fait, c'est la seule chose, entre nous, qui fait qu'on peut entrer au service.
—Justement, dit Sam; c'est ça, rien que ça.»
Après ce dialogue confidentiel, des verres furent distribués à la ronde; et, avant que la taverne fût fermée, chaque gentleman demanda ce qu'il aimait le mieux. Le gentleman en bleu et l'homme en orange, qui étaient les beaux fils de la société, ordonnèrent du grog froid; mais le breuvage favori des autres paraissait être le genièvre et l'eau sucrée. Sam appela le fruitier: Satané coquin! et ordonna un bol de punch, deux circonstances qui semblèrent l'élever beaucoup dans l'opinion des domestiques choisis.
«Gentlemen, dit l'homme bleu avec le ton du plus consommé dandy, allons! à la santé des dames!
—Écoutez! écoutez! s'écria Sam, aux jeunes maîtresses.»
À ce mot, de toutes parts on entendit crier: à l'ordre! Et M. John Smauker, étant le gentleman qui avait introduit Sam dans la société, l'informa que ce mot n'était pas parlementaire.
«Quel mot, monsieur? demanda Sam.
—Maîtresse, monsieur, répondit M. Smauker avec un froncement de sourcils effrayant. Ici nous ne reconnaissons pas de distinctions semblables.
—Oh! très-bien alors; j'amenderai mon observation, et je les appellerai les chères criatures, si Flambant veut bien le permettre.»
Quelques doutes parurent s'élever dans l'esprit du gentleman en culotte verte, sur la question de savoir si le président pouvait être légalement interpellé par le nom de Flambant; toutefois, comme les assistants semblaient moins soigneux de ses droits que des leurs, l'observation n'eut point de suite. L'homme au chapeau à cornes fit entendre une petite toux courte et regarda longuement Sam; mais il pensa apparemment qu'il ferait aussi bien de ne rien dire, de peur de s'en trouver plus mal.
Après un instant de silence, un gentleman, dont l'habit brodé descendait jusqu'à ses talons, et dont le gilet, également brodé, tenait au chaud la moitié de ses jambes, remua son genièvre et son eau avec une grande énergie; et, se levant tout d'un coup sur ses pieds, par un violent effort, annonça qu'il désirait adresser quelques observations à la compagnie. L'homme au chapeau retroussé s'étant hâté de l'assurer que la compagnie serait très-heureuse d'entendre toutes les observations qu'il pourrait avoir à faire, le gentleman au grand habit commença en ces termes:
«Je sens une grande délicatesse à me mettre en avant, gentlemen, ayant l'infortune de n'être qu'un cocher et n'étant admis que comme membre honoraire dans ces agréables soirées; mais je me sens poussé, gentlemen, l'éperon dans le ventre, si je puis employer cette expression, à vous faire connaître une circonstance affligeante qui est venue à ma connaissance et qui est arrivée, je puis dire, à la portée de mon fouet. Gentlemen, notre ami, M. Whiffers (tout le monde regarda l'individu orange); notre ami, M. Whiffers a donné sa démission.»
Un étonnement universel s'empara des auditeurs. Chaque gentleman regardait son voisin et reportait ensuite son œil inquiet sur le cocher, qui continuait à se tenir debout.
«Vous avez bien raison d'être surpris, gentlemen, poursuivit celui-ci. Je ne me permettrai pas de vous frelater les motifs de cette irréparable perte pour le service; mais je prierai M. Whiffers de les énoncer lui-même, pour l'instruction et l'imitation de ses amis.»
Cette suggestion ayant été hautement applaudie, M. Whiffers s'expliqua. Il dit qu'il aurait certainement désiré de continuer à remplir l'emploi qu'il venait de résigner. L'uniforme était extrêmement riche et coûteux, les dames de la famille très-agréables, et les devoirs de sa place, il était obligé d'en convenir, n'étaient pas trop lourds. Le principal service qu'on exigeait de lui était de passer le plus de temps possible à regarder par la fenêtre, en compagnie d'un autre gentleman, qui avait également donné sa démission. Il aurait désiré épargner à la compagnie les pénibles et dégoûtants détails dans lesquels il allait être obligé d'entrer; mais, comme une explication lui avait été demandée, il n'avait pas d'autre alternative que de déclarer hardiment et distinctement qu'on avait voulu lui faire manger de la viande froide.
Impossible de concevoir le dégoût qu'éveilla cet aveu dans le sein des auditeurs. Pendant un quart d'heure, au moins, on n'entendit que de violents cris de: Honteux! Ignoble! mêlés de sifflets et de grognements.
M. Whiffers ajouta alors qu'il craignait qu'une partie de cet outrage ne pût être justement attribué à ses dispositions obligeantes et accommodantes. Il se souvenait parfaitement d'avoir consenti une fois à manger du beurre salé; et, dans une occasion où il y avait eu subitement plusieurs malades dans la maison, il s'était oublié au point de monter lui-même un panier de charbon de terre jusqu'au second étage. Il espérait qu'il ne s'était pas abaissé dans la bonne opinion de ses amis par cette franche confession de sa faute; mais s'il avait eu ce malheur, il se flattait d'y être remonté par la promptitude avec laquelle il avait repoussé le dernier et flétrissant outrage qu'on avait voulu faire subir à ses sentiments d'homme et d'Anglais.
Le discours de M. Whiffers fut accueilli par des cris d'admiration, et l'on but à la santé de l'intéressant martyr, de la manière la plus enthousiaste. Le martyr fit ses remercîments à la société et proposa la santé de leur visiteur, M. Weller, gentleman qu'il n'avait pas le plaisir de connaître intimement, mais qui était l'ami de M. John Smauker, ce qui devait être, partout et toujours, une lettre de recommandation suffisante pour toute société de gentlemen. Par ces considérations, il aurait été disposé à voter la santé de M. Weller avec tous les honneurs, si ses amis avaient bu du vin; mais comme ils prenaient des spiritueux et qu'il pourrait être dangereux de vider un verre à chaque toast, il proposait que les honneurs fussent sous-entendus.
À la conclusion de ce discours, tous les assistants burent une partie de leur verre en l'honneur de Sam; et celui-ci, ayant puisé dans le bol et avalé deux verres en l'honneur de lui-même, offrit ses remercîments à l'assemblée dans un élégant discours.
«Bien obligé, mes vieux, dit-il en retournant au bol avec la plus grande désinvolture. Venant d'où ce que ça vient, c'est prodigieusement flatteur. J'avais beaucoup entendu parler de vous; mais je n'imaginais pas, je dois le dire, que vous eussiez été d'aussi étonnamment jolis hommes que vous êtes. J'espère seulement que vous ferez attention à vous et que vous ne compromettrez en rien votre dignité, qui est une charmante chose à voir, quand on vous rencontre en promenade, et qui m'a toujours fait grand plaisir depuis que je n'étais qu'un moutard, moitié si haut que la canne à pomme de cuivre de mon très-respectable ami Flambant, ici présent. Quant à la victime de l'oppression en habit jaune, tout ce que je puis dire de lui, c'est que j'espère qu'il trouvera une occupation aussi bonne qu'il le mérite, moyennant quoi il sera très-rarement affligé avec des rat-houttes froids.»
Cela dit, Sam se rassit avec un agréable sourire, et son oraison ayant été bruyamment applaudie, la société se sépara bientôt après.
«Par exemple, vieux, vous n'avez pas envie de vous en aller, dit Sam à son ami M. John Smauker?
—Il le faut, en vérité, répondit celui-ci. J'ai promis à Bantam.
—Oh! c'est très-bien, reprit Sam, c'est une autre affaire. Peut-être qu'il donnerait sa démission si vous le désappointiez. Mais vous, Flambant, vous ne vous en allez pas?
—Mon Dieu, si, répliqua l'homme au chapeau à cornes.
—Quoi! et laisser derrière vous les trois-quarts d'un bol de punch? Cette bêtise! rasseyez-vous donc!»
M. Tuckle ne put résister à une invitation si pressante; il déposa son chapeau et sa canne et répondit qu'il boirait encore un verre pour faire plaisir à M. Weller.
Comme le gentleman en bleu demeurait du même côté que M. Tuckle, il consentit également à rester. Lorsque le punch fut à moitié bu, Sam fit venir des huîtres de la boutique du fruitier, et leur effet, joint à celui du punch, fut si prodigieux, que M. Tuckle, coiffé de son chapeau à cornes et armé de sa canne à grosse pomme, se mit à danser un pas de matelot sur la table, au milieu des coquilles, tandis que le gentleman en bleu l'accompagnait sur un ingénieux instrument musical, formé d'un peigne et d'un papier à papillotes. À la fin quand le punch fut terminé et que la nuit fut également fort avancée, ils sortirent tous les trois pour chercher leur maison. À peine M. Tuckle se trouva-t-il au grand air qu'il fut saisi d'un soudain désir de se coucher sur le pavé. Sam pensant que ce serait une pitié de le contredire, lui laissa prendre son plaisir où il la trouvait; mais, de peur que le chapeau à cornes de Flambant ne s'abîmât, dans ces conjonctures, il l'aplatit bravement sur la tête du gentleman en livrée bleue, lui mit la grande canne à la main, l'appuya contre la porte de sa maison, tira pour lui la sonnette et s'en alla tranquillement à son hôtel.
Dans la matinée suivante, M. Pickwick descendit, complètement habillé, beaucoup plus tôt qu'il n'avait l'habitude de le faire, et sonna son fidèle domestique.
Sam ayant répondu exactement à cet appel, le philosophe commença par lui faire fermer soigneusement la porte, et dit ensuite:
«Sam, il est arrivé ici, la nuit dernière, un malheureux accident qui a donné à M. Winkle quelques raisons de redouter la violence de M. Dowler.
—Oui, monsieur, j'ai entendu dire cela à la vieille dame de la maison.
—Et je suis fâché d'ajouter, continua M. Pickwick d'un air intrigué et contrarié, je suis fâché d'ajouter que, dans la crainte de cette violence, M. Winkle est parti.
—Parti!
—Il a quitté la maison ce matin, sans la plus légère communication avec moi, et il est allé je ne sais pas où.
—Il aurait dû rester et se battre, monsieur, dit Sam d'un ton contempteur. Il ne faudrait pas grand'chose pour redresser ce Dowler.
—C'est possible, Sam; j'ai peut-être aussi quelques doutes sur sa grande valeur, mais, quoi qu'il en soit, M. Winkle est parti. Il faut le trouver, Sam, le trouver et me le ramener.
—Et si il ne veut pas venir, monsieur?
—Il faudra le lui faire vouloir, Sam.
—Et qui le fera, monsieur? demanda Sam avec un sourire.
—Vous.
—Très-bien, monsieur.»
À ces mots, Sam quitta la chambre, et bientôt après M. Pickwick l'entendit fermer la porte de la rue. Au bout de deux heures, il revint d'un air aussi calme que s'il avait été dépêché pour le message le plus ordinaire, et rapporta qu'un individu, ressemblant en tous points à M. Winkle, était parti le matin pour Bristol, par la voiture de l'Hôtel royal.
«Sam, dit M. Pickwick en lui serrant la main, vous êtes un garçon précieux, inestimable. Vous allez le poursuivre, Sam.
—Certainement, monsieur.
—Aussitôt que vous le découvrirez, écrivez-moi. S'il essaye de vous échapper, empoignez-le, terrassez-le, enfermez-le. Je vous délègue toute mon autorité, Sam.
—Je ne l'oublierai pas, monsieur.
«Vous lui direz que je suis fort irrité, excessivement indigné de la démarche extraordinaire qu'il lui a plu de faire.
—Oui, monsieur.
—Vous lui direz que, s'il ne revient pas dans cette maison, avec vous, il y reviendra avec moi, car j'irai le chercher.
—Je lui en glisserai deux mots, monsieur.
—Vous pensez pouvoir le trouver? poursuivit M. Pickwick en regardant Sam d'un air inquiet.
—Je le trouverai s'il est quelque part, répliqua Sam avec confiance.
—Très-bien. Alors plus tôt vous partirez, mieux ce sera.»
M. Pickwick ayant ajouté une somme d'argent à ses instructions, Sam mit quelques objets nécessaires dans un sac de nuit et s'éloigna pour son expédition. Pourtant il s'arrêta au bout du corridor, et, revenant doucement sur ses pas, il entr'ouvrit la porte du parloir, et, ne laissant voir que sa tête:
«Monsieur? murmura-t-il.
—Eh bien! Sam.
—J'entends-t-il parfaitement mes instructions, monsieur?
—Je l'espère.
—C'est-il convenu pour le terrassement, monsieur
—Parfaitement. Faites ce que vous jugerez nécessaire. Vous aurez mon approbation.»
Sam fit un signe
d'intelligence; et, retirant sa tête de la porte
entre-bâillée, se mit en route pour son pèlerinage
le cœur tout à fait
léger.
L'infortuné gentleman, cause innocente du tumulte qui avait alarmé les habitants du Royal-Crescent, dans les circonstances ci-devant décrites, après avoir passé une nuit pleine de trouble et d'anxiété, quitta le toit sous lequel ses amis dormaient encore, sans savoir où il dirigerait ses pas. On ne saurait jamais apprécier trop hautement, ni trop chaudement louer les sentiments réfléchis et philanthropiques qui déterminèrent M. Winkle à adopter cette conduite. «Si ce Dowler, raisonnait-il en lui-même, si ce Dowler essaye (comme je n'en doute pas) d'exécuter ses menaces, je serai obligé de l'appeler sur le terrain. Il a une femme; cette femme lui est attachée et a besoin de lui. Ciel! si j'allais l'immoler à mon aveugle rage, quels seraient ensuite mes remords!» Cette réflexion pénible affectait si puissamment l'excellent jeune homme que ses joues pâlissaient, que ses genoux s'entre-choquaient. Déterminé par ces motifs, il saisit son sac de nuit, et descendant l'escalier à pas de loups, ferma, avec le moins de bruit possible, la détestable porte de la rue, et s'éloigna rapidement. Il trouva à l'Hôtel royal une voiture sur le point de partir pour Bristol. «Autant vaut, pensa-t-il, autant vaut Bristol que tout autre endroit!» Il monta donc sur l'impériale, et atteignit le lieu de sa destination en aussi peu de temps qu'on pouvait raisonnablement l'espérer de deux chevaux obligés de franchir quatre fois par jour la distance qui sépare les deux villes.
M. Winkle établit ses quartiers à l'hôtel du Buisson. Il était résolu à s'abstenir de toute communication épistolaire avec M. Pickwick jusqu'à ce que la frénésie de M. Dowler eût eu le temps de s'évaporer, et trouva que dans ces circonstances il n'avait rien de mieux à faire que de visiter la ville. Il sortit donc et fut, tout d'abord, frappé de ce fait qu'il n'avait jamais vu d'endroit aussi sale. Ayant inspecté les docks ainsi que le port, et admiré la cathédrale, il demanda le chemin de Clifton, et suivit la route qui lui fut indiquée; mais, de même que les pavés de Bristol ne sont pas les plus larges ni les plus propres de tous les pavés, de même ses rues ne sont pas absolument les plus droites ni les moins entrelacées. M. Winkle se trouva bientôt complètement embrouillé dans leur labyrinthe, et chercha autour de lui une boutique décente, où il pût demander de nouvelles instructions.
Ses yeux tombèrent sur un rez-de-chaussée nouvellement peint qui avait été converti en quelque chose qui tenait le milieu entre une boutique et un appartement. Une lampe rouge qui s'avançait au-dessus de la porte l'aurait suffisamment annoncé comme la demeure d'un suppôt d'Esculape quand même le mot: chirurgie[10] n'aurait pas été inscrit, en lettres d'or, au-dessus de la fenêtre, qui avait autrefois été celle du parloir au devant. Pensant que c'était là un endroit convenable pour demander son chemin, M. Winkle entra dans la petite boutique garnie de tiroirs et de flacons, aux inscriptions dorés. N'y apercevant aucun être vivant, il frappa sur le comptoir avec une demi couronne, afin d'attirer l'attention des personnes qui pourraient être dans l'arrière-parloir, espèce de sanctum sanctorum de l'établissement, car le mot: chirurgie était répété sur la porte, en lettres blanches, cette fois, pour éviter la monotonie.
Au premier coup, un bruit très-sensible jusqu'alors, et semblable à celui d'un assaut exécuté avec des pelles et des pincettes, cessa soudainement. Au second coup un jeune gentleman, à l'air studieux, portant sur son nez de larges bésicles vertes et dans ses mains un énorme livre, entra d'un pas grave dans la boutique, et, passant derrière le comptoir, demanda à M. Winkle ce qu'il désirait.
«Je suis fâché de vous déranger, monsieur, répondit celui-ci. Voulez-vous avoir la bonté de m'indiquer....
—Ha! ha! ha! se mit à beugler le studieux gentleman, en jetant en l'air son énorme livre et en le rattrapant avec grande dextérité, au moment où il menaçait de réduire en atomes toutes les fioles qui garnissaient le comptoir. En voilà une bonne!»
Si l'inconnu entendit par là une bonne secousse, il n'avait pas tort, car M. Winkle avait été si étonné de la conduite extraordinaire du jeune docteur, qu'il avait précipitamment battu en retraite jusqu'à la porte, et paraissait fort troublé par cette étrange réception.
«Comment! Est-ce que vous ne me reconnaissez pas?» s'écria le chirurgien-apothicaire.
M. Winkle balbutia qu'il n'avait pas ce plaisir.
«Ah! bien alors, il y a encore de l'espoir pour moi! Je puis soigner la moitié des vieilles femmes de Bristol, si j'ai un peu de chance. Maintenant, au diable, vieux bouquin moisi!» Cette adjuration s'adressait au gros volume, que le studieux pharmacien lança, avec une vigueur remarquable, à l'autre bout de la boutique; puis, retirant ses lunettes vertes, il découvrit aux regards stupéfaits de M. Winkle, le ricanement identique de Robert Sawyer, esquire, ci-devant étudiant à l'hôpital de Guy, dans le Borough, et possesseur d'une résidence privée dans Lant-Street.
«Vous veniez pour me voir, n'est-ce pas? vous ne direz pas le contraire? s'écria M. Bob Sawyer en secouant amicalement la main de M. Winkle.
—Non, sur ma parole! répliqua celui-ci en serrant la main de M. Sawyer.
—Quoi! vous n'avez pas remarqué mon nom? demanda Bob en appelant l'attention de son ami sur la porte extérieure, au-dessus de laquelle étaient tracés ces mots: Sawyer successeur de Nockemorf.
—Mes yeux ne sont pas tombés dessus, dit M. Winkle.
—Ma foi! si j'avais su que c'était vous, reprit Bob, je me serais précipité et je vous aurais reçu dans mes bras. Mais, sur mon honneur, je croyais que vous étiez le percepteur des contributions.[11]
—Pas possible!
—Vrai. J'allais vous dire que je n'étais pas à la maison, et que si vous vouliez me laisser un message, je ne manquerais pas de me le remettre; car le collecteur des taxes ne me connaît point, pas plus que celui de l'éclairage, ni du pavé. Je crois que le collecteur de l'église soupçonne qui je suis, et je sais que celui des eaux ne l'ignore pas, parce que je lui ai tiré une dent le premier jour que je suis venu ici. Mais entrez, entrez donc!»
Tout en bavardant de la sorte, Bob poussait M. Winkle dans l'arrière-parloir, où s'était assis un personnage qui n'était pas moins que M. Benjamin Allen. Il s'amusait gravement à faire de petites cavernes circulaires dans le manteau de la cheminée, au moyen d'un fourgon rougi.
«En vérité, dit M. Winkle, voilà un plaisir que je n'avais pas espéré. Quelle jolie retraite vous avez là!
—Pas mal, pas mal, repartit Bob. J'ai été reçu peu de temps après cette fameuse soirée; et mes amis se sont saignés pour m'aider à acheter cet établissement. Ainsi j'ai endossé un habit noir et une paire de lunettes, et je suis venu ici pour avoir l'air aussi solennel que possible.
—Et vous avez sans doute une jolie clientèle? demanda M. Winkle d'un air fin.
—Oh! si mignonne, qu'à la fin de l'année vous pourriez mettre tous les profits dans un verre à liqueur, et les couvrir avec une feuille de groseille.
—Vous voulez rire. Rien que les marchandises....
—Pure charge, mon cher garçon. La moitié des tiroirs est vide, et l'autre moitié n'ouvre point.
—Vous plaisantez?
—C'est un fait, rétorqua Bob en allant dans la boutique et démontrant la véracité de son assertion par de violentes secousses données aux petits boutons dorés des tiroirs imaginaires.
—Du diable s'il y a une seule chose réelle dans la boutique, exceptés les sangsues; et encore elles ont déjà servi.
—Je n'aurais jamais cru cela! s'écria M. Winkle plein de surprise.
—Je m'en flatte un peu, reprit Bob; autrement à quoi serviraient les apparences, hein? Mais, que voulez-vous prendre! Comme nous? C'est bon. Ben, mon garçon, fourrez la main dans le buffet, et amenez-nous le digestif breveté.»
M. Benjamin Allen sourit pour indiquer son consentement, et tira du buffet une bouteille noire, à moitié pleine d'eau-de-vie.
«Vous n'y mettez pas d'eau, n'est-ce pas? dit Bob à M. Winkle.
—Pardonnez-moi, repartit celui-ci. Il est de bonne heure et j'aimerais mieux mélanger, si vous ne vous y opposez point.
—Pas le moins du monde, si votre conscience vous le permet, répliqua Bob en avec sensualité un verre du liquide bienfaisant. Ben, passe-nous l'eau.»
M. Benjamin Allen tira de la même place une petite cocote de cuivre, dont M. Bob déclara qu'il était très-fier à cause de sa physionomie médicale. Lorsqu'on eut fait bouillir l'eau contenue dans la cocote, au moyen de plusieurs pelletées de charbon de terre que Bob puisa dans une caisse qui portait pour inscription: eau de selz, M. Winkle baptisa son eau-de-vie, et la conversation commençait à devenir générale, lorsqu'elle fut interrompue par l'entrée d'un jeune garçon, vêtu d'une sévère livrée grise, ayant un galon d'or à son chapeau, et tenant sur son bras un petit panier couvert.
M. Bob l'apostropha immédiatement.
«Tom, vagabond! venez-ici! (L'enfant s'approcha en conséquence.) Vous vous êtes arrêté à toutes les bornes de Bristol, vilain fainéant!
—Non, monsieur, répondit l'enfant.
—Prenez-y garde, reprit Bob avec un visage menaçant. Pensez-vous que quelqu'un voudrait employer un chirurgien, si on voyait son garçon jouer aux billes dans tous les ruisseaux, ou enlever un cerf-volant sur la grande route? Ayez soin, monsieur, de conserver toujours le respect de votre profession. Avez-vous porté tous les médicaments, paresseux?
—Oui, monsieur.
—La poudre pour les enfants, dans la grande maison habitée par la famille nouvellement arrivée? Et les pilules digestives chez le vieux gentleman grognon et goutteux?
—Oui, monsieur.
—Alors fermez la porte et faites attention à la boutique.
—Allons! dit M. Winkle quand le jeune garçon se fut retiré, les choses ne vont pas tout à fait aussi mal que vous voudriez me le faire croire. Vous avez toujours quelques médicaments à fournir.»
Bob Sawyer regarda dans la boutique pour s'assurer qu'il n'y avait pas d'oreilles étrangères, puis se penchant vers M. Winkle, il lui dit à voix basse: «Il se trompe toujours de maison.»
La physionomie de M. Winkle exprima qu'il n'y était plus du tout, tandis que Bob et son ami riaient à qui mieux mieux.
«Vous ne me comprenez pas? dit Bob. Il va dans une maison, tire la sonnette, fourre un paquet de médicaments sans adresse dans la main, d'un domestique et s'en va. Le domestique porte le paquet dans la salle à manger; le maître l'ouvre, et lit la suscription: Potion à prendre le soir; pilules selon la formule; lotion idem; Sawyer, successeur de Nockemorf, prépare avec soin les ordonnances, etc., etc. Le gentleman montre le paquet à sa femme; elle lit l'inscription, elle le renvoie aux domestiques; ils lisent l'inscription. Le lendemain le garçon revient: Très-fâché. Il s'est trompé. Tant d'affaires, tant de paquets à porter. M. Sawyer, successeur de Nockemorf, offre ses compliments. Le nom reste dans la mémoire, et voilà l'affaire, mon garçon; cela vaut mieux que toutes les annonces du monde. Nous avons une bouteille de quatre onces qui a couru dans la moitié des maisons de Bristol, et qui n'a point encore fini sa ronde.
—Tiens, tiens! je comprends, répondit M. Winkle, un fameux plan.
—Oh! Ben et moi, nous en avons trouvé une douzaine comme cela; continua l'habile pharmacien, avec une grande satisfaction. L'allumeur de réverbères reçoit dix-huit pence par semaines pour tirer ma sonnette de nuit, pendant dix minutes, chaque fois qu'il passe devant la maison; et tous les dimanches, mon garçon court dans l'église, juste au moment des psaumes, quand personne n'a rien à faire que de regarder autour de soi, et il m'appelle avec un air effaré. «Bon! disent les assistants, quelqu'un est tombé malade tout à coup; on envoie chercher Sawyer, successeur de Nockemorf; comme ce jeune homme est occupé!»
Ayant ainsi divulgué les arcanes de l'art médical, M. Bob Sawyer et son ami Ben Allen se renversèrent sur leurs chaises, et éclatèrent de rire bruyamment. Quand ils s'en furent donné à cœur joie, la conversation recommença, et vint toucher un sujet qui intéressait plus immédiatement M. Winkle.
Nous pensons avoir dit ailleurs que M. Benjamin Allen devenait habituellement fort sentimental, après boire. Le cas n'est pas unique, comme nous pouvons l'attester nous-même, ayant eu affaire quelquefois à des patients affectés de la même manière. Dans cette période de son existence, M. Allen avait plus que jamais une prédisposition à la sentimentalité. Cette maladie provenait de ce qu'il demeurait depuis plus de trois semaines avec M. Sawyer; car l'amphitryon n'était pas remarquable par la tempérance, et l'invité ne pouvait nullement se vanter d'avoir la tête forte. Pendant tout cet espace de temps, Benjamin avait toujours flotté entre l'ivresse partielle et l'ivresse complète.
«Mon bon ami, dit-il à M. Winkle, en profitant de l'absence temporaire de M. Bob Sawyer, qui était allé administrer à un chaland quelques-unes de ses sangsues d'occasion: mon bon ami, je suis bien malheureux!»
M. Winkle exprima tous ses regrets, en apprenant cette nouvelle et demanda s'il ne pouvait rien faire pour alléger les chagrins de l'infortuné étudiant.
«Rien, mon cher, rien. Vous rappelez-vous Arabelle? ma sœur Arabelle? Une petite fille qui a des yeux noirs. Je ne sais pas si vous l'avez remarquée cher M. Winkle? Une jolie petite fille, Winkle. Peut-être que mes traits pourront vous rappeler sa physionomie.»
M. Winkle n'avait pas besoin de procédés artificiels pour se souvenir de la charmante Arabelle, et c'était fort heureux, car certainement les traits du frère lui auraient difficilement rappelé ceux de la sœur. Il répondit, avec autant de calme qu'il lui fut possible d'en feindre, qu'il se rappelait parfaitement avoir vu la jeune personne en question, et qu'il se flattait qu'elle était en bonne santé.
Pour toute réponse, M. Ben Allen, lui dit: «Notre ami Bob est un charmant garçon, Winkle.
—C'est vrai, répliqua laconiquement M. Winkle, qui n'aimait pas beaucoup le rapprochement de ces deux noms.
—Je les ai toujours destinés l'un à l'autre; ils ont été crées l'un pour l'autre; ils sont venus au monde l'un pour l'autre; ils ont été élevés l'un pour l'autre, dit M. Ben Allen, en posant son verre avec emphase. Il y a un coup du sort dans cette affaire, mon cher garçon; il n'y a entre eux qu'une différence de cinq ans, et tous les deux sont nés dans le mois d'août.»
M. Winkle était trop impatient d'entendre le reste, pour exprimer beaucoup d'étonnement de cette coïncidence, toute merveilleuse qu'elle fût. Ainsi, après une larme ou deux, Ben continua à dire que malgré toute son estime et son respect, et sa vénération pour son ami, sa sœur Arabelle avait toujours, ingratement et sans raison, montré la plus vive antipathie pour sa personne. Et je pense, conclua-t-il, je pense qu'il y a un attachement antérieur.
—Avez-vous quelque idée sur la personne?» demanda en tremblant M. Winkle.
M. Ben Allen saisit le fourgon, le fit tourner d'une manière martiale au-dessus de sa tête, infligea un coup mortel sur un crâne imaginaire, et termina en disant, d'une façon très-expressive: «Je voudrais le connaître, voilà tout. Je lui montrerais ce que j'en pense!» et pendant ce temps le fourgon tournoyait avec plus de férocité que jamais.
Tout cela, comme on le suppose, était fort consolant pour M. Winkle. Il resta silencieux durant quelques minutes, mais à la fin, il rassembla tout son courage, et demanda si miss Allen était dans le comté de Kent.
«Non, non, répondit Ben, en déposant le fourgon et en prenant un air fort rusé. Je n'ai pas pensé que la maison du vieux Wardle fût exactement ce qui convenait pour une jeune fille entêtée. Aussi, comme je suis son protecteur naturel et son tuteur, puisque nos parents sont défunts, je l'ai amenée dans ce pays-ci pour passer quelques mois chez une vieille tante, dans une jolie maison bien ennuyeuse et bien fermée. J'espère que cela la guérira. Si ça ne réussit pas, je l'emmènerai à l'étranger pendant quelque temps, et nous verrons alors.
—Et... et... la tante demeure à Bristol? balbutia M. Winkle.
—Non, non; pas dans Bristol, répondit Ben, en passant son pouce par-dessus son épaule droite. Par-là bas; mais chut! voici Bob. Pas un mot, mon cher ami, pas un mot.»
Toute courte qu'avait été cette conversation, elle produisit chez M. Winkle l'anxiété la plus vive. L'attachement antérieur, que soupçonnait Ben, agitait son cœur. Pouvait-il en être l'objet? Était-ce pour lui que la séduisante Arabelle avait dédaigné le spirituel Bob Sawyer? ou bien avait-il un rival préféré? Il se détermina à la voir, quoi qu'il pût en arriver. Mais ici se présentait une objection insurmontable; car si l'explication donnée par Ben avec ces mots: par là-bas, voulait dire trois milles, ou trente milles, ou trois cents milles, M. Winkle ne pouvait en aucune façon le conjecturer. Au reste il n'eut pas, pour le moment, le loisir de penser à ses amours, l'arrivée de Bob ayant été immédiatement suivie par celle d'un pâté, dont M. Winkle fut instamment prié de prendre sa part. La nappe fut mise par une femme de ménage, qui officiait comme femme de charge de M. Bob Sawyer. La mère du jeune garçon en livrée grise apporta un troisième couteau et une troisième fourchette (car l'établissement domestique de M. Sawyer était monté sur une échelle assez limitée), et les trois amis commencèrent à dîner. La bière était servie, comme le fit observer M. Sawyer, dans son étain natif.
Après le dîner, Bob fit apporter le plus grand mortier de sa boutique, et y brassa un mélange fumant de punch au rhum, remuant et amalgamant les matériaux avec un pilon, d'une manière fort convenable pour un pharmacien. Comme beaucoup de célibataires, il ne possédait qu'un seul verre, qui fut assigné par honneur à M. Winkle. Ben Allen fut accommodé d'un entonnoir de verre, dont l'extrémité inférieure était garnie d'un bouchon; quant à Bob lui-même, il se contenta d'un de ces vases de cristal cylindriques, incrustés d'une quantité de caractères cabalistiques, et dans lesquels les apothicaires mesurent habituellement les drogues liquides qui doivent composer leurs potions. Ces préliminaires ajustés, le punch fut goûté et déclaré excellent. On convint que Bob Sawyer et Ben Allen seraient libres de remplir leur vase deux fois, pour chaque verre de M. Winkle, et l'on commença les libations sur ce pied d'égalité avec bonne humeur et de fort bonne amitié. On ne chanta point, parce que Bob déclara que cela n'aurait pas l'air professionnel; mais, en revanche, on parla et l'on rit, si bien et si fort, que les passants à l'autre bout de la rue pouvaient entendre et entendirent sans aucun doute le bruit confus qui sortait de l'officine du successeur de Nockemorf. Quoi qu'il en soit, la conversation des trois amis charmait apparemment les ennuis et aiguisait l'esprit du jeune garçon pharmacien, car au lieu de dévouer sa soirée, comme il le faisait ordinairement, à écrire son nom sur le comptoir et à l'effacer ensuite, il se colla contre la porte vitrée, et de la sorte put écouter et voir en même temps ce qui se passait chez son patron.
La gaieté de M. Bob Sawyer se tournait peu à peu en fureur, M. Ben Allen retombait dans le sentimental, et le punch était presque entièrement disparu, quand le jeune garçon entra rapidement pour annoncer qu'une jeune femme venait demander M. Sawyer, successeur de Nockemorf, qu'on attendait impatiemment. Ceci termina la fête. Lorsque le garçon eut répété pour la vingtième fois son message, M. Bob Sawyer commençant à le comprendre, attacha autour de sa tête une serviette mouillée, afin de se dégriser; et, y ayant réussi en partie, mit ses lunettes vertes et sortit. Ensuite de quoi, M. Winkle voyant qu'il était impossible d'engager M. Ben Allen dans une conversation tant soit peu intelligible sur le sujet qui l'intéressait le plus, refusa de rester jusqu'au retour du chirurgien, et s'en retourna à son hôtel.
L'inquiétude qui l'agitait et les nombreuses méditations qu'avait éveillées dans son esprit le nom d'Arabelle, empêchèrent la part qu'il avait prise dans le mortier de produire sur lui l'effet qu'on en aurait pu attendre dans d'autres circonstances. Ainsi, après avoir pris à la buvette de son hôtel un verre d'eau de Seltz et d'eau-de-vie, il entra dans le café, plutôt découragé qu'animé par les aventures de la soirée.
Un grand gentleman, vêtu d'une longue redingote, se trouvait seul dans le café, assis devant le feu, et tournant le dos à M. Winkle. Comme la soirée était assez froide pour la saison, le gentleman rangea sa chaise de côté pour laisser approcher le nouvel arrivant, mais quelle fut l'émotion de M. Winkle, quand ce mouvement lui découvrit le visage du vindicatif et sanguinaire Dowler!
Sa première pensée fut de tirer violemment le cordon de sonnette le plus proche. Malheureusement, ce cordon se trouvait derrière la chaise de son adversaire. Machinalement le brave jeune homme fit un pas pour en saisir la poignée, mais M. Dowler se reculant avec promptitude: «Monsieur Winkle, dit-il, soyez calme. Ne me frappez pas, monsieur, je ne le supporterais point. Un soufflet? Jamais!»
Tout en parlant ainsi, M Dowler avait l'air beaucoup plus doux que M. Winkle ne l'aurait attendu d'une personne aussi emportée.
«Un soufflet, monsieur? balbutia M. Winkle.
—Un soufflet, monsieur, répliqua Dowler. Maîtrisez vos premiers mouvements, asseyez-vous, écoutez-moi.
—Monsieur, dit M. Winkle, en tremblant des pieds à la tête, avant que je consente à m'asseoir auprès ou en face de vous, sans la présence d'un garçon, il me faut d'autres assurances de sécurité. Vous m'avez fait des menaces la nuit dernière, monsieur, d'affreuses menaces! Ici M. Winkle s'arrêta et devint encore plus pâle.
—C'est la vérité, repartit M. Dowler avec un visage presque aussi blanc que celui de son antagoniste. Les circonstances étaient suspectes. Elles ont été expliquées. Je respecte votre courage. Vous avez raison. C'est l'assurance de l'innocence. Voilà ma main, serrez-la.
—Réellement, monsieur, répondit M. Winkle, hésitant à donner sa main, dans la pensée que M. Dowler pourrait bien vouloir le prendre en traître, réellement, monsieur, je....
—Je sais ce que vous voulez dire, interrompit l'autre. Vous vous sentez offensé. C'est naturel, j'en ferais autant à votre place. J'ai eu tort, je vous demande pardon. Soyons amis, pardonnez-moi....» Et en même temps Dowler s'empara de la main de M. Winkle, et la secouant avec la plus grande véhémence, déclara qu'il le regardait comme un garçon plein de courage, et qu'il avait de lui meilleure opinion que jamais.
«Maintenant, poursuivit-il, asseyez-vous, racontez-moi tout. Comment m'avez-vous découvert? Quand est-ce que vous êtes parti pour me suivre? Soyez franc, dites tout.
—C'est entièrement par hasard, répliqua M. Winkle grandement intrigué par la tournure singulière et inattendue de leur entrevue, entièrement.
—J'en suis charmé. Je me suis éveillé ce matin. J'avais oublié mes menaces. Le souvenir de votre aventure me fit rire. Je me sentais des dispositions amicales: je le dis.
—À qui?
—À mistress Dowler.—«Vous avez fait un vœu, me dit-elle.—C'est vrai, répondis-je.—C'était un vœu téméraire.—C'est encore vrai. J'offrirai des excuses. Où est-il?»
—Qui? demanda M. Winkle.
—Vous. Je descendis l'escalier, mais je ne vous trouvai pas. Pickwick avait l'air sombre. Il secoua la tête, il dit qu'il espérait qu'on ne commettrait point de violences. Je compris tout. Vous vous sentiez insulté. Vous étiez sorti pour chercher un ami, peut-être des pistolets. Un noble courage, me dis-je, je l'admire.»
M. Winkle toussa, et commençant à voir où gîtait le lièvre, prit un air d'importance.
«Je laissai une note pour vous, poursuivit Dowler. Je dis que j'étais fâché. C'était vrai. Des affaires pressantes m'appelaient ici. Vous n'avez pas été satisfait; vous m'avez suivi. Vous avez demandé une explication verbale. Vous avez eu raison. Tout est fini maintenant. Mes affaires sont terminées. Je m'en retourne demain, venez avec moi.»
À mesure que Dowler avançait dans son récit, la contenance de M. Winkle devenait de plus en plus digne. La mystérieuse nature du commencement de leur conversation était expliquée; M. Dowler était aussi éloigné de se battre, que lui-même. En un mot, ce vantard personnage était un des plus admirables poltrons qui eussent jamais existé. Il avait interprété selon ses craintes l'absence de M. Winkle, et prenant le même parti que lui il c'était décidé à s'absenter, jusqu'à ce que toute irritation fût passée.
Quand l'état réel des affaires se fut dévoilé à l'esprit de M. Winkle, sa physionomie devint terrible. Il déclara qu'il était parfaitement satisfait, mais il le déclara d'un air capable de persuader M. Dowler que, s'il n'avait pas été satisfait, il s'en serait suivi une horrible destruction. Enfin M. Dowler parut convenablement reconnaissant de sa magnanimité, et les deux belligérants se séparèrent, pour la nuit, avec mille protestations d'amitié éternelle.
Il était minuit, et depuis vingt minutes environ M. Winkle jouissait des douceurs de son premier sommeil, lorsqu'il fut tout à coup réveillé par un coup violent frappé à sa porte, et répété immédiatement après, avec tant de véhémence, qu'il en tressaillit dans son lit, et demanda avec inquiétude qui était là, et ce qu'on lui voulait.
«S'il vous plaît, monsieur, répondit une servante, c'est un jeune homme qui désire vous voir, sur-le-champ.
—Un jeune homme! s'écria M. Winkle.
—Il n'y a pas d'erreur, ici, monsieur, répondit une autre voix à travers le trou de la serrure; et si ce même intéressant jeune garçon n'est pas introduit, sans délai, vous ne vous étonnerez pas que ses jambes entrent chez vous avant sa phylosomie.» En achevant ces mots, l'étranger ébranla légèrement avec son pied le panneau inférieur de la porte, comme pour donner plus de force à son insinuation.
—C'est vous, Sam? demanda M. Winkle, en sautant à bas du lit.
—Pas possible de reconnaître un gentleman sans regardes son visage,» répondit la voix d'un ton dogmatique.
M. Winkle n'ayant plus guère de doutes sur l'identité du jeune homme, tira les verrous et ouvrit. Aussitôt Sam entra précipitamment, referma la porte à double tour, mit gravement la clef dans sa poche, et, après avoir examiné M. Winkle des pieds à la tête, lui dit: «Eh bien, vous vous conduisez gentiment, monsieur.
—Qu'est-ce que signifie cette conduite? demanda M. Winkle avec indignation, sortez sur-le-champ, qu'est-ce que cela signifie?
—Ce que ça signifie! Eh bien, en voilà une sévère, comme dit la jeune lady au pâtissier qui lui avait vendu un pâté où il n'y avait que de la graisse dedans. Ce que ça signifie! Eh bien, en voilà une bonne!
—Ouvrez cette porte, et quittez cette chambre sur-le-champ.
—Je quitterai cette chambre, monsieur, juste précisément au moment même où vous la quitterez, monsieur, répondit Sam d'une voix imposante, et en s'asseyant avec gravité. Seulement si je suis obligé de vous emporter sur mon dos, je m'en irai un brin avant vous, nécessairement. Mais permettez-moi d'espérer que vous ne me réduirez pas à des extrémités, monsieur, comme disait le gentleman au colimaçon obstiné, qui ne voulait pas sortir de sa coquille, malgré les coups d'épingle qu'on lui administrait, et qu'il avait peur d'être obligé de l'écraser entre le chambranle et la porte.»
À la fin de ce discours, singulièrement prolixe pour lui, Sam planta ses mains sur ses genoux, et regarda M. Winkle en face, avec une expression de visage où l'on pouvait lire facilement qu'il n'avait pas du tout envie de plaisanter.
«Vous êtes vraiment un jeune homme bien aimable, monsieur, poursuivit-il d'un ton de reproche, un aimable jeune homme, d'entortiller notre précieux gouverneur dans toutes sortes de fantasmagories, quand il s'est déterminé à tout faire pour les principes. Vous êtes pire que Dodson, monsieur, et pire que Fogg. Je les regarde comme des anges auprès de vous.»
Sam ayant accompagné cette dernière sentence d'une tape emphatique sur chaque genou, croisa ses bras d'un air dédaigneux, et se renversa sur sa chaise, comme pour attendre la défense du criminel.
«Mon brave Sam, dit M. Winkle, en lui tendant la main, je respecte votre attachement pour mon excellent ami, et je suis vraiment très-chagrin d'avoir augmenté ses sujets d'inquiétude. Allons, Sam, allons! Et tout en parlant, ses dents claquaient de froid, car il était resté debout, dans son costume de nuit, durant toute la leçon de M. Weller.
—C'est heureux, répondit Sam d'un ton bourru, en secouant cependant d'une manière respectueuse la main qui lui était offerte; c'est heureux, quand on s'amende à la fin. Mais si je puis, je ne le laisserai tourmenter par personne, et voilà la chose.
—Certainement, Sam, certainement. Et maintenant allez vous coucher, nous parlerons de tout cela demain matin.
—J'en suis bien fâché, monsieur; je ne peux pas m'aller coucher.
—Vous ne pouvez pas vous aller coucher?
—Non, répondit Sam, en secouant la tête, pas possible.
—Vous n'allez pas repartir cette nuit? s'écria M. Winkle, grandement surpris.
—Non, monsieur, à moins que vous ne le désiriez absolument, mais je ne dois pas quitter cette chambre. Les ordres du gouverneur sont péremptoires.
—Allons donc, Sam, allons donc! il faut que je reste ici deux ou trois jours, et qui plus est, il faudra que vous restiez aussi, pour m'aider à avoir une entrevue avec une jeune lady... miss Allen, Sam. Vous vous en souvenez? Il faut que je la voie, et je la verrai avant de quitter Bristol.»
Mais en réplique à toutes ces instances, Sam continua à secouer la tête énergiquement, en répondant avec fermeté: «Pas possible, pas possible!»
Cependant, après beaucoup d'arguments et de représentations de la part de M. Winkle; après une exposition complète de tout ce qui s'était passé dans l'entrevue avec Dowler, le fidèle domestique commença à hésiter. À la fin les deux parties en vinrent à un compromis, dont voici les principales clauses:
Que Sam se retirerait et laisserait à M. Winkle la libre possession de son appartement, à condition qu'il aurait la permission de fermer la porte en dehors et d'emporter la clef; pourvu toutefois qu'il ne manquât pas d'ouvrir, sur-le-champ, la porte en cas de feu ou d'autre danger contingent; que M. Winkle écrirait le lendemain à M. Pickwick une lettre qui lui serait portée par Dowler, et dans laquelle il lui demanderait, pour Sam et pour lui-même, la permission de rester à Bristol, afin de poursuivre le but déjà indiqué; que si la réponse était favorable, les susdites parties contractantes demeureraient en conséquence à Bristol; que sinon, elles retourneraient à Bath immédiatement; et enfin que M. Winkle s'engageait positivement à ne pas chercher à s'échapper, en attendant, ni par les fenêtres, ni par la cheminée, ni par tout autre moyen évasif. Ce traité ayant été dûment ratifié, Sam ferma la porte et s'en alla.
Il était arrivé au bas de l'escalier, quand il s'arrêta court.
«Tiens! dit-il, en tirant la clef de sa poche et en faisant un quart de conversion, j'avais entièrement oublié le terrassement. Le gouverneur me l'avait pourtant bien recommandé.... Bah! c'est égal, poursuivit-il en remettant la clef dans sa poche, ça peut toujours se faire demain matin, comme aujourd'hui.»
Apparemment consolé par cette réflexion, Sam descendit
le reste de
l'escalier, sans autre retour de conscience, et fut bientôt
enseveli
dans un profond sommeil, ainsi que les autres habitants de la maison.
NOTES:
[10] En Angleterre, surtout dans les petites villes, les gens qui vendent des médicaments donnent en même temps des consultations, et prennent le titre de chirurgiens.
Durant toute la journée subséquente, Sam tint ses yeux constamment fixés sur M. Winkle, déterminé à ne point le perdre de vue avant d'avoir reçu de nouvelles instructions. Quelque désagréable que fût pour le prisonnier cette grande vigilance, il pensa qu'il valait mieux la supporter que de s'exposer à être emporté de vive force; car le fidèle serviteur lui avait plus d'une fois fait entendre que le strict sentiment de ses devoirs le forcerait à adopter cette ligne de conduite. Il est même probable que Sam aurait fini par assoupir tous ses scrupules, en ramenant à Bath M. Winkle, pieds et poings liés, si la prompte attention donnée par M. Pickwick au billet remis par Dowler, n'avait point rendu inutile, cette manière de procéder. En un mot, à huit heures du soir, M. Pickwick, lui-même entra dans le café de l'hôtel du Buisson, et avec un sourire dit à Sam enchanté, qu'il s'était très-bien comporté et n'avait pas besoin de monter la garde davantage.
«J'ai pensé, continua M. Pickwick, en s'adressant à M. Winkle, pendant que Sam le débarrassait de sa redingote et de son cache-nez, j'ai pensé que je ferais mieux de venir moi-même, m'assurer que vos vues sur cette jeune personne sont honorables et sérieuses, avant de consentir à ce que Sam soit employé dans cette affaire.
—Tout à fait honorables et sérieuses, répliqua M. Winkle avec grande énergie, je vous l'assure du fond de mon cœur, de toute mon âme.
—Rappelez-vous, reprit M. Pickwick, avec un regard humide, rappelez-vous que nous l'avons rencontrée chez notre excellent ami Wardle. Ce serait bien mal reconnaître son hospitalité, que de traiter avec légèreté les affections de sa jeune amie. Je ne le permettrais pas, monsieur; je ne le permettrais pas.
—Je n'ai certainement pas cette idée-là, s'écria chaleureusement M. Winkle. J'ai réfléchi pendant longtemps, et je sens que mon bonheur est tout entier en elle.
—Voilà ce que j'appelle mettre tous ses œufs dans le même panier,» interrompit Sam avec un agréable sourire.
M. Winkle prit un air sérieux à cette observation, et M. Pickwick irrité engagea son serviteur à ne pas badiner avec un des meilleurs sentiments de notre nature.
«Certainement, monsieur, répondit Sam, mais il y en a tant de ces meilleurs-là, que je ne m'y reconnais jamais, quand on m'en parle.»
Cet incident terminé, M. Winkle raconta ce qui s'était passé entre lui et M. Ben Allen, relativement à Arabelle. Il dit que son but actuel était d'avoir une entrevue avec la jeune personne, et de lui faire un aveu formel de sa passion. Enfin il déclara que le lieu de sa détention lui paraissait être quelque part aux environs des Dunes, ce qui semblait résulter de certaines insinuations obscures dudit Ben Allen; mais c'était tout ce qu'il avait pu apprendre ou soupçonner.
Malgré l'inanité de ces renseignements il fut décidé que Sam partirait le lendemain, pour une expédition de découverte. Il fut convenu aussi que M. Pickwick et M. Winkle, qui avaient moins de confiance dans leur habileté, se promèneraient pendant ce temps dans la ville et entreraient par hasard, chez M. Bob Sawyer, dans l'espérance d'apprendre quelque chose sur la jeune lady.
En conséquence, Sam se mit en quête le lendemain matin, sans être aucunement découragé par les difficultés qui l'attendaient. Il marcha de rue en rue, nous allions presque dire de coteau en coteau, mais c'est toute montée jusqu'à Clifton. Durant tout ce temps il ne vit rien, il ne rencontra personne qui pût jeter la moindre lumière sur son entreprise. Il eut de nombreux colloques avec des grooms qui faisaient prendre l'air à des chevaux sur la route, avec des nourrices qui faisaient prendre l'air à des enfants sur le pas de la porte: mais il ne put rien tirer ni des uns ni des autres qui eût le rapport le plus éloigné avec l'objet de son habile enquête. Il y avait dans force maisons, force jeunes ladies, dont le plus grand nombre étaient violemment soupçonnées par les domestiques mâles ou femelles d'être profondément attachées à quelqu'un, ou parfaitement disposées à s'attacher au premier venu, si l'occasion s'en présentait; mais comme aucune de ces jeunes ladies n'était miss Arabelle Allen, ces renseignements laissaient Sam précisément aussi instruit qu'il l'était auparavant.
Il poursuivit sa route à travers les Dunes, en luttant contre un vent violent, et, chemin faisant, il se demandait si, dans ce pays, il était toujours nécessaire de tenir son chapeau des deux mains. Enfin il arriva dans un endroit ombragé, où se trouvaient répandues plusieurs petites villas, d'une apparence tranquille et retirée. Au fond d'une longue impasse, devant une porte d'écurie, un groom, en veste du matin, s'occupait à flâner, en société d'une pelle et d'une brouette; moyennant quoi, il se persuadait apparemment à lui-même qu'il faisait quelque chose d'utile. Nous ferons remarquer, en passant, que nous avons rarement vu un groom auprès d'une écurie, qui, dans ses moments de laisser aller, ne fût pas plus ou moins victime de cette singulière illusion.
Sam pensa qu'il pourrait parler avec ce groom, aussi bien qu'avec tout autre, et cela d'autant plus, qu'il était fatigué de marcher, et qu'il y avait une bonne grosse pierre, juste en face de la porte. Il se dandina donc jusqu'au fond de la ruelle, et, s'asseyant sur la pierre, ouvrit la conversation avec l'admirable aisance qui le caractérisait.
«Bonsoir, vieux, dit-il.
—Vous voulez dire bonjour? répliqua le groom, en jetant à Sam un regard rechigné.
—Vous avez raison, vieux, je voulais dire bonjour. Comment vous va?
—Eh! je ne me sens guère mieux, depuis que vous êtes là.
—C'est drôle, vous paraissez pourtant de bien bonne humeur, vous avez la mine si guillerette que ça réjouit le cœur de vous voir.»
À cette plaisanterie, le groom rechigné parut plus rechigné encore, mais non pas suffisamment pour produire quelque impression sur Sam. Celui-ci lui demanda immédiatement, et avec un air de grand intérêt, si le nom de son maître n'était pas un certain M. Walker.
«Non, répondit le groom.
—Ni Brown, je suppose.
—Non.
—Ni Wilson.
—Non.
—Eh! bien alors, je me suis trompé et il n'a pas l'honneur de ma connaissance, comme je me l'étais d'abord figuré.»
Cependant le groom, ayant rentré sa brouette, s'apprêtait à fermer la porte.
«Ne restez pas à l'air pour moi, lui cria Sam. Où il y a de la gêne, il n'y a pas de plaisir. Je vous excuserai, mon vieux.
—Je vous casserais bien la tête pour un liard, dit le groom rechigné en fermant une moitié de la porte.
—Peux pas la céder pour si peu, rétorqua Sam, ça vaudrait au moins tous vos gages jusqu'à la fin de vos jours, et encore ça serait trop bon marché. Mes compliments chez vous. Dites qu'on ne m'attende pas pour dîner, et qu'on ne mette rien de côté pour moi, parce que ce serait froid avant que je revienne.»
En réponse à ces compliments, le groom dont la bile s'échauffait, grommela un désir indistinct d'endommager le crâne de quelqu'un. Néanmoins il disparut sans exécuter sa menace, poussant la porte derrière lui avec colère et sans faire attention à la tendre requête de M. Weller, qui le suppliait de lui laisser une mèche de ses cheveux.
Sam était resté assis sur la pierre et continuait de méditer sur ce qu'il avait à faire. Déjà il avait arrangé dans son esprit un plan, qui consistait à frapper à toutes les portes, dans un rayon de cinq milles autour de Bristol, les mettant l'une dans l'autre à cent cinquante ou deux cents par jour, et comptant de cette manière arriver à découvrir miss Arabelle Allen dans un temps donné, lorsque tout à coup le hasard jeta entre ses mains, ce qu'il aurait pu chercher pendant toute une année, sans le rencontrer.
Dans l'impasse où s'était installé Sam, ouvraient trois ou quatre grilles appartenant à autant de maisons, qui, quoique détachées les unes des autres, n'étaient cependant séparées que par leur jardin. Comme ceux-ci étaient grands et bien plantés, non-seulement les maisons se trouvaient écartées, mais la plupart étaient cachées par les arbres. Sam était assis les yeux fixés sur la porte voisine de celle où avait disparu le groom rechigné; il retournait profondément dans son esprit les difficultés de sa présente entreprise, lorsqu'il vit la porte qu'il regardait machinalement, s'ouvrir et laisser passer une servante qui venait secouer dans la ruelle des descentes de lit.
M. Weller était si préoccupé de ses pensées, que très-probablement il se serait contenté de lever la tête et de remarquer que la jeune servante avait l'air très-gentille, si ses sentiments de galanterie n'avaient pas été fortement remués, en voyant qu'il ne se trouvait là personne pour aider la pauvrette, et que les tapis paraissaient bien pesants pour ses mains délicates. Sam était un gentleman fort galant à sa manière. Aussitôt qu'il eut remarqué cette circonstance, il quitta brusquement sa pierre, et s'avançant vers la jeune fille: «Ma chère, dit-il d'un ton respectueux, vous gâterez vos jolies proportions, si vous secouez ces tapis là toute seule. Laissez-moi vous aider.»
La jeune bonne, qui avait modestement affecté de ne pas savoir qu'un gentleman était si prêt d'elle, se retourna au discours de Sam, dans l'intention (comme elle le dit plus tard elle-même) de refuser l'offre d'un étranger, quand, au lieu de répondre, elle tressaillit, recula et poussa un léger cri, qu'elle s'efforça vainement de retenir. Sam n'était guère moins bouleversé: car dans la physionomie de la servante, à la jolie tournure, il avait reconnu les traits de sa bien-aimée, la gentille bonne de M. Nupkins.
«Ah! Mary, ma chère!
—Seigneur! M. Weller! comme vous effrayez les gens!»
Sam ne fit pas de réponse verbale à cette plainte, et nous ne pouvons même pas dire précisément quelle réponse il fit. Seulement nous savons qu'après un court silence, Mary s'écria: «Finissez donc, M. Weller!» et que le chapeau de Sam était tombé quelques instants auparavant, d'après quoi nous sommes disposés à imaginer qu'un baiser, ou même plusieurs, avaient été échangés entre les deux parties.
«Pourquoi donc êtes-vous venu ici? demanda Mary quand la conversation, ainsi interrompue, fut reprise.
—Vous voyez bien que je suis venu ici pour vous chercher ma chère, répondit Sam, permettant pour une fois à sa passion de l'emporter sur sa véracité.
—Et comment avez-vous su que j'étais ici? Qui peut vous avoir dit que j'étais entrée chez d'autres maîtres à Ipswich, et qu'ensuite ils étaient venus dans ce pays-ci? Qui donc a pu vous dire ça, M. Weller?
—Ah, oui! reprit Sam avec un regard malin, voilà la question: qui peut me l'avoir dit?
—Ce n'est pas M. Muzzle, n'est-ce pas?
—Oh! non, répliqua Sam avec un branlement de tête solennel, ce n'est pas lui.
—Il faut que ce soit la cuisinière?
—Nécessairement.
—Eh bien! qui est-ce qui se serait douté de ça!
—Pas moi, toujours, dit M. Weller. Mais Mary, ma chère (ici les manières de Sam devinrent extrêmement tendres), Mary, ma chère, j'ai sur les bras une autre affaire très-pressante. Il y a un ami de mon gouverneur.... M. Winkle, vous vous en souvenez?
—Celui qui avait un habit vert? Oh, oui, je m'en souviens.
—Bon! Il est dans un horrible état d'amour, absolument confusionné, et tout sens dessus dessous.
—Bah! s'écria Mary.
—Oui, poursuivit Sam; mais ça ne serait rien, si nous pouvions seulement trouver la jeune lady.»
Ici, avec beaucoup de digressions sur la beauté personnelle de Mary, et sur les indicibles tortures qu'il avait éprouvées pour son propre compte depuis qu'il ne l'avait vue, Sam fit un récit fidèle de la situation présente de M. Winkle.
«Par exemple, dit Mary, voilà qui est drôle!
—Bien sûr, reprit Sam; et moi, me voilà ici, marchant toujours comme le juif errant (un personnage bien connu autrefois sur le turf, et que vous connaissez peut-être, Mary, ma chère? qui avait fait la gageure de marcher aussi longtemps que le temps et qui ne dort jamais), pour chercher cette miss Arabelle Allen.
—Miss qui? demanda Mary avec grand étonnement.
—Miss Arabelle Allen.
—Bonté du ciel! s'écria Mary en montrant la porte que le groom rechigné avait fermée après lui. Elle est là, dans cette maison. Voilà six semaines qu'elle y reste. Leur femme de chambre m'a raconté tout cela devant la buanderie un matin que toute la famille dormait encore.
—Quoi! la porte à côté de vous?
—Précisément.»
Sam se sentit tellement étourdi en apprenant cette nouvelle, qu'il se trouva obligé de prendre la taille de la jolie bonne pour se soutenir, et que plusieurs petits témoignages d'amour s'échangèrent entre eux, avant qu'il fût suffisamment remis pour retourner au sujet de ses recherches.
«Eh bien! reprit-il à la fin, si ça n'enfonce pas les combats de coq, rien ne les enfoncera jamais, comme dit le lord maire quand le premier secrétaire d'état proposa la santé de madame la mairesse après dîner. Juste la porte après! Moi, qui ai reçu un message pour elle, et qui ai déjà passé toute une journée, sans trouver moyen de le lui remettre!
—Ah! dit Mary, vous ne pouvez pas le lui donner maintenant. Elle ne se promène dans le jardin que le soir, et seulement pendant quelques minutes. Elle ne sort jamais sans la vieille lady.
Sam rumina durant quelques instants, et à la fin s'arrêta au plan d'opérations que voici: il résolut de revenir à la brune, époque à laquelle Arabelle faisait invariablement sa promenade, étant admis par Mary dans le jardin de sa maison, il trouverait moyen d'escalader le mur, au-dessous des branches pendantes d'un énorme poirier qui l'empêcherait d'être aperçu de loin, puis, une fois là, il délivrerait son message et tâcherait d'obtenir, en faveur de M. Winkle, une entrevue pour le lendemain à la même heure. Ayant conclu ces arrangements fort rapidement, il aida Mary à secouer ses tapis durant si longtemps négligés.
Ce n'est pas une chose aussi innocente qu'on se l'imagine, que de secouer ces petits tapis; ou du moins, s'il n'y a pas grand mal à les secouer, il est fort dangereux de les plier. Tant qu'on ne fait que secouer, tant que les deux parties sont séparées par toute la longueur du tapis, c'est un amusement aussi moral qu'il soit possible d'en inventer. Mais quand on commence à plier, et quand la distance diminue d'une moitié à un quart, puis à un huitième, puis à un seizième, puis à un trente-deuxième, si le tapis est assez long, cela devient extrêmement périlleux. Nous ne savons pas au juste combien de tapis furent repliés dans cette occasion, mais nous pouvons nous permettre d'assurer qu'à chaque tapis Sam embrassa la jolie femme de chambre.
Les adieux terminés, M. Weller alla se régaler, avec modération, à la taverne la plus voisine. Il ne revint dans l'impasse qu'à la brune, fut introduit dans le jardin par Mary, et, ayant reçu d'elle plusieurs admonestations concernant la sûreté de ses membres et de son cou, il monta dans le poirier et attendit l'arrivée d'Arabelle.
Il attendit si longtemps, sans la voir venir, qu'il commençait à craindre de ne rien voir du tout, lorsqu'il entendit sur le sable un léger bruit de pas, et, immédiatement après, aperçut Arabelle elle-même, qui marchait d'un air pensif dans le jardin. Lorsqu'elle fut arrivée presque au-dessous du poirier, Sam, qui désirait lui indiquer doucement sa présence, commença à faire diverses rumeurs diaboliques, semblables à celles qui seraient sans doute, naturelles à une personne attaquée à la fois, dès son enfance, d'une esquinancie, du croup et de la coqueluche.
La jeune lady jeta un regard effrayé vers le lieu d'où partaient ces horribles sons, et ses alarmes n'étant nullement diminuées en voyant un homme parmi les branches, elle se serait certainement enfuie et aurait alarmé la maison, si, fort heureusement, la peur ne l'avait pas privée de tous mouvements et ne l'avait pas forcée à s'asseoir sur un banc, qui par bonheur se trouvait là.
«La voilà qui s'en va, se disait Sam tout perplexe. Quelle vexation que ces jeunes créatures veulent toujours s'évanouir mal à propos! Eh! jeune lady.... miss carabin.... Mme Winkle, tranquillisez-vous!»
Était-ce le nom magique de M. Winkle? ou la fraîcheur de l'air? ou quelque souvenir de la voix de Sam, qui ranima Arabelle? cela est peu important à savoir. Elle releva la tête et demanda d'une voix languissante:
«Qui est là? que me voulez-vous?
—Chut! répondit Sam en se hissant sur le mur et en s'y blottissant dans le moindre espace possible; ça n'est que moi, miss, ça n'est que moi.
—Le domestique de M. Pickwick? s'écria Arabelle avec vivacité.
—Lui-même, miss. Voilà M. Winkle qu'est tout à fait estomaqué de désespoir.
—Ah! fit Arabelle en s'approchant plus près du mur.
—Hélas! oui, poursuivit Sam. Nous avons cru qu'il faudrait lui mettre la camisole de force la nuit dernière. Il n'a fait que rêver toute la journée, et il jure que, s'il ne vous voit pas demain soir, il veut être.... il veut qu'il lui arrive quelque chose de désagréable!
—Oh non! non, M. Weller! s'écria Arabelle en joignant les mains.
—C'est là ce qu'il dit, miss, répliqua Sam froidement. C'est un homme d'honneur, miss, et, dans mon opinion, il le fera comme il dit. Il a tout appris du vilain magot en lunettes.
—Mon frère! s'écria Arabelle à qui la description de Sam rappelait des souvenirs de famille.
—Je ne sais pas trop lequel est votre frère, miss. Est-ce le plus malpropre des deux?
—Oui, oui, M. Weller! Continuez, dépêchez-vous, je vous prie.
—Eh bien! miss, il a tout appris par lui, et c'est l'opinion du gouverneur que, si vous ne le voyez pas très-promptement, le carabin dont nous venons de parler recevra assez de plomb dans la tête, pour la détériorer, si on veut jamais la conserver dans de l'esprit de vin.
—Oh! ciel! que puis-je faire pour prévenir ces épouvantables querelles?
—C'est la supposition d'un attachement antérieur qui est la cause de tout, miss. Vous feriez mieux de le voir.
—Mais où? comment? s'écria Arabelle. Je ne puis quitter la maison toute seule, mon frère est si peu raisonnable, si injuste! Je sais combien il peut paraître étrange que je vous parle ainsi, M. Weller, mais je suis malheureuse, bien malheureuse!...»
Ici la pauvre Arabelle se mit à pleurer amèrement, et Sam devint chevaleresque.
«C'est possible que ça ait l'air étrange, reprit-il avec une grande véhémence, mais tout ce que je puis dire, c'est que je suis disposé à faire l'impossible pour arranger les affaires, et si ça peut être utile de jeter soit l'un soit l'autre des carabins par la fenêtre, je suis votre homme.» En disant ceci, et pour intimer son empressement de se mettre à l'ouvrage, Sam releva ses parements d'habit, au hasard imminent de tomber du haut en bas du mur, pendant cette manifestation.
Quelque flatteuse que fût cette profession de dévouement, Arabelle refusa obstinément d'y avoir recours, au grand étonnement de l'héroïque valet. Pendant quelque temps elle refusa, tout aussi courageusement, d'accorder à M. Winkle l'entrevue demandée par Sam d'une manière si pathétique; mais à la fin, et lorsque la conversation menaçait d'être interrompue par l'arrivée intempestive d'un tiers, elle lui donna rapidement à entendre, avec beaucoup d'expressions de gratitude, qu'il ne serait pas impossible qu'elle se trouvât dans le jardin le lendemain, une heure plus tard. Sam comprit parfaitement la chose; et Arabelle, lui ayant accordé un de ses plus doux sourires, s'éloigna d'un pas leste et gracieux, laissant M. Weller dans une vive admiration de ses charmes, tant spirituels que corporels.
Descendu sans encombre de sa muraille, Sam n'oublia pas de dévouer quelques minutes à ses propres affaires, dans le même département; puis il retourna directement à l'hôtel du Buisson, où son absence prolongée avait occasionné beaucoup de suppositions et quelques alarmes.
«Il faudra que nous soyons très-prudents, dit M. Pickwick après avoir écouté attentivement le récit de Sam: non dans notre propre intérêt, mais dans celui de la jeune lady. Il faudra que nous soyons très-prudents.
—Nous? s'écria M. Winkle avec une emphase marquée.»
Le ton de cette observation arracha à M. Pickwick un coup d'œil d'indignation momentanée, mais qui fut remplacé presque aussitôt par son expression de bienveillance accoutumée, lorsqu'il répondit: «Oui, nous, monsieur! Je vous accompagnerai.
—Vous? s'écria M. Winkle.
—Moi, reprit M. Pickwick d'un ton doux. En vous accordant cette entrevue, la jeune lady a fait une démarche naturelle, peut-être, mais très-imprudente. Si je m'y trouve présent, moi qui suis un ami commun, et assez vieux pour être le père de l'un et de l'autre, la voix de la calomnie ne pourra jamais s'élever contre elle, par la suite.»
En parlant ainsi, la contenance de M. Pickwick s'illumina d'une honnête satisfaction de sa propre prévoyance.
M. Winkle fut touché de cette preuve délicate de respect donnée par M. Pickwick à sa jeune protégée. Il saisit la main du philosophe avec un sentiment qui tenait de la vénération.
«Vous y viendrez? lui dit-il.
—Oui, répliqua M. Pickwick. Sam, vous préparerez mon paletot et mon châle, et vous aurez soin de faire venir une voiture à la porte, demain soir un peu avant l'heure nécessaire, afin que nous soyons sûrs d'arriver à temps.»
Sam toucha son chapeau en signe d'obéissance et se retira pour faire les préparatifs de l'expédition.
La voiture fut ponctuelle à l'heure désignée, et après avoir installé M. Pickwick et M. Winkle dans l'intérieur, Sam se plaça sur le siége à côté du cocher. Ils descendirent comme ils étaient convenus, à environ un quart de mille du lieu du rendez-vous, et, ordonnant au cocher d'attendre leur retour, firent le reste du chemin à pied.
C'est dans cette période de leur entreprise que M. Pickwick, avec plusieurs sourires et divers autres signes d'un grand contentement intérieur, tira d'une de ses poches une lanterne sourde dont il s'était pourvu spécialement pour cette occasion. Tout en marchant, il en expliquait à M. Winkle la grande beauté mécanique, à l'immense surprise du peu de passants qu'ils rencontraient.
«Je m'en serais mieux trouvé si j'avais eu quelque chose de la sorte dans ma dernière expédition nocturne, au jardin de la pension, eh! eh! Sam? dit-il en se tournant avec bonne humeur vers son domestique qui marchait derrière lui.
—Très-jolies choses quand on connaît la manière de s'en servir, monsieur. Mais si on ne veut pas être vu, je crois qu'elles sont plus utiles quand la chandelle est éteinte.»
M. Pickwick fut apparemment frappé de la remarque de Sam, car il mit la lanterne dans sa poche, et ils continuèrent à marcher en silence.
«Par ici, monsieur, murmura Sam. Laissez-moi vous conduire. Voici la ruelle, monsieur.»
Ils entrèrent dans la ruelle, et comme elle était passablement noire, M. Pickwick, pour voir le chemin, tira deux ou trois fois sa lanterne, et jeta devant eux une petite échappée de lumière fort brillante d'environ un pied de diamètre. C'était extrêmement joli à regarder; mais cela ne semblait avoir d'autre effet que de rendre plus obscures les ténèbres environnantes.
À la fin, ils arrivèrent à la grosse pierre, sur laquelle Sam fit asseoir son maître et M. Winkle, tandis qu'il allait faire une reconnaissance, et s'assurer que Mary les attendait.
Après une absence de huit ou dix minutes, Sam revint dire que la porte était ouverte et que tout paraissait tranquille. M. Pickwick et M. Winkle, le suivant d'un pas léger, se trouvèrent bientôt dans le jardin, et là tout le monde se prit à dire: Chut! chut! un assez grand nombre de fois; mais cela étant fait, personne ne sembla plus avoir une idée distincte de ce qu'il fallait faire ensuite.
«Miss Allen est-elle déjà dans le jardin, Mary? demanda M. Winkle fort agité.
—Je n'en sais rien, monsieur, répondit la jolie bonne. La meilleure chose à faire, c'est que M. Weller vous donne un coup d'épaule dans l'arbre, et peut-être que monsieur Pickwick aura la bonté de voir si personne ne vient dans la ruelle pendant que je monterai la garde à l'autre bout du jardin. Seigneur! qu'est-ce que cela?
—Cette satanée lanterne causera notre malheur à tous! s'écria Sam aigrement. Prenez garde à ce que vous faites, monsieur; vous envoyez un tremblement de lumière, droit dans la fenêtre du parloir.
—Pas possible!... dit M. Pickwick, en détournant brusquement sa lanterne. Je ne l'ai pas fait exprès.
—Maintenant, vous illuminez la maison voisine, monsieur.
—Bonté divine!... s'écria M. Pickwick en se détournant encore.
—Voilà que vous éclairez l'écurie, et l'on croira que le feu y est. Fermez la cloison, monsieur; est-ce que vous ne pouvez pas?
—C'est la lanterne la plus extraordinaire que j'aie jamais rencontrez dans toute ma vie! s'écria M. Pickwick, grandement abasourdi par les effets pyrotechniques qu'il avait produits sans le vouloir. Je n'ai jamais vu de réflecteur si puissant.
—Il sera trop puissant pour nous, si vous le tenez flambant de cette manière ici, monsieur, répliqua Sam, comme M. Pickwick, après d'autres efforts inutiles, parvenait à fermer la coulisse. J'entends les pas de la jeune lady, monsieur Winkle, monsieur, oup là!
—Arrêtez, arrêtez!... dit M. Pickwick. Je veux lui parler d'abord; aidez-moi, Sam.
—Doucement, monsieur, répondit Sam en plantant sa tête contre le mur et faisant une plate-forme de son dos. Montez sur ce pot de fleur ici, monsieur. Allons maintenant, oup!
—J'ai peur de vous blesser, Sam.
—Ne vous inquiétez pas, monsieur. Aidez-le à monter, monsieur Winkle. Allons, monsieur, allons! voilà le moment.»
Sam parlait encore, et déjà M. Pickwick était parvenu à lui grimper sur le dos, par des efforts presque surnaturels chez un gentleman de son âge et de son poids. Ensuite Sam se redressa doucement, et M. Pickwick, s'accrochant au sommet du mur, tandis que M. Winkle le poussait par les jambes, ils parvinrent de cette façon à amener ses lunettes juste au niveau du chaperon.
«Ma chère, dit M. Pickwick, en regardant par-dessus le mur et en apercevant de l'autre côté Arabelle, n'ayez pas peur ma chère, c'est seulement moi.
—Oh! je vous en supplie, monsieur Pickwick, allez-vous-en! Dites-leur de s'en aller; je suis si effrayée! Cher monsieur Pickwick, ne restez pas là; vous allez tomber et vous tuer, j'en suis sûre.
—Allons, ma chère enfant, ne vous alarmez pas, reprit M. Pickwick d'un ton encourageant. Il n'y a pas le plus petit danger, je vous assure. Tenez-vous ferme, Sam, continua-t-il en regardant en bas.
—Tout va bien, monsieur, répliqua Sam. Cependant ne soyez pas plus long qu'il ne faut, si ça vous est égal; vous êtes un brin pesant, monsieur.
—Encore un seul instant, Sam. Je désirais seulement vous apprendre, ma chère, que je n'aurais pas permis à mon jeune ami de vous voir de cette manière clandestine, si la situation dans laquelle vous êtes placée lui avait laissé une autre alternative. Mais, de peur que l'inconvenance de cette démarche ne vous causât quelque déplaisir, j'ai voulu vous faire savoir que je suis présent. Voila tout, ma chère.
—En vérité, monsieur Pickwick, je vous suis très-obligée pour votre bonté et votre prévoyance, répondit Arabelle en essuyant ses larmes avec son mouchoir.»
Elle en aurait dit bien davantage, sans doute, si la tête de M. Pickwick n'avait pas soudainement disparu, en conséquence d'un faux pas qu'il avait fait sur l'épaule de Sam, et grâce auquel il se trouva tout à coup sur la terre. Cependant il fut remis sur ses pieds en un moment, et, disant à M. Winkle de se hâter de terminer son entrevue, il courut au bout de la ruelle pour monter la garde avec tout le courage et l'ardeur d'un jeune homme. M. Winkle, inspiré par l'occasion, fut sur le mur en un clin d'œil; il s'y arrêta néanmoins pour engager Sam à prendre soin de son maître.
«Soyez tranquille, monsieur, je m'en charge.
—Où est-il, que fait-il, Sam?
—Dieu bénisse ses vieilles guêtres! répliqua Sam en regardant vers la porte du jardin. Il monte la garde dans la ruelle avec sa lanterne sourde, comme un aimable Mandrin. Je n'ai jamais vu une si charmante créature de mes jours. Dieu me sauve! si je n'imagine pas que son cœur doit être venu au monde vingt-cinq ans après son corps, pour le moins.»
M. Winkle n'était pas resté pour entendre l'éloge de son ami; il s'était précipité à bas du mur, il s'était jeté aux pieds d'Arabelle, et plaidait la sincérité de sa passion avec une éloquence digne de M. Pickwick lui-même.
Pendant que ces choses se passaient en plein air, un gentleman d'un certain âge, et fort distingué dans les sciences, était assis dans sa bibliothèque, deux ou trois maisons plus loin et s'occupait à écrire un traité philosophique, adoucissant de temps en temps son gosier et son travail avec un verre de Bordeaux, qui résidait à côté de lui dans une bouteille vénérable. Pendant les agonies de la composition, le savant gentleman regardait quelquefois le tapis, quelquefois le plafond, quelquefois la muraille; et quand ni le tapis, ni le plafond, ni la muraille ne lui donnaient le degré nécessaire d'inspiration, il regardait par la fenêtre.
Dans une de ces défaillances de l'invention, notre savant observait avec abstraction les ténèbres extérieures, lorsqu'il fut étrangement surpris en remarquant une lumière très-brillante qui glissait dans les airs, à une petite distance du sol, et qui s'évanouit presque instantanément. Au bout de quelques secondes, le phénomène s'était répété, non pas une fois, ni deux, mais plusieurs.
À la fin, le savant déposa sa plume, et commença à chercher quelle pouvait être la cause naturelle de ces apparences.
Ce m'étaient point des météores, elles luisaient trop bas; ce n'étaient pas des vers luisants, elles brillaient trop haut. Ce n'étaient point des feux follets, ce n'étaient point des mouches phosphoriques, ce n'étaient point des feux d'artifice; que pouvait-ce donc être? Quelque jeu de la nature, étonnant, extraordinaire, qu'aucun philosophe n'avait jamais vu auparavant; quelque chose que lui seul était destiné à découvrir, et qui, recueilli par lui pour le bénéfice de la postérité, devait immortaliser son nom. Plein de ces idées, le savant saisit de nouveau sa plume, et confia au papier la description exacte et minutieuse de ces apparitions sans exemple, avec la date, le jour, l'heure, la minute, la seconde précise où elles avaient été visibles. C'étaient les premiers matériaux d'un volumineux traité, plein de grandes recherches et de science profonde, qui devait étonner toutes les sociétés météorologiques des contrées civilisées.
Enivré par la contemplation de sa future grandeur, le savant se renversa dans son fauteuil. La mystérieuse lumière reparut, plus brillante que jamais, dansant, en apparence, du haut en bas de la ruelle, passant d'un côté à l'autre, et se mouvant dans une orbite aussi excentrique que celle des comètes elles-mêmes.
Le savant était garçon: ne pouvant appeler sa femme pour l'étonner, il tira la sonnette et fit venir son domestique. «Pruffie, lui dit-il, il y a cette nuit dans l'air quelque chose de bien extraordinaire. Avez-vous vu cela? Et il montrait, par la fenêtre, les rayons lumineux qui venaient de reparaître.
—Oui, monsieur.
—Et qu'en pensez-vous, Pruffie?
—Ce que j'en pense, monsieur?
—Oui. Vous avez été élevé à la campagne; savez-vous quelle est la cause de ces lumières?»
La savant attendait en souriant une réponse négative.
«Monsieur, dit-il à la fin, j'imagine que ce sont des voleurs.
—Vous êtes un sot! Vous pouvez retourner en bas.
—Merci, monsieur, répondit Pruffie; et il s'en alla.»
Cependant le savant était cruellement tourmenté par l'idée que son profond traité serait infailliblement perdu pour le monde, si l'hypothèse de l'ingénieux M. Pruffie n'était pas étouffée dès sa naissance. Il mit donc son chapeau et descendit doucement dans son jardin, déterminé à étudier à fond le météore.
Or, quelque temps avant que le savant fût descendu dans son jardin, M. Pickwick, croyant entendre venir quelqu'un, avait couru jusqu'au fond de la ruelle, le plus vite qu'il avait pu, pour communiquer une fausse alerte, et, dans sa course rapide, avait de temps en temps tiré la coulisse de sa lanterne sourde pour éviter de tomber dans le fossé. Aussitôt que cette alerte eut été donnée, M. Winkle regrimpa sur son mur, Arabelle courut dans sa maison, la porte du jardin fut fermée, et nos trois aventuriers s'en revenaient, de leur mieux, le long de la ruelle, quand ils furent effrayés par le bruit que faisait le savant en ouvrant la porte de son jardin.
«Halte! murmura Sam, qui marchait en avant, bien entendu. Montrez la lumière juste une seconde, monsieur.»
M. Pickwick fit ce qui lui était demandé, et Sam voyant une tête d'homme qui s'avançait avec précaution, à environ deux pieds de la sienne, lui donna de son poing fermé une légère tape qui lui fit sonner le creux contre la grille; puis, ayant accompli cet exploit avec grande promptitude et dextérité, il prit M. Pickwick sur son dos et suivit M. Winkle le long de la ruelle, avec une rapidité véritablement étonnante, vu le poids dont il était chargé.
«Monsieur, demanda-t-il à son maître, quand il fut arrivé au bout, avez-vous repris votre respire?
—Tout à fait... tout à fait maintenant, répliqua M. Pickwick.
—Allons! pour lors, reprit Sam en remettant le philosophe sur ses pieds, venez entre nous, monsieur; pas plus d'un demi-mille à courir. Imaginez que vous gagnez un prix, et en route!»
Ainsi encouragé, M. Pickwick fit le meilleur usage possible de ses jambes, et l'on peut assurer avec confiance que jamais une paire de guêtres noires n'arpenta le terrain plus lestement que ne le firent les guêtres de M. Pickwick dans cette occasion mémorable.
La voiture attendait, les chevaux étaient frais, la route bonne et le cocher bien disposé. Toute la troupe arriva saine et sauve à l'hôtel avant que M. Pickwick eût eu le temps de reprendre haleine.
«Entrez tout de suite, monsieur, dit Sam en aidant son maître à descendre. Ne restez pas une seconde dans la rue après cet exercice ici. Je vous demande pardon, monsieur, continua-t-il, en touchant son chapeau, à M. Winkle qui descendait de la voiture. J'espère qui n'y a pas d'attachement antérieur?»
M. Winkle serra la main de son humble ami, et lui dit à l'oreille: «Tout va bien, Sam; parfaitement bien!»
À cette annonce, M. Weller, en signe d'intelligence, frappa trois coups distincts sur son nez, sourit, cligna de l'œil, et monta l'escalier, avec une physionomie qui exprimait la satisfaction la plus vive.
Quant au savant gentleman de la ruelle, il démontra, dans un
admirable
traité, que ces étonnantes lumières étaient
des effets de l'électricité,
et il le prouva clairement, en détaillant comment un
éclair éblouissant
avait dansé devant ses yeux, lorsqu'il avait mis la tête
hors de sa
porte, et comment il avait reçu un choc qui l'avait
étourdi pendant un
grand quart d'heure. Grâce à cette démonstration,
qui charma toutes les
sociétés savantes de l'univers, il fut toujours
considéré, depuis lors,
comme une des lumières de la science.
Le reste du temps que M. Pickwick avait destiné à son séjour à Bath s'écoula sans rien amener de remarquable. Le terme de la Trinité commençait, et avant que sa première semaine fût achevée, M. Pickwick, revenu à Londres, avec ses amis, était allé s'établir dans ses anciens quartiers, à l'hôtel de George-et-Vautour.
Trois jours après leur arrivée, juste au moment où les horloges de la cité sonnaient individuellement neuf heures du matin, et collectivement environ neuf cents heures, Sam était en train de prendre l'air dans la cour, lorsqu'il vit s'arrêter devant la porte de l'hôtel une étrange sorte de véhicule, fraîchement peint, hors duquel sauta légèrement une étrange sorte de gentleman, qui semblait fait pour le véhicule, comme le véhicule semblait fait pour lui, et qui donna les rênes à un gros homme assis auprès de lui.
Ce véhicule n'était pas exactement un tilbury, et n'était pas non plus un phaéton. Ce n'était pas ce qu'on appelle vulgairement un dog-cart, ni une carriole, ni un cabriolet; et cependant il participait du caractère de chacune de ces machines. La caisse était peinte en jaune clair, sur lequel se détachaient, en noir, les rayons et les jantes des roues. Le conducteur était assis, suivant le style classique, sur des coussins empilés environ deux pieds au-dessus du dossier. Le cheval était un animal bai, d'assez bonne tournure, mais ayant néanmoins un air de mauvais ton et de mauvais sujet à la fois, qui s'accordait admirablement avec le véhicule et avec son maître.
Le maître lui-même était un homme d'une quarantaine d'années, ayant des cheveux et des favoris noirs, soigneusement peignés. Il était vêtu d'une manière singulièrement recherchée, et couvert d'une quantité de bijoux, tous environ trois fois plus grands que ceux qui sont portés ordinairement par un gentleman. Pour couronner le tout, il était enveloppé d'une grosse redingote à long poils.
Aussitôt qu'il fut descendu, il fourra sa main gauche dans l'une des poches de sa redingote, tandis qu'avec sa main droite, il tirait d'une autre poche un foulard très-brillant, dont il se servit pour épousseter trois grains de poussière sur ses bottes, et qu'il garda ensuite, en le froissant dans sa main, pour traverser la cour d'un air fendant.
Pendant que ce personnage descendait de voiture, Sam remarqua qu'un autre homme, vêtu d'une vieille redingote brune, veuve de plusieurs boutons, et qui, jusque là, était resté à flâner de l'autre côté de la rue, la traversa et se tint immobile non loin de la porte. Ayant plus d'un soupçon sur le but de la visite du premier gentleman, Sam le précéda à l'entrée de l'hôtel, et, se retournant brusquement, se planta au centre de la porte.
«Allons! mon garçon,» dit le gentleman d'un ton impérieux, en essayant en même temps de pousser Sam.
«Allons! monsieur. Qu'est-ce que c'est?» répliqua Sam, en lui rendant sa bousculade avec les intérêts composés.
«Allons, allons! mon garçon, ça ne prend pas avec moi, rétorqua l'étranger, en élevant la voix et en devenant tout blanc. Ici, Smouch.
—Ben! quoi qui gnia,» grommela l'homme à la redingote brune, qui pendant ce court dialogue s'était graduellement avancé dans la cour.
«C'est ce jeune homme qui fait l'insolent,» dit le principal, en poussant Sam de nouveau.
«Ohé, pas de bêtises!» gronda Smouch, en bourrant Sam beaucoup plus fort.
Ce compliment eut le résultat qu'en attendait l'habile M. Smouch: car tandis que Sam, empressé d'y répondre, le froissait contre la porte, le principal se faufilait, et pénétrait jusqu'au bureau. Sam l'y suivit immédiatement, après avoir échangé avec M. Smouch quelques arguments, composés principalement d'épithètes.
«Bonjour, ma chère, dit le principal, en s'adressant à la jeune personne du bureau, avec une aisance de détenu libéré. Où est la chambre de M. Pickwick, ma chère?
—Conduisez-le,» dit la jeune lady au garçon, sans daigner jeter un second coup d'œil au fashionable.
Le garçon se mit en route, suivi du personnage; Sam venait derrière, et tant le long de l'escalier se soulageait par d'innombrables gestes de défi et de mépris suprême, à la grande satisfaction des domestiques et des autres spectateurs de cette scène. M. Smouch, qui était troublé par une grosse toux, resta en bas, et expectora dans le passage.
M. Pickwick était profondément endormi dans son lit, quand ce visiteur matinal entra dans sa chambre, toujours suivi par Sam. Le bruit de cette intrusion le réveilla.
«De l'eau pour ma barbe, Sam,» dit-il sans ouvrir les yeux.
«Oui, oui, nous allons vous faire la barbe, M. Pickwick, dit l'étranger, en tirant un des rideaux du lit. J'ai un mandat d'arrêt contre vous, à la requête de Bardell. Voici le warrant, lancé par la cour des common pleas; et voilà ma carte. Je suppose que vous viendrez chez moi?»
En parlant ainsi, l'officier du shériff, car tel était son titre, donna une tape amicale sur l'épaule de M. Pickwick, puis il jeta sa carte sur la courte-pointe, et tira de la poche de son gilet un cure-dents, en or.
«Namby est mon nom, poursuivit-il, pendant que M. Pickwick aveignait ses lunettes de dessous son traversin, et les mettait sur son nez pour lire la carte. Namby, Bell Aley, Coleman Street.»
En cet endroit, Sam qui avait eu jusque-là les yeux fixés sur le chapeau luisant de M. Namby, l'interrompit:
«Êtes-vous quaker[12]?» lui demanda-t-il.
«Je vous ferai connaître ce que je suis, avant de vous quitter, répondit l'officier indigné. Je vous apprendrai la politesse, mon garçon, un de ces beaux matins.
—Merci, répliqua Sam. J'en ferai autant pour vous, tout de suite. Ôtez vot' chapeau.» En parlant ainsi, Sam envoyait, d'un revers de main, le chapeau de M. Namby à l'autre bout de la chambre, et cela avec tant de violence, que peu s'en fallut qu'il n'y fit voler le cure-dents d'or par-dessus le marché.
«Observez cela, M. Pickwick, s'écria l'officier déconcerté, en reprenant haleine. J'ai été attaqué dans votre chambre, par votre domestique, dans l'exercice de mes fonctions. J'ai des craintes personnelles, je vous prends à témoin.
—Ne soyez témoin de rien, monsieur, interrompit Sam, fermez vos yeux solidement, monsieur! Je le jetterais volontiers par la fenêtre; seulement il ne tomberait pas assez loin, à cause du plomb.
—Sam! s'écria M. Pickwick d'une voix mécontente, pendant que son domestique faisait diverses démonstrations d'hostilités, si vous dites une autre parole, si vous causez le moindre trouble à cette personne, je vous renvoie sur-le-champ.
—Mais, monsieur....
—Taisez-vous et ramassez ce chapeau.»
Malgré la sévère réprimande de son maître, Sam refusa positivement de relever le chapeau; et comme l'officier du shérif était pressé, il condescendit à le ramasser lui-même. Ce ne fut pas, toutefois, sans lancer contre Sam un déluge de menaces, que celui-ci recevait avec la plus grande tranquillité, se contentant de faire observer que si M. Namby voulait avoir la bonté de remettre son chapeau sur sa tête, il le lui enverrait aux grandes Indes. M. Namby, pensant qu'une telle opération produirait peut-être quelques inconvénients pour lui-même, ne voulut pas exposer son adversaire à une trop forte tentation, et bientôt après appela Smouch. L'ayant informé que la capture était faite, et qu'il n'avait plus qu'à attendre jusqu'à ce que le prisonnier eût fini de s'habiller, Namby s'en fut en se pavanant et remonta dans son véhicule. Smouch ayant prié M. Pickwick de ne pas s'endormir, tira une chaise auprès de la porte et y resta assis jusqu'à ce que notre héros eût fini de s'habiller. Sam fut alors dépêché pour amener une voiture de place, dans laquelle le triumvirat se rendit à Coleman-Street. Le trajet n'était pas long, heureusement; car, outre que M. Smouch n'était pas doué d'une conversation fort enchanteresse, sa société était rendue décidément désagréable, dans un espace limité, par la faiblesse physique à laquelle nous avons fait allusion plus haut.
La voiture ayant tourné dans une rue très-sombre et très-étroite, s'arrêta devant une maison dont toutes les fenêtres étaient grillées. La muraille en était décorée du nom et du titre de Namby, officier des shérifs de Londres. La porte intérieure ayant été ouverte, au moyen d'une énorme clef, par un gentleman qui pouvait passer pour un frère jumeau négligé de M. Smouch, M. Pickwick fut introduit dans la salle du café.
Cette salle du café était principalement remarquable par du sable frais, qui jonchait le plancher, et par une odeur de tabac qui parfumait l'air. M. Pickwick salua en entrant, trois personnes qui s'y trouvaient, et ayant envoyé Sam pour chercher M. Perker, se retira dans un coin obscur, et de là regarda avec quelque curiosité ses nouveaux compagnons.
Un de ceux-ci était un jeune garçon de dix-neuf ou vingt ans, qui, quoiqu'il fût à peine dix heures du matin, buvait de l'eau et du genièvre, et fumait un cigare, amusements auxquels il devait avoir dévoué presque constamment les deux ou trois dernières années de sa vie, à en juger par sa contenance enflammée. En face de lui, et s'occupant à attiser le feu avec le bout de sa botte droite, se trouvait un jeune homme, d'environ trente ans, épais, vulgaire, au visage jaune, à la voix dure, et possédant évidemment cette connaissance du monde et cette séduisante liberté de manières qui s'acquiert dans les salles de billards et les estaminets de bas étage. Le troisième prisonnier était un homme d'un certain âge, vêtu d'un très-vieil habit noir. Son visage était pâle et hagard, et il parcourait incessamment la chambre, s'arrêtant de temps en temps pour regarder par la fenêtre avec beaucoup d'inquiétude, comme s'il eût attendu quelqu'un. Après quoi il recommençait à marcher.
«Vous feriez mieux d'accepter mon rasoir ce matin, M. Ayresleigh,» dit l'homme qui attisait le feu, en clignant de l'œil à son ami, le jeune garçon.
—Non, je vous remercie, je n'en aurai pas besoin. Je compte bien être dehors avant une heure ou deux,» répliqua l'autre avec précipitation; puis allant, une fois de plus, à la fenêtre, et revenant encore désappointé, il soupira profondément et quitta la chambre. Les deux autres poussèrent des éclats de rire bruyants.
«Eh bien, je n'ai jamais vu une farce comme cela! dit le gentleman qui avait offert le rasoir, et dont le nom paraissait être Price. Jamais!» Il confirma cette assertion par un juron, et recommença à rire; en quoi il fut imité par le jeune garçon qui le regardait évidemment comme un modèle accompli.
«Croiriez-vous, continua Price en se tournant vers M. Pickwick, que ce bonhomme-là, qui est ici depuis huit jours, ne s'est point encore rasé une fois? Il se croit si sûr de sortir avant une demi-heure, qu'il aime autant attendre qu'il soit rentré chez lui.
—Pauvre homme! dit M. Pickwick. A-t-il réellement quelques chances de se tirer d'affaire?
—Des chances? il n'en a pas la queue d'une. Je ne donnerais pas ça pour la chance qu'il a de marcher dans la rue d'ici à dix ans.» En parlant ainsi, M. Price secouait contemptueusement ses doigts. Un instant après il tira la sonnette.
«Apportez-moi une feuille de papier, Crookey, dit-il au domestique, qui, par sa mise et par sa tournure, avait l'air de tenir le milieu entre un nourrisseur banqueroutier et un bouvier en état d'insolvabilité. Un verre de grog avec, Crookey, entendez-vous? Je vais écrire à mon père, et il me faut du stimulant, autrement je ne serais pas capable d'entortiller le vieux.»
Il est inutile de dire que le jeune homme se pâma, en entendant ce discours facétieux.
«Voilà la chose, continua M. Price. Faut pas se laisser abattre; c'est amusant, hein?
—Fameux! dit le jeune gentleman.
—Vous avez de l'aplomb, reprit M. Price, approbativement. Vous avez vu le monde?
—Un peu!» répliqua le jeune homme. Il l'avait regardé à travers les vitres malpropres d'un estaminet.
M. Pickwick n'était pas médiocrement dégoûté par ce dialogue, aussi bien que par l'air et les manières des deux êtres qui l'échangeaient. Il allait demander s'il n'était pas possible d'avoir une chambre particulière, lorsqu'il vit entrer deux ou trois étrangers, d'une apparence assez respectable. En les apercevant, le jeune homme jeta son cigare dans le feu, et dit tout bas à M. Price qu'ils étaient venus pour le tirer d'affaire, puis il se retira avec eux, auprès d'une table, à l'autre bout de la chambre.
Il paraîtrait cependant qu'on ne tirait pas le jeune homme d'affaire aussi promptement qu'il l'avait imaginé; car il s'en suivit une très-longue conversation, dont M. Pickwick ne put s'empêcher d'entendre certains passages, concernant une conduite dissolue et des pardons répétés. À la fin, le plus vieux des trois étrangers fit des allusions fort distinctes à une certaine rue Whitecross[13], au nom de laquelle le jeune gentleman, malgré son aplomb et sa connaissance du monde, appuya sa tête sur la table, et se mit à sangloter cruellement.
Très-satisfait d'avoir vu si soudainement rabaisser le ton et abattre la valeur du jeune homme, M. Pickwick tira la sonnette, et fut conduit, sur sa requête, dans une chambre particulière, garnie d'un tapis, d'une table, de plusieurs chaises, d'un buffet, d'un sofa, et ornée d'une glace et de plusieurs vieilles gravures. Là, tandis que son déjeuner s'apprêtait, il eut l'avantage d'entendre Mme Namby toucher au piano, au-dessus de sa tête, et quand le déjeuner arriva, M. Perker arriva aussi.
«Ah! ah! mon cher monsieur, dit le petit avoué; coffré à la fin, eh? Allons, allons! je n'en suis pas très-fâché, parce que vous allez voir l'absurdité de cette conduite. J'ai noté le montant des frais taxés et des dommages, et nous ferons bien de régler cela, sans perdre de temps. Namby doit-être revenu à l'heure qu'il est. Qu'en dites-vous, mon cher monsieur? Voulez-vous écrire un mandat, ou bien aimez-vous mieux m'en charger?» En disant ceci, Perker se frottait les mains, avec une gaieté affectée; mais, ayant observé la contenance de M. Pickwick, il ne put s'empêcher de jeter vers Sam un regard découragé.
«Perker, dit M. Pickwick, je vous prie de ne plus me parler de cela. Je ne vois aucun avantage à rester ici; ainsi j'irai à la prison ce soir.
—Vous ne pouvez pas aller à Whitecross, mon cher monsieur, s'écria le petit homme; impossible! Il y a soixante lits par dortoir, et les grilles sont fermées seize heures sur vingt-quatre.
—J'aimerais mieux aller dans quelque autre prison, si je le puis, répondit M. Pickwick. Si non, je m'arrangerai le mieux que je pourrai de celle-là.
—Vous pouvez aller à la prison de Fleet-Street, mon cher monsieur; si vous êtes déterminé à aller quelque part.
—C'est cela. J'irai aussitôt que j'aurai fini mon déjeuner.
—Doucement, doucement, mon cher monsieur, dit le brave homme de petit avoué. Il n'est pas besoin d'aller si vite dans un endroit dont tous les autres hommes sont si empressés de sortir. Il faut d'abord que nous ayons un habeas corpus. Il n'y aura pas de juges aux chambres avant quatre heures de l'après-midi; il faudra que vous attendiez jusque-là.
—Très-bien, dit M. Pickwick, avec une patience inébranlable. Alors nous mangerons une côtelette ici, à deux heures. Occupez-vous-en, Sam, et dites qu'on soit ponctuel.»
M. Pickwick demeurant immuable, malgré les remontrances et les arguments de Perker, les côtelettes parurent, et disparurent en temps utile. Ensuite on attendit pendant une heure ou deux M. Namby, qui avait des personnes distinguées à dîner, et ne pouvait se déranger, sous aucun prétexte. Enfin notre philosophe monta avec lui et M. Perker dans une voiture qui les transporta à Chancery-lane.
Il y avait deux juges de service à Serjeants' Inn, l'un du banc du roi, l'autre des common pleas; et s'il fallait en croire la foule de clercs qui allaient et venaient avec des paquets de papiers, il devait passer par leurs mains une immense quantité d'affaires. Lorsque M. Pickwick et ses acolytes eurent atteint la basse arcade qui forme l'entrée de Serjeants' Inn, Perker fut retenu, pendant quelques moments, pour parlementer avec le cocher, concernant le prix de la course et la monnaie, et M. Pickwick, se mettant de côté pour être hors du courant d'individus qui entraient, regarda autour de lui avec curiosité.
Les personnages qui attiraient le plus son attention, étaient trois ou quatre hommes d'une tournure à la fois prétentieuse et misérable. Ils touchaient leur chapeau devant la plupart des avoués qui passaient, et semblaient être là pour quelque affaire, dont M. Pickwick ne pouvait deviner la nature. C'étaient des individus fort curieux à observer. L'un était grand et boiteux, avec un habit noir râpé et une cravate blanche; un autre était un gros courtaud, également vêtu de noir, mais dont la cravate, jadis noire, avait une teinte rougeâtre; un troisième était un drôle de corps, à la tournure avinée, à la face bourgeonnée. Ils se promenaient aux alentours, les mains derrière le dos, et quelquefois, d'un air empressé, ils murmuraient deux ou trois mots à l'oreille des personnes qui passaient auprès d'eux avec des paquets de papiers. M. Pickwick se souvint de les avoir souvent remarqués sous l'arcade, lorsqu'il se promenait par-là, et il éprouva une vive curiosité de savoir à quelle branche de la chicane appartenaient ces flâneurs peu distingués.
Il allait le demander à Namby, qui était resté auprès de lui, et qui s'occupait à sucer un large anneau d'or, dont son petit doigt était décoré, lorsque Perker revint avec empressement leur dire qu'il n'y avait pas de temps à perdre, et se dirigea vers l'intérieur de la maison. M. Pickwick se disposait à le suivre, lorsque le boiteux s'approcha de lui, toucha poliment son chapeau, et lui tendit une carte écrite à la main. Notre excellent ami, ne voulant pas contrister cet inconnu par un refus, accepta gracieusement sa carte, et la déposa dans la poche de son gilet.
«Nous y voilà, dit Perker, en se retournant, pour voir si ses compagnons étaient auprès de lui, avant d'entrer dans les bureaux. Par ici, mon cher monsieur. Eh! qu'est-ce que vous voulez?»
Cette dernière question était adressée au boiteux, qui s'était joint à leur société, sans que M. Pickwick l'eût remarqué. Pour toute réponse le boiteux toucha de nouveau son chapeau, avec la plus grande politesse, et montra le philosophe.
«Non, non, dit Perker avec un sourire; nous n'avons pas besoin de vous, mon cher ami.
—Je vous demande pardon, monsieur, dit le boiteux. Le gentleman a pris ma carte. J'espère que vous m'emploierez, monsieur. Le gentleman m'a fait un signe. Je consens à être jugé par le gentleman lui-même. Vous m'avez fait un signe, monsieur.
—Bah, bah! folie. Vous n'avez fait de signe à personne, Pickwick? C'est une erreur, c'est une erreur.
—Ce monsieur m'a tendu sa carte, répliqua M. Pickwick, en la sortant de la poche de son gilet. Je l'ai acceptée, comme il paraissait le désirer. Au fait j'avais quelque curiosité de la regarder quand j'en aurais le loisir. Je....»
Le petit avoué éclata de rire, et rendant la carte au boiteux l'informa que c'était une erreur. Ensuite, pendant que cet homme s'en allait, de mauvaise humeur, il dit à demi-voix à M. Pickwick que c'était simplement une caution.
«Une quoi? s'écria M. Pickwick.
—Une caution.
—Une caution!
—Oui, mon cher monsieur, il y en à une demi-douzaine ici. Ils vous servent de caution, n'importe pour quelle somme, et ne prennent pour cela qu'une demi-couronne. Un curieux métier, hein? dit Perker, en se régalant d'une prise de tabac.
—Quoi! s'écria M. Pickwick, renversé par cette découverte, dois-je entendre que ces hommes se font un revenu en se parjurant devant les juges du pays, au taux d'une demi-couronne par crime!
—Hé! hé! Quant au parjure, je n'en sais trop rien, mon cher monsieur; c'est un mot sévère, mon cher monsieur; très-sévère. Il y a là une notion légale, rien de plus.»
Ayant dit ceci, l'avoué sourit, haussa les épaules, prit une seconde pincée de tabac, et entra dans le bureau du clerc du juge.
C'était une chambre d'une apparence essentiellement malpropre, dont le plafond était bas et les murs couverts de vieilles boiseries. Elle était si mal éclairée que, quoiqu'il fît grand jour au dehors, des chandelles de suif brûlaient sur les bureaux. À l'une des extrémités ouvrait une porte qui conduisait dans le cabinet du juge, et autour de laquelle se trouvaient réunis une nuée d'avoués et de clercs, qui y étaient introduits par ordre. Chaque fois que cette porte s'ouvrait pour laisser sortir un groupe, un autre groupe se précipitait pour entrer. Et comme ceux qui avaient vu le juge mêlaient des discussions assez intimes aux bruyants dialogues de ceux qui ne l'avaient point encore vu, il en résultait un tapage aussi immense qu'il est possible de l'imaginer dans un espace aussi rétréci.
Cependant ces conversations n'étaient point le seul bruit qui fatiguât les oreilles. Debout sur une boîte, derrière une barre de bois, à l'autre bout de la chambre, était un clerc armé de lunettes, qui recevait les attestations; et de temps en temps un autre clerc en emportait de gros paquets dans le cabinet du juge, pour les lui faire signer. Il y avait un très-grand nombre de clercs d'avoués qui devaient prêter serment; et, comme il était moralement impossible de le leur faire prêter à tous en même temps, les efforts de ces gentlemen pour se rapprocher du clerc aux lunettes étaient semblables à ceux de la foule qui assiége la porte du parterre d'un théâtre, lorsque sa très-gracieuse Majesté l'honore de sa présence. Un autre fonctionnaire exerçait de temps en temps la force de ses poumons à appeler le nom de ceux qui avaient prêté serment, afin de leur rendre leurs attestations lorsque celles-ci avaient été signées par le juge, ce qui occasionnait de nouvelles luttes; et, toutes ces choses, se passant en même temps, donnaient naissance à autant de hourvari qu'en puisse désirer la personne la plus active. Il y avait encore une autre classe d'individus qui n'étaient pas moins bruyants, c'étaient ceux qui venaient pour assister à des conférences demandées par leurs patrons. L'avoué de la partie adverse pouvait ou non s'y rendre, à son choix; et les clercs en question n'avaient pas d'autre affaire que de crier de temps en temps le nom de l'avoué adverse, afin de s'assurer qu'il ne se trouvait pas là.
Par exemple, tout auprès du siége où s'était assis M. Pickwick, se tenaient appuyés contre la muraille deux clercs, dont l'un avait une voix de basse-taille, tandis que l'autre en avait une de ténor.
Un clerc entra avec un paquet de papiers et se mit à regarder tout autour de lui.
«Sniggle et Blink, miaula le ténor.
—Porkin et Snob, mugit la basse.
—Stumpy et Deacon, hurla le nouveau venu.»
Personne ne répondit, et le premier individu qui entra après cela fut salué par tous les trois à la fois, et à son tour cria d'autres noms. Puis un nouveau personnage en vociféra d'autres encore, et ainsi de suite.
Pendant tout ce temps, l'homme aux lunettes travaillait sans répit à faire jurer les clercs. Leur serment était toujours administré sans aucune espèce de ponctuation, et ordinairement dans les termes suivants:
«Prenez le livre dans votre main droite ceci est votre nom et votre écriture au nom de Dieu vous jurez que le contenu de votre présente attestation est véritable un shilling il faut vous procurer de la monnaie je n'en ai pas.»
«Eh bien! Sam, dit M. Pickwick, je suppose qu'on prépare l'Habeas corpus?
—Oui, répondit Sam, je voudrais bien qu'ils l'amènent leur ayez sa carcasse. C'est pas délicat de nous faire attendre comme ça. Dans ce temps-là moi j'aurais arrangé une douzaine d'ayez sa carcasse tout emballés et tout ficelés.»
Sam paraissait s'imaginer qu'un habeas corpus est une espèce de machine encombrante; mais nous ne saurions dire au juste de quelle sorte, car en ce moment M. Perker revint et emmena M. Pickwick.
Les formalités ordinaires ayant été accomplies, le corpus de Samuel Pickwick fut confié à la garde d'un huissier, pour être, par lui, conduit au gouverneur de la prison de la Flotte, et pour être là détenu jusqu'à ce que le montant des dommages et des frais résultant de l'action de Bardell contre Pickwick fût entièrement payé et soldé.
«Et ce ne sera pas de sitôt, dit M. Pickwick en riant. Sam—appelez une autre voiture. Perker, mon cher ami, adieu.
—Je vais aller avec vous pour vous voir établi en sûreté.
—En vérité, je préférerais être seul avec Sam. Aussitôt que je serai organisé, je vous écrirai pour vous le dire, et je vous attendrai immédiatement. Jusque-là, adieu.»
Cela dit, M. Pickwick monta dans la voiture qui venait d'arriver; l'huissier le suivit et Sam se plaça sur le siége.
«Voilà un homme comme il n'y en a guère! dit Perker en s'arrêtant pour mettre ses gants.
—Quel banqueroutier il aurait fait, monsieur! suggéra Lowten, qui se trouvait auprès de lui. Comme il aurait fait aller les commissaires! S'ils avaient parlé de le coffrer, il les aurait mis au défi, monsieur.»
L'avoué ne fut apparemment pas fort touché de la manière toute professionnelle dont son clerc estimait le caractère de M. Pickwick, car il s'éloigna sans daigner lui répondre.
La voiture de M. Pickwick se traîna en cahotant le long de Fleet-Street, comme les voitures de place ont coutume de le faire. Les chevaux allaient mieux, dit le cocher, quand ils avaient une autre voiture devant eux (il fallait qu'ils allassent à un pas bien extraordinaire quand ils n'en avaient pas); en conséquence, il les avait mis derrière une charrette. Quand la charrette s'arrêtait, la voiture s'arrêtait, et quand la charrette repartait, la voiture repartait aussi. M. Pickwick était assis en face de l'huissier, et l'huissier était assis avec son chapeau entre ses genoux, sifflant un air et regardant par la portière.
Le temps fait des miracles, et avec l'aide de ce puissant vieillard, une voiture de place elle-même peut accomplir un mille de distance. Celle-ci arriva enfin, et M. Pickwick descendit à la porte de la prison.
L'huissier, regardant par-dessus son épaule pour voir si M. Pickwick le suivait, précéda le philosophe dans le bâtiment. Tournant immédiatement à gauche, ils entrèrent par une porte ouverte sous un vestibule, de l'autre côté duquel était une autre porte qui conduisait dans l'intérieur de la prison: celle-ci était gardée par un vigoureux guichetier tenant des clefs dans sa main.
Le trio s'arrêta sous ce vestibule pendant que l'huissier délivrait ses papiers, et M. Pickwick apprit qu'il devait y rester jusqu'à ce qu'il eût subi la cérémonie connue des initiés sous le nom de poser pour son portrait.
«Poser pour mon portrait! s'écria M. Pickwick.
—Pour prendre votre ressemblance, monsieur, dit le vigoureux guichetier. Nous sommes très-forts sur les ressemblances ici. Nous les prenons en un rien de temps et toujours exactes. Entrez, monsieur, et mettez-vous à votre aise.»
M. Pickwick se rendit à l'invitation du guichetier; et, lorsqu'il se fut assis, Sam s'appuya sur le dos de sa chaise et lui dit tout bas que, poser pour son portrait, voulait tout bonnement dire subir une inspection des différents geôliers, afin qu'ils pussent distinguer les prisonniers de ceux qui venaient les visiter.
«Eh bien! alors, Sam, dit M. Pickwick, je désire que les artistes arrivent promptement. Ceci est un endroit un peu trop public pour mon goût.
—Ils ne seront pas longs, monsieur, soyez tranquille. Voilà une horloge à poids, monsieur.
—Je la vois.
—Et une cage d'oiseaux, une prison dans une prison, monsieur. C'est-il pas vrai?»
Pendant que Sam donnait cours à ces réflexions philosophiques, M. Pickwick s'apercevait que la séance était commencée. Le vigoureux guichetier s'était assis non loin de notre héros et le regardait négligemment de temps en temps, tandis qu'un grand homme mince, planté vis-à-vis de lui, avec ses mains sous les pans de son habit, l'examinait longuement. Un troisième gentleman, qui avait l'air de mauvaise humeur et qui venait sans doute d'être dérangé de son thé, car il mangeait encore un reste de tartine de beurre, s'était placé près du philosophe, et, appuyant ses mains sur ses hanches, l'inspectait minutieusement; enfin deux autres individus groupés ensemble étudiaient ses traits avec des visages pensifs et pleins d'attention. M. Pickwick tressaillit plusieurs fois pendant cette opération, durant laquelle il semblait fort mal à l'aise sur son siége; mais il ne fit de remarque à personne, pas même à Sam, qui, incliné sur le dos de sa chaise, réfléchissait partie sur la situation de son maître et partie sur la satisfaction qu'il aurait éprouvée à attaquer, l'un après l'autre, tous les geôliers présents, si cela avait été légal et conforme à la paix publique.
Quand le portrait fut terminé, on informa M. Pickwick qu'il pouvait entrer dans la prison.
«Où coucherai-je cette nuit? demanda-t-il.
—Ma foi, répondit le vigoureux guichetier, je ne sais pas trop, pour cette nuit. Demain matin, vous serez accouplé avec quelqu'un, et alors vous serez tout à l'aise et confortable. La première nuit, on est ordinairement un peu en l'air; mais tout s'arrange le lendemain.»
Après quelques discussions, on découvrit qu'un des geôliers avait un lit à louer pour la nuit, et M. Pickwick s'en accommoda avec empressement.
«Si vous voulez venir avec moi, je vais vous le montrer sur-le-champ, dit l'homme. Il n'est pas bien grand, mais on y dort comme une douzaine de marmottes. Par ici, monsieur.»
Ils traversèrent la porte intérieure et descendirent un court escalier; la serrure fut refermée derrière eux, et M. Pickwick se trouva, pour la première fois de sa vie, dans une prison pour dettes.
NOTES:
[12] Les quakers gardent leur chapeau en certaines occasions où d'autres se croient tenus de l'ôter.
Le gentleman qui accompagnait notre philosophe et qui avait nom Tom Roker, tourna à droite au bas de l'escalier, traversa une grille qui était ouverte, et, remontant quelques marches, entra dans une galerie longue et étroite, basse et malpropre, pavée de pierres et très-mal éclairée par deux fenêtres placées à ses deux extrémités.
«Ceci, dit le gentleman en fourrant ses mains dans ses poches et en regardant négligemment M. Pickwick par-dessus son épaule, ceci est l'escalier de la salle.
—Oh! répliqua M. Pickwick en abaissant les yeux pour regarder un escalier sombre et humide, qui semblait mener à une rangée de voûtes de pierres au-dessous du niveau de la terre. Là, je suppose, sont les caveaux où les prisonniers tiennent leur petite provision de charbon de terre? Ce sont de vilains endroits quand il faut y descendre, mais je parie qu'ils sont fort commodes.
—Oui, je crois bien qu'ils sont commodes, vu qu'il y a quelques personnes qui s'arrangent pour y vivre et joliment bien!
—Mon ami, reprit M. Pickwick, vous ne voulez pas dire que des êtres humains vivent réellement dans ces misérables cachots?
—Je ne veux pas dire! s'écria M. Roker avec un étonnement plein d'indignation, et pourquoi pas?
—Qui vivent! qui vivent là?
—Qui vivent là, oui, et qui meurent là aussi fort souvent. Et pourquoi pas? Qu'est-ce qui a quelque chose à dire là contre? Qui vivent là! oui, certainement. Est-ce que ce n'est pas une très-bonne place pour y vivre?»
Comme M. Roker, en disant cela, se tourna vers M. Pickwick d'une manière assez farouche, et murmura en outre, d'un air excité, certaines expressions mal sonnantes, notre philosophe jugea convenable de ne point poursuivre davantage ce discours. M. Roker commença alors à monter un autre escalier aussi malpropre que le précédent, et fut suivi, dans cette ascension, par M. Pickwick et par Sam.
Quand ils eurent atteint une autre galerie de la même dimension que celle du bas, M. Roker s'arrêta pour respirer, et dit à M. Pickwick: «Voici l'étage du café; celui d'au-dessus est le troisième, et celui d'au-dessus est le grenier: la chambre où vous allez coucher cette nuit s'appelle la salle du gardien, et voilà le chemin, venez.»
Lorsqu'il eut débité tout cela d'une haleine, M. Roker monta un autre escalier, M. Pickwick et Sam le suivant toujours sur ses talons.
Cet escalier recevait la lumière par plusieurs petites fenêtres, placées à peu de distance du plancher et ouvrant sur une cour sablée, bornée par un grand mur de briques, au sommet duquel régnaient dans toute la longueur des chevaux de frise en fer. Cette cour, d'après le témoignage de M. Roker, était le jeu de paume; et il paraissait, en outre, toujours d'après la même autorité, qu'il y avait une autre cour plus petite, du côté de Farringdon-Street, laquelle était appelée la cour peinte, parce que ses murs avaient été autrefois décorés de certaines représentations de vaisseaux de guerre, voguant à toutes voiles, et de divers autres sujets artistiques, exécutés jadis aux heures de loisir de quelque dessinateur emprisonné.
Ayant communiqué cette information, plus en apparence pour décharger sa conscience d'un fait important que dans le dessein particulier d'instruire M. Pickwick, le guide entra dans une autre galerie, pénétra dans un petit corridor qui se trouvait à l'extrémité, ouvrit une porte, et découvrit aux yeux des nouveaux venus une chambre d'un aspect fort peu engageant, qui contenait huit ou neuf lits en fer.
«Voilà, dit M. Roker en tenant la porte ouverte et en regardant M. Pickwick d'un air triomphant, voilà une chambre.»
Cependant la physionomie de M. Pickwick exprimait une si légère dose de satisfaction à l'apparence de son logement, que M. Roker reporta ses regards vers Samuel Weller, qui jusqu'alors avait gardé un silence plein de dignité, espérant apparemment trouver plus de sympathie sur son visage.
«Voilà une chambre! jeune homme, répéta-t-il.
—Oui, je la vois, répondit Sam, avec un signe de tête pacifique.
—Vous ne vous attendiez pas à trouver une chambre comme ça dans l'hôtel de Farringdon, hein?» dit M. Roker avec un sourire plein de complaisance.
Sam répondit à ceci en fermant d'une manière aisée et naturelle un de ses yeux, ce qui pouvait signifier ou qu'il l'aurait pensé, ou qu'il n'y avait jamais pensé du tout, au gré de l'imagination de l'observateur. Ayant exécuté ce tour de force, Sam rouvrit son œil et demanda à M. Roker quel était le lit particulier qu'il avait désigné d'une façon si flatteuse en disant qu'on y dormait comme une douzaine de marmottes.
«Le voilà, dit M. Roker en montrant dans un coin un vieux lit de fer rouillé. Ça ferait dormir quelqu'un, qu'il le veuille ou non.
—Ça me fait c't effet-là, répondit Sam en examinant le meuble en question avec un air de dégoût excessif. J'imagine que l'eau d'ânon n'est rien auprès.
—Rien du tout, fit M. Roker.
—Et je suppose, poursuivit Sam, en regardant son maître du coin de l'œil, dans l'espérance de découvrir sur son visage quelque symptôme que sa résolution était ébranlée par tout ce qui s'était passé, je suppose que les autres gentlemen qui dorment ici sont de vrais gentlemen?
—Rien que de ça. I'y en a un qui pompe ses douze pintes d'ale par jour, et qui n'arrête pas de fumer, même à ses repas.
—Ce doit être un fier homme, fit observer Sam.
—Numéro 1!» répliqua M. Roker.
Nullement dompté par cet éloge, M. Pickwick annonça, en souriant, qu'il était déterminé à essayer pour cette nuit le pouvoir du lit narcotique. M. Roker l'informa qu'il pouvait se retirer pour dormir à l'heure qui lui conviendrait, sans autre formalité, et le laissa ensuite avec Sam dans la galerie.
Il commençait à faire sombre; c'est-à-dire que, dans cet endroit où il ne faisait jamais clair, on venait d'allumer quelques becs de gaz en manière de compliment pour la nuit qui s'avançait au dehors. Comme il faisait assez chaud, quelques-uns des habitants des nombreuses petites chambres qui ouvraient à droite et à gauche sur la galerie avaient entre-baillé leurs portes. M. Pickwick y jetait un coup d'œil, en passant, avec beaucoup d'intérêt et de curiosité. Ici, quatre ou cinq grands lourdauds, qu'on apercevait à peine à travers un nuage de fumée de tabac, criaient et se disputaient, au milieu de verres de bière à moitié vides, ou jouaient à l'impériale avec des cartes remarquablement grasses. Là, un pauvre vieillard solitaire, courbé sur des papiers jaunis et déchirés, écrivait à la lueur d'une faible chandelle, et pour la cinquième fois, peut-être, le long récit de ses griefs, dans l'espoir de le faire parvenir à quelque grand personnage dont ces papiers ne devaient jamais arrêter les yeux, ni toucher le cœur. Dans une troisième chambre, on pouvait voir un homme occupé avec sa femme à arranger par terre un mauvais grabat, pour y coucher le plus jeune de ses nombreux enfants. Enfin, dans une quatrième et dans une cinquième, et dans une sixième et dans une septième, le bruit et la bière et les cartes et la fumée de tabac reparaissaient de plus en plus fort.
Dans la galerie même, et principalement dans les escaliers, flânaient un grand nombre de gens qui venaient là, les uns parce que leur chambre était vide et solitaire, les autres parce que la leur était pleine et étouffante; le plus grand nombre parce qu'ils étaient inquiets, mal à leur aise, et ne savaient que faire d'eux-mêmes.
Il y avait là toutes sortes de gens, depuis l'ouvrier avec sa veste de gros drap jusqu'à l'élégant prodigue, en robe de chambre de cachemire fort convenablement percée au coude. Mais ils se ressemblaient tous en un point, ils avaient tous un certain air négligent, inquiet, effaré, de gibier de prison; une physionomie impudente et fanfaronne, qu'il est impossible de décrire par des paroles, mais que chacun peut connaître quand il le désirera, car il suffit pour cela de mettre le pied dans la prison pour dettes la plus voisine, et de contempler le premier groupe de prisonniers qui se présentera, avec le même intérêt que révélait la figure intelligente de M. Pickwick.
«Ce qui me frappe, Sam, dit le philosophe, en s'appuyant sur la rampe de fer de l'escalier, ce qui me frappe, c'est que l'emprisonnement pour dettes est à peine une punition.
—Vous croyez, monsieur?
—Vous voyez comme ces gaillards là boivent, fument et braillent. Il n'est pas possible que la prison les affecte beaucoup.
—Ah! voilà justement la chose, monsieur. Ils ne s'affectent pas, ceux-là. C'est tous les jours fête pour eux, tout porter et jeux de quilles. C'est les autres qui s'affectent de ça: les pauvres diables qui ont le cœur tendre, et qui ne peuvent pas pomper la bière, ni jouer aux quilles; ceux qui prieraient, s'ils pouvaient, et qui se rongent le cœur quand ils sont enfermés. Je vais vous dire ce qui en est, monsieur; ceux qui sont toujours à flâner dans les tavernes, ça ne les punit pas du tout; et ceux qui sont toujours à travailler quand ils peuvent, ça les abîme trop. C'est inégal, comme disait mon père quand il n'y avait pas une bonne moitié d'eau-de-vie dans son grog; c'est inégal, et voilà pourquoi ça ne vaut rien.
—Je crois que vous avez raison, Sam, dit M. Pickwick, après quelques moments de réflexion; tout à fait raison.
—Peut-être qu'il y a par-ci par-là quelques honnêtes gens qui s'y plaisent, poursuivit Sam, en ruminant; mais je ne peux pas m'en rappeler beaucoup, excepté le petit homme crasseux, en habit brun, et c'était la force de l'habitude.
—Qui était-ce donc?
—Voilà précisément ce que personne n'a jamais su.
—Mais qu'est-ce qu'il faisait?
—Ah! il avait fait comme beaucoup d'autres qui sont bien plus connus. Il avait trop de crédit sur la place et il s'en était servi.
—En d'autres termes, il avait des dettes, je suppose.
—Juste la chose, monsieur; et, au bout d'un certain temps, il est venu ici, en conséquence. Ce n'était pas pour beaucoup: exécution pour neuf livres sterling, multipliées par cinq, pour les frais. Mais c'est égal, il est resté ici, sans en bouger, pendant dix-sept ans. S'il avait gagné quelques rides sur la face, elles étaient effacées par la crasse, car son visage malpropre et son habit brun étaient juste les mêmes à la fin du temps qu'ils étaient au commencement. C'était une petite créature paisible et inoffensive, courant toujours pour celui-ci ou celui-là, ou jouant à la paume et ne gagnant jamais; si bien qu'à la fin les geôliers étaient devenus tout à fait amoureux de lui, et il était dans la loge tous les soirs à bavarder avec eux, et à leur compter des histoires et tout ça. Un soir qu'il était, comme d'habitude, tout seul avec un de ses vieux amis, qui était de garde, il dit tout d'un coup: «Je n'ai pourtant pas vu le marché, Bill, qu'il dit (le marché de Fleet-Street était encore là à cette époque); je n'ai pourtant pas vu le marché depuis dix-sept ans.—Je sais ça, dit le geôlier en fumant sa pipe.—J'aimerais bien à le voir une minute, Bill, qu'il dit.—Je n'en doute pas, dit le geôlier en fumant sa pipe fort et ferme, pour ne pas avoir l'air d'entendre ce que parler voulait dire.—Bill, dit le petit homme brun brusquement, c'est une fantaisie que j'ai mis dans ma tête. Laissez-moi voir la rue encore une fois avant que je meure, et, si je ne suis pas frappé d'apoplexie, je serai revenu dans cinq minutes, à l'horloge.—Et qu'est-ce que je deviendrais, moi, si vous êtes frappé d'apoplexie, dit le geôlier.—Eh bien! dit la petite créature, ceux-là qui me trouveront me ramèneront à la maison, car j'ai ma carte dans ma poche: nº 20, escalier du café, dit-il.—Et c'était vrai, car, quand il avait envie de faire connaissance avec quelque nouveau voisin, il avait l'habitude de tirer de sa poche un petit morceau de carte chiffonnée avec ces mots-là dessus, et pas autre chose; en considération de quoi on l'appelait toujours Numéro Vingt. Le geôlier le regarda fisquement, puis à la fin, il dit d'un air solennel: Numéro Vingt, qu'il dit, je me fie à vous. Vous ne voudriez pas mettre un vieil ami dans l'embarras?—Non, mon garçon; j'espère que j'ai quelque chose de meilleur là-dessous,» dit le petit homme en cognant de toutes ses forces sur son gilet, et en laissant dégringoler une larme de chaque œil, ce qui était fort extraordinaire, car jamais auparavant une goutte d'eau n'avait touché son visage. Il secoua la main du geôlier et le voilà parti.
—Et il n'est jamais revenu, dit M. Pickwick.
—Enfoncé pour cette fois-ci, monsieur! car il revint deux minutes avant le temps, tout bouillant de rage, et disant qu'il avait manqué d'être écrasé par une voiture de place, qu'il n'y était plus habitué, et qu'il voulait être pendu, s'il n'en écrivait pas au lord maire. À la fin, on finit par le pacifier, et pendant cinq ans après ça, il ne mit pas seulement le nez à la grille.
—À l'expiration de ce temps, il mourut, je suppose, dit M. Pickwick.
—Non, monsieur; il lui vint la fantaisie de goûter la bière, dans une nouvelle taverne, tout à côté de la prison, et il y avait un si joli parloir, qu'il se mit dans la tête d'y aller tous les soirs, et il n'y manqua pas, monsieur, pendant longtemps, revenant toujours régulièrement, un quart d'heure avant la fermeture des grilles. Ça allait bien et confortablement; mais fin finale, il commença à se mettre si joliment en train, qu'il oubliait que le temps marchait, ou qu'il ne s'en souciait pas, et il arrivait de plus en plus tard, jusqu'à ce qu'une nuit son vieil ami allait justement fermer la porte. Il avait déjà tourné la clef quand l'autre rentra. «Un moment, Bill, qu'il dit.—Comment, Numéro Vingt, dit le guichetier, vous n'étiez pas encore rentré?—Non, fit le petit homme avec un sourire.—Eh bien! alors, je vous dirai ce qui en est, mon ami, dit le guichetier en ouvrant la porte lentement et d'un air bourru. C'est mon opinion que vous avez fait de mauvaises connaissances dernièrement, et que vous vous dérangez; j'en suis très-fâché. Voyez-vous, je ne veux pas vous désobliger, qu'il dit; mais si vous ne vous bornez pas à voir des gens comme il faut, et si vous ne revenez pas à des heures régulières, aussi sûr comme vous êtes là, je vous laisserai à la porte tout à fait.» Le petit homme fut saisi d'un tremblement, et jamais il n'a mis le pied hors de la prison depuis.»
Pendant ce discours, M. Pickwick avait lentement redescendu les escaliers. Après avoir fait quelques tours dans la cour peinte, qui était presque déserte à cause de l'obscurité, il engagea Sam à se retirer pour la nuit et à chercher un lit dans quelque auberge voisine, afin de revenir le lendemain de bonne heure pour faire apporter ses effets du George et Vautour. Sam se prépara à obéir à cette requête d'aussi bonne grâce qu'il lui fut possible, mais néanmoins avec une expression de mécontentement fort notable. Il alla même jusqu'à essayer diverses insinuations sur la convenance de se coucher dans une des cours de la prison pour cette nuit; mais, trouvant que M. Pickwick était obstinément sourd à de telles suggestions, il se retira définitivement.
On ne saurait dissimuler que M. Pickwick se trouvait fort peu confortable et fort mélancolique. En effet, quoique la prison fût pleine de monde et qu'une bouteille de vin lui eût immédiatement procuré la société de quelques esprits choisis, sans aucun embarras de présentation formelle, il se sentait absolument seul dans cette foule grossière. Il ne pouvait donc résister à l'abattement inspiré par la perspective d'une prison perpétuelle; car, pour ce qui est de se libérer en satisfaisant la friponnerie et la rapacité de Dodson et Fogg, sa pensée ne s'y arrêta pas un seul instant.
Dans cette disposition d'esprit, il rentra dans la galerie du café et s'y promena lentement. L'endroit était intolérablement malpropre, et l'odeur du tabac y devenait absolument suffocante; on y entendait un perpétuel tapage de portes ouvertes et fermées, et le bruit des voix et des pas y retentissait constamment. Une jeune femme, qui tenait dans ses bras un enfant, et qui semblait à peine capable de se traîner, tant elle était maigre et avait l'air misérable, marchait le long du corridor en causant avec son mari, qui n'avait pas d'autre asile pour la recevoir. Lorsque cette femme passait auprès de M. Pickwick, il l'entendait sangloter amèrement, et, une fois, elle se laissa aller à un tel transport de douleur, qu'elle fut obligée de s'appuyer contre le mur pour se soutenir, tandis que le mari prenait l'enfant dans ses bras, et s'efforçait vainement de la consoler.
Le cœur de notre excellent ami était trop plein pour pouvoir supporter ce spectacle; il monta les escaliers et rentra dans sa chambre.
Or, quoique la salle des gardiens fût extrêmement incommode, étant, pour le bien-être aussi bien que pour la décoration, à plusieurs centaines de degrés au-dessous de la plus mauvaise infirmerie d'une prison de province; elle avait, pour le présent, le mérite d'être tout à fait déserte. M. Pickwick s'assit donc au pied de son petit lit de fer, et entreprit de calculer combien d'argent on pouvait tirer de cette pièce dégoûtante. S'étant convaincu, par une opération mathématique, qu'elle rapportait autant de revenu qu'une petite rue des faubourgs de Londres, il en vint à se demander, avec étonnement, quelle tentation pouvait avoir une petite mouche noirâtre, qui rampait sur son pantalon, à venir dans une prison mal aérée, quand elle avait le choix de tant d'endroits agréables. Ses réflexions sur ce sujet l'amenèrent, par une suite de déductions rigoureuses, à cette conclusion, que l'insecte était fou. Après avoir décidé cela, il commença à s'apercevoir qu'il s'assoupissait; il tira donc de sa poche son bonnet de nuit, qu'il avait eu la précaution d'y insérer le matin, et s'étant déshabillé tout doucement, il se glissa dans son lit et s'endormit profondément.
«Bravo, zéphyre! Bien détaché! En voilà un d'entrechat! Je veux être damné si l'opéra n'est pas votre sphère! Allons, hurrah!...»
Ces exclamations, plusieurs fois répétées du ton le plus bruyant, et accompagnées d'éclats de rire retentissants, tirèrent M. Pickwick d'un de ces sommeils léthargiques qui, ne durant en réalité qu'une demi-heure, semblent au dormeur avoir été prolongés pendant trois semaines ou un mois.
Le bruit des voix avait à peine cessé, quand le plancher de la chambre fut ébranlé avec tant de violence que les vitres en vibrèrent dans leurs châssis, et que tout le lit en trembla. M. Pickwick tressaillit, se leva sur son séant et resta abruti pendant quelques minutes par la scène qui se passait devant lui.
Au milieu de la chambre, un homme en habit vert, avec une culotte de velours et des bas de coton gris, exécutait le pas le plus populaire d'une cornemuse, avec une exagération burlesque de grâce et de légèreté, qui, jointe à la nature de son costume, en faisait la chose la plus absurde du monde. Un autre individu, évidemment fort gris, et qui probablement avait été apporté dans son lit par ses compagnons, était assis, enveloppé dans ses draps, et fredonnait d'une manière prodigieusement lugubre tous les passages qu'il pouvait se rappeler d'une chanson comique. Un troisième enfin, assis sur un autre lit, applaudissait les exécutants de l'air d'un profond connaisseur, et les encourageait par des transports d'enthousiasme tels que celui qui avait réveillé M. Pickwick.
Ce dernier personnage était un magnifique spécimen d'une classe de gens qui ne peuvent jamais être vus dans toute leur perfection, excepté dans de semblables endroits. On les rencontre parfois, dans un état imparfait, autour des écuries et des tavernes; mais ils n'atteignent leur entier développement que dans ces admirables serres chaudes, qui semblent sagement établies par le législateur dans le dessein de les propager.
C'était un grand gaillard au teint olivâtre, aux cheveux longs et noirs, aux favoris épais et réunis sous le menton. Le collet de sa chemise était ouvert, et il n'avait pas de cravate, car il avait joué à la paume toute la journée. Il portait sur la tête une calotte grecque, qui avait bien coûté dix-huit pence et dont le gland de soie éclatant se balançait sur un habit de gros drap. Ses jambes, qui étaient fort longues et grêles, embellissaient un pantalon collant, destiné à en faire ressortir la symétrie, mais qui, étant mis négligemment, et n'étant qu'imparfaitement boutonné, tombait par une succession de plis peu gracieux sur une paire de souliers assez éculés pour laisser voir des bas blancs extrêmement sales. Enfin il y avait dans tout ce personnage une sorte de recherche grossière et de friponnerie impudente, qui valaient un monceau d'or.
Ce fut lui qui le premier aperçut M. Pickwick. Il cligna de l'œil au zéphyre, et l'engagea avec une gravité moqueuse, à ne point réveiller le gentleman.
«Comment, dit le zéphyre en se retournant, et en affectant la plus grande surprise; est-ce que le gentleman est réveillé! Mais oui, il est réveillé!... Heim!... Cette citation est de Shakspeare!... Comment vous portez-vous, monsieur? Comment vont Mary et Sarah, monsieur? Et la chère vieille dame qu'est à la maison, monsieur? Eh! monsieur, Voudriez-vous avoir la bonté de leur transmettre mes compliments dans le premier petit paquet que vous enverrez par là, monsieur, en ajoutant que je les aurais envoyés auparavant si je n'avais pas eu peur qu'ils soient cassés dans la charrette, monsieur.
—N'ennuyez donc pas le gentleman de civilités banales, quand vous voyez qu'il meurt d'envie de boire quelque chose, reprit d'un air jovial le gentleman aux favoris. Pourquoi ne lui demandez-vous pas ce qu'il veut prendre?
—Nom d'un tonnerre! je l'avais oublié, s'écria l'autre. Qu'est-ce que vous voulez prendre, monsieur? Voulez-vous prendre du vin de Porto, monsieur? ou du Xérès? Je puis vous recommander l'ale, monsieur. Ou peut-être que vous voudriez tâter du Porter? Permettez-moi d'avoir le plaisir d'accrocher votre casque à mèche, monsieur.»
En disant ceci, l'orateur enleva la coiffure de M. Pickwick, et la fixa en un clin d'œil sur celle de l'homme ivre, qui continuait à bourdonner ses chansons comiques, de la manière la plus lugubre qu'on puisse imaginer, mais avec la ferme persuasion qu'il enchantait une société nombreuse et choisie.
Malgré tout le sel qu'il y a à enlever violemment le bonnet de nuit d'un homme, et à l'ajuster sur la tête d'un gentleman inconnu, dont l'extérieur est notoirement malpropre, c'est là certainement une plaisanterie assez hasardée. Considérant la chose précisément à ce point de vue, M. Pickwick, sans avoir donné le moindre avertissement préalable de son dessein, s'élança vigoureusement hors de son lit, donna au zéphyre dans l'estomac, un coup de poing assez vigoureux pour le priver d'une portion considérable du souffle que la nature a jugé nécessaire aux organes respiratoires, puis, ayant récupéré son bonnet, se plaça hardiment dans une posture de défense.
«Maintenant, s'écria-t-il en haletant, non moins par excitation que par la dépense de tant d'énergie, maintenant, avancez tous les deux, tous les deux ensemble!» et, tout en faisant cette libérale invitation, le digne gentleman imprimait à ses poings fermés un mouvement de rotation, afin d'épouvanter ses antagonistes par cette démonstration scientifique.
Était-ce la manière compliquée dont M. Pickwick était sorti de son lit pour tomber tout d'une masse sur le danseur? était-ce la preuve inattendue de courage donnée par lui, qui avait touché ses adversaires? Il est certain qu'ils étaient touchés: car au lieu d'essayer de commettre un meurtre, comme le philosophe s'y attendait fermement, ils s'arrêtèrent, se regardèrent l'un l'autre pendant quelque temps, et finalement éclatèrent de rire.
«Allons, vous êtes un bon zig, dit le zéphyre. Rentrez dans votre lit, ou bien vous attraperez des rhumatismes. Pas de rancune, j'espère? continua-t-il en tendant vers M. Pickwick une main capable de remplir ces gants d'étain rouge qui se balancent habituellement au-dessus de la porte des gantiers.
—Non certainement, répondit M. Pickwick avec empressement; car maintenant que l'excitation du moment était passée, il commençait à sentir le froid sur ses jambes.
—Permettez-moi, monsieur, d'avoir le même honneur, dit le gentleman aux favoris en présentant sa main droite, et en aspirant le h.
—Avec beaucoup de plaisir, monsieur, répliqua M. Pickwick qui remonta dans son lit, après avoir échangé une poignée de main très-longue et très-solennelle.
—Je m'appelle Smangle, monsieur, dit l'homme aux favoris.
—Oh! fit M. Pickwick.
—Et moi, Mivins, dit l'homme aux bas gris.
—Je suis charmé de le savoir, monsieur,» répondit M. Pickwick.
M. Smangle toussa: hem!
«Vous me parliez, monsieur? demanda M. Pickwick.
—Non, monsieur, répliqua M. Smangle.
—Je l'avais cru, monsieur, dit M. Pickwick.»
Tout ceci était fort poli et fort agréable, et pour augmenter encore la bonne harmonie, M. Smangle assura nombre de fois M. Pickwick qu'il entretenait le plus grand respect, pour les sentiments d'un gentleman. Or, on devait assurément lui en savoir un gré infini, car il était impossible de supposer qu'il pût les comprendre.
«Vous allez vous faire déclarer insolvable, monsieur? demanda M. Smangle.
—Me faire quoi? dit M. Pickwick.
—Déclarer insolvable par la cour de la rue de Portugal[14]. La cour pour le soulagement des banqueroutiers, vous savez?
—Oh! non, du tout.
—Vous allez sortir peut-être? suggéra M. Mivins.
—J'ai peur que non. Je refuse de payer quelques dommages-intérêts, et je suis ici en conséquence.
—Ah! fit observer M. Smangle, le papier a été ma ruine.
—Vous étiez papetier, monsieur? dit M. Pickwick innocemment.
—Non, non, Dieu me damne, je ne suis jamais tombé si bas que cela; pas de boutique. Quand je dis le papier, je veux dire les lettres de change.
—Ah! vous employiez le mot dans ce sens?
—Par le diable! un gentleman doit s'attendre à des revers. Mais quoi? je suis ici dans la prison de Fleet Street? Bon! est-ce que j'en suis plus pauvre pour cela?
—Au contraire, répliqua M. Mivins;» et il avait raison: bien loin que M. Smangle fût plus pauvre pour cela, le fait est qu'il était plus riche; car ce qui l'avait amené dans la prison, c'est qu'au moyen de son papier, il avait acquis gratuitement la possession de certains articles de joaillerie qui, depuis lors, avaient été placés par lui chez un prêteur sur gages.
«Allons! allons! reprit M. Smangle. Tout cela c'est bien sec. Il faut nous rincer la bouche avec une goutte de Xérès brûlé. Le dernier venu le payera; Mivins l'ira chercher, et moi j'aiderai à le boire. C'est ce que j'appelle une impartiale division du travail, Dieu me damne!»
Ne voulant pas risquer une autre querelle, M. Pickwick consentit à cette proposition. Il donna de l'argent à M. Mivins, qui ne perdit pas un instant pour se rendre au café, car il était près de onze heures.
«Dites-donc, demanda tout bas M. Smangle, aussitôt que son ami eut quitté la chambre.
—Combien lui avez-vous donné?
—Un demi-souverain.
—C'est un gentleman des plus aimables; spirituel en diable... je ne connais personne qui le soit plus, mais....» Ici M. Smangle s'arrêta court en hochant la tête d'un air dubitatif.
«Vous ne regardez pas comme probable qu'il approprie cet argent à ses besoins personnels? demanda M. Pickwick.
—Oh! non! je ne dis pas cela. J'ai dit en toutes lettres que c'était un gentleman des plus aimables. Mais je pense qu'il n'y aurait pas de mal à ce que quelqu'un descendit par hasard pour voir s'il ne trempe pas son bec dans le bol, ou s'il ne perd pas la monnaie le long du chemin. «Ici, hé! monsieur! dégringolez en bas, s'il vous plaît, et voyez un peu ce que fait le gentleman qui vient de descendre.»
Cette requête était adressée à un jeune homme à l'air timide, modeste, dont l'extérieur annonçait une grande pauvreté, et qui, pendant tout ce temps, était resté aplati sur son lit, pétrifié, en apparence, par la nouveauté de sa situation.
«Vous savez où est le café, n'est-ce pas? Descendez seulement et dites au gentleman que vous êtes venu l'aider à monter le bol... ou bien... attendez... je vais vous dire ce que... je vais vous dire comment nous l'attraperons, dit Smangle d'un air malin.
—Comment cela? demanda M. Pickwick.
—Faites-lui dire qu'il emploie le reste en cigares. Fameuse idée! Courez vite lui dire cela, entendez-vous? Ils ne seront pas perdus, continua Smangle, en se tournant vers M. Pickwick, je les fumerai au besoin.»
Cette manœuvre était si ingénieuse, et elle avait été accomplie avec un aplomb si admirable, que M. Pickwick n'aurait pas voulu y mettre d'obstacle, quand même il l'aurait pu. Au bout de peu de temps, M. Mivins revint apportant le Xérès, que M. Smangle distribua dans deux petites tasses fêlées, faisant observer judicieusement par rapport à lui-même, qu'un gentleman ne doit pas être difficile, dans de semblables circonstances, et que, quant à lui, il n'était pas trop fier pour boire à même dans le bol. En même temps pour montrer sa sincérité, il porta un toast à la compagnie, et vida le vase presque en entier.
Une touchante harmonie ayant été établie de cette manière, M. Smangle commença à raconter diverses anecdotes romanesques de sa vie privée, concernant, entre autres choses, un cheval pur sang, et une magnifique juive, l'un et l'autre d'une beauté surprenante, et singulièrement convoités par la noblesse des trois royaumes.
Longtemps avant la conclusion de ces élégants extraits de la biographie d'un gentleman, M. Mivins s'était mis au lit et avait commencé à ronfler, laissant M. Pickwick et le timide étranger profiter seuls de l'expérience de M. Smangle.
Cependant ces deux auditeurs eux-mêmes ne furent pas apparemment aussi édifiés qu'ils auraient dû l'être par les récits touchants qui leur furent faits. Depuis quelque temps, M. Pickwick se trouvait dans un état de somnolence, lorsqu'il eut une indistincte perception que l'homme ivre avait recommencé à psalmodier ses chansons comiques, et que M. Smangle lui avait fait doucement comprendre que son auditoire n'était pas disposé musicalement, en lui versant le pot à l'eau sur la tête. Notre héros retomba alors dans le sommeil avec le sentiment confus que M. Smangle était encore occupé à raconter une longue histoire, dont le point principal paraissait être que dans une certaine occasion spécifiée avec détails, il avait fait une lettre de change et refait un gentleman.
NOTES:
[14] Tribunal.
Quand M. Pickwick ouvrit les yeux, le lendemain matin, le premier objet qu'il aperçut fut Samuel Weller assis sur un petit porte-manteau noir, et regardant d'un air de profonde abstraction la majestueuse figure de l'éblouissant M. Smangle, tandis que celui-ci, à moitié habillé et assis sur son lit, s'occupait de l'entreprise tout à fait désespérée de faire baisser les yeux dudit Sam. Nous disons tout à fait désespérée, parce que Sam, d'un regard qui embrassait tout à la fois la culotte, les pieds, la tête, le visage, les jambes et les favoris de M. Smangle, continuait de l'examiner avec un air de vive satisfaction et sans plus s'inquiéter des sentiments du sujet, que s'il avait inspecté