Project Gutenberg's Poésies de Charles d'Orléans, by Charles d'Orléans

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Title: Poésies de Charles d'Orléans

Author: Charles d'Orléans

Release Date: December 13, 2004 [EBook #14343]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POÉSIES DE CHARLES D'ORLÉANS ***




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POÉSIES
DE
CHARLES D'ORLÉANS



PUBLIÉES AVEC L'AUTORISATION DE
M. le Ministre de l'Instruction Publique.

D'après les manuscrits des bibliothèques du Roi et de l'Arsenal.

PAR J. MARIE GUICHARD.

1842




INTRODUCTION.

En 1734, l'abbé Sallier, homme savant et judicieux, prononça pour la première fois le nom d'un poëte qui peut passer à bon droit pour un des plus élégants et des plus accomplis parmi ceux de notre vieille langue1. La parole du docte académicien qui exhumait Charles d'Orléans après trois siècles d'oubli, semble avoir eu un faible retentissement; ceci ne nous surprend pas. D'abord, la description et quelques extraits du manuscrit étaient insuffisants à mettre dans sa lumière un personnage si nouveau; puis, la critique d'alors, à peu près uniquement circonscrite dans les limites de l'érudition grecque et latine, se souciait peu d'un poëte à peine âgé de quelques centaines d'années. Évidemment l'époque était mal choisie pour une réhabilitation. En remontant un peu plus haut, Boileau, a-t-on dit maintes fois, n'a pas nommé Charles d'Orléans; ceci prouve que Boileau, esprit d'un tact exquis, n'avait pas lu un seul vers du recueil que nous publions aujourd'hui. Mais si dans tout cela une chose doit étonner, c'est le silence incompréhensible des écrivains du seizième siècle.

Note 1: (retour) Mém. de l'Acad. des Inscrip. t, XIII, année 1740, p. 593.

Petit-fils de Charles V, le roi lettré de l'ancienne monarchie, neveu de Charles VI, père de Louis XII et oncle de François Ier, Charles d'Orléans fut le chef d'une faction puissante qui ébranla la France pendant un demi-siècle; il poursuivit sans relâche le meurtrier de son père assassiné rue Barbette par Jean de Bourgogne; il vécut au premier rang dans les guerres civiles; enfin, lui et les siens se trouvent mêlés à tous les désordres, à toutes les agitations de l'époque la plus troublée des temps modernes. Certes, il faudrait moins que cela aujourd'hui pour illustrer de mauvais vers, et on se demande pourquoi les poésies si remarquables d'un homme qui réunissait d'ailleurs toutes les conditions apparentes de la célébrité, sont restées dans l'ombre? François Ier faisait publier les ouvrages de Villon, et il oublia son oncle, le maître de Villon. Octavien de Saint-Gelais, Blaise d'Auriol et les poëtes de ce temps pillaient effrontément Charles d'Orléans, les compilateurs prenaient ses ballades2, et personne ne signale le plagiat. Bien plus, Marot a dit: «Entre tous les bons livres imprimez de la langue françoise, ne s'en veoit ung si incorrect, ne si lourdement corrompu, que celluy de Villon: et m'esbahy, veu que c'est le meilleur poète parisien qui se trouve3. Cependant, et Marot le savait sans doute mieux que nous4, Charles d'Orléans composa certaines de ses ballades avec une délicatesse de pensée et une perfection de langage que Villon n'atteignit jamais; il fut en outre l'instigateur d'un grand mouvement littéraire où Marot a tenu assurément une des premières et des plus larges places.

Note 2: (retour) Voyez le Jardin de Plaisance, où se trouvent, mêlées à d'autres poésies du temps, deux ballades de Ch. d'Orléans.
Note 3: (retour) Voy. la préface des Oeuvres de Villon, publiées par Marot.
Note 4: (retour) La ballade de Marot, intitulée: D'un amant ferme en son amour, est tout à fait dans le goût de Ch. d'Orléans.

Lorsqu'on écrit la vie d'un poëte, on interroge curieusement ses vers, on y découvre les secrets de sa pensée, on aime à suivre les impressions les plus fugitives de son âme, et on saisit le caractère qui leur appartient. C'est là une étude attrayante et pleine d'enseignements imprévus. Sans doute, nous pourrions raconter ici le meurtre de Louis d'Orléans, épisode sanglant qui domine tout le règne de Charles VI; nous pourrions suivre pas à pas les péripéties diverses de cette guerre de parents à parents, où les uns s'appelaient Armagnacs, les autres Bourguignons, ceux-ci Cabochiens, et ceux-là Écorcheurs. Mais ces récits se trouvent partout; l'histoire abonde en matériaux de toute sorte, et il serait facile de grouper autour de Charles d'Orléans des volumes de pièces inédites ou déjà publiées. Le prince et le chef de parti sont connus, nous cherchons le poëte; aussi écarterons-nous tout ce qu'il n'est pas absolument nécessaire de connaître pour l'objet que nous nous sommes proposé dans cette notice.

Louis d'Orléans et Valentine de Milan sa femme eurent trois fils: Charles, l'aîné, d'abord comte d'Angoulême, puis duc d'Orléans, naquit à Paris le 26 mai 13915. Louis a laissé la réputation de ce qu'on peut appeler un prince lettré; il protégea Christine de Pisan, il rimait des ballades; passionné pour les fêtes et les plaisirs, sa maison était le rendez-vous des beaux esprits, des femmes séduisantes et des plus aimables gentilshommes6. On sait l'âme tendre et mélancolique de Valentine, son exquise beauté, son inépuisable amour pour un mari dont le libertinage sans frein était un scandale public; l'épouse résignée se voua toute entière à l'éducation de ses enfants. L'histoire n'offre point de figure plus gracieuse, plus chaste, ni plus touchante; tout chez cette femme, jusqu'à la douleur, a quelque chose d'élevé et de majestueux. Depuis le meurtre de La rue Barbette, Valentine avait adopté la devise devenue populaire: Rien ne m'est plus, plus ne m'est rien, et elle avait choisi pour emblème une chantepleure placée entre deux S, initiales de soucy et de soupirs 7. C'est en face de ces lugubres images et au milieu des plus sinistres catastrophes que Charles d'Orléans passa les années de sa jeunesse. En 1407, son père tombe sous le fer d'un assassin; en 1408, sa mère meurt épuisée par les larmes; en 1409, sa jeune épouse Isabelle 8 perd la vie en donnant le jour à une fille; et pendant tous ces désastres, Charles, qui est l'unique protecteur de deux jeunes frères, fait d'inutiles efforts pour tirer vengeance du duc de Bourgogne. Enfin le 25 octobre 1415, jour de la bataille d'Azincourt, les Anglais trouvèrent sous un tas de morts le duc d'Orléans blessé; ils l'emmenèrent prisonnier. Le poëte avait vingt-quatre ans.

Note 5: (retour) Du Tillet dit 1393, et Juvénal des Ursins 1394.
Note 6: (retour) Christine de Pisan, le Livre des fais du sage roy Charles V. Collect. Petitot, t. V, p. 371.
Note 7: (retour) Hist. du château de Blois, par L. de la Saussaye, p. 44. Lemaire [Hist. et antiquités de la ville d'Orléans, p. 96. Édit. in-folio] explique ainsi ces deux S: Solam soepe seipsam sollicitari suspirareque, c'est-à-dire: Seule souvent elle nourrit sa douleur.
Note 8: (retour) Isabelle, fille aînée de Charles VI, et déjà veuve de Richard II, roi d'Angleterre, avait épousé Ch. d'Orléans en 1406.

Un singulier contraste frappe tout d'abord dans Charles d'Orléans: d'une part, sa vie est ébranlée par les plus cruelles tourmentes; de l'autre, une certaine tranquillité d'âme, des moqueries pleines de finesse et une résignation placide, paraissent dans ses vers. On démêle bien au fond des plus joyeux rondels échappés à sa plume quelque chose de réfléchi, de grave et de mélancolique: Je suis cellui au cueur vestu de noir, dit-il dans les premières pages de son livre 9. Cependant, à proprement parler, Charles d'Orléans n'a fait que des poésies légères, quelques plaintives élégies et des chansons amoureuses.

Note 9: (retour) Page 31.

Dans le poëme qui ouvre le recueil, l'auteur raconte, au milieu d'une continuelle allégorie, comment il fut conduit par dame Jeunesse dans la maison du seigneur Amour, comment il fut vaincu par Beaulté (Beaulté est la Béatrix de notre poëte, nous y reviendrons tout à l'heure), Comment il laissa à Amour son coeur en gage, et comment il promit de faire balades et chancons rimer. Dame Merencolie, dame Enfance, Joye, Soussy et autres personnifications des sentiments humains, se retrouvent dans toutes les poésies de Charles d'Orléans.

Cette narration est froide, quoique d'une rime assez élégante. Les ballades qui suivent sont uniquement consacrées à la louange de Beaulté (le lecteur nous permettra de laisser ce nom à une femme qui joue un grand rôle dans la vie littéraire de Charles d'Orléans, et dont nous aurons quelquefois à parler). Dans ces premières pages inspirées par la douleur d'une séparation récente, le vers du poète s'affermit visiblement, un élan inaccoutumé échauffe sa verve, et déjà brillent çà et là toute l'originalité et toute la richesse de sa manière. Tantôt l'amant s'abandonne à une triste rêverie, tantôt il soupire gracieusement les peines de l'absence; parfois il craint d'être oublié10 et rappelle à sa maîtresse les serments jurés dans la maison du seigneur Amour11. Alors Beaulté se hâte de rassurer son bel amy sans per, puis la correspondance continue plus active et plus passionnée. Je ne sais si cette femme, dont le poëte a tu discrètement le nom, méritait tous les éloges qu'il lui donne, mais à coup sûr elle faisait des vers fort tendres; citons la première stance d'une de ses chansons:

Mon seul amy, mon bien, ma joye,

Cellui que sur tous amer veulx,

Je vous pry que soyez joyeux,

En esperant que brief vous voye 12

Écoutons maintenant la réponse du poëte:

Je ne vous puis, ne scay aimer,

Ma Dame, tant que je vouldroye,

Car escript m'avez pour m'oster

Ennuy qui trop fort me guerroye:

«Mon seul amy, mon bien, ma joye,

»Cellui que sur tous amer veulx,

»Je vous pry que soyez joyeux,

»En esperant que brief vous voye13.

Je demande pardon au lecteur d'insister sur ces détails; mais je devais lui signaler une petite confusion échappée à deux éditeurs14 qui ont compris dans les oeuvres de Charles d'Orléans les poésies de sa maîtresse. Cette erreur est d'autant plus facile à rectifier, que la plus simple lecture suffit, à défaut de tout autre indice, pour montrer que les poésies dont nous parlons, ont été composées par une femme et envoyées au poëte prisonnier.

Note 10: (retour) Page 33.
Note 11: (retour) Page 40.
Note 12: (retour) Page 232.
Note 13: (retour) Page 45-46.
Note 14: (retour) MM. Chalvet et Aimé Champollion. Chalvet a édité en 1803, les poésies de Charles d'Orléans, d'après le manuscrit incomplet qui est conservé à la bibliothèque de Grenoble. Notre édition est la seconde, ou si l'on veut la première, et pour mieux dire la seule, qui offre d'une part toutes les poésies de Charles d'Orléans, et de l'autre celles de ses collaborateurs: elle a paru en deux livraisons, d'abord le texte, ensuite l'introduction et le glossaire. Dans l'intervalle de temps qui s'est écoulé entre ces deux publications, M. Aimé Champollion-Figeac, de la Bibliothèque royale, etc., a mis au jour une troisième édition du même livre. Je n'ai pas le loisir d'examiner ici le travail du nouvel éditeur, je me bornerai à indiquer en note quelques-uns des principaux points sur lesquels nos opinions diffèrent le plus.

Ainsi c'est à Beaulté et non pas à Charles d'Orléans qu'il faut attribuer la chanson de la page 227 (Se Dangier me tolt le parler), celle de la page 232 (Mon seul amy, mon bien, ma joye), celle de la page 428 (Faire ne puis joyeulx semblant), et le rondeau de la page 427 (Mon amy, Dieu te convoye): ce rondeau et celui du poëte (J'ay tant en moy de desplaisir, page 427) sembleraient avoir été écrits à l'époque même où le prisonnier d'Azincourt quittait la France. Nous attribuerons aussi à Beauté la chanson de la page 214 (Pour vous monstrer que point ne vous oublie), celle de la page 220 (Comment vous puis je tant aimer), et même le rondel de la page 208 (Pour le don que m'avez donné), ici l'auteur paraît répondre à deux chansons (Ce mois de may, nompareille princesse, page 197, et Belle que je cheris et crains, page 203) composées par Charles d'Orléans.

La chanson de la page 233 (Au besoing congnoist on l'amy) est sans contredit de Beaulté; la jeune femme annonçait son prochain départ pour l'Angleterre, projet longuement médité entre les deux amants; le voyage n'eut pas lieu15, et c'est ici que finissent tout à la fois les premières amours du poëte et les derniers chants de sa maîtresse. Beaulté tombe dangereusement malade16, un instant on espère la sauver17, mais bientôt la nouvelle de sa mort traverse la mer et arrive au prisonnier18.

Note 15: (retour) C'est ce que paraît indiquer la ballade de la page 61.
Note 16: (retour) Page 64.
Note 17: (retour) Page 65.
Note 18: (retour) Page 66 et suiv.

Dans cet endroit du livre, le poëte exprime sa tristesse d'une façon touchante, et le souvenir de Beaulté, morte en droicte fleur de jeunesse19, restera empreint pour toujours dans ses vers. Toutefois nous ne pouvons passer sous silence une ballade pleine de gémissements funèbres, et où l'auteur s'est représenté faisant une partie d'échecs avec Faulx Dangier en présence d'Amour. Faulx Dangier aidé par Fortune enlève tout à coup la dame de son adversaire, et celui-ci s'écrie:

Par quoy suy mat, je le voy clerement,

Se je ne fais une Dame nouvelle20.

Note 19: (retour) Page 67.
Note 20: (retour) Page 68.

Quelques-unes des ballades suivantes viennent confirmer l'inconstance de l'amant de Beaulté; cependant ne le condamnons pas sans l'entendre. Le poète qui avouait si ingénuement son infidélité a eu le soin de nous laisser aussi sa justification sous la forme de deux ballades, où tout ce que l'allégorie a de plus ingénieux, tout ce que la forme du langage a de plus frais et de plus élégant, tout ce que la pensée offre de plus naïf et de mieux senti, se trouve rassemblé21. Nous nous rangerons volontiers à l'opinion de ceux qui compteront ces deux ballades au nombre des plus charmantes du recueil.

Note 21: (retour) Voyez la ballade qui commence à la p. 70 et la suiv.

Charles d'Orléans avait épousé en 1410 (d'autres disent qu'elle lui fut seulement fiancée) Bonne d'Armagnac; or, quelques critiques guidés sans doute par un sentiment de haute moralité, ont cru voir dans Bonne d'Armagnac la femme si éloquemment chantée par le prisonnier. Mais comme cette conjecture, que rien dans les manuscrits ne peut autoriser, tendrait tout simplement à rendre inexplicable le tiers des poésies composées par Charles d'Orléans, nous devons nous y arrêter un instant.

Dans quelques-unes de ses premières poésies, Charles d'Orléans se plaint douloureusement, parfois avec un certain dépit, des rigueurs de sa dame, et la forme de ces reproches ne peut en vérité convenir aux calmes relations d'une union conjugale22. Nous signalerons aussi une ballade où le prisonnier dit la joie que lui causera, à son retour en France, la présence de cette même dame, à laquelle il recommande de craindre Dangier qui les épie, mais qui à la fin trompé sera23. Ces particularités et nombre d'autres semblables que nous omettons, ne paraissent pas devoir s'appliquer à une épouse légitime. Mais continuons: Bonne d'Armagnac mourut un mois après la bataille d'Azincourt, et il est matériellement impossible que dans ce court intervalle les deux époux aient eu le temps d'écrire, l'un ses nombreuses ballades, l'autre ses chansons. Enfin, le duc de Bourbon, aussi prisonnier en Angleterre, revint en France, et à cette occasion son cousin Charles d'Orléans lui adressa une ballade où il dit: Recommandez moy sans point l'oublier, à ma Dame24. Or le voyage du duc de Bourbon est de l'année 1417, et Bonne d'Armagnac était morte en 1415. Quant au nom de la femme que nous avons appelée avec le poëte Beaulté, car nous la soupçonnons fort d'être aussi la dame de la ballade, c'est une petite énigme littéraire dont les manuscrits ne donnent pas le mot, et que nous laisserons à nos successeurs25.

Note 22: (retour) Voy. la ballade de la page 27 (Belle que je tiens pour amye); voy. la chanson de la page 194 (Quelque chose que je die), etc., etc.
Note 23: (retour) Pag. 61.
Note 24: (retour) Pag. 148.
Note 25: (retour) En ouvrant l'édition des poésies de Charles d'Orléans publiée par M. Aimé Champollion, nous n'avons pas été médiocrement surpris de trouver des ballades ainsi intitulées: Ballade sur la maladie de la duchesse d'Orléans; Ballade sur la guérison de la duchesse d'Orléans; Ballade sur les obsèques de la duchesse d'Orléans, etc., etc. J'ignore dans quel manuscrit le nouvel éditeur a puisé les titres de ces ballades; mais je ne puis véritablement adopter son avis sur ce point.

A la page 80, commence le Songe en complainte qui forme le complément, ou si l'on veut, la contre-partie du poëme placé en tête du recueil. Le Songe en complainte porte la date de 143726; Charles d'Orléans avait alors quarante-six ans, Beaulté était morte et le temps Des jeunes amours passé. Ung vieil homme lequel Aage s'appelle apparaît en songe au prisonnier; mais, cette fois, Aage est devenu philosophe, ses discours sont pleins d'une moralité affectueuse et de sages conseils; il reproche doucement au poëte une vie dépensée dans les loisirs inutiles; puis il ajoute:

Avisez vous, ce n'est pas chose fainte;

Car Vieillesse, la mère de courrous,

Qui tout abat et amaine au dessoubz,

Vous donnera dedens brief une atainte27.

Note 26: (retour) Page 92.
Note 27: (retour) Page 81.

A ce mot de vieillesse le poëte effrayé se résigne courageusement et va redemander son coeur à Amour (on se souvient que vaincu par Beaulté, Charles d'Orléans avait laissé à Amour son coeur en Gage). Le poëte reprend donc son coeur et sa quittance, abandonne pour jamais la maison du seigneur Amour; puis, guidé par Confort, il arrive Bientôt à l'ancien manoir que l'en appelle Nonchaloir, et demande au gouverneur Passetemps la permission de demeurer avec lui le reste de Ses jours. Ce petit poëme entremêlé de ballades est tout à fait dans le goût de celui auquel il sert en quelque sorte de dénoûment.

Charles d'Orléans composa aussi pendant la captivité, un chant patriotique intitulé: La Complainte de France28. Le but du poëte qui signalait avec douleur les plaies de la patrie, était louable sans doute, mais sa voix n'avait ni la mâle éloquence ni la verve puissante qu'il faut pour de tels sujets; et la ballade de la page 139 (Priez pour paix, doulce Vierge Marie) nous confirme dans cette opinion. Après la Complainte de France, viennent trois autres complaintes29 que je préfère, surtout la première; le poëte y dit ses peines amoureuses, et il est plus à l'aise. En général, toutes les fois que Charles d'Orléans, qu'on pourrait appeler le peintre des petits tableaux, veut sortir de la ballade, de la carole ou du rondel, sa pensée s'alourdit et sa plume s'embarrasse dans les détails. Qu'on lise les poésies tendres et mélancoliques que lui arrachèrent les amertumes et l'isolement de la prison, c'est là qu'il réussit parfaitement. Lorsque des côtes d'Angleterre l'exilé tourne ses regards vers la France30 sa ballade devient une ode sublime et une élégie attendrissante. Les jours de joyeuse humeur, Charles d'Orléans trouve dans ses vers une incroyable dérision et une malignité de bon aloi, qu'aucun écrivain de notre langue n'a connue avant lui; à la page 145 (Je fu en fleur ou temps passé d'enfance), c'est Raison qui l'a mis pour meurir ou feurre de prison. Plus loin, il condamne gaiement son coeur qui voulait fuir à demeurer captif au royaume d'Angleterre31. A la page 141, le poëte raille avec une colère bouffonne L'outrecuidance de Jean de Garencières32, probablement son rival en amour; Ce dernier réplique avec non moins de vivacité, et le tout reste consigné dans deux ballades où chacun exhale à qui mieux mieux, celui-ci sa plaisanterie provoquante, et celui-là son dépit. On avait répandu en France le bruit de la mort du prisonnier, de là une ballade pleine de moquerie, dont la première stance se termine ainsi:

Si fais à toutes gens savoir

Qu'encore est vive la souris33.

Et plus bas:

Nul ne porte pour moy le noir,

On vent meilleur marchié drap gris.

Note 28: (retour) Page 181.
Note 29: (retour) Page 184 et suiv.
Note 30: (retour) Page 139.
Note 31: (retour) Page 146.
Note 32: (retour) Jean de Montenay, sire de Garencières, fait prisonnier à la bataille d'Azincourt (Essai sur les Bardes, etc., par l'abbé de La Rue, t. III, p. 326), soutint longtemps le parti des Armagnacs contre les Bourguignons. En 1411, Charles d'Orléans demandait au roi qu'on rendît à Jean de Garencières la capitainerie de la ville de Caen (Juvénal des Ursins, édit. de 1614, p. 274).
Note 33: (retour) Page 147.

A son arrivée en Angleterre, Charles d'Orléans avait été enfermé à Windsor; en 1422, on le retrouve au château de Bolingbroke; ramené à Londres en 1430, mis à l'enchère comme une bête de somme, on lui donna successivement pour geôliers ceux qui le voulaient prendre au plus bas prix; l'âme du poëte plia sous de telles humiliations: «En ma prison, disait-il plus tard34, pour les ennuys, desplaisances et dangiers en quoy je me trouvoye, j'ay mainteffoiz souhaidié que j'eusse esté mort à la bataille où je fus prins.» En 1433, ayant rencontré un jour chez le comte de Suffolk, alors son gardien, les ambassadeurs de Philippe de Bourgogne, il vint à leur rencontre et leur pressant tendrement la main, il répondit à l'un d'eux qui s'enquérait de sa santé: «Mon corps est bien, mais mon âme est douloureuse; je meurs de chagrin de passer ainsi les plus beaux jours de ma vie en prison sans que personne songe à mes maux35.» Puis, après quelques paroles échangées, le prince ajouta: «Et ne viendrez-vous point me visiter? promettez-le-moi, vous savez si je me tiendrai heureux de vous voir36.» Le comte de Suffolk ne permit pas d'entretien particulier. Il y avait dans l'hôtel de ce comte un barbier, natif de Lille et nommé Jean Canet; le prince aimait causer avec lui, c'était un compatriote. Jean Canet alla trouver les ambassadeurs bourguignons, et leur dit que le duc d'Orléans estimait grandement son cousin le duc Philippe, et qu'il les priait de se charger d'une lettre pour lui; mais cette lettre envoyée le lendemain n'avait pas été écrite librement37. C'est au milieu de ces misères que le prisonnier proposa au monarque anglais, en échange de sa liberté, de le reconnaître pour seigneur suzerain; on a reproché cet acte au duc d'Orléans comme une indigne bassesse, c'était avant tout une Impossibilité.

Note 34: (retour) Discours prononcé par Ch. d'Orléans, en présence du roi Charles VII, au sujet du procès du duc d'Alençon.
Note 35: (retour) Hist. des ducs de Bourgogne, par M. de Brabante, quatrième édition, t. VI, p. 233.
Note 36: (retour) M. de Brabante, loc. cit. p. 234.
Note 37: (retour) M. de Brabante, loc. cit. p. 235.

Déjà en 1435 et 1438, les Anglais avaient amené leur prisonnier à Calais pour y traiter de sa rançon; ces négociations échouèrent; mais en 1439, aux conférences de Gravelines, Charles d'Orléans sut plaire par les charmes de son esprit à la duchesse de Bourgogne; celle-ci fut émue aux récits de si longs malheurs, et elle s'intéressa vivement à la délivrance de son parent. C'est probablement pendant ce dernier voyage en France que le poëte envoya à Philippe de Bourgogne la ballade de la page 151 (Puisque je suis vostre voisin); le duc de Bourgogne répliqua, et les deux princes continuèrent ainsi de régler les affaires de l'Europe38. Certes, l'histoire de la diplomatie n'offre pas trace d'une telle particularité. Tout Bourgongnon suis vrayement, dit le duc d'Orléans à son cousin; les temps étaient bien changés. On fixa la rançon du prisonnier à la somme énorme de cent vingt mille écus d'or.

Note 38: (retour) Les ballades échangées par les ducs d'Orléans et de Bourgogne sont au nombre de sept; voy. pages 151, 152, 153, 154, 155, 158 et 159.

Quand Villon avait dépensé jusqu'à son dernier sou, il adressait une requête à Mgr de Bourbon, qui lui prêtait (c'est l'expression de l'auteur) six écus; Marot escomptait ses Épistres sur la bourse de François Ier; et plus tard, pour une modique gratification, Corneille comparait le financier Montauron à Auguste. Charles d'Orléans, qui devait subir toutes les vicissitudes des grands poëtes ses descendants, prit la plume et envoya à son cousin une ballade où il disait:

Il ne me fault plus riens qu'argent

Pour avancer tost mon passaige,

Et pour en avoir prestement,

Mectroye corps et ame en gaige39.

Note 39: (retour) Page 159.

La ballade eut du succès, Philippe donna trente mille écus.

Enfin, après une détention de vingt-cinq années, Charles d'Orléans débarqua à Calais; la duchesse de Bourgogne l'attendait à Gravelines, où le duc son mari arriva peu après. Les deux cousins se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, il n'y avait plus ni Armagnac, ni Bourguignon, et la réconciliation était complète. Charles d'Orléans, ses hôtes et un brillant cortége se rendirent à Saint-Omer; là fut célébré (novembre 1440) le mariage du poëte avec Marie de Clèves, nièce de Philippe de Bourgogne. Après un voyage à Bruges, les princes se séparèrent. Le duc et la nouvelle duchesse d'Orléans prirent le chemin du château de Blois.

Le temps de la tranquillité et de la paix était venu; une vie libre, facile et souriante s'ouvrait devant Charles d'Orléans rentré au foyer de ses pères. Le poëte avait commencé par chanter ses maîtresses avec une ardeur toute juvénile, puis ses vers s'étaient parfois assombris sous les murs de la prison; maintenant l'homme mûri par l'âge a renoncé aux joies des jeunes années, et il se laisse complaisamment aller à une douce mélancolie. La ballade de la page 97 (Balades, chançons et complaintes), composée en Angleterre, et dont les premiers vers annoncent le retour du poëte, après une interruption, à ses délassements favoris, nous semble marquer le point de départ de ce que nous nommerons volontiers la troisième manière de Charles d'Orléans; quelques années plus tard la transformation qui s'était accomplie se manifestait dans une autre ballade, publiée récemment par M. Ch. Lenormand40, et où paraît la philosophie rêveuse et la brillante couleur des nouveaux chants du poëte.

Note 40: (retour) * Livre de poésie à l'usage des jeunes filles chrétiennes, p. 408; voy. Dans notre édition la ballade de la page 164 (En tirant d'Orléans à Blois).

Mais ici notre tâche se complique; Charles d'Orléans ne faisait pas seulement de charmantes poésies, il faisait aussi des poëtes; et nous ne pouvons pas tout à fait passer sous silence cette seconde partie des oeuvres de notre auteur. Habité par un prince riche et puissant, le château de Blois devint bientôt le centre d'une colonie littéraire, où des rois, des grands seigneurs, le duc d'Orléans, la duchesse sa femme, confondus avec d'humbles gentilshommes et de pauvres poëtes, venaient chaque jour apporter leur tribut. Parmi les membres de cette petite académie, qui rappelle le Dauphin et ses familiers écrivant à Génappe les Cent nouvelles nouvelles, on remarque quelques noms devenus célèbres dans les lettres, et au premier rang François Villon.

La ballade de la page 130 (Je meurs de soif aupres de la fontaine), signée par Villon et adressée à Charles d'Orléans, est une espèce de jeu d'esprit où toute l'invention de l'auteur consistait à fondre et à ajuster dans le même vers deux pensées opposées l'une à l'autre; ces contrastes plus ou moins ingénieux, cherchés avec effort, embarrassent sensiblement l'allure franche et aventureuse de Villon, et se plient d'ailleurs avec peine à la forme rhythmique. La ballade de la page 124, qui a pour épigraphe un vers de Virgile, et les deux suivantes41, ne portent pas de nom d'auteur dans les manuscrits; mais elles sont aussi de Villon, qui termine la dernière par ces mots: Vostre povre escolier françoys, qualité qu'il a prise plusieurs fois dans ses vers42. Ces trois ballades, qui ont été insérées par M. Prompsault dans son édition des oeuvres de Villon, furent écrites à l'occasion de la naissance de la princesse Marie, fille de Charles le Téméraire, et petite-fille du duc Charles de Bourbon43. A la page 336, nous lisons un rondel d'Olivier de la Marche; nous préférons assurément un chapitre de ses Mémoires. Le rondel de la page 337, signé George, a été attribué par quelques critiques à George Chastelain.

Note 41: (retour) Combien que j'ay leu en ung dit, p. 125; et Euvre de Dieu, digne, louée, p. 127. Ces trois ballades de Villon sont réunies dans le manuscrit en une seule, peut être pour montrer qu'elles appartenaient au même auteur; nous avons dû respecter cette disposition.
Note 42: (retour) M. Aimé Champollion a inséré dans son édition les deux premières de ces ballades, et il a supprimé la troisième. Il ajoute en note, p. 443: «Il suffira de la lire (les deux premières ballades) sans grande attention pour voir qu'elle n'est point de Charles d'Orléans; son texte et ses rimes sont des plus mauvais.» Boileau était moins sévère pour François Villon.
Note 43: (retour)

Les relations littéraires de Charles d'Orléans et de Villon, qu'on n'a peut-être pas assez remarquées, ont laissé dans les ouvrages du dernier une trace qu'on retrouve, pour ainsi dire, à chacun de ses vers: nous ne citerons qu'un exemple. Charles d'Orléans adresse à sa maîtresse une ballade (p. 22) où nous lisons:

Au fort, martir on me devra nommer,

Se Dieu d'amours fait nulz amoureux saints,

Car j'ay des maulx plus que ne scay compter.

Puis qu'ainsi est que de vous suis loingtains.

Ouvrons le petit testament de Villon:

Au fort, je meurs amant martir,

Du nombre des amoureux sains.

Nous trouvons aussi parmi les collaborateurs de Charles d'Orléans, René, roi de Sicile et duc d'Anjou, qui est indiqué dans le manuscrit sous le nom de Secile, le cadet d'Albret (le cadet Dalebret ou simplement le Cadet), Jean II, duc d'Alençon, le grant Seneschal (selon l'abbé de la Rue44, ce personnage était Pierre de Brézé, comte de Maulévrier, grand sénéchal d'Anjou, de Poitou et de Normandie), le comte de Nevers, le vicomte de Blosseville qui avait suivi Charles d'Orléans en Angleterre45, et quelques autres gentilshommes que nous nommerons plus loin46. Les poésies de ces auteurs sont fort médiocres. Divers chansons ou rondels portent le nom du duc de Bourbon et du comte de Clermont; il faut ici, pour éviter les méprises, donner quelques éclaircissements.

Note 44: (retour) Essais hist. sur les Bardes, etc. t. III, p. 327.
Note 45: (retour) Essais hist, sur les Bardes, etc, t. III. p. 322.
Note 46: (retour) Voyez la Liste des auteurs, p. xxiv.

Trois ballades de Charles d'Orléans47 sont adressées à un duc de Bourbon; ce duc est Jean Ier, qui avait été fait prisonnier à Azincourt, et qui mourut à Londres en 1433. Jean II, comte de Clermont, petit-fils de Jean Ier, prit à la mort de Charles son père (1456) le titre de duc de Bourbon; il est l'auteur des rondels que nous allons citer: p. 303 (Rondel Clermondois), 309, 310 et 354. Au rondel de la p. 383, il est désigné sous le nom de Bourbon jadis Clermont; le duc son père venait de mourir, et ceci nous explique les deux premiers vers du rondel suivant, où Charles d'Orléans dit:

Comme parent et alyé

Du duc Bourbonnois à present48.

Note 47: (retour) Pag. 148-150.
Note 48: (retour) Page 383.

Enfin, ce duc Bourbonnois à présent est encore l'auteur de la chanson de la page 235, et de trois rondels (pag. 386, 391, 425), où il est appellé Bourbon49. C'est probablement à ce duc Jean, et en qualité de collaborateur, que Villon empruntait de temps en temps six écus.

Note 49: (retour) Plusieurs de ces rondels ou chansons portent au titre le nom de Bourbon, et sont, par conséquent, postérieurs à l'année 1456. Je m'éloigne donc encore ici de l'opinion émise (p. 425-427) par M. Aimé Champollion qui attribue ces poésies à Jean Ier, duc de Bourbon, mort en 1433.

Hugues le Voys, Pierre Chevalier, Étienne le Gout, Montbreton, Vaillant, n'étaient pas, je crois, gentilshommes; mais à coup sûr, ainsi que le lecteur pourra s'en convaincre facilement, ils n'étaient pas poëtes non plus. Les deux rondels de Guillaume Cadier50 et de Robertet composés en l'honneur de Charles d'Orléans51, les trois rondels de Guiot et de Philippe Pot, sont mauvais. Jean, duc de Lorraine, fils du roi Réné, a fait sept rondels; celui de la page 345 annonce de l'esprit et de la finesse. C'est à ce même duc de Lorraine qu'Antoine de la Sale a dédie le roman du Petit Jehan de Saintré.

Note 50: (retour) Charles d'Orléans nomme ce Guillaume Cadier dans une ballade, p. 148.
Note 51: (retour) Page 424.

Philippe de Boulainvilliers a mis dans le recueil une chanson et un rondel, deux pièces délicieuses qu'on croirait échappées à la plume de Charles d'Orléans; on peut ranger hardiment sur la même ligne les trois rondels et la chanson de Fraigne.

Deux rondels d'un style élégant et pleins de sentiments gracieux portent au titre: Madame d'Orléans; l'abbé de la Rue avait attribué ces deux pièces à Bonne d'Armagnac52, seconde femme du duc d'Orléans, et qui probablement ne fit jamais un vers de sa vie. Nous nous empressons de les restituer à leur véritable auteur, Marie de Clèves.

Note 52: (retour) Essai hist. sur les Bardes. etc. t III, p. 323.

La ballade de Gilles des Ourmes, Je meurs de soif aupres de la fontaine, ressemble à celle de Villon sur le même sujet; la chanson de la page 210 est fine et spirituelle; disons-en autant du rondel de la page 414; celui de la page 349, signé Gilles, est probablement du même auteur. Nous lisons deux ballades et deux rondels de Berthault de Villebresme; la ballade de la page 168, dont chaque vers commence par le mot tost, semble être la continuation de celle de Pierre Chevalier (p. 167), qui offre la même singularité. Les deux Caillau ont composé onze pièces, tant ballades que rondels. Jean est incontestablement supérieur à Simonnet; les rondels des pages 278 et 381 sont fort jolis, surtout le dernier. Benoît d'Amiens ne vaut pas à beaucoup près Jean Caillau. Mais de tous ces poëtes, le plus fécond était, sans contredit, Fredet.

Fredet paraît pour la première fois à la page 169; il écrit une lectre en complainte à Charles d'Orléans, qui répond par une autre complainte, laquelle est suivie d'une nouvelle lettre de Fredet. Les deux poëtes se plaignent et se consolent mutuellement; le premier est tourmenté par Amour et le second par Soussy; ces trois pièces sont froides et dénuées de tout intérêt poétique. Fredet et Charles d'Orléans échangent encore Deux rondels (pages 251, 252) qui ne valent pas mieux que leur complainte; mais bientôt les vers s'animent et se colorent. A la page 279 Fredet dit les grandes douleurs qu'il endure, et Charles d'Orléans (page 280) promet de l'aider de toute sa puissance; en effet un peu plus loin (page 335) le prince dit à son protégé: Vostre fait que savez, va bien. Nonobstant ces bonnes paroles, voici Fredet qui déplore les mauvais tours qu'on lui joue, et appelle la mort à grands cris (page 335). Que voulait Fredet? quels tours lui avait on joué? c'est ce que le livre ne dit pas; mais à la page 336 nous lisons un rondel de Charles d'Orléans où perce le dépit du prince et toute la mauvaise humeur du poëte; il faut remarquer cette pièce, quoique très-faible; elle est la seule de son genre dans le recueil. La pique des deux poëtes amena sans doute une rupture, car à la page 350 Charles d'Orléans se plaint de la longue absence de Fredet, mais d'une façon toute bienveillante; ce rondel, qui a douze vers, est un petit chef-d'oeuvre d'esprit, de bonhomie et de gaieté; la réponse (page 350) nous apprend que Fredet était marié, ce qui fournit à Charles d'Orléans le sujet d'un nouveau rondel (page 351), aussi caustique, aussi piquant qu'un chapitre de Rabelais ou une scène de Molière.

Nous ne pousserons pas plus loin cet examen des collaborateurs de notre poëte. Seulement nous ferons remarquer que tous s'efforçaient d'imiter le maître, et que ceux-là réussissaient le mieux qui, comme Fraigne, Boulainvilliers et Jean Caillau, en approchaient le plus. Il nous reste maintenant à parler de quelques pièces comprises dans le recueil, et dont les auteurs sont inconnus.

L'attribution des poésies qui portent au titre un nom d'auteur doit être mise, par cela même, hors de toute controverse. Les poésies non signées peuvent se diviser en deux catégories: les unes, et c'est l'immense majorité, appartiennent à Charles d'Orléans; les autres, et c'est l'exception, appartiennent à ses collaborateurs; il suffira d'indiquer ces dernières.

Onze ballades commencent par le vers: Je meurs de soif auprès de la fontaine; cinq de ces ballades ne sont pas signées53. Les poëtes du château de Blois, et ceci en offre un exemple, choisissaient ordinairement une pièce de vers qui servait de thème commun; or, il est peu probable que Charles d'Orléans ait composé pour sa part les cinq ballades non signées. Quelles sont celle ou celles qui lui appartiennent? Nous nous bornerons ici à consigner notre doute, car dans ces concours poétiques l'originalité de l'auteur disparaît, pour ainsi dire, derrière la rigueur de programme.

La ballade de la page 166 (Du regime quod dedistis) n'est certainement pas de Charles d'Orléans, car elle sert de réponse à la précédente (Bon régime sanitatis), qui est signée par lui. Nous avons vu plus haut Charles d'Orléans et Fredet échanger deux rondels à propos du mariage de ce dernier; or, je serais tout disposé à voir dans les deux ballades une continuation de la même polémique; d'autant plus que cette réponse non signée est tout à fait dans la manière de Fredet, et j'ajouterai même qu'elle ressortait de la situation. On pourra m'objecter que Fredet n'était pas prince, et que le mot se trouve dans l'envoi de la ballade de Charles d'Orléans; mais nous ferons remarquer que Villon appelait prince son ami Garnier54; ce sont fictions de poëte.

Note 53: (retour) Voyez l'Envoi de la ballade de Villon à Garnier. OEuvres de Villon, édit. de M. Prompsault, p. 310-311.
Note 54: (retour) Il nous est impossible de partager sur les Envois l'opinion de M. Aimé Champollion, qui a retranché des poésies de Charles d'Orléans les six ballades suivantes (nous citons les pages de notre édition): En la forest de longue actente, p. 105; Portant harnois rouillé de nonchaloir, p. 108; Dieu vueille sauver ma galée p. 109; Amour qui tant a de puissance, p. 158; L'autre jour je fis assembler, p. 165, et Bon regime sanitatis, p. 166 (cette dernière porte au titre dans les manuscrits le nom de Charles d'Orléans, et c'est probablement par une omission involontaire que l'éditeur ne l'a pas comprise dans son volume). Ces six ballades se terminent par un envoi adressé à un prince; et comme Charles d'Orléans était prince, M. Aimé Champollion a conclu que ces poésies avaient été composées pour lui et non par lui; mais ici le nouvel éditeur nous semble avoir attaché au mot prince une signification trop absolue et trop rigoureuse. Nous avons déjà vu que cette locution était employée chez les poëtes de ce temps comme une formule toute de convention. Bien plus, Charles d'Orléans avait autour de lui et dans sa famille de vrais princes auxquels il pouvait dédier ses poésies: qu'on ouvre notre volume aux pages 120 et 121, on y Trouvera des ballades signées par Charles d'Orléans, et adressées dans l'envoi à un prince. La ballade de la page 100 (Comment voy je les Anglois esbahys) composée, en 1453, par Charles d'Orléans, à l'occasion de la conquête de la Guienne et de la Normandie, porte au titre de l'envoi le mot prince (le nouvel éditeur a supprimé ce titre dans plusieurs ballades). Ainsi une ballade avec l'envoi à un prince peut venir aussi bien de notre poëte que de ses collaborateurs. J'attribue sans hésitation à Charles d'Orléans les six ballades citées plus haut, car je crois y découvrir des traces non douteuses de sa manière. La ballade de la page 105 est une charmante poésie, et toutes offrent de ce beautés délicates et élégantes qui ont, du moins à mes yeux, l'autorité d'une signature.

Le rondel de la page 245 (Je suis desja d'amour tanné), adressé comme le précédent à la doulce Valentine, doit être du même auteur, René, roi de Sicile, auquel nous attribuerons aussi le rondel de la page 248 (Se vous estiez comme moy).

La ballade de la page 111 (Yeulx rougis, plains de piteux pleurs), celle de la page 129 (Je n'ay plus soif, tarie est la fontaine), celle de la page 131 (Parfont conseil eximium) et celle de la page 157 (Visaige de baffe venu), me paraissent toutes provenir des élèves de Charles d'Orléans; péniblement rimées, triviales et dénuées de toute élégance, ces quatre ballades n'offrent pas un vers qui trahisse le style pénétrant, facile et correct du maître. Je rangerai dans la même catégorie le rondel de la page 406 (Prophétisant de vostre advenement), celui de la page 425 (Des droiz de la porte Baudet) et celui de la page 426 (Gardez vous bien de ce fauveau), celui de la page 410 (Les biens de Vous, honneur et pris) et les trois suivants. Le rondel de la page 324 (Se vous voulez m'amour avoir) serait plus naturellement placé dans la bouche d'un poëte féminin que dans celle de Charles d'Orléans.

Le petit poëme diffus, plein de vers barbares, intitulé: Le lay piteux (pages 429-436), et que deux manuscrits comprennent au nombre des poésies de Charles d'Orléans, me paraît d'une époque plus ancienne et n'est vraisemblablement pas de lui; à la page 430, ligne 10, on lit le mot arme pour ame; à la page 434, ligne 31, li pour le; à la page 436, ligne 24, m'ot pour m'a; ces formes grammaticales, dont les vers De Charles d'Orléans n'offrent pas d'exemple55, viennent nous raffermir dans notre conviction.

Note 55: (retour) A la page 390 de l'édition de M. Aimé Champollion, ligne 16, on lit le vers suivant: Abayer ne m'ot sonner. Il faut mot; voy. notre édition, page 399, vers 22.

Il y a bien encore quelques rondels sur lesquels nous ne sommes pas absolument fixés; mais nous avons dû nous borner ici à indiquer les pièces dont l'authenticité nous a paru la plus suspecte. Une lecture attentive des poésies de Charles d'Orléans et des membres de sa petite académie, est le meilleur guide qu'on puisse choisir pour démêler sûrement, dans cette espèce d'album poétique, ce qui appartient à celui-ci ou à ceux-là; toutefois il faut se défier de Fraigne et de Boulainvilliers, dont la manière se rapproche et égale parfois celle du maître. Maintenant on comprendra pourquoi nous avons publié le recueil dans son entier, pourquoi nous avons toujours fidèlement et exactement reproduit les titres de chaque pièce et pourquoi nous les avons laissées dans l'ordre indiqué par le manuscrit où elles sont les plus nombreuses. Tout cela est un enseignement nécessaire pour ceux qui voudront examiner des questions que nous n'avons certainement pas la prétention d'avoir résolues; d'ailleurs ces poésies s'éclairent les unes les autres et il y a ici trop d'obscurité pour ne pas saisir avec empressement la plus petite lumière. Le lecteur a maintenant les pièces du procès sous les yeux, il appréciera56.

Note 56: (retour)

Les manuscrits que nous avons reproduits dans celle édition sont au nombre de six:

1. BIBLIOTH. DU ROI. (Lavall. No 193.) 269 feuil. vélin, in-8°. Le feuillet 1 porte les armes de la maison d'Orléans. L'écriture annonce la fin du quinzième siècle. Ce manuscrit, auquel plusieurs scribes ont travaillé, a appartenu au duc de la Vallière.

2. BIBLIOTH. DU ROI. (Fond. franc., No 7357-4.) 112 feuil. écrits sur Deux col. vélin, petit in-folio. Le feuillet 1 porte les armes de la maison d'Orléans et de Milan. Moins ancien que le No 1, le manuscrit No 2 représente le recueil le plus complet des poésies de Charles d'Orléans et de ses collaborateurs; il a appartenu à Henri II, à Catherine de Médicis, à Ballesdens et à Colbert. L'exécution du manuscrit No 2 est très-riche et très-soignée; mais les textes offrent la trace d'altérations nombreuses.

3. BIBLIOTH. DU ROI. (S.Germ. 1660.) Papier, petit in-folio. Les poésies de Charles d'Orléans, recueillies dans le même volume avec d'autres Opuscules, commencent au recto du feuillet 1 par ces mots: Cy commence le livre que monseigneur Charles duc d'Orléans a faict estant prisonnier en Angleterre, et finissent au recto du feuillet 59: Cy fine le livre, etc. Le manuscrit No 3 ne contient qu'une partie des poésies de l'auteur; mais dans le nombre se trouvent une ballade, le Lay piteux, deux rondeaux et deux chansons, qui manquent aux Nos 1 et 2.

4. BIBLIOTH. DE L'ARSENAL. 139 feuil. vélin, petit in-4º. Le feuillet 1 porte la signature du marquis de Paulmy. Le manuscrit No 4, moins complet que les Nos 1 et 2, plus ancien que ce dernier, nous a fourni quelques leçons utiles.

5. BIBLIOTH. DE L'ARSENAL. Papier, petit in-folio. Ce volume contient les poésies de divers auteurs; celles de Charles d'Orléans occupent cinquante-trois feuillets; elles se terminent par la souscription suivante; Cy fine le livre que monseigneur d'Orléans fist lui estant prisonnier en Angleterre, là où vous trouvères la lectre de Retenue, et balades, et complaintes, et la Requeste, et la Quictance, comme il bailla son cueur en gaige, et la lectre close et le dit de France, et le lay piteux, etc., etc. Le manuscrit No 5 offre les mêmes textes que le No 3; mais il est moins correct, et on y remarque une lacune considérable; le copiste a omis vingt-cinq ballades.

6. BIBLIOTH DE L'ARSENAL. Papier, in folio. Reproduction très-fautive du Manuscrit No 2. Cette copie, a été faite an commencement du siècle dernier, sur un texte vicieux et déjà altéré; mais une main érudite a jeté sur les marges du volume quelques notes qui ont dû appeler notre attention. Au folio 120 recto le critique anonyme écrit ces mois: Galois et Galoises dont j'ai parlé dans mes Mémoires sur la chevalerie, et un peu plus loin (folio 126 verso), il renvoie le lecteur à son glossaire au mot estradiot. Or, ce critique ne peut être que La Curne de Sainte Palaye, dont l'écriture fine et serrée se reconnaît d'ailleurs à la première vue. M. Aimé Champollion, qui, tout à l'heure, était sans pitié pour notre ami François Villon, n'a vu dans les remarques du célèbre philologue que des «notes dont le ridicule et la singularité sont le seul mérite(Notice prélim. xxxi.) Nous sommes moins difficile, nous avons lu les Observations de Sainte Palaye avec tout le soin que commande le nom de L'auteur, et nous y avons puisé des lumières pour rédiger le glossaire qui termine notre volume.

Le manuscrit n° 1, sans contredit le plus ancien et le plus correct de tous, est celui que nous avons suivi de préférence pour la transcription des textes. Le manuscrit n° 2, où les pièces sont les plus nombreuses, est celui que nous avons suivi pour la distribution et le classement des pièces. Ainsi notre Édition, à partir de la page 1, jusques y compris le rondel de Cadier, page 425, reproduit, dans leur ordre successif, les diverses poésies contenues dans le manuscrit n° 2 (il faut toutefois excepter une première strophe de la ballade de la page 116, qui, comme nous l'avons dit en note, appartient au manuscrit n° 1). Les trois rondels qui suivent celui de Cadier sont empruntés au manuscrit n° I, et le reste du volume, à partir de la ballade de la page 426 est tiré des manuscrits 3 et 5.

Les bibliographes signalent encore d'antres manuscrits des poésies de Charles d'Orléans. Quatre de ces manuscrits sont à Londres, un à Grenoble et un à Carpentras. Les manuscrits de Londres renferment, dit-on, quelques chansons qui manquent dans ceux de Paris: je ne sais si ces chansons appartiennent à notre auteur. Un des manuscrits de Londres est la traduction anglaise des Oeuvres de Ch. d'Orléans; cette traduction a été publiée en 1827, par M. Walson Taylor. Le manuscrit de Grenoble ne contient qu'une partie des poésies composées par Charles d'Orléans et ses collaborateurs: les textes offrent de fâcheuses lacunes; et une imperfection plus fâcheuse encore est l'absence du nom des auteurs en tète des pièces. Le manuscrit de Carpentras paraît être une copie des manuscrits déjà cités.

De tous ces manuscrits, ceux que nous avons décrits sous les n° 1 et 2 sont assurément les plus précieux, surtout le n° 1, qui semble réunir tous les Caractères d'un texte original. L'édition de Chalvet, qui a publié le manuscrit de Grenoble, nous a peu servi.

On lit dans les manuscrits n° 1 et n° 2, une ballade et huit rondels ou chansons en anglais; nous n'avons pas reproduit ces poésies qui intéressent peu la littérature française. Nous avons joint au volume un petit glossaire-index qui donne l'explication des termes les plus vieillis. Le recueil contient une carole en latin (p. 266), un certain nombre de poésies mêlées de latin et de français, et deux rondels (p. 361 et 390) où le français et l'italien se trouvent confondus; nous n'avons inséré dans le glossaire que des mots français D'ailleurs les termes empruntés aux idiomes étrangers n'offrent pas ici de difficultés sérieuses, il faut toutefois excepter le vers: Contre fenoches et noxbuze (p. 361 et 390), dont le sens est assurément fort obscur. Nous avons hésité entre diverses interprétations qui, après un examen attentif, nous ont paru trop peu certaines; ajoutons que Sainte-Palaye a écrit à la marge du vers cité: Mots que je n'entens pas. Quelques Fautes se sont glissées dans notre édition; au rondel dialogué de la page 355, les noms des personnages Soussy et Cusur ont été transposés dans les quatre premiers vers. On a imprimé au premier vers de la page 1 au pour ou. Quoique le poète ait dit lui-même dans un de ses rondels: Au temps passé, il faut néanmoins signaler cette petite infidélité; tous les manuscrits portent ou. Nous avons fait nos efforts pour donner un texte pur et correct, et nous prions le lecteur de nous pardonner les fautes qui, malgré des soins assidus, ont pu nous échapper, soit dans la copie des manuscrits, soit dans l'impression du volume.

Retiré à Blois, Charles d'Orléans s'abandonna tout entier à ses goûts littéraires, et chaque jour voyait s'accroître le nombre infini de ses Poésies. Une promenade en bateau, la visite d'un parent, une partie de chasse, en un mot, les moindres accidents deviennent sous sa plume facile le sujet d'un rondel; de là aussi quelques passages du livre dont le sens nous échappe aujourd'hui. Jamais le front du poète ne fut plus serein, ni sa main plus ferme; nous recommandons au lecteur la ballade de la page 106 (Je cuide que ce sont nouvelles), et surtout celle de la page 112 (Ce que l'ueil despend en plaisir) où un certain Contentement de soi-même s'allie merveilleusement à une sensibilité qui n'a rien d'affecté. Le petit poème en ballades sur la Fortune (pages 113-116) offre aussi de grandes beautés, mais d'un ordre plus élevé. La ballade de la page 107 (N'a pas longtemps qu'escoutoye parler) est ravissante; l'auteur n'a peut-être jamais mieux fait. J'avoue qu'entre toutes les poésies de Charles d'Orléans, j'ai une préférence marquée pour celles de cette époque; le poète me semble ici avoir atteint toute la puissance et toute la maturité de son talent. Les majestueuses grandeurs de la nature viennent se refléter dans ses vers, et quelques-uns de ses rondels sur l'été aux tappis veluz57, sur l'hiver qui fuit58, sont des chefs-d'oeuvre déjà devenus populaires. Son humeur honnête et pacifique le Tenait éloigné des agitations; il enseignait sa petite académie, et c'est à peine si nous trouvons çà et là quelques anneaux qui le rattachent au mouvement politique de l'Europe. En 1442, Charles VII chargea le duc d'Orléans de conclure à Tours une trêve avec les Anglais; les deux premiers vers du rondel de la page 250 (Durant les trêves d'Angleterre) rappellent cette négociation. En 1447, Philippe Marie, duc de Milan, mourut sans laisser d'héritier, et Charles d'Orléans, comme fils de Valentine, réclama cette riche succession; aidé par le duc de Bourgogne, il leva une petite armée et en confia le commandement à Jean de Châlons. L'exécution fut de petit fruit, dit Olivier de la Marche. En effet, on sait que François Sforce, qui avait épousé une fille bâtarde du défunt, l'emporta sur ses rivaux et conquit le duché; après un voyage à Asti, Charles d'Orléans revînt à Blois. En 1458, il sortit de nouveau de sa retraite pour défendre Jean II, duc d'Alençon, son gendre et son collaborateur en rondels, accusé du crime de haute trahison59. Jean d'Alençon fut condamné à mort, mais le roi fit grâce.

Note 57: (retour) Page 422.
Note 58: (retour) Page 423.
Note 59: (retour) Ce discours prononcé par Charles d'Orléans; et que nous avons déjà cité page IX, a été conservé dans un manuscrit de là Bibliothèque du Roi (Fonds franc. n° 7357-4).

Quelques-unes des dernières poésies de Charles d'Orléans portent l'empreinte d'une décadence qu'on ne saurait dissimuler. Le poète a perdu par degré sa vive allure et ses fraîches inspirations; il rime toujours, mais son vers est décoloré, la sève des jeunes années a disparu, et sa plume se traîne péniblement sur des sujets peu propres à réveiller une muse épuisée; son imagination languit, s'éteint peu à peu et paraît comme affaissée sous le poids de je ne sais quelle douleur secrète; il dit tristement:

Le monde est ennuyé de moy

Et moy pareillement de luy60.

Et ailleurs:

Je ne voy rien qui ne m'annuye

Et ne scay chose qui me plaise61.

Note 60: (retour) Page 287.
Note 61: (retour) Page 377.

En 1462, la duchesse d'Orléans mit au monde un fils; mais ce bonheur domestique ne réjouit plus le poète, ni ses chants, qui portent la trace d'un sombre découragement et semblent annoncer une fin prochaine. En effet, Charles d'Orléans allait être entraîné une dernière fois sur la scène politique; le vieillard modeste, si plein de douceur et d'humanité, le poète plaintif, devait paraître, avant de mourir, en face de Louis XI.

Louis XI avait résolu de dépouiller le duc de Bretagne de son duché, et dans les états tenus à Tours, en 1464, Charles d'Orléans osa vanter les douceurs de la paix publique et faire au roi quelques timides remontrances que son grand âge eût dû lui faire pardonner. Louis XI, furieux, interrompit violemment ces humbles paroles et accabla l'orateur d'insultes et d'outrages. Le vieillard épouvanté s'enfuit de Tours précipitamment; arrivé à Amboise, il expira le 4 janvier 1465.

Quand on lit Christine de Pisan, Eustache Deschamps, Alain Chartier, Martin le Franc et leurs contemporains, on se demande où notre poète a puisé cette élocution facile, ce vers net, incisif et nerveux, ce sentiment exquis de l'harmonie et de la pureté du langage qu'on retrouve jusque dans ses poésies les plus négligées. Charles d'Orléans apparaît au premier âge de notre littérature dans tout l'éclat d'un génie original; il ne copie ni ne singe personne; c'est un homme toujours lui, qui ne pose jamais, et qui donne aux moindres idées, aux plus fugitifs détails, une forme admirable d'élégance et de distinction; rien de guindé, rien de prétentieux, ni de préparé à l'avance; on pourrait faire avec son livre son histoire de chaque jour; il dit toute chose, et s'embarrasse peu si on l'écoute; il écrit pour lui, comme un voyageur sur son album; maintenant choisissez ce qui vous plaît, vous trouverez partout l'homme simple et bon, imprégné d'un parfum aristocratique qui assouplit merveilleusement sa voix. Dans la jeunesse, il vous parlera de ses amours; dans la prison, de ses ennuis; dans le château, de ses pères, de sa philosophie songeuse. Ne lui demandez pas des souvenirs trop lointains, il vit au jour le jour, ne s'inquiétant, ni de la veille, ni du lendemain; c'est une nature insouciante, timide, un peu molle et qui ne retrouve réellement sa vivacité que dans le vers qui échappe à sa pensée. Né poète, la poésie a été l'occupation de toute sa vie; les ballades, les rondels qui tombaient chaque jour de sa plume sont devenus peu à peu, et peut-être sans qu'il s'en doutât, un véritable monument poétique dont l'influence s'est étendue au loin dans les siècles suivants. Mais pour achever cette esquisse trop imparfaite, appelons ici à notre aide l'imposante parole d'un de nos plus ingénieux écrivains: «Il y a dans Charles d'Orléans, dit M. Villemain, un bon goût d'aristocratie chevaleresque, et cette élégance de tour, cette fine plaisanterie sur soi-même, qui semble n'appartenir qu'à des époques très-cultivées. Il s'y mêle une rêverie aimable, quand le poète songe à la jeunesse qui fuit, au temps, à la vieillesse. C'est la philosophie badine et le tour gracieux de Voltaire dans ses stances à madame du Deffant.» Et ailleurs: «Le poète, parla douce émotion dont il était rempli, trouve de ces expressions qui n'ont point de date, et qui, étant toujours vraies, ne passent pas de la langue et de la mémoire d'un peuple. Sans doute, quelques empreintes de rouille se mêlent à ces beautés primitives; mais il n'est pas d'étude où l'on puisse mieux découvrir ce que l'idiome français, manié par un homme de génie, offrait déjà de créations heureuses62

Note 62: (retour) Tableau de la littérature au moyen âge, par M. Villemain, t. II, p. 228 et 234.

Le suc poétique, si je puis dire ainsi, exprimé par Charles d'Orléans, a été soigneusement recueilli par Villon et par Marot; le premier y a déposé sa franchise quelque peu cynique, et le second sa verve étincelante, son vers correct et les traditions des littératures grecques, et et latines qui renaissaient. Ces trois éléments combinés dominent toute la poésie du seizième siècle. Ainsi pour apprécier, sous tous ses aspects, le livre de Charles d'Orléans, il faudrait analyser ces trois individualités et montrer l'effet qu'elles durent produire confondues. Nous laissons ces questions de haute critique à une main plus habile; d'ailleurs nous avons dû renfermer cette notice dans les bornes restreintes et modestes d'une biographie littéraire; nous n'ajouterons plus qu'un mot. De graves historiens ont prétendu que le duc d'Orléans, prince du sang royal de France, était resté au dessous de sa mission; ils lui ont fait un crime d'avoir soutenu mollement le drapeau de la révolte et de la guerre civile, et ils lui reprochent ses vers, en quelque sorte, comme des lâchetés. Voilà, en vérité, de singulières accusations. Eh bien, sauf le respect que nous devons à ces historiens, je crois que si au lieu d'assassiner leurs parents, d'avilir une monarchie qu'ils devaient protéger, délivrer leur pays aux Anglais, Jean sans Peur, le comte de Saint-Pol et le connétable d'Armagnac avaient employé leur loisir à rimer des ballades dans leur château, je crois, dis-je, que nos pères de ce temps-là en eussent ressenti quelques bons effets. Historiens, rassure-vous, les chefs politiques ne manqueront jamais à vos récits; mais des poètes comme Charles d'Orléans, on n'en trouve qu'un dans une littérature; ainsi, pardonnez-lui ses poésies.

J. MARIE GUICHARD.




LISTE DES AUTEURS
NOMMÉS EN TÊTE DE QUELQUES-UNES DES POÉSIES
CONTENUES DANS CE VOLUME.

ALBRET (le cadet d'), 352, 356.
ALENÇON (Jean II, duc d'), 271.
BENOIT d'Amiens, 358, 359, 371, 390, 397, 418.
BLOSSEVILLE (le vicomte de), 385.
BOUCICAUT, 339, 340.
BOULAINVILLIERS (Philippe de), 209, 353.
BOURBON (Jean II, duc de), 235, 303, 309, 310, 334, 354, 383, 386, 391, 425.
BOURGOGNE (Philippe-le-Bon, duc de), 152, 154.
CADET (le), voy. Albret.
CADIER (Guillaume), 424.
CAILLAU (Jean), 104, 136, 278, 316, 380, 381.
CAILLAU (Simonnet), 138, 341, 370, 395, 413.
CHEVALIER (Pierre), 167.
CLERMONT (compte de), voy. Bourbon.
CUISE (Antoine de), 408, 409.
DALEBRET, voy. Albret.
FARET, 371.
FRAIGNE, 238, 389, 405, 406.
FREDET, 169, 176, 251, 279, 322, 325, 335, 341, 350.
GARENCIÈRES (Jean de Montenay, sire de), 142.
GEORGE, 337.
GILLES, 349.
GOUT (Étienne le), 269.
LORRAINE (Jean, duc de), 342, 344, 345, 346, 372, 415, 416.
LUSSAY (Antoine de), 348.
MARCHE (Olivier de la), 336.
MONTBRETON, 133.
NEVERS (Charles de Bourgogne, comte de), 243, 319.
ORLÉANS (Charles, duc d'), 103, 120, 121, 123, 141, 151, 153, 155, 158, 159, 166, 173, 234, 243, 244, 246, 248—250, 252, 260, 269, 271, 280, 311, 313, 320, 323, 334, 335, 336, 340—342, 346, 347, 350—352, 354—358, 360—368, 370, 372—389, 391—395, 397—405, 407, 409. 412—414, 417, 420, 423.
ORLÉANS (Marie de Clèves, duchesse d'), 321, 347.
OURMES (Gilles des), 137, 210, 349, 353, 396, 414.
POT (Guiet), 348, 349.
POT (Philippe), 348.
ROBERTET, 133, 424.
SECILE (René d'Anjou, roi de), 245, 248, 249, 250.
SÉNÉCHAL (le grand), 384, 405.
TIGNONVILLE, 360, 396.
TORSY (le seigneur de), 333.
TREMOILLE (Jacques, bâtard de la), 110, 351.
VAILLANT, 102, 337, 338.
VILLECRESME (Berthaud de), 135, 168, 387, 390.
VILLON (François), 130.
VOYS (Hugues le), 397, 400, 401.




POÉSIES DE CHARLES D'ORLÉANS

DE JEHAN DE LORRAINE, DE GILLES DES OURMES,
DU COMTE DE CLERMONT, DE SIMONNET ET DE JEHAN CAILLAU,
DE BERTHAULT DE VILLEBRESME, DE FREDET, ETC.



Au temps passé quant Nature me fist

En ce monde venir, elle me mist

Premierement tout en la gouvernance

D'une Dame qu'on appeloit Enfance;

En lui faisant estroit commandement

De me nourrir, et garder tendrement,

Sans point souffrir soing ou merencolie,

Aucunement me tenir compaignie;

Dont elle fist loyaument son devoir;

Remercier l'en doy pour dire voir.

En cest estat, par ung temps me nourry,

Et apres ce, quant je fu enforcy,

Ung messaigier qui Aage s'appella,

Une lectre de creance bailla

A Enfance, de par Dame Nature,

Et si lui dist que plus la nourriture

De moy n'auroit, et que Dame Jeunesse

Me nourriroit, et seroit ma maistresse;

Ainsi du tout Enfance delaissay,

Et avecques Jeunesse m'en alay.

Quant Jeunesse me tint en sa maison,

Ung peu avant la nouvelle saison,

En ma chambre s'en vint ung bien matin,

Et m'esveilla le jour saint Valentin,

En me disant: Tu dors trop longuement,

Esveille toy, et aprestes briefment,

Car je te vueil avecques moy mener

Vers ung seigneur dont te fault acointer,

Lequel me tient sa servante tres chiere;

Il nous fera, sans faillir, bonne chiere.

Je respondy: Maistresse gracieuse,

De lye cueur et voulenté joyeuse,

Vostre vouloir suy content d'acomplir;

Mais humblement je vous vueil requerir

Qu'il vous plaise le nom de moy nommer

De ce seigneur dont je vous oy parler,

Car s'ainsi est que sienne vous tenez,

Sien estre vueil, se le me commandez;

Et en tous faiz vous savez que desire

Vous ensuir, sans en riens contredire.

Puis qu'ainsy est, dist elle, mon enfant,

Que de savoir son nom desirez tant,

Saichiez de vray que c'est le Dieu d'amours

Que j'ay servy, et serviray tousjours,

Car de pieca suy de sa retenue,

Et de ses gens, et de lui bien congneue,

Oncques ne vis maison, jour de ta vie,

De plaisans gens si largement remplie;

Je te feray avoir d'eulx acointance,

Là trouverons de tous biens habondance.

Du Dieu d'amours quand parler je l'oy.

Aucunement me trouvay esbahy;

Pour ce lui dis: Maistresse, je vous prie

Pour le present que je n'y voise mie,

Car j'ay oy à plusieurs raconter

Les maulx qu'Amour leur a fait endurer,

En son dangier bouter ne m'oseroye,

Car ses tourmens endurer ne pourroye;

Trop jeune suy pour porter si grant fais,

Il vaulx trop mieulx que je me tiengne en pais.


Fy, dist elle, par Dieu tu ne vaulx riens;

Tu ne congnois l'onneur et les grans biens

Que peus avoir, se tu es amoureux,

Tu as oy parler les maleureux,

Non pas amans qui congnoissent qu'est joye;

Car raconter au long ne te sauroye

Les biens qu'Amour scet aux siens departir;

Essaye les, puis tu pourras choisir

Se tu les veulx ou avoir ou laissier;

Contre vouloir nul n'est contraint d'amer.

Bien me revint son gracieux langaige,

Et tost muay mon propos et couraige,

Quant j'entendy que nul ne contraindroit

Mon cueur d'amer fors ainsy qu'il vouldroit;

Si luy ay dit: Se vous me promectez,

Ma Maistresse, que point n'obligerez

Mon cueur, ne moy, contre nostre plaisir,

Pour ceste fois je vous vueil obeir,

Et à present vous suivray ceste voye,

Je prie à Dieu qu'à honneur m'y convoye.

Ne te doubles, se dist elle, de moy,

Je te prometz et jure par ma foy

Par moy ton cueur ja forcé ne sera,

Mais garde soy qui garder se pourra,

Car je pense que ja n'aura povoir

De se garder, mais changera vouloir;

Quant Plaisance lui monstrera à l'ueil

Gente beaulté plaine de doulx acueil,

Jeune, saichant, et de maniere lye,

Et de tous biens à droit souhait garnie.

Sans plus parler, sailli hors de mon lit,

Quant promis m'eust ce que devant est dit,

Et m'aprestay le plus joliement

Que peu faire, par son commandement:

Car jeunes gens qui desirent honneur,

Quant veoir vont aucun royal Seigneur,

Ilz se doivent mectre de leur puissance

En bon arroy, car cela les avance;

Et si les fait estre prisiez des gens,

Quant on les voit netz, gracieux et gens.

Tantost apres tous deux nous en alasmes,

Et si longtemps ensemble cheminasmes

Que venismes au plus pres d'un manoir

Trop bel assis, et plaisant à veoir;

Lors Jeunesse me dist: Cy est la place

Où Amour tient sa court et se soulace,

Que t'en semble, n'est elle pas tres belle?

Je respondy: Oncques mais ne vy telle.

Ainsi parlans aprouchasmes la porte,

Qui à veoir fut tres plaisant et forte.

Lors Jeunesse si hucha le portier,

Et lui a dit: J'ay cy ung estrangier,

Avecques moy entrer nous fault leans;

On l'appelle CHARLES DUC D'ORLÉANS.

Sans nul delay le portier nous ouvry,

Dedens nous mist, et puis nous respondy:

Tous deux estes ceans les bien venuz;

Aler m'en vueil, s'il vous plaist, vers Venus

Et Cupido, si leur raconteray

Qu'estes venuz, et ceans mis vous ay.

Le portier fu appellé compaignie

Qui nous receu de maniere si lye,

De nous party, à Amour s'en ala:

Briefment apres devers nous retourna,

Et amena Bel-acueil et Plaisance

Qui de l'ostel avoient l'ordonnance;

Lors quant de nous approucher je les vy,

Couleur changay, et de cueur tressailly.

Jeunesse dist: De riens ne t'esbahys,

Soyes courtois et en faiz et en dys.

Jeunesse tost se tira devers eulx,

Apres elle m'en alay tout honteulx,

Car jeunes gens perdent tost contenance

Quant en lieu sont où n'ont point d'acointance;

Si lui ont dit: «Bien soyez vous venue;

Puis par la main l'ont liement tenue;

Elle leur dit: «De cueur vous en mercy;

J'ay amené céans cest enfant cy,

Pour lui monstrer le tres loyal estat

Du Dieu d'amours, et son joyeulx esbat.

Vers moy vindrent me prenant par la main,

Et me dirent: «Nostre Roy souverain

Le Dieu d'amours vous prie que venez

Par devers lui, et bien venu serez.

Je respondy humblement: «Je mercie

Amour et vous de vostre courtoisie:

De bon vouloir iray par devers lui,

Pour ce je suis venu cy aujourdui,

Car Jeunesse m'a dit que le verray

En son estat et gracieux array.

Bel-acueil print Jeunesse par le bras,

Et Plaisance si ne m'oublia pas,

Mais me pria qu'avec elle venisse,

Et tout le jour pres d'elle me tenisse;

Si alasmes en ce point jusqu'au lieu

Là où estoit des amoureux le Dieu.

Entour de lui son peuple s'esbatoit,

Dancant, chantant, et maint esbat faisoit;

Tous à genoulz nous meismes humblement,

Et Jeunesse parla premierement;

Disant, «Tres haut et noble puissant Prince,

A qui subgiet est chascune province,

Et que je doy servir et honnourer,

De mon povoir je vous viens presenter

Ce jeune filz qui en moy a fiance,

Qui est sailly de la maison de France,

Creu ou jardin semé de fleurs de lys,

Combien que j'ay loyaument lui promis

Qu'en riens qui soit je ne le lyeray,

Mais à son gré son cueur gouverneray.

Amour repont, «Il est le bien venu,

Ou temps passé j'ay son pere congneu,

Plusieurs autres aussi de son lignaige

Ont mainteffoiz esté en mon servaige,

Parquoy tenu suy plus de lui bien faire,

S'il veult apres son lignaige retraire;

Vien ça, dist il, mon filz, que pense tu?

Fu tu oncques de ma darde feru;

Je croy que non, Car ainsi le me semble;

Vien pres de moy, si parlerons ensemble.

De cueur tremblant pres de lui m'aprouchay,

Si lui ay dit: «Sire, quant j'accorday

A Jeunesse de venir devers vous,

Elle me dist que vous estiez sur tous

Si tres courtois que chascun desiroit

De vous hanter, qui bien vous congnoissoit;

Je vous supply que je vous trouve tel,

Estrangier suy venu en votre hostel,

Honte seroit à vostre grant noblesse

Se fait m'estoit ceans mal ou rudesse.

Par moy contraint, dist Amour, ne seras,

Mais de ceans jamais ne partiras

Que ne soies es las amoureux pris:

Je m'en fais fort, se bien l'ay entrepris:

Souvent Mercy me vendras demander,

Et humblement ton fait recommander,

Mais lors sera ma grace de toy loing;

Car à bon droit le fauldray au besoing,

Et si feray vers toy le dangereux,

Comme tu fais d'estre vray amoureux.

Venez avant, dist il, plaisant Beaulté,

Je vous requier que sur la loyaulté

Que me devez, le venez assaillir,

Ne le laissiez reposer ne dormir,

Ne nuit, ne jour, s'il ne me fait hommaige,

Aprivoisiez ce compaignon sauvaige;

Ou temps passé vous conqueistes Sampson

Le fort, aussi le saige Salmon.

Se cest enfant surmonter ne savez,

Vostre renom du tout perdu avez.

Beaulté lors vint, de costé moy s'assist,

Ung peu se teut, puis doulcement m'a dist:

Amy, certes, je me donne merveille

Que tu ne veulx pas que l'en te conseille;

Au fort saiches que tu ne peuz choisir,

Il te convient à Amour obeir;

Mes yeulx prindrent fort à la regarder,

Plus longuement ne les en peu garder;

Quant Beaulté vit que je la regardoye,

Tost par mes yeulx ung dard au cueur m'envoye.

Quand dedens fu, mon cueur vint esveiller,

Et tellement le print à catoillier

Que je senty que trop rioit de joye;

Il me despleut qu'en ce point le sentoye;

Si commençay mes yeulx fort à tenser,

Et envoyay vers mon cueur ung penser,

En lui priant qu'il gectast hors ce dard;

Helas! helas! j'y envoyay trop tart,

Car quant Penser arriva vers mon cueur,

Il le trouva ja pasmé de doulceur.

Quant je le sceu, je dis par desconfort,

Je hé ma vie, et desire ma mort,

Je hé mes yeulx, car par eulx suis deceu,

Je hé mon cueur qu'ay nicement perdu,

Je hé ce dard qui ainsi mon cueur blesse,

Venez avant, partuez moy, Destresse,

Car mieulx me vault tout à ung cop morir

Que longuement en desaise languir;

Je congnois bien, mon cueur est pris es las

Du Dieu d'amours, par vous Beaulté, helas!

Adonc je cheu aux piez d'Amour malade,

Et semblay mort, tant euz la coleur fade:

Il m'apperceu, si commenca à rire

Disant: «Enfant, tu as besoing d'un mire;

Il semble bien par ta face palie

Que tu seuffres tres dure maladie;

Je cuidoye que tu fusses si fort

Qu'il ne fust riens qui te peust faire tort,

Et maintenant, ainsi soudainement,

Tu es vaincu par Beaulté seulement.

Où est ton cueur pour le present alé

Ton grant orgueil est bientost ravalé;

Il m'est advis tu deusses avoir honte

Si de legier, quant Beaulté te surmonte,

Et à mes piez t'a abatu à terre;

Revenge toy, se tu vaulx riens pour guerre,

Ou à elle il vault mieulx de toy rendre,

Se tu ne scez autrement te deffendre,

Car de deux maulx, puisque tu peuz eslire,

C'est le meilleur que preignes le moins pire.

Ainsi de moy fort Amour se mocquoit,

Mais non pourtant de ce ne me challoit,

Car de douleur je estoye si enclos

Que je ne tins compte de tous ses mos:

Quant Jeunesse vit que point ne parloye,

Car tout advis et sens perdu avoye,

Pour moy parla, et au Dieu d'amours dist:

Sire, vueillez qu'il ait aucun respit:

Amour respont: «Jamais respit n'aura

Jusques à tant que rendu se sera.»

Beaulté mist lors en son giron ma teste,

Et si m'a dit: «De main mise t'arreste,

Rens toy à moy, et tu feras que saige,

Et à Amour va faire ton hommaige;

Je respondy: «Ma Dame, je le vueil,

Je me soubzmetz du tout à vostre vueil;

Au Dieu d'amours et à vous je me rens,

Mon povre cueur à mort feru je sens,

Vueillez avoir pitié de ma tristesse,

Jeune, gente, nompareille Princesse.

Quant je me fu ainsi rendu à elle:

Je maintendray, dist elle, ta querelle

Envers Amour, et tant pourchasseray

Qu'en sa grace recevoir te feray;

A brief parler, et sans faire long compte,

Au Dieu d'amours mon fait au vray raconte,

Et lui a dit, «Sire, je l'ay conquis,

Il s'est à vous, et à moi tout soubzmis,

Vueillez avoir de sa douleur mercy,

Puisque vostre se tient, et mien aussy;

S'il a meffait vers vous, il s'en repent,

Et se soubzmet en vostre jugement;

Puisqu'il se veult à vous abandonner,

Legierement lui devez pardonner;

Chascun seigneur qui est plain de noblesse

Doit departir mercy à grant largesse;

De vous servir sera plus obligié,

Se franchement son mal est allegié;

Et si mectra paine de desservir

Voz grans biensfaiz, par loyaument servir.

Amour respont: Beaulté, si saigement

Avez parlé, et raisonnablement,

Que pardonner lui vueil la malvueillance

Qu'ay eu vers lui, car par oultrecuidance

Me courrouça quant, comme foul et nice,

Il refusa d'entrer en mon service;

Faictes de lui ainsi que vous vouldrez,

Content me tiens de ce que vous ferez,

Tout le soubzmetz à vostre voulenté,

Sauve, sans plus, ma souveraineté.

Beaulté respont: Sire, c'est bien raison

Par dessus tous et sans comparaison,

Que pour seigneur et souverain vous tiengne,

Et ligement vostre subgiet deviengne;

Premierement devant vous jurera

Que loyaument de cueur vous servira,

Sans espargnier, soit de jours ou de nuis,

Paine, soucy, dueil, courroux ou ennuis,

Et souffrera, sans point se repentir,

Les maulx qu'amans ont souvent à souffrir.

Il jurera aussi secondement

Qu'en ung seul lieu amera fermement,

Sans point querir ou desirer le change,

Car sans faillir ce seroit trop estrange

Que bien servir peust ung cueur en mains lieux,

Combien qu'aucuns cueurs ne demandent mieulx

Que de servir du tout à la volée,

Et qu'ilz ayent d'amer la renommée,

Mais au derrain ilz s'en trouvent punis

Par Loyaulté dont ils sont ennemis.

En oultre plus promectra tiercement

Que voz conseulx tendra secretement,

Et gardera de mal parler sa bouche.

Noble Prince, ce point cy fort vous touche,

Car mains amans, par leurs nices parolles,

Par sotz regars et contenances folles,

Ont fait parler souvent les mesdisans,

Par quoy grevez ont esté voz servans,

Et ont receu souventeffoiz grant perte

Contre raison, et sans nulle desserte.

Avecques ce, il vous fera serment

Que s'il recoit aucun avancement

En vous servant, qu'il n'en fera ventance;

Cestui meffait dessert trop grant vengance,

Car quant Dames veulent avoir pitié

De leurs servans, leur monstrant amitié,

Et de bon cueur aucun reconfort donnent,

En ce faisant leurs honneurs abandonnent,

Soubz fiance de trouver leurs amans

Secrez, ainsi qu'en font les convenans.

Ces quatre points qu'ay cy devant nommez

A tous amans doivent estre gardez,

Qui à honneur et avancement tirent

Et leurs amours à fin mener désirent:

Six autres points aussi accordera,

Mais par serment point ne les promectra,

Car nul amant estre contraint ne doit

De les garder, se son prouffit n'y voit;

Mais se faire veult, apres bon conseil,

A les garder doit mectre son traveil.

Le premier est qu'il se tiengne jolis,

Car les dames le tiennent à grant pris;

Le second est que tres courtoisement

Soy maintendra, et gracieusement;

Le tiers point est que, selon sa puissance,

Querra honneur et poursuivra vaillance;

Le quatriesme qu'il soit plain de largesse,

Car c'est chose qui avance noblesse;

Le cinquiesme qu'il suivra compaignie,

Amant honneur, et fuiant villenie.

Le sixiesme point et le derrenier

Est qu'il sera diligent escollier,

En aprenant tous les gracieux tours,

A son povoir, qui servent en amours,

C'est assavoir à chanter, à dancer,

Faire chancons, et balades rimer,

Et tous autres joyeulx esbatemens.

Ce sont icy les dix commandemens,

Vray Dieu d'amours, que je ferai jurer

A cest enfant, s'il vous plaist l'appeller.

Lors m'appella, et me fist les mains mectre

Sur ung livre en me faisant promectre

Que feroye loyaument mon devoir

Des poins d'amours garder, à mon povoir;

Ce que je fis de bon vueil lyement;

Adonc Amour a fait commandement

A Bonnefoy d'Amours chief secretaire

De ma lectre de Retenue faire;

Quant faicte fut, Loyaulté la scella

Du scel d'Amours et la me délivra.

Ainsi Amour me mist en son servaige,

Mais pour seurté retint mon cueur en gaige,

Pourquoy lui dis que vivre ne pourroye

En cest estat, s'un autre cueur n'avoye.

Il respondit: Espoir mon medicin

Te gardera de mort soir et matin,

Jusques à tant qu'auras en lieu du tien

Le cueur d'une qui te tendra pour sien,

Gardes tousjours ce que t'ay commandé,

Et je t'auray pour bien recommandé.



COPIE DE LA LECTRE DE RETENUE.


Dieu Cupido, et Venus la Deesse,

Ayans povoir sur mondaine liesse,

Salus de cueur par nostre grant humblesse,

A tous amans

Scavoir faisons que le DUC D'ORLÉANS

Nommé CHARLES à présent jeune d'ans,

Nous retenons pour l'ung de noz servans

Par ces presentes,

Et lui avons assigné sur noz rentes

Sa pension en joyeuses actentes

Pour en joir par noz lectres patentes

Tant que vouldrons,

En esperant que nous le trouverons

Loyal vers nous, ainsi que fait avons

Ses devanciers dont contens nous tenons

Tres grandement.

Pour ce donnons estroit commandement

Aux officiers de nostre Parlement

Qu'ilz le traictent et aident doulcement

En tout affaire,

A son besoing, sans venir au contraire;

Si chier qu'ilz ont nous obeir et plaire,

Et qu'ilz doubtent envers nous de forfaire

En corps et biens,

Le soustenant, sans y epargnier riens,

Contre Dangier avecques tous les siens,

Malle bouche plaine de faulx maintiens,

Et jalousie;

Car chascun d'eulx de grever estudie

Les vraiz subgietz de nostre Seigneurie,

Dont il est l'un, et sera à sa vie,

Car son serment

De nous servir devant tout ligement

Avons receu, et pour plus fermement,

Nous asseurer qu'il fera loyaument

Entier devoir,

Avons voulu en gaige recevoir

Le cueur de lui, lequel, de bon vouloir,

A tout soubzmis en noz mains et povoir;

Pourquoy tenus

Sommes à luy par ce de plus en plus,

Si ne seront pas ses biensfaiz perdus,

Ne ses travaulx pour neant despendus;

Mais pour monstrer

A toutes gens bon exemple d'amer,

Nous le voulons richement guerdonner,

Et de noz biens, à largesse donner,

Tesmoing nos seaulx

Cy actachiez, devant tous nos feaulx,

Gens de conseil, et serviteurs loyaulx

Venus vers nous par mandemens royaulx,

Pour nous servir.

Donné le jour saint Valentin martir,

En la cité de gracieux desir,

Où avons fait nostre conseil tenir.

LE DESSOUBZ DE LA RETENUE

Par Cupido et Venus souverains,

A ce presens plusieurs plaisirs mondains.



BALADE.

Belle, bonne, nompareille plaisant,

Je vous suppli vueilliez me pardonner

Se moy qui sui vostre grace actendant,

Viens devers vous pour mon fait raconter,

Plus longuement je ne le puis celer

Qu'il ne faille que saichiez ma destresse,

Comme celle qui me peut conforter,

Car je vous tiens pour ma seule maistresse.

Se cy à plain vous vois mes maulx disant,

Force d'amours me fait ainsi parler;

Car je devins vostre loyal servant,

Le premier jour que je peuz regarder

La grant beaulté que vous avez sans per,

Qui me feroit avoir toute liesse,

Se serviteur vous plaisoit me nommer;

Car je vous tiens pour ma seule maistresse.

Que me donnez en octroy don si grant,

Je ne l'ose dire, ne demander;

Mais s'il vous plaist que, de cy en avant,

En vous servant puisse ma vie user,

Je vous supply que sans me refuser

Vueillez souffrir qu'y mecte ma jeunesse,

Nul autre bien je ne vueil souhaidier,

Car je vous tiens pour ma seule maistresse.



BALADE.

Vueilliez voz yeulx emprisonner,

Et sur moy plus ne les gectez;

Car quant vous plaist me regarder,

Par Dieu, Belle, vous me tuez;

Et en tel point mon cueur mectez

Que je ne scay que faire doye;

Je suis mort se vous ne m'aidez,

Ma seule souveraine joye,

Je ne vous ose demander

Que vostre cueur vous me donnez,

Mais, se droit me voulez garder

Puisque le cueur de moy avez,

Le vostre fault que me laissiez;

Car sans cueur vivre ne pourroye;

Faictes en, comme vous vouldrez,

Ma seule souveraine joye.

Trop hardy suis d'ainsi parler,

Mais, pardonner le me devez

Et n'en devez autruy blasmer,

Que le gent corps que vous portez

Qui m'a mis, comme vous veez,

Si fort en l'amoureuse voye,

Qu'en vostre prison me tenez,

Ma seule souveraine joye.

L'ENVOY.

Ma Dame, plus que ne savez,

Amour, si tres fort me guerroye,

Qu'à vous me rens, or me prenez,

Ma seule souveraine joye.



BALADE.

C'est grand peril de regarder

Chose dont peut venir la mort,

Combien qu'on ne s'en scet garder

Aucunes foiz, soit droit ou tort,

Quant plaisance si est d'accord

Avecques ung jeune desir,

Nul ne pourroit son coeur tenir

D'envoyer les yeulx en messaige;

On le voit souvent avenir,

Aussi bien au fol comme au saige.

Lesquelz yeulx viennent raporter

Ung si tres gracieulx raport

Au cueur, quant le veult escouter,

Que s'il a eu d'amer l'effort,

Encores l'aura il plus fort;

Et le font du tout retenir

Ou service, sans departir

D'amours, à son tres grant dommaige

On le voit souvent avenir,

Aussi bien au fol comme au saige.

Car mains maulx lui fault endurer,

Et de soussy passer le port,

Avant qu'il puisse recouvrer

L'acointance de Reconfort,

Qui plusieurs foiz au besoing dort,

Quant on se veult de lui servir;

Et lors il est plus que martir;

Car son mal vault trop pis que raige,

On le voit souvent avenir,

Aussi bien au fol comme au saige.

L'ENVOY.

Amour, ne prenez desplaisir

S'ay dit le mal que fault souffrir,

Demourant en vostre servaige;

On le voit souvent avenir,

Aussi bien au fol comme au saige.



BALADE.

Comment se peut ung povre cueur deffendre,

Quand deux beaulx yeulx le viennent assaillir;

Le cueur est seul, desarmé, nu et tendre,

Et les yeulx sont bien armez de plaisirs;

Contre tous deux ne pourroit pié tenir.

Amour aussi est de leur aliance,

Nul ne tendroit contre telle puissance.

Il lui convient ou mourir ou se rendre,

Trop grant honte lui seroit de fuir;

Plus baudement les oseroit actendre,

S'il eust pavais dont il se peust couvrir;

Mais point n'en a, si lui vault mieux souffrir,

Et se mectre tout en leur gouvernance,

Nul ne tendroit contre telle puissance.

Qu'il soit ainsi bien me le fist aprendre

Ma maistresse, mon souverain desir,

Quand il lui pleut ja pieca entreprendre

De me vouloir de ses doulx yeulx ferir;

Oncques depuis mon cueur ne peut guerir,

Car lors fut il desconfit à oultrance;

Nul ne tendroit contre telle puissance.



BALADE.

Espargniez vostre doulx actrait,

Et vostre gracieux parler,

Car Dieu scet les maulx qu'ilz ont fait

A mon povre cueur endurer;

Puisque ne voulez m'acorder

Ce qui pourroit mes maulx guerir,

Laissiez moy passer ma meschance,

Sans plus me vouloir assaillir

Par vostre plaisant acointance.

Vers Amours faictes grant forfait,

Je l'ose pour vray advouer;

Quant me ferez d'amoureux trait,

Et ne me voulez conforter,

Je croy que me voulez tuer.

Pleust à Dieu que peussiez sentir

Une foiz la dure grevance

Que m'avez fait longtemps souffrir

Par vostre plaisant acointance.

Helas! que vous ay je meffait

Par quoy me doyez tourmenter;

Quant mon cueur d'amer se retrait,

Tantost le venez rappeller;

Plaise vous en paix le laissier,

Ou lui acorder son desir;

Honte vous est, non pas vaillance,

D'un loyal cueur ainsi meurdrir

Par vostre plaisant acointance.



BALADE.

N'a pas longtemps qu'alay parler

A mon cueur tout secretement,

Et lui conseillay de s'oster

Hors de l'amoureux pensement;

Mais me dist bien fellement:

Ne m'en parlez plus, je vous prie;

J'ameray tousjours, se m'aist Dieux,

Car j'ay la plus belle choisie,

Ainsi m'ont raporté mes yeulx.

Lors dis: Vueilliez me pardonner,

Car je vous jure mon serement

Que conseil vous cuide donner,

A mon povoir, tres loyaument;

Voulez vous sans allegement

En douleur finer vostre vie?

Nennil dya, dist il, j'auray mieulx;

Ma Dame m'a fait chiere lie,

Ainsi m'ont raporté mes yeulx.

Cuidez vous scavoir sans doubter

Par ung regart tant seulement,

Se, dis je, du tout son penser

Ou par ung doulx acointement.

Taisiez vous, dist il, vrayement

Je ne croiray chose qu'on die;

Mais la serviray en tous lieux,

Car de tous biens est enrichie,

Ainsi m'ont raporté mes yeulx.



BALADE.

De jamais n'amer par amours

J'ay aucune foiz le vouloir,

Pour les ennuieuses dolours

Qu'il me fault souvent recevoir,

Mais en la fin, pour dire voir,

Quelque mal que doye porter,

Je vous asseure par ma foy,

Que je n'en sauroye garder

Mon cueur qui est maistre de moy.

Combien qu'ay eu d'estranges tours,

Mais j'ai tout mis à nonchaloir,

Pensant de recouvrer secours

De Confort ou d'ung doulx espoir:

Hélas! se j'eusse le povoir

D'aucunement hors m'en bouter,

Par le serement qu'à Amours doy,

Jamais n'y lairroye rentrer

Mon cueur qui est maistre de moy.

Car je scay bien que par doulcours

Amour le scet si bien avoir,

Qu'il vouldroit ainsi tous les jours

Demourer sans ja s'en mouvoir;

Nil ne veult oir ne savoir

Le mal qu'il me fait endurer,

Plaisance l'a mis en ce ploy,

Elle fait mal de le m'oster

Mon cueur qui est maistre de moy.

L'ENVOY.

Il me desplaist d'en tant parler,

Mais, par le Dieu en qui je croy,

Ce fait desir de recouvrer

Mon cueur qui est maistre de moy.



BALADE.

Quand je suis couchié en mon lit,

Je ne puis en paix reposer;

Car toute la nuit mon cueur lit

Ou rommant de plaisant penser,

Et me prie de l'escouter;

Si ne l'ose desobeir,

Pour dobte de le courroucier,

Ainsi je laisse le dormir.

Ce livre si est tout escript

Des faiz de ma Dame sans per;

Souvent mon cueur de joye rit,

Quand il les list ou oyt compter;

Car certes tant sont à louer,

Qu'il y prent souverain plaisir,

Moy mesmes ne m'en puis lasser,

Ainsi je laisse le dormir.

Se mes yeux demandent respit

Par sommeil qui les vient grever,

Il les tense par grant despit,

Et si ne les peut surmonter;

Il ne cesse de souspirer

A part soy; j'ay lors, sans mentir,

Grant paine de le rapaisier,

Ainsi je laisse le dormir.

L'ENVOY.

Amour, je ne puis gouverner

Mon cueur; car tant vous veult servir

Qu'il ne scet jour ne nuit cesser,

Ainsi je laisse le dormir.



BALADE.

Fresche beaulté tres riche de jeunesse,

Riant regart trait amoureusement,

Plaisant parler gouverné par sagesse,

Port femenin en corps bien fait et gent,

Haultain maintien demené doulcement,

Acueil humble plain de maniere lie,

Sans nul dangier bonne chiere faisant,

Et de chascun pris et los emportant;

De ces grans biens est ma Dame garnie.

Tant bien lui siet à la noble Princesse

Chanter, dancer et tout esbatement,

Qu'on la nomme de ce faire maistresse,

Elle fait tout si gracieusement,

Que nul n'y scet trouver amendement:

L'escolle peut tenir de courtoisie,

En la voyant aprent qui est saichant,

Et en ses faiz qui va garde prenant,

De ces grans biens est ma Dame garnie.

Bonté, Honneur, avecques Gentillesse

Tiennent son cueur en leur gouvernement,

Et Loyaulté nuit et jour ne la laisse;

Nature mist tout son entendement

A la fourmer, et faire proprement;

De point en point, c'est la mieux accomplie

Qui aujourdui soit ou monde vivant,

Je ne dy riens que tous ne vont disant;

De ces grans biens est ma Dame garnie.

Elle semble mieulx que femme Deesse,

Si croy que Dieu l'envoya seulement

En ce monde, pour monstrer la largesse

De ces haults dons qu'il a entierement

En elle mis abandonnement.

Elle n'a per, plus ne scay que je dye,

Pour fol me tiens de l'aler devisant,

Car moy ne nul n'est à ce souffisant,

De ces grans biens est ma Dame garnie.

S'il est aucun qui soit prins de tristesse

Voise voir son doulx maintenement,

Je me fais fort que le mal qui le blesse

Le laissera pour lors soudainement,

Et en oubly sera mis plainement;

C'est Paradis que de sa compaignie,

A tous complaist, à nul n'est ennuyant,

Qui plus la voit plus en est désirant,

De ces grans biens est ma Dame garnie.

L'ENVOY.

Toutes dames qui oyez cy comment

Prise celle que j'ayme loyaument,

Ne m'en saichiez maugré, je vous en prie;

Je ne parle pas en vous desprisant,

Mais comme sien je dy en m'acquittant:

De ces grans biens est ma Dame garnie.



BALADE.

A ma Dame je ne scay que je dye,

Ne par quel bout je doye commencer,

Pour vous mander la doloreuse vie

Qu'Amour me fait chascun jour endurer;

Trop mieulx vaulsist me taire que parler,

Car prouffiter ne me pevent mes plains,

Ne je ne puis guerison recouvrer,

Puisqu'ainsi est que de vous suis loingtains.

Quanque je voy me desplaist et ennuye,

Et n'en ose contenance monstrer,

Mais ma bouche fait semblant qu'elle rie,

Quant mainteffoiz je sens mon cueur plourer.

Au fort, martir on me devra nommer,

Se Dieu d'amours fait nulz amoureux Saints,

Car j'ay des maulx plus que ne scay compter,

Puisqu'ainsi est que de vous suis loingtains.


Et non pourtant humblement vous mercie,

Car par escript vous a pleu me donner

Ung doulx confort que j'ay à chiere lie

Receu de cueur, et de joyeulx penser,

Vous suppliant que ne vueilliez changier,

Car en vous sont tous mes plaisirs mondains

Desquelz me fault à present deporter,

Puisqu'ainsi est que de vous suis loingtains.



BALADE.

Loingtain de vous, ma tres belle maistresse,

Fors que de cueur que laissié je vous ay,

A compaignie de Deuil et de Tristesse,

Jusques à tant que reconfort auray

D'un doulx plaisir, quant reveoir pourray

Vostre gent corps, plaisant et gracieux;

Car lors lairray tous mes maulx ennuyeux

Et trouveray, se m'a dit Esperance,

Par le pourchas du regard de mes yeulx

Autant de bien que j'ay de desplaisance

Car s'oncques nul sceut que c'est de destresse,

Je pense bien que j'en ay fait l'essay;

Si tres avant et à telle largesse

Qu'en dueil pareil nulluy de moy ne scay;

Mais ne m'en chault; certes j'endureray

Au desplaisir des jaloux envieux,

Et me tendray par semblance joyeulx,

Car quand je suy en greveuse penance,

Ilz recoyvent, que mal jour leur doint Dieux,

Autant de bien que j'ay de desplaisance.

Tout prens en gré jeune, gente Princesse,

Mais qu'en saichiez tant seulement le vray,

En actendant le gueredon de Liesse

Qu'à mon povoir vers vous desserviray;

Car le conseil de Loyaulté feray,

Que garderay pres de moy en tous lieux,

Vostre tousjours soye, jeunes ou vieulx,

Priant, a Dieu ma seule desirance,

Qu'il vous envoit, savoir ne povez mieulx,

Autant de bien que j'ay que desplaisance.



BALADE.

Puisqu'ainsi est que loingtain de vous suis,

Ma Maistresse, dont Dieu scet s'il m'ennuye,

Si chierement vous requier que je puis,

Qu'il vous plaise de vostre courtoisie,

Quant vous estes seule sans compaignie,

Me souhaidier ung baisier amoureux

Venant du cueur et de pensée lie,

Pour alegier mes griefz maulx doloureux.

Quant en mon lit doy reposer de nuis,

Penser m'assault, et Désir me guerrye;

Et en pensant mainteffoiz m'est advis

Que je vous tiens entre mes bras, m'amye;

Lors accolle mon oreillier, et crie:

Mercy Amours, faictes moy si eureux,

Qu'avenir puist mon penser en ma vie,

Pour alegier mes griefz maulx doloureux.

Espoir m'a dit et par sa foy promis

Qu'il m'aidera, et que ne m'en soussie;

Mais tant y met qu'un an me semble dix,

Et non pourtant, soit ou sens ou folie,

Je m'y actens, et en lui je m'afie

Qu'il fera tant que Dangier le crueux

N'aura briefment plus sur moy seigneurie,

Pour alegier mes griefz maulx doloureux.

L'ENVOY.

A Loyaulté de plus en plus m'alye,

Et à Amours humblement je supplie

Que de mon fait vueillent estre piteux,

En me donnant de mes vouloirs partie,

Pour alegier mes griefz maulx doloureux.



BALADE.

Pourtant se souvent ne vous voy,

Pensez vous plus que vostre soye;

Par le serement que je vous doy,

Si suis autant que je souloye;

N'il n'est ne plaisance, ne joye,

N'autre bien qu'on rac puist donner,

Je le vous prometz loyaument,

Qui me puist ce vouloir oster

Fors que la mort tant seulement.

Vous savez que je vous feis foy

Pieca de tout ce que j'avoye,

Et vous laissay, en lieu de moy,

Le gaige que plus chier j'amoye;

C'estoit mon cueur que j'ordonnoye

Pour avecques vous demourer,

A qui je suis entierement;

Nul ne m'en pourroit destourber

Fors que la mort tant seulement.

Combien certes que je recoy

Tel mal que, se le vous disoye,

Vous auriez, comme je croy,

Pitié du mal qui me guerroye;

Car de tout dueil suis en la voye,

Vous le povez assez penser,

Et ay esté si longuement,

Que je ne doy riens desirer

Fors que la mort tant seulement.

L'ENVOY.

Belle que tant veoir vouldroye,

Je prie à Dieu que brief vous voye;

Ou s'il ne le veult accorder,

Je lui supply tres humblement

Que riens ne me vueille donner

Fors que la mort tant seulement.



BALADE.

Quelles nouvelles, ma Maistresse,

Comment se portent noz amours?

De ma part je vous fais promesse

Qu'en ung propos me tiens tousjours,

Sans jamais penser le rebours;

C'est que seray toute ma vie

Vostre du tout entierement,

Et pour ce de vostre partie

Acquittez vous pareillement.

Combien que Dangier et Destresse

Ont fait longuement leurs sejours

Avec mon cueur, et par rudesse

Lui ont monstré d'estranges tours,

Helas! en amoureuses cours,

C'est pitié qu'ilz ont seigneurie;

Si mectray paine que briefment

Loyaulté sur eulx ait maistrie,

Acquittez vous pareillement.

Quoyque la nue de Tristesse

Par ung longtemps ait fait son cours;

Apres le beau temps de Liesse

Vendra qui donnera secours

A noz deux cueurs, car mon recours

J'ay en espoir, en qui me fie,

Et en vous, Belle, seulement,

Car jamais je ne vous oublie;

Acquittez vous pareillement.

L'ENVOY.

Soyez seure, ma doulce amye,

Que je vous ayme loyaument,

Or vous requier et vous supplie

Acquittez vous pareillement.



BALADE.

Belle que je tiens pour amye,

Pensez, quelque part que je soye,

Que jamais je ne vous oublie;

Et pour ce prier vous vouldroye,

Jusques à tant que vous revoye,

Qu'il vous souviengne de cellui

Qui a trouvé peu de mercy

En vous, se dire je l'osoye.

Combien que je ne dye mie

Que n'aye receu bien et joye,

En vostre doulce compaignie,

Plus que desservir ne sauroye;

Non pourtant voulentiers j'auroye

Le guerdon de loyal amy,

Qu'oncques ne trouvay jusqu'à cy

En vous, se dire je l'osoye.

Je vous ai longement servie,

Si m'est advis qu'avoir devroye

Le don que de sa courtoisie

Amour à ses servans envoye;

Or faictes qu'estre content doye,

Et m'accordez ce que je dy,

Car trop avez refus nourry

En vous, se dire je l'osoye.



BALADE.

Ma Dame, vous povez savoir

Les biens qu'ay euz à vous servir;

Car par ma foy, pour dire voir,

Oncques je n'y peuz acquerir

Tant seulement ung doulx plaisir,

Que sitost que je le tenoye,

Dangier le me venoit tollir

Ce peu de plaisir que j'avoye.


Je n'en savoye nul avoir

Qui peust contenter mon desir,

Se non quant vous povoye voir,

Ma joye, mon seul souvenir;

Or m'en a fait Dangier bannir,

Tant qu'il faut que loing de vous soye,

Par quoy a fait de moy partir

Ce peu de plaisir que j'avoye.

Non pas peu, car de bon vouloir

Content m'en devoye tenir,

En esperant de recevoir

Ung trop plus grant bien advenir;

Je n'y cuidoye point faillir

A la paine que g'y mectoye,

Cela me faisoit enrichir

Ce peu de plaisir que j'avoye.

L'ENVOY.

Belle, je vous vueil requerir,

Pensez, quant serez de loisir,

Qu'en grant mal qui trop me guerroye,

Est tourné, sans vous en mentir,

Ce peu de plaisir que j'avoye.



BALADE.

En ce joyeulx temps du jourduy

Que le mois de may ce commance,

Et que l'en doit laissier ennuy,

Pour prendre joyeuse plaisance,

Je me trouve sans recouvrance,

Loingtain de joye conquester;

De tristesse si bien renté

Que j'ay, je m'en puis bien vanter,

Le rebours de ma voulenté.

Las! Amours je ne voy nulluy

Qui n'ait aucune souffisance,

Fors que moy seul qui suis celluy

Qui est le plus dolent de France.

J'ay failli à mon esperance;

Car quant à vous me voulz donner

Pour estre vostre serementé,

Jamais ne cuidoye trouver

Le rebours de ma voulenté.

Au fort, puisqu'en ce point je suy,

Je porteray ma grant penance,

Ayant vers Loyaulté refuy

Où j'ay mis toute ma fiance;

Ne Dangier qui ainsi m'avance,

Quelque mal que doye porter,

Combien que trop m'a tourmenté,

Ne pourra ja en moy bouter

Le rebours de ma voulenté.

L'ENVOY.

D'aucun reconfort acointer

Plusieurs foiz m'en suy dementé;

Mais j'ay tousjours au par aler

Le rebours de ma voulenté.



BALADE.

Quant je party derrainement

De ma souveraine sans per,

Que Dieu gard et luy doint briefment

Joye de son loyal penser,

Mon cueur lui laissay emporter;

Oncques puis ne le peuz ravoir,

Si m'esmerveille, main et soir,

Comment j'ai vesqu tant de jours

Depuis sans cueur, mais pour tout voir,

Ce n'est que miracle d'Amours.

Qui est cellui qui longuement

Peut vivre sans cueur, ou durer

Comme j'ay fait en grief tourment;

Certes nul, je m'en puis vanter.

Mais Amours ont voulu monstrer

En ce leur gracieux povoir,

Pour donner aux amans vouloir

D'eulx fier en leur doulx secours;

Car bien pevent apparcevoir,

Ce n'est que miracle d'Amours.

Quant pitié vit que franchement

Voulu mon cueur abandonner

Envers ma Dame, tellement

Traicta que lui fist me laissier

Son cueur, me chargeant le garder,

Dont j'ay fait mon loyal devoir,

Maugré Dangier qui recevoir

M'a fait chascun jour de telz tours,

Que sans mort en ce point manoir

Ce n'est que miracle d'Amours.



BALADE.

Douleur, courroux, desplaisir et tristesse,

Quelque tourment que j'aye main et soir,

Ne pour doubte de mourir de destresse,

Ja ne sera en tout vostre povoir

De me changier le tres loyal vouloir

Qu'ay eu tousjours de la Belle servir,

Par qui je puis, et pense recevoir

Le plus grand bien qui me puist avenir.

Quant j'ay par vous aucun mal qui me blesse,

Je l'endure par le conseil d'Espoir

Qui ma promis qu'à ma seule maistresse

Lui fera brief mon angoisse savoir,

En lui mandant qu'en faisant mon devoir,

J'ay tous les maulx que nul pourrait souffrir;

Lors trouveray, je ne scay s'il dist voir,

Le plus grant bien qui me puist avenir.

Ne m'espargniez donc en rien de rudesse,

Je vous feray bien brief apparcevoir

Qu'aura y secours d'un Confort de liesse;

Longtemps ne puis en ce point remanoir,

Pour ce je metz du tout à nonchaloir

Les tres grans maulx que me faictes sentir;

Bien aurez dueil, se me voyez avoir

Le plus grant bien qui me puist avenir.

L'ENVOY.

Je suis cellui au cueur vestu de noir

Qui dy ainsi qui que le vueille ouyr,

J'auray briefment, Loyaulté m'en fait hoir,

Le plus grant bien qui me puist avenir.



BALADE.

Jeune, gente, plaisant et debonnaire,

Par ung prier qui vault commandement

Chargié m'avez d'une balade faire;

Si l'ay faicte de cueur joyeusement;

Or la vueilliez recevoir doulcement,

Vous y verrez, s'il vous plaist à la lire,

Le mal que j'ay combien que vrayement

J'aymasse mieulx de bouche le vous dire.

Vostre doulceur m'a sceu si bien atraire

Que tout vostre je suis entierement,

Tres desirant de vous servir et plaire,

Mais je seuffre maint doloreux tourment,

Quant à mon gré je ne vous voy souvent,

Et me desplaist quant me fault vous escrire,

Car se faire ce povoit autrement,

J'aymasse mieulx de bouche le vous dire.

C'est par Dangier mon cruel adversaire

Qui m'a tenu en ses mains longuement,

En tous mes faiz je le trouve contraire,

Et plus se rit, quant plus me voit dolent;

Se vouloye raconter plainement

En cest escript mon ennuyeux martire.

Trop long seroit pour ce certainement,

J'aymasse mieulx de bouche le vous dire.



BALADE.

Loué soit cellui qui trouva

Premier la manière d'escrire,

En ce grand confort ordonna

Pour amans qui sont en martire;

Car quant ne pevent aler dire

A leurs dames leur grief tourment,

Ce leur est moult d'alegement,

Quant par escript pevent mander

Les maulx qu'ilz portent humblement,

Pour bien et loyaument amer.

Quand ung amoureux escrira

Son dueil, qui trop le tient de rire,

Au plustost qu'envoyé l'aura

A celle qui est son seul mire;

S'il lui plaist à la lectre lire,

Elle peut veoir clerement

Son doloreux gouvernement,

Et lors pitié lui scet monstrer

Qu'il dessert bon guerdonnement,

Pour bien et loyaument amer.

Par mon cueur je congnois pieca

Ce mestier, car quant il souspire,

Jamais rapaisié ne sera,

Tant qu'il ait envoyé de tire

Vers la belle que tant desire;

Et puis s'il peut aucunement

Oir nouvelles seulement

De sa doulce beaulté sans per,

Il oublie l'ennuy qu'il sent,

Pour bien et loyaument amer.

L'ENVOY.

Ma Dame, Dieu doint que briefment

Vous puisse de bouche compter

Ce que j'ay souffert longuement,

Pour bien et loyaument amer.



BALADE.

Belle combien que de mon fait

Je croy qu'avez peu souvenance,

Toutesfoiz se savoir vous plaît

Mon estat, et mon ordonnance;

Saichiez que loingtain de Plaisance,

Je suis de tous maulx bien garny,

Autant que nul qui soit en France,

Dieu scet en quel mauvais party.

Helas! or n'ay je riens forfait

Dont porter je doye penance,

Car tousjours je me suis retrait

Vers Loyaulté et Esperance,

Pour acquerir leur bienvueillance;

Mais au besoing ilz m'ont failly

Et m'ont laissié sans recouvrance,

Dieu scet en quel mauvais party.

Dangier m'a joué de ce trait,

Mais se je puis avoir puissance,

Je feray maugré qu'il en ait,

Encontre lui une aliance,

Et si lui rendray la grevance,

Le mal, le dueil et le soussy,

Où il m'a mis jusqu'à oultrance,

Dieu scet en quel mauvais party.

L'ENVOY.

Aydiez moy à l'oultrecuidance

Vengier, com en vous ay fiance,

Ma Maistresse, je vous supply

De ce faulx Dangier qui m'avance

Dieu scet en quel mauvais party.



BALADE.

Loyal espoir, trop je vous voy dormir,

Resveilliez vous et joyeuse pensée,

Et envoyez ung plaisant souvenir

Devers mon cueur, de la plus belle née

Dont aujourduy coure la renommée;

Vous ferez bien d'ung peu le resjoir,

Tristesse s'est avecques lui logiée,

Ne lui vueilliez à son besoing faillir.

Car Dangier l'a desrobé de plaisir,

Et que pis est, a de lui eslongnée

Celle qui plus le povoit enrichir;

C'est sa dame tres loyaument amée.

Oncques cueur n'eut si dure destinée

Pour Dieu, Espoir, venez le secourir,

Il a en vous sa fiance fermée,

Ne lui vueilliez à son besoing faillir.

Par povreté lui fault son pain querir

A l'uis d'Amours par chascune journée,

Or lui vueilliez l'aumosne departir

De liesse, que tant a désirée:

Avancez vous, sans faire demourée

Pensez de lui, vous savez son desir,

Par vous lui soit quelque grace donnée,

Ne lui vueilliez à son besoing faillir.

L'ENVOY.

Seule sans per, de toutes gens louée,

Et de tous biens entierement douée,

Mon cueur ces maulx seuffre pour vous servir,

Sa loyaulté vous soit recommandée

Ne lui vueilliez à son besoing faillir.



BALADE.

Mon cueur au derrain entrera

Ou Paradis des amoureux,

Autrement tort fait lui sera,

Car il a de maulx doloreux

Plus d'un cent, non pas ung ou deux,

Pour servir sa belle maistresse;

Et le tient Dangier le crueulx

Ou Purgatoire de Tristesse.

Ainsi l'a tenu, longtemps a,

Ce faulx traître, vilain, hideux;

Espoir dit que hors le mectra,

Et que n'en soye ja doubteux;

Mais trop y met dont je me deulx,

Dieu doint qu'il tiengne sa promesse

Vers lui, tant est angoisseux

Ou Purgatoire de Tristesse.

Amour grant aumosne fera

En ce fait cy, d'estre piteux,

Et bon exemple monstrera

A toutes celles et à ceulx

Qui le servent, quant desireux

Le verront par sa grant humblesse,

D'aidier ce povre souffreteux

Ou Purgatoire de Tristesse.

L'ENVOY.

Amour! faictes moy si eureux

Que mectez mon cueur en liesse;

Laissiez Dangier et Dueil tous seulx

Ou Purgatoire de Tristesse.



BALADE.

Mon cueur a envoyé querir

Tous ses bienvueillans et amis,

Il veult son grant conseil tenir

Avec eulx, pour avoir advis

Comment pourra ses ennemis,

Soussy, Dueil, et leur aliance

Surmonter, et tost desconfire,

Qui desirent de le destruire

En la prison de Desplaisance.

En desert ont mis son plaisir,

Et joye tenue en pastis;

Mais Confort lui a sans faillir

De nouvel loyaument promis

Qu'ilz seront desfaiz et bannis;

De ce se fais fort Esperance,

Et plus avant que n'ose dire,

C'est ce qui estaint son martire

En la prison de Desplaisance.

Briefment voye le temps venir,

J'en prie à Dieu de Paradis,

Que chascun puist vers son desir

Aler sans avoir saufconduis;

Adonc Amour et ses nourris

Auront de Dangier moins doubtance,

Et lors sentiray mon cueur rire

Qui à present souvent souspire

En la prison de Desplaisance.

L'ENVOY.

Pour ce que veoir ne vous puis,

Mon cueur se complaint jours et nuis,

Belle nompareille de France;

Et m'a chargié de vous escrire

Qu'il n'a pas tout ce qu'il desire

En la prison de Desplaisance.



BALADE.

Desployez vostre banniere,

Loyaulté, je vous en prie,

Et assailliez la frontiere

Où Dueil et Merencolie,

A tort et par felonnie,

Tiennent Joye prisonnière,

De moy la font estrangiere;

Je pry Dieu qu'il les maudie.

Quant je deusse bonne chiere

Demener en compaignie,

Je n'en fais que la maniere,

Car, quoique ma bouche rie,

Ou parle parolle lye,

Dangier et Destresse fiere

Boutent mon plaisir arriere;

Je pry Dieu qu'il les maudie.

Helas! tant avoye chiere,

Ja pieca, joyeuse vie;

Se Raison fust droicturiere,

J'en eusse quelque partie;

Or est de mon cueur bannie

Par Fortune losengiere

Et Durté sa conseilliere;

Je pry Dieu qui les maudie.

L'ENVOY.

Se j'avoye la maistrie

Sur ceste faulse mesgnie,

Je les meisse tous en biere;

Si est telle ma priere,

Je pry Dieu qui les maudie.



BALADE.

Ardant desir de veoir ma maistresse

A assailly de nouvel le logis

De mon las cueur, qui languist en tristesse,

Et puis dedens partout a le feu mis;

En grant doubte certainement je suis

Qu'il ne soit pas legierement estaint;

Sans grant grace, si vous pry, Dieu d'amours,

Sauvez mon cueur, ainsi qu'avez fait maint,

Je l'oy crier piteusement secours.


J'ay essayé par lermes à largesse

De l'estaindre; mais il n'en vault que pis:

C'est feu Gregeois, ce croy je, qui ne cesse

D'ardre, s'il n'est estaint par bon avis.

Au feu, au feu, courez tous mes amis;

S'aucun de vous, comme lasche, remaint

Sans y aler, je le hé pour tousjours;

Avancez vous, nul de vous ne soit faint,

Je l'oy crier piteusement secours.

S'il est ainsi mort par vostre peresse,

Je vous requier, au moins tant que je puis,

Chascun de vous donnez lui une messe,

Et j'ay espoir que brief ou Paradis

Des amoureux sera moult hault assis,

Comme martir et tres honnoré Saint,

Qui a tenu de Loyaulté le cours;

Grant tourment a, puisque si fort se plaint.

Je l'oy crier piteusement secours.



BALADE.

En la nef de bonne nouvelle

Espoir a chargié Reconfort,

Pour l'amener de par la belle

Vers mon cueur qui l'ayme si fort.

A joye puist venir au port

De Desir, et pour tost passer

La mer, de fortune trouver

Ung plaisant vent venant de France,

Où est à present ma maistresse

Qui est ma doulce souvenance,

Et le tresor de ma liesse.

Certes moult suy tenu à elle,

Car j'ay sceu par loyal raport,

Que contre Dangier le rebelle

Qui mainteffoiz me nuist à tort,

Elle veult faire son effort

De tout son povoir de m'aidier,

Et, pour ce, lui plaist m'envoyer

Ceste nef plaine de Plaisance

Pour estoffer la forteresse,

Où mon cueur garde l'Esperance,

Et le tresor de ma liesse.

Pour ce, ma voulenté est telle,

Et sera jusques à la mort,

De tousjours tenir la querelle

De Loyaulté, où mon ressort

J'ay mis; mon cueur en est d'accort;

Si vueil en ce point demourer,

Et souvent Amour mercier,

Qui me fist avoir l'acointance

D'une si loyalle Princesse,

En qui puis mectre ma fiance

Et le tresor de ma liesse.

L'ENVOY.

Dieu vueille celle nef garder

Des robeurs, escumeurs de mer,

Qui ont à Dangier aliance;

Car, s'ilz povoient, par rudesse

M'osteroient ma desirance,

Et le tresor de ma liesse.



BALADE.

Je ne crains Dangier, ne les siens,

Car j'ay garny la forteresse

Où mon cueur a retrait ses biens,

De Reconfort et de Liesse;

Et ay fait Loyaulté maistresse,

Qui la place bien gardera;

Dangier deffy, et sa rudesse,

Car le Dieu d'amours m'aidera.

Raison est et sera des miens,

Car ainsi m'en a fait promesse,

Et Espoir mon chier amy tiens,

Qui a mainteffoiz, par proesse,

Bouté hors d'avec moy Destresse;

Dont Dangier, dueil et despit a;

Mais ne me chault de sa tristesse,

Car le Dieu d'amours m'aidera.

Pour ce, requerir je vous viens,

Mon cueur, que prenez hardiesse;

Courez lui sus, sans craindre riens,

A dangier qui souvent vous blesse;

Sitost que vous prandrez l'adresse

De l'assaillir, il se rendra;

Je vous secourray sans peresse,

Car le Dieu d'amours m'aidera.

L'ENVOY.

Se vous m'aidiez, gente Princesse,

Je croy que brief le temps vendra

Que j'auray des biens à largesse,

Car le Dieu d'amours m'aidera.



BALADE.

Belle, bien avez souvenance,

Comme certainement je croy,

De la tres plaisant aliance

Qu'Amour fist entre vous, et moy;

Son secretaire Bonne foy

Escrist la lectre du traictié,

Et puis la scella Loyaulté

Qui la chose tesmoingnera,

Quant temps et besoing en sera.

Joyeux desir fut en presence,

Qui alors ne se tint pas coy;

Mais mist le fait en ordonnance,

De par Amour le puissant Roy;

Et selon l'amoureuse loy,

De noz deux vouloirs, pour seurté,

Fist une seule voulenté;

Bien m'en souvient, et souvendra,

Quant temps et besoing en sera.

Mon cueur n'a en nully fiance

De garder la lectre, qu'en soy;

Et certes ce m'est grant plaisance,

Quant si tres loyal je le voy,

Et lui conseille, comme doy,

De tousjours hair Faulceté;

Car quiconque l'a en chierté,

Amour chastier l'en fera,

Quant temps et besoing en sera.

L'ENVOY.

Pensez en ce que j'ay compté,

Ma Dame, car en verité

Mon cueur de soy vous requerra,

Quant temps et besoing en sera.



BALADE.

Venez vers moy, Bonne nouvelle,

Pour mon las cueur reconforter.

Contez moy comment fait la belle,

L'avez vous point oy parler

De moy, et amy me nommer?

A elle point mis en oubly

Ce qu'il lui pleut de m'accorder,

Quant me donna le don d'amy.

Combien que Dangier le rebelle

Me fait loing d'elle demourer;

Je congnois tant de biens en elle,

Que je ne pourroye penser

Que tousjours ne vueille garder

Ce que me promist sans nul sy,

Faisant nos deux mains assembler,

Quant me donna le don d'amy.

Pitié seroit, se Dame telle

Qui doit tout honneur desirer,

Failloit de tenir la querelle

De bien et loyaument amer;

Son sens lui scet bien remonstrer

Toutes les choses que je dy,

Et ce qu'Amour nous fist jurer

Quant me donna le don d'amy.

L'ENVOY.

Loyaulté, vueilliez asseurer

Ma Dame que sien suy, ainsi

Qu'elle me voulu commander,

Quant me donna le don d'amy.



BALADE.

Belle, s'il vous plaist escouter

Comment j'ay gardé en chierté

Vostre cueur qu'il vous pleut laissier

Avec moy, par vostre bonté;

Saichez qu'il est enveloppé

En ung cueuvrechief de Plaisance,

Et enclos, pour plus grant seurté,

Ou coffre de ma souvenance.

Et pour nectement le garder,

Je l'ay souventesfoiz lavé

En lermes de piteux penser;

Et regrectant vostre beaulté,

Apres ce, sans delay porté,

Pour seicher, au feu d'Esperance,

Et puis doulcement rebouté

Ou coffre de ma souvenance.

Pour ce, vueillez vous acquieter

De mon cueur que vous ay donné;

Humblement vous en vueil prier,

En le gardant en loyaulté,

Soubz clef do bonne voulenté,

Comme j'ay fait, de ma puissance,

Le vostre que tiens enfermé

Ou coffre de ma souvenance.

L'ENVOY.

Ma Dame, je vous ay compté

De vostre cueur la gouvernance,

Comment il est et a esté

Ou coffre de ma souvenance.



BALADE.

L'AMANT.

Se je vous dy bonne nouvelle,

Mon cueur, que voulez vous donner?

LE CUEUR.

Elle pourroit bien estre telle

Que moult chier la vueil acheter.

L'AMANT.

Nul gueredon n'en quier demander.

LE CUEUR.

Dictes tost doncques, je vous prie,

J'ay grand desir de la savoir.

L'AMANT.

C'est de vostre Dame et amye

Qui loyaument fait son devoir.

LE CUEUR.

Que me savez vous dire d'elle?

Dont me puisse reconforter.

L'AMANT.

Je vous dy, sans que plus le celle,

Qu'elle vient par deca la mer.

LE CUEUR.

Dictes vous vray? Sans vous mocquer.

L'AMANT.

Ouil, je vous le certiffie,

Et dit que c'est pour vous veoir.

LE CUEUR.

Amour humblement j'en mercie,

Qui loyaument fait son devoir.

L'AMANT.

Que pourrait plus faire la belle

Que de tant pour vous se pener?

LE CUEUR.

Loyaulté soustient ma querelle,

Qui lui fait faire sans doubter.

L'AMANT.

Pensez doncques de bien l'amer.

LE CUEUR.

Si feray je toute ma vie,

Sans changier, de tout mon povoir.

L'AMANT.

Bien doit estre dame cherie,

Qui loyaument fait son devoir.



BALADE.

Mon cueur, ouvrez l'uis de Pensée,

Et recevez un doulx present

Que la tres loyaument amée

Vous envoye nouvellement;

Et vous tenez joyeusement;

Car, bien devez avoir liesse,

Quant la trouvez sans changement

Tousjours tres loyalle maistresse.

Bien devez prisier la journée

Que fustes sien premierement;

Car sa grace vous a donnée,

Sans faintise, tres loyaument;

Vous le povez veoir clerement,

Car elle vous tient sa promesse,

Soy monstrant vers vous fermement

Tousjours tres loyalle maistresse.

Par vous soit doncques honnourée,

Et servie soigneusement;

Tant comme vous aurez durée,

Sans point faire departement;

Car vous aurez certainement,

Par elle des biens à largesse,

Puisqu'elle est si entierement

Tousjours tres loyalle maistresse.

L'ENVOY.

Grans mercis des foiz plus de cent,

Ma Dame, ma seule Princesse,

Car je vous trouve vrayement

Tousjours tres loyalle maistresse.



BALADE.

J'ay ou tresor de ma pensée

Ung mirouer qu'ay acheté;

Amour, en l'année passée,

Le me vendy de sa bonté;

Ou quel voy tousjours la beaulté

De celle que l'en doit nommer,

Par droit, la plus belle de France;

Grant bien me fait à m'y mirer,

En actendant bonne esperance.

Je n'ay chose qui tant m'agrée,

Ne dont tiengne si grant chierté,

Car, en ma dure destinée,

Mainteffoiz m'a reconforté;

Ne mon cueur n'a jamais santé,

Fors, quant il y peut regarder

Des yeulx de joyeuse plaisance,

Il s'y esbat pour temps passer,

En actendant bonne esperance.

Advis m'est, chascune journée

Que m'y mire, qu'en verité

Toute douleur si m'est ostée;

Pour ce, de bonne voulenté,

Par le conseil de Leaulté,

Mectre le vueil et enfermer

Ou coffre de ma souvenance,

Pour plus seurement le garder,

En actendant bonne esperance.



BALADE.

Je ne vous puis, ne scay amer,

Ma Dame, tant que je vouldroye;

Car escript m'avez pour m'oster

Ennuy qui trop fort me guerroye:

Mon seul amy, mon bien, ma joye,

Cellui que sur tous amer veulx,

Je vous pry que soyez joyeux

En esperant que brief vous voye.

Je sens ces motz mon cueur percer

Si doulcement, que ne sauroye

Le confort, au vray, vous mander.

Que vostre messaige m'envoye;

Car vous dictes que querez voye

De venir vers moy, se m'aid Dieux,

Demander ne vouldroye mieulx.

En esperant que brief vous voye.

Et quant il vous plaist souhaidier

D'estre empres moy, où que je soye;

Par Dieu, nom pareille sans per,

C'est trop fait, se dire l'osoye;

Se suy je qui plus le devroye

Souhaidier de cueur tres soingneux,

C'est ce dont tant suis desireux,

En esperant que brief vous voye.



BALADE.

L'autrier alay mon cueur veoir,

Pour savoir comment se portoit;

Si trouvay avec lui Espoir

Qui doulcement le confortoit,

Et ces parolles lui disoit:

Cueur, tenez vous joyeusement,

Je vous fais loyalle promesse,

Que je vous garde seurement

Tresor d'amoureuse richesse.

Car je vous fais pour vray savoir,

Que la plus tres belle qui soit

Vous ayme de loyal vouloir,

Et voulentiers pour vous feroit

Tout ce qu'elle faire pourroit;

Et vous mande que vrayement,

Maugré Dangier et sa rudesse,

Departir vous veult largement

Tresor d'amoureuse richesse.

Alors mon cueur, pour dire voir,

De joye souvent souspiroit,

Et, combien qu'il portast le noir,

Toutesfoiz pour lors oublioit

Toute la douleur qu'il avoit;

Pensant de recouvrer briefment

Plaisance, Confort et Liesse,

Et d'avoir en gouvernement

Tresor d'amoureuse richesse.

L'ENVOY.

A bon espoir mon cueur s'actent,

Et à vous, ma belle maistresse,

Que lui espargniez loyaument

Tresor d'amoureuse richesse.



BALADE.

Haa, Doulx penser, jamais je ne pourroye

Vous desservir les biens que me donnez,

Car, quant Ennuy mon povre cueur gerroye,

Par fortune, comme bien le savez,

Toutes les foiz qu'amener me voulez

Ung souvenir de ma belle maistresse;

Tantost Doleur, Desplaisir et Tristesse

S'en vont fuiant; ilz n'osent demourer,

Ne se trouver en vostre compaignie;

Mais se meurent de courrous et d'envie,

Quant il vous plaist d'ainsi me conforter.

L'aise que j'ay, dire je ne sauroye,

Quant Souvenir et vous me racontez

Les tres doulx fais, plaisans et plains de joye

De ma Dame, qui sont congneuz assez

En plusieurs lieux, et si bien renommés,

Que d'en parler chascun en a liesse.

Pour ce, tous deux pour me tollir Destresse,

D'elle vueilliez nouvelles m'aporter,

Le plus souvent que pourrez, je vous prie;

Vous me sauvez, et maintenez la vie,

Quant il vous plaist d'ainsi me conforter.

Car lors Amour par vous deux si m'envoye

Ung doulx espoir que vous me presentez,

Qui me donne conseil que joyeux soye;

Et puis apres tous trois me promectez

Qu'à mon besoing jamais ne me fauldrez;

Ainsi m'actens tout à vostre promesse,

Car par vous puis avoir, à grant largesse,

Des biens d'Amours, plus que ne scay nombrer,

Maugré Dangier, Dueil et Merencolie,

Que je ne crains en riens; mais les deffie,

Quant il vous plaist d'ainsi me conforter.

L'ENVOY.

Jeune, gente, nompareille Princesse,

Puisque ne puis veoir vostre jeunesse,

De m'escrire ne vous vueilliez lasser;

Car vous faictes, je le vous certiffie,

Grant aumosne dont je vous remercie,

Quant il vous plaist d'ainsi me conforter.



BALADE.

Se je povoye mes souhais

Et mes souspirs faire voler,

Si tost que mon cueur les a fais,

Passer leur feroye la mer,

Et vers celle, tout droit aler,

Que j'ayme du cueur si tres fort.

Comme ma liesse mondaine

Que je tendray jusqu'à la mort.

Pour ma maistresse souveraine.

Helas! la verray je jamais?

Qu'en dictes vous, tres doulx penser?

Espoir m'a promis, ouil, mais

Trop longtemps me fait endurer;

Et, quant je lui viens demander

Secours à mon besoing, il dort.

Ainsi suis chascune sepmaine

En maint ennuy, sans reconfort,

Pour ma maistresse souveraine.

Je ne puis demourer en paix,

Fortune ne m'y veult laisser;

Au fort, à présent je me tais,

Et vueil laisser le temps passer;

Pensant d'avoir au par aler,

Par Loyaulté où mon ressort

J'ay mis, de Plaisance l'estraine,

En guerdon des maulx qu'ay à tort

Pour ma maistresse souveraine.



BALADE.

Fortune, vueilliez moy laissier

En paix une fois, je vous prie;

Trop longuement, à vray compter,

Avez eu sur moy seigneurie.

Tousjours faictes la rencherie

Vers moy, et ne voulez ouir

Les maulx que m'avez fait souffrir,

Il a ja plusieurs ans passez;

Doy je tousjours ainsi languir?

Helas! et n'est ce pas assez?

Plus ne puis en ce point durer;

A Mercy, mercy je crie;

Souspirs m'empeschent le parler;

Veoir le povez, sans mocquerie.

Il ne fault ja que je le dye;

Pour ce, vous vueil je requerir.

Qu'il vous plaise de me tollir

Les maulx que m'avez amassez,

Qui m'ont mis jusques au mourir;

Helas! et n'est ce pas assez?

Tous maulx suis content de porter,

Fors ung seul, qui trop fort m'ennuye,

C'est qu'il me fault loing demourer

De celle que tiens pour amye;

Car pieca en sa compaignie

Laissay mon cueur et mon desir;

Vers moy ne veulent revenir,

D'elle ne sont jamais lassez;

Ainsi suy seul, sans nul plaisir,

Helas! et n'est ce pas assez?

L'ENVOY.

De balader j'ay beau loisir,

Autres deduiz me sont cassez,

Prisonnier suis, d'Amours martir;

Helas! et n'est ce pas assez?



BALADE.

Espoir m'a apporté nouvelle

Qui trop me doit reconforter,

Il dit que Fortune la felle

A voulu de soy raviser,

Et toutes faultes amender,

Qu'a faictes contre mon plaisir,

En faisant sa roe tourner.

Dieu doint qu'ainsi puist avenir!

Quoy que m'ait fait guerre mortelle,

Je suis content de l'esprouver,

Et le desbat qu'ay et querelle,

Vers elle je veuil delaisser,

Et tout courroux lui pardonner:

Car d'elle me puis bien servir.

Se loyaument veult s'acquicter...

Dieu doint qu'ainsi puist avenir!

Se la povoye trouver telle

Qu'elle me voulsist tant aidier;

Qu'en mes bras, je peusse la belle

Une foiz à mon gré trouver;

Plus ne vouldroye demander,

Car lors j'auroye mon desir,

Et tout quanque doy souhaidier.

Dieu doint qu'ainsi puist avenir!

L'ENVOY.

Amour, s'il vous plaist commander

A Fortune de me cherir,

Je pense joye recouvrer;

Dieu doint qu'ainsi puist avenir!



BALADE.

Je ne me scay en quel point maintenir,

Ce premier jour de May plein de liesse;

Car d'une part puis dire sans faillir

Que, Dieu mercy, j'ay loyalle maistresse,

Qui de tous biens a trop plus qu'à largesse;

Et si pense que, la sienne mercy,

Elle me tient son servant et amy;

Ne doy je bien doncques joye mener,

Et me tenir en joyeuse plaisance?

Certes ouil! et Amour mercier

Tres humblement de toute ma puissance.

Mais d'autre part, il me convient souffrir

Tant de doleur et de dure destresse

Par Fortune, qui me vient assaillir

De tous costez, qui de maulx est princesse;

Passer m'a fait le plus de ma jeunesse,

Dieu scet comment, en doloreux party;

Et si me fait demourer en soussy,

Loings de celle par qui puis recouvrer

Le vray tresor de ma droicte esperance,

Et que je vueil obeir, et amer

Tres humblement de toute ma puissance.

Et pour ce May, je vous viens requerir,

Pardonnez moy de vostre gentillesse,

Se je ne puis à present vous servir

Comme je doy, car je vous fais promesse;

J'ay bon vouloir envers vous, mais Tristesse

M'a si longtemps en son dangier nourry,

Que j'ay du tout joye mis en oubly;

Si me vault mieulx seul de gens eslongner,

Qui dolent est ne sert que d'encombrance;

Pour ce, reclus me tendray en penser

Tres humblement de toute ma puissance.

L'ENVOY.

Doulx souvenir, chierement je vous pry,

Escrivez tost ceste balade cy;

De par mon cueur la feray presenter

A ma Dame, ma seule desirance,

A qui pieca je le voulu donner

Tres humblement, de toute ma puissance.



BALADE.

Mon cueur est devenu hermite

En l'ermitaige de Pensée;

Car Fortune la tres despite

Qui l'a hay mainte journée,

S'est nouvellement aliée,

Contre lui, avecques Tristesse,

Et l'ont banny hors de liesse;

Place n'a où puis demourer,

Fors ou bois de Merencolie,

Il est content de s'y logier;

Si lui dis je que c'est folie.

Mainte parolle lui ay dicte,

Mais il ne l'a point escoutée:

Mon parler riens ne lui proufite,

Sa voulenté y est fermée;

De legier ne seroit changée,

Il se gouverne par Destresse

Qui, contre son prouffit, ne cesse

Nuit et jour de le conseillier;

De si pres lui tient compaignie

Qu'il ne peut ennuy delaissier,

Si lui dis je que c'est folie.

Pour ce saichiez, je m'en acquicte,

Belle tres loyaument amée,

Se lectre ne lui est escripte

Par vous, ou nouvelle mandée,

Dont sa doleur soit allegée,

Il a fait son veu et promesse

De renoncer à la richesse

De plaisir, et de doulx penser;

Et apres ce, toute sa vie,

L'abit de Desconfort porter,

Si lui dis je que c'est folie.

L'ENVOY.

Se par vous n'est Belle sans per,

Pour quelque chose que lui dye,

Mon cueur ne se veult conforter,

Si lui dis je que c'est folie.



BALADE.

Dangier, je vous gecte mon gant,

Vous appellant de traison,

Devant le Dieu d'amours puissant

Qui me fera de vous raison;

Car vous m'avez, mainte saison,

Fait douleur à tort endurer,

Et me faictes loings demourer

De la nompareille de France.

Mais vous l'avez tousjours d'usance

De grever loyaulx amoureux,

Et pour ce que je suis l'un d'eulx,

Pour eulx et moy prens la querelle;

Par Dieu, vilain, vous y mourrez

Par mes mains, point ne le vous celle,

S'à Loyaulté ne vous rendez.

Comment avez vous d'orgueil tant?

Que vous osez sans achoison

Tourmenter aucun vray amant

Qui, de cueur et d'entencion,

Sert Amours sans condicion;

Certes moult estes à blasmer,

Pensez donques de l'amender,

En laissant vostre malvueillance,

Et par tres humble repentance,

Alez crier mercy à ceulx

Que vous avez faiz doloreux,

Et qui vous ont trouvé rebelle;

Autrement pour seur vous tenez

Que gaige je vous appelle,

S'à Loyaulté ne vous rendez,

Vous estes tous temps mal pensant,

Et plain de faulse soupecon;

Ce vous vient de mauvais talant

Nourry en couraige felon;

Quel mal ou ennuy vous fait on?

Se par amours on veult amer,

Pour plus aise le temps passer

En lyee joyeuse plaisance;

C'est gracieuse desirance.

Pour ce, faulx, vilain, orgueilleux,

Changiez voz vouloirs oultragieux,

Ou je vous feray guerre telle

Que, sans faillir, vous trouverez

Qu'elle vauldra pis que mortelle,

S'à Loyaulté ne vous rendez.



BALADE.

Se Dieu plaist, briefment la nuée

De ma tristesse passera,

Belle tres loyaument amée,

Et le beau temps se monstrera:

Mais savez vous quant ce sera?

Quant le doulx souleil gracieux

De vostre beaulté entrera

Par les fenestres de mes yeulx.

Lors la chambre de ma pensée

De grant plaisance reluira,

Et sera de joye parée,

Adonc mon coeur s'esveillera

Qui en dueil dormy longtemps a,

Plus ne dormira, se m'aid Dieux,

Quant ceste clarté le ferra

Par les fenestres de mes yeulx.

Helas! quant vendra la journée,

Qu'ainsi avenir me pourra

Ma maistresse tres desirée,

Pensez vous que brief avendra;

Car mon cueur tousjours languira

En ennuy sans point avoir mieulx,

Jusqu'à tant que ce cy verra

Par les fenestres de mes yeulx.

L'ENVOY.

De Reconfort mon cueur aura

Autant que nul dessoubz les cieulx,

Belle, quant vous regardera,

Par les fenestres de mes yeulx.



BALADE.

Au court jeu de tables jouer,

Amour me fait moult longuement;

Car tousjours me charge garder

Le point d'actente seulement;

En me disant que vrayement

Se ce point lye scay tenir,

Qu'au derrain je doy, sans mentir,

Gaaingnier le jeu entierement.

Je suy pris, et ne puis entrer

Ou point que desire souvent;

Dieu me doint une fois gecter

Chance qui soit aucunement

A mon propos, car autrement

Mon cueur sera pis que martir,

Se ne puis, ainsi qu'ay desir,

Gaaingnier le jeu entierement.

Fortune fait souvent tourner

Les dez contre moy mallement;

Mais Espoir, mon bon conseillier,

M'a dit et promis seurement,

Que Loyaulté prochainement

Fera Boneur vers moy venir

Qui me fera, à mon plaisir,

Gaaingnier le jeu entierement.

L'ENVOY.

Je vous supply tres humblement,

Amour, aprenez moy comment

J'asserray les dez sans faillir;

Par quoi puisse, sans plus languir,

Gaaingnier le jeu entierement.



BALADE.

Vous, soyez la tres bien venue

Vers mon cueur, Joyeuse nouvelle,

Avez vous point ma Dame veue?

Contez moi quelque chose d'elle;

Dictes moy, n'est elle pas telle

Qu'estoit? quant derrenierement,

Pour m'oster de merencolie,

M'escrivy amoureusement:

C'estes vous de qui suis amye.

Son vouloir jamais ne se mue,

Ce croy je, mais tient la querelle

De Loyaulté, qu'a retenue

Sa plus prochaine damoiselle;

Bien le monstre, sans que le celle,

Qu'elle se maintient loyaument,

Quant lui plaist, dont je la mercie,

Me mander si tres doulcement:

C'estes vous de qui suis amye.

Pour le plus eureux soubz la nue

Me tiens, quant m'amye s'appelle;

Car en tous lieux, où est congneue,

Chascun la nomme la plus belle;

Dieu doint que, maugré le rebelle

Dangier, je la voye briefment,

Et que de sa bouche me die:

Amy, pensez que seulement

C'estes vous de qui suis amye.

L'ENVOY.

J'ay en mon cueur joyeusement

Escript, afin que ne l'oublie,

Ce refrain qu'ayme chierement:

C'estes vous de qui suis amye.



BALADE.

Trop longtemps vous voy sommeillier,

Mon cueur, en dueil et desplaisir;

Vueilliez vous ce jour esveillier,

Alons au bois le May cueillir,

Pour la coustume maintenir.

Nous orrons des oyseaulx le glay,

Dont ilz font les bois retentir,

Ce premier jour du mois de May,

Le Dieu d'amours est coustumier,

A ce jour, de feste tenir,

Pour amoureux cueurs festier

Qui desirent de le servir;

Pour ce, fait les arbres couvrir

De fleurs, et les champs de vert gay;

Pour la feste plus embellir,

Ce premier jour du mois de May.

Bien scay, mon cueur, que faulx Dangier

Vous fait mainte paine souffrir;

Car il vous fait trop eslongner

Celle qui est vostre desir;

Pourtant vous fault esbat querir;

Mieux conseiller, je ne vous scay,

Pour vostre doleur amendrir,

Ce premier jour du mois de May.

L'ENVOY.

Ma Dame, mon seul souvenir,

En cent jours n'auroye loisir

De vous raconter, tout au vray,

Le mal qui tient mon cueur martir,

Ce premier jour du mois de May.



BALADE.

J'ay mis en escript mes souhais

Ou plus parfont de mon penser;

Et combien, quant je les ay fais,

Que peu me pevent profiter;

Je ne les vouldroye donner

Pour nul or, qu'on me sceust offrir,

En esperant, qu'au par aler,

De mille l'un puist avenir.

Par la foy de mon corps! jamais

Mon cueur ne se peut d'eulx lasser;

Car si richement sont pourtrais,

Que souvent les vient regarder,

Et s'y esbat pour temps passer,

En disant par ardent desir:

Dieu doint que, pour me conforter,

De mille l'un puist avenir!

C'est merveille, quant je me tais,

Que j'oy mon cueur ainsi parler;

Et tient avec Amour ses plais,

Que tousjours veult acompaignier;

Car il dit que des biens d'amer

Cent mille lui veult departir;

Plus ne quier, mais que sans tarder,

De mille l'un puist avenir.

L'ENVOY.

Vueilliez à mon cueur accorder,

Sans par parolles le mener,

Amour, que par vostre plaisir,

Des biens que lui voulez donner,

De mille l'un puist avenir.



BALADE.

Par le commandement d'Amours

Et de la plus belle de France,

J'enforcis mon chastel tousjours

Appellé Joyeuse plaisance,

Assis sur roche d'Esperance,

Avitaillé l'ay de Confort;

Contre Dangier et sa puissance,

Je le tendray jusqu'à la mort.

En ce chastel y a trois tours,

Dont l'une se nomme Fiance

D'avoir briefment loyal secours,

Et la seconde Souvenance,

La tierce Ferme desirance.

Ainsi le chastel est si fort

Que nul n'y peut faire grevance;

Je le tendray jusqu'à la mort.


Combien que Dangier, par faulx tours,

De le m'oster souvent s'avance;

Mais il trouvera le rebours,

Se Dieu plaist, de sa malvueillance;

Bon droit est de mon aliance,

Loyaulté et lui sont d'accort

De m'aidier, pour ce, sans doubtance;

Je le tendray jusqu'à la mort.

L'ENVOY.

Faisons bon guet sans decevance

Et assaillons par ordonnance,

Mon cueur, Dangier qui nous fait tort;

Se prandre le puis par vaillance,

Je le tendray jusqu'à la mort.



BALADE.

La premiere foiz, ma Maistresse,

Qu'en vostre presence vendray,

Si ravi seray de liesse,

Qu'à vous parler je ne pourray;

Toute contenance perdray,

Car, quant vostre beaulté luira

Sur moy, si fort esbloira

Mes yeulx que je ne verray goute;

Mon cueur aussi se pasmera,

C'est une chose que fort doubte.

Pour ce, nompareille Princesse,

Quant ainsi devant vous seray,

Vueilliez, par vostre grant humblesse,

Me pardonner, se je ne scay

Parler à vous, comme devray;

Mais tost apres, s'asseurera

Mon cueur, et puis vous contera

Son fait, mais que nul ne l'escoute;

Dangier grant guet sur lui fera,

C'est une chose que fort doubte.


Et se mectra souvent en presse

D'ouir tout ce que je diray;

Mais je pense que par sagesse

Si tres bien me gouverneray,

Et telle maniere tendray,

Que faulx Dangier trompé sera,

Ne nulle riens n'appercevra;

Si mectra il sa paine toute

D'espier tout ce qu'il pourra;

C'est une chose que fort doubte.



BALADE.

Me mocquez vous, Joyeulx Espoir,

Par parolles trop me menez,

Pensez vous de me decevoir;

Chascun jour vous me promectez

Que briefment veoir me ferez

Ma Dame, la gente Princesse,

Qui a mon cueur entierement;

Pour Dieu, tenez vostre promesse,

Car trop ennuié qui actent.

Il a longtemps, pour dire voir,

Que tout mon estat congnoissez;

N'ay je fait mon loyal devoir

D'endurer, comme bien savez,

Ouil, ce croy je plus qu'assez;

Temps est que me donnez liesse,

Desservie l'ay loyaument,

Pardonnez moy, se je vous presse,

Car trop ennuié qui actent.

Ne me mectez à nonchaloir,

Honte sera se me failliez,

Veu que me fie main et soir

En tout ce que faire vouldrez,

Se mieulx faire ne me povez,

Au moins monstrez moy ma maistresse

Une foiz, pour aucunement

Allegier le mal qui me blesse,

Car trop ennuié qui actent.

L'ENVOY.

Espoir, tousjours vous m'asseurez

Que bien mon fait ordonnerez,

Bel me parlez, je le confesse;

Mais, tant y mectez longuement,

Que je languis en grant destresse,

Car trop ennuié qui actent.



BALADE.

Le premier jour du mois de May

S'acquicte vers moy grandement;

Car, ainsi qu'à présent, je n'ay

En mon cueur que deuil et tourment;

Il est aussi pareillement

Troublé, plain de vent et de pluie;

Estre souloit tout autrement,

Ou temps qu'ay congneu en ma vie.

Je croy qu'il se met en essay

De m'acompaignier loyaulment;

Content m'en tiens, pour dire vray,

Car meschans, en leur pensement,

Recoivent grand allegement,

Quant en leurs maulx ont compaignie;

Essayé l'ay certainement,

Ou temps qu'ay congneu en ma vie.

Las! j'ay veu May joyeux et gay,

Et si plaisant à toute gent,

Que raconter au long ne scay

Le plaisir et esbatement

Qu'avait en son commandement;

Car Amour, en son abbaye,

Le tenoit chief de son couvent,

Ou temps qu'ay congneu en ma vie.

L'ENVOY.

Le temps va je ne scay comment,

Dieu l'amende prouchainement!

Car Plaisance est endormie,

Qui souloit vivre lyement,

Ou temps qu'ay congneu en ma vie.



BALADE.

Pour Dieu, gardez bien souvenir

Enclos dedens vostre pensée,

Ne le laissiez dehors yssir,

Belle tres loyaument amée;

Faictes que chascune journée

Vous ramentoive bien souvent

La maniere quoy et comment,

Ja pieca, me feistes promesse,

Quant vous retins premierement

Ma Dame, ma seule maistresse.

Vous savez que, par franc desir

Et loyal amour conseillée,

Me deistes que, sans departir,

De m'amer estiez fermée;

Tant comme j'auroye durée.

Je metz en vostre jugement

Se ma bouche dit vray ou ment;

Si tiens que parler de princesse

Vient du cueur, sans decevement,

Ma dame, ma seule maistresse.

Non pourtant, me fault vous ouvrir

La double qu'en moy est entrée:

C'est que j'ay paour, sans vous mentir,

Que ne m'ayez, tres belle née,

Mis en oubly; car mainte année

Suis loingtain de vous longuement,

Et n'oy de vous aucunement

Nouvelle pour avoir liesse;

Pourquoy vis douloreusement,

Ma Dame, ma seule maistresse.

Nul remede ne scay querir,

Dont ma doleur soit allegée;

Fors que souvent vous requerir,

Que la foy que m'avez donnée

Soit par vous loyaument gardée;

Car vous congnoissiez clerement

Que, par vostre commandement,

Ay despendu de ma jeunesse,

Pour vous actendre seulement,

Ma Dame, ma seule maistresse.

Plus ne vous convient esclarsir

La chose que vous ay comptée;

Vous la congnoissiez, sans faillir;

Pour ce, soyez bien advisée

Que je ne vous trouve muée;

Car, s'en vous trouve changement,

Je requerray tout haultement,

Devant l'amoureuse Deesse,

Que j'aye de vous vengement,

Ma dame, ma seule maistresse.

L'ENVOY.

Se je puis veoir seurement

Que m'amez tousjours loyaument,

Content suis de passer destresse

En vous servant joyeusement,

Ma Dame, ma seule maistresse.



BALADE.

Helas! helas! qui a laissié entrer

Devers mon cueur doloreuse nouvelle?

Conté lui a plainement, sans celer,

Que sa Dame, la tres plaisant et belle,

Qu'il a longtemps tres loyaument servie,

Est à present en griefve maladie;

Dont il est cheu en desespoir si fort,

Qu'il souhaide piteusement la mort,

Et dit qu'il est ennuyé de sa vie.

Je suis alé pour le reconforter,

En lui priant qu'il n'ait nul soussy d'elle,

Car, se Dieu plaist, il orra brief conter

Que ce n'est pas maladie mortelle,

Et que sera prochainement guerrie;

Mais ne lui chault de chose que lui die;

Aincois en pleurs, a tousjours son ressort

Par Tristesse qui asprement le mort,

Et dit qu'il est ennuyé de sa vie.

Quant je lui dy qu'il ne se doit doubter,

Car Fortune n'est pas si tres cruelle,

Qu'elle voulsist hors de ce monde oster

Celle qui est des princesses l'estoille,

Qui partout luist des biens dont est garnie;

Il me respond; qu'il est fol qui se fie

En Fortune qui a fait à maint tort.

Ainsi ne voult recevoir reconfort,

Et dit qu'il est ennuyé de sa vie.

L'ENVOY.

Dieu tout puissant, par vostre courtoisie

Guerissez la, ou mon cueur vous supplie

Que vous souffrez que la mort son effort

Face sur lui, car il en est d'accort,

Et dit qu'il est ennuyé de sa vie.



BALADE.

Sitost que l'autre jour j'ouy

Que ma souveraine sans per

Estoit guerie, Dieu mercy,

Je m'en alay sans point tarder

Vers mon cueur pour le lui conter;

Mais certes tant le desiroit,

Qu'à paine croire le povoit,

Pour la grant amour qu'a en elle,

Et souvent a par soy disoit:

Saint Gabriel, bonne nouvelle.

Je lui dis: mon cueur, je vous pry,

Ne vueilliez croire ne penser

Que moy, qui vous suy vray amy,

Vous vueille mensonges trouver,

Pour en vain vous reconforter;

Car, trop mieulx taire me vaudroit,

Que le dire se vray n'estoit;

Mais la vérité si est telle,

Soyez joyeulx comment qu'il soit.

Saint Gabriel, bonne nouvelle.

Alors mon cueur me respondy:

Croire vous vueil sans plus doubter,

Et tout le courroux et soussy

Qu'il m'a convenu endurer,

En joye le vueil retourner;

Puis apres, ses yeulx essuyoit

Que de plourer moilliez avoit,

Disant: il est temps que rappelle

Espoir qui delaissié m'avoit.

Saint Gabriel, bonne nouvelle.

L'ENVOY.

Il me dist aussi qu'il feroit,

Dedens l'amoureuse chapelle,

Chanter la messe qu'il nommoit:

Saint Gabriel, bonne nouvelle.



BALADE.

Las! Mort qui t'a fait si hardie.

De prendre la noble Princesse

Qui estait mon confort, ma vie,

Mon bien, mon plaisir, ma richesse;

Puisque tu as prins ma maistresse,

Prens moy aussi son serviteur,

Car j'ayme mieulx prouchainement

Mourir, que languir en tourment,

En paine, soussy et doleur.

Las! de tous biens estoit garnie,

Et en droicte fleur de jeunesse;

Je pry à Dieu qu'il te maudie,

Faulse mort, plaine de rudesse;

Se prise l'eusses en vieillesse,

Ce ne fust pas si grant rigueur;

Mais prise l'as hastivement,

Et m'as laissié piteusement

En paine, soussy et doleur.

Las! je suis seul, sans compaignie,

Adieu ma Dame, ma liesse;

Or est nostre amour departie,

Non pourtant, je vous fais promesse

Que de prieres, à largesse,

Morte vous serviray de cueur,

Sans oublier aucunement,

Et vous regrecteray souvent

En paine, soussy et doleur

L'ENVOY.

Dieu, sur tout souverain Seigneur,

Ordonnez, par grace et doulceur,

De l'ame d'elle, tellement

Qu'elle ne soit pas longuement

En paine, soussy et doleur.



BALADE.

J'ai aux esches joué devant Amours,

Pour passer temps, avecques faulx Dangier,

Et seurement me suy gardé tousjours,

Sans riens perdre jusques au derrenier,

Que Fortune lui est venu aidier,

Et par meschief, que maudite soit elle!

A ma Dame prise soudainement;

Par quoy suy mat, je le voy clerement,

Se je ne fais une Dame nouvelle.

Eu ma Dame j'avoye mon secours,

Plus qu'en autre, car souvent d'encombrier

Me delivroit, quant venoit à son cours,

Et en gardes faisoit mon jeu lier;

Je n'avoye Pion, ne Chevalier,

Auffin ne Rocq qui peussent ma querelle

Si bien aidier; il y pert vrayement,

Car j'ay perdu mon jeu entierement,

Se je ne fais une Dame nouvelle.

Je ne me scay jamais garder des tours

De Fortune, qui mainteffoiz changier

A fait mon jeu, et tourner à rebours;

Mon dommaige scet bientost espier,

Elle m'assault sans point me desfier;

Par mon serement, oncques ne congneu telle;

Enjeu party suy si estrangement,

Que je me rens, et n'y voy sauvement,

Se je ne fais une Dame nouvelle.



BALADE.

Je me souloye pourpenser

Au commencement de l'année,

Quel don je pourroye donner

A ma Dame la bien amée;

Or suis hors de ceste pensée,

Car Mort l'a mise soubz la lame,

Et l'a hors de ce monde ostée,

Je pry à Dieu qu'il en ait l'ame.

Non pourtant, pour tousjours garder

La coustume que j'ay usée,

Et pour à toutes gens monstrer

Que pas n'ay ma Dame oubliée,

De messes je l'ay estrenée;

Car ce me seroit trop de blasme

De l'oublier ceste journée,

Je pry à Dieu qu'il en ait l'ame.

Tellement lui puist prouffiter

Ma priere, que confortée

Soit son ame, sans point tarder,

Et de ses biensfaiz guerdonnée

En Paradis, et couronnée

Comme la plus loyalle Dame

Qu'en son vivant j'aye trouvée;

Je pry à Dieu qu'il en ait l'ame

L'ENVOY.

Quant je pense à la renommée

Des grans biens dont estoit parée,

Mon povre cueur de dueil se pasme;

De lui souvent est regrectée,

Je pry à Dieu qu'il en ait l'ame.



BALADE.

Quant Souvenir me ramentoit

La grant beaulté dont estoit plaine,

Celle que mon cueur appeloit

Sa seule Dame souveraine,

De tous biens la vraye fontaine,

Qui est morte nouvellement,

Je dy, en pleurant tendrement,

Ce monde n'est que chose vaine.

Ou vieil temps grant renom couroit

De Creseide, Yseud, Elaine

Et mainte autres, qu'on nommoit

Parfaictes en beaulté haultaine.

Mais, au derrain, en son demaine

La Mort les prist piteusement;

Parquoy puis veoir clerement,

Ce monde n'est que chose vaine.

La Mort a voulu et vouldroit,

Bien le cognois, mectre sa paine

De destruire, s'elle povait,

Liesse et Plaisance mondaine,

Quant tant de belles dames maine

Hors du monde; car vrayement

Sans elles, à mon jugement,

Ce monde n'est que chose vaine.

L'ENVOY.

Amours, pour verité certaine,

Mort vous guerrie fellement;

Se n'y trouvez amendement,

Ce monde n'est que chose vaine.



BALADE.

Le premier jour du mois de May,

Trouvé me suis en compaignie

Qui estoit, pour dire le vray,

De gracieuseté garnie;

Et, pour oster merencolie,

Fut ordonné qu'on choisiroit,

Comme fortune donneroit,

La fueille plaine de verdure,

Ou la fleur pour toute l'année;

Si prins la feuille pour livrée,

Comme lors fut mon aventure.

Tantost apres je m'avisay,

Qu'à bon droit, je l'avoye choisie;

Car, puisque par mort perdu ay

La fleur, de tous biens enrichie,

Qui estoit ma Dame, m'amie,

Et qui de sa grace m'amoit,

Et pour son amy me tenoit,

Mon cueur d'autre fleur n'a plus cure:

Adonc congneu que ma pensée

Accordoit à ma destinée,

Comme lors fut mon aventure.

Pour ce, la fueille porteray

Cest an, sans que point je l'oublie;

Et à mon povoir me tendray

Entierement de sa partie;

Je n'ay de nulle fleur envie,

Porte la qui porter la doit,

Car la fleur, que mon cueur amoit

Plus que nulle autre creature,

Est hors de ce monde passée,

Qui son amour m'avoit donnée,

Comme lors fut mon aventure.

L'ENVOY.

Il n'est fueille, ne fleur qui dure

Que pour ung temps, car esprouvée

J'ay la chose que j'ay comptée,

Comme lors fut mon aventure.



BALADE.

Le lendemain du premier jour de May,

Dedens mon lit, ainsi que je dormoye,

Au point du jour m'avint que je songay

Que devant moy une fleur je veoye,

Qui me disoit: Amy, je me souloye

En toy fier, car pieca mon party

Tu tenoies, mais mis l'as en oubly,

En soustenant la fueille contre moy;

J'ay merveille que tu veulx faire ainsi,

Riens n'ay meffait, ce pense je, vers toy.

Tout esbahy alors je me trouvay,

Si respondy au mieulx que je savoye:

Tres belle fleur, oncques je ne pensay

Faire chose qui desplaire te doye;

Se, pour esbat, aventure m'envoye

Que je serve la fueille cest an cy,

Doy je pourtant estre de toy banny?

Nennil certes, je fais comme je doy,

Et, se je tiens le party qu'ay choisy,

Riens n'ay meffait, ce pense je, vers toy.

Car non pourtant honneur te porteray

De bon vouloir, quelque part que je soye,

Tout pour l'amour d'une fleur que j'amay

Ou temps passé; Dieu doint que je la voye

En Paradis, apres ma mort, en joye;

Et pour ce, fleur, chierement je te pry,

Ne te plains plus, car cause n'as pourquoy,

Puisque je fais ainsi que tenu suy,

Riens n'ay meffait, ce pense je, vers toy.

L'ENVOY.

La vérité est telle que je dy,

J'en fais juge Amour le puissant Roy;

Tres doulce fleur, point ne te cry mercy,

Riens n'ay meffait, ce pense je, vers toy.



BALADE.

En la forest d'ennuieuse tristesse,

Ung jour m'avint qu'à par moy cheminoye,

Si rencontray l'amoureuse Deesse

Qui m'appella, demandant où j'aloye.

Je respondy que par Fortune estoye

Mis en exil en ce bois, longtemps a,

Et, qu'à bon droit, appeller me povoye

L'omme esgaré qui ne scet où il va.

Et soubzriant, par sa tres grant humblesse,

Me respondy: Amy, se je savoye

Pourquoy tu es mis en ceste destresse,

A mon povoir, voulentiers t'aideroye;

Car, ja pieca, je mis ton cueur en voye

De tout plaisir, ne scay qui l'en osta;

Or me desplaist qu'à present je te voye

L'omme esgaré qui ne scet où il va.

Helas! dis je, souveraine Princesse,

Mon fait savez, pourquoy le vous diroye?

C'est par la Mort qui fait à tous rudesse,

Qui m'a tollu celle que tant amoye,

En qui estoit tout l'espoir que j'avoye,

Qui me guidoit, si bien m'acompaigna

En son vivant, que point ne me trouvoye

L'omme esgaré qui ne scet où il va.

L'ENVOY.

Aveugle suy, ne scay où aler doye;

De mon baston affin que ne forvoye,

Je vois tastant mon chemin ca et là;

C'est grant pitié qu'il convient que je soye

L'omme esgaré qui ne scet où il va.



BALADE.

J'ay esté de la compaignie

Des amoureux moult longuement,

Et m'a Amour, dont le mercie,

Donné de ses biens largement;

Mais au derrain, ne scay comment,

Mon fait est venu au contraire;

Et, à parler ouvertement,

Tout est rompu, c'est à reffaire

Certes, je ne cuidoye mie

Qu'en amer eust tel changement;

Car, chascun dit que c'est la vie

Où il a plus d'esbatement;

Helas! j'ay trouvé autrement;

Car, quant en l'amoureux repaire

Cuidoye vivre seurement,

Tout est rompu, c'est à reffaire.

Au fort, en Amour je m'affie

Qui m'aidera aucunement,

Pour l'amour de sa seigneurie

Que j'ay servie loyaument;

N'oncques ne fis, par mon serement,

Chose qui lui doye desplaire,

Et non pourtant estrangement,

Tout est rompu, c'est à reffaire.

L'ENVOY.

Amour, ordonnez tellement

Que j'aye cause de me taire,

Sans plus dire de cueur dolent:

Tout est rompu, c'est à reffaire.



BALADE.

Plaisant Beaulté mon cueur nasvra

Ja pieca, si tres durement

Qu'en la fievre d'amours entra,

Qui l'a tenu moult asprement;

Mais, de nouvel presentement,

Ung bon medicin qu'on appelle

Nonchaloir, que tiens pour amy,

M'a guery, la sienne mercy,

Se la playe ne renouvelle.

Quant mon cueur tout sain se trouva,

Il l'en mercia grandement;

Et humblement lui demanda:

S'en santé serait longuement?

Il respondy tres saigement:

Mais que gardes bien ta fourcelle

Du vent d'Amours qui te fery,

Tu es en bon point jusqu'à cy,

Se la playe ne renouvelle.

L'embusche de Plaisir entra

Parmy tes yeulx soutifvement;

Jeunesse le mal pourchassa,

Qui t'avoit en gouvernement;

Et puis bouta priveement

Dedens ton logis l'estincelle

D'Ardant desir qui tout ardy;

Lors fus nasvré, or t'ay guery,

Se la playe ne renouvelle.



BALADE.

Le beau souleil, le jour saint Valentin,

Qui apportait sa chandelle alumée,

N'a pas longtemps, entra ung bien matin

Priveement en ma chambre fermée.

Celle clarté, qu'il avoit apportée,

Si m'esveilla du somme de Soussy,

Où j'avoye toute la nuit dormy

Sur le dur lit d'ennuieuse pensée.

Ce jour aussi, pour partir leur butin

Des biens d'Amours, faisoient assemblée

Tous les oyseaulx, qui parlans leur latin,

Crioyent fort, demandans la livrée

Que Nature leur avoit ordonnée;

C'estoit d'un per comme chascun choisy;

Si ne me peu rendormir, pour leur cry,

Sur le dur lit d'ennuieuse pensée.

Lors en moillant de larmes mon coessin,

Je regrectay ma dure destinée,

Disant: Oyseaulx je vous voy en chemin

De tout plaisir et joye désirée;

Chascun de vous a per qui lui agrée,

Et point n'en ay, car Mort, qui m'a trahy,

A prins mon per, dont en dueil je languy

Sur le dur lit d'ennuieuse pensée.

L'ENVOY.

Saint Valentin choisissent ceste année

Ceulx et celles de l'amoureux party;

Seul me tendray, de confort desgarny,

Sur le dur lit d'ennuieuse pensée.



BALADE.

Mon cueur dormant en nonchaloir,

Reveilliez vous joyeusement,

Je vous fais nouvelles savoir,

Qui vous doit plaire grandement;

Il est vray que presentement

Une Dame tres honnorée

En toute bonne renommée,

Desire de vous acheter,

Dont je suy joyeulx et d'accort;

Pour vous, son cueur me veult donner,

Sans departir, jusqu'à la mort.

Ce change doy je recevoir

En grant gré, tres joyeusement;

Or, vous charge d'entier povoir

Si chier et tant estroictement,

Que je puis plus que loyaument

Soit par vous cherie et amée;

Et, en tous lieux, nuit et journée

L'acompaignier, sans la laissier,

Tant que j'en aye bon rapport;

Il vous convient sien demourer,

Sans departir, jusqu'à la mort.

Alez vous logier ou manoir

De son tres gracieux corps gent,

Pour y demourer main et soir,

Et l'onnourer entierement;

Car, par son bon commandement,

Lieutenant vous veult ordonner

De son cueur, en joyeulx deport;

Pensez de bien vous gouverner,

Sans departir, jusqu'à la mort.



BALADE.

Belle, se ne m'osez donner

De voz doulx baisiers amoureux,

Pour paour de Dangier courroucer,

Qui tousjours est fel et crueux;

J'en embleray bien ung ou deux;

Mais que, n'y prenez desplaisir,

Et que le vueilliez consentir,

Maugré Dangier et ses conseulx.

De ce faulx vilain aveugler,

Dieu scet se j'en suis desireux;

Nul ne le peut aprivoiser,

Tout temps est si souspeconneux,

Qu'en penser languist doloreux,

Quant il voit Plaisance venir;

Mais elle se scet bien chevir,

Maugré Dangier et ses conseulx.

Quand estroit la cuide garder,

Hardy cueur, secret et eureux,

S'avecques lui scet amener

Avis bon et aventureux,

Desguisé soubz maintien honteux;

Bien pevent Dangier endormir;

Lors Plaisance fait son desir,

Maugré Dangier et ses conseulx.

L'ENVOY.

Bien dessert guerdon plantureux

Advis, qui scet si bien servir

Au besoing, et trouver loisir,

Maugré Dangier et ses conseulx.



BALADE.

J'ay fait l'obseque de ma Dame

Dedens le moustier amoureux,

Et le service pour son ame

A chanté Penser doloreux;

Mains sierges de souspirs piteux

Ont esté en son luminaire;

Aussy j'ay fait la tombe faire

De regretz, tous de lermes pains,

Et tout entour, moult richement,

Est escript: Cy gist vrayement

Le tresor de tous biens mondains.

Dessus elle, gist une lame

Faictes d'or et de saffirs bleux;

Car saffir est nommé la jame

De Loyaulté, et l'or eureux;

Bien lui appartiennent ces deux;

Car Eur et Loyaulté pourtraire

Voulu, en la tres debonnaire,

Dieu, qui la fist de ses deux mains,

Et fourma merveilleusement;

C'estoit, à parler plainement,

Le tresor de tous biens mondains.

N'en parlons plus, mon cueur se pasme

Quant il oyt les faiz vertueux

D'elle, qui estoit sans nul blasme;

Comme jurent celles et ceulx

Qui congnoissoient ses conseulx;

Si croy que Dieu la voulu traire

Vers lui, pour parer son repaire

De Paradis, où sont les sains,

Car c'est d'elle bel parement,

Que l'en nommoit communement

Le tresor de tous biens mondains.

L'ENVOY.

De riens ne servent pleurs, ne plains;

Tous mourrons, ou tart ou briefment;

Nul ne peut garder longuement

Le tresor de tous biens mondains.



BALADE.

Puisque Mort a prins ma maistresse,

Que sur toutes amer souloye,

Mourir me convient en tristesse,

Certes plus vivre ne pourroye;

Pour ce, par deffaulte de joye

Tres malade, mon testament

J'ai mis en escript doloreux,

Lequel je presente humblement

Devant tous loyaulx amoureux.

Premierement, à la haultesse

Du Dieu d'amours donne et envoye

Mon esperit, et en humblesse

Lui supplie qu'il le convoye

En son Paradis, et pourvoye;

Car je jure que loyaument

L'a servi de vueil desireux;

Advouer le puis vrayement

Devant tous loyaulx amoureux.

Oultre plus, vueil que la richesse

Des biens d'Amours qu'avoir souloye,

Departie, soit à largesse,

A vraiz amans, et ne vouldroye

Que faulx amans, par nulle voye,

En eussent part aucunement;

Oncques n'euz amistié à eulx;

Je le prans sur mon sauvement

Devant tous loyaulx amoureux.

L'ENVOY.

Sans espargnier or, ne monnoye,

Loyaulté veult qu'en terre soye

En sa chapelle grandement;

Dont je me tiens pour bien eureux,

Et l'en mercie chierement

Devant tous loyaulx amoureux.



BALADE.

J'oy estrangement

Plusieurs gens parler,

Qui trop mallement

Se plaingnent d'amer;

Car, legierement,

Sans paine porter,

Vouldroient, briefment.

A fin amener

Tout leur pensement.

C'est fait follement

D'ainsi desirer;

Car, qui loyaument

Veulent acquester

Bon guerdonnement,

Maint mal endurer

Leur fault, et souvent

A rebours trouver

Tout leur pensement.

S'Amour humblement

Veulent honnourer,

Et soingneusement

Servir, sans faulser;

Des biens largement

Leur fera donner;

Mais, premierement,

Il veult esprouver

Tout leur pensement.



SONGE EN COMPLAINTE.

Apres le jour qui est fait pour traveil,

Ensuit la nuit pour repos ordonnée;

Pour ce, m'avint que chargié de sommeil

Je me trouvav moult fort une vesprée.

Pour la peine que j'avoye portée

Le jour devant, si fis mon appareil

De me couchier, sitost que le souleil

Je vy retrait, et sa clarté mussée.

Quant couchié fu, de legier m'endormy;

Et en dormant, ainsi que je songoye,

Advis me fu que, devant moy, je vy

Ung vieil homme que point ne congnoissoye;

Et non pourtant autresfoiz veu l'avoye,

Ce me sembla; si me trouvay marry

Que j'avoye son nom mis en oubly,

Et, pour honte, parler à lui n'osoye.

Ung peu se teut, et puis m'araisonna,

Disant: Amy, n'avez vous de moy cure?

Je suis Aage qui lectres apporta

A Enfance, de par Dame Nature,

Quant lui chargeay que plus la nourriture

N'auroit de vous, alors vous delivra

A Jeunesse, qui gouverné vous a

Moult longuement, sans raison et mesure.

Or est ainsi, que Raison qui sur tous

Doit gouverner, a fait tres grant complainte

A Nature, de Jeunesse et de vous,

Disant qu'avez tous deux fait faulte mainte,

Avisez vous, ce n'est pas chose fainte;

Car Vieillesse, la mere de courrous,

Qui tout abat et amaine au dessoubz,

Vous donnera dedens brief une atainte.

Au derrenier, ne la povez fuir;

Si vous vault mieulx, tandis qu'avez jeunesse,

A vostre honneur de folie partir,

Vous esloingnant de l'amoureuse adresse;

Car, en discort, sont Amours et Vieillesse,

Nul ne les peut à leur gré bien servir;

Amour vous doit pour excuse tenir,

Puisque la Mort a prins vostre maistresse.

Et tout ainsi, qu'assez est avenant

A jeunes gens, en l'amoureuse voye

De temps passer, c'est aussi mal seant,

Quant en amours ung vieil homme folloye;

Chascun s'en rit, disant: Dieu qu'elle joye!

Ce foul vieillart veult devenir enfant;

Jeunes et vieulx du doy le vont monstrant,

Mocquerie par tous lieux le convoye.

A vostre honneur povez Amours laisser

En jeune temps, comme par nonchalance;

Lors ne pourra nul de vous raconter,

Que l'ayez fait par faulte de puissance;

Et dira l'en que c'est par desplaisance

Que ne voulez en autre lieu amer,

Puisqu'est morte vostre Dame sans per,

Dont loyaument gardez la souvenance,

Au Dieu d'amours, requerez humblement

Qu'il lui plaise de reprandre l'ommaige

Que lui feistes, par son commandement,

Vous rebaillant vostre cueur qu'a en gaige;

Merciez le des biens qu'en son servaige

Avez receuz, lors gracieusement

Departirez de son gouvernement,

A grant honneur comme loyal et saige.

Puis requerez à tous les amoureux

Que chascun d'eulx tout ouvertement die,

Se vous avez riens failly envers eulx,

Tant que suivy avez leur compaignie,

Et que par eulx soit la faulte punie;

Leur requerant pardon de cueur piteux,

Car de servir estiez desireux

Amours, et tous ceulx de sa seigneurie.

Ainsi pourrez departir du povoir

Du Dieu d'amours, sans avoir charge aucune;

C'est mon conseil, faictes vostre vouloir,

Mais gardez vous que ne croiez Fortune

Qui de flater est à chascun commune;

Car tousjours dit qu'on doit avoir espoir

De mieulx avoir, mais c'est pour decevoir.

Je ne congnois plus faulse soubz la lune.

Je scay trop bien, s'escouter la voulez,

Et son conseil plus que le mien eslire,

Elle dira que, s'amours delaissiez,

Vous ne povez mieulx vostre cueur destruire;

Car vous n'aurez lors à quoy vous deduire,

Et tout plaisir à nonchaloir mectrez;

Ainsi, le temps en grant ennuy perdrez,

Qui pis vauldra que l'amoureux martire.

Et puis apres, pour vous donner confort,

Vous promectra que recevrez amande

De tous les maulx qu'avez souffers à tort,

Et que c'est droit qu'aucun guerdon vous rende;

Mais il n'est nul qui à elle s'atende,

Qui tost ou tard ne soit, je m'en fais fort,

Deceu d'elle, à vous je m'en raport;

Si pry à Dieu que d'elle vous deffende.

En tressaillant, sur ce point m'esveillay,

Tremblant ainsi que sur l'arbre la fueille,

Disant: Helas! oncques mais ne songay

Chose dont tant mon povre cueur se dueille;

Car, s'il est vray que Nature me vueille

Abandonner, je ne scay que feray;

A Vieillesse tenir pié ne pourray,

Mais convendra que tout ennuy m'acueille.

Et non pourtant le vieil homme qu'ay veu

En mon dormant, lequel Aage s'appelle,

Si m'a dit vray; car j'ay bien aperceu

Que Vieillesse veult emprandre querelle

Encontre moy, ce m'est dure nouvelle;

Et ja soit ce qu'à present suy pourveu

De jeunesse, sans me trouver recreu,

Ce n'est que sens de me pourveoir contre elle.

A celle fin que quant vendra vers moy,

Je ne soye despourveu comme nice;

C'est pour le mieulx, s'avant je me pourvoy;

Et trouveray Vieillesse plus propice,

Quant cognoistra qu'ay laissé tout office

Pour la servir; alors, en bonne foy

Recommandé m'aurra, comme je croy,

Et moins soussy auray en son service.

Si suis content, sans changier desormais,

Et pour tousjours entierement propose

De renoncer à tous amoureux fais;

Car il est temps que mon cueur se repose;

Mes yeulx cligniez et mon oreille close

Tendray, afin que n'y entre jamais,

Par Plaisance, les amoureux atrais;

Tant les congnois qu'en eulx fier ne m'ose.

Qui bien se veult garder d'amoureux tours,

Quant en repos sent que son cueur sommeille,

Garde ses yeulx emprisonnez tousjours;

S'ils eschapent, ils crient en l'oreille

Du cueur qui dort, tant qu'il fault qu'il s'esveille;

Et ne cessent de lui parler d'Amours,

Disans qu'ilz ont souvent hanté ses cours,

Où ilz ont veu plaisance nompareille.

Je scay par cueur ce mestier bien à plain,

Et m'a longtemps esté si agreable

Qu'il me sembloit qu'il n'estoit bien mondain,

Fors en amours, ne riens si honnorable;

Je trouvoye, par maint conte notable,

Comment Amour, par son povoir haultain.

A avancié comme Roy souverain,

Ses serviteurs en estat prouffitable.

Mais en ce temps, ne congnoissoye pas

La grant douleur qu'il convient que soustiengne

Ung povre cueur, pris es amoureuxlas;

Depuis l'ay sceu, bien scay à quoy m'entiengne,

J'ay grant cause que tousjours m'en souviengne;

Or en suis hors, mon cueur en est tout las,

Il ne veult plus d'Amours passer le pas,

Pour bien ou mal que jamais lui adviengne.

Pour ce tantost, sans plus prendre respit,

Escrire vueil, en forme de requeste,

Tout mon estat, comme devant est dit;

Et quant j'auray fait ma cedule preste,

Porter la vueil à la premiere feste

Qu'Amours tendra, lui monstrant par escript

Les maulx qu'ay euz, et le peu de prouffit,

En poursuivant l'amoureuse conqueste.

Ainsi d'Amours, devant tous les amans,

Prendray congié en honneste maniere,

En estouppant la bouche aux mesdisans

Qui ont langue pour mesdire legiere;

Et requerray, par tres humble priere,

Qu'il me quicte de tous les convenans

Que je lui fis, quant l'ung de ses servans

Devins pieca de voulenté entiere.

Et reprendray hors de ses mains mon cueur,

Que j'engagay par obligacion,

Pour plus seurté d'estre son serviteur,

Sans faintise, ou excusacion;

Et puis, apres recommandacion,

Je delairay, à mon tres grant honneur,

A jeunes gens qui sont en leur verdeur;

Tous fais d'Amours par resignacion.



LA REQUESTE

AUX EXCELLENS, ET PUISSANS EN NOBLESSE,

DIEU CUPIDO ET VENUS LA DEESSE.

Supplie presentement,

Humblement,

CHARLES LE DUC D'ORLÉANS

Qui a esté longuement,

Ligement

L'un de voz obeissans,

Et entre les vraiz amans,

Voz servans,

A despendu largement

Le temps de ses jeunes ans

Tres plaisans,

A vous servir loyaument.

Qu'il vous plaise regarder,

Et passer

Ceste requeste presente,

Sans la vouloir refuser;

Mais penser

Que d'umble vueil la presente

A vous, par loyalle entente,

En actente

De vostre grace trouver,

Car sa fortune dolente

Le tourmente,

Et le contraint de parler.

Comme ainsi soit que la Mort,

A grant tort,

En droicte fleur de jeunesse

Lui ait osté son deport,

Son ressort,

Sa seule Dame et liesse,

Dont a fait veu et promesse,

Par destresse,

Desespoir et desconfort,

Que jamais n'aura Princesse,

Ne maistresse,

Car son cueur en est d'accord.

Et pour ce que, ja pieca,

Vous jura

De vous loyaument servir,

Et en gaige vous laissa,

Et donna

Son cueur, par loyal desir;

Il vient pour vous requerir

Que tenir

Le vueilliez, tant qu'il vivra,

Excusé; car sans faillir.

Pour mourir,

Plus amoureux ne sera.

Et lui vueilliez doulcement,

Franchement,

Rebaillier son povre cueur,

En lui quictant son serement,

Tellement

Qu'il se parte, à son honneur,

De vous, car bon serviteur,

Sans couleur,

Vous a esté vrayement;

Monstrez lui quelque faveur,

En doulceur,

Au moins à son partement.

A Bonnefoy que tenez,

Et nommez

Vostre principal notaire,

Estroictement ordonnez,

Et mandez,

Sur peine de vous desplaire,

Qu'il vueille, sans delay traire,

Lectre faire,

En laquelle affermerez

Que congié de soy retraire,

Sans forfaire,

Audit cueur donné avez.

Afin que le suppliant,

Cy devant

Nommé, la puisse garder,

Pour sa descharge et garant,

En monstrant

Que nul ne le doit blasmer,

S'Amours a voulu laisser;

Car d'amer

N'eut oncques puis son talant

Que Mort lui voulut oster

La nomper

Qui fust ou monde vivant.

Et s'il vous plaist faire ainsi

Que je dy,

Ledit suppliant sera

Allegié de son soussy;

Et ennuy

D'avec son cueur bannira;

Et apres, tant que vivra,

Priera

Pour vous, sans mectre en oubly

La grace qu'il recevra,

Et aura,

Par vostre bonne mercy.



LA DESPARTIE D'AMOURS EN BALADES.

Quant vint à la prochaine feste,

Qu'Amour tenoit son Parlement,

Je lui presentay ma requeste

Laquelle leut tres doulcement,

Et puis me dist: Je suis dolent

Du mal qui vous est advenu;

Mais il n'a nul recouvrement,

Quant la Mort a son cop feru.

Eslongnez hors de vostre teste

Vostre doloreux pensement,

Monstrez vous homme, non pas beste,

Faictes que, sans empeschement,

Ait en vous le gouvernement

Raison, qui souvent a pourveu

En maint meschief, tres saigement,

Quant la Mort a son cop feru.

Reprenez nouvelle conqueste,

Je vous aideray tellement

Que vous trouverez Dame preste

De vous amer tres loyaument,

Qui de biens aura largement;

D'elle serez amy tenu;

Je n'y voy autre amendement,

Quant la Mort a son cop feru.



BALADE.

Helas! sire, pardonnez moi,

Se dis je, car, toute ma vie,

Je vous asseure par ma foy,

Jamais n'auray Dame, n'amie;

Plaisance s'est de moy partie,

Qui m'a de liesse forclos,

N'en parlez plus, je vous supplie,

Je suis bien loing de ce propos.

Quant ces parolles de vous oy,

Vous m'essayez, ne faictes mye;

A vous dire vray, je le croy,

Ou ce n'est dit qu'en mocquerie;

Ce me seroit trop grant folie,

Quant demeurer puis en repos,

De reprendre merencolie,

Je suis bien loing de ce propos.

Acquictié me suis, comme doy,

Vers vous et vostre seigneurie,

Desormais me vueil tenir coy;

Pour ce, de vostre courtoisie,

Accordez moi, je vous en prie,

Ma requeste, car à briefz mos,

De plus amer, quoique nul die,

Je suis bien loing de ce propos.



BALADE.

Amour congnu bien que j'estoye

En ce propos, sans changement,

Pour ce respondy: Je vouldroye

Que voulsissiez faire autrement,

Et me servir plus longuement,

Mais je voy bien que ne voulez,

Si vous accorde franchement

La requeste que faicte avez.

Escondire ne vous pourroye,

Car servy m'avez loyaument,

N'oncques ne vous trouvay en voye,

N'en voulenté aucunement

De rompre le loyal serement

Que me feistes, comme savez;

Ainsi le compte largement

La requeste que faicte avez.

Et afin que tout chascun voye

Que de vous je suis tres content,

Une quictance vous octroye,

Passée par mon Parlement,

Qui relaissera plainement

L'ommaige que vous me devez,

Comme contient ouvertement

La requeste que faicte avez.



BALADE.

Tantost Amour, en grant array,

Fist assembler son Parlement;

En plain conseil mon fait comptay,

Par congié et commandement;

Là fust passée plainement

La quictance que demandoye,

Baillée me fut franchement,

Pour en faire ce que vouldroye.

Oultre plus, mon cueur demanday,

Qu'Amour avoit eu longuement,

Car en gaige le lui baillay,

Quant je me mis premierement

En son service ligement;

Il me dist que je le rauroye,

Sans refuser aucunement,

Pour en faire ce que vouldroye.

A deux genoilz m'agenoillay,

Merciant Amour humblement

Qui tira mon cueur, sans delay,

Hors d'un escrin priveement,

Le me baillant courtoisement,

Lyé en ung noir drap de soye;

En mon sain le mist doulcement,

Pour en faire ce que vouldroye.



COPIE DE LA QUICTANCE DESSUS DICTE.

Saichent presens et avenir,

Que nous, Amours, par franc desir

Conseillez, sans nulle contraincte,

Apres qu'avons oy la plainte

De CHARLES LE DUC D'ORLÉANS

Qui a esté, par plusieurs ans,

Nostre vray loyal serviteur

Rebaillé lui avons son cueur

Qu'il nous bailla, pieca, en gaige,

Et le serment, foy et hommaige,

Qu'il nous devoit quictié avons,

Et par ces presentes quictons;

Oultre plus, faisons assavoir,

Et certiffions, pour tout voir,

Pour estoupper aux mesdisans

La bouche, qui trop sont nuisans,

Qu'il ne part de nostre service

Par deffaulte, forfait ou vice,

Mais seulement la cause est telle:

Vray est que la Mort trop cruelle

A tort lui est venu oster

Celle que tant souloit amer,

Qui estoit sa Dame et maistresse,

S'amie, son bien, sa leesse;

Et pour sa loyaulté garder,

Il veult desormais ressembler

A la loyalle turterelle

Qui seule se tient, à par elle,

Apres qu'elle a perdu son per;

Si lui avons voulu donner

Congié du tout de soy retraire

Hors de nostre court, sans forfaire.

Fait par bon conseil et advis

De nos subgietz et vraiz amis,

En nostre present Parlement

Que nous tenons nouvellement;

En tesmoing de ce, avons mis

Nostre scel, plaqué et assis,

En ceste presente quictance,

Escripte par nostre ordonnance,

Presens mains notables recors,

Le jour de la feste des morts,

L'an mil quatre cent trente et sept,

Ou chastel de Plaisant recept.



BALADE.

Quant j'euz mon cueur et ma quictance,

Ma voulenté fut assouvie,

Et non pourtant, pour l'acoinctance

Qu'avoye de la seigneurie

D'Amour, et de sa compaignie,

Quant vins à congié demander,

Trop mal me fist la departie,

Et ne cessoye de plourer.

Amour vit bien ma contenance,

Si me dist: Amy, je vous prie,

S'il est riens dessoubz ma puissance

Que vueilliez, ne l'espargniez mie.

Tant plain fu de merencolie,

Que je ne peuz à lui parler

Une parolle ne demie,

Et ne cessoye de plourer.

Ainsi party en desplaisance

D'Amour, faisant chiere marrie,

Et comme tout ravi en trance,

Prins congié, sans que plus mot dye.

A Confort dist qu'il me conduye,

Car je ne m'en savoye aler,

J'avois la veue esbluye,

Et ne cessoye de plourer.



BALADE.

Confort, me prenant par la main,

Hors de la porte me convoye;

Car Amour, le Roy souverain,

Lui chargea moy monstrer la voye

Pour aler où je desiroye;

C'estoit vers l'ancien manoir

Où en enffance demouroye,

Que l'en appelle Nonchaloir.

A confort dis: Jusqu'à demain

Ne me laissiez, car je pourroye

Me forvoier, pour tout certain,

Par desplaisir, vers la saussoye

Où est Vieillesse rabat joye;

Se nous travaillons fort ce soir,

Tost serons au lieu que vouldroye,

Que l'en appelle Nonchaloir.

Tant cheminasmes qu'au derrain

Veismes la place que queroye;

Quant de la porte fu prouchain,

Le portier, qu'assez congnoissoye,

Sitost comme je l'appelloye,

Nous receut, disant que pour voir

Ou dit lieu bien venu estoye,

Que l'en appelle Nonchaloir.



BALADE.

Le gouverneur de la maison

Qui Passetemps se fait nommer,

Me dist: Amy, ceste saison

Vous plaist il ceans sejourner?

Je respondy qu'à brief parler,

Se lui plaisoit ma compaignie,

Content estoye de passer

Avecques lui, toute ma vie.

Et lui racontay l'achoison

Qui me fist Amour delaisser;

Il me dist qu'avoye raison,

Quant eut veu ma quictance au cler,

Que je lui baillay à garder.

Aussi de ce me remercie

Que je vouloye demourer

Avecques lui, toute ma vie.

Le lendemain lectres foison

A Confort baillay à porter,

D'umble recommandation,

Et le renvoyay sans tarder

Vers Amour, pour lui raconter

Que Passetemps, à chiere lye,

M'a voit receu pour reposer

Avecques lui, toute ma vie.



A TRES NOBLE, HAULT ET PUISSANT SEIGNEUR

AMOUR, PRINCE DE MONDAINE DOULCEUR.

Tres excellent, tres hault et noble Prince,

Tres puissant Roy en chascune province,

Si humblement que se peut serviteur

Recommander à son maistre et seigneur,

Me recommande à vous, tant que je puis,

Et vous plaise savoir que toujours suis

Tres desirant oir souvent nouvelles

De vostre estat, que Dieu doint estre telles,

Et si bonnes, comme je le desire,

Plus que ne scay raconter ou escrire;

Dont vous suppli que me faictes sentir

Par tous venans, s'il vous vient à plaisir,

Car d'en oir en bien, et en honneur,

Ce me sera parfaicte joye au cueur;

Et s'il plaisoit à vostre seigneurie

Vouloir oir, par sa grant courtoisie,

De mon estat; je suis en tres bon point,

Joyeux de cueur, car soussy n'ay je point,

Et Passetemps, ou lieu de Nonchaloir,

M'a retenu pour avec lui manoir

Et sejourner, tant comme me plaira,

Jusques à tant que Vieillesse vendra;

Car lors fauldra qu'avec elle m'en voise

Finer mes jours; ce penser fort me poise

Dessus le cueur, quant j'en ai souvenance,

Mais, Dieu mercy, loing suis de sa puissance,

Presentement je ne la crains en riens,

N'en son dangier aucunement me tiens.

En oultre plus, saichez que vous renvoye

Confort, qui m'a conduit la droicte voye

Vers Nonchaloir, dont je vous remercie

De sa bonne, joyeuse compaignie,

En ce fait, à vostre commandement,

De bon vouloir et tres soingneusement,

Auquel vueilliez donner foy et fiance,

En ce que lui ay chargié en creance,

De vous dire plus pleinement de bouche;

Vous suppliant qu'en tout ce qui me touche,

Bien à loisir, le vueilliez escouter,

Et vous plaise me vouloir pardonner

Se je n'escris devers vostre Excellence,

Comme je doy, en telle reverence

Qu'il appartient, car c'est par non savoir

Qui destourbe d'acomplir mon vouloir.

En oultre plus, vous requerant mercy,

Je cognois bien que grandement failly,

Quant me party derrainement de vous,

Car j'estoye si rempli de courrous

Que je ne peu ung mot à vous parler,

Ne mon congié, au partir, demander;

Avecques ce, humblement vous mercie

Des biens qu'ay euz soubz vostre seigneurie.

Autre chose n'escris, quant à present,

Fors que je pry à Dieu, le tout puissant,

Qu'il vous octroit honneur et longue vie,

Et que puissiez tousjours la compaignie

De faulx Dangier surmonter, et deffaire,

Qui en tous temps vous a esté contraire.

Escript ce jour troisiesme vers le soir,

En Novembre ou lieu de Nonchaloir.

Le Bien vostre CHARLES DUC D'ORLÉANS

Qui jadis fut l'un de voz vrays servans.



BALADE.

Balades, chancons et complaintes

Sont pour moy mises en oubly,

Car ennuy et pensées maintes

M'ont tenu longtemps endormy;

Non pourtant, pour passer soussy,

Essayer vueil se je sauroye

Rimer, ainsi que je souloye,

Au moins j'en feray mon povoir,

Combien que je congnois et scay

Que mon langaige trouveray

Tout enroillié de nonchaloir.

Plaisans parolles sont estaintes

En moy qui deviens rassoty;

Au fort, je vendray aux actaintes,

Quant beau parler m'aura failly;

Pourquoy pry ceulx qui m'ont oy

Langaigier, quant pieca j'estoye

Jeune, nouvel et plain de joye,

Que vueillent excusé m'avoir;

Oncques mais je ne me trouvay

Si rude, car je suis, pour vray,

Tout enroillié de nonchaloir.

Amoureux ont parolles paintes,

Et langaige frais et joly;

Plaisance dont ilz sont acointes

Parle pour eulx; en ce party

J'ay esté, or n'est plus ainsy;

Alors, de beau parler trouvoye

A bon marchié, tant que vouloye;

Si ay despendu mon savoir,

Et s'ung peu espargné en ay,

Il est, quant vendra à l'essay,

Tout enroillié de nonchaloir.

L'ENVOY.

Mon Jubile faire devroye,

Mais on diroit que me rendroye

Sans cop ferir, car Bon espoir

M'a dist que renouvelleray;

Pour ce, mon cueur fourbir feray

Tout enroillié de nonchaloir.



BALADE.

L'emplastre de nonchaloir,

Que sus mon cueur pieca mis,

M'a guéri, pour dire voir,

Si nectement que je suis

En bon point, ne je ne puis

Plus avoir, jour de ma vie,

L'amoureuse maladie.

Si font mes yeulx leur povoir

D'espier par le pays,

S'ilz pourroyent plus veoir

Plaisant beaulté, qui jadis

Fut l'un de mes ennemis,

Et mist, en ma compaignie,

L'amoureuse maladie.

Mes yeux tense main et soir,

Mais ilz sont si tres hastis,

Et trop plains de leur vouloir;

Au fort, je les metz au pis,

Facent selon leur advis;

Plus ne crains, dont Dieu mercie,

L'amoureuse maladie.

L'ENVOY.

Quant je voy en doleur pris

Les amoureux, je m'en ris;

Car je tiens, pour grant folie,

L'amoureuse maladie.



BALADE.

Mon cueur m'a fait commandement

De venir vers vostre jeunesse,

Belle que j'ayme loyaument,

Comme doy faire ma Princesse;

Se vous demandez pourquoi esse?

C'est pour savoir quant vous plaira

Alegier sa dure destresse,

Ma Dame, le sauray je ja?

Dictez le, par vostre serment

Je vous fais loyalle promesse,

Nul ne le saura, seulement

Fors que lui, pour avoir leesse;

Or lui monstrez qu'estes maistresse,

Et lui mandez qu'il guerira,

Ou s'il doit mourir de destresse,

Ma Dame, le saurai je ja?

Penser ne pourroit nullement

Que la doleur, qui tant le blesse,

Ne vous desplaise aucunement;

Or faictes donc tant qu'elle cesse,

Et le remectez en l'adresse

D'Espoir, dont il party pieca;

Respondez sans que plus vous presse.

Ma Dame, le sauray je ja?



BALADE.

Je meurs de soif, en cousté la fontaine;

Tremblant de froit, ou feu des amoureux;

Aveugle suis, et si les autres maine;

Povre de sens, entre saichans l'un d'eulx;

Trop negligent, en vain souvent soigneux;

C'est de mon fait une chose faiée,

En bien et mal par fortune menée.

Je gaingne temps, et pers mainte sepmaine;

Je joue et ris, quant me sens douloreux;

Desplaisance j'ay, d'esperance plaine;

J'actens boneur en regret angoisseux;

Rien ne me plaist, et si suis desireux;

Je m'esjois, et courre à ma pensée,

En bien et mal par fortune menée.

Je parle trop, et me tais à grant paine;

Je m'esbahys, et si suis courageux;

Tristesse tient mon confort en demaine,

Faillir ne puis, au moins à l'un des deux;

Bonne chierre je faiz, quant je me deulx;

Maladie m'est en santé donnée,

En bien et mal par fortune menée.

L'ENVOY.

Prince, je dy que mon fait maleureux,

Et mon prouffit aussi avantageux,

Sur ung hasart j'asseray quelque année,

En bien et mal par fortune menée.



BALADE.

Comment voy je les Anglois esbahys,

Resjoys toy, franc royaume de France,

On apparcoit que de Dieu sont hays;

Puis qu'ilz n'ont plus couraige ne puissance;

Bien pensoient, par leur oultrecuidance,

Toy surmonter, et tenir en servaige;

Et ont tenu à tort ton heritaige;

Mais à present Dieu pour toy se combat,

Et se monstre du tout de ta partie,

Leur grant orgueil entierement abat,

Et t'a rendu Guyenne et Normendie.

Quant les Anglois as pieca envays,

Rien ny valoit ton sens, ne ta vaillance;

Lors estoies ainsi que fut Tays

Pecheresse qui pour faire penance,

Enclouse fut par divine ordonnance;

Ainsi as tu esté en reclusaige

De desconfort, et douleur de couraige.

Et les Anglois menoient leur sabat,

En grans pompes, baubans et tirannie.

Or, a tourné Dieu ton dueil en esbat,

Et t'a rendu Guyenne et Normendie.

N'ont pas Anglois souvent leurs Rois trays?

Certes ouil. tous en ont congnoissance;

Et encore, le Roy de leur pays

Est maintenant en doubteuse balance;

D'en parler mal, chascun Anglois s'avance;

Assez monstrent, par leur mauvais langage,

Que voulentiers ilz lui feroyent oultrage;

Qui sera Roy entr'eulx est grant desbat;

Pour ce, France, que veulx tu que te dye?

De sa verge Dieu, les punist et bat,

Et t'a rendu Guyenne et Normendie.

PRINCE.

Roy des Français gaigné as l'asvantaige,

Parfaiz ton jeu, comme vaillant et saige,

Maintenant l'as plus belle qu'au rabat.

De ton boneur, France, Dieu remercie;

Fortune en bien avecques toi s'embat,

Et t'a rendu Guyenne et Normendie.



BALADE.

On parle de religion

Qui est d'estroicte gouvernance,

Et, par ardant devocion,

Portent mainte dure penance;

Mais, ainsi que j'ay congnoissance,

Et selon mon entencion,

Entre tous, j'ay compassion

Des amoureux de l'observance

Toujours par contemplacion

Tiennent leurs cueurs raviz en trance;

Pour venir par perfection

Au hault Paradis de Plaisance:

Chault, froit, soif et faim d'esperance,

Souffrent en mainte nacion;

Telle est la conversacion

Des amoureux de l'observance.

Piez nuz, de consolacion

Quierent l'aumosne d'alegence;

Or ne veulent ne pension,

Fors de pitié pour pitance;

En bissacs plains de souvenance,

Pour leur simple provision,

N'est ce saincte condicion

Des amoureux de l'observance?

L'ENVOY.

Des bigotz ne quiers l'accointance,

Ne loue leur oppinion,

Mais me tiens, par affection,

Des amoureux de l'observance.



OBLIGATION DE VAILLANT.

Present le notaire d'Amours,

Sans alleguer decepcion,

En renoncant tous droiz d'amours,

Coustume, loy, condicion,

De tres loyalle entencion,

A vous servir sans me douloir,

Passe ceste obligacion

Soubz le scel de vostre vouloir.

De cueur, corps, biens, sans nul recours.

Vous fais renunciacion,

Presens, advenir, à tousjours.

Et vous mets en possession

Ne nulle part, ne porcion

N'y aura, et, pour mieulx valoir,

Le jure en ma dampnacion

Soubz le scel de vostre vouloir.

Et quant je feray le rebours,

Pour recevoir punicion,

Me soubzmetz, sans estre ressours,

A vostre juridiction;

Et à bon droit, et action,

Pourrez, de vostre plain povoir:

Me mectre à execution

Soubz le scel de vostre vouloir.

L'ENVOY.

En l'an de ma grant passion

Mectant toutes à nonchaloir,

Feis ceste presentacion,

Soubz le scel de vostre vouloir.



VIDIMUS DE LA DICTE OBLIGACION

PAR LE DUC D'ORLÉANS.

A ceulx qui verront ces presentes,

Le Bailly d'Amoureux espoir,

Salut plain de bonnes ententes,

Mandons et faisons assavoir

Que le tabellion Devoir,

Juré des centraux en amours,

A veu nouvellement, à Tours,

De Vaillant l'obligacion

Entiere de bien vraye sorte,

Dont en fait la relacion,

Ainsi que ce vidimus porte.

A double queue, par patentes,

En cire vert, pour dire voir,

Oblige, soubzmectant ses rentes,

Cueur, corps et biens, sans decevoir,

Soubz le seau d'autruy vouloir,

Pour recouvrer joyeulx secours,

Qu'il a desservy par mains jours;

Faisant ratifficacion,

Ledit notaire le rapporte,

Par sa certifficacion,

Ainsi que ce vidimus porte.

Et deust il mectre tout en ventes,

Des biens qu'il pourra recevoir,

Veult paier ses debtes contentes,

Tant qu'on pourra apparcevoir,

Qu'il fera trop plus que povoir;

Combien qu'ait eu d'estranges tours

Qui lui sont venuz au rebours;

En soit faicte informacion,

Car à Loyaulté se conforte,

Qu'en fera la probacion,

Ainsi que ce vidimus porte.

L'ENVOY.

Pour plus abreviacion,

De l'an et jour je me deporte,

On en voit declaracion,

Ainsi que ce vidimus porte.



ENTENDIT DE LA DICTE OBLIGACION

Par Maistre Jehan Caillau.

Intendit le nommé Vaillant

Qui fait ceste obligation,

Vous resigne tout son vaillant,

Par simple resignacion;

Ne ne fait supplicacion

De gueredon, pour mieulx valoir,

Fors tout à vostre oppinion,

Soubz le scel de vostre vouloir.

Lequel, d'estoc et de taillant.

Endure mainte passion

D'Amours, qui le vont assaillant;

Mais, soubz dissimulacion,

Porte sa tribulacion,

Faisant semblant de non doloir,

Actendant doulce pension,

Soubz le scel de vostre vouloir.

Pour ce, ne doit estre faillant

A la renumeracion,

Car, s'il y estoit deffaillant,

Ce serait sa perdicion;

Et, par Dieu, si bon champion

Ne devez mectre à nonchaloir;

Si faictes qu'ait provision,

Soubz le scel de vostre vouloir.

L'ENVOY.

J'en parle par compacion,

Mais grant bien lui devez vouloir,

Puis que met son entencion

Soubz le scel de vostre vouloir.



BALADE.

En la forest de longue actente,

Chevauchant par divers sentiers,

M'en voys, ceste année presente,

Ou voyage de desiriers;

Devant sont allez mes fourriers,

Pour appareiller mon logis

En la cité de Destinée,

Et, pour mon cueur et moy, ont pris

L'ostellerie de Pensée.

Je mene des chevaulx quarente,

Et autant pour mes officiers,

Voire, par Dieu, plus de soixante,

Sans les bagaiges et sommiers.

Loger nous fauldra par quartiers,

Se les hostelz sont trop petis

Touteffoiz pour une vesprée

En gré prandray, soit mieulx ou pis,

L'ostellerie de Pensée.

Je despens chascun jour ma rente

En maints travaulx avanturiers,

Dont est Fortune mal contente,

Qui soustient contre moy Dangiers;

Mais, Espoirs, s'ilz sont droicturiers,

Et tiennent ce qui qu'ilz m'ont promis,

Je pense faire telle armée,

Qu'auray malgré mes ennemis,

L'ostellerie de Pensée.

L'ENVOY.

Prince, vray Dieu de paradis,

Vostre grace me soit donnée,

Telle que trouve à mon devis,

L'ostellerie de Pensée.



BALADE.

Je cuide que ce sont nouvelles,

J'oy nouveau bruit, et qu'est ce là?

Helas! pourroy je savoir d'elles

Quelque chose qui me plaira;

Car j'ay desiré, longtemps a,

Qu'Espoir m'estraynast de liesse,

Je ne scay pas qu'il en fera,

Le beau menteur plain de promesse.

S'il ne sont ou bonnes ou belles,

Au fort, mon cueur endurera,

En actendant d'avoir de celles

Que Bon eur lui apportera,

Et de l'endormye beuvra;

De nonchaloir, en sa destresse,

Espoir plus ne l'esveillera,

Le beau menteur plain de promesse.

Pour ce, mon cueur, se tu me celles

Reconfort, quant vers toy vendra,

Tu feras mal, car tes querelles

J'ay gardées, or y perra;

Adviengne qu'avenir pourra!

Je suis gouverné par Vieillesse,

Qui de legier n'escoutera

Le beau menteur plain de promesse.

L'ENVOY.

Ma bouche plus n'en parlera,

Raison sera d'elle maistresse;

Mais au derrain, blasmé sera

Le beau menteur plain de promesse.



BALADE.

N'a pas longtemps qu'escoutoye parler

Ung amoureux, qui disoit à s'amye:

De mon estat plaise vous ordonner,

Sans me laisser ainsi finer ma vie,

Je meurs pour vous, je le vous certiffie.

Lors respondit, la plaisante aux doulx yeulx,

Assez le croy, dont je vous remercie,

Que m'aymez bien, et vous encores mieulx,

Il ne fault ja vostre pousse taster,

Fievre n'avez que de merencolie,

Vostre orine ne aussi regarder,

Tost se garist legiere maladie,

Medicine devez prendre d'oublie;

D'autres ay veu trop pis, en plusieurs lieux,

Que vous n'estes, et, pour ce, je vous prie,

Que m'aymez bien, et vous encores mieulx.

Je ne vueil pas de ce vous destourber,

Que ne m'amiez de vostre courtoisie;

Mais que pour moy, doyez mort endurer,

De le croire, ce me seroit folie;

Pensez de vous, et faictes chiere lye;

J'en ay ouy parler assez de tieulx

Qui sont tous sains; quoyque point ne desnye

Que m'aymez bien, et vous encores mieulx.

L'ENVOY.

Telz beaulx parlers ne sont en compaignie

Qu'esbatemens, entre jeunes et vieulx;

Contente suis, combien que je m'en rye,

Que m'aymez bien, et vous encores mieulx.



BALADE.

Portant harnois rouillé de nonchaloir,

Sus monteure foulée de foiblesse,

Mal abillé de desireulx vouloir,

On m'a croizé, aux montres de liesse,

Comme cassé des gaiges de jeunesse;

Je ne congnois où je puisse servir,

L'arriere ban a fait crier Vieillesse,

Las! fauldra il son soudart devenir?

Le bien, que puis avecques elle avoir,

N'est que d'un peu d'atrempée sagesse;

En lieu de ce, me fauldra recevoir

Ennuy, soussy, desplaisir et destresse;

Par Dieu! Bon temps, mal me tenez promesse,

Vous me deviez contre elle soustenir,

Et je voy bien qu'elle sera maistresse,

Las! fauldra il son soudart devenir?

Foibles jambes porteront bon vouloir,

Puisqu'ainsy est, endurant en humblesse,

Prenant confort d'un bien joyeulx espoir,

Quant, Dieu mercy, maladie ne presse;

Mais loing se tient, et mon corps point ne blesse,

C'est ung tresor que doy bien chier tenir,

Veu que la fin de menasser ne cesse,

Las! fauldra il son soudart devenir?

L'ENVOY.

Prince, je dy que c'est peu de richesse

De ce monde, ne de tout son plaisir,

La mort depart ce qu'on tient à largesse,

Las! fauldra il son soudart devenir?



BALADE.

Dieu vueille sauver ma galée,

Qu'ay chargée de marchandise

De mainte diverse pensée

Enpris de loyaulté assise;

Destourbée ne soit, ne prise

Des robeurs, escumeurs de mer;

Vent, ne marée ne luy nuyse,

A bien aler et retourner.

A Confort l'ay recommandée,

Qu'il en face tout à sa guise,

Et pencarte lui ay baillée,

Qui d'estranges pays devise,

Affin que dedens il advise

A quel port pourra arriver,

Et le chemin à chois eslise,

A bien aler et retourner.

Pour acquicter joye empruntée,

L'envoye, sans espargner mise,

Riche devendray, quelque année,

Se mon entente n'est surprise;

Conscience n'auray reprise

De gaing à tort au par aler,

En eur viengne mon entreprise,

A bien aler et retourner.

L'ENVOY.

Prince, se maulx fortune atise,

Sagement s'y fault gouverner:

Le droit chemin jamais ne brise,

A bien aler et retourner.



BALADE.

(Jacques bastart de la Tremoille.)

Pour la conqueste de mercy,

Où les vaillans hommes et saiges

Ont été pris, et mors aussi,

En acquerant leurs avantaiges;

Amours accroissant les couraiges

Des mieulx venuz, lectre patente

A tous a donné leurs usaiges,

En la forest de longue actente.

Les piteux s'arment de soussy,

Les francs se mectent en servaige,

Maigres de corps, le cueur noircy

De dueil, et pales les visaiges;

A tant pour services et gaiges,

Auront trois cens maulx jours de rente

Par an, avec les arreraiges,

En la forest de longue actente.

Ceulx qui Amours servent ainsy,

En lui faisant foys et hommaiges,

Il les fait apres eureux sy

Qu'ilz s'eschappent des brigandaiges

De Dangiers, par petiz boucaiges,

Puis les duit en la droicte sente;

Mais premier, paient leurs truaiges,

En la forest de longue actente.

L'ENVOY.

Prince, pour duire cueurs volaiges,

Affin que nul ne s'en exempte,

Mectez les tous en hermitaiges,

En la forest de longue actente.



BALADE.

Ha! Dieu Amours, où m'avez vous logié?

Tout droit au trait de desir et plaisance,

Où, de legier, je puis estre blecié

Par doulx regart, et plaisant atraiance.

Jusqu'à la mort, dont trop suis en doubtance,

Pour moy couvrir prestez moy ung pavaiz,

Desarmé suis, car pieca mon harnaiz

Je le vendy, par le conseil d'oiseuse.

Comme lassé de la guerre amoureuse.

Vous savez bien que me suis esloingné,

Des longtemps a, d'amoureuse vaillance,

Où j'estoye moult fort embesoingné,

Quant m'aviez en vostre gouvernance;

Or en suis hors, Dieu me doint la puissance

De me garder que n'y rentre jamais;

Car, quant congneu j'ay les amoureux fais,

Retrait me suis de vie si peneuse,

Comme lassé de la guerre amoureuse.

Et non pourtant, j'ay esté advisé

Que Bel acueil a fait grant aliance

Encontre moy, et qu'il est embusché

Pour me prandre, s'il peut, par decevance;

Ung de ses gens, appellé Acointance,

M'assault tousjours; mais souvent je me taiz,

Monstrant semblant que je ne quiers que paiz.

Sans me bouter en paine dangereuse,

Comme lassé de la guerre amoureuse.

L'ENVOY.

Voisent faire jeunes gens leurs essaiz,

Car reposer, je me vueil desormaiz;

Plus cure n'ay de pensée soingneuse,

Comme lassé de la guerre amoureuse.



BALADE.

Yeulx rougis, plains de piteux pleurs,

Fourcelle d'espoir reffroidie,

Teste enrumée de douleurs,

Et troublée de frénésie,

Corps percus sans plaisance lye,

Cueur du tout pausmé en rigueurs,

Voy souvent avoir à plusieurs,

Par le vent de merencolie.

Migraine de plaingnans ardeurs,

Transe de sommeil mi partie,

Fievre frissonnans de maleurs,

Chault ardant fort en reverie,

Soif que confort ne rassasie,

Dueil baigné en froides sueurs.

Begayant, et changeant couleurs,

Par le vent de merencolie.

Toute tourmentant en langueurs,

Colique de forcenerie,

Gravelle de soings assailleurs,

Raige de desirant folie,

Anuys enflans d'ydropisie,

Maulx ethiques aussi ailleurs

Assourdissent les escouteurs,

Par le vent de merencolie.

L'ENVOY.

Guerir ne se peut maladie

Par phisique, ne cireurgie,

Astronomans, n'enchanteurs,

Des maulx que souffrent povres cueurs

Par le vent de merencolie.



BALADE.

Ce que l'ueil despend en plaisir,

Le cueur l'achete chierement,

Et, quand vient à compte tenir,

Raison, president saigement,

Demande pourquoi et comment

Est despendue la richesse,

Dont Amours deppart largement,

Sans grant espargne de liesse.

Lors respond Amoureux desir:

Amours me fist commandement

De joyeuse vie servir,

Et obeir entierement;

Et, s'ay failly aucunement,

On n'en doit blasmer que jeunesse

Qui m'a fait ouvrer sotement,

Sans grant espargne de liesse.

Pas ne mourray sans repentir,

Car je m'en repens grandement,

Trouvé me suis pis que martir,

Souffrant maint doloureux tourment;

Desormais en gouvernement

Me metz, et es mains de Vieillesse,

Bien scay qu'y vivray soubrement,

Sans grant espargne de liesse.

L'ENVOY.

Le temps passe comme le vent,

Il n'est si beau jeu qui ne cesse,

En tout fault avoir finement,

Sans grant espargne de liesse.



BALADE.

Je, qui suis Fortune nommée,

Demande la raison pourquoy

On me donne la renommée,

Qu'on ne se peut fier en moy,

Et n'ay ne fermeté ne foy;

Car, quant aucuns en mes mains prens,

D'en bas je les monte en haultesse,

Et d'en hault en bas les descens,

Monstrant que suis Dame et maistresse.

En ce, je suis à tort blasmée,

Tenant l'usaige de ma loy,

Que de longtemps m'a ordonnée

Dieu, sur tous le souverain Roy,

Pour donner au monde chastoy;

Et, se de mes biens je despens

Souventesfoiz, à grant largesse,

Quant bon me semble, les suspens,

Monstrant que suis Dame et maistresse.

C'est ma maniere acoustumée,

Chascun le scet, comme je croy.

Et n'est pas nouvelle trouvée,

Mais, fays ainsi comme je doy;

Me mocquant, je les monstre au doy

Tous ceulx qui en sont mal contens:

En gré pregnent joye ou destresse,

Qu'ayent l'un des deux me consens,

Monstrant que suis Dame et maistresse.

L'ENVOY.

Sur ce, s'advise qui a sens,

Soit en jeunesse, ou en vieillesse,

Et qui ne m'entent, je m'entens,

Monstrant que suis Dame et maistresse.



BALADE.

Fortune, je vous oy complaindre

Qu'on vous donne renom, à tort,

De savoir, et aider, et faindre,

Donnant plaisir et desconfort;

C'est vray, et encore plus fort.

Souvent effoiz, contre raison,

Boutez de hault plusieurs en bas,

Et de bas en hault; telz debas

Vous usez en vostre maison.

Bien savez de plaisance paindre,

Et d'espoir, quand prenez depport.

Apres effacer et destaindre

Toute joye, sans nul support.

Et mener à douloureux port,

Ne vous chault en quelle saison;

Jamais vous n'ouvrez par compas;

Beaucoup pis, que je ne dy pas,

Vous usez en vostre maison.

Pour Dieu, vueillez vous en reffraindre,

Affin qu'on ne face rapport,

Qui vouldra vostre fait actaindre,

Que vous soyez digne de mort;

Vostre maniere chascun mort,

Plus qu'autre, sans comparaison,

Qui regarde par tous estats,

Anuy et meschief, à grant tas,

Vous usez en vostre maison.

L'ENVOY.

Ne jouez plus de vostre sort,

Car trop le passez oultre bort;

Se gens ne laissiez en pais, on

Appellera les advocas,

Qui plaideront que tres faulx cas

Vous usez en vostre maison.



BALADE.

Or ca, puisque il faut que responde,

Moy, Fortune, je parleray,

Si grant n'est, ne puissant ou monde,

A qui bien parler n'ozeray.

J'ay fait, faiz encores, et feray,

Ainsi que bon me semblera,

De ceulx qui sont soubz ma puissance;

Parle qui parler en vouldra,

Je n'en feray qu'à ma plaisance.

Quant les biens, qui sont en la ronde,

Sont miens, et je les donneray

Par grant largesse, dont j'abonde,

Et apres je les reprendray;

Certes, à nul tort ne feray.

Qui est ce qui m'en blasmera?

Je l'ay ainsi d'acoustumance,

En gré le preigne qui pourra,

Je n'en feray qu'à ma plaisance.

En raison jamais ne me fonde,

Mais mon vouloir accompliray;

Les aucuns convient que confonde,

Et les autres avanceray;

Mon propos souvent changeray,

En plusieurs lieux, puis ca, puis là,

Sans regle, ne sans ordonnance;

Où est il qui m'en gardera?

Je n'en feray qu'à ma plaisance.

L'ENVOY.

On escript: tant qu'il nous plaira,

Es lettres des seigneurs de France;

Pareillement de moy sera,

Je n'en feray qu'à ma plaisance.



BALADE.

Fortune, vray est vostre compte,

Que quant voz biens donné avez,

Vous les reprenez; mais, c'est honte,

Et don d'enfant, bien le savez;

Ainsi faire ne le devez.

Voz fais vous mectez à l'enchiere,

Chascun ce qu'il en peut, en a,

Et ne vous chault comment tout va,

Pour Dieu, changez vostre maniere63.

Note 63: (retour) Nous trouvons le commencement de cette ballade dans un manuscrit de la Bibliothèque royale (Laval, 193); la fin manque.


BALADE.

Escollier de merancolie,

A l'estude je suis venu,

Lectres de mondaine clergie

Espelant atout ung festu,

Et moult fort m'y trouve esperdu;

Lire, n'escripre, ne scay mye,

Des verges de Soussy batu,

Es derreniers jours de ma vie.

Pieca, en jeunesse fleurie,

Quant de vif entendement fu,

J'eusse apris en heure et demye

Plus qu'à present; tant ay vesqu,

Que d'engin je me sens vaincu;

On me deust bien, sans flaterie,

Chastier despoillié tout nu,

Es derreniers jours de ma vie.

Que voulez vous que je vous die?

Je suis pour ung asnyer tenu,

Banny de bonne compaignie,

Et de nonchaloir retenu

Pour le servir, il est conclu;

Qui vouldra pour moy estudie,

Trop tart je m'y suis entendu,

Es derreniers jours de ma vie.

L'ENVOY.

Se j'ay mon temps mal despendu,

Fait l'ay, par conseil de folie;

Je m'en sens, et m'en suis sentu,

Es derreniers jours de ma vie.



BALADE.

L'autre jour tenoit son conseil,

En la chambre de ma pensée,

Mon cueur, qui faisoit appareil

De deffence contre l'armée

De Fortune mal advisée,

Qui guerrier vouloit Espoir;

Se sagement n'est reboutée,

Par Bon eur et Loyal vouloir.

Il n'est chose soubz le souleil,

Qui tant doit estre désirée

Que paix; c'est le don non pareil

Dont Grace fait toujours livrée

A sa gent qu'a recommandée;

Fol est, qui ne la veult avoir,

Quant elle est offerte et donnée,

Par Bon eur et Loyal vouloir.

Pour Dieu, laissons dormir traveil,

Ce monde n'a gueres durée,

Et paine, tant qu'elle a sommeil,

Souffrons que prengne reposée:

Qui une foiz l'a esprouvée,

La doit fuyr, de son povoir,

Par tout doit estre deboutée,

Par Bon eur et Loyal vouloir.

L'ENVOY.

Dieu nous doint bonne destinée,

Et chascun face son devoir,

Ainsi ne sera redoubtée

Par Bon eur et Loyal vouloir.



BALADE.

En la chambre de ma pensée,

Quant j'ay visité mes tresors,

Mainteffoiz la trouve estoffée

Richement, de plaisans confors;

A mon cueur je conseille lors,

Qu'y prenons notre demourée,

Et que par nous soit bien gardée,

Contre tous envieux rappors.

Car Desplaisance maleurée

Essaye souvent ses effors,

Pour la conquester par emblée,

Et nous bouter tous deux dehors;

Se Dieu plaist, assez sommes fors

Pour bientost rompre son armée,

Se d'Espoir bannyere est portée

Contre tous envieux rappors.

L'inventoire j'ay regardée

De noz meubles, en biens et corps;

De legier, ne sera gastée,

Et si ne ferons à nulz tors;

Mieux aymerions estre mors,

Mon cueur et moy, que couroucée

Fust raison saige et redoublée,

Contre tous envieux rappors.

L'ENVOY.

Demourons tous en bons accors,

Pour parvenir à joyeulx pors;

Ou monde qui a peu durée,

Soustenons Paix la bien amée

Contre tous envieux rappors.



BALADE.

Je n'ay plus soif, tarie est la fontaine,

Bien eschauffé, sans le feu amoureux;

Je vois bien cler, ja ne fault qu'on me maine,

Folie et sens me gouvernent tous deux,

En nonchaloir resveille sommeilleux;

C'est de mon fait une chose meslée,

Ne bien, ne mal, d'avanture menée.

Je gaingne et pers, mescontant par sepmaine,

Ris, jeux, deduiz, je ne tiens compte d'eulx;

Espoir et dueil me mectent hors d'alaine,

Eur me flatent, si m'est trop rigoreux;

Dont vient cela, que je ris et me deulx?

Est ce par sens, ou folie esprouvée?

Ne bien, ne mal, d'avanture menée.

Guerdonné suis de malheureuse estraine,

En combatant, je me rens courageux,

Joye et Soussy m'ont mis en leur demaine,

Tout desconfit, me tiens au renc des preux;

Qui ne sauroit desnoer tous ses neux,

Teste d'acier y fauldroit fort armée,

Ne bien, ne mal, d'avanture menée.

PRINCE.

Vieillesse fait me jouer à telz jeux,

Perdre et gaingner, et tout par ses conseulx;

A la faille j'ay joué ceste année,

Ne bien, ne mal, d'avanture menée.



BALADE.

(Orléans.)

Pourquoy m'as tu vendu, Jeunesse,

A grant marchié, comme pour rien,

Es mains de ma Dame Vieillesse

Qui ne me fait gueres de bien,

A elle peu tenu me tien,

Mais il convient que je l'endure,

Puisque c'est le cours de nature.

Son hostel, de noir de tristesse,

Est tendu; quant dedens je vien,

J'y voy l'istoire de destresse

Qui me fait changer mon maintien,

Quant la ly, et maint mal soustien;

Espargnée n'est creature,

Puisque c'est le cours de nature.

Prenant en gré ceste rudesse,

Le mal d'autruy compare au mien;

Lors me tance Dame Sagesse,

Adoncques en moy je revien;

Et croy de tout le conseil sien,

Qui est en ce plain de droicture,

Puisque c'est le cours de nature.

PRINCE.

Dire ne sauroye combien

Dedens mon cueur mal je retien,

Serré d'une vieille sainture,

Puisque c'est le cours de nature.



BALADE.

(Orléans.)

Mon cueur vous adjourne, Vieillesse,

Par droit huissier de parlement,

Devant Raison qui est maistresse,

Et juge de vray jugement;

Depuis que le gouvernement

Avez eu, de luy et de moy,

Vous nous avez, par tirannie,

Mis es mains de merencolie,

Sans savoir la cause pourquoy.

Par avant nous tenoit Jeunesse,

Et nourrissoit si tendrement,

En plaisir, confort et liesse,

Et tout joyeulx esbatement;

Or faictes vous tout autrement

Se vous est honte, sur ma foy,

Car, en douleur et maladie,

Nous faictes user nostre vie,

Sans savoir la cause pourquoy.

De quoy vous sert ceste destresse

A donner sans alegement?

Cuidez vous pour telle rudesse

Avoir honneur aucunement?

Nennil, certes, car vrayement

Chascun vous monstrera au doy,

Disant: la vieille rassotie

Tient tout maulx en sa compaignie,

Sans savoir la cause pourquoy.

PRINCE.

Ce saint Martin presentement,

Qu'avocas font commencement

De plaidier les faiz de la loy,

Prenez bon conseil, je vous prie,

Ne faictes debat ne partie,

Sans savoir la cause pourquoy.



BALADE.

Plus ne voy riens qui reconfort me donne,

Plus dure ung jour que ne me souloient cent,

Plus n'est saison qu'à nul bien m'abandonne,

Plus voy plaisir et mains mon cueur s'en scent,

Plus qu'oncques mais mon vouloir bas descent,

Plus me souvient de vous, et plus m'empire;

Plus quiers esbas, c'est lors que plus soupire;

Plus fait beau temps, et plus me vient d'ennuys;

Plus ne m'actens fors tousjours d'avoir pire,

Puisque de vous approcher je ne puis.

Plus suis dolent que nul autre personne,

Plus n'ay espoir d'aucun alegement,

Plus ay désir, crainte d'autre part sonne;

Plus vueil aler vers vous, mains scay comment;

Plus suis espris, et plus ay de tourment;

Plus pleure et plains, et plus pleurer desire;

Plus chose n'est qui me sauroit suffire,

Plus n'ay repos, je hai les jours et nuys;

Plus que jamais à douleur me fault duyre,

Puisque de vous approcher je ne puis.

Plus vivre ainsi ne m'est pas chose bonne,

Plus vueil mourir, et raison si assent;

Plus qu'à nully, Amours de maulx m'ordonne;

Plus n'a ma voix, bon accort, ne assent;

Plus fait on jeux, mieux desire estre absent;

Plus force n'ay d'endurer tel martire,

Plus n'est vivant, homme qui tel mal tire;

Plus ne congnois bonnement où je suis,

Plus ne scay brief que pencer, faire ou dire,

Puisque de vous approcher je ne puis.

L'ENVOY.

Plus n'ay mestier de jouer, ne de rire;

Plus n'est le temps sinon de tout despire,

Plus cuide avoir de douceur les apuys,

Plus suis adonc desplaisant et plain d'ire.

Puisque de vous approcher je ne puis.



BALADE.

(Orléans.)

Chascun s'esbat au mieulx mentir,

Et voulentiers je l'aprendroye,

Mais maint mal j'en voy advenir,

Parquoy savoir, ne le vouldroye.

De mentir par déduit, ou joye,

Ou par passe temps, ou plaisir,

Ce n'est point mal fait, sans faillir,

Se faulceté ne s'y employe.

Faulx menteurs puisse l'en couvrir,

Sur les montaignes de Savoye,

De neiges, tant que revenir

Ne puissent par chemin, ne voye,

Jusques querir je les renvoye;

Pour Dieu, laissiez les là dormir,

Ils ne scevent de riens servir,

Se faulceté ne s'y employe.

Pourquoy se font ilz tant hair?

Veulent ilz que l'en les guerroye?

Cuident ilz du monde tenir

Tous les deux boutz de la courroye?

C'est folie, que vous diroye?

Leur prouffit puissent parfournir,

Et laissent les autres chevir,

Se faulceté ne s'y employe.

L'ENVOY.

Paix crie, Dieu la nous octroye.

C'est ung tresor qu'on doit cherir,

Tous biens s'en pevent ensuir,

Se faulceté ne s'y employe.



BALADE.

Jam nova progenies coelo demittitur alto.

O louée Conception,

Envoyée sa jus des cieulx,

Du noble Lys digne Syon,

Don de Jhesus tres precieulx,

Marie, nom tres gracieulx,

Fons de pitié, source de grace,

La joye, confort de mes yeulx,

Qui nostre paix batist et brasse.

La paix, c'est assavoir des riches,

Des povres, le substantament,

Le rebours des felons et chiches,

Tres necessaire enfantement

Conceu, portée honnestement

Hors le pechié originel,

Que dire je puis sainctement,

Souverain bien de Dieu Eternel.

Nom recouvré, joye de peuple,

Confort des bons, de maulx retraicte,

Du doulx Seigneur premiere et seule

Fille, de son cler sang extraicte.

Du dextre costé Clovis traicte,

Glorieuse ymage en tout fais,

Ou hault ciel crée et pourtraicte,

Pour esjouyr, et donner paix.

En l'amour et crainte de Dieu,

Es nobles flans Cesar conceue,

Des petitz et grans, en tout lieu,

A tres grande joye receue,

De l'amour Dieu traicte, tissue

Pour les discordez ralier,

Et aux enclos donner yssue,

Leurs lians et fers delier.

Aucunes gens qui bien peu sentent,

Nourriz en simplesse et confiz,

Contre le vouloir Dieu, actentent

Par ignorance desconfiz,

Desirans que feussiez ung filz,

Mais qu'ainsi soit, ainsi m'aist Dieux,

Je croy que ce soit grans proufiz;

Raison, Dieu fait tout pour le mieulx.

Du Psalmiste je prens les dictz,

Delectasti me, Domine,

In factura tua, si ditz;

Noble enfant de bonne heure né,

A toute doulceur destiné,

Manna du ciel, celeste don,

De tous biens fais le guerdonné,

Et de noz maulx le vray pardon.

Combien que j'ay leu en ung dit,

Inimicum putes y a

Qui te presentem laudabit,

Toutteffoiz, non obstant cela,

Oncques vray homme ne cela

En son courage aucun grant bien,

Qui ne le monstrast ca et là,

On doit dire du bien le bien.

Saint Jehan Baptiste ainsi le fist,

Quant l'aignel de Dieu descela,

En ce faisant, pas ne meffist,

Dont sa voix es tourbes vola,

De quoy saint Andry Dieu loua,

Qui de lui, cy ne scavoit rien,

Et au filz de Dieu s'aloua,

On doit dire du bien le bien,

Envoyée de Jhesucrist,

Rappelez sa jus par deca

Les povres que rigueur proscript,

Et que fortune betourna;

Cy scay bien comment y m'en va,

De Dieu, de vous, vie je tien,

Benoist celle qui vous porta;

On doit dire du bien le bien.

Cy, devant Dieu, fais congnoissance

Que creature feusse morte,

Ne fust vostre doulce naissance,

En charité puissant et forte,

Qui ressuscite et reconforte,

Ce que mort avoit prins pour sien;

Vostre presence me conforte,

On doit dire du bien le bien.

Cy vous rens toute obeissance,

Ad ce faire, raison me porte,

De toute ma povre puissance,

Plus n'est deul qui me desconforte,

N'autre ennuy de quelconque sorte;

Vostre je suis, et non plus mien,

Ad ce, droit et devoir m'enhorte,

On doit dire du bien le bien.

O grace et pitié tres immense,

L'entrée de paix et la porte,

Some et benigne clemence,

Qui noz faultes toult et supporte;

Cy de vous louer me deporte,

Ingrat suis, et je le maintien,

Dont en ce refrain me transporte,

On doit dire du bien le bien.

Princesse, ce loz je vous porte,

Que sans vous je ne feusse rien;

A vous et à vous m'en rapporte,

On doit dire du bien le bien.

Euvre de Dieu, digne, louée,

Autant que nulle créature,

De tous biens et vertuz douée,

Tant d'esperit, que de nature,

Que de ceulx qu'on dit d'aventure;

Plus que rubis noble, ou balais,

Selon de Caton l'escripture,

Patrem insequitur proles.

Port asseuré, maintien rassis,

Plus que ne peut nature humaine,

Et eussiez des ans trente six,

Enfance en riens ne vous demaine,

Que jour ne le die et sepmaine,

Je ne scay qui le me deffant;

Ad ce propoz un g dit ramaine,

De saige mere, saige enfant.

Dont resume ce que j'ay dit,

Nova progenies coelo,

Car c'est du Poete le dit,

Jamjam demittitur alto.

Saige Cassandre, bel Echo,

Digne Judith, caste Lucresse,

Je vous congnois, noble Dido,

A ma seule Dame et maistresse.

En priant Dieu, digne Pucelle,

Qui vous doint longue et bonne vie,

Qui vous ayme, ma Damoiselle,

Ja ne coure sur lui envie;

Entiere Dame, et assouvie,

J'espoir de vous servir aincoys,

Certes, se Dieu plaist que devie

Vostre povre escolier francoys.



BALADE.

Je meurs de soif empres de la fontaine;

Suffisance ay, et si suis convoiteux;

Une heure m'est plus d'une quarantaine;

Droit et parfait, je chemine boiteux;

Tres pacient, plus que nul despiteux;

Je retiens tout, et ce que j'ai, despars;

A moy cruel, et aux autres Piteux;

Le neutre suis, et si tiens les deux pars.

En doubte suis de chose tres certaine;

Infortuné, je me repute eureux;

Vraye conclus une chose incertaine;

Rien je ne fois, et suis adventureux;

Feble me tiens, quant me sens vigoreux;

Plain de moisteur, tout tremblant au feu ars;

Doulx et beguin, de semblant rigoreux;

Le neutre suis, et si tiens les deux pars.

Quant dueil me prent, grand joye me demaine;

Par grant plaisir, je deviens langoreux;

Indigent suis, possident grant demaine;

Qui n'a nul goust, je le tiens savoreux,

Qui m'est amer, de lui suis amoureux;

Ignorant suis, et si scay les sept ars;

En grant seurté, fort craintif et paoureux;

Le neutre suis, et si tiens les deux pars.

L'ENVOY.

Qui me loue, il m'est injurieux;

Je ne bouge, quant d'un lieu je me pars;

Par bien ouvrer, en vain labourieux;

Le neutre suis, et si tiens les deux pars.



BALADE.

Je meurs de soif aupres de la fontaine;

Tant plus mengue, et tant plus je me affame;

Povre d'argent, ou ma bourse en est plaine;

Marié suis, et si n'ay point de fame;

Qui me honnore, grandement me diffame;

Quant je vois droit, lors est que me devoye;

Pour loz et pris, je tiltre de diffame;

Grief desplaisir m'est excessive joye.

Quant on me toult, richement on me estraine;

Dix mile onces ne me sont que une dragme;

Sec et brahaing, je porte fleur et graine;

En reposant, sur mer tire à la rame;

Actaine suis en tous lieux on n'a ame;

Acompaigné, je n'ay qui me convoye;

Toute entiere est la chose que je entame,

Grief desplaisir m'est excessive joye.

En aspirant, je retiens mon alaine;

Quant eur me vient, maleureux je me clame;

Fort et puissant, flexible comme laine;

Transi d'amours sans avoir nulle dame;

Homme parfait, privé de corps et d'ame;

Paisible suis, et ung chascun guerroye;

Mes ennemis plus que tous autres, ame;

Grief desplaisir m'est excessive joye.

L'ENVOY.

Mauvaise odeur m'est plus fleurant que basme;

Pasmé de dueil, angoisseux me resjoye;

En eau plungié, je brule tout en flame;

Grief desplaisir m'est excessive joie.



BALADE.

Je n'ai plus soif, tarie est la fontaine,

Repeu je suis de competent viande,

J'ai pris treves affin que on ne me actaine,

Dissimulant, fault que le hurt actende;

Adjoing des deux, sans que nul vilipende,

Je festie l'un, à l'austre fois la moue;

En ce faisant, pour éviter escande,

Entre deux eaues, comme le poisson, noue.

En grant travail j'ai frapé la quintaine,

Jusques ung temps fault qu'à repos entende;

Pour obvier à voye trop haultaine,

Le moyen tiens, affin que ne descende,

J'ai eu delay de payer mon amende,

En couroux faint, couvertement me joue,

En reculant pour mieulx saillir en lande,

Entre deux eaues, comme le poisson, noue.

Ne vert, ne meur, mon blé mangue en graine,

Dueil et plaisir me tiennent en commande;

En divers lieux ca et là me pourmaine;

La moitie fois, quant tout l'en me commande;

A demy trait lors est que l'arc debande,

Pour abreger, ne l'un ne l'autre loue,

Participant de l'une et l'autre bande,

Entre deux eaues, comme le poisson, noue.

L'ENVOY.

Par priere de affaictée demande,

Interrogé se l'ung ou l'autre avoue,

A ce respons, se aucun le me demande,

Entre deux eaues, comme le poisson, noue.



BALADE.

(Villon.)

Je meurs de soif aupres de la fontaine;

Chault comme feu, et tremble dent à dent;

En mon pays, suis en terre loingtaine;

Lez ung brasier, friconne tout ardent;

Nu comme ung ver, vestu en president;

Je ris en pleurs, et actens sans espoir;

Confors reprens, en triste desespoir;

Je m'esjouys, et n'ay plaisir aucun;

Puissant, je suis sans force et sans povoir;

Bien recueilly, débouté de chascun.


Rien ne m'est seur, que la chose incertaine;

Obscur, fors ce qui est tout evident;

Doubte ne fais, fors en chose certaine;

Science tiens à soudain accident;

Je gaigne tout, et demeure perdent;

Au point du jour diz: Dieu vous doint bon soir;

Gisant envers, j'ai grant paour de cheoir;

J'ai bien de quoy, et si n'en ay pas ung;

Eschoite actens, et d'omme ne suis hoir;

Bien recueilly, debouté de chascun.

De riens n'ay soing, si mets toute ma paine

D'acquerir biens, et n'y suis pretendent;

Qui mieulx me dist, c'est cil qui plus m'actaine;

Et qui plus vray, lors plus me va bourdent;

Mon amy est qui me fait entendent,

D'un cigne blanc, que c'est un corbeau noir;

Et qui me nuys, croy qu'il m'aide à povoir;

Bourde, verité, aujourduy m'est tout ung;

Je retiens tout, riens ne scay concepvoir;

Bien recueilly, debouté de chascun.

L'ENVOY.

Prince clement, or vous plaise savoir

Que j'entens moult, et n'ay sens, ne savoir;

Parcial, suis à toutes lois commun;

Que fais je plus? quoy? les gaiges ravoir;

Bien recueilly, debouté de chascun.



BALADE.

Parfont conseil eximium.

En ce saint livre, exortatur,

Que l'omme, in matrimonium,

Folement non abutatur;

Raison, le sens hebetatur,

De omni viro quelqu'il soit;

Fol non credit tant qu'il recoit.

Et constat, par ceste leccon,

Pour conserver vim et robur,

Prestat ne faire mot, ne son,

Souffrir et escouter murmur;

Si conjunx clamat ad ce mur,

Fingat que pas ne le concoit,

Fol non credit tant qu'il recoit.

Fortior multo que Sanson,

En cest assault conjuncitur

Contra de Venus l'escusson,

Le plus fort bourdon plicatur;

. . . . . . . . . . . . . . . . . .64

Sed quisquis pas ne le concoit,

Fol non credit tant qu'il recoit.

L'ENVOY.

Prince très saige, legitur

Quod astucior si decoit,

Le mieulx nagent y mergitur;

Fol non credit tant qu'il recoit.

Note 64: (retour) Le vers manque dans les manuscrits.


BALADE.

Je meurs de soif aupres de la fontaine;

J'ai tres grant fain, et si ne puis mengier;

Je suis au bas en la maison haultaine,

Et enchartré en ung très beau vergier;

En grant peril, et hors de tout dangier;

Les biens que j'ay, me font povre indigent;

En beau logis, ne me scay où logier;

Je gaigne assez, et si n'ay point d'argent.

Je fais grant dueil, tristesse m'est loingtaine;

Dormir ne puis, et ne fais que songier;

Je suis tout sain, et ay fievre quartaine;

Tout esdenté, mon frain me fault rongier,

Verité dy, et si suis mensongier;

Je suis recluz, hanté de toute gent;

Congneu de tous, et à tous estrangier;

Je gaigne assez, et si n'ay point d'argent.

Grant doubte fais de chose bien certaine;

Incertain suis, et si en vueil jugier;

Ou champs estroit, je jouste à la quintaine;

Non offensé, je me cuide vengier;

Ung pesant faiz me semble tres legier;

Je suis paillart, et contrefay du gent;

Par trop couart, hardy comme un Ogier;

Je gaigne assez, et si n'ay point d'argent.

L'ENVOY.

Prince, je suy siche, pour abregier,

Prodigue aussi, nonchallant, diligent,

Assez subtil, plus simple que bergier,

Je gaigne assez, et si n'ay point d'argent.



BALADE.

(Montbreton et Robertet.)

Je meurs de soif auprès de la fontaine;

Je trouve doulx ce qui doit estre amer;

J'ayme et tiens chier tous ceux qui me font haine,

Je hé tous ceulx que fort je deusse amer;

Je loue ceulx que je deusse blasmer;

Je prens en gré plus le mal que le bien;

Je vois querant ce qu'à trouver je doubte;

Croire ne puis cela que je scay bien;

Je me tiens seur de ce dont plus jay doubte.

Je prens plaisir en ce qui m'est atayne;

Ung peu de chose m'est grant comme la mer;

Je tiens de pres, celle qui m'est loingtaine;

Je garde entier ce que deusse entamer;

Saoul suis, de ce qui me fait affamer;

J'ay largement de tout, et si n'ay rien;

J'oublie ce que plus à cueur je boute;

Ce qui me lasche, me tient en son lien;

Je me tiens seur de ce dont plus j'ay doubte.

Je tiens pour basse chose qui est haultaine;

Je fuis tous ceulx que deusse reclamer,

Je croy plus tart le vray qu'une fredaine;

Tant plus suis froit, plus me sens enflamer;

Quant j'ay bon cueur, lors je prens à pasmer;

Ce que j'aquiers, je ne tiens pas pour mien;

Je prise peu ce qui bien chier me couste;

Sote maniere m'est plus que beau maintien;

Je me tiens seur de ce dont plus j'ay doubte.

L'ENVOY.

Prince, j'ay tout, et si ne scay combien;

J'atire à moy ce qui plus me deboute;

Ce que j'esloigne, m'est plus pres qu'autre rien;

Je me tiens seur de ce dont plus j'ay doubte.



BALADE.

Je meurs de soif aupres de la fontaine;

Verbe normal, sans conjugacion:

Congruité, de incongruité plaine;

Declinable, sans declinacion;

Approprié par appellation;

Determiné, sans quelque terminance;

Ou brief, ou long, sans variacion;

C'est plus fort fait, que ouvrer par ignorance.

Mat et vaincu, je frape la quintaine;

Sans violance je fois invasion;

Affirmatif d'une chose incertaine;

Silogisant sans proposicion;

Meuf figure où n'a conclusion;

Emptimeme sans quelque consequance;

Convertible où n'a conversion;

C'est plus fort fait, que ouvrer par ignorance.

J'ayme repos, et desire la paine;

Corruptible en generacion;

Le vray au faulx je duis et ramaine;

De maxime je fois oppinion;

Diffiment je fois descripcion,

Et l'accident je mue en substance;

Aveugle suis en clere vision;

C'est plus fort fait, que ouvrer par ignorance.

L'ENVOY.

Incomplexif, ayant complexion;

Irregulier, je suis de l'observance;

Je suis actif, designant passion;

C'est plus fort fait, que ouvrer par ignorance.



BALADE.

(Maistre Berthault de Villebresme.)

Je meurs de soif aupres de la fontaine;

Tout affamé, en mengier sumptueulx;

Comblé de dueil, en liesse haultaine;

Sec et brahaing, en pays fructueux;

Loing de vertuz, entre les vertueux;

Entre joyeux, plaintif et souspirant;

En lieu de bien, de mal affectueux;

Et va mon fait tousjours en empirant.

Entre tous biens je suis de mal quintaine;

Alangoré, entre les vigoreux;

Entre esbanoys, de regret cappitaine;

Amertume, entre les doulcereux;

Tremblant de froit en manoir chalereux;

En grant santé, tousjours mal endurant;

Entre courtois, despit et rigoreux;

Et va mon fait tousjours en empirant.

Forvoyé suis par hanter voye certaine,

Et avoyé, en lieux avantureux;

Ma nacion m'est region lointaine;

En lieu tres seur, je suis tres fort paoureux;

Espris d'amour, sans estre amoureux;

La lerme a l'ueil, je me vois deduisant;

Tout me desplaist, sans estre dangereux;

Et va mon fait tousjours en empirant.

L'ENVOY.

Prince, cesser fay le mal qui m'actaine,

Ou autrement je m'en iray mourant,

Car je suis pres d'avoir fievre quartaine,

Et va mon fait toujours en empirant.



BALADE.

(Maistre Jehan Caillau.)

Je meurs de soif aupres de la fontaine;

Tremblant de froit ou feu des amoureux;

Je suis tout sain en langueur et enpaine;

Et suis asseur, où tout est dangereux;

Tout mal, tout grief, m'est doulx et savoureux;

Plain de tourment, mene joyeuse vie,

Et ce qui plaist à tous, ne me plaist mie;

En povreté, je suis tres richement;

En engoisse, j'ay plaisance assovye;

Or jugiez donc se je vis plaisamment.

Je suis joyeulx sans plaisance mondaine;

Où chascun rit, pensif et douloreux;

Sans nul travail, si suis je hors d'alaine;

Pres de tout bien, suis le tres langoreux;

Ce qui me plaist, est aspre et rigoreux;

J'ayme estre seul, et si vueil compaignie;

Je dors assez, et suis en frenesie;

En desespoir j'ay grand allegement;

Ce qui est doulx, m'est plus amer que suye;

Or jugiez donc se je vis plaisamment.

Je suis seigneur sans terre et sans demaine;

Tant plus ay biens, et plus suis maleureux;

Je meurs de fain, et ay ma grange plaine;

Où tout est seur, si suis je tres paoureux;

Des plus vaillans et moins chevalereux;

Qui mal me fait, je lui rens courtoisie;

S'il fait beau temps, je demande la pluye;

Se je meurs tost, si vis je longuement;

En grant repos, plain de forsenerie;

Or jugez donc si je vis plaisamment.

L'ENVOY.

Prince, mon fait est droicte faerie,

Je bay travail, et le repos m'ennuye;

Maintenant d'un, et tantost autrement;

J'ay tous les jeux, et quicte la partie;

Or jugez donc si je vis plaisamment.



BALADE.

(Gilles des Ourmes.)

Je meurs de soif aupres de la fontaine;

Tremblant de froit ou feu des amoureux;

Je suis joyeulx s'aucun mal me demaine;

Plaintz et souspirs sont mes riz et mes jeux;

Je n'ay santé, sinon quand je me deulx;

Beau temps me plaist, et desire la pluye;

Qui bien me fait, je le tiens mon hayneux;

Or regardez, et jugiez s'il m'ennuye.

Je n'ay repos qu'en doleur et en paine;

J'ayme travail, et si suis paresseux;

Ung mois ne m'est qu'à ung aultre sepmaine,

Et m'est d'advis que le jour dure deux;

Se j'ay nul bien, je m'en tiens maleureux;

Quant j'ayme aucun, force est que je le fuye;

Qui m'est courtois, je lui suis rigoreux;

Or regardez, et jugiez s'il m'ennuye.

J'ay mille maulx, et ma personne est saine;

Plaisirs mondains me sont malencontreux;

Quant je suis seul, lors ung chascun m'actaine;

Rien n'ay asseur, si je n'en suis doubteux;

Gens bien en point me semblent souffreux;

En plain midy j'ay la veue esbluye;

Je n'ayme rien, et si suis convoiteux;

Or regardez, et jugiez s'il m'ennuye.

L'ENVOY.

Sans mot sonner, je dy mon cas piteux;

Je n'ay regret qu'en ce que je ne veulx;

Ce qui est doulx, m'est plus amer que suye;

Quant gens n'ont rien, je vueil mordre sur eulx:

Or regardez, et jugiez s'il m'ennuye.



BALADE.

(Simonnet Caillau.)

Je meurs de soif aupres de la fontaine;

Costé plaisir, mon cueur plaint et souspire;

Tout arresté, sans marchier l'on me maine;

Rempli de deul, vouloir me prent de rire;

En plaisans lieux je n'ay si non martire;

A nul ne suis, et si fault que m'avoue;

Parler scay bien, et ne puis mon cas dire;

Or regardez, se tel homme se joue.

Croire ne vueil, et est chose certaine;

Sans me toucher, je sens que l'on me tire;

En lit bien fait, là ne seuffre que paine;

Le chois ay eu, et est ma part la pire;

Sans avoir riens, j'ay tant qu'il deust suffire;

Qui mal me fait, de cestui la me loue;

Pres des joyeulx, je ne me scay deduire;

Or regardez, se tel homme se joue.

Esgaré suis, et voy la voye plaine;

Où tout est bien, assez treuve à redire;

Sens grant chaleur, ca et là me pourmaine;

Les yeulx bandez, en mirouer me mire;

Loingt de chault feu, je ne cesse de frire;

Tel me flate qui puis me fait la moue;

Ce qui est mien, j'en voy ung autre sire;

Or regardez, se tel homme se joue.

L'ENVOY.

J'ay piez et sens, et ne me scay conduire;

En beau chemin je suis cheut en la boue;

J'ayme estre à part, et compaignie desire;

Or regardez, se tel homme se joue.



BALADE.

En regardant vers le pays de France,

Ung jour m'avint, à Dovre sur la mer,

Qu'il me souvint de la doulce plaisance

Que souloie ou dit pays trouver;

Si commencay de cueur à souspirer,

Combien certes que grant bien me faisoit,

De veoir France que mon cueur amer doit.

Je m'avisay que c'estoit nonsavance,

De telz souspirs dedens mon cueur garder,

Veu que je voy que la voye commence

De bonne paix, qui tous biens peut donner;

Pour ce, tournay en confort mon penser,

Mais non pourtant, mon cueur ne se lassoit

De veoir France que mon cueur amer doit.

Alors chargay, en la nef d'esperance,

Tous mes souhays en leur priant d'aler

Oultre la mer, sans faire demourance,

Et à France de me recommander;

Or nous doint Dieu bonne paix sans tarder,

Adonc auray loisir, mais qu'ainsi soit,

De veoir France que mon cueur amer doit.

L'ENVOY.

Paix est tresor qu'on ne peut trop loer,

Je hé guerre, point ne la doit prisier,

Destourbé m'a longtemps, soit tort ou droit,

De veoir France que mon cueur amer doit.



BALADE.

Priez pour paix, doulce Vierge Marie,

Royne des cieulx, et du monde maistresse,

Faictes prier, par vostre courtoisie,

Saints et sainctes, et prenez vostre adresse

Vers vostre fils, requerrant sa haultesse

Qu'il lui plaise son peuple regarder,

Que de son sang a voulu rachater,

En deboutant guerre qui tout desvoye;

De prieres ne vous vueilliez lasser,

Priez pour paix, le vray tresor de joye.

Priez, prelaz, et gens de saincte vie.

Religieux, ne dormez en peresse,

Priez, maistres, et tous suivans clergie,

Car par guerre fault que l'estude cesse;

Moustiers destruiz sont sans qu'on les redresse,

Le service de Dieu vous fault laisser,

Quant ne povez en repos demourer;

Priez si fort que briefment Dieu vous oye,

L'Eglise voult à ce vous ordonner;

Priez pour paix, le vray tresor de joye.

Priez, princes qui avez seigneurie,

Roys, ducs, contes, barons plains de noblesse,

Gentils hommes avec chevalerie,

Car meschans gens surmontent gentillesse;

En leurs mains ont toute vostre richesse,

Debatz les font en hault estat monter,

Vous le povez chascun jour veoir au cler,

Et sont riches de voz biens et monnoye,

Dont vous deussiez le peuple supporter;

Prier pour paix, le vray tresor de joye.

Priez, peuple qui souffrez tirannie,

Car voz seigneurs sont en telle foiblesse,

Qu'ilz ne pevent vous garder par maistrie,

Ne vous aider en vostre grant destresse;

Loyaux marchans, la selle si vous blesse,

Fort sur le doz chascun vous vient presser,

Et ne povez marchandise mener,

Car vous n'avez seur passage, ne voye,

Et maint peril vous convient il passer:

Priez pour paix, le vray tresor de joye.

Priez, galans joyeulx en compaignie,

Qui despendre desirez à largesse,

Guerre vous tient la bourse degarnie;

Priez, amans, qui voulez en liesse

Servir amours, car guerre, par rudesse,

Vous destourbe de voz dames hanter,

Qui mainteffoiz fait leurs voloirs torner,

Et quant tenez le bout de la courroye,

Ung estrangier si le vous vient oster;

Priez pour paix, le vray tresor de joye.

L'ENVOY.

Dieu tout puissant nous vueille conforter

Toutes choses en terre, ciel et mer,

Priez vers lui que brief en tout pourvoye,

En lui seul est de tous maulx amender;

Priez pour paix, le vray tresor de joye.



BALADES DE PLUSIEURS PROPOS.

(Orléans contre Garancières.

Je, qui suis Dieu des amoureux,

Prince de joyeuse plaisance,

A toutes celles et à ceulx

Qui sont de mon obeissance,

Requier qu'a toute leur puissance

Me viengnent aider et servir,

Pour l'outrecuidance punir

D'aucuns qui, par leur janglerie,

Veulent, par force, conquerir

Des grans biens de ma seigneurie.

Car Garencieres, l'un d'entre eulx,

Si dit en sa folle ventance,

Pour faire le chevalereux,

Qu'avant hyer, par sa grant vaillance,

Lui et son cueur d'une aliance,

Furent devant beaulté courir;

Je ne luy vy pas sans faillir,

Mais croy qu'il soit en resverie,

Car si pres n'oseroit venir

Des grans biens de ma seigneurie.

Il dit qu'il est tant douloreux,

Et qu'il est mort sans recouvrance;

Mais bien seroit il maleureux,

Qui donneroit en ce creance;

On peut veoir que celle penance,

Qu'il lui a convenu souffrir,

N'a fait son visaige pallir,

Ne amaigrir de maladie,

Ainsi se mocque, pour chevir

Des grans biens de ma seigneurie.

L'ENVOY.

Sur tous, me plaist le retenir

Roys des heraulx pour bien mentir;

Cest office je lui octrie,

C'est ce que lui veuil departir

Des grans biens de ma seigneurie.



BALADE.

(Response de Garencieres.)

Cupido, Dieu des amoureux,

Prince de joyeuse plaisance,

Moi, Garancieres, tres soingneux

De vous servir de ma puissance,

Viens devers vous, en obeissance,

Pour vous humblement requerir

Que vous vueilliez faire punir

Ung homme de mauvaise vie.

Qui, contre raison, veult tenir

Le droit de vostre seigneurie.

C'est ung enfant malicieux,

Où nul ne doit avoir fiance,

Car il en a ja plus de deux

Deceues, au pais de France,

Dont vous deussiez prendre vengeance,

Pour faire les autres cremir;

C'est le prince de bien mentir,

Ainsné frere de janglerie,

Qui, contre raison, veult tenir

Le droit de vostre seigneurie.

Oncques Lucifer l'orgueilleux

Ne fist si grant oultrecuidance,

Quant il emprist d'estre envieux

Sur le Dieu de toute puissance;

Il me semble que, par sentence,

Vous le deussiez faire bannir

De vostre court, sans revenir,

Lui et sa faulse compaignie,

Qui, contre raison, veult tenir

Le droit de vostre seigneurie.

L'ENVOY.

Prince, s'on doit avoir vaillance

Pour mentir à grant habondance,

Et pour faulseté maintenir,

Vour verrez icellui venir

A grant honneur, n'en doubtez mie,

Qui, contre raison, veult tenir

Le droit de vostre seigneurie.



BALADE.

En acquictant nostre temps vers jeunesse,

Le nouvel an et la saison jolie,

Plains de plaisir et de toute liesse,

Qui chascun d'eulx chierement nous en prie;

Venuz sommes en ceste mommerie,

Belles, bonnes, plaisans et gracieuses,

Prestz de dancer, et faire chiere lye,

Pour resveiller voz pensées joyeuses.

Or bannissiez de vous toute peresse,

Ennuy, soussy avec merencolie,

Car froit yver, qui ne veult que rudesse,

Est desconfit, et convient qu'il s'enfuye;

Avril et May amainent doulce vie

Avec eulx; pour ce, soyez songneuses

De recevoir leur plaisant compaignie,

Pour resveillier voz pensées joyeuses.

Venus aussi, la tres noble Deesse,

Qui sur femmes doit avoir la maistrie,

Vous envoye de confort à largesse,

Et plaisance de grans biens enrichie,

En vous chargeant que, de vostre partie,

Vous acquictiez sans estre dangereuses;

Aidiez vous veult sans que point vous oublie,

Pour resveiller voz pensées joyeuses.



BALADE.

Bien monstrez, printemps gracieulx,

De quel mestier savez servir,

Car yver fait cueurs ennuieux,

Et vous les faictes resjouir;

Sitost, comme il vous voit venir,

Lui et sa meschant retenue

Sont contrains, et pretz de fuir,

A vostre joyeuse venue.

Yver fait champs et arbres vieulx,

Leurs barbes de neiges blanchir,

Et est si froit, ort et pluvieux,

Qu'empres le feu convient croupir;

On ne peut hors des huis yssir,

Comme ung oisel qui est en mue;

Mais vous faictes tout rajeunir,

A vostre joyeuse venue.

Yver fait le souleil, es cieulx,

Du mantel des nues couvrir;

Or maintenant, loué soit Dieux,

Vous este venu esclersir

Toutes choses et embellir;

Yver a sa peine perdue,

Car l'an nouvel l'a fait bannir,

A vostre joyeuse venue.



BALADE.

Je fu en fleur ou temps passé d'enfance,

Et puis apres devins fruit en jeunesse;

Lors m'abaty de l'arbre de plaisance,

Vert et non meur, Folie, ma maistresse;

Et pour ce la, raison qui tout redresse

A son plaisir, sans tort ou mesprison,

M'a à bon droit, par sa tres grant sagesse,

Mis pour meurir ou feurre de prison.

En ce j'ay fait longue continuance,

Sans estre mis à l'essor de largesse;

J'en suis content, et tiens que sans doubtance,

C'est pour le mieulx, combien que par peresse

Deviens fletry, et tire vers vieillesse;

Assez estaint est en moy le tison

De sot desir, puisqu'ay esté en presse

Mis pour meurir ou feurre de prison.

Dieu nous doint paix, car c'est ma desirance,

Adonc seray en l'eaue de liesse

Tost refreschi, et au souleil de France

Bien nectié du moisy de tristesse;

J'actens bon temps, endurant en humblesse,

Car j'ay espoir que Dieu ma guerison

Ordonnera; pour ce, m'a sa haultesse

Mis pour meurir ou feurre de prison.

L'ENVOY.

Fruit suis d'yver qui a meins de tendresse

Que fruit d'esté, si suis en garnison,

Pour amolir ma trop verde rudesse,

Mis pour meurir ou feurre de prison.



BALADE.

Cueur, trop es plain de folie,

Cuides tu de t'eslongner

Hors de nostre compaignie,

Et en repos te logier;

Ton propos ferons changier,

Soing et Ennuy nous nommons,

Avecques toy demourrons,

Car c'est le commandement

De Fortune qui en serre

T'a tenu moult longuement,

Ou royaume d'Angleterre.

Dy nous, ne cognois tu mie

Que l'estat de prisonnier

Est que souvent lui ennuye,

Et endure maint dangier,

Dont il ne se peut vengier;

Pour ce, nous ne te faisons

Nul tort, se te gouvernons

Ainsi que communement

Sont prisonniers pris en guerre,

Dont es l'un presentement

Ou royaume d'Angleterre.

En lieu de plaisance lye,

Au lever et au couschier

Trouveras merencolie,

Souvent te fera veillier,

La nuit et le jour songier;

Ainsi te guerdonnerons,

Et es fers te garderons;

De soussy et pensement,

Se tu peuz, si te defferre,

Par nous n'auras autrement

Ou royaume d'Angleterre.



BALADE.

Nouvelles ont couru en France,

Par mains lieux, que j'estoye mort;

Dont avoient peu deplaisance

Aucuns qui me hayent à tort;

Autres en ont eu desconfort,

Qui m'ayment de loyal vouloir,

Comme mes bons et vrais amis;

Si fais à toutes gens savoir

Qu'encore est vive la souris.

Je n'ay eu ne mal, ne grevance,

Dieu mercy, mais suis sain et fort,

Et passe temps en esperance

Que paix, qui trop longuement dort,

S'esveillera, et par accort

A tous fera liesse avoir;

Pour ce, de Dieu soient maudis

Ceux qui sont dolens de veoir

Qu'encore est vive la souris.

Jeunesse sur moy a puissance,

Mais Vieillesse fait son effort

De m'avoir en sa gouvernance;

A present faillira son sort,

Je suis assez loing de son port,

De pleurer vueil garder mon hoir;

Loué soit Dieu de Paradis,

Qui m'a donné force et povoir,

Qu'encore est vive la souris.

L'ENVOY.

Nul ne porte pour moy le noir,

On vent meilleur marchié drap gris;

Or tiengne chascun, pour tout voir,

Qu'encore est vive la souris.



BALADE.

Puisqu'ainsi est que vous alez en France,

Duc de Bourbon, mon compaignon tres chier,

Ou Dieu vous doint, selon la desirance

Que tous avons, bien povoir besongner;

Mon fait vous vueil descouvrir et chargier

Du tout en tout, en sens et en folie;

Trouver ne puis nul meilleur messagier,

Il ne faut ja que plus je vous en die.

Premierement, se c'est vostre plaisance,

Recommandez moy, sans point l'oublier,

A ma Dame; ayez en souvenance,

Et lui dictes, je vous pry et requier,

Les maulx que j'ay quant me fault eslongnier,

Maugré mon vueil, sa doulce compaignie;

Vous savez bien que c'est de tel mestier,

Il ne faut ja que plus je vous en die.

Or y faictes comme j'ay la fiance,

Car un amy doit pour l'autre veillier;

Se vous dictes: Je ne scay, sans doubtance,

Qui est celle? vueilliez la enseignier.

Je vous respons qu'il ne vous fault serchier,

Fors que celle qui est la mieulx garnie

De tous les biens qu'on sauroit souhaidier;

Il ne faut ja que plus je vous en die.

L'ENVOY.

Sy ay chargié à Guillaume Cadier

Que, par de la, bien souvent vous supplie;

Souviengne vous du fait du prisonnier,

Il ne faut ja que plus je vous en die.



BALADE.

Mon gracieulx cousin, Duc de Bourbon,

Je vous requier, quant vous aurez loisir.

Que me faictes, par balade ou chancon,

De vostre estat aucunement sentir;

Car quant à moy, saichiez que, sans mentir,

Je sens mon cueur renouveller de joye,

En esperant le bon temps à venir,

Par bonne paix que brief Dieu nous envoye.

Tout crestian qui est loyal et bon,

Du bien de paix se doit fort resjoir,

Veu les grans maulx, et la destruction,

Que guerre fait par tous pays courir;

Dieu a voulu Crestianté punir,

Qui a laissié de bien vivre la voye,

Mais puis apres, il la veult secourir,

Par bonne paix que brief Dieu nous envoye.

Et pour ce la, mon tres chier compaignon,

Vueilliez de vous desplaisance bannir,

En oubliant vostre longue prison,

Qui vous a fait mainte doleur souffrir;

Merciez Dieu, pensez de le servir,

Il vous garde de tous biens grant montjoye,

Et vous fera avoir vostre desir,

Par bonne paix que brief Dieu nous envoye.

L'ENVOY.

Resveilliez vous en joyeulx souvenir,

Car j'ay espoir qu'encore je vous voye,

Et moy aussy en confort et plaisir,

Par bonne paix que brief Dieu nous envoye.



BALADE.

Mon chier cousin, de bon cueur vous mercie,

Des blancs connins que vous m'avez donnez;

Et oultre plus, pour vray vous certiffie,

Quant aux connins, que dictes qu'ay amez,

Ilz sont pour moy, plusieurs ans a passez,

Mis en oubly; aussi mon instrument

Qui les servoit, a fait son testament,

Et est retrait, et devenu hermite;

Il dort tousjours, à parler vrayement,

Comme cellui qui en riens ne prouffite.

Ne parlez plus de ce, je vous en prie,

Dieux ait l'ame de tous les trespassez!

Parler vault mieulx, pour faire chiere lye,

De bons morceaulx et de frians pastez,

Mais qu'ilz soient tout chaudement tastez;

Pour le present, c'est bon esbatement,

Et qu'on ait vin pour nectier la dent;

En char crue mon cueur ne se delicte,

Oublions tout le vieil gouvernement,

Comme cellui qui en riens ne proufite.

Quant Jeunesse tient gens en seigneurie,

Les jeux d'amours sont grandement prisez;

Mais Fortune qui m'a en sa baillie,

Les a du tout de mon cueur deboutez;

Et desormais, vous et moi excusez

De tels esbatz serons legierement,

Car faiz avons nos devoirs grandement

Ou temps passé; vers Amours me tiens quicte,

Je n'en vueil plus, mon cueur si s'en repent,

Comme cellui qui en riens ne proufite.

L'ENVOY.

Vieulx soudoiers avecques jeune gent,

Ne sont prisiez la valeur d'une micte;

Mon office resine plainement,

Comme cellui qui en riens ne proufite.



BALADE.

Dame qui cuidiez trop savoir,

Mais vostre sens tourne en folie,

Et cuidiez les gens decevoir,

Par vostre cautelle jolie;

Qui croirait vostre chiere lie,

Tantost seroit pris en voz las,

Encore ne m'avez vous mie,

Encore ne m'avez vous pas.

Vous cuidiez bien qu'apercevoir

Ne saiche vostre moquerie,

Si fais, pour vous dire le voir;

Et pour ce, chierement vous prie,

Alez jouer de l'escremie

Autre part, car quant en ce cas,

Encore ne m'avez vous mie,

Encore ne m'avez vous pas.

Vous ferez bien vostre devoir,

Se m'atrapez par tromperie;

Car trop ay congneu main et soir

Les faulx tours dont estes garnie,

On vous appelle, fol si fie;

Deportez vous de telz esbas,

Encore ne m'avez vous mie,

Encore ne m'avez vous pas.



BALADE.

(Orléans à Bourgoigne.)

Puisque je suis vostre voisin

En ce pais presentement,

Mon compaignon, frere et cousin,

Je vous requier tres chierement,

Que de vostre gouvernement,

Et estat me faictes savoir,

Car j'en orroye bien souvent,

S'il en estoit à mon vouloir.

Il n'est jour, ne soir, ne matin,

Que ne prie Dieu humblement

Que la paix prengne telle fin,

Que je puisse joyeusement,

A mon desir, prouchainement

Parler à vous, et vous veoir;

Ce seroit tres hastivement,

S'il en estoit à mon vouloir.

Chascun doit estre bien enclin

Vers la paix, car certainement

Elle departira butin

De grans biens à tous largement;

Guerre ne sert que de tourment,

Je la hé, pour dire le voir,

Bannie seroit plainement,

S'il en estoit à mon vouloir.

L'ENVOY.

Va, ma balade, prestement

A Saint Omer, monstrant comment

Tu vas pour moy ramentevoir

Au Duc à qui suis loyaument,

Et tout à son commandement,

S'il en estoit à mon vouloir.



BALADE.

(Responce de Bourgoigne à Orléans)

S'il en estoit à mon vouloir,

Mon maistre et amy sans changier,

Je vous asseure, pour tout voir,

Qu'en vo fait n'auroit nul dangier;

Mais par deca, sans actargier,

Vous verroye hors de prison,

Quicte du tout, pour abregier,

En ceste presente saison.

Se tel don povez recevoir

Par la grace Dieu, de legier

Pourrez tel à paix esmouvoir,

Qui la desire eslongier;

Nul contre n'osera songier,

Car confort aurez bel et bon,

Se Dieu nous veult assoulagier,

En ceste presente saison.

Mectons nous en nostre devoir

Qu'en paix nous puissions herbergier;

Il n'est ou monde tel manoir,

Qui desir a de s'y logier;

Abregeons, sans plus prolongier,

Il en est temps, ou jamais non,

Pour nous de guerre deslogier,

En ceste presente saison.

L'ENVOY.

Or pensons de vous allegier

De prison, pour tout engagier,

Se n'avons paix et union,

Et du tout m'y vueil obligier,

En ceste presente saison.



BALADE.

(Orléans à Bourgoigne.)

Pour le haste de mon passaige

Qu'il me convient faire oultre mer,

Tout ce que j'ay en mon couraige

A present ne vous puis mander;

Mais non pourtant, à brief parler,

De la balade que m'avez

Envoyée, comme savez,

Touchant paix et ma delivrance,

Je vous mercie chierement,

Comme tout vostre entierement,

De cueur, de corps et de puissance.

Je vous envoyerai messaige,

Se Dieu plaist, briefment sans tarder,

Loyal, secret et assez saige,

Pour bien à plain vous informer

De tout ce que pourray trouver

Sur ce que savoir desirez;

Pareillement fault que mectez

Et faictes, vers la part de France,

Diligence soigneusement;

Je vous en requier humblement,

De cueur, de corps et de puissance.

Et, sans plus despendre langaige,

A cours mots, plaise vous penser

Que vous laisse mon cueur en gaige

Pour tousjours, sans jamais faulser;

Si me veuillez recommander

A ma cousine, car croiez

Que en vous deux, tant que vivrez,

J'ay mise toute ma fiance;

Et vostre party loyaument

Tendray, sans faire changement,

De cueur, de corps et de puissance.

L'ENVOY.

Or y perra que vous ferez,

Et se point ne m'oublierez,

Ainsi que j'y ai esperance.

Adieu vous dy presentement,

Tout Bourgongnon sui vrayement,

De cueur, de corps et de puissance.



BALADE.

(Responce de Bourgoigne à Orléans.)

De cueur, de corps et de puissance,

Vous mercie tres humblement

De vostre bonne souvenance,

Qu'avez de moi soingneusement;

Or povez faire entierement

De moy, en tout bien et honneur,

Comme vostre cueur le propose,

Et de mon vouloir soyez seur,

Quoy que nul dye, ne deppose.

Ne mectez point en oubliance

L'estat et le gouvernement

De la noble maison de France.

Qui se maintient piteusement:

Vous saurez tout, quoy et comment;

Je n'en dy plus pour le meilleur,

Mais on en dit tant et expose,

Que c'est à oir grant orreur;

Quoy que nul dye, ne deppose.

Pensez à vostre delivrance,

Je vous en prie chierement;

Car, sans ce, je n'ay esperance

Que nous ayons paix nullement,

On la heit tant mortellement

Que trop peu trouve de faveur,

Ne fera, comme je suppose,

Se ce n'est par vostre labeur,

Quoique nul dye, ne deppose.

L'ENVOY.

Or prions Dieu, par sa doulceur,

Qu'à vous delivrer se dispose,

Car trop avez souffert douleur,

Quoy que nul dye, ne deppose.



BALADE.

(Orléans à Bourgoigne.)

Des nouvelles d'Albion,

S'il vous en plaist escouter,

Mon frere et mon compaignon,

Saichiez qu'à mon retourner,

J'ay esté, deca la mer,

Receu à joyeuse chiere,

Et a fait le Roy passer,

En bons termes, ma matiere.

Je doy estre une saison

Eslargi pour pourchasser

La paix, aussi ma raencon;

Se je puis seurté trouver

Pour aler et retourner,

Il fault qu'en haste la quiere,

Se je vueil brief achever,

En bons termes, ma matiere.

Or, gentil Duc Bourgongnon,

De ce cop vueilliez m'aydier,

Comme mon entencion

Est vous servir et amer,

Tant que vif pourray durer;

En vous ay fiance entiere,

Que m'ayderez à finer,

En bons termes, ma matiere.

L'ENVOY.

Mes amis fault esprouver,

S'ilz vouldront à ma priere,

Me secourir pour mener,

En bons termes, ma matiere.



BALADE.

J'ay tant joué avecques Aage

A la paulme, que maintenant

J'ay quarante cinq, sur bon gaige

Nous jouons, non pas pour neant;

Assez me sens fort et puissant

De garder mon jeu jusqu'à cy,

Ne je ne crains riens que Soussy.

Car Soussy tant me descourage

De jouer, et va estouppant

Les cops que fiers à l'avantage,

Trop seurement est rachassant;

Fortune si lui est aidant,

Mais Espoir est mon bon amy,

Ne je ne crains riens que Soussy.

Vieillesse de douleur enrage,

De ce que le jeu dure tant,

Et dit en son felon langage,

Que les chasses dorenavant

Merchera, pour m'estre nuisant;

Mais ne m'en chault, je la deffy,

Ne je ne crains riens que Soussy.

L'ENVOY.

Se bon eur me tient convenant,

Je ne double, ne tant ne quant,

Tout mon adversaire party,

Ne je ne crains riens que Soussy.



BALADE.

Visaige de baffe venu

Confit en composte de vin,

Menton rongneulx et peu barbu,

Et dessiré comme ung coquin,

Malade du mal saint Martin,

Et aussi ront q'un tonnellet;

Dieu le me sauve ce varlet!

Il est enroué devenu,

Car une pouldre de raisin

L'a tellement en l'ueil feru,

Qu'endormy l'a, comme un touppin;

II y pert chascun matin,

Car il en a chault le touppet;

Dieu le me sauve ce varlet!

Rompre ne sauroit ung festu,

Quant il a pincé un loppin,

Saint Poursain qui l'a retenu

Son chier compaignon et cousin,

Combien qu'ayent souvent hutin,

Quant ou cellier sont en secret;

Dieu le me sauve ce varlet!

L'ENVOY.

Prince, pour aler jusqu'au Rin,

D'un baril a fait son ronssin,

Et ses esperons d'un foret;

Dieu le me sauve ce varlet!



BALADE.

Amour qui tant a de puissance,

Qu'il fait vieilles gens rassoter,

Et jeunes plains d'oultrecuidance,

De tous estas se scet meller;

Je l'ay congneu pieca au cler,

Il ne fault ja que je le nye,

Parquoy dis et puis advouer

Ce n'est fors que plaisant folie.

A droit compter, sans decevance,

Quant ung amant vient demander

Confort de sa dure grevance,

Que vouldroit il faire, ou trouver?

Cela, je ne l'ose nommer;

Au fort, il faut que je le die,

Ce qui fait le ventre lever,

Ce n'est fors que plaisant folie.

Bien scay que je fais desplaisance

Aux amoureux, d'ainsi parler,

Et que j'acquier leur malvueillance;

Mais, s'il leur plaist me pardonner,

Je leur prometz qu'au par aler,

Quant leur chaleur est refroidie,

Ilz trouveront que, sans doubter,

Ce n'est fors que plaisant folie.

L'ENVOY.

Prince, quant ung prie d'amer,

Se l'autre si veult accorder,

Il n'y a plus sans mocquerie,

Laissiez les ensemble jouer,

Ce n'est fors que plaisant folie.



BALADE.

(Orléans à Bourgoigne.)

Beau frere, je vous remercie,

Car aidié m'avez grandement;

Et, oultre plus, vous certiffie

Que j'ay mon fait entierement;

Il ne me fault plus riens qu'argent,

Pour avancer tost mon passaige,

Et pour en avoir prestement,

Mectroye corps et ame en gaige.

Il n'a marchant en Lombardie,

S'il m'en prestoit presentement,

Que ne fusse, toute ma vie,

Du cueur à son commandement;

Et tant que l'eusse fait content,

Demourer vouldroye en servaige,

Sans espargner aucunement,

Pour mectre corps et ame en gaige.

Car se je suis en ma partie,

Et oultre la mer franchement,

Dieu mercy, point ne me soussie

Que n'aye des biens largement;

Et desserviray loyaument

A ceulx qui m'ont, de bon couraige,

Aidié, sans faillir nullement,

Pour mectre corps et ame en gaige.

L'ENVOY.

Qui m'ostera de ce tourment,

Il m'achetera plainement,

A tousjours mes à heritaige,

Tout sien seray, sans changement,

Pour mectre corps et ame en gaige.



BALADE.

(Orléans à Bourgoigne.)

Pour ce que je suis à présent

Avec la gent vostre ennemie,

Il fault que je face semblant,

Faignant que ne vous ayme mie;

Non pourtant, je vous certiffie,

Et vous pry que vueillez penser

Que je seray, toute ma vie,

Vostre loyaument, sans faulser.

Tous maulx de vous je voiz disant,

Pour aveugler leur faulse envie;

Non pourtant, je vous ayme tant,

Ainsi m'aid la Vierge Marie,

Que je pry Dieu qu'il me mauldie,

Se ne trouvez, au par aler,

Que vueil estre, quoy que nul die,

Vostre loyaument, sans faulser.

Gaignez envers moy mal talant,

A celle fin que nul n'espye

Nostre amour, car par ce faisant,

Sauldray hors du mal qui m'anuye;

Mais faictes que bonne foy lye

Nos cueurs, qu'ilz ne puissent muer,

Car mon vouloir vers vous se plye,

Vostre loyaument, sans faulser.

Vous et moy avons maint servant,

Que convoitise fort mestrie;

Il ne fault pas, ne tant ne quant,

Qu'ilz saichent nostre compaignie;

Peu de nombre fault que manye

Noz faiz secrez par bien celer,

Tant qu'il soit temps qu'on me publie

Vostre loyaument, sans faulser.

Tout mon fait saurez plus avant,

Par le porteur en qui me fye;

Il est loyal et bien saichant,

Et se garde de janglerie;

Creez le de vostre partie,

En ce qu'il vous doit raconter,

Et me tenez, je vous en prie,

Vostre loyaument, sans faulser.

L'ENVOY.

Dieu me fiere d'espidimie,

Et ma part es cieulx je renye,

Se jamais vous povez trouver

Que me faigne, par tromperie,

Vostre loyaument, sans faulser.



BALADE.

Par les fenestres de mes yeulx,

Ou temps passé, quant regardoye,

Advis m'estoit, ainsi m'ait Dieux,

Que de trop plus belles voye

Qu'à present ne fais; mais j'estoye

Ravy en plaisir et lyesse,

Es mains de ma Dame Jeunesse.

Or, maintenant que deviens vieulx,

Quant je lis ou livre de joye,

Les lunectes prens pour le mieulx,

Parquoy la lectre me grossoye,

Et n'y voy ce que je souloye;

Pas n'avoye ceste foiblesse,

Es mains de ma Dame Jeunesse.

Jeunes gens vous deviendrez tieulx,

Se vivez et suivez ma voye;

Car aujourduy n'a soubz les cieulx

Qui en aucun temps ne foloye;

Puis fault que raison son compte oye,

Du trop despendu en simplesse,

Es mains de ma Dame Jeunesse.

L'ENVOY.

Dieu en tout, par grace pourvoye,

Et ce qui nicement fourvoye

A son plaisir, en bien radresse

Es mains de ma Dame Jeunesse



BALADE.

Par les fenestres de mes yeulx,

Le chault d'amours souloit passer;

Mais maintenant que deviens vieulx,

Pour la chambre de mon penser,

En esté freschement garder,

Fermées les feray tenir;

Laissant le chault du jour aler

Avant que je les face ouvrir.

Aussi en yver le pluvieux,

Qui vens et broillars fait lever,

L'air d'amour epidimieux

Souvent parmy se vient bouter;

Si fault les pertuis estouper,

Par où pourroit mon cueur ferir,

Le temps verray plus net et cler,

Avant que je les face ouvrir.

Desormais en sains et seur lieux,

Ordonne mon cueur demourer,

Et par Nonchaloir, pour le mieulx,

Mon medicin soy gouverner;

S'Amour à mes huys vient hurter,

Pour vouloir vers mon cueur venir,

Seurté lui fauldra me donner,

Avant que je les face ouvrir.

L'ENVOY.

Amours, vous venistes frapper

Pieca mon cueur, sans menacer;

Or, ay fait mes logis bastir

Si fors que n'y pourrez entrer,

Avant que je les face ouvrir.



BALADE.

Ung jour à mon cueur devisoye,

Qui en secret à moy parloit,

Et en parlant, lui demandoye

Se point d'espargne fait avoit

D'aucuns biens, quant Amour servoit;

Il me dist que tres voulentiers

La vérité m'en compteroit,

Mais qu'eust visité ses papiers.

Quant ce m'eut dit, il print sa voye,

Et d'avecques moy se partoit,

Apres entrer je le voye

En ung comptouer qu'il avoit;

Là deça et delà queroit,

En cherchant plusieurs vieux cayers,

Car le vray monstrer me vouloit,

Mais qu'eust visité ses papiers.

Ainsi, par ung temps l'atendoye,

Tantost devers moy retournoit,

Et me monstra, dont j'euz grant joye,

Ung livre qu'en sa main tenoit,

Ou quel dedens escript portoit

Ses faiz, au long et bien entiers,

Desquelz informer me feroit,

Mais qu'eust visité ses papiers.

Lors demanday se j'y liroye,

Ou se mieulx lire lui plaisoit;

Il dit que trop paine prandroye,

Pourtant à lire commancoit,

Et puis gectoit et assommoit

Le compte des biens et dangiers;

Tout à ung vy que revendroit

Mais qu'eust visité ses papiers.

Lors dy: Jamais je ne cuidoye,

Ne nul autre ne le croiroit,

Qu'en amer, où chascun s'employe,

De proffit n'eust plus grant exploit;

Amours ainsi les gens decoit,

Plus ne m'aura en telz santiers,

Mon cueur bien effacier pourroit,

Mais qu'eust visité ses papiers.

L'ENVOY.

Amours savoir ne me devroit

Mal gré, se blasme ses mestiers,

Il verroit mon gaing bien estroit,

Mais qu'eust visité ses papiers.



BALADE.

En tirant d'Orléans à Blois,

L'autre jour par eaue venoye,

Si rencontray, par plusieurs foiz,

Vaisseaulx, ainsi que je passoye,

Qui singloient leur droicte voye,

Et aloient legierement,

Pour ce qu'eurent, comme veoye,

A plaisir et à gré, le vent.

Mon cueur, penser et moy, nous trois,

Les regardasmes à grant joye,

Et dist mon cueur à basse voie:

Voulentiers en ce point feroye,

De Confort la voille tendroye,

Se je cuidoye seurement

Avoir, ainsi que je vouldroye,

A plaisir et à gré, le vent.

Mais je treuve le plus des mois

L'eaue de Fortune si quoye,

Quant ou bateau du monde vois,

Que, s'avirons d'Espoir n'avoye,

Souvent en chemin demourroye,

En trop grant ennui longuement,

Pour neant en vain actendroye,

A plaisir et à gré, le vent.

L'ENVOY.

Les nefz dont cy devant parloye,

Montoient, et je descendoye

Contre les vagues de tourment;

Quant il lui plaira, Dieu m'envoye,

A plaisir et à gré, le vent.



BALADE.

L'autre jour je fis assembler

Le plus de conseil que povoye,

Et vins, bien au long, raconter

Comment deffié me tenoye;

Comme par lectres monstreroye,

De merancolie et douleur,

Pourquoy conseiller me vouloye

Par les trois estas de mon cueur.

Mon advocat prist à parler,

Ainsi qu'anformé je l'avoye;

Lors vissiez mes amis pleurer,

Quant sceurent le point où j'estoye;

Non pourtant je les confortoye,

Qu'à l'aide de nostre Seigneur,

Bon remede je trouveroye,

Par les trois estas de mon cueur.

Espoir, Confort, Loyal penser,

Que mes chiefs conseillers nommoye,

Se firent fors, sans point doubter,

Se par eulx je me gouvernoye,

De me trouver chemin et voye

D'avoir brief secours de doulceur,

Avecques l'aide que j'auroye

Par les trois estas de mon cueur.

L'ENVOY.

Prince, fortune me guerroye

Souvent à tort, et par rigueur,

Raison veult que je me pourvoye,

Par les trois estas de mon cueur.



BALADE.

(Orléans.)

Bon regime sanitatis

Pro vobis, neuf en mariage,

Ne de vouloirs effrenatis,

Abusez nimis en mesnage;

Sagaciter menez l'ouvrage,

Ainsi fait homo sapiens,

Testibus les phisiciens.

Premierement, caveatis

De c...u trop à oultraige;

Car, se souvent hoc agatis,

Conjunx le vouldra par usaige

Chalenger, velud heritaige,

Aut erit quasi hors du sens,

Testibus les phisiciens.

Oultre plus, non faciatis

Ut Philomena ou boucaige;

Se voz amours habeatis,

Qui siffle carens de couraige

Cantendi, mais monstrez visaige

Joyeulx, et silis paciens;

Testibus les phisiciens.

L'ENVOY.

Prince, miscui en potaige

Latinum et françois langaige,

Docens loyaulx advisemens,

Testibus les phisiciens.



BALADE.

Du regime quod dedistis,

Cognoscens que tres saigement

Me, Monseigneur, docuistis,

Je vous remercie humblement;

Mais d'ainsi faire seurement,

Numquam uxor concordabit,

Hoc mains desbas generabit.

Je ne scay si bien novistis

L'infinie peine et tourement,

In quibus me posuistis,

Se je croy vostre enseignement;

Car tant congnois, s'aucunement

Fais du sourt quando temptabit,

Hoc mains desbas generabit.

Je voy trop bien que dixistis

Ce qu'on doit dire bonnement,

Et qu'aussi me avertistis

De ma santé entierement;

Mais quant je feray autrement,

Le fait d'autres recordabit,

Hoc mains desbas generabit.

L'ENVOY.

Prince, selon mon sentement,

Il fault s'acquiter loyaument;

Quia qui non laborabit,

Hoc mains desbas generabit.



BALADE.

(Maistre Pierre Chevalier.)

Tost est deceu, cuider d'homme oultrageux;

Tost est perdu, avoir mal acquesté;

Tost est vaincu, homme peu courageux;

Tost est reprins, qui fait desloyaulté;

Tost est saoule, apetit degouté;

Tost est lassé amy, de plaisir faire;

Tost despendu, ce qui a chier cousté;

Tost est deffait, qui veult autruy deffaire.

Tost est meschant, qui est enclin à jeux;

Tost renversé, qui est trop hault monté;

Tost est à fol, son parler dommageux;

Tost voions nous l'orgueilleux surmonté;

Tost dit helas, qui se voit tourmenté;

Tost ennuye, ce qu'on ne peut parfaire;

Tost octroie, qui en a voulenté;

Tost est deffait, qui veult autruy deffaire.

Tost est passé, ung plaisir soulageux;

Tost est villain de mesdire apresté;

Tost est baillé, ung mal contagieux;

Tost se tarist, jeunesse et beaulté;

Tost est pensif, qui a necessité;

Tost est paillart, qui le veult contrefaire;

Tost vient l'yver, tost se passe l'esté;

Tost est deffait qui veult autruy deffaire.

L'ENVOY.

Tart est rendu, argent qui est presté;

Tart vient à bien, homme de mal afaire;

Tart deffié, qui est ja conquesté;

Tost est deffait qui veult autruy deffaire.



BALADE.

(Maistre Berthault de Villebresme.)

Tost fût Priam, puissant Roy couronné,

Tost fut destruit et toute sa lignée;

Tost fut Saturne à mal habandonné;

Tost fut Echo en amours refusée;

Tost Leander perit en mer salée;

Tost devia la noble Rosemonde;

Tost fut Dido, d'amours desheritée;

Tost se passe la joye de ce monde.

Tost delaissa Paris, Oenone;

Tost fut Biblis en fontaine muée;

Tost defflora Bacchus, Erigone;

Tost fut Jason ennuyé de Medée;

Tost fut Philis pendue et estranglée;

Tost finerent Guischart et Sigismonde;

Tost print jadis Atropos, Dyopée;

Tost se passe la joye de ce monde.

Tost fut Saul, Roy des Juifz ordonné,

Tost se navra à mort de son espée;

Tost fut Pheton de fouldre environné;

Tost fut ravie Helene en Citharée,

Tost en mourut noblesse inestimée;

Tost fut Hero noyée en mer parfonde;

Tost fut l'amour Piramus expirée;

Tost se passe la joye de ce monde.

L'ENVOY.

Tost envahit fortuné, Hermionne;

Tost fut Progné convertie en haronde;

Tost fut Ithis en pieces tronsonné;

Tost se passe la joye de ce monde.



LECTRE EN COMPLAINTE

Envoyée par Fredet au duc d'Orléans.

Monseigneur, pour ce que scay bien

Que vous avez, de vostre bien,

Autreffoiz pris plaisir à lire

De mes faiz qui ne valent rien,

Dont trop à vous tenu me tien;

Vouloir m'est pris de vous escripre,

Et mon aventure vous dire,

Laquelle conter vous desire;

Car c'est raison que je le face,

Esperant que de mon martire,

Tel conseil qui devra suffire,

Me donnerez de vostre grace.

Il est vray que de par Amours,

Ung jour saint Valentin à Tours,

Fut une grande feste ordonnée,

Et fist assavoir par les cours,

Comme de coustume a tousjours,

Que chascun vint à la journée.

Là eut grant joye demenée,

Et mainte haulte loy donnée;

0Qui fut sans per, choisit adoncques;

Si euz, comme par destinée,

A mon gré la meilleure née

Qui en France se trouvast oncques.

Comme ma Dame, ma maistresse

Et ma terrienne Deesse,

Tousjours la sers, et l'ay servie;

Car il m'a, par deffense expresse,

Commandé lui faire promesse

D'estre sien pour toute ma vie;

Car tant ma pensée a ravie,

Et à la cherir asservie,

Que je ne pourroye, sur m'ame,

D'aultre jamais avoir envie,

Tant feust elle bien assouvie,

Si fort lui a pleu que je l'ame.

Mais ainsi m'en va, que depuis

Qu'à elle donné je me suis,

Je ne peuz avoir bien, ne joye,

Fors que tous maulx et tous Ennuys,

Qui à toute heure, jours et nuys,

Me tourmentent où que je soye,

Tant que ne scay que faire doye;

Et semble, se dire l'osoye,

Qu'ilz ayent tous ma mort jurée;

Se vostre bonté n'y pourvoye,

Force sera que par eulx voye

Finer ma vie maleurée.

Pource que souvent ne la voy,

Le plus que je puis, sur ma foy,

Je ne fais qu'en elle penser;

Savez vous la cause pourquoy?

En esperant que mon ennoy

Se deust aucunement cesser;

Mais il ne me veult delaisser,

Car plus en elle est mon penser,

Et plus de doleur me court seure,

Qui m'est si tres dure à passer,

Que je désire trespasser

Plus de mille foiz en une heure.

Que je sceusse prendre plaisir

En riens qui soit, fors desplaisir,

Las! je ne pourroye loing d'elle;

Car c'est celle que mon desir

M'a fait, pour maistresse choisir,

Comme s'il n'en feust point de telle,

Tout mon bien et mal vient de celle;

Ainsi, comme il plaist à la belle,

Il n'en est qu'à sa voulenté;

Et ne cuidez pas que vous celle

Que ce ne soit celle qu'appelle,

Devant chascun, ma Leauté.

Puisque je l'ame si tresfort,

N'a pas doncques Amours grant tort?

De moy faire tant endurer,

Ou dire fault qu'il soit d'accort,

Que pour trop amer prengne mort,

Ou moy faire desesperer;

Quant pour plaindre, pour souspirer,

Pour mal qu'il me voye tirer,

Il ne m'en a que pis donné;

En ce point me fault demourer,

Car mieulx vault ainsi qu'empirer;

Veez là comment suis gouverné!

Helas! ce qui plus me tourmente,

Et dont fault que plus de dueil sente,

C'est la grant doubte que je fais,

Que je defaille à mon entente,

Et que dutout perde l'actente

De mes tant desirez souhais;

Car je suis seur, plus qu'oncques mais,

Que si par vous ne sont parfais,

User ma vie me fauldra,

En languissant desoresmais;

Comme cil à qui, pour jamais,

Toute plaisance deffauldra.

Et quant devers Amours je viens

Lui compter les maulx que soustiens,

En lui requerant allegance.

Il me respond: Je n'y puis riens,

Mais va t'en au DUC D'ORLÉANS,

Que fors lui, n'en a la puissance;

Fay donc qu'ayes son accointance,

Et te metz en sa bienveillance;

Car, se tu le puis faire ainsi,

Tu ne dois point faire doubtance,

Que de ta dure desplaisance,

Il n'en ait voulentiers merci.

A vous doncques me fault venir,

Et vostre du tout devenir,

Puisque vous avez ce povoir,

Que de moy faire parvenir

Au plus haut bien qui avenir

Me peut jamais, à dire veoir;

Pourquoy il vous plaise savoir,

Que se vous y faictes devoir,

Et voulez à mon fait entendre,

Tellement que je puisse avoir

Celle qui tant me plaist à voir,

Vostre à tousjours je m'iray rendre.

Or n'oubliez pas, Monseigneur,

Vostre tres humble serviteur;

Mais escoutez mes dolans plains,

Desquieulx je vous fais la clameur,

Et vueillez, par vostre doulceur,

Que par vous ilz soient estains,

Car croiez qu'ilz ne sont pas fains,

Ains pires avant plus que mains;

Puis me donnez, de vostre grace,

Je vous en pry à jointes mains,

Tel responce que, soirs et mains,

Tout mon vivant joyeulx me face.



AUTRE LECTRE EN COMPLAINTE

FAISANT RESPONCE AU DIT FREDET.

Fredet, j'ay receu vostre lectre,

Dont vous mercie chierement,

Ou dedens avez voulu mectre

Vostre fait bien entierement;

Fier vous povez seurement

En moy, tout, non pas à demy;

Au besoing congnoist on l'amy.

S'Amour tient vostre cueur en serre,

Ne vous esbahissez en rien;

Il n'est nulle si forte guerre

Qu'au derrain ne s'appaise bien;

Amour le fait, comme je tien,

Pour esprouver mieulx vostre vueil,

Grant joye vient apres grant dueil.

Se vous dictes: Las! je ne puis

Une telle doleur porter;

Je vous respons: Beau Sire, et puis

Vous en voulez vous depporter,

Ou au Dieu d'amours rapporter?

L'un des deux fault, se m'aist Dieux, voire;

Puisqu'il est trait, il le fault boire.

Cuidez vous, par dueil et courroux,

Ainsi gangner vostre vouloir?

Nennil, ce ne sont que coups roux

Qu'Amours met tout en nonchaloir;

De riens ne vous pevent valoir,

Et se les couchez en despense,

Trop remaint de ce que fol pense.


Voulez vous rompre votre teste

Contre le mur? ce n'est pas sens;

Il faut dancer, qui est en feste;

Certes, autre raison n'y sens;

Et pour ce la, je me consens

Que souffrez qu'Amours vous demaine;

Grant bien ne vient jamais sans paine.

Mais de voz doleurs raconter

Faictes bien, ainsi qu'il me semble,

Et les assommer et compter

Devant Amours; car il ressemble

A l'ostellier qui met ensemble,

Et tout dedens son papier couche;

Pour parler est faicte la bouche.

De pieca je fuz en ce point,

Encore pis, loing d'allegence;

Touteffoiz ne vouluz je point,

De moy mesmes, faire vengence;

Mais chauldement, par diligence,

Pourchassay et playday mon fait;

Peu gangne cellui qui se tait.

Et pour ce que la lectre dit

Qu'Amours veult que vers moy tirez,

De moy ne serez escondit,

S'aucune chose desirez

A vostre bien, quant l'escriprez;

Paine mectray, d'entente franche,

Que l'ayez de croq ou de hanche.

Combatez, d'estoc et de taille,

Vostre dure merencolie,

Et reprenez, commant qu'il aille,

Espoir, confort et chiere lie;

De ne vous oublier me lie,

Autant en ce que puis et doy.

Que se me teniez par le doy.


Or retournons à mon propos,

Et ne parlons plus de cecy.

Vray est que je suis en repos

D'amours, mais non pas de Soussy;

Et pour ce, je vous vueil aussy

De me conseiller travailler,

L'ami doit pour l'autre veillier.

Soussy maintient que c'est raison

Qu'il ait sur tous vers moy puissance;

Nonchaloir dit qu'en ma maison,

Vault mieulx qu'il ait la gouvernance,

Car il ramenera Plaisance,

Que Soussy a bannye à tort,

Sans resveillier le chat qui dort.

Soussy respond qu'estre ne peut,

Tant qu'on est ou monde vivant,

Car Fortune partout s'esmeut,

Et est à chascun estrivant,

En tous lieux va mal escrivant,

Et toutes choses met en double;

Elle a beaux yeulx et ne voit goute.

Si ne scay que je doye faire,

Ne lequel d'eulx me laissera;

Car, veu que tousjours j'ay affaire,

Soussy jamais ne cessera,

Mais mon plaisir rabessera,

En quelque place que je voyse;

Bien est aise, qui est sans noyse.

Quant en nonchaloir je m'esbas,

Et desplaisir vueil debouter,

Jamais ne scay parler si bas

Que Soussy ne viengne escouter:

Las! je le doy tant redoubter,

Car à tort souvent me ravalle;

Mais sans mascher fault que l'avalle.


Je ne scay remede quelconques,

Quant ay mis ces choses en poys,

Pour tous deux contenter adoncques,

Fors les faire servir par moys;

Mandez moy sur ce quelquefoys,

Fredet, bon conseil par vostre ame,

Foy que devez à vostre Dame.



RESPONCE DE FREDET AU DUC D'ORLÉANS.

Monseigneur, j'ay de vous receu,

Et aussi de mot à mot leu,

Une lectre qu'il vous a pleu

Moy rescripre, touchant mon fait,

Par laquelle j'ay apperceu

Le bon vouloir qu'avez eu

Vers moy tousjours, qui n'est pas peu,

Dont tout mon dueil avez deffait;

Et oultre plus comme j'ay veu,

Avez voulu que j'aye sceu,

De quoy il ne m'a point despleu,

Ce qui tant vous griefve, ou refait;

Sur quoy, de vous obeir meu,

Non pas ainsi comme il est deu,

Mais du tout au mieulx que j'ay peu,

Mon conseil tel quel vous ait fait:

Vous plaigniez de la rigueur,

Et aigreur,

Que vous fait, par sa fureur,

Et chaleur,

Celluy que nommez Soussy,

Qui sans cause et sans couleur,

Et langueur,

Par son ennuyeux labeur

Et maleur,

Vous tourmente sans mercy;

Dont par force de douleur

Vostre cueur

Est noyé par grant langueur,

Tout en pleur,

Et souvent devient transy;

Puis racontez, Monseigneur,

Quel doulceur,

Nonchaloir, par son bon eur

Et valeur,

Se offre vous faire aussi.

De Soussy vous vueil escripre,

C'est ung tres merveilleux sire,

Et fault dire

Que cellui n'a pas couraige

D'omme saige,

Qui veult qu'avec lui demeure,

Car il ne sert que de nuyre,

Et ne pense, ne desire

Qu'à destruire,

Et fait à chascun dommaige,

Et oultraige;

Ne lui chault qui vive ou meure,

Et fut il seigneur d'empire,

Ou qui que soit, tout fait frire,

Et martire;

Tant qu'il est en son servaige,

Avantaige

N'a nul, je le vous assure,

Mille maulx, tous d'une tire,

Ne lui pevent trop suffire;

Il n'est pire,

Tant fait de tourmenter raige,

Et enraige

Qu'à son gré tout ne demeure.

Soussy toult d'estre joyeulx,

Et fait merencolieux

Par tous lieux,

Et bien souvent furieux,

Tous ceulx où il a puissance;

Par lui les biens gracieux

Deviennent mal gracieux;

Jeunes, vieux,

Tout fait trouver ennuyeux

A qui plaist son accointance;

Puis, par sa grande savance,

Il avance

Autour d'eulx Desesperance

Qui, par ses diz ennuyeux,

Et ses faiz malicieux

Et crueux,

Les met en ceste creance,

Que jamais ilz n'auront mieulx;

Lors sont à tel desplaisance,

Que plus seroit leur plaisance,

Sans doubtance,

Brief mourir qu'estre mais tieulx.

Se les maulx compter vouloye,

Et la puissance en avoye,

Que Soussy vous feroit bien;

Mais à quoy l'entreprendroye?

Car certes je ne sauroye

D'un an vous dire combien,

Et pour ce, à tant je m'en tien;

Et maintenant je revien,

Pour faire vostre vouloir,

A parler, se j'en scay rien,

Du grant aise, du hault bien,

Lequel donne Nonchaloir.

Qui à Nonchaloir s'adresse,

Et tout, pour estre sien, lesse

Et delesse;

En leesse,

Sans que jamais mal le blesse,

Pourra sa vie passer.

Dueil, courroux, soussy, aspresse,

Et tous ceulx de leur promesse,

Soit tristesse,

Ou destresse,

Ou rudesse,

Qui de mains grever ne cesse,

Tous les fait avant passer.

Contre lui n'ont hardiesse;

Il les vaint, par sa sagesse,

Et abesse

Leur duresse,

Leur haultesse;

Nul ose lui faire presse,

N'encontre lui s'amasser,

Car il maine joye en lesse,

Qui le deffent d'eulx sans cesse,

Par prouesse;

Or donc qu'esse?

Est il au monde richesse

Qui sceut ung tel bien passer?

De lui vient plaisante vie

Qui desvie

Dueil, soussy, de toute place,

De repos aise assouvie,

Sans envie

De bien qu'à autruy se face,

Les autres bonnes efface,

Et defface.

Tout est en joye ravye,

Tout fait a joyeuse face,

Dont la grace

De vous a bien desservye.

Nonchaloir, de sa nature,

Lui soit fortune ou non dure,

L'un et l'autre tout endure,

Et prent en gré l'avanture,

Car il ne tient d'ame conte;

Joye, dueil, paix ou murmure,

Gangner, perdre sans mesure,

Soit à tort, ou par droicture,

Tout lui est ung, je vous jure;

Ne lui chault s'il besse ou monte,

Ou se moindre le surmonte,

D'un chascun à son gré compte,

De quanque lui vient n'a honte,

Soit bien ou mal, rien n'en compte,

A tout faire s'avanture,

Autant lui est Roi que Conte,

La cause est, comme il raconte,

Car à nulluy ne rent compte;

Et pour ce, la fin de conte,

Tousjours sa vie en paix dure.

Pourquoy, servir je vous conseille

De nostre maistre Nonchaloir;

Et bannissez, vueille ou non vueille,

Soucy, sans plus vous en chaloir;

De lui mieulx ne povez valoir,

Mais soit hors de vostre memoire;

Qui demande conseil doit croire.

Je vous supply qu'il vous suffise,

Et aussi il ne vous desplaise,

D'une question qu'ay cy mise,

D'un mien amy tres en malaise;

Dont, Monseigneur mais qu'il vous plaise,

Vostre conseil avoir m'en fault;

L'advis de deux mieulx que d'un vault.

Celluy que dy est si espris

D'une tant belle, bonne Dame,

Qu'il ne pourrait estre pris

Tellement si tres fort il ame,

Mais espoir n'a point, sur mon ame,

D'avoir jamais d'elle secours;

Pas n'est en paix qui sert amours.

Que autre Dame, se lui semble,

Qui n'a point de meilleur vivant,

Par le bien qu'en elle s'assemble,

Le vouldroit bien, pour son servant;

Non pourtant il mourrait avant

Que son cueur se peust sien clamer;

Par force l'en ne peut amer.

Et, pour ce, maintenant demande

Qui lui sera moins chose forte?

Celle amer qu'Amours lui commande,

Où toute s'esperance est morte,

Ou l'autre, combien qu'il rapporte

Qu'amer ne la peut, ne desire;

De deulx maulx on prent le moins pire.

Veez là de mon amy le cas,

Auquel fauldroye bien envis;

Mais conseiller ne le puis pas,

Sans en avoir de vous l'advis;

Fait en soit à votre devis,

Monseigneur, car c'est bien raison,

Et à tant fine ma raison.



LA COMPLAINTE DE FRANCE.

France, jadis on te souloit nommer,

En tous pays, le tresor de noblesse,

Car ung chascun povoit en toy trouver

Bonté, honneur, loyaulté, gentillesse,

Clergie, sens, courtoisie, proesse;

Tous estrangiers amoient te suir,

Et maintenant voy, dont j'ay desplaisance,

Qu'il te convient maint grief mal soustenir,

Tres crestien, franc royaume de France.

Seez tu dont vient ton mal, à vray parler?

Congnois tu point pourquoy es en tristesse?

Conter le vueil, pour vers toy m'acquicter,

Escoutes moy, et tu feras sagesse.

Ton grant ourgueil, glotonnie, peresse,

Convoitise, sans justice tenir,

Et luxure, dont as eu habondance,

Ont pourchacié vers Dieu de te punir,

Tres crestien, franc royaume de France.

Ne te vueilles pourtant desesperer,

Car Dieu est plain de mercy, à largesse;

Va t'en vers lui sa grace demander,

Car il t'a fait, de ja pieca, promesse;

Mais que faces ton advocat Humblesse,

Que tres joyeux sera de toy guerir;

Entierement metz en lui ta fiance,

Pour toy et tous, voulu en croix mourir,

Tres crestien, franc royaume de France.

Souviengne toy comment voult ordonner

Que criasses Montjoye, par liesse,

Et, qu'en escu d'azur, deusses porter

Trois fleurs de Lis d'or, et pour hardiesse

Fermer en toy, t'envoya sa haultesse,

L'Auriflamme qui t'a fait seigneurir

Tes ennemis; ne metz en oubliance

Telz dons haultains, dont lui pleut t'enrichir,

Très crestien, franc royaume de France.

En oultre plus, te voulu envoyer

Par un coulomb qui est plain de simplesse,

La unction dont dois tes Roys sacrer,

Afin qu'en eulx dignité plus en cresse;

Et, plus qu'à nul, t'a voulu sa richesse

De reliques et corps sains, departir;

Tout le monde en a la congnoissance,

Soyes certain qu'il ne te veult faillir,

Tres crestien, franc royaume de France.

Court de Romme si te fait appeller

Son bras dextre, car souvent de destresse

L'as mise hors, et pour ce approuver,

Les Papes font te seoir, seul, sans presse,

A leur dextre, se droit jamais ne cesse;

Et pour ce, dois fort pleurer et gemir,

Quant tu desplais à Dieu qui tant t'avance

En tous estas, lequel deusses cherir,

Tres crestien, franc royaume de France.

Quelz champions souloit en toy trouver

Crestienté! Ja ne fault que l'expresse;

Charlemaine, Rolant et Olivier,

En sont tesmoings, pour ce, je m'en delaisse,

Et saint Loys Roy, qui fist la rudesse

Des Sarrasins souvent aneantir,

En son vivant, par travail et vaillance;

Les croniques le monstrent, sans mentir,

Tres crestien, franc royaume de France.

Pour ce, France, vueilles toy adviser,

Et tost reprens de bien vivre l'adresse;

Tous tes meffaiz metz paine d'amander,

Faisant chanter et dire mainte messe

Pour les ames de ceulx qui ont l'aspresse

De dure mort souffert, pour te servir;

Leurs loyaultez ayes en souvenance,

Riens espargnié n'ont pour toy garantir,

Tres crestien, franc royaume de France.

Dieu a les braz ouvers pour t'acoler,

Prest d'oublier ta vie pecheresse;

Requier pardon, bien te vendra aidier

Nostre Dame, la tres puissant princesse,

Qui est ton cry, et que tiens pour maistresse;

Les sains aussi te vendront secourir,

Desquelz les corps font en toy demourance.

Ne vueilles plus en ton pechié dormir,

Tres crestien, franc royaume de France.

Et je, CHARLES DUC D'ORLÉANS, rimer

Voulu ces vers, ou temps de ma jeunesse,

Devant chacun les vueil bien advouer,

Car prisonnier les fis, je le confesse;

Priant à Dieu, qu'avant qu'aye vieillesse,

Le temps de paix partout puist avenir,

Comme de cueur j'en ay la desirance,

Et que voye tous tes maulx brief finir,

Tres crestien, franc royaume de France.



COMPLAINTE.

Amour, ne vous vueille desplaire.

Se trop souvent à vous me plains,

Je ne puis mon cueur faire taire,

Pour la doleur dont il est plains;

Helas! vueillez penser au meins

Aux services qu'il vous a fais,

Je vous en pry à jointes mains,

Car il en est temps, ou jamais.

Monstrez qu'en avez souvenance,

En lui donnant aucun secours,

Faisant semblant qu'avez plaisance

Plus à son bien, qu'à ses doulours;

Ou me dictes, pour Dieu, Amours,

Se le lairrez en cest estat,

Car d'ainsi demourer tousjours,

Cuidez vous que ce soit esbat?

Nennil, car Dangier qui desire

De le mectre du tout à mort,

L'a mis, pour plustost le destruire,

En la prison de Desconfort;

Ne jamais ne sera d'accort

Qu'il en parte par son vouloir,

Combien que trop, et à grant tort,

Longtemps lui a fait mal avoir.

Et pour la tres mauvaise vie

Que lui fait souffrir ce villain,

Il est encheu en maladie,

Car de tout ce qui lui est sain,

A le rebours, j'en suy certain;

En ceste dolente prison,

Ne scay s'il passera demain,

Qu'il ne meure sans guerison.

Car il n'a que poires d'angoisse

Au matin, pour se desjeuner,

Qui tant le refroisdist et froisse,

Qu'il ne peut santé recouvrer;

D'eaue ne lui fault point donner,

Il en a de larmes assez;

Tant a de mal, à vray parler.

Que cent en seroient lassez.

Et n'a que le lit de pensée

Pour soy reposer et gesir;

Mais plaisance s'en est alée,

Qui plus ne le povoit souffrir,

A paine l'a peu retenir,

S'espoir ne feust jusques à cy;

N'a il donc raison, sans mentir?

S'il fait requeste de mercy.

Il porte le noir de tristesse,

Pour reconfort qu'il a perdu,

N'oncques hors des fers de destresse

N'est party, pour mal qu'il ait eu;

Touteffoiz vous avez bien sceu

Qu'à vous s'estoit du tout donné,

Quelque doleur qu'il ait receu,

Et vous l'avez abandonné!

Par m'ame, c'est donner courage

A chascun de voz serviteurs

De vous laisser, s'il estoit sage,

Et querir son party ailleurs;

Car tant qu'aurez telz gouverneurs,

Comme Dangier, le desloyal,

Vous n'aurez que plains et clameurs,

Car il ne fist oncques que mal,

A mon cueur le conseilleroye

Qu'il vous laissast; mais, par ma foy,

Ja consentir ne lui feroye,

Car tant de son vueil j'aperçoy,

Quelque doleur qu'il ait en soy,

Qu'il est vostre par devant tous;

Et, par mon serement, je le croy,

Qu'autre maistre n'aura que vous.

Or regardez, n'est ce merveille?

Qu'il vous aime si loyaument,

Quant toute doleur nompareille

A receu, sans allegement,

Et si le porte lyement,

Pensant que une foiz mieulx sera;

A vous s'en actent seulement,

Ne ja aultrement ne fera.

Si m'a chargié que vous requiere,

Comme pieca vous a requis,

Que vueilliez oir sa priere:

C'est qu'il soit hors de prison mis,

Et Dangier et les siens bannis,

Qui jamais ne vouldront son bien;

Ou au moins qu'aye saufconduis

Qu'ilz ne lui meffacent de rien.

Afin qu'il puist oir nouvelle

De celle dont il est servant,

Et souvent veoir sa beaulté belle;

Car d'autre rien n'est desirant

Que la servir, tout son vivant,

Comme la plus belle qui soit,

A qui Dieu doint de biens autant

Que son loyal cueur en vouldroit.



COMPLAINTE.

Ma seule Dame et ma maîtresse,

Où gist de tout mon bien l'espoir,

Et sans qui, plaisir, ne liesse,

Ne me pevent en riens valoir;

Pleust à Dieu que peussiez savoir

Le mal, l'ennuy et le courrous,

Qu'à toute heure me fault avoir

Pource que je suis loings de vous.

Helas! or ay je souvenance

Que je vous vy derrainement

A si tres joyeuse plaisance,

Qu'il me sembloit certainement

Que jamais ennuyeux tourment

Ne devoit pres de moi venir,

Mais je trouvay bien autrement,

Quant me fallut de vous partir.

Car, quant ce vint au congié prandre,

Je ne savoye, pour le mieulx,

Auquel me valoit plus entendre,

Ou à mon cueur, ou à mes yeulx;

Car je trouvay, ainsi m'aid' Dieux,

Mon cueur courroucié si tres fort

Qu'oncques ne le vy, en nulz lieux.

Si eslongné de reconfort.

Et d'autre part, mes yeulx estoient

En ung tel vouloir de pleurer

Qu'à peine tenir s'en povoient,

N'ilz n'osoient riens regarder;

Car, par ung seul semblant monstrer

En riens d'en estre desplaisans,

C'eust esté pour faire parler

Les jalous et les mesdisans.

Et de la grant paour que j'avoye

Que leur dueil si ne feust congneu,

Auquel entendre ne savoye;

Oncques si esbahy ne fu,

Si dolent, ne si esperdu;

Car, par Dieu, j'eusse mieulx amé,

Avant que l'en l'eust apperecu,

N'avoir jamais jour esté né.

Car, se par ma folle maniere,

J'eusse monstré, ou par semblant

Venant de voulenté legiere,

L'amour dont je vous ayme tant,

Par quoy eussiez eu, tant ne quant,

De blasme, ne de deshonneur;

Je scay bien que tout mon vivant,

Je fusse langui en doleur.

En ce point, et encore pire,

Alors de vous je me party,

Sans avoir loisir de vous dire

Les maulx dont j'estoye party:

Touteffoiz, Belle, je vous dy

Qu'il vous pleust de vouloir penser

Que je vous avoye servi,

Et serviroye sans cesser.

Tant comme dureroit ma vie,

Et, quant de mort seroye pris,

De m'ame seriez servie,

Priant pour vous en Paradis,

S'il en estoit en son devis;

Et mes biens, mon cueur et mon corps,

Je les vous ay du tout soubzmis;

Mais ca esté de leurs accors.

Car il n'est nulle que je clame,

Ne qui se puist nommer, de vray,

Ma seule souveraine Dame,

Fors que vous, à qui me donnay

Le premier jour que regarday

Vostre belle plaisant beaulté,

De qui vray serviteur mourray,

En gardant tousjours loyaulté.

Or vueilliez donc avoir pensée,

Puisque lors j'avoye tel dueil,

Belle tres loyaument amée,

Qu'encore plus grant le recueil,

Maintenant que, contre mon vueil,

Me fault estre de vous loingtains,

Et que veoir ne puis à l'ueil

Voz belles, blanches, doulces mains,

Et vostre beaulté nompareille,

Que veoye si voulentiers,

Plaine de doulceur à merveille,

Dont tous voz faiz sont si entiers,

Qu'ilz ont esté les messaigiers

De me tollir, et pres, et loing,

Mes vouloirs et mes desiriers;

Ainsi m'aid' Dieu à mon besoing.

Si vous supply, tres bonne et belle,

Qu'ayez souvenance de moy;

Car, à tousjours, vous serez celle

Que serviray comme je doy;

Je le vous prometz par ma foy,

Dutout à vous me suis donné;

Se Dieu plaist, je feray pourquoy

J'en seray tres bien guerdonné.



COMPLAINTE.

L'autrier en ung lieu me trouvay,

Triste, pensif et doloreux,

Tout mon fait, bien au long, comptay

Au hault Prince des amoureux,

Lequel m'a esté rigoreux,

Ou temps que mon cueur le servoit;

Et, ainsi qu'il me respondoit,

Souvenir, qui fut au plus pres,

Ses ditz et les miens escripvoit

En la maniere cy apres:

L'AMANT.

Helas! Amours, de vous me plains;

Mais les griefz maulx le me font faire,

Dont mon cueur et moy sommes plains,

Car trop estes de dur afaire;

S'un peu me fussiez debonnaire,

Espoir, que j'ay du tout perdu,

Si me seroit tantost rendu;

Mais pas n'avez tel vostre vueil,

Aincois, par vous m'est deffendu

Plaisant desir et bel acueil.

AMOURS.

Amours respond: A trop grand tort

Vous complaignez, et sans raison,

Car, envers chascun, Reconfort

N'est pas tousjours en sa saison;

Et, si savez qu'en ma maison,

Une coustume se maintient,

C'est assavoir que qui se tient

Pour serviteur de mon hostel,

Mainteffoiz souffrir lui convient;

L'usaige de mes gens est tel.

L'AMANT.

Certes, Sire, vous dictes vray;

Mais l'ordonnance riens ne vault,

Parler en puis, car bien le scay,

Et ay dancié à ce court sault;

Parquoy je congnois le deffault

De doulx plaisir que l'en y a;

Car, quant mon cueur vous depria

Secours, il lui fust escondit,

Adoncques, de dueil regnya

Vostre povoir, et s'en partit.

AMOURS.

Dea! beaulx amis, se dit Amours,

Celui qui a servir se met,

S'il veult avoir tantost secours,

Et le guerdon qu'on lui promet,

Ou autrement, il se desmet

Du service qu'il a empris;

De Loyaulté seroit repris,

Quand je tendray mon jugement,

Et si perdroit tous los et pris,

Sans jamais nul recouvrement.

L'AMANT.

Voire, Sire doit on servir

Sans prouffit, ou guerdon avoir?

Nennil, ung cueur devroit mourir,

Puisqu'il a fait loyal devoir,

Entierement à son povoir,

Et qu'il lui fault querir son pain;

A vous, qui estes souverain,

En est le plus de deshonneur,

Veu que, par faulte, meurt de fain

Vostre bon loyal serviteur.

AMOURS.

Qu'on meure de fain ne vueil pas,

Mais le trop haste s'echaulda,

Il convient aler pas à pas;

Et puis apres on congnoistra,

Qui mieulx son devoir fait aura,

Alors doit estre guerdonné.

Je suis assez abandonné,

A grant largesse, de mes biens;

Mais quant j'ay mainteffoiz donné

A plusieurs, semble qu'ilz n'ont riens.

L'AMANT.

De ceulx ne suis, quant est à moy,

Sur ce, je respons à briefz motz:

Je vous asseure, par ma foy,

Oncques ne fuz en ce propos,

J'ay tousjours porté sur mon dos,

Paine, travail à grant planté,

Ne nulle chose n'ay hanté,

Dont on dye qu'aye failly,

Combien qu'en dueil m'aiez planté,

Comme faint seigneur et amy.

AMOURS.

Estre mon maistre vous voulez,

Par vostre parler ce me semble,

Et grandement vous me foulez;

Mais l'estrif de nous deux ensemble,

Comme en peust cognoistre, ressemble

Au desbat du verre et du pot;

Fain avez qu'on vous tiengne à sot;

Devant Raison soit assigné,

Se j'ay tort, paier vueil l'escot,

Quand le desbat sera finé.

L'AMANT.

Il fault que le plus foible doncques

Soit tousjours gecté soubz le pié,

Ne je ne vy autrement oncques,

Rendre se fault, qui n'a traictié.

J'ay congneu, où j'ay peu gaingnié,

Vostre court, à mont et à val,

Et, soit à pié, ou à cheval,

On n'y scet trouver droit chemin;

Quoiqu'on y trouve bien, ou mal,

Il fault tout partir à butin.

AMOURS.

Pour le present, plus n'en parlons;

Puisque j'ay puissance sur tous,

Quelque chose que debatons,

A mon plaisir feray de vous;

Ne me chault de vostre courrous,

Ne de chose que l'en me dye,

Se je vous ay fait courtoisie,

Se vous voulez, prenez l'en gré;

Car le premier vous n'estes mie

Qu'ay courcié en plus grant degré.



CHANCON.

Ce May qu'amours pas ne sommeille,

Mais fait amans esliesser,

De riens ne me doy soussier,

Car pas n'ay la pusse en l'oreille;

Ce n'est mie doncques merveille

Se je vueil joye demener,

Ce May, etc.

Mais fait, etc.

Quant je me dors, point ne m'esveille,

Pour ce que n'ay à quoy penser,

Sy ay vouloir de demourer

En ceste vie nompareille.

Ce May, etc.



CHANCON.

Tiengne soy d'amer qui pourra,

Plus ne m'en pourroye tenir,

Amoureux me fault devenir,

Je ne scay qu'il m'en avendra;

Combien que j'ay oy, pieca,

Qu'en amours fault mains maulx souffrir.

Tiengne soy, etc.

Plus ne, etc.

Mon cueur devant yer accointa

Beaulté qui tant le scet chierir,

Que d'elle ne veult departir;

C'est fait, il est sien et sera.

Tiengne soy d'amer, etc.



CHANCON.

Quelque chose que je die

D'Amour, ne de son povoir,

Touteffoiz, pour dire voir,

J'ay une Dame choisie,

La mieulx en bien acomplie

Que l'en puist jamais veoir.

Quelque chose, etc.

D'amour, ne, etc.

Mais à elle ne puis mie

Parler, selon mon vouloir,

Combien que, sans decevoir,

Je suis sien toute ma vie.

Quelque chose, etc.



CHANCON.

N'est elle de tous biens garnie?

Celle que j'ayme loyaument;

Il m'est advis, par mon serement,

Que sa pareille n'a en vie.

Qu'en dites vous? je vous en prie,

Que vous en semble vrayement?

N'est elle, etc.

Celle que, etc.

Soit qu'elle dance, chante ou rie,

Ou face quelque esbatement;

Faictes en loyal jugement,

Sans faveur ou sans flatterie.

N'est elle, etc.



CHANCON.

Quant j'ay nompareille maistresse

Qui a mon cueur entierement,

Tenir me vueil joyeusement,

En servant sa gente jeunesse.

Car certes je suis en l'adresse

D'avoir de tous biens largement,

Quant j'ay, etc.

Qui a mon, etc.

Or en ayent dueil ou tristesse

Envieux, sans allegement;

Il ne m'en chault, par mon serement,

Car leur desplaisir m'est liesse,

Quant j'ay, etc.



CHANCON.

Dieu, qu'il l'a fait bon regarder!

La gracieuse, bonne et belle;

Pour les grans biens qui sont en elle,

Chascun est prest de la louer.

Qui se pourroit d'elle lasser?

Tousjours sa beaulté renouvelle.

Dieu qu'il, etc.

La gracieuse, etc.

Par deca, ne dela la mer,

Ne scay Dame, ne Damoiselle

Qui soit en tous biens parfais, telle;

C'est ung songe que d'y penser.

Dieu qu'il, etc.



CHANCON.

Par Dieu, mon plaisant bien joyeux,

Mon cueur est si plain de leesse,

Quant je voy la doulce jeunesse

De vostre gent corps gracieux,

Pour le regart de voz beaux yeulx

Qui me met hors de tristesse.

Par Dieu, etc.

Mon cueur, etc.

Combien que parler envieux

Souventeffoiz moult fort me blesse,

Mais ne vous chaille, ma maistresse,

Je n'en feray pourtant que mieulx.

Par Dieu, etc.



CHANCON.

Que me conseilliez vous, mon cueur,

Irai je par devers la belle?

Lui dire la paine mortelle

Que souffrez pour elle en doleur.

Pour vostre bien et son honneur,

C'est droit que vostre conseil celle.

Que me, etc.

Irai je, etc.

Si plaine la scay de doulceur,

Que trouveray mercy en elle,

Tost en aurez bonne nouvelle,

Cy vois n'est ce pour le meilleur.

Que me, etc.



CHANCON.

Ou regard de voz beaulx, doulx yeulx,

Dont loing suis par les envieux,

Me souhaide si tres souvent,

Que mon penser est seulement

En vostre gent corps gracieux.

Savez pourquoy, mon bien joyeulx,

Celle du monde qu'ayme mieulx

De loyal cueur, sans changement?

Ou regart, etc.

Dont loing, etc.

Me souhaide, etc.

Pour ce que vers moy en tous lieux

J'ay trouvé plaisir ennuieux,

Trop fort puis le departement

Que de vous fis derrainnement,

A regret merencolieux.

Ou regart, etc.



CHANCON.

Qui la regarde de mes yeulx,

Ma Dame, ma seule maistresse,

En elle voit, à grant largesse,

Plaisirs croissans de bien en mieulx.

Son parler et maintien sont tieulx

Qu'ilz mectent un cueur en liesse.

Qui la regarde, etc.

Ma Dame, etc.

Tous la suient, jeunes et vieulx,

Dieu scet qu'elle n'est pas sans presse;

Chascun dit: C'est une deesse

Qui est descendue des cieulx.

Qui la regarde, etc.



CHANCON.

Ce mois de May, nompareille Princesse,

Le seul plaisir de mon joyeulx espoir,

Mon cueur avez, et quanque puis avoir,

Ordonnez en comme dame et maistresse.

Pour ce, requier vostre doulce jeunesse

Qu'en gré vueille mon present recevoir.

Ce mois, etc.

Le seul, etc.

Et vous supply, pour me tollir tristesse,

Tres humblement, et de tout mon povoir,

Qu'à m'esmayer ayez vostre vouloir,

D'un reconfort bien garny de liesse.

Ce mois, etc.



CHANCON.

Commandez vostre bon vouloir

A vostre tres humble servant,

Il vous sera obeissant

D'entier cueur, et loyal povoir.

Prest est de faire son devoir,

Ne l'espargnez ne tant, ne quant.

Commandez, etc.

A vostre, etc.

Mectez le tout à nonchaloir,

Sans lui estre jamais aydant.

S'en riens le trouvez refusant,

Essayez se je vous dy voir.

Commandez, etc.



CHANCON.

Espoir, confort des maleureux,

Tu m'estourdis trop les oreilles

De tes promesses nompareilles,

Dont trompes les cueurs doloreux,

En amusant les amoureux,

Et faisant baster aux corneilles.

Espoir, confort, etc.

Tu m'estourdis, etc.

Ne soies plus si rigoreux,

Mieux vault qu'à raison te conseilles,

Car chascun se donne merveilles,

Que n'as pitié des langoreux.

Espoir, confort, etc.



CHANCON.

Belle, se c'est vostre plaisir

De me vouloir tant enrichir

De reconfort et de liesse,

Je vous requier, comme maistresse,

Ne me laissiez dutout mourir;

Car je n'ay vouloir, ne desir,

Fors de vous loyaument servir,

Sans espargnier dueil, ne tristesse.

Belle, etc.

De me, etc.

De reconfort, etc.

Et s'il vous plaist à l'accomplir,

Vueilliez tant seulement bannir

D'avec vostre doulce jeunesse,

Dolent refus qui trop me blesse,

Dont bien vous me povez guerir,

Belle, etc.



CHANCON.

Paix ou tresves, je requier desplaisance;

S'en toy ne tient, pas ne tendra à moy,

Que ne soyons desormais en requoy;

Accordons nous, chargons en Esperance.

Que gaignes tu à me faire grevence?

Assez me metz en devoir sur ma foy.

Paix ou tresves, etc.

S'en toy ne tient, etc.

Ou combatons tellement à oultrance

Que l'un die: Je me rens ou ren toy;

Mieulx estre mort je vueil, s'estre le doy,

Qu'ainsi languir, d'offrir premier m'avance.

Paix ou tresves, etc.



CHANCON.

Rafreschissez le chastel de mon cueur

D'aucuns vivres de joyeuse plaisance,

Car faulx Dangier, avec son aliance,

L'a assiegé tout entour de doleur.

Se ne voulez le siege sans longueur

Tantost lever, ou rompre par puissance,

Rafreschissez, etc.

D'aucuns, etc.

Ne souffrez pas que Dangier soit seigneur,

En conquestant soubz son obeissance

Ce que tenez en vostre gouvernance;

Avancez vous, et gardez vostre honneur.

Rafreschissez, etc.



CHANCON.

Se je fois loyalle requeste,

Soing et Soucy, et bon vous semble,

Pour Dieu, accordons nous ensemble;

Qui tort a soit mis en enqueste.

Quant vous, ne moy bien n'y aqueste,

Pour jugier droit conseil asemble.

Se je fois, etc.

Soing et Soussy, etc.

Je ne requier aultre conqueste

Que d'Espoir qui larron ressemble,

Et sans cause de mon cueur s'emble,

Dieu me secoure en cette queste!

Se je fois, etc.



CHANCON.

Se ma doleur vous savies,

Mon seul joyeux pensement,

Je scay bien certainement

Que mercy de moy auries.

Du tout refus banniries,

Qui me tient en ce tourment.

Se ma, etc.

Mon seul, etc.


Et le don me donneries,

Que vous ay requis souvent,

Pour avoir allegement;

Ja ne m'en escondiries,

Se ma, etc.



CHANCON.

Ne hurtez plus à l'uis de ma pensée,

Soing et Soucy, sans tant vous traveiller,

Car elle dort, et ne veult s'esveiller,

Toute la nuit en paine a despensée.

En dangier est, s'elle n'est bien pensée,

Cessez, cessez, laissez la sommeiller.

Ne hurtez plus, etc.

Soing et soussy, etc.

Pour la guerir Bon espoir a pensée

Medicine qu'a fait appareiller;

Lever ne peut son chief de l'oreiller,

Tant qu'en repos se soit recompensée.

Ne hurtez plus, etc.



CHANCON.

Ma seule, plaisant, doulce joye,

La maistresse de mon vouloir,

J'ay tel desir de vous veoir,

Que mander ne le vous sauroye.

Helas! pensez que ne pourroye

Aucun bien, sans vous, recevoir.

Ma seule, etc.

La maistresse, etc.

Car, quant desplaisir me guerroye

Souventeffoiz, de son povoir,

Et je vueil reconfort avoir,

Esperance vers vous m'envoye.

Ma seule, etc.



CHANCON.

L'un ou l'autre desconfira

De mon cueur et merencolie;

Auquel que fortune s'alye,

L'autre je me rens lui dira.

D'estre juge me suffira,

Pour mectre fin en leur folye.

L'un ou l'autre, etc.

De mon cueur, etc.

Dieu scet comment mon cueur rira,

Se gangne, menant chiere lye,

Contre ceste saison jolye,

On verra comment en yra.

L'un ou l'autre, etc.



CHANCON.

Je ne vueil plus riens que la mort,

Pource que yoy que reconfort

Ne peut mon cueur eslyesser;

Au moins me pourray je vanter

Que je souffre doleur à tort.

Car puisque n'ay d'Espoir le port,

D'Amours ne puis souffrir l'effort.

Ne doy je donc joye laisser?

Je ne, etc,

Pource que, etc.

Ne peut, etc.

Au Dieu d'amours je m'en rapport

Qu'en peine suis bouté si fort,

Que povoir n'ay plus d'endurer,

S'en ce point me fault demourer;

Quant est de moy, je m'y accort.

Je ne, etc.



CHANCON.

Qui? quoy? comment? à qui? pourquoi?

Passez, presens, ou avenir,

Quant me viennent en souvenir,

Mon cueur en penser n'est pas coy.

Au fort, plus avant que ne doy,

Jamais je ne pense en guerir.

Qui? quoy? etc.

Passez, etc.

On s'en peut rapporter à moy

Qui de vivre ay eu beau loisir,

Pour bien aprendre et retenir,

Assez ay congneu, je m'en croy.

Qui? quoy? etc.



CHANCON.

Belle que je cheris et crains,

En cest estat suis ordonné,

Que Dangier m'a emprisonné

De vostre grant beaulté loingtains;

N'il ne m'a de tous biens mondains

Qu'un souvenir abandonné.

Belle que je, etc.

En cest estat, etc.

Mais de nulle riens ne me plains,

Fors qu'il ne m'a tost raenconné;

Car bien lui seroit guerdonné,

Si j'estoye hors de ses mains.

Belle que je, etc.



CHANCON.

Je prens en mes mains voz debas

Desormais, mon cueur et mes yeulx,

Se longuement vous seuffre tieulx,

Moy mesmes de mon tour m'abas.

Pour vostre prouffit me combas,

Le desirant de bien en mieulx.

Je prens en, etc.

Desormais, etc.

Quant voz desirs souvent rabas

Desordonnez, en aulcuns lieux,

Mon devoir fais, ainsi m'aid' Dieux.

Passons temps en plus beaulx esbas.

Je prens en, etc.



CHANCON.

Ma Dame, tant qu'il vous plaira

De me faire mal endurer,

Mon cueur est prest de le porter,

Jamais ne le refusera.

En espérant qu'il guerira,

En cest estat veult demourer.

Ma Dame, etc.

De me, etc.

Une fois pitié vous prendra,

Quant seulement vouldrez penser,

Que c'est pour loyaument amer

Vostre beaulté qu'il servira

Ma Dame, etc.



CHANCON.

Mon cueur se combat à mon ueil,

Jamais ne les trouve d'accort;

Le cueur dit que l'ueil fait rapport

Que tousjours lui accroist son dueil.

La verité savoir j'en vueil,

Que semble il qui ait le tort?

Mon cueur, etc.

Jamais ne les, etc.

Se je trouve que Bel acueil

Ait gecté entre eulx aucun sort,

Je la condampneray à mort;

Doy je souffrir un tel orgueil?

Mon cueur, etc.



CHANCON.

De la regarder vous gardez

La belle que sers ligement,

Car vous perdrez soudainement

Vostre cueur, se la regardez;

Se donner ne le lui voulez

Clignez les yeulx hastivement,

De la regarder, etc.

La belle que, etc.

Les biens que Dieu lui a donnez,

Emblent un cueur subtilement;

Sur ce, prenez avisement,

Quant devant elle vous vendrez.

De la regarder, etc.



CHANCON.

Tant que Pasques soient passées,

Se nous avons riens trespassé.

Prions mercy du tems passé,

Et pour les ames trespassées.

Chascun pas à pas ses passées

Face, avant que soit trespassé.

Tant que, etc.

Se nous, etc.

Foleur a fait grandes passées,

Mains cueurs ont tout oultre passé;

Pour ce, par nous soit compassé

D'eschever faultes compassées.

Tant que, etc.



CHANCON.

Puisque je ne puis eschapper

De vous, courroux, dueil et tristesse,

Il me convient suir l'adresse

Telle que me vouldrez donner.

Povoir n'ay pas de l'amender,

Car douleur est de moy maistresse.

Puisque je ne, etc.

De vous, etc.

Si manderay par ung penser

A mon las cueur vuit de liesse,

Qu'il prengne en gré sa grant destresse,

Car il lui fault tout endurer.

Puisque je ne, etc.



CHANCON.

Sans ce, le demourant n'est rien;

Qu'esse? je le vous ay à dire,

N'enquerez plus, il doit suffire,

C'est conseil que tres segret tien.

Pourtant n'y entendez que bien,

Autrement je ne le desire.

Sans ce, etc.

Qu'esse? etc.

S'ainsi m'esbas ou penser mien,

Et mainte chose faiz escripre

En mon cueur, pour le faire rire;

Tout ung est mon fait, et le sien.

Sans ce, etc.



CHANCON.

C'est fait, il n'en fault plus parler,

Mon cueur s'est de moy departy;

Pour tenir l'amoureux party,

Il m'a voulu abandonner.

Riens ne vault m'en desconforter,

Ne d'estre dolent ou marry.

C'est fait, etc.

Mon cueur, etc.

De moy ne se fait que mocquer;

Quant piteusement je lui dy,

Que je ne puis vivre sans luy,

A paine me veult escouter.

C'est fait, etc.



CHANCON.

Assez pourveu, pour de cy à grant piece,

Et plus qu'assez, de penser et anuy,

Je me treuve sans congnoistre nulluy.

Qui se vente d'en avoir telle piece.

Fortune dit, qui tout mon fait despiece,

Que j'endure comme maint aujourduy.

Assez pourveu, etc.

Et plus qu'assez, etc.

Pourquoy souvent je mets soubz mon pié ce,

Prenant confort d'espoir, comme celluy

Qui me fye parfaitement en luy,

Ainsi remains qui le croiroit en piece.

Assez pourveu, etc.



RONDEL.

Puisqu'Amour veult que banny soye

De son hostel, sans revenir,

Je voy bien qu'il m'en fault partir,

Effacé du livre de Joye.

Plus demourer je n'y pourroye,

Car pas ne doy ce mois servir.

Puisqu'Amour, etc.

De son hostel, etc.

De Confort ay perdu la voye,

Et ne me veult on plus ouvrir

La barriere de Doulx plaisir,

Par desespoir qui me guerroye.

Puisqu'Amour, etc.



CHANCON.

Ca, venez avant, Esperance,

Or y perra que respondrez,

Et comment vous vous deffendrez;

On se plaint de vous à oultrance.

L'un dit que promectez de loing,

Et qu'en estes bonne maistresse,

L'aultre que faillez au besoing,

En ne tenant gueres promesse.

Quoique tardez, c'est la fiance

Qu'aux faiz de chascun entendrez

Et au derrain guerdon rendrez;

Dy je bien, ou se trop m'avance?

Ca, venez, etc.



RONDEL.

Pour le don que m'avez donné,

Dont tres grant gré vous doy savoir,

J'ay congneu vostre bon vouloir,

Qui vous sera bien guerdonné.

Raison l'a ainsi ordonné,

Bienfait doit plaisir recevoir.

Pour le don, etc.

Dont tres, etc.

Mon cueur se tient emprisonné,

Et obligé, pour dire voir,

Jusqu'à tant qu'ait fait son devoir

Vers vous, et se soit raenconné,

Pour le don, etc.



CHANCON.

Mon cueur, estouppe tes oreilles,

Pour le vent de Merencolie;

S'il y entre, ne doubte mye,

Il est dangereux à merveilles;

Soit que tu dormes ou tu veilles,

Fays ainsi que dy, je t'en prie.

Mon cueur, etc.

Pour le vent, etc.

Il cause doleurs nompareilles,

Dont s'engendre la maladie

Qui n'est pas de legier guerie;

Croy moy, s'à raison te conseilles.

Mon cueur, etc.



CHANCON.

Se j'eusse ma part de tous biens,

Autant que j'ay de loyaulté,

J'en auroye si grant planté

Qu'il ne me fauldroit jamais riens.

Et si gaingneroye des miens,

Ma Dame, vostre voulenté.

Se j'eusse, etc.

Autant que, etc.

Car pour asseuré je me tiens

Que vostre tres plaisant beaulté,

De s'amour me feroit rente,

Maugré Dangier et tous les siens.

Se j'eusse, etc.



CHANCON.

(Philippe de Boulainvilliers.)

Hola, hola, souspir, on vous hoit bien,

Vous vous cuidez embler trop coyement,

Contrefaisant ung peu le cayement;

Grant fain avez qu'on vous die tien,

Vous ne querez que d'ung cueur le soustien,

C'est de tieulx gens tousjours l'esbatement.

Hola, hola, etc.

Vous vous, etc.

Trop vous hastez, de vray, comme je tien,

Car l'on congnoist vostre fait clerement,

Une autreffoiz faictes plus saigement,

Car maintenant vous n'y gangnerez rien.

Hola, hola, etc.



CHANCON.

Pour les grans biens de vostre renommée,

Dont j'oy parler à vostre grant honneur,

Je desire que vous ayez mon cueur,

Comme de moy, tres loyaument amée.

Tresoriere, je vous voy ordonnée

A le garder en plaisance et doulceur.

Pour les, etc.

Dont j'oy, etc.

Recevez le, s'il vous plaist, et agrée,

Du mien ne puis vous donner don meilleur;

C'est mon vaillant, c'est mon tresor greigneur,

A vous l'offre de loyalle pensée.

Pour les, etc.



CHANCON.

(Gilles des Ourmes.)

Hola, hola, souspir, on vous oyt bien,

C'est à ung sourt à qui il le fault faire,

Retrayez vous, et pensez de vous taire,

Car Dangier oit si cler qu'il n'y fault rien;

Se d'aventure il vous oyt, je vous tien

Pour rué jus, car c'est vostre adversaire.

Hola, hola, etc.

C'est à ung, etc.

Ne saillez plus, actendez aucun bien,

Vous voulez vous, de vous mesmes deffaire?

Prenez conseil, quant c'est pour vostre affaire,

Et pour le mieulx, croyez sans plus le mien.

Hola, hola, etc.



CHANCON.

En songe, souhaid et pensée

Vous voy chascun jour de sepmaine,

Combien qu'estes de moy loingtaine,

Belle, tres loyaument amée,

Pour ce qu'estes la mieulx parée

De toute plaisance mondaine.

En songe, etc.

Vous voy, etc.

Dutout vous ay m'amour donnée,

Vous en povez estre certaine,

Ma seule Dame, souveraine,

De mon las cueur moult desirée.

En songe, etc.



CHANCON.

Aidez ce povre cayement

Souspir, je le vous recommande;

De vous, quant ausmone demande,

Ne se parte meschantement.

Son cas monstre piteusement,

Il semble que la mort actende.

Aidez ce povre, etc.

Souspir, je le, etc.

Donnez lui assez largement,

Qu'il ne meure, Dieu l'en deffende,

Affin que n'en faictes amende,

Au jour d'amoureux jugement.

Aidez, etc.



CHANCON.

De leal cueur, content de joye,

Ma maistresse, mon seul desir,

Plus qu'oncques vous vueil servir,

En quelque place que je soye;

Tout prest en ce que je pourroye,

Pour vostre vouloir acomplir.

De leal, etc.

Ma maistresse, etc.

En desirant que je vous voye,

A vostre honneur, et mon plaisir

Qui seroit briefment, sans mentir,

S'il fust ce que souhaideroye.

De leal, etc.



CHANCON.

En faulte du logeis de Joye,

L'ostellerie de Pensée

M'est par les fourriers ordonnée,

Ne scay combien fault que je y soye.

Autre part ne me bouteroye,

Content m'en tien, et bien m'agrée.

En faulte, etc.

L'ostellerie, etc.

Je parle tout bas, qu'on ne l'oye,

Pensant de veoir, quelque année,

Quelle sera ma destinée,

Et en quel lieu demeurer doye.

En faulte, etc.



RONDEL.

Se mon propos vient à contraire,

Certes, je l'ay bien desservy,

Car je congnois que j'ay failly

Envers ce que devoye plaire.

Mais j'espoire que debonnaire

Trouveray sa grace et mercy.

Se mon, etc.

Certes, etc.

Je vueil endurer et me taire,

Quant cause suy de mon soucy;

Las! je me sens en tel party

Que je ne scay que pourray faire.

Se mon, etc.



CHANCON.

Et bien, de par Dieu, Esperance,

Esse doncques vostre plaisir?

Me voulez vous ainsi tenir

Hors, et ens toujours en balance?

Ung jour j'ay vostre bienveillance,

L'autre ne la scay où querir.

Et bien, etc.

Esse doncques, etc.

Au fort, puisque suis en la dance,

Bon gré maugré, m'y fault fournir,

Et n'y scay de quel pié saillir,

Je reculle, puis je m'avance.

Et bien, etc.



RONDEL.

Par le pourchas du regart de mes yeulx,

En vous servant, ma tres belle maistresse,

J'ay essayé qu'est plaisir et tristesse,

Dont j'ay trouvé maint penser ennuyeux.

Mais de cellui que j'amoye le mieulx,

N'ay peu avoir qu'à petite largesse.

Par le pourchas, etc.

En vous, etc.

Car pour ung jour qui m'a esté joyeux,

J'ay eu trois moys la fievre de destresse;

Mais Bon espoir m'a guery de liesse,

Qui m'a promis de ses biens gracieux.

Par le pourchas, etc.



CHANCON.

Armez vous de joyeux confort,

Je vous en pry, mon povre cueur,

Que destresse, par sa rigueur,

Ne vous navre jusqu'à la mort;

Vous couvrant d'ung pavaiz, au fort,

Tant qu'aurez passé sa chaleur,

Armez vous, etc.

Je vous, etc.

Faictes bon guet, tant qu'elle dort;

Espoir dit qu'il sera seigneur,

Et fera vostre fait meilleur,

Contre Dangier qui vous fait tort.

Armez vous, etc.



CHANCON.

Pour vous monstrer que point ne vous oublie,

Comme vostre que suis où que je soye,

Presentement ma chancon vous envoye.

Or la prenez en gré, je vous en prie.

En passant temps, plain de merencolie,

L'autrier la fis ainsi que je pensoye;

Pour vous, etc.

Comme, etc.

Mon cueur tousjours si vous tient compaignie,

Dieu doint que brief vous puisse veoir à joye!

Et, en briefz motz, en ce que je pourroye,

A vous m'offre du tout à chiere lye.

Pour vous, etc.



CHANCON.

Tousjours dictes: Je vien, je vien;

Espoir! je vous congnois assez,

De voz promesses me lassez,

Dont peu à vous tenu me tien.

Se vous requier au besoin mien.

Legierement vous en passez.

Tousjours, etc.

Espoir, etc.

Vous ne vous acquictez pas bien

Vers moy, quant ung peu ne cassez

Les soussiz que j'ay amassez

En me contentant d'un beau rien.

Tousjours, etc.



CHANCON.

Loingtain de joyeuse sente,

Où l'en peut tous biens avoir.

Sans nul confort recevoir,

Mon cueur en tristesse s'ente.

Par quoy convient que je sente

Mains griefz maulx, pour dire voir.

Loingtain, etc.

Où l'en peut, etc..

En dueil a fait sa descente

De tous poins, sans s'en mouvoir;

Et s'il fault qu'à mon savoir

Maugré mien je m'y consente.

Loingtain, etc.



CHANCON.

Vivre et mourir soubz son dangier

Me veult faire Merencolie;

Jamais vers moy ne s'amolye,

Mais plaisir me faist estranger.

D'ainsi demourer, sans changer,

Se me seroit trop grant folie.

Vivre et, etc.

Me veult, etc.

Pour d'elle plus tost me venger,

Force m'est qu'à Confort m'alye,

Acompaigné de Chiere lye;

A le suir me vueil ranger.

Vivre et, etc.



CHANCON.

Je ne prise point telz baisiers

Qui sont donnez par contenance,

Ou par maniere d'accointance;

Trop de gens en sont parconniers.

On en peut avoir par milliers,

A bon marchié, grant habondance.

Je ne prise, etc.

Qui sont, etc.

Mais savez vous lesquelz sont chiers?

Les privez venans par plaisance;

Tous autres ne sont, sans doubtance,

Que pour festiers estrangiers,

Je ne prise, etc.



CHANCON.

Pourtant, s'avale soussiz mains,

Sans macher, en peine confiz;

Si ne seront ja desconfiz

Les pensées qui m'ont en leurs mains.

En ce propos seurement mains,

Qu'il vendront à aucuns prouffiz.

Pourtant, etc.

Sans macher, etc.

Travail mectray, et soirs, et mains,

Autant ou plus quanques je fiz,

S'a les achever ne souffiz,

D'en faire quelque chose au mains.

Pourtant, etc.



CHANCON.

Ma seule amour, ma joye et ma maistresse,

Puisqu'il me fault loing de vous demourer,

Je n'ay plus riens à me reconforter,

Qu'un souvenir pour retenir lyesse.

En allegant, par espoir, ma destresse,

Me conviendra le temps ainsi passer.

Ma seule, etc.

Puisqu'il, etc.

Car mon las cueur, bien garny de tristesse,

S'en est voulu avecques vous aler,

Ne je ne puis jamais le recouvrer,

Jusques verray vostre belle jeunesse.

Ma seule, etc.



CHANCON.

Trop entré en la haulte game,

Mon cueur, d'ut, ré, mi, fa, sol, la,

Fut ja pieca, quant l'afola

Le trait du regart de ma Dame.

Fors lui, on n'en doit blasmer ame,

Puisqu'ainsi fait comme fol l'a.

Trop entré, etc.

Mon cueur, etc.

Mieux l'eust valu estre soubz lame,

Car sotement s'en afola;

Si, lui dis je, mon cueur, hola!

Mais conte n'en tint, sur mon ame.

Trop entré, etc.



CHANCON.

Se desplaire ne vous doubtoye,

Voulentiers je vous embleroye

Ung doulx baisier priveement,

Et garderoye seurement

Dedens le tresor de ma joye.

Mais que Dangier soit hors de voye,

Et que sans presse je vous voye,

Belle que j'ayme loyaument.

Se desplaire, etc.

Voulentiers, etc.

Ung doulx, etc.

Jamais ne m'en confesseroye,

Ne pour larrecin le tendroye,

Mais grant aumosne vrayement;

Car à mon cueur joyeusement,

De par vous le presenteroye,

Se desplaire, etc.



CHANCON.

Pour nous contenter, vous et moy,

De bon cueur et entier povoir,

Ne s'espargne Leal vouloir;

Viengne avant sans se tenir quoy.

Commandez moy je ne scay quoy,

Vous verrez se feray devoir,

Pour nous, etc.

De bon cueur, etc.

Se faulx, par l'amoureuse loy

Mis en fossé de Nonchaloir,

Soye sans grace recevoir;

Baillez la main, prenez ma foy,

Pour nous, etc.



CHANCON.

Malade de mal ennuieux,

Faisant la peneuse sepmaine,

Vous envoye, ma souveraine,

Un souspir merencolieux.

Par lui saurez, mon bien joyeulx,

Comment desplaisir me demaine.

Malade, etc.

Faisant, etc.

Car aler ne pevent mes yeulx,

Vers la beaulté dont estes plaine,

Mais au fort, ma joye mondaine,

J'endureray pour avoir mieulx;

Malade, etc.



CHANCON.

Tousjours dictes: Actendez, actendez,

Pas ne payez vos reconfors contens,

Joyeulx espoir, dont maints sont malcontens,

Qui ne scevent comment vous l'entendez;

De Fortune, pour Dieu, l'arc destendez,

Ne souffrez plus qu'elle face contens.

Tousjours, etc.

Pas ne payez, etc.

Vostre grace tost sur moy estandez,

Vous congnoissez assez à quoy contens;

Plus ne perdray ung tel tresor com temps,

Ainsi que fait qui son eur met en dez.

Tousjours, etc.



RONDEL.

Prenez tost ce baisier, mon cueur,

Que ma maistresse vous presente,

La belle, bonne, jeune et gente,

Par sa tres grant grace, et doulceur;

Bon guet feray, sus mon honneur,

Afin que Dangier riens n'en sente.

Prenez tost, etc.

Que ma, etc.

Dangier toute nuit en labeur

A fait guet, or gist en sa tente;

Accomplissez brief vostre entente

Tant dis qu'il dort, c'est le meilleur.

Prenez tost, etc.



CHANCON.

Resjouissez plus ung peu ma pensée,

Leal espoir, et me donnez secours;

Tousjours fuyez, et apres vous je cours,

Où j'ay assez de paine despensée;

La verray je jamais recompensée?

Quelque office lui donnent en vos cours.

Resjouissez, etc.

Leal espoir, etc.

La penance soit par vous dispensée,

Car desormais mes temps deviennent cours;

Ne souffrez plus son plaisirs en decours,

Veu que vers vous n'a faulte pourpensée,

Resjouissez, etc.



CHANCON.

Comment vous puis je tant amer

Et mon cueur si tres fort hair?

Qu'il ne me chault de desplaisir

Qu'il puisse pour vous endurer.

Son mal m'est joyeux à porter,

Mais qu'il vous puisse bien servir.

Comment vous, etc.

Et mon cueur, etc.

Las! or ne deusse je penser

Qu'à le garder et chier tenir,

Et non pourtant, mon seul desir,

Pour vous le vueil abandonner.

Comment, etc.



CHANCON.

M'amye Esperance,

Pourquoy ne s'avance

Joyeulx Reconfort?

Ay je droit ou tort,

S'en lui j'ay fiance?

Peu de desplaisance

Prent en ma grevance,

Il semble qu'il dort.

M'amye, etc.

Pourquoy, etc.

Joyeulx, etc.

Quoy qu'à lui je tence,

Pour sa bienvueillance

Acquerir; au fort,

Je suis bien d'accort

D'actendre allegance:

M'amye, etc.



CHANCON.

Dedens mon sein, pres de mon cueur

J'ay mussié ung privé baisier

Que j'ay emblé, maugré Dangier;

Dont il meurt en paine et langueur.

Mais ne me chault de sa douleur,

Et en deust il vif enragier,

Dedens mon, etc.

J'ay mussié, etc.

Se ma Dame, par sa doulceur,

Le veult souffrir, sans m'empeschier,

Je pense d'en plus pourchassier,

Et en feray tresor greigneur.

Dedens mon, etc.



CHANCON.

D'Espoir, et que vous en diroye?

C'est ung beau bailleur de parolles,

Il ne parle qu'en parabolles,

Dont ung grant livre j'escriroye.

En le lisant, je me riroye,

Tant auroit de choses frivolles.

D'Espoir, etc.

C'est ung, etc.

Par tout ung an ne le liroye.

Ce ne sont que promesses folles,

Dont il tient chascun jour escolles;

Telles estudes n'esliroye.

D'Espoir, etc.



RONDEL.

De vostre beaulté regarder,

Ma tres belle, gente maistresse,

Ce m'est certes tant de lyesse

Que ne le sauriez penser.

Je ne m'en pourroye lasser.

Car j'oublie toute tristesse.

De vostre, etc.

Ma tres belle, etc.

Mais, pour mesdisans destourber

De parler sus vostre jeunesse,

Il fault que souvent m'en delaisse,

Combien que ne m'en puis garder.

De vostre, etc.



CHANCON.

Passez oultre, decevant Vueil,

Où portez vous cest estendart

De plaisant, actrayant regart,

Soubz l'emprise de Bel acueil?

De ma maison n'entrez le sueil

Plus avant, tirez autre part.

Passez oultre, etc.

Où portez, etc.

Vous taschez à croistre mon dueil,

Et gens engigner par votre art;

A! a! maistre sebelin regnart,

On vous congnoist tout cler à l'ueil.

Passez oultre, etc.



CHANCON.

Trop estes vers moy endebtée,

Vous me devez plusieurs baisiers,

Je vouldroye moult voulentiers

Que la debte fust acquictée;

Quoyque vous soyez excusée

Que n'osez pour les faulx Dangiers.

Trop estes, etc.

Vous me, etc.

J'en ay bonne lectre scellée,

Paiez les, sans tenir si chiers;

Autrement, par les officiers

D'Amours, vous serez arrestée.

Trop estes, etc.



CHANCON.

Ma plus chier tenue richesse,

Ou parfont tresor de pensée,

Est soubz clef, seurement gardée,

Par Esperance ma Déesse.

Se vous me demandez et qu'esse?

N'enquerez plus, elle est mussée.

Ma plus, etc.

Ou parfont, etc.

Avecques elle, seul, sans presse,

Je m'esbas soir et matinée,

Ainsi passe temps et journée,

Au partir dy: Adieu maistresse.

Ma plus, etc.



CHANCON.

Vostre bouche dit: Baisiez moy,

Se m'est avis quant la regarde;

Mais Dangier de trop pres la garde,

Dont mainte doleur je reçoy.

Laissez m'avoir, par vostre foy,

Ung doux baisier, sans que plus tarde.

Vostre, etc.

Se m'est, etc.

Dangier me heit, ne scay pourquoy?

Et tousjours destourbier me darde,

Je prie à Dieu que mal feu l'arde!

Il fust temps qu'il se teinst coy.

Vostre bouche, etc.



CHANCON.

Va tost, mon amoureux desir,

Sur quanque me veulx obeir,

Tout droit vers le manoir de Joye;

Et pour plus abregier ta voye,

Prens ta guide doulx souvenir.

Metz peine de me bien servir,

Et de ton messaige accomplir,

Tu congnois ce que je vouldroye.

Va tost, etc.

Sur, etc.

Tout, etc.

Recommandes moy à Plaisir;

Et se brief ne peuz revenir,

Fay que de toy nouvelles oye,

Et par Bon espoir les m'envoye;

Ne vueilles au besoing faillir.

Va tost, etc.



CHANCON.

Ou puis parfont de ma merencolie

L'eaue d'Espoir que ne cesse de tirer.

Soif de confort la me fait desirer,

Quoy que souvent je la trouve tarie.

Necte la voy ung temps et esclercie,

Et puis apres troubler et empirer.

Ou puis, etc.

L'eaue, etc.

D'elle trempe mon ancre d'estudie;

Quant j'en escrips, mais pour mon cueur irer,

Fortune vient mon pappier dessirer,

Et tout gecte par sa grant felonnie.

Ou puis, etc.



CHANCON.

Je me metz en vostre mercy;

Tres belle, bonne, jeune et gente,

On m'a dit qu'estes mal contente

De moy, ne scay s'il est ainsi.

De toute nuit je n'ay dormy,

Ne pensez pas que je vous mente.

Je me, etc.

Tres belle, etc.

Pour ce, tres humblement vous pry,

Que vous me dictes vostre entente;

Car d'une chose je me vante,

Qu'en loyaulté n'ay point failly.

Je me, etc.



CHANCON.

Monstrez les moy, ces povres yeulx,

Tous batuz et deffigurez,

Certes ilz sont fort empirez

Depuis hier, qu'ilz valloient mieulx.

Ne se congnoissent ilz pas tieulx;

Mal se sont au matin mirez.

Monstrez les moy, etc.

Tous batuz, etc.

Ont ilz pleuré devant leurs Dieux?

Comme de leur grace inspirez,

Ou s'ilz ont mains travaulx tirez,

Priveement en aucuns lieux.

Monstrez les, etc.



CHANCON.

S'il vous plaist vendre voz baisiers,

J'en achecteray voulentiers,

Et en aurez mon cueur en gaige,

Pour les prendre par heritaige,

Par douzaines, cens ou milliers.

Ne les me vendez pas si chiers,

Que vous feriez à estrangiers,

En me recevant en hommaige.

S'il vous, etc.

J'en achecteray, etc.

Et en aurez, etc.

Mon vueil et mon desir entiers

Sont vostres, maugré tous dangiers;

Faictes comme loyalle et saige,

Que pour mon guerdon et partaige,

Je soye servy des premiers.

S'il vous, etc.



CHANCON.

Traitre regart, et que fais tu?

Quant tu vas souvent in questu;

Tu fiers sans dire: garde toy.

Et ne sces la raison pourquoy,

N'il ne t'en chault pas ung festu.

Tu es de couraige testu,

Et de fureur trop in estu,

Change ton propos, et me croy.

Traitre, etc.

Quant, etc.

Tu fiers, etc.

On te deust batre devestu

Parmi les rues cum mestu,

Par l'ordonnance de la loy;

Car tu n'as leaulté, ne foy,

On le voit in tuo gestu.

Traitre, etc.



CHANCON.

Ma seule amour, que tant desire,

Mon reconfort, mon doulx penser,

Belle, nompareille, sans per,

Il me desplaist de vous escrire;

Car j'aymasse mieulx à le dire

De bouche, sans le vous mander.

Ma seule, etc.

Mon reconfort, etc.

Las! or n'y puis je contredire;

Mais Espoir me fait endurer,

Qui m'as promis de retourner

En liesse, mon grief martire.

Ma seule, etc.



CHANCON.

Anuy, Soussy, Soing et Merencolie,

Se vous prenez desplaisir à ma vie,

Et desirez tost avancer ma mort,

Tourmentez moy de plus fort en plus fort,

Pour en passer tout à cop vostre envye.

Ay je bien dit? Nennil, je le renye;

Et, par conseil de Bon espoir, vous prie

Que m'espargnez, ou vous me ferez tort.

Anuy, Soussy, etc.

Se vous prenez, etc.

Et desirez, etc.

Et qu'esse cy? je suis en resverie,

Il semble bien que ne scay que je dye;

Je dy puis l'un, puis l'autre, sans accort;

Suis je enchanté? veille mon cueur ou dort?

Vuidez, vuidez de moy telle folie.

Anuy, Soussy, etc.



CHANCON.

Logiez moy entre voz bras,

Et m'envoyez doulx baisier

Qui me viengne festier,

D'aucun amoureux soulas.

Tandis que Dangier est las,

Et le voyez sommeillier,

Logiez, etc.

Et m'envoyez, etc.

Pour Dieu, ne l'esveillez pas

Ce faulx, envieux Dangier;

Jamais ne puist s'esveillier!

Faictes tost, et parlez bas.

Logiez moy, etc.



CHANCON.

Se Dangier me tolt le parler

A vous, mon bel amy, sans per;

Par le pourchas des envieux,

Non plus qu'on toucheroit aux cieulx,

Ne me tendray de vous amer,

Car mon cueur m'a voulu laissier

Pour soy du tout à vous donner,

Et pour estre vostre en tous lieux.

Se Dangier, etc.

A vous, etc.

Par le, etc.

Tout son povoir ne peut garder,

Que, sur tous autres, n'aye chier

Vostre gent corps, tres gracieux;

Et se ne vous voy de mes yeulx,

Pourtant ne vous veuil je changier.

Se Dangier, etc.



CHANCON.

Fault il aveugle devenir?

N'ose l'en plus les yeulx ouvrir,

Pour regarder ce qu'on desire?

Dangier est bien estrange sire,

Qui tant veult amans asservir.

Vous lerrez vous aneantir.

Amours, sans remede querir,

Ne peut nul Dangier contredire?

Faut il, etc.

N'ose l'en, etc.

Pour, etc.

Les yeulx si sont faiz pour servir,

Et pour raporter tout plaisir

Aux cueurs, quand ilz sont en martire;

A les en garder, Dangier tire,

Est ce bien fait de le souffrir?

Faut il, etc.



CHANCON.

Riens ne valent ses mirlifiques,

Et ses menues oberliques;

D'où venez vous? petit mercier,

Gueres ne vault vostre mestier,

Se me semble, ne voz pratiques.

Chier les tenez comme reliques,

Les voulez vous mectre en croniques,

Vous n'y gangnerez ja denier.

Riens ne valent, etc.

Et ses menues, etc.

D'où venez vous, etc.

En plusieurs lieux sont trop publiques,

Et pour ce, sans faire repliques,

Desploiez tout vostre pannier;

Affin qu'on y puisse serchier

Quelques bagues plus auctentiques.

Riens ne valent, etc.



CHANCON.

Regardez moy sa contenance,

Lui siet il bien à soy jouer?

Certes, c'est le vray mirouer

De toute joyeuse plaisance.

Entre les parfaictes de France

Se peut elle l'une advouer?

Regardez, etc.

Lui siet, etc.

Pour fol me tien, quant je m'avance

De vouloir les grans biens louer,

Dont Dieu l'a voulu douer;

Ses faiz en font la demonstrance.



CHANCON.

Petit mercier, petit pannier;

Pourtant se je n'ay marchandise

Qui soit du tout à vostre guise,

Ne blasmez, pour ce, mon mestier.

Je gangne denier à denier,

C'est loings du tresor de Venise.

Petit mercier, etc.

Pourtant, etc.

Et tandiz qu'il est jour ouvrier,

Le temps pers quant à vous devise;

Je voys parfaire mon emprise,

El parmi les rues crier:

Petit mercier, etc.



CHANCON.

Reprenez ce larron souspir

Qui s'est emblé soudainement,

Sans congié, ou commandement,

Hors de la prison de Desir.

Mesdisans l'ont ouy partir,

Dont ilz tiennent leur parlement.

Reprenez, etc.

Qui s'est, etc.

Se le meschant eust sceu saillir

Sans noyse, tout priveement,

N'en peult chaloir, mais sotement

L'a fait; pour ce, l'en fault pugnir.

Reprenez, etc.



CHANCON.

L'ostellerie de Pensée

Plaine de venans et alans,

Soussiz soient petitz ou grans,

A chascun est habandonnée;

Elle n'est à nul reffusée,

Mais preste pour tout les passans,

L'ostellerie, etc.

Plaine de, etc.

Plaisance chierement amée

S'y loge souvent, mais nuisans

Lui sont ennuiz gros et puissans,

Quand ilz la tiennent empeschée.

L'ostellerie, etc.



CHANCON.

Fuyez le trait de doulx regard,

Cueur, qui ne vous savez deffendre,

Veu qu'estes desarmé et tendre,

Nul ne vous doit tenir couard.

Vous serez pris ou tost, ou tard,

S'Amour le veult bien entreprendre.

Fuyez le, etc.

Cueur, etc.

Retrayez vous sous l'estendart

De Nonchaloir, sans plus actendre;

S'a Plaisance vous laissiez rendre,

Vous estes mort, Dieu vous en gard!

Fuyez le trait, etc.



CHANCON.

Yver, vous n'estes qu'un villain,

Esté est plaisant et gentil,

En tesmoing de May et d'Avril,

Qui l'accompaignent soir et main.

Esté revest champs, bois et fleurs,

De sa livrée de verdure,

Et de maintes autres couleurs,

Par l'ordonnance de Nature.

Mais vous, Yver, trop estes plain

De neige, vent, pluye et grezil;

On vous deust bannir en exil,

Sans point flater, je parle plain.

Yver, etc.



CHANCON.

Mon seul amy, mon bien, ma joye,

Cellui que sur tous amer veulx,

Je vous pry que soyez joyeux,

En esperant que brief vous voye.

Car je ne fais que querir voye

De venir vers vous, se m'aist Dieux.

Mon seul, etc.

Cellui. etc.

Et se par souhaidier povoye

Estre empres vous, un jour ou deux,

Pour quanqu'il a dessoubz les cieulx,

Outre rien ne souhaideroye.

Mon seul, etc.



CHANCON.

Je le retiens pour ma plaisance,

Espoir, mais que leal me soit,

Et, se jamais il me décoit,

Je renie son acointance.

Nous deux avons fait aliance,

Tant que mon cueur tel l'aparcoit.

Je le retiens, etc.

Espoir, etc.

Monstrer me puisse bienvueillance,

Ainsi que mon penser concoit,

Dont mainte liesse recoit;

Quand à moy, j'ay en lui fiance.

Je le retiens, etc.



CHANCON.

Je ne les prise pas deux blancs

Tous les biens qui sont en amer,

Car il n'y a que tout amer,

Et grant foison de faulx semblans;

Pour les maulx qui y sont doublans,

Pire que les perils de mer.

Je ne les, etc.

Tous les, etc.

Ilz ne sont à riens ressemblans,

Car ung jour viennent entamer

Le cueur, et apres embasmer;

Ce sont amouretes tremblans.

Je ne les, etc.



CHANCON.

Hors du propos si baille gaige,

Ce n'est que du jeu la maniere,

Nulle excusacion n'y quiere,

Quoyque soit prouffit ou dommaige.

Tousjours parle plus fol que saige,

C'est une chose coustumiere.

Hors du propos, etc.

Ce n'est que, etc.

Se l'en me dit: Vous contez raige;

Blasmez ma langue trop legere,

Raison de Secret tresoriere

La tance, quant despent langaige.

Hors du propos, etc.



CHANCON.

Au besoing congnoist on l'amy

Qui loyaument aidier desire,

Pour vous je puis bien cecy dire,

Car vous, ne m'avez pas failly;

Mais avez, la vostre mercy,

Tant fait qu'il me doit suffire.

Au besoing, etc.

Qui loyaument, etc.

Bien brief pense partir de cy,

Pour m'en aler vers vous de tire;

Loisir n'ay pas de vous escrire,

Et pour ce, plus avant ne dy.

Au besoing, etc.



CHANCON.

O tres devotes creatures,

En ypocrisies d'amours

Que vous querez d'estranges tours!

Pour venir à voz aventures.

Vous cuidez bien par voz paintures,

Faire sotz, aveugles et sours.

O tres devotes, etc.

En ypocrisies, etc.

On ne peut desservir deux cures,

Ne prendre gaiges en deux cours;

Prenez les champs, ou les faulbourgs,

Ilz sont de diverses natures.

O tres devotes, etc.



CHANCON.

Que c'est estrange compaignie

De Penser joint avec Espoir;

Aidier scevent, et decevoir

Ung cueur qui tout en eulx se fie.

Il ne fault ja que je le dye,

Chascun le peut en soy savoir.

Que c'est, etc.

De Penser, etc.

D'eulx me plains et ne m'en plains mye,

Car mal et bien m'ont fait avoir;

Menty m'ont, et aussi dit voir,

Je l'aveu et si le renye.

Que c'est, etc.



CHANCON.

(Orléans.)

Sera elle point jamais trouvée?

Celle qui ayme loyaulté,

Et qui a ferme voulenté,

Sans avoir legiere pensée.

Il convient qu'elle soit criée,

Pour en savoir la verité.

Sera elle point, etc.

Celle qui, etc.

Je crois bien qu'elle est deffiée

Des aliez de faulceté,

Dont il y a si grant planté,

Que de paour elle s'est mussiée.

Sera elle, etc.



CHANCON.

(Responce du duc Jehan de Bourbon,)

DUC D'ORLÉANS, je l'ay trouvée

Celle qui ayme loyaulté,

Et qui a ferme voulenté,

Sans avoir legiere pensée.

Ja ne fault qu'elle soit criée,

J'en scay assez la vérité.

DUC D'ORLÉANS, etc.

Celle qui, etc.

C'est ma Dame tres bien amée,

Qui a des biens si grant planté,

Qu'el ne craint vostre faulceté,

Ne de ceulx de vostre livrée.

DUC D'ORLÉANS, etc.



CHANCON.

Puis ça, puis là,

Et sus, et jus,

De plus en plus,

Tout vient et va.

Tous on verra

Grans et menus,

Puis ça, etc.

Et sus, etc.

Vieulx temps desja,

S'en sont courus,

Et neufz venus,

Que dea! que dea!

Puis ca, etc.



CHANCON.

Dieu vous conduie, Doulx penser,

Et vous doint faire bon voyage,

Rapportez tost joyeulx message

Vers le cueur pour le conforter;

Ne vueillez gueres demourer,

Exploictez comme bon et sage.

Dieu vous, etc.

Et vous, etc.

Riens ne vous convient ordonner,

Les secrez savez du courage,

Besongnez à son avantage,

Et pensez de brief retourner.

Dieu vous, etc.



CHANCON.

Puisque par deca demourons,

Nous Saulongnois et Beausserons,

En la maison de Savonnieres,

Souhaidez nous des bonnes chieres

Des Bourbonnois et Bourguignons.

Aux champs, par hayes et buissons,

Perdrix et lyevres nous prendrons,

Et yrons pescher sur rivieres.

Puisque, etc.

Nous, etc.

En la maison, etc.

Vivres, tabliers, cartes aurons

Où souvent nous estudirons;

Vins, mangers de plusieurs manieres,

Galerons, sans faire prieres,

Et de dormir ne nous faindrons.

Puisque, etc.



CHANCON.

Les fourriers d'Amours m'ont logé

En ung lieu bien à ma plaisance,

Dont les mercy de ma puissance,

Et m'en tiens à eulx obligé.

Afin que tost soit abregé

Le mal qui me porte grevance,

Les fourriers, etc.

En ung lieu, etc.

Desja je me sens alegé,

Car acointié m'a Esperance,

Et croy qu'amoureux n'a en France

Qui soit mieulx que moy hebergé.

Les fourriers, etc.



CHANCON.

Penser, qui te fait si hardy,

De mectre en ton hostellerie

La tres diverse compaignie

D'Ennuy, Desplaisir et Soussy.

Se congié en as, si le dy,

Ou se le fais par ta folie.

Penser, qui, etc.

De mectre, etc.

Nul ne repose pour leur cry,

Boute les hors, et je t'en prie,

Ou il faut qu'on y remedie;

Veulx tu estre à tous ennemy?

Penser, qui, etc.



CHANCON.

Dont vient ce souleil de plaisance

Qui ainsi m'esbluyst les yeulx?

Beaulté, doulceur, et encor mieulx

Y sont à trop grant habondance;

Soudainement luyst par semblance,

Comme un escler venant des cieulx.

Dont vient, etc.

Qui ainsi, etc.

Il fait perdre la contenance

A toutes gens, jeunes et vieulx;

N'il n'est eclipse, se m'aist Dieux,

Qui de l'obscurcir ait puissance.

Dont vient, etc.



CHANCON.

(Fraigne.)

Et où vas tu? petit souspir,

Que j'ay ouy si doulcement;

T'en vas tu mectre à saquement

Quelque povre amoureux martir?

Viens ca, dy moy tost, sans mentir,

Ce que tu as en pensement.

Et où vas tu, etc.

Que j'ay, etc.

Dieu te conduye à ton désir,

Et te remaine à sauvement;

Mais je te requier humblement

Que ne faces ame mourir.

Et où vas tu, etc.



CHANCON.

Laissez moy penser à mon aise,

Helas! donnez m'en le loisir,

Je devise avecques Plaisir,

Combien que ma bouche se taise.

Quant merencolie mauvaise

Me vient maintes foiz assaillir,

Laissez moy, etc.

Helas! donnez, etc.

Car affin que mon cueur rapaise,

J'appelle plaisant souvenir,

Qui tantost me vient resjouir;

Pour ce, pour Dieu, ne vous desplaise.

Laissez moy, etc.



CHANCON.

As tu ja fait? petit souspir,

Est il sur son trespassement?

Le cueur qu'as mis à saquement;

A il remede de guerir?

Tu as mal fait de le ferir

En haste, si piteusement.

As tu ja, etc.

Est il sur, etc.

Amours qui t'en doit bien pugnir,

A fait de toy son jugement;

Pren franchise hastivement,

Sauve toy, quant tu as loisir.

As tu ja, etc.



CHANCON.

Levez ces cuevrechiefz plus hault

Qui trop cuevrent ces beaulx visaiges;

De riens ne servent telz umbraiges,

Quant il ne fait hale, ne chault.

On fait à beaulté qui tant vault,

De la musser, tort et oultraiges:

Levez ces, etc.

Qui trop, etc.

Je scay bien qu'à Dangier n'en chault,

Et pense qu'il ait donné gaiges,

Pour entretenir telz usaiges;

Mais l'ordonnance rompre fault.

Levez ces, etc.



CHANCON.

Deux ou trois couples d'ennuys

J'ay tousjours en ma maison,

Desencombrer ne m'en puis,

Quoyqu'à mon povoir les fuis,

Par le conseil de raison.

Deux ou trois, etc.

Je les chasse d'où je suis,

Mais en chascune saison,

Ilz rentrent par un autre huis.

Deux ou trois, etc.



CHANCON.

Entre les amoureux fourrez,

Non pas entre les decoppez,

Suis, car le temps sans refroidy,

Et le cueur de moy l'est aussi;

Tel me veez, tel me prenez.

Jeunes gens qui Amours servez,

Pour Dieu, de moy ne vous mocquez,

Il est ainsi que je vous dy.

Entre les, etc.

Non pas, etc.

Car, quant Amours servy aurez

Autant que j'ay, vous devendrez

Pareillement en mon party;

Et quant vous trouverez ainsy,

Comme je suis, lors vous serez.

Entre les, etc.



CAROLE.

Las! Merencolie,

Me tendrez vous longuement,

Es maulx dont j'ay plus de cent,

Sans pensée lie.

Je l'ay souffert main et soir,

Loingtain de joyeulx confort;

Mais nul bien n'en puis avoir,

Dont mon cueur est presque mort.

Au moins, je vous en prie,

Que me laissiez seulement,

Aucun peu d'alegement,

Sans m'oster la vie

Las! etc.

Esperance d'avoir mieulx

Dist qu'elle me veult aidier;

Mais tousjours maugracieux

Je trouve le faulx Dangier,

Qui tant me guerrie.

Si, vous requier humblement,

Qu'en ce douloureux tourment

Ne me laissiez mie,

Las! Merencolie.



CAROLE.

Avancez vous, Esperance,

Venez mon cueur conforter,

Car il ne peut plus porter

Sa tres greveuse penance.

Pieca, Joyeuse pensée

S'esbatoit avecques lui,

Mais elle s'en est alée,

Tant a pourchassié Ennuy.

Se vous n'avez la puissance

De tout son mal lui oster,

Plaise vous à alegier

Au moins un peu sa grevance.

Avancez, etc.

Vous lui avez fait promesse

De le venir secourir,

Et de lui tollir tristesse,

Mais trop le faictes languir.

Ayez de lui souvenance,

Et le venez deslogier

De la prison de Dangier,

Où il meurt en desplaisance,

Avancez, etc.



CAROLE.

M'avez vous point mis en oubly?

Par Dieu, je double fort, oy,

Ma seule maistresse et ma joye;

Non pourtant, quelque part que soye,

Je m'actens à vostre mercy.

Espoir m'a dit que Leauté

Vous fera souvenir de moy,

Car vostre bonne voulenté

Ne peult faillir, comme je croy.

Quant est à moy, je vous supply,

Pensez que l'amoureux party,

Que j'ay prins, changier ne pourroye;

Certes avant mourir vouldroye,

Je vous prometz qu'il est ainsi.

M'avez vous, etc.

Amour a tort, ce m'est advis,

Qu'il ne fait aux dames sentir

Les maulx, où leurs servans sont mis,

Pour les tres loyaument servir.

Pour vous, ma Dame, je le dy,

Car se vous saviez le soussy,

Qu'Amours, pour vous servir, m'envoye,

Vous diriez bien que j'auroye,

De droit, gaingné le don d'amy.

M'avez vous, etc.



RONDEL.

Et ne cesserez vous jamais?

Tousjours est à recommencer;

C'est folie d'y plus penser,

Ne s'en soussier desormais.

Plus avant j'en diroye, mais

Rien n'y vault flater, ne tanser.

Et ne cesserez, etc.

Tousjours, etc.

Passez a plusieurs moys des Mays

Qu'Amour vous vouldrent avanser;

Mal les voulez recompenser,

En servant de telz entremais.

Et ne cesserez vous, etc.



RONDEL.

(Orleans à Nevers.)

Pour paier vostre belle chiere,

Laissez en gaige vostre cueur,

Nous le garderons en doulceur

Tant que vous retournez arriere.

Contentez, car c'est la maniere,

Vostre hostesse pour vostre honneur.

Pour paier, etc.

Laissez en, etc.

Et se voiez nostre priere

Estre trop plaine de rigueur,

Changons de cueur, c'est le meilleur,

De voulenté bonne et entiere.

Pour paier, etc.



RONDEL.

(Responce de Nevers.)

Mon tres bon hoste, et ma tres doulce hostesse,

Tres humblement et plus vous remercie

Des biens, honneurs, bonté et courtoisie,

Que m'avez faiz tous deux, par vostre humblesse.

Aussi fais je de vostre grant largesse

Et tres soingneuse et bonne compaignie.

Mon tres bon hoste, etc.

Tres humblement, etc.

Mon povre cueur pour paiement vous laisse,

Prenez en gré, et je vous supplie,

Et oultre plus, tant que je puis vous prie,

Que m'octroyez estre maistre et maistresse.

Mon tres bon, etc.



RONDEL.

Qu'il ne le me font,

Pour veoir que feroye,

Et se je sauroye

Leur donner le bont.

Puisque telz ilz sont

Affin qu'on les voye

Qu'il ne, etc.

Pour veoir, etc.

Droit à droit respont,

Paier les vouldroye

De telle monnoye

Qu'il desserviront.

Qu'il ne, etc.



RONDEL.

(Orléans.)

A ce jour de saint Valentin,

Que chascun doit choisir son per,

Amours, demourray je non per?

Sans partir à vostre butin.

A mon resveillier au matin,

Je n'y ai cessé de penser,

A ce jour, etc.

Que chascun, etc.

Mais Nonchaloir, mon medicin,

M'est venu le pousse taster,

Qui ma conseillié reposer,

Et rendormir sur mon coussin.

A ce jour, etc.



RONDEL.

J'ay esté Poursuivant d'Amours,

Mais maintenant je suis Herault;

Monter me fault en l'eschaffault,

Pour jugier des amoureux tours.

Quant je verray riens à rebours

Dieu scet se je crieray bien hault.

J'ay esté, etc.

Mais, etc.

Et s'amans vont faisant les lours,

Tantost congnoistray leur deffault;

Ja devant moy, clochier ne fault,

D'amer scay par cueur le droit cours.

J'ay esté, etc.



RONDEL.

(Secile.)

Apres une seule exceptée,

Je vous servirai ceste année,

Ma doulce Valentine gente,

Puisqu'Amours veult que m'y consente,

Et que telle est ma destinée.

De moy, pour autre habandonnée

Ne serez; mais si fort amée

Qu'en devrez bien estre contente.

Apres une seule, etc.

Je vous, etc.

Or me soit par vous ordonnée,

S'il vous plaist, à ceste journée,

Vo voulenté doulce et plaisante;

Car à la faire me presente

Plus que pour Dame qui soit née.

Apres une seule, etc.



RONDEL.

Je suis desja d'amour tanné,

Ma tres doulce Valentinée,

Car pour moi fustes trop tart née,

Et moy pour vous fus trop tost né.

Dieu lui pardoint qui estrené

M'a de vous, pour toute l'année.

Je suis desja, etc.

Ma tres doulce, etc.

Bien m'estoye suspeconné,

Qu'auroye telle destinée,

Ains que passast ceste journée,

Combien qu'Amours l'eust ordonné.

Je suis desja, etc.



RONDEL.

(Orléans.)

Soubz parler couvert

D'estrange devise,

Monstrez qu'avez prise

Douleur; il y pert.

Du tout en desert,

N'est pas vostre emprise.

Soubz parler, etc.

D'estrange, etc.

Se Confort ouvert

N'est à vostre guise,

Tost, s'Amour s'avise,

Sera recouvert.

Soubz parler, etc.



RONDEL.

Laissez aler ces gorgias,

Chascun yver, à la pippée;

Vous verrez comme la gelée

Reverdira leurs estomas.

Dieu scet s'ilz auront froit aux bras.

Par leur manche deschiquetée.

Laissez aler, etc.

Il portent petiz soulers gras,

A une poulaine embourrée,

Froidure fera son entrée,

Par leurs talons nuz par en bas.

Laisser aler, etc.



RONDEL.

Les en voulez vous garder

Ces rivieres de courir,

Et grues prendre et tenir,

Quant hault les veez voler.

A telles choses muser,

Voit on folz souver servir.

Les en voulez, etc.

Ces rivieres, etc.

Laissez le temps tel passer

Que Fortune veult souffrir,

Et les choses avenir

Que l'en ne scet destourber.

Les en voulez, etc.



RONDEL.

Veu que j'ay tant Amour servy,

Ne suis je pas mal guerdonné,

Du plaisir qu'il m'avoit donné,

Sans cause m'a tost desservy.

Mon cueur loyaument son serf vy,

Mais à tort l'a abandonné.

Veu que j'ay, etc.

Ne suis, etc.

Plus ne lui sera asservy;

Pour Dieu, qu'il me soit pardonné,

Je croy que suis à ce don né,

D'avoir mal pour bien desservy.

Veu que j'ay, etc.



RONDEL.

(Secile.)

Pourtant se vous plaignez d'Amours,

Il n'est pas temps de vous retraire,

Car encore il vous pourra faire

Tel bien, que perdrez vos dolours.

Vous congnoissez assez ses tours,

Je ne dy pas pour vous desplaire.

Pourtant, etc.

Il n'est, etc.

Ayez fiance en lui tousjours,

Et mectez paine de lui plaire;

Combien que mieulx me vaulsit taire,

Car vous pensez tout le rebours.

Pourtant, etc.



RONDEL.

Se vous estiez comme moy,

Las! vous vous devriez bien plaindre;

Car de tous mes maulx le maindre

Est plus grant que vostre ennoy.

Bien vous pourrez, sur ma foy,

D'Amours alors vous complaindre;

Se vous estiez, etc.

Las! vous, etc.

Car si tres dolent me voy,

Que plus la mort ne veuil craindre;

Touteffoiz, il me faut faindre;

Aussi feriez vous, se croy,

Se vous estiez, etc.



RONDEL.

(Responce par Orléans.)

Chascune vieille son dueil plaint;

Vous cuidez que vostre mal passe

Tout autre; mais ja ne parlasse

Du mien, se n'y feusse contraint.

Saichiez de voir qu'il n'est pas faint,

Le tourment que mon cueur enlasse.

Chascune vieille, etc.

Vous cuidez, etc.

Ma peine pers comme fait maint,

Et contre Fortune je chasse;

Desespoir de pis me menasse,

Je sens où mon pourpoint m'estraint.

Chascune vieille, etc.



RONDEL.

(Secile.)

Bien deffendu, bien assailly,

Chascun dit qu'il a grant dolours,

Mais, au fort, je veuil croire Amours

Par qui le debat est sailly;

Affin que qui aura failly,

N'aye jamais de lui secours.

Bien deffendu, etc.

Chascun dit, etc.

Car se j'ay en riens deffailly

De compter mon mal puis deux jours,

Banny vueil estre de ses cours,

Com un hom lasche et failly.

Bien deffendu, etc.



RONDEL.

(Responce par Orléans.)

Bien assailly, bien deffendu;

Quant assez aurons debatu,

Il faut assembler noz raisons,

Et que les fons voler faisons

Du debat nouvel advenu.

Tres fort vous avez combatu,

Et j'ay mon billart bien tenu;

C'est beau debat que de deux bons.

Bien assailly, etc.

Quant assez, etc.

Vray est qu'estes d'Amour feru,

Et en ses fers estroit tenu;

Mais moy non, ainsi l'entendons;

Il a passé maintes saisons,

Que me suis aux armes rendu.

Bien assailly, etc.



RONDEL.

(Secile.)

Si dolant je me trouve à part

De laisser ce dont mon bien part;

C'est celle en qui n'a que redire,

Que ne fus oncques si plain d'ire,

Ou jamais Dieu n'ait en moy part.

Car, quant je pense en mon depart,

Et qu'aler me fault autre part,

Je ne scay plus que je dois dire.

Si dolant, etc.

De laisser, etc.

Fortune, qui les lotz depart,

M'a baillé ce dueil pour ma part,

Qu'est pis qu'on ne seroit redire;

Et si ne lui puis contredire,

Dont a peu que mon cueur n'en part.

Si dolant, etc.



CHANCON.

(Orléans.)

Durant les treves d'Angleterre

Qui ont esté faictes à Tours,

Par bon conseil avec Amours,

J'ay prins abstinence de guerre;

S'autre que moy ne la desserre,

Content suis que tiengne tousjours.

Durant les, etc.

Qui ont, etc.

Il n'est pas bon de trop enquerre,

Ne s'empechier es faiz des cours;

S'on m'assault, pour avoir secours,

Vers Nonchaloir iray grant erre.

Durant les, etc.



RONDEL.

Vous vistes que je le veoye

Ce que je ne vueil descouvrir,

Et congnustes, à l'ueil ouvrir,

Plus avant que je ne vouloye.

L'ueil d'embusche saillit en voye,

De soy retraire n'eut loisir.

Vous vistes, etc.

Ce que je ne, etc.

Trop est saige qui ne foloye,

Quant on est es mains de Plaisir,

Qui lors vint vostre cueur saisir,

Et fist comme pieca souloye.

Vous vistes, etc.



RONDEL.

(Fredet.)

Jusques Pasques soient passées,

Donnez trieves à mes pensées,

Je vous pri tant que je puis, Amours;

Car c'est bien droit qu'à ces bons jours

En paix de vous soient laissées.

Assez voz gens les ont lassées,

Et pour ceste foiz couroussées,

Allez ailleurs faire vos tours.

Jusques Pasques, etc.

Donnez trieves, etc.

Pour plus donc n'estre d'eulx pressees,

Qui tant les ont fort menassées,

Faictes les crier par voz cours,

Et leur deffendez bien tousjours,

Que par eulx ne soient cassées.

Jusques Pasques, etc.



RONDEL.

(Responce par Orléans)

Tant que Pasques soient passées,

Sans resveiller le chat qui dort,

Fredet, je suis de vostre accors,

Que pensées soient cassées,

Et en aumaires entassées,

Fermans à clef tres bien et fort.

Tant que Pasques, etc.

Sans resveiller, etc.

Quand aux miennes, ilz sont lassées,

Mais de les garder, mon effort

Feray, par l'avis de Confort,

En fardeaulx d'espoir amassées.

Tant que Pasques, etc.



CHANCON.

La veez vous là, la lyme sourde,

Qui pense plus qu'elle ne dit,

Souventeffoiz s'esbat et rit

A planter une gente bourde;

Contrefaisant la coquelourde,

Soubz un malicieux abit.

La veez vous, etc.

Qui pense, etc.

Quelle part que malice sourde,

Tost congnoist s'il y a prouffit;

Benoist en soit le saint Esprit,

Qui de si finete me hourde.

La veez vous me, etc.



RONDEL.

Beaulté, gardez vous de mes yeulx,

Car ilz vous viennent assaillir;

S'ilz vous povoient conquerir,

Ilz ne demanderoyent mieulx.

Vous estes seule soubz les cieulx

Le tresor de parfait plaisir.

Beaulté, etc.

Car ilz vous, etc.

Congneuz les ay jeunes et vieulx,

Qu'il ne leur chauldroit de morir,

Mais qu'eussent de vous leur desir,

Je vous avise qu'ilz sont tieulx.

Beaulté, etc.



CHANCON.

Helas! et qui ne l'aymeroit?

De Bourbon le droit heritier,

Qui a l'estomac de papier,

Et aura la goute de droit;

Se Lymosin ne lui aidoit,

Il mourroit, tesmoing Villequier.

Helas! et qui, etc.

De Bourbon, etc.

Jamais plus hault ne sailliroit,

S'elle lui monstroit ung dangier;

Et pour ce, Fayete et Gouffier,

Aidiez chascun en vostre endroit.

Helas! et qui, etc.



RONDEL.

Bien viengne doulx regart qui rit,

Quelque bonne nouvelle porte,

Dont Dangier fort se desconforte,

Et de courroux en douleur frit.

Ne peut chaloir de son despit,

Ne de ceulx qui sont de sa sorte.

Bien viengne, etc.

Quelque, etc.

Dangier dist: baille par escript,

Et qu'il n'entre point en la porte;

Mais Amour, comme la plus forte,

Veult qu'il entre sans contredit.

Bien viengne, etc.



CHANCON.

Dieu vous envoye pascience,

Gentil conte Cleremondois,

Vous congnoissez, à ceste foiz,

Qu'est d'amoureuse penitence;

Puisqu'estes hors de la presence,

De celle que bien je congnois.

Dieu vous, etc.

Gentil conte, etc.

Vouer vous povez aliance

A la riche, comme je crois,

Ne vous trouverez de ce mois,

Las! trop estes loing d'alegance.

Dieu vous, etc.



RONDEL.

En la promesse d'Esperance

Où j'ay temps perdu et usé,

J'ay souvent conseil reffusé,

Qui me povoit donner plaisance.

Las! ne suis le premier de France

Qui sotement s'est abusé,

En la promesse, etc.

Où j'ay temps, etc.

Et, de ma nysse gouvernance,

Devant Raison j'ay accusé

Mon cueur; mais il s'est excuse,

Disant que deceu l'a Fiance

En la promesse, etc.



CHANCON.

Sauves toutes bonnes raisons,

Mieulx vault mentir, pour paix avoir,

Qu'estre batu, pour dire voir;

Pour ce, mon cueur, ainsi faisons.

Riens ne perdons, se nous taisons,

Et se jouons au plus savoir.

Sauves toutes, etc.

Mieulx vault, etc.

Parler boute feu en maisons,

Et destruit paix, ce riche avoir;

On aprent à taire et à veoir,

Selon les temps et les saisons.

Sauves toutes, etc.



RONDEL.

Mon cueur, il me fault estre mestre

A ma foiz, aussi bien que vous,

N'en ayez ennuy, ou courroux;

Certes il convient ainsi estre.

Trop longuement m'avez fait pestre,

Et toujours tenir au dessous.

Mon cueur, etc.

A ma foiz, etc.

Allez à dextre, ou à senestre,

Pris serez, sans estre rescous,

Passer vous fault, mon amy doulx,

Ou par là, ou par la fenestre.

Mon cueur, etc.



CHANCON.

Il souffist bien que je le sache,

Sans en enquerir plus avant;

Car se tout aloye disant,

On vous pourrait bien dire actache.

Nul de la langue ne m'arrache

Ce qu'en mon cueur je voys pensant.

Il souffist, etc.

Sans en, etc.

Ainsi qu'en blanc pert noire tache,

Vostre fait est si apparant,

Que m'y trouve trop congnoissant;

Qui est descouvert, mal se cache.

Il souffist, etc.



RONDEL.

Mes yeulx trop sont bien reclamez,

Quant ma Dame si les appelle,

Leur monstrant sa grant beaulté belle,

Ilz reviennent comme affamez;

Maugré mesdisans peu amez,

Et Dangier qui tient leur querelle.

Mes yeulx, etc.

Quant ma, etc.

Estre devroient diffamez,

S'ilz ne voloyent, de bonne elle,

Vers les grans biens qui sont en elle;

De ce ne seront ja blasmez.

Mes yeulx, etc.



CHANCON.

Pense de toy

Dorenavant,

Du demourant

Te chaille poy.

Ce monde voy

En empirant.

Pense, etc.

Dorenavant, etc.

Regarde et oy,

Va peu parlant;

Dieu tout puissant

Fera de soy.

Pense, etc.



RONDEL.

Retraiez vous, regart mal avisé,

Vous cuidez bien que nulluy ne vous voye;

Certes, Aguet par tous lieux vous convoye

Priveement, en habit desguisé.

De gens saichans en estes moins prisé,

D'ainsi tousjours trocter parmy la voye.

Retraiez vous, etc.

Vous cuidez, etc.

Dangier avez contre vous atisé,

Quant sot maintien tellement vous forvoye;

Au derrenier, faudra qu'il y pourvoye,

Il est ainsi que je l'ay devisé.

Retraiez vous, etc.



CHANCON.

Ce n'est riens qui ne puist estre,

On voit de plus grans merveilles,

Que de baster aux corneilles

Les mariz, et l'erbe pestre.

Car de jouer tours de maistre,

Femmes sont les nompareilles.

Ce n'est riens, etc.

On voit, etc.

Tant aux huis, comme aux fenestres,

En champs, jardins, ou en trailles,

Par tout ont yeulx et oreilles,

Soit à dextre, ou a senestre.

Ce n'est riens, etc.



RONDEL.

Regart, vous prenez trop de paine,

Tousjours courez et racourez,

Il semble qu'aux barres jouez;

Reprenez un peu vostre alaine.

Cueurs qu'Amours tient en son demaine,

Cuident qu'assaillir les voulez.

Regart, vous, etc.

Tousjours, etc.

Amours, une fois la sepmaine

C'est raison que vous reposez,

Et affin que ne morfondez,

Il faudra que l'en vous pourmaine.

Regart, etc.



CHANCON.

Or est de dire, laissez m'en paix,

Et tout plain, de rien ne m'est plus;

Mes propos sont en ce conclus,

Qu'ainsy demourray desormais.

De s'entremectre de mes faiz,

Je n'en requier nulles, ne nuls.

Or est, etc.

Et tout, etc.

Fortune, par ses faulx atraiz,

En pipant, a pris à la glus

Mon cueur, et en soussy reclus

Se tient, sans departir jamais.

Or est, etc.



CHANCON.

Le voulez vous?

Que vostre soye,

Rendu m'octroye,

Pris ou recous.

Ung mot pour tous,

Bas qu'on ne l'oye.

Le voulez, etc.

Que vostre, etc.

Maugré jalons,

Foy vous tendroye,

Or sa, ma joye,

Accordons nous.

Le voulez, etc.



CHANCON.

C'est grant paine que de vivre en ce monde,

Encores est ce plus paine de mourir;

Si convient il, en vivant, mal souffrir,

Et au derrain, de mort passer la bonde.

S'aucunefois joye, ou plaisir abonde,

On ne les peut longuement retenir.

C'est grant, etc.

Encores, etc.

Pour ce, je vueil comme un fol qu'on me tonde,

Se plus pense, quoyque voye à venir,

Qu'a vivre bien, et bonne fin querir;

Las! il n'est rien que soussy ne confonde.

C'est grant, etc.



RONDEL.

Crevez moy les yeulx,

Que ne voye goute,

Car trop je redoubte,

Beaulté en tous lieux;

Ravir jusqu'aux cieulx

Veult ma joye toute.

Crevez moy, etc.

Que ne, etc.

D'elle me gard Dieux,

Affin qu'en sa route

Jamais ne me boute;

N'est ce pour le mieulx?

Crevez moi, etc.

Quant je la regarde,

Elle vient ferir

Mon cueur, de la darde

D'amoureux desir.



CHANCON.

En vivant en bonne esperance,

Sans avoir desplaisance, ou dueil,

Vous aurez brief, à votre vueil,

Nouvelle plaine de plaisance.

De guerre n'avons plus doubtance,

Mais tousjours gracieulx acueil.

En vivant, etc.

Tous nouveaulx revendrons en France,

Et quant me reverrez à l'ueil,

Je suis tout autre que je sueil;

Au moins j'en fais la contenance.

En vivant, etc.



RONDEL.

Jeunes amoureux nouveaulx,

En la nouvelle saison,

Par les rues, sans raison,

Chevauchent faisans les saulx;

Et font saillir des carreaulx

Le feu, comme de charbon.

Jeunes, etc.

En la, etc.

Je ne scay se leurs travaulx

Ilz employent bien, ou non;

Mais piqués de l'esperon,

Sont autant que leurs chevaulx.

Jeunes, etc.



CHANCON.

(Orléans à Secile.)

Vostre esclave et serf, où que soye,

Qui trop ne vous puis mercier,

Quant vous a pleu de m'envoyer

Le don qu'ay receu à grant joye;

Tel que dy, et plus, se povoye,

Me trouverez à l'essayer.

Vostre esclave, etc.

Qui trop, etc.

Paine mectray que brief vous voye,

Et tost arez, sans delayer,

Chose qui est sus le mestier,

Qui vous plaira; plus n'en diroye.

Vostre esclave, etc.



RONDEL.

Gardez le trait de la fenestre,

Amans, qui par rues passez,

Car plus tost en serez blessez,

Que de trait d'arc, ou d'arbalestre.

N'alez à dextre, ne à senestre

Regardant, mais les yeulx bessez.

Gardez, etc.

Amans, etc.

Se n'avez medicin bon maistre,

Si tost que vous serez navrez,

A Dieu soiez recommandez;

Mort vous tiens, demandez le prestre.

Gardez, etc.



CHANCON.

Tellement, quellement,

Me faut le temps passer,

Et soucy amasser

Mainteffoiz, mallement,

Quant ne puis nullement

Ma fortune casser.

Tellement, etc.

Me faut, etc.

G'iray tout bellement,

Pour paour de me lasser,

Et sans trop m'enlasser,

Ou monde follement.

Tellement, etc.



RONDEL.

En gibessant toute l'apres disnée

Parmy les champs, pour me desanuyer,

N'a pas longtemps que faisoye l'autrier

Voler mon cueur apres mainte pensée;

La quilote souvenance nommée,

Sourdoit deduit, et savoit remerchier.

En gibessant, etc.

Parmy, etc.

Gibessiere de passe temps ouvrée,

Emplie toute d'assez plaisant gibier,

Et puis je peu mon cueur, au derrenier,

Sur ung faisant d'esperance celée.

En gibessant, etc.



CHANCON.

A tout bon compte revenir

Convendra, qui qu'en rie, ou pleure,

Et ne scet on le jour, ne l'eure;

Souvent en devroit souvenir.

Prenez qu'on ait dueil, ou plaisir,

En brief temps, ou longue demeure,

A tout bon, etc.

Convendra, etc.

Las! on ne pense qu'à suyr

Le monde qui tousjours labeure;

Et quant on cuide qu'il sequeure,

Au plus grant besoing vient faillir,

A tout bon, etc.



RONDEL.

Que faut il plus à ung cueur amoureux?

Quant assiegé l'a Dangier, de tristesse;

Qu'avitailler tantost sa forteresse

D'assez vivres de Bon espoir eureux,

Cappitaine face Desir songneux,

Qui, nuyt et jour, fera guet sans peresse.

Que faut, etc.

Quant, etc.

Artillié soit d'Avis avantureux,

Coulevrines et canons, à largesse,

Pretz, assortiz et chargiez de Sagesse,

Es boulevers et lieux avantageux.

Que faut il, etc.



CHANCON.

Vous estes paié pour ce jour,

Puis qu'avez eu ung doulx regart;

Devant ung ancien regnart,

Tost est apparceu ung tel tour;

Quant on a esté à sejour,

Ce sont les gaiges de musart.

Vous estes, etc.

Puis qu'avez, etc.

Il souffist pour vostre labour,

Et s'apres on vous sert de lart,

Prenez en gré, maistre coquart,

Ce n'est qu'un restraintif d'amour.

Vous estes, etc.



RONDEL.

Des maleureux porte le pris,

Servant Dame loyalle et belle,

Qui, pour mourir en la querelle,

N'acheve ce qu'a entrepris;

Diffamé de droit, et repris

Par devant dame et damoiselle,

Des maleureux, etc.

Servant Dame, etc.

Pourquoy est d'amer si espris

Quant congnoist que son cueur chancelle?

En soy donnant repreuve telle,

Où a il ce mestier apris?

Des maleureux, etc.



CHANCON.

Puisqu'estes en chaleur d'amours.

Pour Dieu, laissez veoir vostre orine;

On vous trouvera medicine

Qui briefment vous fera secours.

Trop tost, oultre le commun cours,

Vous bat le cueur en la poictrine.

Puisqu'estes, etc.

Pour Dieu, etc.

La fievre blanche ses sejours

A fait, se voulez que termine,

Et que plus ne vous soit voisine,

Repousez vous pour aucuns jours.

Puisqu'estes, etc.



RONDEL.

En amer n'a que martire,

Nully ne le devroit dire

Mieulx que moy;

J'en sauroye, sur ma foy,

De ma main ung livre escripre,

Où amans pourroient lire,

Des yeulx larmoyans, sans rire,

Je m'en croy.

En amer, etc.

Nully, etc.

Des maulx qu'on y peut eslire,

Celluy qui est le mains pire,

C'est anoy,

Qui n'est jamais à part soy;

Plus n'en dy, bien doit souffire.

En amer, etc.



CHANCON.

Saint Valentin, quant vous venez

En Karesme au commencement,

Receu ne serez vrayement

Ainsi que acoustumé avez.

Soussy et penance amenez,

Qui vous recevroit lyement?

Saint Valentin, etc.

En Karesme, etc.