The Project Gutenberg EBook of Les trois mousquetaires, by Alexandre Dumas This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Les trois mousquetaires Author: Alexandre Dumas Release Date: November 4, 2004 [EBook #13951] [Date last updated: October 1, 2005] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TROIS MOUSQUETAIRES *** This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. Alexandre Dumas LES TROIS MOUSQUETAIRES Table des matieres INTRODUCTION CHAPITRE PREMIER LES TROIS PRESENTS DE M. D'ARTAGNAN PERE CHAPITRE II L'ANTICHAMBRE DE M. DE TREVILLE CHAPITRE III L'AUDIENCE CHAPITRE IV L'EPAULE D'ATHOS, LE BAUDRIER DE PORTHOS ET LE MOUCHOIR D'ARAMIS CHAPITRE V LES MOUSQUETAIRES DU ROI ET LES GARDES DE M. LE CARDINAL CHAPITRE VI SA MAJESTE LE ROI LOUIS TREIZIEME CHAPITRE VII L'INTERIEUR DES MOUSQUETAIRES CHAPITRE VIII UNE INTRIGUE DE COEUR CHAPITRE IX D'ARTAGNAN SE DESSINE CHAPITRE X UNE SOURICIERE AU XVIIe SIECLE CHAPITRE XI L'INTRIGUE SE NOUE CHAPITRE XII GEORGES VILLIERS, DUC DE BUCKINGHAM CHAPITRE XIII MONSIEUR BONACIEUX CHAPITRE XIV L'HOMME DE MEUNG CHAPITRE XV GENS DE ROBE ET GENS D'EPEE CHAPITRE XVI OU M. LE GARDE DES SCEAUX SEGUIER CHERCHA PLUS D'UNE FOIS LA CLOCHE POUR LA SONNER, COMME IL LE FAISAIT AUTREFOIS CHAPITRE XVII LE MENAGE BONACIEUX CHAPITRE XVIII L'AMANT ET LE MARI CHAPITRE XIX PLAN DE CAMPAGNE CHAPITRE XX VOYAGE CHAPITRE XXI LA COMTESSE DE WINTER CHAPITRE XXII LE BALLET DE LA MERLAISON CHAPITRE XXIII LE RENDEZ-VOUS CHAPITRE XXIV LE PAVILLON CHAPITRE XXV PORTHOS CHAPITRE XXVI LA THESE D'ARAMIS CHAPITRE XXVII LA FEMME D'ATHOS CHAPITRE XXVIII RETOUR CHAPITRE XXIX LA CHASSE A L'EQUIPEMENT CHAPITRE XXX MILADY CHAPITRE XXXI ANGLAIS ET FRANCAIS CHAPITRE XXXII UN DINER DE PROCUREUR CHAPITRE XXXIII SOUBRETTE ET MAITRESSE CHAPITRE XXXIV OU IL EST TRAITE DE L'EQUIPEMENT D'ARAMIS ET DE PORTHOS CHAPITRE XXXV LA NUIT TOUS LES CHATS SONT GRIS CHAPITRE XXXVI REVE DE VENGEANCE CHAPITRE XXXVII LE SECRET DE MILADY CHAPITRE XXXVIII COMMENT, SANS SE DERANGER, ATHOS TROUVA SON EQUIPEMENT CHAPITRE XXXIX UNE VISION CHAPITRE XL LE CARDINAL CHAPITRE XLI LE SIEGE DE LA ROCHELLE CHAPITRE XLII LE VIN D'ANJOU CHAPITRE XLIII L'AUBERGE DU COLOMBIER-ROUGE CHAPITRE XLIV DE L'UTILITE DES TUYAUX DE POELE CHAPITRE XLV SCENE CONJUGALE CHAPITRE XLVI LE BASTION SAINT-GERVAIS CHAPITRE XLVII LE CONSEIL DES MOUSQUETAIRES CHAPITRE XLVIII AFFAIRE DE FAMILLE CHAPITRE XLIX FATALITE CHAPITRE L CAUSERIE D'UN FRERE AVEC SA SOEUR CHAPITRE LI OFFICIER CHAPITRE LII PREMIERE JOURNEE DE CAPTIVITE CHAPITRE LIII DEUXIEME JOURNEE DE CAPTIVITE CHAPITRE LIV TROISIEME JOURNEE DE CAPTIVITE CHAPITRE LV QUATRIEME JOURNEE DE CAPTIVITE CHAPITRE LVI CINQUIEME JOURNEE DE CAPTIVITE CHAPITRE LVII UN MOYEN DE TRAGEDIE CLASSIQUE CHAPITRE LVIII EVASION CHAPITRE LIX CE QUI SE PASSAIT A PORTSMOUTH LE 23 AOUT 1628 CHAPITRE LX EN FRANCE CHAPITRE LXI LE COUVENT DES CARMELITES DE BETHUNE CHAPITRE LXII DEUX VARIETES DE DEMONS CHAPITRE LXIII UNE GOUTTE D'EAU CHAPITRE LXIV L'HOMME AU MANTEAU ROUGE CHAPITRE LXV LE JUGEMENT CHAPITRE LXVI L'EXECUTION CHAPITRE LXVII CONCLUSION EPILOGUE INTRODUCTION Il y a un an a peu pres, qu'en faisant a la Bibliotheque royale des recherches pour mon histoire de Louis XIV, je tombai par hasard sur les Memoires de M. d'Artagnan, imprimes -- comme la plus grande partie des ouvrages de cette epoque, ou les auteurs tenaient a dire la verite sans aller faire un tour plus ou moins long a la Bastille -- a Amsterdam, chez Pierre Rouge. Le titre me seduisit: je les emportai chez moi, avec la permission de M. le conservateur; bien entendu, je les devorai. Mon intention n'est pas de faire ici une analyse de ce curieux ouvrage, et je me contenterai d'y renvoyer ceux de mes lecteurs qui apprecient les tableaux d'epoques. Ils y trouveront des portraits crayonnes de main de maitre; et, quoique les esquisses soient, pour la plupart du temps, tracees sur des portes de caserne et sur des murs de cabaret, ils n'y reconnaitront pas moins, aussi ressemblantes que dans l'histoire de M. Anquetil, les images de Louis XIII, d'Anne d'Autriche, de Richelieu, de Mazarin et de la plupart des courtisans de l'epoque. Mais, comme on le sait, ce qui frappe l'esprit capricieux du poete n'est pas toujours ce qui impressionne la masse des lecteurs. Or, tout en admirant, comme les autres admireront sans doute, les details que nous avons signales, la chose qui nous preoccupa le plus est une chose a laquelle bien certainement personne avant nous n'avait fait la moindre attention. D'Artagnan raconte qu'a sa premiere visite a M. de Treville, le capitaine des mousquetaires du roi, il rencontra dans son antichambre trois jeunes gens servant dans l'illustre corps ou il sollicitait l'honneur d'etre recu, et ayant nom Athos, Porthos et Aramis. Nous l'avouons, ces trois noms etrangers nous frapperent, et il nous vint aussitot a l'esprit qu'ils n'etaient que des pseudonymes a l'aide desquels d'Artagnan avait deguise des noms peut-etre illustres, si toutefois les porteurs de ces noms d'emprunt ne les avaient pas choisis eux-memes le jour ou, par caprice, par mecontentement ou par defaut de fortune, ils avaient endosse la simple casaque de mousquetaire. Des lors nous n'eumes plus de repos que nous n'eussions retrouve, dans les ouvrages contemporains, une trace quelconque de ces noms extraordinaires qui avaient fort eveille notre curiosite. Le seul catalogue des livres que nous lumes pour arriver a ce but remplirait un feuilleton tout entier, ce qui serait peut-etre fort instructif, mais a coups sur peu amusant pour nos lecteurs. Nous nous contenterons donc de leur dire qu'au moment ou, decourage de tant d'investigations infructueuses, nous allions abandonner notre recherche, nous trouvames enfin, guide par les conseils de notre illustre et savant ami Paulin Paris, un manuscrit in-folio, cote le n deg. 4772 ou 4773, nous ne nous le rappelons plus bien, ayant pour titre: "Memoires de M. le comte de La Fere, concernant quelques-uns des evenements qui se passerent en France vers la fin du regne du roi Louis XIII et le commencement du regne du roi Louis XIV." On devine si notre joie fut grande, lorsqu'en feuilletant ce manuscrit, notre dernier espoir, nous trouvames a la vingtieme page le nom d'Athos, a la vingt-septieme le nom de Porthos, et a la trente et unieme le nom d'Aramis. La decouverte d'un manuscrit completement inconnu, dans une epoque ou la science historique est poussee a un si haut degre, nous parut presque miraculeuse. Aussi nous hatames-nous de solliciter la permission de le faire imprimer, dans le but de nous presenter un jour avec le bagage des autres a l'Academie des inscriptions et belles-lettres, si nous n'arrivions, chose fort probable, a entrer a l'Academie francaise avec notre propre bagage. Cette permission, nous devons le dire, nous fut gracieusement accordee; ce que nous consignons ici pour donner un dementi public aux malveillants qui pretendent que nous vivons sous un gouvernement assez mediocrement dispose a l'endroit des gens de lettres. Or, c'est la premiere partie de ce precieux manuscrit que nous offrons aujourd'hui a nos lecteurs, en lui restituant le titre qui lui convient, prenant l'engagement, si, comme nous n'en doutons pas, cette premiere partie obtient le succes qu'elle merite, de publier incessamment la seconde. En attendant, comme le parrain est un second pere, nous invitons le lecteur a s'en prendre a nous, et non au comte de La Fere, de son plaisir ou de son ennui. Cela pose, passons a notre histoire. CHAPITRE PREMIER LES TROIS PRESENTS DE M. D'ARTAGNAN PERE Le premier lundi du mois d'avril 1625, le bourg de Meung, ou naquit l'auteur du Roman de la Rose, semblait etre dans une revolution aussi entiere que si les huguenots en fussent venus faire une seconde Rochelle. Plusieurs bourgeois, voyant s'enfuir les femmes du cote de la Grande-Rue, entendant les enfants crier sur le seuil des portes, se hataient d'endosser la cuirasse et, appuyant leur contenance quelque peu incertaine d'un mousquet ou d'une pertuisane, se dirigeaient vers l'hotellerie du Franc Meunier, devant laquelle s'empressait, en grossissant de minute en minute, un groupe compact, bruyant et plein de curiosite. En ce temps-la les paniques etaient frequentes, et peu de jours se passaient sans qu'une ville ou l'autre enregistrat sur ses archives quelque evenement de ce genre. Il y avait les seigneurs qui guerroyaient entre eux; il y avait le roi qui faisait la guerre au cardinal; il y avait l'Espagnol qui faisait la guerre au roi. Puis, outre ces guerres sourdes ou publiques, secretes ou patentes, il y avait encore les voleurs, les mendiants, les huguenots, les loups et les laquais, qui faisaient la guerre a tout le monde. Les bourgeois s'armaient toujours contre les voleurs, contre les loups, contre les laquais, -- souvent contre les seigneurs et les huguenots, -- quelquefois contre le roi, -- mais jamais contre le cardinal et l'Espagnol. Il resulta donc de cette habitude prise, que, ce susdit premier lundi du mois d'avril 1625, les bourgeois, entendant du bruit, et ne voyant ni le guidon jaune et rouge, ni la livree du duc de Richelieu, se precipiterent du cote de l'hotel du Franc Meunier. Arrive la, chacun put voir et reconnaitre la cause de cette rumeur. Un jeune homme... -- tracons son portrait d'un seul trait de plume: figurez-vous don Quichotte a dix-huit ans, don Quichotte decorcele, sans haubert et sans cuissards, don Quichotte revetu d'un pourpoint de laine dont la couleur bleue s'etait transformee en une nuance insaisissable de lie-de-vin et d'azur celeste. Visage long et brun; la pommette des joues saillante, signe d'astuce; les muscles maxillaires enormement developpes, indice infaillible auquel on reconnait le Gascon, meme sans beret, et notre jeune homme portait un beret orne d'une espece de plume; l'oeil ouvert et intelligent; le nez crochu, mais finement dessine; trop grand pour un adolescent, trop petit pour un homme fait, et qu'un oeil peu exerce eut pris pour un fils de fermier en voyage, sans sa longue epee qui, pendue a un baudrier de peau, battait les mollets de son proprietaire quand il etait a pied, et le poil herisse de sa monture quand il etait a cheval. Car notre jeune homme avait une monture, et cette monture etait meme si remarquable, qu'elle fut remarquee: c'etait un bidet du Bearn, age de douze ou quatorze ans, jaune de robe, sans crins a la queue, mais non pas sans javarts aux jambes, et qui, tout en marchant la tete plus bas que les genoux, ce qui rendait inutile l'application de la martingale, faisait encore egalement ses huit lieues par jour. Malheureusement les qualites de ce cheval etaient si bien cachees sous son poil etrange et son allure incongrue, que dans un temps ou tout le monde se connaissait en chevaux, l'apparition du susdit bidet a Meung, ou il etait entre il y avait un quart d'heure a peu pres par la porte de Beaugency, produisit une sensation dont la defaveur rejaillit jusqu'a son cavalier. Et cette sensation avait ete d'autant plus penible au jeune d'Artagnan (ainsi s'appelait le don Quichotte de cette autre Rossinante), qu'il ne se cachait pas le cote ridicule que lui donnait, si bon cavalier qu'il fut, une pareille monture; aussi avait-il fort soupire en acceptant le don que lui en avait fait M. d'Artagnan pere. Il n'ignorait pas qu'une pareille bete valait au moins vingt livres: il est vrai que les paroles dont le present avait ete accompagne n'avaient pas de prix. "Mon fils, avait dit le gentilhomme gascon -- dans ce pur patois de Bearn dont Henri IV n'avait jamais pu parvenir a se defaire --, mon fils, ce cheval est ne dans la maison de votre pere, il y a tantot treize ans, et y est reste depuis ce temps-la, ce qui doit vous porter a l'aimer. Ne le vendez jamais, laissez-le mourir tranquillement et honorablement de vieillesse, et si vous faites campagne avec lui, menagez-le comme vous menageriez un vieux serviteur. A la cour, continua M. d'Artagnan pere, si toutefois vous avez l'honneur d'y aller, honneur auquel, du reste, votre vieille noblesse vous donne des droits, soutenez dignement votre nom de gentilhomme, qui a ete porte dignement par vos ancetres depuis plus de cinq cents ans. Pour vous et pour les votres -- par les votres, j'entends vos parents et vos amis --, ne supportez jamais rien que de M. le cardinal et du roi. C'est par son courage, entendez-vous bien, par son courage seul, qu'un gentilhomme fait son chemin aujourd'hui. Quiconque tremble une seconde laisse peut-etre echapper l'appat que, pendant cette seconde justement, la fortune lui tendait. Vous etes jeune, vous devez etre brave par deux raisons: la premiere, c'est que vous etes Gascon, et la seconde, c'est que vous etes mon fils. Ne craignez pas les occasions et cherchez les aventures. Je vous ai fait apprendre a manier l'epee; vous avez un jarret de fer, un poignet d'acier; battez-vous a tout propos; battez-vous d'autant plus que les duels sont defendus, et que, par consequent, il y a deux fois du courage a se battre. Je n'ai, mon fils, a vous donner que quinze ecus, mon cheval et les conseils que vous venez d'entendre. Votre mere y ajoutera la recette d'un certain baume qu'elle tient d'une bohemienne, et qui a une vertu miraculeuse pour guerir toute blessure qui n'atteint pas le coeur. Faites votre profit du tout, et vivez heureusement et longtemps. -- Je n'ai plus qu'un mot a ajouter, et c'est un exemple que je vous propose, non pas le mien, car je n'ai, moi, jamais paru a la cour et n'ai fait que les guerres de religion en volontaire; je veux parler de M. de Treville, qui etait mon voisin autrefois, et qui a eu l'honneur de jouer tout enfant avec notre roi Louis treizieme, que Dieu conserve! Quelquefois leurs jeux degeneraient en bataille et dans ces batailles le roi n'etait pas toujours le plus fort. Les coups qu'il en recut lui donnerent beaucoup d'estime et d'amitie pour M. de Treville. Plus tard, M. de Treville se battit contre d'autres dans son premier voyage a Paris, cinq fois; depuis la mort du feu roi jusqu'a la majorite du jeune sans compter les guerres et les sieges, sept fois; et depuis cette majorite jusqu'aujourd'hui, cent fois peut-etre! -- Aussi, malgre les edits, les ordonnances et les arrets, le voila capitaine des mousquetaires, c'est-a-dire chef d'une legion de Cesars, dont le roi fait un tres grand cas, et que M. le cardinal redoute, lui qui ne redoute pas grand-chose, comme chacun sait. De plus, M. de Treville gagne dix mille ecus par an; c'est donc un fort grand seigneur. -- Il a commence comme vous, allez le voir avec cette lettre, et reglez-vous sur lui, afin de faire comme lui." Sur quoi, M. d'Artagnan pere ceignit a son fils sa propre epee, l'embrassa tendrement sur les deux joues et lui donna sa benediction. En sortant de la chambre paternelle, le jeune homme trouva sa mere qui l'attendait avec la fameuse recette dont les conseils que nous venons de rapporter devaient necessiter un assez frequent emploi. Les adieux furent de ce cote plus longs et plus tendres qu'ils ne l'avaient ete de l'autre, non pas que M. d'Artagnan n'aimat son fils, qui etait sa seule progeniture, mais M. d'Artagnan etait un homme, et il eut regarde comme indigne d'un homme de se laisser aller a son emotion, tandis que Mme d'Artagnan etait femme et, de plus, etait mere. -- Elle pleura abondamment, et, disons-le a la louange de M. d'Artagnan fils, quelques efforts qu'il tentat pour rester ferme comme le devait etre un futur mousquetaire, la nature l'emporta et il versa force larmes, dont il parvint a grand-peine a cacher la moitie. Le meme jour le jeune homme se mit en route, muni des trois presents paternels et qui se composaient, comme nous l'avons dit, de quinze ecus, du cheval et de la lettre pour M. de Treville; comme on le pense bien, les conseils avaient ete donnes par-dessus le marche. Avec un pareil _vade-mecum_, d'Artagnan se trouva, au moral comme au physique, une copie exacte du heros de Cervantes, auquel nous l'avons si heureusement compare lorsque nos devoirs d'historien nous ont fait une necessite de tracer son portrait. Don Quichotte prenait les moulins a vent pour des geants et les moutons pour des armees, d'Artagnan prit chaque sourire pour une insulte et chaque regard pour une provocation. Il en resulta qu'il eut toujours le poing ferme depuis Tarbes jusqu'a Meung, et que l'un dans l'autre il porta la main au pommeau de son epee dix fois par jour; toutefois le poing ne descendit sur aucune machoire, et l'epee ne sortit point de son fourreau. Ce n'est pas que la vue du malencontreux bidet jaune n'epanouit bien des sourires sur les visages des passants; mais, comme au-dessus du bidet sonnait une epee de taille respectable et qu'au-dessus de cette epee brillait un oeil plutot feroce que fier, les passants reprimaient leur hilarite, ou, si l'hilarite l'emportait sur la prudence, ils tachaient au moins de ne rire que d'un seul cote, comme les masques antiques. D'Artagnan demeura donc majestueux et intact dans sa susceptibilite jusqu'a cette malheureuse ville de Meung. Mais la, comme il descendait de cheval a la porte du Franc Meunier sans que personne, hote, garcon ou palefrenier, fut venu prendre l'etrier au montoir, d'Artagnan avisa a une fenetre entrouverte du rez-de-chaussee un gentilhomme de belle taille et de haute mine, quoique au visage legerement renfrogne, lequel causait avec deux personnes qui paraissaient l'ecouter avec deference. D'Artagnan crut tout naturellement, selon son habitude, etre l'objet de la conversation et ecouta. Cette fois, d'Artagnan ne s'etait trompe qu'a moitie: ce n'etait pas de lui qu'il etait question, mais de son cheval. Le gentilhomme paraissait enumerer a ses auditeurs toutes ses qualites, et comme, ainsi que je l'ai dit, les auditeurs paraissaient avoir une grande deference pour le narrateur, ils eclataient de rire a tout moment. Or, comme un demi-sourire suffisait pour eveiller l'irascibilite du jeune homme, on comprend quel effet produisit sur lui tant de bruyante hilarite. Cependant d'Artagnan voulut d'abord se rendre compte de la physionomie de l'impertinent qui se moquait de lui. Il fixa son regard fier sur l'etranger et reconnut un homme de quarante a quarante-cinq ans, aux yeux noirs et percants, au teint pale, au nez fortement accentue, a la moustache noire et parfaitement taillee; il etait vetu d'un pourpoint et d'un haut-de-chausses violet avec des aiguillettes de meme couleur, sans aucun ornement que les creves habituels par lesquels passait la chemise. Ce haut- de-chausses et ce pourpoint, quoique neufs, paraissaient froisses comme des habits de voyage longtemps renfermes dans un portemanteau. D'Artagnan fit toutes ces remarques avec la rapidite de l'observateur le plus minutieux, et sans doute par un sentiment instinctif qui lui disait que cet inconnu devait avoir une grande influence sur sa vie a venir. Or, comme au moment ou d'Artagnan fixait son regard sur le gentilhomme au pourpoint violet, le gentilhomme faisait a l'endroit du bidet bearnais une de ses plus savantes et de ses plus profondes demonstrations, ses deux auditeurs eclaterent de rire, et lui-meme laissa visiblement, contre son habitude, errer, si l'on peut parler ainsi, un pale sourire sur son visage. Cette fois, il n'y avait plus de doute, d'Artagnan etait reellement insulte. Aussi, plein de cette conviction, enfonca-t-il son beret sur ses yeux, et, tachant de copier quelques-uns des airs de cour qu'il avait surpris en Gascogne chez des seigneurs en voyage, il s'avanca, une main sur la garde de son epee et l'autre appuyee sur la hanche. Malheureusement, au fur et a mesure qu'il avancait, la colere l'aveuglant de plus en plus, au lieu du discours digne et hautain qu'il avait prepare pour formuler sa provocation, il ne trouva plus au bout de sa langue qu'une personnalite grossiere qu'il accompagna d'un geste furieux. "Eh! Monsieur, s'ecria-t-il, monsieur, qui vous cachez derriere ce volet! oui, vous, dites-moi donc un peu de quoi vous riez, et nous rirons ensemble." Le gentilhomme ramena lentement les yeux de la monture au cavalier, comme s'il lui eut fallu un certain temps pour comprendre que c'etait a lui que s'adressaient de si etranges reproches; puis, lorsqu'il ne put plus conserver aucun doute, ses sourcils se froncerent legerement, et apres une assez longue pause, avec un accent d'ironie et d'insolence impossible a decrire, il repondit a d'Artagnan: "Je ne vous parle pas, monsieur. -- Mais je vous parle, moi!" s'ecria le jeune homme exaspere de ce melange d'insolence et de bonnes manieres, de convenances et de dedains. L'inconnu le regarda encore un instant avec son leger sourire, et, se retirant de la fenetre, sortit lentement de l'hotellerie pour venir a deux pas de d'Artagnan se planter en face du cheval. Sa contenance tranquille et sa physionomie railleuse avaient redouble l'hilarite de ceux avec lesquels il causait et qui, eux, etaient restes a la fenetre. D'Artagnan, le voyant arriver, tira son epee d'un pied hors du fourreau. "Ce cheval est decidement ou plutot a ete dans sa jeunesse bouton d'or, reprit l'inconnu continuant les investigations commencees et s'adressant a ses auditeurs de la fenetre, sans paraitre aucunement remarquer l'exasperation de d'Artagnan, qui cependant se redressait entre lui et eux. C'est une couleur fort connue en botanique, mais jusqu'a present fort rare chez les chevaux. -- Tel rit du cheval qui n'oserait pas rire du maitre! s'ecria l'emule de Treville, furieux. -- Je ne ris pas souvent, monsieur, reprit l'inconnu, ainsi que vous pouvez le voir vous-meme a l'air de mon visage; mais je tiens cependant a conserver le privilege de rire quand il me plait. -- Et moi, s'ecria d'Artagnan, je ne veux pas qu'on rie quand il me deplait! -- En verite, monsieur? continua l'inconnu plus calme que jamais, eh bien, c'est parfaitement juste." Et tournant sur ses talons, il s'appreta a rentrer dans l'hotellerie par la grande porte, sous laquelle d'Artagnan en arrivant avait remarque un cheval tout selle. Mais d'Artagnan n'etait pas de caractere a lacher ainsi un homme qui avait eu l'insolence de se moquer de lui. Il tira son epee entierement du fourreau et se mit a sa poursuite en criant: "Tournez, tournez donc, monsieur le railleur, que je ne vous frappe point par-derriere. -- Me frapper, moi! dit l'autre en pivotant sur ses talons et en regardant le jeune homme avec autant d'etonnement que de mepris. Allons, allons donc, mon cher, vous etes fou!" Puis, a demi-voix, et comme s'il se fut parle a lui-meme: "C'est facheux, continua-t-il, quelle trouvaille pour Sa Majeste, qui cherche des braves de tous cotes pour recruter ses mousquetaires!" Il achevait a peine, que d'Artagnan lui allongea un si furieux coup de pointe, que, s'il n'eut fait vivement un bond en arriere, il est probable qu'il eut plaisante pour la derniere fois. L'inconnu vit alors que la chose passait la raillerie, tira son epee, salua son adversaire et se mit gravement en garde. Mais au meme moment ses deux auditeurs, accompagnes de l'hote, tomberent sur d'Artagnan a grands coups de batons, de pelles et de pincettes. Cela fit une diversion si rapide et si complete a l'attaque, que l'adversaire de d'Artagnan, pendant que celui-ci se retournait pour faire face a cette grele de coups, rengainait avec la meme precision, et, d'acteur qu'il avait manque d'etre, redevenait spectateur du combat, role dont il s'acquitta avec son impassibilite ordinaire, tout en marmottant neanmoins: "La peste soit des Gascons! Remettez-le sur son cheval orange, et qu'il s'en aille! -- Pas avant de t'avoir tue, lache!" criait d'Artagnan tout en faisant face du mieux qu'il pouvait et sans reculer d'un pas a ses trois ennemis, qui le moulaient de coups. "Encore une gasconnade, murmura le gentilhomme. Sur mon honneur, ces Gascons sont incorrigibles! Continuez donc la danse, puisqu'il le veut absolument. Quand il sera las, il dira qu'il en a assez." Mais l'inconnu ne savait pas encore a quel genre d'entete il avait affaire; d'Artagnan n'etait pas homme a jamais demander merci. Le combat continua donc quelques secondes encore; enfin d'Artagnan, epuise, laissa echapper son epee qu'un coup de baton brisa en deux morceaux. Un autre coup, qui lui entama le front, le renversa presque en meme temps tout sanglant et presque evanoui. C'est a ce moment que de tous cotes on accourut sur le lieu de la scene. L'hote, craignant du scandale, emporta, avec l'aide de ses garcons, le blesse dans la cuisine ou quelques soins lui furent accordes. Quant au gentilhomme, il etait revenu prendre sa place a la fenetre et regardait avec une certaine impatience toute cette foule, qui semblait en demeurant la lui causer une vive contrariete. "Eh bien, comment va cet enrage? reprit-il en se retournant au bruit de la porte qui s'ouvrit et en s'adressant a l'hote qui venait s'informer de sa sante. -- Votre Excellence est saine et sauve? demanda l'hote. -- Oui, parfaitement saine et sauve, mon cher hotelier, et c'est moi qui vous demande ce qu'est devenu notre jeune homme. -- Il va mieux, dit l'hote: il s'est evanoui tout a fait. -- Vraiment? fit le gentilhomme. -- Mais avant de s'evanouir il a rassemble toutes ses forces pour vous appeler et vous defier en vous appelant. -- Mais c'est donc le diable en personne que ce gaillard-la! s'ecria l'inconnu. -- Oh! non, Votre Excellence, ce n'est pas le diable, reprit l'hote avec une grimace de mepris, car pendant son evanouissement nous l'avons fouille, et il n'a dans son paquet qu'une chemise et dans sa bourse que onze ecus, ce qui ne l'a pas empeche de dire en s'evanouissant que si pareille chose etait arrivee a Paris, vous vous en repentiriez tout de suite, tandis qu'ici vous ne vous en repentirez que plus tard. -- Alors, dit froidement l'inconnu, c'est quelque prince du sang deguise. -- Je vous dis cela, mon gentilhomme, reprit l'hote, afin que vous vous teniez sur vos gardes. -- Et il n'a nomme personne dans sa colere? -- Si fait, il frappait sur sa poche, et il disait: "Nous verrons ce que M. de Treville pensera de cette insulte faite a son protege. -- M. de Treville? dit l'inconnu en devenant attentif; il frappait sur sa poche en prononcant le nom de M. de Treville?... Voyons, mon cher hote, pendant que votre jeune homme etait evanoui, vous n'avez pas ete, j'en suis bien sur, sans regarder aussi cette poche-la. Qu'y avait-il? -- Une lettre adressee a M. de Treville, capitaine des mousquetaires. -- En verite! -- C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, Excellence." L'hote, qui n'etait pas doue d'une grande perspicacite, ne remarqua point l'expression que ses paroles avaient donnee a la physionomie de l'inconnu. Celui-ci quitta le rebord de la croisee sur lequel il etait toujours reste appuye du bout du coude, et fronca le sourcil en homme inquiet. "Diable! murmura-t-il entre ses dents, Treville m'aurait-il envoye ce Gascon? il est bien jeune! Mais un coup d'epee est un coup d'epee, quel que soit l'age de celui qui le donne, et l'on se defie moins d'un enfant que de tout autre; il suffit parfois d'un faible obstacle pour contrarier un grand dessein." Et l'inconnu tomba dans une reflexion qui dura quelques minutes. "Voyons, l'hote, dit-il, est-ce que vous ne me debarrasserez pas de ce frenetique? En conscience, je ne puis le tuer, et cependant, ajouta-t-il avec une expression froidement menacante, cependant il me gene. Ou est-il? -- Dans la chambre de ma femme, ou on le panse, au premier etage. -- Ses hardes et son sac sont avec lui? il n'a pas quitte son pourpoint? -- Tout cela, au contraire, est en bas dans la cuisine. Mais puisqu'il vous gene, ce jeune fou... -- Sans doute. Il cause dans votre hotellerie un scandale auquel d'honnetes gens ne sauraient resister. Montez chez vous, faites mon compte et avertissez mon laquais. -- Quoi! Monsieur nous quitte deja? -- Vous le savez bien, puisque je vous avais donne l'ordre de seller mon cheval. Ne m'a-t-on point obei? -- Si fait, et comme Votre Excellence a pu le voir, son cheval est sous la grande porte, tout appareille pour partir. -- C'est bien, faites ce que je vous ai dit alors." "Ouais! se dit l'hote, aurait-il peur du petit garcon?" Mais un coup d'oeil imperatif de l'inconnu vint l'arreter court. Il salua humblement et sortit. "Il ne faut pas que Milady soit apercue de ce drole, continua l'etranger: elle ne doit pas tarder a passer: deja meme elle est en retard. Decidement, mieux vaut que je monte a cheval et que j'aille au-devant d'elle... Si seulement je pouvais savoir ce que contient cette lettre adressee a Treville!" Et l'inconnu, tout en marmottant, se dirigea vers la cuisine. Pendant ce temps, l'hote, qui ne doutait pas que ce ne fut la presence du jeune garcon qui chassat l'inconnu de son hotellerie, etait remonte chez sa femme et avait trouve d'Artagnan maitre enfin de ses esprits. Alors, tout en lui faisant comprendre que la police pourrait bien lui faire un mauvais parti pour avoir ete chercher querelle a un grand seigneur -- car, a l'avis de l'hote, l'inconnu ne pouvait etre qu'un grand seigneur --, il le determina, malgre sa faiblesse, a se lever et a continuer son chemin. D'Artagnan a moitie abasourdi, sans pourpoint et la tete tout emmaillotee de linges, se leva donc et, pousse par l'hote, commenca de descendre; mais, en arrivant a la cuisine, la premiere chose qu'il apercut fut son provocateur qui causait tranquillement au marchepied d'un lourd carrosse attele de deux gros chevaux normands. Son interlocutrice, dont la tete apparaissait encadree par la portiere, etait une femme de vingt a vingt-deux ans. Nous avons deja dit avec quelle rapidite d'investigation d'Artagnan embrassait toute une physionomie; il vit donc du premier coup d'oeil que la femme etait jeune et belle. Or cette beaute le frappa d'autant plus qu'elle etait parfaitement etrangere aux pays meridionaux que jusque-la d'Artagnan avait habites. C'etait une pale et blonde personne, aux longs cheveux boucles tombant sur ses epaules, aux grands yeux bleus languissants, aux levres rosees et aux mains d'albatre. Elle causait tres vivement avec l'inconnu. "Ainsi, Son Eminence m'ordonne..., disait la dame. -- De retourner a l'instant meme en Angleterre, et de la prevenir directement si le duc quittait Londres. -- Et quant a mes autres instructions? demanda la belle voyageuse. -- Elles sont renfermees dans cette boite, que vous n'ouvrirez que de l'autre cote de la Manche. -- Tres bien; et vous, que faites-vous? -- Moi, je retourne a Paris. -- Sans chatier cet insolent petit garcon?" demanda la dame. L'inconnu allait repondre: mais, au moment ou il ouvrait la bouche, d'Artagnan, qui avait tout entendu, s'elanca sur le seuil de la porte. "C'est cet insolent petit garcon qui chatie les autres, s'ecria-t- il, et j'espere bien que cette fois-ci celui qu'il doit chatier ne lui echappera pas comme la premiere. -- Ne lui echappera pas? reprit l'inconnu en froncant le sourcil. -- Non, devant une femme, vous n'oseriez pas fuir, je presume. -- Songez, s'ecria Milady en voyant le gentilhomme porter la main a son epee, songez que le moindre retard peut tout perdre. -- Vous avez raison, s'ecria le gentilhomme; partez donc de votre cote, moi, je pars du mien." Et, saluant la dame d'un signe de tete, il s'elanca sur son cheval, tandis que le cocher du carrosse fouettait vigoureusement son attelage. Les deux interlocuteurs partirent donc au galop, s'eloignant chacun par un cote oppose de la rue. "Eh! votre depense", vocifera l'hote, dont l'affection pour son voyageur se changeait en un profond dedain en voyant qu'il s'eloignait sans solder ses comptes. "Paie, maroufle", s'ecria le voyageur toujours galopant a son laquais, lequel jeta aux pieds de l'hote deux ou trois pieces d'argent et se mit a galoper apres son maitre. "Ah! lache, ah! miserable, ah! faux gentilhomme!" cria d'Artagnan s'elancant a son tour apres le laquais. Mais le blesse etait trop faible encore pour supporter une pareille secousse. A peine eut-il fait dix pas, que ses oreilles tinterent, qu'un eblouissement le prit, qu'un nuage de sang passa sur ses yeux et qu'il tomba au milieu de la rue, en criant encore: "Lache! lache! lache! -- Il est en effet bien lache", murmura l'hote en s'approchant de d'Artagnan, et essayant par cette flatterie de se raccommoder avec le pauvre garcon, comme le heron de la fable avec son limacon du soir. "Oui, bien lache, murmura d'Artagnan; mais elle, bien belle! -- Qui, elle? demanda l'hote. -- Milady", balbutia d'Artagnan. Et il s'evanouit une seconde fois. "C'est egal, dit l'hote, j'en perds deux, mais il me reste celui- la, que je suis sur de conserver au moins quelques jours. C'est toujours onze ecus de gagnes." On sait que onze ecus faisaient juste la somme qui restait dans la bourse de d'Artagnan. L'hote avait compte sur onze jours de maladie a un ecu par jour; mais il avait compte sans son voyageur. Le lendemain, des cinq heures du matin, d'Artagnan se leva, descendit lui-meme a la cuisine, demanda, outre quelques autres ingredients dont la liste n'est pas parvenue jusqu'a nous, du vin, de l'huile, du romarin, et, la recette de sa mere a la main, se composa un baume dont il oignit ses nombreuses blessures, renouvelant ses compresses lui- meme et ne voulant admettre l'adjonction d'aucun medecin. Grace sans doute a l'efficacite du baume de Boheme, et peut-etre aussi grace a l'absence de tout docteur, d'Artagnan se trouva sur pied des le soir meme, et a peu pres gueri le lendemain. Mais, au moment de payer ce romarin, cette huile et ce vin, seule depense du maitre qui avait garde une diete absolue, tandis qu'au contraire le cheval jaune, au dire de l'hotelier du moins, avait mange trois fois plus qu'on n'eut raisonnablement pu le supposer pour sa taille, d'Artagnan ne trouva dans sa poche que sa petite bourse de velours rape ainsi que les onze ecus qu'elle contenait; mais quant a la lettre adressee a M. de Treville, elle avait disparu. Le jeune homme commenca par chercher cette lettre avec une grande patience, tournant et retournant vingt fois ses poches et ses goussets, fouillant et refouillant dans son sac, ouvrant et refermant sa bourse; mais lorsqu'il eut acquis la conviction que la lettre etait introuvable, il entra dans un troisieme acces de rage, qui faillit lui occasionner une nouvelle consommation de vin et d'huile aromatises: car, en voyant cette jeune mauvaise tete s'echauffer et menacer de tout casser dans l'etablissement si l'on ne retrouvait pas sa lettre, l'hote s'etait deja saisi d'un epieu, sa femme d'un manche a balai, et ses garcons des memes batons qui avaient servi la surveille. "Ma lettre de recommandation! s'ecria d'Artagnan, ma lettre de recommandation, sangdieu! ou je vous embroche tous comme des ortolans!" Malheureusement une circonstance s'opposait a ce que le jeune homme accomplit sa menace: c'est que, comme nous l'avons dit, son epee avait ete, dans sa premiere lutte, brisee en deux morceaux, ce qu'il avait parfaitement oublie. Il en resulta que, lorsque d'Artagnan voulut en effet degainer, il se trouva purement et simplement arme d'un troncon d'epee de huit ou dix pouces a peu pres, que l'hote avait soigneusement renfonce dans le fourreau. Quant au reste de la lame, le chef l'avait adroitement detourne pour s'en faire une lardoire. Cependant cette deception n'eut probablement pas arrete notre fougueux jeune homme, si l'hote n'avait reflechi que la reclamation que lui adressait son voyageur etait parfaitement juste. "Mais, au fait, dit-il en abaissant son epieu, ou est cette lettre? -- Oui, ou est cette lettre? cria d'Artagnan. D'abord, je vous en previens, cette lettre est pour M. de Treville, et il faut qu'elle se retrouve; ou si elle ne se retrouve pas, il saura bien la faire retrouver, lui!" Cette menace acheva d'intimider l'hote. Apres le roi et M. le cardinal, M. de Treville etait l'homme dont le nom peut-etre etait le plus souvent repete par les militaires et meme par les bourgeois. Il y avait bien le pere Joseph, c'est vrai; mais son nom a lui n'etait jamais prononce que tout bas, tant etait grande la terreur qu'inspirait l'Eminence grise, comme on appelait le familier du cardinal. Aussi, jetant son epieu loin de lui, et ordonnant a sa femme d'en faire autant de son manche a balai et a ses valets de leurs batons, il donna le premier l'exemple en se mettant lui-meme a la recherche de la lettre perdue. "Est-ce que cette lettre renfermait quelque chose de precieux? demanda l'hote au bout d'un instant d'investigations inutiles. -- Sandis! je le crois bien! s'ecria le Gascon qui comptait sur cette lettre pour faire son chemin a la cour; elle contenait ma fortune. -- Des bons sur l'epargne? demanda l'hote inquiet. -- Des bons sur la tresorerie particuliere de Sa Majeste", repondit d'Artagnan, qui, comptant entrer au service du roi grace a cette recommandation, croyait pouvoir faire sans mentir cette reponse quelque peu hasardee. "Diable! fit l'hote tout a fait desespere. -- Mais il n'importe, continua d'Artagnan avec l'aplomb national, il n'importe, et l'argent n'est rien: -- cette lettre etait tout. J'eusse mieux aime perdre mille pistoles que de la perdre." Il ne risquait pas davantage a dire vingt mille, mais une certaine pudeur juvenile le retint. Un trait de lumiere frappa tout a coup l'esprit de l'hote qui se donnait au diable en ne trouvant rien. "Cette lettre n'est point perdue, s'ecria-t-il. -- Ah! fit d'Artagnan. -- Non; elle vous a ete prise. -- Prise! et par qui? -- Par le gentilhomme d'hier. Il est descendu a la cuisine, ou etait votre pourpoint. Il y est reste seul. Je gagerais que c'est lui qui l'a volee. -- Vous croyez?" repondit d'Artagnan peu convaincu; car il savait mieux que personne l'importance toute personnelle de cette lettre, et n'y voyait rien qui put tenter la cupidite. Le fait est qu'aucun des valets, aucun des voyageurs presents n'eut rien gagne a posseder ce papier. "Vous dites donc, reprit d'Artagnan, que vous soupconnez cet impertinent gentilhomme. -- Je vous dis que j'en suis sur, continua l'hote; lorsque je lui ai annonce que Votre Seigneurie etait le protege de M. de Treville, et que vous aviez meme une lettre pour cet illustre gentilhomme, il a paru fort inquiet, m'a demande ou etait cette lettre, et est descendu immediatement a la cuisine ou il savait qu'etait votre pourpoint. -- Alors c'est mon voleur, repondit d'Artagnan; je m'en plaindrai a M. de Treville, et M. de Treville s'en plaindra au roi." Puis il tira majestueusement deux ecus de sa poche, les donna a l'hote, qui l'accompagna, le chapeau a la main, jusqu'a la porte, remonta sur son cheval jaune, qui le conduisit sans autre incident jusqu'a la porte Saint-Antoine a Paris, ou son proprietaire le vendit trois ecus, ce qui etait fort bien paye, attendu que d'Artagnan l'avait fort surmene pendant la derniere etape. Aussi le maquignon auquel d'Artagnan le ceda moyennant les neuf livres susdites ne cacha-t-il point au jeune homme qu'il n'en donnait cette somme exorbitante qu'a cause de l'originalite de sa couleur. D'Artagnan entra donc dans Paris a pied, portant son petit paquet sous son bras, et marcha tant qu'il trouvat a louer une chambre qui convint a l'exiguite de ses ressources. Cette chambre fut une espece de mansarde, sise rue des Fossoyeurs, pres du Luxembourg. Aussitot le denier a Dieu donne, d'Artagnan prit possession de son logement, passa le reste de la journee a coudre a son pourpoint et a ses chausses des passementeries que sa mere avait detachees d'un pourpoint presque neuf de M. d'Artagnan pere, et qu'elle lui avait donnees en cachette; puis il alla quai de la Ferraille, faire remettre une lame a son epee; puis il revint au Louvre s'informer, au premier mousquetaire qu'il rencontra, de la situation de l'hotel de M. de Treville, lequel etait situe rue du Vieux- Colombier, c'est-a-dire justement dans le voisinage de la chambre arretee par d'Artagnan: circonstance qui lui parut d'un heureux augure pour le succes de son voyage. Apres quoi, content de la facon dont il s'etait conduit a Meung, sans remords dans le passe, confiant dans le present et plein d'esperance dans l'avenir, il se coucha et s'endormit du sommeil du brave. Ce sommeil, tout provincial encore, le conduisit jusqu'a neuf heures du matin, heure a laquelle il se leva pour se rendre chez ce fameux M. de Treville, le troisieme personnage du royaume d'apres l'estimation paternelle. CHAPITRE II L'ANTICHAMBRE DE M. DE TREVILLE M. de Troisvilles, comme s'appelait encore sa famille en Gascogne, ou M. de Treville, comme il avait fini par s'appeler lui-meme a Paris, avait reellement commence comme d'Artagnan, c'est-a-dire sans un sou vaillant, mais avec ce fonds d'audace, d'esprit et d'entendement qui fait que le plus pauvre gentillatre gascon recoit souvent plus en ses esperances de l'heritage paternel que le plus riche gentilhomme perigourdin ou berrichon ne recoit en realite. Sa bravoure insolente, son bonheur plus insolent encore dans un temps ou les coups pleuvaient comme grele, l'avaient hisse au sommet de cette echelle difficile qu'on appelle la faveur de cour, et dont il avait escalade quatre a quatre les echelons. Il etait l'ami du roi, lequel honorait fort, comme chacun sait, la memoire de son pere Henri IV. Le pere de M. de Treville l'avait si fidelement servi dans ses guerres contre la Ligue, qu'a defaut d'argent comptant -- chose qui toute la vie manqua au Bearnais, lequel paya constamment ses dettes avec la seule chose qu'il n'eut jamais besoin d'emprunter, c'est-a-dire avec de l'esprit --, qu'a defaut d'argent comptant, disons-nous, il l'avait autorise, apres la reddition de Paris, a prendre pour armes un lion d'or passant sur gueules avec cette devise: _Fidelis et fortis_. C'etait beaucoup pour l'honneur, mais c'etait mediocre pour le bien-etre. Aussi, quand l'illustre compagnon du grand Henri mourut, il laissa pour seul heritage a monsieur son fils son epee et sa devise. Grace a ce double don et au nom sans tache qui l'accompagnait, M. de Treville fut admis dans la maison du jeune prince, ou il servit si bien de son epee et fut si fidele a sa devise, que Louis XIII, une des bonnes lames du royaume, avait l'habitude de dire que, s'il avait un ami qui se battit, il lui donnerait le conseil de prendre pour second, lui d'abord, et Treville apres, et peut-etre meme avant lui. Aussi Louis XIII avait-il un attachement reel pour Treville, attachement royal, attachement egoiste, c'est vrai, mais qui n'en etait pas moins un attachement. C'est que, dans ces temps malheureux, on cherchait fort a s'entourer d'hommes de la trempe de Treville. Beaucoup pouvaient prendre pour devise l'epithete de fort, qui faisait la seconde partie de son exergue; mais peu de gentilshommes pouvaient reclamer l'epithete de fidele, qui en formait la premiere. Treville etait un de ces derniers; c'etait une de ces rares organisations, a l'intelligence obeissante comme celle du dogue, a la valeur aveugle, a l'oeil rapide, a la main prompte, a qui l'oeil n'avait ete donne que pour voir si le roi etait mecontent de quelqu'un et la main que pour frapper ce deplaisant quelqu'un, un Besme, un Maurevers, un Poltrot de Mere, un Vitry. Enfin a Treville, il n'avait manque jusque-la que l'occasion; mais il la guettait, et il se promettait bien de la saisir par ses trois cheveux si jamais elle passait a la portee de sa main. Aussi Louis XIII fit-il de Treville le capitaine de ses mousquetaires, lesquels etaient a Louis XIII, pour le devouement ou plutot pour le fanatisme, ce que ses ordinaires etaient a Henri III et ce que sa garde ecossaise etait a Louis XI. De son cote, et sous ce rapport, le cardinal n'etait pas en reste avec le roi. Quand il avait vu la formidable elite dont Louis XIII s'entourait, ce second ou plutot ce premier roi de France avait voulu, lui aussi, avoir sa garde. Il eut donc ses mousquetaires comme Louis XIII avait les siens et l'on voyait ces deux puissances rivales trier pour leur service, dans toutes les provinces de France et meme dans tous les Etats etrangers, les hommes celebres pour les grands coups d'epee. Aussi Richelieu et Louis XIII se disputaient souvent, en faisant leur partie d'echecs, le soir, au sujet du merite de leurs serviteurs. Chacun vantait la tenue et le courage des siens, et tout en se prononcant tout haut contre les duels et contre les rixes, ils les excitaient tout bas a en venir aux mains, et concevaient un veritable chagrin ou une joie immoderee de la defaite ou de la victoire des leurs. Ainsi, du moins, le disent les memoires d'un homme qui fut dans quelques-unes de ces defaites et dans beaucoup de ces victoires. Treville avait pris le cote faible de son maitre, et c'est a cette adresse qu'il devait la longue et constante faveur d'un roi qui n'a pas laisse la reputation d'avoir ete tres fidele a ses amities. Il faisait parader ses mousquetaires devant le cardinal Armand Duplessis avec un air narquois qui herissait de colere la moustache grise de Son Eminence. Treville entendait admirablement bien la guerre de cette epoque, ou, quand on ne vivait pas aux depens de l'ennemi, on vivait aux depens de ses compatriotes: ses soldats formaient une legion de diables a quatre, indisciplinee pour tout autre que pour lui. Debrailles, avines, ecorches, les mousquetaires du roi, ou plutot ceux de M. de Treville, s'epandaient dans les cabarets, dans les promenades, dans les jeux publics, criant fort et retroussant leurs moustaches, faisant sonner leurs epees, heurtant avec volupte les gardes de M. le cardinal quand ils les rencontraient; puis degainant en pleine rue, avec mille plaisanteries; tues quelquefois, mais surs en ce cas d'etre pleures et venges; tuant souvent, et surs alors de ne pas moisir en prison, M. de Treville etant la pour les reclamer. Aussi M. de Treville etait-il loue sur tous les tons, chante sur toutes les gammes par ces hommes qui l'adoraient, et qui, tout gens de sac et de corde qu'ils etaient, tremblaient devant lui comme des ecoliers devant leur maitre, obeissant au moindre mot, et prets a se faire tuer pour laver le moindre reproche. M. de Treville avait use de ce levier puissant, pour le roi d'abord et les amis du roi, -- puis pour lui-meme et pour ses amis. Au reste, dans aucun des memoires de ce temps, qui a laisse tant de memoires, on ne voit que ce digne gentilhomme ait ete accuse, meme par ses ennemis -- et il en avait autant parmi les gens de plume que chez les gens d'epee --, nulle part on ne voit, disons-nous, que ce digne gentilhomme ait ete accuse de se faire payer la cooperation de ses seides. Avec un rare genie d'intrigue, qui le rendait l'egal des plus forts intrigants, il etait reste honnete homme. Bien plus, en depit des grandes estocades qui dehanchent et des exercices penibles qui fatiguent, il etait devenu un des plus galants coureurs de ruelles, un des plus fins damerets, un des plus alambiques diseurs de Phebus de son epoque; on parlait des bonnes fortunes de Treville comme on avait parle vingt ans auparavant de celles de Bassompierre -- et ce n'etait pas peu dire. Le capitaine des mousquetaires etait donc admire, craint et aime, ce qui constitue l'apogee des fortunes humaines. Louis XIV absorba tous les petits astres de sa cour dans son vaste rayonnement; mais son pere, soleil _pluribus impar_, laissa sa splendeur personnelle a chacun de ses favoris, sa valeur individuelle a chacun de ses courtisans. Outre le lever du roi et celui du cardinal, on comptait alors a Paris plus de deux cents petits levers, un peu recherches. Parmi les deux cents petits levers celui de Treville etait un des plus courus. La cour de son hotel, situe rue du Vieux-Colombier, ressemblait a un camp, et cela des six heures du matin en ete et des huit heures en hiver. Cinquante a soixante mousquetaires, qui semblaient s'y relayer pour presenter un nombre toujours imposant, s'y promenaient sans cesse, armes en guerre et prets a tout. Le long d'un de ses grands escaliers sur l'emplacement desquels notre civilisation batirait une maison tout entiere, montaient et descendaient les solliciteurs de Paris qui couraient apres une faveur quelconque, les gentilshommes de province avides d'etre enroles, et les laquais chamarres de toutes couleurs, qui venaient apporter a M. de Treville les messages de leurs maitres. Dans l'antichambre, sur de longues banquettes circulaires, reposaient les elus, c'est-a-dire ceux qui etaient convoques. Un bourdonnement durait la depuis le matin jusqu'au soir, tandis que M. de Treville, dans son cabinet contigu a cette antichambre, recevait les visites, ecoutait les plaintes, donnait ses ordres et, comme le roi a son balcon du Louvre, n'avait qu'a se mettre a sa fenetre pour passer la revue des hommes et des armes. Le jour ou d'Artagnan se presenta, l'assemblee etait imposante, surtout pour un provincial arrivant de sa province: il est vrai que ce provincial etait Gascon, et que surtout a cette epoque les compatriotes de d'Artagnan avaient la reputation de ne point facilement se laisser intimider. En effet, une fois qu'on avait franchi la porte massive, chevillee de longs clous a tete quadrangulaire, on tombait au milieu d'une troupe de gens d'epee qui se croisaient dans la cour, s'interpellant, se querellant et jouant entre eux. Pour se frayer un passage au milieu de toutes ces vagues tourbillonnantes, il eut fallu etre officier, grand seigneur ou jolie femme. Ce fut donc au milieu de cette cohue et de ce desordre que notre jeune homme s'avanca, le coeur palpitant, rangeant sa longue rapiere le long de ses jambes maigres, et tenant une main au rebord de son feutre avec ce demi-sourire du provincial embarrasse qui veut faire bonne contenance. Avait-il depasse un groupe, alors il respirait plus librement, mais il comprenait qu'on se retournait pour le regarder, et pour la premiere fois de sa vie, d'Artagnan, qui jusqu'a ce jour avait une assez bonne opinion de lui-meme, se trouva ridicule. Arrive a l'escalier, ce fut pis encore: il y avait sur les premieres marches quatre mousquetaires qui se divertissaient a l'exercice suivant, tandis que dix ou douze de leurs camarades attendaient sur le palier que leur tour vint de prendre place a la partie. Un d'eux, place sur le degre superieur, l'epee nue a la main, empechait ou du moins s'efforcait d'empecher les trois autres de monter. Ces trois autres s'escrimaient contre lui de leurs epees fort agiles. D'Artagnan prit d'abord ces fers pour des fleurets d'escrime, il les crut boutonnes: mais il reconnut bientot a certaines egratignures que chaque arme, au contraire, etait affilee et aiguisee a souhait, et a chacune de ces egratignures, non seulement les spectateurs, mais encore les acteurs riaient comme des fous. Celui qui occupait le degre en ce moment tenait merveilleusement ses adversaires en respect. On faisait cercle autour d'eux: la condition portait qu'a chaque coup le touche quitterait la partie, en perdant son tour d'audience au profit du toucheur. En cinq minutes trois furent effleures, l'un au poignet, l'autre au menton, l'autre a l'oreille par le defenseur du degre, qui lui- meme ne fut pas atteint: adresse qui lui valut, selon les conventions arretees, trois tours de faveur. Si difficile non pas qu'il fut, mais qu'il voulut etre a etonner, ce passe-temps etonna notre jeune voyageur; il avait vu dans sa province, cette terre ou s'echauffent cependant si promptement les tetes, un peu plus de preliminaires aux duels, et la gasconnade de ces quatre joueurs lui parut la plus forte de toutes celles qu'il avait ouies jusqu'alors, meme en Gascogne. Il se crut transporte dans ce fameux pays des geants ou Gulliver alla depuis et eut si grand-peur; et cependant il n'etait pas au bout: restaient le palier et l'antichambre. Sur le palier on ne se battait plus, on racontait des histoires de femmes, et dans l'antichambre des histoires de cour. Sur le palier, d'Artagnan rougit; dans l'antichambre, il frissonna. Son imagination eveillee et vagabonde, qui en Gascogne le rendait redoutable aux jeunes femmes de chambre et meme quelquefois aux jeunes maitresses, n'avait jamais reve, meme dans ces moments de delire, la moitie de ces merveilles amoureuses et le quart de ces prouesses galantes, rehaussees des noms les plus connus et des details les moins voiles. Mais si son amour pour les bonnes moeurs fut choque sur le palier, son respect pour le cardinal fut scandalise dans l'antichambre. La, a son grand etonnement, d'Artagnan entendait critiquer tout haut la politique qui faisait trembler l'Europe, et la vie privee du cardinal, que tant de hauts et puissants seigneurs avaient ete punis d'avoir tente d'approfondir: ce grand homme, revere par M. d'Artagnan pere, servait de risee aux mousquetaires de M. de Treville, qui raillaient ses jambes cagneuses et son dos voute; quelques-uns chantaient des Noels sur Mme d'Aiguillon, sa maitresse, et Mme de Combalet, sa niece, tandis que les autres liaient des parties contre les pages et les gardes du cardinal-duc, toutes choses qui paraissaient a d'Artagnan de monstrueuses impossibilites. Cependant, quand le nom du roi intervenait parfois tout a coup a l'improviste au milieu de tous ces quolibets cardinalesques, une espece de baillon calfeutrait pour un moment toutes ces bouches moqueuses; on regardait avec hesitation autour de soi, et l'on semblait craindre l'indiscretion de la cloison du cabinet de M. de Treville; mais bientot une allusion ramenait la conversation sur Son Eminence, et alors les eclats reprenaient de plus belle, et la lumiere n'etait menagee sur aucune de ses actions. "Certes, voila des gens qui vont etre embastilles et pendus, pensa d'Artagnan avec terreur, et moi sans aucun doute avec eux, car du moment ou je les ai ecoutes et entendus, je serai tenu pour leur complice. Que dirait monsieur mon pere, qui m'a si fort recommande le respect du cardinal, s'il me savait dans la societe de pareils paiens?" Aussi comme on s'en doute sans que je le dise, d'Artagnan n'osait se livrer a la conversation; seulement il regardait de tous ses yeux, ecoutant de toutes ses oreilles, tendant avidement ses cinq sens pour ne rien perdre, et malgre sa confiance dans les recommandations paternelles, il se sentait porte par ses gouts et entraine par ses instincts a louer plutot qu'a blamer les choses inouies qui se passaient la. Cependant, comme il etait absolument etranger a la foule des courtisans de M. de Treville, et que c'etait la premiere fois qu'on l'apercevait en ce lieu, on vint lui demander ce qu'il desirait. A cette demande, d'Artagnan se nomma fort humblement, s'appuya du titre de compatriote, et pria le valet de chambre qui etait venu lui faire cette question de demander pour lui a M. de Treville un moment d'audience, demande que celui-ci promit d'un ton protecteur de transmettre en temps et lieu. D'Artagnan, un peu revenu de sa surprise premiere, eut donc le loisir d'etudier un peu les costumes et les physionomies. Au centre du groupe le plus anime etait un mousquetaire de grande taille, d'une figure hautaine et d'une bizarrerie de costume qui attirait sur lui l'attention generale. Il ne portait pas, pour le moment, la casaque d'uniforme, qui, au reste, n'etait pas absolument obligatoire dans cette epoque de liberte moindre mais d'independance plus grande, mais un justaucorps bleu de ciel, tant soit peu fane et rape, et sur cet habit un baudrier magnifique, en broderies d'or, et qui reluisait comme les ecailles dont l'eau se couvre au grand soleil. Un manteau long de velours cramoisi tombait avec grace sur ses epaules decouvrant par-devant seulement le splendide baudrier auquel pendait une gigantesque rapiere. Ce mousquetaire venait de descendre de garde a l'instant meme, se plaignait d'etre enrhume et toussait de temps en temps avec affectation. Aussi avait-il pris le manteau, a ce qu'il disait autour de lui, et tandis qu'il parlait du haut de sa tete, en frisant dedaigneusement sa moustache, on admirait avec enthousiasme le baudrier brode, et d'Artagnan plus que tout autre. "Que voulez-vous, disait le mousquetaire, la mode en vient; c'est une folie, je le sais bien, mais c'est la mode. D'ailleurs, il faut bien employer a quelque chose l'argent de sa legitime. -- Ah! Porthos! s'ecria un des assistants, n'essaie pas de nous faire croire que ce baudrier te vient de la generosite paternelle: il t'aura ete donne par la dame voilee avec laquelle je t'ai rencontre l'autre dimanche vers la porte Saint-Honore. -- Non, sur mon honneur et foi de gentilhomme, je l'ai achete moi- meme, et de mes propres deniers, repondit celui qu'on venait de designer sous le nom de Porthos. -- Oui, comme j'ai achete, moi, dit un autre mousquetaire, cette bourse neuve, avec ce que ma maitresse avait mis dans la vieille. -- Vrai, dit Porthos, et la preuve c'est que je l'ai paye douze pistoles." L'admiration redoubla, quoique le doute continuat d'exister. "N'est-ce pas, Aramis?" dit Porthos se tournant vers un autre mousquetaire. Cet autre mousquetaire formait un contraste parfait avec celui qui l'interrogeait et qui venait de le designer sous le nom d'Aramis: c'etait un jeune homme de vingt-deux a vingt-trois ans a peine, a la figure naive et doucereuse, a l'oeil noir et doux et aux joues roses et veloutees comme une peche en automne; sa moustache fine dessinait sur sa levre superieure une ligne d'une rectitude parfaite; ses mains semblaient craindre de s'abaisser, de peur que leurs veines ne se gonflassent, et de temps en temps il se pincait le bout des oreilles pour les maintenir d'un incarnat tendre et transparent. D'habitude il parlait peu et lentement, saluait beaucoup, riait sans bruit en montrant ses dents, qu'il avait belles et dont, comme du reste de sa personne, il semblait prendre le plus grand soin. Il repondit par un signe de tete affirmatif a l'interpellation de son ami. Cette affirmation parut avoir fixe tous les doutes a l'endroit du baudrier; on continua donc de l'admirer, mais on n'en parla plus; et par un de ces revirements rapides de la pensee, la conversation passa tout a coup a un autre sujet. "Que pensez-vous de ce que raconte l'ecuyer de Chalais?" demanda un autre mousquetaire sans interpeller directement personne, mais s'adressant au contraire a tout le monde. "Et que raconte-t-il? demanda Porthos d'un ton suffisant. -- Il raconte qu'il a trouve a Bruxelles Rochefort, l'ame damnee du cardinal, deguise en capucin; ce Rochefort maudit, grace a ce deguisement, avait joue M. de Laigues comme un niais qu'il est. -- Comme un vrai niais, dit Porthos; mais la chose est-elle sure? -- Je la tiens d'Aramis, repondit le mousquetaire. -- Vraiment? -- Eh! vous le savez bien, Porthos, dit Aramis; je vous l'ai racontee a vous-meme hier, n'en parlons donc plus. -- N'en parlons plus, voila votre opinion a vous, reprit Porthos. N'en parlons plus! peste! comme vous concluez vite. Comment! le cardinal fait espionner un gentilhomme, fait voler sa correspondance par un traitre, un brigand, un pendard; fait, avec l'aide de cet espion et grace a cette correspondance, couper le cou a Chalais, sous le stupide pretexte qu'il a voulu tuer le roi et marier Monsieur avec la reine! Personne ne savait un mot de cette enigme, vous nous l'apprenez hier, a la grande satisfaction de tous, et quand nous sommes encore tout ebahis de cette nouvelle, vous venez nous dire aujourd'hui: N'en parlons plus! -- Parlons-en donc, voyons, puisque vous le desirez, reprit Aramis avec patience. -- Ce Rochefort, s'ecria Porthos, si j'etais l'ecuyer du pauvre Chalais, passerait avec moi un vilain moment. -- Et vous, vous passeriez un triste quart d'heure avec le duc Rouge, reprit Aramis. -- Ah! le duc Rouge! bravo, bravo, le duc Rouge! repondit Porthos en battant des mains et en approuvant de la tete. Le "duc Rouge" est charmant. Je repandrai le mot, mon cher, soyez tranquille. A- t-il de l'esprit, cet Aramis! Quel malheur que vous n'ayez pas pu suivre votre vocation, mon cher! quel delicieux abbe vous eussiez fait! -- Oh! ce n'est qu'un retard momentane, reprit Aramis; un jour, je le serai. Vous savez bien, Porthos, que je continue d'etudier la theologie pour cela. -- Il le fera comme il le dit, reprit Porthos, il le fera tot ou tard. -- Tot, dit Aramis. -- Il n'attend qu'une chose pour le decider tout a fait et pour reprendre sa soutane, qui est pendue derriere son uniforme, reprit un mousquetaire. -- Et quelle chose attend-il? demanda un autre. -- Il attend que la reine ait donne un heritier a la couronne de France. -- Ne plaisantons pas la-dessus, messieurs, dit Porthos; grace a Dieu, la reine est encore d'age a le donner. -- On dit que M. de Buckingham est en France, reprit Aramis avec un rire narquois qui donnait a cette phrase, si simple en apparence, une signification passablement scandaleuse. -- Aramis, mon ami, pour cette fois vous avez tort, interrompit Porthos, et votre manie d'esprit vous entraine toujours au-dela des bornes; si M. de Treville vous entendait, vous seriez mal venu de parler ainsi. -- Allez-vous me faire la lecon, Porthos? s'ecria Aramis, dans l'oeil doux duquel on vit passer comme un eclair. -- Mon cher, soyez mousquetaire ou abbe. Soyez l'un ou l'autre, mais pas l'un et l'autre, reprit Porthos. Tenez, Athos vous l'a dit encore l'autre jour: vous mangez a tous les rateliers. Ah! ne nous fachons pas, je vous prie, ce serait inutile, vous savez bien ce qui est convenu entre vous, Athos et moi. Vous allez chez Mme d'Aiguillon, et vous lui faites la cour; vous allez chez Mme de Bois-Tracy, la cousine de Mme de Chevreuse, et vous passez pour etre fort en avant dans les bonnes graces de la dame. Oh! mon Dieu, n'avouez pas votre bonheur, on ne vous demande pas votre secret, on connait votre discretion. Mais puisque vous possedez cette vertu, que diable! Faites-en usage a l'endroit de Sa Majeste. S'occupe qui voudra et comme on voudra du roi et du cardinal; mais la reine est sacree, et si l'on en parle, que ce soit en bien. -- Porthos, vous etes pretentieux comme Narcisse, je vous en previens, repondit Aramis; vous savez que je hais la morale, excepte quand elle est faite par Athos. Quant a vous, mon cher, vous avez un trop magnifique baudrier pour etre bien fort la- dessus. Je serai abbe s'il me convient; en attendant, je suis mousquetaire: en cette qualite, je dis ce qu'il me plait, et en ce moment il me plait de vous dire que vous m'impatientez. -- Aramis! -- Porthos! -- Eh! messieurs! messieurs! s'ecria-t-on autour d'eux. -- M. de Treville attend M. d'Artagnan", interrompit le laquais en ouvrant la porte du cabinet. A cette annonce, pendant laquelle la porte demeurait ouverte, chacun se tut, et au milieu du silence general le jeune Gascon traversa l'antichambre dans une partie de sa longueur et entra chez le capitaine des mousquetaires, se felicitant de tout son coeur d'echapper aussi a point a la fin de cette bizarre querelle. CHAPITRE III L'AUDIENCE M. de Treville etait pour le moment de fort mechante humeur; neanmoins il salua poliment le jeune homme, qui s'inclina jusqu'a terre, et il sourit en recevant son compliment, dont l'accent bearnais lui rappela a la fois sa jeunesse et son pays, double souvenir qui fait sourire l'homme a tous les ages. Mais, se rapprochant presque aussitot de l'antichambre et faisant a d'Artagnan un signe de la main, comme pour lui demander la permission d'en finir avec les autres avant de commencer avec lui, il appela trois fois, en grossissant la voix a chaque fois, de sorte qu'il parcourut tous les tons intervallaires entre l'accent imperatif et l'accent irrite: "Athos! Porthos! Aramis!" Les deux mousquetaires avec lesquels nous avons deja fait connaissance, et qui repondaient aux deux derniers de ces trois noms, quitterent aussitot les groupes dont ils faisaient partie et s'avancerent vers le cabinet, dont la porte se referma derriere eux des qu'ils en eurent franchi le seuil. Leur contenance, bien qu'elle ne fut pas tout a fait tranquille, excita cependant par son laisser-aller a la fois plein de dignite et de soumission, l'admiration de d'Artagnan, qui voyait dans ces hommes des demi- dieux, et dans leur chef un Jupiter olympien arme de tous ses foudres. Quand les deux mousquetaires furent entres, quand la porte fut refermee derriere eux, quand le murmure bourdonnant de l'antichambre, auquel l'appel qui venait d'etre fait avait sans doute donne un nouvel aliment eut recommence; quand enfin M. de Treville eut trois ou quatre fois arpente, silencieux et le sourcil fronce, toute la longueur de son cabinet, passant chaque fois devant Porthos et Aramis, roides et muets comme a la parade, il s'arreta tout a coup en face d'eux, et les couvrant des pieds a la tete d'un regard irrite: "Savez-vous ce que m'a dit le roi, s'ecria-t-il, et cela pas plus tard qu'hier au soir? le savez-vous, messieurs? -- Non, repondirent apres un instant de silence les deux mousquetaires; non, monsieur, nous l'ignorons. -- Mais j'espere que vous nous ferez l'honneur de nous le dire, ajouta Aramis de son ton le plus poli et avec la plus gracieuse reverence. -- Il m'a dit qu'il recruterait desormais ses mousquetaires parmi les gardes de M. le cardinal! -- Parmi les gardes de M. le cardinal! et pourquoi cela? demanda vivement Porthos. -- Parce qu'il voyait bien que sa piquette avait besoin d'etre ragaillardie par un melange de bon vin." Les deux mousquetaires rougirent jusqu'au blanc des yeux. D'Artagnan ne savait ou il en etait et eut voulu etre a cent pieds sous terre. "Oui, oui, continua M. de Treville en s'animant, oui, et Sa Majeste avait raison, car, sur mon honneur, il est vrai que les mousquetaires font triste figure a la cour. M. le cardinal racontait hier au jeu du roi, avec un air de condoleance qui me deplut fort, qu'avant-hier ces damnes mousquetaires, ces diables a quatre -- il appuyait sur ces mots avec un accent ironique qui me deplut encore davantage --, ces pourfendeurs, ajoutait-il en me regardant de son oeil de chat-tigre, s'etaient attardes rue Ferou, dans un cabaret, et qu'une ronde de ses gardes -- j'ai cru qu'il allait me rire au nez -- avait ete forcee d'arreter les perturbateurs. Morbleu! vous devez en savoir quelque chose! Arreter des mousquetaires! Vous en etiez, vous autres, ne vous en defendez pas, on vous a reconnus, et le cardinal vous a nommes. Voila bien ma faute, oui, ma faute, puisque c'est moi qui choisis mes hommes. Voyons, vous, Aramis, pourquoi diable m'avez-vous demande la casaque quand vous alliez etre si bien sous la soutane? Voyons, vous, Porthos, n'avez-vous un si beau baudrier d'or que pour y suspendre une epee de paille? Et Athos! je ne vois pas Athos. Ou est-il? -- Monsieur, repondit tristement Aramis, il est malade, fort malade. -- Malade, fort malade, dites-vous? et de quelle maladie? -- On craint que ce ne soit de la petite verole, monsieur, repondit Porthos voulant meler a son tour un mot a la conversation, et ce qui serait facheux en ce que tres certainement cela gaterait son visage. -- De la petite verole! Voila encore une glorieuse histoire que vous me contez la, Porthos!... Malade de la petite verole, a son age?... Non pas!... mais blesse sans doute, tue peut-etre... Ah! si je le savais!... Sangdieu! messieurs les mousquetaires, je n'entends pas que l'on hante ainsi les mauvais lieux, qu'on se prenne de querelle dans la rue et qu'on joue de l'epee dans les carrefours. Je ne veux pas enfin qu'on prete a rire aux gardes de M. le cardinal, qui sont de braves gens, tranquilles, adroits, qui ne se mettent jamais dans le cas d'etre arretes, et qui d'ailleurs ne se laisseraient pas arreter, eux!... j'en suis sur... Ils aimeraient mieux mourir sur la place que de faire un pas en arriere... Se sauver, detaler, fuir, c'est bon pour les mousquetaires du roi, cela!" Porthos et Aramis fremissaient de rage. Ils auraient volontiers etrangle M. de Treville, si au fond de tout cela ils n'avaient pas senti que c'etait le grand amour qu'il leur portait qui le faisait leur parler ainsi. Ils frappaient le tapis du pied, se mordaient les levres jusqu'au sang et serraient de toute leur force la garde de leur epee. Au-dehors on avait entendu appeler, comme nous l'avons dit, Athos, Porthos et Aramis, et l'on avait devine, a l'accent de la voix de M. de Treville, qu'il etait parfaitement en colere. Dix tetes curieuses etaient appuyees a la tapisserie et palissaient de fureur, car leurs oreilles collees a la porte ne perdaient pas une syllabe de ce qui se disait, tandis que leurs bouches repetaient au fur et a mesure les paroles insultantes du capitaine a toute la population de l'antichambre. En un instant depuis la porte du cabinet jusqu'a la porte de la rue, tout l'hotel fut en ebullition. "Ah! les mousquetaires du roi se font arreter par les gardes de M. le cardinal", continua M. de Treville aussi furieux a l'interieur que ses soldats, mais saccadant ses paroles et les plongeant une a une pour ainsi dire et comme autant de coups de stylet dans la poitrine de ses auditeurs. "Ah! six gardes de Son Eminence arretent six mousquetaires de Sa Majeste! Morbleu! j'ai pris mon parti. Je vais de ce pas au Louvre; je donne ma demission de capitaine des mousquetaires du roi pour demander une lieutenance dans les gardes du cardinal, et s'il me refuse, morbleu! je me fais abbe." A ces paroles, le murmure de l'exterieur devint une explosion: partout on n'entendait que jurons et blasphemes. Les morbleu! les sangdieu! les morts de tous les diables! se croisaient dans l'air. D'Artagnan cherchait une tapisserie derriere laquelle se cacher, et se sentait une envie demesuree de se fourrer sous la table. "Eh bien, mon capitaine, dit Porthos hors de lui, la verite est que nous etions six contre six, mais nous avons ete pris en traitre, et avant que nous eussions eu le temps de tirer nos epees, deux d'entre nous etaient tombes morts, et Athos, blesse grievement, ne valait guere mieux. Car vous le connaissez, Athos; eh bien, capitaine, il a essaye de se relever deux fois, et il est retombe deux fois. Cependant nous ne nous sommes pas rendus, non! l'on nous a entraines de force. En chemin, nous nous sommes sauves. Quant a Athos, on l'avait cru mort, et on l'a laisse bien tranquillement sur le champ de bataille, ne pensant pas qu'il valut la peine d'etre emporte. Voila l'histoire. Que diable, capitaine! on ne gagne pas toutes les batailles. Le grand Pompee a perdu celle de Pharsale, et le roi Francois Ier, qui, a ce que j'ai entendu dire, en valait bien un autre, a perdu cependant celle de Pavie. -- Et j'ai l'honneur de vous assurer que j'en ai tue un avec sa propre epee, dit Aramis, car la mienne s'est brisee a la premiere parade... Tue ou poignarde, monsieur, comme il vous sera agreable. -- Je ne savais pas cela, reprit M. de Treville d'un ton un peu radouci. M. le cardinal avait exagere, a ce que je vois. -- Mais de grace, monsieur, continua Aramis, qui, voyant son capitaine s'apaiser, osait hasarder une priere, de grace, monsieur, ne dites pas qu'Athos lui-meme est blesse: il serait au desespoir que cela parvint aux oreilles du roi, et comme la blessure est des plus graves, attendu qu'apres avoir traverse l'epaule elle penetre dans la poitrine, il serait a craindre..." Au meme instant la portiere se souleva, et une tete noble et belle, mais affreusement pale, parut sous la frange. "Athos! s'ecrierent les deux mousquetaires. -- Athos! repeta M. de Treville lui-meme. -- Vous m'avez mande, monsieur, dit Athos a M. de Treville d'une voix affaiblie mais parfaitement calme, vous m'avez demande, a ce que m'ont dit nos camarades, et je m'empresse de me rendre a vos ordres; voila, monsieur, que me voulez-vous?" Et a ces mots le mousquetaire, en tenue irreprochable, sangle comme de coutume, entra d'un pas ferme dans le cabinet. M. de Treville, emu jusqu'au fond du coeur de cette preuve de courage, se precipita vers lui. "J'etais en train de dire a ces messieurs, ajouta-t-il, que je defends a mes mousquetaires d'exposer leurs jours sans necessite, car les braves gens sont bien chers au roi, et le roi sait que ses mousquetaires sont les plus braves gens de la terre. Votre main, Athos." Et sans attendre que le nouveau venu repondit de lui-meme a cette preuve d'affection, M. de Treville saisissait sa main droite et la lui serrait de toutes ses forces, sans s'apercevoir qu'Athos, quel que fut son empire sur lui-meme, laissait echapper un mouvement de douleur et palissait encore, ce que l'on aurait pu croire impossible. La porte etait restee entrouverte, tant l'arrivee d'Athos, dont, malgre le secret garde, la blessure etait connue de tous, avait produit de sensation. Un brouhaha de satisfaction accueillit les derniers mots du capitaine et deux ou trois tetes, entrainees par l'enthousiasme, apparurent par les ouvertures de la tapisserie. Sans doute, M. de Treville allait reprimer par de vives paroles cette infraction aux lois de l'etiquette, lorsqu'il sentit tout a coup la main d'Athos se crisper dans la sienne, et qu'en portant les yeux sur lui il s'apercut qu'il allait s'evanouir. Au meme instant Athos, qui avait rassemble toutes ses forces pour lutter contre la douleur, vaincu enfin par elle, tomba sur le parquet comme s'il fut mort. "Un chirurgien! cria M. de Treville. Le mien, celui du roi, le meilleur! Un chirurgien! ou, sangdieu! mon brave Athos va trepasser." Aux cris de M. de Treville, tout le monde se precipita dans son cabinet sans qu'il songeat a en fermer la porte a personne, chacun s'empressant autour du blesse. Mais tout cet empressement eut ete inutile, si le docteur demande ne se fut trouve dans l'hotel meme; il fendit la foule, s'approcha d'Athos toujours evanoui, et, comme tout ce bruit et tout ce mouvement le genait fort, il demanda comme premiere chose et comme la plus urgente que le mousquetaire fut emporte dans une chambre voisine. Aussitot M. de Treville ouvrit une porte et montra le chemin a Porthos et a Aramis, qui emporterent leur camarade dans leurs bras. Derriere ce groupe marchait le chirurgien, et derriere le chirurgien, la porte se referma. Alors le cabinet de M. de Treville, ce lieu ordinairement si respecte, devint momentanement une succursale de l'antichambre. Chacun discourait, perorait, parlait haut, jurant, sacrant, donnant le cardinal et ses gardes a tous les diables. Un instant apres, Porthos et Aramis rentrerent; le chirurgien et M. de Treville seuls etaient restes pres du blesse. Enfin M. de Treville rentra a son tour. Le blesse avait repris connaissance; le chirurgien declarait que l'etat du mousquetaire n'avait rien qui put inquieter ses amis, sa faiblesse ayant ete purement et simplement occasionnee par la perte de son sang. Puis M. de Treville fit un signe de la main, et chacun se retira, excepte d'Artagnan, qui n'oubliait point qu'il avait audience et qui, avec sa tenacite de Gascon, etait demeure a la meme place. Lorsque tout le monde fut sorti et que la porte fut refermee, M. de Treville se retourna et se trouva seul avec le jeune homme. L'evenement qui venait d'arriver lui avait quelque peu fait perdre le fil de ses idees. Il s'informa de ce que lui voulait l'obstine solliciteur. D'Artagnan alors se nomma, et M. de Treville, se rappelant d'un seul coup tous ses souvenirs du present et du passe, se trouva au courant de sa situation. "Pardon lui dit-il en souriant, pardon, mon cher compatriote, mais je vous avais parfaitement oublie. Que voulez-vous! un capitaine n'est rien qu'un pere de famille charge d'une plus grande responsabilite qu'un pere de famille ordinaire. Les soldats sont de grands enfants; mais comme je tiens a ce que les ordres du roi, et surtout ceux de M. le cardinal, soient executes..." D'Artagnan ne put dissimuler un sourire. A ce sourire, M. de Treville jugea qu'il n'avait point affaire a un sot, et venant droit au fait, tout en changeant de conversation: "J'ai beaucoup aime monsieur votre pere, dit-il. Que puis-je faire pour son fils? hatez-vous, mon temps n'est pas a moi. -- Monsieur, dit d'Artagnan, en quittant Tarbes et en venant ici, je me proposais de vous demander, en souvenir de cette amitie dont vous n'avez pas perdu memoire, une casaque de mousquetaire; mais, apres tout ce que je vois depuis deux heures, je comprends qu'une telle faveur serait enorme, et je tremble de ne point la meriter. -- C'est une faveur en effet, jeune homme, repondit M. de Treville; mais elle peut ne pas etre si fort au-dessus de vous que vous le croyez ou que vous avez l'air de le croire. Toutefois une decision de Sa Majeste a prevu ce cas, et je vous annonce avec regret qu'on ne recoit personne mousquetaire avant l'epreuve prealable de quelques campagnes, de certaines actions d'eclat, ou d'un service de deux ans dans quelque autre regiment moins favorise que le notre." D'Artagnan s'inclina sans rien repondre. Il se sentait encore plus avide d'endosser l'uniforme de mousquetaire depuis qu'il y avait de si grandes difficultes a l'obtenir. "Mais, continua Treville en fixant sur son compatriote un regard si percant qu'on eut dit qu'il voulait lire jusqu'au fond de son coeur, mais, en faveur de votre pere, mon ancien compagnon, comme je vous l'ai dit, je veux faire quelque chose pour vous, jeune homme. Nos cadets de Bearn ne sont ordinairement pas riches, et je doute que les choses aient fort change de face depuis mon depart de la province. Vous ne devez donc pas avoir de trop, pour vivre, de l'argent que vous avez apporte avec vous." D'Artagnan se redressa d'un air fier qui voulait dire qu'il ne demandait l'aumone a personne. "C'est bien, jeune homme, c'est bien, continua Treville, je connais ces airs-la, je suis venu a Paris avec quatre ecus dans ma poche, et je me serais battu avec quiconque m'aurait dit que je n'etais pas en etat d'acheter le Louvre." D'Artagnan se redressa de plus en plus; grace a la vente de son cheval, il commencait sa carriere avec quatre ecus de plus que M. de Treville n'avait commence la sienne. "Vous devez donc, disais-je, avoir besoin de conserver ce que vous avez, si forte que soit cette somme; mais vous devez avoir besoin aussi de vous perfectionner dans les exercices qui conviennent a un gentilhomme. J'ecrirai des aujourd'hui une lettre au directeur de l'academie royale, et des demain il vous recevra sans retribution aucune. Ne refusez pas cette petite douceur. Nos gentilshommes les mieux nes et les plus riches la sollicitent quelquefois, sans pouvoir l'obtenir. Vous apprendrez le manege du cheval, l'escrime et la danse; vous y ferez de bonnes connaissances, et de temps en temps vous reviendrez me voir pour me dire ou vous en etes et si je puis faire quelque chose pour vous." D'Artagnan, tout etranger qu'il fut encore aux facons de cour, s'apercut de la froideur de cet accueil. "Helas, monsieur, dit-il, je vois combien la lettre de recommandation que mon pere m'avait remise pour vous me fait defaut aujourd'hui! -- En effet, repondit M. de Treville, je m'etonne que vous ayez entrepris un aussi long voyage sans ce viatique oblige, notre seule ressource a nous autres Bearnais. -- Je l'avais, monsieur, et, Dieu merci, en bonne forme, s'ecria d'Artagnan; mais on me l'a perfidement derobe." Et il raconta toute la scene de Meung, depeignit le gentilhomme inconnu dans ses moindres details, le tout avec une chaleur, une verite qui charmerent M. de Treville. "Voila qui est etrange, dit ce dernier en meditant; vous aviez donc parle de moi tout haut? -- Oui, monsieur, sans doute j'avais commis cette imprudence; que voulez-vous, un nom comme le votre devait me servir de bouclier en route: jugez si je me suis mis souvent a couvert!" La flatterie etait fort de mise alors, et M. de Treville aimait l'encens comme un roi ou comme un cardinal. Il ne put donc s'empecher de sourire avec une visible satisfaction, mais ce sourire s'effaca bientot, et revenant de lui-meme a l'aventure de Meung: "Dites-moi, continua-t-il, ce gentilhomme n'avait-il pas une legere cicatrice a la tempe? -- Oui, comme le ferait l'eraflure d'une balle. -- N'etait-ce pas un homme de belle mine? -- Oui. -- De haute taille? -- Oui. -- Pale de teint et brun de poil? -- Oui, oui, c'est cela. Comment se fait-il, monsieur, que vous connaissiez cet homme? Ah! si jamais je le retrouve, et je le retrouverai, je vous le jure, fut-ce en enfer... -- Il attendait une femme? continua Treville. -- Il est du moins parti apres avoir cause un instant avec celle qu'il attendait. -- Vous ne savez pas quel etait le sujet de leur conversation? -- Il lui remettait une boite, lui disait que cette boite contenait ses instructions, et lui recommandait de ne l'ouvrir qu'a Londres. -- Cette femme etait anglaise? -- Il l'appelait Milady. -- C'est lui! murmura Treville, c'est lui! je le croyais encore a Bruxelles! -- Oh! monsieur, si vous savez quel est cet homme, s'ecria d'Artagnan, indiquez-moi qui il est et d'ou il est, puis je vous tiens quitte de tout, meme de votre promesse de me faire entrer dans les mousquetaires; car avant toute chose je veux me venger. -- Gardez-vous-en bien, jeune homme, s'ecria Treville; si vous le voyez venir, au contraire, d'un cote de la rue, passez de l'autre! Ne vous heurtez pas a un pareil rocher: il vous briserait comme un verre. -- Cela n'empeche pas, dit d'Artagnan, que si jamais je le retrouve... -- En attendant, reprit Treville, ne le cherchez pas, si j'ai un conseil a vous donner." Tout a coup Treville s'arreta, frappe d'un soupcon subit. Cette grande haine que manifestait si hautement le jeune voyageur pour cet homme, qui, chose assez peu vraisemblable, lui avait derobe la lettre de son pere, cette haine ne cachait-elle pas quelque perfidie? ce jeune homme n'etait-il pas envoye par Son Eminence? ne venait-il pas pour lui tendre quelque piege? ce pretendu d'Artagnan n'etait-il pas un emissaire du cardinal qu'on cherchait a introduire dans sa maison, et qu'on avait place pres de lui pour surprendre sa confiance et pour le perdre plus tard, comme cela s'etait mille fois pratique? Il regarda d'Artagnan plus fixement encore cette seconde fois que la premiere. Il fut mediocrement rassure par l'aspect de cette physionomie petillante d'esprit astucieux et d'humilite affectee. "Je sais bien qu'il est Gascon, pensa-t-il; mais il peut l'etre aussi bien pour le cardinal que pour moi. Voyons, eprouvons-le." "Mon ami, lui dit-il lentement, je veux, comme au fils de mon ancien ami, car je tiens pour vraie l'histoire de cette lettre perdue, je veux, dis-je, pour reparer la froideur que vous avez d'abord remarquee dans mon accueil, vous decouvrir les secrets de notre politique. Le roi et le cardinal sont les meilleurs amis; leurs apparents demeles ne sont que pour tromper les sots. Je ne pretends pas qu'un compatriote, un joli cavalier, un brave garcon, fait pour avancer, soit la dupe de toutes ces feintises et donne comme un niais dans le panneau, a la suite de tant d'autres qui s'y sont perdus. Songez bien que je suis devoue a ces deux maitres tout-puissants, et que jamais mes demarches serieuses n'auront d'autre but que le service du roi et celui de M. le cardinal, un des plus illustres genies que la France ait produits. Maintenant, jeune homme, reglez-vous la-dessus, et si vous avez, soit de famille, soit par relations, soit d'instinct meme, quelqu'une de ces inimities contre le cardinal telles que nous les voyons eclater chez les gentilshommes, dites-moi adieu, et quittons-nous. Je vous aiderai en mille circonstances, mais sans vous attacher a ma personne. J'espere que ma franchise, en tout cas, vous fera mon ami; car vous etes jusqu'a present le seul jeune homme a qui j'aie parle comme je le fais." Treville se disait a part lui: "Si le cardinal m'a depeche ce jeune renard, il n'aura certes pas manque, lui qui sait a quel point je l'execre, de dire a son espion que le meilleur moyen de me faire la cour est de me dire pis que pendre de lui; aussi, malgre mes protestations, le ruse compere va-t-il me repondre bien certainement qu'il a l'Eminence en horreur." Il en fut tout autrement que s'y attendait Treville; d'Artagnan repondit avec la plus grande simplicite: "Monsieur, j'arrive a Paris avec des intentions toutes semblables. Mon pere m'a recommande de ne souffrir rien du roi, de M. le cardinal et de vous, qu'il tient pour les trois premiers de France." D'Artagnan ajoutait M. de Treville aux deux autres, comme on peut s'en apercevoir, mais il pensait que cette adjonction ne devait rien gater. "J'ai donc la plus grande veneration pour M. le cardinal, continua-t-il, et le plus profond respect pour ses actes. Tant mieux pour moi, monsieur, si vous me parlez, comme vous le dites, avec franchise; car alors vous me ferez l'honneur d'estimer cette ressemblance de gout; mais si vous avez eu quelque defiance, bien naturelle d'ailleurs, je sens que je me perds en disant la verite; mais, tant pis, vous ne laisserez pas que de m'estimer, et c'est a quoi je tiens plus qu'a toute chose au monde." M. de Treville fut surpris au dernier point. Tant de penetration, tant de franchise enfin, lui causait de l'admiration, mais ne levait pas entierement ses doutes: plus ce jeune homme etait superieur aux autres jeunes gens, plus il etait a redouter s'il se trompait. Neanmoins il serra la main a d'Artagnan, et lui dit: "Vous etes un honnete garcon, mais dans ce moment je ne puis faire que ce que je vous ai offert tout a l'heure. Mon hotel vous sera toujours ouvert. Plus tard, pouvant me demander a toute heure et par consequent saisir toutes les occasions, vous obtiendrez probablement ce que vous desirez obtenir. -- C'est-a-dire, monsieur, reprit d'Artagnan, que vous attendez que je m'en sois rendu digne. Eh bien, soyez tranquille, ajouta-t- il avec la familiarite du Gascon, vous n'attendrez pas longtemps." Et il salua pour se retirer, comme si desormais le reste le regardait. "Mais attendez donc, dit M. de Treville en l'arretant, je vous ai promis une lettre pour le directeur de l'academie. Etes-vous trop fier pour l'accepter, mon jeune gentilhomme? -- Non, monsieur, dit d'Artagnan; je vous reponds qu'il n'en sera pas de celle-ci comme de l'autre. Je la garderai si bien qu'elle arrivera, je vous le jure, a son adresse, et malheur a celui qui tenterait de me l'enlever!" M. de Treville sourit a cette fanfaronnade, et, laissant son jeune compatriote dans l'embrasure de la fenetre ou ils se trouvaient et ou ils avaient cause ensemble, il alla s'asseoir a une table et se mit a ecrire la lettre de recommandation promise. Pendant ce temps, d'Artagnan, qui n'avait rien de mieux a faire, se mit a battre une marche contre les carreaux, regardant les mousquetaires qui s'en allaient les uns apres les autres, et les suivant du regard jusqu'a ce qu'ils eussent disparu au tournant de la rue. M. de Treville, apres avoir ecrit la lettre, la cacheta et, se levant, s'approcha du jeune homme pour la lui donner; mais au moment meme ou d'Artagnan etendait la main pour la recevoir, M. de Treville fut bien etonne de voir son protege faire un soubresaut, rougir de colere et s'elancer hors du cabinet en criant: "Ah! sangdieu! il ne m'echappera pas, cette fois. -- Et qui cela? demanda M. de Treville. -- Lui, mon voleur! repondit d'Artagnan. Ah! traitre!" Et il disparut. "Diable de fou! murmura M. de Treville. A moins toutefois, ajouta- t-il, que ce ne soit une maniere adroite de s'esquiver, en voyant qu'il a manque son coup." CHAPITRE IV L'EPAULE D'ATHOS, LE BAUDRIER DE PORTHOS ET LE MOUCHOIR D'ARAMIS D'Artagnan, furieux, avait traverse l'antichambre en trois bonds et s'elancait sur l'escalier, dont il comptait descendre les degres quatre a quatre, lorsque, emporte par sa course, il alla donner tete baissee dans un mousquetaire qui sortait de chez M. de Treville par une porte de degagement, et, le heurtant du front a l'epaule, lui fit pousser un cri ou plutot un hurlement. "Excusez-moi, dit d'Artagnan, essayant de reprendre sa course, excusez-moi, mais je suis presse." A peine avait-il descendu le premier escalier, qu'un poignet de fer le saisit par son echarpe et l'arreta. "Vous etes presse! s'ecria le mousquetaire, pale comme un linceul; sous ce pretexte, vous me heurtez, vous dites: "Excusez-moi", et vous croyez que cela suffit? Pas tout a fait, mon jeune homme. Croyez-vous, parce que vous avez entendu M. de Treville nous parler un peu cavalierement aujourd'hui, que l'on peut nous traiter comme il nous parle? Detrompez-vous, compagnon, vous n'etes pas M. de Treville, vous. -- Ma foi, repliqua d'Artagnan, qui reconnut Athos, lequel, apres le pansement opere par le docteur, regagnait son appartement, ma foi, je ne l'ai pas fait expres, j'ai dit: "Excusez-moi." Il me semble donc que c'est assez. Je vous repete cependant, et cette fois c'est trop peut-etre, parole d'honneur! je suis presse, tres presse. Lachez-moi donc, je vous prie, et laissez-moi aller ou j'ai affaire. -- Monsieur, dit Athos en le lachant, vous n'etes pas poli. On voit que vous venez de loin." D'Artagnan avait deja enjambe trois ou quatre degres, mais a la remarque d'Athos il s'arreta court. "Morbleu, monsieur! dit-il, de si loin que je vienne, ce n'est pas vous qui me donnerez une lecon de belles manieres, je vous previens. -- Peut-etre, dit Athos. -- Ah! si je n'etais pas si presse, s'ecria d'Artagnan, et si je ne courais pas apres quelqu'un... -- Monsieur l'homme presse, vous me trouverez sans courir, moi, entendez-vous? -- Et ou cela, s'il vous plait? -- Pres des Carmes-Deschaux. -- A quelle heure? -- Vers midi. -- Vers midi, c'est bien, j'y serai. -- Tachez de ne pas me faire attendre, car a midi un quart je vous previens que c'est moi qui courrai apres vous et vous couperai les oreilles a la course. -- Bon! lui cria d'Artagnan; on y sera a midi moins dix minutes." Et il se mit a courir comme si le diable l'emportait, esperant retrouver encore son inconnu, que son pas tranquille ne devait pas avoir conduit bien loin. Mais, a la porte de la rue, causait Porthos avec un soldat aux gardes. Entre les deux causeurs, il y avait juste l'espace d'un homme. D'Artagnan crut que cet espace lui suffirait, et il s'elanca pour passer comme une fleche entre eux deux. Mais d'Artagnan avait compte sans le vent. Comme il allait passer, le vent s'engouffra dans le long manteau de Porthos, et d'Artagnan vint donner droit dans le manteau. Sans doute, Porthos avait des raisons de ne pas abandonner cette partie essentielle de son vetement car, au lieu de laisser aller le pan qu'il tenait, il tira a lui, de sorte que d'Artagnan s'enroula dans le velours par un mouvement de rotation qu'explique la resistance de l'obstine Porthos. D'Artagnan, entendant jurer le mousquetaire, voulut sortir de dessous le manteau qui l'aveuglait, et chercha son chemin dans le pli. Il redoutait surtout d'avoir porte atteinte a la fraicheur du magnifique baudrier que nous connaissons; mais, en ouvrant timidement les yeux, il se trouva le nez colle entre les deux epaules de Porthos c'est-a-dire precisement sur le baudrier. Helas! comme la plupart des choses de ce monde qui n'ont pour elles que l'apparence, le baudrier etait d'or par-devant et de simple buffle par-derriere. Porthos, en vrai glorieux qu'il etait, ne pouvant avoir un baudrier d'or tout entier, en avait au moins la moitie: on comprenait des lors la necessite du rhume et l'urgence du manteau. "Vertubleu! cria Porthos faisant tous ses efforts pour se debarrasser de d'Artagnan qui lui grouillait dans le dos, vous etes donc enrage de vous jeter comme cela sur les gens! -- Excusez-moi, dit d'Artagnan reparaissant sous l'epaule du geant, mais je suis tres presse, je cours apres quelqu'un, et... -- Est-ce que vous oubliez vos yeux quand vous courez, par hasard? demanda Porthos. -- Non, repondit d'Artagnan pique, non, et grace a mes yeux je vois meme ce que ne voient pas les autres." Porthos comprit ou ne comprit pas, toujours est-il que, se laissant aller a sa colere: "Monsieur, dit-il, vous vous ferez etriller, je vous en previens, si vous vous frottez ainsi aux mousquetaires. -- Etriller, monsieur! dit d'Artagnan, le mot est dur. -- C'est celui qui convient a un homme habitue a regarder en face ses ennemis. -- Ah! pardieu! je sais bien que vous ne tournez pas le dos aux votres, vous." Et le jeune homme, enchante de son espieglerie, s'eloigna en riant a gorge deployee. Porthos ecuma de rage et fit un mouvement pour se precipiter sur d'Artagnan. "Plus tard, plus tard, lui cria celui-ci, quand vous n'aurez plus votre manteau. -- A une heure donc, derriere le Luxembourg. -- Tres bien, a une heure", repondit d'Artagnan en tournant l'angle de la rue. Mais ni dans la rue qu'il venait de parcourir, ni dans celle qu'il embrassait maintenant du regard, il ne vit personne. Si doucement qu'eut marche l'inconnu, il avait gagne du chemin; peut-etre aussi etait-il entre dans quelque maison. D'Artagnan s'informa de lui a tous ceux qu'il rencontra, descendit jusqu'au bac, remonta par la rue de Seine et la Croix-Rouge; mais rien, absolument rien. Cependant cette course lui fut profitable en ce sens qu'a mesure que la sueur inondait son front, son coeur se refroidissait. Il se mit alors a reflechir sur les evenements qui venaient de se passer; ils etaient nombreux et nefastes: il etait onze heures du matin a peine, et deja la matinee lui avait apporte la disgrace de M. de Treville, qui ne pouvait manquer de trouver un peu cavaliere la facon dont d'Artagnan l'avait quitte. En outre, il avait ramasse deux bons duels avec deux hommes capables de tuer chacun trois d'Artagnan, avec deux mousquetaires enfin, c'est-a-dire avec deux de ces etres qu'il estimait si fort qu'il les mettait, dans sa pensee et dans son coeur, au-dessus de tous les autres hommes. La conjecture etait triste. Sur d'etre tue par Athos, on comprend que le jeune homme ne s'inquietait pas beaucoup de Porthos. Pourtant, comme l'esperance est la derniere chose qui s'eteint dans le coeur de l'homme, il en arriva a esperer qu'il pourrait survivre, avec des blessures terribles, bien entendu, a ces deux duels, et, en cas de survivance, il se fit pour l'avenir les reprimandes suivantes: "Quel ecervele je fais, et quel butor je suis! Ce brave et malheureux Athos etait blesse juste a l'epaule contre laquelle je m'en vais, moi, donner de la tete comme un belier. La seule chose qui m'etonne, c'est qu'il ne m'ait pas tue roide; il en avait le droit, et la douleur que je lui ai causee a du etre atroce. Quant a Porthos! Oh! quant a Porthos, ma foi, c'est plus drole." Et malgre lui le jeune homme se mit a rire, tout en regardant neanmoins si ce rire isole, et sans cause aux yeux de ceux qui le voyaient rire, n'allait pas blesser quelque passant. "Quant a Porthos, c'est plus drole; mais je n'en suis pas moins un miserable etourdi. Se jette-t-on ainsi sur les gens sans dire gare! non! et va-t-on leur regarder sous le manteau pour y voir ce qui n'y est pas! Il m'eut pardonne bien certainement; il m'eut pardonne si je n'eusse pas ete lui parler de ce maudit baudrier, a mots couverts, c'est vrai; oui, couverts joliment! Ah! maudit Gascon que je suis, je ferais de l'esprit dans la poele a frire. Allons, d'Artagnan mon ami, continua-t-il, se parlant a lui-meme avec toute l'amenite qu'il croyait se devoir, si tu en rechappes, ce qui n'est pas probable, il s'agit d'etre a l'avenir d'une politesse parfaite. Desormais il faut qu'on t'admire, qu'on te cite comme modele. Etre prevenant et poli, ce n'est pas etre lache. Regardez plutot Aramis: Aramis, c'est la douceur, c'est la grace en personne. Eh bien, personne s'est-il jamais avise de dire qu'Aramis etait un lache? Non, bien certainement, et desormais je veux en tout point me modeler sur lui. Ah! justement le voici." D'Artagnan, tout en marchant et en monologuant, etait arrive a quelques pas de l'hotel d'Aiguillon, et devant cet hotel il avait apercu Aramis causant gaiement avec trois gentilshommes des gardes du roi. De son cote, Aramis apercut d'Artagnan; mais comme il n'oubliait point que c'etait devant ce jeune homme que M. de Treville s'etait si fort emporte le matin, et qu'un temoin des reproches que les mousquetaires avaient recus ne lui etait d'aucune facon agreable, il fit semblant de ne pas le voir. D'Artagnan, tout entier au contraire a ses plans de conciliation et de courtoisie, s'approcha des quatre jeunes gens en leur faisant un grand salut accompagne du plus gracieux sourire. Aramis inclina legerement la tete, mais ne sourit point. Tous quatre, au reste, interrompirent a l'instant meme leur conversation. D'Artagnan n'etait pas assez niais pour ne point s'apercevoir qu'il etait de trop; mais il n'etait pas encore assez rompu aux facons du beau monde pour se tirer galamment d'une situation fausse comme l'est, en general, celle d'un homme qui est venu se meler a des gens qu'il connait a peine et a une conversation qui ne le regarde pas. Il cherchait donc en lui-meme un moyen de faire sa retraite le moins gauchement possible, lorsqu'il remarqua qu'Aramis avait laisse tomber son mouchoir et, par megarde sans doute, avait mis le pied dessus; le moment lui parut arrive de reparer son inconvenance: il se baissa, et de l'air le plus gracieux qu'il put trouver, il tira le mouchoir de dessous le pied du mousquetaire, quelques efforts que celui-ci fit pour le retenir, et lui dit en le lui remettant: "Je crois, monsieur que voici un mouchoir que vous seriez fache de perdre." Le mouchoir etait en effet richement brode et portait une couronne et des armes a l'un de ses coins. Aramis rougit excessivement et arracha plutot qu'il ne prit le mouchoir des mains du Gascon. "Ah! Ah! s'ecria un des gardes, diras-tu encore, discret Aramis, que tu es mal avec Mme de Bois-Tracy, quand cette gracieuse dame a l'obligeance de te preter ses mouchoirs?" Aramis lanca a d'Artagnan un de ces regards qui font comprendre a un homme qu'il vient de s'acquerir un ennemi mortel; puis, reprenant son air doucereux: "Vous vous trompez, messieurs, dit-il, ce mouchoir n'est pas a moi, et je ne sais pourquoi monsieur a eu la fantaisie de me le remettre plutot qu'a l'un de vous, et la preuve de ce que je dis, c'est que voici le mien dans ma poche." A ces mots, il tira son propre mouchoir, mouchoir fort elegant aussi, et de fine batiste, quoique la batiste fut chere a cette epoque, mais mouchoir sans broderie, sans armes et orne d'un seul chiffre, celui de son proprietaire. Cette fois, d'Artagnan ne souffla pas mot, il avait reconnu sa bevue; mais les amis d'Aramis ne se laisserent pas convaincre par ses denegations, et l'un d'eux, s'adressant au jeune mousquetaire avec un serieux affecte: "Si cela etait, dit-il, ainsi que tu le pretends, je serais force, mon cher Aramis, de te le redemander; car, comme tu le sais, Bois- Tracy est de mes intimes, et je ne veux pas qu'on fasse trophee des effets de sa femme. -- Tu demandes cela mal, repondit Aramis, et tout en reconnaissant la justesse de ta reclamation quant au fond, je refuserais a cause de la forme. -- Le fait est, hasarda timidement d'Artagnan, que je n'ai pas vu sortir le mouchoir de la poche de M. Aramis. Il avait le pied dessus, voila tout, et j'ai pense que, puisqu'il avait le pied dessus, le mouchoir etait a lui. -- Et vous vous etes trompe, mon cher monsieur", repondit froidement Aramis, peu sensible a la reparation. Puis, se retournant vers celui des gardes qui s'etait declare l'ami de Bois-Tracy: "D'ailleurs, continua-t-il, je reflechis, mon cher intime de Bois- Tracy, que je suis son ami non moins tendre que tu peux l'etre toi-meme; de sorte qu'a la rigueur ce mouchoir peut aussi bien etre sorti de ta poche que de la mienne. -- Non, sur mon honneur! s'ecria le garde de Sa Majeste. -- Tu vas jurer sur ton honneur et moi sur ma parole et alors il y aura evidemment un de nous deux qui mentira. Tiens, faisons mieux, Montaran, prenons-en chacun la moitie. -- Du mouchoir? -- Oui. -- Parfaitement, s'ecrierent les deux autres gardes, le jugement du roi Salomon. Decidement, Aramis, tu es plein de sagesse." Les jeunes gens eclaterent de rire, et comme on le pense bien, l'affaire n'eut pas d'autre suite. Au bout d'un instant, la conversation cessa, et les trois gardes et le mousquetaire, apres s'etre cordialement serre la main, tirerent, les trois gardes de leur cote et Aramis du sien. "Voila le moment de faire ma paix avec ce galant homme", se dit a part lui d'Artagnan, qui s'etait tenu un peu a l'ecart pendant toute la derniere partie de cette conversation. Et, sur ce bon sentiment, se rapprochant d'Aramis, qui s'eloignait sans faire autrement attention a lui: "Monsieur, lui dit-il, vous m'excuserez, je l'espere. -- Ah! monsieur, interrompit Aramis, permettez-moi de vous faire observer que vous n'avez point agi en cette circonstance comme un galant homme le devait faire. -- Quoi, monsieur! s'ecria d'Artagnan, vous supposez... -- Je suppose, monsieur, que vous n'etes pas un sot, et que vous savez bien, quoique arrivant de Gascogne, qu'on ne marche pas sans cause sur les mouchoirs de poche. Que diable! Paris n'est point pave en batiste. -- Monsieur, vous avez tort de chercher a m'humilier, dit d'Artagnan, chez qui le naturel querelleur commencait a parler plus haut que les resolutions pacifiques. Je suis de Gascogne, c'est vrai, et puisque vous le savez, je n'aurai pas besoin de vous dire que les Gascons sont peu endurants; de sorte que, lorsqu'ils se sont excuses une fois, fut-ce d'une sottise, ils sont convaincus qu'ils ont deja fait moitie plus qu'ils ne devaient faire. -- Monsieur, ce que je vous en dis, repondit Aramis, n'est point pour vous chercher une querelle. Dieu merci! je ne suis pas un spadassin, et n'etant mousquetaire que par interim, je ne me bats que lorsque j'y suis force, et toujours avec une grande repugnance; mais cette fois l'affaire est grave, car voici une dame compromise par vous. -- Par nous, c'est-a-dire, s'ecria d'Artagnan. -- Pourquoi avez-vous eu la maladresse de me rendre le mouchoir? -- Pourquoi avez-vous eu celle de le laisser tomber? -- J'ai dit et je repete, monsieur, que ce mouchoir n'est point sorti de ma poche. -- Eh bien, vous en avez menti deux fois, monsieur, car je l'en ai vu sortir, moi! -- Ah! vous le prenez sur ce ton, monsieur le Gascon! eh bien, je vous apprendrai a vivre. -- Et moi je vous renverrai a votre messe, monsieur l'abbe! Degainez, s'il vous plait, et a l'instant meme. -- Non pas, s'il vous plait, mon bel ami; non, pas ici, du moins. Ne voyez-vous pas que nous sommes en face de l'hotel d'Aiguillon, lequel est plein de creatures du cardinal? Qui me dit que ce n'est pas Son Eminence qui vous a charge de lui procurer ma tete? Or j'y tiens ridiculement, a ma tete, attendu qu'elle me semble aller assez correctement a mes epaules. Je veux donc vous tuer, soyez tranquille, mais vous tuer tout doucement, dans un endroit clos et couvert, la ou vous ne puissiez vous vanter de votre mort a personne. -- Je le veux bien, mais ne vous y fiez pas, et emportez votre mouchoir, qu'il vous appartienne ou non; peut-etre aurez-vous l'occasion de vous en servir. -- Monsieur est Gascon? demanda Aramis. -- Oui. Monsieur ne remet pas un rendez-vous par prudence? -- La prudence, monsieur, est une vertu assez inutile aux mousquetaires, je le sais, mais indispensable aux gens d'Eglise, et comme je ne suis mousquetaire que provisoirement, je tiens a rester prudent. A deux heures, j'aurai l'honneur de vous attendre a l'hotel de M. de Treville. La je vous indiquerai les bons endroits." Les deux jeunes gens se saluerent, puis Aramis s'eloigna en remontant la rue qui remontait au Luxembourg, tandis que d'Artagnan, voyant que l'heure s'avancait, prenait le chemin des Carmes-Deschaux, tout en disant a part soi: "Decidement, je n'en puis pas revenir; mais au moins, si je suis tue, je serai tue par un mousquetaire." CHAPITRE V LES MOUSQUETAIRES DU ROI ET LES GARDES DE M. LE CARDINAL D'Artagnan ne connaissait personne a Paris. Il alla donc au rendez-vous d'Athos sans amener de second, resolu de se contenter de ceux qu'aurait choisis son adversaire. D'ailleurs son intention etait formelle de faire au brave mousquetaire toutes les excuses convenables, mais sans faiblesse, craignant qu'il ne resultat de ce duel ce qui resulte toujours de facheux, dans une affaire de ce genre, quand un homme jeune et vigoureux se bat contre un adversaire blesse et affaibli: vaincu, il double le triomphe de son antagoniste; vainqueur, il est accuse de forfaiture et de facile audace. Au reste, ou nous avons mal expose le caractere de notre chercheur d'aventures, ou notre lecteur a deja du remarquer que d'Artagnan n'etait point un homme ordinaire. Aussi, tout en se repetant a lui-meme que sa mort etait inevitable, il ne se resigna point a mourir tout doucettement, comme un autre moins courageux et moins modere que lui eut fait a sa place. Il reflechit aux differents caracteres de ceux avec lesquels il allait se battre, et commenca a voir plus clair dans sa situation. Il esperait, grace aux excuses loyales qu'il lui reservait, se faire un ami d'Athos, dont l'air grand seigneur et la mine austere lui agreaient fort. Il se flattait de faire peur a Porthos avec l'aventure du baudrier, qu'il pouvait, s'il n'etait pas tue sur le coup, raconter a tout le monde, recit qui, pousse adroitement a l'effet, devait couvrir Porthos de ridicule; enfin, quant au sournois Aramis, il n'en avait pas tres grand-peur, et en supposant qu'il arrivat jusqu'a lui, il se chargeait de l'expedier bel et bien, ou du moins en le frappant au visage, comme Cesar avait recommande de faire aux soldats de Pompee, d'endommager a tout jamais cette beaute dont il etait si fier. Ensuite il y avait chez d'Artagnan ce fonds inebranlable de resolution qu'avaient depose dans son coeur les conseils de son pere, conseils dont la substance etait: "Ne rien souffrir de personne que du roi, du cardinal et de M. de Treville." Il vola donc plutot qu'il ne marcha vers le couvent des Carmes Dechausses, ou plutot Deschaux, comme on disait a cette epoque, sorte de batiment sans fenetres, borde de pres arides, succursale du Pre- aux-Clercs, et qui servait d'ordinaire aux rencontres des gens qui n'avaient pas de temps a perdre. Lorsque d'Artagnan arriva en vue du petit terrain vague qui s'etendait au pied de ce monastere, Athos attendait depuis cinq minutes seulement, et midi sonnait. Il etait donc ponctuel comme la Samaritaine, et le plus rigoureux casuiste a l'egard des duels n'avait rien a dire. Athos, qui souffrait toujours cruellement de sa blessure, quoiqu'elle eut ete pansee a neuf par le chirurgien de M. de Treville, s'etait assis sur une borne et attendait son adversaire avec cette contenance paisible et cet air digne qui ne l'abandonnaient jamais. A l'aspect de d'Artagnan, il se leva et fit poliment quelques pas au-devant de lui. Celui-ci, de son cote, n'aborda son adversaire que le chapeau a la main et sa plume trainant jusqu'a terre. "Monsieur, dit Athos, j'ai fait prevenir deux de mes amis qui me serviront de seconds, mais ces deux amis ne sont point encore arrives. Je m'etonne qu'ils tardent: ce n'est pas leur habitude. -- Je n'ai pas de seconds, moi, monsieur, dit d'Artagnan, car arrive d'hier seulement a Paris, je n'y connais encore personne que M. de Treville, auquel j'ai ete recommande par mon pere qui a l'honneur d'etre quelque peu de ses amis." Athos reflechit un instant. "Vous ne connaissez que M. de Treville? demanda-t-il. -- Oui, monsieur, je ne connais que lui. -- Ah ca, mais..., continua Athos parlant moitie a lui-meme, moitie a d'Artagnan, ah... ca, mais si je vous tue, j'aurai l'air d'un mangeur d'enfants, moi! -- Pas trop, monsieur, repondit d'Artagnan avec un salut qui ne manquait pas de dignite; pas trop, puisque vous me faites l'honneur de tirer l'epee contre moi avec une blessure dont vous devez etre fort incommode. -- Tres incommode, sur ma parole, et vous m'avez fait un mal du diable, je dois le dire; mais je prendrai la main gauche, c'est mon habitude en pareille circonstance. Ne croyez donc pas que je vous fasse une grace, je tire proprement des deux mains; et il y aura meme desavantage pour vous: un gaucher est tres genant pour les gens qui ne sont pas prevenus. Je regrette de ne pas vous avoir fait part plus tot de cette circonstance. -- Vous etes vraiment, monsieur, dit d'Artagnan en s'inclinant de nouveau, d'une courtoisie dont je vous suis on ne peut plus reconnaissant. -- Vous me rendez confus, repondit Athos avec son air de gentilhomme; causons donc d'autre chose, je vous prie, a moins que cela ne vous soit desagreable. Ah! sangbleu! que vous m'avez fait mal! l'epaule me brule. -- Si vous vouliez permettre..., dit d'Artagnan avec timidite. -- Quoi, monsieur? -- J'ai un baume miraculeux pour les blessures, un baume qui me vient de ma mere, et dont j'ai fait l'epreuve sur moi-meme. -- Eh bien? -- Eh bien, je suis sur qu'en moins de trois jours ce baume vous guerirait, et au bout de trois jours, quand vous seriez gueri: eh bien, monsieur, ce me serait toujours un grand honneur d'etre votre homme." D'Artagnan dit ces mots avec une simplicite qui faisait honneur a sa courtoisie, sans porter aucunement atteinte a son courage. "Pardieu, monsieur, dit Athos, voici une proposition qui me plait, non pas que je l'accepte, mais elle sent son gentilhomme d'une lieue. C'est ainsi que parlaient et faisaient ces preux du temps de Charlemagne, sur lesquels tout cavalier doit chercher a se modeler. Malheureusement, nous ne sommes plus au temps du grand empereur. Nous sommes au temps de M. le cardinal, et d'ici a trois jours on saurait, si bien garde que soit le secret, on saurait, dis-je, que nous devons nous battre, et l'on s'opposerait a notre combat. Ah ca, mais! ces flaneurs ne viendront donc pas? -- Si vous etes presse, monsieur, dit d'Artagnan a Athos avec la meme simplicite qu'un instant auparavant il lui avait propose de remettre le duel a trois jours, si vous etes presse et qu'il vous plaise de m'expedier tout de suite, ne vous genez pas, je vous en prie. -- Voila encore un mot qui me plait, dit Athos en faisant un gracieux signe de tete a d'Artagnan, il n'est point d'un homme sans cervelle, et il est a coup sur d'un homme de coeur. Monsieur, j'aime les hommes de votre trempe, et je vois que si nous ne nous tuons pas l'un l'autre, j'aurai plus tard un vrai plaisir dans votre conversation. Attendons ces messieurs, je vous prie, j'ai tout le temps, et cela sera plus correct. Ah! en voici un, je crois." En effet, au bout de la rue de Vaugirard commencait a apparaitre le gigantesque Porthos. "Quoi! s'ecria d'Artagnan, votre premier temoin est M. Porthos? -- Oui, cela vous contrarie-t-il? -- Non, aucunement. -- Et voici le second." D'Artagnan se retourna du cote indique par Athos, et reconnut Aramis. "Quoi! s'ecria-t-il d'un accent plus etonne que la premiere fois, votre second temoin est M. Aramis? -- Sans doute, ne savez-vous pas qu'on ne nous voit jamais l'un sans l'autre, et qu'on nous appelle, dans les mousquetaires et dans les gardes, a la cour et a la ville, Athos, Porthos et Aramis ou les trois inseparables? Apres cela, comme vous arrivez de Dax ou de Pau... -- De Tarbes, dit d'Artagnan. --... Il vous est permis d'ignorer ce detail, dit Athos. -- Ma foi, dit d'Artagnan, vous etes bien nommes, messieurs, et mon aventure, si elle fait quelque bruit, prouvera du moins que votre union n'est point fondee sur les contrastes." Pendant ce temps, Porthos s'etait rapproche, avait salue de la main Athos; puis, se retournant vers d'Artagnan, il etait reste tout etonne. Disons, en passant, qu'il avait change de baudrier et quitte son manteau. "Ah! ah! fit-il, qu'est-ce que cela? -- C'est avec monsieur que je me bats, dit Athos en montrant de la main d'Artagnan, et en le saluant du meme geste. -- C'est avec lui que je me bats aussi, dit Porthos. -- Mais a une heure seulement, repondit d'Artagnan. -- Et moi aussi, c'est avec monsieur que je me bats, dit Aramis en arrivant a son tour sur le terrain. -- Mais a deux heures seulement, fit d'Artagnan avec le meme calme. -- Mais a propos de quoi te bats-tu, toi, Athos? demanda Aramis. -- Ma foi, je ne sais pas trop, il m'a fait mal a l'epaule; et toi, Porthos? -- Ma foi, je me bats parce que je me bats", repondit Porthos en rougissant. Athos, qui ne perdait rien, vit passer un fin sourire sur les levres du Gascon. "Nous avons eu une discussion sur la toilette, dit le jeune homme. -- Et toi, Aramis? demanda Athos. -- Moi, je me bats pour cause de theologie", repondit Aramis tout en faisant signe a d'Artagnan qu'il le priait de tenir secrete la cause de son duel. Athos vit passer un second sourire sur les levres de d'Artagnan. "Vraiment, dit Athos. -- Oui, un point de saint Augustin sur lequel nous ne sommes pas d'accord, dit le Gascon. -- Decidement c'est un homme d'esprit, murmura Athos. -- Et maintenant que vous etes rassembles, messieurs, dit d'Artagnan, permettez-moi de vous faire mes excuses." A ce mot d'excuses, un nuage passa sur le front d'Athos, un sourire hautain glissa sur les levres de Porthos, et un signe negatif fut la reponse d'Aramis. "Vous ne me comprenez pas, messieurs, dit d'Artagnan en relevant sa tete, sur laquelle jouait en ce moment un rayon de soleil qui en dorait les lignes fines et hardies: je vous demande excuse dans le cas ou je ne pourrais vous payer ma dette a tous trois, car M. Athos a le droit de me tuer le premier, ce qui ote beaucoup de sa valeur a votre creance, monsieur Porthos, et ce qui rend la votre a peu pres nulle, monsieur Aramis. Et maintenant, messieurs, je vous le repete, excusez-moi, mais de cela seulement, et en garde!" A ces mots, du geste le plus cavalier qui se puisse voir, d'Artagnan tira son epee. Le sang etait monte a la tete de d'Artagnan, et dans ce moment il eut tire son epee contre tous les mousquetaires du royaume, comme il venait de faire contre Athos, Porthos et Aramis. Il etait midi et un quart. Le soleil etait a son zenith et l'emplacement choisi pour etre le theatre du duel se trouvait expose a toute son ardeur. "Il fait tres chaud, dit Athos en tirant son epee a son tour, et cependant je ne saurais oter mon pourpoint; car, tout a l'heure encore, j'ai senti que ma blessure saignait, et je craindrais de gener monsieur en lui montrant du sang qu'il ne m'aurait pas tire lui-meme. -- C'est vrai, monsieur, dit d'Artagnan, et tire par un autre ou par moi, je vous assure que je verrai toujours avec bien du regret le sang d'un aussi brave gentilhomme; je me battrai donc en pourpoint comme vous. -- Voyons, voyons, dit Porthos, assez de compliments comme cela, et songez que nous attendons notre tour. -- Parlez pour vous seul, Porthos, quand vous aurez a dire de pareilles incongruites, interrompit Aramis. Quant a moi, je trouve les choses que ces messieurs se disent fort bien dites et tout a fait dignes de deux gentilshommes. -- Quand vous voudrez, monsieur, dit Athos en se mettant en garde. -- J'attendais vos ordres", dit d'Artagnan en croisant le fer. Mais les deux rapieres avaient a peine resonne en se touchant, qu'une escouade des gardes de Son Eminence, commandee par M. de Jussac, se montra a l'angle du couvent. "Les gardes du cardinal! s'ecrierent a la fois Porthos et Aramis. L'epee au fourreau, messieurs! l'epee au fourreau! Mais il etait trop tard. Les deux combattants avaient ete vus dans une pose qui ne permettait pas de douter de leurs intentions. "Hola! cria Jussac en s'avancant vers eux et en faisant signe a ses hommes d'en faire autant, hola! mousquetaires, on se bat donc ici? Et les edits, qu'en faisons-nous? -- Vous etes bien genereux, messieurs les gardes, dit Athos plein de rancune, car Jussac etait l'un des agresseurs de l'avant- veille. Si nous vous voyions battre, je vous reponds, moi, que nous nous garderions bien de vous en empecher. Laissez-nous donc faire, et vous allez avoir du plaisir sans prendre aucune peine. -- Messieurs, dit Jussac, c'est avec grand regret que je vous declare que la chose est impossible. Notre devoir avant tout. Rengainez donc, s'il vous plait, et nous suivez. -- Monsieur, dit Aramis parodiant Jussac, ce serait avec un grand plaisir que nous obeirions a votre gracieuse invitation, si cela dependait de nous; mais malheureusement la chose est impossible: M. de Treville nous l'a defendu. Passez donc votre chemin, c'est ce que vous avez de mieux a faire." Cette raillerie exaspera Jussac. "Nous vous chargerons donc, dit-il, si vous desobeissez. -- Ils sont cinq, dit Athos a demi-voix, et nous ne sommes que trois; nous serons encore battus, et il nous faudra mourir ici, car je le declare, je ne reparais pas vaincu devant le capitaine." Alors Porthos et Aramis se rapprocherent a l'instant les uns des autres, pendant que Jussac alignait ses soldats. Ce seul moment suffit a d'Artagnan pour prendre son parti: c'etait la un de ces evenements qui decident de la vie d'un homme, c'etait un choix a faire entre le roi et le cardinal; ce choix fait, il allait y perseverer. Se battre, c'est-a-dire desobeir a la loi, c'est-a-dire risquer sa tete, c'est-a-dire se faire d'un seul coup l'ennemi d'un ministre plus puissant que le roi lui-meme: voila ce qu'entrevit le jeune homme, et, disons-le a sa louange, il n'hesita point une seconde. Se tournant donc vers Athos et ses amis: "Messieurs, dit-il, je reprendrai, s'il vous plait, quelque chose a vos paroles. Vous avez dit que vous n'etiez que trois, mais il me semble, a moi, que nous sommes quatre. -- Mais vous n'etes pas des notres, dit Porthos. -- C'est vrai, repondit d'Artagnan; je n'ai pas l'habit, mais j'ai l'ame. Mon coeur est mousquetaire, je le sens bien, monsieur, et cela m'entraine. -- Ecartez-vous, jeune homme, cria Jussac, qui sans doute a ses gestes et a l'expression de son visage avait devine le dessein de d'Artagnan. Vous pouvez vous retirer, nous y consentons. Sauvez votre peau; allez vite." D'Artagnan ne bougea point. "Decidement vous etes un joli garcon, dit Athos en serrant la main du jeune homme. -- Allons! allons! prenons un parti, reprit Jussac. -- Voyons, dirent Porthos et Aramis, faisons quelque chose. -- Monsieur est plein de generosite", dit Athos. Mais tous trois pensaient a la jeunesse de d'Artagnan et redoutaient son inexperience. "Nous ne serons que trois, dont un blesse, plus un enfant, reprit Athos, et l'on n'en dira pas moins que nous etions quatre hommes. -- Oui, mais reculer! dit Porthos. -- C'est difficile", reprit Athos. D'Artagnan comprit leur irresolution. "Messieurs, essayez-moi toujours, dit-il, et je vous jure sur l'honneur que je ne veux pas m'en aller d'ici si nous sommes vaincus. -- Comment vous appelle-t-on, mon brave? dit Athos. -- D'Artagnan, monsieur. -- Eh bien, Athos, Porthos, Aramis et d'Artagnan, en avant! cria Athos. -- Eh bien, voyons, messieurs, vous decidez-vous a vous decider? cria pour la troisieme fois Jussac. -- C'est fait, messieurs, dit Athos. -- Et quel parti prenez-vous? demanda Jussac. Nous allons avoir l'honneur de vous charger, repondit Aramis en levant son chapeau d'une main et tirant son epee de l'autre. -- Ah! vous resistez! s'ecria Jussac. -- Sangdieu! cela vous etonne?" Et les neuf combattants se precipiterent les uns sur les autres avec une furie qui n'excluait pas une certaine methode. Athos prit un certain Cahusac, favori du cardinal; Porthos eut Biscarat, et Aramis se vit en face de deux adversaires. Quant a d'Artagnan, il se trouva lance contre Jussac lui-meme. Le coeur du jeune Gascon battait a lui briser la poitrine, non pas de peur, Dieu merci! il n'en avait pas l'ombre, mais d'emulation; il se battait comme un tigre en fureur, tournant dix fois autour de son adversaire, changeant vingt fois ses gardes et son terrain. Jussac etait, comme on le disait alors, friand de la lame, et avait fort pratique; cependant il avait toutes les peines du monde a se defendre contre un adversaire qui, agile et bondissant, s'ecartait a tout moment des regles recues, attaquant de tous cotes a la fois, et tout cela en parant en homme qui a le plus grand respect pour son epiderme. Enfin cette lutte finit par faire perdre patience a Jussac. Furieux d'etre tenu en echec par celui qu'il avait regarde comme un enfant, il s'echauffa et commenca a faire des fautes. D'Artagnan, qui, a defaut de la pratique, avait une profonde theorie, redoubla d'agilite. Jussac, voulant en finir, porta un coup terrible a son adversaire en se fendant a fond; mais celui-ci para prime, et tandis que Jussac se relevait, se glissant comme un serpent sous son fer, il lui passa son epee au travers du corps. Jussac tomba comme une masse. D'Artagnan jeta alors un coup d'oeil inquiet et rapide sur le champ de bataille. Aramis avait deja tue un de ses adversaires; mais l'autre le pressait vivement. Cependant Aramis etait en bonne situation et pouvait encore se defendre. Biscarat et Porthos venaient de faire coup fourre: Porthos avait recu un coup d'epee au travers du bras, et Biscarat au travers de la cuisse. Mais comme ni l'une ni l'autre des deux blessures n'etait grave, ils ne s'en escrimaient qu'avec plus d'acharnement. Athos, blesse de nouveau par Cahusac, palissait a vue d'oeil, mais il ne reculait pas d'une semelle: il avait seulement change son epee de main, et se battait de la main gauche. D'Artagnan, selon les lois du duel de cette epoque, pouvait secourir quelqu'un; pendant qu'il cherchait du regard celui de ses compagnons qui avait besoin de son aide, il surprit un coup d'oeil d'Athos. Ce coup d'oeil etait d'une eloquence sublime. Athos serait mort plutot que d'appeler au secours; mais il pouvait regarder, et du regard demander un appui. D'Artagnan le devina, fit un bond terrible et tomba sur le flanc de Cahusac en criant: "A moi, monsieur le garde, je vous tue!" Cahusac se retourna; il etait temps. Athos, que son extreme courage soutenait seul, tomba sur un genou. "Sangdieu! criait-il a d'Artagnan, ne le tuez pas, jeune homme, je vous en prie; j'ai une vieille affaire a terminer avec lui, quand je serai gueri et bien portant. Desarmez-le seulement, liez-lui l'epee. C'est cela. Bien! tres bien!" Cette exclamation etait arrachee a Athos par l'epee de Cahusac qui sautait a vingt pas de lui. D'Artagnan et Cahusac s'elancerent ensemble, l'un pour la ressaisir, l'autre pour s'en emparer; mais d'Artagnan, plus leste, arriva le premier et mit le pied dessus. Cahusac courut a celui des gardes qu'avait tue Aramis, s'empara de sa rapiere, et voulut revenir a d'Artagnan; mais sur son chemin il rencontra Athos, qui, pendant cette pause d'un instant que lui avait procuree d'Artagnan, avait repris haleine, et qui, de crainte que d'Artagnan ne lui tuat son ennemi, voulait recommencer le combat. D'Artagnan comprit que ce serait desobliger Athos que de ne pas le laisser faire. En effet, quelques secondes apres, Cahusac tomba la gorge traversee d'un coup d'epee. Au meme instant, Aramis appuyait son epee contre la poitrine de son adversaire renverse, et le forcait a demander merci. Restaient Porthos et Biscarat. Porthos faisait mille fanfaronnades, demandant a Biscarat quelle heure il pouvait bien etre, et lui faisait ses compliments sur la compagnie que venait d'obtenir son frere dans le regiment de Navarre; mais tout en raillant, il ne gagnait rien. Biscarat etait un de ces hommes de fer qui ne tombent que morts. Cependant il fallait en finir. Le guet pouvait arriver et prendre tous les combattants, blesses ou non, royalistes ou cardinalistes. Athos, Aramis et d'Artagnan entourerent Biscarat et le sommerent de se rendre. Quoique seul contre tous, et avec un coup d'epee qui lui traversait la cuisse, Biscarat voulait tenir; mais Jussac, qui s'etait eleve sur son coude, lui cria de se rendre. Biscarat etait un Gascon comme d'Artagnan; il fit la sourde oreille et se contenta de rire, et entre deux parades, trouvant le temps de designer, du bout de son epee, une place a terre: "Ici, dit-il, parodiant un verset de la Bible, ici mourra Biscarat, seul de ceux qui sont avec lui. -- Mais ils sont quatre contre toi; finis-en, je te l'ordonne. -- Ah! si tu l'ordonnes, c'est autre chose, dit Biscarat, comme tu es mon brigadier, je dois obeir." Et, faisant un bond en arriere, il cassa son epee sur son genou pour ne pas la rendre, en jeta les morceaux pardessus le mur du couvent et se croisa les bras en sifflant un air cardinaliste. La bravoure est toujours respectee, meme dans un ennemi. Les mousquetaires saluerent Biscarat de leurs epees et les remirent au fourreau. D'Artagnan en fit autant, puis, aide de Biscarat, le seul qui fut reste debout, il porta sous le porche du couvent Jussac, Cahusac et celui des adversaires d'Aramis qui n'etait que blesse. Le quatrieme, comme nous l'avons dit, etait mort. Puis ils sonnerent la cloche, et, emportant quatre epees sur cinq, ils s'acheminerent ivres de joie vers l'hotel de M. de Treville. On les voyait entrelaces, tenant toute la largeur de la rue, et accostant chaque mousquetaire qu'ils rencontraient, si bien qu'a la fin ce fut une marche triomphale. Le coeur de d'Artagnan nageait dans l'ivresse, il marchait entre Athos et Porthos en les etreignant tendrement. "Si je ne suis pas encore mousquetaire, dit-il a ses nouveaux amis en franchissant la porte de l'hotel de M. de Treville, au moins me voila recu apprenti, n'est-ce pas?" CHAPITRE VI SA MAJESTE LE ROI LOUIS TREIZIEME L'affaire fit grand bruit. M. de Treville gronda beaucoup tout haut contre ses mousquetaires, et les felicita tout bas; mais comme il n'y avait pas de temps a perdre pour prevenir le roi, M. de Treville s'empressa de se rendre au Louvre. Il etait deja trop tard, le roi etait enferme avec le cardinal, et l'on dit a M. de Treville que le roi travaillait et ne pouvait recevoir en ce moment. Le soir, M. de Treville vint au jeu du roi. Le roi gagnait, et comme Sa Majeste etait fort avare, elle etait d'excellente humeur; aussi, du plus loin que le roi apercut Treville: "Venez ici, monsieur le capitaine, dit-il, venez que je vous gronde; savez-vous que Son Eminence est venue me faire des plaintes sur vos mousquetaires, et cela avec une telle emotion, que ce soir Son Eminence en est malade? Ah ca, mais ce sont des diables a quatre, des gens a pendre, que vos mousquetaires! -- Non, Sire, repondit Treville, qui vit du premier coup d'oeil comment la chose allait tourner; non, tout au contraire, ce sont de bonnes creatures, douces comme des agneaux, et qui n'ont qu'un desir, je m'en ferais garant: c'est que leur epee ne sorte du fourreau que pour le service de Votre Majeste. Mais, que voulez- vous, les gardes de M. le cardinal sont sans cesse a leur chercher querelle, et, pour l'honneur meme du corps, les pauvres jeunes gens sont obliges de se defendre. -- Ecoutez M. de Treville! dit le roi, ecoutez-le! ne dirait-on pas qu'il parle d'une communaute religieuse! En verite, mon cher capitaine, j'ai envie de vous oter votre brevet et de le donner a Mlle de Chemerault, a laquelle j'ai promis une abbaye. Mais ne pensez pas que je vous croirai ainsi sur parole. On m'appelle Louis le Juste, monsieur de Treville, et tout a l'heure, tout a l'heure nous verrons. -- Ah! c'est parce que je me fie a cette justice, Sire, que j'attendrai patiemment et tranquillement le bon plaisir de Votre Majeste. -- Attendez donc, monsieur, attendez donc, dit le roi, je ne vous ferai pas longtemps attendre." En effet, la chance tournait, et comme le roi commencait a perdre ce qu'il avait gagne, il n'etait pas fache de trouver un pretexte pour faire -- qu'on nous passe cette expression de joueur, dont, nous l'avouons, nous ne connaissons pas l'origine --, pour faire charlemagne. Le roi se leva donc au bout d'un instant, et mettant dans sa poche l'argent qui etait devant lui et dont la majeure partie venait de son gain: "La Vieuville, dit-il, prenez ma place, il faut que je parle a M. de Treville pour affaire d'importance. Ah!... j'avais quatre- vingts louis devant moi; mettez la meme somme, afin que ceux qui ont perdu n'aient point a se plaindre. La justice avant tout." Puis, se retournant vers M. de Treville et marchant avec lui vers l'embrasure d'une fenetre: "Eh bien, monsieur, continua-t-il, vous dites que ce sont les gardes de l'Eminentissime qui ont ete chercher querelle a vos mousquetaires? -- Oui, Sire, comme toujours. -- Et comment la chose est-elle venue, voyons? car, vous le savez, mon cher capitaine, il faut qu'un juge ecoute les deux parties. -- Ah! mon Dieu! de la facon la plus simple et la plus naturelle. Trois de mes meilleurs soldats, que Votre Majeste connait de nom et dont elle a plus d'une fois apprecie le devouement, et qui ont, je puis l'affirmer au roi, son service fort a coeur; -- trois de mes meilleurs soldats, dis-je, MM. Athos, Porthos et Aramis, avaient fait une partie de plaisir avec un jeune cadet de Gascogne que je leur avais recommande le matin meme. La partie allait avoir lieu a Saint-Germain, je crois, et ils s'etaient donne rendez-vous aux Carmes-Deschaux, lorsqu'elle fut troublee par M. de Jussac et MM. Cahusac, Biscarat, et deux autres gardes qui ne venaient certes pas la en si nombreuse compagnie sans mauvaise intention contre les edits. -- Ah! ah! vous m'y faites penser, dit le roi: sans doute, ils venaient pour se battre eux-memes. -- Je ne les accuse pas, Sire, mais je laisse Votre Majeste apprecier ce que peuvent aller faire cinq hommes armes dans un lieu aussi desert que le sont les environs du couvent des Carmes. -- Oui, vous avez raison, Treville, vous avez raison. -- Alors, quand ils ont vu mes mousquetaires, ils ont change d'idee et ils ont oublie leur haine particuliere pour la haine de corps; car Votre Majeste n'ignore pas que les mousquetaires, qui sont au roi et rien qu'au roi, sont les ennemis naturels des gardes, qui sont a M. le cardinal. -- Oui, Treville, oui, dit le roi melancoliquement, et c'est bien triste, croyez-moi, de voir ainsi deux partis en France, deux tetes a la royaute; mais tout cela finira, Treville, tout cela finira. Vous dites donc que les gardes ont cherche querelle aux mousquetaires? -- Je dis qu'il est probable que les choses se sont passees ainsi, mais je n'en jure pas, Sire. Vous savez combien la verite est difficile a connaitre, et a moins d'etre doue de cet instinct admirable qui a fait nommer Louis XIII le Juste... -- Et vous avez raison, Treville; mais ils n'etaient pas seuls, vos mousquetaires, il y avait avec eux un enfant? -- Oui, Sire, et un homme blesse, de sorte que trois mousquetaires du roi, dont un blesse, et un enfant, non seulement ont tenu tete a cinq des plus terribles gardes de M. le cardinal, mais encore en ont porte quatre a terre. -- Mais c'est une victoire, cela! s'ecria le roi tout rayonnant; une victoire complete! -- Oui, Sire, aussi complete que celle du pont de Ce. -- Quatre hommes, dont un blesse, et un enfant, dites-vous? -- Un jeune homme a peine; lequel s'est meme si parfaitement conduit en cette occasion, que je prendrai la liberte de le recommander a Votre Majeste. -- Comment s'appelle-t-il? -- D'Artagnan, Sire. C'est le fils d'un de mes plus anciens amis; le fils d'un homme qui a fait avec le roi votre pere, de glorieuse memoire, la guerre de partisan. -- Et vous dites qu'il s'est bien conduit, ce jeune homme? Racontez-moi cela, Treville; vous savez que j'aime les recits de guerre et de combat." Et le roi Louis XIII releva fierement sa moustache en se posant sur la hanche. "Sire, reprit Treville, comme je vous l'ai dit M. d'Artagnan est presque un enfant, et comme il n'a pas l'honneur d'etre mousquetaire, il etait en habit bourgeois; les gardes de M. le cardinal, reconnaissant sa grande jeunesse et, de plus, qu'il etait etranger au corps, l'inviterent donc a se retirer avant qu'ils attaquassent. -- Alors, vous voyez bien, Treville, interrompit le roi, que ce sont eux qui ont attaque. -- C'est juste, Sire: ainsi, plus de doute; ils le sommerent donc de se retirer; mais il repondit qu'il etait mousquetaire de coeur et tout a Sa Majeste, qu'ainsi donc il resterait avec messieurs les mousquetaires. -- Brave jeune homme! murmura le roi. -- En effet, il demeura avec eux; et Votre Majeste a la un si ferme champion, que ce fut lui qui donna a Jussac ce terrible coup d'epee qui met si fort en colere M. le cardinal. -- C'est lui qui a blesse Jussac? s'ecria le roi; lui, un enfant! Ceci, Treville, c'est impossible. -- C'est comme j'ai l'honneur de le dire a Votre Majeste. -- Jussac, une des premieres lames du royaume! -- Eh bien, Sire! il a trouve son maitre. -- Je veux voir ce jeune homme, Treville, je veux le voir, et si l'on peut faire quelque chose, eh bien, nous nous en occuperons. -- Quand Votre Majeste daignera-t-elle le recevoir? -- Demain a midi, Treville. -- L'amenerai-je seul? -- Non, amenez-les-moi tous les quatre ensemble. Je veux les remercier tous a la fois; les hommes devoues sont rares, Treville, et il faut recompenser le devouement. -- A midi, Sire, nous serons au Louvre. -- Ah! par le petit escalier, Treville, par le petit escalier. Il est inutile que le cardinal sache... -- Oui, Sire. -- Vous comprenez, Treville, un edit est toujours un edit; il est defendu de se battre, au bout du compte. -- Mais cette rencontre, Sire, sort tout a fait des conditions ordinaires d'un duel: c'est une rixe, et la preuve, c'est qu'ils etaient cinq gardes du cardinal contre mes trois mousquetaires et M. d'Artagnan. -- C'est juste, dit le roi; mais n'importe, Treville, venez toujours par le petit escalier." Treville sourit. Mais comme c'etait deja beaucoup pour lui d'avoir obtenu de cet enfant qu'il se revoltat contre son maitre, il salua respectueusement le roi, et avec son agrement prit conge de lui. Des le soir meme, les trois mousquetaires furent prevenus de l'honneur qui leur etait accorde. Comme ils connaissaient depuis longtemps le roi, ils n'en furent pas trop echauffes: mais d'Artagnan, avec son imagination gasconne, y vit sa fortune a venir, et passa la nuit a faire des reves d'or. Aussi, des huit heures du matin, etait-il chez Athos. D'Artagnan trouva le mousquetaire tout habille et pret a sortir. Comme on n'avait rendez-vous chez le roi qu'a midi, il avait forme le projet, avec Porthos et Aramis, d'aller faire une partie de paume dans un tripot situe tout pres des ecuries du Luxembourg. Athos invita d'Artagnan a les suivre, et malgre son ignorance de ce jeu, auquel il n'avait jamais joue, celui-ci accepta, ne sachant que faire de son temps, depuis neuf heures du matin qu'il etait a peine jusqu'a midi. Les deux mousquetaires etaient deja arrives et pelotaient ensemble. Athos, qui etait tres fort a tous les exercices du corps, passa avec d'Artagnan du cote oppose, et leur fit defi. Mais au premier mouvement qu'il essaya, quoiqu'il jouat de la main gauche, il comprit que sa blessure etait encore trop recente pour lui permettre un pareil exercice. D'Artagnan resta donc seul, et comme il declara qu'il etait trop maladroit pour soutenir une partie en regle, on continua seulement a s'envoyer des balles sans compter le jeu. Mais une de ces balles, lancee par le poignet herculeen de Porthos, passa si pres du visage de d'Artagnan, qu'il pensa que si, au lieu de passer a cote, elle eut donne dedans, son audience etait probablement perdue, attendu qu'il lui eut ete de toute impossibilite de se presenter chez le roi. Or, comme de cette audience, dans son imagination gasconne, dependait tout son avenir, il salua poliment Porthos et Aramis, declarant qu'il ne reprendrait la partie que lorsqu'il serait en etat de leur tenir tete, et il s'en revint prendre place pres de la corde et dans la galerie. Malheureusement pour d'Artagnan, parmi les spectateurs se trouvait un garde de Son Eminence, lequel, tout echauffe encore de la defaite de ses compagnons, arrivee la veille seulement, s'etait promis de saisir la premiere occasion de la venger. Il crut donc que cette occasion etait venue, et s'adressant a son voisin: "Il n'est pas etonnant, dit-il, que ce jeune homme ait eu peur d'une balle, c'est sans doute un apprenti mousquetaire." D'Artagnan se retourna comme si un serpent l'eut mordu, et regarda fixement le garde qui venait de tenir cet insolent propos. "Pardieu! reprit celui-ci en frisant insolemment, sa moustache, regardez-moi tant que vous voudrez, mon petit monsieur, j'ai dit ce que j'ai dit. -- Et comme ce que vous avez dit est trop clair pour que vos paroles aient besoin d'explication, repondit d'Artagnan a voix basse, je vous prierai de me suivre. -- Et quand cela? demanda le garde avec le meme air railleur. -- Tout de suite, s'il vous plait. -- Et vous savez qui je suis, sans doute? --Moi, je l'ignore completement, et je ne m'en inquiete guere. -- Et vous avez tort, car, si vous saviez mon nom, peut-etre seriez-vous moins presse. -- Comment vous appelez-vous? -- Bernajoux, pour vous servir. -- Eh bien, monsieur Bernajoux, dit tranquillement d'Artagnan, je vais vous attendre sur la porte. -- Allez, monsieur, je vous suis. -- Ne vous pressez pas trop, monsieur, qu'on ne s'apercoive pas que nous sortons ensemble; vous comprenez que pour ce que nous allons faire, trop de monde nous generait. -- C'est bien", repondit le garde, etonne que son nom n'eut pas produit plus d'effet sur le jeune homme. En effet, le nom de Bernajoux etait connu de tout le monde, de d'Artagnan seul excepte, peut-etre; car c'etait un de ceux qui figuraient le plus souvent dans les rixes journalieres que tous les edits du roi et du cardinal n'avaient pu reprimer. Porthos et Aramis etaient si occupes de leur partie, et Athos les regardait avec tant d'attention, qu'ils ne virent pas meme sortir leur jeune compagnon, lequel, ainsi qu'il l'avait dit au garde de Son Eminence, s'arreta sur la porte; un instant apres, celui-ci descendit a son tour. Comme d'Artagnan n'avait pas de temps a perdre, vu l'audience du roi qui etait fixee a midi, il jeta les yeux autour de lui, et voyant que la rue etait deserte: "Ma foi, dit-il a son adversaire, il est bien heureux pour vous, quoique vous vous appeliez Bernajoux, de n'avoir affaire qu'a un apprenti mousquetaire; cependant, soyez tranquille, je ferai de mon mieux. En garde! -- Mais, dit celui que d'Artagnan provoquait ainsi, il me semble que le lieu est assez mal choisi, et que nous serions mieux derriere l'abbaye de Saint-Germain ou dans le Pre-aux-Clercs. -- Ce que vous dites est plein de sens, repondit d'Artagnan; malheureusement j'ai peu de temps a moi, ayant un rendez-vous a midi juste. En garde donc, monsieur, en garde!" Bernajoux n'etait pas homme a se faire repeter deux fois un pareil compliment. Au meme instant son epee brilla a sa main, et il fondit sur son adversaire que, grace a sa grande jeunesse, il esperait intimider. Mais d'Artagnan avait fait la veille son apprentissage, et tout frais emoulu de sa victoire, tout gonfle de sa future faveur, il etait resolu a ne pas reculer d'un pas: aussi les deux fers se trouverent-ils engages jusqu'a la garde, et comme d'Artagnan tenait ferme a sa place, ce fut son adversaire qui fit un pas de retraite. Mais d'Artagnan saisit le moment ou, dans ce mouvement, le fer de Bernajoux deviait de la ligne, il degagea, se fendit et toucha son adversaire a l'epaule. Aussitot d'Artagnan, a son tour, fit un pas de retraite et releva son epee; mais Bernajoux lui cria que ce n'etait rien, et se fendant aveuglement sur lui, il s'enferra de lui-meme. Cependant, comme il ne tombait pas, comme il ne se declarait pas vaincu, mais que seulement il rompait du cote de l'hotel de M. de La Tremouille au service duquel il avait un parent, d'Artagnan, ignorant lui-meme la gravite de la derniere blessure que son adversaire avait recue, le pressait vivement, et sans doute allait l'achever d'un troisieme coup, lorsque la rumeur qui s'elevait de la rue s'etant etendue jusqu'au jeu de paume, deux des amis du garde, qui l'avaient entendu echanger quelques paroles avec d'Artagnan et qui l'avaient vu sortir a la suite de ces paroles, se precipiterent l'epee a la main hors du tripot et tomberent sur le vainqueur. Mais aussitot Athos, Porthos et Aramis parurent a leur tour et au moment ou les deux gardes attaquaient leur jeune camarade, les forcerent a se retourner. En ce moment Bernajoux tomba; et comme les gardes etaient seulement deux contre quatre, ils se mirent a crier: "A nous, l'hotel de La Tremouille!" A ces cris, tout ce qui etait dans l'hotel sortit, se ruant sur les quatre compagnons, qui de leur cote se mirent a crier: "A nous, mousquetaires!" Ce cri etait ordinairement entendu; car on savait les mousquetaires ennemis de Son Eminence, et on les aimait pour la haine qu'ils portaient au cardinal. Aussi les gardes des autres compagnies que celles appartenant au duc Rouge, comme l'avait appele Aramis, prenaient-ils en general parti dans ces sortes de querelles pour les mousquetaires du roi. De trois gardes de la compagnie de M. des Essarts qui passaient, deux vinrent donc en aide aux quatre compagnons, tandis que l'autre courait a l'hotel de M. de Treville, criant: "A nous, mousquetaires, a nous!" Comme d'habitude, l'hotel de M. de Treville etait plein de soldats de cette arme, qui accoururent au secours de leurs camarades; la melee devint generale, mais la force etait aux mousquetaires: les gardes du cardinal et les gens de M. de La Tremouille se retirerent dans l'hotel, dont ils fermerent les portes assez a temps pour empecher que leurs ennemis n'y fissent irruption en meme temps qu'eux. Quant au blesse, il y avait ete tout d'abord transporte et, comme nous l'avons dit, en fort mauvais etat. L'agitation etait a son comble parmi les mousquetaires et leurs allies, et l'on deliberait deja si, pour punir l'insolence qu'avaient eue les domestiques de M. de La Tremouille de faire une sortie sur les mousquetaires du roi, on ne mettrait pas le feu a son hotel. La proposition en avait ete faite et accueillie avec enthousiasme, lorsque heureusement onze heures sonnerent; d'Artagnan et ses compagnons se souvinrent de leur audience, et comme ils eussent regrette que l'on fit un si beau coup sans eux, ils parvinrent a calmer les tetes. On se contenta donc de jeter quelques paves dans les portes, mais les portes resisterent: alors on se lassa; d'ailleurs ceux qui devaient etre regardes comme les chefs de l'entreprise avaient depuis un instant quitte le groupe et s'acheminaient vers l'hotel de M. de Treville, qui les attendait, deja au courant de cette algarade. "Vite, au Louvre, dit-il, au Louvre sans perdre un instant, et tachons de voir le roi avant qu'il soit prevenu par le cardinal; nous lui raconterons la chose comme une suite de l'affaire d'hier, et les deux passeront ensemble." M. de Treville, accompagne des quatre jeunes gens, s'achemina donc vers le Louvre; mais, au grand etonnement du capitaine des mousquetaires, on lui annonca que le roi etait alle courre le cerf dans la foret de Saint-Germain. M. de Treville se fit repeter deux fois cette nouvelle, et a chaque fois ses compagnons virent son visage se rembrunir. "Est-ce que Sa Majeste, demanda-t-il, avait des hier le projet de faire cette chasse? -- Non, Votre Excellence, repondit le valet de chambre, c'est le grand veneur qui est venu lui annoncer ce matin qu'on avait detourne cette nuit un cerf a son intention. Il a d'abord repondu qu'il n'irait pas, puis il n'a pas su resister au plaisir que lui promettait cette chasse, et apres le diner il est parti. -- Et le roi a-t-il vu le cardinal? demanda M. de Treville. -- Selon toute probabilite, repondit le valet de chambre, car j'ai vu ce matin les chevaux au carrosse de Son Eminence, j'ai demande ou elle allait, et l'on m'a repondu: "A Saint-Germain." -- Nous sommes prevenus, dit M. de Treville, messieurs, je verrai le roi ce soir; mais quant a vous, je ne vous conseille pas de vous y hasarder." L'avis etait trop raisonnable et surtout venait d'un homme qui connaissait trop bien le roi, pour que les quatre jeunes gens essayassent de le combattre. M. de Treville les invita donc a rentrer chacun chez eux et a attendre de ses nouvelles. En entrant a son hotel, M. de Treville songea qu'il fallait prendre date en portant plainte le premier. Il envoya un de ses domestiques chez M. de La Tremouille avec une lettre dans laquelle il le priait de mettre hors de chez lui le garde de M. le cardinal, et de reprimander ses gens de l'audace qu'ils avaient eue de faire leur sortie contre les mousquetaires. Mais M. de La Tremouille, deja prevenu par son ecuyer dont, comme on le sait, Bernajoux etait le parent, lui fit repondre que ce n'etait ni a M. de Treville, ni a ses mousquetaires de se plaindre, mais bien au contraire a lui dont les mousquetaires avaient charge les gens et voulu bruler l'hotel. Or, comme le debat entre ces deux seigneurs eut pu durer longtemps, chacun devant naturellement s'enteter dans son opinion, M. de Treville avisa un expedient qui avait pour but de tout terminer: c'etait d'aller trouver lui-meme M. de La Tremouille. Il se rendit donc aussitot a son hotel et se fit annoncer. Les deux seigneurs se saluerent poliment, car, s'il n'y avait pas amitie entre eux, il y avait du moins estime. Tous deux etaient gens de coeur et d'honneur; et comme M. de La Tremouille, protestant, et voyant rarement le roi, n'etait d'aucun parti, il n'apportait en general dans ses relations sociales aucune prevention. Cette fois, neanmoins, son accueil quoique poli fut plus froid que d'habitude. "Monsieur, dit M. de Treville, nous croyons avoir a nous plaindre chacun l'un de l'autre, et je suis venu moi-meme pour que nous tirions de compagnie cette affaire au clair. -- Volontiers, repondit M. de La Tremouille; mais je vous previens que je suis bien renseigne, et tout le tort est a vos mousquetaires. -- Vous etes un homme trop juste et trop raisonnable, monsieur, dit M. de Treville, pour ne pas accepter la proposition que je vais faire. -- Faites, monsieur, j'ecoute. -- Comment se trouve M. Bernajoux, le parent de votre ecuyer? -- Mais, monsieur, fort mal. Outre le coup d'epee qu'il a recu dans le bras, et qui n'est pas autrement dangereux, il en a encore ramasse un autre qui lui a traverse le poumon, de sorte que le medecin en dit de pauvres choses. -- Mais le blesse a-t-il conserve sa connaissance? -- Parfaitement. -- Parle-t-il? -- Avec difficulte, mais il parle. -- Eh bien, monsieur! rendons-nous pres de lui; adjurons-le, au nom du Dieu devant lequel il va etre appele peut-etre, de dire la verite. Je le prends pour juge dans sa propre cause, monsieur, et ce qu'il dira je le croirai." M. de La Tremouille reflechit un instant, puis, comme il etait difficile de faire une proposition plus raisonnable, il accepta. Tous deux descendirent dans la chambre ou etait le blesse. Celui- ci, en voyant entrer ces deux nobles seigneurs qui venaient lui faire visite, essaya de se relever sur son lit, mais il etait trop faible, et, epuise par l'effort qu'il avait fait, il retomba presque sans connaissance. M. de La Tremouille s'approcha de lui et lui fit respirer des sels qui le rappelerent a la vie. Alors M. de Treville, ne voulant pas qu'on put l'accuser d'avoir influence le malade, invita M. de La Tremouille a l'interroger lui-meme. Ce qu'avait prevu M. de Treville arriva. Place entre la vie et la mort comme l'etait Bernajoux, il n'eut pas meme l'idee de taire un instant la verite, et il raconta aux deux seigneurs les choses exactement, telles qu'elles s'etaient passees. C'etait tout ce que voulait M. de Treville; il souhaita a Bernajoux une prompte convalescence, prit conge de M. de La Tremouille, rentra a son hotel et fit aussitot prevenir les quatre amis qu'il les attendait a diner. M. de Treville recevait fort bonne compagnie, toute anticardinaliste d'ailleurs. On comprend donc que la conversation roula pendant tout le diner sur les deux echecs que venaient d'eprouver les gardes de Son Eminence. Or, comme d'Artagnan avait ete le heros de ces deux journees, ce fut sur lui que tomberent toutes les felicitations, qu'Athos, Porthos et Aramis lui abandonnerent non seulement en bons camarades, mais en hommes qui avaient eu assez souvent leur tour pour qu'ils lui laissassent le sien. Vers six heures, M. de Treville annonca qu'il etait tenu d'aller au Louvre; mais comme l'heure de l'audience accordee par Sa Majeste etait passee, au lieu de reclamer l'entree par le petit escalier, il se placa avec les quatre jeunes gens dans l'antichambre. Le roi n'etait pas encore revenu de la chasse. Nos jeunes gens attendaient depuis une demi-heure a peine, meles a la foule des courtisans, lorsque toutes les portes s'ouvrirent et qu'on annonca Sa Majeste. A cette annonce, d'Artagnan se sentit fremir jusqu'a la moelle des os. L'instant qui allait suivre devait, selon toute probabilite, decider du reste de sa vie. Aussi ses yeux se fixerent-ils avec angoisse sur la porte par laquelle devait entrer le roi. Louis XIII parut, marchant le premier; il etait en costume de chasse, encore tout poudreux, ayant de grandes bottes et tenant un fouet a la main. Au premier coup d'oeil, d'Artagnan jugea que l'esprit du roi etait a l'orage. Cette disposition, toute visible qu'elle etait chez Sa Majeste, n'empecha pas les courtisans de se ranger sur son passage: dans les antichambres royales, mieux vaut encore etre vu d'un oeil irrite que de n'etre pas vu du tout. Les trois mousquetaires n'hesiterent donc pas, et firent un pas en avant, tandis que d'Artagnan au contraire restait cache derriere eux; mais quoique le roi connut personnellement Athos, Porthos et Aramis, il passa devant eux sans les regarder, sans leur parler et comme s'il ne les avait jamais vus. Quant a M. de Treville, lorsque les yeux du roi s'arreterent un instant sur lui, il soutint ce regard avec tant de fermete, que ce fut le roi qui detourna la vue; apres quoi, tout en grommelant, Sa Majeste rentra dans son appartement. "Les affaires vont mal, dit Athos en souriant, et nous ne serons pas encore fait chevaliers de l'ordre cette fois-ci. -- Attendez ici dix minutes, dit M. de Treville; et si au bout de dix minutes vous ne me voyez pas sortir, retournez a mon hotel: car il sera inutile que vous m'attendiez plus longtemps." Les quatre jeunes gens attendirent dix minutes, un quart d'heure, vingt minutes; et voyant que M. de Treville ne reparaissait point, ils sortirent fort inquiets de ce qui allait arriver. M. de Treville etait entre hardiment dans le cabinet du roi, et avait trouve Sa Majeste de tres mechante humeur, assise sur un fauteuil et battant ses bottes du manche de son fouet, ce qui ne l'avait pas empeche de lui demander avec le plus grand flegme des nouvelles de sa sante. "Mauvaise, monsieur, mauvaise, repondit le roi, je m'ennuie." C'etait en effet la pire maladie de Louis XIII, qui souvent prenait un de ses courtisans, l'attirait a une fenetre et lui disait: "Monsieur un tel, ennuyons-nous ensemble." "Comment! Votre Majeste s'ennuie! dit M. de Treville. N'a-t-elle donc pas pris aujourd'hui le plaisir de la chasse? -- Beau plaisir, monsieur! Tout degenere, sur mon ame, et je ne sais si c'est le gibier qui n'a plus de voie ou les chiens qui n'ont plus de nez. Nous lancons un cerf dix cors, nous le courons six heures, et quand il est pret a tenir, quand Saint-Simon met deja le cor a sa bouche pour sonner l'hallali, crac! toute la meute prend le change et s'emporte sur un daguet. Vous verrez que je serai oblige de renoncer a la chasse a courre comme j'ai renonce a la chasse au vol. Ah! je suis un roi bien malheureux, monsieur de Treville! je n'avais plus qu'un gerfaut, et il est mort avant-hier. -- En effet, Sire, je comprends votre desespoir, et le malheur est grand; mais il vous reste encore, ce me semble, bon nombre de faucons, d'eperviers et de tiercelets. -- Et pas un homme pour les instruire, les fauconniers s'en vont, il n'y a plus que moi qui connaisse l'art de la venerie. Apres moi tout sera dit, et l'on chassera avec des traquenards, des pieges, des trappes. Si j'avais le temps encore de former des eleves! mais oui, M. le cardinal est la qui ne me laisse pas un instant de repos, qui me parle de l'Espagne, qui me parle de l'Autriche, qui me parle de l'Angleterre! Ah! a propos de M. le cardinal, monsieur de Treville, je suis mecontent de vous." M. de Treville attendait le roi a cette chute. Il connaissait le roi de longue main; il avait compris que toutes ses plaintes n'etaient qu'une preface, une espece d'excitation pour s'encourager lui-meme, et que c'etait ou il etait arrive enfin qu'il en voulait venir. "Et en quoi ai-je ete assez malheureux pour deplaire a Votre Majeste? demanda M. de Treville en feignant le plus profond etonnement. -- Est-ce ainsi que vous faites votre charge, monsieur? continua le roi sans repondre directement a la question de M. de Treville; est-ce pour cela que je vous ai nomme capitaine de mes mousquetaires, que ceux-ci assassinent un homme, emeuvent tout un quartier et veulent bruler Paris sans que vous en disiez un mot? Mais, au reste, continua le roi, sans doute que je me hate de vous accuser, sans doute que les perturbateurs sont en prison et que vous venez m'annoncer que justice est faite. -- Sire, repondit tranquillement M. de Treville, je viens vous la demander au contraire. -- Et contre qui? s'ecria le roi. -- Contre les calomniateurs, dit M. de Treville. -- Ah! voila qui est nouveau, reprit le roi. N'allez-vous pas dire que vos trois mousquetaires damnes, Athos, Porthos et Aramis et votre cadet de Bearn, ne se sont pas jetes comme des furieux sur le pauvre Bernajoux, et ne l'ont pas maltraite de telle facon qu'il est probable qu'il est en train de trepasser a cette heure! N'allez-vous pas dire qu'ensuite ils n'ont pas fait le siege de l'hotel du duc de La Tremouille, et qu'ils n'ont point voulu le bruler! ce qui n'aurait peut-etre pas ete un tres grand malheur en temps de guerre, vu que c'est un nid de huguenots, mais ce qui, en temps de paix, est un facheux exemple. Dites, n'allez-vous pas nier tout cela? -- Et qui vous a fait ce beau recit, Sire? demanda tranquillement M. de Treville. -- Qui m'a fait ce beau recit, monsieur! et qui voulez-vous que ce soit, si ce n'est celui qui veille quand je dors qui travaille quand je m'amuse, qui mene tout au-dedans et au-dehors du royaume, en France comme en Europe? -- Sa Majeste veut parler de Dieu, sans doute, dit M. de Treville, car je ne connais que Dieu qui soit si fort au-dessus de Sa Majeste. -- Non monsieur; je veux parler du soutien de l'Etat, de mon seul serviteur, de mon seul ami, de M. le cardinal. -- Son Eminence n'est pas Sa Saintete, Sire. -- Qu'entendez-vous par la, monsieur? -- Qu'il n'y a que le pape qui soit infaillible, et que cette infaillibilite ne s'etend pas aux cardinaux. -- Vous voulez dire qu'il me trompe, vous voulez dire qu'il me trahit. Vous l'accusez alors. Voyons, dites, avouez franchement que vous l'accusez. -- Non, Sire; mais je dis qu'il se trompe lui-meme, je dis qu'il a ete mal renseigne; je dis qu'il a eu hate d'accuser les mousquetaires de Votre Majeste, pour lesquels il est injuste, et qu'il n'a pas ete puiser ses renseignements aux bonnes sources. -- L'accusation vient de M. de La Tremouille, du duc lui-meme. Que repondrez-vous a cela? -- Je pourrais repondre, Sire, qu'il est trop interesse dans la question pour etre un temoin bien impartial; mais loin de la, Sire, je connais le duc pour un loyal gentilhomme, et je m'en rapporterai a lui, mais a une condition, Sire. -- Laquelle? -- C'est que Votre Majeste le fera venir, l'interrogera, mais elle-meme, en tete-a-tete, sans temoins, et que je reverrai Votre Majeste aussitot qu'elle aura recu le duc. -- Oui-da! fit le roi, et vous vous en rapporterez a ce que dira M. de La Tremouille? -- Oui, Sire. -- Vous accepterez son jugement? -- Sans doute. -- Et vous vous soumettrez aux reparations qu'il exigera? -- Parfaitement. -- La Chesnaye! fit le roi. La Chesnaye!" Le valet de chambre de confiance de Louis XIII, qui se tenait toujours a la porte, entra. "La Chesnaye, dit le roi, qu'on aille a l'instant meme me querir M. de La Tremouille; je veux lui parler ce soir. -- Votre Majeste me donne sa parole qu'elle ne verra personne entre M. de La Tremouille et moi? -- Personne, foi de gentilhomme. -- A demain, Sire, alors. -- A demain, monsieur. -- A quelle heure, s'il plait a Votre Majeste? -- A l'heure que vous voudrez. -- Mais, en venant par trop matin, je crains de reveiller votre Majeste. -- Me reveiller? Est-ce que je dors? Je ne dors plus, monsieur; je reve quelquefois, voila tout. Venez donc d'aussi bon matin que vous voudrez, a sept heures; mais gare a vous, si vos mousquetaires sont coupables! -- Si mes mousquetaires sont coupables, Sire, les coupables seront remis aux mains de Votre Majeste, qui ordonnera d'eux selon son bon plaisir. Votre Majeste exige-t-elle quelque chose de plus? qu'elle parle, je suis pret a lui obeir. -- Non, monsieur, non, et ce n'est pas sans raison qu'on m'a appele Louis le Juste. A demain donc, monsieur, a demain. -- Dieu garde jusque-la Votre Majeste!" Si peu que dormit le roi, M. de Treville dormit plus mal encore; il avait fait prevenir des le soir meme ses trois mousquetaires et leur compagnon de se trouver chez lui a six heures et demie du matin. Il les emmena avec lui sans rien leur affirmer, sans leur rien promettre, et ne leur cachant pas que leur faveur et meme la sienne tenaient a un coup de des. Arrive au bas du petit escalier, il les fit attendre. Si le roi etait toujours irrite contre eux, ils s'eloigneraient sans etre vus; si le roi consentait a les recevoir, on n'aurait qu'a les faire appeler. En arrivant dans l'antichambre particuliere du roi, M. de Treville trouva La Chesnaye, qui lui apprit qu'on n'avait pas rencontre le duc de La Tremouille la veille au soir a son hotel, qu'il etait rentre trop tard pour se presenter au Louvre, qu'il venait seulement d'arriver, et qu'il etait a cette heure chez le roi. Cette circonstance plut beaucoup a M. de Treville, qui, de cette facon, fut certain qu'aucune suggestion etrangere ne se glisserait entre la deposition de M. de La Tremouille et lui. En effet, dix minutes s'etaient a peine ecoulees, que la porte du cabinet s'ouvrit et que M. de Treville en vit sortir le duc de La Tremouille, lequel vint a lui et lui dit: "Monsieur de Treville, Sa Majeste vient de m'envoyer querir pour savoir comment les choses s'etaient passees hier matin a mon hotel. Je lui ai dit la verite, c'est-a-dire que la faute etait a mes gens, et que j'etais pret a vous en faire mes excuses. Puisque je vous rencontre, veuillez les recevoir, et me tenir toujours pour un de vos amis. -- Monsieur le duc, dit M. de Treville, j'etais si plein de confiance dans votre loyaute, que je n'avais pas voulu pres de Sa Majeste d'autre defenseur que vous-meme. Je vois que je ne m'etais pas abuse, et je vous remercie de ce qu'il y a encore en France un homme de qui on puisse dire sans se tromper ce que j'ai dit de vous. -- C'est bien, c'est bien! dit le roi qui avait ecoute tous ces compliments entre les deux portes; seulement, dites-lui, Treville, puisqu'il se pretend un de vos amis, que moi aussi je voudrais etre des siens, mais qu'il me neglige; qu'il y a tantot trois ans que je ne l'ai vu, et que je ne le vois que quand je l'envoie chercher. Dites-lui tout cela de ma part, car ce sont de ces choses qu'un roi ne peut dire lui-meme. -- Merci, Sire, merci, dit le duc; mais que Votre Majeste croie bien que ce ne sont pas ceux, je ne dis point cela pour M. de Treville, que ce ne sont point ceux qu'elle voit a toute heure du jour qui lui sont le plus devoues. -- Ah! vous avez entendu ce que j'ai dit; tant mieux, duc, tant mieux, dit le roi en s'avancant jusque sur la porte. Ah! c'est vous, Treville! ou sont vos mousquetaires? Je vous avais dit avant-hier de me les amener, pourquoi ne l'avez-vous pas fait? -- Ils sont en bas, Sire, et avec votre conge La Chesnaye va leur dire de monter. -- Oui, oui, qu'ils viennent tout de suite; il va etre huit heures, et a neuf heures j'attends une visite. Allez, monsieur le duc, et revenez surtout. Entrez, Treville." Le duc salua et sortit. Au moment ou il ouvrait la porte, les trois mousquetaires et d'Artagnan, conduits par La Chesnaye, apparaissaient au haut de l'escalier. "Venez, mes braves, dit le roi, venez; j'ai a vous gronder." Les mousquetaires s'approcherent en s'inclinant; d'Artagnan les suivait par-derriere. "Comment diable! continua le roi; a vous quatre, sept gardes de Son Eminence mis hors de combat en deux jours! C'est trop, messieurs, c'est trop. A ce compte-la, Son Eminence serait forcee de renouveler sa compagnie dans trois semaines, et moi de faire appliquer les edits dans toute leur rigueur. Un par hasard, je ne dis pas; mais sept en deux jours, je le repete, c'est trop, c'est beaucoup trop. -- Aussi, Sire, Votre Majeste voit qu'ils viennent tout contrits et tout repentants lui faire leurs excuses. -- Tout contrits et tout repentants! Hum! fit le roi, je ne me fie point a leurs faces hypocrites; il y a surtout la-bas une figure de Gascon. Venez ici, monsieur." D'Artagnan, qui comprit que c'etait a lui que le compliment s'adressait, s'approcha en prenant son air le plus desespere. "Eh bien, que me disiez-vous donc que c'etait un jeune homme? c'est un enfant, monsieur de Treville, un veritable enfant! Et c'est celui-la qui a donne ce rude coup d'epee a Jussac? -- Et ces deux beaux coups d'epee a Bernajoux. -- Veritablement! -- Sans compter, dit Athos, que s'il ne m'avait pas tire des mains de Biscarat, je n'aurais tres certainement pas l'honneur de faire en ce moment-ci ma tres humble reverence a Votre Majeste. -- Mais c'est donc un veritable demon que ce Bearnais, ventre- saint-gris! monsieur de Treville comme eut dit le roi mon pere. A ce metier-la, on doit trouer force pourpoints et briser force epees. Or les Gascons sont toujours pauvres, n'est-ce pas? -- Sire, je dois dire qu'on n'a pas encore trouve des mines d'or dans leurs montagnes, quoique le Seigneur dut bien ce miracle en recompense de la maniere dont ils ont soutenu les pretentions du roi votre pere. -- Ce qui veut dire que ce sont les Gascons qui m'ont fait roi moi-meme, n'est-ce pas, Treville, puisque je suis le fils de mon pere? Eh bien, a la bonne heure, je ne dis pas non. La Chesnaye, allez voir si, en fouillant dans toutes mes poches, vous trouverez quarante pistoles; et si vous les trouvez, apportez-les-moi. Et maintenant, voyons, jeune homme, la main sur la conscience, comment cela s'est-il passe?" D'Artagnan raconta l'aventure de la veille dans tous ses details: comment, n'ayant pas pu dormir de la joie qu'il eprouvait a voir Sa Majeste, il etait arrive chez ses amis trois heures avant l'heure de l'audience; comment ils etaient alles ensemble au tripot, et comment, sur la crainte qu'il avait manifestee de recevoir une balle au visage, il avait ete raille par Bernajoux, lequel avait failli payer cette raillerie de la perte de la vie, et M. de La Tremouille, qui n'y etait pour rien, de la perte de son hotel. "C'est bien cela, murmurait le roi; oui, c'est ainsi que le duc m'a raconte la chose. Pauvre cardinal! sept hommes en deux jours, et de ses plus chers; mais c'est assez comme cela, messieurs, entendez-vous! c'est assez: vous avez pris votre revanche de la rue Ferou, et au-dela; vous devez etre satisfaits. -- Si Votre Majeste l'est, dit Treville, nous le sommes. -- Oui, je le suis, ajouta le roi en prenant une poignee d'or de la main de La Chesnaye, et la mettant dans celle de d'Artagnan. Voici, dit-il, une preuve de ma satisfaction." A cette epoque, les idees de fierte qui sont de mise de nos jours n'etaient point encore de mode. Un gentilhomme recevait de la main a la main de l'argent du roi, et n'en etait pas le moins du monde humilie. D'Artagnan mit donc les quarante pistoles dans sa poche sans faire aucune facon, et en remerciant tout au contraire grandement Sa Majeste. "La, dit le roi en regardant sa pendule, la, et maintenant qu'il est huit heures et demie, retirez-vous; car, je vous l'ai dit, j'attends quelqu'un a neuf heures. Merci de votre devouement, messieurs. J'y puis compter, n'est-ce pas? -- Oh! Sire, s'ecrierent d'une meme voix les quatre compagnons, nous nous ferions couper en morceaux pour Votre Majeste. -- Bien, bien; mais restez entiers: cela vaut mieux, et vous me serez plus utiles. Treville, ajouta le roi a demi-voix pendant que les autres se retiraient, comme vous n'avez pas de place dans les mousquetaires et que d'ailleurs pour entrer dans ce corps nous avons decide qu'il fallait faire un noviciat, placez ce jeune homme dans la compagnie des gardes de M. des Essarts, votre beau- frere. Ah! pardieu! Treville, je me rejouis de la grimace que va faire le cardinal: il sera furieux, mais cela m'est egal; je suis dans mon droit." Et le roi salua de la main Treville, qui sortit et s'en vint rejoindre ses mousquetaires, qu'il trouva partageant avec d'Artagnan les quarante pistoles. Et le cardinal, comme l'avait dit Sa Majeste, fut effectivement furieux, si furieux que pendant huit jours il abandonna le jeu du roi, ce qui n'empechait pas le roi de lui faire la plus charmante mine du monde, et toutes les fois qu'il le rencontrait de lui demander de sa voix la plus caressante: "Eh bien, monsieur le cardinal, comment vont ce pauvre Bernajoux et ce pauvre Jussac, qui sont a vous?" CHAPITRE VII L'INTERIEUR DES MOUSQUETAIRES Lorsque d'Artagnan fut hors du Louvre, et qu'il consulta ses amis sur l'emploi qu'il devait faire de sa part des quarante pistoles, Athos lui conseilla de commander un bon repas a la Pomme de Pin, Porthos de prendre un laquais, et Aramis de se faire une maitresse convenable. Le repas fut execute le jour meme, et le laquais y servit a table. Le repas avait ete commande par Athos, et le laquais fourni par Porthos. C'etait un Picard que le glorieux mousquetaire avait embauche le jour meme et a cette occasion sur le pont de la Tournelle, pendant qu'il faisait des ronds en crachant dans l'eau. Porthos avait pretendu que cette occupation etait la preuve d'une organisation reflechie et contemplative, et il l'avait emmene sans autre recommandation. La grande mine de ce gentilhomme, pour le compte duquel il se crut engage, avait seduit Planchet -- c'etait le nom du Picard --; il y eut chez lui un leger desappointement lorsqu'il vit que la place etait deja prise par un confrere nomme Mousqueton, et lorsque Porthos lui eut signifie que son etat de maison, quoi que grand, ne comportait pas deux domestiques, et qu'il lui fallait entrer au service de d'Artagnan. Cependant, lorsqu'il assista au diner que donnait son maitre et qu'il vit celui-ci tirer en payant une poignee d'or de sa poche, il crut sa fortune faite et remercia le Ciel d'etre tombe en la possession d'un pareil Cresus; il persevera dans cette opinion jusqu'apres le festin, des reliefs duquel il repara de longues abstinences. Mais en faisant, le soir, le lit de son maitre, les chimeres de Planchet s'evanouirent. Le lit etait le seul de l'appartement, qui se composait d'une antichambre et d'une chambre a coucher. Planchet coucha dans l'antichambre sur une couverture tiree du lit de d'Artagnan, et dont d'Artagnan se passa depuis. Athos, de son cote, avait un valet qu'il avait dresse a son service d'une facon toute particuliere, et que l'on appelait Grimaud. Il etait fort silencieux, ce digne seigneur. Nous parlons d'Athos, bien entendu. Depuis cinq ou six ans qu'il vivait dans la plus profonde intimite avec ses compagnons Porthos et Aramis, ceux-ci se rappelaient l'avoir vu sourire souvent, mais jamais ils ne l'avaient entendu rire. Ses paroles etaient breves et expressives, disant toujours ce qu'elles voulaient dire, rien de plus: pas d'enjolivements, pas de broderies, pas d'arabesques. Sa conversation etait un fait sans aucun episode. Quoique Athos eut a peine trente ans et fut d'une grande beaute de corps et d'esprit, personne ne lui connaissait de maitresse. Jamais il ne parlait de femmes. Seulement il n'empechait pas qu'on en parlat devant lui, quoiqu'il fut facile de voir que ce genre de conversation, auquel il ne se melait que par des mots amers et des apercus misanthropiques, lui etait parfaitement desagreable. Sa reserve, sa sauvagerie et son mutisme en faisaient presque un vieillard; il avait donc, pour ne point deroger a ses habitudes, habitue Grimaud a lui obeir sur un simple geste ou sur un simple mouvement des levres. Il ne lui parlait que dans des circonstances supremes. Quelquefois Grimaud, qui craignait son maitre comme le feu, tout en ayant pour sa personne un grand attachement et pour son genie une grande veneration, croyait avoir parfaitement compris ce qu'il desirait, s'elancait pour executer l'ordre recu, et faisait precisement le contraire. Alors Athos haussait les epaules et, sans se mettre en colere, rossait Grimaud. Ces jours-la, il parlait un peu. Porthos, comme on a pu le voir, avait un caractere tout oppose a celui d'Athos: non seulement il parlait beaucoup, mais il parlait haut; peu lui importait au reste, il faut lui rendre cette justice, qu'on l'ecoutat ou non; il parlait pour le plaisir de parler et pour le plaisir de s'entendre; il parlait de toutes choses excepte de sciences, excipant a cet endroit de la haine inveteree que depuis son enfance il portait, disait-il, aux savants. Il avait moins grand air qu'Athos, et le sentiment de son inferiorite a ce sujet l'avait, dans le commencement de leur liaison, rendu souvent injuste pour ce gentilhomme, qu'il s'etait alors efforce de depasser par ses splendides toilettes. Mais, avec sa simple casaque de mousquetaire et rien que par la facon dont il rejetait la tete en arriere et avancait le pied, Athos prenait a l'instant meme la place qui lui etait due et releguait le fastueux Porthos au second rang. Porthos s'en consolait en remplissant l'antichambre de M. de Treville et les corps de garde du Louvre du bruit de ses bonnes fortunes, dont Athos ne parlait jamais, et pour le moment, apres avoir passe de la noblesse de robe a la noblesse d'epee, de la robine a la baronne, il n'etait question de rien de moins pour Porthos que d'une princesse etrangere qui lui voulait un bien enorme. Un vieux proverbe dit: "Tel maitre, tel valet." Passons donc du valet d'Athos au valet de Porthos, de Grimaud a Mousqueton. Mousqueton etait un Normand dont son maitre avait change le nom pacifique de Boniface en celui infiniment plus sonore et plus belliqueux de Mousqueton. Il etait entre au service de Porthos a la condition qu'il serait habille et loge seulement, mais d'une facon magnifique; il ne reclamait que deux heures par jour pour les consacrer a une industrie qui devait suffire a pourvoir a ses autres besoins. Porthos avait accepte le marche; la chose lui allait a merveille. Il faisait tailler a Mousqueton des pourpoints dans ses vieux habits et dans ses manteaux de rechange, et, grace a un tailleur fort intelligent qui lui remettait ses hardes a neuf en les retournant, et dont la femme etait soupconnee de vouloir faire descendre Porthos de ses habitudes aristocratiques, Mousqueton faisait a la suite de son maitre fort bonne figure. Quant a Aramis, dont nous croyons avoir suffisamment expose le caractere, caractere du reste que, comme celui de ses compagnons, nous pourrons suivre dans son developpement, son laquais s'appelait Bazin. Grace a l'esperance qu'avait son maitre d'entrer un jour dans les ordres, il etait toujours vetu de noir, comme doit l'etre le serviteur d'un homme d'Eglise. C'etait un Berrichon de trente-cinq a quarante ans, doux, paisible, grassouillet, occupant a lire de pieux ouvrages les loisirs que lui laissait son maitre, faisant a la rigueur pour deux un diner de peu de plats, mais excellent. Au reste, muet, aveugle, sourd et d'une fidelite a toute epreuve. Maintenant que nous connaissons, superficiellement du moins, les maitres et les valets, passons aux demeures occupees par chacun d'eux. Athos habitait rue Ferou, a deux pas du Luxembourg; son appartement se composait de deux petites chambres, fort proprement meublees, dans une maison garnie dont l'hotesse encore jeune et veritablement encore belle lui faisait inutilement les doux yeux. Quelques fragments d'une grande splendeur passee eclataient ca et la aux murailles de ce modeste logement: c'etait une epee, par exemple, richement damasquinee, qui remontait pour la facon a l'epoque de Francois Ier, et dont la poignee seule, incrustee de pierres precieuses, pouvait valoir deux cents pistoles, et que cependant, dans ses moments de plus grande detresse, Athos n'avait jamais consenti a engager ni a vendre. Cette epee avait longtemps fait l'ambition de Porthos. Porthos aurait donne dix annees de sa vie pour posseder cette epee. Un jour qu'il avait rendez-vous avec une duchesse, il essaya meme de l'emprunter a Athos. Athos, sans rien dire, vida ses poches, ramassa tous ses bijoux: bourses, aiguillettes et chaines d'or, il offrit tout a Porthos; mais quant a l'epee, lui dit-il, elle etait scellee a sa place et ne devait la quitter que lorsque son maitre quitterait lui-meme son logement. Outre son epee, il y avait encore un portrait representant un seigneur du temps de Henri III vetu avec la plus grande elegance, et qui portait l'ordre du Saint-Esprit, et ce portrait avait avec Athos certaines ressemblances de lignes, certaines similitudes de famille, qui indiquaient que ce grand seigneur, chevalier des ordres du roi, etait son ancetre. Enfin, un coffre de magnifique orfevrerie, aux memes armes que l'epee et le portrait, faisait un milieu de cheminee qui jurait effroyablement avec le reste de la garniture. Athos portait toujours la clef de ce coffre sur lui. Mais un jour il l'avait ouvert devant Porthos, et Porthos avait pu s'assurer que ce coffre ne contenait que des lettres et des papiers: des lettres d'amour et des papiers de famille, sans doute. Porthos habitait un appartement tres vaste et d'une tres somptueuse apparence, rue du Vieux-Colombier. Chaque fois qu'il passait avec quelque ami devant ses fenetres, a l'une desquelles Mousqueton se tenait toujours en grande livree, Porthos levait la tete et la main, et disait: Voila ma demeure! Mais jamais on ne le trouvait chez lui, jamais il n'invitait personne a y monter, et nul ne pouvait se faire une idee de ce que cette somptueuse apparence renfermait de richesses reelles. Quant a Aramis, il habitait un petit logement compose d'un boudoir, d'une salle a manger et d'une chambre a coucher, laquelle chambre, situee comme le reste de l'appartement au rez-de- chaussee, donnait sur un petit jardin frais, vert, ombreux et impenetrable aux yeux du voisinage. Quant a d'Artagnan, nous savons comment il etait loge, et nous avons deja fait connaissance avec son laquais, maitre Planchet. D'Artagnan, qui etait fort curieux de sa nature, comme sont les gens, du reste, qui ont le genie de l'intrigue, fit tous ses efforts pour savoir ce qu'etaient au juste Athos, Porthos et Aramis; car, sous ces noms de guerre, chacun des jeunes gens cachait son nom de gentilhomme, Athos surtout, qui sentait son grand seigneur d'une lieue. Il s'adressa donc a Porthos pour avoir des renseignements sur Athos et Aramis, et a Aramis pour connaitre Porthos. Malheureusement, Porthos lui-meme ne savait de la vie de son silencieux camarade que ce qui en avait transpire. On disait qu'il avait eu de grands malheurs dans ses affaires amoureuses, et qu'une affreuse trahison avait empoisonne a jamais la vie de ce galant homme. Quelle etait cette trahison? Tout le monde l'ignorait. Quant a Porthos, excepte son veritable nom, que M. de Treville savait seul, ainsi que celui de ses deux camarades, sa vie etait facile a connaitre. Vaniteux et indiscret, on voyait a travers lui comme a travers un cristal. La seule chose qui eut pu egarer l'investigateur eut ete que l'on eut cru tout le bien qu'il disait de lui. Quant a Aramis, tout en ayant l'air de n'avoir aucun secret, c'etait un garcon tout confit de mysteres, repondant peu aux questions qu'on lui faisait sur les autres, et eludant celles que l'on faisait sur lui-meme. Un jour, d'Artagnan, apres l'avoir longtemps interroge sur Porthos et en avoir appris ce bruit qui courait de la bonne fortune du mousquetaire avec une princesse, voulut savoir aussi a quoi s'en tenir sur les aventures amoureuses de son interlocuteur. "Et vous, mon cher compagnon, lui dit-il, vous qui parlez des baronnes, des comtesses et des princesses des autres? -- Pardon, interrompit Aramis, j'ai parle parce que Porthos en parle lui-meme, parce qu'il a crie toutes ces belles choses devant moi. Mais croyez bien, mon cher monsieur d'Artagnan, que si je les tenais d'une autre source ou qu'il me les eut confiees, il n'y aurait pas eu de confesseur plus discret que moi. -- Je n'en doute pas, reprit d'Artagnan; mais enfin, il me semble que vous-meme vous etes assez familier avec les armoiries, temoin certain mouchoir brode auquel je dois l'honneur de votre connaissance." Aramis, cette fois, ne se facha point, mais il prit son air le plus modeste et repondit affectueusement: "Mon cher, n'oubliez pas que je veux etre Eglise, et que je fuis toutes les occasions mondaines. Ce mouchoir que vous avez vu ne m'avait point ete confie, mais il avait ete oublie chez moi par un de mes amis. J'ai du le recueillir pour ne pas les compromettre, lui et la dame qu'il aime. Quant a moi, je n'ai point et ne veux point avoir de maitresse, suivant en cela l'exemple tres judicieux d'Athos, qui n'en a pas plus que moi. -- Mais, que diable! vous n'etes pas abbe, puisque vous etes mousquetaire. -- Mousquetaire par interim, mon cher, comme dit le cardinal, mousquetaire contre mon gre, mais homme Eglise dans le coeur, croyez-moi. Athos et Porthos m'ont fourre la-dedans pour m'occuper: j'ai eu, au moment d'etre ordonne, une petite difficulte avec... Mais cela ne vous interesse guere, et je vous prends un temps precieux. -- Point du tout, cela m'interesse fort, s'ecria d'Artagnan, et je n'ai pour le moment absolument rien a faire. -- Oui, mais moi j'ai mon breviaire a dire, repondit Aramis, puis quelques vers a composer que m'a demandes Mme d'Aiguillon; ensuite je dois passer rue Saint-Honore afin d'acheter du rouge pour Mme de Chevreuse. Vous voyez, mon cher ami, que si rien ne vous presse, je suis tres presse, moi." Et Aramis tendit affectueusement la main a son compagnon, et prit conge de lui. D'Artagnan ne put, quelque peine qu'il se donnat, en savoir davantage sur ses trois nouveaux amis. Il prit donc son parti de croire dans le present tout ce qu'on disait de leur passe, esperant des revelations plus sures et plus etendues de l'avenir. En attendant, il considera Athos comme un Achille, Porthos comme un Ajax, et Aramis comme un Joseph. Au reste, la vie des quatre jeunes gens etait joyeuse: Athos jouait, et toujours malheureusement. Cependant il n'empruntait jamais un sou a ses amis, quoique sa bourse fut sans cesse a leur service, et lorsqu'il avait joue sur parole, il faisait toujours reveiller son creancier a six heures du matin pour lui payer sa dette de la veille. Porthos avait des fougues: ces jours-la, s'il gagnait, on le voyait insolent et splendide; s'il perdait, il disparaissait completement pendant quelques jours, apres lesquels il reparaissait le visage bleme et la mine allongee, mais avec de l'argent dans ses poches. Quant a Aramis, il ne jouait jamais. C'etait bien le plus mauvais mousquetaire et le plus mechant convive qui se put voir... Il avait toujours besoin de travailler. Quelquefois au milieu d'un diner, quand chacun, dans l'entrainement du vin et dans la chaleur de la conversation, croyait que l'on en avait encore pour deux ou trois heures a rester a table, Aramis regardait sa montre, se levait avec un gracieux sourire et prenait conge de la societe, pour aller, disait-il, consulter un casuiste avec lequel il avait rendez-vous. D'autres fois, il retournait a son logis pour ecrire une these, et priait ses amis de ne pas le distraire. Cependant Athos souriait de ce charmant sourire melancolique, si bien seant a sa noble figure, et Porthos buvait en jurant qu'Aramis ne serait jamais qu'un cure de village. Planchet, le valet de d'Artagnan, supporta noblement la bonne fortune; il recevait trente sous par jour, et pendant un mois il revenait au logis gai comme pinson et affable envers son maitre. Quand le vent de l'adversite commenca a souffler sur le menage de la rue des Fossoyeurs, c'est-a-dire quand les quarante pistoles du roi Louis XIII furent mangees ou a peu pres, il commenca des plaintes qu'Athos trouva nauseabondes, Porthos indecentes, et Aramis ridicules. Athos conseilla donc a d'Artagnan de congedier le drole, Porthos voulait qu'on le batonnat auparavant, et Aramis pretendit qu'un maitre ne devait entendre que les compliments qu'on fait de lui. "Cela vous est bien aise a dire, reprit d'Artagnan: a vous, Athos, qui vivez muet avec Grimaud, qui lui defendez de parler, et qui, par consequent, n'avez jamais de mauvaises paroles avec lui; a vous, Porthos, qui menez un train magnifique et qui etes un dieu pour votre valet Mousqueton; a vous enfin, Aramis, qui, toujours distrait par vos etudes theologiques, inspirez un profond respect a votre serviteur Bazin, homme doux et religieux; mais moi qui suis sans consistance et sans ressources, moi qui ne suis pas mousquetaire ni meme garde, moi, que ferai-je pour inspirer de l'affection, de la terreur ou du respect a Planchet? -- La chose est grave, repondirent les trois amis, c'est une affaire d'interieur; il en est des valets comme des femmes, il faut les mettre tout de suite sur le pied ou l'on desire qu'ils restent. Reflechissez donc." D'Artagnan reflechit et se resolut a rouer Planchet par provision, ce qui fut execute avec la conscience que d'Artagnan mettait en toutes choses; puis, apres l'avoir bien rosse, il lui defendit de quitter son service sans sa permission. "Car, ajouta-t-il, l'avenir ne peut me faire faute; j'attends inevitablement des temps meilleurs. Ta fortune est donc faite si tu restes pres de moi, et je suis trop bon maitre pour te faire manquer ta fortune en t'accordant le conge que tu me demandes." Cette maniere d'agir donna beaucoup de respect aux mousquetaires pour la politique de d'Artagnan. Planchet fut egalement saisi d'admiration et ne parla plus de s'en aller. La vie des quatre jeunes gens etait devenue commune; d'Artagnan, qui n'avait aucune habitude, puisqu'il arrivait de sa province et tombait au milieu d'un monde tout nouveau pour lui, prit aussitot les habitudes de ses amis. On se levait vers huit heures en hiver, vers six heures en ete, et l'on allait prendre le mot d'ordre et l'air des affaires chez M. de Treville. D'Artagnan, bien qu'il ne fut pas mousquetaire, en faisait le service avec une ponctualite touchante: il etait toujours de garde, parce qu'il tenait toujours compagnie a celui de ses trois amis qui montait la sienne. On le connaissait a l'hotel des mousquetaires, et chacun le tenait pour un bon camarade; M. de Treville, qui l'avait apprecie du premier coup d'oeil, et qui lui portait une veritable affection, ne cessait de le recommander au roi. De leur cote, les trois mousquetaires aimaient fort leur jeune camarade. L'amitie qui unissait ces quatre hommes, et le besoin de se voir trois ou quatre fois par jour, soit pour duel, soit pour affaires, soit pour plaisir, les faisaient sans cesse courir l'un apres l'autre comme des ombres; et l'on rencontrait toujours les inseparables se cherchant du Luxembourg a la place Saint-Sulpice, ou de la rue du Vieux-Colombier au Luxembourg. En attendant, les promesses de M. de Treville allaient leur train. Un beau jour, le roi commanda a M. le chevalier des Essarts de prendre d'Artagnan comme cadet dans sa compagnie des gardes. D'Artagnan endossa en soupirant cet habit, qu'il eut voulu, au prix de dix annees de son existence, troquer contre la casaque de mousquetaire. Mais M. de Treville promit cette faveur apres un noviciat de deux ans, noviciat qui pouvait etre abrege au reste, si l'occasion se presentait pour d'Artagnan de rendre quelque service au roi ou de faire quelque action d'eclat. D'Artagnan se retira sur cette promesse et, des le lendemain, commenca son service. Alors ce fut le tour d'Athos, de Porthos et d'Aramis de monter la garde avec d'Artagnan quand il etait de garde. La compagnie de M. le chevalier des Essarts prit ainsi quatre hommes au lieu d'un, le jour ou elle prit d'Artagnan. CHAPITRE VIII UNE INTRIGUE DE COEUR Cependant les quarante pistoles du roi Louis XIII, ainsi que toutes les choses de ce monde, apres avoir eu un commencement avaient eu une fin, et depuis cette fin nos quatre compagnons etaient tombes dans la gene. D'abord Athos avait soutenu pendant quelque temps l'association de ses propres deniers. Porthos lui avait succede, et, grace a une de ces disparitions auxquelles on etait habitue, il avait pendant pres de quinze jours encore subvenu aux besoins de tout le monde; enfin etait arrive le tour d'Aramis, qui s'etait execute de bonne grace, et qui etait parvenu, disait-il, en vendant ses livres de theologie, a se procurer quelques pistoles. On eut alors, comme d'habitude, recours a M. de Treville, qui fit quelques avances sur la solde; mais ces avances ne pouvaient conduire bien loin trois mousquetaires qui avaient deja force comptes arrieres, et un garde qui n'en avait pas encore. Enfin, quand on vit qu'on allait manquer tout a fait, on rassembla par un dernier effort huit ou dix pistoles que Porthos joua. Malheureusement, il etait dans une mauvaise veine: il perdit tout, plus vingt-cinq pistoles sur parole. Alors la gene devint de la detresse, on vit les affames suivis de leurs laquais courir les quais et les corps de garde, ramassant chez leurs amis du dehors tous les diners qu'ils purent trouver; car, suivant l'avis d'Aramis, on devait dans la prosperite semer des repas a droite et a gauche pour en recolter quelques-uns dans la disgrace. Athos fut invite quatre fois et mena chaque fois ses amis avec leurs laquais. Porthos eut six occasions et en fit egalement jouir ses camarades; Aramis en eut huit. C'etait un homme, comme on a deja pu s'en apercevoir, qui faisait peu de bruit et beaucoup de besogne. Quant a d'Artagnan, qui ne connaissait encore personne dans la capitale, il ne trouva qu'un dejeuner de chocolat chez un pretre de son pays, et un diner chez un cornette des gardes. Il mena son armee chez le pretre, auquel on devora sa provision de deux mois, et chez le cornette, qui fit des merveilles; mais, comme le disait Planchet, on ne mange toujours qu'une fois, meme quand on mange beaucoup. D'Artagnan se trouva donc assez humilie de n'avoir eu qu'un repas et demi, car le dejeuner chez le pretre ne pouvait compter que pour un demi-repas, a offrir a ses compagnons en echange des festins que s'etaient procures Athos, Porthos et Aramis. Il se croyait a charge a la societe, oubliant dans sa bonne foi toute juvenile qu'il avait nourri cette societe pendant un mois, et son esprit preoccupe se mit a travailler activement. Il reflechit que cette coalition de quatre hommes jeunes, braves, entreprenants et actifs devait avoir un autre but que des promenades dehanchees, des lecons d'escrime et des lazzi plus ou moins spirituels. En effet, quatre hommes comme eux, quatre hommes devoues les uns aux autres depuis la bourse jusqu'a la vie, quatre hommes se soutenant toujours, ne reculant jamais, executant isolement ou ensemble les resolutions prises en commun; quatre bras menacant les quatre points cardinaux ou se tournant vers un seul point, devaient inevitablement, soit souterrainement, soit au jour, soit par la mine, soit par la tranchee, soit par la ruse, soit par la force, s'ouvrir un chemin vers le but qu'ils voulaient atteindre, si bien defendu ou si eloigne qu'il fut. La seule chose qui etonnat d'Artagnan, c'est que ses compagnons n'eussent point songe a cela. Il y songeait, lui, et serieusement meme, se creusant la cervelle pour trouver une direction a cette force unique quatre fois multipliee avec laquelle il ne doutait pas que, comme avec le levier que cherchait Archimede, on ne parvint a soulever le monde, -- lorsque l'on frappa doucement a la porte. D'Artagnan reveilla Planchet et lui ordonna d'aller ouvrir. Que de cette phrase: d'Artagnan reveilla Planchet, le lecteur n'aille pas augurer qu'il faisait nuit ou que le jour n'etait point encore venu. Non! quatre heures venaient de sonner. Planchet, deux heures auparavant, etait venu demander a diner a son maitre, lequel lui avait repondu par le proverbe: "Qui dort dine." Et Planchet dinait en dormant. Un homme fut introduit, de mine assez simple et qui avait l'air d'un bourgeois. Planchet, pour son dessert, eut bien voulu entendre la conversation; mais le bourgeois declara a d'Artagnan que ce qu'il avait a lui dire etant important et confidentiel, il desirait demeurer en tete-a-tete avec lui. D'Artagnan congedia Planchet et fit asseoir son visiteur. Il y eut un moment de silence pendant lequel les deux hommes se regarderent comme pour faire une connaissance prealable, apres quoi d'Artagnan s'inclina en signe qu'il ecoutait. "J'ai entendu parler de M. d'Artagnan comme d'un jeune homme fort brave, dit le bourgeois, et cette reputation dont il jouit a juste titre m'a decide a lui confier un secret. -- Parlez, monsieur, parlez", dit d'Artagnan, qui d'instinct flaira quelque chose d'avantageux. Le bourgeois fit une nouvelle pause et continua: "J'ai ma femme qui est lingere chez la reine, monsieur, et qui ne manque ni de sagesse, ni de beaute. On me l'a fait epouser voila bientot trois ans, quoiqu'elle n'eut qu'un petit avoir, parce que M. de La Porte, le portemanteau de la reine, est son parrain et la protege... -- Eh bien, monsieur? demanda d'Artagnan. -- Eh bien, reprit le bourgeois, eh bien, monsieur, ma femme a ete enlevee hier matin, comme elle sortait de sa chambre de travail. -- Et par qui votre femme a-t-elle ete enlevee? -- Je n'en sais rien surement, monsieur, mais je soupconne quelqu'un. -- Et quelle est cette personne que vous soupconnez? -- Un homme qui la poursuivait depuis longtemps. -- Diable! -- Mais voulez-vous que je vous dise, monsieur, continua le bourgeois, je suis convaincu, moi, qu'il y a moins d'amour que de politique dans tout cela. -- Moins d'amour que de politique, reprit d'Artagnan d'un air fort reflechi, et que soupconnez-vous? -- Je ne sais pas si je devrais vous dire ce que je soupconne... -- Monsieur, je vous ferai observer que je ne vous demande absolument rien, moi. C'est vous qui etes venu. C'est vous qui m'avez dit que vous aviez un secret a me confier. Faites donc a votre guise, il est encore temps de vous retirer. -- Non, monsieur, non; vous m'avez l'air d'un honnete jeune homme, et j'aurai confiance en vous. Je crois donc que ce n'est pas a cause de ses amours que ma femme a ete arretee, mais a cause de celles d'une plus grande dame qu'elle. -- Ah! ah! serait-ce a cause des amours de Mme de Bois-Tracy? fit d'Artagnan, qui voulut avoir l'air, vis-a-vis de son bourgeois, d'etre au courant des affaires de la cour. -- Plus haut, monsieur, plus haut. -- De Mme d'Aiguillon? -- Plus haut encore. -- De Mme de Chevreuse? -- Plus haut, beaucoup plus haut! -- De la... d'Artagnan s'arreta. -- Oui, monsieur, repondit si bas, qu'a peine si on put l'entendre, le bourgeois epouvante. -- Et avec qui? -- Avec qui cela peut-il etre, si ce n'est avec le duc de... -- Le duc de... -- Oui, monsieur! repondit le bourgeois, en donnant a sa voix une intonation plus sourde encore. -- Mais comment savez-vous tout cela, vous? -- Ah! comment je le sais? -- Oui, comment le savez-vous? Pas de demi-confidence, ou... vous comprenez. -- Je le sais par ma femme, monsieur, par ma femme elle-meme. -- Qui le sait, elle, par qui? -- Par M. de La Porte. Ne vous ai-je pas dit qu'elle etait la filleule de M. de La Porte, l'homme de confiance de la reine? Eh bien, M. de La Porte l'avait mise pres de Sa Majeste pour que notre pauvre reine au moins eut quelqu'un a qui se fier, abandonnee comme elle l'est par le roi, espionnee comme elle l'est par le cardinal, trahie comme elle l'est par tous. -- Ah! ah! voila qui se dessine, dit d'Artagnan. -- Or ma femme est venue il y a quatre jours, monsieur; une de ses conditions etait qu'elle devait me venir voir deux fois la semaine; car, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire, ma femme m'aime beaucoup; ma femme est donc venue, et m'a confie que la reine, en ce moment-ci, avait de grandes craintes. -- Vraiment? -- Oui, M. le cardinal, a ce qu'il parait, la poursuit et la persecute plus que jamais. Il ne peut pas lui pardonner l'histoire de la sarabande. Vous savez l'histoire de la sarabande? -- Pardieu, si je la sais! repondit d'Artagnan, qui ne savait rien du tout, mais qui voulait avoir l'air d'etre au courant. -- De sorte que, maintenant, ce n'est plus de la haine, c'est de la vengeance. -- Vraiment? -- Et la reine croit... -- Eh bien, que croit la reine? -- Elle croit qu'on a ecrit a M. le duc de Buckingham en son nom. -- Au nom de la reine? -- Oui, pour le faire venir a Paris, et une fois venu a Paris, pour l'attirer dans quelque piege. -- Diable! mais votre femme, mon cher monsieur, qu'a-t-elle a faire dans tout cela? -- On connait son devouement pour la reine, et l'on veut ou l'eloigner de sa maitresse, ou l'intimider pour avoir les secrets de Sa Majeste, ou la seduire pour se servir d'elle comme d'un espion. -- C'est probable, dit d'Artagnan; mais l'homme qui l'a enlevee, le connaissez-vous? -- Je vous ai dit que je croyais le connaitre. -- Son nom? -- Je ne le sais pas; ce que je sais seulement, c'est que c'est une creature du cardinal, son ame damnee. -- Mais vous l'avez vu? -- Oui, ma femme me l'a montre un jour. -- A-t-il un signalement auquel on puisse le reconnaitre? -- Oh! certainement, c'est un seigneur de haute mine, poil noir, teint basane, oeil percant, dents blanches et une cicatrice a la tempe. -- Une cicatrice a la tempe! s'ecria d'Artagnan, et avec cela dents blanches, oeil percant, teint basane, poil noir, et haute mine; c'est mon homme de Meung! -- C'est votre homme, dites-vous? -- Oui, oui; mais cela ne fait rien a la chose. Non, je me trompe, cela la simplifie beaucoup, au contraire: si votre homme est le mien, je ferai d'un coup deux vengeances, voila tout; mais ou rejoindre cet homme? -- Je n'en sais rien. -- Vous n'avez aucun renseignement sur sa demeure? -- Aucun; un jour que je reconduisais ma femme au Louvre, il en sortait comme elle allait y entrer, et elle me l'a fait voir. -- Diable! diable! murmura d'Artagnan, tout ceci est bien vague; par qui avez-vous su l'enlevement de votre femme? -- Par M. de La Porte. -- Vous a-t-il donne quelque detail? -- Il n'en avait aucun. -- Et vous n'avez rien appris d'un autre cote? -- Si fait, j'ai recu... -- Quoi? -- Mais je ne sais pas si je ne commets pas une grande imprudence? -- Vous revenez encore la-dessus; cependant je vous ferai observer que, cette fois, il est un peu tard pour reculer. -- Aussi je ne recule pas, mordieu! s'ecria le bourgeois en jurant pour se monter la tete. D'ailleurs, foi de Bonacieux... -- Vous vous appelez Bonacieux? interrompit d'Artagnan. -- Oui, c'est mon nom. -- Vous disiez donc: foi de Bonacieux! pardon si je vous ai interrompu; mais il me semblait que ce nom ne m'etait pas inconnu. -- C'est possible, monsieur. Je suis votre proprietaire. -- Ah! ah! fit d'Artagnan en se soulevant a demi et en saluant, vous etes mon proprietaire? -- Oui, monsieur, oui. Et comme depuis trois mois que vous etes chez moi, et que distrait sans doute par vos grandes occupations vous avez oublie de me payer mon loyer; comme, dis-je, je ne vous ai pas tourmente un seul instant, j'ai pense que vous auriez egard a ma delicatesse. -- Comment donc! mon cher monsieur Bonacieux, reprit d'Artagnan, croyez que je suis plein de reconnaissance pour un pareil procede, et que, comme je vous l'ai dit, si je puis vous etre bon a quelque chose... -- Je vous crois, monsieur, je vous crois, et comme j'allais vous le dire, foi de Bonacieux, j'ai confiance en vous. -- Achevez donc ce que vous avez commence a me dire." Le bourgeois tira un papier de sa poche, et le presenta a d'Artagnan. "Une lettre! fit le jeune homme. -- Que j'ai recue ce matin." D'Artagnan l'ouvrit, et comme le jour commencait a baisser, il s'approcha de la fenetre. Le bourgeois le suivit. "Ne cherchez pas votre femme, lut d'Artagnan, elle vous sera rendue quand on n'aura plus besoin d'elle. Si vous faites une seule demarche pour la retrouver, vous etes perdu." "Voila qui est positif, continua d'Artagnan; mais apres tout, ce n'est qu'une menace. -- Oui, mais cette menace m'epouvante; moi, monsieur, je ne suis pas homme d'epee du tout, et j'ai peur de la Bastille. -- Hum! fit d'Artagnan; mais c'est que je ne me soucie pas plus de la Bastille que vous, moi. S'il ne s'agissait que d'un coup d'epee, passe encore. -- Cependant, monsieur, j'avais bien compte sur vous dans cette occasion. -- Oui? -- Vous voyant sans cesse entoure de mousquetaires a l'air fort superbe, et reconnaissant que ces mousquetaires etaient ceux de M. de Treville, et par consequent des ennemis du cardinal, j'avais pense que vous et vos amis, tout en rendant justice a notre pauvre reine, seriez enchantes de jouer un mauvais tour a Son Eminence. -- Sans doute. -- Et puis j'avais pense que, me devant trois mois de loyer dont je ne vous ai jamais parle... -- Oui, oui, vous m'avez deja donne cette raison, et je la trouve excellente. -- Comptant de plus, tant que vous me ferez l'honneur de rester chez moi, ne jamais vous parler de votre loyer a venir... -- Tres bien. -- Et ajoutez a cela, si besoin est, comptant vous offrir une cinquantaine de pistoles si, contre toute probabilite, vous vous trouviez gene en ce moment. -- A merveille; mais vous etes donc riche, mon cher monsieur Bonacieux? -- Je suis a mon aise, monsieur, c'est le mot; j'ai amasse quelque chose comme deux ou trois mille ecus de rente dans le commerce de la mercerie, et surtout en placant quelques fonds sur le dernier voyage du celebre navigateur Jean Mocquet; de sorte que, vous comprenez, monsieur... Ah! mais... s'ecria le bourgeois. -- Quoi? demanda d'Artagnan. -- Que vois-je la? -- Ou? -- Dans la rue, en face de vos fenetres, dans l'embrasure de cette porte: un homme enveloppe dans un manteau. -- C'est lui! s'ecrierent a la fois d'Artagnan et le bourgeois, chacun d'eux en meme temps ayant reconnu son homme. -- Ah! cette fois-ci, s'ecria d'Artagnan en sautant sur son epee, cette fois-ci, il ne m'echappera pas." Et tirant son epee du fourreau, il se precipita hors de l'appartement. Sur l'escalier, il rencontra Athos et Porthos qui le venaient voir. Ils s'ecarterent, d'Artagnan passa entre eux comme un trait. "Ah ca, ou cours-tu ainsi? lui crierent a la fois les deux mousquetaires. -- L'homme de Meung!" repondit d'Artagnan, et il disparut. D'Artagnan avait plus d'une fois raconte a ses amis son aventure avec l'inconnu, ainsi que l'apparition de la belle voyageuse a laquelle cet homme avait paru confier une si importante missive. L'avis d'Athos avait ete que d'Artagnan avait perdu sa lettre dans la bagarre. Un gentilhomme, selon lui -- et, au portrait que d'Artagnan avait fait de l'inconnu, ce ne pouvait etre qu'un gentilhomme --, un gentilhomme devait etre incapable de cette bassesse, de voler une lettre. Porthos n'avait vu dans tout cela qu'un rendez-vous amoureux donne par une dame a un cavalier ou par un cavalier a une dame, et qu'etait venu troubler la presence de d'Artagnan et de son cheval jaune. Aramis avait dit que ces sortes de choses etant mysterieuses, mieux valait ne les point approfondir. Ils comprirent donc, sur les quelques mots echappes a d'Artagnan, de quelle affaire il etait question, et comme ils penserent qu'apres avoir rejoint son homme ou l'avoir perdu de vue, d'Artagnan finirait toujours par remonter chez lui, ils continuerent leur chemin. Lorsqu'ils entrerent dans la chambre de d'Artagnan, la chambre etait vide: le proprietaire, craignant les suites de la rencontre qui allait sans doute avoir lieu entre le jeune homme et l'inconnu, avait, par suite de l'exposition qu'il avait faite lui- meme de son caractere, juge qu'il etait prudent de decamper. CHAPITRE IX D'ARTAGNAN SE DESSINE Comme l'avaient prevu Athos et Porthos, au bout d'une demi-heure d'Artagnan rentra. Cette fois encore il avait manque son homme, qui avait disparu comme par enchantement. D'Artagnan avait couru, l'epee a la main, toutes les rues environnantes, mais il n'avait rien trouve qui ressemblat a celui qu'il cherchait, puis enfin il en etait revenu a la chose par laquelle il aurait du commencer peut-etre, et qui etait de frapper a la porte contre laquelle l'inconnu etait appuye; mais c'etait inutilement qu'il avait dix ou douze fois de suite fait resonner le marteau, personne n'avait repondu, et des voisins qui, attires par le bruit, etaient accourus sur le seuil de leur porte ou avaient mis le nez a leurs fenetres, lui avaient assure que cette maison, dont au reste toutes les ouvertures etaient closes, etait depuis six mois completement inhabitee. Pendant que d'Artagnan courait les rues et frappait aux portes, Aramis avait rejoint ses deux compagnons, de sorte qu'en revenant chez lui, d'Artagnan trouva la reunion au grand complet. "Eh bien? dirent ensemble les trois mousquetaires en voyant entrer d'Artagnan, la sueur sur le front et la figure bouleversee par la colere. -- Eh bien, s'ecria celui-ci en jetant son epee sur le lit, il faut que cet homme soit le diable en personne; il a disparu comme un fantome, comme une ombre, comme un spectre. -- Croyez-vous aux apparitions? demanda Athos a Porthos. -- Moi, je ne crois que ce que j'ai vu, et comme je n'ai jamais vu d'apparitions, je n'y crois pas. -- La Bible, dit Aramis, nous fait une loi d'y croire: l'ombre de Samuel apparut a Sauel, et c'est un article de foi que je serais fache de voir mettre en doute, Porthos. -- Dans tous les cas, homme ou diable, corps ou ombre, illusion ou realite, cet homme est ne pour ma damnation, car sa fuite nous fait manquer une affaire superbe, messieurs, une affaire dans laquelle il y avait cent pistoles et peut-etre plus a gagner. -- Comment cela?" dirent a la fois Porthos et Aramis. Quant a Athos, fidele a son systeme de mutisme, il se contenta d'interroger d'Artagnan du regard. "Planchet, dit d'Artagnan a son domestique, qui passait en ce moment la tete par la porte entrebaillee pour tacher de surprendre quelques bribes de la conversation, descendez chez mon proprietaire, M. Bonacieux, et dites-lui de nous envoyer une demi- douzaine de bouteilles de vin de Beaugency: c'est celui que je prefere. -- Ah ca, mais vous avez donc credit ouvert chez votre proprietaire? demanda Porthos. -- Oui, repondit d'Artagnan, a compter d'aujourd'hui, et soyez tranquilles, si son vin est mauvais, nous lui en enverrons querir d'autre. -- Il faut user et non abuser, dit sentencieusement Aramis. -- J'ai toujours dit que d'Artagnan etait la forte tete de nous quatre, fit Athos, qui, apres avoir emis cette opinion a laquelle d'Artagnan repondit par un salut, retomba aussitot dans son silence accoutume. -- Mais enfin, voyons, qu'y a-t-il? demanda Porthos. -- Oui, dit Aramis, confiez-nous cela, mon cher ami, a moins que l'honneur de quelque dame ne se trouve interesse a cette confidence, a ce quel cas vous feriez mieux de la garder pour vous. -- Soyez tranquilles, repondit d'Artagnan, l'honneur de personne n'aura a se plaindre de ce que j'ai a vous dire." Et alors il raconta mot a mot a ses amis ce qui venait de se passer entre lui et son hote, et comment l'homme qui avait enleve la femme du digne proprietaire etait le meme avec lequel il avait eu maille a partir a l'hotellerie du Franc Meunier. "Votre affaire n'est pas mauvaise, dit Athos apres avoir goute le vin en connaisseur et indique d'un signe de tete qu'il le trouvait bon, et l'on pourra tirer de ce brave homme cinquante a soixante pistoles. Maintenant, reste a savoir si cinquante a soixante pistoles valent la peine de risquer quatre tetes. -- Mais faites attention, s'ecria d'Artagnan qu'il y a une femme dans cette affaire, une femme enlevee, une femme qu'on menace sans doute, qu'on torture peut-etre, et tout cela parce qu'elle est fidele a sa maitresse! -- Prenez garde, d'Artagnan, prenez garde, dit Aramis, vous vous echauffez un peu trop, a mon avis, sur le sort de Mme Bonacieux. La femme a ete creee pour notre perte, et c'est d'elle que nous viennent toutes nos miseres." Athos, a cette sentence d'Aramis, fronca le sourcil et se mordit les levres. "Ce n'est point de Mme Bonacieux que je m'inquiete, s'ecria d'Artagnan, mais de la reine, que le roi abandonne, que le cardinal persecute, et qui voit tomber, les unes apres les autres, les tetes de tous ses amis. -- Pourquoi aime-t-elle ce que nous detestons le plus au monde, les Espagnols et les Anglais? -- L'Espagne est sa patrie, repondit d'Artagnan, et il est tout simple qu'elle aime les Espagnols, qui sont enfants de la meme terre qu'elle. Quant au second reproche que vous lui faites, j'ai entendu dire qu'elle aimait non pas les Anglais, mais un Anglais. -- Eh! ma foi, dit Athos, il faut avouer que cet Anglais etait bien digne d'etre aime. Je n'ai jamais vu un plus grand air que le sien. -- Sans compter qu'il s'habille comme personne, dit Porthos. J'etais au Louvre le jour ou il a seme ses perles, et pardieu! j'en ai ramasse deux que j'ai bien vendues dix pistoles piece. Et toi, Aramis, le connais-tu? -- Aussi bien que vous, messieurs, car j'etais de ceux qui l'ont arrete dans le jardin d'Amiens, ou m'avait introduit M. de Putange, l'ecuyer de la reine. J'etais au seminaire a cette epoque, et l'aventure me parut cruelle pour le roi. -- Ce qui ne m'empecherait pas, dit d'Artagnan, si je savais ou est le duc de Buckingham, de le prendre par la main et de le conduire pres de la reine, ne fut-ce que pour faire engager M. le cardinal; car notre veritable, notre seul, notre eternel ennemi, messieurs, c'est le cardinal, et si nous pouvions trouver moyen de lui jouer quelque tour bien cruel, j'avoue que j'y engagerais volontiers ma tete. -- Et, reprit Athos, le mercier vous a dit, d'Artagnan, que la reine pensait qu'on avait fait venir Buckingham sur un faux avis? -- Elle en a peur. -- Attendez donc, dit Aramis. -- Quoi? demanda Porthos. -- Allez toujours, je cherche a me rappeler des circonstances. -- Et maintenant je suis convaincu, dit d'Artagnan, que l'enlevement de cette femme de la reine se rattache aux evenements dont nous parlons, et peut-etre a la presence de M. de Buckingham a Paris. -- Le Gascon est plein d'idees, dit Porthos avec admiration. -- J'aime beaucoup l'entendre parler, dit Athos, son patois m'amuse. -- Messieurs, reprit Aramis, ecoutez ceci. -- Ecoutons Aramis, dirent les trois amis. -- Hier je me trouvais chez un savant docteur en theologie que je consulte quelquefois pour mes etudes..." Athos sourit. "Il habite un quartier desert, continua Aramis: ses gouts, sa profession l'exigent. Or, au moment ou je sortais de chez lui..." Ici Aramis s'arreta. "Eh bien? demanderent ses auditeurs, au moment ou vous sortiez de chez lui?" Aramis parut faire un effort sur lui-meme, comme un homme qui, en plein courant de mensonge, se voit arreter par quelque obstacle imprevu; mais les yeux de ses trois compagnons etaient fixes sur lui, leurs oreilles attendaient beantes, il n'y avait pas moyen de reculer. "Ce docteur a une niece, continua Aramis. -- Ah! il a une niece! interrompit Porthos. -- Dame fort respectable", dit Aramis. Les trois amis se mirent a rire. "Ah! si vous riez ou si vous doutez, reprit Aramis, vous ne saurez rien. -- Nous sommes croyants comme des mahometistes et muets comme des catafalques, dit Athos. -- Je continue donc, reprit Aramis. Cette niece vient quelquefois voir son oncle; or elle s'y trouvait hier en meme temps que moi, par hasard, et je dus m'offrir pour la conduire a son carrosse. -- Ah! elle a un carrosse, la niece du docteur? interrompit Porthos, dont un des defauts etait une grande incontinence de langue; belle connaissance, mon ami. -- Porthos, reprit Aramis, je vous ai deja fait observer plus d'une fois que vous etes fort indiscret, et que cela vous nuit pres des femmes. -- Messieurs, messieurs, s'ecria d'Artagnan, qui entrevoyait le fond de l'aventure, la chose est serieuse; tachons donc de ne pas plaisanter si nous pouvons. Allez, Aramis, allez. -- Tout a coup, un homme grand, brun, aux manieres de gentilhomme..., tenez, dans le genre du votre, d'Artagnan. -- Le meme peut-etre, dit celui-ci. -- C'est possible, continua Aramis,... s'approcha de moi, accompagne de cinq ou six hommes qui le suivaient a dix pas en arriere, et du ton le plus poli: "Monsieur le duc, me dit-il, et vous, madame", continua-t-il en s'adressant a la dame que j'avais sous le bras... -- A la niece du docteur? -- Silence donc, Porthos! dit Athos, vous etes insupportable. -- Veuillez monter dans ce carrosse, et cela sans essayer la moindre resistance, sans faire le moindre bruit." -- Il vous avait pris pour Buckingham! s'ecria d'Artagnan. -- Je le crois, repondit Aramis. -- Mais cette dame? demanda Porthos. -- Il l'avait prise pour la reine! dit d'Artagnan. -- Justement, repondit Aramis. -- Le Gascon est le diable! s'ecria Athos, rien ne lui echappe. -- Le fait est, dit Porthos, qu'Aramis est de la taille et a quelque chose de la tournure du beau duc; mais cependant, il me semble que l'habit de mousquetaire... -- J'avais un manteau enorme, dit Aramis. -- Au mois de juillet, diable! fit Porthos, est-ce que le docteur craint que tu ne sois reconnu? -- Je comprends encore, dit Athos, que l'espion se soit laisse prendre par la tournure; mais le visage... -- J'avais un grand chapeau, dit Aramis. -- Oh! mon Dieu, s'ecria Porthos, que de precautions pour etudier la theologie! -- Messieurs, messieurs, dit d'Artagnan, ne perdons pas notre temps a badiner; eparpillons-nous et cherchons la femme du mercier, c'est la clef de l'intrigue. -- Une femme de condition si inferieure! vous croyez, d'Artagnan? fit Porthos en allongeant les levres avec mepris. -- C'est la filleule de La Porte, le valet de confiance de la reine. Ne vous l'ai-je pas dit, messieurs? Et d'ailleurs, c'est peut-etre un calcul de Sa Majeste d'avoir ete, cette fois, chercher ses appuis si bas. Les hautes tetes se voient de loin, et le cardinal a bonne vue. -- Eh bien, dit Porthos, faites d'abord prix avec le mercier, et bon prix. -- C'est inutile, dit d'Artagnan, car je crois que s'il ne nous paie pas, nous serons assez payes d'un autre cote." En ce moment, un bruit precipite de pas retentit dans l'escalier, la porte s'ouvrit avec fracas, et le malheureux mercier s'elanca dans la chambre ou se tenait le conseil. "Ah! messieurs, s'ecria-t-il, sauvez-moi, au nom du Ciel, sauvez- moi! Il y a quatre hommes qui viennent pour m'arreter; sauvez-moi, sauvez-moi!" Porthos et Aramis se leverent. "Un moment, s'ecria d'Artagnan en leur faisant signe de repousser au fourreau leurs epees a demi tirees; un moment, ce n'est pas du courage qu'il faut ici, c'est de la prudence. -- Cependant, s'ecria Porthos, nous ne laisserons pas... -- Vous laisserez faire d'Artagnan, dit Athos, c'est, je le repete, la forte tete de nous tous, et moi, pour mon compte, je declare que je lui obeis. Fais ce que tu voudras, d'Artagnan." En ce moment, les quatre gardes apparurent a la porte de l'antichambre, et voyant quatre mousquetaires debout et l'epee au cote, hesiterent a aller plus loin. "Entrez, messieurs, entrez, cria d'Artagnan; vous etes ici chez moi, et nous sommes tous de fideles serviteurs du roi et de M. le cardinal. -- Alors, messieurs, vous ne vous opposerez pas a ce que nous executions les ordres que nous avons recus? demanda celui qui paraissait le chef de l'escouade. -- Au contraire, messieurs, et nous vous preterions main-forte, si besoin etait. -- Mais que dit-il donc? marmotta Porthos. -- Tu es un niais, dit Athos, silence! -- Mais vous m'avez promis..., dit tout bas le pauvre mercier. -- Nous ne pouvons vous sauver qu'en restant libres, repondit rapidement et tout bas d'Artagnan, et si nous faisons mine de vous defendre, on nous arrete avec vous. -- Il me semble, cependant... -- Venez, messieurs, venez, dit tout haut d'Artagnan; je n'ai aucun motif de defendre monsieur. Je l'ai vu aujourd'hui pour la premiere fois, et encore a quelle occasion, il vous le dira lui- meme, pour me venir reclamer le prix de mon loyer. Est-ce vrai, monsieur Bonacieux? Repondez! -- C'est la verite pure, s'ecria le mercier, mais monsieur ne vous dit pas... -- Silence sur moi, silence sur mes amis, silence sur la reine surtout, ou vous perdriez tout le monde sans vous sauver. Allez, allez, messieurs, emmenez cet homme!" Et d'Artagnan poussa le mercier tout etourdi aux mains des gardes, en lui disant: "Vous etes un maraud, mon cher; vous venez me demander de l'argent, a moi! a un mousquetaire! En prison, messieurs, encore une fois, emmenez-le en prison et gardez-le sous clef le plus longtemps possible, cela me donnera du temps pour payer." Les sbires se confondirent en remerciements et emmenerent leur proie. Au moment ou ils descendaient, d'Artagnan frappa sur l'epaule du chef: "Ne boirai-je pas a votre sante et vous a la mienne? dit-il, en remplissant deux verres du vin de Beaugency qu'il tenait de la liberalite de M. Bonacieux. -- Ce sera bien de l'honneur pour moi, dit le chef des sbires, et j'accepte avec reconnaissance. -- Donc, a la votre, monsieur... comment vous nommez-vous? -- Boisrenard. -- Monsieur Boisrenard! -- A la votre, mon gentilhomme: comment vous nommez-vous, a votre tour, s'il vous plait? -- D'Artagnan. -- A la votre, monsieur d'Artagnan! -- Et par-dessus toutes celles-la, s'ecria d'Artagnan comme emporte par son enthousiasme, a celle du roi et du cardinal." Le chef des sbires eut peut-etre doute de la sincerite de d'Artagnan, si le vin eut ete mauvais; mais le vin etait bon, il fut convaincu. "Mais quelle diable de vilenie avez-vous donc faite la? dit Porthos lorsque l'alguazil en chef eut rejoint ses compagnons, et que les quatre amis se retrouverent seuls. Fi donc! quatre mousquetaires laisser arreter au milieu d'eux un malheureux qui crie a l'aide! Un gentilhomme trinquer avec un recors! -- Porthos, dit Aramis, Athos t'a deja prevenu que tu etais un niais, et je me range de son avis. D'Artagnan, tu es un grand homme, et quand tu seras a la place de M. de Treville, je te demande ta protection pour me faire avoir une abbaye. -- Ah ca, je m'y perds, dit Porthos, vous approuvez ce que d'Artagnan vient de faire? -- Je le crois parbleu bien, dit Athos; non seulement j'approuve ce qu'il vient de faire, mais encore je l'en felicite. -- Et maintenant, messieurs, dit d'Artagnan sans se donner la peine d'expliquer sa conduite a Porthos, tous pour un, un pour tous, c'est notre devise, n'est-ce pas? -- Cependant... dit Porthos. -- Etends la main et jure!" s'ecrierent a la fois Athos et Aramis. Vaincu par l'exemple, maugreant tout bas, Porthos etendit la main, et les quatre amis repeterent d'une seule voix la formule dictee par d'Artagnan: "Tous pour un, un pour tous." "C'est bien, que chacun se retire maintenant chez soi, dit d'Artagnan comme s'il n'avait fait autre chose que de commander toute sa vie, et attention, car a partir de ce moment, nous voila aux prises avec le cardinal." CHAPITRE X UNE SOURICIERE AU XVIIe SIECLE L'invention de la souriciere ne date pas de nos jours; des que les societes, en se formant, eurent invente une police quelconque, cette police, a son tour, inventa les souricieres. Comme peut-etre nos lecteurs ne sont pas familiarises encore avec l'argot de la rue de Jerusalem, et que c'est, depuis que nous ecrivons -- et il y a quelque quinze ans de cela --, la premiere fois que nous employons ce mot applique a cette chose, expliquons- leur ce que c'est qu'une souriciere. Quand, dans une maison quelle qu'elle soit, on a arrete un individu soupconne d'un crime quelconque, on tient secrete l'arrestation; on place quatre ou cinq hommes en embuscade dans la premiere piece, on ouvre la porte a tous ceux qui frappent, on la referme sur eux et on les arrete; de cette facon, au bout de deux ou trois jours, on tient a peu pres tous les familiers de l'etablissement. Voila ce que c'est qu'une souriciere. On fit donc une souriciere de l'appartement de maitre Bonacieux, et quiconque y apparut fut pris et interroge par les gens de M. le cardinal. Il va sans dire que, comme une allee particuliere conduisait au premier etage qu'habitait d'Artagnan, ceux qui venaient chez lui etaient exemptes de toutes visites. D'ailleurs les trois mousquetaires y venaient seuls; ils s'etaient mis en quete chacun de son cote, et n'avaient rien trouve, rien decouvert. Athos avait ete meme jusqu'a questionner M. de Treville, chose qui, vu le mutisme habituel du digne mousquetaire, avait fort etonne son capitaine. Mais M. de Treville ne savait rien, sinon que, la derniere fois qu'il avait vu le cardinal, le roi et la reine, le cardinal avait l'air fort soucieux, que le roi etait inquiet, et que les yeux rouges de la reine indiquaient qu'elle avait veille ou pleure. Mais cette derniere circonstance l'avait peu frappe, la reine, depuis son mariage, veillant et pleurant beaucoup. M. de Treville recommanda en tout cas a Athos le service du roi et surtout celui de la reine, le priant de faire la meme recommandation a ses camarades. Quant a d'Artagnan, il ne bougeait pas de chez lui. Il avait converti sa chambre en observatoire. Des fenetres il voyait arriver ceux qui venaient se faire prendre; puis, comme il avait ote les carreaux du plancher, qu'il avait creuse le parquet et qu'un simple plafond le separait de la chambre au-dessous, ou se faisaient les interrogatoires, il entendait tout ce qui se passait entre les inquisiteurs et les accuses. Les interrogatoires, precedes d'une perquisition minutieuse operee sur la personne arretee, etaient presque toujours ainsi concus: "Mme Bonacieux vous a-t-elle remis quelque chose pour son mari ou pour quelque autre personne? -- M. Bonacieux vous a-t-il remis quelque chose pour sa femme ou pour quelque autre personne? -- L'un et l'autre vous ont-ils fait quelque confidence de vive voix?" "S'ils savaient quelque chose, ils ne questionneraient pas ainsi, se dit a lui-meme d'Artagnan. Maintenant, que cherchent-ils a savoir? Si le duc de Buckingham ne se trouve point a Paris et s'il n'a pas eu ou s'il ne doit point avoir quelque entrevue avec la reine." D'Artagnan s'arreta a cette idee, qui, d'apres tout ce qu'il avait entendu, ne manquait pas de probabilite. En attendant, la souriciere etait en permanence, et la vigilance de d'Artagnan aussi. Le soir du lendemain de l'arrestation du pauvre Bonacieux, comme Athos venait de quitter d'Artagnan pour se rendre chez M. de Treville, comme neuf heures venaient de sonner, et comme Planchet, qui n'avait pas encore fait le lit, commencait sa besogne, on entendit frapper a la porte de la rue; aussitot cette porte s'ouvrit et se referma: quelqu'un venait de se prendre a la souriciere. D'Artagnan s'elanca vers l'endroit decarrele, se coucha ventre a terre et ecouta. Des cris retentirent bientot, puis des gemissements qu'on cherchait a etouffer. D'interrogatoire, il n'en etait pas question. "Diable! se dit d'Artagnan, il me semble que c'est une femme: on la fouille, elle resiste, -- on la violente, -- les miserables!" Et d'Artagnan, malgre sa prudence, se tenait a quatre pour ne pas se meler a la scene qui se passait au-dessous de lui. "Mais je vous dis que je suis la maitresse de la maison, messieurs; je vous dis que je suis Mme Bonacieux, je vous dis que j'appartiens a la reine!" s'ecriait la malheureuse femme. "Mme Bonacieux! murmura d'Artagnan; serais-je assez heureux pour avoir trouve ce que tout le monde cherche?" "C'est justement vous que nous attendions", reprirent les interrogateurs. La voix devint de plus en plus etouffee: un mouvement tumultueux fit retentir les boiseries. La victime resistait autant qu'une femme peut resister a quatre hommes. "Pardon, messieurs, par...", murmura la voix, qui ne fit plus entendre que des sons inarticules. "Ils la baillonnent, ils vont l'entrainer, s'ecria d'Artagnan en se redressant comme par un ressort. Mon epee; bon, elle est a mon cote. Planchet! -- Monsieur? -- Cours chercher Athos, Porthos et Aramis. L'un des trois sera surement chez lui, peut-etre tous les trois seront-ils rentres. Qu'ils prennent des armes, qu'ils viennent, qu'ils accourent. Ah! je me souviens, Athos est chez M. de Treville. -- Mais ou allez-vous, monsieur, ou allez-vous? -- Je descends par la fenetre, s'ecria d'Artagnan, afin d'etre plus tot arrive; toi, remets les carreaux, balaie le plancher, sors par la porte et cours ou je te dis. -- Oh! monsieur, monsieur, vous allez vous tuer, s'ecria Planchet. -- Tais-toi, imbecile", dit d'Artagnan. Et s'accrochant de la main au rebord de sa fenetre, il se laissa tomber du premier etage, qui heureusement n'etait pas eleve, sans se faire une ecorchure. Puis il alla aussitot frapper a la porte en murmurant: "Je vais me faire prendre a mon tour dans la souriciere, et malheur aux chats qui se frotteront a pareille souris." A peine le marteau eut-il resonne sous la main du jeune homme, que le tumulte cessa, que des pas s'approcherent, que la porte s'ouvrit, et que d'Artagnan, l'epee nue, s'elanca dans l'appartement de maitre Bonacieux, dont la porte, sans doute mue par un ressort, se referma d'elle-meme sur lui. Alors ceux qui habitaient encore la malheureuse maison de Bonacieux et les voisins les plus proches entendirent de grands cris, des trepignements, un cliquetis d'epees et un bruit prolonge de meubles. Puis, un moment apres, ceux qui, surpris par ce bruit, s'etaient mis aux fenetres pour en connaitre la cause, purent voir la porte se rouvrir et quatre hommes vetus de noir non pas en sortir, mais s'envoler comme des corbeaux effarouches, laissant par terre et aux angles des tables des plumes de leurs ailes, c'est-a-dire des loques de leurs habits et des bribes de leurs manteaux. D'Artagnan etait vainqueur sans beaucoup de peine, il faut le dire, car un seul des alguazils etait arme, encore se defendit-il pour la forme. Il est vrai que les trois autres avaient essaye d'assommer le jeune homme avec les chaises, les tabourets et les poteries; mais deux ou trois egratignures faites par la flamberge du Gascon les avaient epouvantes. Dix minutes avaient suffi a leur defaite et d'Artagnan etait reste maitre du champ de bataille. Les voisins, qui avaient ouvert leurs fenetres avec le sang-froid particulier aux habitants de Paris dans ces temps d'emeutes et de rixes perpetuelles, les refermerent des qu'ils eurent vu s'enfuir les quatre hommes noirs: leur instinct leur disait que, pour le moment, tout etait fini. D'ailleurs il se faisait tard, et alors comme aujourd'hui on se couchait de bonne heure dans le quartier du Luxembourg. D'Artagnan, reste seul avec Mme Bonacieux, se retourna vers elle: la pauvre femme etait renversee sur un fauteuil et a demi evanouie. D'Artagnan l'examina d'un coup d'oeil rapide. C'etait une charmante femme de vingt-cinq a vingt-six ans, brune avec des yeux bleus, ayant un nez legerement retrousse, des dents admirables, un teint marbre de rose et d'opale. La cependant s'arretaient les signes qui pouvaient la faire confondre avec une grande dame. Les mains etaient blanches, mais sans finesse: les pieds n'annoncaient pas la femme de qualite. Heureusement d'Artagnan n'en etait pas encore a se preoccuper de ces details. Tandis que d'Artagnan examinait Mme Bonacieux, et en etait aux pieds, comme nous l'avons dit, il vit a terre un fin mouchoir de batiste, qu'il ramassa selon son habitude, et au coin duquel il reconnut le meme chiffre qu'il avait vu au mouchoir qui avait failli lui faire couper la gorge avec Aramis. Depuis ce temps, d'Artagnan se mefiait des mouchoirs armories; il remit donc sans rien dire celui qu'il avait ramasse dans la poche de Mme Bonacieux. En ce moment, Mme Bonacieux reprenait ses sens. Elle ouvrit les yeux, regarda avec terreur autour d'elle, vit que l'appartement etait vide, et qu'elle etait seule avec son liberateur. Elle lui tendit aussitot les mains en souriant. Mme Bonacieux avait le plus charmant sourire du monde. "Ah! monsieur! dit-elle, c'est vous qui m'avez sauvee; permettez- moi que je vous remercie. -- Madame, dit d'Artagnan, je n'ai fait que ce que tout gentilhomme eut fait a ma place, vous ne me devez donc aucun remerciement. -- Si fait, monsieur, si fait, et j'espere vous prouver que vous n'avez pas rendu service a une ingrate. Mais que me voulaient donc ces hommes, que j'ai pris d'abord pour des voleurs, et pourquoi M. Bonacieux n'est-il point ici? -- Madame, ces hommes etaient bien autrement dangereux que ne pourraient etre des voleurs, car ce sont des agents de M. le cardinal, et quant a votre mari, M. Bonacieux, il n'est point ici parce qu'hier on est venu le prendre pour le conduire a la Bastille. -- Mon mari a la Bastille! s'ecria Mme Bonacieux, oh! mon Dieu! qu'a-t-il donc fait? pauvre cher homme! lui, l'innocence meme!" Et quelque chose comme un sourire percait sur la figure encore tout effrayee de la jeune femme. "Ce qu'il a fait, madame? dit d'Artagnan. Je crois que son seul crime est d'avoir a la fois le bonheur et le malheur d'etre votre mari. -- Mais, monsieur, vous savez donc... -- Je sais que vous avez ete enlevee, madame. -- Et par qui? Le savez-vous? Oh! si vous le savez, dites-le-moi. -- Par un homme de quarante a quarante-cinq ans, aux cheveux noirs, au teint basane, avec une cicatrice a la tempe gauche. -- C'est cela, c'est cela; mais son nom? -- Ah! son nom? c'est ce que j'ignore. -- Et mon mari savait-il que j'avais ete enlevee? -- Il en avait ete prevenu par une lettre que lui avait ecrite le ravisseur lui-meme. -- Et soupconne-t-il, demanda Mme Bonacieux avec embarras, la cause de cet evenement? -- Il l'attribuait, je crois, a une cause politique. -- J'en ai doute d'abord, et maintenant je le pense comme lui. Ainsi donc, ce cher M. Bonacieux ne m'a pas soupconnee un seul instant...? -- Ah! loin de la, madame, il etait trop fier de votre sagesse et surtout de votre amour." Un second sourire presque imperceptible effleura les levres rosees de la belle jeune femme. "Mais, continua d'Artagnan, comment vous etes-vous enfuie? -- J'ai profite d'un moment ou l'on m'a laissee seule, et comme je savais depuis ce matin a quoi m'en tenir sur mon enlevement, a l'aide de mes draps je suis descendue par la fenetre; alors, comme je croyais mon mari ici, je suis accourue. -- Pour vous mettre sous sa protection? -- Oh! non, pauvre cher homme, je savais bien qu'il etait incapable de me defendre; mais comme il pouvait nous servir a autre chose, je voulais le prevenir. -- De quoi? -- Oh! ceci n'est pas mon secret, je ne puis donc pas vous le dire. -- D'ailleurs, dit d'Artagnan (pardon, madame, si, tout garde que je suis, je vous rappelle a la prudence), d'ailleurs je crois que nous ne sommes pas ici en lieu opportun pour faire des confidences. Les hommes que j'ai mis en fuite vont revenir avec main-forte; s'ils nous retrouvent ici nous sommes perdus. J'ai bien fait prevenir trois de mes amis, mais qui sait si on les aura trouves chez eux! -- Oui, oui, vous avez raison, s'ecria Mme Bonacieux effrayee; fuyons, sauvons-nous." A ces mots, elle passa son bras sous celui de d'Artagnan et l'entraina vivement. "Mais ou fuir? dit d'Artagnan, ou nous sauver? -- Eloignons-nous d'abord de cette maison, puis apres nous verrons." Et la jeune femme et le jeune homme, sans se donner la peine de refermer la porte, descendirent rapidement la rue des Fossoyeurs, s'engagerent dans la rue des Fosses-Monsieur-le-Prince et ne s'arreterent qu'a la place Saint-Sulpice. "Et maintenant, qu'allons-nous faire, demanda d'Artagnan, et ou voulez-vous que je vous conduise? -- Je suis fort embarrassee de vous repondre, je vous l'avoue, dit Mme Bonacieux; mon intention etait de faire prevenir M. de La Porte par mon mari, afin que M. de La Porte put nous dire precisement ce qui s'etait passe au Louvre depuis trois jours, et s'il n'y avait pas danger pour moi de m'y presenter. -- Mais moi, dit d'Artagnan, je puis aller prevenir M. de La Porte. -- Sans doute; seulement il n'y a qu'un malheur: c'est qu'on connait M. Bonacieux au Louvre et qu'on le laisserait passer, lui, tandis qu'on ne vous connait pas, vous, et que l'on vous fermera la porte. -- Ah! bah, dit d'Artagnan, vous avez bien a quelque guichet du Louvre un concierge qui vous est devoue, et qui grace a un mot d'ordre..." Mme Bonacieux regarda fixement le jeune homme. "Et si je vous donnais ce mot d'ordre, dit-elle, l'oublieriez-vous aussitot que vous vous en seriez servi? -- Parole d'honneur, foi de gentilhomme! dit d'Artagnan avec un accent a la verite duquel il n'y avait pas a se tromper. -- Tenez, je vous crois; vous avez l'air d'un brave jeune homme, d'ailleurs votre fortune est peut-etre au bout de votre devouement. -- Je ferai sans promesse et de conscience tout ce que je pourrai pour servir le roi et etre agreable a la reine, dit d'Artagnan; disposez donc de moi comme d'un ami. -- Mais moi, ou me mettrez-vous pendant ce temps-la? -- N'avez-vous pas une personne chez laquelle M. de La Porte puisse revenir vous prendre? -- Non, je ne veux me fier a personne. -- Attendez, dit d'Artagnan; nous sommes a la porte d'Athos. Oui, c'est cela. -- Qu'est-ce qu'Athos? -- Un de mes amis. -- Mais s'il est chez lui et qu'il me voie? -- Il n'y est pas, et j'emporterai la clef apres vous avoir fait entrer dans son appartement. -- Mais s'il revient? -- Il ne reviendra pas; d'ailleurs on lui dirait que j'ai amene une femme, et que cette femme est chez lui. -- Mais cela me compromettra tres fort, savez-vous! -- Que vous importe! on ne vous connait pas; d'ailleurs nous sommes dans une situation a passer par-dessus quelques convenances! -- Allons donc chez votre ami. Ou demeure-t-il? -- Rue Ferou, a deux pas d'ici. -- Allons." Et tous deux reprirent leur course. Comme l'avait prevu d'Artagnan, Athos n'etait pas chez lui: il prit la clef, qu'on avait l'habitude de lui donner comme a un ami de la maison, monta l'escalier et introduisit Mme Bonacieux dans le petit appartement dont nous avons deja fait la description. "Vous etes chez vous, dit-il; attendez, fermez la porte en dedans et n'ouvrez a personne, a moins que vous n'entendiez frapper trois coups ainsi: tenez; et il frappa trois fois: deux coups rapproches l'un de l'autre et assez forts, un coup plus distant et plus leger. -- C'est bien, dit Mme Bonacieux; maintenant, a mon tour de vous donner mes instructions. -- J'ecoute. -- Presentez-vous au guichet du Louvre, du cote de la rue de l'Echelle, et demandez Germain. -- C'est bien. Apres? -- Il vous demandera ce que vous voulez, et alors vous lui repondrez par ces deux mots: Tours et Bruxelles. Aussitot il se mettra a vos ordres. -- Et que lui ordonnerai-je? -- D'aller chercher M. de La Porte, le valet de chambre de la reine. -- Et quand il l'aura ete chercher et que M. de La Porte sera venu? -- Vous me l'enverrez. -- C'est bien, mais ou et comment vous reverrai-je? -- Y tenez-vous beaucoup a me revoir? -- Certainement. -- Eh bien, reposez-vous sur moi de ce soin, et soyez tranquille. -- Je compte sur votre parole. -- Comptez-y." D'Artagnan salua Mme Bonacieux en lui lancant le coup d'oeil le plus amoureux qu'il lui fut possible de concentrer sur sa charmante petite personne, et tandis qu'il descendait l'escalier, il entendit la porte se fermer derriere lui a double tour. En deux bonds il fut au Louvre: comme il entrait au guichet de Echelle, dix heures sonnaient. Tous les evenements que nous venons de raconter s'etaient succede en une demi-heure. Tout s'executa comme l'avait annonce Mme Bonacieux. Au mot d'ordre convenu, Germain s'inclina; dix minutes apres, La Porte etait dans la loge; en deux mots, d'Artagnan le mit au fait et lui indiqua ou etait Mme Bonacieux. La Porte s'assura par deux fois de l'exactitude de l'adresse, et partit en courant. Cependant, a peine eut-il fait dix pas, qu'il revint. "Jeune homme, dit-il a d'Artagnan, un conseil. -- Lequel? -- Vous pourriez etre inquiete pour ce qui vient de se passer. -- Vous croyez? -- Oui. Avez-vous quelque ami dont la pendule retarde? -- Eh bien? -- Allez le voir pour qu'il puisse temoigner que vous etiez chez lui a neuf heures et demie. En justice, cela s'appelle un alibi." D'Artagnan trouva le conseil prudent; il prit ses jambes a son cou, il arriva chez M. de Treville, mais, au lieu de passer au salon avec tout le monde, il demanda a entrer dans son cabinet. Comme d'Artagnan etait un des habitues de l'hotel, on ne fit aucune difficulte d'acceder a sa demande; et l'on alla prevenir M. de Treville que son jeune compatriote, ayant quelque chose d'important a lui dire, sollicitait une audience particuliere. Cinq minutes apres, M. de Treville demandait a d'Artagnan ce qu'il pouvait faire pour son service et ce qui lui valait sa visite a une heure si avancee. "Pardon, monsieur! dit d'Artagnan, qui avait profite du moment ou il etait reste seul pour retarder l'horloge de trois quarts d'heure; j'ai pense que, comme il n'etait que neuf heures vingt- cinq minutes, il etait encore temps de me presenter chez vous. -- Neuf heures vingt-cinq minutes! s'ecria M. de Treville en regardant sa pendule; mais c'est impossible! -- Voyez plutot, monsieur, dit d'Artagnan, voila qui fait foi. -- C'est juste, dit M. de Treville, j'aurais cru qu'il etait plus tard. Mais voyons, que me voulez-vous?" Alors d'Artagnan fit a M. de Treville une longue histoire sur la reine. Il lui exposa les craintes qu'il avait concues a l'egard de Sa Majeste; il lui raconta ce qu'il avait entendu dire des projets du cardinal a l'endroit de Buckingham, et tout cela avec une tranquillite et un aplomb dont M. de Treville fut d'autant mieux la dupe, que lui-meme, comme nous l'avons dit, avait remarque quelque chose de nouveau entre le cardinal, le roi et la reine. A dix heures sonnant, d'Artagnan quitta M. de Treville, qui le remercia de ses renseignements, lui recommanda d'avoir toujours a coeur le service du roi et de la reine, et qui rentra dans le salon. Mais, au bas de l'escalier, d'Artagnan se souvint qu'il avait oublie sa canne: en consequence, il remonta precipitamment, rentra dans le cabinet, d'un tour de doigt remit la pendule a son heure, pour qu'on ne put pas s'apercevoir, le lendemain, qu'elle avait ete derangee, et sur desormais qu'il y avait un temoin pour prouver son alibi, il descendit l'escalier et se trouva bientot dans la rue. CHAPITRE XI L'INTRIGUE SE NOUE Sa visite faite a M. de Treville, d'Artagnan prit, tout pensif, le plus long pour rentrer chez lui. A quoi pensait d'Artagnan, qu'il s'ecartait ainsi de sa route, regardant les etoiles du ciel, et tantot soupirant tantot souriant? Il pensait a Mme Bonacieux. Pour un apprenti mousquetaire, la jeune femme etait presque une idealite amoureuse. Jolie, mysterieuse, initiee a presque tous les secrets de cour, qui refletaient tant de charmante gravite sur ses traits gracieux, elle etait soupconnee de n'etre pas insensible, ce qui est un attrait irresistible pour les amants novices; de plus, d'Artagnan l'avait delivree des mains de ces demons qui voulaient la fouiller et la maltraiter, et cet important service avait etabli entre elle et lui un de ces sentiments de reconnaissance qui prennent si facilement un plus tendre caractere. D'Artagnan se voyait deja, tant les reves marchent vite sur les ailes de l'imagination, accoste par un messager de la jeune femme qui lui remettait quelque billet de rendez-vous, une chaine d'or ou un diamant. Nous avons dit que les jeunes cavaliers recevaient sans honte de leur roi; ajoutons qu'en ce temps de facile morale, ils n'avaient pas plus de vergogne a l'endroit de leurs maitresses, et que celles-ci leur laissaient presque toujours de precieux et durables souvenirs, comme si elles eussent essaye de conquerir la fragilite de leurs sentiments par la solidite de leurs dons. On faisait alors son chemin par les femmes, sans en rougir. Celles qui n'etaient que belles donnaient leur beaute, et de la vient sans doute le proverbe, que la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a. Celles qui etaient riches donnaient en outre une partie de leur argent, et l'on pourrait citer bon nombre de heros de cette galante epoque qui n'eussent gagne ni leurs eperons d'abord, ni leurs batailles ensuite, sans la bourse plus ou moins garnie que leur maitresse attachait a l'arcon de leur selle. D'Artagnan ne possedait rien; l'hesitation du provincial, vernis leger, fleur ephemere, duvet de la peche, s'etait evaporee au vent des conseils peu orthodoxes que les trois mousquetaires donnaient a leur ami. D'Artagnan, suivant l'etrange coutume du temps, se regardait a Paris comme en campagne, et cela ni plus ni moins que dans les Flandres: l'Espagnol la-bas, la femme ici. C'etait partout un ennemi a combattre, des contributions a frapper. Mais, disons-le, pour le moment d'Artagnan etait mu d'un sentiment plus noble et plus desinteresse. Le mercier lui avait dit qu'il etait riche; le jeune homme avait pu deviner qu'avec un niais comme l'etait M. Bonacieux, ce devait etre la femme qui tenait la clef de la bourse. Mais tout cela n'avait influe en rien sur le sentiment produit par la vue de Mme Bonacieux, et l'interet etait reste a peu pres etranger a ce commencement d'amour qui en avait ete la suite. Nous disons: a peu pres, car l'idee qu'une jeune femme, belle, gracieuse, spirituelle, est riche en meme temps, n'ote rien a ce commencement d'amour, et tout au contraire le corrobore. Il y a dans l'aisance une foule de soins et de caprices aristocratiques qui vont bien a la beaute. Un bas fin et blanc, une robe de soie, une guimpe de dentelle, un joli soulier au pied, un frais ruban sur la tete, ne font point jolie une femme laide, mais font belle une femme jolie, sans compter les mains qui gagnent a tout cela; les mains, chez les femmes surtout, ont besoin de rester oisives pour rester belles. Puis d'Artagnan, comme le sait bien le lecteur, auquel nous n'avons pas cache l'etat de sa fortune, d'Artagnan n'etait pas un millionnaire; il esperait bien le devenir un jour, mais le temps qu'il se fixait lui-meme pour cet heureux changement etait assez eloigne. En attendant, quel desespoir que de voir une femme qu'on aime desirer ces mille riens dont les femmes composent leur bonheur, et de ne pouvoir lui donner ces mille riens! Au moins, quand la femme est riche et que l'amant ne l'est pas, ce qu'il ne peut lui offrir elle se l'offre elle-meme; et quoique ce soit ordinairement avec l'argent du mari qu'elle se passe cette jouissance, il est rare que ce soit a lui qu'en revienne la reconnaissance. Puis d'Artagnan, dispose a etre l'amant le plus tendre, etait en attendant un ami tres devoue. Au milieu de ses projets amoureux sur la femme du mercier, il n'oubliait pas les siens. La jolie Mme Bonacieux etait femme a promener dans la plaine Saint-Denis ou dans la foire Saint-Germain en compagnie d'Athos, de Porthos et d'Aramis, auxquels d'Artagnan serait fier de montrer une telle conquete. Puis, quand on a marche longtemps, la faim arrive; d'Artagnan depuis quelque temps avait remarque cela. On ferait de ces petits diners charmants ou l'on touche d'un cote la main d'un ami, et de l'autre le pied d'une maitresse. Enfin, dans les moments pressants, dans les positions extremes, d'Artagnan serait le sauveur de ses amis. Et M. Bonacieux, que d'Artagnan avait pousse dans les mains des sbires en le reniant bien haut et a qui il avait promis tout bas de le sauver? Nous devons avouer a nos lecteurs que d'Artagnan n'y songeait en aucune facon, ou que, s'il y songeait, c'etait pour se dire qu'il etait bien ou il etait, quelque part qu'il fut. L'amour est la plus egoiste de toutes les passions. Cependant, que nos lecteurs se rassurent: si d'Artagnan oublie son hote ou fait semblant de l'oublier, sous pretexte qu'il ne sait pas ou on l'a conduit, nous ne l'oublions pas, nous, et nous savons ou il est. Mais pour le moment faisons comme le Gascon amoureux. Quant au digne mercier, nous reviendrons a lui plus tard. D'Artagnan, tout en reflechissant a ses futures amours, tout en parlant a la nuit, tout en souriant aux etoiles, remontait la rue du Cherche-Midi ou Chasse-Midi, ainsi qu'on l'appelait alors. Comme il se trouvait dans le quartier d'Aramis, l'idee lui etait venue d'aller faire une visite a son ami, pour lui donner quelques explications sur les motifs qui lui avaient fait envoyer Planchet avec invitation de se rendre immediatement a la souriciere. Or, si Aramis s'etait trouve chez lui lorsque Planchet y etait venu, il avait sans aucun doute couru rue des Fossoyeurs, et n'y trouvant personne que ses deux autres compagnons peut-etre, ils n'avaient du savoir, ni les uns ni les autres, ce que cela voulait dire. Ce derangement meritait donc une explication, voila ce que disait tout haut d'Artagnan. Puis, tout bas, il pensait que c'etait pour lui une occasion de parler de la jolie petite Mme Bonacieux, dont son esprit, sinon son coeur, etait deja tout plein. Ce n'est pas a propos d'un premier amour qu'il faut demander de la discretion. Ce premier amour est accompagne d'une si grande joie, qu'il faut que cette joie deborde, sans cela elle vous etoufferait. Paris depuis deux heures etait sombre et commencait a se faire desert. Onze heures sonnaient a toutes les horloges du faubourg Saint-Germain, il faisait un temps doux. D'Artagnan suivait une ruelle situee sur l'emplacement ou passe aujourd'hui la rue d'Assas, respirant les emanations embaumees qui venaient avec le vent de la rue de Vaugirard et qu'envoyaient les jardins rafraichis par la rosee du soir et par la brise de la nuit. Au loin resonnaient, assourdis cependant par de bons volets, les chants des buveurs dans quelques cabarets perdus dans la plaine. Arrive au bout de la ruelle, d'Artagnan tourna a gauche. La maison qu'habitait Aramis se trouvait situee entre la rue Cassette et la rue Servandoni. D'Artagnan venait de depasser la rue Cassette et reconnaissait deja la porte de la maison de son ami, enfouie sous un massif de sycomores et de clematites qui formaient un vaste bourrelet au- dessus d'elle lorsqu'il apercut quelque chose comme une ombre qui sortait de la rue Servandoni. Ce quelque chose etait enveloppe d'un manteau, et d'Artagnan crut d'abord que c'etait un homme; mais, a la petitesse de la taille, a l'incertitude de la demarche, a l'embarras du pas, il reconnut bientot une femme. De plus, cette femme, comme si elle n'eut pas ete bien sure de la maison qu'elle cherchait, levait les yeux pour se reconnaitre, s'arretait, retournait en arriere, puis revenait encore. D'Artagnan fut intrigue. "Si j'allais lui offrir mes services! pensa-t-il. A son allure, on voit qu'elle est jeune; peut-etre jolie. Oh! oui. Mais une femme qui court les rues a cette heure ne sort guere que pour aller rejoindre son amant. Peste! si j'allais troubler les rendez-vous, ce serait une mauvaise porte pour entrer en relations." Cependant, la jeune femme s'avancait toujours, comptant les maisons et les fenetres. Ce n'etait, au reste, chose ni longue, ni difficile. Il n'y avait que trois hotels dans cette partie de la rue, et deux fenetres ayant vue sur cette rue; l'une etait celle d'un pavillon parallele a celui qu'occupait Aramis, l'autre etait celle d'Aramis lui-meme. "Pardieu! se dit d'Artagnan, auquel la niece du theologien revenait a l'esprit; pardieu! il serait drole que cette colombe attardee cherchat la maison de notre ami. Mais sur mon ame, cela y ressemble fort. Ah! mon cher Aramis, pour cette fois, j'en veux avoir le coeur net." Et d'Artagnan, se faisant le plus mince qu'il put, s'abrita dans le cote le plus obscur de la rue, pres d'un banc de pierre situe au fond d'une niche. La jeune femme continua de s'avancer, car outre la legerete de son allure, qui l'avait trahie, elle venait de faire entendre une petite toux qui denoncait une voix des plus fraiches. D'Artagnan pensa que cette toux etait un signal. Cependant, soit qu'on eut repondu a cette toux par un signe equivalent qui avait fixe les irresolutions de la nocturne chercheuse, soit que sans secours etranger elle eut reconnu qu'elle etait arrivee au bout de sa course, elle s'approcha resolument du volet d'Aramis et frappa a trois intervalles egaux avec son doigt recourbe. "C'est bien chez Aramis, murmura d'Artagnan. Ah! monsieur l'hypocrite! je vous y prends a faire de la theologie!" Les trois coups etaient a peine frappes, que la croisee interieure s'ouvrit et qu'une lumiere parut a travers les vitres du volet. "Ah! ah! fit l'ecouteur non pas aux portes, mais aux fenetres, ah! la visite etait attendue. Allons, le volet va s'ouvrir et la dame entrera par escalade. Tres bien!" Mais, au grand etonnement de d'Artagnan, le volet resta ferme. De plus, la lumiere qui avait flamboye un instant, disparut, et tout rentra dans l'obscurite. D'Artagnan pensa que cela ne pouvait durer ainsi, et continua de regarder de tous ses yeux et d'ecouter de toutes ses oreilles. Il avait raison: au bout de quelques secondes, deux coups secs retentirent dans l'interieur. La jeune femme de la rue repondit par un seul coup, et le volet s'entrouvrit. On juge si d'Artagnan regardait et ecoutait avec avidite. Malheureusement, la lumiere avait ete transportee dans un autre appartement. Mais les yeux du jeune homme s'etaient habitues a la nuit. D'ailleurs les yeux des Gascons ont, a ce qu'on assure, comme ceux des chats, la propriete de voir pendant la nuit. D'Artagnan vit donc que la jeune femme tirait de sa poche un objet blanc qu'elle deploya vivement et qui prit la forme d'un mouchoir. Cet objet deploye, elle en fit remarquer le coin a son interlocuteur. Cela rappela a d'Artagnan ce mouchoir qu'il avait trouve aux pieds de Mme Bonacieux, lequel lui avait rappele celui qu'il avait trouve aux pieds d'Aramis. "Que diable pouvait donc signifier ce mouchoir?" Place ou il etait, d'Artagnan ne pouvait voir le visage d'Aramis, nous disons d'Aramis, parce que le jeune homme ne faisait aucun doute que ce fut son ami qui dialoguat de l'interieur avec la dame de l'exterieur; la curiosite l'emporta donc sur la prudence, et, profitant de la preoccupation dans laquelle la vue du mouchoir paraissait plonger les deux personnages que nous avons mis en scene, il sortit de sa cachette, et prompt comme l'eclair, mais etouffant le bruit de ses pas, il alla se coller a un angle de la muraille, d'ou son oeil pouvait parfaitement plonger dans l'interieur de l'appartement d'Aramis. Arrive la, d'Artagnan pensa jeter un cri de surprise: ce n'etait pas Aramis qui causait avec la nocturne visiteuse, c'etait une femme. Seulement, d'Artagnan y voyait assez pour reconnaitre la forme de ses vetements, mais pas assez pour distinguer ses traits. Au meme instant, la femme de l'appartement tira un second mouchoir de sa poche, et l'echangea avec celui qu'on venait de lui montrer. Puis, quelques mots furent prononces entre les deux femmes. Enfin le volet se referma; la femme qui se trouvait a l'exterieur de la fenetre se retourna, et vint passer a quatre pas de d'Artagnan en abaissant la coiffe de sa mante; mais la precaution avait ete prise trop tard, d'Artagnan avait deja reconnu Mme Bonacieux. Mme Bonacieux! Le soupcon que c'etait elle lui avait deja traverse l'esprit quand elle avait tire le mouchoir de sa poche; mais quelle probabilite que Mme Bonacieux qui avait envoye chercher M. de La Porte pour se faire reconduire par lui au Louvre, courut les rues de Paris seule a onze heures et demie du soir, au risque de se faire enlever une seconde fois? Il fallait donc que ce fut pour une affaire bien importante; et quelle est l'affaire importante d'une femme de vingt-cinq ans? L'amour. Mais etait-ce pour son compte ou pour le compte d'une autre personne qu'elle s'exposait a de semblables hasards? Voila ce que se demandait a lui-meme le jeune homme, que le demon de la jalousie mordait au coeur ni plus ni moins qu'un amant en titre. Il y avait, au reste, un moyen bien simple de s'assurer ou allait Mme Bonacieux: c'etait de la suivre. Ce moyen etait si simple, que d'Artagnan l'employa tout naturellement et d'instinct. Mais, a la vue du jeune homme qui se detachait de la muraille comme une statue de sa niche, et au bruit des pas qu'elle entendit retentir derriere elle, Mme Bonacieux jeta un petit cri et s'enfuit. D'Artagnan courut apres elle. Ce n'etait pas une chose difficile pour lui que de rejoindre une femme embarrassee dans son manteau. Il la rejoignit donc au tiers de la rue dans laquelle elle s'etait engagee. La malheureuse etait epuisee, non pas de fatigue, mais de terreur, et quand d'Artagnan lui posa la main sur l'epaule, elle tomba sur un genou en criant d'une voix etranglee: "Tuez-moi si vous voulez, mais vous ne saurez rien." D'Artagnan la releva en lui passant le bras autour de la taille; mais comme il sentait a son poids qu'elle etait sur le point de se trouver mal, il s'empressa de la rassurer par des protestations de devouement. Ces protestations n'etaient rien pour Mme Bonacieux; car de pareilles protestations peuvent se faire avec les plus mauvaises intentions du monde; mais la voix etait tout. La jeune femme crut reconnaitre le son de cette voix: elle rouvrit les yeux, jeta un regard sur l'homme qui lui avait fait si grand-peur, et, reconnaissant d'Artagnan, elle poussa un cri de joie. "Oh! c'est vous, c'est vous! dit-elle; merci, mon Dieu! -- Oui, c'est moi, dit d'Artagnan, moi que Dieu a envoye pour veiller sur vous. -- Etait-ce dans cette intention que vous me suiviez?" demanda avec un sourire plein de coquetterie la jeune femme, dont le caractere un peu railleur reprenait le dessus, et chez laquelle toute crainte avait disparu du moment ou elle avait reconnu un ami dans celui qu'elle avait pris pour un ennemi. "Non, dit d'Artagnan, non, je l'avoue; c'est le hasard qui m'a mis sur votre route; j'ai vu une femme frapper a la fenetre d'un de mes amis... -- D'un de vos amis? interrompit Mme Bonacieux. -- Sans doute; Aramis est de mes meilleurs amis. -- Aramis! qu'est-ce que cela? -- Allons donc! allez-vous me dire que vous ne connaissez pas Aramis? -- C'est la premiere fois que j'entends prononcer ce nom. -- C'est donc la premiere fois que vous venez a cette maison? -- Sans doute. -- Et vous ne saviez pas qu'elle fut habitee par un jeune homme? -- Non. -- Par un mousquetaire? -- Nullement. -- Ce n'est donc pas lui que vous veniez chercher? -- Pas le moins du monde. D'ailleurs, vous l'avez bien vu, la personne a qui j'ai parle est une femme. -- C'est vrai; mais cette femme est des amies d'Aramis. -- Je n'en sais rien. -- Puisqu'elle loge chez lui. -- Cela ne me regarde pas. -- Mais qui est-elle? -- Oh! cela n'est point mon secret. -- Chere madame Bonacieux, vous etes charmante; mais en meme temps vous etes la femme la plus mysterieuse... -- Est-ce que je perds a cela? -- Non; vous etes, au contraire, adorable. Alors, donnez-moi le bras. -- Bien volontiers. Et maintenant? -- Maintenant, conduisez-moi. -- Ou cela? -- Ou je vais. -- Mais ou allez-vous? -- Vous le verrez, puisque vous me laisserez a la porte. -- Faudra-t-il vous attendre? -- Ce sera inutile. -- Vous reviendrez donc seule? Peut-etre oui, peut-etre non. -- Mais la personne qui vous accompagnera ensuite sera-t-elle un homme, sera-t-elle une femme? -- Je n'en sais rien encore. -- Je le saurai bien, moi! -- Comment cela? -- Je vous attendrai pour vous voir sortir. -- En ce cas, adieu! -- Comment cela? -- Je n'ai pas besoin de vous. -- Mais vous aviez reclame... -- L'aide d'un gentilhomme, et non la surveillance d'un espion. -- Le mot est un peu dur! -- Comment appelle-t-on ceux qui suivent les gens malgre eux? -- Des indiscrets. -- Le mot est trop doux. -- Allons, madame, je vois bien qu'il faut faire tout ce que vous voulez. -- Pourquoi vous etre prive du merite de le faire tout de suite? -- N'y en a-t-il donc aucun a se repentir? -- Et vous repentez-vous reellement? -- Je n'en sais rien moi-meme. Mais ce que je sais, c'est que je vous promets de faire tout ce que vous voudrez si vous me laissez vous accompagner jusqu'ou vous allez. -- Et vous me quitterez apres? -- Oui. -- Sans m'epier a ma sortie? -- Non. -- Parole d'honneur? -- Foi de gentilhomme! -- Prenez mon bras et marchons alors." D'Artagnan offrit son bras a Mme Bonacieux, qui s'y suspendit, moitie rieuse, moitie tremblante, et tous deux gagnerent le haut de la rue de La Harpe. Arrivee la, la jeune femme parut hesiter, comme elle avait deja fait dans la rue de Vaugirard. Cependant, a de certains signes, elle sembla reconnaitre une porte; et s'approchant de cette porte: "Et maintenant, monsieur, dit-elle, c'est ici que j'ai affaire; mille fois merci de votre honorable compagnie, qui m'a sauvee de tous les dangers auxquels, seule, j'eusse ete exposee. Mais le moment est venu de tenir votre parole: je suis arrivee a ma destination. -- Et vous n'aurez plus rien a craindre en revenant? -- Je n'aurai a craindre que les voleurs. -- N'est-ce donc rien? -- Que pourraient-ils me prendre? je n'ai pas un denier sur moi. -- Vous oubliez ce beau mouchoir brode, armorie. -- Lequel? -- Celui que j'ai trouve a vos pieds et que j'ai remis dans votre poche. -- Taisez-vous, taisez-vous, malheureux! s'ecria la jeune femme, voulez-vous me perdre? -- Vous voyez bien qu'il y a encore du danger pour vous, puisqu'un seul mot vous fait trembler, et que vous avouez que, si on entendait ce mot, vous seriez perdue. Ah! tenez, madame, s'ecria d'Artagnan en lui saisissant la main et la couvrant d'un ardent regard, tenez! soyez plus genereuse, confiez-vous a moi; n'avez- vous donc pas lu dans mes yeux qu'il n'y a que devouement et sympathie dans mon coeur? -- Si fait, repondit Mme Bonacieux; aussi demandez-moi mes secrets, et je vous les dirai; mais ceux des autres, c'est autre chose. -- C'est bien, dit d'Artagnan, je les decouvrirai; puisque ces secrets peuvent avoir une influence sur votre vie, il faut que ces secrets deviennent les miens. -- Gardez-vous-en bien, s'ecria la jeune femme avec un serieux qui fit frissonner d'Artagnan malgre lui. Oh! ne vous melez en rien de ce qui me regarde, ne cherchez point a m'aider dans ce que j'accomplis; et cela, je vous le demande au nom de l'interet que je vous inspire, au nom du service que vous m'avez rendu! et que je n'oublierai de ma vie. Croyez bien plutot a ce que je vous dis. Ne vous occupez plus de moi, je n'existe plus pour vous, que ce soit comme si vous ne m'aviez jamais vue. -- Aramis doit-il en faire autant que moi, madame? dit d'Artagnan pique. -- Voila deux ou trois fois que vous avez prononce ce nom, monsieur, et cependant je vous ai dit que je ne le connaissais pas. -- Vous ne connaissez pas l'homme au volet duquel vous avez ete frapper. Allons donc, madame! vous me croyez par trop credule, aussi! -- Avouez que c'est pour me faire parler que vous inventez cette histoire, et que vous creez ce personnage. -- Je n'invente rien, madame, je ne cree rien, je dis l'exacte verite. -- Et vous dites qu'un de vos amis demeure dans cette maison? -- Je le dis et je le repete pour la troisieme fois, cette maison est celle qu'habite mon ami, et cet ami est Aramis. -- Tout cela s'eclaircira plus tard, murmura la jeune femme: maintenant, monsieur, taisez-vous. -- Si vous pouviez voir mon coeur tout a decouvert, dit d'Artagnan, vous y liriez tant de curiosite, que vous auriez pitie de moi, et tant d'amour, que vous satisferiez a l'instant meme ma curiosite. On n'a rien a craindre de ceux qui vous aiment. -- Vous parlez bien vite d'amour, monsieur! dit la jeune femme en secouant la tete. -- C'est que l'amour m'est venu vite et pour la premiere fois, et que je n'ai pas vingt ans." La jeune femme le regarda a la derobee. "Ecoutez, je suis deja sur la trace, dit d'Artagnan. Il y a trois mois, j'ai manque avoir un duel avec Aramis pour un mouchoir pareil a celui que vous avez montre a cette femme qui etait chez lui, pour un mouchoir marque de la meme maniere, j'en suis sur. -- Monsieur, dit la jeune femme, vous me fatiguez fort, je vous le jure, avec ces questions. -- Mais vous, si prudente, madame, songez-y, si vous etiez arretee avec ce mouchoir, et que ce mouchoir fut saisi, ne seriez-vous pas compromise? -- Pourquoi cela, les initiales ne sont-elles pas les miennes: C.B., Constance Bonacieux? -- Ou Camille de Bois-Tracy. -- Silence, monsieur, encore une fois silence! Ah! puisque les dangers que je cours pour moi-meme ne vous arretent pas, songez a ceux que vous pouvez courir, vous! -- Moi? -- Oui, vous. Il y a danger de la prison, il y a danger de la vie a me connaitre. -- Alors, je ne vous quitte plus. -- Monsieur, dit la jeune femme suppliant et joignant les mains, monsieur, au nom du Ciel, au nom de l'honneur d'un militaire, au nom de la courtoisie d'un gentilhomme, eloignez-vous; tenez, voila minuit qui sonne, c'est l'heure ou l'on m'attend. -- Madame, dit le jeune homme en s'inclinant, je ne sais rien refuser a qui me demande ainsi; soyez contente, je m'eloigne. -- Mais vous ne me suivrez pas, vous ne m'epierez pas? -- Je rentre chez moi a l'instant. -- Ah! je le savais bien, que vous etiez un brave jeune homme!" s'ecria Mme Bonacieux en lui tendant une main et en posant l'autre sur le marteau d'une petite porte presque perdue dans la muraille. -- D'Artagnan saisit la main qu'on lui tendait et la baisa ardemment. "Ah! j'aimerais mieux ne vous avoir jamais vue, s'ecria d'Artagnan avec cette brutalite naive que les femmes preferent souvent aux affeteries de la politesse, parce qu'elle decouvre le fond de la pensee et qu'elle prouve que le sentiment l'emporte sur la raison. -- Eh bien, reprit Mme Bonacieux d'une voix presque caressante, et en serrant la main de d'Artagnan qui n'avait pas abandonne la sienne; eh bien, je n'en dirai pas autant que vous: ce qui est perdu pour aujourd'hui n'est pas perdu pour l'avenir. Qui sait, si lorsque je serai deliee un jour, je ne satisferai pas votre curiosite? -- Et faites-vous la meme promesse a mon amour? s'ecria d'Artagnan au comble de la joie. -- Oh! de ce cote, je ne veux point m'engager, cela dependra des sentiments que vous saurez m'inspirer. -- Ainsi, aujourd'hui, madame... -- Aujourd'hui, monsieur, je n'en suis encore qu'a la reconnaissance. -- Ah! vous etes trop charmante, dit d'Artagnan avec tristesse, et vous abusez de mon amour. -- Non, j'use de votre generosite, voila tout. Mais croyez-le bien, avec certaines gens tout se retrouve. -- Oh! vous me rendez le plus heureux des hommes. N'oubliez pas cette soiree, n'oubliez pas cette promesse. -- Soyez tranquille, en temps et lieu je me souviendrai de tout. Eh bien, partez donc, partez, au nom du Ciel! On m'attendait a minuit juste, et je suis en retard. -- De cinq minutes. -- Oui; mais dans certaines circonstances, cinq minutes sont cinq siecles. -- Quand on aime. -- Eh bien, qui vous dit que je n'ai pas affaire a un amoureux? -- C'est un homme qui vous attend? s'ecria d'Artagnan, un homme! -- Allons, voila la discussion qui va recommencer, fit Mme Bonacieux avec un demi-sourire qui n'etait pas exempt d'une certaine teinte d'impatience. -- Non, non, je m'en vais, je pars; je crois en vous, je veux avoir tout le merite de mon devouement, ce devouement dut-il etre une stupidite. Adieu, madame, adieu!" Et comme s'il ne se fut senti la force de se detacher de la main qu'il tenait que par une secousse, il s'eloigna tout courant, tandis que Mme Bonacieux frappait, comme au volet, trois coups lents et reguliers; puis, arrive a l'angle de la rue, il se retourna: la porte s'etait ouverte et refermee, la jolie merciere avait disparu. D'Artagnan continua son chemin, il avait donne sa parole de ne pas epier Mme Bonacieux, et sa vie eut-elle dependu de l'endroit ou elle allait se rendre, ou de la personne qui devait l'accompagner, d'Artagnan serait rentre chez lui, puisqu'il avait dit qu'il y rentrait. Cinq minutes apres, il etait dans la rue des Fossoyeurs. "Pauvre Athos, disait-il, il ne saura pas ce que cela veut dire. Il se sera endormi en m'attendant, ou il sera retourne chez lui, et en rentrant il aura appris qu'une femme y etait venue. Une femme chez Athos! Apres tout, continua d'Artagnan, il y en avait bien une chez Aramis. Tout cela est fort etrange, et je serais bien curieux de savoir comment cela finira. -- Mal, monsieur, mal", repondit une voix que le jeune homme reconnut pour celle de Planchet; car tout en monologuant tout haut, a la maniere des gens tres preoccupes, il s'etait engage dans l'allee au fond de laquelle etait l'escalier qui conduisait a sa chambre. "Comment, mal? que veux-tu dire, imbecile? demanda d'Artagnan, qu'est-il donc arrive? -- Toutes sortes de malheurs. -- Lesquels? -- D'abord M. Athos est arrete. -- Arrete! Athos! arrete! pourquoi? -- On l'a trouve chez vous; on l'a pris pour vous. -- Et par qui a-t-il ete arrete? -- Par la garde qu'ont ete chercher les hommes noirs que vous avez mis en fuite. -- Pourquoi ne s'est-il pas nomme? pourquoi n'a-t-il pas dit qu'il etait etranger a cette affaire? -- Il s'en est bien garde, monsieur; il s'est au contraire approche de moi et m'a dit: "C'est ton maitre qui a besoin de sa liberte en ce moment, et non pas moi, puisqu'il sait tout et que je ne sais rien. On le croira arrete, et cela lui donnera du temps; dans trois jours je dirai qui je suis, et il faudra bien qu'on me fasse sortir." -- Bravo, Athos! noble coeur, murmura d'Artagnan, je le reconnais bien la! Et qu'ont fait les sbires? -- Quatre l'ont emmene je ne sais ou, a la Bastille ou au For- l'Eveque; deux sont restes avec les hommes noirs, qui ont fouille partout et qui ont pris tous les papiers. Enfin les deux derniers, pendant cette expedition, montaient la garde a la porte; puis, quand tout a ete fini, ils sont partis, laissant la maison vide et tout ouvert. -- Et Porthos et Aramis? -- Je ne les avais pas trouves, ils ne sont pas venus. -- Mais ils peuvent venir d'un moment a l'autre, car tu leur as fait dire que je les attendais? -- Oui, monsieur. -- Eh bien, ne bouge pas d'ici; s'ils viennent, previens-les de ce qui m'est arrive, qu'ils m'attendent au cabaret de la Pomme de Pin; ici il y aurait danger, la maison peut etre espionnee. Je cours chez M. de Treville pour lui annoncer tout cela, et je les y rejoins. -- C'est bien, monsieur, dit Planchet. -- Mais tu resteras, tu n'auras pas peur! dit d'Artagnan en revenant sur ses pas pour recommander le courage a son laquais. -- Soyez tranquille, monsieur, dit Planchet, vous ne me connaissez pas encore; je suis brave quand je m'y mets, allez; c'est le tout de m'y mettre; d'ailleurs je suis Picard. -- Alors, c'est convenu, dit d'Artagnan, tu te fais tuer plutot que de quitter ton poste. -- Oui, monsieur, et il n'y a rien que je ne fasse pour prouver a monsieur que je lui suis attache." "Bon, dit en lui-meme d'Artagnan, il parait que la methode que j'ai employee a l'egard de ce garcon est decidement la bonne: j'en userai dans l'occasion." Et de toute la vitesse de ses jambes, deja quelque peu fatiguees cependant par les courses de la journee, d'Artagnan se dirigea vers la rue du Colombier. M. de Treville n'etait point a son hotel; sa compagnie etait de garde au Louvre; il etait au Louvre avec sa compagnie. Il fallait arriver jusqu'a M. de Treville; il etait important qu'il fut prevenu de ce qui se passait. D'Artagnan resolut d'essayer d'entrer au Louvre. Son costume de garde dans la compagnie de M. des Essarts lui devait etre un passeport. Il descendit donc la rue des Petits-Augustins, et remonta le quai pour prendre le Pont-Neuf. Il avait eu un instant l'idee de passer le bac; mais en arrivant au bord de l'eau, il avait machinalement introduit sa main dans sa poche et s'etait apercu qu'il n'avait pas de quoi payer le passeur. Comme il arrivait a la hauteur de la rue Guenegaud, il vit deboucher de la rue Dauphine un groupe compose de deux personnes et dont l'allure le frappa. Les deux personnes qui composaient le groupe etaient: l'un, un homme; l'autre, une femme. La femme avait la tournure de Mme Bonacieux, et l'homme ressemblait a s'y meprendre a Aramis. En outre, la femme avait cette mante noire que d'Artagnan voyait encore se dessiner sur le volet de la rue de Vaugirard et sur la porte de la rue de La Harpe. De plus, l'homme portait l'uniforme des mousquetaires. Le capuchon de la femme etait rabattu, l'homme tenait son mouchoir sur son visage; tous deux, cette double precaution l'indiquait, tous deux avaient donc interet a n'etre point reconnus. Ils prirent le pont: c'etait le chemin de d'Artagnan, puisque d'Artagnan se rendait au Louvre; d'Artagnan les suivit. D'Artagnan n'avait pas fait vingt pas, qu'il fut convaincu que cette femme, c'etait Mme Bonacieux, et que cet homme, c'etait Aramis. Il sentit a l'instant meme tous les soupcons de la jalousie qui s'agitaient dans son coeur. Il etait doublement trahi et par son ami et par celle qu'il aimait deja comme une maitresse. Mme Bonacieux lui avait jure ses grands dieux qu'elle ne connaissait pas Aramis, et un quart d'heure apres qu'elle lui avait fait ce serment, il la retrouvait au bras d'Aramis. D'Artagnan ne reflechit pas seulement qu'il connaissait la jolie merciere depuis trois heures seulement, qu'elle ne lui devait rien qu'un peu de reconnaissance pour l'avoir delivree des hommes noirs qui voulaient l'enlever, et qu'elle ne lui avait rien promis. Il se regarda comme un amant outrage, trahi, bafoue; le sang et la colere lui monterent au visage, il resolut de tout eclaircir. La jeune femme et le jeune homme s'etaient apercus qu'ils etaient suivis, et ils avaient double le pas. D'Artagnan prit sa course, les depassa, puis revint sur eux au moment ou ils se trouvaient devant la Samaritaine, eclairee par un reverbere qui projetait sa lueur sur toute cette partie du pont. D'Artagnan s'arreta devant eux, et ils s'arreterent devant lui. "Que voulez-vous, monsieur? demanda le mousquetaire en reculant d'un pas et avec un accent etranger qui prouvait a d'Artagnan qu'il s'etait trompe dans une partie de ses conjectures. -- Ce n'est pas Aramis! s'ecria-t-il. -- Non, monsieur, ce n'est point Aramis, et a votre exclamation je vois que vous m'avez pris pour un autre, et je vous pardonne. -- Vous me pardonnez! s'ecria d'Artagnan. -- Oui, repondit l'inconnu. Laissez-moi donc passer, puisque ce n'est pas a moi que vous avez affaire. -- Vous avez raison, monsieur, dit d'Artagnan, ce n'est pas a vous que j'ai affaire, c'est a madame. -- A madame! vous ne la connaissez pas, dit l'etranger. -- Vous vous trompez, monsieur, je la connais. -- Ah! fit Mme Bonacieux d'un ton de reproche, ah monsieur! j'avais votre parole de militaire et votre foi de gentilhomme; j'esperais pouvoir compter dessus. -- Et moi, madame, dit d'Artagnan embarrasse, vous m'aviez promis... -- Prenez mon bras, madame, dit l'etranger, et continuons notre chemin." Cependant d'Artagnan, etourdi, atterre, aneanti par tout ce qui lui arrivait, restait debout et les bras croises devant le mousquetaire et Mme Bonacieux. Le mousquetaire fit deux pas en avant et ecarta d'Artagnan avec la main. D'Artagnan fit un bond en arriere et tira son epee. En meme temps et avec la rapidite de l'eclair, l'inconnu tira la sienne. "Au nom du Ciel, Milord! s'ecria Mme Bonacieux en se jetant entre les combattants et prenant les epees a pleines mains. -- Milord! s'ecria d'Artagnan illumine d'une idee subite, Milord! pardon, monsieur; mais est-ce que vous seriez... -- Milord duc de Buckingham, dit Mme Bonacieux a demi-voix; et maintenant vous pouvez nous perdre tous. -- Milord, madame, pardon, cent fois pardon; mais je l'aimais, Milord, et j'etais jaloux; vous savez ce que c'est que d'aimer, Milord; pardonnez-moi, et dites-moi comment je puis me faire tuer pour Votre Grace. -- Vous etes un brave jeune homme, dit Buckingham en tendant a d'Artagnan une main que celui-ci serra respectueusement; vous m'offrez vos services, je les accepte; suivez-nous a vingt pas jusqu'au Louvre; et si quelqu'un nous epie, tuez-le!" D'Artagnan mit son epee nue sous son bras, laissa prendre a Mme Bonacieux et au duc vingt pas d'avance et les suivit, pret a executer a la lettre les instructions du noble et elegant ministre de Charles Ier. Mais heureusement le jeune seide n'eut aucune occasion de donner au duc cette preuve de son devouement, et la jeune femme et le beau mousquetaire rentrerent au Louvre par le guichet de l'Echelle sans avoir ete inquietes... Quant a d'Artagnan, il se rendit aussitot au cabaret de la Pomme de Pin, ou il trouva Porthos et Aramis qui l'attendaient. Mais, sans leur donner d'autre explication sur le derangement qu'il leur avait cause, il leur dit qu'il avait termine seul l'affaire pour laquelle il avait cru un instant avoir besoin de leur intervention. Et maintenant, emportes que nous sommes par notre recit, laissons nos trois amis rentrer chacun chez soi, et suivons, dans les detours du Louvre, le duc de Buckingham et son guide. CHAPITRE XII GEORGES VILLIERS, DUC DE BUCKINGHAM Madame Bonacieux et le duc entrerent au Louvre sans difficulte; Mme Bonacieux etait connue pour appartenir a la reine; le duc portait l'uniforme des mousquetaires de M. de Treville, qui, comme nous l'avons dit, etait de garde ce soir-la. D'ailleurs Germain etait dans les interets de la reine, et si quelque chose arrivait, Mme Bonacieux serait accusee d'avoir introduit son amant au Louvre, voila tout; elle prenait sur elle le crime: sa reputation etait perdue, il est vrai, mais de quelle valeur etait dans le monde la reputation d'une petite merciere? Une fois entres dans l'interieur de la cour, le duc et la jeune femme suivirent le pied de la muraille pendant l'espace d'environ vingt-cinq pas; cet espace parcouru, Mme Bonacieux poussa une petite porte de service, ouverte le jour, mais ordinairement fermee la nuit; la porte ceda; tous deux entrerent et se trouverent dans l'obscurite, mais Mme Bonacieux connaissait tous les tours et detours de cette partie du Louvre, destinee aux gens de la suite. Elle referma les portes derriere elle, prit le duc par la main, fit quelques pas en tatonnant, saisit une rampe, toucha du pied un degre, et commenca de monter un escalier: le duc compta deux etages. Alors elle prit a droite, suivit un long corridor, redescendit un etage, fit quelques pas encore, introduisit une clef dans une serrure, ouvrit une porte et poussa le duc dans un appartement eclaire seulement par une lampe de nuit, en disant: "Restez ici, Milord duc, on va venir." Puis elle sortit par la meme porte, qu'elle ferma a la clef, de sorte que le duc se trouva litteralement prisonnier. Cependant, tout isole qu'il se trouvait, il faut le dire, le duc de Buckingham n'eprouva pas un instant de crainte; un des cotes saillants de son caractere etait la recherche de l'aventure et l'amour du romanesque. Brave, hardi, entreprenant, ce n'etait pas la premiere fois qu'il risquait sa vie dans de pareilles tentatives; il avait appris que ce pretendu message d'Anne d'Autriche, sur la foi duquel il etait venu a Paris, etait un piege, et au lieu de regagner l'Angleterre, il avait, abusant de la position qu'on lui avait faite, declare a la reine qu'il ne partirait pas sans l'avoir vue. La reine avait positivement refuse d'abord, puis enfin elle avait craint que le duc, exaspere, ne fit quelque folie. Deja elle etait decidee a le recevoir et a le supplier de partir aussitot, lorsque, le soir meme de cette decision, Mme Bonacieux, qui etait chargee d'aller chercher le duc et de le conduire au Louvre, fut enlevee. Pendant deux jours on ignora completement ce qu'elle etait devenue, et tout resta en suspens. Mais une fois libre, une fois remise en rapport avec La Porte, les choses avaient repris leur cours, et elle venait d'accomplir la perilleuse entreprise que, sans son arrestation, elle eut executee trois jours plus tot. Buckingham, reste seul, s'approcha d'une glace. Cet habit de mousquetaire lui allait a merveille. A trente-cinq ans qu'il avait alors, il passait a juste titre pour le plus beau gentilhomme et pour le plus elegant cavalier de France et d'Angleterre. Favori de deux rois, riche a millions, tout-puissant dans un royaume qu'il bouleversait a sa fantaisie et calmait a son caprice, Georges Villiers, duc de Buckingham, avait entrepris une de ces existences fabuleuses qui restent dans le cours des siecles comme un etonnement pour la posterite. Aussi, sur de lui-meme, convaincu de sa puissance, certain que les lois qui regissent les autres hommes ne pouvaient l'atteindre, allait-il droit au but qu'il s'etait fixe, ce but fut-il si eleve et si eblouissant que c'eut ete folie pour un autre que de l'envisager seulement. C'est ainsi qu'il etait arrive a s'approcher plusieurs fois de la belle et fiere Anne d'Autriche et a s'en faire aimer, a force d'eblouissement. Georges Villiers se placa donc devant une glace, comme nous l'avons dit, rendit a sa belle chevelure blonde les ondulations que le poids de son chapeau lui avait fait perdre, retroussa sa moustache, et le coeur tout gonfle de joie, heureux et fier de toucher au moment qu'il avait si longtemps desire, se sourit a lui-meme d'orgueil et d'espoir. En ce moment, une porte cachee dans la tapisserie s'ouvrit et une femme apparut. Buckingham vit cette apparition dans la glace; il jeta un cri, c'etait la reine! Anne d'Autriche avait alors vingt-six ou vingt-sept ans, c'est-a- dire qu'elle se trouvait dans tout l'eclat de sa beaute. Sa demarche etait celle d'une reine ou d'une deesse; ses yeux, qui jetaient des reflets d'emeraude, etaient parfaitement beaux, et tout a la fois pleins de douceur et de majeste. Sa bouche etait petite et vermeille, et quoique sa levre inferieure, comme celle des princes de la maison d'Autriche, avancat legerement sur l'autre, elle etait eminemment gracieuse dans le sourire, mais aussi profondement dedaigneuse dans le mepris. Sa peau etait citee pour sa douceur et son veloute, sa main et ses bras etaient d'une beaute surprenante, et tous les poetes du temps les chantaient comme incomparables. Enfin ses cheveux, qui, de blonds qu'ils etaient dans sa jeunesse, etaient devenus chatains, et qu'elle portait frises tres clair et avec beaucoup de poudre, encadraient admirablement son visage, auquel le censeur le plus rigide n'eut pu souhaiter qu'un peu moins de rouge, et le statuaire le plus exigeant qu'un peu plus de finesse dans le nez. Buckingham resta un instant ebloui; jamais Anne d'Autriche ne lui etait apparue aussi belle, au milieu des bals, des fetes, des carrousels, qu'elle lui apparut en ce moment, vetue d'une simple robe de satin blanc et accompagnee de dona Estefania, la seule de ses femmes espagnoles qui n'eut pas ete chassee par la jalousie du roi et par les persecutions de Richelieu. Anne d'Autriche fit deux pas en avant; Buckingham se precipita a ses genoux, et avant que la reine eut pu l'en empecher, il baisa le bas de sa robe. "Duc, vous savez deja que ce n'est pas moi qui vous ai fait ecrire. -- Oh! oui, madame, oui, Votre Majeste, s'ecria le duc; je sais que j'ai ete un fou, un insense de croire que la neige s'animerait, que le marbre s'echaufferait; mais, que voulez-vous, quand on aime, on croit facilement a l'amour; d'ailleurs je n'ai pas tout perdu a ce voyage, puisque je vous vois. -- Oui, repondit Anne, mais vous savez pourquoi et comment je vous vois, Milord. Je vous vois par pitie pour vous-meme; je vous vois parce qu'insensible a toutes mes peines, vous vous etes obstine a rester dans une ville ou, en restant, vous courez risque de la vie et me faites courir risque de mon honneur; je vous vois pour vous dire que tout nous separe, les profondeurs de la mer, l'inimitie des royaumes, la saintete des serments. Il est sacrilege de lutter contre tant de choses, Milord. Je vous vois enfin pour vous dire qu'il ne faut plus nous voir. -- Parlez, madame; parlez, reine, dit Buckingham; la douceur de votre voix couvre la durete de vos paroles. Vous parlez de sacrilege! mais le sacrilege est dans la separation des coeurs que Dieu avait formes l'un pour l'autre. -- Milord, s'ecria la reine, vous oubliez que je ne vous ai jamais dit que je vous aimais. -- Mais vous ne m'avez jamais dit non plus que vous ne m'aimiez point; et vraiment, me dire de semblables paroles, ce serait de la part de Votre Majeste une trop grande ingratitude. Car, dites-moi, ou trouvez-vous un amour pareil au mien, un amour que ni le temps, ni l'absence, ni le desespoir ne peuvent eteindre; un amour qui se contente d'un ruban egare, d'un regard perdu, d'une parole echappee? "Il y a trois ans, madame, que je vous ai vue pour la premiere fois, et depuis trois ans je vous aime ainsi. "Voulez-vous que je vous dise comment vous etiez vetue la premiere fois que je vous vis? voulez-vous que je detaille chacun des ornements de votre toilette? Tenez, je vous vois encore: vous etiez assise sur des carreaux, a la mode d'Espagne; vous aviez une robe de satin vert avec des broderies d'or et d'argent; des manches pendantes et renouees sur vos beaux bras, sur ces bras admirables, avec de gros diamants; vous aviez une fraise fermee, un petit bonnet sur votre tete, de la couleur de votre robe, et sur ce bonnet une plume de heron. "Oh! tenez, tenez, je ferme les yeux, et je vous vois telle que vous etiez alors; je les rouvre, et je vous vois telle que vous etes maintenant, c'est-a-dire cent fois plus belle encore! -- Quelle folie! murmura Anne d'Autriche, qui n'avait pas le courage d'en vouloir au duc d'avoir si bien conserve son portrait dans son coeur; quelle folie de nourrir une passion inutile avec de pareils souvenirs! -- Et avec quoi voulez-vous donc que je vive? je n'ai que des souvenirs, moi. C'est mon bonheur, mon tresor, mon esperance. Chaque fois que je vous vois, c'est un diamant de plus que je renferme dans l'ecrin de mon coeur. Celui-ci est le quatrieme que vous laissez tomber et que je ramasse; car en trois ans, madame, je ne vous ai vue que quatre fois: cette premiere que je viens de vous dire, la seconde chez Mme de Chevreuse, la troisieme dans les jardins d'Amiens. -- Duc, dit la reine en rougissant, ne parlez pas de cette soiree. -- Oh! parlons-en, au contraire, madame, parlons-en: c'est la soiree heureuse et rayonnante de ma vie. Vous rappelez-vous la belle nuit qu'il faisait? Comme l'air etait doux et parfume, comme le ciel etait bleu et tout emaille d'etoiles! Ah! cette fois, madame, j'avais pu etre un instant seul avec vous; cette fois, vous etiez prete a tout me dire, l'isolement de votre vie, les chagrins de votre coeur. Vous etiez appuyee a mon bras, tenez, a celui-ci. Je sentais, en inclinant ma tete a votre cote, vos beaux cheveux effleurer mon visage, et chaque fois qu'ils l'effleuraient je frissonnais de la tete aux pieds. Oh! reine, reine! oh! vous ne savez pas tout ce qu'il y a de felicites du ciel, de joies du paradis enfermees dans un moment pareil. Tenez, mes biens, ma fortune, ma gloire, tout ce qu'il me reste de jours a vivre, pour un pareil instant et pour une semblable nuit! car cette nuit-la, madame, cette nuit-la vous m'aimiez, je vous le jure. -- Milord, il est possible, oui, que l'influence du lieu, que le charme de cette belle soiree, que la fascination de votre regard, que ces mille circonstances enfin qui se reunissent parfois pour perdre une femme se soient groupees autour de moi dans cette fatale soiree; mais vous l'avez vu, Milord, la reine est venue au secours de la femme qui faiblissait: au premier mot que vous avez ose dire, a la premiere hardiesse a laquelle j'ai eu a repondre, j'ai appele. -- Oh! oui, oui, cela est vrai, et un autre amour que le mien aurait succombe a cette epreuve; mais mon amour, a moi, en est sorti plus ardent et plus eternel. Vous avez cru me fuir en revenant a Paris, vous avez cru que je n'oserais quitter le tresor sur lequel mon maitre m'avait charge de veiller. Ah! que m'importent a moi tous les tresors du monde et tous les rois de la terre! Huit jours apres, j'etais de retour, madame. Cette fois, vous n'avez rien eu a me dire: j'avais risque ma faveur, ma vie, pour vous voir une seconde, je n'ai pas meme touche votre main, et vous m'avez pardonne en me voyant si soumis et si repentant. -- Oui, mais la calomnie s'est emparee de toutes ces folies dans lesquelles je n'etais pour rien, vous le savez bien, Milord. Le roi, excite par M. le cardinal, a fait un eclat terrible: Mme de Vernet a ete chassee, Putange exile, Mme de Chevreuse est tombee en defaveur, et lorsque vous avez voulu revenir comme ambassadeur en France, le roi lui-meme, souvenez-vous-en, Milord, le roi lui-meme s'y est oppose. -- Oui, et la France va payer d'une guerre le refus de son roi. Je ne puis plus vous voir, madame; eh bien, je veux chaque jour que vous entendiez parler de moi. "Quel but pensez-vous qu'aient eu cette expedition de Re et cette ligue avec les protestants de La Rochelle que je projette? Le plaisir de vous voir! "Je n'ai pas l'espoir de penetrer a main armee jusqu'a Paris, je le sais bien: mais cette guerre pourra amener une paix, cette paix necessitera un negociateur, ce negociateur ce sera moi. On n'osera plus me refuser alors, et je reviendrai a Paris, et je vous reverrai, et je serai heureux un instant. Des milliers d'hommes, il est vrai, auront paye mon bonheur de leur vie; mais que m'importera, a moi, pourvu que je vous revoie! Tout cela est peut- etre bien fou, peut-etre bien insense; mais, dites-moi, quelle femme a un amant plus amoureux? quelle reine a eu un serviteur plus ardent? -- Milord, Milord, vous invoquez pour votre defense des choses qui vous accusent encore; Milord, toutes ces preuves d'amour que vous voulez me donner sont presque des crimes. -- Parce que vous ne m'aimez pas, madame: si vous m'aimiez, vous verriez tout cela autrement, si vous m'aimiez, oh! mais, si vous m'aimiez, ce serait trop de bonheur et je deviendrais fou. Ah! Mme de Chevreuse dont vous parliez tout a l'heure, Mme de Chevreuse a ete moins cruelle que vous; Holland l'a aimee, et elle a repondu a son amour. -- Mme de Chevreuse n'etait pas reine, murmura Anne d'Autriche, vaincue malgre elle par l'expression d'un amour si profond. -- Vous m'aimeriez donc si vous ne l'etiez pas, vous, madame, dites, vous m'aimeriez donc? Je puis donc croire que c'est la dignite seule de votre rang qui vous fait cruelle pour moi; je puis donc croire que si vous eussiez ete Mme de Chevreuse, le pauvre Buckingham aurait pu esperer? Merci de ces douces paroles, o ma belle Majeste, cent fois merci. -- Ah! Milord, vous avez mal entendu, mal interprete; je n'ai pas voulu dire... -- Silence! Silence! dit le duc, si je suis heureux d'une erreur, n'ayez pas la cruaute de me l'enlever. Vous l'avez dit vous-meme, on m'a attire dans un piege, j'y laisserai ma vie peut-etre, car, tenez, c'est etrange, depuis quelque temps j'ai des pressentiments que je vais mourir." Et le duc sourit d'un sourire triste et charmant a la fois. "Oh! mon Dieu! s'ecria Anne d'Autriche avec un accent d'effroi qui prouvait quel interet plus grand qu'elle ne le voulait dire elle prenait au duc. -- Je ne vous dis point cela pour vous effrayer, madame, non; c'est meme ridicule ce que je vous dis, et croyez que je ne me preoccupe point de pareils reves. Mais ce mot que vous venez de dire, cette esperance que vous m'avez presque donnee, aura tout paye, fut-ce meme ma vie. -- Eh bien, dit Anne d'Autriche, moi aussi, duc, moi, j'ai des pressentiments, moi aussi j'ai des reves. J'ai songe que je vous voyais couche sanglant, frappe d'une blessure. -- Au cote gauche, n'est-ce pas, avec un couteau? interrompit Buckingham. -- Oui, c'est cela, Milord, c'est cela, au cote gauche avec un couteau. Qui a pu vous dire que j'avais fait ce reve? Je ne l'ai confie qu'a Dieu, et encore dans mes prieres. -- Je n'en veux pas davantage, et vous m'aimez, madame, c'est bien. -- Je vous aime, moi? -- Oui, vous. Dieu vous enverrait-il les memes reves qu'a moi, si vous ne m'aimiez pas? Aurions-nous les memes pressentiments, si nos deux existences ne se touchaient pas par le coeur? Vous m'aimez, o reine, et vous me pleurerez? -- Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'ecria Anne d'Autriche, c'est plus que je n'en puis supporter. Tenez, duc, au nom du Ciel, partez, retirez-vous; je ne sais si je vous aime, ou si je ne vous aime pas; mais ce que je sais, c'est que je ne serai point parjure. Prenez donc pitie de moi, et partez. Oh! si vous etes frappe en France, si vous mourez en France, si je pouvais supposer que votre amour pour moi fut cause de votre mort, je ne me consolerais jamais, j'en deviendrais folle. Partez donc, partez, je vous en supplie. -- Oh! que vous etes belle ainsi! Oh! que je vous aime! dit Buckingham. -- Partez! partez! je vous en supplie, et revenez plus tard; revenez comme ambassadeur, revenez comme ministre, revenez entoure de gardes qui vous defendront, de serviteurs qui veilleront sur vous, et alors je ne craindrai plus pour vos jours, et j'aurai du bonheur a vous revoir. -- Oh! est-ce bien vrai ce que vous me dites? -- Oui... -- Eh bien, un gage de votre indulgence, un objet qui vienne de vous et qui me rappelle que je n'ai point fait un reve; quelque chose que vous ayez porte et que je puisse porter a mon tour, une bague, un collier, une chaine. -- Et partirez-vous, partirez-vous, si je vous donne ce que vous me demandez? -- Oui. -- A l'instant meme? -- Oui. -- Vous quitterez la France, vous retournerez en Angleterre? -- Oui, je vous le jure! -- Attendez, alors, attendez." Et Anne d'Autriche rentra dans son appartement et en sortit presque aussitot, tenant a la main un petit coffret en bois de rose a son chiffre, tout incruste d'or. "Tenez, Milord duc, tenez, dit-elle, gardez cela en memoire de moi." Buckingham prit le coffret et tomba une seconde fois a genoux. "Vous m'avez promis de partir, dit la reine. -- Et je tiens ma parole. Votre main, votre main, madame, et je pars." Anne d'Autriche tendit sa main en fermant les yeux et en s'appuyant de l'autre sur Estefania, car elle sentait que les forces allaient lui manquer. Buckingham appuya avec passion ses levres sur cette belle main, puis se relevant: "Avant six mois, dit-il, si je ne suis pas mort, je vous aurai revue, madame, dusse-je bouleverser le monde pour cela." Et, fidele a la promesse qu'il avait faite, il s'elanca hors de l'appartement. Dans le corridor, il rencontra Mme Bonacieux qui l'attendait, et qui, avec les memes precautions et le meme bonheur, le reconduisit hors du Louvre. CHAPITRE XIII MONSIEUR BONACIEUX Il y avait dans tout cela, comme on a pu le remarquer, un personnage dont, malgre sa position precaire, on n'avait paru s'inquieter que fort mediocrement; ce personnage etait M. Bonacieux, respectable martyr des intrigues politiques et amoureuses qui s'enchevetraient si bien les unes aux autres, dans cette epoque a la fois si chevaleresque et si galante. Heureusement -- le lecteur se le rappelle ou ne se le rappelle pas -- heureusement que nous avons promis de ne pas le perdre de vue. Les estafiers qui l'avaient arrete le conduisirent droit a la Bastille, ou on le fit passer tout tremblant devant un peloton de soldats qui chargeaient leurs mousquets. De la, introduit dans une galerie demi-souterraine, il fut, de la part de ceux qui l'avaient amene, l'objet des plus grossieres injures et des plus farouches traitements. Les sbires voyaient qu'ils n'avaient pas affaire a un gentilhomme, et ils le traitaient en veritable croquant. Au bout d'une demi-heure a peu pres, un greffier vint mettre fin a ses tortures, mais non pas a ses inquietudes, en donnant l'ordre de conduire M. Bonacieux dans la chambre des interrogatoires. Ordinairement on interrogeait les prisonniers chez eux, mais avec M. Bonacieux on n'y faisait pas tant de facons. Deux gardes s'emparerent du mercier, lui firent traverser une cour, le firent entrer dans un corridor ou il y avait trois sentinelles, ouvrirent une porte et le pousserent dans une chambre basse, ou il n'y avait pour tous meubles qu'une table, une chaise et un commissaire. Le commissaire etait assis sur la chaise et occupe a ecrire sur la table. Les deux gardes conduisirent le prisonnier devant la table et, sur un signe du commissaire, s'eloignerent hors de la portee de la voix. Le commissaire, qui jusque-la avait tenu sa tete baissee sur ses papiers, la releva pour voir a qui il avait affaire. Ce commissaire etait un homme a la mine rebarbative, au nez pointu, aux pommettes jaunes et saillantes, aux yeux petits mais investigateurs et vifs, a la physionomie tenant a la fois de la fouine et du renard. Sa tete, supportee par un cou long et mobile, sortait de sa large robe noire en se balancant avec un mouvement a peu pres pareil a celui de la tortue tirant sa tete hors de sa carapace. Il commenca par demander a M. Bonacieux ses nom et prenoms, son age, son etat et son domicile. L'accuse repondit qu'il s'appelait Jacques-Michel Bonacieux, qu'il etait age de cinquante et un ans, mercier retire et qu'il demeurait rue des Fossoyeurs, n deg. 11. Le commissaire alors, au lieu de continuer a l'interroger, lui fit un grand discours sur le danger qu'il y a pour un bourgeois obscur a se meler des choses publiques. Il compliqua cet exorde d'une exposition dans laquelle il raconta la puissance et les actes de M. le cardinal, ce ministre incomparable, ce vainqueur des ministres passes, cet exemple des ministres a venir: actes et puissance que nul ne contrecarrait impunement. Apres cette deuxieme partie de son discours, fixant son regard d'epervier sur le pauvre Bonacieux, il l'invita a reflechir a la gravite de sa situation. Les reflexions du mercier etaient toutes faites: il donnait au diable l'instant ou M. de La Porte avait eu l'idee de le marier avec sa filleule, et l'instant surtout ou cette filleule avait ete recue dame de la lingerie chez la reine. Le fond du caractere de maitre Bonacieux etait un profond egoisme mele a une avarice sordide, le tout assaisonne d'une poltronnerie extreme. L'amour que lui avait inspire sa jeune femme, etant un sentiment tout secondaire, ne pouvait lutter avec les sentiments primitifs que nous venons d'enumerer. Bonacieux reflechit, en effet, sur ce qu'on venait de lui dire. "Mais, monsieur le commissaire, dit-il timidement, croyez bien que je connais et que j'apprecie plus que personne le merite de l'incomparable Eminence par laquelle nous avons l'honneur d'etre gouvernes. -- Vraiment? demanda le commissaire d'un air de doute; mais s'il en etait veritablement ainsi, comment seriez-vous a la Bastille? -- Comment j'y suis, ou plutot pourquoi j'y suis, repliqua M. Bonacieux, voila ce qu'il m'est parfaitement impossible de vous dire, vu que je l'ignore moi-meme; mais, a coup sur, ce n'est pas pour avoir desoblige, sciemment du moins, M. le cardinal. -- Il faut cependant que vous ayez commis un crime, puisque vous etes ici accuse de haute trahison. -- De haute trahison! s'ecria Bonacieux epouvante, de haute trahison! et comment voulez-vous qu'un pauvre mercier qui deteste les huguenots et qui abhorre les Espagnols soit accuse de haute trahison? Reflechissez, monsieur, la chose est materiellement impossible. -- Monsieur Bonacieux, dit le commissaire en regardant l'accuse comme si ses petits yeux avaient la faculte de lire jusqu'au plus profond des coeurs, monsieur Bonacieux, vous avez une femme? -- Oui, monsieur, repondit le mercier tout tremblant, sentant que c'etait la ou les affaires allaient s'embrouiller; c'est-a-dire, j'en avais une. -- Comment? vous en aviez une! qu'en avez-vous fait, si vous ne l'avez plus? -- On me l'a enlevee, monsieur. -- On vous l'a enlevee? dit le commissaire. Ah!" Bonacieux sentit a ce "ah!" que l'affaire s'embrouillait de plus en plus. "On vous l'a enlevee! reprit le commissaire, et savez-vous quel est l'homme qui a commis ce rapt? -- Je crois le connaitre. -- Quel est-il? -- Songez que je n'affirme rien, monsieur le commissaire, et que je soupconne seulement. -- Qui soupconnez-vous? Voyons, repondez franchement." M. Bonacieux etait dans la plus grande perplexite: devait-il tout nier ou tout dire? En niant tout, on pouvait croire qu'il en savait trop long pour avouer; en disant tout, il faisait preuve de bonne volonte. Il se decida donc a tout dire. "Je soupconne, dit-il, un grand brun, de haute mine, lequel a tout a fait l'air d'un grand seigneur; il nous a suivis plusieurs fois, a ce qu'il m'a semble, quand j'attendais ma femme devant le guichet du Louvre pour la ramener chez moi." Le commissaire parut eprouver quelque inquietude. "Et son nom? dit-il. -- Oh! quant a son nom, je n'en sais rien, mais si je le rencontre jamais, je le reconnaitrai a l'instant meme, je vous en reponds, fut-il entre mille personnes." Le front du commissaire se rembrunit. "Vous le reconnaitriez entre mille, dites-vous? continua-t-il... -- C'est-a-dire, reprit Bonacieux, qui vit qu'il avait fait fausse route, c'est-a-dire... -- Vous avez repondu que vous le reconnaitriez, dit le commissaire; c'est bien, en voici assez pour aujourd'hui; il faut, avant que nous allions plus loin, que quelqu'un soit prevenu que vous connaissez le ravisseur de votre femme. -- Mais je ne vous ai pas dit que je le connaissais! s'ecria Bonacieux au desespoir. Je vous ai dit au contraire... -- Emmenez le prisonnier, dit le commissaire aux deux gardes. -- Et ou faut-il le conduire? demanda le greffier. -- Dans un cachot. -- Dans lequel? -- Oh! mon Dieu, dans le premier venu, pourvu qu'il ferme bien", repondit le commissaire avec une indifference qui penetra d'horreur le pauvre Bonacieux. "Helas! helas! se dit-il, le malheur est sur ma tete; ma femme aura commis quelque crime effroyable; on me croit son complice, et l'on me punira avec elle: elle en aura parle, elle aura avoue qu'elle m'avait tout dit; une femme, c'est si faible! Un cachot, le premier venu! c'est cela! une nuit est bientot passee; et demain, a la roue, a la potence! Oh! mon Dieu! mon Dieu! ayez pitie de moi!" Sans ecouter le moins du monde les lamentations de maitre Bonacieux, lamentations auxquelles d'ailleurs ils devaient etre habitues, les deux gardes prirent le prisonnier par un bras, et l'emmenerent, tandis que le commissaire ecrivait en hate une lettre que son greffier attendait. Bonacieux ne ferma pas l'oeil, non pas que son cachot fut par trop desagreable, mais parce que ses inquietudes etaient trop grandes. Il resta toute la nuit sur son escabeau, tressaillant au moindre bruit; et quand les premiers rayons du jour se glisserent dans sa chambre, l'aurore lui parut avoir pris des teintes funebres. Tout a coup, il entendit tirer les verrous, et il fit un soubresaut terrible. Il croyait qu'on venait le chercher pour le conduire a l'echafaud; aussi, lorsqu'il vit purement et simplement paraitre, au lieu de l'executeur qu'il attendait, son commissaire et son greffier de la veille, il fut tout pres de leur sauter au cou. "Votre affaire s'est fort compliquee depuis hier au soir, mon brave homme, lui dit le commissaire, et je vous conseille de dire toute la verite; car votre repentir peut seul conjurer la colere du cardinal. -- Mais je suis pret a tout dire, s'ecria Bonacieux, du moins tout ce que je sais. Interrogez, je vous prie. -- Ou est votre femme, d'abord? -- Mais puisque je vous ai dit qu'on me l'avait enlevee. -- Oui, mais depuis hier cinq heures de l'apres-midi, grace a vous, elle s'est echappee. -- Ma femme s'est echappee! s'ecria Bonacieux. Oh! la malheureuse! monsieur, si elle s'est echappee, ce n'est pas ma faute, je vous le jure. -- Qu'alliez-vous donc alors faire chez M. d'Artagnan votre voisin, avec lequel vous avez eu une longue conference dans la journee? -- Ah! oui, monsieur le commissaire, oui, cela est vrai, et j'avoue que j'ai eu tort. J'ai ete chez M. d'Artagnan. -- Quel etait le but de cette visite? -- De le prier de m'aider a retrouver ma femme. Je croyais que j'avais droit de la reclamer; je me trompais, a ce qu'il parait, et je vous en demande bien pardon. -- Et qu'a repondu M. d'Artagnan? -- M. d'Artagnan m'a promis son aide; mais je me suis bientot apercu qu'il me trahissait. -- Vous en imposez a la justice! M. d'Artagnan a fait un pacte avec vous, et en vertu de ce pacte il a mis en fuite les hommes de police qui avaient arrete votre femme, et l'a soustraite a toutes les recherches. -- M. d'Artagnan a enleve ma femme! Ah ca, mais que me dites-vous la? -- Heureusement M. d'Artagnan est entre nos mains, et vous allez lui etre confronte. -- Ah! ma foi, je ne demande pas mieux, s'ecria Bonacieux; je ne serais pas fache de voir une figure de connaissance. -- Faites entrer M. d'Artagnan", dit le commissaire aux deux gardes. Les deux gardes firent entrer Athos. "Monsieur d'Artagnan, dit le commissaire en s'adressant a Athos, declarez ce qui s'est passe entre vous et monsieur. -- Mais! s'ecria Bonacieux, ce n'est pas M. d'Artagnan que vous me montrez la! -- Comment! ce n'est pas M. d'Artagnan? s'ecria le commissaire. -- Pas le moins du monde, repondit Bonacieux. -- Comment se nomme monsieur? demanda le commissaire. -- Je ne puis vous le dire, je ne le connais pas. -- Comment! vous ne le connaissez pas? -- Non. -- Vous ne l'avez jamais vu? -- Si fait; mais je ne sais comment il s'appelle. -- Votre nom? demanda le commissaire. -- Athos, repondit le mousquetaire. -- Mais ce n'est pas un nom d'homme, ca, c'est un nom de montagne! s'ecria le pauvre interrogateur qui commencait a perdre la tete. -- C'est mon nom, dit tranquillement Athos. -- Mais vous avez dit que vous vous nommiez d'Artagnan. -- Moi? -- Oui, vous. -- C'est-a-dire que c'est a moi qu'on a dit: "Vous etes M. d'Artagnan?" J'ai repondu: "Vous croyez?" Mes gardes se sont ecries qu'ils en etaient surs. Je n'ai pas voulu les contrarier. D'ailleurs je pouvais me tromper. -- Monsieur, vous insultez a la majeste de la justice. -- Aucunement, fit tranquillement Athos. -- Vous etes M. d'Artagnan. -- Vous voyez bien que vous me le dites encore. -- Mais, s'ecria a son tour M. Bonacieux, je vous dis, monsieur le commissaire, qu'il n'y a pas un instant de doute a avoir. M. d'Artagnan est mon hote, et par consequent, quoiqu'il ne me paie pas mes loyers, et justement meme a cause de cela, je dois le connaitre. M. d'Artagnan est un jeune homme de dix-neuf a vingt ans a peine, et monsieur en a trente au moins. M. d'Artagnan est dans les gardes de M. des Essarts, et monsieur est dans la compagnie des mousquetaires de M. de Treville: regardez l'uniforme, monsieur le commissaire, regardez l'uniforme. -- C'est vrai, murmura le commissaire; c'est pardieu vrai." En ce moment la porte s'ouvrit vivement, et un messager, introduit par un des guichetiers de la Bastille, remit une lettre au commissaire. "Oh! la malheureuse! s'ecria le commissaire. -- Comment? que dites-vous? de qui parlez-vous? Ce n'est pas de ma femme, j'espere! -- Au contraire, c'est d'elle. Votre affaire est bonne, allez. -- Ah ca, s'ecria le mercier exaspere, faites-moi le plaisir de me dire, monsieur, comment mon affaire a moi peut s'empirer de ce que fait ma femme pendant que je suis en prison! -- Parce que ce qu'elle fait est la suite d'un plan arrete entre vous, plan infernal! -- Je vous jure, monsieur le commissaire, que vous etes dans la plus profonde erreur, que je ne sais rien au monde de ce que devait faire ma femme, que je suis entierement etranger a ce qu'elle a fait, et que, si elle a fait des sottises, je la renie, je la demens, je la maudis. -- Ah ca, dit Athos au commissaire, si vous n'avez plus besoin de moi ici, renvoyez-moi quelque part, il est tres ennuyeux, votre monsieur Bonacieux. -- Reconduisez les prisonniers dans leurs cachots, dit le commissaire en designant d'un meme geste Athos et Bonacieux, et qu'ils soient gardes plus severement que jamais. -- Cependant, dit Athos avec son calme habituel, si c'est a M. d'Artagnan que vous avez affaire, je ne vois pas trop en quoi je puis le remplacer. -- Faites ce que j'ai dit! s'ecria le commissaire, et le secret le plus absolu! Vous entendez!" Athos suivit ses gardes en levant les epaules, et M. Bonacieux en poussant des lamentations a fendre le coeur d'un tigre. On ramena le mercier dans le meme cachot ou il avait passe la nuit, et l'on l'y laissa toute la journee. Toute la journee Bonacieux pleura comme un veritable mercier, n'etant pas du tout homme d'epee, il nous l'a dit lui-meme. Le soir, vers les neuf heures, au moment ou il allait se decider a se mettre au lit, il entendit des pas dans son corridor. Ces pas se rapprocherent de son cachot, sa porte s'ouvrit, des gardes parurent. "Suivez-moi, dit un exempt qui venait a la suite des gardes. -- Vous suivre! s'ecria Bonacieux; vous suivre a cette heure-ci! et ou cela, mon Dieu? -- Ou nous avons l'ordre de vous conduire. -- Mais ce n'est pas une reponse, cela. -- C'est cependant la seule que nous puissions vous faire. -- Ah! mon Dieu, mon Dieu, murmura le pauvre mercier, pour cette fois je suis perdu!" Et il suivit machinalement et sans resistance les gardes qui venaient le querir. Il prit le meme corridor qu'il avait deja pris, traversa une premiere cour, puis un second corps de logis; enfin, a la porte de la cour d'entree, il trouva une voiture entouree de quatre gardes a cheval. On le fit monter dans cette voiture, l'exempt se placa pres de lui, on ferma la portiere a clef, et tous deux se trouverent dans une prison roulante. La voiture se mit en mouvement, lente comme un char funebre. A travers la grille cadenassee, le prisonnier apercevait les maisons et le pave, voila tout; mais, en veritable Parisien qu'il etait, Bonacieux reconnaissait chaque rue aux bornes, aux enseignes, aux reverberes. Au moment d'arriver a Saint-Paul, lieu ou l'on executait les condamnes de la Bastille, il faillit s'evanouir et se signa deux fois. Il avait cru que la voiture devait s'arreter la. La voiture passa cependant. Plus loin, une grande terreur le prit encore, ce fut en cotoyant le cimetiere Saint-Jean ou on enterrait les criminels d'Etat. Une seule chose le rassura un peu, c'est qu'avant de les enterrer on leur coupait generalement la tete, et que sa tete a lui etait encore sur ses epaules. Mais lorsqu'il vit que la voiture prenait la route de la Greve, qu'il apercut les toits aigus de l'hotel de ville, que la voiture s'engagea sous l'arcade, il crut que tout etait fini pour lui, voulut se confesser a l'exempt, et, sur son refus, poussa des cris si pitoyables que l'exempt annonca que, s'il continuait a l'assourdir ainsi, il lui mettrait un baillon. Cette menace rassura quelque peu Bonacieux: si l'on eut du l'executer en Greve, ce n'etait pas la peine de le baillonner, puisqu'on etait presque arrive au lieu de l'execution. En effet, la voiture traversa la place fatale sans s'arreter. Il ne restait plus a craindre que la Croix-du-Trahoir: la voiture en prit justement le chemin. Cette fois, il n'y avait plus de doute, c'etait a la Croix-du- Trahoir qu'on executait les criminels subalternes. Bonacieux s'etait flatte en se croyant digne de Saint-Paul ou de la place de Greve: c'etait a la Croix-du-Trahoir qu'allaient finir son voyage et sa destinee! Il ne pouvait voir encore cette malheureuse croix, mais il la sentait en quelque sorte venir au-devant de lui. Lorsqu'il n'en fut plus qu'a une vingtaine de pas, il entendit une rumeur, et la voiture s'arreta. C'etait plus que n'en pouvait supporter le pauvre Bonacieux, deja ecrase par les emotions successives qu'il avait eprouvees; il poussa un faible gemissement, qu'on eut pu prendre pour le dernier soupir d'un moribond, et il s'evanouit. CHAPITRE XIV L'HOMME DE MEUNG Ce rassemblement etait produit non point par l'attente d'un homme qu'on devait pendre, mais par la contemplation d'un pendu. La voiture, arretee un instant, reprit donc sa marche, traversa la foule, continua son chemin, enfila la rue Saint-Honore, tourna la rue des Bons-Enfants et s'arreta devant une porte basse. La porte s'ouvrit, deux gardes recurent dans leurs bras Bonacieux, soutenu par l'exempt; on le poussa dans une allee, on lui fit monter un escalier, et on le deposa dans une antichambre. Tous ces mouvements s'etaient operes pour lui d'une facon machinale. Il avait marche comme on marche en reve; il avait entrevu les objets a travers un brouillard; ses oreilles avaient percu des sons sans les comprendre; on eut pu l'executer dans ce moment qu'il n'eut pas fait un geste pour entreprendre sa defense, qu'il n'eut pas pousse un cri pour implorer la pitie. Il resta donc ainsi sur la banquette, le dos appuye au mur et les bras pendants, a l'endroit meme ou les gardes l'avaient depose. Cependant, comme, en regardant autour de lui, il ne voyait aucun objet menacant, comme rien n'indiquait qu'il courut un danger reel, comme la banquette etait convenablement rembourree, comme la muraille etait recouverte d'un beau cuir de Cordoue, comme de grands rideaux de damas rouge flottaient devant la fenetre, retenus par des embrasses d'or, il comprit peu a peu que sa frayeur etait exageree, et il commenca de remuer la tete a droite et a gauche et de bas en haut. A ce mouvement, auquel personne ne s'opposa, il reprit un peu de courage et se risqua a ramener une jambe, puis l'autre; enfin, en s'aidant de ses deux mains, il se souleva sur sa banquette et se trouva sur ses pieds. En ce moment, un officier de bonne mine ouvrit une portiere, continua d'echanger encore quelques paroles avec une personne qui se trouvait dans la piece voisine, et se retournant vers le prisonnier: "C'est vous qui vous nommez Bonacieux? dit-il. -- Oui, monsieur l'officier, balbutia le mercier, plus mort que vif, pour vous servir. -- Entrez", dit l'officier. Et il s'effaca pour que le mercier put passer. Celui-ci obeit sans replique, et entra dans la chambre ou il paraissait etre attendu. C'etait un grand cabinet, aux murailles garnies d'armes offensives et defensives, clos et etouffe, et dans lequel il y avait deja du feu, quoique l'on fut a peine a la fin du mois de septembre. Une table carree, couverte de livres et de papiers sur lesquels etait deroule un plan immense de la ville de La Rochelle, tenait le milieu de l'appartement. Debout devant la cheminee etait un homme de moyenne taille, a la mine haute et fiere, aux yeux percants, au front large, a la figure amaigrie qu'allongeait encore une royale surmontee d'une paire de moustaches. Quoique cet homme eut trente-six a trente- sept ans a peine, cheveux, moustache et royale s'en allaient grisonnant. Cet homme, moins l'epee, avait toute la mine d'un homme de guerre, et ses bottes de buffle encore legerement couvertes de poussiere indiquaient qu'il avait monte a cheval dans la journee. Cet homme, c'etait Armand-Jean Duplessis, cardinal de Richelieu, non point tel qu'on nous le represente, casse comme un vieillard, souffrant comme un martyr, le corps brise, la voix eteinte, enterre dans un grand fauteuil comme dans une tombe anticipee, ne vivant plus que par la force de son genie, et ne soutenant plus la lutte avec l'Europe que par l'eternelle application de sa pensee, mais tel qu'il etait reellement a cette epoque, c'est-a-dire adroit et galant cavalier, faible de corps deja, mais soutenu par cette puissance morale qui a fait de lui un des hommes les plus extraordinaires qui aient existe; se preparant enfin, apres avoir soutenu le duc de Nevers dans son duche de Mantoue, apres avoir pris Nimes, Castres et Uzes, a chasser les Anglais de l'ile de Re et a faire le siege de La Rochelle. A la premiere vue, rien ne denotait donc le cardinal, et il etait impossible a ceux-la qui ne connaissaient point son visage de deviner devant qui ils se trouvaient. Le pauvre mercier demeura debout a la porte, tandis que les yeux du personnage que nous venons de decrire se fixaient sur lui, et semblaient vouloir penetrer jusqu'au fond du passe. "C'est la ce Bonacieux? demanda-t-il apres un moment de silence. -- Oui, Monseigneur, reprit l'officier. -- C'est bien, donnez-moi ces papiers et laissez-nous." L'officier prit sur la table les papiers designes, les remit a celui qui les demandait, s'inclina jusqu'a terre, et sortit. Bonacieux reconnut dans ces papiers ses interrogatoires de la Bastille. De temps en temps, l'homme de la cheminee levait les yeux de dessus les ecritures, et les plongeait comme deux poignards jusqu'au fond du coeur du pauvre mercier. Au bout de dix minutes de lecture et dix secondes d'examen, le cardinal etait fixe. "Cette tete-la n'a jamais conspire", murmura-t-il; mais n'importe, voyons toujours. -- Vous etes accuse de haute trahison, dit lentement le cardinal. -- C'est ce qu'on m'a deja appris, Monseigneur, s'ecria Bonacieux, donnant a son interrogateur le titre qu'il avait entendu l'officier lui donner; mais je vous jure que je n'en savais rien." Le cardinal reprima un sourire. "Vous avez conspire avec votre femme, avec Mme de Chevreuse et avec Milord duc de Buckingham. -- En effet, Monseigneur, repondit le mercier, je l'ai entendue prononcer tous ces noms-la. -- Et a quelle occasion? -- Elle disait que le cardinal de Richelieu avait attire le duc de Buckingham a Paris pour le perdre et pour perdre la reine avec lui. -- Elle disait cela? s'ecria le cardinal avec violence. -- Oui, Monseigneur; mais moi je lui ai dit qu'elle avait tort de tenir de pareils propos, et que Son Eminence etait incapable... -- Taisez-vous, vous etes un imbecile, reprit le cardinal. -- C'est justement ce que ma femme m'a repondu, Monseigneur. -- Savez-vous qui a enleve votre femme? -- Non, Monseigneur. -- Vous avez des soupcons, cependant? -- Oui, Monseigneur; mais ces soupcons ont paru contrarier M. le commissaire, et je ne les ai plus. -- Votre femme s'est echappee, le saviez-vous? -- Non, Monseigneur, je l'ai appris depuis que je suis en prison, et toujours par l'entremise de M. le commissaire, un homme bien aimable!" Le cardinal reprima un second sourire. "Alors vous ignorez ce que votre femme est devenue depuis sa fuite? -- Absolument, Monseigneur; mais elle a du rentrer au Louvre. -- A une heure du matin elle n'y etait pas rentree encore. -- Ah! mon Dieu! mais qu'est-elle devenue alors? -- On le saura, soyez tranquille; on ne cache rien au cardinal; le cardinal sait tout. -- En ce cas, Monseigneur, est-ce que vous croyez que le cardinal consentira a me dire ce qu'est devenue ma femme? -- Peut-etre; mais il faut d'abord que vous avouiez tout ce que vous savez relativement aux relations de votre femme avec Mme de Chevreuse. -- Mais, Monseigneur, je n'en sais rien; je ne l'ai jamais vue. -- Quand vous alliez chercher votre femme au Louvre, revenait-elle directement chez vous? -- Presque jamais: elle avait affaire a des marchands de toile, chez lesquels je la conduisais. -- Et combien y en avait-il de marchands de toile? -- Deux, Monseigneur. -- Ou demeurent-ils? -- Un, rue de Vaugirard; l'autre, rue de La Harpe. -- Entriez-vous chez eux avec elle? -- Jamais, Monseigneur; je l'attendais a la porte. -- Et quel pretexte vous donnait-elle pour entrer ainsi toute seule? -- Elle ne m'en donnait pas; elle me disait d'attendre, et j'attendais. -- Vous etes un mari complaisant, mon cher monsieur Bonacieux!" dit le cardinal "Il m'appelle son cher monsieur! dit en lui-meme le mercier. Peste! les affaires vont bien!" "Reconnaitriez-vous ces portes? -- Oui. -- Savez-vous les numeros? -- Oui. -- Quels sont-ils? -- N deg. 25, dans la rue de Vaugirard; n deg. 75, dans la rue de La Harpe. -- C'est bien", dit le cardinal. A ces mots, il prit une sonnette d'argent, et sonna; l'officier rentra. "Allez, dit-il a demi-voix, me chercher Rochefort; et qu'il vienne a l'instant meme, s'il est rentre. -- Le comte est la, dit l'officier, il demande instamment a parler a Votre Eminence!" "A Votre Eminence! murmura Bonacieux, qui savait que tel etait le titre qu'on donnait d'ordinaire a M. le cardinal;... a Votre Eminence!" "Qu'il vienne alors, qu'il vienne!" dit vivement Richelieu. L'officier s'elanca hors de l'appartement, avec cette rapidite que mettaient d'ordinaire tous les serviteurs du cardinal a lui obeir. "A Votre Eminence!" murmurait Bonacieux en roulant des yeux egares. Cinq secondes ne s'etaient pas ecoulees depuis la disparition de l'officier, que la porte s'ouvrit et qu'un nouveau personnage entra. "C'est lui, s'ecria Bonacieux. -- Qui lui? demanda le cardinal. -- Celui qui m'a enleve ma femme." Le cardinal sonna une seconde fois. L'officier reparut. "Remettez cet homme aux mains de ses deux gardes, et qu'il attende que je le rappelle devant moi. -- Non, Monseigneur! non, ce n'est pas lui! s'ecria Bonacieux; non, je m'etais trompe: c'est un autre qui ne lui ressemble pas du tout! Monsieur est un honnete homme. -- Emmenez cet imbecile!" dit le cardinal. L'officier prit Bonacieux sous le bras, et le reconduisit dans l'antichambre ou il trouva ses deux gardes. Le nouveau personnage qu'on venait d'introduire suivit des yeux avec impatience Bonacieux jusqu'a ce qu'il fut sorti, et des que la porte se fut refermee sur lui: "Ils se sont vus, dit-il en s'approchant vivement du cardinal. -- Qui? demanda Son Eminence. -- Elle et lui. -- La reine et le duc? s'ecria Richelieu. -- Oui. -- Et ou cela? -- Au Louvre. -- Vous en etes sur? -- Parfaitement sur. -- Qui vous l'a dit? -- Mme de Lannoy, qui est toute a Votre Eminence, comme vous le savez. -- Pourquoi ne l'a-t-elle pas dit plus tot? -- Soit hasard, soit defiance, la reine a fait coucher Mme de Fargis dans sa chambre, et l'a gardee toute la journee. -- C'est bien, nous sommes battus. Tachons de prendre notre revanche. -- Je vous y aiderai de toute mon ame, Monseigneur, soyez tranquille. -- Comment cela s'est-il passe? -- A minuit et demi, la reine etait avec ses femmes... -- Ou cela? -- Dans sa chambre a coucher... -- Bien. -- Lorsqu'on est venu lui remettre un mouchoir de la part de sa dame de lingerie... -- Apres? -- Aussitot la reine a manifeste une grande emotion, et, malgre le rouge dont elle avait le visage couvert, elle a pali. -- Apres! apres! -- Cependant, elle s'est levee, et d'une voix alteree: "Mesdames, a-t-elle dit, attendez-moi dix minutes, puis je reviens." Et elle a ouvert la porte de son alcove, puis elle est sortie. -- Pourquoi Mme de Lannoy n'est-elle pas venue vous prevenir a l'instant meme? -- Rien n'etait bien certain encore; d'ailleurs, la reine avait dit: "Mesdames, attendez-moi"; et elle n'osait desobeir a la reine. -- Et combien de temps la reine est-elle restee hors de la chambre? -- Trois quarts d'heure. -- Aucune de ses femmes ne l'accompagnait? -- Dona Estefania seulement. -- Et elle est rentree ensuite? -- Oui, mais pour prendre un petit coffret de bois de rose a son chiffre, et sortir aussitot. -- Et quand elle est rentree, plus tard, a-t-elle rapporte le coffret? -- Non. -- Mme de Lannoy savait-elle ce qu'il y avait dans ce coffret? -- Oui: les ferrets en diamants que Sa Majeste a donnes a la reine. -- Et elle est rentree sans ce coffret? -- Oui. -- L'opinion de Mme de Lannoy est qu'elle les a remis alors a Buckingham? -- Elle en est sure. -- Comment cela? -- Pendant la journee, Mme de Lannoy, en sa qualite de dame d'atour de la reine, a cherche ce coffret, a paru inquiete de ne pas le trouver et a fini par en demander des nouvelles a la reine. -- Et alors, la reine...? -- La reine est devenue fort rouge et a repondu qu'ayant brise la veille un de ses ferrets, elle l'avait envoye raccommoder chez son orfevre. -- Il faut y passer et s'assurer si la chose est vraie ou non. -- J'y suis passe. -- Eh bien, l'orfevre? -- L'orfevre n'a entendu parler de rien. -- Bien! bien! Rochefort, tout n'est pas perdu, et peut-etre... peut-etre tout est-il pour le mieux! -- Le fait est que je ne doute pas que le genie de Votre Eminence... -- Ne repare les betises de mon agent, n'est-ce pas? -- C'est justement ce que j'allais dire, si Votre Eminence m'avait laisse achever ma phrase. -- Maintenant, savez-vous ou se cachaient la duchesse de Chevreuse et le duc de Buckingham? -- Non, Monseigneur, mes gens n'ont pu rien me dire de positif la- dessus. -- Je le sais, moi. -- Vous, Monseigneur? -- Oui, ou du moins je m'en doute. Ils se tenaient, l'un rue de Vaugirard, n deg. 25, et l'autre rue de La Harpe, n deg. 75. -- Votre Eminence veut-elle que je les fasse arreter tous deux? -- Il sera trop tard, ils seront partis. -- N'importe, on peut s'en assurer. -- Prenez dix hommes de mes gardes, et fouillez les deux maisons. -- J'y vais, Monseigneur." Et Rochefort s'elanca hors de l'appartement. Le cardinal, reste seul, reflechit un instant et sonna une troisieme fois. Le meme officier reparut. "Faites entrer le prisonnier", dit le cardinal. Maitre Bonacieux fut introduit de nouveau, et, sur un signe du cardinal, l'officier se retira. "Vous m'avez trompe, dit severement le cardinal. -- Moi, s'ecria Bonacieux, moi, tromper Votre Eminence! -- Votre femme, en allant rue de Vaugirard et rue de La Harpe, n'allait pas chez des marchands de toile. -- Et ou allait-elle, juste Dieu? -- Elle allait chez la duchesse de Chevreuse et chez le duc de Buckingham. -- Oui, dit Bonacieux rappelant tous ses souvenirs; oui, c'est cela, Votre Eminence a raison. J'ai dit plusieurs fois a ma femme qu'il etait etonnant que des marchands de toile demeurassent dans des maisons pareilles, dans des maisons qui n'avaient pas d'enseignes, et chaque fois ma femme s'est mise a rire. Ah! Monseigneur, continua Bonacieux en se jetant aux pieds de l'Eminence, ah! que vous etes bien le cardinal, le grand cardinal, l'homme de genie que tout le monde revere." Le cardinal, tout mediocre qu'etait le triomphe remporte sur un etre aussi vulgaire que l'etait Bonacieux, n'en jouit pas moins un instant; puis, presque aussitot, comme si une nouvelle pensee se presentait a son esprit, un sourire plissa ses levres, et tendant la main au mercier: "Relevez-vous, mon ami, lui dit-il, vous etes un brave homme. -- Le cardinal m'a touche la main! j'ai touche la main du grand homme! s'ecria Bonacieux; le grand homme m'a appele son ami! -- Oui, mon ami; oui! dit le cardinal avec ce ton paterne qu'il savait prendre quelquefois, mais qui ne trompait que les gens qui ne le connaissaient pas; et comme on vous a soupconne injustement, eh bien, il vous faut une indemnite: tenez! prenez ce sac de cent pistoles, et pardonnez-moi. -- Que je vous pardonne, Monseigneur! dit Bonacieux hesitant a prendre le sac, craignant sans doute que ce pretendu don ne fut qu'une plaisanterie. Mais vous etiez bien libre de me faire arreter, vous etes bien libre de me faire torturer, vous etes bien libre de me faire pendre: vous etes le maitre, et je n'aurais pas eu le plus petit mot a dire. Vous pardonner, Monseigneur! Allons donc, vous n'y pensez pas! -- Ah! mon cher monsieur Bonacieux! vous y mettez de la generosite, je le vois, et je vous en remercie. Ainsi donc, vous prenez ce sac, et vous vous en allez sans etre trop mecontent? -- Je m'en vais enchante, Monseigneur. -- Adieu donc, ou plutot a revoir, car j'espere que nous nous reverrons. -- Tant que Monseigneur voudra, et je suis bien aux ordres de Son Eminence. -- Ce sera souvent, soyez tranquille, car j'ai trouve un charme extreme a votre conversation. -- Oh! Monseigneur! -- Au revoir, monsieur Bonacieux, au revoir. Et le cardinal lui fit un signe de la main, auquel Bonacieux repondit en s'inclinant jusqu'a terre; puis il sortit a reculons, et quand il fut dans l'antichambre, le cardinal l'entendit qui, dans son enthousiasme, criait a tue-tete: "Vive Monseigneur! vive Son Eminence! vive le grand cardinal!" Le cardinal ecouta en souriant cette brillante manifestation des sentiments enthousiastes de maitre Bonacieux; puis, quand les cris de Bonacieux se furent perdus dans l'eloignement: "Bien, dit-il, voici desormais un homme qui se fera tuer pour moi." Et le cardinal se mit a examiner avec la plus grande attention la carte de La Rochelle qui, ainsi que nous l'avons dit, etait etendue sur son bureau, tracant avec un crayon la ligne ou devait passer la fameuse digue qui, dix-huit mois plus tard, fermait le port de la cite assiegee. Comme il en etait au plus profond de ses meditations strategiques, la porte se rouvrit, et Rochefort rentra. "Eh bien? dit vivement le cardinal en se levant avec une promptitude qui prouvait le degre d'importance qu'il attachait a la commission dont il avait charge le comte. -- Eh bien, dit celui-ci, une jeune femme de vingt-six a vingt- huit ans et un homme de trente-cinq a quarante ans ont loge effectivement, l'un quatre jours et l'autre cinq, dans les maisons indiquees par Votre Eminence: mais la femme est partie cette nuit, et l'homme ce matin. -- C'etaient eux! s'ecria le cardinal, qui regardait a la pendule; et maintenant, continua-t-il, il est trop tard pour faire courir apres: la duchesse est a Tours, et le duc a Boulogne. C'est a Londres qu'il faut les rejoindre. -- Quels sont les ordres de Votre Eminence? -- Pas un mot de ce qui s'est passe; que la reine reste dans une securite parfaite; qu'elle ignore que nous savons son secret; qu'elle croie que nous sommes a la recherche d'une conspiration quelconque. Envoyez-moi le garde des sceaux Seguier. -- Et cet homme, qu'en a fait Votre Eminence? -- Quel homme? demanda le cardinal. -- Ce Bonacieux? -- J'en ai fait tout ce qu'on pouvait en faire. J'en ai fait l'espion de sa femme." Le comte de Rochefort s'inclina en homme qui reconnait la grande superiorite du maitre, et se retira. Reste seul, le cardinal s'assit de nouveau, ecrivit une lettre qu'il cacheta de son sceau particulier, puis il sonna. L'officier entra pour la quatrieme fois. "Faites-moi venir Vitray, dit-il, et dites-lui de s'appreter pour un voyage." Un instant apres, l'homme qu'il avait demande etait debout devant lui, tout botte et tout eperonne. "Vitray, dit-il, vous allez partir tout courant pour Londres. Vous ne vous arreterez pas un instant en route. Vous remettrez cette lettre a Milady. Voici un bon de deux cents pistoles, passez chez mon tresorier et faites-vous payer. Il y en a autant a toucher si vous etes ici de retour dans six jours et si vous avez bien fait ma commission." Le messager, sans repondre un seul mot, s'inclina, prit la lettre, le bon de deux cents pistoles, et sortit. Voici ce que contenait la lettre: "Milady, "Trouvez-vous au premier bal ou se trouvera le duc de Buckingham. Il aura a son pourpoint douze ferrets de diamants, approchez-vous de lui et coupez-en deux. "Aussitot que ces ferrets seront en votre possession, prevenez- moi." CHAPITRE XV GENS DE ROBE ET GENS D'EPEE Le lendemain du jour ou ces evenements etaient arrives, Athos n'ayant point reparu, M. de Treville avait ete prevenu par d'Artagnan et par Porthos de sa disparition. Quant a Aramis, il avait demande un conge de cinq jours, et il etait a Rouen, disait-on, pour affaires de famille. M. de Treville etait le pere de ses soldats. Le moindre et le plus inconnu d'entre eux, des qu'il portait l'uniforme de la compagnie, etait aussi certain de son aide et de son appui qu'aurait pu l'etre son frere lui-meme. Il se rendit donc a l'instant chez le lieutenant criminel. On fit venir l'officier qui commandait le poste de la Croix-Rouge, et les renseignements successifs apprirent qu'Athos etait momentanement loge au For-l'Eveque. Athos avait passe par toutes les epreuves que nous avons vu Bonacieux subir. Nous avons assiste a la scene de confrontation entre les deux captifs. Athos, qui n'avait rien dit jusque-la de peur que d'Artagnan, inquiete a son tour, n'eut point le temps qu'il lui fallait, Athos declara, a partir de ce moment, qu'il se nommait Athos et non d'Artagnan. Il ajouta qu'il ne connaissait ni monsieur, ni madame Bonacieux, qu'il n'avait jamais parle ni a l'un, ni a l'autre; qu'il etait venu vers les dix heures du soir pour faire visite a M. d'Artagnan, son ami, mais que jusqu'a cette heure il etait reste chez M. de Treville, ou il avait dine; vingt temoins, ajouta-t-il, pouvaient attester le fait, et il nomma plusieurs gentilshommes distingues, entre autres M. le duc de La Tremouille. Le second commissaire fut aussi etourdi que le premier de la declaration simple et ferme de ce mousquetaire, sur lequel il aurait bien voulu prendre la revanche que les gens de robe aiment tant a gagner sur les gens d'epee; mais le nom de M. de Treville et celui de M. le duc de La Tremouille meritaient reflexion. Athos fut aussi envoye au cardinal, mais malheureusement le cardinal etait au Louvre chez le roi. C'etait precisement le moment ou M. de Treville, sortant de chez le lieutenant criminel et de chez le gouverneur du For-l'Eveque, sans avoir pu trouver Athos, arriva chez Sa Majeste. Comme capitaine des mousquetaires, M. de Treville avait a toute heure ses entrees chez le roi. On sait quelles etaient les preventions du roi contre la reine, preventions habilement entretenues par le cardinal, qui, en fait d'intrigues, se defiait infiniment plus des femmes que des hommes. Une des grandes causes surtout de cette prevention etait l'amitie d'Anne d'Autriche pour Mme de Chevreuse. Ces deux femmes l'inquietaient plus que les guerres avec l'Espagne, les demeles avec l'Angleterre et l'embarras des finances. A ses yeux et dans sa conviction, Mme de Chevreuse servait la reine non seulement dans ses intrigues politiques, mais, ce qui le tourmentait bien plus encore, dans ses intrigues amoureuses. Au premier mot de ce qu'avait dit M. le cardinal, que Mme de Chevreuse, exilee a Tours et qu'on croyait dans cette ville, etait venue a Paris et, pendant cinq jours qu'elle y etait restee, avait depiste la police, le roi etait entre dans une furieuse colere. Capricieux et infidele, le roi voulait etre appele Louis le Juste et Louis le Chaste. La posterite comprendra difficilement ce caractere, que l'histoire n'explique que par des faits et jamais par des raisonnements. Mais lorsque le cardinal ajouta que non seulement Mme de Chevreuse etait venue a Paris, mais encore que la reine avait renoue avec elle a l'aide d'une de ces correspondances mysterieuses qu'a cette epoque on nommait une cabale; lorsqu'il affirma que lui, le cardinal, allait demeler les fils les plus obscurs de cette intrigue, quand, au moment d'arreter sur le fait, en flagrant delit, nanti de toutes les preuves, l'emissaire de la reine pres de l'exilee, un mousquetaire avait ose interrompre violemment le cours de la justice en tombant, l'epee a la main, sur d'honnetes gens de loi charges d'examiner avec impartialite toute l'affaire pour la mettre sous les yeux du roi, -- Louis XIII ne se contint plus, il fit un pas vers l'appartement de la reine avec cette pale et muette indignation qui, lorsqu'elle eclatait, conduisait ce prince jusqu'a la plus froide cruaute. Et cependant, dans tout cela, le cardinal n'avait pas encore dit un mot du duc de Buckingham. Ce fut alors que M. de Treville entra, froid, poli et dans une tenue irreprochable. Averti de ce qui venait de se passer par la presence du cardinal et par l'alteration de la figure du roi, M. de Treville se sentit fort comme Samson devant les Philistins. Louis XIII mettait deja la main sur le bouton de la porte; au bruit que fit M. de Treville en entrant, il se retourna. "Vous arrivez bien, monsieur, dit le roi, qui, lorsque ses passions etaient montees a un certain point, ne savait pas dissimuler, et j'en apprends de belles sur le compte de vos mousquetaires. -- Et moi, dit froidement M. de Treville, j'en ai de belles a apprendre a Votre Majeste sur ses gens de robe. -- Plait-il? dit le roi avec hauteur. -- J'ai l'honneur d'apprendre a Votre Majeste, continua M. de Treville du meme ton, qu'un parti de procureurs, de commissaires et de gens de police, gens fort estimables mais fort acharnes, a ce qu'il parait, contre l'uniforme, s'est permis d'arreter dans une maison, d'emmener en pleine rue et de jeter au For-l'Eveque, tout cela sur un ordre que l'on a refuse de me representer, un de mes mousquetaires, ou plutot des votres, Sire, d'une conduite irreprochable, d'une reputation presque illustre, et que Votre Majeste connait favorablement, M. Athos. -- Athos, dit le roi machinalement; oui, au fait, je connais ce nom. -- Que Votre Majeste se le rappelle, dit M. de Treville; M. Athos est ce mousquetaire qui, dans le facheux duel que vous savez, a eu le malheur de blesser grievement M. de Cahusac. -- a propos, Monseigneur, continua Treville en s'adressant au cardinal, M. de Cahusac est tout a fait retabli, n'est-ce pas? -- Merci! dit le cardinal en se pincant les levres de colere. -- M. Athos etait donc alle rendre visite a l'un de ses amis alors absent, continua M. de Treville, a un jeune Bearnais, cadet aux gardes de Sa Majeste, compagnie des Essarts; mais a peine venait- il de s'installer chez son ami et de prendre un livre en l'attendant, qu'une nuee de recors et de soldats meles ensemble vint faire le siege de la maison, enfonca plusieurs portes..." Le cardinal fit au roi un signe qui signifiait: "C'est pour l'affaire dont je vous ai parle." "Nous savons tout cela, repliqua le roi, car tout cela s'est fait pour notre service. -- Alors, dit Treville, c'est aussi pour le service de Votre Majeste qu'on a saisi un de mes mousquetaires innocent, qu'on l'a place entre deux gardes comme un malfaiteur, et qu'on a promene au milieu d'une populace insolente ce galant homme, qui a verse dix fois son sang pour le service de Votre Majeste et qui est pret a le repandre encore. -- Bah! dit le roi ebranle, les choses se sont passees ainsi? -- M. de Treville ne dit pas, reprit le cardinal avec le plus grand flegme, que ce mousquetaire innocent, que ce galant homme venait, une heure auparavant, de frapper a coups d'epee quatre commissaires instructeurs delegues par moi afin d'instruire une affaire de la plus haute importance. -- Je defie Votre Eminence de le prouver, s'ecria M. de Treville avec sa franchise toute gasconne et sa rudesse toute militaire, car, une heure auparavant M. Athos, qui, je le confierai a Votre Majeste, est un homme de la plus haute qualite, me faisait l'honneur, apres avoir dine chez moi, de causer dans le salon de mon hotel avec M. le duc de La Tremouille et M. le comte de Chalus, qui s'y trouvaient." Le roi regarda le cardinal. "Un proces-verbal fait foi, dit le cardinal repondant tout haut a l'interrogation muette de Sa Majeste, et les gens maltraites ont dresse le suivant, que j'ai l'honneur de presenter a Votre Majeste. -- Proces-verbal de gens de robe vaut-il la parole d'honneur, repondit fierement Treville, d'homme d'epee? -- Allons, allons, Treville, taisez-vous, dit le roi. -- Si Son Eminence a quelque soupcon contre un de mes mousquetaires, dit Treville, la justice de M. le cardinal est assez connue pour que je demande moi-meme une enquete. -- Dans la maison ou cette descente de justice a ete faite, continua le cardinal impassible, loge, je crois, un Bearnais ami du mousquetaire. -- Votre Eminence veut parler de M. d'Artagnan? -- Je veux parler d'un jeune homme que vous protegez, Monsieur de Treville. -- Oui, Votre Eminence, c'est cela meme. -- Ne soupconnez-vous pas ce jeune homme d'avoir donne de mauvais conseils... -- A M. Athos, a un homme qui a le double de son age? interrompit M. de Treville; non, Monseigneur. D'ailleurs, M. d'Artagnan a passe la soiree chez moi. -- Ah ca, dit le cardinal, tout le monde a donc passe la soiree chez vous? -- Son Eminence douterait-elle de ma parole? dit Treville, le rouge de la colere au front. -- Non, Dieu m'en garde! dit le cardinal; mais, seulement, a quelle heure etait-il chez vous? -- Oh! cela je puis le dire sciemment a Votre Eminence, car, comme il entrait, je remarquai qu'il etait neuf heures et demie a la pendule, quoique j'eusse cru qu'il etait plus tard. -- Et a quelle heure est-il sorti de votre hotel? -- A dix heures et demie: une heure apres l'evenement. -- Mais, enfin, repondit le cardinal, qui ne soupconnait pas un instant la loyaute de Treville, et qui sentait que la victoire lui echappait, mais, enfin, Athos a ete pris dans cette maison de la rue des Fossoyeurs. -- Est-il defendu a un ami de visiter un ami? a un mousquetaire de ma compagnie de fraterniser avec un garde de la compagnie de M. des Essarts? -- Oui, quand la maison ou il fraternise avec cet ami est suspecte. -- C'est que cette maison est suspecte, Treville, dit le roi; peut-etre ne le saviez-vous pas? -- En effet, Sire, je l'ignorais. En tout cas, elle peut etre suspecte partout; mais je nie qu'elle le soit dans la partie qu'habite M. d'Artagnan; car je puis vous affirmer, Sire, que, si j'en crois ce qu'il a dit, il n'existe pas un plus devoue serviteur de Sa Majeste, un admirateur plus profond de M. le cardinal. -- N'est-ce pas ce d'Artagnan qui a blesse un jour Jussac dans cette malheureuse rencontre qui a eu lieu pres du couvent des Carmes-Dechausses? demanda le roi en regardant le cardinal, qui rougit de depit. -- Et le lendemain, Bernajoux. Oui Sire, oui, c'est bien cela, et Votre Majeste a bonne memoire. -- Allons, que resolvons-nous? dit le roi. -- Cela regarde Votre Majeste plus que moi, dit le cardinal. J'affirmerais la culpabilite. -- Et moi je la nie, dit Treville. Mais Sa Majeste a des juges, et ses juges decideront. -- C'est cela, dit le roi, renvoyons la cause devant les juges: c'est leur affaire de juger, et ils jugeront. -- Seulement, reprit Treville, il est bien triste qu'en ce temps malheureux ou nous sommes, la vie la plus pure, la vertu la plus incontestable n'exemptent pas un homme de l'infamie et de la persecution. Aussi l'armee sera-t-elle peu contente, je puis en repondre, d'etre en butte a des traitements rigoureux a propos d'affaires de police." Le mot etait imprudent; mais M. de Treville l'avait lance avec connaissance de cause. Il voulait une explosion, parce qu'en cela la mine fait du feu, et que le feu eclaire. "Affaires de police! s'ecria le roi, relevant les paroles de M. de Treville: affaires de police! et qu'en savez-vous, monsieur? Melez-vous de vos mousquetaires, et ne me rompez pas la tete. Il semble, a vous entendre, que, si par malheur on arrete un mousquetaire, la France est en danger. Eh! que de bruit pour un mousquetaire! j'en ferai arreter dix, ventrebleu! cent, meme; toute la compagnie! et je ne veux pas que l'on souffle mot. -- Du moment ou ils sont suspects a Votre Majeste, dit Treville, les mousquetaires sont coupables; aussi, me voyez-vous, Sire, pret a vous rendre mon epee; car apres avoir accuse mes soldats, M. le cardinal, je n'en doute pas, finira par m'accuser moi-meme; ainsi mieux vaut que je me constitue prisonnier avec M. Athos, qui est arrete deja, et M. d'Artagnan, qu'on va arreter sans doute. -- Tete gasconne, en finirez-vous? dit le roi. -- Sire, repondit Treville sans baisser le moindrement la voix, ordonnez qu'on me rende mon mousquetaire, ou qu'il soit juge. -- On le jugera, dit le cardinal. -- Eh bien, tant mieux; car, dans ce cas, je demanderai a Sa Majeste la permission de plaider pour lui." Le roi craignit un eclat. "Si Son Eminence, dit-il, n'avait pas personnellement des motifs..." Le cardinal vit venir le roi, et alla au-devant de lui: "Pardon, dit-il, mais du moment ou Votre Majeste voit en moi un juge prevenu, je me retire. -- Voyons, dit le roi, me jurez-vous, par mon pere, que M. Athos etait chez vous pendant l'evenement, et qu'il n'y a point pris part? -- Par votre glorieux pere et par vous-meme, qui etes ce que j'aime et ce que je venere le plus au monde, je le jure! -- Veuillez reflechir, Sire, dit le cardinal. Si nous relachons ainsi le prisonnier, on ne pourra plus connaitre la verite. -- M. Athos sera toujours la, reprit M. de Treville, pret a repondre quand il plaira aux gens de robe de l'interroger. Il ne desertera pas, monsieur le cardinal; soyez tranquille, je reponds de lui, moi. -- Au fait, il ne desertera pas, dit le roi; on le retrouvera toujours, comme dit M. de Treville. D'ailleurs, ajouta-t-il en baissant la voix et en regardant d'un air suppliant Son Eminence, donnons-leur de la securite: cela est politique." Cette politique de Louis XIII fit sourire Richelieu. "Ordonnez, Sire, dit-il, vous avez le droit de grace. -- Le droit de grace ne s'applique qu'aux coupables, dit Treville, qui voulait avoir le dernier mot, et mon mousquetaire est innocent. Ce n'est donc pas grace que vous allez faire, Sire, c'est justice. -- Et il est au For-l'Eveque? dit le roi. -- Oui, Sire, et au secret, dans un cachot, comme le dernier des criminels. -- Diable! diable! murmura le roi, que faut-il faire? -- Signer l'ordre de mise en liberte, et tout sera dit, reprit le cardinal; je crois, comme Votre Majeste, que la garantie de M. de Treville est plus que suffisante." Treville s'inclina respectueusement avec une joie qui n'etait pas sans melange de crainte; il eut prefere une resistance opiniatre du cardinal a cette soudaine facilite. Le roi signa l'ordre d'elargissement, et Treville l'emporta sans retard. Au moment ou il allait sortir, le cardinal lui fit un sourire amical, et dit au roi: "Une bonne harmonie regne entre les chefs et les soldats, dans vos mousquetaires, Sire; voila qui est bien profitable au service et bien honorable pour tous." "Il me jouera quelque mauvais tour incessamment, se disait Treville; on n'a jamais le dernier mot avec un pareil homme. Mais hatons-nous, car le roi peut changer d'avis tout a l'heure; et au bout du compte, il est plus difficile de remettre a la Bastille ou au For-l'Eveque un homme qui en est sorti, que d'y garder un prisonnier qu'on y tient." M. de Treville fit triomphalement son entree au For-l'Eveque, ou il delivra le mousquetaire, que sa paisible indifference n'avait pas abandonne. Puis, la premiere fois qu'il revit d'Artagnan: "Vous l'echappez belle, lui dit-il; voila votre coup d'epee a Jussac paye. Reste bien encore celui de Bernajoux, mais il ne faudrait pas trop vous y fier." Au reste, M. de Treville avait raison de se defier du cardinal et de penser que tout n'etait pas fini, car a peine le capitaine des mousquetaires eut-il ferme la porte derriere lui, que Son Eminence dit au roi: "Maintenant que nous ne sommes plus que nous deux, nous allons causer serieusement, s'il plait a Votre Majeste. Sire, M. de Buckingham etait a Paris depuis cinq jours et n'en est parti que ce matin." CHAPITRE XVI OU M. LE GARDE DES SCEAUX SEGUIER CHERCHA PLUS D'UNE FOIS LA CLOCHE POUR LA SONNER, COMME IL LE FAISAIT AUTREFOIS Il est impossible de se faire une idee de l'impression que ces quelques mots produisirent sur Louis XIII. Il rougit et palit successivement; et le cardinal vit tout d'abord qu'il venait de conquerir d'un seul coup tout le terrain qu'il avait perdu. "M. de Buckingham a Paris! s'ecria-t-il, et qu'y vient-il faire? -- Sans doute conspirer avec nos ennemis les huguenots et les Espagnols. -- Non, pardieu, non! conspirer contre mon honneur avec Mme de Chevreuse, Mme de Longueville et les Conde! -- Oh! Sire, quelle idee! La reine est trop sage, et surtout aime trop Votre Majeste. -- La femme est faible, monsieur le cardinal, dit le roi; et quant a m'aimer beaucoup, j'ai mon opinion faite sur cet amour. -- Je n'en maintiens pas moins, dit le cardinal, que le duc de Buckingham est venu a Paris pour un projet tout politique. -- Et moi je suis sur qu'il est venu pour autre chose, monsieur le cardinal; mais si la reine est coupable, qu'elle tremble! -- Au fait, dit le cardinal, quelque repugnance que j'aie a arreter mon esprit sur une pareille trahison, Votre Majeste m'y fait penser: Mme de Lannoy, que, d'apres l'ordre de Votre Majeste, j'ai interrogee plusieurs fois, m'a dit ce matin que la nuit avant celle-ci Sa Majeste avait veille fort tard, que ce matin elle avait beaucoup pleure et que toute la journee elle avait ecrit. -- C'est cela, dit le roi; a lui sans doute, Cardinal, il me faut les papiers de la reine. -- Mais comment les prendre, Sire? Il me semble que ce n'est ni moi, ni Votre Majeste qui pouvons nous charger d'une pareille mission. -- Comment s'y est-on pris pour la marechale d'Ancre? s'ecria le roi au plus haut degre de la colere; on a fouille ses armoires, et enfin on l'a fouillee elle-meme. -- La marechale d'Ancre n'etait que la marechale d'Ancre, une aventuriere florentine, Sire, voila tout; tandis que l'auguste epouse de Votre Majeste est Anne d'Autriche, reine de France, c'est-a-dire une des plus grandes princesses du monde. -- Elle n'en est que plus coupable, monsieur le duc! Plus elle a oublie la haute position ou elle etait placee, plus elle est bas descendue. Il y a longtemps d'ailleurs que je suis decide a en finir avec toutes ces petites intrigues de politique et d'amour. Elle a aussi pres d'elle un certain La Porte... -- Que je crois la cheville ouvriere de tout cela, je l'avoue, dit le cardinal. -- Vous pensez donc, comme moi, qu'elle me trompe? dit le roi. -- Je crois, et je le repete a Votre Majeste, que la reine conspire contre la puissance de son roi, mais je n'ai point dit contre son honneur. -- Et moi je vous dis contre tous deux; moi je vous dis que la reine ne m'aime pas; je vous dis qu'elle en aime un autre; je vous dis qu'elle aime cet infame duc de Buckingham! Pourquoi ne l'avez- vous pas fait arreter pendant qu'il etait a Paris? -- Arreter le duc! arreter le premier ministre du roi Charles Ier! Y pensez-vous, Sire? Quel eclat! et si alors les soupcons de Votre Majeste, ce dont je continue a douter, avaient quelque consistance, quel eclat terrible! quel scandale desesperant! -- Mais puisqu'il s'exposait comme un vagabond et un larronneur, il fallait..." Louis XIII s'arreta lui-meme, effraye de ce qu'il allait dire, tandis que Richelieu, allongeant le cou, attendait inutilement la parole qui etait restee sur les levres du roi. "Il fallait? -- Rien, dit le roi, rien. Mais, pendant tout le temps qu'il a ete a Paris, vous ne l'avez pas perdu de vue? -- Non, Sire. -- Ou logeait-il? -- Rue de La Harpe, n deg. 75. -- Ou est-ce, cela? -- Du cote du Luxembourg. -- Et vous etes sur que la reine et lui ne se sont pas vus? -- Je crois la reine trop attachee a ses devoirs, Sire. -- Mais ils ont correspondu, c'est a lui que la reine a ecrit toute la journee; monsieur le duc, il me faut ces lettres! -- Sire, cependant... -- Monsieur le duc, a quelque prix que ce soit, je les veux. -- Je ferai pourtant observer a Votre Majeste... -- Me trahissez-vous donc aussi, monsieur le cardinal, pour vous opposer toujours ainsi a mes volontes? etes-vous aussi d'accord avec l'Espagnol et avec l'Anglais, avec Mme de Chevreuse et avec la reine? -- Sire, repondit en soupirant le cardinal, je croyais etre a l'abri d'un pareil soupcon. -- Monsieur le cardinal, vous m'avez entendu; je veux ces lettres. -- Il n'y aurait qu'un moyen. -- Lequel? -- Ce serait de charger de cette mission M. le garde des sceaux Seguier. La chose rentre completement dans les devoirs de sa charge. -- Qu'on l'envoie chercher a l'instant meme! -- Il doit etre chez moi, Sire; je l'avais fait prier de passer, et lorsque je suis venu au Louvre, j'ai laisse l'ordre, s'il se presentait, de le faire attendre. -- Qu'on aille le chercher a l'instant meme! -- Les ordres de Votre Majeste seront executes; mais... -- Mais quoi? -- Mais la reine se refusera peut-etre a obeir. -- A mes ordres? -- Oui, si elle ignore que ces ordres viennent du roi. -- Eh bien, pour qu'elle n'en doute pas, je vais la prevenir moi- meme. -- Votre Majeste n'oubliera pas que j'ai fait tout ce que j'ai pu pour prevenir une rupture. -- Oui, duc, je sais que vous etes fort indulgent pour la reine, trop indulgent peut-etre; et nous aurons, je vous en previens, a parler plus tard de cela. -- Quand il plaira a Votre Majeste; mais je serai toujours heureux et fier, Sire, de me sacrifier a la bonne harmonie que je desire voir regner entre vous et la reine de France. -- Bien, cardinal, bien; mais en attendant envoyez chercher M. le garde des sceaux; moi, j'entre chez la reine. Et Louis XIII, ouvrant la porte de communication, s'engagea dans le corridor qui conduisait de chez lui chez Anne d'Autriche. La reine etait au milieu de ses femmes, Mme de Guitaut, Mme de Sable, Mme de Montbazon et Mme de Guemenee. Dans un coin etait cette cameriste espagnole dona Estefania, qui l'avait suivie de Madrid. Mme de Guemenee faisait la lecture, et tout le monde ecoutait avec attention la lectrice, a l'exception de la reine, qui, au contraire, avait provoque cette lecture afin de pouvoir, tout en feignant d'ecouter, suivre le fil de ses propres pensees. Ces pensees, toutes dorees qu'elles etaient par un dernier reflet d'amour, n'en etaient pas moins tristes. Anne d'Autriche, privee de la confiance de son mari, poursuivie par la haine du cardinal, qui ne pouvait lui pardonner d'avoir repousse un sentiment plus doux, ayant sous les yeux l'exemple de la reine mere, que cette haine avait tourmentee toute sa vie -- quoique Marie de Medicis, s'il faut en croire les memoires du temps, eut commence par accorder au cardinal le sentiment qu'Anne d'Autriche finit toujours par lui refuser --, Anne d'Autriche avait vu tomber autour d'elle ses serviteurs les plus devoues, ses confidents les plus intimes, ses favoris les plus chers. Comme ces malheureux doues d'un don funeste, elle portait malheur a tout ce qu'elle touchait, son amitie etait un signe fatal qui appelait la persecution. Mme de Chevreuse et Mme de Vernel etaient exilees; enfin La Porte ne cachait pas a sa maitresse qu'il s'attendait a etre arrete d'un instant a l'autre. C'est au moment ou elle etait plongee au plus profond et au plus sombre de ces reflexions, que la porte de la chambre s'ouvrit et que le roi entra. La lectrice se tut a l'instant meme, toutes les dames se leverent, et il se fit un profond silence. Quant au roi, il ne fit aucune demonstration de politesse; seulement, s'arretant devant la reine: "Madame, dit-il d'une voix alteree, vous allez recevoir la visite de M. le chancelier, qui vous communiquera certaines affaires dont je l'ai charge." La malheureuse reine, qu'on menacait sans cesse de divorce, d'exil et de jugement meme, palit sous son rouge et ne put s'empecher de dire: "Mais pourquoi cette visite, Sire? Que me dira M. le chancelier que Votre Majeste ne puisse me dire elle-meme?" Le roi tourna sur ses talons sans repondre, et presque au meme instant le capitaine des gardes, M. de Guitaut, annonca la visite de M. le chancelier. Lorsque le chancelier parut, le roi etait deja sorti par une autre porte. Le chancelier entra demi-souriant, demi-rougissant. Comme nous le retrouverons probablement dans le cours de cette histoire, il n'y a pas de mal a ce que nos lecteurs fassent des a present connaissance avec lui. Ce chancelier etait un plaisant homme. Ce fut Des Roches le Masle, chanoine a Notre-Dame, et qui avait ete autrefois valet de chambre du cardinal, qui le proposa a Son Eminence comme un homme tout devoue. Le cardinal s'y fia et s'en trouva bien. On racontait de lui certaines histoires, entre autres celle-ci: Apres une jeunesse orageuse, il s'etait retire dans un couvent pour y expier au moins pendant quelque temps les folies de l'adolescence. Mais, en entrant dans ce saint lieu, le pauvre penitent n'avait pu refermer si vite la porte, que les passions qu'il fuyait n'y entrassent avec lui. Il en etait obsede sans relache, et le superieur, auquel il avait confie cette disgrace, voulant autant qu'il etait en lui l'en garantir, lui avait recommande pour conjurer le demon tentateur de recourir a la corde de la cloche et de sonner a toute volee. Au bruit denonciateur, les moines seraient prevenus que la tentation assiegeait un frere, et toute la communaute se mettrait en prieres. Le conseil parut bon au futur chancelier. Il conjura l'esprit malin a grand renfort de prieres faites par les moines; mais le diable ne se laisse pas deposseder facilement d'une place ou il a mis garnison; a mesure qu'on redoublait les exorcismes, il redoublait les tentations, de sorte que jour et nuit la cloche sonnait a toute volee, annoncant l'extreme desir de mortification qu'eprouvait le penitent. Les moines n'avaient plus un instant de repos. Le jour, ils ne faisaient que monter et descendre les escaliers qui conduisaient a la chapelle; la nuit, outre complies et matines, ils etaient encore obliges de sauter vingt fois a bas de leurs lits et de se prosterner sur le carreau de leurs cellules. On ignore si ce fut le diable qui lacha prise ou les moines qui se lasserent; mais, au bout de trois mois, le penitent reparut dans le monde avec la reputation du plus terrible possede qui eut jamais existe. En sortant du couvent, il entra dans la magistrature, devint president a mortier a la place de son oncle, embrassa le parti du cardinal, ce qui ne prouvait pas peu de sagacite; devint chancelier, servit Son Eminence avec zele dans sa haine contre la reine mere et sa vengeance contre Anne d'Autriche; stimula les juges dans l'affaire de Chalais, encouragea les essais de M. de Laffemas, grand gibecier de France; puis enfin, investi de toute la confiance du cardinal, confiance qu'il avait si bien gagnee, il en vint a recevoir la singuliere commission pour l'execution de laquelle il se presentait chez la reine. La reine etait encore debout quand il entra, mais a peine l'eut- elle apercu, qu'elle se rassit sur son fauteuil et fit signe a ses femmes de se rasseoir sur leurs coussins et leurs tabourets, et, d'un ton de supreme hauteur: "Que desirez-vous, monsieur, demanda Anne d'Autriche, et dans quel but vous presentez-vous ici? -- Pour y faire au nom du roi, madame, et sauf tout le respect que j'ai l'honneur de devoir a Votre Majeste, une perquisition exacte dans vos papiers. -- Comment, monsieur! une perquisition dans mes papiers... a moi! mais voila une chose indigne! -- Veuillez me le pardonner, madame, mais, dans cette circonstance, je ne suis que l'instrument dont le roi se sert. Sa Majeste ne sort-elle pas d'ici, et ne vous a-t-elle pas invitee elle-meme a vous preparer a cette visite? -- Fouillez donc, monsieur; je suis une criminelle, a ce qu'il parait: Estefania, donnez les clefs de mes tables et de mes secretaires." Le chancelier fit pour la forme une visite dans les meubles, mais il savait bien que ce n'etait pas dans un meuble que la reine avait du serrer la lettre importante qu'elle avait ecrite dans la journee. Quand le chancelier eut rouvert et referme vingt fois les tiroirs du secretaire, il fallut bien, quelque hesitation qu'il eprouvat, il fallut bien, dis-je, en venir a la conclusion de l'affaire, c'est-a-dire a fouiller la reine elle-meme. Le chancelier s'avanca donc vers Anne d'Autriche, et d'un ton tres perplexe et d'un air fort embarrasse: "Et maintenant, dit-il, il me reste a faire la perquisition principale. -- Laquelle? demanda la reine, qui ne comprenait pas ou plutot qui ne voulait pas comprendre. -- Sa Majeste est certaine qu'une lettre a ete ecrite par vous dans la journee; elle sait qu'elle n'a pas encore ete envoyee a son adresse. Cette lettre ne se trouve ni dans votre table, ni dans votre secretaire, et cependant cette lettre est quelque part. -- Oserez-vous porter la main sur votre reine? dit Anne d'Autriche en se dressant de toute sa hauteur et en fixant sur le chancelier ses yeux, dont l'expression etait devenue presque menacante. -- Je suis un fidele sujet du roi, madame; et tout ce que Sa Majeste ordonnera, je le ferai. -- Eh bien, c'est vrai, dit Anne d'Autriche, et les espions de M. le cardinal l'ont bien servi. J'ai ecrit aujourd'hui une lettre, cette lettre n'est point partie. La lettre est la." Et la reine ramena sa belle main a son corsage. "Alors donnez-moi cette lettre, madame, dit le chancelier. -- Je ne la donnerai qu'au roi, monsieur, dit Anne. -- Si le roi eut voulu que cette lettre lui fut remise, madame, il vous l'eut demandee lui-meme. Mais, je vous le repete, c'est moi qu'il a charge de vous la reclamer, et si vous ne la rendiez pas... -- Eh bien? -- C'est encore moi qu'il a charge de vous la prendre. -- Comment, que voulez-vous dire? -- Que mes ordres vont loin, madame, et que je suis autorise a chercher le papier suspect sur la personne meme de Votre Majeste. -- Quelle horreur! s'ecria la reine. -- Veuillez donc, madame, agir plus facilement. -- Cette conduite est d'une violence infame; savez-vous cela, monsieur? -- Le roi commande, madame, excusez-moi. -- Je ne le souffrirai pas; non, non, plutot mourir!" s'ecria la reine, chez laquelle se revoltait le sang imperieux de l'Espagnole et de l'Autrichienne. Le chancelier fit une profonde reverence, puis avec l'intention bien patente de ne pas reculer d'une semelle dans l'accomplissement de la commission dont il s'etait charge, et comme eut pu le faire un valet de bourreau dans la chambre de la question, il s'approcha d'Anne d'Autriche des yeux de laquelle on vit a l'instant meme jaillir des pleurs de rage. La reine etait, comme nous l'avons dit, d'une grande beaute. La commission pouvait donc passer pour delicate, et le roi en etait arrive, a force de jalousie contre Buckingham, a n'etre plus jaloux de personne. Sans doute le chancelier Seguier chercha des yeux a ce moment le cordon de la fameuse cloche; mais, ne le trouvant pas, il en prit son parti et tendit la main vers l'endroit ou la reine avait avoue que se trouvait le papier. Anne d'Autriche fit un pas en arriere, si pale qu'on eut dit qu'elle allait mourir; et, s'appuyant de la main gauche, pour ne pas tomber, a une table qui se trouvait derriere elle, elle tira de la droite un papier de sa poitrine et le tendit au garde des sceaux. "Tenez, monsieur, la voila, cette lettre, s'ecria la reine d'une voix entrecoupee et fremissante, prenez-la, et me delivrez de votre odieuse presence." Le chancelier, qui de son cote tremblait d'une emotion facile a concevoir, prit la lettre, salua jusqu'a terre et se retira. A peine la porte se fut-elle refermee sur lui, que la reine tomba a demi evanouie dans les bras de ses femmes. Le chancelier alla porter la lettre au roi sans en avoir lu un seul mot. Le roi la prit d'une main tremblante, chercha l'adresse, qui manquait, devint tres pale, l'ouvrit lentement, puis, voyant par les premiers mots qu'elle etait adressee au roi d'Espagne, il lut tres rapidement. C'etait tout un plan d'attaque contre le cardinal. La reine invitait son frere et l'empereur d'Autriche a faire semblant, blesses qu'ils etaient par la politique de Richelieu, dont l'eternelle preoccupation fut l'abaissement de la maison d'Autriche, de declarer la guerre a la France et d'imposer comme condition de la paix le renvoi du cardinal: mais d'amour, il n'y en avait pas un seul mot dans toute cette lettre. Le roi, tout joyeux, s'informa si le cardinal etait encore au Louvre. On lui dit que Son Eminence attendait, dans le cabinet de travail, les ordres de Sa Majeste. Le roi se rendit aussitot pres de lui. "Tenez, duc, lui dit-il, vous aviez raison, et c'est moi qui avais tort; toute l'intrigue est politique, et il n'etait aucunement question d'amour dans cette lettre, que voici. En echange, il y est fort question de vous." Le cardinal prit la lettre et la lut avec la plus grande attention; puis, lorsqu'il fut arrive au bout, il la relut une seconde fois. "Eh bien, Votre Majeste, dit-il, vous voyez jusqu'ou vont mes ennemis: on vous menace de deux guerres, si vous ne me renvoyez pas. A votre place, en verite, Sire, je cederais a de si puissantes instances, et ce serait de mon cote avec un veritable bonheur que je me retirerais des affaires. -- Que dites-vous la, duc? -- Je dis, Sire, que ma sante se perd dans ces luttes excessives et dans ces travaux eternels. Je dis que, selon toute probabilite, je ne pourrai pas soutenir les fatigues du siege de La Rochelle, et que mieux vaut que vous nommiez la ou M. de Conde, ou M. de Bassompierre, ou enfin quelque vaillant homme dont c'est l'etat de mener la guerre, et non pas moi qui suis homme d'Eglise et qu'on detourne sans cesse de ma vocation pour m'appliquer a des choses auxquelles je n'ai aucune aptitude. Vous en serez plus heureux a l'interieur, Sire, et je ne doute pas que vous n'en soyez plus grand a l'etranger. -- Monsieur le duc, dit le roi, je comprends, soyez tranquille; tous ceux qui sont nommes dans cette lettre seront punis comme ils le meritent, et la reine elle-meme. -- Que dites-vous la, Sire? Dieu me garde que, pour moi, la reine eprouve la moindre contrariete! elle m'a toujours cru son ennemi, Sire, quoique Votre Majeste puisse attester que j'ai toujours pris chaudement son parti, meme contre vous. Oh! si elle trahissait Votre Majeste a l'endroit de son honneur, ce serait autre chose, et je serais le premier a dire: "Pas de grace, Sire, pas de grace pour la coupable!" Heureusement il n'en est rien, et Votre Majeste vient d'en acquerir une nouvelle preuve. -- C'est vrai, monsieur le cardinal, dit le roi, et vous aviez raison, comme toujours; mais la reine n'en merite pas moins toute ma colere. -- C'est vous, Sire, qui avez encouru la sienne; et veritablement, quand elle bouderait serieusement Votre Majeste, je le comprendrais; Votre Majeste l'a traitee avec une severite!... -- C'est ainsi que je traiterai toujours mes ennemis et les votres, duc, si haut places qu'ils soient et quelque peril que je coure a agir severement avec eux. -- La reine est mon ennemie, mais n'est pas la votre, Sire; au contraire, elle est epouse devouee, soumise et irreprochable; laissez-moi donc, Sire, interceder pour elle pres de Votre Majeste. -- Qu'elle s'humilie alors, et qu'elle revienne a moi la premiere! -- Au contraire, Sire, donnez l'exemple; vous avez eu le premier tort, puisque c'est vous qui avez soupconne la reine. -- Moi, revenir le premier? dit le roi; jamais! -- Sire, je vous en supplie. -- D'ailleurs, comment reviendrais-je le premier? -- En faisant une chose que vous sauriez lui etre agreable. -- Laquelle? -- Donnez un bal; vous savez combien la reine aime la danse; je vous reponds que sa rancune ne tiendra point a une pareille attention. -- Monsieur le cardinal, vous savez que je n'aime pas tous les plaisirs mondains. -- La reine ne vous en sera que plus reconnaissante, puisqu'elle sait votre antipathie pour ce plaisir; d'ailleurs ce sera une occasion pour elle de mettre ces beaux ferrets de diamants que vous lui avez donnes l'autre jour a sa fete, et dont elle n'a pas encore eu le temps de se parer. -- Nous verrons, monsieur le cardinal, nous verrons, dit le roi, qui, dans sa joie de trouver la reine coupable d'un crime dont il se souciait peu, et innocente d'une faute qu'il redoutait fort, etait tout pret a se raccommoder avec elle; nous verrons, mais, sur mon honneur, vous etes trop indulgent. -- Sire, dit le cardinal, laissez la severite aux ministres, l'indulgence est la vertu royale; usez-en, et vous verrez que vous vous en trouverez bien." Sur quoi le cardinal, entendant la pendule sonner onze heures, s'inclina profondement, demandant conge au roi pour se retirer, et le suppliant de se raccommoder avec la reine. Anne d'Autriche, qui, a la suite de la saisie de sa lettre, s'attendait a quelque reproche, fut fort etonnee de voir le lendemain le roi faire pres d'elle des tentatives de rapprochement. Son premier mouvement fut repulsif, son orgueil de femme et sa dignite de reine avaient ete tous deux si cruellement offenses, qu'elle ne pouvait revenir ainsi du premier coup; mais, vaincue par le conseil de ses femmes, elle eut enfin l'air de commencer a oublier. Le roi profita de ce premier moment de retour pour lui dire qu'incessamment il comptait donner une fete. C'etait une chose si rare qu'une fete pour la pauvre Anne d'Autriche, qu'a cette annonce, ainsi que l'avait pense le cardinal, la derniere trace de ses ressentiments disparut sinon dans son coeur, du moins sur son visage. Elle demanda quel jour cette fete devait avoir lieu, mais le roi repondit qu'il fallait qu'il s'entendit sur ce point avec le cardinal. En effet, chaque jour le roi demandait au cardinal a quelle epoque cette fete aurait lieu, et chaque jour le cardinal, sous un pretexte quelconque, differait de la fixer. Dix jours s'ecoulerent ainsi. Le huitieme jour apres la scene que nous avons racontee, le cardinal recut une lettre, au timbre de Londres, qui contenait seulement ces quelques lignes: "Je les ai; mais je ne puis quitter Londres, attendu que je manque d'argent; envoyez-moi cinq cents pistoles, et quatre ou cinq jours apres les avoir recues, je serai a Paris." Le jour meme ou le cardinal avait recu cette lettre, le roi lui adressa sa question habituelle. Richelieu compta sur ses doigts et se dit tout bas: "Elle arrivera, dit-elle, quatre ou cinq jours apres avoir recu l'argent; il faut quatre ou cinq jours a l'argent pour aller, quatre ou cinq jours a elle pour revenir, cela fait dix jours; maintenant faisons la part des vents contraires, des mauvais hasards, des faiblesses de femme, et mettons cela a douze jours. -- Eh bien, monsieur le duc, dit le roi, vous avez calcule? -- Oui, Sire: nous sommes aujourd'hui le 20 septembre; les echevins de la ville donnent une fete le 3 octobre. Cela s'arrangera a merveille, car vous n'aurez pas l'air de faire un retour vers la reine." Puis le cardinal ajouta: "A propos, Sire, n'oubliez pas de dire a Sa Majeste, la veille de cette fete, que vous desirez voir comment lui vont ses ferrets de diamants." CHAPITRE XVII LE MENAGE BONACIEUX C'etait la seconde fois que le cardinal revenait sur ce point des ferrets de diamants avec le roi. Louis XIII fut donc frappe de cette insistance, et pensa que cette recommandation cachait un mystere. Plus d'une fois le roi avait ete humilie que le cardinal, dont la police, sans avoir atteint encore la perfection de la police moderne, etait excellente, fut mieux instruit que lui-meme de ce qui se passait dans son propre menage. Il espera donc, dans une conversation avec Anne d'Autriche, tirer quelque lumiere de cette conversation et revenir ensuite pres de Son Eminence avec quelque secret que le cardinal sut ou ne sut pas, ce qui, dans l'un ou l'autre cas, le rehaussait infiniment aux yeux de son ministre. Il alla donc trouver la reine, et, selon son habitude, l'aborda avec de nouvelles menaces contre ceux qui l'entouraient. Anne d'Autriche baissa la tete, laissa s'ecouler le torrent sans repondre et esperant qu'il finirait par s'arreter; mais ce n'etait pas cela que voulait Louis XIII; Louis XIII voulait une discussion de laquelle jaillit une lumiere quelconque, convaincu qu'il etait que le cardinal avait quelque arriere-pensee et lui machinait une surprise terrible comme en savait faire Son Eminence. Il arriva a ce but par sa persistance a accuser. "Mais, s'ecria Anne d'Autriche, lassee de ces vagues attaques; mais, Sire, vous ne me dites pas tout ce que vous avez dans le coeur. Qu'ai-je donc fait? Voyons, quel crime aide donc commis? Il est impossible que Votre Majeste fasse tout ce bruit pour une lettre ecrite a mon frere." Le roi, attaque a son tour d'une maniere si directe, ne sut que repondre; il pensa que c'etait la le moment de placer la recommandation qu'il ne devait faire que la veille de la fete. "Madame, dit-il avec majeste, il y aura incessamment bal a l'hotel de ville; j'entends que, pour faire honneur a nos braves echevins, vous y paraissiez en habit de ceremonie, et surtout paree des ferrets de diamants que je vous ai donnes pour votre fete. Voici ma reponse." La reponse etait terrible. Anne d'Autriche crut que Louis XIII savait tout, et que le cardinal avait obtenu de lui cette longue dissimulation de sept ou huit jours, qui etait au reste dans son caractere. Elle devint excessivement pale, appuya sur une console sa main d'une admirable beaute, et qui semblait alors une main de cire, et regardant le roi avec des yeux epouvantes, elle ne repondit pas une seule syllabe. "Vous entendez, madame, dit le roi, qui jouissait de cet embarras dans toute son etendue, mais sans en deviner la cause, vous entendez? -- Oui, Sire, j'entends, balbutia la reine. -- Vous paraitrez a ce bal? -- Oui. -- Avec vos ferrets? -- Oui." La paleur de la reine augmenta encore, s'il etait possible; le roi s'en apercut, et en jouit avec cette froide cruaute qui etait un des mauvais cotes de son caractere. "Alors, c'est convenu, dit le roi, et voila tout ce que j'avais a vous dire. -- Mais quel jour ce bal aura-t-il lieu?" demanda Anne d'Autriche. Louis XIII sentit instinctivement qu'il ne devait pas repondre a cette question, la reine l'ayant faite d'une voix presque mourante. "Mais tres incessamment, madame, dit-il; mais je ne me rappelle plus precisement la date du jour, je la demanderai au cardinal. -- C'est donc le cardinal qui vous a annonce cette fete? s'ecria la reine. -- Oui, madame, repondit le roi etonne; mais pourquoi cela? -- C'est lui, qui vous a dit de m'inviter a y paraitre avec ces ferrets? -- C'est-a-dire, madame... -- C'est lui, Sire, c'est lui! -- Eh bien qu'importe que ce soit lui ou moi? y a-t-il un crime a cette invitation? -- Non, Sire. -- Alors vous paraitrez? -- Oui, Sire. -- C'est bien, dit le roi en se retirant, c'est bien, j'y compte." La reine fit une reverence, moins par etiquette que parce que ses genoux se derobaient sous elle. Le roi partit enchante. "Je suis perdue, murmura la reine, perdue, car le cardinal sait tout, et c'est lui qui pousse le roi, qui ne sait rien encore, mais qui saura tout bientot. Je suis perdue! Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu!" Elle s'agenouilla sur un coussin et pria, la tete enfoncee entre ses bras palpitants. En effet, la position etait terrible. Buckingham etait retourne a Londres, Mme de Chevreuse etait a Tours. Plus surveillee que jamais, la reine sentait sourdement qu'une de ses femmes la trahissait, sans savoir dire laquelle. La Porte ne pouvait pas quitter le Louvre. Elle n'avait pas une ame au monde a qui se fier. Aussi, en presence du malheur qui la menacait et de l'abandon qui etait le sien, eclata-t-elle en sanglots. "Ne puis-je donc etre bonne a rien a Votre Majeste?" dit tout a coup une voix pleine de douceur et de pitie. La reine se retourna vivement, car il n'y avait pas a se tromper a l'expression de cette voix: c'etait une amie qui parlait ainsi. En effet, a l'une des portes qui donnaient dans l'appartement de la reine apparut la jolie Mme Bonacieux; elle etait occupee a ranger les robes et le linge dans un cabinet, lorsque le roi etait entre; elle n'avait pas pu sortir, et avait tout entendu. La reine poussa un cri percant en se voyant surprise, car dans son trouble elle ne reconnut pas d'abord la jeune femme qui lui avait ete donnee par La Porte. "Oh! ne craignez rien, madame, dit la jeune femme en joignant les mains et en pleurant elle-meme des angoisses de la reine; je suis a Votre Majeste corps et ame, et si loin que je sois d'elle, si inferieure que soit ma position, je crois que j'ai trouve un moyen de tirer Votre Majeste de peine. -- Vous! o Ciel! vous! s'ecria la reine; mais voyons regardez-moi en face. Je suis trahie de tous cotes, puis-je me fier a vous? -- Oh! madame! s'ecria la jeune femme en tombant a genoux: sur mon ame, je suis prete a mourir pour Votre Majeste!" Ce cri etait sorti du plus profond du coeur, et, comme le premier, il n'y avait pas a se tromper. "Oui, continua Mme Bonacieux, oui, il y a des traitres ici; mais, par le saint nom de la Vierge, je vous jure que personne n'est plus devoue que moi a Votre Majeste. Ces ferrets que le roi redemande, vous les avez donnes au duc de Buckingham, n'est-ce pas? Ces ferrets etaient enfermes dans une petite boite en bois de rose qu'il tenait sous son bras? Est-ce que je me trompe? Est-ce que ce n'est pas cela? -- Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura la reine dont les dents claquaient d'effroi. -- Eh bien, ces ferrets, continua Mme Bonacieux, il faut les ravoir. -- Oui, sans doute, il le faut, s'ecria la reine; mais comment faire, comment y arriver? -- Il faut envoyer quelqu'un au duc. -- Mais qui?... qui?... a qui me fier? -- Ayez confiance en moi, madame; faites-moi cet honneur, ma reine, et je trouverai le messager, moi! -- Mais il faudra ecrire! -- Oh! oui. C'est indispensable. Deux mots de la main de Votre Majeste et votre cachet particulier. -- Mais ces deux mots, c'est ma condamnation. C'est le divorce, l'exil! -- Oui, s'ils tombent entre des mains infames! Mais je reponds que ces deux mots seront remis a leur adresse. -- Oh! mon Dieu! il faut donc que je remette ma vie, mon honneur, ma reputation entre vos mains! -- Oui! oui, madame, il le faut, et je sauverai tout cela, moi! -- Mais comment? dites-le-moi au moins. -- Mon mari a ete remis en liberte il y a deux ou trois jours; je n'ai pas encore eu le temps de le revoir. C'est un brave et honnete homme qui n'a ni haine, ni amour pour personne. Il fera ce que je voudrai: il partira sur un ordre de moi, sans savoir ce qu'il porte, et il remettra la lettre de Votre Majeste, sans meme savoir qu'elle est de Votre Majeste, a l'adresse qu'elle indiquera." La reine prit les deux mains de la jeune femme avec un elan passionne, la regarda comme pour lire au fond de son coeur, et ne voyant que sincerite dans ses beaux yeux, elle l'embrassa tendrement. "Fais cela, s'ecria-t-elle, et tu m'auras sauve la vie, tu m'auras sauve l'honneur! -- Oh! n'exagerez pas le service que j'ai le bonheur de vous rendre; je n'ai rien a sauver a Votre Majeste, qui est seulement victime de perfides complots. -- C'est vrai, c'est vrai, mon enfant, dit la reine, et tu as raison. -- Donnez-moi donc cette lettre, madame, le temps presse." La reine courut a une petite table sur laquelle se trouvaient encre, papier et plumes: elle ecrivit deux lignes, cacheta la lettre de son cachet et la remit a Mme Bonacieux. "Et maintenant, dit la reine, nous oublions une chose necessaire. -- Laquelle? -- L'argent." Mme Bonacieux rougit. "Oui, c'est vrai, dit-elle, et j'avouerai a Votre Majeste que mon mari... -- Ton mari n'en a pas, c'est cela que tu veux dire. -- Si fait, il en a, mais il est fort avare, c'est la son defaut. Cependant, que Votre Majeste ne s'inquiete pas, nous trouverons moyen... -- C'est que je n'en ai pas non plus, dit la reine (ceux qui liront les Memoires de Mme de Motteville ne s'etonneront pas de cette reponse); mais, attends." Anne d'Autriche courut a son ecrin. "Tiens, dit-elle, voici une bague d'un grand prix a ce qu'on assure; elle vient de mon frere le roi d'Espagne, elle est a moi et j'en puis disposer. Prends cette bague et fais-en de l'argent, et que ton mari parte. -- Dans une heure vous serez obeie. -- Tu vois l'adresse, ajouta la reine, parlant si bas qu'a peine pouvait-on entendre ce qu'elle disait: a Milord duc de Buckingham, a Londres. -- La lettre sera remise a lui-meme. -- Genereuse enfant!" s'ecria Anne d'Autriche. Mme Bonacieux baisa les mains de la reine, cacha le papier dans son corsage et disparut avec la legerete d'un oiseau. Dix minutes apres, elle etait chez elle; comme elle l'avait dit a la reine, elle n'avait pas revu son mari depuis sa mise en liberte; elle ignorait donc le changement qui s'etait fait en lui a l'endroit du cardinal, changement qu'avaient opere la flatterie et l'argent de Son Eminence et qu'avaient corrobore, depuis, deux ou trois visites du comte de Rochefort, devenu le meilleur ami de Bonacieux, auquel il avait fait croire sans beaucoup de peine qu'aucun sentiment coupable n'avait amene l'enlevement de sa femme, mais que c'etait seulement une precaution politique. Elle trouva M. Bonacieux seul: le pauvre homme remettait a grand- peine de l'ordre dans la maison, dont il avait trouve les meubles a peu pres brises et les armoires a peu pres vides, la justice n'etant pas une des trois choses que le roi Salomon indique comme ne laissant point de traces de leur passage. Quant a la servante, elle s'etait enfuie lors de l'arrestation de son maitre. La terreur avait gagne la pauvre fille au point qu'elle n'avait cesse de marcher de Paris jusqu'en Bourgogne, son pays natal. Le digne mercier avait, aussitot sa rentree dans sa maison, fait part a sa femme de son heureux retour, et sa femme lui avait repondu pour le feliciter et pour lui dire que le premier moment qu'elle pourrait derober a ses devoirs serait consacre tout entier a lui rendre visite. Ce premier moment s'etait fait attendre cinq jours, ce qui, dans toute autre circonstance, eut paru un peu bien long a maitre Bonacieux; mais il avait, dans la visite qu'il avait faite au cardinal et dans les visites que lui faisait Rochefort, ample sujet a reflexion, et, comme on sait, rien ne fait passer le temps comme de reflechir. D'autant plus que les reflexions de Bonacieux etaient toutes couleur de rose. Rochefort l'appelait son ami, son cher Bonacieux, et ne cessait de lui dire que le cardinal faisait le plus grand cas de lui. Le mercier se voyait deja sur le chemin des honneurs et de la fortune. De son cote, Mme Bonacieux avait reflechi, mais, il faut le dire, a tout autre chose que l'ambition; malgre elle, ses pensees avaient eu pour mobile constant ce beau jeune homme si brave et qui paraissait si amoureux. Mariee a dix-huit ans a M. Bonacieux, ayant toujours vecu au milieu des amis de son mari, peu susceptibles d'inspirer un sentiment quelconque a une jeune femme dont le coeur etait plus eleve que sa position, Mme Bonacieux etait restee insensible aux seductions vulgaires; mais, a cette epoque surtout, le titre de gentilhomme avait une grande influence sur la bourgeoisie, et d'Artagnan etait gentilhomme; de plus, il portait l'uniforme des gardes, qui, apres l'uniforme des mousquetaires, etait le plus apprecie des dames. Il etait, nous le repetons, beau, jeune, aventureux; il parlait d'amour en homme qui aime et qui a soif d'etre aime; il y en avait la plus qu'il n'en fallait pour tourner une tete de vingt-trois ans, et Mme Bonacieux en etait arrivee juste a cet age heureux de la vie. Les deux epoux, quoiqu'ils ne se fussent pas vus depuis plus de huit jours, et que pendant cette semaine de graves evenements eussent passe entre eux, s'aborderent donc avec une certaine preoccupation; neanmoins, M. Bonacieux manifesta une joie reelle et s'avanca vers sa femme a bras ouverts. Mme Bonacieux lui presenta le front. "Causons un peu, dit-elle. -- Comment? dit Bonacieux etonne. -- Oui, sans doute, j'ai une chose de la plus haute importance a vous dire. -- Au fait, et moi aussi, j'ai quelques questions assez serieuses a vous adresser. Expliquez-moi un peu votre enlevement, je vous prie. -- Il ne s'agit point de cela pour le moment, dit Mme Bonacieux. -- Et de quoi s'agit-il donc? de ma captivite? -- Je l'ai apprise le jour meme; mais comme vous n'etiez coupable d'aucun crime, comme vous n'etiez complice d'aucune intrigue, comme vous ne saviez rien enfin qui put vous compromettre, ni vous, ni personne, je n'ai attache a cet evenement que l'importance qu'il meritait. -- Vous en parlez bien a votre aise, madame! reprit Bonacieux blesse du peu d'interet que lui temoignait sa femme; savez-vous que j'ai ete plonge un jour et une nuit dans un cachot de la Bastille? -- Un jour et une nuit sont bientot passes; laissons donc votre captivite, et revenons a ce qui m'amene pres de vous. -- Comment? ce qui vous amene pres de moi! N'est-ce donc pas le desir de revoir un mari dont vous etes separee depuis huit jours? demanda le mercier pique au vif. -- C'est cela d'abord, et autre chose ensuite. -- Parlez! -- Une chose du plus haut interet et de laquelle depend notre fortune a venir peut-etre. -- Notre fortune a fort change de face depuis que je vous ai vue, madame Bonacieux, et je ne serais pas etonne que d'ici a quelques mois elle ne fit envie a beaucoup de gens. -- Oui, surtout si vous voulez suivre les instructions que je vais vous donner. -- A moi? -- Oui, a vous. Il y a une bonne et sainte action a faire, monsieur, et beaucoup d'argent a gagner en meme temps." Mme Bonacieux savait qu'en parlant d'argent a son mari, elle le prenait par son faible. Mais un homme, fut-ce un mercier, lorsqu'il a cause dix minutes avec le cardinal de Richelieu, n'est plus le meme homme. "Beaucoup d'argent a gagner! dit Bonacieux en allongeant les levres. -- Oui, beaucoup. -- Combien, a peu pres? -- Mille pistoles peut-etre. -- Ce que vous avez a me demander est donc bien grave? -- Oui. -- Que faut-il faire? -- Vous partirez sur-le-champ, je vous remettrai un papier dont vous ne vous dessaisirez sous aucun pretexte, et que vous remettrez en main propre. -- Et pour ou partirai-je? -- Pour Londres. -- Moi, pour Londres! Allons donc, vous raillez, je n'ai pas affaire a Londres. -- Mais d'autres ont besoin que vous y alliez. -- Quels sont ces autres? Je vous avertis, je ne fais plus rien en aveugle, et je veux savoir non seulement a quoi je m'expose, mais encore pour qui je m'expose. -- Une personne illustre vous envoie, une personne illustre vous attend: la recompense depassera vos desirs, voila tout ce que je puis vous promettre. -- Des intrigues encore, toujours des intrigues! merci, je m'en defie maintenant, et M. le cardinal m'a eclaire la-dessus. -- Le cardinal! s'ecria Mme Bonacieux, vous avez vu le cardinal? -- Il m'a fait appeler, repondit fierement le mercier. -- Et vous vous etes rendu a son invitation, imprudent que vous etes. -- Je dois dire que je n'avais pas le choix de m'y rendre ou de ne pas m'y rendre, car j'etais entre deux gardes. Il est vrai encore de dire que, comme alors je ne connaissais pas Son Eminence, si j'avais pu me dispenser de cette visite, j'en eusse ete fort enchante. -- Il vous a donc maltraite? il vous a donc fait des menaces? -- Il m'a tendu la main et m'a appele son ami, -- son ami! entendez-vous, madame? -- je suis l'ami du grand cardinal! -- Du grand cardinal! -- Lui contesteriez-vous ce titre, par hasard, madame? -- Je ne lui conteste rien, mais je vous dis que la faveur d'un ministre est ephemere, et qu'il faut etre fou pour s'attacher a un ministre; il est des pouvoirs au-dessus du sien, qui ne reposent pas sur le caprice d'un homme ou l'issue d'un evenement; c'est a ces pouvoirs qu'il faut se rallier. -- J'en suis fache, madame, mais je ne connais pas d'autre pouvoir que celui du grand homme que j'ai l'honneur de servir. -- Vous servez le cardinal? -- Oui, madame, et comme son serviteur je ne permettrai pas que vous vous livriez a des complots contre la surete de l'Etat, et que vous serviez, vous, les intrigues d'une femme qui n'est pas francaise et qui a le coeur espagnol. Heureusement, le grand cardinal est la, son regard vigilant surveille et penetre jusqu'au fond du coeur." Bonacieux repetait mot pour mot une phrase qu'il avait entendu dire au comte de Rochefort; mais la pauvre femme, qui avait compte sur son mari et qui, dans cet espoir, avait repondu de lui a la reine, n'en fremit pas moins, et du danger dans lequel elle avait failli se jeter, et de l'impuissance dans laquelle elle se trouvait. Cependant connaissant la faiblesse et surtout la cupidite de son mari elle ne desesperait pas de l'amener a ses fins. "Ah! vous etes cardinaliste, monsieur, s'ecria-t-elle ah! vous servez le parti de ceux qui maltraitent votre femme et qui insultent votre reine! -- Les interets particuliers ne sont rien devant les interets de tous. Je suis pour ceux qui sauvent Etat", dit avec emphase Bonacieux. C'etait une autre phrase du comte de Rochefort, qu'il avait retenue et qu'il trouvait l'occasion de placer. "Et savez-vous ce que c'est que Etat dont vous parlez? dit Mme Bonacieux en haussant les epaules. Contentez-vous d'etre un bourgeois sans finesse aucune, et tournez-vous du cote qui vous offre le plus d'avantages. -- Eh! eh! dit Bonacieux en frappant sur un sac a la panse arrondie et qui rendit un son argentin; que dites-vous de ceci, madame la precheuse? -- D'ou vient cet argent? -- Vous ne devinez pas? -- Du cardinal? -- De lui et de mon ami le comte de Rochefort. -- Le comte de Rochefort! mais c'est lui qui m'a enlevee! -- Cela se peut, madame. -- Et vous recevez de l'argent de cet homme? -- Ne m'avez-vous pas dit que cet enlevement etait tout politique? -- Oui; mais cet enlevement avait pour but de me faire trahir ma maitresse, de m'arracher par des tortures des aveux qui pussent compromettre l'honneur et peut-etre la vie de mon auguste maitresse. -- Madame, reprit Bonacieux, votre auguste maitresse est une perfide Espagnole, et ce que le cardinal fait est bien fait. -- Monsieur, dit la jeune femme, je vous savais lache, avare et imbecile, mais je ne vous savais pas infame! -- Madame, dit Bonacieux, qui n'avait jamais vu sa femme en colere, et qui reculait devant le courroux conjugal; madame, que dites-vous donc? -- Je dis que vous etes un miserable! continua Mme Bonacieux, qui vit qu'elle reprenait quelque influence sur son mari. Ah! vous faites de la politique, vous! et de la politique cardinaliste encore! Ah! vous vous vendez, corps et ame, au demon pour de l'argent. -- Non, mais au cardinal. -- C'est la meme chose! s'ecria la jeune femme. Qui dit Richelieu, dit Satan. -- Taisez-vous, madame, taisez-vous, on pourrait vous entendre! -- Oui, vous avez raison, et je serais honteuse pour vous de votre lachete. -- Mais qu'exigez-vous donc de moi? voyons! -- Je vous l'ai dit: que vous partiez a l'instant meme, monsieur, que vous accomplissiez loyalement la commission dont je daigne vous charger, et a cette condition j'oublie tout, je pardonne, et il y a plus-elle lui tendit la main -- je vous rends mon amitie." Bonacieux etait poltron et avare; mais il aimait sa femme: il fut attendri. Un homme de cinquante ans ne tient pas longtemps rancune a une femme de vingt-trois. Mme Bonacieux vit qu'il hesitait: "Allons, etes-vous decide? dit-elle. -- Mais, ma chere amie, reflechissez donc un peu a ce que vous exigez de moi; Londres est loin de Paris, fort loin, et peut-etre la commission dont vous me chargez n'est-elle pas sans dangers. -- Qu'importe, si vous les evitez! -- Tenez, madame Bonacieux, dit le mercier, tenez, decidement, je refuse: les intrigues me font peur. J'ai vu la Bastille, moi. Brrrrou! c'est affreux, la Bastille! Rien que d'y penser, j'en ai la chair de poule. On m'a menace de la torture. Savez-vous ce que c'est que la torture? Des coins de bois qu'on vous enfonce entre les jambes jusqu'a ce que les os eclatent! Non, decidement, je n'irai pas. Et morbleu! que n'y allez-vous vous-meme? car, en verite, je crois que je me suis trompe sur votre compte jusqu'a present: je crois que vous etes un homme, et des plus enrages encore! -- Et vous, vous etes une femme, une miserable femme, stupide et abrutie. Ah! vous avez peur! Eh bien, si vous ne partez pas a l'instant meme, je vous fais arreter par l'ordre de la reine, et je vous fais mettre a cette Bastille que vous craignez tant." Bonacieux tomba dans une reflexion profonde, il pesa murement les deux coleres dans son cerveau, celle du cardinal et celle de la reine: celle du cardinal l'emporta enormement. "Faites-moi arreter de la part de la reine, dit-il, et moi je me reclamerai de Son Eminence." Pour le coup, Mme Bonacieux vit qu'elle avait ete trop loin, et elle fut epouvantee de s'etre si fort avancee. Elle contempla un instant avec effroi cette figure stupide, d'une resolution invincible, comme celle des sots qui ont peur. "Eh bien, soit! dit-elle. Peut-etre, au bout du compte, avez-vous raison: un homme en sait plus long que les femmes en politique, et vous surtout, monsieur Bonacieux, qui avez cause avec le cardinal. Et cependant, il est bien dur, ajouta-t-elle, que mon mari, un homme sur l'affection duquel je croyais pouvoir compter, me traite aussi disgracieusement et ne satisfasse point a ma fantaisie. -- C'est que vos fantaisies peuvent mener trop loin, reprit Bonacieux triomphant, et je m'en defie. -- J'y renoncerai donc, dit la jeune femme en soupirant; c'est bien, n'en parlons plus. -- Si, au moins, vous me disiez quelle chose je vais faire a Londres, reprit Bonacieux, qui se rappelait un peu tard que Rochefort lui avait recommande d'essayer de surprendre les secrets de sa femme. -- Il est inutile que vous le sachiez, dit la jeune femme, qu'une defiance instinctive repoussait maintenant en arriere: il s'agissait d'une bagatelle comme en desirent les femmes, d'une emplette sur laquelle il y avait beaucoup a gagner." Mais plus la jeune femme se defendait, plus au contraire Bonacieux pensa que le secret qu'elle refusait de lui confier etait important. Il resolut donc de courir a l'instant meme chez le comte de Rochefort, et de lui dire que la reine cherchait un messager pour l'envoyer a Londres. "Pardon, si je vous quitte, ma chere madame Bonacieux, dit-il; mais, ne sachant pas que vous me viendriez voir, j'avais pris rendez-vous avec un de mes amis, je reviens a l'instant meme, et si vous voulez m'attendre seulement une demi-minute, aussitot que j'en aurai fini avec cet ami, je reviens vous prendre, et, comme il commence a se faire tard, je vous reconduis au Louvre. -- Merci, monsieur, repondit Mme Bonacieux: vous n'etes point assez brave pour m'etre d'une utilite quelconque, et je m'en retournerai bien au Louvre toute seule. -- Comme il vous plaira, madame Bonacieux, reprit l'ex-mercier. Vous reverrai-je bientot? -- Sans doute; la semaine prochaine, je l'espere, mon service me laissera quelque liberte, et j'en profiterai pour revenir mettre de l'ordre dans nos affaires, qui doivent etre quelque peu derangees. -- C'est bien; je vous attendrai. Vous ne m'en voulez pas? -- Moi! pas le moins du monde. -- A bientot, alors? -- A bientot." Bonacieux baisa la main de sa femme, et s'eloigna rapidement. "Allons, dit Mme Bonacieux, lorsque son mari eut referme la porte de la rue, et qu'elle se trouva seule, il ne manquait plus a cet imbecile que d'etre cardinaliste! Et moi qui avais repondu a la reine, moi qui avais promis a ma pauvre maitresse... Ah! mon Dieu, mon Dieu! elle va me prendre pour quelqu'une de ces miserables dont fourmille le palais, et qu'on a placees pres d'elle pour l'espionner! Ah! monsieur Bonacieux! je ne vous ai jamais beaucoup aime; maintenant, c'est bien pis: je vous hais! et, sur ma parole, vous me le paierez!" Au moment ou elle disait ces mots, un coup frappe au plafond lui fit lever la tete, et une voix, qui parvint a elle a travers le plancher, lui cria: "Chere madame Bonacieux, ouvrez-moi la petite porte de l'allee, et je vais descendre pres de vous." CHAPITRE XVIII L'AMANT ET LE MARI "Ah! madame, dit d'Artagnan en entrant par la porte que lui ouvrait la jeune femme, permettez-moi de vous le dire, vous avez la un triste mari. -- Vous avez donc entendu notre conversation? demanda vivement Mme Bonacieux en regardant d'Artagnan avec inquietude. -- Tout entiere. -- Mais comment cela? mon Dieu! -- Par un procede a moi connu, et par lequel j'ai entendu aussi la conversation plus animee que vous avez eue avec les sbires du cardinal. -- Et qu'avez-vous compris dans ce que nous disions? -- Mille choses: d'abord, que votre mari est un niais et un sot, heureusement; puis, que vous etiez embarrassee, ce dont j'ai ete fort aise, et que cela me donne une occasion de me mettre a votre service, et Dieu sait si je suis pret a me jeter dans le feu pour vous; enfin que la reine a besoin qu'un homme brave, intelligent et devoue fasse pour elle un voyage a Londres. J'ai au moins deux des trois qualites qu'il vous faut, et me voila." Mme Bonacieux ne repondit pas, mais son coeur battait de joie, et une secrete esperance brilla a ses yeux. "Et quelle garantie me donnerez-vous, demanda-t-elle, si je consens a vous confier cette mission? -- Mon amour pour vous. Voyons, dites, ordonnez: que faut-il faire? -- Mon Dieu! mon Dieu! murmura la jeune femme, dois-je vous confier un pareil secret, monsieur? Vous etes presque un enfant! -- Allons, je vois qu'il vous faut quelqu'un qui vous reponde de moi. -- J'avoue que cela me rassurerait fort. -- Connaissez-vous Athos? -- Non. -- Porthos? -- Non. -- Aramis? -- Non. Quels sont ces messieurs? -- Des mousquetaires du roi. Connaissez-vous M. de Treville, leur capitaine? -- Oh! oui, celui-la, je le connais, non pas personnellement, mais pour en avoir entendu plus d'une fois parler a la reine comme d'un brave et loyal gentilhomme. -- Vous ne craignez pas que lui vous trahisse pour le cardinal, n'est-ce pas? -- Oh! non, certainement. -- Eh bien, revelez-lui votre secret, et demandez-lui, si important, si precieux, si terrible qu'il soit, si vous pouvez me le confier. -- Mais ce secret ne m'appartient pas, et je ne puis le reveler ainsi. -- Vous l'alliez bien confier a M. Bonacieux, dit d'Artagnan avec depit. -- Comme on confie une lettre au creux d'un arbre, a l'aile d'un pigeon, au collier d'un chien. -- Et cependant, moi, vous voyez bien que je vous aime. -- Vous le dites. -- Je suis un galant homme! -- Je le crois. -- Je suis brave! -- Oh! cela, j'en suis sure. -- Alors, mettez-moi donc a l'epreuve." Mme Bonacieux regarda le jeune homme, retenue par une derniere hesitation. Mais il y avait une telle ardeur dans ses yeux, une telle persuasion dans sa voix, qu'elle se sentit entrainee a se fier a lui. D'ailleurs elle se trouvait dans une de ces circonstances ou il faut risquer le tout pour le tout. La reine etait aussi bien perdue par une trop grande retenue que par une trop grande confiance. Puis, avouons-le, le sentiment involontaire qu'elle eprouvait pour ce jeune protecteur la decida a parler. "Ecoutez, lui dit-elle, je me rends a vos protestations et je cede a vos assurances. Mais je vous jure devant Dieu qui nous entend, que si vous me trahissez et que mes ennemis me pardonnent, je me tuerai en vous accusant de ma mort. -- Et moi, je vous jure devant Dieu, madame, dit d'Artagnan, que si je suis pris en accomplissant les ordres que vous me donnez, je mourrai avant de rien faire ou dire qui compromette quelqu'un." Alors la jeune femme lui confia le terrible secret dont le hasard lui avait deja revele une partie en face de la Samaritaine. Ce fut leur mutuelle declaration d'amour. D'Artagnan rayonnait de joie et d'orgueil. Ce secret qu'il possedait, cette femme qu'il aimait, la confiance et l'amour, faisaient de lui un geant. "Je pars, dit-il, je pars sur-le-champ. -- Comment! vous partez! s'ecria Mme Bonacieux, et votre regiment, votre capitaine? -- Sur mon ame, vous m'aviez fait oublier tout cela, chere Constance! oui, vous avez raison, il me faut un conge. -- Encore un obstacle, murmura Mme Bonacieux avec douleur. -- Oh! celui-la, s'ecria d'Artagnan apres un moment de reflexion, je le surmonterai, soyez tranquille. -- Comment cela? -- J'irai trouver ce soir meme M. de Treville, que je chargerai de demander pour moi cette faveur a son beau-frere, M. des Essarts. -- Maintenant, autre chose. -- Quoi? demanda d'Artagnan, voyant que Mme Bonacieux hesitait a continuer. -- Vous n'avez peut-etre pas d'argent? -- Peut-etre est de trop, dit d'Artagnan en souriant. -- Alors, reprit Mme Bonacieux en ouvrant une armoire et en tirant de cette armoire le sac qu'une demi-heure auparavant caressait si amoureusement son mari, prenez ce sac. -- Celui du cardinal! s'ecria en eclatant de rire d'Artagnan qui, comme on s'en souvient, grace a ses carreaux enleves, n'avait pas perdu une syllabe de la conversation du mercier et de sa femme. -- Celui du cardinal, repondit Mme Bonacieux; vous voyez qu'il se presente sous un aspect assez respectable. -- Pardieu! s'ecria d'Artagnan, ce sera une chose doublement divertissante que de sauver la reine avec l'argent de Son Eminence! -- Vous etes un aimable et charmant jeune homme, dit Mme Bonacieux. Croyez que Sa Majeste ne sera point ingrate. -- Oh! je suis deja grandement recompense! s'ecria d'Artagnan. Je vous aime, vous me permettez de vous le dire; c'est deja plus de bonheur que je n'en osais esperer. -- Silence! dit Mme Bonacieux en tressaillant. -- Quoi? -- On parle dans la rue. -- C'est la voix... -- De mon mari. Oui, je l'ai reconnue!" D'Artagnan courut a la porte et poussa le verrou. "Il n'entrera pas que je ne sois parti, dit-il, et quand je serai parti, vous lui ouvrirez. -- Mais je devrais etre partie aussi, moi. Et la disparition de cet argent, comment la justifier si je suis la? -- Vous avez raison, il faut sortir. -- Sortir, comment? On nous verra si nous sortons. -- Alors il faut monter chez moi. -- Ah! s'ecria Mme Bonacieux, vous me dites cela d'un ton qui me fait peur." Mme Bonacieux prononca ces paroles avec une larme dans les yeux. D'Artagnan vit cette larme, et, trouble, attendri, il se jeta a ses genoux. "Chez moi, dit-il, vous serez en surete comme dans un temple, je vous en donne ma parole de gentilhomme. -- Partons, dit-elle, je me fie a vous, mon ami." D'Artagnan rouvrit avec precaution le verrou, et tous deux, legers comme des ombres, se glisserent par la porte interieure dans l'allee, monterent sans bruit l'escalier et rentrerent dans la chambre de d'Artagnan. Une fois chez lui, pour plus de surete, le jeune homme barricada la porte; ils s'approcherent tous deux de la fenetre, et par une fente du volet ils virent M. Bonacieux qui causait avec un homme en manteau. A la vue de l'homme en manteau, d'Artagnan bondit, et, tirant son epee a demi, s'elanca vers la porte. C'etait l'homme de Meung. "Qu'allez-vous faire? s'ecria Mme Bonacieux; vous nous perdez. -- Mais j'ai jure de tuer cet homme! dit d'Artagnan. -- Votre vie est vouee en ce moment et ne vous appartient pas. Au nom de la reine, je vous defends de vous jeter dans aucun peril etranger a celui du voyage. -- Et en votre nom, n'ordonnez-vous rien? -- En mon nom, dit Mme Bonacieux avec une vive emotion; en mon nom, je vous en prie. Mais ecoutons, il me semble qu'ils parlent de moi." D'Artagnan se rapprocha de la fenetre et preta l'oreille. M. Bonacieux avait rouvert sa porte, et voyant l'appartement vide, il etait revenu a l'homme au manteau qu'un instant il avait laisse seul. "Elle est partie, dit-il, elle sera retournee au Louvre. -- Vous etes sur, repondit l'etranger, qu'elle ne s'est pas doutee dans quelles intentions vous etes sorti? -- Non, repondit Bonacieux avec suffisance; c'est une femme trop superficielle. -- Le cadet aux gardes est-il chez lui? -- Je ne le crois pas; comme vous le voyez, son volet est ferme, et l'on ne voit aucune lumiere briller a travers les fentes. -- C'est egal, il faudrait s'en assurer. -- Comment cela? -- En allant frapper a sa porte. -- Je demanderai a son valet. -- Allez." Bonacieux rentra chez lui, passa par la meme porte qui venait de donner passage aux deux fugitifs, monta jusqu'au palier de d'Artagnan et frappa. Personne ne repondit. Porthos, pour faire plus grande figure, avait emprunte ce soir-la Planchet. Quant a d'Artagnan, il n'avait garde de donner signe d'existence. Au moment ou le doigt de Bonacieux resonna sur la porte, les deux jeunes gens sentirent bondir leurs coeurs. "Il n'y a personne chez lui, dit Bonacieux. -- N'importe, rentrons toujours chez vous, nous serons plus en surete que sur le seuil d'une porte. -- Ah! mon Dieu! murmura Mme Bonacieux, nous n'allons plus rien entendre. -- Au contraire, dit d'Artagnan, nous n'entendrons que mieux." D'Artagnan enleva les trois ou quatre carreaux qui faisaient de sa chambre une autre oreille de Denys, etendit un tapis a terre, se mit a genoux, et fit signe a Mme Bonacieux de se pencher, comme il le faisait vers l'ouverture. "Vous etes sur qu'il n'y a personne? dit l'inconnu. -- J'en reponds, dit Bonacieux. -- Et vous pensez que votre femme?... -- Est retournee au Louvre. -- Sans parler a aucune personne qu'a vous? -- J'en suis sur. -- C'est un point important, comprenez-vous? -- Ainsi, la nouvelle que je vous ai apportee a donc une valeur...? -- Tres grande, mon cher Bonacieux, je ne vous le cache pas. -- Alors le cardinal sera content de moi? -- Je n'en doute pas. -- Le grand cardinal! -- Vous etes sur que, dans sa conversation avec vous, votre femme n'a pas prononce de noms propres? -- Je ne crois pas. -- Elle n'a nomme ni Mme de Chevreuse, ni M. de Buckingham, ni Mme de Vernet? -- Non, elle m'a dit seulement qu'elle voulait m'envoyer a Londres pour servir les interets d'une personne illustre." "Le traitre! murmura Mme Bonacieux. -- Silence!" dit d'Artagnan en lui prenant une main qu'elle lui abandonna sans y penser. "N'importe, continua l'homme au manteau, vous etes un niais de n'avoir pas feint d'accepter la commission, vous auriez la lettre a present; Etat qu'on menace etait sauve, et vous... -- Et moi? -- Eh bien, vous! le cardinal vous donnait des lettres de noblesse... -- Il vous l'a dit? -- Oui, je sais qu'il voulait vous faire cette surprise. -- Soyez tranquille, reprit Bonacieux; ma femme m'adore, et il est encore temps." "Le niais! murmura Mme Bonacieux. -- Silence!" dit d'Artagnan en lui serrant plus fortement la main. "Comment est-il encore temps? reprit l'homme au manteau. -- Je retourne au Louvre, je demande Mme Bonacieux, je dis que j'ai reflechi, je renoue l'affaire, j'obtiens la lettre, et je cours chez le cardinal. -- Eh bien, allez vite; je reviendrai bientot savoir le resultat de votre demarche." L'inconnu sortit. "L'infame! dit Mme Bonacieux en adressant encore cette epithete a son mari. -- Silence!" repeta d'Artagnan en lui serrant la main plus fortement encore. Un hurlement terrible interrompit alors les reflexions de d'Artagnan et de Mme Bonacieux. C'etait son mari, qui s'etait apercu de la disparition de son sac et qui criait au voleur. "Oh! mon Dieu! s'ecria Mme Bonacieux, il va ameuter tout le quartier." Bonacieux cria longtemps; mais comme de pareils cris, attendu leur frequence, n'attiraient personne dans la rue des Fossoyeurs, et que d'ailleurs la maison du mercier etait depuis quelque temps assez mal famee, voyant que personne ne venait, il sortit en continuant de crier, et l'on entendit sa voix qui s'eloignait dans la direction de la rue du Bac. "Et maintenant qu'il est parti, a votre tour de vous eloigner, dit Mme Bonacieux; du courage, mais surtout de la prudence, et songez que vous vous devez a la reine. -- A elle et a vous! s'ecria d'Artagnan. Soyez tranquille, belle Constance, je reviendrai digne de sa reconnaissance; mais reviendrai-je aussi digne de votre amour?" La jeune femme ne repondit que par la vive rougeur qui colora ses joues. Quelques instants apres, d'Artagnan sortit a son tour, enveloppe, lui aussi, d'un grand manteau que retroussait cavalierement le fourreau d'une longue epee. Mme Bonacieux le suivit des yeux avec ce long regard d'amour dont la femme accompagne l'homme qu'elle se sent aimer; mais lorsqu'il eut disparu a l'angle de la rue, elle tomba a genoux, et joignant les mains: "O mon Dieu! s'ecria-t-elle, protegez la reine, protegez-moi!" CHAPITRE XIX PLAN DE CAMPAGNE D'Artagnan se rendit droit chez M. de Treville. Il avait reflechi que, dans quelques minutes, le cardinal serait averti par ce damne inconnu, qui paraissait etre son agent, et il pensait avec raison qu'il n'y avait pas un instant a perdre. Le coeur du jeune homme debordait de joie. Une occasion ou il y avait a la fois gloire a acquerir et argent a gagner se presentait a lui, et, comme premier encouragement, venait de le rapprocher d'une femme qu'il adorait. Ce hasard faisait donc presque du premier coup, pour lui, plus qu'il n'eut ose demander a la Providence. M. de Treville etait dans son salon avec sa cour habituelle de gentilshommes. D'Artagnan, que l'on connaissait comme un familier de la maison, alla droit a son cabinet et le fit prevenir qu'il l'attendait pour chose d'importance. D'Artagnan etait la depuis cinq minutes a peine, lorsque M. de Treville entra. Au premier coup d'oeil et a la joie qui se peignait sur son visage, le digne capitaine comprit qu'il se passait effectivement quelque chose de nouveau. Tout le long de la route, d'Artagnan s'etait demande s'il se confierait a M. de Treville, ou si seulement il lui demanderait de lui accorder carte blanche pour une affaire secrete. Mais M. de Treville avait toujours ete si parfait pour lui, il etait si fort devoue au roi et a la reine, il haissait si cordialement le cardinal, que le jeune homme resolut de tout lui dire. "Vous m'avez fait demander, mon jeune ami? dit M. de Treville. -- Oui, monsieur, dit d'Artagnan, et vous me pardonnerez, je l'espere, de vous avoir derange, quand vous saurez de quelle chose importante il est question. -- Dites alors, je vous ecoute. -- Il ne s'agit de rien de moins, dit d'Artagnan, en baissant la voix, que de l'honneur et peut-etre de la vie de la reine. -- Que dites-vous la? demanda M. de Treville en regardant tout autour de lui s'ils etaient bien seuls, et en ramenant son regard interrogateur sur d'Artagnan. -- Je dis, monsieur, que le hasard m'a rendu maitre d'un secret... -- Que vous garderez, j'espere, jeune homme, sur votre vie. -- Mais que je dois vous confier, a vous, Monsieur, car vous seul pouvez m'aider dans la mission que je viens de recevoir de Sa Majeste. -- Ce secret est-il a vous? -- Non, monsieur, c'est celui de la reine. -- Etes-vous autorise par Sa Majeste a me le confier? -- Non, monsieur, car au contraire le plus profond mystere m'est recommande. -- Et pourquoi donc allez-vous le trahir vis-a-vis de moi? -- Parce que, je vous le dis, sans vous je ne puis rien, et que j'ai peur que vous ne me refusiez la grace que je viens vous demander, si vous ne savez pas dans quel but je vous la demande. -- Gardez votre secret, jeune homme, et dites-moi ce que vous desirez. -- Je desire que vous obteniez pour moi, de M. des Essarts, un conge de quinze jours. -- Quand cela? -- Cette nuit meme. -- Vous quittez Paris? -- Je vais en mission. -- Pouvez-vous me dire ou? -- A Londres. -- Quelqu'un a-t-il interet a ce que vous n'arriviez pas a votre but? -- Le cardinal, je le crois, donnerait tout au monde pour m'empecher de reussir. -- Et vous partez seul? -- Je pars seul. -- En ce cas, vous ne passerez pas Bondy; c'est moi qui vous le dis, foi de Treville. -- Comment cela? -- On vous fera assassiner. -- Je serai mort en faisant mon devoir. -- Mais votre mission ne sera pas remplie. -- C'est vrai, dit d'Artagnan. -- Croyez-moi, continua Treville, dans les entreprises de ce genre, il faut etre quatre pour arriver un. -- Ah! vous avez raison, Monsieur, dit d'Artagnan; mais vous connaissez Athos, Porthos et Aramis, et vous savez si je puis disposer d'eux. -- Sans leur confier le secret que je n'ai pas voulu savoir? -- Nous nous sommes jure, une fois pour toutes, confiance aveugle et devouement a toute epreuve; d'ailleurs vous pouvez leur dire que vous avez toute confiance en moi, et ils ne seront pas plus incredules que vous. -- Je puis leur envoyer a chacun un conge de quinze jours, voila tout: a Athos, que sa blessure fait toujours souffrir, pour aller aux eaux de Forges! a Porthos et a Aramis, pour suivre leur ami, qu'ils ne veulent pas abandonner dans une si douloureuse position. L'envoi de leur conge sera la preuve que j'autorise leur voyage. -- Merci, monsieur, et vous etes cent fois bon. -- Allez donc les trouver a l'instant meme, et que tout s'execute cette nuit. Ah! et d'abord ecrivez-moi votre requete a M. des Essarts. Peut-etre aviez-vous un espion a vos trousses, et votre visite, qui dans ce cas est deja connue du cardinal, sera legitimee ainsi." D'Artagnan formula cette demande, et M. de Treville, en la recevant de ses mains, assura qu'avant deux heures du matin les quatre conges seraient au domicile respectif des voyageurs. "Ayez la bonte d'envoyer le mien chez Athos, dit d'Artagnan. Je craindrais, en rentrant chez moi, d'y faire quelque mauvaise rencontre. -- Soyez tranquille. Adieu et bon voyage! A propos!" dit M. de Treville en le rappelant. D'Artagnan revint sur ses pas. "Avez-vous de l'argent?" D'Artagnan fit sonner le sac qu'il avait dans sa poche. "Assez? demanda M. de Treville. -- Trois cents pistoles. -- C'est bien, on va au bout du monde avec cela; allez donc." D'Artagnan salua M. de Treville, qui lui tendit la main; d'Artagnan la lui serra avec un respect mele de reconnaissance. Depuis qu'il etait arrive a Paris, il n'avait eu qu'a se louer de cet excellent homme, qu'il avait toujours trouve digne, loyal et grand. Sa premiere visite fut pour Aramis; il n'etait pas revenu chez son ami depuis la fameuse soiree ou il avait suivi Mme Bonacieux. Il y a plus: a peine avait-il vu le jeune mousquetaire, et a chaque fois qu'il l'avait revu, il avait cru remarquer une profonde tristesse empreinte sur son visage. Ce soir encore, Aramis veillait sombre et reveur; d'Artagnan lui fit quelques questions sur cette melancolie profonde; Aramis s'excusa sur un commentaire du dix-huitieme chapitre de saint Augustin qu'il etait force d'ecrire en latin pour la semaine suivante, et qui le preoccupait beaucoup. Comme les deux amis causaient depuis quelques instants, un serviteur de M. de Treville entra porteur d'un paquet cachete. "Qu'est-ce la? demanda Aramis. -- Le conge que monsieur a demande, repondit le laquais. -- Moi, je n'ai pas demande de conge. -- Taisez-vous et prenez, dit d'Artagnan. Et vous, mon ami, voici une demi-pistole pour votre peine; vous direz a M. de Treville que M. Aramis le remercie bien sincerement. Allez." Le laquais salua jusqu'a terre et sortit. "Que signifie cela? demanda Aramis. -- Prenez ce qu'il vous faut pour un voyage de quinze jours, et suivez-moi. -- Mais je ne puis quitter Paris en ce moment, sans savoir..." Aramis s'arreta. "Ce qu'elle est devenue, n'est-ce pas? continua d'Artagnan. -- Qui? reprit Aramis. -- La femme qui etait ici, la femme au mouchoir brode. -- Qui vous a dit qu'il y avait une femme ici? repliqua Aramis en devenant pale comme la mort. -- Je l'ai vue. -- Et vous savez qui elle est? -- Je crois m'en douter, du moins. -- Ecoutez, dit Aramis, puisque vous savez tant de choses, savez- vous ce qu'est devenue cette femme? -- Je presume qu'elle est retournee a Tours. -- A Tours? oui, c'est bien cela, vous la connaissez. Mais comment est-elle retournee a Tours sans me rien dire? -- Parce qu'elle a craint d'etre arretee. -- Comment ne m'a-t-elle pas ecrit? -- Parce qu'elle craint de vous compromettre. -- D'Artagnan, vous me rendez la vie! s'ecria Aramis. Je me croyais meprise, trahi. J'etais si heureux de la revoir! Je ne pouvais croire qu'elle risquat sa liberte pour moi, et cependant pour quelle cause serait-elle revenue a Paris? -- Pour la cause qui aujourd'hui nous fait aller en Angleterre. -- Et quelle est cette cause? demanda Aramis. -- Vous le saurez un jour, Aramis; mais, pour le moment, j'imiterai la retenue de la niece du docteur." Aramis sourit, car il se rappelait le conte qu'il avait fait certain soir a ses amis. "Eh bien, donc, puisqu'elle a quitte Paris et que vous en etes sur, d'Artagnan, rien ne m'y arrete plus, et je suis pret a vous suivre. Vous dites que nous allons?... -- Chez Athos, pour le moment, et si vous voulez venir, je vous invite meme a vous hater, car nous avons deja perdu beaucoup de temps. A propos, prevenez Bazin. -- Bazin vient avec nous? demanda Aramis. -- Peut-etre. En tout cas, il est bon qu'il nous suive pour le moment chez Athos." Aramis appela Bazin, et apres lui avoir ordonne de le venir joindre chez Athos: "Partons donc", dit-il en prenant son manteau, son epee et ses trois pistolets, et en ouvrant inutilement trois ou quatre tiroirs pour voir s'il n'y trouverait pas quelque pistole egaree. Puis, quand il se fut bien assure que cette recherche etait superflue, il suivit d'Artagnan en se demandant comment il se faisait que le jeune cadet aux gardes sut aussi bien que lui quelle etait la femme a laquelle il avait donne l'hospitalite, et sut mieux que lui ce qu'elle etait devenue. Seulement, en sortant, Aramis posa sa main sur le bras de d'Artagnan, et le regardant fixement: "Vous n'avez parle de cette femme a personne? dit-il. -- A personne au monde. -- Pas meme a Athos et a Porthos? -- Je ne leur en ai pas souffle le moindre mot. -- A la bonne heure." Et, tranquille sur ce point important, Aramis continua son chemin avec d'Artagnan, et tous deux arriverent bien tot chez Athos. Ils le trouverent tenant son conge d'une main et la lettre de M. de Treville de l'autre. "Pouvez-vous m'expliquer ce que signifient ce conge et cette lettre que je viens de recevoir?" dit Athos etonne. "Mon cher Athos, je veux bien, puisque votre sante l'exige absolument, que vous vous reposiez quinze jours. Allez donc prendre les eaux de Forges ou telles autres qui vous conviendront, et retablissez-vous promptement. "Votre affectionne "Treville" "Eh bien, ce conge et cette lettre signifient qu'il faut me suivre, Athos. -- Aux eaux de Forges? -- La ou ailleurs. -- Pour le service du roi? -- Du roi ou de la reine: ne sommes-nous pas serviteurs de Leurs Majestes?" En ce moment, Porthos entra. "Pardieu, dit-il, voici une chose etrange: depuis quand, dans les mousquetaires, accorde-t-on aux gens des conges sans qu'ils les demandent? -- Depuis, dit d'Artagnan, qu'ils ont des amis qui les demandent pour eux. -- Ah! ah! dit Porthos, il parait qu'il y a du nouveau ici? -- Oui, nous partons, dit Aramis. -- Pour quel pays? demanda Porthos. -- Ma foi, je n'en sais trop rien, dit Athos; demande cela a d'Artagnan. -- Pour Londres, messieurs, dit d'Artagnan. -- Pour Londres! s'ecria Porthos; et qu'allons-nous faire a Londres? -- Voila ce que je ne puis vous dire, messieurs, et il faut vous fier a moi. -- Mais pour aller a Londres, ajouta Porthos, il faut de l'argent, et je n'en ai pas. -- Ni moi, dit Aramis. -- Ni moi, dit Athos. -- J'en ai, moi, reprit d'Artagnan en tirant son tresor de sa poche et en le posant sur la table. Il y a dans ce sac trois cents pistoles; prenons-en chacun soixante-quinze; c'est autant qu'il en faut pour aller a Londres et pour en revenir. D'ailleurs, soyez tranquilles, nous n'y arriverons pas tous, a Londres. -- Et pourquoi cela? -- Parce que, selon toute probabilite, il y en aura quelques-uns d'entre nous qui resteront en route. -- Mais est-ce donc une campagne que nous entreprenons? -- Et des plus dangereuses, je vous en avertis. -- Ah ca, mais, puisque nous risquons de nous faire tuer, dit Porthos, je voudrais bien savoir pourquoi, au moins? -- Tu en seras bien plus avance! dit Athos. -- Cependant, dit Aramis, je suis de l'avis de Porthos. -- Le roi a-t-il l'habitude de vous rendre des comptes? Non; il vous dit tout bonnement: "Messieurs, on se bat en Gascogne ou dans les Flandres; allez vous battre", et vous y allez. Pourquoi? vous ne vous en inquietez meme pas. -- D'Artagnan a raison, dit Athos, voila nos trois conges qui viennent de M. de Treville, et voila trois cents pistoles qui viennent je ne sais d'ou. Allons nous faire tuer ou l'on nous dit d'aller. La vie vaut-elle la peine de faire autant de questions? D'Artagnan, je suis pret a te suivre. -- Et moi aussi, dit Porthos. -- Et moi aussi, dit Aramis. Aussi bien, je ne suis pas fache de quitter Paris. J'ai besoin de distractions. -- Eh bien, vous en aurez, des distractions, messieurs, soyez tranquilles, dit d'Artagnan. -- Et maintenant, quand partons-nous? dit Athos. -- Tout de suite, repondit d'Artagnan, il n'y a pas une minute a perdre. -- Hola! Grimaud, Planchet, Mousqueton, Bazin! crierent les quatre jeunes gens appelant leurs laquais, graissez nos bottes et ramenez les chevaux de l'hotel." En effet, chaque mousquetaire laissait a l'hotel general comme a une caserne son cheval et celui de son laquais. Planchet, Grimaud, Mousqueton et Bazin partirent en toute hate. "Maintenant, dressons le plan de campagne, dit Porthos. Ou allons- nous d'abord? -- A Calais, dit d'Artagnan; c'est la ligne la plus directe pour arriver a Londres. -- Eh bien, dit Porthos, voici mon avis. -- Parle. -- Quatre hommes voyageant ensemble seraient suspects: d'Artagnan nous donnera a chacun ses instructions, je partirai en avant par la route de Boulogne pour eclairer le chemin; Athos partira deux heures apres par celle d'Amiens; Aramis nous suivra par celle de Noyon; quant a d'Artagnan, il partira par celle qu'il voudra, avec les habits de Planchet, tandis que Planchet nous suivra en d'Artagnan et avec l'uniforme des gardes. -- Messieurs, dit Athos, mon avis est qu'il ne convient pas de mettre en rien des laquais dans une pareille affaire: un secret peut par hasard etre trahi par des gentilshommes, mais il est presque toujours vendu par des laquais. -- Le plan de Porthos me semble impraticable, dit d'Artagnan, en ce que j'ignore moi-meme quelles instructions je puis vous donner. Je suis porteur d'une lettre, voila tout. Je n'ai pas et ne puis faire trois copies de cette lettre, puisqu'elle est scellee; il faut donc, a mon avis, voyager de compagnie. Cette lettre est la, dans cette poche. Et il montra la poche ou etait la lettre. Si je suis tue, l'un de vous la prendra et vous continuerez la route; s'il est tue, ce sera le tour d'un autre, et ainsi de suite; pourvu qu'un seul arrive, c'est tout ce qu'il faut. -- Bravo, d'Artagnan! ton avis est le mien, dit Athos. Il faut etre consequent, d'ailleurs: je vais prendre les eaux, vous m'accompagnerez; au lieu des eaux de Forges, je vais prendre les eaux de mer; je suis libre. On veut nous arreter, je montre la lettre de M. de Treville, et vous montrez vos conges; on nous attaque, nous nous defendons; on nous juge, nous soutenons mordicus que nous n'avions d'autre intention que de nous tremper un certain nombre de fois dans la mer; on aurait trop bon marche de quatre hommes isoles, tandis que quatre hommes reunis font une troupe. Nous armerons les quatre laquais de pistolets et de mousquetons; si l'on envoie une armee contre nous, nous livrerons bataille, et le survivant, comme l'a dit d'Artagnan, portera la lettre. -- Bien dit, s'ecria Aramis; tu ne parles pas souvent, Athos, mais quand tu parles, c'est comme saint Jean Bouche d'or. J'adopte le plan d'Athos. Et toi, Porthos? -- Moi aussi, dit Porthos, s'il convient a d'Artagnan. D'Artagnan, porteur de la lettre, est naturellement le chef de l'entreprise; qu'il decide, et nous executerons. -- Eh bien, dit d'Artagnan, je decide que nous adoptions le plan d'Athos et que nous partions dans une demi-heure. -- Adopte!" reprirent en choeur les trois mousquetaires. Et chacun, allongeant la main vers le sac, prit soixante-quinze pistoles et fit ses preparatifs pour partir a l'heure convenue. CHAPITRE XX VOYAGE A deux heures du matin, nos quatre aventuriers sortirent de Paris par la barriere Saint-Denis; tant qu'il fit nuit, ils resterent muets; malgre eux, ils subissaient l'influence de l'obscurite et voyaient des embuches partout. Aux premiers rayons du jour, leurs langues se delierent; avec le soleil, la gaiete revint: c'etait comme a la veille d'un combat, le coeur battait, les yeux riaient; on sentait que la vie qu'on allait peut-etre quitter etait, au bout du compte, une bonne chose. L'aspect de la caravane, au reste, etait des plus formidables: les chevaux noirs des mousquetaires, leur tournure martiale, cette habitude de l'escadron qui fait marcher regulierement ces nobles compagnons du soldat, eussent trahi le plus strict incognito. Les valets suivaient, armes jusqu'aux dents. Tout alla bien jusqu'a Chantilly, ou l'on arriva vers les huit heures du matin. Il fallait dejeuner. On descendit devant une auberge que recommandait une enseigne representant saint Martin donnant la moitie de son manteau a un pauvre. On enjoignit aux laquais de ne pas desseller les chevaux et de se tenir prets a repartir immediatement. On entra dans la salle commune, et l'on se mit a table. Un gentilhomme, qui venait d'arriver par la route de Dammartin, etait assis a cette meme table et dejeunait. Il entama la conversation sur la pluie et le beau temps; les voyageurs repondirent: il but a leur sante; les voyageurs lui rendirent sa politesse. Mais au moment ou Mousqueton venait annoncer que les chevaux etaient prets et ou l'on se levait de table l'etranger proposa a Porthos la sante du cardinal. Porthos repondit qu'il ne demandait pas mieux, si l'etranger a son tour voulait boire a la sante du roi. L'etranger s'ecria qu'il ne connaissait d'autre roi que Son Eminence. Porthos l'appela ivrogne; l'etranger tira son epee. "Vous avez fait une sottise, dit Athos; n'importe, il n'y a plus a reculer maintenant: tuez cet homme et venez nous rejoindre le plus vite que vous pourrez." Et tous trois remonterent a cheval et repartirent a toute bride, tandis que Porthos promettait a son adversaire de le perforer de tous les coups connus dans l'escrime. "Et d'un! dit Athos au bout de cinq cents pas. -- Mais pourquoi cet homme s'est-il attaque a Porthos plutot qu'a tout autre? demanda Aramis. -- Parce que, Porthos parlant plus haut que nous tous il l'a pris pour le chef, dit d'Artagnan. -- J'ai toujours dit que ce cadet de Gascogne etait un puits de sagesse", murmura Athos. Et les voyageurs continuerent leur route. A Beauvais, on s'arreta deux heures, tant pour faire souffler les chevaux que pour attendre Porthos. Au bout de deux heures, comme Porthos n'arrivait pas, ni aucune nouvelle de lui, on se remit en chemin. A une lieue de Beauvais, a un endroit ou le chemin se trouvait resserre entre deux talus, on rencontra huit ou dix hommes qui, profitant de ce que la route etait depavee en cet endroit, avaient l'air d'y travailler en y creusant des trous et en pratiquant des ornieres boueuses. Aramis, craignant de salir ses bottes dans ce mortier artificiel, les apostropha durement. Athos voulut le retenir, il etait trop tard. Les ouvriers se mirent a railler les voyageurs, et firent perdre par leur insolence la tete meme au froid Athos qui poussa son cheval contre l'un d'eux. Alors chacun de ces hommes recula jusqu'au fosse et y prit un mousquet cache; il en resulta que nos sept voyageurs furent litteralement passes par les armes. Aramis recut une balle qui lui traversa l'epaule, et Mousqueton une autre balle qui se logea dans les parties charnues qui prolongent le bas des reins. Cependant Mousqueton seul tomba de cheval, non pas qu'il fut grievement blesse, mais, comme il ne pouvait voir sa blessure, sans doute il crut etre plus dangereusement blesse qu'il ne l'etait. "C'est une embuscade, dit d'Artagnan, ne brulons pas une amorce, et en route." Aramis, tout blesse qu'il etait, saisit la criniere de son cheval, qui l'emporta avec les autres. Celui de Mousqueton les avait rejoints, et galopait tout seul a son rang. "Cela nous fera un cheval de rechange, dit Athos. -- J'aimerais mieux un chapeau, dit d'Artagnan, le mien a ete emporte par une balle. C'est bien heureux, ma foi, que la lettre que je porte n'ait pas ete dedans. -- Ah ca, mais ils vont tuer le pauvre Porthos quand il passera, dit Aramis. -- Si Porthos etait sur ses jambes, il nous aurait rejoints maintenant, dit Athos. M'est avis que, sur le terrain, l'ivrogne se sera degrise." Et l'on galopa encore pendant deux heures, quoique les chevaux fussent si fatigues, qu'il etait a craindre qu'ils ne refusassent bientot le service. Les voyageurs avaient pris la traverse, esperant de cette facon etre moins inquietes, mais, a Creve-coeur, Aramis declara qu'il ne pouvait aller plus loin. En effet, il avait fallu tout le courage qu'il cachait sous sa forme elegante et sous ses facons polies pour arriver jusque-la. A tout moment il palissait, et l'on etait oblige de le soutenir sur son cheval; on le descendit a la porte d'un cabaret, on lui laissa Bazin qui, au reste, dans une escarmouche, etait plus embarrassant qu'utile, et l'on repartit dans l'esperance d'aller coucher a Amiens. "Morbleu! dit Athos, quand ils se retrouverent en route, reduits a deux maitres et a Grimaud et Planchet, morbleu! je ne serai plus leur dupe, et je vous reponds qu'ils ne me feront pas ouvrir la bouche ni tirer l'epee d'ici a Calais. J'en jure... -- Ne jurons pas, dit d'Artagnan, galopons, si toutefois nos chevaux y consentent." Et les voyageurs enfoncerent leurs eperons dans le ventre de leurs chevaux, qui, vigoureusement stimules, retrouverent des forces. On arriva a Amiens a minuit, et l'on descendit a l'auberge du Lis d'Or. L'hotelier avait l'air du plus honnete homme de la terre, il recut les voyageurs son bougeoir d'une main et son bonnet de coton de l'autre; il voulut loger les deux voyageurs chacun dans une charmante chambre, malheureusement chacune de ces chambres etait a l'extremite de l'hotel. D'Artagnan et Athos refuserent; l'hote repondit qu'il n'y en avait cependant pas d'autres dignes de Leurs Excellences; mais les voyageurs declarerent qu'ils coucheraient dans la chambre commune, chacun sur un matelas qu'on leur jetterait a terre. L'hote insista, les voyageurs tinrent bon; il fallut faire ce qu'ils voulurent. Ils venaient de disposer leur lit et de barricader leur porte en dedans, lorsqu'on frappa au volet de la cour; ils demanderent qui etait la, reconnurent la voix de leurs valets et ouvrirent. En effet, c'etaient Planchet et Grimaud. "Grimaud suffira pour garder les chevaux, dit Planchet; si ces messieurs veulent, je coucherai en travers de leur porte; de cette facon-la, ils seront surs qu'on n'arrivera pas jusqu'a eux. -- Et sur quoi coucheras-tu? dit d'Artagnan. -- Voici mon lit", repondit Planchet. Et il montra une botte de paille. "Viens donc, dit d'Artagnan, tu as raison: la figure de l'hote ne me convient pas, elle est trop gracieuse. -- Ni a moi non plus", dit Athos. Planchet monta par la fenetre, s'installa en travers de la porte, tandis que Grimaud allait s'enfermer dans l'ecurie, repondant qu'a cinq heures du matin lui et les quatre chevaux seraient prets. La nuit fut assez tranquille, on essaya bien vers les deux heures du matin d'ouvrir la porte, mais comme Planchet se reveilla en sursaut et cria: Qui va la? on repondit qu'on se trompait, et on s'eloigna. A quatre heures du matin, on entendit un grand bruit dans les ecuries. Grimaud avait voulu reveiller les garcons d'ecurie, et les garcons d'ecurie le battaient. Quand on ouvrit la fenetre, on vit le pauvre garcon sans connaissance, la tete fendue d'un coup de manche a fourche. Planchet descendit dans la cour et voulut seller les chevaux; les chevaux etaient fourbus. Celui de Mousqueton seul, qui avait voyage sans maitre pendant cinq ou six heures la veille, aurait pu continuer la route; mais, par une erreur inconcevable, le chirurgien veterinaire qu'on avait envoye chercher, a ce qu'il parait, pour saigner le cheval de l'hote, avait saigne celui de Mousqueton. Cela commencait a devenir inquietant: tous ces accidents successifs etaient peut-etre le resultat du hasard, mais ils pouvaient tout aussi bien etre le fruit d'un complot. Athos et d'Artagnan sortirent, tandis que Planchet allait s'informer s'il n'y avait pas trois chevaux a vendre dans les environs. A la porte etaient deux chevaux tout equipes, frais et vigoureux. Cela faisait bien l'affaire. Il demanda ou etaient les maitres; on lui dit que les maitres avaient passe la nuit dans l'auberge et reglaient leur compte a cette heure avec le maitre. Athos descendit pour payer la depense, tandis que d'Artagnan et Planchet se tenaient sur la porte de la rue; l'hotelier etait dans une chambre basse et reculee, on pria Athos d'y passer. Athos entra sans defiance et tira deux pistoles pour payer: l'hote etait seul et assis devant son bureau, dont un des tiroirs etait entrouvert. Il prit l'argent que lui presenta Athos, le tourna et le retourna dans ses mains, et tout a coup, s'ecriant que la piece etait fausse, il declara qu'il allait le faire arreter, lui et son compagnon, comme faux-monnayeurs. "Drole! dit Athos, en marchant sur lui, je vais te couper les oreilles!" Au meme moment, quatre hommes armes jusqu'aux dents entrerent par les portes laterales et se jeterent sur Athos. "Je suis pris, cria Athos de toutes les forces de ses poumons; au large, d'Artagnan! pique, pique!" et il lacha deux coups de pistolet. D'Artagnan et Planchet ne se le firent pas repeter a deux fois, ils detacherent les deux chevaux qui attendaient a la porte, sauterent dessus, leur enfoncerent leurs eperons dans le ventre et partirent au triple galop. "Sais-tu ce qu'est devenu Athos? demanda d'Artagnan a Planchet en courant. -- Ah! monsieur, dit Planchet, j'en ai vu tomber deux a ses deux coups, et il m'a semble, a travers la porte vitree, qu'il ferraillait avec les autres. -- Brave Athos! murmura d'Artagnan. Et quand on pense qu'il faut l'abandonner! Au reste, autant nous attend peut-etre a deux pas d'ici. En avant, Planchet, en avant! tu es un brave homme. -- Je vous l'ai dit, monsieur, repondit Planchet, les Picards, ca se reconnait a l'user; d'ailleurs je suis ici dans mon pays, ca m'excite." Et tous deux, piquant de plus belle, arriverent a Saint-Omer d'une seule traite. A Saint-Omer, ils firent souffler les chevaux la bride passee a leurs bras, de peur d'accident, et mangerent un morceau sur le pouce tout debout dans la rue; apres quoi ils repartirent. A cent pas des portes de Calais, le cheval de d'Artagnan s'abattit, et il n'y eut pas moyen de le faire se relever: le sang lui sortait par le nez et par les yeux, restait celui de Planchet, mais celui-la s'etait arrete, et il n'y eut plus moyen de le faire repartir. Heureusement, comme nous l'avons dit, ils etaient a cent pas de la ville; ils laisserent les deux montures sur le grand chemin et coururent au port. Planchet fit remarquer a son maitre un gentilhomme qui arrivait avec son valet et qui ne les precedait que d'une cinquantaine de pas. Ils s'approcherent vivement de ce gentilhomme, qui paraissait fort affaire. Il avait ses bottes couvertes de poussiere, et s'informait s'il ne pourrait point passer a l'instant meme en Angleterre. "Rien ne serait plus facile, repondit le patron d'un batiment pret a mettre a la voile; mais, ce matin, est arrive l'ordre de ne laisser partir personne sans une permission expresse de M. le cardinal. -- J'ai cette permission, dit le gentilhomme en tirant un papier de sa poche; la voici. -- Faites-la viser par le gouverneur du port, dit le patron, et donnez-moi la preference. -- Ou trouverai-je le gouverneur? -- A sa campagne. -- Et cette campagne est situee? A un quart de lieue de la ville; tenez, vous la voyez d'ici, au pied de cette petite Eminence, ce toit en ardoises. -- Tres bien!" dit le gentilhomme. Et, suivi de son laquais, il prit le chemin de la maison de campagne du gouverneur. D'Artagnan et Planchet suivirent le gentilhomme a cinq cents pas de distance. Une fois hors de la ville, d'Artagnan pressa le pas et rejoignit le gentilhomme comme il entrait dans un petit bois. "Monsieur, lui dit d'Artagnan, vous me paraissez fort presse? -- On ne peut plus presse, monsieur. -- J'en suis desespere, dit d'Artagnan, car, comme je suis tres presse aussi, je voulais vous prier de me rendre un service. -- Lequel? -- De me laisser passer le premier. -- Impossible, dit le gentilhomme, j'ai fait soixante lieues en quarante-quatre heures, et il faut que demain a midi je sois a Londres. -- J'ai fait le meme chemin en quarante heures, et il faut que demain a dix heures du matin je sois a Londres. -- Desespere, monsieur; mais je suis arrive le premier et je ne passerai pas le second. -- Desespere, monsieur; mais je suis arrive le second et je passerai le premier. -- Service du roi! dit le gentilhomme. -- Service de moi! dit d'Artagnan. -- Mais c'est une mauvaise querelle que vous me cherchez la, ce me semble. -- Parbleu! que voulez-vous que ce soit? -- Que desirez-vous? -- Vous voulez le savoir? -- Certainement. -- Eh bien, je veux l'ordre dont vous etes porteur, attendu que je n'en ai pas, moi, et qu'il m'en faut un. -- Vous plaisantez, je presume. -- Je ne plaisante jamais. -- Laissez-moi passer! -- Vous ne passerez pas. -- Mon brave jeune homme, je vais vous casser la tete. Hola, Lubin! mes pistolets. -- Planchet, dit d'Artagnan, charge-toi du valet, je me charge du maitre." Planchet, enhardi par le premier exploit, sauta sur Lubin, et comme il etait fort et vigoureux, il le renversa les reins contre terre et lui mit le genou sur la poitrine. "Faites votre affaire, monsieur, dit Planchet; moi, j'ai fait la mienne." Voyant cela, le gentilhomme tira son epee et fondit sur d'Artagnan; mais il avait affaire a forte partie. En trois secondes d'Artagnan lui fournit trois coups d'epee en disant a chaque coup: "Un pour Athos, un pour Porthos, un pour Aramis." Au troisieme coup, le gentilhomme tomba comme une masse. D'Artagnan le crut mort, ou tout au moins evanoui, et s'approcha pour lui prendre l'ordre; mais au moment ou il etendait le bras afin de le fouiller, le blesse qui n'avait pas lache son epee, lui porta un coup de pointe dans la poitrine en disant: "Un pour vous. -- Et un pour moi! au dernier les bons!" s'ecria d'Artagnan furieux, en le clouant par terre d'un quatrieme coup d'epee dans le ventre. Cette fois, le gentilhomme ferma les yeux et s'evanouit. D'Artagnan fouilla dans la poche ou il l'avait vu remettre l'ordre de passage, et le prit. Il etait au nom du comte de Wardes. Puis, jetant un dernier coup d'oeil sur le beau jeune homme, qui avait vingt-cinq ans a peine et qu'il laissait la, gisant, prive de sentiment et peut-etre mort, il poussa un soupir sur cette etrange destinee qui porte les hommes a se detruire les uns les autres pour les interets de gens qui leur sont etrangers et qui souvent ne savent pas meme qu'ils existent. Mais il fut bientot tire de ces reflexions par Lubin, qui poussait des hurlements et criait de toutes ses forces au secours. Planchet lui appliqua la main sur la gorge et serra de toutes ses forces. "Monsieur, dit-il, tant que je le tiendrai ainsi, il ne criera pas, j'en suis bien sur; mais aussitot que je le lacherai, il va se remettre a crier. Je le reconnais pour un Normand et les Normands sont entetes." En effet, tout comprime qu'il etait, Lubin essayait encore de filer des sons. "Attends!" dit d'Artagnan. Et prenant son mouchoir, il le baillonna. "Maintenant, dit Planchet, lions-le a un arbre." La chose fut faite en conscience, puis on tira le comte de Wardes pres de son domestique; et comme la nuit commencait a tomber et que le garrotte et le blesse etaient tous deux a quelques pas dans le bois, il etait evident qu'ils devaient rester jusqu'au lendemain. "Et maintenant, dit d'Artagnan, chez le gouverneur! -- Mais vous etes blesse, ce me semble? dit Planchet. -- Ce n'est rien, occupons-nous du plus presse; puis nous reviendrons a ma blessure, qui, au reste, ne me parait pas tres dangereuse." Et tous deux s'acheminerent a grands pas vers la campagne du digne fonctionnaire. On annonca M. le comte de Wardes. D'Artagnan fut introduit. "Vous avez un ordre signe du cardinal? dit le gouverneur. -- Oui, monsieur, repondit d'Artagnan, le voici. -- Ah! ah! il est en regle et bien recommande, dit le gouverneur. -- C'est tout simple, repondit d'Artagnan, je suis de ses plus fideles. -- Il parait que Son Eminence veut empecher quelqu'un de parvenir en Angleterre. -- Oui, un certain d'Artagnan, un gentilhomme bearnais qui est parti de Paris avec trois de ses amis dans l'intention de gagner Londres. -- Le connaissez-vous personnellement? demanda le gouverneur. -- Qui cela? -- Ce d'Artagnan? -- A merveille. -- Donnez-moi son signalement alors. -- Rien de plus facile." Et d'Artagnan donna trait pour trait le signalement du comte de Wardes. "Est-il accompagne? demanda le gouverneur. -- Oui, d'un valet nomme Lubin. -- On veillera sur eux, et si on leur met la main dessus, Son Eminence peut etre tranquille, ils seront reconduits a Paris sous bonne escorte. -- Et ce faisant, monsieur le gouverneur, dit d'Artagnan, vous aurez bien merite du cardinal. -- Vous le reverrez a votre retour, monsieur le comte? -- Sans aucun doute. -- Dites-lui, je vous prie, que je suis bien son serviteur. -- Je n'y manquerai pas." Et joyeux de cette assurance, le gouverneur visa le laissez-passer et le remit a d'Artagnan. D'Artagnan ne perdit pas son temps en compliments inutiles, il salua le gouverneur, le remercia et partit. Une fois dehors, lui et Planchet prirent leur course, et faisant un long detour, ils eviterent le bois et rentrerent par une autre porte. Le batiment etait toujours pret a partir, le patron attendait sur le port. "Eh bien? dit-il en apercevant d'Artagnan. -- Voici ma passe visee, dit celui-ci. -- Et cet autre gentilhomme? -- Il ne partira pas aujourd'hui, dit d'Artagnan, mais soyez tranquille, je paierai le passage pour nous deux. -- En ce cas, partons, dit le patron. -- Partons!" repeta d'Artagnan. Et il sauta avec Planchet dans le canot; cinq minutes apres, ils etaient a bord. Il etait temps: a une demi-lieue en mer, d'Artagnan vit briller une lumiere et entendit une detonation. C'etait le coup de canon qui annoncait la fermeture du port. Il etait temps de s'occuper de sa blessure; heureusement, comme l'avait pense d'Artagnan, elle n'etait pas des plus dangereuses: la pointe de l'epee avait rencontre une cote et avait glisse le long de l'os; de plus, la chemise s'etait collee aussitot a la plaie, et a peine avait-elle repandu quelques gouttes de sang. D'Artagnan etait brise de fatigue: on lui etendit un matelas sur le pont, il se jeta dessus et s'endormit. Le lendemain, au point du jour, il se trouva a trois ou quatre lieues seulement des cotes d'Angleterre; la brise avait ete faible toute la nuit, et l'on avait peu marche. A dix heures, le batiment jetait l'ancre dans le port de Douvres. A dix heures et demie, d'Artagnan mettait le pied sur la terre d'Angleterre, en s'ecriant: "Enfin, m'y voila!" Mais ce n'etait pas tout: il fallait gagner Londres. En Angleterre, la poste etait assez bien servie. D'Artagnan et Planchet prirent chacun un bidet, un postillon courut devant eux; en quatre heures ils arriverent aux portes de la capitale. D'Artagnan ne connaissait pas Londres, d'Artagnan ne savait pas un mot d'anglais; mais il ecrivit le nom de Buckingham sur un papier, et chacun lui indiqua l'hotel du duc. Le duc etait a la chasse a Windsor, avec le roi. D'Artagnan demanda le valet de chambre de confiance du duc, qui, l'ayant accompagne dans tous ses voyages, parlait parfaitement francais; il lui dit qu'il arrivait de Paris pour affaire de vie et de mort, et qu'il fallait qu'il parlat a son maitre a l'instant meme. La confiance avec laquelle parlait d'Artagnan convainquit Patrice; c'etait le nom de ce ministre du ministre. Il fit seller deux chevaux et se chargea de conduire le jeune garde. Quant a Planchet, on l'avait descendu de sa monture, raide comme un jonc: le pauvre garcon etait au bout de ses forces; d'Artagnan semblait de fer. On arriva au chateau; la on se renseigna: le roi et Buckingham chassaient a l'oiseau dans des marais situes a deux ou trois lieues de la. En vingt minutes on fut au lieu indique. Bientot Patrice entendit la voix de son maitre, qui appelait son faucon. "Qui faut-il que j'annonce a Milord duc? demanda Patrice. -- Le jeune homme qui, un soir, lui a cherche une querelle sur le Pont-Neuf, en face de la Samaritaine. -- Singuliere recommandation! -- Vous verrez qu'elle en vaut bien une autre." Patrice mit son cheval au galop, atteignit le duc et lui annonca dans les termes que nous avons dits qu'un messager l'attendait. Buckingham reconnut d'Artagnan a l'instant meme, et se doutant que quelque chose se passait en France dont on lui faisait parvenir la nouvelle, il ne prit que le temps de demander ou etait celui qui la lui apportait; et ayant reconnu de loin l'uniforme des gardes, il mit son cheval au galop et vint droit a d'Artagnan. Patrice, par discretion, se tint a l'ecart. "Il n'est point arrive malheur a la reine? s'ecria Buckingham, repandant toute sa pensee et tout son amour dans cette interrogation. -- Je ne crois pas; cependant je crois qu'elle court quelque grand peril dont Votre Grace seule peut la tirer. -- Moi? s'ecria Buckingham. Eh quoi! je serais assez heureux pour lui etre bon a quelque chose! Parlez! parlez! -- Prenez cette lettre, dit d'Artagnan. -- Cette lettre! de qui vient cette lettre? -- De Sa Majeste, a ce que je pense. -- De Sa Majeste!" dit Buckingham, palissant si fort que d'Artagnan crut qu'il allait se trouver mal. Et il brisa le cachet. "Quelle est cette dechirure? dit-il en montrant a d'Artagnan un endroit ou elle etait percee a jour. -- Ah! ah! dit d'Artagnan, je n'avais pas vu cela; c'est l'epee du comte de Wardes qui aura fait ce beau coup en me trouant la poitrine. -- Vous etes blesse? demanda Buckingham en rompant le cachet. -- Oh! rien! dit d'Artagnan, une egratignure. -- Juste Ciel! qu'ai-je lu! s'ecria le duc. Patrice, reste ici, ou plutot rejoins le roi partout ou il sera, et dis a Sa Majeste que je la supplie bien humblement de m'excuser, mais qu'une affaire de la plus haute importance me rappelle a Londres. Venez, monsieur, venez." Et tous deux reprirent au galop le chemin de la capitale. CHAPITRE XXI LA COMTESSE DE WINTER Tout le long de la route, le duc se fit mettre au courant par d'Artagnan non pas de tout ce qui s'etait passe, mais de ce que d'Artagnan savait. En rapprochant ce qu'il avait entendu sortir de la bouche du jeune homme de ses souvenirs a lui, il put donc se faire une idee assez exacte d'une position de la gravite de laquelle, au reste, la lettre de la reine, si courte et si peu explicite qu'elle fut, lui donnait la mesure. Mais ce qui l'etonnait surtout, c'est que le cardinal, interesse comme il l'etait a ce que le jeune homme ne mit pas le pied en Angleterre, ne fut point parvenu a l'arreter en route. Ce fut alors, et sur la manifestation de cet etonnement, que d'Artagnan lui raconta les precautions prises, et comment, grace au devouement de ses trois amis qu'il avait eparpilles tout sanglants sur la route, il etait arrive a en etre quitte pour le coup d'epee qui avait traverse le billet de la reine, et qu'il avait rendu a M. de Wardes en si terrible monnaie. Tout en ecoutant ce recit, fait avec la plus grande simplicite, le duc regardait de temps en temps le jeune homme d'un air etonne, comme s'il n'eut pas pu comprendre que tant de prudence, de courage et de devouement s'alliat avec un visage qui n'indiquait pas encore vingt ans. Les chevaux allaient comme le vent, et en quelques minutes ils furent aux portes de Londres. D'Artagnan avait cru qu'en arrivant dans la ville le duc allait ralentir l'allure du sien, mais il n'en fut pas ainsi: il continua sa route a fond de train, s'inquietant peu de renverser ceux qui etaient sur son chemin. En effet, en traversant la Cite deux ou trois accidents de ce genre arriverent; mais Buckingham ne detourna pas meme la tete pour regarder ce qu'etaient devenus ceux qu'il avait culbutes. D'Artagnan le suivait au milieu de cris qui ressemblaient fort a des maledictions. En entrant dans la cour de l'hotel, Buckingham sauta a bas de son cheval, et, sans s'inquieter de ce qu'il deviendrait, il lui jeta la bride sur le cou et s'elanca vers le perron. D'Artagnan en fit autant, avec un peu plus d'inquietude, cependant, pour ces nobles animaux dont il avait pu apprecier le merite; mais il eut la consolation de voir que trois ou quatre valets s'etaient deja elances des cuisines et des ecuries, et s'emparaient aussitot de leurs montures. Le duc marchait si rapidement, que d'Artagnan avait peine a le suivre. Il traversa successivement plusieurs salons d'une elegance dont les plus grands seigneurs de France n'avaient pas meme l'idee, et il parvint enfin dans une chambre a coucher qui etait a la fois un miracle de gout et de richesse. Dans l'alcove de cette chambre etait une porte, prise dans la tapisserie, que le duc ouvrit avec une petite clef d'or qu'il portait suspendue a son cou par une chaine du meme metal. Par discretion, d'Artagnan etait reste en arriere; mais au moment ou Buckingham franchissait le seuil de cette porte, il se retourna, et voyant l'hesitation du jeune homme: "Venez, lui dit-il, et si vous avez le bonheur d'etre admis en la presence de Sa Majeste, dites-lui ce que vous avez vu." Encourage par cette invitation, d'Artagnan suivit le duc, qui referma la porte derriere lui. Tous deux se trouverent alors dans une petite chapelle toute tapissee de soie de Perse et brochee d'or, ardemment eclairee par un grand nombre de bougies. Au-dessus d'une espece d'autel, et au- dessous d'un dais de velours bleu surmonte de plumes blanches et rouges, etait un portrait de grandeur naturelle representant Anne d'Autriche, si parfaitement ressemblant, que d'Artagnan poussa un cri de surprise: on eut cru que la reine allait parler. Sur l'autel, et au-dessous du portrait, etait le coffret qui renfermait les ferrets de diamants. Le duc s'approcha de l'autel, s'agenouilla comme eut pu faire un pretre devant le Christ; puis il ouvrit le coffret. "Tenez, lui dit-il en tirant du coffre un gros noeud de ruban bleu tout etincelant de diamants; tenez, voici ces precieux ferrets avec lesquels j'avais fait le serment d'etre enterre. La reine me les avait donnes, la reine me les reprend: sa volonte, comme celle de Dieu, soit faite en toutes choses." Puis il se mit a baiser les uns apres les autres ces ferrets dont il fallait se separer. Tout a coup, il poussa un cri terrible. "Qu'y a-t-il? demanda d'Artagnan avec inquietude, et que vous arrive-t-il, Milord? -- Il y a que tout est perdu, s'ecria Buckingham en devenant pale comme un trepasse; deux de ces ferrets manquent, il n'y en a plus que dix. -- Milord les a-t-il perdus, ou croit-il qu'on les lui ait voles? -- On me les a voles, reprit le duc, et c'est le cardinal qui a fait le coup. Tenez, voyez, les rubans qui les soutenaient ont ete coupes avec des ciseaux. -- Si Milord pouvait se douter qui a commis le vol... Peut-etre la personne les a-t-elle encore entre les mains. -- Attendez, attendez! s'ecria le duc. La seule fois que j'ai mis ces ferrets, c'etait au bal du roi, il y a huit jours, a Windsor. La comtesse de Winter, avec laquelle j'etais brouille, s'est rapprochee de moi a ce bal. Ce raccommodement, c'etait une vengeance de femme jalouse. Depuis ce jour, je ne l'ai pas revue. Cette femme est un agent du cardinal. -- Mais il en a donc dans le monde entier! s'ecria d'Artagnan. -- Oh! oui, oui, dit Buckingham en serrant les dents de colere; oui, c'est un terrible lutteur. Mais cependant, quand doit avoir lieu ce bal? -- Lundi prochain. -- Lundi prochain! cinq jours encore, c'est plus de temps qu'il ne nous en faut. Patrice! s'ecria le duc en ouvrant la porte de la chapelle, Patrice!" Son valet de chambre de confiance parut. "Mon joaillier et mon secretaire!" Le valet de chambre sortit avec une promptitude et un mutisme qui prouvaient l'habitude qu'il avait contractee d'obeir aveuglement et sans replique. Mais, quoique ce fut le joaillier qui eut ete appele le premier, ce fut le secretaire qui parut d'abord. C'etait tout simple, il habitait l'hotel. Il trouva Buckingham assis devant une table dans sa chambre a coucher, et ecrivant quelques ordres de sa propre main. "Monsieur Jackson, lui dit-il, vous allez vous rendre de ce pas chez le lord-chancelier, et lui dire que je le charge de l'execution de ces ordres. Je desire qu'ils soient promulgues a l'instant meme. -- Mais, Monseigneur, si le lord-chancelier m'interroge sur les motifs qui ont pu porter Votre Grace a une mesure si extraordinaire, que repondrai-je? -- Que tel a ete mon bon plaisir, et que je n'ai de compte a rendre a personne de ma volonte. -- Sera-ce la reponse qu'il devra transmettre a Sa Majeste, reprit en souriant le secretaire, si par hasard Sa Majeste avait la curiosite de savoir pourquoi aucun vaisseau ne peut sortir des ports de la Grande-Bretagne? -- Vous avez raison, monsieur, repondit Buckingham; il dirait en ce cas au roi que j'ai decide la guerre, et que cette mesure est mon premier acte d'hostilite contre la France." Le secretaire s'inclina et sortit. "Nous voila tranquilles de ce cote, dit Buckingham en se retournant vers d'Artagnan. Si les ferrets ne sont point deja partis pour la France, ils n'y arriveront qu'apres vous. -- Comment cela? -- Je viens de mettre un embargo sur tous les batiments qui se trouvent a cette heure dans les ports de Sa Majeste, et, a moins de permission particuliere, pas un seul n'osera lever l'ancre." D'Artagnan regarda avec stupefaction cet homme qui mettait le pouvoir illimite dont il etait revetu par la confiance d'un roi au service de ses amours. Buckingham vit, a l'expression du visage du jeune homme, ce qui se passait dans sa pensee, et il sourit. "Oui, dit-il, oui, c'est qu'Anne d'Autriche est ma veritable reine; sur un mot d'elle, je trahirais mon pays, je trahirais mon roi, je trahirais mon Dieu. Elle m'a demande de ne point envoyer aux protestants de La Rochelle le secours que je leur avais promis, et je l'ai fait. Je manquais a ma parole, mais qu'importe! j'obeissais a son desir; n'ai-je point ete grandement paye de mon obeissance, dites? car c'est a cette obeissance que je dois son portrait." D'Artagnan admira a quels fils fragiles et inconnus sont parfois suspendues les destinees d'un peuple et la vie des hommes. Il en etait au plus profond de ses reflexions, lorsque l'orfevre entra: c'etait un Irlandais des plus habiles dans son art, et qui avouait lui-meme qu'il gagnait cent mille livres par an avec le duc de Buckingham. "Monsieur O'Reilly, lui dit le duc en le conduisant dans la chapelle, voyez ces ferrets de diamants, et dites-moi ce qu'ils valent la piece." L'orfevre jeta un seul coup d'oeil sur la facon elegante dont ils etaient montes, calcula l'un dans l'autre la valeur des diamants, et sans hesitation aucune: "Quinze cents pistoles la piece, Milord, repondit-il. -- Combien faudrait-il de jours pour faire deux ferrets comme ceux-la? Vous voyez qu'il en manque deux. -- Huit jours, Milord. -- Je les paierai trois mille pistoles la piece, il me les faut apres-demain. -- Milord les aura. -- Vous etes un homme precieux, monsieur O'Reilly, mais ce n'est pas le tout: ces ferrets ne peuvent etre confies a personne, il faut qu'ils soient faits dans ce palais. -- Impossible, Milord, il n'y a que moi qui puisse les executer pour qu'on ne voie pas la difference entre les nouveaux et les anciens. -- Aussi, mon cher monsieur O'Reilly, vous etes mon prisonnier, et vous voudriez sortir a cette heure de mon palais que vous ne le pourriez pas; prenez-en donc votre parti. Nommez-moi ceux de vos garcons dont vous aurez besoin, et designez-moi les ustensiles qu'ils doivent apporter." L'orfevre connaissait le duc, il savait que toute observation etait inutile, il en prit donc a l'instant meme son parti. "Il me sera permis de prevenir ma femme? demanda-t-il. -- Oh! il vous sera meme permis de la voir, mon cher monsieur O'Reilly: votre captivite sera douce, soyez tranquille; et comme tout derangement vaut un dedommagement, voici, en dehors du prix des deux ferrets, un bon de mille pistoles pour vous faire oublier l'ennui que je vous cause." D'Artagnan ne revenait pas de la surprise que lui causait ce ministre, qui remuait a pleines mains les hommes et les millions. Quant a l'orfevre, il ecrivit a sa femme en lui envoyant le bon de mille pistoles, et en la chargeant de lui retourner en echange son plus habile apprenti, un assortiment de diamants dont il lui donnait le poids et le titre, et une liste des outils qui lui etaient necessaires. Buckingham conduisit l'orfevre dans la chambre qui lui etait destinee, et qui, au bout d'une demi-heure, fut transformee en atelier. Puis il mit une sentinelle a chaque porte, avec defense de laisser entrer qui que ce fut, a l'exception de son valet de chambre Patrice. Il est inutile d'ajouter qu'il etait absolument defendu a l'orfevre O'Reilly et a son aide de sortir sous quelque pretexte que ce fut. Ce point regle, le duc revint a d'Artagnan. "Maintenant, mon jeune ami, dit-il, l'Angleterre est a nous deux; que voulez-vous, que desirez-vous? -- Un lit, repondit d'Artagnan; c'est, pour le moment, je l'avoue, la chose dont j'ai le plus besoin." Buckingham donna a d'Artagnan une chambre qui touchait a la sienne. Il voulait garder le jeune homme sous sa main, non pas qu'il se defiat de lui, mais pour avoir quelqu'un a qui parler constamment de la reine. Une heure apres fut promulguee dans Londres l'ordonnance de ne laisser sortir des ports aucun batiment charge pour la France, pas meme le paquebot des lettres. Aux yeux de tous, c'etait une declaration de guerre entre les deux royaumes. Le surlendemain, a onze heures, les deux ferrets en diamants etaient acheves, mais si exactement imites, mais si parfaitement pareils, que Buckingham ne put reconnaitre les nouveaux des anciens, et que les plus exerces en pareille matiere y auraient ete trompes comme lui. Aussitot il fit appeler d'Artagnan. "Tenez, lui dit-il, voici les ferrets de diamants que vous etes venu chercher, et soyez mon temoin que tout ce que la puissance humaine pouvait faire, je l'ai fait. -- Soyez tranquille, Milord: je dirai ce que j'ai vu; mais Votre Grace me remet les ferrets sans la boite? -- La boite vous embarrasserait. D'ailleurs la boite m'est d'autant plus precieuse, qu'elle me reste seule. Vous direz que je la garde. -- Je ferai votre commission mot a mot, Milord. -- Et maintenant, reprit Buckingham en regardant fixement le jeune homme, comment m'acquitterai-je jamais envers vous?" D'Artagnan rougit jusqu'au blanc des yeux. Il vit que le duc cherchait un moyen de lui faire accepter quelque chose, et cette idee que le sang de ses compagnons et le sien lui allait etre paye par de l'or anglais lui repugnait etrangement. "Entendons-nous, Milord, repondit d'Artagnan, et pesons bien les faits d'avance, afin qu'il n'y ait point de meprise. Je suis au service du roi et de la reine de France, et fais partie de la compagnie des gardes de M. des Essarts, lequel, ainsi que son beau-frere M. de Treville, est tout particulierement attache a Leurs Majestes. J'ai donc tout fait pour la reine et rien pour Votre Grace. Il y a plus, c'est que peut-etre n'eusse-je rien fait de tout cela, s'il ne se fut agi d'etre agreable a quelqu'un qui est ma dame a moi, comme la reine est la votre. -- Oui, dit le duc en souriant, et je crois meme connaitre cette autre personne, c'est... -- Milord, je ne l'ai point nommee, interrompit vivement le jeune homme. -- C'est juste, dit le duc; c'est donc a cette personne que je dois etre reconnaissant de votre devouement. -- Vous l'avez dit, Milord, car justement a cette heure qu'il est question de guerre, je vous avoue que je ne vois dans votre Grace qu'un Anglais, et par consequent qu'un ennemi que je serais encore plus enchante de rencontrer sur le champ de bataille que dans le parc de Windsor ou dans les corridors du Louvre; ce qui, au reste, ne m'empechera pas d'executer de point en point ma mission et de me faire tuer, si besoin est, pour l'accomplir; mais, je le repete a Votre Grace, sans qu'elle ait personnellement pour cela plus a me remercier de ce que je fais pour moi dans cette seconde entrevue, que de ce que j'ai deja fait pour elle dans la premiere. -- Nous disons, nous: "Fier comme un Ecossais", murmura Buckingham. -- Et nous disons, nous: "Fier comme un Gascon", repondit d'Artagnan. Les Gascons sont les Ecossais de la France." D'Artagnan salua le duc et s'appreta a partir. "Eh bien, vous vous en allez comme cela? Par ou? Comment? -- C'est vrai. -- Dieu me damne! les Francais ne doutent de rien! -- J'avais oublie que l'Angleterre etait une ile, et que vous en etiez le roi. -- Allez au port, demandez le brick le _Sund_, remettez cette lettre au capitaine; il vous conduira a un petit port ou certes on ne vous attend pas, et ou n'abordent ordinairement que des batiments pecheurs. -- Ce port s'appelle? -- Saint-Valery; mais, attendez donc: arrive la, vous entrerez dans une mauvaise auberge sans nom et sans enseigne, un veritable bouge a matelots; il n'y a pas a vous tromper, il n'y en a qu'une. -- Apres? -- Vous demanderez l'hote, et vous lui direz: _Forward_. -- Ce qui veut dire? -- En avant: c'est le mot d'ordre. Il vous donnera un cheval tout selle et vous indiquera le chemin que vous devez suivre; vous trouverez ainsi quatre relais sur votre route. Si vous voulez, a chacun d'eux, donner votre adresse a Paris, les quatre chevaux vous y suivront; vous en connaissez deja deux, et vous m'avez paru les apprecier en amateur: ce sont ceux que nous montions; rapportez-vous en a moi, les autres ne leur sont point inferieurs. Ces quatre chevaux sont equipes pour la campagne. Si fier que vous soyez, vous ne refuserez pas d'en accepter un et de faire accepter les trois autres a vos compagnons: c'est pour nous faire la guerre, d'ailleurs. La fin excuse les moyens, comme vous dites, vous autres Francais, n'est-ce pas? -- Oui, Milord, j'accepte, dit d'Artagnan; et s'il plait a Dieu, nous ferons bon usage de vos presents. -- Maintenant, votre main, jeune homme; peut-etre nous rencontrerons-nous bientot sur le champ de bataille; mais, en attendant, nous nous quitterons bons amis, je l'espere. -- Oui, Milord, mais avec l'esperance de devenir ennemis bientot. -- Soyez tranquille, je vous le promets. -- Je compte sur votre parole, Milord." D'Artagnan salua le duc et s'avanca vivement vers le port. En face la Tour de Londres, il trouva le batiment designe, remit sa lettre au capitaine, qui la fit viser par le gouverneur du port, et appareilla aussitot. Cinquante batiments etaient en partance et attendaient. En passant bord a bord de l'un d'eux, d'Artagnan crut reconnaitre la femme de Meung, la meme que le gentilhomme inconnu avait appelee "Milady", et que lui, d'Artagnan, avait trouvee si belle; mais grace au courant du fleuve et au bon vent qui soufflait, son navire allait si vite qu'au bout d'un instant on fut hors de vue. Le lendemain, vers neuf heures du matin, on aborda a Saint-Valery. D'Artagnan se dirigea a l'instant meme vers l'auberge indiquee, et la reconnut aux cris qui s'en echappaient: on parlait de guerre entre l'Angleterre et la France comme de chose prochaine et indubitable, et les matelots joyeux faisaient bombance. D'Artagnan fendit la foule, s'avanca vers l'hote, et prononca le mot _Forward_. A l'instant meme, l'hote lui fit signe de le suivre, sortit avec lui par une porte qui donnait dans la cour, le conduisit a l'ecurie ou l'attendait un cheval tout selle, et lui demanda s'il avait besoin de quelque autre chose. "J'ai besoin de connaitre la route que je dois suivre, dit d'Artagnan. -- Allez d'ici a Blangy, et de Blangy a Neufchatel. A Neufchatel, entrez a l'auberge de la Herse d'Or, donnez le mot d'ordre a l'hotelier, et vous trouverez comme ici un cheval tout selle. -- Dois-je quelque chose? demanda d'Artagnan. -- Tout est paye, dit l'hote, et largement. Allez donc, et que Dieu vous conduise! -- Amen!" repondit le jeune homme en partant au galop. Quatre heures apres, il etait a Neufchatel. Il suivit strictement les instructions recues; a Neufchatel, comme a Saint-Valery, il trouva une monture toute sellee et qui l'attendait; il voulut transporter les pistolets de la selle qu'il venait de quitter a la selle qu'il allait prendre: les fontes etaient garnies de pistolets pareils. "Votre adresse a Paris? -- Hotel des Gardes, compagnie des Essarts. -- Bien, repondit celui-ci. -- Quelle route faut-il prendre? demanda a son tour d'Artagnan. -- Celle de Rouen; mais vous laisserez la ville a votre droite. Au petit village d'Ecouis, vous vous arreterez, il n'y a qu'une auberge, l'Ecu de France. Ne la jugez pas d'apres son apparence; elle aura dans ses ecuries un cheval qui vaudra celui-ci. -- Meme mot d'ordre? -- Exactement. -- Adieu, maitre! -- Bon voyage, gentilhomme! avez-vous besoin de quelque chose?" D'Artagnan fit signe de la tete que non, et repartit a fond de train. A Ecouis, la meme scene se repeta: il trouva un hote aussi prevenant, un cheval frais et repose; il laissa son adresse comme il l'avait fait, et repartit du meme train pour Pontoise. A Pontoise, il changea une derniere fois de monture, et a neuf heures il entrait au grand galop dans la cour de l'hotel de M. de Treville. Il avait fait pres de soixante lieues en douze heures. M. de Treville le recut comme s'il l'avait vu le matin meme; seulement, en lui serrant la main un peu plus vivement que de coutume, il lui annonca que la compagnie de M. des Essarts etait de garde au Louvre et qu'il pouvait se rendre a son poste. CHAPITRE XXII LE BALLET DE LA MERLAISON Le lendemain, il n'etait bruit dans tout Paris que du bal que MM. les echevins de la ville donnaient au roi et a la reine, et dans lequel Leurs Majestes devaient danser le fameux ballet de la Merlaison, qui etait le ballet favori du roi. Depuis huit jours on preparait, en effet, toutes choses a l'Hotel de Ville pour cette solennelle soiree. Le menuisier de la ville avait dresse des echafauds sur lesquels devaient se tenir les dames invitees; l'epicier de la ville avait garni les salles de deux cents flambeaux de cire blanche, ce qui etait un luxe inoui pour cette epoque; enfin vingt violons avaient ete prevenus, et le prix qu'on leur accordait avait ete fixe au double du prix ordinaire, attendu, dit ce rapport, qu'ils devaient sonner toute la nuit. A dix heures du matin, le sieur de La Coste, enseigne des gardes du roi, suivi de deux exempts et de plusieurs archers du corps, vint demander au greffier de la ville, nomme Clement, toutes les clefs des portes, des chambres et bureaux de l'Hotel. Ces clefs lui furent remises a l'instant meme; chacune d'elles portait un billet qui devait servir a la faire reconnaitre, et a partir de ce moment le sieur de La Coste fut charge de la garde de toutes les portes et de toutes les avenues. A onze heures vint a son tour Duhallier, capitaine des gardes, amenant avec lui cinquante archers qui se repartirent aussitot dans l'Hotel de Ville, aux portes qui leur avaient ete assignees. A trois heures arriverent deux compagnies des gardes, l'une francaise l'autre suisse. La compagnie des gardes francaises etait composee moitie des hommes de M. Duhallier, moitie des hommes de M. des Essarts. A six heures du soir les invites commencerent a entrer. A mesure qu'ils entraient, ils etaient places dans la grande salle, sur les echafauds prepares. A neuf heures arriva Mme la Premiere presidente. Comme c'etait, apres la reine, la personne la plus considerable de la fete, elle fut recue par messieurs de la ville et placee dans la loge en face de celle que devait occuper la reine. A dix heures on dressa la collation des confitures pour le roi, dans la petite salle du cote de l'eglise Saint-Jean, et cela en face du buffet d'argent de la ville, qui etait garde par quatre archers. A minuit on entendit de grands cris et de nombreuses acclamations: c'etait le roi qui s'avancait a travers les rues qui conduisent du Louvre a l'Hotel de Ville, et qui etaient toutes illuminees avec des lanternes de couleur. Aussitot MM. les echevins, vetus de leurs robes de drap et precedes de six sergents tenant chacun un flambeau a la main, allerent au-devant du roi, qu'ils rencontrerent sur les degres, ou le prevot des marchands lui fit compliment sur sa bienvenue, compliment auquel Sa Majeste repondit en s'excusant d'etre venue si tard, mais en rejetant la faute sur M. le cardinal, lequel l'avait retenue jusqu'a onze heures pour parler des affaires de l'Etat. Sa Majeste, en habit de ceremonie, etait accompagnee de S.A.R. Monsieur, du comte de Soissons, du grand prieur, du duc de Longueville, du duc d'Elbeuf, du comte d'Harcourt, du comte de La Roche-Guyon, de M. de Liancourt, de M. de Baradas, du comte de Cramail et du chevalier de Souveray. Chacun remarqua que le roi avait l'air triste et preoccupe. Un cabinet avait ete prepare pour le roi, et un autre pour Monsieur. Dans chacun de ces cabinets etaient deposes des habits de masques. Autant avait ete fait pour la reine et pour Mme la presidente. Les seigneurs et les dames de la suite de Leurs Majestes devaient s'habiller deux par deux dans des chambres preparees a cet effet. Avant d'entrer dans le cabinet, le roi recommanda qu'on le vint prevenir aussitot que paraitrait le cardinal. Une demi-heure apres l'entree du roi, de nouvelles acclamations retentirent: celles-la annoncaient l'arrivee de la reine: les echevins firent ainsi qu'ils avaient fait deja et, precedes des sergents, ils s'avancerent au devant de leur illustre convive. La reine entra dans la salle: on remarqua que, comme le roi, elle avait l'air triste et surtout fatigue. Au moment ou elle entrait, le rideau d'une petite tribune qui jusque-la etait reste ferme s'ouvrit, et l'on vit apparaitre la tete pale du cardinal vetu en cavalier espagnol. Ses yeux se fixerent sur ceux de la reine, et un sourire de joie terrible passa sur ses levres: la reine n'avait pas ses ferrets de diamants. La reine resta quelque temps a recevoir les compliments de messieurs de la ville et a repondre aux saluts des dames. Tout a coup, le roi apparut avec le cardinal a l'une des portes de la salle. Le cardinal lui parlait tout bas, et le roi etait tres pale. Le roi fendit la foule et, sans masque, les rubans de son pourpoint a peine noues, il s'approcha de la reine, et d'une voix alteree: "Madame, lui dit-il, pourquoi donc, s'il vous plait, n'avez-vous point vos ferrets de diamants, quand vous savez qu'il m'eut ete agreable de les voir?" La reine etendit son regard autour d'elle, et vit derriere le roi le cardinal qui souriait d'un sourire diabolique. "Sire, repondit la reine d'une voix alteree, parce qu'au milieu de cette grande foule j'ai craint qu'il ne leur arrivat malheur. -- Et vous avez eu tort, madame! Si je vous ai fait ce cadeau, c'etait pour que vous vous en pariez. Je vous dis que vous avez eu tort." Et la voix du roi etait tremblante de colere; chacun regardait et ecoutait avec etonnement, ne comprenant rien a ce qui se passait. "Sire, dit la reine, je puis les envoyer chercher au Louvre, ou ils sont, et ainsi les desirs de Votre Majeste seront accomplis. -- Faites, madame, faites, et cela au plus tot: car dans une heure le ballet va commencer." La reine salua en signe de soumission et suivit les dames qui devaient la conduire a son cabinet. De son cote, le roi regagna le sien. Il y eut dans la salle un moment de trouble et de confusion. Tout le monde avait pu remarquer qu'il s'etait passe quelque chose entre le roi et la reine; mais tous deux avaient parle si bas, que, chacun par respect s'etant eloigne de quelques pas, personne n'avait rien entendu. Les violons sonnaient de toutes leurs forces, mais on ne les ecoutait pas. Le roi sortit le premier de son cabinet; il etait en costume de chasse des plus elegants, et Monsieur et les autres seigneurs etaient habilles comme lui. C'etait le costume que le roi portait le mieux, et vetu ainsi il semblait veritablement le premier gentilhomme de son royaume. Le cardinal s'approcha du roi et lui remit une boite. Le roi l'ouvrit et y trouva deux ferrets de diamants. "Que veut dire cela? demanda-t-il au cardinal. -- Rien, repondit celui-ci; seulement si la reine a les ferrets, ce dont je doute, comptez-les, Sire, et si vous n'en trouvez que dix, demandez a Sa Majeste qui peut lui avoir derobe les deux ferrets que voici." Le roi regarda le cardinal comme pour l'interroger; mais il n'eut le temps de lui adresser aucune question: un cri d'admiration sortit de toutes les bouches. Si le roi semblait le premier gentilhomme de son royaume, la reine etait a coup sur la plus belle femme de France. Il est vrai que sa toilette de chasseresse lui allait a merveille; elle avait un chapeau de feutre avec des plumes bleues, un surtout en velours gris perle rattache avec des agrafes de diamants, et une jupe de satin bleu toute brodee d'argent. Sur son epaule gauche etincelaient les ferrets soutenus par un noeud de meme couleur que les plumes et la jupe. Le roi tressaillit de joie et le cardinal de colere; cependant, distants comme ils l'etaient de la reine, ils ne pouvaient compter les ferrets; la reine les avait, seulement en avait-elle dix ou en avait-elle douze? En ce moment, les violons sonnerent le signal du ballet. Le roi s'avanca vers Mme la presidente, avec laquelle il devait danser, et S.A.R. Monsieur avec la reine. On se mit en place, et le ballet commenca. Le roi figurait en face de la reine, et chaque fois qu'il passait pres d'elle, il devorait du regard ces ferrets, dont il ne pouvait savoir le compte. Une sueur froide couvrait le front du cardinal. Le ballet dura une heure; il avait seize entrees. Le ballet finit au milieu des applaudissements de toute la salle, chacun reconduisit sa dame a sa place; mais le roi profita du privilege qu'il avait de laisser la sienne ou il se trouvait, pour s'avancer vivement vers la reine. "Je vous remercie, madame, lui dit-il, de la deference que vous avez montree pour mes desirs, mais je crois qu'il vous manque deux ferrets, et je vous les rapporte." A ces mots, il tendit a la reine les deux ferrets que lui avait remis le cardinal. "Comment, Sire! s'ecria la jeune reine jouant la surprise, vous m'en donnez encore deux autres; mais alors cela m'en fera donc quatorze?" En effet, le roi compta, et les douze ferrets se trouverent sur l'epaule de Sa Majeste. Le roi appela le cardinal: "Eh bien, que signifie cela, monsieur le cardinal? demanda le roi d'un ton severe. -- Cela signifie, Sire, repondit le cardinal, que je desirais faire accepter ces deux ferrets a Sa Majeste, et que n'osant les lui offrir moi-meme, j'ai adopte ce moyen. -- Et j'en suis d'autant plus reconnaissante a Votre Eminence, repondit Anne d'Autriche avec un sourire qui prouvait qu'elle n'etait pas dupe de cette ingenieuse galanterie, que je suis certaine que ces deux ferrets vous coutent aussi cher a eux seuls que les douze autres ont coute a Sa Majeste." Puis, ayant salue le roi et le cardinal, la reine reprit le chemin de la chambre ou elle s'etait habillee et ou elle devait se devetir. L'attention que nous avons ete obliges de donner pendant le commencement de ce chapitre aux personnages illustres que nous y avons introduits nous a ecartes un instant de celui a qui Anne d'Autriche devait le triomphe inoui qu'elle venait de remporter sur le cardinal, et qui, confondu, ignore, perdu dans la foule entassee a l'une des portes, regardait de la cette scene comprehensible seulement pour quatre personnes: le roi, la reine, Son Eminence et lui. La reine venait de regagner sa chambre, et d'Artagnan s'appretait a se retirer, lorsqu'il sentit qu'on lui touchait legerement l'epaule; il se retourna, et vit une jeune femme qui lui faisait signe de la suivre. Cette jeune femme avait le visage couvert d'un loup de velours noir, mais malgre cette precaution, qui, au reste, etait bien plutot prise pour les autres que pour lui, il reconnut a l'instant meme son guide ordinaire, la legere et spirituelle Mme Bonacieux. La veille ils s'etaient vus a peine chez le suisse Germain, ou d'Artagnan l'avait fait demander. La hate qu'avait la jeune femme de porter a la reine cette excellente nouvelle de l'heureux retour de son messager fit que les deux amants echangerent a peine quelques paroles. D'Artagnan suivit donc Mme Bonacieux, mu par un double sentiment, l'amour et la curiosite. Pendant toute la route, et a mesure que les corridors devenaient plus deserts, d'Artagnan voulait arreter la jeune femme, la saisir, la contempler, ne fut- ce qu'un instant; mais, vive comme un oiseau, elle glissait toujours entre ses mains, et lorsqu'il voulait parler, son doigt ramene sur sa bouche avec un petit geste imperatif plein de charme lui rappelait qu'il etait sous l'empire d'une puissance a laquelle il devait aveuglement obeir, et qui lui interdisait jusqu'a la plus legere plainte; enfin, apres une minute ou deux de tours et de detours, Mme Bonacieux ouvrit une porte et introduisit le jeune homme dans un cabinet tout a fait obscur. La elle lui fit un nouveau signe de mutisme, et ouvrant une seconde porte cachee par une tapisserie dont les ouvertures repandirent tout a coup une vive lumiere, elle disparut. D'Artagnan demeura un instant immobile et se demandant ou il etait, mais bientot un rayon de lumiere qui penetrait par cette chambre, l'air chaud et parfume qui arrivait jusqu'a lui, la conversation de deux ou trois femmes, au langage a la fois respectueux et elegant, le mot de Majeste plusieurs fois repete, lui indiquerent clairement qu'il etait dans un cabinet attenant a la chambre de la reine. Le jeune homme se tint dans l'ombre et attendit. La reine paraissait gaie et heureuse, ce qui semblait fort etonner les personnes qui l'entouraient, et qui avaient au contraire l'habitude de la voir presque toujours soucieuse. La reine rejetait ce sentiment joyeux sur la beaute de la fete, sur le plaisir que lui avait fait eprouver le ballet, et comme il n'est pas permis de contredire une reine, qu'elle sourie ou qu'elle pleure, chacun rencherissait sur la galanterie de MM. les echevins de la ville de Paris. Quoique d'Artagnan ne connut point la reine, il distingua sa voix des autres voix, d'abord a un leger accent etranger, puis a ce sentiment de domination naturellement empreint dans toutes les paroles souveraines. Il l'entendait s'approcher et s'eloigner de cette porte ouverte, et deux ou trois fois il vit meme l'ombre d'un corps intercepter la lumiere. Enfin, tout a coup une main et un bras adorables de forme et de blancheur passerent a travers la tapisserie; d'Artagnan comprit que c'etait sa recompense: il se jeta a genoux, saisit cette main et appuya respectueusement ses levres; puis cette main se retira laissant dans les siennes un objet qu'il reconnut pour etre une bague; aussitot la porte se referma, et d'Artagnan se retrouva dans la plus complete obscurite. D'Artagnan mit la bague a son doigt et attendit de nouveau; il etait evident que tout n'etait pas fini encore. Apres la recompense de son devouement venait la recompense de son amour. D'ailleurs, le ballet etait danse, mais la soiree etait a peine commencee: on soupait a trois heures, et l'horloge Saint- Jean, depuis quelque temps deja, avait sonne deux heures trois quarts. En effet, peu a peu le bruit des voix diminua dans la chambre voisine; puis on l'entendit s'eloigner; puis la porte du cabinet ou etait d'Artagnan se rouvrit, et Mme Bonacieux s'y elanca. "Vous, enfin! s'ecria d'Artagnan. -- Silence! dit la jeune femme en appuyant sa main sur les levres du jeune homme: silence! et allez-vous-en par ou vous etes venu. -- Mais ou et quand vous reverrai-je? s'ecria d'Artagnan. -- Un billet que vous trouverez en rentrant vous le dira. Partez, partez!" Et a ces mots elle ouvrit la porte du corridor et poussa d'Artagnan hors du cabinet. D'Artagnan obeit comme un enfant, sans resistance et sans objection aucune, ce qui prouve qu'il etait bien reellement amoureux. CHAPITRE XXIII LE RENDEZ-VOUS D'Artagnan revint chez lui tout courant, et quoiqu'il fut plus de trois heures du matin, et qu'il eut les plus mechants quartiers de Paris a traverser, il ne fit aucune mauvaise rencontre. On sait qu'il y a un dieu pour les ivrognes et les amoureux. Il trouva la porte de son allee entrouverte, monta son escalier, et frappa doucement et d'une facon convenue entre lui et son laquais. Planchet, qu'il avait renvoye deux heures auparavant de l'Hotel de Ville en lui recommandant de l'attendre, vint lui ouvrir la porte. "Quelqu'un a-t-il apporte une lettre pour moi? demanda vivement d'Artagnan. -- Personne n'a apporte de lettre, monsieur, repondit Planchet; mais il y en a une qui est venue toute seule. -- Que veux-tu dire, imbecile? -- Je veux dire qu'en rentrant, quoique j'eusse la clef de votre appartement dans ma poche et que cette clef ne m'eut point quitte, j'ai trouve une lettre sur le tapis vert de la table, dans votre chambre a coucher. -- Et ou est cette lettre? -- Je l'ai laissee ou elle etait, monsieur. Il n'est pas naturel que les lettres entrent ainsi chez les gens. Si la fenetre etait ouverte encore, ou seulement entrebaillee je ne dis pas; mais non, tout etait hermetiquement ferme. Monsieur, prenez garde, car il y a tres certainement quelque magie la-dessous." Pendant ce temps, le jeune homme s'elancait dans la chambre et ouvrait la lettre; elle etait de Mme Bonacieux, et concue en ces termes: "On a de vifs remerciements a vous faire et a vous transmettre. Trouvez-vous ce soir vers dix heures a Saint-Cloud, en face du pavillon qui s'eleve a l'angle de la maison de M. d'Estrees. "C. B." En lisant cette lettre, d'Artagnan sentait son coeur se dilater et s'etreindre de ce doux spasme qui torture et caresse le coeur des amants. C'etait le premier billet qu'il recevait, c'etait le premier rendez-vous qui lui etait accorde. Son coeur, gonfle par l'ivresse de la joie, se sentait pret a defaillir sur le seuil de ce paradis terrestre qu'on appelait l'amour. "Eh bien! monsieur, dit Planchet, qui avait vu son maitre rougir et palir successivement; eh bien! n'est-ce pas que j'avais devine juste et que c'est quelque mechante affaire? -- Tu te trompes, Planchet, repondit d'Artagnan, et la preuve, c'est que voici un ecu pour que tu boives a ma sante. -- Je remercie monsieur de l'ecu qu'il me donne, et je lui promets de suivre exactement ses instructions; mais il n'en est pas moins vrai que les lettres qui entrent ainsi dans les maisons fermees... -- Tombent du ciel, mon ami, tombent du ciel. -- Alors, monsieur est content? demanda Planchet. -- Mon cher Planchet, je suis le plus heureux des hommes! -- Et je puis profiter du bonheur de monsieur pour aller me coucher? -- Oui, va. -- Que toutes les benedictions du Ciel tombent sur monsieur, mais il n'en est pas moins vrai que cette lettre..." Et Planchet se retira en secouant la tete avec un air de doute que n'etait point parvenu a effacer entierement la liberalite de d'Artagnan. Reste seul, d'Artagnan lut et relut son billet, puis il baisa et rebaisa vingt fois ces lignes tracees par la main de sa belle maitresse. Enfin il se coucha, s'endormit et fit des reves d'or. A sept heures du matin, il se leva et appela Planchet, qui, au second appel, ouvrit la porte, le visage encore mal nettoye des inquietudes de la veille. "Planchet, lui dit d'Artagnan, je sors pour toute la journee peut- etre; tu es donc libre jusqu'a sept heures du soir; mais, a sept heures du soir, tiens-toi pret avec deux chevaux. -- Allons! dit Planchet, il parait que nous allons encore nous faire traverser la peau en plusieurs endroits. -- Tu prendras ton mousqueton et tes pistolets. -- Eh bien, que disais-je? s'ecria Planchet. La, j'en etais sur, maudite lettre! -- Mais rassure-toi donc, imbecile, il s'agit tout simplement d'une partie de plaisir. -- Oui! comme les voyages d'agrement de l'autre jour, ou il pleuvait des balles et ou il poussait des chausse-trapes. -- Au reste, si vous avez peur, monsieur Planchet, reprit d'Artagnan, j'irai sans vous; j'aime mieux voyager seul que d'avoir un compagnon qui tremble. -- Monsieur me fait injure, dit Planchet; il me semblait cependant qu'il m'avait vu a l'oeuvre. -- Oui, mais j'ai cru que tu avais use tout ton courage d'une seule fois. -- Monsieur verra que dans l'occasion il m'en reste encore; seulement je prie monsieur de ne pas trop le prodiguer, s'il veut qu'il m'en reste longtemps. -- Crois-tu en avoir encore une certaine somme a depenser ce soir? -- Je l'espere. -- Eh bien, je compte sur toi. -- A l'heure dite, je serai pret; seulement je croyais que monsieur n'avait qu'un cheval a l'ecurie des gardes. -- Peut-etre n'y en a-t-il qu'un encore dans ce moment-ci, mais ce soir il y en aura quatre. -- Il parait que notre voyage etait un voyage de remonte? -- Justement", dit d'Artagnan. Et ayant fait a Planchet un dernier geste de recommandation, il sortit. M. Bonacieux etait sur sa porte. L'intention de d'Artagnan etait de passer outre, sans parler au digne mercier; mais celui-ci fit un salut si doux et si benin, que force fut a son locataire non seulement de le lui rendre, mais encore de lier conversation avec lui. Comment d'ailleurs ne pas avoir un peu de condescendance pour un mari dont la femme vous a donne un rendez-vous le soir meme a Saint-Cloud, en face du pavillon de M. d'Estrees! D'Artagnan s'approcha de l'air le plus aimable qu'il put prendre. La conversation tomba tout naturellement sur l'incarceration du pauvre homme. M. Bonacieux, qui ignorait que d'Artagnan eut entendu sa conversation avec l'inconnu de Meung, raconta a son jeune locataire les persecutions de ce monstre de M. de Laffemas, qu'il ne cessa de qualifier pendant tout son recit du titre de bourreau du cardinal et s'etendit longuement sur la Bastille, les verrous, les guichets, les soupiraux, les grilles et les instruments de torture. D'Artagnan l'ecouta avec une complaisance exemplaire puis, lorsqu'il eut fini: "Et Mme Bonacieux, dit-il enfin, savez-vous qui l'avait enlevee? car je n'oublie pas que c'est a cette circonstance facheuse que je dois le bonheur d'avoir fait votre connaissance. -- Ah! dit M. Bonacieux, ils se sont bien gardes de me le dire, et ma femme de son cote m'a jure ses grands dieux qu'elle ne le savait pas. Mais vous-meme, continua M. Bonacieux d'un ton de bonhomie parfaite, qu'etes-vous devenu tous ces jours passes? je ne vous ai vu, ni vous ni vos amis, et ce n'est pas sur le pave de Paris, je pense, que vous avez ramasse toute la poussiere que Planchet epoussetait hier sur vos bottes. -- Vous avez raison, mon cher monsieur Bonacieux, mes amis et moi nous avons fait un petit voyage. -- Loin d'ici? -- Oh! mon Dieu non, a une quarantaine de lieues seulement; nous avons ete conduire M. Athos aux eaux de Forges, ou mes amis sont restes. -- Et vous etes revenu, vous, n'est-ce pas? reprit M. Bonacieux en donnant a sa physionomie son air le plus malin. Un beau garcon comme vous n'obtient pas de longs conges de sa maitresse, et nous etions impatiemment attendu a Paris, n'est-ce pas? -- Ma foi, dit en riant le jeune homme, je vous l'avoue, d'autant mieux, mon cher monsieur Bonacieux, que je vois qu'on ne peut rien vous cacher. Oui, j'etais attendu, et bien impatiemment, je vous en reponds." Un leger nuage passa sur le front de Bonacieux, mais si leger, que d'Artagnan ne s'en apercut pas. "Et nous allons etre recompense de notre diligence? continua le mercier avec une legere alteration dans la voix, alteration que d'Artagnan ne remarqua pas plus qu'il n'avait fait du nuage momentane qui, un instant auparavant, avait assombri la figure du digne homme. -- Ah! faites donc le bon apotre! dit en riant d'Artagnan. -- Non, ce que je vous en dis, reprit Bonacieux, c'est seulement pour savoir si nous rentrons tard. -- Pourquoi cette question, mon cher hote? demanda d'Artagnan; est-ce que vous comptez m'attendre? -- Non, c'est que depuis mon arrestation et le vol qui a ete commis chez moi, je m'effraie chaque fois que j'entends ouvrir une porte, et surtout la nuit. Dame, que voulez-vous! je ne suis point homme d'epee, moi! -- Eh bien, ne vous effrayez pas si je rentre a une heure, a deux ou trois heures du matin; si je ne rentre pas du tout, ne vous effrayez pas encore." Cette fois, Bonacieux devint si pale, que d'Artagnan ne put faire autrement que de s'en apercevoir, et lui demanda ce qu'il avait. "Rien, repondit Bonacieux, rien. Depuis mes malheurs seulement, je suis sujet a des faiblesses qui me prennent tout a coup, et je viens de me sentir passer un frisson. Ne faites pas attention a cela, vous qui n'avez a vous occuper que d'etre heureux. -- Alors j'ai de l'occupation, car je le suis. -- Pas encore, attendez donc, vous avez dit: a ce soir. -- Eh bien, ce soir arrivera, Dieu merci! et peut-etre l'attendez- vous avec autant d'impatience que moi. Peut-etre, ce soir, Mme Bonacieux visitera-t-elle le domicile conjugal. -- Mme Bonacieux n'est pas libre ce soir, repondit gravement le mari; elle est retenue au Louvre par son service. -- Tant pis pour vous, mon cher hote, tant pis; quand je suis heureux, moi, je voudrais que tout le monde le fut; mais il parait que ce n'est pas possible." Et le jeune homme s'eloigna en riant aux eclats de la plaisanterie que lui seul, pensait-il, pouvait comprendre. "Amusez-vous bien!" repondit Bonacieux d'un air sepulcral. Mais d'Artagnan etait deja trop loin pour l'entendre, et l'eut-il entendu, dans la disposition d'esprit ou il etait, il ne l'eut certes pas remarque. Il se dirigea vers l'hotel de M. de Treville; sa visite de la veille avait ete, on se le rappelle, tres courte et tres peu explicative. Il trouva M. de Treville dans la joie de son ame. Le roi et la reine avaient ete charmants pour lui au bal. Il est vrai que le cardinal avait ete parfaitement maussade. A une heure du matin, il s'etait retire sous pretexte qu'il etait indispose. Quant a Leurs Majestes, elles n'etaient rentrees au Louvre qu'a six heures du matin. "Maintenant, dit M. de Treville en baissant la voix et en interrogeant du regard tous les angles de l'appartement pour voir s'ils etaient bien seuls, maintenant parlons de vous, mon jeune ami, car il est evident que votre heureux retour est pour quelque chose dans la joie du roi, dans le triomphe de la reine et dans l'humiliation de Son Eminence. Il s'agit de bien vous tenir. -- Qu'ai-je a craindre, repondit d'Artagnan, tant que j'aurai le bonheur de jouir de la faveur de Leurs Majestes? -- Tout, croyez-moi. Le cardinal n'est point homme a oublier une mystification tant qu'il n'aura pas regle ses comptes avec le mystificateur, et le mystificateur m'a bien l'air d'etre certain Gascon de ma connaissance. -- Croyez-vous que le cardinal soit aussi avance que vous et sache que c'est moi qui ai ete a Londres? -- Diable! vous avez ete a Londres. Est-ce de Londres que vous avez rapporte ce beau diamant qui brille a votre doigt? Prenez garde, mon cher d'Artagnan, ce n'est pas une bonne chose que le present d'un ennemi; n'y a-t-il pas la-dessus certain vers latin... Attendez donc... -- Oui, sans doute, reprit d'Artagnan, qui n'avait jamais pu se fourrer la premiere regle du rudiment dans la tete, et qui, par ignorance, avait fait le desespoir de son precepteur; oui, sans doute, il doit y en avoir un. -- Il y en a un certainement, dit M. de Treville, qui avait une teinte de lettres, et M. de Benserade me le citait l'autre jour... Attendez donc... Ah! m'y voici: _... timeo Danaos et donana ferentes_ "Ce qui veut dire: "Defiez-vous de l'ennemi qui vous fait des presents." -- Ce diamant ne vient pas d'un ennemi, monsieur, reprit d'Artagnan, il vient de la reine. -- De la reine! oh! oh! dit M. de Treville. Effectivement, c'est un veritable bijou royal, qui vaut mille pistoles comme un denier. Par qui la reine vous a-t-elle fait remettre ce cadeau? -- Elle me l'a remis elle-meme. -- Ou cela? -- Dans le cabinet attenant a la chambre ou elle a change de toilette. -- Comment? -- En me donnant sa main a baiser. -- Vous avez baise la main de la reine! s'ecria M. de Treville en regardant d'Artagnan. -- Sa Majeste m'a fait l'honneur de m'accorder cette grace! -- Et cela en presence de temoins? Imprudente, trois fois imprudente! -- Non, monsieur, rassurez-vous, personne ne l'a vue", reprit d'Artagnan. Et il raconta a M. de Treville comment les choses s'etaient passees. "Oh! les femmes, les femmes! s'ecria le vieux soldat, je les reconnais bien a leur imagination romanesque; tout ce qui sent le mysterieux les charme; ainsi vous avez vu le bras, voila tout; vous rencontreriez la reine, que vous ne la reconnaitriez pas; elle vous rencontrerait, qu'elle ne saurait pas qui vous etes. -- Non, mais grace a ce diamant..., reprit le jeune homme. -- Ecoutez, dit M. de Treville, voulez-vous que je vous donne un conseil, un bon conseil, un conseil d'ami? -- Vous me ferez honneur, monsieur, dit d'Artagnan. -- Eh bien, allez chez le premier orfevre venu et vendez-lui ce diamant pour le prix qu'il vous en donnera; si juif qu'il soit, vous en trouverez toujours bien huit cents pistoles. Les pistoles n'ont pas de nom, jeune homme, et cette bague en a un terrible, ce qui peut trahir celui qui la porte. -- Vendre cette bague! une bague qui vient de ma souveraine! jamais, dit d'Artagnan. -- Alors tournez-en le chaton en dedans, pauvre fou, car on sait qu'un cadet de Gascogne ne trouve pas de pareils bijoux dans l'ecrin de sa mere. -- Vous croyez donc que j'ai quelque chose a craindre? demanda d'Artagnan. -- C'est-a-dire, jeune homme, que celui qui s'endort sur une mine dont la meche est allumee doit se regarder comme en surete en comparaison de vous. -- Diable! dit d'Artagnan, que le ton d'assurance de M. de Treville commencait a inquieter: diable, que faut-il faire? -- Vous tenir sur vos gardes toujours et avant toute chose. Le cardinal a la memoire tenace et la main longue; croyez-moi, il vous jouera quelque tour. -- Mais lequel? -- Eh! le sais-je, moi! est-ce qu'il n'a pas a son service toutes les ruses du demon? Le moins qui puisse vous arriver est qu'on vous arrete. -- Comment! on oserait arreter un homme au service de Sa Majeste? -- Pardieu! on s'est bien gene pour Athos! En tout cas, jeune homme, croyez-en un homme qui est depuis trente ans a la cour: ne vous endormez pas dans votre securite, ou vous etes perdu. Bien au contraire, et c'est moi qui vous le dis, voyez des ennemis partout. Si l'on vous cherche querelle, evitez-la, fut-ce un enfant de dix ans qui vous la cherche; si l'on vous attaque de nuit ou de jour, battez en retraite et sans honte; si vous traversez un pont, tatez les planches, de peur qu'une planche ne vous manque sous le pied; si vous passez devant une maison qu'on batit, regardez en l'air de peur qu'une pierre ne vous tombe sur la tete; si vous rentrez tard, faites-vous suivre par votre laquais, et que votre laquais soit arme, si toutefois vous etes sur de votre laquais. Defiez-vous de tout le monde, de votre ami, de votre frere, de votre maitresse, de votre maitresse surtout." D'Artagnan rougit. "De ma maitresse, repeta-t-il machinalement; et pourquoi plutot d'elle que d'un autre? -- C'est que la maitresse est un des moyens favoris du cardinal, il n'en a pas de plus expeditif: une femme vous vend pour dix pistoles, temoin Dalila. Vous savez les Ecritures, hein?" D'Artagnan pensa au rendez-vous que lui avait donne Mme Bonacieux pour le soir meme; mais nous devons dire, a la louange de notre heros, que la mauvaise opinion que M. de Treville avait des femmes en general ne lui inspira pas le moindre petit soupcon contre sa jolie hotesse. "Mais, a propos, reprit M. de Treville, que sont devenus vos trois compagnons? -- J'allais vous demander si vous n'en aviez pas appris quelques nouvelles. -- Aucune, monsieur. -- Eh bien, je les ai laisses sur ma route: Porthos a Chantilly, avec un duel sur les bras; Aramis a Crevecoeur, avec une balle dans l'epaule; et Athos a Amiens, avec une accusation de faux- monnayeur sur le corps. -- Voyez-vous! dit M. de Treville; et comment vous etes-vous echappe, vous? -- Par miracle, monsieur, je dois le dire, avec un coup d'epee dans la poitrine, et en clouant M. le comte de Wardes sur le revers de la route de Calais, comme un papillon a une tapisserie. -- Voyez-vous encore! de Wardes, un homme au cardinal, un cousin de Rochefort. Tenez, mon cher ami, il me vient une idee. -- Dites, monsieur. -- A votre place, je ferais une chose. -- Laquelle? -- Tandis que Son Eminence me ferait chercher a Paris, je reprendrais, moi, sans tambour ni trompette, la route de Picardie, et je m'en irais savoir des nouvelles de mes trois compagnons. Que diable! ils meritent bien cette petite attention de votre part. -- Le conseil est bon, monsieur, et demain je partirai. -- Demain! et pourquoi pas ce soir? -- Ce soir, monsieur, je suis retenu a Paris par une affaire indispensable. -- Ah! jeune homme! jeune homme! quelque amourette? Prenez garde, je vous le repete: c'est la femme qui nous a perdus, tous tant que nous sommes. Croyez-moi, partez ce soir. -- Impossible! monsieur. -- Vous avez donc donne votre parole? -- Oui, monsieur. -- Alors c'est autre chose; mais promettez-moi que si vous n'etes pas tue cette nuit, vous partirez demain. -- Je vous le promets. -- Avez-vous besoin d'argent? -- J'ai encore cinquante pistoles. C'est autant qu'il m'en faut, je le pense. -- Mais vos compagnons? -- Je pense qu'ils ne doivent pas en manquer. Nous sommes sortis de Paris chacun avec soixante-quinze pistoles dans nos poches. -- Vous reverrai-je avant votre depart? -- Non, pas que je pense, monsieur, a moins qu'il n'y ait du nouveau. -- Allons, bon voyage! -- Merci, monsieur." Et d'Artagnan prit conge de M. de Treville, touche plus que jamais de sa sollicitude toute paternelle pour ses mousquetaires. Il passa successivement chez Athos, chez Porthos et chez Aramis. Aucun d'eux n'etait rentre. Leurs laquais aussi etaient absents, et l'on n'avait des nouvelles ni des uns, ni des autres. Il se serait bien informe d'eux a leurs maitresses, mais il ne connaissait ni celle de Porthos, ni celle d'Aramis; quant a Athos, il n'en avait pas. En passant devant l'hotel des Gardes, il jeta un coup d'oeil dans l'ecurie: trois chevaux etaient deja rentres sur quatre. Planchet, tout ebahi, etait en train de les etriller, et avait deja fini avec deux d'entre eux. "Ah! monsieur, dit Planchet en apercevant d'Artagnan, que je suis aise de vous voir! -- Et pourquoi cela, Planchet? demanda le jeune homme. -- Auriez-vous confiance en M. Bonacieux, notre hote? -- Moi? pas le moins du monde. -- Oh! que vous faites bien, monsieur. -- Mais d'ou vient cette question? -- De ce que, tandis que vous causiez avec lui, je vous observais sans vous ecouter; monsieur, sa figure a change deux ou trois fois de couleur. -- Bah! -- Monsieur n'a pas remarque cela, preoccupe qu'il etait de la lettre qu'il venait de recevoir; mais moi, au contraire, que l'etrange facon dont cette lettre etait parvenue a la maison avait mis sur mes gardes, je n'ai pas perdu un mouvement de sa physionomie. -- Et tu l'as trouvee...? -- Traitreuse, monsieur. -- Vraiment! -- De plus, aussitot que monsieur l'a eu quitte et qu'il a disparu au coin de la rue, M. Bonacieux a pris son chapeau, a ferme sa porte et s'est mis a courir par la rue opposee. -- En effet, tu as raison, Planchet tout cela me parait fort louche, et, sois tranquille, nous ne lui paierons pas notre loyer que la chose ne nous ait ete categoriquement expliquee. -- Monsieur plaisante, mais monsieur verra. -- Que veux-tu, Planchet, ce qui doit arriver est ecrit! -- Monsieur ne renonce donc pas a sa promenade de ce soir? -- Bien au contraire, Planchet, plus j'en voudrai a M. Bonacieux, et plus j'irai au rendez-vous que m'a donne cette lettre qui t'inquiete tant. -- Alors, si c'est la resolution de monsieur... -- Inebranlable, mon ami; ainsi donc, a neuf heures tiens-toi pret ici, a l'hotel; je viendrai te prendre." Planchet, voyant qu'il n'y avait plus aucun espoir de faire renoncer son maitre a son projet, poussa un profond soupir, et se mit a etriller le troisieme cheval. Quant a d'Artagnan, comme c'etait au fond un garcon plein de prudence, au lieu de rentrer chez lui, il s'en alla diner chez ce pretre gascon qui, au moment de la detresse des quatre amis, leur avait donne un dejeuner de chocolat. CHAPITRE XXIV LE PAVILLON A neuf heures, d'Artagnan etait a l'hotel des Gardes; il trouva Planchet sous les armes. Le quatrieme cheval etait arrive. Planchet etait arme de son mousqueton et d'un pistolet. D'Artagnan avait son epee et passa deux pistolets a sa ceinture, puis tous deux enfourcherent chacun un cheval et s'eloignerent sans bruit. Il faisait nuit close, et personne ne les vit sortir. Planchet se mit a la suite de son maitre, et marcha par-derriere a dix pas. D'Artagnan traversa les quais, sortit par la porte de la Conference et suivit alors le chemin, bien plus beau alors qu'aujourd'hui, qui mene a Saint-Cloud. Tant qu'on fut dans la ville, Planchet garda respectueusement la distance qu'il s'etait imposee; mais des que le chemin commenca a devenir plus desert et plus obscurs il se rapprocha tout doucement: si bien que, lorsqu'on entra dans le bois de Boulogne, il se trouva tout naturellement marcher cote a cote avec son maitre. En effet, nous ne devons pas dissimuler que l'oscillation des grands arbres et le reflet de la lune dans les taillis sombres lui causaient une vive inquietude. D'Artagnan s'apercut qu'il se passait chez son laquais quelque chose d'extraordinaire. "Eh bien, monsieur Planchet, lui demanda-t-il, qu'avons-nous donc? -- Ne trouvez-vous pas, monsieur, que les bois sont comme les eglises? -- Pourquoi cela, Planchet? -- Parce qu'on n'ose point parler haut dans ceux-ci comme dans celles-la. -- Pourquoi n'oses-tu parler haut, Planchet? parce que tu as peur? -- Peur d'etre entendu, oui, monsieur. -- Peur d'etre entendu! Notre conversation est cependant morale, mon cher Planchet, et nul n'y trouverait a redire. -- Ah! monsieur! reprit Planchet en revenant a son idee mere, que ce M. Bonacieux a quelque chose de sournois dans ses sourcils et de deplaisant dans le jeu de ses levres! -- Qui diable te fait penser a Bonacieux? -- Monsieur, l'on pense a ce que l'on peut et non pas a ce que l'on veut. -- Parce que tu es un poltron, Planchet. -- Monsieur, ne confondons pas la prudence avec la poltronnerie; la prudence est une vertu. -- Et tu es vertueux, n'est-ce pas, Planchet? -- Monsieur, n'est-ce point le canon d'un mousquet qui brille la- bas? Si nous baissions la tete? -- En verite, murmura d'Artagnan, a qui les recommandations de M. de Treville revenaient en memoire; en verite, cet animal finirait par me faire peur." Et il mit son cheval au trot. Planchet suivit le mouvement de son maitre, exactement comme s'il eut ete son ombre, et se retrouva trottant pres de lui. "Est-ce que nous allons marcher comme cela toute la nuit, monsieur? demanda-t-il. -- Non, Planchet, car tu es arrive, toi. -- Comment, je suis arrive? et monsieur? -- Moi, je vais encore a quelques pas. -- Et monsieur me laisse seul ici? -- Tu as peur, Planchet? -- Non, mais je fais seulement observer a monsieur que la nuit sera tres froide, que les fraicheurs donnent des rhumatismes, et qu'un laquais qui a des rhumatismes est un triste serviteur, surtout pour un maitre alerte comme monsieur. -- Eh bien, si tu as froid, Planchet, tu entreras dans un de ces cabarets que tu vois la-bas, et tu m'attendras demain matin a six heures devant la porte. -- Monsieur, j'ai bu et mange respectueusement l'ecu que vous m'avez donne ce matin; de sorte qu'il ne me reste pas un traitre sou dans le cas ou j'aurais froid. -- Voici une demi-pistole. A demain." D'Artagnan descendit de son cheval, jeta la bride au bras de Planchet et s'eloigna rapidement en s'enveloppant dans son manteau. "Dieu que j'ai froid!" s'ecria Planchet des qu'il eut perdu son maitre de vue; -- et presse qu'il etait de se rechauffer, il se hata d'aller frapper a la porte d'une maison paree de tous les attributs d'un cabaret de banlieue. Cependant d'Artagnan, qui s'etait jete dans un petit chemin de traverse, continuait sa route et atteignait Saint-Cloud; mais, au lieu de suivre la grande rue, il tourna derriere le chateau, gagna une espece de ruelle fort ecartee, et se trouva bientot en face du pavillon indique. Il etait situe dans un lieu tout a fait desert. Un grand mur, a l'angle duquel etait ce pavillon, regnait d'un cote de cette ruelle, et de l'autre une haie defendait contre les passants un petit jardin au fond duquel s'elevait une maigre cabane. Il etait arrive au rendez-vous, et comme on ne lui avait pas dit d'annoncer sa presence par aucun signal, il attendit. Nul bruit ne se faisait entendre, on eut dit qu'on etait a cent lieues de la capitale. D'Artagnan s'adossa a la haie apres avoir jete un coup d'oeil derriere lui. Par-dela cette haie, ce jardin et cette cabane, un brouillard sombre enveloppait de ses plis cette immensite ou dort Paris, vide, beant, immensite ou brillaient quelques points lumineux, etoiles funebres de cet enfer. Mais pour d'Artagnan tous les aspects revetaient une forme heureuse, toutes les idees avaient un sourire, toutes les tenebres etaient diaphanes. L'heure du rendez-vous allait sonner. En effet, au bout de quelques instants, le beffroi de Saint-Cloud laissa lentement tomber dix coups de sa large gueule mugissante. Il y avait quelque chose de lugubre a cette voix de bronze qui se lamentait ainsi au milieu de la nuit. Mais chacune de ces heures qui composaient l'heure attendue vibrait harmonieusement au coeur du jeune homme. Ses yeux etaient fixes sur le petit pavillon situe a l'angle de la rue et dont toutes les fenetres etaient fermees par des volets, excepte une seule du premier etage. A travers cette fenetre brillait une lumiere douce qui argentait le feuillage tremblant de deux ou trois tilleuls qui s'elevaient formant groupe en dehors du parc. Evidemment derriere cette petite fenetre, si gracieusement eclairee, la jolie Mme Bonacieux l'attendait. Berce par cette douce idee, d'Artagnan attendit de son cote une demi-heure sans impatience aucune, les yeux fixes sur ce charmant petit sejour dont d'Artagnan apercevait une partie de plafond aux moulures dorees, attestant l'elegance du reste de l'appartement. Le beffroi de Saint-Cloud sonna dix heures et demie. Cette fois-ci, sans que d'Artagnan comprit pourquoi, un frisson courut dans ses veines. Peut-etre aussi le froid commencait-il a le gagner et prenait-il pour une impression morale une sensation tout a fait physique. Puis l'idee lui vint qu'il avait mal lu et que le rendez-vous etait pour onze heures seulement. Il s'approcha de la fenetre, se placa dans un rayon de lumiere, tira sa lettre de sa poche et la relut; il ne s'etait point trompe: le rendez-vous etait bien pour dix heures. Il alla reprendre son poste, commencant a etre assez inquiet de ce silence et de cette solitude. Onze heures sonnerent. D'Artagnan commenca a craindre veritablement qu'il ne fut arrive quelque chose a Mme Bonacieux. Il frappa trois coups dans ses mains, signal ordinaire des amoureux; mais personne ne lui repondit: pas meme l'echo. Alors il pensa avec un certain depit que peut-etre la jeune femme s'etait endormie en l'attendant. Il s'approcha du mur et essaya d'y monter; mais le mur etait nouvellement crepi, et d'Artagnan se retourna inutilement les ongles. En ce moment il avisa les arbres, dont la lumiere continuait d'argenter les feuilles, et comme l'un d'eux faisait saillie sur le chemin, il pensa que du milieu de ses branches son regard pourrait penetrer dans le pavillon. L'arbre etait facile. D'ailleurs d'Artagnan avait vingt ans a peine, et par consequent se souvenait de son metier d'ecolier. En un instant il fut au milieu des branches, et par les vitres transparentes ses yeux plongerent dans l'interieur du pavillon. Chose etrange et qui fit frissonner d'Artagnan de la plante des pieds a la racine des cheveux, cette douce lumiere, cette calme lampe eclairait une scene de desordre epouvantable; une des vitres de la fenetre etait cassee, la porte de la chambre avait ete enfoncee et, a demi brisee pendait a ses gonds; une table qui avait du etre couverte d'un elegant souper gisait a terre; les flacons en eclats, les fruits ecrases jonchaient le parquet; tout temoignait dans cette chambre d'une lutte violente et desesperee; d'Artagnan crut meme reconnaitre au milieu de ce pele-mele etrange des lambeaux de vetements et quelques taches sanglantes maculant la nappe et les rideaux. Il se hata de redescendre dans la rue avec un horrible battement de coeur, il voulait voir s'il ne trouverait pas d'autres traces de violence. La petite lueur suave brillait toujours dans le calme de la nuit. D'Artagnan s'apercut alors, chose qu'il n'avait pas remarquee d'abord, car rien ne le poussait a cet examen, que le sol, battu ici, troue la, presentait des traces confuses de pas d'hommes, et de pieds de chevaux. En outre, les roues d'une voiture, qui paraissait venir de Paris, avaient creuse dans la terre molle une profonde empreinte qui ne depassait pas la hauteur du pavillon et qui retournait vers Paris. Enfin d'Artagnan, en poursuivant ses recherches, trouva pres du mur un gant de femme dechire. Cependant ce gant, par tous les points ou il n'avait pas touche la terre boueuse, etait d'une fraicheur irreprochable. C'etait un de ces gants parfumes comme les amants aiment a les arracher d'une jolie main. A mesure que d'Artagnan poursuivait ses investigations, une sueur plus abondante et plus glacee perlait sur son front, son coeur etait serre par une horrible angoisse, sa respiration etait haletante; et cependant il se disait, pour se rassurer, que ce pavillon n'avait peut-etre rien de commun avec Mme Bonacieux; que la jeune femme lui avait donne rendez-vous devant ce pavillon, et non dans ce pavillon; qu'elle avait pu etre retenue a Paris par son service, par la jalousie de son mari peut-etre. Mais tous ces raisonnements etaient battus en breche, detruits, renverses par ce sentiment de douleur intime, qui dans certaines occasions, s'empare de tout notre etre et nous crie, par tout ce qui est destine chez nous a entendre, qu'un grand malheur plane sur nous. Alors d'Artagnan devint presque insense: il courut sur la grande route, prit le meme chemin qu'il avait deja fait, s'avanca jusqu'au bac, et interrogea le passeur. Vers les sept heures du soir, le passeur avait fait traverser la riviere a une femme enveloppee d'une mante noire, qui paraissait avoir le plus grand interet a ne pas etre reconnue; mais, justement a cause des precautions qu'elle prenait, le passeur avait prete une attention plus grande, et il avait reconnu que la femme etait jeune et jolie. Il y avait alors, comme aujourd'hui, une foule de jeunes et jolies femmes qui venaient a Saint-Cloud et qui avaient interet a ne pas etre vues, et cependant d'Artagnan ne douta point un instant que ce ne fut Mme Bonacieux qu'avait remarquee le passeur. D'Artagnan profita de la lampe qui brillait dans la cabane du passeur pour relire encore une fois le billet de Mme Bonacieux et s'assurer qu'il ne s'etait pas trompe, que le rendez-vous etait bien a Saint-Cloud et non ailleurs, devant le pavillon de M. d'Estrees et non dans une autre rue. Tout concourait a prouver a d'Artagnan que ses pressentiments ne le trompaient point et qu'un grand malheur etait arrive. Il reprit le chemin du chateau tout courant; il lui semblait qu'en son absence quelque chose de nouveau s'etait peut-etre passe au pavillon et que des renseignements l'attendaient la. La ruelle etait toujours deserte, et la meme lueur calme et douce s'epanchait de la fenetre. D'Artagnan songea alors a cette masure muette et aveugle mais qui sans doute avait vu et qui peut-etre pouvait parler. La porte de cloture etait fermee, mais il sauta par-dessus la haie, et malgre les aboiements du chien a la chaine, il s'approcha de la cabane. Aux premiers coups qu'il frappa, rien ne repondit. Un silence de mort regnait dans la cabane comme dans le pavillon; cependant, comme cette cabane etait sa derniere ressource, il s'obstina. Bientot il lui sembla entendre un leger bruit interieur, bruit craintif, et qui semblait trembler lui-meme d'etre entendu. Alors d'Artagnan cessa de frapper et pria, avec un accent si plein d'inquietude et de promesses, d'effroi et de cajolerie, que sa voix etait de nature a rassurer de plus peureux. Enfin un vieux volet vermoulu s'ouvrit, ou plutot s'entrebailla, et se referma des que la lueur d'une miserable lampe qui brulait dans un coin eut eclaire le baudrier, la poignee de l'epee et le pommeau des pistolets de d'Artagnan. Cependant, si rapide qu'eut ete le mouvement, d'Artagnan avait eu le temps d'entrevoir une tete de vieillard. "Au nom du Ciel! dit-il, ecoutez-moi: j'attendais quelqu'un qui ne vient pas, je meurs d'inquietude. Serait-il arrive quelque malheur aux environs? Parlez." La fenetre se rouvrit lentement, et la meme figure apparut de nouveau: seulement elle etait plus pale encore que la premiere fois. D'Artagnan raconta naivement son histoire, aux noms pres; il dit comment il avait rendez-vous avec une jeune femme devant ce pavillon, et comment, ne la voyant pas venir, il etait monte sur le tilleul et, a la lueur de la lampe, il avait vu le desordre de la chambre. Le vieillard l'ecouta attentivement, tout en faisant signe que c'etait bien cela: puis, lorsque d'Artagnan eut fini, il hocha la tete d'un air qui n'annoncait rien de bon. "Que voulez-vous dire? s'ecria d'Artagnan. Au nom du Ciel! voyons, expliquez-vous. -- Oh! monsieur, dit le vieillard, ne me demandez rien; car si je vous disais ce que j'ai vu, bien certainement il ne m'arriverait rien de bon. -- Vous avez donc vu quelque chose? reprit d'Artagnan. En ce cas, au nom du Ciel! continua-t-il en lui jetant une pistole, dites, dites ce que vous avez vu, et je vous donne ma foi de gentilhomme que pas une de vos paroles ne sortira de mon coeur." Le vieillard lut tant de franchise et de douleur sur le visage de d'Artagnan, qu'il lui fit signe d'ecouter et qu'il lui dit a voix basse: "Il etait neuf heures a peu pres, j'avais entendu quelque bruit dans la rue et je desirais savoir ce que ce pouvait etre, lorsqu'en m'approchant de ma porte je m'apercus qu'on cherchait a entrer. Comme je suis pauvre et que je n'ai pas peur qu'on me vole, j'allai ouvrir et je vis trois hommes a quelques pas de la. Dans l'ombre etait un carrosse avec des chevaux atteles et des chevaux de main. Ces chevaux de main appartenaient evidemment aux trois hommes qui etaient vetus en cavaliers. "-- Ah, mes bons messieurs! m'ecriai-je, que demandez-vous? "-- Tu dois avoir une echelle? me dit celui qui paraissait le chef de l'escorte. "-- Oui, monsieur; celle avec laquelle je cueille mes fruits. "-- Donne-nous la, et rentre chez toi, voila un ecu pour le derangement que nous te causons. Souviens-toi seulement que si tu dis un mot de ce que tu vas voir et de ce que tu vas entendre (car tu regarderas et tu ecouteras, quelque menace que nous te fassions, j'en suis sur), tu es perdu. "A ces mots, il me jeta un ecu, que je ramassai, et il prit mon echelle. "Effectivement, apres avoir referme la porte de la haie derriere eux, je fis semblant de rentrer a la maison; mais j'en sortis aussitot par la porte de derriere, et, me glissant dans l'ombre, je parvins jusqu'a cette touffe de sureau, du milieu de laquelle je pouvais tout voir sans etre vu. "Les trois hommes avaient fait avancer la voiture sans aucun bruit, ils en tirerent un petit homme, gros, court, grisonnant, mesquinement vetu de couleur sombre, lequel monta avec precaution a l'echelle, regarda sournoisement dans l'interieur de la chambre, redescendit a pas de loup et murmura a voix basse: "-- C'est elle! "Aussitot celui qui m'avait parle s'approcha de la porte du pavillon, l'ouvrit avec une clef qu'il portait sur lui, referma la porte et disparut, en meme temps les deux autres hommes monterent a l'echelle. Le petit vieux demeurait a la portiere, le cocher maintenait les chevaux de la voiture, et un laquais les chevaux de selle. Tout a coup de grands cris retentirent dans le pavillon, une femme accourut a la fenetre et l'ouvrit comme pour se precipiter. Mais aussitot qu'elle apercut les deux hommes, elle se rejeta en arriere; les deux hommes s'elancerent apres elle dans la chambre. Alors je ne vis plus rien; mais j'entendis le bruit des meubles que l'on brise. La femme criait et appelait au secours. Mais bientot ses cris furent etouffes; les trois hommes se rapprocherent de la fenetre, emportant la femme dans leurs bras; deux descendirent par l'echelle et la transporterent dans la voiture, ou le petit vieux entra apres elle. Celui qui etait reste dans le pavillon referma la croisee, sortit un instant apres par la porte et s'assura que la femme etait bien dans la voiture: ses deux compagnons l'attendaient deja a cheval, il sauta a son tour en selle, le laquais reprit sa place pres du cocher; le carrosse s'eloigna au galop escorte par les trois cavaliers, et tout fut fini. A partir de ce moment-la, je n'ai plus rien vu, rien entendu." D'Artagnan, ecrase par une si terrible nouvelle, rest