The Project Gutenberg EBook of A se tordre, by Alphonse Allais This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: A se tordre Author: Alphonse Allais Release Date: October 22, 2004 [EBook #13834] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK A SE TORDRE *** Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. Alphonse Allais A SE TORDRE Histoires chatnoiresques (1891) Table des matieres UN PHILOSOPHE FERDINAND MOEURS DE CE TEMPS-CI EN BORDEE UN MOYEN COMME UN AUTRE COLLAGE LES PETITS COCHONS CRUELLE ENIGME LE MEDECIN MONOLOGUE POUR CADET BOISFLAMBARD PAS DE SUITE DANS LES IDEES I II LE COMBLE DU DARWINISME POUR EN AVOIR LE COEUR NET LE PALMIER LE CRIMINEL PRECAUTIONNEUX L'EMBRASSEUR LE PENDU BIENVEILLANT ESTHETIC UN DRAME BIEN PARISIEN CHAPITRE PREMIER CHAPITRE II CHAPITRE III CHAPITRE IV CHAPITRE V CHAPITRE VI CHAPITRE VII MAM'ZELLE MISS LE BON PEINTRE LES ZEBRES SIMPLE MALENTENDU LA JEUNE FILLE ET LE VIEUX COCHON SANCTA SIMPLICITAS UNE BIEN BONNE TRUC CANAILLE ANESTHESIE IRONIE UN PETIT " FIN DE SIECLE " ALLUMONS LA BACCHANTE TENUE DE FANTAISIE APHASIE UNE MORT BIZARRE LE RAILLEUR PUNI EXCENTRIC'S LE VEAU CONTE DE NOEL POUR SARA SALIS EN VOYAGE SIMPLES NOTES LE CHAMBARDOSCOPE UNE INVENTION MONOLOGUE POUR CADET LE TEMPS BIEN EMPLOYE FAMILLE COMFORT ABUS DE POUVOIR UN PHILOSOPHE Je m'etais pris d'une profonde sympathie pour ce grand flemmard de gabelou que me semblait l'image meme de la douane, non pas de la douane tracassiere des frontieres terriennes, mais de la bonne douane flaneuse et contemplative des falaises et des greves. Son nom etait Pascal; or, il aurait du s'appeler Baptiste, tant il apportait de douce quietude a accomplir tous les actes de sa vie. Et c'etait plaisir de le voir, les mains derriere le dos, trainer lentement ses trois heures de faction sur les quais, de preference ceux ou ne s'amarraient que des barques hors d'usage et des yachts desarmes. Aussitot son service termine, vite Pascal abandonnait son pantalon bleu et sa tunique verte pour enfiler une cotte de toile et une longue blouse a laquelle des coups de soleil sans nombre et des averses diluviennes (peut-etre meme antediluviennes) avaient donne ce ton special qu'on ne trouve que sur le dos des pecheurs a la ligne. Car Pascal pechait a la ligne, comme feu monseigneur le prince de Ligne lui-meme. Pas un homme comme lui pour connaitre les bons coins dans les bassins et appater judicieusement, avec du ver de terre, de la crevette cuite, de la crevette crue ou toute autre nourriture traitresse. Obligeant, avec cela, et ne refusant jamais ses conseils aux debutants. Aussi avions-nous lie rapidement connaissance tous deux. Une chose m'intriguait chez lui c'etait l'espece de petite classe qu'il trainait chaque jour a ses cotes trois garcons et deux filles, tous differents de visage et d'age. Ses enfants? Non, car le plus petit air de famille ne se remarquait sur leur physionomie. Alors, sans doute, des petits voisins. Pascal installait les cinq momes avec une grande sollicitude, le plus jeune tout pres de lui, l'aine a l'autre bout. Et tout ce petit monde se mettait a pecher comme des hommes, avec un serieux si comique que je ne pouvais les regarder sans rire. Ce qui m'amusait beaucoup aussi, c'est la facon dont Pascal designait chacun des gosses. Au lieu de leur donner leur nom de bapteme, comme cela se pratique generalement, Eugene, Victor ou Emile, il leur attribuait une profession ou une nationalite. Il y avait le Sous-inspecteur, la Norvegienne, le Courtier, l'Assureur, et Monsieur l'abbe. Le Sous-inspecteur etait l'aine, et Monsieur l'abbe le plus petit. Les enfants, d'ailleurs, semblaient habitues a ces designations, et quand Pascal disait: " Sous-inspecteur, va me chercher quatre sous de tabac ", le Sous-inspecteur se levait gravement et accomplissait sa mission sans le moindre etonnement. Un jour, me promenant sur la greve, je rencontrai mon ami Pascal en faction, les bras croises, la carabine en bandouliere, et contemplant melancoliquement le soleil tout pret a se coucher, la- bas, dans la mer. -- Un joli spectacle, Pascal! -- Superbe! on ne s'en lasserait jamais. -- Seriez-vous poete? -- Ma foi! non; je ne suis qu'un simple gabelou, mais ca n'empeche pas d'admirer la nature. Brave Pascal! Nous causames longuement et j'appris enfin l'origine des appellations bizarres dont il affublait ses jeunes camarades de peche. -- Quand j'ai epouse ma femme, elle etait bonne chez le sous- inspecteur des douanes. C'est meme lui qui m'a engage a l'epouser. Il savait bien ce qu'il faisait, le bougre, car six mois apres elle accouchait de notre aine, celui que j'appelle le Sous- inspecteur, comme de juste. L'annee suivante, ma femme avait une petite fille qui ressemblait tellement a un grand jeune homme norvegien dont elle faisait le menage, que je n'eus pas une minute de doute. Celle-la, c'est la Norvegienne. Et puis, tous les ans, ca a continue. Non pas que ma femme soit plus devergondee qu'une autre, mais elle a trop bon coeur. Des natures comme ca, ca ne sait pas refuser. Bref, j'ai sept enfants, et il n'y a que le dernier qui soit de moi. -- Et celui-la, vous l'appelez le Douanier, je suppose? -- Non, je l'appelle le Cocu, c'est plus gentil. L'hiver arrivait; je dus quitter Houlbec, non sans faire de touchants adieux a mon ami Pascal et a tous ses petits fonctionnaires. Je leur offris meme de menus cadeaux qui les comblerent de joie. L'annee suivante, je revins a Houlbec pour y passer l'ete. Le jour meme de mon arrivee, je rencontrais la Norvegienne, en train de faire des commissions. Ce qu'elle etait devenue jolie, cette petite Norvegienne! Avec ses grands yeux verts de mer et ses cheveux d'or pale, elle semblait une de ces fees blondes des legendes scandinaves. Elle me reconnut et courut a moi. Je l'embrassai: -- Bonjour, Norvegienne, comment vas-tu? -- Ca va bien, monsieur, je vous remercie. -- Et ton papa? -- Il va bien, monsieur, je vous remercie. -- Et ta maman, ta petite soeur, tes petits freres? -- Tout le monde va bien, monsieur, je vous remercie. Le Cocu a eu la rougeole cet hiver, mais il est tout a fait gueri maintenant... et puis, la semaine derniere, maman a accouche d'un petit Juge de paix. FERDINAND Les betes ont-elles une ame? Pourquoi n'en auraient-elles pas? J'ai rencontre, dans la vie, une quantite considerable d'hommes, dont quelques femmes, betes comme des oies, et plusieurs animaux pas beaucoup plus idiots que bien des electeurs. Et meme -- je ne dis pas que le cas soit tres frequent -- j'ai personnellement connu un canard qui avait du genie. Ce canard, nomme Ferdinand, en l'honneur du grand Francais, etait ne dans la cour de mon parrain, le marquis de Belveau, president du comite d'organisation de la Societe generale d'affichage dans les tunnels. C'est dans la propriete de mon parrain que je passais toutes mes vacances, mes parents exercant une industrie insalubre dans un milieu confine. (Mes parents -- j'aime mieux le dire tout de suite, pour qu'on ne les accuse pas d'indifference a mon egard -- avaient etabli une raffinerie de phosphore dans un appartement du cinquieme etage, rue des Blancs-Manteaux, compose d'une chambre, d'une cuisine et d'un petit cabinet de debarras, servant de salon.) Un veritable eden, la propriete de mon parrain! Mais c'est surtout la basse-cour ou je me plaisais le mieux, probablement parce que c'etait l'endroit le plus sale du domaine. Il y avait la, vivant dans une touchante fraternite, un cochon adulte, des lapins de tout age, des volailles polychromes et des canards a se mettre a genoux devant, tant leur ramage valait leur plumage. La, je connus Ferdinand, qui, a cette epoque, etait un jeune canard dans les deux ou trois mois. Ferdinand et moi, nous nous plumes rapidement. Des que j'arrivais, c'etaient des coincoins de bon accueil, des fremissements d'ailes, toute une bruyante manifestation d'amitie qui m'allait droit au coeur. Aussi l'idee de la fin prochaine de Ferdinand me glacait-elle le coeur de desespoir. Ferdinand etait fixe sur sa destinee, _conscius sui fati_. Quand on lui apportait dans sa nourriture des epluchures de navets ou des cosses de petits pois, un rictus amer crispait les commissures de son bec, et comme un nuage de mort voilait d'avance ses petits yeux jaunes. Heureusement que Ferdinand n'etait pas un canard a se laisser mettre a la broche comme un simple dindon: " Puisque je ne suis pas le plus fort, se disait-il, je serai le plus malin ", et il mit tout en oeuvre pour ne connaitre jamais les hautes temperatures de la rotissoire ou de la casserole. Il avait remarque le manege qu'executait la cuisiniere, chaque fois qu'elle avait besoin d'un sujet de la basse-cour. La cruelle fille saisissait l'animal, le soupesait, le palpait soigneusement, pelotage supreme! Ferdinand se jura de ne point engraisser et il se tint parole. Il mangea fort peu, jamais de feculents, evita de boire pendant ses repas, ainsi que le recommandent les meilleurs medecins. Beaucoup d'exercice. Ce traitement ne suffisant pas, Ferdinand, aide par son instinct et de rares aptitudes aux sciences naturelles, penetrait de nuit dans le jardin et absorbait les plantes les plus purgatives, les racines les plus drastiques. Pendant quelque temps, ses efforts furent couronnes de succes, mais son pauvre corps de canard s'habitua a ces drogues, et mon infortune Ferdinand regagna vite le poids perdu. Il essaya des plantes veneneuses a petites doses, et suca quelques feuilles d'un datura stramonium qui jouait dans les massifs de mon parrain un role epineux et decoratif. Ferdinand fut malade comme un fort cheval et faillit y passer. L'electricite s'offrit a son ame ingenieuse, et je le surpris souvent, les yeux leves vers les fils telegraphiques qui rayaient l'azur, juste au-dessus de la basse-cour; mais ses pauvres ailes atrophiees refuserent de le monter si haut. Un jour, la cuisiniere, impatientee de cette etisie incoercible, empoigna Ferdinand, lui lia les pattes en murmurant: " Bah! a la casserole, avec une bonne platee de petits pois! ... " La place me manque pour peindre ma consternation. Ferdinand n'avait plus qu'une seule aurore a voir luire. Dans la nuit je me levai pour porter a mon ami le supreme adieu, et voici le spectacle qui s'offrit a mes yeux: Ferdinand, les pattes encore liees, s'etait traine jusqu'au seuil de la cuisine. D'un mouvement energique de friction alternative, il aiguisait son bec sur la marche de granit. Puis, d'un coup sec, il coupa la ficelle qui l'entravait et se retrouva debout sur ses pattes un peu engourdies. Tout a fait rassure, je regagnai doucement ma chambre et m'endormis profondement. Au matin, vous ne pouvez pas vous faire une idee des cris remplissant la maison. La cuisiniere, dans un langage malveillant, trivial et tumultueux, annoncait a tous, la fuite de Ferdinand. -- Madame! Madame! Ferdinand qui a fichu le camp! Cinq minutes apres, une nouvelle decouverte la jeta hors d'elle- meme: -- Madame! Madame! Imaginez-vous qu'avant de partir, ce cochon-la a boulotte tous les petits pois qu'on devait lui mettre avec! Je reconnaissais bien, a ce trait, mon vieux Ferdinand. Qu'a-t-il pu devenir, par la suite? Peut-etre a-t-il applique au mal les merveilleuses facultes dont la nature, _alma parens_, s'etait plu a le gratifier. Qu'importe? Le souvenir de Ferdinand me restera toujours comme celui d'un rude lapin. Et a vous aussi, j'espere! MOEURS DE CE TEMPS-CI A la fois tres travailleur et tres boheme, il partage son temps entre l'atelier et la brasserie, entre son vaste atelier du boulevard Clichy et les gais cabarets de Montmartre. Aussi sa mondanite est-elle restee des plus embryonnaires. Dernierement, il a eu un portrait a faire, le portrait d'une dame, d'une bien grande dame, une haute baronne de la finance doublee d'une Parisienne exquise. Et il s'en est admirablement tire. Elle est venue sur la toile comme elle est dans la vie, c'est-a- dire charmante et savoureuse avec ce je ne sais quoi d'eperdu. Au prochain Salon, apres avoir consulte un decevant livret, chacun murmurera, un peu trouble: " Je voudrais bien savoir quelle est cette baronne. " Et elle a ete si contente de son portrait qu'elle a donne en l'honneur de son peintre un diner, un grand diner. Au commencement du repas, il a bien ete un peu gene dans sa redingote inaccoutumee, mais il s'est remis peu a peu. Au dessert, s'il avait eu sa pipe, sa bonne pipe, il aurait ete tout fait heureux. On a servi le cafe dans la serre, une merveille de serre ou l'industrie le l'Orient semble avoir donne rendez-vous a la nature des Tropiques. Il est tout a fait a son aise maintenant, et il lache les brides a ses plus joyeux paradoxes que les convives ecoutent gravement, avec un rien d'ahurissement. Puis tout en causant, pendant que la baronne remplit son verre d'un infiniment vieux cognac, il saisit les soucoupes de ses voisins et les dispose en pile devant lui. Et comme la baronne contemple ce manege, non sans etonnement, il lui dit, tres gracieux: -- Laissez, baronne, c'est ma tournee. EN BORDEE Le jeune et brillant marechal des logis d'artillerie Raoul de Montcocasse est radieux. On vient de le charger d'une mission qui, tout en flattant son amour-propre de sous-officier, lui assure pour le lendemain une de ces bonnes journees qui comptent dans l'existence d'un canonnier. Il s'agit d'aller a Saint-Cloud avec trois hommes prendre possession d'une piece d'artillerie et de la ramener au fort de Vincennes. Rassurez-vous, lecteurs pitoyables, cette histoire se passe en temps de paix et, durant toute cette page, notre ami Raoul ne courra pas de serieux dangers. Des l'aube, tout le monde etait pret, et la petite cavalcade se mettait en route. Un temps superbe! -- Jolie journee! fit Raoul en caressant l'encolure de son cheval. En disant jolie journee, Raoul ne croyait pas si bien dire, car pour une jolie journee, ce fut une jolie journee. On arriva a Saint-Cloud sans encombre, mais avec un appetit! Un appetit d'artilleur qui reve que ses obus sont en mortadelle! Tres en fonds ce jour-la, Raoul offrit a ses hommes un plantureux dejeuner a la Caboche verte. Tout en fumant un bon cigare, on prit un bon cafe et un bon pousse-cafe, suivi lui-meme de quelques autres bons pousse-cafe, et on etait tres rouge quand on songea a se faire livrer la piece en question. -- Ne nous mettons pas en retard, remarqua Raoul. Je crois avoir observe plus haut qu'il faisait une jolie journee; or une jolie journee ne va pas sans un peu de chaleur, et la chaleur est bien connue pour donner soif a la troupe en general, et particulierement a l'artillerie, qui est une arme d'elite. Heureusement, la Providence, qui veille a tout, a saupoudre les bords de la Seine d'un nombre appreciable de joyeux mastroquets, humecteurs jamais las des gosiers desseches. Raoul et ses hommes absorberent des flots de ce petit argenteuil qui vous evoque bien mieux l'idee du saphir que du rubis, et qui vous entre dans l'estomac comme un tire-bouchon. On arrivait aux fortifications. -- Pas de blagues, maintenant! commande Montcocasse plein de dignite, nous voila en ville. Et les artilleurs, subitement envahis par le sentiment du devoir, s'appliquerent a prendre des attitudes decoratives, en rapport avec la mission qu'ils accomplissaient. Le canon lui-meme, une bonne piece de Bange de 90, sembla redoubler de gravite. A la hauteur du pont Royal, Raoul se souvint qu'il avait tout pres, dans le faubourg Saint-germain, une brave tante qu'il avait desolee par ses jeunes debordements. -- C'est le moment, se dit-il, de lui montrer que je suis arrive a quelque chose. Au grand galop, avec l'epouvantable tumulte de bronze sur les paves de la rue de l'Universite, on arriva devant le vieil hotel de la douairiere de Montcocasse. Tout le monde etait aux fenetres, la douairiere comme les autres. Raoul fit caracoler son cheval, mit le sabre au clair, et, saisissant son kepi comme il eut fait de quelque feutre empanache, il salua sa tante ahurie -- tels les preux, sans ancetres -- et disparut, lui, ses hommes et son canon, comme en reve. La petite troupe, toujours au galop, enfila la rue de Vaugirard, et l'on se trouva bientot a l'Odeon. Justement, il y avait un encombrement. Un omnibus Pantheon -- Place Courcelles jonchait le sol, un essieu brise. Toutes les petites femmes de la Brasserie Medicis etaient sur la porte, ravies de l'accident. Raoul, qui avait ete l'un de leurs meilleurs clients, fut reconnu tout de suite: -- Raoul! ohe Raoul! Descends donc de ton cheval, he feignant! Sans etre pour cela un feignant, Raoul descendit de son cheval, et ne crut pas devoir passer si pres du Medicis sans offrir une tournee a ces dames. Avec la solidarite charmante des dames du Quartier latin, Nana conseilla fortement a Raoul d'aller voir Camille, au Furet. Ca lui ferait bien plaisir. Effectivement, cela fit grand plaisir a Camille de voir son ami Raoul en si bel attirail. -- Va donc dire bonjour a Palmyre, au Coucou. Ca lui fera bien plaisir. On alla dire bonjour a Palmyre, laquelle envoya Raoul dire bonjour a Renee, au Pantagruel. Docile et tapageur, le bon canon suivait l'orgie, l'air un peu etonne du role insolite qu'on le forcait a jouer. Les petites femmes se faisaient expliquer le mecanisme de l'engin meurtrier, et meme Blanche, du D'Harcourt, eut a ce propos une reflexion que devraient bien mediter les monarques belliqueux: -- Faut-il que les hommes soient betes de fabriquer des machines comme ca, pour se tuer... comme si on ne claquait pas assez vite tout seul! De bocks en fines champagnes, de fines champagnes en absinthes anisettes, d'absinthes en bitters, on arriva tout doucement a sept heures du soir. Il etait trop tard pour rentrer. On dina au Quartier latin, et on y passa la soiree. Les sergents de ville commencaient a s'inquieter de ce bruyant canon et de ces chevaux fumants qu'on rencontrait dans toutes les rues a des allures inquietantes. Mais que voulez-vous que la police fasse contre l'artillerie? Au petit jour, Raoul, ses hommes et son canon faisaient une entree modeste dans le fort de Vincennes. Au risque d'affliger le lecteur sensible, j'ajouterai que le pauvre Raoul fut casse de son grade et condamne a quelques semaines de prison. A la suite de cette aventure, completement degoute de l'artillerie, il obtint de passer dans un regiment de spahis, dont il devint tout de suite le plus brillant ornement. UN MOYEN COMME UN AUTRE -- Il y avait une fois un oncle et un neveu. -- Lequel qu'etait l'oncle? -- Comment, lequel? C'etait le plus gros, parbleu! -- C'est donc gros, les oncles? -- Souvent. -- Pourtant, mon oncle Henri n'est pas gros. -- Ton oncle Henri n'est pas gros parce qu'il est artiste. -- C'est donc pas gros, les artistes? -- Tu m'embetes... Si tu m'interromps tout le temps, je ne pourrai pas continuer mon histoire. -- Je ne vais plus t'interrompre, va. -- Il y avait une fois un oncle et un neveu. L'oncle etait tres riche, tres riche... -- Combien qu'il avait d'argent? -- Dix-sept cents milliards de rente, et puis des maisons, des voitures, des campagnes... -- Et des chevaux? -- Parbleu! puisqu'il avait des voitures. -- Des bateaux? Est-ce qu'il avait des bateaux? -- Oui, quatorze. -- A vapeur? -- Il y en avait trois a vapeur, les autres etaient a voiles. -- Et son neveu, est-ce qu'il allait sur les bateaux? -- Fiche-moi la paix! Tu m'empeches de te raconter l'histoire. -- Raconte-la, va, je ne vais plus t'empecher. -- Le neveu, lui, n'avait pas le sou, et ca l'embetait enormement... -- Pourquoi que son oncle lui en donnait pas? -- Parce que son oncle etait un vieil avare qui aimait garder tout son argent pour lui. Seulement, comme le neveu etait le seul heritier du bonhomme... -- Qu'est-ce que c'est heritier? -- Ce sont les gens qui vous prennent votre argent, vos meubles, tout ce que vous avez, quand vous etes mort... -- Alors, pourquoi qu'il ne tuait pas son oncle, le neveu? -- Eh bien! tu es joli, toi! Il ne tuait pas son oncle parce qu'il ne faut pas tuer son oncle, dans aucune circonstance, meme pour en heriter. -- Pourquoi qu'il ne faut pas tuer son oncle? -- A cause des gendarmes. -- Mais si les gendarmes le savent pas? -- Les gendarmes le savent toujours, le concierge va les prevenir. Et puis, du reste, tu vas voir que le neveu a ete plus malin que ca. Il avait remarque que son oncle, apres chaque repas, etait rouge... -- Peut-etre qu'il etait saoul. -- Non, c'etait son temperament comme ca. Il etait apoplectique... -- Qu'est-ce que c'est apoplectique? -- Apoplectique... Ce sont des gens qui ont le sang a la tete et qui peuvent mourir d'une forte emotion... -- Moi, je suis-t-y apoplectique? -- Non, et tu ne le seras jamais. Tu n'as pas une nature a ca. Alors le neveu avait remarque que surtout les grandes rigolades rendaient son oncle malade, et meme une fois il avait failli mourir a la suite d'un eclat de rire trop prolonge. -- Ca fait donc mourir, de rire? -- Oui, quand on est apoplectique... Un beau jour, voila le neveu qui arrive chez son oncle, juste au moment ou il sortait de table. Jamais il n'avait si bien dine. Il etait rouge comme un coq et soufflait comme un phoque... -- Comme les phoques du Jardin d'Acclimatation? -- Ce ne sont pas des phoques, d'abord, ce sont des otaries. Le neveu se dit: " Voila le bon moment ", et il se met a raconter une histoire drole, drole... -- Raconte-la-moi, dis? -- Attends un instant, je vais te la dire a la fin... L'oncle ecoutait l'histoire, et il riait a se tordre, si bien qu'il etait mort de rire avant que l'histoire fut completement terminee. -- Quelle histoire donc qu'il lui a racontee? -- Attends une minute... Alors, quand l'oncle a ete mort, on l'a enterre, et le neveu a herite. -- Il a pris aussi les bateaux? -- Il a tout pris, puisqu'il etait son seul heritier. -- Mais quelle histoire qu'il lui avait racontee, a son oncle? -- Eh bien! celle que je viens de te raconter. -- Laquelle? -- Celle de l'oncle et du neveu. -- Fumiste, va! -- Et toi, donc COLLAGE Le Dr Joris Abraham W. Snowdrop, de Pigtown (U.S.A.), etait arrive a l'age de cinquante-cinq ans, sans que personne de ses parents ou amis eut pu l'amener a prendre femme. L'annee derniere, quelques jours avant Noel, il entra dans le grand magasin du 37th Square (Objets artistiques en Banaloid), pour y acheter ses cadeaux de Christmas. La personne qui servait le docteur etait une grande jeune fille rousse, si infiniment charmante qu'il en ressentit le premier trouble de toute sa vie. A la caisse, il s'informa du nom de la jeune fille. -- Miss Bertha. Il demanda a miss Bertha si elle voulait l'epouser. Miss Bertha repondit que, naturellement (of course), elle voulait bien. Quinze jours apres cet entretien, la seduisante miss Bertha devenait la belle _mistress_ Snowdrop. En depit de ses cinquante-cinq ans, le docteur etait un mari absolument presentable. De beaux cheveux d'argent encadraient sa jolie figure toujours soigneusement rasee. Il etait fou de sa jeune femme, aux petits soins pour elle et d'une tendresse touchante. Pourtant, le soir des noces, il lui avait dit avec une tranquillite terrible: -- Bertha, si jamais vous me trompez, arrangez-vous de facon que je l'ignore. Et il avait ajoute: -- Dans votre interet. Le Dr Snowdrop, comme beaucoup de medecins americains, avait en pension chez lui un eleve qui assistait a ses consultations et l'accompagnait dans ses visites, excellente education pratique qu'on devrait appliquer en France. On verrait peut-etre baisser la mortalite qui afflige si cruellement la clientele de nos jeunes docteurs. L'eleve de M. Snowdrop, George Arthurson, joli garcon d'une vingtaine d'annees, etait le fils d'un des plus vieux amis du docteur, et ce dernier l'aimait comme son propre fils. Le jeune homme ne fut pas insensible a la beaute de miss Bertha, mais, en honnete garcon qu'il etait, il refoula son sentiment au fond de son coeur et se jeta dans l'etude pour occuper ses esprits. Bertha, de son cote, avait aime George tout de suite, mais, en epouse fidele, elle voulut attendre que George lui fasse la cour le premier. Ce manege ne pouvait durer bien longtemps, et un beau jour George et Bertha se trouverent dans les bras l'un de l'autre. Honteux de sa faiblesse, George se jura de ne pas recommencer, mais Bertha s'etait jure le contraire. Le jeune homme la fuyait; elle lui ecrivit des lettres d'une passion debordante: " ... Etre toujours avec toi; ne jamais nous quitter, de nos deux etres ne faire qu'un etre! ... " La lettre ou flamboyait ce passage tomba dans les mains du docteur qui se contenta de murmurer: -- C'est tres faisable. Le soir meme, on dina a White Oak Park, une propriete que le docteur possedait aux environs de Pigtown. Pendant le repas, une etrange torpeur, invincible, s'empara des deux amants. Aide de Joe, un negre athletique, qu'il avait a son service depuis la guerre de Secession, Snowdrop deshabilla les coupables, les coucha sur le meme lit et completa leur anesthesie grace a un certain carbure d'hydrogene de son invention. Il prepara ses instruments de chirurgie aussi tranquillement que s'il se fut agi de couper un cor a un Chinois. Puis avec une dexterite vraiment remarquable, il enleva, en les desarticulant, le bras droit et la jambe droite de sa femme. A George, par la meme operation, il enleva le bras gauche et la jambe gauche. Sur toute la longueur du flanc droit de Bertha, sur toute la longueur du flanc gauche de George, il preleva une bande de peau large d'environ trois pouces. Alors, rapprochant les deux corps de facon que les deux plaies vives coincidassent, il les maintint colles l'un a l'autre, tres fort, au moyen d'une longue bande de toile qui faisait cent fois le tour des jeunes gens. Pendant toute l'operation, Bertha ni George n'avaient fait un mouvement. Apres s'etre assure qu'ils etaient dans de bonnes conditions, le docteur leur introduisit dans l'estomac, grace a la sonde oesophagienne, du bon bouillon et du bordeaux vieux. Sous l'action du narcotique habilement administre, ils resterent ainsi quinze jours sans reprendre connaissance. Le seizieme jour, le docteur constata que tout allait bien. Les plaies des epaules et des cuisses etaient cicatrisees. Quant aux deux flancs, ils n'en formaient plus qu'un. Alors Snowdrop eut un eclair de triomphe dans les yeux et suspendit les narcotiques. Reveilles en meme temps, Georges et Bertha se crurent le jouet de quelque hideux cauchemar. Mais ce fut bien autrement terrible quand ils virent que ce n'etait pas un reve. Le docteur ne pouvait s'empecher de sourire a ce spectacle. Quant a Joe, il se tenait les cotes. Bertha surtout poussait des hurlements d'hyene folle. -- De quoi vous plaignez-vous, ma chere amie? interrompit doucement Snowdrop. Je n'ai fait qu'accomplir votre voeu le plus cher: Etre toujours avec toi; ne jamais nous quitter; de nos deux etres ne faire qu'un etre... Et, souriant finement, le docteur ajouta: -- C'est ce que les Francais appellent un collage. LES PETITS COCHONS Une cruelle desillusion m'attendait a Andouilly. Cette petite ville si joyeuse, si coquette, si claire, ou j'avais passe les six meilleurs mois de mon existence, me fit tout de suite, des que j'arrivai, l'effet de la triste bourgade dont parle le poete Capus. On aurait dit qu'un immense linceul d'affliction enveloppait tous les etres et toutes les choses. Pourtant il faisait beau et rien, ce jour-la, dans mon humeur, ne me predisposait a voir le monde si morne. -- Bah! me dis-je, c'est un petit nuage qui flotte au ciel de mon cerveau et qui va passer. J'entrai au Cafe du Marche, qui etait, dans le temps, mon cafe de predilection. Pas un seul des anciens habitues ne s'y trouvait, bien qu'il ne fut pas loin de midi. Le garcon n'etait plus l'ancien garcon. Quant au patron, c'etait un nouveau patron, et la patronne aussi, comme de juste. J'interrogeai: -- Ce n'est donc plus M. Fourquemin qui est ici? -- Oh! non, monsieur, depuis trois mois. M. Fourquemin est a l'asile du Bon Sauveur, et Mme Fourquemin a pris un petit magasin de mercerie a Dozule, qui est le pays de ses parents. -- M. Fourquemin est fou? -- Pas fou furieux, mais tellement maniaque qu'on a ete oblige de l'enfermer. -- Quelle manie a-t-il? -- Oh! une bien drole de manie, monsieur. Imaginez-vous qu'il ne peut pas voir un morceau de pain sans en arracher la mie pour en confectionner des petits cochons. -- Qu'est-ce que vous me racontez-la? -- La pure verite, monsieur, et ce qu'il y a de plus curieux, c'est que cette etrange maladie a sevi dans le pays comme une epidemie. Rien qu'a l'asile du Bon Sauveur, il y a une trentaine de gens d'Andouilly qui passent la journee a confectionner des petits cochons avec de la mie de pain, et des petits cochons si petits, monsieur, qu'il faut une loupe pour les apercevoir. Il y a un nom pour designer cette maladie-la. On l'appelle... on l'appelle... Comment diable le medecin de Paris a-t-il dit, monsieur Romain? M. Romain, qui degustait son aperitif a une table voisine de la mienne, repondit avec une obligeance melee de pose: -- La delphacomanie, monsieur; du mot grec delphax, delphacos, qui veut dire petit cochon. -- Du reste, reprit le limonadier, si vous voulez avoir des details, vous n'avez qu'a vous adresser a l'Hotel de France et de Normandie. C'est la que le mal a commence. Precisement l'Hotel de France et de Normandie est mon hotel, et je me proposais d'y dejeuner. Quand j'arrivai a la table d'hote, tout le monde etait installe, et, parmi les convives, pas une tete de connaissance. L'employe des ponts et chaussees, le postier, le commis de la regie, le representant de la Nationale, tous ces braves garcons avec qui j'avais si souvent trinque, tous disparus, disperses, dans des cabanons peut-etre, eux aussi? Mon coeur se serra comme dans un etau. Le patron me reconnut et me tendit la main, tristement, sans une parole. -- Eh ben, quoi donc? fis-je. -- Ah! Monsieur Ludovic, quel malheur pour tout le monde, a commencer par moi! Et comme j'insistais, il me dit tout bas: -- Je vous raconterai ca apres dejeuner, car cette histoire-la pourrait influencer les nouveaux pensionnaires. Apres dejeuner, voici ce que j'appris: La table d'hote de l'Hotel de France et de Normandie est frequentee par des celibataires qui appartiennent, pour la plupart, a des administrations de l'Etat, a des compagnies d'assurances, par des voyageurs de commerce, etc., etc. En general, ce sont des jeunes gens bien eleves, mais qui s'ennuient un peu a Andouilly, joli pays, mais monotone a la longue. L'arrivee d'un nouveau pensionnaire, voyageur de commerce, touriste ou autre, est donc consideree comme une bonne fortune: c'est un peu d'air du dehors qui vient doucement moirer le morne et stagnant etang de l'ennui quotidien. On cause, on s'attarde au dessert, on se montre des tours, des equilibres avec des fourchettes, des assiettes, des bouteilles. On se raconte l'histoire du Marseillais: " Et celle-la, la connaissez-vous? Il y avait une fois un Marseillais... " Bref, ces quelques distractions abregent un peu le temps, et tout etranger tant soit peu aimable se voit sympathiquement accueilli. Or, un jour, arriva a l'hotel un jeune homme d'une trentaine d'annees dont l'industrie consiste a louer dans les villes un magasin vacant et a y debiter de l'horlogerie a des prix fabuleux de bon marche. Pour vous donner une idee de ses prix, il donne une montre en argent pour presque rien. Les pendules ne coutent pas beaucoup plus cher. Ce jeune homme, de nationalite suisse, s'appelait Henri Jouard. Comme tous les Suisses, Jouard, a la patience de la marmotte, joignait l'adresse du ouistiti. Ce jeune homme etait pose comme un lapin et doux comme une epaule de mouton. Quoi donc, mon Dieu, aurait pu faire supposer, a cette epoque-la, que cet Helvete aurait dechaine sur Andouilly le torrent impitoyable de la delphacomanie? Tous les soirs, apres diner, Jouard avait l'habitude, en prenant son cafe, de modeler des petits cochons avec de la mie de pain. Ces petits cochons, il faut bien l'avouer, etaient des merveilles de petits cochons; petite queue en trompette, petites pattes et joli petit groin spirituellement trousse. Les yeux, il les figurait en appliquant a leur place une pointe d'allumette brulee. Ca leur faisait de jolis petits yeux noirs. Naturellement, tout le monde se mit a confectionner des cochons. On se piqua au jeu, et quelques pensionnaires arriverent a etre d'une jolie force en cet art. L'un de ces messieurs, un nomme Vallee, commis aux contributions indirectes, reussissait particulierement ce genre d'exercice. Un soir qu'il ne restait presque plus de mie de pain sur la table, Vallee fit un petit cochon dont la longueur totale, du groin au bout de la queue, ne depassait pas un centimetre. Tout le monde admira sans reserve. Seul Jouard haussa respectueusement les epaules en disant: -- Avec la meme quantite de mie de pain je me charge d'en faire deux, des cochons. Et, petrissant le cochon de Vallee, il en fit deux. Vallee, un peu vexe, prit les deux cochons et en confectionna trois, tout de suite. Pendant ce temps, les pensionnaires s'appliquaient, imperturbablement graves, a modeler des cochons minuscules. Il se faisait tard; on se quitta. Le lendemain, en arrivant au dejeuner, chacun des pensionnaires, sans s'etre donne le mot, tira de sa poche une petite boite contenant des petits cochons infiniment plus minuscules que ceux de la veille. Ils avaient tous passe leur matinee a cet exercice, dans leurs bureaux respectifs. Jouard promit d'apporter, le soir meme, un cochon qui serait le dernier mot du cochon microscopique. Il l'apporta, mais Vallee aussi en apporta un, et celui de Vallee etait encore plus petit que celui de Jouard, et mieux conforme. Ce succes encouragea les jeunes gens, dont la seule occupation desormais fut de petrir des petits cochons, a n'importe quelle heure de la journee, a table, au cafe, et surtout au bureau. Les services publics en souffrirent cruellement, et des contribuables se plaignirent au gouvernement ou firent passer des notes dans La Lanterne et Le Petit Parisien. Des changements, des disgraces, des revocations emaillerent L'Officiel. Peine perdue! La delphacomanie ne lache pas si aisement sa proie. Le pis de la situation, c'est que le mal s'etait repandu en ville. De jeunes commis de boutiques, des negociants, M. Fourquemin lui- meme, le patron du Cafe du Marche, furent atteints par l'epidemie. Tout Andouilly petrissait des cochons dont le poids moyen etait arrive a ne pas depasser un milligramme. Le commerce choma, periclita l'industrie, stagna l'administration! Sans l'energie du prefet, c'en etait fait d'Andouilly. Mais le prefet, qui se trouvait alors etre M. Rivaud, actuellement prefet du Rhone, prit des mesures frisant la sauvagerie. Andouilly est sauve, mais combien faudra-t-il de temps pour que cette petite cite, jadis si florissante, retrouve sa situation prospere et sa riante quietude? CRUELLE ENIGME Chaque soir, quand j'ai manque le dernier train pour Maisons- Laffitte (et Dieu sait si cette aventure m'arrive plus souvent qu'a mon tour), je vais dormir en un pied-a-terre que j'ai a Paris. C'est un logis humble, paisible, honnete, comme le logis du petit garcon auquel Napoleon III, alors simple president de la Republique, avait loge trois balles dans la tete pour monter sur le trone. Seulement, il n'y a pas de rameau benit sur un portrait, et pas de vieille grand-mere qui pleure. Heureusement! Mon pied-a-terre, j'aime mieux vous le dire tout de suite, est une simple chambre portant le numero 80 et sise en l'hotel des Trois Hemispheres, rue des Victimes. Tres propre et parfaitement tenu, cet etablissement se recommande aux personnes seules, aux familles de passage a Paris, ou a celles qui, y residant, sont denuees de meubles. Sous un aspect grognon et rebarbatif, le patron, M. Stephany, cache un coeur d'or. La patronne est la plus accorte hoteliere du royaume et la plus joyeuse. Et puis, il y a souvent, dans le bureau, une dame qui s'appelle Marie et qui est tres gentille. (Elle a ete un peu souffrante ces jours-ci, mais elle va tout a fait mieux maintenant, je vous remercie.) L'hotel des Trois Hemispheres a cela de bon qu'il est international, cosmopolite et meme polyglotte. C'est depuis que j'y habite que je commence a croire a la geographie, car jusqu'a present -- dois-je l'avouer? -- la geographie m'avait paru de la belle blague. En cette hostellerie, les nations les plus chimeriques semblent prendre a tache de se donner rendez-vous. Et c'est, par les corridors, une confusion de jargons dont la tour de l'ingenieur Babel, pourtant si pittoresque, ne donnait qu'une faible idee. Le mois dernier, un clown ne natif des iles Feroe rencontra, dans l'escalier, une jeune Armenienne d'une grande beaute. Elle mettait tant de grace a porter ses quatre sous de lait dans la boite de fer-blanc, que l'insulaire en devint eperdument amoureux. Pour avoir le consentement, on telegraphia au pere de la jeune fille, qui voyageait en Thuringe, et a la mere, qui ne restait pas loin du royaume de Siam. Heureusement que le fiance n'avait jamais connu ses parents, car on se demande ou l'on aurait ete les chercher, ceux-la. Le mariage s'accomplit dernierement a la mairie du XVIIIe. M. Bin, qui etait a cette epoque le maire et le pere de son arrondissement, profita de la circonstance pour envoyer une petite allocution sur l'union des peuples, declarant qu'il etait resolument decide a garder une attitude pacifique aussi bien avec les Batignolles qu'avec la Chapelle et Menilmontant. J'ai dit plus haut que ma chambre porte le numero 80. Elle est donc voisine du 81. Depuis quelques jours, le 81 etait vacant. Un soir, en rentrant, je constatai que, de nouveau, j'avais un voisin, ou plutot une voisine. Ma voisine etait-elle jolie? Je l'ignorais, mais ce que je pouvais affirmer, c'est qu'elle chantait adorablement. (Les cloisons de l'hotel sont composees, je crois, de simple pelure d'oignon.) Elle devait etre jeune, car le timbre de sa voix etait d'une fraicheur delicieuse, avec quelque chose, dans les notes graves, d'etrange et de profondement troublant. Ce qu'elle chantait, c'etait une simple et vieille melodie americaine, comme il en est de si exquises. Bientot la chanson prit fin et une voix d'homme se fit entendre. -- Bravo! Miss Ellen, vous chantez a ravir, et vous m'avez cause le plus vif plaisir... Et vous, maitre Sem, n'allez-vous pas nous dire une chanson de votre pays? Une grosse voix enrouee repondit en patois negro-americain: -- Si ca peut vous faire plaisir, monsieur George. Et le vieux negre (car, evidemment, c'etait un vieux negre) entonna une burlesque chanson dont il accompagnait le refrain en dansant la gigue, a la grande joie d'une petite fille qui jetait de percants eclats de rire. -- A votre tour, Doddy, fit l'homme, dites-nous une de ces belles fables que vous dites si bien. Et la petite Doddy recita une belle fable sur un rythme si precipite, que je ne pus en saisir que de vagues bribes. -- C'est tres joli, reprit l'homme; comme vous avez ete bien gentille, je vais vous jouer un petit air de guitare, apres quoi nous ferons tous un beau dodo. L'homme me charma avec sa guitare. A mon gre, il s'arreta trop tot, et la chambre voisine tomba dans le silence le plus absolu. -- Comment, me disais-je, stupefait, ils vont passer la nuit tous les quatre dans cette petite chambre? Et je cherchais a me figurer leur installation. Miss Ellen couche avec George. On a improvise un lit a la petite Doddy, et Sem s'est etendu sur le parquet. (Les vieux negres en ont vu bien d'autres!) Ellen! quelle jolie voix, tout de meme! Et je m'endormis, la tete pleine d'Ellen. Le lendemain, je fus reveille par un bruit endiable. C'etait maitre Sem qui se degourdissait les jambes en executant une gigue nationale. Ce divertissement fut suivi d'une petite chanson de Doddy, d'une adorable romance de miss Ellen, et d'un solo de piston veritablement magistral. Tout a coup, une voix monta de la cour. -- Eh bien! George; etes-vous pret? Je vous attends. -- Voila, voila, je brosse mon chapeau et je suis a vous. Effectivement, la minute d'apres, George sortait. Je l'examinai par l'entrebaillement de ma porte. C'etait un grand garcon, rase de pres, convenablement vetu, un gentleman tout a fait. Dans la chambre, tout s'etait tu. J'avais beau preter l'oreille, je n'entendais rien. Ils se sont rendormis, pensai-je. Pourtant, ce diable de Sem semblait bien eveille. Quels droles de gens! Il etait neuf heures, a peu pres. J'attendis. Les minutes passerent, et les quarts d'heure, et les heures. Toujours pas un mouvement. Il allait etre midi. Ce silence devenait inquietant. Une idee me vint. Je tirai un coup de revolver dans ma chambre, et j'ecoutai. Pas un cri, pas un murmure, pas une reflexion de mes voisins. Alors j'eus serieusement peur. J'allai frapper a leur porte -- _Open the door, Sem! ... Miss Ellen!... Doddy! Open the door..._ Rien ne bougeait! Plus de doute, ils etaient tous morts. Assassines par George, peut-etre, ou asphyxies! Je voulus regarder par le trou de la serrure. La clef etait sur la porte. Je n'osai pas entrer. Comme un fou, je me precipitai au bureau de l'hotel. -- Madame Stephany, fis-je d'une voix que j'essayai de rendre indifferente, qui demeure a cote de moi? -- Au 81? C'est un Americain, M. George Huyotson. -- Et que fait-il? -- Il est ventriloque. LE MEDECIN MONOLOGUE POUR CADET Pour avoir du toupet, je ne connais personne comme les medecins. Un toupet infernal! Et un mepris de la vie humaine, donc! Vous etes malade, votre medecin arrive. Il vous palpe, vous ausculte, vous interroge, tout cela en pensant a autre chose. Son ordonnance faite, il vous dit: " Je repasserai ", et -- vous pouvez etre tranquille -- il repassera, jusqu'a ce que vous soyez passe, vous, et trepasse. Quand vous etes trepasse, immediatement un croque-mort vient lui apporter une petite prime des pompes funebres. Si vous resistez longtemps a la maladie et surtout aux medicaments, le bon docteur se frotte les mains, car ses petites visites et surtout la petite remise que lui fait le pharmacien font boule de neige et finissent par constituer une somme rondelette. Une seule chose l'embete, le bon docteur: c'est si vous guerissez tout de suite. Alors il trouve encore moyen de faire son malin et de vous dire, avec un aplomb infernal: -- Ah! ah! je vous ai tire de la! Mais de tous les medecins celui qui a le plus de toupet, c'est le mien, ou plutot l'ex-mien, car je l'ai balance, et je vous prie de croire que ca n'a pas fait un pli. A la suite d'un chaud et froid, ou d'un froid et chaud -- je ne me souviens pas bien -- j'etais devenu un peu indispose. Comme je tiens a ma peau -- qu'est-ce que vous voulez, on n'en a qu'une! -- , je telephonai a mon medecin, qui arriva sur l'heure. Je n'allais deja pas tres bien, mais apres la premiere ordonnance, je me portai tout a fait mal et je dus prendre le lit. Nouvelle visite, nouvelle ordonnance, nouvelle aggravation. Bref, au bout de quelques jours, j'avais maigri d'un tas de livres... et meme de kilos. Un matin que je ne me sentais pas du tout bien, mon medecin, apres m'avoir ausculte plus soigneusement que de coutume, me demanda: -- Vous etes content de votre appartement? -- Mais oui, assez. -- Combien payez-vous? -- Trois mille quatre. -- Les concierges sont convenables? -- Je n'ai jamais eu a m'en plaindre. -- Et le proprietaire? -- Le proprietaire est tres gentil. -- Les cheminees ne fument pas? -- Pas trop. Etc., etc. Et je me demandais: " Ou veut-il en venir, cet animal-la? Que mon appartement soit humide ou non, ca peut l'interesser au point de vue de ma maladie, mais le chiffre de mes contributions, qu'est-ce que ca peut bien lui faire? " Et malgre mon etat de faiblesse, je me hasardai a lui demander: -- Mais, docteur, pourquoi toutes ces questions? -- Je vais vous le dire, me repondit-il, je cherche un appartement, et le votre ferait bien mon affaire. -- Mais... je n'ai point l'intention de demenager -- Il faudra bien pourtant dans quelques jours. -- Demenager? -- Dame! Et je compris Mon medecin jugeait mon etat desespere, et il ne me l'envoyait pas dire. Ce que cette brusque revelation me produisit, je ne saurais l'exprimer en aucune langue. Un trac terrible, d'abord, une frayeur epouvantable! Et puis, ensuite, une colere bleue! On ne se conduit pas comme ca avec un malade, avec un client, un bon client, j'ose le dire. Ah! tu veux mon appartement, mon vieux? Eh bien, tu peux te fouiller! Quand vous serez malade, je vous recommande ce procede-la: mettez- vous en colere. Ca vous fera peut-etre du mal, a vous. Moi, ca m'a gueri. J'ai fichu mon medecin a la porte. J'ai flanque mes medicaments par la fenetre. Quand je dis que je les ai flanques par la fenetre, j'exagere. Je n'aime pas a faire du verre casse expres, ca peut blesser les passants, et je n'aime pas a blesser les passants: je ne suis pas medecin, moi! Je me suis contente de renvoyer toutes mes fioles au pharmacien avec une lettre a cheval. Et il y en avait de ces fioles, et de ces paquets et de ces boites Il y en avait tant qu'un jour je m'etais trompe -- je m'etais colle du sirop sur l'estomac et j'avais avale un emplatre. C'est meme la seule fois ou j'ai eprouve quelque soulagement. Et puis, j'ai renouvele mon bail et je n'ai jamais repris de medecin. BOISFLAMBARD La derniere fois que j'avais rencontre Boisflambard, c'etait un matin, de tres bonne heure (je ne me souviens plus quelle mouche m'avait pique de me lever si tot), au coin du boulevard Saint- michel et de la rue Racine. Mon pauvre Boisflambard, _quantum mutatus_! A cette epoque-la, le jeune Boisflambard resumait toutes les elegances du Quartier latin. Joli garcon, bien tourne, Maurice Boisflambard s'appliquait a etre l'homme le mieux " mis " de toute la rive gauche. Le vernis de ses bottines ne trouvait de concurrence serieuse que dans le luisant de ses chapeaux, et si on ne se lassait pas d'admirer ses cravates, on avait, depuis longtemps, renonce a en savoir le nombre. De meme pour ses gilets. Que faisait Boisflambard au Quartier latin? Voila ce que personne n'aurait pu dire exactement. Etudiant? En quoi aurait-il ete etudiant et a quel moment de la journee aurait-il etudie? Quels cours, quelles cliniques aurait-il suivis? Car Boisflambard ne frequentait, dans la journee, que les brasseries de dames; le soir, que le bal Bullier ou un petit concert enormement tumultueux, disparu depuis, qui s'appelait le Chalet. Mais que nous importait la fonction sociale de Boisflambard? N'etait-il pas le meilleur garcon du monde, charmant, obligeant, sympathique a tous? Pauvre Boisflambard! J'hesitai de longues secondes a le reconnaitre, tant sa piteuse tenue contrastait avec son dandysme habituel. De gros souliers bien cires, mais faisant valoir, par d'innombrables pieces, de serieux droits a la retraite; de pauvres vieux gants noirs erailles; une chemise de toile commune irreprochablement propre, mais gauchement taillee et mille fois reprisee; une cravate plus que modeste et semblant provenir d'une lointaine bourgade; le tout complete par un chapeau haut de forme rouge et une redingote verte. Je dois a la verite de declarer que ce chapeau rouge et cette redingote verte avaient ete noirs tous les deux dans des temps recules. Et a ce propos, qui dira pourquoi le Temps, ce grand teinturier, s'amuse a rougir les chapeaux, alors qu'il verdit les redingotes? La nature est capricieuse: elle a horreur du vide, peut-etre eprouve-t-elle un vif penchant pour les couleurs complementaires! Je serrai la main de Boisflambard; mais, malgre toute ma bonne volonte, mon regard manifesta une stupeur qui n'echappa pas a mon ami. Il etait devenu rouge comme un coq (un coq rouge, bien entendu). -- Mon ami, balbutia-t-il, tu dois comprendre, a mon aspect, qu'un malheur irreparable a fondu sur moi. Tu ne me verras plus: je quitte prochainement Paris. Je ne trouvai d'autre reponse qu'un serrement de main ou je mis toute ma cordialite. De plus en plus ecarlate, Boisflambard disparut dans la direction de la rue Racine. Depuis cette entrevue, je m'etais souvent demande quel pouvait etre le sort de l'infortune Boisflambard, et mes idees, a ce sujet, prenaient deux tours differents. D'abord une sincere et amicale compassion pour son malheur, et puis un legitime etonnement pour le brusque effet physique de cette catastrophe sur des objets inanimes, tels que des souliers ou une chemise. Qu'un homme soit foudroye par une calamite, que ses cheveux blanchissent en une nuit, je l'admets volontiers; mais que cette meme calamite transforme, dans la semaine, une paire d'elegantes bottines en souliers de roulier, voila ce qui passait mon entendement. Pourtant, a la longue, une reflexion me vint, qui me mit quelque tranquillite dans l'esprit: peut-etre Boisflambard avait-il vendu sa somptueuse garde-robe pour la remplacer par des hardes plus modestes? Quelques annees apres cette aventure, il m'arriva un malheur dans une petite ville de province. Grimpe sur l'imperiale d'une diligence, je ne voulus pas attendre, pour en descendre, qu'on appliquat l'echelle. Je sautai sur le sol et me foulai le pied. On me porta dans une chambre de l'hotel et, en attendant le medecin, on m'entoura le pied d'une quantite prodigieuse de compresses, a croire que tout le linge de maison servait a mon pansement. -- Ah! voila le docteur! s'ecria une bonne. Je levai les yeux, et ne pus reprimer un cri de joyeuse surprise. Celui qu'on appelait le docteur, c'etait mon ancien camarade Boisflambard. Un Boisflambard un peu engraisse, mais elegant tout de meme et superbe comme en ses meilleurs temps du Quartier latin. -- Boisflambard! -- Toi! -- Qu'est-ce que tu fais ici? -- Mais, tu vois... Je suis medecin. -- Medecin, toi! Depuis quand? -- Depuis... ma foi, depuis le jour ou nous nous sommes vus pour la derniere fois, car c'est ce matin-la que j'ai passe ma these... Je t'expliquerai ca, mais voyons d'abord ton pied. Boisflambard medecin! Je n'en revenais pas, et meme -- l'avouerai- je? -- j'eprouvais une certaine mefiance a lui confier le soin d'un de mes membres, meme inferieur. -- M'expliqueras-tu enfin? lui demandai-je, quand nous fumes seuls. -- Mon Dieu, c'est bien simple: quand tu m'as connu au Quartier, j'etais etudiant en medecine... -- Tu ne nous l'as jamais dit. -- Vous ne me l'avez jamais demande... Alors j'ai passe mes examens, ma these, et je suis venu m'installer ici, ou j'ai fait un joli mariage. -- Mais, malheureux! a quel moment de la journee etudiais-tu l'art de guerir tes semblables? -- Quelques jours avant mon examen, je piochais ferme avec un vieux docteur dont c'est la specialite, et puis... et puis... j'avais decouvert un truc pour etre recu. -- Un truc? -- Un truc epatant, mon cher, simple et bien humain. Ecoute plutot... -- Lors du premier examen que je passai a l'Ecole de medecine, j'arrivai bien vetu, tire a quatre epingles, reluisant! Inutile de te prevenir que j'ignorais les premiers mots du programme. Le premier bonhomme qui m'interrogea etait un professeur d'histoire naturelle. Il me pria de m'expliquer sur... et il prononca un mot qui n'avait jamais resonne dans mes oreilles. Je lui fis repeter son diable de mot, sans plus de succes pour mes souvenirs. Etait- ce un animal, un vegetal ou un mineral? Ma foi, je pris une moyenne et repondis: "C'est une plante... -- Vous m'avez mal entendu, mon ami, reprit doucement le professeur, je vous demande de parler de..." " Et toujours ce diable de mot. Alors j'optai pour un animal, et, sur un signe d'impatience de l'interrogateur, je declarai vivement que c'etait un caillou. Pas de veine, en verite: le professeur d'histoire naturelle interrogeait egalement sur la physique, et ce mot terrible que je ne connais pas, c'etait les lois d'Ohm. Dois- je ajouter que je fus impitoyablement recale?... " En meme temps que moi se presentait un pauvre diable aussi piteusement accoutre que j'etais bien vetu. Au point de vue scientifique, il etait a peu pres de ma force. Eh bien! lui, il fut recu! J'attribuai mon echec et son succes a nos tenues differentes. Les examinateurs avaient eu pitie du pauvre jeune homme. Ils avaient pense, peut-etre, aux parents de province, besogneux, se saignant aux quatre veines pour payer les etudes du garcon a Paris. Un echec, c'est du temps perdu, de gros frais qui se prolongent, de plus en plus couteux. Evidemment, de bonnes idees pitoyables leur etaient venues, a ces examinateurs, qui sont des hommes, apres tout, et voila pourquoi le pauvre bougre etait recu, tandis que moi, le fils de famille, j'etais invite a me representer a la prochaine session. " Cette lecon, comme tu penses bien, ne fut pas perdue. Je me composai, avec un soin, un tact, une habilete dont tu n'as pas idee, une garde-robe plus que modeste que je ne revetais qu'aux jours d'examen: ce costume, tu l'as vu precisement le dernier jour ou je l'ai porte, le jour de ma these. Tu me croiras si tu veux, j'ai vu un vieux dur a cuire de professeur essuyer une larme a la vue de mon minable complet. Il m'aurait fait blanchir une boule a son compte, plutot que de me refuser, cet excellent homme. -- Tout cela est fort joli, objectai-je, mais ce n'est pas en enfilant une vieille redingote, tous les ans, au mois de juillet, qu'on apprend a guerir l'humanite de tous les maux qui l'accablent. -- La medecine, mon cher, n'est pas une affaire de science: c'est une affaire de veine. Ainsi, il m'est arrive plusieurs fois de commettre des erreurs de diagnostic, mais, tu sais, des erreurs a foudroyer un troupeau de rhinoceros; eh bien! c'est precisement dans ces cas-la que j'ai obtenu des guerisons que mes confreres eux-memes n'ont pas hesite a qualifier de miraculeuses. PAS DE SUITE DANS LES IDEES I Il la rencontra un jour dans la rue, et la suivit jusque chez elle. A distance et respectueusement. Il n'etait pourtant pas timide ni maladroit, mais cette jeune femme lui semblait si vertueuse, si paisiblement honnete, qu'il se serait fait un crime de troubler, meme superficiellement, cette belle tranquillite! Et c'etait bien malheureux, car il ne se souvenait pas avoir jamais rencontre une plus jolie fille, lui qui en avait tant vu et qui les aimait tant. Jeune fille ou jeune femme, on n'aurait pas su dire, mais, en tout cas, une adorable creature. Une robe tres simple, de laine, moulait la taille jeune et souple. Une voilette embrumait la physionomie, qu'on devinait delicate et distinguee. Entre le col de la robe et le bas de la voilette apparaissait un morceau de cou, un tout petit morceau. Et cet echantillon de peau blanche, fraiche, donnait au jeune homme une furieuse envie de s'informer si le reste etait conforme. Il n'osa pas. Lentement, et non sans majeste, elle rentra chez elle. Lui resta sur le trottoir, plus trouble qu'il ne voulait se l'avouer. -- Nom d'un chien! disait-il, la belle fille! Il etouffa un soupir: -- Quel dommage que ce soit une honnete femme! Il mit beaucoup de complaisance personnelle a la revoir, le lendemain et les jours suivants. Il la suivit longtemps avec une admiration croissante et un respect qui ne se dementit jamais. Et chaque fois, quand elle rentrait chez elle, lui restait sur le trottoir, tout bete, et murmurait: -- Quel dommage que ce soit une honnete femme! II Vers la mi-avril de l'annee derniere, il ne la rencontra plus. -- Tiens! se dit-il, elle a demenage. -- Tant mieux, ajouta-t-il, je commencais a en etre serieusement toque. -- Tant mieux, fit-il encore, en maniere de conclusion. Et pourtant, l'image de la jolie personne ne disparut jamais completement de son coeur. Surtout le petit morceau de cou, pres de l'oreille, qu'on apercevait entre le col de la robe et le bas de la voilette, s'obstinait a lui trottiner par le cerveau. Vingt fois, il forma le projet de s'informer de la nouvelle adresse. Vingt fois, une piece de cent sous dans la main, il s'approcha de l'ancienne demeure, afin d'interroger le concierge. Mais, au dernier moment, il reculait et s'eloignait, remettant dans sa poche l'ecu seducteur. Le hasard, ce grand concierge, se chargea de remettre en presence ces deux etres, le jeune homme si amoureux et la jeune fille si pure. Mais, helas! la jeune fille si pure n'etait plus pure du tout. Elle etait devenue cocotte. Et toujours jolie, avec ca! Bien plus jolie qu'avant, meme! Et effrontee! C'etait a l'Eden. Elle marcha toute la soiree, et marcha dedaigneuse du spectacle. Lui, la suivit comme autrefois, admiratif et respectueux. A plusieurs reprises, elle but du champagne avec des messieurs. Lui, attendait a la table voisine. Mais ce fut du champagne sans consequence. Car, un peu avant la fin de la representation, elle sortit seule et rentra seule chez elle, a pied, lentement, comme autrefois, et non sans majeste. Quand la porte de la maison se fut refermee, lui resta tout bete, sur le trottoir. Il etouffa un soupir et murmura: Quel dommage que ce soit une grue! LE COMBLE DU DARWINISME Je n'ai pas toujours ete le vieillard quinteux et cacochyme que vous connaissez aujourd'hui, jeunes gens. Des temps furent ou je scintillais de grace et de beaute. Les demoiselles s'ecriaient toutes, en me voyant passer: " Oh! le charmant garcon! Et comme il doit etre comme il faut! " Ce en quoi les demoiselles se trompaient etrangement, car je ne fus jamais comme il faut, meme aux temps les plus recules de ma prime jeunesse. A cette epoque, la muse de la Prose n'avait que legerement effleure, du bout de son aile vague, mon front d'ivoire. D'ailleurs, la nature de mes occupations etait peu faite pour m'impulser vers d'aeriennes fantaisies. Je me preparais, par un stage pratique dans les meilleures maisons de Paris, a l'exercice de cette profession tant decriee ou s'illustrerent, au XVIIe siecle, M. Fleurant, et, de nos jours, l'espiegle Fenayrou. Dois-je ajouter que le seul fait de mon entree dans une pharmacie determinait les plus imminentes catastrophes et les plus irremediables? Mon patron devenait rapidement etonne, puis inquiet, et enfin insane, dement parfois. Quant a la clientele, une forte partie etait fauchee par un trepas premature; l'autre, manifestant de vehementes mefiances, s'adressait ailleurs. Bref, je tramais dans les plis de mon veston le spectre de la faillite, la faillite au sourire vert. Je possedais un scepticisme effroyable a l'egard des matieres veneneuses; j'eprouvais une horreur instinctive pour les centigrammes et les milligrammes, que j'estimais si miserables! Ah, parlez-moi des grammes. Et il m'advint souvent d'ajouter copieusement les plus redoutables toxiques a des preparations reputees anodines jusqu'alors. J'aimais surtout faire des veuves: une idee a moi. Des qu'une cliente un peu gentille se presentait a l'officine, porteuse d'une ordonnance: -- Qui est-ce que vous avez donc de malade, chez vous, madame? -- C'est mon mari, monsieur... Oh! ce n'est pas grave... Un petit enrouement. Alors je me disais: " Ah! il est enroue, ton mari? Eh bien! Je me charge de lui rendre la purete de son organe. " Et il etait bien rare, le surlendemain, de ne pas rencontrer un enterrement dans le quartier. C'etait le bon temps! Dans une pharmacie ou je me trouvais vers cette epoque ou a peu pres, j'etais doue d'un patron qui aurait pu rendre des points a madame Benoiton. Toujours sorti. J'aimais autant cela, n'ayant jamais ete friand de surveillance incessante. Chaque jour, dans l'apres-midi, une espece de vieux serin, rentier dans le quartier, ennemi du progres, clerical enrage, venait tailler avec moi d'interminables bavettes, dont Darwin etait le sujet principal. Mon vieux serin considerait Darwin comme un grand coupable et ne parlait rien moins que de le pendre. (Darwin n'etait pas encore mort, a ce moment-la.) Moi, je lui repondais que Bossuet etait un drole et que, si je savais ou se trouvait sa tombe, j'irais la souiller d'excrements. Et des apres-midi entiers s'ecoulaient a causer adaptation, selection, transformisme, heredite. -- Vous avez beau dire, criait le vieux serin, c'est la Providence qui cree tel ou tel organe pour telle ou telle fonction! -- C'est pas vrai, repliquais-je passionnement, votre Providence est une grande dinde. C'est le milieu qui transforme l'organe, et l'adapte a la fonction. -- Votre Darwin est une canaille! -- Votre Fenelon est un singe! Pendant nos discussions pseudo scientifiques, je vous laisse a penser comme les prescriptions etaient consciencieusement executees. Je me rappelle notamment un pauvre monsieur qui arriva au moment le plus chaud, avec une ordonnance comportant deux medicaments: 1 deg. une eau quelconque pour se frictionner le cuir chevelu; 2 deg. un sirop pour se purifier le sang. Huit jours apres, le pauvre monsieur revenait avec son ordonnance et ses bouteilles vides. -- Ca va beaucoup mieux, fit-il, mais, nom d'un chien! C'est effrayant ce que ca poisse les cheveux, cette cochonnerie-la! Et ce que ca arrange les chapeaux! Je jetai un coup d'oeil sur les bouteilles. Horreur! Je m'etais trompe d'etiquettes. Le pauvre homme avait bu la lotion et s'etait consciencieusement frictionne la tete avec le sirop. -- Ma foi, me dis-je, puisque ca lui a reussi, continuons. J'appris depuis que ce pauvre monsieur, qui avait une maladie du cuir chevelu reputee incurable, s'etait trouve radicalement gueri, au bout d'un mois de ce traitement a l'envers. (Je soumets le cas a l'Academie de medecine.) Le vieux serin dont j'ai parle plus haut possedait un chien mouton tout blanc dont il etait tres fier et qu'il appelait Black, sans doute parce que _black_ signifie noir en anglais. Un beau jour, Black eprouva des demangeaisons, et le vieux serin me demanda ce qu'on pourrait bien faire contre cet inconvenient. Je conseillai un bain sulfureux. Justement, il y avait dans le quartier un veterinaire qui, un jour par semaine, administrait un bain sulfureux collectif aux chiens de sa clientele. Le vieux serin conduisit Black au bain et alla faire un tour pendant l'operation. Quand il revint, plus de Black. Mais un chien mouton, d'un noir superbe, de la taille et de la forme de Black, s'obstinant a lui lecher les mains d'un air inquiet. Le vieux serin s'ecriait: " Veux-tu fiche le camp, sale bete! Black, Black, psst! " Et, en effet, c'etait bien lui, le Black, mais noirci; comment? Le veterinaire n'y comprenait rien. Ce n'etait pas la faute du bain, puisque les autres chiens gardaient leur couleur naturelle. Alors quoi? Le vieux serin vint me consulter. Je parus reflechir, et, subitement, comme inspire -- Nierez-vous, maintenant, m'ecriai-je, la theorie de Darwin? Non seulement les animaux s'adaptent a leur fonction, mais encore au nom qu'ils portent. Vous avez baptise votre chien Black, et il etait ineluctable qu'il devint noir. Le vieux serin me demanda si, par hasard, je ne me fichais pas de lui, et il partit sans attendre la reponse. Je peux bien vous le dire, a vous, comment la chose s'etait passee. Le matin du jour ou Black devait prendre son bain, j'avais attire le fidele animal dans le laboratoire et, la, je l'avais amplement arrose d'acetate de plomb. Or, on sait que le rapprochement d'un sel de plomb avec un sulfure determine la formation d'un sulfure de plomb, substance plus noire que les houilles a Taupin. Je ne revis jamais le vieux serin, mais, a ma grande joie, je ne cessai d'apercevoir Black dans le quartier. Du beau noir du a ma chimie, sa toison passa a des gris malpropres, puis a des blancs sales, et ce ne fut que longtemps apres qu'elle recouvra son albe immaculation. POUR EN AVOIR LE COEUR NET Ils s'en allaient tous les deux, remontant l'avenue de l'Opera. Lui, un gommeux quelconque, aux souliers plats, releves et pointus, aux vetements etriques, comme s'il avait du sangloter pour les obtenir; en un mot, un de nos joyeux retrecis. Elle, beaucoup mieux, toute petite, mignonne comme tout, avec des frissons fous plein le front, mais surtout une taille... Invraisemblable, la taille! Elle aurait certainement pu, la petite blonde, sans se gener beaucoup, employer comme ceinture son porte-bonheur d'or massif. Et ils remontaient l'avenue de l'Opera, lui de son pas bete et plat de gommeux idiot, elle, trottinant allegrement, portant haut sa petite tete effrontee. Derriere eux, un grand cuirassier qui n'en revenait pas. Completement meduse par l'exiguite phenomenale de cette taille de Parisienne, qu'il comparait, dans son esprit, aux robustesses de sa bonne amie, il murmurait, a part lui: -- Ca doit etre postiche. Reflexion ridicule, pour quiconque a fait tant soit peu de l'anatomie. On peut avoir, en effet, des fausses dents, des nattes artificielles, des hanches et des seins rajoutes, mais on concoit qu'on ne peut avoir, d'aucune facon, une taille postiche. Mais ce cuirassier, qui n'etait d'ailleurs que de 2e classe, etait aussi peu au courant de l'anatomie que des artifices de toilette, et il continuait a murmurer, tres ahuri -- Ca doit etre postiche. Ils etaient arrives aux boulevards. Le couple prit a droite, et, bien que ce ne fut pas son chemin, le cuirassier les suivit. Decidement, non, ce n'etait pas possible, cette taille n'etait pas une vraie taille. Il avait beau, le grand cavalier, se rememorer les plus jolies demoiselles de son chef-lieu de canton, pas une seule ne lui rappelait, meme de loin, l'etroitesse inouie de cette jolie guepe. Tres trouble, le cuirassier resolut d'en avoir le coeur net et murmura: -- Nous verrons bien si c'est du faux. Alors, se portant a deux pas a droite de la jeune femme, il degaina. Le large bancal, horizontalement, fouetta l'air, et s'abattit, tranchant net la dame, en deux morceaux qui roulerent sur le trottoir. Tel un ver de terre tronconne par la beche du jardinier cruel. C'est le gommeux qui faisait une tete! LE PALMIER J'ai, en ce moment, pour maitresse, la femme du boulanger qui fait le coin du faubourg Montmartre et de la rue de Maubeuge. Un bien brave garcon, ce commercant! Doux et serviable comme pas un. Quand il voyage en chemin de fer et qu'on arrive au bas d'une rampe un peu raide, il descend de son wagon et suit le train en courant jusqu'au haut de la pente: Ca soulage la locomotive, dit-il avec son bon sourire. Nous avons fait nos vingt-huit jours ensemble, et c'est de cette periode d'instruction que datent nos relations. Il n'eut rien de plus presse, rentre dans ses foyers, que de me presenter a sa femme. Ce qui devait arriver arriva: sa femme m'adora et je gobai sa femme. (Contrairement a l'esthetique des gens delicats, je prefere les femmes d'amis aux autres: comme ca, on sait a qui on a affaire.) Vous la connaissez tous, o Parisiens de Montmartre (les autres m'indifferent)! Mille fois, en regagnant la Butte, vous l'avez contemplee, tronant a son comptoir, dans l'or incomptable de ses pains, sous l'azur de son plafond, ou s'eperdent les hirondelles. Sa jolie petite tete, coiffee a la vierge, fait un drole d'effet sur sa poitrine trop forte: mais, moi, j'aime ca. Au moral, Marie (car elle s'appelle Marie, comme vous et moi) represente un singulier melange de candeur et de vice, d'ignorance et de machiavelisme. Ingenue comme un ver et roublarde comme une pelote de ficelle. Avec ca, tres donnante, mais mettant dans ses presents une delicatesse bien a elle. -- Comment! tu n'as pas de montre? me dit-elle un jour, donne-moi trente francs, je vais t'en acheter une a un petit horloger que je connais. Et, le lendemain, elle m'apportait un superbe chronometre en un metal qui me parut de l'or, avec une chaine lourde comme le cable transatlantique. -- Et tu as paye ca... -- Vingt-huit francs, mon cheri. -- Vingt-huit francs! -- Mais oui, mon ami; c'est un petit horloger en chambre... Tu comprends, il n'a pas tant de frais que dans les grands magasins, alors... -- C'est egal, ca n'est vraiment pas cher. Elle tint a me remettre les deux francs qui me revenaient. A quelques jours de la, entierement denue de ressources, je portai, rue de Buffault (la maison ou il y a un drapeau si sale), ma montre, dans l'espoir de toucher dessus quelque chose comme cent sous. L'homme soupesa l'objet et me demanda timidement si j'aurais assez avec trois cents francs. Sans qu'un muscle de ma physionomie tressaillit, j'acquiescai. Mais, le soir, je ne pus me defendre de gronder doucement Marie de sa folie. Un autre jour, elle arriva tout essoufflee, me sauta au cou, m'embrassa a tour de bras, en disant: -- Regarde par la fenetre le beau petit cadeau que j'apporte a mon ami. Dans la rue, des hommes descendaient d'un camion un palmier qui me parut demesure. -- Hein! fit-elle, je suis sure qu'il y a longtemps que tu revais d'avoir un palmier chez toi. Je ne m'etais pas trompe: ce palmier, y compris la caisse, ne mesurait pas moins de 4, 20 m, alors que mon plafond n'etait eloigne du plancher que de 3, 15 m. -- Et puis, tu sais, ajouta-t-elle, je considere ce palmier comme le symbole de ton amour. Tant qu'il sera vert, tu m'aimeras. Si les feuilles jaunissent, C'est que tu me tromperas. -- Mais pourtant... -- Il n'y a pas de pourtant! Rien n'etait plus etrange que ce pauvre palmier, force, pour tenir dans mon appartement, de garder une attitude oblique. On aurait pu croire a quelque simoun courbant eternellement ce pauvre vegetal. Un jour, rentrant a Paris apres une absence de quelques semaines, je passai a la boulangerie avant de monter chez moi. Marie etait seule. -- Va chez toi tout de suite... Tu verras la belle petite surprise que je t'ai faite. Je reintegrai mon domicile, en proie a un vague trac, relativement a la belle petite surprise. Marie avait loue l'appartement au-dessus, et fait pratiquer dans le plancher un trou circulaire par ou pouvait passer a son aise la tete du fameux palmier. Une petite balustrade fort elegante entourait l'orifice. Tous ces travaux, bien entendu, avaient ete executes sans que le concierge ou le proprietaire en eussent eu le moindre vent. A quelques jours de la, rentrant chez moi tout a fait a l'improviste, je trouvai, relativement peu vetus, Marie et une maniere de grand Egyptien malpropre, que je reconnus pour un anier de la rue du Caire. Marie ne se deconcerta pas. -- Monsieur, me dit-elle en montrant le sale Oriental, est jardinier dans son pays. Je l'ai prie de venir voir notre palmier pour qu'il nous donne quelques conseils sur la maniere de l'entretenir. J'invitai poliment le fils des Pyramides a aller soigner des monocotyledones en d'autres parages. Un regard, muet reproche, foudroya l'inconstante. -- Tu ne me crois pas, cheri? -- ... -- C'est pourtant comme ca... Et puis, tu m'embetes avec tes jalousies continuelles. Et prenant ses cliques, n'oubliant pas ses claques, Marie sortit. J'eus un gros chagrin de cette separation. Pour tacher d'oublier l'infidele, je fis la noce. On ne vit que moi aux Folies Bergere, aux Folies Hippiques, et dans d'autres folies, et dans tous les endroits dements ou l'on peut rencontrer les creatures qui font metier de leur corps. Chaque soir, je rentrais avec une nouvelle creature et j'aimais Marie plus fort que jamais. Pendant ce temps, le palmier devenait superbe, faisait de nouvelles pousses et verdoyait comme en plein Orient. Un matin, je rencontrai Marie qui faisait son marche dans le faubourg Montmartre. Nous fimes la paix. Elle s'informa de son palmier. -- Viens plutot le voir, dis-je. Elle fut, en effet, emerveillee de sa bonne tenue, mais une pensee amere obscurcit son bonheur. -- Parbleu! dit-elle de sa voix la plus triviale, ca n'est pas etonnant. Tous ces chameaux que tu as amenes ici, pendant que je n'y etais pas, ca lui a rappele son pays, et il a ete content. Je lui fermai la bouche d'un baiser derriere l'oreille. Cette histoire se passait au moment de l'Exposition universelle de 1889. LE CRIMINEL PRECAUTIONNEUX Avec un instrument (de fabrication americaine) assez semblable a celui dont on se sert pour ouvrir les boites de conserve, le malfaiteur fit, dans la tole de la devanture, deux incisions, l'une verticale, l'autre horizontale et partant du meme point. D'une main vigoureuse, il amena a lui le triangle de metal ainsi determine, le tordant aussi facilement qu'il eut fait d'une feuille de papier d'etain. (C'etait un robuste malfaiteur.) Il penetra dans le petit vestibule rectangulaire qui precede la porte d'entree. Maintenant la glace avec une ventouse en caoutchouc (de fabrication americaine), il la coupa a l'aide d'un diamant du Cap. Rien ne s'opposait plus a son entree dans le magasin. Alors, tranquillement, methodiquement, il entassa dans un sac ad hoc toutes les pierres precieuses et les parures qui reunissaient au merite du petit volume l'avantage du grand prix. Il etait presque a la fin de sa besogne, quand, au fond de la boutique, le patron, M. Josse, fit son apparition, une bougie d'une main, un revolver de l'autre. Tres poli, le malfaiteur salua et, avec affabilite: -- Je n'ai pas voulu, dit-il, passer si pres de chez vous sans vous dire un petit bonjour. Et tandis que, sans mefiance, l'orfevre lui serrait la main, le malfaiteur lui enfonca dans le sein un fer homicide (de fabrication americaine). Le sac ad hoc fut rapidement rempli. Le malfaiteur allait rentrer dans la rue, quand une pensee lui vint. Alors, s'asseyant a la caisse, il traca sur une grande feuille de papier quelques mots en gros caracteres. A l'aide de pains a cacheter, il colla cet ecriteau sur la devanture du magasin, et les passants matineux purent lire a l'aube: Ferme pour cause de deces. L'EMBRASSEUR La principale occupation entre les repas consistait, pour mon ami Vincent Desflemmes, en longues flaneries par les rues, par les boulevards, par les quais et plus generalement par toutes les arteres de la capitale. Les bras ballants, a moins qu'il n'eut les mains dans ses poches, Desflemmes s'en allait, toujours seul, sans canne, sans chien, sans femme. Attentif aux mille petits episodes de la rue, Vincent se rejouissait de tout: propos discourtois entre cochers mal eleves, esclaves ivres suivis par une nuee de petits polissons hurleurs, pickpockets interrompus, noces bourgeoises avec la jeune epouse rougissante, le mari bien frise, le papa sanguin, la grosse maman en soie noire, la demoiselle d'honneur heliotrope, le garcon d'honneur mal a l'aise en son inhabituelle redingote, le militaire (jamais de noce a Paris sans un militaire, parfois caporal). Les chapeaux hauts de forme des noces bourgeoises ne recelaient plus aucun mystere pour Vincent. Petits chapeaux a grands bords, grands chapeaux a petits bords, troncs de cone, cylindres, hyperboloides, il les connaissait tous et se trouvait ainsi le seul homme de France qui put ecrire un essai serieux sur le haut- de-forme a travers les ages. Desflemmes adorait les noces; il les suivait jusqu'a l'eglise, entrait dans le saint lieu, penetrait meme jusque dans la sacristie et assistait, a la faveur du brouhaha, aux petites scenes touchanto-comiques qui sont l'apanage des ceremonies nuptiales. A force d'assister a cette orgie de noces, Vincent avait fini par remarquer un monsieur aussi amateur que lui de fetes hymeneennes: un monsieur pas beau, ma foi, avec de vilains yeux, une sale bouche, et un nez surabondamment eczemateux. Ce monsieur devait posseder des relations sans nombre, car Desflemmes le rencontrait a chaque instant, distribuant des poignees de main et n'oubliant jamais d'embrasser la mariee. -- Qui diable est-ce, ce bonhomme-la? monologuait Vincent. Dans tous les cas, il a une sale gueule. (Mon ami Desflemmes ne prend pas de gants pour se parler a lui- meme.) Un beau jour, le hasard le renseigna sur le monsieur a relations. Le suisse de Saint-Germain-des-Pres causait avec le bedeau. Tu as vu? disait le suisse; il est la... -- Qui ca? demanda le bedeau. -- L'embrasseur. -- Ah! -- Oui... Tiens, tu peux le voir d'ici, dans le choeur, a droite. Vincent regarda dans la direction indiquee: l'embrasseur, c'etait son bonhomme. Avec beaucoup d'obligeance, et sur le glissement discret d'une piece de quarante sous, le suisse paracheva ses renseignements. L'embrasseur etait un maniaque, relativement inoffensif, dont le faible consistait a embrasser le plus possible de jeunes mariees en blanc. Muni d'un aplomb imperturbable, l'embrasseur s'introduisait dans la sacristie. Les parents du marie se disaient: " Ce doit etre un ami de la famille de la petite. " La famille de la petite se tenait un raisonnement parallele. L'embrasseur serrait la main du jeune homme, embrassait la petite, et le tour etait joue. Desflemmes se divertit fort de cette etrange manie, mais se jura bien, au cas ou il se marierait, de ne pas laisser effleurer les joues virginales de l'adoree par un aussi deplaisant museau. A quelques jours de la, Vincent tomba eperdument amoureux d'une jeune fille de Fontenay-aux-Roses. Bien que la dot fut derisoire, il n'hesita pas a obtenir la main de la personne. D'ailleurs, il y avait des esperances, un oncle fort riche, entre autres, ancien avocat, nomme N. Herve (de Jumieges). -- Tous mes compliments! fis-je a Desflemmes, qui m'annoncait la grave nouvelle. Et la petite... gentille? -- Tu ne peux pas t'en faire une idee, mon vieux! Ah! oui, qu'elle est gentille! Et drole donc! Imagine-toi un front et des yeux a la facon des vierges de Botticelli, un petit nez spirituel, bon garcon, rigolo. Madone et ouistiti meles! Et avec ca, sur la joue, la, pres du menton, un grain de beaute d'ou emergent quelques poils fins, longs, frises et qui lui donne une apparence de Simily-Meyer tout a fait amusante. Bref, a sa vue, mon coeur, vieille poudriere eventee, a saute comme une jeune cartouche de dynamite. Le grand jour arriva. L'oncle a heritage, M. N. Herve (de Jumieges) s'excusa par telegramme de ne pouvoir assister au mariage civil. Inutile de l'attendre, il se rendrait directement a l'eglise. La benediction nuptiale tirait a sa fin. Le digne pretre prononcait les paroles qui lient les epoux devant Dieu, comme le maire (ou son adjoint) a prononce les paroles qui les lient devant la loi. A ce moment, mu par un mouvement machinal, Desflemmes se retourna. Son visage passa rapidement, d'abord au rouge brique de la colere, puis au blanc blafard de la suffocation, et enfin au vert pomme pas mure des resolutions viriles. Derriere lui, au dernier rang des assistants, Desflemmes venait de reconnaitre qui? Ne faites pas les etonnes, vous l'avez devine: l'embrasseur! On allait passer a la sacristie. Apres avoir prie sa jeune femme de l'excuser un instant, Vincent piqua droit sur le maniaque. -- Vous, fit-il, sans affabilite apparente, si vous ne voulez pas sortir de l'eglise a coups de pied dans le cul, vous n'avez qu'une ressource: c'est de vous en aller a reculons, et plus vite que ca. -- Mais, monsieur... -- A moins que je vous prenne par la peau du cou... -- Mais, monsieur ... -- Vieux cochon! -- Mais, monsieur ... -- Comment, espece de saligaud, Paris ne vous suffit donc plus? Comme bien vous pensez, cet intermede n'avait pas passe inapercu des gens de la noce. -- Qu'est-ce qu'il y a donc? soupira tres inquiete la petite Simily-Meyer. -- Je ne sais pas, repondit la maman, mais ton mari a l'air de se disputer fort avec ton oncle Herve. Cependant la discussion continuait sur le ton du debut. Tout a coup Vincent empoigna par le bras l'oncle Herve, car c'etait bien lui, et l'entraina vers la sortie a grand renfort de coups de pied dans le derriere. -- Vincent est devenu fou! s'ecria la mariee en s'effondrant dans son fauteuil. Et toute la noce de repeter: " Vincent est devenu fou! " Vincent n'etait pas devenu fou, mais en apprenant le nom de l'embrasseur, il etait devenu tres embete. Avec une philosophie charmante, il prit son chapeau, son pardessus et le premier train pour Paris. Peu de jours apres cette regrettable scene, il recut des nouvelles de Fontenay sous la forme d'une demande de divorce. Vincent Desflemmes ne constitua meme pas d'avoue. L'avocat de la partie adverse eut beau jeu a demontrer sa folie subite, sa demence incoercible, son insanite degoutante, son alienation redoutable. Le divorce fut prononce. Vincent en a ete quitte pour reprendre ses occupations qui consistent a s'en aller flaner, entre les repas, tout seul, sans canne, sans chien, sans femme. Il a toujours conserve un vif penchant pour les noces des autres, mais il n'y rencontre plus l'embrasseur. LE PENDU BIENVEILLANT Aussi loin derriere lui qu'il reportat ses souvenirs, il ne se rappelait pas une seule minute de veine dans sa pauvre vie. La guigne, toujours la guigne! Et pourtant, chose etrange, jamais de cette serie obstinement noire n'etait resultee pour lui, l'ombre d'une jalousie ou d'une rancune. Il aimait son prochain, et de tout son coeur le plaignait de la triste existence a laquelle il etait voue. Un beau jour, ou plutot un fort vilain jour, il en eut assez de cette vie, par trop bete vraiment. Tranquillement, sans phrases, sans correspondance posthume, sans attitude de melodrame, il resolut de mourir. Non pas pour se tuer, mais tres simplement pour cesser de vivre, parce que vivre sans jouir lui semblait d'une inutilite flagrante. Les differents genres de mort defilerent dans son imagination, lugubres et indifferents. Noyade, coup de pistolet, pendaison... Il s'arreta a ce dernier mode de suicide. Puis, au moment de mourir, il lui vint une immense pitie pour ceux qui allaient continuer a vivre... Une immense pitie et un vif desir de les soulager. Alors, il s'enfonca dans la campagne, arriva dans des champs de colza, bordes de hauts peupliers. Du plus haut de ces peupliers, il choisit la plus haute branche. Avec l'agilite du chat sauvage -- l'infortune n'avait pas abattu sa vigueur -- il y grimpa, attacha une longue corde, combien longue! Et s'y pendit. Ses pieds touchaient presque le sol. Et le lendemain, quand, devant le maire du village, on le decrocha, une quantite incroyable de gens purent, selon son desir supreme, se partager l'interminable corde, et ce fut pour eux tous la source infinie de bonheurs durables. ESTHETIC _If it's not true, it's well found._ SIR CORDON SONNETT Il y a peu d'annees, l'edilite de Pigtown (Ohio, U.S.A.) eut l'idee d'organiser une exposition de peinture, sculpture, gravure, et generalement, tout ce qui s'ensuit. On lanca, par la libre Amerique, des invitations aux artistes de deux sexes, et l'on construisit, en moins de temps qu'il ne faut pour l'ecrire, un vaste hall, aupres duquel la galerie des Machines semblerait une humble mansarde. Le nombre des adhesions depassa les plus flatteuses esperances. Tout ce qui portait un nom dans l'art americain tint a se voir represente a l'exposition de Pigtown. Quelques peintres et sculpteurs de l'ancien continent annoncerent leurs envois par cable; mais l'edilite de Pigtown ayant decide que l'exposition serait exclusivement nationale (_exclusively national_), on ne repondit meme pas a ces faquins d'Europe. La Pigtown National Picture and Sculpture Exhibition obtint tout de suite un prodigieux succes. Le vaste hall ne desemplissait pas, et bientot les organisateurs ne surent plus ou fourrer les dollars de leurs recettes. D'ailleurs la chose en valait la peine; la sculpture, surtout, interessait les visiteurs au plus haut point. Il y a longtemps qu'en matiere de statues, les Americains ont deserte les errements surannes de la vieille Europe. Plus de ces groupes inanimes! Assez de ces marbres froids et insensibles! Foin de ces lions de bronze devorant des autruches de meme metal, sans que les autruches y perdent une seule de leurs plumes! Les statuaires americains ont compris que, dans l'Art, la Vie seule interesse, et qu'il n'y a pas de Vie sans Mouvement. Aussi, a l'exposition de Pigtown, les statues, les groupes, meme les bustes, tout etait-il articule. Les narines battaient, les seins haletaient, les bouches s'ouvraient, et, quand un groupe representait un Boa devorant un boeuf, on n'avait qu'a demeurer cinq minutes devant cette oeuvre capitale, le boeuf se trouvait effectivement devore par le boa. Le boeuf etait en gutta-percha et le boa en celluloid, dites-vous; o poncifs vieux jeu! Qu'importe la substance, l'idee est tout! Dans cet amoncellement d'art anime, deux oeuvres surtout se disputaient l'engouement public. La premiere, due au genie si inventif du grand animalier K.W. Merrycalf, representait un Cochon taquine par des mouches. Et l'on se demandait ce qu'il fallait admirer le plus, dans ce gracieux ensemble: le cochon? Les mouches? Le cochon, un cochon en bronze, trente-six fois grandeur naturelle, se vautrait sur un fumier egalement trente-six fois nature. Une nuee de mouches, dans la meme proportion, s'ebattaient, petites folles, autour du monstrueux groin. Le cochon, comme tout bon cochon qui se respecte, etait immobile, mais les mouches, mues par un petit appareil des plus ingenieux (patent), voletaient reellement, tourbillonnaient et ne touchaient la hure du porc que pour se charger d'electricite et repartir de plus belle. C'etait charmant. Cette jolie piece eut ete certainement le clou de la National Exhibition, sans l'envoi d'un jeune sculpteur ignore jusqu'a ce jour, et portant le nom de Julius Blagsmith. Le groupe de Julius Blagsmith portait cette indication au livret: _The death of the brave general George-Ern. Baker_. L'intrepide officier etait represente au moment ou, frappe d'une balle en plein coeur, il s'affaissa sur une mitrailleuse voisine. A l'interet historique de cet episode emouvant venait s'adjoindre l'attrait d'une ingenieuse application du phonographe. Dans l'interieur de George-Ern. Baker etait adroitement place un appareil, et, toutes les cinq minutes, le vaillant general, portant sa main au coeur, s'ecriait (en americain, bien entendu): " Je meurs pour le principe! " La mitrailleuse, surtout, recueillit les suffrages universels des artilleurs et armuriers americains. Pas une vis, pas un boulon, pas un rivet dont on put constater l'absence ou le mal placement. Une merveille. C'etait bien le cas de le dire: il ne lui manquait que la parole. Des les premiers jours de l'exposition, ce ne fut qu'un cri par les clans artistiques. Le diplome d'honneur de la sculpture est pour le Cochon de Merrycalf, a moins qu'il ne soit pour le Baker de Blagsmith. De leur cote, les deux artistes s'etaient pris, l'un pour l'autre, d'une vive hostilite. Ils se saluaient, se serraient la main, s'informaient de leur sante reciproque, mais on sentait que ces rapports courtois cachaient une glacialite polaire. Le matin du jour ou le jury devait proclamer les recompenses, Blagsmith invita poliment son confrere Merrycalf a lui consacrer quelques instants d'entretien. Il l'amena devant son groupe. -- Franchement, demanda-t-il, comment trouvez-vous cela? -- A la verite, repondit Merrycalf, je trouve cela parfait. La mitrailleuse est d'une exactitude! ... -- Cette mitrailleuse n'a aucun merite a etre exacte, attendu que c'est une vraie mitrailleuse. Voyez plutot. Et Blagsmith, grattant legerement de la pointe de son canif un fragment de platre, fit apparaitre l'acier luisant, et, vous savez, pas de l'acier pour rire. -- Oui, poursuivit-il, cette mitrailleuse est une reelle mitrailleuse en parfait etat, avec cette circonstance aggravante qu'elle est chargee et prete a faire feu. -- Diable! ... et dans quel but? -- Dans le but tres simple de vous mitrailler tous si je n'obtiens pas le grand diplome d'honneur. -- Vous n'y allez pas par quatre chemins, vous -- Jamais! Un seul, c'est plus court. -- Laissez-moi au moins le temps de prevenir le jury. -- Comme il vous plaira. Et, se debarrassant de sa jaquette, Blagsmith arbora la tenue si commode dite en bras de chemise. Sur une splendide estrade drapee de peluche et ornee de plantes tropicales, le jury se reunissait. Apres un grand morceau execute par l'Harmonie des abattoirs de Pigtown, le president du jury se leva et proclama le nom des heureux laureats. On commenca par la peinture. A part quelques coups de revolver echanges entre une mention honorable et une medaille d'argent, la proclamation des laureats peintres se passa assez tranquillement. Puis le president annonca: " Sculpture, grand diplome d'honneur decerne a Mathias Moonman, auteur de... " Auteur de quoi? je ne saurais vous dire, car, a. ce moment precis, il se produisit un vif desordre parmi les gentlemen qui garnissaient l'estrade et ceux qui l'entouraient. Cent milliards de demons se seraient acharnes a dechirer cent milliards d'aunes de toile forte, que le tapage n'eut pas ete plus infernal, cependant que des projectiles meurtriers semaient la mort et l'effroi parmi le jury et le public. L'estrade ne fut bientot qu'un amas confus de draperies rouges, d'arbustes verts et de jures de toutes couleurs. La-bas, dans le fond, Blagsmith tournait sa manivelle avec autant de quietude que s'il eut joue le Yankie Doodle sur un orgue de Barbarie. Quand les gargousses etaient brulees, il en tirait d'autres du socle de son groupe et continuait tranquillement l'oeuvre de destruction. Comme tout prend une fin, meme les meilleures plaisanteries, les provisions s'epuiserent. Dois-je ajouter que le public n'avait pas attendu plus longtemps pour deserter le vaste hall? Sortis de la poussiere, les marbres et les platres retournaient en poussiere. Seuls les bronzes s'en tiraient avec quelques renfoncements negligeables. C'etait fini. Blagsmith endossait sa jaquette, radieux comme un monsieur qui n'a pas perdu sa journee, quand, a sa grande stupeur, il vit s'avancer vers lui qui? son concurrent Merrycalf. Merrycalf, souriant, affable, lui tendit la main. -- Hurrah! _my dear_. Vous etes un homme de parole... et d'action. -- Vous n'aviez donc pas averti le jury? -- Jamais de la vie, par exemple. Bien plus drole comme ca. -- Et vous, ou etiez-vous, pendant mes salves? -- Dans mon cochon, parbleu! Vous pensez bien que je n'ai pas fait un cochon trente-six fois nature en bronze massif. J'y ai fait menager une logette tres confortable, et je vous prie de croire que je ne m'y embetais pas, tout a l'heure, pendant votre petite seance d'artillerie. -- Ce qui prouve que, comme disent les Francais, dans le cochon tout est bon, meme l'interieur. -- Surtout quand il est creux. Enchantes de cette excellente plaisanterie, Blagsmith et Merrycalf allerent dejeuner avec un appetit qui frisait la voracite. UN DRAME BIEN PARISIEN CHAPITRE PREMIER Ou l'on fait connaissance avec un monsieur et une dame qui auraient pu etre heureux, sans leurs eternels malentendus. _0 qu'il ha bien sceu choisir, le challan!_ RABELAIS. A l'epoque ou commence cette histoire, Raoul et Marguerite (un joli nom pour les amours) etaient maries depuis cinq mois environ. Mariage d'inclination, bien entendu. Raoul, un beau soir, en entendant Marguerite chanter la jolie romance du colonel Henry d'Erville: _L'averse, chere a la grenouille,_ _Parfume le bois rajeuni._ _... Le bois, il est comme Nini._ _Y sent bon quand y s'debarbouille._ Raoul, dis-je, s'etait jure que la divine Marguerite (diva Margarita) n'appartiendrait jamais a un autre homme qu'a lui-meme. Le menage eut ete le plus heureux de tous les menages, sans le fichu caractere des deux conjoints. Pour un oui, pour un non, crac! une assiette cassee, une gifle, un coup de pied dans le cul. A ces bruits, Amour fuyait eplore, attendant, au coin du grand parc, l'heure toujours proche de la reconciliation. Alors, des baisers sans nombre, des caresses sans fin, tendres et bien informees, des ardeurs d'enfer. C'etait a croire que ces deux cochons-la se disputaient pour s'offrir l'occasion de se raccommoder. CHAPITRE II Simple episode qui, sans se rattacher directement a l'action, donnera a la clientele une idee sur la facon de vivre de nos heros. _Amour en latin faict amor._ _Or donc provient d'amour la mort_ _Et, par avant, soulcy qui mord,_ _Deuils Plours, Pieges, forfaitz, remord..._ (Blason d'amour.) Un jour, pourtant, ce fut plus grave que d'habitude. Un soir, plutot. Ils etaient alles au Theatre d'Application, ou l'on jouait, entre autres pieces, L'Infidele, de M. de Porto-Riche. -- Quand tu auras assez vu Grosclaude, grincha Raoul, tu me le diras. -- Et toi, vitupera Marguerite, quand tu connaitras Mlle Moreno par coeur, tu me passeras la lorgnette. Inauguree sur ce ton, la conversation ne pouvait se terminer que par les plus regrettables violences reciproques. Dans le coupe qui les ramenait, Marguerite prit plaisir a gratter sur l'amour-propre de Raoul comme sur une vieille mandoline hors d'usage. Aussi, pas plutot rentres chez eux, les belligerants prirent leurs positions respectives. La main levee, l'oeil dur, la moustache telle celle des chats furibonds, Raoul marcha sur Marguerite, qui commenca, des lors, a n'en pas mener large. La pauvrette s'enfuit, furtive et rapide, comme fait la biche en les grands bois. Raoul allait la rattraper. Alors, l'eclair genial de la supreme angoisse fulgura le petit cerveau de Marguerite. Se retournant brusquement, elle se jeta dans les bras de Raoul en s'ecriant: -- Je t'en prie, mon petit Raoul, defends-moi! CHAPITRE III Ou nos amis se reconcilient comme je vous souhaite de vous reconcilier souvent, vous qui faites vos malins. "_Hold your tongue, please!_" CHAPITRE IV Comment l'on pourra constater que les gens qui se melent de ce qui ne les regarde pas feraient beaucoup mieux de rester tranquilles. _C'est epatant ce que le monde devient rosse depuis quelque temps!_ (Paroles de ma concierge dans la matinee de lundi dernier.) Un matin, Raoul recut le mot suivant: " Si vous voulez, une fois par hasard, voir votre femme en belle humeur, allez donc, jeudi, au bal des Incoherents, au Moulin- Rouge. Elle y sera, masquee et deguisee en pirogue congolaise. A bon entendeur, salut! " UN AMI. Le meme matin, Marguerite recut le mot suivant: " Si vous voulez, une fois par hasard, voir votre mari en belle humeur, allez donc, jeudi, au bal des Incoherents, au Moulin- Rouge. Il y sera, masque et deguise en templier fin de siecle. A bonne entendeuse, salut! " UNE AMIE. Ces billets ne tomberent pas dans l'oreille de deux sourds. Dissimulant admirablement leurs desseins, quand arriva le fatal jour: -- Ma chere amie, fit Raoul de son air le plus innocent, je vais etre force de vous quitter jusqu'a demain. Des interets de la plus haute importance m'appellent a Dunkerque. -- Ca tombe bien, repondit Marguerite, delicieusement candide, je viens de recevoir un telegramme de ma tante Aspasie, laquelle, fort souffrante, me mande a son chevet. CHAPITRE V Ou l'on voit la folle jeunesse d'aujourd'hui tournoyer dans les plus chimeriques et passagers plaisirs au lieu de songer a l'eternite. _Mai voueli vieure pamens:_ _La vida es tant bello!_ AUGUSTE MARIN. Les echos du Diable boiteux ont ete unanimes a proclamer que le bal des Incoherents revetit cette annee un eclat inaccoutume. Beaucoup d'epaules et pas mal de jambes, sans compter les accessoires. Deux assistants semblaient ne pas prendre part a la folie generale: un Templier fin de siecle et une Pirogue congolaise, tous deux hermetiquement masques. Sur le coup de trois heures du matin, le Templier s'approcha de la Pirogue et l'invita a venir souper avec lui. Pour toute reponse, la Pirogue appuya sa petite main sur le robuste bras du Templier, et le couple s'eloigna. CHAPITRE VI Ou la situation s'embrouille. _-- I say, don't you think_ _the rajah laughs at us?_ _-- Perhaps, sir._ HENRY O'MERCIER. -- Laisse-nous un instant, fit le Templier au garcon du restaurant, nous allons faire notre menu et nous vous sonnerons. Le garcon se retira et le Templier verrouilla soigneusement la porte du cabinet. Puis, d'un mouvement brusque, apres s'etre debarrasse de son masque, il arracha le loup de la Pirogue. Tous les deux pousserent, en meme temps, un cri de stupeur, en ne se reconnaissant ni l'un ni l'autre. Lui, ce n'etait pas Raoul. Elle, ce n'etait pas Marguerite. Ils se presenterent mutuellement leurs excuses, et ne tarderent pas a lier connaissance a la faveur d'un petit souper, je ne vous dis que ca. CHAPITRE VII Denouement heureux pour tout le monde, sauf pour les autres. _Buvons le vermouth grenadine,_ _Espoir de nos vieux bataillons._ GEORGE AURIOL. Cette petite mesaventure servit de lecon a Raoul et a Marguerite. A partir de ce moment, ils ne se disputerent plus jamais et furent parfaitement heureux. Ils n'ont pas encore beaucoup d'enfants, mais ca viendra. MAM'ZELLE MISS L'ainee des trois, miss Grace, etait une grosse fille commune comme le sont les Anglaises quand elles se mettent a etre communes. La petit Lily, la plus jeune, faisait un effet comique avec ses cheveux flamboyants, mais flamboyants comme le sont les cheveux des Anglaises quand ils se mettent a etre flamboyants. Celle que j'aimais par-dessus tout le reste, c'etait la moyenne, miss Emily, que j'appelais, pour m'amuser, Mam'zelle Miss. A cette epoque-la, miss Emily, pouvait avoir dans les quinze ans, mais elle avait quinze ans comme ont les Anglaises quand elles se mettent a avoir quinze ans. Elle allait a la meme pension que mes cousines, et il arrivait souvent que, le soir, j'accompagnais les fillettes. Au moment de se separer, elles s'embrassaient. Moi, de l'air le plus innocent, je faisais semblant d'etre de la tournee, et j'embrassais tout ce joli petit monde-la. Mam'zelle Miss se laissait gentiment faire, bien que je fusse deja un grand garcon. Et je me souviens que la place de mes baisers apparaissait toute rouge sur ses joues, tant sa peau rose etait delicate et fine. Des fois je la pressais un peu trop fort, alors elle me faisait de gentils reproches, des reproches ou son " britishisme " natif mettait comme un gazouillis d'oiseau. Pour peu qu'elle rit, sa levre superieure se retroussait et laissait apercevoir la nacre humide de ses affriolantes quenottes. C'etaient surtout ses cheveux que j'aimais, des cheveux fins comme Lin, cheveux d'un or si pale qu'on croyait rever. Leur pere, un fort joli homme, joli comme le sont les Anglais quand ils se mettent a etre jolis, adorait ces trois petites et remplacait, a force de tendresse, la mere morte depuis longtemps. Quand je partis pour Paris, j'eus, a travers la peine de quitter mon pays et mes parents, un grand serrement de coeur en pensant que je n'allais plus voir Mam'zelle Miss, et je ne l'oubliai jamais. A mes premieres vacances, je n'eus rien de plus presse que de m'informer de ma petite amie. Helas! que de changements dans la famille! Le pere mort noye dans une partie en mer. (On ne put jamais retrouver la moindre trace de sa fortune et ce resta toujours un mystere de savoir comment il avait vecu, jusqu'a present, dans une aisance relativement considerable.) Miss Grace partie aux Indes, comme gouvernante dans la famille d'un major ecossais; Lily adoptee par un pasteur, qui rougissait d'avoir seulement quatorze filles sur dix-sept enfants. Quant a Mam'zelle Miss, je ne voulus pas croire a sa nouvelle situation. Et pourtant, c'etait vrai. Mam'zelle Miss, caissiere chez un boucher. Vingt fois dans la journee, je repassai devant la boutique. C'etait Justement jour de marche. Le magasin s'encombrait sans relache de paysans, de cuisinieres et de dames de la ville Les garcons, affaires, coupaient, taillaient dans les gros tas de viande, tapaient fort, livraient la marchandise avec des commentaires ou ne reluisait pas toujours le bon gout. Et c'etaient des discussions sans fin a propos du choix des morceaux, du poids et des os. Dans tout ce brouhaha, Mam'zelle Miss, tranquille, executait de petites factures vertigineusement rapides et sans nombre. Severement vetue de noir, un col droit, des manchettes blanches etroites, elle avait, malgre sa figure restee enfantine, un air, amusant comme tout, de petite femme raisonnable. De temps en temps, elle s'interrompait de son travail pour lisser, d'un geste furtif, des frisons qui s'envolaient sur son front. A la fin, elle leva la tete et jeta dans la rue un regard distrait. Elle m'apercut plante la et me fixa pendant quelques secondes avec cette insolence candide, mais genante, des jeunes filles myopes. A son pale sourire, je compris que j'etais reconnu et je fus tout a fait heureux. Vers la fin des vacances, un jour, je ne l'apercus plus dans la boutique. Ni le lendemain. Je m'informai d'elle, le soir, a un jeune garcon boucher, qui me dit: -- Depuis longtemps le patron se doutait de quelque chose. Avant- hier, la nuit, en revenant du marche de Beaumont, il est monte dans sa chambre, et il l'a trouvee couchee avec le premier garcon, tous les deux saouls comme des grives. Alors, il les a fichus a la porte. LE BON PEINTRE Il etait a ce point preoccupe de l'harmonie des tons, que certaines couleurs mal arrangees dans des toilettes de provinciales ou sur des toiles de membres de l'Institut le faisaient grincer douloureusement, comme un musicien en proie a de faux accords. A ce point que pour rien au monde il ne buvait de vin rouge en mangeant des oeufs sur le plat, parce que ca lui aurait fait un sale ton dans l'estomac. Une fois que, marchant vite, il avait pousse un jeune gommeux a pardessus mastic sur une devanture verte fraichement peinte (Prenez garde a la peinture, S.V.P.) et que le jeune gommeux lui avait dit: " Vous pourriez faire attention... ", il avait repondu en clignant, a la facon des peintres qui font de l'oeil a la peinture -- De quoi vous plaignez-vous?... C'est bien plus japonais comme ca. L'autre jour, il a recu de Java la carte d'un vieux camarade en train de chasser la panthere noire pour la Grande Maison de fauves de Trieste. Un attendrissement lui vint que quelqu'un pensat a lui, si loin et de si longtemps, et il ecrivit a son vieux camarade une bonne et longue lettre, une bonne lettre tres lourde dans une grande enveloppe. Comme Java est loin et que la lettre etait lourde, l'affranchissement lui couta les yeux de la tete. L'employe des Postes et Telegraphes lui avanca, hargneux, cinq ou six timbres dont la couleur variait avec le prix. Alors, tranquillement, en prenant son temps, il colla les timbres sur la grande enveloppe, verticalement, en prenant grand soin que les tons s'arrangeassent -- pour que ca ne gueule pas trop. Presque content, il allait enfoncer sa lettre dans la fente beante de l'Etranger, quand un dernier regard cligne le fit rentrer precipitamment. -- Encore un timbre de trois sous. -- Voila, monsieur. Et il le colla sur l'enveloppe au bas des autres. -- Mais, monsieur, fit sympathiquement remarquer l'employe, votre correspondance etait suffisamment affranchie. -- Ca ne fait rien, dit-il. Puis, tres complaisamment: -- C'est pour faire un rappel de bleu. LES ZEBRES -- Ca te ferait-il bien plaisir d'assister a un spectacle vraiment curieux et que tu ne peux pas te vanter d'avoir contemple souvent, toi qui es du pays? Cette proposition m'etait faite par mon ami Sapeck, sur la jetee de Honfleur, un apres-midi d'ete d'il y a quatre ou cinq ans. Bien entendu, j'acceptai tout de suite. -- Ou a lieu cette representation extraordinaire, demandai-je, et quand? -- Vers quatre ou cinq heures, a Villerville, sur la route. -- Diable! nous n'avons que le temps! -- Nous l'avons... ma voiture nous attend devant le Cheval-Blanc. Et nous voila partis au galop de deux petits chevaux atteles en tandem. Une heure apres, tout Villerville, artistes, touristes, bourgeois, indigenes, averti qu'il allait se passer des choses peu coutumieres, s'echelonnait sur la route qui mene de Honfleur a Trouville. Les attentions se surexcitaient au plus haut point. Sapeck, vivement sollicite, se renfermait dans un mysterieux mutisme. -- Tenez, s'ecria-t-il tout a coup, en voila un! Un quoi? Tous les regards se dirigerent, anxieux, vers le nuage de poussiere que designait le doigt fatidique de Sapeck, et l'on vit apparaitre un tilbury monte par un monsieur et une dame, lequel tilbury traine par un zebre. Un beau zebre bien decouple, de haute taille, se rapprochant, par ses formes, plus du cheval que du mulet. Le monsieur et la dame du tilbury semblerent peu flattes de l'attention dont ils etaient l'objet. L'homme murmura des paroles, probablement desobligeantes, a l'egard de la population. -- En voila un autre! reprit Sapeck. C'etait en effet un autre zebre, attele a une carriole ou s'entassait une petite famille. Moins elegant de formes que le premier, le second zebre faisait pourtant honneur a la reputation de rapidite qui honore ses congeneres. Les gens de la carriole eurent vis-a-vis des curieux une tenue presque insolente. -- On voit bien que c'est des Parisiens, s'ecria une jeune campagnarde, ca n'a jamais rien vu! -- Encore un! clama Sapeck. Et les zebres succederent aux zebres, tous differents d'allure et de forme. Il y en avait de grands comme de grands chevaux, et d'autres, petits comme de petits anes. La caravane comptait meme un cure, grimpe dans une petite voiture verte et traine par un tout joli petit zebre qui galopait comme un fou. Notre attitude fit lever les epaules au digne pretre, onctueusement. Sa gouvernante nous appela tas de voyous. Et puis, a la fin, la route reprit sa physionomie ordinaire: les zebres etaient passes. -- Maintenant, dit Sapeck, je vais vous expliquer le phenomene. Les gens que vous venez de voir sont des habitants de Grailly-sur- Toucque, et sont reputes pour leur humeur acariatre. On cite meme, chez eux, des cas de ferocite inouie. Depuis les temps les plus recules, ils emploient, pour la traction et les travaux des champs, les zebres dont il vous a ete donne de contempler quelques echantillons. Ils se montrent tres jaloux de leurs betes, et n'ont jamais voulu en vendre une seule aux gens des autres communes. On suppose que Grailly-sur-Toucque est une ancienne colonie africaine, amenee en Normandie par Jules Cesar. Les savants ne sont pas bien d'accord sur ce cas tres curieux d'ethnographie. Le lendemain, j'eus du phenomene une explication moins ethnographique, mais plus plausible. Je rencontrai la bonne mere Toutain, l'hotesse de la ferme Simeon, ou logeait Sapeck. La mere Toutain etait dans tous ses etats -- Ah! il m'en a fait des histoires, votre ami Sapeck! Imaginez- vous qu'il est venu hier des gens de la paroisse de Grailly en pelerinage a Notre-Dame-de-Grace. Ces gens ont mis leurs chevaux et leurs anes a notre ecurie. M. Sapeck a envoye tout mon monde lui faire des commissions en ville. Moi, j'etais a mon marche. Pendant ce temps-la, M. Sapeck a ete emprunter des pots de peinture aux peintres qui travaillent a la maison de M. Dufay, et il a fait des raies a tous les chevaux et a tous les bourris des gens de Grailly. Quand on s'en est apercu, la peinture etait seche. Pas moyen de l'enlever! Ah! ils en ont fait une vie, les gens de Grailly! Ils parlent de me faire un proces. Sacre M. Sapeck, va! Sapeck repara noblement sa faute, le lendemain meme. Il recruta une dizaine de ces lascars oisifs et mal tenus, qui sont l'ornement des ports de mer. Il empila ce joli monde dans un immense char a bancs, avec une provision de brosses, d'etrilles et quelques bidons d'essence. A son de trompe, il pria les habitants de Grailly, detenteurs de zebres provisoires, d'amener leurs betes sur la place de la mairie. Et les lascars mal tenus se mirent a dezebrer ferme. Quelques heures plus tard, il n'y avait pas plus de zebres dans l'ancienne colonie africaine que sur ma main. J'ai voulu raconter cette innocente, veridique et amusante farce du pauvre Sapeck, parce qu'on lui en a mis une quantite sur le dos, d'idiotes et auxquelles il n'a jamais songe. Et puis, je ne suis pas fache de detromper les quelques touristes ingenus qui pourraient croire au fourmillement du zebre sur certains points de la cote normande. SIMPLE MALENTENDU Angeline (vous ai-je dit qu'elle se nommait Angeline?) rappelait d'une facon frappante la Vierge a la chaise de Raphael, moins la chaise, mais avec quelque chose de plus reserve dans la physionomie. Grande, blonde, distinguee, Angeline ne descendait pourtant pas d'une famille cataloguee au Gotha, ni meme au Bottin. Son pere, un bien brave Badois, ma foi! balayait municipalement les rues de la ville de Paris (_Fluctuat nec mergitur_). Sa mere, une rougeaude et courtaude Auvergnate, etait attachee, en qualite de porteuse de pain, a l'une des plus importantes boulangeries du boulevard de Menilmontant. Quant a Angeline, au moment ou je la connus, elle utilisait ses talents chez une grande modiste de la rue de Charonne. Son teint petri de lis et de roses m'alla droit au coeur. (Je supplie mes lecteurs de ne pas prendre au pied de la lettre ce petrissage de fleurs. Un jour de l'ete dernier, pour me rendre compte, j'ai petri dans ma cuvette des lis et des roses. C'est ignoble! et si l'on rencontrait dans la rue une femme lotie de ce teint-la, on n'aurait pas assez de voitures d'ambulance urbaine pour l'envoyer a l'hopital Saint-Louis.) Comment ce balayeur et cette panetiere s'y prirent-ils pour engendrer un objet aussi joliment delicat qu'Angeline? Mystere de la generation! Peut-etre l'Auvergnate trompa-t-elle un jour le Badois avec un peintre anglais? (Les peintres anglais, comme chacun sait, sont reputes dans l'univers entier pour leur extreme beaute.) Il etait vraiment temps que je fisse d'Angeline ma maitresse, car, le lendemain meme, elle allait mal tourner. Son ravissement de n'avoir plus a confectionner les chapeaux des elegantes du XIe arrondissement ne connut pas de bornes, et elle manifesta a mon egard les sentiments les plus flatteurs, sentiments que j'attribuai a mes seuls charmes. Je n'eus rien de plus presse (pauvre idiot) que d'exhiber ma nouvelle conquete aux yeux eblouis de mes camarades. -- Charmante! fit le choeur. Heureux coquin! Un seul de mes amis, fils d'un richissime pharmacien d'Amsterdam, Van Deyck-Lister, crut devoir me blaguer, avec l'accent de son pays, ce qui aggravait l'offense: -- Oui, cette petite, elle n'est pas mal, mais je ne vous conseille pas de vous y habituer. -- Pourquoi cela? -- Parce que j'ai idee qu'elle ne moisira pas dans vos bras. -- Allons donc! je la conserverai aussi longtemps que je voudrai! Fat! -- Je vous parie cinquante louis qu'elle sera ma maitresse avant la fin de l'annee. (Nous etions alors au commencement de decembre.) Cinquante louis, c'etait une somme pour moi, a cette epoque! Mais que risque-t-on quand on est sur? Je tins le pari. Sur? Oui, je croyais bien etre sur, mais avec les femmes est-on jamais sur? _Donna e mobile._ Je ne manquai pas de rapporter a mon Angeline les propos impertinents de Van Deyck-Lister. -- Eh bien! il a du toupet, ton ami! Apres un silence: -- Cinquante louis, combien que ca fait? -- Ca fait mille francs. -- Matin! Nous ne reparlames plus de cette ridicule gageure, mais moi je ne cessai de penser aux cinquante beaux louis que j'allais palper fin courant. Un soir je ne trouvai pas Angeline a la maison comme d'habitude. Elle ne rentra que fort tard. Plus caline que jamais, elle me jeta ses bras autour du cou, m'embrassa a un endroit qu'elle savait bien et de sa voix la plus sireneenne: -- Mon cheri, dit-elle, jure-moi de ne pas te facher de ce que je vais te dire... -- Ca depend. -- Non, ca ne depend pas. Il faut jurer. -- Pourtant... -- Non, pas de pourtant! Jure. -- Je jure. -- Eh bien! tu sais que nous ne sommes pas riches, en ce moment... -- Dis plutot que nous sommes dans une puree visqueuse. -- Justement. Eh bien! j'ai pense que lorsqu'on peut gagner cinquante louis si facilement, on serait bien bete de se gener... -- Comprends pas. -- Alors, je suis allee chez ton ami Van Deyck-Lister, et comme ca, il te doit cinquante louis. La malheureuse! Voila comment elle comprenait les paris! Etait-ce jalousie! Etait-ce la fureur de perdre mille francs aussi betement? Je ne me souviens pas, mais toujours est-il qu'a ce moment, je ressemblai beaucoup plus a un obus en fonction qu'a un etre doue de raison. -- Tu n'as donc pas compris, espece de dinde, hurlai-je, que puisque ce sale Hollandais a couche avec toi, c'est moi qui lui dois cinquante louis? -- Mon Dieu, mon Dieu! Faut-il que je sois bete! eclata-t-elle en sanglots. Et afin qu'elle ne gemit pas pour rien, je lui administrai une paire de calottes ou deux. Il y a des gens qui rient jaune; Angeline, elle, pleurait bleu, car je vis bientot luire a travers l'onde mourante de ses larmes l'arc-en-ciel de son sourire. -- Veux-tu que je te parle, mon cheri? -- ... -- J'ai une idee. Tu verras, tu ne perdras pas ton argent. -- ... -- Demain je retournerai chez Van Deyck-Lister, et je lui dirai de ne rien te dire. Comme ca, c'est lui qui te devra les cinquante louis. J'acquiescai de grand coeur a cette ingenieuse proposition. (Je dois dire, pour mon excuse, que ces faits se passaient dans le courant d'une annee ou, a la suite d'une chute de cheval, j'avais perdu tout sens moral.) Tres loyalement, Van Deyck-Lister, le 31 decembre, a minuit, me remit la somme convenue. J'empochai ce numeraire sans qu'un muscle de mon visage tressaillit, et j'offris meme un bock au perdant. Souvent, par la suite, Angeline retourna chez Van Deyck-Lister. Chaque fois, elle en revenait munie de petites sommes qui, sans constituer une fortune importante, mettaient quelque aisance dans notre humble menage. LA JEUNE FILLE ET LE VIEUX COCHON Il y avait une fois une jeune fille d'une grande beaute qui etait amoureuse d'un cochon. Eperdument! Non pas un de ces petits cochons jolis, roses, espiegles, de ces petits cochons qui fournissent au commerce de si exquis jambonneaux. Non. Mais un vieux cochon, depenaille, ayant perdu toutes ses soies, un cochon dont le charcutier le plus devoye de la contree n'aurait pas donne un sou. Un sale cochon, quoi! Et elle l'aimait... fallait voir! Pour un empire, elle n'aurait pas voulu laisser aux servantes le soin de lui preparer sa nourriture. Et c'etait vraiment charmant de la voir, cette jeune fille d'une grande beaute, melangeant les bonnes pelures de pommes de terre, le bon son, les bonnes epluchures, les bonnes croutes de pain. Elle retroussait ses manches et, de ses bras (qu'elle avait fort jolis), brassait le tout dans de la bonne eau de vaisselle. Quand elle arrivait dans la cour avec son seau, le vieux cochon se levait sur son fumier et arrivait trottinant de ses vieilles pattes, et poussant des grognements de satisfaction. Il plongeait sa tete dans sa pitance et s'en fourrait jusque dans les oreilles. Et la jeune fille d'une grande beaute se sentait penetree de bonheur a le voir si content. Et puis, quand il etait bien repu, il s'en retournait sur son fumier, sans jeter a sa bienfaitrice le moindre regard de ses petits yeux miteux. Sale cochon, va! Des grosses mouches vertes s'abattaient, bourdonnantes, sur ses oreilles, et faisaient ripaille a leur tour, au beau soleil. La jeune fille, toute triste, rentrait dans le cottage de son papa avec son seau vide et des larmes plein ses yeux (qu'elle avait fort jolis). Et le lendemain, toujours la meme chose. Or, un jour arriva que c'etait la fete du cochon. Comment s'appelait le cochon, je ne m'en souviens plus, mais c'etait sa fete tout de meme. Toute la semaine, la jeune fille d'une grande beaute s'etait creuse la tete (qu'elle avait fort jolie), se demandant quel beau cadeau, et bien agreable, elle pourrait offrir, ce jour-la, a son vieux cochon. Elle n'avait rien trouve. Alors, elle se dit simplement: " Je lui donnerai des fleurs. " Et elle descendit dans le jardin, qu'elle degarnit de ses plus belles plantes. Elle en mit des brassees dans son tablier, un joli tablier de soie prune, avec des petites poches si gentilles, et elle les apporta au vieux cochon. Et voila-t-il pas que ce vieux cochon-la fut furieux et grogna comme un sourd. Qu'est-ce que ca lui fichait, a lui, les roses, les lis et les geraniums! Les roses, ca le piquait. Les lis, ca lui mettait du jaune plein le groin. Et les geraniums, ca lui fichait mal a la tete. Il y avait aussi des clematites. Les clematites, il les mangea toutes, comme un goinfre. Pour peu que vous ayez un peu etudie les applications de la botanique a l'alimentation, vous devez bien savoir que si la clematite est insalubre a l'homme, elle est nefaste au cochon. La jeune fille d'une grande beaute l'ignorait. Et pourtant c'etait une jeune fille instruite. Meme, elle avait son brevet superieur. Et la clematite qu'elle avait offerte a son cochon appartenait precisement a l'espece terrible clematis cochonicida. Le vieux cochon en mourut, apres une agonie terrible. On l'enterra dans un champ de colza. Et la jeune fille se poignarda sur sa tombe. SANCTA SIMPLICITAS Il y a, dans le monde, des gens compliques et des gens simples. Les gens compliques sont ceux qui ne sauraient remuer le petit doigt sans avoir l'air de mettre en branle les rouages les plus mysterieux. L'existence de certaines gens compliques semble un long tissu de ressorts a boudin et de contrepoids. Voila ce que c'est que les gens compliques. Les gens simples, au contraire, sont des gens qui disent oui quand il faut dire oui, non quand il faut dire non, qui ouvrent leur parapluie quand il pleut (et qu'ils ont un parapluie), et qui le referment des que la pluie a cesse de choir. Les gens simples vont tout droit leur chemin, a moins qu'il n'y ait une barricade qui les contraigne a faire un detour. Voila ce que c'est que les gens simples. Parmi les gens les plus simples que j'aie connus, il en est trois dont l'un entra en relation avec les deux autres dans des conditions de simplicite telles que je vous demande la permission de vous conter cette histoire, si vous avez une minute. Le premier de ces gens simples est un jeune gentilhomme, fort joli garcon et riche, qui s'appelle Louis de Saint-Baptiste. Les deux autres se composent de M. Balizard, important metallurgiste dans la Haute-Marne, et de Mme Balizard, jeune femme pas jolie, si vous voulez, mais irresistible pour ceux qui aiment ce genre-la. Un soir, Mme Balizard demanda simplement a son mari: -- Est-ce que nous n'irons pas bientot a Paris voir l'Exposition? -- Impossible, repondit simplement le metallurgiste; j'ai de tres gros interets en jeu, et je serais plus fourneau que tous mes hauts fourneaux reunis, si je quittais mon usine en ce moment. Bien, repliqua simplement Mme Balizard, nous attendrons. Mais, qui t'empeche d'y aller seule, si tu en as envie? -- Bien, mon ami. Et le lendemain meme de cette conversation (la simplicite n'exclut pas la prestesse) Mme Balizard prenait l'express de Paris, tres simplement. Peu de jours apres son arrivee, elle se trouvait au Cabaret roumain, tres emue par la musique des Lautars (la simplicite n'exclut pas l'art), quand un grand, tres joli garcon vint s'asseoir pres d'elle. C'etait Louis de Saint-Baptiste. Il la regarda avec une simplicite non demunie d'interet. Elle le regarda dans les memes conditions. Et il dit: -- Madame, vous avez exactement la physionomie et l'attitude que j'aime chez la femme. Je serais curieux de savoir si votre voix a le timbre que j'aime aussi. Dites-moi quelques mots, je vous prie. -- Volontiers, monsieur. De mon cote, je vous trouve tres seduisant, avec votre air distingue, vos yeux bleus qui ont des regards de grand bebe, et vos cheveux blonds qui bouclent naturellement, et si fins. -- Je suis tres content que nous nous plaisions. Dinons ensemble, voulez-vous? Ils dinerent ensemble ce soir-la, et, le lendemain, ils dejeunerent ensemble. Le surlendemain, ce n'est pas seulement leur repas qu'ils prirent en commun. Mais tout cela, si simplement! Les meilleures choses prennent fin, ici-bas, et bientot Mme Balizard dut regagner Saint-Dizier. Pas seule. Dieu avait beni son union passagere et coupable (socialement) avec M. de Saint-Baptiste. Ce dernier fut immediatement informe des que la chose fut certaine, et il en fremit tout de joie dans son coeur simple. Ce fut une petite fille. Un beau matin du mois suivant, Saint-Baptiste se dit simplement: -- Je vais aller chercher ma petite fille. Et il prit l'express de Saint-Dizier. -- M. Balizard, s'il vous plait? -- C'est moi, monsieur. -- Moi, je suis M. Louis de Saint-Baptiste, et je viens prendre ma petite fille. -- Quelle petite fille? -- La petite fille dont Mme Balizard est accouchee la semaine derniere. -- C'est votre fille? -- Parfaitement. -- Tiens! ca m'etonne que ma femme ne m'ait pas parle de ca. -- Elle n'y aura peut-etre pas songe. -- Probablement. Et, d'une voix forte, M. Balizard cria: -- Marie! (Marie, c'est le nom de Mme Balizard, un nom simple.) Marie arriva et, tres simplement: -- Tiens, fit-elle, Louis! Comment allez-vous? Mais M. Balizard, qui etait un peu presse, abregea les effusions. -- Ma chere amie, M. de Saint-Baptiste affirme qu'il est le pere de la petite. -- C'est parfaitement exact, mon ami, j'ai des raisons speciales pour etre fixee sur ce point. -- Alors il faut lui remettre l'enfant... Occupe-toi de ca. Je vous demande pardon de vous quitter aussi brusquement, mais une grosse affaire de fourniture de rails... A tout a l'heure, Marie... Serviteur, monsieur. Bonjour, monsieur. UNE BIEN BONNE Notre cousin Rigouillard etait ce qu'on appelle un drole de corps, mais comme il avait une rondelette petite fortune, toute la famille lui faisait bonne mine, malgre sa maniere excentrique de vivre. Ou l'avait-il ramassee, cette fortune, voila ce qu'on aurait ete bien embarrasse d'expliquer clairement. Le cousin Rigouillard etait parti du pays, tres jeune, et il etait revenu, un beau jour, avec des colis innombrables qui recelaient les objets les plus heteroclites, autruches empaillees, pirogues canaques, porcelaines japonaises, etc. Il avait achete une maison avec un petit jardin, non loin de chez nous, et c'est la qu'il vieillissait tout doucement et tout gaiement, s'occupant a ranger ses innombrables collections et a faire mille plaisanteries a ses voisins et aux voisins des autres. C'est surtout ce que lui reprochaient les gens graves du pays: un homme de cet age-la s'amuser a d'aussi pueriles faceties, est-ce raisonnable? Moi qui n'etais pas un gens grave a cette epoque-la, j'adorais mon vieux cousin qui me semblait resumer toutes les joies modernes. Le recit des blagues qu'il avait faites en son jeune temps me plongeait dans les delices les plus delirantes et, bien que je les connusse toutes a peu pres par coeur, j'eprouvais un plaisir toujours plus vif a me les entendre conter et raconter. -- Et toi, me disait mon cousin, as-tu fait des blagues a tes pions, aujourd'hui? Helas, si j'en faisais! C'etait une dominante preoccupation (J'en rougis encore), et une journee passee sans que j'eusse berne un pion ou un professeur me paraissait une journee perdue. Un jour, a la classe d'histoire, le maitre me demande le nom d'un fermier general. Je fais semblant de reflechir profondement et je lui reponds avec une effroyable gravite -- Cincinnatus! Toute la classe se tord dans des spasmes fous de gaiete sans borne. Seul, le professeur n'a pas compris. La lumiere pourtant se fait dans son cerveau, a la longue. Il entre dans un acces d'indignation et me congedie illico, avec un stock de pensums capable d'abrutir le cerveau du gosse le mieux trempe. Mon cousin Rigouillard, a qui je contai cette aventure le soir meme, fut enchante de ma conduite, et son approbation se manifesta par l'offrande immediate d'une piece de cinquante centimes toute neuve. Rigouillard avait la passion des collections archeologiques, mais il eprouvait une violente aversion pour les archeologues, tout cela parce que sa candidature a la Societe d'archeologie avait ete repoussee a une enorme majorite. On ne l'avait pas trouve assez serieux. -- L'archeologie est une belle science, me repetait souvent mon cousin, mais les archeologues sont de rudes moules. Il reflechissait quelques minutes et ajoutait en se frottant les mains: -- D'ailleurs, je leur en reserve une... une bonne... et bien bonne meme! Et je me demandai quelle bien bonne blague mon cousin pouvait reserver aux archeologues. Quelques annees plus tard, je recus une lettre de ma famille. Mon cousin Rigouillard etait bien malade et desirait me voir. J'arrivai en grande hate. -- Ah! te voila, petit, je te remercie d'etre venu; ferme la porte, car j'ai des choses graves a te dire. Je poussai le verrou, et m'assis pres du lit de mon cousin. -- Il n'y a que toi, continua-t-il, qui me comprenne, dans la famille; aussi c'est toi que je vais charger d'executer mes dernieres volontes... car je vais bientot mourir. -- Mais non, mon cousin, mais non... -- Si, je sais ce que je dis, je vais mourir, mais en mourant je veux faire une blague aux archeologues, une bonne blague! Et mon cousin frottait gaiement ses mains decharnees. -- Quand je serai claque, tu mettras mon corps dans la grande armure chinoise qui est dans le vestibule en bas, celle qui te faisait si peur quand tu etais petit. -- Oui, mon cousin. -- Tu enfermeras le tout dans le cercueil en pierre qui se trouve dans le jardin, tu sais..., le cercueil gallo-romain! -- Oui, mon cousin. -- Et tu glisseras a mes cotes cette bourse en cuir qui contient ma collection de monnaies grecques: c'est comme ca que je veux etre enterre. -- Oui, mon cousin. -- Dans cinq ou six cents ans, quand les archeologues du temps me deterreront, crois-tu qu'ils en feront une gueule, hein! Un guerrier chinois avec des pieces grecques dans un cercueil gallo- romain? Et mon cousin, malgre la maladie, riait aux larmes, a l'idee de la gueule que feraient les archeologues, dans cinq cents ans. -- Je ne suis pas curieux, ajoutait-il, mais je voudrais bien lire le rapport que ces imbeciles redigeront sur cette decouverte. Peu de jours apres, mon cousin mourut. Le lendemain de son enterrement, nous apprimes que toute sa fortune etait en viager. Ce detail contribua a adoucir fortement les remords que j'ai de n'avoir pas glisse dans le cercueil en pierre la collection de monnaies grecques (la plupart en or). Autant que ca me profite a moi, me suis-je dit, qu'a des archeologues pas encore nes. TRUC CANAILLE Durant l'annee 187... ou 188... (le temps me manque pour determiner exactement cette epoque penible) le Pactole inonda desesperement peu le modeste logement que j'occupais dans les parages du Luxembourg (le jardin, pas le grand-duche). Ma famille (de bien braves gens, pourtant), vexee de ne pas me voir passer plus d'examens brillants (a la rigueur, elle se serait contentee d'examens ternes), m'avait coupe les vivres comme avec un rasoir. Et je gemissais dans la necessite, l'indigence et la penurie. Mes seules ressources (si l'on peut appeler ca des ressources) consistaient en chroniques completement loufoques que j'ecrivais pour une espece de grand serin d'etudiant, lequel les signait de son nom dans le Hanneton de la rive gauche (organe disparu depuis). Le grand serin me remunerait a l'aide de bien petites sommes, mais je me vengeais delicieusement de son rapiatisme en couchant avec sa maitresse, une fort jolie fille qu'il epousa par la suite. C'etait le bon temps. On avait bon appetit, on trouvait tout succulent, et l'on etait heureux comme des dieux quand, le soir, on avait reussi a derober un pot de moutarde a Canivet, marchand de comestibles dont le magasin se trouvait un peu au-dessus du lycee Saint-Louis, pres du Sherry-Gobbler. La seule chose qui m'ennuyait un tantinet, c'etait le terme. Et ce qui m'ennuyait dans le terme, ce n'etait pas de le payer (je ne le payais pas), c'etait precisement de ne pas le payer. Comprenez-vous? Tous les soirs, au moment de rentrer, une angoisse me prenait a l'idee d'affronter les observations et surtout le regard de ma concierge. Oh! ce regard de concierge! Dieu vous preserve a jamais d'une concierge qui vous regarderait comme la mienne me regardait! La prunelle de cette chipie semblait un meeting de tous les mauvais regards de la creation. Il y avait, dans ce regard, de l'hyene, du tigre, du cochon, du cobra capello, de la sole frite et de la limace. Sale bonne femme, va! Elle etait veuve, et rien ne m'otera de l'idee que son mari avait peri victime du regard. Moi qui me trouvais beaucoup trop jeune alors pour trepasser de cette facon, ou plus generalement de toute autre facon, je ruminais mille projets de demenagement. Quand je dis demenagement, je me flatte, car c'etait une simple evasion que je revais, comme qui dirait une sortie a la cloche de bois. A cette epoque, j'avais le sens moral extremement peu developpe. Ayant appris a lire dans Proudhon, je n'ai jamais doute que la propriete ne fut le vol, et la pensee d'abandonner un immeuble, en negligeant de regler quelques termes echus, n'avait rien qui m'infligeat la torture du remords. Mon proprietaire, d'ailleurs, excluait toute idee d'interet sympathique. Ancien huissier, il avait edifie une grosse fortune sur les desastres et les ruines de ses contemporains. Chaque etage de ses maisons representait pour le moins une faillite, et j'etais bien certain que cet impitoyable individu avait autant de desespoirs d'homme sur la conscience que de livres de rente au grand-livre. Le terme de juillet et celui d'octobre passerent sans que j'offrisse la moindre somme a ma concierge. Oh! ces regards! Je recus quelques echantillons du style epistolaire de mon proprietaire, lequel m'indiquait le terme de janvier comme l'extreme limite de ses concessions. C'est a ce moment que je concus un projet qu'a l'heure actuelle je considere encore comme genial. Au 1er janvier, j'envoyai a mon proprietaire une carte de visite ainsi libellee: Alphonse Allais FABRICANT D'ECRABOUILLITE Le 8 janvier arriva et se passa, sous le rapport de mon versement, absolument comme s'etaient passes le 8 juillet et le 8 octobre precedents. Le soir, regard de ma concierge (oh! ce regard!...) et communication suivante: -- Ne sortez pas de trop bonne heure demain matin. Monsieur le proprietaire a quelque chose a vous dire. Je ne sortis pas de trop bonne heure, et j'eus raison, car si jamais je me suis amuse dans ma vie, c'est bien ce matin-la. Je tapissai mon logement d'etiquettes enormes: _"Defense expresse de fumer"_ J'etalai sur une immense feuille de papier blanc environ une livre d'amidon, et j'attendis les circonstances. Un gros pas qui monte l'escalier, c'est l'ancien recors. Un coup de sonnette. J'ouvre. Justement, il a un cigare a la bouche. J'arrache le cigare et le jette dans l'escalier, en dissimulant, sous le masque de la terreur, une formidable envie de rire. -- Eh bien! Qu'est-ce que vous faites? s'ecrie-t-il, effare. -- Ce que je fais?... Vous ne savez donc pas lire? Et je lui montre les "_Defense expresse de fumer_". -- Pourquoi ca, defense de fumer? -- Parce que, malheureux, si une parcelle de la cendre de votre cigare etait tombee sur cette ecrabouillite, nous sautions tous, vous, moi, votre maison, tout le quartier! Mon proprietaire n'etait pas, d'ordinaire, tres colore, mais a ce moment sa physionomie revetit ce ton vert particulier qui tire un peu sur le violet sale. Il balbutia, begayant, bavant d'effroi: -- Et... vous... fabriquez... ca... chez... moi -- Dame! repondis-je avec un flegme enorme: si vous voulez me payer une usine au sein d'une lande deserte... -- Voulez-vous vous depecher de f... le camp de chez moi! -- Pas avant de vous payer vos trois termes. -- Je vous en fais cadeau, mais, de grace, f... le camp, vous et votre... -- Ecrabouillite!... Aupres de mon ecrabouillite, monsieur, la dynamite n'est pas plus dangereuse que la poudre a punaises. -- F... le camp! ... F... le camp! Et je f... le camp. ANESTHESIE Nous faisions de la poesie, Anesthesie Anesthesie, etc. (AIR CONNU.) Le premier etage de cette somptueuse demeure etait occupe par un dentiste originaire de Toulouse qui avait mis sur sa porte une plaque de cuivre avec ces mots: _Surgeon dentist_. Dans leur ignorance de la langue anglaise, les bonnes de la maison avaient conclu que le Toulousain s'appelait Surgeon et disaient de lui, sans qu'une protestation discordante s'elevat jamais: " Un beau gars, hein, que M. Surgeon! " (Au cas ou cette feuille tomberait sous les yeux d'une bonne de la maison, qu'elle sache que surgeon signifie chirurgien en anglais.) Les bonnes de la maison etaient, en cette occurrence, de fines connaisseuses, car M. Surgeon (conservons-lui cette appellation) constituait, a lui seul, un des plus jolis hommes de cette fin de siecle. Imaginez-vous le buste de Lucius Verus, complete par le torse d'Hercule Farnese -- en plus moderne, bien entendu. Le deuxieme etage de la somptueuse demeure en question etait occupe par M. Lecoq-Hue et sa jeune femme. Pas tres bien, M. Lecoq-Hue. Petiot, maigriot, roussot, le cheveu rare, l'oeil chassieux; non, decidement, M. Lecoq-Hue n'etait pas tres bien! Et jaloux, avec ca, comme une jungle! L'histoire de son mariage etait des plus curieuses et l'on a ecrit bien des romans pour moins que cela. Tres riche, il fit connaissance d'une jeune fille tres belle, institutrice des enfants de sa belle-soeur. Il devint eperdument amoureux de la jolie personne, obtint sa main et en profita pour l'epouser. L'institutrice ne lui pardonna jamais d'etre si laid et si insuffisant. Bien avant l'hymen accompli, elle avait jure de se venger. Apres l'hymen, elle renouvela son serment, plus farouche, cette fois, et mieux informe. Il ne se passait pas de jour ou M. Surgeon ne rencontrat dans l'escalier la delicieuse et superbe Mme Lecoq-Hue. Chaque fois, il se disait: -- Matin!... voila une femme avec laquelle on ne doit pas s'embeter! Chaque fois, elle se disait: -- Matin!... voila un homme avec lequel on ne doit pas s'embeter! (Je ne garantis pas la teneur scrupuleuse de ce double propos, mais je puis en certifier l'esprit exact.) Ils finirent par se saluer, et, peu de temps apres, ils en arriverent a se demander des nouvelles de leur sante. Et puis, peu a peu, ils parlerent de choses et d'autres, mais furtivement, helas! et toujours dans l'escalier. Un jour, Surgeon, enhardi, osa risquer: -- Quel dommage, madame, que vous soyez pour moi une si mauvaise cliente! Regret mele de madrigal, car, entre autres perfections, Mme Lecoq- Hue etait douee d'une dentition a faire palir tous les rateliers de la cote d'Afrique. Ce regret mele de madrigal degagea dans l'esprit de Mme Lecoq-Hue la lueur soudaine de la bonne idee. Le lendemain, avec cet air naturel qu'ont toutes les femmes qui se preparent a un mauvais coup (ou un bon): -- Mon ami, dit-elle, je descends chez le dentiste. -- Quoi faire, ma cherie? -- Mais... faire ce qu'on fait chez les dentistes, parbleu! -- Tu as donc mal aux dents? -- J'en suis comme une folle. -- Mal d'amour. -- Idiot! Et, sur ce mot de conciliation, elle descendit l'etage qui la separait de M. Surgeon. Mal aux dents.... elle! Allons donc! M. Lecoq-Hue sentit poindre en son coeur l'aiguillon du doute. Lui aussi connaissait le beau Surgeon, le superbe Lucius Verus, l'inquietant Hercule Farnese du premier. Non, mal aux dents, cela n'etait pas naturel. Livide de jalousie, il sonna a son tour a la porte du chirurgien. Ce fut M. Surgeon lui-meme qui vint ouvrir. -- Vous desirez, monsieur? Trac? honte? crainte de s'etre trompe? On ne sait; mais M. Lecoq- Hue balbutia: -- Je viens vous prier de m'arracher une dent. -- Parfaitement, monsieur, asseyez-vous ici, dans ce fauteuil. Ouvrez la bouche. Laquelle? -- Celle-ci -- Parfaitement... Sans douleur ou avec douleur? Et le terrible homme prononca avec, comme si ce simple mot eut comporte un h aspire et un k, mais un de ces k qui ne pardonnent pas: H A V E C K! -- Sans douleur! blemit le mari. Aussitot les protoxydes d'azote, les chloroformes, les chlorures de methyle s'abattirent sur l'organisme du malheureux, comme s'il en pleuvait. Quelques instants plus tard, dans le cabinet voisin, comme la belle Mme Lecoq-Hue objectait faiblement: -- Voyons, relevez-vous, si mon mari... -- Ah! votre mari! s'ecria Surgeon en eclatant de rire. Votre mari... vous ne pouvez pas vous faire une idee de ce qu'il dort! Et, comme ils l'avaient bien prevu tous les deux, ils ne s'embeterent pas. IRONIE C'est dans un estaminet du plus pur style Louis-Philippe. Il est difficile de rever un endroit plus demode et plus lugubre. Les tables, d'un marbre jauni, s'allongent, desertes de consommateurs. Dans le fond, un vieux billard a blouses prend des airs de catafalque moisi, et les trois billes (meme la rouge), du meme jaune que les tables, ont des gaietes d'ossements oublies. Dans un coin, un petit groupe de clients, qui semblent de l'epoque, font une interminable partie de dominos; leurs des et leurs doigts ont des cliquetis de squelettes. Par instant, les vieux parlent, et toutes leurs phrases commencent par: De notre temps... Au comptoir, derriere des vespetros surannees et des parfait-amour hors d'age, se dresse la patronne, triste et seche, avec de longs repentirs du meme jaune pale que les tables et les billes de son billard. Le garcon, un vieux deplume, qui prend avec la patronne des airs familiers (il doit etre depuis longtemps dans la maison), rode comme une ame en peine autour des tables vides. Alors entrent trois jeunes gens evidemment egares. Ils sont recus avec des airs hostiles de la part des dominotiers et du garcon. Seule la dame du comptoir arbore un vague sourire, peut-etre retrospectif. Elle se rappelle que, dans le temps, c'etait bon les jeunes gens. Les nouveaux venus, un peu interloques d'abord par le froid ambiant, s'installent. Soudain l'un d'eux s'avance vers le comptoir. Madame, dit-il avec la plus exquise urbanite, il peut se faire que nous mourions de rire dans votre etablissement. Si pareille aventure arrivait, vous voudriez bien faire remettre nos cadavres a nos familles respectives. Voici notre adresse. TICKETS SOUVENIR DE L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1889 -- J'achete des tickets! Il m'advint souvent de m'arreter longtemps pres de celle qui poussait et repoussait a perdre haleine cette clameur desesperee, et jamais je ne vis s'engager la moindre transaction. -- J'achete des tickets! Il est vrai que l'acheteuse n'offrait pas un aspect exterieur capable de fournir quelque illusion aux detenteurs de tickets. Ses bottines ne s'etaient certainement pas crottees a la boue du Pactole, le bas de son jupon non plus. Sa voix, surtout, excluait toute idee de capital disponible, une voix enrouee par une affection que je diagnostiquai: crapulite pochardoide et vadrouilliforme. Imaginez-vous une de ces grandes filles noiraudes et maigres, modelee comme a coups de sabre, n'ayant pour elle que ses yeux, mais les ayant bien. -- J'achete des tickets Moi, je l'aimais beaucoup, cette grande bringue, et si j'avais eu des tickets a vendre, je les lui aurais offerts de bon coeur pour rien, pour ses yeux. Ses yeux! Ses yeux, ou tout le reste d'elle semblait s'etre effondre Ses yeux, ou des escadres de coeurs auraient evolue a leur aise! -- J'achete des tickets! Or, vers la fin de l'Exposition, mon oncle Alcide Toutaupoil debarqua chez moi. -- Je me suis decide au dernier moment, dit-il, je compte sur toi pour me montrer les beautes de l'Exposition sans me faire perdre de temps. Mon oncle Toutaupoil est un homme grave, notaire d'une petite ville situee dans le nord-ouest du centre de la France, et que la discretion professionnelle m'empeche de designer plus clairement. Archeologue de merite, mon oncle jouit dans toutes les societes savantes regionales d'une enviable notoriete, et son memoire: Le Tesson de bouteille a travers les ages (avec quatorze planches en taille-douce), se trouve dans toutes les bibliotheques dignes de ce nom. C'est assez indiquer qu'Alcide Toutaupoil ne manifeste aucune vocation serieuse pour le role de gonfalonier de la rigolade moderne. -- La danse du ventre? Tu veux me faire voir la danse du ventre? Tu n'y penses pas, mon pauvre ami! Je ne suis pas venu a Paris pour ca! -- Mais, mon oncle, c'est de l'ethnographie, apres tout. Vous ne connaitrez jamais une civilisation a fond, si vous vous obstinez, sous le pretexte de la pudeur, a repousser certains spectacles qui, certes, froissent nos sentiments les plus intimes, mais qui n'en sont pas moins un enseignement fructueux. La science a de ces exigences, mon oncle! C'est ainsi que je decidai mon austere parent a m'offrir des consommations variees dans les endroits droles de l'Exposition. Je connaissais la galerie des Machines, et j'avais assez vu les maitres-autels retrospectifs. -- J'achete des tickets! Un jour, je lui montrai la grande fille aux yeux plus grands encore, qui proposait d'acheter tant de tickets et qui en achetait si peu. Mon oncle eut presque un acces! -- Comment! s'ecria-t-il, c'est toi, toi que j'ai connu dans le temps presque raisonnable, c'est toi qui jettes les yeux sur de telles creatures C'est a croire que tu as une perversion du sens genesiaque. Genesiaque etait dur! Je n'insistai pas. -- J'achete des tickets! Comme toute chose d'ici-bas, l'Exposition universelle de 1889 eut une fin, et je ne revis plus ma commercante aux yeux. -- J'achete des tickets! Quelques jours plus tard, je me promenais dans la fete de Montmartre, quand une baraque attira mes regards. On y montrait, disait l'enseigne: La belle Zim-lai-lah La seule veritable Exotique de la Fete. Dans la foule, une jeune femme du peuple, appuyee sur le bras d'un robuste travailleur, demanda a ce dernier: -- De quel pays que c'est, les Exotiques? -- Les Exotiques?... C'est du cote de l'Algerie, parbleu!... en tirant un peu sur la gauche. La jeune femme du peuple jeta sur le vigoureux geographe un long regard ou se lisait l'admiration. J'entrai voir la belle Exotique. Zim-lai-lah, plus jolie que Fatma, ma foi! et l'air aussi intelligent, tronait au milieu d'almees sans importance. Parmi ces dernieres... -- J'achete des tickets! Parmi ces dernieres, la grande noiraude avec des yeux! Apres la representation, nous causames: -- Dites donc, votre ami, le vieux avec qui que vous veniez a l'Exposition... -- Eh bien? -- Eh bien! Il est rien vicieux... Par exemple, il a ete rudement chouette! Nous avons passe deux heures ensemble, et il m'a donne plus de deux cents tickets! -- J'achete des tickets! UN PETIT " FIN DE SIECLE " -- Dis donc, mon oncle? -- Mon ami... -- Tu sais pas?... Si t'etais bien gentil?... -- Si j'etais bien gentil? -- Oui... Eh ben, tu me ferais mettre un article dans Le Chat noir. -- Qu'entends-tu par te faire mettre un article? -- Eh ben, me faire imprimer une histoire que j'ai faite, pardi! -- Comment, tu fais de la litterature, toi? -- Pourquoi pas?... et pas plus bete que la tienne, tu sais. -- Pretentieux! -- Pretentieux?... Pretentieux parce qu'on se croit aussi malin que monsieur!... Oh! la, la, ce que tu te gobes, mon vieux! --!!!... Et alors, tu veux debuter dans la presse? -- Oui, j'ai ecrit une petite histoire, je veux te la donner, tu la feras imprimer. Je ne la signerai pas, parce que maman ferait des histoires a n'en plus finir. Toi, tu la signeras, mais nous partagerons la galette. -- A la bonne heure, tu es pratique! -- Dame, si on n'est pas pratique a sept ans, je me demande un peu a quel age qu'on le sera. -- Ou est-il, ton chef-d'oeuvre? -- Tiens, le voila: "HISTOIRE D'UN MECHANT PETIT TROQUET ET D'UNE BONNE PETITE LAMPISTE A Mesdemoiselles Manitou et Tonton. Il y avait une fois, boulevard de Courcelles, un mauvais petit garnement qui etait le fils d'un marchand de vins. Personne ne l'aimait dans le quartier, parce que c'etait un sale gosse qui faisait des blagues a tout le monde. Il avait de vilains cheveux rouges plantes raides, des grandes oreilles detachees de la tete, et un petit nez retrousse comme le museau de ces chiens qui tuent les rats, et puis des taches de rousseur plein la figure. Il faisait tant de bruit avec son fouet, qu'on aurait dit que c'etait un vrai charretier. A cote de la boutique de son pere, il y avait un marchand de lampes qui vendait aussi des seaux, des arrosoirs et des brocs en zinc. Alors le petit troquet venait s'amuser a taper sur tous ces ustensiles pour faire du bruit et embeter les voisins. Le lampiste avait une petite fille qui etait aussi gentille que le petit garcon etait desagreable. On ne peut pas s'imaginer quelque chose de plus charmant et de plus doux que cette petite fille. Elle avait des yeux bleus, un beau petit nez, une jolie petite bouche et des cheveux blonds si fins, si fins, que quand il n'y en avait qu'un, on ne le voyait pas. Quand il faisait beau, elle s'installait sur le trottoir avec son petit pliant, et elle apprenait ses lecons, et, quand elle savait ses lecons, elle faisait de la tapisserie. A ce moment-la, le petit troquet arrivait par derriere et lui tirait sa natte en faisant dign, dign, dign, comme si sa natte etait la corde d'une cloche de bateau a vapeur. Ca embetait joliment la petite lampiste. Mais, un jour, elle a eu une idee. Elle a pris des sous dans le comptoir et elle les a donnes au petit apprenti de son papa, qui etait tres fort et qui a fichu de bons coups de poing sur le nez du petit troquet et de bons coups de pied dans les jambes. Le petit troquet a dit a ses parents qu'il s'etait fichu par terre, et que c'est pour ca qu'il saignait du nez. Le lendemain, il revint tirer la natte de la pauvre petite lampiste. Alors, voila la petite lampiste qui se met en colere et qui se demande comment elle ferait pour faire une bonne blague au mauvais petit troquet. Voici ce qu'elle a fait: Elle l'a invite a faire la dinette avec elle, un jeudi, et d'autres petites filles. On commence par manger des gateaux, du raisin, de tout, et puis elle dit: -- Maintenant, nous allons boire du vin blanc. Et elle remplit les verres avec de l'essence qui sert pour les lampes. Les petites filles, qui etaient averties, n'ont rien bu, mais le mauvais petit troquet a tout avale. Il fut malade comme un cheval, et meme sa maman croyait bien qu'il en claquerait, mais il etait tellement entete qu'il n'a jamais voulu dire comment ca lui etait venu. Heureusement qu'ils avaient un bon medecin qui l'a gueri. Quand il a ete gueri, il a ete embrasser la petite lampiste, et lui a demande pardon de ses mechancetes, et, depuis, il ne lui a jamais tire sa natte, ni tape sur les arrosoirs. Il est devenu tres gentil, ses cheveux ont ete moins rouges, ses taches de rousseur se sont en allees, ses oreilles se sont recollees et son nez n'a plus ressemble a un museau de chien de boucher. Et puis, quand il a ete grand, il s'est marie avec la petite lampiste et ils ont eu beaucoup d'enfants. On a mis tous les garcons a l'Ecole polytechnique. Signe: TOTO." -- Hein! mon oncle, qu'est-ce que tu dis de cette histoire-la? -- Tres interessante, mais ta jeune lampiste me fait l'effet d'etre une jolie petite rosse. -- Pour sur! -- Eh bien! alors? -- Alors quoi? T'as donc pas compris que c'est une histoire ironique?... Eh bien! la, vrai! je ne te croyais pas si daim! (Le bruit d'un coup de pied dans le derriere retentit.) ALLUMONS LA BACCHANTE Le riche amateur contempla longuement le tableau. C'etait un beau tableau fraichement peint, qui representait une bacchante nue a demi-renversee. On reconnaissait que c'etait une bacchante a la grappe de raisin qu'elle mordillait a belles dents. Et puis des pampres s'enroulaient dans ses cheveux, comme dans les cheveux de toute bacchante qui se respecte ou meme qui ne se respecte pas. Le riche amateur etait content, mais content sans l'etre. Anxieux, le jeune peintre attendait la decision du riche amateur. -- Mon Dieu, oui, disait ce dernier, c'est tres bien ... C'est meme pas mal du tout... La tete est jolie... la poitrine aussi ... C'est bien peint... La grappe de raisin me fait venir l'eau a la bouche, mais... votre bacchante n'a pas l'air assez... comment dirais-je donc?... assez bacchante. -- Vous auriez voulu une femme saoule, quoi! repartit timidement l'artiste. -- Saoule, non pas! mais... comment dirais-je donc?... allumee. Le peintre ne repondit rien, mais il se gratta la tete. Pour une fois, le riche amateur avait raison. La bacchante etait jolie au possible, mais un peu raisonnable, pour une bacchante. -- Allons, mon jeune ami, conclut le capitaliste, passez encore quelques heures la-dessus. Je reviendrai demain matin. D'ici la, tachez de... comment dirais-je donc?... ... d'allumer la bacchante C'est cela meme. Et disparut le capitaliste. -- Allumons la bacchante, se dit courageusement le jeune peintre, allumons la bacchante! Le modele qui lui avait pose ce personnage etait une splendide gaillarde de dix-huit ans, certainement titulaire de la plus belle poitrine de Paris et de la grande banlieue. Je crois bien que si vous connaissiez ce modele-la, vous n'en voudriez plus jamais d'autre. Et la tete valait la poitrine, et tout le reste du corps valait la poitrine et la tete. Ainsi! ... Mais, malheureusement, un peu froide. Un jour qu'elle posait chez Gustave Boulanger, ce maitre lui dit, avec une nuance d'impatience: -- Mais allume-toi donc, nom d'un chien! ... C'est a croire que tu es un modele de la regie. (Boutade assez deplacee, entre nous, dans la bouche d'un membre de l'Institut.) Notre jeune artiste se rendit en toute hate chez son modele. La jeune personne dormait encore. Il la fit se lever, s'habiller, le tout avec une discretion professionnelle, et l'emmena chez lui. Il avait son idee. Ils dejeunerent ensemble, chez lui. Les nourritures les plus pimentees couvraient la table, et le champagne coula avec la meme surabondance que si c'eut ete l'eau du ciel. Et, apres dejeuner, je vous prie de croire que, pour une bacchante allumee, c'etait une bacchante allumee. Et le jeune peintre aussi etait allume. Elle reprit la pose. -- Nom d'un chien! cria-t-il, ca y est! Je te crois que ca y etait. Elle s'etait renversee un peu trop. Les joues flambaient d'un joyeux carmin. Une roseur infiniment delicate nuancait -- oh! si doucement -- l'ivoire impeccable de sa gorge de reine. Les yeux s'etaient presque fermes, mais a travers les grands cils on voyait l'eclat rieur de son petit regard gris. Et dans l'unique pourpre de la bouche entrouverte luisait la nacre humide, attirante, de ses belles quenottes. Le lendemain, quand le riche amateur revint, il trouva l'atelier ferme. Il monta a l'appartement et frappa des toc toc innombrables. -- Ma bacchante! clamait-il, ma bacchante! A la fin, une voix partit du fond de l'alcove, la propre voix de la bacchante, et la voix repondit: Pas encore finie. TENUE DE FANTAISIE Apres une frasque plus exorbitante que les precedentes -- et Dieu sait si parmi les precedentes il s'en trouvait d'un joli calibre! -, le jeune vicomte Guy de La Hurlotte fut invite par son pere a contracter un engagement de cinq ans dans l'infanterie francaise. Guy, dont la devise etait qu'on peut s'amuser partout, demanda seulement qu'on ne l'envoyat pas trop loin de Paris. -- Pourquoi pas tout de suite a la caserne de la Pepiniere, a deux pas du boulevard? s'ecria le terrible comte. Non, mon garcon, tu iras au Senegal. La comtesse eclata en sanglots. Le Senegal! Est-ce qu'on revient du Senegal! -- En Algerie, alors. Finalement, apres de nouveaux gemissements maternels, on tomba d'accord sur L.... petite garnison de Normandie, assez maussade et denuee totalement de restaurants de nuit. L'entree de Guy dans l'existence militaire repondit exactement a ses remarquables antecedents civils. Avec cette desinvolture charmante et cette aisance aristocratique que lui enviaient tous ses camarades, Guy, muni de sa feuille de route, penetra chez l'officier charge des ecritures du regiment et qu'on appelle le gros major. -- Bonjour, mesdames, bonjour, messieurs... Ah! pardon, il n'y a pas de dames, et je le regrette... Le gros major, s'il vous plait? -- C'est moi, fit un grand vieux sec, en veston, d'aspect grincheux. -- Comment! c'est vous le gros major? reprit Guy au comble de l'etonnement. Eh bien! il faut que vous me le disiez vous-meme pour que je le croie. Vous n'etes pas gros du tout... et vous avez l'air si peu major! Quand on me parlait du gros major, ce mot evoquait dans mon esprit une maniere de futaille galonnee. J'arrive, et qu'est-ce que je trouve?... une espece d'echalas civil. L'officier, deja fort desoblige par ces propos impertinents, bondit de rage et d'indignation lorsqu'il apprit qu'ils etaient tenus par un simple engage, un bleu! L'attitude du jeune vicomte recut sa recompense immediate sous forme de huit jours de consigne. -- Et puis, ajouta l'officier, je me charge de vous recommander a votre capitaine. -- Je m'en rapporte a vous, mon gros major, et vous en remercie a l'avance. On n'est jamais trop recommande aupres de ses chefs. De tels debuts promettaient; ils tinrent. Tout de suite, Guy de La Hurlotte devint la coqueluche du regiment, ou il apporta, a remplir ses devoirs militaires, tant de fantaisie et un tel parti pris d'imprevu, que la discipline n'y trouva pas toujours son compte. Mais pouvait-on lui en vouloir, a cet endiable vicomte, si charmant, si bon garcon, toujours le coeur et le londres sur la main? Avec le peu d'argent qu'il recevait de sa famille et le grand credit qu'il s'etait procure en ville, Guy menait au regiment une vie fastueuse de grand seigneur pour qui ne comptent edits ni reglements. Pourtant, dans les premiers jours de son incorporation, le jeune vicomte ecopa, comme on dit dans l'armee, deux jours de salle de police. Passant avec sa compagnie dans la grand-rue de L..., Guy adressa une fougueuse declaration et des baisers sans nombre a une jeune femme qui, sur son balcon, regardait la troupe. Indigne de cette mauvaise tenue, le capitaine Lemballeur, aussitot rentre, lui porta ce motif: A eu dans les rangs une attitude tumultueuse et gesticulatoire peu conforme au role d'un soldat de deuxieme classe. Vous pensez si Guy fit un sort a ce libelle. Les mots tumultueuse et gesticulatoire devinrent populaires au regiment et en ville, et le pauvre capitaine Lemballeur n'osa plus jamais punir Guy. Le colonel lui-meme se sentait desarme devant cette belle humeur, et, quand une plaisanterie du vicomte lui revenait aux oreilles, il se contentait de hausser les epaules avec indulgence, en murmurant: " Sacre La Hurlotte, va! " Je n'entreprendrai pas de raconter par le menu les aventures militaires de notre joyeux ami. Les plus gros formats n'y suffiraient pas. Je me contenterai, si vous voulez bien, de vous narrer l'episode qui, selon moi, marque le point culminant de sa carriere fantaisiste. C'etait un dimanche. Guy se trouvait de garde. A dix heures du soir, il prenait la faction au magasin, situe a deux ou trois cents metres du poste. Ce soir-la, il y avait grand remue-menage aux environs du magasin. Des gens du voisinage donnaient un grand bal costume ou devait se rendre toute la brillante societe de L... Quelques invites (Guy etait aussi repandu en ville que populaire au regiment) reconnurent, dans l'humble factionnaire, le brillant vicomte. Ce ne fut qu'un cri.: -- Eh bien! La Hurlotte, vous n'etes donc pas des notres, ce soir? -- J'en suis au desespoir, mais il m'est bien difficile de m'absenter en ce moment. On m'a confie la garde de cet edifice, et si on le derobait en mon absence, je serais force de le rembourser a l'Etat, ce qui ferait faire une tete enorme a mon pauvre papa, deja si eprouve. Vous ne pouvez pas vous faire remplacer? Tiens! c'est une idee. En effet, c'est une idee, une mauvaise idee, il est vrai; mais pour Guy, une mauvaise idee valut toujours mieux que pas d'idee du tout. Justement, un soldat passait, un petit blond timide. -- Veux-tu gagner cent sous, Baudru? -- Ca n'est pas de refus... mais en quoi faisant? -- En prenant ma faction, jusqu'a minuit moins le quart. Tout d'abord, Baudru fremit devant cette incorrecte proposition, mais, dame! cent sous... -- Allons, conclut-il, passe-moi ton sac et ton flingot, et surtout ne sois pas en retard. L'entree de Guy fit sensation. Il avait trouve dans le vestibule une superbe armure dans laquelle il s'etait insere, et il arrivait, casque en tete, lance au poing, caracolant comme dans les vieux tournois. Les ennemis se trouvaient representes par quelques assiettes de petits fours et des tasses a the qui joncherent bientot le sol. La maitresse de la maison commencait a manifester de serieuses inquietudes pour le reste de sa porcelaine, quand Baudru, pale comme un mort, se precipita dans le salon. -- Depeche-toi de descendre en bas, La Hurlotte! V'la une ronde d'officier qui arrive. Tiens, prends ton fusil et ton sac. Tout un monde de terreur tournoya sous le crane de Guy. Les articles du code militaire flamboyerent devant ses yeux, en lettres livides: conseil de guerre... abandon de son poste... Mort! Tout cela en trois secondes!... Puis le sang-froid lui revint brusquement. Se debarrasser de cette armure, il n'y fallait pas songer. La ronde aurait dix fois le temps d'arriver. -- Ma foi, tant pis! je descends comme ca. Je trouverai bien une explication. Il etait temps. L'officier et son porte-falot n'etaient plus qu'a une cinquantaine de metres de la guerite. Bravement, Guy se mit en posture, croisa sa lance, et d'une voix forte, un peu etouffee par le casque baisse, cria: " Halte-la!... qui vive? " A cette brusque apparition, le soldat laissa choir son falot, et le brave capitaine Lemballeur, car c'etait lui, ne put se defendre d'une vive emotion. Si les aieux de La Hurlotte avaient pu revenir sur terre a cette minute, ils eussent ete satisfaits de leur descendant, car Guy, barde de fer, casque en tete, la lance en arret, avait vraiment grande allure. La lune eclairait cette scene. Pourtant, la surprise du capitaine prit fin. -- Je parie que c'est encore vous, La Hurlotte? Apres beaucoup d'efforts, Guy etait enfin parvenu a lever la visiere de son casque. -- Je vais vous dire, mon capitaine... Comme il faisait un peu froid... -- Oui, mon garcon, allez toujours. Je sais bien que ce n'est pas le toupet qui vous manque, mais celle-la est decidement trop raide! Faites-moi le plaisir d'aller remettre cette ferblanterie ou vous l'avez trouvee... et puis vous recevrez de mes nouvelles. Guy termina sa faction en proie a une vive inquietude, sentiment inaccoutume chez lui. De son cote, le capitaine Lemballeur n'etait pas moins inquiet de la facon dont il libellerait le motif de la punition de La Hurlotte, car ses collegues en etaient encore a le blaguer avec la fameuse attitude tumultueuse et gesticulatoire. Il rentra au poste, demanda le livre, se gratta la tete longuement et ecrivit: Deux jours de consigne au soldat de La Hurlotte. Etant de garde, a mis une tenue de fantaisie. APHASIE Celle-la, par exemple, depassait tout ce que le capitaine Lemballeur avait vu de plus raide, et, mille petards de Dieu! il en avait vu de raides, le capitaine Lemballeur, dans toutes ses campagnes, en Crimee, au Mexique et partout, et partout, mille petards de Dieu! Le medecin, un jeune major frais emoulu du Val-de-Grace, ne se demontait pas. -- Mais enfin, docteur, tonitruait le capitaine, vous ne me ferez jamais croire que ce petard de Dieu de clairon ne s'est pas f... de moi dans les grandes largeurs! -- Je ne le crois pas pour ma part, capitaine, car j'ai vu dans les hopitaux des cas d'aphasie encore plus curieux que celui-la. -- Aphasie... aphasie! Je t'en f.... moi, de l'aphasie... avec huit jours de boite! -- Ma conscience de medecin m'interdit de laisser violenter cet homme, que je considere provisoirement comme un malade, et meme un malade tres interessant. Je l'envoie aujourd'hui en observation a l'hopital. L'excellent capitaine Lemballeur s'inclina devant l'homme de science; mais, c'est egal, mille petards de Dieu! elle etait raide, celle-la! Pendant ce colloque, il y avait, dans une des chambres de la 3e du 4, deux hommes qui ne s'etaient jamais tant amuses. Quand je dis deux hommes, je devrais dire un homme et un clairon. L'homme etait un soldat de deuxieme classe, de fort elegante tournure, repondant au nom de Guy de La Hurlotte. A la suite de quelques frasques depassant les dimensions ordinaires des frasques admises, le vieux comte de La Hurlotte avait invite son fils a contracter un engagement de cinq ans dans l'infanterie francaise, et voila comment le jeune Guy se trouvait l'honneur et la joie du 145, de ligne a L... Le clairon qui partageait en ce moment la bonne humeur du vicomte n'etait autre que son brosseur et fidele ami, le nomme Jumet. Et ils avaient de quoi rire doublement, les drilles! D'abord, parce que l'aventure de la veille etait en elle-meme tout a fait drole, et ensuite parce que, pouvant tourner tres mal, elle avait un denouement qu'ils n'auraient pas ose rever. La veille, un dimanche, Guy se trouvait consigne, ce qui lui arrivait plus souvent qu'a son tour. Il faisait un temps superbe. Sur le coup de quatre heures, Guy n'y put resister; il se mit en tenue et sortit de la caserne. Justement, c'etait le clairon Jumet, le devoue Jumet, qui etait de garde. -- Dis donc, Jumet, fit Guy, je suis consigne, mais je sors tout de meme. -- Prends bien garde de te faire piger, mon vieux vicomte. -- Pas de danger, je vais diner chez une femme adultere. -- Amuse-toi bien. -- Si l'adjudant fait sonner aux consignes, tu ne sonneras pas, hein? -- Diable! ca n'est pas commode, ca. -- Tu sonneras autre chose, voila tout. Et Jumet, qui, a l'instar de son ami Guy, n'avait jamais doute de rien, repondit simplement: -- Entendu, vicomte; rapporte-moi un bon cigare. -- Je t'en rapporterai deux, mais je n'aime pas qu'on me mette le marche en main. Et, sur un cordial shake-hand, l'homme et le clairon se separerent. Malheureusement pour l'homme, il n'avait pas fait cent metres hors de la caserne qu'il rencontra le terrible capitaine Lemballeur, celui-la meme qui l'avait consigne. Avec une admirable prestesse, Guy s'introduisit dans la premiere boutique qui lui tomba sous la main, mais pas assez vite pour que le capitaine ne l'eut reconnu. Ravi de prendre La Hurlotte en defaut, le capitaine Lemballeur gagna la caserne a grands pas. -- Clairon, cria-t-il, sonnez aux consignes, mille petards de Dieu! et pas de gymnastique! Pauvre Jumet, en voila une tuile! Il essaya de parlementer. -- Mon capitaine, l'adjudant vient d'y faire rappeler. -- Je m'en fous! Rappelez-les encore, mille petards de Dieu! Lentement, tristement, penaudement, Jumet saisit son instrument et gagna le milieu de la cour. Tarata... ta! Tarata... ta! Tarata... ta -- Mais, espece de brute! s'ecria Lemballeur, je vous dis de sonner aux consignes, mille petards de Dieu! Et vous sonnez aux caporaux. -- Ah! pardon, capitaine, je vous demande bien pardon. Tarata... tatata! Tarata... tatata! ... -- Voila qu'il sonne aux sergents, maintenant! Mais il est saoul comme un cochon, ce petard de Dieu-la! Jumet s'excusa encore, et sonna successivement la soupe, la distribution, les malades, les lettres, le rapport, etc., mais pas du tout les consignes. Toute la caserne etait sens dessus dessous. Le capitaine Lemballeur consistait en une explosion de petards de Dieu! Il empoigna Jumet au collet: -- Mille petards de Dieu! voulez-vous sonner aux consignes, oui ou non? Jumet se degagea doucement, et, sur un ton a la fois ferme et desole -- Je regrette beaucoup, mon capitaine, dit-il, mais JE NE ME RAPPELLE PLUS L'AIR. Et il rentra au poste, tres simplement. Les menaces les plus terribles, la lecture du code militaire, rien n'y fit. -- Quand vous me fusilleriez, repondait-il avec la plus grande mansuetude, qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse? Je ne me rappelle plus l'air. Le lendemain matin, sur les conseils de Guy de La Hurlotte, Jumet se fit porter malade, et raconta son cas au docteur. -- C'est tres curieux, ce qui m'a pris hier. Le capitaine Lemballeur m'a commande de sonner aux consignes, et je n'ai pas ete foutu de me rappeler l'air. Je dois avoir quelque chose de casse dans la tete. Le medecin l'interrogea sur ses antecedents, sa famille. -- J'ai une soeur un peu maboul, repondit Jumet, et un oncle completement loufoque. -- Parfaitement, c'est un cas tres curieux d'aphasie. Jumet fut soumis a la visite de tous les gros bonnets de la medecine militaire, qui furent unanimes a reconnaitre l'aphasie, avec un commencement de paralysie. Et le clairon Jumet fut reforme a la premiere inspection generale. Guy de La Hurlotte perdit a cette aventure la creme des brosseurs et la perle des amis, mais la societe civile y gagna, _raram avem_, un citoyen qui n'a qu'une parole. UNE MORT BIZARRE La plus forte maree du siecle (c'est la quinzieme que je vois et j'espere bien que cette jolie serie ne se clora pas de sitot) s'est accomplie mardi dernier, 6 novembre. Joli spectacle, que je n'aurais pas donne pour un boulet de canon, ni meme deux boulets de canon, ni trois. Favorisee par une forte brise S.-O., la mer clapotante affleurait les quais du Havre, et s'engouffrait dans les egouts de ladite ville, se melangeant avec les eaux menageres, qu'elle rejetait dans les caves des habitants. Les medecins se frottaient les mains: " Bon, cela! se disaient- ils, a nous les petites typhoides! " Car -- le croirait-on? -- Le Havre-de-Grace est bati de telle facon que ses egouts sont au-dessus du niveau de la mer. Aussi, a la moindre petite maree, malgre l'energique resistance de M. Rispal, les ordures des Havrais s'epanouissent, cyniques, dans les plus luxueuses arteres de la cite. Ne vous semble-t-il pas, par parenthese, que ce saligaud[1] de Francois Ier, au lieu de trainer une existence oisive dans les brasseries a femmes du carrefour Buci, n'aurait pas mieux fait de surveiller un peu les ponts et chaussees de son royaume? N'importe! c'etait un beau spectacle. Je passai la plus importante partie de ma journee sur la jetee, a voir entrer des bateaux et a en voir sortir d'autres. Comme la brise fraichissait, je relevai le collet de mon pardessus. Je m'appretais a en faire autant pour le bas de mon pantalon (je suis extremement soigneux de mes effets), quand apparut mon ami Axelsen. Mon ami Axelsen est un jeune peintre norvegien, plein de talent et de sentimentalite. Il a du talent a jeun et de la sentimentalite le reste du temps. A ce moment, la sentimentalite dominait. Etait-ce la brise un peu vive? Etait-ce le trop-plein de son coeur?... Ses yeux se remplissaient de larmes. -- Eh bien! fis-je, cordial, ca ne va donc pas, Axelsen? -- Si, ca va. Spectacle superbe, mais douloureux souvenir. Toutes les plus fortes marees du siecle brisent mon pauvre coeur. -- Contez-moi ca. -- Volontiers, mais pas la. Et il m'entraina dans la petite arriere-boutique d'un bureau de tabac ou une jeune femme anglaise, plutot jolie, nous servit un swenskapunch de derriere les fagots. Axelsen etancha ses larmes, et voici la navrante histoire qu'il me narra: -- Il y a cinq ans de cela. J'habitais Bergen (Norvege) et je debutais dans les arts. Un jour, un soir plutot, a un bal chez M. Isdahl, le grand marchand de rogues, je tombai amoureux d'une jeune fille charmante a laquelle, du premier coup, je ne fus pas completement indifferent. Je me fis presenter a son pere et devins familier de la maison. C'etait bientot sa fete. J'eus l'idee de lui faire un cadeau, mais quel cadeau?... Tu ne connais pas la baie de Vaagen? -- Pas encore. -- Eh bien, c'est une fort jolie baie dont mon amie raffolait, surtout en un petit coin. Je me dis: " Je vais lui faire une jolie aquarelle de ce petit coin, elle sera bien contente. " Et un beau matin me voila parti avec mon attirail d'aquarelliste. Je n'avais oublie qu'une chose, mon pauvre ami: de l'eau. Or tu sais que si le mouillage est interdit aux marchands de vins, il est presque indispensable aux aquarellistes. Pas d'eau! Ma foi, me dis-je, je vais faire mon aquarelle a l'eau de mer, je verrai ce que ca donnera. " Ca donna une fort jolie aquarelle que j'offris a mon amie et qu'elle accrocha tout de suite dans sa chambre. Seulement... tu ne sais pas ce qui arriva? -- Je le saurai quand tu me l'auras dit. -- Eh bien, il arriva que la mer de mon aquarelle, peinte avec de l'eau de mer, fut sensible aux attractions lunaires, et sujette aux marees. Rien n'etait plus bizarre, mon pauvre ami, que de voir, dans mon tableau, cette petite mer monter, monter, monter, couvrant les rochers, puis baisser, baisser, baisser, les laissant a nu, graduellement. -- Ah! -- Oui... Une nuit, c'etait comme aujourd'hui la plus forte maree du siecle, il y eut sur la cote une tempete epouvantable. Orage, tonnerre, ouragan! Des le matin, je montai a la villa ou demeurait mon amante. Je trouvai tout le monde dans le desespoir le plus fou. Mon aquarelle avait deborde: la jeune fille etait noyee dans son lit. -- Pauvre ami! Axelsen pleurait comme un veau marin. Je lui serrai la main. -- Et, tu sais, ajouta-t-il, c'est absolument vrai ce que je viens de te raconter la. Demande plutot a Johanson. Le soir meme, je vis Johanson qui me dit que c'etait de la blague. LE RAILLEUR PUNI[2] J'ai voulu conter cette histoire, a l'occasion de l'annee qui vient, pour prouver aux jeunes gens disposes a la raillerie qu'il est toujours malseant et parfois dangereux de se gausser des malheureux. Fasse le ciel que ce recit produise son effet et que la nouvelle annee soit exempte de deplorables plaisanteries et de mechants brocards! C'etait le 31 decembre 1826. Il avait beaucoup neige depuis quelques jours sur la petite ville de Potinbourg-sur-Bec, mais le degel etait survenu, et la neige tournait en boue noire. Au coin de la rue Saint-Gaspard et de la place du Marche-aux-Veaux se dressait la boutique du sieur Hume-Mabrize, maitre apothicaire, car, a cette epoque, les pharmaciens n'etaient pas encore eclos. On vendait non point des medicaments, mais des drogues, et, entre nous, le pauvre monde ne s'en trouvait pas plus mal. Il pouvait etre cinq heures du soir; Hume-Mabrize, dans son laboratoire, elaborait je ne sais quel bienfaisant electuaire. La boutique etait sous la garde du jeune Athanase, garcon apothicaire de beaucoup d'avenir, mais, malheureusement, doue d'un esprit caustique et railleur. En ce moment, inoccupe, Athanase regardait, sur le seuil de la porte, les gens patauger dans la boue, prenant grande joie a cette contemplation cruelle. Une grande voiture de coquetier arrivait par la rue Saint-Gaspard, a fond de train, eclaboussant les passants qui criaient et montraient le poing a cette brute de charretier. Justement, devant la boutique de l'apothicaire, s'etendait une large et profonde flaque de boue. Un monsieur, etranger a la localite, n'eut que le temps, pour ne pas etre ecrase, de sauter sur le trottoir. Mais la roue de la voiture entra violemment dans la flaque et en projeta le contenu tout alentour. Le monsieur etranger a la localite fut litteralement inonde de fange. Il en avait plein ses culottes, plein sa houppelande, sur le visage et jusque dans les cheveux. Athanase concut la plus vive allegresse de ce malheur. Il eclata de rire et, comme le monsieur s'eloignait en grommelant, il le rappela pour lui demander ironiquement: -- Voulez-vous une brosse? Le lendemain, c'etait le premier jour de l'an. La boutique de M. Hume-Mabrize etait a peine ouverte qu'un garcon de l'auberge du Roi-Maure vint demander un lavement emollient pour un client qui se tordait dans les plus penibles coliques. -- Bien, repondit l'apothicaire; aussitot prepare, Athanase ira l'administrer lui-meme. En ce temps, vous savez, le grand Eguisier n'avait pas accompli sa geniale invention et, presque toujours, les lavements etaient administres par les apothicaires eux-memes ou par leurs garcons. Comme une invention modifie les moeurs! Hume-Mabrize prepara, avec son soin ordinaire, un bon liquide emollient, sedatif et mucilagineux, l'introduisit bouillant dans le cylindre d'etain que vous savez, et voila mon Athanase parti pour accomplir sa mission. La clef du voyageur etait sur la porte. Athanase entra. Sans mot dire, le voyageur decouvrit la partie interessee. Athanase, avec une attention et une precision professionnelles, fit son devoir. Doucement, sans precipitation, le piston s'enfonca dans le cylindre, poussant devant lui le bon liquide, tel un docile troupeau, doux et tiede. La... ca y est Il n'y avait plus qu'a se retirer et a s'en aller. Mais, tout a coup, comme un volcan, comme une explosion, il se produisit un phenomene inattendu. Projete violemment dehors, le bon liquide venait de sortir, comme deshonore d'avoir ete amene en tel endroit. Le visage d'Athanase etait la, tout pres, a bout portant. Il n'en perdit pas une goutte. Alors le voyageur tourna son autre face vers le jeune apothicaire et lui demanda sur le ton de la politesse empressee: -- Voulez-vous une brosse? EXCENTRIC'S _We are told that the sultan Mahrnoud_ _by his perpetual wars..._ SIR CORDON SONNETT. Par un phenomene bizarre d'association d'idees (assez commun aux jeunes hommes de mon epoque), l'Exposition de 1889 me rappelle celle de 1878. A cette epoque, dix printemps de moins fleurissaient mon front. C'est effrayant ce qu'on vieillit entre deux Expositions universelles, surtout lorsqu'elles sont separees par un laps considerable. Ma bonne amie d'alors, une petite brunette a qui l'ecclesiastique le plus roublard aurait donne le bon Dieu sans confession (or une nuit d'orgie, pour elle, n'etait qu'un jeu), me dit un jour a dejeuner: -- Qu'est-ce que tu vas faire, pour l'Exposition? -- Que ferais-je bien pour l'Exposition? -- Expose. -- Expose?... Quoi? -- N'importe quoi. -- Mais je n'ai rien invente! (A ce moment, je n'avais pas encore invente mon aquarium en verre depoli, pour poissons timides. S.G.D.G.) -- Alors, reprit-elle, achete une baraque et montre un phenomene. -- Quel phenomene? ... Toi? Terrible, elle fronca son sourcil pour me repondre: -- Un phenomene, moi! Et peut-etre qu'elle allait me fiche des calottes, quand je m'ecriai, sur un ton d'amoureuse conciliation: -- Oui, tu es un phenomene, chere ame! un phenomene de grace, de charme et de fraicheur! Ce en quoi je ne mentais pas, car elle etait bigrement gentille, ce petit chameau-la. Un coquet nez, une bouche un peu grande (mais si bien meublee), des cheveux de soie innombrables et une de ces peaux tendrement blanc-rosees, comme seules en portent les dames qui se servent de creme. Certes, je ne me serais pas jete pour elle dans le bassin de la place Pigalle, mais je l'aimais bien tout de meme. Pour avoir la paix, je conclus: -- C'est bon! puisque ca te fait plaisir, je montrerai un phenomene. -- Et moi, je serai a la caisse? -- Tu seras a la caisse. -- Si je me trompe en rendant la monnaie, tu ne me ficheras pas des coups? -- Est-ce que je t'ai jamais fichu des coups? -- Je n'ai jamais rendu de monnaie, alors je ne sais pas... Si je rapporte ce dialogue tout au long, c'est pour donner a ma clientele une idee des conversations que j'avais avec Eugenie (c'est peut-etre Berthe qu'elle s'appelait). Huit jours apres, je recevais de Londres un nain, un joli petit nain. Quand les nains anglais, chacun sait ca, se melent d'etre petits, ils le sont a defier les plus puissants microscopes; mais quand ils se melent d'etre mechants, detail moins connu, ils le sont jusqu'a la temerite. C'etait le cas du mien. Oh! la petite teigne! Il me prit en grippe tout de suite, et sa seule preoccupation fut de me causer sans relache de vifs deboires et des afflictions de toutes sortes. Au moment de l'exhibition, il se haussait sur la pointe des pieds avec tant d'adresse, qu'il paraissait aussi grand que vous et moi. Alors, quand mes amis me blaguaient, disant: " Il n'est pas si epatant que ca, ton nain! " et que je lui transmettais ces propos desobligeants, lui, cynique, me repondait en anglais: -- Qu'est-ce que vous voulez... il y a des jours ou on n'est pas en train. Un soir, je rentrai chez moi deux heures plus tot que ne semblait l'indiquer mon occupation de ce jour-la. Devinez qui je trouvai, partageant la couche de Clara (je me rappelle maintenant, elle s'appelait Clara)! Inutile de chercher, vous ne devineriez jamais. Mon nain! Oui, mesdames et messieurs, Clara me trompait avec ce British minuscule! J'entrai dans une de ces coleres Heureusement pour le traitre, je levai les bras au ciel avant de songer a le calotter. Il profita du temps que mes mains mirent a descendre jusqu'a sa hauteur pour filer. Je ne le revis plus. Quant a Clara, elle se tordait litteralement sous les couvertures. -- Il n'y a pas de quoi rire, fis-je severement. -- Comment, pas de quoi rire? Eh ben, qu'est-ce qu'il te faut a toi?... Grosse bete, tu ne vas pas etre jaloux d'un nain anglais? C'etait pour voir, voila tout. Tu n'as pas idee... Et elle se reprit a rire de plus belle, apres quoi elle me donna quelques details, reellement comiques, qui acheverent de me desarmer. C'est egal, dorenavant, je me mefiai des nains et, pour utiliser le local que j'avais loue, je me procurai un geant japonais. Vous rappelez-vous le geant japonais de 1878? Eh bien! c'est moi qui le montrais. Mon geant japonais ne ressemblait en rien a mon nain anglais. D'une taille plus elevee, il etait bon, serviable et chaste. Ou, du moins, il semblait doue de ces qualites. J'ai raison de dire il semblait, car, a la suite de peu de jours, je fis une decouverte qui me terrassa. Un soir, rentrant inopinement dans la chambre de Camille (oui, c'est bien Camille, je me souviens), je trouvai, jonchant le sol, l'orientale defroque de mon geant, et dans le lit Camille... devinez avec qui! Inutile de chercher, vous ne trouveriez jamais. Camille, avec mon ancien nain! C'etait mon espece de petit cochon de nain anglais, qui n'avait rien trouve de mieux, pour rester pres de Camille, que de se deguiser en geant japonais. Cette aventure me degouta a tout jamais du metier de barnum. C'est vers cette epoque qu'entierement ruine par les prodigalites de ma maitresse j'entrai en qualite de valet de chambre, 59, rue de Douai, chez un nomme Sarcey. LE VEAU CONTE DE NOEL POUR SARA SALIS Il y avait une fois un petit garcon qui avait ete bien sage, bien sage. Alors, pour son petit Noel, son papa lui avait donne un veau. -- Un vrai? -- Oui, Sara, un vrai. -- En viande et en peau? -- Oui, Sara, en viande et en peau. -- Qui marchait avec ses pattes? -- Puisque je te dis un vrai veau -- Alors? -- Alors, le petit garcon etait bien content d'avoir un veau seulement, comme il faisait des saletes dans le salon... -- Le petit garcon? -- Non, le veau... Comme il faisait des saletes et du bruit, et qu'il cassait les joujoux de ses petites soeurs... -- Il avait des petites soeurs, le veau? Mais non, les petites soeurs du petit garcon... Alors on lui batit une petite cabane dans le jardin, une jolie petite cabane en bois... -- Avec des petites fenetres? -- Oui, Sara, des tas de petites fenetres et des carreaux de toutes couleurs... Le soir, c'etait le reveillon. Le papa et la maman du petit garcon etaient invites a souper chez une dame. Apres diner, on endort le petit garcon et ses parents s'en vont... -- On l'a laisse tout seul a la maison? -- Non, il y avait sa bonne... Seulement, le petit garcon ne dormait pas. Il faisait semblant. Quand la bonne a ete couchee, le petit garcon s'est leve et il a ete trouver des petits camarades qui demeuraient a cote... -- Tout nu? -- Oh! non, il etait habille. Alors tous ces petits polissons, qui voulaient faire reveillon comme des grandes personnes, sont entres dans la maison, mais ils ont ete attrapes, la salle a manger et la cuisine etaient fermees. Alors, qu'est-ce qu'ils ont fait?... -- Qu'est-ce qu'ils ont fait, dis? -- Ils sont descendus dans le jardin et ils ont mange le veau... -- Tout cru? -- Tout cru, tout cru. -- Oh! les vilains! -- Comme le veau cru est tres difficile a digerer, tous ces petits polissons ont ete tres malades le lendemain. Heureusement que le medecin est venu! On leur a fait boire beaucoup de tisane, et ils ont ete gueris... Seulement, depuis ce moment-la, on n'a plus jamais donne de veau au petit garcon. -- Alors, qu'est-ce qu'il a dit, le petit garcon? -- Le petit garcon..., il s'en fiche pas mal. EN VOYAGE SIMPLES NOTES A l'encontre de beaucoup de personnes que je pourrais nommer, je prefere m'introduire dans un compartiment deja presque plein que dans un autre qui serait a peu pres vide. Pour plusieurs raisons. D'abord, ca embete les gens. Etes-vous comme moi? j'adore embeter les gens, parce que les gens sont tous des sales types qui me degoutent. En voila des sales types, les gens! Et puis, j'aime beaucoup entendre dire des betises autour de moi, et Dieu sait si les gens sont betes! Avez-vous remarque? Enfin, je prefere le compartiment plein au compartiment vide, parce que ce manque de confortable macere ma chair, blinde mon coeur, armure mon ame, en vue des rudes combats pour la vie (_struggles for life_). Voila pourquoi, pas plus tard qu'avant-hier, je penetrais dans un wagon ou toutes les places etaient occupees, sauf une dont je m'emparai, non sans joie. Une seconde raison (et c'est peut-etre la bonne) m'incitait a penetrer dans ce compartiment plutot que dans un autre, c'est que les autres etaient aussi bondes que celui-la. Cet evenement, auquel j'attache sans doute une importance demesuree, se passait a une petite station dont vous permettrez que je taise le nom, car elle dessert un pays des plus giboyeux et encore peu explore. Parmi les voyageurs de mon wagon, je citerai: Deux jeunes amoureux, grands souhaiteurs de tunnels, la main dans la main, les yeux dans les yeux. Une idylle! Cela me rappelle ma tendre jouvence. Une larme sourd[3] de mes yeux et, apres avoir tremblote un instant a mes cils, coule au long de mes joues amaigries pour s'engouffrer dans les broussailles de ma rude moustache. Continuez, les amoureux, aimez-vous bien, et toi, jeune homme, mets longtemps ta main dans celle de ta maitresse, cela vaut mieux que de la lui mettre sur la figure, surtout brutalement. A cote des amants s'etale un ecclesiastique gras et sans distinction, sur la soutane duquel on peut apercevoir des residus d'anciennes sauces projetees la par suite de negligences en mangeant. A votre place, monsieur le cure, je detournerais quelques fonds du denier de saint Pierre pour m'acheter des serviettes. Pres de l'ecclesiastique, un jeune peintre tres gentil, dont j'ai fait la connaissance depuis. Beaucoup de talent et tres rigolo. Pres de la portiere, un monsieur et son fils. Le monsieur frise la quarantaine, le petit garcon a vu s'epanouir, cette annee, son sixieme printemps. Pauvre petit bougre! Le pere profite des heures de voyage pour inculquer la grammaire a son rejeton. lis en sont au pluriel, au terrible pluriel. Les mots en ail aussi, excepte eventail et quelques autres dont la souvenance a disparu de mon cerveau. Quand l'infortune crapaud s'est fourre dans sa pauvre petite caboche la regle et ses exceptions, le professeur passe aux exemples, et c'est la qu'il apparait dans toute sa beaute. L'enfant tient une ardoise sur ses genoux et un crayon a la main. -- Tu vas me mettre ca au pluriel. -- Oui, papa. -- Fais bien attention. -- Oui, papa. -- Le chacal, cet epouvantail du betail, s'introduit dans un soupirail. A ce moment, le jeune peintre me regarde, je regarde le jeune peintre, et, malgre mon sang-froid bien connu, j'eclate de rire et lui aussi. Le pere-professeur, tout a sa lecon, ne devine pas la cause de notre hilarite et continue: -- Voici maintenant les mots en ou, dont certains prennent au pluriel un s, d'autres un x. J'attends l'exemple. Il ne tarde pas: -- Le pou est le joujou et le bijou du sapajou. Le petit fait une distribution judicieuse d's et d'x, et nous passons a la geographie. Non, vous n'avez pas idee de la quantite enorme de fleuves qui se jettent dans la Mediterranee! Il me semble que, de mon temps, il n'y en avait pas tant que ca. Mon ami l'artiste me demande gravement comment, recevant toute cette eau, la Mediterranee ne deborde pas. Je lui fais cette reponse classique: que la Providence a prevu cette catastrophe et mis des eponges dans la mer. Le petit, qui nous a entendus, demande a son pere si c'est vrai. Le pere, interloque, hausse imperceptiblement les epaules, ne repond pas, et declare la lecon terminee. Encourages par ce resultat, nous tachons d'inculquer au petit garcon quelques faux principes. -- Savez-vous, mon jeune ami, pourquoi la mer, bien qu'alimentee par l'eau douce des rivieres, est salee? -- Non, monsieur. -- Eh bien, c'est parce qu'il y a des morues dedans. -- Ah! -- Et l'ardoise que vous avez la sur vos genoux, savez-vous d'ou elle vient? -- Non, monsieur. -- Eh! elle vient d'Angers, et c'est meme pour ca que le metier de couvreur est si dangereux. A ce moment, le pere intervient et nous prie de ne pas fausser le jugement de son fils. Nous repliquons avec aigreur: -- Avec ca que vous n'etes pas le premier a le lui fausser, quand vous lui faites ecrire que les poux sont les joujoux et les bijoux des sapajous! Si vous croyez que ca ferait plaisir a Buffon d'entendre de telles heresies! Nous entrons en gare. Il etait temps! LE CHAMBARDOSCOPE Je ne me rappelle plus, mais je crois bien que ce fut le jeune duc Honneau de la Lunerie qui s'ecria: -- Non, l'homme n'est pas un animal ou, si c'est un animal, c'est un animal superieur. Sur ce dernier mot, Laflemme perdit patience: -- Un animal superieur, l'homme! ... Voulez-vous avoir mon opinion sur l'homme? -- Volontiers, Laflemme. -- L'homme est une andouille, la derniere des andouilles. -- Et la femme? -- La femme en est l'avant-derniere. -- Tu es dur pour l'humanite, Laflemme. -- Pas encore assez! C'est precisement l'humanite qui a perdu l'homme. Dire que cet idiot-la aurait pu etre le plus heureux des animaux, s'il avait su se tenir tranquille. Mais non, il a trouve qu'il n'avait pas assez contre lui de la pluie du ciel, du tonnerre de Dieu, des maladies, et il a invente la civilisation. -- Pourtant, Laflemme.... interrompit le jeune duc Honneau de la Lunerie. -- Il n'y a pas de pourtant, duc Honneau! vehementa Laflemme. La civilisation, qu'est-ce que c'est, sinon la caserne, le bureau, l'usine, les aperitifs, et les garcons de banque? " L'homme est si peu le roi de la Nature, qu'il est le seul de tous les animaux qui ne puisse rien faire sans payer. Les betes mangent a l'oeil, boivent a l'oeil..., aiment a l'oeil... -- Je te ferai remarquer, Laflemme, que beaucoup d'humains ne se genent pas pour pratiquer cette derniere operation le plus ophtalmiquement du monde. Il existe meme certains quidams qui en tirent de petits benefices. -- Parfaitement! mais de quel opprobre l'humanite ne couvre-t-elle pas ces etres ingenieux et charmants! Je reviens a la question. Avez-vous jamais vu un daim se ruiner pour une biche? Le cochon le plus devoye ne peut-il pas se livrer a toutes ses cochonneries sans qu'un de ses confreres, deguise en sergent de ville ou en huissier, ne vienne lui presenter un mandat d'arret ou un billet a ordre?... Dites-le moi franchement, qui de vous peut se vanter d'avoir assiste au spectacle d'une sarigue tirant un sou de sa poche! Pas un de nous ne releva le defi. Laflemme avait decidement raison: l'homme etait un animal inferieur. Le jeune duc Honneau de la Lunerie lui-meme semblait ecrase sous l'eloquence documentaire de notre brave ami Laflemme. Notre brave ami Laflemme n'etait pas, comme on pourrait le croire, un paradoxal fantaisiste, un creux theoricien. A peine au sortir de l'enfance, et meme un peu avant, il avait mis en pratique ses theories sur la meprisabilite du travail. Sa devise favorite etait: On n'est pas des boeufs. Son programme: Rien faire et laisser dire. La manifestation de ces farouches revolutionnaires qui reclamaient huit heures de travail par jour lui arracha de doux sourires, et il felicita de tout son coeur les gardiens de la paix (sic) qui assommerent ces formidables idiots. Laflemme ne possedait aucune fortune personnelle ou autre. Employe nulle part, il eut ete mal venu a reclamer des appointements. L'horreur instinctive qu'il avait de la magistrature en general et de Mazas en particulier le maintint dans le chemin d'une vertu relative. Il lui arriva souvent d'emprunter des sommes qu'il negligea de rendre, mais toujours a des gens riches que ces transactions ne pouvaient gener (une certaine sensibilite native lui tenant lieu de conscience). Entre-temps, il executait des besognes pitoyablement remuneratrices, mais coutant si peu d'efforts, comme, par exemple, des romans pour le compte de M. Richebourg. Un de ceux qu'il ecrivit, dans ces conditions, est reste grave au plus creux de tous les coeurs vraiment concierges. Il s'appelait, si mes souvenirs sont exacts: _La Belle Cul-de-Jatte_ _ou la Fille du Fou mort-ne._ Tout l'argent que lui rapporta cette oeuvre sensationnelle passa, d'ailleurs, a l'entretien d'une charmante jeune femme de Clignancourt, qu'il possedait pour maitresse, et a qui sa taille exigue avait valu le sobriquet de la mome Zero-Virgule-Cinq. Malgre ses faibles dimensions, la mome Zero-Virgule-Cinq etait douee d'appetits cleopatreux, et le pauvre Laflemme dut la ceder un beau soir, pour dix sous, a un Russe ivre-mort. L'hiver approchait. Laflemme, assez frileux de sa nature, et degoute de patauger dans la boue frigide de Paris alors qu'il fait si beau soleil dans le Midi, resolut d'aller passer l'hiver a Nice. Il fit ses malles, lesquelles consistaient en une valise surannee, enleva la petite aiguille d'une vieille montre en nickel qu'il avait, mit la grande aiguille sur 6 heures et prit le train de Nice. Encore peu de monde a Nice: la saison commencait a peine. Laflemme s'installa dans un hotel confortable, et, des le premier diner qu'il fit a la table d'hote, interessa vivement les voyageurs. La conversation etait tombee, comme il arrive a toutes les tables d'hote de Nice, chaque jour que Dieu fait, sur le fameux tremblement de terre de 1886. (A Nice, on ne connait que quatre sujets de conversation: la roulette de Monte-Carlo, le tremblement de terre de 86, les gens de marque arrivant ou partant, et la joie genereuse qu'on eprouve a avoir chaud quand les Parisiens grelottent.) -- Le tremblement de terre! dit Laflemme d'une voix douce, mais bien articulee. Les gens qui en seront victimes desormais, c'est qu'ils le voudront bien. On dressa l'oreille d'un air interrogateur. -- Parfaitement, puisque la science permet maintenant de prevoir la catastrophe vingt-quatre heures avant son explosion. Pour le coup, tous les dineurs se suspendirent aux levres de Laflemme. -- Comment! vous ne connaissez pas le chambardoscope, cet instrument invente par un pretre irlandais? Aucun de ces messieurs et dames ne connaissait le chambardoscope. Laflemme sortit sa fameuse vieille montre de nickel. -- Vous voyez, ca n'est pas bien complique. L'instrument ressemble un peu a une montre, a cette difference pres qu'il ne comporte qu'une aiguille. L'interieur consiste en un appareil extremement sensible aux courants telluriques qui travaillent le sol. La facon de s'en servir est des plus simples. Vous placez l'instrument a plat, comme ceci, de facon que l'aiguille soit bien dans l'axe du meridien, comme cela. Si l'aiguille se maintient sur le chiffre 6, rien a craindre. Si l'aiguille incline a droite du 6, c'est qu'on a affaire a des courants telluriques positifs. Si, au contraire, elle se dirige a gauche, cela annonce des courants telluriques negatifs, plus dangereux que les autres. Tous les yeux se fixaient, attentifs, sur l'aiguille, qui se maintint impassiblement au chiffre 6. -- Nous pouvons dormir sur nos deux oreilles, conclut gaiement Laflemme. A partir de ce jour, Laflemme fut l'enfant gate de l'hotel. Au dejeuner, au diner, il devait sortir son chambardoscope. -- Encore rien aujourd'hui! Allons, ca va bien! Et les visages de refleter la serenite. Le matin du septieme jour, Laflemme descendit plus tot que de coutume. Il prit en particulier le patron de l'hotel. -- Ayez la bonte de me preparer ma note. Je telegraphie a Paris pour qu'on m'envoie de l'argent, et je file ce soir. -- Qu'y a-t-il donc? -- Voyez plutot. La chambardoscope marquait 9,5. Courants telluriques negatifs, les pires de tous! Ca n'allait pas trainer. Le patron blemit. -- Surtout, n'en dites rien a personne... Votre instrument peut se tromper. -- Mon devoir me commande d'avertir tout le monde. -- N'en faites rien, je vous en conjure. Et le pauvre homme blemissait toujours. Cette revelation, c'etait l'hotel vide sur l'heure, la saison perdue, la ruine! -- Tenez, monsieur Laflemme, voici votre note acquittee, faites- moi l'amitie de partir tout de suite. -- Mais je n'ai pas d'argent pour le voyage. -- Voici deux cents francs, mais partez sans rien dire. Laflemme mit gravement la note acquittee dans son portefeuille, les dix louis dans son porte-monnaie et prit le train. Il passa une delicieuse journee a Cannes et revint, le soir meme, s'installer dans un excellent hotel de Nice -- pas le meme, bien entendu. Le chambardoscope excita le meme interet dans ce nouvel endroit que le precedent. Je ne fatiguerai pas le lecteur au recit monotone des aventures de Laflemme dans les hotels de Nice. Qu'il vous suffise de savoir que le coup du chambardoscope ne rata jamais. La roulette de Monte-Carlo, touchee de tant d'ingeniosite, se transforma en _alma parens_ pour Laflemme, qui revint, au printemps, gros, gras, souriant et non denue de ressources. C'est a ce moment-la qu'il ajouta a sa devise favorite, un peu triviale, de: _On n'est pas des boeufs_, celle, plus elegante et neodarwinienne, de: _Truc for life!_ UNE INVENTION MONOLOGUE POUR CADET Si quelqu'un m'avait dit que je ferais une invention, j'aurais ete bien etonne! Et, vous savez.... pas une de ces petites inventions de rien du tout, non... une invention serieuse. Je ne dis pas que ce soit une de ces inventions qui bouleversent un siecle, non, mais... C'est drole comme ca vous vient, une invention ... au moment ou on s'y attend le moins! C'est l'histoire de l'oeuf de Christophe Colomb! ... Colomb ne pensait pas plus a decouvrir l'Amerique qu'a rien du tout... Voila que ses yeux tombent sur un oeuf dur... Alors, il se dit: ... Je ne me rappelle pas ce qu'il s'est dit, mais enfin ca lui a donne l'idee de decouvrir l'Amerique. Mon invention, a moi, ne m'est pas venue comme ca. Il n'y a pas d'oeuf dur dans la mienne. Je ne pose pas, moi! Je n'ai pas un esprit en coup de foudre, mais j'ai de la logique, une logique serree, une de ces logiques... serrees Voila comment je l'ai trouvee, mon invention. Il pleuvait a verse, une de ces pluies! Ah! quel joli temps! Aupres de ce temps-la, le deluge universel aurait pu etre considere comme de la secheresse. Justement j'avais une course pressee. Je me trouvais sous les arcades de la rue de Rivoli... Et je me disais: Quel dommage que toutes les rues de Paris ne soient pas baties comme la rue de Rivoli... On s'en irait au sec, sous les arcades, ou l'on voudrait. Ce serait charmant! ... Si j'etais le gouvernement, je forcerais les proprietaires a batir leurs maisons avec des arcades. Ce ne serait peut-etre pas liberal. Non, pas d'arcades, mais qu'est-ce qui empecherait les boutiquiers de tendre devant leurs boutiques des toiles qui abriteraient les passants? La Chambre ferait une loi pour forcer les commercants a dresser des tentes pendant la pluie. Puis, tout a coup... vous me suivez bien, n'est-ce pas?... Je vais vous faire assister (solennel) a la genese de mon idee... Je me suis dit: Mais pourquoi chaque citoyen n'aurait-il pas sa petite tente a lui? Une petite toile soutenue par des batons legers, du bambou, par exemple, qu'on porterait soi-meme, au-dessus de sa tete, pour se garantir de la pluie. Mon invention etait faite!... Il ne restait plus qu'a la rendre pratique. Voila ce que j'ai imagine: Figurez-vous une etoffe.... soie, alpaga, ce que vous voudrez.... taillee en rond et tendue sur des tiges en baleine. Toutes ces tiges sont reunies au centre, autour d'un petit rond de metal qui glisse le long d'un baton, comme qui dirait une canne. Quand il ne pleut pas, les baleines sont couchees le long du manche avec l'etoffe... Dans ce cas-la, vous vous servez de mon appareil comme d'une canne. Crac! il pleut! ... Vous poussez le petit etui le long du manche... Les baleines se tendent, l'etoffe aussi... Vous interposez cet abri improvise entre vous et le ciel, et vous voila garanti de la pluie. Ca n'est pas plus difficile que ca, mais il fallait le trouver. Je vous fais le pari qu'avant trois mois mon instrument est dans les mains de tout le monde. On pourra en etablir a tous les prix, en coton pour les classes ouvrieres, en soie pour les personnes aisees. Ce n'est pas le tout d'inventer, il faut baptiser son invention. J'avais songe a des mots grecs, latins, comme on fait dans la science. Puis, j'ai reflechi que ce serait pretentieux. Alors je me suis dit: Voyons... j'ai fait une invention simple, donnons-lui un nom simple. Mon appareil est destine a parer a la pluie, je l'appellerai Parapluie. Mais je cause, je cause. Je vais prendre mon brevet au ministere, je n'ai pas envie qu'on me vole mon idee. Car, vous savez, quand une idee est dans l'air, il faut se mefier. LE TEMPS BIEN EMPLOYE A cette epoque-la -- voila bien une piece de dix ans; comme le temps passe! -, je payais mon loyer a des intervalles inegaux, mais peu rapproches. Ca n'a pas beaucoup change depuis, mais maintenant, j'ai une bonne proprietaire qui se contente de me dire entre-temps: -- Eh bien! monsieur A ..., pensez-vous a moi? -- Mais oui, madame C ..., lui souris-je irresistiblement, je n'arrete pas d'y penser. Et elle reprend, douloureuse: -- C'est que je suis bien genee, en ce moment. -- Pas tant que moi, madame C..., pas tant que moi! A l'epoque dont je parle, je me trouvais en proie a un proprietaire qui ne se fit aucun scrupule d'eparpiller aux quatre vents des encheres publiques mon mobilier heteroclite et mes collections (provenant en grande partie d'objets derobes). Je ne fis ni une ni deux, et, degoute du Quartier latin, j'allai me nicher dans le premier hotel venu du quartier Poissonniere, parfaitement inconnu de moi, d'ailleurs. Maison calme, patriarcale, habitee par des gens qu'on ne rencontrait jamais dans les escaliers et qui se couchaient a des heures incroyables de nuit peu avancee. J'en rougissais. J'avais beau rentrer comme les poules, c'etait toujours moi le dernier couche. Je ne connaissais pas mes colocataires, mais leurs chaussures n'avaient aucun mystere pour moi. A la lueur de mes allumettes-bougies (de contrebande), je les connus et les reconnus, sans jamais me tromper. Par exemple, je savais que le 7 chaussait couramment de gros brodequins en cuir fauve, tandis que le 12 avait adopte la bottine en chevreau a boutons. Et toutes ces chaussures, rangees sur leur paillasson respectif, me semblaient, dans la nuit des couloirs, autant de muets reproches. -- Comment! disaient les bottines a elastiques du 3, tu rentres seulement et voici l'aurore. Les souliers vernis du 14. reprenaient -- Vil debauche, d'ou viens-tu? Du tripot, sans doute, ou de quelque endroit pire encore! Et je m'enfuyais, confus, par les couloirs tenebreux. Une seule consolation m'etait reservee. un paillasson qui ne m'insultait pas. Non pas qu'il fut jamais veuf de cuir, au contraire, toujours deux paires, une de femme, une d'homme. Celle de femme, jolie, minuscule, adorablement cambree et visiblement toujours au service des memes petits pieds. Celle d'homme, ondoyante, diverse et jamais la meme que la veille ou le lendemain. Des fois, bottes elegantes; d'autres jours, solides chaussures a cordons; ou bien larges souliers plats, pleins de confort. Mais toujours de la bonne cordonnerie cossue. Les hommes se renouvelaient, et on devinait en eux des gaillards a leur aise. Et, en somme, se renouvelaient-ils tant que ca? Pas tant que ca, car, a force d'habitude, j'arrivai a les reconnaitre et a savoir leur jour. Ainsi, les solides chaussures passaient sur le paillasson infame la nuit du mardi au mercredi. La nuit du mercredi au jeudi etait reservee aux bottes fines, et ce fut toujours le dimanche soir que je remarquai les larges souliers plats. Un seul jour de la semaine, ou plutot une seule nuit, les jolies petites bottines restaient seules. Et ce qu'elles avaient l'air de s'embeter, les pauvres petites! Souvent j'eus l'idee de leur proposer ma societe, mais je ne les connaissais vraiment pas assez pour ca. Et regulierement, toutes les nuits du jeudi, les petites bottines se morfondaient en leur pitoyable solitude. Je n'avais jamais vu la dame hospitaliere, mais je grillais du desir d'entrer en relations avec elle; ses bottines etaient si engageantes! Et un beau jour, dans l'apres-midi, je frappai a la porte. Une maniere de petite bourgeoise infiniment jolie, un peu trop serieuse peut-etre, vint m'ouvrir. Je crus m'etre trompe, mais un rapide coup d'oeil sur les bottines me rassura: c'etait bien la personne. J'incendiai mes vaisseaux et declarai ma flamme. Elle ecouta ma requete avec un petit air grave, en bonne commercante qui recevrait une commande et se verrait desolee de la refuser: -- Je suis navree, monsieur, impossible... Tout mon temps est pris. -- Pourtant, insistai-je, le jeudi? Elle reflechit deux secondes. -- Le jeudi? J'ai mon cul-de-jatte. FAMILLE Ribeyrou et Delavanne, les deux inseparables, avaient passe cet apres-midi de dimanche au Quartier latin. Avec une conscience scrupuleuse, ils avaient visite tous les caboulots a filles et les grands cafes. Vers sept heures, ils se souvinrent brusquement d'une invitation a diner boulevard de Clichy. L'omnibus de la place Pigalle leur tendait les bras. Ils s'y installerent, legerement emus. Sur le parcours de ce vehicule se trouve le quai des Orfevres. Bien curieux, ce quai. Toutes les maisons s'y ressemblent: boutiques au rez-de-chaussee, et au-dessus des boutiques un petit entresol tres bas, qui semble plutot une cabine de bateau qu'un appartement de terre ferme. Comme les boutiques sont elles-memes assez basses, les omnibus sont juste a la hauteur de l'entresol, et pour peu qu'ils passent au ras du trottoir, on plonge dans les interieurs avec une etonnante facilite. Ce fut precisement le cas de Ribeyrou et Delavanne. Un encombrement de voitures arreta leur omnibus et, pendant une grande minute, ils se trouverent meles malgre eux a une reunion de famille. C'etait devant la boutique d'un graveur heraldique. Tout le monde se trouvait reuni, la, autour d'une table ou fumait un potage appetissant. Il y avait le papa, la maman, deux grandes jeunes filles, habillees pareil, d'une vingtaine d'annees, et une autre petite fille. Il faisait un temps superbe, ce soir-la, et ces braves gens dinaient la fenetre ouverte. L'omnibus etait si pres qu'on sentait un delicieux fumet de pot- au-feu. Ribeyrou et Delavanne, completement meduses par ce tableau d'interieur, sentaient deja une douce emotion mouiller leurs paupieres. L'omnibus s'ebranla. Delavanne rompit le silence. -- Voila la vie de famille. -- Ah! que ce doit etre bon! repondit Ribeyrou. -- Meilleur que la vie que nous menons. -- Et moins ereintant. -- Tiens! veux-tu, descendons. Je veux revoir ces braves gens encore une fois. Malheureusement, a pied, on ne voit pas si bien. Tout au plus apercurent-ils le rond de lumiere que faisait la lampe sur le plafond. Ils pousserent jusqu'a la place Saint-Michel, prirent une absinthe, la derniere, et regrimperent sur un omnibus en partance. Cette fois, il n'y avait pas d'encombrement sur le quai. L'entresol leur passa devant les yeux, charmant, mais trop rapide. Ils virent a peine la maman qui servait le boeuf. Et encore, etait-ce du boeuf? -- Ah! la vie de famille! reprit Ribeyrou avec un gros soupir. -- Est-ce que ca ne te rappelle pas les interieurs hollandais de... de ce peintre, tu sais...? -- Oui, je sais ce que tu veux dire... un peintre flamand. -- Precisement. -- Veux-tu les revoir encore une fois? -- Volontiers. Et le manege recommenca, non pas une fois, mais dix fois, et toujours scande par l'absinthe, la derniere, place Saint-Michel. Les controleurs du bureau commencaient a s'inquieter de cette etrange conduite. Mais comme les deux voyageurs, en somme, se comportaient comme tout le monde, il n'y avait rien a dire. Ils prenaient l'omnibus, contemplaient, descendaient, remontaient sur le suivant, etc. Pendant ce temps, la famille du graveur heraldique poursuivait son repas sans se douter que deux jeunes gens les suivaient avec tant d'attendrissement. Apres le boeuf etait venu le gigot, et puis des haricots, et puis de la salade, et puis le dessert. A ce moment-la, le temps devenant plus frais, on ferma la fenetre. Une des jeunes filles se mit au piano. Une autre chantait. Du quai, on n'entendait rien, mais on devinait facilement que cette musique devait etre charmante. A force de prendre des absinthes, toujours la derniere, les amis eprouvaient une violente emotion. Ils pleuraient comme des veaux, litteralement. -- Ah! la vie de famille! A un moment, Delavanne sembla prendre une grande resolution. -- Tiens! nous sommes imbeciles de nous desoler. Tout ca peut bien s'arranger. Si tu veux, nous allons monter chez ces gens demander la main des demoiselles. Vous devinez l'accueil. Le graveur heraldique, d'abord ahuri, leur repliqua par une allocution d'une extreme vivacite, ou le terme de sale pochard venait avec une frequence regrettable. Delavanne se drapa dans une dignite prodigieuse: -- Votre refus, monsieur l'artisan, ne perdrait rien a etre formule en termes plus choisis. -- Avec tout ca, objecta Ribeyrou, il nous faut regagner Montmartre. Prenons l'omnibus. -- Oh! non, plus d'omnibus; je commence a en avoir assez. Le lendemain matin, les deux amis, apres une nuit tumultueuse, se retrouverent aux environs du bastion de Saint-Ouen, sans pouvoir reconstituer la chaine des evenements qui les avaient amenes dans cet endroit heteroclite. En buvant le dernier mele-cassis, Ribeyrou fut pris d'un eclat de rire. -- Je sais ce que tu as, s'exclama Delavanne: tu penses au graveur heraldique d'hier. -- Ah! oui... dans leur entrepont! -- Crois-tu, hein?... -- Quelles moules! Et ils allerent se coucher. COMFORT Je ne sais pas si vous etes comme moi, mais j'adore l'Angleterre. Je lacherais tout, meme la proie, pour Londres. J'aime ses bars, ses music-halls, ses vieilles femmes saoules en chapeau a plume. Et puis, il y a une chose a se tordre qui vaut, a elle seule, le voyage: c'est la contemplation du _comfortable_ anglais. Le monsieur qui, le premier, a lance la legende du _comfortable_ anglais etait un bien prodigieux fantaisiste. J'aimerais tant le connaitre! Le _comfortable_ anglais... Oh! laissez-moi rire un peu et je continue. D'ailleurs ca m'est egal, le confortable. Quand on a ete, comme moi, eleve a la dure par un pere spartiate et une mere lacedemonienne, on se fiche un peu du confortable. Les serviettes manquent-elles? Je m'essuie au revers de ma manche. Les draps du lit ont-ils la dimension d'un mouchoir de poche? Eh! je me mouche dedans, puis, pirouettant sur mes talons, je sifflote quelque ariette en vogue. Voila ce que j'en fais du confortable, moi. Et je ne m'en trouve pas plus mal. Pourtant, une fois... (J'avertis mes lectrices anglaises que l'histoire qui suit est d'un shocking ...) Pourtant, une fois, dis-je, j'aurais aime voir London (c'est ainsi que les gens de l'endroit appellent leur cite) un tantinet plus confortable. A Londres, vous savez, ce n'est pas comme a Paris. Dans un sens particulier, dans le sens chalet, Paris est une veritable petite Suisse. Il est vrai -- oh! le beau triomphe que de casser l'aile aux reves! -, il est vrai qu'au gentil mot de chalet le langage administratif ajoute de necessite. Qu'importe, o Helvetie! A propos d'Helvetie, c'etait justement la mienne -- je reviens a mes moutons -- qui se trouvait cruellement en jeu, ce jour-la. J'avais bu beaucoup d'ale, pas mal de stout et un peu de porter. Je regagnais mon logis. Il pouvait etre cinq ou six heures du soir. A l'entree de Tottenham Court Road, je regrettai vivement... le boulevard Montmartre, par exemple. Le boulevard Montmartre est borde, sur ses trottoirs, de kiosques a journaux, de colonnes Morris et de... comprenez, Parisiens. Tottenham Court Road, une belle artere, d'ailleurs, manque en totalite de ces agrements de la civilisation, et vous savez qu'en Angleterre il est absolument dangereux de lire des affiches de trop pres. Entrer quelque part et demander au concierge... dites-vous?... Doux reveurs! En Angleterre, nul concierge. (Ca, par exemple, c'est du confortable.) Alors, quoi? Mon ale, mon stout, mon porter s'etaient traitreusement coalises pour une evasion commune, et je sentais bien qu'il faudrait capituler bientot. Pourrais-je temporiser jusqu'a Leicester Square? _That was the question._ Je fis quelques pas. Une angoisse aigue me cloua sur le sol. Chez moi le besoin determine le genie. J'avisai un magasin superbe, sur les glaces duquel luisaient, en lettres d'or, ces mots: _Albert Fox,_ _chemist and druggist_ J'aime beaucoup les pharmacies anglaises a cause de l'extreme diversite des objets qu'on y vend, petites eponges, grosses eponges, cravates, jarretieres, eponges moyennes, etc. J'entrai resolument. _-- Good evening, sir._ _-- Good evening, sir._ -- Monsieur, continuai-je en l'idiome de Shakespeare, je crois bien que j'ai le diabete... -- Oh! reprit le _chemist_ dans la meme langue. -- _Yes, sir_, et je voudrais m'en assurer. -- La chose est tout a fait simple, sir. Il n'y a qu'a analyser votre... _do you understand_? -- _Of course, I do._ Et pour que je lui livrasse l'echantillon necessaire, il me fit passer dans un petit laboratoire, me remit un flacon de cristal surmonte d'un confortable entonnoir. Quelques secondes, et le flacon de cristal semblait un bloc de topaze. Je me rappelle meme ce detail -- si je le note, ce n'est pas pour me vanter, car je suis le premier a trouver la chose degoutante -, le flacon etant un peu exigu, je dus epancher l'excedent de topaze dans quelque chose de noir qui mijotait sur le feu. Sur l'assurance que mon analyse serait scrupuleusement executee, je me retirai, promettant d'en revenir chercher le resultat le lendemain a la meme heure. -- _Good night, sir._ -- Bonsoir, mon vieux. Le lendemain, a la meme heure, le steamer Petrel cinglait vers Calais, recelant en sa carene un grand jeune homme blond tres distingue, qui s'amusait joliment. C'est egal, si jamais je deviens reellement diabetique, je croirai que c'est le dieu des _english chemists_ qui se venge. ABUS DE POUVOIR Lorsque je fus parvenu, ma chere Helene, a l'age ou les jeunes hommes choisissent leur carriere, j'hesitai longuement entre l'etat ecclesiastique et la chapellerie. J'aurais bien voulu me faire pretre, rapport a la confession, mais, pour des motifs qu'on trouvera developpes tout au long dans un petit opuscule de moi, recemment paru chez Gauthier-Villars, la chapellerie ne laissait pas que de me taper violemment dans l'oeil. Si violemment, qu'en fin de compte, j'optai pour cette profession. La vieille tante qui m'a eleve s'informa d'une bonne maison ou je pusse sucer le meilleur lait des premiers principes, et, a quelques jours de la, j'entrais, en qualite de jeune commis, chez MM. Pinaud et Amour, rue Richelieu. La maison Pinaud et Amour se composait, a cette epoque, comme l'indique son nom, d'un nomme Pinaud et d'un nomme Amour. Mes nouveaux patrons me prirent tout de suite en amitie. Le fait est que j'avais tout pour moi: physique avantageux, manieres affables, vive intelligence des affaires, de la conversation, apercus ingenieux, vives ripostes, et (ce qui ne gate rien) une probite relative ou a peu pres. Avec cela, musicien, doue d'une voix de mezzo-soprano d'un charme irresistible. N'oublions pas, puisque nous sommes sur ce chapitre, et bien que la chose ne comporte qu'un interet indirect, ma peu commune aptitude aux sciences physiques et naturelles. MM. Pinaud et Amour semblaient enchantes de leur nouvelle recrue et me traitaient avec une foule d'egards. Bref, les choses marchaient comme sur Deroulede, quand arriva le 14 juillet. Je ne sais si vous l'avez remarque, mais, le 14 juillet, il y a beaucoup de petits bals publics installes sur les places et carrefours de Paris. Je dis des petits bals publics, je ne sais pas pourquoi, car il y en a aussi des grands, ce qui etait le cas de celui qui s'accomplissait, cette annee-la, place de la Bourse. On ferma le magasin a midi et les patrons donnerent campo a leurs employes. Tudieu! messeigneurs, quel entrain, quelle vaillance! Oh! les tailles qui s'abandonnent entre les bras d'acier Oh! les tendres aveux murmures entre gens qui ne se connaissaient pas le matin! 14 juillet! Sois a jamais benie, date sacree, car tu fais gagner joliment du temps aux amoureux et meme aux autres. Je me souviendrai longtemps que ce fut ce jour-la que je connus les deux premiers journalistes de ma vie. Il s'agit de M. Mermeix, alors redacteur au Gaulois, et de M. Mayer-Levy (israelite, je crois). Cette jolie fete faillit etre gatee par un accident regrettable: un petit garcon, voulant attraper les cymbales, se hissa sur l'estrade des musiciens. Le pied lui manqua, et voila mon bonhomme par terre. Malheureusement, les cymbales glisserent egalement et firent au jeune imprudent une assez forte bosse au front. Pendant qu'on l'emportait chez un pharmacien, une jeune fille me demanda: -- Qu'y a-t-il donc? -- Oh! rien, fis-je. Et, parodiant un vers bien connu de notre grand poete national, j'ajoutai plaisamment: " L'enfant avait recu des cymbales sur la tete " Sans s'emouvoir, et du tic au tac, la jeune fille repondit sur le meme ton que moi: " Il aimait trop les cymbales, c'est ce qui l'a tue. " J'admirai tant d'esprit et de sang-froid chez une frele jeune fille (elle etait frele) et je lui vouai sur l'heure la plus ardente des flammes. (Ne froncez pas votre sourcil, Helene, a ce lointain souvenir. Vous savez bien que je n'aime que vous. D'ailleurs, vous verrez par la suite que mes relations avec la frele jeune fille demeurerent des moins effectives.) La frele jeune fille (ai-je dit qu'elle etait frele?) s'appelait Prudence. Elle ne mit aucune mauvaise grace a declarer qu'elle me trouvait assez conforme a son genre d'ideal, et nous voila les meilleurs amis du monde. Fort avant dans la nuit et apres avoir danse, tels des perdus, je reconduisis Prudence chez sa maman. Mais elle avait mon adresse, et mille fois par jour elle passait et repassait devant mon magasin. Moi, je me sentais bien content, bien content. Le dimanche suivant, c'etait convenu, Prudence devait couronner ma flamme. Mais le fameux dimanche suivant, au moment ou j'allais sortir, apres avoir mis ma plus belle cravate, mon second patron, M. Amour, me demanda: -- Ou allez-vous, Emile? -- Mais... je sors. -- Vous ne sortirez pas. -- Si, je sortirai! -- Non, vous ne sortirez pas, il y a de l'ouvrage. -- Si, je sortirai! Et M. Amour m'empoigna et me fit rentrer dans l'arriere-boutique. A ce moment, je n'avais pas encore acquis cette prodigieuse robustesse qui a fait de moi la terreur de Clichy-Levallois. La rage au coeur, je me debattis, mais vainement. M. Amour me tenait d'une poigne de fer. Pendant ce temps-la, Prudence filait avec Dieu sait qui, car on ne l'a jamais revue. Amour, Amour, quand tu nous tiens, on peut bien dire: Adieu Prudence! [1] Si, par hasard, un descendant de ce monarque se trouvait offusque de cette appreciation, il n'a qu'a venir me trouver. Je n'ai jamais recule devant un Valois. -- A.A. [2] Ce petit conte a ete publie il y a cinq ans, detail important pour eviter toute confusion avec une histoire analogue o combien! -- parue recemment sous la signature d'un jeune homme bleme dont le pere m'a accuse, devant Yvette Guilbert, de lui devoir deux termes, ce qui est faux. -- A.A. [3] Il est malheureux que cette expression vieillisse, car elle est significative et utile. Amyot s'en est servi dans sa traduction de Daphnis et Chloe: " Il y avait en ce quartier-la une caverne que l'on appelait la caverne des Nymphes, qui etait une grande et grosse roche, au fond de laquelle SOURDAIT une fontaine qui faisait un ruisseau dont etait arrose le beau pre verdoyant. " End of the Project Gutenberg EBook of A se tordre, by Alphonse Allais *** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK A SE TORDRE *** ***** This file should be named 13834.txt or 13834.zip ***** This and all associated files of various formats will be found in: http://www.gutenberg.net/1/3/8/3/13834/ Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. Updated editions will replace the previous one--the old editions will be renamed. Creating the works from public domain print editions means that no one owns a United States copyright in these works, so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United States without permission and without paying copyright royalties. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance with this agreement, and any volunteers associated with the production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, that arise directly or indirectly from any of the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of electronic works in formats readable by the widest variety of computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from people in all walks of life. Volunteers and financial support to provide volunteers with the assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will remain freely available for generations to come. In 2001, the Project Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit 501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by U.S. federal laws and your state's laws. The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered throughout numerous locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact information can be found at the Foundation's web site and official page at http://pglaf.org For additional contact information: Dr. Gregory B. Newby Chief Executive and Director gbnewby@pglaf.org Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide spread public support and donations to carry out its mission of increasing the number of public domain and licensed works that can be freely distributed in machine readable form accessible by the widest array of equipment including outdated equipment. Many small donations ($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt status with the IRS. The Foundation is committed to complying with the laws regulating charities and charitable donations in all 50 states of the United States. Compliance requirements are not uniform and it takes a considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up with these requirements. We do not solicit donations in locations where we have not received written confirmation of compliance. To SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state visit http://pglaf.org While we cannot and do not solicit contributions from states where we have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition against accepting unsolicited donations from donors in such states who approach us with offers to donate. International donations are gratefully accepted, but we cannot make any statements concerning tax treatment of donations received from outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation methods and addresses. Donations are accepted in a number of other ways including including checks, online payments and credit card donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be freely shared with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper edition. Most people start at our Web site which has the main PG search facility: http://www.gutenberg.net This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, including how to make donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.