The Project Gutenberg EBook of Les compagnons de Jehu, by Alexandre Dumas This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Les compagnons de Jehu Author: Alexandre Dumas Release Date: October 21, 2004 [EBook #13819] [Date last updated: January 23, 2005] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES COMPAGNONS DE JEHU *** Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com Alexandre Dumas LES COMPAGNONS DE JEHU (1857) Table des matieres PROLOGUE LA VILLE D'AVIGNON I -- UNE TABLE D'HOTE II -- UN PROVERBE ITALIEN III -- L'ANGLAIS IV -- LE DUEL V -- ROLAND VI -- MORGAN VII -- LA CHARTREUSE DE SEILLON VIII -- A QUOI SERVAIT L'ARGENT DU DIRECTOIRE IX -- ROMEO ET JULIETTE X -- LA FAMILLE DE ROLAND XI -- LE CHATEAU DES NOIRES--FONTAINES XII -- LES PLAISIRS DE LA PROVINCE XIII -- LE RAGOT XIV -- UNE MAUVAISE COMMISSION XV -- L'ESPRIT FORT XVI -- LE FANTOME XVII -- PERQUISITION XVIII -- LE JUGEMENT XIX: LA PETITE MAISON DE LA RUE DE LA VICTOIRE XX -- LES CONVIVES DU GENERAL BONAPARTE XXI -- LE BILAN DU DIRECTOIRE XXII -- UN PROJET DE DECRET XXIII -- ALEA JACTA EST XXIV -- LE 18 BRUMAIRE XXV -- UNE COMMUNICATION IMPORTANTE XXVI -- LE BAL DES VICTIMES XXVII -- LA PEAU DES OURS XXVIII -- EN FAMILLE XXIX -- LA DILIGENCE DE GENEVE XXX -- LE RAPPORT DU CITOYEN FOUCHE XXXI -- LE FILS DU MEUNIER DE LEGUERNO XXXII -- BLANC ET BLEU XXXIII -- LA PEINE DU TALION XXXIV -- LA DIPLOMATIE DE GEORGES CADOUDAL XXXV -- PROPOSITION DE MARIAGE XXXVI -- SCULPTURE ET PEINTURE XXXVII -- L'AMBASSADEUR XXXVIII -- LES DEUX SIGNAUX XXXIX -- LA GROTTE DE CEYZERIAT XL -- BUISSON CREUX XLI -- L'HOTEL DE LA POSTE XLII -- LA MALLE DE CHAMBERY XLIII -- LA REPONSE DE LORD GRENVILLE XLIV -- DEMENAGEMENT XLV -- LE CHERCHEUR DE PISTE XLVI -- UNE INSPIRATION XLVII -- UNE RECONNAISSANCE XLVIII -- OU LES PRESSENTIMENTS DE MORGAN SE REALISENT XLIX -- LA REVANCHE DE ROLAND L -- CADOUDAL AUX TUILERIES LI -- L'ARMEE DE RESERVE LII -- LE JUGEMENT LIII -- OU AMELIE TIENT SA PAROLE LIV -- LA CONFESSION LV -- L'INVULNERABLE CONCLUSION UN MOT AU LECTEUR PROLOGUE LA VILLE D'AVIGNON Nous ne savons si le prologue que nous allons mettre sous les yeux du lecteur est bien utile, et cependant nous ne pouvons resister au desir d'en faire, non pas le premier chapitre, mais la preface de ce livre. Plus nous avancons dans la vie, plus nous avancons dans l'art, plus nous demeurons convaincu que rien n'est abrupt et isole, que la nature et la societe marchent par deductions et non par accidents, et que l'evenement, fleur joyeuse ou triste, parfumee ou fetide, souriante ou fatale, qui s'ouvre aujourd'hui sous nos yeux, avait son bouton dans le passe et ses racines parfois dans les jours anterieurs a nos jours comme elle aura son fruit dans l'avenir. Jeune, l'homme prend le temps comme il vient, amoureux de la veille, insoucieux du jour, s'inquietant peu du lendemain. La jeunesse, c'est le printemps avec ses fraiches aurores et ses beaux soirs; si parfois un orage passe au ciel, il eclate, gronde et s'evanouit, laissant le ciel plus azure, l'atmosphere plus pure, la nature plus souriante qu'auparavant. A quoi bon reflechir aux causes de cet orage qui passe, rapide comme un caprice, ephemere comme une fantaisie? Avant que nous ayons le mot de l'enigme meteorologique, l'orage aura disparu. Mais il n'en est point ainsi de ces phenomenes terribles qui, vers la fin de l'ete, menacent nos moissons; qui, au milieu de l'automne, assiegent nos vendanges: on se demande ou ils vont, on s'inquiete d'ou ils viennent, on cherche le moyen de les prevenir. Or, pour le penseur, pour l'historien, pour le poete, il y a un bien autre sujet de reverie dans les revolutions, ces tempetes de l'atmosphere sociale qui couvrent la terre de sang et brisent toute une generation d'hommes, que dans les orages du ciel qui noient une moisson ou grelent une vendange, c'est-a-dire l'espoir d'une annee seulement, et qui font un tort que peut, a tout prendre, largement reparer l'annee suivante, a moins que le Seigneur ne soit dans ses jours de colere. Ainsi, autrefois, soit oubli, soit insouciance, ignorance peut- etre -- heureux qui ignore! malheureux qui sait! -- autrefois, j'eusse eu a raconter l'histoire que je vais vous dire aujourd'hui, que, sans m'arreter au lieu ou se passe la premiere scene de mon livre, j'eusse insoucieusement ecrit cette scene, j'eusse traverse le Midi comme une autre province, j'eusse nomme Avignon comme une autre ville. Mais aujourd'hui, il n'en est pas de meme; j'en suis non plus aux bourrasques du printemps, mais aux orages de l'ete, mais aux tempetes de l'automne. Aujourd'hui, quand je nomme Avignon, j'evoque un spectre, et, de meme qu'Antoine, deployant le linceul de Cesar, disait: "Voici le trou qu'a fait le poignard de Casca, voici celui qu'a fait le glaive de Cassius, voici celui qu'a fait l'epee de Brutus", je dis, moi, en voyant le suaire sanglant de la ville papale: "Voila le sang des Albigeois; voila le sang des Cevennois; voila le sang des republicains; voila le sang des royalistes; voila le sang de Lescuyer; voila le sang du marechal Brune." Et je me sens alors pris d'une profonde tristesse, et je me mets a ecrire; mais, des les premieres lignes, je m'apercois que, sans que je m'en doutasse, le bureau de l'historien a pris, entre mes doigts, la place de la plume du romancier. Eh bien, soyons l'un et l'autre: lecteur, accordez les dix, les quinze, les vingt premieres pages a l'historien; le romancier aura le reste. Disons donc quelques mots d'Avignon, lieu ou va s'ouvrir la premiere scene du nouveau livre que nous offrons au public. Peut-etre avant de lire ce que nous en dirons, est-il bon de jeter les yeux sur ce qu'en dit son historien national, Francois Nouguier. "Avignon, dit-il, ville noble pour son antiquite, agreable pour son assiette, superbe pour ses murailles, riante pour la fertilite du sol, charmante pour la douceur de ses habitants, magnifique pour son palais, belle pour ses grandes rues, merveilleuse pour la structure de son pont, riche par son commerce, et connue par toute la terre." Que l'ombre de Francois Nouguier nous pardonne si nous ne voyons pas tout a fait sa ville avec les memes yeux que lui. Ceux qui connaissent Avignon diront qui l'a mieux vue de l'historien ou du romancier. Il est juste d'etablir avant tout qu'Avignon est une ville a part, c'est-a-dire la ville des passions extremes; l'epoque des dissensions religieuses qui ont amene pour elle les haines politiques, remonte au douzieme siecle; les vallees du mont Ventoux abriterent, apres sa fuite de Lyon, Pierre de Valdo et ses Vaudois, les ancetres de ces protestants qui, sous le nom d'Albigeois, couterent aux comtes de Toulouse et valurent a la papaute les sept chateaux que Raymond VI possedait dans le Languedoc. Puissante republique gouvernee par des podestats, Avignon refusa de se soumettre au roi de France. Un matin, Louis VIII -- qui trouvait plus simple de se croiser contre Avignon, comme avait fait Simon de Montfort, que pour Jerusalem, comme avait fait Philippe-Auguste -- un matin, disons-nous, Louis VIII se presenta aux portes d'Avignon, demandant a y entrer, la lance en arret, le casque en tete, les bannieres deployees et les trompettes de guerre sonnant. Les bourgeois refuserent; ils offrirent au roi de France, comme derniere concession, l'entree pacifique, tete nue, lance haute, et banniere royale seule deployee. Le roi commenca le blocus; ce blocus dura trois mois, pendant lesquels, dit le chroniqueur, les bourgeois d'Avignon rendirent aux soldats francais fleches pour fleches, blessures pour blessures, mort pour mort. La ville capitula enfin. Louis VIII conduisait dans son armee le cardinal-legat romain de Saint-Ange; ce fut lui qui dicta les conditions, veritables conditions de pretre, dures et absolues. Les Avignonnais furent condamnes a demolir leurs remparts, a combler leurs fosses, a abattre trois cents tours, a livrer leurs navires, a bruler leurs engins et leurs machines de guerre. Ils durent, en outre, payer une contribution enorme, abjurer l'heresie vaudoise, entretenir en Palestine trente hommes d'armes parfaitement armes et equipes pour y concourir a la delivrance du tombeau du Christ. Enfin, pour veiller a l'accomplissement de ces conditions, dont la bulle existe encore dans les archives de la ville, il fut fonde une confrerie de penitents qui, traversant plus des six siecles, s'est perpetuee jusqu'a nos jours. En opposition avec ces penitents, qu'on appelait les penitents blancs, se fonda l'ordre des penitents noirs, tout impregnes de l'esprit d'opposition de Raymond de Toulouse. A partir de ce jour, les haines religieuses devinrent des haines politiques. Ce n'etait point assez pour Avignon d'etre la terre de l'heresie, il fallait qu'elle devint le theatre du schisme. Qu'on nous permette, a propos de la Rome francaise, une courte digression historique; a la rigueur, elle ne serait point necessaire au sujet que nous traitons, et peut-etre ferions-nous mieux d'entrer de plein bond dans le drame; mais nous esperons qu'on nous la pardonnera. Nous ecrivons surtout pour ceux qui, dans un roman, aiment a rencontrer parfois autre chose que du roman. En 1285, Philippe le Bel monta sur le trone. C'est une grande date historique que cette date de 1285. La papaute, qui, dans la personne de Gregoire VII, a tenu tete a l'empereur d'Allemagne; la papaute, qui, vaincue materiellement par Henri IV, l'a vaincu moralement; la papaute est souffletee par un simple gentilhomme sabin, et le gantelet de fer de Colonna rougit la face de Boniface VIII. Mais le roi de France, par la main duquel le soufflet avait ete reellement donne, qu'allait-il advenir de lui sous le successeur de Boniface VIII? Ce successeur, c'etait Benoit XI, homme de bas lieu, mais qui eut ete un homme de genie peut-etre, si on lui en eut donne le temps. Trop faible pour heurter en face Philippe le Bel, il trouva un moyen que lui eut envie, deux cents ans plus tard, le fondateur d'un ordre celebre: il pardonna hautement, publiquement a Colonna. Pardonner a Colonna, c'etait declarer Colonna coupable; les coupables seuls ont besoin de pardon. Si Colonna etait coupable, le roi de France etait au moins son complice. Il y avait quelque danger a soutenir un pareil argument; aussi Benoit XI ne fut-il pape que huit mois. Un jour, une femme voilee, qui se donnait pour converse de Sainte- Petronille a Perouse, vint, comme il etait, a table, lui presenter une corbeille de figues. Un aspic y etait-il cache, comme dans celle de Cleopatre? Le fait est que, le lendemain, le saint-siege etait vacant. Alors Philippe le Bel eut une idee etrange, si etrange, qu'elle dut lui paraitre d'abord une hallucination. C'etait de tirer la papaute de Rome, de l'amener en France, de la mettre en geole et de lui faire battre monnaie a son profit. Le regne de Philippe le Bel est l'avenement de l'or. L'or, c'etait le seul et unique dieu de ce roi qui avait soufflete un pape. Saint Louis avait eu pour ministre un pretre, le digne abbe Suger; Philippe le Bel eut pour ministres deux banquiers, les deux Florentins Biscio et Musiato. Vous attendez-vous, cher lecteur, a ce que nous allons tomber dans ce lieu commun philosophique qui consiste a anathematiser l'or? Vous vous tromperiez. Au treizieme siecle, l'or est un progres. Jusque-la on ne connaissait que la terre. L'or, c'etait la terre monnayee, la terre mobile, echangeable, transportable, divisible, subtilisee, spiritualisee, pour ainsi dire. Tant que la terre n'avait pas eu sa representation dans l'or, l'homme, comme le dieu Terme, cette borne des champs, avait eu les pieds pris dans la terre. Autrefois, la terre emportait l'homme; aujourd'hui, c'est l'homme qui emporte la terre. Mais l'or, il fallait le tirer d'ou il etait; et ou il etait, il etait bien autrement enfoui que dans les mines du Chili ou de Mexico. L'or etait chez les juifs et dans les eglises. Pour le tirer de cette double mine, il fallait plus qu'un roi, il fallait un pape. C'est pourquoi Philippe le Bel, le grand tireur d'or, resolut d'avoir un pape a lui. Benoit XI mort, il y avait conclave a Perouse; les cardinaux francais etaient en majorite au conclave. Philippe le Bel jeta les yeux sur l'archeveque de Bordeaux, Bertrand de Got. Il lui donna rendez-vous dans une foret, pres de Saint-Jean d'Angely. Bertrand de Got n'avait garde de manquer au rendez-vous. Le roi et l'archeveque y entendirent la messe, et, au moment de l'elevation, sur ce Dieu que l'on glorifiait, ils se jurerent un secret absolu. Bertrand de Got ignorait encore ce dont il etait question. La messe entendue: -- Archeveque, lui dit Philippe le Bel, il est en mon pouvoir de te faire pape. Bertrand de Got n'en ecouta pas davantage et se jeta aux pieds du roi. -- Que faut-il faire pour cela? demanda-t-il. -- Me faire six graces que je te demanderai, repondit Philippe le Bel. -- C'est a toi de commander et a moi d'obeir, dit le futur pape. Le serment de servage etait fait. Le roi releva Bertrand de Got, le baisa sur la bouche et lui dit: -- Les six graces que je te demande sont les suivantes: "La premiere, que tu me reconcilies parfaitement avec l'Eglise, et que tu me fasses pardonner le mefait que j'ai commis a l'egard de Boniface VIII. "La seconde, que tu me rendes a moi et aux miens la communion que la cour de Rome m'a enlevee. "La troisieme, que tu m'accordes les decimes du clerge, dans mon royaume, pour cinq ans, afin d'aider aux depenses faites en la guerre de Flandre. "La quatrieme, que tu detruises et annules la memoire du pape Boniface VIII. "La cinquieme, que tu rendes la dignite de cardinal a messires Jacopo et Pietro de Colonna. "Pour la sixieme grace et promesse, je me reserve de t'en parler en temps et lieu." Bertrand de Got jura pour les promesses et graces connues, et pour la promesse et grace inconnue. Cette derniere, que le roi n'avait ose dire a la suite des autres, c'etait la destruction des Templiers. Outre la promesse et le serment faits sur le _Corpus Dominici_, Bertrand de Got donna pour otages son frere et deux de ses neveux. Le roi jura, de son cote, qu'il le ferait elire pape. Cette scene, se passant dans le carrefour d'une foret, au milieu des tenebres, ressemblait bien plus a une evocation entre un magicien et un demon, qu'a un engagement pris entre un roi et un pape. Aussi, le couronnement du roi, qui eut lieu quelque temps apres a Lyon, et qui commencait la captivite de l'Eglise, parut-il peu agreable a Dieu. Au moment ou le cortege royal passait, un mur charge de spectateurs s'ecroula, blessa le roi et tua le duc de Bretagne. Le pape fut renverse, la tiare roula dans la boue. Bertrand de Got fut elu pape sous le nom de Clement V. Clement V paya tout ce qu'avait promis Bertrand de Got. Philippe fut innocente, la communion fut rendue a lui et aux siens, la pourpre remonta aux epaules des Colonna, l'Eglise fut obligee de payer les guerres de Flandre et la croisade de Philippe de Valois contre l'empire grec. La memoire du pape Boniface VIII fut, sinon detruite et annulee, du moins fletrie; les murailles du Temple furent rasees et les Templiers brules sur le terre-plein du pont Neuf. Tous ces edits -- cela ne s'appelait plus des bulles, du moment ou c'etait le pouvoir temporel qui dictait -- tous ces edits etaient dates d'Avignon. Philippe le Bel fut le plus riche des rois de la monarchie francaise; il avait un tresor inepuisable: c'etait son pape. Il l'avait achete, il s'en servait, il le mettait au pressoir, et, comme d'un pressoir coulent le cidre et le vin, de ce pape ecrase, coulait l'or. Le pontificat, soufflete par Colonna dans la personne de Boniface VIII, abdiquait l'empire du monde dans celle de Clement V. Nous avons dit comment le roi du sang et le pape de l'or etaient venus. On sait comment ils s'en allerent. Jacques de Molay, du haut de son bucher, les avait ajournes tous deux a un an pour comparaitre devant Dieu. _H twn gerwn oibullia_, dit Aristophane: _Les moribonds chenus ont l'esprit de la sibylle_. Clement V partit le premier; il avait vu en songe son palais incendie. "A partir de ce moment, dit Baluze, il devint triste et ne dura guere." Sept mois apres, ce fut le tour de Philippe; les uns le font mourir a la chasse, renverse par un sanglier, Dante est du nombre de ceux-la. "Celui, dit-il, qui a ete vu pres de la Seine falsifiant les monnaies, mourra d'un coup de dent de sanglier." Mais Guillaume de Nangis fait au roi faux-monnayeur une mort bien autrement providentielle. "Mine par une maladie inconnue aux medecins, Philippe s'eteignit, dit-il, au grand etonnement de tout le monde, sans que son pouls ni son urine revelassent ni la cause de la maladie ni l'imminence du peril." Le roi desordre, le roi vacarme, Louis X, dit _le Hutin_, succede a son pere Philippe le Bel; Jean XXII, a Clement V. Avignon devint alors bien veritablement une seconde Rome, Jean XXII et Clement VI la sacrerent reine du luxe. Les moeurs du temps en firent la reine de la debauche et de la mollesse. A la place de ses tours, abattues par Romain de Saint-Ange, Hernandez de Heredi, grand maitre de Saint-Jean de Jerusalem, lui noua autour de la taille une ceinture de murailles. Elle eut des moines dissolus, qui transformerent l'enceinte benie des couvents en lieux de debauche et de luxure; elle eut de belles courtisanes qui arracherent les diamants de la tiare pour s'en faire des bracelets et des colliers; enfin, elle eut les echos de Vaucluse, qui lui renvoyerent les molles et melodieuses chansons de Petrarque. Cela dura jusqu'a ce que le roi Charles V, qui etait un prince sage et religieux, ayant resolu de faire cesser ce scandale, envoya le marechal de Boucicaut pour chasser d'Avignon l'antipape Benoit XIII; mais, a la vue des soldats du roi de France, celui-ci se souvint qu'avant d'etre pape sous le nom de Benoit XIII, il avait ete capitaine sous le nom de Pierre de Luna. Pendant cinq mois, il se defendit, pointant lui-meme, du haut des murailles du chateau, ses machines de guerre, bien autrement meurtrieres que ses foudres pontificales. Enfin, force de fuir, il sortit de la ville par une poterne, apres avoir ruine cent maisons et tue quatre mille Avignonnais, et se refugia en Espagne, ou le roi d'Aragon lui offrit un asile. La, tous les matins, du haut d'une tour, assiste de deux pretres, dont il avait fait son sacre college, il benissait le monde, qui n'en allait pas mieux, et excommuniait ses ennemis, qui ne s'en portaient pas plus mal. Enfin, se sentant pres de mourir, et craignant que le schisme ne mourut avec lui, il nomma ses deux vicaires cardinaux, a la condition que, lui trepasse, l'un des deux elirait l'autre pape. L'election se fit. Le nouveau pape poursuivit un instant le schisme, soutenu par le cardinal qui l'avait proclame. Enfin, tous deux entrerent en negociation avec Rome, firent amende honorable et rentrerent dans le giron de la sainte Eglise, l'un avec le titre d'archeveque de Seville, l'autre avec celui d'archeveque de Tolede. A partir de ce moment jusqu'en 1790, Avignon, veuve de ses papes, avait ete gouvernee par des legats et des vice-legats; elle avait eu sept souverains pontifes qui avaient reside dans ses murs pendant sept dizaines d'annees; elle avait sept hopitaux, sept confreries de penitents, sept couvents d'hommes, sept couvents de femmes, sept paroisses et sept cimetieres. Pour ceux qui connaissent Avignon, il y avait a cette epoque, il y a encore, deux villes dans la ville: la ville des pretres, c'est-a-dire la ville romaine; la ville des commercants, c'est-a-dire la ville francaise. La ville des pretres, avec son palais des papes, ses cent eglises, ses cloches innombrables, toujours pretes a sonner le tocsin de l'incendie, le glas du meurtre. La ville des commercants, avec son Rhone, ses ouvriers en soierie et son transit croise qui va du nord au sud, de l'ouest a l'est, de Lyon a Marseille, de Nimes a Turin. La ville francaise, la ville damnee, envieuse d'avoir un roi, jalouse d'obtenir des libertes et qui fremissait de se sentir terre esclave, terre des pretres, ayant le clerge pour seigneur. Le clerge -- non pas le clerge pieux, tolerant, austere au devoir et a la charite, vivant dans le monde pour le consoler et l'edifier, sans se meler a ses joies ni a ses passions -- mais le clerge tel que l'avaient fait l'intrigue, l'ambition et la cupidite, c'est-a-dire des abbes de cour, rivaux des abbes romains, oisifs, libertins, elegants, hardis, rois de la mode, autocrates des salons, baisant la main des dames dont ils s'honoraient d'etre les sigisbees, donnant leurs mains a baiser aux femmes du peuple, a qui ils faisaient l'honneur de les prendre pour maitresses. Voulez-vous un type de ces abbes-la? Prenez l'abbe Maury. Orgueilleux comme un duc, insolent comme un laquais, fils de cordonnier, plus aristocrate qu'un fils de grand seigneur. On comprend que ces deux categories d'habitants, representant, l'une l'heresie, l'autre l'orthodoxie; l'une le parti francais, l'autre le parti romain; l'une le parti monarchiste absolu, l'autre le parti constitutionnel progressif, n'etaient pas des elements de paix et de securite pour l'ancienne ville pontificale; on comprend, disons-nous, qu'au moment ou eclata la revolution a Paris et ou cette revolution se manifesta par la prise de la Bastille, les deux partis, encore tout chauds des guerres de religion de Louis XIV, ne resterent pas inertes en face l'un de l'autre. Nous avons dit: Avignon ville de pretres, ajoutons ville de haines. Nulle part mieux que dans les couvents on n'apprend a hair. Le coeur de l'enfant, partout ailleurs pur de mauvaises passions, naissait la plein de haines paternelles, leguees de pere en fils, depuis huit cents ans, et, apres une vie haineuse, leguait a son tour l'heritage diabolique a ses enfants. Aussi, au premier cri de liberte que poussa la France, la ville francaise se leva-t-elle pleine de joie et d'esperance; le moment etait enfin venu pour elle de contester tout haut la concession faite par une jeune reine mineure, pour racheter ses peches, d'une ville, d'une province et avec elle d'un demi-million d'ames. De quel droit ces ames avaient-elles ete vendues _in oeternum_ au plus dur et au plus exigeant de tous les maitres, au pontife romain? La France allait se reunir au Champ-de-Mars dans l'embrassement fraternel de la Federation. N'etait-elle pas la France? On nomma des deputes; ces deputes se rendirent chez le legat et le prierent respectueusement de partir. On lui donnait vingt-quatre heures pour quitter la ville. Pendant la nuit, les papistes s'amuserent a pendre a une potence un mannequin portant la cocarde tricolore. On dirige le Rhone, on canalise la Durance, on met des digues aux apres torrents qui, au moment de la fonte des neiges, se precipitent en avalanches liquides des sommets du mont Ventoux. Mais ce flot terrible, ce flot vivant, ce torrent humain qui bondit sur la pente rapide des rues d'Avignon, une fois lache, une fois bondissant, Dieu lui-meme n'a point encore essaye de l'arreter. A la vue du mannequin aux couleurs nationales, se balancant au bout d'une corde, la ville francaise se souleva de ses fondements en poussant des cris de rage. Quatre papistes soupconnes de ce sacrilege, deux marquis, un bourgeois, un ouvrier, furent arraches de leur maison et pendus a la place du mannequin. C'etait le 11 juin 1790. La ville francaise tout entiere ecrivit a l'Assemblee nationale qu'elle se donnait a la France, et avec elle son Rhone, son commerce, le Midi, la moitie de la Provence. L'Assemblee nationale etait dans un de ses jours de reaction, elle ne voulait pas se brouiller avec le pape, elle menageait le roi: elle ajourna l'affaire. Des lors, le mouvement d'Avignon etait une revolte, et le pape pouvait faire d'Avignon ce que la cour eut fait de Paris, apres la prise de la Bastille, si l'Assemblee eut ajourne la proclamation des droits de l'homme. Le pape ordonna d'annuler tout ce qui s'etait fait dans le Comtat Venaissin, de retablir les privileges des nobles et du clerge, et de relever l'inquisition dans toute sa rigueur. Les decrets pontificaux furent affiches. Un homme, seul, en plein jour, a la face de tous, osa aller droit a la muraille ou etait affiche le decret et l'en arracher. Il se nommait Lescuyer. Ce n'etait point un jeune homme; il n'etait donc point emporte par la fougue de l'age. Non, c'etait presque un vieillard qui n'etait meme pas du pays; il etait Francais, Picard, ardent et reflechi a la fois; ancien notaire, etabli depuis longtemps a Avignon. Ce fut un crime dont Avignon romaine se souvint; un crime si grand, que la Vierge en pleura! Vous le voyez, Avignon, c'est deja l'Italie. Il lui faut a tout prix des miracles; et, si Dieu n'en fait pas, il se trouve a coup sur quelqu'un pour en inventer. Encore faut-il que le miracle soit un miracle de la Vierge. La Vierge est tout pour l'Italie, cette terre poetique. La _Madonna_, tout l'esprit, tout le coeur, toute la langue des Italiens est pleine de ces deux mots. Ce fut dans l'eglise des Cordeliers que ce miracle se fit. La foule y accourut. C'etait beaucoup que la Vierge pleurat; mais un bruit se repandit en meme temps qui mit le comble a l'emotion. Un grand coffre bien ferme avait ete transporte par la ville: ce coffre avait excite la curiosite des Avignonnais. Que pouvait-il contenir? Deux heures apres, ce n'etait plus un coffre dont il etait question, c'etaient dix-huit malles que l'on avait vues se rendant au Rhone. Quant aux objets qu'elles contenaient, un portefaix l'avait revele: c'etaient les effets du mont-de-piete, que le parti francais emportait avec lui en s'exilant d'Avignon. Les effets du mont-de-piete, c'est-a-dire la depouille des pauvres. Plus une ville est miserable, plus le mont-de-piete est riche. Peu de monts-de-piete pouvaient se vanter d'etre aussi riches que celui d'Avignon. Ce n'etait plus une affaire d'opinion, c'etait un vol et un vol infame. Blancs et rouges coururent a l'eglise des Cordeliers, criant qu'il fallait que la municipalite leur rendit compte. Lescuyer etait le secretaire de la municipalite. Son nom fut jete a la foule, non pas comme ayant arrache les deux decrets pontificaux -- des lors il y eut eu des defenseurs -- mais comme ayant signe l'ordre au gardien du mont-de-piete de laisser enlever les effets. On envoya quatre hommes pour prendre Lescuyer et l'amener a l'eglise. On le trouva dans la rue, se rendant a la municipalite. Les quatre hommes se ruerent sur lui et le trainerent dans l'eglise avec des cris feroces. Arrive la, au lieu d'etre dans la maison du Seigneur, Lescuyer comprit, aux yeux flamboyants qui se fixaient sur lui, aux poings etendus qui le menacaient, aux cris qui demandaient sa mort, Lescuyer comprit qu'il etait dans un de ces cercles de l'enfer oublies par Dante. La seule idee qui lui vint fut que cette haine soulevee contre lui avait pour cause la mutilation des affiches pontificales; il monta dans la chaire, comptant s'en faire une tribune, et, de la voix d'un homme qui, non seulement ne se reproche rien, mais qui encore est pret a recommencer: -- Mes freres, dit-il, j'ai cru la revolution necessaire; j'ai, en consequence, agi de tout mon pouvoir... Les fanatiques comprirent que si Lescuyer s'expliquait, Lescuyer etait sauve. Ce n'etait point cela qu'il leur fallait. Ils se jeterent sur lui, l'arracherent de la tribune, le pousserent au milieu de la meute aboyante, qui l'entraina vers l'autel en poussant cette espece de cri terrible qui tient du sifflement du serpent et du rugissement du tigre, ce meurtrier _zou zou!_ particulier a la population avignonnaise. Lescuyer connaissait ce cri fatal; il essaya de se refugier au pied de l'autel. Il ne s'y refugia pas, il y tomba. Un ouvrier matelassier, arme d'un baton, venait de lui en assener un si rude coup sur la tete, que le baton s'etait brise en deux morceaux. Alors on se precipita sur ce pauvre, corps, et, avec ce melange de ferocite et de gaiete particulier aux peuples du Midi, les hommes, en chantant, se mirent a lui danser sur le ventre, tandis que les femmes, afin qu'il expiat les blasphemes qu'il avait prononces contre le pape, lui decoupaient, disons mieux, lui festonnaient les levres avec leurs ciseaux. Et de tout ce groupe effroyable sortait un cri ou plutot un rale; ce rale disait: -- Au nom du ciel! au nom de la Vierge! au nom de l'humanite! tuez-moi tout de suite. Ce rale fut entendu: d'un commun accord, les assassins s'eloignerent. On laissa le malheureux, sanglant, defigure, broye, savourer son agonie. Elle dura cinq heures pendant lesquelles, au milieu des eclats de rire, des insultes et des railleries de la foule, ce pauvre corps palpita sur les marches de l'autel. Voila comment on tue a Avignon. Attendez; il y a une autre facon encore. Un homme du parti francais eut l'idee d'aller au mont-de-piete et de s'informer. Tout y etait en bon etat, il n'en etait pas sorti un couvert d'argent. Ce n'etait donc pas comme complice d'un vol que Lescuyer venait d'etre si cruellement assassine: c'etait comme patriote. Il y avait en ce moment a Avignon un homme qui disposait de la populace. Tous ces terribles meneurs du Midi ont conquis une si fatale celebrite, qu'il suffit de les nommer pour que chacun, meme les moins lettres, les connaisse. Cet homme, c'etait Jourdan. Vantard et menteur, il avait fait croire aux gens du peuple que c'etait lui qui avait coupe le cou au gouverneur de la Bastille. Aussi l'appelait-on Jourdan Coupe-Tete. Ce n'etait pas son nom: il s'appelait Mathieu Jouve. Il n'etait pas Provencal, il etait du Puy-en-Velay. Il avait d'abord ete muletier sur ces apres hauteurs qui entourent sa ville natale, puis soldat sans guerre, la guerre l'eut peut-etre rendu plus humain; puis cabaretier a Paris. A Avignon, il etait marchand de garance. Il reunit trois cents hommes, s'empara des portes de la ville, y laissa la moitie de sa troupe, et, avec le reste, marcha sur l'eglise des Cordeliers, precede de deux pieces de canon. Il les mit en batterie devant l'eglise et tira tout au hasard. Les assassins se disperserent comme une nuee d'oiseaux effarouches, laissant quelques morts sur les degres de l'eglise. Jourdan et ses hommes enjamberent par-dessus les cadavres et entrerent dans le saint lieu. Il n'y restait plus que la Vierge et le malheureux Lescuyer respirant encore. Jourdan et ses camarades se garderent bien d'achever Lescuyer: son agonie etait un supreme moyen d'excitation. Ils prirent ce reste de vivant, ces trois quarts de cadavre, et l'emporterent saignant, pantelant, ralant. Chacun fuyait a cette vue, fermant portes et fenetres. Au bout d'une heure, Jourdan et ses trois cents hommes etaient maitres de la ville. Lescuyer etait mort, mais peu importait; on n'avait plus besoin de son agonie. Jourdan profita de la terreur qu'il inspirait, et arreta ou fit arreter quatre-vingts personnes a peu pres, assassins ou pretendus assassins de Lescuyer. Trente peut-etre n'avaient pas meme mis le pied dans l'eglise; mais, quand on trouve une bonne occasion de se defaire de ses ennemis, il faut en profiter; les bonnes occasions sont rares. Ces quatre-vingts personnes furent entassees dans la tour Trouillas. On l'a appelee historiquement la tour de la Glaciere. Pourquoi donc changer ce nom de la tour Trouillas? Le nom est immonde et va bien a l'immonde action qui devait s'y passer. C'etait le theatre de la torture inquisitionnelle. Aujourd'hui encore on y voit, le long des murailles, la grasse suie qui montait avec la fumee du bucher ou se consumaient les chairs humaines; aujourd'hui encore, on vous montre le mobilier de la torture precieusement conserve: la chaudiere, le four, les chevalets, les chaines, les oubliettes et jusqu'a des vieux ossements, rien n'y manque. Ce fut dans cette tour, batie par Clement V, que l'on enferma les quatre-vingts prisonniers. Ces quatre-vingts prisonniers faits et enfermes dans la tour Trouillas, on en fut bien embarrasse. Par qui les faire juger? Il n'y avait de tribunaux legalement constitues que les tribunaux du pape. Faire tuer ces malheureux comme ils avaient tue Lescuyer? Nous avons dit qu'il y en avait un tiers, une moitie peut-etre, qui non seulement n'avaient point pris part a l'assassinat, mais qui meme n'avaient pas mis le pied dans l'eglise. Les faire tuer! La tuerie passerait sur le compte des represailles. Mais pour tuer ces quatre-vingts personnes, il fallait un certain nombre de bourreaux. Une espece de tribunal, improvise par Jourdan, siegeait dans une des salles du palais: il avait un greffier nomme Raphel, un president moitie Italien, moitie Francais, orateur en patois populaire, nomme Barbe Savournin de la Roua; puis trois ou quatre pauvres diables; un boulanger, un charcutier; les noms se perdent dans l'infimite des conditions. C'etaient ces gens-la qui criaient: -- Il faut les tuer tous; s'il s'en sauvait un seul, il servirait de temoin. Mais, nous l'avons dit, les tueurs manquaient. A peine avait-on sous la main une vingtaine d'hommes dans la cour, tous appartenant au petit peuple d'Avignon: un perruquier, un cordonnier pour femmes, un savetier, un macon, un menuisier; tout cela arme a peine, au hasard, l'un d'un sabre, l'autre d'une baionnette, celui-ci d'une barre de fer, celui-la d'un morceau de bois durci au feu. Tous ces gens-la refroidis par une fine pluie d'octobre. Il etait difficile d'en faire des assassins. Bon! rien est-il difficile au diable? Il y a, dans ces sortes d'evenements, une heure ou il semble que Dieu abandonne la partie. Alors, c'est le tour du demon. Le demon entra en personne dans cette cour froide et boueuse. Il avait revetu l'apparence, la forme, la figure d'un apothicaire du pays, nomme Mendes: il dressa une table eclairee par deux lanternes; sur cette table, il deposa des verres, des brocs, des cruches, des bouteilles. Quel etait l'infernal breuvage renferme dans ces mysterieux recipients, aux formes bizarres? On l'ignore, mais l'effet en est bien connu. Tous ceux qui burent de la liqueur diabolique se sentirent pris soudain d'une rage fievreuse, d'un besoin de meurtre et de sang. Des lors, on n'eut plus qu'a leur montrer la porte, ils se ruerent dans le cachot. Le massacre dura toute la nuit: toute la nuit, des cris, des plaintes, des rales de mort furent entendus dans les tenebres. On tua tout, on egorgea tout, hommes et femmes; ce fut long: les tueurs, nous l'avons dit, etaient ivres et mal armes. Cependant ils y arriverent. Au milieu des tueurs, un enfant se faisait remarquer par sa cruaute bestiale, par sa soif immoderee de sang. C'etait le fils de Lescuyer. Il tuait, et puis tuait encore; il se vanta d'avoir a lui seul, de sa main enfantine, tue dix hommes et quatre femmes. -- Bon! je puis tuer a mon aise, disait-il: je n'ai pas quinze ans, on ne me fera rien. A mesure qu'on tuait, on jetait morts et blesses, cadavres et vivants, dans la tour Trouillas; ils tombaient de soixante pieds de haut; les hommes y furent jetes d'abord, les femmes ensuite. Il avait fallu aux assassins le temps de violer les cadavres de celles qui etaient jeunes et jolies. A neuf heures du matin, apres douze heures de massacres, une voix criait encore du fond de ce sepulcre: -- Par grace! venez m'achever, je ne puis mourir. Un homme, l'armurier Bouffier se pencha dans le trou et regarda; les autres n'osaient. -- Qui crie donc? demanderent-ils. -- C'est Lami, repondit Bouffier. Puis, quand il fut au milieu des autres: -- Eh bien, firent-ils, qu'as-tu vu au fond? -- Une drole de marmelade, dit-il: tout pele-mele, des hommes et des femmes, des pretres et des jolies filles, c'est a crever de rire. "Decidement c'est une vilaine chenille que l'homme!..." disait le comte de Monte-Cristo a M. de Villefort. Eh bien, c'est dans la ville encore sanglante, encore chaude, encore emue de ces derniers massacres, que nous allons introduire les deux personnages principaux de notre histoire. I -- UNE TABLE D'HOTE Le 9 octobre de l'annee 1799, par une belle journee de cet automne meridional qui fait, aux deux extremites de la Provence, murir les oranges d'Hyeres et les raisins de Saint-Peray, une caleche attelee de trois chevaux de poste traversait a fond de train le pont jete sur la Durance, entre Cavaillon et Chateau-Renard, se dirigeant sur Avignon, l'ancienne ville papale, qu'un decret du 25 mai 1791 avait, huit ans auparavant, reunie a la France, reunion confirmee par le traite signe, en 1797, a Tolentino, entre le general Bonaparte et le pape Pie VI. La voiture entra par la porte d'Aix, traversa dans toute sa longueur, et sans ralentir sa course, la ville aux rues etroites et tortueuses, batie tout a la fois contre le vent et contre le soleil, et alla s'arreter a cinquante pas de la porte d'Oulle, a l'hotel du Palais-Egalite, que l'on commencait tout doucement a rappeler l'hotel du Palais-Royal, nom qu'il avait porte autrefois et qu'il porte encore aujourd'hui. Ces quelques mots, presque insignifiants, a propos du titre de l'hotel devant lequel s'arretait la chaise de poste sur laquelle nous avons les yeux fixes, indiquent assez bien l'etat ou etait la France sous ce gouvernement de reaction thermidorienne que l'on appelait le Directoire. Apres la lutte revolutionnaire qui s'etait accomplie du 14 juillet 1789 au 9 thermidor 1794; apres les journees des 5 et 6 octobre, du 21 juin, du 10 aout, des 2 et 3 septembre, du 21 mai, du 29 thermidor, et du 1er prairial; apres avoir vu tomber la tete du roi et de ses juges, de la reine et de son accusateur, des Girondins et des Cordeliers, des moderes et des Jacobins, la France avait eprouve la plus effroyable et la plus nauseabonde de toutes les lassitudes, la lassitude du sang! Elle en etait donc revenue, sinon au besoin de la royaute, du moins au desir d'un gouvernement fort, dans lequel elle put mettre sa confiance, sur lequel elle put s'appuyer, qui agit pour elle et qui lui permit de se reposer elle-meme pendant qu'il agissait. A la place de ce gouvernement vaguement desire, elle avait le faible et irresolu Directoire, compose pour le moment du voluptueux Barras, de l'intrigant Sieyes, du brave Moulins, de l'insignifiant Roger Ducos et de l'honnete, mais un peu trop naif, Gohier. Il en resultait une dignite mediocre au dehors et une tranquillite fort contestable au dedans. Il est vrai qu'au moment ou nous en sommes arrives, nos armees, si glorieuses pendant les campagnes epiques de 1796 et 1797, un instant refoulees vers la France par l'incapacite de Scherer a Verone et a Cassano, et par la defaite et la mort de Joubert a Novi, commencent a reprendre l'offensive. Moreau a battu Souvaroff a Bassignano; Brune a battu le duc d'York et le general Hermann a Bergen; Massena a aneanti les Austro-Russes a Zurich; Korsakov s'est sauve a grand-peine et l'Autrichien Hotz ainsi que trois autres generaux ont ete tues, et cinq faits prisonniers. Massena a sauve la France a Zurich, comme, quatre-vingt-dix ans auparavant, Villars l'avait sauvee a Denain. Mais, a l'interieur, les affaires n'etaient point en si bon etat, et le gouvernement directorial etait, il faut le dire, fort embarrasse entre la guerre de la Vendee et les brigandages du Midi, auxquels, selon son habitude, la population avignonnaise etait loin de rester etrangere. Sans doute, les deux voyageurs qui descendirent de la chaise de poste, arretee a la porte de l'hotel du Palais-Royal, avaient-ils quelque raison de craindre la situation d'esprit dans laquelle se trouvait la population, toujours agitee, de la ville papale, car, un peu au-dessus d'Orgon, a l'endroit ou trois chemins se presentent aux voyageurs -- l'un conduisant a Nimes, le second a Carpentras, le troisieme a Avignon -- le postillon avait arrete ses chevaux, et, se retournant, avait demande: -- Les citoyens passent-ils par Avignon ou par Carpentras? -- Laquelle des deux routes est la plus courte? avait demande, d'une voix breve et stridente, l'aine des deux voyageurs, qui, quoique visiblement plus vieux de quelques mois, etait a peine age de trente ans. -- Oh! la route d'Avignon, citoyen, d'une bonne lieue et demie au moins. -- Alors, avait-il repondu, suivons la route d'Avignon. Et la voiture avait repris un galop qui annoncait que les _citoyens_ voyageurs, comme les appelait le postillon, quoique la qualification de _monsieur_ commencat a rentrer dans la conversation, payaient au moins trente sous de guides. Ce meme desir de ne point perdre de temps se manifesta a l'entree de l'hotel. Ce fut toujours le plus age des deux voyageurs qui, la comme sur la route, prit la parole. Il demanda si l'on pouvait diner promptement, et la forme dont etait faite la demande indiquait qu'il etait pret a passer sur bien des exigences gastronomiques, pourvu que le repas demande fut promptement servi. -- Citoyen, repondit l'hote qui, au bruit de la voiture, etait accouru, la serviette a la main, au-devant des voyageurs, vous serez rapidement et convenablement servis dans votre chambre; mais si je me permettais de vous donner un conseil... Il hesita. -- Oh! donnez! donnez! dit le plus jeune des deux voyageurs, prenant la parole pour la premiere fois. -- Eh bien, ce serait de diner tout simplement a table d'hote, comme fait en ce moment le voyageur qui est attendu par cette voiture tout attelee; le diner y est excellent et tout servi. L'hote, en meme temps, montrait une voiture organisee de la facon la plus confortable, et attelee, en effet, de deux chevaux qui frappaient du pied tandis que le postillon prenait patience, en vidant, sur le bord de la fenetre, une bouteille de vin de Cahors. Le premier mouvement de celui a qui cette offre etait faite fut negatif; cependant, apres une seconde de reflexion, le plus age des deux voyageurs, comme s'il fut revenu sur sa determination premiere, fit un signe interrogateur a son compagnon. Celui-ci repondit d'un regard qui signifiait: "Vous savez bien que je suis a vos ordres." -- Eh bien, soit, dit celui qui paraissait charge de prendre l'initiative, nous dinerons a table d'hote. Puis, se retournant vers le postillon qui, chapeau bas, attendait ses ordres: -- Que dans une demi-heure au plus tard, dit-il, les chevaux soient a la voiture. Et, sur l'indication du maitre d'hotel, tous deux entrerent dans la salle a manger, le plus age des deux marchant le premier, l'autre le suivant. On sait l'impression que produisent, en general, de nouveaux venus a une table d'hote. Tous les regards se tournerent vers les arrivants; la conversation, qui paraissait assez animee, fut interrompue. Les convives se composaient des habitues de l'hotel, du voyageur dont la voiture attendait tout attelee a la porte, d'un marchand de vin de Bordeaux en sejour momentane a Avignon pour les causes que nous allons dire, et d'un certain nombre de voyageurs se rendant de Marseille a Lyon par la diligence. Les nouveaux arrives saluerent la societe d'une legere inclination de tete, et se placerent a l'extremite de la table, s'isolant des autres convives par un intervalle de trois ou quatre couverts. Cette espece de reserve aristocratique redoubla la curiosite dont ils etaient l'objet; d'ailleurs, on sentait qu'on avait affaire a des personnages d'une incontestable distinction, quoique leurs vetements fussent de la plus grande simplicite. Tous deux portaient la botte a retroussis sur la culotte courte, l'habit a longues basques, le surtout de voyage et le chapeau a larges bords, ce qui etait a peu pres le costume de tous les jeunes gens de l'epoque; mais ce qui les distinguait des elegants de Paris et meme de la province, c'etaient leurs cheveux, longs et plats, et leur cravate noire serree autour du cou, a la facon des militaires. Les muscadins -- c'etait le nom que l'on donnait alors aux jeunes gens a la mode -- les muscadins portaient les oreilles de chien bouffant aux deux tempes, les cheveux retrousses en chignon derriere la tete, et la cravate immense aux longs bouts flottants et dans laquelle s'engouffrait le menton. Quelques-uns poussaient la reaction jusqu'a la poudre. Quant au portrait des deux jeunes gens, il offrait deux types completement opposes. Le plus age des deux, celui qui plusieurs fois avait, nous l'avons deja remarque, pris l'initiative, et dont la voix, meme dans ses intonations les plus familieres, denotait l'habitude du commandement, etait, nous l'avons dit, un homme d'une trentaine d'annees, aux cheveux noirs separes sur le milieu du front, plats et tombant le long des tempes jusque sur ses epaules. Il avait le teint basane de l'homme qui a voyage dans les pays meridionaux, les levres minces, le nez droit, les dents blanches, et ces yeux de faucon que Dante donne a Cesar. Sa taille etait plutot petite que grande, sa main etait delicate, son pied fin et elegant; il avait dans les manieres une certaine gene qui indiquait qu'il portait en ce moment un costume dont il n'avait point l'habitude, et quand il avait parle, si l'on eut ete sur les bords de la Loire au lieu d'etre sur les bords du Rhone, son interlocuteur aurait pu remarquer qu'il avait dans la prononciation un certain accent italien. Son compagnon paraissait de trois ou quatre ans moins age que lui. C'etait un beau jeune homme au teint rose, aux cheveux blonds, aux yeux bleu clair, au nez ferme et droit, au menton prononce, mais presque imberbe. Il pouvait avoir deux pouces de plus que son compagnon, et, quoique d'une taille au-dessus de la moyenne, il semblait si bien pris dans tout son ensemble, si admirablement libre dans tous ses mouvements, qu'on devinait qu'il devait etre, sinon d'une force, au moins d'une agilite et d'une adresse peu communes. Quoique mis de la meme facon, quoique se presentant sur le pied de l'egalite, il paraissait avoir pour le jeune homme brun une deference remarquable, qui, ne pouvant tenir a l'age, tenait sans doute a une inferiorite dans la condition sociale. En outre, il l'appelait citoyen, tandis que son compagnon l'appelait simplement Roland. Ces remarques, que nous faisons pour initier plus profondement le lecteur a notre recit, ne furent probablement point faites dans toute leur etendue par les convives de la table d'hote; car, apres quelques secondes d'attention donnees aux nouveaux venus, les regards se detacherent d'eux, et la conversation, un instant interrompue, reprit son cours. Il faut avouer qu'elle portait sur un sujet des plus interessants pour des voyageurs: il etait question de l'arrestation d'une diligence chargee d'une somme de soixante mille francs appartenant au gouvernement. L'arrestation avait eu lieu, la veille, sur la route de Marseille a Avignon, entre Lambesc et Pont-Royal. Aux premiers mots qui furent dits sur l'evenement, les deux jeunes gens preterent l'oreille avec un veritable interet. L'evenement avait eu lieu sur la route meme qu'ils venaient de suivre, et celui qui le racontait etait un des acteurs principaux de cette scene de grand chemin. C'etait le marchand de vin de Bordeaux. Ceux qui paraissaient le plus curieux de details etaient les voyageurs de la diligence qui venait d'arriver et qui allait repartir. Les autres convives, ceux qui appartenaient a la localite, paraissaient assez au courant de ces sortes de catastrophes pour donner eux-memes des details, au lieu d'en recevoir. -- Ainsi, citoyen, disait un gros monsieur contre lequel se pressait, dans sa terreur, une femme grande, seche et maigre, vous dites que c'est sur la route meme que nous venons de suivre que le vol a eu lieu? -- Oui, citoyen, entre Lambesc et Pont-Royal. Avez-vous remarque un endroit ou la route monte et se resserre entre deux monticules? Il y a la une foule de rochers. -- Oui, oui, mon ami, dit la femme en serrant le bras de son mari, je, l'ai remarque; j'ai meme dit, tu dois t'en souvenir: "Voici un mauvais endroit, j'aime mieux y passer de jour que de nuit." -- Oh! madame, dit un jeune homme dont la voix affectait le parler grasseyant de l'epoque, et qui, dans les temps ordinaires, paraissait exercer sur la table d'hote la royaute de la conversation, vous savez que, pour MM. Les _compagnons de Jehu_ il n'y a ni jour ni nuit. -- Comment! citoyen, demanda la dame encore plus effrayee, c'est en plein jour que vous avez ete arrete? -- En plein jour, citoyenne, a dix heures du matin. -- Et combien etaient-ils? demanda le gros monsieur. -- Quatre, citoyen. -- Embusques sur la route? -- Non; ils sont arrives a cheval, armes jusqu'aux dents et masques. -- C'est leur habitude, dit le jeune habitue de la table d'hote; ils ont dit, n'est-ce pas: "Ne vous defendez point, il ne vous sera fait aucun mal, nous n'en voulons qu'a l'argent du gouvernement." -- Mot pour mot, citoyen. -- Puis, continua celui qui paraissait si bien renseigne, deux sont descendus de cheval, ont jete la bride de leurs chevaux a leurs compagnons et ont somme le conducteur de leur remettre l'argent. -- Citoyen, dit le gros homme emerveille, vous racontez la chose comme si vous l'aviez vue. -- Monsieur y etait peut-etre, dit un des voyageurs, moitie plaisantant, moitie doutant. -- Je ne sais, citoyen, si, en disant cela, vous avez l'intention de me dire une impolitesse, fit insoucieusement le jeune homme qui venait si complaisamment et si pertinemment en aide au narrateur; mais mes opinions politiques font que je ne regarde pas votre soupcon comme une insulte. Si j'avais eu le malheur d'etre du nombre de ceux qui etaient attaques, ou l'honneur d'etre du nombre de ceux qui attaquaient, je le dirais aussi franchement dans un cas que dans l'autre; mais, hier matin, a dix heures, juste au moment ou l'on arretait la diligence a quatre lieues d'ici, je dejeunais tranquillement a cette meme place, et justement, tenez, avec les deux citoyens qui me font en ce moment l'honneur d'etre places a ma droite et a ma gauche. -- Et, demanda le plus jeune des deux voyageurs qui venaient de prendre place a table, et que son compagnon designait sous le nom de Roland, et combien etiez-vous d'hommes dans la diligence? -- Attendez; je crois que nous etions... oui, c'est cela, nous etions sept hommes et trois femmes. -- Sept hommes, non compris le conducteur? repeta Roland. -- Bien entendu. -- Et, a sept hommes, vous vous etes laisses devaliser par quatre bandits? Je vous en fais mon compliment, messieurs. -- Nous savions a qui nous avions affaire, repondit le marchand de vin, et nous n'avions garde de nous defendre. -- Comment! repliqua le jeune homme, a qui vous aviez affaire? mais vous aviez affaire, ce me semble, a des voleurs, a des bandits! -- Point du tout: ils s'etaient nommes. -- Ils s'etaient nommes? -- Ils avaient dit: "Messieurs, il est inutile de vous defendre; mesdames, n'ayez pas peur; nous ne sommes pas des brigands, nous sommes des _compagnons de Jehu_." -- Oui, dit le jeune homme de la table d'hote, ils previennent pour qu'il n'y ait pas de meprise, c'est leur habitude. -- Ah ca! dit Roland, qu'est-ce que c'est donc que ce Jehu qui a des compagnons si polis? Est-ce leur capitaine? -- Monsieur, dit un homme dont le costume avait quelque chose d'un pretre secularise et qui paraissait, lui aussi, non seulement un habitue de la table d'hote, mais encore un initie aux mysteres de l'honorable corporation dont on etait en train de discuter les merites, si vous etiez plus verse que vous ne paraissez l'etre dans la lecture des Ecritures saintes, vous sauriez qu'il y a quelque chose comme deux mille six cents ans que ce Jehu est mort, et que, par consequent, il ne peut arreter, a l'heure qu'il est, les diligences sur les grandes routes. -- Monsieur l'abbe, repondit Roland qui avait reconnu l'homme d'Eglise, comme, malgre le ton aigrelet avec lequel vous parlez, vous paraissez fort instruit, permettez a un pauvre ignorant de vous demander quelques details sur ce Jehu mort il y a eu deux mille six cents ans, et qui, cependant, a l'honneur d'avoir des compagnons qui portent son nom. -- Jehu! repondit l'homme d'Eglise du meme ton vinaigre, etait un roi d'Israel, sacre par Elisee, sous la condition de punir les crimes de la maison d'Achab et de Jezabel, et de mettre a mort tous les pretres de Baal. -- Monsieur l'abbe, repliqua en riant le jeune homme, je vous remercie de l'explication: je ne doute point qu'elle ne soit exacte et surtout tres savante; seulement, je vous avoue qu'elle ne m'apprend pas grand-chose. -- Comment, citoyen, dit l'habitue de la table d'hote, vous ne comprenez pas que Jehu, c'est Sa Majeste Louis XVIII, sacre sous la condition de punir les crimes de la Revolution et de mettre a mort les pretres de Baal, c'est-a-dire tous ceux qui ont pris une part quelconque a cet abominable etat de choses que, depuis sept ans, on appelle la Republique? -- Oui-da! fit le jeune homme; si fait, je comprends. Mais, parmi ceux que les compagnons de Jehu sont charges de combattre, comptez-vous les braves soldats qui ont repousse l'etranger des frontieres de France, et les illustres generaux qui ont commande les armees du Tyrol, de Sambre-et-Meuse et d'Italie? -- Mais sans doute, ceux-la les premiers et avant tout. Les yeux du jeune homme lancerent un eclair; sa narine se dilata, ses levres se serrerent: il se souleva sur sa chaise; mais son compagnon le tira par son habit et le fit rasseoir, tandis que, d'un seul regard, il lui imposait silence. Puis celui qui venait de donner cette preuve de sa puissance, prenant la parole pour la premiere fois: -- Citoyen, dit-il, s'adressant au jeune homme de la table d'hote, excusez deux voyageurs qui arrivent du bout du monde, comme qui dirait de l'Amerique ou de l'Inde, qui ont quitte la France depuis deux ans, qui ignorent completement ce qui s'y passe, et qui sont desireux de s'instruire. -- Mais, comment donc, repondit celui auquel ces paroles etaient adressees, c'est trop juste, citoyen; interrogez et l'on vous repondra. -- Eh bien, continua le jeune homme brun a l'oeil d'aigle, aux cheveux noirs et plats, au teint granitique, maintenant que je sais ce que c'est Jehu et dans quel but sa compagnie est instituee, je voudrais savoir ce que ses compagnons font de l'argent qu'ils prennent. -- Oh! mon Dieu, c'est bien simple, citoyen; vous savez qu'il est fort question de la restauration de la monarchie bourbonienne? -- Non, je ne le savais pas, repondit le jeune homme brun d'un ton qu'il essayait inutilement de rendre naif; j'arrive, comme je vous l'ai dit, du bout du monde. -- Comment! vous ne saviez pas cela? eh bien, dans six mois ce sera un fait accompli. -- Vraiment! -- C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, citoyen. Les deux jeunes gens a la tournure militaire echangerent entre eux un regard et un sourire, quoique le jeune blond parut sous le poids d'une vive impatience. Leur interlocuteur continua: -- Lyon est le quartier general de la conspiration, si toutefois on peut appeler conspiration un complot qui s'organise au grand jour; le nom de gouvernement provisoire conviendrait mieux. -- Eh bien, citoyen, dit le jeune homme brun avec une politesse qui n'etait point exempte de raillerie, disons gouvernement provisoire. -- Ce gouvernement provisoire a son etat-major et ses armees. -- Bah! son etat-major, peut-etre... mais ses armees... -- Ses armees, je le repete. -- Ou sont-elles? -- Il y en a une qui s'organise dans les montagnes d'Auvergne, sous les ordres de M. de Chardon; une autre dans les montagnes du Jura, sous les ordres de M. Teyssonnet; enfin, une troisieme qui fonctionne, et meme assez agreablement a cette heure, dans la Vendee, sous les ordres d'Escarboville, d'Achille Leblond et de Cadoudal. -- En verite, citoyen, vous me rendez un veritable service en m'apprenant toutes ces nouvelles. Je croyais les Bourbons completements resignes a l'exil; je croyais la police faite de maniere qu'il n'existat ni comite provisoire royaliste dans les grandes villes, ni bandits sur les grandes routes. Enfin, je croyais la Vendee completement pacifiee par le general Hoche. Le jeune homme auquel s'adressait cette reponse eclata de rire. -- Mais d'ou venez-vous? s'ecria-t-il, d'ou venez-vous? -- Je vous l'ai dit, citoyen, du bout du monde. -- On le voit. Puis continuant: -- Eh bien, vous comprenez dit-il, les Bourbons ne sont pas riches; les emigres dont on a vendu les biens, sont ruines; il est impossible d'organiser deux armees et d'en entretenir une troisieme sans argent. On etait embarrasse; il n'y avait que la Republique qui put solder ses ennemis: or, il n'etait pas probable qu'elle s'y decidat de gre a gre; alors, sans essayer avec elle cette negociation scabreuse, on jugea qu'il etait plus court de lui prendre son argent que de le lui demander. -- Ah! je comprends enfin. -- C'est bien heureux. -- Les _compagnons de Jehu _sont les intermediaires entre la Republique et la contre-revolution, les percepteurs des generaux royalistes. -- Oui; ce n'est plus un vol, c'est une operation militaire, un fait d'armes comme un autre. -- Justement, citoyen, vous y etes, et vous voila sur ce point, maintenant, aussi savant que nous. -- Mais, glissa timidement le marchand de vin de Bordeaux, si MM. les compagnons de Jehu -- remarquez que je n'en dis aucun mal -- si MM. Les compagnons de Jehu n'en veulent qu'a l'argent du gouvernement... -- A l'argent du gouvernement, pas a d'autre; il est sans exemple qu'ils aient devalise un particulier. -- Sans exemple? -- Sans exemple. -- Comment se fait-il alors que, hier, avec l'argent du gouvernement, ils aient emporte un group de deux cents louis qui m'appartenait? -- Mon cher Monsieur, repondit le jeune homme de la table d'hote, je vous ai deja dit qu'il y avait la quelque erreur, et qu'aussi vrai que je m'appelle Alfred de Barjols, cet argent vous sera rendu un jour ou l'autre. Le marchand de vin poussa un soupir et secoua la tete en homme qui, malgre l'assurance qu'on lui donne, conserve encore quelques doutes. Mais, en ce moment, comme si l'engagement pris par le jeune noble, qui venait de reveler sa condition sociale en disant son nom, avait eveille la delicatesse de ceux pour lesquels il se portait garant, un cheval s'arreta a la porte, on entendit des pas dans le corridor, la porte de la salle a manger s'ouvrit, et un homme masque et arme jusqu'aux dents parut sur le seuil. -- Messieurs, dit-il au milieu du profond silence cause par son apparition, y a-t-il parmi vous un voyageur nomme Jean Picot, qui se trouvait hier dans la diligence qui a ete arretee entre Lambesc et Pont-Royal? -- Oui, dit le marchand de vin tout etonne. -- C'est vous? demanda l'homme masque. -- C'est moi. -- Ne vous a-t-il rien ete pris? -- Si fait, il m'a ete pris un group de deux cents louis que j'avais confie au conducteur. -- Et je dois meme dire, ajouta le jeune noble, qu'a l'instant meme monsieur en parlait et le regardait comme perdu. -- Monsieur avait tort, dit l'inconnu masque, nous faisons la guerre au gouvernement et non aux particuliers; nous sommes des partisans et non des voleurs. Voici vos deux cents louis, monsieur, et si pareille erreur arrivait a l'avenir, reclamez et recommandez-vous du nom de Morgan. A ces mots, l'homme masque deposa un sac d'or a la droite du marchand de vin, salua courtoisement les convives de la table d'hote et sortit, laissant les uns dans la terreur et les autres dans la stupefaction d'une pareille hardiesse. II -- UN PROVERBE ITALIEN Au reste, quoique les deux sentiments que nous venons d'indiquer eussent ete les sentiments dominants, ils ne se manifestaient point chez tous les assistants a un degre semblable. Les nuances se graduerent selon le sexe, selon l'age, selon le caractere, nous dirons presque selon la position sociale des auditeurs. Le marchand de vin, Jean Picot, principal interesse dans l'evenement qui venait de s'accomplir, reconnaissant des la premiere vue, a son costume, a ses armes et a son masque, un des hommes auxquels il avait eu affaire la veille, avait d'abord, a son apparition, ete frappe de stupeur: puis, peu a peu, reconnaissant le motif de la visite que lui faisait le mysterieux bandit, il avait passe de la stupeur a la joie en traversant toutes les nuances intermediaires qui separent ces deux sentiments. Son sac d'or etait pres de lui et l'on eut dit qu'il n'osait y toucher: peut-etre craignait-il, au moment ou il y porterait la main, de le voir s'evanouir comme l'or que l'on croit trouver en reve et qui disparait meme avant que l'on rouvre les yeux, pendant cette periode de lucidite progressive qui separe le sommeil profond du reveil complet. Le gros monsieur de la diligence et sa femme avaient manifeste, ainsi que les autres voyageurs faisant partie du meme convoi, la plus franche et la plus complete terreur. Place a la gauche de Jean Picot, quand il avait vu le bandit s'approcher du marchand de vin, il avait, dans l'esperance illusoire de maintenir une distance honnete entre lui et le compagnon de Jehu, recule sa chaise sur celle de sa femme, qui, cedant au mouvement, de pression, avait essaye de reculer la sienne a son tour. Mais, comme la chaise qui venait ensuite etait celle du citoyen Alfred de Barjols, qui, lui, n'avait aucun motif de craindre des hommes sur lesquels il venait de manifester une si haute et si avantageuse opinion, la chaise de la femme du gros monsieur avait trouve un obstacle dans l'immobilite de celle du jeune noble; de sorte que, de meme qu'il arriva a Marengo, huit ou neuf mois plus tard, lorsque le general en chef jugea qu'il etait temps de reprendre l'offensive, le mouvement retrograde s'etait arrete. Quant a celui-ci -- c'est du citoyen Alfred de Barjols que nous parlons -- son aspect, comme celui de l'abbe qui avait donne l'explication biblique touchant le roi d'Israel Jehu et la mission qu'il avait recue d'Elisee, son aspect, disons-nous, avait ete celui d'un homme qui non seulement n'eprouve aucune crainte, mais qui s'attend meme a l'evenement qui arrive, si inattendu que soit cet evenement. Il avait, le sourire sur les levres, suivi du regard l'homme masque, et, si tous les convives n'eussent ete si preoccupes des deux acteurs principaux de la scene qui s'accomplissait, ils eussent pu remarquer un signe presque imperceptible echange des yeux entre le bandit et le jeune noble, signe qui, a l'instant meme, s'etait reproduit entre le jeune noble et l'abbe. De leur cote, les deux voyageurs que nous avons introduits dans la salle de la table d'hote et qui, comme nous l'avons dit, etaient assez isoles a l'extremite de la table, avaient conserve l'attitude propre a leurs differents caracteres. Le plus jeune des deux avait instinctivement porte la main a son cote, comme pour y chercher une arme absente, et s'etait leve, comme mu par un ressort, pour s'elancer a la gorge de l'homme masque, ce qui n'eut certes pas manque d'arriver s'il eut ete seul; mais le plus age, celui qui paraissait avoir non seulement l'habitude, mais le droit de lui donner des ordres, s'etait, comme il l'avait deja fait une premiere fois, contente de le retenir vivement par son habit en lui disant d'un ton imperatif, presque dur meme: -- Assis, Roland! Et le jeune homme s'etait assis. Mais celui de tous les convives qui etait demeure, en apparence du moins, le plus impassible pendant toute la scene qui venait de s'accomplir, etait un homme de trente-trois a trente-quatre ans, blond de cheveux, roux de barbe, calme et beau de visage, avec de grands yeux bleus, un teint clair, des levres intelligentes et fines, une taille elevee, et un accent etranger qui indiquait un homme ne au sein de cette ile dont le gouvernement nous faisait, a cette heure, une si rude guerre; autant qu'on pouvait en juger par les rares paroles qui lui etaient echappees, il parlait, malgre l'accent que nous avons signale, la langue francaise avec une rare purete. Au premier mot qu'il avait prononce et dans lequel il avait reconnu cet accent d'outre-Manche, le plus age des deux voyageurs avait tressailli, et, se retournant du cote de son compagnon, habitue a lire la pensee dans son regard, il avait semble lui demander comment un Anglais se trouvait en France au moment ou la guerre acharnee que se faisaient les deux nations exilait naturellement les Anglais de la France, comme les Francais de l'Angleterre. Sans doute, l'explication avait paru impossible a Roland, car celui-ci avait repondu d'un mouvement des yeux et d'un geste des epaules qui signifiaient: "Cela me parait tout aussi extraordinaire qu'a vous; mais, si vous ne trouvez pas l'explication d'un pareil probleme, vous, le mathematicien par excellence, ne me la demandez pas a moi." Ce qui etait reste de plus clair dans tout cela, dans l'esprit des deux jeunes gens, c'est que l'homme blond, a l'accent anglo-saxon, etait le voyageur dont la caleche confortable attendait tout attelee a la porte de l'hotel, et que ce voyageur etait de Londres ou, tout au moins, de quelqu'un des comtes ou duches de la Grande- Bretagne. Quant aux paroles qu'il avait prononcees, nous avons dit qu'elles etaient rares, si rares qu'en realite c'etaient plutot des exclamations que des paroles; seulement, a chaque explication qui avait ete demandee sur l'etat de la France, l'Anglais avait ostensiblement tire un calepin de sa poche, et, en priant soit le marchand de vin, soit l'abbe, soit le jeune noble, de repeter l'explication -- ce que chacun avait fait avec une complaisance pareille a la courtoisie qui presidait a la demande -- il avait pris en note ce qui avait ete dit de plus important, de plus extraordinaire et de plus pittoresque, sur l'arrestation de la diligence, l'etat de la Vendee et les compagnons de Jehu, remerciant chaque fois de la voix et du geste, avec cette roideur familiere a nos voisins d'outre-mer, et chaque fois remettant dans la poche de cote de sa redingote son calepin enrichi d'une note nouvelle. Enfin, comme un spectateur tout joyeux d'un denouement inattendu, il s'etait ecrie de satisfaction a l'aspect de l'homme masque, avait ecoute de toutes ses oreilles, avait regarde de tous ses yeux, ne l'avait point perdu de vue, que la porte ne se fut refermee derriere lui, et alors, tirant vivement son calepin de sa poche -- Oh! monsieur, avait-il dit a son voisin, qui n'etait autre que l'abbe, seriez-vous assez bon, si je ne m'en souvenais pas, de me repeter mot pour mot ce qu'a dit le gentleman qui sort d'ici? Il s'etait mis a ecrire aussitot, et, la memoire de l'abbe s'associant a la sienne, il avait eu la satisfaction de transcrire, dans toute son integrite, la phrase du compagnon de Jehu au citoyen Jean Picot. Puis, cette phrase transcrite, il s'etait ecrie avec un accent qui ajoutait un etrange cachet d'originalite a ses paroles -- Oh! ce n'est qu'en France, en verite, qu'il arrive de pareilles choses; la France, c'est le pays le plus curieux du monde. Je suis enchante, messieurs, de voyager en France et de connaitre les Francais. Et la derniere phrase avait ete dite avec tant de courtoisie qu'il ne restait plus, lorsqu'on l'avait entendue sortir de cette bouche serieuse, qu'a remercier celui qui l'avait prononcee, fut-il le descendant des vainqueurs de Crecy, de Poitiers et d'Azincourt. Ce fut le plus jeune des deux voyageurs qui repondit a cette politesse avec le ton d'insouciante causticite qui paraissait lui etre naturel. -- Par ma foi! je suis exactement comme vous, milord; je dis milord, car je presume que vous etes Anglais. -- Oui, monsieur, repondit le gentleman, j'ai cet honneur. -- Eh bien! comme je vous le disais, continua le jeune homme, je suis enchante de voyager en France et d'y voir ce que j'y ai vu. Il faut vivre sous le gouvernement des citoyens Gohier, Moulins, Roger Ducos, Sieyes et Barras, pour assister a une pareille drolerie, et quand, dans cinquante ans, on racontera qu'au milieu d'une ville de trente mille ames, en plein jour, un voleur de grand chemin est venu, le masque sur le visage, deux pistolets et un sabre a la ceinture, rapporter a un honnete negociant qui se desesperait de les avoir perdus, les deux cents louis qu'il lui avait pris la veille; quand on ajoutera que cela s'est passe a une table d'hote ou etaient assises vingt ou vingt-cinq personnes, et que ce bandit modele s'est retire sans que pas une des vingt ou vingt-cinq personnes presentes lui ait saute a la gorge; j'offre de parier que l'on traitera d'infime menteur celui qui aura l'audace de raconter l'anecdote. Et le jeune homme, se renversant sur sa chaise, eclata de rire, mais d'un rire si nerveux et si strident, que tout le monde le regarda avec etonnement, tandis que, de son cote, son compagnon avait les yeux figes sur lui avec une inquietude presque paternelle. -- Monsieur, dit le citoyen Alfred de Barjols, qui, ainsi que les autres, paraissait impressionne de cette etrange modulation, plus triste, ou plutot plus douloureuse que gaie, et dont, avant de repondre, il avait laisse eteindre jusqu'au dernier fremissement; monsieur, permettez-moi de vous faire observer que l'homme que vous venez de voir n'est point un voleur de grand chemin. -- Bah? franchement, qu'est-ce donc? -- C'est, selon toute probabilite, un jeune homme d'aussi bonne famille que vous et moi. -- Le comte de Horn, que le regent fit rouer en place de Greve, etait aussi un jeune homme de bonne famille, et la preuve, c'est que toute la noblesse de Paris envoya des voitures a son execution. -- Le comte de Horn avait, si je m'en souviens bien, assassine un juif pour lui voler une lettre de change qu'il n'etait point en mesure de lui payer, et nul n'osera vous dire qu'un compagnon de Jehu ait touche a un cheveu de la tete d'un enfant. -- Eh bien! soit; admettons que l'institution soit fondee au point de vue philanthropique, pour retablir la balance entre les fortunes, redresser les caprices du hasard, reformer les abus de la societe; pour etre un voleur a la facon de Karl Moor, votre ami Morgan, n'est-ce point Morgan qu'a dit que s'appelait cet honnete citoyen? -- Oui, dit l'Anglais. -- Eh bien! votre ami Morgan n'en est pas moins un voleur. Le citoyen Alfred de Barjols devint tres pale. -- Le citoyen Morgan n'est pas mon ami, repondit le jeune aristocrate, et, s'il l'etait, je me ferais honneur de son amitie. -- Sans doute, repondit Roland en eclatant de rire; comme dit M. de Voltaire: "_L'amitie d'un grand homme est un bienfait des dieux._" -- Roland, Roland! lui dit a voix basse son compagnon. -- Oh! general, repondit celui-ci laissant, a dessein peut-etre, echapper le titre qui etait du a son compagnon, laissez-moi, par grace, continuer avec monsieur une discussion qui m'interesse au plus haut degre. Celui-ci haussa les epaules. -- Seulement, citoyen, continua le jeune homme avec une etrange persistance, j'ai besoin d'etre edifie: il y a deux ans que j'ai quitte la France, et, depuis mon depart, tant de choses ont change, costume, moeurs, accent, que la langue pourrait bien avoir change aussi. Comment appelez-vous, dans la langue que l'on parle aujourd'hui en France, arreter les diligences et prendre l'argent qu'elles renferment? -- Monsieur, dit le jeune homme du ton d'un homme decide a soutenir la discussion jusqu'au bout, j'appelle cela faire la guerre; et voila votre compagnon, que vous avez appele general tout a l'heure, qui, en sa qualite de militaire, vous dira qu'a part le plaisir de tuer et d'etre tue, les generaux de tout temps n'ont pas fait autre chose que ce que fait le citoyen Morgan. -- Comment! s'ecria le jeune homme, dont les yeux lancerent un eclair, vous osez comparer?... -- Laissez monsieur developper sa theorie, Roland, dit le voyageur brun, dont les yeux, tout au contraire de ceux de son compagnon, qui semblaient s'etre dilates pour jeter leurs flammes, se voilerent sous ses longs cils noirs, pour ne point laisser voir ce qui se passait dans son coeur. -- Ah! dit le jeune homme avec son accent saccade, vous voyez bien qu'a votre tour vous commencez a prendre interet a la discussion. Puis, se tournant vers celui qu'il semblait avoir pris a partie: -- Continuez, monsieur, continuez, dit-il, le general le permet. Le jeune noble rougit d'une facon aussi visible qu'il venait de palir un instant auparavant et, les dents serrees, les coudes sur la table, le menton sur son poing pour se rapprocher autant que possible de son adversaire, avec un accent provencal qui devenait de plus en plus prononce a mesure que la discussion devenait plus intense: -- Puisque _le general le permet, _reprit-il en appuyant sur ces deux mots _le general, _j'aurai l'honneur de lui dire, et a vous, citoyen, par contrecoup, que je crois me souvenir d'avoir lu dans Plutarque, qu'au moment ou Alexandre partit pour l'Inde, il n'emportait avec lui que dix-huit ou vingt talents d'or, quelque chose comme cent ou cent vingt mille francs. Or, croyez-vous que ce soit avec ces dix-huit ou vingt talents d'or qu'il nourrit son armee, gagna la bataille du Granique, soumit l'Asie Mineure, conquit Tyr, Gaza, la Syrie, l'Egypte, batit Alexandrie, penetra jusqu'en Libye, se fit declarer fils de Jupiter par l'oracle d'Ammon, penetra jusqu'a l'Hyphase, et, comme ses soldats refusaient de le suivre plus loin, revint a Babylone pour y surpasser en luxe, en debauches et en mollesse, les plus luxueux, les plus debauches et les plus voluptueux des rois d'Asie? Est-ce de Macedoine qu'il tirait son argent, et croyez-vous que le roi Philippe, un des plus pauvres rois de la pauvre Grece, faisait honneur aux traites que son fils tirait sur lui? Non pas: Alexandre faisait comme le citoyen Morgan; seulement, au lieu d'arreter les diligences sur les grandes routes, il pillait les villes, mettait les rois a rancon, levait des contributions sur les pays conquis. Passons a Annibal. Vous savez comment il est parti de Carthage, n'est-ce pas? Il n'avait pas meme les dix-huit ou vingt talents de son predecesseur Alexandre; mais, comme il lui fallait de l'argent, il prit et saccagea, au milieu de la paix et contre la foi des traites, la ville de Sagonte; des lors il fut riche et put se mettre en campagne. Pardon, cette fois-ci, ce n'est plus du Plutarque, c'est du Cornelius Nepos. Je vous tiens quitte de sa descente des Pyrenees, de sa montee des Alpes, des trois batailles qu'il a gagnees en s'emparant chaque fois des tresors du vaincu, et j'en arrive aux cinq ou six ans qu'il a passes dans la Campanie. Croyez-vous que lui et son armee payaient pension aux Capouans et que les banquiers de Carthage, qui etaient brouilles avec lui, lui envoyaient de l'argent? Non: la guerre nourrissait la guerre, systeme Morgan, citoyen. Passons a Cesar. Ah! Cesar, c'est autre chose. Il part de l'Espagne avec quelque chose comme trente millions de dettes, revient a peu pres au pair, part pour la Gaule, reste dix ans chez nos ancetres; pendant ces dix ans, il envoie plus de cent millions a Rome, repasse les Alpes, franchit le Rubicon, marche droit au Capitole, force les portes du temple de Saturne, ou est le tresor, y prend pour ses besoins particuliers, et non pas pour la republique, trois mille livres pesant d'or en lingots, et meurt, lui que ses creanciers, vingt ans auparavant, ne voulaient pas laisser sortir de sa petite maison de la rue Suburra, laissant deux ou trois mille sesterces par chaque tete de citoyen, dix ou douze millions a Calpurnie et trente ou quarante millions a Octave; systeme Morgan toujours, a l'exception que Morgan, j'en suis sur, mourra sans avoir touche pour son compte ni a l'argent des Gaulois, ni a l'or du Capitole. Maintenant, sautons dix-huit cents ans et arrivons au general _Buonaparte_... Et le jeune aristocrate, comme avaient l'habitude de le faire les ennemis du vainqueur de l'Italie, affecta d'appuyer sur l'u, que Bonaparte avait retranche de son nom, et sur l'e dont il avait enleve l'accent aigu. Cette affectation parut irriter vivement Roland, qui fit un mouvement comme pour s'elancer en avant; mais son compagnon l'arreta. -- Laissez, dit-il, laissez, Roland; je suis bien sur que le citoyen Barjols ne dira pas que le general _Buonaparte_, comme il l'appelle, est un voleur. -- Non, je ne le dirai pas, moi; mais il y a un proverbe italien qui le dit pour moi. -- Voyons le proverbe? demanda le general se substituant a son compagnon, et, cette fois, fixant sur le jeune noble son oeil limpide, calme et profond. -- Le voici dans toute sa simplicite: _"Francesi non sono tutti ladroni, ma buona, parte." _Ce qui veut dire: "Tous les Francais ne sont pas des voleurs, mais..." -- Une bonne partie? dit Roland. -- Oui, mais _Buonaparte_, repondit Alfred de Barjols. A peine l'insolente parole etait-elle sortie de la bouche du jeune aristocrate, que l'assiette avec laquelle jouait Roland s'etait echappee de ses mains et l'allait frapper en plein visage. Les femmes jeterent un cri, les hommes se leverent. Roland eclata de ce rire nerveux qui lui etait habituel et retomba sur sa chaise. Le jeune aristocrate resta calme, quoiqu'une rigole de sang coulat de son sourcil sur sa joue. En ce moment, le conducteur entra, disant, selon la formule habituelle: -- Allons, citoyens voyageurs, en voiture! Les voyageurs, presses de s'eloigner du theatre de la rixe a laquelle ils venaient d'assister, se precipiterent vers la porte. -- Pardon, monsieur, dit Alfred de Barjols a Roland, vous n'etes pas de la diligence, j'espere? -- Non, monsieur, je suis de la chaise de poste; mais, soyez tranquille, je ne pars pas. -- Ni moi, dit l'Anglais; detelez les chevaux, je reste. -- Moi, je pars, dit avec un soupir le jeune homme brun, auquel Roland avait donne le titre de general; tu sais qu'il le faut, mon ami, et que ma presence est absolument necessaire la-bas. Mais je te jure bien que je ne te quitterais point ainsi si je pouvais faire autrement... Et, en disant ces mots, sa voix trahissait une emotion dont son timbre, ordinairement ferme et metallique, ne paraissait pas susceptible. Tout au contraire, Roland paraissait au comble de la joie; on eut dit que cette nature de lutte s'epanouissait a l'approche du danger qu'il n'avait peut-etre pas fait naitre, mais que du moins il n'avait point cherche a eviter. -- Bon! general, dit-il, nous devions nous quitter a Lyon, puisque vous avez eu la bonte de m'accorder un conge d'un mois pour aller a Bourg, dans ma famille. C'est une soixantaine de lieues de moins que nous faisons ensemble, voila tout. Je vous retrouverai a Paris. Seulement, vous savez, si vous avez besoin d'un homme devoue et qui ne boude pas, songez a moi. -- Sois tranquille, Roland, fit le general. Puis, regardant attentivement les deux adversaires: -- Avant tout, Roland, dit-il a son compagnon avec un indefinissable accent de tendresse, ne te fais pas tuer; mais, si la chose est possible, ne tue pas non plus ton adversaire. Ce jeune homme, a tout prendre, est un homme de coeur, et je veux avoir un jour pour moi tous les gens de coeur. -- On fera de son mieux, general, soyez tranquille. En ce moment, l'hote parut sur le seuil de la porte. -- La chaise de poste pour Paris est attelee, dit-il. Le general prit son chapeau et sa canne deposes sur une chaise; mais, au contraire, Roland affecta de le suivre nu-tete, pour que l'on vit bien qu'il ne comptait point partir avec son compagnon. Aussi Alfred de Barjols ne fit-il aucune opposition a sa sortie. D'ailleurs, il etait facile de voir que son adversaire etait plutot de ceux qui cherchent les querelles que de ceux qui les evitent. Celui-ci accompagna le general jusqu'a la voiture, ou le general monta. -- C'est egal, dit ce dernier en s'asseyant, cela me fait gros coeur de te laisser seul ici, Roland, sans un ami pour te servir de temoin. -- Bon! ne vous inquietez point de cela, general; on ne manque jamais de temoin: il y a et il y aura toujours des gens curieux de savoir comment un homme en tue un autre. -- Au revoir, Roland; tu entends bien, je ne te dis pas adieu, je te dis au revoir! -- Oui, mon cher general, repondit le jeune homme d'une voix presque attendrie, j'entends bien, et je vous remercie. -- Promets-moi de me donner de tes nouvelles aussitot l'affaire terminee, ou de me faire ecrire par quelqu'un, si tu ne pouvais m'ecrire toi-meme. -- Oh! n'ayez crainte, general; avant quatre jours, vous aurez une lettre de moi, repondit Roland. Puis, avec un accent de profonde amertume: -- Ne vous etes-vous pas apercu, dit-il, qu'il y a sur moi une fatalite qui ne veut pas que je meure? -- Roland! fit le general d'un ton severe, encore! -- Rien, rien, dit le jeune homme en secouant la tete, et en donnant a ses traits l'apparence d'une insouciante gaiete, qui devait etre l'expression habituelle de son visage avant que lui fut arrive le malheur inconnu qui, si jeune, paraissait lui faire desirer la mort. -- Bien. A propos, tache de savoir une chose. -- Laquelle, general? -- C'est comment il se fait qu'au moment ou nous sommes en guerre avec l'Angleterre, un Anglais se promene en France, aussi libre et aussi tranquille que s'il etait chez lui. -- Bon: je le saurai. -- Comment cela? -- Je l'ignore; mais quand je vous promets de le savoir, je le saurai, dusse-je le lui demander, a lui. -- Mauvaise tete! ne va pas te faire une autre affaire de ce cote- la. -- Dans tous les cas, comme c'est un ennemi, ce ne serait plus un duel, ce serait un combat. -- Allons, encore une fois, au revoir et embrasse-moi. Roland se jeta avec un mouvement de reconnaissance passionnee au cou de celui qui venait de lui donner cette permission. -- Oh! general! s'ecria-t-il, que je serais heureux... si je n'etais pas si malheureux! Le general le regarda avec une affection profonde. -- Un jour, tu me conteras ton malheur, n'est-ce pas, Roland? dit- il. Roland eclata de ce rire douloureux qui, deux ou trois fois deja, s'etait fait jour entre ses levres. -- Oh! par ma foi, non, dit-il, vous en ririez trop. Le general le regarda comme il eut regarde un fou. -- Enfin, dit-il, il faut prendre les gens comme ils sont. -- Surtout lorsqu'ils ne sont pas ce qu'ils paraissent etre. -- Tu me prends pour OEdipe, et tu me poses des enigmes, Roland. -- Ah! si vous devinez celle-la, general, je vous salue roi de Thebes. Mais, avec toutes mes folies, j'oublie que chacune de vos minutes est precieuse et que je vous retiens ici inutilement. -- Tu as raison. As-tu des commissions pour Paris? -- Trois, mes amities a Bourrienne, mes respects a votre frere Lucien, et mes plus tendres hommages a madame Bonaparte. -- Il sera fait comme tu le desires. -- Ou vous retrouverai-je, a Paris? -- Dans ma maison de la rue de la Victoire, et peut-etre... -- -- Peut-etre... -- Qui sait? peut-etre au Luxembourg! Puis, se rejetant en arriere, comme s'il regrettait d'en avoir tant dit, meme a celui qu'il regardait comme son meilleur ami: -- Route d'Orange! cria-t-il au postillon, et le plus vite possible. Le postillon, qui n'attendait qu'un ordre, fouetta ses chevaux; la voiture partit, rapide et grondante comme la foudre, et disparut par la porte d'Oulle. III -- L'ANGLAIS Roland resta immobile a sa place, non seulement tant qu'il put voir la voiture, mais encore longtemps apres qu'elle eut disparu. Puis, secouant la tete comme pour faire tomber de son front le nuage qui l'assombrissait, il rentra dans l'hotel et demanda une chambre. -- Conduisez monsieur au n deg. 3, dit l'hote a une femme de chambre. La femme de chambre prit une clef suspendue a une large tablette de bois noir, sur laquelle etaient ranges, sur deux lignes, des numeros blancs, et fit signe au jeune voyageur qu'il pouvait la suivre. -- Faites-moi monter du papier, une plume et de l'encre, dit le jeune homme a l'hote, et si M. de Barjols s'informe ou je suis, donnez-lui le numero de ma chambre. L'hote promit de se conformer aux intentions de Roland, qui monta derriere la fille en sifflant la _Marseillaise_. Cinq minutes apres, il etait assis pres d'une table, ayant devant lui le papier, la plume, l'encre demandes, et s'appretant a ecrire. Mais, au moment ou il allait tracer la premiere ligne, on frappa trois coups a sa porte. -- Entrez, dit-il en faisant pirouetter sur un de ses pieds de derriere le fauteuil dans lequel il etait assis, afin de faire face au visiteur, qui, dans son appreciation, devait etre soit M. de Barjols, soit un de ses amis. La porte s'ouvrit d'un mouvement regulier comme celui d'une mecanique, et l'Anglais parut sur le seuil. -- Ah! s'ecria Roland, enchante de la visite au point de vue de la recommandation que lui avait faite son general, c'est vous? -- Oui, dit l'Anglais, c'est moi. -- Soyez le bienvenu. -- Oh! que je sois le bienvenu, tant mieux! car je ne savais pas si je devais venir. -- Pourquoi cela? -- A cause d'Aboukir. Roland se mit a rire. -- Il y a deux batailles d'Aboukir, dit-il: celle que nous avons perdue, celle que nous avons gagnee. -- A cause de celle que vous avez perdue. -- Bon! dit Roland, on se bat, on se tue, on s'extermine sur le champ de bataille; mais cela n'empeche point qu'on ne se serre la main quand on se rencontre en terre neutre. Je vous repete donc, soyez le bienvenu, surtout si vous voulez bien me dire pourquoi vous venez. -- Merci; mais, avant tout, lisez ceci. Et l'Anglais tira un papier de sa poche. -- Qu'est-ce? demanda Roland. -- Mon passeport. -- Qu'ai-je affaire de votre passeport? demanda Roland; je ne suis pas gendarme. -- Non; mais comme je viens vous offrir mes services, peut-etre ne les accepteriez-vous point, si vous ne saviez pas qui je suis. -- Vos services, monsieur? -- Oui; mais lisez. "Au nom de la Republique francaise, le Directoire executif invite a laisser circuler librement, et a lui preter aide et protection en cas de besoin, sir John Tanlay, dans toute l'etendue du territoire de la Republique. "Signe: FOUCHE." -- Et plus bas, voyez. "Je recommande tout particulierement a qui de droit sir John Tanlay comme un philanthrope et un ami de la liberte. "Signe: BARRAS." -- Vous avez lu? -- Oui, j'ai lu; apres?... -- Oh! apres?... Mon pere, milord Tanlay, a rendu des services a M. Barras; c'est pourquoi M. Barras permet que je me promene en France, et je suis bien content de me promener en France; je m'amuse beaucoup. -- Oui, je me le rappelle, sir John; vous nous avez deja fait l'honneur de nous dire cela a table. -- Je l'ai dit, c'est vrai; j'ai dit aussi que j'aimais beaucoup les Francais. Roland s'inclina. -- Et surtout le general Bonaparte, continua sir John. -- Vous aimez beaucoup le general Bonaparte? -- Je l'admire; c'est un grand, un tres grand homme. -- Ah! pardieu! sir John, je suis fache qu'il n'entende pas un Anglais dire cela de lui.. -- Oh! s'il etait la, je ne le dirais point. -- Pourquoi? -- Je ne voudrais pas qu'il crut que je dis cela pour lui faire plaisir, je dis cela parce que c'est mon opinion. -- Je n'en doute pas, milord, fit Roland, qui ne savait pas ou l'Anglais en voulait venir, et qui, ayant appris par le passeport ce qu'il voulait savoir, se tenait sur la reserve. -- Et quand j'ai vu, continua l'Anglais avec le meme flegme, quand j'ai vu que vous preniez le parti du general Bonaparte, cela m'a fait plaisir. -- Vraiment? -- Grand plaisir, fit l'Anglais avec un mouvement de tete affirmatif. -- Tant mieux! -- Mais quand j'ai vu que vous jetiez une assiette a la tete de M. Alfred de Barjols, cela m'a fait de la peine. -- Cela vous a fait de la peine, milord; et en quoi? -- Parce qu'en Angleterre, un gentleman ne jette pas une assiette a la tete d'un autre gentleman. -- Ah! milord, dit Roland en se levant et froncant le sourcil, seriez-vous venu, par hasard, pour me faire une lecon? -- Oh! non; je suis venu vous dire: vous etes embarrasse peut-etre de trouver un temoin? -- Ma foi, sir John, je vous l'avouerai, et, au moment ou vous avez frappe a la porte, je m'interrogeais pour savoir a qui je demanderais ce service. -- Moi, si voulez, dit l'Anglais, je serai votre temoin. -- Ah! pardieu! fit Roland, j'accepte et de grand coeur! -- Voila le service que je voulais rendre, moi, a vous! Roland lui tendit la main. -- Merci, dit-il. L'Anglais s'inclina. -- Maintenant, continua Roland, vous avez eu le bon gout, milord, avant de m'offrir vos services, de me dire qui vous etiez; il est trop juste, du moment ou je les accepte, que vous sachiez qui je suis. -- Oh! comme vous voudrez. -- Je me nomme Louis de Montrevel; je suis aide de camp du general Bonaparte. -- Aide de camp du general Bonaparte! je suis bien aise. -- Cela vous explique comment j'ai pris, un peu trop chaudement peut-etre, la defense de mon general. -- Non, pas trop chaudement; seulement, l'assiette... -- Oui, je sais bien, la provocation pouvait se passer de l'assiette; mais, que voulez-vous! je la tenais a la main, je ne savais qu'en faire, je l'ai jetee a la tete de M. de Barjols; elle est partie toute seule sans que je le voulusse. -- Vous ne lui direz pas cela, a lui? -- Oh! soyez tranquille; je vous le dis, a vous, pour mettre votre conscience en repos. -- Tres bien; alors, vous vous battrez? -- Je suis reste pour cela, du moins. -- Et a quoi vous battrez-vous? -- Cela ne vous regarde pas, milord. -- Comment, cela ne me regarde pas? -- Non; M. de Barjols est l'insulte, c'est a lui de choisir ses armes. -- Alors, l'arme qu'il proposera, vous l'accepterez? -- Pas moi, sir John, mais vous, en mon nom, puisque vous me faites l'honneur d'etre mon temoin. -- Et, si c'est le pistolet qu'il choisit, a quelle distance et comment desirez-vous vous battre? -- Ceci, c'est votre affaire, milord, et non la mienne. Je ne sais pas si cela se fait ainsi en Angleterre, mais, en France, les combattants ne se melent de rien; c'est aux temoins d'arranger les choses; ce qu'ils font est toujours bien fait. -- Alors ce que je ferai sera bien fait? -- Parfaitement fait, milord. L'Anglais s'inclina. -- L'heure et le jour du combat? -- Oh! cela, le plus tot possible; il y a deux ans que je n'ai vu ma famille, et je vous avoue que je suis presse d'embrasser tout mon monde. L'Anglais regarda Roland avec un certain etonnement; il parlait avec tant d'assurance, qu'on eut dit qu'il avait d'avance la certitude de ne pas etre tue. En ce moment, on frappa a la porte, et la voix de l'aubergiste demanda: -- Peut-on entrer? Le jeune homme repondit affirmativement: la porte s'ouvrit, et l'aubergiste entra effectivement, tenant a la main une carte qu'il presenta a son hote. Le jeune homme prit la carte et lut: "Charles de Valensolle." -- De la part de M. Alfred de Barjols, dit l'hote. -- Tres bien! fit Roland. Puis, passant la carte a l'Anglais: -- Tenez, cela vous regarde; c'est inutile que je voie ce monsieur, puisque, dans ce pays-ci, on n'est plus citoyen... M. de Valensolle est le temoin de M. de Barjols, vous etes le mien: arrangez la chose entre vous; seulement, ajouta le jeune homme en serrant la main de l'Anglais et en le regardant fixement, tachez que ce soit serieux; je ne recuserais ce que vous aurez fait que s'il n'y avait point chance de mort pour l'un ou pour l'autre. -- Soyez tranquille, dit l'Anglais, je ferai comme pour moi. -- A la bonne heure, allez, et, quand tout sera arrete, remontez; je ne bouge pas d'ici. Sir John suivit l'aubergiste; Roland se rassit, fit pirouetter son fauteuil dans le sens inverse et se retrouva devant sa table. Il prit sa plume et se mit a ecrire. Lorsque sir John rentra, Roland, apres avoir ecrit et cachete deux lettres, mettait l'adresse sur la troisieme. Il fit signe de la main a l'Anglais d'attendre qu'il eut fini afin de pouvoir lui donner toute son attention. Il acheva l'adresse, cacheta la lettre, et se retourna. -- Eh bien, demanda-t-il, tout est-il regle? -- Oui, dit l'Anglais, et ca a ete chose facile, vous avez affaire a un vrai gentleman. -- Tant mieux! fit Roland. Et il attendit. -- Vous vous battez dans deux heures a la fontaine de Vaucluse -- un lieu charmant -- au pistolet, en marchant l'un sur l'autre, chacun tirant a sa volonte et pouvant continuer de marcher apres le feu de son adversaire. -- Par ma foi! vous avez raison, sir John; voila qui est tout a fait bien. C'est vous qui avez regle cela? -- Moi et le temoin de M. Barjols, votre adversaire ayant renonce a tous ses privileges d'insulte. -- S'est-on occupe des armes? -- J'ai offert mes pistolets; ils ont ete acceptes, sur ma parole d'honneur qu'ils etaient aussi inconnus a vous qu'a M. de Barjols; ce sont d'excellentes armes avec lesquelles, a vingt pas, je coupe une balle sur la lame d'un couteau. -- Peste! vous tirez bien, a ce qu'il parait, milord? -- Oui; je suis, a ce que l'on dit, le meilleur tireur de l'Angleterre. -- C'est bon a savoir; quand je voudrai me faire tuer, sir John, je vous chercherai querelle. -- Oh! ne cherchez jamais une querelle a moi, dit l'Anglais, cela me ferait trop grand-peine d'etre oblige de me battre avec vous. -- On tachera, milord, de ne pas vous faire de chagrin. Ainsi, c'est dans deux heures. -- Oui; vous m'avez dit que vous etiez presse. -- Parfaitement. Combien y a-t-il d'ici a l'endroit charmant? -- D'ici a Vaucluse? -- Oui. -- Quatre lieues. -- C'est l'affaire d'une heure et demie; nous n'avons pas de temps a perdre; debarrassons-nous donc des choses ennuyeuses pour n'avoir plus que le plaisir. L'Anglais regarda le jeune homme avec etonnement. Roland ne parut faire aucune attention a ce regard. -- Voici trois lettres, dit-il: une pour madame de Montrevel, ma mere; une pour mademoiselle de Montrevel, ma soeur, une pour le citoyen Bonaparte, mon general. Si je suis tue, vous les mettrez purement et simplement a la poste. Est-ce trop de peine? -- Si ce malheur arrive, je porterai moi-meme les lettres, dit l'Anglais. Ou demeurent madame votre mere et mademoiselle votre soeur? demanda celui-ci. -- A Bourg, chef-lieu du departement de l'Ain. -- C'est tout pres d'ici, repondit l'Anglais. Quant au general Bonaparte, j'irai, s'il le faut, en Egypte; je serais extremement satisfait de voir le general Bonaparte. -- Si vous prenez, comme vous le dites, milord, la peine de porter la lettre vous-meme, vous n'aurez pas une si longue course a faire: dans trois jours, le general Bonaparte sera a Paris. -- Oh! fit l'Anglais, sans manifester le moindre etonnement, vous croyez? -- J'en suis sur, repondit Roland. -- C'est, en verite, un homme fort extraordinaire, que le general Bonaparte. Maintenant, avez-vous encore quelque autre recommandation a me faire, monsieur de Montrevel? -- Une seule, milord. -- Oh! plusieurs si vous voulez. -- Non, merci, une seule, mais tres importante. -- Dites. -- Si je suis tue... mais je doute que j'aie cette chance... Sir John regarda Roland avec cet oeil etonne qu'il avait deja deux ou trois fois arrete sur lui. -- Si je suis tue, reprit Roland, car, au bout du compte, il faut bien tout prevoir... -- Oui, si vous etes tue, j'entends. -- Ecoutez bien ceci, milord, car je tiens expressement en ce cas, a ce que les choses se passent exactement comme je vais vous le dire. -- Cela se passera comme vous le direz, repliqua sir John; je suis un homme fort exact. -- Eh bien donc, si je suis tue, insista Roland en posant et en appuyant la main sur l'epaule de son temoin, comme pour mieux imprimer dans sa memoire la recommandation qu'il allait lui faire, vous mettrez mon corps comme il sera, tout habille, sans permettre que personne le touche, dans un cercueil de plomb que vous ferez souder devant vous; vous enfermerez le cercueil de plomb dans une biere de chene, que vous ferez egalement clouer devant vous. Enfin, vous expedierez le tout a ma mere, a moins que vous n'aimiez mieux jeter le tout dans le Rhone, ce que je laisse absolument a votre choix, pourvu qu'il y soit jete. -- Il ne me coutera pas plus de peine, reprit l'Anglais, puisque je porte la lettre, de porter le cercueil avec moi. --Allons, decidement, milord, dit Roland riant aux eclats de son rire etrange, vous etes un homme charmant, et c'est la Providence en personne qui a permis que je vous rencontre. En route, milord, en route! Tous deux sortirent de la chambre de Roland. Celle de sir John etait situee sur le meme palier. Roland attendit que l'Anglais rentrat chez lui pour prendre ses armes. Il en sortit apres quelques secondes, tenant a la main une boite de pistolets. -- Maintenant, milord, demanda Roland, comment allons-nous a Vaucluse? a cheval ou en voiture? -- En voiture, si vous voulez bien. Une voiture, c'est commode beaucoup plus si l'on etait blesse: la mienne attend en bas. -- Je croyais que vous aviez fait deteler? -- J'en avais donne l'ordre, mais j'ai fait courir apres le postillon pour lui donner contre-ordre. On descendit l'escalier. -- Tom! Tom! dit sir John en arrivant a la porte, ou l'attendait un domestique dans la severe livree d'un groom anglais, chargez- vous de cette boite. _ _ _-- I am going with, mylord _?_ _demanda_ _le domestique? -- _Yes_! repondit sir John. Puis, montrant a Roland le marchepied de la caleche qu'abaissait son domestique. -- Venez, monsieur de Montrevel, dit-il. Roland monta dans la caleche et s'y etendit voluptueusement. -- En verite, dit-il, il n'y a decidement que vous autres Anglais pour comprendre les voitures de voyage; on est dans la votre comme dans son lit. Je parie que vous faites capitonner vos bieres avant de vous y coucher. -- Oui, c'est un fait, repondit John, le peuple anglais, il entend tres bien le confortable; mais le peuple francais, il est un peuple plus curieux et plus amusant... -- Postillon, a Vaucluse. IV -- LE DUEL La route n'est praticable que d'Avignon a l'Isle. On fit les trois lieues qui separent l'Isle d'Avignon en une heure. Pendant cette heure, Roland, comme s'il eut pris a tache de faire paraitre le temps court a son compagnon de voyage, fut verveux et plein d'entrain; plus il approchait du lieu du combat, plus sa gaiete redoublait. Quiconque n'eut pas su la cause du voyage ne se fut jamais doute que ce jeune homme, au babil intarissable et au rire incessant, fut sous la menace d'un danger mortel. Au village de l'Isle, il fallut descendre de voiture. On s'informa; Roland et sir John etaient les premiers arrives. Ils s'engagerent dans le chemin qui conduit a la fontaine. -- Oh! oh! dit Roland, il doit y avoir un bel echo ici. Il y jeta un ou deux cris auxquels l'echo repondit avec une complaisance parfaite. -- Ah! par ma foi, dit le jeune homme, voici un echo merveilleux. Je ne connais que celui de la Seinonnetta, a Milan, qui lui soit comparable. Attendez, milord. Et il se mit, avec des modulations qui indiquaient a la fois une voix admirable et une methode excellente, a chanter une tyrolienne qui semblait un defi porte, par la musique revoltee, au gosier humain. Sir John regardait et ecoutait Roland avec un etonnement qu'il ne se donnait plus la peine de dissimuler. Lorsque la derniere note se fut eteinte dans la cavite de la montagne: -- Je crois, Dieu me damne! dit sir John, que vous avez le spleen. Roland tressaillit et le regarda comme pour l'interroger. Mais, voyant que sir John n'allait pas plus loin: -- Bon! et qui vous fait croire cela demanda-t-il. -- Vous etes trop bruyamment gai pour n'etre pas profondement triste. -- Oui, et cette anomalie vous etonne? -- Rien ne m'etonne, chaque chose a sa raison d'etre. -- C'est juste; le tout est d'etre dans le secret de la chose. Eh bien, je vais vous y mettre. -- Oh! je ne vous y force aucunement. -- Vous etes trop courtois pour cela; mais avouez que cela vous ferait plaisir d'etre fixe a mon endroit. -- Par interet pour vous, oui. -- Eh bien, milord, voici le mot de l'enigme, et je vais vous dire, a vous, ce que je n'ai encore dit a personne. Tel que vous me voyez, et avec les apparences d'une sante excellente, je suis atteint d'un anevrisme qui me fait horriblement souffrir. Ce sont a tout moment des spasmes, des faiblesses, des evanouissements qui feraient honte a une femme. Je passe ma vie a prendre des precautions ridicules, et, avec tout cela, Larrey m'a prevenu que je dois m'attendre a disparaitre de ce monde d'un moment a l'autre, l'artere attaquee pouvant se rompre dans ma poitrine au moindre effort que je ferai. Jugez comme c'est amusant pour un militaire! Vous comprenez que, du moment ou j'ai ete eclaire sur ma situation, j'ai decide que je me ferais tuer avec le plus d'eclat possible. Je me suis mis incontinent a l'oeuvre. Un autre plus chanceux aurait reussi deja cent fois; mais moi, ah bien, oui, je suis ensorcele: ni balles ni boulets ne veulent de moi; on dirait que les sabres ont peur de s'ebrecher sur ma peau. Je ne manque pourtant pas une occasion; vous l'avez vu d'apres ce qui s'est passe a table. Eh bien, nous allons nous battre, n'est-ce pas? Je vais me livrer comme un fou, donner tous les avantages a mon adversaire, cela n'y fera absolument rien: il tirera a quinze pas, a dix pas, a cinq pas, a bout portant sur moi, et il me manquera, ou son pistolet brulera l'amorce sans partir; et tout cela, la belle avance, je vous le demande un peu, pour que je creve un beau jour au moment ou je m'y attendrai le moins, en tirant mes bottes? Mais silence, voici mon adversaire. En effet, par la meme route qu'avaient suivie Roland et sir John a travers les sinuosites du terrain et les asperites du rocher, on voyait apparaitre la partie superieure du corps de trois personnages qui allaient grandissant a mesure qu'ils approchaient. Roland les compta. -- Trois. Pourquoi trois, dit-il, quand nous ne sommes que deux. -- Ah! j'avais oublie, dit l'Anglais: M. de Barjols, autant dans votre interet que dans le sien, a demande d'amener un chirurgien de ses amis. -- Pourquoi faire? demanda Roland d'un ton brusque et en froncant le sourcil. -- Mais pour le cas ou l'un de vous serait blesse; une saignee, dans certaines circonstances, peut sauver la vie a un homme. -- Sir John, fit Roland avec une expression presque feroce, je ne comprends pas toutes ces delicatesses en matiere de duel. Quand on se bat, c'est pour se tuer. Qu'on se fasse auparavant toutes sortes de politesses, comme vos ancetres et les miens s'en sont fait a Fontenoy, tres bien; mais, une fois que les epees sont hors du fourreau ou les pistolets charges, il faut que la vie d'un homme paye la peine que l'on a prise et les battements de coeur que l'on a perdus. Moi, sur votre parole d'honneur, sir John, je vous demande une chose: c'est que blesse ou tue, vivant ou mort, le chirurgien de M. de Barjols ne me touchera pas. -- Mais cependant, monsieur Roland... -- Oh! c'est a prendre ou a laisser. Votre parole d'honneur, milord, ou, le diable m'emporte, je ne me bats pas. L'Anglais regarda le jeune homme avec etonnement: son visage etait devenu livide, ses membres etaient agites d'un tremblement qui ressemblait a de la terreur. Sans rien comprendre a cette impression inexplicable, sir John donna sa parole. -- A la bonne heure, fit Roland; tenez, c'est encore un des effets de cette charmante maladie: toujours je suis pret a me trouver mal a l'idee d'une trousse deroulee, a la vue d'un bistouri ou d'une lancette. J'ai du devenir tres pale, n'est-ce pas? -- J'ai cru un instant que vous alliez vous evanouir. Roland eclata de rire. -- Ah! la belle affaire que cela eut fait, dit-il, nos adversaires arrivant et vous trouvant occupe a me faire respirer des sels comme a une femme qui a des syncopes. Savez-vous ce qu'ils auraient dit, eux, et ce que vous auriez dit vous le premier? Ils auraient dit que j'avais peur. Les trois nouveaux venus, pendant ce temps, s'etaient avances et se trouvaient a portee de la voix, de sorte que sir John n'eut pas meme le temps de repondre a Roland. Ils saluerent en arrivant. Roland, le sourire sur les levres, ses belles dents a fleur de levres, repondit a leur salut. Sir John s'approcha de son oreille. -- Vous etes encore un peu pale, dit-il; allez faire un tour jusqu'a la fontaine; j'irai vous chercher quand il sera temps. -- Ah! c'est une idee, cela, dit Roland; j'ai toujours eu envie de voir cette fameuse fontaine de Vaucluse, Hippocrene de Petrarque. Vous connaissez son sonnet? _Chiare, fresche e dolci acque_ _Ove le belle membra_ _Pose colei, che sofa a me par donna._ -- Et cette occasion-ci passee, je n'en retrouverais peut-etre pas une pareille. De quel cote est-elle, votre fontaine? -- Vous en etes a trente pas; suivez le chemin, vous allez la trouver au detour de la route, au pied de cet enorme rocher dont vous voyez le faite. -- Milord, dit Roland, vous etes le meilleur cicerone que je connaisse; merci. Et, faisant a son temoin un signe amical de la main, il s'eloigna dans la direction de la fontaine en chantonnant entre ses dents la charmante villanelle de Philippe Desportes: _Rosette, pour un peu d'absence,_ _Votre coeur vous avez change._ _Et, moi sachant cette inconstance,_ _Le mien autre part j'ai range._ _Jamais plus beaute si legere_ _Sur moi tant de pouvoir n'aura;_ _Nous verrons, volage bergere,_ _Qui premier s'en repentira."_ Sir John se retourna aux modulations de cette voix a la fois fraiche et tendre, et qui, dans les notes elevees, avait quelque chose de la voix d'une femme; son esprit methodique et froid ne comprenait rien a cette nature saccadee et nerveuse, sinon qu'il avait sous les yeux une des plus etonnantes organisations que l'on put rencontrer. Les deux jeunes gens l'attendaient; le chirurgien se tenait un peu a l'ecart. Sir John portait a la main sa boite de pistolets; il la posa sur un rocher ayant la forme d'une table, tira de sa poche une petite clef qui semblait travaillee par un orfevre, et non par un serrurier, et ouvrit la boite. Les armes etaient magnifiques, quoique d'une grande simplicite; elles sortaient des ateliers de Menton, le grand-pere de celui qui aujourd'hui est encore un des meilleurs arquebusiers de Londres. Il les donna a examiner au temoin de M. de Barjols, qui en fit jouer les ressorts et poussa la gachette d'arriere en avant, pour voir s'ils etaient a double detente. Ils etaient a detente simple. M. de Barjols jeta dessus un coup d'oeil; mais ne les toucha meme pas. -- Notre adversaire ne connait point vos armes? demanda M. de Valensolle. -- Il ne les a meme pas vues, repondit sir John, je vous en donne ma parole d'honneur. -- Oh! fit M. de Valensolle, une simple denegation suffisait. On regla une seconde fois, afin qu'il n'y eut point de malentendu, les conditions du combat deja arretees; puis, ces conditions reglees, afin de perdre le moins de temps possible en preparatifs inutiles, on chargea les pistolets, on les remit tout charges dans la boite, on confia la boite au chirurgien, et sir John, la clef de sa boite dans sa poche alla chercher Roland. Il le trouva causant avec un petit patre qui faisait paitre trois chevres aux flancs roides et rocailleux de la montagne, et jetant des cailloux dans le bassin. Sir John ouvrait la bouche pour lui dire que tout etait pret; mais lui, sans donner a l'Anglais le temps de parler: -- Vous ne savez pas ce que me raconte cet enfant, milord! Une veritable legende des bords du Rhin. Il dit que ce bassin, dont on ne connait pas le fond, s'etend a plus de deux ou trois lieues sous la montagne, et sert de demeure a une fee, moitie femme, moitie serpent, qui, dans les nuits calmes et pures de l'ete, glisse a la surface de l'eau, appelant les patres de la montagne et ne leur montrant, bien entendu, que sa tete aux longs cheveux, ses epaules nues et ses beaux bras; mais les imbeciles se laissent prendre a ce semblant de femme: ils s'approchent, lui font signe de venir a eux, tandis que, de son cote, la fee leur fait signe de venir a elle. Les imprudents s'avancent sans s'en apercevoir, ne regardant pas a leurs pieds; tout a coup la terre leur manque, la fee etend le bras, plonge avec eux dans ses palais humides, et, le lendemain, reparait seule. Qui diable a pu faire a ces idiots de bergers le meme conte que Virgile racontait en si beaux vers a Auguste et a Mecene? Il demeura pensif un instant, et les yeux fixes sur cette eau azuree et profonde; puis, se retournant vers sir John: -- On dit que jamais nageur, si vigoureux qu'il soit, n'a reparu apres avoir plonge dans ce gouffre; si j'y plongeais, milord, ce serait peut-etre plus sur que la balle de M. de Barjols. Au fait, ce sera toujours une derniere ressource; en attendant, essayons de la balle. Allons, milord, allons. Et, prenant par dessous le bras l'Anglais emerveille de cette mobilite d'esprit, il le ramena vers ceux qui les attendaient. Eux, pendant ce temps, s'etaient occupes de chercher un endroit convenable et l'avaient trouve. C'etait un petit plateau, accroche en quelque sorte a la rampe escarpee de la montagne, expose au soleil couchant et portant une espece de chateau en ruine, qui servait d'asile aux patres surpris par le mistral. Un espace plan, d'une cinquantaine de pas de long et d'une vingtaine de pas de large, lequel avait du etre autrefois la plate-forme du chateau, allait etre le theatre du drame qui approchait de son denouement. -- Nous voici, messieurs, dit sir John. -- Nous sommes prets, messieurs, dit M. de Valensolle. -- Que les adversaires veuillent bien ecouter les conditions du combat, dit sir John. Puis, s'adressant a M. de Valensolle: -- Redites-les, monsieur, ajouta-t-il; vous etes Francais et moi etranger; vous les expliquerez plus clairement que moi. -- Vous etes de ces etrangers, milord, qui montreraient la langue a de pauvres Provencaux comme nous; mais, puisque vous avez la courtoisie de me ceder la parole, j'obeirai a votre invitation. Et il salua sir John, qui lui rendit son salut. -- Messieurs, continua le gentilhomme qui servait de temoin a M. de Barjols, il est convenu que l'on vous placera a quarante pas; que vous marcherez l'un vers l'autre; que chacun tirera a sa volonte, et, blesse ou non, aura la liberte de marcher apres le feu de son adversaire. Les deux combattants s'inclinerent en signe d'assentiment, et, d'une meme voix, presque en meme temps, dirent: -- Les armes! Sir John tira la petite clef de sa poche et ouvrit la boite. Puis il s'approcha de M. de Barjols et la lui presenta tout ouverte. Celui-ci voulut renvoyer le choix des armes a son adversaire; mais, d'un signe de la main, Roland refusa en disant avec une voix d'une douceur presque feminine: -- Apres vous, monsieur de Barjols; j'apprends que, quoique insulte par moi, vous avez renonce a tous vos avantages; c'est bien le moins que je vous laisse celui-ci, si toutefois cela en est un. M. de Barjols n'insista point davantage et prit au hasard un des deux pistolets. Sir John alla offrir l'autre a Roland, qui le prit, l'arma, et, sans meme en etudier le mecanisme, le laissa pendre au bout de son bras. Pendant ce temps, M. de Valensolle mesurait les quarante pas: une canne avait ete plantee au point de depart. -- Voulez-vous mesurer apres moi, monsieur? demanda-t-il a sir John. -- Inutile, monsieur, repondit celui-ci; nous nous en rapportons, M. de Montrevel et moi, parfaitement a vous. M. de Valensolle planta une seconde canne au quarantieme pas. -- Messieurs, dit-il, quand vous voudrez. L'adversaire de Roland etait deja a son poste, chapeau et habit bas. Le chirurgien et les deux temoins se tenaient a l'ecart. L'endroit avait ete si bien choisi, que nul ne pouvait avoir sur son ennemi desavantage de terrain ni de soleil. Roland jeta pres de lui son habit, son chapeau, et vint se placer a quarante pas de M. de Barjols, en face de lui. Tous deux, l'un a droite, l'autre a gauche, envoyerent un regard sur le meme horizon. L'aspect en etait en harmonie avec la terrible solennite de la scene qui allait s'accomplir. Rien a voir a la droite de Roland, ni a la gauche de M. de Barjols; c'etait la montagne descendant vers eux avec la pente rapide et elevee d'un toit gigantesque. Mais du cote oppose, c'est-a-dire a la droite de M. de Barjols et a la gauche de Roland, c'etait tout autre chose. L'horizon etait infini. Au premier plan, c'etait cette plaine aux terrains rougeatres trouee de tous cotes par des points de roches, et pareille a un cimetiere de Titans dont les os perceraient la terre. Au second plan, se dessinant en vigueur sur le soleil couchant, c'etait Avignon avec sa ceinture de murailles et son palais gigantesque, qui, pareil a un lion accroupi, semble tenir la ville haletante sous sa griffe. Au-dela d'Avignon, une lime lumineuse comme une riviere d'or fondu denoncait le Rhone. Enfin, de l'autre cote du Rhone, se levait, comme une lime d'azur fonce, la chaine de collines qui separent Avignon de Nimes et d'Uzes. Au fond, tout au fond, le soleil, que l'un de ces deux hommes regardait probablement pour la derniere fois, s'enfoncait lentement et majestueusement dans un ocean d'or et de pourpre. Au reste, ces deux hommes formaient un contraste etrange. L'un, avec ses cheveux noirs, son teint basane, ses membres greles, son oeil sombre, etait le type de cette race meridionale qui compte parmi ses ancetres des Grecs, des Romains, des Arabes et des Espagnols. L'autre, avec son teint rose, ses cheveux blonds, ses grands yeux azures, ses mains potelees comme celles d'une femme, etait le type de cette race des pays temperes, qui compte les Gaulois, les Germains et les Normands parmi ses aieux. Si l'on voulait grandir la situation, il etait facile d'en arriver a croire que c'etait quelque chose de plus qu'un combat singulier entre deux hommes. On pouvait croire que c'etait le duel d'un peuple contre un autre peuple, d'une race contre une autre race, du Midi contre le Nord. Etaient-ce les idees que nous venons d'exprimer qui occupaient l'esprit de Roland et qui le plongeaient dans une melancolique reverie? Ce n'est point probable. Le fait est qu'un moment il sembla oublier temoins, duel, adversaire, abime qu'il etait dans la contemplation du splendide spectacle. La voix de M. de Barjols le tira de ce poetique engourdissement. -- Quand vous serez pret, monsieur, dit-il, je le suis. Roland tressaillit. -- Pardon de vous avoir fait attendre, monsieur, dit-il; mais il ne fallait pas vous preoccuper de moi, je suis fort distrait; me voici, monsieur. Et, le sourire aux levres, les cheveux souleves par le vent du soir, sans s'effacer, comme il eut fait dans une promenade ordinaire, tandis qu'au contraire son adversaire prenait toutes les precautions usitees en pareil cas, Roland marcha droit sur M. de Barjols. La physionomie de sir John, malgre son impassibilite ordinaire, trahissait une angoisse profonde. La distance s'effacait rapidement entre les deux adversaires. M. de Barjols s'arreta le premier, visa et fit feu, au moment ou Roland n'etait plus qu'a dix pas de lui. La balle de son pistolet enleva une boucle des cheveux de Roland, mais ne l'atteignit pas. Le jeune homme se retourna vers son temoin. -- Eh bien, demanda-t-il, que vous avais-je dit? -- Tirez, monsieur, tirez donc! dirent les temoins. M. de Barjols resta muet et immobile a la place ou il avait fait feu. -- Pardon, messieurs, repondit Roland; mais vous me permettrez, je l'espere, d'etre juge du moment et de la facon dont je dois riposter. Apres avoir essuye le feu de M. de Barjols, j'ai a lui dire quelques paroles que je ne pouvais lui dire auparavant. Puis, se retournant vers le jeune aristocrate, pale mais calme: -- Monsieur, lui dit-il, peut-etre ai-je ete un peu vif dans notre discussion de ce matin. Et il attendit. -- C'est a vous de tirer, monsieur, repondit M. de Barjols. -- Mais, continua Roland comme s'il n'avait pas entendu, vous allez comprendre la cause de cette vivacite et l'excuser peut- etre. Je suis militaire et aide de camp du general Bonaparte. -- Tirez, monsieur, repeta le jeune noble. -- Dites une simple parole de retractation, monsieur, reprit le jeune officier; dites que la reputation d'honneur et de delicatesse du general Bonaparte est telle, qu'un mauvais proverbe italien, fait par des vaincus de mauvaise humeur, ne peut lui porter atteinte; dites cela, et je jette cette arme loin de moi, et je vais vous serrer la main; car, je le reconnais, monsieur, vous etes un brave. -- Je ne rendrai hommage a cette reputation d'honneur et de delicatesse dont vous parlez, monsieur, que lorsque votre general en chef se servira de l'influence que lui a donnee son genie sur les affaires de la France, pour faire ce qu'a fait Monk, c'est-a- dire pour rendre le trone a son souverain legitime. -- Ah! fit Roland avec un sourire, c'est trop demander d'un general republicain. -- Alors, je maintiens ce que j'ai dit, repondit le jeune noble; tirez, monsieur, tirez. Puis, comme Roland ne se hatait pas d'obeir a l'injonction: -- Mais, ciel et terre! tirez donc! dit-il en frappant du pied. Roland, a ces mots, fit un mouvement indiquant qu'il allait tirer en l'air. Alors, avec une vivacite de parole et de geste qui ne lui permit pas de l'accomplir: -- Ah! s'ecria M. de Barjols, ne tirez point en l'air, par grace! ou j'exige que l'on recommence et que vous fassiez feu le premier. -- Sur mon honneur! s'ecria Roland devenant aussi pale que si tout son sang l'abandonnait, voici la premiere fois que j'en fais autant pour un homme, quel qu'il soit. Allez-vous en au diable! et, puisque vous ne voulez pas de la vie, prenez la mort. Et a l'instant meme, sans prendre la peine de viser, il abaissa son arme et fit feu. Alfred de Barjols porta la main a sa poitrine, oscilla en avant et en arriere, fit un tour sur lui-meme et tomba la face contre terre. La balle de Roland lui avait traverse le coeur. Sir John, en voyant tomber M. de Barjols, alla droit a Roland et l'entraina vers l'endroit ou il avait jete son habit et son chapeau. -- C'est le troisieme, murmura Roland avec un soupir; mais vous m'etes temoin que celui-ci l'a voulu. Et, rendant son pistolet tout fumant a sir John, il revetit son habit et son chapeau. Pendant ce temps, M. de Valensolle ramassait le pistolet echappe a la main de son ami et le rapportait avec la boite a sir John. -- Eh bien? demanda l'Anglais en designant des yeux Alfred de Barjols. -- Il est mort, repondit le temoin. -- Ai-je fait en homme d'honneur, monsieur? demanda Roland en essuyant avec son mouchoir la sueur qui, a l'annonce de la mort de son adversaire, lui avait subitement inonde le visage. -- Oui, monsieur, repondit M. de Valensolle; seulement, laissez- moi vous dire ceci: vous avez la main malheureuse. Et, saluant Roland et son temoin avec une exquise politesse, il retourna pres du cadavre de son ami. -- Et vous, milord, reprit Roland, que dites-vous? -- Je dis, repliqua sir John avec une espece d'admiration forcee, que vous etes de ces hommes a qui le divin Shakespeare fait dire d'eux-memes: "Le danger et moi sommes deux lions nes le meme jour: mais je suis l'aine." V -- ROLAND Le retour fut muet et triste; on eut dit qu'en voyant s'evanouir ses chances de mort, Roland avait perdu toute sa gaiete. La catastrophe dont il venait d'etre l'auteur pouvait bien etre pour quelque chose dans cette taciturnite; mais, hatons-nous de le dire, Roland, sur le champ de bataille, et surtout dans sa derniere campagne contre les Arabes, avait eu trop souvent a enlever son cheval par-dessus les cadavres qu'il venait de faire, pour que l'impression produite sur lui par la mort d'un inconnu l'eut si fort impressionne. Il y avait donc une autre raison a cette tristesse; il fallait donc que ce fut bien reellement celle que le jeune homme avait confiee a sir John. Ce n'etait donc pas le regret de la mort d'autrui, c'etait le desappointement de sa propre mort. En rentrant a l'hotel du Palais-Royal, sir John monta dans sa chambre pour y deposer ses pistolets, dont la vue pouvait exciter dans l'esprit de Roland quelque chose de pareil a un remords; puis il vint rejoindre le jeune officier pour lui remettre les trois lettres qu'il en avait recues. Il le trouva tout pensif et accoude sur sa table. Sans prononcer une parole, l'Anglais deposa les trois lettres devant Roland. Le jeune homme jeta les yeux sur les adresses, prit celle qui etait destinee a sa mere, la decacheta et la lut. A mesure qu'il la lisait, de grosses larmes coulaient sur ses joues. Sir John regardait avec etonnement cette nouvelle face sous laquelle Roland lui apparaissait. Il eut cru tout possible a cette nature multiple, excepte de verser les larmes qui coulaient silencieusement de ses yeux. Puis, secouant la tete et sans faire le moins du monde attention a la presence de sir John, Roland murmura: -- Pauvre mere! elle eut bien pleure; peut-etre vaut-il mieux que cela soit ainsi: des meres ne sont pas faites pour pleurer leurs enfants! Et, d'un mouvement machinal, il dechira la lettre ecrite a sa mere, celle ecrite a sa soeur, et celle ecrite au general Bonaparte. Apres quoi, il en brula avec soin tous les morceaux. Alors, sonnant la fille de chambre: -- Jusqu'a quelle heure peut-on mettre les lettres a la poste? demanda-t-il. -- Jusqu'a six heures et demie, repondit celle-ci; vous n'avez plus que quelques minutes. -- Attendez, alors. Il prit une plume et ecrivit: "Mon cher general, "Je vous l'avais bien dit, je suis vivant et lui mort. Vous conviendrez que cela a l'air d'une gageure. "Devouement jusqu'a la mort. "Votre paladin." Puis il cacheta la lettre, ecrivit sur l'adresse: Au _general Bonaparte, rue de la victoire, a Paris_, et la remit a la fille de chambre en lui recommandant de ne pas perdre une seconde pour la faire mettre a la poste. Ce fut alors seulement qu'il parut remarquer sir John et qu'il lui tendit la main. -- Vous venez de me rendre un grand service, milord, lui dit-il, un de ces services qui lient deux hommes pour l'eternite. Je suis deja votre ami; voulez-vous me faire l'honneur d'etre le mien? Sir John serra la main que lui presentait Roland. -- Oh! dit-il; je vous remercie bien beaucoup. Je n'eusse point ose vous demander cet honneur; mais vous me l'offrez... je l'accepte. Et, a son tour, l'impassible Anglais sentit s'amollir son coeur et secoua une larme qui tremblait au bout de ses cils. Puis, regardant Roland: -- Il est tres malheureux, dit-il, que vous soyez si presse de partir; j'eusse ete heureux et satisfait de passer encore un jour ou deux avec vous. -- Ou alliez-vous, milord, quand je vous ai rencontre? -- Oh! moi, nulle part, je voyageais pour desennuyer moi! J'ai le malheur de m'ennuyer souvent. -- De sorte que vous n'alliez nulle part? -- J'allais partout. -- C'est exactement la meme chose, dit le jeune officier en souriant. Eh bien, voulez-vous faire une chose? -- Oh! tres volontiers, si c'est possible. -- Parfaitement possible: elle ne depend que de vous. -- Dites. -- Vous deviez, si j'etais tue, me reconduire mort a ma mere, ou me jeter dans le Rhone? -- Je vous eusse reconduit mort a votre mere et pas jete dans le Rhone. -- Eh bien, au lieu de me reconduire mort, reconduisez-moi vivant, vous n'en serez que mieux recu. -- Oh! -- Nous resterons quinze jours a Bourg; c'est ma ville natale, une des villes les plus ennuyeuses de France; mais, comme vos compatriotes brillent surtout par l'originalite, peut-etre vous amuserez-vous ou les autres s'ennuient. Est-ce dit? -- Je ne demanderais pas mieux, fit l'Anglais; mais il me semble que c'est peu convenable de ma part. -- Oh! nous ne sommes pas en Angleterre, milord, ou l'etiquette est une souveraine absolue. Nous, nous n'avons plus ni roi ni reine, et nous n'avons pas coupe le cou a cette pauvre creature qui s'appelait Marie-Antoinette, pour mettre Sa Majeste l'Etiquette a sa place. -- J'en ai bien envie, dit sir John. -- Vous le verrez, ma mere est une excellente femme, d'ailleurs fort distinguee. Ma soeur avait seize ans quand je suis parti, elle doit en avoir dix-huit; elle etait jolie, elle doit etre belle. Il n'y a pas jusqu'a mon frere Edouard, un charmant gamin de douze ans, qui vous fera partir des fusees dans les jambes et qui baragouinera l'anglais avec vous; puis, ces quinze jours passes, nous irons a Paris ensemble. -- J'en viens, de Paris, fit l'Anglais. -- Attendez donc, vous vouliez aller en Egypte pour voir le general Bonaparte: il n'y a pas si loin d'ici a Paris que d'ici au Caire; je vous presenterai a lui; presente par moi, soyez tranquille, vous serez bien recu. Puis vous parliez de Shakespeare tout a l'heure. -- Oh! oui, j'en parle toujours. -- Cela prouve que vous aimez les comedies, les drames. -- Je les aime beaucoup, c'est vrai. -- Eh bien, le general Bonaparte est sur le point d'en faire representer un a sa facon, qui ne manquera pas d'interet, je vous en reponds. -- Ainsi, dit sir John hesitant encore, je puis, sans etre indiscret, accepter votre offre? -- Je le crois bien, et vous ferez plaisir a tout le monde, a moi surtout. -- J'accepte, alors. -- Bravo! Eh bien, voyons, quand voulez-vous partir? -- Aussitot qu'il vous plaira. Ma caleche etait attelee quand vous avez jete cette malheureuse assiette a la tete de Barjols; mais comme, sans cette assiette, je ne vous eusse jamais connu, je suis content que vous la lui ayez jetee; oui, tres content. -- Voulez-vous que nous partions ce soir? -- A l'instant. Je vais dire au postillon de renvoyer un de ses camarades avec d'autres chevaux, et, le postillon et les chevaux arrives, nous partons. Roland fit un signe d'assentiment. Sir John sortit pour donner ses ordres, remonta en disant qu'il venait de faire servir deux cotelettes et une volaille froide. Roland prit la valise et descendit. L'Anglais reintegra ses pistolets dans le coffre de sa voiture. Tous deux mangerent un morceau pour pouvoir marcher toute la nuit sans s'arreter, et, comme neuf heures sonnaient a l'eglise des Cordeliers, tous deux s'accommoderent dans la voiture et quitterent Avignon, ou leur passage laissait une nouvelle tache de sang, Roland avec l'insouciance de son caractere, sir John Tanlay avec l'impassibilite de sa nation. Un quart d'heure apres, tous deux dormaient, ou du moins le silence que chacun gardait de son cote pouvait faire croire qu'ils avaient cede au sommeil. Nous profiterons de cet instant de repos pour donner a nos lecteurs quelques renseignements indispensables sur Roland et sa famille. Roland etait ne le 1er juillet 1773, quatre ans et quelques jours apres Bonaparte, aux cotes duquel, ou plutot a la suite duquel il a fait son apparition dans ce livre. Il etait fils de M. Charles de Montrevel, colonel d'un regiment longtemps en garnison a la Martinique, ou il s'etait marie a une creole nommee Clotilde de la Clemenciere. Trois enfants etaient nes de ce mariage, deux garcons et une fille: Louis, avec qui nous avons fait connaissance sous le nom de Roland; Amelie, dont celui-ci avait vante la beaute a sir John, et Edouard. Rappele en France vers 1782, M. de Montrevel avait obtenu l'admission du jeune Louis de Montrevel (nous verrons plus tard comment il troqua son nom de Louis contre celui de Roland) a l'Ecole militaire de Paris. Louis etait le plus jeune des eleves. Quoiqu'il n'eut que treize ans, il se faisait deja remarquer par ce caractere indomptable et querelleur dont nous lui avons vu, dix-sept ans plus tard, donner un exemple a la table d'hote d'Avignon. Bonaparte avait, lui, tout enfant aussi, le bon cote de ce caractere, c'est-a-dire que, sans etre querelleur, il etait absolu, entete, indomptable; il reconnut dans l'enfant quelques unes des qualites qu'il avait lui-meme, et cette parite de sentiments fit qu'il lui pardonna ses defauts et s'attacha a lui. De son cote, l'enfant, sentant dans le jeune Corse un soutien, s'y appuya. Un jour, l'enfant vint trouver son grand ami, c'est ainsi qu'il appelait Napoleon, au moment ou celui-ci etait profondement enseveli dans la solution d'un probleme de mathematiques. Il savait l'importance que le futur officier d'artillerie attachait a cette science qui lui avait valu, jusque-la, ses plus grands, ou plutot ses seuls succes. Il se tint debout pres de lui, sans parler, sans bouger. Le jeune mathematicien devina la presence de l'enfant et s'enfonca de plus en plus dans ses deductions mathematiques, d'ou, au bout de dix minutes, il se tira enfin a son honneur. Alors, il se retourna vers son jeune camarade avec la satisfaction interieure de l'homme qui sort vainqueur d'une lutte quelconque, soit contre la science, soit contre la matiere. L'enfant etait debout, pale, les dents serrees, les bras roides, les poings fermes. -- Oh! oh! dit le jeune Bonaparte, qu'y a-t-il donc de nouveau? -- Il y a que Valence, le neveu du gouverneur, m'a donne un soufflet. -- Ah! dit Bonaparte en riant, et tu viens me chercher pour que je le lui rende? L'enfant secoua la tete. -- Non, dit-il je viens te chercher parce que je veux me battre. -- Avec Valence? -- Oui. -- Mais c'est Valence qui te battra, mon enfant; il est quatre fois fort comme toi. -- Aussi, je ne veux pas me battre contre lui comme se battent les enfants, mais comme se battent les hommes. -- Ah bah! -- Cela t'etonne? demanda l'enfant. -- Non, dit Bonaparte. Et a quoi veux-tu te battre? -- A l'epee. -- Mais les sergents seuls ont des epees, et ils ne vous en preteront pas. -- Nous nous passerons d'epees. -- Et avec quoi vous battrez-vous? L'enfant montra au jeune mathematicien le compas avec lequel il venait de faire ses equations. -- Oh! mon enfant, dit Bonaparte, c'est une bien mauvaise blessure que celle d'un compas. Tant mieux, repliqua Louis, je le tuerai. -- Et, s'il te tue, toi? -- J'aime mieux cela que de garder son soufflet. Bonaparte n'insista pas davantage: il aimait le courage par instinct: celui de son jeune camarade lui plut. -- Eh bien soit! reprit-il; j'irai dire a Valence que tu veux te battre avec lui, mais demain. -- Pourquoi demain? -- Tu auras la nuit pour reflechir. -- Et d'ici a demain, repliqua l'enfant, Valence croira que je suis un lache! Puis, secouant la tete: -- C'est trop long d'ici a demain. Et il s'eloigna. -- Ou vas-tu? lui demanda Bonaparte. -- Je vais demander a un autre s'il veut etre mon ami. -- Je ne le suis donc plus, moi? -- Tu ne l'es plus, puisque tu me crois un lache. -- C'est bien, dit le jeune homme en se levant. -- Tu y vas? -- J'y vais. -- Tout de suite? -- Tout de suite. -- Ah! s'ecria l'enfant, je te demande pardon: tu es toujours mon ami. Et il lui sauta au cou en pleurant. C'etaient les premieres larmes qu'il avait versees depuis le soufflet recu. Bonaparte alla trouver Valence et lui expliqua gravement la mission dont il etait charge. Valence etait un grand garcon de dix-sept ans, ayant deja, comme chez certaines natures hatives, de la barbe et des moustaches: il en paraissait vingt. II avait, en outre, la tete de plus que celui qu'il avait insulte. Valence repondit que Louis etait venu lui tirer la queue de la meme facon qu'il eut tire un cordon de sonnette -- on portait des queues a cette epoque -- qu'il l'avait prevenu deux fois de ne pas y revenir, que Louis y etait revenu une troisieme, et qu'alors, ne voyant en lui qu'un gamin, il l'avait traite comme un gamin. On alla porter la reponse de Valence a Louis, qui repliqua que tirer la queue d'un camarade n'etait qu'une taquinerie, tandis que donner un soufflet etait une insulte. L'entetement donnait a un enfant de treize ans la logique d'un homme de trente. Le moderne Popilius retourna porter la guerre a Valence. Le jeune homme etait fort embarrasse: il ne pouvait, sous peine de ridicule, se battre avec un enfant: s'il se battait et qu'il le blessat, c'etait odieux; s'il etait blesse lui-meme, c'etait a ne jamais s'en consoler de sa vie. Cependant l'entetement de Louis, qui n'en demordait pas, rendait l'affaire grave. On assembla le conseil des _grands_, comme cela se faisait dans les circonstances serieuses. Le conseil des grands decida qu'un des leurs ne pouvait pas se battre avec un enfant; mais que, puisque cet enfant s'obstinait a se regarder comme un jeune homme, Valence lui dirait devant tous ses compagnons qu'il etait fache de s'etre laisse emporter a le traiter comme un enfant et que desormais il le regarderait comme un jeune homme. On envoya chercher Louis, qui attendait dans la chambre de son ami; on l'introduisit au milieu du cercle que faisaient dans la cour les jeunes eleves. La, Valence, a qui ses camarades avaient dicte une sorte de discours longtemps debattu entre eux pour sauvegarder l'honneur des grands a l'endroit des petits, declara a Louis qu'il etait au desespoir de ce qui etait arrive, qu'il l'avait traite selon son age, et non selon son intelligence et son courage, le priant de vouloir bien excuser sa vivacite et de lui donner la main en signe que tout etait oublie. Mais Louis secoua la tete. -- J'ai entendu dire un jour a mon pere, qui est colonel, repliqua-t-il, que celui qui recevait un soufflet et qui ne se battait pas etait un lache. La premiere fois que je verrai mon pere, je lui demanderai si celui qui donne le soufflet et qui fait des excuses pour ne pas se battre n'est pas plus lache que celui qui l'a recu. Les jeunes gens se regarderent; mais l'avis general avait ete contre un duel qui eut ressemble a un assassinat, et les jeunes gens a l'unanimite, Bonaparte compris, affirmerent a l'enfant qu'il devait se contenter de ce qu'avait dit Valence, ce que Valence avait dit etant le resume de l'opinion generale. Louis se retira pale de colere, et boudant son grand ami, qui, disait-il avec un imperturbable serieux, avait abandonne les interets de son honneur. Le lendemain, a la lecon de mathematiques des grands, Louis se glissa dans la salle d'etudes, et, tandis que Valence faisait une demonstration sur la table noire, il s'approcha de lui sans que personne le remarquat, monta sur un tabouret, afin de parvenir a la hauteur de son visage, et lui rendit le soufflet qu'il en avait recu la veille. -- La, dit-il, maintenant nous sommes quittes et j'ai tes excuses de plus; car, moi, je ne t'en ferai pas, tu peux bien etre tranquille. Le scandale fut grand; le fait s'etait passe en presence du professeur, qui fut oblige de faire son rapport au gouverneur de l'ecole, le marquis Tiburce Valence. Celui-ci qui ne connaissait pas les antecedents du soufflet recu par son neveu, fit venir le delinquant devant lui, et apres une effroyable semonce, lui annonca qu'il ne faisait plus partie de l'ecole, et qu'il devait le meme jour se tenir pret a retourner a Bourg, pres de sa mere. Louis repondit que, dans dix minutes, son paquet serait fait, et que, dans un quart d'heure, il serait hors de l'ecole. Du soufflet qu'il avait recu lui-meme, il ne dit point un mot. La reponse parut plus qu'irreverencieuse au marquis Tiburce Valence; il avait bonne envie d'envoyer l'insolent pour huit jours au cachot, mais il ne pouvait a la fois l'envoyer au cachot et le mettre a la porte. On donna a l'enfant un surveillant qui ne devait plus le quitter qu'apres l'avoir depose dans la voiture de Macon; madame de Montrevel serait prevenue d'aller recevoir son fils a la descente de la voiture. Bonaparte rencontra le jeune homme suivi de son surveillant, et lui demanda une explication sur cette espece de garde de la connetablie attache a sa personne. -- Je vous raconterais cela si vous etiez encore mon ami, repondit l'enfant; mais vous ne l'etes plus: pourquoi vous inquietez-vous de ce qui m'arrive de bon ou de mauvais? Bonaparte fit un signe au surveillant, qui, tandis que Louis faisait sa petite malle, vint lui parler a la porte. Il apprit alors que l'enfant etait chasse de l'ecole. La mesure etait grave: elle desesperait toute une famille et brisait peut-etre l'avenir de son jeune camarade. Avec cette rapidite de decision qui etait un des signes caracteristiques de son organisation, il prit le parti de faire demander une audience au gouverneur, tout en recommandant au surveillant de ne pas presser le depart de Louis. Bonaparte etait un excellent eleve, fort aime a l'ecole, fort estime du marquis Tiburce Valence; sa demande lui fut donc accordee a l'instant meme. Introduit pres du gouverneur, il lui raconta tout, et, sans charger le moins du monde Valence, il tacha d'innocenter Louis. -- C'est vrai, ce que vous me racontez la, monsieur? demanda le gouverneur. -- Interrogez votre neveu lui-meme, je m'en rapporterai a ce qu'il vous dira. On envoya chercher Valence. Il avait appris l'expulsion de Louis et venait lui meme raconter a son oncle ce qui s'etait passe. Son recit fut entierement conforme a celui du jeune Bonaparte. -- C'est bien, dit le gouverneur; Louis ne partira pas, c'est vous qui partirez; vous etes en age de sortir de l'ecole. Puis, sonnant: -- Que l'on me donne le tableau des sous-lieutenances vacantes, dit-il au planton. Le meme jour, une sous-lieutenance etait demandee d'urgence au ministre pour le jeune Valence. Le meme soir, Valence partait pour rejoindre son regiment. Il alla dire adieu a Louis, qu'il embrassa moitie de gre, moitie de force, tandis que Bonaparte lui tenait les mains. L'enfant ne recut l'accolade qu'a contrecoeur. -- C'est bien pour maintenant, dit-il; mais, si nous nous rencontrons jamais et que nous ayons tous deux l'epee au cote... Un geste de menace acheva sa phrase. Valence partit. Le 10 octobre 1785, Bonaparte recevait lui-meme son brevet de sous-lieutenant: il faisait partie des cinquante-huit brevets que Louis XVI venait de signer pour l'ecole militaire. Onze ans plus tard, le 15 novembre 1796, Bonaparte, general en chef de l'armee d'Italie, a la tete du pont d'Arcole, que defendaient deux regiments de Croates et deux pieces de canon, voyant la mitraille et la fusillade decimer ses rangs, sentant la victoire plier entre ses mains, s'effrayant de l'hesitation des plus braves, arrachait aux doigts crispes d'un mort un drapeau tricolore et s'elancait sur le pont en s'ecriant: "Soldats! n'etes-vous plus les hommes de Lodi?" lorsqu'il s'apercut qu'il etait depasse par un jeune lieutenant qui le couvrait de son corps. Ce n'etait point ce que voulait Bonaparte; il voulait passer le premier; il eut voulu, si la chose eut ete possible, passer seul. Il saisit le jeune homme par le pan de son habit, et, le tirant en arriere: -- Citoyen, dit-il, tu n'es que lieutenant, je suis general en chef; a moi le pas. -- C'est trop juste, repondit celui-ci. Et il suivit Bonaparte, au lieu de le preceder. Le soir, en apprenant que deux divisions autrichiennes avaient ete completement detruites, en voyant les deux mille prisonniers qu'il avait faits, en comptant les canons et les drapeaux enleves, Bonaparte se souvint de ce jeune lieutenant qu'il avait trouve devant lui au moment ou il croyait n'avoir devant lui que la mort. -- Berthier, dit-il, donne l'ordre a mon aide de camp Valence de me chercher un jeune lieutenant de grenadiers avec lequel j'ai eu une affaire ce matin sur le pont d'Arcole. -- General, repondit Berthier en balbutiant, Valence est blesse. -- En effet, je ne l'ai pas vu aujourd'hui. Blesse, ou? comment? sur le champ de bataille? -- Non general; il a pris hier une querelle et a recu un coup d'epee a travers la poitrine. Bonaparte fronce le sourcil: -- On sait cependant autour de moi que je n'aime pas les duels; le sang d'un soldat n'est pas a lui, il est a la France. Donne l'ordre a Muiron, alors. -- Il est tue, general. -- A Elliot, en ce cas. -- Tue aussi. Bonaparte tira un mouchoir de sa poche et le passa sur son front inonde de sueur. -- A qui vous voudrez, alors; mais je veux voir ce lieutenant. Il n'osait plus nommer personne, de peur d'entendre encore retentir cette fatale parole: "Il est tue." Un quart d'heure apres, le jeune lieutenant etait introduit sous sa tente. La lampe ne jetait qu'une faible lueur. -- Approchez, lieutenant, dit Bonaparte. Le jeune homme fit trois pas et entra dans le cercle de lumiere. -- C'est donc vous, continua Bonaparte, qui vouliez ce matin passer avant _moi?_ -- C'etait un pari que j'avais fait, general, repondit gaiement le jeune lieutenant, dont la voix fit tressaillir le general en chef. -- Et je vous l'ai fait perdre? -- Peut-etre oui, peut-etre non. -- Et quel etait ce pari? -- Que je serais nomme aujourd'hui capitaine. -- Vous avez gagne. -- Merci, general. Et le jeune homme s'elanca comme pour serrer la main de Bonaparte; mais presque aussitot il fit un mouvement en arriere. La lumiere avait eclaire son visage pendant une seconde; cette seconde avait suffi au general en chef pour remarquer le visage comme il avait remarque la voix. Ni l'un ni l'autre ne lui etaient inconnus. Il chercha un instant dans sa memoire; mais, trouvant sa memoire rebelle: -- Je vous connais, dit-il. -- C'est possible, general. -- C'est certain meme; seulement je ne puis me rappeler votre nom. -- Vous vous etes arrange, general, de maniere qu'on n'oublie pas le votre. -- Qui etes-vous? -- Demandez a Valence, general. Bonaparte poussa un cri de joie. -- Louis de Montrevel, dit-il. Et il ouvrit ses deux bras. Cette fois, le jeune lieutenant ne fit point difficulte de s'y jeter. -- C'est bien, dit Bonaparte, tu feras huit jours le service de ton nouveau grade, afin qu'on s'habitue a te voir sur le dos les epaulettes de capitaine, et puis tu remplaceras mon pauvre Muiron comme aide de, camp. Va! -- Encore une fois, dit le jeune homme en faisant le geste d'un homme qui ouvre les bras. -- Ah! ma foi! oui, dit Bonaparte avec joie. Et, le retenant contre lui apres l'avoir embrasse une seconde fois: -- Ah ca! c'est donc toi qui as donne un coup d'epee a Valence? lui demanda-t-il. -- Dame! general, repondit le nouveau capitaine et le futur aide de camp, vous etiez la quand je le lui ai promis: un soldat n'a que sa parole. Huit jours apres, le capitaine Montrevel faisait le service d'officier d'ordonnance pres du general en chef qui avait remplace son prenom de Louis, malsonnant a cette epoque, par le pseudonyme de _Roland_. Et le jeune homme s'etait console de ne plus descendre de saint Louis en devenant le neveu de Charlemagne. Roland -- nul ne se serait avise d'appeler le capitaine Montrevel Louis, du moment ou Bonaparte l'avait baptise Roland -- Roland fit avec le general en chef la campagne d'Italie, et revint avec lui a Paris, apres la paix de Campo-Formio. Lorsque l'expedition d'Egypte fut decidee, Roland, que la mort du general de brigade de Montrevel, tue sur le Rhin tandis que son fils combattait sur l'Adige et le Mincio, avait rappele pres de sa mere, Roland fut designe un des premiers par le general en chef pour prendre rang dans l'inutile mais poetique croisade qu'il entreprenait. Il laissa sa mere, sa soeur Amelie et son jeune frere Edouard a Bourg, ville natale du general de Montrevel; ils habitaient a trois quarts de lieue de la ville, c'est-a-dire aux Noires- Fontaines, une charmante maison a laquelle on donnait le nom de chateau, et qui, avec une ferme et quelques centaines d'arpents de terre situes aux environs, formait toute la fortune du general, six ou huit mille livres de rente a peu pres. Ce fut une grande douleur au coeur de la pauvre veuve que le depart de Roland pour cette aventureuse expedition; la mort du pere semblait presager celle du fils, et madame de Montrevel, douce et tendre creole, etait loin d'avoir les apres vertus d'une mere de Sparte ou de Lacedemone. Bonaparte, qui aimait de tout son coeur son ancien camarade de l'Ecole militaire, avait permis a celui-ci de le rejoindre au dernier moment a Toulon. Mais la peur d'arriver trop tard empecha Roland de profiter de la permission dans toute son etendue. Il quitta sa mere en lui promettant une chose qu'il n'avait garde de tenir: c'etait de ne s'exposer que dans les cas d'une absolue necessite, et arriva a Marseille huit jours avant que la flotte ne mit a la voile. Notre intention n'est pas plus de faire une relation de la campagne d'Egypte que nous n'en avons fait une de la campagne d'Italie. Nous n'en dirons que ce qui sera absolument necessaire a l'intelligence de cette histoire et au developpement du caractere de Roland. Le 19 mai 1798, Bonaparte et tout son etat-major mettaient a la voile pour l'Orient; le 15 juin, les chevaliers de Malte lui rendaient les clefs de la citadelle. Le 2 juillet, l'armee debarquait au Marabout; le meme jour, elle prenait Alexandrie; le 25, Bonaparte entrait au Caire apres avoir battu les mameluks a Chebreiss et aux Pyramides. Pendant cette suite de marches et de combats, Roland avait ete l'officier que nous connaissons, gai, courageux, spirituel, bravant la chaleur devorante des jours, la rosee glaciale des nuits, se jetant en heros ou en fou au milieu des sabres turcs ou des balles bedouines. En outre, pendant les quarante jours de traversee, il n'avait point quitte l'interprete Ventura; de sorte qu'avec sa facilite admirable, il etait arrive, non point a parler couramment l'arabe, mais a se faire entendre dans cette langue. Aussi arrivait-il souvent que, quand le general en chef ne voulait point avoir recours a l'interprete jure, c'etait Roland qu'il chargeait de faire certaines communications aux muftis, aux ulemas et aux cheiks. Pendant la nuit du 20 au 21 octobre, le Caire se revolta; a cinq heures du matin, on apprit la mort du general Dupuy, tue d'un coup de lance; a huit heures du matin, au moment ou l'on croyait etre maitre de l'insurrection, un aide de camp du general mort accourut, annoncant que les Bedouins de la campagne menacaient Bab-el-Nasr ou la porte de la Victoire. Bonaparte dejeunait avec son aide de camp Sulkowsky, grievement blesse a Salahieh, et qui se levait a grand-peine de son lit de douleur. Bonaparte, dans sa preoccupation, oublia l'etat dans lequel etait le jeune Polonais. -- Sulkowsky, dit-il, prenez quinze guides, et allez voir ce que nous veut cette canaille. Sulkowsky se leva. -- General, dit Roland, chargez-moi de la commission; vous voyez bien que mon camarade peut a peine se tenir debout. -- C'est juste, dit Bonaparte; va. Roland sortit, prit quinze guides et partit. Mais l'ordre avait ete donne a Sulkowsky, et Sulkowsky tenait a l'executer. Il partit de son cote avec cinq ou six hommes qu'il trouva prets. Soit hasard, soit qu'il connut mieux que Roland les rues du Caire, il arriva quelques. secondes avant lui a la porte de la Victoire. En arrivant a son tour, Roland vit un officier que les Arabes emmenaient; ses cinq ou six hommes etaient deja tues. Quelquefois les Arabes, qui massacraient impitoyablement les soldats, epargnaient les officiers dans l'espoir d'une rancon. Roland reconnut Sulkowsky; il le montra de la pointe de son sabre a ses quinze hommes, et chargea au galop. Une demi-heure apres, un guide rentrait seul au quartier general, annoncant la mort de Sulkowsky, de Roland et de ses vingt et un compagnons. Bonaparte, nous l'avons dit, aimait Roland comme un frere, comme un fils, comme il aimait Eugene; il voulut connaitre la catastrophe dans tous ses details et interrogea le guide. Le guide avait vu un Arabe trancher la tete de Sulkowsky et attacher cette tete a l'arcon de sa selle. Quant a Roland, son cheval avait ete tue. Pour lui, il s'etait degage des etriers et avait combattu un instant a pied; mais bientot il avait disparu dans une fusillade presque a bout portant. Bonaparte poussa un soupir, versa une larme, murmura: "Encore un!" et sembla n'y plus penser. Seulement, il s'informa a quelle tribu appartenaient les Arabes bedouins qui venaient de lui tuer deux des hommes qu'il aimait le mieux. Il apprit que c'etait une tribu d'Arabes insoumis dont le village etait distant de dix lieues a peu pres. Bonaparte leur laissa un mois, afin qu'ils crussent bien a leur impunite; puis, un mois ecoule, il ordonna a un de ses aides de camp, nomme Croisier, de cerner le village, de detruire les buttes, de faire couper la tete aux hommes, de mettre les tetes dans des sacs, et d'amener au Caire le reste de la population, c'est-a-dire les femmes et les enfants. Croisier executa ponctuellement l'ordre; on amena au Caire toute la population de femmes et d'enfants que l'on put prendre, et, parmi cette population, un Arabe vivant, lie et garrotte sur son cheval. -- Pourquoi cet homme vivant? demanda Bonaparte; j'avais dit de trancher la tete a tout ce qui etait en etat de porter les armes. -- General, dit Croisier, qui, lui aussi, baragouinait quelques mots d'arabe, au moment ou j'allais faire couper la tete de cet homme, j'ai cru comprendre qu'il offrait d'echanger sa vie contre celle d'un prisonnier. J'ai pense que nous aurions toujours le temps de lui couper la tete, et je l'ai amene. Si je me suis trompe, la ceremonie qui aurait du avoir lieu la-bas se fera ici meme; ce qui est differe n'est pas perdu. On fit venir l'interprete Ventura et l'on interrogea le Bedouin. Le Bedouin repondit qu'il avait sauve la vie a un officier francais, grievement blesse a la porte de la Victoire; que cet officier, qui parlait un peu l'arabe, s'etait dit aide de camp du general Bonaparte; qu'il l'avait envoye a son frere, qui exercait la profession de medecin dans la tribu voisine; que l'officier etait prisonnier dans cette tribu, et que, si on voulait lui promettre la vie, il ecrirait a son frere de renvoyer le prisonnier au Caire. C'etait peut-etre une fable pour gagner du temps, mais c'etait peut-etre aussi la verite; on ne risquait rien d'attendre. On placa l'Arabe sous bonne garde, on lui donna un _thaleb_ qui ecrivit sous sa dictee, il scella la lettre de son cachet, et un Arabe du Caire partit pour mener la negociation. Il y avait, si le negociateur reussissait, la vie pour le Bedouin, cinq cents piastres pour le negociateur. Trois jours apres, le negociateur revint ramenant Roland. Bonaparte avait espere ce retour, mais il n'y avait pas cru. Ce coeur de bronze, qui avait paru insensible a la douleur, se fondit dans la joie. Il ouvrit ses bras a Roland comme au jour ou il l'avait retrouve, et deux larmes, deux perles -- les larmes de Bonaparte etaient rares -- coulerent de ses yeux. Quant a Roland, chose etrange! il resta sombre au milieu de la joie qu'occasionnait son retour, confirma le recit de l'Arabe, appuya sa mise en liberte, mais refusa de donner aucun detail personnel sur la facon dont il avait ete pris par les bedouins et traite par le _thaleb_: quant a Sulkowsky, il avait ete tue et decapite sous ses yeux; il n'y fallait donc plus songer. Seulement, Roland reprit son service d'habitude, et l'on remarqua que ce qui, jusque-la, avait ete du courage chez lui, etait devenu de la temerite; que ce qui avait ete un besoin de gloire, semblait etre devenu un besoin de mort. D'un autre cote, comme il arrive a ceux qui bravent le fer et le feu, le fer et le feu s'ecarterent miraculeusement de lui; devant, derriere Roland, a ses cotes, les hommes tombaient: lui restait debout, invulnerable comme le demon de la guerre. Lors de la campagne de Syrie, on envoya deux parlementaires sommer Djezzar-Pacha de rendre Saint-Jean d'Acre; les deux parlementaires ne reparurent plus: ils avaient eu la tete tranchee. On dut en envoyer un troisieme: Roland se presenta, insista pour y aller, en obtint, a force d'instances, la permission du general en chef, et revint. Il fut de chacun des dix-neuf assauts qu'on livra a la forteresse; a chaque assaut on le vit parvenir sur la breche: il fut un des dix hommes qui penetrerent dans la tour Maudite; neuf y resterent, lui revint sans une egratignure. Pendant la retraite, Bonaparte ordonna a ce qui restait de cavaliers dans l'armee de donner leurs chevaux aux blesses et aux malades; c'etait a qui ne donnerait pas son cheval aux pestiferes, de peur de la contagion. Roland donna le sien de preference a ceux-ci: trois tomberent de son cheval a terre; il remonta son cheval apres eux, et arriva sain et sauf au Caire. A Aboukir, il se jeta au milieu de la melee, penetra jusqu'au pacha en forcant la ceinture de noirs qui l'entouraient, l'arreta par la barbe, et essuya le feu de ses deux pistolets, dont l'un brula l'amorce seulement; la balle de l'autre passa sous son bras et alla tuer un guide derriere lui. Quand Bonaparte prit la resolution de revenir en France, Roland fut le premier a qui le general en chef annonca ce retour. Tout autre eut bondi de joie; lui resta triste et sombre, disant: -- J'aurais mieux aime que nous restassions ici, general; j'avais plus de chance d'y mourir. Cependant, c'eut ete une ingratitude a lui de ne pas suivre le general en chef; il le suivit. Pendant toute la traversee, il resta morne et impassible. Dans les mers de Corse, on apercut la flotte anglaise; la seulement, il sembla se reprendre a la vie. Bonaparte avait declare a l'amiral Gantheaume que l'on combattrait jusqu'a la mort, et avait donne l'ordre de faire sauter la fregate plutot que d'amener le pavillon. On passa sans etre vu au milieu de la flotte, et, le 8 octobre 1799, on debarqua a Frejus. Ce fut a qui toucherait le premier la terre de France; Roland descendit le dernier. Le general en chef semblait ne faire attention a aucun de ces details, pas un ne lui echappait; il fit partir Eugene, Berthier, Bourrienne, ses aides de camp, sa suite, par la route de Gap et de Draguignan. Lui prit incognito la route d'Aix, afin de juger par ses yeux de l'etat du Midi, ne gardant avec lui que Roland. Dans l'espoir qu'a la vue de la famille, la vie rentrerait dans ce tueur brise d'une atteinte inconnue, il lui avait annonce, en arrivant a Aix, qu'il le laisserait a Lyon, et lui donnait trois semaines de conge a titre de gratification pour lui et de surprise a sa mere et a sa soeur. Roland avait repondu: -- Merci, general; ma soeur et ma mere seront bien heureuses de me revoir. Autrefois Roland aurait repondu: "Merci, general, je serai bien heureux de revoir ma mere et ma soeur." Nous avons assiste a ce qui s'etait passe a Avignon; nous avons vu avec quel mepris profond du danger, avec quel degout amer de la vie Roland avait marche a un duel terrible. Nous avons entendu la raison qu'il avait donnee a sir John de son insouciance en face de la mort: la raison etait-elle bonne ou mauvaise, vraie ou fausse? Sir John dut se contenter de celle-la; evidemment, Roland n'etait point dispose a en donner d'autre. Et maintenant, nous l'avons dit, tous deux dormaient ou faisaient semblant de dormir, rapidement emportes par le galop de deux chevaux de poste sur la route d'Avignon a Orange. VI -- MORGAN Il faut que nos lecteurs nous permettent d'abandonner un instant Roland et sir John, qui, grace a la disposition physique et morale dans laquelle nous les avons laisses, ne doivent leur inspirer aucune inquietude, et de nous occuper serieusement d'un personnage qui n'a fait qu'apparaitre dans cette histoire et qui, cependant, doit y jouer un grand role. Nous voulons parler de l'homme qui etait entre masque et arme dans la salle de la table d'hote d'Avignon, pour rapporter a Jean Picot le group de deux cents louis qui lui avait ete vole par megarde, confondu qu'il etait avec l'argent du gouvernement. Nous avons vu que l'audacieux bandit, qui s'etait donne a lui-meme le nom de Morgan, etait arrive a Avignon, masque, a cheval et en plein jour. Il avait, pour entrer dans l'hotel du Palais-Egalite, laisse son cheval a la porte, et, comme si ce cheval eut joui dans la ville pontificale et royaliste de la meme impunite que son maitre, il l'avait retrouve au tournebride, l'avait detache, avait saute dessus, etait sorti par la porte d'Oulle, avait longe les murailles au grand galop et avait disparu sur la route de Lyon. Seulement, a un quart de lieue d'Avignon, il avait ramene son manteau autour de lui pour derober aux passants la vue de ses armes, et, otant son masque, il l'avait glisse dans une de ses fontes. Ceux qu'il avait laisses a Avignon si fort intrigues de ce que pouvait etre ce terrible Morgan, la terreur du Midi, eussent pu alors, s'ils se fussent trouves sur la route d'Avignon a Bedarrides, s'assurer par leurs propres yeux si l'aspect du bandit etait aussi terrible que l'etait sa renommee. Nous n'hesitons point a dire que les traits qui se fussent alors offerts a leurs regards leur auraient paru si peu en harmonie avec l'idee que leur imagination prevenue s'en etait faite, que leur etonnement eut ete extreme. En effet, le masque, enleve par une main d'une blancheur et d'une delicatesse parfaites, venait de laisser a decouvert le visage d'un jeune homme de vingt-quatre a vingt-cinq ans a peine, visage qui, par la regularite des traits et la douceur de la physionomie, eut pu le disputer a un visage de femme. Un seul detail donnait a cette physionomie ou plutot devait lui donner, dans certains moments, un caractere de fermete etrange: c'etaient, sous de beaux cheveux blonds flottant sur le front et sur les tempes, comme on les portait a cette epoque, des sourcils, des yeux et des cils d'un noir d'ebene. Le reste du visage, nous l'avons dit, etait presque feminin. Il se composait de deux petites oreilles dont on n'apercevait que l'extremite sous cette touffe de cheveux temporale a laquelle les incroyables de l'epoque avaient donne le nom d'oreilles de chien; d'un nez droit et d'une proportion parfaite; d'une bouche un peu brande, mais rosee et toujours souriante, et qui, en souriant, laissait voir une double rangee de dents admirables; d'un menton fin et delicat, legerement teinte de bleu et indiquant, par cette nuance, que, si sa barbe n'eut point ete si soigneusement et si recemment faite, elle eut, protestant contre la couleur doree de la chevelure, ete du meme ton que les sourcils, les cils et les yeux, c'est-a-dire du noir le plus prononce. Quant a la taille de l'inconnu, on avait pu l'apprecier au moment ou il etait entre dans la salle de la table d'hote: elle etait elevee, bien prise, flexible, et denotait, sinon une grande force musculaire, du moins une grande souplesse et une grande agilite. Quant a la facon dont il etait a cheval, elle indiquait l'assurance d'un ecuyer consomme. Son manteau rejete sur son epaule, son masque cache dans ses fontes, son chapeau enfonce sur ses yeux, le cavalier reprit l'allure rapide un instant abandonnee par lui, traversa Bedarrides au galop, et, arrive aux premieres maisons d'Orange, entra sous une porte qui se referma immediatement derriere lui. Un domestique attendait et sauta au mors du cheval. Le cavalier mit rapidement pied a terre. -- Ton maitre est-il ici? demanda-t-il au domestique. -- Non, monsieur le baron, repondit celui-ci; cette nuit, il a ete force de partir, et il a dit que, si monsieur venait et le demandait, on repondit a monsieur qu'il voyageait pour les affaires de la compagnie. -- Bien, Baptiste. Je lui ramene son cheval en bon etat quoique un peu fatigue. Il faudrait le laver avec du vin, en meme temps que tu lui donnerais, pendant deux ou trois jours, de l'orge au lieu d'avoine; il a fait quelque chose comme quarante lieues depuis hier matin. -- Monsieur le_ _baron en a ete content? -- Tres content. La voiture est-elle prete? -- Oui, monsieur le baron, tout attelee sous la remise; le postillon boit avec Julien: monsieur avait recommande qu'on l'occupat hors de la maison pour qu'il ne le vit pas venir. -- Il croit que c'est ton maitre qu'il conduit? -- Oui, monsieur le baron; voici le passeport de mon maitre, avec lequel on a ete prendre les chevaux a la poste, et, comme mon maitre est alle du cote de Bordeaux avec le passeport de M. le baron, et que M. le baron va du cote de Geneve avec le passeport de mon maitre, il est probable que l'echeveau de fil sera assez embrouille pour que dame police, si subtils que soient ses doigts, ne le devide pas facilement. -- Detache la valise qui est a la croupe du cheval, Baptiste, et donne-la-moi. Baptiste se mit en devoir d'obeir; seulement, la valise faillit lui echapper des mains. -- Ah! dit-il en riant, M. le baron ne m'avait pas prevenu! Diable! M. le baron n'a pas perdu son temps, a ce qu'il parait. -- C'est ce qui te trompe, Baptiste: si je n'ai pas perdu tout mon temps, j'en ai au moins perdu beaucoup; aussi je voudrais bien repartir le plus tot possible. -- M. le baron ne dejeunera-t-il pas? -- Je mangerai un morceau, mais tres rapidement. -- Monsieur ne sera pas retarde; il est deux heures de l'apres- midi, et le dejeuner l'attend depuis dix heures du matin; heureusement que c'est un dejeuner froid. Et Baptiste se mit en devoir de faire, en l'absence de son maitre, les honneurs de la maison a l'etranger en lui montrant la route de la salle a manger. -- Inutile, dit celui-ci, je connais le chemin. Occupe-toi de la voiture; qu'elle soit sous l'allee, la portiere tout ouverte au moment ou je sortirai, afin que le postillon ne puisse me voir. Voila de quoi lui payer sa premiere poste. Et l'etranger, designe sous le titre de baron, remit a Baptiste une poignee d'assignats. -- Ah! monsieur, dit celui-ci, mais il y a la de quoi payer le voyage jusqu'a Lyon! -- Contente-toi de le payer jusqu'a Valence, sous pretexte que je veux dormir; le reste sera pour la peine que tu vas prendre a faire les comptes. -- Dois-je mettre la valise dans le coffre? -- Je l'y mettrai moi-meme. Et, prenant la valise des mains du domestique, sans laisser voir qu'elle pesat a sa main, il s'achemina vers la salle a manger, tandis que Baptiste s'acheminait vers le cabaret voisin, en mettant de l'ordre dans ses assignats. Comme l'avait dit l'etranger, le chemin lui etait familier; car il s'enfonca dans un corridor, ouvrit sans hesiter une premiere porte, puis une seconde, et, cette seconde porte ouverte, se trouva en face d'une table elegamment servie. Une volaille, deux perdreaux, un jambon froid, des fromages de plusieurs especes, un dessert compose de fruits magnifiques, et deux carafes contenant, l'une du vin couleur de rubis, et l'autre du vin couleur de topaze, constituaient un dejeuner, qui, quoique evidemment servi pour une seule personne puisqu'un seul couvert etait mis, pouvait, en cas de besoin, suffire a trois ou quatre convives. Le premier soin du jeune homme, en entrant dans la salle a manger, fut d'aller droit a une glace, d'oter son chapeau, de rajuster ses cheveux avec un petit peigne qu'il tira de sa poche; apres quoi, il s'avanca vers un bassin de faience surmonte de sa fontaine, prit une serviette qui paraissait preparee a cet effet, et se lava le visage et les mains. Ce ne fut qu'apres ces soins -- qui indiquaient l'homme elegant par habitude -- ce ne fut, disons-nous, qu'apres ces soins minutieusement accomplis que l'etranger se mit a table. Quelques minutes lui suffirent pour satisfaire un appetit auquel la fatigue et la jeunesse avaient cependant donne de majestueuses proportions; et, quand Baptiste reparut pour annoncer au convive solitaire que la voiture etait prete, il le vit aussitot debout que prevenu. L'etranger enfonca son chapeau sur ses yeux, s'enveloppa de son manteau, mit sa valise sous son bras, et, comme Baptiste avait eu le soin de faire approcher le marchepied aussi pres que possible de la porte, il s'elanca dans la chaise de poste sans avoir ete vu du postillon. Baptiste referma la portiere sur lui; puis, s'adressant a l'homme aux grosses bottes: -- Tout est paye jusqu'a Valence, n'est-ce pas, postes et guides? demanda-t-il. -- Tout; vous faut-il un recu? repondit en goguenardant le postillon. -- Non; mais M. le marquis de Ribier, mon maitre, ne desire pas etre derange jusqu'a Valence. -- C'est bien, repondit le postillon avec le meme accent gouailleur, on ne derangera pas le citoyen marquis. Allons houp! Et il enleva ses chevaux en faisant resonner son fouet avec cette bruyante eloquence qui dit a la fois aux voisins et aux passants: "Gare ici, gare la-bas, ou sinon tant pis pour vous! je mene un homme qui paye bien et qui a le droit d'ecraser les autres." Une fois dans la voiture, le faux marquis de Ribier ouvrit les glaces, baissa les stores, leva la banquette, mit sa valise dans le coffre, s'assit dessus, s'enveloppa dans son manteau, et, sur de n'etre reveille qu'a Valence, s'endormit comme il avait dejeune, c'est-a-dire avec tout l'appetit de la jeunesse. On fit le trajet d'Orange a Valence en huit heures; un peu avant d'entrer dans la ville, notre voyageur se reveilla. Il souleva un store avec precaution et reconnut qu'il traversait le petit bourg de la Paillasse: il faisait nuit; il fit sonner sa montre: elle sonna onze heures du soir. Il jugea inutile de se rendormir, fit le compte des postes a payer jusqu'a Lyon, et prepara son argent. Au moment ou le postillon de Valence s'approchait de son camarade qu'il allait remplacer, le voyageur entendit celui-ci qui disait a l'autre: -- Il parait que c'est un ci-devant; mais, depuis Orange, il est recommande, et, vu qu'il paye vingt sous de guides, faut le mener comme un patriote. -- C'est bon, repondit le Valentinois, on le menera en consequence. Le voyageur crut que c'etait le moment d'intervenir, il souleva son store. -- Et tu ne feras que me rendre justice, dit-il, un patriote, corbleu! je me vante d'en etre un, et du premier calibre encore; et la preuve, tiens, voila pour boire a la sante de la Republique! Et il donna un assignat de cent francs au postillon qui l'avait recommande a son camarade. Et comme l'autre regardait d'un oeil avide le chiffon de papier: -- Et voila le pareil pour toi, dit-il, si tu veux faire aux autres la meme recommandation que tu viens de recevoir. -- Oh! soyez tranquille, citoyen, dit le postillon, il n'y aura qu'un mot d'ordre d'ici a Lyon: ventre a terre! -- Et voici d'avance le prix des seize postes, y compris la double poste d'entree; je paye vingt sous de guides; arrangez cela entre vous. Le postillon enfourcha son cheval et partit au galop. La voiture relayait a Lyon vers les quatre heures de l'apres-midi. Pendant que la voiture relayait, un homme habille en commissionnaire, et qui, son crochet sur le dos, se tenait assis sur une borne, se leva, s'approcha de la voiture et dit tout bas au jeune compagnon de Jehu quelques paroles qui parurent jeter celui-ci dans le plus profond etonnement. -- En es-tu bien sur? demanda-t-il au commissionnaire. -- Quand je te dis que je l'ai vu, de mes yeux vu! repondit ce dernier. -- Je puis donc annoncer a nos amis la nouvelle comme certaine? -- Tu le peux; seulement, hate-toi. -- Est-on prevenu a Serval? -- Oui; tu trouveras un cheval pret, entre Serval et Sue. Le postillon s'approcha; le jeune homme echangea un dernier regard avec le commissionnaire qui s'eloigna comme s'il etait charge d'une lettre tres pressee. -- Quelle route, citoyen? demanda le postillon. -- La route de Bourg; il faut que je sois a Serval a neuf heures du soir; je paye trente sous de guides. -- Quatorze lieues en cinq heures, c'est dur; mais, enfin, cela peut se faire. -- Cela se fera-t-il? -- On tachera. Et le postillon enleva ses chevaux au grand galop. A neuf heures sonnantes, on entrait dans Serval. -- Un ecu de six livres pour ne pas relayer et me conduire a moitie chemin de Sue! cria par la portiere le jeune homme au postillon. -- Ca va! repondit celui-ci. Et la voiture passa sans s'arreter devant la poste. A un demi-quart de lieue de Serval, Morgan fit arreter la voiture, passa sa tete par la portiere, rapprocha ses mains, et imita le cri du chat-huant. L'imitation etait si fidele, que, des bois voisins, un chat-huant lui repondit. -- C'est ici, cria Morgan. Le postillon arreta ses chevaux. -- Si c'est ici, dit-il, inutile d'aller plus loin. Le jeune homme prit la valise, ouvrit la portiere, descendit, et, s'approchant du postillon -- Voici l'ecu de six livres promis. Le postillon prit l'ecu, le mit dans l'orbite de son oeil, et l'y maintint comme un elegant de nos jours y maintient son lorgnon. Morgan devina que cette pantomime avait une signification. -- Eh bien, demanda-t-il que veut dire cela? -- Cela veut dire, fit le postillon, que, j'ai beau faire, j'y vois d'un oeil. -- Je comprends, reprit le jeune homme en riant, et si je bouche l'autre oeil... -- Dame! je n'y verrai plus. -- En voila un drole, qui aime mieux etre aveugle que borgne! Enfin, il ne faut pas disputer des gouts; tiens! Et il lui donna un second ecu. Le postillon le mit sur son autre oeil, fit tourner la voiture, et reprit le chemin de Serval. Le compagnon de Jehu attendit qu'il se fut perdu dans l'obscurite, et, approchant de sa bouche une clef foree, il en tira un son prolonge et tremblotant, comme celui d'un sifflet de contremaitre. Un son pareil lui repondit. Et, en meme temps, on vit un cavalier sortir du bois et s'approcher au galop. A la vue de ce cavalier, Morgan se couvrit de nouveau le visage de son masque. -- Au nom de qui venez-vous? demanda le cavalier, dont on ne pouvait point voir la figure, cachee qu'elle etait sous les bords d'un enorme chapeau. -- Au nom du prophete Elisee, repondit le jeune homme masque. -- Alors c'est vous que j'attends. Et il descendit de cheval. -- Es-tu prophete ou disciple? demanda Morgan. -- Je suis disciple, repondit le nouveau venu. -- Et ton maitre, ou est-il? -- Vous le trouverez a la chartreuse de Seillon. -- Sais-tu le nombre des compagnons qui y sont reunis ce soir? -- Douze. -- C'est bien; si tu en rencontres quelques autres, envoie-les au rendez-vous. Celui qui s'etait donne le titre de disciple s'inclina en signe d'obeissance, aida Morgan a attacher la valise sur la croupe de son cheval, et le tint respectueusement par le mors, tandis que celui-ci montait. Sans meme attendre que son second pied eut atteint l'etrier, Morgan piqua son cheval, qui arracha le mors des mains du domestique et partit au galop. On voyait a la droite de la route s'etendre la foret de Seillon, comme une mer de tenebres dont le vent de la nuit faisait onduler et gemir les vagues sombres. A un quart de lieue au dela de Sue, le cavalier poussa son cheval a travers terres, et alla au-devant de la foret, qui, de son cote, semblait venir au-devant de lui. Le cheval, guide par une main experimentee, s'y enfonca sans hesitation. Au bout de dix minutes, il reparut de l'autre cote. A cent pas de la foret s'elevait une masse sombre, isolee au milieu de la plaine. C'etait un batiment d'une architecture massive, ombrage par cinq ou six arbres seculaires. Le cavalier s'arreta devant une grande porte au-dessus de laquelle etaient placees, en triangle, trois statues: celle de la Vierge, celle de Notre-Seigneur Jesus, et celle de saint Jean-Baptiste. La statue de la Vierge marquait le point le plus eleve du triangle. Le voyageur mysterieux etait arrive au but de son voyage, c'est-a- dire a la chartreuse de Seillon. La chartreuse de Seillon, la vingt-deuxieme de l'ordre, avait ete fondee en 1178. En 1672, un batiment moderne avait ete substitue au vieux monastere; c'est de cette derniere construction que l'on voit encore aujourd'hui les vestiges. Ces vestiges sont, a l'exterieur, la facade que, nous avons dite, facade ornee de trois statues, et devant laquelle nous avons vu s'arreter le cavalier mysterieux; a l'interieur, une petite chapelle ayant son entree a droite sous la grande porte. Un paysan, sa femme, deux enfants l'habitent a cette heure, et, de l'ancien monastere, ils ont fait une ferme. En 1791, les chartreux avaient ete expulses de leur couvent; en 1792, la chartreuse et ses dependances avaient ete mises en vente comme propriete ecclesiastique. Les dependances etaient d'abord le parc, attenant aux batiments, et ensuite la belle foret qui porte encore aujourd'hui le nom de Seillon. Mais, a Bourg, ville royaliste et surtout religieuse, personne ne risqua de compromettre son ame, en achetant un bien qui avait appartenu a de dignes moines que chacun venerait. Il en resultait que le couvent, le parc et la foret etaient devenus, sous le titre de _biens de l'Etat_, la propriete de la Republique, c'est-a-dire n'appartenaient a personne -- ou, du moins, restaient delaisses -- car la Republique, depuis sept ans, avait eu bien autre chose a penser que de faire recrepir des murs, entretenir un verger, et mettre en coupe reglee une foret. Depuis sept ans donc, la chartreuse etait completement abandonnee, et quand, par hasard, un regard curieux penetrait par le trou de la serrure, il voyait l'herbe poussant dans les cours comme les ronces dans le verger, comme les broussailles dans la foret, laquelle, percee a cette epoque d'une route et de deux ou trois sentiers seulement, etait partout ailleurs, en apparence du moins, devenue impraticable. Une espece de pavillon, nomme la Correrie, dependant de la chartreuse et distant du monastere d'un demi-quart de lieue, verdissait de son cote dans la foret, laquelle, profitant de la liberte qui lui etait laissee de pousser a sa fantaisie, l'avait enveloppe de tout cote d'une ceinture de feuillages, et avait fini par le derober a la vue. Au reste, les bruits les plus etranges couraient sur ces deux batiments: on les disait hantes par des hotes invisibles le jour, effrayants la nuit; des bucherons ou des paysans attardes, qui parfois allaient encore exercer dans la foret de la Republique les droits d'usage dont la ville de Bourg jouissait du temps des chartreux, pretendaient avoir vu, a travers les fentes des volets fermes, courir des flammes dans les corridors et dans les escaliers, et avoir distinctement entendu des bruits de chaines trainant sur les dalles des cloitres et les paves des cours. Les esprits forts niaient la chose; mais, en opposition avec les incredules, deux sortes de gens l'affirmaient et donnaient, selon leurs opinions et leurs croyances, a ces bruits effrayants et a ces lueurs nocturnes, deux causes differentes: les patriotes pretendaient que c'etaient les ames des pauvres moines que la tyrannie des cloitres avait ensevelis vivants dans les _in-pace_, qui revenaient en appelant la vengeance du ciel sur leurs persecuteurs, et qui trainaient apres leur mort les fers dont ils avaient ete charges pendant leur vie; les royalistes disaient que c'etait le diable en personne qui, trouvant un couvent vide et n'ayant plus a craindre le goupillon des dignes religieux, venait tranquillement prendre ses ebats la ou autrefois il n'eut pas ose hasarder le bout de sa griffe; mais il y avait un fait qui laissait toute chose en suspens: c'est que pas un de ceux qui niaient ou qui affirmaient -- soit qu'il eut pris parti pour les ames des moines martyrs ou pour le sabbat tenu par Belzebuth -- n'avait eu le courage de se hasarder dans les tenebres et de venir, aux heures solennelles de la nuit, s'assurer de la verite, afin de pouvoir dire le lendemain si la chartreuse etait solitaire ou hantee, et, si elle etait hantee, quelle espece d'hotes y revenaient. Mais sans doute tous ces bruits, fondes on non, n'avaient aucune influence sur le cavalier mysterieux; car, ainsi que nous l'avons dit, quoique neuf heures sonnassent a Bourg, et que, par consequent, il fit nuit close, il arreta son cheval a la porte du monastere abandonne, et, sans mettre pied a terre, tirant un pistolet de ses fontes, il frappa du pommeau contre la porte trois coups espaces a la maniere des francs-macons. Puis il ecouta. Un instant il avait doute qu'il y eut reunion a la chartreuse, car, si fixement qu'il eut regarde, si attentivement qu'il eut prete l'oreille; il n'avait vu aucune lumiere, n'avait entendu aucun bruit. Cependant, il lui sembla qu'un pas circonspect s'approchait interieurement de la porte. Il frappa une seconde fois avec la meme arme et de la meme facon. -- Qui frappe? demanda une voix. -- Celui qui vient de la part d'Elisee, repondit le voyageur. -- Quel est le roi auquel les fils d'Isaac doivent obeir? -- Jehu. -- Quelle est la maison qu'ils doivent exterminer? -- Celle d'Achab. -- Etes-vous prophete ou disciple? -- Je suis prophete. -- Alors, soyez le bienvenu dans la maison du Seigneur, dit la voix. Aussitot les barres de fer qui assuraient la massive cloture basculerent sur elles-memes, les verrous grincerent dans les tenons, un des battants de la porte s'ouvrit silencieusement, et le cheval et le cavalier s'enfoncerent sous la sombre voute qui se referma derriere eux. Celui qui avait ouvert cette porte, si lente a s'ouvrir, si prompte a se refermer, etait vetu de la longue robe blanche des chartreux, dont le capuchon, retombant sur son visage, voilait entierement ses traits. VII -- LA CHARTREUSE DE SEILLON Sans doute, de meme que le premier affilie rencontre sur la route de Sue par celui qui venait de se donner le titre de prophete, le moine qui avait ouvert la porte n'occupait qu'un rang secondaire dans la confrerie car, saisissant la bride du cheval, il le maintint tandis que le cavalier mettait pied a terre, rendant ainsi au jeune homme le meme service que lui eut rendu un palefrenier. Morgan descendit, detacha la valise, tira les pistolets de leurs fontes, les passa a sa ceinture, pres de ceux qui y etaient deja, et, s'adressant au moine d'un ton de commandement -- Je croyais, dit-il, trouver les freres reunis en conseil. -- Ils sont reunis, en effet, repondit le moine. -- Ou cela? -- Dans la Correrie; on a vu, depuis quelques jours, roder autour de la chartreuse des figures suspectes, et des ordres superieurs ont ordonne les plus grandes precautions. Le jeune homme haussa les epaules en signe qu'il regardait ces precautions comme inutiles, et, toujours du meme ton de commandement: -- Faites mener ce cheval a l'ecurie et conduisez-moi au conseil, dit-il. Le moine appela un autre frere aux mains duquel il jeta la bride du cheval, prit une torche qu'il alluma a une lampe brulant dans la petite chapelle que l'on peut, aujourd'hui encore, voir a droite sous la grande porte, et marcha devant le nouvel arrive. Il traversa le cloitre, fit quelques pas dans le jardin, ouvrit une porte conduisant a une espece de citerne, fit entrer Morgan, referma aussi soigneusement la porte de la citerne qu'il avait referme celle de la rue, poussa du pied une pierre qui semblait se trouver la par hasard, demasqua un anneau et souleva une dalle fermant l'entree d'un souterrain dans lequel on descendait par plusieurs marches. Ces marches conduisaient a un couloir arrondi en voute et pouvant donner passage a deux hommes s'avancant de front. Nos deux personnages marcherent ainsi pendant cinq a six minutes, apres lesquelles ils se trouverent en face d'une grille. Le moine tira une clef de dessous sa robe et l'ouvrit. Puis, quand tous deux eurent franchi la grille et que la grille se fut refermee: -- Sous quel nom vous annoncerai-je? demanda le moine. -- Sous le nom de frere Morgan. -- Attendez ici; dans cinq minutes je serai de retour. Le jeune homme fit de la tete un signe qui annoncait qu'il etait familiarise avec toutes ces defiances et toutes ces precautions. Puis il s'assit sur une tombe -- on etait dans les caveaux mortuaires du couvent --, et il attendit. En effet, cinq minutes ne s'etaient point ecoulees, que le moine reparut. -- Suivez-moi, dit-il: les freres sont heureux de votre presence; ils craignaient qu'il ne vous fut arrive malheur. Quelques secondes plus tard, frere Morgan etait introduit dans la salle du conseil. Douze moines l'attendaient, le capuchon rabattu sur les yeux; mais, des que la porte se fut refermee derriere lui et que le frere servant eut disparu, en meme temps que Morgan lui-meme otait son masque, tous les capuchons se rabattirent et chaque moine laissa voir son visage. Jamais communaute n'avait brille par une semblable reunion de beaux et joyeux jeunes gens. Deux ou trois seulement, parmi ces etranges moines, avaient atteint l'age de quarante ans. Toutes les mains se tendirent vers Morgan; deux ou trois accolades furent donnees au nouvel arrivant. -- Ah! par ma foi, dit l'un de ceux qui l'avaient embrasse le plus tendrement, tu nous tires une fameuse epine hors du pied: nous te croyions mort ou tout au moins prisonnier. -- Mort, je te le passe, Amiet; mais prisonnier, non, citoyen, comme on dit encore quelquefois -- et comme on ne dira bientot plus, j'espere -- il faut meme dire que les choses se sont passees de part et d'autre avec une amenite touchante: des qu'il nous ont apercus, le conducteur a crie au postillon d'arreter; je crois meme qu'il a ajoute: "Je sais ce que c'est". -- Alors, lui ai-je dit, si vous savez ce que c'est, mon cher ami, les explications ne seront pas longues. -- L'argent du gouvernement? a-t-il demande. - - Justement, ai-je repondu. Puis, comme il se faisait un grand remue-menage dans la voiture: "Attendez, mon ami, ai-je ajoute; avant tout, descendez, et dites a ces messieurs, et surtout a ces dames, que nous sommes des gens comme il faut, qu'on ne les touchera pas -- ces dames, bien entendu -- et que l'on ne regardera que celles qui passeront la tete par la portiere." Une s'est hasardee, ma foi! il est vrai qu'elle etait charmante... Je lui ai envoye un baiser; elle a pousse un petit cri et s'est refugiee dans la voiture, ni plus ni moins que Galatee; mais comme il n'y avait pas de saules, je ne l'y ai pas poursuivie. Pendant ce temps, le conducteur fouillait dans sa caisse en toute hate, et il se hatait si bien, qu'avec l'argent du gouvernement, il m'a remis, dans sa precipitation, deux cents louis appartenant a un pauvre marchand de vin de Bordeaux. -- Ah! diable! fit celui des freres auquel le narrateur avait donne le nom d'Amiet, qui probablement, comme celui de Morgan, n'etait qu'un nom de guerre, voila qui est facheux! Tu sais que le Directoire, qui est plein d'imagination, organise des compagnies de chauffeurs qui operent en notre nom, et qui ont pour but de faire croire que nous en voulons aux pieds et aux bourses des particuliers, c'est-a-dire que nous sommes de simples voleurs. -- Attendez donc, reprit Morgan, voila justement ce qui m'a retarde; j'avais entendu dire quelque chose de pareil a Lyon, de sorte que j'etais deja a moitie chemin de Valence quand je me suis apercu de l'erreur par l'etiquette. Ce n'etait pas bien difficile, il y avait sur le sac, comme si le bonhomme eut prevu le cas: _Jean Picot, marchand de vin a Fronsac, pres Bordeaux._ -- Et tu lui as renvoye son argent? -- J'ai mieux fait, je le lui ai reporte. -- A Fronsac? -- Oh! non, mais a Avignon. Je me suis doute qu'un homme si soigneux devait s'etre arrete a la premiere ville un peu importante pour prendre des informations sur ses deux cents louis. Je ne me trompais pas: je m'informe a l'hotel si l'on connait le citoyen Jean Picot; on me repond que non seulement on le connait, mais qu'il dine a table d'hote. J'entre. Vous devinez de quoi l'on parlait: de l'arrestation de la diligence. Jugez de l'effet de l'apparition! le dieu antique descendant dans la machine ne faisait pas un denouement plus inattendu. Je demande lequel de tous les convives s'appelle Jean Picot; celui qui porte ce nom distingue et harmonieux se montre. Je depose devant lui les deux cents louis en lui faisant mes excuses, au nom de la societe, de l'inquietude que lui ont causee les compagnons de Jehu. J'echange un signe d'amitie avec Barjols, un salut de politesse avec l'abbe de Rians, qui etaient la; je tire ma reverence a la compagnie et je sors. C'est peu de chose; mais cela m'a pris une quinzaine d'heures: de la le retard. J'ai pense que mieux valait etre en retard et ne pas laisser sur nos traces une fausse opinion de nous. Ai-je bien fait, mes maitres? La societe eclata en bravos. -- Seulement, dit un des assistants, je trouve assez imprudent, a vous, d'avoir tenu a remettre l'argent vous-meme au citoyen Jean Picot. -- Mon cher colonel, repondit le jeune homme, il y a un proverbe d'origine italienne qui dit: "Qui veut va, qui ne veut pas envoie." Je voulais, j'ai ete. -- Et voila un gaillard qui, pour vous remercier, si vous avez un jour la mauvaise chance de tomber entre les mains du Directoire, se haterait de vous reconnaitre; reconnaissance qui aurait pour resultat de vous faire couper le cou. -- Oh! Je l'en defie bien de me reconnaitre. -- Qui l'en empecherait? -- Ah ca! mais vous croyez donc que je fais mes equipees a visage decouvert? En verite, mon cher colonel, vous me prenez pour un autre. Quitter mon masque, c'est bon entre amis; mais avec les etrangers, allons donc. Ne sommes-nous pas en plein carnaval? Je ne vois pas pourquoi je ne me deguiserais pas en Abellino ou en Karl Moor, quand MM. Gohier, Sieyes, Roger Ducos, Moulin et Barras se deguisent en rois de France. -- Et vous etes entre masque dans la ville? -- Dans la ville, dans l'hotel, dans la salle de la table d'hote. Il est vrai que, si le visage etait couvert, la ceinture etait decouverte, et, comme vous voyez, elle etait bien garnie. Le jeune homme fit un mouvement qui ecarta son manteau, et montra sa ceinture, a laquelle etaient passes quatre pistolets et suspendu un court couteau de chasse. Puis, avec cette gaiete qui semblait un des caracteres dominants de cette insoucieuse organisation: -- Je devais avoir l'air feroce, n'est-ce pas? Ils m'auront pris pour feu Mandrin descendant des montagnes de la Savoie. A propos, voila les soixante mille francs de Son Altesse le Directoire. Et le jeune homme poussa dedaigneusement du pied la valise qu'il avait deposee a terre et dont les entrailles froissees rendirent ce son metallique qui indique la presence de l'or. Puis il alla se confondre dans le groupe de ses amis, dont il avait ete separe par cette distance qui se fait naturellement entre le narrateur et ses auditeurs. Un des moines se baissa et ramassa la valise. -- Meprisez l'or tant que vous voudrez, mon cher Morgan, puisque cela ne vous empeche pas de le recueillir; mais je sais de braves gens qui attendent les soixante mille francs que vous crossez dedaigneusement du pied, avec autant d'impatience et d'anxiete que la caravane egaree au desert attend la goutte d'eau qui l'empechera de mourir de soif. -- Nos amis de la Vendee, n'est-ce pas? repondit Morgan; grand bien leur fasse! Les egoistes, ils se battent, eux. Ces messieurs ont choisi les roses et nous laissent les epines. Ah ca! mais ils ne recoivent donc rien de l'Angleterre? -- Si fait, dit gaiement un des moines; a Quiberon, ils ont recu des boulets et de la mitraille. -- Je ne dis pas des Anglais, reprit Morgan, je dis de l'Angleterre. -- Pas un sou. -- Il me semble, cependant, dit un des assistants, qui paraissait posseder une tete un peu plus reflechie que celles de ses compagnons, il me semble que nos princes pourraient bien envoyer un peu d'or a ceux qui versent leur sang pour la cause de la monarchie! Ne craignent-ils pas que la Vendee finisse par se lasser, un jour ou l'autre, d'un devouement qui, jusqu'au- jourd'hui, ne lui a pas encore valu, que je sache, meme un remerciement? -- La Vendee, cher ami, reprit Morgan, est une terre genereuse et qui ne se lassera pas, soyez tranquille; d'ailleurs, quel serait le merite de la fidelite, si elle n'avait point affaire a l'ingratitude? Du moment ou le devouement rencontre la reconnaissance, ce n'est plus du devouement: c'est un echange, puisqu'il est recompense. Soyons fideles toujours, soyons devoues tant que nous pourrons, messieurs, et prions le ciel qu'il fasse ingrats ceux auxquels nous nous devouons, et nous aurons, croyez- moi, la belle part dans l'histoire de nos guerres civiles. A peine Morgan achevait-il de formuler cet axiome chevaleresque et exprimait-il un souhait qui avait toute chance d'etre accompli, que trois coups maconniques retentirent a la meme porte par laquelle il avait ete introduit lui-meme. -- Messieurs, dit celui des moines qui paraissait remplir le role de president, vite les capuchons et les masques; nous ne savons pas qui nous arrive. VIII -- A QUOI SERVAIT L'ARGENT DU DIRECTOIRE Chacun s'empressa d'obeir, les moines rabattant les capuchons de leurs longues robes sur leurs visages, Morgan remettant son masque. -- Entrez! dit le superieur. La porte s'ouvrit et l'on vit reparaitre le frere servant. -- Un emissaire du general Georges Cadoudal demande a etre introduit, dit-il. -- A-t-il repondu aux trois mots d'ordres? -- Parfaitement. -- Qu'il soit introduit. Le frere servant rentra dans le souterrain, et, deux secondes apres, reparut, conduisant un homme qu'a son costume il etait facile de reconnaitre pour un paysan, et a sa tete carree, coiffee de grands cheveux roux, pour un Breton. Il s'avanca jusqu'au milieu du cercle sans paraitre intimide le moins du monde, fixant tour a tour ses yeux sur chacun des moines et attendant que l'une de ces douze statues de granit rompit le silence. Ce fut le president qui lui adressa la parole: -- De la part de qui viens-tu? lui demanda-t-il. -- Celui qui m'a envoye, repondit le paysan, m'a commande, si l'on me faisait une question, de dire que je venais de la part de Jehu. -- Es-tu porteur d'un message verbal ou ecrit? -- Je dois repondre aux questions qui me seront faites par vous et echanger un chiffon de papier contre de l'argent. -- C'est bien; commencons par les questions: ou en sont nos freres de Vendee? -- Ils avaient depose les armes et n'attendaient qu'un mot de vous pour les reprendre. -- Et pourquoi avaient-ils depose les armes? -- Ils en avaient recu l'ordre de S. M. Louis XVIII. -- On a parle d'une proclamation ecrite de la main meme du roi. -- En voici la copie. Le paysan presenta le papier au personnage qui l'interrogeait. Celui-ci l'ouvrit et lut: "La guerre n'est absolument propre qu'a rendre la royaute odieuse et menacante. Les monarques qui rentrent par son secours sanglant ne peuvent jamais etre aimes: il faut donc abandonner les moyens sanglants et se confier a l'empire de l'opinion, qui revient d'elle-meme aux principes sauveurs. Dieu et le roi seront bientot le cri de ralliement des Francais; il faut reunir en un formidable faisceau les elements epars du royalisme, abandonner la Vendee militante a son malheureux sort, et marcher dans une voie plus pacifique et moins incoherente. Les royalistes de l'Ouest ont fait leur temps, et l'on doit s'appuyer enfin sur ceux de Paris, qui ont tout prepare pour une restauration prochaine..." Le president releva la tete, et, cherchant Morgan d'un oeil dont son capuchon ne pouvait voiler entierement l'eclair: -- Eh bien, frere, lui dit-il, j'espere que voila ton souhait de tout a l'heure accompli, et les royalistes de la Vendee et du Midi auront tout le merite du devouement. Puis, abaissant son regard sur la proclamation, dont restaient quelques lignes a lire, il continua: "Les Juifs avaient crucifie leur roi, depuis ce temps ils errent par tout le monde: les Francais ont guillotine le leur, ils seront disperses par toute la terre. "Datee de Blankenbourg, le 25 aout 1799, jour de notre fete, de notre regne le sixieme. "Signe: Louis_._" Les jeunes gens se regarderent. -- Q_uos vultperdere Jupiter dementat_! dit Morgan. -- Oui, dit le president; mais, quand ceux que Jupiter veut perdre representent un principe, il faut les soutenir, non seulement contre Jupiter, mais contre eux-memes. Ajax, au milieu de la foudre et des eclairs, se cramponnait a un rocher, et, dressant au ciel son poing ferme, disait: "j'echapperai malgre les dieux..." Puis, se retournant du cote de l'envoye de Cadoudal: -- Et a cette proclamation qu'a repondu celui qui t'envoie? -- A peu pres ce que vous venez de repondre vous-meme. Il m'a dit de venir voir et de m'informer de vous si vous etiez decides a tenir malgre tout, malgre le roi lui-meme. -- Pardieu! dit Morgan. -- Nous sommes decides, dit le president. -- En ce cas, dit le paysan, tout va bien. Voici les noms reels des nouveaux chefs et leurs noms de guerre; le general vous recommande de ne vous servir le plus possible dans vos correspondances que des noms de guerre: c'est le soin qu'il prend lorsque, de son cote, il parle de vous. -- Vous avez la liste? demanda le president. -- Non; je pouvais etre arrete, et la liste eut ete prise. Ecrivez, je vais vous dicter. Le president s'assit a sa table, prit une plume et ecrivit sous la dictee du paysan vendeen les noms suivants: "Georges Cadoudal, _Jehu ou la Tete-ronde_; Joseph Cadoudal, _Judas Macchabee_; Lahaye Saint-Hilaire, _David_; Burban Malabry, _Brave-la-Mort_; Poulpiquez, _Royal-Carnage_; Bonfils, _Brise- Barriere_; Dampherne, _Piquevers_; Duchayla, _la Couronne_; Duparc, _le Terrible_; la Roche, _Mithridate_; Puisage, _Jean le Blond_." -- Voila les successeurs des Charrette, des Stofflet, des Cathelineau, des Bonchamp, des d'Elbee, des la Rochejacquelein et des Lescure! dit une voix. Le Breton se retourna vers celui qui venait de parler: -- S'ils se font tuer comme leurs predecesseurs, dit-il, que leur demanderez-vous? -- Allons, bien repondu, dit Morgan; de sorte...? -- De sorte que, des que notre general aura votre reponse, reprit le paysan, il reprendra les armes. -- Et si notre reponse eut ete negative...? demanda une voix. -- Tant pis pour vous! repondit le paysan; dans tous les cas, l'insurrection etait fixee au 20 octobre. -- Eh bien, dit le president, le general aura, grace a nous, de quoi payer son premier mois de solde. Ou est votre recu? -- Le voici, dit le paysan tirant de sa poche un papier sur lequel etaient ecrits ces mots: "Recu de nos freres du Midi et de l'Est, pour etre employee au bien de la cause, la somme de: "GEORGES CADOUDAL, "General en chef de l'armee royaliste de Bretagne." La somme, comme on voit, etait restee en blanc. -- Savez-vous ecrire? demanda le president. -- Assez pour remplir les trois ou quatre mots qui manquent. -- Eh bien, ecrivez: "Cent mille francs." Le Breton ecrivit; puis, tendant le papier au president: -- Voici le recu, dit-il; ou est l'argent? -- Baissez-vous, et ramassez le sac qui est a vos pieds; il contient soixante mille francs. Puis, s'adressant a un des moines: -- Montbar, ou sont les quarante autres mille? demanda-t-il. Le moine interpelle alla ouvrir une armoire et en tira un sac un peu moins volumineux que celui qu'avait rapporte Morgan, mais qui, cependant, contenait la somme assez ronde de quarante mille francs. -- Voici la somme complete, dit le moine. -- Maintenant, mon ami, dit le president, mangez et reposez-vous; demain, vous partirez. -- On m'attend la-bas, dit le Vendeen; je mangerai et je dormirai sur mon cheval. Adieu, messieurs, le ciel vous garde! Et il s'avanca, pour sortir, vers la porte par laquelle il etait entre. -- Attendez! dit Morgan. Le messager de Georges s'arreta. -- Nouvelle pour nouvelle, fit Morgan; dites au general Cadoudal que le general Bonaparte a quitte l'armee d'Egypte, est debarque avant-hier a Frejus et sera dans trois jours a Paris. Ma nouvelle vaut bien les votres; qu'en dites-vous? -- Impossible! s'ecrierent tous les moines d'une voix. -- Rien n'est pourtant plus vrai, messieurs; je tiens la chose de notre ami le Pretre, qui l'a vu relayer une heure avant moi a Lyon et qui l'a reconnu. -- Que vient-il faire en France? demanderent deux ou trois voix. -- Ma foi, dit Morgan, nous le saurons bien un jour ou l'autre; il est probable qu'il ne revient pas a Paris pour y garder l'incognito. -- Ne perdez pas un instant pour annoncer cette nouvelle a nos freres de l'Ouest, dit le president au paysan vendeen: tout a l'heure je vous retenais; maintenant, c'est moi qui vous dis: "Allez!" Le paysan salua et sortit; le president attendit que la porte fut refermee: -- Messieurs, dit-il, la nouvelle que vient de nous annoncer frere Morgan est tellement grave, que je proposerai une mesure speciale. -- Laquelle? demanderent d'une seule voix les compagnons de Jehu. -- C'est que l'un de nous, designe par le sort, parte pour Paris, et, avec le chiffre convenu, nous tienne au courant de tout ce qui se passera. -- Adopte, repondirent-ils. -- En ce cas, reprit le president, ecrivons nos treize noms, chacun le sien, sur un morceau de papier; mettons-les dans un chapeau, et celui dont le nom sortira partira a l'instant meme. Les jeunes gens, d'un mouvement unanime, s'approcherent de la table, ecrivirent leurs noms sur des carres de papier qu'ils roulerent, et les mirent dans un chapeau. Le plus jeune fut appele pour etre le prete-nom du hasard. Il tira un des petits rouleaux de papier et le presenta au president, qui le deplia. -- Morgan, dit le president. -- Mes instructions, demanda le jeune homme. -- Rappelez-vous, repondit le president, avec une solennite a laquelle les voutes de ce cloitre pretaient une supreme grandeur, que vous vous appelez le baron de Sainte-Hermine, que votre pere a ete guillotine sur la place de la Revolution et votre frere tue a l'armee de Conde. Noblesse oblige! voila vos instructions. -- Et pour le reste, demanda le jeune homme. -- Pour le reste? dit le president, nous nous en rapportons a votre royalisme et a votre loyaute. -- Alors, mes amis, permettez-moi de prendre conge de vous a l'instant meme; je voudrais etre sur la route de Paris avant le jour, et j'ai une visite indispensable a faire avant mon depart. -- Va! dit le president en ouvrant ses bras a Morgan; je t'embrasse au nom de tous les freres. A un autre je dirais: "sois brave, perseverant, actif!" a toi je dirai: "Sois prudent!" Le jeune homme recut l'accolade fraternelle, salua d'un sourire ses autres amis, echangea une poignee de main avec deux ou trois d'entre eux, s'enveloppa de son manteau, enfonca son chapeau sur sa tete et sortit. IX -- ROMEO ET JULIETTE Dans la prevoyance d'un prochain depart, le cheval de Morgan, apres avoir ete lave, bouchonne, seche, avait recu double ration d'avoine et avait ete de nouveau selle et bride. Le jeune homme n'eut donc qu'a le demander et a sauter dessus. A peine fut-il en selle que la porte s'ouvrit comme par enchantement; le cheval s'elanca dehors hennissant et rapide, ayant oublie sa premiere course et pret a en devorer une seconde. A la porte de la chartreuse, Morgan demeura un instant indecis, pour savoir s'il tournerait a droite ou a gauche; enfin, il tourna a droite, suivit un instant le sentier qui conduit de Bourg a Seillon, se jeta une seconde fois a droite, mais a travers plaine, s'enfonca dans un angle de foret qu'il rencontra sur son chemin, reparut bientot de l'autre cote du bois, gagna la grande route de Pont-d'Ain, la suivit pendant l'espace d'une demi-lieue a peu pres, et ne s'arreta qu'a un groupe de maisons que l'on appelle aujourd'hui la Maison-des-Gardes. Une de ces maisons portait pour enseigne un bouquet de houx, qui indiquait une de ces haltes campagnardes ou les pietons se desalterent et reprennent des forces en se reposant un instant, avant de continuer le long et fatigant voyage de la vie. Ainsi qu'il avait fait a la porte de la chartreuse, Morgan s'arreta, tira un pistolet de sa fonte et se servit de sa crosse comme d'un marteau; seulement, comme, selon toute probabilite, les braves gens qui habitaient l'humble auberge ne conspiraient pas, la reponse a l'appel du voyageur se fit plus longtemps attendre qu'a la chartreuse. Enfin, on entendit le pas du garcon d'ecurie, alourdi par ses sabots; la porte cria, et le bonhomme qui venait de l'ouvrir, voyant un cavalier tenant un pistolet a la main, s'appreta instinctivement a la refermer. -- C'est moi, Pataut, dit le jeune homme; n'aie pas peur. -- Ah! de fait, dit le paysan, c'est vous, monsieur Charles. Ah! je n'ai pas peur non plus; mais vous savez, comme disait M. le cure, du temps qu'il y avait un bon Dieu, les precautions, c'est la mere de la surete. -- Oui, Pataut, oui, dit le jeune homme en mettant pied a terre et en glissant une piece d'argent dans la main du garcon d'ecurie; mais, sois tranquille, le bon Dieu reviendra, et, par contrecoup, M. le cure aussi. -- Oh! quant a ca, fit le bonhomme, on voit bien qu'il n'y a plus personne la-haut, a la facon dont tout marche. Est-ce que ca durera longtemps encore comme ca, monsieur Charles? -- Pataut, je te promets de faire de mon mieux pour que tu ne t'impatientes pas trop, parole d'honneur! je ne suis pas moins presse que toi. Aussi te prierai-je de ne pas te coucher, mon bon Pataut. -- Ah! vous savez bien, monsieur, que, quand vous venez, c'est assez mon habitude de ne pas me coucher; et, quant au cheval... Ah ca! vous en changez donc tous les jours, de cheval? L'avant- derniere fois, c'etait un alezan; la derniere fois, c'etait un pommele, et, aujourd'hui, c'est un noir. -- Oui, je suis capricieux de ma nature. Quant au cheval, comme tu disais, mon cher Pataut, il n'a besoin de rien, et tu ne t'en occuperas que pour le debrider. Laisse lui la selle sur le dos... Attends: remets donc ce pistolet dans les fontes, et puis garde- moi encore ces deux-la. Et le jeune homme detacha ceux qui etaient passes a sa ceinture et les donna au garcon d'ecurie. -- Bon! fit celui-ci en riant, plus que ca d'aboyeurs! -- Tu sais, Pataut, on dit que les routes ne sont pas sures. -- Ah! je crois bien qu'elles ne sont pas sures! nous nageons en plein brigandage, monsieur Charles. Est-ce qu'on n'a pas arrete et depouille, pas plus tard que la semaine derniere, la diligence de Geneve a Bourg? -- Bah! fit Morgan; et qui accuse-t-on de ce vol? -- Oh! c'est une farce; imaginez-vous qu'ils disent que c'est les compagnons de Jesus. Je n'en ai pas cru un mot, vous pensez bien; qu'est-ce que c'est que les compagnons de Jesus, sinon les douze apotres? -- En effet, dit Morgan avec son eternel et joyeux sourire, je n'en vois pas d'autres. -- Bon! continua Pataut, accuser les douze apotres de devaliser les diligences, il ne manquerait plus que cela! Oh! je vous le dis, monsieur Charles, nous vivons dans un temps ou l'on ne respecte plus rien. Et, tout en secouant la tete en misanthrope degoute, sinon de la vie, du moins des hommes, Pataut conduisit le cheval a l'ecurie. Quant a Morgan, il regarda pendant quelques secondes Pataut s'enfoncer dans les profondeurs de la cour et dans les tenebres des ecuries; puis, tournant la haie qui ceignait le jardin, il descendit vers un grand massif d'arbres dont les hautes cimes se dressaient et se decoupaient dans la nuit avec la majeste des choses immobiles, tout en ombrageant une charmante petite campagne qui portait, dans les environs, le titre pompeux de chateau des Noires-Fontaines. Comme Morgan atteignait le mur du chateau, l'heure sonna au clocher du village de Montagnac. Le jeune homme preta l'oreille au timbre qui passait en vibrant dans l'atmosphere calme et silencieuse d'une nuit d'automne, et compta jusqu'a onze coups. Bien des choses, comme on le voit, s'etaient passees en deux heures. Morgan fit encore quelques pas, examina le mur, paraissant chercher un endroit connu, puis, cet endroit trouve, introduisit la pointe de sa botte dans la jointure de deux pierres, s'elanca comme un homme qui monte a cheval, saisit le chaperon du mur de la main gauche, d'un seul elan se trouva a califourchon sur le mur, et, rapide comme l'eclair, se laissa retomber de l'autre cote. Tout cela s'etait fait avec tant de rapidite, d'adresse et de legerete, que, si quelqu'un eut passe par hasard en ce moment-la, il eut pu croire qu'il etait le jouet d'une vision. Comme il avait fait d'un cote du mur, Morgan s'arreta et ecouta de l'autre, tandis que son oeil sondait, autant que la chose etait possible, dans les tenebres obscurcies par le feuillage des trembles et des peupliers, les profondeurs du petit buis. Tout etait solitaire et silencieux. Morgan se hasarda de continuer son chemin. Nous disons se hasarda, parce qu'il y avait, depuis qu'il s'etait approche du chateau des Noires-Fontaines, dans toutes les allures du jeune homme, une timidite et une hesitation si peu habituelles a son caractere, qu'il etait evident que, cette fois, s'il avait des craintes, ces craintes n'etaient pas pour lui seul. Il gagna la lisiere du bois en prenant les memes precautions. Arrive sur une pelouse, a l'extremite de laquelle s'elevait le petit chateau, il s'arreta et interrogea la facade de la maison. Une seule fenetre etait eclairee, des douze fenetres qui, sur trois etages, percaient cette facade. Elle etait au premier etage, a l'angle de la maison. Un petit balcon tout couvert de vignes vierges qui grimpaient le long de la muraille, s'enroulaient autour des rinceaux de fer et retombaient en festons, s'avancait au-dessous de cette fenetre et surplombait le jardin. Aux deux cotes de la fenetre, places sur le balcon meme, des arbres a larges feuilles s'elancaient de leurs caisses et formaient au-dessus de la corniche un berceau de verdure. Une jalousie, montant et descendant a l'aide de cordes, faisait une separation entre le balcon et la fenetre, separation qui disparaissait a volonte. C'etait a travers les interstices de la jalousie que Morgan avait vu la lumiere. Le premier mouvement du jeune homme, fut de traverser la pelouse en droite ligne; mais, cette fois encore, les craintes dont nous avons parle le retinrent. Une allee de tilleuls longeait la muraille et conduisait a la maison. Il fit un detour et s'engagea sous la voute obscure et feuillue. Puis, arrive a l'extremite de l'allee, il traversa, rapide comme un daim effarouche, l'espace libre, et se trouva au pied de la muraille, dans l'ombre epaisse projetee par la maison. Il fit quelques pas a reculons, les yeux fixes sur la fenetre, mais de maniere a ne pas sortir de l'ombre. Puis, arrive au point calcule par lui, il frappa trois fois dans ses mains. A cet appel, une ombre s'elanca du fond de l'appartement, et vint, gracieuse, flexible, presque transparente, se coller a la fenetre. Morgan renouvela le signal. Aussitot la fenetre s'ouvrit, la jalousie se leva, et une ravissante jeune fille, en peignoir de nuit avec sa chevelure blonde ruisselant sur ses epaules, parut dans l'encadrement de verdure. Le jeune homme tendit les bras a celle dont les bras etaient tendus vers lui, et deux noms, ou plutot deux cris sortis du coeur, se croiserent, allant au-devant l'un de l'autre. -- Charles! -- Amelie! Puis le jeune homme bondit contre la muraille, s'accrocha aux tiges des vigies, aux asperites de la pierre, aux saillies des corniches, et en une seconde se trouva sur le balcon. Ce que les deux beaux jeunes gens se dirent alors ne fut qu'un murmure d'amour perdu dans un interminable baiser. Mais, par un doux effort, le jeune homme entraina d'un bras la jeune fille dans la chambre, tandis que l'autre lachait les cordons de la jalousie, qui retombait bruyante derriere eux. Derriere la jalousie la fenetre se referma. Puis la lumiere s'eteignit, et toute la facade du chateau des Noires-Fontaines se trouva dans l'obscurite. Cette obscurite durait depuis un quart d'heure a peu pres, lorsqu'on entendit le roulement d'une voiture sur le chemin qui conduisait de la grande route de Pont-d'Ain a l'entree du chateau. Puis le bruit cessa; il etait evident que la voiture venait de s'arreter devant la grille. X -- LA FAMILLE DE ROLAND Cette voiture qui s'arretait a la porte etait celle qui ramenait a sa famille Roland, accompagne de sir John. On etait si loin de l'attendre, que, nous l'avons dit, toutes les lumieres de la maison etaient eteintes, toutes les fenetres dans l'obscurite, meme celle d'Amelie. Le postillon, depuis cinq cents pas, faisait bien claquer son fouet a outrance; mais le bruit etait insuffisant pour reveiller des provinciaux dans leur premier sommeil. La voiture une fois arretee, Roland ouvrit la portiere, sauta a terre sans toucher le marchepied, et se pendit a la sonnette. Cela dura cinq minutes pendant lesquelles, apres chaque sonnerie, Roland se retournait vers la voiture en disant: -- Ne vous impatientez pas, sir John. Enfin, une fenetre s'ouvrit et une voix enfantine, mais ferme, cria: -- Qui sonne donc ainsi? -- Ah! c'est toi, petit Edouard, dit Roland; ouvre vite! L'enfant se rejeta en arriere avec un cri joyeux et disparut. Mais, en meme temps, on entendit sa voix qui criait dans les corridors: -- Mere! reveille-toi, c'est Roland!... Soeur! reveille-toi, c'est le grand frere. Puis, avec sa chemise seulement et ses petites pantoufles, il se precipita par les degres en criant: -- Ne t'impatiente pas, Roland, me voila! me voila! Un instant apres, on entendit la clef qui grincait dans la serrure, les verrous qui glissaient dans les tenons; puis une forme blanche apparut sur le perron et vola, plutot qu'elle ne courut, vers la grille, qui, au bout d'un instant, grinca a son tour sur ses gonds et s'ouvrit. L'enfant sauta au cou de Roland et y resta pendu. -- Ah! frere! ah! frere! criait-il en embrassant le jeune homme et en riant et pleurant tout a la fois; ah! grand frere Roland, que mere va etre contente! et Amelie donc! Tout le monde se porte bien, c'est moi le plus malade... ah! excepte Michel, tu sais, le jardinier, qui s'est donne une entorse. Pourquoi donc n'es-tu pas en militaire?... Ah! que tu es laid en bourgeois! Tu viens d'Egypte; m'as-tu rapporte des pistolets montes en argent et un beau sabre recourbe? Non! ah bien, tu n'es pas gentil et je ne veux plus t'embrasser; mais non, non, va, n'aie pas peur, je t'aime toujours! Et l'enfant couvrait le grand frere de baisers, comme il l'ecrasait de questions. L'Anglais, reste dans la voiture, regardait, la tete inclinee a la portiere, et souriait. Au milieu de ces tendresses fraternelles, une voix de femme eclata. Une voix de mere! -- Ou est-il, mon Roland, mon fils bien-aime? demandait madame de Montrevel d'une voix empreinte d'une emotion joyeuse si violente, qu'elle allait presque jusqu'a la douleur; ou est-il? Est-ce bien vrai qu'il soit revenu? est-ce bien vrai qu'il ne soit pas prisonnier, qu'il ne soit pas mort? est-ce bien vrai qu'il vive? L'enfant, a cette voix, glissa comme un serpent dans les bras de son frere, tomba debout sur le gazon, et, comme enleve par un ressort, bondit vers sa mere. -- Par ici, mere, par ici! dit-il en entrainant sa mere a moitie vetue vers Roland. A la vue de sa mere, Roland n'y put tenir; il sentit se fondre cette espece de glacon qui semblait petrifie dans sa poitrine; son coeur battit comme celui d'un autre. -- Ah! s'ecria-t-il, j'etais veritablement ingrat envers Dieu quand la vie me garde encore de semblables joies. Et il se jeta tout sanglotant au cou de madame de Montrevel sans se souvenir de sir John, qui, lui aussi, sentait se fondre son flegme anglican, et qui essuyait silencieusement les larmes qui coulaient sur ses joues et qui venaient mouiller son sourire. L'enfant, la mere et Roland formaient un groupe adorable de tendresse et d'emotion. Tout a coup, le petit Edouard, comme une feuille que le vent emporte, se detacha du groupe en criant: -- Et soeur Amelie, ou est-elle donc? Puis il s'elanca vers la maison, en repetant: -- Soeur Amelie, reveille-toi! leve-toi accours! Et l'on entendit les coups de pied et les coups de poing de l'enfant qui retentissaient contre une porte. Il se fit un grand silence. Puis presque aussitot on entendit le petit Edouard qui criait: -- Au secours, mere! au secours, frere Roland! soeur Amelie se trouve mal. Madame de Montrevel et son fils s'elancerent dans la maison; sir John, qui, en touriste consomme qu'il etait, avait dans une trousse des lancettes et dans sa poche un flacon de sels, descendit de voiture, et, obeissant a un premier mouvement, s'avanca jusqu'au perron. La, il s'arreta, reflechissant qu'il n'etait point presente, formalite toute puissante pour un Anglais. Mais, d'ailleurs, en ce moment, celle au-devant de laquelle il allait venait au-devant de lui. Au bruit que son frere faisait a sa porte, Amelie avait enfin paru sur le palier; mais sans doute la commotion qui l'avait frappee en apprenant le retour de Roland etait trop forte, et, apres avoir descendu quelques degres d'un pas presque automatique et en faisant un violent effort sur elle-meme, elle avait pousse un soupir; et, comme une fleur qui plie, comme une branche qui s'affaisse, comme une echarpe qui flotte, elle etait tombee ou plutot s'etait couchee sur l'escalier. C'etait alors que l'enfant avait crie. Mais, au cri de l'enfant, Amelie avait retrouve, sinon la force, du moins la volonte; elle s'etait redressee et en balbutiant: "Tais-toi, Edouard! tais-toi au nom du ciel! me voila!" Elle s'etait cramponnee d'une main a la rampe, et, appuyee de l'autre sur l'enfant, elle avait continue de descendre les degres. A la derniere marche, elle avait rencontre sa mere et son frere; alors d'un mouvement violent, presque desespere, elle avait jete ses deux bras au cou de Roland, en criant: -- Mon frere! mon frere! Puis Roland avait senti que la jeune fille pesait plus lourdement a son epaule, et en disant: "Elle se trouve mal, de l'air! de l'air!" il l'avait entrainee vers le perron. C'etait ce nouveau groupe, si different du premier, que sir John avait sous les yeux. Au contact de l'air, Amelie respira et redressa la tete. En ce moment, la lune, dans toute sa splendeur, se debarrassait d'un nuage qui la voilait, et eclairait le visage d'Amelie, aussi pale qu'elle. Sir John poussa un cri d'admiration. Il n'avait jamais vu statue de marbre si parfaite que ce marbre vivant qu'il avait sous les yeux. Il faut dire qu'Amelie etait merveilleusement belle, vue ainsi. Vetue d'un long peignoir de batiste, qui dessinait les formes d'un corps moule sur celui de la Polymnie antique, sa tete pale, legerement inclinee sur l'epaule de son frere, ses longs cheveux d'un blond d'or tombant sur des epaules de neige, son bras jete au cou de sa mere, et qui laissait pendre sur le chale rouge dont madame de Montrevel etait enveloppee une main d'albatre rose, telle etait la soeur de Roland apparaissant aux regards de sir John. Au cri d'admiration que poussa l'Anglais, Roland se souvint que celui-ci etait la, et madame de Montrevel s'apercut de sa presence. Quant a l'enfant, etonne de voir cet etranger chez sa mere, il descendit rapidement le perron, et, restant seul sur la troisieme marche, non pas qu'il craignit d'aller plus loin, mais pour rester a la hauteur de celui qu'il interpellait: -- Qui etes-vous, monsieur? demanda-t-il a sir John, et que faites-vous ici? -- Mon petit Edouard, dit sir John, je suis un ami de votre frere, et je viens vous apporter les pistolets montes en argent et le damas qu'il vous a promis. -- Ou sont-ils? demanda l'enfant. -- Ah! dit sir John, ils sont en Angleterre, et il faut le temps de les faire venir; mais voila votre grand frere qui repondra de moi et qui vous dira que je suis un homme de parole. -- Oui, Edouard, oui, dit Roland; si milord te les promet, tu les auras. Puis, s'adressant a madame de Montrevel et a sa soeur: -- Excusez-moi, ma mere; excuse-moi, Amelie, dit-il, ou plutot excusez-vous vous-memes comme vous pourrez pres de milord: vous venez de faire de moi un abominable ingrat. Puis, allant a sir John et lui prenant la main: -- Ma mere, continua Roland, milord a trouve moyen, le premier jour qu'il m'a vu, la premiere fois qu'il m'a rencontre, de me rendre un eminent service; je sais que vous n'oubliez pas ces choses-la: j'espere donc que vous voudrez bien vous souvenir que sir John est un de vos meilleurs amis, et il va vous en donner une preuve en repetant avec moi qu'il consent a s'ennuyer quinze jours ou trois semaines avec nous. -- Madame, dit sir John, permettez-moi, au contraire, de ne point repeter les paroles de mon ami Roland; ce ne serait point quinze jours, ce ne serait point trois semaines que je voudrais passer au milieu de votre famille, ce serait une vie toute entiere.. Madame de Montrevel descendit le perron, et tendit a sir John une main que celui-ci baisa avec une galanterie toute francaise. -- Milord, dit-elle, cette maison est la votre; le jour ou vous y etes entre a ete un jour de joie, le jour ou vous la quitterez sera un jour de regret et de tristesse. Sir John se tourna vers Amelie, qui, confuse de paraitre ainsi defaite devant un etranger, ramenait autour de son cou les plis de son peignoir: -- Je vous parle en mon nom et au nom de ma fille, trop emue encore du retour inattendu de son frere pour vous accueillir elle- meme comme elle le fera dans un instant, continua madame de Montrevel en venant au secours d'Amelie. -- Ma soeur, dit Roland, permettra a mon ami sir John de lui baiser la main, et il acceptera, j'en suis sur, cette facon de lui souhaiter la bienvenue. Amelie balbutia quelques mots, souleva lentement le bras, et tendit sa main a sir John avec un sourire presque douloureux. L'Anglais prit la main d'Amelie; mais, sentant que cette main etait glacee et frissonnante, au lieu de la porter a ses levres: -- Roland, dit-il, votre soeur est serieusement indisposee; ne nous occupons ce soir que de sa sante; je suis un peu medecin, et, si elle veut bien convertir la faveur qu'elle daignait m'accorder en celle que je lui tate le pouls, je lui en aurai une egale reconnaissance. Mais, comme si elle craignait que l'on ne devinat la cause de son mal, Amelie retira vivement sa main en disant: -- Mais, non, milord se trompe: la joie ne rend pas malade, et la joie seule de revoir mon frere a cause cette indisposition d'un instant qui a deja disparu. Puis, se retournant vers madame de Montrevel: -- Ma mere, dit-elle avec un accent rapide, presque fievreux, nous oublions que ces messieurs arrivent d'un long voyage; que, depuis Lyon ils n'ont probablement rien pris; et que, si Roland a toujours ce bon appetit que nous lui connaissions, il ne m'en voudra pas de vous laisser faire, a lui et a milord, les honneurs de la maison, en songeant que je m'occupe des details peu poetiques, mais tres apprecies par lui du menage. Et laissant, en effet, sa mere faire les honneurs de la maison, Amelie rentra pour reveiller les femmes de chambre et le domestique, laissant dans l'esprit de sir John cette espece de souvenir feerique que laisserait, dans celui d'un touriste descendant les bords du Rhin, l'apparition de la Lorely debout sur son rocher, sa lyre a la main et laissant flotter au vent de la nuit l'or fluide de ses cheveux! Pendant ce temps, Morgan remontait a cheval, reprenant au grand galop le chemin de la chartreuse, s'arretant devant la porte, tirant un carnet de sa poche, et ecrivant sur une feuille de ce carnet quelques lignes au crayon, qu'il roulait et faisait passer d'un cote a l'autre de la serrure, sans prendre le temps de descendre de son cheval. Puis, piquant des deux et se courbant sur la criniere du noble animal, il disparaissait dans la foret, rapide et mysterieux comme Faust se rendant a la montagne du sabbat. Les trois lignes qu'il avait ecrites etaient celles-ci: "Louis de Montrevel, aide de camp du general Bonaparte, est arrive cette nuit au chateau des Noires-Fontaines. "Garde a vous, compagnons de Jehu!" Mais, tout en prevenant ses amis de se garder de Louis de Montrevel, Morgan avait trace une croix au-dessus de son nom, ce qui voulait dire que, quelque chose qu'il arrivat, le jeune officier devait leur etre sacre. Chaque compagnon de Jehu pouvait sauvegarder un ami sans avoir besoin de rendre compte des motifs qui le faisaient agir ainsi. Morgan usait de son privilege: il sauvegardait le frere d'amitie. XI -- LE CHATEAU DES NOIRES--FONTAINES Le chateau des Noires-Fontaines, ou nous venons de conduire deux des principaux personnages de cette histoire, etait situe dans une des plus charmantes situations de la vallee, ou s'eleve la ville de Bourg. Son parc, de cinq ou six arpents, plante d'arbres centenaires, etait ferme de trois cotes par des murailles de gres, ouvertes sur le devant de toute la largeur d'une belle grille de fer travaillee au marteau, et faconnee du temps et a la maniere de Louis XV, et du quatrieme cote par la petite riviere de la Royssouse, charmant ruisseau qui prend sa source a Journaud, c'est-a-dire au bas des premieres rampes jurassiques, et qui, coulant du midi au nord d'un cours presque insensible, va se jeter dans la Saone au pont de Fleurville, en face de Pont-de-Vaux, patrie de Joubert, lequel, un mois avant l'epoque ou nous sommes arrives, venait d'etre tue a la fatale bataille de Novi. Au-dela de la Reyssouse et sur ses rives s'etendaient, a droite et a gauche du chateau des Noires-Fontaines, les villages de Montagnat et de Saint-Just, domines par celui de Ceyzeriat. Derriere ce dernier bourg se dessinent les gracieuses silhouettes des collines du Jura, au-dessus de la crete desquelles on distingue la cime bleuatre des montagnes du Bugey, qui semblent se hausser pour regarder curieusement par-dessus l'epaule de leurs soeurs cadettes ce qui se passe dans la vallee de l'Ain. Ce fut en face de ce ravissant paysage que se reveilla sir John. Pour la premiere fois de sa vie peut-etre, le morose et taciturne Anglais souriait a la nature; il lui semblait etre dans une de ces belles vallees de la Thessalie, celebrees par Virgile, ou pres de ces douces rives du Lignon, chantees par d'Urfe, dont la maison natale, quoi qu'en disent les biographes, tombait en ruine a trois quarts de lieue du chateau des Noires-Fontaines. Il fut tire de sa contemplation par trois coups legerement frappes a sa porte: c'etait son hote, Roland, qui venait s'informer de quelle facon il avait passe la nuit. Il le trouva radieux comme le soleil qui se jouait sur les feuilles deja jaunies des marronniers et des tilleuls. -- Oh! oh! sir John, dit-il, permettez-moi de vous feliciter; je m'attendais a voir un homme triste comme ces pauvres chartreux aux longues robes blanches qui m'effrayaient tant dans ma jeunesse, quoique, a vrai dire, je n'aie jamais ete facile a la peur; et, pas du tout, je vous trouve, au milieu de notre triste mois d'octobre, souriant comme une matinee de mai. -- Mon cher Roland, repondit sir John, je suis presque orphelin; j'ai perdu ma mere le jour de ma naissance, mon pere a douze ans. A l'age ou l'on met les enfants au college, j'etais maitre d'une fortune de plus d'un million de rente; mais j'etais seul en ce monde, sans personne que j'aimasse, sans personne qui m'aimat; les douces joies de la famille me sont donc completement inconnues. De douze a dix-huit ans, j'ai etudie a l'universite de Cambridge; mon caractere taciturne, un peu hautain peut-etre, m'isolait au milieu de mes jeunes compagnons. A dix-huit ans, je voyageai. Voyageur arme qui parcourez le monde a l'ombre de votre drapeau, c'est-a- dire a l'ombre de la patrie; qui avez tous les jours les emotions de la lutte et les orgueils de la gloire, vous ne vous doutez point quelle chose lamentable c'est que de traverser les villes, les provinces, les Etats, les royaumes, pour visiter tout simplement une eglise ici, un chateau la; de quitter le lit a quatre heures du matin a la voix du guide impitoyable, pour voir le soleil se lever du haut du Righi ou de l'Etna; de passer, comme un fantome deja mort, au milieu de ces ombres vivantes que l'on appelle les hommes; de ne savoir ou s'arreter; de n'avoir pas une terre ou prendre racine, pas un bras ou s'appuyer, pas un coeur ou verser son coeur! Eh bien, hier au soir, mon cher Roland, tout a coup, en un instant, en une seconde, ce vide de ma vie a ete comble; j'ai vecu en vous; les joies que je cherche, je vous les ai vu eprouver; cette famille que j'ignore, je l'ai vue s'epanouir florissante autour de vous; en regardant votre mere, je me suis dit: ma mere etait ainsi, j'en suis certain. En regardant votre soeur, je me suis dit: si j'avais eu une soeur, je ne l'aurais pas voulue autrement. En embrassant votre frere, je me suis dit que je pourrais, a la rigueur, avoir un enfant de cet age-la, et laisser ainsi quelque chose apres moi dans ce monde; tandis qu'avec le caractere dont je me connais, je mourrai comme j'ai vecu, triste, maussade aux autres et importun a moi-meme. Ah! vous etes heureux, Roland! vous avez la famille, vous avez la gloire, vous avez la jeunesse, vous avez -- ce qui ne gate rien meme chez un homme -- vous avez la beaute. Aucune joie ne vous manque, aucun bonheur ne vous fait defaut; je vous le repete, Roland, vous etes un homme heureux, bien heureux. -- Bon! dit Roland, et vous oubliez mon anevrisme, milord. Sir John regarda le jeune homme d'un air d'incredulite. En effet, Roland paraissait jouir d'une sante formidable. -- Votre anevrisme contre mon million de rente, Roland, dit avec un sentiment de profonde tristesse lord Tanlay, pourvu qu'avec votre anevrisme vous me donniez cette mere qui pleure de joie en vous revoyant, cette soeur qui se trouve mal de bonheur a votre retour, cet enfant qui se pend a votre cou comme un jeune et beau fruit a un arbre jeune et beau; pourvu qu'avec tout cela encore vous me donniez ce chateau aux frais ombrages, cette riviere aux rives gazonneuses et fleuries, ces lointains bleuatres, ou blanchissent, comme des troupes de cygnes, de jolis villages avec leurs clochers bourdonnants; votre anevrisme, Roland, la mort dans trois ans, dans deux ans, dans un an, dans six mois; mais six mois de votre vie si pleine, si agitee, si douce, si accidentee, si glorieuse! et je me regarderai comme un homme heureux. Roland eclata de rire, de ce rire nerveux qui lui etait particulier. -- Ah! dit-il, que voila bien le touriste, le voyageur superficiel, le juif errant de la civilisation, qui, ne s'arretant nulle part, ne peut rien apprecier, rien approfondir, juge chaque chose par la sensation qu'elle lui apporte, et dit, sans ouvrir la porte de ces cabanes ou sont renfermes ces fous qu'on appelle des hommes: derriere cette muraille on est heureux! Eh bien, mon cher, vous voyez bien cette charmante riviere, n'est-ce pas? ces beaux gazons fleuris, ces jolis villages: c'est l'image de la paix, de l'innocence, de la fraternite; c'est le siecle de Saturne, c'est l'age d'or; c'est l'Eden; c'est le paradis. Eh bien, tout cela est peuple de gens qui s'egorgent les uns les autres; les jungles de Calcutta, les roseaux du Bengale ne sont pas peuples de tigres plus feroces et de pantheres plus cruelles que ces jolis villages, que ces frais gazons, que les bords de cette charmante riviere. Apres avoir fait des fetes funeraires au bon, au grand, a l'immortel Marat, qu'on a fini, Dieu merci! par jeter a la voirie comme une charogne qu'il etait, et meme qu'il avait toujours ete; apres avoir fait des fetes funeraires dans lesquelles chacun apportait une urne ou il versait toutes les larmes de son corps, voila que nos bons Bressans, nos doux Bressans, nos engraisseurs de poulardes, se sont avises que les republicains etaient tous des assassins, et qu'ils les ont assassines par charretees, pour les corriger de ce vilain defaut qu'a l'homme sauvage ou civilise de tuer son semblable. Vous doutez? Oh! mon cher, sur la route de Lons-le-Saulnier, si vous etes curieux, on vous montrera la place ou, voila six mois a peine, il s'est organise une tuerie qui ferait lever le coeur aux plus feroces sabreurs de nos champs de bataille. Imaginez-vous une charrette chargee de prisonniers que l'on conduisait a Lons-le-Saulnier, une charrette a ridelles, une de ces immenses charrettes sur lesquelles on conduit les veaux a la boucherie; dans cette charrette, une trentaine d'hommes dont tout le crime etait une folle exaltation de pensees et de paroles menacantes; tout cela lie, garrotte, la tete pendante et bosselee par les cahots, la poitrine haletante de soif, de desespoir et de terreur; des malheureux qui n'ont pas meme, comme au temps de Neron et de Commode, la lutte du cirque, la discussion a main armee avec la mort; que le massacre surprend impuissants et immobiles; qu'on egorge dans leurs liens et qu'on frappe non seulement pendant leur vie, mais jusqu'au fond de la mort; sur le corps desquels -- quand, dans ces corps, le coeur a cesse de battre -- sur le corps desquels l'assommoir retentit sourd et mat, pliant les chairs, broyant les os, et des femmes regardant ce massacre, paisibles et joyeuses, soulevant au-dessus de leurs tetes leurs enfants battant des mains; des vieillards qui n'auraient plus du penser qu'a faire une mort chretienne, et qui contribuaient, par leurs cris et leurs excitations, a faire a ces malheureux une mort desesperee, et, au milieu de ces vieillards, un petit septuagenaire, bien coquet, bien poudre, chiquenaudant son jabot de dentelle pour le moindre grain de poussiere, prenant son tabac d'Espagne dans une tabatiere d'or avec un chiffre en diamants, mangeant ses pastilles a l'ambre dans une bonbonniere de Sevres qui lui a ete donnee par madame du Barry, bonbonniere ornee du portrait de la donatrice, ce septuagenaire -- voyez le tableau, mon cher! -- pietinant avec ses escarpins sur ces corps qui ne laissaient plus qu'un matelas de chair humaine, et fatigant son bras, appauvri par l'age, a frapper avec un jonc a pomme de vermeil ceux de ces cadavres qui ne lui paraissaient pas suffisamment morts, convenablement passes au pilon... Pouah! mon cher, j'ai vu Montebello, j'ai vu Arcole, j'ai vu Rivoli, j'ai vu les Pyramides; je croyais ne pouvoir rien voir de plus terrible. Eh bien, le simple recit de ma mere, hier, quand vous avez ete rentre dans votre chambre, m'a fait dresser les cheveux? Ma foi! voila qui explique les spasmes de ma pauvre soeur aussi clairement que mon anevrisme explique les miens. Sir John regardait et ecoutait Roland avec cet etonnement curieux que lui causaient toujours les sorties misanthropiques de son jeune ami. En effet, Roland semblait embusque au coin de la conversation pour tomber sur le genre humain a la moindre occasion qui s'en presenterait. Il s'apercut du sentiment qu'il venait de faire penetrer dans l'esprit de sir John et changea completement de ton, substituant la raillerie amere a l'emportement philanthropique. -- Il est vrai, dit-il, qu'apres cet excellent aristocrate qui achevait ce que les massacreurs avaient commence, et qui retrempait dans le sang ses talons rouges deteints, les gens qui font ces sortes d'executions sont des gens de bas etage, des bourgeois et des manants, comme disaient nos aieux en parlant de ceux qui les nourrissaient; les nobles s'y prennent plus elegamment. Vous avez vu, au reste, ce qui s'est passe a Avignon: on vous le raconterait, n'est-ce pas? que vous ne le croiriez pas. Ces messieurs les detrousseurs de diligences se piquent d'une delicatesse infinie; ils ont deux faces sans compter leur masque: ce sont tantot des Cartouches et des Mandrins, tantot des Amadis et des Galaors. On raconte des histoires fabuleuses de ces heros de grand chemin. Ma mere me disait hier qu'il y avait un nomme Laurent -- vous comprenez bien, mon cher, que Laurent est un nom de guerre qui sert a cacher le nom veritable, comme le masque cache le visage -- il y avait un nomme Laurent qui reunissait toutes les qualites d'un heros de roman, tous les accomplissements, comme vous dites, vous autres Anglais, qui, sous le pretexte que vous avez ete Normands autrefois, vous permettez de temps en temps d'enrichir notre langue d'une expression pittoresque, d'un mot dont la gueuse demandait l'aumone a nos savants, qui se gardaient bien de la lui faire. Le susdit Laurent etait donc beau jusqu'a l'idealite; il faisait partie d'une bande de soixante et douze compagnons de Jehu que l'on vient de juger a Yssengeaux: soixante-dix furent acquittes; lui et un de ses compagnons furent seuls condamnes a mort; on renvoya les innocents seance tenante, et l'on garda Laurent et son compagnon pour la guillotine. Mais bast! maitre Laurent avait une trop jolie tete pour que cette tete tombat sous l'ignoble couteau d'un executeur: les juges qui l'avaient juge, les curieux qui s'attendaient a le voir executer, avaient oublie cette recommandation corporelle de la beaute, comme dit Montaigne. Il y avait une femme chez le geolier d'Yssengeaux, sa fille, sa soeur, sa niece; l'histoire -- car c'est une histoire que je vous raconte et non un roman -- l'histoire n'est pas fixee la-dessus; tant il y a que la femme, quelle qu'elle fut, devint amoureuse du beau condamne; si bien que, deux heures avant l'execution, au moment ou maitre Laurent croyait voir entrer l'executeur, et dormait ou faisait semblant de dormir, comme il se pratique toujours en pareil cas, il vit entrer l'ange sauveur. "Vous dire comment les mesures etaient prises, je n'en sais rien: les deux amants ne sont point entres dans les details, et pour cause; mais la verite est -- et je vous rappelle toujours, sir John, que c'est la verite et non une fable -- la verite est que Laurent se trouva libre avec le regret de ne pouvoir sauver son camarade, qui etait dans un autre cachot. Gensonne, en pareille circonstance, refusa de fuir et voulut mourir avec ses compagnons les Girondins; mais Gensonne n'avait pas la tete d'Antinoues sur le corps d'Apollon: plus la tete est belle, vous comprenez, plus on y tient. Laurent accepta donc l'offre qui lui etait faite et s'enfuit; un cheval l'attendait au prochain village; la jeune fille, qui eut pu retarder ou embarrasser sa fuite, devait l'y rejoindre au point du jour. Le jour parut, mais n'amena point l'ange sauveur; il parait que notre chevalier tenait plus a sa maitresse qu'a son compagnon: il avait fui sans son compagnon, il ne voulut pas fuir sans sa maitresse. Il etait six heures du matin, l'heure juste de l'execution; l'impatience, le gagnait. Il avait, depuis quatre heures, tourne trois fois la fete de son cheval vers la ville et chaque fois s'en etait approche davantage. Une idee, a cette troisieme fois, lui passa par l'esprit: c'est que sa maitresse est prise et va payer pour lui; il etait venu jusqu'aux premieres maisons, il pique son cheval, rentre dans la ville, traverse a visage decouvert et au milieu de gens qui le nomment par son nom, tout etonnes de le voir libre et a cheval, quand ils s'attendaient a le voir garrotte et en charrette, traverse la place de l'execution, ou le bourreau vient d'apprendre qu'un de ses patients a disparu, apercoit sa liberatrice qui fendait a grand-peine la foule, non pas pour voir l'execution, elle, mais pour aller le rejoindre. A sa vue, il enleve son cheval, bondit vers elle, renverse trois ou quatre badauds en les heurtant du poitrail de son Bayard, parvient jusqu'a elle, la jette sur l'arcon de sa selle, pousse un cri de joie et disparait en brandissant son chapeau, comme M. de Conde a la bataille de Lens; et le peuple d'applaudir et les femmes de trouver l'action heroique et de devenir amoureuses du heros. Roland s'arreta et, voyant que sir John gardait le silence, il l'interrogea du regard. -- Allez toujours, repondit l'Anglais, je vous ecoute, et, comme je suis sur que vous ne me dites tout cela que pour arriver a un point qui vous reste a dire, j'attends. -- Eh bien, reprit en riant Roland, vous avez raison, tres cher, et vous me connaissez, ma parole, comme si nous etions amis de college. Eh bien, savez-vous l'idee qui m'a, toute la nuit, trotte dans l'esprit? C'est de voir de pres ce que c'est que ces messieurs de Jehu. -- Ah! oui, je comprends, vous n'avez pas pu vous faire tuer par M. de Barjols, vous allez essayer de vous faire tuer par M. Morgan. -- Ou un autre, mon cher sir John, repondit tranquillement le jeune officier; car je vous declare que je n'ai rien particulierement contre M. Morgan, au contraire, quoique ma premiere pensee, quand il est entre dans la salle et a fait son petit _speech_ -- n'est-ce pas un _speech _que vous appelez cela? Sir John fit de la tete un signe affirmatif. -- Bien que ma premiere pensee, reprit Roland, ait ete de lui sauter au cou et de l'etrangler d'une main, tandis que, de l'autre, je lui eusse arrache son masque. -- Maintenant que je vous connais, mon cher Roland, je me demande, en effet, comment vous n'avez pas mis un si beau projet a execution. -- Ce n'est pas ma faute, je vous le jure! j'etais parti, mon compagnon m'a retenu. -- Il y a donc des gens qui vous retiennent? -- Pas beaucoup, mais celui-la. -- De sorte que vous en etes aux regrets? -- Non pas, en verite; ce brave detrousseur de diligences a fait sa petite affaire avec une cranerie qui m'a plu: j'aime instinctivement les gens braves; si je n'avais pas tue M. de Barjols, j'aurais voulu etre son ami. Il est vrai que je ne pouvais savoir combien il etait brave qu'en le tuant. Mais parlons d'autre chose. C'est un de mes mauvais souvenirs que ce duel. Pourquoi etais-je donc monte? A coup sur, ce n'etait point pour vous parler des compagnons de Jehu, ni des exploits de M. Laurent... Ah! c'etait pour m'entendre avec vous sur ce que vous comptez faire ici. Je me mettrai en quatre pour vous amuser, mon cher hote, mais j'ai deux chances contre moi: mon pays, qui n'est guere amusant; votre nation, qui n'est guere amusable. -- Je vous ai deja dit, Roland, repliqua lord Tanlay en tendant la main au jeune homme, que je tenais le chateau de Noires-Fontaines pour un paradis. -- D'accord; mais, pourtant, dans la crainte que vous ne trouviez bientot votre paradis monotone, je ferai de mon mieux pour vous distraire. Aimez-vous l'archeologie, Westminster, Cantorbery? nous avons l'eglise de Brou, une merveille, de la dentelle sculptee par maitre Colomban; il y a une legende la-dessus, je vous la dirai un soir que vous aurez le sommeil difficile. Vous y verrez les tombeaux de Marguerite de Bourbon, de Philippe le Beau et de Marguerite d'Autriche; nous vous poserons le grand probleme de sa devise: "Fortune, infortune, fortune" que j'ai la pretention d'avoir resolu par cette version latinisee: "F_ortuna, infortuna, forti una_"_ _Aimez-vous la peche, mon cher hote? vous avez la Reyssouse au bout de votre pied; a l'extremite de votre main une collection de lignes et d'hamecons appartenant a Edouard, une collection de filets appartenant a Michel. Quant aux poissons, vous savez que c'est la derniere chose dont on s'occupe. Aimez- vous la chasse? nous avons la foret de Seillon a cent pas de nous; pas la chasse a courre, par exemple, il faut y renoncer, mais la chasse a tir. Il parait que les bois de mes anciens croquemitaines, les chartreux, foisonnent de sangliers, de chevreuils, de lievres et de renards. Personne n'y chasse par la raison que c'est au gouvernement, et que le gouvernement, dans ce moment-ci, c'est personne. En ma qualite d'aide de camp du general Bonaparte, je remplirai la lacune, et nous verrons si quelqu'un ose trouver mauvais qu'apres avoir chasse les Autrichiens sur l'Adige et les mameluks sur le Nil, je chasse les sangliers, les daims, les chevreuils, les renards et les lievres sur la Reyssouse. Un jour d'archeologie, un jour de peche et un jour de chasse. Voila deja trois jours, vous voyez, mon cher hote, nous n'avons plus a avoir d'inquietude que pour quinze ou seize. -- Mon cher Roland, dit sir John avec une profonde tristesse et sans repondre a la verbeuse improvisation du jeune officier, ne me direz-vous jamais quelle fievre vous brule, quel chagrin vous mine? -- Ah! par exemple, fit Roland avec un eclat de rire strident et douloureux, je n'ai jamais ete si gai que ce matin; c'est vous qui avez le _spleen_, milord, et qui voyez tout en noir. -- Un jour, je serai reellement votre ami, repondit serieusement sir John; ce jour-la, vous me ferez vos confidences; ce jour-la, je porterai une part de vos peines. -- Et la moitie de mon anevrisme... Avez-vous faim, milord? -- Pourquoi me faites-vous cette question? -- C'est que j'entends dans l'escalier les pas d'Edouard, qui vient nous dire que le dejeuner est servi. En effet, Roland n'avait pas prononce le dernier mot, que la porte s'ouvrait et que l'enfant disait: -- Grand frere Roland, mere et soeur Amelie attendent pour dejeuner milord et toi. Puis, s'attachant a la main droite de l'Anglais, il lui regarda attentivement la premiere phalange du pouce, de l'index et de l'annulaire. -- Que regardez-vous, mon jeune ami? demanda sir John. -- Je regarde si vous avez de l'encre aux doigts. -- Et si j'avais de l'encre aux doigts, que voudrait dire cette encre? -- Que vous auriez ecrit en Angleterre. Vous auriez demande mes pistolets et mon sabre. -- Non, je n'ai pas ecrit, dit sir John; mais j'ecrirai aujourd'hui. -- Tu entends, grand frere Roland? j'aurai dans quinze jours mes pistolets et mon sabre! Et l'enfant, tout joyeux, presenta ses joues roses et fermes au baiser de sir John, qui l'embrassa aussi tendrement que l'eut fait un pere. Puis tous trois descendirent dans la salle a manger, ou les attendaient Amelie et madame de Montrevel. XII -- LES PLAISIRS DE LA PROVINCE Le meme jour, Roland mit une partie du projet arrete a execution: il emmena sir John voir l'eglise de Brou. Ceux qui ont vu la charmante petite chapelle de Brou savent que c'est une des cent merveilles de la Renaissance; ceux qui ne l'ont pas vue l'ont entendu dire. Roland, qui comptait faire a sir John les honneurs de son bijou historique, et qui ne l'avait pas vu depuis sept ou huit ans, fut fort desappointe quand, en arrivant devant la facade, il trouva les niches des saints vides et les figurines du portail decapitees. Il demanda le sacristain; on lui rit au nez: il n'y avait plus de sacristain. Il s'informa a qui il devait s'adresser pour avoir les clefs: on lui repondit que c'etait au capitaine de la gendarmerie. Le capitaine de la gendarmerie n'etait pas loin; le cloitre attenant a l'eglise avait ete converti en caserne. Roland monta a la chambre du capitaine, se fit reconnaitre pour aide de camp de Bonaparte. Le capitaine, avec l'obeissance passive d'un inferieur pour son superieur, lui remit les clefs et le suivit par derriere. Sir John attendait devant le porche, admirant, malgre les mutilations qu'ils avaient subies, les admirables details de la facade. Roland ouvrit la porte et recula d'etonnement: l'eglise etait litteralement bourree de foin, comme un canon charge jusqu'a la gueule. -- Qu'est-ce que cela? demanda-t-il au capitaine de gendarmerie. -- Mon officier, c'est une precaution de la municipalite. -- Comment! une precaution de la municipalite? -- Oui. -- Dans quel but? -- Celui de sauvegarder l'eglise. On allait la demolir; mais le maire a decrete qu'en expiation du culte d'erreur auquel elle avait servi, elle serait convertie en magasin a fourrages. Roland eclata de rire, et, se retournant vers sir John: -- Mon cher lord, dit-il, l'eglise etait curieuse a voir; mais je crois que ce que monsieur nous raconte la est non moins curieux. Vous trouverez toujours, soit a Strasbourg, soit a Cologne, soit a Milan, une chapelle ou un dome qui vaudront la chapelle de Brou; mais vous ne trouverez pas toujours des administrateurs assez betes pour vouloir demolir un chef-d'oeuvre, et un maire assez spirituel pour en faire une eglise a fourrages. Mille remerciements, capitaine; voila vos clefs. -- Comme je le disais a Avignon, la premiere fois que j'eus l'honneur de vous voir, mon cher Roland, repliqua sir John, c'est un peuple bien amusant que le peuple francais. -- Cette fois, milord, vous etes trop poli, repondit Roland: c'est bien idiot qu'il faut dire; ecoutez: je comprends les cataclysmes politiques qui ont bouleverse notre societe depuis mille ans; je comprends les communes, les pastoureaux, la Jacquerie, les maillotins, la Saint-Barthelemy, la Ligue, la Fronde, les dragonnades, la Revolution; je comprends le 14 juillet, les 5 et 6 octobre, le 20 juin, le 10 aout, les 2 et 3 septembre, le 21 janvier, le 31 mai, les 30 octobre et 9 thermidor; je comprends la torche des guerres civiles avec son feu gregeois qui se rallume dans le sang au lieu de s'eteindre; je comprends la maree des revolutions qui monte toujours avec son flux que rien n'arrete, et son reflux qui roule les debris des institutions que son flux a renversees; je comprends tout cela, mais lance contre lance, epee contre epee, hommes contre hommes, peuple contre peuple! Je comprends la colere mortelle des vainqueurs, je comprends les reactions sanglantes des vaincus; je comprends les volcans politiques qui grondent dans les entrailles du globe, qui secouent la terre, qui renversent les trones, qui culbutent les monarchies, qui font rouler tetes et couronnes sur les echafauds... mais ce que je ne comprends pas, c'est la mutilation du granit, la mise hors la loi des monuments, la destruction de choses inanimees qui n'appartiennent ni a ceux qui les detruisent, ni a l'epoque qui les detruit; c'est la mise au pilon de cette bibliotheque gigantesque ou l'antiquaire peut lire l'histoire archeologique d'un pays. Oh! les vandales et les barbares! mieux que tout cela, les idiots! qui se vengent sur des pierres des crimes de Borgia et des debauches de Louis XV! Qu'ils connaissaient bien l'homme pour l'animal le plus pervers, le plus destructif, le plus malfaisant de tous, ces Pharaons, ces Menes, ces Cheops, ces Osymandias qui faisaient batir des pyramides, non pas avec des rinceaux de guipure et des jubes de dentelle, mais avec des blocs de granit de cinquante pieds de long! Ils ont bien du rire au fond de leurs sepulcres quand ils ont vu le temps y user sa faux et les pachas y retourner leurs ongles. Batissons des pyramides, mon cher lord: ce n'est pas difficile comme architecture, ce n'est pas beau comme art; mais c'est solide, et cela permet a un general de dire au bout de quatre mille ans: "Soldats, du haut de ces monuments, quarante siecles vous contemplent!" Tenez, ma parole d'honneur, mon cher lord, je voudrais rencontrer dans ce moment-ci un moulin a vent pour lui chercher querelle. Et Roland, eclatant de son rire habituel, entraina sir John dans la direction du chateau. Sir John l'arreta. --Oh! dit-il, n'y avait-il donc a voir dans toute la ville que l'eglise de Brou? -- Autrefois, mon cher lord, repondit Roland, avant qu'elle fut convertie en magasin a fourrages, je vous eusse offert de descendre avec moi dans les caveaux des ducs de Savoie; nous eussions cherche ensemble un passage souterrain qu'on dit exister, qui a pres d'une lieue de long, et qui communique, a ce que l'on assure, avec la grotte de Ceyzeriat -- remarquez bien que je n'aurais pas propose une pareille partie de plaisir a un autre qu'un Anglais -- c'etait rentrer dans les _Mysteres d'Udolphe_, de la celebre Anne Radcliffe; mais vous voyez que c'est impossible. Allons, il faut en faire notre deuil, venez. -- Et ou allons-nous? -- Ma foi, je n'en sais rien; il y a dix ans, je vous eusse mene vers les etablissements ou l'on engraissait les poulardes. Les poulardes de Bresse, vous le savez, avaient une reputation europeenne; Bourg etait une succursale de la grande rue de Strasbourg. Mais, pendant la Terreur, vous comprenez bien que les engraisseurs ont ferme boutique; on etait repute aristocrate pour avoir mange de la poularde, et vous connaissez le refrain fraternel: _Ah! ca ira, ca ira, les aristocrates a la lanterne_!_ _Apres la chute de Robespierre, ils ont rouvert; mais, depuis le 18 fructidor, il y a eu en France ordre de maigrir, meme pour la volaille. N'importe, venez toujours, a defaut de poulardes, je vous ferai voir autre chose: la place ou l'on executait ceux qui en mangeaient, par exemple. En outre, depuis que je ne suis venu en ville, nos rues ont change de nom; je connais toujours les sacs, mais je ne connais plus les etiquettes. -- Ah ca! demanda sir John, vous n'etes donc pas republicain? -- Moi, pas republicain? allons donc! je me crois un excellent republicain, au contraire, et je suis capable de me laisser bruler le poignet comme Mucius Scevola, ou de me jeter dans un gouffre comme Curtius, pour sauver la republique; mais j'ai le malheur d'avoir l'esprit trop bien fait: le ridicule me prend malgre moi aux cotes et me chatouille a me faire crever de rire. J'accepte volontiers la constitution de 1791; mais, quand le pauvre Herault de Sechelles ecrivait au directeur de la bibliotheque nationale de lui envoyer les lois de Minos afin qu'il put faire une constitution sur le modele de celle de l'ile de Crete, je trouvais que c'etait aller chercher un modele un peu loin et que nous pouvions nous contenter de celle de Lycurgue. Je trouve que janvier, fevrier et mars, tout mythologiques qu'ils etaient, valaient bien nivose, pluviose et ventose. Je ne comprends pas pourquoi, lorsqu'on s'appelait Antoine ou Chrysostome en 1789, on s'appelle Brutus ou Cassius en 1793. Ainsi, tenez, milord, voila une honnete rue qui s'appelait la rue des Halles; cela n'avait rien d'indecent, ni d'aristocrate, n'est-ce pas? Eh bien, elle s'appelle aujourd'hui... attendez (Roland regarda l'inscription): elle s'appelle aujourd'hui la _rue de la Revolution. _En voila une autre qui s'appelait la rue Notre-Dame et qui s'appelle la _rue du Temple. _Pourquoi la rue du Temple? Pour eterniser probablement le souvenir de l'endroit ou l'infame Simon a essaye d'apprendre l'etat de savetier a l'heritier de soixante-trois rois: je me trompe d'un ou deux, ne me faites pas une querelle pour cela. Enfin, voyez cette troisieme: elle s'appelait la rue Crevecoeur, un nom illustre en Bresse, en Bourgogne et dans les Flandres; elle s'appelle la rue _de la Federation_. La Federation est une belle chose, mais Crevecoeur etait un beau nom. Et puis, voyez-vous, elle conduit tout droit aujourd'hui a la place de la Guillotine; ce qui est un tort, a mon avis. Je voudrais qu'il n'y eut point de rues pour conduire a ces places-la. Celle-ci a un avantage: elle est a cent pas de la prison; ce qui economisait et ce qui economise meme encore une charrette et un cheval a _M. de Bourg. _Remarquez que le bourreau est reste noble, lui. Au surplus, la place est admirablement bien disposee pour les spectateurs, et mon aieul Montrevel, dont elle porte le nom, a, dans la prevoyance sans doute de sa destination, resolu ce grand probleme, encore a resoudre dans les theatres: c'est qu'on voit bien de partout. Si jamais on m'y coupe la tete, ce qui n'aurait rien d'extraordinaire par les temps ou nous vivons, je n'aurais qu'un regret: celui d'etre moins bien place et de voir plus mal que les autres. La, maintenant montons cette petite rampe; nous voila sur la place _des Lices. _Nos revolutionnaires lui ont laisse son nom, parce que, selon toute probabilite, ils ne savent pas ce que cela veut dire; je ne le sais guere mieux qu'eux, mais je crois me rappeler qu'un sire d'Estavayer a defie je ne sais quel comte flamand, et que le combat a eu lieu sur cette place. Maintenant, mon cher lord, quant a la prison, c'est un batiment qui vous donnera une idee des vicissitudes humaines; Gil Blas n'a pas plus souvent change d'etat que ce monument de destination. Avant l'arrivee de Cesar, c'etait un temple gaulois; Cesar en fit une forteresse romaine; un architecte inconnu le transforma en un ouvrage militaire du Moyen-Age; les sires de Baye, a l'exemple de Cesar, le refirent forteresse. Les princes de Savoie y ont eu une residence; c'etait la que demeurait la tante de Charles Quint quand elle visitait son eglise de Brou, qu'elle ne devait pas avoir la satisfaction de voir terminee. Enfin, apres le traite de Lyon, quand la Bresse fit retour a la France, on en tira a la fois une prison et un palais de justice. Attendez-moi la, milord, si vous n'aimez pas le cri des grilles et le grincement des verrous. J'ai une visite a rendre a certain cachot. -- Le grincement des verrous et le cri des grilles ne sont pas un bruit fort recreatif, mais n'importe! puisque vous voulez bien vous charger de mon education, conduisez-moi a votre cachot. -- Eh bien, alors, entrons vite; il me semble que je vois une foule de gens qui ont l'air d'avoir envie de me parler. Et, en effet, peu a peu une espece de rumeur semblait se repandre dans la ville; on sortait des maisons, on formait des groupes dans la rue, et ces groupes se montraient Roland avec curiosite. Roland sonna a la grille situee, a cette epoque, a l'endroit ou elle est encore aujourd'hui, mais s'ouvrant sur le preau de la prison. Un guichetier vint ouvrir. -- Ah! ah! c'est toujours vous, pere Courtois? demanda le jeune homme. Puis, se retournant vers sir John: -- Un beau nom de geolier, n'est-ce pas, milord? Le geolier regarda le jeune homme avec etonnement. -- Comment se fait-il, demanda-t-il a travers la grille, que vous sachiez mon nom et que je ne sache pas le votre? -- Bon! je sais non seulement votre nom, mais encore votre opinion; vous etes un vieux royaliste, pere Courtois! -- Monsieur, dit le geolier tout effraye, pas de mauvaises plaisanteries, s'il vous plait, et dites ce que vous desirez. -- Eh bien, mon brave pere Courtois, je desirerais visiter le cachot ou l'on a mis ma mere et ma soeur, madame et mademoiselle de Montrevel. -- Ah! s'ecria le concierge, comment! c'est vous, monsieur Louis? Ah bien, vous aviez raison de dire que je ne connaissais que vous. Savez-vous que vous voila devenu fierement beau garcon? -- Vous trouvez, pere Courtois? Eh bien, je vous rends la pareille, votre fille Charlotte est, par ma foi, une belle fille. -- Charlotte est la femme de chambre de ma soeur, milord. Et elle en est bien heureuse; elle se trouve mieux qu'ici, monsieur Roland, Est-ce vrai que vous etes aide de camp du general Bonaparte? -- Helas! Courtois, j'ai cet honneur. Tu aimerais mieux que je fusse aide de camp de M. le comte d'Artois ou de M. le duc d'Angouleme? -- Mais taisez-vous donc, monsieur Louis! Puis, s'approchant de l'oreille du jeune homme: -- Dites donc, fit-il, est-ce que c'est positif? -- Quoi, pere Courtois? -- Que le general Bonaparte soit passe hier a Lyon? -- Il parait qu'il y a quelque chose de vrai dans cette nouvelle, car voila deux fois que je l'entends repeter. Ah! je comprends maintenant ces braves gens qui me regardaient avec curiosite et qui avaient l'air de vouloir me faire des questions. Ils sont comme vous, pere Courtois, ils desirent savoir a quoi s'en tenir sur cette arrivee du general Bonaparte. -- Vous ne savez pas ce qu'on dit encore, monsieur Louis! -- On dit donc encore autre chose pere Courtois? -- Je crois bien qu'on dit encore autre chose, mais tout bas. -- Quoi donc? -- On dit qu'il vient reclamer au Directoire le trone de Sa Majeste Louis XVIII pour le faire monter dessus, et que, si le citoyen Gohier ne veut pas, en sa qualite de president, le lui rendre de bonne volonte, il le lui rendra de force. -- Ah bah! fit le jeune officier avec un air de doute qui allait jusqu'a la raillerie. Mais le pere Courtois insista par un signe de tete affirmatif. -- C'est possible, dit le jeune homme; mais, quant a cela, ce n'est pas la seconde nouvelle, c'est la premiere; et maintenant que vous me connaissez, voulez-vous m'ouvrir? -- Vous ouvrir! je crois bien; que diable fais-je donc? Et le geolier ouvrit la porte avec autant d'empressement qu'il avait paru d'abord y mettre de repugnance. Le jeune homme entra; sir John le suivit. Le geolier referma la grille avec soin et marcha le premier; Roland le suivit, l'Anglais suivit Roland. Il commencait a s'habituer au caractere fantasque de son jeune ami. Le _spleen_, c'est la misanthropie moins les boutades de Timon et l'esprit d'Alceste. Le geolier traversa tout le preau, separe du palais de justice par une muraille de quinze pieds de hauteur, faisant vers son milieu retour en arriere, de quelques pieds, sur la partie anterieure de laquelle on avait scelle, pour donner passage aux prisonniers sans que ceux-ci eussent besoin de tourner par la rue, une porte de chene massif. Le geolier, disons-nous, traversa tout le preau et gagna, dans l'angle gauche de la cour, un escalier tournant qui conduisait a l'interieur de la prison. Si nous insistons sur ces details, c'est que nous aurons a revenir un jour sur ces localites; et que, par consequent, nous desirons qu'arrive a ce moment-la de notre recit, elles ne soient point completement etrangeres a nos lecteurs. L'escalier conduisait d'abord a l'antichambre de la prison, c'est- a-dire a la chambre du concierge du presidial; puis, de cette chambre, par un escalier de dix marches, on descendait dans une premiere cour, separee de celle des prisonniers par une muraille dans le genre de celle que nous avons decrite, mais percee de trois portes; a l'extremite de cette cour, un couloir conduisait a la chambre du geolier, laquelle donnait de plain-pied, a l'aide d'un second couloir, dans des cachots pittoresquement appeles cages. Le geolier s'arreta a la premiere de ces cages, et, frappant a la porte: -- C'est ici, dit-il; j'avais mis la madame votre Mere et mademoiselle votre soeur, afin que, si les cheres dames avaient besoin de moi ou de Charlotte, elles n'eussent qu'a frapper. -- Est-ce qu'il y a quelqu'un dans le cachot? -- Personne. -- Eh bien, faites-moi la grace de m'en ouvrir la porte; voici mon ami, lord Tanlay, un Anglais philanthrope, qui voyage pour savoir si l'on est mieux dans les prisons de France que dans celles d'Angleterre. Entrez, milord, entrez. Et, le pere Courtois ayant ouvert la porte, Roland poussa sir John dans un cachot formant un carre parfait de dix a douze pieds sur toutes les faces. -- Oh! oh! fit sir John, l'endroit est lugubre. -- Vous trouvez? Eh bien, mon cher lord, voila l'endroit ou ma mere, la plus digne femme qu'il y ait au monde, et ma soeur, vous la connaissez, ont passe six semaines, avec la perspective de n'en sortir que pour aller faire un tour sur la place du Bastion; remarquez bien qu'il y a cinq ans de cela; ma soeur en avait, par consequent, douze a peine. -- Mais quel crime avaient-elles donc commis? -- Oh! un crime enorme: dans la fete anniversaire que la ville de Bourg a cru devoir consacrer a la mort de l'Ami du peuple, ma mere a refuse de laisser faire a ma soeur une des vierges qui portaient les urnes contenant les larmes de la France. Que voulez-vous! pauvre femme, elle avait cru avoir assez fait pour la patrie en lui offrant le sang de son fils et de son mari, qui coulait pour l'un, en Italie, pour l'autre, en Allemagne: elle se trompait. La patrie, a ce qu'il parait, reclamait encore les larmes de sa fille; pour le coup, elle a trouve que c'etait trop, du moment surtout ou ses larmes coulaient pour le citoyen Marat. Il en resulta que, le soir meme de la fete, au milieu de l'enthousiasme que cette fete avait excite, ma mere fut decretee d'accusation. Par bonheur, Bourg n'etait pas a la hauteur de Paris sous le rapport de la celerite. Un ami que nous avions au greffe fit trainer l'affaire, et, un beau jour, on apprit tout a la fois la chute et la mort de Robespierre. Cela interrompit beaucoup de choses, et, entre autres, les guillotinades; notre ami du greffe fit comprendre au tribunal que le vent qui venait de Paris etait a la clemence; on attendit huit jours, on attendit quinze jours, et, le seizieme, on vint dire a ma mere et a ma soeur qu'elles etaient libres; de sorte que, mon cher, vous comprenez -- et cela fait faire les plus hautes reflexions philosophiques -- de sorte que, si mademoiselle Teresa Cabarrus n'etait pas venue d'Espagne en France; que si elle n'avait pas epouse M. Fontenay, conseiller au parlement; que si elle n'avait pas ete arretee et conduite devant le proconsul Tallien, fils du maitre d'hotel du marquis de Bercy, ex-clerc de procureur, ex-prote d'imprimerie, ex-commis expeditionnaire, ex-secretaire de la commune de Paris, pour le moment en mission a Bordeaux; que si l'ex-proconsul ne fut pas devenu amoureux d'elle, que si elle n'eut pas ete emprisonnee, que si, le 9 thermidor, elle ne lui avait pas fait passer un poignard avec ces mots: "si le tyran ne meurt pas aujourd'hui, je meurs demain" que si Saint-Just n'avait pas ete arrete au milieu de son discours, que si Robespierre n'avait pas eu, ce jour la, un chat dans la gorge; que si Garnier (de l'Aube) ne lui avait pas crie: "C'est le sang de Danton qui t'etouffe!" que si Louchet n'avait pas demande son arrestation; que s'il n'avait pas ete arrete, delivre par la Commune, repris sur elle, eu la machoire cassee d'un coup de pistolet, ete execute le lendemain, ma mere avait, selon toute probabilite, le cou coupe pour n'avoir pas permis que sa fille pleurat le citoyen Marat dans une des douze urnes que la ville de Bourg devait remplir de ces larmes. Adieu, Courtois, tu es un brave, homme; tu as donne a ma mere et a ma soeur un peu de vin pour mettre avec leur eau, un peu de viande pour mettre sur leur pain, un peu d'esperance a mettre sur leur coeur; tu leur as prete ta fille pour qu'elles ne balayassent pas leur cachot elles- memes; cela vaudrait une fortune; malheureusement, je ne suis pas riche: j'ai cinquante louis sur moi, les voila. Venez milord. Et le jeune homme entraina sir John avant que le geolier fut revenu de sa surprise et eut le temps de remercier Roland ou de refuser les cinquante louis; ce qui, il faut le dire, eut ete une bien grande preuve de desinteressement pour un geolier, surtout quand ce geolier etait d'une opinion contraire au gouvernement qu'il servait. En sortant de la prison, Roland et sir John trouverent la place des Lices encombree de gens qui avaient appris le retour du general Bonaparte en France et qui criaient: "_Vive Bonaparte!_" a tue-tete, les uns parce qu'ils etaient effectivement les admirateurs du vainqueur d'Arcole, de Rivoli et des Pyramides, les autres parce qu'on leur avait dit, comme au pere Courtois, que ce meme vainqueur n'avait vaincu qu'au profit de Sa Majeste Louis XVIII. Cette fois, comme Roland et sir John avaient visite tout ce que la ville de Bourg offrait de curieux, ils reprirent le chemin du chateau des Noires-Fontaines, ou ils arriverent sans que rien les arretat davantage. Madame de Montrevel et Amelie etaient sorties. Roland installa sir John dans un fauteuil en le priant d'attendre cinq minutes. Au bout de cinq minutes, il revint tenant a la main une espece de brochure en papier gris, assez mal imprimee. -- Mon cher hote, dit-il, vous m'avez paru elever quelques doutes sur l'authenticite de la fete dont je vous parlais tout a l'heure, et qui a failli couter la vie a ma mere et a ma soeur; je vous en apporte le programme: lisez-moi cela, et, pendant ce temps, j'irai voir ce que l'on a fait de mes chiens; car je presume que vous me tenez quitte de la journee de peche et que nous passerons tout de suite a la chasse. Et il sortit, laissant entre les mains de sir John l'arrete de la municipalite de la ville de Bourg touchant la fete funebre a celebrer en l'honneur de Marat, le jour anniversaire de sa mort. XIII -- LE RAGOT Sir John achevait la lecture de cette piece interessante, lorsque madame de Montrevel et sa fille rentrerent. Amelie, qui ne savait point qu'il eut ete si fort question d'elle entre Roland et sir John, fut etonnee de l'expression avec laquelle le gentleman fixa son regard sur elle. Amelie semblait a celui-ci plus ravissante que jamais. Il comprenait bien cette mere qui, au peril de sa vie, n'avait point voulu que cette charmante creature profanat sa jeunesse et sa beaute en servant de comparse a une fete dont Marat etait le dieu. Il se rappelait ce cachot froid et humide qu'il avait visite une heure auparavant, et il frissonnait a l'idee que cette blanche et delicate hermine qu'il avait sous les yeux y etait reste six semaines enfermee, sans air et sans soleil. Il regardait ce cou, un peu trop long peut-etre, mais, comme celui du cygne, plein de mollesse et de grace dans son exageration, et il se rappelait ce mot si melancolique de la pauvre princesse de Lamballe, passant la main sur le sien: "Il ne donnera pas grand mal au bourreau!" Les pensees qui se succedaient dans l'esprit de sir John donnaient a sa physionomie une expression si differente de celle qu'il avait habituellement, que madame de Montrevel ne put s'empecher de lui demander ce qu'il avait. Sir John alors raconta a madame de Montrevel sa visite a la prison et le pieux pelerinage de Roland au cachot qui avait enferme sa mere et sa soeur. Au moment ou sir John terminait son recit, une fanfare de chasse sonnant le _bien aller _se fit entendre, et Roland entra son cor a la bouche. Mais, le detachant presque aussitot de ses levres: -- Mon cher hote, dit-il, remerciez ma mere: grace a elle, nous ferons demain une chasse magnifique. -- Grace a moi? demanda madame de Montrevel. -- Comment cela? dit sir John. -- Je vous ai quitte pour aller voir ce que l'on avait fait de mes chiens, n'est-ce pas? -- Vous me l'avez dit, du moins. -- J'en avais deux, Barbichon et Ravaude, deux excellentes betes, le male et la femelle. -- Oh! fit sir John, seraient-elles mortes? -- Ah bien, oui, imaginez-vous que cette excellente mere que voila (et il prit madame de Montrevel par la tete et l'embrassa sur les deux joues) n'a pas voulu qu'on jetat a l'eau un seul des petits qu'ils ont faits, sous le pretexte que c'etaient les chiens de mes chiens; de sorte, mon cher lord, que les enfants, les petits- enfants et les arriere-petits-enfants de Barbichon et Ravaude sont aussi nombreux aujourd'hui que les descendants d'Ismael, et que ce n'est plus une paire de chiens que j'ai, mais toute une meute, vingt-cinq betes chassant du meme pied; tout cela noir comme une bande de taupes, avec les pattes blanches, du feu aux yeux et au poitrail, et un regiment de queues en trompette qui vous fera plaisir a voir. Et, la-dessus, Roland sonna une nouvelle fanfare qui fit accourir son jeune frere. -- Ah! s'ecria celui-ci en entrant, tu vas demain a la chasse, frere Roland; j'y vais aussi, j'y vais aussi, j'y vais aussi! -- Bon! fit Roland, mais sais-tu a quelle chasse nous allons? -- Non; je sais seulement que j'y vais. -- Nous allons a la chasse au sanglier. -- Oh! quel bonheur! fit l'enfant en frappant ses deux petites mains l'une contre l'autre. -- Mais tu es fou! dit madame de Montrevel en palissant. -- Pourquoi cela, madame maman, s'il vous plait? -- Parce que la chasse au sanglier est une chasse fort dangereuse. -- Pas si dangereuse que la chasse aux hommes; tu vois bien que mon frere est revenu de celle-la, je reviendrai bien de l'autre. -- Roland, fit madame de Montrevel tandis qu'Amelie, plongee dans une reverie profonde, ne prenait aucune part a la discussion, Roland, fais donc entendre raison a Edouard, et dis-lui donc qu'il n'a pas le sens commun. Mais Roland, qui se revoyait enfant et qui se reconnaissait dans son jeune frere, au lieu de le blamer, souriait a ce courage enfantin. -- Ce serait bien volontiers que je t'emmenerais, dit-il a l'enfant; mais, pour aller a la chasse, il faut au moins savoir ce que c'est qu'un fusil. -- Oh! monsieur Roland, fit Edouard, venez un peu dans le jardin, et mettez votre chapeau a cent pas, et je vous montrerai ce que c'est qu'un fusil. -- Malheureux enfant! s'ecria madame de Montrevel toute tremblante; mais ou l'as-tu appris? -- Tiens, chez l'armurier de Montagnat, ou sont les fusils de papa et de frere Roland. Tu me demandes quelquefois ce que je fais de mon argent, n'est-ce pas? Eh bien, j'en achete de la poudre et des balles, et j'apprends a tuer les Autrichiens et les Arabes, comme fait mon frere Roland. Madame de Montrevel leva les mains au ciel. -- Que voulez-vous, ma mere, dit Roland, bon chien chasse de race; il ne se peut pas qu'un Montrevel ait peur de la poudre. Tu viendras avec nous demain, Edouard. L'enfant sauta au cou de son frere. -- Et moi, dit sir John, je me charge de vous armer aujourd'hui chasseur, comme on armait autrefois chevalier. J'ai une charmante petite carabine que je vous donnerai et qui vous fera prendre patience pour attendre vos pistolets et votre sabre. -- Eh bien, demanda Roland, es-tu content, Edouard? -- Oui; mais quand me la donnerez-vous? S'il faut ecrire en Angleterre, je vous previens que je n'y crois pas. -- Non, mon jeune ami: il ne faut que monter a ma chambre et ouvrir ma boite a fusil; vous voyez que cela sera bientot fait. -- Alors, montons-y tout de suite, a votre chambre. -- Venez, fit sir John. Et il sortit, suivi d'Edouard. Un instant apres, Amelie, toujours reveuse, se leva et sortit a son tour. Ni madame de Montrevel ni Roland ne firent attention a sa sortie; ils etaient engages dans une grave discussion. Madame de Montrevel tachait d'obtenir de Roland qu'il n'emmenat point, le lendemain, son jeune frere a la chasse, et Roland lui expliquait comme quoi Edouard, destine a etre soldat comme son pere et son frere, ne pouvait que gagner a faire le plus tot possible ses premieres armes et a se familiariser avec la poudre et le plomb. La discussion n'etait pas encore finie lorsque Edouard rentra avec sa carabine en bandouliere. -- Tiens, frere, dit-il en se tournant vers Roland, vois donc le beau cadeau que milord m'a fait. Et il remerciait du regard sir John, qui se tenait sur la porte cherchant des yeux, mais inutilement, Amelie. C'etait, en effet, un magnifique cadeau: l'arme, executee avec cette sobriete d'ornements et cette simplicite de forme particuliere aux armes anglaises, etait du plus precieux fini; comme les pistolets, dont Roland avait pu apprecier la justesse, elle sortait des ateliers de Menton et portait une balle du calibre 24. Elle avait du etre faite pour une femme: c'etait facile a voir au peu de longueur de la crosse et au coussin de velours dont etait garnie la couche; cette destination primitive en faisait une arme parfaitement appropriee a la taille d'un enfant de douze ans. Roland enleva la carabine des epaules du petit Edouard, la regarda en amateur, en fit jouer les batteries, la mit en joue, la jeta d'une main dans l'autre, et, la rendant a Edouard: -- Remercie encore une fois milord, dit-il: tu as la une carabine qui a ete faite pour un fils de roi; allons l'essayer. Et tous trois sortirent pour essayer la carabine de sir John, laissant madame de Montrevel triste comme Thetis lorsqu'elle vit Achille, sous sa robe de femme, tirer l'epee du fourreau d'Ulysse. Un quart d'heure apres, Edouard rentrait triomphant; il rapportait a sa mere un carton de la grandeur d'un rond de chapeau dans lequel, a cinquante pas, il avait mis dix balles sur douze. Les deux hommes etaient restes a causer et a se promener dans le parc. Madame de Montrevel ecouta sur ses prouesses le recit legerement gascon d'Edouard; puis elle le regarda avec cette longue et sainte tristesse des meres pour lesquelles la gloire n'est pas une compensation du sang qu'elle fait repandre. Oh! bien ingrat l'enfant qui a vu ce regard se fixer sur lui, et qui ne se rappelle pas eternellement ce regard! Puis, au bout de quelques secondes de cette contemplation douloureuse, serrant son second fils contre son coeur: -- Et toi aussi, murmura-t-elle en eclatant en sanglots, toi aussi, un jour tu abandonneras donc ta mere? -- Oui, ma mere, dit l'enfant, mais pour devenir general comme mon pere, ou aide de camp comme mon frere. -- Et pour te faire tuer comme s'est fait tuer ton pere, et comme se fera tuer ton frere, peut-etre. Car ce changement etrange qui s'etait fait dans le caractere de Roland n'avait point echappe a madame de Montrevel, et c'etait une inquietude de plus a ajouter a ses autres inquietudes. Au nombre de ces dernieres, il fallait ranger cette reverie et cette paleur d'Amelie. Amelie atteignait dix-sept ans, sa jeunesse avait ete celle d'une enfant rieuse, pleine de joie et de sante. La mort de son pere etait venue jeter un voile noir sur sa jeunesse et sur sa gaiete; mais ces orages du printemps passent vite: le sourire ce beau soleil de Taube de la vie, etait revenu, et, comme celui de la nature, il avait brille a travers cette rosee du coeur qu'on appelle les larmes. Puis, un jour -- il y avait six mois de cela, a peu pres -- le front d'Amelie s'etait attriste, ses joues avaient pali, et de meme que les oiseaux voyageurs s'eloignent a l'approche des temps brumeux, les rires enfantins qui s'echappent des levres entr'ouvertes et des dents blanches, s'etaient envoles de la bouche d'Amelie, mais pour ne pas revenir. Madame de Montrevel avait interroge sa fille; mais Amelie avait pretendu etre toujours la meme: elle avait fait un effort pour sourire; puis comme une pierre jetee dans un lac y cree des cercles mouvants qui s'effacent peu a peu, les cercles crees par les inquietudes maternelles s'etaient peu a peu effaces du visage d'Amelie. Avec cet instinct admirable des meres, madame de Montrevel avait songe a l'amour; mais qui pouvait aimer Amelie? On ne recevait personne au chateau des Noires-Fontaines; les troubles politiques avaient detruit la societe, et Amelie ne sortait jamais seule. Madame de Montrevel avait donc ete forcee d'en rester aux conjectures. Le retour de Roland lui avait un instant rendu l'espoir; mais cet espoir avait bientot disparu lorsqu'elle avait vu l'impression produite sur Amelie par ce retour. Ce n'etait point une soeur, c'etait un spectre, on se le rappelle, qui etait venu au-devant de lui. Depuis l'arrivee de son fils, madame de Montrevel n'avait pas perdu de vue Amelie, et, avec un etonnement douloureux, elle s'etait apercue de l'effet que causait sur sa soeur la presence du jeune officier; c'etait presque de l'effroi. Il n'y avait qu'un instant encore, Amelie n'avait-elle pas profite du premier moment de liberte qui s'etait offert a elle pour remonter dans sa chambre, seul endroit du chateau ou elle parut se trouver a peu pres bien, et ou elle passait, depuis six mois, la plus grande partie de son temps. La journee s'etait passee, pour Roland et pour sir John, a visiter Bourg, comme nous l'avons dit, et a faire les preparatifs de la chasse du lendemain. Du matin a midi, on devait faire une battue; de midi au soir on devait chasser a courre. Michel, braconnier enrage, retenu sur sa chaise par une entorse, comme l'avait raconte le petit Edouard a son frere, s'etait senti soulage des qu'il s'etait agi de chasse, et s'etait hisse sur un petit cheval qui servait a faire les courses de la maison, pour aller retenir les rabatteurs a Saint- Just et a Montagnat. Lui, qui ne pouvait ni rabattre ni courir, se tiendrait avec la meute, les chevaux de sir John et de Roland et le poney d'Edouard, au centre a peu pres de la foret, percee seulement d'une grande route et de deux sentiers praticables. Les rabatteurs, qui ne pouvaient suivre une chasse a courre, reviendraient au chateau avec le gibier tue. Le lendemain, a six heures du matin, les rabatteurs etaient a la porte. Michel ne devait partir avec les chiens et les chevaux qu'a onze heures. Le chateau des Noires-Fontaines touchait a la foret meme de Seillon; on pouvait donc se mettre en chasse immediatement apres la sortie de la grille. Comme la battue promettait surtout des daims, des chevreuils et des lievres, elle devait se faire a plomb. Roland donna a Edouard un fusil simple qui lui avait servi a lui-meme quand il etait enfant, et avec lequel il avait fait ses premieres armes; il n'avait point encore assez de confiance dans la prudence de l'enfant pour lui confier un fusil a deux coups. Quant a la carabine que sir John lui avait donnee la veille, c'etait un canon raye qui ne pouvait porter que la balle. Elle avait donc ete remise aux mains de Michel, et devait, dans le cas ou on lancerait un sanglier, etre remise a l'enfant pour la seconde partie de la chasse. Pour cette seconde partie de la chasse, Roland et sir John changeraient aussi de fusils et seraient armes de carabines a deux coups et de couteaux de chasse pointus comme des poignards, affiles comme des rasoirs, qui faisaient partie de l'arsenal de sir John, et qui pouvaient indifferemment se pendre au cote ou se visser au bout du canon, en guise de baionnette. Des la premiere battue, il fut facile de voir que la chasse serait bonne: on tua un chevreuil et deux lievres. A midi, trois daims, sept chevreuils et deux renards avaient ete tues: on avait vu deux sangliers; mais, aux coups de gros plomb qu'ils avaient recus, ils s'etaient contentes de repondre en secouant la peau et avaient disparu. Edouard etait au comble de la joie: il avait tue un chevreuil. Comme il etait convenu, les rabatteurs, bien recompenses de la fatigue qu'ils avaient prise, avaient ete envoyes au chateau avec le gibier. On sonna d'une espece de cornet pour savoir ou etait Michel; Michel repondit. En moins de dix minutes, les trois chasseurs furent reunis au jardinier, a la meute et aux chevaux. Michel avait eu connaissance d'un ragot; il l'avait fait detourner par l'aine de ses fils: il etait dans une enceinte, a cent pas des chasseurs. Jacques -- c'etait l'aine des fils de Michel -- fourra l'enceinte avec sa tete de meute, Barbichon et Ravaude; au bout de cinq minutes, le sanglier tenait a la bauge. On eut pu le tuer tout de suite, ou du moins le tirer, mais la chasse eut ete trop tot finie; on lacha toute la meute sur l'animal, qui, voyant ce troupeau de pygmees fondre sur lui, partit au petit trot. Il traversa la route; Roland sonna la vue, et, comme l'animal prenait son parti du cote de la chartreuse de Seillon, les trois cavaliers enfilerent le sentier qui coupait le bois dans toute sa longueur. L'animal se fit battre jusqu'a cinq heures du soir, revenant sur ses voies et ne pouvant pas se decider a quitter une foret si bien fourree. Enfin, vers cinq heures, on comprit, a la violence et a l'intensite des abois, que l'animal tenait aux chiens. C'etait a une centaine de pas du pavillon dependant de la chartreuse, a l'un des endroits les plus difficiles de la foret. Il etait impossible de penetrer a cheval jusqu'a la bete. On mit pied a terre. Les abois des chiens guidaient les chasseurs, de maniere qu'ils ne pouvaient devier du chemin qu'autant que les difficultes du terrain les empechaient de suivre la ligne droite. De temps en temps, des cris de douleur indiquaient qu'un des assaillants s'etait hasarde a attaquer l'animal de trop pres et avait recu le prix de sa temerite. A vingt pas de l'endroit ou se passait le drame cynegetique, on commencait d'apercevoir les personnages qui en composaient faction. Le ragot s'etait accule a un rocher, de facon a ne pouvoir etre attaque par derriere; arc-boute sur ses deux pattes de devant, il presentait aux chiens sa tete aux yeux sanglants, armee de deux enormes defenses. Les chiens flottaient devant lui, autour de lui, sur lui-meme, comme un tapis mouvant. Cinq ou six, blesses plus ou moins grievement, tachaient de sang le champ de bataille, mais n'en continuaient pas moins a assaillir le sanglier avec un acharnement qui eut pu servir d'exemple de courage aux hommes les plus courageux. Chacun des chasseurs etait arrive en face de ce spectacle dans la condition de son age, de son caractere et de sa nation. Edouard, le plus imprudent et en meme temps le plus petit, eprouvant moins d'obstacle a cause de sa taille, y etait arrive le premier. Roland, insoucieux du danger, quel qu'il fut, le cherchait plutot qu'il ne le fuyait, et l'y avait suivi. Enfin, sir John, plus lent, plus grave, plus reflechi, y etait arrive le troisieme. Au moment ou le sanglier avait apercu les chasseurs, il n'avait plus paru faire aucune attention aux chiens. Ses yeux s'etaient arretes, fixes et sanglants, sur eux, et le seul mouvement qu'il indiquat etait un mouvement de ses machoires, qui, en se rapprochant violemment l'une contre l'autre, faisaient un bruit menacant. Roland regarda un instant ce spectacle, eprouvant evidemment le desir de se jeter, son couteau de chasse a la main, au milieu du groupe et d'egorger le sanglier, comme un boucher fait d'un veau, ou un charcutier d'un cochon ordinaire. Ce mouvement etait si visible, que sir John le retint par le bras, tandis que le petit Edouard disait -- Oh! mon frere, laisse-moi tirer le sanglier. Roland se retint. -- Eh bien, oui, dit-il en posant son fusil contre un arbre et en restant arme seulement de son couteau de chasse, qu'il tira du fourreau, tire-le: attention! -- Oh! sois tranquille, dit l'enfant les dents serrees, le visage pale mais resolu, et levant le canon de sa carabine a la hauteur de l'animal. -- S'il le manque ou ne fait que le blesser, fit observer sir John, vous savez que l'animal sera sur nous avant que nous ayons le temps de le voir? -- Je le sais, milord; mais je suis habitue a cette chasse-la, repondit Roland, les narines dilatees, l'oeil ardent, les levres entrouvertes. Feu, Edouard. Le coup partit aussitot le commandement; mais aussitot le coup, en meme temps que le coup, avant peut-etre, l'animal, rapide comme l'eclair, avait fonce sur l'enfant. On entendit un second coup de fusil; puis, au milieu de la fumee, on vit briller les yeux sanglants de l'animal. Mais, sur son passage, il rencontra Roland, un genou en terre et le couteau de chasse a la main. Un instant, un groupe confus et informe roula sur le sol, l'homme lie au sanglier, le sanglier lie a l'homme. Puis un troisieme coup de fusil se fit entendre, suivi d'un eclat de rire de Roland. -- Eh! milord, dit le jeune officier, c'est de la poudre et une balle perdues; ne voyez-vous pas que l'animal est eventre? Seulement debarrassez-moi de son corps; le drole pese quatre cents et m'etouffe. Mais, avant que sir John se fut baisse, Roland, d'un vigoureux mouvement d'epaule, avait fait rouler de cote le cadavre de l'animal, et se relevait, couvert de sang mais sans la moindre egratignure. Le petit Edouard, soit defaut de temps, soit courage, n'avait pas recule d'un pas. Il est vrai qu'il etait completement protege par le corps de son frere, qui s'etait jete devant lui. Sir John avait fait un saut de cote pour avoir l'animal en travers, et il regardait Roland se secouant apres ce second duel, avec le meme etonnement qu'il l'avait regarde apres le premier. Les chiens -- ceux qui restaient, et il en restait une vingtaine - - avaient suivi le sanglier et s'etaient rues sur son cadavre, essayant, mais inutilement, d'entamer cette peau aux soies herissees, presque aussi impenetrable que le fer. -- Vous allez voir, dit Roland en essuyant, avec un mouchoir de fine batiste, ses mains et son visage, couverts de sang, vous allez voir qu'ils vont le manger et votre couteau avec, milord. -- En effet, demanda sir John, le couteau? -- Il est dans sa gaine, dit Roland. -- Ah! fit l'enfant, il n'y a plus que le manche qui sorte. Et, s'elancant sur l'animal, il arracha le poignard, enfonce en effet, comme l'avait dit l'enfant, au defaut de l'epaule, et jusqu'au manche. La pointe aigue, dirigee par un oeil calme, maintenue par une main vigoureuse, avait penetre droit au coeur. On voyait sur le corps du sanglier trois autres blessures. La premiere, qui etait causee par la balle de l'enfant, etait indiquee par un sillon sanglant trace au-dessus de l'oeil, la balle etant trop faible pour briser l'os frontal. La seconde venait du premier coup de sir John; la balle avait pris l'animal en biais et avait glisse sur sa cuirasse. La troisieme, recue a bout portant, lui traversait le corps, mais lui avait ete faite, comme avait dit Roland, lorsqu'il etait deja mort. XIV -- UNE MAUVAISE COMMISSION La chasse etait finie, la nuit tombee; il s'agissait de regagner le chateau. Les chevaux n'etaient qu'a cinquante pas, a peu pres; on les entendait hennir d'impatience; ils semblaient demander si l'on doutait de leur courage en ne les faisant point participer au drame qui venait de s'accomplir. Edouard voulait absolument trainer le sanglier jusqu'a eux, le charger en croupe et le rapporter au chateau; mais Roland lui fit observer qu'il etait bien plus simple d'envoyer pour le chercher deux hommes avec un brancard. Ce fut aussi l'avis de sir John, et force fut a Edouard -- qui ne cessait de dire, en montrant la blessure de la tete: "Voila mon coup a moi; je le visais la!" -- force fut, disons-nous, a Edouard de se rendre a l'avis de la majorite. Les trois chasseurs regagnerent la place ou etaient attaches les chevaux, se remirent en selle, et, en moins de dix minutes, furent arrives au chateau des Noires-Fontaines. Madame de Montrevel les attendait sur le perron; il y avait deja plus d'une heure que la pauvre mere etait la, tremblant qu'il ne fut arrive malheur a l'un ou a l'autre de ses fils. Du plus loin qu'Edouard la vit, il mit son poney au galop, criant a travers la grille: -- Mere! mere! nous avons tue un sanglier gros comme un baudet; moi, je le visais a la tete: tu verras le trou de ma balle; Roland lui a fourre son couteau de chasse dans le ventre jusqu'a la garde; milord lui a tire deux coups de fusil. Vite! vite! des hommes pour l'aller chercher. N'ayez pas peur en voyant Roland couvert de sang, mere: c'est le sang de l'animal; mais Roland n'a pas une egratignure. Tout cela se disait avec la volubilite habituelle a Edouard, tandis que madame de Montrevel franchissait l'espace qui se trouvait entre le perron et la route, et ouvrait la grille. Elle voulut recevoir Edouard dans ses bras; mais celui-ci sauta a terre, et de terre, se jeta a son cou. Roland et sir John arrivaient; en ce moment aussi, Amelie paraissait a son tour sur le perron. Edouard laissa sa mere s'inquieter aupres de Roland qui, tout couvert de sang, etait effrayant a voir, et courut faire a sa soeur le meme recit qu'il avait debite a sa mere. Amelie l'ecouta d'une facon distraite qui sans doute blessa l'amour-propre d'Edouard; car celui-ci se precipita dans les cuisines pour raconter l'evenement a Michel, par lequel il etait bien sur d'etre ecoute. En effet, cela interessait Michel au plus haut degre; seulement, quand Edouard, apres avoir dit l'endroit ou gisait le sanglier, lui intima, de la part de Roland, l'ordre de trouver des hommes pour aller chercher l'animal, il secoua la tete. -- Eh bien, quoi! demanda Edouard, vas-tu refuser d'obeir a mon frere? -- Dieu m'en garde, monsieur Edouard, et Jacques va partir a l'instant meme pour Montagnat. -- Tu as peur qu'il ne trouve personne? -- Bon! Il trouvera dix hommes pour un; mais c'est a cause de l'heure qu'il est, et de l'endroit de l'hallali. Vous dites que c'est pres du pavillon de la chartreuse? -- A vingt pas. -- J'aimerais mieux que c'en fut a une lieue, repondit Michel en se grattant la tete; mais n'importe: on va toujours les envoyer chercher sans leur dire ni pourquoi ni comment. Une fois ici, eh bien, dame, ce sera a votre frere a les decider. -- C'est bien! c'est bien! qu'ils viennent, je les deciderai, moi. -- Oh! fit Michel, si je n'avais pas ma gueuse d'entorse, j'irais moi-meme; mais la journee d'aujourd'hui lui a fait drolement du bien. Jacques! Jacques! Jacques arriva. Edouard resta non seulement jusqu'a ce que l'ordre fut donne au jeune homme de partir pour Montagnat, mais jusqu'a ce qu'il fut parti. Puis il remonta pour faire ce que faisaient sir John et Roland, c'est-a-dire pour faire sa toilette. Il ne fut, comme on le comprend bien, question a table que des prouesses de la journee. Edouard ne demandait pas mieux que d'en parler, et sir John, emerveille de ce courage, de cette adresse et de ce bonheur de Roland, rencherissait sur le recit de l'enfant. Madame de Montrevel fremissait a chaque detail, et cependant elle se faisait redire chaque detail vingt fois. Ce qui lui parut le plus clair, a la fin de tout cela, c'est que Roland avait sauve la vie a Edouard. -- L'as-tu bien remercie, au moins? demanda-t-elle a l'enfant. -- Qui cela? -- Le grand frere. -- Pourquoi donc le remercier? dit Edouard. Est-ce que je n'aurais pas fait comme lui? -- Que voulez-vous, madame! dit sir John, vous etes une gazelle qui, sans vous en douter, avez mis au jour une race de lions. Amelie avait, de son cote, accorde une grande attention au recit; mais c'etait surtout quand elle avait vu les chasseurs se rapprocher de la chartreuse. A partir de ce moment, elle avait ecoute, l'oeil inquiet, et n'avait paru respirer que lorsque les trois chasseurs, n'ayant, apres l'hallali, aucun motif de poursuivre leur course dans le bois, etaient remontes a cheval. A la fin du diner, on vint annoncer que Jacques etait de retour avec deux paysans de Montagnat; les paysans demandaient des renseignements precis sur l'endroit ou les chasseurs avaient laisse l'animal. Roland se leva pour aller les donner; mais madame de Montrevel, qui ne voyait jamais assez son fils, se tournant vers le messager: -- Faites entrer ces braves gens, dit-elle; il est inutile que Roland se derange pour cela. Cinq minutes apres, les deux paysans entrerent, roulant leurs chapeaux entre leurs doigts. -- Mes enfants, dit Roland, il s'agit d'aller chercher dans la foret de Seillon un sanglier que nous y avons tue. -- Ca peut se faire, repondit un des paysans. Et il consulta son compagnon du regard. -- Ca peut se faire tout de meme, dit l'autre. -- Soyez tranquilles, continua Roland, vous ne perdrez pas votre peine. -- Oh! nous sommes tranquilles, fit un des paysans; on vous connait, monsieur de Montrevel. -- Oui, repondit l'autre, on sait que vous n'avez pas plus que votre pere, le general, l'habitude de faire travailler les gens pour rien. Oh! si tous les aristocrates avaient ete comme vous, il n'y aurait pas eu de revolution, monsieur Louis. -- Mais non, qu'il n'y en aurait pas eu, dit l'autre, qui semblait venu la pour etre l'echo affirmatif de ce que disait son compagnon. -- Reste maintenant a savoir ou est l'animal, demanda le premier paysan. -- Oui, repeta le second, reste a savoir ou il est. -- Oh! il ne sera pas difficile a trouver. -- Tant mieux, fit le paysan. -- Vous connaissez bien le pavillon de la foret? -- Lequel? -- Oui, lequel? -- Le pavillon qui depend de la chartreuse de Seillon. Les deux paysans se regarderent. -- Eh bien, vous le trouverez a vingt pas de la facade du cote du bois de Genoud. Les deux paysans se regarderent encore. -- Hum! fit l'un. -- Hum! repeta l'autre, fidele echo de son compagnon. -- Eh bien, quoi, hum? demanda Roland. -- Dame... -- Voyons, expliquez-vous; qu'y a-t-il? -- Il y a que nous aimerions mieux que ce fut a l'autre extremite de la foret. -- Comment a l'autre extremite de la foret? -- Ca est un fait, dit le second paysan. -- Mais pourquoi a l'autre extremite de la foret? reprit Roland avec impatience; il y a trois lieues d'ici a l'autre extremite de la foret, tandis que vous avez une lieue a peine d'ici a l'endroit ou est le sanglier. -- Oui, dit le premier paysan, c'est que l'endroit ou est le sanglier... Et il s'arreta en se grattant la tete. -- Justement, voila! dit le second. -- Voila quoi? -- C'est un peu trop pres de la chartreuse. -- Pas de la chartreuse, je vous ai dit du pavillon. -- C'est tout un; vous savez bien, monsieur Louis, qu'on dit qu'il y a un passage souterrain qui va du pavillon a la chartreuse. -- Oh! il y en a un, c'est sur, dit le second paysan. -- Eh bien, fit Roland, qu'ont de commun la chartreuse, le pavillon et le passage souterrain avec notre sanglier? -- Cela a de commun que l'animal est dans un mauvais endroit; voila. -- Oh! oui, un mauvais endroit, repeta le second paysan. -- Ah ca! vous expliquerez-vous, droles? s'ecria Roland, qui commencait a se facher, tandis que sa mere s'inquietait et qu'Amelie palissait visiblement. -- Pardon, monsieur Louis, dit le paysan, nous ne sommes pas des droles: nous sommes des gens craignant Dieu, voila tout. -- Eh! mille tonnerres! dit Roland, moi aussi je crains Dieu! Apres? -- Ce qui fait que nous ne nous soucions pas d'avoir des demeles avec le diable. -- Non, non, non, dit le second paysan. -- Avec son semblable, continua le premier paysan, un homme vaut un homme. -- Quelquefois meme il en vaut deux, dit le second bati en Hercule. -- Mais avec des etres surnaturels, des fantomes, des spectres, non, merci! continua le premier paysan. -- Merci! repeta le second. -- Ah ca, ma mere; ah ca, ma soeur, demanda Roland s'adressant aux deux femmes, comprenez-vous, au nom du ciel, quelque chose a ce que disent ces deux imbeciles? -- Imbeciles! fit le premier paysan, c'est possible; mais il n'en est pas moins vrai que Pierre Marey, pour avoir voulu regarder seulement par-dessus le mur de la chartreuse, a eu le cou tordu; il est vrai que c'etait un samedi, jour de sabbat. -- Et qu'on n'a jamais pu le lui redresser, affirma le second paysan; de sorte qu'on a ete oblige de l'enterrer le visage a l'envers et regardant ce qui se passe derriere lui. -- Oh! oh! fit sir John, voila qui devient interessant; j'aime fort les histoires de fantomes. -- Bon! dit Edouard, ce n'est point comme ma soeur Amelie, milord, a ce qu'il parait. -- Pourquoi cela? -- Regarde donc, frere Roland, comme elle est pale. -- En effet, dit sir John, mademoiselle semble pres de se trouver mal. -- Moi? pas du tout, fit Amelie; seulement ne trouvez-vous pas qu'il fait un peu chaud ici, ma mere? Et Amelie essuya son front couvert de sueur. -- Non, dit madame de Montrevel. -- Cependant, insista Amelie, si je ne craignais pas de vous incommoder, madame, je vous demanderais la permission d'ouvrir une fenetre. -- Fais, mon enfant. Amelie se leva vivement pour mettre a profit la permission recue, et, tout en chancelant, alla ouvrir une fenetre donnant sur le jardin. La fenetre ouverte, elle resta debout, adossee a la barre d'appui, et a moitie cachee par les rideaux. -- Ah! dit-elle, ici, au moins, on respire. Sir John se leva pour lui offrir son flacon de sels; mais vivement: -- Non, non, milord, dit Amelie, je vous remercie, cela va tout a fait mieux. -- Voyons, voyons, dit Roland, il ne s'agit pas de cela, mais de notre sanglier. -- Eh bien, votre sanglier, monsieur Louis, on l'ira chercher demain. -- C'est ca, dit le second paysan, demain matin il fera jour. -- De sorte que, pour y aller ce soir?... -- Oh! pour y aller ce soir... Le paysan regarda son camarade, et, tous deux en meme temps, secouant la tete: -- Pour y aller ce soir, ca ne se peut pas. -- Poltrons! -- Monsieur Louis, on n'est pas poltron pour avoir peur, dit le premier paysan. -- Que non, on n'est pas poltron pour ca, repondit le second. -- Ah! fit Roland, je voudrais bien qu'un plus fort que vous me soutint cette these, que l'on n'est pas poltron pour avoir peur. -- Dame, c'est selon la chose dont on a peur, monsieur Louis: qu'on me donne une bonne serpe et un bon gourdin, je n'ai pas peur d'un loup; qu'on me donne un bon fusil, je n'ai pas peur d'un homme, quand bien meme je saurais que cet homme m'attend pour m'assassiner... -- Oui, dit Edouard; mais d'un fantome, fut-ce d'un fantome de moine, tu as peur? -- Mon petit monsieur Edouard, dit le paysan, laissez parler votre frere, M. Louis; vous n'etes pas encore assez grand pour plaisanter avec ces choses-la, non. -- Non, ajouta l'autre paysan; attendez que vous ayez de la barbe au menton, mon petit monsieur. -- Je n'ai pas de barbe au menton, repondit Edouard en se redressant; mais cela n'empeche point que, si j'etais assez fort pour porter le sanglier, je l'irais bien chercher tout seul, que ce fut le jour ou la nuit. -- Grand bien vous fasse, mon jeune monsieur; mais voila mon camarade et moi qui vous disons que, pour un louis, nous n'irions pas. -- Mais pour deux? dit Roland, qui voulait les pousser a bout. -- Ni pour deux, ni pour quatre, ni pour dix, monsieur de Montrevel. C'est bon, dix louis; mais qu'est-ce que je ferais de vos dix louis quand j'aurais le cou tordu? -- Oui, le cou tordu comme Pierre Marey, dit le second paysan. -- Ce n'est pas vos dix louis qui donneront du pain a ma femme et a mes enfants pour le restant de leurs jours, n'est-ce pas? -- Et encore, quand tu dis dix louis, reprit le second paysan, cela ne serait que cinq, puisqu'il y en aurait cinq pour moi. -- Alors, il revient des fantomes dans le pavillon? demanda Roland. -- Je ne dis pas dans le pavillon -- dans le pavillon, je n'en suis pas sur -- mais dans la chartreuse... -- Dans la chartreuse, tu en es sur? -- Oh! oui, la, bien certainement. -- Tu les as vus? -- Pas moi; mais il y a des gens qui les ont vus. -- Ton camarade? demanda le jeune officier en se tournant vers le second paysan. -- Je ne les ai pas vus; mais j'ai vu des flammes, et Claude Philippon a entendu des chaines. -- Ah! il y a des flammes et des chaines? demanda Roland. -- Oui! et, quant aux flammes, dit le premier paysan, je les ai vues, moi. -- Et Claude Philippon a entendu les chaines, repeta le premier. -- Tres bien, mes amis, tres bien, reprit Roland d'un ton goguenard; donc, a aucun prix, vous n'irez ce soir? -- A aucun prix. -- Pas pour tout l'or du monde. -- Et vous irez demain au jour? -- Oh! monsieur Louis, avant que vous soyez leve, le sanglier sera ici. -- Il y sera que vous ne serez pas leve, repondit l'echo. -- Eh bien, fit Roland, venez me revoir apres-demain. -- Volontiers, monsieur Louis; pourquoi faire? -- Venez toujours. -- Oh! nous viendrons. -- C'est-a-dire que, du moment ou vous nous dites: "Venez!" vous pouvez etre sur que nous n'y manquerons pas, monsieur Louis. -- Eh bien, moi, je vous en donnerai des nouvelles sures. -- De qui? -- Des fantomes. Amelie jeta un cri etouffe; madame de Montrevel, seule, entendit ce cri. Louis prenait de la main conge des deux paysans, qui se cognaient a la porte, ou ils voulaient passer tous les deux en meme temps. Il ne fut plus question, pendant tout le reste de la soiree, ni de la Chartreuse, ni du pavillon, ni des hotes surnaturels, spectres ou fantomes, qui les hantaient. XV -- L'ESPRIT FORT A dix heures sonnantes, tout le monde etait couche au chateau des Noires-Fontaines, ou tout au moins chacun etait retire dans sa chambre. Deux ou trois fois pendant la soiree, Amelie s'etait approchee de Roland, comme si elle eut eu quelque chose a lui dire; mais toujours la parole avait expire sur ses levres. Quand on avait quitte le salon, elle s'etait appuyee a son bras, et, quoique la chambre de Roland fut situee un etage au-dessus de la sienne, elle avait accompagne Roland jusqu'a la porte de sa chambre. Roland l'avait embrassee, avait ferme sa porte, en lui souhaitant une bonne nuit et en se declarant tres fatigue. Cependant, malgre cette declaration, Roland, rentre chez lui, n'avait point procede a sa toilette de nuit; il etait alle a son trophee d'armes, en avait tire une magnifique paire de pistolets d'honneur, de la manufacture de Versailles, donnee a son pere par la Convention, en avait fait jouer les chiens, et avait souffle dans les canons pour voir s'ils n'etaient pas vieux charges. Les pistolets etaient en excellent etat. Apres quoi, il les avait poses cote a cote sur la table, etait alle ouvrir doucement la porte de la chambre, regardant du cote de l'escalier pour savoir si personne ne l'epiait, et, voyant que corridor et escalier etaient solitaires, il etait alle frapper a la porte de sir John. -- Entrez, dit l'Anglais. Sir John, lui non plus, n'avait pas encore commence sa toilette de nuit. -- J'ai compris, a un signe que vous m'avez fait, que vous aviez quelque chose a me dire, fit sir John, et, vous le voyez, je vous attendais. -- Certainement, que j'ai quelque chose a vous dire, repondit Roland en s'etendant joyeusement dans un fauteuil. -- Mon cher hote, repondit l'Anglais, je commence a vous connaitre; de sorte que, quand je vous vois aussi gai que cela, je suis comme vos paysans, j'ai peur. -- Vous avez entendu ce qu'ils ont dit? -- C'est-a-dire qu'ils ont raconte une magnifique histoire de fantomes. J'ai un chateau en Angleterre, ou il en revient, des fantomes. -- Vous les avez vus, milord? -- Oui, quand j'etais petit; par malheur, depuis que je suis grand, ils ont disparu. -- C'est comme cela, les fantomes, dit gaiement Roland, ca va, ca vient; quelle chance, hein! que je sois revenu justement a l'heure ou il y a des fantomes a la chartreuse de Seillon. -- Oui, fit sir John, c'est bien heureux; seulement, etes-vous sur qu'il y en ait? -- Non; mais, apres-demain, je saurai a quoi m'en tenir la-dessus. -- Comment cela? -- Je compte passer la-bas la nuit de demain. -- Oh! dit l'Anglais, voulez-vous, moi, que j'aille avec vous? -- Ce serait avec plaisir; mais, par malheur, la chose est impossible. -- Impossible, oh! -- C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, mon cher hote. -- Impossible! Pourquoi? -- Connaissez-vous les moeurs des fantomes, milord? demanda gravement Roland. -- Non. -- Eh bien, je les connais, moi: les fantomes ne se montrent que dans certaines conditions. -- Expliquez-moi cela. -- Ainsi, par exemple, tenez, milord, en Italie, en Espagne, pays des plus superstitieux, eh bien, il n'y a pas de fantomes, ou, s'il y en a, dame, dame, c'est tous les dix ans, c'est tous les vingt ans, c'est tous les siecles. -- Et a quoi attribuez-vous cette absence de fantomes? -- Au defaut de brouillard, milord. --Ah! ah! -- Sans doute; vous comprenez bien l'atmosphere des fantomes, c'est le brouillard: en Ecosse, en Danemark, en Angleterre, pays de brouillards, on regorge de fantomes: on a le spectre du pere d'Hamlet, le spectre de Banquo, les ombres des victimes de Richard III. En Italie, vous n'avez qu'un spectre, celui de Cesar; et encore ou apparait-il a Brutus? A Philippes en Macedoine, en Thrace, c'est-a-dire dans le Danemark de la Grece, dans l'Ecosse de l'Orient, ou le brouillard a trouve moyen de rendre Ovide melancolique a ce point qu'il a intitule Tristes les vers qu'il y a faits. Pourquoi Virgile fait-il apparaitre l'ombre d'Anchise a Enee? Parce que Virgile est de Mantoue. Connaissez-vous Mantoue? un pays de marais, une vraie grenouillere, une fabrique de rhumatismes, une atmosphere de vapeurs, par consequent, un nid de fantomes! -- Allez toujours, je vous ecoute. -- Vous avez vu les bords du Rhin? -- Oui. -- L'Allemagne, n'est-ce pas? -- Oui. -- Encore un pays de fees, d'ondines, de sylphes et, par consequent, de fantomes (qui peut le plus, peut le moins) tout cela a cause du brouillard toujours; mais, en Italie, en Espagne, ou diable voulez-vous que les fantomes se refugient? Pas la plus petite vapeur... Aussi, si j'etais en Espagne ou en Italie, je ne tenterais meme pas l'aventure de demain. -- Tout cela ne me dit point pourquoi vous refusez ma compagnie, insista sir John. -- Attendez donc: je vous ai deja explique comment les fantomes ne se hasardent pas dans certains pays, parce qu'ils n'y trouvent pas certaines conditions atmospheriques; laissez-moi vous expliquer les chances qu'il faut se menager quand on desire en voir. -- Expliquez! expliquez! dit sir John; en verite, vous etes l'homme que j'aime le mieux entendre parler, Roland. Et sir John s'etendit a son tour dans un fauteuil, s'appretant a ecouter avec delices les improvisations de cet esprit fantasque, qu'il avait deja vu sous tant de faces depuis cinq ou six jours a peine qu'il le connaissait. Roland s'inclina en signe de remerciement. -- Eh bien, voici donc l'affaire, et vous allez comprendre cela, milord: j'ai tant entendu parler fantomes dans ma vie, que je connais ces gaillards-la comme si je les avais faits. Pourquoi les fantomes se montrent-ils? -- Vous me demandez cela? fit sir John. -- Oui, je vous le demande. -- Je vous avoue que, n'ayant pas etudie les fantomes comme vous, je ne saurais vous faire une reponse positive. -- Vous voyez bien! Les fantomes se montrent, mon cher lord, pour faire peur a celui auquel ils apparaissent. -- C'est incontestable. -- Parbleu! s'ils ne font pas peur a celui a qui ils apparaissent, c'est celui a qui ils apparaissent qui leur fait peur: temoin M. de Turenne, dont les fantomes se sont trouves etre des faux- monnayeurs. Connaissez-vous cette histoire-la? -- Non. -- Je vous la raconterai un autre jour; ne nous embrouillons pas. Voila pourquoi, lorsqu'ils se decident a apparaitre -- ce qui est rare -- voila pourquoi les fantomes choisissent les nuits orageuses, ou il fait des eclairs, du tonnerre, du vent: c'est leur mise en scene. -- Je suis force d'avouer que tout cela est on ne peut pas plus juste. -- Attendez! il y a certaines secondes ou l'homme le plus brave sent un frisson courir dans ses veines; du temps ou je n'avais pas un anevrisme, cela m'est arrive dix fois, quand je voyais briller sur ma tete l'eclair des sabres et que j'entendais gronder a mes oreilles le tonnerre des canons. Il est vrai que, depuis que j'ai un anevrisme, je cours ou l'eclair brille, ou le tonnerre gronde; mais j'ai une chance: c'est que les fantomes ne sachent pas cela, c'est que les fantomes croient que je puis avoir peur. -- Tandis que c'est impossible, n'est-ce pas? demanda sir John. -- Que voulez-vous? quand, au lieu d'avoir peur de la mort, on croit, a tort ou a raison, avoir un motif de chercher la mort, je ne sais pas de quoi l'on aurait peur; mais, je vous le repete, il est possible que les fantomes, qui savent beaucoup de choses cependant, ne sachent point cela. Seulement, ils savent ceci: c'est que le sentiment de la peur s'augmente ou diminue par la vue et par l'audition des objets exterieurs. Ainsi, par exemple, ou les fantomes apparaissent-ils de preference? dans les lieux obscurs, dans les cimetieres, dans les vieux cloitres, dans les ruines, dans les souterrains parce que deja l'aspect des localites a dispose l'ame a la peur. Apres quoi apparaissent-ils? apres des bruits de chaines, des gemissements, des soupirs, parce que tout cela n'a rien de bien recreatif; ils n'ont garde de venir au milieu d'une grande lumiere ou apres un air de contredanse; non, la peur est abime ou l'on descend marche a marche, jusqu'a ce que le vertige vous prenne, jusqu'a ce que le pied vous glisse, jusqu'a ce que vous tombiez les yeux fermes jusqu'au fond du precipice. Ainsi, lisez le recit de toutes les apparitions, voici comment les fantomes procedent: d'abord le ciel s'obscurcit, le tonnerre gronde, le vent siffle, les fenetres et les portes crient, la lampe, s'il y a une lampe dans la chambre de celui a qui ils tiennent a faire peur, la lampe petille, palit et s'eteint; obscurite complete! alors, dans l'obscurite, on entend des plaintes; des gemissements; des bruits de chaines, enfin la porte s'ouvre et le fantome apparait. Je dois dire que toutes les apparitions que j'ai, non pas vues, mais lues, se sont produites dans des circonstances pareilles. Voyons, est-ce bien cela, sir John? -- Parfaitement. -- Et avez-vous jamais vu qu'un fantome ait apparu a deux personnes a la fois? -- En effet, je ne l'ai jamais lu, ni entendu dire. -- C'est tout simple, mon cher lord: a deux, vous comprenez, on n'a pas peur; la peur, c'est une chose mysterieuse, etrange, independante de la volonte, pour laquelle il faut l'isolement, les tenebres, la solitude. Un fantome n'est pas plus dangereux qu'un boulet de canon. Eh bien, est-ce qu'un soldat a peur d'un boulet de canon, le jour, quand il est en compagnie de ses camarades, quand il sent les coudes a gauche? Non, il va droit a la piece, il est tue ou il tue: c'est ce que ne veulent pas les fantomes; c'est ce qui fait qu'ils n'apparaissent pas a deux personnes a la fois! c'est ce qui fait que je veux aller seul a la chartreuse, milord; votre presence empecherait le fantome le plus resolu de paraitre. Si je n'ai rien vu, ou si j'ai vu quelque chose qui en vaille la peine, eh bien, ce sera votre tour apres demain. Le marche vous convient-il? -- A merveille! Mais pourquoi n'irais-je pas le premier? -- Ah! d'abord, parce que l'idee ne vous en est pas venue, et que c'est bien le moins que j'aie le benefice de mon idee; ensuite, parce que je suis du pays, que j'etais lie avec tous ces bons moines de leur vivant, et qu'il y a dans cette liaison une chance de plus qu'ils m'apparaissent apres leur mort; enfin, parce que, connaissant les localites, s'il faut fuir ou poursuivre, je me tirerai mieux que vous de l'agression ou de la retraite. Tout cela vous parait-il juste, mon cher lord? -- On ne peut plus juste, oui; mais, moi, j'irai le lendemain? -- Le lendemain, le surlendemain, tous les jours, toutes les nuits si vous voulez; ce a quoi je tiens, c'est a la primeur. Maintenant, continua Roland en se levant, c'est entre vous et moi, n'est-ce pas? Pas un mot a qui que ce soit au monde; les fantomes pourraient etre prevenus et agir en consequence. Il ne faut pas nous faire rouler par ces gaillards-la, ce serait trop grotesque. -- Soyez tranquille. Vous prendrez des armes, n'est-ce pas? -- Si je croyais n'avoir affaire qu'a des fantomes, j'irais les deux mains dans mes poches, et rien dans les goussets; mais, comme je vous disais tout a l'heure, je me rappelle les faux-monnayeurs de M. de Turenne, et je prendrai des pistolets. -- Voulez-vous les miens? -- Non, merci; ceux-la, quoiqu'ils soient bons, j'ai a peu pres resolu de ne m'en servir jamais. Puis, avec un sourire dont il serait impossible de rendre l'amertume: -- Ils me portent malheur, ajouta Roland. Bonne nuit, milord! Il faut que je dorme les poings fermes, cette nuit, pour ne pas avoir envie de dormir demain. Et, apres avoir secoue energiquement la main de l'Anglais, il sortit de la chambre de celui-ci et rentra dans la sienne. Seulement, en rentrant dans la sienne, une chose le frappa: c'est qu'il retrouvait ouverte sa porte, qu'il etait sur d'avoir laissee fermee. Mais il fut a peine entre, que la vue de sa soeur lui expliqua ce changement. -- Tiens! fit-il moitie etonne, moitie inquiet, c'est toi, Amelie? -- Oui, c'est moi, fit la jeune fille. Puis, s'approchant de son frere et lui donnant son front a baiser. -- Tu n'iras pas, dit-elle d'un ton suppliant, n'est-ce pas, mon ami? -- Ou cela? demanda Roland. -- A la chartreuse. -- Bon? et qui t'a dit que j'y allais? -- Oh! lorsqu'on te connait, comme c'est difficile a deviner! -- Et pourquoi veux-tu que je n'aille pas a la chartreuse? -- Je crains qu'il ne t'arrive un malheur. -- Ah ca! tu crois donc aux fantomes, toi? dit Roland en fixant son regard sur celui d'Amelie. Amelie baissa les yeux, et Roland sentit la main de sa soeur trembler dans la sienne. -- Voyons, dit Roland, Amelie, celle qu'autrefois j'ai connue, du moins, la fille du general de Montrevel, la soeur de Roland, est trop intelligente pour subir des terreurs vulgaires; il est impossible que tu croies a ces contes d'apparitions, de chaines, de flammes, de spectres, de fantomes. -- Si j'y croyais, mon ami, mes craintes seraient moins grandes: si les fantomes existent, ce sont des ames depouillees de leur corps, et, par consequent, qui ne peuvent sortir du tombeau avec les haines de la matiere; or, pourquoi un fantome te hairait-il, toi, Roland, qui n'as jamais fait de mal a personne? -- Bon! tu oublies ceux que j'ai tues a l'armee ou en duel. Amelie secoua la tete. -- Je ne crains pas ceux-la. -- Que crains-tu donc, alors? La jeune fille leva sur Roland. ses beaux yeux tout mouilles de larmes, et, se jetant dans les bras de son frere: -- Je ne sais, dit-elle, Roland; mais, que veux-tu! je crains! Le jeune homme, par une legere violence, releva la tete qu'Amelie cachait dans sa poitrine, et, baisant doucement et tendrement ses longues paupieres: -- Tu ne crois pas que ce soient des fantomes que j'aurai demain a combattre, n'est-ce pas? demanda-t-il. -- Mon frere, ne va pas a la chartreuse! insista Amelie d'un ton suppliant, en eludant la question. -- C'est notre mere qui t'a chargee de me demander cela: avoue-le, Amelie. -- Oh! mon frere, non, ma mere ne m'en a pas dit un mot; c'est moi qui ai devine que tu voulais y aller. -- Eh bien, si je voulais y aller, Amelie, dit Roland d'un ton ferme, tu dois savoir une chose, c'est que j'irais. -- Meme si je t'en prie a mains jointes, mon frere? dit Amelie avec un accent presque douloureux, meme si je t'en prie a genoux? Et elle se laissa glisser aux pieds de son frere. -- Oh! femmes! femmes! murmura Roland, inexplicables creatures dont les paroles sont un mystere, dont la bouche ne dit jamais les secrets du coeur, qui pleurent, qui prient, qui tremblent, pourquoi? Dieu le sait! mais nous autres hommes, jamais! J'irai, Amelie, parce que j'ai resolu d'y aller, et que, quand j'ai pris une fois une resolution, nulle puissance au monde n'a le pouvoir de m'en faire changer. Maintenant, embrasse-moi, ne crains rien, et je te dirai tout bas un grand secret. Amelie releva la tete, fixant sur Roland un regard a la fois interrogateur et desespere. -- J'ai reconnu depuis plus d'un an, repondit le jeune homme, que j'ai le malheur de ne pouvoir mourir; rassure-toi donc et sois tranquille. Roland prononca ces paroles d'un ton si douloureux, qu'Amelie, qui jusque-la etait parvenue a retenir ses larmes, rentra chez elle en eclatant en sanglots. Le jeune officier apres s'etre assure que sa soeur avait referme sa porte, referma la sienne en murmurant: -- Nous verrons bien qui se lassera enfin, de moi ou de la destinee. XVI -- LE FANTOME Le lendemain, a l'heure a peu pres a laquelle nous venons de quitter Roland, le jeune officier, apres s'etre assure que tout le monde etait couche au chateau des Noires-Fontaines, entrouvrit doucement sa porte, descendit l'escalier en retenant sa respiration, gagna le vestibule, tira sans bruit les verrous de la porte d'entree, descendit le perron, se retourna pour s'assurer que tout etait bien tranquille, et, rassure par l'obscurite des fenetres, il attaqua bravement la grille. La grille, dont les gonds avaient, selon toute probabilite, ete huiles dans la journee, tourna sans faire entendre le moindre grincement, et se referma comme elle s'etait ouverte, apres avoir donne passage a Roland, qui s'avanca rapidement alors dans la direction du chemin de Pont-d'Ain a Bourg. A peine eut-il fait cent pas que la cloche de Saint-Just tinta un coup: celle de Montagnat lui repondit comme un echo de bronze; dix heures et demie sonnaient. Au pas dont marchait le jeune homme, il lui fallait a peine vingt minutes pour atteindre la chartreuse de Seillon, surtout si, au lieu de contourner le bois, il prenait le sentier qui conduisait droit au monastere. Roland etait trop familiarise depuis sa jeunesse avec les moindres laies de la foret de Seillon pour allonger inutilement son chemin de dix minutes. Il prit donc sans hesiter a travers bois, et, au bout de cinq minutes, il reparut de l'autre cote de la foret. Arrive la, il n'avait plus a traverser qu'un bout de plaine pour etre arrive au mur du verger du cloitre. Ce fut l'affaire de cinq autres minutes a peine. Au pied du mur, il s'arreta, mais ce fut pour quelques secondes. Il degrafa son manteau, le roula en tampon et le jeta par-dessus le mur. Son manteau ote, il resta avec une redingote de velours, une culotte de peau blanche et des bottes a retroussis. La redingote etait serree autour du corps par une ceinture dans laquelle etaient passes deux pistolets. Un chapeau a larges bords couvrait son visage et le voilait d'ombre. Avec la meme rapidite qu'il s'etait debarrasse du vetement qui pouvait le gener pour franchir le mur, il se mit a l'escalader. Son pied chercha une jointure qu'il n'eut pas de peine a trouver; il s'elanca, saisit la crete du chaperon, et retomba de l'autre cote sans avoir meme touche le faite de ce mur, par-dessus lequel il avait bondi. Il ramassa son manteau, le rejeta sur ses epaules, l'agrafa de nouveau, et, a travers le verger, gagna a grands pas une petite porte qui servait de communication entre le verger et le cloitre. Comme il franchissait le seuil de cette petite porte, onze heures sonnaient. Roland s'arreta, compta les coups, fit lentement le tour du cloitre, regardant et ecoutant. Il ne vit rien et n'entendit pas le moindre bruit. Le monastere offrait l'image de la desolation et de la solitude; toutes les portes etaient ouvertes: celles des cellules, celle de la chapelle, celle du refectoire. Dans le refectoire, immense piece ou les tables etaient encore dressees, Roland vit voleter cinq ou six chauves-souris; une chouette effrayee s'echappa par une fenetre brisee, se percha sur un arbre a quelques pas de la et fit entendre son cri funebre. -- Bon! dit tout haut Roland, je crois que c'est ici que je dois etablir mon quartier general; chauves-souris et chouettes sont l'avant-garde des fantomes. Le son de cette voix humaine, s'elevant du milieu de cette solitude, de ces tenebres et de cette desolation, avait quelque chose d'insolite et de lugubre qui eut fait frissonner celui-la meme qui venait de parler, si Roland, comme il l'avait dit lui- meme, n'avait pas eu une ame inaccessible a la peur. Il chercha un point d'ou il put du regard embrasser toute la salle: une table isolee, placee sur une espece d'estrade, a l'une des extremites du refectoire, et qui avait sans doute servi au superieur du couvent, soit pour faire une lecture pieuse pendant le repas, soit pour prendre son repas separe des autres freres, lui parut un lieu d'observation reunissant tous les avantages qu'il pouvait desirer. Appuye au mur, il ne pouvait etre surpris par derriere, et, de la, son regard, lorsqu'il serait habitue aux tenebres, dominerait tous les points de la salle. Il chercha un siege quelconque et trouva, renverse a trois pas de la table, l'escabeau qui avait du etre celui du convive ou du lecteur isole. Il s'assit devant la table, detacha son manteau pour avoir toute liberte dans ses mouvements, prit ses pistolets a sa ceinture, en disposa un devant lui, et, frappant trois coups sur la table avec la crosse de l'autre: -- La seance est ouverte, dit-il a haute voix, les fantomes peuvent venir. Ceux qui, la nuit, traversant a deux des cimetieres ou des eglises, ont quelquefois eprouve, sans s'en rendre compte, ce supreme besoin de parler bas et religieusement, qui s'attache a certaines localites, ceux-la seuls comprendront quelle etrange impression eut produite, sur celui qui l'eut entendue, cette voix railleuse et saccadee troublant la solitude et les tenebres. Elle vibra un instant dans l'obscurite, qu'elle fit en quelque sorte tressaillir; puis elle s'eteignit et mourut sans echo, s'echappant a la fois par toutes ces ouvertures que les ailes du temps avaient faites sur son passage. Comme il s'y etait attendu, les yeux de Roland s'etaient habitues aux tenebres, et maintenant, grace a la pale lumiere de la lune, qui venait de se lever, et qui penetrait dans le refectoire en longs rayons blanchatres, par les fenetres brisees, pouvait voir distinctement d'un bout a l'autre de l'immense chambre. Quoique evidemment, a l'interieur comme a l'exterieur, Roland fut sans crainte, il n'etait pas sans defiance, et son oreille percevait les moindres bruits. II entendit sonner la demie. Malgre lui, le timbre le fit tressaillir; il venait de l'eglise meme du couvent. Comment, dans cette ruine ou tout etait mort, l'horloge, cette pulsation du temps, etait-elle demeuree vivante? -- Oh! oh! dit Roland, voila qui m'indique que je verrai quelque chose. Ces paroles furent presque un aparte; la majeste des lieux et du silence agissait sur ce coeur petri d'un bronze aussi dur que celui qui venait de lui envoyer cet appel du temps contre l'eternite. Les minutes s'ecoulerent les unes apres les autres; sans doute un nuage passait entre la lune et la terre, car il semblait a Roland que les tenebres s'epaississaient. Puis il lui semblait, a mesure que minuit s'approchait, entendre mille bruits a peine perceptibles, confus et differents, qui, sans doute, venaient de ce monde nocturne qui s'eveille quand l'autre s'endort. La nature n'a pas voulu qu'il y eut suspension dans la vie, meme pour le repos; elle a fait son univers nocturne comme elle a fait son monde du jour, depuis le moustique bourdonnant au chevet du dormeur, jusqu'au lion rodant autour du _douar_ de l'Arabe. Mais, Roland, veilleur des camps, sentinelle perdue dans le desert, Roland chasseur, Roland soldat, connaissait tous ces bruits; ces bruits ne le troublaient donc pas, lorsque, tout a coup, a ces bruits vint se meler de nouveau le timbre de l'horloge vibrant pour la seconde fois au-dessus de sa tete. Cette fois, c'etait minuit; il compta les douze coups les uns apres les autres. Le dernier se fit entendre, frissonna dans l'air comme un oiseau aux ailes de bronze, puis s'eteignit lentement, tristement, douloureusement. En meme temps, il sembla, au jeune homme qu'il entendait une plainte. Roland tendit l'oreille du cote d'ou venait le bruit. La plainte se fit entendre plus rapprochee. Il se leva, mais les mains appuyees sur la table et ayant sous la paume de chacune de ses mains la crosse d'un pistolet. Un frolement pareil a celui d'un drap ou d'une robe qui trainerait sur l'herbe, se fit entendre a sa gauche, a dix pas de lui. II se redressa comme mu par un ressort. Au meme moment, une ombre apparut au seuil de la salle immense. Cette ombre ressemblait a une de ces vieilles statues couchees sur les sepulcres; elle etait enveloppee d'un immense linceul qui trainait derriere elle. Roland douta un instant de lui-meme. La preoccupation de son esprit lui faisait-elle voir ce qui n'etait pas? etait-il la dupe de ses sens, le jouet de ces hallucinations que la medecine constate, mais ne peut expliquer? Une plainte poussee par le fantome fit evanouir ses doutes. -- Ah! par ma foi! dit-il en eclatant de rire, a nous deux, ami spectre! Le spectre s'arreta et etendit la main vers le jeune officier. -- Roland! Roland, dit le spectre d'une voix sourde, ce serait une pitie que de ne pas poursuivre les morts dans le tombeau ou tu les as fait descendre. Et le spectre continua son chemin sans hater le pas. Roland, un instant etonne, descendit de son estrade et se mit resolument a la poursuite du fantome. Le chemin etait difficile, encombre qu'il se presentait de pierres, de bancs mis en travers, de tables renversees. Et cependant on eut dit qu'a travers tous ces obstacles un sentier invisible etait trace pour le spectre, qui marchait du meme pas sans que rien l'arretat. Chaque fois qu'il passait devant une fenetre, la lumiere exterieure, si faible qu'elle fut, se reflechissait sur ce linceul, et le fantome dessinait ses contours, qui, la fenetre franchie, se perdaient dans l'obscurite pour reparaitre bientot et se perdre encore. Roland, l'oeil fixe sur celui qu'il poursuivait, craignant de le perdre de vue s'il en detachait un instant son regard, ne pouvait interroger du regard ce chemin si facile au spectre et si herisse d'obstacles pour lui. A chaque pas, il trebuchait; le fantome gagnait sur lui. Le fantome arriva pres de la porte opposee a celle par laquelle il etait entre, Roland vit s'ouvrir l'entree d'un corridor obscur; il comprit que l'ombre allait lui echapper. -- Homme ou spectre, voleur ou moine, dit-il, arrete, ou je fais feu! -- On ne tue pas deux fois le meme corps, et la mort, tu le sais bien, continua le fantome d'une voix sourde, n'a pas de prise sur les ames. -- Qui es-tu donc? demanda Roland. -- Je suis le spectre de celui que tu as violemment arrache de ce monde. Le jeune officier eclata de rire, de son rire strident et nerveux rendu plus effrayant encore dans les tenebres. -- Par ma foi, dit-il, si tu n'as pas d'autre indication a me donner, je ne prendrai pas meme la peine de chercher, je t'en previens. -- Rappelle-toi la fontaine de Vaucluse, dit le fantome avec un accent si faible, que cette phrase sembla sortir de sa bouche plutot comme un soupir que comme des paroles articulees. Un instant, Roland sentit, non pas son coeur faiblir, mais la sueur perler a son front; par une reaction sur lui-meme, il reprit sa force, et, d'une voix menacante: -- Une derniere fois, apparition ou realite, cria-t-il, je te previens que, si tu ne m'attends pas, je fais feu. Le spectre fut sourd et continua son chemin. Roland s'arreta une seconde pour viser: le spectre etait a dix pas de lui: Roland avait la main sure, c'etait lui-meme qui avait glisse la balle dans le pistolet, un instant auparavant; il venait de passer la baguette dans les canons pour s'assurer qu'ils etaient charges. Au moment ou le spectre se dessinait de toute sa hauteur, blanc, sous la voute sombre du corridor, Roland fit feu. La flamme illumina comme un eclair le corridor, dans lequel continua de s'enfoncer le spectre, sans hater ni ralentir le pas. Puis tout rentra dans une obscurite d'autant plus profonde que la lumiere avait ete plus vive. Le spectre avait disparu sous l'arcade sombre. Roland s'y elanca a sa poursuite, tout en faisant passer son second pistolet dans sa main droite. Mais, si court qu'eut ete le temps d'arret, le fantome avait gagne du chemin; Roland le vit au bout du corridor, se dessinant cette fois en vigueur sur l'atmosphere grise de la nuit. Il doubla le pas et arriva a l'extremite du corridor au moment ou le spectre disparaissait derriere la porte de la citerne. Roland redoubla de vitesse; arrive sur le seuil de la porte, il lui sembla que le spectre s'enfoncait dans les entrailles de la terre. Cependant tout le torse etait encore visible. -- Fusses-tu le demon, dit Roland, je te rejoindrai. Et il lacha son second coup de pistolet, qui emplit de flamme et de fumee le caveau dans lequel s'etait englouti le spectre. Quand la fumee fut dissipee, Roland chercha vainement; il etait seul. Roland se precipita dans le caveau en hurlant de rage; il sonda les murs de la crosse de ses pistolets, il frappa le sol du pied: partout le sol et la pierre rendirent ce son mat des objets solides. Il essaya de percer l'obscurite du regard; mais c'etait chose impossible: le peu de lumiere que laissait filtrer la lune s'arretait aux premieres marches de la citerne. -- Oh! s'ecria Roland, une torche! une torche! Personne ne lui repondit; le seul bruit qui se fit entendre etait le murmure de la source coulant a trois pas de lui. Il vit qu'une plus longue recherche serait inutile, sortit du caveau, tira de sa poche une poire a poudre, deux balles tout enveloppees dans du papier, et rechargea vivement ses pistolets. Puis il reprit le chemin qu'il venait de suivre, retrouva le couloir sombre, au bout du couloir le refectoire immense, et alla reprendre, a l'extremite de la salle muette, la place qu'il avait quittee pour suivre le fantome. La, il attendit. Mais les heures de la nuit sonnerent successivement jusqu'a ce qu'elles devinssent les heures matinales et que les premiers rayons du jour teignissent de leurs tons blafards les murailles du cloitre. -- Allons, murmura Roland, c'est fini pour cette nuit; peut-etre une autre fois serai-je plus heureux. Vingt minutes apres, il rentrait au chateau des Noires-Fontaines. XVII -- PERQUISITION Il ne pouvait point se figurer que sa soeur craignit pour un autre que lui. Amelie s'elanca hors de sa chambre, avec son peignoir de nuit. Il etait facile de voir, a la paleur de son teint, au cercle de bistre s'etendant jusqu'a la moitie de sa joue, qu'elle n'avait pas ferme l'oeil de la nuit. -- Il ne t'est rien arrive, Roland? s'ecria-t-elle en serrant son frere dans ses bras et en le tatant avec inquietude. -- Rien. -- Ni a toi ni a personne? -- Ni a moi ni a personne. -- Et tu n'as rien vu? -- Je ne dis pas cela, fit Roland. -- Qu'as-tu vu, mon Dieu? -- Je te raconterai cela plus tard; en attendant, tant tues que blesses, il n'y a personne de mort. -- Ah! je respire. -- Maintenant, si j'ai un conseil a te donner, petite soeur, c'est d'aller te mettre gentiment dans ton lit et de dormir, si tu peux, jusqu'a l'heure du dejeuner. Je vais faire autant, et je te promets que l'on n'aura pas besoin de me bercer pour m'endormir: bonne nuit ou plutot bon matin! Roland embrassa tendrement sa soeur, et, en affectant de siffloter insoucieusement un air de chasse, il monta l'escalier du second etage. Sir John l'attendait franchement dans le corridor. Il alla droit au jeune homme. -- Eh bien? lui demanda-t-il. -- Eh bien, je n'ai point fait completement buisson creux. -- Vous avez vu un fantome? -- J'ai vu quelque chose, du moins, qui y ressemblait beaucoup. -- Vous allez me raconter cela. -- Oui, je comprends, vous ne dormiriez pas ou vous dormiriez mal; voici en deux mots la chose telle qu'elle s'est passee... Et Roland fit un recit exact et circonstancie de l'aventure de la nuit. -- Bon! dit sir John quand Roland eut acheve, j'espere que vous en avez laisse pour moi? -- J'ai meme peur, dit Roland, de vous avoir laisse le plus dur. Puis, comme sir John insistait, revenant sur chaque detail, se faisant indiquer la disposition des localites: -- Ecoutez, dit Roland; aujourd'hui, apres dejeuner, nous irons faire a la chartreuse une visite de jour, ce qui ne vous empechera point d'y faire votre station de nuit; au contraire, la visite de jour vous servira a etudier les localites. Seulement, ne dites rien a personne. -- Oh! fit sir John, ai-je donc l'air d'un bavard? -- Non, c'est vrai, dit Roland en riant; ce n'est pas vous, milord, qui etes un bavard, c'est moi qui suis un niais. Et il rentra dans sa chambre. Apres le dejeuner, les deux hommes descendirent les pentes du jardin comme pour aller faire une promenade aux bords de la Reyssouse, puis ils appuyerent a gauche, remonterent au bout de quarante pas, gagnerent la grande route, traverserent le bois, et se trouverent au pied du mur de la chartreuse, a l'endroit meme ou la veille Roland l'avait escalade. -- Milord, dit Roland, voici le chemin. -- En bien, fit sir John, prenons-le. Et lentement, mais avec une admirable force de poignet qui indiquait un homme possedant a fond sa gymnastique, l'Anglais saisit le chaperon du mur, s'assit sur le faite, et se laissa retomber de l'autre. Roland le suivit avec la prestesse d'un homme qui n'en etait point a son coup d'essai. Tous deux se trouverent de l'autre cote. L'abandon etait encore plus visible de jour que la nuit. L'herbe avait pousse partout dans les allees et montait jusqu'aux genoux; les escaliers etaient envahis par des vignes devenues si epaisses, que le raisin n'y pouvait murir sous l'ombre des feuilles; en plusieurs endroits, le mur etait degrade, et le lierre, ce parasite bien plus que cet ami des ruines, commencait a s'etendre de tous cotes. Quant aux arbres en plein vent, pruniers, pechers, abricotiers, ils avaient pousse avec la liberte des hetres et des chenes de la foret, dont ils semblaient envier la hauteur et l'epaisseur, et la seve, tout entiere absorbee par les branches aux jets multiples et vigoureux, ne donnait que des fruits rares et mal venus. Deux ou trois fois, au mouvement des longues herbes agitees devant eux, sir John et Roland devinerent que la couleuvre, cette hotesse rampante de la solitude, avait etabli la son domicile et fuyait tout etonnee qu'on la derangeat. Roland conduisit son ami droit a la porte donnant du verger dans le cloitre; mais, avant d'entrer dans le cloitre, il jeta les yeux sur le cadran de l'horloge; l'horloge, qui marchait la nuit, etait arretee le jour. Du cloitre, il passa dans le refectoire: la, le jour lui revela sous leur veritable aspect les objets que l'obscurite avait revetus des formes fantastiques de la nuit. Roland montra a sir John l'escabeau renverse, la table rayee sous les batteries des pistolets, la porte par laquelle etait entre le fantome. Il suivit, avec l'Anglais, le chemin qu'il avait suivi a la piste du fantome; il reconnut les obstacles qui l'avaient arrete, mais qui etaient faciles a franchir pour quelqu'un qui d'avance aurait pris connaissance de la localite. Arrive a l'endroit ou il avait fait feu, il retrouva les bourres, mais il chercha inutilement la balle. Par la disposition du corridor, fuyant en biais, il etait cependant impossible, si la balle n'avait pas laisse de traces sur la muraille, qu'elle n'eut point atteint le fantome. Et cependant, si le fantome avait ete atteint et presentait un corps solide, comment se faisait-il que ce corps fut reste debout? comment, au moins, n'avait-il point ete blesse? et comment, ayant ete blesse, ne trouvait-on sur le sol aucune trace de sang? Or, il n'y avait ni trace de sang ni trace de balle. Lord Tanlay n'etait pas loin d'admettre que son ami eut eu affaire a un spectre veritable. -- On est venu depuis moi, dit Roland, et l'on a ramasse la balle. -- Mais, si vous avez tire sur un homme, comment la balle n'est- elle pas entree? -- Oh! c'est bien simple, l'homme avait une cotte de mailles sous son linceul. C'etait possible: cependant, sir John secoua la tete en signe de doute; il aimait mieux croire a un evenement surnaturel, cela le fatiguait moins. L'officier et lui continuerent leur investigation. On arriva au bout du corridor, et l'on se trouva a l'autre extremite du verger. C'etait la que Roland avait revu son spectre, un instant disparu sous la voute sombre. Il alla droit a la citerne; il semblait suivre encore le fantome, tant il hesitait peu. La, il comprit l'obscurite de la nuit devenue plus intense encore par l'absence de tout reflet exterieur: a peine y voyait-on pendant le jour. Roland tira de dessous son manteau deux torches d'un pied de long, prit un briquet, y alluma de l'amadou, et a l'amadou une allumette. Les deux torches flamberent. Il s'agissait de decouvrir le passage par ou le fantome avait disparu. Roland et sir John approcherent les torches du sol. La citerne etait pavee de grandes dalles de liais qui semblaient parfaitement jointes les unes aux autres. Roland cherchait sa seconde balle avec autant de persistance qu'il avait cherche la premiere. Une pierre se trouvait sous ses pieds, il repoussa la pierre et apercut un anneau scelle dans une des dalles. Sans rien dire, Roland passa sa main dans l'anneau, s'arc-bouta sur ses pieds et tira a lui. La dalle tourna sur son pivot avec une facilite qui indiquait qu'elle operait souvent la meme manoeuvre. En tournant, elle decouvrit l'entree du souterrain. -- Ah! fit Roland, voici le passage de mon spectre. Et il descendit dans l'ouverture beante. Sir John le suivit. Ils firent le meme trajet qu'avait fait Morgan lorsqu'il etait revenu rendre compte de son expedition; au bout du souterrain, ils trouverent la grille donnant sur les caveaux funeraires. Roland secoua la grille; la grille n'etait point fermee, elle ceda. Ils traverserent le cimetiere souterrain et atteignirent l'autre grille; comme la premiere, elle etait ouverte. Roland marchant toujours le premier, ils monterent quelques marches et se trouverent dans le choeur de la chapelle ou s'etait passee la scene que nous avons racontee entre Morgan et les compagnons de Jehu. Seulement, les stalles etaient vides, le choeur etait solitaire, et l'autel, degrade par l'abandon du culte, n'avait plus ni ses cierges flamboyants, ni sa nappe sainte. Il etait evident pour Roland que la avait abouti la course du faux fantome, que sir John s'obstinait a croire veritable. Mais, que le fantome fut vrai ou faux, sir John avouait que c'etait la en effet que sa course avait du aboutir. Il reflechit un instant, puis, apres cet instant de reflexion: -- Eh bien, dit l'Anglais, puisque c'est a mon tour a veiller ce soir, puisque j'ai le droit de choisir la place ou je veillerai, je veillerai la, dit-il. Et il montra une espece de table formee au milieu du choeur par le pied de chene qui supportait autrefois l'aile du lutrin. -- En effet, dit Roland avec la meme insouciance que s'il se fut agi de lui-meme, vous ne serez pas mal la; seulement, comme ce soir vous pourriez trouver la pierre scellee et les deux grilles fermees, nous allons chercher une issue qui vous conduise, directement ici. Au bout de cinq minutes, l'issue etait trouvee. La porte d'une ancienne sacristie s'ouvrait sur le choeur, et, de cette sacristie, une fenetre degradee donnait passage dans la foret. Les deux hommes sortirent par la fenetre et se trouverent dans le plus epais du bois, juste a vingt pas de l'endroit ou ils avaient tue le sanglier. -- Voila notre affaire, dit Roland; seulement, mon cher lord, comme vous ne vous retrouveriez pas de nuit dans cette foret ou l'on a deja assez de mal a se retrouver de jour, je vous accompagnerai jusqu'ici. -- Oui, mais, moi entre, vous vous retirez aussitot, dit l'Anglais; je me souviens de ce que vous m'avez dit touchant la susceptibilite des fantomes: vous sachant a quelques pas de moi, ils pourraient hesiter a apparaitre, et, puisque vous en avez vu un, je veux aussi en voir un au moins. -- Je me retirerai, repondit Roland, soyez tranquille; seulement, ajouta-t-il en riant, je n'ai qu'une peur. -- Laquelle? -- C'est qu'en votre qualite d'Anglais et d'heretique; ils ne soient mal a l'aise avec vous. -- Oh! dit sir John gravement, quel malheur que je n'aie pas le temps d'abjurer d'ici a ce soir! Les deux amis avaient vu tout ce qu'ils avaient a voir: en consequence, ils revinrent au chateau. Personne, pas meme Amelie, n'avait paru soupconner dans leur promenade autre chose qu'une promenade ordinaire. La journee se passa donc sans questions et meme sans inquietudes apparentes: d'ailleurs, au retour des deux amis, elle etait deja bien avancee. On se mit a table, et, a la grande joie d'Edouard, on projeta une nouvelle chasse. Cette chasse fit les frais de la conversation pendant le diner et pendant une partie de la soiree. A dix heures, comme d'habitude, chacun etait rentre dans sa chambre, seulement Roland etait dans celle de sir John. La difference des caracteres eclatait visiblement dans les preparatifs: Roland avait fait les siens joyeusement, comme pour une partie de plaisir; sir John faisait les siens gravement, comme pour un duel. Les pistolets furent charges avec le plus grand soin et passes a la ceinture de l'Anglais, et, au lieu d'un manteau qui pouvait gener ses mouvements, ce fut une grande redingote a collet qu'il endossa par-dessus son habit. A dix heures et demie, tous deux sortirent avec les memes precautions que Roland avait prises pour lui tout seul. A onze heures moins cinq minutes, ils etaient au pied de la fenetre degradee, mais a laquelle des pierres tombees de la voute pouvaient servir de marchepied. La, ils devaient, selon leurs conventions, se separer. Sir John rappela ces conditions a Roland: -- Oui, dit le jeune homme, avec moi, milord, une fois pour toutes, ce qui est convenu est convenu; seulement, a mon tour, une recommandation. -- Laquelle? -- Je n'ai pas retrouve les balles parce que l'on est venu les enlever; on est venu les enlever pour que je ne visse pas l'empreinte qu'elles avaient conservee sans doute. -- Et, dans votre opinion, quelle empreinte eussent-elles conservee? -- Celle des chainons d'une cotte de mailles; mon fantome etait un homme cuirasse. -- Tant pis, dit sir John, j'aimais fort le fantome, moi. Puis, apres un moment de silence ou un soupir de l'Anglais exprimait son regret profond d'etre force de renoncer au spectre: -- Et votre recommandation? dit-il. -- Tirez au visage. L'Anglais fit un signe d'assentiment, serra la main du jeune officier, escalada les pierres, entra dans la sacristie, et disparut. -- Bonne nuit! lui cria Roland. Et, avec cette insouciance du danger qu'en general un soldat a pour lui-meme et pour ses compagnons, Roland, comme il l'avait promis a sir John, reprit le chemin du chateau des Noires- Fontaines. XVIII -- LE JUGEMENT Le lendemain, Roland, qui n'etait parvenu a s'endormir que vers deux heures du matin, s'eveilla a sept heures. En s'eveillant, il reunit ses souvenirs epars, se rappela ce qui s'etait passe la veille, entre lui et sir John, et s'etonna qu'a son retour l'Anglais ne l'eut point eveille. Il s'habilla vivement et alla, au risque de le reveiller au milieu de son premier sommeil, frapper a la porte de la chambre de sir John. Mais sir John ne repondit point. Roland frappa plus fort. Meme silence. Cette fois, un peu d'inquietude se melait a la curiosite de Roland. La clef etait en dehors; le jeune officier ouvrit la porte et plongea dans la chambre un regard rapide. Sir John n'etait point dans la chambre, sir John n'etait point rentre. Le lit etait intact. Qu'etait-il donc arrive? Il n'y avait pas un instant a perdre, et, avec la rapidite de resolution que nous connaissons a Roland, on devine qu'il ne perdit pas un instant. Il s'elanca dans sa chambre, acheva de s'habiller, mit son couteau de chasse a sa ceinture, son fusil en bandouliere, et sortit. Personne n'etait encore eveille, sinon la femme de chambre. Roland la rencontra sur l'escalier: -- Vous direz a madame de Montrevel, dit-il, que je suis sorti pour faire un tour dans la foret de Seillon avec mon fusil; qu'on ne soit pas inquiet si milord et moi ne rentrions pas precisement a l'heure du dejeuner. Et Roland s'elanca rapidement hors du chateau. Dix minutes apres, il etait pres de la fenetre ou, la veille, a onze heures du soir, il avait quitte lord Tanlay. Il ecouta: on n'entendait aucun bruit a l'interieur; a l'exterieur seulement, l'oreille d'un chasseur pouvait reconnaitre toutes ces rumeurs matinales que fait le gibier dans les bois. Roland escalada la fenetre avec son agilite ordinaire et s'elanca de la sacristie dans le choeur. Un regard lui suffit pour s'assurer que non seulement le choeur, mais le vaisseau entier de la petite chapelle, etait vide. Les fantomes avaient-ils fait suivre a l'Anglais le chemin oppose a celui qu'il avait suivi lui-meme? C'etait possible. Roland passa rapidement derriere l'autel, gagna la grille des caveaux: la grille etait ouverte. Il s'engagea dans le cimetiere souterrain. L'obscurite l'empechait de voir dans ses profondeurs. Il appela a trois reprises sir John; personne ne lui repondit. Il gagna l'autre grille donnant dans le souterrain; elle etait ouverte comme la premiere. Il s'engagea dans le passage voute. Seulement, la, comme il eut ete impossible, au milieu des tenebres, de se servir de son fusil, il le passa en bandouliere et mit le couteau de chasse a la main. En tatonnant, il s'enfonca toujours davantage sans rencontrer personne, et, au fur et a mesure qu'il allait en avant, l'obscurite redoublait, ce qui indiquait que la dalle de la citerne etait fermee. Il arriva ainsi a la premiere marche de l'escalier, monta jusqu'a ce qu'il touchat la dalle tournante avec sa tete, fit un effort, la dalle tourna. Roland revit le jour. Il s'elanca dans la citerne. La porte qui donnait sur le verger etait ouverte; Roland sortit par cette porte, traversa la partie du verger qui se trouvait entre la citerne et le corridor, a l'autre extremite duquel il avait fait feu sur son fantome. Il traversa le corridor et se trouva dans le refectoire. Le refectoire etait vide. Comme il avait fait dans le souterrain funebre, Roland appela trois fois sir John. L'echo etonne, qui semblait avoir desappris les sons de la parole humaine, lui repondit seul en balbutiant. Il n'etait point probable que sir John fut venu de ce cote; il fallait retourner au point de depart. Roland repassa par le meme chemin et se retrouva dans le choeur de la chapelle. C'etait la que sir John avait du passer la nuit, c'etait la qu'on devait retrouver sa trace. Roland s'avanca dans le choeur. A peine y fut-il, qu'un cri s'echappa de sa poitrine. Une large tache de sang s'etendait a ses pieds et tachait les dalles du choeur. De l'autre cote du choeur, a quatre pas de celle qui rougissait le marbre a ses pieds, il y avait une seconde tache non moins large, non mois rouge, non moins recente, et qui semblait faire le pendant de la premiere. Une de ces taches etait a droite, l'autre a gauche de cette espece de piedestal devant lequel milord avait dit qu'il etablirait son domicile. Roland s'approcha du piedestal; le piedestal etait ruisselant de sang. C'etait la evidement que le drame s'etait passe. Le drame, s'il fallait en croire les traces qu'il avait laissees, le drame avait ete terrible. Roland, en sa double qualite de chasseur et de soldat, devait etre un habile chercheur de piste. Il avait pu calculer ce qu'a repandu de sang un homme mort, ou ce qu'en repand un homme blesse. Cette nuit avait vu tomber trois hommes morts ou blesses. Maintenant, quelles etaient les probabilites? Les deux taches de sang du choeur, celle de droite et celle de gauche, etaient probablement le sang de deux des antagonistes de sir John. Le sang du piedestal, etait probablement le sien. Attaque de deux cotes, a droite et a gauche, il avait fait feu des deux mains et avait tue ou blesse un homme de chaque coup. De la les deux taches de sang qui rougissaient le pave. Attaque a son tour lui-meme, il avait ete frappe pres du piedestal, et sur le piedestal son sang avait rejailli. Au bout de cinq secondes d'examen, Roland etait aussi sur de ce que nous venons de dire, que s'il avait vu la lutte de ses propres yeux. Maintenant qu'avait-on fait des deux autres corps et du corps de sir John? Ce qu'on avait fait des deux autres corps, Roland s'en inquietait assez peu. Mais il tenait fort a savoir ce qu'etait devenu celui de sir John. Une trace de sang partait du piedestal et allait jusqu'a la porte. Le corps de sir John avait ete porte dehors. Roland secoua la porte massive; elle n'etait fermee qu'au pene. Sous son premier effort elle s'ouvrit: de l'autre cote du seuil, il retrouva les traces de sang. Puis, a travers les broussailles, le chemin qu'avaient suivi les gens qui emportaient le corps. Les branches brisees, les herbes foulees conduisirent Roland jusqu'a la lisiere de la foret donnant sur le chemin de Pont-d'Ain a Bourg. La, vivant ou mort, le corps semblait avoir ete depose le long du talus du fosse. Apres quoi, plus rien. Un homme passa, venant du cote du chateau des Noires-Fontaines; Roland alla a lui. -- N'avez-vous rien vu sur votre chemin? n'avez-vous rencontre personne? demanda-t-il. -- Si fait, repondit l'homme, j'ai vu deux paysans qui portaient un corps sur une civiere. -- Ah! s'ecria Roland, et ce corps etait celui d'un homme vivant? -- L'homme etait pale et sans mouvement, et il avait bien l'air d'etre mort. -- Le sang coulait-il? -- J'en ai vu des gouttes sur le chemin. -- En ce cas, il vit. Alors, tirant un louis de sa poche: -- Voila un louis, dit-il; cours chez le docteur Milliet, a Bourg; dis-lui de monter a cheval et de se rendre a franc etrier au chateau des Noires-Fontaines; ajoute, qu'il y a un homme en danger de mort. Et, tandis que le paysan, stimule par la recompense recue, pressait sa course vers Bourg, Roland, bondissant sur son jarret de fer, pressait la sienne vers le chateau. Et maintenant, comme notre lecteur est selon toute probabilite, aussi curieux que Roland de savoir ce qui est arrive a sir John, nous allons le mettre au courant des evenements de la nuit. Sir John, comme on l'a vu, etait entre a onze heures moins quelques minutes dans ce que l'on avait coutume d'appeler la Correrie ou le pavillon de la chartreuse, et qui n'etait rien autre chose qu'une chapelle elevee au milieu du bois. De la sacristie, il avait passe dans le choeur. Le choeur etait vide et paraissait solitaire. Une lune assez brillante, mais qui cependant disparaissait de temps en temps voilee par les nuages, infiltrait son rayon bleuatre a travers les fenetres en ogive et les vitraux de couleur a moitie brises de la chapelle. Sir John penetra jusqu'au milieu du choeur, s'arreta devant le piedestal et s'y tint debout. Les minutes s'ecoulerent; mais, cette fois, ce ne fut point l'horloge de la chartreuse qui donna la mesure du temps, ce fut l'eglise de Peronnaz, c'est-a-dire du village le plus proche de la chapelle ou sir John attendait. Tout se passa, jusqu'a minuit, comme tout s'etait passe pour Roland, c'est-a-dire que sir John ne fut distrait que par de vagues rumeurs et par des bruits passagers. Minuit sonna: c'etait le moment qu'attendait avec impatience sir John, car c'etait celui ou l'evenement devait se produire, si un evenement quelconque se produisait. Au dernier coup, il lui sembla entendre des pas souterrains et voir une lumiere apparaitre du cote de la grille qui communiquait aux tombeaux. Toute son attention se porta donc de ce cote. Un moine sortit du passage, son capuchon rabattu sur ses yeux et tenant une torche a la main. Il portait la robe des chartreux. Un second le suivit, puis un troisieme. Sir John en compta douze. Ils se separerent devant l'autel. Il y avait douze stalles dans le choeur; six a la droite de sir John, six a sa gauche. Les douze moines prirent silencieusement place dans les douze stalles. Chacun planta sa torche dans un trou pratique a cet effet dans les appuis du chene, et attendit. Un treizieme parut et se placa devant l'autel. Aucun de ces moines n'affectait l'allure fantastique des fantomes ou des ombres; tous appartenaient evidemment encore a la Terre, tous etaient des hommes vivants. Sir John, debout, un pistolet de chaque main, appuye a son piedestal place juste au milieu du choeur, regardait avec un grand flegme cette manoeuvre qui tendait a l'envelopper. Comme lui, les moines etaient debout et muets. Le moine de l'autel rompit le silence. -- Freres, demanda-t-il, pourquoi les vengeurs sont-ils reunis? -- Pour juger un profane, repondirent les moines. -- Ce profane, reprit l'interrogateur, quel crime a-t-il commis? -- Il a tente de penetrer les secrets des compagnons de Jehu. -- Quelle peine a-t-il meritee? -- La peine de mort. Le moine de l'autel laissa, pour ainsi dire, a l'arret qui venait d'etre rendu le temps de penetrer jusqu'au coeur de celui qu'il atteignait. Puis, se retournant vers l'Anglais, toujours aussi calme que s'il eut assiste a une comedie: -- Sir John Tanlay, lui dit-il, vous etes etranger, vous etes Anglais; c'etait une double raison pour laisser tranquillement les compagnons de Jehu debattre leurs affaires avec le gouvernement dont ils ont jure la perte. Vous n'avez point eu cette sagesse; vous avez cede a une vaine curiosite; au lieu de vous en ecarter, vous avez penetre dans l'antre du lion, le lion vous dechirera. Puis, apres un instant de silence pendant lequel il sembla attendre la reponse de l'Anglais, voyant que celui-ci demeurait muet: -- Sir John Tanlay, ajouta-t-il, tu es condamne a mort; prepare- toi a mourir. -- Ah! ah! je vois que je suis tombe au milieu d'une bande de voleurs. S'il en est ainsi, on peut se racheter par une rancon. Puis se tournant vers le moine de l'autel: -- A combien la fixez-vous, capitaine? Un murmure de menaces accueillit ces insolentes paroles. Le moine de l'autel etendit la main. -- Tu te trompes, sir John: nous ne sommes pas une bande de voleurs, dit-il d'un ton qui pouvait lutter de calme et de sang- froid avec celui de l'Anglais, et la preuve, c'est que, si tu as quelque somme considerable ou quelques bijoux precieux sur toi, tu n'as qu'a donner tes instructions, et argent et bijoux seront remis, soit a ta famille, soit a la personne que tu designeras. -- Et quel garant aurais-je que ma derniere volonte sera accomplie? -- Ma parole. -- La parole d'un chef d'assassins! je n'y crois pas. -- Cette fois comme l'autre, tu te trompes, sir John: je ne suis pas plus un chef d'assassins que je n'etais un capitaine de voleurs. -- Et qu'es-tu donc alors? -- Je suis l'elu de la vengeance celeste; je suis l'envoye de Jehu, roi d'Israel, qui a ete sacre par le prophete Elisee pour exterminer la maison d'Achab. -- Si vous etes ce que vous dites, pourquoi vous voilez-vous le visage? Pourquoi vous cuirassez-vous sous vos robes? Des elus frappent a decouvert et risquent la mort en donnant la mort. Rabattez vos capuchons, montrez-moi vos poitrines nues, et je vous reconnaitrai pour ce que vous pretendez etre. -- Freres, vous avez entendu? dit le moine de l'autel. Et, depouillant sa robe, il ouvrit d'un seul coup son habit, son gilet et jusqu'a sa chemise. Chaque moine en fit autant, et se trouva visage decouvert et poitrine nue. C'etaient tous de beaux jeunes gens dont le plus age ne paraissait pas avoir trente-cinq ans. Leur mise indiquait l'elegance la plus parfaite; seulement, chose etrange, pas un seul n'etait arme. C'etaient bien des juges et pas autre chose. -- Sois content, sir John Tanlay, dit le moine de l'autel, tu vas mourir; mais, en mourant, comme tu en as exprime le desir tout a l'heure, tu pourras reconnaitre et tuer. Sir John, tu as cinq minutes pour recommander ton ame a Dieu. Sir John, au lieu de profiter de la permission accordee et de songer a son salut spirituel, souleva tranquillement la batterie de ses pistolets pour voir si l'amorce etait en bon etat, fit jouer les chiens pour s'assurer de la bonte des ressorts, et passa la baguette dans les canons pour etre bien certain de l'immobilite des balles. Puis, sans attendre les cinq minutes qui lui etaient accordees: -- Messieurs, dit-il, je suis pret; l'etes-vous? Les jeunes gens se regarderent: puis, sur un signe de leur chef, marcherent droit a sir John, l'enveloppant de tous les cotes. Le moine de l'autel resta immobile a sa place, dominant du regard la scene qui allait se passer. Sir John n'avait que deux pistolets, par consequent que deux hommes a tuer. Il choisit ses victimes et fit feu. Deux compagnons de Jehu roulerent sur les dalles qu'ils rougirent de leur sang. Les autres, comme si rien ne s'etait passe, s'avancerent du meme pas, etendant la main sur sir John. Sir John avait pris ses pistolets par le canon et s'en servait comme de deux marteaux. Il etait vigoureux, la lutte fut longue. Pendant pres de dix minutes, un groupe confus s'agita au milieu du choeur; puis, enfin, ce mouvement desordonne cessa, et les compagnons de Jehu s'ecarterent a droite et a gauche, regagnant leurs stalles, et laissant sir John garrotte avec les cordes de leur robes et couche sur le piedestal au milieu du choeur. -- As-tu recommande ton ame a Dieu? demanda le moine de l'autel. -- Oui, assassin! repondit sir John; tu peux frapper. Le moine prit sur l'autel un poignard, s'avanca le bras haut vers sir John, et suspendant le poignard au-dessus de sa poitrine: -- Sir John Tanlay, lui dit-il, tu es brave, tu dois etre loyal; fais serment que pas un mot de ce que tu viens de voir ne sortira de ta bouche; jure que dans quelque circonstance que ce soit, tu ne reconnaitras aucun de nous, et nous te faisons grace de la vie. -- Aussitot sorti d'ici, repondit sir John, ce sera pour vous denoncer; aussitot libre, ce sera pour vous poursuivre. -- Jure! repeta une seconde fois le moine. -- Non! dit sir John. -- Jure! repeta une troisieme fois le moine. -- Jamais! repeta a son tour sir John. -- Eh bien, meurs donc, puisque tu le veux! Et il enfonca son poignard jusqu'a la garde dans la poitrine de sir John, qui, soit force de volonte, soit qu'il eut ete tue sur le coup, ne poussa pas meme un soupir. Puis, d'une voix pleine, sonore, de la voix d'un homme qui a la conscience d'avoir accompli son devoir: -- Justice est faite! dit le moine. Alors, remontant a l'autel en laissant le poignard dans la blessure: -- Freres, dit-il, vous savez que vous etes invites a Paris, rue du Bac, n deg. 35, au bal des victimes, qui aura lieu le 21 janvier prochain, en memoire de la mort du roi Louis XVI. Puis, le premier, il rentra dans le souterrain, ou le suivirent les dix moines restes debout, emportant chacun sa torche. Deux torches restaient pour eclairer les trois cadavres. Un instant apres, a la lueur de ces deux torches, quatre freres servants entrerent; ils commencerent par prendre les deux cadavres gisant sur les dalles et les emporterent dans le caveau. Puis ils rentrerent, souleverent le corps de sir John, le poserent sur un brancard, l'emporterent hors de la chapelle, par la grande porte d'entree, qu'ils refermerent derriere eux. Les deux moines qui marchaient devant le brancard avaient pris les deux dernieres torches. Et maintenant, si nos lecteurs nous demandent pourquoi cette difference entre les evenements arrives a Roland et ceux arrives a sir John; pourquoi cette mansuetude envers l'un, et pourquoi cette rigueur envers l'autre, nous leur repondrons: "Souvenez-vous que Morgan avait sauvegarde le frere d'Amelie, et que, sauvegarde ainsi, Roland, dans aucun cas, ne pouvait mourir de la main d'un compagnon de Jehu." XIX: LA PETITE MAISON DE LA RUE DE LA VICTOIRE Tandis que l'on transporte au chateau des Noires-Fontaines le corps de sir John Tanlay; tandis que Roland s'elance dans la direction qui lui a ete indiquee; tandis que le paysan depeche par lui court a Bourg prevenir le docteur Milliet de la catastrophe qui rend sa presence necessaire chez madame de Montrevel, franchissons l'espace qui separe Bourg de Paris et le temps qui s'est ecoule entre le 16 octobre et le 7 novembre, c'est-a-dire entre le 24 vendemiaire et le 7 brumaire, et penetrons, vers les quatre heures de l'apres-midi, dans cette petite maison de la rue de la Victoire rendue historique par la fameuse conspiration du 18 brumaire, qui en sortit tout armee. C'est la meme qui semble etonnee de presenter encore aujourd'hui, apres tant de changements successifs de gouvernements, les faisceaux consulaires sur chaque battant de sa double porte de chene et qui s'offre -- situee au cote droit de la rue, sous le numero 60 -- a la curiosite des passants. Suivons la longue et etroite allee de tilleuls qui conduit de la porte de la rue a la porte de la maison; entrons dans l'antichambre; prenons le couloir a droite, et montons les vingt marches qui conduisent a un cabinet de travail tendu de papier vert et meuble de rideaux, de chaises, de fauteuils et de canapes de la meme couleur. Ses murailles sont couvertes de cartes geographiques et de plans des villes; une double bibliotheque en bois d'erable s'etend aux deux cotes de la cheminee, qu'elle emboite; les chaises, les fauteuils, les canapes, les tables et les bureaux sont surcharges de livres; a peine y a-t-il place sur les sieges pour s'asseoir, et sur les tables et les bureaux pour ecrire. Au milieu d'un encombrement de rapports, de lettres, de brochures et de livres ou il s'est menage une place, un homme est assis et essaye, en s'arrachant de temps en temps les cheveux d'impatience, de dechiffrer une page de notes pres desquelles les hieroglyphes de l'obelisque de Louqsor sont intelligibles jusqu'a la transparence. Au moment ou l'impatience du secretaire approchait du desespoir, la porte s'ouvrit, et un jeune officier entra en costume d'aide de camp. Le secretaire leva la tete et une vive expression de joie se reflechit sur son visage. -- Oh! mon cher Roland, dit-il, c'est vous, enfin! Je suis enchante de vous voir pour trois raisons: la premiere, parce que je m'ennuyais de vous a en mourir; la seconde, parce que le general vous attend avec impatience et vous demande a cor et a cri; la troisieme parce que vous allez m'aider a lire ce mot-la, sur lequel je palis depuis dix minutes... Mais, d'abord, et avant tout, embrassez-moi. Le secretaire et l'aide de camp s'embrasserent. -- Eh bien, voyons, dit ce dernier, quel est ce mot qui vous embarrasse tant, mon cher Bourrienne? -- Ah! mon cher, quelle ecriture! il m'en vient un cheveu blanc par page que je dechiffre, et j'en suis a ma troisieme page d'aujourd'hui! Tenez, lisez si vous pouvez. Roland prit la page des mains du secretaire et, fixant son regard a l'endroit indique, il lut assez couramment: -- "_Paragraphe XI_. Le Nil, depuis Assouan jusqu'a trois lieues au nord du Caire, coule dans une seule branche..." Eh bien, mais, fit-il en s'interrompant, cela va tout seul. Que disiez-vous donc? Le general s'est applique au contraire. -- Continuez, continuez, dit Bourrienne. Le jeune homme reprit: -- "De ce point que l'on appelle..." Ah! ah! -- Nous y sommes, qu'en dites-vous? Roland repeta: -- "Que l'on appelle..." Diable! "Que l'on appelle..." -- Oui, que l'on appelle, apres? -- Que me donnerez-vous, Bourrienne, s'ecria Roland, si je le tiens? -- Je vous donnerai le premier brevet de colonel que je trouverai signe en blanc. -- Par ma foi, non, je ne veux pas quitter le general, j'aime mieux avoir un bon pere que cinq cents mauvais enfants. Je vais vous donner vos trois mots pour rien. -- Comment! il y a trois mots la? -- Qui n'ont pas l'air d'en faire tout a fait deux, j'en conviens. Ecoutez et inclinez-vous: "De ce point que l'on appelle _Ventre della Vacca."_ -- Ah! "_Ventre de la Vache!..." _Pardieu! c'est deja illisible en francais: s'il va se mettre dans l'imagination d'ecrire en italien, et en patois d'Ajaccio encore! je croyais ne courir que le risque de devenir fou, je deviendrai stupide! ... C'est cela. Et il repeta la phrase tout entiere: -- "Le Nil, depuis Assouan jusqu'a trois lieues au nord du Caire, coule dans une seule branche; de ce point, que l'on appelle _Ventre de la Vache_, il forme les branches de Rosette et de Damiette." Merci, Roland. Et il se mit en devoir d'ecrire la fin du paragraphe dont le commencement etait deja jete sur le papier. -- Ah ca! demanda Roland, il a donc toujours son dada, notre general: coloniser l'Egypte? -- Oui, oui, et puis, par contrecoup, un petit peu gouverner la France; nous coloniserons... a distance. -- Eh bien, voyons, mon cher Bourrienne, mettez-moi au courant de l'air du pays, que je n'aie point l'air d'arriver du Monomotapa. -- D'abord, revenez-vous de vous-meme, ou etes-vous rappele? -- Rappele, tout ce qu'il y a de plus rappele! -- Par qui? -- Mais par le general lui-meme. -- Depeche particuliere? -- De sa main; voyez! Le jeune homme tira de sa poche un papier contenant deux lignes non signees, de cette meme ecriture dont Bourrienne avait tout un cahier sous les yeux. Ces deux lignes disaient: "Pars, et sois a Paris le 16 brumaire; j'ai besoin de toi." -- Oui, fit Bourrienne, je crois que ce sera pour le 18. -- Pour le 18, quoi? -- Ah! par ma foi, vous m'en demandez plus que je n'en sais, Roland. L'homme, vous ne l'ignorez pas, n'est point communicatif. Qu'y aura-t-il le 18 brumaire? Je n'en sais rien encore; cependant, je repondrais qu'il y aura quelque chose. -- Oh! vous avez bien un leger doute? -- Je crois qu'il veut se faire directeur a la place de Sieyes, peut-etre president a la place de Gohier. -- Bon! et la constitution de l'an III? -- Comment! la constitution de l'an III? -- Eh bien, oui, il faut quarante ans pour etre directeur, et il s'en faut juste de dix ans que le general n'en ait quarante. -- Dame, tant pis pour la constitution on la violera. -- Elle est bien jeune encore, Bourrienne; on ne viole guere les enfants de sept ans. -- Entre les mains du citoyen Barras, mon cher, on grandit bien vite: la petite fille de sept ans est deja une vieille courtisane. Roland secoua la tete. -- Eh bien, quoi? demanda Bourrienne. -- Eh bien, je ne crois pas que notre general se fasse simple directeur avec quatre collegues; juge donc, mon cher, cinq rois de France, ce n'est plus un dictatoriat, c'est un attelage. -- En tout cas, jusqu'a present, il n'a laisse apercevoir que cela; mais, vous savez, mon cher ami, avec notre general, quand on veut savoir, il faut deviner. -- Ah! ma foi, je suis trop paresseux pour prendre cette peine, Bourrienne; moi, je suis un veritable janissaire: ce qu'il fera sera bien fait. Pourquoi diable me donnerais-je la peine d'avoir une opinion, de la debattre, de la defendre? C'est deja bien assez ennuyeux de vivre. Et le jeune homme appuya cet aphorisme d'un long baillement; puis il ajouta, avec l'accent d'une profonde insouciance: -- Croyez-vous que l'on se donnera des coups de sabre, Bourrienne? -- C'est probable. -- Eh bien, il y aura une chance de se faire tuer; c'est tout ce qu'il me faut. Ou est le general? -- Chez madame Bonaparte; il est descendu il y a un quart d'heure. Lui avez-vous fait dire que vous etiez arrive? -- Non, je n'etais point fache de vous voir d'abord. Mais, tenez, j'entends son pas: le voici. Au meme moment, la porte s'ouvrit brusquement, et le meme personnage historique que nous avons vu remplir incognito a Avignon un role silencieux, apparut sur le seuil de la porte dans son costume pittoresque de general en chef de l'armee d'Egypte. Seulement, comme il etait chez lui, la tete etait nue. Roland lui trouva les yeux plus caves et le teint plus plombe encore que d'habitude. Cependant, en apercevant le jeune homme, l'oeil sombre ou plutot meditatif de Bonaparte lanca un eclair de joie. -- Ah! c'est toi, Roland! dit-il; fidele comme l'acier; on t'appelle, tu accours. Sois le bienvenu. Et il tendit la main au jeune homme. Puis, avec un imperceptible sourire: -- Que fais-tu chez Bourrienne? -- Je vous attends, general. -- Et, en attendant, vous bavardez comme deux vieilles femmes. -- Je vous l'avoue, general; je lui montrais mon ordre d'etre ici le 16 brumaire. -- J'ai je ecrit le 16 ou le 17? -- Oh! le 16 general; le 17, c'eut ete trop tard. -- Pourquoi trop tard le 17? -- Dame, s'il y a, comme l'a dit Bourrienne, de grands projets pour le 18. -- Bon! murmura Bourrienne, voila mon ecervele qui va me faire laver la tete. -- Ah! il t'a dit que j'avais de grands projets pour le 18? Il alla a Bourrienne, et, le prenant par l'oreille: -- Portiere! lui dit-il. Puis a Roland: -- Eh bien, oui, mon cher, nous avons de grands projets pour le 18: nous dinons, ma femme et moi, chez le president Gohier, un excellent homme, qui a parfaitement recu Josephine en mon absence. Tu dineras avec nous, Roland. Roland regarda Bonaparte. -- C'est pour cela que vous m'avez fait revenir, general? dit-il en riant. -- Pour cela, oui, et peut-etre encore pour autre chose. Ecris, Bourrienne. Bourrienne reprit vivement la plume. -- Y es-tu? -- Oui, general. "Mon cher president, je vous previens que ma femme, moi et un de mes aides de camp, irons vous demander a diner apres-demain 18. "C'est vous dire que nous nous contenterons du diner de famille ...." -- Apres? fit Bourrienne. -- Comment, apres? -- Faut-il mettre: "Liberte, egalite, fraternite?" -- "Ou la mort!" ajouta Roland. -- Non, dit Bonaparte. Donne-moi la plume. Il prit la plume des mains de Bourrienne et ajouta de la sienne: "Tout a vous, BONAPARTE." Puis, repoussant le papier: -- Tiens, mets l'adresse, Bourrienne, et envoie cela par ordonnance. Bourrienne mit l'adresse, cacheta, sonna. Un officier de service entra. -- Faites porter cela par ordonnance, dit Bourrienne. -- Il y a reponse, ajouta Bonaparte. L'officier referma la porte. -- Bourrienne, dit le general en montrant Roland, regarde ton ami. -- Eh bien, general, je le regarde. -- Sais-tu ce qu'il a fait a Avignon? -- J'espere qu'il n'a pas fait un pape. -- Non; il a jete une assiette a la tete d'un homme. -- Oh! c'est vif. -- Ce n'est pas le tout -- Je le presume bien. -- Il s'est battu en duel avec cet homme. -- Et tout naturellement il l'a tue, dit Bourrienne. -- Justement; et sais-tu pourquoi? -- Non. Le general haussa les epaules. -- Parce que cet homme avait dit que j'etais un voleur. Puis, regardant Roland avec une indefinissable expression de raillerie et d'amitie: -- Niais! dit-il. Puis, tout a coup: -- A propos, et l'Anglais? -- Justement, l'Anglais, mon general, j'allais vous en parler. -- Il est toujours en France? -- Oui, et j'ai meme cru un instant qu'il y resterait jusqu'au jour ou la trompette du jugement dernier sonnera la diane dans la vallee de Josaphat. -- As-tu manque de tuer celui-la aussi? -- Oh! non, pas moi; nous sommes les meilleurs amis du monde; et, mon general, c'est un si excellent homme, et si original en meme temps, que je vous demanderai un tout petit brin de bienveillance pour lui. -- Diable! pour un Anglais? Bonaparte secoua la tete. -- Je n'aime pas les Anglais. -- Bon! comme peuple; mais les individus... -- Eh bien, que lui est-il arrive, a ton ami? -- Il a ete juge, condamne et execute. -- Que diable me comptes-tu la? -- La verite du bon Dieu, mon general. -- Comment! il a ete juge, condamne et guillotine? -- Oh! pas tout a fait; juge, condamne, oui; guillotine, non; s'il avait ete guillotine, il serait encore plus malade qu'il n'est. -- Voyons, que me rabaches-tu? par quel tribunal a-t-il ete juge et condamne? -- Par le tribunal des compagnons de Jehu. -- Qu'est-ce que c'est que cela, les compagnons de Jehu? -- Allons! voila que vous avez deja oublie notre ami Morgan, l'homme masque qui a rapporte au marchand de vin ses deux cents louis. -- Non, fit Bonaparte, je ne l'ai pas oublie. Bourrienne, je t'ai raconte l'audace de ce drole, n'est-ce pas? -- Oui, general, fit Bourrienne, et je vous ai repondu qu'a votre place j'aurais voulu savoir qui il etait. -- Oh! le general le saurait deja s'il m'avait laisse faire: j'allais lui sauter a la gorge et lui arracher son masque, quand le general m'a dit de ce ton que vous lui connaissez: _Ami Roland_! -- Voyons, reviens a ton Anglais, bavard! fit le general. Ce Morgan l'a-t-il assassine? -- Non, pas lui... ce sont ses compagnons. -- Mais tu parlais tout a l'heure de tribunal, de jugement. -- Mon general, vous etes toujours le meme, dit Roland avec ce reste de familiarite prise a l'Ecole militaire: vous voulez savoir, et vous ne donnez pas le temps de parler. -- Entre aux Cinq-Cents, et tu parleras tant que tu voudras. -- Bon! aux Cinq-Cents, j'aurai quatre cent quatre-vingt-dix-neuf collegues qui auront tout autant envie de parler que moi, et qui me couperont la parole: j'aime encore mieux etre interrompu par vous que par un avocat. -- Parleras-tu? -- Je ne demande pas mieux. Imaginez-vous, general, qu'il y a pres de Bourg une chartreuse... -- La chartreuse de Seillon: je connais cela. -- Comment! vous connaissez la chartreuse de Seillon? demanda Roland. -- Est-ce que le general ne connait pas tout? fit Bourrienne. -- Voyons, ta chartreuse, est-ce qu'il y a encore des chartreux? -- Non; il n'y a plus que des fantomes. -- Aurais-tu, par hasard, une histoire de revenant a me raconter? -- Et des plus belles. -- Diable! Bourrienne sait que je les adore. Va. -- Eh bien, on est venu nous dire chez ma mere qu'il revenait des fantomes a la chartreuse; vous comprenez que nous avons voulu en avoir le coeur net, sir John et moi, ou plutot moi et sir John; nous y avons donc passe chacun une nuit. -- Ou cela? -- A la chartreuse, donc. Bonaparte pratiqua avec le pouce un imperceptible signe de croix, habitude corse qu'il ne perdit jamais. -- Ah! ah! fit-il; et en as-tu vu des fantomes? -- J'en ai vu un. -- Et qu'en as-tu fait? -- J'ai tire dessus. -- Alors? -- Alors, il a continue son chemin. -- Et tu t'es tenu pour battu! -- Ah! bon! voila comme vous me connaissez! Je l'ai poursuivi, et j'ai retire dessus; mais, comme il connaissait mieux son chemin que moi a travers les ruines, il m'a echappe. -- Diable! -- Le lendemain, c'etait le tour de sir John, de notre Anglais. -- Et a-t-il vu ton revenant? -- Il a vu mieux que cela: il a vu douze moines qui sont entres dans l'eglise, qui l'ont juge comme ayant voulu penetrer leurs secrets, qui l'ont condamne a mort, et qui l'ont, ma foi! poignarde. -- Et il ne s'est pas defendu? -- Comme un lion. Il en a tue deux. -- Et il est mort? -- Il n'en vaut guere mieux; mais j'espere cependant qu'il s'en tirera. Imaginez-vous, general, qu'on l'a retrouve au bord du chemin et qu'on l'a rapporte chez ma mere avec un poignard plante au milieu de la poitrine, comme un echalas dans une vigne. -- Ah ca! mais c'est une scene de la Sainte-Vehme que tu me racontes la, ni plus ni moins. -- Et sur la lame du poignard, afin qu'on ne doutat point d'ou venait, le coup, il y avait grave en creux: _Compagnons de Jehu._ -- Voyons, il n'est pas possible qu'il se passe de pareilles choses en France, pendant la derniere annee du dix-huitieme siecle! C'etait bon en Allemagne, au moyen age, du temps des Henri et des Othon. -- Pas possible, general? Eh bien, voila le poignard; que dites vous de la forme? Elle est avenante, n'est-ce pas? Et le jeune homme tira de dessous son habit un poignard tout en fer, lame et garde. La garde, ou plutot la poignee, avait la forme d'une croix, et sur la lame etaient, en effet, graves ces trois mots: _Compagnons de Jehu._ Bonaparte examina l'arme avec soin. -- Et tu dis qu'ils lui ont plante ce joujou-la dans la poitrine, a ton Anglais? -- Jusqu'au manche. -- Et il n'est pas mort! -- Pas encore, du moins. -- Tu as entendu, Bourrienne? -- Avec le plus grand interet. -- Il faudra me rappeler cela, Roland. -- Quand, general? -- Quand... quand je serai maitre. Viens dire bonjour a Josephine; viens, Bourrienne, tu dineras avec nous; faites attention a ce que vous direz l'un et l'autre: nous avons Moreau a diner. Ah! je garde le poignard comme curiosite. Et il sortit le premier, suivi de Roland, qui bientot fut suivi lui-meme de Bourrienne. Sur l'escalier, il rencontra l'ordonnance qu'il avait envoyee a Gohier. -- Eh bien, demanda-t-il? -- Voici la reponse du president. -- Donnez. Il decacheta la lettre et lut: "Le president Gohier est enchante de la bonne fortune que lui promet le general Bonaparte; il l'attendra apres-demain, 18 brumaire, a diner avec sa charmante femme et l'aide de camp annonce, quel qu'il soit. "On se mettra a table a cinq heures. "Si cette heure ne convenait pas au general Bonaparte, il est prie de faire connaitre celle contre laquelle il desirerait qu'elle fut changee. "Le president, "16 brumaire an VII. "GOHIER." Bonaparte mit, avec un indescriptible sourire, la lettre dans sa poche. Puis, se retournant vers Roland: -- Connais-tu le president Gohier? lui demanda-t-il. -- Non, mon general. -- Ah! tu verras, c'est un bien brave homme. Et ces paroles furent prononcees avec un accent non moins indescriptible que le sourire. XX -- LES CONVIVES DU GENERAL BONAPARTE Josephine, malgre ses trente-quatre ans, et peut-etre meme a cause de ses trente-quatre ans -- cet age delicieux de la femme, du sommet duquel elle plane a la fois sur sa jeunesse passee et sur sa vieillesse future -- Josephine, toujours belle, plus que jamais gracieuse, etait la femme charmante que vous savez. Une confidence imprudente de Junot avait, au moment du retour de son mari, jete un peu de froid entre celui-ci et elle; mais trois jours avaient suffi pour rendre a l'enchanteresse tout son pouvoir sur le vainqueur de Rivoli et des Pyramides. Elle faisait les honneurs du salon quand Roland y entra. Toujours incapable, en veritable creole qu'elle etait, de maitriser ses sensations, elle jeta un cri de joie et lui tendit la main en l'apercevant; elle savait Roland profondement devoue a son mari; elle connaissait sa folle bravoure; elle n'ignorait pas que, si le jeune homme avait eu vingt existences, il les eut donnees toutes pour le general Bonaparte. Roland prit avec empressement la main qu'elle lui tendait, et la baisa avec respect. Josephine avait connu la mere de Roland a la Martinique; jamais, lorsqu'elle voyait Roland, elle ne manquait de lui parler de son grand-pere maternel M. de la Clemenciere, dans le magnifique jardin duquel, etant enfant, elle allait cueillir ces fruits splendides inconnus a nos froides regions. Le texte de la conversation etait donc tout trouve; elle s'informa tendrement de la sante de madame de Montrevel, de celle de sa fille et de celle du petit Edouard. Puis, ces informations prises: -- Mon cher Roland, lui dit-elle, je me dois a tout le monde; mais tachez donc, ce soir, de rester apres les autres ou de vous trouver demain seul avec moi: j'ai a vous parler de _lui_ (elle designait Bonaparte de l'oeil), et j'ai des millions de choses a raconter. Puis, avec un soupir et en serrant la main du jeune homme: -- Quoi qu'il arrive, dit-elle, vous ne le quitterez point, n'est- ce pas? -- Comment! quoi qu'il arrive? demanda Roland etonne. -- Je me comprends, dit Josephine, et je suis sure que, quand vous aurez cause dix minutes avec Bonaparte, vous me comprendrez aussi. En attendant, regardez, ecoutez et taisez-vous. Roland salua et se retira a l'ecart, resolu, ainsi que le conseil venait de lui en etre donne par Josephine, de se borner au role d'observateur. Il y avait de quoi observer. Trois groupes principaux occupaient le salon. Un premier, qui etait reuni autour de madame Bonaparte, seule femme qu'il y eut dans l'appartement: c'etait, au reste, plutot un flux et un reflux qu'un groupe. Un second, qui etait reuni autour de Talma et qui se composait d'Arnault, de Parseval-Grandmaison, de Monge, de Berthollet et de deux ou trois autres membres de l'Institut. Un troisieme, auquel Bonaparte venait de se meler et dans lequel on remarquait Talleyrand, Barras, Lucien, l'amiral Bruig, Roederer, Regnaud de Saint-Jean d'Angely, Fouche, Real et deux ou trois generaux au milieu desquels on remarquait Lefebvre. Dans le premier groupe, on parlait modes, musique, spectacle; dans le second, on parlait litterature, sciences, art dramatique; dans le troisieme, on parlait de tout, excepte de la chose dont chacun avait envie de parler. Sans doute, cette retenue ne correspondait point a la pensee qui animait en ce moment Bonaparte; car, apres quelques secondes de cette banale conversation, il prit par le bras l'ancien eveque d'Autun et l'emmena dans l'embrasure d'une fenetre. -- Eh bien?, lui demanda-t-il. Talleyrand regarda Bonaparte avec cet oeil qui n'appartenait qu'a lui. -- Eh bien, que vous avais-je dit de Sieyes, general? -- Vous m'avez dit: "Cherchez un appui dans les gens qui traitent de jacobins les amis de la Republique, et soyez convaincu que Sieyes est a la tete de ces gens-la." -- Je ne m'etais pas trompe. -- Il se rend donc? -- Il fait mieux, il est rendu... -- L'homme qui voulait me faire fusiller pour avoir debarque a Frejus sans faire quarantaine! -- Oh! non, ce n'etait point pour cela. -- Pourquoi donc? -- Pour ne l'avoir point regarde et pour ne lui avoir point adresse la parole a un diner chez Gohier. -- Je vous avoue que je l'ai fait expres; je ne puis pas souffrir ce moine defroque. Bonaparte s'apercut, mais un peu tard, que la parole qu'il venait de lacher etait, comme le glaive de l'archange, a double tranchant: si Sieyes etait defroque, Talleyrand etait demitre. Il jeta un coup d'oeil rapide sur le visage de son interlocuteur; l'ex-eveque d'Autun souriait de son plus doux sourire. -- Ainsi je puis compter sur lui? -- J'en repondrais. -- Et Cambaceres, et Lebrun, les avez-vous vus? -- Je m'etais charge de Sieyes, c'est-a-dire du plus recalcitrant; c'est Bruix qui a vu les deux autres. L'amiral, du milieu du groupe ou il etait reste, ne quittait pas des yeux le general et le diplomate; il se doutait que leur conversation avait une certaine importance. Bonaparte lui fit signe de venir le rejoindre. Un homme moins habile eut obei a l'instant meme; Bruix s'en garda bien. Il fit, avec une indifference affectee, deux ou trois tours dans le salon; puis, comme s'il apercevait tout a coup Talleyrand et Bonaparte causant ensemble, il alla a eux. -- C'est un homme tres fort que Bruix, dit Bonaparte, qui jugeait les hommes aussi bien d'apres les petites choses que d'apres les grandes. -- Et tres prudent surtout, general! dit Talleyrand. -- Eh bien, mais il va falloir un tire-bouchon pour lui tirer les paroles du ventre. -- Oh! non; maintenant qu'il nous a rejoints, il va, au contraire, aborder franchement la question. En effet, a peine Bruix etait-il reuni a Bonaparte et a Talleyrand, qu'il entra en matiere par ces mots aussi clairs que concis: -- Je les ai vus, ils hesitent! -- Ils hesitent! Cambaceres et Lebrun hesitent? Lebrun, je le comprends encore: une espece d'homme de lettres, un modere, un puritain; mais Cambaceres... -- C'est comme cela. -- Ne leur avez-vous pas dit que je comptais faire de chacun d'eux un consul? -- Je ne me suis pas avance jusque-la, repondit Bruix en riant. -- Et pourquoi cela? demanda Bonaparte. -- Mais parce que voila le premier mot que vous me dites de vos intentions, citoyen general. -- C'est juste, dit Bonaparte en se mordant les levres. -- Faut-il reparer cette omission? demanda Bruix. -- Non, non, fit vivement Bonaparte; ils croiraient que j'ai besoin d'eux; je ne veux pas de tergiversations. Qu'ils se decident aujourd'hui sans autres conditions que celles que vous leur avez offertes, sinon, demain, il sera trop tard; je me sens assez fort pour etre seul, et j'ai maintenant Sieyes et Barras. -- Barras? repeterent les deux negociateurs etonnes. -- Oui, Barras, qui me traite de petit caporal et qui ne me renvoie pas en Italie parce que, dit-il, j'y ai fait ma fortune, et qu'il est inutile que j'y retourne... eh bien, Barras... -- Barras? -- Rien... Puis, se reprenant: --Ah! ma foi, au reste, je puis bien vous le dire! Savez-vous ce que Barras a avoue hier a diner devant moi? qu'il etait impossible de marcher plus longtemps avec la constitution de l'an III; qu'il reconnaissait la necessite d'une dictature; qu'il etait decide a se retirer, a abandonner les renes du gouvernement, ajoutant qu'il etait use dans l'opinion et que la Republique avait besoin d'hommes nouveaux. Or, devinez sur qui il est dispose a deverser son pouvoir -- je vous le donne, comme madame de Sevigne, en cent, en mille, en dix mille! -- sur le general Hedouville, un brave homme... mais je n'ai eu besoin que de le regarder en face pour lui faire baisser les yeux; il est vrai que mon regard devait etre foudroyant! Il en est resulte que, ce matin, a huit heures, Barras etait aupres de mon lit, s'excusant comme il pouvait de sa betise d'hier, reconnaissant que, seul, je pouvais sauver la Republique, me declarant qu'il venait se mettre a ma disposition, faire ce que je voudrais, prendre le role que je lui donnerais, et me priant de lui promettre que, si je meditais quelque chose, je compterais sur lui... oui, sur lui, qu'il m'attende sous l'orme! -- Cependant, general, dit M. de Talleyrand ne pouvant resister au desir de faire un mot, du moment ou l'orme n'est point un arbre de la liberte. Bonaparte jeta un regard de cote a l'ex-eveque. -- Oui, je sais que Barras est votre ami, celui de Fouche et de Real; mais il n'est pas le mien et je le lui prouverai. Vous retournerez chez Lebrun et chez Cambaceres, Bruix, et vous leur mettrez le marche a la main. Puis, regardant a sa montre et froncant le sourcil: -- Il me semble que Moreau se fait attendre. Et il se dirigea vers le groupe ou dominait Talma. Les deux diplomates le regarderent s'eloigner. Puis, tout bas: -- Que dites-vous, mon cher Maurice, demanda l'amiral Bruig, de ces sentiments pour l'homme qui l'a distingue au siege de Toulon n'etant que simple officier, qui lui a donne la defense de la Convention au 13 vendemiaire, qui, enfin, l'a fait nommer, a vingt-six ans, general en chef de l'armee d'Italie? -- Je dis, mon cher amiral, repondit M. de Talleyrand avec son sourire pale et narquois tout ensemble, qu'il existe des services si grands, qu'ils ne peuvent se payer que par l'ingratitude. En ce moment la porte s'ouvrit et l'on annonca le general Moreau. A cette annonce, qui etait plus qu'une nouvelle, qui etait un etonnement pour la plupart des assistants, tous les regards se tournerent vers la porte. Moreau parut. Trois hommes occupaient, a cette epoque, les regards de la France, et Moreau etait un de ces trois hommes. Les deux autres etaient Bonaparte et Pichegru. Chacun d'eux etait devenu une espece de symbole. Pichegru, depuis le 18 fructidor, etait le symbole de la monarchie. Moreau, depuis qu'on l'avait surnomme Fabius, etait le symbole de la republique. Bonaparte, symbole de la guerre, les dominait tous deux par le cote aventureux de son genie. Moreau etait alors dans toute la force de l'age, nous dirions dans toute la force de son genie, si un des caracteres du genie n'etait pas la decision. Or, nul n'etait plus indecis que le fameux _cunctateur._ Il avait alors trente-six ans, etait de haute taille, avait a la fois la figure douce, calme et ferme; il devait ressembler a Xenophon. Bonaparte ne l'avait jamais vu: lui, de son cote, n'avait jamais vu Bonaparte. Tandis que l'un combattait sur l'Adige et le Mincio, l'autre combattait sur le Danube et sur le Rhin. Bonaparte, en l'apercevant, alla au-devant de lui. -- Soyez le bienvenu, general! lui dit-il. Moreau sourit avec une extreme courtoisie: -- General, repondit-il pendant que chacun faisait cercle autour d'eux pour voir comment cet autre Cesar aborderait cet autre Pompee, vous arrivez d'Egypte victorieux, et moi, j'arrive d'Italie apres une grande defaite. -- Qui n'etait pas votre et dont vous ne devez pas repondre, general. Cette defaite, c'est la faute de Joubert; s'il s'etait rendu a l'armee d'Italie aussitot qu'il en a ete nomme general en chef, il est plus que probable que les Russes et les Autrichiens, avec les seules troupes qu'ils avaient alors, n'eussent pas pu lui resister; mais la lune de miel l'a retenu a Paris, ce mois fatal, que le pauvre Joubert a paye de sa vie, leur a donne le temps de reunir toutes leurs forces; la reddition de Mantoue les a accrues de quinze mille hommes arrives la veille du combat; il etait impossible que notre brave armee ne fut pas accablee par tant de forces reunies! -- Helas! oui, dit Moreau, c'est toujours le plus grand nombre qui bat le plus petit. -- Grande verite, general! s'ecria Bonaparte, verite incontestable! -- Cependant, dit Arnault se melant a la conversation, avec de petites armees, general, vous en avez battu de grandes. -- Si vous etiez Marius, au lieu d'etre l'auteur de _Marius, _vous ne diriez pas cela, monsieur le poete. Meme quand j'ai battu de grandes armees avec de petites -- ecoutez bien cela, vous surtout, jeunes gens qui obeissez aujourd'hui et qui commanderez plus tard -- c'est toujours le plus petit nombre qui a ete battu par le grand. -- Je ne comprends pas? dirent ensemble Arnault et Lefebvre. Mais Moreau fit un signe de tete indiquant qu'il comprenait, lui. Bonaparte continua: -- Suivez bien ma theorie, c'est tout l'art de la guerre. Lorsque avec de moindres forces j'etais en presence d'une grande armee, groupant avec rapidite la mienne, je tombais comme la foudre sur l'une de ses ailes et je la culbutais; je profitais ensuite du desordre que cette manoeuvre ne manquait jamais de mettre dans l'armee ennemie pour l'attaquer dans une autre partie, toujours avec toutes mes forces; je la battais ainsi en detail, et la victoire qui etait le resultat etait toujours, comme vous le voyez, le triomphe du grand nombre sur le petit. Au moment ou l'habile general venait de donner cette definition de son genie, la porte s'ouvrit et un domestique annonca qu'on etait servi. -- Allons, general, dit Bonaparte conduisant Moreau a Josephine, donnez le bras a ma femme, et a table! Et, sur cette invitation, chacun passa du salon dans la salle a manger. Apres le diner, sous le pretexte de lui montrer un sabre magnifique qu'il avait rapporte d'Egypte, Bonaparte emmena Moreau dans son cabinet. La, les deux rivaux resterent plus d'une heure enfermes. Que se passa-t-il entre eux? quel fut le pacte signe? quelles furent les promesses faites? Nul ne le sut jamais. Seulement, Bonaparte, en rentrant seul au salon, repondit a Lucien, qui lui demandait: "Eh bien, Moreau?" -- Comme je l'avais prevu, il prefere le pouvoir militaire au pouvoir politique; je lui ai promis le commandement d'une armee... En prononcant ces derniers mots, Bonaparte sourit. -- Et, en attendant..., continua-t-il. -- En attendant? demanda Lucien. -- Il aura celui du Luxembourg; je ne suis pas fache d'en faire le geolier des directeurs avant d'en faire le vainqueur des Autrichiens. Le lendemain on lisait dans le _Moniteur_: _"Paris, 17 brumaire. -- _Bonaparte a fait present a Moreau d'un damas garni de pierres precieuses qu'il a rapporte d'Egypte, et qui est estime douze mille francs." XXI -- LE BILAN DU DIRECTOIRE Nous avons dit que Moreau, muni sans doute de ses instructions, etait sorti de la petite maison de la rue de la Victoire, tandis que Bonaparte etait rentre seul au salon. Tout etait objet de controle dans une pareille soiree; aussi remarqua-t-on l'absence de Moreau, la rentree solitaire de Bonaparte, et la visible bonne humeur qui animait la physionomie de ce dernier. Les regards qui s'etaient fixes le plus ardemment sur lui etaient ceux de Josephine et de Roland: Moreau pour Bonaparte ajoutait vingt chances de succes au complot; Moreau contre Bonaparte lui en enlevait cinquante. L'oeil de Josephine etait si suppliant que, en quittant Lucien, Bonaparte poussa son frere du cote de sa femme. Lucien comprit; il s'approcha de Josephine. -- Tout va bien, dit-il. -- Moreau? -- Il est avec nous. -- Je le croyais republicain. -- On lui a prouve que l'on agissait pour le bien de la Republique. -- Moi, je l'eusse cru ambitieux, dit Roland. Lucien tressaillit et regarda le jeune homme. -- Vous etes dans le vrai, vous, dit il. -- Eh bien, alors, demanda Josephine, s'il est ambitieux, il ne laissera pas Bonaparte s'emparer du pouvoir. -- Pourquoi cela? -- Parce qu'il le voudra pour lui-meme. -- Oui; mais il attendra qu'on le lui apporte tout fait, vu qu'il ne saura pas le creer et qu'il n'osera pas le prendre. Pendant ce temps Bonaparte s'approchait du groupe qui s'etait forme, comme avant le diner, autour de Talma; les hommes superieurs sont toujours au centre. -- Que racontez-vous la, Talma? demanda Bonaparte; il me semble qu'on vous ecoute avec bien de l'attention. -- Oui, mais voila mon regne fini, dit l'artiste. -- Et pourquoi cela? -- Je fais comme le citoyen Barras, j'abdique. -- Le citoyen Barras abdique donc? -- Le bruit en court. -- Et sait-on qui sera nomme a sa place? -- On s'en doute. -- Est-ce un de vos amis, Talma? -- Autrefois, dit Talma en s'inclinant, il m'a fait l'honneur de me dire que j'etais le sien. -- Eh bien, en ce cas, Talma, je vous demande votre protection. -- Elle vous est acquise, dit Talma, en riant; maintenant reste a savoir pourquoi faire. -- Pour m'envoyer en Italie, ou le citoyen Barras ne veut pas que je retourne. -- Dame, fit Talma, vous connaissez la, chanson, general? "_Nous n'irons plus au bois, Les lauriers sont coupes_!" -- O Roscius! Roscius! dit en souriant Bonaparte, serais-tu devenu flatteur en mon absence? -- Roscius etait l'ami de Cesar, general, et, a son retour des Gaules, il dut lui dire a peu pres ce que je vous dis. Bonaparte posa la main sur l'epaule de Talma. -- Lui eut-il dit les memes paroles apres le passage du Rubicon? Talma regarda Bonaparte en face: -- Non, repondit-il; il lui eut dit, comme le devin: "_Cesar, prends garde aux ides de mars_!" Bonaparte fourra sa main dans sa poitrine comme pour y chercher quelque chose, et, y retrouvant le poignard des compagnons de Jehu, il l'y serra convulsivement. Avait-il un pressentiment des conspirations d'Arena, de Saint- Regent et de Cadoudal? En ce moment la porte s'ouvrit et l'on annonca: -- Le general Bernadotte. -- Bernadotte! ne put s'empecher de murmurer Bonaparte, que vient- il faire ici? En effet, depuis le retour de Bonaparte, Bernadotte s'etait tenu a l'ecart, se refusant a toutes les instances que le general en chef lui avait faites ou lui avait fait faire par ses amis. C'est que, des longtemps, Bernadotte avait devine l'homme politique sous la capote du soldat, le dictateur sous le general en chef; c'est que Bernadotte, tout roi qu'il fut depuis, etait alors bien autrement republicain que Moreau. D'ailleurs, Bernadotte croyait avoir a se plaindre de Bonaparte. Sa carriere militaire avait ete non moins brillante que celle du jeune general; sa fortune devait egaler la sienne jusqu'au bout; seulement, plus heureux que lui, il devait mourir sur le trone. Il est vrai que, ce trone, Bernadotte ne l'avait pas conquis: il y avait ete appele. Fils d'un avocat de Pau, Bernadotte, ne en 1764, c'est-a-dire cinq ans avant Bonaparte, s'etait engage comme simple soldat a l'age de dix-sept ans. En 1789, il n'etait encore que sergent-major; mais c'etait l'epoque des avancements rapides; en 1794, Kleber l'avait proclame general de brigade sur le champ de bataille meme ou il venait de decider de la victoire; devenu general de division, il avait pris une part brillante aux journees de Fleurus et de Juliers, fait capituler Maestricht, pris Altdorf, et protege, contre une armee une fois plus nombreuse que la sienne, la marche de Jourdan force de battre en retraite; en 1797, le Directoire l'avait charge de conduire dix-sept mille hommes a Bonaparte: ces dix-sept mille hommes, c'etaient ses vieux soldats, les vieux soldats de Kleber, de Marceau, de Hoche, des soldats de Sambre-et- Meuse, et alors, il avait oublie la rivalite et seconde Bonaparte de tout son pouvoir, ayant sa part du passage du Tagliamento, prenant Gradiska, Trieste, Laybach, Idria, venant apres la campagne rapporter au Directoire les drapeaux pris a l'ennemi, et acceptant, a contrecoeur peut-etre, l'ambassade de Vienne, tandis que Bonaparte se faisait donner le commandement en chef de l'armee d'Egypte. A Vienne, une emeute suscitee par le drapeau tricolore arbore a la porte de l'ambassade, emeute dont l'ambassadeur ne put obtenir satisfaction, le forca de demander ses passeports. De retour a Paris, il avait ete nomme par le Directoire ministre de la guerre; une subtilite de Sieyes, que le republicanisme de Bernadotte offusquait, avait amene celui-ci a donner sa demission, la demission avait ete acceptee, et, lorsque Bonaparte avait debarque a Frejus, le demissionnaire etait depuis trois mois remplace par Dubois-Crance. Depuis le retour de Bonaparte, quelques amis de Bernadotte avaient voulu le rappeler au ministere; mais Bonaparte s'y etait oppose; il en resultait une hostilite, sinon ouverte, du moins reelle, entre les deux generaux. La presence de Bernadotte dans le salon de Bonaparte etait donc un evenement presque aussi extraordinaire que celle de Moreau, et l'entree du vainqueur de Maestricht fit retourner au moins autant de tetes que l'entree du vainqueur de Rastadt. Seulement, au lieu d'aller a lui comme il avait ete au-devant de Moreau, Bonaparte, pour le nouveau venu, se contenta de se retourner et d'attendre. Bernadotte, du seuil de la porte, jeta un regard rapide sur le salon; il divisa et analysa les groupes, et, quoiqu'il eut, au centre du groupe principal, apercu Bonaparte, il s'approcha de Josephine, a demi couchee au coin de la cheminee sur une chaise longue, belle et drapee comme la statue d'Agrippine du musee Pitti, et la salua avec toute la courtoisie d'un chevalier, lui adressa quelques compliments, s'informa de sa sante, et, alors seulement, releva la tete pour voir sur quel point il devait aller chercher Bonaparte. Toute chose avait trop de signification dans un pareil moment pour que chacun ne remarquat point cette affectation de courtoisie de la part de Bernadotte. Bonaparte, avec son esprit rapide et comprehensif, n'avait point ete le dernier a faire cette remarque; aussi l'impatience le prit- elle, et, au lieu d'attendre Bernadotte au milieu du groupe ou il se trouvait, se dirigea-t-il vers l'embrasure d'une fenetre, comme s'il portait a l'ex-ministre de la guerre le defi de l'y suivre. Bernadotte salua gracieusement a droite et a gauche, et, commandant le calme a sa physionomie d'ordinaire si mobile, il s'avanca vers Bonaparte, qui l'attendait comme un lutteur attend son adversaire, le pied droit en avant et les levres serrees. Les deux hommes se saluerent; seulement, Bonaparte ne fit aucun mouvement pour tendre la main a Bernadotte; celui-ci, de son cote, ne fit aucun mouvement pour la lui prendre. -- C'est vous, dit Bonaparte; je suis bien aise de vous voir. -- Merci, general, repondit Bernadotte; je viens ici parce que je crois avoir a vous donner quelques explications. -- Je ne vous avais pas reconnu d'abord. -- Mais il me semble cependant, general, que mon nom avait ete prononce, par le domestique qui m'a annonce, d'une voix assez haute et assez claire pour qu'il n'y eut point de doute sur mon identite. -- Oui: mais il avait annonce le general Bernadotte. -- Eh bien? -- Eh bien, j'ai vu un homme en bourgeois, et, tout en vous reconnaissant, je doutais que ce fut vous. Depuis quelque temps, en effet, Bernadotte affectait de porter l'habit bourgeois, de preference a l'uniforme. -- Vous savez, repondit-il en riant, que je ne suis plus militaire qu'a moitie: je suis mis au traitement de reforme par le citoyen Sieyes. -- Il parait qu'il n'est point malheureux pour moi que vous n'ayez plus ete ministre de la guerre, lors de mon debarquement a Frejus. -- Pourquoi cela? -- Vous avez dit, a ce que l'on m'assure, que si vous aviez recu l'ordre de me faire arreter pour avoir transgresse les lois sanitaires, vous l'eussiez fait. -- Je l'ai dit et je le repete, general; soldat, j'ai toujours ete un fidele observateur de la discipline; ministre, je devenais un esclave de la loi. Bonaparte se mordit les levres. -- Et vous direz apres cela que vous n'avez pas une inimitie personnelle contre moi! -- Une inimitie personnelle contre vous, general? repondit Bernadotte; pourquoi cela? nous avons toujours marche a peu pres sur le meme rang, j'etais meme general avant vous; mes campagnes sur le Rhin, pour etre moins brillantes que vos campagnes sur l'Adige, n'ont pas ete moins profitables a la Republique, et, quand j'ai eu l'honneur de servir sous vos ordres en Italie, vous avez, je l'espere, trouve en moi un lieutenant devoue, sinon a l'homme, du moins a la patrie. Il est vrai que, depuis votre depart, general, j'ai ete plus heureux que vous, n'ayant pas la responsabilite d'une grande armee que, s'il faut en croire les dernieres depeches de Kleber, vous avez laissee dans une facheuse position. -- Comment! d'apres les dernieres depeches de Kleber? Kleber a ecrit? -- L'ignorez-vous, general? Le Directoire ne vous aurait-il pas communique les plaintes de votre successeur? Ce serait une grande faiblesse de sa part, et je me felicite alors doublement d'etre venu redresser dans votre esprit ce que l'on dit de moi, et vous apprendre ce que l'on dit de vous. Bonaparte fixa sur Bernadotte un oeil sombre comme celui de l'aigle. -- Et que dit-on de moi? demanda-t-il. -- Un dit que, puisque vous reveniez, vous auriez du ramener l'armee avec vous. -- Avais-je une flotte? et ignorez-vous que Brueys a laisse bruler la sienne? -- Alors, on dit, general, que, n'ayant pu ramener l'armee, il eut peut-etre ete meilleur pour votre renommee de rester avec elle. -- C'est ce que j'eusse fait, monsieur, si les evenements ne m'eussent pas rappele en France. -- Quels evenements, general? -- Vos defaites. -- Pardon, general, vous voulez dire les defaites de Scherer? -- Ce sont toujours vos defaites. -- Je ne reponds des generaux qui ont commande nos armees du Rhin et d'Italie que depuis que je suis ministre de la guerre. Or, depuis ce temps-la, enumerons defaites et victoires, general, et nous verrons de quel cote penchera la balance. -- Ne viendrez-vous pas me dire que vos affaires sont en bon etat? -- Non; mais je vous dirai qu'elles ne sont pas dans un etat aussi desespere que vous affectez de le croire. -- Que j'affecte!... En verite, general, a vous entendre, il semblerait que j'eusse interet a ce que la France soit abaissee aux yeux de l'etranger... -- Je ne dis pas cela: je dis que je suis venu pour etablir avec vous la balance de nos victoires et de nos defaites depuis trois mois, et, comme je suis venu pour cela, que je suis chez vous, que j'y viens en accuse... -- Ou en accusateur! -- En accuse d'abord... je commence. -- Et, moi, dit Bonaparte visiblement sur les charbons, j'ecoute. -- Mon ministere date du 30 prairial, du 8 juin, si vous l'aimez mieux; nous n'aurons jamais de querelle pour les mots. -- Ce qui veut dire que nous en aurons pour les choses. Bernadotte continua sans repondre: -- J'entrai donc, comme je vous le disais, au ministere le 8 juin, c'est-a-dire quelques jours apres la levee du siege de Saint-Jean d'Acre. Bonaparte se mordit les levres. -- Je n'ai leve le siege de Saint-Jean d'Acre qu'apres avoir ruine les fortifications, repliqua-t-il. -- Ce n'est pas ce qu'ecrit Kleber; mais cela ne me regarde point... Et, en souriant, il ajouta: -- C'etait du temps du ministere de Clarke. Il y eut un instant de silence pendant lequel Bonaparte essaya de faire baisser les yeux a Bernadotte; mais, voyant qu'il n'y reussissait pas: -- Continuez, lui dit-il. Bernadotte s'inclina et reprit: -- Jamais ministre de la guerre peut-etre -- et les archives du ministere sont la pour en faire foi -- jamais ministre de la guerre ne recut son portefeuille dans des circonstances plus critiques: la guerre civile a l'interieur, l'etranger a nos portes, le decouragement dans nos vieilles armees, le denuement le plus absolu de moyens pour en mettre sur pied de nouvelles; voila ou j'en etais le 8 juin au soir; mais j'etais deja entre en fonctions... A partir du 8 juin, une correspondance active, etablie avec les autorites civiles et militaires, ranimait leur courage et leurs esperances; mes adresses aux armees -- c'est un tort peut-etre -- sont celles, non pas d'un ministre a des soldats, mais d'un camarade a des camarades, de meme que mes adresses aux administrateurs sont celles d'un citoyen a ses concitoyens. Je m'adressais au courage de l'armee et au coeur des Francais, j'obtins tout ce que je demandais: la garde nationale s'organisa avec un nouveau zele, des legions se formerent sur le Rhin, sur la Moselle, des bataillons de veterans prirent la place d'anciens regiments pour aller renforcer ceux qui defendent nos frontieres; aujourd'hui, notre cavalerie se recrute d'une remonte de quarante mille chevaux, cent mille conscrits habilles, armes et equipes, recoivent au cri de "Vive la Republique!" les drapeaux sous lesquels ils vont combattre et vaincre... -- Mais, interrompit amerement Bonaparte, c'est toute une apologie que vous faites la de vous-meme! -- Soit; je diviserai mon discours en deux parties: la premiere sera une apologie contestable; la seconde sera une exposition de faits incontestes; laissons de cote l'apologie, je passe aux faits. "Les 17 et 18 juin, bataille de la Trebbia: Mac Donald veut combattre sans Moreau; il franchit la Trebbia, attaque l'ennemi, est battu par lui et se retire sur Modene. Le 20 juin, combat de Tortona: Moreau bat l'Autrichien Bellegarde. Le 22 juillet, reddition de la citadelle d'Alexandrie aux Austro-Russes. La balance penche pour la defaite. Le 30, reddition de Mantoue: encore un echec! Le 15 aout, bataille de Novi: cette fois, c'est plus qu'un echec, c'est une defaite; enregistrez-la, general, c'est la derniere. "En meme temps que nous nous faisons battre a Novi, Massena se maintient dans ses positions de Zug et de Lucerne, et s'affermit sur l'Aar et sur le Rhin, tandis que Lecourbe, les 14 et 15 aout, prend le Saint-Gothard. Le 19, bataille de Bergen: Brune defait l'armee anglo-russe, forte de quarante-quatre mille hommes et fait prisonnier le general russe Hermann. Les 25, 26 et 27 du meme mois, combats de Zurich: Massena bat les Austro-Russes commandes par Korsakov; Hotze et trois autres generaux autrichiens sont pris, trois sont tues; l'ennemi perd douze mille hommes, cent canons, tous ses bagages! les Autrichiens, separes des Russes, ne peuvent les rejoindre qu'au-dela du lac de Constance. La s'arretent les progres que l'ennemi faisait depuis le commencement de la campagne; depuis la reprise de Zurich, le territoire de la France est garanti de toute invasion. "Le 30 aout, Molitor bat les generaux autrichiens Jeilachich et Linken, et les rejette dans les Grisons. Le 1er septembre, Molitor attaque et bat dans la Muttathalle le general Rosemberg. Le 2, Molitor force Souvaroff d'evacuer Glaris, d'abandonner ses blesses, ses canons et seize cents prisonniers. Le 6, le general Brune bat pour la seconde fois les Anglo-Russes, commandes par le duc d'York. Le 7, le general Gazan s'empare de Constance. Le 9, vous abordez pres de Frejus. "Eh bien, general, continua Bernadotte, puisque la France va probablement passer entre vos mains, il est bon que vous sachiez dans quel etat vous la prenez, et qu'a defaut de recu, un etat des lieux fasse foi de la situation dans laquelle nous vous la donnons. Ce que nous faisons a cette heure-ci, general, c'est de l'histoire, et il est important que ceux qui auront interet a la falsifier un jour, trouvent sur leur chemin le dementi de Bernadotte! -- Dites-vous cela pour moi, general? -- Je dis cela pour les flatteurs... Vous avez pretendu, assure-t- on, que vous reveniez parce que nos armees etaient detruites, parce que la France etait menacee, la Republique aux abois. Vous pouvez etre parti d'Egypte dans cette crainte; mais, une fois arrive en France, il faut que cette crainte disparaisse et fasse place a une croyance contraire. -- Je ne demande pas mieux que de me ranger a votre avis, general, repondit Bonaparte avec une supreme dignite, et plus vous me montrerez la France grande et puissante, plus j'en serai reconnaissant a ceux a qui elle devra sa puissance et sa grandeur. -- Oh! le resultat est clair, general! Trois armees battues et disparues, les Russes extermines, les Autrichiens vaincus et mis en deroute; vingt mille prisonniers, cent pieces de canon; quinze drapeaux, tous les bagages de l'ennemi en notre pouvoir; neuf generaux pris ou tues, la Suisse libre, nos frontieres assurees, le Rhin fier de leur servir de limite; voila le contingent de Massena et la situation de l'Helvetie. "L'armee anglo-russe deux fois vaincue, entierement decouragee, nous abandonnant son artillerie, ses bagages, ses magasins de guerre et de bouche, et jusqu'aux femmes et aux enfants debarques avec les Anglais, qui se regardaient deja comme maitres de la Hollande; huit mille prisonniers francais et bataves rendus a la patrie, la Hollande completement evacuee: voila le contingent de Brune et la situation de la Hollande. "L'arriere-garde du general Klenau forcee de mettre bas les armes a Villanova; mille prisonniers, trois pieces de canon tombees entre nos mains et les Autrichiens rejetes derriere la Bormida; en tout, avec les combats de la Stura, de Pignerol, quatre mille prisonniers, seize bouches a feu, la place de Mondovi, l'occupation de tout le pays situe entre la Stura et le Tanaso; voila le contingent de Championnet et la situation de l'Italie. "Deux cent mille soldats sous les armes, quarante mille cavaliers montes, voila mon contingent a moi, et la situation de la France. -- Mais, demanda Bonaparte d'un air railleur, si vous avez, comme vous le dites, deux cent quarante mille soldats sous les armes, qu'aviez-vous affaire que je vous ramenasse les quinze ou vingt mille hommes que j'avais en Egypte et qui sont utiles la-bas pour coloniser? -- Si je vous les reclame, general, ce n'est pas pour le besoin que nous avons d'eux, c'est dans la crainte qu'il ne leur arrive malheur. -- Et quel malheur voulez-vous qu'il leur arrive, commandes par Kleber? -- Kleber peut etre tue, general, et, derriere Kleber, que reste- t-il? Menou... Kleber et vos vingt mille hommes sont perdus, general! -- Comment, perdus? -- Oui, le sultan enverra des troupes _; _il a la terre. Les Anglais enverront des flottes; ils ont la mer. Nous, nous n'avons ni la terre ni la mer, et nous serons obliges d'assister d'ici a l'evacuation de l'Egypte et a la capitulation de notre armee. -- Vous voyez les choses en noir, general! -- L'avenir dira qui de nous deux les a vues comme elles etaient. _ _ _--_ Qu'eussiez-vous donc fait a ma place? -- Je ne sais pas; mais, quand j'aurais du les ramener par Constantinople, je n'eusse pas abandonne ceux que la France m'avait confies. Xenophon, sur les rives du Tigre, etait dans une situation plus desesperee que vous sur les bords du Nil: il ramena les dix mille jusqu'en Ionie, et ces dix mille, ce n'etaient point des enfants d'Athenes, ce n'etaient pas ses concitoyens, c'etaient des mercenaires! Depuis que Bernadotte avait prononce le mot de Constantinople, Bonaparte n'ecoutait plus; on eut dit que ce nom avait eveille en lui une source d'idees nouvelles et qu'il suivait sa propre pensee. Il posa sa main sur le bras de Bernadotte etonne, et les yeux perdus comme un homme qui suit, dans l'espace, le fantome d'un grand projet evanoui: -- Oui, dit-il, oui! j'y ai pense, et voila pourquoi je m'obstinais a prendre cette bicoque de Saint-Jean d'Acre. Vous n'avez vu d'ici que mon entetement, vous, une perte d'hommes inutile_, _sacrifice a l'amour-propre d'un general mediocre qui craint qu'on ne lui reproche un echec; que m'eut importe la levee du siege de Saint-Jean d'Acre, si Saint-Jean d'Acre n'avait ete une barriere placee au-devant du plus immense projet qui ait jamais ete concu!... Des villes! eh! mon Dieu, j'en prendrai autant qu'en ont pris Alexandre et Cesar; mais c'etait Saint-Jean d'Acre qu'il fallait prendre! si j'avais pris Saint-Jean d'Acre, savez-vous ce que je faisais? Et son regard se fixa, ardent, sur celui de Bernadotte, qui, cette fois, baissa les yeux sous la flamme du genie. -- Ce que je faisais, repeta Bonaparte, et, comme Ajax, il sembla menacer le ciel du poing, si j'avais pris Saint-Jean d'Acre, je trouvais dans la ville les tresors du pacha et des armes pour trois cent mille hommes; je soulevais et j'armais toute la Syrie, qu'avait tant indignee la ferocite de Djezzar, qu'a chacun de mes assauts, les populations en priere demandaient sa chute a Dieu; je marchais sur Damas et Alep; je grossissais mon armee de tous les mecontents; a mesure que j'avancais dans le pays, j'annoncais aux peuples l'abolition de la servitude et l'aneantissement du gouvernement tyrannique des pachas. J'arrivais a Constantinople avec des masses armees; je renversais l'empire turc, et je fondais a Constantinople un grand empire qui fixait ma place dans la posterite au-dessus de Constantin et de Mahomet II! Enfin, peut- etre revenais-je a Paris par Andrinople ou par Vienne, apres avoir aneanti la maison d'Autriche. Eh bien! Mon cher general, voila le projet que cette bicoque de Saint-Jean d'Acre a fait avorter! Et il oubliait si bien a qui il parlait, pour se bercer dans les debris de son reve evanoui, qu'il appelait Bernadotte, _mon cher general_. Celui-ci, presque epouvante de la grandeur du projet que venait de lui developper Bonaparte, avait fait un pas en arriere. -- Oui, dit Bernadotte, je vois ce qu'il vous faut, et vous venez de trahir votre pensee: en Orient et en Occident, un trone! Un trone! soit; pourquoi pas! Comptez sur moi pour le conquerir, mais partout ailleurs qu'en France: je suis republicain et je mourrai republicain. Bonaparte secoua la tete, comme pour chasser les pensees qui le soutenaient dans les nuages. -- Et moi aussi, je suis republicain, dit-il; mais voyez donc ce qu'est devenue votre Republique! -- Qu'importe! s'ecria Bernadotte, ce n'est ni au mot ni a la forme que je suis fidele, c'est au principe. Que les directeurs me donnent le pouvoir, et je saurai bien defendre la Republique de ses ennemis interieurs comme je l'ai defendue de ses ennemis exterieurs. Et, en disant ces derniers mots, Bernadotte releva les yeux; son regard se croisa avec celui de Bonaparte. Deux glaives nus qui se choquent ne jettent pas un eclair plus terrible et plus brulant. Depuis longtemps, Josephine, inquiete, observait les deux hommes avec attention. Elle vit ce double regard, plein de menaces reciproques. Elle se leva vivement, et, allant a Bernadotte: -- General, dit-elle. Bernadotte s'inclina. -- Vous etes lie avec Gohier, n'est-ce pas? continua-t-elle. -- C'est un de mes meilleurs amis, madame, dit Bernadotte. -- Eh bien, nous dinons chez lui apres-demain, 18 brumaire; venez donc y diner aussi, et amenez-nous madame Bernadotte; je serais si heureuse de me lier avec elle! -- Madame, dit Bernadotte, du temps des Grecs, vous eussiez ete une des trois Graces; au moyen age, vous eussiez ete une fee; aujourd'hui, vous etes la femme la plus adorable que je connaisse. Et, faisant trois pas en arriere, en saluant, il trouva moyen de se retirer sans que Bonaparte eut la moindre part a son salut. Josephine suivit des yeux Bernadotte jusqu'a ce qu'il fut sorti. Alors, se retournant vers son mari: -- Eh bien, lui demanda-t-elle, il parait que cela n'a pas ete avec Bernadotte comme avec Moreau? -- Entreprenant, hardi, desinteresse, republicain sincere, inaccessible a la seduction. C'est un homme obstacle: on le tournera puisqu'on ne peut le renverser. Et, quittant le salon sans prendre conge de personne, il remonta dans son cabinet, ou Roland et Bourrienne le suivirent. A peine y etaient-ils depuis un quart d'heure, que la clef tourna doucement dans la serrure et que la porte s'ouvrit. Lucien parut. XXII -- UN PROJET DE DECRET Lucien etait evidemment attendu. Pas une seule fois Bonaparte, depuis son entree dans le cabinet, n'avait prononce son nom; mais, tout en gardant le silence, il avait, avec une impatience croissante, tourne trois ou quatre fois la tete vers la porte, et, lorsque le jeune homme parut, une exclamation d'attente satisfaite s'echappa de la bouche de Bonaparte. Lucien, frere du general en chef, etait ne en 1775, ce qui lui donnait vingt-cinq ans a peine: depuis 1797, c'est-a-dire a l'age de vingt-deux ans et demi, il etait entre au conseil des Cinq- Cents, qui, pour faire honneur a Bonaparte, venait de le nommer son president. Avec les projets qu'il avait concus, c'etait ce que Bonaparte pouvait desirer de plus heureux. Franc et loyal au reste, republicain de coeur, Lucien, en secondant les projets de son frere, croyait servir encore plus la Republique que le futur premier consul. A ses yeux, nul ne pouvait mieux la sauver une seconde fois que celui qui l'avait deja sauvee une premiere. C'est donc anime de ce sentiment qu'il venait retrouver son frere. -- Te voila! lui dit Bonaparte; je t'attendais avec impatience. -- Je m'en doutais; mais il me fallait attendre, pour sortir, un moment ou personne ne songeait a moi. -- Et tu crois que tu as reussi? -- Oui; Talma racontait je ne sais quelle histoire sur Marat et Dumouriez. Tout interessante qu'elle paraissait etre, je me suis prive de l'histoire et me voila. -- Je viens d'entendre une voiture qui s'eloignait; la personne qui sortait ne t'a-t-elle pas vu prendre l'escalier de mon cabinet? -- La personne qui sortait, c'etait moi-meme; la voiture qui s'eloignait, c'etait la mienne; ma voiture absente, tout le monde me croira parti. Bonaparte respira. -- Eh bien, voyons, demanda-t-il; a quoi as-tu employe ta journee? -- Oh! je n'ai pas perdu mon temps, va! -- Aurons-nous le decret du conseil des Anciens? -- Nous l'avons redige aujourd'hui, et je te l'apporte -- le brouillon du moins -- pour que tu voies s'il y a quelque chose a en retrancher ou a y ajouter. -- Voyons! dit Bonaparte. Et, prenant vivement des mains de Lucien le papier que celui-ci lui presentait, il lut: "Art. 1er. Le Corps legislatif est transfere dans la commune de Saint-Cloud; les deux conseils y siegeront dans les deux ailes du palais..." -- C'etait l'article important, dit Lucien; je l'ai fait mettre en tete pour qu'il frappe tout d'abord le peuple. -- Oui, oui, fit Bonaparte. Et il continua: "Art. 2. Ils y seront rendus demain 20 brumaire..." -- Non; non, dit Bonaparte: "Demain 19." Changez la date, Bourrienne. Et il passa le papier a son secretaire. -- Tu crois etre en mesure pour le 18? -- Je le serai. Fouche m'a dit avant-hier: "_Pressez-vous ou je ne reponds plus de rien_." -- "19 brumaire" dit Bourrienne en rendant le papier au general. Bonaparte reprit: "Art. 2. -- Ils seront rendus demain, 19 brumaire, a midi. Toute continuation de deliberations est interdite ailleurs et avant ce terme." Bonaparte relut cet article. -- C'est bien, dit-il; il n'y a point de double entente. Et il poursuivit: "Art. 3. Le general Bonaparte est charge de l'execution du present decret: il prendra toutes les mesures necessaires pour la surete de la representation nationale." Un sourire railleur passa sur les levres de pierre du lecteur; mais, presque aussitot, continuant: "Le general commandant la 17e division militaire, la garde du Corps legislatif, la garde nationale sedentaire, les troupes de ligne qui se trouvent dans la commune de Paris, dans l'arrondissement constitutionnel et dans toute l'etendue de la 47e division, sont mis immediatement sous ses ordres et tenus de le reconnaitre en cette qualite." -- Ajoute, Bourrienne: "Tous les citoyens lui porteront main-forte a sa premiere requisition." Les bourgeois adorent se meler des affaires politiques, et quand ils peuvent nous servir dans nos projets, il faut leur donner cette satisfaction. Bourrienne obeit; puis il rendit le papier au general, qui continua: "Art. 4. Le general Bonaparte est appele dans le sein du conseil pour y recevoir une expedition du present decret et preter serment. Il se concertera avec les commissaires inspecteurs des deux Conseils." "Art. 5. Le present decret sera _de suite _transmis par un messager au conseil des Cinq-Cents et au Directoire executif." "Il sera imprime, affiche, promulgue dans toutes les communes de la Republique par des courriers extraordinaires." "Paris, ce..." -- La date est en blanc, dit Lucien. -- Mets: "18 brumaire" Bourrienne; il faut que le decret surprenne tout le monde. Rendu a sept heures du matin, il faut qu'en meme temps qu'il sera rendu, auparavant meme, il soit affiche sur tous les murs de Paris. -- Mais, si les Anciens allaient refuser de le rendre...? -- Raison de plus pour qu'il soit affiche, niais! dit Bonaparte; nous agirons comme s'il etait rendu. -- Faut-il corriger en meme temps une faute de francais qui se trouve dans le dernier paragraphe? demanda Bourrienne en riant. -- Laquelle? fit Lucien avec l'accent d'un auteur blesse dans son amour-propre. -- _De suite, _reprit Bourrienne; dans ce cas-la on ne dit pas _de suite, _on dit _tout de suite_. -- Ce n'est point la peine, dit Bonaparte; j'agirai, soyez tranquille, comme s'il y avait _tout de suite_. Puis, apres une seconde de reflexion: -- Quant a ce que tu disais tout a l'heure de la crainte que tu avais que le decret ne passat point, il y a un moyen bien simple pour qu'il passe. -- Lequel? -- C'est de convoquer pour six heures du matin les membres dont nous sommes surs, et pour huit heures ceux dont nous ne sommes pas surs. N'ayant que des hommes a nous, c'est bien le diable si nous manquons la majorite. -- Mais six heures aux uns, et huit heures aux autres..., fit Lucien. -- Prends deux secretaires differents; il y en aura un qui se sera trompe. Puis, se tournant vers Bourrienne: -- Ecris, lui dit-il. Et, tout en se promenant, il dicta sans hesiter, comme un homme qui a songe d'avance et longtemps a ce qu'il dicte, mais en s'arretant de temps en temps devant Bourrienne pour voir si la plume du secretaire suivait sa parole: "Citoyens! "Le conseil des Anciens, depositaire de la sagesse nationale, vient de rendre le decret ci-joint; il y est autorise par les articles 102 et 103 de l'acte constitutionnel. "Il me charge de prendre des mesures pour la surete de la representation nationale, sa translation necessaire et momentanee..." Bourrienne regarda Bonaparte: c'etait _instantanee _que celui-ci avait voulu dire; mais, comme le general ne se reprit point, Bourrienne laissa _momentanee._ Bonaparte continua de dicter: "Le Corps legislatif se trouvera a meme de tirer la representation du danger imminent ou la desorganisation de toutes les parties de l'administration nous a conduits. "Il a besoin, dans cette circonstance essentielle, de l'union et de la confiance des patriotes; ralliez-vous autour de lui; c'est le seul moyen d'asseoir la Republique sur les bases de la liberte civile, du bonheur interieur, de la victoire et de la paix." Bonaparte relut cette espece de proclamation, et, de la tete, fit signe que c'etait bien. Puis il tira sa montre: -- Onze heures, dit-il; il est temps encore. Alors, s'asseyant a la place de Bourrienne, il ecrivit quelques mots en forme de billet, cacheta et mit sur l'adresse: "Au citoyen Barras." -- Roland, dit-il quand il eut acheve, tu vas prendre, soit un cheval a l'ecurie, soit une voiture sur la place, et tu te rendras chez Barras; je lui demande un rendez-vous pour demain a minuit. Il y a reponse. Roland sortit. Un instant apres, on entendit dans la cour de l'hotel le galop d'un cheval qui s'eloignait dans la direction de la rue du Mont- Blanc. -- Maintenant, Bourrienne, dit Bonaparte, apres avoir prete l'oreille au bruit, demain a minuit, que je sois a l'hotel ou que je n'y sois pas, vous ferez atteler, vous monterez dans ma voiture et vous irez a ma place chez Barras. -- A votre place, general? -- Oui; toute la journee, il comptera sur moi pour le soir, et ne fera rien, croyant que je le mets dans ma partie. A minuit, vous serez chez lui, vous lui direz qu'un grand mal de tete m'a force de me coucher, mais que je serai chez lui a sept heures du matin sans faute. Il vous croira ou ne vous croira pas; mais, en tout cas, il sera trop tard pour qu'il agisse contre nous: a sept heures du matin, j'aurai dix mille hommes sous mes ordres. -- Bien, general. Avez-vous d'autres ordres a me donner? -- Non, pas pour ce soir, repondit Bonaparte. Soyez demain ici de bonne heure. -- Et moi? demanda Lucien. -- Vois Sieyes; c'est lui qui a dans sa main le conseil des Anciens; prends toutes tes mesures avec lui. Je ne veux pas qu'on le voie chez moi, ni qu'on me voie chez lui; si par hasard nous echouons, c'est un homme a renier. Je veux apres-demain etre maitre de mes actions et n'avoir d'engagement absolu avec personne. -- Crois-tu avoir besoin de moi demain? -- Viens dans la nuit, et rends-moi compte de tout. -- Rentres-tu au salon? -- Non. Je vais attendre Josephine chez elle. Bourrienne, vous lui direz un mot a l'oreille en passant, afin qu'elle se debarrasse le plus vite possible de tout son monde. Et, saluant de la main et presque du meme geste son frere et Bourrienne, il passa, par un corridor particulier, de son cabinet dans la chambre de Josephine. La, eclaire par la simple lueur d'une lampe d'albatre, qui faisait le front du conspirateur plus pale encore que d'habitude, Bonaparte ecouta le bruit des voitures qui s'eloignaient les unes apres les autres. Enfin, un dernier roulement se fit entendre, et, cinq minutes apres, la porte de la chambre s'ouvrit pour donner passage a Josephine. Elle etait seule et tenait a la main un candelabre a deux branches. Son visage, eclaire par la double lumiere, exprimait la plus vive angoisse. -- Eh bien, lui demanda Bonaparte, qu'as-tu donc? -- J'ai peur! dit Josephine. -- Et de quoi? des niais du Directoire ou des deux Conseils? Allons donc! aux Anciens, j'ai Sieyes; aux Cinq-Cents, j'ai Lucien. -- Tout va donc bien? -- A merveille! -- C'est que, comme tu m'avais fait dire que tu m'attendais chez moi, je craignais que tu n'eusses de mauvaises nouvelles a me communiquer. -- Bon! si j'avais de mauvaises nouvelles, est-ce que je te le dirais? -- Comme c'est rassurant! -- Mais, sois tranquille, je n'en ai que de bonnes; seulement, je t'ai donne une part dans la conspiration. -- Laquelle? -- Mets-toi la, et ecris a Gohier. -- Que nous n'irons pas diner chez lui? -- Au contraire: qu'il vienne avec sa femme dejeuner chez nous; entre gens qui s'aiment comme nous nous aimons, on ne saurait trop se voir. Josephine se mit a un petit secretaire en bois de rose. -- Dicte, dit-elle, j'ecrirai. -- Bon! pour qu'on reconnaisse mon style! allons donc! tu sais bien mieux que moi comment on ecrit un de ces billets charmants auxquels il est impossible de resister. Josephine sourit du compliment, tendit son front a. Bonaparte qui l'embrassa amoureusement, et ecrivit ce billet que nous copions sur l'original: "Au citoyen Gohier, president du Directoire executif de la Republique francaise..." -- Est-ce cela? demanda-t-elle. -- Parfait! Comme il n'a pas longtemps a garder ce titre de president, ne le lui marchandons pas. -- N'en ferez-vous donc rien? -- J'en ferai tout ce qu'il voudra, s'il fait tout ce que je veux! Continue, chere amie. Josephine reprit la plume et ecrivit: "Venez, mon cher Gohier et votre femme, dejeuner demain avec moi, a huit heures du matin; n'y manquez pas: j'ai a causer avec vous sur des choses tres interessantes. "Adieu, mon cher Gohier! comptez toujours sur ma sincere amitie! "LA PAGERIE-BONAPARTE." -- J'ai mis _demain, _fit Josephine; il faut que je date ma lettre du 17 brumaire. -- Et tu ne mentiras pas, dit Bonaparte: voila minuit qui sonne. En effet, un jour de plus venait de tomber dans l'abime du temps; la pendule tinta douze coups. Bonaparte les ecouta, grave et reveur; il n'etait plus separe que par vingt-quatre heures du jour solennel qu'il preparait depuis un mois, qu'il revait depuis trois ans! Faisons ce qu'il eut bien voulu faire, sautons par-dessus les vingt-quatre heures qui nous separent de ce jour que l'histoire n'a pas encore juge, et voyons ce qui se passait, a sept heures du matin, sur les differents points de Paris ou les evenements que nous allons raconter devaient produire une supreme sensation. XXIII -- ALEA JACTA EST A sept heures du matin, le ministre de la police, Fouche, entrait chez Gohier, president du Directoire. -- Oh! oh! fit Gohier en l'apercevant, qu'y a-t-il donc de nouveau, monsieur le ministre de la justice, que j'aie le plaisir de vous voir si matin? -- Vous ne connaissez pas encore le decret? dit Fouche. -- Quel decret? demanda l'honnete Gohier. -- Le decret du conseil des Anciens. -- Rendu quand? -- Rendu cette nuit. -- Le conseil des Anciens se reunit donc la nuit maintenant? -- Quand il y a urgence, oui. -- Et que dit le decret? -- Il transfere les seances du corps legislatif a Saint-Cloud. Gohier sentit le coup. Il comprenait tout le parti que le genie entreprenant de Bonaparte pouvait tirer de cet isolement. -- Et depuis quand, demanda-t-il a Fouche, un ministre de la police est-il transforme en messager du conseil des Anciens? -- Voila ce qui vous trompe, citoyen president, repondit l'ex- conventionnel; je suis ce matin plus ministre de la police que jamais, puisque je viens vous denoncer un acte qui peut avoir les plus graves consequences. Fouche ne savait pas encore comment tournerait la conspiration de la rue de la victoire; il n'etait point fache de se menager une porte de retraite au Luxembourg. Mais Gohier, tout honnete qu'il etait, connaissait trop bien l'homme pour etre sa dupe. -- C'etait hier qu'il fallait m'annoncer le decret, citoyen ministre, et non ce matin; car, en me faisant cette communication, vous ne devancez que de quelques instants l'annonce officielle qui va m'en etre faite. En effet, en ce moment, un huissier ouvrit la porte et prevint le president qu'un envoye des inspecteurs du palais des Anciens etait la et demandait a lui faire une communication. -- Qu'il entre! dit Gohier. Le messager entra, et presenta une lettre au president. Celui-ci la decacheta vivement et lut: "Citoyen president, "la commission s'empresse de vous faire part du decret de la translation de la residence du Corps legislatif a Saint-Cloud. "Le decret va vous etre expedie; mais des mesures de surete exigent des details dont nous nous occupons. "Nous vous invitons a venir a la commission des Anciens; vous y trouverez Sieyes et Ducos. "Salut fraternel, "BARILLON -- FARGUES -- CORNET." -- C'est bien, dit Gohier au messager en le congediant d'un signe. Le messager sortit. Gohier se retourna vers Fouche: -- Ah! dit-il, le complot est bien mene: on m'annonce le decret, mais on ne me l'envoie pas; par bonheur vous allez me dire dans quels termes il est concu. -- Mais, dit Fouche, je n'en sais rien. -- Comment! il y a seance au conseil des Anciens, et vous, ministre de la police, vous n'en savez rien, quand cette seance est extraordinaire, quand elle a ete arretee par lettres? -- Si fait, je savais la seance, mais je n'ai pu y assister. -- Et vous n'y aviez pas un de vos secretaires, un stenographe, qui put, paroles pour paroles, vous rendre compte de cette seance, quand, selon toute probabilite, cette seance va disposer du sort de la France?... Ah! citoyen Fouche, vous etes un ministre de la police bien maladroit ou plutot bien adroit! -- Avez-vous des ordres a me donner citoyen president? demanda Fouche. -- Aucun, citoyen ministre, repondit le president. Si le Directoire juge a propos de donner des ordres, il les donnera a des hommes qu'il croira dignes de sa confiance. Vous pouvez retourner vers ceux qui vous envoient, ajouta-t-il en tournant le dos a son interlocuteur. Fouche sortit. Gohier sonna aussitot. Un huissier entra. -- Passez chez Barras, chez Sieyes, chez Ducos et chez Moulin, et invitez-les a se rendre a l'instant meme chez moi... Ah! prevenez en meme temps, madame Gohier de passer dans mon cabinet et d'apporter la lettre de madame Bonaparte qui nous invite a dejeuner. Cinq minutes apres, madame Gohier entrait, la lettre a la main et tout habillee; l'invitation etait pour huit heures du matin; il etait plus de sept heures et demie, et il fallait vingt minutes au moins pour aller du Luxembourg a la rue de la Victoire. -- Voici, mon ami, dit madame Gohier en presentant la lettre a son mari; c'est pour huit heures. -- Oui, repondit Gohier, je ne doute pas de l'heure, mais du jour. Et, prenant la lettre des mains de sa femme, il relut: "Venez, mon cher Gohier et votre femme, dejeuner demain avec moi, a huit heures du matin... n'y manquez pas... j'ai a causer avec vous sur des choses tres interessantes." -- Ah! continua-t-il, il n'y a pas a s'y tromper! -- Eh bien, mon ami, y allons-nous? demanda madame Gohier. -- Toi, tu y vas, mais pas moi. Il nous survient un evenement auquel le citoyen Bonaparte n'est probablement pas etranger, et qui nous retient, mes collegues et moi au Luxembourg. -- Un evenement grave? -- Peut-etre. -- Alors, je reste pres de toi. -- Non pas: tu ne peux m'etre d'aucune utilite. Va chez madame Bonaparte; je me trompe peut-etre, mais, s'il s'y passe quelque chose d'extraordinaire et qui te paraisse alarmant, fais-le-moi savoir par un moyen quelconque; tout sera bon, je comprendrai a demi-mot. -- C'est bien, mon ami, j'y vais; l'espoir de t'etre utile la-bas me decide. -- Va! En ce moment l'huissier rentra. -- Le general Moulin me suit, dit-il; le citoyen Barras est au bain et va venir; les citoyens Sieyes et Ducos sont sortis a cinq heures du matin et ne sont point rentres. -- Voila les deux traitres! dit Gohier. Barras n'est que dupe. Et, embrassant sa femme: -- Va! dit-il, va! En se retournant, madame Gohier se trouva face a face avec le general Moulin; celui-ci, d'un caractere emporte, paraissait furieux. -- Pardon, citoyenne, dit-il. Puis, s'elancant dans le cabinet de Gohier: --Eh bien, dit-il, vous savez ce qui se passe, president? -- Non; mais je m'en doute. -- Le corps legislatif est transfere a Saint-Cloud; le general Bonaparte est charge de l'execution du decret, et la force armee est mise sous ses ordres. -- Ah! voila le fond du sac! dit Gohier. Eh bien, il faut nous reunir et lutter. -- Vous avez entendu: Sieyes et Roger Ducos ne sont pas au palais. -- Parbleu! ils sont aux Tuileries! Mais Barras est au bain; courons chez Barras. Le Directoire peut prendre des arretes du moment ou il est en majorite; nous sommes trois: je le repete, luttons! -- Alors, faisons dire a Barras de venir nous trouver aussitot qu'il sera sorti du bain. -- Non, allons le trouver avant qu'il en sorte. Les deux directeurs sortirent et se dirigerent vivement vers l'appartement de Barras. Ils le trouverent effectivement au bain; ils insisterent pour entrer. -- Eh bien? demanda Barras en les apercevant. -- Vous savez? -- Rien au monde! Ils lui raconterent alors ce qu'ils savaient eux-memes. -- Ah! dit Barras, tout m'est explique maintenant. -- Comment? -- Oui, voila pourquoi il n'est pas venu hier au soir. -- Qui -- Eh! Bonaparte! -- Vous l'attendiez hier au soir? -- Il m'avait fait dire par un de ses aides de camp qu'il viendrait de onze heures a minuit. -- Et il n'est pas venu? -- Non; il m'a envoye Bourrienne avec sa voiture en me faisant dire qu'un violent mal de tete le retenait au lit, mais que ce matin, de bonne heure, il serait ici. Les directeurs se regarderent. -- C'est clair! dirent-ils. -- Maintenant, continua Barras, j'ai envoye Bollot, mon secretaire, un garcon tres intelligent, a la decouverte. Il sonna, un domestique parut. -- Aussitot que le citoyen Bollot rentrera, dit Barras, vous le prierez de se rendre ici. -- Il descend a l'instant meme de voiture dans la cour du palais. -- Qu'il monte! qu'il monte! Bollot etait deja a la porte. -- Eh bien? firent les trois directeurs. -- Eh bien, le general Bonaparte, en grand uniforme, accompagne des generaux Beurnonville, Mac Donald et Moreau, marche sur les Tuileries, dans la cour desquelles dix mille hommes l'attendent! -- Moreau!... Moreau est avec lui! s'ecria Gohier. -- A sa droite! -- Je vous l'ai toujours dit! s'ecria Moulin, avec sa rudesse militaire, Moreau, c'est une... salope et pas autre chose! -- Etes-vous toujours d'avis de resister, Barras? demanda Gohier -- Oui, repondit Barras. -- Eh bien, alors, habillez-vous et venez nous rejoindre dans la salle des seances. -- Allez, dit Barras, je vous suis. Les deux directeurs se rendirent dans la salle des seances. Au bout de dix minutes d'attente: -- Nous aurions du attendre Barras, dit Moulin: si Moreau est une s..., Barras est une p...! Deux heures apres, ils attendaient encore Barras. Derriere eux, on avait introduit, dans la meme salle de bain, Talleyrand et Bruix, et, en causant avec eux, Barras avait oublie qu'il etait attendu. Voyons ce qui s'etait passe rue de la Victoire. A sept heures, contre son habitude, Bonaparte etait leve et attendait en grand uniforme dans sa chambre. Roland entra. Bonaparte etait parfaitement calme; on etait a la veille d'une bataille. -- N'est-il venu personne encore, Roland? demanda-t-il. -- Non, mon general, repondit le jeune homme; mais j'ai entendu tout a l'heure le roulement d'une voiture. -- Moi aussi, dit Bonaparte. En ce moment, on annonca: -- Le citoyen Joseph Bonaparte et le citoyen general Bernadotte. Roland interrogea Bonaparte de l'oeil. Devait-il rester ou sortir? Il devait rester. Roland resta debout a l'angle d'une bibliotheque, comme une sentinelle a son poste. -- Ah! ah! fit Bonaparte en voyant Bernadotte habille comme la surveille en simple bourgeois, vous avez donc decidement horreur de l'uniforme, general? -- Ah ca! reprit Bernadotte, pourquoi diable serais-je en uniforme a sept heures du matin, quand je ne suis pas de service? -- Vous y serez bientot. -- Bon! je suis en non-activite. -- Oui; mais, moi, je vous remets en activite. -- Vous? -- Oui, moi. -- Au nom du Directoire? -- Est-ce qu'il y a encore un Directoire? -- Comment! il n'y a plus de Directoire? -- N'avez-vous pas vu, en venant ici, des soldats echelonnes dans les rues conduisant aux Tuileries? -- Je les ai vus et m'en suis etonne. -- Ces soldats, ce sont les miens. -- Pardon! dit Bernadotte, j'avais cru que c'etaient ceux de la France. -- Eh! moi ou la France, n'est-ce pas tout un? -- Je l'ignorais, dit froidement Bernadotte. -- Alors, vous vous en doutez maintenant; ce soir, vous en serez sur. Tenez, Bernadotte, le moment est supreme, decidez-vous! -- General, dit Bernadotte, j'ai le bonheur d'etre en ce moment simple citoyen; laissez-moi rester simple citoyen. -- Bernadotte, prenez garde, qui n'est pas pour moi est contre moi! -- General, faites attention a vos paroles; vous m'avez dit: "Prenez garde!" si c'est une menace, vous savez que je ne les crains pas. Bonaparte revint a lui et lui prit les deux mains. -- Eh! oui, je sais cela; voila pourquoi je veux absolument vous avoir avec moi. Non seulement je vous estime, Bernadotte, mais encore je vous aime. Je vous laisse avec Joseph; vous etes beaux- freres; que diable! entre parents, on ne se brouille pas. -- Et vous, ou allez-vous? -- En votre qualite de Spartiate, vous etes un rigide observateur des lois, n'est-ce pas? Eh bien, voici un decret rendu cette nuit par le conseil des Cinq-Cents, qui me confere immediatement le commandement de la force armee de Paris; j'avais donc raison, ajouta-t-il, de vous dire que les soldats que vous avez rencontres sont mes soldats, puisqu'ils sont sous mes ordres. Et il remit entre les mains de Bernadotte l'expedition du decret qui avait ete rendu a six heures du matin. Bernadotte lut le decret depuis la premiere jusqu'a la derniere ligne. -- A ceci, je n'ai rien a ajouter, fit-il: veillez a la surete de la representation nationale, et tous les bons citoyens seront avec vous. -- Eh bien, soyez donc avec moi, alors! -- Permettez-moi, general, d'attendre encore vingt-quatre heures pour voir comment vous remplirez votre mandat. -- Diable d'homme, va! fit Bonaparte. Alors, le prenant par le bras et l'entrainant a quelques pas de Joseph: -- Bernadotte, reprit-il, je veux jouer franc jeu avec vous! -- A quoi bon, repondit celui-ci, puisque je ne suis pas de votre partie? -- N'importe! vous etes a la galerie et je veux que la galerie dise que je n'ai pas triche. -- Me demandez-vous le secret? -- Non... -- Vous faites bien; car dans ce cas j'eusse refuse d'ecouter vos confidences. -- Oh! mes confidences, elles ne sont pas longues!... Votre Directoire est deteste, votre Constitution est usee; il faut faire maison nette et donner une autre direction au gouvernement. Vous ne me repondez pas? -- J'attends ce qui vous reste a me dire. -- Ce qui me reste a vous dire, c'est d'aller mettre votre uniforme; je ne puis vous attendre plus longtemps: vous viendrez me rejoindre aux Tuileries au milieu de tous nos camarades. Bernadotte secoua la tete. -- Vous croyez que vous pouvez compter sur Moreau, sur Beurnonville, sur Lefebvre, reprit Bonaparte; tenez, regardez par la fenetre, qui voyez-vous la... la! Moreau et Beurnonville! Quant a Lefebvre, je ne le vois pas, mais je suis certain que je ne ferai pas cent pas sans le rencontrer... Eh bien, vous decidez- vous? -- General, reprit Bernadotte, je suis l'homme qui se laisse le moins entrainer par l'exemple, et surtout par le mauvais exemple. Que Moreau, que Beurnonville, que Lefebvre fassent ce qu'ils veulent; je ferai, moi, ce que je dois. -- Ainsi, vous refusez positivement de m'accompagner aux Tuileries? -- Je ne veux pas prendre part a une rebellion. -- Une rebellion! une rebellion! et contre qui? Contre un tas d'imbeciles qui avocassent du matin au soir dans leur taudis! -- Ces imbeciles, general, sont en ce moment les representants de la loi, la Constitution les sauvegarde; ils sont sacres pour moi. -- Au moins, promettez-moi une chose, barre de fer que vous etes! -- Laquelle? -- C'est de rester tranquille. -- Je resterai tranquille comme citoyen; mais... -- Mais quoi?... Voyons, je vous ai vide mon sac, videz le votre! -- Mais, si le Directoire me donne l'ordre d'agir, je marcherai contre les perturbateurs, quels qu'ils soient. -- Ah ca! mais vous croyez donc que je suis ambitieux? dit Bonaparte. Bernadotte sourit. -- Je le soupconne, dit-il. -- Ah! par ma foi! dit Bonaparte, vous ne me connaissez guere; j'en ai assez de la politique, et, si je desire une chose, c'est la paix. Ah! mon cher, la Malmaison avec cinquante mille livres de rente, et je donne ma demission de tout le reste. Vous ne voulez pas me croire; je vous invite a venir m'y voir dans trois mois, et, si vous aimez la pastorale, eh bien, nous en ferons ensemble. Allons, au revoir! je vous laisse avec Joseph, et, malgre vos refus, je vous attends aux Tuileries... Tenez, voila nos amis qui s'impatientent. On criait: "Vive Bonaparte!" Bernadotte palit legerement. Bonaparte vit cette paleur. -- Ah! ah! murmura-t-il, jaloux... Je me trompais, ce n'est point un Spartiate: c'est un Athenien! En effet, comme l'avait dit Bonaparte, ses amis s'impatientaient. Depuis une heure que le decret etait affiche, le salon, les antichambres et la cour de l'hotel etaient encombres. La premiere personne que Bonaparte rencontra au haut de l'escalier fut son compatriote le colonel Sebastiani. Il commandait le 9e regiment de dragons. -- Ah! c'est vous, Sebastiani! dit Bonaparte. Et vos hommes? -- En bataille dans la rue de la Victoire, general. -- Bien disposes? -- Enthousiastes! Je leur ai fait distribuer dix mille cartouches qui etaient en depot chez moi. -- Oui; mais qui n'en devaient sortir que sur un ordre du commandant de Paris. Savez-vous que vous avez brule vos vaisseaux, Sebastiani? -- Prenez-moi avec vous dans votre barque, general; j'ai foi en votre fortune. -- Tu me prends pour Cesar, Sebastiani? -- Par ma foi! on se tromperait de plus loin... Il y a, en outre, dans la cour de votre hotel, une quarantaine d'officiers de toutes armes, sans solde, et que le Directoire laisse depuis un an dans le denuement le plus complet; ils n'ont d'espoir qu'en vous, general; aussi sont-ils prets a se faire tuer pour vous. -- C'est bien. Va te mettre a la tete de ton regiment et fais-lui tes adieux! -- Mes adieux! comment cela, general? -- Je te le troque contre une brigade. Va, va! Sebastiani ne se le fit pas repeter deux fois; Bonaparte continua son chemin. Au bas de l'escalier, il rencontra Lefebvre. -- C'est moi, general, dit Lefebvre. -- Toi!... Eh bien, et la 17e division militaire, ou est-elle? -- J'attends ma nomination, pour la faire agir. -- N'es-tu pas nomme? -- Par le Directoire, oui; mais, comme je ne suis pas un traitre, je viens de lui envoyer ma demission, afin qu'il sache qu'il ne doit pas compter sur moi. -- Et tu viens pour que je te nomme, afin que j'y puisse compter, moi? -- Justement! -- Vite, Roland, un brevet en blanc; remplis-le aux noms du general, que je n'aie plus qu'a y mettre mon nom. Je le signerai sur l'arcon de ma selle. -- Ce sont ceux-la qui sont les bons, dit Lefebvre. -- Roland? Le jeune homme, qui avait deja fait quelques pas pour obeir, se rapprocha de son general. -- Prends sur ma cheminee, lui dit Bonaparte a voix basse, une paire de pistolets a deux coups, et apporte-les-moi en meme temps. On ne sait pas ce qui peut arriver. -- Oui, general, dit Roland; d'ailleurs, je ne vous quitterai pas. -- A moins que je n'aie besoin de te faire tuer ailleurs. -- C'est juste, dit le jeune homme. Et il courut remplir la double commission qu'il venait de recevoir. Bonaparte allait continuer son chemin quand il apercut comme une ombre dans le corridor. Il reconnut Josephine et courut a elle. -- Mon Dieu! lui dit celle-ci, y a-t-il donc tant de danger? -- Pourquoi cela? -- Je viens d'entendre l'ordre que tu as donne a Roland. -- C'est bien fait! voila ce que c'est que d'ecouter aux portes... Et Gohier? -- Il n'est pas venu. -- Ni sa femme? -- Sa femme est la. Bonaparte ecarta Josephine de la main et entra dans le salon. Il y vit madame Gohier, seule et assez pale. -- Eh quoi! demanda-t-il sans autre preambule, le president ne vient pas? -- Cela ne lui a pas ete possible, general, repondit madame Gohier. Bonaparte reprima un mouvement d'impatience. -- Il faut absolument qu'il vienne, dit-il. Ecrivez-lui que je l'attends; je vais lui faire porter la lettre. -- Merci, general, repliqua madame Gohier, j'ai mes gens ici: ils s'en chargeront. -- Ecrivez, ma bonne amie, ecrivez, dit Josephine. Et elle presenta une plume, de l'encre et du papier a la femme du president. Bonaparte etait place de facon a lire par-dessus l'epaule de celle-ci ce qu'elle allait ecrire. Madame Gohier le regarda fixement. Il recula d'un pas en s'inclinant. Madame Gohier ecrivit. Puis elle plia la lettre, et chercha de la cire; mais -- soit hasard, soit premeditation -- il n'y avait sur la table que des pains a cacheter. Elle mit un pain a cacheter a la lettre et sonna. Un domestique parut. -- Remettez cette lettre a Comtois, dit madame Gohier, et qu'il la porte a l'instant au Luxembourg. Bonaparte suivit des yeux le domestique ou plutot la lettre jusqu'a ce que la porte fut refermee. Puis: -- Je regrette, dit-il a madame Gohier de ne pouvoir dejeuner avec vous; mais si le president a ses affaires, moi aussi, j'ai les miennes. Vous dejeunerez avec ma femme; bon appetit! Et il sortit. A la porte, il rencontra Roland. -- Voici le brevet, general, dit le jeune homme, et voila la plume. Bonaparte prit la plume, et, sur le revers du chapeau de son aide de camp, signa le brevet. Roland presenta alors les deux pistolets au general. -- Les as-tu visites? demanda celui-ci. Roland sourit. -- Soyez tranquille, dit-il, je vous reponds d'eux. Bonaparte passa les pistolets a sa ceinture, et, tout en les y passant, murmura: -- Je voudrais bien savoir ce qu'elle a ecrit a son mari. -- Ce qu'elle a ecrit, mon general, je vais vous le dire mot pour mot. -- Toi, Bourrienne? -- Oui; elle a ecrit: "Tu as bien fait de ne pas venir, mon ami: tout ce qui se passe ici m'annonce que l'invitation etait un piege. Je ne tarderai a te rejoindre." -- Tu as decachete la lettre?... -- General, Sextus Pompee donnait a diner sur sa galere a Antoine et a Lepide; son affranchi vint lui dire: "Voulez-vous que je vous fasse empereur du monde? -- Comment cela? -- C'est bien simple: je coupe le cable de votre galere, et Antoine et Lepide sont vos prisonniers. -- Il fallait le faire sans me le dire, repondit Sextus; maintenant, sur ta vie, ne le fais pas!" Je me suis rappele ces mots, general: _Il fallait le faire sans me le dire._ Bonaparte resta un instant pensif; puis, sortant de sa reverie: -- Tu te trompes, dit-il a Bourrienne: c'etait Octave, et non pas Antoine, qui etait avec Lepide sur la galere de Sextus. Et il descendit dans la cour, bornant ses reproches a rectifier cette faute historique. A peine le general parut-il sur le perron, que les cris de "Vive Bonaparte" retentirent dans la cour, et, se prolongeant jusqu'a la rue, allerent eveiller le meme cri dans la bouche des dragons qui stationnaient a la porte. -- Voila qui est de bon augure, general, dit Roland. -- Oui; donne vite a Lefebvre son brevet, et, s'il n'a pas de cheval, qu'il en prenne un des miens. Je lui donne rendez-vous dans la cour des Tuileries. -- Sa division y est deja. -- Raison de plus. Alors, regardant autour de lui, Bonaparte vit Beurnonville et Moreau qui l'attendaient; leurs chevaux etaient tenus par des domestiques. Il les salua du geste, mais deja bien plus en maitre qu'en camarade. Puis, apercevant le general Debel sans uniforme, il descendit deux marches et alla a lui. -- Pourquoi en bourgeois? demanda-t-il. -- Mon general, je n'etais aucunement prevenu; je passais par hasard dans la rue, et, voyant un attroupement devant votre hotel, je suis entre, craignant que vous ne courussiez quelque danger. -- Allez vite mettre votre uniforme. -- Bon! je demeure a l'autre bout de Paris: ce serait trop long. Et cependant, il fit un pas pour se retirer. -- Qu'allez-vous faire? -- Soyez tranquille, general. Debel avait avise un artilleur a cheval: l'homme etait a peu pres de sa taille. -- Mon ami, lui dit-il, je suis le general Debel; par ordre du general Bonaparte, donne-moi ton habit et ton cheval: je te dispense de tout service aujourd'hui. Voila un louis pour boire a la sante du general en chef. Demain, tu reviendras prendre le tout chez moi; uniforme et cheval. Je demeure rue du Cherche-Midi, N deg. 11. -- Et il ne m'arrivera rien? -- Si fait, tu seras nomme brigadier. -- Bon! fit l'artilleur. Et il remit son habit et son cheval au general Debel. Pendant ce temps, Bonaparte avait entendu causer au-dessus de lui; il avait leve la tete et avait vu Joseph et Bernadotte a sa fenetre. -- Une derniere fois, general, dit-il a Bernadotte, voulez-vous venir avec moi? -- Non, lui repondit fermement celui-ci. Puis, a voix basse: -- Vous m'avez dit tout a l'heure de prendre garde? dit Bernadotte. -- Oui. -- Eh bien, je vous le dis a mon tour, prenez garde. -- A quoi? -- Vous allez aux Tuileries? -- Sans doute. -- Les Tuileries sont bien pres de la place de la Revolution. -- Bah! dit Bonaparte, la guillotine a ete transferee a la barriere du Trone. -- Qu'importe! c'est toujours le brasseur Santerre qui commande au faubourg Saint-Antoine, et Santerre est farci de Moulin. -- Santerre est prevenu qu'au premier mouvement qu'il tente, je le fais fusiller. Venez-vous? -- Non. -- Comme vous voudrez. Vous separez votre fortune de la mienne; mais je ne separe pas la mienne de la votre. Puis, s'adressant a son piqueur: -- Mon cheval, dit-il On lui amena son cheval. Mais, voyant un simple artilleur pres de lui: -- Que fais-tu la, au milieu des grosses epaulettes? dit-il. L'artilleur se mit a rire. -- Vous ne me reconnaissez pas, general? dit-il. -- Ah! par ma foi, c'est vous, Debel! Et a qui avez-vous pris ce cheval et cet uniforme? -- A cet artilleur que vous voyez la, a pied et en bras de chemise. Il vous en coutera un brevet de brigadier. -- Vous vous trompez, Debel, dit Bonaparte, il m'en coutera deux: un de brigadier et un de general de division. En marche, messieurs! nous allons aux Tuileries. Et, courbe sur son cheval, comme c'etait son habitude, sa main gauche tenant les renes laches, son poignet droit appuye sur sa cuisse, la tete inclinee, le front reveur, le regard perdu, il fit les premiers pas sur cette pente glorieuse et fatale a la fois, qui devait le conduire au trone... et a Sainte-Helene. XXIV -- LE 18 BRUMAIRE En debouchant dans la rue de la Victoire, Bonaparte trouva les dragons de Sebastiani ranges en bataille. Il voulut les haranguer; mais ceux-ci, l'interrompant aux premiers mots: -- Nous n'avons pas besoin d'explications, crierent-ils; nous savons que vous ne voulez que le bien de la Republique. Vive Bonaparte! Et le cortege suivit, aux cris de "Vive Bonaparte!", les rues qui conduisaient de la rue de la Victoire aux Tuileries. Le general Lefebvre, selon sa promesse, attendait a la porte du palais. Bonaparte, a son arrivee aux Tuileries, fut salue des memes vivats qui l'avaient accompagne jusque-la. Alors, il releva le front et secoua la tete. Peut-etre n'etait-ce point assez pour lui que ce cri de "Vive Bonaparte!" et revait-il deja celui de "Vive Napoleon!" Il s'avanca sur le front de la troupe, et, entoure d'un immense etat-major, il lut le decret des Cinq-Cents qui transferait les seances du corps legislatif a Saint-Cloud et lui donnait le commandement de la force armee. Puis, de memoire, ou en improvisant -- Bonaparte ne mettait personne dans cette sorte de secret --, au lieu de la proclamation qu'il avait dictee l'avant-veille a Bourrienne, il prononca celle- ci: "Soldats, "Le conseil extraordinaire des Anciens m'a remis le commandement de la ville et de l'armee. "Je l'ai accepte pour seconder les mesures qu'il va prendre et qui sont tout entieres en faveur du peuple. "La Republique est mal gouvernee depuis deux ans; vous avez espere que mon retour mettrait un terme a tant de maux; vous l'avez celebre avec une union qui m'impose des obligations que je remplis. Vous remplirez les votres, et vous seconderez votre general avec l'energie, la fermete, la confiance que j'ai toujours vues en vous. "La liberte, la victoire, la paix, replaceront la Republique francaise au rang qu'elle occupait en Europe, et que l'ineptie et la trahison ont pu, seules, lui faire perdre." Les soldats applaudirent avec frenesie; c'etait une declaration de guerre au Directoire, et des soldats applaudissent toujours a une declaration de guerre. Le general mit pied a terre, au milieu des cris et des bravos. Il entra aux Tuileries. C'etait la seconde fois qu'il franchissait le seuil du palais des Valois, dont les voutes avaient si mal abrite la couronne et la tete du dernier Bourbon qui y avait regne. A ses cotes marchait le citoyen Roederer. En le reconnaissant, Bonaparte tressaillit. -- Ah! dit-il, citoyen Roederer, vous etiez ici dans la matinee du 10 aout? -- Oui, general, repondit le futur comte de l'Empire. -- C'est vous qui avez donne a Louis XVI le conseil de se rendre a l'Assemblee nationale? -- Oui. -- Mauvais conseil, citoyen Roederer! je ne l'eusse pas suivi. -- Selon que l'on connait les hommes on les conseille. Je ne donnerai pas au general Bonaparte le conseil que j'ai donne au roi Louis XVI. Quand un roi a, dans son passe, la fuite a Varennes et le 20 juin, il est difficile a sauver! Au moment ou Roederer prononcait ces paroles, on etait arrive devant une fenetre qui donnait sur le jardin des Tuileries. Bonaparte s'arreta, et, saisissant Roederer par le bras: -- Le 20 juin, dit-il, j'etais la (et il montrait du doigt la terrasse du bord de l'eau), derriere le troisieme tilleul; je pouvais voir, a travers la fenetre ouverte, le pauvre roi avec le bonnet rouge sur la tete; il faisait une piteuse figure, j'en eus pitie. -- Et que fites-vous? -- Oh! je ne fis rien, je ne pouvais rien faire: j'etais lieutenant d'artillerie; seulement j'eus envie d'entrer, comme les autres, et de dire tout bas: "Sire! Donnez-moi quatre pieces d'artillerie, et je me charge de vous balayer toute cette canaille!" Que serait-il arrive si le lieutenant Bonaparte eut cede a son envie, et, bien accueilli par Louis XVI, eut, en effet, balaye _cette canaille, _c'est-a-dire le peuple de Paris? En mitraillant, le 20 juin, au profit du roi, n'eut-il plus eu a mitrailler, le 13 vendemiaire, au profit de la Convention?... Pendant que l'ex-procureur-syndic, demeure reveur, esquissait peut-etre deja, dans sa pensee, les premieres pages de son _Histoire du Consulat, _Bonaparte se presentait a la barre du conseil des Anciens, suivi de son etat-major, suivi lui-meme de tous ceux qui avaient voulu le suivre. Quand le tumulte cause par l'arrivee de cette foule fut apaise, le president donna lecture au general du decret qui l'investissait du pouvoir militaire. Puis, en l'invitant a preter serment: -- Celui qui ne promit jamais en vain des victoires a la patrie, ajouta le president, ne peut qu'executer religieusement sa nouvelle promesse de la servir et de lui rester fidele. Bonaparte etendit la main et dit solennellement: _ _ _-- Je le jure!_ Tous les generaux repeterent apres lui, chacun pour soi: -- Je le jure! Le dernier achevait a peine, quand Bonaparte reconnut le secretaire de Barras, ce meme Bollot, dont le directeur avait parle le matin a ses deux collegues. Il etait purement et simplement venu la pour pouvoir rendre compte a son patron de ce qui se passait; Bonaparte le crut charge de quelque mission secrete de la part de Barras. Il resolut de lui epargner le premier pas, et, marchant droit au jeune homme: -- Vous venez de la part des directeurs? dit-il. Puis, sans lui donner le temps de repondre: -- Qu'ont-ils fait, continua-t-il, de cette France que j'avais laissee si brillante? J'avais laisse la paix, j'ai retrouve la guerre; j'avais laisse des victoires, j'ai retrouve des revers; j'avais laisse les millions de l'Italie, j'ai retrouve la spoliation et la misere! Que sont devenus cent mille Francais que je connaissais tous par leur nom? Ils sont morts! Ce n'etait point precisement au secretaire de Barras que ces choses devaient etre dites; mais Bonaparte voulait les dire, avait besoin de les dire; peu lui importait a qui il les disait. Peut-etre meme, a son point de vue, valait-il mieux qu'il les dit a quelqu'un qui ne pouvait lui repondre. En ce moment, Sieyes se leva. -- Citoyens, dit-il, les directeurs Moulin et Gohier demandent a etre introduits. -- Ils ne sont plus directeurs, dit Bonaparte, puisqu'il n'y a plus de Directoire. -- Mais, objecta Sieyes, ils n'ont pas encore donne leur demission. -- Qu'ils entrent donc et qu'ils la donnent, repliqua Bonaparte. Moulin et Gohier entrerent. Ils etaient pales mais calmes; ils savaient qu'ils venaient chercher la lutte, et que, derriere leur resistance, il y avait peut-etre Sinnamari. Les deportes qu'ils avaient faits au 18 fructidor leur en montraient le chemin. -- Je vois avec satisfaction, se hata de dire Bonaparte, que vous vous rendez a nos voeux et a ceux de vos deux collegues. Gohier fit un pas en avant, et, d'une voix ferme: -- Nous nous rendons, non pas a vos voeux ni a ceux de nos deux collegues, qui ne sont plus nos collegues, puisqu'ils ont donne leur demission, mais aux voeux de la loi: elle veut que le decret qui transfere a Saint-Cloud le siege du corps legislatif soit proclame sans delai; nous venons remplir le devoir que nous impose la loi, bien determines a la defendre contre les factieux, quels qu'ils soient, qui tenteraient a l'attaquer. -- Votre zele ne nous etonne point, reprit froidement Bonaparte, et c'est parce que vous etes connu pour un homme aimant votre pays que vous allez vous reunir a nous. -- Nous reunir a vous! et pour quoi faire? -- Pour sauver la Republique. -- Sauver la Republique!.. il fut un temps, general, ou vous aviez l'honneur d'en etre le soutien; mais, aujourd'hui, c'est a nous qu'est reservee la gloire de la sauver. -- La sauver! fit Bonaparte, et avec quoi? avec les moyens que vous donne votre Constitution? Voyez donc! elle croule de toute part, et, quand meme je ne la pousserais pas du doigt a cette heure, elle n'aurait pas huit jours a vivre. -- Ah! s'ecria Moulin, vous avouez enfin vos projets hostiles! -- Mes projets ne sont pas hostiles! s'ecria Bonaparte en frappant le parquet du talon de sa botte; la Republique est en peril, il faut la sauver, je le veux! -- Vous le voulez dit Gohier, mais il me semble que c'est au Directoire, et non a vous, de dire: "Je le veux!" -- Il n'y a plus de Directoire! -- En effet, on m'a dit qu'un instant avant notre entree, vous aviez annonce cela. -- Il n'y a plus de Directoire du moment ou Sieyes et Roger-Ducos ont donne leur demission. -- Vous vous trompez: il y a un Directoire tant qu'il reste trois directeurs, et ni Moulin, ni moi, ni Barras, ne vous avons donne la notre. En ce moment, on glissa un papier dans la main de Bonaparte en disant: -- Lisez! Bonaparte lut. -- Vous vous trompez vous-meme, reprit-il: Barras a donne sa demission, car la voici. La loi veut que vous soyez trois pour exister: vous n'etes que deux! et qui resiste a la loi, vous l'avez dit tout a l'heure, est un rebelle. Puis, donnant le papier au president: -- Reunissez, dit-il, la demission du citoyen Barras a celle des citoyens Sieyes et Ducos, et proclamez la decheance du Directoire. Moi, je vais l'annoncer a mes soldats. Moulin et Gohier resterent aneantis; cette demission de Barras detruisait tous leurs projets. Bonaparte n'avait plus rien a faire au conseil des Anciens, et il lui restait encore beaucoup de choses a faire dans la cour des Tuileries. Il descendit, suivi de ceux qui l'avaient accompagne pour monter. A peine les soldats le virent-ils reparaitre, que les cris de "Vive Bonaparte!" retentirent plus bruyants et plus presses qu'a son arrivee. Il sauta sur son cheval et fit signe qu'il voulait parler. Dix mille voix qui eclataient en cris se turent a la fois, et le silence se fit comme par enchantement. -- Soldats! dit Bonaparte d'une voix si puissante, que tout le monde l'entendit, vos compagnons d'armes, qui sont aux frontieres, sont denues des choses les plus necessaires; le peuple est malheureux. Les auteurs de tant de maux sont les factieux contre lesquels je vous rassemble aujourd'hui. J'espere sous peu vous conduire a la victoire; mais, auparavant, il faut reduire a l'impuissance de nuire tous ceux qui voudraient s'opposer au bon ordre public et a la prosperite generale! Soit lassitude du gouvernement dictatorial, soit fascination exercee par l'homme magique qui en appelait a la victoire, si longtemps oubliee en son absence, des cris d'enthousiasme s'eleverent, et, comme une trainee de poudre enflammee, se communiquerent des Tuileries au Carrousel, du Carrousel aux rues adjacentes. Bonaparte profita de ce mouvement, et, se tournant vers Moreau: -- General, lui dit-il, je vais vous donner une preuve de l'immense confiance que j'ai en vous. Bernadotte, que j'ai laisse chez moi, et qui refuse de nous suivre, a eu l'audace de me dire que, s'il recevait un ordre du Directoire, il l'executerait, quels que fussent les perturbateurs. General, je vous confie la garde du Luxembourg; la tranquillite de Paris et le salut de la Republique sont entre vos mains. Et, sans attendre la reponse de Moreau, il mit son cheval au galop et se porta sur le point oppose de la ligne. Moreau, par ambition militaire, avait consenti a jouer un role dans ce grand drame: il etait force d'accepter celui que lui distribuait l'auteur. Gohier et Moulin, en revenant au Luxembourg, ne trouverent rien de change en apparence; toutes les sentinelles etaient a leurs postes. Ils se retirerent dans un des salons de la presidence afin de se consulter. Mais a peine venaient-ils d'entrer en conference, que le general Jube, commandant du Luxembourg, recevait l'ordre de rejoindre Bonaparte aux Tuileries avec la garde directoriale, et que Moreau prenait sa place avec des soldats encore electrises par le discours de Bonaparte. Cependant, les deux directeurs redigeaient un message au conseil des Cinq-Cents, message ou ils protestaient energiquement contre ce qui venait de se faire. Quand il fut termine, Gohier le remit a son secretaire, et Moulin, tombant d'inanition, passa chez lui pour prendre quelque nourriture. Il etait pres de quatre heures de l'apres-midi. Un instant apres, le secretaire de Gohier rentra tout agite. -- Eh bien! lui demanda Gohier, vous n'etes pas encore parti? -- Citoyen president, repondit le jeune homme, nous sommes prisonniers au palais! -- Comment! prisonniers? -- La garde est changee, et ce n'est plus le general Jube qui la commande. -- Qui le remplace donc? -- J'ai cru entendre que c'etait le general Moreau. -- Moreau? impossible!... et Barras, le lache! ou est-il? -- Parti pour sa terre de Grosbois. -- Ah! il faut que je voie Moulin! s'ecria Gohier en s'elancant vers la porte. Mais, a l'entree du corridor, il trouva une sentinelle qui lui barra le passage. Gohier voulut insister. -- On ne passe pas! dit la sentinelle. -- Comment! on ne passe pas? -- Non. -- Mais je suis le president Gohier. -- On ne passe pas! c'est la consigne. Gohier vit que cette consigne, il ne parviendrait point a la faire lever. L'emploi de la force etait impossible. Il rentra chez lui. Pendant ce temps, le general Moreau se presentait chez Moulin: il venait pour se justifier. Mais, sans vouloir l'entendre, l'ex-directeur lui tourna le dos; et, comme Moreau insistait: -- General, lui dit-il, passez dans l'antichambre: c'est la place des geoliers. Moreau courba la tete et comprit seulement alors dans quel piege, fatal a sa renommee, il venait de tomber. A cinq heures, Bonaparte reprenait le chemin de la rue de la Victoire; tout ce qu'il y avait de generaux et d'officiers superieurs a Paris l'accompagnaient. Les plus aveugles, ceux qui n'avaient pas compris le 13 vendemiaire, ceux qui n'avaient pas compris le retour d'Egypte, venaient de voir rayonner au-dessus des Tuileries l'astre flamboyant de son avenir; et, chacun ne pouvant etre planete, c'etait a qui se ferait satellite! Les cris de "Vive Bonaparte!" qui venaient du bas de la rue du Mont-Blanc, et montaient comme une maree sonore vers la rue de la Victoire, annoncerent a Josephine le retour de son epoux. L'impressionnable creole l'attendait avec anxiete; elle s'elanca au-devant de lui, tellement emue qu'elle ne pouvait prononcer une seule parole. -- Voyons, voyons, lui dit Bonaparte redevenant le bonhomme qu'il etait dans son interieur, tranquillise-toi; tout ce que l'on a pu faire aujourd'hui est fait. -- Et tout est-il fait, mon ami? -- Oh! non, repondit Bonaparte. -- Ainsi, ce sera a recommencer demain? -- Oui; mais demain, ce n'est qu'une formalite. La _formalite_ fut un peu rude; mais chacun sait le resultat des evenements de Saint-Cloud: nous nous dispenserons donc de les raconter, nous reportant tout de suite au resultat, presse que nous sommes de revenir au veritable sujet de notre drame, dont la grande figure historique, que nous y avons introduite, nous a un instant ecarte. Un dernier mot. Le 20 brumaire, a une heure du matin, Bonaparte etait nomme premier consul pour dix ans, et se faisait adjoindre Cambaceres et Lebrun, a titre de seconds consuls, bien resolu toutefois a concentrer dans sa personne, non seulement les fonctions de ses deux collegues, mais encore celles des ministres. Le 20 brumaire au soir, il couchait au Luxembourg, dans le lit du citoyen Gohier, mis en liberte dans la journee; ainsi que son collegue Moulin. Roland fut nomme gouverneur du chateau du Luxembourg. XXV -- UNE COMMUNICATION IMPORTANTE Quelque temps apres cette revolution militaire, qui avait eu un immense retentissement dans toute l'Europe, dont elle devait un instant bouleverser la face comme la tempete bouleverse la face de l'Ocean; quelque temps apres, disons-nous, dans la matinee du 30 nivose, autrement et plus clairement dit pour nos lecteurs, du 20 janvier 1800, Roland, en decachetant la volumineuse correspondance que lui valait sa charge nouvelle, trouva, au milieu de cinquante autres demandes d'audience, une lettre ainsi concue: "Monsieur le gouverneur, "Je connais votre loyaute, et vous allez voir si j'en fais cas. "J'ai besoin de causer avec vous pendant cinq minutes; pendant ces cinq minutes, je resterai masque. "J'ai une demande a vous faire. "Cette demande, vous me l'accorderez ou me la refuserez; dans l'un et l'autre cas, n'essayant de penetrer dans le palais du Luxembourg que pour l'interet du premier consul Bonaparte et de la cause royaliste, a laquelle j'appartiens, je vous demande votre parole d'honneur de me laisser sortir librement comme vous m'aurez laisse entrer. "Si demain, a sept heures du soir, je vois une lumiere isolee a la fenetre situee au-dessous de l'horloge, c'est que le colonel Roland de Montrevel m'aura engage sa parole d'honneur, et je me presenterai hardiment a la petite porte de l'aile gauche du palais, donnant sur le jardin. "Afin que vous sachiez d'avance a qui vous engagez ou refusez votre parole, je signe d'un nom qui vous est connu, ce nom ayant deja, dans une circonstance que vous n'avez probablement pas oubliee, ete prononce devant vous _ _ "_MORGAN,_ _ _ "_Chef des compagnons de Jehu."_ Roland relut deux fois la lettre, resta un instant pensif; puis, tout a coup, il se leva, et, passant dans le cabinet du premier consul, il lui tendit silencieusement la lettre. Celui-ci la lut sans que son visage trahit la moindre emotion, ni meme le moindre etonnement, et, avec un laconisme tout lacedemonien: -- Il faut mettre la lumiere, dit-il. Et il rendit la lettre a Roland. Le lendemain, a sept heures du soir, la lumiere brillait a la fenetre, et, a sept heures cinq minutes, Roland, en personne, attendait a la petite porte du jardin. Il y etait a peine depuis quelques instants, que trois coups furent frappes a la maniere des francs-macons, c'est-a-dire deux et un. La porte s'ouvrit aussitot: un homme enveloppe d'un manteau se dessina en vigueur sur l'atmosphere grisatre de cette nuit d'hiver; quant a Roland, il etait absolument cache dans l'ombre. Ne voyant personne, l'homme au manteau demeura une seconde immobile. -- Entrez, dit Roland. -- Ah! c'est vous, colonel. -- Comment savez-vous que c'est moi? demanda Roland. -- Je reconnais votre voix. -- Ma voix! mais, pendant les quelques secondes ou nous nous sommes trouves dans la meme chambre, a Avignon, je n'ai point prononce une seule parole. -- En ce cas, j'aurai entendu votre voix ailleurs. Roland chercha ou le chef des compagnons de Jehu avait pu entendre sa voix. Mais celui-ci, gaiement: -- Est-ce une raison, colonel, parce que je connais votre voix, pour que nous restions a cette porte? -- Non pas, dit Roland; prenez-moi par le pan de mon habit, et suivez-moi; j'ai defendu a dessein qu'on eclairat l'escalier et le corridor qui conduisent a ma chambre. -- Je vous sais gre de l'intention; mais, avec votre parole, je traverserais le palais d'un bout a l'autre, fut-il eclaire _a giorno_, comme disent les Italiens. -- Vous l'avez, ma parole, repondit Roland; ainsi, montez hardiment. Morgan n'avait pas besoin d'etre encourage, il suivit hardiment son guide. Au haut de l'escalier, celui-ci prit un corridor aussi sombre que l'escalier lui-meme, fit une vingtaine de pas, ouvrit une porte et se trouva dans sa chambre. Morgan l'y suivit. La chambre etait eclairee, mais par deux bougies seulement. Une fois entre, Morgan rejeta son manteau et deposa ses pistolets sur une table. -- Que faites-vous? demanda Roland. -- Ma foi, avec votre permission, dit gaiement son interlocuteur, je me mets a mon aise. -- Mais ces pistolets dont vous vous depouillez...? -- Ah ca! croyez-vous que ce soit pour vous que je les ai pris? -- Pour qui donc? -- Mais pour dame Police; vous entendez bien que je ne suis pas dispose a me laisser prendre par le citoyen Fouche, sans bruler quelque peu la moustache au premier de ses sbires qui mettra la main sur moi. -- Alors, une fois ici, vous avez la conviction de n'avoir plus rien a craindre? -- Parbleu! dit le jeune homme, puisque j'ai votre parole. -- Alors, pourquoi n'otez-vous pas votre masque? -- Parce que ma figure n'est que moitie a moi; l'autre moitie est a mes compagnons. Qui sait si un seul de nous, reconnu, n'entraine pas les autres a la guillotine? car vous pensez bien, colonel, que je ne me dissimule pas que c'est la le jeu que nous jouons. -- Alors, pourquoi le jouez-vous? -- Ah! que voila une bonne question! Pourquoi allez-vous sur le champ de bataille; ou une balle peut vous trouer la poitrine ou un boulet vous emporter la tete? -- C'est bien different, permettez-moi de vous le dire: sur un champ de bataille, je risque une mort honorable. -- Ah ca! vous figurez-vous que, le jour ou j'aurai eu le cou tranche par le triangle revolutionnaire, je me croirai deshonore? Pas le moins du monde: j'ai la pretention d'etre un soldat comme vous; seulement, tous ne peuvent pas servir leur cause de la meme facon: chaque religion a ses heros et ses martyrs; bienheureux dans ce monde les heros, mais bienheureux dans l'autre les martyrs! Le jeune homme avait prononce ces paroles avec une conviction qui n'avait pas laisse que d'emouvoir ou plutot d'etonner Roland. -- Mais, continua Morgan, abandonnant bien vite l'exaltation, et revenant a la gaiete qui paraissait le trait distinctif de son caractere, je ne suis pas venu pour faire de la philosophie politique; je suis venu pour vous prier de me faire parler au premier consul. -- Comment! au premier consul? s'ecria Roland. -- Sans doute; relisez ma lettre: je vous dis que j'ai une demande a vous faire? -- Oui. -- Eh bien, cette demande, c'est de me faire parler au general Bonaparte. -- Permettez, comme je ne m'attendais point a cette demande... -- Elle vous etonne: elle vous inquiete meme. Mon cher colonel, vous pourrez, si vous ne vous en rapportez pas a ma parole, me fouiller des pieds a la tete, et vous verrez que je n'ai d'autres armes que ces pistolets, que je n'ai meme plus, puisque les voila sur votre table. Il y a mieux: prenez-en un de chaque main, placez-vous entre le premier consul et moi, et brulez-moi la cervelle au premier mouvement suspect que je ferai. La Condition vous va-t-elle? -- Mais si je derange le premier consul pour qu'il ecoute la communication que vous avez a lui faire, vous m'assurez que cette communication en vaut la peine? -- Oh! quant a cela, je vous en reponds! Puis, avec son joyeux accent: -- Je suis pour le moment, ajouta-t-il, l'ambassadeur d'une tete couronnee, ou plutot decouronnee, ce qui ne la rend pas moins respectable pour les nobles coeurs; d'ailleurs, je prendrai peu de temps a votre general, monsieur Roland, et, du moment ou la conversation trainera en longueur, il pourra me congedier; je ne me le ferai pas redire a deux fois, soyez tranquille. Roland demeura un instant pensif et silencieux. -- Et c'est au premier consul seul que vous pouvez faire cette communication? -- Au premier consul seul, puisque, seul, le premier consul peut me repondre. -- C'est bien, attendez-moi, je vais prendre ses ordres. Roland fit un pas vers la chambre de son general; mais il s'arreta, jetant un regard d'inquietude vers une foule de papiers amonceles sur sa table. Morgan surprit ce regard. -- Ah! bon! dit-il, vous avez peur qu'en votre absence je ne lise ces paperasses? Si vous saviez comme je deteste lire! c'est au point que ma condamnation a mort serait sur cette table, que je ne me donnerais pas la peine de la lire; je dirais: C'est l'affaire du greffier, a chacun sa besogne. Monsieur Roland, j'ai froid aux pieds, je vais en votre absence me les chauffer, assis dans votre fauteuil; vous m'y retrouverez a votre retour, et je n'en aurai pas bouge. -- C'est bien, monsieur, dit Roland. Et il entra chez le premier consul. Bonaparte causait avec le general Hedouville, commandant en chef des troupes de la Vendee. En entendant la porte s'ouvrir, il se retourna avec impatience. -- J'avais dit a Bourrienne que je n'y etais pour personne. -- C'est ce qu'il m'a appris en passant, mon general; mais je lui ai repondu que je n'etais pas quelqu'un. -- Tu as raison. Que me veux-tu? dis vite. -- Il est chez moi. -- Qui cela? -- L'homme d'Avignon. -- Ah! ah! et que demande-t-il? -- Il demande a vous voir. -- A me voir, moi? -- Oui; vous, general; cela vous etonne? -- Non; mais que peut-il avoir a me dire. -- Il a obstinement refuse de m'en instruire; mais j'oserais affirmer que ce n'est ni un importun ni un fou. -- Non; mais c'est peut-etre un assassin. Roland secoua la tete. -- En effet, du moment ou c'est toi qui l'introduis... -- D'ailleurs, il ne se refuse pas a ce que j'assiste a la conference: je serai entre vous et lui. Bonaparte reflechit un instant. -- Fais-le entrer, dit-il. -- Vous savez, mon general, qu'excepte moi... -- Oui; le general Hedouville aura la complaisance d'attendre une seconde; notre conversation n'est point de celles que l'on epuise en une seance. Va, Roland. Roland sortit, traversa le cabinet de Bourrienne, rentra dans sa chambre, et retrouva Morgan, qui se chauffait les pieds comme il avait dit. -- Venez! le premier consul vous attend, dit le jeune homme. Morgan se leva et suivit Roland. Lorsqu'ils rentrerent dans le cabinet de Bonaparte, celui-ci etait seul. Il jeta un coup d'oeil rapide sur le chef des compagnons de Jehu, et ne fit point de doute que ce ne fut le meme homme qu'il avait vu a Avignon. Morgan s'etait arrete a quelques pas de la porte, et, de son cote, regardait curieusement Bonaparte, et s'affermissait dans la conviction que c'etait bien lui qu'il avait entrevu a la table d'hote le jour ou il avait tente cette perilleuse restitution des deux cents louis voles par megarde a Jean Picot. -- Approchez, dit le premier consul. Morgan s'inclina et fit trois pas en avant. Bonaparte repondit a son salut par un leger signe de tete. -- Vous avez dit a mon aide de camp, le colonel Roland, que vous aviez une communication a me faire. -- Oui, citoyen premier consul. -- Cette communication exige-t-elle le tete-a-tete? -- Non, citoyen premier consul, quoiqu'elle soit d'une telle importance... -- Que vous aimeriez mieux que je fusse seul.. -- Sans doute, mais la prudence... -- Ce qu'il y a de plus prudent en France, citoyen Morgan, c'est le courage. -- Ma presence chez vous, general, est une preuve que je suis parfaitement de votre avis. Bonaparte se retourna vers le jeune colonel. -- Laisse-nous seuls, Roland, dit-il. -- Mais, mon general!... insista celui-ci. Bonaparte s'approcha de lui; puis, tout bas: -- Je vois ce que c'est, reprit-il: tu es curieux de savoir ce que ce mysterieux chevalier de grand chemin peut avoir a me dire, sois tranquille, tu le sauras... -- Ce n'est pas cela; mais, si, comme vous le disiez tout a l'heure, cet homme etait un assassin? -- Ne m'as-tu pas repondu que non? Allons, ne fais pas l'enfant, laisse-nous. Roland sortit. -- Nous voila seuls, monsieur dit le premier consul; parlez! Morgan, sans repondre, tira une lettre de sa poche et la presenta au general. Le general l'examina: elle etait a son adresse et fermee d'un cachet aux trois fleurs de lis de France. -- Oh! oh! dit-il, qu'est-ce que cela, monsieur? -- Lisez, citoyen premier consul. Bonaparte ouvrit la lettre et alla droit a la signature. -- "Louis" dit-il. -- Louis, repeta Morgan. -- Quel Louis? -- Mais Louis de Bourbon, je presume. -- M. le comte de Provence, le frere de Louis XVI? -- Et, par consequent, Louis XVIII depuis que son neveu le Dauphin est mort. Bonaparte regarda de nouveau l'inconnu; car il etait evident que ce nom de Morgan, qu'il s'etait donne, n'etait qu'un pseudonyme destine a cacher son veritable nom. Apres quoi, reportant son regard sur la lettre, il lut: "3 janvier 1800, "Quelle que soit leur conduite apparente, monsieur, des hommes tels que vous n'inspirent jamais d'inquietude; vous avez accepte une place eminente, je vous en sais gre: mieux que personne, vous savez ce qu'il faut de force et de puissance pour faire le bonheur d'une grande nation: Sauvez la France de ses propres fureurs, et vous aurez rempli le voeu de mon coeur; rendez-lui son roi, et les generations futures beniront votre memoire. Si vous doutez que je sois susceptible de reconnaissance, marquez votre place, fixez le sort de vos amis. Quant a mes principes, je suis Francais; clement par caractere, je le serai encore par raison. Non, le vainqueur de Lodi, de Castiglione et d'Arcole, le conquerant de l'Italie et de l'Egypte ne peut preferer a la gloire une vaine celebrite. Ne perdez pas un temps precieux: nous pouvons assurer la gloire de la France, je dis_ nous _parce que j'ai besoin de Bonaparte pour cela et qu'il ne le pourrait sans moi. General, l'Europe vous observe, la gloire vous attend, et je suis impatient de rendre le bonheur a mon peuple. "LOUIS." Bonaparte se retourna vers le jeune homme, qui attendait debout, immobile et muet comme une statue. -- Connaissez-vous le contenu de cette lettre? demanda-t-il. Le jeune homme s'inclina. -- Oui, citoyen premier consul. -- Elle etait cachetee, cependant. -- Elle a ete envoyee sous cachet volant a celui qui me l'a remise, et, avant meme de me la confier, il me l'a fait lire afin que j'en connusse bien toute l'importance. -- Et peut-on savoir le nom de celui qui vous l'a confiee? -- Georges Cadoudal. Bonaparte, tressaillit legerement. -- Vous connaissez Georges Cadoudal? demanda-t-il. -- C'est mon ami. -- Et pourquoi vous l'a-t-il confiee, a vous, plutot qu'a un autre? -- Parce qu'il savait qu'en me disant que cette lettre devait vous etre remise en main propre, elle serait remise comme il le desirait. -- En effet, monsieur, vous avez tenu votre promesse. -- Pas encore tout a fait, citoyen premier consul. -- Comment cela? ne me l'avez-vous pas remise? -- Oui; mais j'ai promis, de rapporter une reponse. -- Et si je vous dis que je ne veux pas en faire? -- Vous aurez repondu, pas precisement comme j'eusse desire que vous le fissiez; mais ce sera toujours une reponse. Bonaparte demeura quelques instants pensif. Puis, sortant de sa reverie par un mouvement d'epaules: -- Ils sont fous! dit-il. -- Qui cela, citoyen? demanda Morgan. -- Ceux qui m'ecrivent de pareilles lettres; fous, archifous! Croient-ils donc que je suis de ceux qui prennent leurs exemples dans le passe, qui se modelent sur d'autres hommes? Recommencer Monk! a quoi bon? Pour faire un Charles II! Ce n'est, ma foi, pas la peine. Quand on a derriere soi Toulon, le 13 vendemiaire, Lodi, Castiglione, Arcole, Rivoli, les Pyramides, on est un autre homme que Monk, et l'on a le droit d'aspirer a autre chose qu'au duche d'Albemarle et au commandement des armees de terre et de mer de Sa Majeste Louis XVIII. -- Aussi, vous dit-on de faire vos conditions, citoyen premier consul. Bonaparte tressaillit au son de cette voix comme s'il eut oublie que quelqu'un etait la. -- Sans compter, reprit-il, que c'est une famille perdue, un rameau mort d'un tronc pourri; les Bourbons se sont tant maries entre eux, que c'est une race abatardie, qui a use sa seve et toute sa vigueur dans Louis XIV. Vous connaissez l'histoire, monsieur? dit Bonaparte en se tournant vers le jeune homme. -- Oui, general, repondit celui-ci; du moins, comme un ci-devant peut la connaitre. -- Eh bien, vous avez du remarquer dans l'histoire, dans celle de France surtout, que chaque race a son point de depart, son point culminant et sa decadence. Voyez les Capetiens directs: partis de Hugues, ils arrivent a leur apogee avec Philippe-Auguste et Louis IX, et tombent avec Philippe V et Charles IV. Voyez les Valois: partis de Philippe VI, ils ont leur point culminant dans Francois Ier et tombent avec Charles IX et Henri III. Enfin, voyez les Bourbons: partis de Henri IV, ils ont leur point culminant dans Louis XIV et tombent avec Louis XV et Louis XVI; seulement, ils tombent plus bas que les autres: plus bas dans la debauche avec Louis XV, plus bas dans le malheur avec Louis XVI. Vous me parlez des Stuarts, et vous me montrez l'exemple de Monk. Voulez-vous me dire qui succede a Charles II? Jacques II; et a Jacques II? Guillaume d'Orange, un usurpateur. N'aurait-il pas mieux valu, je vous le demande, que Monk mit tout de suite la couronne sur sa tete? Eh bien, si j'etais assez fou pour rendre le trone a Louis XVIII, comme Charles II, il n'aurait pas d'enfants, comme Jacques II, son frere Charles X lui succederait, et, comme Jacques II, il se ferait chasser par quelque Guillaume d'Orange. Oh! non, Dieu n'a pas mis la destinee d'un beau et grand pays qu'on appelle la France entre mes mains pour que je la rende a ceux qui l'ont jouee et qui l'ont perdue. -- Remarquez, general, que je ne vous demandais pas tout cela. -- Mais, moi, je vous le demande... -- Je crois que vous me faites l'honneur de me prendre pour la posterite. Bonaparte tressaillit, se retourna, vit a qui il parlait, et se tut. -- Je n'avais besoin, continua Morgan avec une dignite qui etonna celui auquel il s'adressait, que d'un oui ou d'un non. -- Et pourquoi aviez-vous besoin de cela? -- Pour savoir si nous continuerions de vous faire la guerre comme a un ennemi, ou si nous tomberions a vos genoux comme devant un sauveur. -- La guerre! dit Bonaparte, la guerre! insenses ceux qui me la font; ne voient-ils pas que je suis l'elu de Dieu? -- Attila disait la meme chose. -- Oui; mais il etait l'elu de la destruction, et moi, je suis celui de l'ere nouvelle; l'herbe sechait ou il avait passe: les moissons muriront partout ou j'aurai passe la charrue. La guerre! dites-moi ce que sont devenus ceux qui me l'ont faite Ils sont couches dans les plaines du Piemont, de la Lombardie ou du Caire. -- Vous oubliez la Vendee. La Vendee est toujours debout. -- Debout, soit; mais ses chefs? mais Cathelineau, mais Lescure, mais La Rochejacquelein, mais d'Elbee, mais Bonchamp, mais Stofflet, mais Charrette? -- Vous ne parlez la que des hommes: les hommes ont ete moissonnes, c'est vrai; mais le principe est debout, et tout autour de lui combattent aujourd'hui d'Autichamp, Suzannet, Grignon, Frotte, Chatillon, Cadoudal; les cadets ne valent peut- etre pas les aines; mais pourvu qu'ils meurent a leur tour, c'est tout ce que l'on peut exiger d'eux. -- Qu'ils prennent garde! si je decide une campagne de la Vendee, je n'y enverrai ni des Santerre ni des Rossignol! -- La Convention y a envoye Kleber, et le Directoire Hoche!... -- Je n'enverrai pas, j'irai moi-meme. -- Il ne peut rien leur arriver de pis que d'etre tues, comme Lescure, ou fusilles, comme Charette. -- Il peut leur arriver que je leur fasse grace. -- Caton nous a appris comment on echappait au pardon de Cesar. -- Ah! faites attention: vous citez un republicain! -- Caton est un de ces hommes dont on peut suivre l'exemple, a quelque parti que l'on appartienne. -- Et si je vous disais que je tiens la Vendee dans ma main?... -- Vous? -- Et que, si je veux, dans trois mois elle sera pacifiee? Le jeune homme secoua la tete. -- Vous ne me croyez pas? -- J'hesite a vous croire. -- Si je vous affirme que ce que je dis est vrai; si je vous le prouve en vous disant par quel moyen, ou plutot par quels hommes, j'y arriverai? -- Si un homme comme le general Bonaparte m'affirme une chose, je la croirai, et si cette chose qu'il m'affirme est la pacification de la Vendee, je lui dirai a mon tour: Prenez garde! mieux vaut pour vous la Vendee combattant que la Vendee conspirant: la Vendee combattant, c'est l'epee; la Vendee conspirant c'est le poignard. -- Oh! je le connais, votre poignard, dit Bonaparte; le voila! Et il alla prendre dans un tiroir le poignard qu'il avait tire des mains de Roland et le posa sur une table, a la portee de la main de Morgan. -- Mais, ajouta-t-il, il y a loin de la poitrine de Bonaparte au poignard d'un assassin; essayez plutot. Et il s'avanca sur le jeune homme en fixant sur lui son regard de flamme. -- Je ne suis pas venu ici pour vous assassiner, dit froidement le jeune homme; plus tard, si je crois votre mort indispensable au triomphe de la cause, je ferai de mon mieux, et, si alors je vous manque, ce n'est point parce que vous serez Marius et que je serai le Cimbre... Vous n'avez pas autre chose a me dire, citoyen premier consul? continua le jeune homme en s'inclinant. -- Si fait; dites a Cadoudal que, lorsqu'il voudra se battre contre l'ennemi au lieu de se battre contre des Francais, j'ai dans mon bureau son brevet de colonel tout signe. -- Cadoudal commande, non pas a un regiment, mais a une armee; vous n'avez pas voulu dechoir en devenant, de Bonaparte, Monk; pourquoi voulez-vous qu'il devienne, de general, colonel?... Vous n'avez pas autre chose a me dire, citoyen premier consul? -- Si fait; avez-vous un moyen de faire passer ma reponse au comte de Provence? -- Vous voulez dire au roi Louis XVIII? -- Ne chicanons pas sur les mots; a celui qui m'a ecrit. -- Son envoye est au camp des Aubiers. -- Eh bien! je change d'avis, je lui reponds; ces Bourbons sont si aveugles, que celui-la interpreterait mal mon silence. Et Bonaparte, s'asseyant a son bureau, ecrivit la lettre suivante avec une application indiquant qu'il tenait a ce qu'elle fut lisible. "J'ai recu, monsieur, votre lettre; je vous remercie de la bonne opinion que vous y exprimez sur moi. Vous ne devez pas souhaiter votre retour en France, il vous faudrait marcher sur cent mille cadavres; sacrifiez votre interet au repos et au bonheur de la France, l'histoire vous en tiendra compte. Je ne suis point insensible aux malheurs de votre famille, et j'apprendrai avec plaisir que vous etes environne de tout ce qui peut contribuer a la tranquillite de votre retraite. "BONAPARTE." Et, pliant et cachetant la lettre, il ecrivit l'adresse: _A monsieur le comte de Provence, _la remit a Morgan, puis appela Roland, comme s'il pensait bien que celui-ci n'etait pas loin. -- General?... demanda le jeune officier, paraissant en effet au meme instant. -- Reconduisez monsieur jusque dans la rue, dit Bonaparte; jusque- la, vous repondez de lui. Roland s'inclina en signe d'obeissance, laissa passer le jeune homme, qui se retira sans prononcer une parole, et sortit derriere lui. Mais, avant de sortir, Morgan jeta un dernier regard sur Bonaparte. Celui-ci etait debout, immobile, muet et les bras croises, l'oeil fixe sur ce poignard, qui preoccupait sa pensee plus qu'il ne voulait se l'avouer a lui-meme. En traversant la chambre de Roland, le chef des compagnons de Jehu reprit son manteau et ses pistolets. Tandis qu'il les passait a sa ceinture: -- Il parait, lui dit Roland, que le citoyen premier consul vous a montre le poignard que je lui ai donne. -- Oui, monsieur, repondit Morgan. -- Et vous l'avez reconnu? -- Pas celui-la particulierement... tous nos poignards se ressemblent. -- Eh bien! fit Roland, je vais vous dire d'ou il vient. -- Ah!... Et d'ou vient-il? -- De la poitrine d'un de mes amis, ou vos compagnons, et peut- etre vous-meme l'aviez enfonce. -- C'est possible, repondit insoucieusement le jeune homme; mais votre ami se sera expose a ce chatiment. -- Mon ami a voulu voir ce qui ce passait la nuit dans la chartreuse de Seillon. -- Il a eu tort. -- Mais, moi, j'avais eu le meme tort la veille, pourquoi ne m'est-il rien arrive? -- Parce que sans doute quelque talisman vous sauvegardait. -- Monsieur, je vous dirai une chose: c'est que je suis un homme de droit chemin et de grand jour; il en resulte que j'ai horreur du mysterieux. -- Heureux ceux qui peuvent marcher au grand jour et suivre le grand chemin, monsieur de Montrevel. -- C'est pour cela que je vais vous dire le serment que j'ai fait, monsieur Morgan. En tirant le poignard que vous avez vu de la poitrine de mon ami, le plus delicatement possible, pour ne pas en tirer son ame en meme temps, j'ai fait serment que ce serait desormais entre ses assassins et moi une guerre a mort, et c'est en grande partie pour vous dire cela a vous-meme que je vous ai donne la parole qui vous sauvegardait. -- C'est un serment que j'espere vous voir oublier, monsieur de Montrevel. -- C'est un serment que je tiendrai dans toutes les occasions, monsieur Morgan, et vous serez bien aimable de m'en fournir une le plus tot possible. -- De quelle facon, monsieur? -- Eh bien! mais, par exemple, en acceptant avec moi une rencontre soit au bois de Boulogne, soit au bois de Vincennes; nous n'avons pas besoin de dire, bien entendu, que nous nous battons parce que vous ou vos amis avez donne un coup de poignard a lord Tanlay. Non, nous dirons ce que vous voudrez, que c'est a propos, par exemple... (Roland chercha) de l'eclipse de lune qui doit avoir lieu le 12 du mois prochain. Le pretexte vous va-t-il? -- Le pretexte m'irait, monsieur, repondit Morgan avec un accent de melancolie dont on l'eut cru incapable, si le duel lui-meme me pouvait aller. Vous avez fait un serment, et vous le tiendrez, dites-vous? Eh bien! tout initie en fait un aussi en entrant dans la compagnie de Jehu: c'est de n'exposer dans aucune querelle particuliere une vie qui appartient a sa cause, et non plus a lui. -- Oui; si bien que vous assassinez, mais ne vous battez pas. -- Vous vous trompez, nous nous battons quelquefois. -- Soyez assez bon pour m'indiquer une occasion d'etudier ce phenomene. -- C'est bien simple: tachez, monsieur de Montrevel, de vous trouver, avec cinq ou six hommes resolus comme vous, dans quelque diligence portant l'argent du gouvernement; defendez ce que nous attaquerons, et l'occasion que vous cherchez sera venue; mais, croyez-moi, faites mieux que cela: ne vous trouvez pas sur notre chemin. -- C'est une menace, monsieur? dit le jeune homme en relevant la tete. -- Non, monsieur, fit Morgan d'une voix douce, presque suppliante, c'est une priere. -- M'est-elle particulierement adressee, ou la feriez-vous a un autre? -- Je la fais a vous particulierement. Et le chef des compagnons de Jehu appuya sur ce dernier mot. -- Ah! ah! fit le jeune homme, j'ai donc le bonheur de vous interesser? -- Comme un frere, repondit Morgan, toujours de sa meme voix douce et caressante. -- Allons, dit Roland, decidement c'est une gageure. En ce moment, Bourrienne entra. -- Roland, dit-il, le premier consul vous demande. -- Le temps de reconduire monsieur jusqu'a la porte de la rue, et je suis a lui. -- Hatez-vous; vous savez qu'il n'aime point a attendre. -- Voulez-vous me suivre, monsieur? dit Roland a son mysterieux compagnon. -- Il y a longtemps que je suis a vos ordres, monsieur. -- Venez, alors. Et Roland, reprenant le meme chemin par lequel il avait amene Morgan, le reconduisit, non pas jusqu'a la porte donnant dans le jardin -- le jardin etait ferme -- mais jusqu'a celle de la rue. Arrive la: -- Monsieur, dit-il a Morgan, je vous ai donne ma parole, je l'ai tenue fidelement; mais, pour qu'il n'y ait point de malentendu entre nous, dites-moi bien que cette parole etait pour une fois et pour aujourd'hui seulement. -- C'est comme cela que je l'ai entendu, monsieur. -- Ainsi, cette parole, vous me la rendez? -- Je voudrais la garder, monsieur; mais je reconnais que vous etes libre de me la reprendre. -- C'est tout ce que je desirais. Au revoir, monsieur Morgan. -- Permettez-moi de ne pas faire le meme souhait, monsieur de Montrevel. Les deux jeunes gens se saluerent avec une courtoisie parfaite, Roland rentrant au Luxembourg, et Morgan prenant, en suivant la ligne d'ombre projetee par la muraille, une des petites rues qui conduisent a la place Saint-Sulpice. C'est celui-ci que nous allons suivre. XXVI -- LE BAL DES VICTIMES Au bout de cent pas a peine, Morgan ota son masque; au milieu des rues de Paris, il courait bien autrement risque d'etre remarque avec un masque que remarque sans masque. Arrive rue Taranne, il frappa a la porte d'un petit hotel garni qui faisait le coin de cette rue et de la rue du Dragon, entra, prit sur un meuble un chandelier, a un clou la clef du numero 42, et monta sans eveiller d'autre sensation que celle d'un locataire bien connu qui rentre apres etre sorti. Dix heures sonnaient a la pendule au moment meme ou il refermait sur lui la porte de sa chambre. Il ecouta attentivement les heures, la lumiere de la bougie ne se projetant pas jusqu'a la cheminee; puis, ayant compte dix coups: -- Bon! se dit-il a lui-meme, je n'arriverai pas trop tard. Malgre cette probabilite, Morgan parut decide a ne point perdre de temps; il passa un papier flamboyant sous un grand foyer prepare dans la cheminee, et qui s'enflamma aussitot, alluma quatre bougies, c'est-a-dire tout ce qu'il y en avait dans la chambre, en disposa deux sur la cheminee, deux sur la commode en face, ouvrit un tiroir de la commode, et etendit sur le lit un costume complet d'incroyable du dernier gout. Ce costume se composait d'un habit court et carre par devant, long par derriere, d'une couleur tendre, flottant entre le vert d'eau et le gris-perle, d'un gilet de panne chamois a dix-huit boutons de nacre, d'une immense cravate blanche de la plus fine batiste, d'un pantalon collant de casimir blanc, avec un flot de rubans a l'endroit ou il se boutonnait, c'est-a-dire au-dessous du mollet; enfin des bas de soie gris-perle, rayes transversalement du meme vert que l'habit, et de fins escarpins a boucles de diamants. Le lorgnon de rigueur n'etait pas oublie. Quant au chapeau, c'etait le meme que celui dont Carle Vernet a coiffe son elegant du Directoire. Ces objets prepares, Morgan parut attendre avec impatience. Au bout de cinq minutes, il sonna; un garcon parut. -- Le perruquier, demanda Morgan, n'est-il point venu? A cette epoque, les perruquiers n'etaient pas encore des coiffeurs. -- Si fait, citoyen, repondit le garcon, il est venu; mais vous n'etiez pas encore rentre, et il a dit qu'il allait revenir. Du reste, comme vous sonniez, on frappait a la porte; c'etait probablement... -- Voila! voila! dit une voix dans l'escalier. -- Ah! bravo! fit Morgan; arrivez, maitre Cadenette! il s'agit de faire de moi quelque chose comme Adonis. -- Ce ne sera pas difficile, monsieur le baron, dit le perruquier. -- Eh bien, eh bien, vous voulez donc absolument me compromettre, citoyen Cadenette? -- Monsieur le baron, je vous en supplie, appelez-moi Cadenette tout court, cela m'honorera, car ce sera une preuve de familiarite; mais ne m'appelez pas citoyen: fi! c'est une denomination revolutionnaire; et, au plus fort de la Terreur, j'ai toujours appele mon epouse _madame _cadenette. Maintenant, excusez-moi de ne pas vous avoir attendu; mais il y a ce soir grand bal rue du Bac, bal des victimes (le perruquier appuya sur ce mot); j'aurais cru que monsieur le baron devait en etre. -- Ah ca! fit Morgan en riant, vous etes donc toujours royaliste, Cadenette? Le perruquier mit tragiquement la main sur son coeur. -- Monsieur le baron, dit-il, c'est non seulement une affaire de conscience, mais aussi une affaire d'etat. -- De conscience! je comprends, maitre Cadenette, mais d'etat! que diable l'honorable corporation des perruquiers a-t-elle a faire a la politique? -- Comment! monsieur le baron, dit Cadenette tout en s'appretant a coiffer son client, vous demandez cela? vous, un aristocrate! -- Chut, Cadenette! -- Monsieur le baron, entre ci-devant, on peut se dire ces choses- la. -- Alors vous etes un ci-devant? -- Tout ce qu'il y a de plus ci-devant. Quelle coiffure monsieur le baron desire-t-il? -- Les oreilles de chien, et les cheveux retrousses par derriere. -- Avec un oeil de poudre? -- Deux yeux si vous voulez, Cadenette. -- Ah! monsieur, quand on pense que, pendant cinq ans, on n'a trouve que chez moi de la poudre a la marechale! monsieur le baron, pour une boite de poudre, on etait guillotine. -- J'ai connu des gens qui l'ont ete pour moins que cela, Cadenette. Mais expliquez-moi comment vous vous trouvez etre un ci-devant; j'aime a me rendre compte de tout. -- C'est bien simple, monsieur le baron. Vous admettez, n'est-ce pas, que, parmi les corporations, il y en avait de plus ou moins aristocrates? -- Sans doute, selon qu'elles se rapprochaient des hautes classes de la societe. -- C'est cela, monsieur le baron. Eh bien, les hautes classes de la societe, nous les tenions par les cheveux; moi, tel que vous me voyez, j'ai coiffe un soir madame de Polignac; mon pere a coiffe madame du Barry, mon grand-pere madame de Pompadour; nous avions nos privileges, monsieur: nous portions l'epee. Il est vrai que, pour eviter les accidents qui pouvaient arriver entre tetes chaudes comme les notres, la plupart du temps nos epees etaient en bois; mais tout au moins, si ce n'etait pas la chose, c'etait le simulacre. Oui, monsieur le baron, continua Cadenette avec un soupir, ce temps-la, c'etait le beau temps, non seulement des perruquiers, mais aussi de la France. Nous etions de tous les secrets, de toutes les intrigues, on ne se cachait pas de nous: et il n'y a pas d'exemple, monsieur le baron, qu'un secret ait ete trahi par un perruquier. Voyez notre pauvre reine, a qui a-t-elle confie ses diamants? au grand, a l'illustre Leonard, au prince de la coiffure. Eh bien, monsieur le baron, deux hommes ont suffi pour renverser l'echafaudage d'une puissance qui reposait sur les perruques de Louis XIV, sur les poufs de la Regence, sur les crepes de Louis XV et sur les galeries de Marie-Antoinette. -- Et ces deux hommes, ces deux niveleurs, ces deux revolutionnaires, quels sont-ils, Cadenette? que je les voue, autant qu'il sera en mon pouvoir, a l'execration publique. -- M. Rousseau et le citoyen Talma. M. Rousseau, qui a dit cette absurdite: "Revenez a la nature" et le citoyen Talma, qui a invente les coiffures a la Titus. -- C'est vrai, Cadenette, c'est vrai. -- Enfin, avec le Directoire, on a eu un instant d'esperance. M. Barras n'a jamais abandonne la poudre, et le citoyen Moulin a conserve la queue; mais, vous comprenez, le 18 brumaire a tout aneanti: le moyen de faire friser les cheveux de M. Bonaparte!... Ah! tenez, continua Cadenette en faisant bouffer les oreilles de chien de sa pratique, a la bonne heure, voila de veritables cheveux d'aristocrate, doux et fins comme de la soie, et qui tiennent le fer, que c'est a croire que vous portez perruque. Regardez-vous, monsieur le baron; vous vouliez etre beau comme Adonis... Ah! si Venus vous avait vu, ce n'est point d'Adonis que Mars eut ete jaloux. Et Cadenette, arrive, au bout de son travail, et satisfait de son oeuvre, presenta un miroir a main a Morgan, qui se regarda avec complaisance. -- Allons, allons! dit-il au perruquier, decidement, mon cher, vous etes un artiste! Retenez bien cette coiffure-la: si jamais on me coupe le cou, comme il y aura probablement des femmes a mon execution, c'est cette coiffure-la que je me choisis. -- Monsieur le baron veut qu'on le regrette, dit serieusement le perruquier. -- Oui, et, en attendant, mon cher Cadenette, voici un ecu pour la peine que vous avez prise. Ayez la bonte de dire en descendant que l'on m'appelle une voiture. Cadenette poussa un soupir. -- Monsieur le baron, dit-il, il y a une epoque ou je vous eusse repondu: Montrez-vous a la cour avec cette coiffure, et je serai paye; mais il n'y a plus de cour, monsieur le baron, et il faut vivre... Vous aurez votre voiture. Sur quoi, Cadenette poussa un second soupir, mit l'ecu de Morgan dans sa poche, fit le salut reverencieux des perruquiers et des maitres de danse, et laissa le jeune homme parachever sa toilette. Une fois la coiffure achevee, ce devait etre chose bientot faite; la cravate, seule, prit un peu de temps a cause des brouillards qu'elle necessitait, mais Morgan se tira de cette tache difficile en homme experimente, et, a onze heures sonnantes, il etait pret a monter en voiture. Cadenette n'avait point oublie la commission: un fiacre attendait a la porte. Morgan y sauta en criant: -- Rue du Bac, n deg. 60. Le fiacre prit la rue de Grenelle, remonta la rue du Bac et s'arreta au n deg. 60. -- Voila votre course payee double, mon ami, dit Morgan, mais a la condition que vous ne stationnerez pas a la porte. Le fiacre recut trois francs et disparut au coin de la rue de Varennes. Morgan jeta les yeux sur la facade de la maison; c'etait a croire qu'il s'etait trompe de porte, tant cette facade etait sombre et silencieuse. Cependant Morgan n'hesita point, il frappa d'une certaine facon. La porte s'ouvrit. Au fond de la cour s'etendait un grand batiment ardemment eclaire. Le jeune homme se dirigea vers le batiment; a mesure qu'il approchait, le son des instruments venait a lui. Il monta un etage et se trouva dans le vestiaire. Il tendit son manteau au controleur charge de veiller sur les pardessus. -- Voici un numero, lui dit le controleur; quant aux armes, deposez-les dans la galerie, de maniere que vous puissiez les reconnaitre. Morgan mit le numero dans la poche de son pantalon, et entra dans une grande galerie transformee en arsenal. Il y avait la une veritable collection d'armes de toutes les especes: pistolets, tromblons, carabines, epees, poignards. Comme le bal pouvait etre tout a coup interrompu par une descente de la police, il fallait qu'a la seconde chaque danseur put se transformer en combattant. Debarrasse de ses armes, Morgan entra dans la salle du bal. Nous doutons que la plume puisse donner a nos lecteurs une idee de l'aspect qu'offrait ce bal. En general, comme l'indiquait son nom, bal des victimes, on n'etait admis a ce bal qu'en vertu des droits etranges que vous y avaient donnes vos parents envoyes sur l'echafaud par la Convention ou la commune de Paris, mitrailles par Collot- d'Herbois, ou noyes par Carrier; mais comme, a tout prendre, c'etaient les guillotines qui, pendant les trois annees de terreur que l'on venait de traverser, l'avaient emporte en nombre sur les autres victimes, les costumes qui formaient la majorite etaient les costumes des victimes de l'echafaud. Ainsi, la plus grande partie des jeunes filles, dont les meres et les soeurs ainees etaient tombees sous la main du bourreau, portaient elles-memes le costume que leur mere et leur soeur avaient revetu pour la supreme et lugubre ceremonie, c'est-a-dire la robe blanche, le chale rouge et les cheveux coupes a fleur de cou. Quelques-unes, pour ajouter a ce costume, deja si caracteristique, un detail plus significatif encore, quelques-unes avaient noue autour de leur cou un fil de soie rouge, mince comme le tranchant d'un rasoir, lequel, comme chez la Marguerite de Faust au sabbat, indiquait le passage du fer entre les mastoides et les clavicules. Quant aux hommes qui se trouvaient dans le meme cas, ils avaient le collet de leur habit rabattu en arriere, celui de leur chemise flottant, le cou nu et les cheveux coupes. Mais beaucoup avaient d'autres droits, pour entrer dans ce bal, que d'avoir eu des victimes dans leurs familles: beaucoup avaient fait eux-memes des victimes. Ceux-la cumulaient. Il y avait la des hommes de quarante a quarante-cinq ans, qui avaient ete eleves dans les boudoirs des belles courtisanes du XVIIe siecle, qui avaient connu madame du Barry dans les mansardes de Versailles, la Sophie Arnoult chez M. de Lauraguais, la Duthe chez le comte d'Artois, qui avaient emprunte a la politesse du vice le vernis dont ils recouvraient leur ferocite. Ils etaient encore jeunes et beaux; ils entraient dans un salon secouant leurs chevelures odorantes et leurs mouchoirs parfumes, et ce n'etait point une precaution inutile, car, s'ils n'eussent senti l'ambre ou la verveine, ils eussent senti le sang. Il y avait la des hommes de vingt-cinq a trente ans, mis avec une elegance infinie, qui faisaient partie de l'Association des Vengeurs, qui semblaient saisis de la monomanie de l'assassinat, de la folie de l'egorgement; qui avaient la frenesie du sang, et que le sang ne desalterait pas; qui, lorsque l'ordre leur etait venu de tuer, tuaient celui qui leur etait designe, ami ou ennemi; qui portaient la conscience du commerce dans la comptabilite du meurtre; qui recevaient la traite sanglante qui leur demandait la tete de tel ou tel jacobin, et qui la payaient a vue. Il y avait la des jeunes gens de dix-huit a vingt ans, des enfants presque, mais des enfants nourris comme Achille, de la moelle des betes feroces, comme Pyrrhus de la chair des ours; c'etaient des eleves bandits de Schiller, des apprentis francs-juges de la sainte Vehme; c'etait cette generation etrange qui arrive apres les grandes convulsions politiques, comme vinrent les Titans apres le chaos, les hydres apres le deluge, comme viennent enfin les vautours et les corbeaux apres le carnage. C'etait un spectre de bronze, impassible, implacable, inflexible qu'on appelle le talion. Et ce spectre se melait aux vivants; il entrait dans les salons dores, il faisait un signe du regard, un geste de la main, un mouvement de la tete, et on le suivait. On faisait, dit l'auteur auquel nous empruntons ces details si inconnus et cependant si veridiques, on faisait Charlemagne a la bouillotte pour une partie d'extermination. La Terreur avait affecte un grand cynisme dans ses vetements, une austerite lacedemonienne dans ses repas, le plus profond mepris enfin d'un peuple sauvage pour tous les arts et pour tous les spectacles. La reaction thermidorienne, au contraire, etait elegante, paree et opulente; elle epuisait tous les luxes et toutes les voluptes, comme sous la royaute de Louis XV; seulement, elle ajouta le luxe de la vengeance, la volupte du sang. Freron donna son nom a toute cette jeunesse que l'on appela la jeunesse de Freron ou jeunesse doree. Pourquoi Freron, plutot qu'un autre, eut-il cet etrange et fatal honneur? Je ne me chargerai pas de vous le dire: mes recherches -- et ceux qui me connaissent me rendront cette justice que, quand je veux arriver a un but, les recherches ne me coutent pas -- mes recherches ne m'ont rien appris la-dessus. Ce fut un caprice de la mode; la mode est la seule deesse plus capricieuse encore que la fortune. A peine nos lecteurs savent-ils aujourd'hui ce que c'etait que Freron, et celui qui fut le patron de Voltaire est plus connu que celui qui fut le patron de ces elegants assassins. L'un etait le fils de l'autre. Louis Stanislas etait le fils d'Elie-Catherine; le pere etait mort de colere de voir son journal supprime par le garde des sceaux, Miromesnil. L'autre, irrite par les injustices dont son pere avait ete victime, avait d'abord embrasse avec ardeur les principes revolutionnaires, et, a la place de _l'Annee litteraire, _morte et etranglee en 1775, il avait, en 1789, cree _l'Orateur du peuple. _Envoye dans le Midi, comme agent extraordinaire, Marseille et Toulon gardent encore aujourd'hui le souvenir de ses cruautes. Mais tout fut oublie quand, au 9 thermidor, il se prononca contre Robespierre, et aida a precipiter de l'autel de l'Etre supreme le colosse qui, d'apotre, s'etait fait dieu. Freron, repudie par la Montagne, qui l'abandonna aux lourdes machoires de Moise Bayle; Freron, repousse avec dedain par la Gironde, qui le livra aux imprecations d'Isnard; Freron, comme le disait le terrible et pittoresque orateur du Var, Freron tout nu et tout couvert de la lepre du crime, fut recueilli, caresse, choye par les thermidoriens; puis, du camp de ceux-ci, il passa dans le camp des royalistes, et, sans aucune raison d'obtenir ce fatal honneur, se trouva tout a coup a la tete d'un parti puissant de jeunesse, d'energie et de vengeance, place entre les passions du temps, qui menaient a tout, et l'impuissance des lois, qui souffraient tout. Ce fut au milieu de cette jeunesse doree, de cette jeunesse de Freron, grasseyant, zezayant, donnant sa parole d'honneur a tout propos, que Morgan se fraya un passage. Toute cette jeunesse, il faut le dire, malgre le costume dont elle etait revetue, malgre les souvenirs que rappelaient ces costumes, toute cette jeunesse etait d'une gaiete folle. C'est incomprehensible, mais c'etait ainsi. Expliquez si vous pouvez cette danse macabre qui, au commencement du XVe siecle, avec la furie d'un galop moderne conduit par Musard, deroulant ses anneaux dans le cimetiere meme des Innocents, laissa choir au milieu des tombes cinquante mille de ses funebres danseurs. Morgan cherchait evidemment quelqu'un. Un jeune elegant qui plongeait, dans une bonbonniere de vermeil que lui tendait une charmante victime, un doigt rouge de sang, seule partie de sa main delicate qui eut ete soustraite a la pate d'amande,