Project Gutenberg's Aventures de Monsieur Pickwick, by Charles Dickens This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. I. Author: Charles Dickens Release Date: October 17, 2004 [EBook #13771] Language: French Character set encoding: ISO-8859-1 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES DE MONSIEUR PICKWICK *** Produced by Robert Connal, Wilelmina Mallière and the Online Distributed Proofreading Team from images generously made available by gallica (Bibliothèque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr.
Le premier jet de lumière qui convertit en une clarté brillante les ténèbres dont paraissait enveloppée l'apparition de l'immortel Pickwick sur l'horizon du monde savant, la première mention officielle de cet homme prodigieux, se trouve dans les statuts insérés parmi les procès-verbaux du Pickwick-Club. L'éditeur du présent ouvrage est heureux de pouvoir les mettre sous les yeux de ses lecteurs, comme une preuve de l'attention scrupuleuse, de l'infatigable assiduité, de la sagacité investigatrice, avec lesquelles il a conduit ses recherches, au sein des nombreux documents confiés à ses soins.
«Séance du 12 mai 1831, présidée par Joseph Smiggers, Esq. V.P.P.M.P.C.1 a été arrêté ce qu'il suit à l'unanimité.
«L'ASSOCIATION a entendu lire avec un sentiment de satisfaction sans mélange et avec une approbation absolue, les papiers communiqués par Samuel Pickwick, Esq. P.P.M.P.C.2, et intitulés Recherches sur les sources des étangs de Hampstead, suivies de quelques observations sur la théorie des têtards.
«L'ASSOCIATION en offre ses remercîments les plus sincères audit Samuël Pickwick, Esq. P.P.M.P.C.
«L'ASSOCIATION, tout en appréciant au plus haut degré les avantages que la science doit retirer des ouvrages susmentionnés, aussi bien que des infatigables recherches de Samuël Pickwick dans Hornsey, Highgate, Brixton et Camberwell3, ne peut s'empêcher de reconnaître les inappréciables résultats dont on pourrait se flatter pour la diffusion des connaissances utiles, et pour le perfectionnement de l'instruction, si les travaux de cet homme illustre avaient lieu sur une plus vaste échelle, c'est-à-dire si ses voyages étaient plus étendus, aussi bien que la sphère de ses observations.
«Dans ce but, l'ASSOCIATION a pris en sérieuse considération une proposition émanant du susdit Samuël Pickwick, Esq. P. P.M.P.C., et de trois autres pickwickiens ci-après nommés, et tendant à former une nouvelle branche de pickwickiens-unis, sous le titre de Société correspondante du Pickwick-Club.
«Ladite proposition ayant été approuvée et sanctionnée par l'ASSOCIATION,
«La Société correspondante du Pickwick-Club est par les présentes constituée; Samuël Pickwick, Esq. P.P.M.P.C., Auguste Snodgrass, Esq. M.P.C., Tracy Tupman, Esq. M.P. C., et Nathaniel Winkle, Esq. M.P.C., sont également, par les présentes, choisis et nommés membres de ladite Société correspondante, et chargés d'adresser de temps en temps à l'ASSOCIATION DU PICKWICK-CLUB, à Londres, des détails authentiques sur leurs voyages et leurs investigations; leurs observations sur les caractères et sur les mœurs; toutes leurs aventures enfin, aussi bien que les récits et autres opuscules auxquels pourraient donner lieu les scènes locales, ou les souvenirs qui s'y rattachent.
«L'ASSOCIATION reconnaît cordialement ce principe que les membres de la Société correspondante doivent supporter eux-mêmes les dépenses de leurs voyages; et elle ne voit aucun inconvénient à ce que les membres de ladite société poursuivent leurs recherches pendant tout le temps qu'il leur plaira, pourvu que ce soit aux mêmes conditions.
«Enfin les membres de la susdite société sont par les présentes informés que leur proposition de payer le port de leurs lettres et de leurs envois a été discutée par l'ASSOCIATION; que l'ASSOCIATION considère cette offre comme digne des grands esprits dont elle émane, et qu'elle lui donne sa complète approbation.»
Un observateur superficiel, ajoute le secrétaire, dans les notes duquel nous puisons le récit suivant; un observateur superficiel n'aurait peut-être rien trouvé d'extraordinaire dans la tête chauve et dans les besicles circulaires qui étaient invariablement tournées vers le visage du secrétaire de l'Association, tandis qu'il lisait les statuts ci-dessus rapportés; mais c'était un spectacle véritablement remarquable pour quiconque savait que le cerveau gigantesque de Pickwick travaillait sous ce front, et que les yeux expressifs de Pickwick étincelaient derrière ces verres de lunettes. En effet l'homme qui avait suivi jusqu'à leurs sources les vastes étangs de Hampstead4, l'homme qui avait remué le monde scientifique par sa théorie des têtards, était assis là, aussi calme, aussi immuable que les eaux profondes de ces étangs, par un jour de gelée; ou plutôt comme un solitaire spécimen de ces innocents têtards dans la profondeur caverneuse d'une jarre de terre.
Mais combien ce spectacle devint plus intéressant, quand aux cris répétés de Pickwick! Pickwick! qui s'échappaient simultanément de la bouche de tous ses disciples, cet homme illustre se leva, plein de vie et d'animation, monta lentement l'escabeau rustique sur lequel il était primitivement assis, et adressa la parole au club que lui-même avait fondé. Quelle étude pour un artiste que cette scène attachante! L'éloquent Pickwick était là, une main gracieusement cachée sous les pans de son habit, tandis que l'autre s'agitait dans l'air pour donner plus de force à sa déclamation chaleureuse. Sa position élevée révélait son pantalon collant et ses guêtres, auxquelles on n'aurait peut-être pas accordé grande attention si elles avaient revêtu un autre homme, mais qui, parées, illustrées par le contact de Pickwick, s'il est permis d'employer cette expression, remplissaient involontairement les spectateurs d'un respect et d'une crainte religieuse. Il était entouré par ces hommes de cœur qui s'étaient offerts pour partager les périls de ses voyages, et qui devaient partager aussi la gloire de ses découvertes. A sa droite, siégeait Tracy Tupman, le trop inflammable Tupman, qui, à la sagesse et à l'expérience de l'âge mûr, unissait l'enthousiasme et l'ardeur d'un jeune homme, dans la plus intéressante et la plus pardonnable des faiblesses humaines, l'amour!—le temps et la bonne chère avaient épaissi sa tournure, jadis si romantique; son gilet de soie noire était graduellement devenu plus arrondi, tandis que sa chaîne d'or disparaissait pouce par pouce à ses propres yeux; son large menton débordait de plus en plus par-dessus sa cravate blanche; mais l'âme de Tupman n'avait point changé; l'admiration pour le beau sexe était toujours sa passion dominante.—A gauche du maître, on voyait le poétique Snodgrass, mystérieusement enveloppé d'un manteau bleu, fourré d'une peau de chien. Auprès de lui, Winkle, le chasseur, étalait complaisamment sa veste de chasse toute neuve, sa cravate écossaise, et son étroit pantalon de drap gris.
Le discours de M. Pickwick et les débats qui s'élevèrent à cette occasion, sont rapportés dans les procès-verbaux du club. Ils offrent également une ressemblance frappante avec les discussions des assemblées les plus célèbres; et comme il est toujours curieux de comparer les faits et gestes des grands hommes, nous allons transcrire le procès-verbal de cette séance mémorable.
«M. Pickwick fait observer, dit le secrétaire, que la gloire est chère au cœur de tous les hommes. La gloire poétique est chère au cœur de son ami Snodgrass; la gloire des conquêtes est également chère à son ami Tupman; et le désir d'acquérir de la renommée dans tous les exercices du corps, existe, au plus haut degré dans le sein de son ami Winkle. Il (M. Pickwick) ne saurait nier l'influence qu'ont exercée sur lui-même les passions humaines, les sentiments humains (applaudissements); peut-être même les faiblesses humaines (violents cris de: non! non). Mais il dira ceci: que si jamais le feu de l'amour-propre s'alluma dans son sein, le désir d'être utile à l'espèce humaine l'éteignit entièrement. Le désir d'obtenir l'estime du genre humain était son dada, la philanthropie son paratonnerre (véhémente approbation). Il a senti quelque orgueil, il l'avoue librement (et que ses ennemis s'emparent de cet aveu s'ils le veulent), il a senti quelque orgueil quand il a présenté au monde sa théorie des têtards. Cette théorie peut être célèbre, ou ne l'être pas. (Une voix dit: Elle l'est!—Grands applaudissements.) Il accepte l'assertion de l'honorable pickwickien dont la voix vient de se faire entendre. Sa théorie est célèbre! Mais si la renommée de ce traité devait s'étendre aux dernières bornes du monde connu, l'orgueil que l'auteur ressentirait de cette production ne serait rien auprès de celui qu'il éprouve en ce moment, le plus glorieux de son existence (acclamations). Il n'est qu'un individu bien humble (Non! non!); cependant il ne peut se dissimuler qu'il est choisi par l'Association pour un service d'une grande importance, et qui offre quelques risques, aujourd'hui surtout que le désordre règne sur les grandes routes, et que les cochers sont démoralisés. Regardez sur le continent, et contemplez les scènes qui se passent chez toutes les nations. Les diligences versent de toutes parts; les chevaux prennent le mors aux dents; les bateaux chavirent, les chaudières éclatent! (applaudissements.—Une voix crie, non!) Non! (applaudissements) que l'honorable pickwickien qui a lancé un non si bruyant, s'avance et me démente s'il ose! Qui est-ce qui a crié non? (Bruyantes acclamations.) Serait-ce l'amour-propre désappointé d'un homme... il ne veut pas dire d'un bonnetier (vifs applaudissements) qui, jaloux des louanges qu'on a accordées, peut-être sans motif, aux recherches de l'orateur, et piqué par les censures dont on a accablé les misérables tentatives suggérées par l'envie, prend maintenant ce moyen vif et calomnieux....
«M. Blotton (d'Algate) se lève pour demander le rappel à l'ordre.—Est-ce à lui que l'honorable pickwickien faisait allusion? (Cris à l'ordre!—Le président5:—Oui!—Non!—Continuez!—Assez!—etc.)
«M. Pickwick ne se laissera pas intimider par des clameurs. Il a fait allusion à l'honorable gentleman! (Vive sensation.)
«Dans ce cas, M. Blotton n'a que deux mots à dire: il repousse avec un profond mépris l'accusation de l'honorable gentleman, comme fausse et diffamatoire (grands applaudissements). L'honorable gentleman est un blagueur. (Immense confusion. Grands cris de: Le président! à l'ordre!)
«M. Snodgrass se lève pour demander le rappel à l'ordre. Il en appelle au président. (Écoutez!) Il demande si l'on n'arrêtera pas cette honteuse discussion entre deux membres du club. (Écoutez! écoutez!)
«Le président est convaincu que l'honorable pickwickien retirera l'expression dont il vient de se servir.
«M. Blotton, avec tout le respect possible pour le président, affirme qu'il n'en fera rien.
«Le président regarde comme un devoir impératif de demander à l'honorable gentleman s'il a employé l'expression qui vient de lui échapper, suivant le sens qu'on lui donne communément.
«M. Blotton n'hésite pas à dire que non, et qu'il n'a employé ce mot que dans le sens pickwickien. (Écoutez! Écoutez!) Il est obligé de reconnaître que, personnellement, il professe la plus grande estime pour l'honorable gentleman en question. Il ne l'a considéré comme un blagueur que sous un point de vue entièrement pickwickien. (Écoutez! écoutez!)
«M. Pickwick déclare qu'il est complétement satisfait par l'explication noble et candide de son honorable ami. Il désire qu'il soit bien entendu que ses propres observations n'ont dû être comprises que dans leur sens purement pickwickien (applaudissements.)»
Ici finit le procès-verbal, et en effet la discussion ne
pouvait
continuer, puisqu'on était arrivé à une conclusion
si satisfaisante, si
claire. Nous n'avons pas d'autorité officielle pour les faits
que le
lecteur trouvera dans le chapitre suivant, mais ils ont
été recueillis
d'après des lettres et d'autres pièces manuscrites, dont
on ne peut
mettre en question l'authenticité.
Le soleil, ce ponctuel factotum de l'univers, venait de se lever et commençait à éclairer le matin du 13 mai 1831, quand M. Samuël Pickwick, semblable à cet astre radieux, sortit des bras du sommeil, ouvrit la croisée de sa chambre, et laissa tomber ses regards sur le monde, qui s'agitait au-dessous de lui. La rue Goswell était à ses pieds, la rue Goswell était à sa droite, la rue Goswell était à sa gauche, aussi loin que l'œil pouvait s'étendre, et en face de lui se trouvait encore la rue Goswell. «Telles, pensa M. Pickwick, telles sont les vues étroites de ces philosophes, qui, satisfaits d'examiner la surface des choses, ne cherchent point à en étudier les mystères cachés. Comme eux, je pourrais me contenter de regarder toujours sur la rue Goswell, sans faire aucun effort pour pénétrer dans les contrées inconnues qui l'environnent.» Ayant laissé tomber cette pensée sublime, M. Pickwick s'occupe de s'habiller et de serrer ses effets dans son portemanteau. Les grands hommes sont rarement très-scrupuleux pour leur costume: aussi la barbe, la toilette, le déjeuner se succédèrent-ils rapidement. Au bout d'une heure M. Pickwick était arrivé à la place des voitures de Saint-Martin le Grand, ayant son portemanteau sous son bras, son télescope dans la poche de sa redingote, et dans celle de son gilet son mémorandum, toujours prêt à recevoir les découvertes dignes d'être notées.
«Cocher! cria M. Pickwick.
—Voilà, monsieur! répondit un étrange spécimen du genre homme, lequel avec son sarrau et son tablier de toile, portant au cou une plaque de cuivre numérotée, avait l'air d'être catalogué dans quelque collection d'objets rares. C'était le garçon de place. Voilà, monsieur. Hé! cabriolet en tête!» Et le cocher étant sorti de la taverne où il fumait sa pipe, M. Pickwick et son portemanteau furent hissés dans la voiture.
—Golden-Cross, dit M. Pickwick.
—Ce n'est qu'une méchante course d'un shilling, Tom, cria le cocher d'un ton de mauvaise humeur, pour l'édification du garçon de place, comme la voiture partait.
—Quel âge a cette bête-là, mon ami? demanda M. Pickwick en se frottant le nez avec le shilling qu'il tenait tout prêt pour payer sa course.
—Quarante-deux ans, répliqua le cocher, après avoir lorgné M. Pickwick du coin de l'œil.
—Quoi! s'écria l'homme illustre en mettant la main sur son carnet.»
Le cocher réitéra son assertion; M. Pickwick le regarda fixement au visage; mais il ne découvrit aucune hésitation dans ses traits, et nota le fait immédiatement.
«Et combien de temps reste-t-il hors de l'écurie, continua M. Pickwick, cherchant toujours à acquérir quelques notions utiles.
—Deux ou trois semaines.
—Deux ou trois semaines hors de l'écurie! dit le philosophe plein d'étonnement; et il tira de nouveau son portefeuille.
—Les écuries, répliqua froidement le cocher, sont à Pentonville; mais il y entre rarement à cause de sa faiblesse.
—A cause de sa faiblesse? répéta M. Pickwick avec perplexité.
—Il tombe toujours quand on l'ôte du cabriolet. Mais au contraire quand il y est bien attelé, nous tenons les guides courtes et il ne peut pas broncher. Nous avons une paire de fameuses roues; aussi, pour peu qu'il bouge, elles roulent après lui, et il faut bien qu'il marche. Il ne peut pas s'en empêcher.»
M. Pickwick enregistra chaque parole de ce récit, pour en faire part à son club, comme d'une singulière preuve de la vitalité des chevaux dans les circonstances les plus difficiles. Il achevait d'écrire, lorsque le cabriolet atteignit Golden-Cross. Aussitôt le cocher saute en bas, M. Pickwick descend avec précaution, et MM. Tupman, Snodgrass et Winkle, qui attendaient avec anxiété l'arrivée de leur illustre chef, s'approchent de lui pour le féliciter.
«Tenez, cocher,» dit M. Pickwick en tendant le shilling à son conducteur.
Mais quel fut l'étonnement du savant personnage lorsque cet homme inconcevable, jetant l'argent sur le pavé, déclara, en langage figuré, qu'il ne demandait d'autre payement que le plaisir de boxer avec M. Pickwick tout son shilling.
«Vous êtes fou, dit M. Snodgrass.
—Ivre, reprit M. Winkle.
—Tous les deux, ajouta M. Tupman.
—Avancez! disait le cocher, lançant dans l'espace une multitude de coups de poings préparatoires. Avancez tous les quatre!
—En voilà une bonne! s'écrièrent une demi-douzaine d'autres cochers: A la besogne, John! et ils se rangèrent en cercle avec une grande satisfaction.
—Qu'est-ce qu'y a, John? demanda un gentleman, porteur de manches de calicot noir.
—Ce qu'y a! répliqua le cocher. Ce vieux a pris mon numéro!
—Je n'ai pas pris votre numéro, dit M. Pickwick d'un ton indigné.
—Pourquoi l'avez-vous noté, alors? demanda le cocher.
—Je ne l'ai pas noté! s'écria M. Pickwick, avec indignation.
—Croiriez-vous, continua le cocher, en s'adressant à la foule; croiriez-vous que ce mouchard-là monte dans mon cabriolet, prend mon numéro, et couche sur le papier chaque parole que j'ai dite?» (Le mémorandum revint comme un trait de lumière dans la mémoire de M. Pickwick.)
«Il a fait ça? cria un autre cocher.
—Oui, il a fait ça. Après m'avoir induit par ses vexations à l'attaquer, voilà qu'il a trois témoins tout prêts pour déposer contre moi. Mais il me le payera, quand je devrais en avoir pour six mois! Avancez donc.» Et dans son exaspération, avec un dédain superbe pour ses propres effets, le cocher lança son chapeau sur le pavé, fit sauter les lunettes de M. Pickwick, envoya un coup de poing sous le nez de M. Pickwick, un autre coup de poing dans la poitrine de M. Pickwick, un troisième dans l'œil de M. Snodgrass, un quatrième pour varier dans le gilet de M. Tupman; puis s'en alla d'un saut au milieu de la rue, puis revint sur le trottoir, et finalement enleva à M. Winkle le peu d'air respirable que renfermaient momentanément ses poumons, le tout en une douzaine de secondes.
«Où y a-t-il un constable? dit M. Snodgrass.
—Mettez-les sous la pompe, suggéra un marchand de pâtés chauds.
—Vous me le payerez, dit M. Pickwick respirant avec difficulté.
—Mouchards! crièrent quelques voix dans la foule.
—Avancez donc, beugla le cocher, qui pendant ce temps avait continué de lancer des coups de poings dans le vide.»
Jusqu'alors la populace avait contemplé passivement cette scène; mais le bruit que les pickwickiens étaient des mouchards s'étant répandu de proche en proche, les assistants commencèrent à discuter avec beaucoup de chaleur s'il ne conviendrait pas de suivre la proposition de l'irascible marchand de pâtés. On ne peut dire à quelles voies de fait ils se seraient portés, si l'intervention d'un nouvel arrivant n'avait terminé inopinément la bagarre.
«Qu'est-ce qu'il y a? demanda un grand jeune homme effilé, revêtu d'un habit vert, et qui sortait du bureau des voitures.
—Mouchards! hurla de nouveau la foule.
—C'est faux! cria M. Pickwick avec un accent qui devait convaincre tout auditeur exempt de préjugés.
—Bien vrai? bien vrai?» demanda le jeune homme, en se faisant passage à travers la multitude, par l'infaillible procédé qui consiste à donner des coups de coude à droite et à gauche.
M. Pickwick, en quelques phrases précipitées, lui expliqua le véritable état des choses.
«S'il en est ainsi, venez avec moi, dit l'habit vert, entraînant l'homme illustre et parlant tout le long du chemin. Ici, n° 924, prenez le prix de votre course, et allez vous-en. Respectable gentleman, je réponds de lui. Pas de sottises. Par ici, monsieur. Où sont vos amis? Erreur à ce que je vois. N'importe. Des accidents. Ça arrive à tout le monde. Courage! on n'en meurt pas; il faut faire contre fortune bon cœur. Citez-le devant le commissaire; qu'il mette cela dans sa poche si cela lui va. Damnés coquins! et débitant avec une volubilité extraordinaire un long chapelet de sentences semblables, l'étranger introduisit M. Pickwick et ses disciples dans la chambre d'attente des voyageurs.
—Garçon! cria l'étranger en tirant la sonnette avec une violence formidable, des verres pour tout le monde; du grog à l'eau-de-vie chaud, fort sucré, et qu'il y en ait beaucoup. L'œil endommagé, monsieur? Garçon, un bifteck cru, pour l'œil de monsieur. Rien comme le bifteck cru pour une contusion, monsieur. Un candélabre à gaz, excellent, mais incommode. Diablement drôle de se tenir en pleine rue une demi-heure, l'œil appuyé sur un candélabre à gaz. La bonne plaisanterie, hein! Ha! ha!» Et l'étranger, sans s'arrêter pour reprendre haleine, avala d'un seul trait une demi-pinte de grog brûlant, puis il s'étala sur une chaise, avec autant d'aisance que si rien de remarquable n'était arrivé.
M. Pickwick eut le temps d'observer le costume et la tournure de cette nouvelle connaissance, tandis que ses trois compagnons étaient occupés à lui offrir leurs remerciements.
C'était un homme d'une taille moyenne; mais comme il avait le corps mince et les jambes très-longues, il paraissait beaucoup plus grand qu'il ne l'était en réalité. Son habit vert avait été un vêtement élégant dans les beaux jours des habits à queue de morue; malheureusement, dans ce temps-là, il avait sans doute été fait pour un homme beaucoup plus petit que l'étranger, car les manches salies et fanées lui descendaient à peine aux poignets. Sans égard pour l'âge respectable de cet habit, il l'avait boutonné jusqu'au menton, au hasard imminent d'en faire craquer le dos. Son cou était décoré d'un vieux col noir, mais on n'y apercevait aucun vestige d'un col de chemise. Son étroit pantalon étalait çà et là des places luisantes qui indiquaient de longs services; il était fortement tendu par des sous-pieds sur des souliers rapiécés, afin de cacher, sans doute, des bas, jadis blancs, qui se trahissaient encore malgré cette précaution inutile. De chaque côté d'un chapeau à bords retroussés tombaient en boucles négligées les longs cheveux noirs du personnage, et l'on entrevoyait la chair de ses poignets entre ses gants et les parements de son habit Enfin son visage était maigre et pâle, et dans toute sa personne régnait un air indéfinissable d'impudence hâbleuse et d'aplomb imperturbable.
Tel était l'individu que M. Pickwick examinait à travers ses lunettes (heureusement retrouvées), et auquel il offrit, en termes choisis, ses remercîments, après que ses trois amis eurent épuisé les leurs.
«N'en parlons plus, dit l'étranger, coupant court aux compliments, ça suffit. Fameux gaillard, ce cocher, il jouait bien des poings, mais si j'avais été votre ami à l'habit de chasse vert, Dieu me damne! j'aurais brisé la tête du cocher en moins de rien; celle du pâtissier aussi, parole d'honneur!»
Ce discours tout d'une haleine fut interrompu par le cocher de Rochester, annonçant que le Commodore était prêt à partir.
«Commodore! murmura l'étranger en se levant: ma voiture, place retenue. Place d'impériale. Payez l'eau-de-vie et l'eau; faudrait changer un billet de cinq livres; il circule beaucoup de pièces fausses, monnaie de Birmingham; connu. Et il secoua la tête d'un air fin.»
Or, M. Pickwick et ses trois compagnons avaient précisément projeté de faire leur première halte à Rochester. Ils déclarèrent donc à leur nouvelle connaissance qu'ils suivaient la même route, et convinrent d'occuper le siége de derrière de la voiture, où ils pourraient tenir tous les cinq.
«Allons! haut! dit l'étranger, en aidant M. Pickwick à grimper sur l'impériale, avec une précipitation qui dérangea matériellement la gravité ordinaire du philosophe.
—Aucun bagage, monsieur? demanda le cocher.
—Qui? moi? répliqua l'étranger: Paquet de papier gris, voilà! le reste parti par eau; grosses caisses clouées, grosses comme des maisons, lourdes, lourdes, diablement lourdes!» Et il enfonça dans sa poche, le plus qu'il put, le paquet de papier gris, qui, à en juger d'après les apparences paraissait contenir une chemise et un mouchoir.
«Gare! gare les têtes! cria le babillard étranger, quand ils arrivèrent sous la voûte, par laquelle entraient ou sortaient les voitures; terrible endroit, très-dangereux; l'autre jour; cinq enfants; mère; grande femme, mangeant des sandwiches, oublie la voûte; crac! les enfants se retournent; la tête de la mère enlevée! les sandwiches dans sa main; pas de bouche pour les mettre, le chef de la famille n'y était plus. Horrible! horrible! Vous regardez Whitehall, monsieur? beau palais, petite croisée; la tête de quelqu'un tombée là6... Eh! Il n'avait pas pris garde non plus! Eh! monsieur, eh!
—Je ruminais, dit M. Pickwick, sur l'étrange mutabilité des choses de ce monde.
—Ah! je devine: on entre par la porte du palais un jour; on en sort par la fenêtre le lendemain. Philosophe, monsieur?
—Observateur de la nature humaine, monsieur.
—Moi aussi, comme la plupart des hommes, quand ils n'ont pas grand'chose à faire, et encore moins à gagner. Poëte, monsieur?
—Mon ami, M. Snodgrass, a une disposition poétique très-prononcée, répondit M. Pickwick.
—Moi aussi, reprit l'étranger, poëme épique; dix mille vers; révolution de juillet; composé sur place; Mars le jour, Apollon la nuit; déchargeant la fusil, pinçant la lyre.
—Vous étiez présent à cette glorieuse scène? demanda M. Snodgrass.
—Présent! un peu7, j'ajustais un Suisse; j'ajustais un vers; j'entre chez un marchand de vin et je l'écris; je retourne dans la rue, pouf! pan! une autre idée; je rentre dans la boutique, plume et encre; dans la rue, d'estoc et de taille. Noble temps, monsieur! Chasseur, monsieur? se tournant brusquement vers M. Winkle.
—Un peu, répliqua celui-ci.
—Belle occupation! belle occupation! des chiens?
—Pas dans ce moment.
—Ah! vous devriez en avoir. Noble animal, créature intelligente! J'en avais un jadis, chien d'arrêt, instinct surprenant. Je chasse un jour, j'entre dans un enclos, je siffle, chien immobile; je siffle encore; Ponto! Inutile: bouge pas. Ponto! Ponto! il ne remue pas. Chien pétrifié, en arrêt devant un écriteau. Une inscription. Les gardes-chasse ont ordre de tuer tous les chiens qu'ils trouveront dans cet enclos. Il ne voulait pas avancer. Chien étonnant. Fameuse bête, oh! oui, fameuse!
—Singulière circonstance, dit M. Pickwick. Voulez-vous me permettre d'en prendre note?
—Certainement, monsieur, certainement; cent autres anecdotes du même animal. Jolie fille, monsieur! continua l'étranger en s'adressant à M. Tracy Tupman, lequel s'occupait à lancer des œillades antipickwickiennes à une jeune femme qui passait sur le bord de la route.
—Très-jolie, répondit M. Tupman.
—Les Anglaises ne valent pas les Espagnoles: nobles créatures; cheveux de jais, noires prunelles, formes séduisantes; douces créatures, charmantes!
—Vous avez été en Espagne, monsieur? demanda M. Tracy Tupman.
—J'y ai vécu des siècles.
—Vous avez fait beaucoup de conquêtes?
—Des conquêtes? par milliers. Don Bolaro Fizzgig, grand d'Espagne; fille unique; doña Christina, superbe créature; elle m'aimait à la folie. Père jaloux; fille passionnée; bel Anglais; doña Christina au désespoir; acide prussique; pompe stomacale dans mon portemanteau; je pratique l'opération; vieux Bolaro en extase, consent à notre union; joint nos mains, ruisseaux de pleurs; histoire romantique, très-romantique.
—Cette dame est-elle maintenant en Angleterre? reprit M. Tupman, sur lequel la description de tant de charmes avait produit une vive impression.
—Morte! monsieur, morte! répondit l'étranger en appliquant à son œil droit les tristes restes d'un mouchoir de batiste. Ne guérit jamais de la pompe stomacale, constitution détruite, victime de l'amour.
—Et le père? demanda le poétique Snodgrass.
—Saisi de remords, disparition subite, conversation de toute la ville. Recherches dans tous les coins, sans succès. Jet d'eau de la fontaine publique dans la grande place s'arrête subitement: le temps passe, toujours point d'eau; les ouvriers s'y mettent: mon beau-père dans le gros tuyau, une confession complète dans sa botte droite. On le retire, la fontaine coule de plus belle.
—Voulez-vous me permettre d'écrire ce petit roman? dit M. Snodgrass, profondément affecté.
—Certainement, monsieur, certainement. Cinquante autres à votre service. Étrange histoire que la mienne, non pas extraordinaire, mais curieuse.»
Durant toute la route, l'étranger continua à parler de la sorte, s'interrompant seulement aux relais pour avaler un verre d'ale, en guise de ponctuation. Aussi, lorsque la voiture arriva au pont de Rochester, les carnets de MM. Pickwick et Snodgrass étaient complétement remplis d'un choix de ses aventures.
Lorsqu'on aperçut le vieux château, M. Auguste Snodgrass s'écria avec la ferveur poétique qui le distinguait: «Quelles magnifiques ruines!
—Quelle étude pour un antiquaire! furent les propres paroles qui s'échappèrent de la bouche de M. Pickwick, tandis qu'il appliquait son télescope à son œil.
—Ah! un bel endroit, répliqua l'étranger. Superbe masse, sombres murailles, arcades branlantes, noirs recoins, escaliers croûlants. Vieille cathédrale aussi, odeur terreuse, les marches usées par les pieds des pèlerins, petites portes saxonnes, confessionnaux comme les guérites de ceux qui reçoivent l'argent au spectacle. Drôles de gens que ces moines, papes et trésoriers, et toutes sortes de vieux gaillards, avec des grosses faces rouges et des nez écornés, qu'on déterre tous les jours. Des pourpoints de buffle, des arquebuses à mèche, sarcophages. Belle place, vieilles légendes, drôles d'histoires, étonnantes.» Et l'étranger continua son soliloque jusqu'au moment où la voiture s'arrêta, dans la grande rue, devant l'auberge du Taureau.
—Allez-vous rester ici, monsieur, lui demanda M. Nathaniel Winkle.
«Ici? non, monsieur. Mais vous ferez bien d'y séjourner, bonne maison, lits propres. L'hôtel Wright, à côté, très-cher, une demi-couronne de plus sur votre compte, si vous regardez seulement le garçon; fait payer plus cher si vous dînez en ville que si vous dîniez à l'hôtel: drôles de gens, vraiment.»
M. Winkle s'approcha de M. Pickwick et lui dit quelques paroles à l'oreille. Un chuchotement passa de M. Pickwick à M. Snodgrass, de M. Snodgrass à M. Tupman, et des signes d'assentiment ayant été échangés, M. Pickwick s'adressa ainsi à l'étranger.
«Vous nous avez rendu ce matin un important service, monsieur. Permettez-moi de vous offrir une légère marque de notre reconnaissance, en vous priant de nous faire l'honneur de dîner avec nous.
—Grand plaisir. Ne me permettrai pas de dire mon goût; volaille rôtie et champignons, excellente chose; quelle heure?
—Voyons, répondit M. Pickwick, en tirant sa montre. Il est maintenant près de trois heures. A cinq heures, si vous voulez.
—Convient parfaitement; cinq heures précises, jusqu'alors prenez soin de vous.»
Ainsi parla l'étranger, et il souleva de quelques pouces son chapeau à bords retroussés, le replaça négligemment sur le coin de l'oreille, traversa la cour d'un air délibéré, et tourna dans la grande rue, ayant toujours hors de sa poche la moitié du paquet de papier gris.
«Évidemment un grand voyageur dans divers climats et un profond observateur des hommes et des choses, dit M. Pickwick.
—J'aimerais à voir son poëme, reprit M. Snodgrass.
—Et moi je voudrais avoir vu son chien,» ajouta M. Winkle.
M. Tupman ne parla point, mais il pensa a doña Christina, à l'acide prussique, à la fontaine, et ses yeux se remplirent de larmes.
Après avoir retenu une salle à manger particulière, examiné les lits, commandé le dîner, nos voyageurs sortirent pour observer la ville et les environs.
Nous avons lu soigneusement les notes de M. Pickwick sur les quatre villes de Stroud, Rochester, Chatham et Brompton, et nous n'avons pas trouvé que ses opinions différassent matériellement de celles des autres savants qui ont parcouru les mêmes lieux. On peut résumer ainsi sa description.
Les principales productions de ces villes paraissent être des soldats, des matelote, des juifs, de la craie, des crevettes, des officiers et des employés de la marine. Les principales marchandises étalées dans les rues sont des denrées pour la marine, du caramel, des pommes, des poissons plats et des huîtres. Les rues ont un air vivant et animé, qui provient principalement de la bonne humeur des militaires. Quand ces vaillants hommes, sous l'influence d'un excès de gaieté et de spiritueux, font, en chantant, des zigzags dans les rues, ils offrent un spectacle vraiment délicieux pour un esprit philanthropique, surtout si nous considérons quel amusement innocent et peu cher ils fournissent à tous les enfants de la ville, qui les suivent en plaisantent avec eux. Rien (ajouta M. Pickwick), rien n'égale leur bonne humeur. La veille de mon arrivée, l'un d'eux avait été grossièrement insulté dans une auberge. La fille avait refusé de le laisser boire davantage. Sur quoi, et par pur badinage, le soldat tira sa baïonnette et blessa la servante à l'épaule: cependant, le lendemain, ce brave garçon se rendit dès le matin à l'auberge, et fut le premier à promettre de ne conserver aucun ressentiment, et d'oublier ce qui s'était passé.
«La consommation de tabac doit être très-grande dans cette ville, continue M. Pickwick; et l'odeur de ce végétal, répandue dans toutes les rues, doit être étonnamment délicieuse pour ceux qui aiment à fumer. Un voyageur superficiel critiquerait peut-être les boues qui caractérisent leur viabilité, mais elles offrent, au contraire, un véritable sujet de jouissance à ceux qui y découvrent un indice de mouvement et de prospérité commerciale.»
Cinq heures précises amenèrent à la fois le dîner et l'étranger. Il s'était débarrassé de son paquet de papier gris, mais il n'avait fait aucun changement dans son costume et déployait toujours sa loquacité accoutumée.
«Qu'est-ce que cela? demanda-t-il, comme le garçon ôtait une des cloches d'argent. Des soles! ha! fameux poisson; toutes soles viennent de Londres. Les entrepreneurs de diligences poussent aux dîners politiques pour avoir le transport des soles; des paniers par douzaines; ils savent bien ce qu'ils font. Eh! eh! Un verre de vin avec moi, monsieur.
—Avec plaisir,» répondit M. Pickwick. Et l'étranger prit du vin, d'abord avec lui, puis avec M. Snodgrass, puis avec M. Tupman, puis avec M. Winkle, puis enfin avec la société collectivement; et le tout sans cesser un seul instant de discourir.
«Diable de bacchanale sur l'escalier! Banquettes qu'on monte, charpentiers qui descendent, lampes, verres, harpe. Qu'y a-t-il donc, garçon?
—Un bal, monsieur.
—Un bal par souscription?
—Non, monsieur. Monsieur, un bal public au bénéfice des pauvres, monsieur.
—Monsieur, dit M. Tupman avec un vif intérêt, savez-vous si les femmes sont bien dans cette ville?
—Superbes, magnifiques. Kent, monsieur; tout le monde connaît le comté de Kent, célèbre pour ses pommes, ses cerises, son houblon et ses femmes. Un verre de vin, monsieur?
—Avec grand plaisir, répondit M. Tupman; et l'étranger emplit son verre, et le vida.
—J'aimerais beaucoup aller à ce bal, reprit M. Tupman, beaucoup.
—Nous avons des billets au comptoir, monsieur. Une demi-guinée chaque, monsieur, dit le garçon.»
M. Tupman exprima de nouveau le désir d'être présent à cette fête; mais ne rencontrant aucune réponse dans l'œil obscurci de M. Snodgrass, ni dans le regard distrait de M. Pickwick, il se rejeta, avec un nouvel intérêt, sur le vin de Porto et sur le dessert qu'on venait d'apporter. Le garçon se retira, et nos cinq voyageurs continuèrent à savourer les deux heures d'abandon qui suivent le dîner.
«Pardon, monsieur, dit l'étranger, la bouteille dort, faites-lui faire le tour comme le soleil, par la soute au pain, rubis sur l'ongle,» et il vida son verre qu'il avait rempli deux minutes auparavant, et s'en versa un autre avec l'aplomb d'un homme accoutumé à ce manège.
Le vin fut bu, et l'on en demanda d'autre: le visiteur parla, les pickwickiens écoutèrent; M. Tupman se sentait à chaque instant plus de disposition pour le bal; la figure de M. Pickwick brillait d'une expression de philanthropie universelle; MM. Winkle et Snodgrass étaient tombés dans un profond sommeil.
«Ils commencent là haut, dit l'étranger; écoutez, on accorde les violons, maintenant la harpe; les voilà partis.»
En effet, les sons variés qui descendaient le long de l'escalier annonçaient le commencement du premier quadrille.
«J'aimerais beaucoup aller à ce bal, répéta M. Tupman.
—Moi aussi; maudit bagage; bateau en retard: rien à mettre; drôle, hein?»
Une bienveillance générale était le trait caractéristique des pickwickiens, et M. Tupman en était doué plus qu'aucun autre. En feuilletant les procès-verbaux du club, on est étonné de voir combien de fois cet excellent homme envoya chez les autres membres de l'Association les infortunés qui s'adressaient à lui, pour en obtenir de vieux vêtements ou des secours pécuniaires.
«Je serais heureux de vous prêter un habit pour cette occasion, dit-il à l'étranger; mais vous êtes assez mince, et je suis...
—Assez gros. Bacchus sur le retour, descendu de son tonneau, les pampres au diable, portant des culottes. Ah! ah! Passez le vin.»
Nous ne saurions dire si M. Tupman fut indigné du ton péremptoire avec lequel l'étranger l'engageait à passer le vin, qui passait en effet si vite par son gosier, ou s'il était justement scandalisé de voir un membre influent de Pickwick-Club comparé ignominieusement à un Bacchus démonté; mais, après avoir passé le vin, il toussa deux fois et regarda l'étranger, durant quelques secondes, avec une fixité sévère. Cependant, cet individu étant demeuré parfaitement calme et serein sous son regard scrutateur, il en diminua par degrés l'intensité et recommença à parler du bal.
«J'étais sur le point d'observer, monsieur, lui dit-il, que si mes vêtements doivent vous être trop larges, ceux de mon ami, M. Winkle, pourraient peut-être vous aller mieux.»
L'étranger prit d'un coup d'œil la mesure de M. Winkle et s'écria avec satisfaction: «Justement ce qu'il me faut!»
M. Tupman regarda autour de lui. Le vin, qui avait exercé son influence somnifère sur MM. Snodgrass et Winkle, avait aussi appesanti les sens de M. Pickwick. Ce gentleman avait parcouru successivement les diverses phases qui précèdent la léthargie produite par le dîner et par le vin. Il avait subi les phases ordinaires depuis l'excès de la gaieté jusqu'à l'abîme de la tristesse. Comme un bec de gaz, dans une rue, lorsque le vent a pénétré dans le tuyau, il avait déployé par moments, une clarté extraordinaire, puis il était tombé si bas qu'on pouvait à peine l'apercevoir; après un court intervalle il avait fait jaillir de nouveau une éblouissante lumière, puis il avait oscillé rapidement, et il s'était éteint tout à fait. Sa tête était penchée sur sa poitrine, et un ronflement perpétuel, accompagné parfois d'un sourd grognement, étaient les seules preuves auriculaires qui pussent attester encore la présence de ce grand homme.
M. Tupman était violemment tenté d'aller au bal, pour porter son jugement sur les beautés du comté de Kent; il était également tenté d'emmener avec lui l'étranger; car il l'entendait parler des habitants et de la ville comme s'il y avait vécu depuis sa naissance, tandis que lui-même se trouvait entièrement dépaysé. M. Winkle dormait profondément, et M. Tupman avait assez d'expérience de l'état où il le voyait pour savoir que, suivant le cours ordinaire de la nature, son ami ne songerait point à autre chose, en s'éveillant, qu'à se traîner pesamment vers son lit. Cependant il restait encore dans l'indécision.
«Remplissez votre verre, et passez le vin;» dit l'infatigable visiteur.
M. Tupman fit comme il lui était demandé, et le stimulant additionnel du dernier verre le détermina.
«La chambre à coucher de Winkle, dit-il à l'étranger, ouvre dans la mienne; si je l'éveillais maintenant je ne pourrais pas lui faire comprendre ce que je désire: mais je sais qu'il a un costume complet dans son sac de nuit. Supposez que vous le mettiez pour aller au bal et que vous l'ôtiez en rentrant, je pourrais le replacer facilement, sans déranger notre ami le moins du monde.
—Admirable! répondit l'étranger; fameux plan! Damnée position, bizarre, quatorze habits dans ma malle et obligé de mettre celui d'un autre. Très-drôle! vraiment.
—Il faut prendre nos billets, dit M. Tupman.
—Pas la peine de changer une guinée. Jouons qui payera les deux, jetez une pièce en l'air, moi je nomme, allez. Femme, femme, femme enchanteresse! et le souverain étant tombé laissa voir sur sa face supérieure le dragon, appelé par courtoisie, une femme. Condamné par le sort, M. Tupman tira la sonnette, prit les billets et demanda de la lumière. Au bout d'un quart d'heure l'étranger était complétement paré des dépouilles de M. Nathaniel Winkle.
—C'est un habit neuf, dit M. Tupman, tandis que l'étranger se mirait avec complaisance: c'est le premier qui soit orné des boutons de notre club;» et il fit remarquer à son compagnon les larges boutons dorés, sur lesquels on voyait les lettres P.C. de chaque côté du buste de M. Pickwick.
«P.C. répéta l'étranger; drôle de devise, le portrait du vieux bonhomme, avec P.C. Qu'est-ce que P.C. signifie, portrait curieux, hein?»
M. Tupman, avec une grande importance et une indignation mal comprimée, expliqua le symbole mystique du Pickwick-Club, tandis que l'étranger se tordait pour apercevoir dans la glace le derrière de l'habit dont la taille lui montait au milieu du dos.
«Un peu court de taille, n'est-ce pas? Comme les vestes des facteurs: drôles d'habits, ceux-là, faits à l'entreprise, sans mesures: voies mystérieuses de la providence, à tous les petits hommes, de longs habits; à tous les grands, des habits courts.»
En babillant de cette manière, le nouveau compagnon de M. Tupman acheva d'ajuster son costume, ou plutôt celui de M. Winkle, et, bientôt après, les deux amateurs de fêtes montèrent ensemble l'escalier.
«Quels noms, messieurs? dit l'homme qui se tenait à la porte. M. Tupman s'avançait pour énoncer ses titres et qualités, quand l'étranger l'arrêta en disant:
—Pas de nom du tout; et il murmura à l'oreille de M. Tupman: «Les noms ne valent rien; inconnus, excellents noms dans leur genre, mais pas illustres; fameux noms dans une petite réunion, mais qui ne feraient pas d'effet dans une grande assemblée. Incognito, voilà la chose. Gentlemen de Londres, nobles étrangers, n'importe quoi.»
La porte s'ouvrit à ces derniers mots prononcés à voix haute, et M. Tupman entra dans la salle de bal avec l'étranger.
C'était une longue chambre garnie de banquettes cramoisies, et éclairée par des bougies, placées dans des lustres de cristal. Les musiciens étaient soigneusement retranchés sur une haute estrade, et trois ou quatre quadrilles se mêlaient et se démêlaient d'une manière scientifique. Dans une pièce voisine on apercevait deux tables à jouer, sur lesquelles quatre vieilles dames, avec un pareil nombre de gros messieurs, exécutaient gravement leur whist.
La finale terminée, les danseurs se promenèrent dans la salle, et nos deux compagnons se plantèrent dans un coin pour observer la compagnie.
«Charmantes femmes! soupira M. Tupman.
—Attendez un instant. Vous allez voir tout à l'heure. Les gros bonnets pas encore venus. Drôle d'endroit. Les employés supérieurs de la marine ne parlent pas aux petits employés, les petits employés ne parlent pas à la bourgeoisie, la bourgeoisie ne parle pas aux marchands, le commissaire du gouvernement ne parle à personne.
—Quel est ce petit garçon aux cheveux blonds, aux yeux rouges, avec un habit de fantaisie?
—Silence, s'il vous plaît! yeux rouges, habit de fantaisie, petit garçon, allons donc! Chut! chut! c'est un enseigne du 97e, l'honorable Wilmot-Bécasse. Grande famille, les Bécasses, famille nombreuse.
—Sir Thomas Clubber, lady Clubber et Mlles Clubber! cria d'une voix de stentor l'homme qui annonçait.»
Une profonde sensation se propagea dans toute la salle, à l'entrée d'un énorme gentleman, en habit bleu, avec des boutons brillants; d'une vaste lady en satin bleu, et de deux jeunes ladies taillées sur le même patron et parées de robes élégantes de la même couleur.
«Commissaire du gouvernement, chef de la marine, grand homme, remarquablement grand! dit tout bas l'étranger à M. Tupman, pendant que les commissaires du bal conduisaient sir Thomas Clubber et sa famille jusqu'au haut bout de la salle. L'honorable Wilmot-Bécasse et les meneurs de distinction s'empressèrent de présenter leurs hommages aux demoiselles Clubber, et sir Thomas Clubber, droit comme un i, contemplait majestueusement l'assemblée du haut de sa cravate noire.»
M. Smithie, Mme Smithie et mesdemoiselles Smithie, furent annoncés immédiatement après.
«Qu'est-ce que M. Smithie? demanda M. Tupman.
—Quelque chose de la marine,» répondit l'étranger.
M. Smithie s'inclina avec déférence devant sir Thomas Clubber, et sir Thomas Clubber lui rendit son salut avec une condescendance marquée. Lady Clubber examina à travers son lorgnon Mme Smithie et sa famille; et à son tour Mme Smithie regarda du haut en bas madame je ne sais qui, dont le mari n'était pas dans la marine.
«Colonel Bulder, Mme Bulder et miss Bulder!
—Chef de la garnison,» dit l'étranger, en réponse à un coup d'œil interrogateur de M. Tupman.
Miss Bulder fut chaudement accueillie par les miss Clubber; les salutations entre Mme Bulder et lady Clubber furent des plus affectueuses; le colonel Bulder et sir Thomas s'offrirent mutuellement une prise de tabac, et tous deux regardèrent autour d'eux comme une paire d'Alexandre Selkirk, monarques de tout ce qui les entourait.
Tandis que l'aristocratie de l'endroit, les Bulder, les Clubber et les Bécasse conservaient ainsi leur dignité au haut bout de la salle, les autres classes de la société les imitaient, au bas bout, autant qu'il leur était possible. Les officiers les moins aristocratiques du 97e se dévouaient aux familles des fonctionnaires les moins importants de la marine; les femmes des avoués et la femme du marchand de vin étaient à la tête d'une faction; la femme du brasseur visitait les Bulder; et Mme Tomlinson, directrice du bureau de poste, semblait avoir été choisie par un assentiment universel, pour diriger le parti marchand.
Un des personnages les plus populaires dans son propre cercle était un gros petit homme, dont le crâne chauve était entouré d'une couronne de cheveux noirs et roides; c'était le docteur Slammer, chirurgien du 97e. Le docteur Slammer prenait du tabac avec tout le monde, riait, dansait, plaisantait, jouait au whist, était partout, faisait tout. A ces occupations, toutes nombreuses qu'elles fussent déjà, le docteur en joignait une autre, plus importante encore: il enveloppait des attentions les plus dévouées, les plus infatigables, une vieille petite veuve, dont la riche toilette et les nombreux bijoux annonçaient une fortune qui en faisait un parti fort désirable pour un homme d'un revenu limité.
Les yeux de M. Tupman et de son compagnon avaient été fixés sur le docteur et sur la veuve depuis quelque temps, lorsque l'étranger rompit le silence.
«Un tas d'argent, vieille fille, le docteur fait sa tête, excellente idée, bonne charge.»
Tandis que ces sentences peu intelligibles s'échappaient de la bouche de l'étranger, M. Tupman le regardait d'un air interrogateur.
«Je vais danser avec la veuve.
—Qui est-elle?
—N'en sais rien, jamais vue. Supplanter le docteur. En avant, marche!»
En achevant ces mots, l'étranger traversa la pièce, s'appuya contre le manteau de la cheminée, et attacha ses regards, avec un air d'admiration respectueuse et mélancolique, sur la grosse figure de la vieille petite dame. M. Tupman regardait muet d'étonnement. L'étranger faisait évidemment des progrès rapides: le docteur dansait avec une autre dame! La veuve laissa tomber son éventail; l'étranger le releva, et le lui rendit avec empressement: un sourire, un salut, une révérence, quelques paroles de conversation. L'étranger retraversa hardiment la salle, pour chercher le maître des cérémonies, retourna avec lui près de la veuve, et, après quelques instants de pantomime introductrice, il saisit la main de sa conquête et prit place avec elle dans un quadrille.
Grande fut la surprise de M. Tupman à ce procédé sommaire; mais l'étonnement du petit docteur paraissait encore plus grand. L'étranger était jeune; la veuve était flattée; elle ne prenait plus garde aux attentions du docteur, et l'indignation de celui-ci ne faisait aucune impression sur son imperturbable rival. Le docteur Slammer resta paralysé. Lui, le docteur Slammer, du 97e, être anéanti en un moment, par un homme que personne n'avait jamais vu, que personne ne connaissait! Le docteur Slammer! le docteur Slammer, du 97e! Incroyable! cela ne se pouvait pas. Et pourtant cela était. Bon, voilà que l'étranger présente son ami? Le docteur pouvait-il en croire ses yeux? Il regarda de nouveau et il se trouva dans la pénible nécessité de reconnaître la véracité de ses nerfs optiques. Mme Budger dansait avec M. Tupman, il n'y avait pas moyen de s'y tromper. Sa veuve elle-même est là devant lui, en chair et en os, bondissant avec une vigueur inaccoutumée. Là aussi était M. Tupman, sautant à droite et à gauche, d'un air plein de gravité, et dansant (ce qui arrive à beaucoup de personnes) comme si la contredanse était une épreuve solennelle, et qu'il fallût, pour s'en tirer, armer son moral d'une inflexible résolution.
Silencieusement et patiemment le docteur supporta tout ceci. Il vit l'étranger offrir du vin chaud, remporter les verres, se précipiter sur des biscuits; il vit mille coquetteries échangées, et il ne dit rien: mais quelques secondes après que l'étranger eut disparu avec Mme Budger, pour la conduire à sa voiture, il s'élança hors de la chambre, et chaque particule de sa colère, longtemps contenue, sembla s'échapper de son visage en un ruisseau de sueur.
L'étranger revenait, il parlait à voix basse à M. Tupman, il riait, il était radieux, il avait triomphé. Le petit docteur eut soif de sa vie.
«Monsieur! dit-il d'une voix terrible, en montrant sa carte et en se retirant dans un angle du passage: mon nom est Slammer! Le docteur Slammer, monsieur! 97e régiment, caserne de Chatham. Ma carte, monsieur! ma carte! Il aurait voulu poursuivre, mais son indignation l'étouffait.
—Ah! répliqua l'étranger négligemment, Slammer, bien obligé; merci, merci de votre attention délicate, pas malade maintenant, Slammer, quand je le serai, m'adresserai a vous.
—Vous... vous êtes un intrigant... un poltron... un lâche... un menteur... un... un.... Vous déciderez-vous à me donner votre carte, monsieur?
—Ah! je vois, dit l'étranger à demi-voix, punch trop fort, hôte libéral. La limonade beaucoup meilleure, des chambres trop chaudes, gentlemen d'un certain âge, s'en ressentent le lendemain, cruelles souffrances.... et il fit quelques pas.
—Vous demeurez dans cette maison, monsieur? cria le petit homme furieux; vous êtes ivre maintenant, monsieur! Vous entendrez parler de moi, monsieur! Je vous retrouverai, monsieur! je vous retrouverai!
—Vous ferez bien d'abord de retrouver votre lit,» répondit l'impassible étranger.
Le docteur Slammer le regarda avec une férocité inexprimable, et en s'éloignant il enfonça son chapeau sur sa tête d'une manière qui indiquait toute son indignation.
Cependant l'étranger et M. Tupman montèrent dans la chambre de celui-ci pour restituer le plumage qu'ils avaient emprunté à l'innocent M. Winkle. Ils le trouvèrent profondément endormi, et la restitution fut bientôt faite. L'étranger était extrêmement facétieux, et M. Tupman, étourdi par le vin, par le punch, par les lumières, par la vue de tant de femmes, regardait toute cette affaire comme une excellente plaisanterie. Après le départ de son nouvel ami, il éprouva quelque difficulté à découvrir l'ouverture de son bonnet de nuit: dans ses efforts pour le mettre sur sa tête, il renversa son flambeau, et ce fut seulement par une série d évolutions très-compliquées qu'il parvint à entrer dans son lit. Malgré ces petits accidents il ne tarda pas à trouver le repos.
Le lendemain matin, sept heures avaient à peine cessé de sonner, quand l'esprit universel de M. Pickwick fut tiré de l'état de torpeur où l'avait plongé le sommeil, par des coups violents frappés à sa porte.
«Qui est la? cria-t-il, se dressant sur son séant.
—Le garçon, monsieur.
—Que voulez-vous?
—Pourriez-vous me dire, monsieur, quelle personne de votre société a un habit bleu à boutons dorés, avec P.C. dessus?»
On le lui aura donné pour le brosser, pensa M. Pickwick, et il a oublié à qui il appartient. «M. Winkle, cria-t-il, la troisième chambre à droite.
—Merci, monsieur, dit le garçon; et il passa.
—Qu'est-ce que c'est? demanda M. Tupman, en entendant frapper violemment à sa porte.
—Puis-je parler à M. Winkle, monsieur? répliqua le garçon du dehors.
—Winkle! Winkle! cria M. Tupman.
—Ohé! répondit une faible voix qui sortait du lit de la chambre intérieure.
—On vous demande.... Quelqu'un à la porte; et ayant articulé avec effort ces paroles, M. Tupman se retourna et se rendormit immédiatement.
—On me demande? dit M. Winkle en sautant hors de son lit et en s'habillant rapidement. A cette distance de Londres, qui diable peut me demander?
—Un gentleman, en bas, au café, monsieur. Il dit qu'il ne vous dérangera qu'un instant, monsieur; mais il ne veut accepter aucun délai.
—Fort étrange! répliqua M. Winkle. Dites que je descends.»
Il s'enveloppa d'une robe de chambre; mit un châle de voyage autour de son cou, et descendit. Une vieille femme et une couple de garçons balayaient la salle du café. Auprès de la fenêtre était un officier en petite tenue, qui se retourna en entendant entrer M. Winkle, le salua d'un air roide, fit retirer les domestiques, ferma soigneusement les portes, et dit: «M. Winkle, je présume.
—Oui, monsieur, mon nom est Winkle.
—Je viens, monsieur, de la part de mon ami, le docteur Slammer, du 97e. Cela ne doit pas vous surprendre.
—Le docteur Slammer! répéta M. Winkle.
—Le docteur Slammer. Il m'a chargé de vous dire de sa part que votre conduite d'hier au soir n'était pas celle d'un gentleman, et qu'un gentleman ne pouvait pas la supporter.»
L'étonnement de M. Winkle était trop réel et trop évident pour n'être pas remarqué par le député du docteur Slammer, c'est pourquoi il poursuivit ainsi: «Mon ami, le docteur Slammer, m'a paru fermement convaincu que, pendant une partie de la soirée vous étiez gris, et peut-être hors d'état de sentir l'étendue de l'insulte dont vous vous êtes rendu coupable. Il m'a chargé de vous dire que si vous plaidiez cette raison comme une excuse de votre conduite, il consentirait à recevoir des excuses, écrites par vous sous ma dictée.
—Des excuses écrites! répéta de nouveau M. Winkle avec le ton de la plus grande surprise.
—Autrement, reprit froidement l'officier, vous connaissez l'alternative.
—Avez-vous été chargé de ce message pour moi nominativement? demanda M. Winkle, dont l'intelligence était singulièrement désorganisée par cette conversation extraordinaire.
—Je n'étais pas présent à la scène, et, en conséquence de votre refus obstiné de donner votre carte au docteur Slammer, j'ai été prié par lui de rechercher qui était porteur d'un habit très-remarquable: un habit bleu clair avec des boutons dorés, portant un buste, et les lettres P.C.»
M. Winkle chancela d'étonnement, en entendant décrire si minutieusement son propre costume. L'ami du docteur Slammer continua:
«J'ai appris dans la maison que le propriétaire de l'habit en question était arrivé ici hier avec trois messieurs. J'ai envoyé auprès de celui qui paraissait être le principal de la société, et c'est lui qui m'a adressé à vous.»
Si la grosse tour du château de Rochester s'était soudainement détachée de ses fondations, et était venue se placer en face de la fenêtre, la surprise de M. Winkle aurait été peu de chose, comparée avec celle qu'il éprouva en écoutant ce discours. Sa première idée fut qu'on avait pu lui voler son habit, et il dit à l'officier: «Voulez-vous avoir la bonté de m'attendre un instant?
—Certainement;» répondit son hôte malencontreux.
M. Winkle monta rapidement les escaliers; il ouvrit son sac de nuit d'une main tremblante, l'habit bleu s'y trouvait à sa place habituelle; mais, en l'examinant avec soin, on voyait clairement qu'il avait été porté la nuit précédente.
«C'est vrai, dit M. Winkle, en laissant tomber l'habit de ses mains. J'ai bu trop de vin hier, après dîner, et j'ai une vague idée d'avoir ensuite marché dans les rues, et d'avoir fumé un cigare. Le fait est que j'étais tout à fait dedans. J'aurai changé d'habit; j'aurai été quelque part; j'aurai insulté quelqu'un: je n'en doute plus, et ce message en est le terrible résultat.» Tourmenté par ces idées, il redescendit au café avec la sombre résolution d'accepter le cartel du vaillant docteur et d'en subir les conséquences les plus funestes.
Il était poussé à cette détermination par des considérations diverses. La première de toutes était le soin de sa réputation auprès du club. Il y avait toujours été regardé comme une autorité imposante dans tous les exercices du corps, soit offensifs, soit défensifs, soit inoffensifs. S'il venait à reculer, dès la première épreuve, sous les yeux de son chef, sa position dans l'association était perdue pour toujours. En second lieu, il se souvenait d'avoir entendu dire (par ceux qui ne sont point initiés à ces mystères) que les témoins se concertent ordinairement pour ne point mettre de balles dans les pistolets. Enfin, il pensait qu'en choisissant M. Snodgrass pour second et en lui dépeignant avec force le danger, ce gentleman pourrait bien en faire part à M. Pickwick; lequel, assurément, s'empresserait d'informer les autorités locales, dans la crainte de voir tuer ou détériorer son disciple.
Ayant calculé toutes ces chances, il revint dans la salle du café et déclara qu'il acceptait le défi du docteur.
—Voulez-vous m'indiquer un ami, pour régler l'heure et le lieu du rendez-vous, dit alors l'obligeant officier.
—C'est tout à fait inutile. Veuillez me les nommer, et j'amènerai mon témoin avec moi.
—Hé bien! reprit l'officier d'un ton indifférent, ce soir, si cela vous convient; au coucher du soleil.
—Très-bien, répliqua M. Winkle, pensant dans son cœur que c'était très-mal.
—Vous connaissez le fort Pitt?
—Oui, je l'ai vu hier.
—Prenez la peine d'entrer dans le champ qui borde le fossé; suivez le sentier à gauche quand vous arriverez à un angle des fortifications, et marchez droit devant vous jusqu'à ce que vous m'aperceviez; vous me suivrez alors et je vous conduirai dans un endroit solitaire où l'affaire pourra se terminer sans crainte d'interruption.
—Crainte d'interruption! pensa M. Winkle.
—Nous n'avons plus rien, je crois, à arranger?
—Pas que je sache.
—Alors je vous salue.
—Je vous salue.» Et l'officier s'en alla lestement en sifflant un air de contredanse.
Le déjeuner de ce jour-là se passa tristement pour nos voyageurs. M. Tupman, après les débauches inaccoutumées de la nuit précédente, n'était point en état de se lever; M. Snodgrass paraissait subir une poétique dépression d'esprit; M. Pickwick lui-même montrait un attachement inaccoutumé à l'eau de seltz et au silence; quant à M. Winkle il épiait soigneusement une occasion de retenir son témoin. Cette occasion ne tarda pas à se présenter: M. Snodgrass proposa de visiter le château, et comme M. Winkle était le seul membre de la société qui fût disposé à faire une promenade, ils sortirent ensemble.
«Snodgrass, dit M. Winkle, lorsqu'ils eurent tourné le coin de la rue, Snodgrass, mon cher ami, puis-je compter sur votre discrétion? Et en parlant ainsi il désirait ardemment de n'y pouvoir point compter.
—Vous le pouvez, répliqua M. Snodgrass. Je jure....
—Non, non! interrompit M. Winkle, épouvanté par l'idée que son compagnon pouvait innocemment s'engager à ne pas le dénoncer. Ne jurez pas, ne jurez pas; cela n'est point nécessaire.»
M. Snodgrass laissa retomber la main qu'il avait poétiquement levée vers les nuages, et prit une attitude attentive.
«Mon cher ami, dit alors M. Winkle, j'ai besoin de votre assistance dans une affaire d'honneur.
—Vous l'aurez, répliqua M. Snodgrass, en serrant la main de son compagnon.
—Avec un docteur, le docteur Slammer, du 97e, ajouta M. Winkle, désirant faire paraître la chose aussi solennelle que possible. Une affaire avec un officier, ayant pour témoin un autre officier; ce soir, au coucher du soleil, dans un champ solitaire, au delà du fort Pitt.
—Comptez sur moi, répondit M. Snodgrass, avec étonnement, mais sans être autrement affecté. En effet, rien n'est plus remarquable que la froideur avec laquelle on prend ces sortes d'affaires, quand on n'y est point partie principale. M. Winkle avait oublié cela: il avait jugé les sentiments de son ami d'après les siens.
—Les conséquences peuvent être terribles, reprit M. Winkle.
—J'espère que non.
—Le docteur est, je pense, un très-bon tireur.
—La plupart des militaires le sont, observa M. Snodgrass avec calme; mais ne l'êtes-vous point aussi?»
M. Winkle répondit affirmativement, et s'apercevant qu'il n'avait point suffisamment alarmé son compagnon, il changea de batterie.
«Snodgrass, dit-il d'une voix tremblante d'émotion, si je succombe vous trouverez dans mon portefeuille une lettre pour mon... pour mon père.»
Cette attaque ne réussit point davantage. M. Snodgrass fut touché, mais il s'engagea à remettre la lettre aussi facilement que s'il avait fait toute sa vie le métier de facteur.
«Si je meurs, continua M. Winkle, ou si le docteur périt, vous, mon cher ami, vous serez jugé comme complice en préméditation. Faut-il donc que j'expose un ami à la transportation? peut-être pour toute sa vie!»
Pour le coup, M. Snodgrass hésita; mais son héroïsme fut invincible. «Dans la cause de l'amitié, s'écria-t-il avec ferveur, je braverai tous les dangers.»
Dieu sait combien notre duelliste maudit intérieurement le dévouement de son ami. Ils marchèrent pendant quelque temps en silence, ensevelis tous les deux dans leurs méditations. La matinée s'écoulait et M. Winkle sentait s'enfuir toute chance de salut.
«Snodgrass, dit-il en s'arrêtant tout d'un coup, n'allez point me trahir auprès des autorités locales; ne demandez point des constables pour prévenir le duel; ne vous assurez pas de ma personne, ou de celle du docteur Slammer, du 97e, actuellement en garnison dans la caserne de Chatham. Afin d'empêcher le duel, n'ayez point cette prudence, je vous en prie.»
M. Snodgrass saisit avec chaleur la main de son compagnon et s'écria, plein d'enthousiasme: «Non! pour rien au monde.»
Un frisson parcourut le corps de M. Winkle quand il vit qu'il n'avait rien à espérer des craintes de son ami, et qu'il était irrévocablement destiné à devenir une cible vivante.
Lorsqu'il eut raconté formellement à M. Snodgrass les détails de son affaire, ils entrèrent tous deux chez un armurier; ils louèrent une boîte de ces pistolets qui sont destinés à donner et à obtenir satisfaction, ils y joignirent un assortiment satisfaisant de poudre, de capsules et de balles; puis ils retournèrent à leur auberge, M. Winkle pour réfléchir sur la lutte qu'il avait à soutenir; M. Snodgrass pour arranger les armes de guerre, et les mettre en état de servir immédiatement.
Lorsqu'ils sortirent de nouveau pour leur désagréable entreprise, le soir s'approchait, triste et pesant. M. Winkle, de peur d'être observé, s'était enveloppé dans un large manteau: M. Snodgrass portait sous le sien les instruments de destruction.
«Avez-vous pris tout ce qu'il faut? demanda M. Winkle, d'un ton agité.
—Tout ce qu'il faut. Quantité de munitions, dans le cas où les premiers coups n'auraient point de résultats. Il y a un quarteron de poudre dans la botte, et j'ai deux journaux dans ma poche pour servir de bourre.»
C'étaient là des preuves d'amitié dont il était impossible de n'être point reconnaissant. Il est probable que la gratitude de M. Winkle fut trop vive pour qu'il pût l'exprimer, car il ne dit rien, mais il continua de marcher, assez lentement.
«Nous arrivons juste à l'heure, dit M. Snodgrass en franchissant la haie du premier champ; voilà le soleil qui descend derrière l'horizon.»
M. Winkle regarda le disque qui s'abaissait, et il pensa douloureusement aux chances qu'il courait de ne jamais le revoir.
«Voici l'officier, s'écria-t-il au bout de quelque temps.
—Où? dit M. Snodgrass.
—Là. Ce gentleman en manteau bleu.»
Les yeux de M. Snodgrass suivirent le doigt de son compagnon, et aperçurent une longue figure drapée, qui fit un léger signe de la main, et continua de marcher. Nos deux amis s'avancèrent silencieusement à sa suite.
De moment en moment la soirée devenait plus sombre. Un vent mélancolique retentissait dans les champs déserts: on eût dit le sifflement lointain d'un géant, appelant son chien. La tristesse de cette scène communiquait une teinte lugubre à l'âme de M. Winkle. En passant l'angle du fossé, il tressaillit, il avait cru voir une tombe colossale.
L'officier quitta tout à coup le sentier, et après avoir escaladé une palissade et enjambé une haie, il entra dans un champ écarté. Deux messieurs l'y attendaient. L'un était un petit personnage gros et gras, avec des cheveux noirs; l'autre, grand et bel homme, avec une redingote couverte de brandebourgs, était assis sur un pliant avec une sérénité parfaite.
«Voilà nos gens, avec un chirurgien, à ce que je suppose dit M. Snodgrass. Prenez une goutte d'eau-de-vie.» M. Winkle saisit avidement la bouteille d'osier que lui tendait son compagnon et avala une longue gorgée de ce liquide fortifiant.
«Mon ami, M. Snodgrass,» dit M. Winkle à l'officier qui s'approchait.
Le second du docteur Slammer salua et produisit une boîte semblable à celle que M. Snodgrass avait apportée. «Je pense que nous n'avons rien de plus à nous dire, monsieur, remarqua-t-il froidement, en ouvrant sa boîte. Des excuses ont été absolument refusées.
—Rien du tout, monsieur, répondit M. Snodgrass, qui commençait à se sentir mal à son aise.
—Voulez-vous que nous mesurions le terrain? dit l'officier.
—Certainement,» répliqua M. Snodgrass.
Lorsque le terrain eut été mesuré et les préliminaires arrangés, l'officier dit à M. Snodgrass: «Vous trouverez ces pistolets meilleurs que les vôtres, monsieur. Vous me les avez vu charger; vous opposez-vous à ce qu'on en fasse usage?
—Non, certainement, répondit M. Snodgrass. Cette offre le tirait d'un grand embarras, car ses idées sur la manière de charger un pistolet étaient tant soit peu vagues et indéfinies.
—Alors je pense que nous pouvons placer nos hommes, continua l'officier, avec autant d'indifférence que s'il s'était agi d'une partie d'échecs.
—Je pense que nous le pouvons,» répliqua M. Snodgrass, qui aurait consenti à toute autre proposition, vu qu'il n'entendait rien à ces sortes d'affaires.
L'officier alla vers le docteur Slammer, tandis que M. Snodgrass s'approchait de M. Winkle.
«Tout est prêt, dit-il, en lui offrant le pistolet. Donnez-moi votre manteau.
—Vous avez mon portefeuille, mon cher ami, dit le pauvre Winkle.
—Tout va bien. Soyez calme et visez tout bonnement à l'épaule.»
M. Winkle trouva que cet avis ressemblait beaucoup à celui que les spectateurs donnent invariablement au plus petit gamin dans les duels des rues. «Mets-le dessous et tiens-le ferme.» Admirable conseil, si l'on savait seulement comment l'exécuter! Quoi qu'il en soit, il ôta son manteau en silence (ce manteau était toujours très-long à défaire); il accepta le pistolet: les seconds se retirèrent, le monsieur au pliant en fit autant, et les belligérants s'avancèrent l'un vers l'autre.
M. Winkle a toujours été remarquable par son extrême humanité. On suppose que dans cette occasion la répugnance qu'il éprouvait à nuire intentionnellement à l'un de ses semblables, l'engagea à fermer les yeux en arrivant à l'endroit fatal, et que cette circonstance l'empêcha de remarquer la conduite inexplicable du docteur Slammer. Ce monsieur, en s'approchant de M. Winkle, tressaillit, ouvrit de grands yeux, recula, frotta ses paupières, ouvrit de nouveau ses yeux, autant qu'il lui fut possible, et finalement s'écria: «Arrêtez! arrêtez!
—Qu'est-ce que cela veut dire? continua-t-il lorsque son ami et M. Snodgrass arrivèrent en courant. Ce n'est pas là mon homme.
—Ce n'est pas votre homme! s'écria le second du docteur Slammer.
—Ce n'est pas son homme! dit M. Snodgrass.
—Ce n'est pas son homme! répéta le monsieur qui tenait le pliant dans sa main.
—Certainement non, reprit le petit docteur. Ça n'est pas la personne qui m'a insulté la nuit passée.
—Fort extraordinaire! dit l'officier.
—Fort extraordinaire! répéta le gentleman au pliant. Mais maintenant, ajouta-t-il, voici la question. Le monsieur se trouvant actuellement sur le terrain, ne doit-il pas être considéré, pour la forme, comme étant l'individu qui a insulté hier soir notre ami, le docteur Slammer?» Ayant suggéré cette idée nouvelle d'un air sage et mystérieux, l'homme au pliant prit une énorme pincée de tabac, et regarda autour de lui, avec la profondeur de quelqu'un qui est habitué à faire autorité.
Or, M. Winkle avait ouvert ses yeux et ses oreilles aussi, quand il avait entendu son adversaire demander une cessation d'hostilités. S'apercevant par ce qui avait été dit ensuite qu'il y avait quelque erreur de personnes, il comprit tout d'un coup combien sa réputation pouvait s'accroître s'il cachait les motifs réels qui l'avaient déterminé à se battre. Il s'avança donc hardiment et dit:
«Je sais bien que je ne suis pas l'adversaire de monsieur.
—Alors, dit l'homme au pliant, ceci est un affront pour le docteur Slammer, et un motif suffisant de continuer.
—Tenez-vous tranquille, Payne, interrompit le second du docteur; et s'adressant à M. Winkle: Pourquoi ne m'avez-vous pas communiqué cela ce matin, monsieur?
—Assurément! assurément! s'écria avec indignation l'homme au pliant.
—Je vous supplie de vous tenir tranquille, Payne, reprit l'autre. Puis-je répéter ma question, monsieur?
—Parce que, répliqua M. Winkle qui avait eu le temps de délibérer sa réponse: parce que vous m'avez dit, monsieur, que l'individu en question était revêtu d'un habit que j'ai l'honneur, non-seulement de porter, mais d'avoir inventé. C'est l'uniforme projeté du Pickwick-Club, à Londres. Je me crois obligé de soutenir l'honneur de cet uniforme, et dans cette vue, sans autres informations, j'ai accepté le défi que vous me faisiez.
—Mon cher monsieur, dit le bon petit docteur, en lui tendant la main, j'honore votre courage. Permettez-moi d'ajouter que j'admire extrêmement votre conduite, et que je regrette beaucoup de vous avoir fait déranger inutilement.
—Je vous prie de ne point parler de cela, répondit M. Winkle avec politesse.
—Je me trouverai honoré, monsieur, de faire votre connaissance, poursuivit le petit docteur.
—Et moi, monsieur, j'éprouverai le plus grand plaisir à vous connaître,» répliqua M. Winkle. Et là-dessus il donna une poignée de main au docteur, une poignée de main à son second, le lieutenant Tappleton, une poignée de main à l'homme qui tenait le pliant, une poignée de main, enfin, à M. Snodgrass, dont l'admiration était excessive pour la noble conduite de son héroïque ami.
«Je pense que nous pouvons nous en retourner maintenant, dit le lieutenant Tappleton.
—Certainement, répondit le docteur.
—A moins, suggéra l'homme au pliant, à moins que monsieur Winkle ne se trouve offensé par la provocation qu'il a reçue. Si cela était, je confesse qu'il aurait droit à une satisfaction.»
M. Winkle, avec une grande abnégation de son moi, déclara qu'il était entièrement satisfait.
«Peut-être, reprit l'autre, peut-être le témoin du gentleman aura-t-il été personnellement blessé de quelques observations que j'ai faites au commencement de cette rencontre. Dans ce cas, je serais heureux de lui donner satisfaction immédiatement.»
M. Snodgrass se hâta de déclarer qu'il était bien obligé au gentleman de l'offre aimable qu'il lui faisait. La seule raison qui l'empêchât d'en profiter, c'est qu'il était fort satisfait de la manière dont les choses s'étaient passées.
L'affaire s'étant ainsi terminée heureusement, les témoins arrangèrent leurs boîtes, et tous quittèrent le terrain avec beaucoup plus de gaieté qu'ils n'en laissaient voir en y arrivant.
«Resterez-vous longtemps ici? demanda le docteur Slammer à M. Winkle, tandis qu'ils marchaient amicalement côte à côte.
—Je crois que nous partirons après-demain.
—Je serais très-heureux, après ce ridicule quiproquo, si vous vouliez bien me faire l'honneur de venir ce soir chez moi, avec votre ami. Êtes-vous engagé?
—Nous avons plusieurs amis à l'hôtel du Taureau, et je ne voudrais point les quitter aujourd'hui. Mais nous serions enchantés si vous consentiez à amener ces messieurs pour passer la soirée avec nous.
—Avec grand plaisir. Ne sera-t-il point trop tard, à dix heures, pour vous faire une petite visite d'une demi-heure?
—Non certainement. Je serai fort heureux de vous présenter à mes amis, M. Pickwick et M. Tupman.
—J'en serai charmé, répliqua le petit docteur, ne soupçonnant guère qu'il connaissait déjà M. Tupman.
—Vous viendrez sans faute? demanda M Snodgrass.
—Oh! assurément.»
En parlant ainsi, ils étaient arrivés sur la grande
route. Les adieux se
firent avec cordialité, et tandis que le docteur et ses amis se
rendirent à leur caserne, M. Winkle et M. Snodgrass
rentrèrent
joyeusement à l'hôtel.
M. Pickwick avait ressenti quelque inquiétude en voyant se prolonger l'absence de ses deux amis, et en se rappelant leur conduite mystérieuse pendant toute la matinée. Ce fut donc avec un véritable plaisir qu'il se leva pour les recevoir, et avec un intérêt peu ordinaire qu'il leur demanda ce qui avait pu les retenir si longtemps. En réponse à cette question, M. Snodgrass allait faire l'historique des circonstances que nous venons de rapporter, lorsqu'il s'aperçut qu'entre M. Tupman et leur compagnon de voyage il y avait dans la chambre un nouvel étranger, d'une apparence également singulière. C'était un homme vieilli par les soucis, dont la face creuse, aux pommettes proéminentes, avec des yeux étincelants quoique profondément encaissés, était rendue plus frappante encore par les cheveux noirs et lisses qui pendaient en désordre sur son collet. Sa mâchoire était si longue et si maigre qu'on aurait pu croire qu'il faisait exprès de retirer ses joues, par une contraction des muscles, si l'expression immobile de ses traits et de sa bouche entrouverte n'avait pas fait voir que c'était là sa physionomie habituelle. Son cou était entouré d'un châle vert, dont les larges bouts, descendant sur sa poitrine, étaient aperçus à travers les boutonnières usées d'un vieux gilet. Enfin, il avait une longue redingote noire, un pantalon de gros drap et des bottes tombant en ruines.
Les yeux de M. Snodgrass s'arrêtèrent donc sur ce personnage mal léché, et M. Pickwick, qui s'en aperçut, dit en étendant la main de son côté: «Un ami de notre nouvel ami. Nous avons découvert ce matin que notre ami est engagé au théâtre de cet endroit, quoiqu'il désire que cette circonstance ne soit pas généralement connue. Ce gentleman est un membre de la même profession, et il allait nous régaler d'une petite anecdote lorsque vous êtes entrés.
—Masse d'anecdotes, dit l'étranger du jour précédent, en s'approchant de M. Winkle et lui parlant à voix basse: singulier gaillard, pas acteur, fait les utilités, homme étrange, toutes sortes de misères. Nous l'appelons Jemmy le Lugubre.»
M. Winkle et M. Snodgrass firent des politesses au gentleman qui portait ce nom élégant, et s'étant assis autour de la table demandèrent de l'eau et de l'eau-de-vie, en imitation du reste de la société.
«Maintenant, monsieur, dit M. Pickwick, voulez-vous nous faire le plaisir de commencer votre récit?»
L'individu lugubre tira de sa poche un rouleau de papier malpropre, et se tournant vers M. Snodgrass qui venait d'aveindre son mémorandum, il lui dit d'une voix creuse, parfaitement en harmonie avec son extérieur:
«Êtes-vous le poëte?
—Je... je m'exerce un peu dans ce genre, répondit M. Snodgrass, légèrement déconcerté par la brusquerie de la question.
—Ah! la poésie est dans la vie ce que la lumière et la musique sont au théâtre. Dépouillez celui-ci de ses faux embellissements et celle-là de ses illusions, que reste-t-il de réel et d'intéressant dans tous les deux?
—Cela est bien vrai, monsieur, répliqua M. Snodgrass.
—Assis devant les quinquets, vous faites partie du cercle royal; vous admirez les vêtements de soie de la foule brillante; vous tenez-vous, au contraire, dans la coulisse, vous êtes le peuple qui fabrique ces beaux vêtements; gens inconnus et méprisés qui peuvent tomber et se relever, vivre et mourir, comme il plaît à la fortune, sans que personne s'en inquiète.
—Certainement, répondit M. Snodgrass, car l'œil profond de l'homme lugubre était fixé sur lui, et il sentait la nécessité de dire quelque chose.
—Allons, Jemmy, dit le voyageur espagnol, soyons vifs, pas de croassements, ayez l'air sociable.
—Voulez-vous préparer un autre verre avant de commencer?» dit M. Pickwick.
L'homme lugubre accepta l'offre, mélangea un verre d'eau et
d'eau-de-vie, en avala lentement la moitié, développa son
rouleau de
papier et commença à lire et à raconter tour
à tour les événements que
l'on va lire, et que nous avons trouvés inscrits dans les
registres du
club sous le titre de:
HISTOIRE D'UN CLOWN.
«Vous ne trouverez rien de merveilleux dans le récit que je vais vous faire. Besoins et maladie, ce sont des choses trop connues, dans beaucoup d'existences, pour mériter plus d'attention qu'on n'en accorde aux vicissitudes journalières de la vie humaine. J'ai rassemblé ces notes parce que celui qui en fait le sujet m'était connu depuis fort longtemps. J'ai suivi pas à pas sa descente dans l'abîme, jusqu'au moment où il atteignit le dernier degré de la misère, dont il ne s'est jamais relevé depuis.
«L'homme dont il s'agit était un acteur pantomime, et, comme beaucoup de gens de cet état, un ivrogne invétéré. Dans ses beaux jours, avant d'être affaibli par la débauche, il recevait un bon salaire, et s'il avait été rangé et prudent, il aurait pu le toucher encore durant quelques années; quelques années seulement, car ceux qui font ce métier meurent de bonne heure ou du moins perdent avant le temps l'énergie physique dont ils ont abusé, et qui était leur unique gagne-pain. Celui-ci se laissa abrutir si vite qu'il devint impossible de l'employer dans les rôles où il était réellement utile au théâtre. Le cabaret avait pour lui des charmes auxquels il ne pouvait résister. Les maladies, la pauvreté l'attendaient aussi sûrement que la mort s'il continuait le même genre de vie, et cependant il le continua. Vous devinez ce qui dut en résulter. Il ne put obtenir d'engagement et il manqua de pain.
Tous ceux qui connaissent un peu le théâtre savent quelle nuée d'individus misérables, râpés, affamés, entourent toujours un vaste établissement de ce genre. Ce ne sont pas des acteurs engagés régulièrement, mais des comparses passagers, des figurants, des paillasses, etc., qui sont employés tant que dure une pantomime ou quelque féerie de Noël et qui sont remerciés ensuite, jusqu'à ce qu'une nouvelle pièce, exigeant un nombreux personnel, réclame de nouveau leurs services. Notre homme fut obligé d'avoir recours à ce genre de vie, et comme, en outre, il prit chaque soir le fauteuil dans un de ces cafés chantants de bas étage qui restent ouverts après la fermeture des théâtres, il gagna quelques shillings de plus par semaine, ce qui lui permit de se livrer à ses vieux penchants. Mais cette ressource même lui manqua bientôt, son ivrognerie l'empêchant de mériter la faible pitance qu'il aurait pu se procurer de cette manière. Il se trouva donc réduit à la misère la plus absolue; toujours sur le point de mourir de faim, et n'échappant à cette destinée qu'en recevant quelques secours d'un ancien camarade, ou en obtenant d'être employé par hasard à l'un des plus petits spectacles. Encore, le peu qu'il attrapait ainsi était-il dépensé suivant le même système.
Vers cette époque (il y avait déjà plus d'un an qu'il vivait ainsi, sans qu'on sût de quelles ressources) je fus engagé à un des théâtres situés du côté sud de la Tamise, et je revis cet homme que j'avais perdu de vue, car j'avais parcouru la province pendant qu'il flânait dans les carrefours de Londres. La toile était tombée; je venais de me rhabiller, et je traversais la scène, quand il me frappa sur l'épaule. Non, jamais je n'oublierai la figure repoussante qui se présenta à mes yeux lorsque je me retournai. Les personnages fantastiques de la danse des morts, les figures les plus horribles, tracées par les peintres les plus habiles, rien n'offrit jamais un aspect aussi sépulcral. Il portait le costume ridicule d'un paillasse; et son corps bouffi, ses jambes de squelette étaient rendus plus horribles encore par cet habit de mascarade. Ses yeux vitreux contrastaient affreusement avec la blancheur mate dont toute sa face était couverte. Sa tête, grotesquement coiffée et tremblante de paralysie, ses longues mains osseuses, frottées de blanc d'Espagne, tout contribuait à lui donner une apparence hideuse, hors de nature, qu'aucune description ne peut rendre, qu'aujourd'hui encore je ne me rappelle qu'en frémissant. Il me prit à part, et d'une voix cassée et tremblante, il me raconta un long catalogue de maladies et de privations, qu'il termina comme à l'ordinaire en me suppliant de lui prêter une bagatelle. Je mis quelque argent dans sa main, et, tandis que je m'éloignais, le rideau se leva et j'entendis les bruyants éclats de rire que causa sa première culbute sur le théâtre.
Quelques jours après, un petit garçon m'apporta un morceau de papier malpropre, par lequel j'étais informé que cet homme était dangereusement malade, et qu'il me priait de l'aller voir après la comédie, dans une rue dont j'ai oublié le nom, mais qui n'était pas éloignée du théâtre. Je promis de m'y rendre aussitôt que je le pourrais, et quand la toile fut baissée je partis pour ce triste office.
Il était tard, car j'avais joué dans la dernière pièce, et comme c'était une représentation à bénéfice, elle avait duré fort longtemps. La nuit était sombre et froide, un vent glacial fouettait violemment la pluie contre les vitres des croisées; des mares d'eau s'étaient amassées dans ces rues étroites et peu fréquentées; une partie des réverbères, assez rares en tout temps, avaient été éteints par la violence de la tempête, et je n'étais pas sûr de trouver la demeure qui m'appelait, dans des circonstances bien faites pour attrister. Heureusement je ne m'étais pas trompé de chemin et je découvris, quoique avec peine, la maison que je cherchais. Elle n'avait qu'un seul étage, et l'infortuné que je venais voir gisait dans une espèce de grenier, au-dessus d'un hangar qui servait de magasin de charbon de terre.
Une femme, à l'air misérable, la femme du paillasse, me reçut sur l'escalier, me dit qu'il venait de s'assoupir, et m'ayant introduit doucement, me fit asseoir sur une chaise auprès de son lit. Il avait la tête tournée du côté du mur, et, comme il ne s'aperçut pas d'abord de ma présence, j'eus le temps d'examiner l'endroit où je me trouvais.
Au chevet du grabat près duquel j'étais assis, on avait suspendu des lambeaux de couvertures pour préserver le malade du vent qui pénétrait, par mille crevasses, dans cette chambre désolée, et qui, à chaque instant, agitait ce lourd rideau. Sur une grille rouillée et descellée, brûlait lentement du poussier de charbon de terre. A côté, sur une vieille table à trois pieds, il y avait plusieurs fioles, un miroir brisé et quelques autres ustensiles. Un enfant dormait sur un matelas étendu par terre, et sa mère était assise auprès de lui, sur une chaise à moitié brisée. Quelques assiettes, quelques tasses, quelques écuelles, étaient placées sur une couple de tablettes: au-dessous on avait accroché des fleurets avec une paire de souliers de théâtre, et ces objets composaient seuls l'ameublement de la chambre, si l'on excepte deux ou trois petits paquets de haillons, jetés en désordre dans les coins.
Tandis que je considérais cette scène de désolation et que je remarquais la respiration pesante, les soubresauts fiévreux du misérable comédien, il se tournait et se retournait sans cesse pour trouver une position moins douloureuse. Une de ses mains sortit de son lit et me toucha: il tressaillit et me regarda avec des yeux hagards.
«John, lui dit sa femme, c'est M. Hutley que vous avez envoyé cherché ce soir, vous savez.
—Ha! dit-il en passant sa main sur son front, Hutley! Hutley! voyons. Pendant quelques secondes il parut s'efforcer de rassembler ses idées, et ensuite, me saisissant fortement par le poignet, il s'écria: Oh! ne me quittez pas! ne me quittez pas, vieux camarade! Elle m'assassinera. Je sais qu'elle en a envie.
—Y a-t-il longtemps qu'il est comme cela? demandai-je à cette femme qui pleurait.
—Depuis hier soir, monsieur. John! John! ne me reconnaissez-vous pas?»
En disant ces mots elle se courbait vers son lit, mais il s'écria avec un frisson d'effroi:
«Ne la laissez pas approcher! Repoussez-la! Je ne peux pas la supporter près de moi! En parlant ainsi il la regardait d'un air égaré et plein d'une terreur mortelle, puis il me dit à l'oreille: Je l'ai battue, Jem. Je l'ai battue hier, et bien d'autres fois auparavant. Je l'ai fait mourir de faim, et son enfant aussi; et maintenant que je suis faible et sans secours, elle va m'assassiner. Je sais qu'elle en a envie. Si comme moi, aussi souvent que moi, vous l'aviez entendue gémir et crier, vous n'en douteriez pas. Éloignez-la!»
En achevant ces mots il lâcha ma main et retomba épuisé sur son oreiller.
Je n'entendais que trop ce que cela signifiait. Si j'avais pu en douter un seul instant, il m'aurait suffi, pour le comprendre, d'un coup d'œil jeté sur le visage pâle, sur les formes amaigries de sa malheureuse femme. «Vous feriez mieux de vous retirer, dis-je à cette pauvre créature, vous ne pouvez pas lui faire de bien. Peut-être sera-t-il plus calme s'il ne vous voit pas.» Elle se recula hors de sa vue. Au bout de quelques secondes, il ouvrit les yeux et regarda avec anxiété autour de lui, en demandant: «Est-elle partie?
—Oui, oui, lui dis-je, elle ne vous fera pas de mal.
—Je vais vous dire ce qui en est, reprit-il d'une voix caverneuse. Elle me fait mal! il y a quelque chose dans ses yeux qui me remplit le cœur de crainte et qui me rend fou. Toute la nuit dernière ses grands yeux fixes et son visage pâle ont été devant moi. Où je me tournais, elle se tournait. Quand je me réveillais en sursaut, elle était-là, tout auprès de mon lit, à me regarder.» Il s'approcha plus près de moi et ajouta d'une voix basse et tremblante: «Jem, il faut qu'elle soit mon mauvais ange! un démon! Chut! j'en suis sûr. Si elle n'était qu'une femme, il y a longtemps qu'elle serait morte. Aucune femme n'aurait pu endurer ce qu'elle a enduré.»
Je me sentis frémir en pensant à la longue série de mépris et de cruautés dont un tel homme devait s'être rendu coupable, pour en conserver une telle impression. Je ne pus rien lui répondre, car quelle espérance, quelle consolation était-il possible d'offrir à un être aussi abject?
Je restai là plus de deux heures, pendant lesquelles il se retourna cent fois de côté et d'autre, jetant ses bras à droite et à gauche, et murmurant des exclamations de douleur ou d'impatience. A la fin il tomba dans cet état d'oubli imparfait, où l'esprit erre péniblement de place en place, de scène en scène, sans être contrôlé par la raison, mais sans pouvoir se débarrasser d'un vague sentiment de souffrances présentes. Jugeant alors que son mal ne s'aggraverait pas sur-le-champ, je le quittai en promettant à sa femme que je viendrais le revoir le lendemain soir, et que je passerais la nuit auprès de lui, si cela était nécessaire.
Je tins ma promesse. Les vingt-quatre heures qui s'étaient écoulées avaient produit en lui une altération affreuse. Ses yeux, profondément creusés, brillaient d'un éclat effrayant; ses lèvres étaient desséchées et fendues en plusieurs endroits; sa peau luisait, sèche et brûlante; enfin, on voyait sur son visage une expression d'anxiété farouche, qui indiquait encore plus fortement les ravages de la maladie, et qui ne semblait déjà plus appartenir à la terre. La fièvre le dévorait.
Je pris le siége que j'avais occupé la nuit précédente. Je savais, par ce que j'avais entendu dire au médecin, qu'il était à son lit de mort; et je restai là, durant les longues heures de la nuit, prêtant l'oreille à des sons capables d'émouvoir les âmes les plus endurcies; c'étaient les rêveries mystérieuses d'un agonisant.
Je vis ses membres décharnés, qui peu d'heures auparavant se disloquaient pour amuser une foule rieuse, je les vis se tordre sous les tortures d'une fièvre ardente. J'entendis le rire aigu du paillasse se mêler aux murmures du moribond.
C'est une chose touchante de suivre les pensées qui ramènent un malade vers les scènes ordinaires, vers les occupations de la vie active, lorsque son corps est étendu sans force et sans mouvement devant vos yeux. Mais cette impression est infiniment plus forte quand ces occupations sont entièrement opposées à toute idée grave et religieuse. Le théâtre et le cabaret étaient les principaux sujets de divagation de ce malheureux. Dans son délire, il s'imaginait qu'il avait un rôle à jouer cette nuit même, qu'il était tard et qu'il devait quitter la maison sur-le-champ. Pourquoi le retenait-on? pourquoi l'empêchait-on de partir? Il allait perdre son salaire. Il fallait qu'il partît! Non; on le retenait! Il cachait son visage dans ses mains brûlantes, et il gémissait sur sa faiblesse et sur la cruauté de ses persécuteurs. Une courte pause, et il braillait quelques rimes burlesques, les dernières qu'il eut apprises: tout d'un coup il se leva dans son lit, étendit ses membres de squelette et se posa d'une manière grotesque. Il était sur la scène, il jouait son rôle. Encore un silence, et il murmura le refrain d'une autre chanson. Enfin, il avait regagné son café chantant! Comme la salle était chaude! Il avait été malade, très-malade; mais maintenant il allait bien, il était heureux! Remplissez mon verre! Qui est-ce qui le brise entre mes lèvres? C'était le même persécuteur qui l'avait poursuivi. Il retomba sur son oreiller et poussa de sourds gémissements. Après un court intervalle d'oubli, il se retrouva errant dans un labyrinthe inextricable de chambres obscures, dont les voûtes étaient si basses qu'il lui fallait quelquefois se traîner sur ses mains et sur ses genoux pour pouvoir avancer. Tout était rétréci et menaçant; et de quelque coté qu'il se tournât, un nouvel obstacle s'opposait à son passage. Des reptiles immondes rampaient autour de lui; leurs yeux luisants dardaient des flammes au milieu des ténèbres visibles qui l'entouraient; les murailles, les voûtes, l'air même, étaient empoisonnés d'insectes dégoûtants. Tout à coup les voûtes s'agrandirent et devinrent d'une étendue effrayante; des spectres effroyables voltigeaient de toutes parts, et parmi eux il voyait apparaître des visages qu'il connaissait, et que rendaient difformes des grimaces, des contorsions hideuses. Ces fantômes s'emparèrent de lui; ils brûlèrent ses chairs avec des fers rouges; ils serrèrent des cordes autour de ses tempes, jusqu'à en faire jaillir le sang; et il se débattit violemment pour échapper à la mort qui le saisissait.
A la fin d'un de ces paroxysmes, pendant lequel j'avais eu beaucoup
de
peine à le retenir dans son lit, il se laissa retomber
épuisé, et céda
bientôt à une sorte d'assoupissement. Accablé de
veilles et de fatigues,
j'avais fermé les yeux depuis quelques minutes, lorsque je
sentis une
main me saisir violemment par l'épaule: je me réveillai
aussitôt. Il
s'était soulevé et s'était assis dans son lit. Son
visage était changé
d'une manière effrayante; cependant le délire avait
cessé, car il était
évident qu'il me reconnaissait. L'enfant qui avait
été si longtemps
troublé par les cris de son père, accourut vers lui en
criant avec
terreur, mais sa mère le saisit promptement dans ses bras,
craignant que
John ne le blessât dans la violence de ses transports, puis, en
remarquant l'altération de ses traits, elle resta
effrayée et immobile
au pied du lit. Lui, cependant, serrait convulsivement mon
épaule, et
frappant de son autre main sa poitrine, il faisait d'horribles efforts
pour articuler: c'était en vain. Il étendit les bras vers
sa femme et
vers son enfant; ses lèvres blanches s'agitèrent, mais
elles ne purent
produire d'autre son qu'un râlement sourd, un gémissement
étouffé: ses
yeux brillèrent un instant; et il retomba en arrière,
mort!
Nous éprouverions la satisfaction la plus vive si nous pouvions transmettre au lecteur l'opinion de M. Pickwick sur l'anecdote que nous venons de rapporter, et nous sommes presque certain que cela nous aurait été possible, sans une circonstance malheureuse.
M. Pickwick venait de replacer sur la table le verre qu'il avait tenu dans sa main pendant les dernières phrases de ce récit; il s'était décidé à parler, et même, si nous en croyons le mémorandum de M. Snodgrass, il avait ouvert la bouche; quand le garçon entra dans la chambre, et dit: «Monsieur, il y a là plusieurs gentleman.»
Lorsque M. Pickwick fut ainsi interrompu, il était sans doute sur le point de proférer quelque sentence qui aurait illuminé le monde, sinon la Tamise8, car il examina le garçon d'un air sévère, puis il regarda successivement toute la compagnie, comme pour demander quels pouvaient être ces interrupteurs.
«Oh! fit M. Winkle, en se levant, ce sont quelques-uns de mes amis. Faites-les entrer; et quand le garçon se fut retiré, il ajouta: des gens fort agréables, des officiers du 97e, dont j'ai fait tantôt la connaissance d'une manière assez étrange; ils vous plairont beaucoup.»
La sérénité de M. Pickwick fut sur-le-champ restaurée; le garçon revint, introduisant dans la chambre trois gentlemen, et M. Winkle prit la parole: «Lieutenant Tappleton, dit-il; M. Pickwick. Docteur Payne, M. Pickwick... vous connaissez déjà M. Snodgrass... mon ami, M. Tupman. Docteur Slammer, M. Pickwick.... M. Tup....»
Ici M. Winkle s'arrêta soudainement en remarquant l'émotion profonde qui se manifestait sur la contenance de M. Tupman et du docteur.
«J'ai déjà rencontré ce gentleman dit le docteur avec énergie.
—Ha! ha! fit M. Winkle.
—Et cet individu aussi, si je ne me trompe, reprit le docteur Slammer, en attachant un regard scrutateur sur l'étranger à l'habit vert. Je pense que j'ai fait à cet individu, la nuit dernière, une invitation très-pressante, qu'il a jugé à propos de refuser.» En disant ces mots le docteur lança sur l'étranger un regard plein d'indignation, et commença à parler à voix basse et avec chaleur à son ami le lieutenant Tappleton.
Quand il eut fini, celui-ci s'écria: «Bah! vraiment?»
—Oui, répondit le docteur Slammer.
—Il faut l'assommer sur la place! dit avec le plus grand sérieux le propriétaire du pliant.
—Je vous en prie, Payne, tenez-vous tranquille,» interrompit le lieutenant. Puis s'adressant à M. Pickwick, qui était singulièrement intrigué de ces a parte impolis, il continua en ces termes: «Voulez-vous me permettre, monsieur, de vous demander si cette personne appartient à votre société?
—Non, monsieur, répondit M. Pickwick. C'est seulement un de nos hôtes.
—C'est, je pense, un membre de votre club?
—Non, certainement.
—Et il ne porte jamais l'uniforme du club?
—Non, jamais,» répliqua M. Pickwick avec étonnement.
Le lieutenant Tappleton se retourna vers son ami, le docteur Slammer, avec un léger mouvement d'épaules, qui semblait impliquer quelque doute de l'exactitude de ses souvenirs.
Le docteur paraissait enragé, mais confondu, et M. Payne considérait avec une expression féroce la contenance bienveillante de M. Pickwick.
«Monsieur, vous étiez au bal la nuit dernière,» dit tout d'un coup le docteur à M. Tupman, d'un ton qui le fit tressaillir aussi visiblement que si une épingle avait été insérée méchamment dans son mollet. Il répondit un faible «Oui;» mais sans cesser de regarder M. Pickwick.
«Cette personne était avec vous,» continua le docteur en montrant l'immuable étranger.
M. Tupman admit le fait.
«Maintenant, monsieur, dit le docteur à l'étranger, je vous demande encore une fois, en présence de ces gentlemen, si vous voulez me donner votre carte et vous voir traité en gentleman, ou si vous voulez m'imposer la nécessité de vous châtier personnellement sur la place.
—Arrêtez, monsieur, interrompit M. Pickwick. Je ne puis réellement pas laisser aller plus loin cette affaire sans quelques explications. Tupman, racontez-en les circonstances.»
M. Tupman, ainsi adjuré solennellement, raconta le fait en peu de paroles, passa légèrement sur l'emprunt de l'habit, s'étendit longuement sur ce que cela avait été fait après dîner, exprima un peu de repentir pour son compte, et laissa l'étranger se tirer d'affaire comme il pourrait.
Celui-ci se disposait à parler, quand le lieutenant Tappleton, qui l'avait examiné avec une grande curiosité, lui dit d'un ton dédaigneux:
«Ne vous ai-je pas vu au théâtre, monsieur?
—Certainement, répliqua l'étranger sans se laisser intimider.
—C'est un comédien ambulant, reprit le lieutenant avec mépris; et en se tournant vers le docteur Slammer, il ajouta: Il joue dans la pièce que les officiels du 52e ont montée pour demain sur le théâtre de Rochester. Vous ne pouvez pas pousser cela plus loin, Slammer, impossible.
—Tout à fait impossible! répéta le hautain docteur Payne.
—Je suis fâché de vous avoir placé dans cette désagréable situation, dit le lieutenant Tappleton à M. Pickwick. Mais permettez-moi d'ajouter que le meilleur moyen d'éviter de semblables scènes, à l'avenir, serait d'apporter plus de soin dans le choix de vos compagnons. Votre serviteur, monsieur. Et en disant ces mots le lieutenant s'élança hors de la chambre.
—Et permettez-moi de dire, monsieur, ajouta l'irascible docteur Payne, que si j'avais été à la place de Tappleton, ou à celle de Slammer, je vous aurais tiré le nez, monsieur, et à tous les individus présents. Oui, monsieur, à tous les individus présents. Payne est mon nom, monsieur, le docteur Payne, du 43e. Bonsoir, monsieur.» Ayant terminé ce discours, dont les derniers mots furent prononcés d'une voix élevée, il marcha majestueusement sur les traces de son ami, et fut suivi immédiatement par le docteur Slammer, qui ne dit rien, mais qui soulagea sa bile en écrasant la compagnie d'un regard méprisant.
Pendant ces longues provocations, un abasourdissement extrême, une rage toujours croissante, avaient enflé le noble sein de M. Pickwick jusqu'au point de faire crever son gilet. Il était resté pétrifié, regardant encore la place que le docteur Payne avait occupée, quand le bruit de la porte qui se fermait le rappela à lui-même. Il se précipita, la fureur peinte sur le visage et lançant des flammes de ses yeux. Sa main était sur la serrure. Un instant plus tard elle aurait été à la gorge du docteur Payne, du 43e si M. Snodgrass ne s'était empressé de saisir son vénérable mentor par le pan de son habit et de le tirer en arrière.
«Winkle, Tupman, s'écria-t-il en même temps, avec l'accent du désespoir, retenez-le! Il ne doit pas risquer sa précieuse vie dans une cause comme celle-ci.
—Laissez-moi! dit M. Pickwick.
—Tenez ferme, cria M. Snodgrass, et par les efforts réunis de toute la compagnie M. Pickwick fut assis dans un fauteuil.
—Laissez-le, dit l'étranger à l'habit vert. Un verre de grog. Quel vieux gaillard, plein de courage! Avalez ça. Hein! fameuse boisson!»
En parlant ainsi et après avoir préalablement goûté la rasade fumante, l'étranger appliqua le verre à la bouche de M. Pickwick, et le reste de ce qu'il contenait disparut, en peu de temps, dans le gosier du divin philosophe. Il y eu une courte pause: le grog faisait son effet, et la contenance aimable de M. Pickwick reprit rapidement son expression accoutumée, tandis que l'étranger lui disait: «Ils sont indignes de votre attention....
—Vous avez raison, monsieur, répliqua M. Pickwick. Ils n'en sont pas dignes. Je suis honteux de m'être laissé entraîner à la chaleur de mes sentiments. Approchez votre chaise, monsieur.»
Le comédien ne se fit pas prier. On se réunit en
cercle autour de la
table, et l'harmonie régna de nouveau. M. Winkle lui seul
paraissait
conserver encore quelques restes d'irritabilité. Cette
disposition
était-elle occasionnée par la soustraction temporaire de
son habit? Une
circonstance aussi futile pouvait-elle allumer un sentiment de
colère,
même passager dans un cœur pickwickien? Nous l'ignorons, mais
à cette
exception près, la bonne humeur était complétement
rétablie, et la
soirée se termina avec toute la jovialité qui en avait
signalé le
commencement.
Beaucoup d'auteurs éprouvent une répugnance ridicule et même indélicate à révéler les sources où ils ont puisé leur sujet. Nous ne pensons point de la même manière, et toujours nos efforts tendront simplement à nous acquitter d'une façon honorable des devoirs que nous impose notre rôle d'éditeur. Malgré la juste ambition qui, dans d'autres circonstances, aurait pu nous porter à réclamer la gloire d'avoir composé cet ouvrage, nos égards pour la vérité nous empêchent de prétendre à d'autre mérite qu'à celui d'un arrangement judicieux et d'une impartiale narration. Les papiers du Pickwick-Club sont comme un immense réservoir de faits importants. Ce que nous avons à faire, c'est de les distribuer soigneusement à l'univers, qui a soif de connaître les pickwickiens.
Agissant d'après ces principes, et toujours déterminé a avouer nos obligations pour les autorités que nous avons consultées, nous déclarons franchement que c'est au mémorandum de M. Snodgrass que nous devons les particularités contenues dans ce chapitre et dans le suivant, particularités que nous allons rapporter sans autre commentaire, maintenant que nous avons soulagé notre conscience.
Le lendemain, tous les habitants de Rochester et des lieux environnants sortirent de leur lit de très-bonne heure, dans un état d'excitation et d'empressement inaccoutumés, car il s'agissait pour eux de voir les grandes manœuvres. Une demi-douzaine de régiments devaient être inspectés par le regard d'aigle du commandant en chef; des fortifications temporaires avaient été élevées; la citadelle allait être attaquée et emportée d'assaut; enfin on devait faire jouer une mine.
Comme nos lecteurs ont pu le conclure, d'après les notes de M. Pickwick sur la ville de Chatham, il était admirateur enthousiaste de l'armée. Rien ne pouvait donc être plus délicieux pour lui et pour ses compagnons que la vue d'une petite guerre; aussi furent-ils bientôt debout. Ils se dirigèrent à grands pas vers les fortifications, où se rendaient déjà de tous côtés une foule de curieux.
Tout annonçait que la cérémonie devait être d'une importance et d'une grandeur peu communes. On avait posé des sentinelles pour maintenir libre le terrain nécessaire aux manœuvres; on avait placé des domestiques dans les batteries afin de retenir des places pour les dames. Des sergents couraient de toutes parts, portant sous leurs bras des registres reliés en parchemin. Le colonel Bulder, en grand uniforme, galopait d'un côté; puis, d'un autre, faisait reculer son cheval sur les curieux; lui faisait faire des voltes, des courbettes, et criait avec tant de violence, que son visage en était tout rouge, sa voix tout enrouée, sans que personne pût comprendre quelle nécessité il y avait à cela. Des officiers s'élançaient en avant, en arrière; parlaient au colonel Bulder, donnaient des ordres aux sergents, puis repartaient au galop et disparaissaient. Enfin, les soldats eux-mêmes, sous leurs cols de cuir, avaient un air de solennité mystérieuse qui indiquait suffisamment la nature spéciale de la réunion.
M. Pickwick et ses trois compagnons sa placèrent sur le premier rang des curieux, et attendirent patiemment la commencement des manœuvres. La foule augmentait constamment, et les efforts qu'ils étaient obligés de faire pour conserver leur position, occupèrent suffisamment les deux heures qui s'écoulèrent dans l'attente. Quelquefois il se faisait par derrière une poussée soudaine, et alors M. Pickwick était lancé en avant avec une vitesse et une élasticité peu conformes à la gravité ordinaire de son maintien. D'autres fois les soldats engageaient les spectateurs à reculer, et laissaient tomber les crosses de leurs fusils sur les pieds de M. Pickwick, pour lui rappeler leur consigne, ou lui bourraient ladite crosse dans la poitrine pour l'engager à s'y conformer. Dans un autre instant, quelques gentlemen facétieux se pressant autour de M. Snodgrass, le réduisaient à sa plus simple expression, et après lui avoir fait endurer les tortures les plus aiguës, lui demandaient pourquoi il avait le toupet de pousser les gens de cette façon-là. A peine M. Winkle avait-il achevé d'exprimer l'indignation excessive que lui causait cette insulte non provoquée, et épuisé son courroux, qu'un individu placé par derrière lui enfonçait son chapeau sur les yeux, en le priant d'avoir la complaisance de mettre sa tête dans sa poche. Ces mystifications, jointes à l'inquiétude que leur causait la disparition inexplicable et subite de M. Tupman, rendaient, au total, leur situation plus incommode que délicieuse.
A la fin on entendit courir parmi la foule ce bruyant murmure qui annonce l'arrivée de ce qu'elle a attendu pendant longtemps. Tous les yeux se tournèrent vers le fort, et l'on vit bataillons après bataillons se répandre dans la plaine, les drapeaux flottant gracieusement dans les airs, et les armes étincelant au soleil. Les troupes firent halte et prirent position. Les cris inarticulés du commandement coururent sur toute la ligne; les armes furent présentées avec un cliquetis général; le commandant en chef, le colonel Bulder et un nombreux état-major passèrent au petit galop en tête des troupes. Tout d'un coup la musique de tous les régiments fit explosion; les chevaux se dressèrent sur deux pieds, et reculèrent en fouettant leurs queues dans toutes les directions; les chiens aboyèrent; la multitude cria; les troupes reçurent le commandement de fixe; et autant que les yeux pouvaient s'étendre on ne vit plus rien à droite et à gauche qu'une longue perspective d'habits rouges et de pantalons blancs, immobiles, et comme pétrifiés.
M. Pickwick avait été si absorbé par le soin de se reculer et de se dégager d'entre les pieds des chevaux, qu'il n'avait pas eu le temps de jouir de la scène qui se déroulait devant lui. Lorsqu'il lui fut enfin possible de se tenir d'aplomb sur ses jambes, les troupes avaient pris l'apparence inanimée que nous venons de décrire, et son admiration, ses jouissances furent inexprimables.
«Y a-t-il rien de plus beau, rien de plus délicieux? dit-il à M. Winkle.
—Rien, assurément, répliqua ce dernier, qui pendant plus d'un quart d'heure avait porté un petit homme sur chacun de ses pieds.
—Oui! s'écria M. Snodgrass, dans le sein duquel s'allumait rapidement une flamme poétique, oui! c'est un noble et magnifique spectacle de voir ainsi les vaillants défenseurs de la patrie se déployer en files brillantes devant ses paisibles citoyens. Leur visage est empreint, non d'une férocité guerrière, mais d'un esprit de civilisation; leurs yeux n'étincellent pas du feu sauvage de la rapine et de la vengeance, mais de la douce lumière de l'intelligence et de l'humanité!»
M. Pickwick s'unissait entièrement à ces éloges, quant à l'esprit qui les dictait, mais il ne pouvait pas en approuver aussi complétement les termes. En effet, la douce lumière de l'intelligence brillait assez faiblement, attendu que le commandement de «yeux, front!» avait été donné, et que les spectateurs n'apercevaient pas autre chose que plusieurs milliers de prunelles, regardant directement devant elles, et entièrement dénuées de toute expression quelconque.
Cependant la foule s'était écoulée peu à peu, et nos voyageurs se trouvaient presque seuls dans cet endroit.
«Nous sommes maintenant dans une excellente position, dit M. Pickwick, en regardant autour de lui.
—Excellente: repartirent à la fois MM. Winkle et Snodgrass.
—Que font-ils maintenant? reprit M. Pickwick, en ajustant ses lunettes.
—Il me.... Il me semble..., balbutia M. Winkle en changeant de couleur, il me semble qu'ils vont faire feu!
—Allons donc! s'écria M. Pickwick avec précipitation.
—Je crois.... je crois qu'il a raison, observa M. Snodgrass avec quelque alarme.
—Impossible! répéta M. Pickwick.» Mais à peine avait-il prononcé ces mots, que les six régiments, agissant comme un seul homme, et comme s'ils n'avaient eu qu'un seul point de mire, couchèrent en joue les malheureux pickwickiens, et firent la plus effroyable décharge qui ait jamais ébranlé le centre de la terre ou le courage d'un gentleman un peu mûr.
Dans cette situation critique, exposé à un feu continuel de cartouches blanches, harrassé par les opérations des troupes, auxquelles un nouveau renfort venait d'arriver, se développant derrière M. Pickwick, il montra cet admirable sang-froid, compagnon nécessaire d'un esprit supérieur. Saisissant M. Winkle par le bras, et se plaçant entre lui et M. Snodgrass, il les engagea instamment a remarquer qu'excepté le danger d'être assourdi par le bruit, il n'y avait aucun péril à redouter.
«Mais.... mais..., dit M. Winkle, en pâlissant, supposez que les soldats aient quelques cartouches à balles, par erreur? Je viens d'entendre un sifflement aigu, juste à mon oreille.
—Ne ferions-nous pas mieux de nous jeter à plat-ventre? demanda M. Snodgrass?
—Non, non, tout est fini maintenant, répondit M. Pickwick.» Et en disant ces mots, ses lèvres pouvaient trembler, ses joues pouvaient blanchir, mais aucune expression de crainte ou d'inquiétude ne s'échappa de la bouche de cet homme immortel.
M. Pickwick ne s'était pas trompé; la fusillade était terminée. Il ne songeait donc plus qu'à se féliciter de la justesse de son hypothèse, quand il aperçut sur toute la ligne un mouvement rapide. Les cris de commandement retentirent, et avant que nos voyageurs eussent en le temps de former une conjecture relativement à cette nouvelle manœuvre, les six régiments tout entiers firent une charge à la baïonnette au pas de course sur le lieu même où M. Pickwick et ses amis étaient stationnés.
Tout homme est mortel, et le courage humain a des bornes. Pendant un instant M. Pickwick regarda à travers ses lunettes la masse compacte qui s'avançait; puis il lui tourna le dos, et se mit... nous ne dirons pas à fuir, premièrement, parce que c'est une expression déshonorante; secondement, parce que la personne de M. Pickwick n'était nullement appropriée à ce genre de retraite. Il se mit à trotter aussi vite que le lui permettaient le peu de longueur de ses jambes et la pesanteur de son corps; si vite, en effet, qu'il s'aperçut trop tard de tous les dangers de sa situation.
Les troupes, dont l'apparition sur ses derrières avait déjà inquiété M. Pickwick quelques secondes auparavant, s'étaient déployées en bataille pour repousser la feinte attaque des assiégeants fictifs de la citadelle; de sorte que les trois amis se trouvèrent enfermés entre deux longues murailles de baïonnettes, dont l'une s'avançait rapidement, tandis que l'autre attendait avec fermeté le choc épouvantable.
«Hohé! hohé! crièrent les officiers de la colonne mouvante.
—Otez-vous de là! beuglèrent les officiers de la colonne stationnaire.
—Où pouvons-nous aller? s'écrièrent les pickwickiens pleins de trouble.
—Hohé! hohé!» telle fut la seule réponse; puis il y eut un moment d'égarement inouï, un bruit lourd de pas cadencés, un choc violent, une confusion de rires étouffés, et les troupes se retrouvèrent à cinq cents toises de distance, et les semelles des bottes de M. Pickwick furent aperçues en l'air.
M. Snodgrass et M. Winkle venaient d'exécuter, avec beaucoup de prestesse, une culbute obligée. M. Winkle, assis par terre, étanchait, avec un mouchoir de soie jaune, le sang qui s'écoulait de son nez, quand ils virent leur vénérable chef courant, à quelque distance, après son chapeau, lequel s'éloignait en caracolant avec malice.
Il y a peu d'instants dans l'existence d'un homme où il éprouve plus de détresse visible, où il excite moins de commisération que lorsqu'il donne la chasse à son propre chapeau. Il faut avoir une grande dose de sang-froid, un jugement bien sûr pour le pouvoir rattraper. Si l'on court trop vite, on passe par-dessus; si l'on se baisse trop lentement, au moment où l'on croit le saisir, il est déjà bien loin. La meilleure méthode est de trotter parallèlement à l'objet de votre poursuite, d'être prudent et attentif, de bien guetter l'occasion, de gagner les devants par degrés, puis de plonger rapidement, de prendre votre chapeau par la forme, et de le planter solidement sur votre tête, en souriant gracieusement pendant tout ce temps, comme si vous trouviez la plaisanterie aussi bonne que tout le monde.
Il faisait un petit vent frais, et le chapeau de M. Pickwick roulait comme en se jouant devant lui. Le vent soufflait et M. Pickwick s'essoufflait; et le chapeau roulait, et roulait aussi gaiement qu'un marsouin en belle humeur dans un courant rapide; il roulerait encore, bien au delà de la portée de M. Pickwick, s'il n'eût été arrêté par un obstacle providentiel, au moment où notre voyageur allait l'abandonner à son malheureux sort.
M. Pickwick, complétement épuisé, allait donc abandonner sa poursuite, quand le chapeau s'aplatit contre la roue d'un carrosse qui se trouvait rangé en ligne avec une douzaine d'autres véhicules. Le philosophe, apercevant son avantage, s'élança vivement, s'empara de son couvre-chef, le plaça sur sa tête, et s'arrêta pour reprendre haleine. Il y avait une demi-minute environ qu'il était là, lorsqu'il entendit son nom chaleureusement prononcé par une voix amie; il leva les yeux et découvrit un spectacle qui le remplit à la fois de surprise et de plaisir.
Dans une calèche découverte, dont les chevaux avaient été retirés à cause de la foule, se tenaient debout les personnes ci-après désignées: un vieux gentleman, gros et vigoureux, vêtu d'un habit bleu à boutons d'or, d'une culotte de velours et de bottes à revers; deux jeunes demoiselles, avec des écharpes et des plumes; un jeune homme, apparemment amoureux d'une des jeunes demoiselles; une dame, d'un âge douteux, probablement tante desdites demoiselles; et enfin M. Tupman, aussi tranquille, aussi à son aise que s'il avait fait partie de la famille depuis son enfance. Derrière la voiture était attachée une bourriche d'une vaste dimension, une de ces bourriches qui, par association d'idées, éveillent toujours, dans un esprit contemplatif, des pensées de volailles froides, de langues fourrées et de bouteilles de bon vin. Enfin, sur le siége de la calèche, dans un état heureux de somnolence, était assis un jeune garçon, gros, rougeaud et joufflu, qu'un observateur spéculatif ne pouvait regarder pendant quelques secondes sans conclure qu'il devait être le dispensateur officiel des trésors de la bourriche, lorsque le temps convenable pour leur consommation serait arrivé.
M. Pickwick avait à peine jeté un coup d'œil rapide sur ces intéressants objets, quand il fut hélé de nouveau par son fidèle disciple.
«Pickwick! Pickwick! lui disait-il! montez! montez vite!
—Venez, monsieur, venez, je vous en prie, ajouta le vieux gentleman. Joe! Que le diable emporte ce garçon! Il est encore à dormir! Joe! abaissez le marchepied.»
La gros joufflu se laissa lentement glisser à bas du siége, abaissa le marchepied, et, d'une manière engageante, ouvrit la portière du carrosse. M. Snodgrass et M. Winkle arrivèrent dans ce moment.
«Il y a de la place pour vous tous, messieurs, reprit le propriétaire de la voiture. Deux dedans, un dehors. Joe, faites de la place sur le siége pour l'un de ces messieurs. Maintenant, monsieur, montez.» Et le vieux gentleman, étendant le bras, hissa de vive force dans la calèche, d'abord M. Pickwick, ensuite M. Snodgrass. M. Winkle monta sur le siége; le gros joufflu se percha près de lui et se rendormit instantanément.
«Je suis charmé de vous voir, messieurs, poursuivit le gentleman, je vous connais très-bien, messieurs, quoique vous ne vous souveniez peut-être pas de moi. J'ai passé plusieurs soirées dans votre club, l'hiver dernier. Ce matin j'ai rencontré ici mon ami, M. Tupman, et j'ai été enchanté de le voir. Hé bien! monsieur, comment ça va-t-il? Tous avez l'air tout à fait bien portant, mais là, très-bien portant!»
M. Pickwick, à qui ces dernières paroles étaient adressées, rétorqua le compliment, et donna une vigoureuse poignée de mains au vieux gentleman.
«Eh bien! monsieur, comment ça va-t-il? continua celui-ci en regardant M. Snodgrass avec une sollicitude paternelle. A merveille, n'est-ce pas? Ah! tant mieux, tant mieux! Et comment cela va-t-il, monsieur Winkle? Bien? J'en suis charmé. Mes filles, messieurs. Et voilà ma sœur Rachel Wardle: c'est une demoiselle, sans que cela paraisse. N'est-ce pas, monsieur? N'est-ce pas? ajouta-t-il en riant à gorge déployée, et en insérant plaisamment son coude entre les côtes de M. Pickwick.
—Mon Dieu! frère.... dit miss Wardle, avec un sourire suppliant.
—Vrai, vrai, reprit le vieux gentleman, personne ne peut le nier, messieurs, je vous présente mon ami, M. Trundle. Et maintenant que vous vous connaissez tous, tâchons d'être confortables et heureux, et voyons ce qui se passe. Voilà mon opinion.» Ayant ainsi parlé, il mit ses lunettes, tandis que M. Pickwick tirait son télescope; et chacun se tint debout dans la voiture pour regarder les évolutions des militaires.
C'étaient des manœuvres étonnantes. Un rang tirait par-dessus la tête d'un autre rang et se précipitait aussitôt en arrière, puis un autre rang tirait par-dessus la tête d'un autre rang et se précipitait en arrière à son tour; ensuite il y avait des formations de carrés, avec les officiers dans le centre; des descentes dans la tranchée avec des échelles; de l'autre côté des ascensions par le même moyen; pais on abattait des barricades de paniers; et tout cela se faisait avec un courage sans pareil. Dans les batteries, les artilleurs fourraient de gros tampons dans les bouches d'effroyables canons, et il fallait tant de préparatifs pour les bourrer, et ils faisaient tant de bruit quand on y avait mis le feu, que l'air résonnait au loin des cris plaintifs des femmes. Dans le carrosse, les jeunes miss Wardle étaient si effrayées que M. Trundle fut absolument obligé de soutenir l'une d'elles, tandis que M. Snodgrass supportait la seconde: et les nerfs de miss Rachel Wardle étaient dans un état d'alarme si terrible que M. Tupman trouva indispensable de passer le bras autour de sa taille pour l'empêcher de tomber. Enfin tout le monde éprouvait une exaltation prodigieuse, excepté le groom joufflu, qui dormait au tonnerre du canon aussi profondément que si ç'avait été la chanson habituelle de sa nourrice.
Lorsque la citadelle fut prise et qu'on servit à dîner au assiégeants et aux assiégés, le vieux gentleman s'écria: «Joe! Joe! Damné garçon, il est encore à dormir! Soyez assez bon, monsieur, pour lui pincer la jambe, s'il vous plaît, c'est le seul moyen de le réveiller. Je vous remercie. Joe, défaites la bourriche.»
Le gros joufflu, qui avait été effectivement éveillé par la compression d'une partie de son mollet, entre le pouce et l'index de M. Winkle, se laissa de nouveau glisser à bas du siége et s'occupa à dépaqueter la bourriche, d'une manière plus expéditive qu'on n'aurait pu l'attendre de sa précédente inactivité.
«Maintenant il faut nous asseoir serrés,» dit le vieux gentleman. Après beaucoup de plaisanteries sur le froissement des manches des dames, après beaucoup de rougeur occasionnée par la joyeuse proposition de les faire asseoir sur les genoux des messieurs, la société tout entière parvint à s'empiler dans la calèche, et le vieux gentleman s'occupa de faire circuler les objets que le gros joufflu lui tendait de derrière la voiture où il était monté.
«Maintenant, Joe, les couteaux, les fourchettes.» Les couteaux et les fourchettes furent passés. Les dames et les messieurs de l'intérieur, et M. Winkle sur son siége, furent fournis de ces ustensiles nécessaires.
«Des assiettes, Joe! des assiettes!» Les assiettes furent distribuées de la même manière.
«Maintenant, Joe, la volaille. Damné garçon, il est encore à dormir. Joe! Joe! Plusieurs coups de canne administrés sur la tête du dormeur le tirèrent enfin de sa léthargie. Allons passez-nous les comestibles.»
Il y avait quelque chose, dans le son de ce dernier mot, qui réveilla entièrement le gros dormeur. Il tressaillit, et ses yeux plombés, à moitié cachés par ses joues bouffies, lorgnèrent amoureusement les comestibles à mesure qu'il les déballait.
«Allons, dépêchons,» dit H. Wardle, car le gros joufflu dévorait du regard un chapon, dont il paraissait ne pas pouvoir se séparer. Il soupira profondément, jeta un coup d'œil désespéré sur la volaille dodue, et la remit tristement à son maître.
«Bon! Un peu de vivacité! Maintenant la langue. Maintenant le pâté de pigeons! Prenez garde au veau et au jambon. Attention aux écrevisses. Otez la salade de la serviette. Passez-moi l'assaisonnement.» Tout en donnant ces ordres précipités, M. Wardle distribuait dans l'intérieur de la voiture les articles qu'il nommait, et plaçait des plats sans nombre dans les mains et sur les genoux de chacun.
Lorsque l'œuvre de destruction fut commencée, le joyeux hôte demanda à ses convives: «Eh bien! n'est-ce pas délicieux?
—Délicieux! répondit M. Winkle, qui découpait une volaille sur le siége.
—Un verre de vin?
—Avec le plus grand plaisir.
—Ne feriez-vous pas mieux d'avoir une bouteille pour vous, là-haut?
—Tous êtes bien bon.
—Joe!
—Oui, monsieur. (Il n'était point endormi, cette fois, étant parvenu à soustraire un petit pâté de veau.)
—Une bouteille de vin au gentleman sur le siége. Je suis charmé de vous voir, monsieur.
—Bien obligé, répondit M. Winkle, en plaçant la bouteille à côté de lui.
—Voulez-vous me permettre de prendre un verre de vin avec vous? dit M. Trundle à M. Winkle.
—Avec grand plaisir,» repartit celui-ci; et les deux gentlemen prirent du vin ensemble; et tous les assistants, même les dames, suivirent leur judicieux exemple.
«Comme notre chère Émily coquette avec ce jeune homme, observa tout bas à M. Wardle la tante demoiselle, avec toute l'envie convenable à une tante demoiselle.
—Bah! répliqua le brave homme de père. Ça n'a rien d'extraordinaire. C'est fort naturel. M. Pickwick, un verre de vin?»
M. Pickwick, interrompant pour un instant les profondes recherches qu'il faisait dans l'intérieur du pâté de pigeons, accepta en rendant grâce.
«Émily, ma chère, dit la tante demoiselle avec un air de chaperon; ne parlez pas si haut, mon amour.
—Plaît-il, ma tante?
—Il paraît que ma tante et le vieux petit monsieur voudraient qu'il n'y en eût que peur eux, chuchota miss Isabella Wardle à sa sœur Émily. Puis les deux jeunes demoiselles se mirent à rire de tout leur cœur, et la vieille demoiselle s'efforça de prendre une physionomie aimable, mais elle ne put en venir à bout.
«Les jeunes filles ont tant de gaieté! observa-t-elle à M. Tupman avec un air de tendre commisération, comme si la gaieté eût été marchandise de contrebande, et comme si c'eût été un crime que d'en porter sur soi sans avoir un laissez-passer; mais M. Tupman ne fit pas exactement la réponse désirée.
—Vous avez bien raison, dit-il; c'est tout à fait charmant!
—Hem! fit miss Wardle d'un ton dubitatif.
—Voulez-vous me permettre, reprit M. Tupman, de la manière la plus insinuante, en touchant de la main gauche le poignet de la séduisante Rachel, tandis que de la main droite il levait tout doucement une bouteille. Voulez-vous me permettre?...
—Oh! monsieur!»
M. Tupman prit un air encore plus persuasif, et miss Rachel exprima la crainte qu'on ne tirât encore des coups de canon, ce qui aurait naturellement obligé son cavalier à la soutenir.
«Trouvez-vous mes nièces jolies? murmura ensuite la tante affectueuse à l'oreille de M. Tupman.
—Je les trouverais jolies si leur tante n'était pas ici, répondit le galant pickwickien, avec un regard passionné.
—Oh! le méchant homme! Mais réellement, si elles avaient un peu de fraîcheur, ne trouvez-vous pas qu'elles feraient de l'effet.... à la lumière?
—Oui,... je le crois, répliqua M. Tupman d'un air indifférent.
—Oh! moqueur! Je sais ce que vous alliez dire.
—Quoi donc? demanda M. Tupman, qui n'était pas bien décidé à dire quelque chose.
—Vous alliez dire qu'Isabelle est voûtée. Je sais que vous l'alliez dire. Les hommes sont de si bons observateurs! Eh bien! c'est vrai; je ne puis pas le nier! Et certainement s'il y a quelque chose de vilain pour une jeune personne, c'est d'être voûtée. Je le lui dis souvent, et qu'elle deviendra tout à fait effroyable quand elle sera un peu plus vieille. Je vois que vous avez l'esprit malin.»
M. Tupman, charmé d'obtenir cette réputation à si bon marché, s'efforça de prendre un air fin, et sourit mystérieusement.
«Quel sourire sarcastique! s'écria l'inflammable Rachel. Je vous assure que vous m'effrayez.
—Je vous effraye?
—Oh! vous ne pouvez rien me cacher. Je sais ce que ce sourire signifie.
—Hé bien? dit M. Tupman, qui lui-même n'en avait pas la plus légère idée.
—Vous voulez dire, poursuivit l'aimable tante, en parlant encore plus bas, vous voulez dire que la tournure d'Isabelle vous déplaît encore moins que l'effronterie d'Émily. C'est vrai, elle est effrontée. Vous ne pouvez croire combien cela me rend parfois malheureuse. Je suis sûre que j'en ai pleuré pendant des heures entières. Mon cher frère est si bon, si peu soupçonneux, qu'il n'en voit rien. S'il le voyait, je suis certaine que cela lui briserait le cœur. Je voudrais pouvoir me persuader qu'il n'y a pas de mal au fond. Je le désire si vivement! (Ici l'affectueuse parente poussa un profond soupir, et secoua tristement la tête.)
—Je suis sûre que ma tante parle de nous, dit tout bas miss Émily Wardle à sa sœur. J'en suis tout à fait sûre: elle a pris son air malicieux.
—Tu crois, répondit Isabelle. Hem! tante, chère tante!
—Oui, mon cher amour.
—J'ai bien peur que vous ne vous enrhumiez, ma tante: mettez donc un mouchoir de soie autour de votre bonne vieille tête. Vous devriez prendre plus soin de vous, à votre âge.»
Quoique cette revanche fut bien motivée, elle était tellement poignante qu'il est impossible d'imaginer de quelle manière se serait exhalé le courroux de la tante, si M. Wardle n'avait pas fait diversion, sans y penser, en criant d'une voix forte:
«Joe! Damné garçon! il est encore à dormir!
—Voilà un jeune homme bien extraordinaire, dit M. Pickwick. Est-ce qu'il est toujours assoupi comme cela?
—Assoupi! Il dort toujours. Il fait mes commissions en dormant; et quand il sert à table, il ronfle.
—Bien extraordinaire! répéta M. Pickwick.
—Ha! extraordinaire en vérité, reprit le vieux gentleman. Je suis orgueilleux de ce garçon. Je ne voudrais m'en séparer à aucun prix, sur mon âme. C'est une curiosité naturelle. Hé! Joe! Joe! ôtez tout cela, et débouchez une autre bouteille, m'entendez-vous?»
Le gros joufflu ouvrit les yeux, avala l'énorme morceau de pâté qu'il était en train de mastiquer lorsqu'il s'était endormi, et tout en exécutant les ordres de son maître, il lorgnait languissamment les débris de la fête, à mesure qu'il les remettait dans la bourriche. La nouvelle bouteille fut débouchée et vidée rapidement: la bourriche fut rattachée à son ancienne place, le gros joufflu remonta sur le siége; les besicles et les lunettes d'approche furent braquées sur nouveaux frais, et les évolutions des soldats recommencèrent. Il y eut encore un grand tapage de canons et de grandes terreurs de femmes; puis on fit jouer une mine à l'immense satisfaction de tout le monde; et quand la mine eut parti, les troupes et les spectateurs suivirent son exemple, et partirent aussi.
A la fin d'une conversation interrompue par les décharges, le vieux gentleman dit à M. Pickwick, en lui secouant la main:
«Souvenez-vous que vous venez tous nous voir demain matin.
—Très-certainement, répliqua M. Pickwick.
—Vous avez l'adresse?
—Manoir-ferme, Dingley-Dell, répondit M. Pickwick en consultant son mémorandum.
—C'est cela; et songez bien que je vous garde au moins une semaine. Je me charge de vous faire voir tout ce qu'il y a de curieux aux environs, et puisque vous voulez étudier la vie champêtre, venez chez moi, je vous en donnerai, en veux-tu, en voilà. Joe! Damné garçon! il est encore à dormir. Joe, aidez Tom à mettre les chevaux.»
Les chevaux furent mis; le cocher monta sur son siége, le gros joufflu grimpa à côté de lui; les adieux furent échangés, et le carrosse roula. Au moment où les pickwickiens se retournèrent pour l'apercevoir encore une fois, le soleil couchant jetait une teinte chaleureuse sur le visage de leur hôte, et faisait ressortir l'attitude somnolente du gros joufflu: il avait laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et il était encore à dormir!
Le ciel était brillant et calme; l'air semblait embaumé; tous les objets de la création étaient remplis d'un charme inexprimable, et M. Pickwick, appuyé sur le parapet du pont de Rochester, contemplait la nature, et attendait l'heure du déjeuner.
La scène qui se déroulait à ses regards aurait pu charmer un esprit bien moins admirateur des beautés champêtres. A sa gauche s'étendait une antique muraille, éboulée dans beaucoup d'endroits, mais qui, dans d'autres, dominait de sa masse sombre, les rives verdoyantes de la Medway. Des touffes de lierre couronnaient tristement les noirs créneaux, tandis que des festons de plantes marines, suspendues aux pierres dentelées, tremblaient au souffle du vent. Derrière ces ruines s'élevait le vieux château, dont les tours sans toiture, dont les murailles croulantes attestaient encore l'ancienne grandeur, lorsque le bruit des armes ou les chants de fête retentissaient sous ses voûtes splendides. De chaque côté, aussi loin que la vue pouvait s'étendre, on apercevait les bords de la rivière couverts de prairies et de champs de blé, au milieu desquels se détachaient çà et là des moulins et des églises; paysage riche et varié, que rendaient plus admirable encore les ombres errantes des légers nuages qui flottaient dans la lumière du soleil matinal. La Medway, réfléchissant l'azur argenté du ciel, coulait silencieusement en nappes brillantes; et parfois, avec un léger murmure, elle étincelait sous les rames des pêcheurs, qui suivaient lentement le courant, dans leurs bateaux lourds mais pittoresques.
La vue de ce riant tableau avait plongé M. Pickwick dans une agréable rêverie. Il en fut tiré par un profond soupir qu'il entendit auprès de lui, et par un léger coup frappé sur son épaule. Il se retourna et reconnut l'homme lugubre.
«Vous contempliez cette scène? lui dit celui-ci d'une voix grave.
—Oui, monsieur, répliqua M. Pickwick.
—Et vous vous félicitiez d'être levé de si bonne heure?»
M. Pickwick fit un signe d'assentiment.
«Ah! il faut se lever de bonne heure en effet, pour voir le soleil dans sa splendeur, car son éclat dure rarement pendant toute la journée. Le commencement du jour et le matin de la vie ne sont, hélas! que trop semblables!
—Vous avez raison, monsieur.
—On dit souvent, continua l'homme lugubre, on dit souvent: le temps est trop beau ce matin, cela ne durera pas. Avec quelle justesse cette réflexion s'applique à notre existence! Que ne donnerais-je pas pour revoir les jours de mon enfance, ou pour les oublier à jamais!
—Vous avez eu beaucoup de chagrins? demanda M. Pickwick avec compassion.
—Oui certes, répliqua l'homme lugubre d'une voix saccadée; plus qu'on ne pourrait le croire en me voyant aujourd'hui. Il s'arrêta une minute et reprit brusquement: Avez-vous jamais pensé, par une matinée comme celle-ci, que ce serait une chose douce et délicieuse de se noyer?
—Non! que Dieu me protège! s'écria M. Pickwick, en se reculant un peu, dans la crainte que l'étranger n'eût envie de le pousser par-dessus le parapet pour faire une expérience.
—Moi, je l'ai souvent pensé, poursuivit l'homme lugubre sans avoir l'air de remarquer ce mouvement: cette eau froide et tranquille semble m'inviter, en murmurant, à y chercher le repos et l'oubli. On saute... pouf!... on se débat un instant... l'onde s'élève par-dessus votre tête... le tourbillon s'efface... l'eau redevient claire... et vos douleurs sont à jamais terminées!»
L'œil caverneux de l'homme lugubre lançait des flammes tandis qu'il parlait ainsi. Mais cette excitation momentanée s'apaisa bientôt; il se détourna d'un air calme, et dit:
«En voilà assez sur ce sujet: je voulais vous parler d'autre chose. Vous m'avez invité hier soir à vous lire une anecdote, et vous l'avez écoutée attentivement....
—Oui certainement, dit M. Pickwick, et je pensais....
—Je ne vous ai pas demandé votre opinion, interrompit l'homme lugubre, et je n'en ai pas besoin. Vous voyagez pour vous amuser et pour vous instruire; supposez que je vous adresse un manuscrit curieux.... Faites attention;—non pas improbable ni extraordinaire, mais curieux comme une page du roman de la vie réelle;—le communiqueriez-vous au club dont vous m'avez parlé si souvent?
—Certainement, si vous le désirez; et nous le ferons insérer dans les mémoires du club.
—Vous l'aurez donc, répliqua l'homme lugubre. Votre adresse?»
M. Pickwick lui ayant communiqué son itinéraire probable, l'homme lugubre le nota soigneusement dans un portefeuille assez gros, ramena le savant gentleman à son hôtel, et refusant le déjeuner qu'il lui offrait, s'éloigna d'un pas lent et sombre.
Les trois compagnons de M. Pickwick l'attendaient pour attaquer le déjeuner qui était déjà disposé sur la table d'une façon fort séduisante. Ils s'assirent avec lui, et le jambon grillé, les œufs, le café, le thé et le reste, commencèrent à disparaître avec une rapidité qui témoignait, à la fois, en faveur de la bonne chère et de l'appétit des voyageurs.
«Maintenant, dit M. Pickwick, il s'agit de savoir comment nous irons à Manoir-ferme.
—Nous ferions peut-être bien de consulter le garçon, suggéra M. Tupman; et ce judicieux conseil ayant été accueilli comme il le méritait, le garçon fut appelé et consulté.
—Dingley-Dell, monsieur? Quinze milles, monsieur; chemin de traverse, mauvaise route.... Une chaise de poste, monsieur?
—Une chaise de poste ne tient que deux, répondit M. Pickwick.
—C'est vrai, monsieur, cependant je vous demande pardon, monsieur: nous avons une très-jolie chaise à quatre roues: deux places au fond, un siége pour le gentleman qui conduit.... Oh! je vous demande pardon, monsieur, elle ne peut tenir que trois.
—Comment donc ferons-nous? dit M. Snodgrass.
—Peut-être qu'un de ces messieurs aimerait à faire la route à cheval, dit le garçon en regardant M. Winkle. Nous avons de très-bons chevaux de selle, monsieur. Les gens de M. Wardle, en venant à Rochester, pourraient les ramener, monsieur.
—Voilà notre affaire, s'écria M. Pickwick, Winkle, voulez-vous faire la route à cheval?»
M. Winkle éprouvait, dans les plus secrets replis de son cœur, des doutes accablants sur sa science équestre; mais, comme il n'aurait voulu les laisser soupçonner à aucun prix, il répondit sur-le-champ avec une noble hardiesse: «Certainement, j'en serai charmé!» Il s'était précipité lui-même au-devant de sa destinée: il n'y avait plus à reculer.
«Amenez-les à onze heures, dit alors M. Pickwick au garçon.
—Très-bien, monsieur,» répliqua celui-ci, et il sortit.
Le déjeuner achevé, les voyageurs montèrent dans leurs chambres pour préparer les effets qu'ils voulaient emporter avec eux.
M. Pickwick avait terminé ses arrangements préliminaires, et regardait dans la rue par-dessus les stores du café, lorsque le garçon entra, et annonça que la chaise était prête, ce qui fut confirmé par l'apparition de ladite chaise derrière les susdits stores.
C'était une petite boîte verte, posée sur quatre roues; sur le devant s'élevait une espèce de perchoir pour le cocher; sur le derrière se trouvait un banc rétréci, pour deux patients. Cette curieuse machine était mise en mouvement par un immense cheval brun, sur lequel on pouvait étudier l'ostéologie avec beaucoup de facilité. Un valet d'écurie tenait par la bride, pour M. Winkle, un autre cheval immense, apparemment parent très-proche de l'animal du cabriolet.
«Dieu nous protège! dit M. Pickwick, tandis qu'on mettait leurs paquets dans la voiture; Dieu nous protège! Qui est-ce qui va conduire? Je n'y avais point songé.
—Vous naturellement, repartit M. Tupman.
—Naturellement, ajouta M. Snodgrass.
—Moi! s'écria M. Pickwick.
—Il n'y a pas le plus petit danger, monsieur, insinua le valet d'écurie. Je vous le garantis pour la douceur: un enfant au maillot le conduirait.
—Il n'est pas ombrageux, hein?
—Ombrageux? il ne broncherait pas quand il verrait passer une charretée de singes, avec la queue en feu.»
Cette dernière recommandation était convaincante. M. Tupman et M. Snodgrass furent précieusement enfermés dans la caisse. M. Pickwick monta sur son perchoir, et appuya ses pieds sur une planche revêtue d'un tapis de toile cirée qu'il supposa être destinée à cet usage.
«Maintenant, brillant William, dit le valet d'écurie à son adjoint; donne les rubans au gentleman.»
Brillant William, ainsi dénommé sans doute à cause de ses cheveux gras et de sa figure huileuse, plaça les guides dans la main gauche de M. Pickwick, tandis que son supérieur insinuait le fouet dans la main droite du philosophe.
«Tout beau! cria M. Pickwick, car le grand quadrupède témoignait une inclination décidée à reculer dans la fenêtre du café.
—Tout beau! répétèrent MM. Tupman et Snodgrass, de leur caisse.
—Il s'amuse un peu, messieurs, voilà tout, dit le premier garçon d'écurie d'un ton encourageant. Tenez-le un instant, William.»
Le substitut restreignit l'impétuosité de l'animal, et l'écuyer en chef courut aider M. Winkle à monter en selle.
«De l'autre côté, monsieur, s'il vous plaît.
—J'veux et' pendu, si le gentleman n'allait pas monter à l'envers!» dit un postillon grimaçant, au garçon de l'hôtel, qui paraissait goûter une satisfaction indicible.
M. Winkle ayant reçu cet avis se hissa sur sa selle, avec autant de difficultés, à peu près, qu'il en aurait éprouvé pour monter sur un vaisseau de guerre.
«Tout va-t-il bien? demanda M. Pickwick, tourmenté par un sentiment intuitif que tout allait mal.
—Tout va bien, répondit faiblement M. Winkle.
—En route! cria le valet d'écurie. Tenez-le bien, monsieur.»
Et parmi les éclats de rire de tous les assistants, la voiture et le cheval de selle décampèrent, M. Pickwick sur le siége de l'un, et M. Winkle sur le dos de l'autre.
«Pourquoi donc va-t-il ainsi de travers? demanda M. Snodgrass, de dedans sa boîte, à M. Winkle sur sa selle.
—Je n'y comprends rien du tout,» répliqua le pauvre cavalier, dont le cheval, en effet, s'avançait d'une manière excentrique, un de ses flancs en avant, la tête d'un côté de la rue, la queue de l'autre.
M. Pickwick n'avait point le loisir d'observer ce qui se passait derrière lui, car il était obligé de concentrer toutes ses facultés ratiocinantes sur la conduite de l'animal attaché à la voiture. Celui-ci déployait des singularités, fort amusantes pour un spectateur désintéressé, mais fort peu rassurantes pour ceux qui se trouvaient entraînés à sa suite. Secouant sans cesse sa tête d'une manière aussi déplaisante qu'incommode, il pesait sur les guides avec tant de force que M. Pickwick avait beaucoup de peine à le soutenir, et pour comble d'infortune il éprouvait un étrange plaisir à se jeter tout d'un coup sur un côté de la route. Là il s'arrêtait court; puis il repartait pendant quelques minutes avec une vélocité qu'il était physiquement impossible de modérer.
Il venait d'exécuter cette manœuvre pour la vingtième fois, lorsque M. Snodgrass dit à son compagnon:
«Qu'a donc ce cheval?
—Je n'en sais rien, répondit M. Tupman. N'est-ce pas qu'il serait ombrageux? Cela m'en a bien l'air.»
M. Snodgrass allait répliquer, quand il fut interrompu par un cri de M. Pickwick.
«Oh! disait-il. J'ai laissé tomber mon fouet!»
Dans ce moment, M. Winkle, avec son chapeau enfoncé sur ses oreilles, arrivait en trottant sur l'énorme cheval, qui le secouait avec tant de violence qu'il semblait devoir le mettre en pièces.
«Winkle, lui cria M. Snodgrass. Vous qui êtes un bon garçon, ramassez donc le fouet.»
M. Winkle, se penchant en arrière, tira la bride avec tant d'efforts que son visage en devint tout noir. Lorsqu'il fut parvenu à arrêter son grand coursier, il descendit, tendit le fouet à M. Pickwick, et, saisissant les rênes, se prépara à remonter.
Nous ne saurions dire, et on le comprendra facilement, si le grand cheval, dans l'innocente gaieté de son cœur, voulut s'amuser un peu avec M. Winkle; on s'il s'imagina qu'il trouverait plus de plaisir à faire la route sans cavalier; mais, quels que fussent ses motifs déterminants, le fait est que M. Winkle avait à peine touché les rênes, lorsque l'animal, baissant la tête, les fit glisser par-dessus, et s'élança en arrière de toute leur longueur.
«Bonne bête, dit M. Winkle d'une voix insinuante; bon vieux cheval!»
Mais la bonne bête était à l'épreuve de la flatterie, et plus M. Winkle s'efforçait de l'approcher, plus elle avait soin de se tenir à distance: tellement qu'au bout de dix minutes, et malgré toutes sortes de cajoleries et de ruses, M. Winkle et le grand cheval, après avoir continuellement tourné l'un autour de l'autre se retrouvaient exactement dans la même position. C'était une situation fort désagréable en toutes circonstances, et principalement sur une route déserte, où l'on ne pouvait se procurer aucun secours.
Ce manège s'étant prolongé encore quelque temps, M. Winkle cria à ses compagnons:
«Comment vais-je faire? Je ne puis pas monter dessus?
—Vous ferez bien de le conduire ainsi jusqu'à ce que nous arrivions à une barrière; répliqua M. Pickwick de son siége.
—Mais il ne veut pas avancer! s'écria M. Winkle, venez, je vous en prie, me le tenir un peu.
M. Pickwick était la personnification de l'obligeance et de l'humanité. Il jeta les guides sur le dos de son cheval, descendit du siége, conduisit soigneusement la voiture le long de la haie, afin de ne point embarrasser la route, et retourna vers son compagnon pour soulager sa détresse, laissant dans la voiture M. Tupman et M. Snodgrass.
Aussitôt que le cheval vit M. Pickwick s'avancer vers lui avec son grand fouet dans sa main, il fit succéder au mouvement de rotation dont il s'était amusé jusqu'alors un mouvement rétrograde si décidé, qu'il força M. Winkle, qui ne voulait pas lâcher le bout de la bride, à marcher d'une vitesse extrême du côté de Rochester. M. Pickwick courut à son secours; mais plus M. Pickwick courait en avant, plus le cheval courait en arrière. Ses pieds sonnaient sur la route; la poussière volait autour de lui, et, à la fin, M. Winkle, dont les bras étaient presque démantibulés, fut obligé de laisser aller la bride. Le cheval s'arrêta, regarda autour de lui d'un air étonné, se retourna, et se mit à trotter tranquillement vers son écurie, laissant là M. Winkle et M. Pickwick, qui échangèrent entre eux des regards de désappointement. Tout à coup le roulement d'une voiture à peu de distance attira leur attention; ils tournèrent la tête: «Il ne manquait plus que cela! s'écria M. Pickwick avec désespoir; voilà l'autre cheval qui s'en va aussi!»
Cela n'était que trop vrai. Le bucéphale de la chaise avait été effrayé par le bruit que faisait son compagnon; il avait la bride sur le cou, et l'on peut sans peine imaginer le résultat!
Il s'échappa, entraînant avec rapidité MM. Tupman et Snodgrass. Hélas! leur carrière ne fut pas longue. M. Tupman, hors de lui-même, se jeta dans la haie, et M. Snodgrass suivit instinctivement son exemple. Le cheval brisa la voiture contre un pont de bois, sépara les roues du brancard, le brancard de la caisse, et, finalement, resta immobile à contempler les ruines qu'il avait faites.
Le premier soin des deux amis intacts fut d'extraire les deux amis naufragés de leur lit d'épines. Quand ils y furent parvenus, ils s'aperçurent avec une satisfaction inexprimable que ceux-ci n'avaient pas souffert de dommage sérieux, et qu'ils en étaient quittes pour de nombreuses déchirures dans leurs vêtements et dans leur peau. Tous ensemble, ils s'occupèrent alors à débarrasser le cheval des débris de la chaise; et lorsque cette opération compliquée fut terminée, ils le placèrent au milieu d'eux, et poursuivirent lentement leur chemin, abandonnant les restes de la voiture à leur triste destinée.
Une heure de marche amena nos voyageurs auprès d'une petite auberge plantée entre deux ormes sur le bord de la route. On voyait par-devant une grande auge et une énorme enseigne; par derrière, une ou deux meules déformées; sur le côté, un jardin potager; et tout autour, entassés dans une étrange confusion, des hangars ruinés et des appentis couverts de mousse. Un paysan, porteur d'une tête rousse, travaillait dans le jardin. M. Pickwick l'aperçut et lui cria: «Ohé, là bas!» Le paysan se releva lentement, abrita ses yeux avec ses mains, et examina froidement M. Pickwick et ses compagnons.
«Ohé, là bas! répéta M. Pickwick.
—Ohé, répondit la tête rousse.
—Combien y a-t-il d'ici à Dingley-Dell?
—Sept bons milles.
—La route est-elle bonne?
—Non!» rétorqua brièvement le paysan. Puis, ayant fait subir à nos voyageurs un nouvel examen, il se remit à travailler, sans s'occuper d'eux davantage.
«Nous voudrions laisser ce cheval ici, reprit M. Pickwick.
—Laisser le cheval ici? répéta l'homme en s'appuyant sur sa bêche.
—Précisément, répondit M. Pickwick, qui s'était avancé avec son coursier jusqu'à la porte de la palissade du jardin.
—Maîtresse! beugla l'homme à la tête rousse, en sortant du potager et en regardant le cheval d'un air soupçonneux; maîtresse!»
Une grande femme osseuse et toute droite du haut en bas répondit à cet appel. Elle était couverte d'un gros sarrau bleu, et sa taille se trouvait à un pouce ou deux de ses aisselles.
«Ma bonne femme, dit M. Pickwick en s'approchant et en faisant usage de sa voix la plus insinuante, pouvons-nous laisser ce cheval ici?»
Le paysan dit quelque chose à l'oreille de la grande femme. Celle-ci regarda toute la caravane du haut en bas, et, après un instant de réflexion, répondit: «Non, je n'en avons pas le cœur!
—Le cœur! répéta M. Pickwick; qu'est-ce qu'elle parle de son cœur?
—J'avons été inquiétée pour ça l'autre fois, dit la femme, en rentrant dans la maison, et je ne voulons pu rien y voir.
—Voilà la chose la plus extraordinaire qui me soit jamais arrivée dans tous mes voyages, s'écria M. Pickwick, rempli d'étonnement.
—Je crois.... je crois réellement, murmura M. Winkle à ses amis, je crois qu'ils nous soupçonnent d'avoir dérobé ce cheval.
—Comment! s'écria M. Pickwick, avec une explosion d'indignation. M. Winkle répéta modestement l'opinion qu'il venait d'émettre.
—Ohé! l'homme! cria M. Pickwick, irrité, pensez-vous donc que nous avons volé ce cheval?
—Je ne le crois pas, j'en suis sûr! répondit l'homme à la tête rouge, avec une espèce de sourire qui agita toute sa physionomie de l'une à l'autre oreille; et en parlant ainsi, il entra dans la maison, dont il ferma soigneusement la porte.
—C'est comme un rêve! s'écria M. Pickwick, un hideux cauchemar! O ciel! imaginez-vous un homme marchant toute une journée, poursuivi par un cheval épouvantable, dont il ne peut pas se débarrasser!
Les pickwickiens abattus se remirent tristement en route, l'énorme quadrupède, pour qui ils ressentaient le plus profond dégoût, marchant lentement sur leurs talons.
L'après-midi était fort avancée lorsque nos quatre amis, toujours suivis du malencontreux animal, arrivèrent enfin dans la ruelle qui conduisait à Manoir-ferme. Mais quoiqu'ils touchassent au terme de leurs fatigues, leur satisfaction était prodigieusement amortie par l'absurde singularité de leur apparence; des habits déchirés, des visages égratignés, des souliers sales, des figures exténuées; et par-dessus tout, l'affreux cheval. Oh! combien M. Pickwick le maudissait! De temps en temps il jetait sur lui des regards où se peignaient la haine et le désir d'une épouvantable vengeance. Plus d'une fois, il avait calculé le montant probable de ce qu'il faudrait payer pour avoir la satisfaction de lui couper la gorge; et maintenant la tentation de l'assassiner ou de l'abandonner dans les champs déserts se présentait à son esprit avec dix fois plus de violence. Cependant il avançait toujours, et à l'un des détours de la ruelle, il fut distrait de ses horribles pensées par l'apparition soudaine de deux personnages. C'étaient M. Wardle et son fidèle serviteur, le gros garçon rougeaud.
«Eh bien! où donc avez-vous été? demanda le gentleman hospitalier. Je vous ai attendu toute la journée. Vous avez l'air fatigués. Quoi! des égratignures! pas de blessures, j'espère?... Non... j'en suis bien aise. Vous avez versé? N'y pensez plus, c'est un accident commun dans ce pays-ci.—Joe, damné garçon, il est encore à dormir! Joe, prenez ce cheval et conduisez-le dans l'écurie.»
Le gros joufflu tenant en bride le fatal coursier, se traîna d'un pas paresseux derrière la compagnie, tandis que le vieux gentleman s'efforçait de consoler ses hôtes de la partie de leurs aventures qu'ils jugèrent à propos de lui communiquer.
Arrivés à Manoir-ferme, il commença par les faire entrer dans la cuisine en leur disant: «Nous allons tout réparer ici, et ensuite je vous introduirai dans le salon.—Emma, apportez l'eau-de-vie de cerises.—Maintenant, Jane, une aiguille et du fil.—Mary, des serviettes et de l'eau. Allons vite, mes filles, dépêchons.»
Trois ou quatre grosses réjouies se dispersèrent rapidement pour aller chercher les articles demandés, tandis qu'un couple de domestiques mâles, aux têtes rondes et aux larges visages, se levèrent des siéges qu'ils occupaient auprès de la cheminée comme s'ils avaient été à Noël, se plongèrent dans l'obscurité de divers recoins, et en ressortirent bientôt, armés d'une bouteille de cirage et d'une demi-douzaine de brosses.
«Allons, vite!» répéta le vieux gentleman. Mais c'était une exhortation tout à fait inutile, car l'une des servantes versait l'eau-de-vie, l'autre apportait les serviettes, et l'un des hommes saisissant soudainement M. Pickwick par la jambe, au hasard imminent de lui faire perdre l'équilibre, brossait ses bottes avec tant d'ardeur que ses cors en rougirent au blanc. Dans le même temps, un second domestique frottait M. Winkle avec une énorme brosse, tout en produisant avec sa bouche cette espèce de sifflement que les garçons d'écurie ont l'habitude de faire entendre quand ils étrillent un cheval.
Quant à M. Snodgrass, après avoir terminé ses ablutions, il tourna son dos au feu, et savourant avec délices son eau-de-vie, il se mit à examiner la pièce où il se trouvait.
D'après la description qu'il en a faite, c'était une vaste chambre pavée de briques rouges. La cheminée paraissait immense; le plafond s'honorait d'une garniture de bottes d'oignons, de jambons et de lard; les murs étaient décorés de plusieurs cravaches, de deux ou trois brides, d'une selle et d'une vieille espingole rouillée. Au-dessous de celle-ci, on lisait en gros caractère: CHARGÉE, et elle devait l'être depuis plus d'un demi-siècle, s'il fallait en croire son apparence et celle de l'inscription. Un vieux coucou, au mouvement tranquille et solennel, tictaquait gravement dans un coin, tandis qu'une montre d'argent, d'une égale antiquité, se dandinait à l'un des nombreux crochets dont la muraille était semée.
«Êtes-vous prêts? demanda le vieux gentleman à ses hôtes, quand il les vit bien lavés, bien recousus, bien brossés, bien restaurés.
—Tout à fait, répondit M. Pickwick.
—Alors, venez avec moi.» Trois des voyageurs le suivirent
à travers
plusieurs corridors sombres, ils furent rejoints à la porte du
salon par
M. Tupman, qui était resté derrière pour
dérober un baiser à Emma, mais
qui n'avait obtenu, pour toute récompense, qu'un certain nombre
de
bourrades et d'égratignures. Cependant le vieillard les
introduisit en
disant: «Gentlemen, soyez les bienvenus à
Manoir-ferme.»
Plusieurs visites réunies dans le salon se levèrent pour recevoir les nouveaux venus, et pendant qu'on accomplissait les formalités cérémonieuses des introductions, M. Pickwick eut le loisir d'examiner la figure des assistants et de spéculer sur leur caractère et sur leurs occupations. C'était un genre d'amusement auquel il se livrait volontiers, ainsi que beaucoup d'autres grands hommes.
Une très-vieille dame, avec un énorme bonnet et une robe de soie fanée, occupait le poste d'honneur à l'angle droit de la cheminée. Ce n'était pas un moindre personnage que la mère de M. Wardle. Plusieurs certificats, prouvant qu'elle avait été bien élevée et n'avait pas quitté la bonne route en vieillissant, étaient appendus aux murailles, sous la forme d'antiques paysages en tapisserie, d'alphabets en point de marque, non moins antiques, et de poignées à bouilloires en soie cramoisie, d'une plus récente période. La tante demoiselle, les deux jeunes filles et M. Wardle, groupés autour de la vieille dame, semblaient disputer à qui lui témoignerait les attentions les plus infatigables. L'une tenait son cornet acoustique, l'autre une orange, la troisième un flacon d'odeurs, tandis que M. Wardle tamponnait soigneusement les coussins qui la supportaient. De l'autre côté de la cheminée était assis un vieux gentleman, doué d'une contenance bienveillante et d'une tête chauve c'était le vicaire de Dingley-Dell; auprès de lui se trouvait sa femme, bonne vieille dame dont la physionomie robuste et le teint animé semblaient annoncer que, si elle était savante dans la confection de tous les cordiaux fabriqués par une bonne ménagère, elle savait aussi se les administrer à propos. Un petit homme, porteur d'une tête semblable à une pomme de reinette, causait dans un coin avec un gentleman vieux et gros, tandis que deux ou trois autres vieillards et tout autant de vieilles ladies étaient assis, roides et immobiles sur leurs chaises, considérant impitoyablement M. Pickwick et ses compagnons de voyage.
«Ma mère!» dit M. Wardle, de toute l'étendue de sa voix, M. Pickwick!
—Oh! fit la vieille lady, en secouant la tête, je ne vous entends pas.
—M. Pickwick! grand'maman! crièrent ensemble les deux jeunes demoiselles.
—Ah! reprit la vieille dame, c'est bon; cela ne fait pas grand'chose. Il ne se soucie guère d'une vieille femme comme moi, j'en suis certaine.
—Je vous assure, madame, dit M. Pickwick, en saisissant la main de la vieille lady, et en parlant tellement fort, que sa bienveillante figure en devint écarlate, je vous assure, madame, que rien ne me charme autant que de voir, à la tête d'une si belle famille, une personne de votre âge, paraissant aussi jeune et aussi bien portante.
—Ah! reprit la vieille dame, après une courte pose, tout cela est fort joli, j'en suis sûre; mais je ne peux pas l'entendre.
—Grand'maman est mal disposée maintenant, dit doucement miss Isabella Wardle, mais elle vous parlera tout à l'heure.»
M. Pickwick exprima par un signe son empressement à se prêter aux infirmités de l'âge; et, se retournant, il prit part à la conversation générale.
«Charmante habitation! situation délicieuse! dit-il.
—Délicieuse! répétèrent MM. Snodgrass, Tupman et Winkle.
—Oui, je m'en flatte, repondit M. Wardle.
—Monsieur, dit l'homme à la tête de pomme de reinette, il n'y a pas un meilleur morceau de terre dans tout le comté de Kent; il n'y en a pas, en vérité, monsieur. Je suis sûr qu'il n'y en a pas!» Et il regarda autour de lui d'un air triomphant, comme s'il avait été violemment contredit par quelqu'un, et qu'il fût parvenu à lui imposer silence.
«Il n'y a pas un meilleur morceau de terre dans tout le comté de Kent, répéta l'homme à la tête de pomme de reinette, après une pause.
—Excepté le pré de Mullins, articula solennellement le gros gentleman.
—Le pré de Mullins! s'écria l'autre avec un profond mépris.
—C'est une excellente terre, insinua un second gros homme.
—Oui, assurément, dit un troisième gros homme.
—Tout le monde sait cela,» poursuivit l'hôte corpulent.
L'homme à tête de pomme de reinette regarda dubitativement autour de lui; mais, se trouvant décidément en minorité, il prit un air de supériorité compatissante, et n'ajouta plus rien.
«De quoi parle-t-on? demanda la vieille dame à l'une de ses petites-filles d'un son de voix très-élevé; car, suivant l'usage des sourds, elle ne semblait pas imaginer que d'autres pussent entendre ce qu'elle-même disait.
—On parle de la terre, grand'maman.
—Qu'est-ce qu'on dit de la terre? Est-ce qu'il est arrivé quelque chose?
—Non, non. M. Miller disait que notre terre est meilleure que le pré de Mullins.
—Qu'est-ce qu'il en sait? demanda la vieille dame avec indignation. Miller est un fat impertinent, et vous pouvez le lui dire de ma part.» Ayant proféré cette sentence, la vieille dame se redressa, et regarda le délinquant d'un air sévère, sans se douter un seul instant qu'elle avait parlé de manière à être entendue de tout le monde.
—Allons! allons! fit M. Wardle en s'empressant avec une anxiété naturelle de changer la conversation; que dites-vous d'un whist, monsieur Pickwick?
—Je l'aimerais par-dessus toute chose; mais, je vous prie, ne le faites pas à cause de moi.
—Oh! je vous assure que ma mère aime beaucoup à faire son whist. N'est-ce pas vrai, ma mère?»
La vieille dame, qui était beaucoup moins sourde sur ce sujet que sur tout autre, répondit affirmativement.
«Joe! Joe! cria le vieux gentleman, Joe! damné garçon.... Ah! le voilà! Dressez les tables de jeu.»
Le léthargique jeune homme vint à bout de dresser, sans autre stimulant, deux tables de jeu: l'une pour faire le whist, l'autre pour jouer à la papesse Jeanne. Les joueurs de whist étaient: M. Pickwick et la vieille lady, M. Miller et le gros gentleman. L'autre jeu comprenait le reste de la société.
Le whist fut conduit avec tout le sérieux, avec toute la gravité qu'exige cet acte solennel, auquel, suivant nous, on a mal à propos et avec irrévérence donné le nom de jeu. Mais, à la table ronde, on faisait éclater une gaieté si bruyante, qu'elle nuisait notablement aux réflexions de M. Miller. Ce malheureux personnage n'étant pas aussi absorbé par son jeu qu'il aurait dû l'être, tombait dans des fautes, dans des crimes impardonnables, qui excitaient au plus haut degré la rage du gros gentleman, et éveillaient proportionnellement la bonne humeur de la vieille lady.
«Ah! ah! fit le criminel Miller d'un ton victorieux en prenant la septième levée. Je ne pouvais pas mieux jouer, j'espère; il était impossible de faire un trick de plus.»
La vieille dame ne le laissa pas longtemps dans cette heureuse situation d'esprit. «Miller aurait dû couper le carreau, dit-elle; n'est-il pas vrai, monsieur?»
M. Pickwick salua affirmativement.
Le joueur infortuné fit un appel à la générosité de son partner en disant d'un ton dubitatif: «Devais-je réellement le couper?
—Certainement, monsieur, répondit sèchement le gros gentleman.
—J'en suis désolé, répliqua Miller avec abattement.
—Il est bien temps! grommela son partner.
—Deux d'honneurs. Cela nous fait huit,» dit M. Pickwick.
On redonna des cartes.
«Pouvez-vous en faire encore une? demanda la vieille dame.
—Oui, répondit M. Pickwick. Double, simple; et le rob.
—On n'a jamais vu une pareille chance! fit observer M. Miller.
—Ni d'aussi vilaines cartes!» ajouta le gros gentleman.
Un silence solennel s'ensuivit. M. Pickwick était enjoué, la vieille dame attentive, le gros gentleman querelleur, et M. Miller craintif.
«Encore une partie double! s'écria la vieille dame triomphante, en plaçant sous le flambeau une pièce de six pence et un demi-penny, sans empreinte, comme mémorandum du fait.
—Encore une partie double, monsieur, dit M. Pickwick.
—Je le sais bien, monsieur,» répliqua le gros gentleman avec aigreur.
Dans le courant d'une autre partie, dont le résultat fut le même, M. Miller eut le malheur de faire une renonce. Aussi, le gros gentleman ne fut plus maître de contenir son irritation. La vieille dame, au contraire, entendait de mieux en mieux, tandis que l'infortuné Miller paraissait aussi peu dans son élément qu'un dauphin dans une guérite. Quand le whist fut terminé, le gros gentleman se retint dans un coin et resta parfaitement muet durant une heure vingt-sept minutes: alors seulement, sortant de sa retraite, il offrit à M. Pickwick une prise de tabac, avec l'air généreux d'un homme que la charité chrétienne engage à pardonner les injures qu'il a reçues.
Pendant ces événements, le jeu de la table ronde continuait avec gaieté. Isabelle Wardle s'était associée avec M. Trundle, Émily Wardle avec M. Snodgrass, et qui plus est, M. Tupman et la tante demoiselle avaient aussi formé une société de fiches et de galanteries. Le vieux M. Wardle était au comble de la joie; il conduisait une banque avec tant d'astuce, les dames montraient tant d'âpreté au gain, qu'un tonnerre d'éclats de rire retentissait continuellement autour de la table. Il y avait une vieille lady qui était toujours obligée de payer pour une demi-douzaine de cartes. Tout le monde en riait régulièrement à chaque tour, et quand la vieille lady avait l'air vexé de payer, on riait encore plus fort: alors son visage s'épanouissait par degrés, et elle finissait par faire chorus avec les autres. Quand la tante demoiselle faisait un mariage, les jeunes personnes éclataient de nouveau et la tante demoiselle devenait de très-mauvaise humeur; mais elle sentait la main de M. Tupman qui saisissait la sienne par-dessous la table, et son visage s'épanouissait aussi, puis elle prenait un air à peu près malin, comme si le mariage n'avait pas été aussi loin de la question qu'on le supposait. Alors tout le monde recommençait à rire, surtout le vieux Wardle qui s'amusait d'une plaisanterie au moins autant que les plus jeunes. Cependant, M. Snodgrass murmurait continuellement dans l'oreille de sa partner des sentiments poétiques, qui faisaient faire à un vieux gentleman sur les associations pour les cartes et sur les associations pour la vie, des remarques facétieuses et malignes, accompagnées de coups d'œil, de coups de coude et de sourires. L'hilarité de la compagnie en était redoublée, et spécialement celle de l'épouse du susdit vieux gentleman. De temps en temps M. Winkle éditait des bons mots, fort connus dans la ville, mais qui ne l'étaient pas encore dans la province; et comme tout le monde en riait de très-bon cœur et les trouvait excellente, M. Winkle était resplendissant d'honneur et de gloire. Quant au bienveillant ecclésiastique, il regardait cette scène d'un air satisfait, car le bon vieillard était heureux de voir des visages heureux autour de lui; et, quoique la joie fût assez bruyante, elle venait du cœur, non des lèvres, c'est-à-dire que c'était la véritable joie, après tout.
La soirée s'écoula rapidement au sein de ces récréations. Après un souper simple et substantiel, un cercle sociable fut formé autour du feu, et M. Pickwick déclara que jamais de sa vie il n'avait ressenti plus de vrai bonheur et n'avait été mieux disposé à jouir du présent hélas! trop fugitif.
Le vieillard hospitalier était assis en cérémonie auprès du fauteuil de sa mère, et tenait une de ses mains dans les siennes: «Voilà précisément ce que j'aime, disait-il. Les plus heureux instants de mon existence se sont passés auprès de ce vieux foyer, et je trouve du plaisir à y faire flamber du feu jusqu'à ce que la chaleur devienne insupportable. Voyez-vous... ma pauvre vieille mère que voilà, s'asseyait dans cette cheminée sur ce petit tabouret, quand elle était enfant. N'est-il pas vrai, ma mère?»
La vieille lady secoua la tête avec un sourire mélancolique, et l'on vit couler lentement sur ses joues ces larmes involontaires qui s'éveillent au souvenir des anciens temps et du bonheur écoulé depuis de longues années.
«Monsieur Pickwick, continua leur hôte après un court silence, vous m'excuserez si je parle souvent de cet endroit, car je l'aime passionnément, et je n'en connais pas d'autre. La vieille maison et les champs mêmes semblent être pour moi d'anciens amis. J'en dis autant de notre petite église garnie d'une épaisse tenture de lierre, sur lequel, par parenthèse, notre excellent ami que voilà a fait une chanson à son arrivée ici. Monsieur Snodgrass, il me semble que votre verre est vide.
—Je vous demande pardon, répliqua ce gentleman, dont la curiosité poétique avait été grandement excitée par la dernière phrase de son hôte. Vous parliez ce me semble d'une chanson sur le lierre?
—C'est à notre ami qu'il faut vous adresser à ce sujet, dit M. Wardle en indiquant l'ecclésiastique par un signe.
—Oserais-je vous prier, monsieur, de nous faire connaître cette composition? dit alors M. Snodgrass.
—Véritablement, répondit le vénérable ecclésiastique, c'est fort peu de chose et ma seule excuse pour m'en être rendu coupable, c'est que j'étais très-jeune dans ce temps-là. Telle qu'elle est, toutefois, vous allez l'entendre, si vous le désirez.»
Un murmure de curiosité fut naturellement la réplique, et le vieil ecclésiastique, soufflé de temps en temps par sa femme, commença à réciter la pièce de vers en question. «Je l'appelle,» dit-il:
Tandis que le bienveillant ecclésiastique répétait ses vers une seconde fois pour permettre à M. Snodgrass d'en prendre note, M. Pickwick étudiait avec un grand intérêt l'expression de sa physionomie. Il prit ensuite la parole et dit au vicaire:
«Voulez-vous me permettre, monsieur, malgré la nouveauté de notre connaissance, de vous demander si, dans le cours de votre carrière, comme ministre de l'évangile, vous n'avez pas observé beaucoup d'événements dignes d'être conservés dans la mémoire des hommes?
—Effectivement, monsieur, répliqua le ministre; j'ai observé beaucoup d'événements, mais dans une sphère étroite; et ils ont toujours été d'une nature simple et ordinaire.
—Vous avez réuni, je pense, quelques notes sur John Edmunds?» reprit M. Wardle, qui désirait mettre son ami en évidence, pour l'édification de ses nouveaux hôtes.
La vicaire fit un léger signe d'assentiment et se préparait à changer le sujet de la conversation, lorsque M. Pickwick lui dit: «Pardonnez-moi, monsieur; mais je vous serais obligé de m'apprendre qui était ce John Edmunds?
—C'est précisément ce que j'allais demander; ajouta M. Snodgrass avec vivacité.
—Vous êtes pris, s'écria le joyeux hôte. Il faudra, tôt ou tard, que vous satisfassiez la curiosité de ces messieurs; ainsi, vous feriez mieux de profiter de l'occasion et d'en finir sur-le-champ.»
Le vieux ministre sourit avec bonhomie et rapprocha sa chaise de la cheminée. Les autres membres se serrèrent aussi, principalement M. Tupman et la tante demoiselle, qui avaient peut-être l'ouïe un peu dure. Le cornet de la vieille lady fut ajusté soigneusement; M. Miller, qui s'était endormi, fut réveillé par son ex-partner, au moyen d'un pinçon monitoire, administré par-dessous la table, et le ministre, sans autre préface, commença le récit suivant, auquel nous avons pris la liberté de donner pour titre:
LE RETOUR DU CONVICT.
«Lorsque je fus nommé vicaire de ce village, il y a juste vingt-cinq ans, j'y trouvai, parmi mes paroissiens, un certain Edmunds qui tenait à bail une petite ferme du voisinage. C'était un méchant homme, paresseux et dissolu par habitude, morose et féroce par disposition. Excepté quelques vagabonds abandonnés qui flânaient avec lui dans les champs ou qui s'abrutissaient à la taverne, il n'avait pas un seul ami, pas même une connaissance. En général on l'évitait, car personne ne se souciait de parler à un individu redouté par plusieurs, détesté par tous.
Cet homme avait une femme et un fils âgé d'environ douze ans. Je vous attristerais sans nécessité en vous dépeignant les souffrances qu'avait endurées sa femme, et tout ce que je pourrais vous dire ne suffirait pas pour apprécier suffisamment la douceur et la résignation qu'elle déployait dans les circonstances les plus délicates, ni la sollicitude pleine de tendresse et de douleur avec laquelle elle élevait son enfant. Que Dieu me pardonne ce que je vais dire, si c'est un soupçon peu charitable, mais, dans mon âme et conscience, je crois que son mari essaya systématiquement, pendant plusieurs années, de la faire mourir de chagrin. Elle supporta tout, cependant, pour l'amour de son fils; et même, quoique cela puisse paraître étrange à bien des gens, pour l'amour de son mari. Elle l'avait aimé autrefois, et malgré ses brutalités, malgré la cruauté qu'il lui témoignait, le souvenir de ce qu'il avait été pour elle éveillait encore dans son sein des sentiments de douce indulgence, auxquels, excepté la femme, toutes les autres créatures de Dieu sont étrangères.
Ils étaient pauvres: la conduite du mari ne permettait pas qu'il en fût autrement; mais le travail obstiné, incessant de la femme, les maintenait au-dessus du besoin. Cependant ses efforts étaient bien mal récompensés. Les gens qui passaient auprès de leur maison, le soir, entendaient souvent les pleurs, les gémissements de la malheureuse femme, et le bruit des coups qu'elle recevait. Plus d'une fois, après minuit, l'enfant vint frapper doucement à la porte de quelque maison voisine, où il était envoyé par sa mère, pour échapper à l'ivresse furieuse du père dénaturé.
Pendant tout ce temps, et quoique la pauvre créature portât souvent des marques de mauvais traitements, qu'elle ne pouvait pas entièrement cacher, elle assistait régulièrement au service divin. Chaque dimanche, matin et soir, elle occupait avec son fils le même banc dans notre petite église; et quoique la mère et l'enfant fussent tous deux pauvrement habillés (plus pauvrement même que beaucoup de leurs voisins qui se trouvaient dans une position encore plus précaire), leur toilette était toujours décente et propre. Chacun avait un signe amical et une parole bienveillante pour cette pauvre madame Edmunds, et parfois quand, au sortir de l'église, elle s'arrêtait sous les ormes qui conduisaient au porche, pour échanger quelques mots avec un voisin; ou quand elle ralentissait le pas pour regarder, avec l'orgueil et la tendresse d'une mère, son enfant, rose et bien portant, qui jouait devant elle avec quelques petits camarades, sa figure fatiguée s'éclairait d'une expression de gratitude profondément ressentie, et elle paraissait être sinon heureuse ou gaie, du moins résignée et tranquille.
Cinq ou six ans s'écoulèrent: l'enfant était devenu un jeune homme robuste et bien bâti, mais le temps, qui avait renforcé ses membres délicats, avait courbé la taille de sa mère et affaibli sa démarche; et cependant le bras qui aurait dû la supporter n'était plus enchaîné sous le sien, le visage qui aurait dû la réjouir ne la regardait plus en souriant. Elle occupait toujours le même banc, mais il y avait une place vacante à côté d'elle; sa bible était toujours tenue avec autant de soin, elle y faisait des signets pour l'ouvrir aux différentes lectures; mais il n'y avait plus personne pour la lire avec elle, et ses larmes coulaient sur son livre, et dérobaient à ses yeux le texte sacré. Ses voisins étaient encore aussi bienveillants qu'autrefois, mais maintenant elle détournait la tête pour éviter leur salut; elle ne s'arrêtait plus sous les vieux ormes, et elle n'enfermait plus dans son cœur des trésors de bonheur et d'espérance. Dans sa désolation elle enfonçait sa coiffe sur son visage et elle s'éloignait d'un pas précipité. Faut-il vous le dire? Ce jeune homme qui aurait dû conserver pieusement dans sa mémoire le souvenir des privations volontaires, des mauvais traitements que sa mère avait endurés pour lui; oubliant au contraire tout ce qu'il lui devait, et méprisant cruellement les angoisses de son cœur brisé, s'était lié avec les hommes les plus dépravés, les plus abandonnés de Dieu, et suivait une carrière de vices et de crimes, qui devait aboutir à la mort pour lui, à la honte pour elle. Hélas! pauvre nature humaine! Vous avez déjà deviné cela depuis longtemps.
La malheureuse femme était sur le point de voir compléter la mesure de ses infortunes. Des délits nombreux avaient été commis dans le voisinage. Les coupables étaient restés impunis, et leur audace s'en augmentait. Un vol nocturne, accompagné de circonstances aggravantes, occasionna des poursuites actives, des recherches sévères, auxquelles il était impossible d'échapper. Le jeune Edmunds fut soupçonné, ainsi que trois de ses compagnons; il fut arrêté, jugé et condamné à mort.
Le cri perçant et égaré, le cri maternel qui effraya l'audience quand le jugement solennel fut prononcé, retentit encore à mon oreille. Ce cri frappa de terreur le cœur du coupable, que le jugement, la condamnation, l'approche de la mort même n'avaient pu ébranler. Ses lèvres, jusqu'alors comprimées avec une sombre obstination, tremblèrent et se séparèrent involontairement. Son visage devint pâle, une sueur froide mouilla son front, ses membres vigoureux frissonnèrent, et il chancela sur son banc.
Dans le premier transport de ses angoisses, la mère désolée se jeta à genoux, et supplia douloureusement l'Être infini, qui l'avait soutenue jusqu'alors dans ses épreuves, de la délivrer de ce monde de misère, et d'épargner la vie de son unique enfant. A cette prière succéda une explosion de pleurs, une agonie de désespoir, telles que j'espère bien n'en revoir jamais de semblables. Dès cet instant, je fus convaincu que la douleur abrégerait sa vie, mais je n'entendis plus une seule plainte, un seul murmure s'échapper de ses lèvres.
C'était un déchirant spectacle de voir de jour en jour, dans la cour de la prison, cette malheureuse mère qui s'efforçait avec ferveur de toucher par l'affection, par les prières, le cœur pétrifié de son fils. Ce fut en vain: il resta sombre, farouche, impénitent. La commutation inespérée de sa peine, en celle de la transportation pour quatorze ans, ne put pas même adoucir pour un seul instant son endurcissement obstiné.
L'esprit de résignation qui avait si longtemps soutenu sa mère ne pouvait plus lutter contre la faiblesse et la maladie. Pourtant elle voulut revoir son fils encore une fois. Elle déroba à son lit de souffrances ses membres chancelants; mais ses forces la trahirent, et elle tomba presque inanimée sur le carreau.
C'est alors que l'indifférence et le stoïcisme tant vantés du coupable furent mis à une rude épreuve. Un jour se passa sans qu'il vît sa mère. Un second jour s'écoula, et elle ne vint pas. Un troisième soir arriva, et sa mère n'avait pas paru. Et dans vingt-quatre heures il devait être séparé d'elle peut-être pour toujours!
Ce nouveau châtiment, qui tombait si pesamment sur lui, le rendit presque fou. Oh! comme les pensées longtemps oubliées de son enfance revinrent en foule dans son esprit, tandis qu'il arpentait l'étroite cour d'un pas rapide, comme si la rapidité de sa course eût pu hâter l'arrivée des nouvelles attendues; comme le sentiment de sa misère et de son abandon s'empara amèrement de lui, lorsqu'il apprit la vérité fatale! Sa mère, la seule personne qui l'eût jamais aimé, sa mère était malade, peut-être mourante, à une demi-lieue de lui; quelques minutes auraient pu le porter près de son lit, s'il avait été libre, mais il ne devait plus la revoir. Il se précipita sur la grille, et saisissant les barreaux de fer avec l'énergie du désespoir, il la secoua et la fit trembler; il s'élança contre les murailles épaisses comme s'il avait voulu les briser. Mais la prison solide bravait ses efforts insensés, et il se mit à pleurer comme un faible enfant, en se tordant les mains.
Je portai au fils emprisonné les paroles de pardon et les bénédictions de sa mère, mais sans lui dire jusqu'à quel point son état était grave: je rapportai au lit de la mourante ses solennelles assurances de repentir et ses supplications ferventes pour obtenir ce pardon. J'écoutai avec une triste compassion les mille projets que le coupable repentant faisait déjà pour soutenir sa mère, pour la rendre heureuse quand il reviendrait de son exil. Et je savais que longtemps avant qu'il eût atteint le but de son voyage elle ne serait plus de ce monde!
Il fut emmené pendant la nuit. Peu de semaines après, l'âme de la pauvre femme prit son vol, et, comme je le crois avec confiance, pour une région de paix et de bonheur éternel. J'accomplis moi-même le service funèbre sur ses restes, qui reposent maintenant dans notre petit cimetière: il n'y a point de pierre à la tête de sa tombe, à quoi bon? Ses chagrins étaient connus aux hommes et ses vertus à Dieu.
Il avait été convenu, avant le départ du condamné, qu'il écrirait à sa mère aussitôt qu'il en pourrait obtenir la permission, et que ses lettres me seraient adressées, car son père avait positivement refusé de le voir, depuis le moment de son arrestation, et se souciait peu qu'il fût mort ou vivant. Nombre d'années s'écoulèrent sans que je reçusse de ses nouvelles; et lorsque la moitié de son temps fut passée, j'en conclus qu'il n'existait plus, et en vérité, je le souhaitais presque.
Je me trompais cependant. A son arrivée à Botany-Bay9, il avait été envoyé dans l'intérieur des terres, et ce fut apparemment pour cela qu'aucune de ses lettres ne me parvint. Il resta au même endroit pendant quatorze années, persévérant constamment dans ses bonnes résolutions, et fidèle aux promesses qu'il avait faites à sa mère. Quand son temps fut fini, il surmonta d'énormes difficultés pour regagner l'Angleterre, et revint à pied au lieu de sa naissance.
Par une belle soirée du mois d'août, John Edmunds rentra dans le village dont il avait été honteusement emmené dix-sept années auparavant. Le chemin qu'il suivait passait au milieu du cimetière, et son cœur se gonfla en le traversant, les rayons du soleil couchant se jouaient à travers les branches gigantesques des vieux ormes qui réveillaient dans l'esprit du libéré les souvenirs de son jeune âge; il se rappelait le temps où, s'attachant à la main de sa mère, il se rendait gaiement à l'église avec elle; il croyait voir encore son pâle visage; il croyait sentir les larmes brûlantes qui tombaient sur son front lorsqu'elle se baissait pour l'embrasser, et qui le faisaient pleurer aussi, quoiqu'il ne sût guère alors combien ces larmes étaient remplies d'amertume. Il se rappelait encore combien de fois il avait couru joyeusement dans ce même sentier avec quelques-uns de ses petits camarades, se retournant de temps en temps pour apercevoir le sourire de sa mère, ou pour entendre sa douce voix; et alors il lui sembla qu'un rideau se tirait dans sa mémoire; et mille souvenirs de tendresse méconnue et d'avertissements méprisés, de promesses oubliées, vinrent se presser dans son cerveau et déchirer son cœur.
Il entra dans l'église, car c'était un dimanche, et quoique le service du soir fût fini et que les assistants fussent dispersés, la vieille porte de chêne, aux larges clous, n'était point encore fermée. Les pas du convict retentirent sous la voûte, et dans le calme religieux qui régnait autour de lui, il se trouva si isolé qu'il eut presque peur. Il regarda les objets qui l'entouraient: rien n'était changé. L'église lui paraissait plus petite que dans son enfance, mais elle renfermait toujours les vieux monuments qu'il avait contemplés mille fois avec une crainte enfantine. Là se trouvait la petite chaire, ornée du coussin fané où le ministre posait sa bible, et où il avait entendu prêcher la parole de Dieu; ici la table de communion, devant laquelle il avait si souvent répété, dans son enfance, les commandements qu'il avait oubliés quand il était devenu homme. Il s'approcha de l'ancien banc de sa mère; le coussin avait été retiré, la bible n'y était point. Il pensa que peut-être Mme Edmunds occupait maintenant un siége plus pauvre, ou que peut-être elle était devenue infirme et ne pouvait plus aller seule jusqu'à l'église. Il n'osait pas arrêter son esprit sur une autre supposition. Une sensation de froid s'empara de lui, et il tremblait de tous ses membres en se détournant pour sortir.
Comme il arrivait sous le porche, il y vit entrer un homme vieux et cassé. Il tressaillit, car il le reconnaissait: souvent il l'avait vu creuser des fosses dans le cimetière derrière l'église: et maintenant qu'est-ce que l'honnête sacristain allait dire au convict libéré? Le vieillard leva les yeux, le regarda un instant, lui souhaita le bonsoir, et s'éloigna avec lenteur. Il ne l'avait pas reconnu.
Edmunds descendit la colline et traversa le village. La saison était chaude, et les habitants, assis à leur porte ou se promenant dans leur petit jardin, jouissaient de la fraîcheur du soir et des douceurs du repos, après les fatigues de la journée. Beaucoup de regards se dirigèrent vers l'étranger, et il jeta à droite et à gauche bien des coups d'œil inquiets, pour voir si on se souvenait de lui et si on l'évitait. Il y avait des figures nouvelles dans presque toutes les maisons; à la porte de quelques-unes il reconnaissait la physionomie d'un camarade d'école, un bambin lorsqu'il l'avait quitté, et maintenant environné de ses joyeux enfants: devant d'autres chaumières il voyait, assis dans un fauteuil, un vieillard faible et infirme, qu'il se rappelait avoir connu encore jeune et vigoureux. Tous l'avaient oublié et il passa sans que personne lui adressât une parole.
Les derniers et doux rayons du soleil avaient jeté sur la terre une riche teinte de pourpre, donnant un éclat doré aux épis jaunis et allongeant l'ombre des arbres, lorsqu'il arriva devant la vieille maison, la maison de son enfance, après laquelle son cœur avait soupiré si souvent, si ardemment, durant de longues et pénibles années de captivité et de douleur. La palissade était basse, quoiqu'il se rappelât le temps où elle lui paraissait gigantesque; il regarda par-dessus dans le jardin. Il y vit beaucoup plus de fleurs qu'il n'y en avait autrefois, mais les vieux arbres y étaient encore. Il reconnut celui sous lequel il s'était couché mille fois lorsqu'il était fatigué de jouer au soleil, laissant doucement aller ses sens au léger sommeil d'une enfance heureuse. Il entendit des voix dans l'intérieur de la maison, mais elles affectèrent péniblement son oreille, car il ne les connaissait point, et elles exprimaient la gaieté. Or il savait bien que sa pauvre vieille mère ne pouvait pas être gaie, lui absent. La porte s'ouvrit et il en vit sortir une troupe de petits enfante riant et gambadant.
Le père, avec un marmot dans ses bras, parut sur le seuil et les enfants se pressèrent autour de lui, frappant joyeusement des mains, et le tirant de toutes leurs forces pour lui faire prendre part à leurs jeux. Le convict se rappela combien de fois, à la même place, il s'était dérobé aux regards de son père; il se rappela combien de fois il avait caché sous ses draps sa tête tremblante, en entendant les sanglote étouffés de sa malheureuse mère quand elle avait été injuriée et battue par son mari furieux. Il se détourna, et ses poings étaient crispés, ses dents étaient serrées avec rage, lorsqu'il s'éloigna de la maison paternelle.
Tel était donc le retour qui avait occupé son esprit pendant un si grand nombre d'années pénibles, et pour lequel il avait supporté tant de souffrances! Pas un visage ami, pas un regard de pardon, pas une main pour l'aider, pas une maison pour l'accueillir; et cela dans le village où il était né! Quel abandon! quelle solitude! plus amère mille fois que celle des contrées sauvages où il avait été exilé!
Il reconnut alors que, sur la terre lointaine de l'infamie et de la servitude, il s'était représenté les lieux de sa naissance tels qu'il les avait laissés, non pas tels qu'il devait les retrouver. La triste réalité se dévoila tout d'un coup à son esprit, et abattit son courage. Il n'eut pas la force de prendre des informations ni de se présenter à la seule personne qui devait le recevoir avec compassion. Il marcha lentement devant lui, évitant la grande route, comme un coupable, entra dans une prairie qu'il avait parcourue jadis dans tous les sens, couvrit son visage de ses mains, et se laissa tomber sur l'herbe.
Un homme, qu'Edmunds n'avait point aperçu, était assis tout auprès de lui sur la terre. Il se retourna pour regarder le nouveau venu, et Edmunds entendant le frôlement de ses habits releva la tête.
Cet homme portait le costume du Work-House; son corps était courbé, sa face jaune et ridée. Il paraissait très-vieux, mais plutôt par l'effet destructeur de l'intempérance et des maladies que par le résultat graduel des années. Ses yeux étaient lourds et ternes, mais quand ils eurent contemplé Edmunds pendant quelques instants, ils s'animèrent d'une étrange expression d'alarme, et s'ouvrirent si horriblement qu'ils semblaient près de sortir de leur orbite.
Le convict, se levant peu à peu sur ses genoux, examinait avec une anxiété toujours croissante le visage du vieillard. Ils s'observèrent ainsi en silence durant assez longtemps.
Tout à coup le vieillard tressaillit, devint affreusement pâle, se leva en chancelant et recula quelques pas, en voyant qu'Edmunds se levait aussi.
«Parlez-moi! que j'entende le son de votre voix! s'écria le libéré palpitant d'émotion.
—N'avance pas!» s'écria le vieillard en blasphémant.
Mais Edmunds ne l'écoutait point et continuait à s'approcher de lui.
«N'avance pas! répéta-t-il en frémissant de rage et de terreur; et en même temps, levant son bâton, il en frappa violemment le libéré au visage.
—Mon père!... Misérable!...» murmura celui-ci entre ses dents serrées; puis, s'élançant avec fureur, il saisit le vieillard à la gorge; mais il se souvint que c'était son père, et ses mains retombèrent sans force à ses côtés.
Le vieillard jeta un cri perçant, qui retentit à travers les champs déserts comme les hurlements d'un mauvais esprit. Sa face devint livide, le sang jaillit de sa bouche et de son nez, il chancela et tomba en arrière. Il s'était rompu un vaisseau, et lorsque son fils le releva de la mare de sang noir et épais qu'il avait vomie, il était mort.
Dans un coin de notre cimetière, repose un homme que j'ai
employé à mon
service pendant trois années, après cet
événement. Il était réellement
repentant et corrigé. Personne n'a su durant sa vie qui il
était, ni
d'où il venait. C'était Edmunds le convict
libéré.»
Les fatigantes aventures de la journée, ou peut-être l'influence somnifère de l'histoire racontée par le ministre, opérèrent si fortement sur les nerfs de M. Pickwick qu'il était à peine au lit depuis cinq minutes, lorsqu'il s'endormit d'un sommeil profond. Il n'en fut tiré que le lendemain matin par les brillants rayons du soleil levant, qui pénétraient dans sa chambre, et qui semblaient lui adresser des reproches.
M. Pickwick n'était pas paresseux: comme un vaillant guerrier, il s'élança hors de sa tente... je veux dire à bas de son lit.
«Quel délicieux pays! s'écria-t-il avec enthousiasme en ouvrant sa jalousie. Ah! lorsqu'on a senti l'influence d'un semblable paysage, pourrait-on consentir à vivre pour n'apercevoir chaque jour que des briques et des ardoises? Pourrait-on continuer d'exister dans un lieu où l'on ne voit pas de foin, excepté dans les écuries; pas de plantes fleuries excepté des joubarbes sur les toits; pas de vaches, excepté celles de l'impériale des voitures? Rien qui rappelle le dieu Pan, excepté des pans de muraille. Pourrait-on consentir à traîner sa vie dans un tel séjour? je le demande, pourrait-on endurer une semblable existence?»
Après avoir ainsi, durant longtemps, interrogé la solitude, suivant l'usage des plus grands poëtes, M. Pickwick allongea la tête hors de la croisée, et regarda autour de lui.
La douce et pénétrante odeur des foins qu'on venait de faucher montait jusqu'à lui. Les mille parfums des petites fleurs au jardin embaumaient l'air d'alentour; la verte prairie brillait sous la rosée matinale, et chaque brin d'herbe étincelait agité par un doux zéphyr. Enfin les oiseaux chantaient, comme si chacune des larmes de l'aurore avait été pour eux une source d'inspiration. En contemplant ce spectacle, M. Pickwick tomba dans une douce et mystérieuse rêverie.
«Ohé!» tels furent les sons qui le rappelèrent à la vie réelle.
Sa vue se porta rapidement sur la droite; mais il ne découvrit personne. Ses yeux s'égarèrent vers la gauche et percèrent en vain l'étendue. Il mesura d'un regard audacieux le firmament; mais ce n'était point de là qu'on l'appelait; enfin il fit ce qu'un esprit vulgaire aurait fait du premier coup, il regarda dans le jardin et y vit M. Wardle.
«Comment ça va-t-il? lui demanda son joyeux hôte. Belle matinée, n'est-ce pas? Charmé de vous voir levé de si bonne heure. Dépêchez-vous de descendre, je vous attendrai ici.»
M. Pickwick n'eut pas besoin d'une seconde invitation. Dix minutes lui suffirent pour compléter sa toilette, et à l'expiration de ce terme, il était à côté du vieux gentleman.
«Qu'est-ce qu'il y a? demanda M. Pickwick en voyant que son hôte était armé d'un fusil et qu'il y en avait un second près de lui, sur le gazon.
—Votre ami et moi, répliqua M. Wardle, nous allons tirer des corneilles avant déjeuner. Il est très-bon tireur, n'est-il pas vrai?
—Je le lui ai entendu dire, mais je ne lui ai jamais vu ajuster la moindre chose.
—Je voudrais bien qu'il se dépêchât, murmura M. Wardle; et il appela: Joe! Joe!»
Peu de temps après on vit sortir de la maison le gros joufflu, qui, grâce à l'influence excitante de la matinée, n'était guère assoupi qu'aux trois quarts.
«Allez appeler le gentleman, lui dit son maître, et prévenez-le qu'il me trouvera avec M. Pickwick, dans le bois. Vous lui montrerez le chemin, entendez-vous?»
Joe s'éloigna pour exécuter cette commission, et M. Wardle, portant les deux fusils, conduisit M. Pickwick hors du jardin.
«Voici la place,» dit-il au bout de quelques minutes en s'arrêtant dans une avenue d'arbres. C'était un avertissement inutile, car le croassement continuel des pauvres corneilles indiquait suffisamment leur domicile.
Le vieux gentleman posa l'un des fusils sur la terre et chargea l'autre.
«Voilà nos gens, dit M. Pickwick. Et en effet on aperçut au loin M. Tupman, M. Snodgrass et M. Winkle, car Joe ne sachant pas, au juste, lequel de ces messieurs il devait amener, avait jugé, dans sa sagacité profonde, que pour prévenir toute erreur, le meilleur moyen était de les convoquer tous les trois.
«Arrivez! arrivez! cria le vieux gentleman à M. Winkle. Un fameux tireur comme vous aurait dû être prêt depuis longtemps, même pour si peu de chose.»
M. Winkle répondit par un sourire contraint, et ramassa le fusil qui lui était destiné, avec l'expression de physionomie qui aurait pu convenir à une corneille métaphysicienne, tourmentée par le pressentiment d'une mort prochaine et violente. C'était peut-être de l'indifférence, mais cela ressemblait prodigieusement à de l'abattement.
Le vieux gentleman fit un signe, et deux gamins déguenillés commencèrent à grimper lestement sur deux arbres.
«Pourquoi faire ces enfants?» demanda brusquement M. Pickwick.
Son bon cœur s'était alarmé, car il avait tant entendu parler de la détresse des laboureurs, qu'il n'était pas éloigné de croire que leurs enfants pussent être forcés par la misère, à s'offrir eux-mêmes pour but aux chasseurs, afin d'assurer ainsi à leurs parents une chétive subsistance.
«Seulement pour faire lever le gibier, répondit en riant M. Wardle.
—Pour faire quoi?
—Pour effrayer les corneilles.
—Ah! voilà tout?
—Oui. Vous voilà entièrement tranquille?
—Tout à fait.
—Très-bien! Commencerai-je? ajouta le vieux gentleman en s'adressant à M. Winkle.
—Oui, s'il vous plaît, répondit celui-ci, enchanté d'avoir un moment de répit.
—Reculez-vous un peu. Allons! voilà le moment!»
L'un des enfants cria en secouant une branche, sur laquelle était un nid, et aussitôt une douzaine de jeunes corneilles, interrompues au milieu d'une très-bruyante conversation, s'élancèrent au dehors pour demander de quoi il s'agissait. Le vieux gentleman fit feu, par manière de réplique. L'un des oiseaux tomba et les autres s'envolèrent.
—Ramassez-le Joe,» dit le vieux gentleman.
Le corpulent jeune homme s'avança, et ses traits s'épanouirent en guise de sourire: des visions indistinctes de pâtés de corneilles flottaient devant son imagination. En emportant l'oiseau, il riait, car la victime était grasse et tendre.
«Maintenant, à votre tour, monsieur Winkle, dit le vieux gentleman en rechargeant son fusil. Allons! tirez!»
M. Winkle s'avança, et épaula son fusil. M. Pickwick et ses compagnons se reculèrent involontairement, pour éviter la pluie de corneilles qu'ils étaient sûrs de voir tomber sous le plomb dévastateur de leur ami. Il y eut une pose solennelle, un grand cri, un battement d'ailes, un léger clic....
«Oh! oh! fit le vieux gentleman.
—Il ne veut pas partir? demanda M. Pickwick.
—Il a raté, répondit M. Winkle, qui était fort pâle, probablement de désappointement.
—C'est étrange, dit le vieux gentleman en prenant le fusil. Cela ne lui est jamais arrivé.
—Comment? je ne vois aucun reste de la capsule.
—En vérité? répartit M. Winkle: j'aurai complétement oublié la capsule.»
Cette légère omission fut réparée; M. Pickwick s'abrita de nouveau, et M. Tupman se mit derrière un arbre. M. Winkle fit un pas en avant, d'un air déterminé, en tenant son fusil à deux mains. L'enfant cria; quatre oiseaux s'envolèrent; M. Winkle leva son arme; on entendit une explosion, puis un cri d'angoisse; mais ce n'était pas le cri d'une corneille. M. Tupman avait sauvé la vie à beaucoup d'innocents oiseaux, en recevant dans son bras gauche une partie de la charge.
Il serait impossible d'exprimer la confusion qui s'en suivit; de dire comment M. Pickwick, dans les premiers transports de son émotion, appela M. Winkle, misérable! comment M. Tupman était étendu sur le gazon; comment M. Winkle, frappé d'horreur, s'était agenouillé auprès de lui; comment M. Tupman, dans le délire, invoquait plusieurs noms de baptême féminins, puis ouvrait un œil, puis l'autre, et retombait en arrière, en les fermant tous les deux. Une telle scène serait aussi difficile à décrire, qu'il le serait de peindre le malheureux blessé revenant graduellement à lui-même, voyant bander ses plaies avec des mouchoirs, et regagnant lentement la maison, appuyé sur ses amis inquiets.
Les dames étaient sur le seuil de la porte, attendant le retour de ces messieurs pour déjeuner. La tante demoiselle brillait entre toutes; elle sourit et leur fit signe de venir plus vite. Il était évident qu'elle ne savait point l'accident arrivé. Pauvre créature! Il y a des moments où l'ignorance est véritablement un bienfait.
On approchait de plus en plus.
«Qu'est-il donc arrivé au vieux petit monsieur? dit à demi-voix miss Isabella Wardle. La tante demoiselle ne fit pas attention à cette remarque. Elle crut qu'il s'agissait de M. Pickwick; car à ses yeux, Tracy Tupman était un jeune homme: elle voyait ses années à travers un verre rapetissant.
—Ne vous effrayez point! cria M. Wardle à ses filles; et la petite troupe était tellement pressée autour de M. Tupman, qu'on ne pouvait pas encore distinguer clairement la nature de l'événement.
—Ne vous effrayez point, répéta M. Wardle quelques pas plus loin.
—Qu'y a-t-il donc! s'écrièrent les dames horriblement alarmées par cette précaution.
—IL est arrivé un petit accident à M. Tupman; voilà tout.»
La tante demoiselle poussa un cri perçant, ferma les yeux et se laissa tomber à la renverse dans les bras des deux jeunes personnes.
«Jetez-lui de l'eau froide au visage, s'écria le vieux gentleman.
—Non! Non! murmura la tante demoiselle. Je suis mieux maintenant, Bella.... Émily.... Un chirurgien.... Est-il blessé? est-il mort? est-il.... Ah! ah! ah!...» Et la tante demoiselle, poussant de nouveaux cris, eut une attaque de nerfs n° 2.
«Calmez-vous, dit M. Tupman affecté presque jusqu'aux larmes de cette expression de sympathie pour ses souffrances. Chère demoiselle, calmez-vous!
—C'est sa voix! s'écria la tante demoiselle; et de violents symptômes d'une attaque n° 3 se manifestèrent aussitôt.
—Ne vous tourmentez pas, je vous en supplie, très-chère demoiselle, reprit M. Tupman d'une voix consolante. Je suis fort peu blessé, je vous assure.
—Vous n'êtes donc pas mort? s'écria la nerveuse personne. Oh! dites que vous n'êtes pas mort.
—Ne faites pas la folle, Rachel, interrompit M. Wardle, d'une manière plus brusque que ne semblait le comporter la nature poétique de cette scène. Quelle diable de nécessité y a-t-il, qu'il vous dise lui-même qu'il n'est pas mort?
—Non! je ne le suis pas, reprit M. Tupman; je n'ai pas besoin d'autres secours que les vôtres. Laissez-moi m'appuyer sur votre bras....» Et il ajouta à son oreille: «O miss Rachel!» Pleine d'agitation, la dame de ses pensées s'avança et lui offrit son bras. Ils entrèrent ensemble dans le salon. M. Tracy Tupman pressa doucement sur ses lèvres une main qu'on lui abandonna, et se laissa tomber ensuite sur un canapé.
«Vous trouvez-vous mal? demanda Rachel avec anxiété.
—Non, ce n'est rien; je serai mieux dans un instant, répondit M. Tupman en fermant les yeux.
—Il dort! murmura la tante demoiselle (il avait clos ses paupières depuis près de vingt secondes). Il dort! cher M. Tupman!»
M. Tupman sauta sur ses pieds. Oh! répétez ces paroles! s'écria-t-il.
La dame tressaillit. «Sûrement vous ne les avez pas entendues, dit-elle avec pudeur.
—Oh! si, je les ai entendues, répliqua chaleureusement M. Tupman. Répétez ces paroles, si vous voulez que je guérisse! répétez-les.
—Silence! dit la dame! voilà mon frère!»
M. Tracy Tupman reprit sa première position, et M. Wardle entra dans la chambre, accompagné d'un chirurgien.
Le bras fut examiné; la blessure pansée, et déclarée fort légère; et l'esprit des assistants se trouvant ainsi rassuré ils procédèrent à satisfaire leur appétit. La gaieté brillait de nouveau sur leurs visages. M. Pickwick seul restait silencieux et réservé; la doute et la méfiance se peignaient sur sa physionomie expressive, car sa confiance en M. Winkle avait été ébranlée, grandement ébranlée par les aventures du matin.
«Jouez-vous à la crosse? demanda M. Wardle au chasseur.
Dans tout autre temps M. Winkle aurait répondu d'une manière affirmative, mais il sentit la délicatesse de sa position, et répliqua modestement: «Non monsieur.
—Et vous, monsieur? demanda M. Snodgrass au joyeux vieillard.
—J'y jouais autrefois, répliqua celui-ci; mais j'y ai renoncé désormais. Cependant je souscris au club, quoique je ne joue plus.
—N'est-ce pas aujourd'hui qu'a lieu la grande partie entre les camps opposés de Muggleton et de Dingley-Dell? demanda M. Pickwick.
—Oui, répliqua leur hôte: vous y viendrez, n'est-ce pas?
—Oui, monsieur, répondit M. Pickwick: j'ai grand plaisir à voir des exercices auxquels on peut se livrer sans danger, et dans lesquels la maladresse des gens ne met pas en péril la vie de leurs semblables.» En prononçant ces mots M. Pickwick fit une pause expressive, et regarda fixement M. Winkle, qui ne put soutenir sans frémir le coup d'œil pénétrant de son mentor. Celui-ci ajouta alors: «Ne serait-il pas convenable de confier notre ami blessé aux soins de ces dames?
—Vous ne pouvez pas me placer dans de meilleures mains, murmura M Tupman.
—Ce serait impossible,» ajouta M. Snodgrass.
Il fut donc convenu que M. Tupman resterait à la maison sous la surveillance des dames, et que la portion masculine de la société, conduite par M. Wardle, irait juger des coups dans ce combat d'habileté qui avait tiré Muggleton de sa torpeur, et inoculé à Dingley-Dell une excitation fébrile.
Il n'y avait guère qu'une demi-lieue de distance à parcourir, et le sentier couvert de mousse passait par des allées ombragées. La conversation roula principalement sur les délicieux paysages qui se découvraient tour à tour, et M. Pickwick regretta presque d'avoir été si vite, lorsqu'il se trouva dans la grande rue de Muggleton.
Toutes les personnes dont le génie est doué de la moindre propension géographique savent, nécessairement, que la ville de Muggleton jouit d'une corporation, qu'elle possède un maire, des bourgeois, des électeurs: et quiconque consultera les Adresses du maire aux freemen, ou celles des freemen au maire, ou celles du maire et des freemen à la corporation, ou celles du maire, des freemen et de la corporation au Parlement, apprendra par là ce qu'il aurait dû connaître auparavant: à savoir, que Muggleton est un bourg ancien et loyal, unissant une ferveur zélée pour les principes du christianisme à un attachement solide aux droits commerciaux. En preuve de quoi, le maire, la corporation et divers habitants, ont présenté à différentes reprises soixante-huit pétitions pour qu'on permit la vente des bénéfices dans l'église, quatre-vingt-six pétitions pour qu'on défendît la vente dans les rues le dimanche, mille quatre cent vingt pétitions contre la traite des noirs en Amérique, avec un nombre égal de pétitions contre toute espèce d'intervention législative, au sujet du travail exagéré des enfants, dans les manufactures anglaises.
Lorsque M. Pickwick se trouva dans la grande rue de cet illustre bourg, il contempla la scène qui s'offrit à ses yeux avec une curiosité mélangée d'intérêt.
La place du marché avait la forme d'un carré au centre duquel s'était érigée une vaste auberge. Son enseigne énorme étalait un objet fort commun dans les arts, mais qu'on rencontre rarement dans la nature, c'est-à-dire un lion bleu, ayant trois pattes en l'air et se balançant sur l'extrémité de l'ongle central de la quatrième. On voyait aux environs un bureau d'assurance contre l'incendie et celui d'un commissaire-priseur, les magasins d'un marchand de blé et d'un marchand de toile, les boutiques d'un sellier, d'un distillateur, d'un épicier et d'un cordonnier, lequel cordonnier faisait également servir son local à la diffusion des chapeaux, des bonnets, des hardes de toute espèce, des parapluies et des connaissances utiles. Il y avait en outre une petite maison de briques rouges, précédée d'une sorte de cour pavée, et que tout le monde, à la première vue, reconnaissait pour appartenir à un avoué. Il y avait encore une autre maison en briques rouges sur la porte de laquelle s'étalait une large plaque de cuivre annonçant, en caractères très-lisibles, que cette maison appartenait à un chirurgien. Quelques jeunes gens se dirigeaient vers le jeu de crosse, et deux ou trois boutiquiers, se tenant debout sur le pavé de leur porte, avaient l'air fort désireux de se rendre au même endroit, comme ils auraient pu le faire, selon toutes les apparences, sans perdre un grand nombre de chalands.
M. Pickwick s'était déjà arrêté pour faire ces observations qu'il se proposait de noter à son aise, mais comme ses amis avaient quitté la grande rue, il se hâta de les rejoindre et les retrouva en vue du champ de bataille.
Les barres que les joueurs doivent conquérir ou défendre étaient déjà placées, aussi bien qu'une couple de tentes pour servir au repos et au rafraîchissement des parties belligérantes. Mais le jeu n'était pas encore commencé. Deux ou trois Dingley-Dellois ou Muggletoniens s'amusaient d'un air majestueux à jeter négligemment leur balle d'une main dans l'autre. Ils avaient des chapeaux de paille, des jaquettes de flanelle et des pantalons blancs, ce qui leur donnait tout à fait la tournure d'amateurs tailleurs de pierre. Quelques autres gentlemen, vêtus de la même manière, étaient éparpillés autour des tentes, vers l'une desquelles M. Wardle conduisit sa société.
Plusieurs douzaines de «Comment vous portez-vous?» saluèrent l'arrivée du vieux gentleman, et il y eut un soulèvement général de chapeaux de paille, avec une inclinaison contagieuse de gilets de flanelle, lorsqu'il introduisit ses hôtes comme des gentlemen de Londres, qui désiraient vivement assister aux agréables divertissements de la journée.
«Je crois, monsieur, que vous feriez mieux d'entrer dans la marquise, dit un très-volumineux gentleman, dont le corps paraissait être la moitié d'une gigantesque pièce de flanelle, perchée sur une couple de traversins.
—Vous y seriez beaucoup mieux, monsieur, ajouta un autre gentleman aussi volumineux que le précédent, et qui ressemblait à l'autre moitié de la susdite pièce de flanelle.
—Vous êtes bien bon, répondit M. Pickwick.
—Par ici, reprit le premier gentleman; c'est ici que l'on marque, c'est la place la meilleure;» et il les précéda en soufflant comme un cheval poussif.
Jeu superbe,—noble occupation,—bel exercice,—charmant! Telles furent les paroles qui frappèrent les oreilles de M. Pickwick en entrant dans la tente, et le premier objet qui s'offrit à ses regards fut son ami de la voiture de Rochester. Il était en train de pérorer, à la grande satisfaction d'un cercle choisi des joueurs élus par la ville de Muggleton. Son costume s'était légèrement amélioré. Il avait des bottes neuves, mais il était impossible de le méconnaître.
L'étranger reconnut immédiatement ses amis. Avec son impétuosité ordinaire et en parlant continuellement, il se précipita vers M. Pickwick, le saisit par la main et le tira vers un siége, comme si tous les arrangements du jeu avaient été spécialement sous sa direction.
«Par ici!—par ici!—ça sera fièrement amusant,—muids de bière,—monceaux de bœuf,—tonneaux de moutarde,—glorieuse journée,—asseyez-vous,—mettez-vous à votre aise,—charmé de vous voir, très-charmé.»
M. Pickwick s'assit comme on le lui disait, et MM. Winkle et Snodgrass suivirent également les indications de leur mystérieux ami. M. Wardle l'examinait avec un étonnement silencieux.
—M. Wardle, un de mes amis, dit M. Pickwick à l'étranger.
—Un de vos amis? s'écria celui-ci. Mon cher monsieur, comment vous portez-vous?—Les amis de nos amis sont....—Votre main, monsieur.»
En enfilant ces phrases, l'étranger saisit la main de M. Wardle avec toute la chaleur d'une vieille intimité, puis se recula de deux ou trois pas, comme pour mieux voir son visage et sa tournure, puis secoua sa main de nouveau plus chaudement encore que la première fois, s'il est possible.
«Et comment êtes-vous venu ici? demanda M. Pickwick avec un sourire où la bienveillance luttait contre la surprise.
—Venu?—Je loge à l'auberge de la Couronne, à Muggleton.—Rencontré une société.—Jaquettes de flanelle,—pantalons blancs,—sandwiches aux anchois,—rognons braisés,—fameux gaillards,—charmant!»
M. Pickwick connaissait assez le système sténographique de l'étranger pour conclure de cette communication rapide et disloquée que, d'une manière ou d'une autre, il avait fait connaissance avec les Muggletoniens, et que, par un procédé qui lui était particulier, il était parvenu à en extraire une invitation générale. La curiosité de M. Pickwick ainsi satisfaite, il ajusta ses lunettes et se prépara à considérer le jeu qui venait de commencer.
Les deux joueurs les plus renommés du fameux club de Muggleton, M. Dumkins et M. Podder, tenant leurs crosses à la main, se portèrent solennellement vers leurs guichets respectifs. M. Luffey, le plus noble ornement de Dingley-Dell, fut choisi pour bouler contre le redoutable Dumkins, et M. Struggles fut élu pour rendre le même office à l'invincible Podder. Plusieurs joueurs furent placés pour guetter les balles en différents endroits de la plaine, et chacun d'eux se mit dans l'attitude convenable, en appuyant une main sur chaque genou et en se courbant, comme s'il avait voulu offrir un dos favorable à quelque apprenti saute-mouton. Tous les joueurs classiques se posent ainsi, et même on pense généralement qu'il serait impossible de bien voir venir une balle dans une autre attitude.
Les arbitres se placèrent derrière les guichets et les compteurs se préparèrent à noter les points. Il se fit alors un profond silence. M. Luffey se retira quelques pas en arrière du guichet de l'immuable Podder, et, durant quelques secondes, il appliqua sa balle à son œil droit. Dumkins, les yeux fixés sur chaque mouvement de Luffey, attendait l'arrivée de la balle avec une noble confiance.
«Attention, s'écria soudain le bouleur, et en même temps la balle s'échappe de sa main, rapide comme l'éclair, et se dirige vers le centre du guichet. Le prudent Dumkins était sur ses gardes; il reçut la balle sur le bout de sa crosse et la fit voler au loin par-dessus les éclaireurs, qui s'étaient baissés justement assez pour la laisser passer au-dessus de leur tête.
—Courez! courez!—Une autre balle!—Maintenant! —Allons!—Jetez-la!—Allons!—Arrêtez-la!—Une autre! —Non!—Oui!—Non!—Jetez-la!—Jetez-la.» Telles furent les acclamations qui suivirent ce coup, à la conclusion duquel Muggleton avait gagné deux points.
Cependant Podder n'était pas moins actif à se couvrir de lauriers, dont l'éclat rejaillissait également sur Muggleton. Il bloquait les balles douteuses, laissait passer les mauvaises, prenait les bonnes et les faisait voler dans tous les coins de la plaine. Les coureurs étaient sur les dents. Les bouleurs furent changés et d'autres boulèrent jusqu'à ce que leur bras en devinssent roides; mais Dumkins et Podder restèrent invaincus. Vainement la balle était lancée droit au centre du guichet, ils y arrivaient avant elle et la repoussaient au loin. Un gentleman d'un certain âge s'efforçait-il d'arrêter son mouvement, elle roulait entre ses jambes ou glissait entre ses doigts; un mince gentleman essayait-il de l'attraper, elle lui choquait le nez et rebondissait plaisamment avec une nouvelle force, pendant que les yeux du joueur maladroit se remplissaient de larmes et que son corps se tordait par la violence de ses angoisses. Enfin, quand on fit le compte de Dumkins et de Podder, Muggleton avait marqué cinquante-quatre points, tandis que la marque des Dingley-Dellois était aussi blanche que leurs visages. L'avantage était trop grand pour être reconquis. Vainement l'impétueux Luffey, vainement l'enthousiaste Struggles firent-ils tout ce que l'expérience et le savoir pouvaient leur suggérer pour regagner le terrain perdu par Dingley-Dell, tout fut inutile, et bientôt Dingley-Dell fut obligé de reconnaître Muggleton pour son vainqueur.
Cependant l'étranger à l'habit vert n'avait fait que boire, manger et parler à la fois et sans interruption. A chaque coup bien joué, il exprimait son approbation d'une manière pleine de condescendance et qui ne pouvait manquer d'être singulièrement flatteuse pour les joueurs qui la méritaient. Mais aussi, chaque fois qu'un joueur ne pouvait saisir la balle ou l'arrêter, il fulminait contre le maladroit. Ah! stupide!—Allons, maladroit!—Imbécile!—Cruche! etc. Exclamations au moyen desquelles il se posait aux yeux des assistants, comme un juge excellent, infaillible dans tous les mystères du noble jeu de la crosse.
«Fameuse partie! bien jouée! Certains coups admirables! dit l'étranger à la fin du jeu, au moment où les deux partis se pressaient dans la tente.
—Vous y jouez, monsieur? demanda M. Wardle qui avait été amusé par sa loquacité.
—Joué? parbleu! Mille fois. Pas ici; aux Indes occidentales. Jeu entraînant! chaude besogne, très-chaude!
—Ce jeu doit être bien échauffant dans un pareil climat! fit observer M. Pickwick.
—Échauffant? Dites brûlant! grillant! dévorant! Un jour, je jouais un seul guichet contre mon ami le colonel sir Thomas Blazo, à qui ferait le plus de points. Jouant à pile ou face qui commencera, je gagne: sept heures du matin: six indigènes pour ramasser les balles. Je commence. Je renvoie toutes les balles du colonel. Chaleur intense! Les indigènes se trouvent mal. On les emporte. Une autre demi-douzaine les remplace; ils se trouvent mal de même. Blazo joue, soutenu par deux indigènes. Moi, infatigable, je lui renvoie toujours ses balles. Blazo se trouve mal aussi. Enfoncé le colonel! Moi, je ne veut pas cesser. Quanko Samba restait seul. Le soleil était rouge, les crosses brûlaient comme des charbons ardents, les balles avaient des boutons de chaleur. Cinq cent soixante-dix points! Je n'en pouvais plus. Quanko recueille un reste de force. Sa balle renverse mon guichet; mais je prends un bain, et vais dîner.
—Et que devint ce monsieur... Chose? demanda un vieux gentleman.
—Qui? Le colonel Blazo?
—Non, l'autre gentleman.
—Quanko Samba?
—Oui, monsieur.
—Pauvre Quanko! n'en releva jamais, quitta le jeu, quitta la vie, mourut, monsieur!» En prononçant ces mots, l'étranger ensevelit son visage dans un pot d'ale. Mais était-ce pour en savourer le contenu, ou pour cacher son émotion? C'est ce que nous n'avons jamais pu éclaircir. Nous savons seulement qu'il s'arrêta tout à coup, qu'il poussa un long et profond soupir, et qu'il regarda avec anxiété deux des principaux membres du club de Dingley-Dell qui s'approchaient de M. Pickwick, et qui lui disaient:
«Nous allons faire un modeste repas au Lion bleu. Nous espérons, monsieur, que vous voudrez bien y prendre part, avec vos amis.
—Et naturellement, dit M. Wardle, parmi nos amis nous comptons monsieur..., et il se tourna vers l'étranger.
—Jingle, répondit cet universel personnage. Alfred Jingle, esquire, de Sansterre.
—J'accepte avec grand plaisir, dit M. Pickwick.
—Et moi aussi, cria M. Alfred Jingle en prenant d'un côté le bras de M. Wardle, et, de l'autre, celui de M. Pickwick, et en murmurant à l'oreille de celui-ci:
—Fameux dîner! froid, mais bon. J'ai lorgné dans la chambre, ce matin: volailles et pâtés, et le reste. Charmantes gens, et polis par-dessus le marché, très-polis.»
Comme il n'y avait point d'autres préliminaires à arranger, la compagnie traversa le bourg en petits groupes, et un quart d'heure après elle était tout entière assise dans la grande salle du Lion bleu de Muggleton.
M. Dumkins remplit les fonctions de président, et M. Luffey celles de vice-président.
Il y eut un grand cliquetis de paroles et d'assiettes, de fourchettes et de couteaux. Trois garçons couraient de tous côtés, et les mets substantiels disparaissaient rapidement. Le facétieux M. Jingle contribuait, au moins comme une demi-douzaine d'hommes ordinaires, à chacune de ces causes de confusion. Lorsque tous les convives eurent mangé autant qu'ils purent, la nappe fut enlevée; des bouteilles, des verres et le dessert furent placés sur la table, et les garçons se retirèrent pour débarrasser, en d'autres termes pour s'approprier tous les restes mangeables ou buvables sur lesquels il leur fut possible de mettre la main.
Bientôt on n'entendit plus dans la salle qu'un vaste murmure de conversations et d'éclats de rire. Il se trouvait là un petit homme bouffi, qui avait un air de «ne-me-dites-rien, ou-je-vous-contredirai,» et qui jusqu'alors était demeuré fort tranquille. Seulement, lorsque, par accident, la conversation se ralentissait, il regardait autour de lui, comme s'il avait eu envie de dire quelque chose de remarquable, et de temps en temps il faisait entendre une sorte de toux sèche d'une inexprimable dignité. A la fin, pendant un instant de silence comparatif, le petit homme s'écria d'une voix haute et solennelle: «Monsieur Luffey!»
Tout le monde se tut, et l'individu interpellé répliqua, au milieu d'un profond silence: «Monsieur?»
«Je désire vous adresser quelques paroles, monsieur, si vous voulez engager ces messieurs à remplir leurs verres.»
M. Jingle, d'un ton protecteur, s'écria: «Écoutez! écoutez!» et ces paroles furent répétées en chœur par toute la compagnie. Le vice-président prit un air de gravité attentive et dit: «Monsieur Staple?»
«Monsieur! dit le petit homme en se levant, je désire adresser ce que j'ai à dire à vous et non pas à notre digne président, parce que notre digne président est en quelque sorte, et je puis dire en grande partie, le sujet de ce que j'ai à dire, et je puis dire à... à...
—A démontrer, suggéra M. Jingle.
—Oui, à démontrer, reprit le petit homme; je remercie mon honorable ami, s'il veut me permettre de l'appeler ainsi (quatre écoutez! et un certainement de M. Jingle) pour la suggestion. Monsieur, je suis un Dellois, un Dingley-Dellois. (Applaudissements.) Je ne puis réclamer l'honneur d'ajouter une unité au chiffre de la population de Muggleton. Et je l'avouerai franchement, monsieur, je ne désire point cet honneur. Je vous dirai pourquoi, monsieur. (Écoutez!) Je reconnaîtrai volontiers à Muggleton toutes les distinctions, tous les honneurs qu'il peut réclamer; ils sont trop nombreux et trop bien connus pour qu'il soit nécessaire que je les récapitule. Mais, monsieur, tandis que nous nous rappelons que Muggleton a donné naissance à un Dumkins, à un Podder, n'oublions jamais que Dingley-Dell peut se vanter d'avoir produit un Luffey et un Struggles! (Applaudissements tumultueux.) Qu'on ne me croie pas désireux d'obscurcir la gloire des gentlemen que j'ai nommés en premier lieu, monsieur, je leur envie les jouissances qu'ils ont dû ressentir dans cette mémorable journée. (Applaudissements.) Vous connaissez tous, messieurs, la réplique faite à l'empereur Alexandre par un individu qui, pour me servir d'une expression vulgaire, faisait sa tête dans un tonneau: Si je n'étais pas Diogène, je voudrais être Alexandre. Je m'imagine que ces messieurs doivent dire: Si je n'étais pas Dumkins, je voudrais être Luffey; si je n'étais pas Podder, je voudrais être Struggles! (Enthousiasme.) Mais, gentlemen de Muggleton, est-ce seulement à la crosse que vos compatriotes sont remarquables? N'avez-vous jamais entendu citer Dumkins comme un exemple de persévérance? N'avez-vous jamais appris à associer Podder et la propriété? (Grands applaudissements.) En luttant pour vos droits, pour votre liberté, pour vos privilèges, n'avez-vous jamais été réduits, ne fût-ce que pour un instant, au doute et au désespoir? et, quand vous étiez ainsi découragés, le nom de Dumkins n'a-t-il pas ranimé dans votre cœur le feu de l'espérance? Une seule parole de cet homme colossal ne l'a-t-elle pas fait briller avec plus d'éclat que s'il ne s'était jamais éteint? (Grands applaudissements.) Gentlemen, je vous prie d'entourer d'une riche auréole d'applaudissements frénétiques les noms unis de Dumkins et de Podder!»
Ici le petit homme se tut, et la compagnie commença un tapage de cris, de coups frappés sur la table, qui dura, avec peu d'interruptions, pendant le reste de la soirée. D'autres toasts furent portés. M. Luffey et M. Struggles, M. Pickwick et M. Jingle, furent, chacun à son tour, le sujet d'éloges sans mélange; et chacun à son tour exprima ses remercîments pour cet honneur.
Enthousiaste comme nous le sommes pour la noble entreprise à laquelle nous nous sommes dévoué, nous aurions éprouvé une inexprimable sensation d'orgueil, nous nous serions cru certain de l'immortalité dont nous sommes privé actuellement, si nous avions pu mettre sous les yeux de nos ardents lecteurs le plus faible compte rendu de ces discours. Comme à l'ordinaire, M. Snodgrass prit une grande quantité de notes, et sans doute nous y aurions puisé les renseignements les plus importants, si l'éloquence brûlante des orateurs ou l'influence fébrile du vin n'avait point fait trembler la main du gentleman, au point de rendre son écriture presque inintelligible et son style complétement obscur. A force de patience, nous sommes parvenu à reconnaître quelques caractères qui ont une faible ressemblance avec les noms des orateurs. Nous avons pu distinguer aussi le squelette d'une chanson (probablement chantée par M. Jingle), dans laquelle les mots vin et divin, rubis et ravis, sont répétés à de courts intervalles. Nous nous imaginons aussi pouvoir déchiffrer à la fin de ces notes quelques allusions à des restes de gigot ou de volaille braisée. Puis ensuite nous distinguons les mots de grog froid et d'ale; mais comme les hypothèses que nous pourrions bâtir sur ces indices n'auraient jamais d'autre fondement que nos conjectures, nous ne voulons nous permettre d'exprimer aucune des suppositions nombreuses qui se présentent à notre esprit.
C'est pourquoi nous allons retourner à M. Tupman, nous contentant d'ajouter que, peu de minutes avant minuit, les sommités réunies de Dingley-Dell et de Muggleton furent entendues, chantant avec enthousiasme cet air si poétique et si national:
La tranquille solitude de Dingley-Dell, la présence de tant de personnes du beau sexe, la sollicitude et l'anxiété qu'elles témoignaient à M. Tupman, étaient autant de circonstances favorables à la germination et à la croissance des doux sentiments que la nature avait semés dans son sein, et qui paraissaient maintenant se concentrer sur un aimable objet. Les jeunes demoiselles étaient jolies, leurs manières engageantes, leur caractère aussi aimable que possible, mais à leur âge elles ne pouvaient prétendre à la dignité de la démarche, au noli me tangere (ne me touchez pas) du maintien, à la majesté du regard, qui, aux yeux de M. Tupman, distinguaient la tante demoiselle de toutes les femmes qu'il avait jamais lorgnées. Il était évident que leurs âmes étaient parentes, qu'il y avait un je ne sais quoi sympathique dans leur nature, une mystérieuse ressemblance dans leurs sentiments. Son nom fut le premier qui s'échappa des lèvres de M. Tupman, lorsqu'il était étendu blessé sur la terre; le cri déchirant de miss Wardle fut le premier qui frappa l'oreille de M. Tupman, lorsqu'il fut rapporté à la maison. Mais cette agitation avait-elle été causée par une sensibilité aimable et féminine, qui se serait également manifestée pour tout autre; ou bien avait-elle été enfantée par un sentiment plus passionné, plus ardent, que lui seul, parmi tous les mortels, pouvait éveiller dans son cœur? Tels étaient les doutes qui tourmentaient l'esprit de M. Tupman, tandis qu'il gisait étendu sur le sofa; tels étaient les doutes qu'il se décida à résoudre sur-le-champ et pour toujours.
Le soleil venait de terminer sa carrière: MM. Pickwick, Winkle et Snodgrass étaient allés avec leur joyeux hôte assister à la fête voisine de Muggleton; Isabella et Émily se promenaient avec M. Trundle; la vieille dame sourde s'était endormie dans sa bergère; le ronflement du gros joufflu arrivait, lent et monotone, de la cuisine lointaine. Les servantes réjouies, flânant sur le pas de la porte, jouissaient des charmes de la brune, et du plaisir de coqueter, d'une façon toute primitive, avec certains animaux lourds et gauches attachés à la ferme. Le couple intéressant était assis dans le salon, négligés de tout le monde, ne se souciant de personne, et rêvant seulement d'eux-mêmes. Ils ressemblaient, en un mot, à une paire de gants d'agneau, repliés l'un dans l'autre et soigneusement serrés.
«J'ai oublié mes pauvres fleurs, murmura la tante demoiselle.
—Arrosez-les maintenant, répliqua M. Tupman avec l'accent de la persuasion.
—L'air du soir vous refroidirait peut-être, chuchota tendrement miss Rachel.
—Non, non, s'écria M. Tupman en se levant, cela me fera du bien au contraire. Laissez-moi vous accompagner.»
L'intéressante lady ajusta soigneusement l'écharpe qui soutenait le bras gauche du jouvenceau, et, prenant son bras droit, elle le conduisit dans le jardin.
A l'une des extrémités, on voyait un berceau de chèvrefeuille, de jasmin et d'autres plantes odoriférantes; une de ces douces retraites que les propriétaires compatissants élèvent pour la satisfaction des araignées.
La tante demoiselle y prit, dans un coin, un grand arrosoir de cuivre rouge, et se disposa à quitter le berceau. M. Tupman la retint et l'attira sur un siége à côté de lui.
«Miss Wardle,» soupira-t-il.
La tante demoiselle fut saisie d'un tremblement si fort que les cailloux, qui se trouvaient par hasard dans l'arrosoir, se heurtèrent contre les parois de zinc, et produisirent un bruit semblable à celui que ferait entendre le hochet d'un enfant.
«Miss Wardle, répéta M. Tupman, vous êtes un ange.
—Monsieur Tupman? s'écria Rachel en devenant aussi rouge que son arrosoir.
—Oui, poursuivit l'éloquent pickwickien. Je le sais trop... pour mon malheur!
—Toutes les dames sont des anges, à ce que disent les messieurs, rétorqua Rachel d'un ton enjoué.
—Qu'est-ce donc que vous pouvez être alors; à quoi puis-je vous comparer? Où serait-il possible de rencontrer une femme qui vous ressemblât? Où pourrais-je trouver une aussi rare combinaison d'excellence et de beauté? Où pourrais-je aller chercher.... Oh!» Ici M. Tupman s'arrêta et serra la blanche main qui tenait l'anse de l'heureux arrosoir.
La timide héroïne détourna un peu la tête. «Les hommes sont de si grands trompeurs, objecta-t-elle faiblement.
—Oui, vous avez raison, exclama M. Tupman; mais ils ne le sont pas tous.... Il existe au moins un être qui ne changera jamais! Un être qui serait heureux de dévouer toute son existence à votre bonheur! Un être qui ne vit que dans vos yeux, qui ne respire que dans votre sourire! Un être qui ne supporte que pour vous seule le pesant fardeau de la vie!
—Si l'on pouvait trouver un être semblable....
—Mais il est trouvé! interrompit l'ardent Tupman. Il est trouvé! Il est ici, miss Wardle! Et avant que la dame pût deviner ses intentions, il se prosterna à ses pieds.
—Monsieur Tupman, levez-vous! s'écria Rachel.
—Jamais! répliqua-t-il bravement. Oh! Rachel! Il saisit sa main complaisante, qui laissa tomber l'arrosoir, et il la pressa sur ses lèvres. Oh! Rachel! dites que vous m'aimez!
—Monsieur Tupman, murmura la ci-devant jeune personne en tournant la tête, j'ose à peine vous répondre.... mais.... vous ne m'êtes pas tout à fait indifférent.»
Aussitôt que M. Tupman eut entendu ce doux aveu, il s'empressa de faire ce que lui inspirait son émotion enthousiaste, et ce que tout le monde fait dans les mêmes circonstances (à ce que nous croyons du moins, car nous sommes peu familiarisé avec ces sortes de choses), il se leva précipitamment, jeta ses bras autour du cou de la tendre demoiselle, et imprima sur ses lèvres de nombreux baisers. Après une résistance convenable, elle se soumit à les recevoir si passivement qu'on ne saurait dire combien M. Tupman lui en aurait donné, si elle n'avait pas tressailli tout d'un coup, sans aucune affectation, cette fois, et ne s'était pas écriée d'une voix effrayée: «Monsieur Tupman! on nous voit! Nous sommes perdus!»
M. Tupman se retourna. Le gros joufflu était derrière lui, parfaitement immobile, braquant sur le berceau ses gros yeux circulaires, nais avec un visage si dénué d'expression, que le plus habile physionomiste n'aurait pu y découvrir de traces d'étonnement, de curiosité, ni d'aucune des passions connues qui agitent le cœur humain. M. Tupman regarda le gros joufflu, et le gros joufflu regarda M. Tupman; et plus M. Tupman étudiait la complète torpeur de sa physionomie, plus il demeurait convaincu que le somnolent jeune homme n'avait pas vu ou n'avait pas compris ce qui s'était passé. Dans cette persuasion il lui dit avec une grande fermeté: «Que venez-vous faire ici?
—Le souper est prêt, monsieur, répliqua Joe sans hésiter.
—Arrivez-vous à l'instant? lui demanda M. Tupman, en le transperçant du regard.
—A l'instant,» répondit-il.
M. Tupman le considéra de nouveau très-fixement, mais ses yeux ne clignèrent pas; il n'y avait pas un pli sur son visage.
M. Tupman prit le bras de la tante demoiselle, et marcha avec elle vers la maison; le jeune homme les suivit par derrière.
«Il ne sait rien de ce qui vient de se passer, dit tout bas l'heureux pickwickien.
—Rien,» répliqua la dame.
Un bruit se fit entendre derrière eux, semblable à un ricanement étouffé. M. Tupman se retourna vivement. Non... ce ne pouvait pas être le gros joufflu: on ne distinguait pas sur son visage le moindre rayon de gaieté; on n'y voyait que de la gloutonnerie.
«Il dormait sans doute tout en marchant, chuchota M. Tupman.
—Je n'en ai pas le moindre doute,» répartit la tante demoiselle; et alors ils se mirent à rire tous les deux.
Ils se trompaient, cependant. Une fois en sa vie le léthargique jeune homme n'était pas endormi. Il était éveillé, bien éveillé, et il avait tout remarqué.
Le souper se passa sans que personne fit aucun effort pour rendre la conversation générale. La vieille lady était allée se coucher; Isabella Wardle se dévouait exclusivement à M. Trundle; les attentions de sa tante étaient réservées pour M. Tupman, et les pensées d'Émily paraissaient occupées de quelque objet lointain; peut-être étaient-elles errantes autour de M. Snodgrass.
Onze heures, minuit, une heure avaient sonné successivement, et les gentlemen n'étaient pas revenus de Muggleton. La consternation était peinte sur tous les visages. Avaient-ils été attaqués et volés? Fallait-il envoyer des hommes et des lanternes sur tous les chemins qu'ils avaient pu prendre? Fallait-il.... Écoutez.... Les voilà!—Qui peut les avoir tant attardés?—Une voix étrangère? à qui peut-elle appartenir? Tout le monde se précipita dans la cuisine où les truands étaient débarqués, et l'on reconnut au premier coup d'œil le véritable état des choses.
M. Pickwick, avec ses mains dans ses poches et son chapeau complétement enfoncé sur un œil, était appuyé contre le buffet, et, balançant sa tête de droite à gauche, produisait une constante succession de sourires, les plus doux, les plus bienveillants du monde, mais sans aucune cause ou prétexte appréciable. Le vieux M. Wardle, dont le visage était prodigieusement enflammé, serrait les mains d'un visiteur étranger en bégayant des protestations d'amitié éternelle. M. Winkle, se soutenant à la boîte d'une horloge à poids, appelait, d'une voix faible, les vengeances du ciel sur tout membre de la famille qui lui conseillerait d'aller se coucher. Enfin M. Snodgrass s'était affaissé sur une chaise, et chaque trait de son visage expressif portait l'empreinte de la misère la plus abjecte et la plus profonde que se puisse figurer l'esprit humain.
«Est-il arrivé quelque chose? demandèrent les trois dames.
—Rien du tout, répondit M. Pickwick. Nous... sommes... tous... en bon état.... Dites donc.... Wardle.... nous sommes... tous... en bon état.... N'est-ce pas?
—Un peu, répliqua le joyeux hôte. Mes chéries... voici mon ami, M. Jingle... l'ami de M. Pickwick.... M. Jingle... venu... pour une petite visite....
—Monsieur, demanda Émily avec anxiété, est-il arrivé quelque chose à M. Snodgrass?
—Rien du tout, madame, répliqua l'étranger. Dîner de Club,—joyeuse compagnie,—chansons admirables,—vieux porto,—vin de Bordeaux,—bon,—très-bon.—C'est le vin, madame, le vin.
—Ce n'est pas le vin, bégaya M. Snodgrass d'un ton grave. C'est le saumon. (Remarquez qu'en pareille circonstance ce n'est jamais le vin.)
—Ne feraient-ils pas mieux d'aller se coucher, madame? demanda Emma. Deux des gens pourraient porter ces messieurs dans leur chambre.
—Je n'irai pas me coucher! s'écria M. Winkle avec fermeté.
—Aucun homme vivant ne me portera! dit intrépidement M. Pickwick; et il continua de sourire comme auparavant.
—Hourra! balbutia faiblement M. Winkle.
—Hourra! répéta M. Pickwick, et prenant son chapeau il l'aplatit sur la terre, saisit ses lunettes et les fit voler à travers la cuisine; puis, ayant accompli cette heureuse plaisanterie, il recommença à rire comme un insensé.
—Apportez-nous une... une autre... bouteille! cria M. Winkle en commençant sur un ton très-élevé et finissant sur un ton très-bas. Mais peu après sa tête tomba sur sa poitrine; il murmura encore son invincible détermination de ne pas s'aller coucher, bégaya un regret sanguinaire de n'avoir pas, dans la matinée, fait l'affaire du vieux Tupman, puis il s'endormit profondément. En cet état il fut transporté dans sa chambre par deux jeunes géants, sous la surveillance immédiate du gros joufflu. Bientôt après M. Snodgrass confia sa personne aux soins protecteurs du jeune somnambule. M. Pickwick accepta le bras de M. Tupman et disparut tranquillement, en souriant plus que jamais. M. Wardle fit ses adieux à toute sa famille d'une manière aussi tendre, aussi pathétique, que s'il l'avait quittée pour monter sur l'échafaud, accorda à M. Trundle l'honneur de lui faire gravir les escaliers, et s'éloigna en faisant d'inutiles efforts pour prendre un air digne et solennel.
«Quelle scène choquante! s'écria la tante demoiselle.
—Dégoûtante! répondirent les deux jeunes ladies.
—Terrible! terrible! dit M. Jingle d'un air très-grave. (Il était en avance sur tous ses compagnons d'au moins une bouteille et demie.) Horrible spectacle! Très-horrible.
—Quel aimable homme! dit tout bas la tante demoiselle à M. Tupman.
—Et joli garçon par-dessus le marché, murmura Émily Wardle.
—Oh! tout à fait, observa la tante demoiselle.»
M. Tupman pensa à la petite veuve de Rochester, et son esprit fut troublé. La demi-heure de conversation qui suivit n'était pas de nature à le rassurer. Le nouveau visiteur parla beaucoup, et le nombre de ses anecdotes fut pourtant moins grand que celui de ses politesses. M. Tupman sentit que sa faveur décroissait à mesure que celle de M. Jingle devenait plus grande. Son rire était forcé, sa gaieté était feinte, et lorsqu'à la fin il posa sur son oreiller ses tempes brûlantes, il pensa, avec une horrible satisfaction, au plaisir qu'il aurait à tenir en ce moment la tête de M. Jingle entre son lit de plumes et son matelas.
L'infatigable étranger se leva le lendemain de bonne heure, et tandis que ses compagnons demeuraient dans leur lit, accablés par les débauches de la nuit précédente, il s'employa avec succès à égayer le déjeuner. Ses efforts, à cet égard, furent tellement heureux que la vieille dame sourde se fit répéter, à travers son cornet, deux ou trois de ses meilleures plaisanteries, et poussa même la condescendance jusqu'à dire tout haut à la tante demoiselle que c'était un charmant mauvais sujet. Les autres membres présents de la famille partageaient complétement cette opinion.
Dans les belles matinées d'été, la vieille dame avait l'habitude de se rendre sous le berceau où M. Tupman s'était si bien signalé. Les choses se passaient ainsi: d'abord le gros joufflu prenait sur un champignon, dans la chambre à coucher de la vieille lady, un chapeau ou plutôt un capuchon de satin noir, un châle de coton bien chaud, puis une solide canne, ornée d'une poignée commode. Ensuite, la vieille dame ayant mis posément le capuchon et le châle, s'appuyait d'une main sur la canne, de l'autre sur l'épaule de son page bouffi, et marchait lentement jusqu'au berceau, où Joe la laissait jouir de la fraîcheur de l'air pendant une demi-heure: après quoi il retournait la chercher et la ramenait à la maison.
La vieille dame aimait la précision et la régularité, et, comme depuis trois étés successifs cette cérémonie s'était accomplie sans la plus légère infraction aux règles établies, elle ne fut pas légèrement surprise, dans la matinée en question, lorsqu'elle vit le gros joufflu, au lieu de quitter le berceau d'un pas lourd, en faire le tour avec précaution, regarder soigneusement de tous cotés, et se rapprocher d'elle sur la pointe du pied, avec l'air du plus profond mystère.
La vieille dame était poltronne;—presque toutes les vieilles dames le sont;—sa première pensée fut que l'enflé personnage allait lui faire quelque atroce violence pour s'emparer de la menue monnaie qu'elle pouvait avoir sur elle. Elle aurait voulu crier au secours, mais l'âge et l'infirmité l'avaient depuis longtemps privée de la faculté de crier. Elle se contenta donc d'épier les mouvements de son page avec une terreur profonde, qui ne fut nullement diminuée lorsqu'il s'approcha tout près d'elle, et lui cria dans l'oreille d'une voix agitée, et qui lui parut menaçante: «Maîtresse!»
Or il arriva par hasard que M. Jingle se promenait dans le jardin près du berceau, dans ce même moment. Lui aussi entendit crier «Maîtresse!» et il s'arrêta pour en entendre davantage. Il avait trois raisons pour agir ainsi. Premièrement, il était inoccupé et curieux; secondement, il n'avait aucune espèce de scrupule; troisièmement, il était caché par quelques buissons. Il s'arrêta donc, et écouta.
«Maîtresse! cria le gros joufflu.
—Eh bien, Joe! dit la vieille dame toute tremblante. Vous savez que j'ai toujours été une bien bonne maîtresse pour vous. Vous avez toujours été bien traité, Joe. Vous n'avez jamais eu grand'chose à faire, et vous avez toujours eu suffisamment à manger.»
Cet habile discours ayant fait vibrer les cordes les plus intimes du gros garçon, il répondit avec expression: «Je sais ça.
—Alors, pourquoi m'effrayer ainsi? Que voulez-vous me faire? continua la vieille dame en reprenant courage.
—Je veux vous faire frissonner!»
C'était là une cruelle manière de prouver sa gratitude, et, comme la vieille dame ne comprenait pas bien clairement comment ce résultat serait obtenu, elle sentit renaître toutes ses terreurs.
«Savez-vous ce que j'ai vu dans ce berceau, hier au soir? demanda le gros joufflu.
—Dieu nous bénisse! Quoi donc? s'écria la vieille lady, alarmée par l'air solennel du corpulent jeune homme.
—Le gentleman au bras en écharpe qui embrassait....
—Qui? Joe, qui? aucune des servantes, j'espère?
—Pire que ça!» cria le jeune homme dans l'oreille de la vieille dame.
—Aucune de mes petites-filles?
—Pire que ça!
—Pire que cela, Joe! s'écria la vieille dame, qui avait pensé que c'était là la plus grande des atrocités humaines. Qui était-ce, Joe? Je veux absolument le savoir.»
Le délateur regarda soigneusement autour de lui, et, ayant terminé son inspection, cria dans l'oreille de la vieille lady:
«Miss Rachel!
—Quoi? dit-elle d'une voix aiguë. Parlez plus haut!
—Miss Rachel! hurla le gros joufflu.
—Ma fille!»
Joe répondit par une succession de signes affirmatifs, qui imprimèrent à ses joues un mouvement ondulatoire semblable à celui d'un plat de blanc-manger.
«Et elle l'a souffert! s'écria la vieille dame.
—Elle l'a embrassé à son tour! Je l'ai vue!» répondu le gros joufflu en ricanant.
Si M. Jingle, de sa cachette, avait pu voir l'expression du visage de la vieille dame, à cette communication, il est probable qu'un soudain éclat de rire aurait trahi sa présence auprès du berceau. Mais il recueillit seulement des fragments de phrases irritées, telles que:
«Sans ma permission!... A son âge!... Misérable vieille que je suis!... Elle aurait pu attendre que je fusse morte!...»
Puis, ensuite, il entendit les pas pesants du gros garçon qui s'éloignait et laissait la vieille lady toute seule.
C'est un fait remarquable, peut-être, mais néanmoins c'est un fait, que M. Jingle, cinq minutes après son arrivée à Manoir-ferme, avait résolu, dans son for intérieur, d'assiéger sans délai le cœur de la tante demoiselle. Il était assez bon observateur pour avoir remarqué que ses manières dégagées ne déplaisaient nullement au bel objet de ses attaques, et il la soupçonnait fortement de posséder la plus désirable de toutes les perfections: une petite fortune indépendante. L'impérative nécessité de débusquer son rival d'une manière ou d'une autre s'offrit donc immédiatement à son esprit, et il résolut de prendre sans délai des mesures à cet égard. Fielding nous dit quo l'homme est de feu, que la femme est d'étoupe, et que le prince des ténèbres se plaît à les rapprocher. M. Jingle savait que les jeunes gens sont aux tantes demoiselles comme le gaz enflammé à la poudre fulminante, et il se détermina à essayer sur-le-champ l'effet d'une explosion.
Tout en réfléchissant aux moyens d'exécuter cette importante résolution, il se glissa hors de sa cachette, et, protégé par les buissons susmentionnés, regagna la maison sans être aperçu. La fortune semblait déterminée à favoriser ses desseins. Il vit de loin M. Tupman et les autres gentlemen s'enfoncer dans le jardin; il savait que les jeunes demoiselles étaient sorties ensemble après le déjeuner: la côte était donc libre.
La porte du salon se trouvant entr'ouverte, M. Jingle allongea la tête et regarda. La tante demoiselle était en train de tricoter. Il toussa, elle leva les yeux et sourit. Il n'existait aucune dose d'hésitation dans le caractère de M. Jingle; il posa mystérieusement son doigt sur sa bouche, entra dans la chambre et ferma la porte.
«Miss Wardle, dit-il avec une chaleur affectée, pardonnez cette témérité... courte connaissance... pas de temps pour la cérémonie.... Tout est découvert.
—Monsieur! s'écria la tante demoiselle fort étonnée, et doutant presque que M. Jingle fût dans son bon sens.
—Silence! dit M. Jingle d'une voix théâtrale. Gros enflé... face de poupard... les yeux ronds... canaille!...»
Ici il secoua la tête d'une manière expressive, et la tante demoiselle devint toute tremblante d'agitation.
«Je présume que vous voulez parler de Joseph, monsieur? dit-elle en faisant effort pour paraître calme.
—Oui, madame. Damnation sur votre Joe!... Chien de traître que ce Joe!... A instruit la vieille dame... la vieille dame furieuse... enragée... délirante!... Berceau... Tupman... caresses... baisers et tout le reste.... Eh! madame, eh!
—M. Jingle, s'écria la tante demoiselle, si vous êtes venu ici pour m'insulter....
—Pas du tout; pas le moins du monde. Entendu l'histoire, venu pour vous avertir du danger, offrir mes services, prévenir les cancans. Tout est dit. Vous prenez cela pour une insulte... je quitte la place....»
Et il tourna sur ses talons comme pour exécuter cette menace.
«Que dois-je faire? s'écria la pauvre demoiselle, en fondant en larmes. Mon frère sera furieux!
—Naturellement. Enragé!
—Oh! monsieur Jingle, que puis-je faire?
—Dites qu'il a rêvé, répliqua M. Jingle avec aplomb.»
Un rayon de consolation éclaira l'esprit de la tante demoiselle à cette suggestion. M. Jingle s'en aperçut et poursuivit son avantage.
«Bah! bah! rien de plus aisé: garçon mauvais sujet, femme aimable, gros garçon fustigé. Vous toujours crue; terminaison de l'affaire... tout s'arrange.»
Soit que la probabilité d'échapper aux conséquences de cette malencontreuse découverte fût délicieuse pour les sentiments de la tante demoiselle, soit que l'âcreté de son chagrin fût adoucie en s'entendant appeler femme aimable, elle tourna vers M. Jingle son visage reconnaissant et couvert d'une légère rougeur.
L'insinuant gentleman soupira profondément, attacha ses regards pendant quelques minutes sur la figure de la tante demoiselle, puis tressaillit mélodramatiquement, et détourna ses yeux avec précipitation.
«Vous paraissez malheureux, monsieur Jingle, dit la dame d'une voix plaintive. Puis-je vous témoigner ma reconnaissance en vous demandant la cause de vos chagrins, afin de tâcher de les alléger?
—Ah! s'écria M. Jingle avec un autre tressaillement, soulager! les alléger! quand votre amour s'est répandu sur un homme indigne d'une telle bénédiction! qui maintenant même a l'infâme dessein de captiver la nièce d'un ange.... Mais non! il est mon ami et je ne veux pas dévoiler ses vices. Miss Wardle, adieu!»
En terminant ce discours, le plus suivi qu'on lui eût jamais entendu proférer, M. Jingle appliqua sur ses yeux le reste du mouchoir dont nous avons déjà parlé, et se dirigea vers la porte.
«Arrêtez, monsieur Jingle, dit avec force la tante demoiselle. Vous avez fait une allusion à M. Tupman; expliquez-la.
—Jamais! s'écria M. Jingle d'un air théâtral, jamais!»
Et, pour montrer qu'il ne voulait pas être questionné davantage, il prit une chaise et s'assit tout auprès de la tante demoiselle.
«M. Jingle, reprit-elle, je vous implore, je vous supplie de me révéler l'affreux mystère qui enveloppe M. Tupman.
—Ah! repartit M. Jingle en fixant ses yeux sur le visage de la tante, puis-je voir... charmante créature... sacrifiée à l'autel? Avarice sordide!»
Il parut lutter pendant quelques secondes contre des émotions de toute nature; puis il dit d'une voix basse et profonde:
«Tupman n'aime que votre argent.
—Le misérable!» s'écria la demoiselle avec une énergique indignation.
Les doutes de M. Jingle étaient résolus: elle avait de l'argent.
«Bien plus, ajouta-t-il, il en aime une autre....
—Une autre! balbutia la tante. Et qui?
—Petite jeune fille... les yeux noirs... nièce Émily.»
Il y eut un silence; car s'il existait dans tout l'univers un individu femelle pour qui Rachel ressentit une jalousie mortelle, invétérée, c'était précisément cette nièce. Le rouge lui monta au visage et au col, et elle secoua silencieusement sa tête avec une expression d'ineffable dédain.
A la fin, mordant sa lèvre mince et se redressant un peu, elle dit d'une voix aigrelette;
«Cela ne se peut pas. Je ne veux pas le croire.
—Épiez-les, répliqua M. Jingle.
—Je le ferai.
—Épiez les regards de Tupman.
—Je le ferai.
—Ses chuchotements.
—Je le ferai!
—Il ira s'asseoir auprès d'elle à dîner.
—Nous verrons.
—Il lui fera des compliments.
—Nous verrons.
—Et il vous plantera là.
—Me planter là! cria-t-elle en tremblant de rage. Me planter là!
—Avez-vous des yeux pour vous en convaincre? reprit M. Jingle.
—Oui.
—Montrerez-vous du caractère?
—Oui.
—L'écouterez-vous ensuite?
—Jamais!
—Prendrez-vous un autre amant?
—Oui.
—Ce sera moi?»
Et M. Jingle tomba sur ses genoux et y resta pendant cinq minutes. Quand il se releva, il était l'amant accepté de la tante demoiselle, conditionnellement, toutefois, et pourvu que l'infidélité de M. Tupman fût rendue manifeste.
M. Jingle devait en fournir des preuves, et elles arrivèrent dès le dîner. Miss Rachel pouvait à peine en croire ses yeux. M. Tracy Tupman était assis à côté d'Émily, lorgnant, souriant, parlant bas, en rivalité avec M. Snodgrass. Pas un mot, pas un regard, pas un signe n'étaient dirigés vers celle qui, le soir précédent, était l'orgueil de son cœur.
«Damné garçon! pensa le vieux Wardle, qui avait appris de sa mère toute l'histoire; damné garçon! Il était endormi. C'est pure imagination!
—Scélérat! pensait la tante demoiselle. Cher monsieur Jingle, vous ne me trompiez pas. Oh! que je déteste le misérable!»
L'inexplicable changement que semblait annoncer la conduite de M. Tupman sera expliqué à nos lecteurs par la conversation suivante.
C'était le soir du même jour, et la scène se passait dans le jardin. Deux personnages marchaient dans une allée écartée. L'un était assez gros et assez court, l'autre assez long et assez grêle. L'un était M. Tupman, l'autre, M. Jingle.
Le gros personnage commença le dialogue en demandant:
«M'en suis-je bien tiré?
—Superbe! fameux! N'aurais pas mieux joué le rôle moi-même. Il faut recommencer demain, tous les jours, jusqu'à nouvel ordre.
—Rachel le désire encore?
—Cela ne l'amuse pas, naturellement; mais il le faut bien. Le frère est terrible; elle a peur. On ne peut faire autrement. Dans quelques jours, les soupçons détruits, les vieilles gens déroutés, elle couronnera votre bonheur.
—Vous n'avez pas d'autre message?
—L'amour, le plus tendre amour, les plus doux sentiments, une affection inaltérable. Puis-je dire quelque chose pour vous?
—Mon cher, répondit l'innocent M. Tupman en serrant chaleureusement la main de son ami, portez-lui mes plus vives tendresses. Dites-lui combien j'ai de peine à dissimuler. Dites tout ce qu'on peut dire d'aimable; mais ajoutez que je reconnais la nécessité du rôle qu'elle m'a imposé ce matin par votre conseil. Dites que j'applaudis à sa sagesse et que j'admire sa discrétion.
—Je le lui dirai. Est-ce tout?
—Oui. Ajoutez seulement que je soupire ardemment après l'époque où elle m'appartiendra, où toute dissimulation deviendra inutile.
—Certainement, certainement. Est-ce tout?
—Oh! mon ami! dit le pauvre M. Tupman en pressant de nouveau la main de son compagnon, oh! mon ami, recevez mes remercîments les plus sincères pour votre bonté désintéressée, et pardonnez-moi si, même en imagination, je vous ai jamais fait l'injustice de supposer que vous pourriez me nuire. Mon cher ami, pourrai-je jamais reconnaître un tel service?
—Ne parlez pas de ça, répliqua M. Jingle, ne par....»
Et il s'interrompit, comme s'il s'était rappelé tout d'un coup quelque chose.
«A propos, reprit-il, vous ne pourriez pas me prêter dix guinées, hein? Affaire très-urgente. Vous rendrai ça dans trois jours.
—Je crois que je puis vous obliger, répondit M. Tupman dans la plénitude de son cœur. Dans trois jours, dites-vous?
—Rien que trois jours; tout fini, alors, plus de difficultés.»
M. Tupman compta les dix guinées dans la main de son compagnon, et celui-ci les insinua dans son gousset, pièce par pièce, tout en regagnant la maison.
«Attention! dit M. Jingle, pas un regard.
—Pas un coup d'œil, repartit M. Tupman.
—Pas un mot!
—Pas une syllabe.
—Toutes vos cajoleries pour la nièce; plutôt brutal qu'autre chose envers la tante, seul moyen de tromper les envieux....
—Je ne m'oublierai pas, répondit tout haut M. Tupman.
—Et je ne m'oublierai pas non plus,» dit tout bas M. Jingle.
Ils entraient alors dans la maison.
La scène du dîner fut répétée le
soir même et pendant trois autres
dîners et trois soirées subséquentes. Le
quatrième soir, le vieux Wardle
paraissait fort satisfait, car il s'était convaincu que M.
Tupman avait
été faussement accusé; celui-ci était
également joyeux, car M. Jingle
lui avait dit que son affaire serait bientôt terminée; M.
Pickwick se
trouvait très-heureux, car c'était son état
habituel; M. Snodgrass ne
l'était pas, car il devenait jaloux de M. Tupman; la vieille
lady était
de fort bonne humeur, car elle gagnait au whist; enfin M. Jingle et
miss
Wardle étaient enchantés, pour des raisons tellement
importantes dans
cette véridiques histoire, qu'elles seront racontées dans
un autre
chapitre.
Le souper était servi, les chaises étaient placées autour de la table; des bouteilles, des pots et des verres étaient rangés sur le buffet; tout enfin annonçait l'approche du moment le plus sociable des vingt-quatre heures, c'est-à-dire le moment du souper.
«Où est Rachel? demanda M. Wardle.
—Et Jingle, ajouta M. Pickwick.
—Tiens! reprit son hôte, comment ne nous sommes-nous pas aperçus plus tôt de son absence? Il y a au moins deux heures que je n'ai entendu sa voix. Émily, ma chère, tirez la sonnette.»
La sonnette retentit et le gros joufflu parut.
«Où est miss Rachel?»
Il n'en savait rien.
—Où est M. Jingle, alors?»
Il ne pouvait le dire.
Tout le monde parut surpris. Il était tard: onze heures passées. M. Tupman riait dans sa barbe, car ils devaient être dans quelque coin à parler de lui.
«Drôle de farce, ha! ha!
—Cela ne fait rien, dit M. Wardle après une courte pause. Je suis sûr qu'ils vont revenir à l'instant. Je n'attends jamais personne, au souper.
—Excellente règle! repartit M. Pickwick. Admirable!
—Je vous en prie, asseyez-vous, poursuivit son hôte.
—Certainement,» dit M. Pickwick.
Et ils s'assirent.
Il y avait sur la table une gigantesque pièce de bœuf froid, et M. Pickwick en avait reçu une abondante portion. Il avait porté la fourchette vers ses lèvres et était sur le point d'ouvrir la bouche pour y introduire un morceau convenable, quand un grand bruit de voix s'éleva tout à coup dans la cuisine. M. Pickwick leva la tête et abaissa sa fourchette; M. Wardle cessa de découper, et insensiblement lâcha le couteau, qui resta inséré dans la morceau de bœuf. Il regarda M. Pickwick, et M. Pickwick le regarda.
Des pas lourds retentirent dans le passage. La porte de la salle à manger s'ouvrit tout à coup, et l'homme qui avait nettoyé les bottes de M. Pickwick le jour de son arrivée, se précipita dans la chambre, suivi du gros joufflu et de tous les autres domestiques.
«Que diable cela veut-il dire? s'écria l'amphytrion.
—Est-ce que le feu est dans la cheminée de la cuisine? demanda la vieille lady.
—Non! grand'maman! crièrent les deux jeunes personnes.
—Qu'est-ce qu'il y a?» reprit le maître de la maison.
L'homme respira profondément, et dit d'une voix essoufflée:
«Ils sont partis, monsieur; partis sans tambour, ni trompette, monsieur!»
Dans ce moment, on remarqua que M. Tupman posait sa fourchette et son couteau et devenait excessivement pâle.
«Qui est-ce qui est parti? demanda M. Wardle avec colère.
—M. Jingle et miss Rachel, dans une chaise de poste du Lion Bleu, à Muggleton! J'étais là, mais je n'ai pas pu les arrêter; alors, je suis accouru pour vous dire....
—J'ai payé ses frais! s'écria M. Tupman en se dressant sur ses pieds d'un air frénétique. Il m'a attrapé dix guinées! arrêtez-le! Il m'a filouté! C'est trop fort! Je me vengerai, Pickwick! Je ne le souffrirai pas!»
Et, tout en proférant mille exclamations incohérentes de cette nature, le malheureux gentleman tournait tout autour de la chambre dans un transport de fureur.
«Le seigneur nous protège! s'écria M. Pickwick en regardant avec une surprise mêlée de crainte les gestes extraordinaires de son ami. Il est devenu fou! qu'allons-nous faire?
—Ce que nous allons faire! repartit le vigoureux vieillard, qui ne prêta d'attention qu'aux derniers mots de son convive; mettez le cheval au cabriolet; je vais prendre une chaise au Lion Bleu, et les poursuivre sur-le-champ! Où est ce scélérat de Joe?
—Me voici, mais je ne suis pas un scélérat! répliqua une voix, c'était celle du gros joufflu.
—Laissez-moi l'attraper, Pickwick! cria M. Wardle en se précipitant vers le malencontreux jeune homme. Il a été payé par ce fripon de Jingle pour me faire perdre la trace en me contant des balivernes sur ma sœur et sur votre ami Tupman. (Ici M. Tupman se laissa tomber sur une chaise.) Laissez-moi l'attraper!
—Retenez-le! s'écrièrent toutes les femmes; et par-dessus leurs voix effrayées, on entendait distinctement les sanglots du gros garçon.
—Je ne veux pas qu'on me retienne! bégayait le colérique vieillard. M. Winkle, ôtez vos mains! M. Pickwick! Lâchez-moi, monsieur!»
Dans ce moment de tourmente et de confusion, c'était un beau spectacle de voir l'attitude calme et philosophique de M. Pickwick. Une tranquillité majestueuse régnait sur sa figure quoiqu'elle fût un peu enflammée par les efforts qu'il faisait pour modérer les passions impétueuses de son hôte, dont il avait fortement embrassé la vaste ceinture. Pendant ce temps, Joe était égratigné, tiré, bousculé, poussé hors de la chambre par toutes les femmes qui s'y trouvaient rassemblées. Après sa disparition, M. Wardle fut relâché, et dans le même instant, on vint annoncer que le cabriolet était prêt.
«Ne le laissez pas aller seul, crièrent les femmes, il tuera quelqu'un.
—J'irai avec lui, dit M. Pickwick.
—Vous êtes un bon garçon, Pickwick, repartit M. Wardle en lui serrant la main. Emma, donnez un châle à M. Pickwick pour attacher autour de son cou. Dépêchez! Soignez votre grand-mère, enfants, elle se trouve mal. Allons, êtes-vous prêt?»
La bouche et le menton de M. Pickwick ayant été rapidement enveloppés d'un châle, son chapeau ayant été enfoncé sur sa tête, et son pardessus jeté sur son bras, il répliqua affirmativement.
Lorsque nos deux amis furent montés dans le cabriolet:
«Lâchez-lui la bride, Tom,» cria le vieillard. Et la voiture partit à travers les ruelles étroites, tombant dans les ornières et frôlant les haies, au hasard de se briser à chaque instant.
«Ont-ils beaucoup d'avance?... cria M. Wardle en arrivant à la porte du Lion Bleu autour de laquelle, malgré l'heure avancée, il s'était formé un groupe de causeurs.
—Pas plus de trois quarts d'heure; répondirent tous les assistants à la fois.
—Une chaise et quatre chevaux! sur-le-champ. Allons! Allons! Vous rentrerez le cabriolet après.
—Allons, enfants! cria l'aubergiste, une chaise et quatre chevaux. Alerte! Alerte!»
Sans retard s'empressèrent valets et postillons. Les lanternes brillèrent, les hommes coururent çà et là, les fers des chevaux retentirent sur les pavés inégaux de la cour, le roulement de la chaise se fit entendre comme on la tirait de la remise: tout était bruit et mouvement.
«Allons donc! cette chaise viendra-t-elle cette nuit? cria M. Wardle.
—La voilà dans la cour, monsieur, répondit l'aubergiste.»
La chaise sortit en effet; les chevaux y furent attelés; les postillons montèrent sur ceux-ci, les voyageurs dans celle-là.
—Postillon! cria M. Wardle, les sept milles de ce relai en moins d'une demi-heure!
—En route!»
Les postillons appliquèrent le fouet et l'éperon; les garçons saluèrent; les palefreniers crièrent, et ils partirent d'un train furieux.
«Jolie situation! pensa M. Pickwick quand il eut le loisir de la réflexion. Jolie situation pour le président perpétuel du Pickwick-Club! Une chaise humide, des chevaux enragés, quinze milles à l'heure et minuit passé!»
Pendant les trois ou quatre premiers milles, les deux amis, ensevelis dans leurs réflexions, n'échangèrent pas une seule parole, mais lorsque les chevaux, qui s'étaient échauffés, commencèrent à dévorer le terrain, M. Pickwick devint trop animé par la rapidité du mouvement pour continuer à rester entièrement muet.
«Nous sommes sûrs de les attraper, je pense? commença-t-il.
—Je l'espère, répliqua son compagnon.
—Une belle nuit! continua M. Pickwick en regardant la lune qui brillait paisiblement.
—Tant pis, car ils ont eu l'avantage du clair de lune pour prendre l'avance, et nous allons en être privés. Elle sera couchée dans une heure.
—Il sera assez désagréable d'aller de ce train-là dans l'obscurité, n'est-il pas vrai?
—Certainement,» répliqua sèchement M. Wardle.
L'excitation temporaire de M. Pickwick commença à se calmer un peu, lorsqu'il réfléchit aux inconvénients et aux dangers de l'expédition dans laquelle il s'était embarqué si légèrement. Il fut tiré de ces pensées déplaisantes par les clameurs des postillons.
«Ohé! ohé! ohé! ohé! ohé! cria le premier postillon.
—Ohé! ohé! ohé! ohé! ohé! hurla le second postillon.
—Ohé! ohé! ohé! ohé! ohé! vociféra le vieux Wardle lui-même en mettant la moitié de son corps hors de la portière.
—Ohé! ohé! ohé! ohé! ohé!» répéta M. Pickwick, en s'unissant au refrain, sans avoir la plus légère idée de ce qu'il signifiait.
Au milieu de ces cris poussés par tous les quatre à la fois, la chaise s'arrêta.
«Qu'est-ce qui nous arrive? demanda M. Pickwick.
—Il y a une barrière ici, répondit le vieux Wardle, et nous aurons des nouvelles des fugitifs.»
Au bout de cinq minutes consommées à frapper et à crier sans relâche, un vieux bonhomme, n'ayant que sa chemise et son pantalon, sortit de la maison du Turnpike et ouvrit la barrière11.
«Combien y a-t-il qu'une chaise est passée ici? demanda M. Wardle.
—Combien y a?
—Oui.
—Ma foi je n'en sais trop rien. N'y a pas trop longtemps, ni trop peu non plus. Juste entre les deux peut-être.
—Est-il passé une chaise, seulement.
—Ah! mais oui, il est passé une chaise.
—Combien y a-t-il de temps, mon ami? dit M. Pickwick en s'interposant. Une heure?
—Ah! cela se pourrait bien, répliqua l'homme.
—Ou deux heures? demanda le premier postillon.
—Je n'en serais pas bien étonné, répondit l'homme d'un air de doute.
—En route, postillons! s'écria M. Wardle irrité; voilà assez de temps de perdu avec ce vieil idiot.
—Idiot! répéta le vieux, en contemplant avec un ricanement la chaise qui diminuait rapidement à mesure que la distance augmentait. Non! Pas si idiot que vous croyez. Vous avez perdu dix minutes ici, et vous êtes juste aussi savant qu'auparavant. Si tous les camarades sur la route reçoivent une guinée et la gagnent moitié aussi bien, vous ne rattraperez pas l'autre chaise avant la Saint-Michel, mon gros courtaud!»
Ayant fait suivre son discours d'un ricanement prolongé, le vieux bonhomme ferma la barrière, rentra dans sa maison, et barricada la porte après lui.
Cependant nos voyageurs poursuivaient leur route sans aucun ralentissement. La lune, comme M. Wardle l'avait prédit, déclinait avec rapidité; de sombres et pesants nuages, qui depuis quelques temps s'étaient graduellement étendus dans le ciel, venaient de se réunir au zénith en une masse noire et compacte. De larges gouttes de pluie fouettaient de temps en temps les glaces de la chaise, et semblaient avertir les voyageurs de l'approche rapide d'une tempête. Le vent qui soufflait directement contre eux, s'engouffrait en tourbillon furieux dans la route étroite, et gémissait tristement à travers les arbres. M. Pickwick resserra plus soigneusement sa redingote, s'établit plus commodément dans son coin, et tomba dans un profond sommeil, dont il fut tiré bientôt après par la cessation de tout mouvement, par le bruit d'une sonnette, et par ce cri répété à voix haute:
«Des chevaux sur-le-champ!»
Mais ici il arriva un autre délai. Les postillons dormaient d'un sommeil si mystérieusement profond, qu'il fallut plus de cinq minutes pour éveiller chacun d'eux. Le palefrenier avait perdu la clef de l'écurie, et quand à la fin elle fut trouvée, deux garçons endormis transposèrent les harnais des chevaux, et il fallut recommencer toute l'opération du harnachement. Si M. Pickwick avait été seul, ces obstacles multipliés auraient bientôt mis un terme à la poursuite; mais le vieux Wardle n'était pas démonté si aisément. Il s'employa avec tant de bonne volonté, poussant l'un, bousculant l'autre, prenant une chaîne par-ci, attachant une boucle par-là, que la chaise fut prête à rouler en un espace de temps beaucoup plus court qu'on n'aurait pu l'espérer raisonnablement, sous l'influence de tant de difficultés.
Ils recommencèrent donc leur voyage, et certainement avec une perspective fort peu engageante. Le relai était de 15 milles, la nuit sombre, le vent violent, la pluie battante. Il était impossible de faire beaucoup de chemin en luttant contre tant d'obstacles, aussi ne fallut-il guère moins de deux heures pour arriver au relai suivant. Mais ici, se présenta à leurs yeux un objet qui réveilla leur courage et ranima leurs esprits abattus.
«Quand cette chaise est-elle arrivée? s'écria le vieux Wardle, en sautant hors de sa voiture et montrant une autre chaise couverte d'une boue encore humide, qui était restée dans la cour.
—Il n'y a pas un quart d'heure, monsieur, répliqua le valet d'écurie à qui cette question était adressée.
—Une dame et un gentleman? demanda Wardle, pantelant d'impatience.
—Oui, monsieur.
—Grand homme en habit, longues jambes, le corps mince?
—Oui, monsieur.
—Une dame d'un certain âge, le visage maigre, rien que la peau sur les os, hein?
—Oui, monsieur.
—Pardieu! Pickwick, ce sont eux! s'écria le vieux gentleman.
—Ils auraient été ici plus tôt, poursuivit le palefrenier; mais un de leurs traits s'est cassé.
—Ce sont eux, reprit Wardle. Ce sont eux, par Jupiter! Une chaise et quatre chevaux, à l'instant! Nous les attraperons avant l'autre relai. Allons, postillons! de l'activité. Une guinée chacun, postillons! Vivement; dépêchons, mes enfants, en route!»
Tout en proférant ces exhortations, le vieux gentleman courait à droite et à gauche, et s'occupait de tous les détails avec une excitation qui se communiqua à M. Pickwick. Sous cette influence contagieuse, celui-ci s'empêtra les jambes dans les harnais, se fourra au milieu des chevaux, se fit comprimer l'abdomen par les roues de la chaise, s'imaginant et croyant fermement qu'en faisant tout cela il accélérait matériellement les préparatifs de leur départ.
«Grimpez, grimpez vite! s'écria le vieux Wardle en montant dans la chaise, relevant le marchepied, et fermant la portière après lui. Allons donc! dépêchez-vous.»
M. Pickwick était de l'autre côté de la voiture, et avant qu'il pût savoir précisément de quoi il s'agissait, il se sentit soulever par le vieux gentleman, pousser par le valet d'écurie; et en route! ils étaient partis au grand galop.
«Ah! voilà qui s'appelle marcher maintenant! dit M. Wardle avec complaisance.»
Et en effet, ils marchaient, comme le témoignaient suffisamment à M. Pickwick ses constantes collisions avec les durs panneaux de la voiture ou avec son compagnon.
«Tenez-vous ferme, dit le robuste vieillard au philosophe, qui venait de piquer une tête au beau milieu de l'immense gilet de son compagnon de voyage.
—Je n'ai jamais été aussi cahoté de ma vie; répondit-il.
—Ne faites pas attention, reprit son camarade. Ce sera bientôt fini. Ferme! ferme!»
M. Pickwick se planta dans son coin aussi solidement qu'il le put, et la chaise roula plus vite que jamais.
Ils avaient brûlé de cette manière environ trois milles, quand M. Wardle qui, depuis quelques minutes, tenait sa tête hors de la portière, la retira toute couverte d'éclaboussures, et s'écria, haletant d'impatience: «Les voilà!»
M. Pickwick mit aussitôt la tête à l'autre portière et vit, à peu de distance devant eux, une voiture qui détalait au grand galop.
«En avant! en avant!» vociféra le vieux gentleman. «Deux guinées, postillons! Rattrapez-les! rattrapez-les!»
Les chevaux de la première chaise repartirent de toute leur vitesse, et ceux de M. Wardle galoppèrent avec fureur après eux.
«Je vois sa tête!» s'écria le colérique vieillard. «Dieu me damne! je vois sa tête!
—Et moi aussi,» dit M. Pickwick. «C'est lui-même.»
M. Pickwick ne se trompait point. On apercevait clairement à la portière de la chaise la figure de M. Jingle, complétement couverte par la boue que lançaient les roues de sa voiture. Le mouvement de ses bras qu'il agitait violemment vers les postillons dénotait qu'il les encourageait à redoubler leurs efforts.
L'intérêt devint immense. Les champs, les arbres, les haies semblaient tourbillonner autour d'eux. Ils arrivèrent tout auprès de la première chaise; ils entendaient, par-dessus le bruit des roues, la voix de M. Jingle qui gourmandait ses postillons. Le vieux Wardle écumait de rage et d'excitation; il rugissait par douzaine des «coquin!» des «scélérat!» Il brandissait son poing et en menaçait l'objet de son indignation; mais M. Jingle ne répondait à ces outrages que par un sourire moqueur, puis par un cri de triomphe et de dérision, lorsque ses chevaux, obéissant à l'énergie croissante du fouet et de l'éperon, redoublèrent de vitesse et laissèrent en arrière ceux qui les poursuivaient.
M. Pickwick venait de retirer sa tête de la portière, et M. Wardle, fatigué de crier, en avait fait autant, quand une secousse terrible les jeta tous les deux sur le devant de la voiture. Un craquement violent se fit entendre, une roue se détacha, et la chaise versa sur le flanc.
Après quelques secondes de confusion où l'on ne pouvait rien discerner que le trépignement des chevaux et le brisement des glaces, M. Pickwick se sentit tirer violemment des décombres, et, aussitôt qu'il fut d'aplomb sur ses pieds et qu'il eut dégagé sa tête du collet de sa redingote, par lequel se trouvaient notablement obstruées les fonctions de ses besicles, il reconnut toute l'étendue de leur désastre. Le jour venait de paraître, et la scène était parfaitement éclairée par la grise lumière du matin.
Le vieux Wardle était debout, à côté de lui, sans chapeau, les habits déchirés. A ses pieds gisaient les débris de la voiture. Les postillons, défigurés par la boue et par une course violente étaient parvenus à couper les traits et se tenaient à la tête de leurs chevaux. A une centaine de pas en avant, on voyait l'autre chaise qui s'était arrêtée en entendant le bruit de leur naufrage. Les postillons, dont la figure était contournée par un ricanement féroce, contemplaient du haut de leur selle leurs adversaires démontés, tandis que M. Jingle, à la portière, examinait, avec une évidente satisfaction la ruine de ses persécuteurs.
—Ohé? cria l'effronté comédien; personne d'endommagé?—Gentlemen d'un certain âge,—assez lourds,—dangereux,—très-dangereux.
—Canaille! vociféra M. Wardle.
—Ah! ah! ah!» répliqua Jingle; et ensuite il ajouta, en clignant de l'œil d'un air malin, et en désignant avec son pouce l'intérieur de la chaise: «Elle va très-bien,—vous offre ses compliments,—vous prie de ne pas vous déranger. Des amitiés à Tuppy.—Ne voulez-vous pas monter derrière?—En route, postillons!»
Les postillons se remirent en selle; la chaise recommença à rouler, et M. Jingle, étendant son bras hors de la portière, agitait, par dérision, un mouchoir blanc.
Rien, dans toute cette aventure, n'avait pu troubler l'humeur égale et tranquille de M, Pickwick, pas même la culbute de sa voiture et de sa personne. Mais il ne put supporter patiemment l'infamie de celui qui, après avoir emprunté de l'argent à son fidèle disciple, se permettait d'abréger son nom en celui de Tuppy. Il devint rouge jusqu'au bord de ses lunettes, et, ayant respiré fortement, il dit d'une voix lente et emphatique: «Si jamais je rencontre cet homme, je veux....
—Oui, oui, interrompit M. Wardle, tout cela est fort bien, mais, tandis que nous restons là à parler, ils obtiendront une licence et seront mariés à Londres.»
M. Pickwick s'arrêta et renferma sa vengeance au fond de son cœur.
«Combien y a-t-il d'ici au premier relai! demanda M. Wardle à l'un des postillons.
—Six milles, n'est-ce pas, Tom?
—Un peu plus.
—Un peu plus de six milles, monsieur.
—Il n'y a pas de remède, il faut les faire à pied, Pickwick.
—Il n'y a pas de remède,» répéta cet homme vraiment grand.
Par l'ordre de M. Wardle, l'un des postillons partit devant,
à cheval,
pour faire atteler une nouvelle chaise, et l'autre resta en
arrière pour
prendre soin de celle qui était brisée. En même
temps, M. Pickwick et le
vieux gentleman se mettaient courageusement en marche, après
avoir
soigneusement attaché leurs châles autour de leur cou et
avoir enfoncé
leur chapeau sur leurs oreilles, pour éviter autant que possible
le
déluge de pluie qui recommençait à tomber.
Il y a dans Londres plusieurs vieilles auberges qui servaient de quartier général aux coches les plus célèbres, dans le temps où les coches accomplissaient leurs voyages d'une manière grave et solennelle; mais ces auberges ont dégénéré peu à peu, et n'abritent plus guère que des voitures de roulage. Le lecteur chercherait en vain quelqu'une de ces anciennes hôtelleries parmi les Bouches d'or, les Croix d'or, les Taureaux d'or qui lèvent leur front superbe dans les belles rues de Londres. S'il veut en étudier les restes, il fera bien de diriger ses pas vers les quartiers les plus obscurs de la ville, et là, dans quelque coin retiré, il en trouvera un certain nombre qui restent encore debout, avec une sombre obstination, au milieu des innovations modernes.
Dans le Borough12 surtout, il reste encore une demi-douzaine de ces anciennes maisons, qui ont conservé sans changement leur singulière physionomie, et qui ont également échappé à la rage des améliorations publiques et des spéculations privées. Ce sont d'étranges bâtiments, avec des galeries, des corridors, des escaliers sans nombre, et assez antiques, assez vastes pour fournir des matériaux à mille histoires de revenants, si nous sommes jamais réduits à la lamentable nécessité d'en inventer quelques-unes, et si le monde dure assez longtemps pour épuiser les innombrables et véridiques légendes qui se rattachent au vieux pont de Londres et à ses environs.
Dans la cour du Blanc-Cerf, l'une des plus célèbres entre ces auberges gothiques, et de bonne heure dans la matinée qui suivit les événements funestes racontés dans le précédent chapitre, un homme s'occupait activement à enlever la boue d'une paire de bottes. Cet homme avait un gilet rayé, orné de manches de calicot noir et de boutons de verre bleu, une culotte de gros drap et des guêtres. Autour de son cou s'enroulait négligemment un mouchoir d'un rouge éclatant; un vieux chapeau blanc était posé sans façon sur le côté gauche de sa tête. Il y avait devant ce personnage deux rangées de bottes, les unes propres, les autres crottées, et, à chaque addition qu'il faisait aux bottes nettoyées, il s'arrêtait un instant pour contempler son ouvrage avec une satisfaction évidente.
La cour n'offrait aucun indice de ce tapage, de ce mouvement qui caractérisent les hôtels où s'arrêtent les diligences. Deux ou trois cabriolets, deux ou trois chaises de poste s'abritaient sous différents petits toits en appentis. Trois ou quatre voitures de roulage, chargées d'une montagne de marchandises aussi élevée que le second étage d'une maison ordinaire, restaient immobiles à l'ombre d'un énorme hangar suspendu sur un des côtés de la cour, tandis qu'un autre camion, qui probablement devait commencer son voyage dans la matinée, était tiré dans la partie découverte. Les bâtiments qui bordaient deux côtés du parallélogramme étaient garnis d'une double rangée de galeries, ornées d'énormes garde-fous en bois, et sur lesquelles deux files de chambres à coucher venaient s'ouvrir. Deux lignes de sonnettes, qui leur correspondaient, se dandinaient au-dessus de la porte d'entrée, recouverte par un petit toit en ardoise. Enfin, de temps en temps, le piétinement pesant d'un cheval de charge, ou le cliquetis d'une chaîne, annonçait, à ceux qui s'en inquiétaient, que les écuries étaient au bout de la cour. Si nous ajoutons à ce tableau quelques hommes en blouse, dormant sur des ballots; quelques sacs de laine et autres articles de ce genre, répandus sur des monceaux de foin, nous aurons décrit, autant qu'il est nécessaire, l'apparence que présentait, dans la matinée dont il s'agit, la cour du Blanc-Cerf, grande rue du Borough.
Le carillon d'une des sonnettes fut suivi de l'apparition d'une servante coquette, dans l'une des galeries du second étage. Elle frappa à l'une des portes, et, ayant reçu une requête de l'intérieur, elle cria par-dessus la balustrade: Sam!»
«Voilà! répliqua l'homme au chapeau blanc.
—Le n°22 demande ses bottes sur-le-champ.
—Eh bien! demandes-y s'il veut les avoir de suite, ou bien attendre qu'on les lui porte cirées.
—Allons, Sam! pas de bêtises! reprit la jeune fille d'un air engageant; le gentleman a besoin de ses bottes sur-le-champ.
—Parole d'honneur! vous êtes bonne là! repartit le décrotteur. Regardez-moi un peu ces bottes. Onze paires de bottes, et un soulier qui appartient au n° 6, avec une jambe de bois. Les bottes doivent être livrées à huit heures et demie, et le soulier à neuf. Qu'est-ce que c'est que le n° 22, pour monter sur le dos à tous les autres? Non! non! chacun son tour! comme disait Jack Ketch à des particuliers qu'il avait à pendre. Fâché de vous faire attendre, monsieur; mais je ferai vot' affaire tout à l'heure.»
Parlant ainsi, l'homme au chapeau blanc se remit à travailler sur une botte à revers, avec une vitesse accélérée.
On entendit un autre carillon, et la vieille aubergiste du Blanc-Cerf parut d'un air affairé dans la galerie opposée.
«Sam! cria l'hôtesse. Où est-il, ce paresseux, ce fainéant, ce.... Oh! vous voilà donc, Sam! Pourquoi ne répondiez-vous pas?
—Ça serait-y gentil de répondre avant que vous eussiez fini de parler? répliqua Sam un peu brusquement.
—Tenez, cirez ces souliers pour le n° 17, sur-le-champ, et portez-les à la salle à manger particulière, n° 5, au rez-de-chaussée. Ayant ainsi parlé, l'aubergiste jeta dans la cour des souliers de femme, et s'éloigna en trottinant.
—N° 5, dit Sam en ramassant les souliers et tirant un morceau de craie de sa poche, pour noter leur destination sous la semelle: Souliers de femme et salle à manger particulière, je parie bien qu'elle n'est pas venue en charrette, celle-là!
—Elle est venue de bonne heure ce matin, cria la servante, qui était encore appuyée sur la balustrade de la galerie, dans un fiacre, avec un gentleman, et c'est lui qui demande ses bottes, que vous feriez mieux de lui donner: voilà l'histoire.
—Pourquoi ne m'avez-vous pas dit ça d'abord? s'écria Sam avec une grande indignation, en choisissant les bottes en question parmi toutes celles qui étaient devant lui. Je croyais que c'était une de nos pratiques à trois pence. Salle à manger particulière! et une lady encore! S'il y a dans sa peau un peu du véritable gentleman, il me vaudra au moins un shilling par jour, sans compter les commissions.»
Stimulé par cette réflexion consolante, M. Samuel brossa avec tant de bonne volonté, qu'au bout de peu de minutes, il avait donné aux souliers et aux bottes un luisant qui aurait rempli de jalousie l'âme de l'aimable M. Warenn; car, au Blanc-Cerf, on employait le cirage de MM. Day et Martin.
Arrivé à la porte du n° 5, Sam frappa respectueusement.
«Entrez!» répondit une voix d'homme.
Sam fit son plus beau salut, et parut en présence d'une dame et d'un gentleman qui étaient en train de déjeuner. Ayant officieusement déposé les bottes de droite et de gauche aux pieds respectifs du gentleman, et les souliers de droite et de gauche à ceux de la dame, il se retira vers la porte.
«Garçon! dit le gentleman.
—Monsieur! répondit Sam en fermant la porte et tenant la main sur le bouton de la serrure.
—Connaissez-vous... comment cela s'appelle-t-il? Doctors Commons?
—Oui, monsieur.
—Où est-ce?
—Paul's church-yards, monsieur. Une arcade basse; un libraire d'un côté, un hôtel de l'autre, et deux commissionnaires qui se chargent d'obtenir des permis de mariage pour ceux qui en ont besoin.
—Des permis de mariage? répéta le gentleman.
—Oui, des permis de mariage! répéta Sam. Deux individus en tablier blanc touchent leurs chapeaux quand vous entrez: «Un permis, monsieur, un permis?» Drôles de gens, et leurs maîtres aussi! Ils ne valent pas mieux que les procureurs que consultent les plaideurs de la Cour d'assises.
—Et que font-ils? demanda le gentleman.
—Ce qu'ils font? Ils vous mettent dedans, monsieur! Et ce n'est pas tout: ils fourrent dans la tête des vieilles gens des choses comme ils n'en auraient jamais rêvé. Mon père, monsieur, était un cocher, un cocher veuf, monsieur, et assez gros pour être capable de tout; étonnamment gros, mon père. Sa chère épouse décède, et lui laisse quatre cents guinées. Bien! Il s'en va aux Commons pour voir l'homme de loi, et toucher le quibus. Fameuse tournure, mon père! Bottes à revers, bouquet à la boutonnière, chapeau à grands bords, châle vert, gentleman fini! Il passe sous l'arcade, pensant où il placerait son argent. Bon! arrive le commissionnaire. Il touche son chapeau: «Un permis, monsieur?—Quoi qu'c'est? dit mon père.—Permis de mariage, dit-il.—Dieu me damne! dit mon père, je n'y avais jamais pensé.—J'imagine qu'il vous en faut un, monsieur,» dit le commissionnaire. Mon père s'arrête et réfléchit un brin. «Non! dit-il, diable m'emporte! Je suis trop vieux. D'ailleurs, je suis beaucoup trop gros, dit-il.—Allons donc, monsieur! dit l'autre.—Vous croyez? dit mon père.—J'en suis sûr, qu'il dit. Nous avons marié un gentleman deux fois vot' corporence lundi passé.—Vrai? dit mon père.—Bien vrai! dit l'autre; vous n'êtes qu'un gringalet auprès. Par ici, monsieur, par ici.» Et ne voilà-t-il pas mon père qui marche après lui, comme un singe apprivoisé derrière un orgue, dans un petit bureau noir, oùs qu'il y avait un gaillard avec des papiers crasseux et des boîtes d'étain, qui travaillait à faire croire qu'il était bien occupé. «Asseyez-vous, monsieur, pendant que je vas faire le certificat, dit l'homme de loi.—Merci, monsieur!» dit mon père; et il s'assoit et il examine de tous ses yeux, et avec sa bouche ouverte les noms qu'il y avait sur les boîtes. «Comment vous appelez-vous, monsieur? dit l'homme de loi.—Tony Weller, dit mon père. —Votre paroisse? dit l'autre.—La Belle-Sauvage, dit mon père, car il s'arrêtait à cet hôtel-là quand il conduisait, et il ne connaissait rien aux paroisses.—Et comment s'appelle la dame?» dit l'homme de loi. Voilà mon père qui n'y est plus du tout. «Diable m'emporte si j'en sais rien! qu'il dit.—Vous n'en savez rien? dit l'autre.—Pas plus que vous, dit mon père. Pourrais-je pas ajouter le nom plus tard? dit-il.—Impossible! dit l'autre.—Très-bien, dit mon père, après avoir réfléchi un instant. Mettez Mme Clarke.—Clarke quoi? dit l'homme de loi en trempant sa plume dans l'encrier.—Suzanne Clarke, à l'enseigne du Marquis de Granby, Dorking, dit mon père. Je crois bien qu'elle me prendra, si je la demande. Je n'y en ai jamais touché un mot; mais elle me prendra, je le sais.» Comme ça, le permis fut enregistré. Et bien sûr qu'elle l'a pris; et ce qu'il y a de pire, c'est qu'elle le tient encore au jour d'aujourd'hui, et moi je n'ai pas seulement vu la couleur des quatre cents guinées. Pas de chance! Je vous demande excuse, monsieur, ajouta Sam, à la fin de son récit; mais quand je commence sur c'te doléance-là, je ne peux pas plus m'arrêter qu'une brouette neuve qui a une roue bien graissée.» Ayant tout dit, et ayant attendu un instant pour voir si l'on n'avait pas besoin de lui, il sortit de la chambre.
«Neuf heures et demie! C'est l'heure; en route! dit alors le gentleman que nous pouvons nous dispenser d'introduire comme étant M. Jingle.
—L'heure de quoi? demanda la tante demoiselle avec coquetterie.
—Du permis, ange chéri; après, il faudra avertir à l'église. Demain matin, vous serez à moi, répondit M. Jingle en serrant la main de la tante demoiselle.
—Le permis! soupira Rachel en rougissant.
—Le permis, répéta M. Jingle:
—Comme vous allez vite! dit Rachel.
—Vite! Vous verrez comme iront les heures, jours, semaines, mois, années, quand nous serons unis. Vite! Tonnerre, éclairs, locomotive, force de mille chevaux, rien n'ira si vite!
—Ne pourrions-nous pas... ne pourrions-nous pas être mariés avant demain matin? demanda Rachel.
—Impossible! Ne se peut pas! Il faut avertir l'église, laisser le permis aujourd'hui, cérémonie demain!
—J'ai une si grande frayeur que mon frère ne nous découvre!
—Nous découvre! Folie! Trop secoué par sa culbute! D'ailleurs, extrême précaution: quitté la chaise de poste, marché, pris une voiture, venus ici, la dernière place où il nous cherchera. Eh! eh! fameuse idée!
—Ne soyez pas longtemps, dit la tante demoiselle avec affection, lorsqu'elle vit M. Jingle enfoncer son chapeau râpé sur sa tête.
—Longtemps loin de vous! beauté cruelle! Et M. Jingle s'avança d'un air enjoué vers Rachel, imprima un chaste baiser sur ses lèvres, et sortit en dansant de la chambre.
—Cher amant! dit la demoiselle, tandis qu'il fermait la porte.
—Drôle de vieille folle!» pensa Jingle en arpentant les corridors.
Il est pénible de s'appesantir sur la perfidie de notre espèce, et nous ne suivrons pas le fil des méditations de M. Jingle pendant son trajet aux Doctors' Commons. Il suffira de dire qu'il échappa aux embûches des gens en tablier blanc qui gardent la porte de cette région enchantée, et qu'il atteignit en sûreté le bureau du vicaire général. Là, il se procura une gracieuse épître de l'archevêque de Cantorbéry: «A ses amés et féaux Alfred Jingle et Rachel Wardle, salut.» Il déposa soigneusement dans sa poche le document mystique, et retourna au Borough, en triomphe.
Il était encore en chemin, lorsque deux gentlemen puissants et un gentleman maigre entrèrent dans la cour du Blanc-Cerf, et cherchèrent des yeux quelque personne à laquelle ils pussent adresser un certain nombre de questions. M. Samuel Weller, décrotteur attitré du Blanc-Cerf, était en ce moment occupé à brunir une paire de bottes. Ce fut vers lui que se dirigea le gentleman maigre.
«Mon ami! dit-il.
—Il paraît que celui-là aime les consultations gratuites; autrement, il ne serait pas si amoureux de moi du premier coup, pensa le sagace garçon; mais il se contenta de dire: «Eh bien! monsieur?»
—Mon ami! répéta le maigre gentleman avec un hem! conciliateur, avez-vous beaucoup de voyageurs en ce moment? hein? Bien occupé, n'est-ce pas?»
Sam examina l'interrogateur. C'était un petit homme, à l'air affairé, au visage brun et anguleux, dont les deux petits yeux toujours clignotants et scintillants de chaque côté d'un nez mince et inquisitif, semblaient faire une perpétuelle partie de cache-cache au moyen de cet organe. Son habit noir faisait ressortir la blancheur de sa chemise et de son étroite cravate; sur son pantalon noir se détachait une chaîne avec des breloques d'or, et ses bottes étaient aussi luisantes que ses yeux. Il tenait à la main ses gants de chevreau noir; et en parlant il fourrait ses poignets sous les pans de son habit, de l'air d'un homme qui est habitué à poser des questions légales.
«Bien occupé, hein? dit le petit homme.
—Pas mal comme ça, monsieur, répliqua Sam. Nous ne ferons pas banqueroute, ni fortune non plus. Nous mangeons not' mouton bouilli sans câpres, et nous nous battons l'œil du raifort, quand nous pouvons attraper du bœuf.
—Ah! dit le petit homme, vous êtes un farceur, n'est-ce pas?...
—Mon frère aîné était affligé de cette maladie-là, répondit Sam. Nous couchions ensemble, et ça s'attrape peut-être....
—Oh! la drôle de vieille maison que voilà! reprit le petit homme en regardant autour de lui.
—Fallait faire prévenir de votre arrivée, on lui aurait fait des réparations, rétorqua le décrotteur imperturbable.»
Son interlocuteur parut un peu déconcerté de ces rebuffades successives. Une courte consultation eut lieu entre lui et les deux gros gentlemen; ensuite il prit une prise de tabac dans une étroite tabatière d'argent, et il paraissait se disposer à renouveler la conversation, quand l'un de ses compagnons, qui, outre une contenance bienveillante, était porteur d'une paire de lunettes et d'une paire de guêtres noires, s'avança et dit en montrant l'autre gros gentleman.
«Le fait est que mon ami vous donnera une demi-guinée, si vous voulez répondre à une ou deux....»
—Eh! mon cher monsieur! mon cher monsieur! interrompit le petit homme. Permettez, je vous prie, mon cher monsieur. Le premier principe à observer dans des cas semblables, est celui-ci: Si vous mettez la chose entre les mains d'un homme d'affaires, vous ne devez plus vous en mêler aucunement. Vous devez reposer en lui une entière confiance. Réellement, monsieur...» Il se tourna vers l'autre gros gentleman en lui disant: «J'ai oublié le nom de votre ami.
—Pickwick, répondit M. Wardle, car c'était ce joyeux personnage lui-même.
—Ah! Pickwick. Réellement, monsieur Pickwick, mon cher monsieur, excusez-moi: Je serai heureux de recevoir vos avis en particulier, comme amicus curiae: mais vous devez voir l'inconvenance de votre intervention en ce moment, surtout par un argument ad captandum, tel que l'offre d'une demi-guinée. Réellement, mon cher monsieur, réellement... et le petit homme prit un air profond et une prise de tabac argumentative.
—Mon seul désir, monsieur, répondit M. Pickwick, était d'amener à fin, aussi vite que possible, cette désagréable affaire.
—Très-bien, très-bien, dit le petit homme.
—C'est pourquoi, continua M. Pickwick, j'ai fait usage de l'argument que mon expérience des hommes m'a fait reconnaître comme le meilleur dans tous les cas.
—Oui, oui, dit le petit homme: très-bon! très-bon! c'est vrai. Mais vous auriez dû me suggérer cela à moi. Vous savez, j'en suis sûr, quelle confiance sans bornes on doit placer dans son homme d'affaires. S'il était besoin d'une autorité à ce sujet, permettez-moi, mon cher monsieur, de vous référer à un cas bien connu dans Barnwell....
—Ne vous alambiquez pas de George Barnevelt, interrompit Sam, qui était resté fort étonné de ce dialogue. Tout le monde connaît son histoire, et, voyez-vous, j'ai toujours imaginé que la jeune femme méritait beaucoup mieux que lui d'être pendue13. Mais c'est égal; ça n'a rien à voir ici. Vous voulez que j'accepte une demi-guinée. Très-bien, ça me va; je ne puis pas parler mieux que ça. Pas vrai, monsieur? (M. Pickwick sourit.) Alors il ne s'agit plus que de savoir ce que diable vous me voulez, comme dit c't autre quand il vit le revenant.
—Nous voulons savoir.... dit M. Wardle.
—Eh! mon cher monsieur! mon cher monsieur! interrompit le petit homme à l'air affairé.»
M. Wardle leva les épaules, et se tut.
«Nous voulons savoir, reprit solennellement le petit homme, et nous vous adressons cette question pour ne pas éveiller d'inutiles appréhensions dans l'auberge; nous voulons savoir ce qui s'y trouve actuellement.
—Qu'est-ce qu'il y a dans la maison? Il y a une paire de bottes hongroises, au n° 13, répondit Sam, dans l'esprit duquel les logeurs étaient représentés par la partie de leur costume qui se trouvait sous sa direction immédiate. Il y a une jambe de bois au n° 6; deux paires de demi-bottes dans la salle du commerce. Il y a ces bottes à revers ici, au rez-de-chaussée, et cinq autres paires dans le café.
—Pas davantage? dit le petit homme.
—Attendez un brin, reprit Sam, en cherchant à se rappeler; oui, il y a une paire de bottes à la Wellington, pas mal usées, et des souliers de dame, au n° 5.
—Quelle sorte de souliers? demanda avec empressement M. Wardle, qui, ainsi que M. Pickwick, s'était perdu dans ce singulier catalogue de chalands.
—Souliers de province.
—Y a-t-il le nom du cordonnier?
—Brown.
—D'où cela?
—Muggleton.
—Ce sont eux! s'écria Wardle. Par le ciel nous les avons trouvés.
—Chut! dit Sam: Les Wellington sont allés aux Doctors' Commons.
—Bah! fit le petit homme.
—Oui, pour un permis.
—Nous arrivons à temps, s'écria Wardle. Montrez-nous la chambre; il n'y a pas un moment à perdre.
—Je vous en prie, mon cher monsieur, je vous en prie, dit le petit homme. De la prudence; de la prudence!»
En parlant ainsi, il tira de sa poche une bourse de soie rouge, dont il aveignit un souverain, en regardant fixement Sam. Celui-ci sourit d'une manière expressive.
«Montrez-nous la chambre, tout d'un coup, sans nous annoncer, dit le petit homme; et il est à vous.»
Sam jeta la botte à revers dans un coin, et conduisit nos gens à travers un corridor sombre et un large escalier. Arrivé dans un second corridor, il fit halte et tendit la main.
«Le voilà,» dit tout bas l'avoué en déposant le souverain dans la main de leur guide.
Sam fit encore quelques pas, et s'arrêta devant une porte.
«C'est ici? demanda le petit homme.»
Sam fit signe que oui.
Le vieux Wardle ouvrit la porte, et tous les trois pénétrèrent dans la chambre, juste au moment où M. Jingle, qui venait de rentrer, montrait le permis à la tante demoiselle.
Rachel jeta un grand cri, et se renversant sur une chaise, se couvrit le visage avec les mains. M. Jingle chiffonna le permis, et le fourra dans sa poche. Les visiteurs intempestifs s'avancèrent au milieu de la chambre.
«Vous êtes un joli coquin! s'écria le vieux Wardle, haletant de colère. Vous êtes...
—Mon cher monsieur! mon cher monsieur! interrompit le petit homme, en posant son chapeau sur la table. Je vous en prie, faites attention. Scandalum magnatum... diffamation... action pour dommages... Calmez-vous, mon cher monsieur, je vous en prie.
—Comment osez-vous enlever ma sœur de ma maison? reprit M. Wardle.
—Oui, très-bien, dit le petit gentleman. Vous pouvez lui demander cela. Comment osez-vous enlever sa sœur, eh! monsieur?
—Qui diable êtes-vous! s'écria M. Jingle d'un ton si violent que le petit homme en recula involontairement un pas ou deux.
—Qui il est? coquin! C'est mon avoué, M. Perker. Perker, je veux poursuivre ce gueux-là! je veux le faire empoigner! Je veux... Je veux... Dieu me damne! je veux le ruiner.—Et vous, continua M. Wardle en se tournant brusquement vers sa sœur; vous Rachel, à votre âge! quand vous devriez connaître le monde! A quoi pensez-vous de vous enfuir avec un vagabond? de déshonorer votre famille, de vous rendre vous-même misérable! Mettez votre chapeau, et venez avec moi.—Faites venir une voiture et apportez la note de cette dame. Entendez-vous? entendez-vous?
—Voilà, monsieur, répliqua Sam, en répondant au violent coup de sonnette de M. Wardle avec une célérité merveilleuse, pour quiconque ne savait pas que son œil avait été appliqué au trou de la serrure, pendant toute l'entrevue.
—Mettez votre chapeau! reprit Wardle.
—N'en faites rien, s'écria Jingle. Quittez cette chambre, monsieur! Pas d'affaires ici. Dame libre et maîtresse de ses actions. Plus de vingt et un ans.
—Plus de vingt et un ans! répéta M. Wardle avec mépris. Plus de quarante et un ans!
—Ce n'est pas vrai! s'écria la tante demoiselle, son indignation l'emportant sur son désir de se trouver mal.
—C'est vrai, répliqua M. Wardle. Vous avez cinquante ans, comme un jour!»
La tante demoiselle poussa un cri aigre, et perdit connaissance.
M. Pickwick, avec son aménité accoutumée appela l'hôtesse, et lui demanda un verre d'eau.
«Un verre d'eau! repartit le colérique vieillard; apportez-en un baquet et jetez-le sur elle. Cela lui fera du bien, et elle le mérite richement.
—Fi! brute que vous êtes!» s'écria la compatissante hôtesse. Puis, avec diverses exclamations de: «pauvre chère dame! Allons, allons, pauvre chérie! buvez un peu de ça; ça vous fera du bien; ne vous laissez pas abattre comme ça; pauvre amour!» etc., etc. L'hôtesse, assistée par une servante commença à humecter le front, à frapper dans les mains, à chatouiller le nez, à délacer le corset de la tante demoiselle, et à lui administrer enfin tous les calmants appliqués ordinairement par les sensibles matrones aux dames qui s'efforcent de se donner des attaques de nerfs.
«La voiture est prête, monsieur, dit Sam, en paraissant à la porte.
—Allons! venez, reprit M. Wardle. Je vais la porter dans la voiture.»
A cette proposition les attaques de nerfs recommencèrent avec une nouvelle fureur.
L'hôtesse était sur le point de protester violemment contre ce procédé, et avait déjà demandé avec indignation si M. Wardle se croyait seigneur de la création, lorsque M. Jingle s'interposa.
«Garçon, dit-il, amenez-moi un constable.
—Attendez! attendez! dit le petit Perker. Considérez, monsieur, considérez.
—Je ne veux rien considérer, répliqua Jingle. Elle est sa maîtresse. Voyons qui osera l'emmener, sans son consentement.
—Je ne veux pas être emmenée, murmura la dame évanouie. Je n'y consens pas. (Ici il y eut une rechute effrayante.)
—Mon cher monsieur, dit le petit avoué, en prenant à part M. Wardle et M. Pickwick; mon cher monsieur, nous sommes dans une situation bien embarrassante. C'est un cas désolant; je n'en ai jamais connu de plus désolant, mais, réellement, mon cher monsieur, nous n'avons aucun pouvoir pour contrôler les actions de cette dame. Je vous ai prévenu avant de venir, mon cher monsieur, qu'il n'y avait pas d'autre remède qu'un accommodement.
—Quelle espèce d'accommodement voudriez-vous faire? demanda M. Pickwick.
—Voyez-vous, mon cher monsieur, votre ami est dans une position très-déplaisante, excessivement déplaisante. Il faut qu'il consente à subir quelques pertes pécuniaires.
—Je dépenserai tout ce qu'il faudra plutôt que de supporter ce déshonneur, plutôt que de souffrir, toute folle qu'elle est, qu'elle se rende misérable pour sa vie entière.
—Je suppose que cela pourra s'arranger, dit le petit homme affairé. M. Jingle, voulez-vous venir avec nous, pour un instant, dans la chambre à côté?»
M. Jingle y consentit et le quatuor passa dans une pièce voisine.
«Maintenant, monsieur, dit le petit homme en fermant soigneusement la porte, n'y a-t-il aucun moyen d'accommoder cette affaire? Venez par ici, monsieur, dans cette embrasure de croisée, où nous serons en tête-à-tête. Là, monsieur, là! Asseyez-vous s'il vous plaît, monsieur. Maintenant, mon cher monsieur, entre vous et moi, nous savons très-bien, mon cher monsieur, que vous avez enlevé cette dame pour l'amour de son argent. Ne froncez pas le sourcil, monsieur, c'est inutile: je vous dis, entre vous et moi, que nous savons cela. Nous sommes tous les deux des hommes du monde, et nous savons très-bien que nos amis ici n'en sont pas. N'est-ce pas, monsieur?»
Le visage de M. Jingle s'éclaircit graduellement pendant ce discours, et quelque chose qui ressemblait à un clignement d'œil trembla, pendant un instant, dans sa paupière gauche.
«Très-bien! très-bien! poursuivit M. Perker, observant l'impression qu'il avait faite. Maintenant, le fait est que la dame n'a rien, ou peu de chose, jusqu'à la mort de sa mère.... Une personne bien constituée, mon cher monsieur.
—Vieille! dit M. Jingle laconiquement, mais avec énergie.
—Oui, c'est vrai, reprit l'avoué avec une légère toux; vous avez raison, mon cher monsieur, elle est assez vieille. Mais elle vient d'une vieille famille, mon cher monsieur; vieille dans toutes les acceptions du mot. Le fondateur de cette famille arriva dans le comté de Kent, lors de l'invasion de Jules-César, et depuis ce temps-là il n'y a qu'un seul de ses membres qui n'ait pas vécu jusqu'à quatre-vingt-cinq ans, encore a-t-il été décapité par ordre d'un des Henry. La vieille dame n'a pas soixante-treize ans, mon cher monsieur.»
Le petit homme s'arrêta et prit une prise de tabac.
«Eh bien? fit M. Jingle.
—Eh bien! mon cher monsieur.... Vous ne prenez pas de tabac? Vous avez raison, c'est une habitude coûteuse. Eh bien! mon cher monsieur, vous êtes un joli garçon, un homme du monde, capable de pousser votre fortune, si vous aviez un capital, hein?
—Eh bien! répéta M. Jingle.
—Vous ne me comprenez pas?
—Pas tout à fait.
—Ne pensez-vous pas... Je viens au fait, mon cher monsieur. Ne pensez-vous pas que cinquante guinées et la liberté seraient plus agréables que miss Wardle et des espérances?
—Impossible! dit M. Jingle en se levant. Pas assez, de moitié!
—Non! non! mon cher monsieur, reprit le petit avoué en l'arrêtant par un bouton. Bonne somme ronde. Un homme comme vous pourrait la tripler en un rien de temps. On peut faire bien des choses avec cinquante gainées, mon cher monsieur.
—Bien plus avec cent cinquante, répliqua Jingle froidement.
—Allons, mon cher monsieur, nous ne perdrons pas notre temps à couper un cheveu en quatre. Disons... disons quatre-vingts....
—Impossible!
—Restez, mon cher monsieur. Dites-moi ce que vous voulez.
—Affaire coûteuse, déboursés, chevaux de poste, neuf guinées; licence, trois guinées, douze guinées; compensation, cent guinées, cent douze. Perte d'honneur et perte de la dame....
—Allons! mon cher monsieur, allons! interrompit l'homme d'affaires d'un air malin. Ne parlons pas des deux derniers articles. Cela fait cent douze guinées. Mettons cent, allons!
—Cent vingt14.
—Allons! allons! je vais vous écrire un mandat, reprit le petit homme en s'asseyant près d'une table, et commençant à écrire. Je le ferai payable pour après demain et nous pouvons emmener la dame d'ici là?» ajouta-t-il en interrogeant M. Wardle du regard.
Celui-ci fit un sombre signe d'assentiment.
«Cent, dit le petit homme.
—Et vingt, ajouta Jingle.
—Mon cher monsieur! reprit l'avoué.
—Donnez-les lui, interrompit M. Wardle. Et qu'il s'en aille au diable avec!»
Le mandat fut donc écrit par le petit gentleman, et empoché par M. Jingle.
«Maintenant quittez cette maison sur-le-champ! dit M. Wardle, en se levant.
—Mon cher monsieur... observa l'homme d'affaires.
—Et sachez, continua M. Wardle sans s'occuper de l'interrupteur, sachez que rien au monde, pas même l'honneur de ma famille, n'aurait pu me faire consentir à cet arrangement, si je n'étais pas convaincu que vous deviendrez la proie du diable d'autant plus vite que vous aurez plus d'argent.
—Mon cher monsieur, représenta de nouveau le petit homme.
—Tenez-vous tranquille, Perker, lui répondit son colère client. Quittez cette chambre, monsieur!
—En route sur-le-champ, répliqua l'impassible Jingle. Adieu Pickwick.»
Si quelque spectateur désintéressé avait pu contempler, pendant la fin de cette conversation, la contenance de l'homme illustre dont le nom décore notre titre, il aurait été étonné que le feu de l'indignation qui jaillissait de ses yeux ne fit pas fondre les verres de ses lunettes. Ses narines s'enflèrent, ses poings se fermèrent involontairement, quand il s'entendit nommer familièrement par le misérable. Mais il se contint; il ne le pulvérisa point.
«Tenez, continua le scélérat endurci, en jetant la licence aux pieds de M. Pickwick. Changez les noms, emmenez la dame,—fera l'affaire de Tuppy.»
M. Pickwick était un philosophe. Mais, après tout, les philosophes ne sont que des hommes revêtus d'une armure de sagesse. Le trait mordant pénétra à travers le harnais philosophique de notre héros et déchira profondément son cœur. Dans un accès de rage il lança, au hasard, l'encrier qui avait servi à M. Perker, et se précipita dans la même direction. Mais son adversaire était disparu et il se trouva arrêté dans les bras de Sam.
«Ohé! dit cet excentrique fonctionnaire. Le mobilier n'est pas cher dans vot' pays, vieux gentleman. Voilà une encre qui écrit toute seule, hein? Elle vient d'écrire vot' nom sur ce mur. Laissez donc monsieur; à quoi bon courir après un homme qui est, à présent, à l'autre bout du Borough?»
L'esprit de M. Pickwick, comme celui de tous les hommes vraiment grands, était ouvert à la persuasion, et comme il raisonnait puissamment et rapidement, un seul instant de réflexion suffit pour le convaincre de l'inutilité de son courroux. Il s'apaisa aussi vite qu'il s'était enlevé, respira fortement, et jeta un regard bénin sur ses amis.
Rapporterons-nous les lamentations de miss Wardle quand elle apprit de quelle manière son infidèle amant l'abandonnait? Imprimerons-nous les détails de cette scène déchirante, si admirablement décrite par M. Pickwick? Son livre de notes est ouvert devant nous; une légère moisissure indique encore combien de larmes lui arracha l'humanité sympathisante. Un seul mot, et ces notes seront entre les mains de l'imprimeur. Mais non! nous résisterons à cette pensée! nous ne désolerons pas le cœur du publie par la peinture de ces affreuses souffrances.
Le lendemain, la lourde voiture de Muggleton ramena, lentement et
tristement, les deux amis avec la dame délaissée. Les
ombres de la nuit
étaient tombées depuis bien longtemps sur toute la
nature, quand ils
arrivèrent à la porte de Manoir-ferme.
Une nuit de repos et de tranquillité dans le profond silence de Dingley-Dell, et, le lendemain matin, une heure d'immersion dans l'air frais et parfumé de la campagne, effacèrent complétement, chez M. Pickwick, les traces de la fatigue que son corps avait supportée et de l'anxiété qui avait agité son esprit. Depuis deux jours cet homme illustre était séparé de ses amis, de ses sectateurs, et lorsqu'au retour de sa promenade matinale il rencontra M. Winkle et M. Snodgrass, ce fut avec un sentiment de délices qui peut à peine être compris par une imagination vulgaire, qu'il s'avança au-devant d'eux pour leur dire bonjour. Le plaisir fut mutuel. Qui pourrait, en effet, contempler, sans en éprouver, le visage rayonnant de M. Pickwick? Et cependant un nuage semblait obscurcir le front de ses disciples. Ils avaient un air mystérieux, aussi alarmant qu'extraordinaire. Le grand homme s'en aperçut et ne put en deviner la cause.
Après avoir serré les mains des deux jeunes gens, et proféré de chaudes expressions de bienvenue, M. Pickwick leur dit: «Comment va Tupman?»
M. Winkle, à qui cette question était plus particulièrement adressée, ne fit point de réponse. Il détourna la tête et parut absorbé dans de mélancoliques réflexions.
«Snodgrass, reprit M. Pickwick avec vivacité, comment va notre ami? Est-il malade?
—Non! répliqua M. Snodgrass; et une larme trembla sur sa paupière sentimentale, comme une goutte de pluie sur le bord d'une croisée. Non! il n'est pas malade!»
M. Pickwick contempla tour à tour chacun de ses amis.
«Winkle! Snodgrass! leur dit-il quand il les eut suffisamment contemplés, que signifie cela? Où est notre ami? Qu'est-il arrivé? Parlez, je vous en supplie, je vous en conjure! Que dis-je? je vous le commande, parlez!»
Il y avait dans le maintien et dans l'accent de M. Pickwick une dignité, une solennité à laquelle il était impossible de résister. «Il nous a quittés, répondit M. Snodgrass.
—Quittés! s'écria M. Pickwick.
—Quittés, répéta M. Snodgrass.
—Où est-il? demanda M. Pickwick.
—Nous pouvons seulement le soupçonner d'après cet écrit, répliqua M. Snodgrass en tirant une lettre de sa poche et la plaçant entre les mains de son ami. Hier matin, quand nous avons reçu une lettre de M. Wardle, qui nous annonçait pour la nuit le retour de sa sœur, nous avons remarqué que la mélancolie qui assombrissait l'âme de notre ami, semblait s'accroître encore. Peu de temps après il disparut. Nous le cherchâmes vainement durant tout le jour; et, dans la soirée, cette lettre nous fut apportée par le palefrenier de la Couronne, à Muggleton. Notre ami la lui avait laissée dès le matin, en lui recommandant bien de ne nous la remettre que lorsque les ombres de la nuit auraient obscurci la nature.»
M. Pickwick ouvrit la lettre. Elle était de l'écriture de M. Tupman, et contenait ce qui suit;
«Mon cher Pickwick,
«Vous qui êtes placés dans une région supérieure aux faiblesses humaines, vous ignorez quel coup fatal on reçoit lorsqu'on est abandonné par une charmante, par une fascinante créature; et lorsqu'on devient la victime d'un monstre qui cachait la ruse et le vice hideux sous le masque de l'amitié. Ah! puissiez-vous ne l'apprendre jamais!
«Les lettres qui me seront adressées à la Bouteille de cuir, à Cobham-Kent, me seront transmises, supposé que j'existe encore. Je m'éloigne d'une partie du monde qui m'est devenue odieuse. Si je quitte le monde tout entier, plaignez-moi, pardonnez-moi. La vie, mon cher ami, m'est devenue insupportable! La flamme qui brûle au dedans de nous est comme les crochets d'un porteur, sur lesquels repose l'énorme poids des soins et des soucis du monde; quand cette flamme nous manque, le fardeau devient trop pesant pour que nous puissions le supporter et nous tombons accablés sur la terre. Vous pouvez dire à Rachel.... Ah! ce nom!... Quel souvenir!...
«TRACY TUPMAN.»
«Nous allons partir sur-le-champ, dit M. Pickwick en refermant cette lettre. Nous n'aurions pu, dans aucune circonstance, rester décemment ici après les événements qui s'y sont passés; mais maintenant, c'est un devoir pour nous d'aller à la recherche de notre ami.» En prononçant ces nobles paroles, M. Pickwick prit le chemin de la maison.
Ses intentions furent promptement communiquées à ses hôtes. Leurs prières pour le retenir furent instantes, mais inutiles. «D'importantes affaires, leur dit-il, rendent mon départ indispensable.»
Le vieil ecclésiastique était présent.
«Vous êtes donc décidé à nous quitter?» dit-il à M. Pickwick, en le prenant à part; et sur sa réponse affirmative, il ajouta: «S'il en est ainsi, voilà un petit manuscrit que j'espérais avoir le plaisir de vous lire moi-même. Ayant perdu un de mes amis, qui était médecin de notre hôpital des fous, j'ai trouvé ce manuscrit parmi beaucoup d'autres papiers qu'il m'avait chargé de brûler ou de conserver, à mon choix. Il n'est point de la main de mon ami, et j'ai peine à croire qu'il ne soit pas apocryphe: lisez-le, mon cher monsieur, et jugez par vous-même, s'il a été réellement écrit par un maniaque, ou, ce qui me paraît plus probable, si les rêveries d'un de ces infortunés ont été recueillies par une autre personne.»
M. Pickwick reçut le manuscrit, et se sépara du bienveillant vieillard avec mille expressions d'estime et d'affection.
C'était une tâche bien plus difficile de prendre congé des habitants de Manoir-ferme, où nos voyageurs avaient été reçus avec tant d'hospitalité, avec des attentions si délicates. M. Pickwick embrassa les jeunes ladies. Nous allions dire, comme si elles avaient été ses propres filles, mais la comparaison pourrait bien n'être pas entièrement exacte, car peut-être y mit-il un peu plus de chaleur. Il embrassa la vieille lady avec une tendresse filiale, et en glissant dans la main des servantes quelques preuves substantielles de sa bienveillance, il tapota leurs joues rosées, d'une manière toute patriarcale. Ensuite, des protestations bien plus cordiales encore, bien plus prolongées, furent échangées avec leur excellent amphytrion et avec M. Trundle. Cependant M. Snodgrass était disparu; et il fallut l'appeler plusieurs fois avant de le déterminer à sortir de certains corridors sombres.
Miss Émily rentra bientôt après, et ses yeux, ordinairement si brillants, paraissaient ternes et battus. Enfin les trois amis s'arrachèrent des bras de leurs aimables hôtes, et tout en s'éloignant lentement de la ferme, ils jetèrent en arrière bien des regards attendris. On prétend même que M. Snodgrass lança d'innombrables baisers dans les airs, en reconnaissance de quelque chose de blanchâtre qui continua à s'agiter à une des croisées de la maison, jusqu'au moment où un détour du chemin leur cacha la vieille demeure: ce quelque chose ressemblait beaucoup à un mouchoir de femme.
A Muggleton nos voyageurs prirent la voiture de Rochester, et lorsqu'ils arrivèrent dans ce dernier endroit, leur douleur s'était suffisamment apaisée pour leur permettre de faire un excellent dîner. Quelque temps après, ayant pris les informations nécessaires concernant le chemin qu'ils devaient suivre, ils se dirigèrent, en se promenant, vers Cobham.
C'était par une charmante soirée du mois de juin. La route, qui serpentait à l'ombre d'un bois, était égayée par le chant des oiseaux, et rafraîchie par l'haleine du zéphir; le lierre grimpant et les mousses pendantes ornaient le tronc des vieux arbres; la terre était revêtue d'un vert gazon, aussi délicat qu'un tapis de soie. En sortant du bois, nos voyageurs se trouvèrent dans un parc ouvert, au milieu duquel s'élevait un ancien château construit dans le style pittoresque et singulier du temps d'Élisabeth. De longs points de vue s'étendaient de tous les côtés, au milieu des chênes et des ormes gigantesques; de nombreux troupeaux de daims paissaient l'herbe fraîche, et de temps en temps une biche effrayée traversait le chemin, légère comme l'ombre des nuages qui glisse rapidement sur un paysage inondé par la chaude lumière du soleil.
«Si tous ceux qui sont attaqués de la maladie de notre ami se retiraient dans cette contrée, dit M. Pickwick, en regardant autour de lui, je m'imagine que leur vieil attachement pour le monde renaîtrait bientôt.
—Je le pense aussi, dit M. Winkle.
—Et réellement, ajouta M. Pickwick, lorsqu'une demi-heure de marche les eut amenés dans le village, réellement, quoique choisi par un misanthrope, cet endroit me semble le plus joli et le plus séduisant que j'aie jamais rencontré.»
M. Winkle et M. Snodgrass s'associèrent sans restriction à ces louanges.
Bientôt après, ayant demandé la Bouteille de cuir, nos voyageurs furent dirigés vers une auberge d'assez bonne apparence, pour une auberge de village, et s'enquirent s'il s'y trouvait un gentleman nommé Tupman.
«Tom, dit l'hôtesse, menez ces messieurs, dans la salle.»
Sous la conduite d'un vigoureux paysan, les trois amis entrèrent dans une chambre longue et basse, dont les murailles étaient embellies d'une ribambelle de vieux portraits et d'images grossièrement coloriées, et dont le plancher était semé d'une multitude de chaises de cuir, d'une forme fantastique, au dos gigantesque. A l'extrémité de la salle une table se faisait remarquer par la blancheur éblouissante de sa nappe. Elle était décorée d'une volaille dodue, d'un jambon appétissant, d'un pot d'ale fraîche, etc. Et c'est à cette table séduisante qu'était assis M. Tupman, n'ayant en aucune façon l'air d'un homme qui a pris congé de ce monde.
A l'arrivée de ses amis, il posa son couteau, sa fourchette, et s'avança au-devant d'eux d'un air sombre.
«Je ne m'attendais pas à vous voir ici, dit-il en saisissant la main de M. Pickwick. C'est bien aimable.
—Ah! fit M. Pickwick, en s'asseyant et en essuyant sur son front la sueur causée par sa promenade. Finissez votre dîner et venez dehors avec moi. Je désire vous parler, à vous seul.»
M. Tupman fit comme il lui était enjoint, et M. Pickwick s'étant rafraîchi d'un copieux coup d'ale, attendit le loisir de son ami. En moins d'une heure le dîner fut dépêché, et ils sortirent ensemble.
Pendant une demi-heure on put les voir passer et repasser dans le cimetière, tandis que M. Pickwick combattait la résolution de M. Tupman. Il serait inutile de répéter ses arguments, car quel langage pourrait rendre l'énergie que leur communiquait l'action de ce grand orateur? Il n'est pas davantage nécessaire de savoir si M. Tupman était déjà fatigué de la solitude, ou s'il lui fut impossible de résister à l'éloquent appel qui lui fut adressé. En fait, il n'y résista pas.
«Il lui importait peu, dit-il, où il traînerait les misérables restes de son existence; et puisque ses amis attachaient tant d'importance à son humble coopération, il consentait à partager leurs travaux.»
M. Pickwick sourit, une poignée de main fut échangée, et ils retournèrent auprès de leurs compagnons.
C'est en ce moment que M. Pickwick fit l'immortelle découverte qui sera à jamais un sujet d'orgueil pour ses amis, un sujet d'envie pour tous les antiquaires des quatre parties du monde. Ils avaient dépassé la porte de leur auberge, et ne se rappelant pas où elle était située, ils avaient été un peu plus loin dans le village. Comme ils revenaient sur leurs pas, les yeux de M. Pickwick tombèrent sur une petite pierre brisée et à moitié ensevelie dans la terre, sur le devant d'une chaumine.
M. Pickwick s'arrêta.
«Ceci est fort étrange! dit-il.
—Qu'y a-t-il d'étrange? demanda M. Tupman, en regardant avec empressement tous les objets qui l'entouraient, excepté celui dont il était question. Eh! mais de quoi s'agit-il donc?»
Cette dernière exclamation lui était arrachée par la vue de M. Pickwick qui, dans son enthousiasme pour sa découverte, se jetait à genoux devant la petite pierre, et en balayait la poussière avec son mouchoir.
«Il y a une inscription ici! s'écria M. Pickwick.
—Est-il possible? dit H. Tupman.
—Je puis distinguer, continua M. Pickwick, en frottant de toutes ses forces, et en regardant attentivement à travers ses lunettes, je puis distinguer, une croix, et un B, et ensuite un T. Ceci est très-important! poursuivit M. Pickwick en se relevant. C'est une inscription fort ancienne, et qui existait peut-être longtemps avant les antiques Alms houses15 de cette petite ville. Il ne faut pas laisser échapper cette trouvaille.»
Ayant ainsi parlé, M. Pickwick frappa à la porte de la chaumière. Un laboureur l'ouvrit.
«Mon ami, lui demanda le philosophe d'un ton bienveillant, savez-vous comment cette pierre est venue ici?
—Nein, m'sieu, j'n'en savons rin, répondit l'homme civilement. All' était là ben du temps avant moi, et avant l'pus ancien du village itou.»
M. Pickwick regarda son compagnon avec triomphe.
«Vous... vous n'y êtes pas bien attaché, j'imagine, poursuivit-il, en tremblant d'anxiété. Vous ne seriez pas fâché de la vendre?
—Ah! ben oui! qui voudrait l'acheter? répondit l'homme avec une expression de visage qu'il s'imaginait probablement rendre très-rusée.
—Je vous en donnerai une demi-guinée sur-le-champ, reprit M. Pickwick, si vous voulez la retirer de terre.»
Lorsque la petite pierre eut été déracinée, moyennant quelques coups de bêche, M. Pickwick l'enleva de ses propres mains, à grand'peine, et au grand étonnement de tout le village. Il la porta dans l'auberge, et après l'avoir soigneusement lavée, il la déposa sur la table.
Les transports de joie des pickwickiens ne connurent plus de bornes quand ils virent couronner de succès leur patience et leur assiduité, leurs lavages et leurs grattages. La pierre était anguleuse et brisée, les lettres mal alignées et peu régulières, mais cependant on pouvait déchiffrer le fragment suivant d'inscription:

Les prunelles de M. Pickwick étincelèrent de délice lorsqu'il s'assit auprès de la table, en couvant des yeux le trésor qu'il avait déterré. Il avait atteint le plus grand objet de son ambition. Dans un comté connu pour être couvert par des restes de l'antiquité, dans un village où il existait encore quelques gages des anciens temps, lui, le président du Pickwick-Club, avait découvert une étrange et curieuse inscription, d'une antiquité incontestable, et qui avait entièrement échappé aux observations de tous les savants hommes qui l'avaient précédé. Il pouvait à peine en croire l'évidence de ses sens.
«Ceci, dit-il, ceci me détermine. Mous retournerons à la ville dès demain.
—Demain! s'écrièrent ses disciples pleins d'admiration.
—Demain, répéta M. Pickwick. Ce trésor doit être déposé sur-le-champ dans un endroit où il puisse être complétement étudié et convenablement compris. J'ai une autre raison pour cette démarche. Dans quelques jours une élection doit avoir lieu pour le bourg d'Eatanswill. Un gentleman que j'ai rencontré dernièrement, M. Perker, est l'agent d'un des candidats. Nous contemplerons, nous étudierons minutieusement une scène intéressante pour quiconque est Anglais.
—Nous vous suivrons!» s'écrièrent en même temps trois voix, qui semblaient n'en former qu'une.
M. Pickwick promena ses regards autour de lui. L'attachement, la ferveur de ses disciples allumèrent dans son sein le feu de l'enthousiasme. Il était leur maître, et il le sentit.
«Célébrons, reprit-il, célébrons cette réunion fortunée par des libations amicales.» Cette nouvelle proposition ayant été également accueillie par des applaudissements unanimes, M. Pickwick déposa l'importante pierre dans une petite boîte de sapin, qu'il eut le bonheur d'obtenir de l'hôtesse; puis il se plaça dans un fauteuil au haut bout de la table, et la soirée tout entière fut consacrée à la gaieté et à la conversation.
Il était onze heures passées, heure indue pour le petit village de Cobham, lorsque M. Pickwick se retira dans la chambre à coucher qui lui avait été préparée. Il leva la jalousie, et, posant sa lumière sur la table, il se laissa aller à de profondes méditations sur les nombreux événements des deux journées précédentes.
L'heure et l'endroit étaient favorables à la contemplation et M. Pickwick n'en fut tiré que par le bruit de l'horloge de l'église, qui frappait lentement minuit. Le premier coup de la cloche retentit à son oreille d'une manière solennelle et lugubre à la fois; mais quand elle cessa de tinter, le silence lui parut insupportable. Il lui semblait qu'il venait de perdre un compagnon chéri. Son système nerveux était excité et dérangé; il le sentit et, s'étant déshabillé rapidement, il plaça sa lumière dans la cheminée et entra dans son lit.
Tout le monde a éprouvé cet état désagréable dans lequel une sensation de lassitude corporelle lutte vainement contre l'insomnie: telle était la situation de M. Pickwick en ce moment. Il se tourna sur un côté, puis sur l'autre; il tint ses yeux fermés avec persévérance, comme pour s'engager à dormir: mais ce fut en vain. Soit que cela provint de la fatigue inaccoutumée qu'il avait soufferte, ou de la chaleur, ou du grog, ou du changement de lit, le sommeil s'enfuyait loin de ses paupières. Ses pensées se reportaient malgré lui et avec une obstination pénible sur les peintures effrayantes qu'il avait vues dans la salle d'en bas, sur les vieilles légendes qui avaient été racontées dans le cours de la soirée. Après s'être vainement agité pendant une demi-heure, il arriva à la triste conviction qu'il ne pourrait pas parvenir à s'endormir. Il se rhabilla donc en partie, regardant comme la pire des situations d'être étendu dans son lit à imaginer toutes sortes d'horreurs. Une fois habillé, il mit la tête à la fenêtre; le temps était affreusement sombre: il se promena dans sa chambre; elle était déplorablement solitaire.
Il avait fait quelques promenades de la porte à la
fenêtre et de la
fenêtre à la porte, lorsque le manuscrit du vieux ministre
lui revint à
la mémoire. C'était une bonne pensée. Si ce
manuscrit ne l'intéressait
pas, il pourrait toujours l'endormir. Notre philosophe le tira donc de
la poche de sa redingote, approcha une petite table de son lit, moucha
la chandelle, mit ses lunettes et s'arrangea pour lire.
L'écriture était
étrange; le papier froissé et taché. Le titre du
manuscrit fit courir un
frisson dans tous les membres de M. Pickwick, et il ne put
s'empêcher de
jeter un regard inquiet autour de sa chambre. Cependant,
réfléchissant à
l'absurdité de céder à de semblables idées,
il moucha de nouveau sa
chandelle, et lut ce qui suit:
MANUSCRIT D'UN FOU.
«Oui, d'un fou!—Comme ces mots m'auraient glacé jusqu'au fond du cœur, il y a quelques années! Comme ils auraient réveillé cet effroi qui faisait bourdonner et bouillonner mon sang dans mes veines, jusqu'à ce que mon front se couvrît de larges gouttes d'une sueur froide, jusqu'à ce que mes genoux s'entre-choquassent d'épouvante! Et pourtant j'aime ce nom maintenant, c'est un beau nom! Montrez-moi le monarque dont le front courroucé ait jamais causé autant de peur que le regard brillant d'un fou; dont la hache et la corde aient fait la besogne aussi sûrement que les serres d'un fou. Oh! oh! c'est une grande chose d'être fou, d'être regardé comme un lion sauvage à travers des barreaux, de grincer des dents et de hurler pendant les longues nuits silencieuses, et de se rouler sur la paille, aux sons joyeux d'une lourde chaîne. Hourra pour la maison des fous! C'est un charmant endroit.
«Je me rappelle le temps où j'avais peur de devenir fou; où je m'éveillais en sursaut, pour tomber sur mes genoux, et demander au ciel de me délivrer du fléau de toute ma race; où je fuyais la vue de la gaieté et du bonheur pour me cacher dans un coin solitaire, et consumer les heures pesantes à guetter les progrès de la fièvre qui devait dévorer mon cerveau. Je savais que la folie était mêlée dans mon sang même, et jusque dans la moelle de mes os; qu'une génération avait passé sans qu'elle reparût dans ma famille, et que j'étais le premier chez qui elle devait revivre. Je savais que cela devait être ainsi, que cela avait toujours été et devait toujours être de même; et quand je m'isolais dans l'angle d'un salon plein de monde, quand je voyais les invités parler bas et tourner les yeux vers moi, je savais qu'ils s'entretenaient du fou prédestiné. Je m'enfuyais alors et j'allais me nourrir de mes tristes pensées dans la solitude.
«J'ai fait cela pendant des années, de longues, de pénibles années. Les nuits sont longues ici quelquefois, très-longues; mais ce n'est rien auprès des nuits sans repos, des rêves épouvantables, qui me tourmentaient dans ce temps-là. J'ai froid quand j'y pense. De grandes figures sombres rampaient dans tous les coins de ma chambre; et pendant la nuit leurs visages grimaçants et moqueurs se penchaient sur ma couche, pour me faire perdre l'esprit. Ils me disaient, en murmurant tout bas, que le plancher de notre vieille maison était souillé du sang de mon grand père, versé par ses propres mains, dans un accès de fureur. J'enfonçais mes doigts dans mes oreilles, de peur de les entendre, mais leurs voix s'élevaient comme la tempête, et elles me criaient que la folie avait sommeillé pendant une génération avant mon grand-père, et que son grand-père, à lui, avait vécu pendant des années, avec ses mains enchaînées à la terre, pour l'empêcher de se déchirer lui-même. Je savais que c'était la vérité; je le savais bien, je l'avais découvert nombre d'années auparavant, quoiqu'on s'efforçât de me le cacher. Ah! ah! j'étais trop malin pour eux, quoiqu'ils me crussent fou.
«A la fin la folie vint sur moi, et je m'étonnai de l'avoir jamais redoutée. Je pouvais aller dans le monde, et rire, et plaisanter, avec les plus brillants d'entre eux. Je savais que j'étais fou, mais eux ils ne s'en doutaient pas. Comme je jouissais, en moi-même, du tour que je leur jouais, après tous leurs chuchotements et tous leurs airs effrayés, lorsque je n'étais pas fou, lorsque je craignais seulement de le devenir! Comme je riais, quand j'étais seul, en pensant que je gardais si bien mon secret; en pensant à la terreur de mes bons amis, s'ils avaient seulement soupçonné la vérité! Lorsque je dînais en tête-à-tête avec quelque beau garçon tapageur, j'aurais pu hurler de délice, en songeant comme il serait devenu pâle et comme il se serait enfui, s'il avait su que ce cher ami, assis près de lui et qui aiguisait un couteau effilé, était un fou, avec la puissance et presque la volonté de lui plonger sa lame dans le cœur. Oh! c'était une joyeuse vie.
«D'immenses richesses devinrent mon partage, et je m'enivrai de plaisirs qui étaient rehaussés mille fois par la conscience du secret que je gardais si bien. J'héritai d'un château; la loi aux yeux de lynx, la loi elle-même fut déçue; elle remit entre les mains d'un fou une fortune prodigieuse et contestée. Où donc était l'esprit des hommes sages et clairvoyants? Où était la dextérité des hommes de loi, si habiles à découvrir le moindre vice de forme? La malice d'un fou les avait tous abusés.
«J'avais de l'argent: comme j'étais courtisé! Je le dépensais largement: comme j'étais loué! comme ces trois frères orgueilleux s'humiliaient devant moi! Le vieux père aussi, avec sa tête blanche! Tant de déférence, tant de respect, tant d'amitié dévouée! Véritablement ils m'idolâtraient. Le vieux homme avait une fille; les jeunes gens avaient une sœur; et tous les cinq étaient pauvres, et j'étais riche, et quand j'épousai la jeune fille, je vis un sourire de triomphe sur le visage de ses avides parents. Ils pensaient à leur plan, si bien conduit, à la bonne prise qu'ils avaient faite: c'était à moi de sourire... de sourire?... De rire aux éclats, et de me rouler sur la terre, en m'arrachant les cheveux avec des cris de joie! Ils ne se doutaient guère qu'ils l'avaient mariée à un fou.
«Un moment.... S'ils l'avaient su, aurait-elle été sauvé? La bonheur d'une sœur contre l'or de son mari? Le plus léger duvet qui vole dans l'air contre la superbe chaîne qui orne mon corps!
«Sur un point, cependant, je fus trompé, malgré toute ma malice. Si je n'avais pas été fou... car, nous autres fous, quoique nous soyons assez rusés, nous nous embrouillons quelquefois... si je n'avais pas été fou, je me serais aperçu que la jeune fille aurait mieux aimé être placée, roide et froide, dans un cercueil de plomb, que d'être amenée, riche et noble mariée, dans ma maison fastueuse. J'aurais su que son cœur était avec le jeune homme aux yeux noirs, dont je lui ai entendu murmurer le nom pendant son sommeil agité; j'aurais su qu'elle m'était sacrifiée pour secourir la pauvreté de son père aux cheveux blancs, et de ses frères orgueilleux.
«Je ne me rappelle plus les visages maintenant, mais je sais que la jeune fille était belle. Je le sais, car pendant les nuits où la lune brille, quand je me réveille en sursaut et que tout est tranquille autour de moi, je vois dans un coin de cette cellule une figure maigre et blanche, qui se tient immobile et silencieuse. Ses longs cheveux noirs, épars sur ses épaules, ne sont jamais agités par le vent. Ses yeux, qui fixent sur moi leur regard brûlant, ne clignent jamais, et ne se ferment jamais.... Silence! mon sang se gèle dans mon cœur, en écrivant ceci. Cette figure, c'est elle!... Son visage est très-pâle et ses prunelles sont vitreuses; mais je la connais bien.... Cette figure ne bouge jamais, elle ne fronce point ses sourcils, elle ne grince pas des dents comme les autres fantômes qui peuplent souvent ma cellule; et cependant elle est bien plus affreuse pour moi que tous les autres; elle est plus affreuse que les esprits qui me tentaient jadis; elle sort de sa tombe, et la mort est sur son visage.
«Pendant près d'un an je vis les couleurs de ses joues se ternir de jour en jour; pendant près d'un an je vis des larmes silencieuses couler de ses yeux battus. Je n'en savais pas la cause, mais je la découvris à la fin. Ils ne purent pas me la cacher plus longtemps. Elle ne m'avait jamais aimé; je n'avais pas pensé qu'elle m'aimât. Elle méprisait mes richesses, et détestait la splendeur où elle vivait; je ne m'étais pas attendu à cela. Elle en aimait un autre; cette idée ne m'était pas entrée dans la tête. D'étranges sentiments s'emparèrent de moi; des pensées inspirées par quelque pouvoir secret bouleversèrent ma cervelle. Je ne la haïssais pas, quoique je haïsse le jeune homme qu'elle pleurait encore. J'avais pitié... oui, j'avais pitié de la vie misérable à laquelle ses égoïstes parents l'avaient condamnée. Je savais qu'elle ne vivrait pas longtemps, mais la pensée qu'avant sa mort elle pouvait donner naissance à un être infortuné destiné à transmettre la folie à ses enfants.... Cette pensée me détermina.... Je résolus de la tuer.
«Pendant plusieurs semaines je voulus la noyer; puis je songeai au poison, puis au feu. Quel beau spectacle, de voir la grande maison tout en flammes, et la femme du fou réduite en cendres! Quelle bonne charge de promettre, pour la sauver, une grande récompense, et ensuite de faire pendre, comme incendiaire, quelque homme sage et innocent! et tout cela par la malice d'un fou. J'y rêvais souvent, mais j'y renonçai à la fin. Oh! quel plaisir de repasser tous les jours le rasoir, d'essayer comme il était bien affilé et de penser à l'entaille que pourrait faire un seul coup de cette lame brillante!
«A la fin les esprits qui avaient été si souvent avec moi auparavant, chuchotèrent dans mon oreille que le temps était venu. Ils me mirent un rasoir tout ouvert dans la main; je le serrai avec force; je me levai doucement du lit et me penchai sur ma femme endormie. Son visage était caché dans ses mains; je les écartai doucement, et elles tombèrent nonchalamment sur son sein. Elle avait pleuré, les traces de ses larmes étaient encore visibles sur ses joues pâles; cependant son visage était calme et heureux, et tandis que je la regardais, un tranquille sourire éclairait ses traits amaigris. Je posai doucement ma main sur son épaule; elle tressaillit, mais sans entr'ouvrir ses longues paupières. Je la touchai de nouveau: elle poussa un cri et s'éveilla.
«Un mouvement de ma main, et elle n'aurait jamais fait entendre un autre son; mais je fus surpris, et je reculai. Ses yeux étaient fixés sur les miens. Je ne sais pas comment cela se fit, ils m'intimidèrent, j'étais dompté par ce regard. Elle se leva de son lit, en me regardant fixement et continuellement. Je tremblai, le rasoir était dans ma main, mais je ne pouvais faire aucun mouvement. Elle se dirigea vers la porte. Quand elle en fut proche elle se détourna, et retira ses yeux de dessus moi. Le charme était brisé: je fis un bond et je la saisis par le bras; elle tomba par terre en poussant des cris désespérés.
«Alors j'aurais pu la tuer sans résistance, mais la maison était alarmée, j'entendais des pas sur l'escalier; je remis le rasoir à sa place, j'ouvris la porte et j'appelai moi-même du secours.
«On vint, on la releva, on la plaça sur le lit. Elle resta sans connaissance pendant plusieurs heures, et quand elle recouvra la vie et la parole, elle avait perdu l'esprit, elle délirait avec des transports furieux.
«Des médecins furent appelés, de savants hommes qui roulaient jusqu'à ma porte dans d'excellents carrosses, avec des domestiques revêtus d'une livrée brillante. Ils restèrent près de son lit pendant des semaines. Il y eut une grande consultation, et ils conférèrent ensemble d'une voix solennelle. J'étais dans la pièce voisine; l'un des plus célèbres, parmi eux, vint m'y trouver, me prit à part, et, me disant de me préparer à la plus funeste nouvelle, m'apprit à moi, le fou! que ma femme était folle. Le docteur était seul avec moi, tout auprès d'une fenêtre ouverte, ses yeux fixés sur mon visage, sa main posée sur mon bras. D'un seul effort j'aurais pu le précipiter dans la rue, ç'aurait été une fameuse farce! mais mon secret était en jeu et je le laissai partir. Quelques jours après, on me dit que je devrais la faire surveiller, lui choisir un gardien, moi! Je m'en allai dans la campagne où personne ne pouvait m'entendre, et je poussai des éclats de rire, qui retentissaient au loin.
«Elle mourut le lendemain. Le vieillard aux cheveux blancs suivit son cercueil, et les frères orgueilleux laissèrent tomber des larmes sur le corps insensible de celle dont ils avaient contemplé la souffrance avec des muscles d'airain. Tout cela nourrissait ma gaieté secrète et, en retournant à la maison, je riais derrière le mouchoir blanc que je tenais sur mon visage, je riais tant que les larmes m'en venaient aux yeux.
«Mais quoique j'eusse atteint mon but en la tuant, j'étais inquiet et agité; je sentais que mon secret devait m'échapper avant longtemps. Je ne pouvais cacher la joie sauvage qui bouillonnait dans mon sang; et qui, lorsque j'étais seul à la maison, me faisait sauter et battre des mains, et danser, et tourner, et rugir comme un lion. Quand je sortais et que je voyais la foule affairée se presser dans les rues ou au théâtre, quand j'entendais les sons de la musique, quand je regardais les danseurs, je ressentais des transports si joyeux, que j'étais tenté de me précipiter au milieu d'eux et d'arracher leurs membres pièce à pièce, et de hurler avec les instruments. Mais alors, je grinçais des dents, je frappais du pied sur le plancher, j'enfonçais mes ongles aigus dans mes mains, je maîtrisais la folie et personne ne se doutait encore que j'étais un fou.
«Je me rappelle... quoique ce soit une des dernières choses que je puisse me rappeler... car maintenant je mêle mes rêves avec les faits réels, et j'ai tant de choses à faire ici et je sais si pressé que je n'ai pas le temps de mettre un peu d'ordre dans cette étrange confusion... je me rappelle comment cela éclata à la fin. Ha! ha! il me semble que je vois encore leurs regards effrayés! Avec quelle facilité je les rejetai loin de moi; comme je meurtrissais leur visage avec mes poings fermés, et comme je m'enfuis avec la vitesse du vent, les laissant huer et crier bien loin derrière moi. La force d'un géant renaît en moi, lorsque j'y pense. Là! voyez comme cette barre de fer ploie sous mon étreinte furieuse! Je pourrais la briser comme un roseau; mais il y a ici de longues galeries, avec beaucoup de portes, je crois que je ne pourrais pas y trouver mon chemin, et même si je pouvais le trouver, il y a en bas des grilles de fer qu'ils tiennent soigneusement fermées, car ils savent quel fou malin j'ai été, et ils sont fiers de m'avoir pour me montrer aux visiteurs.
«Voyons... oui c'est cela... j'étais allé dehors; la nuit était avancée quand je rentrai à la maison, et je trouvai le plus orgueilleux des trois orgueilleux frères, qui m'attendait pour me voir. Affaire pressante disait-il: je me le rappelle bien. Je haïssais cet homme avec toute la haine d'un fou; souvent, bien souvent, mes mains avaient brûlé de le mettre en pièces. On m'apprit qu'il était là; je montai rapidement l'escalier. Il avait un mot à me dire; je renvoyai les domestiques.
«Il était tard et nous étions seuls ensemble, pour la première fois!
«D'abord je détournai soigneusement les yeux de dessus lui, car je savais, ce qu'il n'imaginait guère, et je me glorifiais de le savoir... que le feu de la folie brillait dans mes yeux comme une fournaise.—Nous restâmes assis en silence pendant quelques minutes. Il parla à la fin. Mes dissipations récentes et d'étranges remarques, faites aussitôt après la mort de sa sœur, étaient une insulte à sa mémoire. Rassemblant beaucoup de circonstances qui avaient d'abord échappé à ses observations, il pensait que je n'avais pas bien traité la défunte, il désirait savoir s'il devait en conclura que je voulais jeter quelques reproches sur elle, et manquer de respect dû à sa famille. Il devait à l'uniforme qu'il portait de me demander cette explication.
«Cet homme avait une commission dans l'armée; une commission achetée avec mon argent, avec la misère de sa sœur! C'était lui qui avait été le plus acharné dans le complot pour m'enlacer et pour s'approprier ma fortune. C'était pour lui surtout, et par lui, que sa sœur avait été forcée de m'épouser, quoiqu'il sut bien qu'elle avait donné son cœur à ce jeune homme sentimental.—Il devait à son uniforme!—Son uniforme! La livrée de sa dégradation! Je tournai mes yeux vers lui, je ne pus pas m'en empêcher, mais je ne dis pas un mot.
«Je vis le changement soudain que mon regard produisit dans sa contenance. C'était un homme hardi, et pourtant son visage devint blafard. Il recula sa chaise, je rapprochai la mienne plus près de lui, et comme je me mis à rire (j'étais très-gai alors), je le vis tressaillir. Je sentis que la folie s'emparait de moi: lui, il avait peur.
«Vous aimiez beaucoup votre sœur quand elle vivait, lui dis-je. Vous l'aimiez beaucoup?»
«Il regarda avec inquiétude autour de lui, et je vis que sa main droite serrait le dos de sa chaise; cependant il ne répondit rien.
«Misérable! m'écriai-je, je vous ai deviné! J'ai découvert votre complot infernal contre moi. Je sais que son cœur était avec un autre lorsque vous l'avez forcée de m'épouser. Je le sais, je le sais!»
«Il se leva brusquement, brandit sa chaise devant lui et me cria de reculer; car je m'étais approché de lui, tout en parlant.
«Je hurlais plutôt que je ne parlais, et je sentais bouillonner dans mes veines le tumulte des passions; j'entendais le vieux chuchotement des esprits qui me défiaient d'arracher son cœur.
«Damnation! m'écriai-je en me précipitant sur lui. J'ai tué ta sœur! Je suis fou! Mort! Mort! Du sang, du sang! J'aurai ton sang!»
«Je détournai la chaise, qu'il me lança dans sa terreur; je l'empoignai corps à corps, et nous roulâmes tous les deux sur le plancher.
«Ce fut une belle lutte, car il était grand et fort; il combattait pour sa vie, et moi j'étais un fou puissant, altéré de vengeance. Je savais qu'aucune force humaine ne pouvait égaler la mienne, et j'avais raison, raison, raison! quoique fou! Sa résistance s'affaiblit; je m'agenouillai sur sa poitrine, je serrai fortement avec mes deux mains son cou musculeux; son visage devint violet, les yeux lui sortaient de la tête, et il tirait la langue comme s'il voulait se moquer. Je serrais toujours plus fort.
«Tout à coup la porte s'ouvrit avec un grand bruit; beaucoup de gens se précipitèrent dans la chambre en criant: «Arrêtez le fou! Mon secret était découvert; il fallait lutter maintenant pour la liberté; je fus sur mes pieds avant que personne pût me saisir; je m'élançai parmi les assaillants, et je m'ouvris un passage d'un bras vigoureux. Ils tombaient tous devant moi comme si je les avais frappés avec une massue. Je gagnai la porte, je sautai par-dessus la rampe; en un instant j'étais dans la rue.
«Je courus devant moi, droit et roide, et personne n'osait m'arrêter. J'entendais le bruit des pas derrière moi, et je redoublais de vitesse. Ce bruit devenait de plus en plus faible, à mesure que je m'éloignais, et enfin il s'éteignit entièrement. Moi, je bondissais toujours par-dessus les ruisseaux et les mares, par-dessus les murs et les fossés, en poussant des cris sauvages, qui déchiraient les airs et qui étaient répétés par les êtres étranges dont j'étais entouré. Les démons m'emportaient dans leurs bras, au milieu d'un ouragan qui renversait en passant les haies et les arbres; ils m'emportaient en tourbillonnant, et je ne voyais plus rien autour de moi, tant j'étais étourdi par la fracas et la rapidité de leur course. A la fin, ils me lancèrent loin d'eux, et je tombai pesamment sur la terre.
«Quand je me réveillai, je me trouvai ici... ici dans
cette gaie
cellule, ou les rayons du soleil viennent rarement, où les
rayons de la
lune, quand ils s'y glissent, ne servent qu'à me faire mieux
voir les
ombres menaçantes qui m'entourent, et cette figure silencieuse,
toujours
debout dans ce coin. Quand je suis éveillé, je puis
entendre quelquefois
des cris étranges, des gémissements affreux, qui
retentissent dans ces
grands bâtiments antiques. Ce que c'est, je l'ignore; mais ils ne
viennent pas de cette pâle figure et n'ont aucun rapport avec
elle, car
depuis les premières ombres du crépuscule jusqu'aux
lueurs matinales de
l'aurore, elle reste immobile à la même place,
écoutant l'harmonie de
mes chaînes de fer, et contemplant mes gambades sur mon lit de
paille.»
A la fin du manuscrit la note suivante était écrite d'une autre main.
«L'infortuné dont on vient de lire les rêveries
est un triste exemple du
résultat que peuvent avoir des passions effrénées
et des excès
prolongés, jusqu'à ce que leurs conséquences
deviennent irréparables. La
dissipation, les débauches répétées de sa
jeunesse, amenèrent la fièvre
et le délire. Le premier effet de celui-ci fut, l'étrange
illusion par
laquelle il se persuada qu'une folie héréditaire existait
dans sa
famille. Cette idée, fondée sur une théorie
médicale bien connue, mais
contestée aussi vivement qu'elle est appuyée, produisit
chez lui une
humeur atrabilaire qui, avec le temps, dégénéra en
folie, et se termina
enfin par la fureur. J'ai lieu de croire que les
événements racontés par
lui sont réellement arrivés, quoiqu'ils aient
été défigurés par son
imagination malade. Ce qui doit étonner davantage ceux qui ont
eu
connaissance des vices de sa jeunesse, c'est que ses passions,
lorsqu'elles n'ont plus été contrôlées par
la raison, ne l'aient point
poussé à commettre des crimes encore plus
effroyables.»
La chandelle de M. Pickwick s'enfonçait dans la bobèche, précisément au moment où il achevait de lire le manuscrit du vieil ecclésiastique; et comme la lumière s'éteignit tout d'un coup, sans même avoir vacillé, l'obscurité soudaine fit une impression profonde sur ses nerfs déjà excités. Il tressaillit et ses dents claquèrent de terreur. Otant donc avec vivacité les vêtements qu'il avait mis pour se relever, il jeta autour de la chambre un regard craintif et se fourra promptement entre ses draps, où il ne tarda pas à s'endormir.
Lorsqu'il se réveilla, le soleil faisait resplendir tous les objets dans sa chambre et la matinée était déjà avancée. La tristesse qui l'avait accablé le soir précédant s'était dissipée avec les ombres qui obscurcissaient le paysage; toutes ses pensées, toutes ses sensations étaient aussi gaies et aussi gracieuses que le matin lui-même. Après un solide déjeuner, les quatre philosophes, suivis par un homme qui portait la pierre dans sa boîte de sapin, se dirigèrent à pied vers Gravesend, où leur bagage avait été expédié de Rochester. Ils atteignirent Gravesend vers une heure, et ayant été assez heureux pour trouver des places sur l'impériale de la voiture de Londres, ils y arrivèrent, sains et saufs, dans la soirée.
Trois ou quatre jours subséquents furent remplis par les préparatifs nécessaires pour leur voyage au bourg d'Eatanswill; mais comme cette importante entreprise exige un chapitre séparé, nous emploierons le petit nombre de lignes qui nous restent à raconter, avec une grande brièveté, l'histoire de l'antiquité rapportée par M. Pickwick.
Il résulte des mémoires du club, que M. Pickwick parla sur sa découverte, dans une réunion générale qui eut lieu le lendemain de son arrivée, et promena l'esprit charmé de ses auditeurs sur une multitude de spéculations ingénieuses et érudites, concernant le sens de l'inscription. Il paraît aussi qu'un artiste habile en exécuta le dessin, qui fut gravé sur pierre et présenté à la Société royale des antiquaires de Londres et aux autres sociétés savantes; que des jalousies et des rivalités sans nombre naquirent des opinions émises à ce sujet; que M. Pickwick lui-même écrivit un pamphlet de quatre-vingt-seize pages, en très-petits caractères, où l'on trouvait vingt-sept versions différentes de l'inscription; que trois vieux gentlemen, dont les fils ainés avaient osé mettre en doute son antiquité, les privèrent de leur succession, et qu'un individu enthousiaste fit ouvrir prématurément la sienne, par désespoir de n'en avoir pu sonder la profondeur; que M. Pickwick fut élu membre de dix-sept sociétés savantes, tant nationales qu'étrangères, pour avoir fait cette découverte; qu'aucune des dix-sept sociétés savantes ne put en tirer la moindre chose, mais que toutes les dix-sept s'accordèrent pour reconnaître que rien n'était plus curieux.
Il est vrai que M. Blotton, et son nom sera dévoué au mépris éternel de tous ceux qui cultivent le mystérieux et le sublime; M. Blotton, disons-nous, vétilleux et méfiant, comme le sont les esprits vulgaires, se permit de considérer la chose sous un point de vue aussi dégradant que ridicule. M. Blotton, dans le vil dessein de ternir le nom éclatant de Pickwick, entreprit en personne le voyage de Cobham. A son retour, il déclara ironiquement au club, qu'il avait vu l'homme dont la pierre avait été achetée; que cet individu la croyait ancienne, mais qu'il niait solennellement l'ancienneté de l'inscription, et assurait avoir gravé lui-même, dans un instant de désœuvrement, ces lettres grossières, qui signifiaient tout bonnement: Bill Stumps, sa marque. M. Blotton ajoutait que M. Stumps ayant peu l'habitude de la composition, et se laissant guider par le son des mots plutôt que par les règles sévères de l'orthographe, n'avait mis qu'un l à la fin de son prénom, et avait remplacé par un k les lettres qu et e du nom marque.
Les illustres membres du Pickwick-Club, comme on pouvait l'attendre d'une société aussi savante, reçurent cette histoire avec le mépris qu'elle méritait, chassèrent de leur sein l'ignorant et présomptueux Blotton, et votèrent à M. Pickwick une paire de besicles en or, comme un gage de leur admiration et de leur confiance. Pour reconnaître cette marque d'approbation, M. Pickwick se fit peindre en pied, et fit suspendre son portrait dans la salle de réunion du club, portrait que, par parenthèse, il n'eut aucune envie de voir disparaître lorsqu'il fut moins jeune qu'on ne l'y représentait.
M. Blotton était expulsé, mais il ne se tenait pas pour battu. Il adressa aux dix-sept sociétés savantes un pamphlet dans lequel il répétait l'histoire qu'il avait émise, et laissait apercevoir assez clairement qu'il regardait comme des gobe-mouches les membres des dix-sept sociétés susdites.
A cette proposition malsonnante, les dix-sept sociétés furent remplies d'indignation. Il parut plusieurs pamphlets nouveaux. Les sociétés savantes étrangères correspondirent avec les sociétés savantes nationales; les sociétés savantes nationales traduisirent en anglais les pamphlets des sociétés savantes étrangères; les sociétés savantes étrangères traduisirent dans toutes sortes de langages les pamphlets des sociétés savantes nationales, et ainsi, commença cette lutte scientifique, si connue de tout l'univers sous le nom de Controverse pickwickienne.
Cependant les efforts calomnieux destinés à perdre M.
Pickwick
retombèrent sur la tête de leur méprisable auteur.
Les dix-sept sociétés
savantes votèrent unanimement que le présomptueux Blotton
n'était qu'un
tatillon ignorant, et écrivirent contre lui des opuscules sans
nombre;
enfin la pierre elle-même subsiste encore aujourd'hui, monument
illisible de la grandeur de M. Pickwick et de la petitesse de ses
détracteurs.
Quoique l'appartement de M. Pickwick dans la rue Goswell fût d'une étendue restreinte, il était propre et confortable, et surtout en parfaite harmonie avec son génie observateur. Son parloir était au rez-de-chaussée sur le devant, sa chambre à coucher sur le devant, au premier étage; et ainsi, soit qu'il fût assis à son bureau, soit qu'il se tînt debout devant son miroir à barbe, il pouvait également contempler toutes les phases de la nature humaine dans la rue Goswell, qui est presque aussi populeuse que populaire. Son hôtesse, Mme Bardell, veuve et seule exécutrice testamentaire d'un douanier, était une femme grassouillette, aux manières affairées, à la physionomie avenante. A ces avantages physiques, elle joignait de précieuses qualités morales: par une heureuse étude, par une longue pratique, elle avait converti en un talent exquis le don particulier qu'elle avait reçu de la nature pour tout ce qui concernait la cuisine. Il n'y avait dans la maison ni bambins, ni volatiles, ni domestiques. Un grand homme et un petit garçon en complétaient le personnel. Le premier était notre héros, le second une production de Mme Bardell. Le grand homme était rentré chaque soir précisément à dix heures, et peu de temps après il se condensait dans un petit lit français, placé dans un étroit parloir sur le derrière. Quant au jeune master Bardell, ses yeux enfantins et ses exercices gymnastiques étaient soigneusement restreints aux trottoirs et aux ruisseaux du voisinage. La propreté, la tranquillité régnaient donc dans tout l'édifice, et la volonté de M. Pickwick y faisait loi.
La veille du départ projeté pour Eatanswill, vers le milieu de la matinée, la conduite de notre philosophe devait paraître singulièrement mystérieuse et inexplicable, pour quiconque connaissait son admirable égalité d'esprit et l'économie domestique de son établissement. Il se promenait dans sa chambre d'un pas précipité. De trois minutes en trois minutes, il mettait la tête à la fenêtre, il regardait constamment à sa montre et laissait échapper divers autres symptômes d'impatience, fort extraordinaires chez lui. Il était évident qu'il y avait en l'air quelque chose d'une grande importance; mais ce que ce pouvait être, Mme Bardell elle-même n'avait pas été capable de le deviner.
«Madame Bardell? dit à la fin M. Pickwick, lorsque cette aimable dame fut sur le point de terminer l'époussetage, longtemps prolongé, de sa chambre.
—Monsieur? répondit Mme Bardell.
—Votre petit garçon est bien longtemps dehors.
—Vraiment, monsieur, c'est qu'il y a une bonne course d'ici au Borough.
—Ah! cela est juste,» repartit M. Pickwick, et il retomba dans le silence.
Mme Bardell recommença à épousseter avec le même soin.
«Madame Bardell? reprit M. Pickwick au bout de quelques minutes.
—Monsieur?
—Pensez-vous que la dépense soit beaucoup plus grande pour deux personnes que pour une seule?
—Là! monsieur Pickwick! répliqua Mme Bardell en rougissant jusqu'à la garniture de son bonnet, car elle croyait avoir aperçu dans les yeux de son locataire un certain clignotement matrimonial. Là! monsieur Pickwick, quelle question!
—Hé bien! qu'en pensez-vous?
—Cela dépend! repartit Mme Bardell en approchant son plumeau près du coude de M. Pickwick; cela dépend beaucoup de la personne, vous savez, monsieur Pickwick; et si c'est une personne soigneuse et économe.
—Cela est très-vrai; mais la personne que j'ai en vue (ici il regarda fixement Mme Bardell) possède, je pense, ces qualités. Elle a de plus une grande connaissance du monde, et beaucoup de finesse, madame Bardell. Cela me sera infiniment utile.
—Là! monsieur Pickwick! murmura Mme Bardell, en rougissant de nouveau.
—J'en suis persuadé! continua le philosophe avec une énergie toujours croissante, comme c'était son habitude quand il pariait sur un sujet intéressant; j'en suis persuadé, et pour vous dire la vérité, madame Bardell, c'est un parti pris.
—Seigneur Dieu! s'écria Mme Bardell.
—Vous trouverez peut-être étrange, poursuivit l'aimable M. Pickwick, en jetant à sa compagne un regard de bonne humeur; vous trouverez peut-être étrange que je ne vous aie pas consultée à ce sujet, et que je ne vous en aie même jamais parlé, jusqu'au moment où j'ai envoyé votre petit garçon dehors?»
Mme Bardell ne put répondre que par un regard. Elle avait longtemps adoré M. Pickwick comme une divinité dont il ne lui était pas permis d'approcher, et voilà que tout d'un coup la divinité descendait de son piédestal et la prenait dans ses bras. M. Pickwick lui faisait des propositions directement, par suite d'un plan délibéré, car il avait envoyé son petit garçon au Borough pour rester seul avec elle. Quelle délicatesse! quelle attention!
«Hé bien! dit le philosophe, qu'en pensez-vous?
—Ah! monsieur Pickwick! répondit Mme Bardell toute tremblante d'émotion, vous êtes vraiment bien bon, monsieur!
—Cela vous épargnera beaucoup de peines, n'est-il pas vrai?
—Oh! je n'ai jamais pensé à la peine, et naturellement j'en prendrai plus que jamais pour vous plaire. Mais vous êtes si bon, monsieur Pickwick, d'avoir songé à ma solitude.
—Ah! certainement. Je n'avais pas pensé à cela.... Quand je serai en ville, vous aurez toujours quelqu'un pour causer avec vous. C'est, ma foi, vrai.
—Il est sûr que je dois me regarder comme une femme bien heureuse!
—Et votre fils?
—Que Dieu bénisse le cher petit! interrompit Mme Bardell avec des transports maternels.
—Lui aussi aura un compagnon, poursuivit M. Pickwick en souriant gracieusement; un joyeux compagnon qui, j'en suis sûr, lui enseignera plus de tours, en une semaine, qu'il n'en aurait appris tout seul en un an.
—Oh! cher, excellent homme!» murmura Mme Bardell.
M. Pickwick tressaillit.
«Oh! cher et tendre ami!» Et sans plus de cérémonies, la dame se leva de sa chaise et jeta ses bras au cou de M. Pickwick, avec un déluge de pleurs et une tempête de sanglots.
«Le ciel me protège! s'écria M. Pickwick plein d'étonnement; madame Bardell! ma bonne dame! Bonté divine, quelle situation! Faites attention, je vous en prie! Laissez-moi, madame Bardell, si quelqu'un venait!
—Eh! que m'importe? répondit Mme Bardell avec égarement; je ne vous quitterai jamais! Cher homme! excellent cœur! Et en prononçant ces paroles elle s'attachait à M. Pickwick aussi fortement que la vigne à l'ormeau.
—Le Seigneur ait pitié de moi! dit M. Pickwick en se débattant de toutes ses forces; j'entends du monde sur l'escalier. Laissez-moi, ma bonne dame; je vous en supplie, laissez-moi!»
Mais les prières, les remontrances étaient également inutiles, car la dame s'était évanouie dans les bras du philosophe, et avant qu'il eût eu le temps de la déposer sur une chaise, master Bardell introduisit dans la chambre MM. Tupman, Winkle et Snodgrass.
M. Pickwick demeura pétrifié. Il était debout, avec son aimable fardeau dans ses bras, et il regardait ses amis d'un air hébété, sans leur faire un signe d'amitié, sans songer à leur donner une explication. Eux, à leur tour, le considéraient avec étonnement, et master Bardell, plein d'inquiétude, examinait tout le monde, sans savoir ce que cela voulait dire.
La surprise des pickwickiens était si étourdissante, et la perplexité de M. Pickwick si terrible, qu'ils auraient pu demeurer exactement dans la même situation relative jusqu'à ce que la dame évanouie eut repris ses sens, si son tendre fils n'avait précipité le dénoûment par une belle et touchante ébullition d'affection filiale. Ce jeune enfant, vêtu d'un costume de velours rayé, orné de gros boutons de cuivre, était d'abord demeuré, incertain et confus, sur le pas de la porte; mais, par degrés, l'idée que sa mère avait souffert quelque dommage personnel s'empara de son esprit à demi-développé. Considérant M. Pickwick comme l'agresseur, il poussa un cri sauvage, et se précipitant tête baissée, il commença à assaillir cet immortel gentleman aux environs du dos et des jambes, le pinçant et le frappant aussi vigoureusement que le lui permettaient la force de son bras et la violence de son emportement.
«Otez-moi ce petit coquin! s'écria M. Pickwick dans une agonie de désespoir; il est enragé!
—Qu'est-il donc arrivé? demandèrent les trois pickwickiens stupéfaits.
—Je n'en sais rien, répondit le Mentor avec dépit; ôtez-moi cet enfant!»
M. Winkle porta à l'autre bout de l'appartement l'intéressant garçon, qui criait et se débattait de toutes ses forces.
«Maintenant, poursuivit M. Pickwick, aidez-moi à faire descendre cette femme.
—Ah! je suis mieux maintenant, soupira faiblement Mme Bardell.
—Permettez-moi de vous offrir mon bras, dit M. Tupman, toujours galant.
—Merci, monsieur, merci!» s'écria la dame d'une voix hystérique, et elle fut conduite en bas, accompagnée de son affectionné fils.
—Je ne puis concevoir, reprit M. Pickwick quand ses amis furent revenus, je ne puis concevoir ce qui est arrivé à cette femme. Je venais simplement de lui annoncer que je vais prendre un domestique, lorsqu'elle est tombée dans le singulier paroxysme où vous l'avez trouvée. C'est fort extraordinaire!
—Il est vrai, dirent ses trois amis.
—Elle m'a placé dans une situation bien embarrassante, continua le philosophe.
—Il est vrai,» répétèrent ses disciples, en toussant légèrement et en se regardant l'un l'autre d'un air dubitatif.
Cette conduite n'échappa pas à M. Pickwick. Il remarqua leur incrédulité; son innocence était évidemment soupçonnée.
Après quelques instants de silence, M. Tupman prit la parole et dit:
«Il y a un homme en bas, dans le vestibule.
—C'est celui dont je vous ai parlé, répliqua M. Pickwick; je l'ai envoyé chercher au bourg. Ayez la bonté de le faire monter, Snodgrass.»
M. Snodgrass exécuta cette commission, et M. Samuel Weller se présenta immédiatement.
«Ha! ha! vous me reconnaissez, je suppose? lui dit M. Pickwick.
—Un peu! répliqua Sam avec un clin d'œil protecteur. Drôle de gaillard, celui-là! Trop malin pour vous, hein? il vous a légèrement enfoncé, n'est-ce pas?
—Il ne s'agit point de cela maintenant, reprit vivement le philosophe; j'ai à vous parler d'autre chose. Asseyez-vous.
—Merci, monsieur, répondit Sam, et il s'assit sans autre cérémonie, ayant préalablement déposé son vieux chapeau blanc sur le carré. Ça n'est pas fameux, disait-il en parlant de son couvre-chef, et en souriant agréablement aux pickwickiens assemblés, mais c'est étonnant à l'user. Quand il avait des bords, c'était un beau bolivar; depuis qu'il n'en a plus, il est plus léger; c'est quelque chose: et puis chaque trou laisse entrer de l'air; c'est encore quelque chose. J'appelle ça un feutre ventilateur.
—Maintenant, reprit M. Pickwick, il s'agit de l'affaire pour laquelle je vous ai envoyé chercher, avec l'assentiment de ces messieurs.
—C'est ça, monsieur, accouchons, comme dit c't autre à son enfant qui avait avalé un liard.
—Nous désirons savoir, en premier lieu, si vous avez quelque raison d'être mécontent de votre condition présente.
—Avant de satisfaire cette question ici, je désirerais savoir, en premier lieu, si vous en avez une meilleure à me donner.»
Un rayon de calme bienveillance illumina les traits de M. Pickwick lorsqu'il répondit: «J'ai quelque envie de vous prendre à mon service.
—Vrai?» demanda Sam.
M. Pickwick fit un geste affirmatif.
—Gages?
—Douze guinées par an.
—Habits?
—Deux habillements.
—L'ouvrage?
—Me servir et voyager avec moi et ces gentlemen.
—Otez l'écriteau! s'écria Sam avec emphase. Je suis loué à un gentleman seul, et le terme est convenu.
—Vous acceptez ma proposition?
—Certainement. Si les habits me prennent la taille moitié aussi bien que la place, ça ira.
—Naturellement, vous pouvez fournir de bons certificats?
—Demandez à l'hôtesse du Blanc-Cerf, elle vous dira ça, monsieur.
—Pouvez-vous venir ce soir?
—Je vas endosser l'habit à l'instant même, s'il est ici, s'écria Sam avec une grande allégresse.
—Revenez ce soir, à huit heures, répondit M. Pickwick, et si les renseignements sont satisfaisants, nous verrons à vous faire habiller.»
Sauf une aimable indiscrétion, dont s'était en même temps rendue coupable une des servantes de l'hôtel, la conduite de M. Weller avait toujours été très-méritoire. M. Pickwick n'hésita donc pas à le prendre à son service, et avec la promptitude et l'énergie qui caractérisaient non seulement la conduite publique, mais toutes les actions privées de cet homme extraordinaire, il conduisit immédiatement son nouveau serviteur dans un de ces commodes emporiums, où l'on peut se procurer des habits confectionnés ou d'occasion, et où l'on se dispense de la formalité inconnue de prendre mesure. Avant la chute du jour, M. Weller était revêtu d'un habit gris avec des boutons P.C., d'un chapeau noir avec une cocarde, d'un gilet rayé, de culottes et de guêtres, et d'une quantité d'autres objets trop nombreux pour que nous prenions la peine de les récapituler.
Lorsque, le lendemain matin, cet individu, si soudainement
transformé,
prit sa place à l'extérieur de la voiture d'Eatanswill:
«Ma foi, se
dit-il, je ne sais point si je vas être un valet de pied, ou un
groom,
ou un garde-chasse; j'ai la philosomie mitoyenne entre tout ça;
mais
c'est égal, ça va me changer d'air; y'a du pays à
voir, et pas
grand'chose à faire, ça va fameusement à ma
maladie: ainsi donc vive
Pickwick, que je dis!»
Nous confessons franchement que nous n'avions jamais entendu parler d'Eatanswill, jusqu'au moment où nous nous sommes plongé dans les volumineux papiers du Pickwick-Club. Nous reconnaissons, avec une égale candeur, que nous avons cherché en vain des preuves de l'existence actuelle de cet endroit. Sachant bien quelle profonde confiance on doit placer dans toutes les notes de M. Pickwick, et ne nous permettant pas d'opposer nos souvenirs aux énonciations de ce grand homme, nous avons consulté, relativement à ce sujet, toutes les autorités auxquelles il nous a été possible de recourir. Nous avons examiné tous les noms contenus dans les tables A et B16, sans trouver celui d'Eatanswill; nous avons minutieusement collationné toutes les cartes des comtés, publiées, dans l'intérêt de la science, par nos plus distingués éditeurs, et le même résultat a suivi nos investigations.
Nous avons donc été conduit à supposer que, dans la crainte obligeante de blesser quelqu'un, et par un sentiment de délicatesse dont M. Pickwick était si éminemment doué, il avait, de propos délibéré, substitué un nom fictif au nom réel de l'endroit où il avait fait ses observations. Nous sommes confirmé dans cette opinion par une circonstance qui peut sembler légère et frivole en elle-même, mais qui, considérée sous ce point de vue, n'est point indigne d'être notée. Dans le mémorandum de M. Pickwick, nous pouvons encore découvrir que sa place et celles de ses disciples furent retenues dans la voiture de Norwich; mais cette note fut ensuite rayée, apparemment pour ne point indiquer dans quelle direction est situé le bourg dont il s'agit. Nous ne hasarderons donc point de conjectures à ce sujet, et nous allons poursuivre notre histoire sans autre digression.
Il paraît que les habitants d'Eatanswill, comme ceux de beaucoup d'autres petits endroits, se croyaient d'une grande, d'une immense importance dans l'État; et chaque individu ayant la conscience du poids attaché à son exemple, se faisait une obligation de s'unir corps et âme à l'un des deux grands partis qui divisaient la cité, les bleus et les jaunes. Or, les bleus ne laissaient échapper aucune occasion de contrecarrer les jaunes, et les jaunes ne laissaient échapper aucune occasion de contrecarrer les bleus; de sorte que quand les jaunes et les bleus se trouvaient face à face dans quelque réunion publique, à l'hôtel de ville, dans une foire, dans un marché, des gros mots et des disputes s'élevaient entre eux. Il est superflu d'ajouter que dans Eatanswill toutes choses devenaient une question de parti. Si les jaunes proposaient de recouvrir la place du marché, les bleus tenaient des assemblées publiques où ils démolissaient cette mesure. Si les bleus proposaient d'ériger une nouvelle pompe dans la grande rue, les jaunes se levaient comme un seul homme et déblatéraient contre une aussi infâme motion. Il y avait des boutiques bleues et des boutiques jaunes, des auberges bleues et des auberges jaunes; il y avait une aile bleue et une aile jaune dans l'église elle-même.
Chacun de ces puissants partis devait nécessairement avoir un organe avoué, et, en effet, il paraissait deux feuilles publiques dans la ville, la Gazette d'Eatanswill et l'Indépendant d'Eatanswill. La première soutenait les principes bleus, le second se posait sur un terrain décidément jaune. C'étaient d'admirables journaux. Quels beaux articles politiques! quelle polémique spirituelle et courageuse. «La Gazette, notre ignoble antagoniste....—L'Indépendant, ce méprisable et dégoûtant journal....—La Gazette, cette feuille menteuse et ordurière....—L'Indépendant, ce vil et scandaleux calomniateur....» Telles étaient les récriminations intéressantes qui assaisonnaient les colonnes de chaque numéro, et qui excitaient dans le sein des habitants de l'endroit les sentiments les plus chaleureux de plaisir ou d'indignation.
M. Pickwick, avec sa prévoyance et sa sagacité ordinaires, avait choisi, pour visiter ce bourg, une époque singulièrement remarquable. Jamais il n'y avait eu une telle lutte. L'honorable Samuel Slumkey, de Slumkey-Hall17, était le candidat bleu; Horatio Fizkin, esquire, de Fizkin-Loge, près d'Eatanswill, avait cédé aux instances de ses amis, et s'était laissé porter pour soutenir les intérêts jaunes. La Gazette avertit les électeurs d'Eatanswill que les regards, non-seulement de l'Angleterre, mais du monde civilisé tout entier, étaient fixés sur eux. L'Indépendant demanda d'un ton péremptoire si les électeurs d'Eatanswill méritaient encore la renommée qu'ils avaient acquise d'être de grands, de généreux citoyens, ou s'ils étaient devenus de serviles instruments du despotisme, indignes également du nom d'Anglais et des bienfaits de la liberté. Jamais une commotion aussi profonde n'avait encore ébranlé la ville.
La soirée était avancée quand M. Pickwick et ses compagnons, assistés par Sam Weller, quittèrent l'impériale de la voiture d'Eatanswill. De grands drapeaux bleus flottaient aux fenêtres de l'auberge des Armes de la ville, et des écriteaux, placés derrière les vitres, indiquaient en caractères gigantesques que le comité de l'honorable Samuel Slumkey, y tenait ses séances. Un groupe de flâneurs, assemblés devant la porte de l'auberge, regardaient un homme enroué, placé sur le balcon de l'auberge, et qui paraissait parler en faveur de M. Samuel Slumkey, avec tant de chaleur que son visage en devenait tout rouge. Mais la force et la beauté de ses arguments étaient légèrement infirmées par le roulement perpétuel de quatre énormes tambours, posés au coin de la rue par le comité de M. Fizkin. Quoi qu'il en soit, un petit homme affairé, qui se tenait auprès de l'orateur, ôtait de temps en temps son chapeau et faisait signe à la foule d'applaudir. La foule applaudissait alors régulièrement et avec beaucoup d'enthousiasme; et comme l'homme enroué allait toujours parlant, quoique son visage devint de plus en plus rouge, on pouvait croire que son but était atteint, aussi bien que si l'on avait pu l'entendre.
Aussitôt que les pickwickiens furent descendus de leur voiture, ils se virent entourés par une partie de la populace, qui, sur-le-champ, poussa trois acclamations assourdissantes. Ces acclamations, répétées par le rassemblement principal (car la foule n'a nullement besoin de savoir pourquoi elle crie), s'enflèrent en un rugissement de triomphe si effroyable, que l'homme au rouge visage en resta court sur son balcon.
«Hourra! hurla le peuple pour terminer.
—Encore une acclamation! s'écria le petit homme affairé sur le balcon.» Et la multitude de rugir aussitôt, comme si elle avait eu un larynx de fonte et des poumons d'acier trempé.
«Vive Slumkey! beugla la multitude.
—Vive Slumkey! répéta M. Pickwick en ôtant son chapeau.
—A bas Fizkin! vociféra la foule.
—Oui, assurément! s'écria M. Pickwick.
—Hourra!» Et alors un autre rugissement s'éleva, semblable à celui de toute une ménagerie quand l'éléphant a sonné l'heure du repas.
«Quel est ce Slumkey? demanda tout bas M. Tupman.
—Je n'en sais rien, reprit M. Pickwick sur le même ton. Silence! ne faites point de question. Dans ces occasions, il faut faire comme la foule.
—Mais supposez qu'il y ait deux partis, fit observer M. Snodgrass.
—Criez avec les plus forts.» répliqua M. Pickwick.
Des volumes n'auraient pu en dire davantage.
Ils entrèrent dans la maison, la populace s'ouvrant à droite et à gauche pour les laisser passer et poussant des acclamations bruyantes. Ce qu'il y avait à faire, en premier lieu, c'était de s'assurer un logement pour la nuit.
«Pouvons-nous avoir des lits ici? demanda M. Pickwick au garçon.
—Je n'en sais rien, m'sieu. J'ai peur qu'ils ne soient tous pris, m'sieu. Je vais m'informer, m'sieu.»
Il s'éloigna, mais revenant aussitôt, demanda si les gentlemen étaient bleus.
Comme M. Pickwick et ses compagnons ne prenaient guère d'intérêt à la cause des candidats, la question était difficile à résoudre. Dans ce dilemme, M. Pickwick pensa à son nouvel ami, M. Perker.
—Connaissez-vous, dit-il, un gentleman nommé Perker?
—Certainement, m'sieu; l'agent de l'honorable M. Samuel Slumkey.
—Il est bleu, je pense?
—Oh! oui, m'sieu.
—Alors nous sommes bleus,» dit M. Pickwick; mais remarquant que le garçon recevait d'un air dubitatif cette profession de foi accommodante, il lui donna sa carte en lui disant de la remettre sur-le-champ à M. Perker, s'il était dans la maison. Le garçon disparut, mais il reparut bientôt, pria M. Pickwick de le suivre, et le conduisit dans une grande salle, où M. Perker était assis à une longue table, derrière un monceau de livres et de papiers.
«Ha! ha! mon cher monsieur, dit le petit homme en s'avançant pour recevoir M. Pickwick. Très-heureux de vous voir, mon cher monsieur. Asseyez-vous, je vous prie. Ainsi vous avez exécuté votre projet? Vous êtes venu pour assister à l'élection, n'est-ce pas?»
M. Pickwick répondit affirmativement.
«Une élection bien disputée, mon cher monsieur.
—J'en suis charmé, répondit M. Pickwick en se frottant les mains. J'aime à voir cette chaleur patriotique, n'importe pour quel parti: c'est donc une élection disputée?
—Oh! oui, singulièrement. Nous avons retenu toutes les auberges de l'endroit et n'avons laissé à nos adversaires que les boutiques de bière. C'est un coup de maître, mon cher monsieur, qu'en dites-vous?»
Le petit homme, en parlant ainsi, souriait complaisamment et insérait dans ses narines une large prise de tabac.
«Et quel est le résultat probable de l'élection?
—Douteux, mon cher monsieur, douteux jusqu'à présent. Les gens de Fizkin ont trente-trois votante dans les remises du Blanc-Cerf.
—Dans les remises! s'écria M. Pickwick, singulièrement étonné par cet autre coup de maître.
—Ils les y tiennent enfermés jusqu'au moment où ils en auront besoin, afin de nous empêcher, comme vous vous en doutez bien, d'arriver jusqu'à eux. Mais quand même nous pourrions leur parler, cela ne nous servirait pas à grand'chose, car ils les maintiennent exprès constamment gris. Un habile homme, l'agent de Fizkin! Un habile homme, en vérité!»
M. Pickwick ouvrit de grands yeux, mais il ne dit rien.
«Malgré cela, poursuivit M. Perker en baissant la voix, malgré cela, nous avons bonne espérance. Nous avons donné un thé ici, la nuit dernière. Quarante-cinq femmes, mon cher monsieur, et lorsqu'elles sont parties, nous avons offert à chacune d'elles un parasol vert.
—Un parasol! s'écria M. Pickwick.
—Oui, mon cher monsieur, oui, quarante-cinq parasols verts, à sept shillings et six pence la pièce. Toutes les femmes sont coquettes: ces parasols ont produit un effet incroyable; assuré tous les maris et la moitié des frères; enfoncé les bas, la flanelle et toutes ces sortes de choses. Idée de moi, mon cher monsieur, entièrement de moi. Grêle, pluie, soleil, vous ne pouvez pas faire quinze pas dans la ville, sans rencontrer une demi-douzaine de parasols verts.»
Ici le petit avoué se laissa aller à des convulsions de gaieté qui ne furent interrompues que par l'entrée en scène d'un troisième interlocuteur.
C'était un homme long et fluet. Sa tête, d'un roux ardent, paraissait inclinée à devenir chauve; sur son visage se peignaient une importance solennelle, une profondeur incommensurable. Il était revêtu d'une longue redingote brune, d'un gilet et d'un pantalon de drap noir. Un double lorgnon se dandinait sur sa poitrine; sur sa tête il portait un chapeau dont la forme était étonnamment basse et les bords étonnamment larges. Ce nouveau venu fut présenté à M. Pickwick comme M. Pott, éditeur de la Gazette d'Eatanswill.
Après quelques remarques préliminaires, M. Pott se tourna vers M. Pickwick et lui dit avec solennité:
«Cette élection excite un grand intérêt dans la métropole, monsieur.
—Je le pense, répondit M. Pickwick.
—Auquel je puis me flatter, continua M. Pott en regardant M. Perker de manière à faire confirmer ses paroles, auquel je puis me flatter d'avoir contribué en quelque chose par mon article de samedi dernier.
—Sans aucun doute, assura le petit homme.
—Monsieur, poursuivit M. Pott, la presse est un puissant engin.»
M. Pickwick donna un assentiment complet à cette proposition.
«Mais je me flatte, monsieur, que je n'ai jamais abusé de l'énorme pouvoir que je possède. Je me flatte, monsieur, que je n'ai jamais dirigé le noble instrument placé entre mes mains par la Providence, contre le sanctuaire inviolable de la vie privée, contre la réputation des individus, cette fleur tendre et fragile. Je me flatte, monsieur, que j'ai dévoué toute mon énergie à... à des efforts... faibles peut-être, oui, j'en conviens, à de faibles efforts, pour inculquer ces principes que... dont... pour lesquels....»
L'éditeur de la Gazette d'Eatanswill paraissant s'embrouiller, M. Pickwick vint à son secours en lui disant:
«Certainement, monsieur.
—Et permettez-moi de vous demander, monsieur, de vous demander comme à un homme impartial ce que le public de Londres pense de ma polémique avec l'Indépendant?»
M. Perker s'interposa et dit avec un sourire malicieux qui n'était pas tout à fait accidentel:
«Le public de Londres s'y intéresse beaucoup, sans aucun doute.
—Cette polémique, poursuivit le journaliste, sera continuée aussi longtemps qu'il me restera un peu de santé et de force, un peu de ces talents que j'ai reçus de la nature. A cette polémique, monsieur, quoiqu'elle puisse déranger l'esprit des hommes, exaspérer leurs opinions et les rendre incapables de s'occuper des devoirs prosaïques de la vie ordinaire; à cette polémique, monsieur, je consacrerai toute mon existence, jusqu'à ce que j'aie broyé sous mon pied l'Indépendant d'Eatanswill. Je désire, monsieur, que le peuple de Londres, que le peuple de mon pays sache qu'il peut compter sur moi, que je ne l'abandonnerai point, que je suis résolu, monsieur, à demeurer son champion jusqu'à la fin.
—Votre conduite est très-noble, monsieur, s'écria M. Pickwick, et il secoua chaleureusement la main du magnanime éditeur.
—Je m'aperçois, monsieur, répondit celui-ci, tout essoufflé par la véhémence de sa déclaration patriotique; je m'aperçois que vous êtes un homme de sens et de talent. Je suis très-heureux, monsieur, de faire la connaissance d'un tel homme.
—Et moi, monsieur, rétorqua M, Pickwick, je me sens profondément honoré par cette expression de votre opinion. Permettez-moi, monsieur, de vous présenter mes compagnons de voyage, les autres membres correspondants du club que je suis orgueilleux d'avoir fondé.»
M. Pott ayant déclaré qu'il en serait enchanté, M. Pickwick alla chercher ses trois amis, et les présenta formellement à l'éditeur de la Gazette d'Eatanswill.
«Maintenant, mon cher Pott, dit le petit M. Perker, la question est de savoir ce que nous ferons de nos amis ici présents.
—Nous pouvons rester dans cette maison, je suppose? dit M. Pickwick.
—Pas un lit de reste, monsieur, pas un seul lit.
—Extrêmement embarrassant! reprit M. Pickwick.
—Extrêmement, répétèrent ses acolytes.
—J'ai à ce sujet, dit M. Pott, une idée qui, je l'espère, peut être adoptée avec beaucoup de succès. Il y a deux lits au Paon d'argent, et je puis dire hardiment, au nom de Mme Pott, qu'elle sera enchantée de donner l'hospitalité à M. Pickwick et à l'un de ses compagnons, si les deux autres gentlemen et leur domestique consentent à s'arranger de leur mieux au Paon d'argent.»
Après des instances répétées de M. Pott, et des protestations nombreuses de M. Pickwick, qu'il ne pouvait pas consentir à déranger l'aimable épouse de l'éditeur, il fut décidé que c'était là le seul arrangement exécutable; aussi fut-il exécuté. Après avoir dîné ensemble aux Armes de la ville, et être convenus de se réunir le lendemain matin dans le même lieu pour accompagner la procession de l'honorable Samuel Slumkey, nos amis se séparèrent, M. Tupman et M. Snodgrass se retirant au Paon d'argent, M. Pickwick et M. Winkle se réfugiant sous le toit hospitalier de M. Pott.
Le cercle domestique de M. Pott se composait de lui-même et de sa femme. Tous les hommes qu'un puissant génie a élevés à un poste éminent dans le monde, ont ordinairement quelque petite faiblesse, qui n'en paraît que plus remarquable par le contraste qu'elle forme avec leur caractère public. Si M. Pott avait une faiblesse, c'était apparemment d'être un peu trop soumis à la domination légèrement méprisante de son épouse. Cependant noua n'avons pas le droit d'insister sur ce fait, car, dans la circonstance actuelle, toutes les manières les plus engageantes de Mme Pott furent employées à recevoir les deux gentlemen amenés par son mari.
«Chère amie, dit M. Pott, M. Pickwick, M. Pickwick de Londres.»
Mme Pott reçut avec une douceur enchanteresse le serrement de main paternel de M. Pickwick, tandis que M. Winkle, qui n'avait pas été annoncé du tout, salua et se glissa dans un coin obscur.
«Mon cher, dit la dame.
—Chère amie, répondit l'éditeur.
—Présentez l'autre gentleman.
—Je vous demande un million de pardons, dit M. Pott. Permettez-moi.... Madame Pott, monsieur....
—Winkle, dit M. Pickwick.
—Winkle, répéta M. Pott; et la cérémonie de l'introduction fut complète.
—Nous vous devons beaucoup d'excuses, madame, reprit M. Pickwick, pour avoir ainsi troublé vos arrangements domestiques.
—Je vous prie de n'en point parler, monsieur, répliqua avec vivacité la moitié féminine de Pott. C'est, je vous assure, un grand plaisir pour moi d'apercevoir de nouveaux visages, vivant comme je le fais de jour en jour, de semaine en semaine, dans ce triste endroit, et sans voir personne.
—Personne! ma chère? s'écria M. Pott, avec finesse.
—Personne que vous, rétorqua son épouse avec aspérité.
—En effet, monsieur Pickwick, reprit leur hôte pour expliquer les lamentations de sa femme; en effet, nous sommes privés de beaucoup de plaisirs que nous devrions partager. Ma position comme éditeur de la Gazette d'Eatanswill, le rang que cette feuille occupe dans le pays, mon immersion constante dans le tourbillon de la politique....»
Mme Pott interrompit son époux. «Mon cher, dit-elle.
—Chère amie, répondit l'éditeur.
—Je désirerais que vous voulussiez bien trouver un autre sujet de conversation, afin que ces messieurs puissent y prendre quelque intérêt.
—Mais, mon amour, dit M. Pott avec humilité, M. Pickwick y prend grand intérêt.
—C'est fort heureux pour lui! Mais moi je suis lasse, à mourir, de votre politique, de vos querelles avec l'Indépendant, et de toutes ces sottises. Je suis tout à fait étonnée, Pott, que vous donniez ainsi en spectacle vos absurdités.
—Mais, chère amie, murmura le malheureux époux.
—Sottises! ne me parlez pas. Jouez-vous à l'écarté, monsieur?
—Je serai enchanté, madame, d'apprendre avec vous, répondit galamment M. Winkle.
—Eh bien! alors, tirez cette table auprès de la fenêtre, pour que je n'entende plus cette éternelle politique.
—Jane, dit M. Pott à la servante, qui apportait de la lumière, descendez dans le bureau, et montez-moi la collection des gazettes pour l'année 1830. Je vais vous lire, continua-t-il en se tournant vers M. Pickwick, je vais vous lire quelques-uns des articles de fond que j'ai écrits, à cette époque, sur la conspiration des jaunes pour faire nommer un nouveau péager à notre Turnpike. Je me flatte qu'ils vous amuseront.
—Je serai véritablement charmé de vous entendre,» répondit M. Pickwick.
Son vœu fut bientôt exaucé. La servante revint avec une collection de gazettes, et l'éditeur s'étant assis auprès de son hôte, se mit à lire immédiatement.
Nous avons feuilleté le mémorandum de M. Pickwick, dans l'espoir de retrouver au moins un sommaire de ces magnifiques compositions; mais ce fut vainement. Nous avons cependant des raisons de croire que la vigueur et la fraîcheur du style le ravirent entièrement, car M. Winkle a noté que ses yeux, comme par un excès de plaisir, restèrent fermés pendant toute la durée de la lecture.
L'annonce que le souper était servi mit un terme au jeu d'écarté et à la récapitulation des beautés de la Gazette. M. Winkle avait déjà fait des progrès considérables dans les bonnes grâces de Mme Pott. Elle était d'une humeur charmante, et n'hésita pas à l'informer confidentiellement que M. Pickwick était un vieux bonhomme tout à fait aimable. Il y a dans ces expressions une familiarité que ne se serait permise aucun de ceux qui connaissaient intimement l'esprit colossal de ce philosophe. Cependant nous les avons conservées parce qu'elles prouvent d'une manière touchante et convaincante la facilité avec laquelle il gagnait tous les cœurs, et le cas immense que faisaient de lui toutes les classes de la société.
La nuit était avancée, M. Tupman et M. Snodgrass dormaient depuis longtemps sous l'aile du Paon d'argent, lorsque nos deux amis se retirèrent dans leurs chambres. Le sommeil s'empara bientôt de leurs sens, mais, quoiqu'il eût rendu M. Winkle insensible à tous les objets terrestres, le visage et la tournure de l'agréable Mme Pott se présentèrent, pendant longtemps encore, à sa fantaisie excitée.
Le mouvement et le bruit de la matinée suivante étaient suffisants pour chasser de l'imagination la plus romantique toute autre idée que celle de l'élection. Le roulement des tambours, le son des cornes et des trompettes, les cris de la populace, le piétinement des chevaux, retentissaient dans les rues depuis le point du jour; et de temps en temps une escarmouche entre les enfants perdus des deux partis égayait et diversifiait les préparatifs de la cérémonie.
Sam parut à la porte de la chambre à coucher de M. Pickwick, justement comme il terminait sa toilette. Hé! bien, Sam, lui dit-il, tout le monde est en mouvement, aujourd'hui?
«Oh! personne ne caponne, monsieur. Nos particuliers sont rassemblés aux Armes de la ville, et ils ont tant crié déjà qu'ils en sont tout enrouillés.
—Ah! ont-ils l'air dévoué à leur parti, Sam?
—Je n'ai jamais vu de dévouement comme ça, monsieur.
—Énergique, n'est-ce pas?
—Je crois bien. Je n'ai jamais vu boire ni bâfrer si énergiquement. Il pourrait bien en crever quelques-uns, voilà tout.
—Cela vient de la générosité malentendue des bourgeois de cette ville.
—C'est fort probable, répondit Sam d'un ton bref.
—Ha! dit M. Pickwick, en regardant par la fenêtre, de beaux gaillards, bien vigoureux, bien frais.
—Très-frais, pour sûr. Les deux garçons du Paon d'argent et moi, nous avons pompé sur tous les électeurs qui y ont soupé hier.
—Pompé sur des électeurs indépendants!
—Oui, monsieur. Ils ont ronflé cette nuit oùs qu'ils étaient tombés ivres-morts hier soir. Ce matin, nous les avons insinués, l'un après l'autre, sous la pompe, et voilà! Ils sont tous en bon état maintenant. Le comité nous a donné un shilling par tête pour ce service-là!...
—Est-il possible qu'on fasse des choses semblables! s'écria M. Pickwick plein d'étonnement.
—Bah! monsieur, ça n'est rien, rien du tout.
—Rien?
—Rien du tout, monsieur. La nuit d'avant le dernier jour de la dernière élection, ici, l'autre parti a gagné la servante des Armes de la ville pour épicer le grog de quatorze électeurs qui restaient dans la maison, et qui n'avaient pas encore voté.
—Qu'est-ce que vous entendez par épicer du grog?
—Mettre de l'eau d'ânon dedans, monsieur. Que le bon Dieu m'emporte si ça ne les a pas fait roupiller douze heures après l'élection. Ils en ont porté un sur un brancard, tout endormi, pour essayer, mais bernique! le maire n'a pas voulu de son vote; ainsi ils l'ont rapporté et replanté dans son lit.
—Quel étrange expédient! murmura M. Pickwick, moitié pour lui-même, moitié pour son domestique.
—Pas si farce qu'une histoire qu'est arrivée à mon père, en temps d'élection, à ce même endroit ici, monsieur.
—Contez-moi cela, Sam.
—Voilà, monsieur. Il conduisait une mail-coach18 de Londres ici, dans ce temps-là. L'élection arrive, et il est retenu par un parti pour charrier des voteurs de Londres. La veille du jour où il allait se mettre en route, le comité de l'autre parti l'envoie chercher tout tranquillement. Il s'en va avec le commissionnaire, qui le fait entrer dans une grande chambre. Tas de gentlemen, montagnes de papiers, plumes et le reste. «Ah! monsieur Weller, dit le président, charmé de vous voir. Comment ça va-t-il? qu'il dit.—Très-bien, mossieur, merci, dit mon père. J'espère que vous ne maigrissez pas, non plus, qu'il dit.—Merci, ça ne va pas mal, dit le gentleman. Asseyez-vous, monsieur, je vous en prie.» Ainsi mon père s'asseoit, et le gentleman et lui se regardent fisquement leurs deux boules. «Vous ne me reconnaissez pas? dit l'autre.—Peux pas dire que je vous aie jamais vu, répond mon père.—Oh! moi je vous connais, dit l'autre. Je vous ai connu tout petit, dit-il.—C'est égal, je ne vous remets pas du tout, dit mon père.—C'est fort drôle, dit l'autre.—Joliment, dit mon père.—Faut qu' vous ayez une mauvaise mémoire, monsieur Weller, dit l'autre.—C'est vrai qu'a n'est pas fameuse, dit mon père.—Je m'en avais douté, dit l'autre.» Comme ça, il lui verse un verre de vin, et il le chatouille sur sa manière de conduire, et il le met dans une bonne humeur soignée, et à la fin il lui montre une banknote de vingt livres sterling19. «C'est une mauvaise route d'ici à Londres? qu'il lui dit.—Par-ci par-là y a de vilains endroits, dit mon père.—Et surtout près du canal, je crois? dit le gentleman.—Pour un vilain endroit, c'est un vilain endroit, dit mon père.—Hé bien! monsieur Weller, dit l'autre, vous êtes un excellent cocher, et vous pouvez faire tout ce que vous voulez avec vos chevaux, on sait ça. Nous avons tous bien de l'amitié pour vous, monsieur Weller. Ainsi, dans le cas qu'il vous arriverait par hasard un accident quand vous amènerez les électeurs ici, dans le cas que vous les verseriez dans le canal, sans leur faire aucun mal, ceci est pour vous, qu'il dit.—Mossieur, vous êtes extrêmement bon, dit mon père, et je vais boire à vot' santé un autre verre de vin, dit-il.» Alors il boit, empoche la monnaie, et il salue son monde. Hé bien! monsieur, continua Sam en regardant son maître avec un air d'impudence inexprimable, croiriez-vous que, justement le jour où il menait ces mêmes électeurs, sa voiture fut versée précisément dans cet endroit-là, et tous les voyageurs lancés dans le canal?
—Et retirés sur-le-champ? demanda vivement M. Pickwick.
—Pour ça, répliqua Sam très-lentement, on dit qu'il y manquait un vieux gentleman. Je sais bien qu'on a repêché son chapeau, mais je ne suis pas bien certain si sa boule était dedans, oui-z-ou non. Mais ce que je regarde, c'est la hextraordinaire coïncidence que la voiture de mon père s'est versée, juste au même endroit et le même jour, après ce que le gentleman lui avait dit.
—Sans aucun doute, c'est un hasard bien extraordinaire, répondit M. Pickwick; mais brossez mon chapeau, Sam, car j'entends M. Winkle qui m'appelle pour déjeuner.»
M. Pickwick descendit dans le parloir, où il trouva le déjeuner servi et la famille déjà rassemblée. Le repas disparut rapidement; les chapeaux des gentlemen furent décorés d'énormes cocardes bleues, faites par les belles mains de Mme Pott elle-même; et M. Winkle se chargea d'accompagner cette dame sur le toit d'une maison voisine des hustings, tandis que M. Pickwick se rendrait avec M. Pott aux Armes de la ville. Un membre du comité de M. Slumkey haranguait, d'une des fenêtres de cet hôtel, six petits garçons et une jeune fille, qu'il appelait pompeusement à tout bout de champ: hommes d'Eatanswill; sur quoi les six petits garçons susmentionnés applaudissaient prodigieusement.
La cour de l'hôtel offrait des symptômes moins équivoques de la gloire et de la puissance des bleus d'Eatanswill. Il y avait une armée entière de bannières et de drapeaux, étalant des devises appropriées à la circonstance, en caractères d'or, de quatre pieds de haut et d'une largeur proportionnée. Il y avait une bande de trompettes, de bassons et de tambours, rangés sur quatre de front et gagnant leur argent en conscience, principalement les tambours, qui étaient fort musculeux. Il y avait des troupes de constables, avec des bâtons bleus, vingt membres du comité avec des écharpes bleues, et tout un monde d'électeurs, avec des cocardes bleues. Il y avait des électeurs à cheval et des électeurs à pied. Il y avait un carrosse découvert, à quatre chevaux, pour l'honorable Samuel Slumkey. Et les drapeaux flottaient, et les musiciens jouaient, et les constables juraient, et les vingt membres du comité haranguaient, et la foule braillait, et les chevaux piaffaient et reculaient, et les postillons suaient; et toutes les choses, tous les individus réunis en cet endroit, s'y trouvaient pour l'avantage, pour l'honneur, pour la renommée, pour l'usage spécial de l'honorable Samuel Slumkey, de Slumkey-Hall, l'un des candidats pour la représentation du bourg d'Eatanswill, dans la chambre des communes du parlement du Royaume-Uni.
Longues et bruyantes furent les acclamations, et l'un des drapeaux bleus, portant ces mots: LIBERTÉ DE LA PRESSE, s'agita convulsivement quand la tête rousse de M. Pott fut aperçue par la foule à l'une des fenêtres. Mais l'enthousiasme fut épouvantable quand l'honorable Samuel Slumkey lui-même, en bottes à revers et en cravate bleue, s'avança, saisit la main dudit Pott, et témoigna à la multitude par des gestes mélodramatiques, sa reconnaissance ineffaçable des services que lui avait rendus la Gazette d'Eatanswill.
«Tom est-il prêt? demanda ensuite l'honorable Samuel Slumkey à M. Perker.
—Oui, mon cher monsieur, répliqua le petit homme.
—On n'a rien oublié, j'espère?
—Rien du tout, mon cher monsieur; pas la moindre chose. Il y a vingt hommes, bien lavés, à qui vous donnerez des poignées de main, à la porte; et six enfants, dans les bras de leurs mères, que vous caresserez sur la tête et dont vous demanderez l'âge. Surtout ne négligez pas les enfants, mon cher monsieur. Ces sortes de choses produisent toujours un bon effet.
—J'y penserai, dit l'honorable Samuel Slumkey.
—Et, peut-être, mon cher monsieur, ajouta le prévoyant petit homme, si vous pouviez... je ne dis pas que cela soit indispensable... mais si vous pouviez prendre sur vous de baiser un des bambins, cela produirait une grande impression sur la foule.
—L'effet ne serait-il pas le même si vous vous chargiez de la besogne? demanda M. Samuel Slumkey.
—J'ai peur que non, mon cher monsieur. Mais si vous le faisiez vous-même, je pense que cela vous rendrait très-populaire.
—Très-bien, dit l'honorable Samuel Slumkey d'un air résigné, il faut en passer par là, voilà tout.
—Arrangez la procession!» crièrent les vingt membres du comité.
Au milieu des acclamations de la multitude, musiciens, constables, membres du comité, électeurs, cavaliers, carrosses prirent leurs places. Chacune des voitures à deux chevaux contenait autant de gentlemen empilés et debout qu'il avait été possible d'en faire tenir. Celle qui était assignée à M. Perker renfermait M. Pickwick, M. Tupman, M. Snodgrass et une demi-douzaine de membres du comité.
Il y eut un moment de silence solennel, lorsque la procession attendit que l'honorable Samuel Slumkey montât dans son carrosse.
Tout d'un coup la foule poussa une acclamation.
«Il est sorti!» s'écria le petit Perker, d'autant plus ému que sa position ne lui permettait pas de voir ce qui se passait en avant.
Une autre acclamation, plus forte:
«Il a donné des poignées de main aux hommes!» dit le petit agent.
Une autre acclamation, beaucoup plus violente:
«Il a caressé les bambins sur la tête!» continua M. Perker tremblant d'anxiété.
Un tonnerre d'applaudissements qui déchirent les airs:
«Il en a baisé un!» s'écria le petit homme enchanté.
Un second tonnerre:
«Il en a baisé un autre!»
Un troisième tonnerre, assourdissant:
«Il les baise tous!» vociféra l'enthousiaste petit gentleman, et au même instant la procession se mit en marche, saluée par les acclamations retentissantes de la multitude.
Comment et par quelle cause les deux processions se heurtèrent, et comment la confusion qui s'ensuivit fut enfin terminée, c'est ce que nous ne pouvons entreprendre de décrire: car au commencement de la bagarre le chapeau de M. Pickwick fut enfoncé sur ses yeux, sur son nez et sur sa bouche, par l'application d'un drapeau jaune. D'après ce que cet illustre philosophe put conclure du petit nombre de rayons visuels qui passaient entre ses joues et son feutre, il se représente comme entouré de tous côtés par des physionomies irritées et féroces, par un vaste nuage de poussière et par une foule épaisse de combattants. Il raconte qu'il fut arraché de sa voiture par un pouvoir invisible, et qu'il prit part personnellement à des exercices pugilastiques; mais avec qui, ou comment, ou pourquoi, c'est ce qu'il lui est absolument impossible d'établir. Ensuite il fut poussé sur des gradins de bois par les personnes qui étaient derrière lui, et, en retirant son chapeau, il se trouva environné de ses amis, sur le premier rang du côté gauche des hustings. Le côté droit était réservé pour le parti jaune; le centre pour le maire et ses assistants. L'un de ceux-ci, le gros crieur d'Eatanswill, secouait une énorme cloche, ingénieux moyen de faire faire silence. Cependant M. Horatio Fizkin et l'honorable Samuel Slumkey, leur main droite posée sur leur cœur, s'occupaient à saluer, avec la plus grande affabilité, la mer orageuse de têtes qui inondait la place et de laquelle s'élevait une tempête de gémissements, d'acclamations, de sifflements, de hurlements, qui aurait fait honneur à un tremblement de terre.
«Voilà Winkle, dit M. Tupman à son illustre ami, en le tirant par la manche.
—Où? demanda M. Pickwick en ajustant sur son nez ses lunettes, qu'il avait heureusement gardées jusque-là dans sa poche.
—Là, répondit M. Tupman, sur le toit de cette maison.»
Et en effet, dans une large gouttière de plomb, M. Winkle et Mme Pott étaient confortablement assis sur une couple de chaises, agitant leurs mouchoirs pour se faire mieux reconnaître.
M. Pickwick rétorqua ce compliment en envoyant un baiser de sa main à la dame.
L'élection n'avait pas encore commencé, et comme une multitude inactive est généralement disposée à être facétieuse, cette innocente action fut suffisante pour faire naître mille plaisanteries.
«Ohé! là-haut! vieux renard! C'est-il beau de faire des galanteries aux filles?
—Oh! le vénérable pécheur!
—Il met ses besicles pour lorgner les femmes mariées.
—Le scélérat! Il lui fait les yeux doux, à travers ses carreaux.
—Surveillez votre femme, Pott!» Et ces lazzis furent suivis de grands éclats de rire.
Comme ces brocards étaient accompagnés d'odieuses comparaisons entre M. Pickwick et un vieux bouc, ainsi que d'autres traits d'esprit du même genre, et comme elles tendaient, en outre, à entacher l'honneur d'une innocente dame, l'indignation de notre héros fut excessive: mais le silence étant proclamé dans cet instant, il se contenta de jeter à la populace un regard de mépris et de pitié, qui la fit rire plus bruyamment que jamais.
«Silence! beuglèrent les acolytes du maire.
—Whiffin, proclamez le silence! dit le maire d'un air pompeux, qui convenait à sa position élevée. Le crieur, pour obéir à cet ordre, exécuta un autre concerto sur sa sonnette, après quoi un gentleman de la foule cria, de toutes ses forces, Fifine! ce qui occasiona d'autres éclats de rire.
—Gentlemen! dit le maire, en donnant toute l'étendue possible à sa voix. Gentlemen, frères électeurs du bourg d'Eatanswill, nous sommes assemblés aujourd'hui pour élire un représentant à la place de notre dernier....»
Ici, le maire fut interrompu car une voix qui criait dans la foule:
«Bonne chance à M. le maire! et qu'il reste toujours dans les clous et les casseroles qu'ils y ont fait sa fortune.»
Cette allusion aux entreprises commerciales de l'orateur excita un ouragan de gaieté qui, avec son accompagnement de sonnette, empêcha d'entendre un seul mot de la harangue du maire, à l'exception, cependant, de la dernière phrase, par laquelle il remerciait ses auditeurs de l'attention bienveillante qu'ils lui avaient prêtée. Cette expression de gratitude fut accueillie par une autre explosion de joie, qui dura environ un quart d'heure.
Un grand gentleman efflanqué, dont le cou était comprimé par une cravate blanche très-roide, parut alors en scène, au milieu des interruptions fréquentes de la foule, qui l'engageait à envoyer quelqu'un chez lui pour voir s'il n'avait pas oublié sa voix sous son traversin. Il demanda la permission de présenter une personne propre et convenable, pour représenter au parlement les électeurs d'Eatanswill, et quand il déclara que c'était Horatio Fizkin, Esquire, de Fizkin-Loge, près Eatanswill, les fizkiniens applaudirent et les slumkéïens grognèrent, si longtemps et si bruyamment, que le parrain du candidat, au lieu de parler, aurait pu chanter des chansons bachiques sans que personne s'en fût douté.
Les amis d'Horatio Fizkin, Esquire, ayant joui de leur primauté, un petit homme, au visage colérique et rouge comme un œillet, s'avança afin de nommer une autre personne propre et convenable, pour représenter au parlement les électeurs d'Eatanswill; mais la nature de cet individu était trop irritable pour lui permettre de cheminer tranquillement parmi les forces de la multitude. Après quelques sentences d'éloquence figurative, le gentleman colérique se mit à tonner contre les interrupteurs; puis il échangea des provocations avec les gentlemen placés sur les hustings. Alors il se leva de toutes parts un tapage qui l'obligea d'exprimer ses sentiments par une pantomime sérieuse, au bout de laquelle il céda la place à l'orateur chargé de seconder sa motion. Celui-ci, pendant une bonne demi-heure, psalmodia un discours écrit, qu'aucun tumulte ne put lui faire interrompre; car il l'avait envoyé d'avance à la Gazette d'Eatanswill, qui devait l'imprimer mot pour mot.
Enfin, Fizkin, Esquire de Fizkin-Loge, près d'Eatanswill, se présenta pour parler aux électeurs, mais aussitôt les bandes de musiciens employées par l'honorable Samuel Slumkey, commencèrent à exécuter une fanfare avec une vigueur toute nouvelle. En échange de cette attention, la multitude jaune se mit à caresser la tête et les épaules de la multitude bleue; la multitude bleue voulut se débarrasser de l'incommode voisinage de la multitude jaune, et il s'ensuivit une scène de bousculades, de luttes, de combats, que nous désespérons de pouvoir représenter. Le maire s'efforça vainement d'y mettre fin; vainement il ordonna d'un ton impératif à douze constables de saisir les principaux meneurs, qui pouvaient être au nombre de deux cent cinquante; le tumulte continua. Durant l'émeute, Horatio Fizkin, Esquire de Fiskin-Loge et ses amis devinrent de plus en plus furieux; enfin, Horatio Fiskin demanda, d'un ton péremptoire, à son adversaire l'honorable Samuel Slumkey, de Slumkey-Hall, si ces musiciens jouaient par son ordre. L'honorable Samuel Slumkey, de Slumkey-Hall, refusant de répondre à cette question, Horatio Fizkin, Esquire, de Fizkin Loge, montra le poing à l'honorable Samuel Slumkey-Hall: sur quoi, le sang de l'honorable Samuel Slumkey s'étant échauffé, il provoqua, en combat mortel, Horatio Fizkin, Esquire. Quand le maire entendit cette violation de toutes les règles connues et de tous les précédents, il ordonna une nouvelle fantaisie sur la sonnette, et déclara que son devoir l'obligeait à faire comparaître devant lui, Horatio Fizkin, Esquire, de Fizkin-Loge, et l'honorable Samuel Slumkey, de Slumkey-Hall, pour leur faire prêter serment de ne point troubler la paix de Sa Majesté. A cette menace terrible, les amis des deux candidats s'interposèrent, et lorsque les deux partis se furent querellés, deux à deux, pendant trois quarts d'heure, Horatio Fizkin, Esquire, mit la main à son chapeau, en regardant l'honorable Samuel Slumkey; l'honorable Samuel Slumkey mit la main à son chapeau en regardant Horatio Fizkin, Esquire, les musiciens furent interrompus; la multitude s'apaisa en partie, et Horatio Fizkin, Esquire, put continuer sa harangue.
Les discours des deux candidats, quoique différents sous tous les autres rapports, s'accordaient pour offrir un tribut touchant au mérite et à la noblesse d'âme des électeurs d'Eatanswill. Chacun exprima son intime conviction, qu'il n'avait jamais existé, sur la terre, une réunion d'hommes plus indépendants, plus éclairés, plus patriotes, plus vertueux, plus désintéressés que ceux qui avaient promis de voter pour lui: chacun fit entendre obscurément qu'il soupçonnait les électeurs de l'autre parti d'être influencés par de honteux motifs, d'être adonnés à d'ignobles habitudes d'ivrognerie, qui les rendaient tout à fait indignes d'exercer les importantes fonctions confiées à leur honneur pour le bonheur de la patrie. Fizkin exprima son empressement à faire tout ce qui lui serait proposé20; Slumkey, sa détermination de ne jamais rien accorder de ce qui lui serait demandé. L'un et l'autre mirent en fait, que l'agriculture, les manufactures, le commerce, la prospérité d'Eatanswill, seraient toujours plus chers à leur cœur que tous les autres objets terrestres. Chacun d'eux, enfin, était heureux de pouvoir déclarer que, grâce à sa confiance dans le discernement des électeurs, il était sûr que c'était lui qui serait nommé.
A la suite de ce discours, on procéda par main levée; le maire décida en faveur de l'honorable Samuel Slumkey, de Slumkey-Hall; Horatio Fizkin, Esquire, de Fizkin-Loge, demanda un scrutin: et en conséquence un scrutin fut décrété. Ensuite on vota des remerciements au maire, pour son admirable façon de présider, et le maire remercia l'assemblée, en souhaitant de tout son cœur que le fauteuil de la présidence n'eût pas été un vain mot, car il avait été debout pendant toute la durée de l'opération. Les processions se reformèrent; les voitures roulèrent lentement à travers la foule, et celle-ci applaudit ou siffla, suivant ce que lui dictaient ses affections ou ses caprices.
Pendant toute la durée du scrutin, la ville entière
sembla agitée d'une
fièvre d'enthousiasme. Tout se passait de la manière la
plus libérale et
la plus délicieuse. Les spiritueux étaient
remarquablement bon marché,
chez tous les débitants. Des brancards parcouraient les rues
pour la
commodité des électeurs qui se trouvaient
incommodés d'étourdissements
passagers; car, durant toute la lutte électorale, cette
espèce
d'indisposition épidémique s'étant
développée chez les votants avec une
rapidité singulière et tout à fait alarmante, on
les voyait souvent
étendus sur le pavé des rues, dans un état
d'insensibilité complète. Le
dernier jour il y avait encore un petit nombre d'électeurs qui
n'avaient
point voté. C'étaient des individus
réfléchis, calculateurs, qui
n'étaient pas suffisamment convaincus par les raisons de l'un ou
l'autre
parti, quoiqu'ils eussent eu de nombreuses conférences avec tous
les
deux. Une heure avant la fermeture du scrutin, M. Perker sollicita
l'honneur d'avoir une entrevue privée avec ces nobles, ces
intelligents
patriotes. Les arguments qu'il employa furent brefs, mais convaincants.
Les retardataires allèrent en troupe au scrutin, et quand ils en
sortirent, l'honorable Samuel Slumkey, de Slumkey-Hall, était
sorti déjà
de l'urne électorale.
C'est avec un plaisir toujours nouveau, qu'après avoir contemplé les tourments et les combats de la vie politique, on ramène son attention sur la tranquillité de la vie privée. Quoique en réalité, M. Pickwick ne tint pas beaucoup à l'un ou à l'autre parti, il avait été assez enflammé par l'enthousiasme de Pott, pour appliquer ses immenses facultés intellectuelles aux opérations que nous venons de raconter, d'après son mémorandum. Pendant qu'il était ainsi occupé, M. Winkle ne restait pas oisif, mais il dévouait tout son temps à d'agréables promenades, à de petites excursions romantiques avec Mme Pott; car, lorsque l'occasion s'en présentait, cette aimable dame ne manquait jamais de chercher quelque soulagement à l'ennuyeuse monotonie dont elle se plaignait avec tant d'amertume. M. Pickwick et M. Winkle, étant ainsi complétement acclimatés dans la maison de l'éditeur, M. Tupman et M. Snodgrass, se trouvèrent en grande partie réduits à leurs propres ressources. Prenant peu d'intérêt aux affaires publiques, ils eurent recours, pour charmer leurs loisirs, aux amusements que pouvait offrir le Paon d'argent. Ces amusements se composaient d'un jeu de bagatelle, au premier étage, et d'un solitaire jeu de quilles, dans l'arrière-cour. Grâce au dévouement de Sam, nos voyageurs furent graduellement initiés dans les mystères de ces passe-temps, beaucoup plus abstraits que ne le supposent les hommes ordinaires. C'est ainsi qu'ils parvinrent à charmer la lenteur des heures paresseuses, quoiqu'ils fussent en grande partie deshérités de la société de M. Pickwick.
C'était principalement le soir que le Paon d'argent offrait, aux deux amis, des attractions qui leur permettaient de résister aux invitations pressantes de l'éloquent, quoique verbeux, journaliste. C'était le soir que le café de l'hôtel se remplissait d'un cercle d'originaux, dont les caractères et les manières présentaient à M. Tupman des observations délicieuses et dont les discours et les actions étaient habituellement notés par M. Snodgrass.
On sait ce que sont ordinairement les cafés où se rassemblent messieurs les commis voyageurs. Celui du Paon d'argent ne sortait point de la règle commune. C'était une vaste pièce toute nue, dont le maigre ameublement avait, sans aucun doute, été meilleur lorsqu'il était plus neuf. Une curieuse collection de chaises, aux formes grotesques et variées, était distribuée autour d'une grande table placée au centre de la salle, et d'une infinité de petites tables rondes, carrées ou triangulaires, qui en occupaient tous les coins. Un vieux tapis de Turquie faisait, sur le plancher, l'effet d'un petit mouchoir de femme sur le plancher d'une guérite. Les murs étaient garnis de deux ou trois grandes cartes géographiques, et de plusieurs grosses houppelandes, qui pendaient à une rangée de champignons. On voyait, sur la cheminée, un livre de poste; une histoire du Comté, moins la couverture; les restes mortels d'une truite, contenus dans un cercueil de verre; un encrier de bois, contenant un tronçon de plume, avec la moitié d'un pain à cacheter. Le buffet s'honorait de porter une quantité d'objets divers, parmi lesquels se faisaient remarquer principalement, une burette fort nuageuse; deux ou trois fouets; autant de châles de voyage; un assortiment de couteaux et de fourchettes, et surtout la moutarde. Enfin, l'atmosphère, épaissie par la fumée de tabac, avait communiqué une teinte de bistre à tous les objets, et principalement à des rideaux rouges et poussiéreux, qui pendaient tristement aux croisées.
C'est là que MM. Tupman et Snodgrass buvaient et fumaient, dans la soirée qui suivit l'élection, avec plusieurs autres habitants temporaires de l'hôtel.
«Allons! messieurs, dit ex abrupto, un grand et vigoureux personnage, qui ne possédait qu'un seul œil, mais un petit œil noir étincelant, comme quatre, de malice et de bonne humeur. Allons! messieurs, à nos nobles santés! Je propose toujours ce toast-là à la compagnie, mais dans mon for intérieur je bois à la santé de Mary. Pas vrai, Mary?...
—Laissez-moi, monstre! répondit la servante, qui, toutefois, était évidemment flattée du compliment.
—Ne vous en allez pas, Mary, reprit l'homme à l'œil noir.
—Laissez-moi tranquille, impertinent!
—Ne pleurez pas d'être obligée de me quitter, Mary, poursuivit le personnage à l'œil unique, tandis que la jeune fille quittait la chambre; j'irai vous retrouver tout à l'heure, ne vous chagrinez pas, ma chère! En disant ces mots il cligna son œil solitaire du côté de la compagnie, à la grande satisfaction d'un personnage assez figé, qui avait une pipe de terre et un visage également culottés.
—Les femmes, c'est des drôles de créatures, dit l'homme au visage culotté, après une pause.
—Ah! c'est fameusement vrai!» s'écria, derrière son cigare, un second monsieur au visage couperosé.
Après ce petit bout de philosophie, il y eut une autre pause.
«Malgré cela, voyez-vous, il y a dans ce monde des choses plus drôles que les femmes, reprit l'homme à l'œil noir, en remplissant gravement une pipe hollandaise d'une énorme dimension.
—Êtes-vous marié? demanda le visage culotté.
—Pas que je sache.
—Je m'en avais douté.»
En parlant ainsi, l'homme au visage culotté tomba dans une extase de joie, occasionnée par sa propre répartie; ce en quoi il fut imité par un individu à la voix douce, au visage pacifique, qui avait pour principe d'être toujours d'accord avec tout le