The Project Gutenberg EBook of George Sand et ses amis, by Abert Le Roy This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: George Sand et ses amis Author: Abert Le Roy Release Date: October 13, 2004 [EBook #13737] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GEORGE SAND ET SES AMIS *** Produced by Carlo Traverso, Mireille Harmelin and Distributed Proofreaders Europe. This file was produced from images generously made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. GEORGE SAND ET SES AMIS par ALBERT LE ROY 1903 SOCIETE D'EDITIONS LITTERAIRES ET ARTISTIQUES, Librairie Paul Ollendorff, 50, CHAUSSEE D'ANTIN, PARIS, Tous droits reserves. A M. OCTAVE GREARD, de l'Academie Francaise, Vice-Recteur Honoraire de l'Academie de Paris CHAPITRE PREMIER LES ORIGINES George Sand a voulu resumer sa personne litteraire et morale dans l'epigraphe qu'elle inscrivit en tete de l'_Histoire de ma Vie_: "Charite envers les autres, dignite envers soi-meme, sincerite devant Dieu." Fut-elle toujours fidele, et dans ses livres et dans ses actes, a cette noble devise? C'est l'etude qu'il sera loisible d'entreprendre, en retracant les vicissitudes de sa destinee, en analysant son oeuvre, en instituant une enquete sur les hommes de son temps et les evenements auxquels elle fut melee. A l'image de Jean-Jacques Rousseau, son maitre, elle nous a legue un ouvrage autobiographique, compose non pas au declin, mais au milieu meme d'une existence diverse et contradictoire. La premiere partie de l'_Histoire de ma Vie_ a ete redigee en 1847, alors que George Sand etait dans tout l'eclat de sa renommee. Elle explique nettement l'objet qu'elle se propose et le plan qu'elle a concu: "Je ne pense pas qu'il y ait de l'orgueil et de l'impertinence a ecrire l'histoire de sa propre vie, encore moins a choisir, dans les souvenirs que cette vie a laisses en nous, ceux qui nous paraissent valoir la peine d'etre conserves. Pour ma part, je crois accomplir un devoir, assez penible meme, car je ne connais rien de plus malaise que de se definir... Une insurmontable paresse (c'est la maladie des esprits trop occupes et celle de la jeunesse par consequent) m'a fait differer jusqu'a ce jour d'accomplir cette tache; et, coupable peut-etre envers moi-meme, j'ai laisse publier sur mon compte un assez grand nombre de biographies pleines d'erreurs, dans la louange comme dans le blame." Ce sont, a dire vrai, ces erreurs de detail que George Sand s'est surtout complu a redresser en racontant les annees de sa jeunesse, voire meme les origines de sa maison, avec une singuliere prolixite. Sur les quatre gros volumes de l'_Histoire de ma Vie_, le premier est consacre presque entierement a nous decrire "l'Histoire d'une famille de Fontenoy a Marengo." Elle remonte a Fontenoy pour rappeler que Maurice de Saxe fut son bisaieul. Quelque democrate qu'elle soit devenue, elle tire vanite d'etre par le sang arriere-petite-fille de l'illustre marechal, de meme qu'elle est par l'esprit de la lignee de Jean-Jacques; puis elle formule ainsi son etat civil: "Je suis nee l'annee du couronnement de Napoleon, l'an XII de la Republique francaise (1804). Mon nom n'est pas Marie-Aurore de Saxe, marquise de Dudevant, comme plusieurs de mes biographes l'ont decouvert, mais Amantine-Lucile-Aurore Dupin." Aussi bien, en se defendant de la manie aristocratique, n'est-elle pas indifferente et veut-elle nous interesser a tous les souvenirs genealogiques de sa famille. Elle s'etend longuement sur le marechal de Saxe et sur cette noblesse de race qu'elle ramenera theoriquement a sa juste valeur dans le _Piccinino_. Sa grand'mere, Aurore Dupin de Francueil, avait vu Jean-Jacques une seule fois, mais en des conditions qu'elle n'eut garde d'oublier. Voici comment elle relatait l'anecdote dans les papiers dont George Sand herita: "Il vivait deja sauvage et retire, atteint de cette misanthropie qui fut trop cruellement raillee par ses amis paresseux ou frivoles. Depuis mon mariage, je ne cessais de tourmenter M. de Francueil pour qu'il me le fit voir; et ce n'etait pas bien aise. Il y alla plusieurs fois sans pouvoir etre recu. Enfin, un jour, il le trouva jetant du pain sur sa fenetre a des moineaux. Sa tristesse etait si grande qu'il lui dit en les voyant s'envoler: "Les voila repus. Savez-vous ce qu'ils vont faire? Ils s'en vont au plus haut des toits pour dire du mal de moi et que mon pain ne vaut rien." En digne aieule de George Sand, madame Dupin de Francueil avait le culte de Jean-Jacques. Lorsqu'il accepta de diner chez elle, sans doute pour faire honneur a son hote elle lut tout d'une haleine la _Nouvelle Heloise_. Aux dernieres pages elle sanglotait, et ce jour-la, du matin jusqu'au soir, elle ne fit que pleurer. "J'en etais malade, dit-elle, j'en etais laide." Rousseau arrive sur ces entrefaites, et M. de Francueil se garde de la prevenir. "Je ne finissais pas de m'accommoder, ne me doutant point qu'il etait la, l'ours sublime, dans mon salon. Il y etait entre d'un air demi-niais, demi-bourru, et s'etait assis dans un coin, sans marquer d'autre impatience que celle de diner, afin de s'en aller bien vite. Enfin, ma toilette finie, et mes yeux toujours rouges et gonfles, je vais au salon; j'apercois un petit homme assez mal vetu et comme renfrogne, qui se levait lourdement, qui machonnait des mots confus. Je le regarde et je devine; je crie, je veux parler, je fonds en larmes. Jean-Jacques, etourdi de cet accueil, veut me remercier et fond en larmes. Francueil veut nous remettre l'esprit par une plaisanterie et fond en larmes. Nous ne pumes nous rien dire. Rousseau me serra la main et ne m'adressa pas une parole. On essaya de diner pour couper court a tous ces sanglots. Mais je ne pus rien manger, M. de Francueil ne put avoir de l'esprit, et Rousseau s'esquiva en sortant de table, sans avoir dit un mot." Quant a George Sand, quatre-vingts ans plus tard, elle est radieuse d'avoir eu une grand'mere qui a pleure avec Jean-Jacques. La Revolution jeta en prison, pour quelques semaines, madame Dupin, tres attachee aux hommes et aux choses de l'ancien regime. Son fils, Maurice, le pere de George Sand, avait l'humeur plus liberale, et les lettres qu'il ecrivit durant la Terreur, reproduites dans l'_Histoire de ma Vie_, sont d'un style assez alerte. Il gardait, d'ailleurs, certains prejuges du monde ou il avait grandi, celui par exemple d'imputer a Robespierre la responsabilite de toutes les violences auxquelles la Republique fut condamnee, pour se defendre contre ses adversaires du dehors et du dedans. Plus equitable et mieux informee, George Sand s'applique a detruire cette legende. "Voila, dit-elle, l'effet des calomnies de la reaction. De tous les terroristes, Robespierre fut le plus humain, le plus ennemi par nature et par conviction des apparentes necessites de la Terreur et du fatal systeme de la peine de mort. Cela est assez prouve aujourd'hui, et l'on ne peut pas recuser a cet egard le temoignage de M. de Lamartine. La reaction thermidorienne est une des plus laches que l'histoire ait produites. Cela est encore suffisamment prouve. A quelques exceptions pres, les thermidoriens n'obeirent a aucune conviction, a aucun cri de la conscience en immolant Robespierre. La plupart d'entre eux le trouvaient trop faible et trop misericordieux la veille de sa mort, et le lendemain ils lui attribuerent leurs propres forfaits pour se rendre populaires. Soyons justes enfin, et ne craignons plus de le dire: Robespierre est le plus grand homme de la Revolution et un des plus grands hommes de l'histoire." L'esprit revolutionnaire animera George Sand, dirigera sa pensee et inspirera son oeuvre, encore qu'elle ait recu des traditions de famille et une education qui devaient lui inculquer des sentiments contraires. Sa grand'mere, madame Dupin, au sortir des prisons de la Terreur, eut des proces qui entamerent sa fortune: c'etait double raison pour detester le regime nouveau. On vivait, au fond du Berry, dans cette terre de Nohant que George Sand a tant aimee. Elle y passa presque toute sa vie et elle souhaitait de pouvoir y mourir: son voeu s'est realise. Voici la peinture qu'elle a tracee de ce modeste domaine qu'il nous importe de connaitre. C'est le cadre meme de son existence: "L'habitation est simple et commode. Le pays est sans beaute, bien que situe au centre de la Vallee Noire, qui est un vaste et admirable site... Nous avons pourtant de grands horizons bleus et quelque mouvement de terrain autour de nous, et, en comparaison de la Beauce ou de la Brie, c'est une vue magnifique; mais, en comparaison des ravissants details que nous trouvons en descendant jusqu'au lit cache de la riviere, a un quart de lieue de notre porte, et des riantes perspectives que nous embrassons en montant sur les coteaux qui nous dominent, c'est un paysage nu et borne... Ces sillons de terres brunes et grasses, ces gros noyers tout ronds, ces petits chemins ombrages, ces buissons en desordre, ce cimetiere plein d'herbe, ce petit clocher couvert en tuiles, ce porche de bois brut, ces grands ormeaux delabres, ces maisonnettes de paysan entourees de leurs jolis enclos, de leurs berceaux de vigne et de leurs vertes chenevieres, tout cela devient doux a la vue et cher a la pensee, quand on a vecu si longtemps dans ce milieu calme, humble et silencieux." C'est la que madame Dupin traversera des annees de gene extreme, au lendemain de la Terreur. Les revenus de Nohant ne s'elevaient pas a 4.000 francs, payables en assignats, et il fallait rembourser des emprunts onereux contractes en 1793. Durant plus d'un an, on vecut, parait-il, des mediocres revenus du jardin, de la vente des legumes et des fruits qui produisait au marche de 12 a 15 francs par semaine. Puis l'horizon s'eclaircit, sans que jamais la fortune patrimoniale, apres la Revolution, ait depasse 15.000 livres de rente. Le pere de George Sand, Maurice Dupin nous laisse l'impression d'un assez mauvais sujet. Est-ce la faute de l'education qu'il recut ou des commotions politiques et sociales? Du moins il manquait d'equilibre, peut-etre meme de bon sens, et l'_Histoire de ma Vie_ essaie en vain de colorer avantageusement ses defauts: "Ce pere que j'ai a peine connu, et qui est reste dans ma memoire comme une brillante apparition, ce jeune homme artiste et guerrier est reste tout entier vivant dans les elans de mon ame, dans les fatalites de mon organisation, dans les traits de mon visage." Il y a la quelque hyperbole et un exces d'adoration filiale. La destinee de Maurice Dupin fut surtout hasardeuse, comme l'etait sa pensee. A dix-neuf ans, il voulait etre musicien et jouait la comedie dans les salons de La Chatre. L'annee suivante, la loi du 2 vendemiaire an VII ayant institue le service militaire obligatoire, il lui fallut servir sous les drapeaux de la Republique. Sa mere, toute royaliste qu'elle fut, avait aliene ses diamants pour l'equiper. Il est protege par le citoyen La Tour d'Auvergne Corret, capitaine d'infanterie, et rejoint son regiment a Cologne; ensuite il passe en Italie. Entre temps, un incident etait survenu a Nohant, que George Sand relate sans s'emouvoir, mais qui dut troubler la quietude de madame Dupin: "Une jeune femme, attachee au service de la maison, venait de donner le jour a un beau garcon, qui a ete plus tard le compagnon de mon enfance et l'ami de ma jeunesse. Cette jolie personne n'avait pas ete victime de la seduction. Elle avait cede, comme mon pere, a l'entrainement de son age. Ma grand'mere l'eloigna sans reproche, pourvut a son existence, garda l'enfant et l'eleva." George Sand ajoute: "Elle avait lu et cheri Jean-Jacques; elle avait profite de ses verites et de ses erreurs." Maurice Dupin, lui aussi, avait-il lu Rousseau? En tous cas, il avait trouve une Therese dans le personnel domestique de Nohant. La guerre lui reserve d'autres aventures. Il traverse le Saint-Bernard en prairial an VIII et nous raconte comment il fut accueilli a Aoste par le Premier Consul, qui venait de l'attacher a son etat-major: "Je fus a lui pour le remercier de ma nomination. Il interrompit brusquement mon compliment pour me demander qui j'etais.--Le petit-fils du marechal de Saxe.--Ah oui! ah bon! Dans quel regiment etes-vous?--1er de chasseurs.--Ah bien! mais il n'est pas ici. Vous etes donc adjoint a l'etat-major?--Oui, general.--C'est bien, tant mieux, je suis bien aise de vous voir.--Et il tourna le dos." Apres avoir pris part a la bataille de Marengo, voici en quels termes Maurice Dupin relate ses impressions, dans une lettre a son oncle de Beaumont, ou, comme dit la suscription, au citoyen Beaumont, a l'hotel de Bouillon, quai Malaquais, Paris: "Pim, pan, pouf, patatra! en avant! sonne la charge! en retraite, en batterie! nous sommes perdus! victoire! sauve qui peut! Courez a droite, a gauche, au milieu! revenez, restez, partez, depechons-nous! Gare l'obus! au galop! Baisse la tete, voila un boulet qui ricoche!... Des morts, des blesses, des jambes de moins, des bras emportes, des prisonniers, des bagages, des chevaux, des mulets; des cris de rage, des cris de victoire, des cris de douleur, une poussiere du diable, une chaleur d'enfer; un charivari, une confusion, une bagarre magnifique; voila, mon bon et aimable oncle, en deux mots, l'apercu clair et net de la bataille de Marengo, dont votre neveu est revenu tres bien portant, apres avoir ete culbute, lui et son cheval, par le passage d'un boulet, et avoir ete regale pendant quinze heures par les Autrichiens du feu de trente pieces de canon, de vingt obusiers et de trente mille fusils." Ce qui vaut mieux que tout ce verbiage, c'est qu'il fut nomme par Bonaparte lieutenant sur le champ de bataille. Mais il apprehende la fin de la guerre et il s'ecrie avec une pointe de gasconnade: "Encore trois ou quatre culbutes sur la poussiere, et j'etais general." Le sejour enchanteur de Milan va tourner d'autre cote ses preoccupations. Il est amoureux, non pas a la legere comme il lui est advenu sur les bords du Rhin ou a Nohant, mais avec tout l'emportement d'une passion qui veut etre durable. Et il s'en ouvre a sa mere, dans une lettre ecrite d'Asola, le 29 frimaire an IX: "Qu'il est doux d'etre aime, d'avoir une bonne mere, de bons amis, une belle maitresse, un peu de gloire, de beaux chevaux et des ennemis a combattre!" La femme qui souleve tout cet enthousiasme--et qui sera la mere de George Sand--s'appelait Sophie-Victoire-Antoinette Delaborde. Elle avait ete en prison au couvent des Anglaises en meme temps que madame Dupin, et pour lors elle usait de moyens d'existence assez facheux. L'_Histoire de ma Vie_ recourt a des circonlocutions, a des euphemismes, et finit par convenir que "sa jeunesse avait ete livree par la force des choses a des hasards effrayants." Ces explications tres embarrassees ont pour objet de ne pas confesser crument que Victoire Delaborde accompagnait un general de l'armee d'Italie et avait trouve des ressources dans les depouilles du pays conquis. George Sand ne s'arrete pas a ces miseres. Elle veut excuser, sinon innocenter sa mere: "Un fait subsiste devant Dieu, c'est qu'elle fut aimee de mon pere, et qu'elle le merita apparemment, puisque son deuil, a elle, ne finit qu'avec sa vie." Haussant encore le ton, elle s'ecrie sur le mode declamatoire: "Le grand revolutionnaire Jesus nous a dit un jour une parole sublime: c'est qu'il y avait plus de joie au ciel pour la recouvrance d'un pecheur que pour la perseverance de cent justes." Redescendons des sommets de la morale evangelique dans la realite: Maurice Dupin recevait de madame Delaborde des prets d'argent, sans s'inquieter d'abord d'ou elle tirait ces subsides. Ce n'est qu'a la reflexion qu'il doute de la delicatesse du procede et discute avec ses scrupules: "Qu'as-tu fait? qu'ai-je fait moi-meme en acceptant ce secours?... Si j'avais su que tu n'etais pas mariee, que tout ce luxe ne t'appartenait pas!... Je me trompe, je ne sais ce que je dis, il t'appartient, puisque l'amour te l'a donne: mais quand je songe aux idees qui pourraient lui venir, a _lui_... Il ne les aurait pas longtemps, je le tuerais! Enfin je suis fou, je t'aime et je suis au desespoir. Tu es libre, tu peux le quitter quand tu voudras, tu n'es pas heureuse avec lui, c'est moi que tu aimes, et tu veux me suivre, tu veux perdre une position assuree et fortunee pour partager les hasards de ma mince fortune." Maurice Dupin reussit a detacher madame Delaborde de son general, mais il rencontra mille obstacles avant d'aboutir au mariage. Quatre annees s'ecoulerent entre la rencontre d'Asola et la naissance de George Sand. Elles furent singulierement agitees: maintes fois le jeune homme essaya de sacrifier son amour a sa mere, qui avait l'humeur ombrageuse et jalouse. Fait prisonnier par les Autrichiens en nivose an IX, il ne recouvra la liberte, au bout de deux mois, que pour accourir a Nohant en floreal de la meme annee. Victoire Delaborde vint le rejoindre a La Chatre, "ayant tout quitte, tout sacrifie a un amour libre et desinteresse." On sut sa presence dans la petite ville, et Maurice en parla a madame Dupin. Son precepteur, un certain Deschartres, ci-devant abbe, voulut intervenir et le fit tres maladroitement. Un beau matin, il se rend a La Chatre, a l'auberge de la _Tete-Noire_, reveille la voyageuse, lui adresse des reproches et des menaces, la somme de repartir le jour meme pour Paris. Elle riposte, lui ferme la porte au nez. Il va querir le maire et les gendarmes, qui penetrent dans la chambre de Victoire et trouvent "une toute petite femme, jolie comme un ange, qui pleurait, assise sur le bord de son lit, les bras nus et les cheveux epars." Les _autorites constituees_ s'adoucissent. Elle leur raconte "qu'elle avait rencontre Maurice en Italie, qu'elle l'avait aime, qu'elle avait quitte pour lui une riche protection et qu'elle ne connaissait aucune loi qui put lui faire un crime de sacrifier un general a un lieutenant et sa fortune a son amour." A ce recit, les magistrats municipaux sont emus. Ils prennent parti contre le pedagogue. Mais le coup etait porte, le scandale produit, et madame Dupin, avertie par Deschartres, ne devait jamais oublier cet esclandre. Maurice s'efforca de consoler sa mere par de mensongeres promesses. Il lui ecrivit: "Enfin que crains-tu et qu'imagines-tu? Que je vais epouser une femme qui me ferait _rougir un jour?_... Ta crainte n'a pas le moindre fondement, Jamais l'idee du mariage ne s'est encore presentee a moi; je suis beaucoup trop jeune pour y songer, et la vie que je mene ne me permet guere d'avoir femme et enfants. Victoire n'y pense pas plus que moi" Puis il entre dans des details pour rassurer madame Dupin, et il va sans nul doute a l'encontre de ses visees. Victoire est veuve, elle a une petite fille. Elle travaillera pour vivre. Elle a deja ete modiste; elle tiendra de nouveau un magasin de modes. Et il conclut: "Est-ce que je peux, est-ce que je pourrai jamais prendre un parti qui serait contraire a ta volonte et a tes desirs? Songe que c'est impossible, et dors donc tranquille." L'orgueil de la chatelaine de Nohant devait etre exaspere, a la seule pensee que cette modiste pourrait devenir sa bru et porter le nom presque seigneurial des Dupin. Mais il y avait plus. Victoire, eloignee de La Chatre, continuait d'ecrire a Maurice, et quelles lettres! En ce point, elle etait la digne emule de Therese Levasseur. Et George Sand, qui nous donne sur sa mere des renseignements qu'elle aurait pu et du taire, souligne son manque d'instruction: "C'est tout au plus si a cette epoque elle savait ecrire assez pour se faire comprendre. Pour toute education, elle avait recu en 1788 les lecons elementaires d'un vieux capucin qui apprenait _gratis_ a lire et a reciter le catechisme a de pauvres enfants... Il fallait les yeux d'un amant pour dechiffrer ce petit grimoire et comprendre ces elans d'un sentiment passionne qui ne pouvait trouver de forme pour s'exprimer." Cependant Maurice etait conquis et subissait l'ascendant de cette nature inferieure. Il y a une histoire assez louche et assez repugnante au sujet de l'argent qu'elle lui avait prete et qui venait du general. La restitution fut effectuee, mais peniblement, et Maurice est oblige de s'en expliquer avec sa mere: "Tous les dons, dit-il, qu'elle lui avait _emportes pour en manger le profit avec moi_ se reduisaient a _un_ diamant de peu de valeur qu'elle avait conserve par megarde, et qui lui avait ete renvoye avant meme qu'elle connut ses plaintes et ses calomnies." N'importe, il devait etre infiniment douloureux pour madame Dupin que son fils fut reduit a lui ecrire: "Je ne sais pas si je suis un des Grieux, mais il n'y a point ici de Manon Lescaut." Devant la perspective d'une telle union, on ne peut que comprendre et approuver les resistances de la mere. Il faudra pourtant qu'elle finisse par ceder, par consentir a un mariage que George Sand tache de justifier en recourant a de veritables paradoxes: "Il va epouser une fille du peuple, c'est-a-dire qu'il va continuer et appliquer les idees egalitaires de la Revolution dans le secret de sa propre vie. Il va etre en lutte dans le sein de sa propre famille contre les principes d'aristocratie, contre le monde du passe. Il brisera son propre coeur, mais il aura accompli son reve." En verite, c'est employer de trop grands mots pour expliquer des miseres. Et, dans ce conflit d'ordre sentimental, nos sympathies iront plutot vers madame Dupin que vers Victoire Delaborde. Durant bien des mois les tiraillements se prolongerent. Maurice ecrivait a sa mere, le 3 pluviose an X (fevrier 1802): "Je te jure _par tout ce qu'il y a de plus sacre_ que V*** travaille et ne me coute rien... Ne parlons pas d'elle, je t'en prie, ma bonne mere, nous ne nous entendrions pas; sois sure seulement que j'aimerais mieux me bruler la cervelle que de meriter de toi un reproche." Aussi bien toutes les mercuriales de madame Dupin demeuraient impuissantes, et le pauvre Deschartres, charge du role de Mentor, etait berne sans vergogne, alors qu'il s'appliquait a tenir son ancien ecolier sous sa ferule. "Un matin, raconte George Sand, mon pere s'esquive de leur commun logement, et va rejoindre Victoire dans le jardin du Palais-Royal, ou ils s'etaient donne rendez-vous pour dejeuner ensemble chez un restaurateur. A peine se sont-ils retrouves, a peine Victoire a-t-elle pris le bras de mon pere, que Deschartres, jouantle role de Meduse, se presente au devant d'eux. Maurice paye d'audace, fait bonne mine a son argus et lui propose de venir dejeuner en tiers. Deschartres accepte. Il n'etait pas epicurien, pourtant il aimait les vins fins, et on ne les lui epargna pas. Victoire prit le parti de le railler avec esprit et douceur, et il parut s'humaniser un peu au dessert; mais quand il s'agit de se separer, mon pere voulant reconduire son amie chez elle, Deschartres retomba dans ses idees noires et reprit tristement le chemin de son hotel." Au printemps de 1802, Maurice va rejoindre son regiment a Charleville, et Victoire l'accompagne. Aupres des camarades de la garnison et des gens de la petite ville, ils passaient pour etre secretement maries. Il n'en etait rien. Mais la naissance de plusieurs enfants vint resserrer etroitement leurs liens. Ils ne pousserent pas l'imitation de Jean-Jacques jusqu'a les livrer a la charite publique. Un seul survecut: ce devait etre George Sand, qui ignore ou neglige de nous indiquer le nombre et le sexe des autres enfants issus de cette union et emportes en bas age. On etait alors dans une periode d'accalmie politique et militaire. Le gouvernement personnel s'etablissait sur les ruines de la Republique. L'oeuvre de reaction debutait par une entente avec la Cour de Rome, aux fins de briser l'Eglise constitutionnelle et nationale de 1789. L'armee, en sa grande majorite, accueillait assez mal cette premiere etape sur la route de Canossa. "Le Concordat, ecrit Maurice Dupin a sa mere, ne fait pas ici le moindre effet. Le peuple y est indifferent. Les gens riches, meme ceux qui se piquent de religion, ont grand'peur qu'on n'augmente les impots pour payer les eveques. Les militaires, qui ne peuvent pas obtenir un sou dans les bureaux de la guerre, jurent de voir le palais episcopal meuble aux frais du gouvernement." Et le jeune homme, fervent voltairien, raille la bulle du Pape, "ecrite dans le style de l'Apocalypse, et qui menace les contrevenants de la colere de saint Pierre et de saint Paul." Bref, conclut-il, "nous nous couvrons de ridicule." A la ceremonie de Notre-Dame en l'honneur du Concordat, les generaux se rendirent a peu pres comme des chiens qu'on fouette. Le legat etait en voiture, et sa croix devant lui, dans une autre voiture. Ce fut la l'occasion de negociations Pour lui, soldat de la Revolution, ayant grandi aupres d'une mere royaliste mais philosophe, il voyait avec inquietude "des changements dans les affaires publiques qui ne promettent rien de bon", et meme "un retour complet a l'ancien regime". Democrate, il devait s'affilier a la franc-maconnerie qui etait deja le foyer des idees liberales. Il nous a malicieusement conte son initiation: "On m'a enferme dans tous les trous possibles, nez a nez avec des squelettes; on m'a fait monter dans un clocher au bas duquel on a fait mine de me precipiter... On m'a fait descendre dans des puits, et, apres douze heures passees a subir toutes ces gentillesses, on m'a cherche une mauvaise querelle sur ma bonne humeur et mon ton goguenard, et on a decide que je devais subir le dernier supplice. En consequence, on m'a cloue dans une biere, porte au milieu des chants funebres dans une eglise, pendant la nuit, et, a la clarte des flambeaux, descendu dans un caveau, mis dans une fosse et recouvert de terre, au son des cloches et du _De profundis_. Apres quoi chacun s'est retire. Au bout de quelques instants, j'ai senti une main qui venait me tirer mes souliers, et, tout en l'invitant a respecter les morts, je lui ai detache le plus beau coup de pied qui se puisse donner. Le voleur de souliers a ete rendre compte de mon etat et constater que j'etais encore en vie. Alors on est venu me chercher pour m'admettre aux grands secrets. Comme avant l'enterrement on m'avait permis de faire mon testament, j'avais legue le caveau dans lequel j'avais ete enferme au colonel de la 14e, afin qu'il en fit une salle de police; la corde avec laquelle on m'y avait descendu, au colonel du 4e de cavalerie, pour qu'il s'en servit pour se pendre, et les os dont j'etais entoure, a ronger a un certain frere terrible, qui m'avait trimbale toute la journee dans les caves et greniers." C'etaient la les menues distractions de la vie de garnison a Charleville. Toutes les journees ne devaient pas y etre aussi plaisantes pour Maurice, partage entre sa maitresse et sa mere. Celle-ci, exempte de prejuges religieux, et qui n'acceptait guere que les doctrines du Vicaire savoyard ou cette foi a l'Etre supreme que George Sand appelle le culte epure de Robespierre et de Saint-Just, admettait fort bien que jeunesse se passe, mais ne pouvait tolerer une mesalliance. C'est donc a son insu que le mariage fut conclu, le 16 prairial an XII (1804), par devant le maire du deuxieme arrondissement de Paris, entre Maurice Dupin et Victoire Delaborde, qui desormais prendra le prenom de Sophie. Un mois plus tard, le 12 messidor (1er juillet), George Sand vit le jour, dans la maison portant le numero 15 de la rue Meslay. Ces deux evenements furent caches a madame Dupin, qui, ulterieurement informee, courra a Paris et essayera vainement de faire casser le mariage. Celui-ci avait ete celebre presque clandestinement. Sophie etait allee a la mairie en modeste robe de basin, n'ayant au doigt qu'un mince filet d'or; car la gene du menage ne permit d'acheter que quelques jours plus tard une veritable alliance de six francs. En depit de ces circonstances mysterieuses, George Sand, enfant de l'amour, naquit au milieu de la joie. La soeur de Sophie Delaborde allait epouser un officier, ami intime de Maurice, et l'on avait organise une petite sauterie. "Ma mere, lisons-nous dans l'_Histoire de ma Vie_, avait une jolie robe couleur de rose, et mon pere jouait sur son fidele violon de Cremone une contredanse de sa facon". Tout a coup souffrante, Sophie passa dans la chambre voisine. Au milieu d'un _chassez-huit_, la tante Lucie accourut en s'ecriant: "Venez, venez, Maurice, vous avez une fille." Et elle ajouta: "Elle est nee en musique et dans le rose, elle aura du bonheur." On l'appela Aurore, en souvenir de la grand'mere absente et que l'on se garda bien d'informer. George Sand entrait dans le monde, l'an dernier de la Republique, l'an premier de l'Empire. Sa vie devait etre agitee, comme la Revolution politique, philosophique, religieuse et sociale dont elle est issue et que refletera son oeuvre. CHAPITRE II LES ANNEES D'ENFANCE Pour fil conducteur a travers l'enfance et la jeunesse de George Sand, nons avons encore l'_Histoire de ma Vie_, mais redigee sous une inspiration sensiblement differente. Tous les premiers chapitres, relatifs aux origines, avaient ete composes et publies sous la monarchie de Juillet. L'ecrivain reprend la plume et continue son autobiographie, le 1er juin 1848, apres avoir participe aux evenements de la Revolution qui renversa Louis-Philippe et avoir collabore, aupres de Ledru-Rollin, fondateur du suffrage universel, aux circulaires du gouvernement provisoire. Il en resulte une evolution de sa pensee, une volte-face analogue a celle qu'on remarque, au regard de M. Thiers, dans les volumes de l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_ posterieurs au Deux Decembre. "J'ai beaucoup appris, declare George Sand, beaucoup vecu, beaucoup vieilli durant ce court intervalle... Si j'eusse fini mon livre avant cette Revolution, c'eut ete un autre livre, celui d'un solitaire, d'un enfant genereux, j'ose le dire, car je n'avais etudie l'humanite que sur des individus souvent exceptionnels et toujours examines par moi a loisir. Depuis j'ai fait, de l'oeil, une campagne dans le monde des faits, et je n'en suis point revenue telle que j'y etais entree. J'y ai perdu les illusions de la jeunesse, que par un privilege du a ma vie de retraite et de contemplation, j'avais conservees plus tard que de raison." Ces illusions, nous les connaitrons mieux et pourrons en apprecier la persistance, en repassant avec George Sand les peripeties de ses premieres annees et les hasards d'une education ou se heurterent les influences rivales de sa mere et de son aieule. Madame Dupin, en depit des frequents voyages que son fils faisait a Nohant, n'avait appris de lui ni le mariage avec madame Delaborde ni la naissance de l'enfant survenue le 12 messidor. C'est seulement vers la fin de brumaire an XIII (novembre 1804) qu'elle concut des soupcons et voulut les eclaircir. L'_Histoire de ma Vie_ rapporte les deux lettres qu'elle adressa au maire du cinquieme arrondissement: "J'ai de fortes raisons, ecrivait-elle, pour craindre que mon fils unique ne se soit recemment marie a Paris sans mon consentement. Je suis veuve; il a vingt-six ans; il sert, il s'appelle Maurice-Francois-Elisabeth Dupin. La personne avec laquelle il a pu contracter mariage a porte differents noms; celui que je crois le sien est Victoire Delaborde. Elle doit etre un peu plus agee que mon fils--(elle avait effectivement trente ans),--tous deux demeurent ensemble rue Meslay, n deg. 15... Cette fille ou cette femme, car je ne sais de quel nom l'appeler, avant de s'etablir dans la rue Meslay, demeurait en nivose dernier rue de la Monnaie, ou elle tenait une boutique de modes." Les lettres ni les demarches de madame Dupin ne purent aboutir a l'annulation du mariage. Elle recueillit seulement, comme pour attiser sa colere, des renseignements fort peu edifiants sur les origines de cette bru qui entrait subrepticement dans sa famille, sur le pere, Claude Delaborde, oiselier au quai de la Megisserie, sur le grand-pere maternel, un certain Cloquart, qui portait encore, par dela la Revolution, un grand habit rouge et un chapeau a cornes, son costume de noces sous le regne de Louis XV. Cependant l'officier de l'etat civil, un maire a l'ame patriarcale, tentait de calmer les inquietudes de madame Dupin. Il chargeait, selon ses propres expressions, une personne intelligente et sure de penetrer, sous un pretexte quelconque, dans l'interieur des jeunes epoux, et voici le tableau qu'il en trace, d'apres ce temoin fidele: "On a trouve un local extremement modeste, mais bien tenu, les deux jeunes gens ayant un exterieur de decence et meme de distinction, la jeune mere au milieu de ses enfants, allaitant elle-meme le dernier, et paraissant absorbee par ces soins maternels; le jeune homme plein de politesse, de bienveillance et de serenite... Enfin, quels qu'aient pu etre les antecedents de la personne, antecedents que j'ignore entierement, sa vie est actuellement des plus regulieres et denote meme une habitude d'ordre et de decence qui n'aurait rien d'affecte. En outre, les deux epoux avaient entre eux le ton d'intimite douce qui suppose la bonne harmonie, et, depuis des renseignements ulterieurs, je me suis convaincu que _rien n'annonce_ que votre fils ait a se repentir de l'union contractee." Le maire termine par quelques paroles de condoleance, en prevoyant qu'un jour ou l'autre le jeune homme se repentira d'avoir brise le coeur de sa mere. Mais c'est sa premiere, sa seule faute. Elle est reparable, elle comporte le pardon, et, au demeurant, le _ton qu'on a vu chez lui_ ne justifie nullement les douloureux presages que madame Dupin avait concus. Comme beaucoup de belles-meres, elle esperait que son fils serait malheureux et lui reviendrait. Il n'en etait rien. Maurice n'avait d'autre souci immediat que de chercher les voies d'une reconciliation malaisee. Il finit par les decouvrir, sous une forme assez romanesque qui fut couronnee de succes. Madame Dupin etait venue secretement a Paris, afin de consulter M. de Seze et deux autres avocats celebres sur la validite du mariage. Ils declarerent l'affaire _neuve_, comme toutes celles du meme genre qui decoulaient de la legislation civile recemment mise en vigueur; mais ils estimerent que le mariage avait toutes chances d'etre reconnu valable par les tribunaux, partant la naissance d'etre proclamee legitime. Sur ces entrefaites, Maurice, informe du voyage de sa mere, prit la petite Aurore dans ses bras et chargea la portiere de monter avec l'enfant chez madame Dupin, en lui disant: "Voyez donc, madame, la jolie petite fille dont je suis grand'mere! Sa nourrice me l'a apportee aujourd'hui, et j'en suis si heureuse que je ne peux pas m'en separer un instant." Tout en bavardant, elle deposa le bebe sur les genoux de la vieille dame qui cherchait sa bonbonniere. Soudain un soupcon traversa l'esprit de madame Dupin. Elle s'ecria: "Vous me trompez, cette enfant n'est pas a vous; ce n'est pas a vous qu'elle ressemble... Je sais, je sais ce que c'est." Et elle repoussait la petite Aurore qui, effrayee, se mit a verser des larmes. La portiere s'appretait a reprendre et a emporter l'enfant. La grand'mere fut vaincue. Lorsqu'elle sut que son fils etait en bas, elle le fit appeler. C'etait le pardon. Quand ils se retirerent, Aurore avait dans la main une bague de rubis que madame Dupin envoyait a sa belle-fille: George Sand a toujours porte cette bague. Quelques semaines plus tard, la reconciliation fut complete. La chatelaine de Nohant consentit a recevoir l'humble modiste qui s'etait introduite dans la famille; elle assista au mariage religieux, ainsi qu'au repas qui suivit. Aussitot apres, elle regagna son manoir berrichon. Le jeune menage s'etait installe dans un etroit appartement de la rue Grange Bateliere. Bientot Maurice fut oblige de rejoindre son regiment pour la campagne d'Ulm, et sa femme demeura a Paris avec ses deux enfants, la petite Aurore et son ainee Caroline, qui n'etait pas la fille de Maurice Dupin. Le train de vie etait des plus modestes, l'existence des plus regulieres. Celle qui jadis avait suivi un general sur les grandes routes de l'Italie, n'aspirait desormais qu'a la quietude. Elle n'avait aucun gout pour le monde. "Les grands diners, ecrit George Sand, les longues soirees, les visites banales, le bal meme, lui etaient odieux. C'etait la femme du coin du feu ou de la promenade rapide et folatre." En ce point, ses sentiments etaient tout a fait conformes a ceux de son mari. "Ils ne se trouvaient heureux, ajoute l'_Histoire de ma Vie_, que dans leur petit menage. Partout ailleurs ils etouffaient de melancoliques baillements, et ils m'ont legue cette secrete sauvagerie qui m'a rendu toujours le monde insupportable et le _home_ necessaire." Nous n'avons que de rares lettres de Maurice Dupin a sa femme et nous n'en possedons point qui aient ete adressees a sa mere, durant la campagne de 1805. On sait toutefois qu'il participa a la serie d'operations militaires qui devaient se terminer par l'occupation de Vienne. Mais il n'est pas certain qu'il ait assiste a la bataille d'Austerlitz. Son avancement s'effectuait avec lenteur. Depuis Marengo, il marquait le pas au grade de lieutenant. Il s'en plaint dans sa correspondance. De la cette phrase de l'_Histoire de ma Vie_, sans qu'on voie bien exactement s'il faut l'attribuer a George Sand ou a son pere: "Chacun sous l'Empire songe a soi; sous la Republique, c'etait a qui s'oublierait." Nomme enfin capitaine du 1er hussards le 30 frimaire an XIV (20 decembre 1805) et chevalier de la Legion d'honneur a la meme epoque, Maurice Dupin revint passer quelques semaines a Paris. Entre temps, la petite Aurore avait ete mise en sevrage a Chaillot, chez la tante Lucie, soeur de sa mere, qui avait epouse M. Marechal, officier retraite. Elle jouait avec sa cousine Clotilde, leur fille, qui etait du meme age et qui fut la meilleure amie de ses jeunes annees. On louait, pour promener les enfants, l'ane d'un jardinier voisin, et on les placait sur du foin dans les paniers qui servaient a porter les fruits, les legumes ou le lait au marche, Caroline dans l'un, Clotilde et Aurore dans l'autre. Voila le plus lointain souvenir qu'ait garde George Sand, ainsi que celui d'un accident qui vers deux ans lui arriva. La bonne qui la tenait dans ses bras la laissa tomber sur l'angle d'une cheminee. Ce fut pour l'enfant comme un eveil de la sensibilite. La venue du medecin, les sangsues, le depart de la bonne, sont restes graves dans sa memoire. A quatre ans, elle savait lire et elle recitait sans broncher ses prieres, n'y comprenant rien, sauf ces quelques mots qui la touchaient: "_Mon Dieu, je vous donne mon coeur._" C'etait, assure-t-elle a distance, le seul endroit ou elle eut une idee de Dieu et d'elle-meme. Le _Pater_, le _Credo_ et l'_Ave Maria_, qu'elle disait en francais, lui etaient aussi inintelligibles que si elle les eut appris en latin. Quant aux fables de La Fontaine, elles lui etaient pareillement lettre close. A la reflexion, elle les juge trop fortes et trop profondes pour le premier age. Sa douceur n'etait pas exempte d'un certain entetement ingenu. Un jour, par exemple, au cours de la lecon d'alphabet, elle repondit a sa mere: "Je sais bien dire A, mais je ne sais pas dire B." Et, comme elle epelait toutes les lettres excepte la seconde, elle donna pour unique raison de cette resistance opiniatre: "C'est que je ne connais pas le B." Le veritable fond de son caractere etait une propension a la reverie. "L'imagination, a-t-elle dit, c'est toute la vie de l'enfant." Elle proteste contre la doctrine de Jean-Jacques qui, dans l'_Emile_, veut supprimer le merveilleux, sous pretexte de mensonge. Pour elle, l'impression fut tres douloureuse, la premiere annee ou s'insinua dans son esprit un doute sur la realite du pere Noel. "J'avais, ecrit-elle, cinq ou six ans, et il me sembla que ce devait etre ma mere qui mettait le gateau dans mon soulier. Aussi me parut-il moins beau et moins bon que les autres fois, et j'eprouvais une sorte de regret de ne pouvoir plus croire au petit homme a barbe blanche." Elle eut une affection tres vive, tres persistante pour ses poupees, et de l'horreur pour un certain polichinelle, somptueusement costume, mais qui lui apparaissait comme un redoutable et malfaisant personnage. Plus tard un gout analogue s'emparera d'elle, celui des marionnettes. Elle leur elevera un theatre a Nohant et composera pour elles, en collaboration avec son fils, de veritables comedies. Des son plus jeune age, elle aimait se raconter a elle-meme de longues et fantastiques histoires. Sa soeur Caroline avait ete mise en pension, sa mere etait tres occupee par les soins du menage. Aussi, pour qu'elle prit un peu l'air, la placait-on volontiers dans la cour, entre quatre chaises, au milieu desquelles il y avait une chaufferette sans feu, en guise de tabouret. Aurore, ainsi emprisonnee, employait ses loisirs a degarnir avec ses ongles la paille des chaises, et grimpee sur la chaufferette, tandis que ses mains etaient occupees, elle laissait errer son imagination. A haute voix elle debitait les contes improvises que sa mere appelait des romans. A de longs intervalles, son pere revenait entre deux campagnes. La maison s'emplissait de bruit et de gaite. L'enfant entendait prononcer le nom et raconter les victoires de l'Empereur. Un jour, a la promenade, elle l'apercut. Il passait la revue des troupes sur le boulevard. Sa mere s'ecria, toute joyeuse: "Il t'a regardee, souviens-toi de ca; ca te portera bonheur!" Et George Sand ajoute dans l'_Histoire de ma Vie_: "Je crois que l'Empereur entendit ces paroles naives, car il me regarda tout a fait, et je crois voir encore une sorte de sourire flotter sur son visage pale, dont la severite froide m'avait effrayee d'abord. Je n'oublierai donc jamais sa figure et surtout cette expression de son regard qu'aucun portrait n'a pu rendre. Il etait a cette epoque assez gras et bleme. Il avait une redingote sur son uniforme, mais je ne saurais dire si elle etait grise; il avait son chapeau a la main au moment ou je le vis, et je fus comme magnetisee un instant par ce regard clair, si dur au premier moment, et tout a coup si bienveillant et si doux." Elle vit egalement le Roi de Rome dans les bras de sa nourrice, a une fenetre des Tuileries d'ou il riait aux passants. En apercevant Aurore, dont la physionomie lui plut sans doute, il se mit a rire davantage et jeta de son cote un gros bonbon. Malgre les signes de la gouvernante du Roi, le factionnaire qui etait au pied de la fenetre ne voulut pas que le bonbon fut ramasse. De ces temps eloignes George Sand avait conserve des souvenirs tres precis. Elle revoyait les jeux de son pere qui, a table, pour la desappointer, feignait de vouloir manger tout le plat de vermicelle cuit dans du lait sucre, ou qui avec sa serviette faisait des figures de moine, de lapin ou de pantin,--distraction familiere aux mess de sous-officiers. Cependant le bien-etre et l'aisance ne regnaient pas a la maison. Maurice Dupin, aide de camp de Murat, en depit de ses appointements et des dons de sa mere, se laissait endetter. On a accuse sa femme d'avoir ete desordonnee et depensiere. L'_Histoire de ma Vie_ proteste contre ce reproche: "Ma mere faisait elle-meme son lit, balayait l'appartement, raccommodait ses nippes et faisait la cuisine. C'etait une femme d'une activite et d'un courage extraordinaires. Toute sa vie, elle s'est levee avec le jour et couchee a une heure du matin." Le grand ami d'Aurore, en ces premieres annees d'enfance, fut un certain Pierret, d'origine champenoise, dont George Sand s'est complu a evoquer la physionomie. Il occupait au Tresor un emploi des plus modestes, et il etait la seule personne que madame Maurice Dupin recut dans l'intimite, en l'absence de son mari. Ce Pierret avait pour la fillette "la tendresse d'un pere et les soins d'une mere". Le surplus de ses loisirs s'ecoulait dans un estaminet du faubourg Poissonniere, a l'enseigne du _Cheval blanc_; car il aimait le vin, la biere, la pipe, le billard et le domino. Il aimait surtout Aurore. C'etait un disgracie, a l'ame tendre, aux effusions sentimentales. "Le plus laid des hommes, dit George Sand, mais cette laideur etait si bonne qu'elle appelait la confiance et l'amitie. Il avait un gros nez epate, une bouche epaisse et de tres petits yeux; ses cheveux blonds frisaient obstinement, et sa peau etait si blanche et si rose qu'il parut toujours jeune. A quarante ans, il se mit fort en colere, parce qu'un commis de la mairie, ou il servait de temoin au mariage de ma soeur, lui demanda de tres bonne foi s'il avait atteint l'age de majorite." Grand et gros, la figure contractee par des tics nerveux, Pierret etait le meilleur des hommes. Une annee ou Aurore ne cessait de troubler le sommeil de sa mere, il prit l'enfant, l'emporta chez lui, passa une vingtaine de nuits aupres du berceau, administrant le lait et preparant l'eau, sucree avec la vigilance d'une nourrice. Le matin, il ramenait Aurore en allant a son bureau, et le soir il la reprenait en sortant du _Cheval blanc_. Il fallut pourtant quitter l'ami Pierret. Madame Maurice Dupin, depuis longtemps eloignee de son mari et un peu jalouse, voulut le rejoindre a Madrid. Elle etait enceinte, et ce voyage semblait assez imprudent. Elle resolut neanmoins de l'entreprendre, laissa Caroline en pension et partit avec Aurore. Comme Victor Hugo, George Sand etait vouee, tout enfant, a visiter l'Espagne: Elle en a rapporte des impressions qui meritent d'etre recueillies. D'abord son imagination fut emue par les hautes montagnes des Asturies, puis elle admira la vegetation avec cet instinctif enthousiasme qui devait faire d'elle l'eleve et l'imitatrice de Jean-Jacques: "Je vis, dit-elle, pour la premiere fois, sur les marges du chemin, du liseron en fleur. Ces clochettes roses, delicatement rayees de blanc, me frapperent beaucoup." Sa mere attira son attention: "Respire-les, cela sent le bon miel, et ne les oublie pas!" George Sand conserva, en effet, cette premiere sensation de l'odorat, et depuis lors elle ne put respirer des fleurs de liseron-vrille sans se rappeler le bord du chemin espagnol. Le liseron etait pour elle comme pour Rousseau la pervenche des _Confessions_. Une autre rencontre marqua le voyage avant l'arrivee a Madrid. C'etait par une nuit assez claire. Tout a coup le postillon modera l'allure de son attelage et cria au jockey: "Dites a ces dames de ne pas avoir peur, j'ai de bons chevaux." Trois enormes silhouettes, d'aspect ramasse, se projetaient sur les bords de la route. Madame Dupin les prit pour des voleurs. C'etaient de grands ours de montagne. Certaine nuit, il fallut coucher dans une chambre d'auberge ou le plancher avait une large tache de sang. La mere d'Aurore, tremblante de peur, voulut aller a la decouverte. Elle etait persuadee qu'un pauvre soldat francais avait ete assassine par les Espagnols. En ouvrant une porte, elle finit par decouvrir les cadavres de trois porcs. Et cette anecdote rappelle celle de Paul-Louis Courier, au fin fond des Calabres. Nous voici a Madrid. Maurice Dupin etait loge au troisieme etage du palais du prince de la Paix, "le plus riche, dit George Sand, et le plus confortable de Madrid, car il avait protege les amours de la reine et de son favori (Godoy), et il y regnait plus de luxe que dans la maison du roi legitime." Elle nous depeint un appartement immense, tout tendu en damas de soie cramoisi. "Les corniches, les lits, les fauteuils, les divans, tout etait dore et me parut en or massif, comme dans les contes de fees. Il y avait d'enormes tableaux qui me faisaient peur." Si le palais etait somptueux, il etait egalement malpropre. Les animaux domestiques y pullulaient, notamment des lapins qui circulaient en liberte a travers les corridors, les chambres et les salons. La petite Aurore se prit d'une particuliere affection pour l'un d'eux, tout blanc, avec des yeux de rubis. Il egratignait les inconnus, mais avec elle il etait tres familier, dormant sur ses genoux ou sur sa robe, tandis qu'elle racontait des histoires. Le palais du prince de la Paix avait pour hote principal Joachim Murat, a l'etat-major duquel Maurice Dupin etait attache. Murat a laisse dans l'imagination de George Sand un souvenir eblouissant. Il avait pris en grande amitie cette enfant qu'on lui presenta revetue d'un uniforme militaire, semblable a quelque deguisement de carnaval, mais que l'_Histoire de ma Vie_ nous retrace avec complaisance: "Cet uniforme etait une merveille. Il consistait en un dolman de Casimir blanc tout galonne et boutonne d'or fin, une pelisse pareille garnie de fourrure noire et jetee sur l'epaule, et un pantalon de casimir amarante avec des ornements et broderies d'or a la hongroise. J'avais aussi les bottes de maroquin rouge a eperons dores, le sabre, le ceinturon de ganses de soie cramoisi a canons et aiguillettes d'or emailles, la sabretache avec un aigle brode en perles fines, rien n'y manquait. En me voyant equipee absolument comme mon pere, soit qu'il me prit pour un garcon, soit qu'il voulut bien faire semblant de s'y tromper, Murat, sensible a cette petite flatterie de ma mere, me presenta en riant aux personnes qui venaient chez lui, comme son aide de camp, et nous admit dans son intimite." Aurore etait genee par ce bel uniforme tres lourd et tres serre. Aussi se lassa-t-elle bien vite de trainer son sabre et d'arborer sa pelisse. Volontiers elle quittait la fourrure et les galons pour le joli costume espagnol de l'epoque, robe de soie noire tres courte avec une frange qui tombait sur la cheville, mantille de crepe noir a large bande de velours. Murat, si redoutable a la guerre, si heroique sur le champ de bataille, etait le plus douillet des hommes devant la maladie. George Sand se souvient de l'avoir entendu rugir comme si on l'assassinait, au milieu de la nuit, pour une simple inflammation qui ne mettait pas sa vie en danger. Elle se rappelle l'emoi qu'elle ressentit et ce cri qu'elle poussait au milieu des sanglots: _On tue mon prince Fanfarinet_. C'est le nom que dans ses contes elle donnait au beau Murat. Il etait, d'ailleurs, plein de sollicitude et meme de tendresse pour elle. Un jour, en s'eveillant, elle trouva a ses cotes, la tete sur le meme oreiller, un jeune faon, couche en rond, les pattes repliees. Elle le tenait enlace entre ses bras. C'etait un cadeau que Murat lui avait apporte nuitamment, au retour de la chasse, et il venait, de bon matin, contempler le tableau. Certains foudres de guerre ont de ces recoins idylliques dans l'ame. Madame Dupin avait mis au monde a Madrid un enfant chetif et aveugle; puis il fallut abandonner le palais du prince de la Paix. L'armee francaise etait obligee de battre en retraite. Nos troupes, deguenillees et rongees par la gale, se repliaient sur les Pyrenees, tandis que Murat allait occuper le trone de Naples. On traversait des villages incendies, on suivait des routes encombrees de cadavres. On avait soif, et dans l'eau des fosses on trouvait des caillots de sang. On avait faim, et l'on manquait de vivres. Un soir, dans un campement francais, Aurore partagea la gamelle du soldat, un bouillon tres gras ou le pain se melait a quelques meches noircies: c'etait une soupe faite avec des bouts de chandelles. Apres maintes souffrances, la famille arriva a Nohant, chez la grand'mere, et George Sand la revoit, telle qu'elle lui apparut, sur le seuil de la demeure: "Une figure blanche et rosee, un air imposant, un invariable costume compose d'une robe de soie brune a taille longue et a manches plates, une perruque blonde et crepee en touffe sur le front, un petit bonnet rond avec une cocarde de dentelle au milieu." C'etait la premiere fois que Maurice amenait sa femme et ses enfants, et sur-le-champ il fut necessaire de les soigner tous pour l'affreuse maladie eruptive qu'ils avaient rapportee d'Espagne. Aurore, au bout de quelques jours de traitement, fut guerie. Elle eut vite lie connaissance avec Hippolyte, un gros garcon de neuf ans que Maurice avait eu avant son mariage, et aussi avec Deschartres, qui, pour recevoir les nouveaux hotes, avait revetu son plus beau costume: culottes courtes, bas blancs, guetres de nankin, habit noisette, casquette a soufflet. Il semblait qu'apres toutes les peripeties du voyage en Espagne ce dut etre le repos et le bonheur. Bien au contraire, le petit aveugle mourut, consume par la fievre, et ce fut pour madame Maurice Dupin une telle douleur qu'elle eprouva une veritable hallucination. Elle s'imagina qu'on l'avait inhume vivant, et elle persuada a son mari d'aller rouvrir la tombe. George Sand a relate l'evenement dans une des pages les plus tragiques de l'_Histoire de ma Vie_. Il y passe un frisson d'epouvante: "Mon pere se leve, s'habille, ouvre doucement les portes, va prendre une beche et court au cimetiere, qui touche a notre maison et qu'un mur separe du jardin; il approche de la terre fraichement remuee et commence a creuser... Il ne put voir assez clair pour distinguer la biere qu'il decouvrait, et ce ne fut que quand il l'eut debarrassee en entier, etonne de la longueur de son travail, qu'il la reconnut trop grande pour etre celle de l'enfant. C'etait celle d'un homme de notre village qui etait mort peu de jours auparavant. Il fallut creuser a cote, et la, en effet, il retrouva le petit cercueil. Mais, en travaillant a le retirer, il appuya fortement le pied sur la biere du pauvre paysan, et cette biere, entrainee par le vide plus profond qu'il avait fait a cote, se dressa devant lui, le frappa a l'epaule et le fit tomber dans le fosse." Surmontant l'emotion qui l'agitait et lui mettait la sueur aux tempes, il rapporta le cercueil de son enfant. La mere dut se rendre compte que l'oeuvre de la mort etait accomplie. Elle voulut pourtant garder le petit cadavre un jour et une nuit encore; puis ils allerent le confier a la terre dans un coin du jardin, au pied d'un vieux poirier. Une semaine plus tard, Maurice, en rentrant de La Chatre ou il avait dine chez des amis, etait desarconne par un cheval ombrageux qu'il avait ramene d'Espagne. Il tomba sur un tas de pierres et se brisa les vertebres du cou. La mort dut etre instantanee. Ce fut un deuil cruel; qui laissait face a face une mere affolee de douleur, une veuve desesperee. Les larmes auraient pu, semble-t-il, les reconcilier, effacer les souvenirs amers. Tout au rebours, leur tendresse jalouse et egoiste va se disputer la direction et l'affection de l'enfant. Sur tous les points essentiels de l'education elles seront en desaccord. La mere d'Aurore lisait et lui conseillait de lire des contes, des recits fantastiques, les romans de madame de Genlis, alors que la vieille madame Dupin, ferue de principes voltairiens, eut souhaite un autre commerce intellectuel. Quoi qu'il en soit, George Sand contracta des le premier age ce gout passionne de la lecture qu'elle a delicieusement analyse dans la septieme des _Lettres d'un Voyageur_, adressee a Franz Liszt: "Un livre a toujours ete pour moi un ami, un conseil, un consolateur eloquent et calme, dont je ne voulais pas epuiser vite les ressources, et que je gardais pour les grandes occasions. Oh! quel est celui de nous qui ne se rappelle avec amour les premiers ouvrages qu'il a devores ou savoures! La couverture d'un bouquin poudreux, que vous retrouvez sur les rayons d'une armoire oubliee, ne vous a-t-elle jamais retrace les gracieux tableaux de vos jeunes annees? N'avez-vous pas cru voir surgir devant vous la grande prairie baignee des rouges clartes du soir, lorsque vous le lutes pour la premiere fois, le vieil ormeau et la haie qui vous abriterent, et le fosse dont le revers vous servit de lit de repos et de table de travail, tandis que la grive chantait la retraite a ses compagnes et que le pipeau du vacher se perdait dans l'eloignement? Oh! que la nuit tombait vite sur ces pages divines! que le crepuscule faisait cruellement flotter les caracteres sur la feuille palissante! C'en est fait, les agneaux belent, les brebis sont arrivees a l'etable, le grillon prend possession des chaumes de la plaine. Les formes des arbres s'effacent dans le vague de l'air, comme tout a l'heure les caracteres sur le livre. Il faut partir; le chemin est pierreux, l'ecluse est etroite et glissante, la cote est rude; vous etes couvert de sueur, mais vous aurez beau faire, vous arriverez trop tard, le souper sera commence. C'est en vain que le vieux domestique qui vous aime aura retarde le coup de cloche autant que possible; vous aurez l'humiliation d'entrer le dernier, et la grand'mere, inexorable sur l'etiquette, meme au fond de ses terres, vous fera, d'une voix douce et triste, un reproche bien leger, bien tendre, qui vous sera plus sensible qu'un chatiment severe. Mais quand elle vous demandera, le soir, la confession de votre journee, et que vous aurez avoue, en rougissant, que vous vous etes oublie a lire dans un pre, et que vous aurez ete somme de montrer le livre, apres quelque hesitation et une grande crainte de le voir confisque sans l'avoir fini, vous tirerez en tremblant de votre poche, quoi? _Estelle et Nemorin_ ou _Robinson Crusoe!_ Oh! alors la grand'mere sourit. Rassurez-vous, votre tresor vous sera rendu: mais il ne faudra pas desormais oublier l'heure du souper. Heureux temps! o ma Vallee Noire! o Corinne! o Bernardin de Saint-Pierre! o l'Iliade! o Millevoye! o Atala! o les saules de la riviere! o ma jeunesse ecoulee! o mon vieux chien, qui n'oubliait pas l'heure du souper, et qui repondait au son lointain de la cloche par un douloureux hurlement de regret et de gourmandise!". Tels sont les souvenirs que George Sand avait gardes de l'age d'or, ou elle eut comme compagne de jeu Ursule, niece de la femme de chambre de madame Dupin, et qui restera pour elle, a travers la vie, une amie fidele, malgre la difference des conditions. Quand il etait question pour Aurore de choisir entre sa grand'mere et sa mere, de sacrifier celle-ci au profit de celle-la, Ursulette disait, en toute petite paysanne deja attachee a l'argent: "C'est pourtant gentil d'avoir une grande maison et un grand jardin comme ca pour se promener, et des voitures, et des robes, et des bonnes choses a manger tous les jours. Qu'est-ce qui donne tout ca? C'est le _richement_. Il ne faut donc pas que tu pleures, car tu auras, avec ta bonne maman, toujours de l'_age d'or_ et toujours du _richement_." L'enfant developpait le mot qu'elle avait entendu sa tante Julie dire un jour a Aurore: "Vous voulez donc retourner dans votre petit grenier manger des haricots?" George Sand convient que sa mere avait un caractere assez difficile a manier. Elle etait brusque, emportee, vaniteuse en meme temps, au point de se faire adresser son courrier au nom de madame de Nohant-Dupin. L'_Histoire de ma Vie_ lui prete des opinions democratiques qu'elle n'eut jamais. Elle etait grisette dans l'ame et cherchait a inculquer a sa fille des habitudes de frivolite et de coquetterie. Ne passait-elle pas des heures a la coiffer a la chinoise? "C'etait bien, dit George Sand, la plus affreuse coiffure que l'on put imaginer, et elle a ete certainement inventee par les figures qui n'ont pas de front. On vous rebroussait les cheveux en les peignant a contre-sens jusqu'a ce qu'ils eussent pris une attitude perpendiculaire, et alors on en tortillait le fouet juste au sommet du crane, de maniere a faire de la tete une boule allongee surmontee d'une petite houle de cheveux. On ressemblait ainsi a une brioche ou a une gourde de pelerin. Ajoutez a cette laideur le supplice d'avoir les cheveux plantes a contre-poil; il fallait huit jours d'atroces douleurs et d'insomnie avant qu'ils eussent pris ce pli force, et on les serrait si bien avec un cordon pour les y contraindre qu'on avait la peau du front tiree et le coin des yeux, releve comme les figures d'eventail chinois." La grand'mere, qui trouvait ridicules toutes ces futilites et qui n'avait pour les gouts vulgaires et plebeiens de sa bru aucune indulgence, s'evertua et reussit a prendre en mains l'education d'Aurore. Les deux femmes, vers la fin de 1810, rompirent la vie commune. L'enfant passa presque toute l'annee a Nohant, sauf un court sejour a Paris en hiver. Sophie, au contraire, domiciliee a Paris avec sa fille Caroline et jouissant d'une pension que lui servait sa belle-mere, allait seulement a Nohant pour la saison des vacances. Ce train d'existence dura jusqu'a la fin de 1814. Outre Ursule, Aurore avait un grand ami a la campagne: c'etait un ane, tres vieux et tres bon, qui ne connaissait ni la corde ni le ratelier. On le laissait errer en liberte. "Il lui prenait souvent fantaisie d'entrer dans la maison, dans la salle a manger et meme dans l'appartement de ma grand'mere, qui le trouva un jour installe dans son cabinet de toilette, le nez sur une boite de poudre d'iris qu'il respirait d'un air serieux et recueilli. Il avait meme appris a ouvrir les portes qui ne fermaient qu'au loquet... Il lui etait indifferent de faire rire; superieur aux sarcasmes, il avait des airs de philosophe qui n'appartenaient qu'a lui. Sa seule faiblesse etait le desoeuvrement et l'ennui de la solitude qui en est la consequence. Une nuit, ayant trouve la porte du lavoir ouverte, il monta un escalier de sept ou huit marches, traversa la cuisine, le vestibule, souleva le loquet de deux ou trois pieces et arriva a la porte de la chambre a coucher de ma grand'mere; mais trouvant la un verrou, il se mit a gratter du pied pour avertir de sa presence. Ne comprenant rien a ce bruit, et croyant qu'un voleur essayait de crocheter sa porte, ma grand'mere sonna sa femme de chambre, qui accourut sans lumiere, vint a la porte, et tomba sur l'ane en jetant les hauts cris." Chez madame Dupin, dans la solitude de Nohant, il y avait, a cote des heures de distraction, bien des journees moroses pour une enfant aussi exuberante que l'etait instinctivement Aurore. Depuis l'arrangement--ou meme l'engagement--signe par Sophie, et qui laissait a la grand'mere toute liberte et pleins pouvoirs pour l'education de la fillette, celle-ci etait livree sans contrepoids a une direction solennelle, ceremonieuse et guindee. La vieille madame Dupin, fuyant la familiarite, exigeait le respect, et semblait eviter de caresser sa petite-fille; elle lui donnait des baisers a titre de recompense. Aussi Aurore regrettait-elle l'humeur mobile, parfois brutale, mais affectueuse de sa mere, et souffrait-elle de l'exces de tenue qu'on lui imposait. Il etait interdit de se rouler par terre, de rire bruyamment, de parler berrichon. Sa grand'mere lui disait _vous_, l'obligeait a porter des gants, a parler bas et a faire la reverence aux personnes qui venaient en visite. Defense d'aller a la cuisine et de tutoyer les domestiques. Avec madame Dupin Aurore devait meme employer la troisieme personne: _Ma bonne maman veut-elle me permettre d'aller au jardin?_ Les voyages a Paris etaient comme une oasis pour cette enfant qui avait soif de tendresse. On mettait trois ou quatre jours, car madame Dupin, quoique circulant en poste, refusait de passer la nuit en voiture. De Chateauroux a Orleans, le paysage etait monotone: on traversait la Sologne. En revanche, la foret d'Orleans, avec ses grands arbres, avait une reputation tragique; les diligences y etaient assez souvent arretees. Avant la Revolution, on s'armait jusqu'aux dents, lorsqu'il s'agissait de s'aventurer dans ce coupe-gorge. La marechaussee avait d'ailleurs une singuliere facon de rassurer les voyageurs: "Quand les brigands etaient pris, juges et condamnes, on les pendait aux arbres de la route, a l'endroit meme ou ils avaient commis le crime; si bien qu'on voyait de chaque cote du chemin, et a des distances tres rapprochees, des cadavres accroches aux branches et que le vent balancait sur votre tete." D'annee en annee, on comptait les nouveaux pendus, autour desquels volaient des corbeaux rapaces, et c'etait tout ensemble un spectacle lugubre et une odeur repugnante. Le sejour de Paris raviva chaque fois la tendresse d'Aurore pour sa mere dont on chercha vainement a la detacher. Madame Dupin, imbue de rancunes et de prejuges aristocratiques, ne voulait pas que sa petite-fille, qui descendait du marechal de Saxe et d'un roi de Pologne, frayat avec cette soeur ainee, Caroline Delaborde, nee de pere inconnu. Ce fut la source de querelles ou la grand'mere finit par ceder. Il y avait, en effet, nous dit George Sand, deux camps dans la maison: "_le parti de ma mere_, represente par Rose, Ursule et moi; _le parti de ma grand'mere_, represente par Deschartres et par Julie." Quand Aurore eut la rougeole, comme sa mere ne venait pas la voir ou s'arretait au seuil de sa chambre, cette conduite fut, dans la domesticite, l'objet d'appreciations contradictoires. Pour les uns, madame Sophie Dupin craignait de contracter la maladie et s'abstenait d'approcher son enfant. Pour les autres--et cette version est plus vraisemblable--elle apprehendait d'apporter la rougeole a Caroline. Chez sa bonne maman, Aurore avait coutume de voir en visite un certain nombre de personnes de qualite: son grand-oncle M. de Beaumont, madame de la Marliere, madame Junot, plus tard duchesse d'Abrantes, madame de Pardaillan, "petite bonne vieille qui avait ete fort jolie, qui etait encore proprette, mignonne et fraiche sous les rides," et donnait a la jeune Aurore ce conseil en forme d'horoscope: "Soyez toujours bonne, ma pauvre enfant, car ce sera votre seul bonheur en ce monde." Il y avait encore deux _vieilles comtesses_, comme disait dedaigneusement Sophie Dupin: madame de Ferrieres qui, ayant de _beaux restes_ a montrer, avait toujours les bras nus dans son manchon des le matin; "mais ces beaux bras de soixante ans, relate George Sand, etaient si flasques qu'ils devenaient tout plats quand ils se posaient sur une table, et cela me causait une sorte de degout." L'autre etait madame de Beranger, dont le mari pretendait descendre de Beranger, roi d'Italie au temps des Goths. La Revolution les avait ruines. N'importe, ils demeuraient haut perches sur leur orgueil, Et comme du fumier regardaient tout le monde. Madame de Beranger avait des pretentions a la sveltesse de la taille. Il fallait deux femmes de chambre pour serrer son corset en appuyant les genoux sur la cambrure du dos. A soixante ans, elle avait le ridicule de porter une perruque blonde frisee a l'enfant, qui contrastait avec la rudesse de ses traits et la teinte bilieuse de sa peau. Apres diner, en jouant aux cartes, elle otait frequemment cette perruque qui la genait, et, en petit serre-tete noir, elle ressemblait a un vieux cure. S'il survenait une visite, elle cherchait precipitamment sa perruque, qui etait a terre ou dans sa poche, ou sur laquelle elle etait assise, et elle la remettait de cote ou a l'envers, ce qui lui donnait l'aspect le plus comique. Aurore etait parfois enfant terrible. A une madame de Maleteste qui frequentait chez sa grand'mere, elle demanda un jour comment elle s'appelait pour de bon, en ajoutant: "Mal de tete, mal a la tete, mal tete, ce n'est pas un nom. Vous devriez vous facher quand on vous appelle comme ca." Et a l'abbe d'Andrezel qui portait des _spencers_ sur ses habits, qui allait au spectacle et mangeait de la poularde le vendredi saint, Aurore posa une fois cette question embarrassante: "Si tu n'es pas cure, ou donc est ta femme? Et, si tu es cure, ou donc est ta messe?" Il y avait egalement la famille de Villeneuve, alliee aux Dupin de Francueil, qui vivait de facon patriarcale dans une maison de la rue de Grammont ou les quatre generations etaient reunies. A telles enseignes que la bisaieule, madame de Courcelles, pouvait dire a madame de Guibert: "Ma fille, va-t'en dire a ta fille que la fille de sa fille crie." C'etaient la, pour Aurore, les relations mondaines et elegantes qu'elle devait a sa grand'mere: elle en parle avec complaisance. Celles de sa mere etaient plus humbles: elle n'y fait meme pas allusion. Mais, comme elle a contracte depuis 1835 des sentiments democratiques, George Sand leur donne dans l'_Histoire de ma Vie_ un caractere retrospectif. A l'en croire, fillette de dix ans, elle dedaignait les gens de qualite et elle avait coutume de dire: "Je voudrais etre un boeuf ou un ane; on me laisserait marcher a ma guise et brouter comme je l'entendrais, au lieu qu'on veut faire de moi un chien savant, m'apprendre a marcher sur les pieds de derriere et a donner la patte." Elle atteste qu'il lui semblerait plus enviable d'etre une laveuse de vaisselle qu'une vieille marquise fleurant le musc ou le benjoin. Il y a peut-etre la quelque exageration systematique. A l'epoque ou George Sand faisait ces declarations, elle etait ferue de socialisme, voire meme de communisme; car le mot de collectivisme n'etait pas encore a la mode. Et elle ecrivait: "L'idee communiste a beaucoup de grandeur, parce qu'elle a beaucoup de verite." A Nohant et a Paris, vers 1814, Aurore entendait, tantot sa mere faire l'eloge de l'Empereur--et madame Sand a toujours conserve des sympathies napoleoniennes,--tantot sa grand'mere, les _vieilles comtesses_ et Deschartres raconter sur lui les anecdotes les plus invraisemblables. Il avait battu l'imperatrice, arrache la barbe du Saint-Pere, crache a la figure de M. Cambaceres. Le fils de Marie-Louise etait mort en venant au monde, et on lui avait substitue l'enfant d'un boulanger. Voila de quelles billevesees se repaissaient les habitues des salons royalistes. La premiere communion de son frere Hippolyte frappa l'imagination d'Aurore. La ceremonie eut lieu a la paroisse voisine de Saint-Chartier, celle de Nohant etant supprimee. Le cure de Saint-Chartier etait bien le pretre le plus etrange et le plus paysan qui se put concevoir. Bonhomme et terre a terre, il se souciait beaucoup moins de l'Evangile que des interets temporels de ses ouailles et des profits de son ministere. Entre beaucoup, George Sand nous a transmis l'un de ses sermons: "Mes chers amis, voila que je recois un mandement de l'archeveque qui nous prescrit encore une procession. Monseigneur en parle bien a son aise! Il a un beau carrosse pour porter sa Grandeur, et un tas de personnages pour se donner du mal a sa place; mais moi, me voila vieux, et ce n'est pas une petite besogne que de vous ranger en ordre de procession. La plupart de vous n'entendent ni a _hue_ ni a _dia_. Vous vous poussez, vous vous marchez sur les pieds, vous vous bousculez pour entrer ou pour sortir de l'eglise, et j'ai beau me mettre en colere, jurer apres vous, vous ne m'ecoutez point, et vous vous comportez comme des veaux dans une etable. Il faut que je sois a tout dans ma paroisse et dans mon eglise. C'est moi qui suis oblige de faire toute la police, de gronder les enfants et de chasser les chiens. Or je suis las de toutes ces processions qui ne servent a rien du tout pour votre salut et pour le mien. Le temps est mauvais, les chemins sont gates, et si Monseigneur etait oblige de patauger comme nous deux heures dans la boue avec la pluie sur le dos, il ne serait pas si friand de ceremonies. Ma foi, je n'ai pas envie de me deranger pour celle-la, et, si vous m'en croyez, vous resterez chacun chez vous... Oui-da, j'entends le pere _un tel_ qui me blame, et voila ma servante qui ne m'approuve point. Ecoutez, que ceux qui ne sont pas contents aillent... _se promener_. Vous en ferez ce que vous voudrez; mais, quant a moi, je ne compte pas sortir dans les champs. Je vous ferai votre procession autour de l'eglise. C'est bien suffisant. Allons, allons, c'est entendu. Finissons cette messe, qui n'a dure que trop longtemps." Avec de tels prones, les offices a Saint-Chartier ne devaient pas manquer d'imprevu, d'autant que le banc des marguilliers etait occupe par la femme du maire, ci-devant religieuse qui avait escalade les murailles de son couvent pour rejoindre un garde-francaise. Pendant le sermon, elle baillait avec ostentation ou bien elle interpellait le cure: "Quelle diable de messe! ce gredin n'en finira pas!--Allez au diable, repliquait le cure a mi-voix en benissant les fideles. _Dominus vobiscum!_" On juge que les ceremonies du culte ainsi pratiquees n'etaient pas fort edifiantes pour Aurore, qui respirait l'atmosphere voltairienne. Aussi, au retour de la premiere messe a laquelle elle assista, interrogee par sa grand'mere sur ses impressions, elle repondit: "J'ai vu le cure qui dejeunait tout debout devant une grande table et qui de temps en temps se retournait pour nous dire des sottises." George Sand raconte tres plaisamment les circonstances qui accompagnerent la premiere communion de son frere Hippolyte. Pour ce grand jour, le brave cure avait invite a dejeuner le jeune communiant qui lui apportait, a titre de cadeau, douze bouteilles de vin muscat de la part de madame Dupin. On en deboucha une. "Ma foi, dit l'abbe, voila un petit vin blanc qui se laisse boire et qui ne doit pas porter a la tete comme le vin du cru; c'est doux, c'est gentil, ca ne peut pas faire de mal. Buvez, mon garcon, mettez-vous la. Manette, appelez le sacristain, et nous gouterons la seconde bouteille quand la premiere sera finie." La servante et le sacristain, Hippolyte et le cure declarerent, d'un commun accord, que ce vin ne portait pas l'eau. On passa, comme disait l'abbe, au troisieme et au quatrieme feuillet du breviaire--figure par les bouteilles du panier. Enfin les convives se separerent peniblement. Hippolyte voyait danser les buissons et se reveilla sous un arbre. Alors, conclut George Sand, "il put revenir a la maison, ou il nous edifia tous par sa gravite et sa sobriete le reste de la journee." Le presbytere de Saint-Chartier etait une maison joyeuse. Manette etait sourde, le cure de meme. Il disait d'elle: "Elle n'entend pas la grosse cloche." Et il ne l'entendait pas davantage. Elle avait sauve la vie de son maitre pendant la Revolution et elle le faisait marcher comme un petit garcon, depuis cinquante-sept ans. C'etait un pretre, d'un modele rare, jurant comme un dragon, buvant comme un templier. "Je ne suis point un cagot, moi, disait-il sous la Restauration. Je ne suis pas un de ces hypocrites qui ont change de manieres depuis que le gouvernement nous protege; je suis le meme qu'auparavant et n'exige pas que mes paroissiens me saluent plus bas ni qu'ils se privent du cabaret et de la danse, comme si ce qui etait permis hier ne devait plus l'etre aujourd'hui." Il se targuait d'etre un vieux de la vieille roche, n'aimait pas la loi du sacrilege, non plus que de mettre de l'eau dans son vin. "Si l'archeveque n'est pas content, qu'il le dise, je lui repondrai, moi! Et je me moquerai bien de tous les archeveques du monde." Le prelat en fit l'experience. Etant venu pour la confirmation a Saint-Chartier et dejeunant au presbytere, il dit au cure, par maniere de badinage episcopal: "Vous avez quatre-vingt-deux ans, monsieur le cure, c'est un bel age.--Oui-da, Monseigneur, repliqua l'abbe en son libre langage, vous avez beau z'etre archeveque, vous n'y viendrez peut-etre point!" Et, au dessert, impatiente de la longueur du repas, il grommela entre haut et bas: "Ah! ca, emmenez-le donc et debarrassez-moi de tous ces grands messieurs-la, qui me font une depense de tous les diables et qui mettent ma maison sens dessus dessous. J'en ai _prou_, et grandement plus qu'il ne faut pour savoir qu'ils mangent mes perdrix et mes poulets tout en se gaussant de moi." Et l'archeveque et son vicaire general de rire aux eclats. Ayant une fois ete vole, le cure de Saint-Chartier se conduisit, au vrai, a peu pres comme M. Myriel dans les _Miserables_: il refusa de denoncer le coupable. Voila le brave homme de pretre qui forma la conscience religieuse de George Sand. "L'Aurore, avait-il coutume de dire, est une enfant que j'ai toujours aimee." Il ecrira a M. Dudevant: "Ma foi, monsieur, prenez-le comme vous voudrez, mais j'aime tendrement votre femme." Il frequentait chez les Dupin, ramenait parfois madame Dudevant en croupe; car il montait a cheval, s'endormait, et l'animal s'arretait pour brouter. Apres diner, le cure ronflait dans le salon du chateau, puis demandait un petit air d'epinette. Sa religion etait tolerante, placide et bourgeoise. Il ne fut pour rien dans la crise de mysticisme qui guettait George Sand, vers la seizieme annee. CHAPITRE III AU COUVENT L'education d'Aurore par les soins de sa grand'mere avait donne de mediocres resultats: l'enfant souffrait d'etre separee de sa mere. Deschartres, ci-devant precepteur de Maurice Dupin, n'etait pas beaucoup plus heureux dans son enseignement. Il avait des bourrasques, des rages de vieux pedagogue, et la main leste. Un jour, comme la fillette etait distraite au cours de la lecon, il lui jeta a la tete un gros dictionnaire latin. "Je crois, ecrit-elle, qu'il m'aurait tuee si je n'eusse lestement evite le boulet en me baissant a propos. Je ne dis rien du tout, je rassemblai mes cahiers et mes livres, je les mis dans l'armoire, et j'allai me promener. Le lendemain, il me demanda si j'avais fini ma version: "Non, lui dis-je, je sais assez de latin comme cela, je n'en veux plus." Deschartres ne revint jamais sur ce sujet, et le latin fut abandonne. On ne s'avisa que plus tard qu'il fallait completer cette instruction faite a batons rompus. En attendant, Aurore tout enfant avait deja ce culte de la nature qui hantera l'imagination de George Sand et inspirera exquisement la meilleure part de ses oeuvres. Elle nous vante, dans l'_Histoire de ma Vie_, l'automne et l'hiver, qui etaient ses saisons les plus gaies, et proteste contre l'habitude mondaine qui "fait de Paris le sejour des fetes dans la saison de l'annee la plus ennemie des bals, des toilettes et de la dissipation." Elle loue les riches Anglais de passer l'hiver dans leurs chateaux, en goutant les delices du coin du feu et de la vie de famille. Cette passion pour la campagne s'epanche en une jolie page de poesie descriptive: "On s'imagine a Paris que la nature est morte pendant six mois, et pourtant les bles poussent des l'automne, et le _pale soleil_ des hivers, on est convenu de l'appeler comme cela, est le plus vif et le plus brillant de l'annee. Quand il dissipe les brumes, quand il se couche dans la pourpre etincelante des soirs de grande gelee, on a peine a soutenir l'eclat de ses rayons. Meme dans nos contrees froides, et fort mal nommees _temperees_, la creation ne se depouille jamais d'un air de vie et de parure. Les grandes plaines fromentales se couvrent de ces tapis courts et frais, sur lesquels le soleil, bas a l'horizon, jette de grandes flammes d'emeraude. Les pres se revetent de mousses magnifiques, luxe tout gratuit de l'hiver. Le lierre, ce pampre inutile mais somptueux, se marbre de tons d'ecarlate et d'or. Les jardins memes ne sont pas sans richesse. La primevere, la violette et la rose de Bengale rient sous la neige. Certaines autres fleurs, grace a un accident de terrain, a une disposition fortuite, survivent a la gelee et vous causent a chaque instant une agreable surprise. Si le rossignol est absent, combien d'oiseaux de passage, hotes bruyants et superbes, viennent s'abattre ou se reposer sur le faite des grands arbres ou sur le bord des eaux! Et qu'y a-t-il de plus beau que la neige, lorsque le soleil en fait une nappe de diamants, ou lorsque la gelee se suspend aux arbres en fantastiques arcades, en indescriptibles festons de givre et de cristal? Et quel plaisir n'est-ce pas de se sentir en famille, aupres d'un bon feu, dans ces longues soirees de campagne ou l'on s'appartient si bien les uns aux autres, ou le temps meme semble nous appartenir, ou la vie devient toute morale et toute intellectuelle en se retirant en nous-memes?" Voila bien l'aimable tour de style qui fera le charme et le succes de George Sand, en donnant a la peinture d'un paysage certain reflet de psychologie! Elle ecrira, par malheur, des pages moins soignees, sous le coup de l'improvisation hasardeuse; ainsi cette phrase d'_Isidora_: "Lorsqu'une main plus hardie cherche a soulever un coin du voile, elle apercoit, non pas seulement l'ignorance, la corruption de la societe, mais encore l'impuissance et l'imperfection de la nature humaine." Cette main qui, en soulevant un voile, apercoit..., evoque le souvenir d'une metaphore fameuse de roman-feuilleton: "Sa main etait froide comme celle d'un serpent." A douze ans, Aurore fait sa premiere communion, non a la paroisse de Saint-Chartier comme son demi-frere Hippolyte, mais a La Chatre, sous la direction d'un vieux cure qui avait du tact et lui epargna les questions inutiles et messeantes de la confession. Cette ceremonie accomplie--et la voltairienne madame Dupin disait volontiers: cette affaire baclee--l'enfant etait en regle avec l'Eglise. Sa grand'mere, qui n'entrait jamais dans un lieu de culte, tremblait qu'elle ne devint devote. "Il n'en fut rien, raconte George Sand. On me fit faire une seconde communion huit jours apres, et puis on ne me reparla plus de religion." Pourtant la crise mystique allait atteindre cette jeune imagination, eclose et developpee dans une atmosphere d'incredulite philosophique. Elevee un peu a l'aventure, entre sa grand'mere, Deschartres et des domestiques, Aurore devenait fantasque et presque revoltee. Elle refusait de travailler et demandait obstinement a rejoindre sa mere. Madame Dupin essaya des moyens de rigueur; l'enfant dut prendre ses repas seule, sans que personne lui adressat la parole. Enfin la grand'mere, pour briser cette resistance, usa d'un moyen detestable. Comme Aurore venait s'agenouiller et implorer son pardon, elle lui dit avec secheresse: "Restez a genoux et m'ecoutez avec attention; car ce que je vais vous dire, vous ne l'avez jamais entendu et jamais plus vous ne l'entendrez de ma bouche. Ce sont des choses qui ne se disent qu'une fois dans la vie, parce qu'elles ne s'oublient pas; mais, faute de les connaitre, quand par malheur elles existent, on perd sa vie, on se perd soi-meme." Et la cruelle, l'impitoyable aieule etala sous les yeux de cette fillette de treize ans les secrets de la famille; elle lui raconta le passe de son pere, de sa mere, leur mariage tardif, sa naissance hative. Elle laissa meme planer des doutes sur la conduite actuelle de sa bru. Et George Sand, qui a garde de cette epouvantable confession un odieux souvenir, resume ainsi, quarante ans apres, ses impressions ineffacables: "Ma pauvre bonne maman, epuisee par ce long recit, hors d'elle-meme, la voix etouffee, les yeux humides et irrites, lacha le grand mot, l'affreux mot: ma mere etait une femme perdue, et moi un enfant aveugle qui voulait s'elancer dans un abime." Une telle revelation produisit sur Aurore une secousse dont elle nous a transmis la description precise: "Ce fut pour moi comme un cauchemar; j'avais la gorge serree; chaque parole me faisait mourir, je sentais la sueur me couler du front, je voulais interrompre, je voulais me lever, m'en aller, repousser avec horreur cette effroyable confidence; je ne pouvais pas, j'etais clouee sur mes genoux, la tete brisee et courbee par cette voix qui planait sur moi et me dessechait comme un vent d'orage. Mes mains glacees ne tenaient plus les mains brulantes de ma grand'mere, je crois que machinalement je les avais repoussees de mes levres avec terreur." Des lors, le sejour de Nohant devint odieux a Aurore. Il y avait un lien d'affection, ou brise ou detendu, entre elle et sa grand'mere. Elle se comporta en enfant terrible, rebelle au travail, s'evadant de la maison pour courir les chemins, les buissons, les pacages, et ne revenir qu'a nuit close avec des vetements dechires. Madame Dupin decida de la mettre au couvent a Paris. Aurore accueillit avec joie cette nouvelle; du moins elle verrait sa mere. Au debut de l'hiver 1817-1818, madame Dupin conduisit sa petite-fille, alors dans sa quatorzieme annee, au couvent des Anglaises, institue par la veuve de Charles Ier pour les religieuses catholiques emigrees sous le protectorat de Cromwell. George Sand devait y passer trois ans, jusqu'au printemps de 1820. Elle a raconte avec d'amples details son sejour dans cette communaute, ou les eleves, assez indisciplinees, semble-t-il, se divisaient en trois categories: les _diables_, les _sages_ et les _betes_. Ces dernieres, il va sans dire, etaient les plus nombreuses, et l'_Histoire de ma Vie_ relate avec une complaisante prolixite maintes anecdotes de couvent qui ne sauraient nous inspirer le meme interet qu'a madame Sand, lorsqu'elle se retournait vers les annees de pension ou son esprit recut la profonde commotion du mysticisme. La communaute des Anglaises consistait en "un assemblage de constructions, de cours et de jardins qui en faisait une sorte de village plutot qu'une maison particuliere." C'etait un dedale de couloirs, d'escaliers, de galeries, d'ouvertures, de paliers; des chambres qui ouvraient a la file sur des corridors interminables, et puis, ajoute George Sand, "de ces recoins sans nom ou les vieilles filles, et les nonnes surtout, entassent mysterieusement une foule d'objets fort etonnes de se trouver ensemble, des debris d'ornements d'eglise avec des oignons, des chaises brisees avec des bouteilles vides, des cloches felees avec des guenilles, etc., etc." Des salles d'etude, et particulierement de la petite classe ou etaient entassees une trentaine de fillettes, George Sand a garde un deplaisant souvenir. Elle revoit et nous montre "les murs revetus d'un vilain papier jaune d'oeuf, le plafond sale et degrade, des bancs, des tables et des tabourets malpropres, un vilain poele qui fumait, une odeur de poulailler melee a celle du charbon, un vilain crucifix de platre, un plancher tout brise; c'etait la que nous devions passer les deux tiers de la journee, les trois quarts en hiver." Et de cette laideur des locaux scolaires de son temps, elle tire argument pour expliquer la mediocrite ou l'absence des aspirations esthetiques, alors qu'un simple paysan vit dans une atmosphere et a sous les yeux des spectacles de beaute. A tres bon droit, elle demande qu'on elargisse et qu'on embellisse l'horizon intellectuel des proletaires francais. Elle veut qu'on leur revele les tresors et les splendeurs de l'art. Des religieuses et des maitresses de la communaute George Sand a esquisse des portraits qui nous offrent, sous les aspects les plus divers, le personnel d'une congregation enseignante. C'etait, d'abord, la maitresse de la petite classe, mademoiselle D..., "grasse, sale, voutee, bigote, bornee, irascible, dure jusqu'a la cruaute, sournoise, vindicative; elle avait de la joie a punir, de la volupte a gronder, et, dans sa bouche, gronder c'etait insulter et outrager." Il parait qu'elle ecoutait aux portes, qu'elle obligeait les eleves, en maniere de punition, a baiser la terre. Et si, d'aventure, elles faisaient le simulacre et baisaient leur main en se baissant vers le carreau, la farouche mademoiselle D... leur poussait la figure dans la poussiere. C'est qu'elle appartenait a l'espece des maitresses seculieres, des _pions_ femelles--selon l'expression de George Sand--qui sont la plaie des couvents. Tout au rebours, il y avait la mere Alippe, "une petite nonne ronde et rosee comme une pomme d'api trop mure qui commence a se rider." Chargee de l'instruction religieuse, elle demanda a Aurore, le jour de son arrivee, ou languissaient les ames des enfants morts sans bapteme. La petite-fille de madame Dupin etait peu ferree sur le catechisme. Une de ses compagnes, qui avait un fort accent anglais, lui souffla: "_Dans les limbes_." Aurore entendit et repeta: "_Dans l'Olympe_" Toute la classe eclata de rire, d'autant que la nouvelle venue ne savait pas faire le signe de la croix. Rose, la femme de chambre, lui avait appris a porter la main a l'epaule droite avant l'epaule gauche. C'etait une heresie, et le brave cure jovial de Saint-Chartier ne s'en etait pas apercu. On crut qu'une paienne etait entree dans la communaute. Elle mettait l'Olympe dans le catechisme, se signait de travers, et disait "mon Dieu"--presque un juron--hors de ses prieres, dans la conversation courante. Ses camarades essayerent de la tourner en derision. Mary G..., qui etait le grand chef des _diables_ et la terreur des _betes_, l'aborda en ces termes: "Mademoiselle s'appelle _Du pain? some bread?_ elle s'appelle Aurore? _rising-sun?_ lever du soleil? les jolis noms! et la belle figure! Elle a la tete d'un cheval sur le dos d'une poule. Lever du soleil, je me prosterne devant vous; je veux etre le tournesol qui saluera vos premiers rayons. Il parait que nous prenons les limbes pour l'Olympe; jolie education, ma foi, et qui nous promet de l'amusement." Aurore eut vite desarme la malveillance et conquis les sympathies de ses compagnes. Elle s'associa aux excursions de la _diablerie_ qui, imitant le miaulement des chats, courait par les corridors et grimpait sur les toits, au risque de briser des vitres avec un fracas epouvantable. La punition, quand on etait surprise, consistait a revetir le _bonnet de nuit_; au debut, ce fut pour Aurore la coiffure habituelle. On composait aussi, pour se distraire, et l'on se passait de main en main des modeles de confession ou d'examen de conscience, destines aux petites et adresses a l'abbe de Villele, confesseur d'une partie de la communaute. Voici l'un de ces scenarios assez irrespectueux: "Helas! mon petit pere Villele, il m'est arrive bien souvent de me barbouiller d'encre, de moucher la chandelle avec mes doigts, de me donner des indigestions d'_haricots_, comme on dit dans le grand monde ou j'ai ete z'elevee; j'ai scandalise les jeunes _ladies_ de la classe par ma malproprete; j'ai eu l'air bete, et j'ai oublie de penser a quoi que ce soit, plus de deux cents fois par jour. J'ai dormi au catechisme et j'ai ronfle a la messe; j'ai dit que vous n'etiez pas beau; j'ai fait egoutter _mon rat_ sur le voile de la mere Alippe, et je l'ai fait expres. J'ai fait cette semaine au moins quinze pataques en francais et trente en anglais, j'ai brule mes souliers au poele et j'ai infecte la classe. C'est ma faute, c'est ma faute, c'est ma tres grande faute, etc." Le samedi soir particulierement, ou la veille des fetes, on s'evertuait a mettre en colere la D..., qui donnait des gifles a tour de bras et tout a coup s'ecriait lamentablement: "J'ai perdu mon absolution." Ou bien on racontait gravement aux nouvelles arrivees que l'une des doyennes de la communaute, madame Anne-Augustine, ne digerait qu'au moyen d'un ventre d'argent et que, lorsqu'elle marchait, on entendait le cliquetis de ce ventre de metal. Les pires escapades de ces fillettes etaient de rassembler des victuailles, des fruits, des gateaux, des pates, et de se concerter pour aller les devorer de nuit, dans un coin de la maison. "Mettre en commun nos friandises et les manger en cachette aux heures ou l'on ne devait pas manger, c'etait une fete, une partie fine et des rires inextinguibles, et des saletes de l'autre monde, comme de lancer au plafond la croute d'une tarte aux confitures et de la voir s'y coller avec grace, de cacher des os de poulet au fond d'un piano, de semer des pelures de fruits dans les escaliers sombres pour faire tomber les personnes graves. Tout cela paraissait enormement spirituel, et l'on se grisait a force de rire; car en fait de boisson nous n'avions que de l'eau ou de la limonade." Soudain la plus invraisemblable des revolutions se produisit chez cette espiegle d'Aurore, adonnee a la _diablerie_. Elle devint devote. Elle avait quinze ans. L'eveil de son coeur fut une crise de mysticisme. Elle avait besoin d'aimer hors d'elle-meme. Elle aima Dieu. Voici comment la metamorphose s'opera. L'ordinaire religieux des pensionnaires etait la messe tous les matins, a sept heures, puis dans l'apres-midi une meditation d'une demi-heure a la chapelle. Celles qui meditaient peniblement avaient le droit de faire une lecture pieuse. Plusieurs baillaient, chuchotaient ou sommeillaient: Aurore etait du nombre. Un jour, par ennui, elle ouvrit un abrege de la _Vie des Saints_, lut la legende de Simeon le Stylite, y prit interet, rouvrit le volume le lendemain et les jours suivants. Un tableau du Titien, place au fond du choeur, et qui representait Jesus au Jardin des Olives, lui sembla s'illuminer et reveler le sens profond de l'agonie du Christ. Elle eut la vague curiosite de poursuivre ses lectures, d'aborder la vie de saint Augustin, celle de saint Paul, d'evoquer le peu de latin qu'elle avait su pour comprendre et admirer les psaumes. Elle ouvrit l'Evangile, s'en penetra, s'y complut, et elle retourna au pied de l'autel, non seulement aux heures obligatoires, mais pendant les recreations. A la pale clarte de la lampe du sanctuaire, elle priait, suivait son reve mystique. Et le spectacle de cette chapelle, ou son ame se renouvelle et s'epure, est demeure grave en sa memoire: "La flamme blanche se repetait dans les marbres polis du pave, comme une etoile dans une eau immobile. Son reflet detachait quelques pales etincelles sur les angles des cadres dores, sur les flambeaux ciseles et sur les lames d'or du tabernacle. La porte placee au fond de l'arriere-choeur etait ouverte a cause de la chaleur, ainsi qu'une des grandes croisees qui donnaient sur le cimetiere. Les parfums du chevrefeuille et du jasmin couraient sur les ailes d'une fraiche brise. Une etoile perdue dans l'immensite etait comme encadree par le vitrage et semblait me regarder attentivement. Les oiseaux chantaient; c'etait un calme, un charme, un recueillement, un mystere, dont je n'avais jamais eu l'idee." Peu a peu la chapelle se vida, la derniere religieuse, apres avoir, selon la coutume de la communaute, non seulement plie le genou, mais baise le sol devant l'autel, alluma sa bougie a la lampe symbolique. Aurore resta seule, et le grand ebranlement nerveux des conversions et des extases se produisit en elle. La grace operait avec la soudainete de son efficace. "L'heure s'avancait, la priere etait sonnee, on allait fermer l'eglise. J'avais tout oublie. Je ne sais ce qui se passait en moi. Je respirais une atmosphere d'une suavite indicible, et je la respirais par l'ame plus encore que par les sens. Tout a coup un vertige passe devant mes yeux, comme une lueur blanche dont je me sens enveloppee. Je crois entendre une voix murmurer a mon oreille: _Tolle, lege_." C'en etait fait. Elle aimait Dieu. Tout son etre lui appartenait. Un voile venait de se dechirer devant ses regards. Elle entrevoyait une Terre promise et voulait y penetrer. Ses appels, ses prieres allaient a la divinite inconnue qu'elle adorait. Et les sanglots qui secouaient sa gorge, les larmes qui inondaient ses joues, attestaient la ferveur de son exaltation. De sens rassis, longtemps apres, elle nous en donne une preuve decisive: "J'etais tombee derriere mon banc. J'arrosais litteralement le pave de mes pleurs." Des lors sa devotion prit une forme passionnee et fougueuse. Les resistances de sa raison, les fantaisies de son humeur, les singularites de son caractere eurent tot fait de capituler devant l'explosion victorieuse et triomphante de la foi. Ce zele fut contenu par le tact d'un confesseur habile homme, l'abbe de Premord, jesuite, ou, comme on disait alors, _Pere de la foi_. Il ecouta avec bienveillance la confession generale d'Aurore, c'est-a-dire le recit de sa vie passee qui dura trois heures. Quand elle eut termine, il refusa d'entendre sa confession--elle s'etait confessee en se racontant--et il lui donna sur-le-champ l'absolution: "Allez en paix, vous pouvez communier demain. Soyez calme et joyeuse, ne vous embarrassez pas l'esprit de vains remords, remerciez Dieu d'avoir touche votre coeur; soyez toute a l'ivresse d'une sainte union de votre ame avec le Sauveur." Elle communia le lendemain, fete de l'Assomption. Elle avait quinze ans. Ce fut, a l'en croire, 1e veritable jour de sa premiere communion. Dans l'intervalle, elle ne s'etait pas approchee du sacrement. Pour reparer cette negligence, durant plusieurs mois, elle communia tous les dimanches, et meme deux jours de suite. "J'en suis revenue, dit-elle dans l'_Histoire de ma Vie_, a trouver fabuleuse et inouie l'idee materialisee de manger la chair et de boire le sang d'un Dieu; mais que m'importait alors?... Je brulais litteralement comme sainte Therese; je ne dormais plus, je ne mangeais plus, je marchais sans m'apercevoir du mouvement de mon corps; je me condamnais a des austerites qui etaient sans merite, puisque je n'avais plus rien a immoler, a changer ou a detruire en moi. Je ne sentais pas la langueur du jeune. Je portais autour du cou un chapelet de filigrane qui m'ecorchait, en guise de cilice. Je sentais la fraicheur des gouttes de mon sang, et au lieu d'une douleur c'etait une sensation agreable. Enfin je vivais dans l'extase, mon corps etait insensible, il n'existait plus." Bref, le mysticisme s'etait empare d'elle, annihilait son corps et emportait sa pensee vers des songes paradisiaques. Par esprit sans doute de mortification, elle se plaisait au commerce des soeurs converses chargees des basses besognes de la communaute, et specialement de la soeur Helene, une pauvre ecossaise vouee a la phtisie, qui s'arretait au milieu d'un couloir ou au bas d'un escalier, incapable de porter les seaux d'eau sale qu'elle devait descendre du dortoir. Cette malheureuse creature etait laide, vulgaire, marquee de taches de rousseur; mais elle avait des dents merveilleuses et sur le visage une expression de souffrance d'une infinie melancolie. Aurore voulut la seconder dans son gros travail, l'aida a enlever ses seaux, a balayer, a frotter le parquet de la chapelle, a epousseter et brosser les stalles des nonnes, voire meme a faire les lits au dortoir. Qu'eut pense madame Dupin si elle avait su que sa petite-fille se livrait a d'aussi viles occupations? En retour, Aurore apprenait a soeur Helene les elements de la langue francaise, et c'etait la un touchant echange de services. A l'image de son eleve, la future chatelaine de Nohant voulait entrer en religion, et non pas comme dame du choeur, mais comme simple converse, servante volontaire, par pur amour de Dieu, dans quelque communaute. La superieure des Anglaises et l'abbe de Premord se garderont d'encourager une vocation qui leur semblait factice et sans avenir. Ce fut, de leur part, tres avise. Ils exigerent meme qu'Aurore renoncat aux exagerations de son mysticisme, qu'elle jouat et courut avec ses compagnes, au lieu de passer a la chapelle les heures de recreation. L'ordre etait formel: "Vous sauterez a la corde, vous jouerez aux barres." Elle dut se soumettre a la proscription, tout en continuant a communier le dimanche, et vite elle recouvra son equilibre physique et moral. De la sorte elle eut plusieurs mois de beatitude. "Ils sont, dit-elle, restes dans ma memoire comme un reve, et je ne demande qu'a les retrouver dans l'eternite pour ma part de paradis. Mon esprit etait tranquille. Toutes mes idees etaient riantes. Il ne poussait que des fleurs dans mon cerveau, naguere herisse de rochers et d'epines. Je voyais a toute heure le ciel ouvert devant moi, la Vierge et les anges me souriaient en m'appelant; vivre ou mourir m'etait indifferent. L'empyree m'attendait avec toutes ses splendeurs, et je ne sentais plus en moi un grain de poussiere qui put ralentir le vol de mes ailes. La terre etait un lieu d'attente ou tout m'aidait et m'invitait a faire mon salut. Les anges me portaient sur leurs mains, comme le prophete, pour empecher que, dans la nuit, mon pied ne heurtat la pierre du chemin." Ce retour a la gaiete--une gaiete pieuse et pratiquante--fut marque par un gout tres vif pour les charades d'abord, puis pour de petites comedies qu'Aurore organisait avec cinq ou six de la grande classe. On elaborait des _scenarios_ sur lesquels on dialoguait d'abondance, a l'improvisade. Les travestissements etaient un peu bien primitifs, ceux surtout des roles masculins. C'etait une maniere de costume Louis XIII, ou les hauts-de-chausses consistaient en un retroussis des jupes froncees jusqu'a mi-jambe. Avec des tabliers cousus on faisait des manteaux; avec du papier frise on simulait des plumes. Il y eut meme des bottes, des epees et des feutres fournis par les parents. Madame la superieure daigna assister a l'une des representations avec toute la communaute, et l'on eut ce soir-la permission de minuit. Aurore, qui etait l'impresario de la troupe, retrouva dans sa memoire quelques scenes du _Malade imaginaire_ qu'elle ajusta, et les religieuses, sans s'en douter, applaudirent une vague paraphrase de Moliere proscrit au couvent. Elles prirent plaisir aux pratiques de monsieur Purgon, avec des intermedes renouveles de _Monsieur de Pourceaugnac_. On avait decouvert, dans le materiel de l'infirmerie, les instruments classiques. Le latin de Moliere fut apprecie par les Anglaises qui avaient l'habitude de lire ou de psalmodier les offices en latin. Cette representation marqua l'apotheose d'Aurore. Peu de temps apres, au lendemain de l'assassinat du duc de Berry qui interrompit les rejouissances theatrales preparees au couvent pour le carnaval, avec un programme de violons, de bal et de souper, madame Dupin s'avisa de ramener sa petite-fille a Nohant. Elle avait appris ses projets d'entrer en religion, qui d'ailleurs subsistaient a travers les distractions dramatiques, et elle ne se souciait pas qu'Aurore devint nonne ou beguine. Il fallut quitter le couvent. O desespoir! C'etait le paradis sur la terre. L'idee de revoir le monde, la perspective d'etre mariee, epouvantaient cette imagination de seize ans. Par bonheur la mere et la grand'mere ne devaient pas s'entendre pour choisir un pretendant. On accorda quelque repit a Aurore. Elle esperait du moins qu'un rapprochement pourrait survenir entre les deux influences qui s'etaient dispute son affection. Mais, lorsqu'elle aborda ce sujet, sa mere lui repliqua violemment: "Non certes! Je ne retournerai a Nohant que quand ma belle-mere sera morte." Et elle ajoutait avec son humeur emportee et aigrie: "Va-t'en sans te desoler, nous nous retrouverons, et peut-etre plus tot que l'on ne croit!" Au debut du printemps de 1820, Aurore rentra a Nohant avec sa grand'mere dans la grosse caleche bleue, et le lendemain matin, quand elle s'eveilla, ce fut une sensation neuve et troublante: "Les arbres etaient en fleur, les rossignols chantaient, et j'entendais au loin la classique et solennelle cantilene des laboureurs." Le couvent allait bientot s'effacer et disparaitre dans les brumes du passe. CHAPITRE IV LE MARIAGE Le retour a Nohant fut pour Aurore un changement douloureux. Elle se sentit d'abord depaysee et pleura. Sans doute elle etait libre, elle pouvait dormir la grasse matinee et n'avait pas a craindre d'etre reveillee par la cloche du couvent et la voix criarde de soeur Marie-Josephe. Elle sortait de tutelle et disposait de son temps, de ses pensees en toute independance: mais elle n'y trouvait aucun agrement. La regle habituelle manquait a son accoutumance. Les gens de la maison, ceux des alentours ne l'avaient pas reconnue, tant elle etait grandie, et la traitaient avec un respect ceremonieux. Deschartres l'appelait "mademoiselle". Seuls les grands chiens, ses vieux amis, apres quelques instants de surprise, l'accablerent de caresses. Il y avait des domestiques nouveaux, notamment un certain Cadet promu aux fonctions d'aide-valet de chambre, qui, lorsqu'on lui reprochait de briser les carafes, repondait avec un grand serieux: "Je n'en ai casse que sept la semaine derniere." Il semblait a Aurore qu'elle fut dans un monde inconnu. Elle regrettait la placidite routiniere de la communaute. Elle s'ennuyait, elle avait "le mal du couvent". Madame Dupin n'etait pas faite pour egayer cette solitude et dissiper la melancolie de sa petite-fille. Elle luttait contre la surdite, la somnolence, la lassitude intellectuelle. "Aux repas, dit George Sand, elle se montrait avec un peu de rouge sur les joues, des diamants aux oreilles, la taille toujours droite et gracieuse dans sa douillette pensee;" puis, cet effort accompli, elle se retirait dans son boudoir, persiennes closes. Pour la distraire, on jouait la comedie comme au couvent: c'etait le passe-temps favori d'Aurore. Les representations ne devaient pas se prolonger trop avant dans la soiree; vers dix heures, on procedait au coucher de madame Dupin, et cette importante operation durait souvent jusqu'a minuit. L'_Histoire de ma Vie_ nous en decrit le ceremonial: "Des camisoles de satin pique, des bonnets a dentelles, des cocardes de rubans, des parfums, des bagues particulieres pour la nuit, une certaine tabatiere, enfin tout un edifice d'oreillers splendides, car elle dormait assise, et il fallait l'arranger de maniere qu'elle se reveillat sans avoir fait un mouvement." Apres diner, elle aimait qu'Aurore lui fit la lecture. On commenca, en fevrier 1821, le _Genie du Christianisme_, qui ne s'harmonisait guere avec les gouts litteraires non plus qu'avec les doctrines philosophiques de l'inveteree voltairienne, et elle formulait sur le fond et la forme de l'oeuvre les appreciations les plus judicieuses. Soudain, un soir, elle interrompit la lectrice au milieu d'une riante description des savanes et dit d'un air egare: "Arrete-toi, ma fille. Ce que tu me lis est si etrange que j'ai peur d'etre malade et d'entendre autre chose que ce que j'ecoute. Pourquoi me parles-tu de morts, de linceul, de cloches, de tombeaux? Si tu composes tout cela, tu as tort de me mettre ainsi des idees noires dans l'esprit." Cet acces de delire fut vite dissipe. Madame Dupin reclama des cartes pour jouer au grabuge; puis, abordant un sujet qu'elle n'avait jamais effleure, elle fit part a Aurore d'une demande en mariage formee par "un homme immensement riche, mais cinquante ans et un grand coup de sabre a travers la figure." C'etait un general de l'Empire qui ne tenait pas a la dot. Il est vrai qu'il mettait pour premiere condition qu'aussitot mariee elle cesserait de voir sa mere. Malgre toute l'antipathie qu'elle eprouvait pour sa bru, la vieille madame Dupin avait eu le bon sens de refuser et d'econduire le pretendant plus que quinquagenaire. Elle prononca meme dans cet entretien quelques paroles conciliantes envers celle qui avait ete l'epouse de son fils. Le lendemain matin, pour Aurore le reveil fut lugubre. Deschartres vint lui annoncer que sa grand'mere avait eu une attaque d'apoplexie. Elle s'etait levee durant la nuit, etait tombee et n'avait pu se relever. Elle resta paralysee, avec un cote mort depuis l'epaule jusqu'au talon. C'etaient des divagations presque continuelles, un lamentable etat d'enfance. Elle voulait qu'on lui lut le journal et ne pouvait fixer son attention. Elle demandait des cartes, n'avait pas la force de les tenir et se plaignait qu'on ne voulut pas la soulager en lui faisant une application de la dame de pique sur le bras. Et cette degenerescence des facultes dura tout le printemps, tout l'ete, tout l'automne, avec quelques rares heures de lucidite. Autour du fauteuil, aupres du lit ou s'eteignait cette belle intelligence comme une lampe privee d'huile, Aurore passa neuf grands mois hantes par de melancoliques meditations. Elle dut prendre la direction de la maison. Deschartres, fort avise, exigea qu'elle fit chaque jour une sortie a cheval, qu'elle respirat l'air du matin, apres etre demeuree des apres-midi ou des soirees entieres dans la chambre de la malade, absorbant du tabac a priser, du cafe noir sans sucre et meme de l'eau-de-vie pour ne pas succomber au sommeil. Il advenait souvent que la pauvre paralysee prenait la nuit pour le jour, exigeait qu'on ouvrit les volets et se croyait aveugle, puisqu'elle ne voyait pas le soleil. Par une singuliere volte-face de la pensee, Aurore, au chevet de sa grand'mere, allait insensiblement se detacher des croyances et des habitudes religieuses qu'elle avait contractees au couvent. La lecture du _Genie du Christianisme_ et de l'_Imitation_, loin de la confirmer dans la certitude de sa foi, lui apporta des scrupules et des doutes. Elle trouvait une contradiction irreductible entre la doctrine de Gerson et celle de Chateaubriand, et elle etait incapable d'opter. "Il me fallait, dit-elle, faire un choix entre le ciel et la terre; ou la manne d'ascetisme dont je m'etais a moitie nourrie etait un aliment pernicieux dont il fallait a tout jamais me debarrasser, ou bien le livre (de l'_Imitation_) avait raison, je devais repousser l'art et la science, et la poesie, et le raisonnement, et l'amitie et la famille; passer les jours et les nuits en extase et en prieres aupres de ma moribonde, et, de la, divorcer avec toutes choses et m'envoler vers les lieux saints pour ne jamais redescendre dans le commerce de l'humanite." Il en resultait pour Aurore d'insurmontables perplexites et des points de vue differents, selon qu'elle etait en pleine campagne, a cheval, ou dans sa chambre, agenouillee sur son prie-Dieu. "Au galop de Folette, j'etais tout Chateaubriand. A la clarte de ma lampe, j'etais tout Gerson et me reprochais le soir mes pensees du matin." Entre temps, elle se tourmentait de l'idee que sa grand'mere pouvait mourir sans sacrements, et elle n'osait aborder avec la malade cette redoutable question. Elle en refera a son confesseur, l'abbe de Premord, qui, dans une lettre d'ailleurs fort sage, l'approuva d'avoir garde le silence. "Cet homme, dit George Sand, etait un saint, un vrai chretien, dirai-je _quoique_ jesuite, ou _parce que_ jesuite?" Et elle saisit cette occasion, dans l'_Histoire de ma Vie_, pour nous donner son opinion--celle d'apres 1850--sur la Compagnie de Jesus. "Soyons equitables, ecrit-elle. Au point de vue politique, en tant que republicains, nous haissons ou redoutons cette secte eprise de pouvoir et jalouse de domination. Je dis _secte_ en parlant des disciples de Loyola, car c'est une secte, je le soutiens. C'est une importante modification a l'orthodoxie romaine. C'est une heresie bien conditionnee. Elle ne s'est jamais declaree telle, voila tout. Elle a sape et conquis la papaute sans lui faire une guerre apparente; mais elle s'est ri de son infaillibilite, tout en la declarant souveraine. Bien plus habile en cela que toutes les autres heresies, et, partant, plus puissante et plus durable. Oui, l'abbe de Premord etait plus chretien que l'Eglise intolerante, et il etait heretique parce, qu'il etait jesuite. La doctrine de Loyola est la boite de Pandore." Sa declaration de principe une fois formulee, George Sand va plaider les circonstances attenuantes pour la Compagnie de Jesus. Il sera impossible de souscrire a cette conclusion, pour peu que l'on ait devant les yeux et dans la memoire les enseignements de l'histoire, l'oeuvre execrable de l'Inquisition, les censures de l'Assemblee du Clerge de France, les protestations de Bossuet et de Port-Royal, les arrets des Parlements et la condamnation meme prononcee par le pape Clement XIV qui, en 1773, dissolvait l'ordre des Jesuites, sans parler des debats engages en Sorbonne autour du grand Arnauld a propos de l'_Augustinus_, non plus que de l'echo, qui ne saurait s'affaiblir, des immortelles et vengeresses _Provinciales_. En depit de son indulgence, George Sand est obligee de repudier la morale, ou plutot l'immoralite jesuitique. "Dirai-je, ecrit-elle, pourquoi Pascal eut raison de fletrir Escobar et sa sequelle? C'est bien inutile; tout le monde le sait et le sent de reste: comment une doctrine qui eut pu etre si genereuse et si bienfaisante est devenue, entre les mains de certains hommes, l'atheisme et la perfidie." Voila les deux mots auxquels il faut se tenir, et qui resument l'integrale verite sur la doctrine du _perinde ac cadaver_. Se tournant derechef vers l'abbe de Premord, Aurore lui demanda de departager son esprit entre les sollicitations contraires de l'_Imitation_ et du _Genie du Christianisme_. Il repondit par le simple conseil--ce qui est assez surprenant de la part d'un confesseur--de multiplier ses lectures et de profiter de la latitude que lui avait laissee sa grand'mere en la chargeant des clefs de la bibliotheque. Madame Dupin lui avait montre le rayon des ouvrages qu'elle ne devait pas ouvrir. Pour le surplus, c'etait la liberte absolue, et le jesuite se range a cet avis: "Lisez les poetes. Tous sont religieux. Ne craignez pas les philosophes. Tous sont impuissants contre la foi. Et si quelque doute, quelque peur s'eleve dans votre esprit, fermez ces pauvres livres, relisez un ou deux versets de l'Evangile, et vous vous sentirez docteur a tous ces docteurs." Elle suivit le conseil et lut tour a tour Mably, Locke, Condillac, Montesquieu, Bacon, Bossuet, Aristote, Leibnitz, Pascal, Montaigne--"dont ma grand'mere, dit-elle, m'avait marque les chapitres et les feuillets a passer,"--puis La Bruyere, Pope, Milton, Dante, Virgile, Shakespeare, bref une veritable encyclopedie, et elle absorba le tout pele-mele. Enfin Rousseau arriva, celui qui devait la conquerir et la posseder sans conteste, "Rousseau, ecrit-elle, l'homme de passion et de sentiment par excellence, et je fus entamee." La sensibilite de Jean-Jacques allait triompher de ses inclinations religieuses et des pratiques formalistes de son catholicisme. Elle marque cette etape: "L'esprit de l'Eglise n'etait plus en moi; il n'y avait peut-etre jamais ete." C'etait l'epoque ou l'Italie et la Grece se soulevaient pour leur affranchissement. Or la monarchie et l'Eglise n'hesitaient pas a se prononcer en faveur du Grand-Turc contre les chretiens justement revoltes. Aurore, avec lord Byron comme guide, avait embrasse la cause hellenique. Deschartres soutenait le sultan, representant de l'autorite. Et c'etaient d'interminables discussions au cours de leurs promenades. Un jour, le pedagogue distrait tomba sur le gazon, tout en ayant soin d'achever sa phrase. "Apres quoi, relate George Sand, il dit fort gravement en s'essuyant les genoux: "Je crois vraiment que je suis tombe?--Ainsi tombera l'empire ottoman," repliqua Aurore, que son precepteur traitait de jacobine, de regicide, de philhellene et de bonapartiste. Cependant les inquietudes d'Aurore pour le salut de l'ame de sa grand'mere subsistaient et survivaient meme a l'ebranlement de sa foi religieuse. Degoutee du culte tel qu'on le pratiquait a Saint-Chartier ou a La Chatre, elle s'abstenait d'aller a la messe pour entendre les beuglements des chantres, leurs calembours involontaires en latin, le ronflement des bonnes femmes qui s'endormaient sur leur chapelet, les bavardages de la bonne societe, les disputes des sacristains et des enfants de choeur, et le bruit des gros sous qu'on recolte et qu'on compte. Elle preferait lire sa messe dans sa chambre; mais elle aurait voulu--et en cela son catholicisme persistait--reconcilier sa grand'mere avec l'Eglise. Cet evenement si souhaite se produisit par les soins de l'archeveque d'Arles, Lomenie de Brienne, qui etait pour la malade une maniere de beau-fils, car il etait issu des fameuses amours de son mari Francueil et de madame d'Epinay. Ce prelat, que madame Dupin avait entoure naguere de sollicitude presque maternelle, etait d'une balourdise et d'une stupidite d'autant plus deconcertantes que son pere et sa mere auraient du lui leguer quelque trait de leur remarquable intelligence. Physiquement, il ressemblait a madame d'Epinay qui, de l'aveu unanime des contemporains et d'apres son propre temoignage, fut laide. Au surplus, George Sand nous a trace le portrait de l'archeveque: "Il n'avait pas plus d'expression qu'une grenouille qui digere. Il etait, avec cela, ridiculement gras, gourmand ou plutot goinfre, car la gourmandise exige un certain discernement qu'il n'avait pas; tres vif, tres rond de manieres, insupportablement gai, quelque chagrin qu'on eut autour de lui; intolerant en paroles, debonnaire en actions; grand diseur de calembours et de calembredaines monacales; vaniteux comme une femme de ses toilettes d'apparat, de son rang et de ses privileges; cynique dans son besoin de bien-etre; bruyant, colere, evapore, bonasse, ayant toujours faim ou soif, ou envie de sommeiller, ou envie de rire pour se desennuyer, enfin le chretien le plus sincere a coup sur, mais le plus impropre au proselytisme que l'on puisse imaginer." C'est ce prelat qui, en arrivant a Nohant, devait surmonter la resistance voltairienne de madame Dupin. Il lui fit une grotesque homelie debutant par cet exorde: "Chere maman, je ne vous ai pas prise en traitre et n'irai pas par quatre chemins. Je veux sauver votre ame." Il continuait en la priant d'etre bien gentille et bien complaisante pour son gros enfant, refusait de discuter avec elle et ses beaux esprits relies en veau, et terminait ainsi sa fantaisiste allocution: "Il ne s'agit pas de ca; il s'agit de me donner une grande marque d'amitie, et me voila tout pret a vous la demander a genoux. Seulement, comme mon ventre me generait fort, voila votre petite qui va s'y mettre a ma place." Avec de tels arguments, renforces par les regards suppliants d'Aurore, il eut cause gagnee. "Allons, s'ecria-t-il en se frottant les mains et en se frappant sur la bedaine, voila qui est enleve! Il faut battre le fer pendant qu'il est chaud. Demain matin, votre vieux cure viendra vous confesser et vous administrer. Ce sera une affaire faite, et demain soir vous n'y penserez plus." Il passa le reste de la journee a rire, a jouer avec les chiens en leur disant qu'ils pouvaient bien regarder un eveque. Et il taquinait Aurore, lui reprochait d'avoir failli tout faire manquer et les mettre dans de beaux draps. Elle etait stupefaite de ce langage, de cette familiarite, de cette facon, ecrit-elle, de _fourrer_ les sacrements. Par bonheur le cure eut un peu plus de tact que le prelat. Devant Aurore qui assistait a la ceremonie, il resuma ainsi la doctrine de l'Eglise: "Ma chere soeur, je serons tous pardonnes, parce que le bon Dieu nous aime et sait bien que quand je nous repentons, c'est que je l'aimons." En aparte madame Dupin dit a Aurore: "Je ne crois pas que ce brave homme ait eu le pouvoir de me pardonner quoi que ce soit, mais je reconnais que Dieu a ce pouvoir, et j'espere qu'il a exauce nos bonnes intentions a tous trois." Au regard du monde elle etait en regle avec la divinite. L'archeveque, pique de proselytisme, essaya de chapitrer la petite-fille apres la grand'mere, en se promenant ou, nous dit George Sand, en roulant comme une toupie a travers le jardin. Il eut moins de succes. "Fais ton examen de conscience pour demain. Je parie que j'aurai a te laver la tete." Elle refusa. Et lui de reprendre: "Qu'est-ce a dire, oison bride? Mais voila l'heure du diner. J'ai une faim de chien. Depechons-nous de rentrer." Enfin, comme la sottise n'excluait pas chez lui le fanatisme, il se rendit a la bibliotheque la veille de son depart, brula et lacera des livres heterodoxes. Deschartres l'arreta dans cette besogne. Le spectacle de la confession de sa grand'mere avait attriste Aurore. Elle-meme ne devait plus solliciter l'absolution, a la suite d'une question indiscrete du cure de La Chatre qui, sur des bavardages de petite ville, lui demanda si elle avait un commencement d'amour pour un jeune homme. Elle quitta le confessionnal, et ne voulut pas davantage s'adresser au vieux cure de Saint-Chartier qui, lorsqu'on s'attardait a enumerer des peches, avait coutume de grommeler: "Tres bien, tres bien. Allons, est-ce bientot fini?" Pour occuper ses loisirs et detendre son imagination, elle s'adonna a l'osteologie, a l'anatomie, avec Deschartres et un camarade qu'elle appelle Claudius et qui leur apportait des tetes, des bras, des jambes, voire un squelette entier de petite fille qu'elle garda longtemps sur sa commode et qui lui causait des cauchemars. Alors elle mettait le squelette a la porte de sa chambre, et s'endormait paisiblement. Il va sans dire qu'a La Chatre on jasait de cette jeune fille qui etudiait des os de mort, tirait au pistolet, chassait, et s'habillait en garcon. On pretendit qu'elle profanait les hosties et qu'elle entrait a cheval dans l'eglise, caracolant autour du maitre-autel, ou encore que la nuit elle deterrait les cadavres. Le 22 decembre 1821, madame Dupin succomba. Depuis le mois de fevrier ses facultes s'etaient obscurcies, mais elle eut, a l'instant supreme, un retour de lucidite et dit a sa petite-fille: "Tu perds ta meilleure amie." Deschartres, que cette mort avait affole, reveilla Aurore vers une heure du matin et par le verglas la conduisit au cimetiere. Il avait ouvert le cercueil de Maurice Dupin, souleva la tete qui se detacha d'elle-meme, et dit a Aurore: "Demain cette fosse sera fermee. Il faut y descendre, il faut baiser cette relique. Ce sera un souvenir pour toute votre vie." Etla jeune fille, s'associant a l'exaltation du precepteur, accomplit, apres lui, cet acte, faut-il dire de devotion ou de profanation? Il referma ensuite le cercueil, et ajouta en sortant du cimetiere: "Ne parlons de cela a personne. On croirait que nous sommes fous, et pourtant nous ne le sommes pas." Aurore passait sous la direction de sa mere qui n'avait pas assiste aux funerailles, mais qui arriva pour l'ouverture du testament. Les dispositions prises par l'aieule confiaient sa petite-fille a son cousin paternel Rene de Villeneuve, mais elles ne furent pas respectees. Il y eut des scenes violentes: madame Maurice Dupin s'abandonna a des recriminations injurieuses contre la defunte. Aurore fut revoltee. Elle aurait voulu rentrer au couvent. Il ne s'y trouvait pas de chambre vacante. Elle dut suivre sa mere a Paris. Cette periode de sa vie lui laissa une impression d'amertume et de rancoeur. Entre la mere et la fille, il se produisit une serie de froissements inoubliables qui attestaient une veritable incompatibilite d'humeur. Madame Maurice Dupin alla jusqu'a exhiber a Aurore des lettres de La Chatre ou de Nohant, des delations de domestiques, qui incriminaient la conduite de la jeune fille et cherchaient a la salir. Ce fut le comble, un debordement de desespoir et de nausee. De vrai, madame Maurice Dupin etait folle, ou peu s'en faut. Ses nerfs malades la dominaient et lui faisaient commettre des insanites. Si elle voyait Aurore lire, elle lui arrachait le volume des mains, incapable qu'elle etait elle-meme de se livrer a une lecture serieuse. Elle ne songeait qu'a s'attifer, a changer de toilette, a remuer; elle avait des perruques, tour a tour blond, chatain clair, cendre et noir roux. Parfois, elle entamait avec sa fille le chapitre de son passe et lui faisait des confidences a tout le moins superflues. Aussi, lorsque l'occasion s'offrit pour Aurore d'aller passer quelques jours a la campagne, pres de Melun, chez des amis de l'oncle de Beaumont, M. et madame Roettiers du Plessis, elle ne demanda qu'a y demeurer plusieurs semaines, et sa mere consentit avec empressement. La famille etait charmante et la maison tres agreable. Aurore s'y plut et s'y attarda, entouree d'affection et de tendresse par madame Roettiers du Plessis. Parmi les jeunes gens qui venaient en visite dans ce milieu tres bonapartiste et dont le chef James, ancien ami de Maurice Dupin, a inspire certains passages du roman de _Jacques_, figurait le fils naturel du baron Dudevant, colonel en retraite. Casimir Dudevant avait vingt-sept ans; il faisait son droit, apres avoir servi comme sous-lieutenant dans l'armee. Il etait--dit George Sand a trente ans d'intervalle--"mince, assez elegant, d'une figure gaie et d'une allure militaire" Au Plessis, il s'associait a tous les jeux des enfants, colin-maillard, cache-cache, parties de barres et d'escarpolette. Avec madame Angele Roettiers il etait affectueusement familier, et, comme elle appelait Aurore "sa fille", il observa malicieusement un jour: "Alors c'est ma femme? Vous savez que vous m'avez promis la main de votre fille ainee." Ce badinage devait devenir une realite. La plaisanterie fut reprise par les uns, par les autres. Casimir disait a madame Angele: "Votre fille est un bon garcon." Et Aurore de repliquer: "Votre gendre est un bon enfant." Apres plusieurs sejours au Plessis qui se rapprochaient et se prolongeaient, le jeune Dudevant declara ses sentiments a mademoiselle Dupin, en s'excusant de ne pas agir selon les usages, mais il voulait avoir son acquiescement et etre assure de sa sympathie avant qu'une demarche fut tentee aupres de sa mere. Aurore desira reflechir. Casimir etait tres estime par M. et madame Roettiers du Plessis; il n'affectait pas une grande passion, restait silencieux sur le chapitre de l'amour, parlait d'amitie, de bonheur domestique. Elle appreciait cette reserve. Et, de vrai, il tenait un langage singulierement calme, que d'autres jeunes filles, celles qui ont l'instinct et l'enthousiasme de leur age, auraient juge refrigerant: "Je veux vous avouer, disait-il, que j'ai ete frappe, a la premiere vue, de votre air bon et raisonnable. Je ne vous ai trouvee ni belle ni jolie... Mais, quand je me suis mis a rire et a jouer avec vous, il m'a semble que je vous connaissais depuis longtemps et que nous etions deux vieux amis." On ne saurait alleguer qu'il ait cherche a exciter l'imagination d'Aurore. C'etait un pretendant respectueux, comme les meres en souhaitent a leurs filles, qui les revent plus effervescents. Une entrevue fut menagee, au Plessis, entre madame Dupin et le colonel. Celui-ci, avec sa chevelure d'argent, sa decoration et son air respectable, plut a la veuve qui, on le sait, avait toujours eu beaucoup de gout pour les militaires. Le fils lui etait moins sympathique. "Il n'est pas beau, disait-elle. J'aurais aime un beau gendre pour lui donner le bras." Cette ci-devant modiste, a l'ame de grisette, avait les memes instincts que la Grande-Duchesse de Gerolstein fredonnant a Fritz ces couplets qui portent la signature de deux academiciens: Voici le sabre de mon pere! Tu vas le mettre a ton cote! Ton bras est fort, ton ame est fiere, Ce glaive sera bien porte! Ou encore: Dites-lui qu'on l'a remarque, Distingue; Dites-lui qu'on le trouve aimable. Madame Dupin accepta en principe l'idee du mariage, exprima le desir qu'on arretat les conditions pecuniaires, quitta le Plessis en y laissant sa fille, puis elle revint au bout de quelques jours, toute bouleversee. Elle avait decouvert des choses monstrueuses: Casimir avait ete garcon de cafe! On rit, elle se facha, elle emmena Aurore a l'ecart, pour lui dire que dans cette maison on mariait les heritieres avec des aventuriers, moyennant pot-de-vin. C'etait la une calomnie gratuite a l'adresse des Roettiers, mais l'ecervelee avait vu clair dans le jeu de Casimir. Celui-ci, ferocement cupide--nous le decouvrirons plus tard--se souciait surtout et meme uniquement de faire un riche mariage. Aurore etait un beau parti; elle avait presque un demi-million, et il ne devait apporter, en fin de compte, apres avoir jete beaucoup de poudre aux yeux, qu'une soixantaine de mille francs. Comment madame Dupin se laissa-t-elle persuader? Elle recut la visite de madame Dudevant, qui la seduisit par une rare distinction mondaine et sut la flatter. Avec des eloges on trouvait aisement le chemin de son coeur et les avenues de sa pensee. Aurore elle-meme jugea charmante la belle-mere de Casimir. Le mariage fut decide, abandonne, repris. Madame Dupin ne pouvait accepter la perspective d'avoir "ce garcon de cafe" pour gendre. Son nez lui deplaisait. Elle allait si loin dans ses diatribes qu'elle produisit sur sa fille un effet contraire a ses desseins. Enfin elle exigea le regime dotal et qu'une rente annuelle de 3.000 francs fut attribuee a Aurore pour ses besoins personnels. En cela fit-elle acte de malveillance ou preuve de perspicacite? Il semble qu'elle avait devine la rapacite de Casimir, et elle rendit a sa fille un signale service. Ces 3.000 francs seront un jour pour George Sand le moyen de conquerir l'independance. Mais, dans ses illusions de fiancee, elle n'y vit qu'une precaution injurieuse. Elle aimait peut-etre Casimir Dudevant; a coup sur, elle avait confiance en lui. Le mariage fut celebre le 10 septembre 1822 a Paris, et quelques jours apres les jeunes epoux partirent pour Nohant ou Deschartres les accueillit avec joie. La vie conjugale reserve a Aurore des desillusions rapides, vite accrues, et qui la pousseront aux resolutions extremes. CHAPITRE V LA CRISE CONJUGALE Apres s'etre etendue avec complaisance et prolixite sur les origines de sa famille et les evenements de sa prime jeunesse, George Sand ne consacre, dans l'_Histoire de ma Vie_, qu'un petit nombre de pages aux annees qui suivirent son mariage. De lune de miel il n'est pas question. Si elle s'efforca d'aimer son mari, elle ne trouva en lui aucune ressource d'affection ni de sensibilite. Tout aussitot elle se tourna vers les esperances, puis vers les joies de la maternite. Sa sante fut assez eprouvee par l'hiver tres rude de 1822-1823, et Aurore connut les longues journees solitaires et silencieuses. Casimir Dudevant etant a la chasse de l'aube au crepuscule, elle occupait ses loisirs par le travail de la layette. "Je n'avais, dit-elle, jamais cousu de ma vie; mais, quand cela eut pour but d'habiller le petit etre que je voyais dans tous mes songes, je m'y jetai avec une sorte de passion." Vite elle apprit le _surjet_ et le _rabattu_. Depuis lors elle declare avoir toujours aime le travail a l'aiguille, veritable recreation et detente pour l'esprit. Son opinion a cet egard merite d'etre retenue; c'est l'apologie de la couture formulee par une femme qui fut, entre toutes, adonnee au labeur intellectuel: "J'ai souvent entendu dire que les travaux du menage, et ceux de l'aiguille particulierement, etaient abrutissants, insipides, et faisaient partie de l'esclavage auquel on a condamne notre sexe. Je n'ai pas de gout pour la theorie de l'esclavage, mais je nie que ces travaux en soient une consequence. Il m'a toujours semble qu'ils avaient pour nous un attrait naturel, invincible, puisque je l'ai ressenti a toutes les epoques de ma vie, et qu'ils ont calme parfois en moi de grandes agitations d'esprit." Elle acquit ainsi "la _maestria_ du coup de ciseaux" dont elle sera, sur le tard, presque aussi fiere que de son talent litteraire. Deschartres, qui faisait office de medecin consultant, entoura de mille precautions la grossesse d'Aurore. Il exigea qu'elle demeurat six semaines couchee. C'etait a l'epoque des grandes neiges. Pour la distraire, on apporta sur son lit de petits oiseaux qui, affames et grelottants, se laissaient prendre a la main. Au baldaquin elle fit suspendre des branches de sapin et elle passa ces longues journees d'inaction dans une veritable voliere, parmi les pinsons, les rouges-gorges, les verdiers, les moineaux apprivoises, a qui elle donnait la becquee et qui venaient se rechauffer sur ses couvertures. Des que la temperature fut plus clemente et qu'on ouvrit les fenetres, tous ces oiseaux--est-ce ingratitude ou amour de la liberte?--s'envolerent a tire-d'aile. "Un seul rouge-gorge, dit George Sand, s'obstina a demeurer avec moi. La fenetre fut ouverte vingt fois, vingt fois il alla jusqu'au bord, regarda la neige, essaya ses ailes a l'air libre, fit comme une pirouette de graces et rentra, avec la figure expressive d'un personnage raisonnable qui reste ou il se trouve bien. Il resta ainsi jusqu'a la moitie du printemps, meme avec les fenetres ouvertes pendant des journees entieres. C'etait l'hote le plus spirituel et le plus aimable que ce petit oiseau. Il etait d'une petulance, d'une audace et d'une gaiete inouies. Penche sur la tete d'un chenet, dans les jours froids, ou sur le bout de mon pied etendu devant le feu, il lui prenait, a la vue de la flamme brillante, de veritables acces de folie. Il s'elancait au beau milieu, la traversait d'un vol rapide et revenait prendre sa place sans avoir une seule plume grillee... Il avait des gouts aussi bizarres que ses exercices, et, curieux d'essayer de tout, il s'indigerait de bougie et de pate d'amandes. En un mot, la domesticite volontaire l'avait transforme au point qu'il eut beaucoup de peine a s'habituer a la vie rustique, quand, apres avoir cede au magnetisme du soleil, vers le quinze avril, il se trouva dans le jardin. Nous le vimes longtemps courir de branche en branche autour de nous, et je ne me promenais jamais sans qu'il vint crier et voltiger pres de moi." Avec le printemps, la sante d'Aurore s'ameliora. Il fut decide qu'elle ferait ses couches a Paris, et le 30 juin 1823, dans un petit appartement garni de l'hotel de Florence, rue Neuve des Mathurins, elle mit au monde un fils qui fut nomme Maurice. On sait quelle affection elle lui voua et quelle intimite d'existence, de pensee, quelle communion de tendresse il y eut entre eux durant plus d'un demi-siecle. La _Correspondance_ de George Sand en est l'eclatant temoignage. Des le premier vagissement, elle eprouva l'emoi d'un coeur que Casimir Dudevant n'avait pas su toucher. "Ce fut, dit-elle, le plus beau moment de ma vie que celui ou, apres une heure de profond sommeil qui succeda aux douleurs terribles de cette crise, je vis en m'eveillant ce petit etre endormi sur mon oreiller." Est-il besoin de noter qu'en fidele disciple de Jean-Jacques elle allaita Maurice? Elle se plaint seulement d'avoir garde le lit beaucoup plus longtemps qu'il n'etait necessaire. Apres la naissance de sa fille, elle se vante de s'etre levee le second jour et de s'en etre trouvee bien. C'etait une precipitation un peu chanceuse. Il fallut retourner a Nohant. Deschartres, qui etait venu a Paris pour le bapteme de Maurice et qui l'avait consciencieusement demaillote afin de s'assurer s'il etait bien conforme, ne voulait pas continuer l'administration du domaine. Casimir Dudevant dut s'en charger, et l'installation du menage a la campagne parut, sinon definitive, du moins a long terme. Elle fut prejudiciable a l'un et a l'autre des epoux. Aurore, au printemps de 1824, ressentit les atteintes d'un spleen profond. Son mari, qui avait l'esprit terre a terre et de la vulgarite dans les gouts, contracta les habitudes oisives et peu relevees du gentilhomme campagnard. Chacun d'eux s'ennuyait de son cote, et ils s'ennuyaient d'etre ensemble. Un sejour d'ete au Plessis vint rompre la monotonie de cette existence; puis ils passerent l'hiver dans la banlieue de Paris, a Ormesson. "Nous aimions la campagne, dit George Sand, mais nous avions peur de Nohant; peur probablement de nous retrouver vis-a-vis l'un de l'autre, avec des instincts differents et des caracteres qui ne se penetraient pas mutuellement." Aussi bien Casimir, avec la fatuite du sot, traitait-il sa femme du haut de son dedain. Il la jugeait idiote, l'accablait de la superiorite de sa toute-puissance masculine. Elle courbait la tete, "ecrasee et comme hebetee devant le monde." La premiere scene de violence publique s'etait produite durant leur sejour au Plessis: George Sand n'en fait pas mention dans l'_Histoire de ma Vie_, mais l'incident fut relate au cours du proces en separation et figure dans deux lettres adressees par elle, l'une a son amie Felicie Saint-Agnan, l'autre a son avoue. Vers la fin de juillet, tandis qu'on prenait le cafe apres diner, les jeunes gens et quelques nouvelles mariees, parmi lesquelles Aurore, se mirent a se poursuivre sur la terrasse. Ils se jeterent du sable, dont quelques grains tomberent dans la tasse de M. James Roettiers. On les invita a cesser ce jeu ridicule. Comme Aurore continuait, Casimir s'elanca sur elle, l'insulta grossierement et lui administra un soufflet. Il faut croire que, de sa part, c'etait un acte d'apres boire, mais particulierement facheux dans ce milieu ou ils s'etaient connus et fiances. En verite, Casimir etait trop flegmatique comme pretendant et trop petulant comme mari. D'abord il avait le coeur sec, et ensuite la main leste. Aurore, a tres bon droit, ne pardonna jamais ce procede brutal, qui devait se renouveler. Henri Heine, ayant plus tard rencontre M. Dudevant chez sa femme alors qu'ils etaient deja separes de fait, nous a laisse un pittoresque portrait du personnage: "Il avait une de ces physionomies de philistin qui ne disent rien, et il ne semblait etre ni mechant, ni grossier, mais je compris facilement que cette _quotidiennete_ humidement froide, ces yeux de porcelaine, ces mouvements monotones de pagode chinoise auraient pu amuser une commere banale, mais devaient, a la longue, donner le frisson a une femme d'ame plus profonde et lui inspirer, avec l'horreur, l'envie de s'enfuir." L'heure n'etait pas encore venue ou la coupe d'amertume, trop pleine, deborderait; mais ni a Nohant, ni a Ormesson, ni a Paris dans un logement meuble du faubourg Saint-Honore, Aurore ne trouva la quietude. Elle alla consulter son vieux confesseur l'abbe de Premord, elle fit une retraite a son couvent; car Casimir, qui etait libre-penseur, voulait une religion pour les femmes. C'etait, a son estime, un paratonnerre a l'usage des maris contre certains accidents conjugaux qui n'epargnent meme pas les tetes couronnees. Il y a la une egalite, de tous les temps et de tous les pays, anterieure a la Revolution francaise et a la Declaration des droits de l'homme. George Dandin a des confreres dans toutes les conditions sociales; la _Petite Paroisse_ d'Alphonse Daudet est une grande confrerie. Et la garde qui veille aux barrieres du Louvre N'en defend pas les rois. Pour Aurore le couvent meme fut inefficace. On y avait cependant admis Maurice, a condition qu'il passat par le tour; il y passa. Entre temps, survint un gros chagrin, la mort subite et vraisemblablement le suicide de Deschartres, qui s'etait ruine dans des speculations malheureuses sur l'huile de navette et de colza. Le sejour de Paris ne convenait guere ni a Aurore ni a Casimir. Ils y voyaient assez frequemment le baron Dudevant qui sympathisait avec sa bru; mais sa femme etait plus reche. Elle ne consentait a recevoir le petit Maurice que sous serment qu'on aurait pris toutes les precautions desirables et que ses parquets seraient indemnes. "C'etait fort difficile, dit George Sand, Maurice n'ayant pas encore bien compris la religion du serment. Il avait dix-huit mois." Au printemps de 1825, M. et madame Dudevant regagnerent Nohant, ou Casimir vivait en grande intimite de table et de cabaret avec le demi-frere d'Aurore, Hippolyte Chatiron, marie a une demoiselle Emilie de Villeneuve, et qui etait le plus incorrigible des buveurs et le meilleur des garcons a jeun. M. Dudevant, en prenant sur lui modele, fut non moins ivrogne, mais il eut le vin hargneux et mechant. A eux deux, ils symbolisaient l'un et l'autre aspect du genre: le bon et le mauvais pochard. Et Aurore etait obligee de supporter leurs interminables et bruyantes "beuveries" qui se prolongeaient parfois jusqu'a l'aube. La sante de la jeune femme etant assez precaire, les medecins conseillerent une cure a Cauterets. "J'avais, dit-elle, une toux opiniatre, des battements de coeur frequents et quelques symptomes de phtisie." Elle murmurait en partant: "Allons, adieu, Nohant, je ne te reverrai peut-etre plus." Ce voyage aux Pyrenees est longuement relate dans l'_Histoire de ma Vie_, sous forme de journal, et inspira quelques lettres descriptives adressees a madame Dupin: ce sont les premiers essais litteraires de George Sand. M. et madame Dudevant avaient quitte Nohant le 5 juillet 1825; ils s'arreterent a Bordeaux, et Aurore entra en relations avec l'avocat general Aurelien de Seze, fils du defenseur de Louis XVI, qui lui-meme devait sieger a la Constituante et a la Legislative, sur les bancs de l'extreme droite legitimiste. Ce fut pour Aurore l'objet d'un premier amour, essentiellement platonique. De vrai, l'homme etait charmant et le paraissait encore davantage, par contraste avec Casimir Dudevant. C'est a celui-ci que fait allusion un passage du journal: "Monsieur*** chasse avec passion. Il tue des chamois et des aigles. Il se leve a deux heures du matin et rentre a la nuit. Sa femme s'en plaint. Il n'a pas l'air de prevoir qu'un temps peut venir ou elle s'en rejouira." Suivent des observations de psychologie ou de physiologie conjugale, qui renferment la substance des premiers romans ou s'epanchera la rancoeur de George Sand contre la tyrannie du menage. "Le mariage est beau pour les amants et utile pour les saints. En dehors des saints et des amants, il y a une foule d'esprits ordinaires et de coeurs paisibles qui ne connaissent pas l'amour et qui ne peuvent atteindre a la saintete. La mariage est le but supreme de l'amour. Quand l'amour n'y est plus ou n'y est pas, reste le sacrifice." Aurore commencait a se trouver sacrifiee et s'en ouvrait a Aurelien de Seze, leur compagnon de voyage. On faisait des excursions aux environs de Cauterets. La promenade traditionnelle a Luz, Saint-Sauveur et Gavarnie amene sous la plume de madame Dudevant des descriptions solennelles et des croquis humoristiques. Celles-la sont sans interet, ceux-ci ont un tour assez piquant. Voici la caravane devant le Marbore: "Mon mari est des plus intrepides. Il va partout et je le suis. Il se retourne et il me gronde. Il dit que je me _singularise_. Je veux etre pendue si j'y songe. Je me retourne, et je vois Zoe qui me suit. Je lui dis qu'elle se singularise. Mon mari se fache parce que Zoe rit. Mais la pluie des cataractes est un grand calmant, et on s'y defache vite. Les uns ont peur, les autres ont froid. Un monsieur qui est dans le commerce compare la vallee coupee par petits enclos cultives a une _carte d'echantillons_. Une tres jolie Bordelaise, tres elegante, s'ecrie tout a coup avec une voix flutee et un accent renforce: _Oh! la tripe me jappe!_ Ca signifie qu'elle a faim." Passons sur les propos du mari qui sont encore plus prosaiques. Le retour de M. et madame Dudevant s'effectua par Bagneres de Bigorre, Lourdes et Nerac. Il fallut se separer d'Aurelien de Seze, et Aurore avoue n'avoir garde aucun souvenir de la suite du voyage: "Il en est ainsi, dit-elle, de beaucoup de pays que j'ai traverses sous l'empire de quelque preoccupation interieure: je ne les ai pas vus. Les Pyrenees--(etait-ce bien les Pyrenees?)--m'avaient exaltee et enivree comme un reve qui devait me suivre et me charmer pendant des annees." Bref, elle emportait un viatique sentimental. Un sejour chez son beau-pere, a Guillery, semble avoir laisse a Aurore une impression favorable. Elle aimait ce vieillard, qui la traitait avec une pointe de galanterie respectueuse, et dont elle resume ainsi le caractere, "enjoue et bienveillant, colere, mais tendre, sensible et juste." Elle loue les Gascons, qu'elle ne trouve pas plus menteurs ni plus vantards que les autres provinciaux, qui le sont tous un peu", mais elle n'aime pas leur cuisine a la graisse, en depit de la plantureuse chere que l'on faisait a Guillery. Elle enumere les pieces de resistance qui composaient des menus pantagrueliques: jambons, poulardes farcies, oies grasses, canards obeses, truffes, gibier, gateaux de millet et de mais. Nul ne sejournait en cette abbaye de Theleme, sans s'apercevoir, dit Aurore, d'une notable augmentation de poids dans sa personne. Seule elle derogeait a la regle et maigrissait a vue d'oeil. Comment expliquer ce deperissement? Etait-ce le fait de la cuisine a la graisse ou de l'eloignement d'Aurelien? Un voyage a Bordeaux les remit en presence. Dans une longue conversation a la Brede, ils prirent la resolution definitive--malgre lui, malgre elle, comme Titus et Berenice--de n'etre jamais qu'amis. "J'eus la, ecrit-elle, un tres violent chagrin, un moment de desesperance absolue." Mais le calme revint dans son esprit et elle trouva un equilibre provisoire. Le baron Dudevant mourut pendant l'hiver 1825-1826. Aurore etait absente de Guillery. Son mari lui annonca brusquement la nouvelle: "Il est mort." Immediatement elle songea a son fils Maurice et tomba sur les genoux, aneantie. Quand elle sut qu'il s'agissait de son beau-pere, elle eut un eclair de joie--"les entrailles maternelles sont feroces"--puis elle se mit a pleurer, car elle aimait le vieux Dudevant. La veuve lui inspira bientot des sentiments tout autres. Sous des formes affables, c'etait une nature de glace, profondement egoiste. George Sand nous a trace d'elle une amusante silhouette: "Elle avait une jolie figure douce sur un corps plat, osseux, carre et large d'epaules. Cette figure donnait confiance, mais en regardant ses mains seches et dures, ses doigts noueux et ses grands pieds, on sentait une nature sans charme, sans nuances, sans elans ni retours de tendresse. Elle etait maladive et entretenait la maladie par un regime de petits soins dont le resultat etait l'etiolement. Elle etait vetue en hiver de quatorze jupons qui ne reussissaient pas a arrondir sa personne. Elle prenait mille petites drogues." Au cours de l'ete, M. et madame Dudevant retournerent a Nohant, et durant les cinq annees suivantes Aurore ne devait guere s'en absenter. Sa sante, chaque hiver, etait tres eprouvee par les rhumatismes qui l'obligeaient a se couvrir de flanelle. "Je suis, mandait-elle a sa mere le 9 octobre 1826, comme un capucin (a la salete pres) sous un cilice. Je commence a m'en trouver bien et a ne plus sentir ce froid qui me glacait les os et me rendait toute triste." En realite, elle souffre de la meme maladie morale que Saint-Preux et Julie, Rene, Werther, Obermann. Elle a des crises de melancolie causees par l'incompatibilite d'humeur--comme disent les gens de basoche--et aggravees par l'inquietude d'un temperament litteraire. Son unique consolation, c'est son fils Maurice, doue d'une sante robuste. "Il est grand, ecrit-elle, gros et frais comme une pomme. Il est tres bon, tres petulant, assez volontaire quoique peu gate, mais sans rancune, sans memoire pour le chagrin et le ressentiment. Je crois que son caractere sera sensible et aimant, mais que ses gouts seront inconstants; un fonds d'heureuse insouciance lui fera, je pense, prendre son parti sur tout assez promptement." En depit de la tristesse et de la mauvaise sante, plusieurs des lettres d'Aurore, datees de cette epoque, sont d'un tour assez leste, notamment celle qui est adressee a sa mere le 17 juillet 1827. Elle la plaint d'etre malheureuse dans le choix de ses servantes, mais lui demande si elle ne les prend pas trop jeunes, a l'age de la coquetterie et de la legerete. Elle lui conseille une femme d'un age mur, "quoiqu'il y ait souvent l'inconvenient de l'humeur reveche et rabacheuse." Tout aussitot elle lui offre le specimen de Marie Guillard, une des domestiques de Nohant, veuve apres vingt ans de mariage avec un vieillard borgne: "C'est la plus drole de vieille qui soit au monde. Active, laborieuse, propre et fidele, mais grognon au dela de ce qu'on peut imaginer. Elle grogne le jour, et je crois aussi la nuit en dormant. Elle grogne en faisant du beurre, elle grogne en faisant manger ses poules, elle grogne en mangeant meme. Elle grogne les autres, et, quand elle est seule, elle se grogne. Je ne la rencontre jamais sans lui demander comment va la grognerie, et elle ne grogne que de plus belle." Voila bien, sous la plume d'Aurore, un des modeles du parfait domestique, attache a la maison et devoue a ses maitres! L'ete de 1827 fut en partie occupe par une saison thermale au Mont-Dore, avec des excursions a Clermont-Ferrand, a Pontgibaud, a Aubusson. Madame Dudevant en a fait le recit dans un _Voyage en Auvergne_ destine a son amie Zoe Leroy, le premier ouvrage lime et cisele qui soit sorti de sa plume. Il s'y trouve des lenteurs, de la redondance et de la declamation; c'est compose comme devant une glace. En rentrant a Nohant, on eut affaire a d'autres preoccupations. Les elections legislatives, par haine du ministere Villele, avaient amene un accord entre les republicains et les bonapartistes. Casimir Dudevant, qui etait de ce dernier parti, contribua a faire nommer, dans le college de La Chatre, M. Doris-Dufresne, beau-frere du general Bertrand et republicain de vieille roche. Aurore lui consacre un chaleureux eloge: "C'etait un homme d'une droiture antique, d'une grande simplicite de coeur, d'un esprit aimable et bienveillant. J'aimais ce type d'un autre temps, encore empreint de l'elegance du Directoire, avec des idees et des moeurs plus laconiennes. Sa petite perruque rase et ses boucles d'oreilles donnaient de l'originalite a sa physionomie vive et fine. Ses manieres avaient une distinction extreme. C'etait un _jacobin_ fort sociable." Une campagne electorale, ou la sobriete n'est pas de rigueur et ou le candidat et son escorte sont voues a boire chez tous les personnages influents, devait agreer a Casimir Dudevant. Les elections passerent; l'habitude persista, inveteree et accrue. Le seigneur de Nohant etait sans cesse en parties et en fetes. "Vous savez, ecrivait Aurore le 1er avril 1828 a un vieil ami de Paris M. Caron, comme il est paresseux de l'esprit et enrage des jambes. Le froid, la boue ne l'empechent pas d'etre toujours dehors, et, quand il rentre, c'est pour manger ou ronfler." Il est vrai que, dans une autre lettre du 4 aout de la meme annee, elle ecrit a sa mere, qu'elle voulut tenir le plus longtemps possible dans l'ignorance de ses tristesses conjugales: "Le cher pere est tres occupe de sa moisson. Il a adopte une maniere de faire battre le ble qui termine en trois semaines les travaux de cinq a six mois. Ainsi il sue sang et eau. Il est en blouse, le rateau a la main, des le point du jour." Par malheur, si Casimir avait du gout pour les occupations champetres, il en avait egalement pour les filles de ferme et pour les femmes de chambre. Aurore sera contrainte de s'en apercevoir. En septembre 1828, elle mit au monde son second enfant, Solange. Le medecin arriva quand la mere s'etait deja endormie et que le nouveau-ne etait tout pomponne: Solange avait devance l'epoque a laquelle on l'attendait. Aurelien de Seze, qui venait quelques jours auparavant rendre une visite sentimentale a Aurore, fut surpris de la trouver, sans avoir ete prevenu, ornee d'un respectable embonpoint et travaillant a une layette. "Que faites-vous donc la? dit-il.--Ma foi, vous le voyez, je me depeche pour quelqu'un qui arrive plus tot que je ne pensais." Devant cette layette et cette rotondite, l'affection platonique de "l'ami de Bordeaux"--comme l'appelle l'_Histoire de ma Vie_--dut choir du septieme ciel dans une prosaique realite. Aurore ne se reveilla quelques heures apres l'evenement que pour assister a un assez pitoyable spectacle. Son frere Hippolyte, qui etait alle chercher le medecin et qui, ravi sans doute d'avoir une niece, avait fait le repas le plus plantureux et le plus arrose, entra dans la chambre de l'accouchee en un tel etat d'ivresse que, croyant s'asseoir au pied du lit, il tomba comme une masse sur le plancher. Incapable de se relever, il grommelait, avec l'idee fixe du pochard: "Eh bien! je suis gris, voila tout. Que veux-tu? j'ai ete tres emu, tres inquiet, ce matin; ensuite j'ai ete tres content, tres heureux, c'est la joie qui m'a grise; ce n'est pas le vin, je te le jure, c'est l'amitie que j'ai pour toi qui m'empeche de me tenir sur mes jambes." Aurore, pour cette fois, rit du raisonnement de l'ivrogne; mais de telles scenes, ou son mari tenait un role, devenaient helas! presque quotidiennes. C'etaient de miserables orgies: les hobereaux des environs avaient des moeurs et un langage de valetaille. "Tant que l'_on_--c'est-a-dire Casimir--se bornait a etre radoteur, fatigant, bruyant, malade meme et fort degoutant, je tachais de rire, et je m'etais meme habituee a supporter un ton de plaisanterie qui, dans le principe, m'avait revoltee." Mais quand les nerfs se mettaient de la partie, quand on devenait obscene et grossier, il fallait bien qu'Aurore se refugiat dans sa chambre. Or le tapage et les libations continuaient jusqu'a six ou sept heures du matin. Ajoutez que de son lit madame Dudevant, le lendemain de la naissance de Solange, entendit son mari lutinant et poursuivant une chambriere. C'etait tantot l'espagnole Pepita, "sale et paresseuse comme une veritable castillane," tantot la berrichonne Claire, sans prejudice de la plus ignoble liaison a Bordeaux et du scandale public cause par une de ces creatures qui reclamait une pension alimentaire pour son enfant. Et Aurore, afin de rester fidele a ses devoirs, avait ecarte la tendresse si loyale et si profonde d'Aurelien de Seze! Des lors, toute intimite conjugale fut supprimee. Une irreductible melancolie s'empare d'Aurore, qui par esprit d'abnegation envers ses enfants essaie de demeurer a Nohant, comme la chevre attachee a son piquet. De ci, de la, on trouve quelques fugitives eclaircies de belle humour dans sa correspondance, quand elle est a Bordeaux. Elle ecrit a son ami Duteil, avocat a La Chatre: "Loin de la patrie, le ciel est d'airain, les pommes de terre sont mal cuites, le cafe est trop brule. Les rues, c'est de la separation de pierres; cette riviere, c'est de la separation d'eau; ces hommes, de la separation en chair et en os! Voyez Victor Hugo." Ou a son vieux Caron, le 4 juin 1829: "Comment traitez-vous ou plutot comment vous traite la goutte, le catarrhe, la crachomanie, la prisomanie, la mouchomanie, en un mot le cortege innombrable des maux qui vous assiegent depuis tantot _quarante-cinq ans_ que j'ai le bonheur de vous connaitre? Fasse le ciel, o digne vieillard, que vous conserviez le peu de cheveux et les deux ou trois dents qui vous restent, comme vous conserverez, jusqu'a la mort, le sentiment et le devouement de tous ceux qui vous entourent!" Pour remedier aux deboires de son existence, Aurore avait la consolation de beaucoup lire--elle faisait venir de Paris les nouveautes--et de soigner les malades de Nohant et des alentours. Elle etait mediocre menagere, depensant 14.000 francs en une annee, quand son mari lui avait assigne le maximum de 10.000. Dans les lettres a Jules Boucoiran, precepteur de Maurice, ou a sa mere, elle n'a qu'une pensee dominante: la sollicitude pour ses enfants. Le reste lui importe peu. Le spectacle de la vie lui a donne un degout premature. Elle parle de sa sciatique, de ses douleurs, a la facon d'une sexagenaire, et elle ajoute sous couleur de badinage: "Je suis un peu dans les pommes cuites." Nohant, c'etait pour elle la "stagnation permanente." Elle avait comme compagnon de ses reveries un cricri, qui venait manger ses pains a cacheter, que d'ailleurs elle choisissait blancs, de peur qu'il ne s'empoisonnat. Il se promenait sur son papier, voulait gouter a l'encre, et perit ecrase par une servante qui fermait une fenetre. "Je ne trouvai, dit Aurore, de mon ami que les deux pattes de derriere, entre la croisee et la boiserie. Il ne m'avait pas dit qu'il avait l'habitude de sortir... J'ensevelis ses tristes restes dans une feuille de datura que je gardai longtemps comme une relique." La mort de ce grillon, ainsi qu'elle l'observe avec delicatesse, va marquer de facon symbolique la fin de son sejour a Nohant. Elle ecrivait beaucoup, a l'aventure, d'abord par pure distraction, puis avec l'arriere-pensee de trouver un gagne-pain et l'independance. Elle les aurait demandes, tres volontiers, a la peinture ou a la broderie, mais ni l'une ni l'autre n'etait remuneratrice. Or elle voulait etre libre. M. Dudevant la traitait en enfant, lui apportant par exemple une procuration a signer sans lui permettre de la lire. Une vocation litteraire s'eveilla en elle, ou plutot le desir de vivre de sa prose. Vers douze ans, elle avait commence un vague roman, _Corambe_; en 1827, elle composait le _Voyage en Auvergne_; en 1829, la _Marraine_, qui ne fut pas publiee. "Je reconnus, dit-elle, que j'ecrivais vite, facilement, longtemps, sans fatigue; que mes idees, engourdies dans mon cerveau, s'eveillaient et s'enchainaient par la deduction, au courant de la plume." Elle avait secoue l'attachement platonique qui, durant de longues annees, avait lie son ame a celle d'Aurelien de Seze. Ses enfants meme ne parvenaient pas a la retenir a Nohant: la repulsion pour cette vie vulgaire et plate aupres de M. Dudevant etait trop forte. "Ma petite chambre, s'ecrie-t-elle, ne voulait plus de moi." La Revolution de 1830, qu'elle accueillit avec enthousiasme, vint encore accroitre son desir d'etre a Paris, parmi la fermentation des idees nouvelles, d'y retrouver ses compatriotes, Duvernet, Fleury et Jules Sandeau. Puis ce fut, au mois de septembre, un acces de fievre cerebrale qui mit ses jours en danger. "Pendant quarante-huit heures, ecrit-elle a sa mere, j'ai ete je ne sais ou. Mon corps etait bien au lit sous l'apparence du sommeil, mais mon ame galopait dans je ne sais quelle planete." Enfin un incident favorisa son evasion, lui inspira la resolution definitive. Le 3 decembre 1830, elle ecrit a Jules Boucoiran: "Sachez qu'en depit de mon inertie et de mon insouciance, de ma legerete a m'etourdir, de ma facilite a pardonner, a oublier les chagrins et les injures, sachez que je viens de prendre un parti violent. Vous connaissez mon interieur, vous savez s'il est tolerable. Vous avez ete etonne vingt fois de me voir relever la tete le lendemain, quand la veille on me l'avait brisee. Il y a un terme a tout." Et elle donne dans cette lettre une explication que l'_Histoire de ma Vie_ passe sous silence. Elle a trouve--etait-ce par hasard?--dans le secretaire de son mari un paquet a son adresse, avec cette suscription: "Ne l'ouvrez qu'apres ma mort." Naturellement elle l'a ouvert, n'ayant pas, dit-elle, la patience d'attendre d'etre veuve. C'etait un testament, rempli pour elle de maledictions et d'injures. Sur-le-champ son parti fut pris. Elle se rappela la pension de 3.000 francs stipulee dans le contrat de mariage et dont elle n'avait jamais use. Le jour meme de la decouverte, elle dit a son mari: "Je veux cette pension, j'irai a Paris, mes enfants resteront a Nohant." Ne s'eloignait-elle pas d'eux un peu bien aisement? Elle assure que c'etait une menace, qu'elle comptait les emmener. Toujours est-il qu'elle eut gain de cause. Apres huit ans d'humiliation, eclatait la revolte. Il fut convenu qu'elle passerait six mois a Nohant, six mois a Paris. Des qu'elle eut la certitude que Jules Boucoiran reviendrait occuper sa place de precepteur aupres de Maurice, elle se prepara au depart. Malgre son frere, malgre ses amis de La Chatre, elle prenait le 4 janvier 1831 le chemin de Paris. C'etait la route de la litterature. CHAPITRE VI LES DEBUTS LITTERAIRES L'arrivee d'Aurore Dudevant a Paris, au commencement de janvier 1831, a ete l'objet des recits les plus contradictoires et les plus bizarres. Arsene Houssaye, dans ses _Confessions_ et ses _Souvenirs de Jeunesse_, donne carriere a une imagination exuberante et conteuse. Felix Pyat a publie, dans la _Grande Revue de Paris et de Petersbourg_, un article intitule: _Comment j'ai connu George Sand_, qui est purement fantaisiste. Il pretend etre alle, en compagnie de Jules Sandeau, son compatriote berrichon, recevoir au bureau des diligences une dame qui n'etait autre que la baronne Dudevant. Elle descendit de l'imperiale sous le costume d'un jeune bachelier, en vetement de velours, avec un beret. Cette anecdote est de tous points controuvee. La voyageuse n'avait pas pris la diligence, comme en temoigne la lettre que sur-le-champ elle ecrivit a son fils: "La chaise de poste ne fermait pas, j'etais glacee. Je ne suis arrivee a Paris qu'a minuit. J'etais bien embarrassee de ma voiture, parce qu'il n'y a pas de cour dans la maison que j'habite et que je ne pouvais pas la laisser passer la nuit dans la rue. Enfin je l'ai fourree a l'hotel de Narbonne." Elle promet a Maurice d'etre de retour a Nohant dans huit jours au plus. Il n'en sera rien, et elle le sait elle-meme, en faisant ce mensonge maternel. Elle a l'intention de passer au moins trois mois hors de sa famille. Ou descendit-elle des l'abord a Paris? Ce point est obscur. En tous cas, ce ne fut pas chez son frere Hippolyte, car elle ecrit a Maurice dans sa premiere lettre: "Je n'ai pas encore eu le temps de voir ton oncle. Je pense que je le verrai aujourd'hui." Elle n'alla donc pas directement 31 rue de Seine, ou etait l'appartement de M. Chatiron; mais on ignore si elle se rendit rue Racine, chez Jules Sandeau, comme l'affirme M. Henri Amic, ou 4 rue des Cordiers, proche la Sorbonne, en cet hotel Jean-Jacques Rousseau, ainsi denomme parce que le philosophe genevois y avait rencontre et aime Therese. George Sand ne se soucie pas de nous fournir a cet egard des renseignements precis. Elle imprime meme a l'_Histoire de ma Vie_ une tout autre allure, a dater du depart de Nohant, et elle s'en explique, non sans quelque embarras, au debut du treizieme chapitre de la quatrieme partie: "Comme je ne pretends pas donner le change sur quoi que ce soit en racontant ce qui me concerne, je dois commencer par dire nettement que je veux _taire_ et non _arranger_ ni _deguiser_ plusieurs circonstances de ma vie. Mais, vis-a-vis du public, je ne m'attribue pas le droit de disposer du passe de toutes les personnes dont l'existence a cotoye la mienne. Mon silence sera indulgence ou respect, oubli ou deference, je n'ai pas a m'expliquer sur ces causes. Elles seront de diverses natures probablement, et je declare qu'on ne doit rien prejuger pour ou contre les personnes dont je parlerai peu ou point. Toutes mes affections ont ete serieuses, et pourtant j'en ai brise plusieurs sciemment et volontairement. Aux yeux de mon entourage, j'ai agi trop tot ou trop tard, j'ai eu tort ou raison, selon qu'on a plus ou moins bien connu les causes de mes resolutions... Tout le monde sait de reste que dans toute querelle, qu'elle soit soit de famille ou d'opinion, d'interet ou de coeur, de sentiments ou de principes, d'amour ou d'amitie, il y a des torts reciproques et qu'on ne peut expliquer et motiver les uns que par les autres. Il est des personnes que j'ai vues a travers un prisme d'enthousiasme et vis-a-vis desquelles j'ai eu le grand tort de recouvrer la lucidite de mon jugement. Tout ce qu'elles avaient a demander, c'etaient de bons procedes, et je defie qui que ce soit de dire que j'aie manque a ce fait. Pourtant leur irritation a ete vive, et je le comprends tres bien. On est dispose, dans le premier moment d'une rupture, a prendre le desenchantement pour un outrage. Le calme se fait, on devient plus juste. Quoi qu'il en soit de ces personnes, je ne veux pas avoir a les peindre; je n'ai pas le droit de livrer leurs traits a la curiosite ou a l'indifference des passants." Observera-t-elle toujours la regle qu'elle edicte? Non pas, puisqu'elle publiera ce roman si transparent, _Elle et Lui_, bien peu de mois apres la mort d'Alfred de Musset. La theorie exposee dans l'_Histoire de ma Vie_ n'est qu'un pretexte commode pour eviter des explications difficiles ou des justifications incompletes. N'oublions pas qu'elle a cinquante ans et qu'elle est entree dans la periode de calme relatif, quand elle redige son autobiographie. Il ne lui est donc pas malaise de prendre une attitude de supreme bienveillance et d'excuser tout a la fois les torts qu'on a eus envers elle et ceux qu'elle a eus envers autrui. "Moi, je pardonne, s'ecrie-t-elle, et si des ames tres coupables devant moi se rehabilitent sous d'autres influences, je suis prete a benir. Le public n'agit pas ainsi; il condamne et lapide. Je ne veux donc pas livrer mes ennemis (si je peux me servir d'un mot qui n'a pas beaucoup de sens pour moi) a des juges sans entrailles ou sans lumieres, et aux arrets d'une opinion que ne dirige pas la moindre pensee religieuse, que n'eclaire pas le moindre principe de charite. Je ne suis pas une sainte: j'ai du avoir, je le repete, et j'ai eu certainement ma part de torts, serieux aussi, dans la lutte qui s'est engagee entre moi et plusieurs individualites. J'ai du etre injuste, violente de resolutions, comme le sont les organisations lentes a se decider, et subir des preventions cruelles, comme l'imagination en cree aux sensibilites surexcitees." Ainsi formulees, les excuses de George Sand peuvent a la rigueur etre accueillies. Il lui sera beaucoup pardonne, comme a la Madeleine, parce qu'elle a beaucoup aime, avec une successivite un peu rapide, parfois meme avec une simultaneite qui semble avoir ete sincere en partie double. Peut-etre, se rendant a Paris, obeissait-elle plus aux suggestions de son esprit et a la passion de l'independance qu'aux curiosites de son imagination et au vagabondage de son coeur. Le 13 janvier 1831, elle ecrit a Jules Boucoirau: "Je m'embarque sur la mer orageuse de la litterature. Il faut vivre." Cinq jours plus tard, elle est moins explicite ou moins franche dans une lettre a sa mere: "Vous me demandez ce que je viens faire a Paris. Ce que tout le monde y vient faire, je pense: me distraire, m'occuper des arts que l'on ne trouve que la dans tout leur eclat. Je cours les musees, je prends des lecons de dessin; cela m'occupe tellement que je ne vois presque personne." Elle ne parle pas de ses ambitions litteraires, elle ne fait aucunement allusion aux compatriotes qu'elle frequente assidument, les trois hugolatres, Alphonse Fleury, Felix Pyat, Jules Sandeau. Ce dernier, ne a Aubusson le 19 fevrier 1811, devait etre son initiateur, a tout le moins dans le monde des lettres. Il avait connu M. et madame Dudevant, vers la fin de 1829, pres de La Chatre, dans une maison amie, chez les Duvernet. C'est a Charles Duvernet precisement qu'Aurore adressait, le 1er decembre 1830, une epitre romantique ou elle manifeste tout son enthousiasme pour la libre existence parisienne et profile quelques malicieuses silhouettes. D'abord celle de son correspondant: "O blond Charles, jeune homme aux reveries sentimentales, au caractere sombre comme un jour d'orage... L'hote solitaire des forets desertes, le promeneur melancolique des sentiers ecartes et ombreux n'etant plus la pour les chanter, ils sont devenus secs comme des fagots et tristes comme la nature, veuve de toi, o jeune homme!" Puis c'est le gigantesque Alphonse Fleury: "Homme aux pattes immenses, a la barbe effrayante, au regard terrible; homme des premiers siecles, des siecles de fer, homme au coeur de pierre, homme fossile, homme primitif, homme normal, homme anterieur a la civilisation, anterieur au deluge." Et, donnant cours a cette humeur de grosse bouffonnerie que le romantisme encourageait et qui s'epanouira en Victor Hugo, elle le plaisante sur sa poitrine volcanique, sur le refroidissement de la contree depuis qu'il ne la rechauffe plus de son souffle, sur le dechainement des _vents_ que n'emprisonnent plus ses poumons athletiques. "Depuis ton depart, ecrit-elle, toutes les maisons de La Chatre ont ete ebranlees dans leurs fondements, le moulin a vent a tourne pour la premiere fois, quoique n'ayant ni ailes, ni voiles, ni pivot. La perruque de M. de la Genetiere a ete emportee par une bourrasque au haut du clocher, et la jupe de madame Saint-O... a ete relevee a une hauteur si prodigieuse, que le grand Chicot assure avoir vu sa jarretiere." Ce sont la, semble-t-il, badinages de rapins, comme Henri Murger nous en offrira a profusion dans la _Vie de Boheme_. Mais, pour esquisser le troisieme portrait, le crayon de madame Dudevant devient plus delicat. La caricature s'attenue. Sous les apparences de la blague, l'ironie se nuance d'emotion ou tout au moins de discrete sympathie: "Et toi, petit Sandeau! aimable et leger comme le colibri des savanes parfumees! gracieux et piquant comme l'ortie qui se balance au front battu des vents des tours de Chateaubrun! depuis que tu ne traverses plus avec la rapidite d'un chamois, les mains dans les poches, la petite place, les dames de la ville ne se levent plus que comme les chauves-souris et les chouettes, au coucher du soleil; elles ne quittent plus leur bonnet de nuit pour se mettre a la fenetre, et les papillotes ont pris racine a leurs cheveux. La coiffure languit, le cheveu deperit, le fer a friser dort inutile sur les tisons refroidis. L'usage des peignes commence a se perdre, la brosse tombe en desuetude et la garnison menace de s'emparer de la place. Ton depart nous a apporte une plaie d'Egypte bien connue." Tandis que ses amis goutaient les delices de la vie parisienne, Aurore n'aspirait qu'a les rejoindre. Elle se plaignait d'avoir la fievre et un _bon_ rhumatisme, d'etre "empaquetee de flanelles et fraiche comme une momie dans ses bandelettes." A l'en croire, elle fait a grand'peine en un jour le voyage de son cabinet au salon, et l'une de ses jambes est aupres de la cheminee du dit appartement que l'autre est encore dans la salle a manger. Elle parle de s'acheter une de ces brouettes qui servent a voiturer les culs-de-jatte. Mais, le mois suivant,--est-ce l'effet du sejour de Paris ou du traitement de Jules Sandeau?--la guerison s'opere comme par miracle. Elle mene la vie de l'etudiant enthousiaste et exuberant, avide tout ensemble de travail et de plaisir. A La Chatre, il va sans dire que cette existence, dont on exagerait les singularites, faisait scandale. Madame Dudevant s'etait mise au ban de la societe, et les cancans allaient leur train. "Ceux qui ne m'aiment guere, ecrivait-elle a Jules Boucoiran, disent que j'_aime_ Sandot (vous comprenez la portee du mot); ceux qui ne m'aiment pas du tout disent, que j'_aime_ Sandot et Fleury a la fois; ceux qui me detestent, que Duvernet et vous, par dessus le marche, ne me font pas peur. Ainsi j'ai quatre amants a la fois. Ce n'est pas trop quand on a comme moi les passions vives." A dire vrai, sur les quatre il fallait en eliminer trois et garder le seul Jules Sandeau. Elle affirme lui avoir resiste pendant trois mois a Paris; mais deja l'intrigue avait pris naissance dans un petit bois, aux environs de Nohant. La litterature les rapprocha. Ils collaborerent et cohabiterent. "J'ai resolu, ecrit-elle a Charles Duvernet le 19 janvier 1831, de l'associer a mes travaux ou de m'associer aux siens, comme vous voudrez. Tant y a qu'il me prete son nom, car je ne veux pas paraitre, et je lui preterai mon aide, quand il en aura besoin. Gardez-nous le secret sur cette association litteraire." Ce fut bientot le secret de Polichinelle, a La Chatre et a Paris; mais l'associee de Jules Sandeau n'en avait cure. Elle ne se souciait que de l'opinion de ses amis et des profits que pouvait rapporter ce labeur en commun. "Pour moi, dit-elle, ame epaisse et positive, il n'y a que cela qui me tente. Je mange de l'argent plus que je n'en ai; il faut que j'en gagne, ou que je me mette a avoir de l'ordre. Or, ce dernier point est si difficile qu'il ne faut meme pas y songer." Jules Sandeau, qui pretait ainsi a Aurore Dudevant la moitie de son nom et de son appartement, etait plus jeune qu'elle de sept ans--elle n'a jamais aime les hommes tres murs--et ni l'un ni l'autre ne possedait de notoriete dans le monde des lettres. Elle dut donc chercher des appuis pour aborder une carriere, de tout temps, mais alors surtout, difficilement accessible aux femmes. Sa pension de 3.000 francs ne pouvait lui suffire. "Vous savez, mande-t-elle a Jules Boucoiran, que c'est peu pour moi qui aime a donner et qui n'aime pas a compter. Je songe donc uniquement a augmenter mon bien-etre. Comme je n'ai nulle ambition d'etre connue, je ne le serai point. Je n'attirerai l'envie et la haine de personne." Le premier litterateur avec qui elle entra en relations fut Henri de Latouche, un compatriote, ne en 1785 a La Chatre, qui s'exerca dans le journalisme, la poesie, le roman et le theatre. Il edita Andre Chenier et fonda le Figaro. Elle s'adressa egalement a M. Doris-Dufresne, le depute republicain; il la mit en rapport avec son collegue a la Chambre, M. de Keratry, romancier a ses heures, qui avait ecrit le _Dernier des Beaumanoir_. L'_Histoire de ma Vie_ raconte assez plaisamment la facon dont elle se presenta chez lui, a huit heures du matin: "M. de Keratry me parut plus age qu'il ne l'etait. Sa figure, encadree de cheveux blancs, etait fort respectable. Il me fit entrer dans une jolie chambre ou je vis, couchee sous un couvre-pied de soie rose tres galant, une charmante petite femme qui jeta un regard de pitie languissante sur ma robe de stoff et sur mes souliers crottes, et qui ne crut pas devoir m'inviter a m'asseoir. Je me passai de la permission et demandai a mon nouveau patron, en me fourrant dans la cheminee, si mademoiselle sa fille etait malade. Je debutais par une insigne betise. Le vieillard me repondit, d'un air tout gonfle d'orgueil armoricain, que c'etait la madame de Keratry, sa femme. "Tres bien, lui dis-je, je vous en fais mon compliment; mais elle est malade, et je la derange. Donc je me chauffe et je m'en vas.--Un instant, reprit le protecteur; M. Duris-Dufresne m'a dit que vous vouliez ecrire, et j'ai promis de causer avec vous de ce projet; mais tenez, en deux mots, je serai franc, une femme ne doit pas ecrire.--Si c'est votre opinion, nous n'avons point a causer, repris-je. Ce n'etait pas la peine de nous eveiller si matin, madame de Keratry et moi, pour entendre ce precepte." Le plus joli mot de tout l'entretien fut celui de l'escalier ou plutot de l'antichambre, alors que l'auteur du _Dernier des Beaumanoir_ parachevait sa theorie sur l'inferiorite intellectuelle de la femme. Il eut, au seuil de l'appartement, un trait superbe, a la Napoleon: "Croyez-moi, ne faites pas de livres, faites des enfants." Il y a deux versions de la reponse de George Sand. Voici la sienne: "Ma foi, monsieur, gardez le precepte pour vous-meme, si bon vous semble." Henri de Latouche y apporta cette variante: "Faites-en vous-meme, si vous pouvez." Les lettres de George Sand, publiees par le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul dans la _Veritable Histoire de Elle et Lui_, presentent d'autre sorte ses premieres relations avec Keratry. "Il m'a recue, ecrit-elle, d'une maniere paternelle, et j'ai bonne esperance maintenant." De meme elle mande, le 12 fevrier, a Jules Boucoiran: "Je vais chez Keratry le matin et nous causons au coin du feu. Je lui ai raconte comme nous avions pleure en lisant le _Dernier des Beaumanoir_. Il m'a dit qu'il etait plus sensible a ce genre de triomphe qu'aux applaudissements des salons. C'est un digne homme. J'espere beaucoup de sa protection pour vendre mon petit roman. Je vais paraitre dans la _Revue de Paris_." Entre temps, elle fait de la copie, a sept francs la colonne, pour le _Figaro_, dirige par Henri de Latouche. "C'est, dit-elle, le dernier des metiers." Et dans une lettre a l'avocat Duteil: "J'essaye de fourrer des articles dans les journaux. Je n'arrive qu'avec des peines infinies et une perseverance de chien. Si j'avais prevu la moitie des difficultes que je trouve, je n'aurais pas entrepris cette carriere. Eh bien, plus j'en rencontre, plus j'ai la resolution d'avancer." Elle est, en effet, envahie par une passion violente, irresistible, la passion d'ecrire. A ce prix, elle supporte mainte privation et tout d'abord de peiner chaque jour au _Figaro_, de neuf heures du matin a cinq heures, en qualite de manoeuvre, "ouvrier-journaliste, garcon-redacteur." Puis elle ajoute: "Le _journalisme_ est un postulat par lequel il faut passer." Le soir, elle va assez frequemment au theatre; mais par esprit d'economie--et en suivant, ecrit-elle a Boucoiran, certain conseil que vous m'avez donne--elle s'habille en homme. Ainsi elle evite de renouveler sa garde-robe, et c'est en costume d'etudiant qu'elle occupe, avec Jules Sandeau et d'autres amis, les loges qu'Henri de Latouche lui donne presque tous les soirs. Le bruit en est arrive jusqu'a sa mere, qui exprime son etonnement de cette singularite. George Sand lui repond, pendant un de ses sejours a Nohant, en feignant de prendre le change: "On vous a dit que je portais culotte, on vous a bien trompee. En revanche, je ne veux point qu'un mari porte mes jupes. Chacun son vetement, chacun sa liberte." Parmi les relations litteraires que se crea George Sand a ses debuts, il faut au premier rang placer Balzac. C'etait la rencontre des deux ecrivains qui, dans le roman, allaient personnifier les tendances contraires de l'idealisme et du realisme. Balzac n'avait pas encore produit ses chefs-d'oeuvre, mais deja il manifestait cette humeur inquiete et fastueuse qui devait sans cesse courir a la poursuite de la fortune, de decouvertes merveilleuses et des fantaisies du luxe. L'_Histoire de ma Vie_ raconte plaisamment qu'il avait amenage son petit appartement de la rue de Cassini en boudoirs de marquise, tendus de soie et de dentelle. Boheme a sa facon, il eprouvait le besoin du superflu et se privait de soupe et de cafe plutot que d'argenterie et de porcelaine de Chine. Au surplus, il avait des bizarreries et des caprices d'enfant, dont George Sand relate un specimen tres caracteristique: "Un soir que nous avions dine chez Balzac d'une maniere etrange, je crois que cela se composait de boeuf bouilli, d'un melon et de champagne frappe, il alla endosser une belle robe de chambre toute neuve, pour nous la montrer avec une joie de petite fille, et voulut sortir ainsi costume, un bougeoir a la main, pour nous reconduire jusqu'a la grille du Luxembourg. Il etait tard, l'endroit desert, et je lui observais qu'il se ferait assassiner en rentrant chez lui. "Du tout, me dit-il; si je rencontre des voleurs, ils me prendront pour un fou, et ils auront peur de moi, ou pour uu prince, et ils me respecteront." Il faisait une belle nuit calme. Il nous accompagna ainsi, portant sa bougie allumee dans un joli flambeau de vermeil cisele, parlant des quatre chevaux arabes qu'il n'avait pas encore, qu'il aurait bientot, qu'il n'a jamais eus, et qu'il a cru fermement avoir pendant quelque temps. Il nous eut reconduits jusqu'a l'autre bout de Paris, si nous l'avions laisse faire." Entre Balzac et George Sand il y avait antinomie de conception. Non qu'elle eut une theorie preconcue lorsqu'elle commenca a ecrire; mais son tour d'esprit devait la porter a idealiser les sentiments de ses personnages, alors que Balzac suivait une impulsion toute contraire et qu'il a definie a merveille dans un entretien avec madame Sand: "Vous cherchez l'homme tel qu'il devrait etre; moi, je le prends tel qu'il est. Croyez-moi, nous avons raison tous deux." Et, apres avoir indique son propre procede qui consiste a grandir ses personnages dans leur laideur ou leur betise, a donner a leurs difformites des proportions effrayantes ou grotesques, il conclut en disant a sa rivale: "Idealisez dans le joli et dans le beau, c'est un ouvrage de femme." Certes le premier roman de George Sand ne laisse rien prevoir du developpement ulterieur de son genie. _Rose et Blanche, ou la Comedienne et la Religieuse_, qu'elle composa en collaboration avec Jules Sandeau et qui parut en fevrier 1832 sous le pseudonyme commun de J. Sand, porte la marque de cette gaminerie blagueuse qui etait a la mode parmi les neophytes du romantisme. C'est l'oeuvre d'un etudiant qui s'amuse et qui ecrit a la hate sur un coin de table, etre enigmatique au sexe indecis, avec des cheveux tombant sur les epaules et une de ces longues redingotes a la proprietaire, descendant jusqu'aux talons, dont Hippolyte Chatiron a precise la coupe: "Le tailleur prend mesure sur une guerite, et ca va a tout un regiment." George Sand aussi travaillait sur commande, pour satisfaire au gout du jour. Sans compter des articles et des fantaisies dans le _Figaro_, elle publiait dans la _Revue de Paris_ une nouvelle, la _Prima Donna_, et, dans la _Mode_ du 15 mars, la _Fille d'Albano_. Ce sont des bluettes. Apres deux sejours a Nohant au milieu et a la fin de 1831, elle revient a Paris en avril 1832, amene Solange et s'installe quai Saint-Michel, au cinquieme etage d'une grande maison d'ou elle a une vue superbe sur Notre-Dame, Saint-Jacques la Boucherie et la Sainte-Chapelle. "J'avais, ecrit-elle, du ciel, de l'eau, de l'air, des hirondelles, de la verdure sur les toits." Disons plus exactement: trois petites pieces avec balcon pour trois cents francs par an. Mais les etages etaient rudes a monter, d'autant qu'il fallait porter Solange deja tres lourde. La portiere faisait le menage pour quinze francs par mois; un gargotier du voisinage apportait la nourriture, moyennant deux francs par jour. George Sand savonnait, repassait son linge fin. Et elle etait plus heureuse que dans le bien-etre materiel de Nohant. Elle avait emprunte quelque argent a Henri de Latouche pour s'acheter des meubles, somme qui fut remboursee par M. Dudevant. Dans cette existence etroite et presque miserable, elle goutait les joies de la liberte et celles de la tendresse. "Vivre, mandait-elle a Charles Duvernet, que c'est doux! que c'est bon! malgre les chagrins, les maris, l'ennui, les dettes, les parents, les cancans, malgre les poignantes douleurs et les fastidieuses tracasseries. Vivre, c'est enivrant! Aimer, etre aime, c'est le bonheur, c'est le ciel!" Ici George Sand laisse transparaitre l'enthousiasme de son premier amour vraiment complet, autrement fougueux que les expansions d'antan avec Aurelien de Seze. Elle confesse, en sa correspondance, l'ardeur qui circule dans ses veines, qui bouillonne dans son sein. Nous sommes sous le premier consulat, celui de Jules Sandeau. Il en resulta ce roman longuet, _Rose et Blanche_, ou il est malaise de faire la part des deux collaborateurs. C'est un parallelisme assez factice entre les destinees de Blanche la novice et de Rose la comedienne. La lecture de ces cinq petits volumes laisse une impression monotone et maussade. On se contente, a l'ordinaire, de parcourir le premier chapitre, intitule "la Diligence," qui est un peu bien naturaliste. Jamais ce ton faubourien ne se retrouvera dans l'oeuvre de George Sand. Il n'est meme pas possible de transcrire certains passages plus que lestes. Il faut se borner a reproduire le portrait de la soeur Olympie, qui grimpe sur l'imperiale de la diligence et s'assied a cote d'un vieux dragon: "Le militaire, c'etait son element. En avait-elle vu, des militaires, en avait-elle vu! A Limoges, elle avait gueri de la gale le 35e d'infanterie de ligne; a Lyon, tout le 12e de chasseurs lui avait passe par les mains pour une colique contagieuse; aux frontieres, pendant la campagne de Russie, elle avait recu des envois de blesses, des cargaisons de geles, des convois d'amputes. Elle avait explore le hussard, cultive le canonnier, analyse le tambour-maitre et monopolise le cuirassier. Le voltigeur l'avait benie, le lancier l'avait adoree; et, dans une effusion de reconnaissance, plus d'un l'avait embrassee, en depit de ses grosses verrues et de sa joue profondement sillonnee par la petite verole; car elle etait si laide qu'elle pouvait se passer de pudeur... Apres cinquante ans d'une semblable existence, apres une vie d'emplatres, d'infections et d'ordures, la soeur Olympie, rude et grossiere comme la charite active, n'avait plus de sexe: ce n'etait ni un homme, ni une femme, ni un soldat, ni une vierge; c'etait la force, le devouement, le courage incarne, c'etait le bienfait personnifie, la providence habillee d'une robe noire et d'une guimpe blanche." Aussi, quand le dragon lui offre une prise, "Sensible! s'ecrie-t-elle, en enfoncant ses longs doigts osseux dans la tabatiere et en portant a son nez une prise de tabac dont la moitie tomba sur un rudiment de moustache grise qui couronnait sa levre superieure." De meme provenance gouailleuse est le recit des infortunes intimes d'un _soprano_ masculin, ainsi que l'enumeration des professions de M. Robolanti, "homme universel, industriel encyclopediste, voyageur europeen, physicien, organiste, chef d'orchestre, instructeur de chiens, de serins et de lievres, fabricant de the suisse, d'eau de Cologne, de pommade, d'onguent odontalgique, de faux rateliers et de semelles impermeables." Pour reconnaitre la marque de George Sand, il faut s'arreter a certains episodes: par exemple, au tome II, l'arrivee de l'archeveque qui rappelle de tous points la visite du prelat a Nohant, au chevet de madame Dupin. Dans _Rose et Blanche_ il a ete croque sur le vif: "Un homme court et gras, a figure ronde et bourgeoise, taille pour faire un epicier, un voltigeur de la garde nationale ou un adjoint de village. Sa robe violette, costume si noble et si beau sur un homme pale et elance, ressemblait sur lui au premier fourreau d'un gros marmot; sa ceinture de moire etait perdue sons l'empietement du ventre sur la poitrine, et sa croix d'or, cherchant en vain sa place entre un cou qui n'existait pas et un estomac qui n'existait plus, occupait tout l'espace intermediaire entre le menton et l'ombilic." Quelques autres pages attestent encore la forme litteraire qui sera celle de George Sand. Ainsi la description des Landes, au chapitre 5 du tome II, mais surtout la peinture du couvent des Augustines, dirige par madame de Lancastre, et ou d'innombrables details proviennent du sejour d'Aurore a la communaute des Anglaises. De l'intrigue meme de _Rose et Blanche_ il n'y a rien a retenir. Horace et Laorens sont deux jeunes hommes sans grand relief. L'un aime la comedienne Rose, qui devient religieuse. L'autre, apres avoir commis envers Blanche, alors idiote, le pire mefait qui se puisse imaginer, la retrouve le jour ou elle va prononcer ses voeux, fait scandale dans la chapelle, la contraint au mariage et la voit mourir au sortir de la benediction nuptiale. Ce n'est ni du roman psychologique, ni du roman feuilleton qui tienne la curiosite en haleine. Aussi bien George Sand discernait-elle nettement les defauts de son oeuvre: "Je suis fort aise, ecrit-elle a sa mere le 22 fevrier 1832, que mon livre vous amuse. Je me rends de tout mon coeur a vos critiques. Si vous trouvez la soeur Olympie trop troupiere, c'est sa faute plus que la mienne. Je l'ai beaucoup connue, et je vous assure que, malgre ses jurons, c'etait la meilleure et la plus digne des femmes... En somme, je vous ai dit que je n'avais pas fait cet ouvrage seule. Il y a beaucoup de farces que je desapprouve: je ne les ai tolerees que pour satisfaire mon editeur, qui voulait quelque chose d'un peu _egrillard_. Vous pouvez repondre cela pour me justifier aux yeux de Caroline, si la verdeur des mots la scandalise. Je n'aime pas non plus les polissonneries. Pas une seule ne se trouve dans le livre que j'ecris maintenant et auquel je ne m'adjoindrai de mes collaborateurs que le nom, le mien n'etant pas destine a entrer jamais dans le commerce du bel esprit." En effet, lorsqu'elle rompt avec Jules Sandeau cette courte association intellectuelle, elle garde de lui une partie de son nom pour en faire George Sand. Desormais elle a trouve sa voie, son style, sa doctrine sociale, sa conception romanesque. C'est _Indiana_ qu'elle compose durant l'hiver de 1831-1832. _Valentine_ va suivre, puis _Lelia_: toute une serie d'oeuvres spontanees et hardies, revelatrices d'un art nouveau et d'une pensee qui se libere. CHAPITRE VII LE ROMAN FEMINISTE: _INDIANA_ ET _VALENTINE_ Si, dans un bagage aussi complexe que celui de George Sand, toute classification n'est pas fatalement artificielle et etroite, il semble qu'on puisse diviser ses romans en quatre periodes ou categories: le roman feministe, le roman socialiste, le roman champetre, et, durant les dernieres annees, le roman purement sentimental et romanesque. Sa premiere maniere est une revendication eclatante des droits de la femme. Dans la douzieme des _Lettres d'un Voyageur_, elle discute le reproche, qui lui est adresse par Desire Nisard, d'avoir voulu rehabiliter l'egoisme des sens, d'avoir fait la metaphysique de la matiere et poursuivi un but antisocial. Elle oppose une denegation formelle: "Vous dites, monsieur, que la haine du mariage est le but de tous mes livres. Permettez-moi d'en excepter quatre ou cinq, entre autres _Lelia_, que vous mettez au nombre de mes plaidoyers contre l'institution sociale, et ou je ne sache pas qu'il en soit dit un mot... _Indiana_ ne m'a pas semble non plus, lorsque je l'ecrivais, pouvoir etre une apologie de l'adultere. Je crois que dans ce roman (ou il n'y a pas d'adultere commis, s'il m'en souvient bien), _l'amant (ce roi de mes livres)_, comme vous l'appelez spirituellement a un pire role que le mari. _Le Secretaire intime_ a pour sujet (si je ne me trompe pas absolument sur mes intentions) les douceurs de la fidelite conjugale. _Andre_ n'est ni _contre_ le mariage, ni _pour_ l'amour adultere, _Simon_ se termine par l'hymenee, ni plus ni moins qu'un conte de Perrault ou de madame d'Aulnoy; et enfin dans _Valentine_, dont le denoument n'est ni neuf ni habile, j'en conviens, la vieille fatalite intervient pour empecher la femme adultere de jouir, par un second mariage, d'un bonheur qu'elle n'a pas su attendre." Mais la critique de Desire Nisard va plus loin et revet un caractere de grief personnel: "Il serait peut-etre, ecrivait-il, plus heroique a qui n'a pas eu le bon lot, de ne pas scandaliser le monde avec son malheur en faisant d'un cas prive une question sociale." Pour completer cet argument _ad hominem_--ou plutot _ad feminam_--Nisard ajoute: "La ruine des maris, ou tout au moins leur impopularite, tel a ete le but des ouvrages de George Sand." Voici sa replique: "Oui, monsieur, la ruine des _maris_, tel eut ete l'objet de mon ambition, si je me fusse senti la force d'etre un _reformateur_." A quoi se bornait donc son dessein? A attaquer les abus, les ridicules, les prejuges et les vices du temps. Si elle a incrimine les _lois sociales_, elle n'y a apporte aucune arriere-pensee subversive: "Qui pouvait me supposer l'intention de refaire les lois du pays?" Et, quand des saint-simoniens, philanthropes consciencieux, a la recherche de la verite, lui ont demande ce qu'elle mettrait a la place des maris, "je leur ai repondu naivement, dit-elle, que c'etait le _mariage_, de meme qu'a la place des pretres, qui ont tant compromis la religion, je crois que c'est la religion qu'il faut mettre." Enfin, pour excuser ses defaillances et justifier ses aspirations, elle se place sous l'invocation de la _justice_, "eternel reve des coeurs simples." _Indiana_ parut le 19 mai 1832. Dans l'_Histoire de ma Vie_, George Sand affirme que ce roman, compose a Nohant, fut commence sans projet et sans espoir, voire meme sans aucun plan, mais surtout sans aucune des visees sociales que la critique affecta d'y decouvrir. "On n'a pas manque, poursuit-elle, de dire qu'_Indiana_ etait ma personne et mon histoire. Il n'en est rien." Admettons la veracite de cette declaration. C'est a l'insu de l'ecrivain que sont venus sous sa plume, a la faveur de la fiction, les souvenirs de ses tristesses conjugales. Les malheurs d'Indiana ressemblent a ceux d'Aurore; il y a une parente intellectuelle et morale, assez facheuse d'ailleurs, entre le colonel Delmare, "vieille bravoure en demi-solde," et Casimir Dudevant, officier demissionnaire. Aussi bien, pour decouvrir l'idee maitresse et directrice d'_Indiana_, il ne suffit pas de suivre les peripeties du roman, il convient encore de comparer les deux prefaces, celle de 1832 et celle de 1842. La premiere est modeste et plaide presque les circonstances attenuantes pour les audaces de l'ouvrage: "Si quelques pages de ce livre encouraient le grave reproche de tendance vers des croyances nouvelles, si des juges rigides trouvaient leur allure imprudente et dangereuse, il faudrait repondre a la critique qu'elle fait beaucoup trop d'honneur a une oeuvre sans importance... Le narrateur n'a point la pretention de cacher un enseignement grave sous la forme d'un conte; il ne vient pas donner _son coup de main_ a l'edifice qu'un douteux avenir nous prepare, _son coup de pied_ a celui du passe qui s'ecroule. Il sait trop que nous vivons dans un temps de ruine morale, ou la raison humaine a besoin de rideaux pour attenuer le trop grand jour qui l'eblouit. S'il s'etait senti assez docte pour faire un livre vraiment utile, il aurait adouci la verite, au lieu de la presenter avec ses teintes crues et ses effets tranchants. Ce livre-la eut fait l'office des lunettes bleues pour les yeux malades." De ce meme style qui n'est pas exempt de mauvais gout, le romancier se defend de "prendre des conclusions sur le grand proces entre l'avenir et le passe" et de "s'affubler de la robe du philosophe." Il n'aura garde de "porter la main sur les grandes plaies de la civilisation agonisante--il faut etre si sur de pouvoir les guerir, quand on se risque a les sonder!" Apres nous avoir atteste qu'il n'emploiera pas son talent, "s'il en avait, a foudroyer les autels renverses," il aboutit a cette conclusion ampoulee: "Vous verrez que, s'il n'a pas effeuille des roses sur le sol ou la loi parque nos volontes comme des appetits de mouton, il a jete des orties sur les chemins qui nous en eloignent." Nous apprenons qu'Indiana, c'est un type d'etre faible qui represente les passions comprimees ou supprimees par les lois. Car George Sand, disciple de Jean-Jacques, estime que l'oeuvre de l'Etre supreme est pervertie par notre pretendue civilisation. De la les protestations qu'elle formule contre les iniquites sociales, tout en declarant, dans une langue singuliere, n'avoir pas pour son livre "le naif amour paternel qui emmaillote les productions rachitiques de ces jours d'avortements litteraires." En 1842, la pensee et les metaphores de George Sand sont mieux equilibrees. Dans cette seconde preface, elle proclame qu'_Indiana_ et la plupart de ses premiers romans sont bases sur une meme donnee: le rapport mal etabli entre les sexes, par le fait de la societe. Dix annees de reflexion ou plutot de noviciat, le spectacle des miseres humaines, le commerce, dit-elle, de "quelques vastes intelligences religieusement interrogees"--c'est-a-dire de Lamennais, de Pierre Leroux, de Michel (de Bourges)--ont elargi son horizon. Elle confirme et accentue la these d'_Indiana_, en paraphrasant le vers de Polyeucte: Je le ferais encor si j'avais a le faire. Elle a conscience de s'etre acquittee d'une tache utile et necessaire. "J'ai cede, dit-elle, a un instinct puissant de plainte et de reproche que Dieu avait mis en moi, Dieu qui ne fait rien d'inutile, pas meme les plus chetifs etres." Aussi bien la cause qu'elle defendait etait celle de la moitie du genre humain, et s'elevait bien au-dessus de la poursuite d'un profit particulier ou de l'apologie d'un interet personnel. C'est alors qu'elle formule une theorie qui recele en substance les revendications actuelles du feminisme: "J'ai ecrit _Indiana_ avec le sentiment non raisonne, il est vrai, mais profond et legitime, de l'injustice et de la barbarie des lois qui regissent encore l'existence de la femme dans le mariage, la famille et la societe... La guerre sera longue et rude; mais je ne suis ni le premier, ni le seul, ni le dernier champion d'une si belle cause, et je la defendrai tant qu'il me restera un souffle de vie." Apotre des droits de la femme dans cette preface, George Sand oublie sans nul doute qu'elle s'est inflige a elle-meme un dementi, en ecrivant a la page 235 d'_Indiana_: "La femme est imbecile par nature." Si les theses proposees sont discutables et captieuses, le roman en soi est attachant. L'intrigue n'offre aucune complication. Indiana, ame sentimentale et romanesque, souffre aupres du colonel Delmare. Ce rude personnage a jure de tuer quiconque braconne sur ses terres. Il atteint ainsi, mais d'un coup de fusil charge de gros sel, un jeune voisin, Raymon de Ramiere, qui escaladait son mur pour rendre visite a Noun, une creole, soubrette d'Indiana. Assez vite, d'ailleurs, le Don Juan provincial est las de la femme de chambre en tablier blanc et en madras. Il ne demanderait qu'a passer de l'escalier de service au grand escalier. Noun s'en apercoit et se jette dans la riviere prochaine. Indiana n'a-t-elle rien devine ou ne s'alarme-t-elle pas de succeder a sa cameriste? Du moins elle s'eprend de Raymon de Ramiere, malgre les adjurations de sir Ralph Brown qui tient aupres d'elle l'emploi de soupirant volontairement platonique. Elle suit son mari a l'ile Bourbon, mais sans pouvoir oublier l'amour qui la possede. Dans un acces d'exaltation, elle s'embarque pour la France, afin de rejoindre Raymon. Elle le trouve marie. Crise de desesperance. Ralph la soigne, la guerit, et tous deux vont terminer leurs jours dans quelque chaumiere indienne, renouvelee de Bernardin de Saint-Pierre. Ainsi se manifeste l'apophtegme de George Sand: "L'amour est un contrat aussi bien que le mariage." La demonstration semble assez sinueuse. Il est deplaisant que les rendez-vous de Raymon et de Noun aient lieu dans la chambre meme d'Indiana absente, "ou des orangers en fleurs repandaient leurs suaves emanations, des bougies diaphanes brulaient dans les candelabres." Noun a pris soin d'effeuiller sur le parquet des roses du Bengale et de semer le divan de violettes. Elle a prepare un souper fin, et pourtant les regards de Raymon ne se dirigent pas vers les fruits et les flacons du gueridon, mais vers ce qui lui rappelle Indiana: ses livres, son metier, sa harpe, les gravures de l'ile Bourbon, et "surtout ce petit lit a demi cache sous les rideaux de mousseline, ce lit blanc et pudique comme celui d'une vierge, orne au chevet, en guise de rameau benit, d'une palme enlevee peut-etre, le jour du depart, a quelque arbre de la patrie." Accueilli par la cameriste, c'est a la maitresse qu'il va songer. Noun cependant a fait des frais de toilette, avec la garde-robe de madame Delmare, mais toute cette elegance est visiblement empruntee. Elle a force le decolletage. Voici comment George Sand nous l'explique: "Indiana eut ete plus cachee, son sein modeste ne se fut trahi que sous la triple gaze de son corsage; elle eut peut-etre orne ses cheveux de camelias naturels, mais ce n'est pas dans ce desordre excitant qu'ils se fussent joues sur sa tete; elle eut pu emprisonner ses pieds dans des souliers de satin, mais sa chaste robe n'eut pas ainsi trahi les mysteres de sa jambe mignonne." Bref, Raymon est sature des amours ancillaires. Il demande a monter en grade, c'est-a-dire a descendre de la mansarde a l'appartement. Pour traduire ces fluctuations d'un amour qui va de l'office au boudoir, George Sand use assez volontiers du style hyperbolique et fleuri, a la mode de 1830. Ce sont des exclamations: "Pauvre enfant! si jeune et si belle, avoir deja tant souffert!" Ou bien de singulieres manifestations de tendresse: "Je vous aurais portee dans mes bras pour empecher vos pieds de se blesser; je les aurais rechauffes de mon haleine." Comment madame Delmare accueille-t-elle ces declarations adressees a ses pieds? Avec quelque complaisance, ce semble. "Si l'on mourait de bonheur, Indiana serait morte en ce moment." Il est vrai que Raymon hausse le ton et secoue furieusement les cordes de sa lyre: "Tu es la femme que j'avais revee, la purete que j'adorais, la chimere qui m'avait toujours fui, l'etoile brillante qui luisait devant moi pour me dire: "Marche encore dans cette vie de misere, et le ciel t'enverra un de ses anges pour t'accompagner. De tout temps, tu m'etais destinee, ton ame etait fiancee a la mienne!... Vois-tu, Indiana, tu m'appartiens, tu es la moitie de mon ame, qui cherchait depuis longtemps a rejoindre l'autre... Ne me reconnais-tu pas? ne te semble-t-il pas qu'il y a vingt ans que nous ne nous sommes vus? Ne t'ai-je pas reconnue, ange, lorsque tu etanchais mon sang avec ton voile, lorsque tu placais ta main sur mon coeur eteint pour y ramener la chaleur et la vie?" Et des pages entieres se deroulent ainsi sur le mode declamatoire. Raymon s'y abandonne avec une particuliere volubilite. Au matin, quand il se retrouve dans cet appartement, ou, suivant l'etrange expression de George Sand, Noun s'etait endormie souveraine et reveillee femme de chambre, il se jette a genoux, "la face tournee contre ce lit foule et meurtri qui le faisait rougir," et il profere une invocation: "O Indiana! s'ecrie-t-il en se tordant les mains, t'ai-je assez outragee!... Repousse-moi, foule-moi aux pieds, moi qui n'ai pas respecte l'asile de ta pudeur sacree; moi qui me suis enivre de tes vins comme un laquais, cote a cote avec ta suivante; moi qui ai souille ta robe de mon haleine maudite et ta ceinture pudique de mes infames baisers sur le sein d'une autre; moi qui n'ai pas craint d'empoisonner le repos de tes nuits solitaires, et de verser jusque sur ce lit que respectait ton epoux lui-meme les influences de la seduction et de l'adultere! Quelle securite trouveras-tu desormais derriere ces rideaux dont je n'ai pas craint de profaner le mystere? Quels songes impurs, quelles pensees acres et devorantes ne viendront pas s'attacher a ton cerveau pour le dessecher? Quels fantomes de vice et d'insolence ne viendront pas ramper sur le lin virginal de ta couche? Et ton sommeil, pur comme celui d'un enfant, quelle divinite chaste voudra le proteger maintenant? N'ai-je pas mis en fuite l'ange qui gardait ton chevet? N'ai-je pas ouvert au demon de la luxure l'entree de ton alcove? Ne lui ai-je pas vendu ton ame? et l'ardeur insensee qui consume les flancs de cette creole lascive ne viendra-t-elle pas, comme la robe de Dejanire, s'attacher aux tiens pour les ronger? Oh! malheureux! coupable et malheureux que je suis! que ne puis-je laver de mon sang la honte que j'ai laissee sur cette couche!" Raymon de Ramiere pourrait continuer longtemps sur ce ton, si Noun n'arrivait avec son madras et son tablier, et ne s'etonnait de le voir agenouille, baisant et arrosant de ses larmes le lit d'Indiana. Elle crut qu'il faisait sa priere. Et George Sand ajoute: "Elle ignorait que les gens du monde n'en font pas." Noun etait naive, Indiana pareillement. Le romancier se charge de nous en faire part: "Femmes de France, vous ne savez pas ce que c'est qu'une creole." Desormais c'est suffisamment explique. Par bonheur, et pour effacer l'impression de ce pathos, il est des pages charmantes dans la partie descriptive. Voici, notamment, un paysage nocturne, qui encadre un rendez-vous d'amour: "Il fallait traverser la riviere pour entrer dans le parterre, et le seul passage en cet endroit etait un petit pont de bois jete d'une rive a l'autre; le brouillard devenait plus epais encore sur le lit de la riviere, et Raymon se cramponna a la rampe pour ne pas s'egarer dans les roseaux qui croissaient autour de ses marges. La lune se levait alors, et, cherchant a percer les vapeurs, jetait des reflets incertains sur ces plantes agitees par le vent et par le mouvement de l'eau. Il y avait, dans la brise qui glissait sur les feuilles et frissonnait parmi les remous legers, comme des plaintes, comme des paroles humaines entrecoupees. Un faible sanglot partit a cote de Raymon, et un mouvement soudain ebranla les roseaux; c'etait un courlis qui s'envolait a son approche." Ne trouvez-vous pas dans cette peinture des touches delicates qui rappellent le procede de Jean-Jacques et evoquent la vision d'une toile de Corot? Entre les divers jugements, presque tous elogieux, que provoqua _Indiana_, nous retiendrons seulement celui d'Alfred de Musset, sans ajouter creance a une anecdote de Paul de Musset: il pretend que son frere avait rature sur les premieres pages du roman tous les adjectifs inutiles et que l'exemplaire tomba sous les yeux de George Sand, cruellement atteinte dans son amour-propre litteraire. Ce recit ne concorde guere avec la lettre et les vers, si enthousiastes, qu'Alfred de Musset adressa, le 24 juin 1833, a l'auteur d'_Indiana_: "Madame, "Je prends la liberte de vous envoyer quelques vers que je viens d'ecrire en relisant un chapitre d'_Indiana_, celui ou Noun recoit Raymon dans la chambre de sa maitresse. Leur peu de valeur m'avait fait hesiter a les mettre sous vos yeux, s'ils n'etaient pour moi une occasion de vous exprimer le sentiment d'admiration sincere et profonde qui les a inspires. "Agreez, Madame, l'assurance de mon respect. Alfred de MUSSET." Sand, quand tu l'ecrivais, ou donc l'avais-tu vue, Cette scene terrible ou Noun, a demi-nue, Sur le lit d'Indiana s'enivre avec Raymon? Qui donc te la dictait, cette page brulante Ou l'amour cherche en vain, d'une main palpitante, Le fantome adore de son illusion? En as-tu dans le coeur la triste experience? Ce qu'eprouve Raymond, te le rappelais-tu? Et tous ces sentiments d'une vague souffrance Ces plaisirs sans bonheur, si pleins d'un vide immense, As-tu reve cela, George, ou t'en souviens-tu? N'est-ce pas le reel dans toute sa tristesse, Que cette pauvre Noun, les yeux baignes de pleurs, Versant a son ami le vin de sa maitresse, Croyant que le bonheur, c'est une nuit d'ivresse, Et que la volupte, c'est le parfum des fleurs? Et cet etre divin, cette femme angelique, Que dans l'air embaume Raymon voit voltiger, Cette frele Indiana, dont la forme magique Erre sur les miroirs comme un spectre leger, O George! n'est-ce pas la pale fiancee Dont l'Ange du desir est l'immortel amant? N'est-ce pas l'Ideal, cette amour insensee Qui sur tous les amours plane eternellement? Ah! malheur a celui qui lui livre son ame, Qui couvre de baisers sur le corps d'une femme Le fantome d'une autre, et qui sur la beaute Veut boire l'Ideal dans la realite! Malheur a l'imprudent qui, lorsque Noun l'embrasse, Peut penser autre chose, en entrant dans son lit, Sinon que Noun est belle et que le temps qui passe A compte sur ses doigts les heures de la nuit! Demain viendra le jour; demain, desabusee, Noun, la fidele Noun, par la douleur brisee, Rejoindra sous les eaux l'ombre d'Ophelia; Elle abandonnera celui qui la meprise, Et le coeur orgueilleux qui ne l'a pas comprise Aimera l'autre en vain,--n'est-ce pas, Lelia? _Valentine_, qui parut trois mois apres _Indiana_, avait ete composee a Nohant et achevee pendant les journees caniculaires de l'ete de 1832. Le 6 aout de cette annee, George Sand mandait a sa mere: "Je ne puis mieux faire que de m'enfermer dans mon cabinet et de travailler a _Valentine_." Ce second roman est d'une contexture superieure au premier. Les campagnes du Berry ou il se deroule ont inspire fort heureusement l'ecrivain, a qui elles etaient familieres. "Cette _Vallee Noire_, si inconnue, lisons-nous dans la preface, ce paysage sans grandeur, sans eclat, qu'il faut chercher pour le trouver, et cherir pour l'admirer, c'etait le sanctuaire de mes premieres, de mes longues, de mes continuelles reveries. Il y avait vingt-deux ans que je vivais dans ces arbres mutiles, dans ces chemins raboteux, le long de ces buissons incultes, au bord de ces ruisseaux dont les rives ne sont praticables qu'aux enfants et aux troupeaux." La these de _Valentine_ est la meme que celle d'_Indiana_. George Sand a voulu montrer les dangers et les douleurs des unions mal assorties. "Il parait, ajoute-t-elle, que, croyant faire de la prose, j'avais fait du Saint-Simonisme sans le savoir." Elle pretend n'avoir ni vu si loin ni vise si haut. Elle demandait a la litterature le pain quotidien: "J'etais obligee d'ecrire et j'ecrivais." L'intrigue de ce nouveau roman est assez attachante. Valentine, mariee a un gentilhomme egoiste et cupide, M. de Lansac, aime un simple campagnard, Benedict, qui, comme la plupart des heros de George Sand, n'a pas de profession. C'est le fils de la nature, en face de ce Lansac, produit d'une civilisation factice. Il sera aime de reste, le seduisant Benedict, par toutes celles qui l'approchent, par la riche Athenais, fille du gros fermier Lhery, par Louise, soeur ainee de Valentine, qui a du quitter le toit familial a la suite d'une faute de jeunesse. Entre les trois d'abord son coeur balance, puis s'arrete definitivement a Valentine. Sa tendresse sera payee de retour. Cette fille noble aimera ce virtuose de l'amour, a la fois poete et laboureur. "J'etais nee, dit-elle, pour etre fermiere." Et elle ressentira la premiere commotion en jouant a cache-cache et a colin-maillard, a la nuit tombante, dans les pres du pere Lhery, apres un plantureux repas arrose de champagne. Benedict, guide, ce semble, par l'instinct de l'amour--ou peut-etre en regardant sous le bandeau--atteignait toujours Valentine, la saisissait et, feignant de ne pas la reconnaitre, la gardait dans ses bras un peu plus longtemps qu'il n'etait necessaire. "Ces jeux-la, observe George Sand, sont la plus dangereuse chose du monde." En quoi consistait le charme de Benedict, si irresistible qu'il s'emparait de la chaste Valentine, qu'on nous depeint comme la plus belle oeuvre de la creation et qui s'amourache d'un paysan? Voici les passages ou le romancier trace le portrait de son heros. Benedict, doue d'une voix harmonieuse, chante non loin du chateau. Valentine s'approche de la fenetre, l'ecoute et le regarde, tandis qu'il descend le sentier: "Benedict n'etait pas beau; mais sa taille etait remarquablement elegante. Son costume rustique, qu'il portait un peu theatralement, sa marche legere et assuree sur les bords du ravin, son grand chien blanc tachete qui bondissait devant lui, et surtout son chant, assez flatteur et assez puissant pour suppleer chez lui a la beaute du visage, toute cette apparition dans une scene champetre qui, par les soins de l'art, spoliateur de la nature, ressemblait assez a un decor d'opera, c'etait de quoi emouvoir un jeune cerveau." Et ailleurs: "Benedict n'etait pas absolument depourvu de beaute. Son teint etait d'une paleur bilieuse, ses yeux longs n'avaient pas de couleur; mais son front etait vaste et d'une extreme purete." Or, Valentine le trouve autrement attrayant que son correct et flegmatique fiance, M. de Lansac, secretaire d'ambassade. Il est vrai que celui-ci ne songeait pas a se pencher au-dessus d'un ruisseau pour y contempler, comme dans un miroir, l'image gracieuse de Valentine. Benedict avait de ces attentions romanesques. D'ou son charme victorieux. "Benedict, pale, fatigue, pensif, les cheveux eu desordre; Benedict, vetu d'habits grossiers et couvert de vase, le cou nu et hale; Benedict, assis negligemment au milieu de cette belle verdure, au-dessus de ces belles eaux; Benedict, qui regardait Valentine a l'insu de Valentine, et qui souriait de bonheur et d'admiration, Benedict alors etait un homme; un homme des champs et de la nature, un homme dont la male poitrine pouvait palpiter d'un amour violent, un homme s'oubliant lui-meme dans la contemplation de ce que Dieu a cree de plus beau. Je ne sais quelles emanations magnetiques nageaient dans l'air embrase autour de lui; je ne sais quelles emotions mysterieuses, indefinies, involontaires, firent tout d'un coup battre le coeur ignorant et pur de la jeune comtesse." Toujours est-il que le magnetisme opere, et nous l'entrevoyons a travers des descriptions qui meriteraient d'etre confrontees avec certaines pages de _Madame Bovary_. La melancolie, "ce mal terrible qui avait envahi la destinee de Benedict dans sa fleur", a une influence si communicative que Valentine cede au sortilege. La veille de son mariage, elle accorde, au fond du parc, une entrevue a Benedict, qui se montre "le plus timide des amants et le plus heureux des hommes." Meme scene, a huis clos, la nuit des noces. Benedict pleurait beaucoup; c'etait un preservatif. Et M. de Lansac lui laissait le champ libre, ayant accepte une migraine opportune invoquee par Valentine. De la une scene assez pathetique d'hallucination ou de somnambulisme, a laquelle Benedict assiste avec emotion et qui lui revele un amour partage. Puis, a deux heures du matin, au pied du lit de Valentine, il lui ecrit une lettre d'adieu, avant de s'evader par la fenetre. Cette lettre est un beau morceau de prose. En voici la peroraison: "Je viens de m'approcher de vous, vous dormez, vous etes calme. Oh! si vous saviez comme vous etes belle! oh! jamais, jamais une poitrine d'homme ne renfermera sans se briser tout l'amour que j'avais pour vous. Si l'ame n'est pas un vain souffle que le vent disperse, la mienne habitera toujours pres de vous. Le soir, quand vous irez au bout de la prairie, pensez a moi si la brise souleve vos cheveux, et si, dans ses froides caresses, vous sentez courir tout a coup une haleine embrasee: la nuit, dans vos songes, si un baiser mysterieux vous effleure, souvenez-vous de Benedict." Une situation aussi tendue ne saurait se denouer que de facon tragique. M. de Lansac a ete tue en duel. Valentine va donc pouvoir epouser Benedict. Deja il entonne l'epithalame: "Tu seras suzeraine dans la chaumiere du ravin; tu courras parmi les taillis avec ta chevre blanche. Tu cultiveras tes fleurs toi-meme; tu dormiras sans crainte et sans souci sur le sein d'un paysan. Chere Valentine, que tu seras belle sous le chapeau de paille des faneuses!" Eh bien! non, Benedict meurt sous la fourche d'un paysan jaloux qui le soupconnait de courtiser sa femme, alors qu'elle favorisait les rendez-vous de Valentine. Et celle-ci succombe au desespoir. Le denouement pessimiste de _Valentine_ succede au denouement florianesque et mystique d'_Indiana_. CHAPITRE VIII _LELIA_ _Lelia_ parut au mois d'aout 1833. George Sand, en l'ecrivant, etait dans la periode desesperee, desemparee, qui va de la fin de Jules Sandeau au commencement d'Alfred de Musset, et ou nous verrons passer un jour, un seul jour, et fuir a la hate--plus prestement que Galatee vers les saules--la silhouette de Prosper Merimee. Le succes litteraire etait venu avec _Indiana_, avec _Valentine_, sans satisfaire l'ame inquiete de la femme a qui Jules Sandeau avait laisse un morceau de son nom et qui etait en train d'illustrer celui de George Sand. Du moins ces deux ouvrages, avantageusement vendus a un editeur, avaient procure a la romanciere un capital de trois mille francs qui lui permit de regler son arriere, d'avoir une servante et de s'accorder un peu plus d'aisance. En meme temps, elle recut des propositions de collaboration reguliere a la _Revue de Paris_ et a la _Revue des Deux Mondes_. Elle donna la preference a celle-ci, dont Francois Buloz avait pris la direction en groupant autour de lui les plus eminents litterateurs. A George Sand il assurait par contrat une rente annuelle de quatre mille francs, en echange de trente-deux pages d'ecriture toutes les six semaines. Vers cette epoque, a la faveur du bien-etre qui arrivait, l'auteur d'_Indiana_ quitta le petit logement au cinquieme du quai Saint-Michel, pour aller s'installer 19 quai Malaquais. Le bonheur ne l'y suivit pas. Le 12 decembre 1832, elle ecrit a Maurice: "Nous avons un appartement chaud comme une etuve; nous voyons de grands jardins et nous n'entendons pas le moindre bruit du dehors. Le soir, c'est silencieux et tranquille comme Nohant: c'est tres commode pour travailler. Aussi je travaille beaucoup." Dans l'_Histoire de ma Vie_, elle fournit quelques details complementaires: "Les grands arbres des jardins environnants faisaient un epais rideau de verdure ou chantaient les merles et ou babillaient les moineaux avec autant de laisser-aller qu'en pleine campagne. Je me croyais donc en possession d'une retraite et d'une vie conformes a mes gouts et a mes besoins. Helas! bientot je devais soupirer, la comme partout, apres le repos, et bientot courir en vain, comme Jean-Jacques, a la recherche d'une solitude." C'est, en effet, au quai Malaquais que survint la rupture avec Jules Sandeau, qui avait ete l'hote fort apprecie de la mansarde du quai Saint-Michel. La crise fut soudaine. Au debut de 1833, George Sand eut l'idee de faire une aimable surprise a Sandeau et de revenir de Nohant sans l'avertir. En arrivant au logis, elle le trouva dans l'intime compagnie d'une blanchisseuse, Indiana etait suppleee par Noun! Il se conduisait comme un simple Dudevant. L'amour libre ne valait donc pas mieux que le mariage? Ce fut pour George Sand un effondrement. Vainement celui qu'elle avait congedie essaya de s'excuser et de rentrer en grace. Elle fut, a bon droit, inexorable. Et voici comment elle econduisit ses supplications, le 15 avril 1833: "Je veux croire votre lettre sincere, et, dans ce cas, l'absence pourra seule vous guerir. Si, apres cette reponse, vous persistiez dans des pretentions que je ne pourrais plus attribuer a la folie, j'aurais pour vous fermer ma porte des motifs plus imperieux et plus decisifs encore. Aussi, quelle que soit l'explication que vous preferiez pour la lettre inexplicable que vous m'avez envoyee, je vous prie absolument, litteralement et definitivement, de ne plus vous presenter chez moi." On sent en elle la brisure d'ame. Elle s'ouvre a celui qui fut l'ami sincere et desinteresse de toute sa vie, l'avocat Francois Rollinat, de Chateauroux: "Je ne t'ai pas donne signe de souvenir et de vie depuis bien des mois. C'est que j'ai vecu des siecles; c'est que j'ai subi un enfer depuis ce temps-la. Socialement, je suis libre et plus heureuse. Ma position est exterieurement calme, independante, avantageuse. Mais, pour arriver la, tu ne sais pas quels affreux orages j'ai traverses... Cette independance si cherement achetee, il faudrait savoir en jouir, et je n'en suis plus capable. Mon coeur a vieilli de vingt ans, et rien dans la vie ne me sourit plus. Il n'est plus pour moi de passions profondes, plus de joies vives. Tout est dit. J'ai double le cap." Si, en se separant de Sandeau, elle avait tranche dans le vif, avec la rudesse d'amputation chirurgicale qui lui etait familiere, elle souffrit neanmoins, et tres cruellement, dans son amour et dans son amour-propre. Sa vie et celle de son compagnon etaient si etroitement enchevetrees qu'il y eut une liquidation difficile. Chacun dut reprendre sa part de mobilier, mais le plus gros lot revenait a George Sand qui fournissait a peu pres tout l'argent du menage. Sandeau en convient implicitement dans son roman _Marianna_, ou certain Henry accepte volontiers les subsides de sa maitresse, puisqu'ils ont tout mis en commun. Sur cette pente, on risque de glisser jusqu'a Des Grieux. George Sand, qui avait la bourse aussi liberalement ouverte que le coeur, paya tout ce qu'il fallait pour reconquerir sa pleine liberte. Temoin cette lettre, du mois de juin 1833, a un jeune medecin, Emile Regnault, qui l'avait soignee et qui etait le grand ami de Jules Sandeau: "Je viens d'ecrire a M. Desgranges pour lui donner conge de l'appartement de Jules et lui demander quittance des deux termes echus que je veux payer; l'appartement sera donc a ma charge jusqu'au mois de janvier 1834... Je reprends chez moi le reste de mes meubles. Je ferai un paquet de quelques hardes de Jules, restees dans les armoires, et je les ferai porter chez vous, car je desire n'avoir aucune entrevue, aucune relation avec lui a son retour, qui, d'apres les derniers mots de sa lettre, que vous m'avez montree, me parait devoir ou pouvoir etre prochain. J'ai ete trop profondement blessee des decouvertes que j'ai faites sur sa conduite, pour lui conserver aucun autre sentiment qu'une compassion affectueuse. Faites-lui comprendre, tant qu'il en sera besoin, que rien dans l'avenir ne peut nous rapprocher. Si cette dure commission n'est pas necessaire, c'est-a-dire si Jules comprend de lui-meme qu'il doit en etre ainsi, epargnez-lui le chagrin d'apprendre qu'il a tout perdu, meme mon estime. Il a sans doute perdu la sienne propre. Il est assez puni." Elle avait fait d'ailleurs, pour le tenir a distance, tous les sacrifices utiles. C'est avec l'argent qu'elle lui transmit qu'il put effectuer un voyage en Italie, cette meme annee 1833. George Sand, en lui fermant sa porte, en lui retirant le souper, le gite et le reste, lui laissait du moins un viatique. Elle le congediait en l'indemnisant. C'est le principe de la loi sur les accidents du travail. Un philosophe a dit: "Une femme peut n'avoir qu'un amant, mais elle ne peut pas n'en avoir que deux." Quand la serie est commencee, il faut poursuivre. George Sand continua. _Alea jacta est_. Instituons donc une chronologie. Le second fut encore un homme de lettres, mais qui ne fit que passer, comme l'ombre sur la muraille dont parle Platon. Prosper Merimee et George Sand n'avaient rien de ce qui importait, ni pour se complaire ni meme pour se comprendre. Ce fut une deplorable experience, sans lendemain. Sainte-Beuve y joua-t-il le role facheux de truchement et d'intermediaire? Lui ecrivit-elle apres coup: "Vous me l'avez prete, je vous le rends?" En tous cas, il exerca en cette occurrence l'emploi de confident. Elle lui explique comment, "deja tres vieille et encore un peu jeune", elle commit cette grossiere erreur, sans enthousiasme, par nonchalance et desoeuvrement. Elle avait des pensees de suicide. Prete a s'aller noyer, elle se raccrocha a une branche qui manquait de solidite: "Un de ces jours d'ennui et de desespoir, je rencontrai un homme qui ne doutait de rien, un homme calme et fort, qui ne comprenait rien a ma nature et qui riait de mes chagrins. La puissance de son esprit me fascina entierement; pendant huit jours je crus qu'il avait le secret du bonheur, qu'il me l'apprendrait, que sa dedaigneuse insouciance me guerirait de mes pueriles susceptibilites. Je croyais qu'il avait souffert comme moi, et qu'il avait triomphe de sa sensibilite anterieure. Je ne sais pas encore si je me suis trompee, si cet homme est fort par sa grandeur ou par sa pauvrete." Apres bien des digressions, elle poursuit sa confession en ces termes: "Enfin je me conduisis a trente ans, comme une fille de quinze ne l'eut pas fait... L'experience manqua completement. Je pleurai de souffrance, de degout, de decouragement. Au lieu de trouver une affection capable de me plaindre et de me dedommager, je ne trouvai qu'une raillerie amere et frivole. Si Prosper Merimee m'avait comprise, il m'eut peut-etre aimee, et s'il m'eut aimee, il m'eut soumise, et si j'avais pu me soumettre a un homme, je serais sauvee, car la liberte me ronge et me tue. Mais il ne me connut pas assez, et au lieu de lui en donner le temps, je me decourageai tout de suite." Et voici la conclusion du melancolique episode: "Apres cette _anerie_, je fus plus consternee que jamais, et vous m'avez vue en humeur de suicide tres reelle." De l'aventure et de la lettre ou elle est resumee avec toute la sincerite d'un _mea culpa_, il sied de retenir cette phrase decisive: "Je ne me convainquis pas assez d'une chose, c'est que j'etais absolument et completement Lelia." Elle l'ecrit un mois avant la publication du roman, mais deja elle en avait lu les principaux passages a Sainte-Beuve qui, au lendemain de la lecture, le 10 mars 1833, lui adressait ses felicitations et ses remerciements enthousiastes. Ce morceau d'intime critique litteraire a ete publie par M. de Spoelberch de Lovenjoul, dans la _Veritable Histoire de "Elle et Lui_." C'est la consecration du talent ou plutot du genie de George Sand par le juge le plus avise: "Madame, je ne veux pas tarder a vous dire combien la soiree d'hier et ce que j'y ai entendu m'a deja fait penser depuis, et combien _Lelia_ m'a continue et pousse plus loin encore dans mon admiration serieuse et mon amitie sentie pour vous... Ce sera votre livre de philosophie, votre vue generale sur le monde et la vie. Tous vos romans suivants en seront eclaires d'en haut et y gagneront une autorite grave qui ne leur serait venue que plus lentement... Je ne vous dirai jamais assez combien j'ai ete saisi de tant de fermete, de suite et d'abondance, a travers des regions si generales, si profondes, si habitees a chaque pas par l'effroi et le vertige. Etre femme, avoir moins de trente ans, et qu'il n'y paraisse en rien au dehors quand on a sonde ces abimes; porter cette science, qui, a nous, nous devasterait les tempes et nous blanchirait les cheveux, la porter avec legerete, aisance, sobriete de discours,--voila ce que j'admire avant tout. C'est _Lelia_ en vous-meme, dans la substance de votre ame, dans ce que vous avez longuement senti et raisonne, dans ce que vous en exprimez si puissamment quand vous voulez le peindre, et aussi dans ce que vous savez en derober aux yeux sous le simple exterieur et l'habitude ordinaire. Allez, madame, vous etes une nature bien rare et forte. Quelque corrosive qu'ait ete la liqueur dans le calice, le metal du calice est vierge et n'a pas ete altere." Si hardie que fut la metaphore, et quoique ce _metal vierge_ dut un peu deconcerter George Sand, elle pretait aux flatteries et aux louanges de Sainte-Beuve une oreille attentive. C'est lui qui la determina, si nous en croyons l'_Histoire de ma Vie_, a publier _Lelia_. Elle affirme avoir compose d'abord des fragments epars, puis les avoir relies par le fil d'une donnee romanesque. Toutefois elle mandait a Francois Rollinat, le 26 mai 1833: "Je t'enverrai un livre que j'ai fait depuis que nous nous sommes quittes. C'est une eternelle causerie entre nous deux. Nous en sommes les plus graves personnages. Quant aux autres, tu les expliqueras a ta fantaisie. Tu iras, au moyen de ce livre, jusqu'au fond de mon ame et jusqu'au fond de la tienne." Lelia, c'est donc bien--comme elle se complaisait a le confesser a Sainte-Beuve--George Sand elle-meme. L'ouvrage a ete concu et ecrit dans l'abattement, dans la desesperance, alors qu'elle s'isolait en sa reverie pour tracer la synthese du doute, de la souffrance, et la maladive inquietude d'une ame errante, incapable de se fixer au rivage d'aucune certitude. "C'est, dit-elle, un livre qui n'a pas le sens commun au point de vue de l'art, mais qui n'en a ete que plus remarque par les artistes, comme une chose d'inspiration spontanee." Dans _Lelia_, de meme que dans la _Nouvelle Heloise_--et il existe entre ces deux oeuvres des traits de ressemblance caracteristiques--ce n'est point a l'intrigue qu'il faut s'attacher, mais bien au developpement prestigieux de la pensee, a l'art de la forme et a l'ampleur du style. Aimee par le jeune poete Stenio, Lelia ne peut l'aimer d'amour. Elle appartient toute a la melancolie, a la desesperance, qui se sont emparees de son imagination et de son coeur, en tuant chez elle le don de la tendresse. A Stenio elle ne saurait accorder que la sollicitude affectueuse d'une mere ou d'une soeur. Il a d'autres visees. Ce qu'il demande n'est pas ce qu'elle offre. Tout le roman roulera sur ce mecompte, qui n'est pas d'ordre purement metaphysique. Sa confiance, Lelia l'a octroyee a Trenmor, un ancien libertin qui a tue sa maitresse dans une orgie, est devenu forcat, et au bagne s'est metamorphose en parangon de vertu, comme plus tard le Jean Valjean des _Miserables_. Cependant, pour fuir Stenio, elle s'est retiree dans les ruines d'une abbaye qui s'ecroulent en une nuit de tempete. Elle est arrachee a la mort par le moine Magnus, une maniere de disciple de saint Antoine, mais moins refractaire a la tentation, et qui est harcele par tous les aiguillons du desir. C'est un devancier, moins realiste, de frere Archangias, dans la _Faute de l'abbe Mouret_. Lelia se desinteresse des troubles de Magnus, mais elle voudrait apaiser ceux du triste et beau Stenio. De ce soin elle charge sa soeur Pulcherie, qu'elle retrouve apres bien des annees de separation et qui, au lieu de s'adonner a la metaphysique, prodigue aux hommes des consolations momentanees et mercenaires. Entre les deux soeurs George Sand a menage une antithese qui se peut ainsi resumer: Pulcherie, c'est la courtisane du corps; Lelia, la courtisane de l'ame. Et l'on retrouve la l'echo des controverses de l'auteur avec son amie, l'actrice Marie Dorval. A la faveur de la nuit, une substitution s'opere, dans une fete de la villa Bambucci. Stenio, qui a passe des heures delicieuses a philosopher avec Lelia, s'aventure dans des appartements sombres et ne reconnait qu'a l'aube Pulcherie. Desespoir du poete, detresse de Lelia. Seule Pulcherie ne se plaint pas. Desormais Stenio est voue a la debauche, et Lelia au cloitre. Elle s'enferme et devient abbesse au couvent des Camaldules, pour regenerer la regle d'observance et faire regner le christianisme integral, avec la purete des ages primitifs. Elle pense ramener dans les sentiers de la vertu un cardinal pervers, qui s'interesse passionnement a la communaute et a la reverende mere abbesse: nous sommes dans une atmosphere moins ascetique que celle de Port-Royal. Stenio, dont l'amour s'est transforme en jalousie et en haine, se deguise en religieuse et vient participer a une conference contradictoire d'edification, ou l'orthodoxie de Lelia triomphe de son diabolique adversaire. Faute de mieux, il essaie d'enlever une des novices, la princesse Claudia. Mais Lelia, vengeresse de l'honneur du couvent, surgit comme un fantome et entrave ses desseins. Que reste-t-il au poete, sans abbesse, sans novice, sinon de se noyer dans le lac prochain? Il met ce projet a execution, et il est temps, car le roman est deja tres long, debordant de digressions fastueuses, de descriptions variees et de tirades eloquentes. Lelia, qui n'a pas voulu partager la vie de Stenio, tient a le rejoindre dans la mort. C'est une femme d'un caractere complique et contradictoire. Mais l'au dela, parait-il, ne comporte pas de solutions definitives; car Trenmor, voyant sur le lac, non loin des tombes de Lelia et de Stenio, voltiger deux feux follets qui tantot se rapprochent, tantot s'eloignent, se demande si les infortunes ont reussi, dans un effort posthume, a accrocher leurs atomes. Et ce Trenmor, qui est en meme temps un grand reformateur, le mysterieux carbonaro et franc-macon Valmarina, reprend son baton pour aller soulager d'autres douleurs humaines. La route sera longue. George Sand, se commentant elle-meme, a essaye d'expliquer, dans un morceau adresse a Francois Rollinat, que les divers personnages de _Lelia_ sont comme les reflets et les modalites de son etre, les formes successives de sa pensee et de sa vie: "Magnus, c'est mon enfance, Stenio ma jeunesse, Lelia est mon age mur. Trenmor sera ma vieillesse peut-etre." Plus veridique nous apparait l'interpretation donnee dans la seconde preface du livre, celle de l'edition revue de 1836, d'apres laquelle les personnages representent les divers elements de synthese philosophique du dix-neuvieme siecle: "Pulcherie, l'epicureisme heritier des sophismes du siecle dernier; Stenio, l'enthousiasme et la faiblesse d'un temps ou l'intelligence monte tres haut, entrainee par l'imagination, et tombe tres bas, ecrasee par une realite sans poesie et sans grandeur; Magnus, le debris d'un clerge corrompu et abruti." Quant a Lelia, c'est, au dire de George Sand, "la personnification encore plus que l'avocat du spiritualisme de ces temps-ci; spiritualisme qui n'est plus chez l'homme a l'etat de vertu, puisqu'il a cesse de croire au dogme qui le lui prescrivait, mais qui reste et restera a jamais, chez les nations eclairees, a l'etat de besoin et d'aspiration sublime, puisqu'il est l'essence meme des intelligences elevees." La substance des caracteres ainsi determinee, cherchons a preciser les lineaments de ces physionomies. Lelia d'abord. Stenio lui ecrit du style le plus tendu et avec des sentiments presque surhumains, a tout le moins suraigus: "J'aurais voulu m'agenouiller devant vous et baiser la _trace embaumee_ de vos pas." Ceci donne le ton et comme le parfum du livre, ou toutes les sensations analysees ont une acuite extreme. Le vrai portrait de Lelia nous est offert au cours d'un bal costume chez le riche musicien Spuela. Elle a "le vetement austere et pourtant recherche, la paleur, la gravite, le regard profond d'un jeune poete d'autrefois." Et Stenio, qui la contemple avec extase, s'ecrie amoureusement: "Regardez Lelia, regardez cette grande taille grecque sous ces habits de l'Italie devote et passionnee, cette beaute antique dont la statuaire a perdu le moule, avec l'expression de reverie profonde des siecles philosophiques; ces formes et ces traits si riches; ce luxe d'organisation exterieure dont un soleil homerique a seul pu creer les types maintenant oublies... Regardez! C'est le marbre sans tache de Galatee avec le regard celeste du Tasse, avec le sourire sombre d'Alighieri. C'est l'attitude aisee et chevaleresque des jeunes heros de Shakespeare; c'est Romeo, le poetique amoureux; c'est Hamlet, le pale et ascetique visionnaire; c'est Juliette, Juliette demi-morte, cachant dans son sein le poison et le souvenir d'un amour brise." Puis l'enumeration continue, avec Raphael, avec Corinne au Capitole, avec le page silencieux de Lara. Et tous ces hommes, et toutes ces femmes, toutes ces idealites, c'est Lelia! Elle nous apparait aussi dans le cadre prestigieux de la nature, et c'est sous le pinceau de George Sand un paysage d'une magie transcendante et d'une perspective infinie: "Hier, a l'heure ou le soleil descendait derriere le glacier, noye dans des vapeurs d'un rose bleuatre, alors que l'air tiede d'un beau soir d'hiver glissait dans vos cheveux, et que la cloche de l'eglise jetait ses notes melancoliques aux echos de la vallee; alors, Lelia, je vous le dis, vous etiez vraiment la fille du ciel. Les molles clartes du couchant venaient mourir sur vous et vous entouraient d'un reflet magique. Vos yeux leves vers la voute bleue ou se montraient a peine quelques etoiles timides, brillaient d'un feu sacre. Moi, poete des bois et des vallees, j'ecoutais le murmure mysterieux des eaux, je regardais les molles ondulations des pins faiblement agites, je respirais le suave parfum des violettes sauvages qui, au premier jour tiede qui se presente, au premier rayon de soleil pale qui les convie, ouvrent leurs calices d'azur sous la mousse dessechee. Mais vous, vous ne songiez point a tout cela; ni les fleurs, ni les forets, ni le torrent, n'appelaient vos regards. Nul objet sur la terre n'eveillait vos sensations, vous etiez toute au ciel. Et quand je vous montrai le spectacle enchante qui s'etendait sous nos pieds, vous me dites, en elevant la main vers la voute etheree: "_Regardez cela!_" O Lelia! vous soupiriez apres votre patrie, n'est-ce pas? vous demandiez a Dieu pourquoi il vous oubliait si longtemps parmi nous, pourquoi il ne vous rendait pas vos ailes blanches pour monter a lui?" Trenmor, l'ex-forcat devenu presque prophete, est a l'unisson de la tenebreuse Lelia. Il inquiete, il effraie Stenio, qui interroge sa decevante amie: "Quel est donc cet homme pale que je vois maintenant apparaitre comme une vision sinistre dans tous les lieux ou vous etes?... Quand il m'approche, j'ai froid; si son vetement effleure le mien, j'eprouve comme une commotion electrique." Et il ajoute: "Avec lui, vous n'etes jamais gaie. Voyez si j'ai sujet d'etre jaloux!" Quelle est l'origine de cet homme? Lelia l'apprend a Stenio. Il avait des tresors gagnes par l'abjection de ses parents; son pere avait ete le favori d'une reine galante, sa mere etait la servante de sa rivale. Et il en rougissait. Jugez a quel point! "Ses larmes tombaient au fond de sa coupe dans un festin, comme une pluie d'orage dans un jour brulant." De son palais il est alle en un cachot, son genie devoye l'a conduit au bagne. "On le vit briser ses meubles, ses glaces et ses statues au milieu de ses orgies, et les jeter par les fenetres au peuple ameute. On le vit souiller ses lambris superbes et semer son or en pluie sans autre but que de s'en debarrasser, couvrir sa table et ses mets de fiel et de fange, et jeter loin de lui dans la boue des chemins ses femmes couronnees de fleurs." Pourquoi n'avait-il pas d'amour? Lelia repond: "Parce qu'il n'avait pas de Dieu." Au bagne, "il versait avec ses larmes une goutte de baume celeste dans des coupes a jamais abreuvees de fiel." Et voila l'homme avec qui, en compagnie de Lelia, Stenio n'hesite pas a monter en barque sur le lac endormi! Trenmor, enveloppe d'un manteau sombre, tient la barre du gouvernail, Stenio manie les rames. Un grand calme descend. "La brise tombe tout a coup, comme l'haleine epuisee d'un sein fatigue de souffrir." Lelia reve, en regardant le sillage de la barque ou palpitent des etoiles. Et Trenmor soupire, en distinguant les arbres du rivage prochain: "Vous ramez trop vite, Stenio, vous etes bien presse de nous ramener parmi les hommes." Stenio, au gre de certains critiques, c'est Alfred de Musset; mais ils oublient que _Lelia_, fut composee entre l'ete de 1832 et la fin du printemps de 1833, que l'oeuvre etait terminee, deja lue a Sainte-Beuve et livree a l'imprimeur, lorsque le poete et la femme de lettres se rencontrerent au mois de juin 1833. Tout au plus Alfred de Musset a-t-il pu fournir l'_Inno ebrioso_, l'hymne bachique qu'entonne Stenio au cours d'un souper, et dont voici les premieres et les dernieres strophes, empreintes d'un romantisme eperdu et delirant: Que le chypre embrase circule dans mes veines! Effacons de mon coeur les esperances vaines, Et jusqu'au souvenir Des jours evanouis dontl'importune image, Comme au fond d'un lac pur un tenebreux nuage, Troublerait l'avenir! Oublions, oublions! La supreme sagesse Est d'ignorer les jours epargnes par l'ivresse, Et de ne pas savoir Si la veille etait sobre, ou si de nos annees Les plus belles deja disparaissaient, fanees Avant l'heure du soir. Qu'on m'apporte un flacon, que ma coupe remplie Deborde, et que ma levre, en plongeant dans la lie De ce flot radieux, S'altere, se desseche et redemande encore Une chaleur nouvelle a ce vin qui devore Et qui m'egale aux Dieux! Sur mes yeux eblouis qu'un voile epais descende! Que ce flambeau confus palisse et que j'entende, Au milieu de la nuit, Le choc retentissant de vos coupes heurtees, Comme sur l'Ocean les vagues agitees Par le vent qui s'enfuit! Et si Dieu me refuse une mort fortunee, De gloire et de bonheur a la fois couronnee, Si je sens mes desirs. D'une rage impuissante immortelle agonie, Comme un pale reflet d'une lampe ternie, Survivre a mes plaisirs, De mon maitre jaloux insultant le caprice, Que ce vin genereux abrege le supplice Du corps qui s'engourdit, Dans un baiser d'adieu que nos levres s'etreignent, Qu'en un sommeil glace tous mes desirs s'eteignent, Et que Dieu soit maudit! En admettant que, dans l'edition remaniee et amplifiee de 1836, Alfred de Musset ait inspire a George Sand certains traits complementaires, il n'est pas le Stenio de 1833, l'enfant pur et suave, ainsi depeint par Trenmor: "Je n'ai point vu de physionomie d'un calme plus angelique, ni de bleu dans le plus beau ciel qui fut plus limpide et plus celeste que le bleu de ses yeux. Je n'ai pas entendu de voix plus harmonieuse et plus douce que la sienne; les paroles qu'il dit sont comme les notes faibles et veloutees que le vent confie aux cordes de la harpe. Et puis sa demarche lente, ses attitudes nonchalantes et tristes, ses mains blanches et fines, son corps frele et souple, ses cheveux d'un ton si doux et d'une mollesse si soyeuse, son teint changeant comme le ciel d'automne, ce carmin eclatant qu'un regard de vous, Lelia, repand sur ses joues, cette paleur bleuatre qu'un mot de vous imprime a ses levres, tout cela, c'est un poete, c'est un jeune homme vierge, c'est une ame que Dieu envoie souffrir ici-bas pour l'eprouver avant d'en faire un ange." Que deviendra Stenio au contact de Lelia, de Lelia qui definit en ces termes l'amour immaterialise: "Ce n'est pas une violente aspiration de toutes les facultes vers un etre cree, c'est l'aspiration sainte de la partie la plus etheree de notre ame vers l'inconnu?" Il lui repond, avec des reminiscences d'Hamlet: "Doute de Dieu, doute des hommes, doute de moi-meme, si tu veux, mais ne doute pas de l'amour, ne doute pas de ton coeur, Lelia!" Ou bien elle murmure melancoliquement: "Pauvres hommes, que savons-nous?" Et il lui replique, avec une precoce sagesse: "Nous savons seulement que nous ne pouvons pas savoir." Du moins il revait de connaitre le ciel, et Lelia lui revele l'enfer. Bien seche, en effet, pour cette candeur d'adolescent, est la doctrinaire du desenchantement qui, plus encore que Pulcherie, derriere l'amour voit le degout, la tristesse, la haine, et semble uniquement susceptible d'aimer, comme la Samaritaine, "celui qui, ne parmi les hommes, vecut sans faiblesse et sans peche, celui qui dicta l'Evangile et transforma la morale humaine pour une longue suite de siecles, et dont on peut dire qu'il est vraiment le fils de Dieu." Ici-bas, Lelia--et sans doute George Sand--sait ou se prendre, mais non pas ou se fixer. "Je fus, dit-elle, infidele en imagination, non seulement a l'homme que j'aimais, mais chaque lendemain me vit infidele a celui que j'avais aime la veille." Encore que ce soit un peu precipite, Lelia avoue ses engouements successifs pour le musicien, le philosophe, le comedien, le poete, le peintre, le sculpteur. "J'embrassai, s'ecrie-t-elle, plusieurs fantomes a la fois." Entendez-vous, o Alfred de Musset, o Chopin, o Michel de Bourges, et vous tous qui formez une longue theorie amoureuse derriere la Muse de _Lelia?_ A Stenio cependant elle ne peut offrir qu'une tendresse epuree, de platoniques embrassements, "l'amour qu'on connait au sejour des anges, la ou les ames seules brulent du feu des saints desirs." Et le jeune homme, decu dans ses esperances et ses convoitises, lui jette cet anatheme: "Adieu, tu m'as bien instruit, bien eclaire, je te dois la science; maudite sois-tu, Lelia!" Elle a bu, selon le mot de Trenmor, "les larmes brulantes des enfants dans la coupe glacee de l'orgueil;" puis, en la solitude du couvent, elle vide son calice parmi le secret de ses nuits melancoliques. L'homme qu'elle pourrait aimer n'est pas ne, et ne naitra peut-etre, dit-elle, que plusieurs siecles apres sa mort. Auparavant, il faut que de grandes revolutions s'accomplissent, et d'abord que le catholicisme disparaisse; car, tant qu'il subsistera, "il n'y aura ni foi, ni culte, ni progres chez les hommes." Elle a meconnu Stenio et ne commence a en avoir conscience que lorsqu'elle voit, "au bord de l'eau tranquille, sur un tapis de lotus d'un vert tendre et veloute, dormir pale et paisible le jeune homme aux yeux bleus." Alors elle assigne a celui qui n'est plus rendez-vous dans l'eternite. Lelia prenait des echeances plus lointaines que George Sand. Celle-la n'offrait a Stenio que des attendrissements apres deces. Celle-ci accueillera moins fierement Alfred de Musset et lui fera meme escorte sur la route de Venise. La dame de Nohant n'etait pas abbesse des Camaldules. CHAPITRE IX ALFRED DE MUSSET ET LE VOYAGE A VENISE Le succes de _Lelia_ fut prodigieux. Ce roman symbolique, ou se retrouve la phraseologie du romantisme, obtint l'adhesion et emporta les eloges des critiques les plus severes, notamment Sainte-Beuve et Gustave Planche. Celui-ci, qui epancha dans la _Revue des Deux Mondes_ son admiration de classique impenitent, semble n'avoir ete pour George Sand qu'un ami litteraire des plus devoues. Elle s'en explique, sans ambages, au cours des lettres ecrites a Sainte-Beuve, en juillet et aout 1833: "On le regarde comme mon amant, on se trompe. Il ne l'est pas, ne l'a pas ete et ne le sera pas." Le pauvre Gustave Planche avait les charges de l'emploi, sans en recueillir les benefices. Il poussait l'obligeance jusqu'a faire sortir et promener, les jours de conge, le jeune Maurice Dudevant, eleve au college Henri IV. Non content de mettre sa plume au service de George Sand, il provoquait pour elle, en combat singulier--tel un chevalier du moyen age arborant les couleurs de sa dame--certain Capo de Feuillide qui, dans l'_Europe litteraire_ du 22 aout 1833, avait parle de _Lelia_ irreverencieusement. Le duel eut lieu, mais l'issue n'en fut pas tragique, aucun des adversaires n'ayant ete atteint. Toutefois on assure que la balle de Gustave Planche alla, dans un pre voisin, tuer une vache que Buloz dut payer cherement a son proprietaire. Seul, en effet, le directeur de la _Revue des Deux Mondes_ etait assez cossu pour assumer une si lourde indemnite. A ce sujet fut composee une complainte, presque aussi longue que celle de Fualdes, et intitulee: "Complainte historique et veritable sur le fameux duel qui survint entre plusieurs hommes de plume, tres inconnus dans Paris, a l'occasion d'un livre dont il a ete beaucoup parle de differentes manieres, ainsi qu'il est relate dans la presente complainte." Il y a vingt-quatre couplets. Citons les trois premiers: Monsieur Capot de Feuillide Ayant insulte _Lelia_, Monsieur Planche, ce jour-la, S'eveilla fort intrepide, Et fit preuve de valeur Entre midi et une _heur!_ Il ecrivit une lettre Dans un francais tres correct, Se plaignant que, sans respect, On osat le meconnaitre; Et, plein d'indignation, Il passa son pantalon. Buloz, dedans sa chambrette, Sommeillait innocemment. Il s'eveille incontinent, Et bailla d'un air fort bete, Lorsque Planche entra soudain, Un vieux journal a la main. Et voici la conclusion rimee de cette memorable affaire, qui ne fit pas verser de sang, mais beaucoup d'encre: Les combattants en presence Firent feu des quatre pieds. Planche tira le premier, A cent toises de distance; Feuillide, comme un eclair, Riposta, cent pieds en l'air. "Cessez cette boucherie, Crierent les assistants, C'est assez repandre un sang Precieux a la patrie; Planche a lave son affront Par sa detonation." Dedans les bras de Feuillide Planche s'elance a l'instant, Et lui dit en sanglotant: "Nous sommes deux intrepides, Je suis satisfait vraiment, Vous aussi probablement." Alors ils se separerent, Et depuis ce jour fameux, Ils vecurent tres heureux. Et c'est de cette maniere Qu'on a enfin reconnu De George Sand la vertu. Cette vertu, solennellement attestee, allait cependant subir une nouvelle secousse. Apres la rupture avec Jules Sandeau et la courte et facheuse epreuve avec Prosper Merimee, le coeur de George Sand etait libre, et Lelia, au milieu de ses travaux, avait du vague a l'ame. Gustave Planche n'etait pour elle qu'un officieux et un charge d'affaires, Sainte-Beuve un confident et presque un confesseur laique. Elle cherchait d'autres amities litteraires. Qui? Nous avons la trace de ses hesitations et de ses tatonnements. Elle ecrit, le 11 mars 1833, a son mentor, Sainte-Beuve: "A propos, reflexion faite, je ne veux pas que vous m'ameniez Alfred de Musset. Il est tres dandy, nous ne nous conviendrions pas, et j'avais plus de curiosite que d'interet a le voir. Je pense qu'il est imprudent de satisfaire toutes ses curiosites, et meilleur d'obeir a ses sympathies. A la place de celui-la, je veux donc vous prier de m'amener Dumas en l'art de qui j'ai trouve de l'ame, abstraction faite du talent. Il m'en a temoigne le desir, vous n'aurez donc qu'un mot a lui dire de ma part; mais venez avec lui la premiere fois, car les premieres fois me sont toujours fatales." Elle se souvenait de Merimee. Dumas vint et ne revint pas. Sa belle humeur copieuse ne pouvait s'accommoder de la sensibilite subtile de George Sand. Alors celle-ci se retourne vers Sainte-Beuve, et lui demande d'autres presentations. On essayait de tous les genres, on tata meme des philosophes. Elle ecrit, en avril 1833, a son cicerone, qui tenait l'emploi de fourrier ou de pourvoyeur sentimental: "Mon ami, je recevrai M. Jouffroy de votre main." La livraison ne fut pas faite. Lelia recula devant un personnage aussi grave. "Je crains un peu, dit-elle a Sainte-Beuve, ces hommes vertueux de naissance. Je les apprecie bien comme de belles fleurs et de beaux fruits, mais je ne sympathise pas avec eux; ils m'inspirent une sorte de jalousie mauvaise et chagrine; car, apres tout, pourquoi ne suis-je pas comme eux? Je suis aupres d'eux dans la situation des bossus qui haissent les hommes bien faits; les bossus sont generalement puerils et mechants, mais les hommes bien faits ne sont-ils pas insolents, fats et cruels envers les bossus?" A l'image de Diogene allumant sa lanterne, George Sand cherchait un homme, moins leger que Sandeau, plus stable que Merimee, moins affaire que Dumas, plus sociable que Jouffroy. Elle rencontra Alfred de Musset, au mois de juin 1833. Ce fut--si nous en croyons le frere du poete, son biographe et son panegyriste--a un grand diner offert aux redacteurs de la _Revue_ chez les _Freres provencaux_. Paul de Musset ajoute: "Les convives etaient nombreux; une seule femme se trouvait parmi eux. Alfred fut place pres d'elle a table. Elle l'engagea simplement et avec bonhomie a venir chez elle. Il y alla deux ou trois fois, a huit jours d'intervalle, et puis il y prit habitude et n'en bougea plus." C'est outre mesure precipiter les evenements. George Sand ne fut pas tout a fait si expeditive; mais en la calomniant, soit dans la _Biographie_, soit dans _Lui et Elle_, Paul de Musset a toujours cru remplir un devoir de famille. Le vrai est que, le 24 juin, Alfred de Musset adressait a George Sand les fameux vers, _Apres la lecture d'Indiana_, puis, quelques jours plus tard, un passage de _Rolla_ qu'il etait en train de composer et qu'accompagnait un billet ceremonieux, ainsi concu: "Voila, Madame, le fragment que vous desirez lire, et que je suis assez heureux pour avoir retrouve, en partie dans mes papiers, en partie dans ma memoire. Soyez assez bonne pour faire en sorte que votre petit caprice de curiosite ne soit partage par personne. "Votre bien devoue serviteur, "Alfred de MUSSET." Pres de deux mois s'ecoulent. _Lelia_ parait dans les premiers jours d'aout 1833, puisqu'il en est fait mention au _Journal de la Librairie_ du 10 aout. George Sand offre un exemplaire du roman a Alfred de Musset, avec cette dedicace sur le tome premier: "A monsieur mon gamin d'Alfred, _George_", et cette autre sur le tome II: "A monsieur le vicomte Alfred de Musset, hommage respectueux de son devoue serviteur, George Sand." Elle le prenait, on le voit, sur un ton assez familier, et lui-meme marquait dans sa correspondance une progression d'intimite qu'il n'est pas sans interet de noter. Voici un premier billet, encore reserve d'allure: "Votre aimable lettre a fait bien plaisir, Madame, a une espece d'idiot entortille dans de la flanelle comme une epee de bourgmestre... Que vous ayez le plus tot possible la fantaisie de perdre une soiree avec lui, c'est ce qu'il vous demande surtout. Votre bien devoue, "Alfred de MUSSET." Quelques jours plus tard, la camaraderie s'accentue: "Je suis oblige, Madame, de vous faire le plus triste aveu: je monte la garde mardi prochain; tout autre jour de la semaine ou ce soir meme, si vous etiez libre, je suis tout a vos ordres et reconnaissant des moments que vous voulez bien me sacrifier. Votre maladie n'a rien de plaisant, quoique vous ayez envie d'en rire. Il serait plus facile de vous couper une jambe que de vous guerir. Malheureusement on n'a pas encore trouve de cataplasme a poser sur le coeur. Ne regardez pas trop la lune, je vous en prie, et ne mourez pas avant que nous ayons execute ce beau projet de voyage dont nous avons parle. Voyez quel egoiste je suis; vous dites que vous avez manque d'aller dans l'autre monde; je ne sais vraiment pas trop ce que je fais dans celui-ci." "Tout a vous de coeur. "Alfred de MUSSET." Dans une lettre, c'est souvent le post-scriptum qu'il faut lire avec le plus d'attention, et c'est la formule finale qui laisse volontiers pressentir l'intensite des sentiments. Ici, "tout a vous de coeur" a remplace "votre bien devoue serviteur" du debut. Puis voici le billet par lequel il accuse reception des deux nouveaux volumes qui lui sont communiques en bonnes feuilles: "J'ai recu _Lelia_. Je vous en remercie, et, bien que j'eusse resolu de me conserver cette jouissance pour la nuit, il est probable que j'aurai tout lu avant de retourner au corps de garde. "Si, apres avoir raisonnablement trempe vos doigts dans l'encre, vous vous couchez prosaiquement, je souhaite que Dieu vous delivre de votre mal de tete. Si vous avez reellement l'idee d'aller vous percher sur les tours de Notre-Dame, vous serez la meilleure femme du monde, si vous me permettez d'y aller avec vous. Pourvu que je rentre a mon poste le matin, je puis disposer de ma veillee patriotique. Repondez-moi un mot, et croyez a mon amitie sincere. "Alfred de MUSSET." Sur tous les premiers incidents de cette liaison litteraire et sentimentale, l'_Histoire de ma Vie_ est silencieuse, la _Correspondance_ de George Sand, editee par les soins de son fils, ne contient aucune lettre, la _Biographie_ d'Alfred de Musset par son frere est muette ou de mauvaise foi. Les seuls documents authentiques et dignes de creance sont les lettres de George Sand a Sainte-Beuve, publiees chez Calmann Levy par M. Emile Aucante avec une introduction de M. Rocheblave, et les lettres inedites d'Alfred de Musset a George Sand que la famille du poete n'a pas voulu laisser imprimer, mais que l'on colporte sous le manteau. Il en a paru des passages dans la biographie d'Alfred de Musset par Arvede Barine, dans les etudes de M. Maurice Clouard inserees a la _Revue de Paris_, et dans le volume de M. Paul Marieton, _Une Histoire d'Amour_. Voici, _in extenso_, le texte de la lettre adressee a madame Sand, 19 quai Malaquais, vers le milieu de juillet, et ou Alfred de Musset formule son appreciation sur _Lelia_. Il y a de l'amour, c'est-a-dire de l'hyperbole et de la flatterie, dans cet eloge aussi enthousiaste pour la femme que pour le livre: "Eprouver de la joie a la lecture d'une belle chose faite par un autre, est le privilege d'une ancienne amitie. Je n'ai pas ces droits aupres de vous, Madame; il faut cependant que je vous dise que c'est la ce qui m'est arrive en lisant _Lelia_. "J'etais, dans ma petite cervelle, tres inquiet de savoir ce que c'etait; cela ne pouvait pas etre mediocre, mais enfin ca pouvait etre bien des choses, avant d'etre ce que cela est. Avec votre caractere, vos idees, votre nature de talent, si vous eussiez echoue la, je vous aurais regardee comme valant le quart de ce que vous valez. Vous savez que malgre tout votre cher mepris pour vos livres, que vous regardez comme des especes de contre-parties des memoires de vos boulangers, etc., etc., vous savez, dis-je, que pour moi un livre c'est un homme ou rien. Je me soucie autant que de la fumee d'une pipe, de tous les arrangements, combinaisons, drames, qu'a tete reposee et en travaillant pour votre plaisir vous pourriez imaginer et combiner. Il y a dans _Lelia_ des vingtaines de pages qui vont droit au coeur, franchement, vigoureusement, tout aussi belles que celles de _Rene_ et _Lara_. Vous voila George Sand; autrement vous eussiez ete madame une telle, faisant des livres. "Voila un insolent compliment. Je ne saurais en faire d'autres. Le public vous les fera. Quant a la joie que j'ai eprouvee, en voici la raison. "Vous me connaissez assez pour etre sure a present que jamais le mot ridicule de "Voulez-vous ou ne voulez-vous pas?" ne sortira de mes levres avec vous. Il y a la mer Baltique entre vous et moi sous ce rapport. Vous ne pouvez donner que l'amour moral, et je ne puis le rendre a personne (en admettant que vous ne commenciez pas tout bonnement par m'envoyer paitre, si je m'avisais de vous le demander); mais je puis etre, si vous m'en jugez digne, non pas meme votre ami--c'est encore trop moral pour moi--mais une espece de camarade sans consequence et sans droits, par consequent sans jalousie et sans brouilles, capable de fumer votre tabac, de chiffonner vos peignoirs, et d'attraper des rhumes de cerveau en philosophant avec vous sous tous les marronniers de l'Europe moderne. Si, a ce titre, quand vous n'avez rien a faire, ou envie de faire une betise (comme je suis poli!) vous voulez bien de moi pour une heure ou une soiree, au lieu d'aller ces jours-la chez madame une telle, faisant des livres, j'aurai affaire a mon cher monsieur George Sand, qui est desormais pour moi un homme de genie. Pardonnez-moi de vous le dire en face, je n'ai aucune raison pour mentir. "A vous de coeur. "Alfred de MUSSET." _Lelia_ avait servi d'entree en matiere ou de pretexte. Sous le couvert de la litterature, la declaration etait faite, par un artifice analogue a cette figure de rhetorique qui s'appelle la preterition. L'aveu ne semble pas avoir ete mal accueilli. Tres peu de jours apres, Alfred de Musset, qui avait un joli talent de dessinateur et surtout de caricaturiste, adresse a sa correspondante un petit portrait crayonne avec ces mots: "Mon cher George, vos beaux yeux noirs que j'ai outrages hier, m'ont trotte dans la tete ce matin. Je vous envoie cette ebauche, toute laide qu'elle est, par curiosite, pour voir si vos amis la reconnaitront et si vous la reconnaitrez vous-meme. _Good night. I am gloomy to-day_." Nous approchons de l'instant decisif. Les lettres d'Alfred de Musset se font de plus en plus familieres. En voici une dont la date est sure--28 juillet--comme on peut le constater par l'article qu'elle vise dans le _Journal des Debats_ et qui traitait avec dedain le _Spectacle dans un fauteuil_ et les _Contes d'Espagne et d'Italie_: "Je crois, mon cher George, que tout le monde est fou ce matin. Vous qui vous couchez a quatre heures, vous m'ecrivez a huit. Moi qui me couche a sept, j'etais tout grand eveille au beau milieu de mon lit, quand votre lettre est venue. Mes gens auront pris votre commissionnaire pour un usurier, car on l'a renvoye sans reponse. Comme j'etais en train de vous lire et d'admirer la sagesse de votre style, arrive un de mes amis (toujours a huit heures) lequel ami se leve ordinairement a deux heures de l'apres-midi. Il etait cramoisi de fureur contre un article des _Debats_ ou l'on s'efforce, ce matin meme, de me faire un tort commercial de quelques douzaines d'exemplaires. En vertu de quoi j'ai essaye mon rasoir dessus. "J'irai certainement vous voir a minuit. Si vous etiez venue hier soir, je vous aurais remerciee sept fois comme ange consolateur et demi, ce qui fait bien proche de Dieu. J'ai pleure comme un veau pour faire ma digestion, apres quoi je suis accouche par le forceps de cinq vers et _une_(?) hemistiche, et j'ai mange un fromage a la creme qui etait tout aigre. "Que Dieu vous conserve en joie, vous et votre progeniture, jusqu'a la vingt-et-unieme generation. _Yours truly_ Alfred de MUSSET. George Sand, qui avait en si peu de temps eprouve de tels deboires d'amour, affectait-elle de ne pas entendre les sollicitations du poete? Ou voulait-elle--ce qui est bien feminin--l'amener et l'obliger a des supplications encore plus pressantes? Toujours est-il que l'auteur de la _Ballade a la Lune_ dut mettre les points sur les i et formuler sa requete sentimentale. Il le fit dans une lettre naive et touchante, exempte de cet insupportable dandysme qui recherchait les mots et le genre anglais: "Mon cher George, j'ai quelque chose de bete et de ridicule a vous dire: Je vous l'ecris sottement, au lieu de vous l'avoir dit, je ne sais pourquoi, en rentrant de cette promenade. J'en serai desole ce soir. Vous allez me rire au nez, me prendre pour un faiseur de phrases dans tous mes rapports avec vous jusqu'ici. Vous me mettrez a la porte et vous croirez que je mens. Je suis amoureux de vous, je le suis depuis le premier jour ou j'ai ete chez vous. J'ai cru que je m'en guerirais tout simplement, en vous voyant a titre d'ami. Il y a beaucoup de choses dans votre caractere qui pourraient m'en guerir. J'ai tache de me le persuader tant que j'ai pu; mais je paye trop cher les moments que je passe avec vous. J'aime mieux vous le dire, et j'ai bien fait, parce que je souffrirai bien moins pour m'en guerir a present, si vous me fermez votre porte. "Cette nuit, pendant que (_ces deux derniers mots ont ete biffes par George Sand a la plume, et la ligne suivante est coupee aux ciseaux dans la lettre originale d'Alfred de Musset._) "J'avais resolu de vous faire dire que j'etais a la campagne, mais je ne veux pas vous faire de mysteres, ni avoir l'air de me brouiller sans sujet. Maintenant, George, vous allez dire: "Encore un qui va m'ennuyer!" comme vous dites. Si je ne suis pas tout a fait le premier venu pour vous, dites-moi, comme vous me l'auriez dit hier en me parlant d'un autre, ce qu'il faut que je fasse. Mais, je vous en prie, si vous voulez me dire que vous doutez de ce que je vous ecris, ne me repondez plutot pas du tout. Je sais comme vous pensez de moi, et je n'espere rien en vous disant cela. Je ne puis qu'y perdre une amie et les seules heures agreables que j'ai passees depuis un mois. Mais je sais que vous etes bonne, que vous avez aime, et je me confie a vous, non pas comme a une maitresse, mais comme a un camarade franc et loyal. George, je suis un fou de me priver du plaisir de vous voir pendant le peu de temps que vous avez encore a passer a Paris, avant votre voyage a la campagne et votre depart pour l'Italie, ou nous aurions passe de belles nuits, si j'avais de la force. Mais la verite est que je souffre et que la force me manque. "Alfred de MUSSET." On n'a pas, par grand malheur, la reponse de George Sand a cette epitre qui fleure un parfum de sincerite juvenile. Ce ne dut etre ni un acquiescement ni un refus, mais une parole de vague esperance qui maintenait et surexcitait l'exaltation du poete. Il est au seuil de la Terre promise et il se desespere, dans une autre lettre qu'on n'a jamais entierement citee. La voici en sa teneur integrale: "Je voudrais que vous me connaissiez mieux, que vous voyiez qu'il n'y a dans ma conduite envers vous ni rouerie ni orgueil affecte, et que vous ne me fassiez pas plus grand ni plus petit que je ne suis. Je me suis livre sans reflexion au plaisir de vous voir et de vous aimer. Je vous ai aimee, non pas chez vous, pres de vous, mais ici, dans cette chambre ou me voila seul a present. C'est la que je vous ai dit ce que je n'ai dit a personne. "Vous souvenez-vous que vous m'avez dit un jour que quelqu'un vous avait demande si j'etais Octave ou Celio, et que vous aviez repondu: "Tous les deux, je crois?" Ma folie a ete de ne vous en montrer qu'un, George, et quand l'autre a parle, vous lui avez repondu comme a... (_Les deux lignes suivantes ont ete coupees._) "A qui la faute? A moi. Plaignez ma triste nature qui s'est habituee a vivre dans un cercueil scelle, et haissez les hommes qui m'y ont force. "Voila un mur de prison, disiez-vous hier, tout viendrait s'y briser."--Oui, George, voila un mur; vous n'avez oublie qu'une chose, c'est qu'il y a derriere un prisonnier. "Voila mon histoire tout entiere, ma vie passee, ma vie future. Je serai bien avance, bien heureux, quand j'aurai barbouille de mauvaises rimes les murs de mon cachot. Voila un beau calcul, une belle organisation, de rester muet en face de l'etre qui peut vous comprendre, et de faire de ses souffrances un tresor sacre pour le jeter dans toutes les voiries, dans tous les egouts, a six francs l'exemplaire. Pouah! "Plaignez-moi, ne me meprisez pas. Puisque je n'ai pu parler devant vous, je mourrai muet. Si mon nom est ecrit dans un coin de votre coeur, quelque faible, quelque decoloree qu'en soit l'empreinte, ne l'effacez pas. Je puis embrasser une fille galeuse et ivre-morte, mais je ne puis embrasser ma mere. "Aimez ceux qui savent aimer, je ne sais que souffrir. Il y a des jours ou je me tuerais; mais je pleure ou j'eclate de rire; non pas aujourd'hui, par exemple. "Adieu, George, je vous aime comme un enfant." L'appel de Musset fut entendu, sa priere exaucee, dans les tout premiers jours d'aout. On le peut pressentir, d'apres une lettre que George Sand adressait a Sainte-Beuve le 3 aout et ou elle semble secouer le pessimisme de _Lelia_. Son aversion, recemment declaree, pour l'amour n'est plus irreductible. "Quoique j'en medise souvent, ecrit-elle, comme je fais de mes plus saintes convictions aux heures ou le demon m'assiege, je sais bien qu'il n'y a que cela au monde de beau et de sacre." Vite, elle eprouve le besoin de crier sa passion, de la rendre publique et de l'arborer comme une cocarde. Elle s'en ouvre a Sainte-Beuve, le 25 aout, dans les termes les plus explicites; car elle veut qu'il voie clair dans sa conduite, qu'il connaisse ses actions et ses intentions: "Je me suis enamouree, et cette fois tres serieusement, d'Alfred de Musset. Ceci n'est plus un caprice, c'est un attachement senti... Il ne m'appartient pas de promettre a cette affection une duree qui vous la fasse paraitre aussi sacree que les affections dont vous etes susceptible. J'ai aime une fois pendant six ans[1], une autre fois pendant trois[2], et, maintenant, je ne sais pas de quoi je suis capable. Beaucoup de fantaisies ont traverse mon cerveau, mais mon coeur n'a pas ete aussi use que je m'en effrayais; je le dis maintenant parce que je le sens. [Note 1: Aurelien de Seze.] [Note 2: Jules Sandeau.] "Loin d'etre affligee et meconnue[3], je trouve cette fois une candeur, une loyaute, une tendresse qui m'enivrent. C'est un amour de jeune homme et une amitie de camarade. C'est quelque chose dont je n'avais pas l'idee, que je ne croyais rencontrer nulle part, et surtout la. [Note 3: Ceci est un retour vers Prosper Merimee.] "Je l'ai niee, cette affection, je l'ai repoussee, je l'ai refusee d'abord, et puis je me suis rendue, et je suis heureuse de l'avoir fait. Je m'y suis rendue par amitie plus que par amour, et l'amour que je ne connaissais pas s'est revele a moi sans aucune des douleurs que je croyais accepter." Apres cette affirmation qui n'est flatteuse ni pour Casimir Dudevant, ni pour Aurelien de Seze, ni pour Jules Sandeau, ni pour Prosper Merimee, George Sand ajoute, comme si elle reclamait la benediction d'un confesseur: "Je suis heureuse, remerciez Dieu pour moi... Si vous etes etonne et effraye peut-etre de ce choix, de cette reunion de deux etres qui, chacun de leur cote, niaient ce qu'ils ont cherche et trouve l'un dans l'autre, attendez, pour en augurer les suites, que je vous aie mieux raconte ce nouveau roman... Je ne sais pas si ma conduite hardie vous plaira. Peut-etre trouverez-vous qu'une femme doit cacher ses affections. Mais je vous prie de voir que je suis dans une situation tout a fait exceptionnelle, et que je suis forcee de mettre desormais ma vie privee au grand jour." Pour avancer dans cette voie sans encombre, elle demande l'assistance de deux ou trois nobles ames, entre lesquelles est Sainte-Beuve, et elle conclut sur le mode mystique: "Ce sont des freres et des soeurs que je retrouverai dans le sein de Dieu au bout du pelerinage." Un mois plus tard, elle reprend son hosannah, dans une lettre du 19 septembre au meme Sainte-Beuve: "Je suis heureuse, tres heureuse, mon ami. Chaque jour je m'attache davantage a _lui_; chaque jour je vois s'effacer de lui les petites choses qui me faisaient souffrir; chaque jour je vois luire et briller les belles choses que j'admirais. Et puis encore, par dessus tout, ce qu'il est, il est _bon enfant_, et son intimite m'est aussi douce que sa preference m'a ete precieuse. Vous etes heureux aussi, mon ami. Vous aimez, vous etes aime. Tant mieux. Apres tout, voyez-vous, il n'y a que cela de bon sur la terre. Le reste ne vaut pas la peine qu'on se donne pour manger et dormir tous les jours." Pendant que George Sand epanchait ainsi ses confessions et son bonheur, Alfred de Musset s'etait installe chez elle. De cette vie nouvelle, ou la delicatesse du poete supportait malaisement certains bohemes, hotes familiers du logis, Paul de Musset nous a trace, dans _Lui et Elle_, une peinture un peu chargee. George Sand eut tot fait, d'ailleurs, d'ecarter ceux de ses amis, de vieille ou fraiche date, qui deplaisaient a son aristocratique compagnon. Il semble, toutefois, qu'Alfred de Musset, au debut, ne temoigna pas des repugnances aussi vives, non plus que des exigences aussi acariatres; car c'est la belle humeur qui domine dans les versiculets par lui consacres a peindre les reunions du quai Malaquais: George est dans sa chambrette Entre deux pots de fleurs, Fumant sa cigarette, Les yeux baignes de pleurs. Buloz, assis par terre, Lui fait de doux serments; Solange par derriere Gribouille ses romans. Plante comme une borne, Boucoiran tout mouille Contemple d'un oeil morne Musset tout debraille. Dans le plus grand silence, Paul, se versant du the, Ecoute l'eloquence. De Menard tout crotte. Planche saoul de la veille Est assis dans un coin Et se cure l'oreille Avec le plus grand soin. La mere Lacouture Accroupie au foyer Renverse la friture Et casse un saladier. De colere pieuse Gueroult tout palpitant Se plaint d'une dent creuse Et des vices du temps. Pale et melancolique, D'un air mysterieux, Papet, pris de colique, Demande ou sont les lieux. Aussi bien les plaisanteries et les mystifications etaient a la mode dans ce milieu jeune et joyeux, d'ou l'on elimina Gustave Planche, sous pretexte qu'il manquait de tenue, en realite parce qu'il avait ete epris de George Sand et la traitait sur un ton familier de camaraderie. Le critique atrabilaire s'eloigna en maugreant et en gardant rancune a Musset de l'avoir evince. Il y avait, quai Malaquais, des inventions drolatiques que n'eussent pas desavouees les heros folatres d'Henri Murger. Temoin ce diner ou figuraient plusieurs redacteurs de la _Revue_, notamment le severe Lerminier. On lui donna pour voisin de table le mime Debureau qui, ce soir-la, avait revetu, au lieu du blanc costume de Pierrot, l'habit noir et la mine grave d'un diplomate anglais. Tout le long du repas, il garda le silence professionnel. C'est seulement au dessert, apres une dissertation copieuse de Lerminier sur la politique etrangere, qu'il voulut expliquer a sa maniere l'equilibre europeen. Il lanca son assiette en l'air, la recut et la fit tournoyer sur la pointe du couteau. Lerminier n'avait jamais entendu interpreter de la sorte les traites de 1815. Cependant la place d'Alfred de Musset etait demeuree vide. On regrettait vivement son absence. Le diner fut servi assez mal par une jeune servante tres novice, en costume de Cauchoise, "avec le jupon court, les bas a cotes, la croix d'or au cou et les bras nus." Elle commettait maladresse sur maladresse, mais plusieurs des convives la regardaient avec interet. Troublee sans doute, elle laissait tomber les plats, posait les assiettes a l'envers, et, pendant la conference sur l'equilibre europeen, elle versa le contenu d'une carafe sur le crane et dans le cou de Lerminier. La Normande appetissante n'etait autre qu'Alfred de Musset que personne n'avait reconnu sous son deguisement. Seule George Sand etait dans la confidence. La Cauchoise prit place a table a cote du diplomate, et l'on imagine si la soiree s'acheva gaiement. Au mois de septembre, les deux amants, lasses du tumulte de Paris et peut-etre aussi de la surveillance indiscrete qu'exercait Paul de Musset, se rendirent a Fontainebleau. Ils y passerent plusieurs semaines. De ce sejour on retrouve la trace dans l'oeuvre de l'un et l'autre ecrivain, dans le _Souvenir_ et la _Confession d'un enfant du siecle_, de meme que dans divers romans, prefaces ou pages detachees de George Sand. C'est la qu'ils concurent le projet d'un voyage en Italie qui, deux mois apres, se realisait. On a peine a croire, avec Arvede Barine, que deja a Fontainebleau Alfred de Musset ait manifeste ces ecarts de caractere, ces violences d'humeur dont s'accuse Octave dans la _Confession d'un enfant du siecle_. Nous n'avons pas le droit d'accueillir a la lettre et d'imputer au poete toutes les defaillances d'un personnage d'imagination qui n'est pas exactement son double. Certes il y a un trait d'eternelle verite dans les vers fameux: Ah! malheur a celui qui laisse la debauche Planter le premier clou sous sa mamelle gauche! Le coeur d'un homme vierge est un vase profond; Lorsque la premiere eau qu'on y verse est impure, La mer y passerait sans laver la souillure, Car l'abime est immense et la tache est au fond. Alfred de Musset etait libertin, buveur et fantasque; mais a Fontainebleau il aimait George Sand avec toute l'ardeur du premier enthousiasme, et ne pouvait manquer de se contraindre. Plus tard il donnera a ses vices, a ses soupcons et a ses violences, libre carriere avec frenesie. Le voyage en Italie decide, il s'agissait d'obtenir, d'une part l'assentiment de madame de Musset mere, de l'autre celui de M. Dudevant. Il ne tenait pas beaucoup de place dans l'existence de George Sand, mais il restait, somme toute, un mari et allait etre oblige de s'occuper de la petite Solange, rentree a Nohant, et de veiller sur Maurice, eleve au college Henri IV, sortant le dimanche chez sa grand'mere Dupin. Alfred de Musset, dans l'intervalle de ses debauches et des hallucinations qui deja le hantaient durant l'excursion a Franchard pres de Fontainebleau, etait d'une humeur joyeuse et meme gamine, qui contrastait avec la reverie sentimentale et lyrique de George Sand. Il atteste cette gaiete naturelle dans la serie de dessins, de croquis et de caricatures que possede M. de Spoelberch de Lovenjoul. On y voit de nombreuses esquisses representant George Sand, "le nez legerement busque, la bouche sensuelle, l'oeil imperieux"; un Merimee dedaigneux, avec cette legende: _Carvajal renfoncant une expansion_; un Sainte-Beuve sournoisement paterne, orne de cette devise: _le bedeau du temple de Gnide canonisant une demoiselle infortunee_; un jeune homme a la chevelure ondee, a la redingote serree comme autour d'un corset, qui figure Musset dessine par lui-meme, et au-dessous: _Don Juan allant emprunter dix sous pour payer son ideale et enfoncer Byron_; enfin un oeil, une bouche, une meche de cheveux, une verrue ou se herisse un poil, un bonnet grec, le tout symbolisant Francois Buloz, avec ce commentaire: _Fragments de la Revue trouves dans une caisse vide_. Suivent des types humoristiques, comme ceux qui illustreront les _Comedies et Proverbes_, et qui sont ici denommes: "Le chevalier _Colombat du Roseau vert_, l'abbe _Potiron de Vent du soir_, le baron _Pretextat de Clair de lune_, le marquis _Gerondif de Pimprenelle_." Tous ces croquis et nombre d'autres sont reunis dans un album qui a appartenu a George Sand. Sur le premier feuillet figure une inscription, sinueuse et desordonnee, ainsi concue: "_Le public est prie de ne pas se meprendre. Ceci est l'album de George Sand, Le receptacle informe de ses aberrations mentales Et autres. Je soussigne, Mussaillon Ier, Declare que mon album n'est pas si cochonne que ca. Celui qui a inscrit son nom Sur ce stupide album n'est qu'un vil facetieux. Il est vexant d'etre accuse des turpitudes de George Sand_ MUSSAILLON Ier." Ce temperament d'enfant gate, a la fantaisie debridee et maladive, aux soubresauts nerveux et convulsifs, presque hysteriques, s'accordait, au debut, avec les instincts maternels de George Sand. Il avait de soudains caprices qu'il fallait immediatement satisfaire. Autour de lui, dans sa famille, on avait pris l'habitude de lui ceder. Pourtant, le projet ou plutot l'idee fixe du voyage en Italie rencontra une resistance inusitee. Sur ce point, Paul de Musset semble avoir dit vrai dans la _Biographie_, quand il relate qu'aux premieres ouvertures d'Alfred leur mere repondit: "Jamais je ne donnerai mon consentement a un voyage que je regarde comme une chose dangereuse et fatale. Je sais que mon opposition sera inutile et que tu partiras, mais ce sera contre mon gre et sans ma permission." Devant les larmes de sa mere, il parut ceder et alla donner contre-ordre aux preparatifs d'un depart tout prochain. George Sand ne se resigna pas si aisement. Voici comment elle intervint le jour meme, si nous en croyons Paul de Musset: "Ce soir-la, vers neuf heures, notre mere etait seule avec sa fille au coin de feu, lorsqu'on vint lui dire qu'une dame l'attendait a la porte dans une voiture de place, et demandait instamment a lui parler. Elle descendit accompagnee d'un domestique. La dame inconnue se nomma; elle supplia cette mere desolee de lui confier son fils, disant qu'elle aurait pour lui une affection et des soins maternels. Les promesses ne suffisant pas, elle alla jusqu'aux serments. Elle y employa toute son eloquence, et il fallait qu'elle en eut beaucoup, puisqu'elle vint a bout d'une telle entreprise. Dans un moment d'emotion, le consentement fut arrache." Selon ce recit, George Sand aurait reussi, par des paroles dorees, a consommer sans violence l'enlevement ou plutot le detournement d'un jeune homme a peine sorti de minorite. C'est a peu pres la meme version que nous donne madame de Musset dans une lettre ecrite le 10 avril 1859, apres l'apparition de _Lui et Elle_, et qui a ete rendue publique grace a M. Maurice Clouard,[4] vigilant gardien de la memoire d'Alfred de Musset. Elle rapporte, en des termes analogues a ceux de la _Biographie_, la venue de George Sand dans un fiacre, 59 rue de Grenelle: "Je montai dans cette voiture, dit madame de Musset, voyant une femme seule. C'etait _Elle_. Alors elle employa toute l'eloquence dont elle etait maitresse a me decider a lui confier mon fils, me repetant qu'elle l'aimerait comme une mere, qu'elle le soignerait mieux que moi. Que sais-je? La sirene m'arracha mon consentement. Je lui cedai, tout en larmes et a contre-coeur, car _il avait une mere prudente_, bien qu'elle ait ose dire le contraire dans _Elle et Lui_." [Note 4: _Alfred de Musset et George Sand_, par M. Maurice Clouard, dans la _Revue de Paris_ du 15 aout 1896.] Quand elle redigeait cette lettre aigrie et portait cette accusation, madame de Musset etait enfievree par le conflit de recriminations retrospectives qui avait suivi la mort de son fils et ou, de part et d'autre, on eut le tort de batailler sur une tombe. Elle oubliait que, vingt-cinq ans plus tot, le 17 mars 1834, elle ecrivait de Paris a Alfred, malade a Venise: "J'ai une bien grande reconnaissance pour madame Sand et pour tous les soins qu'elle t'a donnes. Que serais-tu devenu sans elle? C'est affreux a penser." A distance, la gratitude s'est transformee en invectives et en calomnies. N'est-il donc pas possible d'analyser de sang-froid les torts respectifs de deux etres de genie, doues de caracteres foncierement incompatibles, au cours de ce voyage qui leur semblait une echappee vers quelque Terre promise? Paul de Musset, ame cancaniere et rancuniere, note qu'il les conduisit, "par une soiree brumeuse et triste, jusqu'a la malle-poste ou ils monterent au milieu de circonstances de mauvais augure." Est-ce parce qu'ils partaient le jeudi 13 decembre? Dans _Lui et Elle_, Pierre--lisez Paul--qui accompagne les voyageurs, observe que leur voiture etait la treizieme, qu'elle heurta la borne sous la porte cochere des messageries et renversa, au coin de la rue Jean-Jacques Rousseau, un tonneau de porteur d'eau et l'homme qui le trainait. Voila, dans la fiction, et sans doute aussi dans la realite, ce que Paul de Musset appelait "des circonstances de mauvais augure!" L'_Histoire de ma Vie_, ou George Sand glisse sur ce voyage comme chat sur braise et mentionne a peine le nom de son compagnon, en indiquant assez etrangement qu'elle regrettait de ne pas avoir ses enfants avec elle, fournit cependant quelques details pour le trajet en bateau a vapeur de Lyon a Avignon. Ils lierent connaissance avec Beyle, qui, sous le pseudonyme de Stendhal, a publie des oeuvres vantees outre mesure par toute une ecole legerement fetichiste, eprise de cette maniere seche, satirique et coupante. Il regagnait Civita-Vecchia, ou il occupait vaguement un poste de consul. George Sand signale le brillant de sa conversation et l'amertume de son esprit, immuablement dedaigneux et moqueur. "Je ne crois pas, dit-elle, qu'il fut mechant; il se donnait trop de peine pour le paraitre." C'etait une affectation, une pose. En deux jours elle eut fait le tour de cette intelligence que plusieurs declarent si profonde et si complexe. Au Pont-Saint-Esprit, "il fut d'une gaiete folle, se grisa raisonnablement, et, dansant autour de la table avec ses grosses bottes fourrees, devint quelque peu grotesque et pas du tout joli." A Avignon, il manifesta ses sentiments esthetiques et son horreur de l'idolatrie, en apostrophant dans une eglise un vieux christ en bois peint, enorme et fort laid, auquel il montrait le poing furieusement. On se separa a Marseille sans regret. Beyle apparaissait ennuyeux, fatigant et meme obscene en ses propos. Il se rendait a Genes par la voie de terre. "Je confesse, dit George Sand, que j'avais assez de lui, et que, s'il eut pris la mer, j'aurais peut-etre pris la montagne. C'etait, du reste, un homme eminent--ajoute-t-elle avec bienveillance--d'une sagacite plus ingenieuse que juste en toutes choses appreciees par lui, d'un talent original et veritable, ecrivant mal, et disant pourtant de maniere a frapper et a interesser vivement ses lecteurs." De Marseille George Sand adressait, le 18 decembre, a son fils Maurice une lettre qu'elle ne montra sans doute pas a Alfred de Musset. Elle ne pouvait tenir a l'un et a l'autre le meme langage. Il lui fallait etre maternelle en partie double. "Mon cher petit, ecrivait-elle au collegien, je vais m'embarquer sur la mer pour aller en Italie. Je n'y resterai pas longtemps; ne te chagrine pas. Ma sante me force a passer quelque temps dans un pays chaud. Je retournerai pres de toi, le plus tot possible. Tu sais bien que je n'aime pas a vivre loin de mes petits miochons, bien gentils tous deux, et que j'aime plus que tout au monde. Je voudrais bien vous avoir avec moi et vous mener partout ou je vais." En verite, Maurice et Solange eussent ete plutot genants durant ce voyage sentimental, et les raisons de sante qu'invoque George Sand ne nous semblent pas peremptoires. La fievre la prit a Genes dont le climat lui etait defavorable, et c'est la aussi que surgirent ses premiers dissentiments avec Alfred de Musset. Sur ce point _Lui et Elle_, par miracle, ne contredit pas _Elle et Lui_. Dans l'un et l'autre roman, Genes est le theatre des querelles naissantes entre Laurent et Therese, entre Olympe et Edouard de Falconey. La version de George Sand est assez imprecise: on est en presence d'un jeune homme paresseux et dissipe, ou meme dissolu. La fiction de Paul de Musset reproche, au contraire, a la jeune femme d'avoir tenu des propos etranges devant deux Italiens, de familles patriciennes, avec qui ils avaient fait la traversee et qu'ils retrouvaient a Genes. Comme on parlait de la defense de cette ville par Massena, elle aurait raconte que, "dans ce temps-la, sa mere accompagnait a l'armee un officier superieur, a qui son pere l'enleva pour l'epouser, et que sa naissance avait ete un resultat si prompt de cette union que la celebration du mariage avait precede d'un mois seulement son entree en ce monde." Malgre le mecontentement de son ami et l'etonnement des deux Italiens, elle insista, parait-il, en raillant les prejuges de gentilhommerie et en vantant sa mere qui etait une femme forte, obeissant au voeu de la nature. Nous laisserons cette aventure pour compte a l'auteur de _Lui et Elle_, d'autant que nul indice n'en vient manifester l'authenticite et qu'elle doit emaner de l'imagination haineuse et perfide de Paul de Musset. Du voyage par mer de Genes a Livourne, de la visite a Pise et du sejour a Florence, ni George Sand ni son compagnon ne semblent avoir voulu nous transmettre d'autre trace que la simple notation de leur itineraire. On sait que, sur tout cet episode, Alfred de Musset observa un silence qui contraste avec les commerages tardifs et malsonnants que colporta son frere, lorsque la volonte du poete ne fut plus la pour lui fermer la bouche et lui arreter la plume. George SDu voyage par mer de Genes a Livourne, de la visite a Pise et du sejourand, dans l'_Histoire de ma Vie_, relate simplement qu'ils jouerent a pile ou face s'ils iraient a Venise ou a Rome. "_Venise face_ retomba dix fois sur le plancher." Par Bologne et Ferrare, ils gagnerent Venise, ou le passeport d'Alfred de Musset fut vise le 19 janvier 1834. Le "bon pour sejour" porte la signature du consul de France, Silvestre de Sacy. L'arrivee a Venise, qui a inspire tant d'ecrivains, ne pouvait manquer de solliciter la plume de George Sand. Elle l'a decrite dans une page, retrouvee et publiee par le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, et qu'on peut regarder soit comme le debut d'un roman abandonne, soit comme un morceau d'autobiographie. L'heroine est atteinte de cette meme fievre qui depuis Genes n'avait pas quitte la compagne d'Alfred de Musset. Il y a la des traits qui n'appartiennent pas au domaine de la fiction: "Il etait dix heures du soir lorsque le miserable _legno_, qui nous cahotait depuis le matin sur la route seche et glacee, s'arreta a Mestre. C'etait une nuit de janvier sombre et froide. Nous gagnames le rivage dans l'obscurite. Nous descendimes a tatons dans une gondole. Le chargement de nos paquets fut long. Nous n'entendions pas un mot de venitien. La fievre me jetait dans une apathie profonde. Je ne vis rien, ni la greve, ni l'onde, ni la barque, ni le visage des bateliers. J'avais le frisson, et je sentais vaguement qu'il y avait dans cet embarquement quelque chose d'horriblement triste. Cette gondole noire, etroite, basse, fermee de partout, ressemblait a un cercueil. Enfin je la sentis glisser sur le flot... Il faisait si noir que nous ne savions pas si nous etions en pleine mer ou sur un canal etroit et borde d'habitations. J'eus, un instant, le sentiment de l'isolement. Dans ces tenebres, dans ce tete-a-tete avec un enfant que ne liait point a moi une affection puissante, dans cette arrivee chez un peuple dont nous ne connaissions pas un seul individu et dont nous n'entendions pas meme la langue, dans le froid de l'atmosphere dont l'abattement de la fievre ne me laissait plus la force de chercher a me preserver, il y avait de quoi contrister une ame plus forte que la mienne. Mais l'habitude de tout risquer a tout propos m'a donne un fond d'insouciance plus efficace que toutes les philosophies. Qui m'eut predit que cette Venise, ou je croyais passer en voyageur, sans lui rien donner de ma vie, et sans en rien recevoir, sinon quelques impressions d'artiste, allait s'emparer de moi, de mon etre, de mes passions, de mon present, de mon avenir, de mon coeur, de mes idees, et me ballotter comme la mer ballotte un debris, en le frappant sur ses greves jusqu'a ce qu'elle l'ait rejete au loin, et, faible jouet, avec mepris? Qui m'eut predit que cette Venise allait me separer violemment de mon idole, et me garder avec jalousie dans son enceinte implacable, aux prises avec le desespoir, la joie, l'amour et la misere?... Tout a coup Theodore, ayant reussi a tirer une des coulisses qui servent de double persienne aux gondoles, et regardant a travers la glace, s'ecria:--Venise!" Suit une description qui merite d'etre citee, car elle donne une impression a la fois veridique et pittoresque: "Quel spectacle magique s'offrait a nous a travers ce cadre etroit! Nous descendions legerement le superbe canal de la Giudecca; le temps s'etait eclairci, les lumieres de la ville brillaient au loin sur ces vastes quais qui font une si large et si majestueuse avenue a la cite reine! Devant nous, la lune se levait derriere Saint-Marc, la lune mate et rouge, decoupant sous son disque enorme des sculptures elegantes et des masses splendides. Peu a peu, elle blanchit, se contracta, et, montant sur l'horizon au milieu de nuages lourds et bizarres, elle commenca d'eclairer les tresors d'architecture variee qui font de la place Saint-Marc un site unique dans l'univers. "Au mouvement de la gondole, qui louvoyait sur le courant de la Giudecca, nous vimes passer successivement sur la region lumineuse de l'horizon la silhouette de ces monuments d'une beaute sublime, d'une grandeur ou d'une bizarrerie fantastique: la corniche transparente du palais ducal, avec sa decoupure arabe et ses campaniles chretiens soutenus par mille colonnettes elancees, surmontees d'aiguilles legeres; les coupoles arrondies de Saint-Marc, qu'on prendrait la nuit pour de l'albatre quand la lune les eclaire; la vieille Tour de l'Horloge avec ses ornements etranges; les grandes lignes regulieres des Procuraties; le Campanile, ou Tour de Saint-Marc, geant isole, au pied duquel, par antithese, un mignon portique de marbres precieux rappelle en petit notre Arc triomphal, deja si petit, du Carrousel; enfin, les masses simples et severes de la Monnaie, et les deux colonnes grecques qui ornent l'entree de la Piazzetta. Ce tableau ainsi eclaire nous rappelait tellement les compositions capricieuses de Turner qu'il nous sembla encore une fois voir Venise en peinture, dans notre memoire ou dans notre imagination. "--Que nous sommes heureux! s'ecria Theodore. Cela est beau comme le plus beau reve. Voila Venise comme je la connaissais, comme je la voulais, comme je l'avais vue quand je la chantais dans mes vers. Et cette lune qui se leve expres pour nous la montrer dans toute sa poesie! Ne dirait-on pas que Venise et le ciel se mettent en frais pour notre reception? Quelle magnifique entree! Ne sommes-nous pas benis? Allons, voila un heureux presage. Je sens que la Muse me parlera ici. Je vais enfin retrouver l'Italie que je cherche depuis Genes sans pouvoir mettre la main dessus! "Pauvre Theodore! Tu ne prevoyais pas..." Plus succinctement, mais presque dans les memes termes, l'_Histoire de ma Vie_ traduit une impression analogue. George Sand a la passion de Venise. Toutefois, si elle allait y chercher la sante, l'erreur etait grossiere. L'insalubrite de la ville egale son charme prestigieux. C'est le lieu d'election de la fievre typhoide. Tandis que George Sand continuait a etre souffrante, Alfred de Musset tomba malade. Il menait, il est vrai, l'existence la plus agitee, et la plus contraire aux gouts comme aux habitudes de sa compagne. Alors qu'elle s'asseyait le soir a sa table de travail pour envoyer de la copie a Buloz, il reprenait la vie de noctambule, qui a Paris commencait de l'epuiser et faisait le desespoir de madame de Musset. Il courait les tavernes et les filles, doublement intemperant. Deja, a Genes, a Florence, George Sand avait eu sujet de plainte. Des l'arrivee a Venise, elle avait ferme sa porte. Ils n'etaient plus qu'amis, ils avaient recouvre leur liberte respective. C'est ce que passent sous silence tous les biographes et les apologistes d'Alfred de Musset. Les deux voyageurs s'etaient installes dans un appartement de l'hotel Danieli. George Sand dut s'aliter durant deux semaines. Pendant sa maladie, Musset frequentait les brelans; car il n'etait pas seulement buveur et libertin, mais follement joueur. Il perdit dix mille francs et alla le lendemain se confesser a son amie: il lui fallait payer ou se tuer. George Sand--et nous avons sur ce point le temoignage d'Edmond Plauchut--demanda la somme a Buloz, a titre d'avance qu'elle devait rembourser en copie. Par retour du courrier le directeur de la _Revue_ lui accorda satisfaction. Des le debut de sa convalescence, elle fut donc obligee de se remettre au travail pour acquitter en manuscrit les dettes de jeu du poete. Jamais les defenseurs d'Alfred de Musset n'ont revoque en doute l'allegation formelle d'Edmond Planchut et de Francois Buloz. A peine George Sand avait-elle repris sa tache litteraire qu'elle dut mener de front des devoirs de garde-malade. Elle s'en explique avec un tact et une delicatesse extremes dans l'_Histoire de ma Vie_: "Alfred de Musset subit bien plus gravement que moi l'effet de l'air de Venise, qui foudroie beaucoup d'etrangers, on ne le sait pas assez. Il fit une maladie grave; une fievre typhoide le mit a deux doigts de la mort. Ce ne fut pas seulement le respect du a un beau genie qui m'inspira pour lui une grande sollicitude et qui me donna, a moi tres malade aussi, des forces inattendues; c'etait aussi les cotes charmants de son caractere et les souffrances morales que de certaines luttes, entre son coeur et son imagination creaient sans cesse a cette organisation de poete. Je passai dix-sept jours a son chevet, sans prendre plus d'une heure de repos sur vingt-quatre." C'est bien une fievre typhoide que relate George Sand, et il n'est pas permis de transformer la nature de la maladie, comme l'a fait sans aucune preuve l'ecrivain russe Wladimir Karenine, en une note ainsi concue: "Il a ete beaucoup parle dans la presse de la maladie de Musset que personne, a commencer par le medecin, n'a jamais ose appeler de son vrai nom. Le medecin l'a poliment appelee "fievre typhoide", mais en realite c'etait le "delirium tremens", effet final de la vie de debauches de Musset.[5]" [Note 5: _George Sand, sa vie et ses oeuvres_, par Wladimir Karenine (madame Komarof), II, 67.] Il y a la une assertion que rien ne justifie ni n'etaie. Les exces indeniables d'Alfred de Musset ne l'avaient pas conduit jusqu'a un acces de delirium tremens, auquel d'ailleurs il n'aurait pas survecu vingt-trois ans. La nature et les progres du mal peuvent se noter d'apres les lettres que George Sand adressait a ses divers correspondants. Le 4 fevrier, elle ecrit a Boucoiran: "Je viens encore d'etre malade cinq jours d'une dysenterie affreuse. Mon compagnon de voyage est tres malade aussi. Nous ne nous en vantons pas, parce que nous avons a Paris une foule d'ennemis qui se rejouiraient en disant: "Ils ont ete en Italie pour s'amuser et ils ont le cholera! quel plaisir pour nous! ils sont malades!" Ensuite madame de Musset serait au desespoir si elle apprenait la maladie de son fils, ainsi n'en soufflez mot. Il n'est pas dans un etat inquietant, mais il est fort triste de voir languir et _souffroter_ une personne qu'on aime et qui est ordinairement si bonne et si gaie. J'ai donc le coeur aussi barbouille que l'estomac." Le lendemain, autre lettre plus sombre au meme Boucoiran: "Je viens d'annoncer a Buloz l'etat d'Alfred qui est fort alarmant ce soir, et en meme temps je lui demontre qu'il me faut absolument de l'argent pour payer les frais d'une maladie qui sera serieuse et pour retourner en France. Comme au bout du compte c'est un assez bon diable et qu'il a de l'attachement pour Alfred, je crois qu'il comprendra ce que notre position a de triste et qu'il n'hesitera plus... Adieu, mon ami, je vous ecrirai dans quelques jours, je suis rongee d'inquietudes, accablee de fatigue, malade et au desespoir. Embrassez mon fils pour moi. Mes pauvres enfants, vous reverrai-je jamais? Gardez un silence absolu sur la maladie d'Alfred, a cause de sa mere qui l'apprendrait infailliblement et en mourrait de chagrin." Trois jours apres, le 8 fevrier, encore a Boucoiran: "Mon enfant, je suis toujours bien a plaindre. Il est reellement en danger et les medecins me disent: _poco a sperare, poco a disperare_, c'esta-dire que la maladie suit son cours sans trop de mauvais symptomes alarmants. Les nerfs du cerveau sont tellement entrepris, que le delire est affreux et continuel. Aujourd'hui, cependant, il y a un mieux extraordinaire. La raison est pleinement revenue et le calme est parfait; mais la nuit derniere a ete horrible. Six heures d'une frenesie telle que, malgre deux hommes robustes, il courait nu dans la chambre. Des cris, des chants, des hurlements, des convulsions, o mon Dieu! mon Dieu! quel spectacle! Il a failli m'etrangler en m'embrassant. Les deux hommes ne pouvaient lui faire lacher le collet de ma robe. Les medecins annoncent un acces du meme genre pour la nuit prochaine, et d'autres encore peut-etre, car il n'y aura pas a se flatter avant six jours encore. Aura-t-il la force de supporter de si horribles crises? Suis-je assez malheureuse, et vous qui connaissez ma vie, en connaissez-vous beaucoup de pires? Heureusement j'ai trouve enfin un jeune medecin, excellent, qui ne le quitte ni jour ni nuit, et qui lui administre des remedes d'un tres bon effet." Ce jeune medecin, qui va aider George Sand a soigner et a sauver Alfred de Musset, s'appelait le docteur Pietro Pagello. Il a vecu soixante-quatre ans apres ces evenements qui lui ont valu une notoriete extra-professionnelle, et c'est seulement entre la quatre-vingtieme et la quatre-vingt-dixieme annee qu'il s'est decide a parler et a ouvrir ses archives, sous les sollicitations qui l'obsedaient. Ne a Castelfranco Veneto en 1807, Pagello venait de terminer ses etudes et exercait depuis quelques mois la chirurgie et la medecine a Venise. Sa clientele etait encore mince. Un jour--c'est lui qui le raconte--en se promenant sur le quai des Esclavons avec un Genois de ses amis, il vit a un balcon de l'_Albergo Danieli_, "une jeune femme assise, d'une physionomie melancolique, avec les cheveux tres noirs et deux yeux d'une expression decidee et virile. Son accoutrement avait un je ne sais quoi de singulier. Ses cheveux etaient enveloppes d'un foulard ecarlate, en maniere de petit turban. Elle portait au cou une cravate, gentiment attachee sur un col blanc comme neige, et, avec la desinvolture d'un soldat, elle fumait un paquitos en causant avec un jeune homme blond, assis a ses cotes." Le lendemain--est-ce pure coincidence, ou George Sand avait-elle remarque et desirait-elle connaitre celui qui l'observait avec tant de curiosite?--Pagello fut appele a l'hotel Danieli. "Je fus introduit, raconte-t-il a des amis, dans l'appartement de la fumeuse qui, assise sur un petit siege, la tete mollement appuyee sur sa main, me pria de la soulager d'une forte migraine. Je lui tatai le pouls; je lui proposai une saignee qu'elle accepta; je la pratiquai, et a l'instant elle fut soulagee. En me congediant, elle me pria de revenir, si elle ne me faisait rien dire. Le jeune homme blond, son compagnon inseparable, me reconduisit avec beaucoup de courtoisie jusqu'au bas de l'escalier, et voila tout, tout ce qui est arrive aujourd'hui; mais un pressentiment--doux ou amer, je ne sais--me dit: "Tu reverras cette femme, et elle te dominera." Notons que deja George Sand avait fait venir un medecin, le docteur Santini, qui n'avait pas pu la saigner, parce qu'elle avait, parait-il, une veine fort difficile, _vena difficilissima_. Elle prefera Pagello, qui avait su trouver sa veine et qui etait un fort joli garcon blond, presque roux, de vingt-sept ans. Elle aimait les blonds. Le surlendemain, il fit une seconde visite. Elle etait debout et guerie. Quinze ou vingt jours plus tard, on l'appela de nouveau, mais non plus pour George Sand. Voici la traduction du billet qu'elle lui avait ecrit, en mauvais italien: "Mon cher monsieur Paiello (Pagello), "Je vous prie de venir nous voir le plus tot que vous pourrez, avec un bon medecin, pour conferer ensemble sur l'etat du _signor_ francais de l'Hotel-Royal. Mais je veux vous dire auparavant que je crains pour sa raison plus que pour sa vie. Depuis qu'il est malade, il a la tete excessivement faible et raisonne souvent comme un enfant. C'est cependant un homme d'un caractere energique et d'une puissante imagination. C'est un poete fort admire en France. Mais l'exaltation du travail de l'esprit, le vin, la fete, les femmes, le jeu, l'ont beaucoup fatigue et ont excite ses nerfs. Pour le moindre motif, il est agite comme pour une chose d'importance. "Une fois, il y a trois mois de cela, il a ete comme fou, toute une nuit, a la suite d'une grande inquietude. Il voyait comme des fantomes autour de lui, et criait de peur et d'horreur[6]. A present, il est toujours inquiet, et, ce matin, il ne sait presque ni ce qu'il dit, ni ce qu'il fait. Il pleure, se plaint d'un mal sans nom et sans cause, demande son pays, dit qu'il est pres de mourir ou de devenir fou! [Note 6: Elle fait allusion aux hallucinations survenues a Franchard.] "Je ne sais si c'est la le resultat de la fievre, ou de la surexcitation des nerfs, ou d'un principe de folie. Je crois qu'une saignee pourrait le soulager. Je vous prie de faire toutes ces observations au medecin et de ne pas vous laisser rebuter par la difficulte que presente la disposition indocile du malade. C'est la personne que j'aime le plus au monde, et je suis dans une grande angoisse de la voir en cet etat. "J'espere que vous aurez pour nous toute l'amitie que peuvent esperer deux etrangers. "Excusez le miserable italien que j'ecris. "G. SAND." Quel fut, au chevet de Musset, le diagnostic du docteur Pagello? Il l'a resume longtemps apres, alors qu'il ne s'agissait plus de violer le secret professionnel, dans une lettre au professeur Moreni: "L'impression que me fit l'exterieur de Musset n'etait pas nouvelle pour moi; elle resta la meme que quinze jours auparavant: figure fine et spirituelle, organisme enclin a la phtisie, ce que l'on voyait a ses mains longues et maigres, au faible developpement de sa poitrine, a sa figure tiree et a la rougeur de ses pommettes. La maladie consistait en une fievre nerveuse typhoide[7]. La cure fut longue et difficile, par suite surtout de l'etat agite du malade, qui fut mourant durant plusieurs jours. Enfin le mal prit une tournure favorable, et le malade se retablit peu a peu. George Sand, durant toute la maladie, le soigna avec l'empressement d'une mere, constamment assise, nuit et jour, aupres de son lit, prenant a peine quelques heures de repos, sans se deshabiller et seulement lorsque je la remplacais." [Note 7: "Une typhoidette compliquee de delire alcoolique," dit Pietro Pagello dans son entretien avec le docteur Cabanes. (_Le Cabinet secret de l'Histoire_, page 303.)] Doute-t-on du temoignage de Pagello en faveur de la sollicitude vraiment maternelle de George Sand? Il est corrobore par le plus intime ami de Musset, Alfred Tattet, qui, de passage a Venise, avait sejourne aupres du malade et ecrivait de Florence a Sainte-Beuve, le 17 mars 1834: "J'ai tache de procurer quelques distractions a madame Dudevant, qui n'en pouvait plus; la maladie d'Alfred l'avait beaucoup fatiguee. Je ne les ai quittes que lorsqu'il m'a ete bien prouve que l'un etait tout a fait hors de danger et que l'autre etait entierement remise de ses longues veilles. Soyez donc maintenant sans inquietude, mon cher monsieur de Sainte-Beuve; Alfred est dans les mains d'un jeune homme tout devoue, tres capable, et qui le soigne comme un frere. Il a remplace aupres de lui un ane qui le tuait tout bonnement. Des qu'il pourra se mettre en route, madame Dudevant et lui partiront pour Rome, dont Alfred a un desir effrene." Ainsi Alfred Tattet rend, le plus formel et le plus elogieux hommage aux soins combines de George Sand et du docteur Pagello. Il n'a rien vu, rien pressenti qui eveillat ses soupcons. Lie a Musset par la plus etroite camaraderie, il n'a recueilli de sa bouche aucune plainte, pas la moindre allusion a la scene mysterieuse et dramatique que le poete des _Nuits_ n'a jamais retracee, mais qui, sous la plume haineuse de son frere, devient la plus cruelle des incriminations. L'ame genereuse d'Alfred de Musset ne peut ni avoir concu ni avoir autorise cette vengeance posthume. Aussi bien n'eut-il pas songe a partir avec George Sand pour Rome, si elle l'avait miserablement et cyniquement trompe. CHAPITRE X LE DOCTEUR PAGELLO Avant d'examiner comment au chevet d'un malade la sympathie et la tendresse ont pu naitre entre le docteur Pagello et George Sand, il importe, pour bien etablir des responsabilites morales qui seront assez lourdes, de preciser s'il y avait rupture d'intimite entre Alfred de Musset et sa compagne de voyage. Cette rupture n'est pas niable. George Sand s'en explique categoriquement, dans une des lettres qu'elle ecrivit au cours des reconciliations et des brouilles qui se succederent durant l'hiver 1834-1835: "De quel droit d'ailleurs m'interroges-tu sur Venise? Etais-je a toi a Venise? Des le premier jour, quand tu m'as vue malade, n'as-tu pas pris de l'humeur, en disant que c'etait bien triste et bien ennuyeux, une femme malade? et n'est-ce pas du premier jour que date notre rupture? Mon enfant, moi, je ne veux pas recriminer, mais il faut bien que tu t'en souviennes, toi qui oublies si aisement les faits. Je ne veux pas dire tes torts, jamais je ne t'ai dit seulement ce mot-la, jamais je ne me suis plainte d'avoir ete enlevee a mes enfants[8], a mes amis, a mon travail, a mes affections et a mes devoirs, pour etre conduite a trois cents lieues et abandonnee avec des paroles si offensantes et si navrantes, sans aucun autre motif qu'une fievre tierce, des yeux abattus et la tristesse profonde ou me jetait ton indifference. Je ne me suis jamais plainte, je t'ai cache mes larmes, et ce mot affreux a ete prononce, un certain soir que je n'oublierai jamais, dans le casino Danieli: "George, je m'etais trompe, je t'en demande pardon, mais _je ne t'aime pas_." Si je n'eusse ete malade, si on n'eut du me saigner le lendemain, je serais partie; mais tu n'avais pas d'argent, je ne savais pas si tu voudrais en accepter de moi, et je ne voulais pas, je ne pouvais pas te laisser seul, en pays etranger, sans entendre la langue et sans un sou. La porte de nos chambres fut fermee entre nous, et nous avons essaye la de reprendre notre vie de bons camarades comme autrefois ici, mais cela n'etait plus possible. Tu t'ennuyais, je ne sais ce que tu devenais le soir, et un jour tu me dis que tu craignais... [Note 8: Est-ce qu'un jeune homme de vingt-trois ans peut enlever une femme de trente ans?] (_Ici quatre mots effaces par George Sand au crayon bleu_). "Nous etions tristes. Je te disais: "_Partons, je te reconduirai jusqu'a Marseille_", et tu repondais: "Oui, c'est le mieux, mais je voudrais travailler un peu ici, puisque nous y sommes." Pierre venait me voir et me soignait, tu ne pensais guere a etre jaloux, et certes je ne pensais guere a l'aimer. Mais quand je l'aurais aime des ce moment-la, quand j'aurais ete a lui des lors, veux-tu me dire quels comptes j'avais a te rendre, a toi, qui m'appelais l'ennui personnifie, la reveuse, la bete, la religieuse, que sais-je? Tu m'avais blessee et offensee, et je te l'avais dit aussi: "_Nous ne nous aimons plus, nous ne nous sommes pas aimes_." Que s'etait-il passe entre ces trois personnages, le malade, la garde et le medecin? A distance, quand Alfred de Musset, avec une perverse curiosite d'amour, veut connaitre, jour par jour, heure par heure, l'historique de cette liaison superposee a la sienne, elle lui denie le droit de la questionner: "Je m'avilirais en me laissant confesser comme une femme qui t'aurait trompe. Admets tout ce que tu voudras pour nous tourmenter, je n'ai a te repondre que ceci: Ce n'est pas du premier jour que j'ai aime Pierre, et meme apres ton depart, apres t'avoir dit que je l'aimais _peut-etre_, que _c'etait mon secret_ et que _n'etant plus a toi je pouvais etre a lui sans te rendre compte de rien_, il s'est trouve dans sa vie a lui, dans ses liens mal rompus avec ses anciennes maitresses, des situations ridicules et desagreables qui m'ont fait hesiter a me regarder comme engagee par des precedents _quelconques_. Donc, il y a eu de ma part une sincerite dont j'appelle a toi-meme et dont tes lettres font foi pour ma conscience. Je ne t'ai pas permis a Venise de me demander le moindre detail, si nous nous etions embrasses tel jour sur l'oeil ou sur le front, et je te defends d'entrer dans une phase de ma vie ou j'avais le droit de reprendre les voiles de la pudeur vis-a-vis de toi." Que faut-il entendre par "des precedents quelconques?" Quelle etait, au cours de la maladie de Musset, la nature de cette intimite qu'elle circonscrit entre l'oeil et le front? Devant le silence d'_Elle_ et de _Lui_, et en presence des seules accusations proferees par Paul de Musset, il sied d'interroger Pagello. Son recit semble veridique et exempt de toute fatuite. Il parle des nuits qu'il a passees avec George Sand au chevet du poete: "Ces veillees n'etaient pas muettes, et les graces, l'esprit eleve, la douce confiance que me montrait la Sand, m'enchainaient a elle tous les jours, a toute heure et a chaque instant davantage." Il se defend toutefois d'avoir fait les premiers aveux, et il declare qu'il devenait rouge comme braise, quand elle lui demandait a quoi il pensait. Certain soir, elle se mit a ecrire avec fougue, tandis qu'il parcourait un volume de Victor Hugo. Au bout d'une heure, elle posa la plume, parut longuement reflechir la tete entre ses mains. "Puis, se levant, ajoute Pagello, elle me regarda fixement, saisit le feuillet ou elle avait ecrit et me dit: "C'est pour vous." Ils s'approcherent du lit ou Alfred de Musset dormait, et le docteur se retira, emportant le papier qu'il lut avec surprise. Etait-ce quelque page detachee d'un roman? Ou un fragment d'autobiographie? Il le demanda le lendemain a George Sand, en la priant d'indiquer a qui s'adressait et devait etre remis ce morceau de prose passionnee. --Au stupide Pagello," ecrivit-elle en travers du pli. C'etait, dans le style colore et enflamme de _Lelia_, une veritable declaration d'amour, intitulee "En Moree." qui debutait ainsi: "Nes sous des cieux differents, nous n'avons ni les memes pensees ni le meme langage; avons-nous du moins des coeurs semblables? Le tiede et brumeux climat d'ou je viens m'a laisse des impressions douces et melancoliques: le genereux soleil qui a bruni ton front, quelles passions t'a-t-il donnees? Je sais aimer et souffrir, et toi, comment aimes-tu? L'ardeur de tes regards, l'etreinte violente de tes bras, l'audace de tes desirs me tentent et me font peur. Je ne sais ni combattre ta passion ni la partager. Dans mon pays on n'aime pas ainsi; je suis aupres de toi comme une pale statue, je te regarde avec etonnement, avec desir, avec inquietude." Elle continue, usant de ce don du developpement qui lui est propre, et elle s'afflige de ne pas parler la meme langue. Ce sont ensuite des questions singulierement indiscretes, qu'une femme ne pose pas, auxquelles un homme ne saurait repondre. Et voici la conclusion de ces pages, ou le lyrisme romantique s'allie a de maladives curiosites qui devaient deconcerter le simple Pagello: "Je ne sais ni ta vie passee, ni ton caractere, ni ce que les hommes qui te connaissent pensent de toi. Peut-etre es-tu le premier, peut-etre le dernier d'entre eux. Je t'aime sans savoir si je pourrai t'estimer, je t'aime parce que tu me plais, peut-etre serai-je forcee de te hair bientot. Si tu etais un homme de ma patrie, je t'interrogerais et tu me comprendrais. Mais je serais peut-etre plus malheureuse encore, car tu me tromperais. Toi, du moins, tu ne me tromperas pas, tu ne me feras pas de vaines promesses et de faux serments. Tu m'aimeras comme tu sais et comme tu peux aimer. Ce que j'ai cherche en vain dans les autres, je ne le trouverai peut-etre pas en toi, mais je pourrai toujours croire que tu le possedes. Les regards et les caresses d'amour qui m'ont toujours menti, tu me les laisseras expliquer a mon gre, sans y joindre de trompeuses paroles. Je pourrai interpreter ta reverie et faire parler eloquemment ton silence. J'attribuerai a tes actions l'intention que je te desirerai. Quand tu me regarderas tendrement, je croirai que ton ame s'adresse a la mienne; quand tu regarderas le ciel, je croirai que ton intelligence remonte vers le foyer eternel dont elle emane." "Restons donc ainsi, n'apprends pas ma langue, je ne veux pas chercher dans la tienne les mots qui te diraient mes doutes et mes craintes. Je veux ignorer ce que tu fais de ta vie et quel role tu joues parmi les hommes. Je voudrais ne pas savoir ton nom, cache-moi ton ame, que je puisse toujours la croire belle!" Oblige de comprendre l'appel de George Sand et d'y repondre, Pagello dut remettre au lendemain l'explosion de sa reconnaissance et de son enthousiasme. Lorsqu'il fit sa visite quotidienne a Alfred de Musset, il le trouva sensiblement mieux. "La Sand, dit-il, n'etait pas la. Il y avait pourtant deux desirs contraires en moi: l'un qui haletait ardemment de la voir, l'autre qui aurait voulu la fuir; mais celui-ci perdait toujours a la loterie." Soudain George Sand entra, et, a long intervalle, Pagello la revoit, au plus profond de ses souvenirs, "introduisant sa petite main dans un gant d'une rare blancheur, vetue d'une robe de satin couleur noisette, avec un petit chapeau de peluche orne d'une belle plume d'autruche ondoyante, avec une echarpe de cachemire aux grandes arabesques, d'un excellent et fin gout francais. Je ne l'avais vue encore aussi elegamment paree et j'en demeurais surpris, lorsque s'avancant vers moi avec une grace et une desinvolture enchanteresses, elle me dit: "Signor Pagello, j'aurais besoin de votre compagnie pour aller faire quelques petits achats, si cependant cela ne vous derange pas." Les achats n'etaient qu'un pretexte pour le tete-a-tete. Elle eut tot fait d'aborder le chapitre des confidences, de se plaindre du caractere et des procedes d'Alfred de Musset, et de manifester sa resolution de ne pas retourner avec lui en France. "Je vis alors mon sort, soupire Pagello, je n'en eus ni joie ni douleur, mais je m'y engouffrai les yeux fermes." La promenade dura trois heures, et l'on ne fit aucune emplette. "Nous parlames comme tout le monde en pareil cas. C'etaient les variations accoutumees du verbe _je t'aime_." A moins que l'on ne revoque en doute l'authenticite de ce recit et de la "declaration au stupide Pagello"--ce qui n'a jamais ete tente--il est acquis qu'au cours meme de la maladie d'Alfred de Musset George Sand s'abandonnait a un autre amour. Fut-il d'abord platonique? Le docteur venitien s'abstient de nous l'apprendre, et tout au contraire Paul de Musset produit une incrimination, qui serait accablante si elle etait veridique. Il pretend que son frere lui aurait dicte, en decembre 1852, une relation dont il a transmis a sa soeur l'autographe et qui est l'equivalent de la scene fameuse de _Lui et Elle_. Edouard de Falconey, presque moribond, voyant sa maitresse dans les bras du medecin qui le soignait, ce serait une tragique aventure de la vie reelle. Alfred de Musset, George Sand et Pagello en auraient ete les acteurs. Le temoignage de Paul de Musset semble entache de ce que les jurisconsultes appellent la suspicion legitime,--disons tout net: la haine. D'autre part, George Sand a toujours proteste, notamment dans sa lettre du 6 fevrier 1861 a Sainte-Beuve, contre "la salete de cette accusation" d'avoir donne "le spectacle d'un nouvel amour sous les yeux d'un mourant." Enfin, Alfred de Musset, qui a conserve une attitude si correcte et si digne au regard des evenements de Venise, qui savait la violence du parti pris de son frere et qui la redoutait, ne peut pas lui avoir confie pour un usage posthume et perfide cette arme empoisonnee. Ne rendait-il point un delicat et chevaleresque hommage a George Sand, des son retour a Paris, en ecrivant a Sainte-Beuve le 27 avril 1834? "J'ai a vous remercier, mon cher Sainte-Beuve, de l'interet que vous avez bien voulu prendre aux tristes circonstances qui m'ont force de quitter l'Italie. Buloz sort de chez moi maintenant, et j'apprends par lui que mon retour est interprete de plusieurs manieres par certaines gens. Tant qu'il ne s'agit que de moi-meme, je suis oblige d'avouer qu'un mepris naturel m'a toujours la-dessus tenu lieu de philosophie; mais je verrais avec le plus grand chagrin qu'on accusat madame Sand du plus leger tort a mon occasion, et surtout que de pareilles accusations pussent venir jusqu'a vous. Je sais que madame Sand tient a votre estime, et je mettrais autant d'empressement a la defendre aupres d'un homme capable de l'apprecier, que je mets d'orgueil a laisser parler les sots anonymes. Un mot de vous, a ce sujet, me ferait plaisir. J'ai pour madame Sand trop de respect et d'estime pour les renfermer en moi seul, et vous etes un de ceux a qui je voudrais le plus possible les voir partager. "Tout a vous de coeur. "Alfred de MUSSET." S'il avait eu devant les yeux, quelques semaines auparavant, l'infame trahison de sa maitresse, Alfred de Musset n'aurait pas ecrit cette lettre. L'ayant ecrite, il ne desavouera pas les sentiments qu'il y traduit et dont on retrouve l'echo dans la _Confession d'un enfant du siecle_, il n'ira pas salir et deshonorer George Sand, en dictant a son frere Paul la page suivante, effroyablement accusatrice: "Il y avait a peu pres huit ou dix jours que j'etais malade a Venise. Un soir, Pagello et George Sand etaient assis pres de mon lit. Je voyais l'un, je ne voyais pas l'autre, et je les entendais tous les deux. Par instants, les sons de leurs voix me paraissaient faibles et lointains; par instants, ils resonnaient dans ma tete avec un bruit insupportable. "Je sentais des bouffees de froid monter du fond de mon lit, une vapeur glacee, comme il en sort d'une cave ou d'un tombeau, me penetrer jusqu'a la moelle des os. Je concus la pensee d'appeler, mais je ne l'essayai meme pas, tant il y avait loin du siege de ma pensee aux organes qui auraient du l'exprimer. A l'idee qu'on pouvait me croire mort et m'enterrer avec ce reste de vie refugie dans mon cerveau, j'eus peur; et il me fut impossible d'en donner aucun signe. Par bonheur, une main, je ne sais laquelle, ota de mon front la compresse d'eau froide, et je sentis un peu de chaleur. "J'entendis alors mes deux gardiens se consulter sur mon etat. Ils n'esperaient plus me sauver. Pagello s'approcha du lit et me tata le pouls. Le mouvement qu'il me fit faire etait si brusque pour ma pauvre machine que je souffris comme si on m'eut ecartele. Le medecin ne se donna pas la peine de poser doucement mon bras sur le lit. Il le jeta comme une chose inerte, me croyant mort ou a peu pres. A cette secousse terrible, je sentis toutes mes fibres se rompre a la fois; j'entendis un coup de tonnerre dans ma tete et je m'evanouis. Il se passa ensuite un long temps. Est-ce le meme jour ou le lendemain que je vis le tableau suivant, c'est ce que je ne saurais dire aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, je suis certain d'avoir apercu ce tableau que j'aurais pris pour une vision de malade, si d'autres preuves et des aveux complets ne m'eussent appris que je ne m'etais pas trompe. En face de moi, je voyais une femme assise sur les genoux d'un homme. Elle avait la tete renversee en arriere. Je n'avais pas la force de soulever ma paupiere pour voir le haut de ce groupe, ou la tete de l'homme devait se trouver. Le rideau du lit me derobait aussi une partie du groupe; mais cette tete que je cherchais vint d'elle-meme se poser dans mon rayon visuel. Je vis les deux personnes s'embrasser. Dans le premier moment, ce tableau ne me fit pas une vive impression. Il me fallut une minute pour comprendre cette revelation: mais je compris tout a coup et je poussai un leger cri. J'essayai alors de tourner ma tete sur l'oreiller et elle tourna. Ce succes me rendit si joyeux, que j'oubliai mon indignation et mon horreur et que j'aurais voulu pouvoir appeler mes gardiens pour leur crier: "Mes amis, je suis vivant!" Mais je songeai qu'ils ne s'en rejouiraient pas et je les regardai fixement. Pagello s'approcha de moi, me regarda et dit: "Il va mieux. S'il continue ainsi, il est sauve!" Je l'etais en effet. "C'est, je crois, le meme soir, ou le lendemain peut-etre, que Pagello s'appretait a sortir lorsque George Sand lui dit de rester et lui offrit de prendre le the avec elle. Pagello accepta la proposition. Il s'assit et causa gaiement. Ils se parlerent ensuite a voix basse, et j'entendis qu'ils projetaient d'aller diner ensemble en gondole a Murano. "--Quand donc, pensais-je, iront-ils diner ensemble a Murano? Apparemment quand je serai enterre." Mais je songeai que les dineurs comptaient sans leur hote. En les regardant prendre leur the, je m'apercus qu'ils buvaient l'un apres l'autre dans la meme tasse. Lorsque ce fut fini, Pagello voulut sortir. George Sand le reconduisit. Ils passerent derriere un paravent, et je soupconnai qu'ils s'y embrassaient. George Sand prit ensuite une lumiere pour eclairer Pagello. Ils resterent quelque temps ensemble sur l'escalier. Pendant ce temps-la, je reussis a soulever mon corps sur mes mains tremblantes. Je me mis _a quatre pattes_ sur le lit. Je regardai la table de toute la force de mes yeux. Il n'y avait qu'une tasse! Je ne m'etais pas trompe. Ils etaient amants! Cela ne pouvait plus souffrir l'ombre d'un doute. J'en savais assez. Cependant je trouvai encore le moyen de douter; tant j'avais de repugnance a croire une chose si horrible!" Ce n'est pas seulement le doute, c'est une parfaite incredulite que nous inspire le recit de Paul de Musset. Il ne revet aucun caractere de vraisemblance. Il se produit apres la mort du poete, qui par tous ses actes, par toutes ses lettres, l'a implicitement dementi. Il est redige en des termes declamatoires et melodramatiques qui ne sont pas le style d'Alfred de Musset. Il est inconciliable avec l'impression qu'Alfred Tattet rapportait de Venise, avec la plus elementaire pudeur feminine, avec ce respect du a la mort qui plane au-dessus du lit d'un etre qu'on a aime. George Sand a pu reprendre sa liberte et se detacher de Musset, convalescent et gueri. Il est impossible qu'elle l'ait trahi quand il etait au seuil de l'agonie. Toutefois entre le poete et sa maitresse, a la suite des explications orageuses precedemment accumulees, etait survenu ce que M. Paul Bourget a appele "l'irreparable." George Sand avait admirablement soigne l'_ami_ malade; elle etait incapable de pardonner a l'_amant_ qui l'avait offensee. Sur ce point, elle donne de son caractere une analyse bien penetrante dans une sorte de confession adressee a Pagello: "Quand je vois les torts recommencer apres les larmes, le repentir qui vient apres ne me semble plus qu'une faiblesse. Tu me commandes d'etre genereuse. Je le serai; mais je crains que cela ne nous rende encore plus malheureux tous les trois... Tant que j'aime, il m'est impossible d'injurier ce que j'aime, et quand j'ai dit une fois _je ne vous aime plus_, il est impossible a mon coeur de retracter ce qu'a prononce ma bouche. C'est la, je crois, un mauvais caractere; je suis orgueilleuse et dure. Sache cela, mon enfant, et ne m'offense jamais. Je ne suis pas genereuse, ma conscience me force a te le dire. Ma conduite peut etre magnanime, mon coeur ne peut pas etre misericordieux. Je suis trop bilieuse, ce n'est pas ma faute. Je puis servir encore Alfred par devoir et par honneur, mais lui pardonner par amour ce m'est impossible." Vient ensuite l'hymne d'adoration qu'elle dedie a Pagello, comme a l'idole vers qui tendent ses desirs et ses extases: "Es-tu sur que je sois digne d'un coeur aussi noble que le tien? Je suis si exigeante et si severe, ai-je bien le droit d'etre ainsi? Mon coeur est-il pur comme l'or pour demander un amour irreprochable? Helas! j'ai tant souffert, j'ai tant cherche cette perfection sans la rencontrer! Est-ce toi, est-ce enfin toi, mon Pietro, qui realiseras mon reve? Je le crois, et jusqu'ici je te vois grand comme Dieu. Pardonne-moi d'avoir peur quelquefois. C'est quand je suis seule et que je songe a mes maux passes que le doute et le decouragement s'emparent de moi. "Quand je vois ta figure honnete et bonne, ton regard tendre et sincere, ton front pur comme celui d'un enfant, je me rassure et ne songe plus qu'au plaisir de te regarder. Tes paroles sont si belles et si bonnes! tu parles une langue si melodieuse, si nouvelle a mes oreilles et a mon ame! Tout ce que tu penses, tout ce que tu fais est juste et saint. Oui, je t'aime, c'est toi que j'aurais du toujours aimer. Pourquoi t'ai-je rencontre si tard, quand je ne t'apporte plus qu'une beaute fletrie par les annees et un coeur use par les deceptions?--Mais non, mon coeur n'est pas use. Il est severe, il est mefiant, il est inexorable, mais il est fort, ce passionne. Jamais je n'ai mieux senti sa vigueur et sa jeunesse que la derniere fois que tu m'as couverte de tes caresses. "Oui, je peux encore aimer. Ceux qui disent que non en ont menti. Il n'y a que Dieu qui puisse me dire: "Tu n'aimeras plus".--Et je sens bien qu'il ne l'a pas dit. Je sens bien qu'il ne m'a pas retire le feu du ciel; et que, plus je suis devenue ambitieuse en amour, plus je suis devenue capable d'aimer celui qui satisfera mon ambition. C'est toi, oui, c'est toi. Reste ce que tu es a present, n'y change rien. Je ne trouve rien en toi qui ne me plaise et ne me satisfasse. _C'est la premiere fois que j'aime sans souffrir au bout de trois jours_. Reste mon Pagello, avec ses gros baisers, son air simple, son sourire de jeune fille, ses caresses, son grand gilet, son regard doux... Oh! quand serai-je ici seule au monde avec toi? Tu m'enfermeras dans ta chambre et tu emporteras la clef quand tu sortiras, afin que je ne voie, que je n'entende rien que toi, et tu... "Etre heureuse un an et mourir. Je ne demande que cela a Dieu et a toi. Bonsoir, _mio Piero_, mon bon cher ami, je ne pense plus a mes chagrins quand je parle avec toi. Pourtant mentir toujours est bien triste. Cette dissimulation m'est odieuse. Cet amour si mal paye, si deplorable, qui agonise entre moi et Alfred, sans pouvoir recommencer ni finir, est un supplice. Il est la devant moi comme un mauvais presage pour l'avenir et semble me dire, a tout instant: "Voila ce que devient l'amour." Mais non, mais non, je ne veux pas le croire, je veux esperer, croire en toi seul, t'aimer en depit de tout et en depit de moi-meme. Je ne le voulais pas. Tu m'y as forcee. Dieu aussi l'a voulu. Que ma destinee s'accomplisse!" Tel est l'aveu que nous recueillons sur les levres memes de George Sand, tels sont les torts qui lui peuvent etre reproches. Ils furent assez graves pour qu'on n'aille pas en chercher d'imaginaires. Or, Paul de Musset a jete dans la circulation et livre a la sottise humaine des griefs ou le ridicule le dispute a l'odieux. Comme le malade parlait et se plaignait--est-ce plausible?--de l'ignoble spectacle qu'il pensait avoir eu devant les yeux, _on_--est-ce George Sand ou Pagello?--l'aurait menace de l'enfermer dans une maison de sante, en tant qu'atteint de folie. Elle aurait fait cela, l'admirable garde-malade qui n'avait pas quitte son chevet? Et voila les enormites, les absurdites, les mensonges que Paul de Musset tente audacieusement d'accrediter! Il va jusqu'a pretendre que son frere lui aurait dicte un autre recit dont il faut noter l'invraisemblable, l'extravagante teneur: "Je m'expliquai un soir avec George Sand. Elle nia effrontement ce que j'avais vu et entendu et me soutint que tout cela etait une invention de la fievre. Malgre l'assurance dont elle faisait parade, elle craignait qu'en presence de Pagello il lui devint impossible de nier, et elle voulut le prevenir, probablement meme lui dicter les reponses qu'il devrait me faire lorsque je l'interrogerais. Pendant la nuit, je vis de la lumiere sous la porte qui separait nos deux chambres. Je mis ma robe de chambre et j'entrai chez George. Un froissement m'apprit qu'elle cachait un papier dans son lit. D'ailleurs elle ecrivait sur ses genoux et l'encrier etait sur sa table de nuit. Je n'hesitai pas a lui dire que je savais qu'elle ecrivait a Pagello et que je saurais bien dejouer ses manoeuvres. Elle se mit dans une colere epouvantable et me declara que si je continuais ainsi, je ne sortirais jamais de Venise. Je lui demandai comment elle m'en empecherait. "En vous faisant enfermer dans une maison de fous," me repondit-elle. J'avoue que j'eus peur. Je rentrai dans ma chambre sans oser repliquer. J'entendis George Sand se lever, marcher, ouvrir la fenetre et la refermer. Persuade qu'elle avait dechire sa lettre a Pagello et jete les morceaux par la fenetre, j'attendis le point du jour et je descendis en robe de chambre dans la ruelle. La porte de la maison etait ouverte, ce qui m'etonna beaucoup. Je regardai dans la rue et j'apercus une femme en jupon enveloppee d'un chale. Elle etait courbee. Elle cherchait quelque chose a terre. Le vent etait glacial. Je frappai sur l'epaule de la chercheuse, lui disant, comme dans le _Majorat_: "George, George, que viens-tu faire ici a cette heure? Tu ne retrouveras pas les morceaux de ta lettre. Le vent les a balayes; mais ta presence ici me prouve que tu avais ecrit a Pagello." "Elle me repondit que je ne coucherais pas ce soir dans mon lit; qu'elle me ferait arreter tout a l'heure; et elle partit en courant. Je la suivis le plus vite que je pus. Arrivee au Grand-Canal, elle sauta dans une gondole, en criant au gondolier d'aller au Lido; mais je m'etais jete dans la gondole, a cote d'elle, et nous partimes ensemble. Elle n'ouvrit pas la bouche pendant le voyage. En debarquant au Lido, elle se remit a courir, sautant de tombe en tombe dans le cimetiere des Juifs. Je la suivais et je sautais comme elle. Enfin elle s'assit epuisee sur une pierre sepulcrale. De rage et de depit, elle se mit a pleurer: "A votre place, lui dis-je, je renoncerais a une entreprise impossible. Vous ne reussirez pas a joindre Pagello sans moi et a me faire enfermer avec les fous. Avouez plutot que vous etes une c...--Eh bien! oui, repondit-elle.--Et une desolee c...," ajoutai-je.--Et je la ramenai vaincue a la maison." Qui accordera creance a cette grotesque anecdote? Paul de Musset passe la mesure en proposant de telles niaiseries a la credulite du lecteur. Au vrai, les evenements suivirent un cours plus simple. Jusqu'au 22 mars, George Sand et Alfred de Musset devaient partir ensemble de Venise. Sept jours plus tard, le poete reprit seul la route de France. Il etait survenu, dans l'intervalle, un incident que la _Confession d'un enfant du siecle_ nous aide a comprendre. George Sand avait spontanement confesse son inclination croissante, son amour pour Pagello. Musset voulut etre heroique. Non seulement il refusa d'entraver cette tendresse, mais il y donna son consentement et comme sa benediction. Dans une nuit d'extase, il unit leurs mains en s'ecriant: "Vous vous aimez, et vous m'aimez pourtant; vous m'avez sauve, ame et corps." Et ils s'aimerent, effectivement, plus qu'a la maniere mystique, en Alfred de Musset, leur enfant d'adoption. Pagello celebre avec elle _il nostro amore per Alfredo_. Il y eut la une triple deviation du sens moral. Ces emotions, toutefois, et la surexcitation qui en resultait etaient funestes a la convalescence d'Alfred de Musset. Il fallait qu'il s'eloignat. Son immolation n'avait pas supprime son amour. Le 29 mars, il fit viser son passeport. George Sand avait vainement essaye de le retenir; car il courait la ville, echappant a la surveillance de son gondolier pour entrer dans les tavernes. Il avait quitte le domicile commun, sans doute afin de se soustraire au spectacle du bonheur de Pagello, et il ecrivait a George Sand, au moment du depart: "Adieu, mon enfant, je pense que tu resteras ici et que tu m'enverras l'argent par Antonio[9]. Quelle que soit ta haine ou ton indifference pour moi, si le baiser d'adieu que je t'ai donne aujourd'hui est le dernier de ma vie, il faut que tu saches qu'au premier pas que j'ai fait dehors avec la pensee que je t'avais perdue pour toujours, j'ai senti que j'avais merite de te perdre, et que rien n'est trop dur. Mais s'il t'importe peu de savoir si ton souvenir me reste ou non, il m'importe a moi aujourd'hui que ton spectre s'efface deja et s'eloigne devant moi, de te dire que rien d'impur ne restera dans le sillon de ma vie ou tu as passe, et que celui qui n'a pas su t'honorer quand il te possedait peut encore y voir clair a travers ses larmes, et t'honorer dans son coeur, ou ton image ne mourra jamais. Adieu, mon enfant." [Note 9: Un jeune perruquier qui accompagna Musset a Paris.] Sur le verso de cette lettre apportee par un gondolier, George Sand ecrivit au crayon la reponse suivante: "_Al signor A. de Musset_. "Non, ne pars pas comme ca! Tu n'es pas assez gueri, et Buloz ne m'a pas encore envoye l'argent qu'il faudrait pour le voyage d'Antonio. Je ne veux pas que tu partes seul. Pourquoi se quereller, mon Dieu? Ne suis je pas toujours le frere George, l'ami d'autrefois?" Alfred de Musset s'obstina a partir. Il avait annonce a sa mere son arrivee en ces termes: "Je vous apporterai un corps malade, une ame abattue, un coeur en sang, mais qui vous aime encore." Cependant George Sand et Pagello, desireux de lui offrir un petit souvenir, s'etaient cotises et lui avaient achete un portefeuille qu'ils ornerent de deux dedicaces. Sur la premiere page il y avait: "A son bon camarade, frere et ami, sa maitresse, George. Venise, 28 mars 1834. "Quel etrange amalgame de mots! Et sur la page 72 et derniere etait ecrit: "_Pietro Pagello raccomanda M. Alfred de Musset a Pietro Pinzio, a Vicenzo Stefanelli, a Aggiunta, ingegneri_." Le poete, ainsi leste de recommandations, avait son conge et sa lettre de voyage. Il s'eloigna avec Antonio, accompagne jusqu'a Mestre par George Sand qui pretend qu'au retour elle voyait tous les objets, particulierement les ponts, a l'envers. Encore qu'elle ne l'avoue pas, elle ressentait comme une impression de soulagement, de delivrance. Loin de ses enfants, separee d'Alfred de Musset, elle va pouvoir travailler et aimer. Aupres de ce Pagello qui lui donne la quietude au sortir des grands orages de la passion romantique, elle ecrira abondamment pour la _Revue des Deux Mondes_, et composera, en recueillant et distillant ses emotions, ce chef-d'oeuvre de description et d'analyse, les _Lettres d'un Voyageur_. CHAPITRE XI LES ROMANS DE VENISE Apres le depart d'Alfred de Musset, la vie de George Sand semble se dedoubler. Par intervalles, son imagination suit le poete sur la route de France, et le reste du temps elle est a Pagello ou a sa tache opiniatre, infatigable, pour alimenter de romans la _Revue_ de Buloz. "J'en suis arrivee, ecrit-elle a son frere Hippolyte, a travailler, sans etre malade, treize heures de suite, mais, en moyenne, sept ou huit heures par jour, bonne ou mauvaise soit la besogne. Le travail me rapporte beaucoup d'argent et me prend beaucoup de temps, que j'emploierais, si je n'avais rien a faire, a avoir le spleen, auquel me porte mon temperament bilieux." N'eprouvait-elle, dans ses moments de loisir et de meditation, aucun scrupule d'avoir confie, a peine convalescent, aux soins d'un garcon perruquier, le poete avec qui elle avait entrepris ce voyage et qu'elle delaissait pour demeurer aupres du docteur Pagello? Elle explique et cherche a justifier sa conduite dans une lettre a Jules Boucoiran, du 6 avril 1834[10]: "Alfred est parti pour Paris sans moi, et je vais rester ici quelques mois encore. Vous savez les motifs de cette separation. De jour en jour elle devenait plus necessaire, et il lui eut ete impossible de faire le voyage avec moi sans s'exposer a une rechute... La poitrine encore delicate lui prescrivait une abstinence complete, mais ses nerfs, toujours irrites, lui rendaient les privations insupportables. Il a fallu mettre ordre a ces dangers et a ces souffrances et nous diviser aussitot que possible. Il etait encore bien delicat pour entreprendre ce long voyage, et je ne suis pas sans inquietude sur la maniere dont il le supportera. Mais il lui etait plus nuisible de rester que de partir, et chaque jour consacre a attendre le retour de sa sante le retardait au lieu de l'accelerer. Il est parti _enfin_ sous la garde d'un domestique tres soigneux et tres devoue. Le medecin m'a repondu de sa poitrine en tant qu'il la menagerait. Je ne suis pas bien tranquille, j'ai le coeur bien dechire, mais j'ai fait ce que je devais. Nous nous sommes quittes peut-etre pour quelques mois, peut-etre pour toujours. Dieu sait maintenant ce que deviendront ma tete et mon coeur. Je me sens de la force pour vivre, pour travailler, pour souffrir. La maniere dont je me suis separee d'Alfred m'en a donne beaucoup. Il m'a ete doux de voir cet homme, si athee en amour, si incapable (a ce qu'il m'a semble d'abord) de s'attacher a moi serieusement, devenir bon, affectueux et plus loyal de jour en jour. Si j'ai quelquefois souffert de la difference de nos caracteres et surtout de nos ages, j'ai eu encore plus souvent lieu de m'applaudir des autres rapports qui nous attachaient l'un a l'autre. Il y a en lui un fonds de tendresse, de bonte et de sincerite qui doivent le rendre adorable a tous ceux qui le connaitront bien et qui ne le jugeront pas sur des actions legeres. S'il conservera de l'amour pour moi, j'en doute, et je n'en doute pas. C'est-a-dire que ses sens et son caractere le porteront a se distraire avec d'autres femmes, mais son coeur me sera fidele, je le sais, car personne ne le comprendra mieux que moi et ne saura mieux s'en faire entendre. Je doute que nous redevenions amants. Nous ne nous sommes rien promis l'un a l'autre sous ce rapport, mais nous nous aimerons toujours et les plus doux moments de notre vie seront ceux que nous pourrons passer ensemble. Il m'a promis de m'ecrire durant son voyage et apres son arrivee." [Note 10: Cette lettre a ete mutilee dans la _Correspondance_, I, 265-269.] Cette correspondance, partiellement inedite en ce qui concerne les lettres d'Alfred de Musset, est du plus vif interet sentimental et litteraire. Elle indique quelles impressions et quelles emotions subsistaient dans ces cerveaux et ces coeurs douloureusement dissocies. Voici, d'abord, un billet du voyageur a la premiere etape de sa route, qui temoigne quelle influence George Sand conservait sur lui, meme a distance et apres toute l'amertume de la separation: "Tu m'as dit de partir, et je suis parti; tu m'as dit de vivre, et je vis. Nous nous sommes arretes a Padoue; il etait huit heures du soir, et j'etais fatigue. Ne doute pas de mon courage. Ecris-moi un mot a Milan, frere cheri, George bien-aime." Des le lendemain du depart, le dimanche 30 mars, George Sand adressait de Trevise, ou elle s'etait rendue avec Pagello, une lettre a Alfred de Musset, poste restante a Milan. Elle avait d'abord concu le projet--du moins elle l'affirme--de le rejoindre a Vicence, pour savoir comment s'etait ecoulee la premiere et triste journee. Elle se fit violence et resta aupres de son medecin. "J'ai senti, dit-elle, que je n'aurais pas le courage de passer la nuit dans la meme ville que toi sans aller t'embrasser encore le matin. J'en mourais d'envie." Mais elle a craint de l'emouvoir outre mesure, et elle prefere que leurs attendrissements s'echangent par correspondance. "Un voyage si long, s'ecrie-t-elle, et toi si faible encore! Mon Dieu! mon Dieu! Je prierai Dieu du matin au soir, j'espere qu'il m'entendra... Ne t'inquiete pas de moi. Je suis forte comme un cheval, mais ne me dis pas d'etre gaie et tranquille. Cela ne m'arrivera pas de si tot. Pauvre ange, comment auras-tu passe cette nuit? J'espere que la fatigue t'aura force de dormir. Sois sage et prudent et bon, comme tu me l'as promis... Adieu, adieu, mon ange, que Dieu te protege, te conduise et te ramene un jour ici, si j'y suis. Dans tous les cas, certes, je te verrai aux vacances, avec quel bonheur alors! Comme nous nous aimerons bien! n'est-ce pas, n'est-ce pas, mon petit frere, mon enfant? Ah! qui te soignera, et qui soignerai-je? Qui aura besoin de moi, et de qui voudrai-je prendre soin desormais? Comment me passerai-je du bien et du mal que tu me faisais? Puisses-tu oublier les souffrances que je t'ai causees et ne te rappeler que les bons jours, le dernier surtout, qui me laissera un baume dans le coeur et en soulagera la blessure! Adieu, mon petit oiseau. Aime toujours ton pauvre vieux George." Cependant, avant de clore sa lettre, elle cede a la tentation de lui parler de l'_autre_. Etait-ce un sujet qui devait agreer au voyageur et le reconforter? Peu importe! Il faut qu'elle entretienne l'absent de celui qui occupe ses regards et sa pensee: "Je ne te dis rien de la part de Pagello, sinon qu'il te pleure presque autant que moi." Or, si nous comprenons les larmes de Musset, voire meme de George Sand, celles de Pagello sont moins explicables. N'est-il pas, pour le moment, le plus heureux des trois? De Geneve, Alfred de Musset repond, le 4 avril. Il envoie sa lettre a M. Pagello, docteur-medecin, pharmacie Ancillo, pour remettre a madame Sand. "Mon George cheri, ecrit-il, je t'ai laissee bien lasse, bien epuisee de ces deux mois de chagrins; tu me l'as dit d'ailleurs, tu as bien des choses a me dire. Dis-moi surtout que tu es tranquille, que tu seras heureuse; tu sais que j'ai tres bien supporte la route; Antonio doit t'avoir ecrit. Je suis fort bien portant, presque heureux. Te dirai-je que je n'ai pas souffert, que je n'ai pas pleure bien des fois dans ces tristes nuits d'auberges? Ce serait me vanter d'etre une brute, et tu ne me croirais pas. "Je t'aime encore d'amour, George; dans quatre jours il y aura trois cents lieues entre nous, pourquoi ne parlerais-je pas franchement? A cette distance-la, il n'y a plus ni violences ni attaques de nerfs. Je t'aime, je te sais aupres d'un homme que tu aimes, et cependant je suis tranquille. Les larmes coulent abondamment sur mes mains, tandis que je t'ecris; mais ce sont les plus douces, les plus cheres larmes que j'aie versees. Je suis tranquille; ce n'est pas un enfant epuise de fatigue qui te parle ainsi. J'atteste le soleil que j'y vois aussi clair dans mon coeur que lui dans son orbite. Je n'ai pas voulu t'ecrire avant d'etre sur de moi; il s'est passe tant de choses dans cette pauvre tete! De quel reve etrange je m'eveille! "Ce matin, je courais les rues de Geneve en regardant les boutiques; un gilet neuf, une belle edition d'un livre anglais, voila ce qui attirait mon attention. Je me suis apercu dans une glace, j'ai reconnu l'enfant d'autrefois. Qu'avais-tu donc fait, ma pauvre amie? C'etait la l'homme que tu voulais aimer! Tu avais dix ans de souffrance dans le coeur, tu avais depuis dix ans une soif inextinguible de bonheur, et c'etait la le roseau sur lequel tu voulais t'appuyer! Toi, m'aimer! Mon pauvre George, cela m'a fait fremir. Je t'ai rendue si malheureuse! Et quels malheurs plus terribles n'ai-je pas encore ete sur le point de te causer! Je le verrai longtemps, mon George, ce visage pali par les veilles, qui s'est penche dix-huit nuits sur mon chevet, je te verrai longtemps dans cette chambre funeste ou tant de larmes ont coule. Pauvre George, pauvre chere enfant! Tu t'etais trompee, tu t'es crue ma maitresse, tu n'etais que ma mere. Le ciel nous avait faits l'un pour l'autre; nos intelligences, dans leur sphere elevee, se sont reconnues comme deux oiseaux des montagnes; elles ont vole l'une vers l'autre; mais l'etreinte a ete trop forte. C'est un inceste que nous commettions. "Eh bien! mon unique amie, j'ai ete presque un bourreau pour toi, du moins dans ces derniers temps. Je t'ai fait beaucoup souffrir; mais, Dieu soit loue, ce que je pouvais faire de pis encore, je ne l'ai pas fait. Oh! mon enfant, tu vis, tu es belle, tu es jeune, tu te promenes sous le plus beau ciel du monde, appuyee sur un homme dont le coeur est digne de toi. Brave jeune homme! Dis-lui combien je l'aime, et que je ne puis retenir mes larmes en pensant a lui. Eh bien! je ne t'ai donc pas derobee a la Providence, je n'ai donc pas detourne de toi la main qu'il te fallait pour etre heureuse! J'ai fait peut-etre, en te quittant, la chose la plus simple du monde, mais je l'ai faite; mon coeur se dilate malgre mes larmes; j'emporte avec moi deux etranges compagnes, une tristesse et une joie sans fin. Quand tu passeras le Simplon, pense a moi, George. C'etait la premiere fois que les spectres eternels des Alpes se levaient devant moi, dans leur force et dans leur calme. J'etais seul dans le cabriolet, je ne sais comment rendre ce que j'ai eprouve. Il me semblait que ces geants me parlaient de toutes les grandeurs sorties de la main de Dieu. "Je ne suis qu'un enfant, me suis-je ecrie, mais j'ai deux grands amis, et ils sont heureux." "Ecris-moi, mon George: sois sure que je vais m'occuper de tes affaires. Que mon amitie ne te soit jamais importune; respecte-la, cette amitie plus ardente que l'amour; c'est tout ce qu'il y a de bon en moi. Pense a cela, c'est l'ouvrage de Dieu; tu es le fil qui me rattache a lui; pense a la vie qui m'attend." George Sand recevait ces lettres enflammees des mains de Pagello et les lisait avec lui; car elle habitait a San-Fantino un petit logement, separe seulement par une salle de l'appartement du medecin. Elle repond a Alfred de Musset, le 15 avril, sur le meme ton passionne, avec cette nuance de sollicitude maternelle qui donne a l'amour un caractere facheux et equivoque: "Que j'aie ete ta maitresse ou ta mere, peu importe, que je t'aie inspire de l'amour ou de l'amitie, que j'aie ete heureuse ou malheureuse avec toi, tout cela ne change rien a l'etat de mon ame a present. Je sais que je t'aime, et c'est tout. Veiller sur toi, te preserver de tout mal, de toute contrariete, t'entourer de distractions et de plaisirs, voila le besoin et le regret que je sens depuis que je t'ai perdu. Pourquoi cette tache si douce, et que j'aurais remplie avec tant de joie, est-elle devenue peu a peu si amere et puis tout a coup impossible? Quelle fatalite a change en poison les remedes que je t'offrais? Pourquoi, moi qui aurais donne tout mon sang pour te donner une nuit de repos et de calme, suis-je devenue pour toi un tourment, un fleau, un spectre? Quand ces affreux souvenirs m'assiegent (et a quelle heure me laissent-ils en paix?) je deviens presque folle. Je couvre mon oreiller de mes larmes, j'entends ta voix m'appeler dans le silence de la nuit. Qu'est-ce qui m'appellera a present? qui est-ce qui aura besoin de mes veilles? a quoi emploierai-je la force que j'ai amassee pour toi, et qui maintenant se tourne contre moi-meme? Oh! mon enfant! mon enfant! que j'ai besoin de ta tendresse et de ton pardon!" Elle l'invite alors a quelque union surnaturelle de l'intelligence et du coeur; elle lui propose de se guerir mutuellement par une affection sainte. "Nos caracteres, dit-elle, plus apres, plus violents que ceux des autres, nous empechaient d'accepter la vie des amants ordinaires. Mais nous sommes nes pour nous connaitre et pour nous aimer, sois-en sur. Sans ta jeunesse et la faiblesse que tes larmes m'ont causee un matin, nous serions restes frere et soeur. Nous savions que cela nous convenait, nous nous etions predit les maux qui nous sont arrives. Eh bien! qu'importe, apres tout? Nous avons passe par un rude sentier, mais nous sommes arrives a la hauteur ou nous devions nous reposer ensemble." Et elle conclut qu'en renoncant l'un a l'autre ils se lient pour l'eternite. O paradoxe! o chimere! Tout a coup George Sand change de ton, descend des sommets de l'amour dans la simplicite de l'existence quotidienne. Il lui plait de rassurer Musset, en accumulant des details sur l'emploi de son temps. On peut douter qu'ils soient conformes a la verite. Elle ment pour endormir les inquietudes de l'absent: "Je vis a peu pres seule. Rebizzo vient me voir une demi-heure le matin. Pagello vient diner avec moi et me quitte a huit heures. Il est tres occupe de ses malades." Elle raconte ensuite les mesaventures amoureuses du beau docteur, poursuivi, relance par une ancienne maitresse, l'Arpalice, une veritable furie. "Cette femme, dit-elle, vient me demander de les reconcilier; je ne peux pas faire autrement, quoique je sente bien que je leur rends a l'un et a l'autre un assez mauvais service. Pagello est un ange de vertu et meriterait d'etre heureux... Je passe avec lui les plus doux moments de ma journee a parler de toi. Il est si sensible et si bon, cet homme! Il comprend si bien ma tristesse, il la respecte si religieusement! C'est un muet qui se ferait couper la tete pour moi. Il m'entoure de soins et d'attentions dont je ne me suis jamais fait l'idee. Je n'ai pas le temps de former un souhait, il devine toutes les choses materielles qui peuvent servir a me rendre la vie meilleure." Pour completer l'idylle et occuper les moments ou Pagello est retenu par sa clientele et par l'Arpalice, George Sand a un autre compagnon dont Alfred de Musset ne prendra pas ombrage, non plus que Catulle du moineau de Lesbie. "J'ai, dit-elle, un ami intime qui fait mes delices et que tu aimerais a la folie. C'est un sansonnet familier que Pagello a tire un matin de sa poche et qu'il a mis sur mon epaule. Figure-toi l'etre le plus insolent, le plus poltron, le plus espiegle, le plus gourmand, le plus extravagant. Je crois que l'ame de Jean Kreyssler est passee dans le corps de cet animal. Il boit de l'encre, il mange le tabac de ma pipe tout allumee; la fumee le rejouit beaucoup et, tout le temps que je fume, il est perche sur le baton et se penche amoureusement vers la capsule fumante. Il est sur mon genou ou sur mon pied quand je travaille; il m'arrache des mains tout ce que je mange; il foire sur le _bel vestito_ de Pagello. Enfin c'est un animal charmant. Bientot il parlera; il commence a essayer le nom de George." Elle tient egalement Alfred de Musset au courant de ses travaux litteraires; car il est charge de negocier avec Buloz, qui reclame sans cesse de la copie et ne se hate pas d'envoyer de l'argent. Avant de quitter Paris, elle a livre a la _Revue_ le _Secretaire intime_, oeuvre faite a la hate, qui nous montre la princesse Cavalcanti rencontrant sur les grandes routes le jeune comte de Saint-Julien et l'attachant a sa personne. Durant les six mois de sejour a Venise, la production de George Sand est particulierement abondante. Ce sont des nouvelles, comme _Mattea_, histoire de la fille du marchand de soieries, Zacomo Spada, qui devient amoureuse du Turc Abul. C'est _Leone Leoni_, compose en huit jours. Le dessein de l'auteur fut de faire de Manon Lescaut un homme, de Des Grieux une femme. On reputa dangereux cet ouvrage qui nous presente un aventurier enlevant une jeune fille, vivant de jeu et de vol, sachant malgre tout se faire aimer de la malheureuse et la soumettant a son empire. Une partie du roman se passe a Venise, ou il fut ecrit durant le carnaval. George Sand a etrangement idealise le miserable Leoni et tristement ravale l'infortunee Juliette qu'il tache de vendre a son ami lord Edwards et qu'il oblige a demeurer chez sa maitresse, une princesse Zagarolo, riche et phtisique, qui l'a institue son heritier. Et Juliette se resigne, par une monstrueuse bassesse d'amour. "J'avais fini, avoue-t-elle, par m'habituer a voir leurs baisers et a entendre leurs fadeurs sans en etre revoltee." En depit des avanies qu'il lui faut subir, elle ne peut briser la chaine qui l'attache a Leoni. "C'est le boulet qui accouple les galeriens, mais c'est la main de Dieu qui l'a rive." _Andre_, que George Sand avait commence avant le depart d'Alfred de Musset, est une etude de moeurs provinciales, telle qu'elle avait pu les observer a La Chatre. "C'est, dit la preface de 1851, au sein de la belle Venise, au bruit des eaux tranquilles que souleve la rame, au son des guitares errantes, et en face des palais feeriques qui partout projettent leur ombre sur les canaux les plus etroits et les moins frequentes, que je me rappelai les rues sales et noires, les maisons dejetees, les pauvres toits moussus, et les aigres concerts de coqs, d'enfants et de chats de ma petite ville." L'intrigue est menue: c'est l'histoire des amours du jeune comte Andre de Morand avec la grisette--comme on disait alors--Genevieve, ouvriere en fleurs artificielles. La grisette, selon la definition des dictionnaires, etait et est peut-etre encore une fille de condition modeste, de moeurs accueillantes, mais non venales. Telle la Mimi Pinson d'Alfred de Musset ou l'heroine favorite d'Henri Murger en la boheme du quartier latin. Andre est un personnage romantique, voue a l'idealisme, et qui poursuit la realisation de son reve en une "belle chercheuse de bluets." Genevieve lui apparait, la premiere fois, habillee de blanc, avec un petit chale couleur arbre de Judee et un mince chapeau de paille; elle est occupee a cueillir les fleurettes de la prairie, au bord de la riviere. Selon le tour d'esprit familier a George Sand, en cette humble fille s'incarne la poesie qui ne saurait mourir et qui, "exilee des hauteurs sociales", se refugie dans le peuple et y rayonne. La passion d'Andre se heurte a la resistance hautaine, intraitable, de son pere le marquis, lequel ne veut pas avoir pour bru une grisette. Et c'est l'occasion, vite saisie par George Sand, de developper une autre these qui lui est chere, l'apologie de l'amour libre: "Qu'y a-t il d'impur entre deux enfants beaux et tristes, et abandonnes du reste du monde? Pourquoi fletrir la sainte union de deux etres a qui Dieu inspire un mutuel amour? Andre ne put combattre longtemps le voeu de la nature." Mais, s'il savait aimer, il etait incapable de gagner sa vie et de subvenir aux besoins de la femme qu'il avait entrainee. Comme la plupart des heros de George Sand, il n'exercait aucune autre profession que celle d'amoureux, qui nourrit mal son homme. "Instruit et intelligent, il n'etait pas _industrieux_." Genevieve lutta contre la misere. "Elle essaya de consoler Andre en pleurant avec lui. Mais une femme ne peut pas aimer d'amour un homme qu'elle sent inferieur a elle en courage; l'amour sans veneration et sans enthousiasme n'est plus que l'amitie: l'amitie est une froide compagne pour aider a supporter les maux immenses que l'amour a fait accepter." Parfois Genevieve prenait un lis et disait a Andre, agenouille devant elle: "Tu es blanc comme lui, et ton ame est suave et chaste comme son calice; tu es faible comme sa tige, et le moindre vent te courbe et te renverse. Je t'ai aime peut-etre a cause de cela; car tu etais, comme mes fleurs cheries, inoffensif, inutile et precieux." Et le roman finit melancoliquement par le mal de langueur auquel succombe Genevieve. Sur son lit d'agonie, telle Albine dans la _Faute de l'abbe Mouret_, elle demande a mourir et a reposer parmi les fleurs amoncelees. _Jacques_ est d'une tout autre valeur. On peut le regarder comme le plus psychologique et le plus profond des premiers romans de George Sand. La forme meme, imitee de la _Nouvelle Heloise_, qui consiste en lettres echangees par les divers personnages, ajoute ici a l'emotion. Non que la personnalite ni les doctrines de l'auteur disparaissent. On sent, au contraire, palpiter son ame et vibrer ses nerfs, dans cette oeuvre ecrite au printemps de 1834, en une periode d'extreme agitation morale et de tiraillement entre la presence reelle de Pagello et le souvenir obsedant d'Alfred de Musset. "Que Jacques, declare George Sand dans la notice redigee quoique vingt ans apres, soit l'expression et le resultat de pensees tristes et de sentiments amers, il n'est pas besoin de le dire. C'est un livre douloureux et un denouement desespere. Les gens heureux, qui sont parfois fort intolerants, m'en ont blame. A-t-on le droit d'etre desespere? disaient-ils. A-t-on le droit d'etre malade? _Jacques_ n'est cependant pas l'apologie du suicide; c'est l'histoire d'une passion, de la derniere et intolerable passion d'une ame passionnee." Aussi bien George Sand professe-t-elle que, dans l'etat actuel de la societe, "certains coeurs devoues se voient reduits a ceder la place aux autres." Dans _Jacques_, et au gre de l'auteur, c'est le mari qui doit disparaitre. Il obtiendra l'aumone de la compassion, mais il faut qu'il s'immole. Ainsi l'exige la morale de l'union libre. Elle veut cet holocauste. George Sand le proclame en termes courrouces: "Le mariage est toujours, selon moi, une des plus barbares institutions que la societe ait ebauchees. Je ne doute pas qu'il ne soit aboli, si l'espece humaine fait quelque progres vers la justice et la raison; un lien plus humain et non moins sacre remplacera celui-la, et saura assurer l'existence des enfants qui naitront d'un homme et d'une femme, sans enchainer a jamais la liberte de l'un et de l'autre." Tels sont les principes que Jacques, vague disciple de M. de Wolmar, enonce dans une lettre adressee a Sylvia, qui rappelle la Claire de Jean-Jacques. Pour completer le quatuor, Octave c'est exactement Saint-Preux, et Fernande Julie. Quand Jacques, age de trente-cinq ans, va epouser Fernande qui en a dix-sept, il l'avertit congrument que les liens et les promesses du mariage ne sont rien, que le libre consentement est tout. Il n'entend la tenir que de sa seule volonte: "La societe, dit-il, va vous dicter une formule de serment. Vous allez me jurer de m'etre fidele et de m'etre soumise, c'est a-dire de n'aimer jamais que moi et de m'obeir en tout. L'un de ces serments est une absurdite, l'autre une bassesse. Vous ne pouvez pas repondre de votre coeur, meme quand je serais le plus grand et le plus parfait des hommes; vous ne devez pas me promettre de m'obeir, parce que ce serait nous avilir l'un et l'autre. Ainsi, mon enfant, prononcez avec confiance les mots consacres sans lesquels votre mere et le monde vous defendraient de m'appartenir; moi aussi je dirai les paroles que le pretre et le magistrat me dicteront, puisqu'a ce prix seulement il m'est permis de vous consacrer ma vie. Mais a ce serment de vous proteger que la loi me prescrit, et que je tiendrai religieusement, j'en veux joindre un autre que les hommes n'ont pas juge necessaire a la saintete du mariage, et sans lequel tu ne dois pas m'accepter pour epoux. Ce serment, c'est de te respecter, et c'est a tes pieds que je veux le faire, en presence de Dieu, le jour ou tu m'auras accepte pour amant." A l'estime de Jacques, partant de George Sand, les etres humains ne sont rendus malheureux que par les liens indissolubles. Mais Octave, qui connait les approches et les detours du coeur feminin, excelle a apaiser les scrupules de Fernande qu'il veut seduire, en lui offrant les joies etherees de la tendresse platonique. "Ah! je saurai, s'ecrie-t-il, m'elever jusqu'a toi, et planer du meme vol au-dessus des orages des passions terrestres, dans un ciel toujours radieux, toujours pur. Laisse-moi t'aimer, et laisse-moi donner encore le nom d'amour a ce sentiment etrange et sublime que j'eprouve; _amitie_ est un mot trop froid et trop vulgaire pour une si ardente affection; la langue humaine n'a pas de nom pour la baptiser." Depuis George Sand, et tout recemment, le bapteme a eu lieu. Une brillante eleve de Guy de Maupassant n'a-t-elle pas defini et denomme ce sentiment complexe et subtil, un peu hypocrite, mais supremement habile pour obtenir de l'avancement, quand elle a compose son joli roman, _Amitie amoureuse_? C'est de l'avancement, en effet, que ne tarde pas a reclamer Octave, et il a une singuliere facon de postuler. Sa passion s'exaspere, au moment ou Fernande sevre ses jumeaux; car cette femme poetique fut une nourrice accomplie, qui, fidele aux lecons de l'_Emile_, n'eut garde de recourir aux _Remplacantes_ qu'a fletries M. Brieux. Et voici en quels termes elle est admonestee par Octave: "Quand vous parliez de votre mari, sans blasphemer un merite que personne n'apprecie mieux que moi, sans nier une affection que je ne voudrais pas lui arracher, vous aviez le secret ineffable de me persuader que ma part etait aussi belle que la sienne, quoique differente. A present, vous avez le talent inutile et cruel de me montrer combien sa part est magnifique et la mienne ridicule. Ne pouviez-vous me cacher ce tripotage d'enfants et de berceaux? me comprenez-vous? Je ne sais comment m'expliquer, et je crains d'etre brutal; car je suis aujourd'hui d'une singuliere acrete. Enfin, vous avez fait emporter vos enfants de votre chambre, n'est-ce pas? A la bonne heure. Vous etes jeune, vous avez des sens; votre mari vous persecutait pour hater ce sevrage. Eh bien! tant mieux! vous avez bien fait: vous etes moins belle ce matin, et vous me semblez moins pure. Je vous respectais dans ma pensee jusqu'a la veneration, et en vous voyant si jeune, avec vos enfants dans vos bras, je vous comparais a la Vierge mere, a la blanche et chaste madone de Raphael caressant son fils et celui d'Elisabeth. Dans les plus ardents transports de ma passion, la vue de votre sein d'ivoire, distillant un lait pur sur les levres de votre fille, me frappait d'un respect inconnu, et je detournais mon regard de peur de profaner, par un desir egoiste, un des plus saints mysteres de la nature providente. A present, cachez bien votre sein, vous etes redevenue femme, vous n'etes plus mere; vous n'avez plus de droit a ce respect naif que j'avais hier, et qui me remplissait de piete et de melancolie. Je me sens plus indifferent et plus hardi." Aussi bien Jacques, l'epoux heroique, confiant et trahi, qui refuse de se venger et prefere se sacrifier, personnage surhumain dont nous avons vu l'equivalent dans le drame de M. Gabriel Trarieux, _A la Clarte des Etoiles_, pose par lettre a l'amant un singulier questionnaire. En voici la teneur, qui est destinee a lui epargner l'embarras d'une explication verbale: "1 deg. Croyez-vous que j'ignore ce qui s'est passe entre vous et une personne qu'il n'est pas besoin de nommer? "2 deg. En revenant ici, ces jours derniers, en meme temps qu'elle, et en vous presentant a moi avec assurance, quelle a ete votre intention? "3 deg. Avez-vous pour cette personne un attachement veritable? Vous chargeriez-vous d'elle, et repondriez-vous de lui consacrer votre vie, si son mari l'abandonnait?" Octave, ainsi interroge, s'explique en trois points, comme s'il etait dans le cabinet d'un juge d'instruction: "1 deg. Je savais, en quittant la Touraine, que vous etiez informe de ce qui s'est passe entre _elle_ et moi; "2 deg. Je suis venu ici pour vous offrir ma vie en reparation de l'outrage et du tort que je vous ai fait; si vous etes genereux envers elle, je decouvrirai ma poitrine, et je vous prierai de tirer sur moi ou de me frapper avec l'epee, moi les mains vides; mais si vous devez vous venger sur _elle_, je vous disputerai ma vie et je tacherai de vous tuer; "3 deg. J'ai pour _elle_ un attachement si profond et si vrai, que, si vous devez l'abandonner soit par la mort, soit par le ressentiment, je fais serment de lui consacrer ma vie tout entiere, et de reparer ainsi, autant que possible, le mal que je lui ai fait." Selon toute apparence, cette reponse donna satisfaction a Jacques, car il resolut de s'effacer. "Je n'ai plus a souffrir, je n'ai plus a aimer; mon role est acheve parmi les hommes." Vainement Sylvia, a qui il adressait cette profession de foi ou plutot cette lettre de demission, lui suggerait un etrange et chimerique _modus vivendi_: "N'es-tu pas au-dessus d'une vaine et grossiere jalousie? Reprends le coeur de ta femme, laisse le reste a ce jeune homme! Tu t'es resigne a ce sacrifice, resigne-toi a en etre le temoin, et que la generosite fasse taire l'amour-propre. Est-ce quelques caresses de plus ou de moins qui entretiennent ou detruisent une affection aussi sainte que la votre?" L'abnegation de Jacques n'allait pas jusqu'a servir de temoin et a compter les coups portes a son honneur conjugal. On cherchait cependant a le menager, on pensait a lui aux moments pathetiques, et Fernande avait de touchantes attentions. "O mon cher Octave, ecrivait-elle, nous ne passerons jamais une nuit ensemble sans nous agenouiller et sans prier pour Jacques." Au demeurant, ils etaient enchantes qu'il s'eloignat. Ils honoraient le geneur, mais lui conseillaient do voyager. Il le note, au moment du depart: "Les deux amants etaient radieux de bonheur, et je leur rends justice avec joie, ils me comblerent tout le jour d'amities et de caresses delicates... Octave m'a embrasse avec effusion quand je suis parti, et elle aussi. Ils etaient bien contents!" Sylvia s'indigne de cette capitulation de Jacques. Sans doute elle l'appelle le Christ, mais n'est-ce pas avec une nuance d'ironie? Et elle ajoute: "Qu'ils s'aiment et qu'ils dorment sur ton cercueil; ce sera leur couche nuptiale." Puis elle lui propose, pour le dissuader du suicide, d'elever deux enfants de sexe different et de les marier un jour "a la face de Dieu, sans autre temple que le desert, sans autre pretre que l'amour; il y aura peut-etre alors, grace a nous, un couple heureux et pur sur la surface de la terre." Le projet n'agree pas a Jacques. Il a fait ses preparatifs pour le grand voyage. Volontiers il dirait a Fernande: "Je sais tout, et je pardonne a tous deux; sois ma fille, et qu'Octave soit mon fils; laissez-moi vieillir entre vous deux, et que la presence d'un ami malheureux, accueilli et console par vous, appelle sur vos amours la benediction du ciel." Il n'ose pas hasarder cette tentative insolite, dont le sublime pourrait dechoir au ridicule. En quelque glacier de la Suisse il ira trouver une mort qui paraitra accidentelle; mais d'abord il defend a Sylvia de maudire les deux amants: "Ils ne sont pas coupables, ils s'aiment. Il n'y a pas de crime la ou il y a de l'amour sincere." Dans une de ses dernieres lettres, le ressouvenir de Fernande lui inspire cette emouvante et poetique invocation: "Oh! je t'ai aimee, simple fleur que le vent brisait sur sa tige, pour ta beaute delicate et pure, et je t'ai cueillie, esperant garder pour moi seul ton suave parfum, qui s'exhalait a l'ombre et dans la solitude; mais la brise me l'a emporte en passant, et ton sein n'a pu le retenir. Est-ce une raison pour que je te haisse et te foule aux pieds? Non! je te reposerai doucement dans la rosee ou je t'ai prise, et je te dirai adieu, parce que mon souffle ne peut plus te faire vivre, et qu'il en est un autre dans ton atmosphere qui doit te relever et te ranimer. Refleuris donc, o mon beau lis! je ne te toucherai plus." Et cette voix de Jacques, qui semble deja d'outre-tombe, a la langueur d'un murmure, la melancolie d'une plainte et la gravite d'un pardon. C'est la majeste de la mort absolvant les miseres de la vie. CHAPITRE XII _LES LETTRES D'UN VOYAGEUR_ Selon l'humeur naturelle des ecrivains qui utilisent leurs douleurs et leurs larmes, George Sand s'appretait a tirer un parti litteraire de la crise morale qu'elle venait de traverser. Alfred de Musset a peine parti, elle avait effectue avec Pagello une petite excursion pedestre dans les Alpes venitiennes. Elle imagina d'en amalgamer les impressions avec les ressouvenirs et sans doute les remords de son amour brise. Cet alliage etrange produisit un metal d'une trempe merveilleuse. Jamais elle n'en a retrouve la souplesse malleable et ductile. "Je t'ai ecrit, mande-t-elle a Musset le 15 avril, une longue lettre sur mon voyage dans les Alpes, que j'ai intention de publier dans la _Revue_, si cela ne te contrarie pas. Je te renverrai, et, si tu n'y trouves rien a redire, tu la donneras a Buloz. Si tu veux y faire des corrections et des suppressions, je n'ai pas besoin de te dire que tu as droit de vie et de mort sur tous mes manuscrits passes, presents et futurs. Enfin, si tu la trouves entierement _impubliable_, jette-la au feu ou mets-la dans ton portefeuille, _ad libitum_." Alfred de Musset, apprenant ce voyage, ecrit le 19 avril: "Tu es donc dans les Alpes? N'est-ce pas que c'est beau? Il n'y a que cela au monde. Je pense avec plaisir que tu es dans les Alpes; je voudrais qu'elles pussent te repondre, elles te raconteraient peut-etre ce que je leur ai dit. O mon enfant, c'est la cependant qu'il est triste d'etre seul." Dans la meme lettre il annonce son arrivee a Paris, presque bien portant, en depit d'un coup de soleil sur la figure et d'un erysipele aux jambes. "Grace a Dieu, je suis debout aujourd'hui et gueri, sauf une fievre lente qui me prend tous les soirs au lit, et dont je ne me vante pas a ma mere, parce que le temps seul et le repos peuvent la guerir. Du reste, a peine dehors du lit, je me suis rejete a corps perdu dans mon ancienne vie." Elle a Venise avec Pagello, lui a Paris, livre aux voluptes faciles, ils se paient de la meme monnaie. Mais, tout en racontant qu'il cherche un nouvel amour et dine avec des filles d'Opera, il ajoute: "Plus je vais, plus je m'attache a toi, et, bien que tres tranquille, je suis devore d'un chagrin qui ne me quitte plus." Et tout aussitot: "Dis-moi que tu t'es donnee a l'homme que tu aimes, parle-moi de vos joies; non, ne me dis pas cela, dis-moi simplement que tu aimes et que tu es aimee. Alors je me sens plus de courage, et je demande au ciel que chacune de mes souffrances se change en joie pour toi... Madame Hennequin avait fait a ma mere tous les cancans possibles sur ton compte. Je n'ai pas eu de peine a la desabuser; il a suffi de lui parler des nuits que tu as passees a me soigner, c'est tout pour une mere... Adieu, ma soeur adoree. Va au Tyrol, a Venise, a Constantinople; fais ce qui te plait, ris et pleure a ta guise; mais le jour ou tu te retrouveras quelque part seule et triste comme a ce Lido, etends la main avant de mourir, et souviens toi qu'il y a dans un coin du monde un etre dont tu es le premier et le dernier amour." A cette lettre si complexe et si contradictoire, George Sand repond le 29 avril: "Tu es un mechant, mon petit ange, tu es arrive le 12 et tu ne m'as ecrit que le 19. J'etais dans une inquietude mortelle." Puis c'est la sollicitude maternelle qui reparait: "Ce qui me fait mal, c'est l'idee que tu ne menages pas ta pauvre sante. Oh! je t'en prie a genoux, pas encore de vin, pas encore de filles! c'est trop tot. Songe a ton corps qui a moins de force que ton ame et que j'ai vu mourant dans mes bras. Ne t'abandonne au plaisir que quand la nature viendra te le demander imperieusement, mais ne le cherche pas comme un remede a l'ennui et au chagrin. C'est le pire de tous. Menage cette vie que je t'ai conservee, peut-etre, par mes veilles et mes soins. Ne m'appartient-elle pas un peu a cause de cela? Laisse-moi le croire, laisse-moi etre un peu vaine d'avoir consacre quelques fatigues de mon inutile et sotte existence a sauver celle d'un homme tel que toi." Ces conseils de temperance et de sobriete concordent avec une lettre que Pagello ecrivait, un peu plus tard, au "cher Alfred" et ou il celebre "cette reciprocite d'affection qui nous liera toujours de liens sublimes pour nous, et incomprehensibles aux autres." Il rappelle au poete la necessite de "resister a ces tentations de desordres qui sont les compagnes d'une nature trop impetueuse." Et il conclut: "Lorsque vous etes entoure d'une douzaine de bouteilles de champagne, souvenez-vous de cette petite barrique d'eau de gomme arabique que je vous ai fait vider a l'hotel Danieli, et je suis certain que vous aurez le courage de les fuir! Adieu, mon bon Alfred. Aimez-moi comme je vous aime. Votre veritable ami, _Pietro Pagello_." Dans la correspondance de George Sand et d'Alfred de Musset, on a pu observer que les preoccupations litteraires et meme les interets de librairie avaient leur place. Le 29 avril, elle lui fait tenir le manuscrit precedemment annonce, et l'on voit toute l'importance qu'elle y attache. L'amour-propre d'auteur se complique d'une arriere-pensee sentimentale: "Je t'envoie la _Lettre_ dont je t'ai parle. Je l'ai ecrite comme elle m'est venue; sans songer a tous ceux qui devaient la lire. Je n'y ai vu qu'un cadre et un pretexte pour _parler tout haut de ma tendresse pour toi_ et pour fermer _tout a coup_ la gueule a ceux qui ne manqueront pas de dire que tu m'as ruinee et abandonnee. En la relisant, j'ai craint pourtant qu'elle ne te semblat ridicule. Le monde que tu as recommence a frequenter ne comprend rien a ces sortes de choses, et _peut-etre te dira-t-on que cet amour imprime et comique est anti-merimeen_. Si tu m'en crois, tu laisseras dire et tu donneras la _Lettre_ a la _Revue_. S'il y a quelque ridicule a encourir, il n'est que pour ton oisillon qui s'en moque et qui aime mieux le blame que la louange de certaines gens. Que les belles dames crient au scandale, que t'importe? Elles ne t'en feront la cour qu'un peu plus tendrement. D'ailleurs, il n'y a pas de _nom_ trace dans cette _Lettre_, on peut la prendre pour un fragment de roman, nul n'est oblige de savoir si je suis une femme. En un mot, je ne la crois pas trop inconvenante; pour la forme, tu retrancheras ou changeras ce que tu voudras, tu la jetteras au feu, si tu veux." La _Lettre_, a laquelle George Sand fait allusion, est la premiere de celles qui parurent au nombre de douze, a differentes dates, de 1834 a 1836, et qui furent rassemblees sous le titre general, _Lettres d'un Voyageur_. Elles sont adressees a des correspondants tels que Neraud, Rollinat, Everard--pseudonyme de Michel (de Bourges)--Liszt, Meyerbeer, Desire Nisard. Les trois premieres sont dediees "A un poete," c'est-a-dire a Alfred de Musset. On y rencontre des pages d'une incomparable eloquence. A ce propos, il est surprenant que Pagello ait ose noter dans son memorial: "J'ecrivais aussi; nous avons du moins travaille ensemble aux _Lettres d'un Voyageur_, ou nous depeignimes en quelques croquis, et plutot a sa facon qu'a la mienne, les coutumes de Venise et des environs." A dire vrai, la "facon" de George Sand nous inspire plus de confiance et jouit de plus de notoriete que celle de Pagello, qui tres glorieusement declare avoir servi de modele et de protagoniste pour l'intrigue de _Jacques_. Aussi bien il etait tres fier de son intimite avec George Sand, en depit des representations de son pere qui lui reprochait ce "mauvais pas" et ordonnait a son autre fils Robert de s'eloigner du logis et de la societe de Pietro, tant que durerait la liaison. "Je prevoyais cette premiere amertume, dit Pagello, et je la supportai, sinon en paix, du moins avec assez d'aplomb. Plusieurs de mes clients et de mes amis, parmi lesquels beaucoup de personnes distinguees, souriaient en me rencontrant dans les rues; d'autres pincaient les levres en me regardant, et evitaient de me saluer quand je paraissais sur la place avec la Sand a mon bras. Quelques femmes me complimentaient malicieusement. George Sand, avec cette perception qui lui etait propre, voyait et comprenait tout, et lorsque quelque leger nuage passait sur mon front, elle savait le dissiper a l'instant avec son esprit et ses graces enchanteresses." Il fallait que la clientele du docteur Pagello ne fut ni bien nombreuse ni bien absorbante pour lui permettre de courir la campagne avec George Sand, habillee en garcon. Elle avait apporte de France un costume tres simple, pantalon de toile, casquette et blouse bleue. Tous deux, legers d'argent, mais dans l'allegresse d'un amour naissant, se livraient a la joie des excursions pedestres que Jean-Jacques a pratiquees et vantees. Le delicieux printemps du nord de l'Italie favorisait leur dessein, et, quand ils rentraient a Venise, George Sand, en disciple fidele, retrouvait, pour traduire ses impressions de touriste, le merveilleux coloris des _Confessions_. Dans les _Lettres d'un Voyageur_, la partie descriptive renferme peut-etre les plus belles pages qui soient sorties de la plume du romancier; mais ce que nous jugerons le plus digne d'interet par dela la somptuosite ou la delicatesse du style, ce sont les aveux d'une ame tumultueuse, qui encadre ses inquietudes ou ses remords dans le decor prestigieux de la nature. Lorsque George Sand, a distance et a loisir, composa une preface pour l'ensemble des _Lettres d'un Voyageur_, elle y mit des idees philosophiques, de la metaphysique meme, avec un grain de declamation. Elle recuse l'opinion de la plupart de ceux qui ont voulu se mirer dans son ame et se sont fait peur a eux-memes. "Ils se sont ecries que j'etais un malade, un fou, une ame d'exception, un prodige d'orgueil et de scepticisme. Non, non! je suis votre semblable, hommes de mauvaise foi! Je ne differe de vous que parce que je ne nie pas mon mal et ne cherche point a farder des couleurs de la jeunesse et de la sante mes traits fletris par l'epouvante. Vous avez bu le meme calice, vous avez souffert les memes tourments. Comme moi vous avez doute, comme moi vous avez nie et blaspheme, comme moi vous avez erre dans les tenebres, maudissant la Divinite et l'humanite, faute de comprendre!" Et, cherchant la cause et la source des miseres morales qui travaillent la societe moderne: "Le doute, dit-elle, est le mal de notre age, comme le cholera... Il est ne de l'examen. Il est le fils malade et fievreux d'une puissante mere, la liberte. Mais ce ne sont pas les oppresseurs qui le gueriront. Les oppresseurs sont athees." George Sand ici semble paraphraser la maxime si judicieuse de Maximilien Robespierre: "L'atheisme est aristocratique." De vrai, le spiritualisme est le principe, l'idealisme est la loi de la democratie, en sa forme la plus noble et la plus feconde. A l'encontre du scepticisme, et dans l'attente et le desir d'une foi sure, la preface des _Lettres d'un Voyageur_ nous propose cette saisissante image: "Au retour de la campagne de Russie, on voyait courir sur les neiges des spectres effares qui s'efforcaient, en gemissant et en blasphemant, de retrouver le chemin de la patrie. D'autres, qui semblaient calmes et resignes, se couchaient sur la glace et restaient la engourdis par la mort. Malheur aux resignes d'aujourd'hui! Malheur a ceux qui acceptent l'injustice, l'erreur, l'ignorance, le sophisme et le doute, avec un visage serein! Ceux-la mourront, ceux-la sont morts deja, ensevelis dans la glace et dans la neige. Mais ceux qui errent avec des pieds sanglants et qui appellent avec des plaintes ameres, retrouveront le chemin de la Terre promise, et ils verront luire le soleil." Si la preface se complait ainsi a evoquer des sentiments generaux et altruistes, ce sont des emotions tout intimes qui se traduisent et se refletent dans les trois premieres _Lettres d'un Voyageur_. Le souvenir d'Alfred de Musset y plane ou y flotte. Au murmure de la Brenta, par exemple, elle pense a la veillee du Christ dans le jardin des Olives, et elle se rememore un soir ou ils ont longuement parle de ce chant du divin poeme evangelique. "C'etait, dit-elle, un triste soir que celui-la, une de ces sombres veillees ou nous avons bu ensemble le calice d'amertume. Et toi aussi, tu as souffert un martyre inexorable; toi aussi, tu as ete cloue sur une croix. Avais-tu donc quelque grand peche a racheter pour servir de victime sur l'autel de la douleur? qu'avais-tu fait pour etre menace et chatie ainsi? est-on coupable a ton age? sait-on ce que c'est que le bien et le mal? Tu te sentais jeune, tu croyais que la vie et le plaisir ne doivent faire qu'un. Tu te fatiguais a jouir de tout, vite et sans reflexion. Tu meconnaissais ta grandeur et tu laissais aller ta vie au gre des passions qui devaient l'user et l'eteindre, comme les autres hommes ont le droit de le faire. Tu t'arrogeas ce droit sur toi-meme, et tu oublias que tu es de ceux qui ne s'appartiennent pas. Tu voulus vivre pour ton compte, et suicider ta gloire par mepris de toutes les choses humaines. Tu jetas pele-mele dans l'abime toutes les pierres precieuses de la couronne que Dieu t'avait mise au front, la force, la beaute, le genie, et jusqu'a l'innocence de ton age, que tu voulus fouler aux pieds, enfant superbe!" Puis, sur le mode mystique, elle celebre le poete qu'elle a aime, admire, soigne, gueri, et remplace, mais non pas oublie, et qui a ete eloigne d'elle par l'inevitable lassitude des sentiments perissables: "Au milieu des fougueux plaisirs ou tu cherchais vainement ton refuge, l'esprit mysterieux vint te reclamer et te saisir. Il fallait que tu fusses poete, tu l'as ete en depit de toi-meme. Tu abjuras en vain le culte de la vertu; tu aurais ete le plus beau de ses jeunes levites; tu aurais desservi ses autels en chantant sur une lyre d'or les plus divins cantiques, et le blanc vetement de la pudeur aurait pare ton corps frele d'une grace plus suave que le masque et les grelots de la Folie... Tu poursuivais ton chant sublime et bizarre, tout a l'heure cynique et fougueux comme une ode antique, maintenant chaste et doux comme la priere d'un enfant. Couche sur les roses que produit la terre, tu songeais aux roses de l'Eden qui ne se fletrissent pas; et, en respirant le parfum ephemere de tes plaisirs, tu parlais de l'eternel encens que les anges entretiennent sur les marches du trone de Dieu. Tu l'avais donc respire, cet encens? Tu les avais donc cueillies, ces roses immortelles? Tu avais donc garde, de cette patrie des poetes, de vagues et delicieux souvenirs qui t'empechaient d'etre satisfait de tes folles jouissances d'ici-bas?" Et cette eloquente apostrophe aboutit a une veridique peinture de la melancolie du poete, mal incurable au sein des voluptes. Tel le gout amer dont parle Lucrece, et qui corrompt ou denature la douceur du breuvage: "Suspendu entre la terre et le ciel, avide de l'un, curieux de l'autre, dedaigneux de la gloire, effraye du neant, incertain, tourmente, changeant, tu vivais seul au milieu des hommes; tu fuyais la solitude et la trouvais partout. La puissance de ton ame te fatiguait. Tes pensees etaient trop vastes, tes desirs trop immenses, tes epaules debiles pliaient sous le fardeau de ton genie. Tu cherchais dans les voluptes incompletes de la terre l'oubli des biens irrealisables que tu avais entrevus de loin. Mais quand la fatigue avait brise ton corps, ton ame se reveillait plus active et ta soif plus ardente. Tu quittais les bras de tes folles maitresses pour t'arreter en soupirant devant les vierges de Raphael.--Quel est donc, disait a propos de toi un pieux et tendre songeur, _ce jeune homme qui s'inquiete tant de la blancheur des marbres?_" Dans ce recit a mots couverts, mais transparent, quelle sera l'explication que donnera George Sand de leur rupture, et qui doit satisfaire a la fois Musset, Pagello, elle-meme, le public et la verite? C'est peut-etre, sous la grace et la sinuosite des metaphores, le passage le plus audacieux de la premiere _Lettre_: "Ton corps, aussi fatigue, aussi affaibli que ton coeur, ceda au ressentiment de ses anciennes fatigues, et _comme un beau lis se pencha pour mourir_. Dieu, irrite de ta rebellion et de ton orgueil, posa sur ton front une main chaude de colere, et, en un instant, tes idees se confondirent, ta raison t'abandonna. L'ordre divin etabli dans les fibres de ton cerveau fut bouleverse. La memoire, le discernement, toutes les nobles facultes de l'intelligence, si deliees en toi, se troublerent et s'effacerent comme les nuages qu'un coup de vent balaie. Tu te levas sur ton lit en criant:--Ou suis-je, o mes amis? pourquoi m'avez-vous descendu vivant dans le tombeau?--Un seul sentiment survivait en toi a tous les autres, la volonte, mais une volonte aveugle, dereglee, qui courait comme un cheval sans frein et sans but a travers l'espace. Une devorante inquietude te pressait de ses aiguillons; tu repoussais l'etreinte de ton ami, tu voulais t'elancer, courir. Une force effrayante te debordait.--Laissez-moi ma liberte, criais-tu, laissez-moi fuir; ne voyez-vous pas que je vis et que je suis jeune?--Ou voulais-tu donc aller? Quelles visions ont passe dans le vague de ton delire? Quels celestes fantomes t'ont convie a une vie meilleure? Quels secrets insaisissables a la raison humaine as-tu surpris dans l'exaltation de ta folie? Sais-tu quelque chose a present, dis-moi? Tu as souffert ce qu'on souffre pour mourir; tu as vu la fosse ouverte pour te recevoir; tu as senti le froid du cercueil, et tu as crie:--Tirez-moi, tirez-moi de cette terre humide!" Ainsi se trouve relatee et affirmee par George Sand l'hallucination etrange et morbide d'Alfred de Musset a Venise, et cela precisement dans une _Lettre_ qu'elle le chargea de relire, de corriger, de transmettre a la _Revue des Deux Mondes_, si mieux il n'aimait la detruire! Du meme coup s'evanouit la narration mensongere et odieuse de Paul de Musset. Son frere, si George Sand n'avait pas dit vrai, aurait-il donne son acquiescement et son concours a l'impression d'un manuscrit, passe par ses mains, qui evoquait et precisait les chimeres de son cerveau delirant? Devant ces navrantes detresses de l'humaine fragilite, a mi-chemin entre la vie et la mort, l'ame angoissee de la femme se tourne vers la source invisible, mais certaine, de toute consolation. Elle prie en un essor d'amour. "La seule puissance, dit-elle, a laquelle je croie est celle d'un Dieu juste, mais paternel... Ecoute, ecoute, Dieu terrible et bon! Il est faux que tu n'aies pas le temps d'entendre la priere des hommes; tu as bien celui d'envoyer a chaque brin d'herbe la goutte de rosee du matin!" Dans cet elan de reconnaissance infinie et d'humble respect envers l'Etre des etres, il y a la necessaire adoration de la creature qui ne discerne en soi-meme ni son origine ni sa fin, qui percoit, avec la certitude de la raison plus decisive que le temoignage des sens, l'existence d'une force eternelle, exterieure et superieure a sa faiblesse. Nier Dieu est un incommensurable orgueil; l'ignorer est une transcendante indifference; l'honorer et l'adorer est l'acte reflechi de la foi libre et consciente. Alfred de Musset ne nous a-t-il pas, en deux vers sublimes, incites a ce reconfort de la priere, confiant appel de l'isole et viatique d'esperance? Si le ciel est desert, nous n'offensons personne, Si quelqu'un nous entend, qu'il nous prenne en pitie. Ce genereux spiritualisme, nous le retrouvons dans l'oeuvre entiere de George Sand, et il se manifeste en un instinct de survivance pour les pensees, les affections, comme pour la substance meme de l'etre, par dela l'inconnu de la tombe. Ainsi l'exquise senteur, emportee d'une fleur que l'on a touchee et qui confie aux doigts un peu de son arome, inspire a George Sand une image d'un touchant symbolisme: "Quelle chose precieuse est donc le parfum, qui, sans rien faire perdre a la plante dont il emane, s'attache aux mains d'un ami, et le suit en voyage pour le charmer et lui rappeler longtemps la beaute de la fleur qu'il aime?--Le parfum de l'ame, c'est le souvenir. C'est la partie la plus delicate, la plus suave du coeur, qui se detache pour embrasser un autre coeur et le suivre partout. L'affection d'un absent n'est plus qu'un parfum; mais qu'il est doux et suave! qu'il apporte, a l'esprit abattu et malade, de bienfaisantes images et de cheres esperances!--Ne crains pas, o toi qui as laisse sur mon chemin cette trace embaumee, ne crains jamais que je la laisse se perdre. Je la serrerai dans mon coeur silencieux, comme une essence subtile dans un flacon scelle. Nul ne la respirera que moi, et je la porterai a mes levres dans mes jours de detresse, pour y puiser la consolation et la force, les reves du passe, l'oubli du present." Du fond de ses souvenirs de jeunesse, George Sand appelle et nous montre les palombes ensanglantees que rapportaient les chasseurs, en la saison d'automne. Quelques-unes vivaient encore. On les donnait a Aurore. Elle les soignait avec cette sollicitude de tendre mere que plus tard elle ne devait pas reserver aux seules palombes. Quand elles etaient gueries, dans la cage qui les emprisonnait, elles avaient la soif du plein air, la nostalgie de la liberte. Et Aurore, qui deja etait douee de l'instinct sentimental, les voyant refuser les feves vertes et se heurter aux impitoyables barreaux, songeait a leur rendre la plenitude de vivre. "C'etait un jour de vives emotions, de joie triomphante et de regret invincible, que celui ou je portais une de mes palombes sur la fenetre. Je lui donnais mille baisers. Je la priais de se souvenir de moi et de revenir manger les feves tendres de mon jardin. Puis j'ouvrais une main que je refermais aussitot pour ressaisir mon amie. Je l'embrassais encore, le coeur gros et les yeux pleins de larmes. Enfin, apres bien des hesitations et des efforts, je la posais sur la fenetre. Elle restait quelque temps immobile, etonnee, effrayee presque de son bonheur. Puis elle partait avec un petit cri de joie qui m'allait au coeur. Je la suivais longtemps des yeux; et quand elle avait disparu derriere les sorbiers du jardin, je me mettais a pleurer amerement..." Alfred de Musset venait d'etre, lui aussi, la palombe ensanglantee, souffreteuse, lentement rechauffee, peniblement guerie, qui d'une aile encore lasse, a peine remise de sa brisure, avait fui la cage venitienne pour s'envoler vers la douce France et rentrer au nid deserte, au vrai nid maternel. "Quand nous nous sommes quittes--murmure celle qui reste et s'attarde--j'etais fier et heureux de te voir rendu a la vie; j'attribuais un peu a mes soins la gloire d'y avoir contribue. Je revais pour toi des jours meilleurs, une vie plus calme. Je te voyais renaitre a la jeunesse, aux affections, a la gloire. Mais quand je t'eus depose a terre, quand je me retrouvai seul dans cette gondole noire comme un cercueil, je sentis que mon ame s'en allait avec toi. Le vent ne ballottait plus sur les lagunes agitees qu'un corps malade et stupide. Un homme m'attendait sur les marches de la Piazzetta.--Du courage! me dit-il.--Oui, lui repondis-je, vous m'avez dit ce mot-la une nuit, quand il etait mourant dans nos bras, quand, nous pensions qu'il n'avait plus qu'une heure a vivre. A present, il est sauve, il voyage, il va retrouver sa patrie, sa mere, ses amis, ses plaisirs. C'est bien; mais pensez de moi ce que vous voudrez, je regrette cette horrible nuit ou sa tete pale etait appuyee sur votre epaule, et sa main froide dans la mienne. Il etait la entre nous deux, et il n'y est plus. Vous pleurez aussi, tout en haussant les epaules. Vous voyez que vos larmes ne raisonnent pas mieux que moi. Il est parti, nous l'avons voulu; mais il n'est plus ici, nous sommes au desespoir." Il faudrait, dans les _Lettres d'un Voyageur_, dans celles qui furent ecrites a Venise comme dans celles qui sont posterieures, noter tant de pages exquises ou transparait l'ame de George Sand: les idees qu'elle professe et n'appliquera qu'a demi pour l'education de ses enfants; le portrait du Juste: la critique de _Lelia_ et _de Jacques_; les vues sur _Manon Lescaut_, sur la _Nouvelle Heloise_ et la probabilite du suicide de Rousseau. "Martyr infortune, qui avez voulu etre philosophe classique comme un autre, pourquoi n'avoir pas crie tout haut? Cela vous aurait soulage, et nous boirions les gouttes de votre sang avec plus de ferveur; nous vous prierions comme un Christ aux larmes saintes." Il faudrait entendre et repercuter l'apostrophe emouvante qu'elle adresse a ses dieux Lares, et cet eloge de l'amitie qui rappelle les belles periodes ciceroniennes: "Amitie! amitie! delices des coeurs que l'amour maltraite et abandonne; soeur genereuse qu'on neglige et qui pardonne toujours!" Mais, parmi tant de cris de douleur, de soupirs ou de murmures qui sortent d'une poitrine angoissee, est-il rien qui egale cet aveu de repentir et de remords, profere par une ame en deuil: "Je n'ai pas rencontre l'etre avec lequel j'aurais voulu vivre et mourir, ou, si je l'ai rencontre, je n'ai pas su le garder. Ecoute une histoire, et pleure. "Il y avait un bon artiste, qu'on appelait Watelet, qui gravait a l'eau-forte mieux qu'aucun homme de son temps. Il aima Marguerite Le Conte et lui apprit a graver a l'eau-forte aussi bien que lui. Elle quitta son mari, ses biens et son pays pour aller vivre avec Watelet. Le monde les maudit; puis, comme ils etaient pauvres et modestes, on les oublia. Quarante ans apres, on decouvrit aux environs de Paris, dans une maisonnette appelee _Moulin-Joli_, un vieux homme qui gravait a l'eau-forte et une vieille femme, qu'il appelait sa meuniere, et qui gravait a l'eau-forte, assise a la meme table. Le premier oisif qui decouvrit cette merveille l'annonca aux autres, et le beau monde courut en foule a Moulin-Joli pour voir le phenomene. Un amour de quarante ans, un travail toujours assidu et toujours aime; deux beaux talents jumeaux; Philemon et Baucis du vivant de mesdames Pompadour et Dubarry. Cela fit epoque, et le couple miraculeux eut ses flatteurs, ses amis, ses poetes, ses admirateurs. Heureusement le couple mourut de vieillesse peu de jours apres, car le le monde eut tout gate. Le dernier dessin qu'ils graverent representait le Moulin-Joli, la maison de Marguerite, avec cette devise: _Cur valle permutem Sabina divitias operosiores?_ "Il est encadre dans ma chambre au-dessus d'un portrait dont personne ici n'a vu l'original. Pendant un an, l'etre qui m'a legue ce portrait s'est assis avec moi toutes les nuits a une petite table, et il a vecu du meme travail que moi... Au lever du jour, nous nous consultions sur notre oeuvre, et nous soupions a la meme petite table, tout en causant d'art, de sentiment et d'avenir. L'avenir nous a manque de parole. Prie pour moi, o Marguerite Le Conte!" On voit qu'en cette page pathetique elle ne cherche pas a plaider non coupable. Elle confesse implicitement ses torts, ses chutes et ses rechutes. "Je tombai souvent", dit-elle; puis elle parle avec melancolie de l'hiver de son ame qui est venu, un eternel hiver. Dans sa pensee surgit une comparaison entre les jours d'autrefois, si lumineux, si doux, et ceux d'a present, voues a un deplorable veuvage: "Il fut un temps ou je ne regardais ni le ciel ni les fleurs, ou je ne m'inquietais pas de l'absence du soleil et ne plaignais pas les moineaux transis sur leur branche. A genoux devant l'autel ou brulait le feu sacre, j'y versais tous les parfums de mon coeur. Tout ce que Dieu a donne a l'homme de force et de jeunesse, d'aspiration et d'enivrement, je le consumais et le rallumais sans cesse a cette flamme qu'un autre amour attisait. Aujourd'hui l'autel est renverse, le feu sacre est eteint, une pale fumee s'eleve encore et cherche a rejoindre la flamme qui n'est plus; c'est mon amour qui s'exhale et qui cherche a ressaisir l'ame qui l'embrasait. Mais cette ame s'est envolee au loin vers le ciel, et la mienne languit et meurt sur la terre." Tels sont les ressouvenirs et les regrets que George Sand exprime, a quelques mois d'intervalle, dans la cinquieme des _Lettres d'un Voyageur_, adressee a Francois Rollinat. L'heure viendra--mais il lui faut auparavant traverser la crise la plus douloureuse--ou elle pourra sortir d'esclavage et, selon l'admirable metaphore de la sixieme _Lettre_ a Everard, se delivrer de la fleche qui lui perce le coeur. "C'est ma main qui l'a brisee, c'est ma main qui l'arrachera; car chaque jour je l'ebranle dans mon sein, ce dard acere, et chaque jour, faisant saigner ma plaie et l'elargissant, je sens avec orgueil que j'en retire le fer et que mon ame ne le suit pas." Elle veut alors, elle veut abdiquer sa grande folie, l'amour! A cette idole de sa jeunesse, dont elle croit--o illusion!--deserter le temple a jamais, elle envoie un eloquent et solennel adieu: "Adieu! Malgre moi mes genoux plient et ma bouche tremble en te disant ce mot sans retour. Encore un regard, encore l'offrande d'une couronne de roses nouvelles, les premieres du printemps, et adieu!" A d'autres, a de plus jeunes levites elle laisse les courtes joies, les longs soucis et les cruels tourments de la passion. Ceux-la continueront d'aimer au jour le jour, sans prevoir les lendemains de souffrance. "Regne, amour, regne en attendant que la vertu et la republique te coupent les ailes." Une evolution, en effet, a laquelle nous assisterons, s'annonce et s'effectue dans la pensee et la sensibilite de George Sand. De l'amour egoiste et sensuel elle voudrait s'elever a l'amour idealiste et immateriel. Mais combien malaisee est la delivrance de tout ce passe qui l'enlace! Elle entend encore, durant ses insomnies fievreuses, les tendres modulations du rossignol. "_O chantre des nuits heureuses!_ comme l'appelle Obermann... Nuits heureuses pour ceux qui s'aiment et se possedent; nuits dangereuses a ceux qui n'ont point encore aime; nuits profondement tristes pour ceux qui n'aiment plus! Retournez a vos livres, vous qui ne voulez plus vivre que de la pensee, il ne fait pas bon ici pour vous. Les parfums des fleurs nouvelles, l'odeur de la seve, fermentent partout trop violemment; il semble qu'une atmosphere d'oubli et de fievre plane lourdement sur la tete; la vie de sentiment emane de tous les pores de la creation. Fuyons! l'esprit des passions funestes erre dans ces tenebres et dans ces vapeurs enivrantes. O Dieu! il n'y a pas longtemps que j'aimais encore et qu'une pareille nuit eut ete delicieuse. Chaque soupir du rossignol frappe la poitrine d'une commotion electrique. O Dieu! mon Dieu, je suis encore si jeune!" Cependant elle veut et croit se ressaisir; elle se reproche d'avoir trop vecu, de n'avoir rien fait de bon; elle aspire a mettre sa vie, ses forces, son intelligence, "au service d'une idee et non d'une passion, au service de la verite et non a celui d'un homme." Pour la Liberte et pour la Justice, pour l'avenir republicain et la foi democratique, sur les traces de Jesus, de Washington, de Franklin ou de Saint-Simon, elle demande a servir dans le rang d'une grande armee liberatrice. "Je ne suis qu'un pauvre enfant de troupe, emmenez-moi!" Et voici le couplet ou elle epanche son nouvel amour, humanitaire et social: "Republique, aurore de la justice et de l'egalite, divine utopie, soleil d'un avenir peut-etre chimerique, salut! rayonne dans le ciel, astre que demande a posseder la terre. Si tu descends sur nous avant l'accomplissement des temps prevus, tu me trouveras pret a te recevoir, et tout vetu deja conformement a tes lois somptuaires. Mes amis, mes maitres, mes freres, salut! mon sang et mon pain vous appartiennent desormais, en attendant que la republique les reclame. Et toi, o grande Suisse! o vous, belles montagnes, ondes eloquentes, aigles sauvages, chamois des Alpes, lacs de cristal, neiges argentees, sombres sapins, sentiers perdus, roches terribles! ce ne peut etre un mal que d'aller me jeter a genoux, seul et pleurant, au milieu de vous. La vertu et la republique ne peuvent defendre a un pauvre artiste chagrin et fatigue d'aller prendre dans son cerveau le calque de vos lignes sublimes et le prisme de vos riches couleurs. Vous lui permettrez bien, o echos de la solitude, de vous raconter ses peines; herbe fine et semee de fleurs, tu lui fourniras bien un lit et une table; ruisseaux limpides, vous ne retournerez pas en arriere quand il s'approchera de vous; et toi, botanique, o sainte botanique! o mes campanules bleues, qui fleurissez tranquillement sous la foudre des cataractes! o mes panporcini d'Oliero, que je trouvai endormis au fond de la grotte et replies dans vos calices, mais qui, au bout d'une heure, vous eveillates autour de moi comme pour me regarder avec vos faces fraiches et vermeilles! o ma petite sauge du Tyrol! o mes heures de solitude, les seules de ma vie que je me rappelle avec delices!" Alors, dans l'enthousiasme de cette religion nouvelle, disant adieu a l'amour qui decline et saluant l'aurore de la verite prochaine, George Sand s'ecrie, avec toute sa ferveur de neophyte: "Si vous proclamez la republique pendant mon absence, prenez tout ce qu'il y a chez moi, ne vous genez pas; j'ai des terres, donnez-les a ceux qui n'en ont pas; j'ai un jardin, faites-y paitre vos chevaux; j'ai une maison, faites-en un hospice pour vos blesses; j'ai du vin, buvez-le; j'ai du tabac, fumez-le; j'ai mes oeuvres imprimees, bourrez-en vos fusils. Il n'y a dans tout mon patrimoine que deux choses dont la perte me serait cruelle: le portrait de ma vieille grand'mere, et six pieds carres de gazon plantes de cypres et de rosiers. C'est la qu'elle dort avec mon pere. Je mets cette tombe et ce tableau sous la protection de la republique, et je demande qu'a mon retour on m'accorde une indemnite des pertes que j'aurais faites, savoir: une pipe, une plume et de l'encre; moyennant quoi je gagnerai ma vie joyeusement, et passerai le reste de mes jours a ecrire que vous avez bien fait." Si nous prenions ce serment a la lettre, c'en serait fait pour George Sand des terrestres amours. La conversion serait accomplie. De meme qu'on avait dit de Racine: "Il aima Dieu comme il avait aime la Champmesle," on pourrait croire qu'elle va cherir l'ideal republicain avec la fougue qui l'avait entrainee aux voluptes humaines. Mais ce sont la promesses hatives et revocables. Ni Pagello, ni Alfred de Musset n'auront calme en George Sand les curieuses inquietudes du coeur. CHAPITRE XIII ENTRE VENISE ET PARIS Tandis que George Sand s'attarde a Venise, ecrivant des romans, se livrant a de menus travaux manuels ou meme aidant sa servante la Catina a faire la cuisine, qu'advient-il a Paris d'Alfred de Musset? Nous l'apprenons par sa correspondance encore inedite, mais dont certains passages ont ete publies de ci de la, notamment dans les etudes de M. Maurice Clouard et d'Arvede Barine, ainsi que dans le volume de M. Paul Marieton. Le 30 avril, il envoie de meilleures nouvelles de sa sante, mais surtout il parle de cet amour interrompu, non pas rompu, et qu'il affirme etre toujours vivace en son coeur. "Songe a cela, s'ecrie-t-il, je n'ai que toi, j'ai tout nie, tout blaspheme, je doute de tout, hormis de toi... Sais-tu pourquoi je n'aime que toi? Sais-tu pourquoi, quand je vais dans le monde a present, je regarde de travers comme un cheval ombrageux? Je ne m'abuse sur aucun de tes defauts; tu ne mens pas, voila pourquoi je t'aime. Je me souviens bien de cette nuit de la lettre. Mais, dis-moi, quand tous mes soupcons seraient vrais, en quoi me tromperais-tu? Me disais-tu que tu m'aimais? N'etais-je pas averti? Avais-je aucun droit? O mon enfant cheri, lorsque tu m'aimais, m'as-tu jamais trompe? Quel reproche ai-je jamais eu a te faire, pendant sept mois que je t'ai vue jour par jour? Et quel est donc le lache miserable qui appelle perfide la femme qui l'estime assez pour l'avertir que son heure est venue? Le mensonge, voila ce que j'abhorre, ce qui me rend le plus defiant des hommes, peut-etre le plus malheureux. Mais tu es aussi sincere que tu es noble et orgueilleuse. Voila pourquoi je crois en toi, et je te defendrai contre le monde entier jusqu'a ce que je creve." Non qu'il promette a George Sand une autre fidelite que celle du souvenir. Il entend garder sa liberte; il aura--et il l'en avertit--d'autres attachements. Deja, depuis son retour, il a cede a des fantaisies, comme pour secouer le joug de l'absente. La raison qu'il en donne est physiologique et printaniere: "Les arbres se couvrent de verdure, et l'odeur des lilas entre ici par bouffees, tout renait, et le coeur me bondit malgre moi." Aussi bien s'est-il promis a lui-meme que la premiere femme qu'il aimera sera _jeune_. Et cette declaration est mediocrement flatteuse pour les trente ans revolus de George Sand; mais presque aussitot, et par contraste, il ajoute une impression tendre et meme une calinerie sentimentale. Il est alle chez elle quai Malaquais, il a trouve dans la soucoupe des cigarettes qu'elle avait faites avant leur depart. "Je les ai fumees, dit-il, avec une tristesse et un bonheur etranges. J'ai, de plus, vole un petit peigne a moitie casse dans la toilette, et je m'en vais partout avec cela dans ma poche." Quelques lignes plus loin, nouvelle et singuliere virevolte de la pensee: "Sais-tu une chose qui m'a charme dans ta lettre? C'est la maniere dont tu me parles de Pagello, de ses soins pour toi, de ton affection pour lui, et la franchise avec laquelle tu me laisses lire dans ton coeur. Traite-moi toujours ainsi, cela me rend fier. Mon amie, la femme qui parle ainsi de son nouvel amant a celui qu'elle quitte et qui l'aime encore, lui donne la preuve d'estime la plus grande qu'un homme puisse recevoir d'une femme." Du meme coup ses felicitations et ses sympathies s'etendent a son successeur. Il la charge de l'en informer: "Dis a Pagello que je le remercie de t'aimer et de veiller sur toi comme il le fait. N'est-ce pas la chose la plus ridicule du monde que ce sentiment-la? Je l'aime, ce garcon, presque autant que toi; arrange cela comme tu voudras. Il est cause que j'ai perdu toute la richesse de ma vie, et je l'aime comme s'il me l'avait donnee. Je ne voudrais pas vous voir ensemble, et je suis heureux de penser que vous etes ensemble. Oh! mon ange, mon ange, sois heureuse et je le serai." Puis c'est l'aveu, le cri du coeur, qu'a cette epoque il profere dans chacune de ses lettres: "Je t'ai si mal aimee!" Cependant il l'entretient de projets litteraires auxquels elle est melee. Il a l'intention d'ecrire un roman qui sera leur histoire, celui-la meme qu'il intitulera la _Confession d'un enfant du siecle_. "Il me semble que cela me guerirait et m'eleverait le coeur. Je voudrais te batir un autel, fut-ce avec mes os; mais j'attendrai ta permission formelle." Il insiste, il entend la venger de tant de calomnies stupides. Le monde s'etonnera, rira peut-etre de ce mouvement chevaleresque d'un amant abandonne. Qu'importe? "Il m'est bien indifferent qu'on se moque de moi, mais il m'est odieux qu'on t'accuse avec toute cette histoire de maladie." Et voila, sous la plume d'Alfred de Musset, la refutation anticipee de tout ce qu'inventera et publiera l'humeur enfiellee de son frere! Le 12 mai, George Sand repond point par point et donne au poete pleine licence d'user de sa liberte reconquise: "Aime donc, mon Alfred, aime pour tout de bon. Aime une femme jeune, belle et qui n'ait pas encore aime, pas encore souffert. Menage-la, et ne la fais pas souffrir; le coeur d'une femme est une chose si delicate, quand ce n'est pas un glacon ou une pierre." A ses confidences elle en oppose d'autres, qui ont trait a Pagello. Avec lui, dit-elle, "je n'ai pas affaire a des yeux aussi penetrants que les tiens, et je puis faire ma figure d'oiseau malade sans qu'on s'en apercoive. Si on me soupconne un peu de tristesse, je me justifie avec une douleur de tete ou un cor au pied... Ce brave Pierre n'a pas lu _Lelia_, et je crois bien qu'il n'y comprendrait goutte. Il n'est pas en mefiance contre ces aberrations de nos tetes de poetes. Il me traite comme une femme de vingt ans et il me couronne d'etoiles comme une ame vierge. Je ne dis rien pour detruire ou pour entretenir son erreur. Je me laisse regenerer par cette affection douce et honnete; pour la premiere fois de ma vie, j'aime sans passion." Se retournant alors vers Alfred de Musset, elle lui conseille, elle le supplie de veiller sur son coeur, de ne pas en mesuser. "Qu'il se mette, dit-elle, tout entier ou en partie dans toutes les amours de la vie, mais qu'il y joue toujours son role noble, afin qu'un jour tu puisses regarder en arriere et dire comme moi: "_J'ai souffert souvent, je me suis trompe quelquefois, mais j'ai aime; c'est moi qui ai vecu, et non pas un etre factice cree par mon orgueil et mon ennui._" Or, ces quelques lignes d'un billet intime ont paru a Alfred de Musset assez eloquentes et assez emouvantes pour qu'il les reproduisit textuellement dans _On ne badine pas avec l'amour_, en les placant dans la bouche de Perdican. Le surplus de la lettre est consacre a des details familiers. "Mon oiseau est mort, et j'ai pleure, et Pagello s'est mis a rire, et je me suis mise en colere, et il s'est mis a pleurer et je me suis mise a rire." Elle remplacera le sansonnet, quand elle aura quelques sous, en achetant une tourterelle dont elle est eprise. Ce sont ensuite des commissions dont elle charge Alfred de Musset. Elle le prie de lui envoyer douze paires de gants glaces, deux paires de souliers de satin noir et deux paires de maroquin noir, en recommandant a Michiels, cordonnier au coin de la rue du Helder et du boulevard, de les faire un peu plus larges que sa mesure; car elle a les pieds enfles, et le maroquin de Venise est dur comme du buffle. Enfin elle a besoin de parfumerie, mais elle apprehende qu'Alfred de Musset ne paie trop cher un quart de patchouli. Il devra le prendre chez Leblanc, rue Sainte-Anne. "Ne te fais pas attraper, cela vaut deux francs le quart; Marquis le vend six francs." Et ce sont encore d'autres indications pour du papier a lettre, des romances espagnoles, des paquets de journaux. Le 18 mai, elle recoit a Venise, datee du 10, la reponse d'Alfred de Musset a sa "lettre du Tyrol," la premiere des _Lettres d'un Voyageur_, qui parut le 15 mai dans la _Revue des Deux Mondes_. En la lisant, il a verse des larmes, il a senti sa blessure se raviver, et ce qui devrait etre le baume le plus doux, le plus celeste, "tombe comme une huile brulante sur un fer rouge." Alors il veut s'adonner au plaisir, follement, eperdument, au risque de n'avoir qu'un an ou deux a vivre. "Mais avec qui? ou?" Puis ce sont les idees de suicide qui le hantent, ce suicide par l'ivresse qu'il devait accomplir avec une lente tenacite. "Voila pourquoi j'ai des envies de mettre ma blouse de cotonnade bleue, de prendre une bouteille de rhum avec un peu d'opium autour de ma ceinture, et d'aller m'etendre sur le dos sur la roche de Fontainebleau." Cette persistance de melancolie n'est pas sans inquieter ses amis, notamment Alfred Tattet. Mais, dit-il, "je bois autant de vin de champagne que devant, ce qui le rassure." Combien plus sympathique que ce buveur invetere et taciturne est l'autre Alfred de Musset, celui qui a des retours de sensibilite et qui confesse ses fautes avec une sincerite juvenile! Ses repentirs ont le double attrait de l'eloquence et de la verite. "Et c'est a un homme, s'ecrie-t-il, qui fait du matin au soir de pareilles reflexions ou de pareils reves, que tu adresses cette lettre du Tyrol, cette lettre sublime! Mon George, jamais tu n'as rien ecrit d'aussi beau, d'aussi divin; jamais ton genie ne s'est mieux trouve dans ton coeur. C'est a moi, c'est de moi que tu parles aussi! Et j'en suis la! Et la femme qui a ecrit ces pages-la, je l'ai tenue sur mon sein! Elle y a glisse comme une ombre celeste, et je me suis reveille a son dernier baiser. Elle est ma soeur et mon amie; elle le sait, elle me le dit. Toutes les fibres de mon corps voudraient s'en detacher pour aller a elle et la saisir; toutes les nobles sympathies, toutes les harmonies du monde nous ont pousses l'un vers l'autre, et il y a entre nous un abime eternel!" Afin d'occuper ses tristes loisirs, il lit _Werther_, la _Nouvelle Heloise_. "Je devore, dit-il, toutes ces folies sublimes dont je me suis tant moque. J'irai peut-etre trop loin dans ce sens-la, comme dans l'autre. Qu'est-ce que cela me fait? J'irai toujours." Et sous sa plume vient une de ces pensees charmantes par ou il savait effacer les bizarreries de son humeur et les pires ecarts de sa conduite: "Ne t'offense pas de ma douleur, ange cheri. Si cette lettre te trouve dans un jour de bonheur et d'oubli, pardonne-la moi, jette-la dans la lagune; que ton coeur n'en soit pas plus trouble que son flot tranquille, mais qu'une larme y tombe avec elle, une de ces belles larmes que j'ai bues autrefois sur tes yeux noirs." Le 24 mai, George Sand ecrit a son tour; la lettre arrive a Paris le 2 juin. Il n'en faut retenir que ce qui precise respectivement leur etat d'ame. Elle revient sur les merites de Pagello et les enumere avec complaisance: "J'ai la, pres de moi, mon ami, mon soutien; il ne souffre pas, lui; il n'est pas faible, il n'est pas soupconneux; il n'a pas connu les amertumes qui t'ont ronge le coeur; il n'a pas besoin de ma force, il a son calme et sa vertu; il m'aime en paix, il est heureux sans que je souffre, sans que je travaille a son bonheur. Eh bien, moi, j'ai besoin de souffrir pour quelqu'un, j'ai besoin d'employer ce trop d'energie et de sensibilite qui _sont_ en moi. J'ai besoin de nourrir cette maternelle sollicitude qui s'est habituee a veiller sur un etre souffrant et fatigue. _Oh.'pourquoi ne pouvais-je vivre entre vous deux et vous rendre heureux sans appartenir ni a l'un ni a l'autre?_ J'aurais bien vecu dix ans ainsi." Cette idee lui agree; elle y insiste, et elle croit ouir la voix de Dieu, tandis que les hommes, deconcertes par la singularite de ses paroles, de ses actes, et par l'audace de ses professions de foi, lui crient: horreur, folie, scandale, mensonge, la couvrent d'anathemes et de maledictions. Elle ne veut ni s'en emouvoir ni s'en indigner. Les clabauderies d'en bas ne sauraient l'atteindre, et elle a recours, pour s'en expliquer, a une reminiscence de sa prime jeunesse: "Je me souviens du temps ou j'etais au couvent. La rue Saint-Marceau passait derriere notre chapelle. Quand les forts de la Halle et les maraicheres elevaient la voix, on entendait leurs blasphemes jusqu'au pied du sanctuaire. Mais ce n'etait pour moi qu'un son qui frappait les murs. Il me tirait quelquefois de ma priere dans le silence du soir; j'entendais le bruit, je ne comprenais pas le sens des jurements grossiers. Je reprenais ma priere sans que mon oreille ni mon coeur se fussent souilles a les entendre. Depuis, j'ai vecu retiree dans l'amour comme dans un sanctuaire, et quelquefois les sales injures du dehors m'ont fait lever la tete, mais elles n'ont pas interrompu l'hymne que j'adressais au ciel, et je me suis dit comme au couvent: "Ce sont des charretiers qui passent." Cependant elle annonce son retour pour le mois d'aout. Sans doute, quand ils se reverront, il sera engage dans un nouvel amour. Elle le desire et le craint tout ensemble. C'est une lutte entre sa tendresse de mere et ses instincts d'amante. "Je ne sais, ecrit-elle, ce qui se passe en moi quand je prevois cela. Si je pouvais lui donner une poignee de main a celle-la! et lui dire comment il faut te soigner et t'aimer; mais elle sera jalouse, elle te dira: "Ne me parlez jamais de madame Sand, c'est une femme infame." Plus heureuse--et ici la liaison des idees est d'une rare ingenuite--elle peut parler d'Alfred de Musset a Pagello, sans voir un front se rembrunir, sans entendre une parole amere. Le nouvel occupant est d'une complexion sentimentale des plus accommodantes; il a de l'amour pour son predecesseur, et George Sand se complait a l'entretenir dans ce culte pieux. "Ton souvenir est une relique sacree, ton nom est une parole solennelle que je prononce le soir dans le silence des lagunes et auquel repond une voix emue et une douce parole, simple et laconique, mais qui me semble si belle alors: _Io l'amo!_" Elle ne pouvait evoquer face a face Musset et Pagello, sans inviter Dieu a assister a la confrontation. C'est au paradis qu'elle donne volontiers ses rendez-vous mystiquement galants. Au cas ou elle n'arriverait pas la premiere, elle charge Alfred de Musset d'une commission utile: "Mon petit ange, si tu rejoins Dieu avant moi, garde-moi une petite place la-haut, pres de toi. Si c'est moi qui pars la premiere, sois sur que je la garderai bonne." Les anges ont, d'ailleurs, un role preponderant dans cette correspondance qui ne semblait pas devoir etre precisement seraphique. Alfred de Musset, en sa lettre du 4 juin arrivee le 12 mai a Venise[11], traite un sujet analogue et s'eleve, lui aussi, aux spheres etherees. "Deux etres, dit-il, qui s'aiment bien sur la terre, font un ange dans le ciel." A ce prix, le paradis ne saurait jamais souffrir de la depopulation. Une image aussi hardie, pour expliquer la naissance des anges en des conditions humaines et tres laiques, etait, parait-il, de l'invention de Latouche. George Sand trouve la metaphore exquise. Elle avait figure dans une comedie, la _Reine d'Espagne_, qui fut outrageusement sifflee et qui, a l'en croire, meritait un meilleur sort. "A cette phrase si belle et si sainte, dit-elle, un monsieur du parterre a crie: "Oh! quelle cochonnerie!" et les sifflets n'ont pas permis a l'acteur d'aller plus loin." Sans doute les spectateurs avaient une autre conception de la genese des anges. [Note 11: Les dates indiquees ici sont bien celles qui figurent sur le livre publie en 1903 par la Librairie Paul Ollendorff] Presque en chacune de ses lettres, Alfred de Musset, avec la fatuite naive de la jeunesse, aime a parler des bonnes fortunes qui s'offrent a lui et qu'il repousse. C'est peut-etre une maniere de rendre a George Sand la monnaie de Pagello. Du moins il se targue d'une belle impertinence dans les preludes obliges de la galanterie: "L'autre soir, une femme que j'estime beaucoup sous le rapport de l'intelligence, dans un entretien de bonne amitie que j'avais avec elle, commencait a se livrer. Je m'approchais d'elle franchement et de bonne foi, lorsqu'elle a pose sa main sur la mienne, en me disant: "Soyez sur que le jour ou vous etes ne, il est ne une femme pour vous."--J'ai recule malgre moi.--"Cela est possible, me suis-je dit, mais alors je vais chercher ailleurs, car assurement ce n'est pas vous." Cette affectation de dandysme et de byronisme, dedaigneux ou insolent, est l'element insupportable du caractere d'Alfred de Musset. De meme, dans sa litterature et jusque dans cette correspondance intime avec George Sand, on s'irrite parfois d'un surcroit de rhetorique et de declamation qui altere la sincerite des sentiments. Ainsi ce passage ou il evoque, sur un ton de melodrame, l'image de son cadavre: "Prie pour moi, mon enfant. Quoi qu'il doive m'arriver, plains-moi; je t'ai connue un an trop tot. J'ai cru longtemps a mon bonheur, a une espece d'etoile qui me suivait. Il en est tombe une etincelle de la foudre sur ma tete, de cet astre tremblant. Je suis lave par ce feu celeste qui a failli me consumer. Si tu vas chez Danieli, regarde dans ce lit ou j'ai souffert; il doit y avoir un cadavre, car celui qui s'en est leve n'est pas celui qui s'y etait couche." George Sand avait charge Boucoiran de voir son fils et d'envoyer a Venise une somme que lui devait Buloz. Or elle ne recevait ni nouvelles de Maurice ni argent. Elle prie Alfred de Musset d'aller au college Henri IV et de stimuler la negligence et l'apathie de Boucoiran. La lettre ou elle lui transmet cette requete est inquiete et agitee. On y sent l'affection maternelle--la vraie--qui se reveille, et en meme temps elle confesse ses embarras et ses tourments financiers. Pagello a mis toutes ses pauvres _roba_ au Mont-de-Piete; elle doit deux cents francs a Rebizzo, fait des economies sur son estomac et se nourrit de deux sardines. Va-t-elle etre obligee de demander l'aumone, alors qu'elle travaille, qu'elle a gagne son salaire et attend un argent qui lui est du? Sa colere se dechaine contre Boucoiran. En realite, il n'etait pas coupable. La lettre, qui contenait un mandat de onze cents francs sur un banquier de Venise, s'etait egaree au fond d'une case a la poste restante. On ne la retrouva que tardivement. Dans l'intervalle, George Sand connut les angoisses de la gene et presque la detresse. Elle en parle tres discretement a Alfred de Musset, mais surtout elle s'alarme de la sante de Maurice; elle le croit mort, elle est comme folle toutes les nuits. Qui la rassurera? Boucoiran n'ecrit pas, Papet est peut-etre absent. Elle ne veut s'adresser ni a Paultre, qui n'est pas exact, ni a Sainte-Beuve, avec qui elle n'est pas assez liee, ni a Gustave Planche, qu'elle a tenu a distance, car il est encombrant et vantard. "Les cancans, dit-elle, recommenceraient sur notre pretendue passion." Il semblerait naturel qu'elle recourut a sa famille. Elle y repugne. "Mon frere est parfaitement indifferent a tout ce qui me concerne, mon mari voudrait bien me savoir crevee." Aussi sa lettre n'est qu'un long epanchement de tristesse et de desesperance. Elle a l'obsession du suicide: "Quelle vie! J'ai bien envie d'en finir, bien envie, bien envie! Tu es bon et tu m'aimes. Pietro aussi, mais rien ne peut empecher qu'on soit malheureux." La lettre suivante de George Sand, datee du 13 juin, reitere les memes doleances. Elle n'a pas encore recu de Boucoiran l'argent qu'elle reclame avec impatience. "Cet exces de misere, ecrit-elle a Alfred de Musset, empoisonne beaucoup ma vie et me force a de continuelles privations ou a des mortifications d'orgueil auxquelles je ne saurais m'habituer." Elle fait diversion a ses soucis en donnant a son correspondant des lecons sur l'amour, dont elle espere qu'il tirera profit. Voici les definitions et les metaphores qu'elle lui propose: "L'amour est un temple que batit celui qui aime a un objet plus ou moins digne de son culte, et ce qu'il y a de plus beau dans cela, ce n'est pas tant le dieu que l'autel. Pourquoi craindrais-tu de te risquer? Que l'idole reste debout longtemps, ou qu'elle se brise bientot, tu n'en auras pas moins bati un beau temple. Ton ame l'aura habite, elle l'aura rempli d'un encens divin, et une ame comme la tienne doit produire de grandes oeuvres. Le dieu changera peut-etre, le temple durera autant que toi. Ce sera un lieu de refuge sublime ou tu iras retremper ton coeur a la flamme eternelle, et ce coeur sera assez riche, assez puissant pour renouveler la divinite, si la divinite deserte son piedestal." Au milieu de cette page de noble allure, elle insinue une question qui a tout l'air, sous sa forme prudente, d'etre un plaidoyer _pro domo_. "Crois-tu donc qu'un amour ou deux suffisent pour epuiser et fletrir une ame forte? Je l'ai cru aussi pendant longtemps, mais je sais a present que c'est tout le contraire. C'est un feu qui tend toujours a monter et a s'epurer." Ainsi sa doctrine--et sa pratique--consiste a multiplier les foyers d'incendie. Elle y trouvera des points de comparaison et decidera, sur le tard, lequel fut le plus lumineux. Il faut aimer, a son ecole, jusqu'en l'arriere-saison, par dela l'automne et l'ete de la Saint-Martin, meme en hiver. "C'est peut-etre, dit-elle, l'oeuvre terrible, magnifique et courageuse de toute une vie. C'est une couronne d'epines qui fleurit et se couvre de roses quand les cheveux commencent a blanchir." Or, voici en quels termes elle encourage a la recidive, a la perseverance opiniatre, ceux qui du premier coup n'ont pas eu la main heureuse: "Peut-etre que plus on a cherche en vain, plus on devient habile a trouver; plus on a ete force de changer, plus on devient propre a conserver. Qui sait?" C'est la theorie du mouvement perpetuel. C'est l'apologie de la prodigalite sentimentale. Si l'on n'a pas gagne a la loterie, il faut prendre de nouveaux billets, jusqu'a ce que l'escarcelle soit vide. Est-ce prudent? Mais elle invoque comme autorite Jesus disant a Madeleine: "Il te sera beaucoup remis, parce que tu as beaucoup aime." Et elle compte sur le meme traitement. Ses conseils litteraires valent mieux que ses exhortations douteusement morales. "Aime et ecris, dit-elle a Alfred de Musset, c'est ta vocation, mon ami. Monte vers Dieu sur les rayons de ton genie et envoie ta muse sur la terre raconter aux hommes les mysteres de l'amour et de la foi." Tandis qu'elle l'incite de la sorte a l'ascension des sommets qui se perdent dans la nue, elle goute a Venise le placide et bourgeois amour de Pagello. Aucune de ses souffrances ne lui vient de l'honnete et consciencieux medecin, tres applique a tous ses devoirs professionnels. En dehors de l'exactitude, il temoigne meme de delicates attentions d'amoureux pauvre, mais enflamme: "N'ayant pas une petite piece de monnaie pour m'acheter un bouquet, il se leve avant le jour et fait deux lieues a pied pour m'en cueillir un dans les jardins des faubourgs. Cette petite chose est le resume de toute sa conduite. Il me sert, il me porte et il me remercie. Oh! dis-moi que tu es heureux, et je le serai." Heureux, Alfred de Musset ne pouvait l'etre, ni alors ni plus tard, avec ce temperament de fievre et ces habitudes de debauche qui useront ses nerfs et bruleront sa vie. De pres, il n'a pas su--il le reconnait--aimer George Sand et lui donner le bonheur. De loin, il offre de sauter pour elle dans un precipice, avec une joie immortelle dans l'ame. "Mais sais-tu, dit-il, ce que c'est que d'etre la, dans cette chambre, seul, sans un ami, sans un chien, sans un sou, sans une esperance, inonde de larmes depuis trois mois et pour bien des annees, d'avoir tout perdu, jusqu'a mes reves, de me repaitre d'un ennui sans fin, d'etre plus vide que la nuit? Sais-tu ce que c'est que d'avoir pour toute consolation une seule pensee: qu'il faut que je souffre, et que je m'ensevelisse en silence, mais que du moins tu es heureuse! peut-etre heureuse par mes larmes, par mon absence, par le repos que je ne trouble plus! O mon amie, mon amie, si tu ne l'etais pas!..." Il veut qu'elle le soit; elle doit l'etre. Pagello est "une noble creature, bonne et sincere." C'est meme cette certitude qui lui a donne le courage de quitter Venise, de fuir. Mais le bonheur est un hieroglyphe terrible, l'enigme indechiffrable sur cette route de Thebes ou le sphinx devore tant de pelerins de l'eternel voyage. Et il lui pose a elle, il se pose a lui-meme la douloureuse question: "Ce mot si souvent repete, le bonheur, o mon Dieu, la creation tout entiere fremit de crainte et d'esperance en l'entendant! Le bonheur! Est-ce l'absence du desir? Est-ce de sentir tous les atomes de son etre en contact avec d'autres? Est-ce dans la pensee, dans les sens, dans le coeur que se trouve le bonheur? Qui sait pourquoi il souffre?" Ni le genie qui s'interroge, ni les efforts de l'humanite pensante, ni la simplicite des humbles, ne decouvriront la solution du mysterieux probleme. Le 26 juin, George Sand ecrit de Venise la derniere lettre que nous possedions. Elle a recu, grace a Alfred de Musset, de bonnes nouvelles de son fils, elle a trouve son argent a la poste restante. C'est un soulagement. Elle annonce son retour a Paris pour la premiere quinzaine d'aout, car elle veut assister a la distribution des prix du college Henri IV. Reviendra-t-elle seule? Non, Pagello va l'accompagner. Le voyage est couteux, mais il a, dit-elle, "bien envie de ne pas me quitter, et il se fait une joie de t'embrasser; j'espere que cela l'emportera sur les embarras de sa position." Une fois encore--mais c'est la derniere--elle remercie Musset de "l'avoir remise dans les mains d'un etre dont l'affection et la vertu sont immuables comme les Alpes." Elle va donc revoir ses enfants et son Alfred--ses trois enfants--elle constatera, de ses propres yeux, s'il est rose comme autrefois et gras comme il s'en vante. "Que je sois bien rassuree sur ta sante, ecrit-elle, et que mon coeur se dilate en t'embrassant comme mon Maurice, et en t'entendant me dire que tu es mon ami, mon fils bien-aime, et que tu ne changeras jamais pour moi!" Cette maternite en partie double--ou meme triple, si l'on n'oublie pas Solange--est le tout de sa vie. Et Pagello? direz-vous. Elle a vite fait sa part. "Quant a Pierre, c'est un corps qui nous enterrera tous, c'est un coeur qui ne s'appartient plus et qui est a _nous_ comme celui que nous avons dans la poitrine." Puis elle termine en hate par ce paragraphe qui resume bien la complexite bizarre de ses sentiments: "Adieu, adieu, mon cher ange, ne sois pas triste a cause de moi. Cherche, au contraire, ton esperance et ta consolation dans le souvenir de ta vieille mignonne, qui te cherit et qui prie Dieu pour que tu sois aime." Enfin, il y a une lettre d'Alfred de Musset, en date du 11 juillet, qui se divise en deux parties. L'une est dediee _al mio caro Pietro Pagello_. Elle traite sur le ton du badinage ses recommandations relatives au vin de champagne: "Je vous promets que jamais, jamais je ne boirai plus de cette maudite boisson--sans me faire les plus grands reproches." Et le poete ajoute: "George me mande que vous hesitez a venir ici avec elle; il faut venir, mon ami, ou ne pas la laisser partir." Signe: "Un de vos meilleurs amis, Alfred de Musset." Les autres feuilles, destinees a George Sand, ont ete depecees par elle a coups de ciseaux. Il n'en subsiste, pour ainsi dire, que ce bout de conversation: "Dites-moi, monsieur, est-il-vrai que madame Sand soit une femme adorable?"--Telle est l'honnete question qu'une belle bete m'adressait l'autre jour. La chere creature ne l'a pas repetee moins de trois fois, pour voir apparemment si je varierais mes reponses.--"Chante, mon brave coq, me disais-je tout bas, tu ne me feras pas renier, comme saint Pierre." Ni l'_Histoire de ma Vie_, ni la _Correspondance_ ne contiennent de details sur les circonstances qui precederent et determinerent le depart de George Sand. Le journal intime de Pagello est plus explicite. Quand elle parla de la necessite de rejoindre ses enfants pour les vacances et qu'elle lui demanda de l'accompagner, sauf a retourner ensuite a Venise ensemble, il fut tout deconcerte et sollicita le temps de la reflexion. "Je compris du coup que j'irais en France et que j'en reviendrais sans elle; mais je l'aimais au dela de tout, et j'aurais affronte mille desagrements plutot que de la laisser courir seule un si long voyage." Il finit par accepter, en specifiant qu'il ne se rendrait pas a Nohant, qu'il habiterait seul a Paris et completerait dans les hopitaux son instruction medicale. Ils tomberent d'accord, mais ils avaient compris ce qui allait les separer. "A partir de ce moment-la, dit Pagello, nos relations se changerent en amitie, au moins pour elle. Moi, je voulais bien n'etre qu'un ami, mais je me sentais neanmoins amoureux." Helas! ses soupirs et ses appels ne seront plus guere entendus. Le trajet s'effectua par Milan, Domo d'Ossola, le Simplon, Chamonix--ou ils firent l'excursion de la Mer de Glace--et Geneve. Le 29 juillet, ils etaient a Milan; le 10 aout, ils arrivaient a Paris. "A mesure que nous avancions, dit Pagello, nos relations devenaient plus circonspectes et plus froides. Je souffrais beaucoup, mais je faisais mille efforts pour le cacher. George Sand etait un peu melancolique et beaucoup plus independante de moi. Je voyais douloureusement en elle une actrice assez coutumiere de telles farces, et le voile qui me bandait les yeux commencait a s'eclaircir." Pagello, qui semble avoir eu l'esprit porte au sentiment plutot qu'a la geographie, raconte qu'ils allerent de Geneve a Paris par le Dauphine et la Champagne: on a peine a croire que la diligence ait suivi cet itineraire fantaisiste. En descendant de voiture, George Sand, attendue par le fidele Boucoiran, gagna son appartement du quai Malaquais, et Pagello, tout depayse, alla occuper, a l'hotel d'Orleans, rue des Petits-Augustins, une chambrette du troisieme etage a 1 fr. 50. Pauvre Pietro, les jours sombres commencent. A Venise, il avait supplante Alfred de Musset. A Paris, il va etre evince par lui. Juste revanche. Pagello n'etait pas un article d'exportation. Tels ces fruits qui demandent a etre consommes sur place et supportent mal le voyage. CHAPITRE XIV RETOUR A ALFRED DE MUSSET A peine arrivee a Paris, George Sand se trouva dans la situation la plus fausse entre Pagello qu'elle avait amene, mais qu'elle n'aimait plus, et Alfred de Musset qui brulait de la revoir et que peut-etre elle aimait encore. Une entrevue eut lieu. Fut-elle sollicitee par _elle_ ou par _lui_? On l'ignore. Ils se rapprocherent en vertu de cette propriete mysterieuse et attractive qui appartient a l'aimant. Que pensa Pagello de la reunion, amicale en apparence, mais vouee a devenir amoureuse, dont il devait etre le temoin? Il l'avait autorisee avec longanimite, ou plutot il s'y etait resigne. "La Sand, dit-il dans son journal intime, voulait partir avec ses deux petits enfants pour La Chatre, et moi j'avais manifeste la ferme volonte de ne pas la suivre. Elle voyait toute la singularite de ma position, tous les sacrifices que j'avais faits a mon amour: ma clientele perdue, mes parents quittes, et moi exile sans fortune, sans appui, sans esperance." Ajoutez l'indifference croissante de George Sand a son endroit, et la reprise ostensible, publique de l'ancienne passion pour Alfred de Musset. Aussi bien cette renaissance de tendresse ne devait-elle pas se produire sans de cruelles secousses. L'affection essaya vainement de demeurer platonique. "Georgette, ecrit Musset, j'ai trop compte sur moi en voulant te revoir, et j'ai recu le dernier coup." Il s'eloignera, du moins il l'annonce; il ira aux Pyrenees, en Espagne. "Si Dieu le permet, je reverrai ma mere, mais je ne reverrai jamais la France... Je pars aujourd'hui pour toujours, je pars seul, sans un compagnon, sans un chien. Je te demande une heure, et un dernier baiser. Si tu crains un moment de tristesse, si ma demande importune Pierre, n'hesite pas a me refuser." Et, recourant a ces grands effets de style qu'il savait irresistibles aupres de George Sand, il poursuit sur le mode pathetique: "Recois-moi sur ton coeur, ne parlons ni du passe, ni du present, ni de l'avenir; que ce ne soit pas l'adieu de Monsieur un tel et de Madame une telle. Que ce soient deux ames qui ont souffert, deux intelligences souffrantes, deux aigles blesses qui se rencontrent dans le ciel et qui echangent un cri de douleur avant de se separer pour l'eternite! Que ce soit un embrassement, chaste comme l'amour celeste, profond comme la douleur humaine! O ma fiancee! Pose-moi doucement la couronne d'epines, et adieu! Ce sera le dernier souvenir que conservera ta vieillesse d'un enfant qui n'y sera plus!" Les lettres suivantes, du mois d'aout 1834, mais sans indication precise de date, developpent les memes sentiments et affirment sa resolution de partir. "Quoique tu m'aies connu enfant, s'ecrie-t-il, crois aujourd'hui que je suis homme... Tu me dis que je me trompe sur ce que j'eprouve. Non, je ne me trompe pas, j'eprouve le seul amour que j'aurai de ma vie... Adieu, ma bien-aimee Georgette, ton enfant, Alfred." Toutefois, avant de se rendre a Toulouse d'abord, chez son oncle, puis a Cadix, il sollicite un supreme entretien. Ces entretiens-la sont perilleux. Le plus souvent, ils debutent par des adieux et s'achevent en des recommencements. "Tu me dis que tu ne crains pas de blesser Pierre en me voyant. Quoi donc alors? Ta position n'est pas changee? Mon amour-propre, dis-tu? Ecoute, ecoute, George, si tu as du coeur, rencontrons-nous quelque part, chez moi, chez toi, au Jardin des Plantes, au cimetiere, au tombeau de mon pere c'est la que je voulais te dire adieu... Songe que je pars, mon enfant. Ne fermons pas legerement des portes eternelles." Et la lettre se termine, a la pensee de ne pas la revoir, sur cette apostrophe et cette adjuration: "Ah! c'est trop, c'est trop. Je suis bien jeune, mon Dieu! Qu'ai-je donc fait?" La reponse de George Sand est calme et raisonnable. Elle s'abrite derriere Pagello, derriere ses projets de voyage a Nohant. "Il est inquiet, dit-elle, et il n'a pas tort, puisque tu es si trouble, et il voit bien que cela me fait du mal... Je lui ai tout dit. Il comprend tout, il est bon. Il veut que je te voie sans lui une derniere fois et que je te decide a rester, au moins jusqu'a mon retour de Nohant." Dans cette meme lettre, elle autorise, elle invite Alfred de Musset a venir quai Malaquais: car elle est trop malade pour sortir, et il fait un temps affreux. Il vint, il s'attarda, et l'on pourrait croire qu'il allait abandonner ses idees de depart. Au contraire, il s'y attache, apres une nuit qui porte conseil. Il ira a Baden. La lettre ou il le signifie, au lendemain de l'entrevue de reconciliation, a ete par lui tres attentivement et tres eloquemment composee: "Notre amitie est consacree, mon enfant. Elle a recu hier, devant Dieu, le saint bapteme de nos larmes. Elle est immortelle comme lui. Je ne crains plus rien ni n'espere plus rien. J'ai fini sur la terre. Il ne m'etait pas reserve d'avoir un plus grand bonheur. Eh bien, ma soeur cherie, je vais quitter ma patrie, ma mere, mes amis, le monde de ma jeunesse; je vais partir seul, pour toujours, et je remercie Dieu. Celui qui est aime de toi ne peut plus maudire, George. Je puis souffrir encore maintenant, mais je ne puis plus maudire." Il lui offre le sacrifice de sa vie et d'aller mourir en silence a trois cents lieues, ou simplement de ne plus la poursuivre de ses lettres. Il est pret a obeir: "Sois heureuse a tout prix, oh! sois heureuse, bien-aimee de mon ame! Le temps est inexorable, la mort avare; les dernieres annees de la jeunesse s'envolent plus rapidement que les premieres." Puis il ajoute, avec un tantinet de declamation: "Les condamnes a mort ne renient pas leur Dieu... Retrecis ton coeur, mon grand George, tu en as trop pour une poitrine humaine. Mais si tu renonces a la vie, si tu te retrouves jamais seule en face du malheur, rappelle toi le serment que tu m'as fait: "Ne meurs pas sans moi." Souviens-t'en, souviens-t'en, tu me l'as promis devant Dieu." Le surplus de la lettre, ou fremit et vibre l'emotion, est d'une rare beaute de pensee et de style. On y sent tressaillir l'ame douloureuse du poete: "Je ne mourrai pas, moi, sans avoir fait mon livre sur moi et sur toi (sur toi surtout). Non, ma belle, ma sainte fiancee, tu ne te coucheras pas dans cette froide terre, sans qu'elle sache qui elle a porte. Non, non, j'en jure par ma jeunesse et mon genie, il ne poussera sur ta tombe que des lis sans tache. J'y poserai, de ces mains que voila, ton epitaphe en marbre plus pur que les statues de nos gloires d'un jour. La posterite repetera nos noms comme ceux de ces amants immortels qui n'en ont plus qu'un a eux deux, comme Romeo et Juliette, comme Heloise et Abelard; on ne parlera jamais de l'un sans parler de l'autre. Ce sera la un mariage plus sacre que ceux que font les pretres; le mariage imperissable et chaste de l'Intelligence. Les peuples futurs y reconnaitront le symbole du seul Dieu qu'ils adoreront. Quelqu'un n'a-t-il pas dit que les revolutions de l'esprit humain avaient toujours des avant-coureurs qui les annoncaient a leur siecle? Eh bien, le siecle de l'Intelligence est venu. Elle sort des ruines du monde, cette souveraine de l'avenir; elle gravera ton portrait et le mien sur une des pierres de son collier. Elle sera le pretre qui nous benira, qui nous couchera dans la tombe, comme une mere y couche sa fille le soir de ses noces; elle ecrira nos deux chiffres sur la nouvelle ecorce de l'arbre de vie. Je terminerai ton histoire par mon hymne d'amour; je ferai un appel, du fond d'un coeur de vingt ans, a tous les enfants de la terre; je sonnerai aux oreilles de ce siecle blase et corrompu, athee et crapuleux, la trompette des resurrections humaines, que le Cbrist a laissee au pied de sa croix. Jesus! Jesus! et moi aussi, je suis fils de ton pere. Je te rendrai les baisers de ma fiancee; c'est toi qui me l'as envoyee, a travers tant de dangers, tant de courses lointaines, qu'elle a couru pour venir a moi. Je nous ferai, a elle et a moi, une tombe qui sera toujours verte, et peut-etre les generations futures repeteront-elles quelques-unes de mes paroles, peut-etre beniront-elles un jour ceux qui auront frappe avec le myrte de l'amour aux portes de la liberte." Cette lettre, ecrite avec une sensibilite qui ne dedaigne pas d'etre tres litteraire, fut envoyee la veille ou l'avant-veille du depart d'Alfred de Musset. Il quitta Paris la derniere semaine d'aout, traversa Strasbourg le 28, et le 1er septembre, arrive a Baden, il adressa a George Sand un nouvel hymne d'amour. En voici l'un des plus brulants passages: "Ma chere ame, tu as un coeur d'ange... Jamais homme n'a aime comme je t'aime. Je suis perdu, vois-tu, je suis noye, inonde d'amour; je ne sais plus si je vis, si je mange, si je marche, si je respire, si je parle; je sais que j'aime. Ah! si tu as eu toute ta vie une soif de bonheur inextinguible, si c'est un bonheur d'etre aimee, si tu l'as jamais demande au ciel, oh! toi, ma vie, mon bien, ma bien-aimee, regarde le soleil, les fleurs, la verdure, le monde! Tu es aimee, dis-toi cela, autant que Dieu peut etre aime par ses levites, par ses amants, par ses martyrs. Je t'aime, o ma chair et mon sang! Je meurs d'amour, d'un amour sans fin, sans nom, insense, desespere, perdu; tu es aimee, adoree, idolatree, jusqu'a mourir! Et non, je ne guerirai pas. Et non, je n'essaierai pas de vivre; et j'aime mieux cela, et mourir en t'aimant vaut mieux que de vivre. Je me soucie bien de ce qu'ils diront. Ils diront que tu as un autre amant. Je le sais bien, j'en meurs. Mais j'aime, j'aime, j'aime! Qu'ils m'empechent d'aimer!" Il est parti--il le confesse--dans un etat d'exaltation eperdue, apres avoir tenu entre ses bras ce corps adore, apres l'avoir presse sur une blessure cberie. Il emportait a ses levres le souffle des levres aimees, et, comme il l'exprime tres poetiquement: "Je te respirais encore." Ce baiser, il l'avait attendu cinq mois, dans une continuelle angoisse: "Sais-tu ce que c'est pour un pauvre coeur qui a senti pendant cinq mois, jour par jour, heure par heure, la vie l'abandonner, le froid de la tombe descendre lentement dans la solitude, la mort et l'oubli tomber goutte a goutte comme la neige; sais-tu ce que c'est pour un coeur serre jusqu'a cesser de battre, de se dilater un moment, de se rouvrir, comme une pauvre fleur mourante, et de boire une goutte de rosee vivifiante? O mon Dieu! je le sentais bien, je le savais, il ne fallait pas nous revoir." Vainement il avait tente de l'oublier, de prendre un autre amour: nulle part, il n'a ni n'aurait trouve ce qui le charme en elle. Les faciles et venales amours l'ont ecoeure, et il le crie en quelques mots d'une verite saisissante: "Ces belles creatures, je les hais; elles me degoutent avec leurs diamants, leur velours. Je les embrasse; apres je me rince la bouche et je deviens furieux, je n'aime pas les Venus. O mon amour, ce que j'aime, c'est ta petite robe noire, le noeud de ton soulier, ton col, tes yeux." Et il se compare, en son agonie de passion, a l'un de ces taureaux blesses dans le cirque qui ont la permission d'aller se coucher dans un coin avec l'epee du matador dans l'epaule et de mourir en paix. Voila le droit qu'il reclame. Il n'admet pas qu'on le lui conteste. "Le reste, dit-il, me regarde. Il serait trop cruel de venir dire a un malheureux qui meurt d'amour, qu'il a tort de mourir." Elle ne l'entend pas, quand il l'appelle a cent cinquante lieues de distance, et pourtant il ne peut vivre sans elle. Il voudrait s'etablir aux environs de Moulins ou de Chateauroux, louer un grenier avec une table et un lit. Elle viendrait le voir une fois ou deux, a cheval, et la, dans la solitude, il ecrirait la melancolique histoire de leur amour. Puisqu'il n'en peut etre ainsi, du moins il a concu un reve et il formule une priere: "O ma fiancee, je te demande encore pourtant quelque chose. Sors un beau soir, au soleil couchant, seule; va dans la campagne, assieds-toi sur l'herbe, sous quelque saule vert; regarde l'occident, et pense a ton enfant qui va mourir. Tache d'oublier le reste, relis mes lettres, si tu les as, ou mon petit livre. Pense, laisse aller ton bon coeur, donne-moi une larme, et puis rentre chez toi doucement, allume ta lampe, prends ta plume, donne une heure a ton pauvre ami. Donne-moi tout ce qu'il y a pour moi dans ton coeur. Efforce-toi plutot un peu; ce n'est pas un crime, mon enfant. Tu peux m'en dire meme plus que tu n'en sentiras; je n'en saurai rien, ce ne peut etre un crime; je suis perdu." Et la lettre se termine en un veritable spasme de passion, ou eclate l'erethisme nevrose du poete: "Dis-moi que tu me donnes tes levres, tes dents, tes cheveux, tout cela, cette tete que j'ai eue, et que tu m'embrasses, toi, moi! O Dieu, o Dieu, quand j'y pense, ma gorge se serre, mes yeux se troublent, mes genoux chancellent. Ah! il est horrible de mourir, il est horrible d'aimer ainsi. Quelle soif, mon George, oh! quelle soif j'ai de toi! Je t'en prie, que j'aie cette lettre. Je me meurs. Adieu." Apres avoir indique son adresse, a Baden (Grand-Duche), pres Strasbourg, poste restante, il ajoute en post-scriptum: "O ma vie, ma vie, je te serre sur mon coeur, o mon George, ma belle maitresse, mon premier, mon dernier amour!" Que devient cependant George Sand? Elle a profite de son sejour a Paris pour regler ses interets avec Buloz, mais nous ne savons pas si elle a, comme elle projetait, sermonne le bavard et compromettant Gustave Planche, contre lequel Alfred de Musset nourrissait une rancune particuliere. Planche, en effet, fils de pharmacien, avait joue au poete un tour pendable, du temps ou ils etaient rivaux d'influence aupres de l'auteur de _Lelia_. Certain jour, il offrit a Musset des bonbons au chocolat. A peine en eut-il mange deux ou trois qu'il dut ceder la place. C'etaient des bonbons purgatifs que Gustave Planche avait derobes a l'officine paternelle. Et cette anecdote, qui a son parfum molieresque, a ete transmise par madame Martelet, gouvernante d'Alfred de Musset. Le 29 aout, George Sand arrive a Nohant, en compagnie de son fils Maurice. Elle y retrouve Solange et le singulier M. Dudevant qui la recoit placidement, comme si elle ne revenait pas de Venise. Elle a laisse a Paris, sans s'emouvoir, sans eprouver ni remords ni scrupules, le triste Pagello, qui ne parait pas avoir supporte cette separation avec son habituelle philosophie. Comme c'etait la saison des vacances et que d'ailleurs George Sand se souciait peu de l'exhiber dans les milieux litteraires, il n'entra en relations qu'avec Gustave Planche et Buloz qui, par une politesse sans doute ironique, lui offrit de collaborer a la _Revue des Deux Mondes_. Il fit plusieurs visites a Alfred de Musset, dont l'accueil fut "des plus courtois, mais depourvu de toute expansion cordiale; il etait, au reste--d'apres Pagello--d'un naturel peu expansif." Il ne trouva de veritable intimite qu'aupres d'Alfred Tattet, bon vivant, amant de Dejazet avec qui il avait fait le voyage d'Italie; mais surtout compagnon de plaisir de Musset et grand amateur de vin de Chypre dont il se faisait envoyer chaque annee un tonnelet. Voici la lettre decouragee que Pagello lui adresse, le 6 septembre: "Mon cher Alfred, votre pauvre ami est a Paris. Je suis alle chez vous demander de vos nouvelles; on m'a dit que vous etiez a la campagne. Si j'avais eu le temps, je serais alle vous donner un baiser, mais comme je suis ici pour peu, je vous l'envoie par cette feuille. Je ne sais combien de jours encore je resterai a Paris. Vous savez que je suis oblige d'obeir a ma petite bourse, et celle-ci me commande deja le depart. Adieu. Si je puis vous voir a Paris, je serai heureux; si je ne puis, envoyez-moi un baiser, vous aussi, sur un petit bout de papier. Hotel d'Orleans, n deg. 17, rue des Petits-Augustins. Adieu, mon bon, mon sincere ami, adieu, votre tres affectionne ami, Pietro PAGELLO." Le Venitien deracine prenait ses repas dans une pension tenue par un compatriote, Burnharda, hotelier a Paris depuis trente-trois ans; mais souvent aussi, oblige d'etre econome, il allait au Jardin des Plantes manger un pain et quelques fruits, au sortir de la clinique de Velpeau. George Sand, avant de partir pour Nohant, s'etait bornee a lui donner quelques recommandations dans le monde medical. Or le malheureux, isole, sans ressources, sans relations, parlant a peine notre langue, menait une vie de delaissement et de misere, inconsolable d'un injurieux abandon qui succedait a la passion la plus enflammee. "Il me semble, ecrivait-il a son pere le 18 aout, etre un oiseau etranger jete dans une tempete." Et plus loin: "Si quelqu'un a toutes raisons de se jeter a la Seine, c'est moi!" George Sand, sur le point de quitter Paris, avait du affronter une explication orageuse avec Pagello. Nous en trouvons l'echo dans la lettre qu'elle adresse de Nohant a Alfred de Musset, au commencement de septembre. Elle reve,_pour eux trois_, un amour de l'ame ou les sens ne seraient rien. Mais ni le poete ni le medecin ne veulent s'en accommoder. "Eh bien! s'ecrie-t-elle, voila que tu t'egares, et lui aussi. Oui, lui-meme, qui dans son parler italien est plein d'images et de protestations qui paraitraient exagerees si on les traduisait mot a mot, lui qui, selon l'usage de la-bas, embrasse ses amis presque sur la bouche, et cela sans y entendre malice, le brave et pur garcon qu'il est, lui qui tutoie la belle Cressini sans jamais avoir songe a etre son amant; enfin, lui qui faisait a Giulia (je t'ai dit qu'elle etait sa soeur de la main gauche) des vers et des romances tout remplis d'_amore_ et de _felicita_, le voila, ce pauvre Pierre, qui, apres m'avoir dit tant de fois: _il nostro amore per Alfredo_, lit je ne sais quel mot, quelle ligne de ma reponse a toi le jour du depart, et s'imagine je ne sais quoi." Pagello est jaloux. A-t-il decachete une lettre de George Sand? A-t-il lu, par dessus l'epaule d'Alfred de Musset, une phrase ainsi concue: "Il faut que je sois a toi, c'est ma destinee?" Elle nie l'avoir ecrite. En realite, il n'admet pas qu'on lui ait fait faire trois cents lieues pour l'abandonner et lui laisser l'unique distraction de promenades au Jardin des Plantes, ou lui infliger la lugubre solitude d'une miserable chambre d'hotel. Nous nous expliquons, mais George Sand semble ne pas s'expliquer la revolte de Pagello: "Lui qui comprenait tout a Venise, du moment qu'il a mis le pied en France, il n'a plus rien compris, et le voila desespere. Tout de moi le blesse et l'irrite. Et faut-il le dire? il part, il est peut-etre parti a l'heure qu'il est, et moi, je ne le retiendrai pas, parce que je suis offensee jusqu'au fond de l'ame de ce qu'il m'ecrit, et que, je le sens bien, il n'a plus la foi, par consequent il n'a plus l'amour." Elle ira a Paris, en apparence pour consoler Pagello--car elle ne veut ni se justifier ni le retenir--mais, a dire vrai, avec l'espoir et le desir de rencontrer Musset, a son retour de Baden. Le Venitien l'obsede; elle en est excedee, et elle philosophe sur cet amour expirant, qui va rejoindre les affections defuntes: "Est-ce que l'amour eleve et croyant est possible? Est-ce qu'il ne faut pas que je meure sans l'avoir rencontre? Toujours saisir des fantomes et poursuivre des ombres! Je m'en lasse. Et pourtant je l'aimais sincerement et serieusement, cet homme genereux, aussi romanesque que moi, et que je croyais plus fort que moi. Je l'aimais comme un pere, et tu etais alors notre enfant a tous deux. Le voila qui redevient un etre faible, soupconneux, injuste, faisant des querelles d'Allemand et vous laissant tomber sur la tete ces pierres qui brisent tout." Elle esperait, certes, que Pagello serait raisonnable. N'avait-il pas accepte qu'elle revit Alfred de Musset et qu'elle l'embrassat en sa presence? "Les trois baisers que je t'ai donnes, un sur le front et un sur chaque joue, en te quittant, il les a vus, et il n'en a pas ete trouble, et moi je lui savais tant de gre de me comprendre!" Elle hesite, elle flotte, elle ne sait ou se prendre, partagee entre celui qui va partir et celui qui ne revient pas. Mais elle est "outree" que Pagello ne la croie pas sur parole, et elle ne saurait descendre a se disculper. "Qu'il parte, je te redemanderai alors ma lettre, et je la lui enverrai pour le punir... Mais non, pauvre Pierre, il souffre, et je tacherai de le consoler, et tu m'y aideras, car je sens que je meurs de tous ces orages, je suis tous les jours plus malade, plus degoutee de la vie, et il faut que nous nous separions tous trois sans fiel et sans outrage. Je veux te revoir encore une fois et lui aussi; je te l'ai promis, d'ailleurs, et je te renouvelle ma promesse; mais ne m'aime plus, entends-tu bien? Je ne vaux plus rien. Le doute de tout m'envahit tout a fait. Aime-moi, si tu veux, dans le passe, et non telle que je suis a present." Elle l'avertit que, s'ils se revoient a Paris, du moins aucun rapprochement d'amour n'est possible entre eux, et qu'elle ne saurait entreprendre de guerir cette passion qu'il croit et dit inguerissable. "Adieu donc le beau poeme de notre amitie sainte et de ce lien ideal qui s'etait forme entre nous trois, lorsque tu lui arrachas a Venise l'aveu de son amour pour moi et qu'il te jura de me rendre heureuse." Elle lui rappelle la nuit memorable, la nuit d'enthousiasme ou, malgre eux, il joignit leurs mains et les benit solennellement. "Tout cela etait donc un roman? Oui, rien qu'un reve, et moi seule, imbecile, enfant que je suis, j'y marchais de confiance et de bonne foi! Et tu veux qu'apres le reveil, quand je vois que l'un me desire, et que l'autre m'abandonne en m'outrageant, je croie encore a l'amour sublime! Non, helas! il n'y a rien de tel en ce monde, et ceux qui se moquent de tout ont raison. Adieu, mon pauvre enfant. Ah! sans mes enfants a moi, comme je me jetterais dans la riviere avec plaisir!" Ainsi tous les trois, George Sand, Alfred de Musset, Pagello, arrivent a la meme conclusion du suicide, de la noyade. Et aucun d'eux ne se jette dans la riviere... Les tristesses de Pagello laissent, il va sans dire, Musset fort insensible. Il est trop penetre de sa propre douleur pour s'apitoyer sur celle de son rival, et meme il savoure la joie d'une equitable revanche. "S'il souffre, lui, eh bien! qu'il souffre, ce Venitien, qui m'a appris a souffrir. Je lui rends sa lecon; il me l'avait donnee en maitre. Qu'il souffre, il te possede... Par le ciel, en fermant cette lettre, il me semble que c'est mon coeur que je ferme. Je le sens qui se resserre et s'ossifie." Pareilles pensees de desespoir hantaient l'imagination de George Sand. Le 31 aout, de Nohant elle ecrit a Jules Boucoiran: "C'est un adieu que je venais dire a mon pays, a tous les souvenirs de ma jeunesse et de mon enfance; car vous avez du le comprendre et le deviner: la vie m'est odieuse, impossible, et je veux en finir absolument avant peu. Nous en reparlerons." Elle lui recommande Pagello, "un brave et digne homme de votre trempe, bon et devoue comme vous. Je lui dois la vie d'Alfred et la mienne. Pagello a le projet de rester quelques mois a Paris. Je vous le confie et je vous le legue; car, dans l'etat de maladie violente ou est mon esprit, je ne sais point ce qui peut m'arriver." De vrai, Pagello s'appretait a regagner Venise. Il avait decline tres dignement l'invitation que George Sand lui adressait, avec l'agrement de M. Dudevant, de venir passer huit ou dix jours a Nohant. Au surplus, malgre ses velleites de suicide, elle chargeait Boucoiran de dire au proprietaire qu'elle gardait son appartement du quai Malaquais, et elle donnait l'ordre de faire carder ses matelas, "ne voulant pas etre mangee aux vers de son vivant." Dans la premiere quinzaine d'octobre, George Sand rentrait a Paris. Alfred de Musset y revenait le 13. Peu de jours apres, le 23, Pagello reprenait le chemin de l'Italie. La vente de quatre tableaux--a l'huile, observe-t-il--de Zucarelli lui avait, par l'entremise de George Sand, procure une somme de quinze cents francs. Il acheta une boite d'instruments de chirurgie et quelques livres de medecine. "Le temps, dit-il, qui est un grand honnete homme, amena le jour redoute et desire par moi du retour de la Sand a Paris." Il recut le complement du prix des tableaux, prepara son bagage et alla prendre conge de George Sand, devant Boucoiran. "Nos adieux furent muets; je lui serrai la main sans pouvoir la regarder. Elle etait comme perplexe; je ne sais pas si elle souffrait; ma presence l'embarrassait. Il l'ennuyait, cet Italien qui, avec son simple bon sens, abattait la sublimite incomprise dont elle avait coutume d'envelopper la lassitude de ses amours. Je lui avais deja fait connaitre que j'avais profondement sonde son coeur plein de qualites excellentes, obscurcies par beaucoup de defauts. Cette connaissance de ma part ne pouvait que lui donner du depit, ce qui me fit abreger, autant que je pus, la visite. J'embrassai ses enfants et je pris le bras de Boucoiran qui m'accompagna." En s'eloignant, Pagello ne lanca pas la fleche du Parthe, bien qu'il fut en etat de legitime defense. Le jour meme ou il quittait Paris, il ecrivit a Alfred Tattet: "Mon bon ami, avant de partir, je vous envoie encore un baiser. Je vous conjure de ne jamais parler de mon amour avec la George. Je ne veux pas de _vendette_. Je pars avec la certitude d'avoir agi en honnete homme. Ceci me fait oublier ma souffrance et ma pauvrete. Adieu, mon ange. Je vous ecrirai de Venise. Adieu, adieu." Avait-il, l'infortune Pagello, ete dument informe de la reconciliation amoureuse survenue entre Alfred de Musset et George Sand? Il est probable. Le jour meme de son retour a Paris, 13 octobre, le poete envoyait, non pas a Nohant, comme le croit M. Maurice Clouard, mais au quai Malaquais, ou se trouvait George Sand, une lettre qui debute ainsi: "Mon amour, me voila ici... Tu veux bien que nous nous voyions. Et moi, si je le veux! Mais ne crains pas de moi, mon enfant, la moindre parole, la moindre chose, qui puisse te faire souffrir un instant... Fie-toi a moi, George, Dieu sait que je ne te ferai jamais de mal. Recois-moi, pleurons ou rions ensemble, parlons du passe ou de l'avenir, de la mort ou de la vie, de l'esperance ou de la douleur, je ne suis plus rien que ce que tu me feras." Et il lui rappelle, et il s'approprie les touchantes paroles de Ruth a Noemi: "Laissez-moi vivre de votre vie; le pays ou vous irez sera ma patrie, vos parents seront mes parents; la ou vous mourrez, je mourrai, et dans la terre qui vous recevra, la je serai enseveli." Ce mystique appel aboutit a la conclusion plus pratique d'un rendez-vous: "Dis-moi ton heure. Sera-ce ce soir? Demain? Quand tu voudras, quand tu auras une heure, un instant a perdre. Reponds-moi une ligne. Si c'est ce soir, tant mieux. Si c'est dans un mois, j'y serai. Ce sera quand tu n'auras rien a faire. Moi, je n'ai a faire que de t'aimer. Ton frere, Alfred." Ils se reconcilierent amoureusement, dans le courant d'octobre, sans qu'on puisse preciser la date, car leurs lettres d'alors ne contiennent aucune indication; mais ce fut, selon toute apparence, avant le depart de Pagello. Il emportait cette blessure au coeur et, ne devant plus revoir George Sand, il ne lui ecrira desormais, du fond de sa Venetie, qu'a de lointains intervalles, pour recommander des amis. Aussi bien fut-il amplement venge de cet abandon. Entre George Sand et Alfred de Musset, l'amour ne pouvait ni cesser ni durer, ni mourir ni renaitre. Le lendemain meme ou le surlendemain de leur rapprochement, les souvenirs du passe cruel se dresserent devant eux. Il n'y eut, pour ainsi dire, point de journee sans raccommodement et sans brouille. La jalousie de Musset, et comme une rage infernale de torturer, se donnait carriere. "J'en etais bien sure, ecrit George Sand, que ces reproches-la viendraient des le lendemain du bonheur reve et promis, et que tu me ferais un crime de ce que tu avais accepte comme un droit. A peine satisfait, c'est contre moi que tu tournes ton desespoir et ta colere." Il accumule, en effet, les questions, les soupcons, les recriminations. "N'ai-je pas prevu, s'ecrie-t-elle, que tu souffrirais de ce passe qui t'exaltait comme un beau poeme tant que je me refusais a toi, et qui ne te parait plus qu'un cauchemar, a present que tu me ressaisis comme une proie. Voyons, laisse-moi donc partir. Nous allons etre plus malheureux que jamais. Si je suis galante et perfide comme tu sembles me le dire, pourquoi t'acharnes-tu a me reprendre et a me garder?... Que nous restera-t-il donc, mon Dieu! d'un lien qui nous avait semble si beau? Ni amour, ni amitie, mon Dieu!" Apres chacune de ces scenes, au sortir de chaque crise, Alfred de Musset s'humilie, implore son pardon, s'accuse et se condamne, pour recommencer le jour suivant: "Mon enfant, mon enfant, lui ecrit-il, que je suis coupable envers toi! que de mal je t'ai fait cette nuit! Oh! je le sais, et toi, toi, voudrais-tu m'en punir? O ma vie, ma bien-aimee, que je suis malheureux, que je suis fou, que je suis stupide, ingrat, brutal!... O mon enfant, o mon ame, je t'ai pressee, je t'ai fatiguee, quand je devrais passer les journees et les nuits a tes pieds, a attendre qu'il tombe une larme de tes beaux yeux pour la boire, a te regarder en silence, a respecter tout ce qu'il y a de douleur dans ton coeur; quand ta douleur devrait etre pour moi un enfant cheri que je bercerais doucement. O George, George! Ecoute, ne pense pas au passe. Non, non, au nom du ciel, ne compare pas, ne reflechis pas, je t'aime comme on n'a jamais aime... O Dieul si je te perdais! ma pauvre raison n'y tient pas. Mon enfant, punis-moi, je t'en prie; je suis un fou miserable, je merite ta colere... Ma vie, mon bien supreme, pardon, oh! pardon a genoux! Ah! pense a ces beaux jours que j'ai la dans le coeur, qui viennent, qui se levent, que je sens la, pense au bonheur, helas! helas! si l'amour l'a jamais donne. George, je n'ai jamais souffert ainsi. Un mot, non pas un pardon, je ne le merite pas; mais dis seulement: _J'attendrai_. Et moi, Dieu du ciel, il y a sept mois que j'attends, je puis en attendre encore bien d'autres. Ma vie, doutes-tu de mon pauvre amour? O mon enfant, crois-y, ou j'en mourrai." Ces cris de desespoir, d'ivresse, de folie, ces lamentations, succedant a des explosions de colere, ne sont qu'un faible echo des tourments qui secouaient deux etres de genie, un homme enfievre et hysterique, surexcite par l'alcool, une femme mobile et irritable, plus mere qu'amante. Ils vont se debattre cinq mois dans cette agonie d'amour. CHAPITRE XV LA RUPTURE DEFINITIVE Cette reconciliation avec George Sand, aussitot suivie de reproches et de querelles, devait avoir sur l'organisme d'Alfred de Musset une repercussion facheuse. Au commencement de novembre, selon toute apparence--car les lettres ne sont pas datees,--il envoya a son amie un court billet, sans signature et d'une ecriture tourmentee. En voici le texte: "J'ai une fievre de cheval. Impossible de tenir sur mes jambes. J'esperais que cela se calmerait. Comment donc faire pour te voir? Viens donc avec Papet ou Rollinat; il entrerait le premier tout seul, et, quand il n'y aurait personne, il t'ouvrirait. Apres diner, cela se peut bien. Je me meurs de te voir une minute, si tu veux. Aime-moi. Vers huit heures tu peux venir, veux-tu?" Sur-le-champ George Sand lui repondit: "Certainement, j'irai, mon pauvre enfant. Je suis bien inquiete. Dis-moi, est-ce que je ne peux pas t'aller soigner? Est-ce que ta mere s'y opposerait? Je peux mettre un bonnet et un tablier a Sophie. Ta soeur ne me connait pas. Ta mere fera semblant de ne pas me reconnaitre, et je passerai pour une garde. Laisse-moi te veiller cette nuit, je t'en supplie. Parle a ta mere, dis-lui que tu le veux." C'etait un reveil, un revenez-y de cette tendresse maternelle qui se prodiguait au chevet du malade et s'attenuait apres la guerison. Elle vint, en effet, revetit le costume de la servante et soigna le poete avec sollicitude. Il fut vite retabli, mais les soucis s'accumulaient autour de leur amour. Pour Alfred de Musset, il y eut d'abord une brouille avec Alfred Tattet, qui avait blame la reprise de la liaison rompue; puis une provocation adressee a Gustave Planche, qui nia avoir tenu les propos desobligeants qu'on lui pretait. Enfin, entre _Elle et Lui_, les recriminations et les griefs s'amoncelaient. Perpetuelle alternance de soupcons, de coleres, de repentirs et de pardons. On a pretendu qu'alors, comme avant le voyage de Venise, Alfred de Musset habitait chez George Sand, et l'on invoque a cet egard l'adresse, 19, quai Malaquais, mise au-dessous de sa signature dans le cartel a Gustave Planche. En realite, ce ne devait etre la qu'un domicile intermittent. Les billets qu'il envoyait a madame Sand portent presque tous cette suscription: Madame Dudevant, n deg. 19, quai Malaquais. Ils n'ont pas le cachet de la poste et etaient remis par un commissionnaire. En voici un qui a ete ecrit par Alfred de Musset dans un intervalle de calme relatif: "Le bonheur, le bonheur, et la mort apres, la mort avec. Oui, tu me pardonnes, tu m'aimes! Tu vis, o mon ame, tu seras heureuse! Oui, par Dieu, heureuse par moi. Eh! oui, j'ai vingt-trois ans, et pourquoi les ai-je? Pourquoi suis-je dans la force de l'age, sinon pour te verser ma vie, pour que tu la boives sur mes levres? Ce soir, a dix heures, et compte que j'y serai plutot (_sic_). Viens, des que tu pourras; viens, pour que je me mette a genoux, pour que je te demande de vivre, d'aimer, de pardonner. Ce soir, ce soir!" Les bonnes resolutions d'Alfred de Musset duraient peu, ses promesses n'avaient pas de lendemain. George Sand le lui rappelle et s'en plaint avec une douce melancolie: "Pourquoi nous sommes-nous quittes si tristes? Nous verrons-nous ce soir? Pouvons-nous etre heureux? Pouvons-nous nous aimer? Tu as dit que oui, et j'essaie de le croire. Mais il me semble qu'il n'y a pas de suite dans tes idees, et qu'a la moindre souffrance tu t'indignes contre moi, comme contre un joug. Helas! mon enfant, nous nous aimons, voila la seule chose sure qu'il y ait entre nous. Le temps et l'absence ne nous ont pas empeches et ne nous empecheront pas de nous aimer. Mais notre vie est-elle possible ensemble? La mienne est-elle possible avec quelqu'un? Cela m'effraie. Je suis triste et consternee par instants; tu me fais esperer et desesperer a chaque instant. Que ferai-je? Veux-tu que je parte? Veux-tu essayer encore de m'oublier? Moi, je ne chercherai pas, mais je puis me taire et m'en aller. Je sens que je vais t'aimer encore comme autrefois, si je ne fuis pas. Je te tuerai peut etre et moi avec toi, penses-y bien." Est-ce a cette lettre et a l'offre de rupture amiable qui y est formulee qu'Alfred de Musset, de nouveau malade, repond en quelques lignes? "Quitte-moi, toi, si tu veux. Tant que tu m'aimeras, c'est de la folie, je n'en aurais jamais la force. Ecris-moi un mot, je donnerais je ne sais quoi pour t'avoir la. Si je peux me lever, j'irai te voir." Le lendemain ou le surlendemain, autre billet du poete, ou l'on sent l'exaltation s'accroitre. Ce ne sont plus guere que des exclamations: "Mon ange adore, je te renvoie ton _agent_ (l'_r_ manque). Buloz m'en a envoye. Je t'aime, je j'aime, je t'aime. Adieu! O mon George, c'est donc vrai? Je t'aime pourtant. Adieu, adieu, ma vie, mon bien; adieu, mes levres, mon coeur, mon amour. Je t'aime tant! O Dieu, adieu, toi, toi, toi, ne te moque pas d'un pauvre homme." George Sand atteint, elle aussi, au paroxysme de la nevrose; elle suit Musset sur le chemin de la frenesie amoureuse, et lui propose de rejoindre leur amie Roxanne dans cette foret de Fontainebleau ou ils ont connu, l'automne precedent, les joies de l'amour naissant, mais ou, pour la premiere fois, se sont manifestees les hallucinations du poete. La-bas, dans la solitude, ils pourront realiser le lugubre et tragique dessein que chacun d'eux nourrit en son imagination maladive. "Tout cela, repond George Sand, vois-tu, c'est un jeu que nous jouons, mais notre coeur et notre vie servent d'enjeux, et ce n'est pas tout a fait aussi plaisant que cela en a l'air. Veux-tu que nous allions nous bruler la cervelle ensemble a Franchard? Ce sera plus tot fait. Roxanne a eu une petite larme sur la joue, quand je lui ai lu le paragraphe qui la concerne. Viens pour elle, si ce n'est pour moi. Elle te donnera du lait et tu lui feras des vers. Je ne serai jalouse que du plaisir qu'elle aura a te soigner." Ces projets de suicide etaient dans le gout du jour et conformes a l'esthetique du romantisme. C'est l'epoque ou Victor Escousse, age de dix-neuf ans, s'asphyxiait avec son collaborateur Auguste Lebras, parce que sa troisieme piece, _Raymond_, avait ete froidement accueillie. Plus sages a la reflexion, George Sand et Alfred de Musset remplacerent le suicide par une rupture. Ils parurent ecouter les avis que leur donnaient, a _Lui_ Alfred Tattet, a _Elle_ Sainte-Beuve, qui exercaient en partie double les fonctions de confident, presque de confesseur et de directeur de conscience sentimentale. Alfred Tattet n'aimait pas George Sand, et Sainte-Beuve jalousait un peu Musset. Ils devaient, l'un et l'autre, pousser a la separation. Nous avons une lettre de madame Sand implorant de Sainte-Beuve assistance et protection, en cette crise du mois de novembre 1834: "Mon ami, ecrit-elle, je voudrais vous voir et causer avec vous tete-a-tete; cela est impossible chez moi. Soyez assez bon pour aller au college Henri IV demain, de midi et demi a une heure; demandez mon fils, je serai avec lui. De la nous irons faire un tour sur la place Sainte-Genevieve, et, en une demi-heure, je vous expliquerai ma situation et vous demanderai un conseil. J'ai une question de vie et de mort a trancher. Aidez-moi. A vous." Par malheur, nous n'avons pas la reponse de Sainte-Beuve; mais, au cours de la promenade sur la place Sainte-Genevieve, il dut conseiller le depart. Elle se rendit, en effet, a Nohant, d'ou elle ecrit, le 15 novembre, a Jules Boucoiran: "Je ne vais pas mal, je me distrais, et ne retournerai a Paris que guerie et fortifiee. Vous avez tort de parler comme vous faites d'Alfred. N'en parlez pas du tout, si vous m'aimez, et soyez sur que c'est fini a jamais entre lui et moi." De son cote, Musset va en Bourgogne, a Montbard, chez des parents, pour soigner sa sante fort ebranlee par ces secousses, et il mande, le 12 novembre, a Alfred Tattet: "Tout est fini. Si par hasard _on_ vous faisait quelques questions, si peut-etre _on_ allait vous voir pour vous demander a vous-meme si vous ne m'avez pas vu, repondez purement que non, et soyez sur que notre secret commun est bien garde de ma part." Paul de Musset, dans la _Biographie_, passe rapidement sur tous ces details, non sans tacher de donner a son frere le beau role de l'homme poursuivi et harcele: "Le retour, dit-il, d'une personne qu'il ne voulait pas revoir et qu'il revit bien malgre lui[12] le plongea de nouveau dans une vie si remplie de scenes violentes et de debats penibles que le pauvre garcon eut une rechute, a croire qu'il ne s'en releverait plus. Cependant il puisa dans son mal meme les moyens de se guerir. A defaut de la raison, le soupcon et l'incredulite le sauverent. Il s'ennuya des recriminations et de l'emphase, et prit la resolution de se derober a ce regime malsain." [Note 12: Ceci est faux, comme l'indique le billet d'Alfred de Musset a son retour de Baden.] Quoiqu'ils l'eussent jure, _Elle et Lui_, a Sainte-Beuve et a Tattet, rien n'etait encore fini. Nous voici, au contraire, en pleine drame. Ni Montbard ni Nohant n'etaient assez loin de Paris. Ils y reviennent, l'un et l'autre. George Sand est reprise, a la fin de novembre, de la passion la plus effrenee; la plus delirante pour Musset: C'est Venus toute entiere a sa proie attachee. Et nous entendons ses sanglots, nous voyons couler ses larmes dans le _Journal_ inedit ou s'epanche le debordement de sa folie d'amour. Il faudrait citer toutes ces pages cruellement eloquentes, et nous n'en pouvons retenir que les passages les plus douloureusement emus. Avant le depart pour Nohant, elle avait consigne sur son _Journal_ ces lignes navrantes: "Je t'aime avec toute mon ame, et toi, tu n'as pas meme d'amitie pour moi. Je t'ai ecrit ce soir. Tu n'as pas voulu repondre a mon billet. On a dit que tu etais sorti, et tu n'es pas venu seulement passer cinq minutes avec moi. Tu es donc rentre bien tard, et ou etais-tu, mon Dieu? Helas! c'est bien fini, tu ne m'aimes plus du tout. Je te deviendrais abjecte et odieuse, si je restais ici. D'ailleurs, tu desires que je parte. Tu m'as dit l'autre jour, d'un air incredule: "Bah! tu ne partiras pas." Ah! tu es donc bien presse? Sois tranquille, je pars dans quatre jours, et nous ne nous reverrons plus. Pardonne-moi de t'avoir fait souffrir, et sois bien venge; personne au monde n'est plus malheureux que moi." A son retour de Nohant, elle apprend que Musset est egalement rentre a Paris. Elle se rend chez lui; la porte est close. Alors elle se retourne vers Sainte-Beuve, comme vers le guide, le sauveur, et lui ecrit, le 25 novembre: "Voila deux jours que je ne vous ai vu, mon ami. Je ne suis pas encore en etat d'etre abandonnee, de vous surtout qui etes mon meilleur soutien. Je suis resignee moins que jamais. Je sors, je me distrais, je me secoue, mais en rentrant dans ma chambre, le soir, je deviens folle. Hier, mes jambes m'ont emportee malgre moi; j'ai ete chez lui. Heureusement je ne l'ai pas trouve. J'en mourrai." Elle allait, en effet, pleurer, sangloter, se morfondre a sa porte. Et il ne la recevait pas. Alors elle lui envoya un petit paquet qu'il ouvrit et qui contenait ses admirables nattes brunes, sa chevelure opulente, qu'elle avait coupee pour lui en faire don, comme mademoiselle de La Valliere a son Dieu, lors de cette veture ou s'emut la froideur majestueuse de Bossuet. Devant un pareil sacrifice, supreme abnegation feminine, le poete ne pouvait demeurer insensible. Ils se revirent, mais quel lugubre crepuscule d'amour! Nous en apercevons toute la melancolie a travers le _Journal_ de George Sand: "Si j'allais casser le cordon de sa sonnette jusqu'a ce qu'il m'ouvrit la porte? Si je m'y couchais en travers jusqu'a ce qu'il passe? Si je me jetais--non pas a ses pieds, c'est fou apres tout, car c'est l'implorer, et certes il fait pour moi ce qu'il peut, il est cruel de l'obseder et de lui demander l'impossible--mais si je me jetais a son cou, dans ses bras, si je lui disais: "Tu m'aimes encore, tu en souffres, tu en rougis, mais tu me plains trop pour ne pas m'aimer. Tu vois bien que je t'aime, que je ne peux aimer que toi. Embrasse-moi, ne me dis rien, ne discutons pas; dis-moi quelques douces paroles, caresse-moi, puisque tu me trouves encore jolie malgre mes cheveux coupes, malgre les deux grandes rides qui se sont formees depuis l'autre jour sur mes joues. Eh bien! quand tu sentiras ta sensibilite se lasser et ton irritation revenir, renvoie-moi, maltraite-moi, mais que ce ne soit jamais avec cet affreux mot _derniere fois!_ Je souffrirai tant que tu voudras, mais laisse-moi quelquefois, ne fut-ce qu'une fois par semaine, venir chercher une larme, un baiser qui me fasse vivre et me donne du courage." Elle adjure la Providence d'intervenir, de la proteger, de la sauver. Volontiers elle demanderait un miracle: "Ah! il a tort, n'est-ce pas? mon Dieu, il a tort de me quitter a present que mon ame est purifiee et que, pour la premiere fois, une volonte severe s'est arretee en moi... Cet amour pourrait me conduire au bout du monde. Mais personne n'en veut, et la flamme s'eteindra comme un holocauste inutile. Personne n'en veut!... Ah! mais on ne peut pas aimer deux hommes a la fois. Cela m'est arrive. Quelque chose qui m'est arrive ne m'arrivera plus." Elle en donne alors une explication qui parait veridique et ou tressaille toute l'angoisse de la passion, au moment ou elle voit disparaitre irreparablement son bonheur: "Est-ce que je ne souffre pas des folies ou des fautes que je fais? Est-ce que les lecons ne profitent pas aux femmes comme moi? Est-ce que je n'ai pas trente ans? Est-ce que je ne suis pas dans toute ma force? Oui, Dieu du ciel, je le sens bien, je puis encore faire la joie et l'orgueil d'un homme, si cet homme veut franchement m'aider. J'ai besoin d'un bras solide pour me soutenir, d'un coeur sans vanite pour m'accueillir et me conserver. Si j'avais trouve cet homme-la, je n'en serais pas ou j'en suis. Mais ces hommes-la sont des chenes noueux, dont l'ecorce repousse. Et toi, poete, belle fleur, j'ai voulu boire ta rosee. Elle m'a enivree, elle m'a empoisonnee, et, dans un jour de colere, j'ai cherche un autre poison qui m'a achevee. Tu etais trop suave et trop subtil, mon cher parfum, pour ne pas t'evaporer chaque fois que mes levres t'aspiraient. Les beaux arbrisseaux de l'Inde et de la Chine plient sur une faible tige et se courbent au moindre vent. Ce n'est pas d'eux qu'on tirera des poutres pour batir des maisons. On s'abreuve de leur nectar, on s'entete de leur odeur, on s'endort et on meurt." N'y a-t-il pas la toute l'ivresse d'un amour qui, en echange du don de ses tresses noires, demandait a Musset et obtenait de lui une meche de ses cheveux blonds? N'y a-t-il pas le delire de l'etre livre a la frenesie des sens? Comme Liszt pretendait un soir que Dieu seul meritait d'etre aime, elle repondit: "C'est possible, mais quand on a aime un homme, il est bien difficile d'aimer Dieu." Ou bien elle demandait des consultations sur l'amour, ici et la. Henri Heine lui dit qu'on n'aime qu'avec la tete et les sens, que le coeur n'est que pour bien peu dans l'amour. Madame Allart lui declara qu'il faut ruser aupres des hommes et faire semblant de se facher pour les ramener. Enfin, Sainte-Beuve, qui avait ete mele a toute cette serie de brouilles et de raccommodements avec Alfred de Musset, questionne par elle sur ce que c'etait que l'amour, en donna cette definition exquise: "Ce sont les larmes. Vous pleurez, vous aimez." Si elle va au theatre, en bousingot, les cheveux coupes, elle se trouve les yeux cernes, les joues creuses, l'air bete et vieux. Elle admire, au balcon, dans les loges, "toutes ces femmes blondes, blanches, parees, couleur de rose, des plumes, des grosses boucles de cheveux, des bouquets, des epaules nues." Et elle s'ecrie, la vibrante amoureuse: "Voila, au-dessus de moi, le champ ou Fantasio ira cueillir ses bluets!" Elle revient longuement, tristement, sur ses souvenirs de Venise, alors que, separes deja, il lui ecrivait de Paris des lettres palpitantes de tendresse. "Oh! ces lettres que je n'ai plus, que j'ai tant baisees, tant arrosees de larmes, tant collees sur mon coeur nu, quand l'autre ne me voyait pas!" Combien, en effet, il lui est devenu odieux, l'autre, le Pagello, sur qui elle est prete a reporter la responsabilite de ses fautes et de ses malheurs! "Cet Italien, vous savez, mon Dieu, si son premier mot ne m'a pas arrache un cri d'horreur. Et pourquoi ai-je cede, pourquoi, pourquoi? Le sais-je?" De ce crime involontaire elle est effroyablement punie. "Voila dix semaines que je meurs jour par jour, et a present, minute par minute! C'est une agonie trop longue. Vraiment, toi, cruel enfant, pourquoi m'as-tu aimee, apres m'avoir haie? Quel mystere s'accomplit donc en toi chaque semaine?" Va-t-elle courir vers lui, le supplier encore, se trainer a ses pieds? Elle en a une furieuse envie. "Je vais y aller, j'y vais!--Non.--Crier, hurler, mais il ne faut pas y aller. Sainte-Beuve ne veut pas." Et elle reprend, comme si elle prononcait, a voix haute, sa confession publique: "Enfin, c'est le retour de votre amour a Venise qui a fait mon desespoir et mon crime. Pouvais-je parler? Vous n'auriez plus voulu de mes soins, vous seriez mort de rage en les subissant. Et qu'auriez-vous fait sans moi, ma pauvre colombe mourante? Ah! Dieu, je n'ai jamais pense un instant a ce que vous aviez souffert a cause de cette maladie et a cause de moi, sans que ma poitrine se brisat en sanglots. Je vous trompais, et j'etais la entre ces deux hommes, l'un qui me disait: "Reviens a moi, je reparerai mes torts, je t'aimerai, je mourrai sans toi!" et l'autre qui disait tout bas dans mon autre oreille: "Faites attention, vous etes a moi, il n'y a plus a en revenir. Mentez, Dieu le veut. Dieu vous absoudra."--Ah! pauvre femme, pauvre femme, c'est alors qu'il fallait mourir." Peut-etre retournerait-il vers elle, le tendre enfant, le poete que Lamartine appellera "jeune homme au coeur de cire." Mais il redoute le jugement des salons esthetiques et le blame de M. Tattet, "qui dirait d'un air bete: "Dieu! quelle faiblesse!" lui qui pleure, quand il est saoul, dans le giron de mademoiselle Dejazet." Ah! elle regrette maintenant avec amertume les folies de Venise. Si elle avait su! "Je me serais, s'ecrie-t-elle avec frenesie, je me serais coupe une main, je te l'aurais presentee en te disant: "Voila une main menteuse et sale. Jetons-la dans la mer, et que le sang qui en coulera lave l'autre. Prends-la, et mene-moi au bout du monde." Si tu devais accepter cette main ainsi lavee, je le ferais bien encore. Veux-tu?" "Mais a qui, continue-t-elle dans une sorte d'extase, s'adresse tout cela? Est-ce a vous, murs de ma chambre, echos de sanglots et de cris? Est-ce a toi, portrait silencieux et grave? A toi, crane effrayant, plein d'un poison plus sur que tous ceux qui tuent le corps, cercueil ou j'ai enseveli tout espoir? A toi, Christ sourd et muet? J'aurai beau dire, beau pleurer et me plaindre, il n'y a que vous qui me pardonnerez, mon Dieu! Que votre misericorde commence donc par donner le repos et l'oubli a ce coeur devore de chagrin; car, tant que je souffre, tant que j'aime ainsi, je vois bien que vous etes en colere. Ah! rendez-moi mon amant, et je serai devote et mes genoux useront les paves des eglises." Essaiera-t-elle, de le rendre jaloux? Deploiera-t-elle des sortileges pour le ramener, la pauvre "Madeleine sans cheveux, mais non pas sans larmes, sans croix et sans tete de mort?" De qui pourrait-il prendre ombrage? Ce ne serait ni de Buloz, ni de Sainte Beuve. Peut-etre de Liszt? Mais Liszt, dit-elle, "ne pense qu'a Dieu et a la Sainte Vierge qui ne me ressemble pas absolument. Bon et heureux jeune homme!" Plus tard, il pensera aussi a madame d'Agoult. Au demeurant, elle se flatte de reconquerir Musset, en s'entourant d'hommes tres illustres et tres purs, Delacroix, Berlioz, Meyerbeer. Que lui demande-t-elle, pour avoir la force de patienter? Son amitie. "Si j'avais, soupire-t-elle, quelques lignes de toi, de temps en temps, un mot, la permission de t'envoyer de temps en temps une petite image de quatre sous achetee sur les quais, des cigarettes faites par moi, un oiseau, un joujou! Quelque chose pour tromper ma douleur et mon ennui, pour me figurer que tu penses un peu a moi en recevant ces niaiseries!" Elle ne souhaite qu'une affection dans l'ombre et le silence, elle ne sollicite ni actes publics, ni demarches qui prouvent qu'elle n'est pas "une malheureuse chassee a coups de pied." Ce qu'elle implore est pour son coeur, non pour son orgueil. "Mon Dieu, dit-elle, j'aimerais mieux des coups que rien. Rien, c'est ce qu'il y a de plus affreux au monde, mais c'est mon expiation." Et elle ajoute, n'oubliant jamais que la douleur doit etre un auxiliaire, un adjuvant de la litterature: "Alfred, je vais faire un livre. Tu verras que mon ame n'est pas corrompue; car ce livre sera une terrible accusation contre moi. Saints du ciel, vous avez peche, vous avez souffert!" Elle veut mourir, elle voit s'entr'ouvrir la tombe de sa jeunesse et de ses amours. Tout au plus s'accorde-t-elle quatre jours encore, avant que sonne l'heure fatale. "Et que serai-je ensuite? Triste spectre, sur quelle rive vas-tu errer et gemir? Greves immenses, hivers sans fin! Il faut plus de courage pour franchir le seuil de la vie des passions et pour entrer dans le calme du desespoir que pour avaler la cigue. Oh! mes enfants, vous ne saurez jamais combien je vous aime. Pourquoi m'avez-vous reveillee, o mon Dieu, quand je m'etendais avec resignation sur cette couche glacee? Pourquoi avez-vous fait repasser devant moi ce fantome de mes nuits brulantes, ange de mort, amour funeste, o mon destin, sous la figure d'un enfant blond et delicat? Oh! que je t'aime encore, assassin! Que tes baisers me brulent donc vite, et que je meure consumee! Tu jetteras mes cendres au vent. Elles feront pousser des fleurs qui te rejouiront." Voici le paroxysme du mal d'aimer; nous touchons aux ultimes confins de la passion, tout pres des regions de la folie: "O mes yeux bleus, vous ne me regarderez plus! Belle tete, je ne te verrai plus t'incliner sur moi et te voiler d'une douce langueur. Mon petit corps souple et chaud, vous ne vous etendrez plus sur moi, comme Elisee sur l'enfant mort, pour me ranimer. Vous ne me toucherez plus la main, comme Jesus a la fille de Jaire, en disant: "Petite fille, leve toi." Adieu, mes cheveux blonds, adieu, mes blanches epaules, adieu, tout ce que j'aimais, tout ce qui etait a moi. J'embrasserai maintenant, dans mes nuits ardentes, le tronc des sapins et les rochers dans les forets en criant votre nom, et, quand j'aurai reve le plaisir, je tomberai evanouie sur la terre humide." A nuit close, en plein jour, elle est en proie u l'idee fixe, elle voit sans cesse un profil divin, toujours le meme, qui se dessine entre son oeil et la muraille. Sur les epaules de ses interlocuteurs elle apercoit une tete qui n'est pas la leur, la tete de l'aime. Cette image la hante, la possede: "Quelle fievre avez-vous fait passer dans la moelle de mes os, esprits de la vengeance celeste? Quel mal avais-je fait aux anges du ciel pour qu'ils descendissent sur moi et pour qu'ils missent en moi, pour chatiment, un amour de lionne? Pourquoi mon sang s'est-il change en feu et pourquoi ai-je connu, au moment de mourir, des embrassements plus fougueux que ceux des hommes? Quelle furie t'anime donc contre moi, toi qui me pousses du pied dans le cercueil, tandis que ta bouche s'abreuve de mon corps et de ma chair? Tu veux donc que je me tue? Tu dis que tu me le defends, et cependant que deviendrai-je loin de toi, si cette flamme continue a me ronger? Si je ne puis passer une nuit sans crier apres toi et me tordre dans mon lit, que ferai-je quand je t'aurai perdu pour toujours? Palirai-je comme une religieuse devoree par les desirs? Deviendrai-je folle, et reveillerai-je les hotes des maisons par mes hurlements? Oh! tu veux que je me tue!" Est-il rien dans la litterature d'imagination qui soit plus dechirant que ce _Journal_ veridique et vecu? Phedre, Didon, _la Religieuse portugaise_ ont-elles plus desesperement gemi ou crie leur amour? Qui la retient encore, au bord de l'abime, "dans ces heures feroces ou elle voudrait arracher son coeur et le devorer"? Il ne subsiste, desormais, de sain dans son etre que le recoin mysterieux de la tendresse maternelle: "O mon fils, mon fils, je veux que tu lises ceci un jour et que tu saches combien je t'ai aime. O mes larmes, larmes de mon coeur, signez cette page, et que les siennes retrouvent un jour vos larmes aupres de son nom!" Ce _Journal_, en effet, que George Sand ne voulut jamais publier, fut classe parmi ses papiers intimes, et n'a ete edite ni par son fils ni par ses heritiers, alors meme que la correspondance fut recueillie en volumes et qu'ensuite on livra tres legitimement a la curiosite litteraire du public les lettres adressees a Alfred de Musset. Ces lettres, qui provoquerent vers 1840 un echange de recriminations et, de reclamations entre _Lui et Elle_, sont finalement restees aux mains de George Sand. Elle faillit les donner au libraire apres la mort de Musset, mais elle en fut dissuadee par Sainte-Beuve. Nous n'y trouvons que de trop rares indications sur la reconciliation du mois de janvier 1835, lorsque George Sand ecrivait victorieusement a Tattet, le 14: "Alfred est redevenu mon amant", de meme que sur la rupture definitive du mois suivant. Nous n'avons guere, pour penetrer le secret, qu'une lettre de la malheureuse a celui qu'elle ne peut retenir: "Eh bien! oui, s-ecrie-t-elle, tu es jeune, tu es poete, tu es dans ta beaute et dans ta force... Moi, je vais mourir, adieu, adieu. Je ne veux pas te quitter, je ne veux pas te reprendre, je ne veux rien, rien! J'ai les genoux par terre et les reins brises. Qu'on ne me parle de rien! Je veux embrasser la terre et pleurer. Je ne t'aime plus, mais je t'adore toujours. Je ne veux plus de toi, mais je ne peux pas m'en passer. Il n'y aurait qu'un coup de foudre d'en haut qui pourrait me guerir en m'aneantissant. Adieu, reste, pars, seulement ne dis pas que je ne souffre pas: il n'y a que cela qui puisse me faire souffrir davantage. Mon seul amour, ma vie, mes entrailles, mon frere, mon sang, allez-vous-en, mais tuez-moi en partant." Alfred de Musset, dans un acces de delire, avait menace de la tuer. Le lendemain, en annoncant son depart et en sollicitant chez elle une supreme entrevue de quelques instants, il ajoute: "Ne t'effraie pas, je ne suis de force a tuer personne ce matin." Elle lui avait renvoye ce qu'il avait laisse quai Malaquais, ce qu'il appelle "les oripeaux des anciens jours de joie." Pour l'apitoyer peut-etre, il l'avertit qu'il a retenu sa place dans la malle-poste de Strasbourg, mais il lui adresse auparavant l'adieu de Stenio a Lelia: "Il ne dort pas sous les roseaux du lac, ton Stenio; il est a tes cotes, il assiste a toutes tes douleurs; ses yeux trempes de larmes veillent sur tes nuits silencieuses." Et il lui raconte une maniere de reve, une hallucination symbolique: "Moi, je me disais: Voila ce que je ferai; je la prendrai avec moi pour aller dans une prairie, je lui montrerai les feuilles qui poussent, les fleurs qui s'aiment, le soleil qui rechauffe tout dans l'horizon plein de vie; je l'asseoirai sur du jeune chaume, elle ecoutera et elle comprendra bien ce que disent tous ces oiseaux, toutes ces rivieres, avec les harmonies du monde; elle reconnaitra tous ces milliers de freres, et moi pour l'un d'entre eux. Elle me pressera sur son coeur, elle deviendra blanche comme un lis, et elle prendra racine dans la seve du monde tout-puissant." Un autre jour, il envoie, encore a la veille de partir, ces deux lignes sans signature: "_Senza veder, e senza parlar, toccar la mano d'un pazzo che parte domani_ (sans se voir, sans se parler, serrer la main d'un fou qui part demain)." Elle lui repond, et c'est la lettre qui pose la pierre tombale sur leur amour, a la fin de fevrier: "Non, non, c'est assez, pauvre malheureux, je t'ai aime comme un fils, c'est un amour de mere, j'en saigne encore. Je te plains, je te pardonne tout, mais il faut nous quitter. J'y deviendrais mechante. Tu dis que cela vaudrait mieux, et que je devrais te souffleter quand tu m'outrages. Je ne sais pas lutter. Dieu m'a faite douce, et cependant fiere. Mon orgueil est brise a present, et mon amour n'est plus que de la pitie. Je te le dis, il faut en guerir. Sainte-Beuve a raison. Ta conduite est deplorable, impossible! Mon Dieu, a quelle vie vais-je te laisser! l'ivresse, le vin! les filles, et encore et toujours! Mais, puisque je ne peux plus rien pour t'en preserver, faut-il prolonger cette honte pour moi et ce supplice pour toi-meme? Mes larmes t'irritent, ta folle jalousie a tout propos, au milieu de tout cela! Plus tu perds le droit d'etre jaloux, plus tu le deviens! Cela ressemble a une punition de Dieu sur ta pauvre tete. Mais mes enfants a moi, oh! mes enfants, mes enfants, adieu, adieu, malheureux que tu es, mes enfants, mes enfants!" Dans cette crise de lassitude amoureuse ou d'angoisse maternelle, elle executa la resolution dont il parlait toujours, sans l'accomplir. Ce fut elle qui se deroba clandestinement, en brisant la chaine trop lourde. Le 6 mars, elle ecrit a Jules Boucoiran, complice de son evasion: "Mon ami, aidez-moi a partir aujourd'hui. Allez au courrier a midi et retenez moi une place. Puis venez me voir. Je vous dirai ce qu'il faut faire. Cependant, si je ne peux pas vous le dire, ce qui est fort possible, car j'aurai bien de la peine a tromper l'inquietude d'Alfred, je vais vous l'expliquer en quatre mots. Vous arriverez a cinq heures chez moi et, d'un air empresse et affaire, vous me direz que ma mere vient d'arriver, qu'elle est tres fatiguee et assez serieusement malade, que sa servante n'est pas chez elle, qu'elle a besoin de moi tout de suite et qu'il faut que j'y aille sans differer. Je mettrai mon chapeau, je dirai que je vais revenir et vous me mettrez en voiture. Venez chercher mon sac de nuit dans la journee. Il vous sera facile de l'emporter sans qu'on le voie et vous le porterez au bureau. Adieu, venez tout de suite, si vous pouvez. Mais si Alfred est a la maison, n'ayez pas l'air d'avoir quelque chose a me dire. Je sortirai dans la cuisine pour vous parler." Il en fut comme il etait convenu. Trois jours apres, le 9 mars, elle ecrit a Boucoiran, de Nohant ou elle va pour la quatrieme fois depuis son retour de Venise: "J'ai fait ce que je devais faire. La seule chose qui me tourmente, c'est la sante d'Alfred. Donnez-moi de ses nouvelles, et racontez-moi, sans y rien changer et sans en rien attenuer, l'indifference, la colere ou le chagrin qu'il a pu montrer en recevant la nouvelle de mon depart." Et, dans un autre passage de la meme lettre: "Je vais me mettre a travailler pour Buloz. Je suis tres calme." Elle n'etait point aussi calme qu'elle le veut dire; car elle eut une crise hepatique qui lui couvrit tout le corps de taches et la mit en danger de mort. Puis le travail la reprit et l'absorba, tandis que Musset cherchait l'oubli dans ses plaisirs habituels, le vin et les filles. Le drame intime est termine; la litterature reconquiert ses droits. George Sand orientera sa vie vers d'autres pensees et d'autres desirs. Alfred de Musset, en ses jours de repit, epanchera ses souvenirs et ses rancoeurs dans les strophes admirables des _Nuits_ et la _Confession d'un enfant du siecle_. _Elle_ et _Lui_ auront trouve, daus la mutuelle souffrance, un aliment pour leur genie. Sur les ruines de cet amour va croitre et s'epanouir la luxuriante floraison des chefs-d'oeuvre. CHAPITRE XVI INFLUENCE POLITIQUE: MICHEL (DE BOURGES). Retiree a Nohant, et resolue a se soustraire a l'affection troublante et tumultueuse d'Alfred de Musset, George Sand recouvre, apres une violente secousse, la serenite de son jugement. Elle ne traine pas derriere soi ce cortege de rancunes ou de haines qui encombre trop souvent les lendemains de l'amour, jusqu'a transformer en mortels ennemis ceux qui s'etaient jure une tendresse eternelle. Comme Boucoiran, dans une de ses lettres, s'exprimait sur le compte de Musset avec une amertume dedaigneuse, elle lui ecrit tout net, le 15 mars 1835: "Mon ami, vous avez tort de me parler d'Alfred. Ce n'est pas le moment de m'en dire du mal, et si ce que vous en pensez etait juste, il faudrait me le taire. Mepriser est beaucoup plus penible que regretter. Au reste ni l'un ni l'autre ne m'arrivera. Je ne puis regretter la vie orageuse et miserable que je quitte, je ne puis mepriser un homme que sous le rapport de l'honneur je connais aussi bien. J'ai bien assez de raisons de le fuir, sans m'en creer d'imaginaires. Je vous avais prie seulement de me parler de sa sante et de l'effet que lui ferait mon depart. Vous me dites qu'il se porte bien et qu'il n'a montre aucun chagrin. C'est tout ce que je desirais savoir, et c'est ce que je puis apprendre de plus heureux. Tout mon desir etait de le quitter sans le faire souffrir. S'il en est ainsi, Dieu soit loue. Ne parlez de lui avec personne, mais surtout avec Buloz. Buloz juge fort a cote de toutes choses, et de plus il repete immediatement aux gens le mal qu'on dit d'eux et celui qu'il en dit lui-meme. C'est un excellent homme et un dangereux ami. Prenez-y garde, il vous ferait une affaire serieuse avec Musset, tout en vous encourageant a mal parler de lui. Je me trouverais melee a ces cancans et cela me serait odieux. Ayez une reponse prete a toutes les questions: "Je ne sais pas." C'est bientot dit et ne compromet personne." La meme circonspection, que George Sand recommande a Boucoiran, est mise par elle en pratique dans l'_Histoire de ma Vie_. On s'est etonne qu'elle y mentionnat a peine le nom d'Alfred de Musset, a qui elle avait adresse les trois premieres _Lettres d'un Voyageur_. Pourquoi ce silence obstine dans l'autobiographie officielle ecrite par George Sand? Etait-elle, aux environs de la cinquantieme annee, embarrassee de revenir sur un episode d'amour, vieux de vingt ans? Alfred de Musset lui semblait-il, dans les _Nuits_ et la _Confession d'un enfant du siecle_, avoir epuise le sujet? Craignait-elle d'engager une polemique et de susciter des recriminations? Voici l'insuffisante explication qu'elle donne, a la fin du chapitre VI de la cinquieme partie de l'_Histoire de ma Vie_: "Des personnes dont j'etais disposee a parler avec toute la convenance que le gout exige, avec tout le respect du a de hautes facultes, ou tous les egards auxquels a droit tout contemporain, quel qu'il soit; des personnes enfin qui eussent du me connaitre assez pour etre sans inquietude, m'ont temoigne, ou fait exprimer par des tiers, de vives apprehensions sur la part que je comptais leur faire dans ces memoires. A ces personnes-la je n'avais qu'une reponse a faire, qui etait de leur promettre de ne leur assigner aucune part, bonne ou mauvaise, petite ou grande, dans mes souvenirs. Du moment qu'elles doutaient de mon discernement et de mon savoir-vivre dans un ouvrage tel que celui-ci, je ne devais pas songer a leur donner confiance en mon caractere d'ecrivain, mais bien a les rassurer d'une maniere spontanee et absolue par la promesse de mon impartialite." Au premier rang de ces _personnes_ qu'elle a connues, "meme d'une maniere particuliere," et dont elle ne parlera pas, se trouve Alfred de Musset. En rentrant a Nohant apres la rupture, elle s'etait promis de garder le silence sur leur amour defunt. Elle ne se departira de cette attitude qu'un quart de siecle plus tard, assez malencontreusement d'ailleurs, pour publier _Elle et Lui_, au lendemain meme de la mort du poete. D'autres sympathies, d'autres aspirations vont l'envahir et la posseder. Elles s'incarneront en un personnage nouveau, dont le nom figure la premiere fois dans une lettre qu'elle adresse, le 17 avril 1835, a son frere Hippolyte Chatiron: "J'ai fait connaissance avec Michel, qui me parait un gaillard solidement trempe pour faire un tribun du peuple. S'il y a un bouleversement, je pense que cet homme fera beaucoup de bruit. Le connais-tu?" Michel (de Bourges) sera l'inspirateur politique de George Sand, l'ame de ses romans humanitaires, en meme temps que son avocat dans le proces en separation de corps contre Casimir Dudevant. Le dissentiment conjugal, en effet, ne tardera pas a se produire a la barre des tribunaux. Des vengeances de domestiques congedies, et particulierement d'une certaine femme de chambre, Julie, qui menait Solange a coups de verges durant l'absence de la mere, aigrirent la debonnairete sournoise et lache de M. Dudevant. Ayant du gout pour ce qu'on a appele les amours ancillaires et ce qu'un realiste nommerait "les poches grasses," il correspondit avec la Julie, apres qu'elle eut quitte son service. "Je ne prevoyais pas, relate George Sand dans l'_Histoire de ma Vie_, que mes tranquilles relations avec mon mari dussent aboutir a des orages. Il y en avait eu rarement entre nous. Il n'y en avait plus, depuis que nous nous etions faits independants l'un de l'autre. Tout le temps que j'avais passe a Venise, M. Dudevant m'avait ecrit sur un ton de bonne amitie et de satisfaction parfaite, me donnant des nouvelles des enfants, et m'engageant meme a voyager pour mon instruction et ma sante." De vrai, il aimait mieux, suivant le train de ses vulgaires habitudes, que sa femme fut au loin qu'a Nohant. Il livrait la maison et Solange a la direction des domestiques, et laissait toute latitude a George Sand, pourvu qu'elle ne lui demandat pas d'argent et vecut du produit de sa plume. Des difficultes d'ordre financier surgirent entre eux, des le printemps de 1835. A ce sujet, elle ecrit, le 20 mai, a Alexis Duteil: "Ma profession est la liberte, et mon gout est de ne recevoir ni grace ni faveur de personne, meme lorsqu'on me fait la charite avec mon argent. Je ne serais pas fort aise que mon mari (qui subit, a ce qu'il parait, des influences contre moi) prit fantaisie de se faire passer pour une victime, surtout aux yeux de mes enfants, dont l'estime m'importe beaucoup. Je veux pouvoir me faire rendre ce temoignage, que je n'ai jamais rien fait de bon ou de mauvais, qu'il n'ait autorise ou souffert." Casimir Dudevant appartenait a ce genre trop commun d'hommes supremement illogiques, definis par George Sand dans une lettre du mois de juin 1835, "qui ne veulent plus de femmes devotes, qui ne veulent pas encore de femmes eclairees, et qui veulent toujours des femmes fideles." Sur ce dernier point, il devait avoir perdu certaines illusions. Quel ressort d'energie morale n'y eut-il pas cependant, a cote de maintes defaillances de l'imagination ou des sens, chez celle qui, inspiree par la tendresse maternelle, ecrivait a son fils Maurice, le 18 juin de la meme annee, cette admirable lettre, guide de la conscience et regle du devoir: "Travaille, sois fort, sois fier, sois independant, meprise les petites vexations attribuees a ton age. Reserve ta force de resistance pour des actes et contre des faits qui en vaudront la peine. Ces temps viendront. Si je n'y suis plus, pense a moi qui ai souffert, et travaille gaiement. Nous nous ressemblons d'ame et de visage. Je sais des aujourd'hui quelle sera ta vie intellectuelle. Je crains pour toi bien des douleurs profondes, j'espere pour toi des joies bien pures. Garde en toi le tresor de la bonte. Sache donner sans hesitation, perdre sans regret, acquerir sans lachete. Sache mettre dans ton coeur le bonheur de ceux que tu aimes a la place de celui qui te manquera! Garde l'esperance d'une autre vie, c'est la que les meres retrouvent leurs fils. Aime toutes les creatures de Dieu; pardonne a celles qui sont disgraciees; resiste a celles qui sont iniques; devoue-toi a celles qui sont grandes par la vertu. Aime-moi! je t'apprendrai bien des choses si nous vivons ensemble. Si nous ne sommes pas appeles a ce bonheur (le plus grand qui puisse m'arriver, le seul qui me fasse desirer une longue vie), tu prieras Dieu pour moi, et, du sein de la mort, s'il reste dans l'univers quelque chose de moi, l'ombre de ta mere veillera sur toi. "Ton amie. "George." Avant la fin de la meme annee, et alors que son affection pour ses enfants semblait l'incliner aux mesures de conciliation et de paix, George Sand prit la resolution d'introduire une instance en separation de corps. Elle en avertit sa mere, par une lettre ecrite de Nohant le 25 octobre 1835, qui debute ainsi: "Ma chere maman, je vous dois, a vous la premiere, l'expose de faits que vous ne devez point apprendre par la voie publique. J'ai forme une demande en separation contre mon mari. Les raisons en sont si majeures, que, par egard pour lui, je ne vous les detaillerai pas. J'irai a Paris dans quelque temps, et je vous prendrai vous-meme pour juge de ma conduite." Elle ne dit pas a sa mere, mais il importe de rechercher quels evenements l'avaient induite a entamer cette lutte, alors qu'elle sortait a peine de sa liaison tourmentee avec Alfred de Musset. Durant les sejours que George Sand fit a Nohant apres le voyage de Venise, elle eut avec son mari, sinon des explications decisives, du moins des scenes penibles devant temoins. M. Dudevant etait un homme etrange, exempt de dignite morale. Il n'avait cesse d'ecrire a sa femme, et meme en termes affectueux, tandis qu'elle cohabitait avec Musset, puis avec Pagello; il avait invite celui-ci a venir passer quelques jours a la campagne. Bref, il acceptait la situation qui lui etait faite, mais il prenait sa revanche dans les menues choses de la vie. Sous l'excitation du vin ou de l'alcool, il tempetait a table, brusquait Solange, et, pour une bouteille cassee que George Sand commandait de remplacer, il defendait aux domestiques, devant les convives etonnes, de recevoir d'autres ordres que les siens. "Je suis le maitre," aimait-il a repeter. En tous cas, il avait fort mal gere ses affaires. Son patrimoine etait dissipe, et deja il entamait la fortune de sa femme. Elle proposa et il accueillit une separation a l'amiable, qui reglerait leurs interets materiels. George Sand aurait Nohant; Casimir l'hotel de Narbonne, a Paris. Solange serait elevee par sa mere, les vacances de Maurice se partageraient entre ses parents. Enfin, comme M. Dudevant n'avait plus que 1.200 francs de rente, sa femme se chargeait de lui fournir une pension supplementaire de 3.800 francs, en meme temps qu'elle assumait les autres obligations qui incombaient a la communaute. Cette convention devait etre executee a dater du 11 novembre 1835. Elle avait recu l'assentiment des deux parties, l'approbation de divers hommes de loi, notamment de Michel (de Bourges) dont George Sand prenait les conseils. Deux amis communs, Fleury et Planet, les avaient mis en relations, et il allait devenir pour elle plus et mieux qu'un avocat. Voici comment l'_Histoire de ma Vie_ relate leur premiere rencontre, en lui conservant ce pseudonyme transparent d'Everard qui figure dans les _Lettres d'un Voyageur_: "Arrivee a l'auberge de Bourges, je commencai par diner, apres quoi j'envoyai dire a Everard par Planet que j'etais la, et il accourut. Il venait de lire _Lelia_, et il etait _toque_ de cet ouvrage. Je lui racontai tous mes ennuis, toutes mes tristesses, et le consultai beaucoup moins sur mes affaires que sur mes idees." L'entretien, commence a sept heures du soir, se prolongea jusqu'a quatre heures du matin, par une promenade a travers les rues silencieuses et endormies. Ce ne fut guere qu'un monologue. Michel etait un merveilleux, un intarissable causeur. Fils d'un republicain qui mourut en 1799 sous les coups de la reaction royaliste, il fut eleve par sa mere dans le culte et l'amour de la Revolution. En 1835, il avait trente-sept ans et comptait deja les plus brillants succes a la barre. Sur l'ame mobile et ardente de George Sand, il exerca d'instinct, encore que plus tard elle ait voulu s'en defendre, une reelle fascination. Que dit-il donc, et comment, pour que la conquete fut si rapide? "Tout et rien, explique-t-elle. Il s'etait laisse emporter par nos _dires_, qui ne se placaient la que pour lui fournir la replique, tant nous etions curieux d'abord et puis ensuite avides de l'ecouter. Il avait monte d'idee en idee jusqu'aux plus sublimes elans vers la Divinite, et c'est quand il avait franchi tous ces espaces qu'il etait veritablement transfigure. Jamais parole plus eloquente n'est sortie, je crois, d'une bouche humaine, et cette parole grandiose etait toujours simple. Du moins elle s'empressait de redevenir naturelle et familiere quand elle s'arrachait souriante a l'entrainement de l'enthousiasme. C'etait comme une musique pleine d'idees qui vous eleve l'ame jusqu'aux contemplations celestes, et qui vous ramene sans effort et sans contraste, par un lien logique et une douce modulation, aux choses de la terre et aux souffles de la nature." Chez Michel (de Bourges) la seduction intellectuelle ne devait rien a la tromperie des agrements physiques. George Sand a trace de l'orateur et du politique un portrait singulierement elogieux, dans le sixieme chapitre des _Lettres d'un Voyageur_, ou se trouvent reunies les reponses qu'elle lui adressait au debut meme de leur liaison; puis, dans la septieme _Lettre_ a Liszt, elle l'analyse et le decrit, suivant les lois de la physionomonie de Lavater dont elle etait alors ferue. "Je salue, s'ecrie-t-elle, a l'aspect de vos spectres cheris, o mes amis! o mes maitres! les tresors de grandeur ou de bonte qui sont en vous, et que le doigt de Dieu a reveles en caracteres sacres sur vos nobles fronts! La voute immense du crane chauve d'Everard, si belle et si vaste, si parfaite et si complete dans ses contours qu'on ne sait quelle magnifique faculte domine en lui toutes les autres; ce nez, ce menton et ce sourcil dont l'energie ferait trembler si la delicatesse exquise de l'intelligence ne residait dans la narine, la bonte surhumaine dans le regard, et la sagesse indulgente dans les levres; cette tete, qui est a la fois celle d'un heros et celle d'un saint, m'apparait dans mes reves a cote de la face austere et terrible du grand Lamennais." Moins idealise, plus veridique est le portrait d'Everard que nous offre l'_Histoire de ma Vie_. George Sand affirme avoir tout d'abord observe en lui la forme extraordinaire de la tete. Peut-etre la phrenologie y trouvait-elle son compte, mais non pas l'esthetique. "Il semblait avoir deux cranes soudes l'un a l'autre, les signes des hautes facultes de l'ame etant aussi proeminents a la proue de ce puissant navire que ceux des genereux instincts l'etaient a la poupe. Intelligence, veneration, enthousiasme, subtilite et vastitude d'esprit etaient equilibres par l'amour familial, l'amitie, la tendre domesticite, le courage physique. Everard etait une organisation admirable. Mais Everard etait malade, Everard ne devait pas, ne pouvait pas vivre. La poitrine, l'estomac, le foie etaient envahis. Malgre une vie sobre et austere, il etait use." Et George Sand ajoute: "Ce fut precisement cette absence de vie physique qui me toucha profondement." Deja chez Alfred de Musset, elle s'etait interessee a un organisme frele; mais chez Pagello elle avait ete seduite par la bonne sante, l'agreable prestance et la vigueur musculaire. En Michel (de Bourges) elle distingua, s'il faut l'en croire, "une belle ame aux prises avec les causes d'une inevitable destruction." Cette belle ame avait une enveloppe caduque. "Le premier aspect d'Everard, lisons-nous dans l'_Histoire de ma Vie_, etait celui d'un vieillard petit, grele, chauve et voute. Le temps n'etait pas venu ou il voulut se rajeunir, porter une perruque, s'habiller a la mode et aller dans le monde... Il paraissait donc, au premier coup d'oeil, avoir soixante ans, et il avait soixante ans en effet; mais, en meme temps, il n'en avait que quarante quand on regardait mieux sa belle figure pale, ses dents magnifiques et ses yeux myopes d'une douceur et d'une candeur admirables a travers ses vilaines lunettes. Il offrait donc cette particularite de paraitre et d'etre reellement jeune et vieux tout ensemble." Le contraste signale se retrouvait dans l'allure de son intelligence. George Sand nous le represente mourant a toute heure et cependant debordant de vie, "parfois, dit-elle, avec une intensite d'expansion fatigante meme pour l'esprit qu'il a le plus emerveille et charme, je veux dire pour mon propre esprit." Ne va-t-elle pas, sinon jusqu'a la caricature, du moins jusqu'a cette ironie qui succede parfois aux passions hyperboliques, lorsqu'elle nous depeint sa maniere d'etre exterieure? "Ne paysan, il avait conserve le besoin d'aise et de solidite dans ses vetements. Il portait chez lui et dans la ville une epaisse houppelande informe et de gros sabots. Il avait froid en toute saison et partout, mais, poli quand meme, il ne consentait pas a garder sa casquette ou son chapeau dans les appartements. Il demandait seulement la permission de mettre un _mouchoir_, et il tirait de sa poche trois ou quatre foulards qu'il nouait au hasard les uns sur les autres, qu'il faisait tomber en gesticulant, qu'il ramassait et remettait avec distraction, se coiffant ainsi, sans le savoir, de la maniere tantot la plus fantastique et tantot la plus pittoresque." Il est vrai que ce paysan du Danube avait le gout du beau linge. Sa chemise etait fine, toujours blanche et fraiche: On blamait, dans certains cenacles, "ce sybaritisme cache et ce soin extreme de sa personne." George Sand, au contraire, l'en loue comme d'une "secrete exquisite", et elle en profite pour faire l'eloge de l'elegance des manieres et de l'agrement de la toilette, qui ne sont nullement incompatibles avec l'ardeur des convictions democratiques. L'amour du peuple se concilie a merveille avec l'urbanite du langage et le souci de la beaute. Un democrate n'est point oblige d'etre hirsute et malpropre. George Sand savait gre a Michel (de Bourges) de n'etre neglige qu'en apparence; le dessous valait mieux que la houppelande. "La proprete, dit-elle, est un indice et une preuve de sociabilite et de deference pour nos semblables, et il ne faut pas qu'on proscrive la proprete raffinee, car il n'y a pas de demi-proprete." Elle ne concede aux savants, aux artistes ou aux patriotes--que viennent faire ici les patriotes?--ni l'abandon de soi-meme, ni la mauvaise odeur, ni les dents repugnantes a voir, ni les cheveux sales. Elle repudie ces habitudes malseantes et declare, en femme tres preoccupee du commerce masculin: "Il n'est point de si belle parole qui ne perde de son prix quand elle sort d'une bouche qui vous donne des nausees." C'est la un truisme auquel nul ne contredira. Faut-il voir chez Michel (de Bourges), comme l'a dit George Sand, _Robespierre en personne_. Maximilien, qu'on a justement surnomme l'incorruptible, fut a la fois plus elegant, plus doctrinaire et plus desinteresse. Les opinions de Michel varierent, comme l'importance qu'il attachait, selon les temps, ou n'attachait pas a son costume. Non seulement il fut tour a tour Montagnard et Girondin--ce qui serait excusable--mais les evolutions de sa pensee etaient deconcertantes: il s'eprenait successivement ou meme simultanement de Babeuf et de Montesquieu, d'_Obermann_ et de Platon, de la vie monastique et d'Aristote. C'etaient les soubresauts d'une imagination effervescente, prompte a s'engouer et a se deprendre. Il etait agite, trepidant, contradictoire. En cela George Sand le trouvait inquietant. Elle ne parvenait pas a le suivre et perdait sa trace. "J'etais forcee, dit-elle, de constater ce que j'avais deja constate ailleurs, c'est que les plus beaux genies touchent parfois et comme fatalement a l'alienation. Si Everard n'avait pas ete voue a l'eau sucree pour toute boisson, meme pendant ses repas, maintes fois je l'aurais cru ivre." Quant aux attaques d'adversaires acharnes qui lui reprochaient un amour du gain inne chez le paysan, voici la reponse indignee de George Sand: "O mon frere, on ne peut pas inventer de plus folle calomnie contre toi que l'accusation de cupidite. Je voudrais bien que tes ennemis politiques pussent me dire en quoi l'argent peut etre desirable pour un homme sans vices, sans fantaisies, et qui n'a ni maitresses, ni cabinet de tableaux, ni collection de medailles, ni chevaux anglais, ni luxe, ni mollesse d'aucun genre?" Elle revient sur ce sujet dans l'_Histoire de ma Vie_, alors qu'a distance, le charme rompu, elle essaie de resumer leurs dissidences et d'expliquer son refroidissement. A ses enthousiasmes defunts succede une impitoyable clairvoyance. Elle serait portee, sinon a bruler, tout au moins a ravaler et a rejeter sans merci ce qu'elle avait adore. Or elle defend encore, ou plutot elle excuse Michel (de Bourges). "Au milieu, dit-elle, de ses flottements tumultueux et de ses cataractes d'idees opposees, Everard nourrissait le ver rongeur de l'ambition. On a dit qu'il aimait l'argent et l'influence. Je n'ai jamais vu d'etroitesse ni de laideur dans ses instincts. Quand il se tourmentait d'une perte d'argent, ou quand il se rejouissait d'un succes de ce genre, c'etait avec l'emotion legitime d'un malade courageux qui craint la cessation de ses forces, de son travail, de l'accomplissement de ses devoirs. Pauvre et endette, il avait epouse une femme riche. Si ce n'etait pas un tort, c'etait un malheur. Cette femme avait des enfants, et la pensee de les depouiller pour ses besoins personnels etait odieuse a Everard. Il avait soif de faire fortune, non seulement afin de ne jamais tomber a leur charge, mais encore par un sentiment de tendresse et de fierte tres concevable, afin de les laisser plus riches qu'il ne les avait trouves en les adoptant." La politique qui avait rapproche George Sand et Michel (de Bourges) devait contribuer a les diviser. Convertie par lui aux doctrines democratiques, elle eut la tristesse de le voir s'attiedir. Il avait inculque a son eleve le culte des Jacobins, de ceux qu'elle appelait "mes peres, les fils de notre aieul Rousseau", et qui sauverent effectivement la patrie aux jours de l'invasion et de la Terreur, a l'encontre de l'emigration et de la guerre civile. Mais bientot elle devait depasser et inquieter son maitre. Des avant 1848, "j'etais devenue socialiste, dit-elle, Everard ne l'etait plus." Le dissentiment portait et sur l'ideal meme et sur la methode et la morale de la politique. Michel (de Bourges), que la Revolution de Fevrier surprendra, selon l'expression de l'_Histoire de ma Vie_, dans une phase de moderation un peu dictatoriale, serait comme l'ancetre de l'opportunisme. A defaut du mot, il pratiqua la chose. Ses principes de justice ne repugnaient pas a flechir et a supporter des compromissions, qui revoltent l'ame genereuse, un peu chimerique, de George Sand. "En meme temps, ecrit-elle, qu'Everard concevait un monde renouvele par le progres moral du genre humain, il acceptait en theorie ce qu'il appelait les necessites de la politique pure, les ruses, le charlatanisme, le mensonge meme, les concessions sans si