Project Gutenberg's Les Pardaillan 02, L'epopee d'amour, by Michel Zevaco This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Les Pardaillan 02, L'epopee d'amour Author: Michel Zevaco Release Date: August 31, 2004 [EBook #13339] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PARDAILLAN 02 *** Produced by Renald Levesque MICHEL ZEVACO LES PARDAILLAN L'epopee d'amour I OU UNE MINUTE DE JOIE FAIT PLUS QUE DIX-SEPT ANNEES DE MISERE Le marechal de Montmorency avait retrouve, au bout de dix-sept ans, sa femme, Jeanne de Piennes, sa femme dont la felonie de son frere cadet, le marechal de Damville, l'avait separe. Il revoyait, comme dans un songe, la scene ou Damville feignait de lui avouer qu'il avait ete l'amant de Jeanne... son duel avec lui ou il avait cru le laisser mort sur place... et la disparition de la comtesse de Piennes, duchesse de Montmorency. Il revoyait son divorce, son mariage avec une autre femme que, d'ailleurs, il n'avait jamais aimee, l'image de la premiere demeurant tout entiere en son coeur. Les annees coulaient et, soudain, un jeune seigneur, un jeune heros, le chevalier de Pardaillan, lui apportait une lettre de celle qu'il croyait a jamais disparue de sa vie. Jeanne de Piennes etait vivante! Dans sa lettre, elle en appelait a son ancien seigneur et maitre, elle clamait la felonie de Damville, elle demandait grace et secours pour Loise, sa fille, a lui, duc de Montmorency. Une aube de gratitude et de joie s'etait levee dans l'ame du vieux duc: il avait ete, mais en vain, en appeler de son frere a la justice du roi, en vain il l'avait provoque, sachant qu'il tenait en son pouvoir Jeanne et sa fille, en vain il avait fouille Paris pour les retrouver, et il allait retomber dans sa nuit de deuil quand, de nouveau, le chevalier de Pardaillan etait venu a lui. Ce jeune homme, heros d'un autre age, dont peut-etre il devinait confusement le secret, l'avait conduit par la main a la demeure mysterieuse ou se cachait tout ce qu'il avait aime au monde, l'avait mis en presence de Jeanne de Piennes, la premiere duchesse de Montmorency. L'heure tant esperee, apres dix-sept ans de larmes et de deuil, etait enfin sonnee. Enfin, il retrouvait tout ce qu'il avait cheri et qui avait ete la joie de son coeur, la moelle de ses os, l'essence meme de son etre; en un mot, celle qu'il avait aimee. Helas! comme une seve trop puissante fait craquer le bourgeon, le bonheur avait fait craquer le cerveau de celle qui avait ete sienne. Comment la retrouvait-il? Folle?... Jeanne de Piennes, dans les derniers jours de son martyre, alors qu'elle se sentait mortellement atteinte, ne vivait plus qu'avec une pensee: "Il ne faut pas que je meure avant d'avoir assure le bonheur de ma fille... Et quel bonheur peut-il y avoir pour la pauvre petite tant qu'elle ne sera pas sous l'egide de son pere!... Oui! retrouver Francois, meme s'il me croit encore coupable... mettre son enfant dans ses bras... et mourir alors!..." Lorsqu'elle interrogea le chevalier de Pardaillan, lorsque celui-ci lui dit que c'etait a un autre que lui de dire comment sa lettre avait ete accueillie par le marechal, Jeanne eut des lors la conviction intime que Francois avait lu la lettre, et qu'il savait la verite. Et elle attendit. Lorsque le vieux Pardaillan lui annonca que le marechal etait la, elle ne parut pas surprise. Aucune commotion ne l'agita. Seulement, elle murmura: "Voici l'heure ou je vais mourir!..." La pensee de la mort ne la quittait plus. Elle ne la desirait ni ne la craignait. Au vrai, elle se sentait mourir. Qu'y avait-il de brise en elle? Pourquoi le retour du bien-aime n'avait-il provoque dans son ame qu'une sorte de flamme devorante et aussitot eteinte? Elle ne savait. Mais, surement, quelque chose se brisait en elle. Et elle put se dire: Voici la mort! Voici l'heure du repos!... Elle etreignit convulsivement Loise dans ses bras et murmura a son oreille quelques mots qui produisirent sur la jeune fille quelque foudroyant effet, car elle essaya en vain de repondre, elle fit un effort inutile pour suivre sa mere et elle demeura comme rivee defaillante, soutenue par le vieux Pardaillan. Telle etait l'immense lassitude de Jeanne, telle etait la morbide fixite de sa pensee, qu'elle ne s'apercut pas de l'evanouissement de Loise. Elle se mit en marche en songeant: "O mon Francois, o ma Loise. Je vais donc vous voir reunis! Je vais donc pouvoir mourir dans vos bras!..." Elle ouvrit la porte que lui avait indiquee Pardaillan et elle vit Francois de Montmorency. Elle voulut, elle crut meme s'elancer vers lui. Elle crut pousser une grande clameur ou fulgurait son bonheur. Et tout ce mouvement de sa pensee se reduisit brusquement a cette parole qu'elle crut prononcer: "Adieu... je meurs..." Puis il n'y eut plus rien en elle. Seulement, ce ne fut pas son corps qui mourut... Sa pensee seule s'aneantit dans la folie: cette femme qui avait supporte tant de douleurs, qui avait tenu tete a de si effroyables catastrophes, cette admirable mere qui n'avait ete soutenue pendant son calvaire que par l'idee fixe de sauver son enfant, cette malheureuse enfin s'abandonna, cessa de resister des l'instant ou elle crut sa fille sauvee, en surete! la folie qui, sans doute, la guettait depuis des annees, fondit sur elle. Dix-sept ans et plus de malheur n'avaient pu la terrasser. Une seconde de joie la tua. Mais, par une consolante misericorde de la fatalite qui s'etait acharnee sur elle,--si toutefois il est des consolations dans ces drames atroces de la pensee humaine!--par une sorte de pitie du sort, disons-nous, la folie de Jeanne la ramenait aux premieres annees de sa radieuse jeunesse, de son pur amour, dans ces chers paysages de Margency, ou elle avait tant aime... Pauvre Jeanne! Pauvre petite fee aux fleurs! L'histoire injuste ne t'a consacre que quelques mots arides. Pour le reveur qui aime a penetrer d'un pas hesitant dans les sombres annales du passe, qui cherche en tremblant parmi l'amas des decombres, l'humble fleurette qui a vecu, aime, souffert, tu demeures un pur symbole de la souffrance humaine, et nous qui venons de retracer ta douleur, nous saluons d'un souvenir emu ta douce et noble figure. Lorsque le marechal de Montmorency revint a lui il se souleva sur un genou et, jetant a travers la salle le regard etonne de l'homme qui croit sortir d'un reve, il vit Jeanne assise dans un fauteuil, souriante la physionomie apaisee, mais, helas! les yeux sans vie. Une jeune fille agenouillee devant elle, la tete cachee dans les genoux de la folle, sanglotait sans bruit. Francois se releva et s'approcha, en titubant, de ce groupe si gracieux et si melancolique. Il se baissa vers la jeune fille et la toucha legerement a l'epaule. Loise leva la tete. Le marechal la prit par les deux mains, la mit debout sans que sa mere essayat de la retenir et il la contempla avec avidite. Il la reconnut a l'instant. Loise etait le vivant portrait de sa mere. Ou plutot elle etait le commencement de Jeanne telle qu'il l'avait vue et aimee a Margency. "Ma fille!" balbutia-t-il. Loise, toute frissonnante de sanglots, se laissa aller dans les bras du marechal et, pour la premiere fois de sa vie, avec un inexprimable ravissement mele d'une infinie douceur, elle prononca ce mot auquel ses levres n'etaient pas accoutumees... "Mon pere!..." Alors, leurs larmes se confondirent. Le marechal s'assit pres de Jeanne dont il garda une main dans sa main, et prenant sa fille sur ses genoux, comme si elle eut ete toute petite, il dit gravement: "Mon enfant, tu n'as plus de mere... mais, dans le moment meme ou ce grand malheur te frappe, tu retrouves un pere..." Ce fut ainsi que ces trois etres se trouverent reunis. Lorsque le marechal et Loise eurent repris un peu de calme a force de se repeter qu'a eux deux ils arriveraient a sauver la raison de Jeanne, lorsque leurs larmes furent apaisees, ce furent de part et d'autre les questions sans fin. Et Francois apprit ainsi par sa fille, en un long recit souvent interrompu, quelle avait ete l'existence de celle qui avait porte son nom... A son tour, il raconta sa vie, depuis le drame de Margency. Et au moment ou, enlaces, ils deposerent sur le front pale de Jeanne leur double baiser, il etait pres de minuit. II OU LA PROMESSE DE PARDAILLAN PERE EST TENUE PAR MAITRE GILLES Le marechal de Damville, apres avoir assiste a l'investissement de la maison de la rue Montmartre, s'etait empresse de regagner l'hotel de Mesmes. Il tenait les deux Pardaillan et se promettait de ne pas les laisser echapper. En effet, la mort seule de ces deux hommes pouvait lui garantir sa propre securite. Ils etaient tous les deux possesseurs d'un secret qui pouvait l'envoyer a t'echafaud. Lorsque, persuade que le vieux Pardaillan avait suivi la voiture qui enlevait Jeanne de Piennes, le marechal s'etait decide a rompre avec lui, il avait en meme temps decide de supprimer ce dangereux auxiliaire. Il se privait ainsi d'un aide precieux. Mais il y gagnait une certaine tranquillite en ce qui concernait ses prisonnieres. Damville s'etait jete dans la conspiration de Guise uniquement en haine de son frere: pour acquerir Damville, Guise avait promis la mort de Montmorency. Francois mort, assassine par quelque bon proces, Henri devenait le chef de la maison, l'unique heritier, un seigneur presque aussi puissant et peut-etre plus riche que le roi; on lui donnait l'epee de connetable qu'avait illustree son pere; il etait presque le deuxieme personnage du royaume! Voila les pensees qui, lentement, s'etaient agglomerees dans la conscience du rude marechal, et dont la pensee initiale avait ete le desir effrene de se debarrasser de son frere. Or, cette haine elle-meme avait pris sa source dans l'amour d'Henri pour Jeanne de Piennes. Repousse a Margency par la fiancee de son frere, il s'etait atrocement venge. Les choses en etaient la lorsqu'il rencontra Jeanne et s'apercut ou crut s'apercevoir que sa passion mal eteinte se reveillait plus ardente que jadis. La conspiration qui devait faire Guise roi de France conduisait Damville a la puissance; du meme coup, son frere disparaissait; Jeanne de Piennes n'avait plus de raison de demeurer fidele a Francois; et cette puissance acquise conduisait Henri a la conquete de Jeanne. On s'explique maintenant que Damville s'empressat de se saisir de Jeanne et de sa fille pour que Francois ne put jamais les rencontrer; on s'explique aussi sa moderation relative vis-a-vis de ses prisonnieres. Il voulait un beau jour apparaitre a Jeanne et lui dire: "Je suis immensement riche, je suis le plus puissant du royaume apres le roi; je serai peut-etre un jour roi de France, car, en notre temps, le pouvoir appartient aux plus audacieux. Voulez-vous partager cette puissance et cette richesse, en attendant que je place une couronne sur votre tete?" Et il ne doutait pas d'eblouir Jeanne de Piennes! On comprend donc l'immense interet qu'avait Damville a ce que le chevalier de Pardaillan, feal de Montmorency, croyait-il, ignorat toujours ou se trouvaient Jeanne et Loise. De la, la necessite de cacher cette retraite au vieux Pardaillan qui n'hesiterait pas a avertir son fils! De la, la fureur du marechal lorsque d'Aspremont lui eut persuade que le vieux routier avait suivi la voiture! De la. Sa resolution de le tuer d'abord, de tuer ensuite le fils! Or, il croyait que le vieux Pardaillan etait mort au moment ou il quitta Paris pour se rendre a Blois a la suite du roi. Maintenant on comprend sa stupefaction, sa rage, et aussi sa terreur de retrouver Pardaillan bien vivant, Pardaillan avec son fils! Et quelles durent etre ses pensees lorsqu'il vit Jeanne elle-meme!... C'etait l'ecroulement de tout son plan. Les Pardaillan denoncant la conspiration, Francois reprenant Jeanne, il vit tout cela d'un coup d'oeil, et lorsqu'il reprit le chemin de l'hotel de Mesmes, il etait bien resolu a obtenir un ordre du roi, a revenir lui-meme faire le siege de la maison, de tuer de sa main les deux Pardaillan. Il voulait avant tout savoir comment le vieux Pardaillan, qu'il avait laisse pour mort au fond de sa cave, se trouvait parfaitement en vie, et comment Gilles avait pu laisser Jeanne de Piennes s'echapper de chez Alice. Il avait cede a la priere menacante de Jeanne en lui disant: "Ces deux hommes sont a vous, prenez-les!" Mais, en cedant, il s'etait dit simplement qu'ainsi il les tenait tous quatre et qu'il les reprendrait dans un seul coup de filet. Malgre ces assurances qu'il se donnait a lui-meme, il se sentait devore d'inquietude et, lorsqu'il atteignit l'hotel de Mesmes, il ecumait de rage. Il parcourut rapidement l'hotel sans retrouver personne. "Fou que je suis! gronda-t-il, le miserable Gilles doit se trouver lui aussi aux Fosses-Montmartre!... a moins qu'il n'ait fui!..." Il allait rebrousser chemin et sortir lorsqu'il eut l'idee de pousser jusqu'a l'office. Il lui fallut pour cela longer ce corridor ou se trouvait la porte de la fameuse cave et ou avait eu lieu la grande bataille de Pardaillan. Or, en passant devant la cave, le marechal vit la porte ouverte. Il se pencha et apercut une faible lueur. "Si ce pouvait etre lui!" grinca-t-il entre ses dents. Cette cave qui eut du etre la tombe de Pardaillan deviendrait celle de Gilles, voila tout. Il n'y aurait que le cadavre de change! Il descendit avec precaution. A mesure qu'il descendait, l'interieur de la cave lui apparaissait plus nettement. Un spectacle etrange, presque fantastique, s'offrit a sa vue. Il se glissa alors sans bruit dans un angle obscur pour ne rien perdre du spectacle en question. La scene que nous allons retracer et qui se deroula sous les yeux du marechal, etait eclairee par une torche de resine qui tracait un cercle de lumiere, tandis que le restant de la vaste cave demeurait plonge dans les tenebres. Dans ce cercle de lumiere, eclaire par les lueurs fumeuses de la torche, apparaissaient deux hommes. L'un d'eux etait debout, attache par des cordes a une espece de poteau de torture. L'autre etait assis sur un billot de bois, en face du patient. Celui qui etait attache au poteau etait assez jeune encore; il avait une figure bleme de terreur et poussait des gemissements a fendre l'ame la plus dure. L'autre etait un vieillard a physionomie demoniaque; une espece de rictus balafrait ce visage couture de rides. Il etait accroupi plutot qu'assis sur son billot, et il s'occupait tres consciencieusement a aiguiser son couteau. Or, ce vieux qui semblait se preparer a quelque besogne de bourreau, c'etait Gilles. Le jeune, c'etait Gillot. Expliquons, en quelques mots, comment Gillot se trouvait dans cette cave alors que la plus elementaire notion de la prudence eut du lui conseiller de mettre le plus d'espace possible entre lui et son digne oncle. Gillot avait recu du ciel un certain nombre de vices en partage. Il etait poltron, cafard, libidineux, gourmand ou plutot goinfre, paresseux, faineant, mechant quand il pouvait, lache par consequent, en somme un repugnant personnage. Mais par-dessus tout, Gillot etait avare. Il tenait cela de son oncle, qui etait l'avarice incarnee. Ce fut cette avarice qui perdit l'infortune Gillot, de meme que l'amour perdit Troie. En effet, au moment ou, apres l'heroique resistance de Gilles, qui, comme on l'a vu, s'etait obstinement refuse a reveler le secret du marechal, Gillot, pour sauver ses oreilles, avait raconte a Pardaillan en quelle maison se trouvaient Jeanne de Piennes et Loise; a ce moment-la, disons-nous, profitant de la prostration de son oncle et de l'emotion des deux Pardaillan, Gillot s'etait eclipse sans bruit. Il venait de sauver ses oreilles--ces larges oreilles auxquelles, d'apres les dires du vieux Pardaillan, qui avait des idees speciales en esthetique, il avait si grand tort de tenir. Mais ce n'etait pas tout, les oreilles ne constituant en somme qu'un ornement de sa figure. Il s'agissait maintenant de sauver le corps tout entier. Pardaillan n'avait menace que les oreilles, et encore pretendait-il ainsi embellir la face rougeaude de Gillot. Mais Gilles! Ah! l'inexorable colere de l'oncle s'attaquerait a sa vie meme! Gillot s'attendait pour le moins a etre pendu si jamais il se trouvait nez a nez avec le terrible vieillard qui n'avait pas hesite a offrir sa vie et sa fortune plutot que d'encourir la disgrace de son maitre! Et ce maitre lui-meme que ferait-il de Gillot?... Gillot fremit. Gillot sentit des ailes pousser a ses talons. Gillot escalada l'escalier avec toute la velocite de l'epouvante la plus justifiee. Gillot en quelques secondes, se trouva dans l'office, et la. il se dit: "Voyons, je ne puis rester a Paris. Si je n'y mourais de pendaison, de strangulation ou d'estrapade, j'y mourrais de peur, ce qui est tout un. Il faut que je m'en aille!" Et Gillot fit un mouvement pour s'elancer. Mais au meme instant, sa figure se rembrunit. Pour aller loin, il faut beaucoup d'argent. Presque aussitot, une reflexion traversa sa cervelle matoise et sa figure prit a l'instant une expression d'hilarite qui eut pu faire croire qu'il devenait fou. Non, Gillot n'etait pas fou! Simplement, il venait de se rappeler que s'il etait pauvre, son oncle etait fort riche! A force de musarder et de fouiller dans l'hotel, Gillot avait decouvert depuis longtemps le venerable coffre ou Gilles entassait les ecus qu'il avait gagnes indistinctement avec ceux qu'il avait voles. Saisir une pioche, s'emparer des clefs, voler vers l'appartement de son oncle, ouvrir le cabinet ou se trouvait le fameux coffre, tout cela ne fut pour le rapide Gillot que l'affaire de deux minutes. Or, il se disait que Gilles en avait bien encore pour un bon quart d'heure avec les Pardaillan. Gillot, avant de porter le premier coup, tata le couvercle du coffre pour voir ou il faudrait frapper. Et il tressaillit alors d'un long tressaillement de joie et de surprise: au premier mouvement qu'il avait fait, il avait souleve le couvercle! Le coffre n'etait pas ferme! Pourquoi? (Nos lecteurs n'ont pas oublie sans doute que le vieux Pardaillan avait passe par la.) Gillot leva le couvercle sans plus de reflexions et poussa un rugissement de joie, tomba a genoux, et plongea ses deux bras jusqu'aux coudes dans les piles d'ecus. A ce moment, Gillot oublia le ciel et la terre. Il oublia Pardaillan. Il oublia son oncle. Apres un temps d'extase et de contemplation, Gillot en vint pourtant a se dire qu'il etait la pour emplir ses poches, operation qu'il commenca aussitot. "Jamais je ne pourrai tout emporter!" grommela-t-il avec un soupir de furieux regret, un vrai soupir d'avare. Gillot etait tout entier dans ce mot. Pele-mele, cependant, il entassait les ecus dans ses poches, dans ses chaussures, dans son pourpoint, sans songer qu'il ne pourrait faire un pas dans la rue sans resonner comme un mulet a sonnettes et sans risquer de semer de l'or sur la route. Une fois qu'il se fut vautre tout son soul dans cet argent et cet or, Gillot, les jambes ecartees, les bras raides, tout pesant et tout embarrasse, se recula en murmurant: "Quel malheur! j'en ai a peine la moitie. Or ca, fuyons!" Il se detourna vers la porte et demeura petrifie. Son oncle etait la! Le terrible Gilles, accote a la porte fermee, le regardait faire, avec un sourire blafard. Gillot voulut joindre les mains, et dans ce mouvement, deux ou trois ecus roulerent sur le carreau. Gillot se laissa tomber a genoux, et alors ce furent ses chausses qui creverent, la danse des ecus recommenca, une course d'or que le vieillard suivait du coin de l'oeil en continuant a sourire le plus hideusement du Monde. Ce que voyant, Gillot essaya de sourire aussi: d'ou le choc de deux grimaces extraordinaires. --Mon oncle, mon digne oncle, balbutia Gillot. --Que fais-tu la? demanda le vieillard. --Je... vous voyez... je... range votre coffre... Ah bon! Tu ranges mon coffre? Eh bien, continue, mon garcon. Gillot demeura interloque. --Que... je continue? --Mais oui: il y a ici dans mon coffre vingt-neuf mille trois cent soixante-cinq livres en argent et soixante mille deux cent vingt-huit livres en or; en tout, si je sais compter, quatre-vingt-neuf mille cinq cent quatre-vingt-treize livres. Compte, mon garcon, compte devant moi, ecu par ecu; range-moi tout cela par piles de vingt-cinq; l'or a droite, comme etant plus noble; l'argent a gauche; allons... qu'attends-tu? --Voila, mon digne oncle, mon bon oncle, voila! fit Gillot. Et il se mit a vider ses poches, ses chaussures, son pourpoint. Le rangement commenca avec ordre et methode sous les yeux de l'oncle qui brillaient comme des escarboucles. A mesure que chaque pile reprenait sa place dans le coffre, un nouveau soupir s'etranglait dans la gorge de Gillot, tandis que l'oncle comptait: "Encore quinze mille... encore douze mille..." Le total baissait de plus en plus, a mesure que les ecus etaient reintegres. L'operation, comme bien on pense, dura longtemps. Commencee vers deux heures, elle s'acheva a cinq heures du soir. Or, cette operation s'accomplissait en meme temps que le roi Charles IX faisait sa rentree dans Paris, en meme temps que les deux Pardaillan se battaient rue Montmartre contre les mignons de Damville. Donc, l'oncle Gilles annoncait le total a mesure que les piles d'or et les piles d'argent s'entassaient dans le coffre. "Il ne manque plus que cinq mille livres... plus que quatre mille... plus que trois mille..." Gillot qui venait de placer delicatement le dernier ecu et de pousser un dernier soupir, Gillot regarda autour de lui et ne vit plus rien. Le carreau apparaissait donc tout entier: il n'y avait plus un seul ecu. "Comment dites-vous, mon oncle? fit Gillot. --Je dis qu'il ne manque plus que trois mille livres." Gillot se fouilla et tira de sa poche l'ecu, les deux sols et les six deniers qui constituaient sa fortune personnelle. Heroiquement, il les tendit au vieillard qui s'en saisit, les fit disparaitre, et dit: --Apres!... --Apres, mon oncle? --Oui, les trois mille livres! --Mais je n'ai plus rien, mon oncle! --Allons, depeche-toi, sans quoi je te fouille. --Fouillez-moi, mon bon oncle... je n'ai plus rien! Gilles etouffa un grognement de desespoir, palpa de ses mains tremblantes les vetements de Gillot, et une sueur froide pointa sur son crane. Gillot ne mentait pas!... --Deshabille-toi! Gillot obeit, plus mort que vif. Le vieux Gilles examina chaque vetement, sonda les coutures, retourna les poches, dechira les doublures... Il dut se rendre enfin a l'horrible verite: Trois mille livres manquaient au tresor!... Une sauvage imprecation et un hurlement d'epouvante retentirent dans le cabinet; l'imprecation venait de Gilles, qui en meme temps rugissait: --Rends-les-moi, miserable! Le hurlement venait de Gillot que son oncle venait de saisir a la gorge. --Mes economies de cinq ans! hurla Gilles. Mais qui, qui donc me les a pris, mes pauvres ecus? Mes pauvres ecus, ou etes-vous?... Seul, le vieux Pardaillan eut pu repondre a cette question. Mais Gillot crut que le moment etait venu de rentrer en grace et insinua: --Mon oncle, je vous aiderai a les retrouver! --Toi! hurla le vieillard qui avait oublie son neveu, toi, miserable! Toi qui venais pour me voler! Toi! attends! Tu vas voir ce qu'il en coute de se faire larronneur et traitre! Habille-toi! vite! En meme temps, il secouait son neveu avec une force qu'on n'eut pu lui soupconner. Enfin, il le lacha, et Gillot se revetit rapidement. Gilles, cependant, s'apaisa par degres. Lorsque Gillot fut pret, il le harponna au cou de ses doigts longs, osseux, durs comme du fer, et ayant soigneusement referme le cabinet, il l'entraina. --Misericorde! gemit Gillot. Arrive au rez-de-chaussee, Gilles lacha son neveu, et tirant une dague aceree, lui dit: --Au premier mouvement que tu fais pour fuir, je t'egorge! Cette menace rassura un peu Gillot. On ne voulait donc pas le tuer, puisqu'il n'etait menace de mort que s'il tentait de fuir! --Marche devant! reprit l'oncle, sa dague a la main. Guide, ou plutot pousse, par le vieillard, Gillot passa dans le jardin, et entra dans la remise du jardinier. --Prends ce pieu! commanda l'oncle en designant un assez long poteau pointu par un bout. Gillot obeit et chargea le poteau sur son epaule. --Prends cette corde! Prends cette beche! ajouta l'oncle. Le neveu se chargea des objets qu'on venait de lui designer. Ainsi charge des instruments de supplice que le redoutable vieillard trouva amusant de lui faire porter, Gillot reprit le chemin de l'office, puis il penetra dans le couloir de la cave. Dans l'office, Gilles avait pris en passant une torche et un couteau. Il poussa son neveu dans la cave et, lorsqu'ils furent descendus, il l'entraina au fond et lui dit: --Creuse ici! Gillot, veritable loque humaine, decompose par la terreur, hebete, se mit a creuser avec la beche. Le trou creuse, Gillot y planta le poteau et l'enfonca profondement a coups de maillet jusqu'a ce que Gilles, ayant constate qu'il tenait solidement, criat: Assez! Alors le vieillard saisit son neveu, le colla au poteau et l'y attacha avec la corde, de facon qu'il ne putremuer ni les bras, ni les jambes, ni la tete. Gillot, fou de peur, se laissait faire, et l'instinct vital ne lui suggerait pas une revolte. --Que voulez-vous donc faire de moi? balbutia-t-il. --Tu vas le savoir, dit l'oncle. Le vieillard poussa devant Gillot une sorte de billot de bois, s'y assit et se mit a aiguiser sur la lame de sa dague le couteau de cuisine qu'il avait apporte. A la vue de ces apprets, Gillot commenca a pousser des gemissements ininterrompus. Ce fut a ce moment-la que le marechal de Damville penetra dans la cave. "Tu m'impatientes avec tes clameurs de cochon qu'on egorge, cria Gilles. Si tu ne te tais, je serai force de te tuer. Gillot observa instantanement un silence absolu. "Il ne veut donc pas me tuer! songea-t-il. Mais alors, que veut-il?..." --Voyons, reprit alors le vieux Gilles. Je vais te juger en mon ame et conscience. C'est te dire que je serai indulgent, autant que tes crimes peuvent meriter l'indulgence. Reponds-moi en toute franchise. --Oui, mon oncle. Je vous le promets bien, fit Gillot commencant a se rassurer. Cependant, il louchait fortement sur le couteau que le vieillard continuait a affuter paisiblement. Celui-ci reprit: --Tu as donc suivi la voiture ou monseigneur avait cache ses prisonnieres? --Oui, mon oncle. Jusqu'a la rue de la Hache. --Quelqu'un t'a-t-il vu? --Je crois que M. d'Aspremont a du m'apercevoir. Mais je ne pense pas qu'il m'ait reconnu. --Et quelle etait ton idee en suivant la voiture? --Rien. Je voulais voir, voila tout. --Et tu as vu ce que tu ne devais pas voir, mon garcon! --Helas! je m'en repens bien, mon digne oncle! --Bon. Maintenant, dis-moi, fripon, dis-moi, miserable, quel demon t'a pousse a raconter ce que tu n'aurais jamais du voir aux deux damnes Pardaillan? --Ce n'est pas un demon. Je voulais sauver mes oreilles, mon oncle. --Ah! miserable lache! Tu voulais sauver tes oreilles, alors que je te donnais l'exemple! Alors que j'offrais toute ma fortune, ce dont je fusse mort de chagrin si on l'eut acceptee! Sais-tu bien, infame, quels malheurs ta trahison va attirer sur mon illustre maitre? --Helas! pardonnez-moi, mon oncle! --Et moi-meme, que vais-je devenir? Que vais-je repondre a ce puissant seigneur lorsqu'il va me demander des comptes? Le vieux Gilles etait sincere. Il avait laisse tomber sa tete dans ses deux mains et se demandait s'il ne valait pas mieux mourir plutot que d'avoir a essuyer la colere du marechal. Cependant, il avait un temoin de sa resistance et de sa parfaite innocence. Ce temoin n'etait autre que Gillot lui-meme. Gillot etait donc precieux a conserver. --Ecoute! dit-il en relevant la tete. Je ne te condamne pas a mort. Monseigneur prendra a ton egard telle decision qui lui conviendra. Mais il faut que je punisse ta lachete, ta trahison qui me met moi-meme au pied du gibet, sans compter qu'elle me deshonore. Note que je ne te parle pas des trois mille livres qui manquent a mon coffre... --Mais ce n'est pas moi! hurla Gillot. --Que je ne te parle pas, continua Gilles impassible du vol enorme que tu as voulu perpetrer. Que n'as-tu eu l'idee de me poignarder plutot que de toucher a mes pauvres chers ecus?... Mais je te pardonne ce crime, te dis-je!... Et quant a ta trahison, monseigneur en jugera, et peut-etre te fera-t-il grace si tu lui racontes les choses telles qu'elles se sont passes. Me le jures-tu? --Sur ma part de paradis, je le jure! --Bon. En ce cas, je vais me contenter de juger le tort que tu me causes a moi-meme en me faisant courir le risque d'etre pour le moins chasse par monseigneur. Et je vais te punir par ou tu as peche... --Comment cela? Comment cela? bredouilla Gillot en verdissant de terreur. --Oui, tu as trahi ton maitre et ton oncle pour sauver tes oreilles. Eh bien, je vais te couper les oreilles! --Misericorde! rugit l'infortune Gillot. Gilles s'etait leve tranquillement et essayait le tranchant de son couteau sur l'ongle de son pouce. Il s'approcha de son neveu qui, livide, les yeux fermes, eut encore la force de se degager. --Au moins, n'en coupez qu'une!... Il avait a peine termine cette singuliere objurgation qu'une clameur terrible jaillit de sa gorge: le terrible vieillard venait de lui saisir l'oreille droite et, la tirant fortement, l'avait tranchee d'un seul coup de couteau. L'oreille tomba sur le sol de la cave. --Grace pour celle qui me reste, vocifera Gillot. ivre d'epouvante et de douleur. Grace! pitie... Un deuxieme hurlement lui echappa, et alors il s'evanouit. Avec la meme tranquillite, l'oncle etait passe a gauche et, au bout d'une seconde, l'oreille gauche de Gillot avait rejoint son oreille droite sur le sol ensanglante. Nul n'evite sa destinee, assurent les fatalistes. Il parait que celle du malheureux Gillot etait d'etre tot ou tard prive de ces deux vastes et larges ornements que la nature avait prodigalement octroyes a chaque face de son visage. Une fois sa besogne accomplie, le hideux vieillard se mit a sourire. Mais lorsqu'il vit son neveu inonde de sang, lorsqu'il le vit sans connaissance, il fremit et grommela: "Diable! il ne faut pas que cet imbecile meure tout de suite. Il est mon temoin devant le marechal!" Il s'empressa donc de courir a l'office et en rapporta de l'eau, du vin sucre, un cordial, des compresses. Lorsqu'il eut bien lave les deux plaies, lorsqu'il les eut cauterisees au vin sucre, lorsqu'il les eut bandees convenablement, il introduisit une gorgee de cordial entre les levres du patient et aspergea son visage d'eau fraiche. Gillot revint a lui, ouvrit des yeux hagards et, croyant avoir fait un cauchemar, son premier geste fut de porter les deux mains a ses oreilles. Elles n'y etaient plus!... Gillot poussa un lamentable gemissement. --Qu'as-tu donc a te plaindre? fit l'oncle avec cette intonation narquoise qu'on prete a Satan dans les vieilles legendes. --Helas! repondit Gillot, comment vais-je faire pour entendre, a present? --Imbecile! dit Gilles. Ce fut toute la consolation qu'il accorda au pauvre mutile! Seulement, il le prit par un bras, l'aida a se soulever, le remit debout, et tous deux se dirigerent vers l'escalier aux dernieres lueurs de la torche mourante. Mais ils s'arreterent alors, aussi epouvantes l'un que l'autre. Un homme etait devant eux! Et cet homme, c'etait le marechal de Damville! --Monseigneur! s'ecria Gilles qui tomba a genoux. --Eh bien, fit Damville d'une voix calme, que se passe-t-il? --Ah! monseigneur! un affreux malheur! Je suis innocent, je vous le jure! J'ai veille, surveille, comme vous m'en aviez donne l'ordre en partant. La fatalite et ce miserable imbecile ont tout fait. --Expliquez-vous clairement, maitre Gilles! fit Damville avec severite. --Eh bien, monseigneur, les prisonnieres, le damne Pardaillan sait ou elles se trouvent... --Et tu n'es pour rien dans cette trahison? --Monseigneur, je vous le jure. Mais daignez interroger ce miserable a qui je viens de couper les oreilles... --C'est inutile. J'ai foi en ta parole, Gilles. Releve-toi. --Ah! monseigneur! s'ecria l'intendant; vous me croirez si vous voulez, mais ce que vous venez de dire est pour moi une recompense plus magnifique que le jour ou vous me donnates cinq cents ecus d'un seul coup! --Ainsi, tu me restes devoue? --Jusqu'a la mort! Parlez, ordonnez, ma vie est a vous! --Viens donc, et fais appel a ton genie d'astuce. Car, si je n'ai nul besoin de ton sang, ce que je vais te demander sera plus difficile a coup sur que de mourir pour moi. --Je suis pret, monseigneur! Et le vieillard se redressa. Le marechal lui avait dit qu'il avait foi en sa parole, a lui, laquais! Comme s'il eut ete gentilhomme!... de puissance a puissance! Gilles sentit ses forces d'intrigue se decupler et brula de se jeter dans la lutte, entrevoyant, au bout de cette lutte, une victoire eclatante, et, au bout de cette victoire, la fortune. Damville remontait l'escalier de la cave, tout pensif. "Monseigneur, et cet imbecile? dit le vieillard, en designant Gillot, toujours evanoui. Faut-il l'achever? --Non, il pourra servir dans ce que tu vas entreprendre. Viens!... III L'ASTROLOGUE Nous laisserons le marechal de Damville aux prises avec sa haine et sa rage, chercher quelque moyen de frapper a mort les Pardaillan et de s'emparer de Jeanne. Nous laisserons egalement Francois de Montmorency, la pauvre folle, et Loise, dans la maison du savant Ramus, ou les necessites de notre recit nous rappelleront bientot. Trois jours apres les evenements qui se sont deroules, trois jours apres la rentree triomphale du roi dans sa ville, comme dix heures, du soir sonnaient a Saint-Germain-l'Auxerrois, deux ombres marchaient lentement, dans la nuit qui enveloppait les jardins du nouvel hotel de la reine. Sur l'emplacement actuel de la Halle aux bles (Bourse de commerce), s'etait eleve jadis l'hotel de Soissons, non loin de l'hotel de Nesle. Catherine de Medicis, qui avait l'amour de la propriete, avait achete les vastes jardins et les terrains vagues, autour de l'hotel de Soissons, en ruine. Elle avait fait jeter bas les pierres branlantes; des regiments de macons s'etaient employes a faire sortir de terre, comme sous le coup de baguette d'une fee, un hotel d'une elegante magnificence, et une armee de jardiniers avaient, autour de l'Hotel de la Reine, fait jaillir les plantes, les arbustes et les fleurs. Dans ces jardins, Catherine, qui, toute sa vie, regretta l'Italie, avait fait transplanter a grands frais des orangers et des citronniers. Elle aimait toutes les voluptes, toutes les ivresses, tous les parfums, le sang et les fleurs. Et, c'est au bout de ces jardins, dans l'angle d'une sorte de cour qui s'avancait dans la direction du Louvre que, sur les ordres et les plans de Catherine, s'etait elevee la colonne d'ordre dorique, encore debout--dernier vestige de tout cet harmonieux ensemble de constructions. Cette espece de tourelle avait ete specialement construite pour l'astrologue de la reine. C'est vers cette tour que se dirigeaient les deux ombres que nous venons de signaler. Ombres... car Ruggieri et Catherine--c'etaient eux--s'avancaient en silence, vetus de noir tous deux. Ils s'arreterent au pied de la colonne. L'astrologue tira une clef de son pourpoint et ouvrit une porte basse. Ils entrerent et se trouverent alors au pied de l'escalier, qui montait en spirale jusqu'a la plate-forme de la tour. La, c'etait un cabinet, ou plutot un etroit reduit, ou Ruggieri rangeait ses instruments de travail, lunettes, compas, etc. Pour tout meuble, il n'y avait qu'une table chargee de livres et deux fauteuils. Une etroite meurtriere, donnant sur la rue de la Hache, laissait penetrer l'air dans ce reduit. C'est par cette meurtriere que la vieille Laura, espionne d'une espionne, communiquait avec Ruggieri. C'est par cette meurtriere qu'Alice de Lux jetait les rapports qu'elle voulait faire parvenir a la reine. Or, ce jour-la, Catherine avait recu de Laura un billet contenant ces quelques mots: "Ce soir, vers dix heures, _elle_ recevra une visite importante, dont je rendrai compte demain." --Votre Majeste desire-t-elle que j'allume un flambeau? demanda Ruggieri. Au lieu de lui repondre, Catherine saisit vivement la main de l'astrologue et la pressa, comme pour lui recommander le silence. En effet, elle venait de percevoir un bruit de pas qui, dans la rue, s'approchait de la tour. Et, Catherine de Medicis, qui eut ete un policier de premier ordre, se disait d'instinct que ces pas etaient sans doute ceux de la personne qui devait faire a Alice de Lux une importante visite. La reine s'avanca vers la meurtriere. Et, comme les tenebres etaient profondes, comme elle ne voyait rien, elle se placa de facon a entendre. Les pas se rapprochaient. --Des passants! fit Ruggieri, en haussant les epaules. Croyez-moi. Majeste. Et il elevait la voix comme s'il eut voulu etre entendu, eut-on dit, des gens qui venaient. --Silence! murmura Catherine d'un ton de menace qui fit palir l'astrologue. Les personnes qui marchaient dans la rue, quelles qu'elles fussent, ne pouvaient, en aucune facon, se douter qu'elles etaient ainsi epiees. Elles s'arreterent pres de la tour, non loin de la meurtriere, et la reine entendit une voix... une voix d'homme qu'on eut dit voilee d'une indefinissable tristesse et qui la fit brusquement tressaillir. La voix disait: "J'attendrai ici Votre Majeste. De ce poste, je surveillerai a la fois la rue Traversine et la rue de la Hache. Nul ne saurait arriver a la porte verte sans que je lui barre le chemin. Votre Majeste sera donc en parfaite surete... --Je n'ai aucune crainte, comte, repondit une autre voix--voix de femme, cette fois. --Deodat! avait sourdement murmure Ruggieri. --Jeanne d'Albret! avait ajoute Catherine de Medicis. --Voici la porte, madame, reprit la voix du comte de Marillac. Voyez, a travers le jardin, apparait une lumiere. Sans aucun doute, elle a recu votre messager. Elle vous attend... --Tu trembles, mon pauvre enfant? --Jamais je n'eprouverai pareille emotion dans ma vie, qui en contient pourtant quelques-unes, qui furent ou bien douces, ou bien cruelles. Songez, Majeste, que ma vie se joue en ce moment!... Quoi qu'il advienne, je vous benis, madame, pour l'interet que vous daignez me temoigner... --Deodat, tu sais que je t'aime a l'egal d'un fils. --Oui, ma reine, je le sais. Helas! c'est une autre qui devrait etre ou vous etes... Tenez, madame, quand je songe que ma mere m'a certainement reconnu dans cette entrevue du Pont de Bois, quand je songe qu'elle a vu mon emotion, touche ma plaie, sonde ma douleur et que pas un mot, pas un geste, pas un signe d'affection ne lui est echappe, qu'elle est demeuree glaciale, impenetrable, formidable de rigidite..." Le comte laissa echapper un geste de violente amertume, et le bruit etouffe d'une sorte de sanglot parvint jusqu'a Catherine, qui demeura impassible. --Courage! fit Jeanne d'Albret pour detourner les cours des pensees du jeune homme. Dans une heure, je l'espere, je vous apporterai un peu de joie, mon enfant... A ces mots, la reine de Navarre traversa rapidement la rue et alla frapper a la porte verte. L'instant d'apres, la porte s'ouvrait et Jeanne d'Albret penetrait dans la maison d'Alice de Lux. Le comte de Marillac, les bras croises, s'accota a la tour et attendit. Sa tete touchait presque a la meurtriere. Quelles furent les pensees de ces trois etres, pendant les longues minutes qui, une a une, tomberent dans le silence de la nuit? L'astrologue: le pere!... la reine: la mere!... Deodat: l'enfant!... Par un imperceptible mouvement tres lent, Ruggieri s'etait place de maniere a empecher Catherine de passer son bras par la meurtriere. Quel horrible soupcon traversa donc son esprit? Catherine etait toujours armee d'un court poignard acere, arme florentine dont la lame portait d'admirables arabesques, bijou terrible dans les mains de la reine. Et Ruggieri fremissait d'epouvante. Car, la pointe de ce poignard, il l'avait trempee lui-meme de subtils poisons, et une seule piqure de ce precieux objet d'art etait mortelle. Qui sait si la reine ne l'eut pas, cette pensee d'allonger subitement son bras et de frapper? Quoi qu'il en soit, elle demeura immobile. Onze heures sonnerent, puis la demie. Enfin, comme le dernier coup de minuit s'envolait lourdement par les airs, la reine de Navarre quitta la maison d'Alice de Lux. Le cou tendu, eperdu d'angoisse, le comte la vit venir sans pouvoir faire un pas. Catherine s'appreta a ecouter. Mais Jeanne d'Albret, s'etant approchee du comte de Marillac, lui dit simplement: --Venez, mon cher fils, nous avons a causer sans retard... Et tous deux s'eloignerent alors... Lorsqu'ils eurent disparu, Catherine de Medicis murmura: --Maintenant, tu peux allumer ton flambeau. L'astrologue obeit. Et il apparut alors livide, quoique sa main n'eut pas un tremblement et que son regard fut calme. Catherine, l'ayant considere attentivement, eut un haussement d'epaules et dit: --Tu as pense que j'allais le tuer? --Oui, dit l'astrologue avec une effrayante nettete. --Ne t'ai-je pas dit que je ne voulais pas sa mort? Qu'il peut m'etre utile? Tu vois que je ne songe pas a le frapper, puisqu'il vit encore apres ce que nous venons d'entendre... As-tu entendu, toi? Il sait que je suis sa mere! L'astrologue garda le silence. --Jusqu'ici, j'ai voulu douter! Maintenant, c'est fini. Lui-meme a parle. Il sait, Rene!... Pour tout autre que Ruggieri, ces paroles de Catherine n'eussent porte l'accent d'aucune emotion. Mais l'astrologue la connaissait. Et la voix de sa terrible amante lui apparut si formidable qu'il tint les yeux baisses, n'osant regarder celle qui, en apparence, lui parlait si paisiblement. Sombre, la bouche contractee, les yeux fixes dans la nuit vers le point ou le comte avait disparu, la reine reprit: --Tu vois donc que tu peux te rassurer, mon bon Rene; ton affection paternelle ne sera soumise a aucune epreuve. --Si, madame! repondit sourdement l'astrologue; je sais que mon fils va mourir et que rien au monde ne peut le sauver. Catherine, etonnee, jeta un furtif regard sur l'astrologue. --Expliquez-moi cela!" fit-elle en s'asseyant dans un fauteuil. Ruggieri se redressa. Son visage ne manquait ni de beaute, ni meme d'une certaine majeste naturelle. Ruggieri etait loin d'etre un charlatan. Nature complexe, faible au point d'accepter sans revolte les plus effroyables besognes, implacable dans l'execution des crimes que seul il n'eut jamais ose concevoir, pitoyable quand il etait livre a lui-meme, terrible quand il redevenait l'instrument de la reine, il eut sans doute passe sa vie en etudes et fut devenu un paisible savant s'il ne s'etait trouve sur le chemin de Catherine. L'art de la divination par les astres n'etait pour Ruggieri qu'un art intermediaire: il cherchait plus haut et plus loin. Connaitre l'avenir, se disait-il, c'est le diriger! Quelle redoutable puissance armera l'homme qui parviendra a savoir aujourd'hui ce que demain doit etre! Et que deviendra cette puissance si cet homme peut faire de l'or a sa guise? Ruggieri croyait donc fermement. Sans cesse decu dans ses calculs, souvent, lorsqu'il avait passe des nuits, il laissait tomber sa plume avec decouragement. Mais bientot une force nouvelle le poussait, et avec une froide fureur, il s'enfoncait dans la solution de l'insoluble. Quoi d'etonnant, des lors, que ce cerveau fatigue ait ete hante de visions? --Madame, dit-il, vous voulez savoir pourquoi mon fils va mourir et pourquoi rien ne peut le sauver. Je vais vous le dire. Lorsque j'ai reconnu mon fils dans cette auberge ou vous m'aviez envoye, je n'ai d'abord songe qu'a vous. Qu'etait mon fils pour moi? Un inconnu. Tandis que vous etiez, vous, l'adoration de ma vie... Puis, peu a peu, la pitie est entree en moi. Et avec la pitie, d'autres sentiments assez forts pour me faire souffrir, pas assez pour me pousser a me dresser devant vous pour vous dire: Celui-la, vous ne le frapperez pas... Et lorsque j'ai compris que vous l'aviez condamne, je me suis contente de pleurer en moi-meme. Car vous avez pris sur moi un etrange pouvoir, Catherine. Je ne vous etonnerai pas en disant que j'ai lutte pour vous chasser de moi-meme. Ces temps derniers surtout, ayant consulte les astres, et ne recevant que des reponses douteuses, je m'etais repris a esperer. C'est vous dire que j'avais pris la resolution de me placer entre vous et lui, et d'empecher le meurtre de mon enfant. Tout a l'heure encore, madame, si vous aviez essaye de le frapper, vous n'y eussiez point reussi: car je croyais alors qu'il devait vivre... Maintenant, je sais qu'il doit mourir. Catherine hocha la tete, tres calme en apparence. --Superstition! murmura-t-elle. --Visions diverses, madame. Vous voyez ceci, et je vois cela. Si vous avez une vision, vous l'appelez fantome. Si j'ai une vision, je l'appelle corps astral. --Je te crois, Rene! je te crois, fit sourdement Catherine. Car cette femme si forte, et qui dominait si entierement l'astrologue, etait a son tour dominee par lui des que Ruggieri abordait les problemes d'occultisme. Un changement etrange s'etait fait dans la physionomie de l'astrologue. Ses yeux, legerement convulses, avaient ce regard en dedans qui transforme si completement la figure humaine. --Oui, reprit-il lentement, lorsque le Ciel se refuse a me repondre, lorsque les problemes que je pose d'apres les donnees siderales aboutissent a l'insoluble, parfois la question que j'ai posee aux invisibles puissances me parvient par une autre voie. C'est ce qui vient d'arriver. Voici ce que j'ai vu, Catherine. Vous etiez pres de la meurtriere. Et moi j'etais a cette place. Toute mon attention se portait sur vos bras. La bague que vous avez a l'index brillait doucement dans la nuit, et je ne la quittais pas des yeux. Car ainsi, je pouvais surveiller votre main, et si votre main se fut portee a votre poignard, je l'eusse arretee. Tout a coup, mon regard s'est trouble. A la meme seconde, j'ai recu comme une legere secousse dans le crane, et ma tete, d'elle-meme, s'est tournee vers la meurtriere. A ces signes, il m'etait impossible de ne pas reconnaitre que j'etais en communication avec l'Invisible. Remarquez que je ne pouvais voir mon fils de la place ou j'etais. Pourtant, je l'apercus distinctement. Il etait a une vingtaine de pas en avant de la meurtriere, et se trouvait a sept ou huit pieds en l'air; il flottait, pour ainsi dire, dans une atmosphere brillante; lui-meme brillait d'un etrange eclat dans toutes les parties de son corps. Il appuyait sa main sur son sein droit. Cette main, lentement, retomba. Et a la place ou elle etait, je vis une large blessure par laquelle s'echappait a flots un sang pareil a du cristal en fusion, et non pas rouge comme le sang des hommes. Mon fils flotta ainsi devant mes yeux pendant pres de deux minutes. Puis, peu a peu, ses contours sont devenus moins precis; la forme s'est confondue jusqu'a ne plus etre qu'une vapeur legere; la lueur s'est eteinte; la vision s'est evanouie, puis, rien... La voix de Ruggieri etait tombee au plus bas pendant ces derniers mots, et n'etait plus qu'un murmure indistinct. La reine se secoua comme pour se decharger de l'inutile fardeau des terreurs vaines; ses yeux pleins de defi darderent leur regard d'une etrange clarte sur le point que fixait l'astrologue. --Mon mari, gronda-t-elle entre ses dents, jurait que je sentais la mort! Soit! Par le corps du Christ! il me plait de sentir la mort! Il me plait d'etre celle qui passe en laissant un sillage de cadavres, puisque, pour dominer, il faut frapper! Puissances invisibles qui venez de me prevenir, je vous remercie! Marillac doit mourir: qu'il meure! Charles doit mourir, lui aussi: qu'il meure!... Anges et demons, vous m'aiderez a placer sur le trone le fils de mon coeur, mon bien-aime Henri... Catherine esquissa un rapide signe de croix, et toucha l'astrologue au front, du bout de son doigt glace. Ruggieri fut secoue d'un tressaillement. --Rene, dit-elle, tu vois bien que le Ciel lui-meme condamne cet homme... --Notre fils... --Eh bien, laissons sa destinee s'accomplir; ne nous melons pas de discuter les arrets prononces par les puissances; il sait que je suis sa mere, et c'est pour cela qu'on le condamne. Catherine disait: on, parce qu'elle ne savait pas au juste si elle devait dire Dieu ou Satan. --On le condamne alors que je revais pour lui un avenir royal. N'en parlons plus, Rene... Mais l'autre!... Cette femme qui sait aussi! tu viens d'entendre: Jeanne d'Albret connait ce secret... Et celle-la, Rene, c'est moi qui la condamne! Je la tiens. Je reve de nettoyer d'un seul coup le royaume que je destine a mon fils. Je reve de retablir l'autorite de Rome pour consolider l'autorite de mon Henri. J'ai sonde Coligny; j'ai sonde le Bearnais, j'ai etudie tous ces seigneurs qui encombrent la cour et la ville de leur morgue. Rene, je te le dis, tous, depuis leur reine jusqu'au dernier gentilhomme, tous ont le germe de la revolte. Ce n'est pas seulement contre l'Eglise qu'ils s'elevent comme une menacante barriere; l'autorite royale de France leur pese; la-bas, dans leurs montagnes, ils ont pris des habitudes d'independance, et plus d'un se dit huguenot qui est tout bonnement revolte. Rene, si je ne detruis pas la reforme, c'est la monarchie elle-meme qui sera quelque jour reformee. Commencons donc par frapper a la tete. Jeanne d'Albret, c'est la tete du protestantisme. Jeanne d'Albret connait mon secret. En la supprimant, je me sauve et je sauve l'Eglise et l'Etat. Ayant ainsi parle, Catherine de Medicis entraina Ruggieri hors de la tour. --Ne devions-nous pas examiner les astres? fit celui-ci. --Cet examen devient inutile. Je sais ce que je voulais savoir. Ils traverserent la partie des jardins ou ils se trouvaient et parvinrent a un petit batiment d'allure elegante, place a une centaine de pas de la tour. Il se composait d'un rez-de-chaussee et d'un premier etage. Catherine l'avait fait construire pour servir de logement a son astrologue. C'etait une gracieuse maison brique et pierre blanche, avec balcon ventru en fer forge. Une belle porte cintree, en chene orne de gros clous a tete, des fenetres a vitraux delicats, une facade contre laquelle grimpaient des rosiers touffus, achevaient de donner a cette demeure une apparence de coquetterie. Ils entrerent, et, tout de suite apres l'antichambre, penetrerent dans une piece tres vaste qui occupait toute l'aile gauche du rez-de-chaussee. Sur une grande table etaient deployees des cartes celestes dressees par Ruggieri lui-meme; les murs disparaissaient derriere les rayons de chene qui supportaient des volumes. La reine et l'astrologue ne s'arreterent que quelques instants dans le cabinet de travail poussiereux. --Allons dans ton laboratoire, dit Catherine. Ruggieri eut un fremissement, mais obeit. Ils traverserent a nouveau l'antichambre, et Ruggieri, faisant manoeuvrer trois serrures compliquees, finit par ouvrir, apres dix minutes de travail, une lourde porte renforcee de barres de fer. Derriere cette porte s'en trouvait une autre. Et celle-ci etait toute en fer. Elle n'avait aucune serrure. Mais Catherine elle-meme ayant appuye fortement sur un imperceptible bouton, la porte s'ouvrit, ou plutot s'ecarta, laissant de chaque cote la place suffisante pour le passage d'un homme. La piece ou ils entrerent alors occupait l'aile droite du rez-de-chaussee. L'air y penetrait par deux fenetres, que d'epais rideaux en cuir, soigneusement tires, protegeaient contre tout regard qui fut parvenu a percer les vitraux. Ruggieri alluma deux flambeaux de cire, et la salle apparut alors. Tout le panneau du fond etait occupe par le manteau d'une cheminee assez vaste pour former a elle seule comme une piece distincte. Sous ce manteau, deux larges fourneaux etaient dresses: a chacun d'eux, aboutissait le bout d'un soufflet de forge. Ils etaient encombres de creusets de differentes, grandeurs. Cinq ou six tables placees ca et la supportaient des cornues de toutes tailles. Sur une planche, une collection de masques en verre ou en treillis d'acier. Sur un signe de Catherine, Ruggieri ouvrit une vitrine au moyen de la clef qu'il portait suspendue a son cou, sous son pourpoint. Catherine se pencha, et murmura: --Choisissons!... Qu'est-ce que cette aiguille, Rene, cette jolie aiguille d'or?... Rene s'etait penche, lui aussi. Leurs deux tetes se touchaient presque. Celle de Catherine, a ce moment, etait hideuse;, parce qu'elle riait. Au repos, la tete de la reine presentait un caractere de sombre melancolie qui n'allait pas sans grandeur. Quand elle souriait, elle parvenait a etre gracieuse comme au temps de sa jeunesse ou son sourire avait ete chante par tous les poetes. Mais quand elle riait d'une certaine facon, elle devenait effrayante. Quant a Ruggieri, il n'y avait plus ni douleur ni inquietude sur son visage, ou eclatait le sauvage orgueil du savant qui contemple son oeuvre. --Cette aiguille? dit-il avec un sourire d'affreuse modestie. Cueillez un fruit, madame, par exemple, une belle peche bien mure et doree; enfoncez cette aiguille dans sa chair savoureuse; voyez, l'aiguille est si mince qu'il sera impossible d'apercevoir la trace de son passage dans le fruit. D'ailleurs, le fruit n'en sera nullement gate, Seulement, la personne qui aura mange cette peche sera prise, dans la journee, de nausees et de vertiges; le soir, elle sera morte. --Ah! ah!... Et ce liquide epais dans ce flacon, ce liquide qui ressemble a de l'huile? --C'est, en effet, de l'huile, madame. Si, lorsqu'on prepare la veilleuse de Votre Majeste, on melangeait douze ou quinze gouttes de cette huile a l'huile de la veilleuse. Votre Majeste s'endormirait comme d'habitude sans eprouver ni angoisse ni malaise. Seulement, elle s'endormirait un peu plus viee que d'habitude... et elle ne se reveillerait plus. --Admirable, Rene! et cette serie de minuscules flacons? --Tout simplement des essences de fleurs, ma reine. Voici la rose, voici l'oeillet et voici l'heliotrope; puis, l'essence de geranium; voici la violette; voici l'oranger. Vous vous promenez dans vos jardins avec un ami et vous lui faites remarquer la beaute d'un rosier, par exemple. Votre ami admire et demande a cueillir la rose. Il la cueille et la respire: c'est un homme mort si, la veille, vous avez fait une legere incision sur l'arbuste et si, dans l'incision, vous avez verse dix gouttes de cette essence... Vous pouvez aussi vous contenter de verser une goutte sur la fleur que vous offrirez. Le parfum de la fleur n'est pas modifie puisque chacune de ces essences possede le parfum lui-meme. --Tres joli, Rene! Et ces cosmetiques? --Ce sont des cosmetiques ordinaires, madame. Voici le noir pour les sourcils et cils; voici le rouge pour les levres; voici la pate pour etendre sur le visage; voici les crayons pour donner de la vivacite aux yeux. Seulement, la femme qui aura employe cette pate ou ces crayons sera prise, dans les deux jours qui suivront, de violentes demangeaisons a la figure, et bientot un ulcere se produira, qui ravagera le plus beau visage. --Ah! ce n'est pas pour tuer, alors? --Eh! madame, on tue une jolie femme en lui prenant sa beaute. --Tout ceci est foudroyant, murmura Catherine. Qu'y a-t-il la? de l'eau? -Oui, madame, de l'eau pure, sans gout, sans saveur, sans odeur, sans parfum, de l'eau qui n'alterera en rien l'eau ou le vin, ou le liquide quelconque avec lequel vous l'aurez melee dans la proportion infime de trente a quarante gouttes pour une pinte. Ceci, madame, c'est le chef-d'oeuvre de Lucrece: c'est l'aqua-tofana. --L'aqua-tofana! fit sourdement la reine. --Un pur chef-d'oeuvre, vous dis-je! Vous disiez, non sans raison, que l'effet de tous ces poisons est trop foudroyant. Je comprends qu'il est des cas ou il faut agir avec quelque prudence. L'aqua-tofana, limpide comme du cristal, ne laisse aucune trace de son passage dans le corps de l'etre quelconque, animal ou homme qui en aura bu. Cet homme, s'il a eu l'honneur de diner a votre table et si son vin a ete additionne de cette pure eau de roche, s'en retournera chez lui tres bien portant. Ce n'est qu'un mois apres qu'il commencera a eprouver quelque malaise, une angoisse speciale; peu a peu, il lui sera impossible de manger; une faiblesse generale s'emparera de lui et, trois mois apres le diner, on l'enterrera. --Merveilleux, dit Catherine, mais trop long. --Venons-en donc a l'honnete moyenne. Dans combien de temps voulez-vous que... la gene soit supprimee? --Il faut que Jeanne d'Albret meure d'ici vingt ou trente jours, pas plus, pas moins. --La chose est possible, madame, et la victime va nous en fournir le moyen. Choisissez sur tout ce rayon d'ebene. --Ce livre? --Est un livre d'heures, madame, livre d'une essentielle utilite entre les mains d'une catholique, missel precieux pour le travail des fermoirs d'or et de la reliure d'argent. Il suffit de le feuilleter. --Mais Jeanne d'Albret est protestante, interrompit Catherine. Cette broche? --Un admirable joyau. Malheureusement, elle est difficile a fermer... Alors, il arrive que la personne qui s'en sert force le ressort pour fermer et, en forcant, elle se pique au doigt, piqure insignifiante qui fait se declarer en huit jours une bonne gangrene. --Non. Ce coffret. Qu'est-ce? --Vous le voyez, madame, un coffret ordinaire pareil a tous les coffrets du monde, avec cette difference pourtant qu'il a ete cisele par d'habiles artisans et qu'il est en or massif, ce qui en fait un present vraiment royal. Et puis, il y a une deuxieme difference. Ouvrez-le, madame. Catherine, sans la moindre hesitation, ouvrit. Un autre que Ruggieri eut tressailli devant une preuve d'aussi absolue confiance. Mais il y etait habitue. --Voyez, madame, reprit Ruggieri, l'interieur de ce coffret est double en beau cuir de Cordoue... Ce cuir de Cordoue, qui est a lui seul un objet d'art, gaufre selon les methodes secretes de la tradition arabe, ce cuir est legerement parfume, comme vous pouvez vous en assurer. Catherine, sans hesitation, aspira le parfum d'ambre qui se degageait legerement de l'interieur du coffret. --Il n'y a aucun danger a respirer ce parfum, reprit le chimiste. Seulement, si vous touchiez ce cuir, si vous laissiez votre main dans ce coffret pendant un temps suffisant, soit une heure environ, les essences dont il est imbibe se communiqueraient a votre sang par les pores de la peau, et dans une vingtaine de jours vous seriez prise d'une fievre qui vous emporterait en trois ou quatre jours. --Tres bien. Mais quelle vraisemblance y a-t-il que je laisserais ma main dans ce coffret pendant au moins une heure? --A defaut de votre main allant trouver le cuir de Cordoue, le cuir ne peut-il pas lui-meme venir trouver votre main?... Je vous offre ce coffret... Vous lui donnez une destination quelconque... Il vous servira a renfermer l'echarpe que vous mettez a votre cou, les gants qui vont s'adapter a votre main. L'echarpe, les gants sejournent dans le coffret, leur vertu est des lors aussi efficace que la vertu meme de ce cuir. --Voila un vrai chef-d'oeuvre, murmura la reine. Ruggieri se redressa. Son orgueil de chimiste trouvait dans ce mot la recompense de son patient labeur. --Oui, dit-il, c'est la mon chef-d'oeuvre. J'ai mis des annees a combiner les elements subtils capables de s'adapter a la peau comme a la tunique de Nessus; j'ai veille des nuits et des nuits, j'ai failli cent fois m'empoisonner moi-meme pour trouver cette essence qui se communique par le toucher, et non par l'odorat ou par le palais. Dans ce coffret redoutable, j'ai enferme la mort que j'ai ainsi reduite a l'etat de servante docile, muette, invisible, meconnaissable. Prenez-le, ma reine. Il est a vous. --Je le prends! dit Catherine. En effet, elle referma soigneusement le coffret et s'en empara. Elle le garda un instant dans ses deux mains levees a hauteur de ses yeux, et murmura: --Dieu le veut! IV ORDRE DU ROI Le lendemain du jour ou Francois de Montmorency retrouva sa fille et celle qui avait ete sa femme, fut une journee paisible pour tous les habitants de la maison de la rue Montmartre. Le marechal sentait son coeur se dilater. Il etait en extase devant sa fille et n'imaginait pas qu'il put exister au monde rien d'aussi gracieux. Quant a Jeanne, la conviction se fortifiait en lui qu'elle subissait une crise passagere et que le bonheur lui rendrait a la fois la raison et la sante physique. Quelquefois, il lui semblait surprendre dans les yeux de la folle une aube d'intelligence. Il voulait croire a la guerison. Il attachait parfois des regards timides sur Jeanne, et se disait alors: "Lorsqu'elle comprendra, comment lui expliquerai-je mon mariage? Est-ce que je n'aurais pas du demeurer fidele, meme la croyant infidele?" Et un trouble l'envahissait a la voir si belle, a peine changee, presque aussi ideale qu'au temps ou il l'attendait dans le bois de Margency. Quant a Loise, a part la douleur de ne pouvoir tout de suite associer sa mere a sa felicite, elle etait en plein ravissement. Elle aussi etait convaincue qu'un mois de soins attentifs rendrait la raison a la martyre. Et elle s'abandonnait a cette joie inconnue d'elle jusqu'ici d'avoir une famille, un nom, un pere. Ce pere lui semblait un homme exceptionnel par la force, la gravite sereine. C'etait de plus l'un des puissants du royaume. Cette journee fut donc une journee de bonheur veritable malgre la folie de Jeanne. Mais n'etait-elle pas la, vivante? Et meme, lorsqu'ils la consideraient tous les deux, le pere et la fille ne remarquaient-ils pas qu'un heureux changement se manifestait dans sa sante? Ses yeux reprenaient leur brillant, ses joues redevenaient roses; jamais Loise ne l'avait vue ni aussi belle ni aussi gaie. Le rire de la folle eclatait non pas strident et nerveux, mais doux et plein d'innocent bonheur. En ce jour, le marechal lia pleine connaissance avec le vieux Pardaillan. Leurs mains se serrerent dans une etreinte loyale et le souvenir de l'enlevement de Loise s'eteignit. La nuit qui suivit fut egalement tres calme. Cependant, vers le commencement de cette nuit, un incident se produisit dans la rue. Le marechal de Damville vint visiter le poste qui veillait devant la maison. Il etait accompagne de quarante gardes du roi qui releverent les gardes d'Anjou. Un officier de la maison royale les commandait et le capitaine qui avait accepte la caution de Jeanne de Piennes dut se retirer. Damville passa la nuit dans la rue, et vers l'aube, un mouvement se produisit parmi les soldats. Vingt d'entre eux chargerent leurs arquebuses et se tinrent prets a faire feu. On se preparait evidemment a enfoncer la porte. La caution de Jeanne de Piennes etait donc tenue pour nulle et non avenue? C'est la la reflexion que se fit le vieux Pardaillan lorsque, ayant mis le nez a la lucarne, il vit ces preparatifs. Il appela aussitot le marechal et le chevalier qui vinrent examiner la situation. Le vieux routier etait tout joyeux et ses yeux petillaient: --S'ils attaquent, dit-il, nous n'avons plus aucune raison de tenir notre parole; nous etions ici prisonniers sous la foi de Mme de Piennes. L'attaque nous delivre et nous rend le droit de fuir. Il y a une porte ouverte: fuyons! --C'est mon avis, dit le marechal, pour le cas ou ils attaqueraient. Parole faussee, parole rendue! --Ils attaqueront, n'en doutez pas. Qu'en penses-tu, chevalier? --Je pense que M. le marechal doit sortir immediatement avec les deux femmes, mais que nous devons rester, nous, et tenir tete. --Ah! ah! Voila du nouveau! grommela le vieux Pardaillan, qui comprit aussitot ce qui se passait dans le coeur de son fils. Et le prenant a part: --Tu veux mourir, hein? --Oui, mon pere. --Mourons donc ensemble. Cependant, tu peux bien entendre une observation de ton vieux pere? --Oui, monsieur... --Eh bien, je ne demande pas mieux que de mourir, puisque tu ne peux vivre sans cette petite Loison que le diable emporte, et que moi, je ne puis vivre sans toi. Mais encore faut-il etre sur que ta Loisette t'echappe! --Que voulez-vous dire? s'ecria le chevalier en palissant d'espoir. --Simplement ceci: as-tu demande sa fille au marechal? --Folie! --D'accord! Mais enfin, l'as-tu demandee? --Vous savez bien que non! --Eh bien, il faut la demander! --Jamais! Jamais!... Oh! l'affront de me voir refuser!... --Bon, c'est donc moi qui parlerai pour toi! Or, de de deux choses l'une: ou tu es accepte et tu fais aux Montmorency l'honneur d'entrer dans leur famille. Mort de tous les diables! ton epee vaut la leur, et ton nom est sans tache... Je poursuis: ou tu es refuse, et alors seulement il sera temps de graisser nos bottes pour le grand voyage d'ou on ne revient pas. Voyons, consens a vivre jusqu'a ce que le pere de Loise m'ait formellement dit: Non! --Soit, mon pere! dit le chevalier qui entrevit la un moyen de mourir seul et de ne pas entrainer son pere a la mort. --Monseigneur, dit alors le vieux Pardaillan en rejoignant le marechal, nous venons, le chevalier et moi, de tenir conseil de guerre. Voici ce qui est decide: Vous allez partir a l'instant. Nous demeurons ici jusqu'a ce que l'attaque soit averee. Alors, nous partirons a notre tour. --Je ne partirai pas d'ici sans vous, dit le marechal d'une voix ferme. Et songez-y, chevalier, si vous ne consentez pas a me suivre, des la premiere attaque, vous exposez a une mort terrible ces deux innocentes creatures. Le chevalier tressaillit. --Nous partirons donc, dit-il. --Il n'y a plus qu'a attendre", dit Pardaillan pere. L'attente ne fut pas longue. Vers cinq heures du matin, le vieux routier, demeure en observation a l'oeil-de-boeuf, vit un cavalier faire un signe a l'officier. Ce cavalier, bien qu'il fit chaud, etait enveloppe d'un manteau qui le couvrait entierement. En sorte que Pardaillan ne put le reconnaitre. L'officier s'approcha, escorte d'un procureur tout vetu de noir, lequel, tirant un papier d'un etui, se mit a lire a haute et distincte voix: "Au nom du roi: "Sont declares traitres et rebelles les sieurs Pardaillan pere et fils refugies en cette maison sous la caution de noble dame de Piennes; est declaree non avenue ladite caution, en ce que ladite dame ignorait les crimes precedemment commis par lesdits sieurs Pardaillan; "Enjoignons auxdits sieurs de se rendre a discretion pour etre menes au Temple et de la etre juges pour crime de felonie et de lese-majeste; plus incendie volontaire d'une maison; plus rebellion a main armee; "Enjoignons aux officiers du guet royal de les prendre morts s'ils ne peuvent les prendre vifs, afin que leurs cadavres soient pendus. "Et nous, Jules-Henri Percegrain, declarons avoir ainsi parle a haute voix auxdits rebelles, et declarons leur avoir, par derniere indulgence, accorde une heure de reflexion. "En foi de quoi nous avons signe et remis les presentes requisitions a gentilhomme Guillaume Mercier, baron du Teil, lieutenant a la compagnie des arquebusiers du roi." L'homme noir remit son papier a l'officier et se retira pres du cavalier au manteau, qui demeura immobile. L'heure de grace accordee aux rebelles s'ecoula promptement. La rue s'etait remplie de monde; les curieux se haussaient sur la pointe des pieds pour voir si on prendrait les rebelles tout vifs ou si on les prendrait morts. L'heure etait passee, l'officier s'approcha de la porte et frappa rudement en criant: "Au nom du roi!" Le bruit du marteau resonna sourdement dans la maison et une fenetre du premier etage s'ouvrit. Le vieux Pardaillan apparut. Une clameur s'eleva dans la rue: "Les voila! Les voila! Ils se rendent!..." Pardaillan salua gravement, se pencha et demanda: --Monsieur, pretendez-vous donc nous attaquer? --A l'instant meme, dit l'officier, si vous ne vous rendez. --Faites bien attention que vous violez vous-meme la caution accordee. --Je le sais, monsieur. Et vous devez vous rendre a discretion. --Nous rendre, c'est autre chose. Je voulais simplement vous faire dire que vous faussez la parole donnee. Maintenant, attaquez si bon vous semble. La-dessus, le vieux Pardaillan referma tranquillement sa fenetre, tandis que l'officier criait encore une fois: "Au nom du roi!" Comme aucune reponse ne lui parvenait, l'officier fit un signe et un madrier dispose en facon de catapulte commenca a fonctionner. Au cinquieme coup, la porte tomba. Les arquebusiers dirigerent leurs canons sur la porte et se tinrent prets. Mais, personne ne s'etant montre, il fallut se resoudre a entrer dans la maison. La, on constata que l'escalier etait herisse de barricades diverses. --C'est en haut qu'il faudra faire le siege, gronda l'officier. Il fallut deux heures pour deblayer l'escalier. Lorsque le passage fut enfin libre, toute la troupe monta avec precaution, suivie par le cavalier, qui avait mis pied a terre, mais qui continuait a se cacher le visage dans son manteau. A la satisfaction de l'officier, on trouva toutes les portes ouvertes en haut. On penetra dans les pieces qu'on visita l'une apres l'autre, avec toutes les precautions necessaires. Le premier etage ayant ete ainsi fouille, il devint evident que les assieges s'etaient retires dans le grenier. Mais, lorsque, apres bien des hesitations et des sommations reiterees, on se decida enfin a penetrer dans ce grenier, on n'y trouva que du foin. Le cavalier poussa alors un cri de rage et, apercevant la porte de communication par laquelle on entrait dans la maison voisine, l'enfonca d'un violent coup de pied. --Ils ont fui par la! rugit-il. Ils m'echappent! Alors ce cavalier laissa retomber son manteau et les soldats etonnes reconnurent l'illustre marechal de Damville. --Qu'ordonnez-vous, monseigneur? demanda l'officier. --Fouillez cette maison!" grinca Damville. La maison fut fouillee; on n'y trouva personne. Le marechal de Damville sortit par la ruelle aux Fossoyeurs. Il etait pale de fureur. Il monta aussitot a cheval et s'elanca dans la direction du Louvre. Arrive la, il demanda aussitot a etre introduit aupres du roi. Pendant ce temps, les fugitifs arrivaient a l'hotel de Montmorency, et, les deux femmes installees, tinrent conseil de guerre. --Ici, dit le marechal aux Pardaillan, vous etes en surete. Le chevalier hocha la tete. --Monseigneur, dit-il, si vous m'en croyez, vous devez fuir. Si vous etiez seul, je ne vous donnerais pas ce conseil... --Vous avez raison, chevalier, dit le marechal. Aussi bien, mon intention n'est-elle pas d'exposer ma fille et sa mere. Des ce soir, je partirai avec elles pour le chateau de Montmorency. Je compte sur vous pour nous escorter jusque-la. Une fois a Montmorency, nul, pas meme le roi, n'osera vous y chercher. Il faudrait une armee pour prendre le manoir. Il fut donc convenu que le soir, a la nuit tombante, on quitterait Paris. Dans cette journee, Pardaillan pere eut avec le marechal une memorable conversation. Le chevalier s'etait retire dans la chambre qu'il occupait a l'hotel. Loise venait de se retirer aupres de sa mere. Le vieux Pardaillan demeura seul avec le marechal et, voyant sortir Loise, entama heroiquement la question qui lui tenait au coeur: --Charmante enfant, dit-il, et que vous devez etre bien heureux d'avoir retrouvee, monseigneur. --Oui, monsieur. Heureux au-dela de toute expression. --Puisse-t-elle, s'ecria le vieux renard, trouver un mari digne d'elle! Mais je doute qu'il existe un homme digne de posseder une beaute aussi accomplie... --Cet homme existe pourtant, dit simplement le marechal. Je connais un personnage etrange qui apparait comme un type acheve de bravoure et de finesse. Ce qu'on m'a raconte de lui, ce que j'en ai su par moi-meme fait que je me le represente comme un de ces anciens paladins du temps du bon empereur Charlemagne. C'est a cet homme, mon cher monsieur de Pardaillan, que je destine ma fille. --Excusez ma hardiesse, monseigneur, mais le portrait que vous venez de tracer est si beau que j'eprouve un imperieux desir de connaitre un tel homme. Serais-je tres indiscret si je vous demandais son nom? --Nullement. Je vous ai, a vous et a votre fils, de telles obligations, que je ne veux rien vous cacher de mes chagrins et de mes joies. Vous le verrez, monsieur, car j'espere bien que vous assisterez au mariage de Loise... --Et il s'appelle? demanda Pardaillan. --Le comte de Margency, repondit le marechal en fixant son regard sur le vieux routier. Celui-ci chancela. Il avait recu le coup en plein coeur. Il balbutia quelques mots et, tout etourdi, atterre, prit conge du marechal et rejoignit son fils. --Je viens de parler a M. le marechal, dit-il. --Ah!... Et vous lui avez dit? --Je lui ai demande a qui il comptait donner Loise en mariage. Tiens-toi bien, chevalier. Le fer chaud dans une plaie vaut mieux que l'onguent. Tu n'auras jamais la petite. Elle est destinee a un certain comte de Margency. --Ah! Et connaissez-vous cet homme? --Je connais Margency, dit le vieux Pardaillan. C'est un beau comte. Enclave dans les domaines de Montmorency, il avait ete pour ainsi dire depece, et il n'en restait plus qu'un pauvre reste qui a appartenu a la famille de Piennes jusqu'au moment ou le connetable s'en est empare. Sans aucun doute, le comte a ete reconstitue; quelque hobereau l'aura achete pour avoir le titre de comte. --Peu importe, monsieur, dit paisiblement le chevalier. --J'admire ton calme, eclata le routier. Comment! c'est ainsi qu'on te traite, toi!... Et tu ne bondis pas?... --Mais, mon pere, comment voulez-vous que je sois traite? Le marechal pour quelques pauvres services que je lui ai rendus, m'offre une somptueuse hospitalite. --Chevalier, nous allons partir d'ici. --Non, mon pere. --Tu dis: non? Qui t'y retient maintenant? --Le marechal compte sur nous pour l'escorter jusqu'a Montmorency. Nous l'escorterons, mon pere. Et, une fois qu'il sera en parfaite surete dans son castel, alors nous irons nous faire tuer dans quelque jolie entreprise. --De par tous les diables! pourquoi M. le marechal n'appelle-t-il pas M. le comte de Margency pour l'escorter? --Sans doute, nous trouverons le comte en route, dit le chevalier toujours souriant. Mais, lors meme qu'il serait ici, je ne lui cederais pas le droit que j'ai conquis de mettre Loise en surete. C'est a moi qu'elle fit appel, a moi seul. Je n'oublierai jamais cette minute. J'etais a mon observatoire de la Deviniere... Tiens, a propos, il me faudra y passer pour regler une vieille dette. Avez-vous de l'argent, mon pere? --Trois mille livres. C'est le dernier present que m'a fait M. de Damville, un peu malgre lui, d'ailleurs. Tu disais donc que tu voulais payer maitre Landry? --Et dame Huguette. --Tu dois a tous les deux? --Oui, Seulement, c'est de l'argent que je dois a Landry. Et c'est de la reconnaissance que je dois a Huguette. Je paierai l'un avec des ecus, et l'autre... ma foi, ce sera plus difficile. Un ecu n'est qu'un ecu. Une parole sortie du coeur vaut un tresor. Je chercherai... je trouverai. --Mais mon pere, il faut nous occuper de quitter Paris des ce soir. L'escorte du marechal, s'il survient quelque obstacle, ne pourra que se battre, et ceci est insuffisant. Nous avons besoin de force et nous avons besoin de ruse. Damville est un rude jouteur, sans compter que nous avons a nos trousses une foule de roquets de moindre importance. --Je connais, dit Pardaillan, quelques bons garcons qui pourront ce soir nous etre utiles. Il faudrait que j'aille faire un tour du cote de la Truanderie. --Allez donc, mon pere, et soyez prudent. Le vieux routier jeta un dernier regard a son fils, hocha la tete et s'eloigna. Le chevalier decrocha sa rapiere, fit quelques tours dans la chambre et s'assit dans un vaste fauteuil qu'on appelait dans l'hotel le fauteuil du roi, parce que Henri Il s'y etait assis. Qu'on n'aille pas croire que le chevalier venait de jouer vis-a-vis de son pere la comedie du jeune amoureux qui parle avec detachement de sa peine, en laissant sous-entendre le violent chagrin que cache le sourire amer. Le chevalier etait sincere au point qu'il ne jouait meme pas la comedie avec lui-meme, ce qui est encore plus difficile que de ne pas la jouer avec les autres. Le sourire de pince-sans-rire qui lui etait habituel ne disparut pas de ses levres. Il ne pleura pas. Il ne soupira pas. Chez lui, les choses se passaient en dedans. Il etait naif. Une douleur entrevue meme chez des inconnus lui serrait le coeur. Il revait de fabuleuses richesses pour etancher des larmes partout ou il passerait. A defaut de richesses, il revait de parcourir le monde en aidant les opprimes, en frappant les oppresseurs. Il ne s'etait jamais admire soi-meme. Mais il comprenait vaguement qu'il etait exceptionnel et digne d'admiration. Il en resultait que parfois des bouffees d'ambition montaient a son cerveau. L'ambition de quelque magnifique et glorieuse destinee. Il calculait exactement sa valeur, et nous l'avons vu devant le roi, c'est-a-dire devant un etre d'essence superieure, tout voisin de la divinite, calme, paisible, railleur a son habitude, comme devant un egal. Et, au fond de lui-meme, il s'etait effare de n'avoir pas tremble devant la majeste royale. Lors donc qu'il se trouva seul, il n'eprouva pas le besoin de modifier son attitude. Il avait simplement dit a son pere qu'il ne lui restait plus qu'a mourir, parce qu'il se jugeait incapable de surmonter l'amour qui avait pris possession de son coeur. Avec la meme simplicite, il eut sanglote, s'il en eut eprouve le besoin. Tel etait ce heros qui avait etonne Catherine de Medicis si difficile a etonner, qui avait conquis l'admiration de Jeanne d'Albret, qui avait soufflete de son rire le duc d'Anjou, qui s'etait moque du roi de France, qui avait battu sur tous les terrains le marechal de Damville, et que le marechal de Montmorency traitait en hote royal. Il etait si pauvre qu'a part les trois mille ecus rapines par son pere, il allait se trouver sans un sol du jour ou il sortirait de cet hotel. Sincere, moqueur, tendre, ouvert a toutes les emotions, fort comme Samson, elegant comme Guise, il passait dans la vie sans voir qu'il marchait dans une gloire. Une fois seul, il ne maudit pas le marechal et trouva que les choses etaient comme elles devaient etre, puisque, selon les idees de son temps,--de tous les temps!--un gueux ne pouvait epouser une heritiere d'immenses richesses. Il maudit encore moins Loise, et se contenta de murmurer avec une adorable naivete: "Quel malheur pour elle! Comment quelqu'un, pourra-t-il jamais l'aimer comme je l'eusse aimee?... Pauvre Loise!..." Et apres quelques instants de reflexion: "Je crois bien qu'il est impossible de souffrir plus que je ne souffre. Si cela devait durer huit jours, je deviendrais fou. Heureusement, tout va s'arranger. Cette nuit, nous sommes a Montmorency, demain je rentre a Paris. Et alors, voyons... combien sont-ils? Damville: rude epee. Ce d'Aspremont dont m'a parle mon pere. Les trois mignons. Ce Maurevert. Cela fait six. Je les provoque tous les six a la fois. C'est le diable si a eux tous ils ne parviennent pas a me tuer. Allons, j'aurai de jolies funerailles! A ce moment, une tete tiede se posa sur ses genoux. Il baissa les yeux et vit que Pipeau s'etait approche de lui, avait commodement installe sa tete et le regardait de ses grands yeux bruns, tendres, profonds, d'une belle humanite. --Te voila, toi? sourit-il joyeusement. Pipeau jappa avec non moins de joie, repondant: --Parfaitement! C'est moi! Moi! ton ami! Tu avais l'air de m'oublier, de ne pas plus penser a moi que si je n'etais pas ton ami le plus fidele... fidele jusqu'a la mort! Voila ce que dit Pipeau. Le chevalier posa sa main sur la tete du chien et dit: --Nous allons donc nous quitter. Pipeau? Ce m'est un grand chagrin. Je te dois beaucoup, sais-tu? Grace a toi, je suis sorti de la Bastille, et puis, un jour que j'avais faim, tu as partage avec moi, tu te rappelles? Et puis, toujours gai, tu me fus un si bon compagnon. Que deviendras-tu sans moi?... Le chien avait ecoute gravement. Et sans doute, bien que le discours de son maitre fut termine, il continua a ecouter ce que le chevalier pouvait se dire a lui-meme, car ses yeux ne quitterent pas les yeux du jeune homme, et le chien finit par pousser une plainte sourde. --Pipeau! fit a ce moment le vieux Pardaillan qui entrebailla la porte. Le chien interrogea le chevalier, qui dit: --Va. --Je vais a la Deviniere, puisque tu as des scrupules en ce qui regarde maitre Landry, reprit le routier. --Je vous accompagne, mon pere. --Non pas, mort diable! Le chien me suffira en cas d'attaque. Il pourra aussi me servir de courrier. Mais toi, ne bouge pas d'ici." Le chevalier fit un geste d'acquiescement, et Pardaillan pere s'eloigna, suivi du chien, heureux d'entreprendre seul la besogne d'exploration qu'il avait meditee. Car, sous pretexte d'aller a la Deviniere payer les dettes de son fils, le routier voulait surtout s'assurer que l'hotel n'etait pas surveille, qu'ils n'avaient pas ete suivis, enfin, que le chevalier etait en surete parfaite. "Une fois a Montmorency, songeait-il, je le deciderai a me suivre, et du diable si je n'arrive pas a lui faire oublier toutes les Loise du monde. A son age, j'eusse enleve la petite, voila tout. D'ailleurs, qui sait si ma ruse ne va pas arranger les choses? C'est un tour de vieille guerre. Allons, Pipeau, saute sur ton maitre!" Pardaillan tendit son bras et le chien sauta, avec un aboi sonore. A quelle ruse? A quel tour faisait-il allusion? Pour le moment, suivons le vieux routier dans son exploration. Il parcourut les rues avoisinantes et ayant constate que tout paraissait parfaitement tranquille, n'ayant rien vu de suspect, descendit jusqu'au bac pour traverser la Seine. Alors, il gagna la rue Saint-Denis et parvint a la Deviniere en se promettant bien de pousser jusqu'au cabaret de Catho par la meme occasion. Maitre Landry vit arriver Pardaillan avec un certain etonnement melange de crainte et d'esperance. "Qui sait si cette fois enfin je ne serai pas paye?" murmura le digne aubergiste. --Maitre Landry, dit Pardaillan, je viens payer mes dettes et celles de mon fils, car nous allons quitter Paris. --Ah! monsieur, quel malheur! s'ecria Landry. --Que voulez-vous, mon cher monsieur Gregoire, nous nous retirons apres fortune faite. L'aubergiste ouvrit des yeux enormes. --Mais je ne vois pas dame Huguette, reprit Pardaillan. J'ai une commission a lui faire de la part de mon fils. --Ma femme va arriver dans un instant. Mais monsieur me fera bien l'honneur de dejeuner une fois encore dans mon auberge, puisqu'il est sur le point de quitter Paris? --Tres volontiers, mon cher ami. Et d'ailleurs, tandis que je dejeunerai, vous etablirez notre compte. --Oh! monsieur, la chose ne presse pas. --Si fait! --Puisqu'il en est ainsi, monsieur, je vous avouerai que votre compte est tout prepare. Vous m'en aviez vous-meme donne l'ordre, et par deux fois vous futes sur le point de regler cette misere. Seulement, vous en futes toujours empeche par des circonstances regrettables... --Pour vous? fit Pardaillan en eclatant de rire. --Non pas, mais pour vous, monsieur, dit Landry, qui se mit a rire aussi par politesse. En effet, la premiere fois, vous eutes ce terrible duel avec ce monsieur Orthes... Et la deuxieme fois... au moment ou je tendais deja la main, vous vous elancates dans la rue... ---Oui, j'avais vu passer un vieil ami, que je voulais serrer dans mes bras. --En sorte que nous en demeurames la, acheva Lan dry d'un air si piteux que le vieux routier eut un deuxieme acces d'hilarite. Cependant, on dressait le couvert sur une petite table, tandis que Pipeau, reprenant instantanement ses vieilles habitudes, entrait dans la cuisine de cet air hypocrite et detache des biens de ce monde qui inspirait tant de confiance a ceux qui ne connaissaient pas la gourmandise et l'astuce de ce chien. Pardaillan se mit donc a table. A l'aspect venerable des flacons que Landry lui-meme deposa sur la nappe eblouissante, il comprit qu'il etait devenu aux yeux de l'aubergiste un personnage d'importance. "Hum! grommela-t-il, l'argent est tout de meme une bonne chose! Avec de l'argent qu'il me suppose, j'achete a credit le respect et l'admiration de ce digne homme. Que serait-ce si j'etais reellement riche!" A ce moment, Huguette entra dans la salle. --Toujours fraiche, rose et tendre comme un jeune radis qui croque a la dent, dit le vieux Pardaillan. Huguette, sans s'etonner de la bizarrerie de cette comparaison, sourit et soupira: --Il parait donc que vous nous abandonnez? --Oui, ma chere madame Huguette, nous partons pour... pour des pays inconnus. Et, avant de partir, nous avons songe, mon fils et moi, que nous avions un vieux compte a regler, ici... --Ah! monsieur! fit Landry avec attendrissement. Et il ajouta: je vais chercher la note. --Ma chere Huguette, dit alors le vieux Pardaillan, je crois qu'il sera difficile au chevalier de venir acquitter ce qu'il vous doit, bien qu'il m'ait annonce son intention de passer a, la Deviniere. --Monsieur le chevalier ne me doit rien, fit vivement Huguette. --Si fait, par la mort du diable! A telles enseignes que je vais vous citer ses propres paroles: "Quant a la jolie Huguette, a-t-il dit, ce n'est pas de l'argent que je lui dois, mais deux bons baisers, en reconnaissance des attentions qu'elle a eues pour moi. Et je voudrais lui dire aussi que, quoi qu'il arrive, je ne l'oublierai jamais, et que je lui garderai toujours une bonne place parmi les plus doux et les meilleurs de mes souvenirs." --Le chevalier a dit cela? s'ecria l'hotesse, en rougissant. --Sur ma foi! Et je crois qu'il n'a dit que la moitie de ce qu'il pensait. Aussi, je vais m'acquitter de la commission. La-dessus, le vieux routier se leva et embrassa Huguette deux fois sur chaque joue, ce qui faisait bonne mesure. Puis, se rasseyant, il leva son verre, et dit gravement: "A votre sante, jolie Huguette!" --Monsieur, fit alors l'hotesse toute reveuse, je n'oublierai jamais la bonne pensee qu'a eue pour moi monsieur le chevalier. Dites-le-lui, je vous prie. Et, je veux a mon tour lui temoigner ma gratitude par un avis... --Parlez, ma chere... --Eh bien! dites-lui bien qu'_elle l'aime_! fit Huguette avec un soupir. --Qui cela? s'ecria Pardaillan, etonne. --Celle qu'il aime, la jolie demoiselle... Loise... Elle l'aime, continua Huguette, j'en suis sure. J'ai vu ce pauvre jeune homme si malheureux... --Ah! ma chere Huguette, vous etes un ange!... --Si malheureux que je n'ai pu m'empecher de le lui dire a lui-meme. Repetez-le-lui, et, lorsqu'il sera le mari de Loise, qu'il se souvienne que c'est moi qui lui ai annonce son bonheur. --Corbleu! Dites que vous lui portez bonheur, ma bonne Huguette. Ah! c'est ainsi?... Ah! bien, voila qui change diablement les choses!... Vive Dieu!... Que je vous embrasse encore!... Sur ce, nouvelle embrassade. Apres quoi, le vieux Pardaillan continua son repas, avec une infinie satisfaction. Tout a une fin, meme les bons dejeuners. Celui de Pardaillan suit donc la loi commune, et le dernier flacon vide jusqu'a la derniere goutte, le vieux routier, l'oeil conquerant, reboucla son epee et, mettant la main a sa ceinture de cuir qui contenait les trois mille livres prises dans le coffre de Gilles, appela maitre Landry qui, sa note a la main, accourut, radieux, leger, fendant l'air de ses bras pour arriver plus vite. Landry, en arrivant a la table, deploya son papier. Il etait long d'une aune. Et, comme pour s'excuser de cette menacante longueur, l'aubergiste se hata de dire: --Dame, monsieur, c'est qu'il y en a long! Et encore, n'ai-je pas marque les extras. --Marquez tout, mon cher Landry, fit Pardaillan. --En ce cas, tout compris, cela fait trois mille livres juste. Le vieux routier recut le coup sans sourciller et commenca a entrouvrir sa ceinture de cuir. Le visage de Landry, qui etait radieux, devint incandescent, tant l'emotion le fit flamboyer. "Enfin!" murmura-t-il dans un souffle. "Le voila! Le voila!" tonna a ce moment une voix furieuse. En meme temps, trois personnages, qui venaient d'entrer a l'instant meme dans la salle, degainerent et se precipiterent sur Pardaillan. L'auberge se remplit de cris. La main de Pardaillan, qui touchait la fameuse ceinture, descendit jusqu'a la rapiere qu'elle mit au vent. Le sourire de Landry se termina en grimace de douleur et d'epouvante... Pardaillan avait, d'un coup de pied, renverse la table ont toute la vaisselle s'etait ecroulee. Huguette s'etait enfuie dans la cuisine. Les trois enrages portaient coup sur coup. --Cette fois, pas de caution! ricanait l'un. --Cette fois, pas de quartier! hurlait le second. Le premier, c'etait Maugiron. L'autre, Quelus. Le troisieme, qui ne disait rien, mais qui s'escrimait avec une rage froide, c'etait Maurevert. Ils etaient entres a tout hasard dans l'auberge, sachant que la Deviniere avait ete longtemps le quartier general des Pardaillan. A defaut du chevalier, ils trouvaient le pere et, sans plus de reflexion, s'etant consultes d'un rapide regard, ils le chargerent. Pardaillan, affaibli par les blessures qu'il avait recues rue Montmartre, se contenta d'etablir un peu de defensive. Il avait sur sa poitrine trois pointes menacantes. A chaque coup qui lui etait porte, il parait s'il pouvait, ou reculait d'un bond. La bataille etait silencieuse, cette fois. Les trois etaient resolus a tuer le pere en attendant le fils, et ils gardaient toutes leurs forces, tout leur sang-froid, jouant serre, cherchant le coup mortel. Pardaillan reculait donc. Malheureusement, ses trois adversaires etaient places en bataille entre lui et la porte de la rue. Il etait donc repousse peu a peu vers le fond de la salle, ou la porte se trouvait ouverte. Il la franchit et se trouva alors dans cette salle ou, au debut de ce recit, nous avons montre le banquet des poetes de la Pleiade. Cette salle franchie, il penetra dans la suivante et parvint enfin dans la derniere piece. --Cette fois, nous le tenons, dit Maurevert, les dents serrees. "Allons, pensa Pardaillan, le chevalier et moi, nous ne mourrons pas ensemble!" A ce moment, il vit une porte s'ouvrir, et, sans hesitation, se precipita dans le reduit obscur qu'il entrevoyait: c'etait un sombre cabinet ou se trouvait l'entree de la cave, d'une part, et, de l'autre, l'entree du long corridor qui aboutissait a la rue. Les trois assaillants voulurent se jeter a la suite de Pardaillan dans ce reduit. Mais la porte se ferma a leur nez. Ce n'etait pas le vieux routier qui avait ferme la porte: c'etait Huguette!... Quand elle avait vu la tournure que prenait la bagarre, elle avait rapidement fait le tour par la rue et le corridor et avait ouvert, puis referme a clef la porte du reduit. --Vous! s'ecria Pardaillan, qui reconnut Huguette. --Fuyez! fit la jolie hotesse en montrant le corridor. --Pas avant de vous avoir remerciee, dit le vieux; routier qui, rengainant sa rapiere, saisit Huguette par la taille et l'embrassa sur les deux joues. Un pour moi! Un pour le chevalier de Pardaillan. Aussitot, il s'elanca dans le corridor et, l'instant d'apres, il detalait le long de la rue Saint-Denis. --Tu ne nous echapperas pas, cette fois! criaient Maugiron et Quelus, tandis que Maurevert courait chercher un marteau pour defoncer la serrure. Il se heurta a Huguette dans la salle des banquets. --Un marteau! commanda Maurevert. --Inutile, dit Huguette. Je vais ouvrir avec une clef. --Vous serez recompensee, ma brave femme. La porte ouverte, les trois spadassins virent le couloir et comprirent que le vieux renard avait fui. Et tous trois s'elancerent. Mais trop tard! Pardaillan etait deja loin, courant vers la Truanderie, non pour y chercher refuge, mais pour y trouver les compagnons dont il avait besoin pour assurer le depart du marechal. Dans la rue, il fut rejoint par Pipeau qui, fidele a ses habitudes, tenait dans sa gueule un saucisson enleve sur les tables de la Deviniere. Huguette, apres le depart des mignons, revint a la cuisine, ou elle trouva son mari cramoisi de fureur. --Ah! vociferait Landry, j'espere bien que M. de Pardaillan n'aura plus la pensee de me payer! --Pourquoi donc? fit Huguette en souriant. Il faudra pourtant qu'il paie, nous ne sommes pas assez riches pour abandonner une note pareille! --Ouais-! fit l'aubergiste. Toutes les fois qu'il me vient payer, il y a bataille et bris de vaisselle dans ma pauvre auberge! --Bah! marquez toujours... Et maitre Landry, ayant pousse un soupir, s'assit a une table, commanda qu'on lui apportat de l'encre et une plume, et il fit a la fameuse note la rallonge suivante: "Item, un dejeuner complet et bien conditionne. Ci: deux ecus et cinq sols. Item, une bouteille de vieux Beaugency: trois ecus. Item, deux flacons de Saumur: deux ecus. Item, vaisselle brisee: vingt livres. Item, un saucisson vole par le chien de M. de Pardaillan: quinze sols et quatre deniers. --Donnez, que j'enferme la note, dit Huguette qui avait lu par-dessus l'epaule de son mari. Landry lui remit le papier et regagna ses cuisines en proie a la plus sombre melancolie. Au-dessous du total general, Huguette ecrivit alors: "Recu de M. de Pardaillan deux baisers, un pour lui, un pour M. le chevalier, son fils, de la valeur de quinze cents livres chacun." Et elle enferma la note dans l'armoire de sa chambre. Vers six heures du soir, le vieux Pardaillan rentra a l'hotel de Montmorency, sans avoir fait d'autre mauvaise rencontre. Il avait fait une longue station dans la Truanderie et avait eu un entretien mysterieux avec un certain nombre de ces figures patibulaires, qui pullulent en ce lieu. Il souriait dans sa moustache et murmurait: "Voyons ce qu'il sera advenu de la rencontre que j'ai si habilement preparee!" A quelle rencontre faisait-il allusion? On se rappelle que le vieux routier avait d'abord quitte son fils en lui disant qu'il allait a la Truanderie, puis, qu'il etait revenu sous pretexte de lui emprunter Pipeau. Or, du premier coup ou il sortit de la chambre du chevalier, Pardaillan pere se mit a errer par l'hotel, jusqu'au moment ou il se rencontra avec Loise. "Je vous cherchais, dit le vieux routier. Je tenais a vous faire mes adieux. --Vos adieux! s'ecria la charmante enfant qui ne put s'empecher de palir. --Oui, nous partons, mon fils et moi. En parlant ainsi, et tout en expliquant avec volubilite que son fils lui paraissait atteint d'un mal incurable, le vieux renard marchait dans la direction de la chambre du chevalier. Loise le suivait, machinalement, tout emue par la nouvelle de ce brusque depart, le coeur serre par une angoisse inconnue. Pardaillan ouvrit doucement la porte. Loise entendit le discours que le chevalier adressait a Pipeau. Ce fut alors que le vieux routier appela le chien et partit, laissant la porte ouverte et, devant cette porte, Loise tout interdite... Que se passa-t-il en elle a ce moment? A quelle impulsion obeit-elle? Toujours est-il qu'elle entra et, levant ses yeux candides sur le chevalier stupefait et bouleverse, demanda: --Vous voulez partir?... Pourquoi? Le chevalier, non moins interdit et certes plus tremblant que la jeune fille, murmura: --Qui vous a dit que je voulais partir, mademoiselle? --Votre pere, d'abord. Vous ensuite... Pardonnez-moi, monsieur... J'ai entendu bien malgre moi... Vous avez dit que vous vouliez partir et pour ne plus revenir... et que vous ne pouviez emmener votre chien la ou vous allez... et que si vous partez, c'est que vous vous ennuyez... Oh! monsieur quel est ce pays d'ou vous ne reviendrez jamais?... --Mademoiselle... --Et ou vous ne pouvez emmener le pauvre Pipeau? Et pourquoi vous ennuyez-vous? Elle parlait ainsi que dans un reve, tout etonnee de sa propre audace, toute tremblante maintenant, deux larmes au bord de ses longs cils. Le chevalier la contemplait avec un inexprimable ravissement et une douleur aigue. --De dire que je m'ennuie, mademoiselle, c'est une facon de parler... --Oh! reprit-elle sous l'impulsion d'un irresistible mouvement du coeur, est-ce parce que vous etes ici?... Le chevalier ferma les yeux, joignit les mains, et, d'une voix ardente: --Ici... oh! ici... c'est le paradis!... Elle poussa un faible cri. Et alors, cette lumiere qui, en de certaines circonstances, jette sa flamme dans l'esprit et le coeur des jeunes filles, l'illumina soudainement, et, tres pale, blanche comme un lis, elle dit: --Vous ne voulez pas partir... vous voulez mourir... --C'est vrai. --Pourquoi? --Parce que je vous aime. --Vous m'aimez? --Oui. --Et vous voulez mourir? --Oui. --Vous voulez donc que je meure? Ces demandes et ces reponses, rapides et haletantes, fievreuses, furent faites de part et d'autre, d'une voix basse. Emportes qu'ils etaient par leur reve, ils se rendaient a peine compte de ce qu'ils se disaient. Mais tout etait amour entre eux. Entre eux, il ne put etre question de dissimulation. Loise, qui parlait au chevalier pour la deuxieme ou troisieme fois, avoua son amour spontanement. La pensee qu'elle aurait pu le cacher ou en rougir, ne l'effleura meme pas. Cette fleur de timidite n'eut pas compris la timidite en ce moment. Ce cri, qu'elle venait de laisser tomber de ses levres, ce cri de sincerite superbe etait l'expression la plus complete, la plus absolue, de ce qu'elle pensait. Si le chevalier mourait, elle mourrait. C'etait simple, limpide, lumineux. Il n'y avait rien autour de cela: pas de reflexion, pas de contestation possible. Etait-ce de l'amour? Elle ne savait pas. Elle ne savait qu'une chose: C'est que sa vie s'absorbait sans effort dans la vie du chevalier; c'est que son ame s'incorporait a l'ame de cet homme. Et maintenant, s'il partait, elle partait. S'il mourait, elle mourait. Plus rien au monde ne pouvait les separer. --Voulez-vous donc que je meure? dit Loise. En meme temps, ses yeux bleus, limpides comme l'azur du ciel, se fixerent sur les yeux du chevalier de Pardaillan. Il chancela. Il oublia que le marechal la destinait a ce comte de Margency, a cet inconnu qui allait la lui prendre, et, extasie, bouleverse par un etonnement infini, murmura: "Je reve." Lentement, elle baissa les yeux; une paleur de lis s'etendit sur son visage, et elle dit: --Si vous mourez, je meurs, puisque je vous aime... Ils etaient tout pres l'un de l'autre. Et pourtant, ils ne se touchaient pas. Le jeune homme eprouvait cette sensation tres nette que l'ange s'evanouirait si seulement il lui prenait les mains. Alors, avec cet accent de simplicite qui est la plus souveraine expression du pathetique, il murmura: --Loise, je vis puisque vous m'aimez... Etre aime de vous, cela me semblait une heresie... Que votre regard se fut abaisse sur moi, c'etait une folie... et pourtant, cela est. Loise, je ne sais si je suis heureux ou malheureux, je ne sais si le ciel s'ouvre devant moi... Mais, la plenitude de la vie, Loise, vous me l'avez versee... --Je vous aime... --Oui. Je le savais. Tout me le criait. Tout me disait que j'etais venu dans ce monde pour vous, pour vous seule! Il se tut subitement. Il etait comme dans une epouvante et dans une extase. Et tous les deux comprirent que toute parole eut ete vaine. Lentement, les yeux rives aux yeux du chevalier, Loise recula jusqu'a la porte, s'eloigna, s'evapora pour ainsi dire, et lui demeura longtemps a la meme place, comme foudroye. Alors, la reaction se fit dans cette nature si froide en apparence, et si reellement violente. Une joie inouie, une joie terrible le souleva, le transporta. Par la baie de la fenetre, son regard etincelant rayonna sur Paris. Et sa pensee cria, tandis que ses levres serrees ne laissaient echapper aucun son: "Maintenant, je suis le maitre du monde! Roi Charles, Montmorency, Damville, puissances et gloires, ma gloire et ma puissance vous egalent! O Loise! Loise!..." Vers six heures, le vieux Pardaillan regagna l'hotel de Montmorency. Il retrouva son fils arme en guerre, en conciliabule avec le marechal de Montmorency. Dans la cour de l'hotel attendait un de ces lourds carrosses qu'on pouvait entierement fermer, au moyen de mantelets. Le vieux routier examina curieusement le chevalier qui parut calme et froid, comme a son habitude. "Allons, songea-t-il, il ne s'est rien passe. Heureusement que j'apporte les bonnes paroles de cette chere Huguette!" Et, tirant son fils a part, il lui annonca qu'une vingtaine de truands se trouvaient aux abords de l'hotel, prets a escorter le marechal, sans meme qu'il s'en doutat. Le signal du depart fut alors donne par le marechal. On devait, pour depister les curieux ou les sbires, sortir par la porte Saint-Antoine, puis faire un crochet a gauche, pour rejoindre la route de Montmorency. Loise et sa mere prirent place dans le carrosse, qui fut soigneusement ferme. Le marechal se placa a la portiere de droite; le chevalier a celle de gauche; le vieux Pardaillan prit la tete; derriere, venaient douze cavaliers de la maison du marechal. Ces sortes d'escorte, traversant Paris dans un appareil formidable, n'etaient alors nullement rares; nul ne fit donc attention a celle-ci, et la voiture arriva vers sept heures a la porte Saint-Antoine. --On ne passe pas! dit a ce moment une voix... Et l'officier qui commandait le poste s'avanca. --Qu'est-ce? demanda le marechal en palissant. L'officier le reconnut a l'instant, et, le saluant: --Monseigneur, a mon grand regret, je suis oblige de vous empecher de passer. --Mais, monsieur, la porte est encore ouverte a cette heure! --Pardon, monseigneur, elle est fermee; voyez, le pont est leve. Le marechal se pencha, regarda sous la voute et vit, en effet, que le pont etait leve! --Bon pour cette porte, dit-il, mais les autres, sans doute... --Toutes les portes de Paris sont fermees, monseigneur. --Et a quelle heure seront-elles ouvertes demain? --Demain, elles ne seront pas ouvertes, monseigneur; ni demain, ni les autres jours... --Mais, s'ecria le marechal avec plus d'inquietude encore que de colere, c'est une tyrannie cela! --Ordre du roi, monseigneur!... --Eh quoi! On ne peut plus sortir de Paris ni y entrer?... --Pardon, monseigneur: il est facile d'y entrer et d'en sortir. On n'empeche personne d'entrer. Et, quant a sortir, il n'y a qu'a se procurer un laissez-passer de M. le grand prevot. Il demeure a deux pas de la Bastille. Et, si monseigneur le desire... --Inutile, dit le marechal. Et il donna l'ordre du retour. "Ordre du roi! murmura-t-il. Tres bien. Mais qui cet ordre vise-t-il? Moi? Quelle apparence y a-t-il?..." Tout aussitot, il songea a ces nombreux huguenots venus a Paris, avec Jeanne d'Albret, le roi Henri de Navarre et l'amiral Coligny. Francois de Montmorency demeura persuade qu'il s'agissait d'une mesure de police prise sans autre intention contre les huguenots. Cependant, le carrosse avait repris le chemin de l'hotel de Montmorency. Le vieux Pardaillan, lui, avais mis pied a terre et donne son cheval a conduire en main, a l'un des cavaliers de l'escorte. Il voulait en avoir le coeur net, et son intention etait d'interroger l'officier. Cinq minutes ne s'etaient pas ecoulees depuis le depart du marechal, et il reflechissait a la fable qu'il inventerait pour forcer l'officier a parler, lorsqu'il vit l'un des soldats du poste s'eloigner de la porte en prenant la rue Saint-Antoine. Pardaillan le suivit. Il pensait simplement qu'il lui serait plus facile de tirer quelque chose de ce soldat. Il l'aborda donc et se mit a marcher de conserve avec lui. --Il fait chaud, dit-il, pour entrer en matiere. Une bouteille de vin frais serait la bienvenue? --La bienvenue, mon gentilhomme. --Voulez-vous en boire une avec moi, a la sante du roi? --Je veux bien, par ma foi. --Entrons donc dans ce bouchon... --Pas maintenant. --Pourquoi pas maintenant, puisque c'est maintenant que nous avons soif? --Parce que j'ai une commission a faire. --Ou cela? Du coup, le soldat commenca a regarder de travers l'acharne questionneur. A ce moment, le regard de Pardaillan s'accrocha a un papier que le soldat avait place dans son justaucorps et dont un bout depassait. --Ah ca, mon gentilhomme, qu'est-ce que cela peut bien vous faire? reprit le soldat. --Rien du tout. Mais, si votre commission vous mene trop loin, vous comprenez... --C'est juste. Eh bien, je vais au Temple. Pardaillan tressaillit. Il continua de marcher quelques pas en ruminant une idee qui venait de lui traverser la cervelle. --Camarade, dit-il tout a coup, voulez-vous que je vous dise?... Vous portez une lettre a l'hotel de Mesmes. --Comment le savez-vous? s'ecria le soldat stupefait. --Tenez, voici la lettre qui depasse et sort de votre justaucorps; elle va tomber, prenez garde. En meme temps, Pardaillan saisit entre le pouce et l'index le bout du papier qu'il tira. Rapidement, il jeta un coup d'oeil sur la suscription. Elle etait ainsi libellee: A monsieur le marechal de Damville, en son hotel. Pardaillan jeta un coup d'oeil autour de lui. Ils se trouvaient dans la rue Saint-Antoine, pleine de passants. A vingt pas, arrivait une patrouille du guet a cheval. Il n'y avait pas moyen de se sauver en emportant la lettre. Il la rendit donc au soldat. Mais il avait pu remarquer qu'elle etait assez mal cachetee, comme par une personne qui eut ete tres pressee. Ils se remirent en marche. Pardaillan resolu a ne plus lacher son homme d'une semelle, le soldat devenu tres mefiant. --Excusez-moi, mon gentilhomme, reprit tout a coup ce dernier, cette lettre doit arriver le plus tot possible. La-dessus, le soldat prit le pas de course. Mais il avait affaire a plus entete que lui: Pardaillan se mit aussi a courir. --Camarade, dit-il, voulez-vous gagner cent livres? --Non! fit le soldat, en precipitant sa course. --Cinq cents! reprit Pardaillan. --Laissez-moi! monsieur, ou j'appelle! --Mille!... Le soldat s'arreta court et devint cramoisi. --Que me voulez-vous? dit-il d'une voix tremblante. --Vous donner mille livres en or, si vous me laissez lire la lettre que vous portez. --Pour mille livres, je serais pendu. Allons donc! --Oh! oh! C'est donc bien grave, ce que vous portez? En ce cas, je vous offre deux mille livres." Le soldat chancela. Pardaillan reprit rapidement: --Nous entrons au premier cabaret et, tandis que vous videz une bonne bouteille, je decachete la lettre, je la lis, puis je remets le cachet en place. Personne ne saura. --Non, murmura le soldat d'une voix sourde; mon officier m'a dit que je serais pendu si la lettre s'egarit!... --Imbecile! Qui te parle de l'egarer?... Trois mille livres! dit Pardaillan. Et, prenant le soldat par le bras, il l'entraina au fond d'un cabaret voisin. Le soldat suait a grosses gouttes. Il palissait, il rougissait. --Est-ce bien vrai?" murmura-t-il quand ils furent installes devant une bouteille. Pardaillan vida sa ceinture et dit: --Compte! Le soldat, ebloui, etouffa un rugissement. Jamais il n'avait vu tant d'or. C'etait une fortune qu'il avait la devant lui. Haletant, il remit la lettre a Pardaillan et, sans compter, remplit d'or ses poches. Puis, comme dans un coup de folie, il se leva, gagna la porte et disparut. Pardaillan haussa les epaules et, tranquillement, decacheta la lettre dont il etait des lors le maitre. Elle contenait ces mots: "Monseigneur, une voiture de voyage fermee s'est presentee a la porte Saint-Antoine, escortee par une douzaine de cavaliers. Le marechal de Montmorency etait la. Il a paru tres contrarie de ne pouvoir passer. Je crois avoir reconnu les deux aventuriers que vous m'avez signales. Je fais suivre la voiture qui, je suppose, regagne l'hotel de Montmorency. J'ose esperer, monseigneur, que vous brulerez ce billet aussitot recu et que vous n'oublierez pas celui qui vous envoie cet avis." "Ah! ah! fit Pardaillan. Je sais maintenant ce que signifie l'ordre du roi de faire fermer toutes les portes de Paris!..." La-dessus, Pardaillan se mit en chemin pour regagner l'hotel de Montmorency. Dans cette soiree, le marechal de Damville recut autant de billets qu'il y avait de portes a Paris. Tous contenaient la meme indication en peu de mots: "Rien de nouveau" ou bien: "Le marechal ne s'est pas presente pour sortir", ou bien encore: "Les personnes signalees ne sont pas venues." Seul, le poste de la porte Saint-Antoine n'envoya aucun rapport. Ainsi, le marechal de Montmorency, Loise, Jeanne de Piennes et les deux Pardaillan etaient prisonniers dans Paris! Damville qui, en attendant de pouvoir assassiner Charles IX, usait et abusait du credit dont il jouissait aupres du jeune roi, Damville avait obtenu pour une duree de trois mois la charge d'inspecter les portes de Paris. Il n'avait pas eu de peine a demontrer que, dans les circonstances presentes, il fallait exercer une etroite surveillance sur tout ce qui entrait dans Paris. Et le roi lui avait confie le redoutable emploi qui le faisait quelque chose comme gouverneur militaire de Paris. A l'hotel de Montmorency, l'existence s'ecoulait sans incident. Il avait ete convenu qu'on resterait enferme sans vaine tentative. Les portes de Paris ne pouvaient demeurer longtemps fermees et, a la premiere occasion, le depart se ferait tout naturellement. Une quinzaine de jours s'ecoulerent ainsi. Le chevalier et le vieux Pardaillan sortaient presque tous les jours pour aller aux nouvelles et en prenant toutes les precautions necessaires pour ne pas etre reconnus. Un soir, le routier, qui etait sorti seul, rentrait a l'hotel lorsque, dans la loge du suisse, il apercut quelqu'un qu'il reconnut immediatement: c'etait Gillot, le digne neveu de l'intendant de Damville. --Que viens-tu faire ici? gronda-t-il. --Monsieur l'officier, je viens... j'expliquais justement... --Tu viens m'espionner, miserable!... --Ecoutez-moi, de grace! balbutia Gillot. --Point d'affaires! Je vais te couper les oreilles. Gillot se redressa et, tres digne, prononca: --Je vous en defie bien, par exemple! En meme temps, il retira un bonnet qui couvrait sa tete jusqu'a la nuque, et Pardaillan demeura stupefait: Gillot n'avait plus d'oreilles!... --Vous voyez bien, monsieur, que vous ne sauriez me couper ce que je n'ai plus. --Mais qui t'a ainsi arrange? --Mon oncle lui-meme! Oui, monsieur!... Lorsque Mgr de Damville a su que j'avais trahi son secret parce que j'avais peur que vous me coupassiez les oreilles, il a dit a mon oncle: "C'est bon! Coupez-les-lui!..." Alors, mon oncle, que je n'eusse jamais cru capable d'un tel crime, a execute la cruelle sentence, et, tout evanoui que j'etais, m'a ensuite fait porter hors de l'hotel. Une femme m'a releve, m'a soigne, a gueri les deux blessures. Et moi, monsieur, moi qui veux me venger, je viens me mettre a votre disposition." --Tiens! tiens! pensa le vieux Pardaillan. --Prenez-moi, monsieur. Vous n'aurez pas lieu de vous en repentir. Je vous aiderai peut-etre mieux que vous ne croyez. Et, contre mes services, je ne vous demande qu'une chose. --Laquelle? Voyons. --C'est de m'aider a votre tour a me venger de Mgr de Damville qui a donne l'ordre de me couper les oreilles, et de mon oncle qui a execute cet ordre." "Voila un animal qui me parait anime d'excellentes intentions et qui pourra nous etre utile", songea Pardaillan qui ajouta: --Eh bien, c'est dit; je te prends a mon service. Gillot eut dans les yeux un eclair de joie qui eut inquiete Pardaillan s'il l'eut surpris. Mais, faisant signe a Gillot de le suivre, le vieux routier s'enfoncait deja dans l'hotel. Gillot le suivit en murmurant entre ses dents: "J'espere que mon oncle Gilles sera content de moi!" V L'ORAGE GRONDE Une vingtaine de jours apres l'entree du roi dans Paris eurent lieu les fiancailles d'Henri de Bearn et de Marguerite, soeur de Charles IX. A cette occasion, une fete fut donnee au Louvre, fete somptueuse et telle qu'on n'en avait plus vu depuis les grandes mises en scenes auxquelles se complurent Francois Ier et Henri II. Cette memorable, fastueuse et terrible soiree, il faut que nous la suivions pour ainsi dire heure par heure. Le Louvre flamboyait de lumieres, un immense bruissement de rires s'elevait de cette fournaise, et chacune des salles ou se deployaient ces magnificences contenait un drame... Au-dehors, une foule de peuple, difficilement contenue par les archers de service soutenus par des compagnies d'arquebusiers, roulait autour du Louvre, comme une mer aux flots noirs qui mugit autour d'un brillant rocher. Cette foule n'etait pas seulement attiree par la curiosite. Malgre les edits cries a diverses reprises, la plupart des bourgeois etaient armes de pertuisanes et avaient endosse la cuirasse. Au debut de cette soiree, et comme la nuit s'etendait sur Paris, Catherine de Medicis et son fils Charles IX se trouvaient seuls dans une piece dont le balcon dominait la Seine et la rive gauche. Habille de noir comme a son habitude, plus pale que jamais, ses maigres mains d'ivoire incrustees sur la balustrade de fer, Charles IX regardait au loin une grande lueur rouge. Et, pres de lui, d'un pas en arriere, Catherine souriait, de son rire enigmatique et cruel, sphinx formidable. --Pourquoi m'avez-vous amene la, madame? demanda le roi. --Pour vous montrer ce feu, sire. --Un feu de joie? Mes bons Parisiens se rejouissent. --Non, sire. Les Parisiens brulent une maison ou l'on a surpris une reunion de parpaillots... Et tenez... voici encore un feu qui s'allume... la, sur votre gauche! Une bouffee de sang monta aux joues blemes de Charles IX. --Plaise au Ciel, continua Catherine, que l'idee ne leur vienne pas de bruler le Louvre! --Par le sang du Christ! Je vais donner l'ordre de charger les incendiaires. Et, se retournant, le roi cria: --Hola, Cosseins! --Etes-vous fou, Charles? gronda Catherine en saisissant la main de son fils. Voulez-vous donc provoquer des emotions et des emeutes dans Paris? --Que dites-vous la, madame? fit Charles en frissonnant. --La verite!... Vous avez reve la fusion des catholiques et des huguenots. Dieu sait si j'en ai gemi moi-meme, car je voyais l'abime ou vous couriez. Ne voyez-vous pas les visages menacants qui vous entourent depuis que Jeanne d'Albret, Henri de Bearn, Conde et Coligny sont ici! Aveugle! Au loin, l'incendie montait et s'etendait, vaste nappe de flammes rouges qui ondulait dans la nuit. --Voila la reponse des Parisiens aux fiancailles de ce soir! reprit Catherine. Les yeux exorbites, les machoires serrees, Charles IX regardait. Par moment, un frisson le secouait. --Charles, continua la reine, ecoutez-moi. Vous savez avec quelle joie j'ai pousse a la paix; vous savez que moi-meme je me suis humiliee devant l'orgueilleuse Jeanne d'Albret. Vous savez que j'ai ete jusqu'a imaginer le mariage de ma propre fille avec Henri de Bearn. C'est que, moi aussi, j'etais aveugle! Je croyais alors que la paix etait possible entre les huguenots et les catholiques. La paix avec les huguenots? Delire! Reve insense! Il faut que l'heresie ou l'Eglise triomphe ou meure! --Madame!... Vous m'epouvantez!... Il est impossible que les choses en soient la parce que j'ai eu horreur de tout le sang qui se versait! --Impossible? N'avez-vous pas lu les lettres que les ambassadeurs de tous les Etats apportent? Que nous dit le roi d'Espagne?... Qu'il prepare une armee pour retablir le regne de Dieu compromis par notre faiblesse. --Je ferai la guerre a l'Espagnol! --Insense! Que nous dit Venise? Que nous disent Parme et Mantoue? Que nous disent les Etats de l'Empire? Tous, tous, tous nous blament, tous nous menacent! --Je tiendrai tete a l'Europe s'il le faut!... --Tiendrez-vous tete au Souverain Pontife? gronda Catherine. Vous releverez-vous de l'excommunication dont il vous menace? --Par l'enfer, madame! Le pape est le pape, et, moi, je suis le roi de France!... Et, cramponne a la balustrade, Charles se raidit davantage. --Silence! dit-il. Je veux qu'on se taise autour de moi! J'ai decide la paix, et la paix se fera dans mon royaume! S'il faut faire la guerre a l'Espagne, a l'Empire, au pape lui-meme, je ferai la guerre! --Avec quoi? dit Catherine d'une voix glaciale. --Avec mes armees, avec ma noblesse, avec mon peuple!... --Votre peuple!... Venez, sire! Et vous allez entendre ce qu'il veut! En meme temps la reine saisit la main de son fils avec un geste d'irresistible autorite et, l''entrainant, elle lui fit traverser plusieurs pieces. Catherine s'arreta dans une grande salle qui donnait sur le cote du Louvre oppose a la Seine. --Vous parlez de votre noblesse, dit-elle alors. Sur qui compterez-vous? Sur un Guise qui fomente je ne sais quoi dans l'ombre? Sur un Montmorency qui s'enferme dans son hotel pour y donner refuge aux rebelles? --Mordieu! madame, de quels rebelles parlez-vous? --De ces deux aventuriers qui, en plein Louvre, nous ont insultes, vous et moi! --Et vous dites que Montmorency leur donne asile? --Oui, sire. Et toute votre noblesse en est a ce point de revolte ouverte... Quant au peuple, ecoutez... Catherine entraina le roi dans l'embrasure d'une fenetre ouverte, et Charles, se penchant, vit, au-dela des fosses, du Louvre, la foule enorme qui se pressait et hurlait: "Vive la messe! Mort aux huguenots!..." Mais ces cris eux-memes etaient domines et couverts par une clameur plus forte, plus volontaire, comme organisee: "Vive Guise! Vive notre capitaine general!..." Charles choqua violemment ses mains l'une contre l'autre et, se tournant vers la reine mere: --Que signifie?... Qui est capitaine general? --Votre peuple vous le dit, sire: c'est Henri de Guise! --Et de quoi est-il capitaine general? --Des troupes catholiques, sire! --Or ca, madame, perdons-nous le sens?... Ou donc sont ces troupes catholiques? Et qui les a instituees?... --Charles, ces troupes, c'est tout le royaume! Ce sont les seigneurs qui ne veulent pas que l'heretique soit traite sur le meme pied que le loyal serviteur! Ce sont les bourgeois que vous pouvez voir d'ici, la pertuisane au poing! C'est tout votre peuple, enfin, qui s'arme pour sauver la vieille religion qui, elle, a sauve le monde... Et c'est cela qui fait une armee, sire! Charles IX referma violemment la fenetre et se mit a arpenter la salle d'un pas agite. --Que faire? Que faire? balbutiait-il. --Eh! par Notre-Dame, votre devoir de roi, de fils aine de l'Eglise! --Quoi! Une trahison contre ce pauvre Coligny qui pleure de joie quand je l'appelle mon pere! Contre ce pauvre Henri qui est si rayonnant et qui m'assure de toute son amitie... Faites tout ce que vous voudrez! Je ne veux pas m'en meler." Tout Charles IX etait dans ce mot. Catherine reprima le tressaillement de joie qui l'agita. Elle marcha rapidement vers son fils, fixa son regard aigu sur ses yeux troubles et, d'une voix sourde, elle murmura: --Charles, votre bon coeur vous perdra. Malheureux enfant, ne vois-tu pas que tu as introduit le loup dans Paris? Tu parles de l'amitie d'Henri de Bearn! Sais-tu ou se trouvait Henri lorsque tu le croyais au camp de La Rochelle, avant ton depart pour Blois! Interroge la-dessus ton grand prevot... --Parlez, madame!... --Eh bien, il etait a Paris avec Conde, d'Andelot et Coligny. Et sais-tu ce qu'il y venait faire?... Il conspirait ta mort pour s'emparer de ta couronne!" Le roi devint livide et jeta autour de lui des yeux hagards... Se penchant a l'oreille de son fils, la reine ajouta: --Pas un mot, sire! Pas un geste qui laisse comprendre aux damnes huguenots que vous savez l'horrible verite! Dissimulez, sire, ou nous sommes tous perdus!..." Alors elle s'eloigna, descendit un escalier derobe et parvint a son oratoire. --Paola! appela-t-elle. Sa suivante florentine apparut. --Sont-ils la? demanda la reine. --Oui, Majeste. Lui, ici... et l'autre, la! --Bien! le bravo d'abord... Et ensuite, lui! La suivante sortit et reparut quelques instants apres, suivie d'un homme qui s'inclina jusqu'a terre. --Bonjour, mon cher Maurevert, dit la reine avec son plus gracieux sourire. Je vois que vous etes toujours de nos amis, toujours empresse lorsque nous avons besoin d'un homme brave, energique et devoue. --Votre Majeste me comble, dit Maurevert en se redressant. --Pas du tout. J'aime a rendre hommage aux amis de la couronne. Pauvre couronne! Bien peu solide sur la tete de mon fils!... "Diable! songea Maurevert en palissant, aurait-elle vent de quelque chose?" Et, tout haut, il dit: --S'il ne faut que risquer ma vie pour consolider cette couronne. Votre Majeste n'a qu'a parler: je suis tout pret... a tout! Au fond, Maurevert tremblait. Il avait jete autour de lui un rapide coup d'oeil pour s'assurer qu'il etait bien seul avec la reine. Puisque nous tenons ce Maurevert, dessinons-le en quelques traits. Il paraissait une trentaine d'annees; svelte, mince, les cheveux et la barbe d'un blond ardent, presque roux, l'oeil gris, avec des reflets d'acier, la figure reguliere, la tournure elegante, il avait la demarche souple d'un fauve et, dans son ensemble, ne manquait pas d'une sorte de beaute. Rompu a tous les exercices vigoureux, il passait pour tres dangereux l'epee a la main et, en outre, avait une reputation etablie de tireur infaillible a l'arquebuse et au pistolet. Il n'avait pas de situation fixe a la cour. On ignorait d'ou il venait et quelle etait sa famille. Mais il avait ete d'abord tres protege par le duc d'Anjou, frere du roi, a qui il avait rendu de ces inavouables services qu'un bravo pouvait rendre a un prince. En recompense Henri l'avait presente a la reine Catherine, en lui disant: --Madame ma mere, M. de Maurevert tuerait son pere si je lui en donnais l'ordre. Maurevert, en marge de la cour, meprise par les uns, redoute par les autres, accepte, tolere plutot, n'aimait et ne haissait personne; mais il etait capable de tuer froidement quiconque le genait. Que voulait-il? De l'argent d'abord, beaucoup d'argent. Et puis un titre qui lui permit de faire bonne figure parmi les nobles compagnons qui acceptaient sa societe. Il trahissait secretement le duc d'Anjou pour le duc de Guise, tout pret a trahir le duc de Guise pour le roi Charles. Il savait que le frere du roi attendait avec impatience la mort de Charles IX, et peut-etre Maurevert eut-il assassine le roi s'il n'eut craint d'etre ensuite abandonne par Anjou. Lors donc que Catherine lui eut fait entendre qu'elle craignait pour la couronne, Maurevert s'imagina que la reine avait peut-etre des soupcons sur la conspiration de Guise. "S'il en est ainsi, pensa-t-il, et qu'elle me veuille faire arreter, je saute sur elle, je l'etrangle, et je prouve au roi que la reine mere voulait le tuer pour mettre Anjou sur le trone." C'est pourquoi il repondit sur un ton de menace que Catherine ne pouvait comprendre: --Je suis pret... a tout! --Je le sais, monsieur, je le sais, et c'est pourquoi, dans les circonstances difficiles que nous traversons, j'ai songe a vous. J'ai des ennemis, ou plutot mon fils a beaucoup d'ennemis... --De quel fils Votre Majeste parle-t-elle en ce moment? "Oh! Oh! pensa la reine. Corpo di Christo, voila un gaillard plus intelligent que je ne le pensais!" Elle poussa un soupir, et dit d'un ton languissant: --Mais de quel fils voulez-vous que je parle, sinon du roi... --C'est que, comme je suis le plus fidele serviteur de Mgr Henri, j'ai toujours une tendance a m'imaginer que c'est lui le seul fils de la reine. Pardonnez-moi, madame, j'oubliais le roi! --Monsieur de Maurevert, dit-elle, j'aime egalement mes enfants... Lorsqu'il plaira a Dieu de rappeler a lui mon pauvre Charles, je serai heureuse de savoir qu'Henri possede des serviteurs aussi devoues que vous... Mais, ce devouement que vous avez pour le duc d'Anjou, ne sauriez-vous l'offrir au roi pour un temps? --Madame, dit Maurevert, ce que j'en ai dit, c'est pour faire comprendre a Votre Majeste que j'appartiens corps et ame a Mgr d'Anjou... Les yeux de la reine etincelerent de joie. Maurevert surprit cette joie et continua: --Mais il va sans dire que, si le roi a besoin de mes faibles services, je lui suis tout acquis: c'est mon devoir de fidele sujet. Il y avait une telle difference entre le ton que le bravo employait pour parler du duc d'Anjou et pour parler du roi que Catherine, transportee, s'ecria: --Monsieur de Maurevert, vous etes un honnete homme et, si vous voulez m'obeir, je me charge de votre fortune! Car cette femme si rude, si subtile, devenait aveugle des qu'on la flattait dans son amour pour Henri d'Anjou. Elle reprit apres une minute de reflexion: --Puisque vous voulez servir le roi, je veux vous donner une preuve de mon amitie en vous disant quels sont ses ennemis... --J'ecoute Votre Majeste, tout pret a renfermer dans mon coeur comme au fond d'une tombe les secrets qu'elle daignera me confier. --Je connais votre discretion... Mais est-ce bien un secret pour vous? Ne vous doutez-vous pas de quels ennemis je veux vous parler? --Serait-ce de M. le duc de Guise? --Guise? Oh! non... le duc nous est tout devoue... --Alors, Votre Majeste veut parler du marechal de Damville. --Damville, a qui nous avons donne le gouvernement de la Guyenne, est un de nos plus beaux amis... --Alors, fit Maurevert, il s'agit de celui qu'on appelle le chef des _Politiques_. --Montmorency! dit la reine. Cette fois, c'est bien un ennemi que vous designez. Mais nous en reparlerons plus tard. --Alors, reprit Maurevert impenetrable, je ne vois pas... --Songez que, le roi, c'est le fils aine de l'Eglise. --Votre Majeste veut parler des huguenots! s'ecria le bravo avec une surprise parfaitement jouee. Mais le roi lui-meme n'a-t-il pas proclame la grande reconciliation? --Eh bien, oui! Mais, malgre toutes nos avances, malgre la sincerite de nos offres, les huguenots conspirent. Ils sont insatiables. Ah! Maurevert, je tremble pour mon fils! --Pourquoi Votre Majeste ne fait-elle pas arreter l'amiral? --Trop tard, mon bon Maurevert, trop tard. Arreter l'amiral! Qui donc oserait maintenant se charger d'une telle besogne?... --Moi, fit Maurevert. --Vous!... --Pourquoi pas? Que le roi m'en signe l'ordre, et, des ce soir, en pleine fete, j'arrete Coligny. --Quel scandale!... Non, non, c'est impossible!... Ah! je suis une reine bien malheureuse!... Ah! si le Ciel pouvait donc une fois exaucer ma priere! Une bonne fievre quartaine nous delivrerait de Coligny, et il n'y aurait pas de scandale... vous comprenez... Helas! nous en serons reduits a subir la loi des heretiques et a entendre la messe en francais! car, d'esperer que le Ciel enverra a l'amiral la fievre qui nous sauverait tous, et qui vous enrichirait, mon bon monsieur de Maurevert, d'esperer cela, il n'y faut pas songer... La reine s'arreta sur ce mot. Maurevert sourit. Mais il voulait des ordres positifs. Il avait d'ailleurs compris depuis longtemps. --Un accident! fit-il. --Eh oui! dit la reine. Une tuile ne peut-elle pas tomber sur la tete de l'amiral? --Hum! Il faudrait que cette tuile fut douee d'un devouement... --Qui couterait cher, n'est-ce pas?... Parlez sans crainte, mon cher monsieur de Maurevert. Que faudrait-il pour donner de l'intelligence et du devouement a cette tuile? --Je l'ignore, madame. Mais, a defaut de cette tuile, je connais quelque part une bonne arquebuse... --Mais c'est tout ce qu'il faut! --En ce cas, que Votre Majeste cesse de craindre. Je n'ai qu'un mot a dire a un ami qui se chargerait... --Voyons. Comment s'y prendrait cet ami? --Mais de la facon la plus simple et la moins scandaleuse... Il attendrait au detour de quelque rue M. l'amiral qui tous les jours quitte le Louvre a la meme heure et suit le meme chemin pour se rendre a son hotel... et tenez, madame, je vois ici l'endroit... Votre Majeste connait-elle le reverend Villemur? --Le chanoine de Saint-Germain-l'Auxerrois? --C'est cela. Eh bien, ce digne chanoine, qui est des amis les plus zeles de l'Eglise, demeure justement dans le cloitre Saint-Germain-l'Auxerrois, que M. l'amiral traverse tous les jours pour gagner la rue de Bethisy. Il loge dans une fort belle maison, cet excellent Villemur. Et il se trouve que les fenetres de son logis sont grillees au rez-de-chaussee d'un assez-fort treillis, en sorte que, de la rue, il est impossible de voir ce qui se passe a l'interieur de la maison. --Tres bien! Tres bien... --Supposons donc que mon ami va demander l'hospitalite au chanoine, et qu'il se place pres de la fenetre, son arquebuse a la main. Il joue avec cette arquebuse. Tout a coup la balle part et va frapper M. l'amiral qui passe juste a ce moment. Je crois bien, madame, que ceci vaut la tuile ou la fievre. --Certes! Et, si un tel accident arrivait, votre ami serait royalement recompense. --S'il s'agissait de moi, je repondrais que ma plus belle recompense serait la satisfaction d'avoir servi ma reine. --Oui, mais tout le monde n'a pas votre desinteressement. --Ce n'est que trop vrai, madame. Je crois donc que l'ami dont je vous parle et qui est d'une adresse extraordinaire a l'arquebuse pourrait bien se montrer maladroit si je n'etais la pour assurer un paiement raisonnable. Mais que Votre Majeste ne s'en inquiete pas: je possede une cinquantaine de mille livres, et avec cette faible somme... Catherine eut un haut-le-corps. Mais se remettant aussitot elle attira a elle une feuille de papier et y traca quelques mots. --Monsieur de Maurevert, dit-elle, je ne souffrirai pas un tel sacrifice. Gardez vos cinquante mille livres. Quant a votre ami, voici pour lui un bon de vingt-cinq mille livres sur le tresor. Maurevert lut le papier, le plia et le mit en poche. --Le reste... apres l'accident, dit Catherine. Vous voyez que je ne marchande pas quand il s'agit de recompenser vos amis, mais j'espere qu'il m'en sera tenu compte... Prevenez aussi votre ami que j'aurai besoin de lui... --Contre qui, madame?... --Je vais vous le dire. Mais il ne s'agit plus la ni du roi ni de l'Eglise. Il s'agit..." Catherine, se dechargeant de cette souriante simplicite dont elle s'etait couverte pour parler des affaires de l'Etat, laissa la haine eclater sur son visage. --Il s'agit, poursuivit la reine, de deux hommes qui m'ont mortellement offensee. Sans eux, ou du moins sans l'un d'eux, nous n'en serions pas ou nous sommes. Il n'y aurait plus d'armee huguenote. Il n'y aurait pas de fiancailles royales ce soir dans le Louvre. En sauvant Jeanne d'Albret, il nous a menaces, mes fils et moi, d'une ruine que toutes mes ressources pourront a peine conjurer. Mais ce n'est pas tout. Ce miserable se mele de proteger quelqu'un qui est, dans ma vie, un obstacle terrible. Ce n'est pas tout. Par deux fois il m'a bafouee. Lui et son pere, je les hais, Maurevert, et je vous donne, en vous revelant cette haine, la plus grande preuve d'estime que j'aie jamais donnee a per sonne. Tuez-moi ces deux hommes et je vous cree comte..." Maurevert tressaillit. --Je vous trouverai un comte a votre taille. Et en attendant, pour chacune de ces tetes, il y a cent mille livres. --Ce sont donc de bien puissants personnages, madame? --Ce sont deux miserables aventuriers. Mais, prenez-y garde, ces deux hommes sont de fer. On croit les avoir tues: ils reparaissent. On les brule dans une maison, on les retrouve dans une autre. Mais vous y etiez, Maurevert! Vous y etiez a l'incendie du cabaret, vous etiez au siege de la rue Montmartre, vous etiez ici meme lorsque j'ai ete insultee, bafouee. --Vous parlez des Pardaillan, madame! --Vous les avez nommes! Ils sont maintenant... --A l'hotel de Montmorency, je le sais madame. Eh bien, madame, je vais vous etonner: pour la vie de ces deux hommes, je ne veux ni de votre comte, ni de vos deux cent mille livres... et je donnerais moi-meme jusqu'a la derniere goutte de mon sang pour les tenir un jour a ma merci et les etrangler de mes mains... --Ah! ah! fit lentement Catherine, il parait que vous leur en voulez fort, mon bon Maurevert. Maurevert posa son doigt sur sa joue droite. Sur cette joue, une longue cicatrice apparaissait, livide, sous les couches de pate. --Joli coup de cravache, dit la reine avec sa terrible tranquillite. Vous en serez marque toute la vie. Maurevert grinca des dents. Mais, se remettant presque aussitot, il s'inclina: --La reine me donne-t-elle conge? --Allez, monsieur. Et songez que, si je suis bien servie, vous pourrez demander ce que vous voudrez sans craindre de trop demander. Maurevert s'eloigna. "Bon! songea la reine. Coligny. Les Pardaillan. Voyons maintenant ou en est notre bonne Jeanne d'Albret." Elle s'assit dans un vaste fauteuil. Peu a peu les traits convulses de Catherine se detendirent. Une expression de melancolie reveuse remplaca l'expression de haine. Elle saisit un petit miroir pour s'examiner, et, quand elle se vit ce qu'elle voulait qu'elle fut, elle s'arrangea dans son fauteuil, prit une pose affaissee, ramena sur ses epaules le voile noir qui couvrait sa tete et s'en fit ainsi une sorte de cadre qui seyait merveilleusement a cette attitude et a cette melancolie. Alors seulement elle appela la suivante et lui fit un signe. Paola penetra dans une piece voisine, et, de meme qu'elle avait introduit Maurevert, elle introduisit cette fois un nouveau personnage, et s'eclipsa sans bruit. Quant a Maurevert il avait regagne les immenses salles ou evoluaient dix mille invites. Sans que la fete battit encore son plein, il commencait deja a regner dans cette foule ce laisser-aller qui denote que la froideur premiere est passee. Maurevert parcourut longtemps les salons, cherchant quelqu'un. Il apercut enfin un groupe nombreux de seigneurs qui paraissaient faire leur cour a un personnage qui, d'apres l'attitude et le nombre des courtisans, ne pouvait etre que le roi lui-meme. Ce n'etait pas le roi, c'etait Henri, duc de Guise. Il portait avec une grace hautaine un costume qui etait une merveille de magnificence et de bon gout: la garde de son epee de parade etincelait de diamants; chacun des rubans de son pourpoint etait fixe par une grosse perle; une agrafe de rubis et d'emeraudes supportait les plumes blanches de sa toque. Henri de Lorraine, duc de Guise, heureux, souriant, resplendissant de jeunesse, reellement magnifique, pouvait en cette soiree passer pour le cavalier le plus accompli de la cour de France. Il riait avec les siens des huguenots qui passaient en leurs costumes plus severes. Tout a coup, l'idee d'une excellente farce traversa sans doute son esprit. Car il se mit a rire plus nerveusement que jamais: Teligny, gendre de l'amiral, venait d'apparaitre, donnant la main a sa femme, Louise de Coligny, alors dans tout l'eclat de sa beaute. Guise la vit de loin. Il etouffa un soupir et palit legerement. Puis, eclatant de rire, comme nous avons dit, il s'ecria: --Messieurs, une jolie comedie!... Approchez-vous, je vais vous expliquer cela. Le cercle des courtisans se resserra. A ce moment, quelqu'un toucha Henri de Guise au bras. Le duc se retourna et vit Maurevert. --Attendez-moi, messieurs, dit-il. Je reviens a l'instant, et nous allons combiner ensemble une petite mascarade dont il sera parie! La-dessus, il se retira du cercle, suivi de Maurevert, et se refugia dans l'embrasure d'une large fenetre. --Eh bien, fit-il, que voulait-elle? --Me donner l'ordre de tuer Coligny, dit Maurevert. Le duc tressaillit et murmura sourdement: --Elle cherche a nous devancer... Mais n'importe! Autant commencer par l'amiral! Ah Coligny! Coligny! Tu pleureras des larmes de sang pour m'avoir fait pleurer des larmes d'amour. Qu'as-tu promis? --De tirer sur l'amiral. --Bien!... Seulement tu attendras que je te dise le bon moment. Tu comprends... Ne tire pas sans mon ordre. --Oui, monseigneur. --Et puis... le jour ou tu tireras... tu t'arrangeras pour blesser grievement le bonhomme, tu entends... mais non pour le tuer sur le coup. Guise regagna son cercle de courtisans auxquels il commenca a expliquer son idee, qui devait etre des plus bouffonnes a en juger par les rires et les bravos qui l'accueillaient. Quant a Maurevert, il se perdit dans la foule, gagna lentement les portes des salons, puis sortit du Louvre et disparut dans les rues noires. VI L'ORAGE GRONDE (suite) "Le bravo d'abords et lui ensuite!" avait dit la reine Catherine a sa suivante Paola. Nous venons d'assister a l'entretien qu'elle avait eu avec Maurevert. La suivante florentine introduisit alors le personnage que la reine avait simplement appele "lui". Ce nouveau personnage, ayant salue la reine, se tint immobile devant elle dans une attitude de raideur ou il y avait autre chose que de la fierte. Il etait tres pale. Ses yeux ardents eclairaient cette paleur d'un feu etrange. Cet homme, c'etait le comte de Marillac. --Vous etes fidele au rendez-vous, dit enfin Catherine; merci, comte. --C'est bien plutot a moi de remercier Votre Majeste de l'interet qu'elle daigne me temoigner, de la promesse qu'elle a bien voulu me faire... La reine fit un signe de tete ou il y avait de la lassitude, de la melancolie, des sentiments reprimes, quelque chose comme une affection profonde qui n'ose eclater. Sa voix avait pris une douceur extraordinaire. --Comte, dit-elle de cette voix harmonieuse, restee si jeune et si pure, il faut avant tout que je vous supplie de ne pas vous etonner de cet interet que vous avez pu remarquer... --Madame, s'ecria Marillac remue jusqu'aux entrailles, est-ce bien la reine qui me parle ainsi? Et, en cette minute, il eut l'impression emouvante que Catherine allait lui repondre: "Non pas la reine... mais votre mere!..." Cette reponse ne vint pas. --Comte, dit-elle, vous etes l'homme le plus genereux que j'aie rencontre... C'est a cette generosite que je fais appel pour vous prier de ne pas m'interroger au sujet de cet interet... de cette affection que je vous porte. --S'il y a un secret dans la pensee de Votre Majeste, et que ce secret soit surpris par moi, puisse-je etre foudroye par le feu du ciel avant que de mon coeur il soit monte a ma langue! --Il y a un secret... Eh bien, oui, comte!... Et tenez... ce secret, je vous jure de vous le divulguer un jour... bientot... Le jeune homme laissa echapper un faible cri. --Bientot, reprit la reine avec un admirable desordre dans la voix, vous saurez pourquoi je m'interesse tant a vous, pourquoi j'ai du, dans notre derniere entrevue, feindre la froideur, et pourquoi, cependant, je vous offrais une royaute... pourquoi j'ai sonde votre chagrin... et pourquoi enfin je veux vous voir heureux!... --Madame! madame! cria Marillac, comme il eut crie: Ma mere!... Mais il n'entrait pas dans le plan de Catherine qu'un mot definitif fut prononce. Elle dit en souriant: --Que fites-vous de ce coffret d'or que vous voulutes bien accepter?... Marillac repondit par un sourire au sourire de la reine. --Ce coffret, balbutia-t-il?... Ah! je le garde precieusement comme une relique, madame, puisqu'il me vient de vous! Un nuage passa sur le front de Catherine. --Vous le gardez... chez vous? --Votre Majeste sait que j'habite l'hotel de la reine de Navarre, puisque je suis un de ses gentilshommes... Le coffret est un bijou de femme. --C'est vrai! fit Catherine, toujours avec le meme sourire. Je m'en servais pour renfermer tantot mes gants, tantot mes echarpes. Il me fut jadis donne par le bon roi Francois Ier, lorsque j'arrivai a la cour de France... --Il n'a pas perdu sa destination, dit alors le comte. Car Sa Majeste ma reine s'en sert pour mettre ses gants. --Vraiment! fit Catherine avec un soupir qui eut paru un merveilleux chef-d'oeuvre de ruse a quiconque eut pu voir la joie sauvage qui eclata soudain dans ce coeur. --Oui, reprit le comte avec une gravite soudaine, j'aime la reine de Navarre... pardonnez-moi, madame, j'allais dire: comme si elle etait ma mere... Alors, je l'ai priee de me garder cette relique.... ce coffret... jusqu'au jour... --Vous avez bien fait, mon enfant! Le comte chancela, ebloui par ce mot qu'il entendait pour la premiere fois dans la bouche de Catherine. --Jusqu'au jour, disiez-vous? reprit-elle vivement. --Jusqu'au jour ou je saurai enfin la verite sur celle que vous savez, dit le comte en retombant dans ce meme desespoir qui paraissait l'accabler. Et ceci m'amene a vous rappeler que Votre Majeste, dans cette entrevue meme ou elle me donna ce magnifique coffret, daigna me promettre... --Je vais tenir ma promesse, mon cher comte... Mais n'etes-vous pas curieux de savoir comment j'ai connu votre passion pour Alice de Lux?... --Je vis dans une telle inquietude, madame, que rien ne me touche ni m'etonne... J'ai simplement suppose que Votre Majeste avait daigne s'informer de moi... --C'est un peu cela, comte... mais croyez bien que le genie et l'intrigue qu'il m'a fallu deployer pour vous suivre pas a pas, savoir ce que vous pensiez, vous proteger au besoin... Le comte, a ces mots, eut encore un de ces mouvements impulsifs comme Catherine en avait provoque deux ou trois depuis le debut de cet entretien. Mais, cette fois encore, elle s'arreta, en se reprenant pour ainsi dire a l'instant precis ou elle paraissait vouloir s'abandonner a l'emotion. --Je vous ai surveille, reprit-elle avec un sourire. J'ai d'abord voulu voir de pres, et Dieu sait ce qu'il m'en a coute pour demeurer si froide devant vous, alors que... --Achevez, madame, je vous en supplie! --Rien, fit la reine sourdement. L'heure n'est pas venue, et vous avez jure de ne pas m'arracher mon secret. Le comte joignit les mains et s'inclina comme devant une sainte. --Apres notre premiere entrevue, continua la reine, je ne tardai pas a connaitre votre amour pour Alice de Lux. Un soir, comte, vous vous etes arrete pres de mon nouvel hotel, au pied meme de la tour. La reine de Navarre vous accompagnait. Elle entra chez Alice. Et vous, vous attendites... Alors, je voulus savoir ce qui vous tourmentait... Je connaissais Alice... je l'avais quelque peu malmenee jadis parce qu'elle abandonnait notre religion... J'eus tort, je l'avoue; on devrait toujours respecter la croyance des autres... Le lendemain matin, je la vis donc... et je sus ce qu'il s'etait passe entre elle et la bonne reine Jeanne... --C'est ce jour-la, madame, interrompit le comte fremissant, qu'eut lieu notre deuxieme entrevue... c'est ce jour-la que vous me fites venir... que vous voulutes bien me donner ce coffret d'or en signe de votre affection... royale... c'est ce jour-la enfin que vous me fites une promesse... --Oui: celle de vous dire au juste ce qu'est Alice de Lux!... Cette promesse je vais la tenir... Mais, reprit Catherine, la reine de Navarre ne vous a donc rien dit depuis ce jour? --Rien, madame, rien!... En quittant la maison d'Alice de Lux, elle me dit... et toute ma vie j'aurai ces paroles gravees dans ma memoire: "Mon enfant, j'ai longuement interroge votre fiancee. Dans mon ame, voici ce que je pense: je verrai avec effroi que cette demoiselle devienne la femme d'un homme que j'aime comme un fils... mais l'amour peut faire des miracles... et je crois vraiment que l'amour d'Alice pour vous est de ceux qui font des miracles... Devant cet amour si grand, je vous dis, mon enfant: suivez votre destinee". Le comte garda alors un sombre silence, comme s'il eut encore repete en lui-meme ces paroles. Puis il reprit: --Depuis, la reine ne voulut jamais ajouter un mot. Elle me pria meme de ne plus lui parler de ces choses jusqu'au jour ou je serais decide a epouser Alice... Que signifie cet effroi qu'elle manifeste a l'idee qu'Alice peut devenir ma femme? Que s'est-il donc passe qu'il ait fallu un miracle, un miracle d'amour pour faire oublier a Jeanne d'Albret?... Il me semble, a force de creuser ma pensee, que la reine de Navarre a surpris un crime chez Alice, et que, par pitie pour moi, peut-etre, elle ait resolu de taire ce crime... --Avez-vous revu Alice, depuis;? demanda Catherine. --Non, madame!... Il me semble maintenant qu'a son premier mot, a son premier geste, je decouvrirai son crime... et pourtant je ne puis vivre sans elle! --Vous parlez de crime, reprit la reine en hochant la tete, prenez garde de ne pas aller trop loin dans des soupcons que rien ne justifie... Ecoutez-moi, comte... Il y a dix-huit jours, je vous ai demande un mois pour savoir toute la verite sur Alice de Lux. Mon enquete a abouti plus rapidement que je n'eusse espere... cette verite, vous allez la savoir selon ma promesse... Alice de Lux est pure, Alice de Lux a mene l'existence la plus innocente, Alice de Lux est digne de l'amour d'un homme tel que vous... mais..." Ce "mais", le comte de Marillac ne l'entendit pas. A cette certitude que lui donnait Catherine de la purete, de l'innocence d'Alice, le malheureux etait tombe sur ses genoux, il avait saisi les mains de la reine, et ce cri fit pour ainsi dire explosion sur ses levres: "Ma mere!... ma mere!..." Catherine laissa tomber sur le comte prosterne un regard terrible; puis ce regard fit le tour de l'oratoire avec une inexprimable epouvante. --Etes-vous fou, monsieur? gronda-t-elle. Au meme instant, Marillac fut debout... --Ah! comte, murmura Catherine, vous venez de me donner une emotion bien cruelle, pour si douce qu'elle soit... Songez que, si l'on vous avait entendu, la mere du roi de France etait deshonoree... --Oh! infame que je suis!... Pardonnez a mon delire, Majeste... --Silence, comte! Pour Dieu, si j'ai pu vous inspirer non pas meme de l'affection, mais cette pitie naturelle que tout homme accorde a la femme qui a longuement et atrocement souffert, silence! Silence sur tout ceci... --Je le jure, oh! je le jure sur mon ame. --Pas un mot, pas une allusion a personne au monde! --A personne, madame, a personne!... --Pas meme a Alice! Pas meme a cette reine de bonte qui est votre reine. --Je le jure!... --Vous m'avez egalement jure de tenir secretes toutes nos entrevues... --Je le jure encore!... La reine parut alors s'apaiser et s'abandonner a cette melancolie qui donnait un charme severe a son visage, quand elle voulait. "Quoi! songeait-il. D'ou me vient donc tant de joie? Ai-je donc reellement doute d'Alice? Jamais! Jamais!" Apres quelques instants, pendant lesquels Catherine calcula la confiance qu'elle avait pu acquerir dans le coeur de Marillac, elle reprit: "Maintenant, puisque j'ai promis de vous dire toute la verite, il faut que vous sachiez pourquoi la reine de Navarre a hesite, pourquoi vous avez pu concevoir des doutes sur Alice de Lux... Il y a en effet un mystere sur cette pauvre petite... Elle craignait que la verite n'eclatat un jour a vos yeux; cette verite est terrible en soi, bien que la pauvre enfant n'en soit en aucune facon responsable... --Parlez, madame, supplia le comte... --Eh bien, Alice est une fille sans nom, sans famille. Adoptee par les de Lux, elle ne peut en realite se reclamer de sa naissance; voila la verite, comte! Cette etrange accusation proferee devant Deodat--l'enfant trouve lui-meme--etait une de ces audaces comme les concevait le sombre cerveau de Catherine. N'etre pas "nee" etait alors pour une fille un terrible malheur. Le comte, radieux, s'ecria: --Je cours me jeter aux pieds d'Alice... Puisse-t-elle me pardonner d'avoir ose la soupconner! --Ainsi, comte, vous passez outre?... --Ah! madame, murmura Marillac d'une voix basse et ardente, comment cela pourrait-il m'arreter, alors que moi-meme... Il se tut subitement, en voyant le nuage de tristesse qui couvrait soudain le front de la reine, et, se courbant devant elle, ajouta: --Madame, je vous benis pour la joie immense que vous venez de me donner... c'est a vous que je dois la vie... --Eh bien, comte, eh bien, puisque vous voulez que je fasse ce mariage, croyez-moi, faites-le sans eclat. --Peu importe, madame, comment se fera cette union, pourvu qu'elle se fasse! --Me laissez-vous libre d'arranger la chose? demanda la reine avec un charmant sourire. --Ah! madame, vous m'enivrez! s'ecria le comte dans l'exaltation de sa double joie de fils et d'amant. --Eh bien, je veux choisir l'eglise, l'heure, le jour... Voyons, vous n'etes pas assez huguenot pour me refuser cette joie?... --Madame, je ferai ce que vous voudrez... peu importe le pretre... --Le pretre? Ah! oui... Eh bien, tenez, je l'ai trouve... un saint homme... c'est le reverend Panigarola qui vous unira... L'eglise?... ce sera Saint-Germain-l'Auxerrois... --Le jour? demanda le comte reellement enivre. --Le jour?... Prenons le lendemain du mariage de ma fille Marguerite... --L'heure? --La meilleure: minuit! Allez, et puissiez-vous etre heureux! --Je le suis au-dela de toute expression, dit le comte en couvrant de baisers la main que lui avait tendue la reine. --Un dernier mot, reprit celle-ci. Laissez-moi la joie d'annoncer a Alice son mariage; je dois une repara tion a cette pauvre enfant que j'ai rudoyee jadis plus qu'il ne convenait... --Je vous obeirai, madame. Et leger, souleve par cette force de joie qui transporte les vrais amoureux, le comte s'eloigna, l'ame ravie, pour courir d'abord faire part de son bonheur a la reine de Navarre, et ensuite pour courir demander pardon a Alice. A peine fut-il parti que la reine sortit de son oratoire, traversa son cabinet de travail et parvint a une piece eloignee. La, une jeune femme attendait dans la demi-obscurite de la piece ou brulait un seul flambeau. Cette femme, c'etait Alice de Lux. La reine alla a elle, lui prit la main et, la regardant jusqu'au fond de l'ame: --Tu as entendu? --Non, Majeste! dit Alice. --Tu m'etonnes, fit la reine. Tu n'es donc plus toi-meme!... Eh bien, ecoute: il sort de mon oratoire; il t'aime plus ardemment que jamais; vous devez vous marier bientot; ne lui demande ni le jour ni l'heure, ni le nom du pretre; je t'instruirai de ces details en temps voulu. Sache seulement que tu n'es pas la fille du comte de Lux, mais seulement une enfant qu'il a recueillie et dont on ne connait ni le pere ni la mere. C'est la le secret que tu avais confie a Jeanne d'Albret et qui te faisait trembler devant lui. Me comprends-tu? --Oui, madame, dit faiblement Alice. --Donc, a partir de ce jour, tu es heureuse. Plus de contrainte. Plus rien qui te gene, puisque je suis seule a savoir... --Et la reine de Navarre! murmura sourdement Alice. --Ne t'en inquiete plus! repondit Catherine, d'une voix etrange. Donc, tu vas l'epouser, et vous partirez loin, ou vous voudrez, et tu seras heureuse a jamais... tout cela a condition que tu m'obeisses jusqu'au bout... A la moindre hesitation de ta part, je te brise... et je le tue! --J'obeirai, madame, dit Alice. --Va, ma fille. Et rappelle-toi que je veux son bonheur et le tien... Alice demeura immobile. Il semblait qu'elle fut agitee par un combat interieur. --Eh bien, Alice? fit la reine. A quoi songez-vous donc? --Pardon, madame, dit-elle en tressaillant, je... non... --Voyons, tu as quelque chose a me dire? --Non... je songeais... --Ecoute, gronda la reine, es-tu bien sure que tu n'as pas entendu la conversation que je viens d'avoir? --Je vous le jure, madame! La reine connaissait Alice: les moindres intonations de sa voix lui etaient familieres. A l'accent de la jeune femme, elle comprit sa sincerite. Du reste, Alice se remettait maintenant; elle fit la reverence et sortit. Par des couloirs et des escaliers retires, l'espionne evita les salles de fete, gagna une porte du Louvre, sortit et rentra dans sa petite maison de la rue de la Hache. La, elle s'assit, les coudes sur une table, la tete dans les deux mains, et elle reflechit: "Et pourtant, il est son fils!... Le sait-elle? Dois-je le lui dire a lui?... Dois-je le lui dire a elle?... Ah! heureusement que je me suis retenue a temps, tout a l'heure, lorsque le mot a failli m'echapper... Je n'ai pas ecoute, j'ai eu tort. Qu'ont-ils pu se dire?... Voyons, je ne me trompe pas, ma memoire est fidele... La-bas, a Saint-Germain, lorsque la reine de Navarre m'a chassee, elle a bien eu une entrevue avec Deodat... j'ai bien entendu... ses paroles sont encore dans mes oreilles... il a dit: "Pourquoi ne suis-je pas mort le jour ou j'ai appris que ma mere etait l'implacable Medicis!" Dois-je lui dire que je sais cela?... Et Catherine, sait-elle que Deodat est son fils?... Si je lui dis... Ah! qui sait s'il ne se ferait pas un revirement de coeur!..." Elle songea longuement, tournant et retournant le probleme sous toutes ses faces. "Je ne dirai rien!... telle fut sa conclusion... Si je revele a Catherine que le comte est son fils, elle le ferait peut-etre tuer!" VII PREMIER COUP DE FOUDRE Nous suivrons maintenant le comte de Marillac qui, apres avoir quitte Catherine de Medicis, etait rentre dans les salons ou se deployait la fete des fiancailles. Ainsi, toute la douleur accumulee dans son ame se fondait sous les paroles de Catherine; il retrouvait une mere douloureuse dans cette reine, qui avait ete, a ses yeux, l'implacable ennemie. Et il cherchait tout simplement Jeanne d'Albret pour lui dire, a elle la premiere, combien il avait ete heureux--sans dire le motif de ce bonheur imprevu, puisqu'il avait jure de se taire. Ensuite, s'il n'etait pas trop tard, il irait chez Alice. A ce moment, une bande joyeuse l'entoura, l'enveloppa d'une sorte de farandole. Dans la bande, le plus joyeux etait le duc d'Anjou. --Messire, vous ne vous amusez donc pas! criait le duc d'Anjou. --Mon frere..., songea le comte, qui eut un sourire ou parut toute l'affection qui debordait de son ame. --Mort-Dieu! messieurs de la Reforme, il faut s'amuser! reprenait Anjou. --Monseigneur, dit le comte, jamais de ma vie je n'ai eu joie pareille. --A la bonne heure! Et toute la bande entourant Marillac, chercha a l'entrainer. Et il sembla au comte que les seigneurs catholiques, qui s'amusaient ainsi, cherchaient a le rendre ridicule. Un flot de sang monta a son visage, et, en quelques bourrades, il se degagea. La bande s'enfuit en riant. Alors, le comte s'apercut que la fete prenait etrange tournure. Les seigneurs catholiques s'etaient organises par petites bandes de cinq ou six, et chacune d'elles entourait un gentilhomme huguenot. Sous pretexte de liesse et d'amusement, chaque huguenot devenait un centre de moqueries. Dans une salle, Henri de Bearn, saisi ainsi par la bande de Guise, servait de balle que les gentilshommes catholiques se renvoyaient l'un a l'autre. Pale et inquiet, le ruse Bearnais n'en riait que plus fort. Dans une autre salle, le prince de Conde tenait tete a une dizaine de catholiques, mais, moins patient que son roi, il rendait coup pour coup et bourrade pour bourrade. En sorte que, la, les rixes sonnaient la fete. Cependant, les huguenots ne pensaient pas encore a mal et faisaient preuve d'une bonne grace endurante, qui excitait les brocards et les lazzi des gentilshommes catholiques. Soudain, une cinquantaine de nymphes se tenant par la main, laissant voir de leur chair tout ce qu'elles pouvaient en montrer, les yeux brillants, les levres ouvertes aux baisers, ces jeunes filles, disons-nous, se ruerent a travers l'immense salon dore ou venait d'avoir lieu un ballet sylvestre, dans lequel elles avaient joue un role. --L'escadron volant de la reine! s'ecria Guise. Nous allons rire. Le mot etait bien trouve; il fit le tour des salles. Pontus de Thyard declara qu'il fallait des chevaux pour un pareil escadron, et, s'offrant en exemple, saisit l'une des bacchantes au vol, la placa a califourchon sur ses epaules. En un instant, une rumeur de folie secoua la fete, chacune des bacchantes se trouva a cheval sur quelque seigneur; mais, a part Pon tus qui etait catholique, tous ces chevaux humains se trouverent etre des huguenots; en effet, chacune des bacchantes s'etait accrochee a un huguenot, et, bon gre mal gre, poussee, hissee par des catholiques, enfourchait ses epaules, et le huguenot, moitie riant, moitie scandalise, se laissait faire. Alors, chacun de ces huguenots, ainsi transforme en bete de somme, fut saisi par les mains par deux catholiques qui l'entrainerent. Il y eut ainsi une cinquantaine de demoiselles a cheval sur des epaules huguenotes; le tout forma une longue file qui, parmi les tonnerres des vivats, les cris, les rires, commenca a cavalcader. En tete de cette cavalcade courait le duc de Guise, qui criait: "Place aux centauresses! Place a l'union des sexes et des religions!" Et les centauresses, impudiques et superbes, toutes belles filles, toutes demoiselles de haute noblesse, agitant leur jambes nues, comme pour donner des coups d'eperon, depoitraillees, se demenant, gesticulant, les centauresses proclamaient la grande victoire de la messe... Or, pendant que l'escadron volant de la reine, c'est-a-dire les demoiselles que Catherine avaient asservies et dressees aux besoins de sa politique et de sa police, pendant que les filles de la reine s'emparaient des huguenots, en meme temps, une scene identique se produisait, les seigneurs catholiques s'emparaient des dames huguenotes et les obligeaient a participer a une sorte de sarabande affolee. Ce fut dans ce moment que le roi parut Les rires s'eteignirent d'un coup. Les huguenots retrouverent leurs femmes et les catholiques se placerent en masse sur le passage de Charles IX. Celui-ci apercut Coligny qui, impassible et les sourcils fronces, avait assiste, pale et muet, aux scenes que nous venons d'esquisser d'un trait. L'amiral salua profondement le roi; mais celui-ci, s'avancant vers lui, le saisit dans ses bras, l'embrassa tendrement et lui dit: --Eh bien, mon bon pere, vous vous divertissez? --Admirablement, sire, ces messieurs de votre cour ont des facons que je n'oublierai de ma vie... --Peut-etre, fit le roi, eussiez-vous prefere un autre amusement, comme, par exemple, de courir au roi, comme on courre le cerf... Ces paroles resonnerent comme un couo de tonnerre; pourtant Charles IX les avait prononcees en souriant. --Sire, dit l'amiral froidement, j'espere que Votre Majeste voudra bien m'expliquer sa pensee... --Eh! mort-Dieu! commenca le roi. Il etait devenu livide, ses yeux lancerent un double eclair, et, peut-etre se fut-il abandonne a sa fureur, peut-etre eut-il laisse echapper les secrets que sa mere venait de lui reveler, lorsqu'il vit le visage pale de Catherine sortir, pour ainsi dire, de l'ombre. La reine s'avanca rapidement et, toute souriante, s'ecria: --Eh! monsieur l'amiral, puisque vous vous preparez a courre le duc d'Albe, il faudra bien vous decider a courre le roi d'Espagne! Un soupir de soulagement echappa aux huguenots, tandis qu'un murmure desappointe se faisait entendre parmi les catholiques. --Sire! reprit alors Coligny rayonnant, j'avoue en effet qu'il m'interesserait davantage de me divertir aux Pays-Bas, bien que la fete de Votre Majeste soit des plus magnifiques... --Oui, mon digne pere, vous etes homme de camp plutot qu'homme de cour, je le sais, fit le roi qui, sous les regards de sa mere, s'etait promptement ressaisi. Mais je ne vois pas mon cousin de Bearn... --Le voici, dit Catherine, et si parfaitement heureux qu'il serait dommage de troubler son bonheur." En effet, Henri de Bearn passait a ce moment, donnant la main a Marguerite, et paraissant tres occupe a lui conter fleurette. Charles IX, alors, fit un signe, et la fete reprit de plus belle, quoique avec un peu plus de moderation apparente. En meme temps, il prit Coligny par le bras et l'emmena en disant: --Voyons, mon pere, ou en sommes-nous de l'expedition aux Pays-Bas?... Paques-Dieu, savez-vous qu'il se fait la-bas de grands carnages et que le duc d'Albe a fait occire dix-huit mille huguenots? --Helas! sire... je ne le sais que trop; mais, grace a la haute generosite du roi de France, j'espere qu'avant peu nous pourrons arreter l'affreux massacre... --Faites vite, monsieur l'amiral, car il se pourrait que d'autres pays, fussent tentes d'imiter ces tueries. Charles IX marchait vers un trone qu'on lui avait eleve dans le salon central. En route, il rencontra le poete Ronsard, et son visage parut s'eclairer. Il l'emmena aussi. Puis, s'asseyant sur son trone pour voir la fete, il obligea Coligny a s'asseoir a droite, honneur extraordinaire qui arracha aux huguenots des trepignements d'enthousiasme. En meme temps, sur un signe du roi, Ronsard prenait place a sa gauche; le poete, rouge de plaisir, se confondait en salutations. --Ronsard, dit gaiement Charles IX. pendant que nos gens s'amusent et que mon bon pere l'amiral songe a la guerre, faisons des vers, veux-tu? Ronsard, comme on sait, etait parfaitement sourd. Il repondit donc le plus naturellement du monde en faisant allusion a la place qu'il occupait pres du roi: --Sans aucun doute, sire, et c'est la un honneur dont je me souviendrai toute la vie. --Ecoute, reprit le roi, veux-tu que je te dise le dernier sixain que j'ai fait? Tu le corrigeras: Toucher, aimer, c'est ma devise... Mais, a peine le roi achevait-il le premier vers de son sixain qu'une rumeur soudaine s'eleva de la grande salle voisine ou, une heure plus tot, avait ete joue le grand ballet des nymphes et des dryades. --La reine se meurt!... Voici ce qui se passait: Nous avons vu le comte de Marillac se mettre a la recherche de Jeanne d'Albret. Il finit par la trouver a peu pres au moment ou Charles IX s'asseyait sur son trone, entre Ronsard et Coligny. Ce moment etait celui aussi ou Catherine de Medicis, entouree d'une escorte de gentilshommes, se dirigeait lentement, le sourire aux levres, vers la reine de Navarre. Grave et pensive, Jeanne d'Albret assistait a cette fete donnee en l'honneur de son fils. A deux ou trois reprises, les dames d'honneur et les gentilshommes qui, autour d'elle, formaient une cour, l'avaient vue palir; puis une rougeur, ardente comme une flamme, avait remplace cette paleur. Cependant, elle ne pretait qu'une mediocre attention a ces symptomes d'un mal qu'elle ne pouvait prevoir. Seulement, elle cherchait des yeux son fils Henri et, quand elle l'avait trouve, elle le suivait d'un regard inquiet. Ce fut sur ces entrefaites qu'elle apercut tout a coup le comte de Marillac qui, faisant effort pour percer le cercle de courtisans, tachait de s'approcher d'elle. Elle sourit et tendit la main. Aussitot, les courtisans s'ecarterent et le comte, rayonnant de bonheur, comme nous avons dit, s'avanca vivement pour saisir et baiser la main qui lui etait tendue. Mais, au meme instant, la reine retira cette main et la porta a son front, puis a sa gorge. En meme temps, elle se renversa en arriere, livide, le front baigne de sueur. --De l'air! De l'air! cria Marillac, en palissant. La reine se trouve mal... Aussitot, cris, affolement des femmes, tumulte. --Oh! mon Dieu, dit une voix douce et tremblante d'emotion, qu'a donc notre chere cousine?... Et l'on vit Catherine de Medicis s'approcher precipitamment, se pencher sur Jeanne d'Albret, avec tous les signes d'un violent chagrin. --Vite! Vite! ordonna-t-elle. Qu'on cherche maitre Pare... Vingt courtisans se precipiterent vers le medecin du roi. Mais deja, grace a un flacon que lui faisait respirer Catherine, la reine de Navarre reprenait ses sens et balbutiait: "Ce n'est rien... la chaleur... l'emotion... C'est vous, mon cher enfant?... --Oui, madame, repondit Marillac d'une voix bouleversee. Plaise au Ciel de prendre ma vie plutot que la votre!... A ce moment, Ambroise Pare se penchait sur la reine et l'examinait attentivement. --A moi! rala tout a coup Jeanne d'Albret... Mon fils! Je veux voir mon fils! Oh! je brule! Mes mains brulent... Pare saisit les mains de la reine, tandis qu'on courait chercher Henri de Bearn. Jeanne d'Albret, pour la deuxieme fois, perdit connaissance. Et, cette fois, le flacon de sels fut impuissant. Henri arrivait a ce moment. Il vit sa mere mourante. Il palit affreusement et, saisissant le medecin par le bras, lui dit d'une voix basse et terrible: --La verite, monsieur! Au nom du Dieu vivant, la verite!... Pare. bouleverse lui-meme, la tete perdue, murmura imprudemment: --Elle va mourir! Alors, Henri se jeta a genoux, saisit sa mere, se cramponna a elle, et les sanglots de ce roi, qui paraissait si jovial, furent effrayants. Effrayante aussi fut la douleur de Marillac qui, ayant recule quelque peu, s'adossait a une colonne pour ne pas chanceler. Catherine avait porte les mains a ses yeux et s'ecriait: --O mon Dieu! Quel affreux malheur!... Et, de salle en salle, de groupe en groupe, etouffant les rires, chassant la joie, se propagea la sinistre rumeur parmi les huguenots: --La reine se meurt!... Coligny accourait a son tour. Conde, d'Andelot, les principaux huguenots se placaient autour de la reine de Navarre, comme s'ils eussent compris vaguement que ce malheur qui les frappait etait peut-etre un mysterieux avertissement de mort pour chacun d'eux. Cependant, Charles IX avait appris en palissant la nouvelle. Il allait s'ecrier, s'etonner, lorsque, comme tout a l'heure, il vit les yeux de sa mere fixes sur lui. Et ces yeux lui recommandaient si imperieusement le silence, ils etaient d'une si formidable eloquence, que Charles IX comprit sans doute! Il baissa la tete et dit tout haut: --Allons, la fete est finie! Vingt minutes plus tard, toutes les lumieres etaient eteintes au Louvre et tout paraissait dormir. Dans l'oratoire, Catherine et Ruggieri, pales tous deux et suant le crime, causaient a voix basse. --Que disait-elle? demandait l'astrologue. --Qu'elle brulait... partout... et surtout aux mains... Ruggieri hocha la tete et dit: --La chose s'est faite par les gants... --Ah! mon ami, ton coffret est une merveille... --La merveille, dit Ruggieri, c'est que vous ayez fait accepter le coffret a Jeanne d'Albret, sans eveiller ses soupcons. Le lendemain matin, le bruit se repandit dans Paris que la reine de Navarre etait morte d'un mal foudroyant, d'une sorte de fievre inconnue. Et, a ceux qui s'etonnaient de cette mort imprevue, on repondait generalement qu'apres tout, cela faisait une heretique de moins et que cela n'empechait pas les Parisiens de se regaler des grandes fetes qui auraient lieu pour le mariage d'Henri de Bearn et de Marguerite de France. VIII GILLOT Revenant en arriere, nous renouerons connaissance avec l'interessant Gillot au moment meme ou, son oncle lui ayant proprement coupe les deux oreilles, il demeura etendu sans connaissance sur le sol humide des caves de l'hotel de Mesmes. On se souvient que le digne oncle Gilles avait demande a Damville: --Que ferons-nous de cet imbecile? Faut-il l'achever? Et que le marechal avait repondu: --Non pas, car il peut nous servir. Gillot demeura evanoui, mais ne tarda pas a revenir a lui. Son premier mouvement fut de porter les deux mains a ses oreilles, comme s'il lui fut reste un vague espoir d'avoir reve. Mais ses mains ne rencontrerent que les compresses, imbibees de vin et d'huile, que son oncle lui avait mises autour de la tete. --Helas! dit-il, je n'ai donc plus d'oreilles! De quel oeil vais-je etre considere? Je vais passer pour un monstre. Cependant, il me semble que je percois le bruit de mes propres paroles... Gillot se remit sur pied et constata qu'a part la violente douleur qu'il eprouvait, de chaque cote de la tete, il se portait, en somme, comme s'il n'eut subi aucune facheuse mutilation. Il reprit donc courage et, tout affaibli qu'il etait par la souffrance, il allait entreprendre l'ascension de l'escalier, lorsqu'au haut de cet escalier parut quelqu'un. C'etait l'oncle Gilles. "Il vient m'achever, songea tristement Gillot. Sans doute le marechal lui a donne l'ordre de m'exterminer!" A sa grande stupefaction, son oncle s'approcha de lui, avec un sourire des plus gracieux. --Eh bien, mon pauvre ami, comment te sens-tu? --Heu!... Bien mal, mon oncle. --Courage... On te soignera, on te dorlotera, tu gueriras. --Ainsi, vous ne voulez pas me tuer? --Pourquoi te tuerais-je? imbecile! Monseigneur te fait grace. Et, non seulement il te fait grace de la vie, mais encore il veut faire ta fortune. --Ma fortune? balbutia Gillot. --Oui, imbecile! A condition que tu lui obeisses pour lui faire oublier ta honteuse trahison. --Ah! mon oncle, je m'en repens bien, je vous jure. --Tant mieux, car, si tu es sincere, tu es en passe de devenir un homme riche. On se souvient sans doute que l'avarice etait le vice favori de maitre Gillot, et que c'etait meme ce vice qui l'avait perdu. --Parlez, mon digne oncle, dit-il d'une voix tremblante d'emotion. Je suis tout pret a obeir. Qu'ordonne monseigneur? --D'abord, de te guerir! Et, soutenant son neveu par-dessous le bras, Gilles le conduisit dans sa chambre, le fit coucher dans son propre lit et commenca a lui donner les soins les plus devoues. A peine fut-il dans le lit qu'une fievre violente se declara. Gillot eut le delire pendant deux jours, c'est-a-dire qu'il passa ces deux jours a supplier son oncle de lui rendre ses oreilles. Gilles, impatiente, finit par le menacer du baillon. Au bout du sixieme jour, la fievre etait tombee; au bout du dixieme, les blessures etaient cicatrisees et Gillot pouvait se lever. Le quinzieme jour, Gillot put sortir. Son premier soin fut de courir acheter un certain nombre de bonnets, capables de lui couvrir entierement la tete, du front a la nuque. Sur ce bonnet, il placait son chapeau ordinaire. En se regardant dans un miroir, il trouva qu'il pouvait encore faire assez bonne figure. Ce jour-la, Gillot eut avec son oncle une tres longue conversation. A la suite de cette conversation, il s'habilla de ses habits du dimanche, et Gilles lui dit: --Va, maintenant, va, je te donne ma benediction... --J'aimerais mieux quelques ecus d'acompte, dit Gillot. Gilles fit la grimace, mais s'executa. --Reussiras-tu a entrer seulement? demanda-t-il d'un air offensant pour les capacites intellectuelles de son neveu. --J'en reponds, dit Gillot: j'ai un moyen infaillible. --Lequel? --Mes oreilles! La-dessus, laissant son oncle abasourdi mediter cette reponse, le matois Gillot s'eloigna. Nos lecteurs ont vu comment Gillot etait entre a l'hotel Montmorency. Il avait rencontre le vieux Pardaillan dans la loge du suisse. Et le routier l'avait emmene dans la chambre qu'il occupait. Lorsqu'ils furent arrives dans sa chambre, le routier s'assit a cheval sur une chaise a dossier de bois plein, allongea les jambes, placa les coudes sur le dossier de la chaise et inspecta Gillot, qui prit une attitude digne, ferme et modeste. --Ainsi, dit Pardaillan, tu peux nous rendre service? --Je le crois, monsieur; --Tres bien, Gillot. Nous allons voir ce qu'on peut tirer de toi. Seulement, avant tout, il faut que je te dise une chose. --Laquelle, monsieur? --Si jamais je surprends chez toi la moindre velleite de trahison... Si je te surprends a ecouter aux portes... --Eh bien, monsieur? --Eh bien, je te coupe la langue." Gillot demeura plus d'une minute suffoque par cette perspective. Quoi? Apres les oreilles, la langue! --Mais enfin, monsieur, s'ecria-t-il, quelle rage avez-vous de me vouloir ainsi decouper vif? --Que veux-tu? C'est ma maniere, a moi. Il parait que c'est aussi celle de ton oncle. Mais, pour en revenir a ta langue, sois assure que, si jamais j'apprends que tu as raconte a qui que ce soit ce qui se passe ici, eh bien, je te la couperai! Cette menace donna la chair de poule a Gillot, qui se demanda aussitot s'il ne ferait pas mieux de s'en aller. Mais il reflechit que la colere de l'oncle serait terrible. D'autre part, la recompense promise n'avait pas ete sans lui inspirer quelque courage. --Pendant qu'on me decoupe, songeait-il, un peu plus, un peu moins... J'en serai quitte pour ne plus parler. Seulement, Ou s'arretera ce decoupage? Car, enfin, si, apres les oreilles, on me coupe la langue, il faudra bien un jour que mon nez y passe, et puis peut-etre la tete..." --Que penses-tu? demanda Pardaillan. --Je pense, monsieur, a ce que je pourrais bien dire pour vous persuader de ma bonne foi. Pendant que j'ai encore une langue, je voudrais m'en servir pour vous jurer obeissance et fidelite... --Voyons donc. Quel genre de services peux-tu nous rendre? --Eh bien, monsieur, je n'ai pas ete sans m'apercevoir qu'il existe quelque inimitie entre vous et monseigneur de Damville. Je crois que, si vous pouviez occire ce digne seigneur, vous n'hesiteriez guere. Et je puis vous affirmer que, si vous tombiez aux mains de mon ancien maitre, au bout de cinq minutes, vous vous balanceriez dans le vide, une bonne corde au cou. --Continue, Gillot. Sais-tu que tu parles bien? --Merci, monsieur. Je suppose que vous soyez, tenu au courant des faits et gestes de monseigneur de Damville. Voila, je pense, qui vous permettrait de vous defendre? --Mais tu es vraiment moins bete que tu n'en as l'air! --C'est-a-dire que mon petit plan vous convient? --Oui, mais comment ferai-je pour savoir ce que veut entreprendre le marechal, puisque tu ne peux plus rentrer a l'hotel de Mesmes? --C'est vrai que je n'y peux plus rentrer sous peine de mort. Car, monseigneur et mon oncle m'ont declare que je serais pendu si je reparaissais jamais en leur presence. --Alors? Comment feras-tu? --Monsieur, avez-vous jamais entendu dire que, ce que femme veut, Dieu le veut? Eh bien, il y a une femme, ou plutot une jeune fille, a l'hotel de Mesmes. Elle s'appelle Jeannette. --Ah! ah! fit Pardaillan qui se rappela ce que le chevalier lui avait raconte. --Or, continua Gillot, Jeannette m'aime et nous devons nous marier. Je peux lui faire faire tout ce que je voudrai. Et, comme c'est une fine mouche, elle saura, si je veux, tout ce qui se dit, se fait et se pense dans l'hotel de Mesmes. --Admirable!... --Mon plan vous convient donc? --Il me convient. Et que demandes-tu pour me servir ainsi? --Je vous l'ai dit: de m'aider a me venger de mon oncle, qui m'a coupe les oreilles. --Bon! je te promets de te livrer ce vieux Satan pieds et poings lies, et tu en feras ce que tu voudras. Voyons, que lui feras-tu? --Monsieur, je lui rendrai la pareille! --Bravo!... Et quand commenceras-tu a entrer en campagne? --Des le plus tot... --C'est bon. Maintenant, songe que, si je suis content de toi, non seulement tu seras venge de ton avare d'oncle, mais encore tu auras des ecus a n'en savoir que faire. Gillot prit aussitot un air de jubilation qui acheva de persuader entierement le vieux routier. C'est ainsi que le plus fin renard peut parfois se laisser prendre. Il faut dire aussi que Gillot, matois et retors comme son oncle, avait admirablement joue son role. Quoi qu'il en soit, il fut installe dans l'hotel Montmorency, qui abrita des lors un traitre. Gillot ne perdit pas son temps. Il passa le restant de la soiree et la journee du lendemain a etudier le plan de l'hotel Montmorency. Le surlendemain, il sortit apres avoir dit a Pardaillan qu'il allait voir Jeannette et s'entendre avec elle. Le drole se rendit a l'hotel de Mesmes, en s'assurant tous les cent pas qu'il n'etait pas suivi. --Eh bien? lui demanda l'oncle Gilles. --Eh bien, mon oncle, je suis dans la place S" Gilles regarda son neveu avec une certaine admiration. Puis il alla chercher une feuille de papier, une plume, de l'encre, installa Gillot devant une table et lui dit: --Explique... Et Gillot expliqua. C'est-a-dire qu'il commenca par tracer un plan de l'hotel Montmorency qui, tout grossier qu'il etait, n'en devait pas etre moins precieux. --La, a gauche, mon oncle, voyez-vous, c'est un grand batiment pour les hommes d'armes et les chevaux. --Combien d'hommes? --Vingt-cinq, mon oncle, armes de bonnes arquebuses. --Bon. Continue... --Voyez, mon oncle, ce batiment est place en arriere de la loge du suisse... en face la loge, ce carre que je dessine represente un autre batiment, pareil a celui des gens d'armes. --Et que contient-il? --Il sert de logis a une dizaine de gentilshommes devoues au marechal. --Vingt-cinq et dix, cela fait trente-cinq hommes. --Justement; mais ce n'est pas tout; et meme cela n'est rien... --Comment, il y aurait donc une autre garnison? --Il y a M. le chevalier et son pere... le coupeur de langues! dit Gillot en fremissant. --Que veux-tu dire, imbecile? --Rien, mon oncle, sinon que les deux damnes Pardaillan valent peut-etre a eux seuls les vingt-cinq gens d'armes et les dix gentilshommes. --C'est possible. Et ou sont-ils loges, ces deux enrages? --Attendez, mon oncle. Le deuxieme etage du batiment aux gentilshommes est occupe par les laquais, au nombre d'une quinzaine. Bon. Maintenant, vous voyez que le batiment des ecuries et gens d'armes et le batiment des gentilshommes sont separes par ce carre qui represente une cour pavee. Au fond de ce carre, se dresse l'hotel lui-meme, c'est-a-dire l'habitation du marechal. Vous voyez que ce logis ne touche pas aux deux autres constructions, en sorte que l'hotel est completement isole. En arriere, il y a un jardin. --Je vois. Parle-moi donc de ce logis isole. --C'est la, je vous dis, qu'habite le marechal; c'est la, dans des appartements ayant vue sur le jardin, que logent les deux dames; c'est la, aussi, que sont loges les deux Pardaillan. Le marechal de Damville connaissait parfaitement l'hotel de Montmorency. Le plan de Gillot ne devait donc pas lui servir; mais, ce plan indiquait comment etaient disposees les forces de l'hotel, et cela pouvait lui etre precieux. L'oncle Gilles ne marchanda pas les eloges a son neveu, mais il ajouta: --Il faut maintenant que nous soyons tenus au courant de ce qui se passe la-bas. Il faut donc que tu trouves le moyen de venir ici, tous les deux ou trois jours... --Ce moyen est tout trouve, dit paisiblement Gillot. --Explique-moi cela! --Dame! M. de Pardaillan croit que je viens ici pour vous espionner; oui, je lui ai fait croire cela! Gilles repondit: --Gillot, jamais plus je ne t'appellerai imbecile! Encore quelques efforts et tu auras conquis le fameux coffre qui, a ce que tu m'as assure toi-meme, t'avait tant ebloui. Gillot quitta donc l'hotel de Mesmes, radieux et convaincu que sa fortune etait faite. --Que vais-je bien raconter au Pardaillan? reflechit-il, chemin faisant. Il eut soudain un tressaillement. --Mais, s'ecria-t-il en lui-meme, puisque je vais avoir un tresor pour dire ce qui se passe a l'hotel de Montmorency, pourquoi n'en aurais-je pas un autre, en racontant ce qui se passe a l'hotel de Mesmes? Trahir des deux cotes, c'etait recevoir des deux mains; et il resolut de trahir son oncle aupres de Pardaillan, comme il trahissait Pardaillan aupres de son oncle. Gillot resolut de faire double fortune. Aussi, lorsqu'il rentra a l'hotel de Montmorency, s'empressa-t-il de dire a Pardaillan: --Ah! monsieur, j'en ai de belles a vous raconter. Je viens de voir Jeannette, et je suis sur que je vais vous interesser. "Decidement, songea Pardaillan, j'ai fait la une precieuse acquisition!" IX PANIGAROLA Pendant toute cette periode, le reverend Panigarola, qui s'etait naguere signale par la violence de ses attaques contre les huguenots, ne parut pas en chaire. Il avait meme renonce a ses sinistres fonctions de "crieur des morts". A quoi songeait-il? Que meditait-il?... Deux jours apres les funerailles royales qui furent faites a Jeanne d'Albret, vers la tombee de la nuit, une litiere, de bourgeoise apparence, s'arreta devant le couvent des Barres. Deux femmes en descendirent et entrerent dans le parloir. Elles etaient voilees de noir. Le frere portier leur ayant demande ce qu'elles voulaient, la plus jeune repondit qu'elles desiraient parler a l'abbe lui-meme. Le moine ayant, repondu, en levant les bras au ciel, qu'on ne parlait pas ainsi au reverendissime abbe du couvent, la plus vieille, ou, du moins, celle qui paraissait telle, tira une lettre de son sein et la remit au portier. --Portez cela a M. l'abbe, dit-elle... Et hatez-vous, si vous ne voulez etre chatie. Cette femme parla d'un tel ton d'autorite que le moine, abasourdi, se hata d'obeir. Il parait que la visiteuse etait femme de qualite, car, a peine l'abbe eut-il parcouru la lettre qu'il palit, se troubla et s'empressa de courir au parloir. Que devint la stupefaction du digne frere portier lorsqu'il vit son abbe s'incliner avec humilite devant la femme voilee de noir! Et cette stupefaction elle-meme devint presque du scandale lorsque l'abbe, apres quelques mots prononces a voix basse, introduisit la femme dans le couvent et la guida a travers les longs couloirs deserts. La plus jeune etait demeuree au parloir. L'abbe, suivi de la dame voilee, s'arreta enfin devant une cellule. Et cette cellule, c'etait celle du reverend Panigarola. Les portes des cellules etaient toujours ouvertes. --C'est la!" murmura l'abbe qui, aussitot, se retira. La femme entra. Panigarola, en l'apercevant, se redressa soudain. La femme laissa alors tomber son voile. --La reine! murmura le moine. En effet, c'etait Catherine de Medicis! --Bonjour, mon pauvre marquis, dit la reine en souriant. Il faut donc que ce soit moi qui vienne vous trouver au fond de ce hideux monastere. Sans compter que, pour y entrer, j'ai ete obligee de me montrer a votre abbe, en sorte que, dans dix minutes, toute la communaute saura que la mere du roi est ici... --Rassurez-vous, madame, dit Panigarola, le venerable abbe est incapable de trahir un incognito de cette importance. Mais il y avait un moyen bien simple de vous eviter toute inquietude en me faisant appeler. Je me fusse rendu au Louvre au premier ordre de la reine. --Est-ce bien sur? --Par devoir, un homme de Dieu ne ment pas. --Oui, mais j'ai connu un certain marquis de Pani-Garola qui n'en faisait qu'a sa tete. --L'homme dont vous parlez est mort, madame. Panigarola se redressa. Sa figure ravagee apparut blafarde et dure, avec un caractere d'etrange grandeur; dans les plis de sa robe blanche et noire, il se petrifia comme une statue. Catherine regarda autour d'elle, comme pour chercher un siege. Panigarola, sans hate, avanca l'unique escabeau de la cellule. --Non, fit Catherine en riant, ce serait trop dur; je n'ai pas encore fait de voeux, moi! Et elle s'assit au bord du lit du moine. --Asseyez-vous, marquis, reprit la reine, en designant a son tour l'escabeau. Panigarola refusa d'un signe de tete qui indiquait son respect des hierarchies et de l'etiquette. --Marquis, reprit la reine, convenons d'une chose, C'est qu'en ce moment je ne suis pas la reine, mais seulement une amie... une veritable et sincere amie... Mais comme vous avez donc change, mon pauvre Pani! Est-ce bien vous que je revois si pale, si amaigri, presque decharne?... Peut-etre y a-t-il des remedes au mal qui vous ronge... Tandis que Catherine s'exprimait ainsi avec une sorte d'enjouement, le moine avait accentue la raideur de son maintien. Il avait a demi ramene son capuchon, qui retombait presque sur les yeux. En sorte qu'on ne voyait plus rien de lui que le bas de son visage emacie, une bouche sans sourire. --Madame, dit-il d'une voix grave, vous me demandez de la franchise. En voici. Lorsque je suis arrive a la cour de France, vous vous etes figuree que j'etais un emissaire des republiques italiennes et que je venais conspirer avec le marechal de Montmorency. Vous avez suppose que j'etais porteur de redoutables secrets. Alors, pour m'arracher ces secrets, vous avez lance sur moi une de vos espionnes. Cette femme n'a pas tarde a se convaincre que je ne songeais guere a conspirer. Des lors, vous futes rassuree, et Votre Majeste daigna meme, alors, me faire des offres que je fus oblige de decliner. Vous me proposiez en effet de devenir un homme de parti, alors que jeune, debordant de vie et de passion, je ne songeais qu'a aimer la vie dans toutes ses manifestations. Malgre mon refus, Votre Majeste voulut bien m'honorer en effet de son amitie... peut-etre esperiez-vous qu'un jour viendrait ou, quelque grande catastrophe ayant fait devier ma vie, je serais entre vos mains un instrument de politique plus complaisant... Daigne Votre Majeste ne pas s'offenser de la violence de ma franchise... --Mais je ne me fache pas, mio caro, dit Catherine en accentuant son sourire. Je me demande seulement comment vous avez su que j'avais soupconne en vous un espion des princes italiens? --De la facon la plus naturelle, madame: la femme que vous aviez lancee sur moi est tombee malade. --Des suites de ses couches, je le sais... car vous etes pere, mon cher marquis. Un effrayant sanglot rala dans la gorge du moine. --C'est vrai, continua-t-il. Cette femme devint mere... Une nuit, elle m'avait vole mes papiers pour vous les remettre. C'est ainsi que j'appris qu'elle etait une de vos creatures... Lorsqu'elle devint mere et qu'elle fut malade, dans son delire, elle m'instruisit de ce que vous aviez medite contre moi. Ce fut alors que je lui fis ecrire cette lettre ou elle s'accusait elle-meme d'avoir tue son fils. Et moi, pour me venger, sachant l'usage que vous en feriez, je vous remis cette lettre. --Ah! ah! vous aviez donc pense que je ferais juger Alice et que le bourreau serait charge de votre vengeance!... --Non, madame; je vous avais observee, je vous connaissais... C'est vous dire que je vous savais incapable d'un acte aussi peu profitable que de tuer une femme, d'un seul coup. Je pensais qu'armee de cette lettre vous obligeriez cette femme a devenir votre esclave; je pensais qu'un jour viendrait ou elle aimerait; je pensais que vous n'auriez pas la generosite de couvrir son passe; je pensais que, ce jour-la, elle souffrirait ce que j'avais souffert, et que je serais venge... Vous m'avez demande de la franchise, madame... --Oui. En voila, et de la vraie! Mais, je ne vous en veux pas, au contraire! Vous etes un homme superieur, marquis! --Ah! madame, s'ecria le moine avec un sombre accent de desespoir, benie serait la minute ou, pour vous avoir offensee, vous me livreriez au bourreau! Car, je serais alors delivre de cette existence que je n'ai pas le courage de terminer! Quant a tirer parti de moi... regardez-moi, je ne suis plus qu'une loque humaine... J'ai eu un moment l'espoir qu'a force de tourmenter mon cerveau j'en arriverais a croire en Dieu... --Et vous ne croyez pas? --Non, madame. --Je vous plains, dit Catherine. --J'ai fait ce que j'ai pu; mes predications furieuses contre les heretiques, l'audace de mes attaques contre le roi, votre fils, avaient fini par m'exalter... mais je suis retombe dans mon neant... --Pourquoi? demanda vivement la reine. --Parce que j'ai rencontre cette femme; parce que l'amour que j'avais cru etouffe s'est reveille plus violent que jadis!... Les yeux de Catherine lancerent un eclair. "Je le tiens!" songea-t-elle. Il y eut quelques minutes de long silence, pendant lesquelles Catherine se garda de faire le moindre geste. Ce fut le moine qui revint le premier. Il fixa sur la reine un regard interrogateur. --Vous voulez savoir ce que je suis venue faire ici? demanda Catherine. --J'ai le devoir d'ecouter Votre Majeste, mais non le droit de l'interroger. --Eh bien, je vais donc faire comme si vous m'aviez interrogee et vais repondre a la question que je lis dans vos yeux. Rassurez-vous, je ne viens pas vous demander d'etre mon confesseur... Le moine avait repris son attitude de statue. Rien ne paraissait fremir ou vivre en lui. --C'est un cas de conscience que je veux vous exposer. Je pense que vous etes, comme moi, interesse a sa solution. Dites-moi, marquis, ne pensez-vous pas que vous etes assez venge, et qu'Alice a assez souffert? Cette fois, les paupieres baissees du moine se releverent lentement et son regard se fixa sur la reine, avec epouvante. --Vous me parliez d'une lettre, reprit-elle, de cette lettre qu'elle a ecrite sous votre dictee et que vous m'avez remise; je vais vous dire, marquis. Cette lettre, je veux la rendre a la malheureuse. Moi, je trouve que c'est assez. Et vous? --Je suis de l'avis de Votre Majeste, dit Panigarola d'une voix morne. "Ah! ah! songea la reine. Joue-t-il au plus ruse?... Non, par la Madone, il n'est que trop sincere!" Et elle ajouta: --Je suis heureuse de ce que vous me dites la, car la lettre... eh bien, je l'ai deja rendue a Alice. Panigarola dit d'une voix paisible--trop paisible pour l'oreille exercee de Catherine: --En sorte que la voila libre? Je veux dire: delivree de vous, madame. --Et de vous, mon reverend pere. --Je ne l'ai jamais menacee. --Allons, marquis, vous etes encore un enfant. Faut-il vous dire que j'ai assiste a la scene de la confession d'Alice dans Saint-Germain-l'Auxerrois? A l'entrevue que vous avez eue avec elle, chez elle? J'ai tout vu, tout entendu, sinon par mes yeux et mes oreilles, du moins par des yeux et des oreilles qui m'appartiennent. Je sais que vous aimez Alice. Je sais que vous avez ravale votre noble elegance au hideux metier de crieur des trepasses pour pouvoir, la nuit, aller roder et sangloter autour de sa maison. Vous l'adorez encore, vous dis-je. --Vous ai-je dit que je ne l'aimais pas? fit le moine. Et cette fois la statue parut s'animer. --Je l'aime! continua-t-il. Et j'eprouve une joie affreuse a dire tout haut ce que je me repete tout bas dans le silence de mes nuits sans sommeil. Oui, ma pensee a sombre dans un ocean de desespoir et, lorsque, eperdu, je leve les yeux au ciel, je n'y decouvre pas l'etoile qui pourrait me ramener a l'apaisement. Dieu, espoir supreme! je t'ai cherche: tu n'es que neant... En moi, madame, il ne reste plus rien; je suis une ombre, moins qu'une ombre... Et pourtant, lorsque j'entre dans les obscures profondeurs de ma conscience, parfois, dans la nuit de mon deuil, je vois luire l'aube incertaine d'un sentiment nouveau... --Quel est donc ce sentiment? demanda Catherine etonnee. --La pitie, repondit le moine. Ah! madame, je sais que je vous parle en ce moment une langue ignoree de vous, inconnue des hommes de ce temps... Et pourtant il m'arrive de me dire que la pitie sauvera le monde. --Folie! murmura Catherine. Reves insenses d'un esprit aux abois! Allons, je n'ai rien a faire ici. Le moine entendit ou n'entendit pas. Mais il continua: --Voila ce que parfois je songe, Majeste... Alors je sens mes douleurs s'apaiser. Alors je renonce a roder autour de la femme que j'aime. Alors je m'enferme dans cette cellule, et c'est de la pitie qui s'eleve de mon coeur vers cette malheureuse qui me fit souffrir, mais qui souffre plus que moi peut-etre... --Vous etes de bonne composition, marquis..., dit Catherine en se levant. Panigarola s'inclina lentement comme s'il n'eut eu; plus rien a dire. La reine fit deux pas vers la porte. Tout a coup une idee soudaine la fit s'arreter court. Elle se retourna a demi vers le moine, courbe dans une attitude ou il y avait plus de politesse pour la femme que de respect pour la reine. --Je vous felicite, dit-elle sans ironie apparente. Alice sera donc heureuse, puisque la voila delivree de vous, delivree de moi et qu'elle partagera ce divin bonheur avec l'homme qu'elle aime. --L'homme qu'elle aime! murmura Panigarola livide. --Eh! oui: monsieur le comte de Marillac, ami fidele du roi de Navarre. Ce digne huguenot epousera son Alice des que les noces du Bearnais seront accomplies, il l'emmenera la-bas dans son pays et, comme la paix regnera dans le royaume, rien ne viendra troubler le parfait bonheur des jeunes epoux. Ce que Panigarola souffrit dans cet instant, lui seul eut pu le dire. L'infernale Catherine venait d'un seul mot de reveiller en lui tous les demons de la jalousie. Marillac!... Il avait fini par l'oublier! A force de s'hypnotiser dans la pensee d'Alice, a force de supputer ce qu'elle avait du souffrir, oui, il avait eu pitie d'elle... Des reves de pardon l'avaient hante, aussi. Qui savait si, un jour, il ne conduirait pas aupres d'Alice le petit Jacques Clement? --Vous avez assez paye votre crime, lui dirait-il, embrassez votre enfant! Dans ces reves heurtes, dans cette sombre recherche de l'apaisement, le comte de Marillac n'existait plus. Un mot de Catherine de Medicis le fit revivre dans l'esprit du moine. La passion devait etre la plus forte! S'il pardonnait a l'amante malheureuse, il ne pardonnait pas au rival heureux! Peut-etre a ce moment haissait-il Marillac autant qu'il aimait Alice. --L'homme qu'elle aime! avait repete Panigarola. --Vous avez pitie de celui-la aussi? dit Catherine. Je vous jure que lui n'aurait pas pitie de vous." Et, brusquement, le moine comprit qu'il voulait tuer Marillac. Il comprit le sens de ce qu'il appelait sa pitie: Alice ne devait etre a personne! Et Marillac devait disparaitre! --Que la femme vive! gronda-t-il. Qu'elle vive en paix, autant, que la paix peut descendre en elle! Mais l'homme!... ah! l'homme! C'est autre chose!... --Allons donc! dit Catherine. Que pouvez-vous contre lui? --Rien! fit le moine, qui grinca des dents. Mais vous pouvez tout, vous! --C'est vrai. Mais que m'importe? Que Marillac epouse Alice de Lux, qu'ils s'aiment, qu'ils s'adorent, qu'ils s'en aillent, enfin, qu'est-ce que tout cela peut me faire?... --Qu'etes-vous venue faire ici? eclata le moine. Vous etes la reine! Je dis la reine la plus puissante de la chretiente! Les instructions que j'ai recues de Rome vous indiquent comme la maitresse absolue des destinees catholiques! Reine, je vous ai parle sans respect; chef des catholiques, je vous ai crie que je n'ai ni foi ni croyance! Et vous ne me faites pas saisir pour me jeter en quelque cachot, pour offrir ma mort en exemple aux heretiques! Pourquoi m'ecoutez-vous avec tant de mansuetude?... Madame, vous avez besoin de moi pour assouvir une vengeance que j'ignore, pour servir de tenebreux projets! Eh bien, soit. Je me donne a vous! --Enfin, je vous retrouve! dit gravement Catherine. Tout ce que vous avez dit, je l'oublie. Je suis venue vous trouver parce que j'ai besoin de vous. Et je comptais sur votre aide parce que je connaissais votre haine pour Marillac. --Parlez donc! Parlez, madame! Delivrez-moi de cette jalousie, et prenez mon ame! --Je la prends! dit Catherine avec un calme etrange. Panigarola avait enfonce ses mains sous sa robe et ensanglantait ses ongles sur sa poitrine. Pitie, amour, douleur, tout disparaissait de lui. Il etait seulement l'homme qui hait. Catherine, sure desormais d'avoir conquis le moine, reprit avec une simplicite d'accent qui eut pu paraitre plus terrible que les cris d'angoisse du moine: --En somme, que voulez-vous? Qu'Alice ne soit pas la femme du seul homme qu'elle ait jamais aime? Vous voulez tuer cet homme? Et vous voulez aussi qu'Alice ne sache pas que le meurtrier c'est vous? Car vous aimez, car vous esperez encore! Eh bien, tout cela est facile si vous me donnez en echange l'aide que je suis venue vous demander. --Je suis pret, dit Panigarola dans un souffle. --Ecoutez. Par votre eloquence emportee et sauvage, vous etes devenu l'homme qui peut bouleverser Paris. Pourquoi, tout a coup, avez-vous garde le silence? C'est votre affaire. Mais, maintenant, je vous dis: remontez dans la chaire, parcourez les eglises de Paris, parlez, parlez encore comme vous parliez... --Que m'importent les predications, maintenant! --Insense! Oubliez-vous que Marillac est huguenot? Panigarola poussa un effroyable soupir. --La paix est faite, reprit Catherine avec un livide sourire. Et j'espere qu'elle sera maintenue. Mais il y a parmi ces huguenots une centaine de mauvaises tetes que jamais je ne pourrai reduire a la raison. Il s'agit de les faire disparaitre. M'entendez-vous? Un proces est impossible. Le proces de cent huguenots serait le signal de nouvelles guerres. Mais, si le peuple, dans un jour de colere, tue ces hommes, s'ils disparaissent dans une tourmente, et que le roi desavoue ces meurtres, que je les desavoue aussi, la paix est a jamais consolidee. Or, que faut-il pour cela? Surexciter les passions, mettons les superstitions du peuple, ouvrir la cage de ce fauve, lui montrer ses victimes!... Pour cela, il faut votre terrible eloquence!... Le moine ne repondit pas tout de suite. Une fievre l'exaltait. Avec sa brulante imagination, il se voyait decretant la mort des huguenots. Et c'etait un reve etrange, d'une tragique ampleur, que de decreter la mort, de traverser la ville comme un meteore devastateur, de faire naitre sous ses pas les incendies, de marcher dans des fleuves de sang, et d'arriver enfin a Alice en lui disant: --Voyez! Paris brule! Paris meurt! Pour tuer Marillac, j'ai egorge Paris!..." Panigarola presque delirant, l'oeil en feu, le visage bouleverse, effroyable a voir, saisit la main de Catherine. --Demain, madame, je precherai dans Saint-Germain-l'Auxerrois. --Ne vous inquietez donc plus du reste! dit-elle rapidement. Et meme, tenez, marquis... je vous reponds que des miracles vont s'accomplir, et, que le premier de ces miracles, c'est que vous serez aime! --Moi! rugit-il avec un accent de desespoir indescriptible. --Vous!... Aime d'Alice!... Je la connais!... Elle meprise vos larmes; couvert de sang et d'horreur, vous lui apparaitrez comme un dieu!... Nous, nous serons prets... --Comment? --Les maisons des cent condamnes seront marquees une nuit. Au matin, ces maisons bruleront. Et leurs habitants... --Vous savez ou il habite, lui? --Soyez donc tranquille! Sa maison sera la premiere brulee, puisqu'il faut que Coligny soit le premier tue! Tout est prevu, tout est pret; le jour est fixe... --Quel jour? --Le dimanche 24 aout, jour consacre a saint Barthelemy. --Allez en paix, madame, dit le moine. Moi, je vais mediter sur ce que je vais dire au peuple de Paris! En parlant ainsi, Panigarola, ecumant, donnait reellement une impression de hideur et de force qui se dechaine. Catherine de Medicis comprit qu'il etait inutile de le pousser plus loin. Elle se retira, dit quelques mots a l'abbe qui l'attendait dans le couloir, rejoignit au parloir la femme qui l'avait accompagnee et monta avec elle dans sa litiere. La jeune femme qui avait accompagne Catherine dans cette expedition demeurait silencieuse. --Eh bien, fit tout a coup la reine avec une sorte de gaiete qui eut pu paraitre macabre, tu ne me demandes pas ce qu'il a dit? La jeune femme laissa retomber son voile, et la pale figure d'Alice de Lux apparut. --Madame, murmura-t-elle, comment oserais-je interroger Votre Majeste? --Bah! Bah! Je te le permets... Tu n'oses pas?... Eh bien! je vais faire comme si tu m'avais interrogee... Il te pardonne! Alice de Lux eut un fremissement. --Madame... --Ah! oui, la lettre! C'est cela, n'est-ce pas?... Eh bien! je la lui ai remise... Et il veut te la rendre lui-meme... Et ce n'est pas tout!... Il veut que tu sois heureuse, jusqu'au bout: tu reverras ton enfant. Alice, et tu pourras l'emmener. Alice palit affreusement. --Ah! mon Dieu, continua la reine, je n'y pensais plus!... Il ne faut pas que le comte sache l'existence de cet enfant... Eh bien, tu en seras quitte pour ne pas l'emmener... Pendant que Catherine, habile tourmenteuse s'il en fut, continuait sa route, le moine, a travers les couloirs et les escaliers du couvent, se dirigeait vers les jardins. Panigarola marcha machinalement vers un coin ou il y avait un banc de pierre et ou il se promenait d'habitude. Il s'assit sur le banc et laissa tomber sa tete dans une de ses mains. A ce moment, il faisait presque nuit. Panigarola vit tout a coup quelqu'un qui s'asseyait pres de lui. Ce quelqu'un, c'etait l'abbe du couvent des Carmes, personnage considerable, jouissant d'une haute influence et considere comme un saint. --Vous travaillez, mon frere? demanda l'abbe... Restez assis... Ne vous levez pas. --Monseigneur, dit Panigarola en cedant au geste bienveillant de l'abbe, je travaillais en effet... je prepare un sermon... --C'est tout ce que je voulais savoir... Continuez, continuez, mon digne frere... moi je vais prevenir les cures et leurs vicaires qu'ils aient a venir vous entendre demain a Saint-Germain-l'Auxerrois... en meme temps, j'ecris a Rome que les temps sont proches... Laissez-moi vous faire une recommandation, mon frere. --Je l'accueillerai avec reconnaissance, monseigneur. --Que votre sermon de demain soit clair! Vous n'aurez pas vos auditeurs mondains ordinaires; l'eglise sera remplie de pretres; or, vous connaissez le peu d'intelligence de nos cures; il s'agit donc de leur remontrer nettement leur devoir. En un mot, mon cher fils, songez que vous leur portez un mot d'ordre. --Votre Reverence peut se rassurer, dit Panigarola. Je ferai de mon mieux. --Si cela est vrai, dit l'abbe en se levant, de grandes choses s'accompliront. Mon fils, recevez ma benediction... Panigarola se courba sous le geste. Quand il se redressa, il vit l'abbe qui s'en allait. Alors, il se dirigea vers cette partie du couvent ou se trouvaient loges un certain nombre d'employes laiques, et qui etait separee du monastere proprement dit par un mur perce d'une porte. Le moine franchit cette porte, traversa une cour, entra dans un batiment isole et penetra enfin dans une chambrette ou dormait un enfant. Panigarola n'alluma pas de flambeau. Il se pencha sur le petit lit et, longuement, contempla l'enfant, comme s'il eut vu clair dans la nuit. Et qui se fut trouve pres de lui l'eut entendu murmurer dans un sanglot: --O mon fils!... Si, du moins, elle t'aimait!... Si tu pouvais me faire reconquerir ta mere!... Le lendemain soir, le reverend Panigarola precha dans Saint-Germain-l'Auxerrois. L'archeveque de Paris assista a ce sermon. Les eveques Vigor et Sorbin de Sainte-Foi, predicateur ordinaire du roi, le chanoine Villemur a la tete du chapitre de son eglise, les cures, doyens et vicaires de toutes les paroisses pres de trois mille pretres emplissaient la vaste nef. Les portes etaient fermees Une vingtaine de laiques furent seuls admis. En outre, un certain nombre de capitaines des milices bourgeoises, des centainiers, et meme quelques simples dizainiers se masserent a l'interieur, pres des portes, et purent entendre le sermon. Le discours du reverend fut entendu dans le plus grand silence. Seulement, quand ce fut fini, un fremissement terrible parcourut cette assemblee, surtout parmi les cures. Puis, tout ce monde s'ecoula. Alors une femme, qui, cachee dans une des loges, avait tout vu, tout entendu, se leva a son tour et sortit. A la porte, elle retrouva quelques gentilshommes qui escorterent sa litiere jusqu'a l'hotel de la reine. En effet, c'etait Catherine. Et Catherine, au moment ou le sermon se finissait, s'etait penchee; son regard, charge d'une haine avide, s'etait appesanti sur le duc de Guise, et elle avait murmure: "Messieurs de Lorraine, exterminez-moi les huguenots!... Ce sera bien etonnant si, dans la bagarre, quelques bonnes arquebuses huguenotes ou autres ne me debarrassent de vous en meme temps! Quant au roi, ajouta-t-elle avec un sourire, il n'est pas besoin de le tuer: il meurt. O mon Henri, tu regneras!" Des le lendemain de cette memorable soiree, de furieuses predications eclaterent a la fois dans toutes les eglises de Paris. Et, a la suite de chacun de ces preches, le peuple se repandait dans les rues avec des menaces et des imprecations contre les reformes. X OU TOUT LE MONDE SE TROUVE HEUREUX Le moment est venu ou, semblable au voyageur qui monte une cote fort rude et tres herissee d'asperites, nous devons prier le lecteur de souffler un instant avec nous et d'examiner de haut l'ensemble de la position. Catherine de Medicis est la veritable protagoniste d'un gigantesque drame. La reine, par une lente manoeuvre, se trouve a la veille d'un double evenement qui doit, d'apres elle, se presenter dans le meme instant. En effet, l'extermination des huguenots ne doit-elle pas etre, du meme coup, la mort de son fils Deodat? Catherine redoutait les huguenots qui etaient capables de soutenir les pretentions qu'elle supposait a Henri de Bearn. Elle redoutait les Guise, qu'elle supposait aussi ferus d'un amour sans borne pour la puissance royale. Elle redoutait le comte de Marillac, enfant d'une faute qui, si elle etait decouverte, ferait d'elle la risee de la cour. Faire massacrer les huguenots par les Guise, et les Guise par les huguenots, assurer la disparition du comte son fils, telle dut etre sa pensee conductrice. Le resultat de la victoire etait de placer le duc d'Anjou sur le trone, des la mort escomptee de Charles IX, et de gouverner en souveraine maitresse sous le nom de son fils prefere. Toute cette laborieuse combinaison etait sur le point d'aboutir: par Alice et Panigarola, elle tenait Marillac; Charles IX, epouvante et tremblant, persuade que les huguenots conspiraient sa mort, devenait un instrument docile; les Guise etaient prets a se ruer dans Paris, le fer et la torche a la main. Catherine etait donc plus paisible, plus heureuse que nous ne l'avons jamais vue. Si nous passons de la reine au comte de Marillac, de la mere au fils, nous voyons que Deodat vient de recevoir le double coup d'un bonheur imprevu. Le pauvre jeune homme s'imagine avoir enfin touche le coeur de sa mere, et Catherine l'amuse par la fantasmagorie de sa maternite a demi avouee. De plus, le comte a retrouve toute sa serenite d'amour pour Alice. Les soupcons vagues, imprecis qu'il a pu concevoir, se sont evanouis sous le souffle de Catherine. Il n'a pas cesse un moment d'adorer Alice de Lux; mais, maintenant, il est sur d'elle... L'epoque de son mariage approche. Un grand chagrin, pourtant, a traverse cette felicite: Jeanne d'Albret est morte!... C'est-a-dire tout ce que le comte a venere jusque-la! Mais ce chagrin lui-meme s'efface lorsque Deodat songe qu'il a retrouve une mere et une fiancee... Encore un qui est heureux!... Quant a Alice de Lux, la mort de Jeanne d'Albret lui a ote le plus cruel de ses soucis. Seule, la reine de Navarre eut eu interet a la separer du comte. Seule, elle pouvait et devait la denoncer... La reine morte, Alice a respire. Catherine de Medicis lui a promis la supreme recompense de ses services. Elle epousera le comte de Marillac!... Une encore qui se persuade qu'apres tant d'orages, elle est enfin arrivee au port d'un bonheur si durement conquis!... Charles IX attend sans impatience le grand evenement que lui a promis sa mere. Il ne sait pas au juste ce qui doit se passer. Il sait qu'il n'y aura plus de tracas, plus d'ennuis, plus de guerres; il pourra courir les bois, chasser le cerf et le sanglier, sans se demander a chaque instant si l'un des chasseurs qui l'accompagnent ne va pas le tuer; il pourra etudier de nouveaux airs sur le cor; enfin, vivre a sa guise. Des lors, pense-t-il, les crises effrayantes qui, a la moindre emotion, le jettent dans des delires tantot furieux, tantot desesperes, ces crises ne se renouvelleront plus. Il regnera sans conteste, c'est-a-dire qu'il emploiera aux commodites de sa vie tout ce qu'un peuple entier peut produire de richesse, de genie, de science et d'art. Il pourra librement, vetu en bourgeois, parcourir sa bonne ville, s'arreter parfois dans quelque guinguette, et finir toutes ses excursions chez Marie Touchet qu'il aime sans passion, mais avec une tendresse profonde. Voila ce que reve cet enfant de vingt ans; pour le reste, il a ses conseillers, ses parlements, ses chanceliers et ses ministres qui s'occuperont de l'administration de son royaume. Il a bonne mine, c'est-a-dire qu'au lieu d'etre livide, comme a son ordinaire, il est simplement pale. Il semble meme qu'il y ait une sorte de fierte dans ses yeux, une fierte qui etonne ses courtisans, inquiete Guise, et fait rever Catherine. C'est qu'il s'est passe une chose que toute la cour ignore: Marie Touchet a accouche d'un beau garcon bien rable, solide, criard, plein de vie; Charles IX est pere!... Un nouveau petit Valois est au monde; et le roi songe quel titre il pourra bien lui conferer. Il veut s'occuper de ce fils... et, pour cela, il faut que l'ere paisible predite par sa mere se realise enfin. Jetons aussi un coup d'oeil dans le logis de Marie Touchet. Maris Touchet, c'est la fille du peuple, avec toutes ses exquises delicatesses. Si nous penetrons chez elle, nous la trouvons penchee sur le berceau de son fils; car, depuis quelques jours, elle est relevee de ses couches, et desormais elle ne vit plus que pour cet enfant. Quel calme dans ce logis! quelle proprete!... Quelle modestie aussi!... modestie charmante qui ne va pas sans coquetterie. Dans la chambre a coucher aux meubles de noyer cire, toute claire, voici le berceau ou dort le duc d'Angouleme. Au-dessus du berceau, un beau portrait de Charles IX en bourgeois. Le roi sourit dans son cadre. Et Marie lui sourit lorsque parfois son regard se leve de l'enfant jusqu'au pere. Passons maintenant a des personnages plus actifs. Panigarola, dans son couvent, medite la destruction des huguenots et la mort de son rival Marillac. Etrange physionomie que celle de ce moine incroyant pousse a la haine par l'amour, devenu a son insu le redoutable instrument que manie la sainte Inquisition! Le duc de Guise s'apprete pour la supreme conquete. Son plan est d'une effrayante simplicite: le roi parait resister au mouvement de foi apostolique et romaine qui veut sauver l'Eglise en exterminant la reformation. Or, ce mouvement doit aboutir a quelque bataille geante dans les rues de Paris. Alors, lui. Guise, accusera formellement Charles IX de connivence avec les huguenots; il se fera nommer capitaine general de l'armee catholique, et, lorsque le massacre sera commence, lorsque Paris brulera, lorsque les ruisseaux des rues seront transformes en fleuves de sang, lorsque le peuple sera dechaine, il marchera sur le Louvre; le roi impopulaire, le roi des huguenots sera depose; Tavannes, le marechal, est avec lui; Damville lui garantit trois mille cavaliers qui sont en route, quatre mille arquebuses; Guitalens, gouverneur de la Bastille, prepare son oubliette la plus sure pour y enfermer Charles IX... et, lorsque le roi voudra se defendre, lorsqu'il appellera ses gardes, c'est Cosseins, son propre capitaine, qui l'arretera!... Alors Guise arretera le carnage: il aura ainsi du meme coup l'amour des catholiques qu'il aura dechaines, et des huguenots qu'il aura sauves. Et, comme la France ne peut pas vivre sans roi, comme son oncle, le cardinal de Lorraine, a etabli nettement la genealogie qui le fait descendre de Charlemagne, Henri de Guise sera roi!... Le marechal de Damville, lui aussi, prepare son coup. Du fond de son gouvernement, il fait venir des troupes nombreuses: pres de sept mille hommes qu'il a offerts a Guise pour l'aider a deposer Charles IX. Et, par un miracle de ruse, c'est a la priere meme du roi que ces troupes se sont mises en route. Si Guise est tue, Damville cherchera audacieusement a se substituer a lui, et ce reve le hante d'arriver tout sanglant dans le Louvre, d'arracher la couronne a Charles et de la poser sur sa tete!... Si au contraire Guise reussit, Damville se contentera d'etre le plus haut personnage du royaume apres le roi. Mais ce que veut surtout Damville, c'est l'ecrasement de son frere. La vieille haine qui date du jour lointain ou Jeanne de Piennes le repoussa, cette haine a gangrene son ame. Elle est devenue un hideux ulcere inguerissable... Damville donnerait jusqu'a cette royaute qu'il reve dans le secret de ses pensees, pour faire souffrir son frere. L'occasion va enfin se presenter: Damville s'est reserve l'attaque de l'hotel de Montmorency... c'est lui qui veut prendre le vieil hotel ou le connetable son pere a vecu! Et le reduire en cendres! Il prendra Francois et le tuera de ses mains... Puis il emportera Jeanne de Piennes. Montmorency est donc compris dans les massacres. Pourtant il n'est pas huguenot!... C'est vrai, mais il est suspect. Le parti modere qui veut l'apaisement le considere comme son chef naturel. Et puis d'ailleurs, est-il vraiment besoin d'etre huguenot pour etre condamne? Damville. donc, en cette periode ou nous essayons d'indiquer la position generale de la mise en scene historique, attendait avec la certitude que sa haine et son amour, avant peu, recevraient du meme coup leur satisfaction. Par Gillot, il sait tout ce que fait et dit son frere, et il prend ses mesures en consequence. Car Gillot espionne activement... Seulement, il y a une chose, une seule, dont il n'a pu informer son oncle Gilles, pour la raison qu'il l'ignore. Et cette chose, qui peut-etre bouleverserait de fond en comble les plans de Damville, c'est que la malheureuse Jeanne de Piennes est folle... Penetrons maintenant dans l'hotel de Montmorency La se trouvent cinq personnages qui nous interessent. D'abord, nos deux heros d'amour: le chevalier de Pardaillan et Loise de Piennes de Montmorency. Depuis qu'ils se sont dit leur amour, ils se parlent a peine. Et qu'est-il besoin de paroles? Il n'est pas une pensee du chevalier qui n'aille a Loise; il n'est pas un battement du coeur de Loise qui ne soit pour le chevalier. Pour Loise. c'est bien simple: elle mourrait en ce moment sans s'apercevoir qu'elle meurt, pourvu que lui fut pres d'elle! Et quel danger est possible quand le chevalier est la? Elle n'a pas confiance: elle est la confiance meme. Quant au chevalier, sur de l'amour de Loise, il croit n'avoir plus rien a redouter de la fortune adverse. Pourtant, il ne se croit pas certain d'etre uni un jour a Loise. Le marechal de Montmorency a declare que sa fille est destinee au comte de Margency. Le chevalier de Pardaillan ne connait pas ce comte, mais il fera tout au monde pour le rencontrer, et, l'epee a la main, lui disputera sa fiancee. Il recherche activement deux choses. La premiere, c'est le moyen de sauver definitivement Loise, c'est-a-dire de sortir de Paris; la deuxieme, c'est de savoir qui est le comte de Margency que le marechal a choisi pour fiance a Loise. Pendant ce temps, le vieux Pardaillan demeure a l'affut. Il fait manoeuvrer son Gillot et echafaude un plan que nous ne tarderons pas a voir se developper sous nos yeux. Le vieux renard est inquiet. Il flaire il ne sait trop quel immense danger... La pauvre Jeanne est folle. Que dire de plus? C'est peut-etre la plus heureuse. Sa douce et tendre folie l'a ramenee aux beaux jours de sa premiere jeunesse. Elle se croit a Margency. Par un phenomene assez rare, sa sante physique est entierement retablie. Le marechal de Montmorency, tenu a l'ecart par les chefs huguenots parce qu'il a refuse de s'associer a l'entreprise d'Henri de Bearn, alors que la paix n'etait pas declaree, est, d'autre part, hai de la Cour, parce qu'on l'accuse de bienveillance pour les huguenots: les partis politiques ne comprennent pas l'independance chez un homme influent. Mais Francois de Montmorency ne cherche pas l'estime et l'admiration de ses concitoyens, pour la raison bien simple qu'il ne les estime ni ne les admire. Il a vu trop d'ambitions dechainees autour du trone; il a vu trop de pensees criminelles, trop d'hypocrisies, trop de ferocites: il ne reve plus que la retraite au fond de son manoir... Voila donc, d'une facon generale, la position de tous nos personnages principaux. Il plane sur cette situation un calme d'orage. C'est ainsi que, dans les minutes tragiques qui precedent la tempete, les arbres de la foret demeurent immobiles; pas un souffle ne traverse l'espace. Le ciel pur n'offre rien de menacant, et les buees grises dont il se couvre paraissent devoir se dissiper bientot. Tout a coup ce ciel devient noir; une rafale enorme balaie les airs, la tempete bat les horizons... XI ENTREVUE DE DAMVILLE ET DE PARDAILLAN Nous transporterons maintenant nos lecteurs a l'hotel de Montmorency, par une chaude soiree des premiers jours d'aout. Dans la chambre qu'il occupait a l'hotel, le vieux Pardaillan achevait de s'habiller en guerre, en sifflotant une fanfare de chasse. C'est-a-dire qu'il endossait la casaque de cuir et ceignait sa longue rapiere, non sans s'etre assure que la pointe n'en etait pas emoussee. En outre, il se munissait d'une courte dague, present de Montmorency, portant la marque des fabriques de Milan. "Par Pilate! grogna-t-il, j'etouffe dans cette cuirasse; mais j'espere que sous peu je pourrai m'en debarrasser." Il etait a ce moment neuf heures du soir et le lourd crepuscule d'ete commencait a voiler Paris. Lorsqu'il fut pret, le vieux routier se jeta dans un fauteuil les jambes croisees, la rapiere en travers des genoux, et se mit a reflechir. "Dois-je prevenir le chevalier? Non, par la Mort-Dieu. Il voudrait me suivre, car il n'en fait qu'a sa tete. Or, je veux etre seul a traiter cette petite affaire. En effet, de deux choses l'une: ou mon ancien maitre se trouvera seul, comme me l'a affirme cet animal de Gillot, et, alors, je n'ai pas besoin d'aide. Ou je tombe dans un traquenard, et il est inutile que le chevalier soit tue en meme temps que moi... Oui, mais si je suis tue!... Hum! Je voudrais bien voir mon fils avant..." Pardaillan continua sa reverie jusqu'au moment ou il entendit sonner dix heures. Alors, il descendit sans bruit, se fit reconnaitre du suisse et sortit de l'hotel en prevenant le digne gardien qu'il rentrerait peut-etre fort tard dans la nuit; que, s'il ne rentrait pas du tout, il aurait entrepris un voyage. Cependant, Pardaillan s'etait eloigne. Il descendit sans hate jusqu'a la Seine et, comme le passeur etait couche, s'en alla traverser le fleuve au Grand Pont, qui porte aujourd'hui le nom de Pont au Change. Pardaillan, tout flanant et sans se hater, se dirigea vers le Temple, et il etait a peu pres onze heures lorsqu'il atteignit l'hotel de Mesmes. Sur sa facade, l'hotel paraissait endormi. Pardaillan en fit le tour. Sur les derrieres, on l'a vu, se trouvait un jardin cloture d'un mur. Le vieux routier escalada le mur avec cette agilite qui etait telle encore qu'elle excitait l'admiration de son fils. Parvenu a la porte de l'office qui donnait sur le jardin, il commenca a manoeuvrer pour forcer les verrous au moyen de sa dague. Il etait minuit lorsque Pardaillan, a sa grande satisfaction, vit la porte s'ouvrir. L'instant d'apres, il etait dans l'interieur de l'hotel. Pendant le sejour qu'il y avait fait, Pardaillan avait assez etudie la localite, selon son expression, pour etre sur de s'y conduire les yeux fermes. Il traversa donc le vestibule de l'office, enfila le couloir ou se trouvait la fameuse entree des caves et sourit en se rappelant la grande bataille qu'il avait soutenue la. Parvenu a la partie anterieure de l'hotel, il commenca a monter un large escalier et arriva au premier etage; puis, ayant longe un corridor, il s'arreta devant une porte: c'est la que commencait l'appartement particulier du duc de Damville. "Y est-il?... N'y est-il pas?... S'il y est, est-il seul?" Le vieux routier se posa ces questions. "Bon! finit-il par murmurer, je vais bien voir." Et il allongea la main pour voir si la porte etait fermee. Au meme instant, cette porte s'ouvrit d'elle-meme, et le marechal de Damville parut, un flambeau dans une main. --Tiens! fit le marechal d'une voix tranquille, c'est ce cher monsieur de Pardaillan! Vous me cherchez, je crois? Donnez-vous donc la peine d'entrer... moi aussi, je voulais justement vous voir et vous parler... Pardaillan demeura une seconde atterre. Si difficile a emouvoir que soit un homme, il n'est pas sans eprouver quelque violente secousse lorsqu'il est soudain surpris par un ennemi mortel au moment meme ou il croyait surprendre cet ennemi. Cependant, par un energique effort de volonte, le vieux routier se remit promptement, et, saluant de bonne grace, il repondit: --Ma foi, monseigneur, j'accepte votre invitation, car j'ai des choses urgentes a vous dire. --Si j'avais su que vous me cherchiez, reprit Damville, je vous eusse evite la peine de crocheter mes portes. --Vous etes mille fois trop bon, monseigneur. On crochete ce qu'on peut... les uns des serrures, les autres des coeurs humains... --Mais entrez donc, je vous en supplie! Pardaillan n'hesita pas. Il entra. Le marechal referma la porte. Ils se trouvaient alors dans une vaste antichambre sur laquelle s'ouvraient deux portes: l'une d'elles donnait sur une sorte de salon. C'est dans ce salon que Damville fit entrer Pardaillan. --Ah! ca, dit Pardaillan qui s'assit, vous m'attendiez donc, monseigneur? --Monsieur de Pardaillan, je vous attendais sans vous attendre. On attend toujours un homme comme vous. --Voyons, monseigneur, dites-moi que vous etiez prevenu de ma visite, dit Pardaillan qui songea a Gillot. --C'est la verite, repondit Damville. --Puisque vous etes en veine de franchise, ne pourriez-vous me dire qui vous a prevenu? --C'est facile, et je ne vois aucune raison de vous cacher ce detail. Un de mes officiers que vous connaissez bien, pour qui vous professez la plus vive amitie... ce brave Orthes... --Le vicomte d'Aspremont! --Lui-meme. Si vous avez de l'amitie pour lui, il a pour vous une telle affection qu'il recherche toutes les occasions de vous apercevoir, ne fut-ce qu'un instant. Je crois qu'il a quelque chose d'interessant a vous dire. --Je l'ecouterai volontiers, monseigneur. Il y a en effet une conversation engagee entre ce digne gentilhomme et moi, et il faudra bien que le dernier mot reste a l'un ou a l'autre. --Je vous disais, mon cher monsieur, que votre excellent ami Orthes, dans l'espoir de vous serrer dans ses bras, ne cesse de roder autour de l'hotel Montmorency. "Ah! songea Pardaillan, ce n'est donc pas Gillot!" --Ce soir donc, il vous a suivi, il vous a vu escalader le mur de mon enclos, et, tandis que vous forciez l'office, il est entre par la grande porte et m'a prevenu de votre visite. J'etais sur le point de me coucher. Mais, pour avoir le plaisir de vous voir, j'ai resolu de veiller. Bien m'en a pris, puisque vous voila. --Oui, me voila, dit Pardaillan. Mais, monseigneur, puisque vous poussez la condescendance a ce point, vous me permettrez bien de vous poser une petite question, une seule? --Comment donc! Dix questions, question ordinaire et question extraordinaire, vous avez droit a toutes les questions! Cette fois, le vieux routier ne put s'empecher de palir! Est-ce qu'il allait etre livre au bourreau? Est-ce qu'on allait lui appliquer la question, c'est-a-dire la torture!... Pourtant, il fit bonne contenance et reprit: --Je vous demanderai donc, monseigneur, si vous etes seul. --Monsieur Pardaillan, vous pouvez tout me dire, et decharger votre coeur. Quant a etre seul, il n'y aura ja mais trop de braves officiers autour de moi pour faire honneur a un homme tel que vous. Et d'ailleurs, voyez! A ces mots, le marechal se leva. Trois portes s'ouvraient sur le salon: l'une par laquelle Pardaillan etait entre; la deuxieme qui donnait sur la chambre a coucher; la troisieme qui ouvrait sur un cabinet d'armes. Damville ouvrit la premiere, et Pardaillan apercut douze gardes sur deux rangs, armes de hallebardes. Le vieux routier hocha la tete, et Damville referma. Puis il ouvrit la deuxieme porte, et une quinzaine de gentilshommes apparurent a Pardaillan: ils avaient tous l'epee a la main. --Bonsoir, messieurs! dit le vieux routier en saluant. Cette deuxieme vision disparut aussitot, le marechal ayant referme la porte. Il alla alors ouvrir la troisieme, et, cette fois, ce furent six arquebusiers, prets a faire feu, qui apparurent; derriere eux, Orthes, pret a donner le signal d'une decharge. "Je suis pris!" se dit Pardaillan. --Causons maintenant, dit le marechal en froncant les sourcils. Mon cher monsieur, vous veniez pour m'assassiner. --Non pas, monseigneur, je venais pour vous tuer, il est vrai, mais pour vous tuer en un combat loyal. Je comptais vous trouver seul. J'avais meme prevu le cas ou je vous eusse trouve endormi. Alors, je vous eusse reveille, je vous eusse prie de vous habiller, et je vous eusse dit ceci: "Monseigneur, vous genez terriblement quelques braves gens qui ne demandent qu'a vivre heureux et tranquilles et que vous avez resolu d'occire. Vous avez fait assez de mal dans votre vie. Et c'est vous rendre un signale service que de vous empecher d'en faire encore. Voici votre epee, voici la mienne. Defendez-vous bien, car j'ai la pretention de ne pas sortir d'ici sans vous avoir tue." Voila ce que je vous eusse dit, monseigneur. Et je suis pret a vous le redire. Vous ouvrirez ces trois portes. Il y aura de nombreux temoins pour affirmer que Mgr Henry de Montmorency, marechal duc de Damville, n'a pas ete assassine, mais bien tue legalement par la grace de Dieu et de ma rapiere. Le marechal etait une veritable bete feroce; mais il avait le culte du courage. L'attitude paisible et narquoise de Pardaillan, ce sourire qui herissait sa moustache, sa tranquillite parfaite dans une aussi terrible conjecture, firent donc sur lui une profonde impression. --Monsieur de Pardaillan, dit-il, vous n'avez pas prevu le cas ou c'est moi qui vous eusse tue.... --C'etait impossible, monseigneur. J'avais tous les avantages. Je ne vous dirai pas que votre cause est mauvaise et la mienne juste; mais je vous dirai qu'au metier des armes c'est le plus audacieux qui l'emporte, et je suis sur d'etre plus audacieux que vous. --Soit, mais vous n'avez pas prevu le cas ou je n'eusse pas voulu vous accorder l'honneur de me battre avec vous. --Nous nous sommes expliques la-dessus, a notre rencontre des Ponts-de-Ce, monseigneur; je crois vous avoir prouve que mon epee vaut la votre. Le marechal se leva, pensif, et fit quelques pas dans la salle, non sans surveiller du coin de l'oeil les mains de son adversaire. Mais Pardaillan, tranquillement assis, accoude a son fauteuil, le regardait d'un air de bonhomie qui apparut au marechal comme un exces d'intrepidite. Il s'accota a la haute cheminee et dit lentement: --Monsieur de Pardaillan, j'ai toujours eu pour vous la plus haute estime, et je vous l'ai prouve. Je vous le prouve encore en ce moment par ma moderation. Si je faisais un signe, vous tomberiez mort a l'instant. Je pourrais faire mieux: je pourrais vous faire transporter a la Bastille qui, vous le savez, est commandee par un de mes amis, lequel, sur ma recommandation, vous tuerait aussi surement que pourraient le faire ces hallebardes et ces arquebuses, avec cette seule difference que vous mourriez sur un chevalet et que votre agonie pourrait durer plusieurs heures et meme plusieurs jours... En effet, qui etes-vous pour moi? Un ennemi. Vous m'avez trahi a Margency autrefois; aux Ponts-de-Ce, nous avions conclu un pacte; je vous avais pardonne votre trahison, je vous ai admis dans ma maison; vous etiez de mes amis; vous m'avez encore trahi de la facon que vous savez. Par miracle, vous avez echappe a ma juste vengeance. Et, depuis, vous etes passe au camp ennemi. Qu'avez-vous a dire a cela? --Que je ne vous ai pas trahi, monseigneur. Que decide a me faire votre second loyal dans une entreprise grandiose, je ne voulais pas devenir votre complice dans une entreprise infame. Capable d'entrer dans le Louvre et d'y arreter le roi de mes mains, capable si vous me l'aviez ordonne de me saisir de la couronne et de vous l'apporter, capable de tenir tete en rase campagne a l'armee royale si vous m'aviez confie la poignee d'hommes dont vous disposez, je n'etais pas capable de me faire le bourreau d'une femme. Il fallait me demander ce que je pouvais vous donner, monseigneur! Mon epee, mon sang, mon energie; vous avez voulu faire de moi l'espion de mon fils et le geolier de celle qu'il aime. Vous avez fait erreur... Vous le savez, du reste, que je ne vous ai pas trahi. Si j'avais voulu vous trahir et faire une fortune du coup, si j'avais voulu vous envoyer a Montfaucon et gagner dans cette ignominie vos propres richesses, je n'avais qu'a aller trouver le roi et lui dire que vous le voulez tuer pour couronner le duc de Guise. Mon silence sur cette affaire vous prouve, monseigneur, que vous vous etes separe par votre faute d'un homme capable de garder un important secret, ce qui est rare, croyez-moi. Le marechal avait affreusement pali. Et, lui qui tenait le vieux routier en son pouvoir, ce fut d'une voix suppliante qu'il demanda: --Ainsi, vous n'avez rien dit a personne de cette affaire? Pardaillan haussa les epaules avec un supreme dedain. --Entendez-moi bien, reprit Damville. Sans me denoncer, chose abominable et monstrueuse dont votre fierte ne saurait s'accommoder, vous auriez pu tout au moins... confier... "Ah! ah! voila donc le secret de ce qu'il appelle sa moderation, songea Pardaillan. Il veut savoir si je n'ai point parle! Et, tout haut, il ajouta: --A quelles personnes, monseigneur? --Mais a des personnes qui, elles, n'auraient peut-etre pas votre generosite!... A M. de Montmorency, par exemple! --Et quand cela serait! fit Pardaillan. Vous parliez de vos droits! N'ai-je pas celui de vous traiter en ennemi? N'ai-je pas le droit de donner cette arme a votre frere? C'est plus qu'un droit. Comment! vous sequestrez la fille du marechal de Montmorency... et je ne parle pas de l'infortunee dame de Piennes! Je prends seulement les choses ou elles en sont: vous faites fermer les portes de Paris au marechal; vous le tenez prisonnier, lui et les siens, et nous, par consequent! C'est donc que vous preparez le dernier coup qui doit nous ecraser tous!... Je vous le declare, monseigneur, je n'aurais pas le courage de me faire votre denonciateur, j'ai du moins pense que je devais tout dire au marechal votre frere, afin qu'il puisse au moins se defendre... --Vous avez fait cela! gronda Damville avec un accent de rage et de desespoir. --Je voulais le faire: mais je ne l'ai pas fait. Ne me remerciez pas. J'enrage d'avoir garde le silence: c'est mon fils qui m'a empeche de parler. Savez-vous ce qu'il m'a dit?... Plutot que de reveler un secret confie a notre honneur, un secret dont je ne suis plus le maitre, je me tuerais a vos yeux! Que Damville brule Paris, s'il l'ose, pour s'emparer de nous! S'il faut mourir, nous mourrons du moins sans que nul au monde, pas meme un felon comme lui, puisse nous accuser de felonie!... Voila ce que m'a dit mon fils, et voila pourquoi je me suis tu, monseigneur! --Ainsi, fit Damville d'une voix rauque. Montmorency ne sait rien? --Rien, monseigneur; ni lui ni personne! Le marechal poussa un profond soupir. Sa terreur avait ete telle qu'il ne songeait meme pas a relever ce terme de felon dont Pardaillan venait de le souffleter. En quelques instants il eut repris tout son sang-froid. Il fit un pas comme pour se diriger vers celle des portes derriere laquelle se trouvait Orthes et ses arquebuses. Mais, se ravisant soudain, il se retourna vers Pardaillan. --Voyons, dit-il brusquement, si je vous offrais la paix? Pardaillan se leva, s'inclina et demanda: --Vos conditions, monseigneur? --Simplement de ne pas me gener dans ce que je vais entreprendre: vous et votre fils, vous sortirez de l'hotel Montmorency; vous vous en irez de Paris, au diable si vous le voulez. Je vous ferai remettre deux bons chevaux tout harnaches; dans la sacoche de chacun des chevaux, il y aura deux mille ecus. Pardaillan, la tete baissee, paraissait reflechir profondement. --Songez-y, reprit le marechal. Vous m'avez desarme par votre fidelite a garder un secret que bien d'autres eussent vendu. Vos insultes, je les oublie. Vos petites trahisons, je les efface. A vous comme au chevalier, je veux le plus grand bien possible. Je ne veux meme pas me souvenir que vous vous etes introduit dans cet hotel pour me tuer. Je vous dis: Pardaillan, ne soyons ni amis, ni ennemis, soyons neutres. Vous etes mon prisonnier de guerre. Si fort et si brave que vous soyez, vous ne pouvez lutter contre ces arquebuses, ces hallebardes et ces bonnes epees qui vous cernent; il n'y a pas de fuite possible: vous etes pris, mon cher. Eh bien, acceptez ce que je vous propose, et vous etes libre. --Et si j'acceptais, dit enfin le vieux Pardaillan, comment vous y prendriez-vous, monseigneur? Car je vous sais defiant; sur ma simple parole, vous ne m'ouvririez pas les portes de votre hotel. Un eclair de joie, aussitot eteint, flamboya dans les yeux du marechal, qui repondit: --Je ne prendrai que les precautions indispensables; vous allez ecrire une lettre au chevalier, assez pressante pour qu'il vienne vous retrouver ici. Un de ces gentilshommes portera cette lettre. Lorsque le chevalier sera ici, lorsque vous m'aurez tous deux donne votre parole de ne pas revenir a Paris avant trois mois, je vous escorterai moi-meme avec quelques amis jusqu'a telle porte de Paris que vous me designerez, et je vous souhaiterai bon voyage. Vous acceptez, n'est-ce pas? fit Damville en fremissant. --Certes, monseigneur! Avec joie! Avec gratitude! --Ecrivez donc, alors! gronda le marechal qui, se precipitant vers un meuble, en tira une ecritoire et du papier. Pardaillan ne bougea pas. --Un mot, dit-il: j'accepte. Mais, malheureusement, je ne puis accepter que pour moi seul. --Ecrivez toujours! Je me charge de convaincre le chevalier! --Attendez donc, monseigneur. Je connais mon fils. Vous n'avez pas idee de sa mefiance. Il se mefie de moi. Il se mefie de lui-meme. Il se mefie de l'ombre qui suit ses pas. Oui, monseigneur, plus d'une fois j'ai rougi de le voir si mefiant alors que j'ai, moi, un respect sans bornes pour les paroles d'un personnage tel que vous. --Que signifie? gronda le marechal. --Cela signifie, monseigneur, qu'en lisant ma lettre, mon fils s'ecrierait: "Comment! mon pere est prisonnier du marechal de Damville et il veut que je l'aille rejoindre, sous pretexte qu'il a fait la paix avec monseigneur! Allons donc! Vous etes fou, mon pere! Est-ce que vous ne savez pas que M. Damville est un fourbe, un felon--c'est mon fils qui parle!--un etre petri de ruse qui voudrait nous tenir tous les deux et nous occire ensemble? Mais sa ruse est par trop grossiere. Je suis jeune et veux vivre. Quant a vous, mon pere, qui avez assez vecu, mourez tout seul, puisque vous avez eu la sottise d'aller vous fourrer dans la gueule du loup!..." Voila ce que dirait le chevalier en recevant ma lettre; il me semble l'entendre eclater de rire... --Ainsi, fit Damville, les dents serrees, vous n'ecrivez pas?... --Cela ne servirait a rien, monseigneur. Et puis, tenez, admettons que, par impossible, mon fils se decide a me rejoindre. Savez-vous ce qui arriverait? --Voyons! --Le chevalier n'est pas seulement l'homme le plus mefiant de la terre, il est tetu, monseigneur, a tel point qu'il l'est presque autant que vous. Il s'est loge dans la tete d'arracher de vos griffes la dame de Piennes, sa fille et monseigneur votre frere. Rien ne l'en fera demordre. Moi, vous comprenez, j'accepte avec reconnaissance votre honorable proposition. Mais lui... Savez-vous ce qu'il nous dirait?..." Pardaillan se campa devant Damville, la main a la garde de sa rapiere, le buste droit. --Il nous dirait ceci, monseigneur: "Ainsi donc, mon pere, et vous, monsieur le duc, vous osez me proposer cette vilenie! Fi donc, messieurs! Pour quatre mille ecus et deux chevaux tout harnaches d'or, eussiez-vous a m'offrir quatre mille sacs, contenant chacun quatre mille ecus, que l'insulte n'en serait que plus forte. Quoi! il y a donc deux hommes au monde qui ont pu croire que le chevalier de Pardaillan pouvait vendre l'epee qu'il tient de son pere et, abandonnant deux malheureuses femmes qu'il a jure de sauver, se mettre soi-meme au rang des laches? Ah! mon pere, je ne me releverai pas de l'offense que vous me faites. Revenez a une plus haute et plus digne estime de ce que vous vous devez a vous-meme et laissez la honte de ces propositions a M. le duc de Damville qui, lui, a l'habitude de la felonie et de la trahison." --Miserable! rugit Damville. --Un dernier mot, monseigneur! Un seul! Outre les defauts que je viens de vous signaler, le chevalier a encore celui de m'aimer tel que je suis. Il me sait ici! S'il ne me revoit pas au petit jour, il est capable d'aller raconter au roi que vous le trahissez pour Guise... Quitte a se tuer ensuite pour se punir d'avoir fait acte de denonciateur! Le marechal, qui, deja, s'elancait, s'arreta comme frappe de la foudre, bleme, ecumant, terrible. Pardaillan sourit dans sa moustache et murmura: "Pare celle-la, si tu peux!... Mais, dans l'esprit du marechal, affole par les paroles du vieux routier comme le taureau peut l'etre par les banderilles, la fureur et la haine l'emporterent sur l'epouvante. --Eh bien, soit! hurla-t-il. J'en courrai le risque! A moi!" Pardaillan, d'un geste foudroyant, tira sa dague et bondit sur le marechal. --C'est donc toi qui mourras le premier! rugit-il. Mais Damville avait vu venir le coup. Au moment ou le poignard s'abattait sur lui, il se laissa tomber a plat sur le tapis! Pardaillan, emporte par l'elan, trebucha; au meme instant, la piece se remplissait de monde, se herissait de hallebardes et d'epees. Hagard, le vieux routier voulut alors tirer sa rapiere pour mourir au moins en se defendant: vaine tentative! Saisi de tous les cotes a la fois, maintenu par vingt bras, il fut en un instant desarme, baillonne, ligote. Alors, il ferma les yeux et se raidit dans une immobilite farouche. --Monseigneur, dit Orthes, ou faut-il pendre ce truand? --Le pendre! fit Damville d'une voix qui tremblait encore de rage. Y pensez-vous? Ce truand possede des secrets qu'il est utile de lui arracher dans l'interet de Sa Majeste notre roi... --On va donc lui appliquer la question? reprit Orthes. Pardaillan frissonna longuement. --Oui-da! repondit Damville. Le tourmenteur jure sera prevenu par mes soins, et je veux assister moi-meme a la besogne. --Ou faut-il le conduire? --Au Temple, dit le marechal. XII OU MAUREVERT JOUE UN ROLE IMPORTANT Ce dimanche-la, le chevalier de Pardaillan avait ete voir son ami Marillac, comme il faisait presque tous les jours. Les deux jeunes gens se racontaient leurs inquietudes, leurs joies, leurs esperances; Marillac parlait d'Alice; le chevalier parlait de Loise. Plusieurs fois, le comte avait offert a son ami d'aller trouver la reine mere et de lui demander un sauf-conduit pour le marechal de Montmorency et les siens, Mais le chevalier avait toujours refuse avec obstination. Toutes les fois que le comte parlait de la reine, de sa bienveillance, de ses promesses, Pardaillan gardait le silence. "Tout est possible! se disait en effet le chevalier. Qui sait si l'infernale Catherine n'a pas ete enfin touchee au coeur! Qui sait si elle ne s'est pas mise a aimer ce fils retrouve!... Mais qui sait aussi quels pieges peut cacher cette bienveillance trop soudaine?... Quant a la malheureuse Alice, je m'arracherais la langue plutot que de dire l'affreux secret qu'elle m'a confie dans une heure de delire... Donc, le chevalier gardait le silence a la fois sur la reine et sur Alice... Seulement, il ne cessait de repeter a son ami: --C'est le moment de redoubler de prudence, mon cher... Marillac souriait alors... il etait dans cet etat de confiance absolue qui est comme un profond sommeil de l'esprit. Il n'y avait qu'une ombre a son bonheur: la mort de Jeanne d'Albret. Ce dimanche, il y avait trois jours qu'il n'avait pas vu le chevalier, lorsqu'il le vit entrer. --J'allais entreprendre de vous relancer a l'hotel de Montmorency! s'ecria le comte en saisissant les mains de son ami... mais qu'avez-vous? Vous me paraissez sombre... preoccupe... --Vous, au contraire, vous etes en pleine joie a ce que je vois... vous essayez un costume?... Le comte de Marillac, en effet, venait de quitter un costume qu'on lui avait apporte et qu'il avait essaye... C'etait un habillement de grand seigneur, et tel que la magnificence de ces epoques pouvait le concevoir. Mais ce costume si riche etait entierement noir depuis la plume de la toque jusqu'au haut-de-chausses en satin. --C'est demain le grand jour, dit Marillac en souriant. C'est demain que notre roi Henri epouse Mme Marguerite. Avez-vous vu les preparatifs que l'on a faits a Notre-Dame? Ce sera magique. L'eglise tout entiere est tendue de velours a crepines d'or. Les sieges des epoux sont des merveilles... --Ce sera splendide, fit le chevalier. Je comprends votre joie. Marillac saisit sa main et la pressa. --Cher ami, murmura-t-il, ma joie ne vient pas de la... Ecoutez... j'avais jure de ne le dire a personne au monde... mais vous, mon ami, vous etes mon autre moi-meme... Demain, il y aura un mariage a Notre-Dame... et, demain soir, il y en aura un autre a Saint-Germain-l'Auxerrois... et je veux que vous soyez la!... --Quel mariage? demanda le chevalier. --Le mien!... --Le votre! fit Pardaillan qui ne put s'empecher de fremir. Et pourquoi le soir? --La nuit, plutot; a minuit!... Vous allez comprendre... la reine veut etre la pour me benir... elle se charge de tous les details de la ceremonie... des amis a elle, des amis surs, y assisteront seuls... et vous, mon cher, mon frere! mais n'en dites rien. La reine veut etre la, comprenez-vous? Et si on savait!... Ah! Pardaillan. on voudrait savoir pourquoi la mere de Charles IX s'interesse tant a un pauvre gentilhomme huguenot... Le chevalier eut un frisson que le comte ne remarqua pas: cette ceremonie mysterieuse, ce mariage de minuit qui devait etre tenu secret et auquel Catherine devait assister... Il eut la pensee d'un guet-apens. "Heureusement que je serai la!" songea-t-il. Et, comme si le pressentiment d'un malheur l'eut poursuivi, il designa le costume etale sur un fauteuil: --Est-ce dans ce costume que vous allez vous marier? --Oui, frere, dit Marillac soudain redevenu grave. C'est dans ce costume que je veux assister au mariage de notre roi, et c'est dans ce meme costume que, le soir, a minuit, je me rendrai a Saint-Germain-l'Auxerrois... --Eh quoi! Tout de noir vetu? --Ecoutez-moi, chevalier, dit Marillac, dont le visage se voila de melancolie. Je suis dans un bonheur tel que je me demande parfois si je reve. Vous savez combien j'ai souffert d'etre oblige de maudire ma mere... eh bien, cette mere se revele a moi comme la femme la plus aimante. Vous savez combien J'aime ma fiancee... eh bien, demain, Alice devient ma femme... comprenez-vous que ces deux bonheurs inouis accablent mon ame!... --Ainsi, dit le chevalier, pas une ombre a votre bonheur? --Quelle inquietude, quelle crainte pourrais-je avoir? Non, mon ami... tout en moi est apaisement et confiance... Et pourtant, oui, tout ce bonheur est comme voile d'un crepe. --Il faut quelquefois ecouter les pressentiments. --Il ne s'agit pas d'un pressentiment. Encore une fois, je ne crains rien, je n'ai rien a redouter. Mais je m'habille de noir, mon ami, parce que je veux, aux yeux de tous, porter le deuil de l'admirable femme qui a ete ma vraie mere: la reine de Navarre. La cour semble l'avoir deja oubliee. Son fils lui-meme, cet Henri qu'elle aimait tant, a bien vite repris ce visage insoucieux et sardonique... il a bien vite recommence a papillonner autour des femmes, tandis que celle qui sera la sienne s'occupe, dit-on d'amours ou le roi de Navarre ne joue aucun role, sinon celui de l'amant morfondu. Ah! mon ami, toute cette ingratitude pour une femme si vaillante et si bonne, cela me revolte. Et moi qui l'ai veneree, moi qui l'ai vue mourir, je veux porter son deuil devant son fils, devant ma mere aussi... et devant ma femme! Marillac demeura quelques minutes tout songeur. --Cher ami, reprit le chevalier, avez-vous jamais admire la singuliere destinee qui vous a fait retrouver une mere juste au moment ou vous avez perdu celle que vous consideriez comme telle? --Que voulez-vous dire? fit Marillac en tressaillant. --Simplement ceci: tant que la reine de Navarre a vecu, Catherine de Medicis vous est apparue comme un monstre capable de toutes les atrocites. Or, c'est justement dans la nuit ou est morte l'infortunee Jeanne d'Albret que madame votre mere a commence de se reveler a vous dans toute sa maternelle mansuetude... --Je vous avoue que je n'ai pas songe a cette coincidence, dit Marillac en passant une main sur son front. Mais, puisque vous m'y faites penser, ne dois-je pas voir la une preuve de plus que mon bonheur depasse mes esperances?" Ce fut au tour de Pardaillan de tressaillir. Il eut la sensation que son ami cherchait a s'etourdir, et qu'il faisait un violent effort pour se persuader a soi-meme qu'il etait heureux. Oui, peut-etre Marillac avait-il entrevu la haine formidable qui couvait sous les sourires de Catherine! Peut-etre, a force de creuser le probleme, en etait-il arrive a pressentir vaguement vers quels abimes il etait entraine!... Peut-etre n'y avait-il en lui qu'un desespoir sans fond... le desespoir d'avoir compris que sa mere voulait le tuer, le desespoir de deviner que sa fiancee etait complice de sa mere!... Peut-etre, disons-nous! Car, ce que nous etablissons en quelques lignes positives, Marillac ne pouvait que le soupconner. --Vous ne m'avez jamais raconte la mort de la reine de Navarre! reprit tout a coup le chevalier. --Ce sont de funestes souvenirs que vous remuez la, chevalier, dit le comte avec une sombre expression. Ce fut foudroyant. La reine etait arrivee a neuf heures au Louvre, ou on celebrait les fiancailles de son fils et de la princesse Marguerite. Apres avoir recu l'hommage des seigneurs catholiques, elle s'assit dans un fauteuil de ce salon, ou le roi de France vint, en personne, lui temoigner son affectueuse admiration. Moi, j'etais ou vous savez. Lorsque je fus redescendu dans les salles de fete, je la cherchai longtemps et ne la trouvai qu'a l'instant ou elle s'evanouissait. Il y eut de grandes rumeurs, et je n'oublierai jamais la douleur qui eclata sur le visage de... la reine mere... --De Catherine de Medicis? insista le chevalier. --Oui, mon ami... Apres que le medecin du roi eut examine la reine de Navarre, celle-ci fut aussitot transportee jusqu'a sa litiere, malgre Ambroise Pare, qui lui voulait, sur l'heure, administrer je ne sais quel medicament... Le roi Henri, l'amiral, le prince de Conde et moi, nous montames a cheval pour escorter la litiere; quelques gentilshommes nous accompagnerent. La litiere, ainsi entouree de notre groupe et precedee de laquais a cheval, portant des flambeaux, traversa la foule qui entourait le Louvre. A la vue du roi Henri, cette foule se mit a pousser des clameurs comme si nous eussions ete des ennemis; cependant, lorsqu'on sut que la litiere contenait Jeanne d'Albret mourante, un grand silence se fit, et, ces gens, honteux peut-etre, s'ecarterent, mais, dans leur silence meme, ce n'etait pas le respect de la mort qui apparaissait... Ah! chevalier, quelle nuit!... Quand je songe a cette fete monstrueuse, a cette orgie plutot, ou les notres ont tolere que leurs femmes fussent insultees, puis ces cris funebres, cette litiere qui passe a travers un peuple retenant a peine ses grondements, je me prends a songer a quelque enorme et fantastique traquenard... mais c'est de la folie. --Hum! fit le chevalier. --Le roi nous comble de ses caresses; la reine mere... je connais ses sentiments... --Hum! hum! repeta le chevalier. --Le peuple nous est seul hostile; mais M. de Guise nous assure que les Parisiens n'ont qu'un reste de mauvaise humeur, qui se dissipera lorsqu'on aura vu notre roi entrer a Notre-Dame... Et, comme pour eviter d'approfondir les soupcons qu'evoquait l'attitude du chevalier, le comte se hata de continuer son recit: --Lorsque la reine eut ete couchee dans son lit, elle reprit connaissance. Le medecin du roi, maitre Ambroise Pare, arriva a ce moment. Mais la reine, le regardant fixement, lui dit: "Je vous remercie, maitre, Vous pouvez vous retirer. Tous soins seraient inutiles contre le mal. Je vais mourir... Allez!" Sans insister davantage, maitre Pare s'inclina, en poussant un soupir, et, comme il se retirait, nous vimes que son visage portait les traces d'une etrange epouvante. --Ah! ah! Ce medecin n'est-il pas de la religion reformee? --Oui, chevalier. --Et vous dites qu'il n'insista pas pour donner des soins a la malheureuse reine? Et vous dites qu'il avait l'air epouvante? --En effet. Mais n'etait-ce pas naturel? Ce mal foudroyant... --Non, comte! Ambroise Pare est un homme energique. S'il n'a pas insiste, s'il a ete epouvante, s'il a recule, enfin... --Que voulez-vous dire, chevalier? s'ecria Marillac avec agitation. --Rien, fit sourdement le chevalier. Je m'etonne de cette attitude, voila tout. Mais continuez, cher ami... --Oui... laissons de cote les soupcons. --Ah! vous avez dit enfin le mot! Vous aussi, vous soupconnez... --Quoi? balbutia le comte. --Un crime!... Marillac palit. Son regard se detourna de Pardaillan. --Eh bien, oui, dit-il enfin; je crois a un crime! La reine de Navarre avait des ennemis acharnes; plus d'une fois, elle a failli succomber. Peut-etre, un de ces ennemis... un de ces hommes qui ne reculent pas devant le forfait... je donnerais ma vie pour le connaitre, celui-la... Marillac passa la main sur son front. Et, comme le chevalier gardait le silence, il continua: --Mais peut-etre, apres tout, n'est-ce qu'un soupcon sans valeur. --Peut-etre! fit le chevalier. Vous disiez donc que le medecin du roi se retira. --Et aussi nous tous, reprit Marillac, avec un empressement febrile. Le roi Henri demeura seul pres de sa mere. Pendant trois longues heures, nous attendimes dans la piece voisine. Enfin, l'aube entra dans cette salle ou nos douleurs silencieuses etaient rassemblees, et fit palir les flambeaux. Ce fut a ce moment que le roi Henri sortit de la chambre de sa mere... Que lui avait-elle dit? Quelles furent ses supremes confidences? Qui sait?... Oui, qui sait si l'etrange hallucination qui s'empara de moi ne fut pas une verite?... Car, comme je me trouvais pres de la porte, il me sembla, un moment, saisir quelques lambeaux de la parole royale et funebre... "Je meurs assassinee, disait la voix rauque de la mourante, mais je vous ordonne de l'ignorer... feignez de croire a une mort naturelle... ou, sans cela... vous seriez frappe a votre tour. Mais prenez bien garde, mon fils... Ah! oui, gardez-vous!..." Ces paroles, quand j'y pense, furent sans aucun doute une imagination de mon esprit ebranle... Le roi Henri reparut a nos yeux et nous fit signe d'entrer. Marillac etouffa un sanglot et deux larmes, qu'il ne songea pas a essuyer, coulerent de ses yeux. --Nous entrames donc, poursuivit-il. Quand je vis cette genereuse reine, cette guerriere qui avait etonne nos vieux generaux, quand je vis cette mere admirable qui avait abandonne la vie paisible de son palais pour se jeter dans la vie des camps, qui avait vendu jusqu'a son dernier diamant, pour payer les soldats de son fils, quand je vis celle qui m'avait tire du neant, arrache a la mort, oui, quand je la vis livide, il me sembla que j'allais mourir moi-meme et je demeurai comme stupide, dans un aneantissement de mes forces et de ma pensee... Elle dit au prince de Conde: "Ne pleurez pas, mon cher enfant. Peut-etre suis-je la plus heureuse..." Nous l'entourions, tachant de refouler nos sanglots... Son regard trouble fit le tour de cette assemblee d'hommes d'armes, penches sur le lit d'une reine mourante. Et j'ai retenu ses dernieres paroles... Les voici, chevalier: "Monsieur l'amiral, aussitot apres le mariage du roi, il faut quitter Paris... Rassemblez toutes nos forces... non pas que je me defie de mon cousin Charles, mais il faut etre pret a tout... Sous les ordres du roi, monsieur l'amiral, vous avez le commandement supreme... Henri, ajouta-t-elle en s'adressant au prince de Conde, vous etes un frere pour mon fils... je vous benis, mon enfant... Soyez toujours pres de lui, au camp, a la ville et a la cour... Adieu, messieurs, je vous aimais bien tous... Toi, mon vieux d'Andelot, et vous, capitaine Briquemaut, et vous tous, fiers gentilshommes, grace a vous, les grandes injustices prendront fin... le droit de vivre et de penser sera assure aux huguenots... ayez confiance... notre cause est grande... qu'est-ce que le bonheur de l'humanite sans la liberte?... Adieu a tous..." --A ces mots, les sanglots eclaterent. Je crus que tout etait fini... mais la reine, fixant son regard sur moi, me fit signe d'approcher... J'obeis et tombai a genoux, pres du roi, en sorte que ma tete se trouvait pres de celle de la reine... et c'est moi qui ai recueilli son dernier soupir... Marillac se leva et fit quelques pas, en proie a une agitation que n'expliquait pas completement la tristesse de pareils souvenirs. Il revint s'arreter devant Pardaillan et continua d'une voix plus sourde: --Oui, chevalier, c'est moi qui ai recueilli le dernier soupir de la reine de Navarre... mais, peut-etre, a ma douleur filiale se mela, dans cette minute terrible, une horreur qui me fit comprendre l'epouvante que j'avais surprise sur le visage du medecin et sur celui du roi... En effet, lorsque je fus tout pres d'elle, Jeanne d'Albret tourna vers moi sa tete convulsee par l'agonie, murmura distinctement: "Prends sarde, mon enfant, prends garde!... Ecoute... il faut que tu saches..." Que voulait me dire la reine? Quel secret allait s'echapper de ses levres crispees? Je ne le saurai jamais, chevalier! car, a ce moment, la reine entra en agonie... Elle faisait de violents efforts pour me parler, mais aucune parole ne sortit plus de sa bouche... Seulement, tout a coup, son regard se fixa avec une effrayante expression sur la cheminee... puis, une legere secousse l'agita... puis, ce fut fini, la reine etait morte... morte... et son regard semblait encore s'attacher a cet objet que, dans la seconde supreme, elle avait cherche des yeux... Marillac se tut. A travers ses doigts crispes sur ses yeux, des larmes s'echapperent. --Mon cher comte, dit Pardaillan, pardonnez-moi d'avoir ramene vos pensees vers ces penibles scenes... Mais, dites-moi... pouvez-vous me dire quel etait cet objet que la reine regardait en mourant? Marillac alla a une armoire, dont il portait la clef sur lui et, l'ouvrant, il en tira un coffret d'or qu'il posa sur une table. --Ce coffret, chevalier, m'a ete donne par une personne auguste. Je l'avais a mon tour offert a la reine de Navarre, qui s'en servait pour y mettre ses gants... Sans aucun doute, la pauvre reine, en mourant, a voulu me dire de reprendre ce coffret qui se trouvait sur la cheminee de sa chambre et de le garder comme un double souvenir... le souvenir de mes deux meres. --Ainsi, dit lentement le chevalier, c'est la reine Catherine qui vous a donne ce coffret? --Oui, mon ami, dit Marillac en frissonnant. Les deux hommes se regarderent. Et, sans doute, chacun d'eux put lire chez l'autre la pensee terrible qui l'agitait, car tous les deux palirent et detournerent les yeux. Marillac demeurait tremblant, les mains crispees sur le coffret d'or. Il baissa la tete. Et, soudain, le mystere de sa pensee monta jusqu'a ses levres, comme s'il n'eut pu le contenir davantage. Hagard, livide, il murmura: --Mon sang... je le donnerais jusqu'a la derniere goutte... pour savoir la verite... oh! chevalier... cette verite... Ce n'est pas possible!... Ce serait trop horrible que ce coffret ait ete l'instrument de mort... que Catherine, ma mere, ait tue Jeanne, mon autre mere... et que moi... moi... leur fils a toutes deux... aie porte a l'une le poison que lui envoyait l'autre! --Comte! Comte! s'ecria le chevalier, vous avez raison... ce serait trop horrible... --Ah! puisse-je donc etre foudroye plutot que de continuer a porter de tels soupcons dans mon esprit!... Catherine ne peut avoir concu de pareilles horreurs... Catherine m'aime... j'en suis sur... elle est ma mere... ma mere!... En parlant ainsi, Marillac avait ouvert le coffret avec une sorte de rage desesperee. Dans le coffret, il y avait une paire de gants blancs ceux que portait Jeanne d'Albret, la nuit de sa mort. Il les saisit et, fermant les yeux, les baisa longuement. Pardaillan, hors de lui, en proie a une sorte de vertige, lui arracha les gants, les remit a leur place, funebre relique, et, lui-meme, alla renfermer, avec un effroi visible, le mysterieux coffret d'or dans l'armoire. Il y eut alors entre les deux hommes un long silence lourd d'angoisse. L'action rapide de Pardaillan venait de preciser dans l'esprit de Marillac un soupcon qu'il n'osait s'avouer a lui-meme. Sa joie febrile, son bonheur trop surexcite par lui-meme, la vague epouvante que recouvraient ce bonheur et cette joie, son incertitude, ses doutes, son desespoir latent, en un eclair aveuglant, il comprit tout, il se comprit soi-meme. Et il assista, muet d'horreur, a l'abominable drame qui se deroulait dans sa pensee. La mort inexplicable de Jeanne d'Albret, ses mysterieux avertissements, ce regard de terreur qu'elle avait eu en lui montrant le coffret d'or, cette mort fit rentrer le soupcon dans l'esprit du comte. Quel soupcon? Que Catherine avait assassine Jeanne d'Albret. Non! Oh! non! Il ne voulait pas y croire! S'il accusait Catherine, s'il acceptait cet infame soupcon, s'il admettait sa mere meurtriere, c'est donc que sa mere se jouait de lui! C'est donc qu'elle mentait en lui garantissant la dignite d'Alice! C'est donc qu'Alice etait une creature de Catherine! Si Alice l'avait joue, si Alice etait indigne, si son amour s'effondrait!... Oh! mille morts plutot! Il fallait, de toute son energie, repousser le soupcon. Voila dans quels abimes tournoyait l'ame du comte de Marillac. Voila pourquoi il s'arracha violemment a sa meditation. Voila pourquoi, eclatant de rire, il alla ramasser la clef que le chevalier avait jetee, la remit tranquillement a la serrure de l'armoire et s'ecria joyeusement: --Par Dieu, mon cher ami, je crois que nous sommes fous... C'est votre faute aussi! Pourquoi m'avoir parle de la mort de Jeanne d'Albret? Ah! oui, j'y suis. C'est ce costume noir qui est cause de tout... Eh bien, oui, mon cher, |e me marierai en noir, je veux porter le deuil de la grande amie que je pleurerai toujours... Parlons d'autre chose, voulez-vous? --Volontiers, comte, dit le chevalier en essuyant la sueur froide qui mouillait ses tempes. Un dernier mot, toutefois. --Parlez, cher ami. --C'est bien decidement demain que doit avoir lieu votre mariage? --Demain soir, a minuit, a Saint-Germain-l'Auxerrois... Mais vous etes seul a le savoir. --Et vous desirez que j'y assiste? --Mon bonheur ne serait pas complet si vous n'etiez la. --Bon. Comment et a quelle heure entrerai-je dans l'eglise? --Trouvez-vous a onze heures a la petite porte qui donne sur le cloitre... mais soyez seul. --Tres bien, mon cher comte!... Et le chevalier songea: "J'y serai avec quelques bonnes epees que je connais. Car, je veux donner mon ame au diable, si la douce Catherine ne cherche pas a faire assassiner son fils!..." --Sortons, voulez-vous? reprit Marillac. Je veux passer avec vous cette fin de journee. Nous entrerons en quelque guinguette du bord de l'eau, et nous viderons bouteille... --Je ne demande pas mieux, car, moi-meme, je ne serais pas fache de voir un peu ce qui se passe dans Paris. Avez-vous remarque, mon cher comte, comme Paris a l'air fievreux... --Non, je n'ai pas remarque, mon ami. Que voulez-vous? le bonheur est egoiste... mais, une chose que je remarque parfaitement, c'est que vous, si gai tous ces jours-ci, vous etes triste... --Triste? Non pas... mais inquiet." Les deux amis etaient dehors. Il faisait un beau soleil, et, comme le gros de la chaleur etait passe, la rue etait pleine de gens endimanches... --Et le sujet de cette inquietude? demanda Marillac en prenant le bras du chevalier. --Voici. Mon pere a disparu depuis trois jours et je crains qu'il ne se soit jete en quelque perilleuse aventure. --Quoi? Vous n'en avez aucune nouvelle? --Aucune. Mercredi soir, il est sorti de l'hotel de Montmorency en disant au suisse que, s'il n'etait pas rentre au matin, c'est qu'il aurait entrepris un voyage. Quel peut etre ce voyage? Et comment a-t-il pu sortir de Paris? --C'est un homme d'une rare prudence et, sans aucun doute, vous avez tort de vous inquieter. --Je le sais. Aussi, ne suis-je pas trop inquiet pour lui. Et, d'ailleurs, s'il y eut un danger immediat, il m'eut prevenu. Seulement, pendant qu'il travaillait de son cote, je travaillais du mien et son absence peut compromettre la reussite de mon plan. --Voyons votre plan, fit Marillac. --Je suis arrive a seduire un sergent qui doit etre de garde a la porte Saint-Denis, mardi prochain. Il m'a promis de ne defendre que mollement le passage, pourvu que j'attaque avec vigueur. En outre, il s'arrangera pour que le pont soit baisse au moment ou je l'attaquerai... Je compte sur vous, mon cher ami. --Tres bien. Mardi, quelle heure? --Mais, vers les sept heures du soir. Il y aura une voiture dans laquelle seront Loise et sa mere, ainsi que le marechal, de qui j'ai pu obtenir qu'il ne se montrat pas. Nous serons une vingtaine... --Bon. Je vous promets de vous en amener autant. --Ah! si mon pere etait la!... --Il sera rentre d'ici mardi, sans doute... Mais que veut tout ce monde?... --Ma foi, dit le chevalier, les voila qui se mettent a genoux!... Avancons. --En voila deux! hurla a ce moment une voix qui fit tressaillir le chevalier. Marillac et Pardaillan, tout en devisant, s'etaient heurtes a une foule qui entourait quelque chose, devant la porte d'un couvent. Et cette foule criait: "Miracle! Noel!..." Les deux jeunes gens avaient continue a avancer jusqu'au moment ou ils se trouverent devant la porte du couvent, au milieu de gens dont les uns entonnaient des cantiques, dont les autres, comme en delire, s'embrassaient sans se connaitre, faisaient des signes de croix et se frappaient la poitrine. Puis, tout ce peuple etait tombe a genoux, tandis que Marillac et Pardaillan demeuraient debout. La foule, tout en s'agenouillant, clama d'une voix le cri qu'elle croyait etre le plus agreable a tous les saints du paradis: "Mort aux huguenots!..." C'est a ce moment que la voix en question cria: "En voila deux!..." Pardaillan reconnut aussitot Maurevert qui le designait specialement. Maurevert etait entoure d'une quinzaine de gentilshommes, qui semblaient le considerer comme leur chef. Au signe qu'il fit, ils se precipiterent sur le chevalier, l'epee a la main. Deja, la foule, furieuse, delirante, enveloppait les deux amis qui, serres de pres, etouffes, ne pouvaient meme pas tirer leurs epees. "Place! Place!" vociferaient les gentilshommes en essayant d'arriver jusqu'a leurs deux victimes. Mais chacun, dans ce peuple, tenait a se distinguer. C'est pourquoi la foule ne s'ouvrit pas: elle voulait massacrer elle-meme les deux huguenots qui, la dague a la main, immobiles, contenaient encore par leur attitude les enrages qui les entouraient. Les deux jeunes gens echangerent un regard; ils semblaient se dire: "Nous allons mourir la, mais, avant de tomber, nous en decoudrons bien quelques-uns?" --Tue! Tue! vociferait Maurevert. Les huguenots a la hart!..." Il y eut comme un vaste tourbillonnement de la foule; des milliers de poings se leverent... Mais, a ce moment, comme si un grand souffle eut abattu toute cette fureur, la foule retomba a genoux en criant: "Miracle!... Voici le saint!..." Le saint, c'etait frere Lubin qui, ouvrant la porte du couvent ou son superieur l'avait rappele, la mission laique du frere etant terminee, le moine Lubin, donc, apparaissait, les bras ouverts, la face rubiconde et, apercevant le chevalier, s'en venait a lui, la larme a l'oeil, en souvenir des innombrables fonds de bouteille dont Pardaillan l'avait gratifie a la Deviniere. "Ce digne chevalier! Ce cher ami!" begayait le moine qui passait a travers la foule prosternee. Maurevert et ses acolytes le suivirent en troupe. Pardaillan et Marillac avaient profite de ce repit inespere pour rengainer leurs dagues et mettre l'epee a la main. Pardaillan ne se demanda pas pourquoi Maurevert se trouvait parmi cette masse de peuple et pour quelle besogne il etait escorte de gentilshommes, dont il en reconnut quelques-uns pour des fervents de la reine Catherine. --Attention! dit-il a Marillac, voici la meute... Voyez-vous, a votre gauche, cette encoignure sous l'auvent? --Je la vois, dit Marillac qui, de la pointe de son epee, menacait deja un de ses assaillants. --Allons-y d'un bond. La, nous pourrons tenir tete... Attention! Vous y etes? Les deux amis se fendirent ensemble: un double hurlement eclata; deux des plus avances tomberent. Marillac, alors, obeissant a la manoeuvre indiquee, se rua vers l'encoignure, en fourrageant de l'epee; la foule s'ecarta avec des clameurs et se referma sur lui. Lorsque Marillac eut atteint son poste, il s'apercut qu'il etait seul. --Pardaillan! rugit-il. Et il se jeta tete baissee sur la muraille vivante. A ce moment, il fut saisi par-derriere, paralyse, dans l'impossibilite de faire un mouvement, souleve, entraine, emporte dans l'interieur du couvent. Quant au chevalier, voici ce qui etait arrive: Au moment ou Lubin arrivait pres de lui, l'un des gentilshommes, qui escortait Maurevert, lui porta un coup de pointe. Ce fut alors qu'il se fendit a fond et par un coup droit, traversa l'epaule de son adversaire. A l'instant ou il se relevait et ou il allait se jeter vers l'encoignure qu'il avait montree a Marillac, le moine fut sur lui et l'enserra dans ses bras, en begayant: "C'est donc vous... Ah! que je suis heureux... Venez boire..." D'une violente secousse, Pardaillan se debarrassa du moine, qui alla rouler a terre en murmurant: "L'ingrat!..." A ce moment, cent bras s'abattirent sur le chevalier; son epee fut brisee; en un instant, ses vetements en lambeaux; le chevalier voulut saisir sa dague: Maurevert l'enleva. Alors, on vit un spectacle inoui. Desarme, sanglant, le chevalier avait sur lui une masse humaine qui s'efforcait de l'ecraser. Et cette masse, il la soulevait, la secouait, la dispersait d'un formidable roulis des epaules; elle se reformait, l'accablait; il l'entrainait, roulait avec elle, se relevait, mordant, frappant de ses deux poings comme de deux beliers; des gens ensanglantes tombaient autour de lui; des hurlements effroyables, tout autour, eclataient dans la foule, tandis que le groupe frenetique attache a lui luttait dans un silence farouche. Presque assomme, du sang plein le visage et la bouche, Pardaillan, formidable, secouait la grappe humaine, comme le sanglier, enfin coiffe, peut secouer la meute. Il soufflait d'un souffle rauque et bref. Un brouillard flottait devant ses yeux. Il ne songeait plus a rien... a rien qu'a atteindre Maurevert qui, a dix pas, commandait la manoeuvre, a le saisir, a l'etrangler avant de mourir. Une clameur plus terrible retentit soudain: Le chevalier venait de tomber une derniere fois et ne se relevait plus: a chacune de ses jambes, a chacun de ses bras, a sa poitrine, deux hommes, trois, quatre, toute une foule pesait. "Des cordes!" vocifera alors Maurevert. Quelques secondes plus tard, Pardaillan, solidement lie, etait emporte dans le couvent; sur la chaussee, une dizaine de blesses etanchaient leur sang. Et la foule, saisissant Lubin, le soulevait, le portait en triomphe et l'acclamait. C'etait le saint qui avait arrete l'heretique! C'etait le saint qui, rien qu'en l'enlacant de ses bras, lui avait ote sa force! Maurevert etait entre dans le couvent et avait eu une assez longue conference avec le prieur. A la suite de cette conference, il s'etait fait conduire dans la cellule ou le comte de Marillac avait ete enferme. Il portait sous son bras l'epee du comte. --Monsieur, dit-il en entrant, vous etes libre, voici votre epee. Marillac ne temoigna ni joie ni surprise. Il saisit froidement la lame qu'on lui tendait et la remit au fourreau. --Monsieur de Maurevert, dit-il, j'espere que nous nous retrouverons, dans des conditions meilleures, c'est-a-dire a un moment ou vous n'aurez pas pris la precaution de vous entourer de vingt spadassins pour attaquer deux hommes. --Monsieur le comte, nous nous retrouverons quand il vous plaira, dit Maurevert en grondant. --Apres-demain matin, voulez-vous? --Soit. --Dans les pres du passeur? --Le lieu et l'heure me conviennent; mais laissez-moi vous dire, monsieur le comte, que je ne comprends pas la querelle que vous me faites, au moment ou je vous sauve la vie. --Vous me sauvez la vie, vous! fit Marillac avec un dedain qui fit palir Maurevert. Le bravo eut un eclair de joie dans les yeux. Mais il se contint et reprit: --C'est sans doute un grand honneur pour moi, mais cela est. Je suis arrive devant le couvent a l'instant meme ou la foule, furieuse de je ne sais quoi, allait se ruer sur vous. Avec mes amis, je vous ai pris et transporte ici. Sans moi, vous etiez donc mort, monsieur le comte." Marillac avait ecoute ces explications avec une surprise etonnee. --Monsieur, dit-il alors, s'il en est vraiment ainsi, je ne puis qu'etre surpris. Je ne suis pas de vos amis, je crois... --Eh! avais-je besoin que vous fussiez mon ami pour essayer de vous tirer des mains de ces enrages! Qui n'en eut fait autant a ma place?... Et puis, je dois vous l'avouer, j'avais une raison secrete de me jeter a votre secours... --Quelle est cette raison, monsieur? --Le desir que j'ai d'etre agreable a la reine mere, dit Maurevert en s'inclinant avec un respect outre. Marillac tressaillit et palit. Deja Maurevert continuait: --Si je ne suis pas de vos amis, monsieur le comte, si nous nous sommes meme un peu regardes de travers a la derniere fete du Louvre, je n'en ai pas moins l'insigne honneur d'etre des amis de la reine. Et savez-vous ce que la reine m'a dit tout recemment, a moi et a quelques autres de ses fideles? Elle a dit, en propres termes, qu'elle vous considerait comme un parfait cavalier, qu'elle avait pour vous une veritable affection et qu'elle priait tous ses amis de vous proteger en toutes mauvaises occasions ou vous pourriez vous trouver... --La reine a dit cela! s'ecria Marillac d'une voix alteree. --Ce sont ses augustes paroles que j'ai l'honneur de vous repeter, monsieur le comte. Aussi, tout en acceptant le rendez-vous que vous me faites l'honneur de me donner, je vous prie de me tenir pour votre tres devoue. Maurevert, apres s'etre incline, fit un pas pour se retirer. --Attendez, monsieur! dit Marillac. Sombre, bouleverse, la voix tremblante, malgre tous ses efforts, il reprit: --Monsieur, les paroles que vous pretez a Sa Majeste ont pour moi une importance de vie ou de mort. Me jurez-vous que la reine s'est bien exprimee ainsi, en parlant de moi? --Je vous le jure! dit Maurevert, avec une evidente sincerite. Je dois meme ajouter que, si les paroles de la reine etaient affectueuses, le ton l'etait plus encore. Ce n'est un secret pour personne, monsieur le comte, que vous etes fort avant dans les faveurs de Sa Majeste, et qu'elle vous destine un haut commandement dans l'armee que M. l'amiral va conduire aux Pays-Bas." Un soupir, qui ressemblait a un rugissement, gonfla la poitrine de Marillac. "Ma mere! ma mere! balbutia-t-il au fond de lui-meme. Serait-ce donc vrai? Me serais-je donc trompe?..." --Monsieur de Maurevert, reprit-il tout haut, je regrette de vous avoir mal accueilli. --Tout le monde s'y fut trompe, monsieur le comte! --Adieu donc et merci. Veuillez, je vous prie, me conduire a M. de Pardaillan, afin que nous partions ensemble. --Monsieur le comte, je vous le repete: vous etes libre. Mais, quant a M. de Pardaillan, c'est autre chose, vu que M. de Pardaillan est rebelle, accuse de lese-majeste et que c'est mon devoir de l'arreter. --Vous l'arretez? --C'est fait. --De quel droit? Etes-vous donc officier des gardes? --Non, monsieur. J'ai simplement recu un ordre d'avoir a me saisir de la personne de M. de Pardaillan, et j'etais justement a sa recherche, quand j'ai eu l'honneur de vous rencontrer. --Un ordre! gronda Marillac. De qui? --De la reine mere! Sur ce mot, Maurevert, saluant une derniere fois le comte, sortit, laissant la porte ouverte. Marillac demeura un moment tout etourdi. Mais bientot, se frappant le front, il murmura: "Cette fois, je vais voir quelle peut etre l'affection de la reine pour moi!..." Marillac sortit de la cellule et se trouva dans un couloir en presence d'un moine, qui le salua et lui dit: --Monsieur le comte, je suis charge de vous faire sortir du couvent par une porte de derriere. --Pourquoi pas par la grande porte? --Ecoutez, monsieur, fit le moine en souriant. Marillac ecouta. Au loin, vers la rue, il entendit une rumeur furieuse. "Cela, reprit le moine, c'est la voix du peuple qui reclame sa victime. Et sa victime, c'est vous. Mais nous savons trop quelle serait la douleur de notre grande reine, s'il vous arrivait malheur... Venez donc, monsieur." Marillac, sans plus d'observations, suivit le moine, qui le conduisit jusqu'a une petite porte donnant sur une ruelle solitaire. Le comte prit aussitot le chemin du Louvre. XIII LE TEMPLE Si vite que Marillac eut pris sa course vers le Louvre, Maurevert y arriva avant lui. Les ailes de la haine sont encore plus rapides que celles de l'amitie. Il parait que Maurevert etait attendu avec impatience dans cette partie du Louvre, ou se trouvaient les appartements de la reine mere. Car, a peine le capitaine des gardes, Nancey, l'eut-il apercu, qu'il lui fit signe de le suivre et, le conduisant par un couloir prive, l'introduisit dans une antichambre ou se trouvait la suivante florentine Paola, laquelle, a son tour, l'introduisit aussitot dans le fameux oratoire. Catherine de Medicis etait la, ecrivant fievreusement; elle avait devant elle un monceau de lettres deja terminees. Car la reine ecrivait toujours elle-meme. Soit defiance naturelle, soit besoin d'assouvir sa devorante activite, elle n'eut jamais de secretaire. A l'entree de Maurevert, elle leva la tete, fit un signe bref pour lui ordonner d'attendre et acheva la phrase commencee. Maurevert avait bon oeil. Il essaya de demeler les suscriptions de toutes les lettres deja cachetees, que la reine avait rejetees sur la table, au hasard. Et il put constater que presque toutes ces lettres etaient adressees aux gouverneurs des provinces. A ce moment. Catherine, levant brusquement la tete, surprit le regard de Maurevert. --Vous essayez de savoir a qui j'ecris? demanda-t-elle. J'aime les gens curieux. La curiosite est un signe d'intelligence. Allez a cette fenetre... --Je supplie Votre Majeste de croire... --Obeissez donc..." Maurevert alla a la fenetre, tremblant et flairant quelque terrible surprise. --Que voyez-vous dans la cour? demanda Catherine. --Je vois une trentaine de courriers de Sa Majeste, a cheval, prets a partir. --C'est bien, demeurez ou vous etes, reprit la reine qui, en meme temps, frappa un timbre d'un coup de son petit marteau d'argent. Un homme entra qui, style d'avance, saisit toutes les lettres cachetees et sortit en toute hate, sans avoir dit un mot. Deux minutes plus tard, Maurevert vit appa raitre dans la cour le meme homme. Il remit une lettre a l'un des courriers, et le courrier partit aussitot a fond de train; puis il passa au deuxieme, qui partit a son tour, puis au troisieme... Au bout de cinq minutes, tous les courriers etaient partis. --La prochaine fois que vous verrez votre ami le duc de Guise, dit tranquillement Catherine, vous lui direz que vous avez vu partir mes courriers porteurs de depeches pour chacun de nos gouverneurs. Vous ajouterez que chacune de ces depeches donne l'ordre a nos gouverneurs de rassembler leurs troupes et de marcher sur Paris, pour y arreter les insenses qui ne craignent pas de conspirer contre le roi. Dans quelques jours, monsieur de Maurevert, soixante mille hommes marcheront sur Paris, pour proteger le roi! Maurevert sentit un long frisson lui courir le long des reins, comme si la hache du bourreau se fut levee sur son cou. "Je suis perdu", murmura-t-il en s'inclinant. Catherine le regarda un instant avec une sombre expression de doute, de mepris et de triomphe. Elle avait d'ailleurs menti. Ses lettres contenaient l'ordre au gouverneur d'arreter tout courrier qui ne serait pas muni d'un sauf-conduit, tout fuyard venant de Paris, et de faire saisir tout huguenot dans une sorte de vaste rafle. "Relevez-vous, monsieur", reprit la reine. Maurevert obeit. --Si vous etes franc, poursuivit Catherine, je vous donne vie sauve. Un rugissement de joie souleva la poitrine de Maurevert. La reine ne le faisait pas saisir. La reine discutait encore avec lui. Donc, il etait sauve. --Ou en est la conspiration de M. de Guise? demanda froidement Catherine de Medicis. --Madame, repondit enfin Maurevert en faisant un effort surhumain pour assurer sa voix, je jure sur le Christ que je n'ai pas conspire. --Et qui vous dit que vous conspirez? Allons donc, pour conspirer, il faut etre quelqu'un! Seulement, vous n'etes pas sans avoir ecoute autour de vous. Que savez-vous? --Eh bien, madame, on espere que Sa Majeste le roi ne voudra pas prendre contre les heretiques les mesures necessaires. --Et alors?... --Alors, madame, comme Paris est en pleine fermentation, on en profitera pour se faire designer par la noblesse, par la bourgeoisie et par le peuple, comme le capitaine general des catholiques... --Et alors?... --C'est tout, madame! --Vous mentez, monsieur de Maurevert! --Madame, sur le chevalet de torture, je ne pourrais dire plus. Cependant... je pense... mais c'est une simple supposition... --Dites toujours. --Je pense que, maitre de Paris, capitaine general des forces catholiques, on en profiterait peut-etre, si les circonstances etaient favorables... pour mener directement Sa Majeste le roi... "Est-ce que vraiment il ne sait rien?" songea la reine. Maurevert, maintenant, s'etait repris. Son visage etait redevenu impenetrable. --Monsieur, dit tout a coup la reine, vous avez rendu plus d'un service, et vous en rendrez d'autres sans doute. --Ma vie appartient a Votre Majeste! qu'elle en dispose! --Je vous pardonne, dit Catherine. Quant au duc de Guise, s'il veut etre capitaine general, il le sera. J'aime les emportements de sa foi. Elle va jusqu'a le faire conspirer pour.. imposer au roi ses volontes. Je pense comme lui. Et, pour l'aider a convaincre le roi, je fais venir a Paris une armee complete. Alors nous verrons. Quant a vous... Elle le fixa de son regard aigu. Maurevert soutint l'examen avec le courage supreme du desespoir. --Quant a vous, continua Catherine en tracant quelques mots sur un parchemin, voici ce que je puis faire pour vous. Maurevert essayait ardemment de lire de loin. "L'ordre de m'envoyer a la Bastille?" songeait-il. La reine lui tendit le papier: c'etait un bon de cinquante mille livres sur la cassette de la reine mere. Un fremissement de joie secoua Maurevert qui s'inclina avec respect, mais sans exageration. "Decidement, il ne sait rien, pensa Catherine qui avait suivi attentivement l'effet de sa generosite... L'heure approche, continua-t-elle; vous allez, mon cher monsieur, aller vous poster chez le chanoine Villemur, avec votre ami, cet ami dont vous me parliez. --Mais, madame, fit Maurevert, cet ami est deja paye, deja a son poste. Et les cinquante mille livres que Votre Majeste veut bien m'octroyer... --Sont pour vous dedommager d'un injuste soupcon, fit Catherine avec son plus charmant sourire, et aussi pour vous recompenser des nouvelles que vous m'apportez. Deux heretiques ont ete arretes grace a votre intervention; oui, je sais deja cela... Qu'avez-vous fait de ces deux hommes? --J'ai rendu la liberte a l'un d'eux... Une expression de surprise et d'inquietude se peignit sur le visage de la reine. --Celui a qui j'ai rendu la liberte, continua Maurevert, celui que je crois bien avoir sauve des mains de la foule furieuse, c'est un huguenot d'importance... Mais j'ai cru remarquer que Votre Majeste le tenait en estime... C'est celui qu'on appelle le comte de Marillac. La reine n'eut pas un tressaillement. Elle demeura souriante, presque indifferente. Mais Maurevert eut fremi d'epouvante s'il avait pu entendre le rugissement du coeur de cette mere. Sans la moindre emotion, elle dit tres simplement: --Vous avez bien fait d'epargner M. de Marillac; il est de mes amis... Et l'autre? --L'autre, madame! Daigne Votre Majeste me permettre de lui rappeler une promesse qu'elle a bien voulu me faire? --Laquelle? dit la reine etonnee. --Madame, je porte au visage une marque ineffacable. Tant que je n'aurai pas venge d'effroyable maniere l'insulte... --Ce coup de fouet? dit la reine. --Oui, madame, fit Maurevert en grincant des dents. On dirait, en effet, un coup de cravache... Eh bien, madame, l'homme que j'ai pris devant le couvent, c'est celui qui m'a marque! --Le chevalier de Pardaillan? --Oui, Majeste... "Ah! decidement, songea Catherine, en fremissant de joie, c'est un homme admirable que ce Maurevert!" --Madame, reprit le bravo, j'ose vous rappeler que vous m'avez donne cet homme pour en faire ce que bon me semblerait... --Ou est-il? demanda Catherine. --Enferme dans une cellule de couvent. --Et ou voulez-vous le mettre? --A la Bastille, si Votre Majeste m'en donne l'ordre. --Et que voulez-vous faire de ces deux hommes? reprit-elle tout a coup. --Votre Majeste a dit: ces deux hommes? --Oui, l'autre... le pere, le vieux truand, a ete pris chez M. le marechal de Damville qui m'en a fait prevenir: il est au Temple. M. le marechal, pour des raisons que j'ignore, m'a demande un ordre d'avoir a questionner ce vieux diable a quatre. M. le marechal veut assister lui-meme a la question. Mais tout cela est assez grave, en somme. Aucun jugement n'a ete pris... J'avoue que je suis assez surprise de l'attitude du duc de Damville; il veut faire la un metier qui n'est pas le sien... Ah! est-ce que, par hasard, le Pardaillan possederait des secrets precieux? --Que Votre Majeste m'en donne l'ordre et je saurai bien lui arracher ces secrets! --Vous comprenez que je n'ai aucun sujet de haine contre ce Pardaillan auquel vous en voulez tant... --Le chevalier a insulte Votre Majeste en plein Louvre... --Ce n'est pas bien sur qu'il ait eu pensee de m'offenser. Et ce jeune homme a d'ailleurs rendu un grand service au roi en sauvant un jour sa cousine d'Albret qu'il tira d'une fort mauvaise situation. Helas! pauvre reine de Navarre!... Cela ne l'a pas empechee de mourir... c'est un grand malheur... Maurevert eut vainement entrepris de suivre la pensee tortueuse de la reine. Elle reprit avec un soupir: --Je vous ai donne ces deux hommes, je ne m'en dedirai pas. Il faudrait donc, pour bien faire, les mettre ensemble... Et, puisque le vieux se trouve au Temple, c'est donc au Temple que nous enverrons le jeune? En meme temps, elle signait un ordre d'arrestation. --Ah! madame, au Temple ou a la Bastille, peu importe, pourvu que je les tienne... surtout le chevalier! --Et vous dites que vous vous chargeriez de les questionner? --Oui, madame. Et cela suffira a ma vengeance. --Prenez-les donc, dit la reine en tendant l'ordre d'arrestation. Maurevert s'en empara avidement, et s'inclinant: --Votre Majeste me donne-t-elle conge? --Un moment, Maurevert. Quand comptez-vous appliquer la question a vos deux ennemis? --Des tout a l'heure, madame. Le temps de faire transferer le chevalier au Temple et de faire prevenir le tourmenteur jure. --Qui ne voudra instrumenter qu'en presence des juges! --C'est vrai! fit Maurevert atterre. --A moins qu'il n'ait un ordre positif, reprit la reine. Et elle ecrivit rapidement quelques mots sur un papier qu'elle tendit a Maurevert. C'etait un ordre d'avoir a appliquer la question ordinaire et extraordinaire aux deux Pardaillan, dans la prison du Temple, le samedi 23 aout, a dix heures du matin. --Il faudra donc que j'attende jusque-la! grinca Maurevert. --Eh! mon cher monsieur, j'ai patiente plus que vous, moi. Qu'est-ce que cinq jours? Car nous sommes a dimanche soir... --C'est vrai. Que Votre Majeste me pardonne! --Un dernier mot. Je ne veux personne dans la chambre des questions; personne que vous et le maitre bourreau. Est-ce entendu? --Votre Majeste peut se rassurer. --Et vous me rapporterez fidelement les aveux de ces deux hommes? --Je vous le jure, madame! --C'est bien. Maintenant, sachez une chose, monsieur. C'est que je vous donne la vie de ces deux hommes contre la vie de M. de Coligny que m'a promise... votre ami. --Des demain matin, madame, mon ami prendra position dans le cloitre Saint-Germain-l'Auxerrois..." --Maurevert se retira la tete en feu, la gorge seche, avec une joie effroyable dans le coeur. "Voila qui se dessine, murmura Catherine de Medicis... Monsieur l'amiral, dites un pater et un ave, si toutefois vous savez vos prieres... Quant a ces deux spadassins, je saurai quel secret Damville voulait leur arracher... il y a justement dans la chambre des tortures du Temple un cabinet noir ou je serai a merveille pour tout entendre." A ce moment, Paola, la suivante florentine, entra et dit: --Madame, M. le comte de Marillac est dans votre antichambre qui s'entretient vivement avec M. de Nancey. Le sourire de la reine demeura fige sur ses levres. --Et que veut-il, ce cher comte? --Je crois qu'il prie le capitaine de demander pour lui une audience immediate a Votre Majeste. --Eh bien, va dire qu'on peut l'introduire. Et son sourire se fit plus doux encore, plus paisible, d'une expression plus sereine, tandis qu'elle grondait: --Que ne puis-je te faire arreter, toi aussi! Ce serait si simple!... Oui... mais s'il parlait!... Non, non... Patience, patience... encore un jour!... Si je le tuais maintenant, d'ailleurs, cette pecore d'Alice serait capable... Allons donc! je les tiens tous les deux! ne gatons rien!... --Bonjour, mon cher comte... on me dit que vous desirez m'entretenir... Marillac venait d'entrer. La reine ecarta de la main les lettres qui etaient devant elle. Le comte, pale, agite, violemment emu, s'approcha sur un signe qu'elle lui adressa. --Voyons, reprit Catherine, qu'etes-vous venu me demander?... Si tout est pret pour la ceremonie de demain soir? Marillac flechit le genou. --Votre Majeste, dit-il d'une voix tremblante, me comble d'une telle bienveillance que je serais ingrat de douter... Non, madame, ce n'est pas de moi qu'il s'agit. Je suis venu demander grace. --Grace? fit la reine avec etonnement. --Ou plutot justice. Un de mes amis vient d'etre saisi. Un ami, madame! Un frere! --Il suffit, comte, dit la reine avec emotion. Il suffit que vous aimiez cet homme pour que je lui veuille tout le bien que je vous veux a vous-meme. Son nom? --Helas! madame. Il a eu le malheur de vous deplaire a deux reprises differentes: une premiere fois, dans une entrevue qu'il eut avec vous au Pont de Bois, dans cette meme salle ou j'eus, moi, le bonheur de vous connaitre! Une deuxieme fois, au Louvre, dans le cabinet de Sa Majeste le roi... --Comte, dit Catherine de sa voix melancolique, tant de gens m'ont deplu... je tache a les oublier... Marillac jeta un regard ardent sur la reine. --C'est le chevalier de Pardaillan", dit-il. La reine parut chercher un instant dans sa memoire, puis frappant ses deux mains l'une contre l'autre: --Ah! oui!... Eh bien, j'avais completement oublie ce jeune homme a qui je me souviens maintenant d'avoir offert d'entrer a mon service. Et vous dites qu'il est arrete? --Oui, madame. Et je viens vous prier de lui rendre la liberte. Je me porte garant que le chevalier n'a rien pu entreprendre ni contre le roi ni contre Votre Majeste. --Nancey! appela la reine en frappant de son marteau. Le capitaine des gardes apparut bientot. --Nancey, demanda la reine, etes-vous au courant de l'arrestation d'un jeune gentilhomme, le chevalier de Pardaillan? --Oui, madame. C'est ce cavalier qui, arrete une premiere fois, s'est evade de la Bastille. --Qui a donne l'ordre? dit Catherine en froncant le Sourcil. --Sa Majeste le roi. Je crois que ce jeune homme est accuse de rebellion. En tout cas, on sait qu'il a resiste par deux fois aux soldats du roi. --Ah! madame, s'ecria Marillac, je vais vous dire en quelles circonstances... --Chut! fit la reine. C'est bien, Nancey. Le capitaine se retira. --Mon cher enfant, reprit alors Catherine, je vais vous donner une preuve de... ma bienveillance... telle que mes fils Henri et Francois pourraient seuls en attendre de moi... Demeurez ici jusqu'a mon retour. Marillac s'inclina profondement. Il tremblait. Un bouleversement se faisait dans son esprit. La conviction entrait en lui profonde, inderacinable, que la reine avait pour lui une affection profonde, une affection de mere. Coupable? criminelle? hypocrite? cette femme qui le regardait avec une pareille douceur, qui lui parlait avec cette agitation que lui seul pouvait comprendre! Et il n'etait pas jusqu'a cette confiance illimitee de la reine qui ne lui inspirat une gratitude dont se gonflait son coeur, confiance que la soupconneuse Catherine n'eut peut-etre pas temoignee au roi lui-meme. En effet, la reine le laissait seul! Et la, devant lui, se trouvaient les lettres qu'elle ecrivait, secrets d'Etat sans aucun doute! Ah! plutot que d'essayer de lire, plutot que de jeter un regard sur ces secrets augustes, il se fut aveugle sur l'heure. Catherine demeura absente une demi-heure pendant laquelle elle ne perdit pas de vue un instant le comte de Marillac. Un seul point demeurait obscur dans l'esprit du comte. Maurevert lui avait declare que Pardaillan etait arrete par ordre de la reine mere. Et la reine paraissait avoir oublie jusqu'au nom du chevalier! Nancey affirmait que l'ordre venait du roi. Simples contradictions, apres tout! Soudain, Catherine rentra: elle rayonnait. --Nous avons cause gagnee! fit-elle gaiement. --Ah! madame, murmura Marillac d'une voix que l'emotion rendait sourde. Ainsi, mon ami... le chevalier de Pardaillan... il est libre? --J'ai la parole du roi. J'avoue que je ne la lui ai pas arrachee sans peine. Il parait que votre ami conspire avec M. le marechal de Montmorency. --Lui!... Ah! madame, tenez, puisque l'occasion s'en presente, laissez-moi vous dire ce que le marechal... --Silence, comte... Ce ne sont pas la mes affaires, et puis, si M. de Pardaillan a quelque chose a me dire au sujet du marechal, il me le dira lui-meme. --Comme vous etes un grande reine! fit Marillac avec une expression de tendresse. --Helas! je suis simplement une femme qui a souffert, et la douleur, mon cher comte, est la bonne ecole de l'indulgence... Je ne veux pas savoir si votre ami conspire ou non. Je veux savoir seulement qu'il est votre ami. Dites-lui que, s'il a quoi que ce soit a me demander pour lui-meme ou pour le marechal, je le recevrai apres-demain matin, a dix heures, lorsque le roi aura acheve de l'interroger... --Sa Majeste desire donc interroger le chevalier? --Oui, j'ai pu obtenir cette enorme derogation a toutes les procedures. Au lieu d'etre interroge par un juge, votre ami le sera par le roi... et, si ses reponses sont satisfaisantes, s'il explique pourquoi il demeure renferme dans l'hotel de Montmorency... on le tiendra quitte de tout le reste, c'est-a-dire de la triple affaire du Louvre, du cabaret incendie et de la bataille rue Montmartre. --Ah! madame, s'ecria Marillac radieux, l'explication est des plus simples! Pardaillan et le marechal ne demandent qu'a quitter Paris... si vous saviez!... il n'y a sous tout cela qu'une affaire d'amour... --Eh bien, trouvez-vous apres-demain matin au lever du roi, et vous emmenerez vous-meme votre ami. --Madame, il ne quittera pas le Louvre sans avoir depose a vos pieds l'hommage de sa reconnaissance... Quant a moi, ma vie vous appartient. Un eclair flamboya dans les yeux de Catherine. Mais Marillac ne vit pas cet eclair qui l'eut epouvante, penche qu'il etait devant la reine. --Adieu, comte, dit celle-ci. A demain soir, d'abord... dans Saint-Germain-l'Auxerrois... puis, au Louvre, apres-demain matin..." Le comte sortit enivre. Il se rendit a pied jusqu'au couvent. Comme il y arrivait, un cavalier en sortait, montait a cheval et disparaissait dans la direction du Louvre. Le comte demanda a etre introduit aupres de l'abbe, ou tout au moins aupres du prieur. Ce fut le prieur qui le recut au parloir. --Monsieur, demanda-t-il, et ce terme fit faire la grimace au reverend prieur, y a-t-il inconvenient a ce que vous me disiez si M. le chevalier de Pardaillan est encore dans votre couvent? --Aucun inconvenient; ce jeune homme est encore ici. Il devait etre transfere a la Bastille. Mais je viens de recevoir un ordre du Louvre, qui m'enjoint de le garder jusqu'a mardi matin dans la meilleure chambre du couvent: je lui ai cede la mienne; c'est tout ce que je pouvais faire. --Et mardi matin, qu'arrivera-t-il? demanda Marillac palpitant. --J'ai ordre de remettre ce jeune homme en liberte, en lui disant simplement que le roi veut lui parler a son lever et qu'une auguste personne compte sur son honneur de gentilhomme pour... --Il ira! Je vous en reponds, moi! s'ecria Marillac transporte. Mais ne pourrais-je voir le chevalier quelques instants? --Monsieur, je n'y verrais pour ma part aucun obstacle. Mais je n'ai pas recu d'ordre a ce sujet. --Oui, oui, fit Marillac en souriant... Je n'insiste pas. Du moins, vous pouvez dire au chevalier que je serai ici mardi matin pour l'accompagner au Louvre. --Oh! quant a cela, chose facile, dit le prieur avec bonhomie. La commission sera faite dans cinq minutes. Le comte salua et se retira, l'ame ravie... Et pourtant, il sentait peser sur lui une indefinissable angoisse qui ressemblait vaguement a de la terreur. --C'est la joie, s'affirma-t-il. Voyons, recapitulons tout mon bonheur. Demain matin, c'est le mariage du roi Henri a Notre-Dame. Bon. Apres cela, je suis libre. Je demande un conge jusqu'au moment de l'entree en campagne. Demain soir, a minuit... ma mere, oui, ma mere elle-meme daigne conduire mon Alice a l'autel, et un pretre m'unit enfin a celle qui est toute ma vie... Un pretre! Bah! je puis bien faire cela pour ma mere!... Et puis, j'ai l'exemple du roi sous les yeux... Bon! Apres-demain matin, je vais prendre Pardaillan, je le conduis au Louvre, j'obtiens pour le marechal et sa famille une autorisation de franchir les portes... Nous partons tous!... Ah! ma mere! qui m'eut dit, il y a quelques mois, que je vous devrais tant de bonheur!" Des groupes silencieux traversaient les rues. Il y avait, dans les profondeurs obscures de Paris, des rumeurs inaccoutumees... "Les Parisiens se preparent aux grandes fetes qui commenceront demain!" songea Marillac. Le prieur avait menti en disant que le chevalier se trouvait encore dans son couvent; depuis plus d'une heure deja, une escorte de vingt cavaliers, commandee par Maurevert, etait arrivee: le chevalier, tout ligote, avait ete porte dans une voiture fermee. Et la voiture s'etait elancee au galop, entouree par les cavaliers. Elle s'arreta devant la prison du Temple. Le vaste enclos conservait encore, a cette epoque, le nom qu'il avait recu jadis au temps ou les moines-soldats qu'on appelait les Templiers l'avaient habite. Il se nommait Villeneuve du Temple, comme s'il eut ete une ville dans la ville. Pourtant, depuis plus de deux siecles, les Templiers avaient ete extermines, et les chevaliers de Malte, qui les avaient remplaces, s'etaient disperses depuis longtemps. La plupart des batiments tombaient en ruine des cette epoque. Il ne restait plus guere de solide que la vieille tour ou, deux cent vingt ans plus tard, Louis XVI devait etre enferme avant d'etre conduit a l'echafaud. En 1572, la Tour du Temple servait deja de prison. Et deja meme Francois Ier l'avait employee a cet usage. Le gouverneur s'appelait Marc de Montluc; c'etait le fils de ce Blaise de Montluc qui, en Guyenne, tailla les huguenots avec tant d'ardeur qu'on l'appela le Boucher royaliste. Marc de Montluc avait la tournure et l'ame d'un geolier. C'etait un homme de trente-cinq ans, cheveux roux en broussaille, encolure de taureau, visage fletri par les vices, regard sanglant--une belle brute qui ne s'apaisait que devant un flacon de vin ou devant une fille. Le vieux Blaise de Montluc avait servi sous le connetable de Montmorency d'abord, puis sous le marechal de Damville. Et c'etait a Damville qu'il avait recommande son fils. Le marechal lui avait obtenu cette fonction de gouverneur du Temple. Lorsque Damville se fut empare du vieux Pardaillan, il l'expedia donc tout droit au Temple: il se mefiait de la Bastille, dont le gouverneur Guitalens, bien que de ses amis, ne lui semblait pas assez energique. Puis il rendit compte de sa capture a la reine Catherine, et s'en prevalut naturellement comme d'un grand service. Le marechal se reservait de questionner lui-meme le vieux routier. Son plan devait etre renverse par Maurevert qui, ayant capture le chevalier de Pardaillan, fut charge, par Catherine, de proceder a l'operation de la question. On a vu que la reine avait l'intention d'assister, cachee, a cette operation. On a vu, en outre, que la reine avait fixe au samedi 23 aout, dans la matinee, la torture des deux Pardaillan. Et cette torture, qui devait etre la vengeance de Maurevert, elle l'avait presentee au bravo comme la recompense de l'assassinat de Coligny. Maurevert donnait un cadavre a la reine. La reine lui en donnait deux. C'etait royalement paye. Depuis l'instant ou il avait ete transporte dans le couvent, le chevalier n'avait pas ouvert les yeux. Il songeait. Le visage immobile, un pli d'ironie au coin des levres, il attendait le coup mortel. Car il ne doutait pas que Maurevert ne fut decide a le tuer. "Je voudrais bien savoir pour quel compte ce Maurevert m'assassine. Je ne crois pas qu'il ait garde rancune du coup d'epee a revers dont je le souffletai; il n'en a garde que la marque. Voyons, qui me fait tuer? La grande Catherine? Peut-etre! Pourquoi? Parce que j'ai refuse de lui tuer son fils. Pauvre ami! Je crois que nous allons mourir ensemble... Loise epousera le comte de Margency, voila tout!" Il fit un violent effort pour briser ses liens en se raidissant, en s'arc-boutant sur la tete et les pieds. Les cordes tinrent bon et il retomba en soufflant fortement. Et, toutes les fois que le nom de Loise revint dans son triste monologue, le meme effort le tordit dans un spasme impuissant. Une dizaine d'hommes entrerent tout a coup. Pardaillan rouvrit les yeux, voulant regarder en face ses assassins. A sa grande surprise, il ne vit pas Maurevert, et ceux qui venaient d'entrer se contenterent de le soulever et de l'emporter jusqu'a une voiture ou il fut jete tout ligote. Au bout de vingt minutes, il comprit que la voiture passait sur un pont-levis. Puis il entendit le bruit grincant d'une porte qu'on referme. Puis on le tira de sa prison roulante, et il reconnut qu'il etait dans la cour du Temple. Il vit Maurevert qui causait avec un homme de haute taille, fort comme un hercule. Derriere cet homme, vingt gardes etaient alignes. Pres de lui, deux geoliers portaient des flambeaux, car il faisait nuit. --Monsieur de Montluc, disait Maurevert, vous etes responsable de ces deux hommes jusqu'a samedi. "Deux hommes? se demanda le chevalier. Pourquoi jusqu'a samedi?... Deux hommes! Ah! oui, Marillac..." --C'est bon, monsieur de Maurevert, dit le gouverneur en riant; j'en aurai tellement soin qu'ils ne voudront jamais me quitter. J'en reponds donc jusqu'a samedi. Et alors, samedi?... --Lisez ceci. --Ah! ah! ricana le gouverneur. Question ordinaire... --Et extraordinaire, monsieur de Montluc. Le chevalier frissonna longuement. "Pour samedi, a dix heures, bon!" --Prevenez le tourmenteur jure pour dix heures, dit Maurevert. --Et les fossoyeurs pour midi! acheva Montluc avec son rire epais d'ivrogne. Alors toute cette vision disparut, la cour noire, la face rouge du gouverneur, les torches, les gardes... Saisi par cinq ou six geoliers, Pardaillan fut entraine dans l'antre formidable de la Tour carree. On monta un escalier. Une porte fut ouverte. Le chevalier fut rapidement delie, puis pousse dans une sorte de cachot; la porte se referma. --Bonsoir, messieurs! dit une voix que le chevalier reconnut pour celle de Montluc. --Pourquoi messieurs? se demanda-t-il. A ce moment, quelqu'un le saisit a pleins bras, quelqu'un qu'il ne put reconnaitre dans la profonde obscurite. Mais ce quelqu'un, l'ayant embrasse en poussant force soupirs, finit par dire d'une voix rauque de douleur: "Toi!... Toi ici!... Toi dans cet enfer! --Mon pere! s'ecria le chevalier qui eut une seconde de joie intense. Et, tendrement, il serra a son tour le vieux routier dans ses bras. --Nous sommes perdus, cette fois, reprit Pardaillan pere. Pour moi, le mal n'est pas grand. Mais toi! toi, mon pauvre chevalier!... --Bon! Vous saviez bien que notre destinee etait de mourir ensemble! --Et vous aurez satisfaction, ricana derriere la porte la voix de Maurevert. C'est grace a moi, messieurs, que vous etes ici dans la meme chambre; c'est grace a moi que vous subirez la meme torture; c'est grace a moi que vous mourrez ensemble! Voila votre coup de cravache paye!... --Miserable! hurla le vieux routier en se jetant sur la porte. Le chevalier n'avait pas bronche. --Viens! reprit Pardaillan en prenant son fils par la main. Viens t'asseoir, mon pauvre enfant... Et, comme il connaissait le cachot qu'il habitait depuis quelques jours, il conduisit le chevalier dans un coin ou se trouvait entassee de la paille, a la fois siege et couchette des habitants de ce lieu sinistre. Le chevalier allongea sur la paille ses membres endoloris par la pression des cordes. Le premier moment de joie instinctive passe, il eprouvait maintenant une douleur plus accablante qu'au moment ou il avait ete arrete. Vaguement, sans se le dire, il avait compte sur son pere pour sauver Loise! Lui mort, le vieux serait encore la pour proteger la jeune fille et la mettre en surete. Tout etait fini! Le vieux Pardaillan etait prisonnier comme lui. Et alors une nouvelle angoisse vint le saisir a la gorge... Quoi! Son pere! Il allait le voir torturer sous ses yeux! Il allait entendre les horribles cris du pauvre vieux qu'il avait tant aime! Le chevalier eclata en sanglots. Il saisit dans ses bras la tete veneree du vieux routier. --O mon pere! begaya-t-il... mon pauvre pere!... Pardaillan demeura tout saisi, tout bouleverse d'entendre pleurer son fils. C'etait la premiere fois!... Oui! Si loin qu'il remontat dans sa vie, jamais il n'avait vu pleurer le chevalier... Lorsque, tout enfant, il lui etait arrive de le corriger d'une taloche--bien rare du reste--le petit lui tournait le dos apres l'avoir fierement regarde, mais il ne pleurait pas!... Plus tard, lorsque, apres de longues annees passees ensemble sur les routes, a travers les memes aventures et les memes perils, il s'etait decide a partir seul de Paris, il avait bien surpris dans l'oeil du chevalier quelque chose comme une humide buee... mais il ne pouvait dire qu'il eut reellement pleure! Lorsque le jeune homme eperdu d'amour avait eu cette conviction que sa Loise ne serait jamais a lui, il n'avait pas pleure encore! Ces larmes brulantes qui tombaient sur ses cheveux blancs lui causerent une inexplicable sensation d'etonnement douloureux. --Jean, dit-il d'une voix basse et tremblante, Jean, mon fils, je cherche vainement dans mon coeur des paroles de consolation... Comme tu dois souffrir, mon pauvre enfant!... Si jeune, si beau, si brave... Si je pouvais mourir deux fois, et que cela suffise aux miserables... mais non! c'est a toi qu'ils en veulent... Ils ne m'ont pris que pour t'atteindre plus surement... Pleure, mon petit Jean, pleure avec ton vieux pere qui se maudit de n'avoir que des larmes a t'offrir dans ce supreme moment... pleure ta jeune existence brisee... --Mon venere pere, vous vous trompez. Je mourrai sans faiblir et saurai faire honneur a votre nom. --C'est donc ta petite Loison que tu pleures? --Non, mon pere... Loise m'aime... je le sais... et mourir avec cette certitude, voyez-vous, c'est mourir avec le paradis dans le coeur... Mais tenez, ne parlons plus de ce moment de faiblesse que je viens d'avoir... conservons toutes nos forces pour l'instant... ou... Le chevalier ne put achever et se mordit violemment les levres. Le vieux Pardaillan s'etait leve et, habitue deja a l'obscurite, arpentait furieusement le cachot. --Chevalier, grondait-il, je ne suis qu'un sot! Si je n'avais pas commis la folie d'aller me jeter dans la gueule du loup, je serais libre, et, fut-ce meme en mettant le feu a cette vieille tour, je te delivrerais! Il raconta alors comment il s'etait rendu a l'hotel de Mesmes, croyant y trouver le marechal seul et le forcer a se battre avec lui. De son cote, le chevalier raconta la scene de son arrestation. Enfin, brise de fatigue, le jeune homme finit par s'endormir et sommeilla quelques heures. Quand il ouvrit les yeux, il constata qu'une sorte de faible jour eclairait assez le cachot pour qu'il y put voir. Sa premiere idee fut d'examiner soigneusement la porte, puis l'etroite lucarne par ou passait la lumiere. Le vieux routier le laissa faire en secouant la tete. Lorsque le chevalier eut acheve son inspection, il se tourna vers son pere. --Ce que tu viens de faire, dit celui-ci, je l'ai fait pendant la premiere journee de mon emprisonnement. Et voici ce que j'ai pu apprendre: si nous parvenions a ouvrir la porte--et il nous faudrait pour cela dix a quinze jours de travail--nous tomberions dans un couloir qui n'a qu'une issue, laquelle est gardee par une trentaine d'arquebusiers... --Et la lucarne? fit le chevalier avec un calme terrible. --Regarde. Il faudrait desceller trois ou quatre de ces blocs cimentes pour arriver jusqu'aux barreaux, et alors il faudrait descendre dans la cour toujours pleine de gardes... --N'y a-t-il donc aucun moyen? aucun espoir?... --Aucun moyen d'evasion, dit le vieux routier. Et, quant a l'espoir, il ne nous en reste qu'un: celui de ne pas trop souffrir en mourant et de ne pas faire une trop vilaine grimace. Avant de quitter le Temple, revenons pour quelques instants a cette violente figure de Montluc que nous n'avons fait qu'entrevoir. Apres avoir fait conduire son nouveau prisonnier au cachot, le gouverneur du Temple etait rentre dans son appartement. L'arrivee de Maurevert l'avait surpris en plein diner; le prisonnier dument verrouille, Montluc reprenait tout simplement son diner ou il l'avait laisse. --A boire! fit-il en se laissant tomber dans un fauteuil. La salle a manger etait vaste et riche. Au milieu de cette salle se trouvait une table bien eclairee, chargee de venaisons diverses et surtout de flacons de toutes dimensions. Trois couverts etaient mis: celui de Marc de Montluc et ceux de deux jeunes femmes qui, en le voyant entrer, lourd et pesant comme un homme qui ne veut pas tituber, se haterent de remplir son gobelet, vaste recipient d'etain qui contenait une demi-pinte. Ces deux femmes etaient a peine vetues; leurs seins nus debordaient de leurs corsages ouverts; elles avaient les cheveux denoues et le visage peint. Elles etaient jolies, malgre la fletrissure de la debauche; c'etaient deux fortes gaillardes, l'une rousse, d'un roux ardent comme une bete fauve, l'autre brune, avec une magnifique chevelure d'Espagnole. La rousse se nommait tout simplement la Roussette, et elle-meme ne se connaissait pas d'autre nom. La brune s'appelait Paquette. Toutes deux etaient douees, inoffensives, tres betes, meme pas fieres de la splendeur un peu fanee de leurs chairs, dociles et passives. Marc de Montluc vida d'un trait le large et profond gobelet qui venait de lui etre presente, puis il repeta: --A boire! J'ai l'enfer dans la gorge. --Ce doit etre ce jambon, observa la Roussette. --Ou plutot les epices de ce quartier de chevreuil riposta Paquette deja jalouse. --Quoi que ce soit, j'enrage, mes mignonnettes, j'enrage de soif et d'amour. --Buvez donc, monseigneur! dirent ensemble les deux ribaudes qui, saisissant chacune un flacon, se mirent a verser en meme temps dans le fameux gobelet. Ce repas, cette orgie plutot, fut ce qu'il devait etre Montluc qui etait deja ivre lorsque Maurevert etait arrive, eut de plus en plus soif. Les ribaudes, a force de boire, se firent bacchantes. Vers dix heures, elles avaient fini par laisser tomber les robes legeres qui les couvraient encore; elles etaient entierement nues et Montluc, faune formidable, s'amusait dans son enorme gaiete a les porter toutes les deux a bras tendus, la Roussette, a cheval sur le bras droit. Raquette, a cheval sur le bras gauche. Puis il s'amusa encore a les envoyer au plafond comme des balles et a les recevoir dans ses bras. Elles riaient, ecorchees d'ailleurs et toutes contuses. Paquette avait une plaie au front. La Roussette saignait du nez. La gaiete de Montluc devenait du delire. Parmi les vaisselles brisees, les flacons renverses, il imagina alors de lutter contre les deux ribaudes. --Si je suis vaincu, hurla-t-il, je vous promets une recompense rare. Tete et ventre! La reine mere en serait jalouse! La lutte commenca aussitot. Les deux ribaudes attaquerent le colosse. Les trois nudites s'etreignirent en des enlacements furieux et formerent un groupe cynique dont les attitudes furent des chefs-d'oeuvre d'insolente impudeur. Le male se laissa terrasser, accable de baisers, de morsures et de coups de griffe, remplissant la salle du tonnerre de son rire. --Voyons la recompense! crierent en choeur la Roussette et Paquette. --La recompense, begaya Montluc, ah! oui... --Est-ce le beau collier que vous nous fites voir? --Non, par le diable, c'est mieux que cela! --Doux Jesus, s'ecria la Roussette, cette ceinture toute en soie bleue passementee d'or? --Mieux encore, fit l'ivrogne en cherchant a rassembler ses idees, je veux... vous mener... ecoutez, mes brebis... --Voir les baladins! s'ecrierent les ribaudes en frappant des mains. --Non... voir torturer!... La Roussette et Paquette se regarderent inquietes, degrisees, un peu pales. Montluc assena sur la table un coup de poing qui renversa un flambeau. --A boire! dit-il. Je veux... vous mener... a la question... vous verrez le chevalet... et comme on enfonce... les coins... ah! ah!... ce sera beau, par saint Marc! Il y aura deux questionnes... ils n'en sortiront pas vivants. A boire! --Qu'ont-ils fait? demanda Raquette en frissonnant. --Rien, dit Montluc. --Sont-ils jeunes? vieux? gentilshommes? --Un vieux... monsieur de Pardaillan... et un jeune... monsieur de Pardaillan... le pere et le fils... Les deux ribaudes firent le signe de croix. --Et quand verrons-nous appliquer la question, monseigneur? --Quand? fit Montluc. Ah! voila... Attendez... Un travail confus se fit dans la cervelle epaissie de l'ivrogne. Une lueur de raison lui fit entrevoir les consequences que pourrait avoir pour lui la fantaisie qui venait de lui passer par la tete. Il risquait sa place, un proces peut-etre!... Une idee soudaine l'illumina, et, comme la question devait etre appliquee le samedi matin, il bredouilla: --Dimanche, mes brebis... venez dimanche... a la premiere heure... n'oubliez pas... dimanche!... XIV LA REINE MARGOT Ce lundi matin 18 aout de l'an 1572, des huit heures, les cloches de Notre-Dame se mirent a sonner a toute volee, les cloches des eglises voisines ne tarderent pas a repondre, en sorte que bientot, dans l'air pur et leger de la claire matinee d'ete, ce fut un vaste vacarme des voix de bronze qui mugissaient, toutes joyeuses. Dans toutes les rues de Paris, bourgeois et gens du peuple marchaient par bandes nombreuses, les femmes trainant apres elles des gamins qui trottinaient; des marchands allaient de groupe en groupe, offrant des echaudes, des oublies, des flans, des pates chauds, toutes bonnes choses qui se debitaient rapidement. Des cris, des interpellations, des rires eclataient dans ce peuple et cela prenait une grande rumeur de fete. Mais il y avait on ne sait quoi de mauvais dans ces rires, de menacant dans ces physionomies. Et la menace se precisait lorsqu'on remarquait que la plupart des bourgeois, au lieu d'avoir endosse le pourpoint de drap des dimanches, portaient la cuirasse de buffle ou de fer et s'appuyaient sur des pertuisanes. Beaucoup d'entre eux portaient une arquebuse sur l'epaule. Ce matin-la, en effet, devait se celebrer dans Notre-Dame le mariage d'Henri de Bearn et de Marguerite de France que, dans le Louvre, Charles IX appelait deja la reine Margot. Quatre compagnies avaient, pendant la nuit, pris position sur le parvis et empechaient la foule d'approcher des marches qui montaient au grand porche central de l'eglise. La double haie de soldats, herissee d'arquebuses et de hallebardes, se continuait ensuite, hors le parvis, jusqu'a la porte du Louvre, tournee vers Saint-Germain-l'Auxerrois. Il en resultait que les groupes du peuple, en arrivant au parvis, le trouvaient deja occupe par une foule entassee. Les nouveaux arrives poussaient pour avoir une place. Ceux qui etaient deja installes resistaient: de la des remous terribles, des bagarres, des hurlements. Par moments, il y avait des silences subits, d'une inquietante lourdeur; puis des clameurs eclataient, on ne savait pourquoi; dans tous les groupes, on s'entretenait de choses menacantes; il se trouvait bien par-ci par-la des femmes qui causaient de la toilette que porterait Madame Marguerite et qui etait, disait-on, un miracle de richesses ou encore, de la somptuosite des carrosses de ceremonie... mais vite, on revenait partout au sujet qui tenait au coeur des Parisiens. Ce sujet dont on s'entretenait ardemment, avec force jurons et signes de croix, c'etait la question de savoir si le roi de Bearn et ses damnes acolytes, les huguenots, entreraient dans Notre-Dame. Quelques-uns faisaient bien remarquer qu'il fallait que le roi entrat, s'il voulait se marier, mais le plus grand nombre jurait que le maudit n'oserait penetrer dans le lieu saint. On en concluait generalement qu'il faudrait le trainer de force dans Notre-Dame, afin qu'il put faire amende honorable. Telles etaient les dispositions de la foule, lorsque les canons du Louvre se mirent a tonner. Il y eut alors, a la surface de cette masse humaine, une sorte de houle qui se propagea du parvis jusqu'aux rues voisines, les cous se tendirent, des cris de femmes a demi etouffees retentirent, mais furent couverts par une clameur enorme, d'une sauvage expression: "Vive la messe!... A la messe, les huguenots!..." Presque aussitot, de nouvelles compagnies d'archers et d'arquebusiers renforcerent la haie des gens d'armes qui avait maintenant un quadruple rang de chaque cote. Les bourgeois vociferaient. Il fut evident qu'on ne pourrait atteindre les huguenots ainsi proteges. Mais il fut evident aussi que cette foule, savamment portee au supreme degre de l'exasperation, deviendrait terrible si par malheur on la laissait se dechainer! La manoeuvre militaire qui, pour le moment, mettait les huguenots hors d'atteinte, exaspera la multitude. Et cette exasperation eclata en violents murmures contre le roi, qu'on accusait tout haut de proteger les heretiques. "Il nous faut un capitaine general!..." Ce cri, qui traduisait si bien la pensee des bourgeois armes, courut de bouche en bouche, se fortifia, s'enfla. "Guise! Guise! Guise, capitaine general! "A la messe les huguenots!" Tout a coup, il y eut pourtant une accalmie; vingt-quatre herauts a cheval, magnifiquement vetus de drap d'or, les armoiries royales brodees en bleu sur la poitrine, les chevaux caparaconnes de longues housses flottantes, debouchaient sur six rangs, le coude haut, la trompette a banniere armoriee levee au ciel, et sonnaient une fanfare bruyante. "Les voila! Les voila!..." Ce cri, pour un instant, fit taire toutes les clameurs, et les haines eparses se resorberent en curiosite. Le cortege royal deroulait sa pompe vraiment imposante, et des applaudissements eclaterent meme. Immediatement apres la fanfare des herauts, parut une compagnie des gardes a cheval, commandes par M de Cosseins: c'etait tous des cavaliers de haute taille, montes sur de lourds chevaux normands, etincelants d'acier et de broderies. Puis venait le grand-maitre des ceremonies dont le cheval etait tenu en bride par deux valets, et qui precedait une centaine de seigneurs, tous de l'entourage du roi de France. Mais un grand silence tomba sur le parvis, tandis que les rues avoisinantes devenaient houleuses: le carrosse du roi venait d'apparaitre. Charles IX, sous son grand manteau royal, grelottait de fievre; il avait ete pris par une de ses crises au moment de sortir du Louvre. Il avait une figure d'ivoire, et ses yeux, sous ses sourcils fronces, avaient un regard de fou. Ce fut une sinistre apparition qui passa dans un grand frisson de defiance. Pres de lui, Henri de Bearn, tres, pale aussi et pourtant souriant, considerait le peuple avec inquietude, ne voyant autour de lui que des visages hostiles et des yeux menacants. Dans un vaste carrosse entierement dore, trame par huit chevaux blancs, on vit alors Catherine de Medicis et Marguerite de France: la vieille reine rutilante de diamants, toute raide dans une robe de lourde soie qui semblait taillee dans le marbre, glaciale, hautaine et, semblait-il, attristee par la ceremonie qui se preparait; sa fille Margot, radieuse de beaute, indifferente a ce qui se passait, un pli d'ironie au coin des levres. La reine mere etait a droite et, de ce cote-la, retentirent des hurlements forcenes de: "Vive la messe! Vive la reine de la messe!" Marguerite etait assise a gauche et, sur la gauche du carrosse, ce furent des ricanements qui eclaterent. "Bonjour, madame, cria une femme; votre mari a-t-il ete a confesse, au moins?" Le carrosse passa dans un rire enorme; mais, aussitot apres les vingt-quatre voitures qui contenaient les princes du sang, c'est-a-dire Henri, duc d'Anjou, et Francois, duc d'Alencon, et la duchesse de Lorraine, deuxieme fille de Catherine, puis les dames d'atours, les demoiselles d'honneur, parurent divers personnages que la foule accueillit par un tonnerre de vivats: le duc de Guise, le marechal de Tavannes, le marechal de Damville, le duc d'Aumale, M. Goude, le chancelier de Birague, le duc de Nevers, et une foule de gentilshommes, tous dans des carrosses d'une fabuleuse richesse tous vetus de costumes d'une reelle splendeur. Puis, tout aussitot, les hurlements reprirent: "A la messe! A la messe!" Les huguenots apparaissaient a leur tour en des costumes non moins riches, mais plus severes que les catholiques. On ignore qui avait ainsi ordonnance la marche du cortege. Mais cette separation tres nette entre les gentilshommes catholiques et protestants, le soin qu'on avait eu de placer les huguenots a la fin, a part quelques-uns comme Coligny et Conde qui occupaient leur rang naturel, permirent a la multitude mille suppositions, dont la plus essentielle etait qu'on avait voulu mortifier les heretiques. Ils passerent tres fiers, dedaignant de repondre aux quolibets, aux plaisanteries, aux insultes. Or, au fur et a mesure que le cortege defilait, les personnages de chaque carrosse penetraient sous le grand porche, ou l'archeveque et son chapitre se trouvaient reunis pour accueillir les deux rois, la reine et la fiancee. Dans ce groupe que nous venons de signaler, se trouvaient Cruce, Pezou et Kervier, toujours inseparables. Les gentilshommes du roi, qui se trouvaient a cheval avaient forme un demi-cercle autour du porche, de facon a dessiner une nouvelle barriere renforcant la barriere de hallebardiers et d'arquebusiers. Charles IX et Henri de Bearn, precedes du grand-maitre des ceremonies, de ses acolytes et de douze herauts a pied sonnant de la trompette, entrerent les premiers dans Notre-Dame. Le moine Salviati, envoye special du pape, s'avanca a la rencontre du roi et, flechissant a demi le genou, lui offrit l'eau benite dans une aiguiere d'or, en lui disant que cette eau avait ete apportee par lui de Rome et prise au benitier de Saint-Pierre. Charles IX trempa ses doigts dans l'aiguiere et il se signa lentement, jetant un regard oblique sur Henri. Le chef des huguenots comprit que tous les yeux etaient fixes sur lui, et qu'on attendait qu'il fit le signe croix. --Mon cousin, s'ecria-t-il a demi-voix, que voila donc une superbe assemblee d'eveques. Beni par un aussi grand nombre de saints, mon mariage ne peut manquer d'etre heureux. En parlant ainsi, le Gascon gesticulait gravement avec sa main, de facon qu'on put a la rigueur admettre qu'il s'etait signe. Charles IX sourit faiblement et se dirigea vers son trone. Le cortege, peu a peu, s'entassa dans l'enorme nef qui, dans le scintillement des milliers de cierges, dans le cadre immense des tentures brodees qui tombaient du haut des voutes, dans la clameur des cloches, des chants solennels et des trompettes, presenta alors un spectacle d'une magnificence inouie. Au-dehors, les vociferations eclataient a ce moment plus menacantes, et le bruit du peuple, semblable au bruit de l'Ocean par les heures de tempete, faisait frissonner Charles IX qui, livide, ecoutait; "Vive Guise! Vive le capitaine general!..." Les huguenots, au nombre d'environ sept cents gentilshommes, venaient de mettre pied a terre devant le grand porche. Mais, au lieu d'entrer dans l'eglise, ils s'etaient arretes, silencieux, ou formant des groupes qui causaient entre eux a voix basse, sans paraitre entendre les hurlements. --A la messe! a la messe! vocifera Pezou. --Les maudits ne veulent pas entrer! rugit Kervier. --Ils y entreront bientot malgre eux! tonna Cruce. Cette menace directe provoqua un delire d'enthousiasme dans le groupe qui occupait les marches, tandis qu'au loin la foule, ne sachant de quoi il s'agissait, riait en criant: "Les damnes huguenots sont a la messe! Vive la messe!..." Seuls trois huguenots avaient penetre dans l'eglise. Le premier, c'etait l'amiral Coligny, qui avait dit tout haut: "Ici, ce peut etre un champ de bataille comme un autre..." Le deuxieme, c'etait le jeune prince de Conde qui, se penchant vers l'oreille du Bearnais, avait murmure: "La pauvre defunte reine m'a enjoint de ne vous quitter jamais, ni au camp, ni a la ville, ni a la cour." Le troisieme; c'etait Marillac. Marillac ne savait qu'une chose: c'est que, depuis deux jours, en temoignage de son affection et pour avoir le droit de la proteger, la reine mere avait recu Alice de Lux parmi ses filles d'honneur. Alice devait donc etre dans Notre-Dame: il y entra. Il fut entre en enfer. Il la vit en effet. Elle etait tout pres de la reine, habillee de blanc. Elle etait toute pale. Ses yeux etaient baisses. "A quoi pense-t-elle?" songeait-il en la devorant des yeux. Alice, a ce moment, songeait ceci: "Ce soir. Oh! ce soir, a minuit, j'aurai la lettre! l'infernale lettre qui me faisait la serve de Catherine! Ce soir, je serai libre, ah! libre... nous partirons, demain, et le bonheur, enfin, commencera pour moi." Ainsi, en cette matinee ou elle croyait toucher a la liberte, c'est-a-dire a l'amour, au bonheur, Alice n'avait pas une pensee pour le pauvre petit etre abandonne, pour son fils, pour Jacques Clement! La reine Catherine etait assise a gauche du maitre-autel, sur un trone un peu plus bas que celui du roi, place sa droite. Autour d'elle, ses filles d'honneur preferees sur des sieges en velours bleu, parseme de fleurs de lis. Derriere cette tenture, nul ne pouvait voir un moine qui se tenait debout dans l'ombre: c'etait l'envoye du pape, Salviati. Il etait a demi penche vers la reine, qui semblait tres attentive a lire dans son livre d'heures. --Vous partirez aujourd'hui meme, disait Catherine du bout des levres. --Et que dois-je rapporter au Saint-Pere? Que vous faites la paix avec les heretiques? Dites, madame, est-ce cela que je dois rapporter? Catherine repondit: --Vous rapporterez au Saint-Pere que l'amiral Coligny est mort! Salviati tressaillit. --L'amiral! fit-il. Le voila la, a trente pas de nous, plus hautain que jamais. --Combien de jours vous faut-il pour atteindre Rome? --Dix jours, madame, si j'ai des nouvelles interessantes... --Eh bien, l'amiral sera mort dans cinq jours. --Et qui le prouvera? demanda rudement le moine. --La tete de Coligny que je vous enverrai", repondit Catherine sans emotion. Salviati, tout cuirasse qu'il fut contre la pitie, ne put s'empecher de frissonner. Mais deja Catherine ajoutait: --Vous direz donc au Saint-Pere que l'amiral n'est plus. Dites-lui aussi qu'il n'y a plus de huguenots a Paris. --Madame!... --Qu'il n'y a plus de huguenots en France! termina Catherine d'une voix funebre. En meme temps, elle s'agenouillait sur son prie-Dieu et se prosternait. Salviati, pale comme un mort, avait lentement recule. Nul n'avait remarque son manege, excepte une personne qui paraissait plongee dans la plus evangelique meditation, mais qui, manoeuvrant son regard a droite et a gauche, ne perdait pas un detail de ce qui se passait autour d'elle. Et cette personne, c'etait l'epousee elle-meme, la soeur de Charles IX, la fille ainee de Catherine. Savante, sceptique, superieure a son epoque, capable de soutenir une conversation suivie en latin et meme en grec, eprise de litterature, de moeurs faciles, Marguerite etait l'antithese vivante de sa mere. Elle avait horreur des violences, horreur du sang verse, horreur de la guerre. On peut sans doute lui reprocher d'avoir considere la vertu domestique comme un prejuge. Mais nous voulons seulement retenir que Margot, jusque dans ses debauches, conserva une elegance d'attitude et d'esprit qui lui font pardonner bien des choses. Le matin meme, comme l'amiral Coligny arrivait au Louvre pour prendre sa place dans le cortege, il avait dit au roi: --Sire, voila certes un beau jour qui se prepare pour le roi de Navarre, pour moi, et pour tous ceux de ma religion. --Oui, avait brusquement repondu Charles, car, en donnant Margot a mon cousin Henri, je la donne a tous les huguenots du royaume. Cette boutade, qui disait clairement le peu d'estime qu'avait le roi pour la vertu de sa soeur, fut rapportee aussitot a Marguerite qui, avec son plus charmant sourire, repartit: --Oui-da, mon frere et sire a dit cela? Eh bien, j'en accepte l'augure, et ferai de mon mieux pour rendre heureux tous les huguenots de France. Pendant la ceremonie, Margot, l'oeil aux aguets, surprit l'entretien de sa mere et de l'envoye du pape. A ce moment, elle etait agenouillee pres d'Henri de Bearn, qu'elle poussa legerement du coude. Henri, un peu pale et souriant quand meme de son sourire narquois, etudiait, lui aussi, avec une ardeur parfaitement dissimulee, les gens qui l'entouraient. --Monsieur mon epoux, murmura Marguerite, tandis que l'archeveque psalmodiait, avez-vous vu ma mere causer avec le reverend Salviati? --Non, madame, dit Henri a voix basse tout en paraissant ecouter religieusement l'officiant. Mais, comme vous avez de bons yeux, j'ose esperer que vous me ferez part de ce que vous avez vu. --Monsieur, reprit Margot, je n'ai vu et ne vois rien de bon autour de nous. --Auriez-vous peur, ma mie? demanda bravement le Gascon. --Non, monsieur. Mais, dites-moi, ne sentez-vous rien? --Si fait. Je sens l'encens... --Et moi, je sens la poudre. Henri jeta un regard de cote sur sa femme. Pour la premiere fois, peut-etre, il la comprit bien. Car, baissant la tete comme pour une priere, il murmura d'une voix ou, cette fois, il n'y avait plus d'ironie: --Madame, pourrais-je donc vous parler a coeur ouvert?... Puis-je reellement compter sur vous? --Oui, monsieur et sire, repondit Marguerite avec un accent de ferme franchise. Ne me quittez pas pendant tout le temps que nous serons a Paris... --Ventre-saint-gris, madame, savez-vous que je ne vais plus avoir peur que d'une chose? --Laquelle, sire? --C'est de me mettre a vous aimer. Margot eut un sourire plein de coquetterie. Ainsi, c'est dit? reprit-elle. Vous me jurez fidelite pour tout le temps que vous logerez au Louvre? --Madame, vous etes adorable, dit le Gascon avec une emotion contenue. Tels furent les propos qu'echangerent les deux nouveaux epoux, pendant que se deroulait la ceremonie nuptiale: Cette ceremonie se termina enfin. Puis, precede en grande pompe de tout le chapitre de Notre-Dame, le cortege se reforma: cardinaux, eveques, archeveques rutilants d'or, mitre en tete, crosse a la main, marcherent jusqu'a la porte en entonnant le Te Deum. Le roi de Navarre donnait la main a la nouvelle reine; Catherine de Medicis, Charles IX, les princes, passerent dans la double haie des seigneurs et des grandes dames toutes raidies dans les plis des soieries; les trompettes sonnerent de joyeuses fanfares; les cloches recommencerent leurs mugissements; le canon gronda, le peuple se mit a hurler, et tout ce monde, dans une houle enorme, dans la clameur des vivats et des menaces, reprit le chemin du Louvre. Au Louvre, des fetes splendides commencerent aussitot. Mais, des que Marguerite eut recu les salutations et les voeux de la multitude des seigneurs, des qu'on se fut repandu dans les salles, elle entraina son mari jusque dans son appartement. --Sire, dit-elle, voici ma chambre. Comme vous voyez, j'y ai fait dresser deux lits. Voici le mien, et voici le votre. Tant que vous dormirez dans ce lit, je reponds de vous, sire! --Pour Dieu, madame, s'ecria Henri, que savez-vous? --Je ne sais rien, dit sincerement Margot. Je ne sais rien qu'une chose. C'est qu'ici je suis chez moi. Ici nul n'oserait penetrer, pas meme le roi." Henri baissa la tete, pensif. --Venez, sire, reprit la reine Margot. Il ne faut pas que notre absence soit remarquee. On pourrait soupconner que nous parlons d'amour... --Tandis que nous parlons de mort! dit le Bearnais avec un frisson. Pales tous deux des pensees formidables qu'ils portaient et des choses qu'ils entrevoyaient, ils reprirent silencieusement le chemin des salles de fete. "Vive la messe!" rugissait au-dehors la foule. --Eh! ventre-saint-gris! dit le Bearnais, j'en sors, de la messe... et je n'en suis pas fache, ajouta-t-il en deguisant ses inquietudes sous une apparence de joviale galanterie... Car ma premiere messe me vaut la femme de France qui a le plus d'esprit et de beaute. Il fixa un clair regard sur la nouvelle reine. --Or ca, que me rapportera, en ce cas, ma deuxieme messe? --Qui sait? repondit la reine Margot en lui rendant regard pour regard. Et, en elle-meme, elle pensa: --Peut-etre un coup de poignard... ou peut-etre le trone de France. XV L'ESCADRON VOLANT DE LA REINE Dans les rues qui avoisinaient le Louvre, la foule de bourgeois et de peuple enfin libre de toute entrave s'etait repandue avec des hurlements si feroces que les postes de chaque porte crurent prudent de relever les ponts-levis. On ne sait ce qui fut arrive dans cette journee si le temps ne se fut soudainement couvert et si une forte pluie d'orage n'eut engage les Parisiens a rentrer chez eux. Cependant, deux ou trois milliers des plus enrages recurent stoiquement les averses en criant de plus belle: "Vive la messe! Vive la messe!" Ce cri, les huguenots rassembles dans le Louvre l'entendaient sans inquietude: ils etaient les hotes du roi de France, et il leur semblait impossible que le plus grand roi de la chretiente manquat a ses devoirs d'hospitalite en les faisant malmener. Ils etaient d'ailleurs parfaitement resolus a se defendre, et a defendre le roi lui-meme. Beaucoup d'entre eux soupconnaient la main de Guise dans toute cette effervescence populaire. Si les choses allaient plus loin, si Guise, dans un coup de folie, osait attaquer Charles IX, ils defendraient le roi et le maintiendraient sur le trone. Mais la foule poussait aussi un autre cri, que Catherine ecoutait avec un sourire aigu. A un moment, elle entraina son fils Charles vers un balcon en lui disant: --Sire, montrez-vous donc un peu a votre bon peuple qui vous acclame. Charles IX parut sur le balcon. A sa vue, ce fut au-dehors une sorte de rugissement furieux. Et cette rumeur eclata: "Vive le capitaine general! Vive Guise!... Mort aux huguenots!" --Vous entendez, sire? fit Catherine a l'oreille du roi. Il n'est que temps d'agir... si vous ne voulez que Guise agisse a votre place! Charles IX eut un tressaillement de rage et de terreur. Une lueur sanglante s'alluma dans ses yeux. Il recula, rentra, et, comme il se retournait vers l'interieur de la salle, il vit venir Henri de Guise et l'amiral Coligny qui paraissaient au mieux ensemble. Charles IX les regarda tous les deux avec des yeux de fou. Et, soudain, il eclata de rire: ce rire atroce, funebre, terrible, qui le secouait comme d'une convulsion mortelle. Catherine de Medicis s'etait eloignee lentement. Sur son passage, les fronts se courbaient. Souriante, hautaine, elle passa. Elle etait plus jaune encore que d'habitude; c'etait une statue d'ivoire en marche. On la vit s'arreter devant une de ses demoiselles d'honneur; elle laissa tomber quelques mots, et continua son chemin: puis elle parla a une autre de ses demoiselles, puis a une autre; peut-etre donnait-elle un mot d'ordre. Enfin, elle se retira dans ses appartements, suivie par quatre de ses filles qui l'avaient escortee dans toutes ses evolutions. Parmi ces quatre, se trouvait Alice de Lux. Catherine penetra dans son vaste et somptueux cabinet. Sur un signe qu'elle fit, Alice seule la suivit. --Mon enfant, dit la reine en prenant place dans son grand fauteuil, tandis qu'Alice avancait un coussin de velours sous ses pieds, mon enfant, vous ne quitterez pas le Louvre aujourd'hui, ou plutot vous ne me quitterez pas... --Cependant, madame... --Oui, je sais ce que vous allez me dire: vous devez attendre le comte de Marillac ce soir a huit heures... Alice jeta sur la reine un regard etonne. Catherine haussa les epaules. --Est-ce que je ne sais pas tout? fit-elle avec bonhomie. Mais, puisque nous allons nous separer sans doute, je veux vous parler avec entiere franchise: c'est Laura qui m'a prevenue. Cette bonne vieille Laura qui vous avait inspire tant de confiance, eh bien, elle me tenait tous les jours au courant de ce que vous disiez et faisiez... A l'avenir, Alice, soyez prudente dans le choix de vos amies et de vos confidentes. Alice demeurait atterree, reprise par cette epouvante insurmontable que lui inspirait Catherine. --Cette Laura est une laide creature, continua la reine; chassez-la des demain... Mais, pour en revenir a ce que je disais, je sais donc que vous avez donne rendez-vous au comte de Marillac pour ce soir, a huit heures. Il devait vous reveler le secret qu'il avait eu bien du mal a garder, le pauvre garcon!... Ce secret, je vais vous le dire: le comte devait vous conduire a minuit dans Saint-Germain-l'Auxerrois... savez-vous pourquoi? --Non, madame, balbutia Alice. --Enfant!... Je vous croyais plus perspicace... Eh bien, apprenez donc que j'ai tout fait preparer pour que votre union avec le comte soit couronnee ce soir... L'espionne rougit et palit coup sur coup. Son coeur se dilata. Ses yeux se remplirent de larmes. Elle balbutia: --Mais la lettre, madame... --La lettre? ah! oui... eh bien? --C'est ce soir qu'on devait me la remettre, fit Alice tremblante d'espoir. --Que Panigarola doit vous la remettre, voulez-vous dire? Puisque je la lui ai remise a lui-meme! Puisqu'il vous pardonne!... Eh bien... a onze heures, vous verrez le marquis, et a minuit, le comte de Marillac arrivera, je me charge de le prevenir... Alice sentait sa tete lui tourner comme lorsqu'on a le vertige. Que Panigarola et Marillac fussent amenes par la reine dans le meme lieu, presque a la meme heure, cela lui semblait une redoutable conjoncture. Le moine s'en irait-il? Le moine etait-il au courant du mariage qui se preparait? Aurait-il donc cette grandeur d'ame de disparaitre, la laissant libre, heureuse?... --Vous ne me remerciez pas? reprit la reine toujours souriante. --Helas! madame! Vous me voyez toute bouleversee de bonheur et de crainte... --De crainte?... Ah! oui... vous pensez que les deux rivaux peuvent se rencontrer, qu'un mot echappe a Panigarola peut tout apprendre a Marillac... Rassurez-vous: j'ai pris mes precautions... ils ne se verront pas. --Ah! madame, s'ecria Alice dans une explosion de joie sincere, que ne puis-je mourir pour Votre Majeste!... --Enfant que vous etes! Songez donc a vivre bien plutot!... Mais ce n'est pas tout, Alice. Je vous ai parle avec la plus entiere franchise... j'espere que vous-meme... --Interrogez-moi, madame! --Eh bien, demanda la reine, que pretendez-vous faire? J'entends non pas seulement demain, mais des cette nuit... Restez-vous a Paris?... Vous en allez-vous?... Alors l'espionne devina ou crut avoir devine la secrete pensee de la reine. Le comte de Marillac, c'etait son fils! L'espionne le savait. Elle l'avait appris a Saint-Germain, dans la soiree meme ou la reine de Navarre l'avait chassee. Ce terrible secret, elle l'avait enferme au plus profond de son coeur. En effet, elle avait cette conviction profonde que la reine tuerait Marillac du jour ou le mystere de sa naissance menacerait de s'eclairer. Voici donc ce qu'elle supposa: la reine sait que Marillac est son fils. Elle sait que je ne puis vivre a Paris sans risquer d'etre demasquee a chaque instant. Elle sait donc que j'entrainerai le comte le plus loin possible de Paris. Et c'est pour cela, c'est uniquement pour cela qu'elle me le donne pour epoux et que mon mariage se fait la nuit, en plein mystere... --Madame, dit-elle, c'est justement de ces choses que je voulais, ce soir, m'entretenir avec le comte. Mais j'attendrai les ordres de Votre Majeste. --Nullement. Je veux que vous en fassiez a votre tete. Voyons, quel conseil donnerez-vous au comte? --Eh bien, madame, pour etre franche comme me l'ordonne ma reine, je n'ai pas de plus ardent desir que de quitter Paris. Votre Majeste me pardonnera, j'ose l'esperer. --Ainsi, reprit Catherine avec une joie visible et peut-etre sincere, vous partirez... mais quand? --Des cette nuit, si je puis, madame! Catherine demeura pensive pendant quelques instants. Qui sait si, a ce moment, elle ne pesa pas une derniere fois dans son esprit la necessite du meurtre de son fils. Qui sait si elle ne se dit pas que ce meurtre etait peut-etre inutile! --Ce soir, a minuit, dit-elle lentement, une voiture vous attendra a la porte de Saint-Germain-l'Auxerrois. J'aurai donne les ordres necessaires pour qu'elle puisse franchir sans obstacle la porte Bucy, par laquelle vous quitterez Paris. Vous gagnerez Lyon sans vous arreter. De la, vous passerez en Italie. Vous vous arreterez a Florence et vous y attendrez mes dernieres instructions. Me promettez-vous que tout se passera ainsi que je vous le dis? --Je vous le jure, madame! dit Alice en tombant a genoux. --Bien... Si le comte... si votre epoux manifestait un jour l'intention de rentrer en France, me promettez-vous de l'en detourner? Et s'il persiste, de m'en aviser? --Jamais nous ne reviendrons en France, madame! --Bien. Relevez-vous; mon enfant... Dans la voiture, vous trouverez mon cadeau de noces. A Florence, je vous ferai parvenir un acte de donation de l'un des palais de ma famille... Ne me remerciez pas, Alice... vous m'avez fidelement servie, il est juste que je vous recompense... Un flot de larmes brulantes deborda des yeux d'Alice. --Ah! madame, dit-elle, pauvre, sans ressources, depouillee du peu que je possede, dusse-je marcher a pied, je serai trop heureuse encore de quitter Paris... pardonnez-moi, madame, j'y ai trop souffert!... --Maintenant, Alice, ecoutez-moi bien... j'ai encore des choses graves a vous dire... Je vais, mon enfant, vous donner une preuve de confiance illimitee. --Les secrets de Votre Majeste me sont sacres... Catherine fixa un profond regard sur l'espionne, et dit nettement. --Il y a une faute dans ma vie... Alice demeura attentive, mais sans surprise apparente. --Je dis, continua Catherine, une faute dans ma vie de femme... Quant a ma vie de reine, elle est au-dessus de la faute meme... Pour vous parler plus clairement, Alice, apprenez un redoutable secret et voyez jusqu'ou va ma confiance pour vous: Charles, Henri et Francois ne sont pas mes seuls fils... Alice n'eut pas un tressaillement. Peut-etre cette insensibilite absolue fut-elle une erreur de sa part. Peut-etre eut-elle du temoigner une respectueuse surprise. La reine, qui la devorait des yeux, poursuivit: --J'ai un quatrieme fils. Et celui-la est loin des marches du trone. --Quoi! madame, s'ecria enfin Alice, un des fils de Votre Majeste aurait donc ete ecarte des sa naissance... Exclamation d'une prodigieuse habilete qui arriva presque a convaincre Catherine. --Vous n'y etes pas, reprit celle-ci. Le fils dont je vous parle, c'est mon fils, mais ce n'est pas celui du roi defunt... --Madame, balbutia Alice, est-ce bien a moi que Votre Majeste fait une si terrible confidence.... --Vous jugez donc que la chose est terrible? fit Catherine... Oui, vous avez raison... Car, si on savait qu'il y a un adultere dans la vie de la grande Catherine, s'il y avait de par le monde un homme qui puisse entrer un jour ici et revendiquer peut-etre des droits de naissance, a coup sur des droit du coeur... oui, ce serait horrible pour moi!... C'est cela que vous avez voulu dire, n'est-ce pas?... --Madame, s'ecria l'espionne affolee deja, comment oserais-je me permettre une pareille pensee! Catherine se leva brusquement. --Cet homme existe! gronda-t-elle. Oui, Alice, cette affreuse menace est suspendue sur la tete de ta reine! Et maintenant tu vas savoir pourquoi je considere Marillac comme mon ennemi mortel, pourquoi j'ai voulu le surveiller etroitement, pourquoi je t'ai attachee a ses pas... Alice frissonnait. Catherine notait ces frissons, etudiait cette paleur livide, cherchait a provoquer le coup de foudre qui eclairerait ce qu'il y avait d'obscur dans la pensee d'Alice... --Alice, dit la reine en martelant ses paroles, il y a un homme qui est la preuve vivante de ma faute, et cet homme, mon fils... Marillac le connait... --C'est faux, rugit Alice. --Comment le sais-tu? haleta Catherine. Tu sais donc quelque chose?... --Rien, madame, rien, je le jure! Marillac ne sait rien... --Comment le sais-tu? --Il me l'eut dit! Il n'a pas de secret pour moi... La reponse etait si naturelle, si vraisemblable, que la reine reprit lentement sa place et murmura: "Me suis-je trompee?..." Mais c'etait une habile tourmenteuse que Catherine de Medicis. Elle rassembla ses idees et, avec cette rapidite, cette lucidite qui la faisaient si redoutable, changea sur l'instant meme son plan d'attaque. --Oui, dit-elle avec une melancolie profonde, je haissais le comte de Marillac... Je ne le hais plus, Alice. Ne crois pas que ce soit pour toi que je lui ai pardonne... Je l'aime bien, c'est vrai, mais mon affection ne pouvait aller jusque-la... Non, si j'ai pardonne au comte, c'est que j'ai acquis la certitude qu'il n'a pas parle, qu'il a enseveli en lui-meme le terrible secret... Et puis, ce qui me rassure, c'est que je compte sur toi pour l'emmener loin de Paris... L'espionne fut, des lors, entierement rassuree. "Voila donc la verite! Je la vois clairement. La reine sait que son fils est vivant! Elle croit que Deodat connait son fils. Elle me charge de l'entrainer loin de Paris. C'est simple. Mais que serait-ce donc si elle savait que ce fils... c'est Deodat lui-meme!" Dans cette derniere et supreme bataille entre les deux femmes, la reine fut la plus forte. Elle ne commit aucune faute. Alice en commit une terrible en oubliant de se demander pourquoi Catherine lui faisait de telles confidences. Alors la reine acheva son evolution, ce qu'on pourrait appeler un mouvement tournant de la pensee; sans grand effort, ses yeux se remplirent de larmes et elle murmura: --Helas! mon enfant, qui pourra jamais sonder le coeur d'une mere? Ce fils, qui est une menace pour moi, ce fils dont j'ai peur, ce fils que je cherche a ecarter de ma vie sans le connaitre, eh bien, je donnerais tout au monde pour le voir... ne fut-ce qu'une fois! Oh! tu ne peux comprendre cela, toi. Alice demeura ecrasee. --En effet, gemit-elle au fond de sa conscience, je ne puis comprendre cela, moi! Moi qui vais partir, abandonnant mon enfant... --Vois-tu, reprit la reine avec un sanglot, depuis des annees et des annees, c'est de cela que l'on me voit triste a la mort! Ce fils, Alice, il m'inspire une terreur insurmontable... et pourtant, je l'aime! Oh! si seulement je pouvais le benir, l'embrasser a mon heure derniere... Comme je l'ai cherche... Comme je le cherche encore!... Les mains jointes, les yeux humides, la voix brisee, la reine semblait oublier la presence d'Alice. --Est-il plus effroyable supplice pour une mere! Passer sa vie a chercher l'enfant que l'on aime en secret sans meme avoir la consolation de pouvoir avouer son amour maternel!... Que disais-je donc, Alice?... oui, c'est sur toi que je compte... --Sur moi, madame, balbutia l'espionne. --Ecoute! Quoi que tu en dises, Marillac connait mon fils. Le comte, dans son extreme loyaute, ne t'a jamais entretenu de ce mystere... mais a quelques mots qui lui sont echappes, devant moi, je sais qu'il connait mon fils!... Alors... --Alors, madame? fit Alice toute palpitante. --Eh bien, lorsque vous serez a Florence, tu lui arracheras ce secret... c'est le dernier service que je te demande, Alice! Alice chancelait. Son esprit vacillait. Elle etait comme un duelliste qui a recu plusieurs coups et qui sent l'epee lui echapper des mains. Elle jeta un regard sur la reine et la vit livide. --Helas! reprit la reine dans un murmure, et en fermant les yeux, faible espoir! Qui sait si tu arriveras jamais a me faire connaitre ce fils que je cherche en vain... --J'en suis sure, madame! s'ecria l'espionne hors d'elle. --Tu cherches a me consoler, fit la reine en se raidissant dans son role. Tu ne sais rien... tu me l'as dit.. --Madame, je vous jure que je vous ferai connaitre votre fils!... --Helas! en es-tu bien sure?... --Aussi sure que je vois Votre Majeste! Ce fut une explosion sur les levres d'Alice. La reine ferma les yeux, ses traits se detendirent: la lutte etait terminee par ce mot. Avec la profonde satisfaction du triomphe, avec la haine furieuse qui s'etait accumulee en elle, avec l'epouvante que le secret n'eut deja franchi le cercle ou il etait enferme, elle murmura en elle-meme: "Enfin! tu avoues! Tu sais, vipere!... Bon, bon... Ils etaient trois: Jeanne d'Albret, Marillac, Alice... Jeanne d'Albret est morte. Au tour d'Alice... et de mon fils!..." Elle rouvrit les yeux, se leva, embrassa au front l'espionne. --Mon enfant, dit-elle, je vous crois!... C'est vous qui me ferez retrouver mon fils... Adieu, Alice, a ce soir... D'ici la, vous etes ma prisonniere... quelqu'un viendra vous prendre ici... Elle sortit, laissant Alice palpitante, courbee par l'emotion plus encore que par le respect. "O mon amant! s'ecria l'espionne quand elle fut seule, enfin, nous touchons au bonheur." XVI L'ESCADRON VOLANT DE LA REINE (suite) Dix heures du soir venaient de sonner. Au Louvre, la premiere journee des fetes donnees en l'honneur du grand acte qu'avait ete le mariage d'Henri de Bearn et de Marguerite de France, cette premiere journee s'achevait dans une joie sans melange. Au-dehors, tout etait silence et tenebres. A dix heures du soir, l'eglise Saint-Germain-l'Auxerrois etait plongee dans une profonde obscurite. Cependant, l'une des chapelles laterales s'eclairait faiblement, grace a quatre flambeaux qui brulaient sur l'autel. Dans ce coin de l'eglise, un etrange spectacle eut frappe le visiteur qui fut entre a ce moment-la, si toutefois quelqu'un eut pu entrer: chose difficile, car les portes etaient fermees, et a chacune de ces portes, au-dehors, dissimules dans l'ombre, trois ou quatre hommes montaient la garde. Si quelqu'un venait et frappait d'une certaine facon convenue, ils devaient ne pas s'en inquieter: on ouvrirait a ce quelqu'un, du dedans. Ces nocturnes veilleurs avaient mission de se saisir de toute autre personne qui se serait approchee. Au-dedans, pres de chaque porte, deux femmes attendaient ces personnes inconnues qui devaient venir. Dans la chapelle laterale que nous venons de signaler, se trouvaient rassemblees une cinquantaine de femmes. Elles etaient assises autour de l'autel, en demi-cercle, sur cinq ou six rangs, et causaient entre elles a voix basse; il en resultait un murmure confus qui n'etait pas un murmure de prieres. Parfois, un eclat de rire etouffe jaillissait de ce murmure. Parfois aussi, un eclat de voix dominait soudain les conversations. Ces femmes etaient toutes d'une extreme jeunesse: la plus vieille n'avait pas vingt ans. Elles etaient richement vetues; toutes etaient belles; elles avaient des yeux hardis, hautains, et meme durs. Telles qu'elles etaient, cependant, plus d'une de ces femmes etait souverainement belle, de cette beaute qui inspire de tragiques amours. Toutes ces jeunes filles portaient a leur corsage une dague. Toutes ces dagues, sorties evidemment de chez le meme armurier, etaient cachees dans d'uniformes fourreaux de velours noirs. Uniformement aussi, la poignee de ces dagues formait une croix. Et chacune de ces poignees, c'est-a-dire chacune de ces croix, portait pour unique ornement un beau rubis. Dans l'ombre, ces cinquante rubis incrustes a la croix de ces poignards attaches aux corsages de ces femmes, jetaient de rouges lueurs. Dix heures sonnerent... Le murmure des voix feminines s'arreta soudain. Tout a coup, une sorte de glissement furtif se fit entendre, les jeunes filles tournerent la tete vers le maitre-autel... "La reine! Voici la reine!" Toutes alors se leverent et demeurerent silencieuses, courbees, frissonnantes. Catherine s'avanca lentement, arrivant du fond de l'eglise, probablement de la sacristie. Elle etait entierement vetue de noir. Le long voile des veuves l'enveloppait et cachait son visage. Sur sa tete, une couronne royale en or vieilli jetait de vagues reflets. Elle traversa les rangs et s'agenouilla au pied de l'autel. Toutes s'agenouillerent. Puis le fantome se releva et monta les trois marches de l'autel. Alors Catherine, rejetant sur ses epaules le voile qui couvrait son visage, se tourna vers les jeunes femmes qui, debout maintenant, muettes, violemment impressionnees, la regardaient avec une sorte de crainte superstitieuse. La reine jeta un long regard sur ces filles. Catherine de Medicis fut satisfaite de ce qu'elle vit. Ces cinquante visages de jeunes femmes tournes vers elle etaient comme petrifies par l'angoisse de cette mise en scene. Et elle-meme, a la sourde emotion qui la faisait palpiter, elle si forte, elle comprit tout l'effet qu'elle avait du produire. Oui, la reine etait emue! Un souvenir traversa son esprit. Elle se revit a la bataille de Jarnac, trois ans auparavant, dansant au son des violes sur le champ de bataille avec ces memes filles qui etaient devant elle; elle entendit les eclats de rire de ses femmes lorsqu'il leur arrivait de marcher sur un blesse, ou de laisser trainer le bas de leurs robes dans une flaque de sang; et dans sa tete le son des violes se melait au son du canon: pendant qu'elle dansait, on bombardait les huguenots en deroute. Du sang et des danses! Des cadavres et des jeunes filles qui rient! De la mort et de l'amour! L'esprit de Catherine etait fait de ces antitheses exorbitantes, de ces formidables contrastes. Sous ses yeux, maintenant, dans l'eglise noire, emplie de silence, l'escadron volant etait la, non pas au complet: sur les cent cinquante filles de noblesse qu'elle surexcitait, transformant les unes en ribaudes, les autres en espionnes, elle n'avait fait venir que celles dont elle etait tres sure. Celles-ci lui etaient soumises, lui appartenaient corps et ame. Leur admiration pour la souveraine maitresse tenait de l'adoration. Ribaudes, guerrieres, espionnes, hysterisees par les passions, par les plaisirs orgiaques, surmenees de jouissance et de superstition, dans un couvent elles eussent ete des possedees. Elles l'etaient en effet: l'ame de Catherine les brulait... Et elles etaient jeunes, belles, oui, belles a inspirer autour d'elles d'effroyables passions... Tel etait l'escadron volant de la reine. --Mes filles, dit Catherine, l'heure approche ou vous allez delivrer le royaume. Vous allez entrer dans la gloire de la supreme victoire... J'ai voulu la paix avec les heretiques: Dieu m'en punit. Je suis frappee dans ce que j'ai de plus cher au monde, c'est-a-dire en vous qui etes mes veritables filles selon mon coeur. Les auditrices s'entre-regarderent avec ce vague sentiment de terreur que l'accent, plus encore que les paroles de la reine, semblait distiller. Elle continua: "Parce que vous etes toute ma joie, toute ma consolation, toute ma force, parce que vous m'aidez dans la terrible lutte que j'ai engagee, parce que vous etes les plus implacables ennemis que Dieu ait suscites aux heretiques, parce que vous etes enfin les guerrieres de Dieu, on a resolu votre perte. Dans une meme nuit, vous devez etre egorgees. Si ce malheur arrivait, si l'horrible hecatombe s'accomplissait, se serait la mort. Ce serait la perte du royaume. Or, mes filles, tout est pret. Cinquante gentilshommes, cinquante monstres, cinquante huguenots, enfin, vont, dans la nuit de samedi a dimanche, assassiner les cinquante fideles de la reine dont chacune aura ete attiree dans un guet-apens. Les cinquante filles, d'un meme geste, degainerent leurs dagues. Elles fremissaient de rage autant que d'epouvante. Un geste de la reine calma cet orage. Ardentes, le cou tendu, les pupilles dilatees, elles ecouterent. --Je suis bien punie d'avoir voulu la paix! Punie d'autant plus que la trahison vient de ceux a qui j'avais donne toute ma confiance. Parmi les huguenots, il en etait un qui m'avait inspire une sorte d'affection. Parmi vous, il en etait une que j'aimais plus que toutes. C'est celle-la qui me trahit! qui vous trahit! C'est celui-la qui a agence, combine, fomente le massacre qui doit me laisser seule, sans appui, sans amis, puisque vous serez toutes egorgees!" La reine parlait sans colere. Cette fois, les filles demeurerent silencieuses, stupefiees d'horreur. --Celle dont j'ai surpris les sinistres projets, continua la reine, vous a designees. Ah! elle ne s'est pas trompee! Elle a choisi parmi mes cent cinquante amies les plus resolues, les plus fideles, les plus guerrieres, vous toutes ici presentes. L'abominable traitresse s'appelle Alice de Lux. --La Belle Bearnaise! hurlerent plusieurs voix. Et la tempete se dechaina: tempete de vociferations, de menaces sur ces bouches convulsees, bras leves, mains frenetiques, agitant les poignards, tempete que Catherine, livide dans ses voiles noirs, immobile et raide, dominait comme le genie du mal. Puis les hurlements s'apaiserent. --L'homme qui, sur les indications de la Bearnaise, a combine le massacre, c'est ce huguenot hypocrite qui avait su m'inspirer une veritable amitie: le comte de Marillac!... A partir de cette nuit, des que vous sortirez d'ici, vous vous rendrez toutes en mon nouvel hotel et vous y logerez jusqu'a dimanche. Pas une de vous, d'ici la, ne se hasardera a sortir: car elle serait impitoyablement frappee. Dimanche, tout danger sera ecarte. Vous verrez comment. Vous serez donc sauvees. Mais ce n'est pas tout, mes filles! Dans une heure, Alice de Lux et Marillac seront ici. Un silence effrayant accueillit cette declaration et Catherine sourit. Je vous les livre, poursuivit Catherine. Mais ecoutez-moi d'abord. Un saint homme doit venir ici. Il est au courant de la trahison. Il s'est charge de punir les deux traitres. Frappes par lui, ils seront frappes par la main de Dieu, et cela vaudra mieux ainsi... Je le veux! Dieu le veut! Le reverend Panigarola, instrument du Seigneur, va vous venger. Vous, pendant l'execution, massees contre la grande porte, invisibles, vous ne vous montrerez pas. Je le veux. Mais si Panigarola hesitait... si sa main tremblait... si la Belle Bearnaise et Marillac se defendaient trop bien... Alors, mes filles, vous accourriez... et vous feriez le reste. Ce signal... Catherine degaina sa dague et la leva comme une croix. --Ce signal, le voici! dit-elle d'une voix qui tomba pesamment dans le silence plein de frissons. Et je crierai: Dieu le veut! Elle prononca ce mot d'un accent si rude, si sauvage que les cinquante filles en eurent un recul d'epouvante. Mais aussitot, entrainees comme dans une formidable rafale de haine, soulevees par la vengeance, elles tendaient leurs bras, leurs poignards en croix et un seul hurlement gronda, funebre et sourd: "Dieu le veut!..." Un grand souffle de superstition courba toutes les etes... L'obscurite se fit soudain complete... Les cierges de l'autel s'eteignirent... Quand les filles de la reine se redresserent, elles virent Catherine qui, ayant eteint les flambeaux, descendait les marches de l'autel. Fremissantes, agitees de sentiments ou la rage, la vengeance, l'epouvante et l'horreur superstitieuse se heurtaient, les cinquante se glisserent a la place qui leur avait ete designee. Et, le poignard a la main, elles attendirent. XVII LE MOINE Vingt minutes s'ecoulerent. Les rafales qui mugissaient autour de la vaste eglise, dans le cloitre, donnaient plus de profondeur au silence de l'interieur. Car la tempete qui avait menace toute la soiree, paraissait alors sur le point d'eclater. Onze heures sonnerent. Puis la demie. A ce moment, un homme s'approcha du maitre-autel et d'une main tremblante, alluma quatre cierges, deux a droite, deux a gauche du tabernacle. Cet homme etait bleme. Il vacillait sur ses jambes. Il se retourna et vit la reine prosternee dans une attitude de recueillement. --Madame..., balbutia-t-il. Et, comme elle ne repondait pas, il la toucha a l'epaule et murmura: --Catherine!... La reine releva la tete; cette tete etait effrayante. --Rene, demanda la reine dans un souffle, tout est-il pret? Ruggieri joignit les mains: --Madame, dit-il d'une voix sourde, ceci est un reve atroce. Oh vous lui ferez grace, n'est-ce pas? Grace, ma reine! Pitie pour mon fils! La reine s'etait mise debout. --Rene, dit-elle, par le Dieu vivant qui nous ecoute, je te jure que j'ai aujourd'hui voulu le sauver... J'ai interroge Alice... j'ai surpris la verite... Elle est terrible, cette verite! Non seulement Deodat sait qu'il est mon fils, mais il s'en vante! Alice de Lux connait le secret. Et comment le saurait-elle, s'il n'avait parle?... Qui sait ce qu'a eux deux ils pourraient faire de ce secret si je les laissais fuir?... Non, Rene, il n'y a pas de pitie possible. Et, toi-meme, ne l'as-tu pas condamne? Ne l'as-tu pas vu mort, le sein perce? --Ce fut une vision de mon esprit malade, dit Ruggieri, dont les dents claquaient. Grace, madame!... Tenez... je partirai avec eux... je les surveillerai... --Tais-toi, Rene... Voici le signal... la... a cette porte... --Non! c'est le tonnerre qui gronde! --Va ouvrir, te dis-je!... --Catherine!... Quoi!... le sang de votre sang! La chair de votre chair! Vous n'en aurez pas pitie!... La reine se pencha, saisit l'astrologue par le bras et, comme dans ce moment ses forces etaient decuplees, d'un mouvement irresistible, elle le releva. --Miserable! gronda-t-elle, veux-tu donc que je sacrifie honneur, gloire, puissance, royaute, a ta faiblesse indigne? Prends garde toi-meme! Ruggieri leva les bras vers les voutes obscures. --Va ouvrir! commanda la reine. Titubant, se heurtant aux grilles du choeur, aux asperites des piliers massifs, il gagna la porte et ouvrit. Un homme, un moine, lui apparut. Son capuchon etait rabattu sur ses yeux. Le moine entra. Il se retourna vers Ruggieri qui, hagard, les cheveux herisses, le regardait de ses yeux fous. --Ou dois-je aller? demanda lentement le moine. Ruggieri etendit le bras vers le maitre-autel et, d'une voix rauque, sans expression humaine, gronda: --La!... C'est la qu'elle t'attend!... Va... bourreau!... Le moine tressaillit longuement. Ruggieri, les yeux tournes vers lui, recula, le bras tendu, et franchit la porte. Alors, le moine entendit une plainte dechirante que couvrait le roulement d'un coup de tonnerre, et, a la lueur de l'eclair, il vit l'homme qui s'en allait, se sauvait en trebuchant, les deux poings dans ses cheveux, grondant de sourdes imprecations. Alors il ferma lui-meme la porte et, laissant retomber son capuchon sur ses epaules, se dirigea vers le maitre-autel. Catherine le vit venir sans faire un pas a sa rencontre. --Cest bien, marquis de Pani Garola. Fidele au rendez-vous. Fort dans l'amour. Fort dans la mort. Soyez le bienvenu. Panigarola tourna la tete vers la porte qu'il venait de fermer et songea: "Pourquoi cet homme m'a-t-il appele bourreau?..." --Marquis, dit la reine, vous avez tenu parole. Grace a vous, Paris est en ebullition. Grace a vous, les paroisses sont autant de foyers d'incendie. Il n'y manque que l'etincelle qui mettra le feu a tant de passions. Merci mon reverend... A moi de tenir ma parole. Ici, dans un instant, vous allez voir celle que vous aimez... --Alice! fremit le moine dans un frisson de tout son etre. --Elle est a vous! Emmenez-la, marquis. Je vous la donne. Et quant au rival, l'homme execre, voici pour le tuer!...." La reine tendit au moine un papier plie en quatre --La lettre d'Alice! rugit Panigarola en saisissant le papier. Ah! je comprends! Ah! vous etes grande et terrible!... Oui, il l'aime, il l'adore, et cette lettre peut le tuer plus surement qu'une balle au coeur! --Ainsi, nous sommes d'accord?... Vous montrez la lettre a Marillac?... Vous la lui faites lire? --Oui, oui!... --Et alors, vous emmenez Alice. Ce sera a vous de la consoler... elle ne demande qu'a vous croire... je l'ai interrogee, marquis... soyez sur qu'elle ne vous hait pas! Une voiture vous attend... Vous l'avez vue, je pense? --Mais lui! lui! Il va donc venir ici?... --Il va venir. La est l'essentiel. Et si, malgre la lettre, il veut garder Alice pour lui? S'il la veut infame et couverte d'opprobre comme vous allez la lui montrer? Si son amour survit a cette revelation, comme votre amour a vous a survecu a ses trahisons?... --Madame! Madame! rala le moine. --Il faut tout prevoir, poursuivit Catherine d'une voix effroyablement calme. Si Marillac vous dispute Alice... D'un geste violent, le moine ecarta sa robe. Sous cette robe, il apparut vetu en gentilhomme, d'un costume d'une rare magnificence. Il apparut "tel qu'il etait jadis, l'elegant marquis au pourpoint de soie, a la collerette de dentelles precieuses, une chaine d'or au cou, une forte dague a la ceinture. Farouche, il tira la lame courte, epaisse, trapue et, d'une voix sifflante, haleta: --Voila qui decidera! XVIII LES FIANCES Panigarola referma sa robe, rabattit son capuchon et s'agenouilla... Catherine le contempla un instant avec un sourire aigu. Puis elle se dirigea vers la porte par laquelle etait entre le moine. Il etait a ce moment pres de minuit. Elle entendit le roulement d'un carrosse et ouvrit elle-meme Le carrosse s'arreta. Trois femmes en descendirent. L'une d'elles etait Alice de Lux, pale, vetue de blanc. Elle eut comme une hesitation, puis entra. Les deux autres femmes remonterent alors dans le carrosse qui s'eloigna aussitot. L'espionne, en penetrant dans l'eglise, demeura un instant palpitante, interrogeant les tenebres que les quatre flambeaux du maitre-autel, la-bas, tout au loin trouaient de leurs lumieres blafardes. Mais une main saisit sa main; une voix murmura a son oreille: --Mon enfant, vous voila donc?... Alice reconnut alors la reine. --Vous le cherchez, n'est-ce pas? reprit Catherine. Patience... il va venir... --Comme vous etes bonne, madame!... --As-tu vu la voiture qui doit vous emmener?... --Je n'ai pas remarque, madame! Mais je ne vois pas... le pretre... Quoi! personne dans cette eglise?... --Patience! te dis-je... --Voici minuit qui sonne, madame. --Oui. Et voici ton fiance, dit la reine. En effet, comme le premier coup de minuit resonnait, le signal fut frappe a la porte, du dehors. Alice, palpitante, allongea le bras pour ouvrir. La reine retint ce bras, d'un geste rude. --C'est moi qui ouvre! gronda-t-elle. Alice demeura toute saisie. Et, de fait, c'etait etrange que la reine fut postee a cette entree de l'eglise, qu'elle n'eut pas commis le soin d'ouvrir a quelque domestique; qu'elle-meme, de ses mains royales, s'occupat de cette besogne. Elle apparut a la malheureuse affolee comme une horrible araignee embusquee au centre de la toile qu'elle avait tendue. "Ce n'est pas Marillac", songea-t-elle eperdue. Elle se trompait: c'etait bien Marillac! La reine ayant ouvert, inspecta les abords de l'eglise pour s'assurer que le comte etait venu seul. --Quoi! demanda la reine, vous n'avez pas amene avec vous deux ou trois amis? Marillac, reconnaissant la reine fut frappe d'etonnement. Il s'inclina avec une profonde emotion. Ah cette reine qui attendait a la porte, qui lui ouvrait elle-meme! Quelle autre qu'une mere lui eut donne une telle preuve d'excessive bienveillance! --Madame, dit-il, Votre Majeste oublie qu'elle m'a ordonne de venir seul... Cependant, je dois l'avouer j'avais resolu de me faire accompagner de celui qui est pour moi plus qu'un ami... mais le chevalier ne sera libre que demain matin... --Oui, oui, interrompit vivement Catherine. Elle ferma la porte et un soupir de joie terrible s'exhala de sa poitrine. Les deux fiances s'entrevirent dans l'ombre, se reconnurent plutot qu'ils ne se virent; a l'instant, leurs mains s'enlacerent et ils oublierent l'univers... D'instinct, ils marcherent vers le maitre-autel, attires par les quatre etoiles qui brillaient faiblement. La reine marchait derriere eux, les couvant de son regard funebre. Les fiances s'arreterent au pied de l'autel. Alice murmura: --Je ne vois pas le pretre qui doit nous unir... Serait-il en retard? Catherine s'avanca vers Panigarola prosterne, le toucha a l'epaule et dit: --Voici celui qui va vous unir... Le moine se releva lentement, decouvrit son visage et se tourna vers les fiances... XIX LES RIBAUDES En cette meme soiree du lundi 18 aout, la vieille Laura etait seule dans la petite maison de la rue de la Hache. A huit heures, selon le rendez-vous convenu avec Alice Marillac etait arrive. --Alice? demanda-t-il. --Retenue par la reine jusqu'a minuit. Elle m'a chargee de vous attendre. Que doit-il se passer. Seigneur Jesus? Jamais je n'ai vu Alice aussi radieuse. Marillac sourit. --Elle m'a dit de vous prevenir... attendez donc que je me rappelle bien ses paroles... Mon Dieu, la chere entant, comme elle est heureuse!... --Voyons, fit doucement le comte, rappelez-vous --J'y suis!... Voici: vous etes attendu au premier coup de minuit, pas avant, pas apres, ou vous savez... --C'est bien... --Vous savez donc? reprit Laura en joignant les mains. Oh! que je voudrais savoir, moi aussi! Vous saurez demain matin, je vous le promets... Allons, adieu, ma bonne dame!... --Dieu vous conduise, monsieur le comte! Le comte de Marillac jeta un regard attendri sur cette piece paisible ou si souvent il avait vu celle qu'il aimait, fit un geste d'adieu et disparut. La vieille Laura l'avait accompagne jusqu'a la porte du jardin en le comblant de benedictions emues. Puis elle etait rentree, s'etait enfermee soigneusement et, s'etant assise, elle se mit a attendre. Neuf heures sonnerent. Alors, elle grommela: "Je crois qu'il ne reviendra plus maintenant. Quant a elle... elle est en bonnes mains." Elle se leva, inspecta tout d'un coup d'oeil et murmura en souriant: "_E finita la commedia_. Je commencais a m'ennuyer. Ouf! c'est fini. Me voici libre. Voyons, que vais-je faire? Eh! pardieu! c'est bien simple. Chercher dans Paris quelque bonne petit auberge ou je puisse passer trois au quatre jours inapercue. Puis, me mettre en route, gagner l'Italie a petites journees... et la, nous verrons, je suis riche!" Elle monta dans la chambre d'Alice, dont elle defonca la serrure en deux coups de marteau. La, sur le lit, Alice avait le matin meme rassemble tout ce qu'elle voulait emporter: une sacoche et un coffret. Le coffret contenait les lettres qu'elle avait recues de Marillac: Laura les jeta tranquillement au feu et elle ouvrit la sacoche. Ses yeux jeterent un double eclair, sa bouche edentee grimaca un sourire. La sacoche contenait les bijoux d'Alice et une trentaine de rouleaux d'ecus d'or--toute sa fortune! "Il y a bien la pour trois cent mille livres de bijoux et d'or, murmura la vieille, toute pale. Avec ce que m'a remis la reine... Un coup violent retentit au-dehors. Laura, d'un souffle, eteignit le flambeau qui l'eclairait et, degainant un poignard, elle se posta derriere la porte. "Qu'elle entre! gronda-t-elle. Tant pis, je la tue! J'en ai assez! La reine m'a dit que tout serait fini cette nuit!" Le meme coup violent se renouvela et un long gemissement traversa la maison. Laura, alors, respira: "Suis-je sotte! C'est ce contrevent qui vient de se rabattre..." Alors, a la hate, elle empila dans la sacoche les bijoux et les rouleaux d'or qu'elle en avait extraits. Elle courut a sa proche chambre, revint avec un petit sac. "Quarante mille livres! murmura-t-elle avec une moue de dedain. Voila ce que me donne la grande Catherine pour tant de bons et loyaux services. C'est maigre. Heureusement, je me rattrape!" Elle engouffra les quarante mille livres dans la sacoche qu'elle referma solidement. Puis elle jeta un manteau sur ses epaules, sortit, ferma la porte du jardin, jeta la clef par-dessus le mur et s'eloigna aussi rapidement que le lui permettait le poids de sa sacoche. Une ombre se detacha d'une encoignure voisine et se mit a la suivre. Il etait alors neuf heures et demie. Les rues etaient desertes et noires; des nuages bas passaient en courant au-dessus des toits aigus; le couvre-feu avait sonne; les auberges et hotelleries etaient fermees... Laura ne s'apercevait pas qu'elle etait suivie. Elle allait au hasard, connaissant assez peu Paris, d'ailleurs: depuis l'epoque ou elle etait venue, elle n'avait guere quitte la rue de la Hache. Enfin, elle se trouva completement egaree. Par moments, elle entrevoyait des ombres qui se mouvaient autour d'elle. Elle entendait des chuchotements. Peut-etre l'homme qui la suivait parlait-il a ces gens... Peut-etre... car, a diverses reprises, les ombres, qui avaient paru vouloir l'arreter, s'ecarterent. Alors elle frissonnait de terreur et hatait le pas... "Insensee que j'ai ete! grondait-elle, de quitter la maison avant le jour, puisque Alice ne doit plus y revenir!... Oui, mais si la reine m'avait menti!... Si elle etait revenue!..." Et ses doigts s'incrustaient sur la sacoche. A un moment, elle s'arreta haletante: elle se trouvait dans une rue etroite et venait d'apercevoir un peu de lumiere filtrant entre les jointures d'une porte. Un large eclair dechira l'obscurite, inonda la rue d'une lumiere livide. Et, a cette lueur, Laura entrevit une enseigne qui se balancait au-dessus de la porte en grincant au vent. L'enseigne representait deux Maures attables, buvant et causant. "C'est une auberge!" gronda-t-elle. Et elle s'elanca vers la porte. A cet instant, elle se sentit saisie par deux bras vigoureux et renversee sur la chaussee, tandis qu'une main rude s'appuyait sur sa bouche pour l'empecher de crier. Laura etait vigoureuse. Elle se raidit dans un desespoir furieux. --Diable! diable! grommela une voix avinee, on fait la mechante! A bas les pattes! En voila une enragee!... La vieille mordit la main qui s'appuyait sur sa bouche; cette main se retira; Laura se mit a hurler: --A moi! Au guet! Au meurtre! Le dernier cri s'etrangla dans sa gorge; la main qui s'etait retiree de sa bouche venait de s'incruster sur son cou, les doigts s'y enfoncaient... et cette tenaille serrait d'un mouvement lent, d'une pression savante... Laura se debattit quelques instants encore. Et, tout a coup, la vieille espionne se tint immobile, sa tete roula sur son epaule, ses ongles s'implanterent dans la boue de la chaussee. Elle etait morte. Le truand la palpa, la retourna en grommelant. Lorsque le truand eut trouve la sacoche, il la soupesa, et un sourire de satisfaction balafra son visage, comme les eclairs balafraient le ciel noir. Alors il saisit la vieille, la rangea proprement le long d'un mur. "La! grogna-t-il, me voila en paix. Ah! ah! en voila une qui ne parlera plus jamais!" Pourtant, si cuirasse qu'il fut, le truand ne put echapper a cette reverie speciale qui s'appesantit sur le meurtrier. Il demeura la une minute, arrangeant le cadavre contre le mur de facon qu'il ne put etre mouille par le ruisseau du milieu de la ruelle. "C'est drole, songeait-il. Ce matin encore pauvre comme Job, me voici riche ce soir. Riche! Que de fois j'ai souhaite la richesse! Par les tripes du diable, il y a quarante mille livres la-dedans, et je n'en suis pas plus joyeux... Au fait, y sont-elles, les quarante mille livres!... Si je sais bien compter, c'est mon seizieme cadavre, depuis que j'exerce la digne profession de tueur aux gages... Seize cadavres!... Bah! je tue on me paie, et tout est dit..." Le bandit frissonna. Peut-etre tout n'etait-il pas dit dans cette conscience obscure. Il continua son monologue, attendant un nouvel eclair pour voir une derniere fois la vieille, peut-etre par cette terrible curiosite du criminel, ou peut-etre simplement pour s'assurer qu'elle etait bien morte. Il etait accroupi, regardant de ses yeux hagards, et il songeait: "Ce matin donc, je vois entrer l'homme dans ma cassine. Il cachait bien son visage... mais je connais tous les visages de Paris, moi! Suffit, le seigneur astrologue ne voulait pas etre reconnu; soit: ni vu, ni connu! Monseigneur Ruggieri, on est discret dans mon metier. L'homme me dit: combien pour une vieille femme?--Cinq ecus de six livres, ce n'est pas trop. Voici les cinq ecus. Tu iras rue de la Hache, au coin de la rue Traversine, tu attendras devant la maison; il y a une porte verte. Vers huit heures, la femme s'en ira. Tu la suivras. Mais, pour la frapper, tu attendras qu'elle soit loin, tres loin de la maison. Compris, n'est-ce pas?--Compris, par les boyaux du diable!--Bon, qu'il me dit encore. Maintenant, ecoute bien. Si tu n'executes pas bien la chose, si tu frappes mal, si la femme en revient, tu seras pendu. On te connait, mon brave, et on a l'oeil sur toi.--Paix, monseigneur! La besogne sera faite et bien faite!--Alors, ecoute: ce n'est pas cinq malheureux ecus que tu auras gagnes: la femme aura sur elle au moins quarante mille livres; c'est pour toi!..." Le truand souffla fortement et tata le cadavre. "Hum! elle se refroidit deja, grogna-t-il... Quelle journee! Il me semblait que jamais le soir ne viendrait!... Il est venu pourtant! Et la vieille est bien sortie de la maison a la porte verte! Et je l'ai suivie! Et la voila morte!... A moi les quarante mille livres!" Un eclair, a ce moment, illumina la face convulsee du cadavre. Le truand se releva. "Pas de danger qu'elle en revienne, monsieur l'astrologue!... Entrons la, j'ai soif..." Il frappa d'une facon speciale. La porte s'entrouvrit. Le truand entra et alla s'asseoir dans un coin obscur, la sacoche sur ses genoux, sous la table. Il parvint a entrouvrir la sacoche, y plongea la main, tata les rouleaux d'ecus, sentit les pierres sous ses doigts. "Bon. Les quarante mille livres y sont. Cornes d'enfer! Pourquoi ne suis-je pas plus joyeux?..." Qu'eut dit le truand s'il eut connu la veritable fortune que renfermait la sacoche?... Peu nous importe, au fond. Cette sinistre silhouette, apparue un instant, disparait de notre recit sans que nous sachions si nous la retrouverons plus tard. C'est une ombre qui passe; nous l'avons note pour le geste tragique inspire par Catherine, qui avait toutes les prudences. Le truand, ayant vide plusieurs flacons, paya et s'en alla sans bruit. Mais, puisque nous venons de penetrer dans le cabaret des deux-morts-qui-parlent, jetons-y un coup d'oeil. Il y avait nombreuse societe, surtout composee de femmes, dans ce que Catho appelait la grande salle. Catho etait sujette aux hyperboles et exagerations. En vente, cette "grande salle" etait assez etroite. Elle contenait cinq tables. A chaque table, il y avait trois ou quatre buveurs, truands et ribaudes, physionomies feroces ou abeties, gens de sac et de corde, qui composaient la clientele nocturne du cabaret. En effet, l'auberge des Deux-morts-qui-parlent, frequentee le jour par des bourgeois et des soldats, devenait, la nuit, un veritable repaire. Catho ne s'etait jamais senti le courage de refuser l'hospitalite a ses anciennes connaissances. Il en resultait que cette salle avait, le jour, l'aspect du plus honnete cabaret qui fut dans le quartier, et, la nuit, l'apparence d'une veritable caverne ou se refugiaient des gens poursuivis par le guet, des ribaudes qui attendaient la bonne fortune. A cette heure tardive, Catho n'etait pas couchee encore. Elle etait attablee dans un etroit cabinet, attenant a la salle publique, et causait avec deux jeunes femmes. Ces deux femmes etaient entrees vers dix heures dans le cabaret, et, comme cette visite s'enchaine etroitement a divers incidents de l'histoire que nous racontons, il est interessant que nous reprenions du debut la conversation qu'elles eurent avec Catho. Lorsqu'elles penetrerent dans la salle, Catho s'avanca a leur rencontre en disant: "Vous voila donc, mes toutes belles? Plus d'un mois qu'on ne vous a vues... Surement, vous avez quelque chose a me demander... --C'est vrai, Catho, c'est vrai. Nous avons quelque chose a te demander, fit l'une des deux femmes. --Et c'est grave, ajouta l'autre. --Bon, bon, entrez la, dit Catho en les poussant vers le cabinet. Vous etes toujours a court, et vous ne me rendez jamais. Toi, la Roussette, tu as encore mon beau collier de verroterie bleue que je te pretai pour faire la conquete de ce beau capitaine, et toi, Paquette, tu me dois Je ne sais plus combien d'ecus... Vous etes deux paniers perces... --Mais aussi, comme nous t'aimons! --Ah! jeunesse, jeunesse! Vous ne voulez pas mettre un sol de cote... S'il vous arrivait pourtant ce qui m'est arrive a moi! Si vous perdiez votre beaute du diable! Elles entrerent dans le cabinet, tandis que la maitresse du cabaret s'occupait de divers clients. Enfin, la digne Catho vint rejoindre ses preferees avec un flacon de vieux vin et quelques tartelettes. Elle aimait la Roussette et Paquette justement a cause des defauts qu'elle leur reprochait. La Roussette, la plus hardie des deux, prit la parole, sur un coup de coude que lui donna Paquette. --Voila, dit-elle, Paquette et moi, nous sommes invitees a une fete... --Pour quand? fit Catho souriante. --Pour dimanche... Tu vois que nous avons le temps de nous preparer... surtout si tu nous aides. --Et en quoi puis-je vous aider, friponnes? Il vous faut quelque collier, quelque ceinture? --Eh bien, pas du tout, Catho. Il faut que nous soyons decemment vetues, comme des bourgeoises, si j'ose dire. Dame... il y aura a cette fete des juges, des pretres, sans doute... et lors, comprends-tu? Paquette et moi, nous avons passe la journee a examiner nos robes... Toutes bonnes pour notre metier... corsages ouverts... ceintures eclatantes: non, il n'est pas possible que nous allions ainsi vetues a cette fete. Et pourtant nous voulons y aller... Ecoute, Catho, il faut que d'ici a dimanche, et meme samedi soir, tu nous aies habillees... Catho leva les bras au ciel: --Mais enfin! s'ecria-t-elle, qu'est-ce donc que cette fete ou doivent paraitre des juges et des pretres et ou vous ne pouvez paraitre avec ces robes, qui pourtant vous vont a merveille? --Ah! Catho, si tu savais! fit timidement Paquette. --Un mariage, peut-etre? Ou bien un feu de joie! --Non pas, Catho: nous sommes invitees a voir questionner. Catho demeura stupefaite. La Roussette et Paquette, d'un signe de tete repeterent que c'etait bien vrai. --Et cela vous amuse? s'ecria la digne cabaretiere Voir souffrir un pauvre diable, l'entendre crier merci... Moi, j'ai vu rouer une fois, et j'en fremis encore lorsque j'y songe. --Que veux-tu, dit la Roussette, moi je ne voulais pas. Mais Paquette veut voir. Et puis si nous n'y allions pas, M. de Montluc, qui est fort genereux, mais aussi fort brutal, nous en voudrait... --Ah! c'est M. de Montluc qui vous invite a voir torturer? Le gouverneur du Temple? --Oui-da, Catho. Tu vois que le personnage est d'importance. --Et ou devez-vous voir la question? --Au Temple meme. Nous serons cachees dans un cabinet proche de la chambre des questions. Car il ne faut pas qu'on nous voie. Mais, enfin, si on nous voit, nous devons passer pour des parentes du patient venues pour l'assister. --Ah! bon... Mais, a votre place, je n'irais pas... --Catho, ma bonne Catho, tu veux donc nous faire un gros chagrin? fit Paquette. --Et nous faire perdre la clientele de M. de Montluc! --Et nous attirer sa colere! --Eh bien, soit! s'ecria Catho vaincue. Je vous aurai tout ce qu'il faut. --Pour samedi? --Pour samedi soir, c'est entendu! Les deux ribaudes battirent des mains et embrasserent la digne aubergiste. --Mais, reprit alors Catho, quel est donc le malheureux qu'on va questionner? --Ils sont deux, fit Paquette. --Comment s'appellent-ils, ces deux pauvres diables? --Pardaillan, fit tranquillement Paquette. Le pere et le fils. Catho ne disait plus rien. Elle avait pali. Ses mains, en tremblant, s'occupaient a dechiqueter une tartelette. Certes, elle avait pour ces deux hommes une sorte de rude affection. Dans son temps, elle avait aime le vieux Pardaillan quinze jours, ou un mois, elle ne se souvenait plus. Mais, tout de meme, elle ne pensait pas qu'elle eut pu ressentir une telle angoisse, une si profonde revolte de son coeur et de sa chair a l'idee que cet homme devait mourir. Catho avait passe dans la vie en repoussant d'instinct tout sentiment qui fait souffrir. Etait-elle bonne? mechante? Elle ne savait pas. Rarement, elle avait pleure. Sa seule douleur serieuse avait ete de se voir marquee au visage et enlaidie apres sa maladie. Quant au chevalier de Pardaillan, ce jeune homme ne lui avait jamais inspire qu'une sorte d'admiration. Elle ne voyait aucun gentilhomme semblable a lui. Sa fierte, sa grace, sa froideur qui tenait a distance, l'ironie de son sourire, et, avec tout cela, cette pitie lointaine qu'elle avait lue au fond de ses yeux, cet ensemble en faisait un etre a part. Souvent Catho, songeant a lui, avait soupire en se regardant au miroir. Mais la pensee ne lui fut jamais venue qu'elle pouvait aimer le chevalier. Ils devaient mourir! On devait les torturer!... Catho se sentit si triste, si abattue, qu'elle souhaita de mourir sur l'heure, elle aussi. --On dirait que nous t'avons fait de la peine, reprit la Roussette. Est-ce que tu connais ces hommes? --Moi? Non..., murmura Catho. --Alors... c'est entendu? nos robes... --Oui, fit machinalement Catho, vous les aurez, allons, laissez-moi... Et vous dites que la chose est pour dimanche? --Dimanche matin... mais nous devons aller au Temple samedi soir... --Ah!... samedi soir... --Mais oui, voyons! M. de Montluc nous attend a souper samedi soir, a huit heures... tu comprends? --Oui, oui, balbutia Catho... Allez-vous-en, maintenant. Les deux ribaudes embrasserent leur bonne amie et se retirerent. Catho, alors, placa ses deux coudes sur la table sa tete dans ses mains, et murmura: "Dimanche! Dimanche matin!..." Et, alors, elle se prit a sangloter. Il n'est pas inutile de rappeler ici que la torture devait etre appliquee aux Pardaillan non pas le dimanche, comme le croyaient Paquette et la Roussette mais bien le samedi matin. Marc de Montluc, apres avoir promis aux deux ribaudes de les faire assister a la hideuse scene, s'etait repris a temps. Mais, comme il tenait a s'assurer leur visite, il leur avait affirme que la chose se ferait le dimanche: au moment de tenir sa promesse apres la bonne nuit qu'il se promettait, il en serait quitte pour leur dire que la question avait ete avancee d'un jour. Ceci etabli, revenons a Catho. Comme on a pu le voir, c'etait une fille energique. L'explosion de sa douleur fut donc rapide. Et apres les premiers sanglots, elle frappa du poing sur la table en disant de ce ton farouche qui indique les resolutions inebranlables: "C'est bien. Il faut que, dans la nuit de samedi a dimanche, j'entre au Temple!" Au moment ou elle prit cette resolution, des cris retentirent dans la grande salle. Catho essuya ses yeux, frotta ses joues avec son tablier pour y ramener quelque couleur et penetra dans le cabaret en grondant: --Que se passe-t-il encore? --Un meurtre! On vient de tuer une pauvre vieille femme! --C'est la Roussette et Paquette! Trois ou quatre ribaudes venaient de jeter cette affirmation: c'etaient des ennemies acharnees des deux filles, jalouses de leur succes et de leur beaute. Aussi faisaient-elles grand tapage de ce meurtre qui, en d'autres circonstances, les eut laissees parfaitement indifferentes. --Cette pauvre vieille! glapissait l'une. C'est abominable! --J'ai toujours dit que Paquette avait un mauvais regard! criait une autre. --Il faut les denoncer a la prevote! hurlait une troisieme. La Roussette et Paquette pleuraient, sanglotaient, juraient de leur innocence. --Silence, toutes et tous! commanda Catho. Le silence se retablit a l'instant. --Ou est la vieille femme tuee? demanda Catho. --Dans la rue, en face, ah! la pauvre vieille!... Cela fait pitie, j'en ferai une maladie... Celle qui venait de parler ainsi etait une grosse fille a tignasse jaune, aux yeux bouffis, qui jetaient des regards terribles sur les deux pauvrettes abasourdies, epouvantees par la soudaine accusation qui pesait sur elles. --Voyons, Jehanne, raconte ce que tu sais, dit Catho. La grosse fille mit ses poings sur ses hanches, se balanca un instant et commenca: --Donc, nous venions de sortir, il y a cinq minutes, moi et Jacques le Manchot, avec la grande Blonde, Fifine-aux-soldats et Leonarde. A peine dehors, voila Jacques le Manchot qui crie: "Tiens! qu'est-ce qu'il y a la?" --Faut voir, que dit Fifine.--Allons-y, que je dis. Alors, Jacques le Manchot en avant, nous allons toutes voir. Et qu'est-ce que nous voyons? La Roussette et Paquette accroupies sur une vieille femme qu'elles achevaient d'etrangler. Pas vrai, dites? --C'est vrai! s'ecrierent Leonarde, la grande Blonde et Fifine-aux-soldats. --C'est pas vrai! dit la Roussette. La vieille etait deja morte. --Deja morte! Deja morte! Meme qu'elle remuait encore! Paquette et la Roussette eclaterent en sanglots et jurerent qu'elles s'etaient heurtees dans la nuit a ce cadavre et qu'elles avaient voulu voir seulement s'il n'y avait rien de bon a emporter. --Pas vrai! affirma Jehanne en roulant ses gros yeux. Moi, d'abord, je vais prevenir la prevote! Viens Manchot! Catho saisit la fille par le bras. --Voila bien des histoires, dit-elle simplement, pour une vieille qui est venue mourir a ma porte. C'est-il la premiere fois? Qu'as-tu a dire? Va chercher la prevote, ma fille, et je me charge de lui dire ce qu'est devenu ce sergent qu'on n'a jamais retrouve; et toi Manchot, j'en sais long sur ton compte... et vous toutes hein? Il y eut un fremissement de terreur parmi la clientele du cabaret. --Par la mort-Dieu! reprit Catho, c'est la premiere fois qu'on parle de m'amener la prevote. Qu'elle vienne donc, et elle en entendra de belles!... --Catho! Catho! s'ecrierent quelques truands. --Mais Catho a raison! C'est la faute a Jehanne! La grosse fille fit amende honorable et assura qu'elle avait voulu plaisanter en parlant de denoncer la Roussette et Paquette. La paix se retablit. Deux truands se chargerent d'emporter le cadavre au loin, afin d'ecarter tout soupcon du cabaret des Deux-morts-qui-parlent. Puis la societe se dispersa. Au moment ou Paquette et la Roussette allaient s'eloigner a leur tour, Catho les retint: --Restez, je veux vous parler! dit-elle. L'auberge fut fermee; les lumieres s'eteignirent. Catho conduisit ses deux amies jusqu'a une chambre et, la, elle leur dit: --Alors, ce n'est pas vous qui avez tue la vieille? --Catho! est-il possible que tu nous soupconnes?... --Eh bien, moi, dit Catho, je crois que c'est vous! Ne criez pas, ne pleurez pas, c'est inutile. Je crois que c'est vous. Et, quand meme ce ne serait pas vous, tout vous denonce. Il y a des temoins pour prouver que vous avez tue la vieille... Vous avez entendu Jehanne? Silence, donc! pas de pleurnicheries, nous allons nous entendre... ecoutez-moi! Paquette joignit les mains. La Roussette baissa la tete. Elles tremblaient de terreur. --Ecoutez-moi, reprit Catho, si vous m'obeissez, je ne dis rien. Si vous ne m'obeissez pas, je vous denonce. Choisissez. --Commande! dirent-elles en claquant des dents. --Voila. Je vous demande cinq jours d'obeissance, pas une heure de plus; c'est facile. --Que faut-il faire? --Je vous le dirai au moment voulu. Mais, pour le moment, vous allez coucher ici. De cinq jours vous ne sortirez pas de chez moi. N'ayez pas peur, vous savez qu'on y dort bien et qu'on y mange mieux. --On t'obeira, Catho. On sera sages et on ne se montrera pas. --C'est tout ce qu'il faut. Mais songez-y. Si l'une de vous me quitte d'ici a samedi soir, je cours chez le grand prevot. --Et samedi soir, qu'arrivera-t-il? --Eh bien, samedi soir, je vous rends la liberte. Je vous habille comme des filles de bourgeoises, et tout simplement vous vous rendez au Temple. XX LA DERNIERE FARCE DE L'ONCLE GILLES Pendant que ces choses se passaient a l'auberge des Deux-morts-qui-parlent, une scene grotesque et macabre se deroulait a l'hotel de Mesmes. Ainsi, trois points de Paris, en cette soiree qui suivit le mariage d'Henri de Bearn et de Margot, en cette nuit ou se dechaina le violent orage que nous avons signale, trois points, disons-nous, sollicitent notre curiosite, sans parler du Louvre ou eclatait le faste d'une fete dont les annales du temps parlent comme d'un evenement magnifique; sans parler de l'hotel de Montmorency ou la disparition inexpliquee des deux Pardaillan avait jete le trouble, la crainte et la douleur; sans parler des recoins obscurs ou grouillaient des ombres preparant on ne sait quel cataclysme... Ces trois points, ce sont: l'auberge de Catho que nous venons de quitter; l'eglise Saint-Germain-l'Auxerrois ou nous devons revenir sur le coup de minuit; et enfin, l'hotel de Mesmes. L'hotel du duc de Damville etait desert: toute la maison du marechal s'etait transportee rue des Fosses-Montmartre. Il y avait a cela un double motif. Le premier, le plus important peut-etre, c'est qu'Henri de Montmorency redoutait une attaque de son frere; la visite du vieux Pardaillan n'avait fait qu'exasperer cette crainte. "Prevenu a temps, se disait Damville, j'ai pu attendre cet homme de pied ferme et m'emparer de lui; mais qui sait si Francois, dans un coup de desespoir, ne viendra pas lui-meme a la tete de ses gentilshommes? Le deuxieme motif, c'est que le marechal, ayant obtenu la surveillance de toutes les portes de Paris, en avait profite pour placer des hommes a lui a la porte Montmartre. Qu'une catastrophe se produisit, que Catherine de Medicis fut informee de la conspiration de Guise, comme Maurevert le laissait entendre, que Paris fut envahi par les troupes des provinces en marche, et il n'avait qu'un bond a faire pour fuir par la porte Montmartre. L'hotel de Mesmes etait donc abandonne. Cependant, ce soir-la, deux hommes s'y etaient introduits, et vers neuf heures, ils achevaient de souper dans l'office, en devisant entre eux: c'etaient Gilles et son neveu Gillot. --Encore un bon coup de ce vieux vin, disait Gilles au moment ou nous penetrons aupres des deux comperes. Et il remplit le gobelet de Gillot. Le gobelet se trouva vide a l'instant meme. --Jamais je n'ai bu de vin pareil, fit Gillot d'une voix pateuse. Il avait la figure enluminee et les yeux brillants. --Tiens, mon enfant, va donc prendre ce flacon, la, dans cette armoire ouverte, et tu en boira? du meilleur. Gillot se leva et obeit sans trop trebucher. "Il n'est pas encore a point", murmura Gilles. Et il versa a son neveu une nouvelle rasade. --Ainsi, reprit-il, tu ne veux plus retourner a l'hotel Montmorency? --Retourner la-bas! s'ecria Gillot en levant les bras au ciel. Vous n'y pensez pas, mon oncle! Savez-vous que la maison est sens dessus dessous depuis la disparition du vieux coupeur de langues? --Coupeur de langues? interrogea Gilles. --Oui... le damne Pardaillan!... Gillot, renverse sur le dossier de son fauteuil, se mit a rire aux eclats. Gilles fit chorus. Mais son rire, a lui, grincait comme une vieille girouette et eut donne le frisson au neveu, si le neveu n'eut pas ete occupe a ses agreables pensees. --Or, continua Gillot, tout le monde, la-bas, se mefiait de moi. On devait soupconner que j'etais pour quelque chose dans cette bonne farce; je vous le dis, mon oncle, il etait temps que je m'en allasse... j'y eusse laisse ma tete... et je tiens a ma tete, moi... Au souvenir de la mutilation qu'il avait subie, Gillot porta les deux mains a sa tete, soit pour s'assurer que cette tete etait bien toujours a sa place, soit en signe d'adieu a ses oreilles defuntes. Il frissonna et parut se degriser. L'oncle se hata de remplir son gobelet. --Pour une farce, reprit Gillot apres avoir bu, c'est une bonne farce! Le Pardaillan avait en moi une confiance! Et quand je lui ai assure qu'il trouverait monseigneur tout seul... il a failli m'embrasser... Pauvre diable! --Oui, mais il a voulu te couper les oreilles! --C'est vrai! L'infame!... --Et la langue! --Oui-da!... Qu'il y vienne, maintenant!... Gillot saisit un couteau et voulut se lever. Mais il retomba pesamment assis et se mit a rire. --En sorte, reprit Gilles, que tu es content? --Content, mon oncle!... c'est-a-dire qu'il me semble que je reve!... Quand je pense que, sur l'ordre de notre bon seigneur, vous m'avez octroye mille ecus! --Et tu es bien decide a ne plus retourner la-bas? dit Gilles. --Vous etes, fou, mon oncle!... --Imbecile! Puisque Pardaillan n'est plus la! --Mais puisque je l'ai trahi!... Il me couperait la langue, voyez-vous! Je veux jouir de mes mille ecus, moi!... Je veux boire, moi! Et comment ferais-je pour boire sans langue? Gillot, a partir de ce moment, devint larmoyant. --Tu les as la, tes ecus? demanda l'oncle. Fais voir un peu... Gillot vida sa ceinture sur la table; les ecus roulerent; les yeux de Gilles brillerent. --C'est pourtant moi qui t'ai donne cela! fit-il d'un etrange accent, tandis que ses doigts osseux caressaient les ecus et commencaient a les empiler... --Sans compter..., balbutia Gillot, ce que vous... devez encore... me donner... Ca, mon oncle, c'est pour boire... vous me l'avez dit... mais maintenant... vous devez... me donner le reste... --Quel reste? haleta Gilles. --Le marechal a dit... trois mille ecus... trois mille... --Bois donc, imbecile! Gillot obeit. Son gobelet vide roula sur le carreau. L'oncle s'etait leve. Il etait hagard. La vue des piles d'ecus lui donnait le vertige. --Imbecile! gronda-t-il. Trois mille ecus d'or! a toi? Tu es ivre, je pense! --Monseigneur... l'a dit!... He la! mon oncle!... Payez... ou je me plains... au marechal... --Payer!... rugit le vieillard... Et si je ne veux pas, moi!... Miserable! tu veux donc me ruiner?... --Bon, bon! grommela Gillot en essayant vainement de se lever, nous allons voir... ce que monseigneur... --Prends garde, Gillot, ricana l'oncle. --Ah!... quel drole de rire... vous avez... j'ai peur... Gilles riait de son effroyable rire. Il etait livide. La pensee d'avoir a livrer trois mille ecus d'or l'affolait. Et la pensee que Gillot pourrait le denoncer au marechal, s'il ne s'executait pas, lui paraissait non moins effrayante. --Ecoute, Gillot, dit-il tout a coup, veux-tu me donner de bon coeur cet argent dont tu ne saurais que faire? --Fou! begaya Gillot, mon pauvre oncle est devenu fou... Gillot ne put achever. Le vieillard s'etait precipite sur lui et, d'un tour de main, l'avait baillonne. Puis, saisissant une corde que sans doute il avait preparee d'avance, il le lia sur son fauteuil. Cela s'etait fait si vite que Gillot, soudain degrise par l'epouvante, se vit dans l'impossibilite de faire un mouvement en meme temps qu'il voulut essayer de se defendre. Quant au vieillard, il marmottait des mots sans suite, allant et venant comme un lutin, placant dans une armoire les ecus que Gillot avait jetes sur la table, sauf un petit tas. Quand cette operation fut terminee, quand il eut referme l'armoire, Gilles se retourna vers son neveu et le debaillonna. Gillot en profita pour se mettre a hurler; Gilles attendit patiemment. Quand son neveu eut compris que ses lamentations etaient inutiles, quand il se tut, Gilles lui dit paisiblement: --Te voila enfin raisonnable. Tiens, tu vois ce tas? C'est ta part: cinquante ecus. Le reste est pour moi. Le vieillard sourit et se versa un verre de vin. --Avec ces cinquante ecus, tu t'en iras chercher fortune ailleurs, et tache que je ne t'y reprenne plus, ou sans ca, cette fois, plus de pitie: je t'occis. La resolution de Gillot fut vite prise. Il simula la plus grande resignation: --Puisque vous le voulez ainsi, mon oncle... je m'en irai... --Et ou iras-tu? --Je ne sais pas... je quitterai Paris... --Oui, j'y compte. Mais, avant de quitter Paris, tu iras bien un peu me denoncer au marechal, hein?... Si fait! Je te connais. --Je me tairai, mon oncle, je vous le jure! --Oui, mais moi, je veux en etre sur. Et, pour cela, je vais te couper la langue! Gilles eclata de son rire demoniaque et ajouta: --C'est toi qui m'en as donne l'idee. Comme tu m'avais deja donne l'idee de te couper les oreilles. Bonnes idees, mon garcon, fameuses idees! Quant a Gillot, son epouvante et son horreur furent telles qu'il renversa la tete, exhala un soupir d'angoisse et s'evanouit. Gilles, paisible et rapide, se mit a affuter un coutelas de cuisine. Puis, saisissant une forte tenaille dans un tiroir, il s'approcha de l'infortune. Mais, alors, il s'apercut qu'il etait plus difficile d'arracher une langue que de couper des oreilles. Il demeura un instant perplexe, sa tenaille d'une main, son coutelas de l'autre. "Bah! grommela-t-il, j'en viendrai bien a bout... Le pauvre Gillot, tout de meme!" Il se mit a pouffer en se figurant la tete qu'aurait son neveu. Il etait sinistre. Dehors, la tempete faisait rage autour de l'hotel et, par moment, s'engouffrait en gemissant dans les couloirs. Tout a coup, Gillot rouvrit les yeux. Les hesitations de Gilles cesserent a l'instant meme. Gillot n'eut pas le temps de pousser jusqu'au bout le cri de terreur et de supplication que deja l'horrible vieux lui enfoncait sa tenaille dans la bouche, ou plutot il cherchait a la lui enfoncer. Le malheureux, les yeux sanglants, les veines du front gonflees par l'effort, serrait les dents, en une crise de desespoir. Cette lutte muette etait effroyable. Gillot eut soudain une sorte de grognement bref, puis une longue, une hideuse clameur stridente, frenetique; la tenaille avait saisi la langue! La tenaille venait de couper cette langue! "Tant pis! murmura Gilles. S'il ne s'etait pas debattu, j'eusse coupe proprement la chose avec mon couteau!" Et comme il commencait son ricanement de demon, comme un coup de vent furieux ouvrait soudain sa fenetre et eteignait le flambeau sur la table, Gilles, lui aussi, se mit tout a coup a hurler d'epouvante. Gillot venait de le saisir a la gorge! Dans le paroxysme de souffrance, Gillot s'etait raidi d'un effort etrange, Gillot avait casse la corde qui attachait son bras, Gillot, a demi mort, mais rendu fou furieux par l'atroce douleur, s'etait leve et, se laissant lourdement retomber sur son oncle, Gillot epouvantable. sanglant, monstrueux, enlaca le vieillard, ses doigts s'incrusterent dans sa gorge, tous deux roulerent sur le carreau... Lorsque le jour vint, lorsque le soleil penetra par la fenetre ouverte, il eclaira deux cadavres enlaces, dont l'un, la figure rouge de sang, serrait encore l'autre a la gorge. XXI DIEU LE VEUT! Panigarola priait, agenouille, prostre sur les marches du maitre-autel de Saint-Germain-l'Auxerrois. Il priait, c'est-a-dire qu'il discutait avec lui-meme, dans un tragique et silencieux corps a corps. Il semblait de pierre. Il n'implorait ni la bonte ni la puissance de la divinite: il cherchait dans son ame tourmentee une lueur de verite. Voici quelle fut la priere, ou plutot la meditation, du moine, dans la silencieuse eglise, que la tempete exterieure battait de ses ailes geantes, tandis que Catherine de Medicis, embusquee a la petite porte, guettait l'arrivee d'Alice de Lux, l'arrivee du comte de Marillac, tandis que les cinquante nobles ribaudes, les cinquante belles demoiselles, attendaient, le poignard a la main. "Pourquoi suis-je ici? Que viens-je faire? Et qu'ai-je fait?... Ce que j'ai fait est terrible: pour atteindre un homme, j'ai fait passer ma haine dans l'ame des multitudes a qui j'ai parle au nom de Dieu, c'est-a-dire au nom de ce qui est, pour les hommes, la Bonte, le Pardon, la Justice. Donc, au nom de la Justice, j'ai indique qu'il fallait etre injuste envers une foule de malheureux, au nom du Pardon, j'ai soutenu qu'il fallait exterminer ceux qui ne croient pas comme les catholiques; au nom de la Bonte, j'ai dechaine la haine... J'ai voulu tuer Marillac. J'ai voulu emporter cette femme! J'ai voulu conquerir un baiser et, pour ce baiser, j'ai mis le feu aux quatre horizons du monde!... Or, ou en suis-je maintenant? Voici: aujourd'hui, l'envoyee de Catherine m'est venue dire: "Ce soir, un peu avant minuit, soyez a Samt-Germain-l'Auxerrois: Alice vous attend." Oui, voila bien ce qui m'a ete dit... Et lorsque j'arrive, ayant oublie Marillac, lorsque j'arrive chercher l'amour, c'est encore a ma haine que je me heurte, et Catherine est la pour me dire que Marillac va se trouver devant moi!... O sombre genie, o tenebreuse conspiratrice! qu'attends-tu de moi?... Ce que tu attends de moi, reine, c'est que je mette dans l'ame de cet homme autant de douleur, autant de haine qu'il y en a dans la mienne Et c'est cela que j'ai promis! Cette lettre, ce papier qui se tord dans ma main, je dois le faire lire a cet homme! Et voila a quoi aboutit ma vengeance!... a cette chose ignoble et basse, vile et hideuse, que moi, marquis de Pani Garola, moi, qu'au-dela des monts on appelait le loyal, le fier, le probe gentilhomme, oui, moi, je vais lachement tuer un homme, non pas en combat singulier comme jadis, non pas au soleil, mais dans l'ombre, apres l'avoir attire au plus infame guet-apens, non pas les armes a la main, mais par un papier, par une forfaiture!... Voila ce que je vais faire! Et cela pour qu'une femme qui ne m'aime pas soit a moi! Une main s'appesantit sur l'epaule du moine. Il frissonna. "L'heure terrible est venue!" murmura-t-il. Telle fut la pensee supreme du moine, a l'instant ou le comte de Marillac et Alice de Lux, les mains enlacees, l'ame ravie, s'approchaient a pas lents et s'arretaient au pied de l'autel. Catherine anxieuse, attentive, sans un geste de trop, concentree dans l'attente, dit d'une voix calme: --Voici celui qui va vous unir... Les fiances leverent leur regard vers le moine qui lentement se redressait, rabattait son capuchon sur ses epaules et se tournait vers eux... L'angoisse de cet instant fut inexprimable. Alice vit Panigarola. Ses levres devinrent blanches. Un tremblement convulsif la saisit. Ses yeux rives a ceux du moine exprimerent une surhumaine horreur. Dans cette inappreciable seconde, elle comprit l'affreux guet-apens. Son regard de folie se detacha du moine, se posa sur Catherine avec une telle intensite d'epouvante que la reine recula d'un pas, puis sur son fiance, et, cette fois, avec une si profonde pitie que Marillac chancela, puis, enfin, a nouveau sur le moine. Marillac sentait ses pensees se disloquer avec le fracas d'un monument qui tombe. Rien au monde ne pouvait lui faire savoir... mais il devinait, il voyait avec une aveuglante clarte que ce devait etre quelque chose de monstrueux, d'impossible et pourtant de certain, quelque chose d'enorme et de fabuleusement hideux... Le moine ne voyait qu'Alice... Alice seule! Cela ne dura pas en tout deux secondes... Mais ces deux secondes furent dans l'ame de Panigarola une eternite de desespoir. Il y avait dans l'attitude d'Alice un tel amour, si grand, si vrai, si pur, que, dans l'ombre, elle en paraissait illuminee... Ah! ses grands yeux bruns tournes vers le moine! Comme ils parlerent! Quelle ineffable et sublime supplication jaillit de leur double rayon de lumiere! "Tuez-moi, disaient ces yeux, infligez-moi les tortures qu'il vous plaira, mais lui! Ah! si vous n'etes pas plus bourreau que le bourreau, ne lui faites pas de mal!..." Cette priere muette de l'amante, cette synthese d'atroce douleur, cette intense supplication, penetraient dans l'ame du moine. Il etait debout par un miracle de volonte. Et, lorsque apres ces deux secondes il se retrouva, lorsqu'il put jeter en lui-meme un regard d'etonnement, il n'y decouvrit plus qu'une immense pitie... Il leva les bras vers les voutes noires, comme s'il eut voulu prendre a temoin de son sacrifice d'invisibles puissances, puis ses yeux, avec une expression de misericorde ou il sembla que son ame entiere fut passee; l'instant d'apres, tandis qu'Alice de Lux etouffait une clameur de joie, d'espoir et de gratitude, le moine s'affaissa, evanoui. Le sacrifice avait brise ses forces. Marillac eperdu, livide, s'arracha a l'etreinte d'Alice et fit deux pas vers Catherine. --Madame, fit-il d'une voix rude, que se passe-t-il? Quel est cet homme? Ah! ce n'est pas un pretre! Voyez, voyez... sous sa robe de moine, c'est un gentilhomme qui apparait!... La robe s'etait en effet ecartee. Le brillant costume de Panigarola se montrait en partie. Dans sa main crispee, le moine tenait encore un papier chiffonne. --Viens! haletait Alice, viens, partons, fuyons!... --Madame, rugit le comte, quel est cet homme?... Catherine repondit: --Je ne sais... Mais, tenez, ce papier nous le dira peut-etre... Au meme moment la reine s'ecria: --Oh! mais je le reconnais! C'est le marquis de Pani-Garola! Que fait-il ici a la place du pretre qui m'attendait?... Marillac s'etait penche; de la main crispee du moine, il avait arrache le papier, ou du moins une partie du papier, et, d'un geste febrile, de ses doigts qui tremblaient, il le depliait, le defripait... Ses deux poignets, a cet instant, furent saisis comme dans deux etaux par deux mains freles, glacees, douees, satinees, mais convulsivement serrees. Le visage d'Alice lui apparut a quelques lignes du sien. Leurs regards echangerent des sentiments de folie, obscurs, intraduisibles, terribles. Elle murmura d'une voix a peine distincte: --Ne lis pas... --Alice, tu sais ce qu'il y a la? --Ne lis pas!... Donne-moi cette preuve d'amour! Regarde-moi! Je t'aime, tu ne peux savoir combien je t'aime! Ne lis pas, mon amant, mon epoux! Ne lis pas le papier de cet homme! --Alice! Tu connais cet homme! Leurs voix, maintenant, avaient d'etranges intonations. Ils ne les reconnaissaient pas. Toute l'horreur, toute l'epouvante etait dans la voix d'Alice, tandis que celle de Marillac rugissait le soupcon. La malheureuse fit un effort desespere et tenta de prendre le papier. Marillac, d'un mouvement de douceur formidable se defit de l'etreinte et monta jusqu'a l'autel, posa pres du tabernacle la lettre que ses doigts ne pouvaient plus tenir. Alice se mit a genoux et murmura: --Oh! mon amant, mon unique amour, adieu... tu ne sauras jamais... comme tu as ete adore... adieu... Et, portant a ses levres le chaton d'une bague qui ne quittait pas son index, elle le mordit. Alors elle leva sur Marillac des yeux empreints d'une passion surhumaine et attendit la mort. A la lueur du cierge pose pres du tabernacle, Marillac lut ces mots: "Moi, Alice de Lux, je declare que, si l'enfant que j ai eu du marquis de Pani-Garola, mon amant est mort, c'est que je l'ai tue. Que, si on retrouvait le cadavre de mon enfant, il ne..." La le papier etait dechire. Le reste etait demeure dans la main du moine. Le comte se retourna: decompose a ce point que Catherine ne le reconnut pas,--Catherine qui, a deux pas, ramassee sur elle-meme, son poignard a la main contemplait cette scene. Alice tendit vers lui ses bras, et, d'une voix redevenue etrangement pure, dans une extase d'amour, transfiguree, purifiee par la mort qui la gagnait, elle dit: --Je t'aime!... Marillac ne la vit ni ne l'entendit. Il s'etonnait qu'il fut vivant, que l'effroyable charge de douleur appesantie tout a coup sur lui ne l'eut pas ecrase, une singuliere lucidite dans son esprit eclairait violemment un seul point,--une question qu'il se posait: --Comment vais-je mourir? Le reste disparaissait dans une sorte d'obscurite. Il n'y avait plus en lui que l'horreur de la vie. Vivre encore une heure, une minute, cela lui semblait une impossibilite. Son regard vitreux tourna autour de lui. Il se posa un inappreciable instant sur Alice qui, les bras tendus, les yeux rives a lui, ne voyant que lui, repeta: --Je t'aime... Il ne la vit pas. Son regard atteignit la reine. A grand-peine, il se detacha de l'autel auquel il s'etait appuye, et, d'un pas lourd, hesitant, il s'approcha d'elle. Catherine de Medicis le vit venir sans pouvoir faire un geste. Elle etait sous le charme de l'horreur. Confusement, elle se disait qu'elle avait outrepasse les limites. Lorsque Marillac fut tout pres d'elle, il sourit. Quel sourire!... Et voila ce qu'il dit, ce qu'il balbutia plutot: --Eh bien, ma mere, etes-vous contente?... Pourquoi me tuez-vous... de cette maniere?... Catherine apprit ainsi que son fils comprenait la verite tout entiere. Cette conviction rompit le charme. Effroyable, elle se redressa; d'un geste brusque, elle leva quelque chose qui paraissait etre une croix et qui etait un poignard, et elle gronda: --Comte, ce n'est pas moi qui vous tue... c'est cette croix... c'est pour le service de Dieu! Dieu le veut! Et, d'une voix tonnante, elle repeta: --Dieu le veut! Alors une etrange rumeur se fit entendre dans l'eglise. On eut dit que la tempete qui mugissait au-dehors avait defonce les portes et que les rafales accouraient vers le maitre-autel. Un bruissement de robes qui se froissent et se heurtent, un pietinement rapide parmi des bruits de chaises renversees, un murmure d'abord indistinct de voix, puis le tumulte de ces voix eclatant en imprecations sauvages... --Dieu le veut! Dieu le veut! Marillac, comme dans une fantasmagorie de cauchemar, vit la foule des tetes feminines convulsees par la haine et la peur, il vit l'ombre se herisser de lueurs de poignards... Puis son regard tomba sur Alice. Et il ne vit plus qu'elle! --Je t'aime... Et il n'entendit plus que ce mot. Ses pensees se disloquerent, sa raison s'effondra a grand tracas; il lui sembla une seconde que des hurlements emplissaient sa tete, que ses muscles hurlaient que ses nerfs hurlaient, que son cerveau hurlait puis brusquement, il ne ressentit plus rien; le cercle de feu s'eloigna, l'apaisement infini se fit en lui; son sourire devint radieux. Il etait fou! Dans cette fugitive duree du temps, le fou se mit a marcher vers Alice. Elle repeta: --Je t'aime... Et il repondit de sa voix d'amour: --Je t'aime... Attends-moi... partons... --Dieu du ciel! rugit Alice, il me pardonne!... Au meme instant le corps de son amant s'abattit pres d'elle; plus de dix coups de poignard l'avaient frappe en meme temps. --Quoi! rala-t-elle. Que se passe-t-il? Qui est la?... Ecoute! Elle essayait de soulever le cadavre; il retomba pesamment... Et, dans la meme seconde, des mains furieuses s'abattirent sur elle, la dechirerent, lacererent sa robe... Sanglante, hagarde, presque nue, Alice s'attachait desesperement au corps et haletait: --Laissez-le! grace pour lui!... Tuez-moi seule! Un hurlement enorme emplit ses oreilles. --A mort! a mort les deux traitres! a mort la Bearnaise! De nouveaux coups de poignard atteignirent le cadavre. A travers les larmes de sang qui inondaient son visage, Alice apercut alors, dans une supreme vision, la reine qui, debout, appuyee a l'autel, son poignard leve au ciel, son pied pose sur la poitrine de Marillac, hideuse et flamboyante, rugissait: --Ainsi perissent les ennemis de la reine et de Dieu! --Grace pour lui! cria frenetiquement Alice. --Mes filles! mes filles! tonna Catherine, jurez de frapper ainsi les ennemis de Dieu et de la reine! Dieu le veut! Alice, au paroxysme de l'horreur, parvint a soulever la tete livide de son amant comme pour le montrer a Catherine. D'une main elle s'accrocha violemment a la robe de la reine. Et, tandis que les cinquante juraient de frapper, tandis que les poignards s'agitaient, que les bouches ecumaient, que les yeux etincelaient, dans la tempete des serments, la malheureuse, comme dans une derniere lueur d'espoir, jeta cette clameur: --Sois donc maudite!... Reine de sang et de meurtre! Tu cherchais ton fils! Regarde! Le voila... A l'instant, elle retomba sur le corps de Marillac, et elle mourut en murmurant: -Je t'aime!... XXII LE CIMETIERE DES S. S. INNOCENTS Lorsque le tumulte se fut apaise, Catherine de Medicis prononca quelques mots, et les cinquante, une a une, quitterent l'eglise. Seulement, l'une d'elles, en sortant dans la rue, alla droit a un groupe de quatre ou cinq hommes qui attendaient et leur parla a voix basse. Les hommes alors entrerent dans l'eglise et marcherent jusqu'au maitre-autel ou ils virent une femme agenouillee, completement enveloppee dans ses voiles noirs. La femme leur montra le cadavre du comte de Marillac. "Et celle-ci?" fit l'un d'eux en designant Alice de Lux. La femme secoua la tete; les hommes saisirent Marillac et l'emporterent hors de l'eglise. Alors la reine eteignit les quatre cierges qui brulaient a droite et a gauche du tabernacle. Puis, dans l'obscurite que trouait seule maintenant la faible lueur de la veilleuse suspendue aux voutes, elle se baissa, se pencha sur une ombre etendue au pied de l'autel. Cette ombre, c'etait le moine Panigarola. La reine placa sa main sur la poitrine du moine et constata que le coeur battait sourdement. Alors, elle tira un flacon de son aumoniere, et, l'ayant debouche, le fit respirer a l'homme evanoui. Pendant quelques minutes, ses efforts furent vains... "Pourtant, il vit!" gronda-t-elle. Enfin, un leger tressaillement agita le moine, et bientot il entrouvrit les yeux. "Bon! pensa la reine. Il n'a rien vu... rien entendu!" Panigarola se remit debout. Il lui sembla qu'il sortait de la tombe, et la pensee indecise, affaiblie, lui parut revenir des lointaines regions de la mort. Catherine le prit par la main, le conduisit jusqu'au cadavre d'Alice, et lui dit: "Elle est morte, mon pauvre marquis... Vous voyez, il l'a tuee... J'ai assiste, impuissante, a ce meurtre... Lorsqu'il a vu le papier que vous teniez dans vos mains raidies, il s'en est empare... il l'a lu... jamais je ne vis fureur pareille... en quelques instants, la malheureuse enfant, laceree, dechiree comme vous voyez, est tombee sous ses coups... Mais vous etes venge... quelques gentilshommes qui m'avaient escortee... l'ont vu sortir sanglant, hagard, ils ont cru qu'il venait de me frapper moi-meme, et, a cette heure... le cadavre de Marillac roule parmi les flots de la Seine... Adieu, marquis... je laisse le corps de cette pauvre fille a vos soins pieux... que Dieu ait pitie de son ame... Catherine, alors, se recula, pareille a un fantome qui rentre dans les tenebres d'ou il est sorti un instant pour quelque malefice; quelques instants plus tard, seule, a pied, sans escorte, son poignard a la main, vaillante comme un reitre, l'ame gorgee d'horreur, paisible et forte, elle se glissait par les rues et rentrait en son hotel. Panigarola demeure seul se pencha sur le cadavre d'Alice. Sa main se posa sur le sein nu et glace: rien ne palpitait plus sous ce sein de neige, Alice etait bien morte. Le moine, se redressant, regarda autour de lui comme pour chercher quelque chose. Ayant trouve, sans doute, il se dirigea vers le benitier, y trempa son mouchoir de fine batiste, et revenant au cadavre se mit a laver doucement les taches de sang. Bien que l'obscurite fut profonde, excepte au-dessous de la pale veilleuse, il semblait y voir parfaitement et, dans ses allees et venues, marchait sans hesitation, sans bruit. Par trois fois, il retourna au benitier tremper son mouchoir. Le benitier, des lors, parut plein de sang. Par un hasard assez inexplicable, Alice n'avait aucune plaie au visage, et le sang qu'elle y portait provenait des blessures qui avaient laboure ses epaules, sa gorge et sa poitrine. Lorsqu'il eut acheve de laver toutes ces plaies, le moine contempla un instant le cadavre: le visage pale d'Alice apparaissait dans l'indecise clarte de la veilleuse, avec sa merveilleuse beaute pour ainsi dire idealisee. Panigarola, cependant, avait examine les blessures, l'une apres l'autre. Il y en avait dix-sept. C'etaient de longues dechirures a fleur de peau, aucune n'avait penetre aux sources de la vie. Le moine secoua la tete et murmura: "Pas une de ces blessures n'etait mortelle..." Continuant son funebre examen, il remarqua a l'index de la main droite une bague dont le large chaton etait comme creve. A grand-peine il retira la bague du doigt qui se raidissait deja. Alors, il illumina un cierge et, avec une sorte de curiosite morbide, il etudia la bague. Dans le chaton eventre, il apercut quelques grains d'une poudre blanche; il rajusta les bords du chaton, de facon que le reste de poudre ne put s'en echapper, et placa la bague a son petit doigt. "L'anneau des fiancailles", dit-il. Revenant a Alice, il essaya de la recouvrir tant bien que mal; mais, comme il ne pouvait arriver a rejoindre les lambeaux laceres du corsage, il se depouilla de sa robe de gros drap brun et en enveloppa le cadavre. Il apparut ainsi dans son elegant costume de riche gentilhomme. D'un geste puissant, presque sans effort, il souleva dans ses bras le cadavre habille de sa robe de moine, et l'emporta vers la porte que Ruggieri lui avait ouverte au moment ou il etait entre dans l'eglise. Un carrosse de voyage etait la qui attendait: c'etait celui que la reine avait fait venir. Un homme vetu en postillon s'approcha du marquis de Pani-Garola et lui dit: --Monseigneur, voici la chaise de route... --Cette voiture est la pour moi? demanda-t-il sans s'etonner. --Oui, monseigneur. J'ai des ordres. Nous prenons la route de Lyon et de l'Italie. Vous n'avez qu'a monter. Le marquis, sans repondre, deposa Alice dans la voiture, l'allongea sur la banquette, de facon qu'elle ne put tomber; puis, refermant la portiere, il alla se placer a la tete des chevaux qu'il saisit par la bride. Et il se mit en marche. Le postillon, etonne, suivit et songeait: "Voici l'epousee que m'a dit la reine... L'epousee est dans la voiture... mais pourquoi habillee en moine?..." Il etait, a ce moment, deux heures du matin. Par moments, la rafale arretait l'attelage, les chevaux, la tete dans le vent, les jambes arquees dans une resistance. Le postillon, terrifie maintenant plus encore par ce gentilhomme silencieux qui avait une allure de spectre que par la bataille qui hurlait dans les airs, s'abritait derriere la voiture, s'accrochait aux rayons des roues. Panigarola demeurait immobile, sa face livide levee vers le ciel en feu. Et, lorsque la rafale etait passee, il reprenait sa marche, dans le bruit de la ferraille de la voiture funeraire, dans le tumulte et les clameurs des elements dechaines. "Ou va-t-il? Ou va-t-il? murmurait le postillon eperdu Pour un voyage de noces... c'est drole... j'ai peur!" Panigarola s'arreta tout a coup, et, l'homme, ayant regarde autour de lui, se signa rapidement et begaya: "Le cimetiere des Saints-Innocents!..." Panigarola, sans plus faire attention a cet homme que s'il n'eut pas ete la, monta dans la voiture; l'instant d'apres, il en redescendait, tenant dans ses bras le cadavre d'Alice. Il le deposa au pied du petit mur qui, de ce cote cloturait le cimetiere. Et il alla frapper a la fenetre basse d'une sorte de cabane qui se dressait la. Le postillon, de ses yeux agrandis par l'effroi, considerait celle qu'il avait appelee l'epousee. Un coup de vent ecarta la robe de gros drap: la figure livide du cadavre lui apparut. Alors, avec une sourde imprecation, il sauta sur la selle du cheval conducteur, enfonca ses eperons dans les flancs de l'animal, et, comme emportee par une rafale d'epouvante, la lourde voiture s'enfuit dans la nuit... --Qui va la? dit une voix chancelante, au coup que Panigarola frappa. --Vous etes le fossoyeur? demanda le gentilhomme La porte de la cabane s'ouvrit. Un vieillard parut qui tenait a la main une lampe fumeuse. Cet homme examina un instant l'etrange visiteur qui venait le reveiller a pareille heure. --Le reverend Panigarola! murmura-t-il. Sous ce costume!... --Vous me connaissez? --Qui ne connait Votre Reverence? qui ne l'a entendue precher? --Bon! Alors, si tu sais qui je suis, tu sais ce qu'il t'en couterait pour me desobeir? Prends ta pioche tes instruments... --Il s'agit donc..., interrogea le vieillard craintif. --De creuser une fosse, oui! dit Panigarola d'une voix qui glaca le fossoyeur. Le fossoyeur trembla. Ses cheveux se mouillerent d'une sueur froide. Cette voix, qu'il entendait, ne lui parvenait pas comme une voix humaine. Elle paraissait monter du fond d'une tombe. Vacillant, il saisit une pioche et une pelle. Sur un signe du funebre visiteur, il ouvrit une porte et penetra dans le cimetiere. Panigarola avait souleve dans ses bras le cadavre d'Alice et l'etreignait en marchant, d'une etreinte dont aucune parole ne pourrait rendre l'infinie douceur. Il l'etreignait comme l'amant le plus passionne peut serrer dans ses bras la vierge qui lui avoue son amour. Il l'etreignait comme une mere douloureuse peut etreindre le cadavre de l'enfant bien-aime qu'elle essaie de faire revivre. Le fossoyeur s'etait arrete. Le vieillard commenca a creuser, avec une hate maladroite. Cela dura une heure. Au bout de cette heure, la fosse fut assez profonde. Or, pendant cette heure-la, le marquis de Panigarola, le premier amant d'Alice de Lux, se tint debout au bord de la fosse qui se creusait, tenant dans ses bras le cadavre de son amante. Ses yeux de pitie demeurerent rives sur le visage de la morte, sans un tressaillement des cils. Pendant cette heure-la, tandis que le fossoyeur piochait, tandis que les eclairs l'enveloppaient de leurs nappes livides, tandis que les croix de bois tombaient autour de lui avec des bruits secs de branches qui se brisent, il fut une statue du desespoir et de la pitie. Le fossoyeur etant remonte, Panigarola descendit dans la fosse et y coucha son amante. Il couvrit soigneusement son visage et ses mains, l'enveloppa tout entiere dans la robe de moine. Alors, il remonta sur les bords de la fosse. Le vieillard effare, ses meches grises au vent tendit son doigt pour designer le cadavre, et demanda: --Quoi!... Sans cercueil?... --Il n'en est pas besoin..., dit Panigarola. --Quoi! a peine couverte!... --Elle sera mieux couverte tout a l'heure. Le fossoyeur ne comprit pas le sens de ces paroles. Il saisit sa beche et s'appreta a jeter dans la fosse la premiere pelletee de terre. Panigarola l'empoigna par le bras et dit: --Pas encore! Le fossoyeur, deja penche, se redressa. Panigarola continua: --Il manque quelqu'un dans la fosse... --Qui? hurla le vieillard. --Moi. Le fossoyeur vacilla d'epouvante. Il etait transporte dans les regions de l'horreur... Il ne cherchait pas a comprendre. Il ne vivait plus, il revait. --Va-t'en, reprit Panigarola. Tu reviendras dans une heure. Et, alors, ecoute... --J'entends, dit le vieillard en claquant des dents --Tu recouvriras la fosse sans y regarder... Il y aura deux cadavres, le mien et le sien... tu recouvriras tout. Prends ceci. Il tendit au fossoyeur une bourse pleine d'or, une fortune. Le vieillard s'en saisit. Des lors, il se rassura quelque peu. --C'est pour que je ne dise rien? demanda-t-il avec un sourire ou luttaient l'avarice et l'effroi. Panigarola secoua la tete. --C'est donc pour me payer ma besogne? --Si tu disais un mot de ce que tu fais cette nuit tu serais pendu. Quant a ta besogne, je n'ai pas a la payer puisque tu es le fossoyeur... --Alors, pourquoi cet or? --Ecoute... Demain, dans huit jours, dans un mois je ne sais pas quand, un enfant viendra... un petit garcon, cheveux noirs, yeux noirs, figure triste, pale et chetive... six ans a le voir... Cet enfant, tu le prendras par la main, tu le conduiras sur cette fosse, et lui diras: "Si c'est la tombe de ta mere que tu cherches, "mon enfant, la voici." Le feras-tu? --C'est facile. --L'enfant s'appelle Jacques-Clement. --Jacques-Clement. Bon. Il pourra venir prier et pleurer tant qu'il voudra. C'est sacre. Panigarola eut un geste de satisfaction. Va-t'en. Souviens-toi. Et reviens dans une heure. Le fossoyeur recula, s'en alla, les yeux tournes vers cet homme qui, debout sur le bord de la fosse, immobile, paraissait un spectre se preparant a rentrer dans la tombe d'ou il etait sorti. Une terreur insensee, de nouveau, s'abattit sur lui. Il sentit qu'il allait tomber et s'appuya a quelque chose qui etait une croix de bois. Il s'y cramponna. Et, de la, il continua a regarder. Un large eclair lui montra l'homme qui se courbait sur le bord de la fosse... Puis l'obscurite se fit profonde. Un nouvel eclair illumina le cimetiere. Le fossoyeur, a bout de forces, tomba sur ses genoux: cette fois, il n'y avait plus personne au bord de la fosse!... Panigarola s'etait etendu pres du corps d'Alice, son visage tourne vers le visage de la morte. Il avait degaine sa dague, pour se frapper sans doute au cas ou la mort ne viendrait pas assez vite. Alors, il porta a ses levres le chaton qu'Alice avait mordu et il le mordit a la meme place, absorba le reste de la poudre blanche. C'est a peine s'il pensait. Son bras droit s'arrangea sous le cou de la morte. Ses yeux grand ouverts cherchaient a la voir. Et, dans ces yeux, il n'y avait ni haine ni amour, seulement une pitie infime. A vingt pas de la, le fossoyeur ecroule au pied de la croix de bois, hagard, livide, le cou tendu vers la fosse, attendait. L'heure convenue s'ecoula. Puis une autre. La tempete, lentement, s'apaisa. Et ce fut seulement au jour venu, au moment ou, dans un ciel pur, lave par les grands souffles, monta la lumiere du soleil levant, ce fut alors seulement que le vieillard se traina jusqu'au bord de la fosse et y jeta un regard empreint de cet etonnement indicible que causent les visions des reves tragiques. Les deux cadavres tournes visage contre visage les yeux ouverts, la bouche crispee, semblaient se regarder, se sourire, et se dire des choses mysterieuses et douees. Le vieillard se depouilla du surtout en peau de mouton qui couvrait ses epaules et le placa sur les deux visages. Puis, en hate, il commenca a remplir la fosse a pelletees rapides. XXIII LES AMOURS DE PIPEAU Depuis la disparition du chevalier de Pardaillan, un des personnages les plus affaires, les plus occupes, les plus actifs de Paris, c'etait certainement maitre Pipeau. Ce chien, qui avait le mensonge dans la peau, qui etait voleur comme six tire-laine, avait d'abord trouve dans l'hotel Montmorency le paradis que peut rever un chien. Par intrigue, ruse et astuce, il s'etait mis au mieux avec le maitre queux de l'hotel; il avait persuade a ce cuisinier, un peu faible d'esprit d'ailleurs, qu'il avait pour lui une amitie sans borne. Pur mensonge! Pipeau meprisait parfaitement le cuisinier, mais il adorait sa cuisine. "Comme il m'aime! repetait le digne homme. Toujours dans mes Jambes! Il ne me quitte plus!" Qu'eut-il dit, s'il avait connu la veritable pensee de Pipeau? Mensonge, la queue, le moignon de queue qui remuait frenetiquement! Mensonge, le bon regard ou il eut ete impossible de demeler la moindre ironie! Mensonge, cette langue qui lechait avec componction les mains du brave homme et la sauce qui y restait souvent! Mensonge ces petits abois amicaux, ces cabrioles qui secouaient de rire la panse du maitre queux! Mais comment celui-ci aurait-il devine la malice, l'hypocrisie et le mensonge du chien? Pipeau acceptait rarement un morceau, si friand fut-il, des mains du cuisinier: il y avait a cela une raison toute simple, mais qui fut toujours ignoree de cet homme. Pipeau se servait lui-meme. En cachette, au bon moment, il prenait ce qui lui convenait. Et c'etait ainsi bien meilleur. "Il n'est pas gourmand, disait le maitre queux. Il m'aime pour moi-meme." Pas gourmand! Justes dieux, c'est ainsi que se font les reputations bonnes ou mauvaises! Pipeau pipait tout ce qu'il pouvait. Pipeau mettait l'office au pillage. Pipeau, fidele a ses instincts, passait son temps a voler. Il devenait gras. Il devenait insolent. Mais Pipeau n'etait pas seulement un chien voleur, un effronte, un menteur, comme nous croyons l'avoir prouve en diverses circonstances. Lorsque nous presentames ce personnage au lecteur, il nous souvient d'avoir affirme que c'etait un chien paillard. Ajoutons que nous eussions fait le silence sur les amours de Pipeau, si le recit de ces amours n'etait lie a des scenes importantes de notre recit. Donc, Pipeau, dans l'hotel Montmorency, etait le chien le plus heureux de la creation. Ce bonheur fut sans melange et sans remords jusqu'au jour ou disparut le chevalier de Pardaillan. Le chien avait pour son maitre--ou plutot son ami--une adoration qui, de son cote, etait sincere. Un soir--soir d'inquietude et de douleur--l'ami ne reparut pas! De cette nuit-la. Pipeau ne ferma pas les yeux. Il alla et vint par l'hotel, queta, flaira, appela par de petits gemissements, le tout en pure perte. Le matin, il s'installa dans la rue devant la grande porte de l'hotel. Pardaillan ne revint pas. Pipeau en oublia l'office lui-meme. Et le cuisinier l'appela en vain. Meme le digne homme ayant voulu le saisir par le collier, le chien gronda de facon a lui faire comprendre qu'il eut a le laisser tranquille. Cette journee se passa ainsi. Le soir, le chien ne rentra pas dans l'hotel. Il continua d'attendre devant la porte. Et, lorsque le jour revint, lorsqu'il fut bien persuade que son maitre ne reviendrait plus, il fila comme un trait. Ou pensez-vous qu'il alla? Eh bien, il courut a la Bastille! "Qu'on m'aille soutenir, s'ecrie quelque part La Fontaine, ce maitre des poetes, qu'on m'aille soutenir, apres un tel recit, que les betes n'ont point d'esprit!" Pipeau en avait certainement. Il venait de passer de longues heures a ruminer sur l'absence de son maitre. "Ou peut-il etre, finit-il par se dire en son langage ou peut-il etre, sinon dans cet endroit sombre et escarpe ou il s'est deja renferme une fois? Que peut-il bien faire la-dedans?" C'est pourquoi il s'elanca comme une fleche dans la direction de la Bastille. En temps ordinaire, Pipeau ignorait les allures lentes. Mais, lorsqu'il etait presse, le galop qui etait sa marche habituelle devenait une frenesie. Pipeau culbuta successivement une douzaine d'enfants, deux ou trois vieilles femmes, renversa des pots a lait et des paniers d'oeufs a des devantures, fonca tete baissee dans des groupes, souleva sur son passage force clameurs et maledictions, et s'arreta tout haletant devant la porte meme par ou le chevalier de Pardaillan avait ete entraine dans la Bastille. Le chien leva le nez vers la fenetre ou son ami s'etait montre a lui. Helas! l'etroite meurtriere avait ete bouchee: la precaution, chez les administratifs, est toujours retrospective, et, pourrait-on dire, vindicative. M. de Guitalens avait fait murer cette lucarne qui avait servi au chevalier de Pardaillan pour communiquer avec son chien! Pipeau, ayant attendu inutilement, se mit a faire le tour de la Bastille. Mais c'est en vain qu'il aboya, appela et inspecta toute meurtriere semblable a la sienne. Alors, de la meme course furieuse, il repartit, et, quelques minutes plus tard, faisait irruption a l'auberge de la Deviniere. Il monta jusqu'a la chambre jadis habitee par son maitre, redescendit, visita coins et recoins, jusqu'a ce que, maitre Landry Gregoire l'ayant apercu, le pauvre chien fut expulse a renfort de coups de balai. Pipeau fila sans insister. Evidemment son maitre n'etait pas la: sans quoi'on ne l'eut pas ainsi traite. Poursuivant le cours de ses recherches, Pipeau parcourut Paris en tous sens, et toujours a la meme allure desordonnee. Il visita tous les endroits ou il etait passe avec son maitre et finit, sur le soir, par aboutir a l'auberge des Deux-morts-qui-parlent, affame, assoiffe, ereinte, haletant. Catho lui donna a boire, a manger, le reconforta, et Pipeau trouvant le gite a son gre y passa la nuit. Mais le lendemain matin, repose par neuf heures de sommeil, restaure, et ayant eu soin de faire un tour a la cuisine, il s'eclipsa des qu'une servante ouvrit la porte. Cette fois, il ne courait plus. Il s'en allait tristement le nez a terre, la queue et les oreilles basses. "C'est fini, songeait la pauvre bete, il m'a abandonne, je ne le verrai plus!" Il atteignit ainsi l'hotel Montmorency, se coucha devant la porte et attendit. Tout le jour, il demeura la, sourd a toute invitation du cuisinier, lequel, vraiment magnanime en cette circonstance, lui apporta sur le soir un succulent repas compose d'une carcasse de poulet. Or, on etait au soir du mercredi 20 aout. Et cette date qui n'avait aucune importance pour le chien en a une pour nous. La nuit vint. Pipeau, couche au fond d'une encoignure cherchait le sommeil et se livrait aux plus sombres reflexions, lorsque, tout a coup, il se remit sur ses quatre pattes; son nez se mit a remuer et a renifler sa queue s'agita doucement. Pipeau avait-il flaire de loin son maitre!... D'ou lui venait cet emoi? D'ou cette joie? Il nous en coute de l'avouer, mais la verite avant tout; Pipeau venait de flairer une chienne! Pipeau donc, s'etait redresse, les yeux fixes, le nez interrogateur. Il ne tarda pas a apercevoir quatre ombres qui s'arreterent juste en face de l'hotel. Ce groupe de quatre ombres se composait de deux hommes et de deux chiens. Pipeau s'approcha. Les deux chiens grognerent. L'un des deux hommes, d'une voix basse et rude, commanda: --La paix, Pluton! La paix, Proserpine! Pluton et Proserpine devaient etre merveilleusement dresses car ils se turent a l'instant. C'etaient deux chiens de forte taille, deux sortes de molosses a poil rude, aux yeux sanguinolents, aux machoires formidables. L'un, le chien Pluton, etait tout noir L'autre la chienne Proserpine, etait toute blanche. Mais tous deux etaient de meme race. Pendant une heure environ, les deux hommes demeurerent en observation devant l'hotel. Ils allaient et venaient avec precaution et paraissaient chercher a voir ce qui pouvait se passer a l'interieur. --Voyez-vous, dit a la fin l'un d'eux, c'est par la qu'il faudra attaquer, croyez-moi, monseigneur. --Oui, Orthes, repondit l'autre. Tu avais raison. Allons, rappelle les chiens et allons-nous-en. L'homme qu'on venait d'appeler Orthes siffla doucement: Pluton, Proserpine et Pipeau se mirent en marche. Quoi! Pipeau lui aussi?... Oui! Car Pipeau s'etait approche de Proserpine, et, en son langage, lui avait fait compliment. Il lui avait presente ses civilites en excellents termes, sans doute, car Proserpine avait doucement remue la queue, sur quoi Pipeau s'etait livre sans plus de bagatelles a une declaration en regle; c'est-a-dire qu'il s'etait mis a tourner autour de la donzelle en flairant tout ce qu'un chien croit devoir flairer. Or, Pluton, mari de la dame, ayant releve ses levres epaisses, montra une double rangee de crocs formidables. Pipeau jeta un regard oblique sur le mari. Son poil se herissa. Sa levre tremblotante decouvrit, chez lui aussi, des engins d'attaque et de defense d'un calibre raisonnable. Il y eut de part et d'autre un grognement sourd. La bataille etait imminente. Proserpine, assise commodement sur son derriere, s'appreta a juger ce combat dont, comme Chimene, elle etait le prix. Tout a coup. Pipeau recula. Pipeau recula jusqu'a la carcasse de poulet qu'on lui avait apportee et a laquelle il n'avait pas touche, soit par tristesse, soit qu'il voulut menager ses provisions. Il la prit dans sa gueule et l'apporta, oui, l'apporta... a qui? a Proserpine? pas du tout: a Pluton! Pluton etait un chien feroce et bete. Il se precipita sur la carcasse et la devora incontinent. Apres quoi il jeta sur Pipeau un regard d'etonnement et de reconnaissance; et, en signe de paix, agita sa queue, puis se coucha tranquillement. Pipeau comprit que des lors il etait admis dans, l'amitie du gros chien. Il se retourna aussitot vers Proserpine et, en toute securite, recommenca ses salamalecs. Lorsque les deux hommes s'en allerent, Pluton et Proserpine suivirent. Tout naturellement, Pipeau suivit. Il oublia l'amitie pour l'amour. Il oublia sa tristesse. Il oublia son maitre disparu. Il eut suivi Proserpine au bout du monde, d'autant plus que la ribaude faisait des graces, jouait avec lui, et paraissait disposee a lui accorder ses faveurs. Pluton marchait gravement, et peut-etre, se disait-il qu'apres tout un camarade qui offrait ainsi des carcasses de poulet meritait bien un petit sacrifice de sa part. La bande arriva jusqu'a une grande maison de la rue des Fosses-Montmartre; une lourde porte s'ouvrit et Pipeau, se faufilant en douceur entre Proserpine et Pluton, entra dans la maison!... La porte se referma. Pipeau etait l'hote du marechal de Damville et d'Orthes, vicomte d'Aspremont!... XXIV L'AMIRAL COLIGNY Nous laisserons Pipeau s'occuper de ses amours, nous laisserons Catho, l'hotesse des Deux-morts-qui-parlent, s'occuper, en compagnie de la Roussette et de Paquette, d'une mysterieuse affaire pour laquelle elle se demenait fort, et, avant de revenir aux Pardaillan qui, dans la prison du Temple, attendent l'heure lugubre ou leur sera appliquee la question, nous conduirons nos lecteurs au Louvre. Depuis le lundi 18 aout, les fetes succedent aux fetes. Les huguenots sont radieux. Catherine de Medicis se montre charmante pour tous. Charles IX, seul, mefiant et taciturne, semble promener dans toute cette joie une incurable melancolie. Le vendredi 22 aout, de bon matin, l'amiral Coligny quitta son hotel de la rue de Bethisy et se rendit au Louvre. Il etait escorte, comme toujours, de cinq ou six gentilshommes huguenots et portait sous son bras une liasse de papiers. C'etait le plan definitif de la campagne qu'on allait entreprendre contre les Pays-Bas et dont Coligny devait avoir le commandement supreme. Le roi devait etudier ce plan avec l'amiral et lui donner la derniere approbation. Charles IX venait de se lever lorsque l'amiral arriva aux appartements du roi deja envahis par la foule des courtisans. Il etait ce matin-la de bonne humeur, et, lorsqu'il apercut Coligny, il alla a sa rencontre, le pressa tendrement dans ses bras et s'ecria: --Mon bon pere, j'ai reve cette nuit que vous me battiez! --Moi, sire! --Oui, oui, vous-meme. Deja l'inquietude se peignait sur le visage des huguenots presents, tandis que les catholiques ricanaient. Les uns et les autres pressentaient quelqu'une de ces terribles plaisanteries dont Charles IX etait coutumier. Mais le roi, eclatant de rire, continua: --Vous me battiez a la paume! Concoit-on cela? Moi, le premier joueur de France! --Et de Navarre, sire! dit en souriant Henri de Bearn. Chacun sait que mon cousin Charles est imbattable a la paume. Charles IX remercia Henri d'un geste gracieux et reprit: --Amiral, je veux reprendre ma revanche sur mon reve. Venez. --Mais, sire, dit Coligny, Votre Majeste n'ignore pas que je n'ai jamais tenu une raquette... --Allons bon! Et moi qui comptais vous battre! --Sire, dit alors Teligny, si Votre Majeste le permet, je serai en cette occasion le tenant de M. l'amiral, que j'ai bien le droit d'appeler mon pere, et je releverai en son nom le defi. --Vrai Dieu, monsieur, vous etes un charmant homme et vous me faites grand plaisir. Amiral, nous causerons ce soir de choses serieuses, car je vois aux redoutables papiers que vous tenez sous le bras, que vous me vouliez faire travailler. Vous me pardonnez, n'est-ce pas, mon bon pere? Et le roi, sifflant une fanfare de chasse, descendit au jeu de paume, suivi de tous ses courtisans. Deux camps furent formes et la partie commenca aussitot par un coup superbe du roi qui excellait veritablement a cet exercice. Coligny etait demeure avec quelques gentilshommes et le vieux general des galeres La Garde, qu'on appelait familierement le capitaine Paulin. Antoine Escalin des Aismars, baron de la Garde, etait un soldat d'aventure. Pauvre, ne de parents obscurs, il s'etait eleve de grade en grade jusqu'au titre de general des galeres, qui correspond a peu pres a ce que nous appelons un contre-amiral. C'etait un homme froid, sans scrupule, feroce dans la bataille, catholique enrage par politique plutot que par devotion: mais il avait concu pour Coligny une sorte d'admiration et d'estime; il s'interessait fort a la campagne projetee, esperant y conquerir quelque nouvelle faveur. Coligny l'avait specialement charge d'armer les vaisseaux qui devaient servir, car on comptait attaquer le duc d'Aibe par terre et par mer, et le vieux La Garde s'etait acquitte de sa mission avec le plus grand zele: la flotte etait prete. Cet homme avait-il eu vent de quelque trahison? Avait-il flaire les projets de Catherine? C'est probable. Mais, courtisan avise autant que guerrier sans peur, il gardait pour lui ses impressions. Coligny eut avec lui un long entretien qui dura deux heures. Ceci se passait dans l'antichambre meme du roi, en une embrasure de fenetre ou La Garde avait tire un fauteuil. Et c'est sur ce fauteuil que Coligny avait deroule ses plans. Ils avaient fini par se mettre a genoux tous les deux pres du fauteuil, pour examiner de plus pres une carte que l'amiral avait etalee. Et ils etaient si profondement plonges dans leur etude qu'ils ne virent pas la reine Catherine de Medicis sortir des appartements du roi, traverser l'antichambre, saluee au passage par les gentilshommes presents, et s'enfoncer dans une galerie, lente, pale, glaciale comme un spectre sous ses vetements noirs. Depuis la terrible scene de Saint-Germain-l'Auxerrois, Catherine paraissait troublee. Parfois, elle s'arretait court dans les longues promenades solitaires qu'elle faisait dans son oratoire, et qui se fut trouve pres d'elle l'eut entendue murmurer alors: "C'etait mon fils..." Etait-ce donc le remords qui avait force les portes de cet esprit jusqu'alors ferme, solidement verrouille? Si Catherine se trouvait vraiment aux prises avec ce sentiment etrange qu'on appelle le remords, si son esprit sondait avec effroi les abimes qu'elle avait creuses, ceux qui l'eussent parfaitement connue, Ruggieri par exemple, eussent redoute l'explosion de ce remords. En effet, Catherine n'etait pas femme a reculer. Si une plainte montait du fond de sa conscience, elle devait chercher a l'etouffer sous des clameurs plus terribles. Ainsi son remords, si c'etait du remords, aboutissait a une hate plus febrile, a une soif de sang plus brulante. Catherine songeait: "Du sang, encore du sang pour effacer ce sang!" Ce matin-la, plus sombre que jamais des qu'elle se trouvait seule, le sourire radieux qu'elle affectait devant la, cour disparut de ses levres, elle passa, comme nous avons dit, et jeta un oblique regard sur Coligny. Au bout de la galerie, au moment d'entrer dans son oratoire, elle vit un homme qui l'attendait. C'etait Maurevert. Il s'inclina comme pour la saluer et murmura: --J'attends votre dernier ordre, madame. Catherine laissa couler un long regard jusqu'au bout de la galerie, jusqu'a l'antichambre, jusqu'a Coligny qui se relevait, roulait ses papiers en causant vivement avec La Garde. Et elle laissa tomber ce mot: --Allez! Maurevert s'inclina plus profondement. Il avait quelque chose a dire.. Maurevert songeait a la recommandation que lui avait faite le duc de Guise par une nuit de fete: il fallait blesser et non tuer Coligny... Maurevert voulait garder les bonnes graces du duc, tout en obeissant a la reine. Et, laissant de cote la fiction que c'etait un ami a lui qui devait tirer sur l'amiral, il dit: --Et si je le manquais, madame? --Eh bien! fit la reine tranquillement, vous en seriez quitte pour recommencer! --Ainsi, insista le bravo, que l'amiral meure ou ne meure pas, demain matin, mes deux prisonniers du Temple sont bien a moi?... --Oui!... a condition que j'assiste a la question." La-dessus, Catherine rentra dans son oratoire. Quelques minutes plus tard, Maurevert sortait du Louvre. Dans l'embrasure de fenetre de l'antichambre, le vieux La Garde disait a ce moment: --Monsieur l'amiral, si vous m'en croyez, vous haterez les derniers preparatifs... J'ai bataille contre vous... Mais j'ai pour vous l'estime qu'on doit a un chef illustre... permettez-moi d'insister... Il faudrait que, dans un mois au plus tard, vous soyez en campagne. --Dans un mois, mon cher baron! Dites dans dix jours et vous serez dans la verite. --Ah! tant mieux!" fit le vieux La Garde avec un soupir de soulagement. Les deux chefs se serrerent la main et La Garde descendit au jeu de paume pour faire sa cour au roi. Coligny ayant roule ses papiers, les placa sous son bras et, faisant signe a ses gentilshommes, descendit a son tour et sortit du Louvre, repondant d'un sourire aux saluts respectueux. Maurevert, sans se presser etait arrive au cloitre Samt-Germain-l'Auxerrois. Il entra dans une maison basse dont les fenetres du rez-de-chaussee etaient grillees: c'est la que demeurait le chanoine Villemur. Mais, depuis trois jours, le chanoine avait ostensiblement quitte la maison, se rendant, disait-il, aupres d'une parente qui habitait la Picardie. La maison passait donc pour inhabitee. Maurevert se glissa dans l'interieur par une petite porte qu'une main mysterieuse lui entrouvrit du dedans, et il parvint bientot dans la salle a manger au rez-de-chaussee. --C'est le moment! dit-il alors a l'homme qui lui avait ouvert et qui l'avait accompagne. Cet homme, c'etait le chanoine Villemur. --Je le savais, repondit simplement le chanoine. Venez. Maurevert suivit son hote, qui lui fit traverser trois pieces et l'introduisit enfin dans une cour qui se trouvait sur le derriere de la maison. La cour etait cloturee de murs assez eleves. Une porte permettait d'en sortir. Villemur l'ouvrit et montra a Maurevert une sente deserte qui aboutissait a la Seine. --Vous fuirez par la, dit-il. Et voici pour votre fuite. Du doigt, il designa un vigoureux cheval tout selle, attache par le bridon a un anneau. --C'est Mgr Henri de Guise, reprit le chanoine, qui s'est ainsi occupe de votre surete. Ce cheval sort de ses ecuries. A la porte Saint-Antoine, on vous laissera passer. Vous gagnerez le Soissonnais; puis, tournant a droite, vous vous dirigerez sur Reims. La, vous attendrez. --Bien, bien, fit Maurevert avec un sourire narquois. Croyez-vous vraiment a la necessite de ma fuite? --Je crois qu'il y va de votre tete. --Je fuirai donc, reprit Maurevert parfaitement resolu a n'en rien faire. Alors ils revinrent tous deux dans la salle a manger. Villemur prit dans un angle une arquebuse toute chargee et la presenta a Maurevert, qui l'examina attentivement. --Parfait, dit-il enfin. --Le voici!" s'ecria a ce moment, et non sans quelque emotion, Villemur, qui s'etait poste a la fenetre grillee. Le chanoine se recula, mais de facon a ne rien perdre de ce qui allait se passer. Maurevert avait appuye le bout du canon de l'arquebuse contre le treillis de la fenetre. Sur sa gauche, apparaissait un groupe de cinq ou six gentilshommes. En avant d'eux, a trois pas, marchait Coligny, qui causait paisiblement avec Clermont comte de Piles, jeune homme de la suite du roi de Navarre. Maurevert, a ce moment, fit feu. Il y eut, dans le cloitre Saint-Germain-l'Auxerrois une seconde de stupefaction. Coligny agitait sa main droite vers la fenetre. Cette main etait ensanglantee: la balle avait emporte l'index. --Au meurtre! hurlerent les gentilshommes. Au meme instant, un deuxieme coup de feu retentit et, cette fois, l'amiral s'affaissa, l'epaule gauche fracassee. Dans la meme seconde, le cloitre se remplit de cris une foule se rassembla, mais, lorsqu'on sut que l'amiral Coligny venait d'etre frappe, cette foule se recula aussitot, avec de sourdes imprecations contre les huguenots. Apres son premier coup de feu, Maurevert avait repose son arme, en disant: --Maladroit! je l'ai manque. --Recommencez! gronda Villemur. --Avec quoi? fit Maurevert goguenard. Le chanoine, d'un bond, fut pres de lui, une deuxieme arquebuse a la main, toute chargee. Maurevert, sans hesitation apparente, s'en saisit, et fit feu. L'amiral tomba. --Il est mort! dit Villemur. --Je crois que oui, dit Maurevert avec un sourire. --Fuyez!... Maurevert obeit sans hate, bien qu'a ce moment des coups violents ebranlassent la porte. Il atteignit l'arriere-cour, defit le bridon, se mit en selle et enfila la sente, au trot. Alors, le chanoine descendit rapidement dans les caves de sa maison, leva une trappe, s'enfonca dans un boyau, parcourut un long couloir, et, remontant par un escalier de pierre, arriva dans la sacristie de Saint-Germain-l'Auxerrois. Dans le cloitre, une scene de confusion terrible se passait. Les gentilshommes huguenots s'etaient rues vers la fenetre; mais le treillis etait solide; alors, tandis que les uns cherchaient a defoncer la porte, d'autres, l'epee a la main, entourerent Coligny, comme pour faire face a une nouvelle attaque. --Avertissez le roi, dit tranquillement Coligny. L'un des gentilshommes, le baron de Pont, s'elanca en courant vers le Louvre, traversant des groupes silencieux et hostiles. Cependant, avec l'aide de ses amis, Coligny s'etait releve; mais il ne put se tenir debout et parut pret a defaillir. --Une chaise! cria Clermont de Piles. Dans la foule, il y eut des ricanements; nul ne bougea. Les huguenots se regarderent epouvantes, tout pales. Alors, deux d'entre eux unirent leurs mains entrelacees, formant ainsi une sorte de siege sur lequel le blesse fut assis, ses deux bras au cou des deux gentilshommes. Les autres entourerent ce groupe en silence, l'epee a la main. Ceux qui avaient essaye vainement de defoncer la porte, vinrent s'unir au cortege, qui se mit en route. Coligny n'avait pas perdu connaissance. --Soyez calmes, repetait-il d'une voix encore forte. Mais ses amis ne l'ecoutaient pas. Clermont de Piles pleurait--de colere autant que de douleur. Les autres criaient: --On a tue l'amiral! on a meurtri notre pere! Vengeance! A chaque instant, ils rencontraient des huguenots, qui, se reunissant au cortege et voyant l'amiral grievement blesse, tiraient leur epees et criaient: --Vengeance! En arrivant rue de Bethisy, ils etaient deux cents, agitant leurs epees, pleurant, menacant, et les groupes du peuple qui les regardaient passer gardaient le silence. Le bruit de l'attentat se repandit avec une rapidite inouie; en moins d'une heure, une effervescence extraordinaire enfievra Paris; les bourgeois sortirent en armes a tous les carrefours, des danses s'organiserent; en d'autres endroits, des pretres, montes sur des bornes, expliquerent au peuple que Dieu venait de frapper un ennemi de l'Eglise. A l'hotel Bethisy et dans les environs, plus de mille huguenots s'etaient rassembles et organises, ne doutant pas qu'on voulut tuer l'amiral et decides a le defendre en bataille rangee. Cette multitude de gentilshommes exasperes emplissait la cour de l'hotel et, refluant par les portes grandes ouvertes, occupait toute la rue. Cependant, le calme se retablit peu a peu, et les epees rentrerent dans les fourreaux lorsque le bruit se fut repandu que le meurtrier de l'amiral etait un vulgaire coquin et non un stipendie du chanoine Villemur, comme on l'avait pense. Le calme devint de l'apaisement lorsqu'on sut que les blessures, n'etaient nullement mortelles. Malgre ce calme et cet apaisement, un grand nombre de huguenots s'enquirent, sur l'heure meme, des logements qui etaient a louer dans la rue de Bethisy, voulant etre prets, jour et nuit. a courir au secours de leur chef. Vers deux heures, il y eut un remous dans cette foule qui continuait a stationner dans la rue. Une litiere venait d'apparaitre au bout de la rue; elle etait precedee et suivie d'une demi-compagnie d'arquebusiers. "Le roi! Le roi!..." Toutes les tetes se decouvrirent. Mais la douleur et l'indignation l'emportant sur le respect, on cria: "Vengeance!" La litiere, avant d'entrer dans l'hotel, s'arreta un moment. Et, alors, on put voir qu'elle contenait le roi, Catherine et le duc d'Anjou. Charles IX, pale, sombre, agite, se pencha vers le groupe de gentilshommes le plus rapproche de lui. --Messieurs, dit-il, autant que vous, je desire la vengeance; plus que vous, j'y suis engage, car l'amiral est mon hote; tenez-vous donc en paix, le meurtrier sera saisi et livre a un chatiment memorable... Des cris frenetiques de: "Vive le roi!" s'eleverent alors. Charles IX etait au jeu de paume et dirigeait la partie contre le camp oppose, a la tete duquel se trouvait M. de Teligny, gendre de l'amiral, lorsque le baron de Pont etait arrive en courant, tout bouleverse, des larmes plein les yeux. --Sire, on vient de tuer M. l'amiral! Charles IX, qui s'appretait a envoyer la balle, demeura un instant immobile, comme frappe de stupeur. Deja, Teligny, Henri de Bearn, Conde et quelques autres huguenots, qui avaient entendu, s'etaient precipites au-dehors et avaient pris le chemin de la rue de Bethisy. --Par la mort-Dieu, fit enfin le roi, que nous dites-vous la, monsieur! --La verite, sire! La triste verite!... Et il raconta la scene du cloitre Saint-Germain-l'Auxerrois. Charles jeta furieusement sa raquette. --C'en est trop! cria-t-il. Il ne se passe pas de jour qu'on ne tue. Ah! messieurs les Parisiens, vous ne voulez faire qu'a votre tete? Et moi, qui suis le roi, je n'en ferai qu'a la mienne! Voila qu'on me tue mes chefs d'armee a present! Et il rentra precipitamment dans le Louvre en disant: --Qu'on me fasse venir M. de Birague et M. le grand prevot. Le grand prevot se trouvait au Louvre; il se presenta aussitot dans le cabinet du roi. --Monsieur, dit Charles IX au grand prevot, je vous donne trois jours pour trouver le meurtrier de mon digne pere, l'amiral Coligny. --Mais, sire... --Allez, monsieur, allez! vocifera le roi. Trois tours vous entendez? Et, si vous ne trouvez pas, je croirai que vous etes complice et je ferai votre proces! Le grand prevot se retira dans une inexprimable epouvante. Le chancelier de Birague arriva au bout d'une heure pendant laquelle Charles IX se promena febrilement dans son cabinet. --Monsieur, lui dit Charles IX, quelles peines avons-nous edictees contre les bourgeois porteurs d'armes? --L'amende d'abord, sire, l'amende proportionnee a la richesse du coupable; puis, la prison. --Eh bien, monsieur, je veux qu'aujourd'hui vous fassiez creer un nouvel edit, que veuillez faire enregistrer. Le chancelier, courbe, attendait. Le roi prononca: "Tout porteur d'armes visibles, arquebuses, epees dagues, pistolets, arbaletes, hallebardes ou piques sera saisi sans autre proces et embastille pour dix ans; ses biens, s'il en a, confisques. Tout porteur d'armes cachees sous le manteau, sera conduit aux fourches patibulaires de sa juridiction et pendu, apres douze heures pour tout delai, afin qu'il puisse faire penitence et se reconcilier avec Dieu, s'il est en etat de peche mortel. --Sire, dit Birague, l'edit sera crie aujourd'hui. Mais Votre Majeste veut-elle me permettre une observation? --Faites, monsieur. --L'edit concerne tous les Parisiens, sans exception? --Oui, monsieur: hormis les gentilshommes. --Tres bien, sire; seulement, je ferai remarquer a Votre Majeste que, depuis quelque temps, il n'est pas un Parisien qui se montre sans armes, dans les rues. --Voila qui prouve combien nos commandements royaux sont respectes. Que voulez-vous dire? Qu'il sera difficile d'arreter tous les Parisiens armes? On les arretera, s'il le faut!... D'ailleurs, rassurez-vous, monsieur le chancelier; quelques exemples suffiront, deux bonnes douzaines de pendus, accroches a nos fourches, inspireront de salutaires reflexions. Allez, mon sieur. Birague s'inclina et sortit. --Messieurs, continua le roi en s'adressant a ses courtisans, je veux qu'on fasse bon visage aux huguenots, et, si l'on tire l'epee, que ce soit pour notre service et le bien du royaume, et non pour continuer des guerres intestines. Les huguenots sont maintenant de nos amis, je veux qu'on le sache! La-dessus, Charles IX fit un signe et la foule des courtisans s'empressa de sortir. Le roi, demeure seul, se jeta dans un fauteuil et se mit a songer: "Par la mort-Dieu, je voudrais que la peste etouffat le truand qui a tire sur l'amiral!... Voila la campagne retardee... Et, pourtant, mon salut est dans cette guerre qui entrainera hors du royaume tous les huguenots, a la suite de leur chef... Qu'ils s'en aillent guerroyer aux Pays-Bas, et voila ma tranquillite assuree. Combien en reviendra-t-il?... Coligny me trahit-il comme madame la reine le pretend? C'est possible! Mais la meilleure maniere de me debarrasser de lui et de tous ses acolytes, n'etait-ce pas de lui donner une armee pour l'envoyer loin du royaume? Lui parti, Henri de Bearn tenu en laisse par Margot, qui m'aime, je n'avais plus que Guise devant moi, et j'en eusse fait bon marche... Voila ma politique, a moi. Elle vaut bien celle de ma mere!..." Charles IX demeura enferme deux heures dans son cabinet, montrant par la la douleur que lui causait l'evenement. Puis, ayant dine en hate, il fit savoir a Catherine et a son frere, le duc d'Anjou, qu'ils eussent a se preparer pour l'accompagner chez l'amiral. Bientot, la litiere se mit en route, escortee par une compagnie que commandait de Cosseins, le capitaine des gardes du roi. Pendant tout le trajet, le duc d'Anjou et Catherine affecterent de parler continuellement d'un miracle qu'on avait constate, a Saint-Germain-l'Auxerrois: Trois jours auparavant, le mardi, de grand matin, le sacristain, etant entre dans l'eglise, avait vu le benitier tout plein de sang, alors que, la veille au soir, il etait rempli d'eau. Il s'agissait d'un miracle. Et tout ce sang avait ete pieusement recueilli dans des ampoules, qu'on avait portees a Notre-Dame. A ce signe, il etait impossible de ne pas connaitre la volonte divine: Dieu voulait du sang! Charles IX avait ecoute tout cet entretien, sombre et silencieux, se demandant peut-etre s'il n'etait pas dans l'erreur, et si le temps n'etait pas venu de donner satisfaction a Dieu. Cependant, lorsque la litiere arriva devant l'hotel de Coligny, le roi, secouant la tete, parut se reprendre, et, se penchant, prononca les paroles que nous avons signalees et qui furent accueillies par des cris frenetiques de: "Vive le roi!". Coligny etait couche lorsque Charles IX, Henri d'Anjou et Catherine entrerent dans sa chambre. La pale figure du blesse rayonna de joie. Le roi courut a lui et l'embrassa en disant: --J'espere que ce miserable se balancera bientot au bout d'une corde. J'espere que votre precieuse vie n'est pas en danger. --Sire, dit Ambroise Pare qui se trouvait pres du lit, je reponds de la vie de M. l'amiral. Dans quinze jours, il sera sur pied... --Sire, dit a son tour Coligny, la joie que me cause la marque d'interet qui m'est donnee par mon roi fera beaucoup pour ma guerison. --Monsieur l'amiral, fit le duc d'Anjou, vous me voyez tout morfondu du mal qui vous arrive... --Dieu nous conserve le chef illustre et loyal serviteur, en qui nous avons mis toute notre confiance! fit Catherine, qui essuyait ses larmes. A ces mots, il y eut, dans la chambre remplie de gentilshommes, un grand murmure de satisfaction. Malgre les recommandations d'Ambroise Pare, on cria: "Vive le roi! Vive la reine! Et vive le duc d'Anjou!..." Enfin, la chambre du blesse se vida. Autour du lit demeurerent seuls les trois augustes visiteurs, Henri de Navarre, Teligny et sa femme, Louise de Coligny. La visite se prolongea une heure, au bout de laquelle le roi se retira en disant qu'il reviendrait le surlendemain, dimanche. --Monsieur de Cosseins. appela-t-il a haute voix, pour que tout le monde put l'entendre. --Sire? fit le capitaine des gardes en s'approchant. --Combien d'hommes avez-vous avec vous? --Une compagnie, sire! --Bon! Cela vous suffit-il pour defendre cet hotel en cas d'attaque? --Sire, avec ma compagnie, je tiendrais contre trois mille assaillants bien organises. --Bien! Vous demeurerez donc ici, je vous commets a la garde de cet hotel, vous me repondez de la vie de l'amiral sur la votre... --Mais, sire, qui vous escortera pour rentrer au Louvre? Charles IX, d'un geste large, designa les huguenots qui remplissaient la cour. --Ces dignes gentilshommes voudront bien, pour une fois, composer mon escorte et, jamais, je n'en aurai eu de plus belle. Il y eut alors une telle clameur de vivats, un tel enthousiasme, qu'il sembla que l'hotel allait crouler... Charles IX etait radieux. Catherine avait echange un rapide regard avec le duc d'Anjou, et dissimulait la joie terrible qui la faisait palpiter. En effet, l'hotel Coligny se trouvait ainsi degarni de huguenots et occupe par Cosseins, qu'elle se flattait de faire obeir au premier signe. Les gentilshommes huguenots s'organiserent aussitot pour faire escorte au roi. Ils tirerent l'epee et se placerent en rangs, comme des soldats a la parade. Ce fut ainsi, au milieu d'un millier de huguenots, parmi les acclamations, que le roi rentra au Louvre. Le soir, il y eut un grand diner pour celebrer l'heureuse issue de l'evenement, qui avait failli etre mortel. La campagne projetee s'ouvrirait, des que Coligny pourrait partir, c'est-a-dire dans une quinzaine de jours. Il voulut jouer avec des cartes un jeu nouveau qu'on venait d'inventer, et perdit, contre le Bearnais, deux cents ecus, en riant de tout son coeur. Le roi de Navarre empocha les deux cents ecus avec une grimace de satisfaction et dit a la jeune reine, sa femme: --Si cela continue ainsi, ma mie, nous deviendrons riches, et cela me changera un peu. Margot regarda autour d'elle avec inquietude et murmura: --Sire, prenez garde! --A quoi?... Charles est de bonne foi, j'en jurerais! --Peut-etre, mais regardez la reine... jamais je ne l'ai vue aussi souriante... Prenez garde, sire! Catherine de Medicis, en effet, paraissait toute a la joie. A dix heures, elle se retira dans son appartement, en disant a haute voix: --Bonne nuit, messieurs de la reforme, je vais prier pour vous... A minuit, tout paraissait dormir dans le Louvre... XXV LA NUIT TERRIBLE Le roi etait couche depuis une heure et ne dormait pas encore... Il meditait. Et, chez cet etre maladif, nerveux a l'exces, la meditation prenait tout naturellement sa forme la plus poetique et peut-etre la plus feconde c'est-a-dire la forme imaginative. Ce n'etaient pas des raisonnements qui se presentaient a son esprit, mais des images. Il revoyait la foule tumultueuse des huguenots ces visages bouleverses de fureur, ces epees qui s'agitaient dans la rue de Bethisy, puis l'apaisement, des qu'il avait promis de venger l'amiral. Et l'ovation de la journee, ce triomphe qu'on lui avait decerne, lui inspirait autant de reconnaissance que de fierte. Charles avait vingt ans: c'etait un enfant. C'etait un roi. Double raison pour excuser en lui l'egoiste vanite d'avoir entendu tant de cris qui se traduisaient par ce mot: "Vive moi!..." Puis, il revoyait Coligny tout pale dans son lit, et il repoussait l'idee que cette physionomie severe, mais loyale, put etre une figure de traitre. Presque aussitot une image en appelant une autre, c'etait sa mere qui passait sur l'ecran de son imagination. Rassure par l'image de Coligny, il fremissait devant celle de sa mere... Et il evitait de se demander pourquoi. Guise lui apparaissait alors, eclatant d'orgueil, rayonnant de beaute, magnifique, souriant et vigoureux, autant que lui, pauvre petit roi, etait chetif, triste et maladif... "Oui certes. Guise serait un roi plus royal que moi!...", et une revolte le faisait se redresser. Puis, il s'apaisait en appelant a son aide le tableau de l'armee partant pour la guerre, la multitude des hommes d'armes defilant devant lui, Coligny, les huguenots, et Conde, Guise, tous, tous ceux qu'il redoutait de lui-meme ou qu'on lui avait appris a redouter, tous, jusqu'a son frere d'Anjou, s'en allant aux pays lointains d'ou, peut-etre, ils ne reviendraient pas... C'etait sa grande trouvaille, cela. C'etait sa politique. Et alors, autour de lui, la paix, la tranquillite, l'amour de Marie Touchet. Charles ferma les yeux et sourit doucement. Alors, le sommeil le gagna. C'etait ainsi toutes les nuits; les reveries qui precedent le sommeil chez tout homme qui s'endort, aboutissent fatalement au point central de ses inquietudes du jour. Chez Charles, apres des meandres, la reverie aboutissait toujours a Marie Touchet. Charles etait donc dans cet etat ou la vie reelle se fond en une sorte de torpeur, lorsqu'un grattement, a une porte, le ramena violemment a la conscience des choses qui l'entouraient. Il se souleva sur un coude et ecouta. Il y avait trois portes a sa chambre: une grande, qu'on ouvrait a deux battants, pour laisser entrer les courtisans au moment de son lever, et deux petites. L'une de celles-ci donnait sur un cabinet particulier par ou le roi pouvait passer dans sa salle a manger. L'autre donnait sur un long et etroit couloir derobe, dont deux personnes seules, au Louvre, pouvaient faire usage: sa mere et lui. C'est a cette derniere porte qu'on venait de gratter. Charles sauta a bas de son lit, alla a la porte et demanda: --Est-ce vous, madame? --Oui, sire: il faut que je vous parle sur l'heure. Le roi ne s'etait pas trompe: c'etait bien Catherine de Medicis qui venait le reveiller. Il eut un geste d'ennui puis s'habilla en hate, placa un poignard a sa ceinture, et ouvrit. Catherine de Medicis entra, et, sans autre explication: --Mon fils, en ce moment, M. le chancelier de Birague, M. Gondi, le duc de Nevers, le marechal de Tavannes et votre frere, Henri d'Anjou, sont reunis dans mon oratoire pour y prendre des decisions propres a vous sauver, a sauver l'Etat. Et ils attendent le roi pour lui soumettre le resultat de leur deliberation. Charles IX demeura un instant stupefait. --Madame, dit-il enfin, si je ne connaissais toute votre fermete d'esprit, je me demanderais si une vision n'a pas trouble votre bon sens. Quoi, madame! vous me venez eveiller une heure apres minuit pour me dire que ces messieurs deliberent! De quel droit deliberent-ils? Qui les a convoques? Quel danger me menace et menace l'Etat? Eh bien, qu'ils deliberent donc et me laissent dormir en paix!... --Charles, dit froidement Catherine, ne vous couchez pas. Ou bien, ce sera peut-etre pour la derniere fois. Le roi se retourna vivement vers elle. Ses yeux avaient pris cette expression de terreur, ses joues, cette paleur plombee qu'il avait au moment de ses crises. --Que se passe-t-il donc? balbutia Charles IX. --Il se passe que vous avez heureusement des amis qui veillent sur vous. Il se passe que, sous quarante-huit heures au plus tard, le Louvre doit etre envahi, le roi massacre, moi exilee. Il se passe que les vaillants serviteurs que je viens de vous nommer sont venus m'avertir, et qu'a mon tour je vous avertis. Maintenant, sire, recouchez-vous, si vous voulez: je vais prevenir ces amis devoues que leur deliberation est inutile et que le roi veut dormir en paix... --Le Louvre envahi! Le roi massacre! repetait Charles en passant ses mains sur son front jaune. Quelle folie! Catherine le saisit par un bras qu'elle serra nerveusement. --Charles, dit-elle d'une voix sombre, vous vous defiez de votre mere, de votre frere, de ceux qui vous aiment et dont l'interet meme, a defaut de leur affection, vous garantit le devouement. Ce qui est de la folie, c'est de vous livrer pieds et poings lies a ces maudits heretiques, qui ont horreur de notre religion, et qui, pour en arriver a leurs fins, sont obliges de commencer par tuer le fils aine de l'Eglise... Qu'avez-vous fait, Charles? Vous avez comble ces gens-la des marques de votre affection, au point que la chretiente catholique du royaume est reduite au desespoir, au point que trois mille seigneurs catholiques. Guise en tete, ont pris la resolution de sauver la France et l'Eglise malgre vous!... Vous voila donc pris entre ces deux forces egalement redoutables: les huguenots, remplis d'orgueil et resolus a nous imposer la reforme; les catholiques, desesperes, furieux, accules a la revolte supreme. L'instant est grave, sire! Si grave que je me demande si, sur le point de tout perdre, honneur et couronne, nous ne ferions pas bien de sauver tout au moins notre vie en prenant la fuite! Votre attitude d'aujourd'hui a mis le feu aux poudres. En jurant publiquement, en pleine rue, de venger un malheureux coup d'arquebuse qui a effleure le cher amiral, vous avez souleve le peuple entier. En faisant crier l'edit qui desarme les bourgeois, vous avez accredite le bruit que vous voulez faire massacrer les Parisiens par les huguenots. En vous faisant escorter par les heretiques, vous avez signifie aux gentilshommes catholiques qu'ils ne vous etaient plus rien, et que, sous peu, il leur faudrait ceder le pas aux huguenots. Voila ce que vous avez fait, sire! O mon Dieu! ajouta-t-elle tout a coup en levant les bras, eclairez le roi, et dites-lui, vous, puisqu'il se mefie de sa mere, dites-lui que l'heure est venue de mourir ou de tuer! --Tuer! Toujours tuer!... Qui faut-il tuer? --Coligny! --Jamais! Charles se redressa, livide, hagard. Les paroles de sa mere lui donnaient le vertige. Une exorbitante terreur s'etait emparee de lui. Il jetait autour de lui des regards de fou, et sa main s'incrustait au manche de son poignard. Mais la pensee de ce proces terrible qu'il faudrait faire a l'amiral (car, dans son esprit, c'etait de cela qu'il s'agissait) lui causait une insurmontable horreur. Il est vrai qu'il avait quelque temps cru sa mere; il avait admis que l'amiral conspirait contre lui. Mais les preuves de l'innocence du vieux chef s'etaient accumulees si nombreuses, si evidentes dans son esprit, qu'il avait du se rendre a cette evidence. --Vous m'aviez dit, continua-t-il, que j'aurais les preuves de la trahison de Coligny et des huguenots. Ou sont-elles, ces preuves? --Vous voulez des preuves? Vous en aurez! --Et quand cela? --Demain matin: pas plus tard. Ecoutez. Je suis parvenue a faire saisir deux aventuriers qui ont surpris bien des secrets et qui en savent long a la fois sur Guise, sur Montmorency et sur Coligny. L'un d'eux est ce jeune homme, le chevalier de Pardaillan, qui vint au Louvre en compagnie du marechal, et qui eut une si etrange attitude. L'autre est son pere. Je tiens ces deux hommes. Demain matin, ils vont etre interroges au Temple, ou ils sont prisonniers. Je vous apporterai le proces-verbal de l'interrogatoire et vous verrez que Coligny n'est venu a Paris que pour vous frapper! La reine parlait avec une telle force de conviction que Charles, deja terrorise, se sentit cette fois convaincu. Toutefois, il ne voulut pas avoir l'air de ceder et dit avec une fermete apparente: --C'est bien, madame, demain, je veux lire moi-meme l'interrogatoire de ces Pardaillan. --Ce n'est pas tout, mon fils! reprit Catherine avec plus d'energie encore. Je vous ai dit que Tavannes se trouve dans mon oratoire, et vous m'avez dit, vous, que vous vous defiez du marechal... Eh bien, moi aussi, je m'en defie! Seulement, je ne me contente pas de supposer, moi. Je vais droit au but et je cherche a savoir la verite: je la sais! --Il y a donc une verite sur Tavannes! --Une terrible verite: savez-vous pourquoi le marechal de Tavannes est au Louvre? C'est Henri de Guise qui l'a envoye!... Ainsi cet homme, qui commande aux trois quarts de la garnison de Paris, qui, d'un geste, peut faire marcher quatre mille soldats sur le Louvre, cet homme appartient a Guise! Et que vient-il faire en notre conseil? S'assurer que vous etes vraiment le roi, que vous allez prendre les mesures propres a sauver votre trone, votre vie et l'Eglise!... Faute de quoi, c'est Guise qui les prendra ces mesures. Mais lui ne sauvera que l'Eglise... Quant a votre trone et a votre vie, vous devrez lui demander merci. Ah! Charles... mon fils... mon roi!... du courage, par le sang du Christ! Voyez les huguenots qui s'appretent a une supreme entreprise! Voyez Guise, qui attend de vous un moment de defaillance pour se faire elire capitaine general et marcher sur vous... sur le roi, ami des heretiques!... --Par l'enfer! gronda Charles en se relevant. Ah! pour ceux-la, pas d'hesitation! Je n'ai que trop bien compris leur trahison. Je veux que, sur l'heure meme, on arrete Guise en son hotel! Je veux qu'on arrete Tavannes dans votre oratoire... --Sire! Sire! cria Catherine en s'elancant et en placant sa main sur la bouche du roi, pour l'empecher d'appeler. --Eh! madame! etes-vous donc aussi avec eux? dit Charles en se debarrassant de l'etreinte. --Charles, qu'allez-vous faire? Ou sont vos gardes pour arreter Guise? Sachez que Paris tout entier se levera pour le defendre. Ce n'est pas seulement du courage et de l'energie qu'il faut ici, c'est de la prudence! Laissez Guise s'endormir dans sa securite, et nous le rattraperons bien tot ou tard. L'essentiel est qu'il ne puisse rien faire cette nuit, ni demain; et, pour cela, il faut qu'il sache par Tavannes que vous etes decide a sauver l'Eglise!... Venez, Charles, venez, mon fils... allons jouer ensemble la partie supreme qui doit raffermir sur votre tete cette couronne chancelante! Catherine paraissait transfiguree par l'enthousiasme. Jamais le roi ne l'avait vue si forte, si vaillante, avec un visage enflamme, des yeux ou roulaient des pensees tragiques. Et lui, chetif, malingre, suant l'epouvante et la fievre, il se sentit pres d'elle comme un petit enfant. Elle l'avait pris par la main et l'entrainait avec une irresistible vigueur. La reine atteignit son oratoire, ouvrit brusquement la porte et s'effaca devant Charles IX, qui entra le premier. --Le roi! dit Tavannes. Les autres se leverent, s'inclinerent, demeurerent courbes. Charles IX avait repris assez d'empire sur lui-meme pour paraitre calme. --Messieurs, dit-il, je vous remercie de vous etre rendus a mon appel..." Ce trait d'audace etait presque un trait de genie, et Catherine regarda son fils avec etonnement. --Asseyez-vous, messieurs, continua Charles, et deliberons sur les affaires presentes. Parlez le premier, monsieur le chancelier. --Sire, dit Birague, j'ai fait crier aujourd'hui l'edit qui defend aux Parisiens de sortir armes dans les rues. Or, a mesure que cet edit se criait, les rues de Paris se sont remplies de gens en armes. Les capitaines de quartier ont rassemble leurs hommes et, a l'heure qu'il est, il y a, dans chaque maison, des soldats prets a occuper les carrefours. J'estime, sire, qu'il nous est impossible de resister a une pareille force. Si M. de Coligny est encore vivant d'ici vingt-quatre heures, il ne restera plus pierre sur pierre dans Paris. --Votre avis est donc que nous devons arreter M. l'amiral et instruire son proces? --Mon avis, sire, est qu'on doit executer M. de Coligny seance tenante et sans autre forme de proces. Le roi ne montra aucune surprise. Seulement, il devint un peu plus pale, et ses yeux parurent encore plus vitreux que d'habitude. --Et vous, monsieur de Nevers? --Moi, dit le duc de Nevers, j'ai vu ce soir des bandes de huguenots qui, hautement, accusaient Votre Majeste de jouer double jeu. J'ai vu ces memes huguenots tout pales et deconfits au moment ou ils ont su que l'amiral avait ete tue; ils se preparaient tous a prendre la fuite. Puis, lorsqu'ils ont connu la verite, plus insolents que jamais, ils ont decide qu'il fallait exterminer les catholiques, de crainte d'etre extermines par eux; qu'on tue Coligny, et tout danger est conjure. Tavannes, interroge, fit une reponse pareille. Le duc d'Anjou assura que le marechal de Montmorency, a la tete des politiques, allait se reunir aux huguenots, pour accabler le roi et Paris. Gondi, dans un beau mouvement de colere, dit qu'il etait pret a etrangler l'amiral de ses propres mains. Catherine ne disait rien. Elle ecoutait et souriait. Seulement, quand tous eurent parle, quand elle vit Charles IX si pale qu'on eut dit un spectre, ses levres blanches agitees d'un tremblement convulsif, elle se tourna vers lui et prononca: --Sire, nous ici presents, et toute la chretiente comme nous, attendons le mot qui doit nous sauver. --Vous voulez donc que l'amiral meure? begaya Charles. --Qu'il meure! dirent-ils tous d'une voix. Le roi se leva de son siege et se mit a marcher a pas precipites dans l'oratoire, essuyant, a grands revers de main, l'abondante sueur qui coulait sur son visage. Catherine le suivait des yeux dans ses evolutions. Sa main, cette main de femme encore fine et belle, s'etait crispee au manche de la dague qu'elle portait toujours a sa ceinture. Une double flamme d'un feu sombre jaillissait de ses prunelles grises; ses sourcils s'etaient contractes; toute sa personne se raidissait dans une tension de volonte portee au paroxysme. Charles IX allait et venait, murmurant des mots sans suite. La reine le vit s'arreter au pied du grand Christ d'argent massif sur sa croix d'ebene. Catherine fit trois pas, et, levant ses deux bras vers la croix, d'une voix rauque, empreinte d'une etrange exaltation, elle cria: --Maudis-moi, Seigneur! Maudis-moi d'avoir porte dans mes flancs un fils qui meprise ta loi, resiste a tes ordres et, sous ton divin regard, songe a jeter bas ton temple!... Charles, les cheveux herisses, recula et gronda: --Vous blasphemez, madame!... --Maudis-moi, Seigneur! continua Catherine fanatisee par l'exces de l'effort, maudis-moi de ne pas trouver les paroles qui doivent convaincre le roi de France! --Assez! Assez, madame!... Que voulez-vous?... --La mort de l'Antechrist. --La mort de Coligny! murmura Charles. --Ah! cria Catherine d'une voix eclatante, vous voyez bien que vous le nommez!... Oui, sire, vous le savez comme nous tous, l'Antechrist, c'est l'hypocrite qui nous a tue plus de six mille braves en tant de batailles, qui nous fait une guerre acharnee, qui, dans Paris meme, exalte l'orgueil de ses demons et fomente la destruction de la sainte Eglise! --C'est mon hote, madame!... Messieurs, songez-y... --C'est l'enfer qui nous attend tous s'il vit! rugit Catherine. --Moi, je retourne en Italie, dit Gondi. Le salut de mon ame avant tout! --Sire, fit le chancelier de Birague, daigne Votre Majeste me permettre de me retirer sur mes terres... --Par le tonnerre du Ciel! vocifera Tavannes, je vais offrir mon epee au duc d'Albe! --Partez! gronda Catherine. Partez donc tous! Que l'exode des fils de France commence donc! Malheur! Malheur sur nous! Charles, ta mere demeurera seule avec toi et mourra sous tes yeux, te couvrant de son corps avant que les heretiques ne te frappent!... Et, se rapprochant de lui, elle lui glissa dans l'oreille: --Avant qu'Henri de Guise ne soit proclame roi de France, pour avoir arrache le royaume aux huguenots!... --Vous le voulez! haleta Charles IX. Vous le voulez tous!... Eh bien, tuez-le! Tuez l'amiral! Tuez mon hote! Tuez celui que j'appelle mon pere! Mais, par l'enfer, tuez aussi tous les huguenots de France, afin qu'il n'en reste pas un pour me reprocher ma felonie! Tuez! Tuez tout! Tuez!... Ah!..." Son visage se convulsa. Et ce rire sombre, fantastique et terrible, qui, parfois, eclatait sur ses levres, le secoua de frissons convulsifs. --Enfin! avait hurle Catherine avec un accent de joie furieuse. --Enfin! repeta le marechal de Tavannes avec une sorte de contrariete. D'un geste, Catherine les entraina tous dans son cabinet proche de l'oratoire, tandis que le roi tombait dans un fauteuil, luttant desesperement contre la crise qui se dechainait. --Monsieur le marechal, dit alors Catherine en regardant Tavannes en face, je vous charge d'avertir M. de Guise que le roi est decide a sauver l'Eglise et le royaume. Nous comptons sur lui... Tavannes s'inclina. --Allez, messieurs, reprit la reine, voici trois heures qui sonnent; soyez ici demain matin, a huit heures; amenez-moi M. de Guise, M. d'Aumale, M. de Montpensier et M. de Damville; n'oubliez pas le prevot Le Charron. Que, des huit heures, nous soyons tous assembles ici... Le duc d'Anjou demeura seul avec sa mere. Catherine lui prit les deux mains, le regarda longuement avec une profonde tendresse et, d'une voix tres douce, murmura: --Tu seras roi, mon fils! Va te reposer... --Ma foi, dit le futur Henri III en baillant, j'en ai grand besoin, madame. Et il se retira, sans repondre au baiser de sa mere Cette indifference du fils prefere, adore... c'etait le tourment, la plaie secrete de ce coeur de granit... c'etait peut-etre le chatiment. Apres quelques minutes de reverie, Catherine alla ouvrir une porte. Ruggieri parut. Il avait, depuis trois jours, vieilli de dix ans. --Il est temps, dit la reine. Previens Cruce, Kervier Pezou... --Oui, madame, dit Ruggieri d'une voix blanche. --C'est pour la nuit prochaine. Charge-toi du signal. A trois heures apres minuit. L'heure est bonne. Tu placeras quelqu'un aux cloches de Saint-Germain-l'Auxerrois... Ruggieri tressaillit et eut un geste d'horreur. --Es-tu fou? gronda Catherine en haussant les epaules. --J'irai moi-meme, murmura sourdement Ruggieri, le glas de mon fils n'a pas ete sonne... Je le sonnerai!... --Son fils! songea la reine. Mon fils!... Elle eut un geste violent et rude pour ecarter d'importunes pensees et reprit: A propos, qu'as-tu fait de Laura? --Morte, dit Ruggieri. --Et Panigarola? --Je ne sais pas. --Il faudra savoir. Cet homme peut etre dangereux... Ruggieri disparut silencieusement, pale comme un fantome. La reine se mit a sa table. Bien qu'il fut plus de trois heures, elle n'avait nullement sommeil. Elle saisit sa plume et febrilement commenca a ecrire... Mais, bientot, elle s'arreta... la plume tomba de ses mains... son front s'inclina et, d'une voix sourde, a peine perceptible, dans un long et terrible soupir qui gonfla son sein, elle murmura: "C'etait mon fils!" Cependant, Charles IX, la tete en feu, s'etait traine hors de l'oratoire et avait regagne sa chambre a coucher. Il se jeta tout habille en travers de son lit, mais n'y demeura que quelques minutes. Il allait et venait d'un pas tremblant, et parfois soulevait les rideaux de sa fenetre pour voir si le jour ne paraitrait pas. Ses deux levriers favoris, Nysus et Euryalus, le suivaient d'un air inquiet dans ses evolutions. "Que faire pour ne pas penser a cela?" murmurait-il en claquant des dents. Il alluma tout ce qu'il y avait de flambeaux dans la chambre et, allant a un petit meuble vitre, en tira un manuscrit. "Si je travaillais un peu a mon livre?..." Le manuscrit etait tout entier de la main du roi. Il portait ce titre: _La Chasse royale_[1]. Le roi le feuilleta machinalement de ses mains qu'agitaient des tremblements et arriva jusqu'aux dernieres lignes, jusqu'a la derniere phrase. Elle commencait par ces mots: "Lorsque l'animal est hallali..." [Note 1: Revu et corrige par Villeroi, ce livre a ete imprime en 1625.] "Hallali! gronda le roi. Oh! l'infernal et sinistre hallali qui se prepare!..." Il rejeta furieusement le manuscrit au fond du petit meuble. Un gemissement se fit entendre. "Qui est la?" hurla Charles en se retournant, livide. C'etait Nysus, l'un de ses deux chiens, qui sollicitait une caresse. Ils etaient la, tous les deux, le museau pointu en l'air, le regardant et l'interrogeant. "Ah! fit Charles avec un soupir, c'est vous?... Que voulez-vous?... Etes-vous chiens de chasse?... Est-ce la curee que vous reclamez?... Arriere! Arriere! C'est trop de sang!..." Les deux levriers, effares, se reculerent en jetant une plainte. Charles vacilla sur ses jambes, ses mains s'etendirent pour chercher un appui, il tomba. Ses ongles s'incrusterent sur le tapis; ses yeux se convulserent jusqu'a paraitre entierement blancs; sa bouche ecuma... "A moi!... Voici Guise qui m'assassine! Au meurtre!... Qui vient derriere lui?... Coligny! Les huguenots!... A mort! Tuez! Tuez!... Mettez-moi ce Pardaillan au chevalet... Reponds! Que sais-tu?... Cosseins!... Arretez ma mere! Ah! je meurs!..." Il demeura pantelant pendant dix minutes. Puis, se redressant sur ses mains: "Que de sang!... Seigneur! Seigneur!... Voila que je sue du sang, a present!... Maitre Ambroise, sauvez-moi!... Horreur! c'est du sang! J'etouffe! A moi! Oh! ils me laisseront noyer dans le sang!... Fuyons, Marie, fuyons... La... plus haut, dans les tours de Notre-Dame!... Fuyons, Marie... le sang monte toujours... Pendant une heure, le roi se debattit contre la crise, dans l'effroyable cauchemar de sa vision. Puis, il n'eut plus qu'un souffle court et rauque, et tomba d'un morne et profond sommeil... XXVI LA CHAMBRE DE TORTURE Pendant que se deroulaient au Louvre les tragiques incidents de ce formidable et supreme conciliabule que nous avons essaye d'esquisser, les deux Pardaillan, dans leur prison du Temple, sur leur botte de paille, dormaient cote a cote. Car, c'est ce matin-la, samedi 23 aout, qu'ils devaient tous les deux subir la question ordinaire et extraordinaire. Et cela equivalait a une condamnation a mort. Quelle mort!... Les os broyes, les chairs arrachees par des tenailles chauffees a blanc, les jambes serrees dans l'etau mortel, au point que les veines eclatent et que le sang jaillit et gicle!... La chose devait se faire a dix heures du matin. Ils dormaient. Depuis six jours que le chevalier avait rejoint son pere dans ce cachot, les deux prisonniers n'avaient eu aucune nouvelle du dehors. Montluc n'etait pas venu les voir; Peut-etre l'ivrogne les avait-il oublies. Ils ne voyaient meme pas le geolier, car on leur passait a boire et a manger par une sorte de chatiere menagee au bas de la porte. Les trois premiers jours, et quoi que son pere lui en eut dit, le chevalier avait activement cherche un moyen d'evasion. Il avait sonde les murs: leur epaisseur--peut-etre cinq ou six pieds--defiait toute tentative; il eut fallu un an pour arriver a les percer sans le secours des instruments necessaires--et pour aboutir ou? Sans doute dans quelque cachot voisin. Quant a la lucarne, par ou filtrait une lumiere avare de ses rayons, il n'y avait meme pas moyen d'atteindre les barreaux. La porte etait en chene massif, bardee de fer, herissee de clous enormes. L'emploi de la force etant inutile, le chevalier songea a la ruse. Un soir, il se mit a plat ventre, la tete contre la chatiere, appela la sentinelle et lui offrit cinq cents ecus d'or s'il voulait l'aider a sortir, ne doutant pas que le duc de Montmorency ne payat la dette. La sentinelle repondit que M. de Montluc, le gouverneur, avait une telle defiance, qu'il gardait chez lui les clefs des cachots ou se trouvaient les prisonniers les plus importants; que, meme eut-il ces clefs, lui, soldat, n'ouvrirait pas pour tout l'or du royaume, vu qu'il tenait a sa tete plus encore qu'a la richesse. --Tu vois? dit le vieux Pardaillan. Puisque nous n'avons plus que deux ou trois jours a vivre, tachons de les vivre calmement. Ah! si tu m'avais ecoute, chevalier! Si tu avais suivi mes conseils! Or ca, qu'as-tu a soupirer? Regretterais-tu de mourir? --Ma foi oui, monsieur, repondit le chevalier dans la simplicite de son ame. J'aime la vie, je l'avoue. Et puis, il me semble que j'avais un role a jouer et que j'en ai esquisse les premiers gestes a peine. J'eusse voulu etre un de ces hommes simples et dignes qui, la lance au poing, le coeur ferme et l'esprit libre, s'en allaient par le monde, afin de terroriser les mechants et de reconforter les faibles! C'est en devisant de ces choses que les deux Pardaillan--evitant avec soin de parler de Loise, l'un pour ne pas eveiller une supreme douleur chez son fils, l'autre pour ne pas pleurer,--atteignirent la nuit du vendredi, la derniere nuit. Comme tous les soirs, ils s'endormirent paisiblement. Comme tous les matins, le vieux Pardaillan se reveilla le premier, vers six heures. Un mince filet de jour se jouait sur le visage du chevalier; il souriait, revant sans doute de Loise. Le routier le contempla avec une inexprimable expression de tendresse et de douleur. L'heure terrible etait arrivee. Un leger mouvement qu'il fit reveilla le jeune homme. Il ouvrit les yeux et vit son pere, penche sur lui. Alors, chacun d'eux fremit jusqu'au plus profond de l'etre, et chacun s'efforca de garder un visage serein. Ils ne se dirent rien. Que se fussent-ils dit a ce moment supreme? Enfin, apres des heures qui leur parurent des minutes, ils entendirent dans le couloir un bruit de pas nombreux. Ils s'etreignirent silencieusement, d'une longue etreinte d'adieu. La porte s'ouvrit. Montluc parut. Il avait une escorte de vingt arquebusiers. Montluc fit un signe: les gardes entourerent les deux Pardaillan, qui eurent un dernier eclair de joie sombre en voyant que, jusqu'au bout, ils seraient ensemble. On se mit en marche. Le chevalier constata qu'au bout du couloir il y avait d'autres gardes qui attendaient; toute la garnison du Temple--soixante soldats--etait sur pied. On descendit un escalier de pierre. On s'enfonca dans les entrailles de la vieille prison. Enfin, on penetra dans une vaste piece dallee. C'etait la chambre de torture. Le bourreau-jure etait la. Pres de lui, se trouvait un homme qu'a la lueur des torches le chevalier reconnut aussitot--: c'etait Maurevert. Le chevalier tourna la tete vers son pere et sourit. Maurevert etait livide et tremblant de haine impatiente. Trente arquebusiers se rangerent autour de la salle aux voutes surbaissees. De six en six hommes, il y avait une torche. Les Pardaillan virent tout cela d'un coup d'oeil. Ils virent le chevalet de torture, avec ses ais, ses cordes, les coins de bois et le maillet poses sur une dalle; ils virent un brasier ou chauffaient des fers, des tenailles. Ils virent le bourreau qui donnait des instructions a deux hommes: ses aides; ils virent Montluc qui causait avec Maurevert... --Par lequel commencons-nous? demanda Montluc. --Monsieur..., fit le chevalier en avancant d'un pas. Aussitot, dix mains rudes s'abattirent sur lui comme si on eut craint quelque tentative desesperee. --Que voulez-vous? grommela Montluc. --Une grace, dit le chevalier en affermissant sa voix d'un effort terrible. Faites que je sois questionne le premier. --Morbleu! cria le vieux Pardaillan, ce que tu demandes la est injuste. Honneur, a la vieillesse, que diable! --Moi, ca m'est egal, dit Montluc qui interrogea Maurevert du regard. Maurevert chercha les yeux du chevalier; mais le jeune homme avait tourne vers son pere un supreme regard d'adieu. --Le vieux d'abord! gronda Maurevert avec un accent de haine implacable. Il avait devine tout ce que le chevalier allait souffrir en voyant torturer son pere. En meme temps, il recula vivement vers une porte qui donnait sur une sorte de cabinet, ou divers ustensiles etaient ranges. La, dans l'ombre, une femme vetue de noir, le visage couvert d'un long voile, attendait, semblable au genie familier de cet enfer. Elle fit un signe a Maurevert, qui cria: --Allons, bourreau, commence ton office. --Nous disons le plus vieux d'abord? demanda le bourreau d'une voix indifferente. Les deux aides, le bourreau et quelques gardes saisirent le vieux routier. --Mon pere! Mon pere! rugit le chevalier. Et, le desespoir le galvanisant d'une secousse electrique, il se courba, se raidit, se secoua, faisant vaciller et trembler les huit gardes qui essayaient de le maintenir. Il y eut une minute de tumulte et de desordre. Montluc tirait sa dague, et Maurevert cria: "Les chaines! Les chaines!" lorsque, tout a coup, la porte de la chambre des questions s'ouvrit et une voix haletante, une voix de femme, eclatante, domina les bruits de l'affreuse lutte: "Au nom du roi!... Il y a sursis!..." A ce cri "Au nom du roi", tous demeurerent immobiles, jusqu'au bourreau qui laissa tomber les chainettes dont il commencait a lier les jambes du chevalier, jusqu'a Maurevert, qui se mordit les poings pour etouffer un hurlement de rage, jusqu'a Catherine de Medicis qui, dans son ombre, tressaillit violemment. Et tous virent alors une femme, une jeune femme a tournure elegante, modestement vetue, qui jetait un regard de compassion emue et de joie profonde sur les deux condamnes, et qui, les mains jointes, murmurait: "Que benie soit la Vierge Marie, ma sainte patronne, j'arrive a temps! --Marie Touchet! murmura le chevalier qui s'inclina d'un air de grace, d'une simplicite prodigieuse en un tel moment. --Qui etes-vous, madame? demanda Montluc en s'avancant vers la jeune femme. --Je suis une messagere du roi de France, voila tout ce qui vous importe, monsieur! dit Marie Touchet. --Comment etes-vous parvenue ici? Sans repondre, elle tendit un papier que Montluc alla lire a la lueur d'une torche. Il contenait ces mots: _Ordre aux gouverneurs, portiers et tous geoliers du Temple de laisser passer le porteur des presentes jusqu'a la chambre des questions.--Signe: Charles, Roi._ --Et maintenant, lisez ceci! reprit Marie Touchet. Et elle tendit a Montluc stupefait un deuxieme papier sur lequel le roi avait, de sa main, trace cette ligne: _Ordre de surseoir a l'interrogatoire de messieurs de Pardaillan pere et fils.--Signe: Charles, Roi._ Montluc, ayant lu, se tourna vers le sergent qui commandait les gardes et dit: --Emmenez les prisonniers dans leur cachot. Bourreau, tu reviendras quand il plaira au roi. --Un instant, gronda Maurevert. Tout n'est pas dit... --Tout est dit quand le roi ordonne, dit Montluc. Le chevalier et le vieux routier, pendant ces quelques instants, avaient tenu leurs yeux fixes sur Marie Touchet et l'eloquence de leurs regards la remerciait. Ils sortirent, environnes de leurs gardes, deja plus respectueux. Alors Marie Touchet s'eloigna a son tour, pareille a un de ces anges de la legende descendu un instant dans la demeure des demons. Il n'y eut plus dans la lugubre salle que Maurevert et Montluc. --Confiez-moi ces papiers, dit Maurevert. Le roi sera sans doute heureux de votre promptitude a obeir; mais, enfin, s'ils n'etaient pas de lui!... --Ma foi, mon cher monsieur, dit le soudard, qu'ils soient du roi ou d'un autre, peu m'en chaut. Y a-t-il un cachet sur ces papiers? Oui. Ce cachet est-il aux armes du roi? Oui. Le reste ne me regarde pas. Maurevert prit les papiers, et entra dans le cabinet. --J'ai tout entendu, dit la reine en jetant a peine un coup d'oeil sur les papiers. Je connais la personne qui est venue. --Ainsi, c'est bien le roi qui a signe? balbutia Maurevert. Que faire alors? --Obeir. Je vais au Louvre et j'arrangerai la chose Tenez-vous en paix; ce qui est dit est dit; vous aurez ces deux hommes. Dans huit jours, trouvez-vous a mon hotel. D'ici la, voyagez; ne demeurez pas a Paris. Vous avez commis une premiere maladresse en manquant l'amiral. Si vous en commettiez une deuxieme en vous laissant arreter--car on cherche le meurtrier--vous seriez, cette fois, perdu sans recours. --Madame, je crois que mon interet exige que je demeure a Paris. Dans huit jours, d'ailleurs on aura autant d'interet que maintenant a trouver l'auteur de l'arquebusade du cloitre. --Je ne crois pas! dit Catherine avec un sourire livide. Et saisissant le bras de Maurevert: --Je vous couvre, entendez-vous? Votre grande faute n'est pas d'avoir tire sur l'amiral, c'est de l'avoir manque. Mais au surplus, les choses sont mieux ainsi; votre maladresse est peut-etre un coup d'adresse extraordinaire. Obeissez, partez, revenez dans huit jours et vous saurez alors ma pensee. Et, quant a ces deux hommes ne craignez rien: je vous en reponds. --J'obeirai, madame, dit Maurevert Il sortit en se disant: "Je me loge aux abords du Temple et je ne bouge pas de huit jours; je veux voir, moi!..." "Comment et pourquoi la maitresse du roi s'interesse-t-elle a ces deux aventuriers? se demandait Catherine. Comment et pourquoi a-t-elle obtenu cet ordre de sursis?... Je le saurai dans quelques jours. Les Pardaillan ne peuvent m'echapper. Pour aujourd'hui, songeons a la grande besogne!" Comment Marie Touchet avait obtenu ce sursis? C'est ce que nous devons expliquer rapidement. Le valet du roi etait entre a sept heures du matin dans l'appartement de Charles IX et l'avait trouve qui se deshabillait. --Tu vois, avait dit Charles, j'ai passe la nuit a travailler... --Aussi Votre Majeste est-elle a faire peur, dit familierement le valet. --Je vais reparer cela. Je veux dormir jusqu'a onze heures, tu entends? Que personne n'entre ici! Tu diras a mes gentilshommes qu'il n'y aura pas de lever ce matin et que je les attends a mon jeu de paume apres midi. Le valet parti, le roi acheva de se deshabiller, mais pour revetir aussitot un costume de drap, d'apparence bourgeoise. Bientot, par des couloirs et des escaliers derobes, il gagna une cour deserte, atteignit une petite porte situee non loin de l'angle qui avoisine Saint-Germain-l'Auxerrois. C'est par la qu'il passait quand il voulait qu'on le crut au Louvre alors qu'il se promenait dans sa bonne ville, comme un ecolier heureux d'echapper pour quelques heures a la dure contrainte. Des qu'il se trouva dehors, le roi huma a pleins poumons l'air vif de la Seine. Sa poitrine etroite se dilata. Un peu de couleur anima ses joues. Nul n'eut reconnu dans ce petit bourgeois souriant et heureux l'homme qui venait de se debattre dans une crise affreuse contre des visions formidables, le roi qui venait de decreter l'hecatombe des huguenots... Il remonta le cours de la Seine, puis tourna a gauche, atteignit la rue des Barres et penetra dans la maison de Marie Touchet. C'est la qu'apres ces terribles acces, qui faisaient de lui tantot une miserable loque humaine, tantot un fou furieux, c'est la qu'il venait chercher le repos reparateur; c'est la qu'il venait trouver l'apaisement et la douceur, lorsque quelque terrible scene l'avait mis aux prises avec sa mere. Lorsque le roi eut ete introduit dans l'appartement de Marie Touchet, il s'arreta dans l'encadrement de la porte, emerveille par le spectacle qu'il avait sous les yeux: Marie Touchet, assise pres d'une fenetre dont les chassis leves laissaient entrer a flots l'air et la lumiere, etait en deshabille du matin. Son sein etait nu. Et a ce sein se suspendait l'enfant rose, joufflu ses deux petites mains pressant le beau sein blanc qu'il tetait assidument, ses jambes en l'air se livrant a une gymnastique de satisfaction. Marie le contemplait en souriant. Enfin, l'enfant, repu sans doute, s'endormit tout a coup, une goutte de lait au coin des levres. Alors Marie Touchet se leva et le deposa doucement dans le berceau. Et elle demeura la, le visage plein d'admiration. A ce moment, Charles s'avanca sans bruit, la saisit par-derriere dans ses bras et lui mit ses deux mains sur les yeux, en riant comme un gamin qui fait une bonne farce. Marie le reconnut aussitot, mais, se pretant au jeu de son amant, elle s'ecria dans un joli rire: --Qui est la? Quel vilain m'empeche de voir monsieur mon fils? Ah! c'est trop fort. Je m'en plaindrai au roi. --Plains-toi donc! fit Charles en otant ses mains. Et Marie, se jetant dans ses bras, lui tendit ses levres en disant: --Mon cher seigneur, le premier baiser pour moi... Et maintenant, monsieur votre fils. Le roi se pencha sur le berceau. Marie etait pres de lui, penchee aussi. Les deux tetes se touchaient. Toutes les deux exprimaient la meme admiration naive qui chez le roi, se nuancait d'etonnement... Quoi! ce petit etre si fort si beau, c'est mon fils!... Le roi etait perplexe... Il cherchait une place pour embrasser le petit sans l'eveiller et finalement, n'osant pas, chercha les levres de Marie en disant: --Tiens, donne-lui ce baiser... je pourrais lui faire mal, moi! Marie Touchet deposa doucement ses levres sur le front de l'enfant. Puis, tous deux, se relevant, gagnerent sur la pointe des pieds la salle a manger ou le roi se jeta dans un fauteuil en disant: --Je tombe de sommeil et de fatigue... Marie Touchet s'etait assise sur ses genoux et caressait doucement les cheveux de Charles. --Raconte-moi tes peines, disait-elle. Comme tu es pale!... Qui t'a encore tourmente?... J'espere que tu n'as pas eu de crise, au moins?... --Eh bien, si, j'ai encore eu une crise, et elle a ete terrible... Ce qui est affreux, vois-tu, c'est qu'il y a quelque chose de nouveau dans mon mal... Je sens que mon esprit est atteint... ma cervelle se detraque... lorsque je sens la crise venir, il entre en moi comme un souffle de haine furieuse contre l'humanite... Dans ces minutes-la, je voudrais detruire tout ce qui m'entoure, mettre le feu a Paris comme je t'ai dit que cet empereur fit de Rome, frapper, tuer... Ah! Marie, on m'a trop dit que les rois ne sont forts que lorsqu'on les redoute, lorsqu'ils tuent... et cela, vois-tu, m'est entre dans le sang... --Allons, tout cela passera... Il ne te faut qu'un peu de repos... --Oui... du calme... du repos... Mais ou en trouver hormis ici? Je suis entoure de conspirateurs. --N'y songe pas en ce moment. Prends ici, du moins, le peu de repos qui calme ta pauvre chere tete... plains-toi, dis-moi ce que tu as souffert, mais ne me dis pas ce que tu redoutes... Tu es le roi... nul n'oserait te toucher..." Elle parla ainsi longuement de sa voix douce, le bercant, le consolant... Mais, cette fois, le roi ne voulait pas etre console. Trop de choses et des choses trop terribles se preparaient autour de lui. Et, comme il n'osait en parler, il se mit a raconter que le parti des Guises travaillait a sa perte et que sa mere avait decouvert la preuve de la conspiration, et que, ce matin meme, on allait questionner deux dangereux acolytes de Guise. --Voici neuf heures, termina-t-il. Dans une heure, ces maudits Pardaillan auront tout avoue, et je saurai la verite. Marie Touchet jeta un cri. --Tu dis qu'on va questionner deux hommes qui s'appellent Pardaillan? --Oui-da. Ce sont sans doute des serviteurs de Guise. --Sire, s'ecria Marie Touchet, je vous demande grace pour ces deux hommes. --Ca! perds-tu la tete?... --Non, non, mon bon Charles! Ne t'ai-je pas dit que j'ai ete sauvee par deux inconnus qui m'ont dit s'appeler Brisard et La Rochette?... Eh bien, ce sont eux! Ramus a su leurs vrais noms... --Ah! tu vois bien qu'ils conspirent, puisqu'ils cachent leurs noms!... Ecoute, Marie, veux-tu que je sois tue?... --Charles! Mon Charles! Je te jure qu'ils ne peuvent etre coupables! Oh! tu les cherchais pour les combler d'honneurs... et voici qu'on va les questionner!... Ceci est affreux, sire! Ces deux hommes m'ont sauvee! Si je suis vivante, c'est a eux que je le dois. --Marie!... --Non, Charles! Je serais une infame si je laissais livrer au bourreau deux vaillants gentilshommes qui ont risque leur vie pour moi! Ne peux-tu les faire venir au Louvre? les interroger sans l'aide du bourreau? Ils diront tout! Je m'en fais la caution!... --C'est, pardieu! vrai. Pourquoi ne leur parlerais-je pas moi-meme?... Marie, toute tremblante, entraina le roi a un secretaire. --Ecris, dit-elle, ecris un ordre de sursis. Charles ecrivit l'ordre. --Ou sont-ils? demanda-t-elle. --Au Temple. Je vais envoyer... --Non, non! J'y vais! J'y cours! s'ecria Marie Touchet en jetant a la hate une capeline sur sa tete et un manteau sur ses epaules. Donne-moi seulement un sauf-conduit... Charles ecrivit le laisser-passer. Il apposa son cachet sur les deux papiers et les remit a Marie Touchet. --O mon Charles, comme tu es bon... comme je t'aime!... Et elle s'elanca au-dehors, laissant le roi tout effare, mais charme. On sait le reste. Le roi demeura quelques minutes encore dans la paisible maison, alla revoir son fils qui dormait dans son berceau; puis, calme, l'ame purifiee, les yeux brillants, il reprit le chemin du Louvre. XXVII LE MESSIE DE LA SAINTE-INQUISITION La reine, en quittant le Temple, etait rentree secretement au Louvre ou l'attendaient quelques seigneurs a qui elle avait donne rendez-vous pour huit heures. L'ordre de surseoir a l'interrogatoire des Pardailian etait pour elle une grosse deception. En effet, elle avait espere surprendre enfin la preuve de la trahison de Guise. Par avance, elle avait prepare un coup de theatre qui devait mettre Henri de Guise a sa discretion... Passant par un couloir secret, elle arriva a son oratoire. Sa suivante florentine l'attendait. --Qui est la? demanda la reine. --Monseigneur le duc d'Anjou, le jeune duc de Guise le duc d'Aumale, M. de Birague, M. Gondi, le marechal de Tavannes et le marechal de Damville, M. le duc de Nevers et M. le duc de Montpensier. --Ou est Nancey? --Le capitaine est a son poste avec les cent gardes. --Que fait le roi? --Sa Majeste est sortie ce matin de bonne heure; mais tout le monde croit, au Louvre, que le roi dort. Catherine alla soulever une tenture et vit Nancey, son capitaine, l'epee nue a la main. Elle eut un geste de satisfaction et, venant s'asseoir pres d'une petite table qui supportait un lourd missel, elle s'assura que son poignard etait bien en place a portee de sa main, et elle dit: --Fais prevenir M. le duc de Guise que je l'attends. Deux minutes plus tard, le duc, somptueusement vetu comme a son ordinaire, penetrait dans l'oratoire et s'inclinait devant la reine. La reine s'arma de son plus charmant sourire et designa un siege au duc qui, sans se faire prier davantage, s'assit, campa son poing sur la hanche et regarda fixement la souveraine, comme d'egal a egal. --Il se croit deja roi! songea-t-elle. Quel etait donc cet homme qui faisait trembler l'indomptable Catherine? Henri Ier de Lorraine, duc de Guise, etait alors age de vingt-deux ans. Il etait tres beau. C'etait le vivant portrait de sa mere, Anne d'Este, duchesse de Nemours. Il avait donc cette beaute male et reguliere de la superbe Italienne qui avait peut-etre dans les veines un peu du sang de Lucrece Borgia. Cette filiation eclatait sur son visage en orgueil et en dedain. Il s'habillait magnifiquement, entretenait une maison plus fastueuse que celle du roi; il portait au cou un triple collier de perles d'une inestimable valeur, et la garde de son epee etait constellee de diamants; les soieries les plus chatoyantes, les velours les plus fins composaient son costume. Il penchait un peu la tete en arriere et fermait a demi les yeux pour parler aux gens, comme s'il eut voulu laisser tomber sa parole de plus haut. Sa certitude de monter sur le trone de France etait, a cette epoque, absolue. D'ou lui venait cette certitude qui, seule, lui donnait cette superbe confiance, cette morgue fastueuse, cet orgueil intraitable? Nous l'allons dire. Notons, en passant, que ce magnifique cavalier qui eclipsait jusqu'au duc d'Anjou en elegance, que ce type acheve de la beaute, connut toute sa vie la singuliere destinee d'etre outrageusement trompe par sa femme: les amants se succedaient dans son lit, et toujours le duc de Guise montrait la morgue d'un etre a demi divin que le ridicule ne saurait atteindre. Si Henri de Guise tenait de sa mere la beaute du visage et la noblesse outree des attitudes, il tenait de son pere la froide cruaute. Francois de Lorraine, duc de Guise et d'Aumale, prince de Joinville et marquis de Mayenne, avait tue quelquefois pour le seul plaisir de tuer,--comme a Vassy; sans coeur, sans esprit, sans entrailles, tel avait ete l'illustre, le magnanime, le brave Francois de Guise, que les ecrivains se sont toujours efforces de presenter comme un modele de vertu civique et guerriere. La reine, ayant essaye de faire baisser les yeux a son redoutable interlocuteur, resolut d'abattre au moins pour un temps ses esperances. --Monsieur le duc, dit-elle d'une voix glaciale, on vous a sans doute appris que le roi votre maitre s'est decide a debarrasser le royaume des heretiques qui l'encombrent. --Je connais cette resolution, et vous m'en voyez tout heureux, madame, bien qu'elle soit un peu tardive. --Le roi est maitre de choisir son heure. Mieux que les intrigants et les brouillons, il sait l'heure propice pour frapper les ennemis de l'Eglise... et ceux du trone. Guise ne sourcilla pas et continua de sourire. --Le roi, reprit la reine, le roi peut-il compter sur votre concours?... --Vous le savez bien, madame! Mon pere et moi nous avons assez fait pour le salut de la religion pour que je puisse reculer au dernier moment. --Bien, monsieur. De quelle besogne speciale voulez-vous vous charger? --Je prends Coligny, dit froidement Guise; je pretends envoyer sa tete a mon frere le cardinal. Catherine palit. Cette tete, c'est elle qui avait promis de l'envoyer aux inquisiteurs! --Soit! dit-elle. Vous agirez au signal convenu: le tocsin de Saint-Germain-l'Auxerrois. --Est-ce tout, madame? --C'est tout, dit Catherine. Pourtant, comme vous etes le rempart du trone, je pretends vous montrer les precautions que j'ai prises pour le cas ou le Louvre serait attaque par les parpaillots. Nancey! Le capitaine des gardes de la reine parut aussitot. --Nancey, demanda la reine, combien avons-nous d'arquebusiers en ce moment dans le Louvre? --Douze cents, madame. Guise sourit. --Et puis? reprit Catherine en le regardant de cote. --Et puis, continua Nancey, nous avons deux mille Suisses, quatre cents arbaletriers et mille cavaliers loges comme nous avons pu." Cette fois, le front de Guise devint soucieux. --Et puis? reprit la reine. Vous pouvez tout dire devant M. le duc, qui est un fidele serviteur du roi. --Et puis, enfin, nous avons d