The Project Gutenberg EBook of Le Cote de Guermantes, by Marcel Proust This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Le Cote de Guermantes Author: Marcel Proust Release Date: July 23, 2004 [EBook #12999] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COTE DE GUERMANTES *** Produced by Robert Connal, Wilelmina Malliere and the Online Distributed Proofreading Team. From images generously made available by gallica (Bibliotheque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr MARCEL PROUST A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU VII LE COTE DE GUERMANTES (_DEUXIEME PARTIE_) _nrf_ GALLIMARD OEUVRES DE MARCEL PROUST _nrf_ _A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU_ DU COTE DE CHEZ SWANN _(2 vol.)._ A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS _(3 vol_.). LE COTE DE GUERMANTES _(3 vol.)._ SODOME ET GOMORRHE _(2 vol.)_. LA PRISONNIERE _(2 vol_.). ALBERTINE DISPARUE. LE TEMPS RETROUVE _(2 vol_.). PASTICHES ET MELANGES. LES PLAISIRS ET LES JOURS. CHRONIQUES. LETTRES A LA N.R.F. MORCEAUX CHOISIS. UN AMOUR DE SWANN _(edition illustree par Laprade_). * * * * * _Collection in-8 "A la Gerbe_" OEUVRES COMPLETES _(18 vol.)._ Comme je l'avais suppose avant de faire la connaissance de Mme de Villeparisis a Balbec, il y avait une grande difference entre le milieu ou elle vivait et celui de Mme de Guermantes. Mme de Villeparisis etait une de ces femmes qui, nees dans une maison glorieuse, entrees par leur mariage dans une autre qui ne l'etait pas moins, ne jouissent pas cependant d'une grande situation mondaine, et, en dehors de quelques duchesses qui sont leurs nieces ou leurs belles-soeurs, et meme d'une ou deux tetes couronnees, vieilles relations de famille, n'ont dans leur salon qu'un public de troisieme ordre, bourgeoisie, noblesse de province ou taree, dont la presence a depuis longtemps eloigne les gens elegants et snobs qui ne sont pas obliges d'y venir par devoirs de parente ou d'intimite trop ancienne. Certes je n'eus au bout de quelques instants aucune peine a comprendre pourquoi Mme de Villeparisis s'etait trouvee, a Balbec, si bien informee, et mieux que nous-memes, des moindres details du voyage que mon pere faisait alors en Espagne avec M. de Norpois. Mais il n'etait pas possible malgre cela de s'arreter a l'idee que la liaison, depuis plus de vingt ans, de Mme de Villeparisis avec l'Ambassadeur put etre la cause du declassement de la marquise dans un monde ou les femmes les plus brillantes affichaient des amants moins respectables que celui-ci, lequel d'ailleurs n'etait probablement plus depuis longtemps pour la marquise autre chose qu'un vieil ami. Mme de Villeparisis avait-elle eu jadis d'autres aventures? etant alors d'un caractere plus passionne que maintenant, dans une vieillesse apaisee et pieuse qui devait peut-etre pourtant un peu de sa couleur a ces annees ardentes et consumees, n'avait-elle pas su, en province ou elle avait vecu longtemps, eviter certains scandales, inconnus des nouvelles generations, lesquelles en constataient seulement l'effet dans la composition melee et defectueuse d'un salon fait, sans cela, pour etre un des plus purs de tout mediocre alliage? Cette "mauvaise langue" que son neveu lui attribuait lui avait-elle, dans ces temps-la, fait des ennemis? l'avait-elle poussee a profiter de certains succes aupres des hommes pour exercer des vengeances contre des femmes? Tout cela etait possible; et ce n'est pas la facon exquise, sensible--nuancant si delicatement non seulement les expressions mais les intonations--avec laquelle Mme de Villeparisis parlait de la pudeur, de la bonte, qui pouvait infirmer cette supposition; car ceux qui non seulement parlent bien de certaines vertus, mais meme en ressentent le charme et les comprennent a merveille (qui sauront en peindre dans leurs Memoires une digne image), sont souvent issus, mais ne font pas eux-memes partie, de la generation muette, fruste et sans art, qui les pratiqua. Celle-ci se reflete en eux, mais ne s'y continue pas. A la place du caractere qu'elle avait, on trouve une sensibilite, une intelligence, qui ne servent pas a l'action. Et qu'il y eut ou non dans la vie de Mme de Villeparisis de ces scandales qu'eut effaces l'eclat de son nom, c'est cette intelligence, une intelligence presque d'ecrivain de second ordre bien plus que de femme du monde, qui etait certainement la cause de sa decheance mondaine. Sans doute c'etaient des qualites assez peu exaltantes, comme la ponderation et la mesure, que pronait surtout Mme de Villeparisis; mais pour parler de la mesure d'une facon entierement adequate, la mesure ne suffit pas et il faut certains merites d'ecrivains qui supposent une exaltation peu mesuree; j'avais remarque a Balbec que le genie de certains grands artistes restait incompris de Mme de Villeparisis; et qu'elle ne savait que les railler finement, et donner a son incomprehension une forme spirituelle et gracieuse. Mais cet esprit et cette grace, au degre ou ils etaient pousses chez elle, devenaient eux-memes--dans un autre plan, et fussent-ils deployes pour meconnaitre les plus hautes oeuvres--de veritables qualites artistiques. Or, de telles qualites exercent sur toute situation mondaine une action morbide elective, comme disent les medecins, et si desagregeante que les plus solidement assises ont peine a y resister quelques annees. Ce que les artistes appellent intelligence semble pretention pure a la societe elegante qui, incapable de se placer au seul point de vue d'ou ils jugent tout, ne comprenant jamais l'attrait particulier auquel ils cedent en choisissant une expression ou en faisant un rapprochement, eprouve aupres d'eux une fatigue, une irritation d'ou nait tres vite l'antipathie. Pourtant dans sa conversation, et il en est de meme des Memoires d'elle qu'on a publies depuis, Mme de Villeparisis ne montrait qu'une sorte de grace tout a fait mondaine. Ayant passe a cote de grandes choses sans les approfondir, quelquefois sans les distinguer, elle n'avait guere retenu des annees ou elle avait vecu, et qu'elle depeignait d'ailleurs avec beaucoup de justesse et de charme, que ce qu'elles avaient offert de plus frivole. Mais un ouvrage, meme s'il s'applique seulement a des sujets qui ne sont pas intellectuels, est encore une oeuvre de l'intelligence, et pour donner dans un livre, ou dans une causerie qui en differe peu, l'impression achevee de la frivolite, il faut une dose de serieux dont une personne purement frivole serait incapable. Dans certains Memoires ecrits par une femme et consideres comme un chef-d'oeuvre, telle phrase qu'on cite comme un modele de grace legere m'a toujours fait supposer que pour arriver a une telle legerete l'auteur avait du posseder autrefois une science un peu lourde, une culture rebarbative, et que, jeune fille, elle semblait probablement a ses amies un insupportable bas bleu. Et entre certaines qualites litteraires et l'insucces mondain, la connexite est si necessaire, qu'en lisant aujourd'hui les Memoires de Mme de Villeparisis, telle epithete juste, telles metaphores qui se suivent, suffiront au lecteur pour qu'a leur aide il reconstitue le salut profond, mais glacial, que devait adresser a la vieille marquise, dans l'escalier d'une ambassade, telle snob comme Mme Leroi, qui lui cornait peut-etre un carton en allant chez les Guermantes mais ne mettait jamais les pieds dans son salon de peur de s'y declasser parmi toutes ces femmes de medecins ou de notaires. Un bas bleu, Mme de Villeparisis en avait peut-etre ete un dans sa prime jeunesse, et, ivre alors de son savoir, n'avait peut-etre pas su retenir contre des gens du monde moins intelligents et moins instruits qu'elle, des traits aceres que le blesse n'oublie pas. Puis le talent n'est pas un appendice postiche qu'on ajoute artificiellement a ces qualites differentes qui font reussir dans la societe, afin de faire, avec le tout, ce que les gens du monde appellent une "femme complete". Il est le produit vivant d'une certaine complexion morale ou generalement beaucoup de qualites font defaut et ou predomine une sensibilite dont d'autres manifestations que nous ne percevons pas dans un livre peuvent se faire sentir assez vivement au cours de l'existence, par exemple telles curiosites, telles fantaisies, le desir d'aller ici ou la pour son propre plaisir, et non en vue de l'accroissement, du maintien, ou pour le simple fonctionnement des relations mondaines. J'avais vu a Balbec Mme de Villeparisis enfermee entre ses gens et ne jetant pas un coup d'oeil sur les personnes assises dans le hall de l'hotel. Mais j'avais eu le pressentiment que cette abstention n'etait pas de l'indifference, et il parait qu'elle ne s'y etait pas toujours cantonnee. Elle se toquait de connaitre tel ou tel individu qui n'avait aucun titre a etre recu chez elle, parfois parce qu'elle l'avait trouve beau, ou seulement parce qu'on lui avait dit qu'il etait amusant, ou qu'il lui avait semble different des gens qu'elle connaissait, lesquels, a cette epoque ou elle ne les appreciait pas encore parce qu'elle croyait qu'ils ne la lacheraient jamais, appartenaient tous au plus pur faubourg Saint-Germain. Ce boheme, ce petit bourgeois qu'elle avait distingue, elle etait obligee de lui adresser ses invitations, dont il ne pouvait pas apprecier la valeur, avec une insistance qui la depreciait peu a peu aux yeux des snobs habitues a coter un salon d'apres les gens que la maitresse de maison exclut plutot que d'apres ceux qu'elle recoit. Certes, si a un moment donne de sa jeunesse, Mme de Villeparisis, blasee sur la satisfaction d'appartenir a la fine fleur de l'aristocratie, s'etait en quelque sorte amusee a scandaliser les gens parmi lesquels elle vivait, a defaire deliberement sa situation, elle s'etait mise a attacher de l'importance a cette situation apres qu'elle l'eut perdue. Elle avait voulu montrer aux duchesses qu'elle etait plus qu'elles, en disant, en faisant tout ce que celles-ci n'osaient pas dire, n'osaient pas faire. Mais maintenant que celles-ci, sauf celles de sa proche parente, ne venaient plus chez elle, elle se sentait amoindrie et souhaitait encore de regner, mais d'une autre maniere que par l'esprit. Elle eut voulu attirer toutes celles qu'elle avait pris tant de soin d'ecarter. Combien de vies de femmes, vies peu connues d'ailleurs (car chacun, selon son age, a comme un monde different, et la discretion des vieillards empeche les jeunes gens de se faire une idee du passe et d'embrasser tout le cycle), ont ete divisees ainsi en periodes contrastees, la derniere toute employee a reconquerir ce qui dans la deuxieme avait ete si gaiement jete au vent. Jete au vent de quelle maniere? Les jeunes gens se le figurent d'autant moins qu'ils ont sous les yeux une vieille et respectable marquise de Villeparisis et n'ont pas l'idee que la grave memorialiste d'aujourd'hui, si digne sous sa perruque blanche, ait pu etre jadis une gaie soupeuse qui fit peut-etre alors les delices, mangea peut-etre la fortune d'hommes couches depuis dans la tombe; qu'elle se fut employee aussi a defaire, avec une industrie perseverante et naturelle, la situation qu'elle tenait de sa grande naissance ne signifie d'ailleurs nullement que, meme a cette epoque reculee, Mme de Villeparisis n'attachat pas un grand prix a sa situation. De meme l'isolement, l'inaction ou vit un neurasthenique peuvent etre ourdis par lui du matin au soir sans lui paraitre pour cela supportables, et tandis qu'il se depeche d'ajouter une nouvelle maille au filet qui le retient prisonnier, il est possible qu'il ne reve que bals, chasses et voyages. Nous travaillons a tout moment a donner sa forme a notre vie, mais en copiant malgre nous comme un dessin les traits de la personne que nous sommes et non de celle qu'il nous serait agreable d'etre. Les saluts dedaigneux de Mme Leroi pouvaient exprimer en quelques maniere la nature veritable de Mme de Villeparisis, ils ne repondaient aucunement a son desir. Sans doute, au meme moment ou Mme Leroi, selon une expression chere a Mme Swann, "coupait" la marquise, celle-ci pouvait chercher a se consoler en se rappelant qu'un jour la reine Marie-Amelie lui avait dit: "Je vous aime comme une fille." Mais de telles amabilites royales, secretes et ignorees, n'existaient que pour la marquise, poudreuses comme le diplome d'un ancien premier prix du Conservatoire. Les seuls vrais avantages mondains sont ceux qui creent de la vie, ceux qui peuvent disparaitre sans que celui qui en a beneficie ait a chercher a les retenir ou a les divulguer, parce que dans la meme journee cent autres leur succedent. Se rappelant de telles paroles de la reine, Mme de Villeparisis les eut pourtant volontiers troquees contre le pouvoir permanent d'etre invitee que possedait Mme Leroi, comme, dans un restaurant, un grand artiste inconnu, et de qui le genie n'est ecrit ni dans les traits de son visage timide, ni dans la coupe desuete de son veston rape, voudrait bien etre meme le jeune coulissier du dernier rang de la societe mais qui dejeune a une table voisine avec deux actrices, et vers qui, dans une course obsequieuse et incessante, s'empressent patron, maitre d'hotel, garcons, chasseurs et jusqu'aux marmitons qui sortent de la cuisine en defiles pour le saluer comme dans les feeries, tandis que s'avance le sommelier, aussi poussiereux que ses bouteilles, bancroche et ebloui comme si, venant de la cave, il s'etait tordu le pied avant de remonter au jour. Il faut dire pourtant que, dans le salon de Mme de Villeparisis, l'absence de Mme Leroi, si elle desolait la maitresse de maison, passait inapercue aux yeux d'un grand nombre de ses invites. Ils ignoraient totalement la situation particuliere de Mme Leroi, connue seulement du monde elegant, et ne doutaient pas que les receptions de Mme de Villeparisis ne fussent, comme en sont persuades aujourd'hui les lecteurs de ses Memoires, les plus brillantes de Paris. A cette premiere visite qu'en quittant Saint-Loup j'allai faire a Mme de Villeparisis, suivant le conseil que M. de Norpois avait donne a mon pere, je la trouvai dans son salon tendu de soie jaune sur laquelle les canapes et les admirables fauteuils en tapisseries de Beauvais se detachaient en une couleur rose, presque violette, de framboises mures. A cote des portraits des Guermantes, des Villeparisis, on en voyait--offerts par le modele lui-meme--de la reine Marie-Amelie, de la reine des Belges, du prince de Joinville, de l'imperatrice d'Autriche. Mme de Villeparisis, coiffee d'un bonnet de dentelles noires de l'ancien temps (qu'elle conservait avec le meme instinct avise de la couleur locale ou historique qu'un hotelier breton qui, si parisienne que soit devenue sa clientele, croit plus habile de faire garder a ses servantes la coiffe et les grandes manches), etait assise a un petit bureau, ou devant elle, a cote de ses pinceaux, de sa palette et d'une aquarelle de fleurs commencee, il y avait dans des verres, dans des soucoupes, dans des tasses, des roses mousseuses, des zinnias, des cheveux de Venus, qu'a cause de l'affluence a ce moment-la des visites elle s'etait arretee de peindre, et qui avaient l'air d'achalander le comptoir d'une fleuriste dans quelque estampe du XVIIIe siecle. Dans ce salon legerement chauffe a dessein, parce que la marquise s'etait enrhumee en revenant de son chateau, il y avait, parmi les personnes presentes quand j'arrivai, un archiviste avec qui Mme de Villeparisis avait classe le matin les lettres autographes de personnages historiques a elle adressees et qui etaient destinees a figurer en _fac-similes_ comme pieces justificatives dans les Memoires qu'elle etait en train de rediger, et un historien solennel et intimide qui, ayant appris qu'elle possedait par heritage un portrait de la duchesse de Montmorency, etait venu lui demander la permission de reproduire ce portrait dans une planche de son ouvrage sur la Fronde, visiteurs auxquels vint se joindre mon ancien camarade Bloch, maintenant jeune auteur dramatique, sur qui elle comptait pour lui procurer a l'oeil des artistes qui joueraient a ses prochaines matinees. Il est vrai que le kaleidoscope social etait en train de tourner et que l'affaire Dreyfus allait precipiter les Juifs au dernier rang de l'echelle sociale. Mais, d'une part, le cyclone dreyfusiste avait beau faire rage, ce n'est pas au debut d'une tempete que les vagues atteignent leur plus grand courroux. Puis Mme de Villeparisis, laissant toute une partie de sa famille tonner contre les Juifs, etait jusqu'ici restee entierement etrangere a l'Affaire et ne s'en souciait pas. Enfin un jeune homme comme Bloch, que personne ne connaissait, pouvait passer inapercu, alors que de grands Juifs representatifs de leur parti etaient deja menaces. Il avait maintenant le menton ponctue d'un "bouc", il portait un binocle, une longue redingote, un gant, comme un rouleau de papyrus a la main. Les Roumains, les Egyptiens et les Turcs peuvent detester les Juifs. Mais dans un salon francais les differences entre ces peuples ne sont pas si perceptibles, et un Israelite faisant son entree comme s'il sortait du fond du desert, le corps penche comme une hyene, la nuque obliquement inclinee et se repandant en grands "salams", contente parfaitement un gout d'orientalisme. Seulement il faut pour cela que le Juif n'appartienne pas au "monde", sans quoi il prend facilement l'aspect d'un lord, et ses facons sont tellement francisees que chez lui un nez rebelle, poussant, comme les capucines, dans des directions imprevues, fait penser au nez de Mascarille plutot qu'a celui de Salomon. Mais Bloch n'ayant pas ete assoupli par la gymnastique du "Faubourg", ni ennobli par un croisement avec l'Angleterre ou l'Espagne, restait, pour un amateur d'exotisme, aussi etrange et savoureux a regarder, malgre son costume europeen, qu'un Juif de Decamps. Admirable puissance de la race qui du fond des siecles pousse en avant jusque dans le Paris moderne, dans les couloirs de nos theatres, derriere les guichets de nos bureaux, a un enterrement, dans la rue, une phalange intacte stylisant la coiffure moderne, absorbant, faisant oublier, disciplinant la redingote, demeurant, en somme, toute pareille a celle des scribes assyriens peints en costume de ceremonie a la frise d'un monument de Suse qui defend les portes du palais de Darius. (Une heure plus tard, Bloch allait se figurer que c'etait par malveillance antisemitique que M. de Charlus s'informait s'il portait un prenom juif, alors que c'etait simplement par curiosite esthetique et amour de la couleur locale.) Mais, au reste, parler de permanence de races rend inexactement l'impression que nous recevons des Juifs, des Grecs, des Persans, de tous ces peuples auxquels il vaut mieux laisser leur variete. Nous connaissons, par les peintures antiques, le visage des anciens Grecs, nous avons vu des Assyriens au fronton d'un palais de Suse. Or il nous semble, quand nous rencontrons dans le monde des Orientaux appartenant a tel ou tel groupe, etre en presence de creatures que la puissance du spiritisme aurait fait apparaitre. Nous ne connaissions qu'une image superficielle; voici qu'elle a pris de la profondeur, qu'elle s'etend dans les trois dimensions, qu'elle bouge. La jeune dame grecque, fille d'un riche banquier, et a la mode en ce moment, a l'air d'une de ces figurantes qui, dans un ballet historique et esthetique a la fois, symbolisent, en chair et en os, l'art hellenique; encore, au theatre, la mise en scene banalise-t-elle ces images; au contraire, le spectacle auquel l'entree dans un salon d'une Turque, d'un Juif, nous fait assister, en animant les figures, les rend plus etranges, comme s'il s'agissait en effet d'etre evoques par un effort mediumnique. C'est l'ame (ou plutot le peu de chose auquel se reduit, jusqu'ici du moins, l'ame, dans ces sortes de materialisations), c'est l'ame entrevue auparavant par nous dans les seuls musees, l'ame des Grecs anciens, des anciens Juifs, arrachee a une vie tout a la fois insignifiante et transcendentale, qui semble executer devant nous cette mimique deconcertante. Dans la jeune dame grecque qui se derobe, ce que nous voudrions vainement etreindre, c'est une figure jadis admiree aux flancs d'un vase. Il me semblait que si j'avais dans la lumiere du salon de Mme de Villeparisis pris des cliches d'apres Bloch, ils eussent donne d'Israel cette meme image, si troublante parce qu'elle ne parait pas emaner de l'humanite, si decevante parce que tout de meme elle ressemble trop a l'humanite, et que nous montrent les photographies spirites. Il n'est pas, d'une facon plus generale, jusqu'a la nullite des propos tenus par les personnes au milieu desquelles nous vivons qui ne nous donne l'impression du surnaturel, dans notre pauvre monde de tous les jours ou meme un homme de genie de qui nous attendons, rassembles comme autour d'une table tournante, le secret de l'infini, prononce seulement ces paroles, les memes qui venaient de sortir des levres de Bloch: "Qu'on fasse attention a mon chapeau haut de forme." --Mon Dieu, les ministres, mon cher monsieur, etait en train de dire Mme de Villeparisis s'adressant plus particulierement a mon ancien camarade, et renouant le fil d'une conversation que mon entree avait interrompue, personne ne voulait les voir. Si petite que je fusse, je me rappelle encore le roi priant mon grand-pere d'inviter M. Decazes a une redoute ou mon pere devait danser avec la duchesse de Berry. "Vous me ferez plaisir, Florimond", disait le roi. Mon grand-pere, qui etait un peu sourd, ayant entendu M. de Castries, trouvait la demande toute naturelle. Quand il comprit qu'il s'agissait de M. Decazes, il eut un moment de revolte, mais s'inclina et ecrivit le soir meme a M. Decazes en le suppliant de lui faire la grace et l'honneur d'assister a son bal qui avait lieu la semaine suivante. Car on etait poli, monsieur, dans ce temps-la, et une maitresse de maison n'aurait pas su se contenter d'envoyer sa carte en ajoutant a la main: "une tasse de the", ou "the dansant", ou "the musical". Mais si on savait la politesse on n'ignorait pas non plus l'impertinence. M. Decazes accepta, mais la veille du bal on apprenait que mon grand-pere se sentant souffrant avait decommande la redoute. Il avait obei au roi, mais il n'avait pas eu M. Decazes a son bal....--Oui, monsieur, je me souviens tres bien de M. Mole, c'etait un homme d'esprit, il l'a prouve quand il a recu M. de Vigny a l'Academie, mais il etait tres solennel et je le vois encore descendant diner chez lui son chapeau haut de forme a la main. --Ah! c'est bien evocateur d'un temps assez pernicieusement philistin, car c'etait sans doute une habitude universelle d'avoir son chapeau a la main chez soi, dit Bloch, desireux de profiter de cette occasion si rare de s'instruire, aupres d'un temoin oculaire, des particularites de la vie aristocratique d'autrefois, tandis que l'archiviste, sorte de secretaire intermittent de la marquise, jetait sur elle des regards attendris et semblait nous dire: "Voila comme elle est, elle sait tout, elle a connu tout le monde, vous pouvez l'interroger sur ce que vous voudrez, elle est extraordinaire." --Mais non, repondit Mme de Villeparisis tout en disposant plus pres d'elle le verre ou trempaient les cheveux de Venus que tout a l'heure elle recommencerait a peindre, c'etait une habitude a M. Mole, tout simplement. Je n'ai jamais vu mon pere avoir son chapeau chez lui, excepte, bien entendu, quand le roi venait, puisque le roi etant partout chez lui, le maitre de la maison n'est plus qu'un visiteur dans son propre salon. --Aristote nous a dit dans le chapitre II..., hasarda M. Pierre, l'historien de la Fronde, mais si timidement que personne n'y fit attention. Atteint depuis quelques semaines d'insomnie nerveuse qui resistait a tous les traitements, il ne se couchait plus et, brise de fatigue, ne sortait que quand ses travaux rendaient necessaire qu'il se deplacat. Incapable de recommencer souvent ces expeditions si simples pour d'autres mais qui lui coutaient autant que si pour les faire il descendait de la lune, il etait surpris de trouver souvent que la vie de chacun n'etait pas organisee d'une facon permanente pour donner leur maximum d'utilite aux brusques elans de la sienne. Il trouvait parfois fermee une bibliotheque qu'il n'etait alle voir qu'en se campant artificiellement debout et dans une redingote comme un homme de Wells. Par bonheur il avait rencontre Mme de Villeparisis chez elle et allait voir le portrait. Bloch lui coupa la parole. --Vraiment, dit-il en repondant a ce que venait de dire Mme de Villeparisis au sujet du protocole reglant les visites royales, je ne savais absolument pas cela--comme s'il etait etrange qu'il ne le sut pas. --A propos de ce genre de visites, vous savez la plaisanterie stupide que m'a faite hier matin mon neveu Basin? demanda Mme de Villeparisis a l'archiviste. Il m'a fait dire, au lieu de s'annoncer, que c'etait la reine de Suede qui demandait a me voir. --Ah! il vous a fait dire cela froidement comme cela! Il en a de bonnes! s'ecria Bloch en s'esclaffant, tandis que l'historien souriait avec une timidite majestueuse. --J'etais assez etonnee parce que je n'etais revenue de la campagne que depuis quelques jours; j'avais demande pour etre un peu tranquille qu'on ne dise a personne que j'etais a Paris, et je me demandais comment la reine de Suede le savait deja, reprit Mme de Villeparisis laissant ses visiteurs etonnes qu'une visite de la reine de Suede ne fut en elle-meme rien d'anormal pour leur hotesse. Certes si le matin Mme de Villeparisis avait compulse, avec l'archiviste la documentation de ses Memoires, en ce moment elle en essayait a son insu le mecanisme et le sortilege sur un public moyen, representatif de celui ou se recruteraient un jour ses lecteurs. Le salon de Mme de Villeparisis pouvait se differencier d'un salon veritablement elegant d'ou auraient ete absentes beaucoup de bourgeoises qu'elle recevait et ou on aurait vu en revanche telles des dames brillantes que Mme Leroi avait fini par attirer, mais cette nuance n'est pas perceptible dans ses Memoires, ou certaines relations mediocres qu'avait l'auteur disparaissent, parce qu'elles n'ont pas l'occasion d'y etre citees; et des visiteuses qu'il n'avait pas n'y font pas faute, parce que dans l'espace forcement restreint qu'offrent ces Memoires, peu de personnes peuvent figurer, et que si ces personnes sont des personnages princiers, des personnalites historiques, l'impression maximum d'elegance que des Memoires puissent donner au public se trouve atteinte. Au jugement de Mme Leroi, le salon de Mme de Villeparisis etait un salon de troisieme ordre; et Mme de Villeparisis souffrait du jugement de Mme Leroi. Mais personne ne sait plus guere aujourd'hui qui etait Mme Leroi, son jugement s'est evanoui, et c'est le salon de Mme de Villeparisis, ou frequentait la reine de Suede, ou avaient frequente le duc d'Aumale, le duc de Broglie, Thiers, Montalembert, Mgr Dupanloup, qui sera considere comme un des plus brillants du XIXe siecle par cette posterite qui n'a pas change depuis les temps d'Homere et de Pindare, et pour qui le rang enviable c'est la haute naissance, royale ou quasi royale, l'amitie des rois, des chefs du peuple, des hommes illustres. Or, de tout cela Mme de Villeparisis avait un peu dans son salon actuel et dans les souvenirs, quelquefois retouches legerement, a l'aide desquels elle le prolongeait dans le passe. Puis M. de Norpois, qui n'etait pas capable de refaire une vraie situation a son amie, lui amenait en revanche les hommes d'Etat etrangers ou francais qui avaient besoin de lui et savaient que la seule maniere efficace de lui faire leur cour etait de frequenter chez Mme de Villeparisis. Peut-etre Mme Leroi connaissait-elle aussi ces eminentes personnalites europeennes. Mais en femme agreable et qui fuit le ton des bas bleus elle se gardait de parler de la question d'Orient aux premiers ministres aussi bien que de l'essence de l'amour aux romanciers et aux philosophes. "L'amour? avait-elle repondu une fois a une dame pretentieuse qui lui avait demande: "Que pensez-vous de l'amour?" L'amour? je le fais souvent mais je n'en parle jamais." Quand elle avait chez elle de ces celebrites de la litterature et de la politique elle se contentait, comme la duchesse de Guermantes, de les faire jouer au poker. Ils aimaient souvent mieux cela que les grandes conversations a idees generales ou les contraignait Mme de Villeparisis. Mais ces conversations, peut-etre ridicules dans le monde, ont fourni aux "Souvenirs" de Mme de Villeparisis de ces morceaux excellents, de ces dissertations politiques qui font bien dans des Memoires comme dans les tragedies a la Corneille. D'ailleurs les salons des Mme de Villeparisis peuvent seuls passer a la posterite parce que les Mme Leroi ne savent pas ecrire, et le sauraient-elles, n'en auraient pas le temps. Et si les dispositions litteraires des Mme de Villeparisis sont la cause du dedain des Mme Leroi, a son tour le dedain des Mme Leroi sert singulierement les dispositions litteraires des Mme de Villeparisis en faisant aux dames bas bleus le loisir que reclame la carriere des lettres. Dieu qui veut qu'il y ait quelques livres bien ecrits souffle pour cela ces dedains dans le coeur des Mme Leroi, car il sait que si elles invitaient a diner les Mme de Villeparisis, celles-ci laisseraient immediatement leur ecritoire et feraient atteler pour huit heures. Au bout d'un instant entra d'un pas lent et solennel une vieille dame d'une haute taille et qui, sous son chapeau de paille releve, laissait voir une monumentale coiffure blanche a la Marie-Antoinette. Je ne savais pas alors qu'elle etait une des trois femmes qu'on pouvait observer encore dans la societe parisienne et qui, comme Mme de Villeparisis, tout en etant d'une grande naissance, avaient ete reduites, pour des raisons qui se perdaient dans la nuit des temps et qu'aurait pu nous dire seul quelque vieux beau de cette epoque, a ne recevoir qu'une lie de gens dont on ne voulait pas ailleurs. Chacune de ces dames avait sa "duchesse de Guermantes", sa niece brillante qui venait lui rendre des devoirs, mais ne serait pas parvenue a attirer chez elle la "duchesse de Guermantes" d'une des deux autres. Mme de Villeparisis etait fort liee avec ces trois dames, mais elle ne les aimait pas. Peut-etre leur situation assez analogue a la sienne lui en presentait-elle une image qui ne lui etait pas agreable. Puis aigries, bas bleus, cherchant, par le nombre des saynetes qu'elles faisaient jouer, a se donner l'illusion d'un salon, elles avaient entre elles des rivalites qu'une fortune assez delabree au cours d'une existence peu tranquille forcait a compter, a profiter du concours gracieux d'un artiste, en une sorte de lutte pour la vie. De plus la dame a la coiffure de Marie-Antoinette, chaque fois qu'elle voyait Mme de Villeparisis, ne pouvait s'empecher de penser que la duchesse de Guermantes n'allait pas a ses vendredis. Sa consolation etait qu'a ces memes vendredis ne manquait jamais, en bonne parente, la princesse de Poix, laquelle etait sa Guermantes a elle et qui n'allait jamais chez Mme de Villeparisis quoique Mme de Poix fut amie intime de la duchesse. Neanmoins de l'hotel du quai Malaquais aux salons de la rue de Tournon, de la rue de la Chaise et du faubourg Saint-Honore, un lien aussi fort que deteste unissait les trois divinites dechues, desquelles j'aurais bien voulu apprendre, en feuilletant quelque dictionnaire mythologique de la societe, quelle aventure galante, quelle outrecuidance sacrilege, avaient amene la punition. La meme origine brillante, la meme decheance actuelle entraient peut-etre pour beaucoup dans telle necessite qui les poussait, en meme temps qu'a se hair, a se frequenter. Puis chacune d'elles trouvait dans les autres un moyen commode de faire des politesses a leurs visiteurs. Comment ceux-ci n'eussent-ils pas cru penetrer dans le faubourg le plus ferme, quand on les presentait a une dame fort titree dont la soeur avait epouse un duc de Sagan ou un prince de Ligne? D'autant plus qu'on parlait infiniment plus dans les journaux de ces pretendus salons que des vrais. Meme les neveux "gratins" a qui un camarade demandait de les mener dans le monde (Saint-Loup tout le premier) disaient: "Je vous conduirai chez ma tante Villeparisis, ou chez ma tante X..., c'est un salon interessant." Ils savaient surtout que cela leur donnerait moins de peine que de faire penetrer lesdits amis chez les nieces ou belles-soeurs elegantes de ces dames. Les hommes tres ages, les jeunes femmes qui l'avaient appris d'eux, me dirent que si ces vieilles dames n'etaient pas recues, c'etait a cause du dereglement extraordinaire de leur conduite, lequel, quand j'objectai que ce n'est pas un empechement a l'elegance, me fut represente comme ayant depasse toutes les proportions aujourd'hui connues. L'inconduite de ces dames solennelles qui se tenaient assises toutes droites prenait, dans la bouche de ceux qui en parlaient, quelque chose que je ne pouvais imaginer, proportionne a la grandeur des epoques ante-historiques, a l'age du mammouth. Bref ces trois Parques a cheveux blancs, bleus ou roses, avaient file le mauvais coton d'un nombre incalculable de messieurs. Je pensai que les hommes d'aujourd'hui exageraient les vices de ces temps fabuleux, comme les Grecs qui composerent Icare, Thesee, Hercule avec des hommes qui avaient ete peu differents de ceux qui longtemps apres les divinisaient. Mais on ne fait la somme des vices d'un etre que quand il n'est plus guere en etat de les exercer, et qu'a la grandeur du chatiment social, qui commence a s'accomplir et qu'on constate seul, on mesure, on imagine, on exagere celle du crime qui a ete commis. Dans cette galerie de figures symboliques qu'est le "monde", les femmes veritablement legeres, les Messalines completes, presentent toujours l'aspect solennel d'une dame d'au moins soixante-dix ans, hautaine, qui recoit tant qu'elle peut, mais non qui elle veut, chez qui ne consentent pas a aller les femmes dont la conduite prete un peu a redire, a laquelle le pape donne toujours sa "rose d'or", et qui quelquefois a ecrit sur la jeunesse de Lamartine un ouvrage couronne par l'Academie francaise. "Bonjour Alix", dit Mme de Villeparisis a la dame a coiffure blanche de Marie-Antoinette, laquelle dame jetait un regard percant sur l'assemblee afin de denicher s'il n'y avait pas dans ce salon quelque morceau qui put etre utile pour le sien et que, dans ce cas, elle devrait decouvrir elle-meme, car Mme de Villeparisis, elle n'en doutait pas, serait assez maligne pour essayer de le lui cacher. C'est ainsi que Mme de Villeparisis eut grand soin de ne pas presenter Bloch a la vieille dame de peur qu'il ne fit jouer la meme saynete que chez elle dans l'hotel du quai Malaquais. Ce n'etait d'ailleurs qu'un rendu. Car la vieille dame avait eu la veille Mme Ristori qui avait dit des vers, et avait eu soin que Mme de Villeparisis a qui elle avait chipe l'artiste italienne ignorat l'evenement avant qu'il fut accompli. Pour que celle-ci ne l'apprit pas par les journaux et ne s'en trouvat pas froissee, elle venait le lui raconter, comme ne se sentant pas coupable. Mme de Villeparisis, jugeant que ma presentation n'avait pas les memes inconvenients que celle de Bloch, me nomma a la Marie-Antoinette du quai. Celle-ci cherchant, en faisant le moins de mouvements possible, a garder dans sa vieillesse cette ligne de deesse de Coysevox qui avait, il y a bien des annees, charme la jeunesse elegante, et que de faux hommes de lettres celebraient maintenant dans des bouts rimes--ayant pris d'ailleurs l'habitude de la raideur hautaine et compensatrice, commune a toutes les personnes qu'une disgrace particuliere oblige a faire perpetuellement des avances--abaissa legerement la tete avec une majeste glaciale et la tournant d'un autre cote ne s'occupa pas plus de moi que si je n'eusse pas existe. Son attitude a double fin semblait dire a Mme de Villeparisis: "Vous voyez que je n'en suis pas a une relation pres et que les petits jeunes--a aucun point de vue, mauvaise langue,--ne m'interessent pas." Mais quand, un quart d'heure apres, elle se retira, profitant du tohu-bohu elle me glissa a l'oreille de venir le vendredi suivant dans sa loge, avec une des trois dont le nom eclatant--elle etait d'ailleurs nee Choiseul--me fit un prodigieux effet. --Monsieur, j'crois que vous voulez ecrire quelque chose sur Mme la duchesse de Montmorency, dit Mme de Villeparisis a l'historien de la Fronde, avec cet air bougon dont, a son insu, sa grande amabilite etait froncee par le recroquevillement boudeur, le depit physiologique de la vieillesse, ainsi que par l'affectation d'imiter le ton presque paysan de l'ancienne aristocratie. J'vais vous montrer son portrait, l'original de la copie qui est au Louvre. Elle se leva en posant ses pinceaux pres de ses fleurs, et le petit tablier qui apparut alors a sa taille et qu'elle portait pour ne pas se salir avec ses couleurs, ajoutait encore a l'impression presque d'une campagnarde que donnaient son bonnet et ses grosses lunettes et contrastait avec le luxe de sa domesticite, du maitre d'hotel qui avait apporte le the et les gateaux, du valet de pied en livree qu'elle sonna pour eclairer le portrait de la duchesse de Montmorency, abbesse dans un des plus celebres chapitres de l'Est. Tout le monde s'etait leve. "Ce qui est assez amusant, dit-elle, c'est que dans ces chapitres ou nos grand'tantes etaient souvent abbesses, les filles du roi de France n'eussent pas ete admises. C'etaient des chapitres tres fermes.--Pas admises les filles du Roi, pourquoi cela? demanda Bloch stupefait.--Mais parce que la Maison de France n'avait plus assez de quartiers depuis qu'elle s'etait mesalliee." L'etonnement de Bloch allait grandissant. "Mesalliee, la Maison de France? Comment ca?--Mais en s'alliant aux Medicis, repondit Mme de Villeparisis du ton le plus naturel. Le portrait est beau, n'est-ce pas? et dans un etat de conservation parfaite", ajouta-t-elle. --Ma chere amie, dit la dame coiffee a la Marie-Antoinette, vous vous rappelez que quand je vous ai amene Liszt il vous a dit que c'etait celui-la qui etait la copie. --Je m'inclinerai devant une opinion de Liszt en musique, mais pas en peinture! D'ailleurs, il etait deja gateux et je ne me rappelle pas qu'il ait jamais dit cela. Mais ce n'est pas vous qui me l'avez amene. J'avais dine vingt fois avec lui chez la princesse de Sayn-Wittgenstein. Le coup d'Alix avait rate, elle se tut, resta debout et immobile. Des couches de poudre platrant son visage, celui-ci avait l'air d'un visage de pierre. Et comme le profil etait noble, elle semblait, sur un socle triangulaire et moussu cache par le mantelet, la deesse effritee d'un parc. --Ah! voila encore un autre beau portrait, dit l'historien. La porte s'ouvrit et la duchesse de Guermantes entra. --Tiens, bonjour, lui dit sans un signe de tete Mme de Villeparisis en tirant d'une poche de son tablier une main qu'elle tendit a la nouvelle arrivante; et cessant aussitot de s'occuper d'elle pour se retourner vers l'historien: C'est le portrait de la duchesse de La Rochefoucauld.... Un jeune domestique, a l'air hardi et a la figure charmante (mais rognee si juste pour rester aussi parfaite que le nez un peu rouge et la peau legerement enflammee semblaient garder quelque trace de la recente et sculpturale incision) entra portant une carte sur un plateau. --C'est ce monsieur qui est deja venu plusieurs fois pour voir Madame la Marquise. --Est-ce que vous lui avez dit que je recevais? --Il a entendu causer. --Eh bien! soit, faites-le entrer. C'est un monsieur qu'on m'a presente, dit Mme de Villeparisis. Il m'a dit qu'il desirait beaucoup etre recu ici. Jamais je ne l'ai autorise a venir. Mais enfin voila cinq fois qu'il se derange, il ne faut pas froisser les gens. Monsieur, me dit-elle, et vous, monsieur, ajouta-t-elle en designant l'historien de la Fronde, je vous presente ma niece, la duchesse de Guermantes. L'historien s'inclina profondement ainsi que moi et, semblant supposer que quelque reflexion cordiale devait suivre ce salut, ses yeux s'animerent et il s'appretait a ouvrir la bouche quand il fut refroidi par l'aspect de Mme de Guermantes qui avait profite de l'independance de son torse pour le jeter en avant avec une politesse exageree et le ramener avec justesse sans que son visage et son regard eussent paru avoir remarque qu'il y avait quelqu'un devant eux; apres avoir pousse un leger soupir, elle se contenta de manifester de la nullite de l'impression que lui produisaient la vue de l'historien et la mienne en executant certains mouvements des ailes du nez avec une precision qui attestait l'inertie absolue de son attention desoeuvree. Le visiteur importun entra, marchant droit vers Mme de Villeparisis, d'un air ingenu et fervent, c'etait Legrandin. --Je vous remercie beaucoup de me recevoir, madame, dit-il en insistant sur le mot "beaucoup": c'est un plaisir d'une qualite tout a fait rare et subtile que vous faites a un vieux solitaire, je vous assure que sa repercussion.... Il s'arreta net en m'apercevant. --Je montrais a monsieur le beau portrait de la duchesse de La Rochefoucauld, femme de l'auteur des _Maximes_, il me vient de famille. Mme de Guermantes, elle, salua Alix, en s'excusant de n'avoir pu, cette annee comme les autres, aller la voir. "J'ai eu de vos nouvelles par Madeleine", ajouta-t-elle. --Elle a dejeune chez moi ce matin, dit la marquise du quai Malaquais avec la satisfaction de penser que Mme de Villeparisis n'en pourrait jamais dire autant. Cependant je causais avec Bloch, et craignant, d'apres ce qu'on m'avait dit du changement a son egard de son pere, qu'il n'enviat ma vie, je lui dis que la sienne devait etre plus heureuse. Ces paroles etaient de ma part un simple effet de l'amabilite. Mais elle persuade aisement de leur bonne chance ceux qui ont beaucoup d'amour-propre, ou leur donne le desir de persuader les autres. "Oui, j'ai en effet une vie delicieuse, me dit Bloch d'un air de beatitude. J'ai trois grands amis, je n'en voudrais pas un de plus, une maitresse adorable, je suis infiniment heureux. Rare est le mortel a qui le Pere Zeus accorde tant de felicites." Je crois qu'il cherchait surtout a se louer et a me faire envie. Peut-etre aussi y avait-il quelque desir d'originalite dans son optimisme. Il fut visible qu'il ne voulait pas repondre les memes banalites que tout le monde: "Oh! ce n'etait rien, etc." quand, a ma question: "Etait-ce joli?" posee a propos d'une matinee dansante donnee chez lui et a laquelle je n'avais pu aller, il me repondit d'un air uni, indifferent comme s'il s'etait agi d'un autre: "Mais oui, c'etait tres joli, on ne peut plus reussi. C'etait vraiment ravissant." --Ce que vous nous apprenez la m'interesse infiniment, dit Legrandin a Mme de Villeparisis, car je me disais justement l'autre jour que vous teniez beaucoup de lui par la nettete alerte du tour, par quelque chose que j'appellerai de deux termes contradictoires, la rapidite lapidaire et l'instantane immortel. J'aurais voulu ce soir prendre en note toutes les choses que vous dites; mais je les retiendrai. Elles sont, d'un mot qui est, je crois, de Joubert, amies de la memoire. Vous n'avez jamais lu Joubert? Oh! vous lui auriez tellement plu! Je me permettrai des ce soir de vous envoyer ses oeuvres, tres fier de vous presenter son esprit. Il n'avait pas votre force. Mais il avait aussi bien de la grace. J'avais voulu tout de suite aller dire bonjour a Legrandin, mais il se tenait constamment le plus eloigne de moi qu'il pouvait, sans doute dans l'espoir que je n'entendisse pas les flatteries qu'avec un grand raffinement d'expression, il ne cessait a tout propos de prodiguer a Mme de Villeparisis. Elle haussa les epaules en souriant comme s'il avait voulu se moquer et se tourna vers l'historien. --Et celle-ci, c'est la fameuse Marie de Rohan, duchesse de Chevreuse, qui avait epouse en premieres noces M. de Luynes. --Ma chere, Mme de Luynes me fait penser a Yolande; elle est venue hier chez moi; si j'avais su que vous n'aviez votre soiree prise par personne, je vous aurais envoye chercher; Mme Ristori, qui est venue a l'improviste, a dit devant l'auteur des vers de la reine Carmen Sylva, c'etait d'une beaute! "Quelle perfidie! pensa Mme de Villeparisis. C'est surement de cela qu'elle parlait tout bas, l'autre jour, a Mme de Beaulaincourt et a Mme de Chaponay."--J'etais libre, mais je ne serais pas venue, repondit-elle. J'ai entendu Mme Ristori dans son beau temps, ce n'est plus qu'une ruine. Et puis je deteste les vers de Carmen Sylva. La Ristori est venue ici une fois, amenee par la duchesse d'Aoste, dire un chant de _l'Enfer,_ de Dante. Voila ou elle est incomparable. Alix supporta le coup sans faiblir. Elle restait de marbre. Son regard etait percant et vide, son nez noblement arque. Mais une joue s'ecaillait. Des vegetations legeres, etranges, vertes et roses, envahissaient le menton. Peut-etre un hiver de plus la jetterait bas. --Tenez, monsieur, si vous aimez la peinture, regardez le portrait de Mme de Montmorency, dit Mme de Villeparisis a Legrandin pour interrompre les compliments qui recommencaient. Profitant de ce qu'il s'etait eloigne, Mme de Guermantes le designa a sa tante d'un regard ironique et interrogateur. --C'est M. Legrandin, dit a mi-voix Mme de Villeparisis; il a une soeur qui s'appelle Mme de Cambremer, ce qui ne doit pas, du reste, te dire plus qu'a moi. --Comment, mais je la connais parfaitement, s'ecria en mettant sa main devant sa bouche Mme de Guermantes. Ou plutot je ne la connais pas, mais je ne sais pas ce qui a pris a Basin, qui rencontre Dieu sait ou le mari, de dire a cette grosse femme de venir me voir. Je ne peux pas vous dire ce que c'a ete que sa visite. Elle m'a raconte qu'elle etait allee a Londres, elle m'a enumere tous les tableaux du British. Telle que vous me voyez, en sortant de chez vous je vais fourrer un carton chez ce monstre. Et ne croyez pas que ce soit des plus faciles, car sous pretexte qu'elle est mourante elle est toujours chez elle et, qu'on y aille a sept heures du soir ou a neuf heures du matin, elle est prete a vous offrir des tartes aux fraises. --Mais bien entendu, voyons, c'est un monstre, dit Mme de Guermantes a un regard interrogatif de sa tante. C'est une personne impossible: elle dit "plumitif", enfin des choses comme ca.--Qu'est-ce que ca veut dire "plumitif"? demanda Mme de Villeparisis a sa niece?--Mais je n'en sais rien! s'ecria la duchesse avec une indignation feinte. Je ne veux pas le savoir. Je ne parle pas ce francais-la. Et voyant que sa tante ne savait vraiment pas ce que voulait dire plumitif, pour avoir la satisfaction de montrer qu'elle etait savante autant que puriste et pour se moquer de sa tante apres s'etre moquee de Mme de Cambremer:--Mais si, dit-elle avec un demi-rire, que les restes de la mauvaise humeur jouee reprimaient, tout le monde sait ca, un plumitif c'est un ecrivain, c'est quelqu'un qui tient une plume. Mais c'est une horreur de mot. C'est a vous faire tomber vos dents de sagesse. Jamais on ne me ferait dire ca. --Comment, c'est le frere! je n'ai pas encore realise. Mais au fond ce n'est pas incomprehensible. Elle a la meme humilite de descente de lit et les memes ressources de bibliotheque tournante. Elle est aussi flagorneuse que lui et aussi embetante. Je commence a me faire assez bien a l'idee de cette parente. --Assieds-toi, on va prendre un peu de the, dit Mme de Villeparisis a Mme de Guermantes, sers-toi toi-meme, toi tu n'as pas besoin de voir les portraits de tes arriere-grand'meres, tu les connais aussi bien que moi. Mme de Villeparisis revint bientot s'asseoir et se mit a peindre. Tout le monde se rapprocha, j'en profitai pour aller vers Legrandin et, ne trouvant rien de coupable a sa presence chez Mme de Villeparisis, je lui dis sans songer combien j'allais a la fois le blesser et lui faire croire a l'intention de le blesser: "Eh bien, monsieur, je suis presque excuse d'etre dans un salon puisque je vous y trouve." M. Legrandin conclut de ces paroles (ce fut du moins le jugement qu'il porta sur moi quelques jours plus tard) que j'etais un petit etre foncierement mechant qui ne se plaisait qu'au mal. "Vous pourriez avoir la politesse de commencer par me dire bonjour", me repondit-il, sans me donner la main et d'une voix rageuse et vulgaire que je ne lui soupconnais pas et qui, nullement en rapport rationnel avec ce qu'il disait d'habitude, en avait un autre plus immediat et plus saisissant avec quelque chose qu'il eprouvait. C'est que, ce que nous eprouvons, comme nous sommes decides a toujours le cacher, nous n'avons jamais pense a la facon dont nous l'exprimerions. Et tout d'un coup, c'est en nous une bete immonde et inconnue qui se fait entendre et dont l'accent parfois peut aller jusqu'a faire aussi peur a qui recoit cette confidence involontaire, elliptique et presque irresistible de votre defaut ou de votre vice, que ferait l'aveu soudain indirectement et bizarrement profere par un criminel ne pouvant s'empecher de confesser un meurtre dont vous ne le saviez pas coupable. Certes je savais bien que l'idealisme, meme subjectif, n'empeche pas de grands philosophes de rester gourmands ou de se presenter avec tenacite a l'Academie. Mais vraiment Legrandin n'avait pas besoin de rappeler si souvent qu'il appartenait a une autre planete quand tous ses mouvements convulsifs de colere ou d'amabilite etaient gouvernes par le desir d'avoir une bonne position dans celle-ci. --Naturellement, quand on me persecute vingt fois de suite pour me faire venir quelque part, continua-t-il a voix basse, quoique j'aie bien droit a ma liberte, je ne peux pourtant pas agir comme un rustre. Mme de Guermantes s'etait assise. Son nom, comme il etait accompagne de son titre, ajoutait a sa personne physique son duche qui se projetait autour d'elle et faisait regner la fraicheur ombreuse et doree des bois des Guermantes au milieu du salon, a l'entour du pouf ou elle etait. Je me sentais seulement etonne que leur ressemblance ne fut pas plus lisible sur le visage de la duchesse, lequel n'avait rien de vegetal et ou tout au plus le couperose des joues--qui auraient du, semblait-il, etre blasonnees par le nom de Guermantes--etait l'effet, mais non l'image, de longues chevauchees au grand air. Plus tard, quand elle me fut devenue indifferente, je connus bien des particularites de la duchesse, et notamment (afin de m'en tenir pour le moment a ce dont je subissais deja le charme alors sans savoir le distinguer) ses yeux, ou etait captif comme dans un tableau le ciel bleu d'une apres-midi de France, largement decouvert, baigne de lumiere meme quand elle ne brillait pas; et une voix qu'on eut crue, aux premiers sons enroues, presque canaille, ou trainait, comme sur les marches de l'eglise de Combray ou la patisserie de la place, l'or paresseux et gras d'un soleil de province. Mais ce premier jour je ne discernais rien, mon ardente attention volatilisait immediatement le peu que j'eusse pu recueillir et ou j'aurais pu retrouver quelque chose du nom de Guermantes. En tout cas je me disais que c'etait bien elle que designait pour tout le monde le nom de duchesse de Guermantes: la vie inconcevable que ce nom signifiait, ce corps la contenait bien; il venait de l'introduire au milieu d'etres differents, dans ce salon qui la circonvenait de toutes parts et sur lequel elle exercait une reaction si vive que je croyais voir, la ou cette vie cessait de s'etendre, une frange d'effervescence en delimiter les frontieres: dans la circonference que decoupait sur le tapis le ballon de la jupe de pekin bleu, et, dans les prunelles claires de la duchesse, a l'intersection des preoccupations, des souvenirs, de la pensee incomprehensible, meprisante, amusee et curieuse qui les remplissaient, et des images etrangeres qui s'y refletaient. Peut-etre eusse-je ete un peu moins emu si je l'eusse rencontree chez Mme de Villeparisis a une soiree, au lieu de la voir ainsi a un des "jours" de la marquise, a un de ces thes qui ne sont pour les femmes qu'une courte halte au milieu de leur sortie et ou, gardant le chapeau avec lequel elles viennent de faire leurs courses, elles apportent dans l'enfilade des salons la qualite de l'air du dehors et donnent plus jour sur Paris a la fin de l'apres-midi que ne font les hautes fenetres ouvertes dans lesquelles on entend les roulements des victorias: Mme de Guermantes etait coiffee d'un canotier fleuri de bleuets; et ce qu'ils m'evoquaient, ce n'etait pas, sur les sillons de Combray ou si souvent j'en avais cueilli, sur le talus contigu a la haie de Tansonville, les soleils des lointaines annees, c'etait l'odeur et la poussiere du crepuscule, telles qu'elles etaient tout a l'heure, au moment ou Mme de Guermantes venait de les traverser, rue de la Paix. D'un air souriant, dedaigneux et vague, tout en faisant la moue avec ses levres serrees, de la pointe de son ombrelle, comme de l'extreme antenne de sa vie mysterieuse, elle dessinait des ronds sur le tapis, puis, avec cette attention indifferente qui commence par oter tout point de contact avec ce que l'on considere soi-meme, son regard fixait tour a tour chacun de nous, puis inspectait les canapes et les fauteuils mais en s'adoucissant alors de cette sympathie humaine qu'eveille la presence meme insignifiante d'une chose que l'on connait, d'une chose qui est presque une personne; ces meubles n'etaient pas comme nous, ils etaient vaguement de son monde, ils etaient lies a la vie de sa tante; puis du meuble de Beauvais ce regard etait ramene a la personne qui y etait assise et reprenait alors le meme air de perspicacite et de cette meme desapprobation que le respect de Mme de Guermantes pour sa tante l'eut empechee d'exprimer, mais enfin qu'elle eut eprouvee si elle eut constate sur les fauteuils au lieu de notre presence celle d'une tache de graisse ou d'une couche de poussiere. L'excellent ecrivain G---- entra; il venait faire a Mme de Villeparisis une visite qu'il considerait comme une corvee. La duchesse, qui fut enchantee de le retrouver, ne lui fit pourtant pas signe, mais tout naturellement il vint pres d'elle, le charme qu'elle avait, son tact, sa simplicite la lui faisant considerer comme une femme d'esprit. D'ailleurs la politesse lui faisait un devoir d'aller aupres d'elle, car, comme il etait agreable et celebre, Mme de Guermantes l'invitait souvent a dejeuner meme en tete a tete avec elle et son mari, ou l'automne, a Guermantes, profitait de cette intimite pour le convier certains soirs a diner avec des altesses curieuses de le rencontrer. Car la duchesse aimait a recevoir certains hommes d'elite, a la condition toutefois qu'ils fussent garcons, condition que, meme maries, ils remplissaient toujours pour elle, car comme leurs femmes, toujours plus ou moins vulgaires, eussent fait tache dans un salon ou il n'y avait que les plus elegantes beautes de Paris, c'est toujours sans elles qu'ils etaient invites; et le duc, pour prevenir toute susceptibilite, expliquait a ces veufs malgre eux que la duchesse ne recevait pas de femmes, ne supportait pas la societe des femmes, presque comme si c'etait par ordonnance du medecin et comme il eut dit qu'elle ne pouvait rester dans une chambre ou il y avait des odeurs, manger trop sale, voyager en arriere ou porter un corset. Il est vrai que ces grands hommes voyaient chez les Guermantes la princesse de Parme, la princesse de Sagan (que Francoise, entendant toujours parler d'elle, finit par appeler, croyant ce feminin exige par la grammaire, la Sagante), et bien d'autres, mais on justifiait leur presence en disant que c'etait la famille, ou des amies d'enfance qu'on ne pouvait eliminer. Persuades ou non par les explications que le duc de Guermantes leur avait donnees sur la singuliere maladie de la duchesse de ne pouvoir frequenter des femmes, les grands hommes les transmettaient a leurs epouses. Quelques-unes pensaient que la maladie n'etait qu'un pretexte pour cacher sa jalousie, parce que la duchesse voulait etre seule a regner sur une cour d'adorateurs. De plus naives encore pensaient que peut-etre la duchesse avait un genre singulier, voire un passe scandaleux, que les femmes ne voulaient pas aller chez elle, et qu'elle donnait le nom de sa fantaisie a la necessite. Les meilleures, entendant leur mari dire monts et merveilles de l'esprit de la duchesse, estimaient que celle-ci etait si superieure au reste des femmes qu'elle s'ennuyait dans leur societe car elles ne savent parler de rien. Et il est vrai que la duchesse s'ennuyait aupres des femmes, si leur qualite princiere ne leur donnait pas un interet particulier. Mais les epouses eliminees se trompaient quand elles s'imaginaient qu'elle ne voulait recevoir que des hommes pour pouvoir parler litterature, science et philosophie. Car elle n'en parlait jamais, du moins avec les grands intellectuels. Si, en vertu de la meme tradition de famille qui fait que les filles de grands militaires gardent au milieu de leurs preoccupations les plus vaniteuses le respect des choses de l'armee, petite-fille de femmes qui avaient ete liees avec Thiers, Merimee et Augier, elle pensait qu'avant tout il faut garder dans son salon une place aux gens d'esprit, mais avait d'autre part retenu de la facon a la fois condescendante et intime dont ces hommes celebres etaient recus a Guermantes le pli de considerer les gens de talent comme des relations familieres dont le talent ne vous eblouit pas, a qui on ne parle pas de leurs oeuvres, ce qui ne les interesserait d'ailleurs pas. Puis le genre d'esprit Merimee et Meilhac et Halevy, qui etait le sien, la portait, par contraste avec le sentimentalisme verbal d'une epoque anterieure, a un genre de conversation qui rejette tout ce qui est grandes phrases et expression de sentiments eleves, et faisait qu'elle mettait une sorte d'elegance quand elle etait avec un poete ou un musicien a ne parler que des plats qu'on mangeait ou de la partie de cartes qu'on allait faire. Cette abstention avait, pour un tiers peu au courant, quelque chose de troublant qui allait jusqu'au mystere. Si Mme de Guermantes lui demandait s'il lui ferait plaisir d'etre invite avec tel poete celebre, devore de curiosite il arrivait a l'heure dite. La duchesse parlait au poete du temps qu'il faisait. On passait a table. "Aimez-vous cette facon de faire les oeufs?" demandait-elle au poete. Devant son assentiment, qu'elle partageait, car tout ce qui etait chez elle lui paraissait exquis, jusqu'a un cidre affreux qu'elle faisait venir de Guermantes: "Redonnez des oeufs a monsieur", ordonnait-elle au maitre d'hotel, cependant que le tiers, anxieux, attendait toujours ce qu'avaient surement eu l'intention de se dire, puisqu'ils avaient arrange de se voir malgre mille difficultes avant son depart, le poete et la duchesse. Mais le repas continuait, les plats etaient enleves les uns apres les autres, non sans fournir a Mme de Guermantes l'occasion de spirituelles plaisanteries ou de fines historiettes. Cependant le poete mangeait toujours sans que duc ou duchesse eussent eu l'air de se rappeler qu'il etait poete. Et bientot le dejeuner etait fini et on se disait adieu, sans avoir dit un mot de la poesie, que tout le monde pourtant aimait, mais dont, par une reserve analogue a celle dont Swann m'avait donne l'avant-gout, personne ne parlait. Cette reserve etait simplement de bon ton. Mais pour le tiers, s'il y reflechissait un peu, elle avait quelque chose de fort melancolique, et les repas du milieu Guermantes faisaient alors penser a ces heures que des amoureux timides passent souvent ensemble a parler de banalites jusqu'au moment de se quitter, et sans que, soit timidite, pudeur, ou maladresse, le grand secret qu'ils seraient plus heureux d'avouer ait pu jamais passer de leur coeur a leurs levres. D'ailleurs il faut ajouter que ce silence garde sur les choses profondes qu'on attendait toujours en vain le moment de voir aborder, s'il pouvait passer pour caracteristique de la duchesse, n'etait pas chez elle absolu. Mme de Guermantes avait passe sa jeunesse dans un milieu un peu different, aussi aristocratique, mais moins brillant et surtout moins futile que celui ou elle vivait aujourd'hui, et de grande culture. Il avait laisse a sa frivolite actuelle une sorte de tuf plus solide, invisiblement nourricier et ou meme la duchesse allait chercher (fort rarement car elle detestait le pedantisme) quelque citation de Victor Hugo ou de Lamartine qui, fort bien appropriee, dite avec un regard senti de ses beaux yeux, ne manquait pas de surprendre et de charmer. Parfois meme, sans pretentions, avec pertinence et simplicite, elle donnait a un auteur dramatique academicien quelque conseil sagace, lui faisait attenuer une situation ou changer un denouement. Si, dans le salon de Mme de Villeparisis, tout autant que dans l'eglise de Combray, au mariage de Mlle Percepied, j'avais peine a retrouver dans le beau visage, trop humain, de Mme de Guermantes, l'inconnu de son nom, je pensais du moins que, quand elle parlerait, sa causerie, profonde, mysterieuse, aurait une etrangete de tapisserie medievale, de vitrail gothique. Mais pour que je n'eusse pas ete decu par les paroles que j'entendrais prononcer a une personne qui s'appelait Mme de Guermantes, meme si je ne l'eusse pas aimee, il n'eut pas suffi que les paroles fussent fines, belles et profondes, il eut fallu qu'elles refletassent cette couleur amarante de la derniere syllabe de son nom, cette couleur que je m'etais des le premier jour etonne de ne pas trouver dans sa personne et que j'avais fait se refugier dans sa pensee. Sans doute j'avais deja entendu Mme de Villeparisis, Saint-Loup, des gens dont l'intelligence n'avait rien d'extraordinaire prononcer sans precaution ce nom de Guermantes, simplement comme etant celui d'une personne qui allait venir en visite ou avec qui on devait diner, en n'ayant pas l'air de sentir, dans ce nom, des aspects de bois jaunissants et tout un mysterieux coin de province. Mais ce devait etre une affectation de leur part comme quand les poetes classiques ne nous avertissent pas des intentions profondes qu'ils ont cependant eues, affectation que moi aussi je m'efforcais d'imiter en disant sur le ton le plus naturel: la duchesse de Guermantes, comme un nom qui eut ressemble a d'autres. Du reste tout le monde assurait que c'etait une femme tres intelligente, d'une conversation spirituelle, vivant dans une petite coterie des plus interessantes: paroles qui se faisaient complices de mon reve. Car quand ils disaient coterie intelligente, conversation spirituelle, ce n'est nullement l'intelligence telle que je la connaissais que j'imaginais, fut-ce celle des plus grands esprits, ce n'etait nullement de gens comme Bergotte que je composais cette coterie. Non, par intelligence, j'entendais une faculte ineffable, doree, impregnee d'une fraicheur sylvestre. Meme en tenant les propos les plus intelligents (dans le sens ou je prenais le mot "intelligent" quand il s'agissait d'un philosophe ou d'un critique), Mme de Guermantes aurait peut-etre decu plus encore mon attente d'une faculte si particuliere, que si, dans une conversation insignifiante, elle s'etait contentee de parler de recettes de cuisine ou de mobilier de chateau, de citer des noms de voisines ou de parents a elle, qui m'eussent evoque sa vie. --Je croyais trouver Basin ici, il comptait venir vous voir, dit Mme de Guermantes a sa tante. --Je ne l'ai pas vu, ton mari, depuis plusieurs jours, repondit d'un ton susceptible et fache Mme de Villeparisis. Je ne l'ai pas vu, ou enfin peut-etre une fois, depuis cette charmante plaisanterie de se faire annoncer comme la reine de Suede. Pour sourire Mme de Guermantes pinca le coin de ses levres comme si elle avait mordu sa voilette. --Nous avons dine avec elle hier chez Blanche Leroi, vous ne la reconnaitriez pas, elle est devenue enorme, je suis sure qu'elle est malade. --Je disais justement a ces messieurs que tu lui trouvais l'air d'une grenouille. Mme de Guermantes fit entendre une espece de bruit rauque qui signifiait qu'elle ricanait par acquit de conscience. --Je ne savais pas que j'avais fait cette jolie comparaison, mais, dans ce cas, maintenant c'est la grenouille qui a reussi a devenir aussi grosse que le boeuf. Ou plutot ce n'est pas tout a fait cela, parce que toute sa grosseur s'est amoncelee sur le ventre, c'est plutot une grenouille dans une position interessante. --Ah! je trouve ton image drole, dit Mme de Villeparisis qui etait au fond assez fiere, pour ses visiteurs, de l'esprit de sa niece. --Elle est surtout _arbitraire_, repondit Mme de Guermantes en detachant ironiquement cette epithete choisie, comme eut fait Swann, car j'avoue n'avoir jamais vu de grenouille en couches. En tout cas cette grenouille, qui d'ailleurs ne demande pas de roi, car je ne l'ai jamais vue plus folatre que depuis la mort de son epoux, doit venir diner a la maison un jour de la semaine prochaine. J'ai dit que je vous previendrais a tout hasard. Mme de Villeparisis fit entendre une sorte de grommellement indistinct. --Je sais qu'elle a dine avant-hier chez Mme de Mecklembourg, ajouta-t-elle. Il y avait Hannibal de Breaute. Il est venu me le raconter, assez drolement je dois dire. --Il y avait a ce diner quelqu'un de bien plus spirituel encore que Babal, dit Mme de Guermantes, qui, si intime qu'elle fut avec M. de Breaute-Consalvi, tenait a le montrer en l'appelant par ce diminutif. C'est M. Bergotte. Je n'avais pas songe que Bergotte put etre considere comme spirituel; de plus il m'apparaissait comme mele a l'humanite intelligente, c'est-a-dire infiniment distant de ce royaume mysterieux que j'avais apercu sous les toiles de pourpre d'une baignoire et ou M. de Breaute, faisant rire la duchesse, tenait avec elle, dans la langue des Dieux, cette chose inimaginable: une conversation entre gens du faubourg Saint-Germain. Je fus navre de voir l'equilibre se rompre et Bergotte passer par-dessus M. de Breaute. Mais, surtout, je fus desespere d'avoir evite Bergotte le soir de _Phedre_, de ne pas etre alle a lui, en entendant Mme de Guermantes dire a Mme de Villeparisis: --C'est la seule personne que j'aie envie de connaitre, ajouta la duchesse en qui on pouvait toujours, comme au moment d'une maree spirituelle, voir le flux d'une curiosite a l'egard des intellectuels celebres croiser en route le reflux du snobisme aristocratique. Cela me ferait un plaisir! La presence de Bergotte a cote de moi, presence qu'il m'eut ete si facile d'obtenir, mais que j'aurais crue capable de donner une mauvaise idee de moi a Mme de Guermantes, eut sans doute eu au contraire pour resultat qu'elle m'eut fait signe de venir dans sa baignoire et m'eut demande d'amener un jour dejeuner le grand ecrivain. --Il parait qu'il n'a pas ete tres aimable, on l'a presente a M. de Cobourg et il ne lui a pas dit un mot, ajouta Mme de Guermantes, en signalant ce trait curieux comme elle aurait raconte qu'un Chinois se serait mouche avec du papier. Il ne lui a pas dit une fois "Monseigneur", ajouta-t-elle, d'un air amuse par ce detail aussi important pour elle que le refus par un protestant, au cours d'une audience du pape, de se mettre a genoux devant Sa Saintete. Interessee par ces particularites de Bergotte, elle n'avait d'ailleurs pas l'air de les trouver blamables, et paraissait plutot lui en faire un merite sans qu'elle sut elle-meme exactement de quel genre. Malgre cette facon etrange de comprendre l'originalite de Bergotte, il m'arriva plus tard de ne pas trouver tout a fait negligeable que Mme de Guermantes, au grand etonnement de beaucoup, trouvat Bergotte plus spirituel que M. de Breaute. Ces jugements subversifs, isoles et, malgre tout, justes, sont ainsi portes dans le monde par de rares personnes superieures aux autres. Et ils y dessinent les premiers lineaments de la hierarchie des valeurs telle que l'etablira la generation suivante au lieu de s'en tenir eternellement a l'ancienne. Le comte d'Argencourt, charge d'affaires de Belgique et petit-cousin par alliance de Mme de Villeparisis, entra en boitant, suivi bientot de deux jeunes gens, le baron de Guermantes et S.A. le duc de Chatellerault, a qui Mme de Guermantes dit: "Bonjour, mon petit Chatellerault", d'un air distrait et sans bouger de son pouf, car elle etait une grande amie de la mere du jeune duc, lequel avait, a cause de cela et depuis son enfance, un extreme respect pour elle. Grands, minces, la peau et les cheveux dores, tout a fait de type Guermantes, ces deux jeunes gens avaient l'air d'une condensation de la lumiere printaniere et vesperale qui inondait le grand salon. Suivant une habitude qui etait a la mode a ce moment-la, ils poserent leurs hauts de forme par terre, pres d'eux. L'historien de la Fronde pensa qu'ils etaient genes comme un paysan entrant a la mairie et ne sachant que faire de son chapeau. Croyant devoir venir charitablement en aide a la gaucherie et a la timidite qu'il leur supposait: --Non, non, leur dit-il, ne les posez pas par terre, vous allez les abimer. Un regard du baron de Guermantes, en rendant oblique le plan de ses prunelles, y roula tout a coup une couleur d'un bleu cru et tranchant qui glaca le bienveillant historien. --Comment s'appelle ce monsieur, me demanda le baron, qui venait de m'etre presente par Mme de Villeparisis? --M. Pierre, repondis-je a mi-voix. --Pierre de quoi? --Pierre, c'est son nom, c'est un historien de grande valeur. --Ah!... vous m'en direz tant. --Non, c'est une nouvelle habitude qu'ont ces messieurs de poser leurs chapeaux a terre, expliqua Mme de Villeparisis, je suis comme vous, je ne m'y habitue pas. Mais j'aime mieux cela que mon neveu Robert qui laisse toujours le sien dans l'antichambre. Je lui dis, quand je le vois entrer ainsi, qu'il a l'air de l'horloger et je lui demande s'il vient remonter les pendules. --Vous parliez tout a l'heure, madame la marquise, du chapeau de M. Mole, nous allons bientot arriver a faire, comme Aristote, un chapitre des chapeaux, dit l'historien de la Fronde, un peu rassure par l'intervention de Mme de Villeparisis, mais pourtant d'une voix encore si faible que, sauf moi, personne ne l'entendit. --Elle est vraiment etonnante la petite duchesse, dit M. d'Argencourt en montrant Mme de Guermantes qui causait avec G... Des qu'il y a un homme en vue dans un salon, il est toujours a cote d'elle. Evidemment cela ne peut etre que le grand pontife qui se trouve la. Cela ne peut pas etre tous les jours M. de Borelli, Schlumberger ou d'Avenel. Mais alors ce sera M. Pierre Loti ou Edmond Rostand. Hier soir, chez les Doudeauville, ou, entre parentheses, elle etait splendide sous son diademe d'emeraudes, dans une grande robe rose a queue, elle avait d'un cote d'elle M. Deschanel, de l'autre l'ambassadeur d'Allemagne: elle leur tenait tete sur la Chine; le gros public, a distance respectueuse, et qui n'entendait pas ce qu'ils disaient, se demandait s'il n'y allait pas y avoir la guerre. Vraiment on aurait dit une reine qui tenait le cercle. Chacun s'etait rapproche de Mme de Villeparisis pour la voir peindre. --Ces fleurs sont d'un rose vraiment celeste, dit Legrandin, je veux dire couleur de ciel rose. Car il y a un rose ciel comme il y a un bleu ciel. Mais, murmura-t-il pour tacher de n'etre entendu que de la marquise, je crois que je penche encore pour le soyeux, pour l'incarnat vivant de la copie que vous en faites. Ah! vous laissez bien loin derriere vous Pisanello et Van Huysun, leur herbier minutieux et mort. Un artiste, si modeste qu'il soit, accepte toujours d'etre prefere a ses rivaux et tache seulement de leur rendre justice. --Ce qui vous fait cet effet-la, c'est qu'ils peignaient des fleurs de ce temps-la que nous ne connaissons plus, mais ils avaient une bien grande science. --Ah! des fleurs de ce temps-la, comme c'est ingenieux, s'ecria Legrandin. --Vous peignez en effet de belles fleurs de cerisier ... ou de roses de mai, dit l'historien de la Fronde non sans hesitation quant a la fleur, mais avec de l'assurance dans la voix, car il commencait a oublier l'incident des chapeaux. --Non, ce sont des fleurs de pommier, dit la duchesse de Guermantes en s'adressant a sa tante. --Ah! je vois que tu es une bonne campagnarde; comme moi, tu sais distinguer les fleurs. --Ah! oui, c'est vrai! mais je croyais que la saison des pommiers etait deja passee, dit au hasard l'historien de la Fronde pour s'excuser. --Mais non, au contraire, ils ne sont pas en fleurs, ils ne le seront pas avant une quinzaine, peut-etre trois semaines, dit l'archiviste qui, gerant un peu les proprietes de Mme de Villeparisis, etait plus au courant des choses de la campagne. --Oui, et encore dans les environs de Paris ou ils sont tres en avance. En Normandie, par exemple, chez son pere, dit-elle en designant le duc de Chatellerault, qui a de magnifiques pommiers au bord de la mer, comme sur un paravent japonais, ils ne sont vraiment roses qu'apres le 20 mai. --Je ne les vois jamais, dit le jeune duc, parce que ca me donne la fievre des foins, c'est epatant. --La fievre des foins, je n'ai jamais entendu parler de cela, dit l'historien. --C'est la maladie a la mode, dit l'archiviste. --Ca depend, cela ne vous donnerait peut-etre rien si c'est une annee ou il y a des pommes. Vous savez le mot du Normand. Pour une annee ou il y a des pommes ... dit M. d'Argencourt, qui n'etant pas tout a fait francais, cherchait a se donner l'air parisien. --Tu as raison, repondit a sa niece Mme de Villeparisis, ce sont des pommiers du Midi. C'est une fleuriste qui m'a envoye ces branches-la en me demandant de les accepter. Cela vous etonne, monsieur Valleneres, dit-elle en se tournant vers l'archiviste, qu'une fleuriste m'envoie des branches de pommier? Mais j'ai beau etre une vieille dame, je connais du monde, j'ai quelques amis, ajouta-t-elle en souriant par simplicite, crut-on generalement, plutot, me sembla-t-il, parce qu'elle trouvait du piquant a tirer vanite de l'amitie d'une fleuriste quand on avait d'aussi grandes relations. Bloch se leva pour venir a son tour admirer les fleurs que peignait Mme de Villeparisis. --N'importe, marquise, dit l'historien regagnant sa chaise, quand meme reviendrait une de ces revolutions qui ont si souvent ensanglante l'histoire de France--et, mon Dieu, par les temps ou nous vivons on ne peut savoir, ajouta-t-il en jetant un regard circulaire et circonspect comme pour voir s'il ne se trouvait aucun "mal pensant" dans le salon, encore qu'il n'en doutat pas,--avec un talent pareil et vos cinq langues, vous seriez toujours sure de vous tirer d'affaire. L'historien de la Fronde goutait quelque repos, car il avait oublie ses insomnies. Mais il se rappela soudain qu'il n'avait pas dormi depuis six jours, alors une dure fatigue, nee de son esprit, s'empara de ses jambes, lui fit courber les epaules, et son visage desole pendait, pareil a celui d'un vieillard. Bloch voulut faire un geste pour exprimer son admiration, mais d'un coup de coude il renversa le vase ou etait la branche et toute l'eau se repandit sur le tapis. --Vous avez vraiment des doigts de fee, dit a la marquise l'historien qui, me tournant le dos a ce moment-la, ne s'etait pas apercu de la maladresse de Bloch. Mais celui-ci crut que ces mots s'appliquaient a lui, et pour cacher sous une insolence la honte de sa gaucherie: --Cela ne presente aucune importance, dit-il, car je ne suis pas mouille. Mme de Villeparisis sonna et un valet de pied vint essuyer le tapis et ramasser les morceaux de verre. Elle invita les deux jeunes gens a sa matinee ainsi que la duchesse de Guermantes a qui elle recommanda: --Pense a dire a Gisele et a Berthe (les duchesses d'Auberjon et de Portefin) d'etre la un peu avant deux heures pour m'aider, comme elle aurait dit a des maitres d'hotel extras d'arriver d'avance pour faire les compotiers. Elle n'avait avec ses parents princiers, pas plus qu'avec M. de Norpois, aucune de ces amabilites qu'elle avait avec l'historien, avec Cottard, avec Bloch, avec moi, et ils semblaient n'avoir pour elle d'autre interet que de les offrir en pature a notre curiosite. C'est qu'elle savait qu'elle n'avait pas a se gener avec des gens pour qui elle n'etait pas une femme plus ou moins brillante, mais la soeur susceptible, et menagee, de leur pere ou de leur oncle. Il ne lui eut servi a rien de chercher a briller vis-a-vis d'eux, a qui cela ne pouvait donner le change sur le fort ou le faible de sa situation, et qui mieux que personne connaissaient son histoire et respectaient la race illustre dont elle etait issue. Mais surtout ils n'etaient plus pour elle qu'un residu mort qui ne fructifierait plus; ils ne lui feraient pas connaitre leurs nouveaux amis, partager leurs plaisirs. Elle ne pouvait obtenir que leur presence ou la possibilite de parler d'eux a sa reception de cinq heures, comme plus tard dans ses Memoires dont celle-ci n'etait qu'une sorte de repetition, de premiere lecture a haute voix devant un petit cercle. Et la compagnie que tous ces nobles parents lui servaient a interesser, a eblouir, a enchainer, la compagnie des Cottard, des Bloch, des auteurs dramatiques notoires, historiens de la Fronde de tout genre, c'etait dans celle-la que, pour Mme de Villeparisis--a defaut de la partie du monde elegant qui n'allait pas chez elle--etaient le mouvement, la nouveaute, les divertissements et la vie; c'etaient ces gens-la dont elle pouvait tirer des avantages sociaux (qui valaient bien qu'elle leur fit rencontrer quelquefois, sans qu'ils la connussent jamais, la duchesse de Guermantes): des diners avec des hommes remarquables dont les travaux l'avaient interessee, un opera-comique ou une pantomime toute montee que l'auteur faisait representer chez elle, des loges pour, des spectacles curieux. Bloch se leva pour partir. Il avait dit tout haut que l'incident du vase de fleurs renverse n'avait aucune importance, mais ce qu'il disait tout bas etait different, plus different encore ce qu'il pensait: "Quand on n'a pas des domestiques assez bien styles pour savoir placer un vase sans risquer de tremper et meme de blesser les visiteurs on ne se mele pas d'avoir de ces luxes-la", grommelait-il tout bas. Il etait de ces gens susceptibles et "nerveux" qui ne peuvent supporter d'avoir commis une maladresse qu'ils ne s'avouent pourtant pas, pour qui elle gate toute la journee. Furieux, il se sentait des idees noires, ne voulait plus retourner dans le monde. C'etait le moment ou un peu de distraction est necessaire. Heureusement, dans une seconde, Mme de Villeparisis allait le retenir. Soit parce qu'elle connaissait les opinions de ses amis et le flot d'antisemitisme qui commencait a monter, soit par distraction, elle ne l'avait pas presente aux personnes qui se trouvaient la. Lui, cependant, qui avait peu l'usage du monde, crut qu'en s'en allant il devait les saluer, par savoir-vivre, mais sans amabilite; il inclina plusieurs fois le front, enfonca son menton barbu dans son faux-col, regardant successivement chacun a travers son lorgnon, d'un air froid et mecontent. Mais Mme de Villeparisis l'arreta; elle avait encore a lui parler du petit acte qui devait etre donne chez elle, et d'autre part elle n'aurait pas voulu qu'il partit sans avoir eu la satisfaction de connaitre M. de Norpois (qu'elle s'etonnait de ne pas voir entrer), et bien que cette presentation fut superflue, car Bloch etait deja resolu a persuader aux deux artistes dont il avait parle de venir chanter a l'oeil chez la marquise, dans l'interet de leur gloire, a une de ces receptions ou frequentait l'elite de l'Europe. Il avait meme propose en plus une tragedienne "aux yeux purs, belle comme Hera", qui dirait des proses lyriques avec le sens de la beaute plastique. Mais a son nom Mme de Villeparisis avait refuse, car c'etait l'amie de Saint-Loup. --J'ai de meilleures nouvelles, me dit-elle a l'oreille, je crois que cela ne bat plus que d'une aile et qu'ils ne tarderont pas a etre separes, malgre un officier qui a joue un role abominable dans tout cela, ajouta-t-elle. (Car la famille de Robert commencait a en vouloir a mort a M. de Borodino qui avait donne la permission pour Bruges, sur les instances du coiffeur, et l'accusait de favoriser une liaison infame.) C'est quelqu'un de tres mal, me dit Mme de Villeparisis, avec l'accent vertueux des Guermantes meme les plus depraves. De tres, tres mal, reprit-elle en mettant trois _t_ a tres. On sentait qu'elle ne doutait pas qu'il ne fut en tiers dans toutes les orgies. Mais comme l'amabilite etait chez la marquise l'habitude dominante, son expression de severite froncee envers l'horrible capitaine, dont elle dit avec une emphase ironique le nom: le Prince de Borodino, en femme pour qui l'Empire ne compte pas, s'acheva en un tendre sourire a mon adresse avec un clignement d'oeil mecanique de connivence vague avec moi. --J'aime beaucoup de Saint-Loup-en-Bray, dit Bloch, quoiqu'il soit un mauvais chien, parce qu'il est extremement bien eleve. J'aime beaucoup, pas lui, mais les personnes extremement bien elevees, c'est si rare, continua-t-il sans se rendre compte, parce qu'il etait lui-meme tres mal eleve, combien ses paroles deplaisaient. Je vais vous citer une preuve que je trouve tres frappante de sa parfaite education. Je l'ai rencontre une fois avec un jeune homme, comme il allait monter sur son char aux belles jantes, apres avoir passe lui-meme les courroies splendides a deux chevaux nourris d'avoine et d'orge et qu'il n'est pas besoin d'exciter avec le fouet etincelant. Il nous presenta, mais je n'entendis pas le nom du jeune homme, car on n'entend jamais le nom des personnes a qui on vous presente, ajouta-t-il en riant parce que c'etait une plaisanterie de son pere. De Saint-Loup-en-Bray resta simple, ne fit pas de frais exageres pour le jeune homme, ne parut gene en aucune facon. Or, par hasard, j'ai appris quelques jours apres que le jeune homme etait le fils de Sir Rufus Israel! La fin de cette histoire parut moins choquante que son debut, car elle resta incomprehensible pour les personnes presentes. En effet, Sir Rufus Israel, qui semblait a Bloch et a son pere un personnage presque royal devant lequel Saint-Loup devait trembler, etait au contraire aux yeux du milieu Guermantes un etranger parvenu, tolere par le monde, et de l'amitie de qui on n'eut pas eu l'idee de s'enorgueillir, bien au contraire! --Je l'ai appris, dit Bloch, par le fonde de pouvoir de Sir Rufus Israel, lequel est un ami de mon pere et un homme tout a fait extraordinaire. Ah! un individu absolument curieux, ajouta-t-il, avec cette energie affirmative, cet accent d'enthousiasme qu'on n'apporte qu'aux convictions qu'on ne s'est pas formees soi-meme. Bloch s'etait montre enchante de l'idee de connaitre M. de Norpois. --Il eut aime, disait-il, le faire parler sur l'affaire Dreyfus. Il y a la une mentalite que je connais mal et ce serait assez piquant de prendre une interview a ce diplomate considerable, dit-il d'un ton sarcastique pour ne pas avoir l'air de se juger inferieur a l'Ambassadeur. --Dis-moi, reprit Bloch en me parlant tout bas, quelle fortune peut avoir Saint-Loup? Tu comprends bien que, si je te demande cela, je m'en moque comme de l'an quarante, mais c'est au point de vue balzacien, tu comprends. Et tu ne sais meme pas en quoi c'est place, s'il a des valeurs, francaises, etrangeres, des terres? Je ne pus le renseigner en rien. Cessant de parler a mi-voix, Bloch demanda tres haut la permission d'ouvrir les fenetres et, sans attendre la reponse, se dirigea vers celles-ci. Mme de Villeparisis dit qu'il etait impossible d'ouvrir, qu'elle etait enrhumee. "Ah! si ca doit vous faire du mal! repondit Bloch, decu. Mais on peut dire qu'il fait chaud!" Et se mettant a rire, il fit faire a ses regards qui tournerent autour de l'assistance une quete qui reclamait un appui contre Mme de Villeparisis. Il ne le rencontra pas, parmi ces gens bien eleves. Ses yeux allumes, qui n'avaient pu debaucher personne, reprirent avec resignation leur serieux; il declara en matiere de defaite: "Il fait au moins 22 degres 25! Cela ne m'etonne pas. Je suis presque en nage. Et je n'ai pas, comme le sage Antenor, fils du fleuve Alpheios, la faculte de me tremper dans l'onde paternelle, pour etancher ma sueur, avant de me mettre dans une baignoire polie et de m'oindre d'une huile parfumee." Et avec ce besoin qu'on a d'esquisser a l'usage des autres des theories medicales dont l'application serait favorable a notre propre bien-etre: "Puisque vous croyez que c'est bon pour vous! Moi je crois tout le contraire. C'est justement ce qui vous enrhume." Mme de Villeparisis regretta qu'il eut dit cela aussi tout haut, mais n'y attacha pas grande importance quand elle vit que l'archiviste, dont les opinions nationalistes la tenaient pour ainsi dire a la chaine, se trouvait place trop loin pour avoir pu entendre. Elle fut plus choquee d'entendre que Bloch, entraine par le demon de sa mauvaise education qui l'avait prealablement rendu aveugle, lui demandait, en riant a la plaisanterie paternelle: "N'ai-je pas lu de lui une savante etude ou il demontrait pour quelles raisons irrefutables la guerre russo-japonaise devait se terminer par la victoire des Russes et la defaite des Japonais? Et n'est-il pas un peu gateux? Il me semble que c'est lui que j'ai vu viser son siege, avant d'aller s'y asseoir, en glissant comme sur des roulettes." --Jamais de la vie! Attendez un instant, ajouta la marquise, je ne sais pas ce qu'il peut faire. Elle sonna et quand le domestique fut entre, comme elle ne dissimulait nullement et meme aimait a montrer que son vieil ami passait la plus grande partie de son temps chez elle: --Allez donc dire a M. de Norpois de venir, il est en train de classer des papiers dans mon bureau, il a dit qu'il viendrait dans vingt minutes et voila une heure trois quarts que je l'attends. Il vous parlera de l'affaire Dreyfus, de tout ce que vous voudrez, dit-elle d'un ton boudeur a Bloch, il n'approuve pas beaucoup ce qui se passe. Car M. de Norpois etait mal avec le ministere actuel et Mme de Villeparisis, bien qu'il ne se fut pas permis de lui amener des personnes du gouvernement (elle gardait tout de meme sa hauteur de dame de la grande aristocratie et restait en dehors et au-dessus des relations qu'il etait oblige de cultiver), etait tenue par lui au courant de ce qui se passait. De meme ces nommes politiques du regime n'auraient pas ose demander a M. de Norpois de les presenter a Mme de Villeparisis. Mais plusieurs etaient aller le chercher chez elle a la campagne, quand ils avaient eu besoin de son concours dans des circonstances graves. On savait l'adresse. On allait au chateau. On ne voyait pas la chatelaine. Mais au diner elle disait: "Monsieur, je sais qu'on est venu vous deranger. Les affaires vont-elles mieux?" --Vous n'etes pas trop presse? demanda Mme de Villeparisis a Bloch? --Non, non, je voulais partir parce que je ne suis pas tres bien, il est meme question que je fasse une cure a Vichy pour ma vesicule biliaire, dit-il en articulant ces mots avec une ironie satanique. --Tiens, mais justement mon petit-neveu Chatellerault doit y aller, vous devriez arranger cela ensemble. Est-ce qu'il est encore la? Il est gentil, vous savez, dit Mme de Villeparisis de bonne foi peut-etre, et pensant que des gens qu'elle connaissait tous deux n'avaient aucune raison de ne pas se lier. --Oh! je ne sais si ca lui plairait, je ne le connais ... qu'a peine, il est la-bas plus loin, dit Bloch confus et ravi. Le maitre d'hotel n'avait pas du executer d'une facon complete la commission dont il venait d'etre charge pour M. de Norpois. Car celui-ci, pour faire croire qu'il arrivait du dehors et n'avait pas encore vu la maitresse de la maison, prit au hasard un chapeau dans l'antichambre et vint baiser ceremonieusement la main de Mme de Villeparisis, en lui demandant de ses nouvelles avec le meme interet qu'on manifeste apres une longue absence. Il ignorait que la marquise de Villeparisis avait prealablement ote toute vraisemblance a cette comedie, a laquelle elle coupa court d'ailleurs en emmenant M. de Norpois et Bloch dans un salon voisin. Bloch, qui avait vu toutes les amabilites qu'on faisait a celui qu'il ne savait pas encore etre M. de Norpois, et les saluts compasses, gracieux et profonds par lesquels l'Ambassadeur y repondait, Bloch se sentait inferieur a tout ce ceremonial et, vexe de penser qu'il ne s'adresserait jamais a lui, m'avait dit pour avoir l'air a l'aise: "Qu'est-ce que cette espece d'imbecile?" Peut-etre du reste toutes les salutations de M. de Norpois choquant ce qu'il y avait de meilleur en Bloch, la franchise plus directe d'un milieu moderne, est-ce en partie sincerement qu'il les trouvait ridicules. En tout cas elles cesserent de le lui paraitre et meme l'enchanterent des la seconde ou ce fut lui, Bloch, qui se trouva en etre l'objet. --Monsieur l'Ambassadeur, dit Mme de Villeparisis, je voudrais vous faire connaitre Monsieur. Monsieur Bloch, Monsieur le marquis de Norpois. Elle tenait, malgre la facon dont elle rudoyait M. de Norpois, a lui dire: "Monsieur l'Ambassadeur" par savoir-vivre, par consideration exageree du rang d'ambassadeur, consideration que le marquis lui avait inculquee, et enfin pour appliquer ces manieres moins familieres, plus ceremonieuses a l'egard d'un certain homme, lesquelles dans le salon d'une femme distinguee, tranchant avec la liberte dont elle use avec ses autres habitues, designent aussitot son amant. M. de Norpois noya son regard bleu dans sa barbe blanche, abaissa profondement sa haute taille comme s'il l'inclinait devant tout ce que lui representait de notoire et d'imposant le nom de Bloch, murmura "je suis enchante", tandis que son jeune interlocuteur, emu mais trouvant que le celebre diplomate allait trop loin, rectifia avec empressement et dit: "Mais pas du tout, au contraire, c'est moi qui suis enchante!" Mais cette ceremonie, que M. de Norpois par amitie pour Mme de Villeparisis renouvelait avec chaque inconnu que sa vieille amie lui presentait, ne parut pas a celle-ci une politesse suffisante pour Bloch a qui elle dit: --Mais demandez-lui tout ce que vous voulez savoir, emmenez-le a cote si cela est plus commode; il sera enchante de causer avec vous. Je crois que vous vouliez lui parler de l'affaire Dreyfus, ajouta-t-elle sans plus se preoccuper si cela faisait plaisir a M. de Norpois qu'elle n'eut pense a demander leur agrement au portrait de la duchesse de Montmorency avant de le faire eclairer pour l'historien, ou au the avant d'en offrir une tasse. --Parlez-lui fort, dit-elle a Bloch, il est un peu sourd, mais il vous dira tout ce que vous voudrez, il a tres bien connu Bismarck, Cavour. N'est-pas, Monsieur, dit-elle avec force, vous avez bien connu Bismarck? --Avez-vous quelque chose sur le chantier? me demanda M. de Norpois avec un signe d'intelligence en me serrant la main cordialement. J'en profitai pour le debarrasser obligeamment du chapeau qu'il avait cru devoir apporter en signe de ceremonie, car je venais de m'apercevoir que c'etait le mien qu'il avait pris par hasard. "Vous m'aviez montre une oeuvrette un peu tarabiscotee ou vous coupiez les cheveux en quatre. Je vous ai donne franchement mon avis; ce que vous aviez fait ne valait pas la peine que vous le couchiez sur le papier. Nous preparez-vous quelque chose? Vous etes tres feru de Bergotte, si je me souviens bien.--Ah! ne dites pas de mal de Bergotte, s'ecria la duchesse.--Je ne conteste pas son talent de peintre, nul ne s'en aviserait, duchesse. Il sait graver au burin ou a l'eau-forte, sinon brosser, comme M. Cherbuliez, une grande composition. Mais il me semble que notre temps fait une confusion de genres et que le propre du romancier est plutot de nouer une intrigue et d'elever les coeurs que de fignoler a la pointe seche un frontispice ou un cul-de-lampe. Je verrai votre pere dimanche chez ce brave A.J., ajouta-t-il en se tournant vers moi. J'esperai un instant, en le voyant parler a Mme de Guermantes, qu'il me preterait peut-etre pour aller chez elle l'aide qu'il m'avait refusee pour aller chez M. Swann. "Une autre de mes grandes admirations, lui dis-je, c'est Elstir. Il parait que la duchesse de Guermantes en a de merveilleux, notamment cette admirable botte de radis que j'ai apercue a l'Exposition et que j'aimerais tant revoir; quel chef-d'oeuvre que ce tableau!" Et en effet, si j'avais ete un homme en vue, et qu'on m'eut demande le morceau de peinture que je preferais, j'aurais cite cette botte de radis. --Un chef-d'oeuvre? s'ecria M. de Norpois avec un air d'etonnement et de blame. Ce n'a meme pas la pretention d'etre un tableau, mais une simple esquisse (il avait raison). Si vous appelez chef-d'oeuvre cette vive pochade, que direz-vous de la "Vierge" d'Hebert ou de Dagnan-Bouveret? --J'ai entendu que vous refusiez l'amie de Robert, dit Mme de Guermantes a sa tante apres que Bloch eut pris a part l'Ambassadeur, je crois que vous n'avez rien a regretter, vous savez que c'est une horreur, elle n'a pas l'ombre de talent, et en plus elle est grotesque. --Mais comment la connaissez-vous, duchesse? dit M. d'Argencourt. --Mais comment, vous ne savez pas qu'elle a joue chez moi avant tout le monde? je n'en suis pas plus fiere pour cela, dit en riant Mme de Guermantes, heureuse pourtant, puisqu'on parlait de cette actrice, de faire savoir qu'elle avait eu la primeur de ses ridicules. Allons, je n'ai plus qu'a partir, ajouta-t-elle sans bouger. Elle venait de voir entrer son mari, et par les mots qu'elle prononcait, faisait allusion au comique d'avoir l'air de faire ensemble une visite de noces, nullement aux rapports souvent difficiles qui existaient entre elle et cet enorme gaillard vieillissant, mais qui menait toujours une vie de jeune homme. Promenant sur le grand nombre de personnes qui entouraient la table a the les regards affables, malicieux et un peu eblouis par les rayons du soleil couchant, de ses petites prunelles rondes et exactement logees dans l'oeil comme les "mouches" que savait viser et atteindre si parfaitement l'excellent tireur qu'il etait, le duc s'avancait avec une lenteur emerveillee et prudente comme si, intimide par une si brillante assemblee, il eut craint de marcher sur les robes et de deranger les conversations. Un sourire permanent de bon roi d'Yvetot legerement pompette, une main a demi depliee flottant, comme l'aileron d'un requin, a cote de sa poitrine, et qu'il laissait presser indistinctement par ses vieux amis et par les inconnus qu'on lui presentait, lui permettaient, sans avoir a faire un seul geste ni a interrompre sa tournee debonnaire, faineante et royale, de satisfaire a l'empressement de tous, en murmurant seulement: "Bonsoir, mon bon", "bonsoir mon cher ami", "charme monsieur Bloch", "bonsoir Argencourt", et pres de moi, qui fus le plus favorise quand il eut entendu mon nom: "Bonsoir, mon petit voisin, comment va votre pere? Quel brave homme!" Il ne fit de grandes demonstrations que pour Mme de Villeparisis, qui lui dit bonjour d'un signe de tete en sortant une main de son petit tablier. Formidablement riche dans un monde ou on l'est de moins en moins, ayant assimile a sa personne, d'une facon permanente, la notion de cette enorme fortune, en lui la vanite du grand seigneur etait doublee de celle de l'homme d'argent, l'education raffinee du premier arrivant tout juste a contenir la suffisance du second. On comprenait d'ailleurs que ses succes de femmes, qui faisaient le malheur de la sienne, ne fussent pas dus qu'a son nom et a sa fortune, car il etait encore d'une grande beaute, avec, dans le profil, la purete, la decision de contour de quelque dieu grec. --Vraiment, elle a joue chez vous? demanda M. d'Argencourt a la duchesse. --Mais voyons, elle est venue reciter, avec un bouquet de lis dans la main et d'autres lis "su" sa robe. (Mme de Guermantes mettait, comme Mme de Villeparisis, de l'affectation a prononcer certains mots d'une facon tres paysanne, quoiqu'elle ne roulat nullement les _r_ comme faisait sa tante.) Avant que M. de Norpois, contraint et force, n'emmenat Bloch dans la petite baie ou ils pourraient causer ensemble, je revins un instant vers le vieux diplomate et lui glissai un mot d'un fauteuil academique pour mon pere. Il voulut d'abord remettre la conversation a plus tard. Mais j'objectai que j'allais partir pour Balbec. "Comment! vous allez de nouveau a Balbec? Mais vous etes un veritable globe-trotter!" Puis il m'ecouta. Au nom de Leroy-Beaulieu, M. de Norpois me regarda d'un air soupconneux. Je me figurai qu'il avait peut-etre tenu a M. Leroy-Beaulieu des propos desobligeants pour mon pere, et qu'il craignait que l'economiste ne les lui eut repetes. Aussitot, il parut anime d'une veritable affection pour mon pere. Et apres un de ces ralentissements du debit ou tout d'un coup une parole eclate, comme malgre celui qui parle, et chez qui l'irresistible conviction emporte les efforts begayants qu'il faisait pour se taire: "Non, non, me dit-il avec emotion, il ne _faut pas_ que votre pere se presente. Il ne le faut pas dans son interet, pour lui-meme, par respect pour sa valeur qui est grande et qu'il compromettrait dans une pareille aventure. Il vaut mieux que cela. Fut-il nomme, il aurait tout a perdre et rien a gagner. Dieu merci, il n'est pas orateur. Et c'est la seule chose qui compte aupres de mes chers collegues, quand meme ce qu'on dit ne serait que turlutaines. Votre pere a un but important dans la vie; il doit y marcher droit, sans se laisser detourner a battre les buissons, fut-ce les buissons, d'ailleurs plus epineux que fleuris, du jardin d'Academus. D'ailleurs il ne reunirait que quelques voix. L'Academie aime a faire faire un stage au postulant avant de l'admettre dans son giron. Actuellement, il n'y a rien a faire. Plus tard je ne dis pas. Mais il faut que ce soit la Compagnie elle-meme qui vienne le chercher. Elle pratique avec plus de fetichisme que de bonheur le "_Fara da se_" de nos voisins d'au dela des Alpes. Leroy-Beaulieu m'a parle de tout cela d'une maniere qui ne m'a pas plu. Il m'a du reste semble a vue de nez avoir partie liee avec votre pere. Je lui ai peut-etre fait sentir un peu vivement qu'habitue a s'occuper de cotons et de metaux, il meconnaissait le role des imponderables, comme disait Bismarck. Ce qu'il faut eviter avant tout, c'est que votre pere se presente: _Principiis obsta_. Ses amis se trouveraient dans une position delicate s'il les mettait en presence du fait accompli. Tenez, dit-il brusquement d'un air de franchise, en fixant ses yeux bleus sur moi, je vais vous dire une chose qui va vous etonner de ma part a moi qui aime tant votre pere. Eh bien, justement parce que je l'aime, justement (nous sommes les deux inseparables, _Arcades ambo_) parce que je sais les services qu'il peut rendre a son pays, les ecueils qu'il peut lui eviter s'il reste a la barre, par affection, par haute estime, par patriotisme, je ne voterais pas pour lui. Du reste, je crois l'avoir laisse entendre. (Et je crus apercevoir dans ses yeux le profil assyrien et severe de Leroy-Beaulieu.) Donc lui donner ma voix serait de ma part une sorte de palinodie. A plusieurs reprises, M. de Norpois traita ses collegues de fossiles. En dehors des autres raisons, tout membre d'un club ou d'une Academie aime a investir ses collegues du genre de caractere le plus contraire au sien, moins pour l'utilite de pouvoir dire: "Ah! si cela ne dependait que de moi!" que pour la satisfaction de presenter le titre qu'il a obtenu comme plus difficile et plus flatteur. "Je vous dirai, conclut-il, que, dans votre interet a tous, j'aime mieux pour votre pere une election triomphale dans dix ou quinze ans." Paroles qui furent jugees par moi comme dictees, sinon par la jalousie, au moins par un manque absolu de serviabilite et qui se trouverent recevoir plus tard, de l'evenement meme, un sens different. --Vous n'avez pas l'intention d'entretenir l'Institut du prix du pain pendant la Fronde? demanda timidement l'historien de la Fronde a M. de Norpois. Vous pourriez trouver la un succes considerable (ce qui voulait dire me faire une reclame monstre), ajouta-t-il en souriant a l'Ambassadeur avec une pusillanimite mais aussi une tendresse qui lui fit lever les paupieres et decouvrir ses yeux, grands comme un ciel. Il me semblait avoir vu ce regard, pourtant je ne connaissais que d'aujourd'hui l'historien. Tout d'un coup je me rappelai: ce meme regard, je l'avais vu dans les yeux d'un medecin bresilien qui pretendait guerir les etouffements du genre de ceux que j'avais par d'absurdes inhalations d'essences de plantes. Comme, pour qu'il prit plus soin de moi, je lui avais dit que je connaissais le professeur Cottard, il m'avait repondu, comme dans l'interet de Cottard: "Voila un traitement, si vous lui en parliez, qui lui fournirait la matiere d'une retentissante communication a l'Academie de medecine!" Il n'avait ose insister mais m'avait regarde de ce meme air d'interrogation timide, interessee et suppliante que je venais d'admirer chez l'historien de la Fronde. Certes ces deux hommes ne se connaissaient pas et ne se ressemblaient guere, mais les lois psychologiques ont comme les lois physiques une certaine generalite. Et les conditions necessaires sont les memes, un meme regard eclaire des animaux humains differents, comme un meme ciel matinal des lieux de la terre situes bien loin l'un de l'autre et qui ne se sont jamais vus. Je n'entendis pas la reponse de l'Ambassadeur, car tout le monde, avec un peu de brouhaha, s'etait approche de Mme de Villeparisis pour la voir peindre. --Vous savez de qui nous parlons, Basin? dit la duchesse a son mari. --Naturellement je devine, dit le duc. --Ah! ce n'est pas ce que nous appelons une comedienne de la grande lignee. --Jamais, reprit Mme de Guermantes s'adressant a M. d'Argencourt, vous n'avez imagine quelque chose de plus risible. --C'etait meme drolatique, interrompit M. de Guermantes dont le bizarre vocabulaire permettait a la fois aux gens du monde de dire qu'il n'etait pas un sot et aux gens de lettres de le trouver le pire des imbeciles. --Je ne peux pas comprendre, reprit la duchesse, comment Robert a jamais pu l'aimer. Oh! je sais bien qu'il ne faut jamais discuter ces choses-la, ajouta-t-elle avec une jolie moue de philosophe et de sentimentale desenchantee. Je sais que n'importe qui peut aimer n'importe quoi. Et, ajouta-t-elle--car si elle se moquait encore de la litterature nouvelle, celle-ci, peut-etre par la vulgarisation des journaux ou a travers certaines conversations, s'etait un peu infiltree en elle--c'est meme ce qu'il y a de beau dans l'amour, parce que c'est justement ce qui le rend "mysterieux". --Mysterieux! Ah! j'avoue que c'est un peu fort pour moi, ma cousine, dit le comte d'Argencourt. --Mais si, c'est tres mysterieux, l'amour, reprit la duchesse avec un doux sourire de femme du monde aimable, mais aussi avec l'intransigeante conviction d'une wagnerienne qui affirme a un homme du cercle qu'il n'y a pas que du bruit dans la _Walkyrie_. Du reste, au fond, on ne sait pas pourquoi une personne en aime une autre; ce n'est peut-etre pas du tout pour ce que nous croyons, ajouta-t-elle en souriant, repoussant ainsi tout d'un coup par son interpretation l'idee qu'elle venait d'emettre. Du reste, au fond on ne sait jamais rien, conclut-elle d'un air sceptique et fatigue. Aussi, voyez-vous, c'est plus "intelligent"; il ne faut jamais discuter le choix des amants. Mais apres avoir pose ce principe, elle y manqua immediatement en critiquant le choix de Saint-Loup. --Voyez-vous, tout de meme, je trouve etonnant qu'on puisse trouver de la seduction a une personne ridicule. Bloch entendant que nous parlions de Saint-Loup, et comprenant qu'il etait a Paris, se mit a en dire un mal si epouvantable que tout le monde en fut revolte. Il commencait a avoir des haines, et on sentait que pour les assouvir il ne reculerait devant rien. Ayant pose en principe qu'il avait une haute valeur morale, et que l'espece de gens qui frequentait la Boulie (cercle sportif qui lui semblait elegant) meritait le bagne, tous les coups qu'il pouvait leur porter lui semblaient meritoires. Il alla une fois jusqu'a parler d'un proces qu'il voulait intenter a un de ses amis de la Boulie. Au cours de ce proces, il comptait deposer d'une facon mensongere et dont l'inculpe ne pourrait pas cependant prouver la faussete. De cette facon, Bloch, qui ne mit du reste pas a execution son projet, pensait le desesperer et l'affoler davantage. Quel mal y avait-il a cela, puisque celui qu'il voulait frapper ainsi etait un homme qui ne pensait qu'au chic, un homme de la Boulie, et que contre de telles gens toutes les armes sont permises, surtout a un Saint, comme lui, Bloch? --Pourtant, voyez Swann, objecta M. d'Argencourt qui, venant enfin de comprendre le sens des paroles qu'avait prononcees sa cousine, etait frappe de leur justesse et cherchait dans sa memoire l'exemple de gens ayant aime des personnes qui a lui ne lui eussent pas plu. --Ah! Swann ce n'est pas du tout le meme cas, protesta la duchesse. C'etait tres etonnant tout de meme parce que c'etait une brave idiote, mais elle n'etait pas ridicule et elle a ete jolie. --Hou, hou, grommela Mme de Villeparisis. --Ah! vous ne la trouviez pas jolie? si, elle avait des choses charmantes, de bien jolis yeux, de jolis cheveux, elle s'habillait et elle s'habille encore merveilleusement. Maintenant, je reconnais qu'elle est immonde, mais elle a ete une ravissante personne. Ca ne m'a fait pas moins de chagrin que Charles l'ait epousee, parce que c'etait tellement inutile. La duchesse ne croyait pas dire quelque chose de remarquable, mais, comme M. d'Argencourt se mit a rire, elle repeta la phrase, soit qu'elle la trouvat drole, ou seulement qu'elle trouvat gentil le rieur qu'elle se mit a regarder d'un air calin, pour ajouter l'enchantement de la douceur a celui de l'esprit. Elle continua: --Oui, n'est-ce pas, ce n'etait pas la peine, mais enfin elle n'etait pas sans charme et je comprends parfaitement qu'on l'aimat, tandis que la demoiselle de Robert, je vous assure qu'elle est a mourir de rire. Je sais bien qu'on m'objectera cette vieille rengaine d'Augier: "Qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse!" Eh bien, Robert a peut-etre l'ivresse, mais il n'a vraiment pas fait preuve de gout dans le choix du flacon! D'abord, imaginez-vous qu'elle avait la pretention que je fisse dresser un escalier au beau milieu de mon salon. C'est un rien, n'est-ce pas, et elle m'avait annonce qu'elle resterait couchee a plat ventre sur les marches. D'ailleurs, si vous aviez entendu ce qu'elle disait! je ne connais qu'une scene, mais je ne crois pas qu'on puisse imaginer quelque chose de pareil: cela s'appelle les _Sept Princesses_. --Les _Sept Princesses_, oh! oil, oil, quel snobisme! s'ecria M. d'Argencourt. Ah! mais attendez, je connais toute la piece. C'est d'un de mes compatriotes. Il l'a envoyee au Roi qui n'y a rien compris et m'a demande de lui expliquer. --Ce n'est pas par hasard du Sar Peladan? demanda l'historien de la Fronde avec une intention de finesse et d'actualite, mais si bas que sa question passa inapercue. --Ah! vous connaissez les _Sept Princesses_? repondit la duchesse a M. d'Argencourt. Tous mes compliments! Moi je n'en connais qu'une, mais cela m'a ote la curiosite de faire la connaissance des six autres. Si elles sont toutes pareille a celle que j'ai vue! "Quelle buse!" pensais-je, irrite de l'accueil glacial qu'elle m'avait fait. Je trouvais une sorte d'apre satisfaction a constater sa complete incomprehension de Maeterlinck. "C'est pour une pareille femme que tous les matins je fais tant de kilometres, vraiment j'ai de la bonte. Maintenant c'est moi qui ne voudrais pas d'elle." Tels etaient les mots que je me disais; ils etaient le contraire de ma pensee; c'etaient de purs mots de conversation, comme nous nous en disons dans ces moments ou, trop agites pour rester seuls avec nous-meme, nous eprouvons le besoin, a defaut d'autre interlocuteur, de causer avec nous, sans sincerite, comme avec un etranger. --Je ne peux pas vous donner une idee, continua la duchesse, c'etait a se tordre de rire. On ne s'en est pas fait faute, trop meme, car la petite personne n'a pas aime cela, et dans le fond Robert m'en a toujours voulu. Ce que je ne regrette pas du reste, car si cela avait bien tourne, la demoiselle serait peut-etre revenue et je me demande jusqu'a quel point cela aurait charme Marie-Aynard. On appelait ainsi dans la famille la mere de Robert, Mme de Marsantes, veuve d'Aynard de Saint-Loup, pour la distinguer de sa cousine la princesse de Guermantes-Baviere, autre Marie, au prenom de qui ses neveux, cousins et beaux-freres ajoutaient, pour eviter la confusion, soit le prenom de son mari, soit un autre de ses prenoms a elle, ce qui donnait soit Marie-Gilbert, soit Marie-Hedwige. --D'abord la veille il y eut une espece de repetition qui etait une bien belle chose! poursuivit ironiquement Mme de Guermantes. Imaginez qu'elle disait une phrase, pas meme, un quart de phrase, et puis elle s'arretait; elle ne disait plus rien, mais je n'exagere pas, pendant cinq minutes. --Oil, oil, oil! s'ecria M. d'Argencourt. --Avec toute la politesse du monde je me suis permis d'insinuer que cela etonnerait peut-etre un peu. Et elle m'a repondu textuellement: "Il faut toujours dire une chose comme si on etait en train de la composer soi-meme." Si vous y reflechissez c'est monumental, cette reponse! --Mais je croyais qu'elle ne disait pas mal les vers, dit un des deux jeunes gens. --Elle ne se doute pas de ce que c'est, repondit Mme de Guermantes. Du reste je n'ai pas eu besoin de l'entendre. Il m'a suffi de la voir arriver avec des lis! J'ai tout de suite compris qu'elle n'avait pas de talent quand j'ai vu les lis! Tout le monde rit. --Ma tante, vous ne m'en avez pas voulu de ma plaisanterie de l'autre jour au sujet de la reine de Suede? je viens vous demander l'aman. --Non, je ne t'en veux pas; je te donne meme le droit de gouter si tu as faim. --Allons, Monsieur Valleneres, faites la jeune fille, dit Mme de Villeparisis a l'archiviste, selon une plaisanterie consacree. M. de Guermantes se redressa dans le fauteuil ou il s'etait affale, son chapeau a cote de lui sur le tapis, examina d'un air de satisfaction les assiettes de petits fours qui lui etaient presentees. --Mais volontiers, maintenant que je commence a etre familiarise avec cette noble assistance, j'accepterai un baba, ils semblent excellents. --Monsieur remplit a merveille son role de jeune fille, dit M. d'Argencourt qui, par esprit d'imitation, reprit la plaisanterie de Mme de Villeparisis. L'archiviste presenta l'assiette de petits fours a l'historien de la Fronde. --Vous vous acquittez a merveille de vos fonctions, dit celui-ci par timidite et pour tacher de conquerir la sympathie generale. Aussi jeta-t-il a la derobee un regard de connivence sur ceux qui avaient deja fait comme lui. --Dites-moi, ma bonne tante, demanda M. de Guermantes a Mme de Villeparisis, qu'est-ce que ce monsieur assez bien de sa personne qui sortait comme j'entrais? Je dois le connaitre parce qu'il m'a fait un grand salut, mais je ne l'ai pas remis; vous savez, je suis brouille avec les noms, ce qui est bien desagreable, dit-il d'un air de satisfaction. --M. Legrandin. --Ah! mais Oriane a une cousine dont la mere, sauf erreur, est nee Grandin. Je sais tres bien, ce sont des Grandin de l'Eprevier. --Non, repondit Mme de Villeparisis, cela n'a aucun rapport. Ceux-ci Grandin tout simplement, Grandin de rien du tout. Mais ils ne demandent qu'a l'etre de tout ce que tu voudras. La soeur de celui-ci s'appelle Mme de Cambremer. --Mais voyons, Basin, vous savez bien de qui ma tante veut parler, s'ecria la duchesse avec indignation, c'est le frere de cette enorme herbivore que vous avez eu l'etrange idee d'envoyer venir me voir l'autre jour. Elle est restee une heure, j'ai pense que je deviendrais folle. Mais j'ai commence par croire que c'etait elle qui l'etait en voyant entrer chez moi une personne que je ne connaissais pas et qui avait l'air d'une vache. --Ecoutez, Oriane, elle m'avait demande votre jour; je ne pouvais pourtant pas lui faire une grossierete, et puis, voyons, vous exagerez, elle n'a pas l'air d'une vache, ajouta-t-il d'un air plaintif, mais non sans jeter a la derobee un regard souriant sur l'assistance. Il savait que la verve de sa femme avait besoin d'etre stimulee par la contradiction, la contradiction du bon sens qui proteste que, par exemple, on ne peut pas prendre une femme pour une vache (c'est ainsi que Mme de Guermantes, encherissant sur une premiere image, etait souvent arrivee a produire ses plus jolis mots). Et le duc se presentait naivement pour l'aider, sans en avoir l'air, a reussir son tour, comme, dans un wagon, le compere inavoue d'un joueur de bonneteau. --Je reconnais qu'elle n'a pas l'air d'une vache, car elle a l'air de plusieurs, s'ecria Mme de Guermantes. Je vous jure que j'etais bien embarrassee voyant ce troupeau de vaches qui entrait en chapeau dans mon salon et qui me demandait comment j'allais. D'un cote j'avais envie de lui repondre: "Mais, troupeau de vaches, tu confonds, tu ne peux pas etre en relations avec moi puisque tu es un troupeau de vaches", et d'autre part, ayant cherche dans ma memoire, j'ai fini par croire que votre Cambremer etait l'infante Dorothee qui avait dit qu'elle viendrait une fois et qui est assez _bovine_ aussi, de sorte que j'ai failli dire Votre Altesse royale et parler a la troisieme personne a un troupeau de vaches. Elle a aussi le genre de gesier de la reine de Suede. Du reste cette attaque de vive force avait ete preparee par un tir a distance, selon toutes les regles de l'art. Depuis je ne sais combien de temps j'etais bombardee de ses cartes, j'en trouvais partout, sur tous les meubles, comme des prospectus. J'ignorais le but de cette reclame. On ne voyait chez moi que "Marquis et Marquise de Cambremer" avec une adresse que je ne me rappelle pas et dont je suis d'ailleurs resolue a ne jamais me servir. --Mais c'est tres flatteur de ressembler a une reine, dit l'historien de la Fronde. --Oh! mon Dieu, monsieur, les rois et les reines, a notre epoque ce n'est pas grand'chose! dit M. de Guermantes parce qu'il avait la pretention d'etre un esprit et moderne, et aussi pour n'avoir pas l'air de faire cas des relations royales, auxquelles il tenait beaucoup. Bloch et M. de Norpois, qui s'etaient leves, se trouverent plus pres de nous. --Monsieur, dit Mme de Villeparisis, lui avez-vous parle de l'affaire Dreyfus? M. de Norpois leva les yeux au ciel, mais en souriant, comme pour attester l'enormite des caprices auxquels sa Dulcinee lui imposait le devoir d'obeir. Neanmoins il parla a Bloch, avec beaucoup d'affabilite, des annees affreuses, peut-etre mortelles, que traversait la France. Comme cela signifiait probablement que M. de Norpois (a qui Bloch cependant avait dit croire a l'innocence de Dreyfus) etait ardemment antidreyfusard, l'amabilite de l'Ambassadeur, l'air qu'il avait de donner raison a son interlocuteur, de ne pas douter qu'ils fussent du meme avis, de se liguer en complicite avec lui pour accabler le gouvernement, nattaient la vanite de Bloch et excitaient sa curiosite. Quels etaient les points importants que M. de Norpois ne specifiait point, mais sur lesquels il semblait implicitement admettre que Bloch et lui etaient d'accord, quelle opinion avait-il donc de l'affaire, qui put les reunir? Bloch etait d'autant plus etonne de l'accord mysterieux qui semblait exister entre lui et M. de Norpois que cet accord ne portait pas que sur la politique, Mme de Villeparisis ayant assez longuement parle a M. de Norpois des travaux litteraires de Bloch. --Vous n'etes pas de votre temps, dit a celui-ci l'ancien ambassadeur, et je vous en felicite, vous n'etes pas de ce temps ou les etudes desinteressees n'existent plus, ou on ne vend plus au public que des obscenites ou des inepties. Des efforts tels que les votres devraient etre encourages si nous avions un gouvernement. Bloch etait flatte de surnager seul dans le naufrage universel. Mais la encore il aurait voulu des precisions, savoir de quelles inepties voulait parler M. de Norpois. Bloch avait le sentiment de travailler dans la meme voie que beaucoup, il ne s'etait pas cru si exceptionnel. Il revint a l'affaire Dreyfus, mais ne put arriver a demeler l'opinion de M. de Norpois. Il tacha de le faire parler des officiers dont le nom revenait souvent dans les journaux a ce moment-la; ils excitaient plus la curiosite que les hommes politiques meles a la meme affaire, parce qu'ils n'etaient pas deja connus comme ceux-ci et, dans un costume special, du fond d'une vie differente et d'un silence religieusement garde, venaient seulement de surgir et de parler, comme Lohengrin descendant d'une nacelle conduite par un cygne. Bloch avait pu, grace a un avocat nationaliste qu'il connaissait, entrer a plusieurs audiences du proces Zola. Il arrivait la le matin, pour n'en sortir que le soir, avec une provision de sandwiches et une bouteille de cafe, comme au concours general ou aux compositions de baccalaureat, et ce changement d'habitudes reveillant l'erethisme nerveux que le cafe et les emotions du proces portaient a son comble, il sortait de la tellement amoureux de tout ce qui s'y etait passe que, le soir, rentre chez lui, il voulait se replonger dans le beau songe et courait retrouver dans un restaurant frequente par les deux partis des camarades avec qui il reparlait sans fin de ce qui s'etait passe dans la journee et reparait par un souper commande sur un ton imperieux qui lui donnait l'illusion du pouvoir le jeune et les fatigues d'une journee commencee si tot et ou on n'avait pas dejeune. L'homme, jouant perpetuellement entre les deux plans de l'experience et de l'imagination, voudrait approfondir la vie ideale des gens qu'il connait et connaitre les etres dont il a eu a imaginer la vie. Aux questions de Bloch, M. de Norpois repondit: --Il y a deux officiers meles a l'affaire en cours et dont j'ai entendu parler autrefois par un homme dont le jugement m'inspirait grande confiance et qui faisait d'eux le plus grand cas (M. de Miribel), c'est le lieutenant-colonel Henry et le lieutenant-colonel Picquart. --Mais, s'ecria Bloch, la divine Athena, fille de Zeus, a mis dans l'esprit de chacun le contraire de ce qui est dans l'esprit de l'autre. Et ils luttent l'un contre l'autre, tels deux lions. Le colonel Picquart avait une grande situation dans l'armee, mais sa Moire l'a conduit du cote qui n'etait pas le sien. L'epee des nationalistes tranchera son corps delicat et il servira de pature aux animaux carnassiers et aux oiseaux qui se nourrissent de la graisse de morts. M. de Norpois ne repondit pas. --De quoi palabrent-ils la-bas dans un coin, demanda M. de Guermantes a Mme de Villeparisis en montrant M. de Norpois et Bloch. --De l'affaire Dreyfus. --Ah! diable! A propos, saviez-vous qui est partisan enrage de Dreyfus? Je vous le donne en mille. Mon neveu Robert! Je vous dirai meme qu'au Jockey, quand on a appris ces prouesses, cela a ete une levee de boucliers, un veritable tolle. Comme on le presente dans huit jours.... --Evidemment, interrompit la duchesse, s'ils sont tous comme Gilbert qui a toujours soutenu qu'il fallait renvoyer tous les Juifs a Jerusalem.... --Ah! alors, le prince de Guermantes est tout a fait dans mes idees, interrompit M. d'Argencourt. Le duc se parait de sa femme mais ne l'aimait pas. Tres "suffisant", il detestait d'etre interrompu, puis il avait dans son menage l'habitude d'etre brutal avec elle. Fremissant d'une double colere de mauvais mari a qui on parle et de beau parleur qu'on n'ecoute pas, il s'arreta net et lanca sur la duchesse un regard qui embarrassa tout le monde. --Qu'est-ce qu'il vous prend de nous parler de Gilbert et de Jerusalem? dit-il enfin. Il ne s'agit pas de cela. Mais, ajouta-t-il d'un ton radouci, vous m'avouerez que si un des notres etait refuse au Jockey, et surtout Robert dont le pere y a ete pendant dix ans president, ce serait un comble. Que voulez-vous, ma chere, ca les a fait tiquer, ces gens, ils ont ouvert de gros yeux. Je ne peux pas leur donner tort; personnellement vous savez que je n'ai aucun prejuge de races, je trouve que ce n'est pas de notre epoque et j'ai la pretention de marcher avec mon temps, mais enfin, que diable! quand on s'appelle le marquis de Saint-Loup, on n'est pas dreyfusard, que voulez-vous que je vous dise! M. de Guermantes prononca ces mots: "quand on s'appelle le marquis de Saint-Loup" avec emphase. Il savait pourtant bien que c'etait une plus grande chose de s'appeler "le duc de Guermantes". Mais si son amour-propre avait des tendances a s'exagerer plutot la superiorite du titre de duc de Guermantes, ce n'etait peut-etre pas tant les regles du bon gout que les lois de l'imagination qui le poussaient a le diminuer. Chacun voit en plus beau ce qu'il voit a distance, ce qu'il voit chez les autres. Car les lois generales qui reglent la perspective dans l'imagination s'appliquent aussi bien aux ducs qu'aux autres hommes. Non seulement les lois de l'imagination, mais celles du langage. Or, l'une ou l'autre de deux lois du langage pouvaient s'appliquer ici, l'une veut qu'on s'exprime comme les gens de sa classe mentale et non de sa caste d'origine. Par la M. de Guermantes pouvait etre dans ses expressions, meme quand il voulait parler de la noblesse, tributaire de tres petits bourgeois qui auraient dit: "Quand on s'appelle le duc de Guermantes", tandis qu'un homme lettre, un Swann, un Legrandin, ne l'eussent pas dit. Un duc peut ecrire des romans d'epicier, meme sur les moeurs du grand monde, les parchemins n'etant la de nul secours, et l'epithete d'aristocratique etre meritee par les ecrits d'un plebeien. Quel etait dans ce cas le bourgeois a qui M. de Guermantes avait entendu dire: "Quand on s'appelle", il n'en savait sans doute rien. Mais une autre loi du langage est que de temps en temps, comme font leur apparition et s'eloignent certaines maladies dont on n'entend plus parler ensuite, il nait on ne sait trop comment, soit spontanement, soit par un hasard comparable a celui qui fit germer en France une mauvaise herbe d'Amerique dont la graine prise apres la peluche d'une couverture de voyage etait tombee sur un talus de chemin de fer, des modes d'expressions qu'on entend dans la meme decade dites par des gens qui ne se sont pas concertes pour cela. Or, de meme qu'une certaine annee j'entendis Bloch dire en parlant de lui-meme: "Comme les gens les plus charmants, les plus brillants, les mieux poses, les plus difficiles, se sont apercus qu'il n'y avait qu'un seul etre qu'ils trouvaient intelligent, agreable, dont ils ne pouvaient se passer, c'etait Bloch" et la meme phrase dans la bouche de bien d'autres jeunes gens qui ne la connaissaient pas et qui remplacaient seulement Bloch par leur propre nom, de meme je devais entendre souvent le "quand on s'appelle". --Que voulez-vous, continua le duc, avec l'esprit qui regne la, c'est assez comprehensible. --C'est surtout comique, repondit la duchesse, etant donne les idees de sa mere qui nous rase avec la Patrie francaise du matin au soir. --Oui, mais il n'y a pas que sa mere, il ne faut pas nous raconter de craques. Il y a une donzelle, une cascadeuse de la pire espece, qui a plus d'influence sur lui et qui est precisement compatriote du sieur Dreyfus. Elle a passe a Robert son etat d'esprit. --Vous ne saviez peut-etre pas, monsieur le duc, qu'il y a un mot nouveau pour exprimer un tel genre d'esprit, dit l'archiviste qui etait secretaire des comites antirevisionnistes. On dit "mentalite". Cela signifie exactement la meme chose, mais au moins personne ne sait ce qu'on veut dire. C'est le fin du fin et, comme on dit, le "dernier cri". Cependant, ayant entendu le nom de Bloch, il le voyait poser des questions a M. de Norpois avec une inquietude qui en eveilla une differente mais aussi forte chez la marquise. Tremblant devant l'archiviste et faisant l'antidreyfusarde avec lui, elle craignait ses reproches s'il se rendait compte qu'elle avait recu un Juif plus ou moins affilie au "syndicat". --Ah! mentalite, j'en prends note, je le resservirai, dit le duc. (Ce n'etait pas une figure, le duc avait un petit carnet rempli de "citations" et qu'il relisait avant les grands diners.) Mentalite me plait. Il y a comme cela des mots nouveaux qu'on lance, mais ils ne durent pas. Dernierement, j'ai lu comme cela qu'un ecrivain etait "talentueux". Comprenne qui pourra. Puis je ne l'ai plus jamais revu. --Mais mentalite est plus employe que talentueux, dit l'historien de la Fronde pour se meler a la conversation. Je suis membre d'une commission au ministere de l'Instruction publique ou je l'ai entendu employer plusieurs fois, et aussi a mon cercle, le cercle Volney, et meme a diner chez M. Emile Ollivier. --Moi qui n'ai pas l'honneur, de faire partie du ministere de l'Instruction publique, repondit le duc avec une feinte humilite, mais avec une vanite si profonde que sa bouche ne pouvait s'empecher de sourire et ses yeux de jeter a l'assistance des regards petillants de joie sous l'ironie desquels rougit le pauvre historien, moi qui n'ai pas l'honneur de faire partie du ministere de l'Instruction publique, reprit-il, s'ecoutant parler, ni du cercle Volney (je ne suis que de l'Union et du Jockey) ... vous n'etes pas du Jockey, monsieur? demanda-t-il a l'historien qui, rougissant encore davantage, flairant une insolence et ne la comprenant pas, se mit a trembler de tous ses membres, moi qui ne dine meme pas chez M. Emile Ollivier, j'avoue que je ne connaissais pas mentalite. Je suis sur que vous etes dans mon cas, Argencourt. --Vous savez pourquoi on ne peut pas montrer les preuves de la trahison de Dreyfus. Il parait que c'est parce qu'il est l'amant de la femme du ministre de la Guerre, cela se dit sous le manteau. --Ah! je croyais de la femme du president du Conseil, dit M. d'Argencourt. --Je vous trouve tous aussi assommants, les uns que les autres avec cette affaire, dit la duchesse de Guermantes qui, au point de vue mondain, tenait toujours a montrer qu'elle ne se laissait mener par personne. Elle ne peut pas avoir de consequence pour moi au point de vue des Juifs pour la bonne raison que je n'en ai pas dans mes relations et compte toujours rester dans cette bienheureuse ignorance. Mais, d'autre part, je trouve insupportable que, sous pretexte qu'elles sont bien pensantes, qu'elles n'achetent rien aux marchands juifs ou qu'elles ont "Mort aux Juifs" ecrit sur leur ombrelle, une quantite de dames Durand ou Dubois, que nous n'aurions jamais connues, nous soient imposees par Marie-Aynard ou par Victurnienne. Je suis allee chez Marie-Aynard avant-hier. C'etait charmant autrefois. Maintenant on y trouve toutes les personnes qu'on a passe sa vie a eviter, sous pretexte qu'elle sont contre Dreyfus, et d'autres dont on n'a pas idee qui c'est. --Non, c'est la femme du ministre de la Guerre. C'est du moins un bruit qui court les ruelles, reprit le duc qui employait ainsi dans la conversation certaines expressions qu'il croyait ancien regime. Enfin en tout cas, personnellement, on sait que je pense tout le contraire de mon cousin Gilbert. Je ne suis pas un feodal comme lui, je me promenerais avec un negre s'il etait de mes amis, et je me soucierais de l'opinion du tiers et du quart comme de l'an quarante, mais enfin tout de meme vous m'avouerez que, quand on s'appelle Saint-Loup, on ne s'amuse pas a prendre le contrepied des idees de tout le monde qui a plus d'esprit que Voltaire et meme que mon neveu. Et surtout on ne se livre pas a ce que j'appellerai ces acrobaties de sensibilite