Project Gutenberg's Quelques ecrivains francais, by Emile Hennequin This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Quelques ecrivains francais Flaubert, Zola, Hugo, Goncourt, Huysmans, etc. Author: Emile Hennequin Release Date: May 7, 2004 [EBook #12289] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK QUELQUES ECRIVAINS FRANCAIS *** Produced by Tonya Allen, Wilelmina Malliere and the Online Distributed Proofreading Team. This file was produced from images generously made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr., ETUDES DE CRITIQUE SCIENTIFIQUE QUELQUES ECRIVAINS FRANCAIS FLAUBERT--ZOLA--HUGO--GONCOURT HUYSMANS, ETC. PAR EMILE HENNEQUIN 1890 PREFACE Ces articles ont ete publies a diverses epoques dans diverses revues, et l'auteur se proposait de les revoir et de les completer. Emile Hennequin, qui avait a un haut degre le respect de son talent et le respect du livre, n'aurait certainement pas consenti a former un volume d'etudes plus ou moins heterogenes, qu'il n'y a pas de raison peremptoire pour reunir sous un meme titre, et qui ne constituent pas un ensemble comme les _Ecrivains francises_. Soucieux de conserver tout ce qu'a produit ce rare esprit, nous n'avons pas cru devoir nous laisser arreter par les considerations qui l'auraient arrete lui-meme, et il nous a semble que, prise isolement, chacune des etudes que nous presentons aujourd'hui offrait un assez haut interet pour honorer encore la memoire d'Emile Hennequin et pour entretenir les regrets de ceux qui ont vu disparaitre avec lui une des plus belles intelligences et l'un des plus purs talents de la jeune generation. L'Editeur. GUSTAVE FLAUBERT ETUDE ANALYTIQUE I LES MOYENS _Le style; mots, phrases, agregats de phrases._ Le style de Gustave Flaubert excelle par des mots justes, beaux et larges, assembles en phrases coherentes, autonomes et rhythmees. Le vocabulaire de _Salammbo_, de _l'Education sentimentale_, de la _Tentation de saint Antoine_ est denue de synonymes et, par suite, de repetitions; il abonde en serie de mots analogues propres a noter precisement toutes les nuances d'une idee, a l'analyser en l'exprimant. Flaubert connait les termes techniques des matieres dont il traite; dans _Salammbo_ et la _Tentation_, les langues anciennes, de l'hebreu au latin, aident a designer en paroles propres les objets et les etres. Sans cesse, en des phrases ou l'on ne peut noter les expressions cherchees et acquises, il s'efforce de dire chaque chose en une langue qui l'enserre et la contient comme un contour une figure. A cette dure precision de la langue, s'ajoute en certains livres et certains passages une extraordinaire beaute. Les paroles sollicitent les sens a tous les charmes; elles brillent comme des pigments; elles sont chatoyantes comme des gemmes, lustrees comme des soies, entetantes comme des parfums, bruissantes comme des cymbales; et il en est qui, joignant a ces prestiges quelque noblesse ou un souci, figent les emotions en phrases entierement delicieuses: "Les flots tiedes poussaient devant nous des perles blondes. L'ambre craquait sous nos pas. Les squelettes de baleine blanchissaient dans la crevasse des falaises. La terre a la fin se fit plus etroite qu'une sandale;--et apres avoir jete vers le soleil des gouttes de l'ocean, nous tournames a droite pour revenir." Et ailleurs: "Il y avait des jets d'eau dans les salles, des mosaiques dans les cours, des cloisons festonnees, mille delicatesses d'architecture et partout un tel silence que l'on entendait le frolement d'une echarpe ou l'echo d'un soupir." Par un contraste que l'on percoit deja dans ce passage, Flaubert, precis et magnifique, sait user parfois d'une langue vague et chantante qui enveloppe de voiles un paysage lunaire, les inconsciences profondes d'une ame, le sens cache d'un rite, tout mystere entrevu et echappant. Certaines des scenes d'amour ou figure Mme Arnoux, l'enumeration des fabuleuses peuplades accourues a la prise de Carthage, le symbole des Abaddirs et les mythes de Tanit, les louches apparitions qui, au debut de la nuit magique, susurrent a saint Antoine des phrases incitantes, la chasse brumeuse ou des betes invulnerables poursuivent Julien de leurs mufles froids, tout cet au dela est decrit en termes grandioses et lointains, en indefinis pluriels abstraits et approches qui unissent a l'insidieux des choses, la trouble incertitude de la vision. Cet ordre de mots et les autres, les plus ordinaires et les plus rares sont assembles en phrases par une syntaxe constamment correcte et concise. Par suite de l'une des proprietes de la langue de Flaubert, de n'employer par idee qu'une expression, un seul vocable represente chaque fonction grammaticale et s'unit aux autres selon ses rapports, sans appositions, sans membres de phrase intercalaires, sans ajouture meme soudee par un qui ou une conjonction. Chaque proposition ordinairement courte se compose des elements syntactiques indispensables, est construite selon un type permanent, soutenue par une armature preetablie, dans laquelle s'encastrent successivement d'innombrables mots, signes d'innombrables idees, formulees d'une facon precise et belle, en une diction definitive. Cette parite grammaticale est le principal lien entre les oeuvres diverses de Flaubert. Sous les differences de langue et de sujet, unissant des formes tantot lyriques, tantot vulgaires, les rapports de mots sont semblables de _Madame Bovary_ a la _Tentation_, et constituent des phrases analogues associees en deux types de periode. Le plus ordinaire, qui est determine par la concision meme du style, l'unicite des mots et la consertion de la phrase, est une periode a un seul membre, dans laquelle la proposition presentant d'un coup une vision, un etat d'ame, une pensee ou un fait, les pose d'une facon complete et juste, de sorte qu'elle n'a nul besoin d'etre liee a d'autres et subsiste detachee du contexte. Ainsi de chacune des phrases suivantes: "Les Barbares, le lendemain, traverserent une campagne toute couverte de cultures. Les metairies des patriciens se succedaient sur le bord de la route; des rigoles coulaient dans des bois de palmiers; les oliviers faisaient de longues lignes vertes; des vapeurs roses flottaient dans les gorges des collines; des montagnes bleues se dressaient par derriere. Un vent chaud soufflait. Des cameleons rampaient sur les feuilles larges des cactus." De la presence chez Flaubert de cette periode statique et discrete, decoulent l'emploi habituel du preterit pour les actes et de l'imparfait pour les etats; de la encore l'apparence sculpturale de ses descriptions ou les aspects semblent tous immobiles et places a un plan egal comme les sections d'une frise. Ce type de periode alterne avec une coupe plus rare dans laquelle les propositions se succedent liees. Aux endroits eclatants de ses oeuvres, dans les scenes douces ou superbes, quand le paragraphe lentement echafaude va se terminer par une idee grandiose ou une cadence sonore, Flaubert, usant d'habitude d'un "et" initial, balancant pesamment ses mots, qui roulent et qui tanguent comme un navire prenant le large, pousse d'un seul jet un flux de phrases coherentes: "Trois fois par lune, ils faisaient monter leur lit sur la haute terrasse bordant le mur de la cour; et d'en bas on les apercevait dans les airs sans cothurnes et sans manteaux, avec les diamants de leurs doigts qui se promenaient sur les viandes, et leurs grandes boucles d'oreilles qui se penchaient entre les buires, tous forts et gras, a moitie nus, heureux, riant et mangeant en plein azur, comme de gros requins qui s'ebattent dans l'onde." Et cette autre periode, dans un ton mineur "Maintenant, il l'accompagnait a la messe, il faisait le soir sa partie d'imperiale, il s'accoutumait a la province, s'y enfoncait;--et meme son amour avait pris comme une douceur funebre, un charme assoupissant. A force d'avoir verse sa douleur dans ses lettres, de l'avoir melee a ses lectures, promenee dans la campagne et partout epandue, il l'avait presque tarie; si bien que Mme Arnoux etait pour lui comme une morte dont il s'etonnait de ne pas connaitre le tombeau, tant cette affection etait devenue tranquille et resignee." En cette forme de style Flaubert s'exprime dans ses romans, quand apparait une scene ou un personnage qui l'emeuvent; dans _Salammbo_ et la _Tentation_, quand l'exaltation lyrique succede au recit. Ces deux sortes de periodes s'unissent enfin en paragraphes selon certaines lois rhythmiques; car la prose de Flaubert est belle de la beaute et de la justesse des mots, de leur tenace liaison, du net eclat des images; mais elle charme encore la voix et l'oreille par l'harmonie qui resulte du savant dosage des temps forts et des faibles. Constitue comme une symphonie d'un _allegro_, d'un _andante_ et d'un _presto_, le paragraphe type de Flaubert est construit d'une serie de courtes phrases statiques, d'allure contenue, ou les syllabes accentuees egalent les muettes; d'une phrase plus longue qui, grace d'habitude a une enumeration, devient comprehensible et chantante, se traine un peu en des temps faibles plus nombreux; enfin retentit la periode terminale dans laquelle une image grandiose est proferee en termes sonores que rythment fortement des accents serres. Ainsi qu'on scande a haute voix, ce passage: "Ou donc vas-tu? Pourquoi changer tes formes perpetuellement? Tantot mince et recourbee tu glisses dans les espaces comme une galere sans mature; ou bien au milieu des etoiles tu ressembles a un pasteur qui garde son troupeau. Luisante et ronde tu froles la cime des monts comme la roue d'un char." Et cet autre passage d'une mesure plus alanguie: "Il n'eprouvait pas a ses cotes ce ravissement de tout son etre qui l'emportait vers Mme Arnoux, ni le desordre gai ou l'avait mis d'abord Rosanette. Mais il la convoitait comme une chose anormale et difficile, parce qu'elle etait noble, parce qu'elle etait riche, parce qu'elle etait devote,--se figurant qu'elle avait des delicatesses de sentiment, rares comme ses dentelles, avec des amulettes sur la peau et des pudeurs dans la depravation." C'est ainsi, par des expansions et des contractions alternees, moderant, contenant et precipitant le flux des syllabes, que Flaubert declame la longue musique de son oeuvre, en cadences mesurees. Et chacun de ses groupes de breves et de longues est si bien pour lui une unite discrete et comme une strophe, qu'il reserve, pour les clore, ses mots les plus retentissants, les images sensuelles et les artifices les plus adroits. C'est ainsi que frequemment, a defaut d'un vocable nombreux, il modifie par une virgule la prononciation d'un mot indifferent, contraignant a l'articuler tout en longues: "Ca et la un phallus de pierre se dressait, et de grands cerfs erraient tranquillement, poussant de leurs pieds fourchus des pommes de pin, tombees." Joints enfin par des transitions ou malhabiles ou concises et trouvees, telles que peut les inventer un ecrivain embarrasse du lien de ses idees, les paragraphes se suivent en laches chapitres qu'agrege une composition ou simple et droite comme dans les recits epiques, ou diffuse et lache comme dans les romans. _L'Education sentimentale_ notamment, ou Flaubert tache d'enfermer dans une serie lineaire les evenements lointains et simultanes de la vie passionnelle de Frederic Moreau et de tout son temps, presente l'exemple d'un livre incoherent et enorme. Ainsi, d'une facon marquee dans les oeuvres ou le style est plus libre des choses, moins nettement dans les romans, chaque livre de Flaubert se resout en chapitres dissocies, que constituent des paragraphes autonomes, formes de phrases que relie seul le rhythme et qu'assimile la syntaxe. Ces elements libres, de moins en moins ordonnes, ne sont assembles que par leur identite formelle et par la suite du sujet, comme sont continus une mosaique, un tissu, les cellules d'un organe, ou les atomes d'une molecule. _Procedes de demonstration: descriptions, analyse:_ De meme que l'ecriture de Flaubert se decompose finalement en une succession de phrases independantes douees de caractere identiques, ainsi ses descriptions, ses portraits, ses analyses d'ames, ses scenes d'ensemble se reduisent a une enumeration de faits qui ont de particulier d'etre peu nombreux, significativement choisis, et places bout a bout sans resume qui les condense en un aspect total. La ferme du pere Rouault, au debut de _Madame Bovary_, puis le chemin creux par ou passe la noce aux notes egrenees d'un menetrier,--un canal urbain, un champs que l'on fauche dans _Bouvard et Pecuchet_, sont decrits en quelques traits uniques accidentels et frappants, sans phrase generale qui designe l'impression vague et entiere de ces scenes. Le merveilleux paysage de la foret de Fontainebleau, dont l'idylle apparait au milieu de l'_Education sentimentale_, est peint de meme avec des types d'arbre, de petits sentiers, des clairieres, des sables, des jeux de lumiere dans des herbes; le fulgurant lever de soleil a la fin du banquet des mercenaires dans le jardin d'Hamilcar, est montre en une suite d'effets particuliers a Carthage, etincelles que l'astre met au faite des temples et aux clairs miroirs des citernes, hennissements des chevaux de Khamon, tambourins des courtisanes sonnant dans le bois de Tanit; et pour la nuit de lune ou Salammbo profere son hymne a la deesse, ce sont encore les ombres des maisons puniques et l'accroupissement des etres qui les hantent, les murmures de ses arbres et de ses flots, qui sont enumeres. Les portraits de Flaubert sont traces par ce meme art fragmentaire. Mannaei, le decharne bourreau d'Herode, la vieille nourrice au profil de bete qui sert Salammbo, sont depeints en traits dont le lecteur doit imaginer l'ensemble. Que l'on se rappelle toutes les physionomies modernes que le romancier a mises dans notre memoire, les camarades de Frederic Moreau, les hotes des Dambreux, le pere Regimbard imposant, furibond et sec, Arnoux, la delicieuse heroine du livre; puis la figure de _Madame Bovary_, les grotesques, Rodolphe brutal et fort, les croquis des comices, le debonnaire aspect du mari, et les merveilleux profils de l'heroine,--toutes ces figures et ces statures sont retracees analytiquement, en traits et en attitudes; ainsi: "Jamais Mme Bovary ne fut aussi belle qu'a cette epoque.... Ses paupieres semblaient taillees tout expres pour ses longs regards amoureux ou la prunelle se perdait, tandis qu'un souffle fort ecartait ses narines minces et relevait le coin charnu de ses levres qu'ombrageait a la lumiere un peu de duvet noir. On eut dit qu'un artiste habile en corruptions avait dispose sur sa nuque la torsade de ses cheveux; ils s'enroulaient en masse lourde negligemment et selon les hasards de l'adultere qui les denouait tous les jours. Sa voix maintenant prenait des inflexions plus molles, sa taille aussi; quelque chose de subtil qui vous penetrait se degageait meme des draperies de sa robe et de la cambrure de son pied." Et cet art de raccourci qui surprend en chaque etre le trait individuel et differentiel, atteint dans la _Tentation de saint Antoine_ une perfection superieure; dans ce livre ou chaque apparition est decrite en quelque phrases concises, il n'en est pas qui ne fixe dans le souvenir une effigie distincte, dont quelques-unes--la reine de Saba, Helene-Ennoia, les femmes montanistes,--sont inoubliables. Par un procede analogue, fragmentaire et laborieux, Flaubert montre les ames qui actionnent ces corps et ces visages. Usant d'une serie de moyens qui reviennent a indiquer un etat d'ame momentane de la facon la plus sobre et en des mots dont le lecteur doit completer le sens profond, il dit tantot un acte significatif sans l'accompagner de l'enonce de la deliberation antecedente, tantot la maniere particuliere dont une sensation est percue en une disposition; enfin il transpose la description des sentiments durables soit en metaphores materielles, soit dans les images qui peuvent passer dans une situation donnee par l'esprit de ses personnages. Le dessin du caractere de Mme Bovary presente tous ces procedes. Par des faits, des paroles, des gestes, des actes, sont signifies les debuts de son hysterisme, son aversion pour son mari, son premier amour, les crises decisives et finales de sa douloureuse carriere. Par des indications de sensations, la plenitude de sa joie en certains de ses rendez-vous, et encore l'ame vide et frileuse qu'elle promenait sur les plaines autour de Tostes: "Il arrivait parfois des rafales de vent, brises de la mer, qui, roulant d'un bond sur tout le plateau du pays de Caux, apportaient jusqu'au loin dans les champs une fraicheur salee. Les joncs sifflaient a ras de terre et les feuilles des hetres bruissaient en un frisson rapide, tandis que les cimes se balancant toujours continuaient leur grand murmure. Emma serrait son chale contre ses epaules et se levait." Penetrant davantage la sourde eclosion de ses sentiments, d'incessantes metaphores materielles disent le neant de son existence a Tostes, son intime rage de femme laissee vertueuse, par le depart de Leon et son exultation aux atteintes d'un plus male amant: "C'etait la premiere fois qu'Emma s'entendait dire ces choses; et son orgueil, comme quelqu'un qui se delasse dans une etuve, s'etirait mollement et tout entier a la chaleur de ce langage." Et encore la contrition grave de sa premiere douleur d'amour: "Quant au souvenir de Rodolphe, elle l'avait descendu tout au fond de son coeur; et il restait la plus solennel et plus immobile qu'une momie de roi dans un souterrain. Une exhalaison s'echappait de ce grand amour embaume et qui, passant a travers tout, parfumait de tendresse l'atmosphere d'immaculation ou elle voulait vivre." Puis des recits d'imagination[1], aussi nombreux chez Flaubert que les recits de debats interieurs chez Stendhal, completent ces comparaisons, devoilent en Mme Bovary l'ardente montee de ses desirs, l'existence ideale qui ternit et trouble son existence reelle. Des hallucinations internes marquent son exaltation romanesque quand elle vit a Tostes, amere et decue; de plus confuses, le desarroi de son esprit tandis qu'elle cede a la fete des comices sous les declarations de Rodolphe; d'autres, l'elan de son ame liberee quand elle eut obtenu de partir avec son amant; des imaginations confirment et attisent sa derniere passion que mine sans cesse l'indignite de son amant, et emplissent encore de terreur sa lamentable fin. De ces procedes, ce sont les moins artificiels qui subsistent dans l'_Education sentimentale_; les personnages de ce roman sont montres par de tres legeres indications, un mot, un accent, un sourire, une paleur, un battement de paupieres, qui laisse au lecteur le soin de mesurer la profondeur des affections dont on livre les menus affleurements. Les conversations de Frederic et de Mme Arnoux, puis ce diner ou celle-ci, Mme Dambreuse et Mlle Roques, reunies par hasard, entrecroisent curieusement les indices de leurs amours et de leurs soucis, montrent la perfection de ce procede, qui est encore celui des oeuvres epiques, et de tout psychologue qui ne substitue pas l'analyse interne a la description par les dehors. Il faut retenir en effet combien ces procedes de Flaubert conviennent aux necessites de son style. Un enonce de faits, une metaphore, un recit d'imaginations se pretent parfaitement a etre concus en termes precis, colores et rhythmes. En fait, les plus beaux passages de _Madame Bovary_ et de l'_Education_ sont ceux ou l'auteur s'exalte a montrer la pensee de ses heroines. Decrite comme une vision, frappee en eclatantes figures et chantee comme une strophe, elle donne lieu a de splendides periodes, ou se deploient tous les prestiges du style. L'art de ne reveler d'un paysage, d'une physionomie et d'une ame qu'un petit nombre d'aspects saillants, cette concision choisie et savante, ressortent encore des tableaux d'ensemble ou se melent les peripeties et les descriptions. Que l'on prenne la scene des comices dans _Madame Bovary_, les files de filles de ferme se promenant dans les pres, la main dans la main, et laissant derriere elles une senteur de laitage, la myrrhe qu'exhalent les sieges sortis de l'eglise, les physionomies grotesques ou abeties de la foule, l'attitude nouvelle de Homais, les passes conversationnelles ou Rodolphe conquiert la chancelante epouse, tout est saisi en de brefs aspects particuliers, sans le narre du train ordinaire qui dut accompagner ces faits d'exception. Dans l'_Education sentimentale_, cette contention et le choix adroit des details significatifs tiennent du prodige. Une certaine phase que connaissent tous les habitues de traversees, est notee par ces simples mots: "Il se versait des petits verres". Les courses, l'attaque singuliere du poste du Chateau-d'Eau pendant les journees de Fevrier, qui est exactement ce qu'un passant verrait d'une emeute,--une seance de club, l'elegance et le luxueux ennui d'une reception chez un financier, sont decrits de meme en traits discontinus et marquants. Et jusqu'aux merveilleuses et poignantes entrevues de Frederic et de Mme Arnoux, a cette idylle d'Auteuil, ou, vetue d'une robe brune et lache, elle promenait sa grace douce sous des feuillages rougeoyants,--qui sont notees en faits indispensables et depourvues de toute phraseologie inutile. Que l'on se rappelle, pour confirmer ces notions, les scenes exactes et comme percues de _Salammbo_, ou l'extreme concision des preludes descriptifs dans la _Tentation_, les sobres et eclatantes phrases dans lesquelles un detail baroque ou raffine revele tout un temps; le festin d'Herode, ou, dans la succession des actes, pas une page ne souligne l'enorme luxure latente des convives qu'enivre la fumee des mets et la chaude danse de l'incestueuse ballerine; tous ces rayonnants tableaux sont peints en touches sures et rares, qui ne montrent d'un spectacle que les fortes lumieres et les attitudes passionnantes. _Caracteres generaux des moyens_: Nous venons d'analyser avec une minutie qui sera justifiee plus loin, les moyens dont use Flaubert pour susciter en ses lecteurs les emotions qui seront designees. Leur caractere commun est aise a demeler, et rarement, du style a la composition, de la description a la psychologie, des mots aux faits, un artiste a fait preuve d'une plus rigide consequence. Du haut en bas de son oeuvre, Flaubert est celui qui choisit avec rigueur et assemble avec effort des materiaux tries. Qu'il s'agisse de l'election d'un vocable, il le veut unique, precis et tel que chacun ou chaque serie realise des ideaux sensuels et intellectuels nombreux. La syntaxe est correcte, sobre, liante, de facon a modeler des phrases presque toujours aptes a figurer isolees. Et comme cette rigueur concise exclut de la langue de Flaubert toute superfluite, des lacunes existent, ou le semblent, entre les unites dernieres de son oeuvre; les paragraphes se suivent sans se joindre, et les livres s'etagent sans soudure. De meme, si l'on considere ses procedes d'ecriture par le contenu et non plus par le contenant, les faits aussi soigneusement elus que les mots, forces d'ailleurs d'etre tels qu'on les puisse exprimer dans une langue determinee,--sont significatifs pour qu'ils donnent lieu a de belles phrases, et significatifs encore, parce qu'ils resultent d'un choix d'ou le banal est exclu. De ce triage perpetuel des mots et des choses, resulte la concision puissante, la haute et difficile portee de ce qu'exprime Flaubert; de la ses descriptions ecourtees, disjonctives et pourtant resumantes, sa psychologie, soit transmutee en magnifiques images, soit reduite en sobres indications d'actes, sous lesquelles certains esprits percoivent ce qui est intime et d'ailleurs inexprime; de la le sentiment de formidable effort et d'absolue reussite parfois, que ces oeuvres procurent, qui, ramassees, trapues, planies, parachevees et polies grain a grain, ressemblent a d'enormes cubes d'un miroitant granit. NOTES: [Note 1: La signification de ce procede d'analyse est excellemment developpee dans les _Essais de psychologie_ de M. Paul Bourget.] II LES EFFETS _L'ensemble_: L'oeuvre de Flaubert est double, departie entre le vrai et le beau. La tragique histoire de _Madame Bovary_ raconte en sa froide exactitude la ruine d'une ame forte et irresignee qu'avilit et qu'ecrase la bassesse stupide de tous. L'_Education sentimentale_ conduit, par l'infini dedale des laches amours de Frederic Moreau, de la rubiconde infamie d'Arnoux, a la double beaute de Marie Arnoux; ce livre apprend a mesurer les extremes de l'humanite. Il est des heures ou du spectacle des choses s'exhale le pessimisme parfois pueril de _Bouvard et Pecuchet_, que corrige la cordiale pitie empreinte dans le premier des _Trois Contes_. Les pages qui le suivent consolent par d'augustes spectacles d'avoir vu et penetre la vie. L'irresistible charme de la _Legende_, la seche beaute d'_Herodias_, induisent a _Salammbo_ ou la pourpre et les ors du style expriment, en une supreme fanfare, l'exquis, le grandiose et le fulgurant. En l'oeuvre maitresse, la _Tentation de saint Antoine_, le beau et le vrai s'allient par l'allegorie; penetree de signification et decoree de splendeur, cette oeuvre consigne en un dernier effort tout le testament spirituel et mystique de Gustave Flaubert. Cette ordonnance n'est point absolue. Les oeuvres ou Flaubert s'est le plus abandonne au terne cours de la vie, sont teintes parfois d'incomparables beautes de style et d'ame. Il est meme des passages dans l'_Education sentimentale_ qui, dans leur tentative d'exprimer d'indefinissables mouvements d'ames, touchent au mystere. Et si la beaute rayonne dans _Salammbo_, la _Tentation_, _Herodias_, la _Legende_, elle y est definie et corroboree par un realisme historique plein de minutie. Le pessimisme qu'affirme _Bouvard et Pecuchet_ ne ressort pas plus des tristes denouements des romans, que des farouches destinees qui s'appesantissent dans _Salammbo_ et des continus effarements avec lesquels saint Antoine contemple l'ecroulement de ses erreurs. Ainsi melees en des alliages ou chaque element predomine alternativement, les deux passions de Flaubert, la beaute exaltee jusqu'au mystere, et la verite suivie de pessimisme, composent les livres que nous analysons. _Le realisme_: Le realisme, qu'il faut definir la tendance a voir dans les objets denues de beaute matiere a oeuvre d'art, est pousse chez Flaubert a ses extremes limites, et, en fait, certains cotes exterieurs de _Madame Bovary_ et de l'_Education_ n'ont pas ete depasses par les romanciers modernes. Flaubert s'est astreint a decrire de niaises campagnes, comme les environs d'Yonville, ou les plates rives de la Seine entre lesquelles se passe le debut de son second roman. Des interieurs sordides apparaissent dans ses livres, de la cahute pres d'Yonville, ou Mme Bovary trouva l'entremetteuse de ses liaisons, a la mansarde dans laquelle Dussardier blesse fut soigne par cette enigmatique personne, la Vatnaz. Mais la mediocrite attire Flaubert davantage. Il excelle a peindre en leur ironique denument de toute beaute, certains interieurs bourgeois, decores de lithographies, plancheies, frottes et balayes. Certaines hideurs modernes le requierent. Il s'adonne a rendre minutieusement le ridicule des fetes agreables aux populations, comme les comices d'Yonville et les solennites publiques de la capitale. Tout ce qui forme le contentement de la classe moyenne, les gros dejeuners de garcons, les seances au cafe, les parties fines pour des villageois dans la ville proche, la maitresse chichement entretenue, les cadeaux que M. Homais rapporte a sa famille, sa gloriole de pere infatue, le bonnet grec, la politique, les joies solitaires en un metier d'agrement, sont complaisamment decrits. Et de meme, plus haut, les aimables fourberies de M. Arnoux riche, la religion du chic dont est imbu le jeune de Cisy, les plaisirs mondains de Mme Dambreuse et les galanteries maquignonnes de son premier amant, sont detailles avec une insistance dont l'ironie n'exclut pas toute exactitude. Les etres de ce milieu sont des ames journalieres et ordinaires, toute la moyennete des fonctions sociales, le pharmacien, l'officier de sante, le notaire, le banquier, l'industriel d'art, le repetiteur de droit, l'habitue d'estaminets, et les femmes de ces gens. Decrits, analyses, mis en scene, avec une moquerie tacite, mais aussi avec la penetration adroite d'un connaisseur d'hommes, ils donnent de la vie et de la societe une image au demeurant exacte pour une bonne part de ce siecle. Que l'on joigne a cette mediocrite des lieux et des gens, le mince interet des aventures, un adultere diminue de tout l'ennui de la province, la vie campagnarde de deux vieux employes, l'existence sociale de quelques familles moyennes a Paris, que traverse le desoeuvrement d'un jeune homme nul, on reconnaitra dans les romans de Flaubert, tous les traits essentiels de l'esthetique realiste. Il en possede la veracite. S'efforcant sans cesse de rendre exactement du spectacle des choses ce que ses sens en ont percu, il arrive, quand il s'efforce de demeler les mobiles des actes et les phases des passions, a une extraordinaire penetration, qui est le resultat de sa connaissance des modeles qu'il a pris, et de son application a rester dans le domaine du naturel et de l'explicable. Sa science des causes qui produisent les grands traits du caractere est merveilleuse, comme le montrent les antecedents parfaitement calcules d'Emma et de Charles Bovary, la vague adolescence de Frederic Moreau. Puis ces caracteres jetes dans l'existence, soumis a ses heurts et consommant leurs recreations, evoluent au gre des evenements et de leur nature, avec toute l'unite et les inconsequences de la vie veritable, tantot nobles, decus et victimes comme Mme Bovary, tantot perpetuant a travers des fortunes diverses leur permanente impuissance comme Frederic Moreau, tantot sages et victorieux comme Mme Arnoux. Et dans ces existences; dont les menus faits decelent perpetuellement en Flaubert une si profonde perception des mobiles, de leur complication, de la dissimulation des plus puissants, de toute la vie inconsciente qui rend chacun different de ce qu'il se croit et de ce qu'on le croit etre, Flaubert est parvenu a distinguer et a rendre le trait le plus difficile: la lente transformation que le temps impose a ceux qu'il detruit. Seul, avec les plus grands des psychologues russes, il saisit les personnes successives qui apparaissent tour a tour au-dehors et au dedans de chaque individu. Que l'on observe combien Mme Bovary est parfaitement, aux premiers chapitres, la jeune femme soucieuse d'interieur et reconnaissante de l'independance que le mariage lui assure; puis l'inquietude croissante de toute sa personne ardemment vitale, et son chaste amour pour un jeune homme frequentant sa maison, prelude coutumier des adulteres plus consommes. Et combien est nouvelle celle qui se livre avec une grace presque mure a son aime, et comme on la sent, a travers ses cris de jeune maitresse, la femme de maison, etre deja responsable et denue d'enfantillages. Puis les epreuves viennent, sa chair se durcit en de plus fermes contours et, par le revirement habituel, il lui faut un plus jeune amant, pour lequel elle est en effet la maitresse, la femme chez qui de despotiques ardeurs precedent les attitudes maternelles, que coupent encore les coups de folie d'une creature sentant le temps et la joie lui echapper, jusqu'a ce qu'elle consomme virilement un suicide, en femme forte et faite, qui sentit les romances sentimentales des premiers ans se taire sous les rudes atteintes d'une existence sans pitie. On pourrait retracer de meme les lentes phases du caractere de Frederic Moreau et de Mme Arnoux, qui tous deux eprouvent aussi l'humiliation de se sentir transformes par le passage des jours, petris et malleables au cours des passions et des incidents. Le souci du vrai et la reussite a le rendre que montrent la psychologie et les descriptions realistes de Flaubert, le suivent dans ses oeuvres d'imagination. Quand cet homme, qu'excede visiblement le spectacle du monde moderne, s'adonne a l'evocation d'epoques que son esprit apercevait eclatantes et grandioses, il ne peut depouiller son realisme et se sent imperieusement force d'etayer sa fantaisie du positif des donnees archeologiques. Avant d'entreprendre _Salammbo_, il explore le site de Carthage, note le bleu de son ciel et la configuration de son territoire. Puis, remuant les bibliotheques, s'etant assimile le peu que l'on sait sur la metropole punique, incertain encore et connaissant le besoin d'amplifier son recueil de faits, il recourt par surcroit a l'archeologie biblique et semitique, s'emplit encore la cervelle de tout ce que les litteratures classiques contiennent de farouche et de fruste. Pour la _Tentation de saint Antoine_, de meme, pas une ligne dans cette serie d'hallucinations qui n'eut pu donner lieu a un renvoi en italiques. "Je suis perdu dans les religions de la Perse, ecrit-il dans sa correspondance, je tache de me faire une idee nette du dieu Hom, ce qui n'est pas facile. J'ai passe tout le mois de juin a etudier le bouddhisme, sur lequel j'avais deja beaucoup de notes, mais j'ai voulu epuiser la matiere autant que possible. Aussi ai-je un petit Bouddha que je crois aimable." Et pour l'extravagant final de ce livre: "Dans la journee, je m'amuse a feuilleter des belluaires du moyen age; a chercher dans les "auteurs" ce qu'il y a de plus baroque comme animaux. Je suis au milieu des monstres fantastiques. Quand j'aurai a peu pres epuise la matiere, j'irai au Museum revasser devant les monstres reels, et puis les recherches pour le bon saint Antoine seront finies." Enfin, M. Maxime du Camp nous dit que pour ce pur conte, la _Legende de saint Julien l'hospitalier_, il a prete a Flaubert toute une collection de traites de venerie et d'armurerie. Que l'on rapproche ces lectures de celles qu'il fit pour ecrire _Bouvard et Pecuchet_ ou l'_Education_. Le procede apparaitra le meme. Avant de laisser enfanter son imagination, de preter a sa puissance verbale de beaux themes a phrases magnifiques, Flaubert avait rempli sa memoire de l'infinite de faits que reclamait son style particulier, disconnexe et concis, et que son realisme le poussait a rechercher aussi veridiques que peuvent les fournir les livres. Avant d'avoir ecrit un paragraphe de ses oeuvres epiques ou lyriques, il connaissait d'un Carthaginois, l'habillement, l'armure, la demeure, le luxe, la nourriture; ses fetes, ses rites, sa politique, les institutions de sa ville, les alliances, les peuplades ennemies, les hasards de son histoire et la legende de son origine. Et quand il lui fallut, en quelques pages, mettre debout l'ancienne Byzance, Babylone sous Nabuchodonosor, evoquer les dieux et les monstres, il composa en sa cervelle ces visions de donnees aussi exactes et d'aussi minutieux renseignements que ceux pour les chasses de Julien, et celles-ci que les notes par lesquelles il decrivait un bal chez un banquier ou une noce au village. Cet art realiste etaye de faits et d'ou l'imagination est presqu'exclue, atteint, par la, selon le voeu d'une de ses lettres "a la majeste de la loi et a la precision de la science". L'oeuvre concue comme l'integration d'une serie de notes prises au cours de la vie ou dans des livres, n'ayant en somme de l'auteur que le choix entre ces faits et la recherche de certaines formes verbales, possede l'impassible froideur d'une constatation et ne decele des passions de son auteur que de rares acces. Elle est, comme un livre de science, un recueil d'observations,--ou, comme un livre d'histoire, un recueil de traditions, bien differente de tous les romans d'idealistes que composent une serie d'effusions au public a propos de motifs ordinaires ou de faits clairsemes. Masque par une esthetique qui consiste a montrer de la vie une image et non pas une impression, l'ecrivain garde en lui ses opinions et ses haines, ne fournissant qu'a l'analyse de legers mais suffisants indices. _Pessimisme_: Il est manifeste pour quiconque conserve l'arriere-gout de ses lectures, que les romans de Flaubert tendent a donner de la vie un sentiment d'amere derision. Sur la stupidite et la mechancete de certains etres, sur l'inconsciente grossierete d'autres, sur l'injustice ironique de la destinee, sur l'inutilite de tout effort, la muette et formidable insouciance des lois naturelles, Flaubert ne tarit pas en dissimules sarcasmes. Certains personnages, Homais, mieux encore le formidable Regimbart de l'_Education_, exposent toute la platitude humaine, folatre ou grognonne, en des individuations si completes qu'elles peuvent etre erigees en types. D'autres, pris, semble-t-il, avec une particuliere conscience, au plein milieu de l'humanite courante, Charles Bovary, cet etre essentiellement mediocre et chez qui une bonte molle ajoute a l'insupportable pesanteur morale,--Jacques Arnoux, plus canaille et plus rejoui, mais non moins irresponsable, beat, et odieux, traduisent tout ce que le type humain social de la moyenne contient de lourde bassesse et de haissable laisser-aller. Et ces etres qui presentent a la vie la carapace de leur stupidite, rubiconds et point mechants, oppriment, grace a d'obscenes accouplements, ces admirables femmes, Mme Bovary, superieure par la volonte, Mme Arnoux superieure par les sentiments, qui, avilies ou contenues, subissent le long martyre d'une vie de tous cotes cruellement fermee. Qu'elles se debattent, l'une entre une tourbe de niais et avide de trouver une ame assonante a la sienne, elle prostitue son corps et ses cris a de bas goujat et meurt abandonnee de tous par le fier refus de l'indulgence de celui qui la fit la femme d'un imbecile; que l'autre, plus intimement malheureuse, froissee sans cesse par le choquant contact d'un rustre, renoncant en un pudique et sage pressentiment, a l'amour probablement chetif d'un jeune homme "de toutes les faiblesses", insultee par les filles, haie de son enfant, et finissant en une hautaine indulgence par faire a son mari l'aumone de soins delicats,--toutes deux mesurent l'amertume de la vie, hostile aux nobles, et paient la peine de n'etre pas telles que ceux qui les coudoient. Et la vie passe sur elles; de petits incidents ont lieu: la betise d'une republique succede a la niaiserie d'une royaute; quelques annees de vie de province s'ecoulent en vides propos et minces occurrences; des entreprises sont tentees aupres d'elles, reussissent ou echouent sans qu'il leur importe, et dans ce plat chemin qui les conduit et tous a une formidable halte, elles ne sentent intensement que le malheur de songer a leur sort. Car Flaubert interdit de troubler la tristesse du reve par l'excitation de l'acte. Dans ce curieux livre, _Bouvard et Pecuchet_, qui est comme la necrologie de toutes les occupations humaines, il s'attache a montrer comment tout effort peut aboutir a quelque echec, et accumulant les insucces apres les tentatives, il proscrit le delassement de toute entreprise. Et si degoute de l'action, l'on tente le refuge de la speculation, voici qu'un autre livre barre le chemin. La _Tentation de saint Antoine_ dresse, en une eblouissante procession, la liste formidable de toutes les erreurs humaines, tire le neant des evolutions religieuses, entrechoque les heresies, compare les philosophies et, finalement, quand d'elimination en elimination on touche a l'agnosticisme pantheiste des modernes, montre l'humanite recommencant le cycle des prieres des que le soleil se leve et l'action la reclame. Cet effrayant tableau de la vie qui, apres en avoir decrit les duretes reelles, evalue a l'inanite de consolations, trace avec une impassibilite qui le corrobore, par une methode strictement realiste ou des faits ruinent les illusions, n'est point tout entier aussi rigoureusement hautain. Il semble qu'a la fin de sa vie, le pessimisme de Flaubert se soit penetre de douceur. Dans les deux premiers des _Trois Contes_, dont l'un, _Un coeur simple_, decrit l'humble vie de sacrifices d'une servante, et l'autre, la _Legende de saint Julien l'hospitalier_ raconte la dure destinee d'un innocent parricide, l'ecrivain parait compatir aux maux qu'il montre, et peut-etre est-il juste de croire qu'aux abords de la vieillesse, Flaubert a senti qu'il ne convenait pas de separer la cause des grands de celle des petits, qui, victimes autant que bourreaux, prennent sans doute leur part des souffrances qu'ils contribuent a aigrir. _La beaute_: De quelque facon qu'il envisageat la vie, compatissant ou sardonique, Flaubert la detestait. "Peindre des bourgeois modernes ecrit-il, me pue etrangement au nez". Aussi quitte-t-il, sans cesse, la realite que l'acuite de ses sens et les besoins de son esprit le forcaient sans cesse aussi a apercevoir, et s'essaie-t-il a se creer un monde plus enthousiasmant, en abstrayant et en resumant du vrai ses elements epars d'energie et de beaute sensuelle. Soit par l'harmonie de phrases superieures a leur sens, soit dans la grandeur d'ames douloureusement separees du commun, soit dans l'evocation d'epoque mortes et sublimees dans son esprit en leur seule splendeur et leur seule horreur, il sut s'eloigner de ce qui existe imparfaitement. Sans cesse, dans les plus vulgaires pages, la beaute de l'expression concue en termes nets, simplement lies, semble proferer une note lyrique plus haute que les choses dites. La phrase s'ebranle, decrit son orbe et s'arrete, avec la force precise d'un rouage de machine, et sans plus de souci, semble-t-il, de la besogne a accomplir. Qu'il s'agisse de rendre la strophe que prononce Apollonius de Thyane, suspendu immacule sur l'abime, ou les simples incidents du sejour d'une provinciale dans un Trouville prehistorique, les mots se deroulent parfois avec la meme grandiloquence, et bondissent au meme essor. L'enfant niais et veule qui fut Charles Bovary, se trouve par le hasard d'une periode doue d'une forte existence de vagabond des champs et finit par commettre des actes dits en termes heroiques! "Il suivait les laboureurs et chassait a coups de mottes de terre les corbeaux qui s'envolaient." Et meme Homais, l'homme au bonnet grec, dans une colere pedante contre son apprenti, en vient a etre designe par une reflexion ainsi concue: "Car, il se trouvait dans une de ces crises ou l'ame entiere montre indistinctement ce qu'elle renferme, comme l'Ocean qui dans les tempetes s'entrouve depuis les fucus de son rivage jusqu'au sable de ses abimes." D'autres echappatoires sont plus legitimes et moins caracteristiques. Flaubert use le premier du procede naturaliste qui consiste a compenser la mediocrite des ames analysees par la beaute des descriptions ou l'auteur, intervenant tout a coup, prete a ses plus pietres creatures des sens de nerveux artistes. Felicite, la simple bonne de Mme Aubain, porte au catechisme ou elle accompagne la fille de sa maitresse, une sensibilite delicate et tactile, jusqu'a de pareilles elevations: "Elle avait peine a imaginer sa personne; il n'etait pas seulement oiseau mais encore un feu et d'autres fois un souffle, c'est peut-etre sa lumiere qui voltige la nuit, au bord des marecages, son haleine qui pousse les nuees, sa voix qui rend les cloches harmonieuses; et elle demeurait dans une adoration, jouissant de la fraicheur des murs et de la tranquillite de l'eglise." En s'accoutumant a rendre le dialogue en style indirect, Flaubert se debarrasse encore de la necessite des modernistes, forces de hacher leur phrase a la mesure de paroles lachees. Enfin place devant les scenes ou le menent ses romans, Flaubert quitte tout a coup l'exacte realite et s'abandonne a l'admiration du spectacle. Les Champs-Elysees dans l'_Education_, le jardin d'un cafe-concert, ou a un certain instant, dans les bosquets, "le souffle du vent ressemblait au bruit des ondes", le bal chez Rosanette, la foret de Fontainebleau, presentent d'admirables pages. Dans _Madame Bovary_, le sejour au chateau de la Vaubyessard, avec ses minuties d'elegance, la foret ou l'heroine consomme son premier adultere, le tableau de l'agonie et de l'Extreme-Onction, jettent des eclats entre le restant d'ombre. Enfin Flaubert satisfait son amour de l'energie et de la beaute en concevant les admirables femmes de ses romans, pales, noires, fines et tristes, Mme Bovary et Mme Arnoux. Des qu'il parle de l'une d'elles, son style s'adoucit, chatoie et chante. Il doue Mme Bovary de toute la seduction d'une ame aceree dans un corps souple, elance et blanc. Les fantasmagories de son imagination insatisfaite, les sourds elans de son ame vers des bonheurs plus profonds, les gouttes de joie qu'elle parvient a exprimer de la secheresse de sa vie, culminent en cette scene d'amour ou l'ineffable est presque dit: "La lune toute ronde et couleur de pourpre se levait a ras de terre au fond de la prairie. Elle montait vite entre les branches des peupliers qui la cachaient de place en place comme un rideau noir, troue. Puis elle parut eclatante de blancheur, dans le ciel vide qu'elle eclairait, et alors se ralentissant, elle laissa tomber sur la riviere une grande tache qui faisait une infinite d'etoiles; et cette lueur d'argent semblait s'y tordre jusqu'au fond, a la maniere d'un serpent sans tete couvert d'ecailles lumineuses. Cela ressemblait a quelque monstrueux candelabre d'ou ruisselaient tout du long, des gouttes de diamant en fusion. La nuit douce s'etalait autour d'eux; des nappes d'ombre emplissaient les feuillages, Emma, les yeux demi-clos, aspirait avec de grands soupirs le vent frais qui soufflait. Ils ne se parlaient pas trop, perdus qu'ils etaient dans l'envahissement de leur reverie. La tendresse des anciens jours leur revenait au coeur, abondante et silencieuse, comme la riviere qui coulait, avec autant de noblesse qu'en apportait le parfum des syringas, et projetait dans leurs souvenirs des ombres plus demesurees et plus melancoliques que celles des saules immobiles qui s'allongeaient sur l'herbe. Souvent quelque bete nocturne, herisson ou belette, se mettant en chasse, derangeait les feuilles, ou bien on entendait par moments une peche mure qui tombait toute seule de l'espalier." Et cette passion decue, la cruelle corruption de Mme Bovary, la flamme intense de ses prunelles et le pli hardi de sa levre, son existence de hasard, le coup de folie de sa luxure, et enfin pourchassee, outragee, et rageuse, cette agonie par laquelle elle s'acquitte de toutes ses hontes, quelle violente evasion, en toutes ces scenes, hors le banal de la vie! Mme Arnoux est plus idealement belle encore. Avec ses lisses bandeaux noirs sur sa douce face mate, une fleur rouge dans les cheveux, lente, surprise et pure, elle inspire a Flaubert ses plus charmantes pages. Son apparition dans le salon de la rue de Choiseul, avec son "air de bonte delicate"; puis a la campagne ou Frederic echange avec elle les premiers mots intimes, plus tard la scene d'interieur ou il la trouva instruisant ses enfants: "ses petites mains semblaient faites pour repandre des aumones puis essuyer des pleurs, et sa voix un peu sourde naturellement avait des intonations caressantes et comme des legeretes de brise";--la visite qui lui est rendue dans une fabrique, et cette conversation ou la beaute s'eleve au mystere et a l'auguste: "Le feu dans la cheminee ne brulait plus, Mme Arnoux sans bouger restait les deux mains sur les bras de son fauteuil; les pattes de son bonnet tombaient comme les bandelettes d'un sphinx; son profil pur se decoupait en paleur au milieu de l'ombre. Il avait envie de se jeter a ses genoux. Un craquement se fit dans le couloir; il n'osa. Il etait empeche d'ailleurs par une sorte de crainte religieuse. Cette robe se confondant avec les tenebres lui paraissait demesuree, infinie, insoulevable ..." --Une rencontre dans la rue, le revirement mysterieux ou elle s'avoue "en une desertion immense" aimer Frederic, puis l'entrevue capitale dans le magasin de porcelaine de son mari et les levres de son amant touchant ses magnifiques paupieres;--enfin ce centre de tout le livre, l'idylle d'Auteuil, et les longues visites souffreteuses: "Presque toujours, ils se tenaient en plein air au haut de l'escalier, et des cimes d'arbre jaunies par l'automne se mamelonnaient devant eux, jusqu'au bord du ciel pale, ou bien ils allaient au bout de l'avenue dans un pavillon ayant pour tout meuble un canape de toile grise. Des points noirs tachaient la glace; les murailles exhalaient une odeur de moisi,--et ils restaient la, causant d'eux-memes, des autres, de n'importe quoi, avec un ravissement pareil. Quelquefois les rayons du soleil, traversant la jalousie, tendaient, depuis le plafond jusque sur les dalles, comme les cordes d'une lyre. Des brins de poussiere tourbillonnaient dans ces barres lumineuses. Elle s'amusait a les fendre, avec la main;--Frederic la saisissait doucement; et il contemplait l'entrelac de ses veines, les grains de sa peau, la forme de ses ongles. Chacun de ses doigts etait pour lui plus qu'une chose, presqu'une personne ... Il l'appelait Marie, adorant ce nom la fait expres, disait-il, pour etre soupire dans l'extase et qui semblait contenir des nuages d'encens, des penchees de roses." D'aussi belles pages marquent encore la sensualite contenue de ces deux etres murs pour l'amour, et exacerbant leurs nerfs malades; la promesse de son corps accordee et ce sacrifice empeche par la maladie de son fils tandis que dehors l'emeute se dechaine,--puis la separation des deux amants, jusqu'a cette scene effroyablement aigue ou Frederic, se trouvant un soir chez elle pale et en larmes, est emmene par sa maitresse, tandis que les rires delirants de Mme Arnoux sonnent dans l'escalier, et en trouent l'ombre; la ruine de cette femme, cette chose intime et presque obscene, la vente de ses effets: enfin cette supreme et dure entrevue, ou eclairee tout a coup par la lampe, elle montre a son amant vieilli, et travaille de concupiscences, la froideur pure sur ses doux yeux noirs, de ses cheveux desormais blancs, dont deroules, elle taille une meche, "brutalement a la racine" ... Par ce type de femme de la grace la plus haute, Flaubert se compensait de toutes les brutes que son souci de la verite le forcait a peindre. Mais le prodige qu'il lui fallait accomplir pour imposer au reel ce reflet de beaute, le visible effort avec lequel ses phrases plus grandes s'elevent au-dessus des paragraphes qu'elles ornent, l'acre degout sans doute mele d'ironie, de devoir ensuite se remettre a noter en mots impassibles les turpitudes d'une foule de niais, tout le supplice volontaire d'un artiste s'astreignant a une besogne vengeresse mais repugnante, faisaient se detourner Flaubert avec joie du roman, ecrire apres _Madame Bovary_, l'epopee de _Salammbo_, refaire apres l'_Education_ ce poeme mi-didactique, mi-fantastique, la _Tentation_, et preluder par la _Legende_ et _Herodias_ a son entreprise la plus abetissante de toutes, _Bouvard et Pecuchet_. L'on entre par ces livres epiques dans la region de la pure beaute. La phrase non plus reduite a une elegante armature dans laquelle s'enchassent n'importe quels mots bas, ordonne des vocables sonores, colores et beaux, les rythme en retentissantes cadences, developpe de nobles visions, splendides, grandioses ou d'une haute horreur. Des hommes gigantesques et primitifs, a l'ame concise et puisant dans cette retraction de leur etre une formidable energie, accomplissent ou subissent d'effroyables forfaits. Leurs actes se deploient en etincelants decors ou se fige la splendeur des ors, des porphyres, des pourpres, des airains, et que lavent parfois de larges ruisseaux de sang. Et parmi ces architectures, entre l'embrasement des catastrophes, sous les yeux droits et males, d'etranges femmes passent. Elles sont menues, graves, soumises, et comme dormantes. Tantot sortant du temple, elles supplient, cambrees, au haut de leur palais, les astres qui tressaillent au fremissement de leurs levres; tantot elles prennent de leur corps anxieux de purete, des soins inouis, le macerant de parfums, l'enduisant d'onguents, le frolant de soies, au point que la jouissance de leur lit promet une joie delictueuse et mortelle. Sous les platanes, dans un jardin diapre de lis et de roses, les mercenaires celebrant leur festin; la lente apparition de Salammbo descendue les apaiser, a la fois peureuse et divine, l'expedition nocturne de Matho et Spendius dans le temple de Tanit, l'horreur de ces voutes et le charme du passage du chef par la chambre alanguie ou Salammbo dort entre la delicatesse des choses; le retour d'Hamilcar, son recueillement dans la maison du Suffete-de-la-Mer; Salammbo partant racheter de son corps le voile de la deesse, son accoutrement d'idole et ses rales mesures, quand le chef des barbares rompt la chainette de ses pieds; puis le siege enorme de Carthage, la foule des peuplades accourues, l'ecrasement des cadavres, l'horreur des blessures, et sur ce carnage rouge, l'implacable resplendissement de Moloch; l'agonie de toute une ville, puis par un revers l'agonie de toute une armee, les dernieres batailles, et, entre celles-ci, l'entrevue si curieusement mievre et grave, ou Salammbo voilee et parlant a peine recoit le prince son fiance en un jardin peu fleuri que passent des biches trainant a leurs sabots pointus, des plumes de paons eparses, enfin le supplice de Matho et les joies nuptiales, melant des chocs de verres et des odeurs de mets au dechirement d'un homme par un peuple, jusqu'a ce qu'aux yeux de Salammbo defaillante en l'agitation secrete de ses sens, Schahabarim arrache au supplicie son coeur et le tende tout rouge au rouge soleil, final tonnant dans lequel se melent le beau, l'horrible, le mysterieux et l'effrene en un supreme eclat. Et il est dans la _Tentation_ de plus belles scenes encore et de plus magnifiques paroles. L'etrange et bas palais de Constantin precede le festin farouche de Nabuchodonosor; l'apparition de la reine de Saba galante et vieillote en son charme de chevre; dans le temple des heresiarques la beaute fletrie, monacale et livide des femmes montanistes, le culte horrible des ophites, conduisent a l'evocation d'Apollonius de Thyane qu'un charme maintient suspendu sur l'abime, planant et montant en sa noble robe de thaumaturge; le defile des theogonies et sur la frise qu'a formee le pullulement des dieux brahmaniques, le Bouddha apparaissant assis, la tete ceinte d'un halo et sa large main levee; le catafalque des adonisiennes, Aphrodite, puis l'immortel dialogue de la luxure et de la mort ou les mots sont tantot liquides de beaute, tantot lourds de tristesse; et ces dernieres pages ou tous les monstres se degagent et se confondent en un protoplasme qui est la vie meme,--quelle grandiose suite d'episodes, dont chacun figure une plus charmante ou rayonnante ou tragique beaute. Et que l'on joigne a ces grandes oeuvres certaines pages de l'_Herodias_, les imprecations de Jeochanann, la scene gracieuse ou Salome, nue et cachee par un rideau, etend dans la chambre du tetrarque son bras ramant l'air pour saisir une tunique; enfin cette _Legende de saint Julien_ qui contient les plus divines pages en prose de ce siecle, la vie pure et fiere du chateau, les combats et les hasards de Julien fuyant son destin de parricide, les lieux luxurieux ou il se marie, son crime, sa rigueur, sa transfiguration finale;--certes pas meme chez les grands poetes de ce temps et d'autres on ne trouve un pareil ensemble de scenes aussi purement belles et hautes flattant l'oreille, les sens, l'esprit et toute l'ame, au point que certaines pages entrent par les yeux comme une caresse, se delayant dans tout le corps, et le font frissonner d'aise comme une brise et comme une onde. Par ces dernieres oeuvres, Flaubert restera l'artiste de ces temps qui sut assembler les mille elements epars de beaute materielle et sensible, en de plus ravissants ensembles. _Le mystere, le symbolisme_: Cet artiste explicite et precis qui excelle a montrer la beaute sans voile par des phrases qui l'expriment toute, sait aussi, dans des occasions plus rares mais marquantes, susciter la delicieuse emotion qui resulte de la reticence, de la preterition du mystere suggere, sait avec un art profond et charmant s'arreter au bord des images et des pensees auxquelles la parole est trop pesante. Certaines emotions a peine senties des entrevues dernieres de Mme Arnoux et de Frederic, sont voilees sous des mots a demi-revelateurs et discrets qui ne laissent entrevoir les complications intimes d'ames tristement genereuses, qu'a quelques inities. Et l'emoi mystique de la pretresse phenicienne s'efforcant sous les symboles des dieux et les mythes des theogonies de saisir l'essence de l'etre et la signification de ses sourdes ardeurs, puis Hamilcar dans le silence diurne de la maison du Suffete-de-la-Mer, se prosternant sur le sol gaze de sable, et adorant silencieusement les Abaddirs, sous la lumiere "effrayante et pacifique" du soleil, qui passe etrange par les feuilles de lattier noir des baies,--d'autres scenes ou lunaires ou souterraines, sont decrites en phrases obscures, distantes, qui parlent a certains esprits une langue comme oubliee mais comprise, et suscitant dans les limbes de l'ame des emotions muettes. La _Tentation de saint Antoine_ a son debut, les voix qui susurrent aux oreilles de l'ascete des phrases insidieuses de crepuscule, les images qui passent sous ses yeux, continues et disconnexes, ont l'illogisme du reve et l'apprehension de l'inconnu; les visions se suivent et se lient imprevues; des communions subites ont lieu: "Elle sanglotte, la tete appuyee contre une colonne, les cheveux pendants, le corps affaisse dans une longue simarre brune. "Puis ils se trouvent l'un pres de l'autre loin de la foule,--et un silence, un apaisement extraordinaire s'est fait, comme dans le bois quand le vent s'arrete et que les feuilles tout a coup ne remuent plus." "Cette femme est tres belle, fletrie pourtant et d'une paleur de sepulcre. Ils se regardent, et leurs yeux s'envoient comme un flot de pensees, mille choses anciennes, confuses et profondes ..." D'autres scenes, l'apparition d'Helene Ennoia, le culte des Ophites, se passent en demi-tenebres, et apparaissent vagues et passageres comme des songes, persuasives comme des hallucinations. Que l'on se rappelle encore les chasses fantastiques de Julien, et surtout cette expedition ou, quittant le lit nuptial, il parcourt une foret enchantee dont les betes indestructibles le frolent, et d'autres, qu'il abat, s'emiettent pourries dans ses mains,--puis l'immense horreur des lieux glaces, dont l'hostilite expie son crime involontaire; Flaubert paraitra posseder le sens des choses a peine percues, des sentiments naissants et balbutiants, que le mot, clair exposant de l'idee precise, peut rendre seulement par la suggestion, de mysterieuses analogies ou d'indirects symboles. Le symbolisme des discours de Schahabarim et des hymnes de Salammbo est au fond de l'oeuvre de Flaubert. Detestant la realite de toute la haine d'un idealiste qui se trouve contraint de la voir, il s'est enfui du monde moderne en un monde antique embelli; et non content de cette evasion vers le splendide, il a sans cesse tendu et parfois reussi a echapper radicalement au reel, en substituant aux individus les types, a un recit de faits particuliers, un recit de faits allegoriques. Comme M. de Maupassant le dit dans sa preface aux lettres de Flaubert a George Sand, meme les romans, _Madame Bovary_, l'_Education_, bien que realistes, pleins d'actes et de lieux precis, ont pour personnages principaux des etres si parfaitement choisis entre une foule de similaires, qu'ils representent une classe, ou une espece plutot qu'un individu. Madame Bovary est par certains cotes la femme, et Homais reste comme l'exemple grotesque de toute une categorie sociale. Dans l'_Education_, plus realiste par le milieu et par le faire, les jeunes gens Moreau, Deslauriers, Martinon, sont les types l'un d'une energie trop tourmentee, l'autre d'une faiblesse minee de folles et vaines aspirations, le troisieme de la grossierete heureuse et finaude, interpretation que confirme la portee generale du titre de toute l'oeuvre. Passant sur _Salammbo_ dont le sens est simplement d'etre belle, dans la _Tentation_ une fantaisie plus libre permet une histoire plus significative. Dans ce livre, qui est l'oeuvre supreme du style, des procedes fragmentaires, de la science historique, de l'amour du beau, de la philosophie de Flaubert, celui-ci a signifie toutes les passions, les cultes et les speculations de l'humanite. L'ascete est l'homme prive et assiege de satisfactions charnelles; les amorosites faciles de la reine de Saba le sollicitent; la magie, de celle des brahmanes a celle des Alexandrins tentent sa soif de pouvoir; il passe, n'adherant definitivement a aucune, par toutes les religions et les heresies; la metaphysique lui propose ses antinomies irresolues, et il hesite de desespoir, a s'abimer dans la luxure ou a s'aneantir dans la mort; mais sa curiosite le fait encore balancer entre le mystere du sphinx et les fables de la chimere qui l'entraine a travers les mythes et les ebauches de la creation, a l'intuition de ces germes de vie qui la contiennent toute; il l'adore pour se relever et se remettre par la priere dans le cycle des cultes, quand le soleil le rappelle de la speculation nocturne a l'action diurne. Dans ce livre, dans _Bouvard et Pecuchet_ qui en est l'analogue, plus ironique et moins profond, Flaubert tente par une synthese generale, en dehors de toute intrigue et de toute psychologie, de representer l'histoire du developpement de l'esprit humain, de son insatiable inquietude, sans cesse assaillie de solutions, de systemes, de revelations qu'il adopte, qu'il subit et qu'il abandonne en une revolution que le scepticisme de l'ecrivain le portait a concevoir circulaire. Que l'on prenne le niais anachorete de la Thebaide ou les deux bonshommes de Chavignolles, ces etres bornes, credules, dociles et etonnes sont bien les representants de la dupe qu'il y a en tout homme. L'imperissable myope, toujours zele de croire les images confuses et partielles qu'il apercoit, alternant toute affirmation d'une autre, adherant a la verite actuelle et oubliant constamment que l'ancienne fut verite aussi, protege par ces continuels mirages contre la glacante notion de l'inconnaissable dans la science et de l'inutile dans les actes, parvient a vivre presque tranquille et presque heureux, en une existence de reve et de paix. C'est dans cette idee narquoise et amere, qu'est le fond de la philosophie de Flaubert, la morale de ses romans et la signification de ses poemes. Dans la _Tentation_ il s'est eleve a l'intuition pure de cette idee speculative et la propose aux regards avec la moindre somme d'elements connexes, mais non sans que ceux-ci interviennent. La suite des visions n'est pas clairement symbolique; chacune d'elles est non de fantaisie, mais extraite de livres et condense en quelques lignes tout un ordre de renseignements positifs; enfin elles sont choisies aussi pour leur beaute et leur mystere; a tel point que l'on peut tour a tour considerer la _Tentation_ soit comme un poeme didactique, soit comme un tableau des epoques antiques jusqu'au bas-empire, soit comme un admirable et precieux ballet ou se melent la fantaisie et les magnificences. En cette oeuvre se reflete toute l'ame de Flaubert, cet esprit contradictoire et dechire, que le reel sollicitait et repoussait, que la beaute attirait mais qui ne parvint a l'imaginer qu'antique et documentaire, qui sentit la seduction du mystere et fut le plus explicite des stylistes, qui concut la synthese du particulier dans le general et cependant dissequa des ames particulieres, ecrivit en phrases analytiques et discretes, et s'abstint de toute generalisation. Dans ces alliances adverses, dans ces ideaux contradictoires, semble resider le genie, l'originalite, le caractere, l'indice psychologique particulier de Flaubert, qui n'eut dans toute sa carriere, que cette chose chez lui primordiale et terme commun, le style. III LES CAUSES _Resume des faits:_--Apres avoir fait l'analyse du vocabulaire, de la syntaxe, de la metrique, de la composition de Flaubert, nous avons enumere ses procedes de description et de psychologie qui se reduisent a ceux du realisme,--les caracteres generaux de son art, qui sont la concision, la contention, et, resultat saillant general, le statisme. Les impressions principales que nous parurent produire les oeuvres ainsi edifiees, furent la verite, la beaute, le mystere, le symbolisme, effets que coordonne en serie un pessimisme violent ou ironique. Il faut ajouter a ses renseignements isoteriques sur Flaubert ceux que fournissent la connaissance de sa methode de travail, la lenteur et la difficulte de sa redaction, son effort constant, une fois le plan general arrete et les notes recueillies, pour achever chaque phrase, chaque paragraphe, chaque page avant de passer a la suite. Ces donnees mettent en presence deux series de faits contradictoires; d'une part, l'amour des mots precis, des phrases autonomes et statiques, des descriptions exactes, de la psychologie analytique, l'abondance des faits dans la contexture de l'oeuvre, le recours constant a l'observation et a l'erudition, l'impression de verite que donnent les livres de Flaubert; d'autre part, son excellence a rendre la beaute pure, le mystere, le general, sa haine et sa souffrance du reel, ses echappees vers le roman historique et vers l'allegorie, la splendeur de son style, l'harmonie de ses periodes, la magnificence diffuse ou precise de ses mots. Les _Souvenirs_ de M. Maxime Ducamp attestent la perpetuelle oscillation de Flaubert entre le roman realiste et des oeuvres plus ideales. Enfin certains passages de ses lettres indiquent a la fois l'une et l'autre de ces tendances, la conscience qu'eut Flaubert de leur coexistence, et la solution probable de cet antagonisme. Voici qui montre son obsequiosite et son impersonnalite devant la nature: "Je me suis mal exprime en vous disant qu'il ne fallait pas ecrire avec son coeur; j'ai voulu dire, ne pas mettre sa personnalite en scene. Je crois que le grand art est scientifique et impersonnel. Il faut par un effort d'esprit se transporter dans les personnages et non les attirer a soi." (_Lettres de Flaubert, a George Sand_, ed. Charpentier, p. 41.) "Quelle forme faut-il prendre pour exprimer parfois son opinion sur les choses de ce monde sans risquer de passer plus tard pour un imbecile? Cela est un rude probleme. Il me semble que le mieux est de les peindre tout bonnement, ces choses qui nous exasperent; dissequer est une vengeance." (Ib. p. 47.) "Je me borne donc a exposer les choses telles qu'elles m'apparaissent, a exprimer ce qui me semble le vrai. Tant pis pour les consequences; riches ou pauvres, vainqueurs ou vaincus, je n'admets rien de tout cela. Je ne veux avoir ni amour, ni haine, ni pitie, ni colere. Quant a de la sympathie, c'est different: jamais on en a assez ... Est-ce qu'il n'est pas temps de faire entrer la justice dans l'art?" (Ib. p. 283.) Voici pour la tendance contraire: "Peindre des bourgeois modernes et francais, me pue au nez etrangement (ib. p. 41). Ceux que je vois souvent et que vous designez, recherchent tout ce que je meprise et s'inquietent mediocrement de ce qui me tourmente. Je regarde comme tres secondaire le detail technique, le renseignement local, enfin le cote historique et exact des choses. Je recherche par dessus tout la _beaute_, dont mes compagnons sont mediocrement en quete." (Ib. p. 274.) Ce passage-ci constate la contradiction de ses penchants: "Je suis comme M. Prudhomme qui trouve que la plus belle eglise serait celle qui aurait a la fois la fleche de Strasbourg, la colonnade de Saint-Pierre, le portique du Parthenon, etc. J'ai des ideaux contradictoires; de la embarras, arret, impuissance."(Ib. p. 72.) Et voici qui met sur la voie de la cause de cette opposition: "Je ne sais plus comment il faut s'y prendre pour ecrire, et j'arrive a exprimer la centieme partie de mes idees apres des tatonnements infinis."(Ib. p. 17.) "Ce souci de la beaute exterieure que vous me reprochez est pour moi une _methode_. Quand je decouvre une mauvaise assonance ou une repetition dans une de mes phrases, je suis sur que je patauge dans le faux; a force de chercher, je trouve l'expression juste qui etait la seule et qui est, en meme temps, l'harmonieuse." (Ib. p. 279.) "Ainsi pourquoi y a-t-il un rapport necessaire entre le mot juste et le mot musical? Pourquoi arrive-t-on toujours a faire un vers, quand on resserre trop sa pensee? La loi des nombres gouverne donc les sentiments et les images, et ce qui parait etre l'exterieur est tout bonnement le dedans?" (Ib. p. 283.) _Analyses des faits; causes_.--Ces derniers passages sont extremement significatifs; ils semblent indiquer en Flaubert le sentiment qu'entre ses idees et la phrase particuliere dont il veut les revetir une lutte existe, dans laquelle la forme l'emporte sur le fond et exclut celles des pensees qu'elle ne peut figurer. Que l'on rapproche de cette reflexion, le desaccord frequent note plus haut entre l'expression et l'exprime, notamment dans les realistes ou les mots sont sans cesse au-dessus des choses; enfin que l'on tienne compte de ce fait extraordinaire que Flaubert a ecrit les oeuvres les plus diverses avec le meme style, que sa _Lettre a la municipalite de Rouen_ est concue comme le discours de Hanon dans le temple de Moloch, que Frederic Moreau parle de Mme Arnoux comme saint Antoine d'Ammonaria; il paraitra evident qu'en Flaubert, au-dessus de la division fondamentale de son esprit egalement sollicite par le beau et par le reel, une tendance superieure et unique existait, celle d'assembler en une certaine forme de phrase, certaines categories de mots. Cette aptitude et ce penchant verbaux sont permanents, antecedents, fondamentaux. Car dans les caracteres memes de la syntaxe et du vocabulaire de Flaubert, sont incluses les contradictions plus generales que developpe son oeuvre. Son amour du mot precis et definitif,--c'est-a-dire tel qu'il enserrat une categorie bornee d'images et celle-ci seulement,--dut diriger son esprit a l'intuition des choses individuelles, l'eloigner de toute generalisation abstraite. Son amour des beaux mots,--c'est-a-dire tels qu'ils soient sonores, ou eveillent dans l'esprit des images exaltantes,--le determina a sentir et a vouloir exprimer le grandiose, le magnifique, l'harmonieux, a qualifier en termes enthousiastes des choses en soi minimes; par ces mots, il echappe encore a l'abstraction, et evite de plus la secheresse de l'analyse psychologique qu'il transpose en eclatantes descriptions. Le conflit entre cette tendance verbale et la precedente determine son pessimisme; le triomphe de cette tendance sur la precedente, un symbolisme. Son amour des mots indefinis,--c'est-a-dire tels qu'ils provoquent dans l'esprit non une image, mais la sourde tendance a en former une et le vif sentiment d'effort et d'elation qui accompagne toute tendance intellectuelle confuse,--le porta aux sujets ou il pouvait le satisfaire, aux epoques lointaines et vagues, aux mouvements intimes de l'ame feminine, aux scenes lunaires et aux theogonies mortes. Enfin sa facon de joindre ces sortes de mots determinerent les autres caracteres de son art. Sa tendance a ecrire en phrases statiques, c'est-a-dire qui soient completes, explicites et independantes du contexte,--lui imposa la necessite d'enclore un fait ou plusieurs en chaque periode. Par la le nombre de ces faits dut etre enormement multiplie. S'abstenant de toute repetition, de tout developpement, il lui fallut des actes, des choses, des details; il dut etre en roman moderne un realiste, et en roman historique, l'erudit qu'il fut. La difficulte de bien faire cette sorte de phrase, la peine qu'elle lui donnait proscrivant toute prolixite, le fit condenser ses descriptions et ses analyses, en leurs points les plus significatifs, rendit son style tendu et stable. L'enorme tension intellectuelle qu'exigeait cette sorte de phrase, le fit concentrer en elle, en sa facture et en sa disposition rhythmique, la plupart de ses forces, et le rendit moins attentif a la composition generale. Enfin, les rares passages de passion et de poesie pure qui eclatent ca et la dans son oeuvre et que la forme statique ne saurait expliquer, procedent de son autre type de phrase, le periodique, que nous avons vu alterner avec son style habituel. Cette reduction de tout un developpement intellectuel, en l'ascendant de quelques formes verbales, la contradiction entre les facultes d'un esprit explique, par la contradiction entre les diverses parties d'un systeme de style, c'est, dans l'investigation du mecanisme intellectuel de Flaubert, passer de la psychologie a la theorie du langage. En fonction de cette science, il existait dans l'intelligence de Flaubert d'une part une serie de donnees des sens et une serie de mots qui s'accordaient avec elles et les exprimaient naturellement; de l'autre, une serie de formes verbales acquises, et developpees, auxquelles correspondaient non des donnees sensorielles, mais de simples prolongements ideaux et qui tendaient pourtant comme les autres vocables, a etre articulees. Quand l'oeil de Flaubert etait braque sur la realite, les details importants des choses et des hommes fidelement enregistres trouvaient dans le vocabulaire de l'ecrivain une serie de mots exactement adaptes, qui les rendaient d'une facon precise et du premier coup, en phrases telles que chacune enveloppant l'idee a exprimer, entiere, il ne fut nul besoin d'y revenir. C'est ce que nous avons appele le style statique precis, et il n'y a la rien d'anormal, mais simplement la perfection du langage usuel. Quand Flaubert dit a la premiere phrase de _Madame Bovary_: "Nous etions a l'etude quand le proviseur entra suivi d'un nouveau, habille en bourgeois, et d'un garcon de classe qui portait un grand pupitre, ..." il dit simplement, en le moins de mots necessaires, et en des mots simplement justes, un fait dont son imagination contenait l'image. Et cette sobre exactitude est la moitie de son art et de son style. Mais une autre faculte existait dans son esprit, et provoquait d'autres desirs. Par une cause inconnue, probablement en partie par suite de lectures exclusivement romantiques, Flaubert possedait un grand nombre de mots beaux, harmonieux, vagues, exprimant de la realite certaines abstractions faites pour plaire plus que les choses, aux sens et a l'esprit humains. Il s'etait empli l'oreille de cadences sonores, l'intelligence d'images demesurees, d'adjectifs exaltes et amples, de rutilantes visions verbales. Or nul ne peut emmagasiner en soi une aptitude qui ne se transforme en desir et en acte. Cette force de son intelligence purement vocabulaire, et a laquelle ses sens restes normaux et actifs n'apportaient qu'un contingent d'images ou defectueuses, ou hostiles, jamais animatrices,--ne pouvant s'employer a la description de la realite, ou la faussant quand elle s'y adonnait, le contraignit, par une echappatoire et par un compromis, a faire un livre d'archeologie, ou tous les faits sont exacts, mais ou tous les faits ne se trouvent pas, et sont choisis de facon a fournir au plus magnifique style de ce temps, la faculte de se librement deployer. Dans _Salammbo_, dans la _Tentation_, dans deux des _Trois contes_ c'est le verbe, le nombre de la periode, l'eclat et le mystere des images, qui sont primitifs, et non les incidents ou les scenes evidemment choisis de facon a donner lieu a d'admirables phrases. Cet art, ou les mots precedent et determinent obscurement les idees, est anormal. Car il est l'exces et le contraire meme de la faculte du langage. Le mot, qui, selon les linguistes allemands (Steinthal, Geiger), est a l'idee ce que le cri est a l'emotion, ne peut constituer l'antecedent de l'idee, que lorsque le langage, enormement developpe par des genies verbaux de premier ordre, devient quelque chose que l'on apprend, que l'on emmagasine, et non un mince bagage traditionnel, qu'il faut utiliser et augmenter selon ses besoins. Or que l'on se rappelle que Flaubert vecut au declin du romantisme, qu'il put absorber et absorba en effet l'enorme vocabulaire du plus grand genie verbal de tous les temps, qu'il admira Hugo avec la ferveur d'un disciple et d'un semblable[2]. Evidemment, l'esprit surcharge par ces acquisitions, il ne put se borner a etudier et a decrire la vie moderne pour laquelle le vocabulaire lyrique du grand poete n'est point fait, est trop riche et reste en partie sans emploi. Il lui fallut Carthage, les hymnes a Tanit, les lions crucifies, les temples, le desert, le siege, les somptuosites barbares d'une epoque, que, lointaine, il put se figurer grandiose. Et ce besoin le poursuivit toute sa vie, l'arrachant sans cesse au roman moderne qui ne representait de ses facultes que quelques-unes, se satisfaisant, s'irritant de nouveau, et croissant sans cesse, de son noviciat artistique a sa mort. Comme toute tendance anormale, cette phrasiomanie de Flaubert portait en elle des menaces de destruction. Se bornant de plus en plus a elaborer reiterement la sorte de periode qui l'enthousiasmait, frappant perpetuellement comme un balancier la meme medaille, et la jetant d'un mouvement continu a cote de celle precedemment issue du coin, Flaubert perdit le sentiment et la faculte de la liaison, associa en livres presque diffus de laches chapitres, et ne sut maintenir la cohesion et le mouvement de sa pensee au-dela de brefs paragraphes. Cette disposition latente, contenue, reduite encore a une faible intensite et coercible par d'autres, constitue visiblement la premiere phase de l'incoherence des maniaques, et n'en differe que quantitativement, comme se distinguent toujours les fonctions anormales chez les "geniaux", de celles chez leurs congeneres nevropathes. Que l'on compare en effet ce passage d'une lettre d'un aliene, citee par Morel, _Traite des maladies mentales_ (p. 430): "Lorsque le cholera a eclate, j'avais une bosse froide dans le cerveau; le miasme cholerique est tres irritant, j'ai eu par consequent le cholera cerebral. Etant a l'asile, j'ai eu l'intelligence de ce qui m'est arrive. Mes acces anterieurs ont eu lieu par violations exercees sur ma personne; mais le bras de Dieu s'est appesanti d'une maniere effrayante sur ceux qui ne sont pas revenus a lui ... etc." Que l'on fasse abstraction de l'absurdite des idees et que l'on considere seulement la brievete et la rondeur des phrases, leur suite incoherente ou faiblement liee, toute l'allure mesuree et cadencee de ce petit morceau; il semblera incontestable aux personnes qui ne repugnent pas par prejuge a l'assimilation d'un fou et d'un homme de genie, que certains passages de Flaubert sont l'analogue lointain et cependant exact de cette litterature d'asile. Que l'incoherence resulte d'une concentration volontaire puis habituelle de l'effort d'exprimer successivement en une forme difficile chacune des pensees qui le traversent, ou qu'elle provienne chez l'aliene--comme cela est probable,--d'une irregularite de la circulation sanguine cerebrale, semblable a celle qui produit la fantaisie des reves,--en d'autres termes que ce soit l'attention[3] ou la maladie qui abaissent l'activite commune de l'encephale, au profit de ses parties, le resultat est physiologiquement et psychologiquement le meme. L'incoherence faible de Flaubert, terme extreme de celle de tous les artistes qui "font le morceau" est l'antecedente de celle du reve, qui precede celle du delire, et celle des maniaques. Entre tous ces derangements, il n'est de contraste que ceux de l'intensite et de la permanence. _Generalisation sur les causes_: L'on remarquera que cette alteration du langage qui produisit chez Flaubert de si belles et maladives fleurs, est analogue si l'on abstrait de ses developpements ultimes, a celle qui cause chez tout un groupe d'ecrivains nommes par excellence les "artistes", ce qu'on appelle encore par excellence, le "style". On sait qu'entre lettres ces termes ne sont appliques qu'a des prosateurs et des poetes posterieurs au romantisme, et a aucun des etrangers. Si l'on note le caractere commun de "l'ecriture artiste" chez des gens aussi dissemblables que les de Goncourt, Baudelaire, Leconte de l'Isle, Th. de Banville, Huysmans, Villiers de l'Isle-Adam, Cladel, on remarquera que tous affectionnent une forme de phrase et une serie de mots qui demeurent identiques a travers les sujets divers qu'ils traitent; en d'autres termes, tous poursuivent deux buts, et non un seul en ecrivant: exprimer leur idee,--construire des phrases d'un certain type; en d'autres termes encore tous sont doues d'un certain nombre de formes verbales et syntactiques, dans lesquelles ils s'emploient avec une extraordinaire adresse a rendre les idees qui s'associent ou qui penetrent dans leur esprit. Les uns n'ont que la somme de pensees que produit la richesse meme de leurs mots. Nous avons montre que Victor Hugo est l'exemple de ce type. Les autres parviennent a un accord parfait entre leurs idees et leur vocabulaire; tels Villiers et Baudelaire. D'autres enfin, et ce sont les plus artistes des artistes, reussissent par des miracles d'adresse a exprimer une enorme portion de realite, des idees absolument adventices et variees, en une langue toujours la meme et qui joint une beaute propre au rendu de la verite; les de Goncourt et M. Huysmans sont de ceux-ci, Flaubert en fut aussi dans ses romans. Mais cet artifice ne suffit ni aux uns, ni a l'autre. Que M. de Goncourt se plut a laisser libre carriere a son style en une oeuvre speciale et supreme, _La Faustin!_ Flaubert aussi, et plus completement, s'echappa resolument a plusieurs reprises hors des sujets qui violentaient son style; il satisfit pleinement ses besoins esthetiques, son amour du beau et de l'indefini, creant la _Salammbo_ et la _Tentation_, sans plus se souvenir que Paris existait et que le XIXe siecle devait etre depeint. _Flaubert_: Cependant le siecle le tentait, le heurtait, et le blessait. Le pessimisme que provoquait en lui la nostalgie du beau et la vue d'etres et d'objets sans noblesse, se compliquait de celui qui affecte tous les artistes, l'acuite pour ressentir la souffrance que cause l'exces general et delicat de la sensibilite, le pessimisme sociologique, "l'indignation" a propos de tout que donne aux grandes intelligences la vue de la betise se passant d'eux pour se mal conduire, la lassitude qu'implique chez l'artiste moderne sa vie d'etre inutile, spolie de tout interet humain[4]. Il vecut ainsi douloureusement au declin de sa vie, ce grand homme, haut de taille, portant sur ses lourdes epaules, une grosse face rubiconde, benigne et naive, que coupait une moustache blanche de vieux troupier, que dominait le vaste ovale d'un front rouge, sur des yeux bleus, "dont la pupille, dit M. de Maupassant, toute petite, semblait un grain noir toujours mobile." Et cet homme a la carrure de cuirassier, qui semblait fait, avec sa mine bonasse de reitre, pour courir les aventures, enlever les bataillons a la charge, se tanner le cuir sous des soleils incendies ou de glaciales bruines, passa sa vie,--domine par on ne sait quelle infime modification vasculaire de son encephale,--comme un mince artisan, fabriquant, dans l'ombre de la chambre, des objets infiniment delicats. Il ploya sa longue stature a la mesure des fauteuils, sedentaire, sortant a peine, crispant ses gros doigts gourds sur le fetu d'une plume; et la tete courbee, le sang au front, les yeux injectes, il pesa des syllabes, accoupla des assonances, equilibra des rhythmes, degagea le mot juste de ses similaires, lia des vocables par d'indissolubles relations; il peina, geignit et souffla a mettre en une forme a laquelle il requerait des qualites compliquees et rares, de precises, images de realite ou de grands reves de beaute, qui, s'efforcant de prendre forme, subjuguerent a cette tache toute l'intelligence et tout le corps de cet enorme et vigoureux et lourd tailleur de gemmes. Il peinait, il souffrait; les minuties toujours mieux apercues de son metier, bornaient de plus en plus son horizon intellectuel; il souhaita des succes de livres, puis des succes de pages, puis des succes de phrases[5]; il sacrifia graduellement toute sa vie a sa passion; il vecut dans le sourd malaise des phenomenes, qui logent en leurs corps une ame heteroclite, jusqu'a ce que cette despotique activite cerebrale, apres avoir impose au corps, sans en etre atteinte, une maladie nerveuse,--l'epilepsie transitoire[6] de sa jeunesse et de sa vieillesse,--l'aneantit et le foudroyat au pied de sa table de travail par une derniere et deletere victoire d'un organe sur un organisme. Le destin de Gustave Flaubert aurait pu etre different, mais non plus glorieux. Il lui appartient d'avoir introduit definitivement l'etude du reel et l'erudition dans la litterature, d'avoir ecrit les plus beaux livres de prose qui soient en francais; il lui est du encore d'avoir fait resplendir un certain ideal de beaute energique et fiere, d'avoir produit en la _Tentation de saint Antoine_ le plus beau poeme allegorique qui soit apres _le Faust_. NOTES: [Note 2: Cette assertion dut rester a l'etat de simple hypothese. Pensant que des acquisitions verbales, failles en etat de somnambulisme, seraient l'analogue du souvenir inconscient que Flaubert pouvait garder de ses lectures, nous avons prie M. le Dr Ch. Fere, de la Salpetriere, de nous aider a faire des experiences sur des hypnotiques. Nous avons tente deux essais: dans le premier, nous avons lu a l'hypnotique somnambule un fragment de la _Tristesse d'Olympio_ et de _l'Homme qui rit_. Le sujet se trouvait vaguement influence a son reveil par le ton de la declamation et par le sens de l'episode. Il fut impossible de reconnaitre dans son langage des traces de style romantique. Je remis ensuite a M. Fere trois listes de mots, les uns d'un sens joyeux, les autres d'un sens triste; la troisieme liste se composait de mots abstraits et rares. M. Fere a lu chacune de ces listes au sujet somnambule en repetant les mots plusieurs fois. Au reveil du sujet, aucune des trois listes ne determina chez lui soit un courant particulier d'idees, soit une modification de langage qui le forcat a exprimer des pensees habituellement etrangeres. Il nous a donc ete impossible a M. Ferre--auquel j'adresse ici mes remerciements--et a moi, de reconnaitre chez les hypnotiques, une modification de l'ideation, par suite d'acquisitions verbales inconscientes. Ce resultat negatif n'infirme pas, je crois, la theorie exposee plus haut, et tient surtout au complet oubli qui separe l'etat somnambulique de l'etat de veille. L'influence des acquisitions verbales sur les idees me semble le seul moyen d'expliquer l'unite des ecoles litteraires, surtout de la romantique, l'unite meme d'une nation formee d'elements ethniques divers et notamment l'assimilation rapide des etrangers naturalises.] [Note 3: Voir Luys. _Le cerveau_, sur les phenomenes physiologiques de l'attention.] [Note 4: Lire sur ce dernier motif de pessimisme un tres remarquable article de M. P. Bourde dans le _Temps_ du 24 Sept. 1884.] [Note 5: Lire l'etude de M. E. Zola sur Flaubert.] [Note 6: Aucune des particularites intellectuelles de Flaubert, sauf son emportement, n'a d'analogues parmi celles des epileptiques.] * * * * * EMILE ZOLA M. Zola celebre un nouveau triomphe. _Germinal_ est, pour des causes diverses, entre les mains, de tout le public et de tous les lettres. L'un ne voit dans ce livre qu'une oeuvre de realisme, la peinture brutalement exacte d'un lieu et d'une classe; les autres admirent en plus de surprenantes qualites poetiques, le don du grandiose, l'amour passionne de la force et de la masse. Les livres de M. Zola sont, en effet, plus complexes que les preceptes de ses articles, et le romancier differe dans une mesure inattendue du polemiste. L'analyse peut discerner dans son oeuvre des elements disparates, dont certains, negliges jusqu'ici, completent et modifient la physionomie de l'auteur des _Rougon-Macquart_. I M. Zola n'est pas un styliste, dans le sens tres moderne de ce mot. Quand il lui faut decrire un objet ou un ensemble, noter un dialogue, exprimer une idee, il ne tente pas de choisir, entre les termes exacts possibles, ceux doues de qualites communes independantes de leur sens, la sonorite et la splendeur comme chez Flaubert, le mouvement et la grace comme chez les de Goncourt, la rudesse cladelienne ou la noblesse et le mystere de M. Villiers de l'Isle-Adam. Le vocabulaire de M. Zola n'a d'autre caractere specifique que l'abondance, qualite appartenant a tous ceux qui ont fraye avec les romantiques, et, par endroits, un coloris fumeux. De meme, la facon dont M. Zola assemble ses mots en phrases est extremement simple, commode, apte a tout. Il procede d'habitude par l'accolement, sans conjonction, de deux propositions a sens presque identique, qui redoublent l'idee, l'enfoncent en deux coups de maillet, et marchent puissamment dans un rythme balance, jusqu'a ce que soit atteinte la fin du paragraphe, que M. Zola termine indifferemment par un retentissant accord, finale d'une gradation ascendante, ou par une phrase surajoutee et superflue qui laisse en suspens la voix du lecteur. En cette facon d'ecrire aisee, maniable et large, propre a tout dire et appliquee par M. Zola a tous les usages, celui-ci polemise, expose, raconte, parlent decrit, enonce l'enorme masse de petits faits qui lui servent a poser ses lieux, ses personnages et ses ensembles. En opposition au procede classique qui decrit en quelques mots generaux, et au procede romantique, qui decrit en quelques mots particuliers, conformement a l'acte, de la vision qui est une synthese de mille perceptions elementaires, M. Zola, avec tous les realistes, forme ses tableaux de l'enumeration d'une infinite de details resumes parfois en un aspect d'ensemble. Chaque spectacle est depeint en ses parties constituantes, marquees chacune par l'adjectif colore qui correspond a sa perception; puis, en une phrase generale, le tout est repris avec des termes ou domine celui des caracteres de forme ou de nuance, qui existe en le plus de parties. Le chef-d'oeuvre descriptif de M. Zola, le _Ventre de Paris_, abonde en passages appliquant cette theorie. Des le debut, le vague remuement des Halles a l'aube est montre par une serie de faits confus, de formes rodantes et accroupies autour d'entassements mous en un indecis brouhaha. Florent et Claude Lantier parcourant plus tard les abords de Saint-Eustache, allant des charretees de choux gaufres aux caisses de fruits parfumants, puis Florent promenant seul sa faim a travers l'accumulation enorme des nourritures de Paris, rendent ce spectacle, par le simple narre des sensations que percoivent leurs yeux et leurs narines. L'etal de la Sarriette, la vitrine de la belle Lisa, la fromagerie, les poissons d'eau douce de Claire Mehudin, les gibiers et les volailles, sont decrits en des paragraphes pleins de faits, que resume une phrase-theme, de volupte, d'obscenite, de perfidie, de grace, de fermentante chaleur. Que l'on compare ces descriptions a celles de la maison de la Goutte-d'Or et du boulevard exterieur, a midi, dans l'_Assommoir;_ du retour du Bois dans la _Curee_, et de ce rose cabinet de toilette ou Mme Saccard laisse de sa mince nudite, a mille autres tableaux encore prodiguement epars dans l'oeuvre du peintre le plus complet de la vie moderne,--un meme procede sera reconnu, de separer en tout spectacle ses nombreux composants reels, de les enumerer en un detail merveilleusement visible, de les recombiner par une phrase comprehensive de l'ensemble. Par un procede identique exactement--serie d'actes condenses en trois ou quatre qualificatifs frequemment rappeles--M. Zola pose ses personnages. Leur aspect physique determine, le romancier les place dans une scene, soit journaliere, soit exceptionnelle, montre par une conduite concordante de quelle facon particuliere tel etre se caracterise. Puis la dominante psychologique, habituellement analogue a la dominante physiologique, etablie, il les resume en une phrase appositive qu'il accole sans cesse au nom de l'individu ainsi presente. Coupeau, gouailleur, bon enfant les yeux gais et le nez camus, un peu niais en plusieurs occasions, se trouve montre tel dans sa cour aupres de Gervaise, et resume de meme par ces mots: "avec sa face de chien joyeux"; aux premiers chapitres du _Ventre de Paris_ est decrite la beaute calme de Lisa, puis des actes de raisonnable placidite, double trait que condense encore cette apposition repetee "avec sa face tranquille de vache sacree": Saccard, brule de toutes les fievres et de toutes les cupidites, est sans cesse suivi des adjectifs "grele, ruse, noiratre", comme Renee, possede cette "beaute turbulente" qui concentre la physionomie ardemment avide de joie, et les passions a subites sautes, de celle dont les faits d'egarement tiennent tout le volume. La force d'Eugene Rougon, la noble beaute de Mme Grandjean, la seduction d'Octave Mouret et la douce fermete de Denise, sont ainsi empreints en une effigie, marques par des faits et resumes en une phrase. Ce dernier procede, qui ressemble fort a celui des phrases-themes de Wagner, ayant le tort d'enserrer en formule constante un etre variable, est elimine d'habitude de la figuration des personnages de second plan parmi lesquels se trouvent les etres les plus vifs que M. Zola ait produits. La Mme Lerat, de l'_Assommoir_, le sous-prefet de Poizat, le louche et gai boheme Gilquin, Lantier pale, lent et ravageur, le marquis de Chouard, Trublot, sont tous admirablement saisis et jetes dans la vie commune, parlent et agissent avec des facons, des physionomies uniques. La meme maniere realiste caracterise chez M. Zola les ensembles ou les personnes agissent dans des lieux. Le salon de M. Rougon dans la _Fortune_, et le campement des insurges la nuit, dans Plassans, l'abbe Mouret et frere Archangias courant les Artaud, les luttes exasperees de Florent contre les poissardes de la Halle commandees par la dynastie Mehudin, toutes ces scenes parfaitement localisees se passent fait par fait. Rien de plus realiste que, dans _Son Excellence_, Eugene Rougon disgracie, demenageant de son cabinet au milieu des interessees condoleances de ses creatures, ni de plus visible que le debraille lascif de l'hotel ou Clorinde Balbi pose nue la Diane. L'_Assommoir_ est tout entier en magnifiques ensembles, de la bataille du lavoir a la noce, du large repas de la fete de Gervaise, a cette magistrale ribote ou Lantier conduisant Coupeau au travail, l'egare en une interminable suite de bibines, de la forge Goujet a la cellule capitonnee de l'asile Saint-Anne. _Nana_, _Pot-Bouille_, le _Bonheur des Dames_, la _Joie de vivre_, sont de meme brosses en larges scenes, traversees de gens visibles constitues eux-memes de lineaments, de notes biographiques, de menues perceptions de mouvements et de couleurs. Du haut en bas de son esthetique, M. Zola est l'assembleur de petits faits, qui compose ses caracteres d'actes, ses descriptions de details, et edifie son oeuvre par ces atomes artistiques indefiniment associes. Pour la partie la plus etendue de son ensemble de romans, M. Zola emprunte ces elements a la vie reelle, et les reproduit tels que sa memoire et ses sens et les ont percus et emmagasines. Les livres de M. Zola, comme ceux de tout grand realiste, possedent une verite superieure. Constamment construits par un minutieux detaillement de faits, d'anecdotes, d'observations, de notes prises sur les lieux, et de spectacles reellement vus, ils tendent a donner de la vie une image adequate, aussi complexe, aussi variee, abondante en contrastes, sans que le choix, l'_ideal_ personnel de l'auteur restreigne le rayon de son observation et resume la vie et les ames en des extraits fragmentaires. C'est la la veritable difference entre un roman idealiste et un roman realiste[7]. Les faits des recits de M. Barbey d'Aurevilly sont et peuvent etre chacun aussi vrais que ceux d'un roman de Balzac. La difference est que l'un ne peint qu'une sorte de personnages, n'eprouve de sympathie artistique que pour un cote de l'ame humaine, et un genre de catastrophes, tandis que l'autre de sa vaste et souple cervelle embrasse le monde en tous ses aspects, reflechit, affectionne et reproduit toutes les ames, respecte leur complexite et donne d'une societe a une epoque, une image qui lui equivaut. En ce sens, que des personnes peu habituees a l'analyse trouveront subtil, les romans de M. Zola sont vrais. Ils arrivent a representer l'homme, ses habitudes, sa nature, ses penchants et ses passions, completement, sans choix ou presque ainsi. La _Fortune des Rougon_ contient a la fois une serie de faits sur la lachete stupide de quelques bourgeois, et une fraiche et sanglante idylle d'amour. La _Conquete de Plassans_ regorge de contrastes, du dur abbe Faujas a la molle femme qu'il domine; tout un village grouille dans _la Faute_ entre deux ecclesiastiques opposes, une fille idiote et pubere; et la charmante ensorceleuse du Paradou. Le _Ventre de Paris_ regorge de physionomies et de caracteres. La Cadine, Lisa Quenu, Gavard, M. Lebigre surveillant les conspirateurs de son arriere-boutique, les marchandes, de Claire Mehudin, en sa grace sommeillante, a la bilieuse Mme Lecoeur, Pauline et Muche galopinant sous l'oeil acere de Mlle Saget, constituent un magnifique et divers ensemble de creatures toutes humaines. _Son Excellence_ et la _Curee_ renseignent sur le Paris des demolitions, contiennent des scenes et des gens d'une admirable variete, des officieux du ministre aux convives de Saccard; a travers une promenade au Bois et une seance du Corps Legislatif, le bapteme d'un prince, un bal de filles, une fete de bienfaisance, un Compiegne, circule une foule de personnes en chair, marquees, caracteristiques et agissantes, Mme Bouchard, Maxime, Suzanne Haffner, du Poizat, qui entourent ce colosse et ce gnome Eugene Rougon et Aristide Saccard. L'_Assommoir_ et _Nana_ presentent en des pages connues tout le monde des ouvriers, tout le monde des filles et des petits theatres. _Pot-Bouille_, le _Bonheur des Dames_, _Germinal_ debitent chacun une enorme tranche de la societe, dont une _Page d'Amour_ et la _Joie de vivre_ detaillent un point. Que l'on observe, en outre, que les personnages principaux de ces groupes, dont l'ensemble reproduit une nation en raccourci, sont etudies souvent en tous leurs contrastes individuels. Dans Eugene Rougon, M. Zola marque le luxurieux, le bourgeois, l'avocassier, le courtisan, le louche coquin autant que le ministre. Dans la _Joie_, Pauline est detaillee des secrets de sa chair aux plis honteux de son ame. Clorinde Balbi a une nature courtisane, mysterieuse, superieure et baroque. Nana est naturelle, tendre, grossiere, ecervelee, stupide. Coupeau et Gervaise passent par d'admirables gradations d'une bonne sante morale a l'extreme abaissement. Que l'on joigne a l'image de tous ces etres celle des lieux ou ils vivent, des chambres, des salons, des cabinets de travail, des salles de spectacle, des echoppes, des magasins, des galetas, des bouges, des ateliers; celle des rues qui relient ces demeures, de l'avenue de l'Opera aux boulevards exterieurs, des ponts de la Seine aux buttes de Passy, des ruelles de Plassans aux routes du Coron; celle enfin des paysages qui enclosent ces villes, les seches aretes de la Provence, les plaines blemes du Nord, les efflorescences du Paradou, les deferlements des marees normandes, l'on aura dans une dizaine de volumes un large ensemble de faits humains et physiques reproduisant en abrege presque toute la complexite d'un pays en un temps. Quelques restrictions limitent, en effet, cette universalite. Les personnages de M. Zola, s'ils comptent un nombre considerable d'etres bas, infimes, incomplets, malades ou rudimentaires, ne comprennent aucune des ames superieures et choisies, complexes, delicates et rares, que montrent les hauts romanciers. Ni les grands hommes et les nobles femmes de Balzac n'apparaissent dans _les Rougon-Macquart_, ni les fervents ambitieux de Stendhal, ni les fins artistes de Goncourt. M. Zola a constamment propose a son analyse des caracteres simples et sains, ou desequilibres par une maladie concrete. La facilite choisie de cette tache permet qu'on l'accuse de manquer de psychologie, defaut dont la presence est confirmee par la fixite de ses caracteres. En tous ses livres, sauf l'_Assommoir_, les personnages restent les memes du commencement a la fin, sans que leur vie, dont l'instabilite normale est scientifiquement admise[8], varie d'un lineament. Bien plus, dans quelques-uns des livres recents de M. Zola, notamment dans _Nana_, le _Bonheur_, _Germinal_, le romancier, tout en conservant une vue tres nette des lieux ou se passe son action, et d'excellentes aptitudes descriptives, a si bien simplifie le mecanisme de ses personnages, leur prete des conversations si banales et des caracteres si generaux, qu'ils perdent toute individualite nette. Au milieu de decors magnifiquement visibles, circulent des ombres d'autant plus tenues. Enfin, M. Zola, comme tous les ecrivains peu aptes a imaginer le mecanisme interieur de la machine humaine, et comme aucun des romanciers psychologues, montre les actes de ses personnages de preference a leurs raisonnements, les effets plutot que les causes. De sorte que, le lecteur voyant ces creatures, de visage et de caractere nettement defini, reagir aux evenements sans hesitation, sans debat, sans trouble, d'une facon constamment consequente, identique et directe, se sent parfois en presence d'etres trop simples pour des hommes. De meme, mais dans une plus faible mesure, les descriptions de M. Zola ne sont pas materiellement exactes. Tout artiste choisit entre les diverses sensations d'un ensemble celles que ses nerfs lui permettent de sentir le plus vivement. Pour M. Zola, cette selection porte evidemment sur les odeurs et les couleurs. Les Halles sont decrites autant en termes olefiants qu'en termes colores. Le parterre du Paradou est aussi plein de parfums que de corolles; et de la femme M. Zola connait les senteurs comme les incarnats. Toute page atteste de meme le colorisme du romancier. De l'etal d'une poissonnerie il retient le cinabre, le bronze, le carmin et l'argent plutot que le fusele des formes. Le jardin d'Albine est depeint en larges touches roses et bleues et vertes. Du cortege baptismal du prince imperial, M. Zola percoit le blanc des dentelles, le vert des piqueurs, la nappe bleue de la Seine, l'eclat des aciers et le braisillement des glaces. En confirmation de ces faits, M. Zola, critique d'art, defendit les coloristes extremes, notamment Manet. Ces reserves diminuent deja dans une faible mesure l'aptitude de M. Zola a reproduire exactement toute l'humanite actuelle, et marquent des bornes a l'envergure de ce romancier, qui demeure cependant tres grande. Il est une autre cause d'un ordre tout different qui empeche encore M. Zola de voir et de rendre entierement toute la nature: son individualite qui, dans l'ensemble totale des faits psychologiques et materiels, l'a porte a en preferer une serie douee d'un caractere commun, a modifier certains rapports, a denaturer certains aspects, a donner de tout ce qu'il decrit une image notablement alteree dans le sens de ses sympathies, c'est-a-dire de sa nature d'esprit. Les livres de M. Zola n'echappent pas a la formule que lui-meme a donnee justement de toute oeuvre d'art: "La nature vue a travers un temperament." NOTES: [Note 7: Le critique anglais Vernon Lee a emis une theorie analogue dans son _Euphorion_.] [Note 8: Ribot, _Maladies de la personnalite_, 1885.] II Tous les caracteres que presente l'humanite ne semblent pas a M. Zola egalement dignes d'affection et d'indifference. Il en prefere certains, les montre avec faveur, et les exalte au-dela du vrai. La sante physique ou morale ou double lui parait adorable. Les quelques personnages loues dans ses romans sont bien constitues dans leur corps et leur esprit, ont des membres sans tare et une raison sans felure, sont logiques, forts et humains. Le plein developpement corporel meme, si l'activite cerebrale est atrophiee par les fonctions vegetatives et animales, est considere par M. Zola comme magnifique. Desiree, la belle idiote de _la Faute_, accroupie dans la chaleur de son poulailler et fremissante du rut de ses betes, est decrite avec dilection, comme l'est aussi ce couple bestial et rejoui de Marjolin et de Cadine, qui promene a travers les Halles son impudicite. Meme quand cet equilibre physiologique s'allie a une ame mechante et faible, M. Zola ne depouille point toute sympathie. Le teint clair et le pouls calme de la belle Lisa sont admires dans le _Ventre de Paris_, comme l'insolent bien-etre de Louise Mehudin et de sa mere. Dans _Une Page_, la noble stature et le port junonien de Mme Grandjean son complaisamment drapes, les sottises de Pauline Letellier s'excusent par le libre jeu de son corps de jeune fille saine sous ses jupes laches. Mais l'harmonie d'une ame noble, avec un corps bien portant, est preferee par le romancier. Sylvere et Miette, l'attachement de ces deux enfants nets, chastes et tendres, sont racontes avec amour. L'honnete et drue figure de Mme Francois ressort sur toutes les turpitudes du _Ventre de Paris_. Gervaise raisonnable et fraiche, au debut de _l'Assommoir_, est aimable; Mme Hedouin illumine de sa beaute de femme de tete l'ignoble bourgeoisie de _Pot-Bouille_; Denise pousse a bout la raison vertueuse; et l'heroine de la _Joie de vivre_ est de meme une fille sensee, forte et savante. Que cet amour de l'equilibre physique et moral n'est qu'une part d'un amour plus general, celui de la vie, un indice le montre. Partout ou la niaise pudeur des modernes s'attache a cacher les operations procreatrices, M. Zola, d'une touche de chirurgien, ecarte les voiles et designe le mystere. Tout le second livre de _la Faute_ celebre la beaute de l'accouplement. Les larges flux de sang des filles bien puberes ne sont point dissimules. Rien de plus noble que les pages ou est montre l'enfantement de la femme. Celui de Gervaise tombant en travail sur le carreau, puis couchee toute pale dans son lit, tandis que Coupeau s'empresse bonnement dans la chambre; l'accouchement douloureux et miserable d'Adele dans sa mansarde, aboutissent a ces pages magistrales de la _Joie_ ou Pauline, sainement instruite des mysteres sexuels, assiste et coopere a la delivrance de Louise. Il semble qu'en toutes ces occasions, M. Zola touche aux spectacles pretendus honteux, en vertu de droits superieurs, comme accomplissant une mission de grand revelateur de la vie, charge d'en decouvrir les sources charnelles. Et cette vie dont il aime les bas commencements, il l'adore en ses deux grandes manifestations masculine et feminine, la sensualite de la femme et la force de l'homme. Tous les heros qu'il exalte sont des hommes forts, se depensant en action, accomplissant une grande oeuvre ou couronnant une grande ruine. Depuis le pere Rougon qui, par un sourd travail de mine, edifie la fortune des siens, jusqu'a l'abbe Faujas conquerant Plassans, d'Aristide Saccard, qui demolit une ville, et accumule des millions, a Octave Mouret qui, par l'adultere, par le mariage, par l'incessante exploitation de la femme, ecrase Paris de ses magasins, tous les grands hommes du romancier sont robustes, puissants, actifs sans compter, acharnes en besogne, s'acquittant dans le monde de leur tache de force vive, resumes en ce colossal Eugene Rougon qui, solide et dur des epaules a l'ame, a la sourde tension d'une machine sous vapeur. Et si les hommes degagent ainsi leur force musculaire et volitionelle, les femmes exhalent, au profit de l'espece, la seduction de leur sensualite. Que ce soit le simple et presque symbolique attrait d'une enfant ignorante pour un enfant oublieux, ou la salacite diffuse d'une troupe de jeunes poissardes entourant de leurs gorges rebondies un souffreteux jeune homme, l'impudique nudite d'une courtisane italienne achetant le pouvoir de la rondeur de ses membres ou la prostitution d'une harscheuse, femelle a tous les males, la femme, chez Zola, toujours tend a l'homme le piege de son sexe. Enivrant et dissolvant toute une societe comme dans la _Curee_, victime passive dans les milieux ouvriers des grosses luxures et des coups, defaillante et amoureuse dans _Une page_, seduisant dans _Pot-Bouille_ un cacochyme delabre en un mariage aussitot souille, domptant a force de refus, dans le _Bonheur des dames_, un obstine viveur, toutes, depeintes en leur fonction uterine, se resument en cette _Nana_, folle et affolante de son corps, qui subjugue par la douceur de son embrassement toute une cavalerie, des ouvriers aux princes, des enfants aux polissons seniles. C'est en vertu de ces deux predilections, sous un souffle de volupte ou un afflux de force, que M. Zola denature le reel et le grossit. La vegetation epanouie et luxuriante du Paradou est suscitee par les amours qui s'y consomment, comme l'inceste de Renee embrase et assombrit la serre de son palais, transforme en une orgie babylonienne le bal ou sa grele silhouette transparait devetue. L'hotel de Nana sertit dans sa splendeur le corps radieux de cette invincible fille, comme sont grossies pour la rehausser les turbulences du Grand-Prix ou elle triomphe, et exagerees pour montrer son empire les ruines qu'elle accumule. Par contre, la seduction du magasin dans le _Bonheur_, le fouillis de ses soies, l'appetence de ses chalandes et la rouerie de ses vendeurs sont amplifies pour venger de cette domination, la force de l'homme, portee a l'enorme dans les speculations de Saccard et les actes de Rougon, representee invincible dans la chastete farouche de l'abbe Faujas et de frere Archangias. Tous les ensembles dans lesquels les caracteres de force humaine, de luxure, de puissance, d'exuberance, peuvent etre reconnus par association, sont exaltes par M. Zola. Dans l'_Assommoir_, la bataille des deux lavandieres est homerique, et le repas pour la fete de Gervaise pantagruelique. L'alambic du pere Colombe ronfle, tressaille et rutile comme s'il avait conscience du poison qu'il elabore. Les Halles de Paris sont assurement plus grandes dans le roman que dans l'atmosphere. Un puits de mine ou descendent des cages ressemble a un Moloch devorateur d'hommes. La mer montante livre aux falaises de Bonneville de formidables assauts. Dans toute la serie de ses romans, M. Zola ne mentionne aucune energie materielle ou humaine sans l'exagerer demesurement. Le romancier se borne d'habitude pour ce grossissement a decrire en detail l'ensemble exagere, comme si ses sens le lui avaient presente tel. Mais parfois son penchant a l'enorme et au complet l'entrainent a user de procedes que leur contradiction avec ses doctrines rend interessants. Pour montrer plus intense un acte ou un personnage, il le place de force dans un milieu similaire; pour amplifier un individu ou un sujet, il use de deux artifices romantiques: l'antithese, le symbolisme. Dans la _Faute de l'Abbe Mouret_, le Paradou fournit inepuisablement de decors assortis l'amour qui s'y passe. L'abbe renait avec le printemps; c'est sous une pluie de roses petales, qu'Albine devoile ses chairs rosees; le fauve herissement des plantes grasses exacerbe les desirs du couple, auquel il faut l'ombre d'un arbre inconnu, lascif et mystique, pour se meler; et c'est en une agonie de fleurs qu'Albine expire. Claire Mehudin, montrant ses viviers, en est douee d'aspects fluviatiles; la Sarriette est savoureuse comme les fruits qui s'etalent autour d'elle, et seulement dans l'atmosphere empestee d'une fromagerie, Mlle Saget et Mme Lecoeur peuvent echanger d'acres medisances. La serre ou se repete l'inceste de Maxime et de Renee est embrasee, lascive et delictueuse. Coupeau revenant pour la premiere fois avine chez Gervaise debraillee, passe par la puanteur du linge que l'on recompte. Dans _Une Page_, le ciel au-dessus de Paris reflete patiemment l'humeur de l'heroine, entre toutes les habitantes elues. Nana devetue dans un boudoir, les bonnes de _Pot-Bouille_, affenetree sur leur arriere-cour fetide, accomplissent dans un lieu convenable des actes appropries. Ces scenes, ces personnages et d'autres sont situes dans le milieu qui peut les rendre plus significatifs, plus librement developpes. Que ce procede revient a deranger l'ordre vrai des faits pour instituer d'artificielles coincidences, il est inutile de le montrer. Par un moyen inverse en vue d'un effet analogue, M. Zola s'accoutume a rendre plus marque un acte ou un type en l'accolant a son contraste. Dans _la Faute_, les deux pretres sont antithetiques comme les deux parties du livre, dont l'une pose la haine de la nature et l'autre sa voluptueuse revanche. Dans _Son Excellence_, a la force male de Rougon, la souple beaute de Clorinde Balbi fait contre-poids. Renee se desespere du mariage de Maxime au milieu d'un bal. Les amours de Rosalie et de son soldat sont le pendant grotesque de ceux d'Helene et du Dr Deberle. Le _Bonheur des Dames_ met en opposition Octave Mouret, l'action, et Valagnose, pessimiste inactif. Dans l'odeur des boudins que l'on coule, Florent raconte ses faims de Cayenne. A cote de Pauline, qui represente la moitie saine de la femme, est placee Louise qui en montre le cote delicatement maladif. La Maheude, chez les Gregoire, met en contraste le travail et le capital, l'aisance bourgeoise et la misere des ouvriers. Ces antitheses necessitent deja le grossissement des personnages opposes. Suivant ce penchant, M. Zola en vient a assigner a ses principales figures les caracteres de toute une classe. L'abbe Faujas est le pretre, et Nana la fille. Le _Ventre de Paris_ met aux prises les affames et les repus, _Son Excellence_, la force et la luxure. Sans cesse, par une poussee instinctive qui fait sauter le lien de ses doctrines et contredit les dehors de son art, le grand poete qu'est M. Zola tend au demesure, au typique, a l'incarnation, personnifie, en des etres devenus tout a coup surhumains, les plus simples et les plus abstraites manifestations de la force vitale. Et sans cesse aussi, ayant assimile les ames aux elements, le romancier prete, en retour, aux forces naturelles, de sourdes et inarticulees passions; parle de l'entetement des vagues et du rut de la terre; fait souffrir une machine des coups qui la mutilent; assigne a une maison l'humeur rogue de ses locataires. En cette equitable transposition, qui rend egal un individu a une energie et un ensemble materiel a un individu, apparait l'instinct fondamental de M. Zola, pour qui tout etre se reduit en force, et pour qui toute force est similaire. Ayant ainsi delaisse le reel pour l'ideal, M. Zola devint necessairement pessimiste et misanthrope. Comparant les fortes et completes creations de son esprit aux etres que ses sens lui montrent, apercevant le moment vital qu'il adore, la sante, la raison, la vertu, eparses, restreintes et melees en d'imparfaites manifestations, M. Zola est rempli d'un degout pitoyable ou ironique pour l'humanite. Il s'attache a presenter de cruels contrastes ou les personnages dignes de bonheur sombrent dans un incident grotesque. Florent, arrete et envoye a Cayenne pour s'etre epouvante sur le cadavre d'une fille tuee par la troupe, passe, a son depart, pres d'un carrosse de femmes dont les rires l'accompagnent. Le peloton de gendarmes venu pour reprimer la greve des mineurs protege les croutes de vol-au-vent destinees au diner du directeur. Le romancier prend plaisir a ne point faire reconnaitre la bonte de ses personnages sympathiques. Denise est poursuivie par d'incessantes medisances; Pauline, grugee, est haie de Mme Chanteau. De lugubres incidents, propres a faire douter de la justice sociale, la torture de Lalie par son pere, l'arrestation de Martineau mourant, sont racontes avec complaisance. Parmi les filles qui passent par l'eglise de l'abbe Mouret, pas une n'est decente; des pecheurs de Bonneville, pas un honnete; des bourgeois de _Pot-Bouille_, pas un estimable. Il accumule les catastrophes, les insucces, les defaillances et les tares. Dans le _Ventre de Paris_, les gredins triomphent des bons. La _Fortune des Rougon_, la _Faute, Une page, Germinal_, sont souilles du sang des justes. Si la _Curee, Son Excellence_, l'_Assommoir_ et _Nana_ ne se terminent pas par un deuil digne d'etre plaint, c'est que leurs personnages sont tous detestables. Et si les plaintes sur l'inutilite, la tristesse et l'odieux de la vie humaine ne sont point constantes dans les livres de M. Zola, c'est que le romancier, idealiste a demi, persiste a l'adorer, meme en ses manifestations imparfaites, mais actuelles et existantes. Que l'on remonte maintenant de ce pessimisme, terme de notre analyse, a la vue magnifiee des hommes et des choses dont il decoule; de celle-ci a l'amour de la vie, de la force, de la sensualite, de la raison et de la sante, ses causes; que l'on se rappelle le realisme de procedes et de vision que ces ideaux resument, l'on aura, je pense, les gros lineaments de l'oeuvre de M. Zola, sous lesquels les traits de sa physionomie morale commencent a affleurer. III Le cas psychologique de M. Zola est singulier. Nous possedons en lui un artiste composite chez lequel se melent en un rare assemblage, les dons du realiste et certains de ceux de l'idealiste, sans se nuire, sans que les uns annulent, refoulent ou subordonnent les autres. La cooperation des facultes exactes et de celles qui portent le romancier a alterer la realite est facile et fructueuse en des oeuvres homogenes dans lesquelles l'analyse seule distingue des disparates. Cette association intime de tendances diverses porte a leur attribuer une cause commune, et peut-etre une seule hypothese sur le mecanisme intellectuel de M. Zola, suffira a rendre compte des procedes et des emotions apparemment contraires que nous avons separees dans son oeuvre. On peut imaginer un esprit enregistreur, eminemment apte a percevoir par les sens, a retenir et a se figurer les mille manifestations de la vie decrivant les objets, les physionomies et les caracteres de la facon dont ils apparaissent par le detaillement de leurs parties et l'enumeration de leurs actes; parvenant, grace a une accumulation de notes internes, a avoir d'une nation a une certaine epoque une connaissance aussi complete que celle dont nous avons marque les limites. Cet esprit, anime comme presque toutes les ames humaines, de l'amour des conditions utiles a son espece, arriverait naturellement a les abstraire de ses experiences, a eprouver ainsi pour la sante, la raison, la sensualite, la force, un attachement admiratif, a ressentir une sourde exaltation toutes les fois qui lui arrivera de parler d'un paysage luxuriant et estival, d'une foule fluctuant, de l'obstination volontaire de ses heros, de la volupte conquerante de ses femmes, de n'importe quel grand receptacle de force deletere ou non, mais agissante et dynamique. Il est permis d'admettre qu'un esprit parvenu a ces sympathies, comparant leur objet--de pures idees--aux miserables elements dont il est extrait--la realite--se prenne de tristesse et de mepris pour l'imperfection et l'hostilite des choses, se sente irrite contre les vices mesquins et les vertus compromises des creatures vivantes, parvienne au pessimisme colere qui caracterise toute l'oeuvre de M. Zola. Cette hypothese est seduisante mais vraisemblable en partie seulement. M. Zola ne possede aucune des qualites secondaires qui permettraient de lui attribuer de grandes aptitudes a la generalisation. Cesser tout a coup de penser les choses reelles, en detacher un caractere extremement comprehensible et ne plus concevoir les individus qu'en tant qu'ils participent de cet attribut metaphysique est le fait soit d'une intelligence speculative et savante, soit parfois d'un styliste emerite, d'un homme au tour d'esprit verbal qui emploie inconsciemment la synthese que les mots ont faits de nos idees generales. Or M. Zola n'est ni un ecrivain extraordinaire tel que V. Hugo, ni un homme habitue a manier les pensees abstraites comme le montre sa psychologie rudimentaire et les quelques articles ou il a tente d'appliquer a la litterature les procedes de la science. C'est en lui-meme et non au dehors que M. Zola a trouve le type de son ideal. Doue d'un temperament combatif que marquent ses polemiques, ayant opiniatrement lutte contre la misere, contre l'insucces, contre le mepris et l'inintelligence publics, possedant la tete massive et les epaules carrees des entetes, sa volonte tenace, son amour-propre lui ont donne l'instinct et l'adoration de la force. Borne par d'autres dons a la carriere litteraire, retire des batailles dans son ermitage de Medan, la sourde tension de ses centres moteurs s'est depensee a douer d'energie consciente des etres et des elements que son intelligence lui montrait faibles et sourds comme ils sont. Choisissant parmi ses semblables et dans les grands phenomenes naturels ceux qui manifestent quelque emportement, les petrissant de ses propres mains, servant indistinctement aux hommes et aux choses les imperieuses effluves qui sourdaient en lui, il rend colossales les ames et les forces. D'un ministre mediocre, d'un calicot entreprenant il elabore les types du despote et de l'exploiteur; ses foules roulent comme des fleuves; ses mers deferlent en cataractes; ses champs suent la seve, ses edifices s'etagent demesurement; une mine, un assommoir, un magasin sont de formidables centres de forces deleteres, bienfaisants, actifs. Et la femme, force elle aussi, doublement magnifiee en sa puissance par le volontaire, en son charme par le male, devient la rayonnante et redoutable creature capable d'enivrer le monde. Cet absolu amour pour les forts qui seul eut conduit M. Zola a creer de gigantesques abstractions, controle et contrarie par son exacte vision de realiste, se retourne en un absolu mepris pour les malades, les vicieux, les mediocres, les etres mixtes et faibles, c'est-a-dire, pour toutes choses et pour tous les hommes reels. Ces spectacles quotidiens et cette humanite courante, incapables d'aucun developpement extreme, ne contenant de l'energie universelle qu'une imperceptible dose, mesquins, transitoires et negligeables, presents cependant et s'imposant sans cesse a l'attention de son intelligence realiste, l'exasperent, l'affligent, le degoutent et l'attirent. M. Zola est la victime de ses sens. Son pessimisme vient de la contradiction incessante entre la realite qu'il ne peut ne pas voir et l'ideal dynamique que sa nature de lutteur le force a creer et a aimer. En ces deux termes dont nous venons de marquer la cooperation et l'antagonisme--realisme intellectuel, idealisme volitionnel--son organisation cerebrale peut etre resumee. Avec l'exemple de Dickens, des de Goncourt, des romanciers russes, par-dessus tout de Balzac, le double temperament de M. Zola montre qu'il n'existe pas plus d'ecrivains purement realistes qu'il n'y a d'absolus idealistes. * * * * * L'OEUVRE[9] PAR EMILE ZOLA Le nouveau livre de M. Zola est un roman; il est aussi un code d'esthetique. Cette esthetique est absurde. Les lieux communs de l'intransigeance imperturbablement opposes aux lieux communs de l'ecole, prennent avec ceux-ci un air d'inconstestable ressemblance. Les uns disent: il faut peindre noble; les autres, il faut peindre en plein air, il faut peindre clair, il faut peindre d'apres nature; et voila Claude Lantier qui se met a proferer des maledictions contre les artistes sans aveu, qui fabriquent leurs tableaux dans le "jour de cave" d'un atelier. Il est oiseux de demander si Rembrandt peint en plein air, s'il peint clair, et d'apres nature, ses anges et son _Bon Samaritain_. Il vaut mieux faire observer qu'un precepte de facture reste une simple recette, que peindre d'une certaine facon ne veut jamais dire peindre bien de cette facon, que l'important est de peindre bien et que la facon n'y est pour rien, que Velasquez et Rubens se valent, que toutes les querelles et les gros mots sur les procedes manuels de l'art ne signifient rien, que la seule chose necessaire est d'avoir du genie, que les procedes meme de Cabanel, de Bouguereau, de Tony Robert Fleury, de Delaroche et d'Horace Vernet donneraient de magnifiques oeuvres s'ils etaient employes par des artistes ayant le don, qu'enfin la formule du plein air est la derniere qu'il faille defendre, puisque, a l'heure actuelle, elle n'a pas encore donne un seul chef-d'oeuvre? D'une main tout aussi experte, M. Zola touche a l'esthetique du roman, et reprenant en bouche les grands termes de positivisme et d'evolutionnisme, il part en guerre contre la psychologie et denonce tous ceux qui n'etudient de l'homme que l'ame, sans se souvenir de l'influence du corps sur le cerveau. Si M. Zola veut dire qu'il ne faut jamais oublier dans une oeuvre d'imagination que les personnages sont des etres physiques en chair et en os et qu'en une certaine mesure et sauf de nombreuses exceptions (Louis Lambert, Spinoza) le fonctionnement de leurs cerveaux s'influe du cours du sang et de l'activite des visceres, personne n'y contredira. C'est un truisme dont la nouveaute n'est d'ailleurs destinee a revolutionner que les romans absolument mediocres de toutes les epoques. Si M. Zola veut dire, par contre, que le cerveau est un organe comme un autre, que la pensee ne joue pas dans la caracterisation d'un individu un role plus considerable que son estomac ou son fiel, cela est simplement faux. C'est la pensee qui est le centre, et le corps la peripherie; la science le demontre apres que l'experience l'a constate, et au nom meme de l'evolutionnisme, l'activite cerebrale etant la plus recente est la plus haute, et l'etre qui pense le plus etant le plus noble, est le plus interessant. Faut-il citer toute la psychologie scientifique et toute l'ethnologie pour montrer que c'est retrograder vers le passe, que de considerer en l'homme l'etre instinctif et inconscient de preference a l'etre conscient, pensant, voulant, resolu et moral? Il serait cruel de battre M. Zola sur presque toutes ses assertions par les autorites qu'il invoque et de lui montrer une bonne fois qu'il n'est plus permis aujourd'hui de lancer au hasard les affirmations que lui dicte son temperament, qu'il y a des raisons aux choses et qu'en plusieurs points l'esthetique de ses adversaires, malheureusement mediocres et ineptes, des Feuillet, des Sand, est plus rationnelle que la sienne, qu'enfin Balzac, Tolstoi et meme Flaubert, ont montre une bonne fois comment on peut embrasser la nature entiere sans en omettre le couronnement et rester realistes tout en analysant le genie et la noblesse morale. Nous avons tenu a dire nettement ce que nous pensons de l'esthetique naturaliste, parce qu'elle est erronee d'abord comme toute esthetique de parti, puis parce qu'elle trouble l'appreciation exacte des oeuvres de M. Zola. Autant cet ecrivain nous parait pietre penseur, mal renseigne et peu speculatif, autant nous l'admirons pour son genie incomplet mais puissant. Toute la premiere partie de l'_Oeuvre_, cette histoire lentement developpee de l'affection de Christine et de Claude, les magnifiques scenes ou elle se resout a etre le modele de son amant, ou elle se livre a lui, revenu croulant sous les huees, leur idylle de Bennecourt, sont de grands et vrais tableaux ou la vie fremit, ou la sympathie jaillit du coeur du lecteur. Et cette lamentable fin encore du menage artistique, cette noire existence miserable et debraillee dans l'atelier du haut de Montmartre, Claude se brutalisant, s'exaltant et s'affolant a l'impossible labeur de s'extor