The Project Gutenberg EBook of Le Docteur Ox, by Jules Verne This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Le Docteur Ox Le Docteur Ox; Maitre Zacharius; Un drame dans les airs; Un hivernage dans les glaces; Quarantieme ascension francaise au Mont-Blanc, par Paul Verne Author: Jules Verne Release Date: March 15, 2004 [EBook #11589] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DOCTEUR OX *** Credits: Carlo Traverso, Wilelmina Malliere and PG Distributed Proofreaders. This file was produced from images generously made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. Les Voyages extraordinaires Couronnes par l'Academie francaise LE DOCTEUR OX MAITRE ZACHARIUS UN HIVERNAGE DANS LES GLACES UN DRAME DANS LES AIRS PAR JULES VERNE ILLUSTRATIONS PAR FROELICH, BAYARD, SCHULER, ADRIEN MARIE 1920 TABLE DES MATIERES UNE FANTAISIE DU DOCTEUR OX I.--Comme quoi est inutile de chercher, meme sur les meilleures cartes, la petite ville de Quiquendone II.--Ou le bourgmestre van Tricasse et le conseiller Niklausse s'entretiennent des affaires de la ville III.--Ou le commissaire Passauf fait une entree aussi bruyante qu'inattendue IV.--Ou le docteur Ox se revele comme un physiologiste de premier ordre et un audacieux experimentateur V.--Ou le bourgmestre et le conseiller vont faire une visite au docteur Ox, et ce qui s'ensuit VI.--Ou Frantz Niklausse et Suzel van Tricasse forment quelques projets d'avenir VII--Ou les _andante_ deviennent des _allegro_ et les _allegro_ des _vivace_ VIII.--Ou l'antique et solennelle valse allemande se change en tourbillon IX.--Ou le docteur Ox et son preparateur Ygene ne se disent que quelques mots X.--Dans lequel on verra que l'epidemie envahit la ville entiere et quel effet elle produisit XI.--Ou les Quiquendoniens prennent une resolution heroique XII.--Dans lequel le preparateur Ygene emet un avis raisonnable, qui est repousse avec vivacite par le docteur Ox XIII.--Ou il est prouve une fois de plus que d'un lieu eleve on domine toutes les petitesses humaines XIV.--Ou les choses sont poussees si loin que les habitants de Quiquendone, les lecteurs et meme l'auteur reclament un denoument immediat XV.--Ou le denoument eclate XVI.--Ou le lecteur intelligent voit bien qu'il avait devine juste, malgre toutes les precautions de l'auteur XVII.--Ou s'explique la theorie du docteur Ox MAITRE ZACHARIUS I.--Une nuit d'hiver II.--L'orgueil de la science III.--Une visite etrange IV.--L'eglise de Saint-Pierre V.--L'heure de la mort UN DRAME DANS LES AIRS UN HIVERNAGE DANS LES GLACES I.--Le pavillon noir II.--Le projet de Jean Cornbutte III.--Lueur d'espoir IV.--Dans les passes V.--L'ile Liverpool VI.--Le tremblement de glaces VII.--Les installations de l'hivernage VIII.--Plan d'explorations IX.--La maison de neige X.--Enterres vivants XI.--Un nuage de fumee XII.--Retour au navire XIII.--Les deux rivaux XIV.--Detresse XV.--Les ours blancs XVI.--Conclusion QUARANTIEME ASCENSION FRANCAISE AU MONT-BLANC, par Paul VERNE AVERTISSEMENT DE L'EDITEUR Ce nouveau volume de Jules Verne est compose de nouvelles ecrites par lui a des epoques tres-differentes les unes des autres. Le docteur Ox est de date presque recente, et a ete inspire a l'auteur des _Voyages extraordinaires_ par une experience tres-interessante faite a Paris, il y a quelques annees. Mais les autres nouvelles intitulees _Maitre Zacharius, Un Hivernage dans les glaces_ et _Un Drame dans les airs_, ont ete ecrites il y a plus de vingt ans, et par consequent sont anterieures a la serie des oeuvres qui ont si justement rendu celebre le nom de M. Jules Verne. Il nous a paru necessaire de faire figurer ces nouvelles dans l'oeuvre complete de Jules Verne, qu'elles ne depareront pas assurement. Dans quelques-unes, les lecteurs decouvriront, pressentiront le germe des ouvrages plus importants, tels que _Cinq Semaines en ballon_, le _Capitaine Hatteras_ et le _Pays des fourrures_, qu'il a publies depuis avec tant de succes. Ils trouveront interessant de voir comment ces sujets se sont d'abord presentes a l'esprit de l'auteur, et comment son talent muri les a developpes plus tard sous l'influence d'etudes plus approfondies. Apres avoir eu les tableaux, il leur paraitra curieux d'avoir sous les yeux les esquisses. Sous ce titre: _Quarantieme Ascension francaise au mont Blanc_, un recit, celui d'une ascension qui n'a rien d'imaginaire, termine ce volume. Le recit et le voyage meme ont ete faits par M. Paul Verne, frere de M. Jules Verne. Nous avons cru bon de mettre en regard des _Voyages extraordinaires_ de Jules Verne la narration de cette excursion faite par son frere dans des circonstances veritablement difficiles, et qui placent M. Paul Verne au premier rang de nos ascensionnistes francais dans les Alpes. De cet ensemble, il resulte un volume dont les elements sont tres-varies, un melange de conceptions reelles, fantastiques et imaginaires, auquel nous avons l'espoir que notre public fera bon accueil. J. HETZEL. UNE FANTAISIE DU DOCTEUR OX [Illustration: Le Docteur Ox.] I Comme quoi il est inutile de chercher, meme sur les meilleures cartes, la petite ville de Quiquendone. Si vous cherchez sur une carte des Flandres, ancienne ou moderne, la petite ville de Quiquendone, il est probable que vous ne l'y trouverez pas. Quiquendone est-elle donc une cite disparue? Non. Une ville a venir? Pas davantage. Elle existe, en depit des geographies, et cela depuis huit a neuf cents ans. Elle compte meme deux mille trois cent quatre-vingt-treize ames, en admettant une ame par chaque habitant. Elle est situee a treize kilometres et demi dans le nord-ouest d'Audenarde et a quinze kilometres un quart dans le sud-est de Bruges, en pleine Flandre. Le Vaar, petit affluent de l'Escaut, passe sous ses trois ponts, encore recouverts d'une antique toiture du moyen age, comme a Tournay. On y admire un vieux chateau, dont la premiere pierre fut posee, en 1197, par le comte Baudouin, futur empereur de Constantinople, et un hotel de ville a demi-fenetres gothiques, couronne d'un chapelet de creneaux, que domine un beffroi a tourelles, eleve de trois cent cinquante-sept pieds au-dessus du sol. On y entend, a chaque heure, un carillon de cinq octaves, veritable piano aerien, dont la renommee surpasse celle du celebre carillon de Bruges. Les etrangers--s'il en est jamais venu a Quiquendone--ne quittent point cette curieuse ville sans avoir visite sa salle des stathouders, ornee du portrait en pied de Guillaume de Nassau par Brandon; le jube de l'eglise Saint-Magloire, chef-d'oeuvre de l'architecture du XVIe siecle; le puits en fer forge qui se creuse au milieu de la grande place Saint-Ernuph, dont l'admirable ornementation est due au peintre-forgeron Quentin Metsys; le tombeau eleve autrefois a Marie de Bourgogne, fille de Charles le Temeraire, qui repose maintenant dans l'eglise de Notre-Dame de Bruges, etc. Enfin, Quiquendone a pour principale industrie la fabrication des cremes fouettees et des sucres d'orge sur une grande echelle. Elle est administree de pere en fils depuis plusieurs siecles par la famille van Tricasse! Et pourtant Quiquendone ne figure pas sur la carte des Flandres! Est-ce oubli des geographes, est-ce omission volontaire? C'est ce que je ne puis vous dire; mais Quiquendone existe bien reellement avec ses rues etroites, son enceinte fortifiee, ses maisons espagnoles, sa halle et son bourgmestre,--a telles enseignes qu'elle a ete recemment le theatre de phenomenes surprenants, extraordinaires, invraisemblables autant que veridiques, et qui vont etre fidelement rapportes dans le present recit. Certes, il n'y a aucun mal a dire ni a penser des Flamands de la Flandre occidentale. Ce sont des gens de bien, sages, parcimonieux, sociables, d'humeur egale, hospitaliers, peut-etre un peu lourds par le langage et l'esprit; mais cela n'explique pas pourquoi l'une des plus interessantes villes de leur territoire en est encore a figurer dans la cartographie moderne. Cette omission est certainement regrettable. Si encore l'histoire, ou a defaut de l'histoire les chroniques, ou a defaut des chroniques la tradition du pays, faisaient mention de Quiquendone! Mais non, ni les atlas, ni les guides, ni les itineraires n'en parlent. M. Joanne lui-meme, le perspicace denicheur de bourgades, n'en dit pas un mot. On concoit combien ce silence doit nuire au commerce, a l'industrie de cette ville. Mais nous nous haterons d'ajouter que Quiquendone n'a ni industrie ni commerce, et qu'elle s'en passe le mieux du monde. Ses sucres d'orge et ses cremes fouettees, elle les consomme sur place et ne les exporte pas. Enfin les Quiquendoniens n'ont besoin de personne. Leurs desirs sont restreints, leur existence est modeste; ils sont calmes, moderes, froids, flegmatiques, en un mot "Flamands", comme il s'en rencontre encore quelquefois entre l'Escaut et la mer du Nord. II Ou le bourgmestre van Tricasse et le conseiller Niklausse s'entretiennent des affaires de la ville. "Vous croyez? demanda le bourgmestre. --Je le crois, repondit le conseiller, apres quelques minutes de silence. --C'est qu'il ne faut point agir a la legere, reprit le bourgmestre. --Voila dix ans que nous causons de cette affaire si grave, repliqua le conseiller Niklausse, et je vous avoue, mon digne van Tricasse, que je ne puis prendre encore sur moi de me decider. --Je comprends votre hesitation, reprit le bourgmestre, qui ne parla qu'apres un bon quart d'heure de reflexion, je comprends votre hesitation et je la partage. Nous ferons sagement de ne rien decider avant un plus ample examen de la question. --Il est certain, repondit Niklausse, que cette place de commissaire civil est inutile dans une ville aussi paisible que Quiquendone. --Notre predecesseur, repondit van Tricasse d'un ton grave, notre predecesseur ne disait jamais, n'aurait jamais ose dire qu'une chose est certaine. Toute affirmation est sujette a des retours desagreables." Le conseiller hocha la tete en signe d'assentiment, puis il demeura silencieux une demi-heure environ. Apres ce laps de temps, pendant lequel le conseiller et le bourgmestre ne remuerent pas meme un doigt, Niklausse demanda a van Tricasse si son predecesseur--il y a quelque vingt ans--n'avait pas eu comme lui la pensee de supprimer cette place de commissaire civil, qui, chaque annee, grevait la ville de Quiquendone d'une somme de treize cent soixante-quinze francs et des centimes. "En effet, repondit le bourgmestre, qui porta avec une majestueuse lenteur sa main a son front limpide, en effet; mais ce digne homme est mort avant d'avoir ose prendre une determination, ni a cet egard, ni a l'egard d'aucune autre mesure administrative. C'etait un sage. Pourquoi ne ferais-je pas comme lui?" Le conseiller Niklausse eut ete incapable d'imaginer une raison qui put contredire l'opinion du bourgmestre. "L'homme qui meurt sans s'etre jamais decide a rien pendant sa vie, ajouta gravement van Tricasse, est bien pres d'avoir atteint la perfection en ce monde!" Cela dit, le bourgmestre pressa du bout du petit doigt un timbre au son voile, qui fit entendre moins un son qu'un soupir. Presque aussitot, quelques pas legers glisserent doucement sur les carreaux du palier. Une souris n'eut pas fait moins de bruit en trottinant sur une epaisse moquette. La porte de la chambre s'ouvrit en tournant sur ses gonds huiles. Une jeune fille blonde, a longues tresses, apparut. C'etait Suzel van Tricasse, la fille unique du bourgmestre. Elle remit a son pere avec sa pipe bourree a point un petit brasero de cuivre, ne prononca pas une parole, et disparut aussitot, sans que sa sortie eut produit plus de bruit que son entree. L'honorable bourgmestre alluma l'enorme fourneau de son instrument, et s'effaca bientot dans un nuage de fumee bleuatre, laissant le conseiller Niklausse plonge au milieu des plus absorbantes reflexions. La chambre dans laquelle causaient ainsi ces deux notables personnages, charges de l'administration de Quiquendone, etait un parloir richement orne de sculptures en bois sombre. Une haute cheminee, vaste foyer dans lequel eut pu bruler un chene ou rotir un boeuf, occupait tout un panneau du parloir et faisait face a une fenetre a treillis, dont les vitraux peinturlures tamisaient doucement les rayons du jour. Dans un cadre antique, au-dessus de la cheminee, apparaissait le portrait d'un bonhomme quelconque, attribue a Hemling, qui devait representer un ancetre des van Tricasse, dont la genealogie remonte authentiquement au quatorzieme siecle, epoque a laquelle les Flamands et Gui de Dampierre eurent a lutter contre l'empereur Rodolphe de Hapsbourg. Ce parloir faisait partie de la maison du bourgmestre, l'une des plus agreables de Quiquendone. Construite dans le gout flamand et avec tout l'imprevu, le caprice, le pittoresque, le fantaisiste que comporte l'architecture ogivale, on la citait entre les plus curieux monuments de la ville. Un couvent de chartreux ou un etablissement de sourds-muets n'eussent pas ete plus silencieux que cette habitation. Le bruit n'y existait pas; on n'y marchait pas, on y glissait; on n'y parlait pas, on y murmurait. Et cependant les femmes ne manquaient point a la maison, qui, sans compter le bourgmestre van Tricasse, abritait encore sa femme, Mme Brigitte van Tricasse, sa fille, Suzel van Tricasse, et sa servante, Lotche Jansheu. Il convient de citer aussi la soeur du bourgmestre, la tante Hermance, vieille fille repondant encore au nom de Tatanemance, que lui donnait autrefois sa niece Suzel, du temps qu'elle etait petite fille. Eh bien, malgre tous ces elements de discorde, de bruit, de bavardage, la maison du bourgmestre etait calme comme le desert. Le bourgmestre etait un personnage de cinquante ans, ni gras ni maigre, ni petit ni grand, ni vieux ni jeune, ni colore ni pale, ni gai ni triste, ni content ni ennuye, ni energique ni mou, ni fier ni humble, ni bon ni mechant, ni genereux ni avare, ni brave ni poltron, ni trop ni trop peu,--_ne quid nimis_,--un homme modere en tout; mais a la lenteur invariable de ses mouvements, a sa machoire inferieure un peu pendante, a sa paupiere superieure immuablement relevee, a son front uni comme une plaque de cuivre jaune et sans une ride, a ses muscles peu saillants, un physionomiste eut sans peine reconnu que le bourgmestre van Tricasse etait le flegme personnifie. Jamais,--ni par la colere, ni par la passion,--jamais une emotion quelconque n'avait accelere les mouvements du coeur de cet homme ni rougi sa face; jamais ses pupilles ne s'etaient contractees sous l'influence d'une irritation, si passagere qu'on voudrait la supposer. Il etait invariablement vetu de bons habits ni trop larges ni trop etroits, qu'il ne parvenait pas a user. Il etait chausse de gros souliers carres a triple semelle et a boucles d'argent, qui, par leur duree, faisaient le desespoir de son cordonnier. Il etait coiffe d'un large chapeau, qui datait de l'epoque a laquelle la Flandre fut decidement separee de la Hollande, ce qui attribuait a ce venerable couvre-chef une duree de quarante ans. Mais que voulez-vous? Ce sont les passions qui usent le corps aussi bien que l'ame, les habits aussi bien que le corps, et notre digne bourgmestre, apathique, indolent, indifferent, n'etait passionne en rien. Il n'usait pas et ne s'usait pas, et par cela meme il se trouvait precisement l'homme qu'il fallait pour administrer la cite de Quiquendone et ses tranquilles habitants. La ville, en effet, n'etait pas moins calme que la maison van Tricasse. Or c'etait dans cette paisible demeure que le bourgmestre comptait atteindre les limites les plus reculees de l'existence humaine, apres avoir vu toutefois la bonne Mme Brigitte van Tricasse, sa femme, le preceder au tombeau, ou elle ne trouverait certainement pas un repos plus profond que celui qu'elle goutait depuis soixante ans sur la terre. Ceci merite une explication. La famille van Tricasse aurait pu s'appeler justement _la famille Jeannot_. Voici pourquoi: Chacun sait que le couteau de ce personnage typique est aussi celebre que son proprietaire et non moins inusable, grace a cette double operation incessamment renouvelee, qui consiste a remplacer le manche quand il est use et la lame quand elle ne vaut plus rien. Telle etait l'operation, absolument identique, pratiquee depuis un temps immemorial dans la famille van Tricasse, et a laquelle la nature s'etait pretee avec une complaisance un peu extraordinaire. Depuis 1340, on avait toujours vu invariablement un van Tricasse, devenu veuf, se remarier avec une van Tricasse, plus jeune que lui, qui, veuve, convolait avec un van Tricasse plus jeune qu'elle, qui veuf, etc., sans solution de continuite. Chacun mourait a son tour avec une regularite mecanique. Or la digne Mme Brigitte van Tricasse en etait a son deuxieme mari, et, a moins de manquer a tous ses devoirs, elle devait preceder dans l'autre monde son epoux, de dix ans plus jeune qu'elle, pour faire place a une nouvelle van Tricasse. Sur quoi l'honorable bourgmestre comptait absolument, afin de ne point rompre les traditions de la famille. Telle etait cette maison, paisible et silencieuse, dont les portes ne criaient pas, dont les vitres ne grelottaient pas, dont les parquets ne gemissaient pas, dont les cheminees ne ronflaient pas, dont les girouettes ne grincaient pas, dont les meubles ne craquaient pas, dont les serrures ne cliquetaient pas, et dont les hotes ne faisaient pas plus de bruit que leur ombre. Le divin Harpocrate l'eut certainement choisie pour le temple du silence. III Ou le commissaire Passauf fait une entree aussi bruyante qu'inattendue. Lorsque l'interessante conversation que nous avons rapportee plus haut avait commence entre le conseiller et le bourgmestre, il etait deux heures trois quarts apres midi. Ce fut a trois heures quarante-cinq minutes que van Tricasse alluma sa vaste pipe, qui pouvait contenir un quart de tabac, et ce fut a cinq heures et trente-cinq minutes seulement qu'il acheva de fumer. Pendant tout ce temps, les deux interlocuteurs n'echangerent pas une seule parole. Vers six heures, le conseiller, qui procedait toujours par pretermission ou aposiopese, reprit en ces termes: "Ainsi nous nous decidons?... --A ne rien decider, repliqua le bourgmestre. --Je crois, en somme, que vous avez raison, van Tricasse. --Je le crois aussi, Niklausse. Nous prendrons une resolution a l'egard du commissaire civil quand nous serons mieux edifies ... plus tard ... Nous ne sommes pas a un mois pres. --Ni meme a une annee," repondit Niklausse, en depliant son mouchoir de poche, dont il se servit, d'ailleurs, avec une discretion parfaite. Un nouveau silence, qui dura une bonne heure, s'etablit encore. Rien ne troubla cette nouvelle halte dans la conversation, pas meme l'apparition du chien de la maison, l'honnete Lento, qui, non moins flegmatique que son maitre, vint faire poliment un tour de parloir. Digne chien! Un modele pour tous ceux de son espece. Il eut ete en carton, avec des roulettes aux pattes, qu'il n'eut pas fait moins de bruit pendant sa visite. Vers huit heures, apres que Lotche eut apporte la lampe antique a verre depoli, le bourgmestre dit au conseiller: "Nous n'avons pas d'autre affaire urgente a expedier, Niklausse? --Non, van Tricasse, aucune, que je sache. --Ne m'a-t-on pas dit, cependant, demanda le bourgmestre, que la tour de la porte d'Audenarde menacait ruine? --En effet, repondit le conseiller, et, vraiment, je ne serais pas etonne qu'un jour ou l'autre elle ecrasat quelque passant. --Oh! reprit le bourgmestre, avant qu'un tel malheur arrive, j'espere bien que nous aurons pris une decision a l'endroit de cette tour. --Je l'espere, van Tricasse. --Il y a des questions plus pressantes a resoudre. --Sans doute, repondit le conseiller, la question de la halle aux cuirs, par exemple. --Est-ce qu'elle brule toujours? demanda le bourgmestre. --Toujours, depuis trois semaines. --N'avons-nous pas decide en conseil de la laisser bruler? --Oui, van Tricasse, et cela sur votre proposition. --N'etait-ce pas le moyen le plus sur et le plus simple d'avoir raison de cet incendie? --Sans contredit. --Eh bien, attendons. C'est tout? --C'est tout, repondit le conseiller, qui se grattait le front comme pour s'assurer qu'il n'oubliait pas quelque affaire importante. --Ah! fit le bourgmestre, n'avez-vous pas entendu parler aussi d'une fuite d'eau qui menace d'inonder le bas quartier de Saint-Jacques? --En effet, repondit le conseiller. Il est meme facheux que cette fuite d'eau ne se soit pas declaree au-dessus de la halle aux cuirs! Elle eut naturellement combattu l'incendie, et cela nous aurait epargne bien des frais de discussion. --Que voulez-vous, Niklausse, repondit le digne bourgmestre, il n'y a rien d'illogique comme les accidents. Ils n'ont aucun lien entre eux, et l'on ne peut pas, comme on le voudrait, profiter de l'un pour attenuer l'autre." Cette fine observation de van Tricasse exigea quelque temps pour etre goutee par son interlocuteur et ami. "Eh mais? reprit quelques instants plus tard le conseiller Niklausse, nous ne parlons meme pas de notre grande affaire! --Quelle grande affaire? Nous avons donc une grande affaire? demanda le bourgmestre. --Sans doute. Il s'agit de l'eclairage de la ville. --Ah! oui, repondit le bourgmestre, si ma memoire est fidele, vous voulez parler de l'eclairage du docteur Ox? --Precisement. --Eh bien? --Cela marche, Niklausse, repondit le bourgmestre. On procede deja a la pose des tuyaux, et l'usine est entierement achevee. --Peut-etre nous sommes-nous un peu presses dans cette affaire, dit le conseiller en hochant la tete. --Peut-etre, repondit le bourgmestre, mais notre excuse, c'est que le docteur Ox fait tous les frais de son experience. Cela ne nous coutera pas un denier. --C'est, en effet, notre excuse. Puis, il faut bien marcher avec son siecle. Si l'experience reussit, Quiquendone sera la premiere ville des Flandres eclairee au gaz oxy ... Comment appelle-t-on ce gaz-la? --Le gaz oxy-hydrique. --Va donc pour le gaz oxy-hydrique." En ce moment, la porte s'ouvrit, et Lotche vint annoncer au bourgmestre que son souper etait pret. Le conseiller Niklausse se leva pour prendre conge de van Tricasse, que tant de decisions prises et tant d'affaires traitees avaient mis en appetit; puis il fut convenu que l'on assemblerait dans un delai assez eloigne le conseil des notables, afin de decider si l'on prendrait provisoirement une decision sur la question veritablement urgente de la tour d'Audenarde. Les deux dignes administrateurs se dirigerent alors vers la porte qui s'ouvrait sur la rue, l'un reconduisant l'autre. Le conseiller, arrive au dernier palier, alluma une petite lanterne qui devait le guider dans les rues obscures de Quiquendone, que l'eclairage du docteur Ox n'illuminait pas encore. La nuit etait noire, on etait au mois d'octobre, et un leger brouillard embrumait la ville. Les preparatifs de depart du conseiller Niklausse demanderent un bon quart d'heure, car, apres avoir allume sa lanterne, il dut chausser ses gros socques articules en peau de vache et ganter ses epaisses moufles en peau de mouton; puis il releva le collet fourre de sa redingote, rabattit son feutre sur ses yeux, assura dans sa main son lourd parapluie a bec de corbin, et se disposa a sortir. Au moment ou Lotche, qui eclairait son maitre, allait retirer la barre de la porte, un bruit inattendu eclata au dehors. Oui! dut la chose paraitre invraisemblable, un bruit un veritable bruit, tel que la ville n'en avait certainement pas entendu depuis la prise du donjon par les Espagnols, en 1513, un effroyable bruit eveilla les echos si profondement endormis de la vieille maison van Tricasse. On heurtait cette porte, vierge jusqu'alors de tout attouchement brutal! On frappait a coups redoubles avec un instrument contondant qui devait etre un baton noueux manie par une main robuste! Aux coups se melaient des cris, un appel. On entendait distinctement ces mots: "Monsieur van Tricasse! monsieur le bourgmestre! ouvrez, ouvrez vite!" Le bourgmestre et le conseiller, absolument ahuris, se regardaient sans mot dire. Ceci passait leur imagination. On eut tire dans le parloir la vieille couleuvrine du chateau, qui n'avait pas fonctionne depuis 1385, que les habitants de la maison van Tricasse n'auraient pas ete plus "epates". Qu'on nous passe ce mot, qu'on excuse sa trivialite en faveur de sa justesse. Cependant, les coups, les cris, les appels redoublaient. Lotche, reprenant son sang-froid, se hasarda a parler. "Qui est la? demanda-t-elle. --C'est moi! moi! moi! --Qui, vous? --Le commissaire Passauf!" Le commissaire Passauf! Celui-la meme dont il etait question, depuis dix ans, de supprimer la charge. Que se passait-il donc? Les Bourguignons auraient-ils envahi Quiquendone comme au XIVe siecle! Il ne fallait rien moins qu'un evenement de cette importance pour emotionner a ce point le commissaire Passauf, qui ne le cedait en rien, pour le calme et le flegme, au bourgmestre lui-meme. Sur un signe de van Tricasse,--car le digne homme n'aurait pu articuler une parole,--la barre fut repoussee et la porte s'ouvrit. Le commissaire Passauf se precipita dans l'antichambre. On eut dit un ouragan. "Qu'y a-t-il, monsieur le commissaire? demanda Lotche, une brave fille qui ne perdait pas la tete dans les circonstances les plus graves. --Ce qu'il y a! repondit Passauf, dont les gros yeux ronds exprimaient une emotion reelle. Il y a que je viens de la maison du docteur Ox, ou il y avait reception, et que la.... --La? fit le conseiller. --La, j'ai ete temoin d'une altercation telle que ... monsieur le bourgmestre, on a parle politique! --Politique! repeta van Tricasse en herissant sa perruque. --Politique! reprit le commissaire Passauf, ce qui ne s'etait pas fait depuis cent ans peut-etre a Quiquendone. Alors la discussion s'est montee. L'avocat Andre Schut et le medecin Dominique Custos se sont pris a partie avec une violence qui les amenera peut-etre sur le terrain. --Sur le terrain! s'ecria le conseiller. Un duel! Un duel a Quiquendone! Et que se sont donc dit l'avocat Schut et le medecin Custos? --Ceci textuellement: "Monsieur l'avocat, a dit le medecin a son adversaire, vous allez un peu loin, ce me semble, et vous ne songez pas suffisamment a mesurer vos paroles!" Le bourgmestre van Tricasse joignit les mains. Le conseiller palit et laissa choir sa lanterne. Le commissaire hocha la tete. Une phrase si evidemment provocatrice, prononcee par deux notables du pays! "Ce medecin Custos, murmura van Tricasse, est decidement un homme dangereux, une tete exaltee! Venez, messieurs!" Et sur ce, le conseiller Niklausse et le commissaire rentrerent dans le parloir avec le bourgmestre van Tricasse. IV Ou le docteur Ox se revele comme un physiologiste de premier ordre et un audacieux experimentateur. Quel est donc ce personnage connu sous le nom bizarre de docteur Ox? Un original a coup sur, mais en meme temps un savant audacieux, un physiologiste dont les travaux sont connus et apprecies de toute l'Europe savante, un rival heureux des Davy, des Dalton, des Bostock, des Menzies, des Godwin, des Vierordt, de tous ces grands esprits qui ont mis la physiologie au premier rang des sciences modernes. Le docteur Ox etait un homme demi-gros, de taille moyenne, age de ... mais nous ne saurions preciser son age, non plus que sa nationalite. D'ailleurs, peu importe: il suffit qu'on sache bien que c'etait un etrange personnage, au sang chaud et impetueux, veritable excentrique echappe d'un volume d'Hoffmann, et qui contrastait singulierement, on n'en peut douter, avec les habitants de Quiquendone. Il avait en lui, en ses doctrines, une imperturbable confiance. Toujours souriant, marchant tete haute, epaules degagees, aisement, librement, regard assure, larges narines bien ouvertes, vaste bouche qui humait l'air par grandes aspirations, sa personne plaisait a voir. Il etait vivant, bien vivant, lui, bien equilibre dans toutes les parties de sa machine, bien allant, avec du vif argent dans les veines et un cent d'aiguilles sous les pieds. Aussi ne pouvait-il jamais rester en place, et s'echappait-il en paroles precipitees et en gestes surabondants. Etait-il donc riche, ce docteur Ox, qui venait entreprendre a ses frais l'eclairage d'une ville tout entiere? Probablement, puisqu'il se permettait de telles depenses, et c'est la seule reponse que nous puissions faire a cette demande indiscrete. Le docteur Ox etait arrive depuis cinq mois a Quiquendone, en compagnie de son preparateur, qui repondait au nom de Gedeon Ygene, un grand, sec, maigre, tout en hauteur, mais non moins vivant que son maitre. Et maintenant, pourquoi le docteur Ox avait-il soumissionne, et a ses frais, l'eclairage de la ville? Pourquoi avait-il precisement choisi les paisibles Quiquendoniens, ces Flamands entre tous les Flamands, et voulait-il doter leur cite des bienfaits d'un eclairage hors ligne? Sous ce pretexte, ne voulait-il pas essayer quelque grande experience physiologique, en operant _in anima vili_? Enfin qu'allait tenter cet original? C'est ce que nous ne savons pas, le docteur Ox n'ayant pas d'autre confident que son preparateur Ygene, qui, d'ailleurs, lui obeissait aveuglement. En apparence, tout au moins, le docteur Ox s'etait engage a eclairer la ville, qui en avait bien besoin, "la nuit surtout", disait finement le commissaire Passauf. Aussi, une usine pour la production d'un gaz eclairant avait-elle ete installee. Les gazometres etaient prets a fonctionner, et les tuyaux de conduite, circulant sous le pave des rues, devaient avant peu s'epanouir sous forme de becs dans les edifices publics et meme dans les maisons particulieres de certains amis du progres. En sa qualite de bourgmestre, van Tricasse, et en sa qualite de conseiller, Niklausse, puis quelques autres notables, avaient cru devoir autoriser dans leurs habitations l'introduction de ce moderne eclairage. Si le lecteur ne l'a pas oublie, pendant cette longue conversation du conseiller et du bourgmestre, il fut dit que l'eclairage de la ville serait obtenu, non point par la combustion du vulgaire hydrogene carbure que fournit la distillation de la houille, mais bien par l'emploi d'un gaz plus moderne, et vingt fois plus brillant, le gaz oxy-hydrique, que produisent l'hydrogene et l'oxygene melanges. Or, le docteur, habile chimiste et ingenieux physicien, savait obtenir ce gaz en grande masse et a bon compte, non point en employant le manganate de soude, suivant les procedes de M. Tessie du Motay, mais tout simplement en decomposant l'eau, legerement acidulee, au moyen d'une pile faite d'elements nouveaux et inventee par lui. Ainsi, point de substances couteuses, point de platine, point de cornues, point de combustible, pas d'appareil delicat pour produire isolement les deux gaz. Un courant electrique traversait de vastes cuves pleines d'eau, et l'element liquide se decomposait en ses deux parties constitutives, l'oxygene et l'hydrogene. L'oxygene s'en allait d'un cote; l'hydrogene, en volume double de son ancien associe, s'en allait d'un autre. Tous deux etaient recueillis dans des reservoirs separes,--precaution essentielle, car leur melange eut produit une epouvantable explosion, s'il se fut enflamme. Puis, des tuyaux devaient les conduire separement aux divers becs, qui seraient disposes de maniere a prevenir toute explosion. Il se produirait alors une flamme remarquablement brillante, flamme dont l'eclat rivalise avec celui de la lumiere electrique, qui--chacun le sait de reste--est, d'apres les experiences de Casselmann, egale a celle de onze cent soixante et onze bougies,--pas une de plus, pas une de moins. Il etait certain que la cite de Quiquendone gagnerait, a cette genereuse combinaison, un eclairage splendide; mais c'etait la ce dont le docteur Ox et son preparateur se preoccupaient le moins, ainsi qu'on le verra par la suite. Precisement, le lendemain du jour ou le commissaire Passauf avait fait cette bruyante apparition dans le parloir du bourgmestre, Gedeon Ygene et le docteur Ox causaient tous les deux dans le cabinet de travail qui leur etait commun, au rez-de-chaussee du principal batiment de l'usine. "Eh bien, Ygene, eh bien! s'ecria le docteur Ox en se frottant les mains. Vous les avez vus, hier, a notre reception, ces bons Quiquendoniens a sang-froid qui tiennent, pour la vivacite des passions, le milieu entre les eponges et les excroissances coralligenes! Vous les avez vus, se disputant, se provoquant de la voix et du geste! Deja metamorphoses moralement et physiquement! Et cela ne fait que commencer! Attendez-les au moment ou nous les traiterons a haute dose! --En effet, maitre, repondit Gedeon Ygene, en grattant son nez pointu du bout de l'index, l'experience debute bien, et si moi-meme je n'avais pas prudemment ferme le robinet d'ecoulement, je ne sais pas ce qui serait arrive. --Vous avez entendu cet avocat Schut et ce medecin Custos? reprit le docteur Ox. La phrase en elle-meme n'etait point mechante, mais, dans la bouche d'un Quiquendonien, elle vaut toute la serie des injures que les heros d'Homere se jettent a la tete avant de degainer. Ah! ces Flamands! vous verrez ce que nous en ferons un jour. --Nous en ferons des ingrats, repondit Gedeon Ygene du ton d'un homme qui estime l'espece humaine a sa juste valeur. --Bah! fit le docteur, peu importe qu'ils nous sachent gre ou non, si notre experience reussit! --D'ailleurs, ajouta le preparateur en souriant d'un air malin, n'est-il pas a craindre qu'en produisant une telle excitation dans leur appareil respiratoire nous ne desorganisions un peu leurs poumons, a ces honnetes habitants de Quiquendone? --Tant pis pour eux, repondit le docteur Ox. C'est dans l'interet de la science! Que diriez-vous si les chiens ou les grenouilles se refusaient aux experiences de vivisection?" Il est probable que, si l'on consultait les grenouilles et les chiens, ces animaux feraient quelques objections aux pratiques des vivisecteurs; mais le docteur Ox croyait avoir trouve la un argument irrefutable, car il poussa un vaste soupir de satisfaction. "Apres tout, maitre, vous avez raison, repondit Gedeon Ygene d'un air convaincu. Nous ne pouvions trouver mieux que ces habitants de Quiquendone. --Nous ne le pouvions pas, dit le docteur en articulant chaque syllabe. --Vous leur avez tate le pouls, a ces etres-la? --Cent fois. --Et quelle est la moyenne des pulsations observees? --Pas cinquante par minute. Comprenez donc: une ville ou depuis un siecle il n'y a pas eu l'ombre de discussion, ou les charretiers ne jurent pas, ou les cochers ne s'injurient pas, ou les chevaux ne s'emportent pas, ou les chiens ne mordent pas, ou les chats ne griffent pas! une ville dont le tribunal de simple police chome d'un bout de l'annee a l'autre! une ville ou l'on ne se passionne pour rien, ni pour les arts, ni pour les affaires! une ville ou les gendarmes sont a l'etat de mythes, et dans laquelle pas un proces-verbal n'a ete dresse en cent annees! une ville enfin ou, depuis trois cents ans, il ne s'est pas donne un coup de poing ni echange une gifle! Vous comprenez bien, maitre Ygene, que cela ne peut pas durer et que nous modifierons tout cela. --Parfait! parfait! repliqua le preparateur enthousiasme. Et l'air de cette ville, maitre, vous l'avez analyse? --Je n'y ai point manque. Soixante-dix-neuf parties d'azote et vingt et une parties d'oxygene, de l'acide carbonique et de la vapeur d'eau en quantite variable. Ce sont les proportions ordinaires. --Bien, docteur, bien, repondit maitre Ygene. L'experience se fera en grand, et elle sera decisive. --Et si elle est decisive, ajouta le docteur Ox d'un air triomphant, nous reformerons le monde." V Ou le bourgmestre et le conseiller vont faire une visite au docteur Ox, et ce qui s'ensuit. Le conseiller Niklausse et le bourgmestre van Tricasse surent enfin ce que c'etait qu'une nuit agitee. Le grave evenement qui s'etait accompli dans la maison du docteur Ox leur causa une veritable insomnie. Quelles consequences aurait cette affaire? ils ne pouvaient l'imaginer. Y aurait-il une decision a prendre? L'autorite municipale, representee par eux, serait-elle forcee d'intervenir? Edicterait-on des arretes pour qu'un pareil scandale ne se renouvelat pas? Tous ces doutes ne pouvaient que troubler ces molles natures. Aussi, la veille, avant de se separer, les deux notables avaient-ils "decide" de se revoir le lendemain. Le lendemain donc, avant le diner, le bourgmestre van Tricasse se transporta de sa personne chez le conseiller Niklausse. Il trouva son ami plus calme. Lui-meme avait repris son assiette. "Rien de nouveau? demanda van Tricasse. --Rien de nouveau depuis hier, repondit Niklausse. --Et le medecin Dominique Custos? --Je n'en ai pas plus entendu parler que de l'avocat Andre Schut." Apres une heure de conversation qui tiendrait en trois lignes et qu'il est inutile de rapporter, le conseiller et le bourgmestre avaient resolu de rendre visite au docteur Ox, afin de tirer de lui quelques eclaircissements sans en avoir l'air. Contrairement a toutes leurs habitudes, cette decision etant prise, les deux notables se mirent en devoir de l'executer incontinent. Ils quitterent la maison et se dirigerent vers l'usine du docteur Ox, situee en dehors de la ville, pres de la porte d'Audenarde,--precisement celle dont la tour menacait ruine. Le bourgmestre et le conseiller ne se donnaient pas le bras, mais ils marchaient, _passibus aequis_, d'un pas lent et solennel, qui ne les avancait guere que de treize pouces par seconde. C'etait, d'ailleurs, l'allure ordinaire de leurs administres, qui, de memoire d'homme, n'avaient jamais vu personne courir a travers les rues de Quiquendone. De temps a autre, a un carrefour calme et tranquille, au coin d'une rue paisible, les deux notables s'arretaient pour saluer les gens. "Bonjour, monsieur le bourgmestre, disait l'un. --Bonjour, mon ami, repondait van Tricasse. --Rien de nouveau, monsieur le conseiller? demandait l'autre. --Rien de nouveau," repondait Niklausse. Mais a certains airs etonnes, a certains regards interrogateurs, on pouvait deviner que l'altercation de la veille etait connue dans la ville. Rien qu'a la direction suivie par van Tricasse, le plus obtus des Quiquendoniens eut devine que le bourgmestre allait accomplir quelque grave demarche. L'affaire Custos et Schut occupait toutes les imaginations, mais on n'en etait pas encore a prendre parti pour l'un ou pour l'autre. Cet avocat et ce medecin etaient, en somme, deux personnages estimes. L'avocat Schut, n'ayant jamais eu l'occasion de plaider dans une ville ou les avoues et les huissiers n'existaient que pour memoire, n'avait, par consequent, jamais perdu de proces. Quant au medecin Custos, c'etait un honorable praticien, qui, a l'exemple de ses confreres, guerissait les malades de toutes les maladies, excepte de celle dont ils mouraient. Facheuse habitude prise, malheureusement, par tous les membres de toutes les Facultes, en quelque pays qu'ils exercent. En arrivant a la porte d'Audenarde, le conseiller et le bourgmestre firent prudemment un petit crochet pour ne point passer dans le "rayon de chute" de la tour, puis ils la considererent avec attention. "Je crois qu'elle tombera, dit van Tricasse. --Je le crois aussi, repondit Niklausse. --A moins qu'on ne l'etaye, ajouta van Tricasse. Mais faut-il l'etayer? La est la question. --C'est en effet la question," repondit Niklausse. Quelques instants apres, ils se presentaient a la porte de l'usine. "Le docteur Ox est-il visible?" demanderent-ils. Le docteur Ox etait toujours visible pour les premieres autorites de la ville, et celles-ci furent aussitot introduites dans le cabinet du celebre physiologiste. Peut-etre les deux notables attendirent-ils une grande heure avant que le docteur parut. Du moins on est fonde a le croire, car le bourgmestre--ce qui ne lui etait jamais arrive de sa vie--montra une certaine impatience, dont son compagnon ne fut pas exempt non plus. Le docteur Ox entra enfin et s'excusa tout d'abord d'avoir fait attendre ces messieurs; mais un plan de gazometre a approuver, un branchement a rectifier ... D'ailleurs, tout marchait! Les conduites destinees a l'oxygene etaient deja posees. Avant quelques mois, la ville serait dotee d'un splendide eclairage. Les deux notables pouvaient deja voir les orifices des tuyaux qui s'epanouissaient dans le cabinet du docteur. Puis, le docteur s'informa du motif qui lui procurait l'honneur de recevoir chez lui le bourgmestre et le conseiller. "Mais vous voir, docteur, vous voir, repondit van Tricasse. Il y a longtemps que nous n'avions eu ce plaisir. Nous sortons peu, dans notre bonne ville de Quiquendone. Nous comptons nos pas et nos demarches. Heureux quand rien ne vient rompre l'uniformite ..." Niklausse regardait son ami. Son ami n'en avait jamais dit si long,--du moins sans prendre des temps et sans espacer ses phrases par de larges pauses. Il lui semblait que van Tricasse s'exprimait avec une certaine volubilite qui ne lui etait pas ordinaire. Niklausse lui-meme sentait aussi comme une irresistible demangeaison de parler. Quant au docteur Ox, il regardait attentivement le bourgmestre de son oeil malin. Van Tricasse, qui ne discutait jamais qu'apres s'etre confortablement installe dans un bon fauteuil, s'etait leve cette fois. Je ne sais quelle surexcitation nerveuse, tout a fait contraire a son temperament, l'avait pris alors. Il ne gesticulait pas encore, mais cela ne pouvait tarder. Quant au conseiller, il se frottait les mollets et respirait a lentes et grandes gorgees. Son regard s'animait peu a peu, et il etait "decide" a soutenir quand meme, s'il en etait besoin, son feal et ami le bourgmestre. Van Tricasse s'etait leve, il avait fait quelques pas, puis il etait revenu se placer en face du docteur. "Et dans combien de mois, demanda-t-il d'un ton legerement accentue, dans combien de mois dites-vous que vos travaux seront termines? --Dans trois ou quatre mois, monsieur le bourgmestre, repondit le docteur Ox. --Trois ou quatre mois, c'est bien long! dit van Tricasse. --Beaucoup trop long! ajouta Niklausse, qui, ne pouvant plus tenir en place, s'etait leve aussi. --Il nous faut ce laps de temps pour achever notre operation, repondit le docteur. Les ouvriers, que nous avons du choisir dans la population de Quiquendone, ne sont pas tres-expeditifs. --Comment, ils ne sont pas expeditifs! s'ecria le bourgmestre, qui sembla prendre ce mot comme une offense personnelle. --Non, monsieur le bourgmestre, repondit le docteur Ox en insistant; un ouvrier francais ferait en une journee le travail de dix de vos administres; vous le savez, ce sont de purs Flamands!... --Flamands! s'ecria le conseiller Niklausse, dont les poings se crisperent. Quel sens, monsieur, entendez-vous donner a ce mot? --Mais le sens ... aimable que tout le monde lui donne, repondit en souriant le docteur. --Ah ca, monsieur! dit le bourgmestre en arpentant le cabinet d'une extremite a l'autre, je n'aime pas ces insinuations. Les ouvriers de Quiquendone valent les ouvriers de toute autre ville du monde, savez-vous, et ce n'est ni a Paris ni a Londres que nous irons chercher des modeles! Quant aux travaux qui vous concernent, je vous prierai d'en accelerer l'execution. Nos rues sont depavees pour la pose de vos tuyaux de conduite, et c'est une entrave a la circulation. Le commerce finira par se plaindre, et moi, administrateur responsable, je n'entends pas encourir des reproches trop legitimes!" Brave bourgmestre! Il avait parle de commerce, de circulation, et ces mots, auxquels il n'etait pas habitue, ne lui ecorchaient pas les levres? Mais que se passait-il donc en lui? "D'ailleurs, ajouta Niklausse, la ville ne peut etre plus longtemps privee d'eclairage. --Cependant, dit le docteur, une ville qui attend depuis huit ou neuf cents ans.... --Raison de plus, monsieur, repondit le bourgmestre en accentuant ses syllabes. Autres temps, autres moeurs! Le progres marche, et nous ne voulons pas rester en arriere! Avant un mois, nous entendons que nos rues soient eclairees, ou bien vous payerez une indemnite considerable par jour de retard! Et qu'arriverait-il si, dans les tenebres, quelque rixe se produisait? --Sans doute, s'ecria Niklausse, il ne faut qu'une etincelle pour enflammer un Flamand? Flamand, flamme! --Et a ce propos, dit le bourgmestre en coupant la parole a son ami, il nous a ete rapporte par le chef de la police municipale, le commissaire Passauf, qu'une discussion avait eu lieu hier soir, dans vos salons, monsieur le docteur. S'est-on trompe en affirmant qu'il s'agissait d'une discussion politique? --En effet, monsieur le bourgmestre, repondit le docteur Ox, qui ne reprimait pas sans peine un soupir de satisfaction. --Et une altercation n'a-t-elle pas eu lieu entre le medecin Dominique Custos et l'avocat Andre Schut? --Oui, monsieur le conseiller, mais les expressions qui ont ete echangees n'avaient rien de grave. --Rien de grave! s'ecria le bourgmestre, rien de grave, quand un homme dit a un autre qu'il ne mesure pas la portee de ses paroles! Mais de quel limon etes-vous donc petri, monsieur? Ne savez-vous pas que, dans Quiquendone, il n'en faut pas davantage pour amener des consequences extremement regrettables? Mais, monsieur, si vous ou tout autre se permettait de me parler ainsi.... --Et a moi!..." ajouta le conseiller Niklausse. En prononcant ces paroles d'un ton menacant, les deux notables, bras croises, cheveux herisses, regardaient en face le docteur Ox, prets a lui faire un mauvais parti, si un geste, moins qu'un geste, un coup d'oeil, eut pu faire supposer en lui une intention contrariante. Mais le docteur ne sourcilla pas. "En tout cas, monsieur, reprit le bourgmestre, j'entends vous rendre responsable de ce qui se passe dans votre maison. Je suis garant de la tranquillite de cette ville, et je ne veux pas qu'elle soit troublee. Les evenements qui se sont accomplis hier ne se renouvelleront pas, ou je ferai mon devoir, monsieur. Avez-vous entendu? Mais repondez donc, monsieur!" En parlant ainsi, le bourgmestre, sous l'empire d'une surexcitation extraordinaire, elevait la voix au diapason de la colere. Il etait furieux, ce digne van Tricasse, et certainement on dut l'entendre du dehors. Enfin, hors de lui, voyant que le docteur ne repondait pas a ses provocations: "Venez, Niklausse," dit-il. Et, fermant la porte avec une violence qui ebranla la maison, le bourgmestre entraina le conseiller a sa suite. Peu a peu, quand ils eurent fait une vingtaine de pas dans la campagne, les dignes notables se calmerent. Leur marche se ralentit, leur allure se modifia. L'illumination de leur face s'eteignit; de rouges, ils redevinrent roses. Et un quart d'heure apres avoir quitte l'usine, van Tricasse disait doucement au conseiller Niklausse: "Un aimable homme que ce docteur Ox! Je le verrai toujours avec le plus grand plaisir." VI Ou Frantz Niklausse et Suzel van Tricasse forment quelques projets d'avenir. Nos lecteurs savent que le bourgmestre avait une fille, Mlle Suzel. Mais, si perspicaces qu'ils soient, ils n'ont pu deviner que le conseiller Niklausse avait un fils, M. Frantz. Et, l'eussent-ils devine, rien ne pouvait leur permettre d'imaginer que Frantz fut le fiance de Suzel. Nous ajouterons que ces deux jeunes gens etaient faits l'un pour l'autre, et qu'ils s'aimaient comme on s'aime a Quiquendone. Il ne faut pas croire que les jeunes coeurs ne battaient pas dans cette cite exceptionnelle; seulement ils battaient avec une certaine lenteur. On s'y mariait comme dans toutes les autres villes du monde, mais on y mettait le temps. Les futurs, avant, de s'engager dans ces liens terribles, voulaient s'etudier, et les etudes duraient au moins dix ans, comme au college. Il etait rare qu'on fut "recu" avant ce temps. Oui, dix ans! dix ans on se faisait la cour! Est-ce trop, vraiment, quand il s'agit de se lier pour la vie? On etudie dix ans pour etre ingenieur ou medecin, avocat ou conseiller de prefecture, et l'on voudrait en moins de temps acquerir les connaissances necessaires pour faire un mari? C'est inadmissible, et, affaire de temperament ou de raison, les Quiquendoniens nous paraissent etre dans le vrai en prolongeant ainsi leurs etudes. Quand on voit, dans les autres villes, libres et ardentes, des mariages s'accomplir en quelques mois, il faut hausser les epaules et se hater d'envoyer ses garcons au college et ses filles au pensionnat de Quiquendone. On ne citait depuis un demi-siecle qu'un seul mariage qui eut ete fait en deux ans, et encore il avait failli mal tourner! Frantz Niklausse aimait donc Suzel van Tricasse, mais paisiblement, comme on aime quand on a dix ans devant soi pour acquerir l'objet aime. Toutes les semaines, une seule fois et a une heure convenue, Frantz venait chercher Suzel, et il l'emmenait sur les bords du Vaar. Il avait soin d'emporter sa ligne a pecher, et Suzel n'avait garde d'oublier son canevas a tapisserie, sur lequel ses jolis doigts mariaient les fleurs les plus invraisemblables. Il convient de dire ici que Frantz etait un jeune homme de vingt-deux ans, qu'un leger duvet de peche apparaissait sur ses joues, et enfin que sa voix venait a peine de descendre d'une octave a une autre. Quant a Suzel, elle etait blonde et rose. Elle avait dix-sept ans et ne detestait point de pecher a la ligne. Singuliere occupation que celle-la, pourtant, et qui vous oblige a lutter d'astuce avec un barbillon. Mais Frantz aimait cela. Ce passe-temps allait a son temperament. Patient autant qu'on peut l'etre, se plaisant a suivre d'un oeil un peu reveur le bouchon de liege qui tremblait au fil de l'eau, il savait attendre, et quand, apres une seance de six heures, un modeste barbillon, ayant pitie de lui, consentait enfin a se laisser prendre, il etait heureux, mais il savait contenir son emotion. Ce jour-la, les deux futurs, on pourrait dire les deux fiances, etaient assis sur la berge verdoyante. Le limpide Vaar murmurait a quelques pieds au-dessous d'eux. Suzel poussait nonchalamment son aiguille a travers le canevas. Frantz ramenait automatiquement sa ligne de gauche a droite, puis il la laissait redescendre le courant de droite a gauche. Les barbillons faisaient dans l'eau des ronds capricieux qui s'entre-croisaient autour du bouchon, tandis que l'hamecon se promenait a vide dans les couches plus basses. De temps a autre: "Je crois que ca mord, Suzel, disait Frantz, sans aucunement lever les yeux sur la jeune fille. --Le croyez-vous, Frantz? repondait Suzel, qui, abandonnant un instant son ouvrage, suivait d'un oeil emu la ligne de son fiance. --Mais non, reprenait Frantz. J'avais cru sentir un petit mouvement. Je me suis trompe. --Ca mordra, Frantz, repondait Suzel de sa voix pure et douce. Mais n'oubliez pas de "ferrer" a temps. Vous etes toujours en retard de quelques secondes, et le barbillon en profite pour s'echapper. --Voulez-vous prendre ma ligne, Suzel? --Volontiers, Frantz. --Alors donnez-moi votre canevas, nous verrons si je serai plus adroit a l'aiguille qu'a l'hamecon." Et la jeune fille prenait la ligne d'une main tremblante, et le jeune homme faisait courir l'aiguille a travers les mailles de la tapisserie. Et pendant des heures ils echangeaient ainsi de douces paroles, et leurs coeurs palpitaient lorsque le liege fremissait sur l'eau. Ah! puissent-ils ne jamais oublier ces heures charmantes, pendant lesquelles, assis l'un pres de l'autre, ils ecoutaient le murmure de la riviere. Ce jour-la, le soleil etait deja tres-abaisse sur l'horizon, et, malgre les talents combines de Suzel et de Frantz, "ca n'avait pas mordu". Les barbillons ne s'etaient point montres compatissants, et ils riaient des jeunes gens qui etaient trop justes pour leur en vouloir. "Nous serons plus heureux une autre fois, Frantz, dit Suzel, quand le jeune pecheur repiqua son hamecon toujours vierge sur sa planchette de sapin. --Il faut l'esperer, Suzel," repondit Frantz. Puis, tous deux, marchant l'un pres de l'autre reprirent le chemin de la maison, sans echanger une parole, aussi muets que leurs ombres, qui s'allongeaient devant eux. Suzel se voyait grande, grande, sous les rayons obliques du soleil couchant. Frantz paraissait maigre, maigre, comme la longue ligne qu'il tenait a la main. On arriva a la maison du bourgmestre. De vertes touffes d'herbe encadraient les paves luisants, et on se fut bien garde de les arracher, car elles capitonnaient la rue et assourdissaient le bruit des pas. Au moment ou la porte allait s'ouvrir, Frantz crut devoir dire a sa fiancee: "Vous savez, Suzel, le grand jour approche. --Il approche, en effet, Frantz! repondit la jeune fille en abaissant ses longues paupieres. --Oui, dit Frantz, dans cinq ou six ans.... --Au revoir, Frantz, dit Suzel. --Au revoir, Suzel," repondit Frantz. Et, apres que la porte se fut refermee, le jeune homme reprit d'un pas egal et tranquille le chemin de la maison du conseiller Niklausse. VII Ou les _andante_ deviennent des _allegro_ et les _allegro_ des _vivace_. L'emotion causee par l'incident de l'avocat Schut et du medecin Custos s'etait apaisee. L'affaire n'avait pas eu de suite. On pouvait donc esperer que Quiquendone rentrerait dans son apathie habituelle, qu'un evenement inexplicable avait momentanement troublee. Cependant, le tuyautage destine a conduire le gaz oxy-hydrique dans les principaux edifices de la ville s'operait rapidement. Les conduites et les branchements se glissaient peu a peu sous le pave de Quiquendone. Mais les becs manquaient encore, car leur execution etant tres-delicate, il avait fallu les faire fabriquer a l'etranger. Le docteur Ox se multipliait; son preparateur Ygene et lui ne perdaient pas un instant, pressant les ouvriers, parachevant les delicats organes du gazometre, alimentant jour et nuit les gigantesques piles qui decomposaient l'eau sous l'influence d'un puissant courant electrique. Oui! le docteur fabriquait deja son gaz, bien que la canalisation ne fut pas encore terminee; ce qui, entre nous, aurait du paraitre assez singulier. Mais avant peu,--du moins on etait fonde a l'esperer,--avant peu, au theatre de la ville, le docteur Ox inaugurerait les splendeurs de son nouvel eclairage. Car Quiquendone possedait un theatre, bel edifice, ma foi, dont la disposition interieure et exterieure rappelait tous les styles. Il etait a la fois byzantin, roman, gothique, Renaissance, avec des portes en plein cintre, des fenetres ogivales, des rosaces flamboyantes, des clochetons fantaisistes, en un mot, un specimen de tous les genres, moitie Parthenon, moitie Grand Cafe parisien, ce qui ne saurait etonner, puisque, commence sous le bourgmestre Ludwig van Tricasse, en 1175, il ne fut acheve qu'en 1837, sous le bourgmestre Natalis van Tricasse. On avait mis sept cents ans a le construire, et il s'etait successivement conforme a la mode architecturale de toutes les epoques. N'importe! c'etait un bel edifice, dont les piliers romans et les voutes byzantines ne jureraient pas trop avec l'eclairage au gaz oxy-hydrique. On jouait un peu de tout au theatre de Quiquendone, et surtout l'opera et l'opera-comique. Mais il faut dire que les compositeurs n'eussent jamais pu reconnaitre leurs oeuvres, tant les _mouvements_ en etaient changes. En effet, comme rien ne se faisait vite a Quiquendone, les oeuvres dramatiques avaient du s'approprier au temperament des Quiquendoniens. Bien que les portes du theatre s'ouvrissent habituellement a quatre heures et se fermassent a dix, il etait sans exemple que, pendant ces six heures, on eut joue plus de deux actes. _Robert le Diable, les Huguenots_, ou _Guillaume Tell_, occupaient ordinairement trois soirees, tant l'execution de ces chefs-d'oeuvre etait lente. Les _vivace_, au theatre de Quiquendone, flanaient comme de veritables _adagio_. Les _allegro_ se trainaient longuement, longuement. Les quadruples croches ne valaient pas des rondes ordinaires en tout autre pays. Les roulades les plus rapides, executees au gout des Quiquendoniens, avaient les allures d'un hymne de plain-chant. Les trilles nonchalants s'alanguissaient, se compassaient, afin de ne pas blesser les oreilles des dilettanti. Pour tout dire par un exemple, l'air rapide de Figaro, a son entree au premier acte du _Barbier de Seville_, se battait au numero 33 du metronome et durait cinquante-huit minutes,--quand l'acteur etait un bruleur de planches. On le pense bien, les artistes venus du dehors avaient du se conformer a cette mode; mais, comme on les payait bien, ils ne se plaignaient pas, et ils obeissaient fidelement a l'archet du chef d'orchestre, qui, dans les _allegro_, ne battait jamais plus de huit mesures a la minute. Mais aussi quels applaudissements accueillaient ces artistes, qui enchantaient, sans jamais les fatiguer, les spectateurs de Quiquendone! Toutes les mains frappaient l'une dans l'autre a des intervalles assez eloignes, ce que les comptes rendus des journaux traduisaient par _applaudissements frenetiques_; et une ou deux fois meme, si la salle etonnee ne croula pas sous les bravos, c'est que, au douzieme siecle, on n'epargnait dans les fondations ni le ciment ni la pierre. D'ailleurs, pour ne point exalter ces enthousiastes natures de Flamands, le theatre ne jouait qu'une fois par semaine, ce qui permettait aux acteurs de creuser plus profondement leurs roles et aux spectateurs de digerer plus longuement les beautes des chefs-d'oeuvre de l'art dramatique. Or, depuis longtemps les choses marchaient ainsi. Les artistes etrangers avaient l'habitude de contracter un engagement avec le directeur de Quiquendone, lorsqu'ils voulaient se reposer de leurs fatigues sur d'autres scenes, et il ne semblait pas que rien dut modifier ces coutumes inveterees, quand, quinze jours apres l'affaire Schut-Custos, un incident inattendu vint jeter a nouveau le trouble dans les populations. C'etait un samedi, jour d'opera. Il ne s'agissait pas encore, comme on pourrait le croire, d'inaugurer le nouvel eclairage. Non; les tuyaux aboutissaient bien dans la salle, mais, pour le motif indique plus haut, les becs n'avaient pas encore ete poses, et les bougies du lustre projetaient toujours leur douce clarte sur les nombreux spectateurs qui encombraient le theatre. On avait ouvert les portes au public a une heure apres midi, et a trois heures la salle etait a moitie pleine. Il y avait eu un moment une queue qui se developpait jusqu'a l'extremite de la place Saint-Ernuph, devant la boutique du pharmacien Josse Liefrinck. Cet empressement faisait pressentir une belle representation. "Vous irez ce soir au theatre? avait dit le matin meme le conseiller au bourgmestre. --Je n'y manquerai pas, avait repondu van Tricasse, et j'y conduirai Mme Van Tricasse, ainsi que notre fille Suzel et notre chere Tatanemance, qui raffolent de la belle musique. --Mlle Suzel viendra? demanda le conseiller. --Sans doute, Niklausse. --Alors mon fils Frantz sera un des premiers a faire queue, repondit Niklausse. --Un garcon ardent, Niklausse, repondit doctoralement le bourgmestre, une tete chaude! Il faut surveiller ce jeune homme. --Il aime, van Tricasse, il aime votre charmante Suzel. --Eh bien! Niklausse, il l'epousera. Du moment que nous sommes convenus de faire ce mariage, que peut-il demander de plus? --Il ne demande rien, van Tricasse, il ne demande rien, ce cher enfant! Mais enfin--et je ne veux pas en dire davantage--il ne sera pas le dernier a prendre son billet au bureau! --Ah! vive et ardente jeunesse! repliqua le bourgmestre, souriant a son passe. Nous avons ete ainsi, mon digne conseiller! Nous avons aime, nous aussi! Nous avons fait queue en notre temps! A ce soir donc, a ce soir! A propos, savez-vous que c'est un grand artiste, ce Fioravanti! Aussi, quel accueil on lui a fait dans nos murs! Il n'oubliera pas de longtemps les applaudissements de Quiquendone." Il s'agissait, en effet, du celebre tenor Fioravanti, qui, par son talent de virtuose, sa methode parfaite, sa voix sympathique, provoquait chez les amateurs de la ville un veritable enthousiasme. Depuis trois semaines, Fioravanti avait obtenu des succes immenses dans _les Huguenots_. Le premier acte, interprete au gout des Quiquendoniens, avait rempli une soiree tout entiere de la premiere semaine du mois. Une autre soiree de la seconde semaine, allongee par des _andante_ infinis, avait valu au celebre chanteur une veritable ovation. Le succes s'etait encore accru avec le troisieme acte du chef-d'oeuvre de Meyerbeer. Mais c'est au quatrieme acte qu'on attendait Fioravanti, et ce quatrieme acte, c'est ce soir-la meme qu'il allait etre joue devant un public impatient. Ah! ce duo de Raoul et de Valentine, cet hymne d'amour a deux voix, largement soupire, cette strette ou se multiplient les _crescendo_, les _stringendo_, les _pressez un peu_, les _piu crescendo_, tout cela chante lentement, compendieusement, interminablement! Ah! quel charme! Aussi, a quatre heures, la salle etait pleine. Les loges, l'orchestre, le parterre regorgeaient. Aux avant-scenes s'etalaient le bourgmestre van Tricasse, Mlle van Tricasse, Mme van Tricasse et l'aimable Tatanemance en bonnet vert-pomme; puis, non loin, le conseiller Niklausse et sa famille, sans oublier l'amoureux Frantz. On voyait aussi les familles du medecin Custos, de l'avocat Schut, d'Honore Syntax, le grand juge, et Soutman (Norbert), le directeur de la compagnie d'assurances, et le gros banquier Collaert, fou de musique allemande, un peu virtuose lui-meme, et le percepteur Rupp, et le directeur de l'Academie, Jerome Resh, et le commissaire civil, et tant d'autres notabilites de la ville qu'on ne saurait les enumerer ici sans abuser de la patience du lecteur. Ordinairement, en attendant le lever du rideau, les Quiquendoniens avaient l'habitude de se tenir silencieux, les uns lisant leur journal, les autres echangeant quelques mots a voix basse, ceux-ci gagnant leur place sans bruit et sans hate, ceux-la jetant un regard a demi eteint vers les beautes aimables qui garnissaient les galeries. Mais, ce soir-la, un observateur eut constate que, meme avant le lever du rideau, une animation inaccoutumee regnait dans la salle. On voyait remuer des gens qui ne remuaient jamais. Les eventails des dames s'agitaient avec une rapidite anormale. Un air plus vivace semblait avoir envahi toutes ces poitrines. On respirait plus largement. Quelques regards brillaient, et, s'il faut le dire, presque a l'egal des flammes du lustre, qui semblaient jeter sur la salle un eclat inaccoutume. Vraiment, on y voyait plus clair que d'habitude, bien que l'eclairage n'eut point ete augmente. Ah! si les appareils nouveaux du docteur Ox eussent fonctionne! mais ils ne fonctionnaient pas encore. Enfin, l'orchestre est a son poste, au grand complet. Le premier violon a passe entre les pupitres pour donner un _la_ modeste a ses collegues. Les instruments a corde, les instruments a vent, les instruments a percussion sont d'accord. Le chef d'orchestre n'attend plus que le coup de sonnette pour battre la premiere mesure. La sonnette retentit. Le quatrieme acte commence. L'_allegro appassionato_ de l'entracte est joue suivant l'habitude, avec une lenteur majestueuse, qui eut fait bondir l'illustre Meyerbeer, et dont les dilettanti Quiquendoniens apprecient toute la majeste. Mais bientot le chef d'orchestre ne se sent plus maitre de ses executants. Il a quelque peine a les retenir, eux si obeissants, si calmes d'ordinaire. Les instruments a vent ont une tendance a presser les mouvements, et il faut les refrener d'une main ferme, car ils prendraient l'avance sur les instruments a cordes, ce qui, au point de vue harmonique, produirait un effet regrettable. Le basson lui-meme, le fils du pharmacien Josse Liefrinck, un jeune homme si bien eleve, tend a s'emporter. Cependant Valentine a commence son recitatif: Je suis seule chez moi.... mais elle presse. Le chef d'orchestre et tous ses musiciens la suivent--peut-etre a leur insu--dans son _cantabile_, qui devrait etre battu largement, comme un _douze-huit_ qu'il est. Lorsque Raoul parait a la porte du fond, entre le moment ou Valentine va a lui et le moment ou elle le cache dans la chambre _a cote_, il ne se passe pas un quart d'heure, tandis qu'autrefois, selon la tradition du theatre de Quiquendone, ce recitatif de trente-sept mesures durait juste trente-sept minutes. Saint-Bris, Nevers, Cavannes et les seigneurs catholiques sont entres en scene, un peu precipitamment peut etre. _Allegro pomposo_ a marque le compositeur sur la partition. L'orchestre et les seigneurs vont bien _allegro_, mais pas _pomposo_ du tout, et au morceau d'ensemble, dans cette page magistrale de la conjuration et de la benediction des poignards, on ne modere plus l'_allegro_ reglementaire. Chanteurs et musiciens s'echappent fougueusement. Le chef d'orchestre ne songe plus a les retenir. D'ailleurs le public ne reclame pas, au contraire; on sent qu'il est entraine lui-meme, qu'il est dans le mouvement, et que ce mouvement repond aux aspirations de son ame: Des troubles renaissants et d'une guerre impie, Voulez-vous, comme moi, delivrer le pays? On promet, on jure. C'est a peine si Nevers a le temps de protester et de chanter que, "parmi ses aieux, il compte des soldats et pas un assassin." On l'arrete. Les quarteniers et les echevins accourent et jurent rapidement "de frapper tous a la fois". Saint-Bris enleve comme un veritable _deux-quatre_ de barriere le recitatif qui appelle les catholiques a la vengeance. Les trois moines, portant des corbeilles avec des echarpes blanches, se precipitent par la porte du fond de l'appartement de Nevers, sans tenir compte de la mise en scene, qui leur recommande de s'avancer lentement. Deja tous les assistants ont tire leur epee et leur poignard, que les trois moines benissent en un tour de main. Les soprani, les tenors, les basses, attaquent avec des cris de rage l'_allegro furioso_, et, d'un _six-huit_ dramatique, ils font un _six-huit_ de quadrille. Puis, ils sortent en hurlant: A minuit, Point de bruit! Dieu le veut! Oui, A minuit. En ce moment, le public est debout. On s'agite dans les loges, au parterre, aux galeries. Il semble que tous les spectateurs vont s'elancer sur la scene, le bourgmestre van Tricasse en tete, afin de s'unir aux conjures et d'aneantir les huguenots, dont, d'ailleurs, ils partagent les opinions religieuses. On applaudit, on rappelle, on acclame! Tatanemance agite d'une main febrile son bonnet vert-pomme. Les lampes de la salle jettent un eclat ardent. Raoul, au lieu de soulever lentement la draperie, la dechire par un geste superbe et se trouve face a face avec Valentine. Enfin! c'est le grand duo, et il est mene _allegro vivace_. Raoul n'attend pas les demandes de Valentine et Valentine n'attend pas les reponses de Raoul. Le passage adorable: Le danger presse Et le temps vole.... devient un de ces rapides _deux-quatre_ qui ont fait la renommee d'Offenbach, lorsqu'il fait danser des conjures quelconques. L'_andante amoroso_: Tu l'as dit! Oui, tu m'aimes! n'est plus qu'un _vivace furioso_, et le violoncelle de l'orchestre ne se preoccupe plus d'imiter les inflexions de la voix du chanteur, comme il est indique dans la partition du maitre. En vain Raoul s'ecrie: Parle encore et prolonge De mon coeur l'ineffable sommeil! Valentine ne peut pas prolonger! On sent qu'un feu inaccoutume le devore. Ses _si_ et ses _ut_, au-dessus de la portee, ont un eclat effrayant. Il se demene, il gesticule, il est embrase. On entend le beffroi; la cloche resonne; mais quelle cloche haletante! Le sonneur qui la sonne ne se possede evidemment plus. C'est un tocsin epouvantable, qui lutte de violence avec les fureurs de l'orchestre. Enfin la strette qui va terminer cet acte magnifique: Plus d'amour, plus d'ivresse, O remords qui m'oppresse! que le compositeur indique _allegro con moto_, s'emporte dans un _prestissimo_ dechaine. On dirait un train express qui passe. Le beffroi reprend. Valentine tombe evanouie. Raoul se precipite par la fenetre! Il etait temps. L'orchestre, veritablement ivre, n'aurait pu continuer. Le baton du chef n'est plus qu'un morceau brise sur le pupitre du souffleur! Les cordes des violons sont rompues et les manches tordus! Dans sa fureur, le timbalier a creve ses timbales! le contrebassiste est juche sur le haut de son edifice sonore! La premiere clarinette a avale l'anche de son instrument, et le second hautbois mache entre ses dents ses languettes de roseau! La coulisse du trombone est faussee, et enfin le malheureux corniste ne peut plus retirer sa main, qu'il a trop profondement enfoncee dans le pavillon de son cor! Et le public! le public, haletant, enflamme, gesticule, hurle! Toutes les figures sont rouges comme si un incendie eut embrase ces corps a l'interieur! On se bourre, on se presse pour sortir, les hommes sans chapeau, les femmes sans manteau! On se bouscule dans les couloirs, on s'ecrase aux portes, on se dispute, on se bat! Plus d'autorites! plus de bourgmestre! Tous egaux devant une surexcitation infernale ... Et, quelques instants apres, lorsque chacun est dans la rue, chacun reprend son calme habituel et rentre paisiblement dans sa maison, avec le souvenir confus de ce qu'il a ressenti. Le quatrieme acte des _Huguenots_, qui durait autrefois six heures d'horloge, commence, ce soir-la, a quatre heures et demie, etait termine a cinq heures moins douze. Il avait dure dix-huit minutes! VIII Ou l'antique et solennelle valse allemande se change en tourbillon. Mais si les spectateurs, apres avoir quitte le theatre, reprirent leur calme habituel, s'ils regagnerent paisiblement leur logis en ne conservant qu'une sorte d'hebetement passager, ils n'en avaient pas moins subi une extraordinaire exaltation, et, aneantis, brises, comme s'ils eussent commis quelque exces de table, ils tomberent lourdement dans leurs lits. Or, le lendemain, chacun eut comme un ressouvenir de ce qui s'etait passe la veille. En effet, a l'un manquait son chapeau, perdu dans la bagarre, a l'autre un pan de son habit, dechire dans la melee; a celle-ci, son fin soulier de prunelle, a celle-la sa mante des grands jours. La memoire revint a ces honnetes bourgeois, et, avec la memoire, une certaine honte de leur inqualifiable effervescence. Cela leur apparaissait comme une orgie dont ils auraient ete les heros inconscients! Ils n'en parlaient pas; ils ne voulaient plus y penser. Mais le personnage le plus abasourdi de la ville, ce fut encore le bourgmestre van Tricasse. Le lendemain matin, en se reveillant, il ne put retrouver sa perruque. Lotche avait cherche partout. Rien. La perruque etait restee sur le champ de bataille. Quant a la faire reclamer par Jean Mistrol, le trompette assermente de la ville, non. Mieux valait faire le sacrifice de ce postiche que de s'afficher ainsi, quand on avait l'honneur d'etre le premier magistrat de la cite. Le digne van Tricasse songeait ainsi, etendu sous ses couvertures, le corps brise, la tete lourde, la langue epaisse, la poitrine brulante. Il n'eprouvait aucune envie de se lever, au contraire, et son cerveau travailla plus dans cette matinee qu'il n'avait travaille depuis quarante ans peut-etre. L'honorable magistrat refaisait dans son esprit tous les incidents de cette inexplicable representation. Il les rapprochait des faits qui s'etaient dernierement accomplis a la soiree du docteur Ox. Il cherchait les raisons de cette singuliere excitabilite qui, a deux reprises, venait de se declarer chez ses administres les plus recommandables. "Mais que se passe-t-il donc? se demandait-il. Quel esprit de vertige s'est empare de ma paisible ville de Quiquendone? Est-ce que nous allons devenir fous et faudra-t-il faire de la cite un vaste hopital? Car enfin, hier, nous etions tous la, notables, conseillers, juges, avocats, medecins, academiciens, et tous, si mes souvenirs sont fideles, tous nous avons subi cet acces de folie furieuse! Mais qu'y avait-il donc dans cette musique infernale? C'est inexplicable! Cependant, je n'avais rien mange, rien bu qui put produire en moi une telle exaltation! Non! hier, a diner, une tranche de veau trop cuit, quelques cuillerees d'epinards au sucre, des oeufs a la neige et deux verres de petite biere coupee d'eau pure, cela ne peut pas monter a la tete! Non. Il y a quelque chose que je ne puis expliquer, et comme, apres tout, je suis responsable des actes de mes administres, je ferai faire une enquete." Mais l'enquete, qui fut decidee par le conseil municipal, ne produisit aucun resultat. Si les faits etaient patents, les causes echapperent a la sagacite des magistrats. D'ailleurs, le calme s'etait refait dans les esprits, et, avec le calme, l'oubli des exces. Les journaux de la localite eviterent meme d'en parler, et le compte rendu de la representation, qui parut dans le _Memorial de Quiquendone_, ne fit aucune allusion a cet enfievrement d'une salle tout entiere. Et cependant, si la ville reprit son flegme habituel, si elle redevint, en apparence, flamande comme devant, au fond, on sentait que le caractere et le temperament de ses habitants se modifiaient peu a peu. On eut vraiment dit, avec le medecin Dominique Custos, "qu'il leur poussait des nerfs." Expliquons-nous cependant. Ce changement incontestable et inconteste ne se produisait que dans certaines conditions. Lorsque les Quiquendoniens allaient par les rues de la ville, au grand air, sur les places, le long du Vaar, ils etaient toujours ces bonnes gens froids et methodiques que l'on connaissait autrefois. De meme, quand ils se confinaient dans leurs logis, les uns travaillant de la main, les autres travaillant de la tete, ceux-ci ne faisant rien, ceux-la ne pensant pas davantage. Leur vie privee etait silencieuse, inerte, vegetative comme jadis. Nulle querelle, nul reproche dans les menages, nulle acceleration des mouvements du coeur, nulle surexcitation de la moelle encephalique. La moyenne des pulsations restait ce qu'elle etait au bon temps, de cinquante a cinquante-deux par minute. Mais, phenomene absolument inexplicable, qui eut mis en defaut la sagacite des plus ingenieux physiologistes de l'epoque, si les habitants de Quiquendone ne se modifiaient point dans la vie privee, ils se metamorphosaient visiblement, au contraire, dans la vie commune, a propos de ces relations d'individu a individu qu'elle provoque. Ainsi, se reunissaient-ils dans un edifice public? Cela "n'allait plus", pour employer l'expression du commissaire Passauf. A la bourse, a l'hotel de ville, a l'amphitheatre de l'Academie, aux seances du conseil comme aux reunions des savants, une sorte de revivification se produisait, une surexcitation singuliere s'emparait bientot des assistants. Au bout d'une heure, les rapports etaient deja aigres. Apres deux heures, la discussion degenerait en dispute. Les tetes s'echauffaient, et l'on en venait aux personnalites. Au temple meme, pendant le preche, les fideles ne pouvaient entendre de sang-froid le ministre van Stabel, qui, d'ailleurs, se demenait dans sa chaire et les admonestait plus severement que d'habitude. Enfin cet etat de choses amena de nouvelles altercations plus graves, helas! que celle du medecin Custos et de l'avocat Schut, et si elles ne necessiterent jamais l'intervention de l'autorite, c'est que les querelleurs, rentres chez eux, y retrouvaient, avec le calme, l'oubli des offenses faites et recues. Toutefois, cette particularite n'avait pu frapper des esprits absolument inhabiles a reconnaitre ce qui se passait en eux. Un seul personnage de la ville, celui-la meme dont le conseil songeait depuis trente ans a supprimer la charge, le commissaire civil, Michel Passauf, avait fait cette remarque, que la surexcitation, nulle dans les maisons particulieres, se revelait promptement dans les edifices publics, et il se demandait, non sans une certaine anxiete, ce qu'il adviendrait si jamais cet erethisme venait a se propager jusque dans les maisons bourgeoises, et si l'epidemie--c'etait le mot qu'il employait--se repandait dans les rues de la ville. Alors, plus d'oubli des injures, plus de calme, plus d'intermittence dans le delire, mais une inflammation permanente qui precipiterait inevitablement les Quiquendoniens les uns contre les autres. "Alors qu'arriverait-il? se demandait avec effroi le commissaire Passauf. Comment arreter ces sauvages fureurs? Comment enrayer ces temperaments aiguillonnes? C'est alors que ma charge ne sera plus une sinecure, et qu'il faudra bien que le conseil en arrive a doubler mes appointements ... a moins qu'il ne faille m'arreter moi-meme ... pour infraction et manquement a l'ordre public!" Or, ces tres-justes craintes commencerent a se realiser. De la bourse, du temple, du theatre, de la maison commune, de l'Academie, de la halle, le mal fit invasion dans la maison des particuliers, et cela moins de quinze jours apres cette terrible representation des _Huguenots_. Ce fut dans la maison du banquier Collaert que se declarerent les premiers symptomes de l'epidemie. Ce riche personnage donnait un bal, ou tout au moins une soiree dansante, aux notabilites de la ville. Il avait emis, quelques mois auparavant, un emprunt de trente mille francs qui avait ete aux trois quarts souscrit, et, pour reconnaitre ce succes financier, il avait ouvert ses salons et donne une fete a ses compatriotes. On sait ce que sont ces receptions flamandes, pures et tranquilles, dont la biere et les sirops font, en general, tous les frais. Quelques conversations sur le temps qu'il fait, l'apparence des recoltes, le bon etat des jardins, l'entretien des fleurs et plus particulierement des tulipes; de temps en temps, une danse lente et compassee, comme un menuet; parfois une valse, mais une de ces valses allemandes qui ne donnent pas plus d'un tour et demi a la minute, et pendant lesquelles les valseurs se tiennent embrasses aussi loin l'un de l'autre que leurs bras le peuvent permettre, tel est l'ordinaire de ces bals que frequentait la haute societe de Quiquendone. La polka, apres avoir ete mise a quatre temps, avait bien essaye de s'y acclimater; mais les danseurs restaient toujours en arriere de l'orchestre, si lentement que fut battue la mesure, et l'on avait du y renoncer. Ces reunions paisibles, dans lesquelles les jeunes gens et les jeunes filles trouvaient un plaisir honnete et modere, n'avaient jamais amene d'eclat facheux. Pourquoi donc, ce soir-la, chez le banquier Collaert, les sirops semblerent-ils se transformer en vins capiteux, en Champagne petillant, en punchs incendiaires? Pourquoi, vers le milieu de la fete, une sorte d'ivresse inexplicable gagna-t-elle tous les invites? Pourquoi le menuet deriva-t-il en saltarelle? Pourquoi les musiciens de l'orchestre presserent-ils la mesure? Pourquoi, ainsi qu'au theatre, les bougies brillerent-elles d'un eclat inaccoutume? Quel courant electrique envahit les salons du banquier? D'ou vint que les couples se rapprocherent, que les mains se presserent dans une etreinte plus convulsive, que des "cavaliers seuls" se signalerent par quelques pas hasardes, pendant cette pastourelle autrefois si grave, si solennelle, si majestueuse, si comme il faut! Helas! quel Oedipe aurait pu repondre a toutes ces insolubles questions? Le commissaire Passauf, present a la soiree, voyait bien l'orage venir, mais il ne pouvait le dominer, il ne pouvait le fuir, et il sentait comme une ivresse lui monter au cerveau. Toutes ses facultes physiologiques et passionnelles s'accroissaient. On le vit, a plusieurs reprises, se jeter sur les sucreries et devaliser les plateaux, comme s'il fut sorti d'une longue diete. Pendant ce temps, l'animation du bal s'augmentait. Un long murmure, comme un bourdonnement sourd, s'echappait de toutes les poitrines. On dansait, on dansait veritablement. Les pieds s'agitaient avec une frenesie croissante. Les figures s'empourpraient comme des faces de Silene. Les yeux brillaient comme des escarboucles. La fermentation generale etait portee au plus haut degre. Et quand l'orchestre entonna la valse du _Freyschuetz_, lorsque cette valse, si allemande et d'un mouvement si lent, fut attaquee a bras dechaines par les gagistes, ah! ce ne fut plus une valse, ce fut un tourbillon insense, une rotation vertigineuse, une giration digne d'etre conduite par quelque Mephistopheles, battant la mesure avec un tison ardent! Puis un galop, un galop infernal, pendant une heure, sans qu'on put le detourner, sans qu'on put le suspendre, entraina dans ses replis a travers les salles, les salons, les antichambres, par les escaliers, de la cave au grenier de l'opulente demeure, les jeunes gens, les jeunes filles, les peres, les meres, les individus de tout age, de tout poids, de tout sexe, et le gros banquier Collaert, et Mme Collaert, et les conseillers, et les magistrats, et le grand juge, et Niklausse, et Mme van Tricasse, et le bourgmestre van Tricasse, et le commissaire Passauf lui-meme, qui ne put jamais se rappeler celle qui fut sa valseuse pendant cette nuit-la. Mais "elle" ne l'oublia plus. Et depuis ce jour, "elle" revit dans ses reves le brulant commissaire, l'enlacant dans une etreinte passionnee! Et "elle", c'etait l'aimable Tatanemance! IX Ou le docteur Ox et son preparateur Ygene ne se disent que quelques mots. "Eh bien, Ygene? --Eh bien, maitre, tout est pret! La pose des tuyaux est achevee. --Enfin! Nous allons maintenant operer en grand, et sur les masses!" X Dans lequel on verra que l'epidemie envahit la ville entiere et quel effet elle produisit. Pendant les mois qui suivirent, le mal, au lieu de se dissiper, ne fit que s'etendre. Des maisons particulieres l'epidemie se repandit dans les rues. La ville de Quiquendone n'etait plus reconnaissable. Phenomene plus extraordinaire encore que ceux qui avaient ete remarques jusqu'alors, non-seulement le regne animal, mais le regne vegetal lui-meme n'echappait point a cette influence. Suivant le cours ordinaire des choses, les epidemies sont speciales. Celles qui frappent l'homme epargnent les animaux, celles qui frappent les animaux epargnent les vegetaux. On n'a jamais vu un cheval attaque de la variole ni un homme de la peste bovine, et les moutons n'attrapent pas la maladie des pommes de terre. Mais ici, toutes les lois de la nature semblaient bouleversees. Non-seulement le caractere, le temperament, les idees des habitants et habitantes de Quiquendone s'etaient modifies, mais les animaux domestiques, chiens ou chats, boeufs ou chevaux, anes ou chevres, subissaient cette influence epidemique, comme si leur milieu habituel eut ete change. Les plantes elles-memes "s'emancipaient", si l'on veut bien nous pardonner cette expression. En effet, dans les jardins, dans les potagers, dans les vergers, se manifestaient des symptomes extremement curieux. Les plantes grimpantes grimpaient avec plus d'audace. Les plantes touffantes "touffaient" avec plus de vigueur. Les arbustes devenaient des arbres. Les graines, a peine semees, montraient leur petite tete verte, et, dans le meme laps de temps, elles gagnaient en pouces ce que jadis, et dans les circonstances les plus favorables, elles gagnaient en lignes. Les asperges atteignaient deux pieds de hauteur; les artichauts devenaient gros comme des melons, les melons gros comme des citrouilles, les citrouilles grosses comme des potirons, les potirons gros comme la cloche du beffroi, qui mesurait, ma foi, neuf pieds de diametre. Les choux etaient des buissons et les champignons des parapluies. Les fruits ne tarderent pas a suivre l'exemple des legumes. Il fallut se mettre a deux pour manger une fraise et a quatre pour manger une poire. Les grappes de raisin egalaient cette grappe phenomenale, si admirablement peinte par le Poussin dans son _Retour des envoyes a la Terre promise_! De meme pour les fleurs: les larges violettes repandaient dans l'air des parfums plus penetrants; les roses exagerees resplendissaient de couleurs plus vives; les lilas formaient en quelques jours d'impenetrables taillis; geraniums, marguerites, dahlias, camelias, rhododendrons, envahissant les allees, s'etouffaient les uns les autres! La serpe n'y pouvait suffire. Et les tulipes, ces cheres liliacees qui font la joie des Flamands, quelles emotions elles causerent aux amateurs! Le digne van Bistrom faillit un jour tomber a la renverse en voyant dans son jardin une simple _Tulipa gesneriana_ enorme, monstrueuse, geante, dont le calice servait de nid a toute une famille de rouges-gorges! La ville entiere accourut pour voir cette fleur phenomenale et lui decerna le nom de _Tulipa quiquendonia_. Mais, helas! si ces plantes, si ces fruits, si ces fleurs poussaient a vue d'oeil, si tous les vegetaux affectaient de prendre des proportions colossales, si la vivacite de leurs couleurs et de leur parfum enivrait l'odorat et le regard, en revanche, ils se fletrissaient vite. Cet air qu'ils absorbaient les brulait rapidement, et ils mouraient bientot, epuises, fletris, devores. Tel fut le sort de la fameuse tulipe, qui s'etiola apres quelques jours de splendeur! Il en fut bientot de meme des animaux domestiques, depuis le chien de la maison jusqu'au porc de l'etable, depuis le serin de la cage jusqu'au dindon de la basse-cour. Il convient de dire que ces animaux, en temps ordinaire, etaient non moins flegmatiques que leurs maitres. Chiens ou chats vegetaient plutot qu'ils ne vivaient. Jamais un fremissement de plaisir, jamais un mouvement de colere. Les queues ne remuaient pas plus que si elles eussent ete de bronze. On ne citait, depuis un temps immemorial, ni un coup de dent ni un coup de griffe. Quant aux chiens enrages, on les regardait comme des betes imaginaires, a ranger avec les griffons et autres dans la menagerie de l'Apocalypse. Mais, pendant ces quelques mois, dont nous cherchons a reproduire les moindres accidents, quel changement! Chiens et chats commencerent a montrer les dents et les griffes. Il y eut quelques executions a la suite d'attaques reiterees. On vit pour la premiere fois un cheval prendre le mors aux dents et s'emporter dans les rues de Quiquendone, un boeuf se precipiter, cornes baissees, sur un de ses congeneres, un ane se renverser, les jambes en l'air, sur la place Saint-Ernuph, et pousser des braiments qui n'avaient plus rien "d'animal", un mouton, un mouton lui-meme, defendre vaillamment contre le couteau du boucher les cotelettes qu'il portait en lui! Le bourgmestre van Tricasse fut contraint de rendre des arretes de police concernant les animaux domestiques qui, pris de folie, rendaient peu sures les rues de Quiquendone. Mais, helas! si les animaux etaient fous, les hommes n'etaient plus sages. Aucun age ne fut epargne par le fleau. Les bebes devinrent tres-promptement insupportables, eux jusque la si faciles a elever, et, pour la premiere fois, le grand-juge Honore Syntax dut appliquer le fouet a sa jeune progeniture. Au college, il y eut comme une emeute, et les dictionnaires tracerent de deplorables trajectoires dans les classes. On ne pouvait plus tenir les eleves renfermes, et, d'ailleurs, la surexcitation gagnait jusqu'aux professeurs eux-memes, qui les accablaient de pensums extravagants. Autre phenomene! Tous ces Quiquendoniens, si sobres jusqu'alors, et qui faisaient des cremes fouettees leur alimentation principale, commettaient de veritables exces de nourriture et de boisson. Leur regime ordinaire ne suffisait plus. Chaque estomac se transformait en gouffre, et ce gouffre, il fallait bien le combler par les moyens les plus energiques. La consommation de la ville fut triplee. Au lieu de deux repas, on en faisait six. On signala de nombreuses indigestions. Le conseiller Niklausse ne pouvait assouvir sa faim. Le bourgmestre van Tricasse ne pouvait combler sa soif, et il ne sortait plus d'une sorte de demi-ebriete rageuse. Enfin les symptomes les plus alarmants se manifesterent et se multiplierent de jour en jour. On rencontra des gens ivres, et, parmi ces gens ivres, souvent des notables. Les gastralgies donnerent une occupation enorme au medecin Dominique Custos, ainsi que les nevrites et les nevrophlogoses, ce qui prouvait bien a quel degre d'irritabilite etaient etrangement montes les nerfs de la population. Il y eut des querelles, des altercations quotidiennes dans les rues autrefois si desertes de Quiquendone, aujourd'hui si frequentees, car personne ne pouvait plus rester chez soi. Il fallut creer une police nouvelle pour contenir les perturbateurs de l'ordre public. Un violon fut installe dans la maison commune, et il se peupla jour et nuit de recalcitrants. Le commissaire Passauf etait sur les dents. Un mariage fut conclu en moins de deux mois,--ce qui ne s'etait jamais vu. Oui! le fils du percepteur Rupp epousa la fille de la belle Augustine de Rovere, et cela cinquante-sept jours seulement apres avoir fait la demande de sa main! D'autres mariages furent decides qui, en d'autres temps, fussent restes a l'etat de projet pendant des annees entieres. Le bourgmestre n'en revenait pas, et il sentait sa fille, la charmante Suzel, lui echapper des mains. Quant a la chere Tatanemance, elle avait ose pressentir le commissaire Passauf, au sujet d'une union qui lui semblait reunir tous les elements de bonheur, fortune, honorabilite, jeunesse!... Enfin--pour comble d'abomination--un duel eut lieu! Oui, un duel au pistolet, aux pistolets d'arcons, a soixante-quinze pas, a balles libres! Et entre qui? Nos lecteurs ne voudront pas le croire. Entre M. Frantz Niklausse, le doux pecheur a la ligne, et le fils de l'opulent banquier, le jeune Simon Collaert. Et la cause de ce duel, c'etait la propre fille du bourgmestre, pour laquelle Simon se sentait feru d'amour, et qu'il ne voulait pas ceder aux pretentions d'un audacieux rival! XI Ou les Quiquendoniens prennent une resolution heroique. On voit dans quel etat deplorable se trouvait la population de Quiquendone. Les tetes fermentaient. On ne se connaissait et on ne se reconnaissait plus. Les gens les plus pacifiques etaient devenus querelleurs. Il ne fallait pas les regarder de travers, ils eussent vite fait de vous envoyer des temoins. Quelques-uns laisserent pousser leurs moustaches, et certains--des plus batailleurs--les releverent en croc. Dans ces conditions, l'administration de la cite, le maintien de l'ordre dans les rues et dans les edifices publics devenaient fort difficiles, car les services n'avaient point ete organises pour un tel etat de choses. Le bourgmestre,--ce digne van Tricasse que nous avons connu si doux, si eteint, si incapable de prendre une decision quelconque,--le bourgmestre ne decolerait plus. Sa maison retentissait des eclats de sa voix. Il rendait vingt arretes par jour, gourmandant ses agents, et pret a faire executer lui-meme les actes de son administration. Ah! quel changement! Aimable et tranquille maison du bourgmestre, bonne habitation flamande, ou etait son calme d'autrefois? Quelles scenes de menage s'y succedaient maintenant! Mme van Tricasse etait devenue acariatre, quinteuse, gourmandeuse. Son mari parvenait peut-etre a couvrir sa voix en criant plus haut qu'elle, mais non a la faire taire. L'humeur irascible de cette brave dame s'en prenait a tout. Rien n'allait! Le service ne se faisait pas. Des retards pour toutes choses! Elle accusait Lotche, et meme Tatanemance, sa belle-soeur, qui, de non moins mauvaise humeur, lui repondait aigrement. Naturellement. M. van Tricasse soutenait sa domestique Lotche, ainsi que cela se voit dans les meilleurs menages. De la, exasperation permanente de Mme la bourgmestre, objurgations, discussions, disputes, scenes qui n'en finissaient plus! "Mais qu'est-ce que nous avons? s'ecriait le malheureux bourgmestre. Mais quel est ce feu qui nous devore? Mais nous sommes donc possedes du diable? Ah! madame van Tricasse, madame van Tricasse! Vous finirez par me faire mourir avant vous et manquer ainsi a toutes les traditions de la famille!" Car le lecteur ne peut avoir oublie cette particularite assez bizarre, que M. van Tricasse devait devenir veuf et se remarier, pour ne point rompre la chaine des convenances. Cependant cette disposition des esprits produisit encore d'autres effets assez curieux et qu'il importe de signaler. Cette surexcitation, dont la cause nous echappe jusqu'ici, amena des regenerescences physiologiques, auxquelles on ne se serait pas attendu. Des talents, qui seraient restes ignores, sortirent de la foule. Des aptitudes se revelerent. Des artistes, jusque-la mediocres, se montrerent sous un jour nouveau. Des hommes apparurent dans la politique aussi bien que dans les lettres. Des orateurs se formerent aux discussions les plus ardues, et sur toutes les questions ils enflammerent un auditoire parfaitement dispose d'ailleurs a l'inflammation. Des seances du conseil, le mouvement passa dans les reunions publiques, et un club se fonda a Quiquendone, pendant que vingt journaux, le _Guetteur de Quiquendone_, l'_Impartial de Quiquendone_, le _Radical de Quiquendone_, l'_Outrancier de Quiquendone_, ecrits avec rage, soulevaient les questions sociales les plus graves. Mais a quel propos? se demandera-t-on. A propos de tout et de rien; a propos de la tour d'Audenarde qui penchait, que les uns voulaient abattre et que les autres voulaient redresser; a propos des arretes de police que rendait le conseil, auxquels de mauvaises tetes tentaient de resister; a propos du balayage des ruisseaux et du curage des egouts, etc. Et encore si les fougueux orateurs ne s'en etaient pris qu'a l'administration interieure de la cite! Mais non, emportes par le courant, ils devaient aller au dela, et, si la Providence n'intervenait pas, entrainer, pousser, precipiter leurs semblables dans les hasards de la guerre. En effet, depuis huit ou neuf cents ans, Quiquendone avait dans son sac un _casus belli_ de la plus belle qualite; mais elle le gardait precieusement, comme une relique, et il semblait avoir quelques chances de s'eventer et de ne plus pouvoir servir. Voici a quel propos s'etait produit ce _casus belli_. On ne sait generalement pas que Quiquendone est voisine, en ce bon coin de la Flandre, de la petite ville de Virgamen. Les territoires de ces deux communes confinent l'un a l'autre. Or, en 1185, quelque temps avant le depart du comte Baudouin pour la croisade, une vache de Virgamen--non point la vache d'un habitant, mais bien une vache communale, qu'on y fasse bien attention--vint paturer sur le territoire de Quiquendone. C'est a peine si cette malheureuse ruminante Tondit du pre trois fois la largeur de sa langue, mais le delit, l'abus, le crime, comme on voudra, fut commis et dument constate par proces-verbal du temps, car, a cette epoque, les magistrats commencaient a savoir ecrire. "Nous nous vengerons quand le moment en sera venu dit simplement Natalis van Tricasse, le trente-deuxieme predecesseur du bourgmestre actuel, et les Virgamenois ne perdront rien pour attendre!" Les Virgamenois etaient prevenus. Ils attendirent, pensant, non sans raison, que le souvenir de l'injure s'affaiblirait avec le temps; et en effet, pendant plusieurs siecles, ils vecurent en bons termes avec leurs semblables de Quiquendone. Mais ils comptaient sans leurs hotes, ou plutot sans cette epidemie etrange, qui, changeant radicalement le caractere de leurs voisins, reveilla dans ces coeurs la vengeance endormie. Ce fut au club de la rue Monstrelet que le bouillant avocat Schut, jetant brusquement la question a la face de ses auditeurs, les passionna en employant les expressions et les metaphores qui sont d'usage en ces circonstances. Il rappela le delit, il rappela le tort commis a la commune de Quiquendone, et pour lequel une nation "jalouse de ses droits" ne pouvait admettre de prescription; il montra l'injure toujours vivante, la plaie toujours saignante; il parla de certains hochements de tete particuliers aux habitants de Virgamen, et qui indiquaient en quel mepris ils tenaient les habitants de Quiquendone; il supplia ses compatriotes, qui, "inconsciemment" peut-etre, avaient supporte pendant de longs siecles cette mortelle injure; il adjura "les enfants de la vieille cite" de ne plus avoir d'autre "objectif" que d'obtenir une reparation eclatante! Enfin, il fit un appel a "toutes les forces vives" de la nation! Avec quel enthousiasme ces paroles, si nouvelles pour des oreilles quiquendoniennes, furent accueillies, cela se sent, mais ne peut se dire. Tous les auditeurs s'etaient leves, et, les bras tendus, ils demandaient la guerre a grands cris. Jamais l'avocat Schut n'avait eu un tel succes, et il faut avouer qu'il avait ete tres-beau. Le bourgmestre, le conseiller, tous les notables qui assistaient a cette memorable seance auraient inutilement voulu resister a l'elan populaire. D'ailleurs, ils n'en avaient aucune envie, et sinon plus, du moins aussi haut que les autres, ils criaient: "A la frontiere! A la frontiere!" Or, comme la frontiere n'etait qu'a trois kilometres des murs de Quiquendone, il est certain que les Virgamenois couraient un veritable danger, car ils pouvaient etre envahis avant d'avoir eu le temps de se reconnaitre. Cependant l'honorable pharmacien Josse Liefrinck, qui avait seul conserve son bon sens dans cette grave circonstance, voulut faire comprendre que l'on manquait de fusils, de canons et de generaux. Il lui fut repondu, non sans quelques horions, que ces generaux, ces canons, ces fusils, on les improviserait; que le bon droit et l'amour du pays suffisaient et rendaient un peuple irresistible. La-dessus, le bourgmestre prit lui-meme la parole, et, dans une improvisation sublime, il fit justice de ces gens pusillanimes, qui deguisent la peur sous le voile de la prudence, et ce voile, il le dechira d'une main patriote. On aurait pu croire a ce moment que la salle allait crouler sous les applaudissements. On demanda le vote. Le vote se fit par acclamations, et les cris redoublerent: "A Virgamen! A Virgamen!" Le bourgmestre s'engagea alors a mettre les armees en mouvement, et, au nom de la cite, il promit a celui de ses futurs generaux qui reviendrait vainqueur les honneurs du triomphe, comme cela se pratiquait au temps des Romains. Cependant le pharmacien Josse Liefrinck, qui etait un entete, et qui ne se tenait pas pour battu, bien qu'il l'eut ete reellement, voulut encore placer une observation. Il fit remarquer qu'a Rome le triomphe ne s'accordait aux generaux vainqueurs que lorsqu'ils avaient tue cinq mille hommes a l'ennemi. "Eh bien! eh bien! s'ecria l'assistance en delire. --... Et que la population de la commune de Virgamen ne s'elevant qu'a trois mille cinq cent soixante-quinze habitants, il serait difficile, a moins de tuer plusieurs fois la meme personne ..." Mais on ne laissa pas achever le malheureux logicien, et tout contus, tout moulu, il fut jete a la porte. "Citoyens, dit alors l'epicier Puimacher, qui vendait communement des epices au detail, citoyens, quoi qu'en ait dit ce lache apothicaire, je m'engage, moi, a tuer cinq mille Virgamenois, si vous voulez accepter mes services. --Cinq mille cinq cents! cria un patriote plus resolu. --Six mille six cents! reprit l'epicier. --Sept mille! s'ecria le confiseur de la rue Hemling, Jean Orbideck, qui etait en train de faire sa fortune dans les cremes fouettees. --Adjuge!" s'ecria le bourgmestre van Tricasse, en voyant que personne ne mettait de surenchere. Et voila comment le confiseur Jean Orbideck devint general en chef des troupes de Quiquendone. XII Dans lequel le preparateur Ygene emet un avis raisonnable, qui est repousse avec vivacite par le docteur Ox. "Eh bien! maitre, disait le lendemain le preparateur Ygene, en versant des seaux d'acide sulfurique dans l'auge de ses enormes piles. --Eh bien! reprit le docteur Ox, n'avais-je pas raison? Voyez a quoi tiennent, non-seulement les developpements physiques de toute une nation, mais sa moralite, sa dignite, ses talents, son sens politique! Ce n'est qu'une question de molecules.... --Sans doute, mais.... --Mais?... --Ne trouvez-vous pas que les choses sont allees assez loin, et qu'il ne faudrait pas surexciter ces pauvres diables outre mesure? --Non! non! s'ecria le docteur, non! j'irai jusqu'au bout. --Comme vous voudrez, maitre; toutefois l'experience me parait concluante, et je pense qu'il serait temps de.... --De?... --De fermer le robinet. --Par exemple! s'ecria le docteur Ox. Avisez-vous-en, et je vous etrangle!" XIII Ou il est prouve une fois de plus que d'un lieu eleve on domine toutes les petitesses humaines. "Vous dites? demanda le bourgmestre van Tricasse au conseiller Niklausse. --Je dis que cette guerre est necessaire, repondit le conseiller d'un ton ferme, et que le temps est venu de venger notre injure. --Eh bien! moi, repondit avec aigreur le bourgmestre, je vous repete que, si la population de Quiquendone ne profitait pas de cette occasion pour revendiquer ses droits, elle serait indigne de son nom. --Et moi, je vous soutiens que nous devons sans tarder reunir nos cohortes et les porter en avant. --Vraiment! monsieur, vraiment! repondit van Tricasse, et c'est a moi que vous parlez ainsi? --A vous-meme, monsieur le bourgmestre, et vous entendrez, la verite, si dure qu'elle soit. --Et vous l'entendrez vous-meme, monsieur le conseiller, riposta van Tricasse hors de lui, car elle sortira mieux de ma bouche que de la votre! Oui, monsieur, oui, tout retard serait deshonorant. Il y a neuf cents ans que la ville de Quiquendone attend le moment de prendre sa revanche, et quoi que vous puissiez dire, que cela vous convienne ou non, nous marcherons a l'ennemi. --Ah! vous le prenez ainsi, repondit vertement le conseiller Niklausse. Eh bien! monsieur, nous y marcherons sans vous, s'il ne vous plait pas d'y venir. --La place d'un bourgmestre est au premier rang, monsieur. --Et celle d'un conseiller aussi, monsieur. --Vous m'insultez par vos paroles en contrecarrant toutes mes volontes, s'ecria le bourgmestre, dont les poings avaient une tendance a se changer en projectiles percutants. --Et vous m'insultez egalement en doutant de mon patriotisme, s'ecria Niklausse, qui lui-meme s'etait mis en batterie. --Je vous dis, monsieur, que l'armee quiquendonienne se mettra en marche avant deux jours! --Et je vous repete, moi, monsieur, que quarante-huit heures ne s'ecouleront pas avant que nous ayons marche a l'ennemi!" Il est facile d'observer par ce fragment de conversation que les deux interlocuteurs soutenaient exactement la meme idee. Tous deux voulaient la bataille; mais leur surexcitation les portant a disputer, Niklausse n'ecoutait pas van Tricasse et van Tricasse n'ecoutait pas Niklausse. Ils eussent ete d'une opinion contraire sur cette grave question, le bourgmestre aurait voulu la guerre et le conseiller aurait tenu pour la paix, que l'altercation n'aurait pas ete plus violente. Ces deux anciens amis se jetaient des regards farouches. Au mouvement accelere de leur coeur, a leur face rougie, a leurs pupilles contractees, au tremblement de leurs muscles, a leur voix, dans laquelle il y avait du rugissement, on comprenait qu'ils etaient prets a se jeter l'un sur l'autre. Mais une grosse horloge qui sonna arreta heureusement les adversaires au moment ou ils allaient en venir aux mains. "Enfin, voila l'heure, s'ecria le bourgmestre. --Quelle heure? demanda le conseiller. --L'heure d'aller a la tour du beffroi. --C'est juste, et que cela vous plaise ou non, j'irai, monsieur. --Moi aussi. --Sortons! --Sortons!" Ces derniers mots pourraient faire supposer qu'une rencontre allait avoir lieu et que les adversaires se rendaient sur le terrain, mais il n'en etait rien. Il avait ete convenu que le bourgmestre et le conseiller--en realite les deux principaux notables de la cite--se rendraient a l'hotel de ville, que la ils monteraient sur la tour, tres-elevee, qui le dominait, et qu'ils examineraient la campagne environnante, afin de prendre les meilleures dispositions strategiques qui pussent assurer la marche de leurs troupes. Bien qu'ils fussent tous deux d'accord a ce sujet, ils ne cesserent pendant le trajet de se quereller avec la plus condamnable vivacite. On entendait les eclats de leur voix retentir dans les rues; mais tous les passants etant montes a ce diapason, leur exasperation semblait naturelle, et l'on n'y prenait pas garde. En ces circonstances, un homme calme eut ete considere comme un monstre. Le bourgmestre et le conseiller, arrives au porche du beffroi, etaient dans le paroxysme de la fureur. Ils n'etaient plus rouges, mais pales. Cette effroyable discussion, bien qu'ils fussent d'accord, avait determine quelques spasmes dans leurs visceres, et l'on sait que la paleur prouve que la colere est portee a ses dernieres limites. Au pied de l'etroit escalier de la tour, il y eut une veritable explosion. Qui passerait le premier? Qui gravirait d'abord les marches de l'escalier en colimacon? La verite nous oblige a dire qu'il y eut bousculade, et que le conseiller Niklausse, oubliant tout ce qu'il devait a son superieur, au magistrat supreme de la cite, repoussa violemment van Tricasse et s'elanca le premier dans la vis obscure. Tous deux monterent, d'abord quatre a quatre, en se lancant a la tete les epithetes les plus malsonnantes. C'etait a faire craindre qu'un denouement terrible ne s'accomplit au sommet de cette tour, qui dominait de trois cent cinquante-sept pieds le pave de la ville. Mais les deux ennemis s'essouflerent bientot, et, au bout d'une minute, a la quatre-vingtieme marche, ils ne montaient plus que lourdement, en respirant a grand bruit. Mais alors,--fut-ce une consequence de leur essoufflement?--si leur colere ne tomba pas, du moins elle ne se traduisit plus par une succession de qualificatifs inconvenants. Ils se taisaient, et, chose bizarre, il semblait que leur exaltation diminuat a mesure qu'ils s'elevaient au-dessus de la ville. Une sorte d'apaisement se faisait dans leur esprit. Les bouillonnements de leur cerveau tombaient comme ceux d'une cafetiere que l'on ecarte du feu. Pourquoi? A ce pourquoi, nous ne pouvons faire aucune reponse; mais la verite est que, arrives a un certain palier, a deux cent soixante-six pieds au-dessus du niveau de la ville, les deux adversaires s'assirent, et, veritablement plus calmes, ils se regarderent pour ainsi dire sans colere. "Que c'est haut! dit le bourgmestre en passant son mouchoir sur sa face rubiconde. --Tres-haut! repondit le conseiller. Vous savez que nous depassons de quatorze pieds Saint-Michel de Hambourg? --Je le sais," repondit le bourgmestre avec un accent de vanite bien pardonnable a la premiere autorite de Quiquendone. Au bout de quelques instants, les deux notables continuaient leur marche ascensionnelle, jetant un regard curieux a travers les meurtrieres percees dans la paroi de la tour. Le bourgmestre avait pris la tete de la caravane, sans que le conseiller eut fait la moindre observation. Il arriva meme que, vers la trois cent quatrieme marche, van Tricasse etant absolument ereinte, Niklausse le poussa complaisamment par les reins. Le bourgmestre se laissa faire, et quand il arriva a la plate-forme de la tour: "Merci, Niklausse, dit-il gracieusement, je vous revaudrai cela." Tout a l'heure, c'etaient deux betes fauves pretes a se dechirer qui s'etaient presentees au bas de la tour; c'etaient maintenant deux amis qui arrivaient a son sommet. Le temps etait magnifique. On etait au mois de mai. Le soleil avait bu toutes les vapeurs. Quelle atmosphere pure et limpide! Le regard pouvait saisir les plus minces objets dans un rayon considerable. On apercevait a quelques milles seulement les murs de Virgamen eclatants de blancheur, ses toits rouges, qui pointaient ca et la, ses clochers piquetes de lumiere. Et c'etait cette ville vouee d'avance a toutes les horreurs du pillage et de l'incendie! Le bourgmestre et le conseiller s'etaient assis l'un pres de l'autre, sur un petit banc de pierre, comme deux braves gens dont les ames se confondent dans une etroite sympathie. Tout en soufflant, ils regardaient; puis, apres quelques instants de silence: "Que c'est beau! s'ecria le bourgmestre. --Oui, c'est admirable! repondit le conseiller. Est-ce qu'il ne vous semble pas, mon digne van Tricasse, que l'humanite est plutot destinee a demeurer a de telles hauteurs, qu'a ramper sur l'ecorce meme de notre spheroide? --Je pense comme vous, honnete Niklausse, repondit le bourgmestre, je pense comme vous. On saisit mieux le sentiment qui se degage de la nature! On l'aspire par tous les sens! C'est a de telles altitudes que les philosophes devraient se former, et c'est la que les sages devraient vivre au-dessus des miseres de ce monde! --Faisons-nous le tour de la plate-forme? demanda le conseiller. --Faisons le tour de la plate-forme", repondit le bourgmestre. Et les deux amis, appuyes au bras l'un de l'autre, et mettant, comme autrefois, de longues poses entre leurs demandes et leurs reponses, examinerent tous les points de l'horizon. "Il y a au moins dix-sept ans que je ne me suis eleve sur la tour du beffroi, dit van Tricasse. --Je ne crois pas que j'y sois jamais monte, repondit le conseiller Niklausse, et je le regrette, car de cette hauteur le spectacle est sublime! Voyez-vous, mon ami, cette jolie riviere du Vaar qui serpente entre les arbres? --Et plus loin les hauteurs de Saint-Hermandad! Comme elles ferment gracieusement l'horizon! Voyez cette bordure d'arbres verts, que la nature a si pittoresquement disposes! Ah! la nature, la nature, Niklausse! La main de l'homme pourrait-elle jamais lutter avec elle! --C'est enchanteur, mon excellent ami, repondait le conseiller. Regardez ces troupeaux attables dans les prairies verdoyantes, ces boeufs, ces vaches, ces moutons ... --Et ces laboureurs qui vont aux champs! On dirait des bergers de l'Arcadie, il ne leur manque qu'une musette! --Et sur toute cette campagne fertile, le beau ciel bleu que ne trouble pas une vapeur! Ah! Niklausse, on deviendrait poete ici! Tenez, je ne comprends pas que saint Simeon le Stylite n'ait pas ete un des plus grands poetes du monde. --C'est peut-etre parce que sa colonne n'etait pas assez haute!" repondit le conseiller avec un doux sourire. En ce moment, le carillon de Quiquendone se mit en branle. Les cloches limpides jouerent un de leurs airs les plus melodieux. Les deux amis demeurerent en extase. Puis de sa voix calme: "Mais, ami Niklausse, dit le bourgmestre, que sommes-nous venus faire au haut de cette tour? --Au fait, repondit le conseiller, nous nous laissons emporter par nos reveries ... --Que sommes-nous venus faire ici? repeta le bourgmestre. --Nous sommes venus, repondit Niklausse, respirer cet air pur que n'ont pas vicie les faiblesses humaines. --Eh bien, redescendons-nous, ami Niklausse? --Redescendons, ami van Tricasse." Les deux notables donnerent un dernier coup d'oeil au splendide panorama qui se deroulait sous leurs yeux; puis le bourgmestre passa le premier et commenca a descendre d'un pas lent et mesure. Le conseiller le suivait, a quelques marches derriere lui. Les deux notables arriverent au palier sur lequel ils s'etaient arretes en montant. Deja leurs joues commencaient a s'empourprer. Ils s'arreterent un instant et reprirent leur descente interrompue. Au bout d'une minute, van Tricasse pria Niklausse de moderer ses pas, attendu qu'il le sentait sur ses talons et que "cela le genait". Cela meme fit plus que de le gener, car, vingt marches plus bas, il ordonna au conseiller de s'arreter, afin qu'il put prendre quelque avance. Le conseiller repondit qu'il n'avait pas envie de rester une jambe en l'air a attendre le bon plaisir du bourgmestre, et il continua. Van Tricasse repondit par une parole assez dure. Le conseiller riposta par une allusion blessante sur l'age du bourgmestre, destine, par ses traditions de famille, a convoler en secondes noces. Le bourgmestre descendit vingt marches encore, en prevenant nettement Niklausse que cela ne se passerait pas ainsi. Niklausse repliqua qu'en tout cas, lui, passerait devant, et, l'escalier etant fort etroit, il y eut collision entre les deux notables, qui se trouvaient alors dans une profonde obscurite. Les mots de butors et de mal-appris furent les plus doux de ceux qui s'echangerent alors. "Nous verrons, sotte bete, criait le bourgmestre, nous verrons quelle figure vous ferez dans cette guerre et a quel rang vous marcherez! --Au rang qui precedera le votre, sot imbecile!" repondait Niklausse. Puis, ce furent d'autres cris, et l'on eut dit que des corps roulaient ensemble ... Que se passa-t-il? Pourquoi ces dispositions si rapidement changees? Pourquoi les moutons de la plate-forme se metamorphosaient-ils en tigres deux cents pieds plus bas? Quoi qu'il en soit, le gardien de la tour, entendant un tel tapage, vint ouvrir la porte inferieure, juste au moment ou les adversaires, contusionnes, les yeux hors de la tete, s'arrachaient reciproquement leurs cheveux, qui, heureusement, formaient perruque. "Vous me rendrez raison! s'ecria le bourgmestre en portant son poing sous le nez de son adversaire. --Quand il vous plaira!" hurla le conseiller Niklausse, en imprimant a son pied droit un balancement redoutable. Le gardien, qui lui-meme etait exaspere,--on ne sait pas pourquoi,--trouva cette scene de provocation toute naturelle. Je ne sais quelle surexcitation personnelle le poussait a se mettre de la partie; mais il se contint et alla repandre dans tout le quartier qu'une rencontre prochaine devait avoir lieu entre le bourgmestre van Tricasse et le conseiller Niklausse. XIV Ou les choses sont poussees si loin que les habitants de Quiquendone, les lecteurs et meme l'auteur reclament un denoument immediat. Ce dernier incident prouve a quel point d'exaltation etait montee cette population quiquendonienne. Les deux plus vieux amis de la ville, et les plus doux,--avant l'invasion du mal,--en arriver a ce degre de violence! Et cela quelques minutes seulement apres que leur ancienne sympathie, leur instinct aimable, leur temperament contemplatif venaient de reprendre le dessus au sommet de cette tour! En apprenant ce qui se passait, le docteur Ox ne put contenir sa joie. Il resistait aux arguments de son preparateur, qui voyait les choses prendre une mauvaise tournure. D'ailleurs, tous deux subissaient l'exaltation generale. Ils etaient non moins surexcites que le reste de la population, et ils en arriverent a se quereller a l'egal du bourgmestre et du conseiller. Du reste, il faut le dire, une question primait toutes les autres et avait fait renvoyer les rencontres projetees a l'issue de la question virgamenoise. Personne n'avait le droit de verser son sang inutilement, quand il appartenait jusqu'a la derniere goutte a la patrie en danger. En effet, les circonstances etaient graves, et il n'y avait plus a reculer. Le bourgmestre van Tricasse, malgre toute l'ardeur guerriere dont il etait anime, n'avait pas cru devoir se jeter sur son ennemi sans le prevenir. Il avait donc, par l'organe du garde champetre, le sieur Hottering, mis les Virgamenois en demeure de lui donner reparation du passe-droit commis en 1195 sur le territoire de Quiquendone. Les autorites de Virgamen, tout d'abord, n'avaient pu deviner ce dont il s'agissait, et le garde champetre, malgre son caractere officiel, avait ete econduit fort cavalierement. Van Tricasse envoya alors un des aides de camp du general confiseur, le citoyen Hildevert Shuman, un fabricant de sucre d'orge, homme tres-ferme, tres-energique, qui apporta aux autorites de Virgamen la minute meme du proces-verbal redige en 1195 par les soins du bourgmestre Natalis van Tricasse. Les autorites de Virgamen eclaterent de rire, et il en fut de l'aide de camp exactement comme du garde champetre. Le bourgmestre assembla alors les notables de la ville. Une lettre, remarquablement et vigoureusement redigee, fut faite en forme d'ultimatum; le _casus belli_ y etait nettement pose, et un delai de vingt-quatre heures fut donne a la ville coupable pour reparer l'outrage fait a Quiquendone. La lettre partit, et revint, quelques heures apres, dechiree en petits morceaux, qui formaient autant d'insultes nouvelles. Les Virgamenois connaissaient de longue date la longanimite des Quiquendoniens, et ils se moquaient d'eux, de leur reclamation, de leur _casus belli_ et de leur ultimatum. Il n'y avait plus qu'une chose a faire: s'en rapporter au sort des armes, invoquer le dieu des batailles et, suivant le procede prussien, se jeter sur les Virgamenois avant qu'ils fussent tout a fait prets. C'est ce que decida le conseil dans une seance solennelle, ou les cris, les objurgations, les gestes menacants s'entre-croiserent avec une violence sans exemple. Une assemblee de fous, une reunion de possedes, un club de demoniaques n'eut pas ete plus tumultueux. Aussitot que la declaration de guerre fut connue, le general Jean Orbideck rassembla ses troupes, soit deux mille trois cent quatre-vingt-treize combattants sur une population de deux mille trois cent quatre-vingt-treize ames. Les femmes, les enfants, les vieillards s'etaient joints aux hommes faits. Tout objet tranchant ou contondant etait devenu une arme. Les fusils de la ville avaient ete mis en requisition. On en avait decouvert cinq, dont deux sans chiens, et ils avaient ete distribues a l'avant-garde. L'artillerie se composait de la vieille couleuvrine du chateau, prise en 1339 a l'attaque du Quesnoy, l'une des premieres bouches a feu dont il soit fait mention dans l'histoire, et qui n'avait pas tire depuis cinq siecles. D'ailleurs, point de projectiles a y fourrer, fort heureusement pour les servants de ladite piece; mais tel qu'il etait, cet engin pouvait encore imposer a l'ennemi. Quant aux armes blanches, elles avaient ete puisees dans le musee d'antiquites, haches de silex, heaumes, masses d'armes, francisques, framees, guisardes, pertuisanes, verdiers, rapieres, etc., et aussi dans ces arsenaux particuliers, connus generalement sous les noms d'_offices_ et de _cuisines_. Mais le courage, le bon droit, la haine de l'etranger, le desir de la vengeance devaient tenir lieu d'engins plus perfectionnes et remplacer--du moins on l'esperait--les mitrailleuses modernes et les canons se chargeant par la culasse. Une revue fut passee. Pas un citoyen ne manqua a l'appel. Le general Orbideck, peu solide sur son cheval, qui etait un animal malin, tomba trois fois devant le front de l'armee: mais il se releva sans s'etre blesse, ce qui fut considere comme un augure favorable Le bourgmestre, le conseiller, le commissaire civil, le grand-juge, le percepteur, le banquier, le recteur, enfin tous les notables de la cite marchaient en tete. Il n'y eut pas une larme repandue ni par les meres, ni par les soeurs, ni par les filles. Elles poussaient leurs maris, leurs peres, leurs freres au combat, et les suivaient meme en formant l'arriere-garde, sous les ordres de la courageuse Mme van Tricasse. La trompette du crieur Jean Mistrol retentit; l'armee s'ebranla, quitta la place, et, poussant des cris feroces, elle se dirigea vers la porte d'Audenarde. * * * * * Au moment ou la tete de colonne allait franchir les murailles de la ville, un homme se jeta au-devant d'elle. "Arretez! arretez! fous que vous etes! s'ecria-t-il. Suspendez vos coups! Laissez-moi fermer le robinet! Vous n'etes point alteres de sang! Vous etes de bons bourgeois doux et paisibles! Si vous brulez ainsi, c'est la faute de mon maitre, le docteur Ox! C'est une experience! Sous pretexte de vous eclairer au gaz oxy-hydrique, il a sature ..." Le preparateur etait hors de lui; mais il ne put achever. Au moment ou le secret du docteur allait s'echapper de sa bouche, le docteur Ox lui-meme, dans une indescriptible fureur, se precipita sur le malheureux Ygene, et il lui ferma la bouche a coups de poing. Ce fut une bataille. Le bourgmestre, le conseiller, les notables, qui s'etaient arretes a la vue d'Ygene, emportes a leur tour par leur exasperation, se precipiterent sur les deux etrangers, sans vouloir entendre ni l'un ni l'autre. Le docteur Ox et son preparateur, houspilles, battus, allaient etre, sur l'ordre de van Tricasse, entraines au violon, quand ... XV Ou le denoument eclate. ... quand une explosion formidable retentit. Toute l'atmosphere qui enveloppait Quiquendone parut comme embrasee. Une flamme d'une intensite, d'une vivacite phenomenale s'elanca comme un meteore jusque dans les hauteurs du ciel. S'il avait fait nuit, cet embrasement eut ete apercu a dix lieues a la ronde. Toute l'armee de Quiquendone fut couchee a terre, comme une armee de capucins ... Heureusement il n'y eut aucune victime: quelques ecorchures et quelques bobos, voila tout. Le confiseur, qui par hasard n'etait pas tombe de cheval a ce moment, eut son plumet roussi, et s'en tira sans autre blessure. Que s'etait-il passe? Tout simplement, comme on l'apprit bientot, l'usine a gaz venait de sauter. Pendant l'absence du docteur et de son aide, quelque imprudence avait ete probablement commise. On ne sait ni comment ni pourquoi une communication s'etait etablie entre le reservoir qui contenait l'oxygene et celui qui renfermait l'hydrogene. De la reunion de ces deux gaz etait resulte un melange detonant, auquel le feu fut mis par megarde. Cela changea tout;--mais quand l'armee se releva, le docteur Ox et le preparateur Ygene avaient disparu. XVI Ou le lecteur intelligent voit bien qu'il avait devine juste, malgre toutes les precautions de l'auteur. Apres l'explosion, Quiquendone etait immediatement redevenue la cite paisible, flegmatique et flamande qu'elle etait autrefois. Apres l'explosion, qui d'ailleurs ne causa pas une profonde emotion, chacun, sans savoir pourquoi, machinalement, reprit le chemin de sa maison, le bourgmestre appuye au bras du conseiller, l'avocat Schut au bras du medecin Custos, Frantz Niklausse au bras de son rival Simon Collaert, chacun tranquillement, sans bruit, sans avoir meme conscience de ce qui s'etait passe, ayant deja oublie Virgamen et la vengeance. Le general etait retourne a ses confitures, et son aide de camp a ses sucres d'orge. Tout etait rentre dans le calme, tout avait repris la vie habituelle, hommes et betes, betes et plantes, meme la tour de la porte d'Audenarde, que l'explosion,--ces explosions sont quelquefois etonnantes,--que l'explosion avait redressee! Et, depuis lors, jamais un mot plus haut que l'autre, jamais une discussion dans la ville de Quiquendone. Plus de politique, plus de clubs, plus de proces, plus de sergents de ville! La place du commissaire Passauf recommenca a etre une sinecure, et si on ne lui retrancha pas ses appointements, c'est que le bourgmestre et le conseiller ne purent se decider a prendre une decision a son egard. D'ailleurs, de temps en temps, il continuait de passer, mais sans s'en douter, dans les reves de l'inconsolable Tatanemance. Quant au rival de Frantz, il abandonna genereusement la charmante Suzel a son amoureux, qui s'empressa de l'epouser cinq ou six ans apres ces evenements. Et quant a Mme van Tricasse, elle mourut dix ans plus tard, en les delais voulus, et le bourgmestre se maria avec Mlle Pelagie van Tricasse, sa cousine, dans des conditions excellentes ... pour l'heureuse mortelle qui devait lui succeder. XVII Ou s'explique la theorie du docteur Ox. Qu'avait donc fait ce mysterieux docteur Ox? Une experience fantaisiste, rien de plus. Apres avoir etabli ses conduites de gaz, il avait sature d'oxygene pur, sans jamais leur fournir un atome d'hydrogene, les monuments publics, puis les maisons particulieres, et enfin les rues de Quiquendone. Ce gaz, sans saveur, sans odeur, repandu a cette haute dose dans l'atmosphere, cause, quand il est aspire, les troubles les plus serieux a l'organisme. A vivre dans un milieu sature d'oxygene, on est excite, surexcite, on brule! A peine rentre dans l'atmosphere ordinaire, on redevient ce qu'on etait avant, voire le cas du conseiller et du bourgmestre, quand, au haut du beffroi, ils se retrouverent dans l'air respirable, l'oxygene se maintenant par son poids parmi les couches inferieures. Mais aussi, a vivre en de telles conditions, a respirer ce gaz qui transforme physiologiquement le corps aussi bien que l'ame, on meurt vite, comme ces fous qui menent la vie a outrance! Il fut donc heureux pour les Quiquendoniens qu'une providentielle explosion eut termine cette dangereuse experience, en aneantissant l'usine du docteur Ox. En resume, et pour conclure, la vertu, le courage, le talent, l'esprit, l'imagination, toutes ces qualites ou ces facultes ne seraient-elles donc qu'une question d'oxygene? Telle est la theorie du docteur Ox, mais on a le droit de ne point l'admettre, et, pour notre compte, nous la repoussons a tous les points de vue, malgre la fantaisiste experimentation dont fut le theatre l'honorable ville de Quiquendone. FIN MAITRE ZACHARIUS [Illustration] I NUIT D'HIVER La ville de Geneve est situee a la pointe occidentale du lac auquel elle a donne ou doit son nom. Le Rhone, qui la traverse a sa sortie du lac, la partage en deux quartiers distincts, et est divise lui-meme, au centre de la cite, par une ile jetee entre ses deux rives. Cette disposition topographique se reproduit souvent dans les grands centres de commerce ou d'industrie. Sans doute, les premiers indigenes furent seduits par les facilites de transport que leur offraient les bras rapides des fleuves, "ces chemins qui marchent tout seuls", suivant le mot de Pascal. Avec le Rhone, ce sont des chemins qui courent. Au temps ou des constructions neuves et regulieres ne s'elevaient pas encore sur cette ile, ancree comme une galiote hollandaise au milieu du fleuve, le merveilleux entassement de maisons grimpees les unes sur les autres offrait a l'oeil une confusion pleine de charmes. Le peu d'etendue de l'ile avait force quelques-unes de ces constructions a se jucher sur des pilotis, engages pele-mele dans les rudes courants du Rhone. Ces gros madriers, noircis par les temps, uses par les eaux, ressemblaient aux pattes d'un crabe immense et produisaient un effet fantastique. Quelques filets jaunis, veritables toiles d'araignee tendues au sein de cette substruction seculaire, s'agitaient dans l'ombre comme s'ils eussent ete le feuillage de ces vieux bois de chene, et le fleuve, s'engouffrant au milieu de cette foret de pilotis, ecumait avec de lugubres mugissements. Une des habitations de l'ile frappait par son caractere d'etrange vetuste. C'etait la maison du vieil horloger, maitre Zacharius, de sa fille Gerande, d'Aubert Thuen, son apprenti, et de sa vieille servante Scholastique. Quel homme a part que ce Zacharius! Son age semblait indechiffrable. Nul des plus vieux de Geneve n'eut pu dire depuis combien de temps sa tete maigre et pointue vacillait sur ses epaules, ni quel jour, pour la premiere fois, on le vit marcher par les rues de la ville, en laissant flotter a tous les vents sa longue chevelure blanche. Cet homme ne vivait pas. Il oscillait a la facon du bal