The Project Gutenberg EBook of Le Horla and Others, by Guy de Maupassant This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Le Horla and Others Author: Guy de Maupassant Release Date: January 22, 2004 [EBook #10775] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE HORLA AND OTHERS *** Produced by Miranda van de Heijning, Christine De Ryck and the Online Distributed Proofreading Team from images generously made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. GUY DE MAUPASSANT Le Horla 1887 LE HORLA _8 mai._--Quelle journee admirable! J'ai passe toute la matinee etendu sur l'herbe, devant ma maison, sous l'enorme platane qui la couvre, l'abrite et l'ombrage tout entiere. J'aime ce pays, et j'aime y vivre parce que j'y ai mes racines, ces profondes et delicates racines, qui attachent un homme a la terre ou sont nes et morts ses aieux, qui l'attachent a ce qu'on pense et a ce qu'on mange, aux usages comme aux nourritures, aux locutions locales, aux intonations des paysans, aux odeurs du sol, des villages et de l'air lui-meme. J'aime ma maison ou j'ai grandi. De mes fenetres, je vois la Seine qui coule, le long de mon jardin, derriere la route, presque chez moi, la grande et large Seine, qui va de Rouen au Havre, couverte de bateaux qui passent. A gauche, la-bas, Rouen, la vaste ville aux toits bleus, sous le peuple pointu des clochers gothiques. Ils sont innombrables, freles ou larges, domines par la fleche de fonte de la cathedrale, et pleins de cloches qui sonnent dans l'air bleu des belles matinees, jetant jusqu'a moi leur doux et lointain bourdonnement de fer, leur chant d'airain que la brise m'apporte, tantot plus fort et tantot plus affaibli, suivant qu'elle s'eveille ou s'assoupit. Comme il faisait bon ce matin! Vers onze heures, un long convoi de navires, traines par un remorqueur, gros comme une mouche, et qui ralait de peine en vomissant une fumee epaisse, defila devant ma grille. Apres deux goelettes anglaises, dont le pavillon rouge ondoyait sur le ciel, venait un superbe trois-mats bresilien, tout blanc, admirablement propre et luisant. Je le saluai, je ne sais pourquoi, tant ce navire me fit plaisir a voir. _12 mai_.--J'ai un peu de fievre depuis quelques jours; je me sens souffrant, ou plutot je me sens triste. D'ou viennent ces influences mysterieuses qui changent en decouragement notre bonheur et notre confiance en detresse. On dirait que l'air, l'air invisible est plein d'inconnaissables Puissances, dont nous subissons les voisinages mysterieux. Je m'eveille plein de gaite, avec des envies de chanter dans la gorge.--Pourquoi?--Je descends le long de l'eau; et soudain, apres une courte promenade, je rentre desole, comme si quelque malheur m'attendait chez moi.--Pourquoi?--Est-ce un frisson de froid qui, frolant ma peau, a ebranle mes nerfs et assombri mon ame? Est-ce la forme des nuages, ou la couleur du jour, la couleur des choses, si variable, qui, passant par mes yeux, a trouble ma pensee? Sait-on? Tout ce qui nous entoure, tout ce que nous voyons sans le regarder, tout ce que nous frolons sans le connaitre, tout ce que nous touchons sans le palper, tout ce que nous rencontrons sans le distinguer, a sur nous, sur nos organes et, par eux, sur nos idees, sur notre coeur lui-meme, des effets rapides, surprenants et inexplicables? Comme il est profond, ce mystere de l'Invisible! Nous ne le pouvons sonder avec nos sens miserables, avec nos yeux qui ne savent apercevoir ni le trop petit, ni le trop grand, ni le trop pres, ni le trop loin, ni les habitants d'une etoile, ni les habitants d'une goutte d'eau... avec nos oreilles qui nous trompent, car elles nous transmettent les vibrations de l'air en notes sonores. Elles sont des fees qui font ce miracle de changer en bruit ce mouvement et par cette metamorphose donnent naissance a la musique, qui rend chantante l'agitation muette de la nature... avec notre odorat, plus faible que celui du chien... avec notre gout, qui peut a peine discerner l'age d'un vin! Ah! si nous avions d'autres organes qui accompliraient en notre faveur d'autres miracles, que de choses nous pourrions decouvrir encore autour de nous! _16 mai_.--Je suis malade, decidement! Je me portais si bien le mois dernier! J'ai la fievre, une fievre atroce, ou plutot un enervement fievreux, qui rend mon ame aussi souffrante que mon corps. J'ai sans cesse cette sensation affreuse d'un danger menacant, cette apprehension d'un malheur qui vient ou de la mort qui approche, ce pressentiment qui est sans doute l'atteinte d'un mal encore inconnu, germant dans le sang et dans la chair. _18 mai_.--Je viens d'aller consulter mon medecin, car je ne pouvais plus dormir. Il m'a trouve le pouls rapide, l'oeil dilate, les nerfs vibrants, mais sans aucun symptome alarmant. Je dois me soumettre aux douches et boire du bromure de potassium. _25 mai_.--Aucun changement! Mon etat, vraiment, est bizarre. A mesure qu'approche le soir, une inquietude incomprehensible m'envahit, comme si la nuit cachait pour moi une menace terrible. Je dine vite, puis j'essaye de lire; mais je ne comprends pas les mots; je distingue a peine les lettres. Je marche alors dans mon salon de long en large, sous l'oppression d'une crainte confuse et irresistible, la crainte du sommeil et la crainte du lit. Vers dix heures, je monte dans ma chambre. A peine entre, je donne deux tours de clef, et je pousse les verrous; j'ai peur... de quoi?... Je ne redoutais rien jusqu'ici... j'ouvre mes armoires, je regarde sous mon lit; j'ecoute... j'ecoute... quoi?... Est-ce etrange qu'un simple malaise, un trouble de la circulation peut-etre, l'irritation d'un filet nerveux, un peu de congestion, une toute petite perturbation dans le fonctionnement si imparfait et si delicat de notre machine vivante, puisse faire un melancolique du plus joyeux des hommes, et un poltron du plus brave? Puis, je me couche, et j'attends le sommeil comme on attendrait le bourreau. Je l'attends avec l'epouvante de sa venue; et mon coeur bat, et mes jambes fremissent; et tout mon corps tressaille dans la chaleur des draps, jusqu'au moment ou je tombe tout a coup dans le repos, comme on tomberait pour s'y noyer, dans un gouffre d'eau stagnante. Je ne le sens pas venir, comme autrefois, ce sommeil perfide, cache pres de moi, qui me guette, qui va me saisir par la tete, me fermer les yeux, m'aneantir. Je dors--longtemps--deux ou trois heures--puis un reve--non--un cauchemar m'etreint. Je sens bien que je suis couche et que je dors,... je le sens et je le sais... et je sens aussi que quelqu'un s'approche de moi, me regarde, me palpe, monte sur mon lit, s'agenouille sur ma poitrine, me prend le cou entre ses mains et serre... serre... de toute sa force pour m'etrangler. Moi, je me debats, lie par cette impuissance atroce, qui nous paralyse dans les songes; je veux crier,--je ne peux pas;--je veux remuer,--je ne peux pas;--j'essaye, avec des efforts affreux, en haletant, de me tourner, de rejeter cet etre qui m'ecrase et qui m'etouffe,--je ne peux pas! Et soudain, je m'eveille, affole, couvert de sueur. J'allume une bougie. Je suis seul. Apres cette crise, qui se renouvelle toutes les nuits, je dors enfin, avec calme, jusqu'a l'aurore. _2 juin_.--Mon etat s'est encore aggrave. Qu'ai-je donc? Le bromure n'y fait rien; les douches n'y font rien. Tantot, pour fatiguer mon corps, si las pourtant, j'allai faire un tour dans la foret de Roumare. Je crus d'abord que l'air frais, leger et doux, plein d'odeur d'herbes et de feuilles, me versait aux veines un sang nouveau, au coeur une energie nouvelle. Je pris une grande avenue de chasse, puis je tournai vers La Bouille, par une allee etroite, entre deux armees d'arbres demesurement hauts qui mettaient un toit vert, epais, presque noir, entre le ciel et moi. Un frisson me saisit soudain, non pas un frisson de froid, mais un etrange frisson d'angoisse. Je hatai le pas, inquiet d'etre seul dans ce bois, apeure sans raison, stupidement, par la profonde solitude. Tout a coup, il me sembla que j'etais suivi, qu'on marchait sur mes talons, tout pres, tout pres, a me toucher. Je me retournai brusquement. J'etais seul. Je ne vis derriere moi que la droite et large allee, vide, haute, redoutablement vide; et de l'autre cote elle s'etendait aussi a perte de vue, toute pareille, effrayante. Je fermai les yeux. Pourquoi? Et je me mis a tourner sur un talon, tres vite, comme une toupie. Je faillis tomber; je rouvris les yeux; les arbres dansaient; la terre flottait; je dus m'asseoir. Puis, ah! je ne savais plus par ou j'etais venu! Bizarre idee! Bizarre! Bizarre idee! Je ne savais plus du tout. Je partis par le cote qui se trouvait a ma droite, et je revins dans l'avenue qui m'avait amene au milieu de la foret. _3 juin_.--La nuit a ete horrible. Je vais m'absenter pendant quelques semaines. Un petit voyage, sans doute, me remettra. _2 juillet_.--Je rentre. Je suis gueri. J'ai fait d'ailleurs une excursion charmante. J'ai visite le mont Saint-Michel que je ne connaissais pas. Quelle vision, quand on arrive, comme moi, a Avranches, vers la fin du jour! La ville est sur une colline; et on me conduisit dans le jardin public, au bout de la cite. Je poussai un cri d'etonnement. Une baie demesuree s'etendait devant moi, a perte de vue, entre deux cotes ecartees se perdant au loin dans les brumes; et au milieu de cette immense baie jaune, sous un ciel d'or et de clarte, s'elevait sombre et pointu un mont etrange, au milieu des sables. Le soleil venait de disparaitre, et sur l'horizon encore flamboyant se dessinait le profil de ce fantastique rocher qui porte sur son sommet un fantastique monument. Des l'aurore, j'allai vers lui. La mer etait basse, comme la veille au soir, et je regardais se dresser devant moi, a mesure que j'approchais d'elle, la surprenante abbaye. Apres plusieurs heures de marche, j'atteignis l'enorme bloc de pierres qui porte la petite cite dominee par la grande eglise. Ayant gravi la rue etroite et rapide, j'entrai dans la plus admirable demeure gothique construite pour Dieu sur la terre, vaste comme une ville, pleine de salles basses ecrasees sous des voutes et de hautes galeries que soutiennent de freles colonnes. J'entrai dans ce gigantesque bijou de granit, aussi leger qu'une dentelle, couvert de tours, de sveltes clochetons, ou montent des escaliers tordus, et qui lancent dans le ciel bleu des jours, dans le ciel noir des nuits, leurs tetes bizarres herissees de chimeres, de diables, de betes fantastiques, de fleurs monstrueuses, et relies l'un a l'autre par de fines arches ouvragees. Quand je fus sur le sommet, je dis au moine qui m'accompagnait: "Mon pere, comme vous devez etre bien ici!" Il repondit: "Il y a beaucoup de vent, Monsieur"; et nous nous mimes a causer en regardant monter la mer, qui courait sur le sable et le couvrait d'une cuirasse d'acier. Et le moine me conta des histoires, toutes les vieilles histoires de ce lieu, des legendes, toujours des legendes. Une d'elles me frappa beaucoup. Les gens du pays, ceux du mont, pretendent qu'on entend parler la nuit dans les sables, puis qu'on entend beler deux chevres, l'une avec une voix forte, l'autre avec une voix faible. Les incredules affirment que ce sont les cris des oiseaux de mer, qui ressemblent tantot a des belements, et tantot a des plaintes humaines; mais les pecheurs attardes jurent avoir rencontre, rodant sur les dunes, entre deux marees, autour de la petite ville jetee ainsi loin du monde, un vieux berger, dont on ne voit jamais la tete couverte de son manteau, et qui conduit, en marchant devant eux, un bouc a figure d'homme et une chevre a figure de femme, tous deux avec de longs cheveux blancs et parlant sans cesse, se querellant dans une langue inconnue, puis cessant soudain de crier pour beler de toute leur force. Je dis au moine: "Y croyez-vous?" Il murmura: "Je ne sais pas." Je repris: "S'il existait sur la terre d'autres etres que nous, comment ne les connaitrions-nous point depuis longtemps; comment ne les auriez-vous pas vus, vous? comment ne les aurais-je pas vus, moi?" Il repondit: "Est-ce que nous voyons la cent-millieme partie de ce qui existe? Tenez, voici le vent, qui est la plus grande force de la nature, qui renverse les hommes, abat les edifices, deracine les arbres, souleve la mer en montagnes d'eau, detruit les falaises, et jette aux brisants les grands navires, le vent qui tue, qui siffle, qui gemit, qui mugit,--l'avez-vous vu, et pouvez-vous le voir? Il existe, pourtant." Je me tus devant ce simple raisonnement. Cet homme etait un sage ou peut-etre un sot. Je ne l'aurais pu affirmer au juste; mais je me tus. Ce qu'il disait la, je l'avais pense souvent. _3 juillet_.--J'ai mal dormi; certes, il y a ici une influence fievreuse, car mon cocher souffre du meme mal que moi. En rentrant hier, j'avais remarque sa paleur singuliere. Je lui demandai: --Qu'est-ce que vous avez, Jean? --J'ai que je ne peux plus me reposer, Monsieur, ce sont mes nuits qui mangent mes jours. Depuis le depart de Monsieur, cela me tient comme un sort. Les autres domestiques vont bien cependant, mais j'ai grand peur d'etre repris, moi. _4 juillet_.--Decidement, je suis repris. Mes cauchemars anciens reviennent. Cette nuit, j'ai senti quelqu'un accroupi sur moi, et qui, sa bouche sur la mienne, buvait ma vie entre mes levres. Oui, il la puisait dans ma gorge, comme aurait fait une sangsue. Puis il s'est leve, repu, et moi je me suis reveille, tellement meurtri, brise, aneanti, que je ne pouvais plus remuer. Si cela continue encore quelques jours, je repartirai certainement. _5 juillet_.--Ai-je perdu la raison? Ce qui s'est passe, ce que j'ai vu la nuit derniere est tellement etrange, que ma tete s'egare quand j'y songe! Comme je le fais maintenant chaque soir, j'avais ferme ma porte a clef; puis, ayant soif, je bus un demi-verre d'eau, et je remarquai par hasard que ma carafe etait pleine jusqu'au bouchon de cristal. Je me couchai ensuite et je tombai dans un de mes sommeils epouvantables, dont je fus tire au bout de deux heures environ par une secousse plus affreuse encore. Figurez-vous un homme qui dort, qu'on assassine, et qui se reveille avec un couteau dans le poumon, et qui rale, couvert de sang, et qui ne peut plus respirer, et qui va mourir, et qui ne comprend pas--voila. Ayant enfin reconquis ma raison, j'eus soif de nouveau; j'allumai une bougie et j'allai vers la table ou etait posee ma carafe. Je la soulevai en la penchant sur mon verre; rien ne coula.--Elle etait vide! Elle etait vide completement! D'abord, je n'y compris rien; puis, tout a coup, je ressentis une emotion si terrible, que je dus m'asseoir, ou plutot, que je tombai sur une chaise! puis, je me redressai d'un saut pour regarder autour de moi! puis je me rassis, eperdu d'etonnement et de peur, devant le cristal transparent! Je le contemplais avec des yeux fixes, cherchant a deviner. Mes mains tremblaient! On avait donc bu cette eau? Qui? Moi? moi, sans doute? Ce ne pouvait etre que moi? Alors, j'etais somnambule, je vivais, sans le savoir, de cette double vie mysterieuse qui fait douter s'il y a deux etres en nous, ou si un etre etranger, inconnaissable et invisible, anime, par moments, quand notre ame est engourdie, notre corps captif qui obeit a cet autre, comme a nous-memes, plus qu'a nous-memes. Ah! qui comprendra mon angoisse abominable? Qui comprendra l'emotion d'un homme, sain d'esprit, bien eveille, plein de raison et qui regarde epouvante, a travers le verre d'une carafe, un peu d'eau disparue pendant qu'il a dormi! Et je restai la jusqu'au jour, sans oser regagner mon lit. _6 juillet_.--Je deviens fou. On a encore bu toute ma carafe cette nuit;--ou plutot, je l'ai bue! Mais, est-ce moi? Est-ce moi? Qui serait-ce? Qui? Oh! mon Dieu! Je deviens fou? Qui me sauvera? _10 juillet_.--Je viens de faire des epreuves surprenantes. Decidement, je suis fou! Et pourtant! Le 6 juillet, avant de me coucher, j'ai place sur ma table du vin, du lait, de l'eau, du pain et des fraises. On a bu--j'ai bu--toute l'eau, et un peu de lait. On n'a touche ni au vin, ni au pain, ni aux fraises. Le 7 juillet, j'ai renouvele la meme epreuve, qui a donne le meme resultat. Le 8 juillet, j'ai supprime l'eau et le lait. On n'a touche a rien. Le 9 juillet enfin, j'ai remis sur ma table l'eau et le lait seulement, en ayant soin d'envelopper les carafes en des linges de mousseline blanche et de ficeler les bouchons. Puis, j'ai frotte mes levres, ma barbe, mes mains avec de la mine de plomb, et je me suis couche. L'invincible sommeil m'a saisi, suivi bientot de l'atroce reveil. Je n'avais point remue; mes draps eux-memes ne portaient pas de taches. Je m'elancai vers ma table. Les linges enfermant les bouteilles etaient demeures immacules. Je deliai les cordons, en palpitant de crainte. On avait bu toute l'eau! on avait bu tout le lait! Ah! mon Dieu!... Je vais partir tout a l'heure pour Paris. _12 juillet_.--Paris. J'avais donc perdu la tete les jours derniers! J'ai du etre le jouet de mon imagination enervee, a moins que je ne sois vraiment somnambule, ou que j'aie subi une de ces influences constatees, mais inexplicables jusqu'ici, qu'on appelle suggestions. En tout cas, mon affolement touchait a la demence, et vingt-quatre heures de Paris ont suffi pour me remettre d'aplomb. Hier, apres des courses et des visites, qui m'ont fait passer dans l'ame de l'air nouveau et vivifiant, j'ai fini ma soiree au Theatre-Francais. On y jouait une piece d'Alexandre Dumas fils; et cet esprit alerte et puissant a acheve de me guerir. Certes, la solitude est dangereuse pour les intelligences qui travaillent. Il nous faut, autour de nous, des hommes qui pensent et qui parlent. Quand nous sommes seuls longtemps, nous peuplons le vide de fantomes. Je suis rentre a l'hotel tres gai, par les boulevards. Au coudoiement de la foule, je songeais, non sans ironie, a mes terreurs, a mes suppositions de l'autre semaine, car j'ai cru, oui, j'ai cru qu'un etre invisible habitait sous mon toit. Comme notre tete est faible et s'effare, et s'egare vite, des qu'un petit fait incomprehensible nous frappe! Au lieu de conclure par ces simples mots: "Je ne comprends pas parce que la cause m'echappe", nous imaginons aussitot des mysteres effrayants et des puissances surnaturelles. _14 juillet_.--Fete de la Republique. Je me suis promene par les rues. Les petards et les drapeaux m'amusaient comme un enfant. C'est pourtant fort bete d'etre joyeux, a date fixe, par decret du gouvernement. Le peuple est un troupeau imbecile, tantot stupidement patient et tantot ferocement revolte. On lui dit: "Amuse-toi." Il s'amuse. On lui dit: "Va te battre avec le voisin." Il va se battre. On lui dit: "Vote pour l'Empereur." Il vote pour l'Empereur. Puis, on lui dit: "Vote pour la Republique." Et il vote pour la Republique. Ceux qui le dirigent sont aussi sots; mais au lieu d'obeir a des hommes, ils obeissent a des principes, lesquels ne peuvent etre que niais, steriles et faux, par cela meme qu'ils sont des principes, c'est-a-dire des idees reputees certaines et immuables, en ce monde ou l'on n'est sur de rien, puisque la lumiere est une illusion, puisque le bruit est une illusion. _16 juillet_.--J'ai vu hier des choses qui m'ont beaucoup trouble. Je dinais chez ma cousine, Mme Sable, dont le mari commande le 76e chasseurs a Limoges. Je me trouvais chez elle avec deux jeunes femmes, dont l'une a epouse un medecin, le docteur Parent, qui s'occupe beaucoup des maladies nerveuses et des manifestations extraordinaires auxquelles donnent lieu en ce moment les experiences sur l'hypnotisme et la suggestion. Il nous raconta longuement les resultats prodigieux obtenus par des savants anglais et par les medecins de l'ecole de Nancy. Les faits qu'il avanca me parurent tellement bizarres, que je me declarai tout a fait incredule. "Nous sommes, affirmait-il, sur le point de decouvrir un des plus importants secrets de la nature, je veux dire, un de ses plus importants secrets sur cette terre; car elle en a certes d'autrement importants, la-bas, dans les etoiles. Depuis que l'homme pense, depuis qu'il sait dire et ecrire sa pensee, il se sent frole par un mystere impenetrable pour ses sens grossiers et imparfaits, et il tache de suppleer, par l'effort de son intelligence, a l'impuissance de ses organes. Quand cette intelligence demeurait encore a l'etat rudimentaire, cette hantise des phenomenes invisibles a pris des formes banalement effrayantes. De la sont nees les croyances populaires au surnaturel, les legendes des esprits rodeurs, des fees, des gnomes, des revenants, je dirai meme la legende de Dieu, car nos conceptions de l'ouvrier-createur, de quelque religion qu'elles nous viennent, sont bien les inventions les plus mediocres, les plus stupides, les plus inacceptables sorties du cerveau apeure des creatures. Rien de plus vrai que cette parole de Voltaire. "Dieu a fait l'homme a son image, mais l'homme le lui a bien rendu." "Mais, depuis un peu plus d'un siecle, on semble pressentir quelque chose de nouveau. Mesmer et quelques autres nous ont mis sur une voie inattendue, et nous sommes arrives vraiment, depuis quatre ou cinq ans surtout, a des resultats surprenants." Ma cousine, tres incredule aussi, souriait. Le docteur Parent lui dit:--Voulez-vous que j'essaie de vous endormir, Madame? --Oui, je veux bien. Elle s'assit dans un fauteuil et il commenca a la regarder fixement en la fascinant. Moi, je me sentis soudain un peu trouble, le coeur battant, la gorge serree. Je voyais les yeux de Mme Sable s'alourdir, sa bouche se crisper, sa poitrine haleter. Au bout de dix minutes, elle dormait. --Mettez-vous derriere elle, dit le medecin. Et je m'assis derriere elle. Il lui placa entre les mains une carte de visite en lui disant: "Ceci est un miroir; que voyez-vous dedans?" Elle repondit: --Je vois mon cousin. --Que fait-il? --Il se tord la moustache. --Et maintenant? --Il tire de sa poche une photographie. --Quelle est cette photographie? --La sienne. C'etait vrai! Et cette photographie venait de m'etre livree, le soir meme, a l'hotel. --Comment est-il sur ce portrait? --Il se tient debout avec son chapeau a la main. Donc elle voyait dans cette carte, dans ce carton blanc, comme elle eut vu dans une glace. Les jeunes femmes, epouvantees, disaient: "Assez! Assez! Assez!" Mais le docteur ordonna: "Vous vous leverez demain a huit heures; puis vous irez trouver a son hotel votre cousin, et vous le supplierez de vous preter cinq mille francs que votre mari vous demande et qu'il vous reclamera a son prochain voyage." Puis il la reveilla. En rentrant a l'hotel, je songeais a cette curieuse seance et des doutes m'assaillirent, non point sur l'absolue, sur l'insoupconnable bonne foi de ma cousine, que je connaissais comme une soeur, depuis l'enfance, mais sur une supercherie possible du docteur. Ne dissimulait-il pas dans sa main une glace qu'il montrait a la jeune femme endormie, en meme temps que sa carte de visite? Les prestidigitateurs de profession font des choses autrement singulieres. Je rentrai donc et je me couchai. Or, ce matin, vers huit heures et demie, je fus reveille par mon valet de chambre, qui me dit: --C'est Mme Sable qui demande a parler a Monsieur tout de suite. Je m'habillai a la hate et je la recus. Elle s'assit fort troublee, les yeux baisses, et, sans lever son voile, elle me dit: --Mon cher cousin, j'ai un gros service a vous demander. --Lequel, ma cousine? --Cela me gene beaucoup de vous le dire, et pourtant, il le faut. J'ai besoin, absolument besoin, de cinq mille francs. --Allons donc, vous? --Oui, moi, ou plutot mon mari, qui me charge de les trouver. J'etais tellement stupefait, que je balbutiais mes reponses. Je me demandais si vraiment elle ne s'etait pas moquee de moi avec le docteur Parent, si ce n'etait pas la une simple farce preparee d'avance et fort bien jouee. Mais, en la regardant avec attention, tous mes doutes se dissiperent. Elle tremblait d'angoisse, tant cette demarche lui etait douloureuse, et je compris qu'elle avait la gorge pleine de sanglots. Je la savais fort riche et je repris: --Comment! votre mari n'a pas cinq mille francs a sa disposition! Voyons reflechissez. Etes-vous sure qu'il vous a chargee de me les demander? Elle hesita quelques secondes comme si elle eut fait un grand effort pour chercher dans son souvenir, puis elle repondit: --Oui..., oui... j'en suis sure. --Il vous a ecrit? Elle hesita encore, reflechissant. Je devinai le travail torturant de sa pensee. Elle ne savait pas. Elle savait seulement qu'elle devait m'emprunter cinq mille francs pour son mari. Donc elle osa mentir. --Oui, il m'a ecrit. --Quand donc? Vous ne m'avez parle de rien, hier. --J'ai recu sa lettre ce matin. --Pouvez-vous me la montrer? --Non... non... non... elle contenait des choses intimes... trop personnelles... je l'ai... je l'ai brulee. --Alors, c'est que votre mari fait des dettes. Elle hesita encore, puis murmura: --Je ne sais pas. Je declarai brusquement: --C'est que je ne puis disposer de cinq mille francs en ce moment, ma chere cousine. Elle poussa une sorte de cri de souffrance. --Oh! oh! je vous en prie, je vous en prie, trouvez-les... Elle s'exaltait, joignait les mains comme si elle m'eut prie! J'entendais sa voix changer de ton; elle pleurait et begayait, harcelee, dominee par l'ordre irresistible qu'elle avait recu. --Oh! oh! je vous en supplie... si vous saviez comme je souffre... il me les faut aujourd'hui. J'eus pitie d'elle. --Vous les aurez tantot, je vous le jure. Elle s'ecria: --Oh! merci! merci! Que vous etes bon. Je repris:--Vous rappelez-vous ce qui s'est passe hier soir chez vous? --Oui. --Vous rappelez-vous que le docteur Parent vous a endormie? --Oui. --Eh! bien, il vous a ordonne de venir m'emprunter ce matin cinq mille francs, et vous obeissez en ce moment a cette suggestion. Elle reflechit quelques secondes et repondit: --Puisque c'est mon mari qui les demande. Pendant une heure, j'essayai de la convaincre, mais je n'y pus parvenir. Quand elle fui partie, je courus chez le docteur. Il allait sortir; et il m'ecouta en souriant. Puis il dit: --Croyez-vous maintenant? --Oui, il le faut bien. --Allons chez votre parente. Elle sommeillait deja sur une chaise longue, accablee de fatigue. Le medecin lui prit le pouls, la regarda quelque temps, une main levee vers ses yeux qu'elle ferma peu a peu sous l'effort insoutenable de cette puissance magnetique. Quand elle fut endormie: --Votre mari n'a plus besoin de cinq mille francs! Vous allez donc oublier que vous avez prie votre cousin de vous les preter, et, s'il vous parle de cela, vous ne comprendrez pas. Puis il la reveilla. Je tirai de ma poche un portefeuille: --Voici, ma chere cousine, ce que vous m'avez demande ce matin. Elle fut tellement surprise que je n'osai pas insister. J'essayai cependant de ranimer sa memoire, mais elle nia avec force, crut que je me moquais d'elle, et faillit, a la fin, se facher. * * * * * Voila! je viens de rentrer; et je n'ai pu dejeuner, tant cette experience m'a bouleverse. _19 juillet_.--Beaucoup de personnes a qui j'ai raconte cette aventure se sont moquees de moi. Je ne sais plus que penser. Le sage dit: Peut-etre? _21 juillet_.--J'ai ete diner a Bougival, puis j'ai passe la soiree au bal des canotiers. Decidement, tout depend des lieux et des milieux. Croire au surnaturel dans l'ile de la Grenouilliere, serait le comble de la folie... mais au sommet du mont Saint-Michel?... mais dans les Indes? Nous subissons effroyablement l'influence de ce qui nous entoure. Je rentrerai chez moi la semaine prochaine. _30 juillet_.--Je suis revenu dans ma maison depuis hier. Tout va bien. _2 aout_.--Rien de nouveau; il fait un temps superbe. Je passe mes journees a regarder couler la Seine. _4 aout_.--Querelles parmi mes domestiques. Ils pretendent qu'on casse les verres, la nuit, dans les armoires. Le valet de chambre accuse la cuisiniere, qui accuse la lingere, qui accuse les deux autres. Quel est le coupable? Bien fin qui le dirait? _6 aout_.--Cette fois, je ne suis pas fou. J'ai vu... j'ai vu... j'ai vu!... Je ne puis plus douter... j'ai vu!... J'ai encore froid jusque dans les ongles... j'ai encore peur jusque dans les moelles... j'ai vu!... Je me promenais a deux heures, en plein soleil, dans mon parterre de rosiers... dans l'allee des rosiers d'automne qui commencent a fleurir. Comme je m'arretais a regarder un _geant des batailles_, qui portait trois fleurs magnifiques, je vis, je vis distinctement, tout pres de moi, la tige d'une de ces roses se plier, comme si une main invisible l'eut tordue, puis se casser comme si cette main l'eut cueillie! Puis la fleur s'eleva, suivant la courbe qu'aurait decrite un bras en la portant vers une bouche, et elle resta suspendue dans l'air transparent, toute seule, immobile, effrayante tache rouge a trois pas de mes yeux. Eperdu, je me jetai sur elle pour la saisir! Je ne trouvai rien; elle avait disparu. Alors je fus pris d'une colere furieuse contre moi-meme; car il n'est pas permis a un homme raisonnable et serieux d'avoir de pareilles hallucinations. Mais etait-ce bien une hallucination? Je me retournai pour chercher la tige, et je la retrouvai immediatement sur l'arbuste, fraichement brisee, entre les deux autres roses demeurees a la branche. Alors, je rentrai chez moi l'ame bouleversee; car je suis certain, maintenant, certain comme de l'alternance des jours et des nuits, qu'il existe pres de moi un etre invisible, qui se nourrit de lait et d'eau, qui peut toucher aux choses, les prendre et les changer de place, doue par consequent d'une nature materielle, bien qu'imperceptible pour nos sens, et qui habite comme moi, sous mon toit... _7 aout_.--J'ai dormi tranquille. Il a bu l'eau de ma carafe, mais n'a point trouble mon sommeil. Je me demande si je suis fou. En me promenant, tantot au grand soleil, le long de la riviere, des doutes me sont venus sur ma raison, non point des doutes vagues comme j'en avais jusqu'ici, mais des doutes precis, absolus. J'ai vu des fous; j'en ai connu qui restaient intelligents, lucides, clairvoyants meme sur toutes les choses de la vie, sauf sur un point. Ils parlaient de tout avec clarte, avec souplesse, avec profondeur, et soudain leur pensee touchant l'ecueil de leur folie, s'y dechirait en pieces, s'eparpillait et sombrait dans cet ocean effrayant et furieux, plein de vagues bondissantes, de brouillards, de bourrasques, qu'on nomme "la demence". Certes, je me croirais fou, absolument fou, si je n'etais conscient, si je ne connaissais parfaitement mon etat, si je ne le sondais en l'analysant avec une complete lucidite. Je ne serais donc, en somme, qu'un hallucine raisonnant. Un trouble inconnu se serait produit dans mon cerveau, un de ces troubles qu'essayent de noter et de preciser aujourd'hui les physiologistes; et ce trouble aurait determine dans mon esprit, dans l'ordre et la logique de mes idees, une crevasse profonde. Des phenomenes semblables ont lieu dans le reve qui nous promene a travers les fantasmagories les plus invraisemblables, sans que nous en soyions surpris, parce que l'appareil verificateur, parce que le sens du controle est endormi; tandis que la faculte imaginative veille et travaille. Ne se peut-il pas qu'une des imperceptibles touches du clavier cerebral se trouve paralysee chez moi? Des hommes, a la suite d'accidents, perdent la memoire des noms propres ou des verbes ou des chiffres, ou seulement des dates. Les localisations de toutes les parcelles de la pensee sont aujourd'hui prouvees. Or, quoi d'etonnant a ce que ma faculte de controler l'irrealite de certaines hallucinations, se trouve engourdie chez moi en moment! Je songeais a tout cela en suivant le bord de l'eau. Le soleil couvrait de clarte la riviere, faisait la terre delicieuse, emplissait mon regard d'amour pour la vie, pour les hirondelles, dont l'agilite est une joie de mes yeux, pour les herbes de la rive, dont le fremissement est un bonheur de mes oreilles. Peu a peu, cependant un malaise inexplicable me penetrait. Une force, me semblait-il, une force occulte m'engourdissait, m'arretait, m'empechait d'aller plus loin, me rappelait en arriere. J'eprouvais ce besoin douloureux de rentrer qui vous oppresse, quand on a laisse au logis un malade aime, et que le pressentiment vous saisit d'une aggravation de son mal. Donc, je revins malgre moi, sur que j'allais trouver, dans ma maison, une mauvaise nouvelle, une lettre ou une depeche. Il n'y avait rien; et je demeurai plus surpris et plus inquiet que si j'avais eu de nouveau quelque vision fantastique. _8 aout_.--J'ai passe hier une affreuse soiree. Il ne se manifeste plus, mais je le sens pres de moi, m'epiant, me regardant, me penetrant, me dominant et plus redoutable, en se cachant ainsi, que s'il signalait par des phenomenes surnaturels sa presence invisible et constante. J'ai dormi, pourtant. _9 aout_.--Rien, mais j'ai peur. _10 aout_.--Rien; qu'arrivera-t-il demain? _11 aout_.--Toujours rien; je ne puis plus rester chez moi avec cette crainte et cette pensee entrees en mon ame; je vais partir. _12 aout_, 10 heures du soir.--Tout le jour j'ai voulu m'en aller; je n'ai pas pu. J'ai voulu accomplir cet acte de liberte si facile, si simple,--sortir--monter dans ma voiture pour gagner Rouen--je n'ai pas pu. Pourquoi? _13 aout_.--Quand on est atteint par certaines maladies, tous les ressorts de l'etre physique semblent brises, toutes les energies aneanties, tous les muscles relaches, les os devenus mous comme la chair et la chair liquide comme de l'eau. J'eprouve cela dans mon etre moral d'une facon etrange et desolante. Je n'ai plus aucune force, aucun courage, aucune domination sur moi, aucun pouvoir meme de mettre en mouvement ma volonte. Je ne peux plus vouloir; mais quelqu'un veut pour moi; et j'obeis. _14 aout_.--Je suis perdu! Quelqu'un possede mon ame et la gouverne! quelqu'un ordonne tous mes actes, tous mes mouvements, toutes mes pensees. Je ne suis plus rien en moi, rien qu'un spectateur esclave et terrifie de toutes les choses que j'accomplis. Je desire sortir. Je ne peux pas. Il ne veut pas; et je reste, eperdu, tremblant, dans le fauteuil ou il me tient assis. Je desire seulement me lever, me soulever, afin de me croire encore maitre de moi. Je ne peux pas! Je suis rive a mon siege; et mon siege adhere au sol, de telle sorte qu'aucune force ne nous souleverait. Puis, tout d'un coup, il faut, il faut, il faut que j'aille au fond de mon jardin cueillir des fraises et les manger. Et j'y vais. Je cueille des fraises et je les mange! Oh! mon Dieu! Mon Dieu! Mon Dieu! Est-il un Dieu? S'il en est un, delivrez-moi, sauvez-moi! secourez-moi! Pardon! Pitie! Grace! Sauvez-moi! Oh! quelle souffrance! quelle torture! quelle horreur! _15 aout_.--Certes, voila comment etait possedee et dominee ma pauvre cousine, quand elle est venue m'emprunter cinq mille francs. Elle subissait un vouloir etranger entre en elle, comme une autre ame, comme une autre ame parasite et dominatrice. Est-ce que le monde va finir? Mais celui qui me gouverne, quel est-il, cet invisible? cet inconnaissable, ce rodeur d'une race surnaturelle? Donc les Invisibles existent! Alors, comment depuis l'origine du monde ne se sont-ils pas encore manifestes d'une facon precise comme ils le font pour moi? Je n'ai jamais rien lu qui ressemble a ce qui s'est passe dans ma demeure. Oh! si je pouvais la quitter, si je pouvais m'en aller, fuir et ne pas revenir. Je serais sauve, mais je ne peux pas. _16 aout_.--J'ai pu m'echapper aujourd'hui pendant deux heures, comme un prisonnier qui trouve ouverte, par hasard, la porte de son cachot. J'ai senti que j'etais libre tout a coup et qu'il etait loin. J'ai ordonne d'atteler bien vite et j'ai gagne Rouen. Oh! quelle joie de pouvoir dire a un homme qui obeit: "Allez a Rouen!" Je me suis fait arreter devant la bibliotheque et j'ai prie qu'on me pretat le grand traite du docteur Hermann Herestauss sur les habitants inconnus du monde antique et moderne. Puis, au moment de remonter dans mon coupe, j'ai voulu dire: "A la gare!" et j'ai crie,--je n'ai pas dit, j'ai crie--d'une voix si forte que les passants se sont retournes: "A la maison", et je suis tombe, affole d'angoisse, sur le coussin de ma voiture. Il m'avait retrouve et repris. _17 aout_.--Ah! Quelle nuit! quelle nuit! Et pourtant il me semble que je devrais me rejouir. Jusqu'a une heure du matin, j'ai lu! Hermann Herestauss, docteur en philosophie et en theogonie, a ecrit l'histoire et les manifestations de tous les etres invisibles rodant autour de l'homme ou reves par lui. Il decrit leurs origines, leur domaine, leur puissance. Mais aucun d'eux ne ressemble a celui qui me hante. On dirait que l'homme, depuis qu'il pense, a pressenti et redoute un etre nouveau, plus fort que lui, son successeur en ce monde, et que, le sentant proche et ne pouvant prevoir la nature de ce maitre, il a cree, dans sa terreur, tout le peuple fantastique des etres occultes, fantomes vagues nes de la peur. Donc, ayant lu jusqu'a une heure du matin, j'ai ete m'asseoir ensuite aupres de ma fenetre ouverte pour rafraichir mon front et ma pensee au vent calme de l'obscurite. Il faisait bon, il faisait tiede! Comme j'aurais aime cette nuit-la autrefois! Pas de lune. Les etoiles avaient au fond du ciel noir des scintillements fremissants. Qui habite ces mondes? Quelles formes, quels vivants, quels animaux, quelles plantes sont la-bas? Ceux qui pensent dans ces univers lointains, que savent-ils plus que nous? Que peuvent-ils plus que nous? Que voient-ils que nous ne connaissons point? Un d'eux, un jour ou l'autre, traversant l'espace, n'apparaitra-t-il pas sur notre terre pour la conquerir, comme les Normands jadis traversaient la mer pour asservir des peuples plus faibles. Nous sommes si infirmes, si desarmes, si ignorants, si petits, nous autres, sur ce grain de boue qui tourne delaye dans une goutte d'eau. Je m'assoupis en revant ainsi au vent frais du soir. Or, ayant dormi environ quarante minutes, je rouvris les yeux sans faire un mouvement, reveille par je ne sais quelle emotion confuse et bizarre. Je ne vis rien d'abord, puis, tout a coup, il me sembla qu'une page du livre reste ouvert sur ma table venait de tourner toute seule. Aucun souffle d'air n'etait entre par ma fenetre. Je fus surpris et j'attendis. Au bout de quatre minutes environ, je vis, je vis, oui, je vis de mes yeux une autre page se soulever et se rabattre sur la precedente, comme si un doigt l'eut feuilletee. Mon fauteuil etait vide, semblait vide; mais je compris qu'il etait la, lui, assis a ma place, et qu'il lisait. D'un bond furieux, d'un bond de bete revoltee, qui va eventrer son dompteur, je traversai ma chambre pour le saisir, pour l'etreindre, pour le tuer!... Mais mon siege, avant que je l'eusse atteint, se renversa comme si on eut fui devant moi... ma table oscilla, ma lampe tomba et s'eteignit, et ma fenetre se ferma comme si un malfaiteur surpris se fut elance dans la nuit, en prenant a pleines mains les battants. Donc, il s'etait sauve; il avait eu peur, peur de moi, lui! Alors,... alors... demain... ou apres,... ou un jour quelconque,... je pourrai donc le tenir sous mes poings, et l'ecraser contre le sol! Est-ce que les chiens, quelquefois, ne mordent point et n'etranglent pas leurs maitres? _18 aout_.--J'ai songe toute la journee. Oh! oui, je vais lui obeir, suivre ses impulsions, accomplir toutes ses volontes, me faire humble, soumis, lache. Il est le plus fort. Mais une heure viendra... _19 aout_.--Je sais... je sais... je sais tout! Je viens de lire ceci dans la _Revue du Monde Scientifique_: "Une nouvelle assez curieuse nous arrive de Rio de Janeiro. Une folie, une epidemie de folie, comparable aux demences contagieuses qui atteignirent les peuples d'Europe au moyen age, sevit en ce moment dans la province de San-Paulo. Les habitants eperdus quittent leurs maisons, desertent leurs villages, abandonnent leurs cultures, se disant poursuivis, possedes, gouvernes comme un betail humain par des etres invisibles bien que tangibles, des sortes de vampires qui se nourrissent de leur vie, pendant leur sommeil, et qui boivent en outre de l'eau et du lait sans paraitre toucher a aucun autre aliment. "M. le professeur Don Pedro Henriquez, accompagne de plusieurs savants medecins, est parti pour la province de San-Paulo, afin d'etudier sur place les origines et les manifestations de cette surprenante folie, et de proposer a l'Empereur les mesures qui lui paraitront le plus propres a rappeler a la raison ces populations en delire." Ah! Ah! je me rappelle, je me rappelle le beau trois-mats bresilien qui passa sous mes fenetres en remontant la Seine, le 8 mai dernier! Je le trouvai si joli, si blanc, si gai! L'Etre etait dessus, venant de la-bas, ou sa race est nee! Et il m'a vu! Il a vu ma demeure blanche aussi; et il a saute du navire sur la rive. Oh! mon Dieu! A present, je sais, je devine. Le regne de l'homme est fini. Il est venu, Celui que redoutaient les premieres terreurs des peuples naifs, Celui qu'exorcisaient les pretres inquiets, que les sorciers evoquaient par les nuits sombres, sans le voir apparaitre encore, a qui les pressentiments des maitres passagers du monde preterent toutes les formes monstrueuses ou gracieuses des gnomes, des esprits, des genies, des fees, des farfadets. Apres les grossieres conceptions de l'epouvante primitive, des hommes plus perspicaces l'ont pressenti plus clairement. Mesmer l'avait devine, et les medecins, depuis dix ans deja, ont decouvert, d'une facon precise, la nature de sa puissance avant qu'il l'eut exercee lui-meme. Ils ont joue avec cette arme du Seigneur nouveau, la domination d'un mysterieux vouloir sur l'ame humaine devenue esclave. Ils ont appele cela magnetisme, hypnotisme, suggestion... que sais-je? Je les ai vus s'amuser comme des enfants imprudents avec cette horrible puissance! Malheur a nous! Malheur a l'homme! Il est venu, le... le... comment se nomme-t-il... le... il me semble qu'il me crie son nom, et je ne l'entends pas... le... oui... il le crie... J'ecoute... je ne peux pas... repete... le... Horla... J'ai entendu... le Horla... c'est lui... le Horla... il est venu!... Ah! le vautour a mange la colombe, le loup a mange le mouton; le lion a devore le buffle aux cornes aigues; l'homme a tue le lion avec la fleche, avec le glaive, avec la poudre; mais le Horla va faire de l'homme ce que nous avons fait du cheval et du boeuf: sa chose, son serviteur et sa nourriture, par la seule puissance de sa volonte. Malheur a nous! Pourtant, l'animal, quelquefois, se revolte et tue celui qui l'a dompte... moi aussi je veux... je pourrai... mais il faut le connaitre, le toucher, le voir! Les savants disent que l'oeil de la bete, different du notre, ne distingue point comme le notre... Et mon oeil a moi ne peut distinguer le nouveau venu qui m'opprime. Pourquoi? Oh! je me rappelle a present les paroles du moine du mont Saint-Michel: "Est-ce que nous voyons la cent-millieme partie de ce qui existe? Tenez, voici le vent qui est la plus grande force de la nature, qui renverse les hommes, abat les edifices, deracine les arbres, souleve la mer en montagnes d'eau, detruit les falaises et jette aux brisants les grands navires, le vent qui tue, qui siffle, qui gemit, qui mugit, l'avez-vous vu et pouvez-vous le voir: Il existe pourtant!" Et je songeais encore: mon oeil est si faible, si imparfait, qu'il ne distingue meme point les corps durs, s'ils sont transparents comme le verre!... Qu'une glace sans tain barre mon chemin, il me jette dessus comme l'oiseau entre dans une chambre se casse la tete aux vitres. Mille choses en outre le trompent et l'egarent? Quoi d'etonnant, alors, a ce qu'il ne sache point apercevoir un corps nouveau que la lumiere traverse. Un etre nouveau! pourquoi pas? Il devait venir assurement! pourquoi serions-nous les derniers? Nous ne le distinguons point, ainsi que tous les autres crees avant nous? C'est que sa nature est plus parfaite, son corps plus fin et plus fini que le notre, que le notre si faible, si maladroitement concu, encombre d'organes toujours fatigues, toujours forces comme des ressorts trop complexes, que le notre, qui vit comme une plante et comme une bete, en se nourrissant peniblement d'air, d'herbe et de viande, machine animale en proie aux maladies, aux deformations, aux putrefactions, poussive, mal reglee, naive et bizarre, ingenieusement mal faite, oeuvre grossiere et delicate, ebauche d'etre qui pourrait devenir intelligent et superbe. Nous sommes quelques-uns, si peu sur ce monde, depuis l'huitre jusqu'a l'homme. Pourquoi pas un de plus, une fois accomplie la periode qui separe les apparitions successives de toutes les especes diverses? Pourquoi pas un de plus? Pourquoi pas aussi d'autres arbres aux fleurs immenses, eclatantes et parfumant des regions entieres? Pourquoi pas d'autres elements que le feu, l'air, la terre et l'eau?--Ils sont quatre, rien que quatre, ces peres nourriciers des etres! Quelle pitie! Pourquoi ne sont-ils pas quarante, quatre cents, quatre mille! Comme tout est pauvre, mesquin, miserable! avarement donne, sechement invente, lourdement fait! Ah! l'elephant, l'hippopotame, que de grace! Le chameau, que d'elegance! Mais, direz-vous, le papillon! une fleur qui vole! J'en reve un qui serait grand comme cent univers, avec des ailes dont je ne puis meme exprimer la forme, la beaute, la couleur et le mouvement. Mais je le vois... il va d'etoile en etoile, les rafraichissant et les embaumant au souffle harmonieux et leger de sa course!... Et les peuples de la-haut le regardent passer, extasies et ravis!... * * * * * Qu'ai-je donc? C'est lui, lui, le Horla, qui me hante, qui me fait penser ces folies! Il est en moi, il devient mon ame; je le tuerai! _19 aout_.--Je le tuerai. Je l'ai vu! je me suis assis hier soir, a ma table; et je fis semblant d'ecrire avec une grande attention. Je savais bien qu'il viendrait roder autour de moi, tout pres, si pres que je pourrais peut-etre le toucher, le saisir? Et alors!... alors, j'aurais la force des desesperes; j'aurais mes mains, mes genoux, ma poitrine, mon front, mes dents pour l'etrangler, l'ecraser, le mordre, le dechirer. Et je le guettais avec tous mes organes surexcites. J'avais allume mes deux lampes et les huit bougies de ma cheminee, comme si j'eusse pu, dans cette clarte, le decouvrir. En face de moi, mon lit, un vieux lit de chene a colonnes; a droite, ma cheminee; a gauche, ma porte fermee avec soin, apres l'avoir laissee longtemps ouverte, afin de l'attirer; derriere moi, une tres haute armoire a glace, qui me servait chaque jour, pour me raser, pour m'habiller, et ou j'avais coutume de me regarder, de la tete aux pieds, chaque fois que je passais devant. Donc, je faisais semblant d'ecrire, pour le tromper, car il m'epiait lui aussi; et soudain, je sentis, je fus certain qu'il lisait par-dessus mon epaule, qu'il etait la, frolant mon oreille. Je me dressai, les mains tendues, en me tournant si vite que je faillis tomber. Eh! bien?... on y voyait comme en plein jour, et je ne me vis pas dans ma glace!... Elle etait vide, claire, profonde, pleine de lumiere! Mon image n'etait pas dedans... et j'etais en face, moi! Je voyais le grand verre limpide du haut en bas. Et je regardais cela avec des yeux affoles; et je n'osais plus avancer, je n'osais plus faire un mouvement, sentant bien pourtant qu'il etait la, mais qu'il m'echapperait encore, lui dont le corps imperceptible avait devore mon reflet. Comme j'eus peur! Puis voila que tout a coup je commencai a m'apercevoir dans une brume, au fond du miroir, dans une brume comme a travers une nappe d'eau; et il me semblait que cette eau glissait de gauche a droite, lentement, rendant plus precise mon image, de seconde en seconde. C'etait comme la fin d'une eclipse. Ce qui me cachait ne paraissait point posseder de contours nettement arretes, mais une sorte de transparence opaque, s'eclaircissant peu a peu. Je pus enfin me distinguer completement, ainsi que je le fais chaque jour en me regardant. Je l'avais vu! L'epouvante m'en est restee, qui me fait encore frissonner. _20 aout_.--Le tuer, comment? puisque je ne peux l'atteindre? Le poison? mais il me verrait le meler a l'eau; et nos poisons, d'ailleurs, auraient-ils un effet sur son corps imperceptible? Non... non... sans aucun doute... Alors?... alors?... _21 aout_.--J'ai fait venir un serrurier de Rouen, et lui ai commande pour ma chambre des persiennes de fer, comme en ont, a Paris, certains hotels particuliers, au rez-de-chaussee, par crainte des voleurs. Il me fera, en outre, une porte pareille. Je me suis donne pour un poltron, mais je m'en moque!... * * * * * _10 septembre_.--Rouen, hotel continental. C'est fait... c'est fait... mais est-il mort? J'ai l'ame bouleversee de ce que j'ai vu. Hier donc, le serrurier ayant pose ma persienne et ma porte de fer, j'ai laisse tout ouvert jusqu'a minuit, bien qu'il commencat a faire froid. Tout a coup, j'ai senti qu'il etait la, et une joie, une joie folle m'a saisi. Je me suis leve lentement, et j'ai marche a droite, a gauche, longtemps pour qu'il ne devinat rien; puis j'ai ote mes bottines et mis mes savates avec negligence; puis j'ai ferme ma persienne de fer, et revenant a pas tranquilles vers la porte, j'ai ferme la porte aussi a double tour. Retournant alors vers la fenetre, je la fixai par un cadenas, dont je mis la clef dans ma poche. Tout a coup, je compris qu'il s'agitait autour de moi, qu'il avait peur a son tour, qu'il m'ordonnait de lui ouvrir. Je faillis ceder; je ne cedai pas, mais m'adossant a la porte, je l'entre-baillai, tout juste assez pour passer, moi, a reculons; et comme je suis tres grand ma tete touchait au linteau. J'etais sur qu'il n'avait pu s'echapper et je l'enfermai, tout seul, tout seul! Quelle joie! Je le tenais! Alors, je descendis, en courant; je pris dans mon salon, sous ma chambre, mes deux lampes et je renversai toute l'huile sur le tapis, sur les meubles, partout; puis j'y mis le feu, et je me sauvai, apres avoir bien referme, a double tour, la grande porte d'entree. Et j'allai me cacher au fond de mon jardin, dans un massif de lauriers. Comme ce fut long! comme ce fut long! Tout etait noir, muet, immobile; pas un souffle d'air, pas une etoile, des montagnes de nuages qu'on ne voyait point, mais qui pesaient sur mon ame si lourds, si lourds. Je regardais ma maison, et j'attendais. Comme ce fut long! Je croyais deja que le feu s'etait eteint tout seul, ou qu'il l'avait eteint, Lui, quand une des fenetres d'en bas creva sous la poussee de l'incendie, et une flamme, une grande flamme rouge et jaune, longue, molle, caressante, monta le long du mur blanc et le baisa jusqu'au toit. Une lueur courut dans les arbres, dans les branches, dans les feuilles, et un frisson, un frisson de peur aussi! Les oiseaux se reveillaient; un chien se mit a hurler; il me sembla que le jour se levait! Deux autres fenetres eclaterent aussitot, et je vis que tout le bas de ma demeure n'etait plus qu'un effrayant brasier. Mais un cri, un cri horrible, suraigu, dechirant, un cri de femme passa dans la nuit, et deux mansardes s'ouvrirent! J'avais oublie mes domestiques! Je vis leurs faces affolees, et leurs bras qui s'agitaient!... Alors, eperdu d'horreur, je me mis a courir vers le village en hurlant: "Au secours! au secours! au feu! au feu!" Je rencontrai des gens qui s'en venaient deja et je retournai avec eux, pour voir! La maison, maintenant, n'etait plus qu'un bucher horrible et magnifique, un bucher monstrueux, eclairant toute la terre, un bucher ou brulaient des hommes, et ou il brulait aussi, Lui, Lui, mon prisonnier, l'Etre nouveau, le nouveau maitre, le Horla! Soudain le toit tout entier s'engloutit entre les murs, et un volcan de flammes jaillit jusqu'au ciel. Par toutes les fenetres ouvertes sur la fournaise, je voyais la cuve de feu, et je pensais qu'il etait la, dans ce four, mort... --Mort? Peut-etre?... Son corps? son corps que le jour traversait n'etait-il pas indestructible par les moyens qui tuent les notres? S'il n'etait pas mort?... seul peut-etre le temps a prise sur l'Etre Invisible et Redoutable. Pourquoi ce corps transparent, ce corps inconnaissable, ce corps d'Esprit, s'il devait craindre, lui aussi, les maux, les blessures, les infirmites, la destruction prematuree? La destruction prematuree? toute l'epouvante humaine vient d'elle! Apres l'homme le Horla.--Apres celui qui peut mourir tous les jours, a toutes les heures, a toutes les minutes, par tous les accidents, est venu celui qui ne doit mourir qu'a son jour, a son heure, a sa minute, parce qu'il a touche la limite de son existence! Non... non... sans aucun doute, sans aucun doute... il n'est pas mort... Alors... alors... il va donc falloir que je me tue moi!... * * * * * AMOUR TROIS PAGES DU _LIVRE D'UN CHASSEUR_ ... Je viens de lire dans un fait divers de journal un drame de passion. Il l'a tuee, puis il s'est tue, donc il l'aimait. Qu'importent Il et Elle? Leur amour seul m'importe; et il ne m'interesse point parce qu'il m'attendrit ou parce qu'il m'etonne, ou parce qu'il m'emeut ou parce qu'il me fait songer, mais parce qu'il me rappelle un souvenir de ma jeunesse, un etrange souvenir de chasse ou m'est apparu l'Amour comme apparaissaient aux premiers chretiens des croix au milieu du ciel. Je suis ne avec tous les instincts et les sens de l'homme primitif, temperes par des raisonnements et des emotions de civilise. J'aime la chasse avec passion; et la bete saignante, le sang sur les plumes, le sang sur mes mains, me crispent le coeur a le faire defaillir. Cette annee-la, vers la fin de l'automne, les froids arriverent brusquement, et je fus appele par un de mes cousins, Karl de Rauville, pour venir avec lui tuer des canards dans les marais, au lever du jour. Mon cousin gaillard, de quarante ans, roux, tres fort et tres barbu, gentilhomme de campagne, demi-brute aimable, d'un caractere gai, doue de cet esprit gaulois qui rend agreable la mediocrite, habitait une sorte de ferme-chateau dans une vallee large ou coulait une riviere. Des bois couvraient les collines de droite et de gauche, vieux bois seigneuriaux ou restaient des arbres magnifiques et ou l'on trouvait les plus rares gibiers a plume de toute cette partie de la France. On y tuait des aigles quelquefois; et les oiseaux de passage, ceux qui presque jamais ne viennent en nos pays trop peuples, s'arretaient presque infailliblement dans ces branchages seculaires comme s'ils eussent connu ou reconnu un petit coin de foret des anciens temps demeure la pour leur servir d'abri en leur courte etape nocturne. Dans la vallee, c'etaient de grands herbages arroses par des rigoles et separes par des haies; puis, plus loin, la riviere, canalisee jusque-la, s'epandait en un vaste marais. Ce marais, la plus admirable region de chasse que j'aie jamais vue, etait tout le souci de mon cousin qui l'entretenait comme un parc. A travers l'immense peuple de roseaux qui le couvrait, le faisait vivant, bruissant, houleux, on avait trace d'etroites avenues ou les barques plates, conduites et dirigees avec des perches, passaient, muettes, sur l'eau morte, frolaient les joncs, faisaient fuir les poissons rapides a travers les herbes et plonger les poules sauvages dont la tete noire et pointue disparaissait brusquement. J'aime l'eau d'une passion desordonnee: la mer, bien que trop grande, trop remuante, impossible a posseder, les rivieres si jolies mais qui passent, qui fuient, qui s'en vont, et les marais surtout ou palpite toute l'existence inconnue des betes aquatiques. Le marais c'est un monde entier sur la terre, monde different, qui a sa vie propre, ses habitants sedentaires, et ses voyageurs de passage, ses voix, ses bruits et son mystere surtout. Rien n'est plus troublant, plus inquietant, plus effrayant, parfois, qu'un marecage. Pourquoi cette peur qui plane sur ces plaines basses couvertes d'eau? Sont-ce les vagues rumeurs des roseaux, les etranges feux follets, le silence profond qui les enveloppe dans les nuits calmes, ou bien les brumes bizarres, qui trainent sur les joncs comme des robes de mortes, ou bien encore l'imperceptible clapotement, si leger, si doux, et plus terrifiant parfois que le canon des hommes ou que le tonnerre du ciel, qui fait ressembler les marais a des pays de reve, a des pays redoutables cachant un secret inconnaissable et dangereux. Non. Autre chose s'en degage, un autre mystere, plus profond, plus grave, flotte dans les brouillards epais, le mystere meme de la creation peut-etre! Car n'est-ce pas dans l'eau stagnante et fangeuse, dans la lourde humidite des terres mouillees sous la chaleur du soleil, que remua, que vibra, que s'ouvrit au jour le premier germe de vie? * * * * * J'arrivai le soir chez mon cousin. Il gelait a fendre les pierres. Pendant le diner, dans la grande salle dont les buffets, les murs, le plafond etaient couverts d'oiseaux empailles, aux ailes etendues, ou perches sur des branches accrochees par des clous, eperviers, herons, hiboux, engoulevents, buses, tiercelets, vautours, faucons, mon cousin pareil lui meme a un etrange animal des pays froids, vetu d'une jaquette en peau de phoque, me racontait les dispositions qu'il avait prises pour cette nuit meme. Nous devions partir a trois heures et demie du matin, afin d'arriver vers quatre heures et demie au point choisi pour notre affut. On avait construit a cet endroit une hutte avec des morceaux de glace pour nous abriter un peu contre le vent terrible qui precede le jour, ce vent charge de froid qui dechire la chair comme des scies, la coupe comme des lames, la pique comme des aiguillons empoisonnes, la tord comme des tenailles, et la brule comme du feu. Mon cousin se frottait les mains: "Je n'ai jamais vu une gelee pareille, disait-il, nous avions deja douze degres sous zero a six heures du soir." J'allai me jeter sur mon lit aussitot apres le repas, et je m'endormis a la lueur d'une grande flamme flambant dans ma cheminee. A trois heures sonnantes on me reveilla. J'endossai, a mon tour, une peau de mouton et je trouvai mon cousin Karl couvert d'une fourrure d'ours. Apres avoir avale chacun deux tasses de cafe brulant suivies de deux verres de fine champagne, nous partimes accompagnes d'un garde et de nos chiens: Plongeon et Pierrot. Des les premiers pas dehors, je me sentis glace jusqu'aux os. C'etait une de ces nuits ou la terre semble morte de froid. L'air gele devient resistant, palpable tant il fait mal; aucun souffle ne l'agite; il est fige, immobile; il mord, traverse, desseche, tue les arbres, les plantes, les insectes, les petits oiseaux eux-memes qui tombent des branches sur le sol dur, et deviennent durs aussi, comme lui, sous l'etreinte du froid. La lune, a son dernier quartier, toute penchee sur le cote, toute pale, paraissait defaillante au milieu de l'espace, et si faible qu'elle ne pouvait plus s'en aller, qu'elle restait la-haut, saisie aussi, paralysee par la rigueur du ciel. Elle repandait une lumiere seche et triste sur le monde, cette lueur mourante et blafarde qu'elle nous jette chaque mois, a la fin de sa resurrection. Nous allions, cote a cote, Karl et moi, le dos courbe, les mains dans nos poches et le fusil sous le bras. Nos chaussures enveloppees de laine afin de pouvoir marcher sans glisser sur la riviere gelee ne faisaient aucun bruit; et je regardais la fumee blanche que faisait l'haleine de nos chiens. Nous fumes bientot au bord du marais, et nous nous engageames dans une des allees de roseaux secs qui s'avancait a travers cette foret basse. Nos coudes, frolant les longues feuilles en rubans, laissaient derriere nous un leger bruit; et je me sentis saisi, comme je ne l'avais jamais ete, par l'emotion puissante et singuliere que font naitre en moi les marecages. Il etait mort, celui-la, mort de froid, puisque nous marchions dessus, au milieu de son peuple de joncs desseches. Tout a coup, au detour d'une des allees, j'apercus la hutte de glace qu'on avait construite pour nous mettre a l'abri. J'y entrai, et comme nous avions encore pres d'une heure a attendre le reveil des oiseaux errants, je me roulai dans ma couverture pour essayer de me rechauffer. Alors, couche sur le dos, je me mis a regarder la lune deformee, qui avait quatre cornes a travers les parois vaguement transparentes de cette maison polaire. Mais le froid du marais gele, le froid de ces murailles, le froid tombe du firmament me penetra bientot d'une facon si terrible, que je me mis a tousser. Mon cousin Karl fut pris d'inquietude: "Tant pis si nous ne tuons pas grand'-chose aujourd'hui, dit-il, je ne veux pas que tu t'enrhumes; nous allons faire du feu." Et il donna l'ordre au garde de couper des roseaux. On en fit un tas au milieu de notre hutte defoncee au sommet pour laisser echapper la fumee; et lorsque la flamme rouge monta le long des cloisons claires de cristal, elles se mirent a fondre, doucement, a peine, comme si ces pierres de glace avaient sue. Karl, reste dehors, me cria: "Viens donc voir!" Je sortis et je restai eperdu d'etonnement. Notre cabane, en forme de cone, avait l'air d'un monstrueux diamant au coeur de feu pousse soudain sur l'eau gelee du marais. Et dedans, on voyait deux formes fantastiques, celles de nos chiens qui se chauffaient. Mais un cri bizarre, un cri perdu, un cri errant, passa sur nos tetes. La lueur de notre foyer reveillait les oiseaux sauvages. Rien ne m'emeut comme cette premiere clameur de vie qu'on ne voit point et qui court dans l'air sombre, si vite, si loin, avant qu'apparaisse a l'horizon la premiere clarte des jours d'hiver. Il me semble a cette heure glaciale de l'aube, que ce cri fuyant emporte par les plumes d'une bete est un soupir de l'ame du monde! Karl disait: "Eteignez le feu. Voici l'aurore." Le ciel en effet commencait a palir, et les bandes de canards trainaient de longues taches rapides, vite effacees, sur le firmament. Une lueur eclata dans la nuit, Karl venait de tirer; et les deux chiens s'elancerent. Alors, de minute en minute, tantot lui et tantot moi, nous ajustions vivement des qu'apparaissait au-dessus des roseaux l'ombre d'une tribu volante. Et Pierrot et Plongeon, essouffles et joyeux, nous rapportaient des betes sanglantes dont l'oeil quelquefois nous regardait encore. Le jour s'etait leve, un jour clair et bleu; le soleil apparaissait au fond de la vallee et nous songions a repartir, quand deux oiseaux, le col droit et les ailes tendues, glisserent brusquement sur nos tetes. Je tirai. Un d'eux tomba presque a mes pieds. C'etait une sarcelle au ventre d'argent. Alors, dans l'espace au-dessus de moi, une voix, une voix d'oiseau cria. Ce fut une plainte courte, repetee, dechirante; et la bete, la petite bete epargnee se mit a tourner dans le bleu du ciel au-dessus de nous en regardant sa compagne morte que je tenais entre mes mains. Karl, a genoux, le fusil a l'epaule, l'oeil ardent, la guettait, attendant qu'elle fut assez proche. --Tu as tue la femelle, dit-il, le male ne s'en ira pas. Certes, il ne s'en allait point; il tournoyait toujours, et pleurait autour de nous. Jamais gemissement de souffrance ne me dechira le coeur comme l'appel desole, comme le reproche lamentable de ce pauvre animal perdu dans l'espace. Parfois, il s'enfuyait sous la menace du fusil qui suivait son vol; il semblait pret a continuer sa route, tout seul a travers le ciel. Mais ne s'y pouvant decider il revenait bientot pour chercher sa femelle. --Laisse-la par terre, me dit Karl, il approchera tout a l'heure. Il approchait, en effet, insouciant du danger, affole par son amour de bete, pour l'autre bete que j'avais tuee. Karl tira; ce fut comme si on avait coupe la corde qui tenait suspendu l'oiseau. Je vis une chose noire qui tombait; j'entendis dans les roseaux le bruit d'une chute. Et Pierrot me le rapporta. Je les mis, froids deja, dans le meme carnier... et je repartis, ce jour-la, pour Paris. * * * * * LE TROU _Coups et blessures, ayant occasionne la mort._ Tel etait le chef d'accusation qui faisait comparaitre en cour d'assises le sieur Leopold Renard, tapissier. Autour de lui les principaux temoins, la dame Flameche, veuve de la victime, les nommes Louis Ladureau, ouvrier ebeniste, et Jean Durdent, plombier. Pres du criminel, sa femme en noir, petite, laide, l'air d'une guenon habillee en dame. Et voici comment Renard (Leopold) raconte le drame: --Mon Dieu, c'est un malheur dont je fus tout le temps la premiere victime, et dont ma volonte n'est pour rien. Les faits se commentent d'eux-memes, m'sieu l'president. Je suis un honnete homme, homme de travail, tapissier dans la meme rue depuis seize ans, connu, aime, respecte, considere de tous, comme en ont atteste les voisins, meme la concierge qui n'est pas folatre tous les jours. J'aime le travail, j'aime l'epargne, j'aime les honnetes gens et les plaisirs honnetes. Voila ce qui m'a perdu, tant pis pour moi; ma volonte n'y etant pas, je continue a me respecter. "Donc, tous les dimanches, mon epouse que voila et moi, depuis cinq ans, nous allons passer la journee a Poissy. Ca nous fait prendre l'air, sans compter que nous aimons la peche a la ligne, oh! mais la, nous l'aimons comme des petits oignons. C'est Melie qui m'a donne cette passion-la, la rosse, et qu'elle y est plus emportee que moi, la teigne, vu que tout le mal vient d'elle en c't'affaire-la, comme vous l'allez voir par la suite. "Moi, je suis fort et doux, pas mechant pour deux sous. Mais elle! oh! la! la! ca n'a l'air de rien, c'est petit, c'est maigre; eh bien! c'est plus malfaisant qu'une fouine. Je ne nie pas qu'elle ait des qualites; elle en a, et d'importantes pour un commercant. Mais son caractere! Parlez-en aux alentours, et meme a la concierge qui m'a decharge tout a l'heure... elle vous en dira des nouvelles. "Tous les jours elle me reprochait ma douceur: "C'est moi qui ne me laisserais pas faire ci! C'est moi qui ne me laisserais pas faire ca." En l'ecoutant, m'sieu l'president, j'aurais eu au moins trois duels au pugilat par mois... Mme Renard l'interrompit: "Cause toujours; rira bien qui rira l'dernier." Il se tourna vers elle avec candeur: --Eh bien, j'peux t'charger puisque t'es pas en cause, toi... Puis, faisant de nouveau face au president: --Lors je continue. Donc nous allions a Poissy tous les samedis soir pour y pecher des l'aurore du lendemain. C'est une habitude pour nous qu'est devenue une seconde nature, comme on dit. J'avais decouvert, voila trois ans cet ete, une place, mais une place! Oh! la! la! a l'ombre, huit pieds d'eau, au moins, p't-etre dix, un trou, quoi, avec des retrous sous la berge, une vraie niche a poisson, un paradis pour le pecheur. Ce trou-la, m'sieu l'president, je pouvais le considerer comme a moi, vu que j'en etais le Christophe Colomb. Tout le monde le savait dans le pays, tout le monde sans opposition. On disait: "Ca, c'est la place a Renard;" et personne n'y serait venu, pas meme M. Plumeau, qu'est connu, soit dit sans l'offenser, pour chiper les places des autres. "Donc, sur de mon endroit, j'y revenais comme un proprietaire. A peine arrive, le samedi, je montais dans _Dalila_, avec mon epouse.--_Dalila_ c'est ma norvegienne, un bateau que j'ai fait construire chez Fournaise, queque chose de leger et de sur.--Je dis que nous montons dans _Dalila_, et nous allons amorcer. Pour amorcer, il n'y a que moi, et ils le savent bien, les camaraux.--Vous me demanderez avec quoi j'amorce? Je n'peux pas repondre. Ca ne touche point a l'accident; je ne peux pas repondre, c'est mon secret.--Ils sont plus de deux cents qui me l'ont demande. On m'en a offert des petits verres, et des fritures, et des matelotes pour me faire causer!! Mais va voir s'ils viennent, les chevesnes. Ah! oui, on m'a tape sur le ventre pour la connaitre, ma recette... Il n'y a que ma femme qui la sait... et elle ne la dira pas plus que moi!... Pas vrai, Melie?... Le president l'interrompit. --Arrivez au fait le plus tot possible. Le prevenu reprit: "J'y viens, j'y viens. Donc le samedi 8 juillet, parti par le train de cinq heures vingt-cinq, nous allames, des avant diner, amorcer comme tous les samedis. Le temps s'annoncait bien. Je disais a Melie: "Chouette, chouette pour demain!" Et elle repondait: "Ca promet." Nous ne causons jamais plus que ca ensemble. "Et puis, nous revenons diner. J'etais content, j'avais soif. C'est cause de tout, m'sieu l'president. Je dis a Melie: "Tiens, Melie, il fait beau, si je buvais une bouteille de _casque a meche_". C'est un petit vin blanc que nous avons baptise comme ca, parce que, si on en boit trop, il vous empeche de dormir et il remplace le casque a meche. Vous comprenez. "Elle me repond: "Tu peux faire a ton idee, mais tu s'ras encore malade; et tu ne pourras pas te lever demain."--Ca, c'etait vrai, c'etait sage, c'etait prudent, c'etait perspicace, je le confesse. Neanmoins, je ne sus pas me contenir; et je la bus ma bouteille. Tout vint de la. "Donc, je ne pus pas dormir. Cristi! je l'ai eu jusqu'a deux heures du matin, ce casque a meche en jus de raisin. Et puis pouf, je m'endors, mais la je dors a n'pas entendre gueuler l'ange du jugement dernier. "Bref, ma femme me reveille a six heures. Je saute du lit, j'passe vite et vite ma culotte et ma vareuse; un coup d'eau sur le museau et nous sautons dans _Dalila_. Trop tard. Quand j'arrive a mon trou, il etait pris! Jamais ca n'etait arrive, m'sieu l'president, jamais depuis trois ans! Ca m'a fait un effet comme si on me devalisait sous mes yeux. Je dis: "Nom d'un nom, d'un nom, d'un nom!" Et v'la ma femme qui commence a me harceler. "Hein, ton casque a meche! Va donc, soulot! Es-tu content, grande bete." "Je ne disais rien; c'etait vrai, tout ca. "Je debarque tout de meme pres de l'endroit pour tacher de profiter des restes. Et peut-etre qu'il ne prendrait rien c't homme? et qu'il s'en irait. "C'etait un petit maigre, en coutil blanc, avec un grand chapeau de paille. Il avait aussi sa femme, une grosse qui faisait de la tapisserie derriere lui. "Quand elle nous vit nous installer pres du lieu, v'la qu'elle murmure: "--Il n'y a donc pas d'autre place sur la riviere?" "Et la mienne, qui rageait, de repondre: "--Les gens qu'ont du savoir-vivre s'informent des habitudes d'un pays avant d'occuper les endroits reserves. "Comme je ne voulais pas d'histoires, je lui dis: "--Tais-toi, Melie. Laisse faire, laisse faire. Nous verrons bien. "Donc, nous avions mis _Dalila_ sous les saules, nous etions descendus, et nous pechions, coude a coude, Melie et moi, juste a cote des deux autres. "Ici, m'sieu l'president, il faut que j'entre dans le detail. "Y avait pas cinq minutes que nous etions la quand la ligne du voisin s'met a plonger deux fois, trois fois; et puis voila qu'il en amene un, de chevesne, gros comme ma cuisse, un peu moins p't-etre, mais presque! Moi, le coeur me bat; j'ai une sueur aux tempes, et Melie qui me dit: "Hein, pochard, l'as-tu vu, celui-la!" "Sur ces entrefaites, M. Bru, l'epicier de Poissy, un amateur de goujon, lui, passe en barque et me crie: "On vous a pris votre endroit, monsieur Renard?" Je lui reponds: "Oui, monsieur Bru, il y a dans ce monde des gens pas delicats qui ne savent pas les usages." "Le petit coutil d'a cote avait l'air de ne pas entendre, sa femme non plus, sa grosse femme, un veau quoi!" Le president interrompit une seconde fois: "Prenez-garde! Vous insultez Mme veuve Flameche, ici presente." Renard s'excusa: "Pardon, pardon, c'est la passion qui m'emporte." "Donc, il ne s'etait pas ecoule un quart d'heure que le petit coutil en prit encore un, de chevesne--et un autre presque par-dessus, et encore un cinq minutes plus tard." "Moi, j'en avais les larmes aux yeux. Et puis je sentais Mme Renard en ebullition; elle me lancicotait sans cesse: "Ah! misere! crois-tu qu'il te le vole, ton poisson? Crois-tu? Tu ne prendras rien, toi, pas une grenouille, rien de rien, rien. Tiens, j'ai du feu dans la main, rien que d'y penser." "Moi, je me disais:--Attendons midi. Il ira dejeuner, ce braconnier-la, et je la reprendrai, ma place. Vu que moi, m'sieu l'president, je dejeune sur les lieux tous les dimanches. Nous apportons les provisions dans _Dalila_." "Ah! ouiche. Midi sonne! Il avait un poulet dans un journal, le malfaiteur, et pendant qu'il mange, v'la qu'il en prend encore un, de chevesne!" "Melie et moi nous cassions une croute aussi, comme ca, sur le pouce, presque rien, le coeur n'y etait pas." "Alors, pour faire digestion, je prends mon journal. Tous les dimanches, comme ca, je lis le _Gil Blas_, a l'ombre, au bord de l'eau. C'est le jour de Colombine, vous savez bien, Colombine qu'ecrit des articles dans le _Gil Blas_. J'avais coutume de faire enrager Mme Renard en pretendant la connaitre, c'te Colombine. C'est pas vrai, je la connais pas, je ne l'ai jamais vue, n'importe, elle ecrit bien; et puis elle dit des choses rudement d'aplomb pour une femme. Moi, elle me va, y en a pas beaucoup dans son genre." "Voila donc que je commence a asticoter mon epouse, mais elle se fache tout de suite, et raide, encore. Donc je me tais." "C'est a ce moment qu'arrivent de l'autre cote de la riviere nos deux temoins que voila, M. Ladureau et M. Durdent. Nous nous connaissions de vue." "Le petit s'etait remis a pecher. Il en prenait que j'en tremblais, moi. Et sa femme se met a dire: "La place est rudement bonne, nous y reviendrons toujours, Desire!" Moi, je me sens un froid dans le dos. Et Mme Renard repetait: "T'es pas un homme, t'es pas un homme. T'as du sang de poulet dans les veines." "Je lui dis soudain: "Tiens, j'aime mieux m'en aller, je ferais quelque betise." "Et elle me souffle, comme si elle m'eut mis un fer rouge sous le nez: "T'es pas un homme. V'la qu'tu fuis, maintenant, que tu rends la place! Va donc, Bazaine!" "La, je me suis senti touche. Cependant je ne bronche pas." "Mais l'autre, il leve une breme, oh! jamais je n'en ai vu telle. Jamais!" "Et r'voila ma femme qui se met a parler haut, comme si elle pensait. Vous voyez d'ici la malice. Elle disait: "C'est ca qu'on peut appeler du poisson vole, vu que nous avons amorce la place nous-memes. Il faudrait rendre au moins l'argent depense pour l'amorce." Alors, la grosse au petit coutil se mit a dire a son tour: "C'est a nous que vous en avez, madame?" "--J'en ai aux voleurs de poisson qui profitent de l'argent depense par les autres." "--C'est nous que vous appelez des voleurs de poisson?" "Et voila qu'elles s'expliquent, et puis qu'elles en viennent aux mots. Cristi, elles en savent, les gueuses, et de tapes. Elles gueulaient si fort que nos deux temoins, qui etaient sur l'autre berge, s'mettent a crier pour rigoler: "Eh! la-bas, un peu de silence. Vous allez empecher vos epoux de pecher." "Le fait est que le petit coutil et moi, nous ne bougions pas plus que deux souches. Nous restions la, le nez sur l'eau, comme si nous n'avions pas entendu." "Cristi de cristi, nous entendions bien pourtant: "Vous n'etes qu'une menteuse.--Vous n'etes qu'une trainee.--Vous n'etes qu'une roulure.--Vous n'etes qu'une rouchie." Et va donc, et va donc. Un matelot n'en sait pas plus. "Soudain, j'entends un bruit derriere moi. Je me r'tourne. C'etait l'autre, la grosse, qui tombait sur ma femme a coups d'ombrelle. Pan! pan! Melie en r'coit deux. Mais elle rage, Melie, et puis elle tape, quand elle rage. Elle vous attrape la grosse par les cheveux, et puis v'lan, v'lan, v'lan, des gifles qui pleuvaient comme des prunes." "Moi, je les aurais laisse faire. Les femmes entre elles, les hommes entre eux. Il ne faut pas meler les coups. Mais le petit coutil se leve comme un diable et puis il veut sauter sur ma femme. Ah! mais non! ah! mais non! pas de ca, camarade. Moi je le recois sur le bout de mon poing, cet oiseau-la. Et gnon, et gnon. Un dans le nez, l'autre dans le ventre. Il leve les bras, il leve la jambe et il tombe sur le dos, en pleine riviere, juste dans l'trou." "Je l'aurais repeche pour sur, m'sieu l'president, si j'avais eu le temps tout de suite. Mais, pour comble, la grosse prenait le dessus, et elle vous tripotait Melie de la belle facon. Je sais bien que j'aurais pas du la secourir pendant que l'autre buvait son coup. Mais je ne pensais pas qu'il se serait noye. Je me disais: "Bah! ca le rafraichira!" "Je cours donc aux femmes pour les separer. Et j'en recois des gnons, des coups d'ongles et des coups de dents. Cristi, quelles rosses!" "Bref, il me fallut bien cinq minutes, peut-etre dix, pour separer ces deux crampons-la." "J'me r'tourne. Pu rien. L'eau calme comme un lac. Et les autres la-bas qui criaient: "Repechez-le, repechez-le." "C'est bon a dire, ca, mais je ne sais pas nager moi, et plonger encore moins, pour sur!" "Enfin le barragiste est venu et deux messieurs avec des gaffes, ca avait bien dure un grand quart d'heure. On l'a retrouve au fond du trou, sous huit pieds d'eau, comme j'avais dit, mais il y etait, le petit coutil!" "Voila les faits tels que je les jure. Je suis innocent, sur l'honneur." * * * * * Les temoins ayant depose dans le meme sens, le prevenu fut acquitte. * * * * * SAUVEE Elle entra comme une balle qui creve une vitre, la petite marquise de Rennedon, et elle se mit a rire avant de parler, a rire aux larmes comme elle avait fait un mois plus tot en annoncant a son amie qu'elle avait trompe le marquis pour se venger, rien que pour se venger, et rien qu'une fois, parce qu'il etait vraiment trop bete et trop jaloux. La petite baronne de Grangerie avait jete sur son canape le livre qu'elle lisait et elle regardait Annette avec curiosite, riant deja elle-meme. Enfin elle demanda: --Qu'est-ce que tu as encore fait? --Oh!... ma chere... ma chere... C'est trop drole... trop drole..., figure-toi... je suis sauvee!... sauvee!... sauvee!... --Comment sauvee? --Oui, sauvee! --De quoi? --De mon mari, ma chere, sauvee! Delivree! libre! libre! libre! --Comment libre? En quoi? --En quoi! Le divorce! Oui, le divorce! Je tiens le divorce! --Tu es divorcee? --Non, pas encore, que tu es sotte! On ne divorce pas en trois heures! Mais j'ai des preuves... des preuves... des preuves qu'il me trompe... un flagrant delit... songe... un flagrant delit... je le tiens... --Oh, dis-moi ca! Alors il te trompait? --Oui... c'est-a-dire non... oui et non... je ne sais pas. Enfin, j'ai des preuves, c'est l'essentiel. --Comment as-tu fait? --Comment j'ai fait?... Voila! Oh! j'ai ete forte, rudement forte. Depuis trois mois il etait devenu odieux, tout a fait odieux, brutal, grossier, despote, ignoble enfin. Je me suis dit: Ca ne peut pas durer, il me faut le divorce! Mais comment? Ca n'etait pas facile. J'ai essaye de me faire battre par lui. Il n'a pas voulu. Il me contrariait du matin au soir, me forcait a sortir quand je ne voulais pas, a rester chez moi quand je desirais diner en ville; il me rendait la vie insupportable d'un bout a l'autre de la semaine, mais il ne me battait pas. "Alors, j'ai tache de savoir s'il avait une maitresse. Oui, il en avait une, mais il prenait mille precautions pour aller chez elle. Ils etaient imprenables ensemble. Alors, devine ce que j'ai fait? --Je ne devine pas. --Oh! tu ne devinerais jamais. J'ai prie mon frere de me procurer une photographie de cette fille. --De la maitresse de ton mari? --Oui. Ca a coute quinze louis a Jacques, le prix d'un soir, de sept heures a minuit, diner compris, trois louis l'heure. Il a obtenu la photographie par-dessus le marche. --Il me semble qu'il aurait pu l'avoir a moins en usant d'une ruse quelconque et sans... sans... sans etre oblige de prendre en meme temps l'original. --Oh! elle est jolie. Ca ne deplaisait pas a Jacques. Et puis moi j'avais besoin de details sur elle, de details physiques sur sa taille, sur sa poitrine, sur son teint, sur mille choses enfin. --Je ne comprends pas. --Tu vas voir. Quand j'ai connu tout ce que je voulais savoir, je me suis rendue chez un... comment dirais-je... chez un homme d'affaires... tu sais... de ces hommes qui font des affaires de toute sorte... de toute nature... des agents de... de... de publicite et de complicite... de ces hommes... enfin tu comprends. --Oui, a peu pres. Et tu lui as dit? --Je lui ai dit, en lui montrant la photographie de Clarisse (elle s'appelle Clarisse): "Monsieur, il me faut une femme de chambre qui ressemble a ca. Je la veux jolie, elegante, fine, propre. Je la paierai ce qu'il faudra. Si ca me coute dix mille francs, tant pis. Je n'en aurai pas besoin plus de trois mois." "Il avait l'air tres etonne, cet homme. Il demanda: "Madame la veut-elle irreprochable?" "Je rougis, et je balbutiai: "Mais oui, comme probite." "Il reprit: "... Et... comme moeurs..." Je n'osai pas repondre. Je fis seulement un signe de tete qui voulait dire: non. Puis, tout a coup, je compris qu'il avait un horrible soupcon, et je m'ecriai, perdant l'esprit: "Oh! Monsieur... c'est pour mon mari... qui me trompe... qui me trompe en ville... et je veux... je veux qu'il me trompe chez moi... vous comprenez... pour le surprendre..." "Alors, l'homme se mit a rire. Et je compris a son regard qu'il m'avait rendu son estime. Il me trouvait meme tres forte. J'aurais bien parie qu'a ce moment-la il avait envie de me serrer la main. "Il me dit: "Dans huit jours, Madame, j'aurai votre affaire. Et nous changerons de sujet s'il le faut. Je reponds du succes. Vous ne me payerez qu'apres reussite. Ainsi cette photographie represente la maitresse de monsieur votre mari? "--Oui, Monsieur. "--Une belle personne, une fausse maigre. Et quel parfum? "Je ne comprenais pas; je repetai:--Comment, quel parfum? "Il sourit: "Oui, madame, le parfum est essentiel pour seduire un homme; car cela lui donne des ressouvenirs inconscients qui le disposent a l'action; le parfum etablit des confusions obscures dans son esprit, le trouble et l'enerve en lui rappelant ses plaisirs. Il faudrait tacher de savoir aussi ce que monsieur votre mari a l'habitude de manger quand il dine avec cette dame. Vous pourriez lui servir les memes plats le soir ou vous le pincerez. Oh! nous le tenons, Madame, nous le tenons." "Je m'en allai enchantee. J'etais tombee la vraiment sur un homme tres intelligent. * * * * * "Trois jours plus tard, je vis arriver chez moi une grande fille brune, tres belle, avec l'air modeste et hardi en meme temps, un singulier air de rouee. Elle fut tres convenable avec moi. Comme je ne savais trop qui c'etait, je l'appelais "mademoiselle"; alors, elle me dit: "Oh! Madame peut m'appeler Rose tout court." Nous commencames a causer. "--Eh bien, Rose, vous savez pourquoi vous venez ici? "--Je m'en doute, Madame. "--Fort bien, ma fille... et cela ne vous... ennuie pas trop? "--Oh! Madame, c'est le huitieme divorce que je fais; j'y suis habituee. "--Alors parfait. Vous faut-il longtemps pour reussir? "--Oh! Madame, cela depend tout a fait du temperament de Monsieur. Quand j'aurai vu Monsieur cinq minutes en tete-a-tete, je pourrai repondre exactement a Madame. "--Vous le verrez tout a l'heure, mon enfant. Mais je vous previens qu'il n'est pas beau. "--Cela ne me fait rien, Madame. J'en ai separe deja de tres laids. Mais je demanderai a Madame si elle s'est informee du parfum. "--Oui, ma bonne Rose,--la verveine. "--Tant mieux, Madame, j'aime beaucoup cette odeur-la! Madame peut-elle me dire aussi si la maitresse de Monsieur porte du linge de soie? "--Non, mon enfant: de la batiste avec dentelles. "--Oh! alors, c'est une personne comme il faut. Le linge de soie commence a devenir commun. "--C'est tres vrai, ce que vous dites la! "--Eh bien, Madame, je vais prendre mon service. "Elle prit son service, en effet, immediatement, comme si elle n'eut fait que cela toute sa vie. "Une heure plus tard mon mari rentrait, Rose ne leva meme pas les yeux sur lui, mais il leva les yeux sur elle, lui. Elle sentait deja la verveine a plein nez. Au bout de cinq minutes elle sortit. "Il me demanda aussitot: "--Qu'est-ce que c'est que cette fille-la? "--Mais... ma nouvelle femme de chambre. "--Ou l'avez-vous trouvee? "--C'est la baronne de Grangerie qui me l'a donnee, avec les meilleurs renseignements. "--Ah! elle est assez jolie! "--Vous trouvez? "--Mais oui... pour une femme de chambre. "J'etais ravie. Je sentais qu'il mordait deja. "Le soir meme, Rose me disait: "Je puis maintenant promettre a Madame que ca ne durera pas plus de quinze jours. Monsieur est tres facile! "--Ah! vous avez deja essaye? "--Non, Madame; mais ca se voit au premier coup d'oeil. Il a deja envie de m'embrasser en passant a cote de moi. "--Il ne vous a rien dit? "--Non, Madame, il m'a seulement demande mon nom... pour entendre le son de ma voix. "--Tres bien, ma bonne Rose. Allez le plus vite que vous pourrez. "--Que Madame ne craigne rien. Je ne resisterai que le temps necessaire pour ne pas me deprecier. "Au bout de huit jours, mon mari ne sortait presque plus. Je le voyais roder toute l'apres-midi dans la maison; et ce qu'il y avait de plus significatif dans son affaire, c'est qu'il ne m'empechait plus de sortir. Et moi j'etais dehors toute la journee... pour... pour le laisser libre. "Le neuvieme jour, comme Rose me deshabillait, elle me dit d'un air timide: "--C'est fait, Madame, de ce matin. "Je fus un peu surprise, un rien emue meme, non de la chose, mais plutot de la maniere dont elle me l'avait dite. Je balbutiai:--Et... et... ca c'est bien passe?... "--Oh! tres bien, Madame. Depuis trois jours deja il me pressait, mais je ne voulais pas aller trop vite. Madame me previendra du moment ou elle desire le flagrant delit. "--Oui, ma fille. Tenez!... prenons jeudi. "--Va pour jeudi, Madame. Je n'accorderai rien jusque-la pour tenir Monsieur en eveil. "--Vous etes sure de ne pas manquer? "--Oh! oui, Madame, tres sure. Je vais allumer Monsieur dans les grands prix, de facon a le faire donner juste a l'heure que Madame voudra bien me designer. "--Prenons cinq heures, ma bonne Rose. "--Ca va pour cinq heures, Madame; et a quel endroit? "--Mais... dans ma chambre. "--Soit, dans la chambre de Madame. "Alors, ma cherie, tu comprends ce que j'ai fait. J'ai ete chercher papa et maman d'abord, et puis mon oncle d'Orvelin, le president, et puis M. Raplet, le juge, l'ami de mon mari. Je ne les ai pas prevenus de ce que j'allais leur montrer. Je les ai fait entrer tous sur la pointe des pieds jusqu'a la porte de ma chambre. J'ai attendu cinq heures, cinq heures juste. Oh! comme mon coeur battait. J'avais fait monter aussi le concierge pour avoir un temoin de plus! Et puis... et puis, au moment ou la pendule commence a sonner, pan, j'ouvre la porte toute grande... Ah! ah! ah! ca y etait en plein... en plein... ma chere... Oh! quelle tete!... si tu avais vu sa tete!... Et il s'est retourne... l'imbecile? Ah! qu'il etait drole... Je riais, je riais... Et papa qui s'est fache, qui voulait battre mon mari... Et le concierge, un bon serviteur, qui l'aidait a se rhabiller... devant nous... devant nous... Il boutonnait ses bretelles... que c'etait farce!... Quant a Rose, parfaite! absolument parfaite... Elle pleurait... elle pleurait tres bien. C'est une fille precieuse... Si tu en as jamais besoin, n'oublie pas! "Et me voici... Je suis venue tout de suite te raconter la chose... tout de suite. Je suis libre. Vive le divorce!..." Et elle se mit a danser au milieu du salon, tandis que la petite baronne, songeuse et contrariee, murmurait: --Pourquoi ne m'as-tu pas invitee a voir ca? * * * * * CLOCHETTE Sont-ils etranges, ces anciens souvenirs qui vous hantent sans qu'on puisse se defaire d'eux! Celui-la est si vieux, si vieux que je ne saurais comprendre comment il est reste si vif et si tenace dans mon esprit. J'ai vu depuis tant de choses sinistres, emouvantes ou terribles, que je m'etonne de ne pouvoir passer un jour, un seul jour, sans que la figure de la mere Clochette ne se retrace devant mes yeux, telle que je la connus, autrefois, voila si longtemps, quand j'avais dix ou douze ans. C'etait une vieille couturiere qui venait une fois par semaine, tous les mardis, raccommoder le linge chez mes parents. Mes parents habitaient une de ces demeures de campagne appelees chateaux, et qui sont simplement d'antiques maisons a toit aigu, dont dependent quatre ou cinq fermes groupees autour. Le village, un gros village, un bourg, apparaissait a quelques centaines de metres, serre autour de l'eglise, une eglise de briques rouges devenues noires avec le temps. Donc, tous les mardis, la mere Clochette arrivait entre six heures et demie et sept heures du matin et montait aussitot dans la lingerie se mettre au travail. C'etait une haute femme maigre, barbue, ou plutot poilue, car elle avait de la barbe sur toute la figure, une barbe surprenante, inattendue, poussee par bouquets invraisemblables, par touffes frisees qui semblaient semees par un fou a travers ce grand visage de gendarme en jupes. Elle en avait sur le nez, sous le nez, autour du nez, sur le menton, sur les joues; et ses sourcils d'une epaisseur et d'une longueur extravagantes, tout gris, touffus, herisses, avaient tout a fait l'air d'une paire de moustaches placees la par erreur. Elle boitait, non pas comme boitent les estropies ordinaires, mais comme un navire a l'ancre. Quand elle posait sur sa bonne jambe son grand corps osseux et devie, elle semblait prendre son elan pour monter sur une vague monstrueuse, puis, tout a coup, elle plongeait comme pour disparaitre dans un abime, elle s'enfoncait dans le sol. Sa marche eveillait bien l'idee d'une tempete, tant elle se balancait en meme temps; et sa tete toujours coiffee d'un enorme bonnet blanc, dont les rubans lui flottaient dans le dos, semblait traverser l'horizon, du nord au sud et du sud au nord, a chacun de ses mouvements. J'adorais cette mere Clochette. Aussitot leve je montais dans la lingerie ou je la trouvais installee a coudre, une chaufferette sous les pieds. Des que j'arrivais, elle me forcait a prendre cette chaufferette et a m'asseoir dessus pour ne pas m'enrhumer dans cette vaste piece froide, placee sous le toit. --Ca te tire le sang de la gorge, disait-elle. Elle me contait des histoires, tout en reprisant le linge avec ses longs doigts crochus, qui etaient vifs; ses yeux derriere ses lunettes aux verres grossissants, car l'age avait affaibli sa vue, me paraissaient enormes, etrangement profonds, doubles. Elle avait, autant que je puis me rappeler les choses qu'elle me disait et dont mon coeur d'enfant etait remue, une ame magnanime de pauvre femme. Elle voyait gros et simple. Elle me contait les evenements du bourg, l'histoire d'une vache qui s'etait sauvee de l'etable et qu'on avait retrouvee, un matin, devant le moulin de Prosper Malet, regardant tourner les ailes de bois, ou l'histoire d'un oeuf de poule decouvert dans le clocher de l'eglise sans qu'on eut jamais compris quelle bete etait venue le pondre la, ou l'histoire du chien de Jean-Jean Pilas, qui avait ete reprendre a dix lieues du village la culotte de son maitre volee par un passant tandis qu'elle sechait devant la porte apres une course a la pluie. Elle me contait ces naives aventures de telle facon qu'elles prenaient en mon esprit des proportions de drames inoubliables, de poemes grandioses et mysterieux; et les contes ingenieux inventes par des poetes et que me narrait ma mere, le soir, n'avaient point cette saveur, cette ampleur, cette puissance des recits de la paysanne. * * * * * Or, un mardi, comme j'avais passe toute la matinee a ecouter la mere Clochette, je voulus remonter pres d'elle, dans la journee, apres avoir ete cueillir des noisettes avec le domestique, au bois des Hallets, derriere la ferme de Noirpre. Je me rappelle tout cela aussi nettement que les choses d'hier. Or, en ouvrant la porte de la lingerie, j'apercus la vieille couturiere etendue sur le sol, a cote de sa chaise, la face par terre, les bras allonges, tenant encore son aiguille d'une main, et de l'autre, une de mes chemises. Une de ses jambes, dans un bas bleu, la grande sans doute, s'allongeait sous sa chaise; et les lunettes brillaient au pied de la muraille, ayant roule loin d'elle. Je me sauvai en poussant des cris aigus. On accourut; et j'appris au bout de quelques minutes que la mere Clochette etait morte. Je ne saurais dire l'emotion profonde, poignante, terrible, qui crispa mon coeur d'enfant. Je descendis a petits pas dans le salon et j'allai me cacher dans un coin sombre, au fond d'une immense et antique bergere ou je me mis a genoux pour pleurer. Je restai la longtemps sans doute, car la nuit vint. Tout a coup on entra avec une lampe, mais on ne me vit pas et j'entendis mon pere et ma mere causer avec le medecin, dont je reconnus la voix. On l'avait ete chercher bien vite et il expliquait les causes de l'accident. Je n'y compris rien d'ailleurs. Puis il s'assit, et accepta un verre de liqueur avec un biscuit. Il parlait toujours; et ce qu'il dit alors me reste et me restera grave dans l'ame jusqu'a ma mort! Je crois que je puis reproduire meme presque absolument les termes dont il se servit. --Ah! disait-il, la pauvre femme! ce fut ici ma premiere cliente. Elle se cassa la jambe le jour de mon arrivee et je n'avais pas eu le temps de me laver les mains en descendant de la diligence quand on vint me querir en toute hate, car c'etait grave, tres grave. "Elle avait dix-sept ans, et c'etait une tres belle fille, tres belle, tres belle! L'aurait-on cru? Quant a son histoire, je ne l'ai jamais dite; et personne hors moi et un autre qui n'est plus dans le pays ne l'a jamais sue. Maintenant qu'elle est morte, je puis etre moins discret. "A cette epoque-la venait de s'installer, dans le bourg, un jeune aide instituteur qui avait une jolie figure et une belle taille de sous-officier. Toutes les filles lui couraient apres, et il faisait le dedaigneux, ayant grand'peur d'ailleurs du maitre d'ecole, son superieur, le pere Grabu, qui n'etait pas bien leve tous les jours. "Le pere Grabu employait deja comme couturiere la belle Hortense, qui vient de mourir chez vous et qu'on baptisa plus tard Clochette, apres son accident. L'aide instituteur distingua cette belle fillette, qui fut sans doute flattee d'etre choisie par cet imprenable conquerant; toujours est-il qu'elle l'aima, et qu'il obtint un premier rendez-vous, dans le grenier de l'ecole, a la fin d'un jour de couture, la nuit venue. "Elle fit donc semblant de rentrer chez elle, mais au lieu de descendre l'escalier en sortant de chez les Grabu, elle le monta, et alla se cacher dans le foin, pour attendre son amoureux. Il l'y rejoignit bientot, et il commencait a lui conter fleurette, quand la porte de ce grenier s'ouvrit de nouveau et le maitre d'ecole parut et demanda: "--Qu'est-ce que vous faites la haut, Sigisbert? "Sentant qu'il serait pris, le jeune instituteur, affole, repondit stupidement: "--J'etais monte me reposer un peu sur les bottes, monsieur Grabu. "Ce grenier etait tres grand, tres vaste, absolument noir; et Sigisbert poussait vers le fond la jeune fille effaree, en repetant: "Allez la-bas, cachez-vous. Je vais perdre ma place, sauvez-vous, cachez-vous?" "Le maitre d'ecole entendant murmurer, reprit: "Vous n'etes donc pas seul ici?" "--Mais oui, monsieur Grabu! "--Mais non, puisque vous parlez. "--Je vous jure que oui, monsieur Grabu. "--C'est ce que je vais savoir, reprit le vieux; et fermant la porte a double tour, il descendit chercher une chandelle. "Alors le jeune homme, un lache comme on en trouve souvent, perdit la tete et il repetait, parait-il, devenu furieux tout a coup: "Mais cachez-vous, qu'il ne vous trouve pas. Vous allez me mettre sans pain pour toute ma vie. Vous allez briser ma carriere... Cachez-vous donc!" "On entendait la clef qui tournait de nouveau dans la serrure. "Hortense courut a la lucarne qui donnait sur la rue, l'ouvrit brusquement, puis, d'une voix basse et resolue: "--Vous viendrez me ramasser quand il sera parti, dit-elle. "Et elle sauta. "Le pere Grabu ne trouva personne et redescendit, fort surpris. "Un quart d'heure plus tard, M. Sigisbert entrait, chez moi et me contait son aventure. La jeune fille etait restee au pied du mur incapable de se lever, etant tombee de deux etages. J'allai la chercher avec lui. Il pleuvait a verse, et j'apportai chez moi cette malheureuse dont la jambe droite etait brisee a trois places, et dont les os avaient creve les chairs. Elle ne se plaignait pas et disait seulement avec une admirable resignation. "Je suis punie, bien punie!" "Je fis venir du secours et les parents de l'ouvriere, a qui je contai la fable d'une voiture emportee qui l'avait renversee et estropiee devant ma porte. "On me crut, et la gendarmerie chercha en vain, pendant un mois, l'auteur de cet accident. "Voila! Et je dis que cette femme fut une heroine, de la race de celles qui accomplissent les plus belles actions historiques. "Ce fut la son seul amour. Elle est morte vierge. C'est une martyre, une grande ame, une Devouee sublime! Et si je ne l'admirais pas absolument je ne vous aurais pas conte cette histoire, que je n'ai jamais voulu dire a personne pendant sa vie, vous comprenez pourquoi." Le medecin s'etait tu. Maman pleurait. Papa prononca quelques mots que je ne saisis pas bien; puis ils s'en allerent. Et je restai a genoux sur ma bergere, sanglotant, pendant que j'entendais un bruit etrange de pas lourds et de heurts dans l'escalier. On emportait le corps de Clochette. * * * * * LE MARQUIS DE FUMEROL Roger de Tourneville, au milieu du cercle de ses amis, parlait, a cheval sur une chaise, il tenait un cigare a la main, et, de temps en temps aspirait et soufflait un petit nuage de fumee. ... Nous etions a table quand on apporta une lettre. Papa l'ouvrit. Vous connaissez bien papa qui croit faire l'interim du Roy, en France. Moi, je l'appelle don Quichotte parce qu'il s'est battu pendant douze ans contre le moulin a vent de la Republique sans bien savoir si c'etait au nom des Bourbons ou bien au nom des Orleans. Aujourd'hui il tient la lance au nom des Orleans seuls, parce qu'il n'y a plus qu'eux. Dans tous les cas, papa se croit le premier gentilhomme de France, le plus connu, le plus influent, le chef du parti; et comme il est senateur inamovible il considere les Rois des environs comme ayant des trones peu surs. Quant a maman, c'est l'ame de papa, c'est l'ame de la royaute et de la religion, le bras droit de Dieu sur terre, et le fleau des mal-pensants. Donc on apporta une lettre pendant que nous etions a table. Papa l'ouvrit, la lut; puis il regarda maman et lui dit: "Ton frere est a l'article de la mort." Maman palit. Presque jamais on ne parlait de mon oncle dans la maison. Moi je ne le connaissais pas du tout. Je savais seulement par la voix publique qu'il avait mene et menait encore une vie de polichinelle. Ayant mange sa fortune avec un nombre incalculable de femmes, il n'avait conserve que deux maitresses, avec lesquelles il vivait dans un petit appartement, rue des Martyrs. Ancien pair de France, ancien colonel de cavalerie, il ne croyait, disait-on, ni a Dieu ni a diable. Doutant donc de la vie future, il avait abuse, de toutes les facons, de la vie presente; et il etait devenu la plaie vive du coeur de maman. Elle dit: "Donnez-moi cette lettre, Paul." Quand elle eut fini de la lire, je la demandai a mon tour. La voici: "Monsieur le comte, je croi devoir vou faire asavoir que votre bofrere le marqui de Fumerold, va mourir. Peut etre voudre vous prendre des disposition, et ne pas oublie que je vous ai prevenu. "Votre servante, "MELANI." Papa murmura: "Il faut aviser. Dans ma situation, je dois veiller sur les derniers moments de votre frere." Maman reprit: "Je vais faire chercher l'abbe Poivron et lui demander conseil. Puis j'irai trouver mon frere avec l'abbe et Roger. Vous, Paul, restez ici. Il ne faut pas vous compromettre. Une femme peut faire et doit faire ces choses-la. Mais pour un homme politique dans votre position, c'est autre chose. Un adversaire aurait beau jeu a se servir contre vous de la plus louable de vos actions. --Vous avez raison, dit mon pere. Faites suivant votre inspiration, ma chere amie. Un quart d'heure plus tard, l'abbe Poivron entrait dans le salon, et la situation fut exposee, analysee, discutee sous toutes ses faces. Si le marquis de Fumerol, un des grands noms de France, mourait sans les secours de la religion, le coup assurement serait terrible pour la noblesse en general et pour le comte de Tourneville en particulier. Les libre-penseurs triompheraient. Les mauvais journaux chanteraient victoire pendant six mois; le nom de ma mere serait traine dans la boue et dans la prose des feuilles socialistes; celui de mon pere eclabousse. Il etait impossible qu'une pareille chose arrivat. Donc une croisade fut immediatement decidee qui serait conduite par l'abbe Poivron, petit pretre gras et propre, vaguement parfume, un vrai vicaire de grande eglise dans un quartier noble et riche. Un landau fut attele et nous voici partis tous trois, maman, le cure et moi, pour administrer mon oncle. * * * * * Il avait ete decide qu'on verrait d'abord Mme Melanie, auteur de la lettre et qui devait etre la concierge ou la servante de mon oncle. Je descendis en eclaireur devant une maison a sept etages et j'entrai dans un couloir sombre ou j'eus beaucoup de mal a decouvrir le trou obscur du portier. Cet homme me toisa avec mefiance. Je demandai: "Madame Melanie, s'il vous plait? --Connais pas! --Mais, j'ai recu une lettre d'elle. --C'est possible, mais connais pas. C'est quelque entretenue que vous demandez? --Non, une bonne, probablement. Elle m'a ecrit pour une place. --Une bonne?... Une bonne?... P't-etre la celle au marquis. Allez voir, cintieme a gauche. Du moment que je ne demandais pas une entretenue, il etait devenu plus aimable et il vint jusqu'au couloir. C'etait un grand maigre avec des favoris blancs, un air bedeau et des gestes majestueux. Je grimpai en courant un long limacon poisseux d'escalier dont je n'osais toucher la rampe et je frappai trois coups discrets, a la porte de gauche du cinquieme etage. Elle s'ouvrit aussitot; et une femme malpropre, enorme, se trouva devant moi barrant l'entree de ses bras ouverts qui s'appuyaient aux deux portants. Elle grogna: "Qu'est-ce que vous demandez? --Vous etes madame Melanie? --Oui. --Je suis le vicomte de Tourneville. --Ah bon! Entrez. --C'est que... maman est en bas avec un pretre. --Ah bon... Allez les chercher. Mais prenez garde au portier. Je descendis et je remontai avec maman que suivait l'abbe. Il me sembla que j'entendais d'autres pas derriere nous. Des que nous fumes dans la cuisine, Melanie nous offrit des chaises et nous nous assimes tous les quatre pour deliberer. --Il est bien bas? demanda maman. --Ah oui, madame, il n'en a pas pour longtemps. --Est-ce qu'il semble dispose a recevoir la visite d'un pretre? --Oh!... je ne crois pas. --Puis-je le voir? --Mais... oui... madame... seulement... seulement... ces demoiselles sont aupres de lui. --Quelles demoiselles? --Mais... mais... ses bonnes amies donc. --Ah! Maman etait devenue toute rouge. L'abbe Poivron avait baisse les yeux. Cela commencait a m'amuser et je dis: --Si j'entrais le premier? Je verrai comment il me recevra et je pourrai peut-etre preparer son coeur. Maman, qui n'y entendait pas malice, repondit: --Oui, mon enfant. Mais une porte s'ouvrit quelque part et une voix, une voix de femme cria: --Melanie! La grosse bonne s'elanca, repondit: --Qu'est-ce qu'il faut, mamzelle Claire? --L'omelette, bien vite. --Dans une minute, mamzelle. Et revenant vers nous, elle expliqua cet appel: --C'est une omelette au fromage qu'elles m'ont commandee pour deux heures comme collation. Et tout de suite elle cassa les oeufs dans un saladier et se mit a les battre avec ardeur. Moi, je sortis sur l'escalier et je tirai la sonnette afin d'annoncer mon arrivee officielle. Melanie m'ouvrit, me fit asseoir dans une antichambre, alla dire a mon oncle que j'etais la, puis revint me prier d'entrer. L'abbe se cacha derriere la porte pour paraitre au premier signe. Assurement, je fus surpris en voyant mon oncle. Il etait tres beau, tres solennel, tres chic, ce vieux viveur. Assis, presque couche dans un grand fauteuil, les jambes enveloppees d'une couverture, les mains, de longues mains pales, pendantes sur les bras du siege, il attendait la mort avec une dignite biblique. Sa barbe blanche tombait sur sa poitrine, et ses cheveux, tout blancs aussi, la rejoignaient sur les joues. Debout, derriere son fauteuil, comme pour le defendre contre moi, deux jeunes femmes, deux grasses petites femmes, me regardaient avec des yeux hardis de filles. En jupe et en peignoir, bras nus, avec des cheveux noirs a la diable sur la nuque, chaussees de savates orientales a broderies d'or qui montraient les chevilles et les bas de soie, elles avaient l'air, aupres de ce moribond, des figures immorales d'une peinture symbolique. Entre le fauteuil et le lit, une petite table portant une nappe, deux assiettes, deux verres, deux fourchettes et deux couteaux, attendait l'omelette au fromage commandee tout a l'heure a Melanie. Mon oncle dit d'une voix faible, essoufflee, mais nette: --Bonjour, mon enfant. Il est tard pour me venir voir. Notre connaissance ne sera pas longue. Je balbutiai: "Mon oncle, ce n'est pas ma faute..." Il repondit: "Non. Je le sais. C'est la faute de ton pere et de ta mere plus que la tienne... Comment vont-ils?" --Pas mal, je vous remercie. Quand ils ont appris que vous etiez malade, ils m'ont envoye prendre de vos nouvelles. --Ah! Pourquoi ne sont-ils pas venus eux-memes? Je levai les yeux sur les deux filles, et je dis doucement: "Ce n'est pas de leur faute s'ils n'ont pu venir, mon oncle. Mais il serait difficile pour mon pere, et impossible pour ma mere d'entrer ici..." Le vieillard ne repondit rien, mais souleva sa main vers la mienne. Je pris cette main pale et froide et je la gardai. La porte s'ouvrit: Melanie entra avec l'omelette et la posa sur la table. Les deux femmes aussitot s'assirent devant leurs assiettes et se mirent a manger sans detourner les yeux de moi. Je dis: "Mon oncle, ce serait une grande joie pour ma mere de vous embrasser." Il murmura: "Moi aussi... je voudrais..." Il se tut. Je ne trouvais rien a lui proposer, et on n'entendait plus que le bruit des fourchettes sur la porcelaine et ce vague mouvement des bouches qui machent. Or l'abbe, qui ecoutait derriere la porte, voyant notre embarras et croyant la partie gagnee, jugea le moment venu d'intervenir, et il se montra. Mon oncle fut tellement stupefait de cette apparition qu'il demeura d'abord immobile; puis il ouvrit la bouche comme s'il voulait avaler le pretre; puis il cria d'une voix forte, profonde, furieuse: --Que venez-vous faire ici? L'abbe, accoutume aux situations difficiles, avancait toujours, murmurant: --Je viens au nom de votre soeur, monsieur le marquis; c'est elle qui m'envoie... Elle serait si heureuse, monsieur le marquis... Mais le marquis n'ecoutait pas. Levant une main il indiquait la porte d'un geste tragique et superbe, et il disait exaspere, haletant: --Sortez d'ici... sortez d'ici... voleurs d'ames... Sortez d'ici, violeurs de consciences... Sortez d'ici, crocheteurs de portes des moribonds! Et l'abbe reculait, et moi aussi, je reculais vers la porte, battant en retraite avec mon clerge; et, vengees, les deux petites femmes s'etaient levees, laissant leur omelette a demi mangee, et elles s'etaient placees des deux cotes du fauteuil de mon oncle, posant leurs mains sur ses bras pour le calmer, pour le proteger contre les entreprises criminelles de la Famille et de la Religion. L'abbe et moi nous rejoignimes maman dans la cuisine. Et Melanie de nouveau nous offrit des chaises. --Je savais bien que ca n'irait pas tout seul, disait-elle. Il faut trouver autre chose, autrement il nous echappera. Et on recommenca a deliberer. Maman avait un avis; l'abbe en soutenait un autre. J'en apportais un troisieme. Nous discutions a voix basse depuis une demi-heure peut-etre quand un grand bruit de meubles remues et des cris pousses par mon oncle, plus vehements et plus terribles encore que les premiers, nous firent nous dresser tous les quatre. Nous entendions a travers les portes et les cloisons: "Dehors... dehors... manants... cuistres... dehors gredins... dehors... dehors." Melanie se precipita, puis revint aussitot m'appeler a l'aide. J'accourus. En face de mon oncle souleve par la colere, presque debout et vociferant, deux hommes, l'un derriere l'autre, semblaient attendre qu'il fut mort de fureur. A sa longue redingote ridicule, a ses longs souliers anglais, a son air d'instituteur sans place, a son col droit et a sa cravate blanche, a ses cheveux plats, a sa figure humble de faux pretre d'une religion batarde, je reconnus aussitot le premier pour un pasteur protestant. Le second etait le concierge de la maison qui, appartenant au culte reforme, nous avait suivis, avait vu notre defaite, et avait couru chercher son pretre a lui, dans l'espoir d'un meilleur sort. Mon oncle semblait fou de rage! Si la vue du pretre catholique, du pretre de ses ancetres, avait irrite le marquis de Fumerol devenu libre-penseur, l'aspect du ministre de son portier le mettait tout a fait hors de lui. Je saisis par les bras les deux hommes et je les jetai dehors si brusquement qu'ils s'embrasserent avec violence deux fois de suite, au passage des deux portes qui conduisaient a l'escalier. Puis je disparus a mon tour et je rentrai dans la cuisine, notre quartier general, afin de prendre conseil de ma mere et de l'abbe. Mais Melanie, effaree, rentra en gemissant. "Il meurt... il meurt... venez vite... il meurt..." Ma mere s'elanca. Mon oncle etait tombe par terre, tout au long sur le parquet, et il ne remuait plus. Je crois bien qu'il etait deja mort. Maman fut superbe a cet instant-la! Elle marcha droit sur les deux filles agenouillees aupres du corps et qui cherchaient a le soulever. Et leur montrant la porte avec une autorite, une dignite, une majeste irresistibles, elle prononca: --C'est a vous de sortir, maintenant. Et elles sortirent, sans protester, sans dire un mot. Il faut ajouter que je me disposais a les expulser avec la meme vivacite que le pasteur et le concierge. Alors l'abbe Poivron administra mon oncle avec toutes les prieres d'usage et lui remit ses peches. Maman sanglotait, prosternee pres de son frere. Tout a coup elle s'ecria: --Il m'a reconnue. Il m'a serre la main. Je suis sur qu'il m'a reconnue!!!... et qu'il m'a remerciee! oh, mon Dieu! quelle joie! Pauvre maman! Si elle avait compris ou devine a qui et a quoi ce remerciement-la devait s'adresser! On coucha l'oncle sur son lit. Il etait bien mort cette fois. --Madame, dit Melanie, nous n'avons pas de draps pour l'ensevelir. Tout le linge appartient a ces demoiselles. Moi je regardais l'omelette qu'elles n'avaient point fini de manger, et j'avais, en meme temps, envie de pleurer et de rire. Il y a de droles d'instants et de droles de sensations, parfois, dans la vie! * * * * * Or, nous avons fait a mon oncle des funerailles magnifiques, avec cinq discours sur la tombe. Le senateur baron de Croisselles a prouve, en termes admirables, que Dieu toujours rentre victorieux dans les ames de race un instant egarees. Tous les membres du parti royaliste et catholique suivaient le convoi avec un enthousiasme de triomphateurs, en parlant de cette belle mort apres cette vie un peu troublee. * * * * * Le vicomte Roger s'etait tu. On riait autour de lui. Quelqu'un dit: "Bah! c'est la l'histoire de toutes les conversions _in extremis._" * * * * * LE SIGNE La petite marquise de Rennedon dormait encore, dans sa chambre close et parfumee, dans son grand lit doux et bas, dans ses draps de batiste legere, fine comme une dentelle, caressants comme un baiser; elle dormait seule, tranquille, de l'heureux et profond sommeil des divorcees. Des voix la reveillerent qui parlaient vivement dans le petit salon bleu. Elle reconnut son amie chere, la petite baronne de Grangerie, se disputant pour entrer avec la femme de chambre qui defendait la porte de sa maitresse. Alors la petite marquise se leva, tira les verrous, tourna la serrure, souleva la portiere et montra sa tete, rien que sa tete blonde, cachee sous un nuage de cheveux. --Qu'est-ce que tu as, dit-elle, a venir si tot? Il n'est pas encore neuf heures. La petite baronne, tres pale, nerveuse, fievreuse, repondit: --Il faut que je te parle. Il m'arrive une chose horrible. --Entre, ma cherie. Elle entra, elles s'embrasserent; et la petite marquise se recoucha pendant que la femme de chambre ouvrait les fenetres, donnait de l'air et du jour. Puis, quand la domestique fut partie, Mme de Rennedon reprit: "Allons, raconte." Mme de Grangerie se mit a pleurer, versant ces jolies larmes claires qui rendent plus charmantes les femmes, et elle balbutiait sans s'essuyer les yeux, pour ne point les rougir: "Oh, ma chere, c'est abominable, abominable, ce qui m'arrive. Je n'ai pas dormi de la nuit, mais pas une minute; tu entends, pas une minute. Tiens, tate mon coeur, comme il bat." Et, prenant la main de son amie, elle la posa sur sa poitrine, sur cette ronde et ferme enveloppe du coeur des femmes, qui suffit souvent aux hommes et les empeche de rien chercher dessous. Son coeur battait fort, en effet. Elle continua: "Ca m'est arrive hier dans la journee... vers quatre heures... ou quatre heures et demie. Je ne sais pas au juste. Tu connais bien mon appartement, tu sais que mon petit salon, celui ou je me tiens toujours, donne sur la rue Saint-Lazare, au premier; et que j'ai la manie de me mettre a la fenetre pour regarder passer les gens. C'est si gai, ce quartier de la gare, si remuant, si vivant... Enfin, j'aime ca! Donc hier, j'etais assise sur la chaise basse que je me suis fait installer dans l'embrasure de ma fenetre; elle etait ouverte, cette fenetre, et je ne pensais a rien; je respirais l'air bleu. Tu te rappelles comme il faisait beau, hier! "Tout a coup je remarque que, de l'autre cote de la rue, il y a aussi une femme a la fenetre, une femme en rouge; moi j'etais en mauve, tu sais, ma jolie toilette mauve. Je ne la connaissais pas cette femme, une nouvelle locataire, installee depuis un mois; et comme il pleut depuis un mois, je ne l'avais point vue encore. Mais je m'apercus tout de suite que c'etait une vilaine fille. D'abord je fus tres degoutee et tres choquee qu'elle fut a la fenetre comme moi; et puis, peu a peu, ca m'amusa de l'examiner. Elle etait accoudee, et elle guettait les hommes, et les hommes aussi la regardaient, tous ou presque tous. On aurait dit qu'ils etaient prevenus par quelque chose en approchant de la maison, qu'ils la flairaient comme les chiens flairent le gibier, car ils levaient soudain la tete et echangeaient bien vite un regard avec elle, un regard de franc-macon. Le sien disait: "Voulez-vous?" "Le leur repondait: "Pas le temps", ou bien: "Une autre fois", ou bien: "Pas le sou", ou bien: "Veux-tu te cacher, miserable!" C'etaient les yeux des peres de famille qui disaient cette derniere phrase. "Tu ne te figures pas comme c'etait drole de la voir faire son manege ou plutot son metier." "Quelquefois elle fermait brusquement la fenetre et je voyais un monsieur tourner sous la porte. Elle l'avait pris, celui-la, comme un pecheur a la ligne prend un goujon. Alors je commencais a regarder ma montre. Ils restaient de douze a vingt minutes, jamais plus. Vraiment, elle me passionnait, a la fin, cette araignee. Et puis elle n'etait pas laide, cette fille. "Je me demandais: Comment fait-elle pour se faire comprendre si bien, si vite, completement. Ajoute-t-elle a son regard un signe de tete ou un mouvement de main?" "Et je pris ma lunette de theatre pour me rendre compte de son procede. Oh! il etait bien simple: un coup d'oeil d'abord, puis un sourire, puis un tout petit geste de tete qui voulait dire "Montez-vous?" Mais si leger, si vague, si discret, qu'il fallait vraiment beaucoup de chic pour le reussir comme elle. "Et je me demandais: Est-ce que je pourrais le faire aussi bien, ce petit coup de bas en haut, hardi et gentil; car il etait tres gentil, son geste. "Et j'allai l'essayer devant la glace. Ma chere, je le faisais mieux qu'elle, beaucoup mieux! J'etais enchantee; et je revins me mettre a la fenetre. "Elle ne prenait plus personne, a present, la pauvre fille, plus personne. Vraiment elle n'avait pas de chance. Comme ca doit etre terrible tout de meme de gagner son pain de cette facon-la, terrible et amusant quelquefois, car enfin il y en a qui ne sont pas mal, de ces hommes qu'on rencontre dans la rue. "Maintenant ils passaient tous sur mon trottoir et plus un seul sur le sien. Le soleil avait tourne. Ils arrivaient les uns derriere les autres, des jeunes, des vieux, des noirs, des blonds, des gris, des blancs. "J'en voyais de tres gentils, mais tres gentils, ma chere, bien mieux que mon mari, et que le tien, ton ancien mari, puisque tu es divorcee. Maintenant tu peux choisir. "Je me disais: Si je leur faisais le signe, est-ce qu'ils me comprendraient, moi, moi qui suis une honnete femme? Et voila que je suis prise d'une envie folle de le leur faire ce signe, mais d'une envie, d'une envie de femme grosse... d'une envie epouvantable, tu sais, de ces envies... auxquelles on ne peut pas resister! J'en ai quelquefois comme ca, moi. Est-ce bete, dis, ces choses-la! Je crois que nous avons des ames de singes, nous autres femmes. On m'a affirme du reste (c'est un medecin qui m'a dit ca) que le cerveau du singe ressemblait beaucoup au notre. Il faut toujours que nous imitions quelqu'un. Nous imitons nos maris, quand nous les aimons, dans le premier mois des noces, et puis nos amants ensuite, nos amies, nos confesseurs quand ils sont bien. Nous prenons leurs manieres de penser, leurs manieres de dire, leurs mots, leurs gestes, tout. C'est stupide. "Enfin, moi quand je suis trop tentee de faire une chose, je la fais toujours. "Je me dis donc: Voyons, je vais essayer sur un, sur un seul, pour voir. Qu'est-ce qui peut m'arriver? Rien! Nous echangerons un sourire, et voila tout, et je ne le reverrai jamais; et si je le vois il ne me reconnaitra pas; et s'il me reconnait je nierai, parbleu. "Je commence donc a choisir. J'en voulais un qui fut bien, tres bien. Tout a coup je vois venir un grand blond, tres joli garcon. J'aime les blonds, tu sais. "Je le regarde. Il me regarde. Je souris, il sourit; je fais le geste; oh! a peine, a peine; il repond "oui" de la tete et le voila qui entre, ma cherie! Il entre par la grande porte de la maison." "Tu ne te figures pas ce qui s'est passe en moi a ce moment-la! J'ai cru que j'allais devenir folle. Oh! quelle peur! Songe, il allait parler aux domestiques! A Joseph qui est tout devoue a mon mari! Joseph aurait cru certainement que je connaissais ce monsieur depuis longtemps." "Que faire? dis? Que faire? Et il allait sonner, tout a l'heure, dans une seconde, Que faire, dis? J'ai pense que le mieux etait de courir a sa rencontre, de lui dire qu'il se trompait, de le supplier de s'en aller. Il aurait pitie d'une femme, d'une pauvre femme! Je me precipite donc a la porte et je l'ouvre juste au moment ou il posait la main sur le timbre." "Je balbutiai, tout a fait folle: "Allez-vous-en, Monsieur, allez-vous-en, vous vous trompez, je suis une honnete femme, une femme mariee. C'est une erreur, une affreuse erreur; je vous ai pris pour un de mes amis a qui vous ressemblez beaucoup. Ayez pitie de moi, Monsieur." "Et voila qu'il se met a rire, ma chere, et il repond: "Bonjour, ma chatte. Tu sais, je la connais, ton histoire. Tu es mariee, c'est deux louis au lieu d'un. Tu les auras. Allons montre-moi la route." "Et il me pousse; il referme la porte, et comme je demeurais, epouvantee, en face de lui, il m'embrasse, me prend par la taille et me fait rentrer dans le salon qui etait reste ouvert." "Et puis, il se met a regarder tout comme un commissaire-priseur; et il reprend: "Bigre, c'est gentil, chez toi, c'est tres chic. Faut que tu sois rudement dans la deche en ce moment-ci pour faire la fenetre!" "Alors, moi, je recommence a le supplier: "Oh! Monsieur, allez-vous-en! allez-vous-en! Mon mari va rentrer! Il va rentrer dans un instant, c'est son heure! Je vous jure que vous vous trompez!" "Et il me repond tranquillement: "Allons, ma belle, assez de manieres comme ca. Si ton mari rentre, je lui donnerai cent sous pour aller prendre quelque chose en face." "Comme il apercoit sur la cheminee la photographie de Raoul, il me demande: "--C'est ca, ton... ton mari? "--Oui, c'est lui. "--Il a l'air d'un joli mufle. Et ca, qu'est-ce que c'est? Une de tes amies? "C'etait ta photographie, ma chere, tu sais celle en toilette de bal. Je ne savais plus ce que disais, je balbutiai: "--Oui c'est une de mes amies. "--Elle est tres gentille. Tu me la feras connaitre. "Et voila la pendule qui se met a sonner cinq heures; et Raoul rentre tous les jours a cinq heures et demie! S'il revenait avant que l'autre fut parti, songe donc! Alors... alors... j'ai perdu la tete... tout a fait... j'ai pense... j'ai pense... que... que le mieux... etait de... de... de... me debarrasser de cet homme le... le plus vite possible... Plus tot ce serait fini... tu comprends... et... et voila... voila... puisqu'il le fallait... et il le fallait, ma chere... il ne serait pas parti sans ca... Donc j'ai... j'ai... j'ai mis le verrou a la porte du salon... Voila." * * * * * La petite marquise de Rennedon s'etait mise a rire, mais a rire follement, la tete dans l'oreiller, secouant son lit tout entier. Quand elle se fut un peu calmee, elle demanda: --Et... et... il etait joli garcon... --Mais oui. --Et tu te plains? --Mais... mais... vois-tu, ma chere, c'est que... il a dit... qu'il reviendrait demain... a la meme heure... et j'ai... j'ai une peur atroce... Tu n'as pas idee comme il est tenace... et volontaire... Que faire... dis... que faire? La petite marquise s'assit dans son lit pour reflechir; puis elle declara brusquement: --Fais-le arreter. La petite baronne fut stupefaite. Elle balbutia: --Comment? Tu dis? A quoi penses-tu? Le faire arreter? Sous quel pretexte? --Oh! c'est bien simple. Tu vas aller chez le commissaire; tu lui diras qu'un monsieur te suit depuis trois mois; qu'il a eu l'insolence de monter chez toi hier; qu'il t'a menacee d'une nouvelle visite pour demain, et que tu demandes protection a la loi. On te donnera deux agents qui l'arreteront. --Mais, ma chere, s'il raconte... --Mais on ne le croira pas, sotte, du moment que tu auras bien arrange ton histoire au commissaire. Et on te croira, toi, qui es une femme du monde irreprochable. --Oh! je n'oserai jamais. --Il faut oser, ma chere, ou bien tu es perdue. --Songe qu'il va... qu'il va m'insulter... quand on l'arretera. --Eh bien, tu auras des temoins et tu le feras condamner. --Condamner a quoi? --A des dommages. Dans ce cas, il faut etre impitoyable! --Ah! a propos de dommages... il y a une chose qui me gene beaucoup... mais beaucoup... Il m'a laisse... deux louis... sur la cheminee. --Deux louis? --Oui. --Pas plus? --Non. --C'est peu. Ca m'aurait humiliee, moi. Eh bien? --Eh bien! qu'est-ce qu'il faut faire de cet argent? La petite marquise hesita quelques secondes, puis repondit d'une voix serieuse: --Ma chere... Il faut faire... il faut faire... un petit cadeau a ton mari... ca n'est que justice. * * * * * LE DIABLE Le paysan restait debout en face du medecin, devant le lit de la mourante. La vieille, calme, resignee, lucide, regardait les deux hommes et les ecoutait causer. Elle allait mourir; elle ne se revoltait pas, son temps etait fini, elle avait quatre-vingt-douze ans. Par la fenetre et la porte ouvertes, le soleil de juillet entrait a flots, jetait sa flamme chaude sur le sol de terre brune, onduleux et battu par les sabots de quatre generations de rustres. Les odeurs des champs venaient aussi, poussees par la brise cuisante, odeurs des herbes, des bles, des feuilles, brules sous la chaleur, de midi. Les sauterelles s'egosillaient, emplissaient la campagne d'un crepitement clair, pareil au bruit des criquets de bois qu'on vend aux enfants dans les foires. Le medecin, elevant la voix, disait: --Honore, vous ne pouvez pas laisser votre mere toute seule dans cet etat-la. Elle passera d'un moment a l'autre! Et le paysan, desole, repetait: --Faut pourtant que j'rentre mon ble; v'la trop longtemps qu'il est a terre. L'temps est bon, justement. Que qu' t'en dis, ma me? Et la vieille mourante, tenaillee encore par l'avarice normande, faisait "oui" de l'oeil et du front, engageait son fils a rentrer son ble et a la laisser mourir toute seule. Mais le medecin se facha et, tapant du pied: --Vous n'etes qu'une brute, entendez-vous, et je ne vous permettrai pas de faire ca, entendez-vous! Et, si vous etes force de rentrer votre ble aujourd'hui meme, allez chercher la Rapet, parbleu! et faites-lui garder votre mere. Je le veux, entendez-vous! Et si vous ne m'obeissez pas, je vous laisserai crever comme un chien, quand vous serez malade a votre tour, entendez-vous? Le paysan, un grand maigre, aux gestes lents, torture par l'indecision, par la peur du medecin et par l'amour feroce de l'epargne, hesitait, calculait, balbutiait: --Comben qu'e prend, la Rapet, pour une garde? Le medecin criait: --Est-ce que je sais, moi? Ca depend du temps que vous lui demanderez. Arrangez-vous avec elle, morbleu! Mais je veux qu'elle soit ici dans une heure, entendez-vous? L'homme se decida: --J'y vas, j'y vas; vous fachez point, m'sieu l'medecin. Et le docteur s'en alla, en appelant: --Vous savez, vous savez, prenez garde, car je ne badine pas quand je me fache, moi! Des qu'il fut seul, le paysan se tourna vers sa mere, et, d'une voix resignee: --J'vas queri la Rapet, pisqu'il veut, c't homme. T'eluge point tant qu'je r'vienne. Et il sortit a son tour. * * * * * La Rapet, une vieille repasseuse, gardait les morts et les mourants de la commune et des environs. Puis, des qu'elle avait cousu ses clients dans le drap dont ils ne devaient plus sortir, elle revenait prendre son fer dont elle frottait le linge des vivants. Ridee comme une pomme de l'autre annee, mechante, jalouse, avare d'une avarice tenant du phenomene, courbee en deux comme si elle eut ete cassee a