The Project Gutenberg EBook of Lettre a l'Empereur Alexandre sur la traite des noirs, by William Wilberforce This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.org Title: Lettre a l'Empereur Alexandre sur la traite des noirs Author: William Wilberforce Release Date: January 11, 2004 [EBook #10683] Language: French Character set encoding: ISO Latin-1 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRE a L'EMPEREUR *** Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders. This file was produced from images generously made available by the Biblioth que nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. LETTRE A L'EMPEREUR ALEXANDRE SUR LA TRAITE DES NOIRS; PAR WILLIAM WILBERFORCE, MEMBRE DU PARLEMENT BRITANNIQUE. SIRE! Lorsque Votre Majeste apposait son nom a la memorable declaration promulguee, au sujet de la Traite des Noirs, par les Souverains assembles au Congres de Vienne, ce n'etait pas pour se conformer a des actes diplomatiques que commandaient les circonstances: elle croyait, j'en suis convaincu, remplir un devoir solennel et sacre, dicte par les motifs les plus puissans de la morale et de la religion. Ce n'etait point, j'en ai l'intime conviction, un vain mot dans la bouche de Votre Majeste, lorsqu'elle declarait, de concert avec ses Puissans Allies, s'acquitter d'un devoir pressant et imperieux. Cette conviction, je la tire de l'assurance gracieuse que daigna me donner Votre Majeste, lors de son sejour dans ce pays, de son zele pour la grande cause de l'Abolition du Commerce des Esclaves; je la tire, surtout, de son respect pour les lois de Dieu et pour l'espece humaine. Quoi qu'il en soit, des sentimens qui ont pu diriger quelques-uns des signataires de cette fameuse declaration, Votre Majeste se rappellera qu'une sentence solennelle de condamnation fut, alors, unanimement prononcee contre ce systeme cruel et abominable qui, sous le nom de Traite des Noirs, a long-temps desole le continent africain, et qui, sans parler des horreurs qu'il a entrainees a sa suite, a contribue, avec un si deplorable succes, a perpetuer l'ignorance et la barbarie de pres d'un tiers du globe habitable. Votre Majeste se rappellera egalement que la sentence prononcee a Vienne, fut prononcee de nouveau et confirmee a Aix-la-Chapelle. Plus d'une fois, sans doute, les regards de Votre Majeste se sont reportes, avec une bien douce satisfaction, vers cette partie des operations du Congres, comme vers l'une de ces circonstances si rares, mais si cheres au coeur d'un Monarque chretien, ou l'autorite souveraine se voit investie du doux pouvoir de satisfaire et de surpasser, meme, les voeux de la plus ardente et de la plus exigeante philanthropie. Dans la pensee que vous aviez complete la somme de bienfaits que vous etiez appele a repandre sur l'Afrique, vous avez cru que vous pouviez enfin detourner vos regards de cette partie du monde, et reporter votre attention vers de nouveaux champs de bienfaisance et d'humanite. Votre Majeste s'attend que les rapports qui lui parviendront de l'Afrique, lui apporteront la consolante nouvelle que ses nobles efforts ont ete couronnes de succes, et que les bienfaits semes par ses mains genereuses sur ces malheureux rivages, ont produit une moisson abondante et fortunee, dans l'interet de la civilisation et de la felicite sociale. Helas! pourquoi faut-il que je dissipe ces honorables illusions d'un Monarque philanthrope! Pourquoi faut-il que, par un penible recit, j'afflige son coeur paternel! Sire! Preparez vous a apprendre que toutes les abominables horreurs dont l'Afrique avait ete, si long-temps, le sanglant theatre, et auxquelles vous avez cru avoir mis fin pour toujours, se renouvellent, aujourd'hui, avec plus de fureur et d'activite que jamais. Dans le recit que vous allez entendre, l'etonnement se joindra a l'horreur. Et quel plus juste sujet d'etonnement que celui que nous offre la conduite de certains gouvernemens europeens? Et en effet, si l'on pouvait craindre que quelque gouvernement persistat a jeter un regard avide sur les coupables gains de la Traite des Noirs, les craintes devaient naturellement se porter sur ceux dont les sujets, depuis long-temps engages dans ce commerce homicide, auraient pu essayer de reculer l'epoque de son abolition, afin de mettre ordre a leurs affaires, et de s'indemniser des pertes qu'allait leur causer cette grande mesure. On pouvait encore apprehender les peuples qu'une longue habitude de cet infame commerce avait pu rendre insensibles aux horreurs qui l'accompagnent, ou ceux a qui leurs habitudes commerciales pouvaient avoir appris a ne juger d'un acte de speculation, que sur les gains ou les pertes qui en resultent. Mais Votre Majeste ne pouvait s'attendre que des gouvernemens qui, jusqu'alors, etaient restes etrangers a la Traite, fermeraient les yeux sur les tentatives criminelles faites, a cet egard, pour la premiere fois, par leurs sujets respectifs. Aujourd'hui, surtout, que l'horreur et les cruautes de ce commerce ont ete denoncees au monde, pouvait-on s'attendre a y voir tremper une nation justement orgueilleuse de la generosite qui fait le signe distinctif de son caractere national? Quelque penible que soit cette assertion, elle n'est, malheureusement, que trop fondee. Nos regards vont encore etre affliges et nos coeurs contristes, de nouveau, par le spectacle des fraudes et des barbaries dont nous croyions avoir vu, pour jamais l'humanite affranchie. Il n'est pas necessaire de mettre, de nouveau, sous les yeux de Votre Majeste, le detail de toutes les horreurs comprises dans ce seul mot de Traite des Noirs. Plut a Dieu que je pusse epargner a Votre Majeste la repetition penible de ces horribles recits! Sans doute, ces details, une fois imprimes dans la memoire de l'homme sensible, ne peuvent plus s'en effacer; et ai je ne considerais ici que ce qui a rapport a Votre Majeste, je me contenterais De lui dire que toutes les anciennes abominations dont elle a deja eu connaissance, n'ont subi aucune diminution, et, tout au contraire, se reproduisent avec une nouvelle violence, et avec des effets plus funestes que jamais. Mais ce serait se tromper etrangement que de croire que le veritable caractere de la Traite et ses suites inevitables, sont universellement apprecies. Les debats memorables qui se sont eleves, au sujet de la Traite, dans la Grande-Bretagne, les ouvrages lumineux qui ont ete publies sur ce sujet, ont rendu cette grande cause familiere a tous les habitans des iles Britanniques; mais, sur le continent, et specialement chez les nations auxquelles nous avons fait allusion plus haut, on ne saurait en dire autant. Dans ces pays, les particularites relatives au commerce homicide des esclaves, sont inconnues meme aux classes eclairees et aux individus les plus remarquables par leurs talens, leur influence et leurs lumieres. L'ignorance ou l'on est encore sur cette grande question dans ces pays, peut seule faire excuser l'indifference avec laquelle on l'envisage. Il faut donc revenir, de nouveau, sur les details de ce penible sujet. C'est ce que je vais faire d'une maniere brieve et sommaire. Il faut que, desormais, a tort ou a raison, nul ne puisse plus arguer du motif d'ignorance. Il faut que ce motif ne puisse plus etre apporte pour excuse par ces hommes qui, engages dans de coupables speculations, ou interesses a proteger les speculations des autres et a servir leurs criminels projets, n'ont pas honte de se livrer a un commerce affreux qui deshonore le pays qui le tolere. S'ils continuent a se rendre criminels, ce sera, du moins, avec connaissance de cause, et l'histoire consignera leurs crimes dans ses pages inexorables. Sans doute, c'est un avantage pour la Grande-Bretagne, que, parmi tous ceux de ses habitans qui ont pu entendre parler de la Traite, il n'en est pas un qui ignore la veritable nature de ce barbare commerce. Tous les subterfuges, tous les palliatifs, tous les mensonges tenebreux sous lesquels on avait voulu voiler ou defigurer les faits, ont ete dissipes, et aujourd'hui ces faits sont etablis d'une maniere indeniable. Mais, avant meme que d'irrecusables temoignages fussent venus les appuyer de tout le poids de la plus complete evidence, il n'y avait, parmi nous, aucun esprit de bonne foi qui doutat de la verite de ces faits. Il n'etait pas necessaire de depositions legales, pour prouver les effets naturels et inevitables d'un commerce de chair humaine, particulierement dans un pays, comme l'Afrique, divise en un grand nombre de petites souverainetes, et plonge encore dans les tenebres de l'ignorance et de la barbarie. Supposons qu'il existe un pays ou des hommes, des femmes et des enfans sont echanges, non seulement contre les choses necessaires a la vie, ou contre des objets de peu de valeur, mais encore contre des liqueurs spiritueuses, contre de la poudre et des armes a feu; tenez pour certain que ce pays doit etre en proie a toute espece de crimes, de pillages, de fraudes et de violence. Le chef d'une peuplade attaquera et ravagera le territoire du chef voisin. S'il se trouve trop faible pour attaquer ses voisins, sa fureur et son avidite retomberont sur les sujets places sous sa garde et a l'abri de sa protection. Mais ces effets homicides et destructeurs ne se borneront point aux chefs: on verra se reproduire dans chaque individu les passions, les desirs coupables et la mechancete de la nature humaine. Le resultat est inevitable et facile a deviner. La mefiance partout; la securite nulle part; l'homme redoute un ennemi dans l'homme; le plus fort devore le plus faible, et bientot la societe ne presente plus qu'une vaste scene ou regnent l'anarchie, le brigandage et la terreur. Les preuves et les faits viennent, en foule, confirmer ces donnees fondees sur la connaissance de la nature humaine, il a ete etabli, par d'irrecusables temoignages, que ce detestable commerce a fonde ses principales ressources dans les guerres ou excitees par les Europeens, ou entreprises par les naturels du pays, a l'effet de faire des esclaves. Ces guerres ne manquent pas d'enfanter des represailles. De la d'interminables dissentions; de la un esprit d'hostilite et de vengeance, transmis entre les chefs, de generation en generation. En outre, il est prouve que les esclaves qu'on se procure sont le resultat de depredations executees par les petits souverains contre leurs propres sujets, lorsqu'ils sont trop faibles ou trop laches pour attaquer leurs voisins: quelquefois ils saisissent indifferemment les premiers venus, qu'ils reduisent en esclavage; d'autrefois, on met, pendant la nuit, le feu a un village, et lorsque les habitans effrayes et a demi nuds s'arrachent de leurs toits embrases, c'est alors qu'on les saisit et qu'on leur donne des fers. La Traite est entretenue par des depredations et des brigandages de toute espece, depuis la troupe plus ou moins nombreuse qui attaque un village sans defense, ou une famille desarmee, jusqu'a l'individu qui se cache dans quelqu'endroit ecarte, pour attendre, comme un tigre fait sa proie, une femme ou un enfant que le hasard aura conduit vers lui et dont il fera son esclave. Ce qui alimente surtout la Traite, c'est le _Panyar_. Cet acte devenu si frequent, qu'on a ete oblige de le designer par un nom special, consiste a enlever des Noirs de toute tribu, de tout rang, de toute profession, de tout sexe et de tout age, sans aucune distinction. Ces actes abominables sont, pour l'ordinaire, executes par les marchands noirs qui voyagent dans l'interieur de l'Afrique pour le service des Europeens; quelquefois par les capitaines et matelots europeens eux-memes. L'arrivee d'un navire negrier sur la cote, est le signal immediat de toute espece de fraude et de rapine. Ainsi, ce n'est pas seulement de tribu a tribu, de village a village que regnent la mefiance et la terreur. Il n'arrive que trop souvent que, dans un acces d'emportement, de colere ou de jalousie, un mari vend sa femme, un pere ses enfans, un maitre ses domestiques; c'est vainement qu'ils font ensuite des voeux pour recouvrer ces etres cheris. Enfin, la Traite trouve aussi une ressource abondante dans la corruption de la justice penale, l'esclavage etant la punition de presque tous les delits, et meme des fautes les plus legeres. Plus souvent c'est la punition de crimes imaginaires, tels que la magie, l'accusation de magie servant de pretexte ordinaire pour reduire un homme en esclavage, et, quelquefois meme, pour faire partager le meme sort a toute sa famille. Il est aise de concevoir la condition deplorable a laquelle tant d'atrocites ont du, necessairement, reduire tous les pays de l'Afrique qui bordent l'ocean. Le manque absolu de toute securite individuelle, de toute confiance mutuelle, de tout bonheur domestique; le developpement des passions les plus viles du coeur humain, la mechancete, la fourberie, la cruaute, la haine, la vengeance, en ont ete les resultats naturels. Ce n'est pas tout. Il est prouve, d'une maniere incontestable, que les institutions religieuses et civiles de l'Afrique ont ete graduellement perverties et faconnees a l'usage de la Traite, de maniere a fournir incessamment de victimes humaines les marches d'esclaves. Les superstitions du pays, qui avaient souvent cede a la faible lumiere du mahometisme, loin d'etre discreditees et combattues par les marchands negriers d'Europe, ont ete entretenues avec soin, et ont fourni une source abondante a la Traite. L'administration de la justice a eprouve les memes atteintes et a subi la meme influence. Les historiens nous apprennent que les lois criminelles de l'Afrique etaient extremement douces; mais, insensiblement, tous les delits, memes les plus legers, ont ete punis de l'esclavage: le juge a sa part de la vente du condamne: le creancier, faute de payement a le droit de vendre comme esclave son debiteur: s'il ne peut s'emparer de sa personne, il vend l'un de ses parens; a defaut de parens, il s'empare d'un habitant de la meme ville, ou de la meme nation que son debiteur, et le vend comme esclave. En outre, les capitaines des navires negriers confient des marchandises a des facteurs Noirs qui les transportent dans l'interieur des terres, et qui doivent revenir avec un nombre determine d'esclaves. Cependant ils ont soin de se faire remettre par le facteur, plusieurs de ses enfans, ou d'autres membres de sa famille, qui doivent repondre pour la valeur des marchandises confiees. Cela s'appelle des gages, en langue africaine _Pawns_. Alors les facteurs commencent leur tournee, pour executer les termes du contrat. Mais il arrive souvent qu'ils sont frustres dans leur attente, et que le pays sur lequel ils comptaient pour se fournir d'esclaves, trompe les esperances qu'ils avaient concues. Cependant le capitaine negrier devient pressant, le navire est pret a mettre a la voile; d'une maniere ou d'une autre, il faut que le malheureux fournisse le nombre d'esclaves qu'il est convenu de fournir, s'il ne veut voir ses parens emmenes en esclavage. Ainsi, grace a l'influence coupable de la Traite, les affections domestiques et sociales, les liens meme du sang et tous les sentimens les plus chers a la nature, deviennent des stimulans au brigandage et a la depredation. Ainsi l'amour des parens, cette colonne de l'edifice social, sur laquelle sont fondes la securite et le bonheur de la grande famille des hommes, la Traite le change en instrument de cruaute et d'oppression. Tels sont les faits particuliers relatifs au fleau de la Traite. C'est dans l'histoire des Indes Occidentales par Mr. Bryan Edwards, qu'il faut lire le tableau general de la Traite, dans toute sa hideuse horreur. Quoique planteur et partisan de la Traite, il a eu la franchise de convenir, que, grace a ce fleau, une grande partie du continent africain n'est qu'un vaste champ de carnage et de desolation, un desert ou les habitans s'entre-devorent comme des betes feroces, un theatre de trahison, de fraude, d'oppression et de sang. C'est ainsi que la Traite a ete appelee par l'un des premiers hommes d'Etat de la Grande-Bretagne, "le plus grand fleau qui ait jamais afflige la race humaine." Cependant nous pourrions en dire davantage encore que nous n'en avons dit. Apres cette longue enumeration d'horreurs et de crimes, on doit supposer que nous en avons epuise la liste; mais il nous reste a mentionner le plus grand de tous ces maux, parce qu'il est la source de tous les autres. A quelque degre d'horreur que s'elevent tant d'atrocites, quelle que soit l'etendue de leurs ravages, si l'on pouvait du moins prevoir un terme a tant de maux, quelque recule que fut ce terme, ce serait un motif de consolation. Ah! si, du moins, on pouvait esperer que les principes et les moeurs d'Europe pussent penetrer dans l'Afrique a la faveur des communications de la population africaine avec les nations europeennes; si l'on pouvait esperer de voir un jour l'influence de la civilisation et, surtout, la bienfaisante lumiere du christianisme, briller dans ces regions couvertes des tenebres de l'ignorance; si l'ordre et les lois, marchant a la suite des lumieres et de la religion, pouvaient remplacer, sur ces tristes rivages, le brigandage et la terreur! Mais helas! c'est la l'un des caracteres les plus deplorables de cette Traite si feconde en calamites, qu'elle se suffit a elle-meme pour se perpetuer d'une generation a l'autre, et qu'elle trouve dans sa domination presente le gage de sa domination future. C'est a l'abri des lois que grandit la civilisation. La ou la securite n'existe ni pour les personnes, ni pour les proprietes, il n'y a point de civilisation possible. Mais l'Afrique, qu'est-ce autre chose qu'un vaste theatre de trahison, de terreur et d'anarchie? Cet horrible systeme de crime et de brigandage, que, par un deplorable abus des mots, on a ose appeler un commerce, maintient, dans un etat permanent d'inquietudes et d'alarmes, le pays ou il exerce sa coupable influence. Ce n'est que dans la partie des cotes, le long des rivages de l'ocean, que l'enfant de l'Afrique peut communiquer avec les peuples plus avances que lui dans la carriere de la civilisation: c'est la precisement que la Traite a etabli son trone sanglant; c'est la qu'elle a eleve un mur d'airain pour intercepter tous les progres de l'esprit humain, tous les rayons de la morale et de la religion. C'est ainsi qu'elle a mis un embargo sur la civilisation africaine, et a relegue ce vaste continent dans une prison de degradation et d'ignorance. De la un phenomene etrange et qui ne s'etait point encore presente dans les annales du genre humain. Nous y verrons peut-etre la plus forte preuve des effets devastateurs de ce commerce homicide. Si nous suivons, avec attention, les progres du genre humain s'elevant d'un etat d'ignorance et de barbarie a un etat de lumiere et de civilisation, nous trouverons, et cette observation est generale, nous trouverons que c'est sur les bords des rivieres, et sur les cotes de la mer, qui, par leur position geographique, offraient plus de moyens de contact avec les etrangers, que la civilisation a pousse ses premieres racines. Ainsi, l'ordre civil, la science sociale, l'agriculture, l'industrie, les sciences et les arts, ont fleuri, d'abord, sur les cotes, et c'est de la que les connaissances et les lumieres se sont repandues dans l'interieur. Malheureusement, le contraire a eu lieu a l'egard de l'Afrique. La, les habitans des cotes, qui, depuis long-temps, communiquent avec les nations les plus policees de l'Europe, sont dans un etat complet d'ignorance et de barbarie. Il est vrai qu'ils consomment les articles de nos manufactures; mais c'est la tout l'avantage qu'ils ont retire de notre commerce: nous ne leur avons communique d'autre connaissance que celle de nos crimes. Au contraire, les habitans de l'interieur des terres, n'ayant jamais vu le visage d'aucun Europeen, sont beaucoup plus avances dans tout ce qui concerne l'ordre public, la securite personnelle, le bonheur et les avantages de la vie sociale. Ce n'est pas que la Traite n'ait etendu dans l'interieur de l'Afrique sa funeste influence; ce n'est pas qu'elle n'y ait inocule ce genie de la destruction et de la barbarie qui fait son caractere distinctif et qui la range parmi les plus epouvantables fleaux qui aient jamais desole le monde. Mais, c'est surtout sur les cotes que la Traite a developpe toute la puissance de sa criminelle energie. La, tous les pays soumis a sa fatale domination n'offrent plus qu'un vaste theatre d'anarchie d'ou la securite est a jamais bannie. Bien loin d'avoir importe chez les malheureux Africains des cotes, les progres et les arts de la civilisation, la Traite ne leur a communique que nos vices. Elle les a, pour ainsi dire, scelles de son sceau et condamnes a une condition incurable de barbarie et d'ignorance. C'est la surtout, comme nous n'avons jamais cesse de le proclamer, c'est la, de toutes les consequences de la Traite, la plus importante et la plus grave. Au jour du jugement, n'en doutons pas, le Supreme Arbitre du monde fera rendre un compte severe et rigoureux a ces coupables Europeens qui n'ont fait servir la civilisation et les lumieres qu'a avilir et a demoraliser l'homme, ce sublime ouvrage du Createur. Nous croyons que l'Afrique a epuise enfin la coupe des douleurs: une coupe mille fois plus amere encore est preparee pour les malheureux Africains que les navires de l'Europe entrainent loin de cette terre de malediction. Je veux parler des souffrances et des horreurs sans nombre, qui marquent le passage d'Afrique aux Indes Occidentales. Tel est le nombre de ces souffrances multipliees, telle est leur nature humiliante et dechirante, tout ensemble, que la premiere fois ou le regard du public put penetrer dans l'interieur de ces prisons flottantes, une incredulite generale se manifesta: on ne pouvait croire que l'humanite put supporter tant de douleurs horribles. Il semble, en effet, que le genie du crime ait epuise son epouvantable science, pour trouver les moyens d'entasser le plus d'hommes possibles, dans l'espace le plus resserre. Figurez-vous un navire rempli, dans toute son etendue, de malheureux Africains qui montent dans un navire pour la premiere fois; les hommes, et ce sont eux qui composent la majeure partie de la cargaison, attaches deux a deux, les fers aux pieds, pour la surete de l'equipage; ces deux hommes, frequemment differant de nation et de langage; et, pour surcroit de precaution, des chaines ajoutees aux fers de ces infortunes, lorsqu'on les amene, un moment, respirer sur le pont; qu'on se represente le pont du navire, la cale, et les etages intermediaires pratiques en plate-formes, completement couverts de corps humains; ces malheureux, se touchant l'un l'autre, incapables de changer de position, ni de faire le moindre mouvement, les membres dechires par le frottement des planches du navire, ou ecorches par la pression de leurs fers!... Qu'on se figure avec quelle effrayante rapidite les epidemies doivent se repandre parmi tant de victimes entassees.... Je m'arrete!... qu'il me suffise d'ajouter que les horreurs dont les navires negriers offrent le tableau sont telles, que la plume repugne a les decrire, bien que l'avidite negriere ne repugne pas a les infliger a ses malheureuses victimes. Les chirurgiens de navire qui ont ete temoins oculaires de ces scenes affreuses, assurent tous qu'il est impossible de supporter la chaleur et l'infection qui s'exhalent de ces prisons fetides. Quand le mauvais temps oblige de fermer les ecoutilles et de renfermer les Noirs a fond de cale, il n'est pas rare d'en voir expirer de suffocation. Au contraire, le temps permet-il de les faire monter sur le pont? De nouveaux supplices les attendent: c'est un faible soulagement ou la cruaute meme ne manque pas d'entrer. Le mal de mer, les peines de l'esprit, en voila plus qu'il ne faut pour empecher de prendre de la nourriture et de l'exercice: mais l'exercice et la nourriture sont indispensables a l'animal, si l'on veut qu'il paraisse en bon etat aux regards des acheteurs. Et qu'est-ce autre chose qu'un Noir aux yeux d'un negrier, si non une bete de somme dont il veut se defaire avec benefice? Ils n'ont pas faim; ils mangeront de force. Il leur faut de l'exercice; ils ne sont pas disposes a en prendre; ils en prendront malgre eux: on fera danser ces infortunes avec le poids de leurs fers, et les coups redoubles d'un fouet inhumain hateront et precipiteront cette horrible cadence!.... O comble d'horreur!.... Ces indignes outrages, on les prodigue a tous sans distinction! La sensibilite et le courage doivent subir l'humiliation commune! Ces traitemens barbares, on les inflige meme a des hommes eclaires et instruits! M. Parke nous apprend que, dans le navire sur lequel il faisait voile de la Gambie aux Indes Occidentales, sur 130 esclaves qui composaient la cargaison, car il faut bien nous servir de ce terme, quelque deshonorante que soit ici son acception, il y en avait 25 qui savaient ecrire en langue arabe!.... Si nous pouvions, un instant, mettre en doute la cruaute et l'exces des souffrances qu'endurent ces infortunes, nous en trouverions une preuve irrecusable dans ce fait etonnant que, parmi les objets qui entrent dans l'equipement d'un navire negrier, est un vaste filet de bastingage qui s'eleve, de chaque cote du pont, pour empecher les esclaves de se jeter a la mer. Cette precaution est souvent inutile: on a de nombreux exemples d'esclaves qui se sont detruits de cette maniere. On en a vu s'applaudir, en mourant, d'echapper, par la mort, au pouvoir de leurs bourreaux. On en a vu d'autres refuser constamment toute nourriture, malgre les moyens de douceur ou de force employes en cette occasion. On s'appitoie sur des souffrances ordinaires et communes: quelles emotions dechirantes ne doit pas exciter le tableau des horreurs que nous venons de presenter, et auxquelles on chercherait vainement des objets de comparaison! On n'a pas oublie l'etonnement et l'horreur universelle qui se manifesterent, lorsqu'aux yeux du Parlement Britannique furent presentees, pour la premiere fois, les abominations d'un navire negrier. Et, cependant, ce navire, et tous ceux de la meme espece qui existaient alors, appartenaient a des hommes qui avaient puise, dans une longue habitude de la Traite, les moyens les plus propres a s'assurer le succes de leur coupable negoce, et a transporter les esclaves au lieu de leur destination, avec le moins de dommage possible dans cette cargaison humaine. Les effets de la Traite sont bien plus horribles aujourd'hui que son exercice est confie a des hommes qui, n'ayant pas vieilli dans cet abominable commerce, le font avec une inhabilete cruelle, et ne sont qu'imparfaitement inities aux perfectionnemens suggeres par l'avidite a leurs criminels devanciers. Toutefois, c'est une justice qu'on doit leur rendre; ils ne sont pas restes en arriere dans ce qui fait le fondement et le principal ressort de leur commerce; ils se sont singulierement perfectionnes, je dirai presque qu'ils ont passe leurs maitres, dans cette insatiable soif du gain, dans cette complete insensibilite, cet insultant mepris pour les droits et pour le bonheur de leurs semblables, qui constituent la condition premiere et indispensable de ce sanglant trafic. Pardonnez-moi, Sire, d'avoir afflige votre coeur sensible par le recit des atrocites qu'entraine a sa suite ce detestable systeme. C'est pour vous un juste sujet de consolation interieure, de penser que vous avez enfin denonce a la chretiente cette honteuse fletrissure imprimee sur elle; et le recit que je viens d'offrir a Votre Majeste, ne prouve que trop clairement que le fleau que vous vous etes solennellement engage a detruire, n'etait pas indigne de votre auguste et puissante intervention. On presente une objection. "Quelqu'enorme, dit-on, quelqu'imposante que soit cette masse de cruautes et de crimes, cependant on ne peut disconvenir que plusieurs annees se sont ecoulees avant que les abolitionnistes anglais eux-memes, pussent reussir a faire abandonner a leurs concitoyens, ce commerce illegitime." Il n'est que trop vrai; bien des obstacles ont entrave notre marche; nos progres ont ete lents. Et qui le sait mieux que nous qui, d'annee en annee, avons vu, si long-temps, notre attente decue et nos esperances trompees? Cette objection parait naturelle. Cependant on aurait tort d'en faire un grief contre nous; on aurait tort de s'etayer des lenteurs qu'a eprouvees l'abolition britannique, pour traiter d'irraisonnable le zele que nous mettons a provoquer, sans delai, cette abolition de la part des autres peuples. L'objection est donc injuste; mais comme elle ne laisse pas d'exercer une grande influence dans la question, il n'est pas inutile de considerer les causes de ces lenteurs qu'on nous reproche. Ne fut-ce que pour rendre justice a la nation britannique, cet examen serait encore utile. Et d'abord, il importe de prendre en consideration l'etat des choses au moment ou nous commencames nos operations. On a dit souvent, et avec raison, que l'habitude est une seconde nature: or, qu'on n'oublie pas que, durant deux siecles, la Traite avait ete exercee sans interruption, sans obstacle et sans qu'il fut venu a personne l'idee de mettre en doute sa legalite. On ignorait la nature et les effets de ce trafic barbare. La croyance generale etait que les Noirs etaient des etres d'une nature inferieure a l'homme, et que l'homme pouvait, comme les autres animaux, les employer a ses besoins. On oubliait que le commerce de chair humaine n'avait pas commence en Afrique ou on eut pu, jusqu'a un certain point, le considerer comme un resultat naturel de l'apparente inferiorite des peuples qui habitent ce vaste continent. On oubliait que des pays devenus depuis le sejour de la civilisation et de la philosophie, n'etaient anciennement habites que par une population sauvage, nue et barbare, au sein de laquelle des pirates riches et puissans venaient saisir et acheter des esclaves. On dira que ces choses avaient lieu avant que la celeste lumiere du christianisme n'apparut aux yeux des hommes. Mais, long-temps apres l'ere chretienne, la Grande-Bretagne elle-meme peut etre citee en preuve de la verite de cette assertion. La Grande-Bretagne avait fourni des marches d'esclaves, et ces esclaves etaient achetes par les habitans les plus riches et les plus eclaires de l'Irlande, qui finirent par abandonner ce commerce comme coupable et inhumain, et comme devant attirer sur leur pays les chatimens du ciel. L'honneur de cette abolition de la Traite d'Angleterre, est du, principalement, au zele et aux vertueux efforts de St. Wolstan. Elle eut lieu en 1171[1]. A l'epoque ou les modernes abolitionnistes commencerent le cours de leurs operations contre la Traite des Noirs, cette Traite etait generalement inconnue et dans sa nature et dans ses effets. Les hommes d'Etat les plus celebres de la Grande Bretagne, n'avaient pas fait difficulte, dans des traites solennels, de stipuler, pour leurs concitoyens, le droit de faire la Traite. Des hommes du caractere le plus honorable, connus par leur humanite et leurs principes religieux, avaient des capitaux engages dans ce commerce homicide. Dans de telles circonstances, faut-il s'etonner que ce ne soit que par degres que les yeux de la nation britannique ont ete ouverts sur la nature veritable de ce deplorable commerce? Le mal trouvait, dans son enormite meme, le moyen et le pretexte de se perpetuer. [Note 1: Voyez Guillaume de Malmsbury. Livre II. Chapitre 20. Vie de St. Wolstan, Eveque de Worcester.] Des hommes estimables, mais dont l'esprit n'etait pas fortement trempe, ne pouvant croire aux crimes que nous denoncions, nous accusaient d'exageration. D'autres soutenaient qu'il etait impossible que tant de cruaute et de sceleratesse eussent ete souffertes par nos ancetres, sans etre reprimees. Quelques-uns consideraient la Traite comme l'un de ces maux necessaires et inevitables qui font partie du systeme du monde, et contre lesquels les hommes ne peuvent rien, pas plus que contre les eruptions d'un volcan, ou les ravages d'un ouragan. Ces hommes oubliaient que trop souvent l'empire de l'habitude a denature les sentimens de l'homme et fait taire sa conscience; ils oubliaient qu'autrefois l'autorite des sages et des hommes de bien a sanctionne des crimes que la morale condamne justement aujourd'hui; que, par exemple, la destruction des enfans nouveau-nes par les auteurs de leurs jours, crime horrible contre lequel il semblait que la nature eut suffisamment premuni l'homme, a autrefois prevalu parmi les nations les plus civilisees du globe. Et cela est si vrai, qu'un historien celebre, grand admirateur des nations payennes, n'a pu s'empecher d'avouer que le crime d'exposer les enfans nouveau-nes, etait devenu, une maladie incurable dans toute l'antiquite. Enfin, il s'agissait de lever le voile epais qui couvrait, depuis si long-temps, le continent Africain et les scenes homicides dont il etait le theatre. Bientot quelques rayons de lumiere commencerent a poindre sur l'horizon. Le ciel voulut qu'a cette epoque il se trouvat des hommes qui dirigerent leurs efforts et leurs recherches vers ce grand objet. Mais, les travaux de ces hommes promettaient, dans l'origine, si peu de resultats, que, lors des premieres enquetes faites par les abolitionnistes, les marchands d'esclaves interesses a prolonger L'ignorance generale, vinrent eux-memes apporter leur tribut de lumieres, et faire connaitre ce qu'ils savaient. Cependant, leurs interets menaces sonnerent bientot l'alarme. Des-lors, ils s'efforcerent d'intercepter la verite et d'entraver la marche des enquetes. Mais le trait de lumiere qu'on avait vu briller, avait suffi pour eclairer les yeux, et avait revele au public epouvante, des horreurs qu'on n'avait jamais soupconnees. Je n'oublierai jamais l'impression que produisit sur tous les esprits humains et genereux la premiere exposition de tant de forfaits. Supposez un demon effroyable et horrible, ayant reussi a se revetir, pour quelque temps, d'une forme humaine, et a se meler, parmi les hommes, et qui, touche tout-a-coup par la baguette d'un genie, est rendu a sa laideur primitive et a ses hideuses formes: telle parut la Traite des Noirs a tous ceux que leurs prejuges n'empecherent pas de reconnaitre son veritable caractere. A son premier aspect, elle souleva une execration generale. Mais cet arbre funeste avait des racines trop profondes, il avait etendu trop loin dans le sol ses innombrables fibres, pour etre deracine subitement par le souffle redoutable de l'indignation publique. On a reproche aux abolitionnistes de n'avoir pas mis a profit cette indignation excitee dans la nation britannique, lorsque parut, pour la premiere fois, dans toute son horreur, le tableau des crimes de la Traite. "La Traite, dit-on, eut ete tout d'un coup supprimee d'enthousiasme et par acclamation. Dans un pays qui serait constitue comme les republiques anciennes, et dans les quel la manifestation de l'opinion publique serait suffisante pour mettre fin aux maux les plus inveteres, point de doute que la Traite n'eut ete immediatement abolie." Ceux qui font ce reproche aux abolitionnistes me paraissent dans une ignorance complete de la constitution anglaise. Ils ignorent que ce qui distingue cette constitution de toutes les autres, ce qui la distingue surtout des republiques celebres de l'antiquite, c'est le soin minutieux avec lequel, pour le bien general, elle protege les droits et les proprietes des particuliers. Les abolitionnistes ne savaient que trop les difficultes et les obstacles jaloux que, d'apres ce principe, leur opposeraient les formes parlementaires. Ils savaient les enquetes scrupuleuses qui devaient avoir lieu, les moyens nombreux mis a la disposition des parties interessees dans chacun des resultats de cette grande mesure, la facilite qu'avaient ces derniers de recuser les preuves et d'infirmer les temoignages de leurs adversaires, le champ immense qui leur etait ouvert pour preparer tous leurs moyens de defense. Ils n'ignoraient pas les nombreux degres par lesquels devait passer le Bill d'Abolition. Dans la seule Chambre des Communes, ces degres etaient indispensablement au nombre de sept ou huit, et pouvaient etre beaucoup plus nombreux encore. Les memes lenteurs, les memes obstacles se presentaient a la Chambre des Pairs. A chacun de ces delais nouveaux, nos adversaires pouvaient preparer de nouvelles batteries, mettre toute leur artillerie en campagne et, meme avec la certitude de succomber, prolonger long-temps encore la bataille. C'est surtout alors que ces lenteurs et ces delais, devaient etre deplores. Ils retardaient la destruction du fleau dont nous voulions delivrer le monde. Toutefois, gardons-nous d'accuser les institutions. Les choses humaines sont melees de bien et de mal. La question que nous agitions alors, sortait du cercle des questions ordinaires: les lois humaines n'avaient pu la prevoir. Lorsque, pour la premiere fois, des lois furent faites pour garantir les proprietes, qui eut pu prevoir qu'un jour viendrait que des hommes seraient la propriete d'autres hommes qui les vendraient et les exporteraient comme une marchandise? Helas! aujourd'hui encore, des difficultes de la meme nature se presentent. Comme sujets d'etats independans, les negriers reclament, en leur faveur, le benefice de ces principes que les nations civilisees ont etablis d'un commun accord, pour la securite des droits maritimes et des independances nationales. Les negriers demandent qu'on les exempte du droit de visite par d'autres vaisseaux que par ceux de leurs nations respectives. Ils veulent que, temoins de leurs infames brigandages, les vaisseaux d'une puissance etrangere, ne puissent les reprimer. Ainsi les institutions sociales sont tournees contre les interets meme qu'elles devaient proteger! Le mal nait de ce qui ne devait produire que le bien! Ainsi ces principes bienfaisans qu'avait etablis la politique des nations pour garantir de toute atteinte la personne et la propriete des individus engages dans un commerce legal, on les fait servir a assurer l'impunite et a empecher la repression du brigandage et de l'assassinat! Nos adversaires mirent a profit tous leurs avantages dans la resistance qu'ils firent a la premiere attaque des abolitionnistes. Ils se retrancherent derriere les formes parlementaires, et, bien que le fleau que nous attaquions fut, tout ensemble, l'ennemi de Dieu et des hommes, il etait de toute impossibilite de terminer la guerre en une seule campagne. Certes, ces delais ne sauraient jeter aucune defaveur sur les abolitionnistes ou sur le caractere de la nation britannique, surtout si l'on reflechit que la vraie nature de la Traite venait d'etre assignee depuis si peu de temps, et si l'on songe aux forces imposantes qui etaient dirigees contre nous. Nous savions trop combien l'interet est habile a pervertir et a aveugler le jugement de l'homme, et ce n'etait pas un interet meprisable que celui dont l'existence allait etre mise en question. Faites entrer en ligne de compte la valeur des marchandises expediees annuellement en Afrique pour l'achat des esclaves, la valeur des navires employes a les transporter, celle de leurs fournimens, etc... Qu'on n'oublie pas que le produit du commerce avec l'Afrique etait devenu Immense. Il ne s'agissait pas moins que _d'un million de livres Sterlings_ dont on predisait la perte infaillible. La seconde ville commerciale de la Grande-Bretagne[2] allait voir, disait-on, son commerce aneanti, si l'abolition etait proclamee. Les colons criaient d'une voix unanime, leurs facteurs et leurs agens accredites en Angleterre repetaient apres eux, que c'en etait fait des colonies des Indes Occidentales, que l'abolition de la Traite allait infailliblement consommer leur destruction. La plus grande partie des colons des Indes Occidentales residaient dans la mere patrie, au lieu de vivre sur leurs plantations, comme les colons francais et espagnols. Plusieurs d'entre eux faisaient partie du parlement. Ils avaient plusieurs de leurs agens dans la Chambre des Communes. Tous les proprietaire savaient leurs creanciers hypothecaires et leurs agens commerciaux residant a Londres, et dans les autres grands ports de l'Angleterre. C'etaient des hommes extremement riches et de grande influence, dont les interets etaient etroitement unis a ceux de ces proprietaires. Tous ces individus etaient animes du zele, de l'activite et de la perseverance que communique un interet mal entendu. L'etablissement des colonies anglaises dans les Indes Occidentales, datait de si loin, les proprietaires de ces colonies, residant dans les diverses provinces du royaume, etaient devenus si nombreux, qu'insensiblement ils s'etaient entoures d'une vaste atmosphere d'interets homogenes faisant cause commune avec les leurs. [Note 2: Liverpool. C'est de cette ville que se faisaient presque tous les armemens pour l'Afrique.] Une foule d'honnetes gens etaient arrives, peu a peu, a partager leurs erreurs et leurs craintes. Ainsi leurs idees etaient devenues le partage d'une grande partie de la nation, et un grand nombre de citoyens probes et desinteresses qui, s'ils eussent connu la nature de la Traite, fussent devenus nos amis et nos soutiens, etaient alors dans les rangs de nos ennemis, d'autant plus redoutables qu'ils etaient plus consciencieux. Le corps colonial etait donc devenu un parti puissant dans l'Etat, et, en Angleterre, un parti de quelque importance ne tarde pas a avoir des champions et des defenseurs au sein du parlement. Reconnaissons neanmoins, a l'honneur du caractere britannique, qu'il ne se trouva alors aucun homme remarquable par son influence ou ses talens, et, a l'exception de ceux dont les interets etaient specialement compromis dans cette grande question, aucun individu dans la Grande-Bretagne, qui ne condamnat franchement la Traite comme indigne d'etre defendue, se bornant a repousser notre mode d'abolition, comme moins efficace et moins juste que celui qu'ils proposaient. Par toutes les raisons que nous venons de detailler, il arriva qu'une confederation puissante se forma contre nous. Long-temps elle trouva les forces necessaires pour repousser toutes nos attaques et aneantir nos esperances les mieux fondees. Mais les amis de l'abolition ne se decouragerent pas. Nous jugeames qu'il entrait dans notre plan et dans notre devoir, de contre-balancer et de combattre l'opposition redoutable qui s'etait formee de tous ceux qui regardaient leurs interets menaces par la solution de cette grande question. Nous pensames que le meilleur moyen a employer, etait d'enroler sous nos drapeaux et d'amener sur le champ de bataille, tout ce que la Grande-Bretagne comptait de citoyens sages, bons et humains. Nous nous employames, sur-le-champ, a cette grande oeuvre, et nous la poursuivimes avec une imperturbable perseverance. Confians dans la justice de notre cause, nous sentimes qu'il nous fallait faire un appel a tous les esprits humains, eclaires et genereux. Les erreurs et les mensonges de nos adversaires furent refutees, un a un, et exposes au grand jour. On pulverisa cette insolente allegation que les Noirs sont d'une nature inferieure a la notre, calomnie effrontee et atroce, au moyen de laquelle les bourreaux osaient arguer de l'etat de misere ou ils avaient reduit leurs victimes, et s'en faire un titre pour continuer, a leur egard, leurs attentats et leurs cruautes. Cependant cette lache imposture avait ete generalement repandue. Affirmee par les historiens, adoptee par les philosophes, les marchands d'esclaves et les colons s'en etaient habilement empares, et en faisaient l'un de leurs argumens favoris. Telles avaient ete, selon eux, les fatales consequences de cet etat d'inferiorite intellectuelle et d'avilissement moral, dans lequel etaient plonges les malheureux Africains, que le mal etait devenu incurable, et que, bien qu'ils n'approuvassent pas tous les moyens mis en usage par la Traite, encore etait-ce rendre un service reel a ces miserables, que de les arracher a une terre de malediction pour les transporter a un esclavage eternel aux Indes Occidentales. Ainsi, on joignait l'insulte au crime contre ces deplorables victimes de l'avarice europeenne. Pour confondre ces coupables allegations, il fut prouve qu'a l'exception de ceux qu'avait corrompus le commerce des nations europeennes, les enfans de l'Afrique etaient en general eminemment bons, aimans et hospitaliers. Les voyageurs Mungo Park et Golberry, bien que ce dernier fut personnellement interesse a favoriser la Traite, n'en attesterent pas moins, par d'innombrables et irrecusables temoignages, le naturel bon et humain des Africains, leur bienveillance, leur politesse, leur tendresse pour les auteurs de leurs jours et pour leurs enfans, leurs affections domestiques et sociales, leur Amour de la verite, leur courage, leur reconnaissance, leur fidelite dans l'union conjugale, leur industrie et leur perseverance dans le travail lorsqu'ils ont quelqu'espoir d'en recueillir le fruit, leur attachement extraordinaire a leur pays et aux lieux qui les ont vus naitre, et, enfin, le caractere de magnanimite dont ils ont souvent donne des preuves qui honoreraient partout la nature humaine. Tout cela fut prouve d'une maniere irrecusable. On prouva que ce n'etait qu'en s'appuyant du plus grossier mensonge, qu'on osait se justifier de transporter les Africains en esclavage aux Indes Occidentales, sous pretexte qu'ils etaient deja esclaves dans leur propre pays, et que ce n'etait que changer non la nature, mais le lieu de leur servitude. On ne nia pas que dans quelques parties du continent Africain, les peuples ne fussent soumis a un pouvoir despotique dont les abus, comme partout ailleurs, pouvaient etre d'une nature deplorable; mais il fut prouve que ce qu'on appelait esclavage en Afrique, n'etait autre chose qu'une sorte de vasselage doux et patriarchal dans lequel les maitres partageaient les travaux, les plaisirs et la nourriture des esclaves; les maitres d'ailleurs n'ayant le droit de vendre leurs esclaves, qu'en punition de quelque crime; le tout presentant le tableau le plus touchant de l'innocence et de la simplicite antique. On detruisit insensiblement et on ruina de fond en comble tout l'echafaudage sophistique qu'avaient eleve les marchands d'esclaves et leurs defenseurs. Telle etait cette objection que, si les esclaves africains n'etaient pas achetes par les Europeens, ils seraient tous livres a la mort, comme prisonniers de guerre. On prouva que les esclaves que n'achetaient pas les Europeens etaient employes a des travaux dans le pays. On prouva egalement que les fournitures d'esclaves, si nous pouvons nous exprimer ainsi, etaient en raison des demandes, et que les demandes venant a cesser, les fournitures cesseraient aussi necessairement. Quant a l'assertion que la Traite etait avantageuse, en ce qu'elle donnait de l'emploi aux marins anglais, on ne se contenta pas de la nier. M. Thomas Clarkson, apres un examen laborieux et un depouillement exact des roles de matrice, prouva que la Traite, bien loin d'etre utile a la marine anglaise, en etait, au contraire, le tombeau. On avait ose soutenir que l'abolition de la Traite entrainerait la ruine de ceux de nos grands ports ou cette branche commerciale etait poursuivie avec le plus d'activite: on avait dit encore que cette mesure serait infailliblement fatale aux colonies anglaises des Indes Occidentales, ainsi qu'au commerce manufacturier de la metropole. Nous ne craignimes pas de repondre que c'etait un outrage aux grands principes commerciaux et une insulte a la divinite, que de supposer que la prosperite et le bien etre de nos manufactures et de nos colonies etaient fondes sur la ruine et le malheur d'une vaste portion du continent africain. L'evenement a prouve d'une maniere victorieuse combien etaient fausses ces menaces de destruction; et aujourd'hui, il n'existe pas un seul commercant, un seul financier, un seul economiste eclaire qui ne reconnaisse que, meme en s'appuyant sur ce principe immoral d'un gain sordide et d'avantages commerciaux, on eut gagne en Angleterre a abolir la Traite plutot. C'est ainsi que, dans une autre circonstance, lorsque nous touchions bientot a la fin de cette longue guerre que nous avions entreprise contre les bourreaux de l'humanite, nous eumes l'occasion de refuter les vaines terreurs de nos adversaires, par le tableau des resultats que l'experience avait amenes. Nous croyons devoir rappeler cette circonstance. A l'epoque ou l'attention du parlement se fixa, pour la premiere fois, sur la question de la Traite, des personnes furent chargees de visiter quelques-unes de ces prisons flottantes dans lesquelles ces malheureuses victimes de l'avarice europeenne etaient transportees d'Afrique aux Indes Occidentales. Ce qui frappa d'abord les commissaires, ce fut l'etrange disproportion entre le nombre d'esclaves que devaient recevoir ces navires, et l'espace destine a les contenir. Les premieres enquetes se dirigerent donc sur ce point. Cependant, il etait facile de prevoir que l'examen de toutes les questions qui se rattachaient a la Traite, emploierait plusieurs sessions, avant que le parlement put donner une decision definitive. En consequence, les abolitionnistes proposerent que des mesures provisoires fussent adoptees, pour l'intervalle de temps pendant lequel la Traite devait necessairement continuer encore, et que des lois reglassent la quantite d'espace a accorder, a l'avenir, a chaque esclave dans les navires negriers, aussi bien que la quantite d'eau, de nourriture et de medicamens qui leur serait allouee. A cette nouvelle, les marchands d'esclaves jeterent un cri d'alarme. Ils presenterent les protestations les plus energiques, appuyees par les sermens les plus solennels. A les entendre, les mesures que l'on proposait equivalaient a une abolition, et la ruine totale et immediate de la Traite allait en etre la consequence inevitable. "Non seulement," disaient-ils, "ces mesures etaient inutiles; elles seraient encore funestes aux esclaves eux-memes. L'interet des parties," soutenaient-ils, non sans quelqu'apparence plausible, "offrait une garantie suffisante contre les abus que l'on Redoutait. Non seulement le proprietaire du navire etait interesse a ce que les esclaves fussent rendus dans le meilleur etat possible, au lieu de leur destination, mais le capitaine, le chirurgien et les officiers du batiment avaient le meme interet, puisque leurs benefices dependaient, en grande partie, de la valeur effective de la cargaison." Les marchands ne se bornaient pas a soutenir que toutes les precautions etaient prises, pour preserver, pendant la traversee, la vie et la sante des esclaves; ils allaient meme jusqu'a dire qu'on apportait l'attention la plus scrupuleuse a veiller au bien-etre de ces infortunes et a leur procurer toutes les douceurs possibles. A les entendre, afin d'entretenir leur sante et leur gaite, on mettait a leur disposition une foule d'innocens plaisirs et d'amusemens divers. Le chant et la danse entraient meme dans ce charmant tableau. Enfin, a en croire ces hommes, la traversee d'Afrique aux Colonies n'etait, pour les Africains, qu'une veritable partie de plaisir: telles etaient, du moins, les declarations des officiers des navires negriers. Cependant, on ne les crut pas sur parole: les enquetes furent continuees. On trouva alors que, dans cette circonstance, comme dans tant d'autres, bien que ce fut l'interet des negriers de traiter les esclaves avec humanite, cependant la nature corrompue avait etouffe la raison, l'interet lui-meme s'etait tut devant les passions coupables. On trouva que l'habitude de considerer ces malheureux comme une marchandise, avait endurci les coeurs des agens charges de les conduire: que le resultat de ce coupable endurcissement avait ete les traitemens les plus barbares, non moins contraires a l'humanite qu'aux interets des proprietaires et des officiers des batimens negriers; et que le sort des malheureux esclaves se trouvait, par la, horriblement aggrave. En consequence, en depit des marchands d'esclaves qui soutenaient que la ruine de la Traite allait etre l'infaillible resultat de cette mesure, une loi fut promulguee portant des dispositions relatives au soin de la sante et du bien-etre des esclaves. Cependant qu'arriva-t-il? Quelques annees ne s'etaient pas ecoulees, que toutes les parties interessees, marchands d'esclaves, officiers, equipages, colons, planteurs, reconnaissaient unanimement que la loi ayant pour but de regler et d'ameliorer la traversee, n'avait pas seulement contribue au bien-etre des esclaves, mais avait encore assure aux negriers une augmentation de benefice. Qu'on juge par la de la confiance qu'on peut accorder aux declarations des hommes engages dans ce trafic criminel. C'est ainsi que nous pouvons egalement apprecier les malheurs dont on ne cesse de menacer les philanthropes, comme devant etre la consequence des mesures dont les lois de Dieu et le bonheur de l'homme nous prescrivent l'adoption. Mais ce n'est pas seulement en ce qui concernait la traversee, que les marchands d'esclaves essayerent de faire illusion sur les maux inseparables de la Traite. La fraude, l'alliee naturelle de la cruaute, fut appelee a son aide; a l'hypocrisie vint se joindre la calomnie, et l'ange des tenebres usurpa le langage et les formes d'un ange de lumiere. Quelques uns de nos plus adroits adversaires soutenaient que tel etait l'avilissement naturel des Noirs, telle etait l'inferiorite de leur nature, telles etaient, sur plusieurs points de ce vaste continent, leurs sanglantes superstitions et le cruel despotisme de leurs tyrans, que c'etait un acte de compassion et d'humanite que de les arracher a cette terre de malediction pour les transporter aux Indes occidentales ou, malgre leur esclavage, ils se trouvaient dans un veritable Paradis comparativement au pays qu'ils quittaient. Il y en eut meme qui allerent jusqu'a soutenir que, dans plusieurs endroits de l'Afrique, les habitans etaient anthropophages, preferant la chair de l'homme a toute autre nourriture; qu'en cet etat de choses, non seulement les prisonniers de guerre, mais meme tous les habitans beaux et gras seraient infailliblement devores par leurs barbares concitoyens, si les charitables negriers ne les arrachaient a la mort, en se chargeant de les transporter aux Indes occidentales, et cela par pure humanite. Ce n'est pas sans raison qu'on a souvent accuse de credulite le peuple Breton. Cependant, il n'eut pas la faiblesse de preter foi a une accusation aussi denuee de toute espece de fondement. Il vit combien etait meprisable et invraisemblable, tout ensemble, une accusation de cette nature; attendu, surtout, que, pour la justifier, les negriers et leurs avocats ne pouvaient produire, un seul exemple parmi les Africains. D'ailleurs, cette accusation n'etait pas nouvelle: elle ne s'etait pas bornee aux peuples de l'Afrique: on pourrait a peine citer un seul peuple barbare contre lequel elle n'ait pas ete dirigee, et toujours, apres un plus mur examen, on en a reconnu l'injustice. Les Anglais accoutumes, comme jures, a apprecier la valeur des accusations et des temoignages, ne pouvaient admettre une accusation dirigee contre les opprimes par les oppresseurs eux-memes, dans le dessein manifeste de justifier leur crime. L'indignation publique fut le prix de cette insolente pretention par laquelle les marchands d'esclaves se couvraient hypocritement du manteau de l'humanite dans une question ou l'interet etait, si evidemment, le seul mobile de leur infame conduite. Le cri national fit justice de cet abus de tous les sentimens honorables et vertueux. Le peuple Anglais comprit facilement que tolerer plus long-temps la Traite, ce serait non seulement tolerer la violation de toutes les lois divines et humaines, mais encore imprimer sur le caractere Britannique une souillure ineffacable, et se presenter aux regards de la posterite et de l'histoire, comme l'oppresseur et l'ennemi du genre humain. Quant a l'argument tire des superstitions cruelles de quelques peuples d'Afrique, nous vainquimes nos adversaires par leurs propres armes et tournames contre eux leurs propres batteries. Nous prouvames que ces superstitions, bien loin d'avoir ete affaiblies par la Traite, n'etaient nulle part plus en vigueur que dans les endroits frequentes par les negriers d'Europe, en ces memes lieux ou un commerce honorable et legitime eut fait eclore une riche moisson de civilisation et de lumieres. Nous ne croyons pas necessaire de faire observer que de si pitoyables argumens ne pouvaient se rencontrer que dans la bouche de gens demoralises par l'interet, ayant la conscience de leur crime, mais desirant presenter quelques excuses specieuses pour pallier un peu les horreurs trop manifestes qu'ils infligeaient a leurs semblables. Mais, ici, il est une justice que nous devons rendre aux marchands d'esclaves. Les plus ardens defenseurs de ce criminel commerce, avouerent franchement que s'il n'existait pas deja, aucune vue de speculation ne pourrait les porter a le commencer. Mais les capitaux des marchands d'esclaves etaient engages dans ce commerce, et de meme que ces assassins Italiens qui, en quittant leur metier homicide, cherchent un dedommagement pour leurs stilets, de meme ils demandaient que, s'ils venaient a donner une autre direction a leur industrie, on les indemnisat, non pour la valeur de leurs navires, puisqu'ils pouvaient les employer a un autre genre de commerce, mais pour la valeur de leurs armes a feu, de leurs fouets, de leur chaines et de tout cet attirail de cruaute qui allait leur devenir inutile. On appuyait aussi, mais faiblement, pour la continuation de la Traite, sur les pertes qu'allaient supporter nos manufactures qui fournissaient les articles d'exportation qu'on donnait en echange des malheureuses victimes. Les abolitionnistes, de leur cote, accuserent avec raison les negriers d'avoir empeche, par leur criminel trafic, les peuples du continent Africain, de se livrer a un commerce mille fois plus profitable a l'Europe que ce commerce de chair humaine qui desolait les rivages de la malheureuse Afrique, et livrait ses enfans a des bourreaux etrangers. "Pourquoi," s'ecriait Pitt, dans sa vertueuse indignation, "pourquoi l'Afrique serait-elle condamnee a rester perpetuellement sous l'interdit? Combien de pays jadis aussi barbares qu'elle, sont aujourd'hui le siege de la civilisation et des lumieres, le champ de l'industrie et du commerce!" Mais le plus important de nos auxiliaires, dans notre lutte contre les marchands d'esclaves, ce fut la religion. A tort ou a raison, on a impute a nos peres vivant dans un siecle d'ignorance sous l'empire de la foi catholique, cette opinion insensee que les attentats au bonheur et au droit des hommes pouvaient etre expiees par des prieres et des messes. Certes, ce n'etait pas la la religion catholique; ce n'en etait que l'abus. Quoiqu'il en soit, nous n'avions pas de pareils prejuges a combattre; nous n'avions pas a craindre que nos adversaires, pour se soustraire aux obligations les plus claires du devoir et de la conscience, se refugiassent dans les bras d'un bigotisme insense. Du moins, tel n'etait pas le caractere des catholiques de la Grande-Bretagne. Bien loin de la, catholiques et protestans se reunirent franchement pour repousser, de concert et avec indignation, un commerce condamne par les lois divines et humaines. Le clerge en particulier, depuis le premier jusqu'au dernier de ses membres, mit la plus grande activite dans les efforts qu'il tenta pour purger une nation chretienne de cette souillure honteuse qui la deshonorait. C'est ainsi qu'insensiblement les tenebres firent place au grand jour. C'est ainsi que des faits et des opinions, reconnus aujourd'hui incontestables, penetrerent, peu a peu et avec lenteur, dans les consciences, et finirent par etablir leur autorite sur la nation entiere. Enfin l'opinion nationale etant suffisamment eclairee, les consciences suffisamment convaincues, a l'exception d'un petit nombre d'hommes personnellement interesses a continuer ce coupable commerce, une circonstance favorable survint. Un changement d'administration eut lieu dans le gouvernement britannique. La plupart des membres du nouveau ministere etaient des abolitionnistes zeles. Dans la chambre des communes Fox, Lord Howick, depuis Lord Grey, et Lord Henry Petty, depuis Lord Lansdowne; dans la chambre des pairs Lord Grenville, et Lord Holland appuyerent de tout le poids de leurs talens superieurs et de leur male eloquence, la cause de la justice et de l'humanite; et le 25 Mars 1807, a une immense majorite dans les deux chambres, l'abolition fut proclamee!... Il se manifesta alors une telle unanimite de volontes, que les premiers avocats de cette grande cause s'accusaient presque des retards que l'abolition avait eprouves. C'est ainsi que Clarendon nous represente l'etat de la Grande-Bretagne, au retour de Charles II, apres l'usurpation de Cromwell. "Un seul voeu," dit-il, "une seule opinion paraissait dominer la nation, et le monarque lui-meme declara que, certes, ce devait etre sa faute, s'il ne regnait pas plutot sur un peuple si empresse a le recevoir." Cependant les abolitionnistes qui n'avaient pas assez la conscience de leurs forces, et qui desiraient d'ailleurs mettre cette grande mesure a l'abri de la plus legere objection, n'avaient affecte au crime de la Traite que des chatimens pecuniaires, avec la confiscation du navire et de sa cargaison. Mais ces dispositions penales, apres un mur examen, ayant paru trop faibles, bientot une loi fut promulguee assignant a la Traite un caractere infamant, et la frappant, comme crime de felonie, d'une peine infamante. Cependant, par un sentiment d'indulgence pour ceux d'entre les criminels a qui l'autorite des lois anterieures aurait pu faire perdre de vue l'horreur de ce crime, la peine de mort fut ecartee, et la peine de la deportation adoptee. Ainsi, les coupables negriers allerent des lors justement prendre place parmi ces vils scelerats que la Grande-Bretagne degorge annuellement de son sein, comme indignes de la societe qui les repousse. Nulle voix ne s'eleva en leur faveur, et depuis ce jour, l'opinion publique a classe les negriers dans l'espece la plus lache et la plus vile des criminels. Tel etait l'etat des choses dans l'opinion et dans les lois de la Grande-Bretagne, quand la paix vint terminer les sanglans et longs demeles qui avaient, depuis plus de vingt ans, divise les nations de l'Europe. La reunion de toutes les Puissances europeennes en Congres, parut aux abolitionnistes une occasion favorable pour faire proclamer, publiquement et a la face du monde, le caractere veritable de la Traite, et pour engager solennellement la religion des nations civilisees a delivrer l'Afrique de ses bourreaux. Jamais espoir ne fut plus fonde que le notre. Et, par le fait, la Traite, a cette epoque, avait cesse de la part de tous les peuples, a l'exception du Portugal qui ne la continuait guere que sur les points de l'Afrique soumis a son impitoyable domination. L'etroite alliance qui, malheureusement pour le genre humain, existait alors entre le Portugal et la Grande-Bretagne, en favorisant la libre navigation des vaisseaux de cette puissance, donnait aux negriers portugais une deplorable facilite dans leurs coupables operations. Quoiqu'il en soit, le Portugal excepte, aucune nation de l'Europe n'exercait la Traite, et on avait droit d'esperer que toutes les Puissances europeennes se reuniraient pour proscrire ce commerce devastateur, et pour proteger a jamais l'Afrique contre ses ravages. Sur ce point, notre esperance ne fut point trompee. La Traite traduite au tribunal de l'Europe fut jugee, justement condamnee et denoncee a l'execration de l'univers. Apres quelques lenteurs et quelques difficultes, le principe general fut adopte, et on laissa seulement a chaque Puissance la faculte d'assigner et de fixer les peines conformement a ses propres lois. Une declaration solennelle proclama la volonte unanime de cette confederation vraiment sainte, et le meme jour, ce jour fortune qui ratifia la paix de l'Europe, annonca a l'Afrique qu'elle aussi elle allait etre, pour jamais, delivree de l'epouvantable guerre dont elle etait, depuis si long-temps, le theatre, guerre plus horrible encore dans sa nature et plus calamiteuse dans ses effets que celle dont l'Europe se voyait affranchie avec tant de joie. La sentence prononcee a Vienne fut renouvelee et ratifiee a Aix-la-Chapelle. C'est alors que les chefs des grandes Puissances, voyant avec douleur les retards qu'apportait le Roi de Portugal a se joindre a l'oeuvre d'humanite qu'ils avaient entreprise, lui adresserent en commun une lettre signee de leur propre main, dans laquelle ils le conjuraient d'imiter leur exemple, et de ne pas se refuser seul a cette mesure generale. La reponse du Roi de Portugal fut loin d'etre satisfaisante. Mais alors ce monarque etait dans ses etats du Bresil. Cette circonstance peut avoir influence sa determination. Peut etre a-t-il cru devoir conserver sa popularite parmi les Bresiliens, aux depens meme de l'honneur et de la dignite de sa couronne. Maintenant qu'il a traverse l'Atlantique et qu'il est dans ses etats d'Europe, cette excuse ne serait plus admissible. Je me plais a croire que la nation portugaise, jadis si grande et si glorieuse, cette nation qui vient de se reveiller a la liberte et qui, dans une constitution libre, vient de rendre un si solennel hommage aux droits de l'homme, ne fermera pas l'oreille aux cris de l'humanite et de la justice, et dans le moment ou elle proclame le triomphe des principes pour elle-meme, ne voudra pas les fouler aux pieds en ce qui concerne les enfans de l'Afrique. Votre Majeste n'a pas besoin que je lui rappelle la part qu'elle a prise dans ces nobles actes, et les engagemens qu'elle a contractes dans cette memorable occasion. L'histoire dira, dans ses pages fideles, que c'est Votre Majeste qui fut le principal instrument employe par la divine Providence dans les grandes mesures dont je viens de parler. Ce jour fut, je n'en doute point, l'un des plus doux, l'un des plus delicieux de votre vie. L'avenir, charge nagueres de sombres nuages, s'offrait alors heureux et riant a vos philanthropiques regards. Vous y lisiez le presage de meilleurs jours pour la malheureuse Afrique. Deja, dans un doux lointain, vous pensiez voir, dans ces regions vastes et immenses, ou les pas d'aucun europeen n'avaient encore penetre, la civilisation etendre ses conquetes pacifiques, et la barbarie et la misere ceder, par degres, aux lumieres et a la felicite sociale. Ces delicieuses illusions etaient permises a Votre Majeste. Nous-memes, nous, abolitionnistes, qui avions, tant de fois, vu briser la coupe de l'esperance a peine presentee a nos levres avides, nous partagions ces illusions charmantes. Aujourd'hui meme encore, la reflexion ne me fait pas changer d'opinion a cet egard: nos esperances, je persiste a le croire, etaient justement fondees. Eh qui n'eut partage cette douce attente, en lisant les noms des augustes signataires de cette declaration signalee, et en entendant leur noble langage! Et quel langage, encore! Dans le dernier acte solennel de ce Congres memorable, on vit les augustes Allies proclamer en substance: "que, bien que des circonstances particulieres eussent, jusqu'a un certain point, pallie une partie de l'horreur de la Traite des Noirs, cependant, depuis que la nature et les details de ce commerce etaient mieux connus, depuis que les horreurs qui l'accompagnent, avaient ete revelees au grand jour, le cri public, dans toutes les nations civilisees, en avait demande la suppression immediate; qu'ils etaient animes du desir sincere de concourir par tous les moyens en leur pouvoir, a donner a cette mesure l'execution la plus prompte et la plus efficace; qu'ils s'etaient engages, par un traite solennel, a contribuer a cette grande oeuvre, avec tout le zele et toute la perseverance que reclamait une cause si belle et si juste, et a ne negliger aucun moyen propre a assurer l'execution, ou a accelerer les progres de cette entreprise; que les augustes signataires de cette declaration, ne considereraient pas leurs engagemens comme remplis, tant qu'un succes complet n'aurait pas couronne leurs efforts." Ils terminerent ce grand acte, en declarant "que le triomphe definitif de cette noble cause, serait un des plus beaux titres de gloire du siecle qui en serait temoin, et qui aurait l'honneur d'y contribuer." Je le demande, apres des protestations si solennelles, les abolitionnistes n'etaient-ils pas fondes a penser que tous les Souverains qui avaient concouru a cette importante declaration, devraient se croire obliges en conscience, a l'executer et a remplir leurs engagemens. Helas! nous ne savions que trop, combien il est difficile de faire entendre la voix de l'humanite et de la verite dans les conseils des Rois. Nous savions que, dans les transactions des Souverains, les interets de la justice et de la morale ne sont quelquefois qu'imparfaitement respectes. Mais nous pensions avoir affaire a des hommes d'un caractere, si non rigidement juste et humain, dans toute l'etendue de cette acception, du moins honorable et magnanime. Et aujourd'hui encore, quand nous reflechissons que les chefs des hautes Puissances Europeennes ont proclame la Traite un fleau qui a _long-temps desole l'Afrique, deshonore l'Europe et afflige l'Humanite_; quand nous nous rappelons qu'apres avoir fait entendre les grandes verites que nous avons reproduites, ils se sont solennellement engages, par un traite, a la face du monde, a extirper ce fleau; je le repete, quelles que soient les difficultes que nous avons rencontrees, quelqu'experience que nous ayons faite de l'invincible attachement de l'interet a ses injustes benefices, nous ne desesperons pas encore de notre cause. Bien que quelques-uns des augustes signataires ne nous aient pas paru aussi favorablement disposes que nous avions lieu de l'attendre; bien que nous ayons entendu renouveler contre nous les argumens insenses que nous avaient deja opposes les negriers,--que l'Europe presentait des crimes et des cruautes egaux au moins en etendue, a ceux que nous voulions supprimer en Afrique, qu'au lieu d'aller porter au loin les bienfaits et les armes de notre philanthropie, un champ assez vaste s'offrait naturellement a nous, sans sortir de notre pays;--bien qu'on ait ose attaquer la purete de nos intentions, et nous accuser d'agir dans des vues mercenaires d'interet national et de jalousie mercantile; nous en avons la ferme esperance, toutes ces indignes calomnies, tous ces laches sophismes tomberont, et, mis en opposition avec la masse imposante que presente notre grande et glorieuse cause, ils ne seront d'aucun poids dans la balance, aux yeux de nos contemporains memes qui nous voient, et encore moins de la posterite qui nous jugera. Pour ce qui est de cette accusation, qu'en pressant les autres pays de suivre l'exemple de la Grande-Bretagne, nous sommes influences par des considerations de politique commerciale et d'interets mercantiles, accusation aussi denuee de fondement que produite avec mauvaise foi, nous ne ferons qu'une seule observation. Ceux qui deversent sur nous cette calomnie, sont dans une complete ignorance de tout ce qui a amene et accompagne l'abolition de la Traite dans la Grande-Bretagne, ils oublient que ce sont les hommes religieux de toutes les communions qui ont commence et soutenu, dans toute sa duree, cette glorieuse campagne. Long-temps les avocats de cette grande cause, furent taxes d'enthousiastes et de fanatiques. Aux principes de morale et d'humanite que nous presentions, on opposait des principes de politique et d'interets commerciaux. Nos plus dangereux adversaires furent ceux qui predirent, et, comme l'evenement l'a demontre, exagererent beaucoup les sacrifices coloniaux, financiers et commerciaux qu'allait entrainer le triomphe de la justice et de l'humanite. Aujourd'hui que ce long combat entre le genie du bien et celui du mal, entre Dieu et Mammon, est enfin termine, attendra-t-on de nous que nous prouvions serieusement a nos nouveaux accusateurs que l'abolition de la Traite ne fut pas l'oeuvre de quelques adroits hommes d'etat qui n'avaient en vue que les interets commerciaux de la Grande-Bretagne, en engageant les autres nations a suivre notre exemple? Cette accusation peut bien obtenir quelque credit sur ceux qui ignorent completement les circonstances de l'abolition Britannique; mais, il n'en est pas moins constant qu'il n'y a que la plus complete ignorance qui puisse l'expliquer. Une pareille accusation aurait pu, il y a quelques annees, peut-etre, trouver des oreilles credules. Mais les pas immenses et gigantesques de l'opinion Europeen ne dans les derniers temps, nous paraissent devoir etre peu favorables a la propagation d'accusations si ridicules. Certes, si la justice et l'humanite ne sont point un vain mot, c'est, surtout a la suite de la liberte que nous pouvons esperer de les rencontrer, non de cette liberte tumultueuse qui n'est que la licence, et qui n'a que trop souvent usurpe le nom de la liberte veritable, mais de cette liberte constitutionnelle, fondee sur l'ordre et les lois, fixant, avec une sage precision, la limite ou finissent les droits, ou commencent les devoirs. Les peuples qui, sortant du long sommeil ou les avait endormis l'esclavage, se sont reveilles au sentiment de leurs droits et a la possession d'une constitution libre, ne fermeront pas leurs coeurs aux nobles emotions qui doit naturellement y avoir excitees l'ere nouvelle qui s'ouvre pour eux; ils n'oublieront pas les grandes destinees, les sublimes devoirs auxquels leur nouvel etat les appelle; ils rempliront scrupuleusement les engagemens contractes par leurs Souverains, au sujet de la Traite, anterieurement aux nouveaux changemens politiques; ils ne voudront pas, sans doute, qu'on accuse la liberte d'etre moins humaine et moins philanthrope que le despotisme. Non, je ne saurais croire que, parce que, dans la nation espagnole, des colons et des planteurs, qui ont cru leurs interets leses dans l'abolition de la Traite, pourraient reussir par leur influence a envoyer quelques membres a la legislature, ces membres soient disposes a fouler aux pieds la morale et la vertu, au point d'acheter l'appui de leurs avides commettans par le sacrifice de leurs votes et l'avilissement de leurs fonctions constitutionnelles. Je croirai encore moins que de tels hommes, s'il s'en trouvait, puissent obtenir quelqu'influence sur l'auguste assemblee dont ils font partie; et j'attendrai, pour ajouter foi a ces deplorables et humiliantes assertions, que la verite m'en ait ete demontree par l'evidence la plus complete. "Qu'on me donne un point d'appui," disait Archimede, "et je souleverai le monde." Ce point d'appui que demandait le philosophe, nous le trouvons dans la representation d'un peuple libre, et par lui, nous pouvons, d'une main ferme, soulever; avec le levier de la morale et du christianisme, un monde d'interets funestes et de coupables prejuges. Mais Sire!.... de favorables presages viennent justifier cet espoir. Tandis que je tracais ces lignes, un bruit passager est venu jusqu'a moi. On m'apprend que les Cortes d'Espagne, fideles a cet esprit de generosite qui, il y a trois siecles, jeta un eclat si vif et si glorieux dans cette assemblee, paraissent disposes a accomplir les hautes esperances que m'avaient fait concevoir la connaissance de la dignite attachee au caractere espagnol. Ces esperances, nous les nourrissons, surtout, en ce qui concerne le Portugal, et ces considerations consolatrices viennent relever notre courage. Sire! vous vous rappelez avec quelle etrange opiniatrete le plenipotentiaire Portugais resista aux efforts que tenterent toutes les autres Puissances pour l'engager a acceder a la confederation generale contre la Traite, et comment il s'obstina a refuser d'assigner aucune epoque determinee pour la cessation definitive de ce commerce homicide. On alla meme alors jusqu'a emettre une idee que je ne me rappelle qu'avec un sentiment de douleur et de honte. On donna a entendre qu'on pourrait consentir a preter l'oreille au cri de la justice et de l'humanite, si la Grande-Bretagne voulait faire quelques sacrifices pecuniaires a l'effet d'indemniser le commerce Portugais. Enfin, lorsqu'apres bien des delais et des difficultes, la couronne de Portugal eut consenti a l'abolition de la Traite, au nord de la ligne, les sujets de cette nation et meme les gouverneurs des etablissemens portugais sur la cote nord d'Afrique, n'en ont pas moins continue ce fatal commerce, sans se donner meme la peine de voiler cette infraction coupable aux traites existans. Mais quand je me rappelle que la nation Portugaise fut l'une des plus illustres de l'Europe, que, l'une des premieres, elle s'affranchit de la barbarie et de la rouille du moyen age; quand je vois cette meme nation renaitre a la conscience de ses droits politiques, et relever l'edifice de ses libertes constitutionnelles, j'aime a croire qu'elle rendra un juste hommage aux droits du genre humain, et qu'elle ne regardera pas d'un oeil indifferent, les souffrances de nos freres les Africains, cette interessante portion de la grande famille des hommes. Si, neanmoins, le Portugal, malgre les nouvelles circonstances sous l'empire desquelles il se trouve place, persistait a tromper toutes nos esperances; si, apres avoir concouru a cette declaration a jamais celebre qui condamne la Traite au nom des principes sacres de la justice et de l'humanite, cette puissance continuait a maintenir la Traite et a faire, seule, exception a ce concert universel de toutes les Puissances de la Chretiente; Votre Majeste, nous osons en concevoir l'esperance, n'aurait pas oublie que cette circonstance, toute improbable qu'elle est, a ete prevue dans les negociations de Vienne. Elle se rappellera qu'il fut convenu alors, que, dans le cas ou l'une des puissances se placerait dans cette honteuse situation, les autres parties contractantes s'engageaient a adopter telles mesures jugees necessaires pour rendre la conduite de cette puissance aussi funeste a ses propres interets, qu'elle est criminelle aux yeux de la religion et de la morale. La mesure qui fut alors indiquee fut la prohibition des produits de la puissance dissidente. Nul doute que la seule conviction d'une disposition serieuse, de la part des Puissances, a executer cette stipulation, ne suffit pour remplir le but qu'on s'y etait propose et pour prevenir la necessite de son execution. Il depend donc de Votre Majeste de detruire, en cette circonstance, l'une des branches les plus considerables et les plus destructives de ce commerce desolateur; et Votre Majeste n'a pas besoin que je lui rappelle que le pouvoir de faire un acte de justice et d'humanite, est une obligation implicite de l'executer, qui nous est imposee par l'Eternel lui-meme. Pour ce qui est de la nation des Pays Bas, nous ne pouvons croire, que, parce que cette infame Traite a ete appelee un commerce, et que cette nation est l'une des plus anciennes dans les annales commerciales, elle soit disposee a ajouter foi a l'accusation aussi cruelle que ridicule que j'ai rapportee plus haut. Les esperances que presentent les Etats-Unis d'Amerique, sont subordonnees aux mesures plus ou moins efficaces qu'adoptera le Congres pour concourir a la suppression de la Traite. Dernierement, un Comite nomme par le Congres et tire de son sein, a manifeste des dispositions non equivoques pour l'adoption de mesures propres a assurer l'abolition efficace de la Traite. Il a recommande a ses concitoyens le sacrifice d'une injuste prevention qui avait empeche jusque la le gouvernement des Etats-Unis d'acceder avec la Grande-Bretagne a l'etablissement d'un droit de visite mutuelle sur les vaisseaux marchands des deux nations qui frequentent la cote d'Afrique. Il observe, avec raison, que cet etablissement ne doit pas etre confondu avec le droit de visite que s'arrogent, en temps de guerre, les puissances belligerantes; que, bien loin de la, en stipulant pour l'exercice d'un droit qu'elle accordait aux Etats-Unis dans une proportion semblable, la Grande-Bretagne reconnaissait implicitement la necessite d'un traite special pour l'exercice de ce droit, ce qui equivalait a une renonciation totale, de sa part, a toute pretention de cette nature.[3] [Note 3: Voyez _De l'Etat actuel de la Traite des Noirs, composant le Rapport presente, le 8 Mai, 1821, aux Directeurs de l'Institution Africaine_. Page 169.] En consequence, le Comite insiste pour qu'une convention soit passee, dans ce sens, avec la Grande-Bretagne, a l'effet de reprimer de la seule maniere efficace, les coupables pirateries des negriers: car le Congres lui-meme a assigne a la Traite son veritable caractere, en la declarant crime de piraterie, et y a attache la peine capitale qui, chez toutes les nations du globe, est le chatiment de cette sorte de delit. Certes, des raisonnemens et des considerations si justes sont faits pour convaincre, soit en Amerique, soit dans tout autre pays, tous les hommes senses qui font franchement des voeux pour l'abolition de cette Traite devastatrice. Mais, s'il est un peuple et un gouvernement que, certes, Votre Majeste n'eut jamais pu soupconner d'ecouter ces accusations insensees, et ces vils interets qui servent seuls de base a la Traite, c'est assurement le peuple et le gouvernement francais. Sans doute, Votre Majeste a partage nos esperances, lorsque la paix qu'imploraient tous les gens de bien, vint reunir deux nations trop long-temps divisees. Nous concumes alors l'espoir que la France consentirait avec joie, a fraterniser avec nous dans cette grande oeuvre de misericorde. Tout nous le faisait presager, l'esprit chevaleresque de la nation francaise, le caractere personnel de son Roi, et, plus encore, les circonstances qui avaient precede son retablissement sur le trone de ses peres, circonstances bien faites pour allumer dans un coeur vertueux toutes les inspirations humaines et genereuses. "Un Monarque qui se dit victime de l'oppression et de l'usurpation triomphante, jettera," disions-nous, "un regard d'attendrissement sur les victimes de l'injustice et de la cruaute europeenne!" Long-temps exile lui-meme aux rives etrangeres, il sait, par sa propre experience, combien il est douloureux d'etre arrache a sa douce patrie, au toit de ses "aieux"! Il etait naturel de penser que la religion et la morale a qui la Grande-Bretagne avait du sa derniere victoire, devaient avoir vu leur empire affaibli dans une nation volcanisee par les eruptions revolutionnaires, et qui, passant subitement de l'anarchie au despotisme, avait vu ses yeux fascines si long-temps par les illusions d'une gloire sanglante et mensongere. On devait croire, neanmoins, que le nouveau gouvernement sentirait l'importance de fonder la reedification du trone sur les bases de la religion, et se convaincrait que le meilleur moyen de temoigner sa reconnaissance a l'Arbitre Supreme par qui regnent les Rois, c'etait de se joindre a un acte d'humanite en faveur d'un vaste continent: car la stabilite future du trone des Bourbons ne pouvait etre assise sur de plus fermes bases. Nous pensions que, dans cette foule d'exiles que le retour de la paix ramenait dans leur patrie, les sentimens religieux devaient prevaloir; et nous avions l'intime conviction qu'il n'existait pas un homme religieux et vertueux qui ne fut favorable a notre cause. Cette cause, en effet, etait celle de tout homme qui n'a pas brise entierement les liens moraux et intellectuels qui l'attachent au Souverain Etre, et qui n'a pas abjure le dogme d'un Dieu remunerateur. Nous avions encore d'autres motifs d'esperance. Quelque fut notre attachement a la religion sous l'empire de laquelle nous vivons, nous ne pouvions oublier que l'un des plus beaux titres de la religion Catholique, etait d'avoir mis fin a l'esclavage en Europe, et d'avoir fait cesser ces guerres meurtrieres que se faisaient, dans le moyen age, les seigneurs et les chefs d'une meme nation. Il est vrai encore que la nature et les effets de la Traite etaient bien moins connus en France qu'en Angleterre; mais l'appat de ce commerce coupable y etait aussi, proportionnellement, beaucoup moindre. En effet, la France ne voyait pas ses capitaux, ses navires et les articles de ses manufactures employes a ce commerce: elle n'avait donc aucune des excuses dont l'interet ne manque pas de se couvrir pour justifier ses crimes. Le gouvernement nouvellement retabli ne devait pas ignorer, d'ailleurs, qu'a l'exception de deux ou trois ports, l'abolition de la Traite ne pouvait rencontrer aucun obstacle dans la masse de la population francaise. Une circonstance importante venait de nous mettre a meme de juger pleinement des dispositions de la nation francaise a cet egard. Quelqu'opinion qu'on se forme de Bonaparte, il est un point que doivent lui accorder unanimement et ses amis et ses ennemis; c'est la connaissance de l'esprit public de la nation francaise. Or, on sait qu'a son retour de l'ile d'Elbe, dans un moment ou l'interet de sa politique lui commandait, plus que jamais, de se concilier l'opinion du peuple francais, l'un des premiers actes de son pouvoir fut l'abolition totale et definitive de la Traite des Noirs. Cependant, comme si l'ennemi du genre humain avait interpose ici sa fatale influence, nous avons vu refouler tout a coup des esperances fondees sur de si justes titres. Votre Majeste se rappelle avec douleur qu'a l'epoque ou l'Afrique vous vit pour la premiere fois accourir a la defense de ses enfans opprimes, les ministres du Roi de France, tout en reconnaissant la cruaute et la criminalite de ce commerce sanglant, n'en manifesterent pas moins l'intention de le continuer pendant cinq ans encore. Mais lorsque les pretentions de cet inexplicable et tenace attachement au crime eurent ete repoussees; quand le gouvernement francais, revenant a des sentimens plus conformes a sa dignite, eut consenti a entrer dans la sainte ligue formee entre les Souverains de l'Europe, a l'effet de donner a l'Afrique une reparation, trop long-temps retardee, des maux que lui avait causes la Traite, et d'etablir entre ce continent et les nations chretiennes un commerce paisible de lumieres et de bienfaits, devait-on s'attendre a lui voir adopter un systeme de conduite plus funeste que jamais? Ce gouvernement ne s'etait-il donc si solennellement engage a l'abolition de la Traite, que pour tremper dans une coupable connivence avec les fauteurs de cet horrible commerce, que pour fermer les yeux sur leurs attentats les plus notoires et les plus paiens? Cette supposition est d'une telle nature, qu'il semble impossible de l'admettre. Et cependant, Sire! je dois le declarer a Votre Majeste, quelque penible que me soit cet aveu, c'est en France que les abolitionnistes ont vu tromper, de la maniere la plus cruelle, leurs voeux et leurs esperances; c'est en France, dans ce pays ou nous comptions tant d'amis devoues a notre cause, que cette cause a recu les coups les plus douloureux. Des ordonnances ont ete publiees, des lois promulguees, condamnant formellement la Traite; mais les ports francais sont encombres de navires negriers; mais ils fourmillent sur la cote d'Afrique; mais l'arrivee de ces coupables navires dans les ports des colonies francaises est librement proclamee dans des annonces rendues publiques. On fait circuler des propositions invitant les speculateurs a entrer dans cette branche de commerce: il en a ete trouve a bord de navires francais dans les possessions les plus eloignees de la France: en France meme, des compagnies ont ete formees, a l'effet de diviser les capitaux employes a ces criminelles entreprises dans le plus grand nombre de mises possible, et de multiplier par la les parties interessees, en mettant ces coupables speculations a la portee d'un plus grand nombre de fortunes. Enfin, la flamme et le fer devastent de nouveau le continent africain; les gemissemens et les larmes de ses malheureux habitans montent encore vers les cieux, pour implorer vengeance de leurs oppresseurs!.... Comment expliquer de tels faits?.... Qu'est devenue cette police francaise si justement celebre pour sa vigilance et pour la celerite de ses operations?.... Cette police aux cent yeux, n'en a-t-elle plus lorsqu'il s'agit d'explorer les crimes de la Traite?..... Et ses innombrables oreilles, les a-t-elle bouchees pour ne pas entendre ce que tout le monde sait, ce qu'elle seule parait ignorer?... Nous ne pouvons croire que le gouvernement Francais manque de zele a faire executer les lois! Et cependant, d'ou vient que les lois contre la Traite sont les seules qu'il ne fait pas executer?.... Quelle cause assignerons-nous a cet etrange phenomene?.... Et neanmoins, Sire! les lecons n'ont pas manque a ce gouvernement. Il en est une surtout par laquelle il semble que la Providence ait voulu reveiller son energie et sa sensibilite, et le tirer de sa funeste apathie par l'un de ces effroyables exemples qui donnent, tout d'un coup, la mesure des horreurs auxquelles on doit se preparer en tolerant la Traite, et de la sceleratesse des monstres qui se livrent a ce commerce sanglant. Je vais rapporter ce fait horrible: il est d'une telle nature, qu'il frappera d'etonnement et d'horreur ceux-la meme que l'attention qu'ils ont portee vers la Traite, a le plus familiarises avec les crimes de ce fleau, et avec toutes les formes diverses, toutes plus hideuses les unes que les autres, sous lesquelles ces crimes ont coutume de se produire. Le Rodeur, navire francais de 200 tonneaux, fit voile du Havre le 24 Janvier, 1819, pour la cote d'Afrique ou il arriva le 14 Mars suivant. Jusque-la, l'equipage qui etait compose de 22 hommes, avait joui d'une bonne sante. Il prit a bord 160 Noirs avec lesquels il fit voile pour la Guadeloupe, le 6 Avril. La cargaison, c'est le nom qu'on donne aux malheureux Noirs, la cargaison et l'equipage ne montraient aucun symptome de maladie; mais un mal effroyable se developpa, lorsque le navire fut sous la ligne. Les symptomes n'etaient d'abord que d'une nature peu alarmante. C'etait une rougeur qui se manifestait aux yeux: limitee aux seuls Noirs, on l'attribua au defaut de renouvellement de l'air dans la cale ou ces infortunes etaient entasses, ainsi qu'a la disette d'eau qui commencait deja a se faire sentir. On etait alors rationne a huit onces par jour, et, plus tard, il n'en fut distribue qu'un demi verre. D'apres l'avis du chirurgien du batiment, on fit monter successivement les Noirs sur le bord, afin de leur faire respirer un air plus pur. Mais un grand nombre de ces infortunes, affectes d'un desir violent de revoir leur pays natal, desir si violent en effet que les gens de l'art l'ont classe, sous le nom de Nostalgie, parmi les maladies qui affligent la race humaine, ne se virent pas plutot en liberte, qu'ils se precipiterent dans la mer, en se tenant embrasses les uns les autres. Le capitaine du Rodeur en fit un effroyable exemple: il en fit fusiller quelques-uns et en fit pendre d'autres, afin d'intimider le reste; mais cette barbarie fut sans succes, et l'on prit le parti de les enfermer tous a fond de cale. La maladie fut reconnue etre une ophtalmie violente. Le mal qui avait fait de rapides progres parmi les Africains, commenca bientot a attaquer l'equipage. Le premier homme de l'equipage, atteint par la contagion, fut un matelot qui couchait pres de la cale. Dans les trois jours qui suivirent, le capitaine et la presque totalite de l'equipage en furent frappes. Les ressources de l'art furent vainement employees; les douleurs augmentaient de jour en jour, ainsi que le nombre des aveugles. Un seul matelot avait echappe; c'etait leur seule esperance et, cet homme venant a etre frappe, il ne leur eut plus ete possible de diriger le batiment, pour se rendre aux Antilles. C'est ce qui etait arrive a un batiment espagnol qu'ils rencontrerent sur leur route: tout son equipage etait devenu aveugle. Ils avaient donc ete obliges de renoncer a diriger le navire, et se recommanderent a la charite du Rodeur; mais les gens du Rodeur ne purent ni abandonner leur bord pour aller sur le bord espagnol, ni recevoir l'equipage de ce navire, le leur etant a peine suffisant pour eux. Depuis on n'a plus entendu parler de ce navire qui se nommait le St. Leon. La consternation devint generale, mais n'empecha pas de se livrer a un effroyable calcul. Parmi les noirs, qui etaient devenus totalement aveugles, il y en eut 36 _qu'on jeta a la mer_, pour n'avoir pas a les nourrir en pure perte, puisqu'en cet etat deplorable il n'etait pas possible de les vendre. Ils avaient encore un autre motif pour commettre cet acte atroce: c'etait d'obtenir que la valeur de ces infortunes leur fut integralement payee par les assureurs de la cargaison. Arrives a la Guadeloupe, ceux d'entre les esclaves qui avaient survecu, etaient dans un etat deplorable. Trois jours apres l'arrivee du navire, le seul homme de l'equipage qui avait echappe a la contagion et qui avait pu guider le navire, en fut atteint lui-meme. Parmi les Noirs, 39 etaient devenus aveugles; 12 etaient borgnes; 14 avaient des taches plus ou moins considerables sur la cornee. Parmi l'equipage, 12 avaient perdu la vue, parmi lesquels etait le chirurgien du navire; 5, dont etait le capitaine, avaient perdu un oeil; quatre autres avaient plus ou moins eprouve les suites de l'ophtalmie. Le 22 Octobre, le Rodeur retourna au Havre. Tels sont les details publies a Paris, d'un voyage fait, en 1819, aux cotes d'Afrique, par un navire negrier francais. Et Votre Majeste voudra bien observer, que tous ces details sont incontestables et dignes de foi; d'abord, parce que l'auteur a qui nous les devons, M. Guillie, homme digne de foi, oculiste de la Duchesse d'Angouleme, a, peu de temps apres, fait inserer, dans le Courrier Francais, une lettre dans laquelle il declare qu'il tient toutes ces particularites du capitaine, du chirurgien et des matelots du Rodeur auxquels il a donne ses soins; ensuite, parce que ces details ne sont pas fournis par un ennemi de la Traite dans la vue d'en inspirer l'horreur et d'en arreter la continuation, mais sont publies, comme renseignemens de l'art, dans un ouvrage scientifique dans lequel l'auteur n'avait en vue que de rendre compte d'une maladie et d'exposer les remedes qui lui sont propres. L'article dans lequel est contenue l'histoire du Rodeur, est intitule: _Observations sur une Blepharo-blennorrhee contagieuse_. Il est insere dans le numero de Novembre 1819 de "la Bibliotheque Ophtalmologique ou Recueil d'Observations sur les Maladies des Yeux, faites a la Clinique de l'Institution Royale des jeunes Aveugles, par M. Guillie, Directeur general et Medecin en Chef, etc...." Mais, helas! Il n'arrive que trop souvent que nous restons indifferens aux souffrances que nous ne voyons pas. Nul doute que, si les lecteurs de ce drame sanglant, en eussent ete les temoins oculaires, leurs ames se fussent soulevees d'horreur et d'indignation. Et cependant, cette publication ne parait pas avoir excite une grande sensation a Paris, et, probablement, moins encore au Havre; car, des l'annee suivante, le Rodeur partit pour un second voyage, commande par le meme capitaine, et, sans etre retenu par la vengeance terrible dont la divine Providence venait de punir ses forfaits, alla de nouveau porter le ravage sur les rives africaines. Quoiqu'il en soit, les faits sont etablis d'une maniere indeniable, et la posterite aura peine a croire qu'en 1819, le Rodeur fit voile de l'un des ports les plus populeux et les plus commerciaux de France; apres avoir execute son coupable voyage, en debarqua les fruits criminels dans la plus considerable des colonies francaises; de la revint en France avec les miserables debris de son coupable equipage, et rejeta sur le territoire francais ces scelerats portant en tous lieux avec eux les marques de la justice divine, de maniere a etre partout reconnus. Et c'est en 1819 que tout cela s'est fait a la face du monde! c'est-a-dire douze ans apres que l'Angleterre avait aboli ce criminel commerce, huit ans apres qu'elle l'avait declare crime de felonie et puni de la peine de la deportation, quatre ans apres que la France elle-meme, d'abord par un traite solennel, ensuite par une loi, le tout confirme par une lettre ecrite de la propre main de son souverain, avait decrete son abolition immediate et definitive!... Le fait est si etonnant par lui-meme, que Votre Majeste aura peine a y ajouter foi. Cependant, je pourrais mettre sous les yeux de Votre Majeste des exemples de cruaute d'une nature encore plus atroce, et c'est dans la Traite francaise que je les puiserais. Mais a quoi serviraient de nouveaux details a cet egard? Il est une verite dont conviendront sans peine tous ceux qui ont considere attentivement ce vaste sujet, c'est que toutes les cruautes, quelqu'horribles qu'elles soient, que peut enfanter la Traite, ne sont rien en comparaison des maux que les devastations de cette Traite abominable produisent en Afrique meme; et l'on doit placer, en premiere ligne, cette insurmontable barriere d'anarchie et d'ignorance, par laquelle la Traite intercepte tous les rayons de la religion et de la morale, et les empeche de penetrer dans l'interieur de ce malheureux continent par le seul canal possible, les communications avec les nations civilisees. Il est impossible de croire qu'un commerce qui abonde en indignites de l'espece de celles que nous venons de decrire, fut souffert plus long-temps en France, si l'attention publique etait convenablement provoquee sur cet objet. Loin de nous l'idee que des gains sordides et des benefices pecuniaires, aient pu paraitre a une froide politique, compenser suffisamment tant de cruautes et de crimes! Sans doute, de telles idees n'ont pu entrer dans la pensee de ministres eclaires, et surtout de ministres francais. Parmi les accusations dont la France a souvent ete l'objet, celles d'avidite commerciale et d'un vil amour du gain, ne sont pas meme entrees dans la pensee de ses plus implacables ennemis. On a dit de la France, que le genie des armes et l'amour de la gloire militaire l'avaient detournee de toute autre ambition, et l'avaient meme rendue insensible aux avantages resultant du commerce. Cette opinion parut, en quelque sorte, confirmee par une expression celebre qu'employait frequemment le chef du dernier gouvernement francais. On sait qu'il reprochait aux Anglais de n'etre _qu'une nation boutiquiere_. Au contraire, un de nos hommes d'etat, un ecrivain Anglais avait appele la nation francaise une _nation Chevaleresque_. Si nous lisons l'histoire des guerres de la revolution francaise, nous trouverons ce caractere national empreint encore sur chacune de ses pages. Nous verrons que la generosite et la valeur francaise n'ont jamais ete plus brillantes, les victoires de ce peuple jamais plus eclatantes que dans cette periode; nous verrons qu'alors une multitude de causes avaient contribue a repandre l'esprit guerrier dans toute la population francaise. Quels que soient les changemens qu'aient pu subir le caractere originel de ce peuple, ces changemens n'ont pas ete de nature a faire presager qu'il contracterait des habitudes bassement mercantiles. Certes, nul n'eut pu croire que l'avidite commerciale fut, tout a coup, devenue si extreme dans cette nation, qu'elle se fut precipitee, avec une coupable ardeur, dans une carriere lucrative mais deshonorante, que les autres nations ont cru devoir abandonner par des considerations de justice et de morale. Ce n'est pas que je pretende accorder qu'en supposant les benefices commerciaux le but principal des negocians de France, et des proprietaires des batimens francais, la Traite est le moyen qui leur offre, dans cette hypothese, le plus de chances de gain. On ne saurait mettre un instant en doute, en considerant l'immense etendue du continent Africain, sa vaste population, la variete des innombrables productions de son climat et de son sol, qu'on ne put tirer d'un commerce legitime avec l'Afrique, infiniment plus d'avantages que de la Traite des esclaves. Ainsi la question pour les negocians de Nantes et du Havre, n'est pas de savoir s'ils continueront le commerce des esclaves, ou s'ils cesseront tout commerce avec l'Afrique. Il s'agit de savoir s'ils veulent entreprendre avec l'Afrique un commerce veritablement digne de ce nom, un commerce conforme a la justice, a l'humanite, aux progres de la civilisation; un commerce dont les benefices doivent sans cesse augmenter, et auxquels il est impossible d'assigner des bornes;--ou si, dedaignant le champ immense qui s'offre a leurs speculations commerciales, ils aiment mieux y renoncer, et continuer le detestable trafic des esclaves, aujourd'hui que toutes les abominations de ce trafic ont ete denoncees a l'univers. Qu'ils y prennent garde!... Tant d'horreur attireront infailliblement la vengeance divine, ou plutot, j'en ai l'intime conviction, ce criminel commerce deviendra bientot, en France, l'objet d'une haine et d'une indignation si generale, qu'il finira par succomber sous les efforts combines de tous les hommes humains et religieux; et alors il faudra bien qu'ils l'abandonnent, a la difference qu'ils peuvent aujourd'hui en faire le sacrifice de bonne grace, et qu'alors, ce sacrifice etant force, les couvrira de remords et de honte. Mais je le demande a tout Francais humain et loyal, et, d'avance je suis sur de leur reponse, quand bien meme les benefices de la Traite seraient aussi considerables qu'on affecte de le croire, ces benefices pourraient-ils compenser la honte qui planerait infailliblement sur le caractere national? Car l'infamie attachee a la Traite retombe sur la nation qui la tolere. Quel ample sujet de reflexions pour tous les Francais attaches a la gloire de leur pays, et a qui l'honneur du gouvernement et de son auguste chef n'est point indifferent? Comment ces hommes peuvent-ils supporter l'idee de l'etrange contraste que la France et la Grande-Bretagne offriront, sur cet important objet, dans les pages de l'inexorable histoire. N'entendent-ils pas d'avance le langage de l'equitable posterite? "L'Angleterre," dira-t-elle, "tant qu'elle ignora la nature et les effets de cette Traite cruelle, fut l'une des plus ardentes a la pratiquer; mais a peine son caractere veritable lui est-il connu, elle emploie tous ses efforts a expier envers l'Afrique les maux qu'elle lui a causes sans avoir la conscience de son crime; elle epuise ses tresors, elle multiplie ses offres, (a la France elle-meme, en argent et en territoire,) a l'effet d'indemniser le commerce des autres nations, des pertes que la suppression de la Traite pourrait lui faire eprouver. La France, au contraire, s'elance avec une criminelle ardeur dans cette horrible carriere que le remords fait abandonner a l'Angleterre et aux autres nations. L'Angleterre s'efforce, a grands frais, de repandre les arts et les bienfaits de la civilisation sur ces rivages africains nagueres l'affreux theatre des crimes de la Traite; elle batit des villages, eleve des ecoles et, d'une main liberale, jette sur cette terre desolee les semences sociales; deja elle commence a voir recompenser ses philanthropiques efforts, et deja les premices d'une moisson abondante viennent rejouir ses regards. Quant a la France, elle s'occupe a deverser la desolation sur les provinces que la paix lui a rendues sur la cote d'Afrique; a son aspect, a l'aspect de ses coupables agens, la fertilite et le bonheur s'enfuient devant l'anarchie et la devastation, et ces memes rivages qui presentaient l'image d'un nouvel Eden, n'offrent plus aux regards qu'un desert desole." Se peut-il que l'ancienne noblesse de France, cette noblesse qui se dit le boulevard du trone, supporte avec calme l'humiliante comparaison que ses ennemis ne manqueront pas de faire entre la conduite d'un gouvernement monarchique et celle tenue par des etats republicains? En effet, sans parler de la Grande-Bretagne, partout ou la voix du peuple s'est fait entendre aux Etats-Unis d'Amerique, a Buenos Ayres, dans la republique de Colombia, au Chili, au sein des Cortes Espagnoles, partout cet injuste et sanglant commerce a ete abjure avec indignation; tandis que la France, rendue a l'antique race de ses rois, dans un temps ou sa politique doit necessairement partager de la nature et du caractere d'une royaute legale et constitutionnelle, la France voit ses sujets exercer, avec activite et de notoriete publique, cette meme Traite que condamnent ses lois; de sorte que le gouvernement Francais pourrait etre accuse de proteger ces criminelles entreprises, comme profitables au commerce francais, et encourir consequemment, quoique bien a tort nous aimons a le croire, un reproche de connivence avec les fauteurs obstines de ce commerce horrible. Vous etes sensibles, dites-vous, a tout ce qui interesse l'honneur de la France, vous avez deplore le voile de honte dont les crimes de quelques revolutionnaires ont couvert, pendant une epoque courte mais horrible, la patrie ensanglantee; et vous oubliez que les atrocites de la Traite sont, sans comparaison, beaucoup plus horribles dans leurs affreuses circonstances et bien plus immensement funestes dans leurs effets, que les plus abominables d'entre les crimes que vous deplorez. Il faut du moins rendre justice aux grands criminels de la revolution; c'etaient de hardis scelerats, mais non des hypocrites. Ils n'ont jamais pretendu au titre de chretiens. Dans la guerre impie qu'ils avaient declaree aux hommes, ils avaient enveloppe l'Eternel lui-meme, et ne lui demandaient rien. Ils etaient pousses au crime par le plus redoutable de tous les stimulans, les fureurs et les haines de parti: ayant la conscience des dangers qu'ils couraient et du chatiment qui les attendait, leurs ames etaient dans un etat perpetuel de delire et dans la folie du desespoir. Les objets de leurs cruautes, c'etaient leurs ennemis politiques: ils les combattaient avec acharnement et a outrance; ils les traitaient, comme ils s'attendaient a en etre traites, sans pitie, sans misericorde. Dans la nature meme de leurs forfaits, il y avait un gage de leur peu de duree. Ils n'avaient point de sobriete dans leur systeme: ils n'avaient pas meme coordonne un systeme. Il serait donc injuste de faire entrer leurs crimes en parallele avec ceux des negriers. Ces derniers froidement combines, sont le resultat de speculations mercantiles. Et sur qui sont commis ces crimes? Il ne faut pas l'oublier, c'est sur des individus inoffensifs que les agens de la Traite vont chercher dans un pays eloigne. La force et la ruse sont employees, tour a tour et a la fois, contre ces deplorables victimes de l'avarice du negrier qui, calculant tranquillement les benefices de son crime, se propose, de sang froid, de fonder sur la base du vol et de l'homicide, son systeme commercial. Sans doute, c'est un spectacle qui fait horreur, que le spectacle de ces bourreaux athees blasphemant et renoncant la Divinite. Mais il y a quelque chose de plus affreux encore aux regards de tout esprit eclaire; c'est ce dementi pratique et journalier donne a la providence d'un Dieu bon et paternel, en bravant froidement et systematiquement sa vengeance, par la continuation d'une Traite reconnue pour la violation la plus manifeste de ses lois. L'athee le plus opiniatre peut etre eclaire, le plus grand criminel peut se repentir et etre pardonne; mais que dirons-nous de ces hommes qui, reconnaissant l'autorite divine et l'enormite de leur crime, declarent, neanmoins, que ce crime tout flagrant, tout cruel qu'il est, est trop lucratif pour qu'ils en abandonnent l'exercice? Il est une reflexion, surtout, qui doit eveiller la honte et l'indignation dans le coeur de tout Francais sensible a l'honneur national; c'est que, tant que la France refusera d'entrer dans les mesures de reciprocite que plusieurs nations de l'Europe ont adoptees pour la suppression efficace de la Traite, le drapeau blanc servira de protection a tous les pirates et a tous les aventuriers de l'univers, comme le plus propre a leur garantir l'execution et l'impunite de leurs criminelles entreprises. Ainsi ce pavillon d'une nation grande et valeureuse, ce pavillon que les opprimes ne doivent jamais reclamer en vain, se verra associe a tous les crimes, et deviendra l'embleme naturel de l'injustice et de la cruaute. Pour expliquer cet inexplicable manque de zele qu'on remarque en France, en ce qui concerne l'abolition de la Traite, on a dit en Angleterre, bien que la chose soit a peine croyable, que des tentatives ont ete faites, non sans quelques succes, pour interesser dans cet important sujet, l'orgueil national du peuple francais, et nuire a la cause des abolitionnistes, en soutenant qu'abolir la Traite, ce serait, pour la France, se soumettre a l'influence et a la volonte de la Grande-Bretagne. S'il se trouvait quelques hommes que de pareilles idees eussent pu seduire, je leur dirais que c'est a juste titre que nous nous efforcons d'engager les autres nations a renoncer a cet infame commerce, car ce nous est un devoir d'en agir ainsi, ne pouvant oublier que, dans cette pratique coupable, notre exemple a pu en egarer bien d'autres. Apres avoir enfin decouvert la criminalite et la cruaute de ce commerce destructeur, un renoncement solitaire et silencieux eut-il suffi a acquitter notre conscience? Les autres peuples, ignorant encore le vrai caractere de la Traite, ne pouvaient-ils pas naturellement occuper la place que notre retraite laissait vacante? Et alors, en quoi, je le demande, le sort de la malheureuse Afrique eut-il ete change? Sans doute, c'etait pour nous un devoir sacre de prendre l'initiative, et de proclamer, a la face du monde, la criminalite de notre conduite anterieure, afin d'egaler au moins le repentir au crime, afin de donner a nos mesures reparatrices l'activite et l'eclat qu'avaient eus nos torts envers la malheureuse Afrique. Lorsque, dans ces circonstances, animes par des motifs aussi purs et aussi genereux, nous cherchames autour de nous des appuis pour nous seconder, c'est dans la France, d'abord, que nous concumes l'espoir d'en trouver. Mettons de cote tout prejuge: cette confiance de la Grande-Bretagne n'etait-elle pas honorable pour la France? Nous nous rappelions que c'etait a un Roi de France qu'etaient dues ces belles paroles: "Si la verite et la vertu etaient exilees du reste de la terre elles devraient se refugier dans le coeur des Rois!" Nous pensions que le Souverain actuel de la France, instruit a l'ecole de l'adversite, avait pu apprendre dans ses redoutables enseignemens, non moins que dans la generosite naturelle de son caractere, quel haut prix est attache a la sublime prerogative de faire le bien. Il etait naturel de penser que lui et plus encore sa famille, victimes de l'oppression, trouveraient dans leur coeur la sensibilite necessaire pour compatir au destin des malheureux Africains, victimes, comme eux, du crime triomphant. La conduite, du Monarque Francais dans cette circonstance, semblait lui etre naturellement tracee. Delivre de ses puissans ennemis, par les mains d'une Providence protectrice, et retabli par elle sur le trone de ses peres, quel plus digne tribut de reconnaissance pouvait-il offrir a l'Eternel, que de secher les pleurs de l'infortune, que de briser les chaines de l'injustice et de l'oppression? Tels etaient les sentimens qui animaient le Monarque actuel de la Grande-Bretagne, lorsque, dans la lettre qu'il adressa, a ce sujet, au Roi de France, il le supplia avec toute la confiance de l'amitie, de se joindre a lui dans cet acte veritablement royal, dans cet acte de justice et d'humanite, le conjurant de lui procurer de toutes les joies la plus delicieuse et la plus pure, en s'unissant a lui pour effacer, du caractere de la chretiente, cette souillure honteuse et deplorable qui le deshonore. Le Roi de France repondit, et sa reponse, on n'en peut douter, fut concue dans le meme esprit de franchise. Il declara, dans sa lettre, qu'il etait dispose a s'unir au Monarque de la Grande-Bretagne, dans toutes les mesures qui auraient pour but d'assurer le repos et le bonheur du genre humain, et particulierement en contribuant a l'extinction d'un fleau qui ne tendait a rien moins qu'a la destruction de l'espece humaine. Dira-t-on que le Roi de France fit alors parade d'une humanite qui n'etait point dans son coeur? Dira-t-on qu'au lieu d'obeir a l'impulsion de sa propre sensibilite, il ne cedait, alors, qu'a une influence etrangere?... Certes, une pareille idee n'a jamais pu entrer dans la tete d'aucun Anglais. Si ceux d'entre les Francais a qui je me suis specialement adresse dans ces dernieres pages, avaient pu concevoir une telle pensee, je leur dirais: "Examinez bien ce que vous imputez a votre Souverain, a l'objet de votre royalisme et de votre affection!"... Certes, nous ne pouvons croire qu'il soit considerable le nombre de ces Francais qui, lorsque nous les invitions a se joindre a nous de coeur et d'ame, dans l'interet de notre grande et glorieuse cause, ont interprete notre demarche d'une maniere si erronee, que de s'imaginer que nous prenions avec eux le ton d'une superiorite morale. Cette absurde accusation ne peut etre consideree que comme un deplorable reste de cet esprit d'hostilite qui a si long-temps divise les deux nations anglaise et francaise, et qui n'a pu encore totalement faire place a de plus doux sentimens, a ces sentimens d'amities et de fraternites nationales qui n'ont cesse d'animer les avocats de l'Afrique dans toutes leurs communications avec les peuples etrangers. Et qu'on ne croie pas que, par ces mots, je pretende faire un grand merite a mes compatriotes de leur philanthropie. Graces au Ciel, nous sommes arrives a une epoque, nous vivons dans un temps ou la philanthropie fait partie de l'economie politique elle-meme. Chacun sait, ou est a portee de savoir que la prosperite d'un pays profite a tous les autres, qu'au lieu de fonder leur elevation et leur felicite sur l'oppression et le malheur des autres, chaque peuple est interesse aux progres et au bien etre de tous. Ces idees ne sont pas le resultat des emotions souvent passageres du coeur humain; ce sont des principes stables et fixes que l'experience a confirmes; c'est une emanation de cette haute sagesse, de cette bonte divine qui preside aux mouvemens et a tout l'ensemble du systeme moral de l'univers. Ah! fusse-je anime par cette injuste haine contre la France, que doivent m'imputer ceux dont je combats, en ce moment, les absurdes accusations; fusse-je assez lache pour souhaiter, entre nos deux nations, une autre rivalite que cette honorable emulation par laquelle deux peuples genereux luttent de vertu et d'honneur; au lieu de conjurer la France de concourir avec nous au grand ouvrage de l'abolition de la Traite, je devrais m'applaudir de voir la nation francaise courir cette carriere coupable que le remords et la honte ont fuit abandonner aux autres peuples. Mais, si l'Angleterre a ete calomniee en France, la France, a son tour, a ete calomniee en Angleterre. En effet, on nous a dit, (et j'aime a croire que la calomnie seule a pu inventer de tels bruits,) on nous a dit qu'en France certains personnages d'un haut rang et jouissant d'une grande influence politique, possesseurs de proprietes coloniales, ou ayant des relations d'interet dans les ports francais ou la Traite est exercee avec le plus d'activite, n'ont pas eu honte de voiler les horreurs de ce commerce profanateur, et meme d'en proteger la continuation. On ajoute que les restrictions mises a la liberte de la presse, lesquelles n'avaient, en apparence, pour but, que de mettre le peuple a l'abri du blaspheme et des provocations seditieuses, ont ete employees a l'indigne usage de tenir la nation francaise dans l'ignorance du caractere veritable de ce commerce injuste et cruel. Mais, sans doute, il n'en peut etre ainsi. Sans doute, c'est une des calomnies repandues a dessein par les ennemis de la nation francaise. J'ose l'esperer, les hommes que la Providence a places dans un rang eleve, n'oublieront pas a ce point le soin de leur honneur et les devoirs qui leur sont imposes. Ils se rappelleront qu'ils ont ete investis de l'honorable emploi d'etre les precepteurs et les bienfaiteurs de leur patrie. Puissent-ils reconnaitre enfin la veritable destination a laquelle ils ont ete appeles! Puisse leur conduite a venir nous prouver victorieusement que le gouvernement francais remplit avec joie les devoirs qui lui sont imposes par tant d'obligations sacrees. Sire! qu'il soit permis aux amis de l'Afrique de s'adresser, dans cette circonstance, a Votre Majeste, comme principal garant des saintes obligations contractees a Vienne et ratifiees a Aix-la-Chapelle. Votre Majeste a proclame, a la face du monde, sa ferme croyance aux saintes verites du christianisme, et son respect pour ce livre divin ou l'homme lit la charte de son bonheur et de son immortalite. Si, parmi les parties contractantes, il s'en trouvait qui considerassent ces declarations comme des formules de diplomatie, et qui, faisant profession publique de respect pour la religion, declinassent en secret sa divine autorite, certes, Votre Majeste ne saurait etre de ce nombre. En Angleterre, du moins, les amis du christianisme aiment a croire que vos declarations religieuses ne sont point un vain langage dicte par la politique, mais bien l'expression de votre conviction intime, l'acte spontane de votre conscience, et la regle constante de votre vie. C'est la que nous placons notre espoir. Nous ne doutons pas un moment que les lois de Dieu, les droits et le bonheur du genre humain, la religion, la justice, l'humanite, la bonne foi, et tous les sentimens les plus sacres ne se presentent a l'esprit de Votre Majeste, comme autant de motifs qui l'engagent a preter avec ardeur son aide et ses secours a l'accomplissement de cette grande oeuvre de misericorde. Mais, si Votre Majeste me permet de lui parler sans detour et avec toute la franchise que me prescrit l'interet de cette sainte cause, je lui declare que, dans cette circonstance, le choix ne lui est point laisse. D'apres les principes seuls du christianisme, il vous est defendu de fermer l'oreille aux cris des victimes de l'oppression; mais les stipulations d'un traite solennel obligent, en outre, Votre Majeste a accomplir la promesse qu'elle nous donna a Vienne. Votre Majeste n'est point interessee, personnellement, dans ce grand debat. Cette circonstance est la plus favorable de toutes, puisqu'elle vous permet de prendre, au milieu des parties contractantes, le caractere de mediateur, et de juger dans cette grande cause pendante au tribunal de la nature et de la religion. S'il etait possible que Votre Majeste se crut dispensee de remplir ses engagemens a cet egard, sous pretexte qu'elle n'a aucun interet personnel a les violer ou a les remplir, je vous dirais que c'est la volonte de Dieu que vous les remplissiez, dans toutes les hypotheses, avec le meme zele et le meme respect. Quel triomphe pour les ennemis des Monarques legitimes! "Eh! quoi," diraient-ils, "si l'une des clauses des traites de Vienne, relatives aux cessions ou aux delimitations de territoire, eut ete violee, a l'instant meme on eut fait connaitre cette violation, et on eut exige une reparation prompte, immediate. Mais le bonheur et la civilisation de pres d'un tiers du globe habitable, ne sont-ils donc pas d'un interet aussi grave aux yeux de ces Monarques qui proclament les principes du christianisme comme la regle constante de leur conduite?" Et en effet, de pareilles accusations, si elles etaient prouvees vraies, ne justifieraient-elles pas l'opinion de ceux qui n'ont vu, dans cette association de Rois, connue sous le nom de _Sainte Alliance_, qu'une combinaison de vues politiques trop manifestes, et maladroitement deguisees sous le masque de la religion? Quel sujet de chagrin et de honte pour les veritables amis du christianisme, que de voir la religion ainsi profanee! Mais, je le repete, nous ne pouvons nous arreter, un seul instant, a de pareils soupcons, et c'est avec l'espoir le plus fonde et la confiance la plus entiere, que nous supplions Votre Majeste d'interposer sa mediation, particulierement en ce qui concerne la France. Cette demande, nous la faisons a Votre Majeste dans toute la sollicitude de notre coeur. Mais ce n'est pas a l'egard de la France seule, que nous invoquons votre mediation; nous l'invoquons egalement a l'egard des autres Puissances europeennes auxquelles Votre Majeste s'est associee pour delivrer l'Afrique de ses oppresseurs. Jamais l'intervention de Votre Majeste ne fut plus urgente. Le nouveau point de vue sous lequel la question se presente, a beaucoup accru les difficultes. Quand il ne s'agissait que d'obtenir des diverses Puissances, qu'elles prohibassent, par des lois, un commerce qu'elles avaient solennellement condamne de la maniere la plus energique, comme empreint d'injustice et de cruaute, et qu'elles s'etaient engagees a abolir, par un traite solennel, il n'etait pas difficile d'obtenir un acquiescement dont le refus eut ete une violation par trop manifeste des principes les plus communs du bon sens et de la probite. Mais, prohiber par des lois et permettre par le fait ce commerce criminel, opposer au mal des mesures telles qu'elles sont insuffisantes pour sa repression, que dirons-nous d'une semblable conduite? N'est-elle pas, de toutes, la pire et la plus funeste? Votre Majeste, sans doute, fera comprendre aux diverses Puissances contractantes, combien leur conduite actuelle les expose a cette imputation, quoiqu'injuste qu'elle puisse etre dans le fait. Il n'est pas necessaire d'indiquer a Votre Majeste les moyens dont elle peut se servir pour rendre a la cause de l'humanite cet important service. Helas! Votre Majeste ne les connait que trop bien. Qu'elle suive l'impulsion de sa conscience; qu'elle obeisse seulement aux mouvemens de son coeur; qu'a ses demarches preside cette energie que donne la conscience, qu'assurent les sentimens genereux, et tout ira bien. La justice, l'humanite, la bonne foi, la saine politique et, par dessus tout, la religion, vous preteront leur auguste et irresistible appui. J'ai dit la religion: et en effet, ce n'est pas ici l'occasion de mettre en avant ces distinctions theologiques qui divisent malheureusement l'eglise chretienne. Toutes les communions chretiennes s'accordent a condamner la fraude, le vol, le brigandage et l'homicide: toutes s'accordent a commander la paix et la charite envers tous les hommes: toutes nous ordonnent d'employer au bonheur de nos semblables, non a perpetuer leur ignorance et leur infortune, les dons et les facultes qu'il a plu a l'Eternel de nous departir. Pour ce qui est des considerations politiques, nous trouvons dans les evenemens qui se pressent chaque jour d'eclore, la confirmation des hautes lecons que l'histoire nous a transmises dans chacune de ses pages. Tout doit nous convaincre, qu'abstraction faite de toute consideration de justice ou d'humanite, celui-la s'abuserait etrangement qui, dans l'epoque actuelle, pretendrait elever l'edifice d'un commerce national et d'une puissance coloniale, sur une base composee de materiaux de la nature de ceux que fournit la Traite. Insense!... lui dirions-nous, ne voyez-vous pas les Etats-Unis d'Amerique affranchir leurs esclaves par milliers! Ne voyez-vous pas, dans la derniere guerre, l'Angleterre appeler a la liberte les esclaves de leurs ennemis! Ne voyez-vous pas, surtout, Haiti prendre, de jour en jour, une attitude plus imposante, capable de deconcerter tous les projets politiques de ses ennemis! N'entendez-vous pas mugir les feux souterrains de cette ile volcanique! Ce bruit redoutable est le presage de nouvelles eruptions aux ravages desquelles l'oeil ni la pensee ne peuvent assigner de limites! Et c'est dans de telles circonstances, que des hommes d'etat, qui n'ont pas perdu l'usage de leur raison, pretendent voir une combinaison avantageuse dans l'etablissement de colonies trans-atlantiques dont la population serait fournie par la Traite!... Mais j'ai honte de parler de considerations politiques, quand la voix du devoir et le cri de la conscience se font entendre si hautement. Ah! Sire! adressez vous aux ministres des Puissances contractantes au Congres de Vienne. Adjurez-les de remplir les engagemens qu'ils ont contractes! Dites-leur qu'ils trahissent notre noble cause, en mettant tant de tiedeur, et en employant des moyens si faibles et si inefficaces, dans l'abolition de la Traite. Dites-leur qu'une telle froideur equivaut a un abandon total de la cause qu'ils s'etaient engages a defendre, et n'est pas moins criminelle. Quant a moi, je le declare, quand je jette les yeux en arriere, et que je considere tout ce qui a deja ete fait pour cette grande cause, je ne puis m'empecher de croire que ce fleau devastateur touche a sa fin. Les lumieres qu'on a jetees sur cet horrible trafic, la connaissance universelle de la cruaute et de la criminalite qui y sont attachees, les evenemens qui se passent sous nos yeux, les circonstances tant physiques que morales de l'epoque ou nous vivons, tout concourt a me persuader que nous touchons au moment de voir la suppression totale et definitive de cette horrible violation des lois de la justice et de l'humanite. Cependant, la Traite se continue encore; et dut-elle bientot completement cesser, elle aura du moins continue assez, pour accuser dans la posterite et couvrir d'une ineffacable infamie, ceux qui lui auront resiste avec tant de faiblesse, et qui auront mis si peu de zele a sa suppression. Ceux-la, surtout, qui ont participe a la memorable declaration de Vienne, et qui n'en ont pas moins continue d'etre sourds aux commandements de la religion, du devoir et de la morale, qui n'en ont pas moins foule aux pieds l'humanite et la foi des sermens, ceux-la, dis-je, ne peuvent avoir oublie la part qu'ils ont prise alors a une entreprise qui s'annoncait sous des auspices si honorables. Ils se rappellent l'acte solennel dans lequel ils declaraient vouloir laisser, dans l'abolition de la Traite, un monument imperissable a la posterite. Ce monument existera en effet: il existera; mais il portera une inscription bien differente de celle qu'il eut du porter. Cette inscription, au lieu de retracer, en caracteres immortels, l'imperturbable perseverance de ces Monarques dans l'accomplissement des devoirs qu'ils avaient contractes a la face de Dieu et des hommes, transmettra a la posterite la plus reculee, les titres de leur honte; les plaintes de la justice et de l'humanite admises d'abord, puis, ensuite, indignement foulees aux pieds; les engagemens les plus saints, les sermens les plus sacres mis en oubli; les interets du genre humain immoles a des interets commerciaux de peu d'importance et plus qu'equivoques; tandis qu'une nation soupconnee de tout sacrifier a ses speculations mercantiles, n'avait pas fait difficulte de renoncer a ce cruel commerce, en s'accusant d'y avoir participe trop long-temps, et en le denoncant a la haine et a l'execration des peuples civilises. Sire! puisse l'Eternel benir les efforts de Votre Majeste!... Dans les travaux que vous allez entreprendre, songez que vous defendez une cause, digne des regards de la Divinite!... La paix, la charite envers tous les hommes, voila les bases sur lesquelles elle s'appuie!... Ah! Tous les coeurs des gens de bien vont vous suivre! De tous les points de l'univers, leurs voeux et leurs esperances vont accompagner vos pas, et seconder vos efforts! Surtout, Votre Majeste trouvera dans son propre coeur, dans le temoignage de sa conscience, une recompense bien douce de ses philanthropiques travaux: mais une recompense plus chere et plus solennelle leur est destinee, dans ce jour ou les mysteres de la Providence seront reveles; ou Dieu apparaitra sans voile aux regards des hommes; ou comparaitront, confondus devant le meme tribunal, les sujets et les rois accompagnes seulement du cortege de leurs actions; ou, enfin, l'injustice et la cruaute auront pour jamais cesse de desoler la terre.... J'ai l'honneur d'etre, avec le respect et l'attachement les plus sinceres, SIRE, de Votre Majeste, le tres-humble et obeissant serviteur, WILBERFORCE RESUME DU DISCOURS PRONONCE PAR M. WILBERFORCE, DANS La Chambre des Communes, _Le 27 Juin, 1822,_ SUR _L'ETAT ACTUEL_ DE LA TRAITE DES NEGRES. RESUME DU DISCOURS PRONONCE PAR M. WILBERFORCE. En renouvelant aujourd'hui une motion analogue a celles que j'ai deja presentees dans la derniere session et dans quelques-unes des sessions precedentes, je ne me dissimule point les inconveniens qui accompagnent d'ordinaire ces propositions annuelles. Quelle que soit l'importance du sujet, l'interet qu'il excitait primitivement s'affaiblit par degres; et pour le bien meme de la cause, il est souvent preferable de n'en occuper le public qu'a de plus longs intervalles. Mais la Chambre remarquera sans doute les circonstances particulieres dans lesquelles nous nous trouvons places, et qui me semblent rendre necessaire la motion que je vais avoir l'honneur de lui soumettre. Ayant aboli nous-memes la Traite des Negres, l'humanite nous faisait un devoir de presser les autres nations d'imiter notre exemple, et de se joindre a nous pour l'accomplissement de ce grand oeuvre. Nous avons donc saisi l'occasion qui nous etait offerte par le Congres de Vienne; nous nous sommes adresses a tous les Souverains de l'Europe, mais specialement a ceux dont les sujets s'etaient livres precedemment au commerce d'esclaves, et nous les avons conjures d'embrasser avec nous la bonne cause. Le Portugal s'est seul refuse a nos instances. La Russie, l'Autriche et la Prusse, quoique etrangeres a la Traite des Negres, et n'ayant point elles-memes de colonies, ont pris part aux declarations solennelles qui ont marque la Traite du sceau de l'infamie. Toutes les grandes Puissances reunies en cour supreme de justice, ont prononce la sentence d'un crime qu'elles ont justement nomme la honte de notre siecle, et il a ete livre par elles a l'execration de l'humanite. L'injustice et la cruaute du commerce d'esclaves ayant ete reconnues par les Puissances europeennes, des traites ont ete conclus avec plusieurs d'entre elles pour assurer l'abolition de ce trafic. Toutes, a l'exception du Portugal, ont fixe une epoque precise apres laquelle la Traite serait a jamais interdite. Les Gouvernemens memes qui se sont refuses a une abolition immediate ont pris l'engagement formel de ne faire la Traite qu'au midi de la ligne. Il a ete convenu avec plusieurs de ces Gouvernemens que des juridictions speciales seraient etablies pour juger les infractions aux lois qui prohibent la Traite. Il est donc naturel, ou plutot il est necessaire que nous nous enquerrions de temps a autre comment les traites sont executes, et quels pas nous faisons vers le but que nous avons en vue. Une grande masse de documens a ete soumise a la Chambre par le Gouvernement de Sa Majeste. Elle comprend sa correspondance avec les officiers de la marine royale sur la cote d'Afrique, avec les membres des commissions mixtes et avec les ministres du Roi aupres de differentes cours etrangeres. L'adresse que je compte proposer aujourd'hui contiendra l'expression des sentimens qu'a excites en nous la lecture de ces pieces officielles. Mais avant d'entrer dans les details de la question, je crois remplir un devoir en reconnaissant que mon noble ami, qui siege de l'autre cote de la Chambre (Lord Londonderry) a veille sur les interets de notre glorieuse cause avec habilete et perseverance. Je commencerai par les Pays-Bas. En considerant les diverses phases de l'histoire de ce pays et les longues relations d'intimite qui ont existe entre son gouvernement et le notre, sa lenteur, pour ne rien dire de plus, a executer des engagemens formels, lui fait aussi peu d'honneur que le manque d'empressement qu'il temoigne a mettre un terme a des pratiques qu'il a declarees lui-meme contraires a la justice et a l'humanite. Toutefois les argumens du noble Lord (Lord Londonderry), appuyes par les talens et le zele du Ministre de Sa Majeste pres la Cour des Pays-Bas, (Lord Clancarty), ont enfin amene cette Puissance a donner aux traites leur veritable et legitime interpretation. La Traite des Negres s'est faite long-temps avec impunite sous pavillon espagnol; mais un juste sentiment du devoir parait s'etre reveille dans le sein des Cortes. Le Comte de Torreno a employe ses talens distingues en faveur de notre cause, et les Cortes ont enfin soumis a une peine infamante, (dix annees de travaux forces) le crime de la Traite, sous quelque forme qu'il se commette. Les malheureuses victimes qui seront trouvees a bord des vaisseaux negriers seront desormais delivrees de l'esclavage. Il est beau de voir un peuple qui jette les fondemens de sa propre liberte, se montrer sensible au droit qu'ont d'autres hommes a jouir du meme bienfait; et la conduite de l'Espagne, dans cette circonstance, redoublera, je n'en doute point, l'interet qu'inspirent aux citoyens de la Grande-Bretagne les efforts de ce peuple pour etablir son independance politique. Quelque longues et quelque amicales qu'aient ete nos relations avec la Cour de Portugal, je suis force de convenir que sa conduite, par rapport a la Traite des Noirs, a ete honteuse a l'exces. Elle n'a eu qu'un seul genre de merite, une perseverance inebranlable dans le mal. Au Congres meme de Vienne, tandis que toutes les autres Puissances europeennes ont reconnu l'injustice et la cruaute de la Traite, tandis qu'elles ont fixe un terme pour l'abolir, le Portugal seul, tout en accedant a la premiere de ces declarations, s'est obstinement refuse a la mesure qui en etait la consequence. Il s'est contente de nous offrir de discontinuer ses barbaries sur la cote d'Afrique, si nous consentions a acheter cet acte de justice par une concession de privileges commerciaux. A la fin, neanmoins, la Cour de Lisbonne a stipule, moyennant une somme considerable pour prix de son consentement, que la Traite serait desormais interdite au commerce portugais au nord de la ligne. Elle a delivre par la de ses ravages une etendue de plus de mille lieues de cotes, et elle a borne son trafic a des contrees qui, ayant fait partie de ses domaines depuis des siecles, avaient des droits particuliers a sa protection et a sa bonte. Mais en depit de cette convention, l'on rencontre encore des negriers portugais sur tous les points de la cote d'Afrique au nord de la ligne; et il a ete prouve que les Gouverneurs de quelques-uns des etablissemens coloniaux de cette puissance prennent part a ces expeditions de forbans. Certes, il serait d'un mauvais augure pour les destinees a venir du Portugal, que le nouveau gouvernement de ce pays, en assurant sa propre independance, ne prit aucune mesure pour exterminer un commerce de fraude, de sang et d'infamie. J'ai meilleur espoir de sa legislature actuelle; et les principes du nouveau gouvernement formeront, j'ose le croire, un heureux contraste avec ceux de l'ancien. En tout cas, sa conduite ne saurait etre pire, en ce qui concerne la Traite des Noirs. Je passe aux Etats-Unis d'Amerique. Ce pays a debute plutot que nous-memes dans la bonne oeuvre de l'abolition; mais il est penible de voir, en etudiant les pieces deposees sur notre table, que le gouvernement de Washington, quoiqu'il ait fait de la Traite un crime capital, quoiqu'il l'ait rangee parmi les actes de piraterie, se refuse encore a la seule mesure qui paraisse devoir etre efficace pour mettre un terme au trafic du sang africain: je veux dire, le droit reciproque de visiter les vaisseaux qui naviguent sur la cote d'Afrique. Il est evident, ainsi que l'a justement observe dans la session derniere mon honorable ami, Mr. Brougham, (et c'est aussi un des argumens dont s'est servi le Secretaire d'Etat de Sa Majeste), que rien n'est plus distinct de ce qu'on appelle le droit de visite, tel qu'il s'exerce en temps de guerre, que la faculte mutuelle accordee aux batimens des deux nations, d'examiner les navires marchands, dans des limites determinees, et sur le pied de l'egalite la plus parfaite. La seconde de ces mesures, on l'a soutenu avec raison, ne differe pas seulement de la premiere, elle lui est, pour ainsi dire, opposee. Car reconnaitre la necessite d'un traite special pour exercer un droit dans de certaines bornes et a certaines conditions, c'est en quelque sorte desavouer le droit general et indefini de visite qui ne se fonde sur aucune convention prealable. La resistance que nous oppose a cet egard le gouvernement americain, est d'autant plus facheuse, qu'a Washington meme un comite de la Chambre des Representans a recommande l'annee derniere l'adoption du systeme de visite mutuelle sur les cotes d'Afrique. Ainsi la branche populaire de la legislature, celle ou l'on pouvait supposer que les prejuges nationaux seraient le plus long-temps a se dissiper, s'est montree superieure a ces considerations secondaires. Cette annee encore, un comite du Congres (nomme dans le Senat, si je ne me trompe) a reproduit les memes argumens en faveur de la visite mutuelle. Neanmoins, le Gouvernement refuse d'acceder a ces conseils, et sa resistance n'est pas exempte de rudesse. Mais de cela meme je tire un favorable augure; et quand, en reponse aux argumens irresistibles de Mr. Stratford Canning, je vois Mr. Quincy Adams toujours sur le point de manquer de mesure, je ne puis m'empecher d'attribuer une telle disposition au malaise qu'il eprouve en repoussant une proposition evidemment equitable, et j'aime a esperer qu'il finira par l'adopter avec satisfaction. Dans une cause qui embrasse les plus chers interets d'une grande portion de nos semblables, il est penible sans doute de voir le gouvernement americain s'en tenir aux minuties de l'etiquette nationale, au lieu d'envisager la question sous un point de vue plus reel et plus eleve; mais si telle est la diplomatie des Etats-Unis, avec quelle satisfaction n'avons-nous pas reconnu que les sentimens individuels des Americains se sont montres tels qu'on devait les attendre d'hommes issus de la meme origine que la notre, d'hommes eleves dans la jouissance des memes droits et des memes prerogatives constitutionnelles. Les officiers de la marine americaine en croisiere sur les cotes d'Afrique, ont seconde nos efforts avec la bienveillance et la cordialite la plus parfaite. Je desire ardemment, je l'avoue, que la Grande-Bretagne et l'Amerique eprouvent l'une pour l'autre les sentimens qui conviennent a deux peuples qui sont descendus des memes ancetres, qui parlent la meme langue, qui professent la meme religion, qui font gloire de la meme liberte politique, et qui sont redevables aux memes principes constitutionnels des bienfaits speciaux dont ils jouissent: je me rejouis de tout indice qui semble annoncer que les deux peuples ne connaitront bientot plus d'autre rivalite que celle qui peut exister entre des amis et des freres; et je me livre avec bonheur a l'espoir qu'ils seront desormais unis l'un a l'autre par des liens d'estime et d'affection mutuelles. Il me reste a remplir la plus penible portion de ma tache: je dois parler de la conduite de la France relativement a la Traite des Negres. Si l'on reflechit que le gouvernement francais a condamne la Traite dans les termes les plus energiques, comment ajouter foi a ce qui est neanmoins d'une verite incontestable? c'est que dans quelque direction que nous jetions les yeux, sur toutes les mers, dans tous les ports, sur tous les points de la cote d'Afrique, et presque dans toutes les autres parties du monde, nos regards affliges rencontrent des preuves manifestes de l'activite redoublee avec laquelle des Francais indignes de ce nom, se livrent a la Traite des Noirs. Des circulaires sont repandues et en France et dans les colonies; on appelle les plus petits capitaux a s'engager dans ce trafic infame ou des profits enormes doivent recompenser les speculateurs. Les officiers de la marine royale et les gouverneurs des etablissemens coloniaux, semblent egalement disposes a favoriser la Traite par leur connivence; et dans le meme instant, on nous assure que le gouvernement francais ne neglige aucun effort pour mettre un terme a de semblables pratiques; ce meme gouvernement repute si exact et si habile dans l'application de ses lois penales et de ses reglemens fiscaux. Il existe neanmoins en France des hommes qui ressentent pour cette coupable connivence du pouvoir supreme, l'indignation qu'elle doit exciter dans toutes les ames genereuses. Le Duc de Broglie, en particulier, a traite cette grande question dans la Chambre des Pairs avec une habilete et une eloquence dignes de l'objet de ses efforts; et en denoncant les horreurs de la Traite a l'opinion publique, il a montre une parfaite connaissance du sujet jointe a tout le zele qu'inspire une semblable cause. Tant que la France possedera des hommes tels que le Duc de Broglie, tant que leurs intentions resteront les memes, tant que leurs talens seront consacres a la cause de la justice et de l'humanite, je ne saurais desesperer du succes. Mais c'est un etrange et humiliant spectacle que celui d'un grand royaume qui, comble des dons de la Providence, place au premier rang par les progres de la civilisation et les raffinemens de la vie sociale, emploie les ressources de son industrie a accroitre les souffrances et a prolonger la barbarie de nations moins favorisees du ciel. Un pareil crime devient plus odieux encore quand on reflechit aux circonstances dans lesquelles il se commet; quand on songe que c'est au moment meme ou a l'issue d'une longue guerre, la France a retrouve les jouissances de la paix et le gouvernement de son souverain legitime. L'on nous dit que la religion renait en France, et que le gouvernement actuel est dispose a en favoriser les progres; mais j'aurais, je l'avoue, une triste idee d'une religion qui accepterait la honteuse alliance de la Traite des Negres. C'a ete l'un des caracteres distinctifs du christianisme, que d'adresser ses consolations aux pauvres, de se montrer le protecteur des opprimes, le soutien des malheureux; c'a ete la gloire de l'Evangile que de repandre la paix et la bienveillance mutuelle parmi les hommes. Quel doit donc etre le caractere de cette religion qui fait un pacte avec la fraude et la cruaute, avec le meurtre et le brigandage, qui adopte pour missionnaires des hommes endurcis dans le crime, et qui porte la desolation et le pillage dans toute une moitie du monde non civilise? Je ne trace point un tableau imaginaire. (Ici Mr. Wilberforce a lu l'extrait d'une depeche de Lord Londonderry au ministere francais, d'ou il resulte que les negriers se procurent des victimes sur la cote d'Afrique en excitant les peuplades indigenes a des actes de brigandage mutuel, en incendiant les hameaux et enlevant les malheureux habitans a mesure qu'ils cherchent a echapper aux flammes). L'infamie et la cruaute d'une pareille conduite, a repris l'orateur, sont encore aggravees par la consideration que l'echafaudage de sophismes au moyen duquel on essayait autrefois de justifier la Traite des Noirs, est maintenant reduit en poudre. Quand nous avons commence la lutte, on nous objectait que les Negres etaient une race inferieure, une sorte de chainon entre l'homme et le singe: que la nature les avait destines a couper du bois et a porter de l'eau pour l'usage du reste de leurs semblables. Ceci n'est pas une ironie, c'est une assertion avancee gravement dans un des livres qui font autorite sur les questions relatives aux Indes occidentales. Mais ces mensonges honteux qui offensent a la fois la Majeste Divine et les droits de l'humanite, ont ete repousses depuis long-temps dans les tenebres dont ils n'auraient jamais du sortir. Divers rapports sur l'etat de l'Afrique ont mis hors de doute que les indigenes sont semblables a nous par leurs qualites physiques et morales. La colonie de Sierra Leone surtout, cet etablissement jadis si calomnie et si injustement meprise, demontre aujourd'hui cette verite incontestable, qu'une societe africaine peut faire des progres aussi rapides que les notres, lorsqu'elle jouit des bienfaits de la religion protestante et des lois britanniques. Cette colonie, bien qu'encore dans l'enfance, est un objet d'admiration et de joie pour tous les amis de l'humanite; la plante est jeune et delicate, mais ses jets sont vigoureux, son feuillage est verdoyant, et deja l'on y distingue quelques traits de la beaute et de la symetrie qui caracterisent la constitution britannique. La France peut-elle vouloir que sa conduite offre un contraste si frappant avec la notre? Quoi! tandis que nous reveillons par des soins paternels les facultes assoupies des malheureux Africains, emploiera-t-elle toutes les ressources de sa puissance a les corrompre, a les degrader, a les detruire? Non, sans doute, si de pareilles horreurs peuvent encore se commettre, c'est qu'on les cache aux regards du public; et je ne saurais croire que ni le gouvernement ni le peuple francais consentissent a tolerer de tels actes d'iniquite, s'ils en connaissaient la nature et l'etendue. Qu'ils se mettent pour un moment a la place des habitans de l'Afrique! Qu'ils supposent que les Algeriens debarquent sur les cotes du Languedoc et viennent s'y livrer a un brigandage, moins cruel pourtant que celui des negriers. Qu'ils supposent que ces pirates incendient les Villages pendant la nuit, enlevent les paysans tandis qu'ils s'efforcent d'echapper a la mort, et vont les vendre dans une contree lointaine pour y subir eux et leur posterite un esclavage eternel. Quel soulevement n'exciterait pas le simple recit de ces atrocites? On les signalerait comme le comble de l'horreur et de la barbarie; il semblerait monstrueux que l'Europe ne se levat pas en masse pour en chatier les auteurs. Eh bien! ce brigandage, quelque juste indignation qu'il dut exciter, reste en deca de la cruaute systematique, de la froide barbarie qui caracterise la Traite des Negres. La morale et l'humanite sont-elles donc circonscrites par des limites geographiques, et une nation qui pretend a l'honneur de surpasser toutes les autres dans les rafinemens de la civilisation, se livrera-t-elle sans obstacles aux plus indignes pratiques? Mais il est de fait, ainsi que je l'ai remarque precedemment, que les horreurs de la Traite trouvent un appui dans leur etendue meme. Nous nous habituons a la considerer comme un etre abstrait, et nous oublions qu'entre les 80 a 100 mille victimes de ce trafic, chacune a subi quelque violence individuelle, endure quelque malheur qui lui est propre, supporte peut-etre une plus grande intensite de souffrances que ne saurait en produire aucun des autres fleaux qui affligent l'humanite. L'on peut a peine supposer que la Traite des Noirs fut toleree dans un seul des pays qui prennent le nom de chretiens, si elle etait connue pour ce qu'elle est incontestablement en realite. J'ai cherche a me rendre compte des ruses et des sophismes qui ont pu valoir a ce trafic l'espece de faveur dont il jouit encore, et je me suis assure que ce triste resultat provient, en grande partie, de ce qu'on attribue a l'abolition de la Traite la detresse actuelle de nos colonies occidentales, et de ce que l'on suppose que nous pressons la France d'adopter une marche qui a ete fatale a nos etablissemens d'outre-mer, dans le but d'etouffer son commerce et d'arreter les progres de sa prosperite. Mais ceux qui accueillent cette calomnie ignorent, ou du moins ils oublient que, lors meme qu'aucun sentiment de morale ne nous empecherait d'adopter un si abominable systeme, les principes seuls de l'economie politique suffiraient pour nous en detourner. Et en effet, graces en soient rendues a l'Eternel, on a reconnu l'absurdite de la doctrine autrefois recue, qu'une nation pour etre puissante doive appauvrir et rabaisser les peuples qui l'environnent: doctrine impie, qui Accuserait l'Ordonnateur Supreme de toutes choses d'avoir fonde le bien-etre temporel des nations sur la mechancete et l'egoisme, et non sur la liberte, la paix et l'affection mutuelle. Non, certes, nous le savons aujourd'hui, un pays n'a pas de plus sure maniere d'accroitre sa prosperite, que de favoriser les progres de ses voisins; et chaque membre de la grande famille est interesse au bien-etre et au bonheur de tous. Mais l'hypothese que la detresse actuelle de nos colonies provienne de l'abolition de la Traite, peut avoir de si dangereuses consequences, que je me crois oblige d'en demontrer la faussete; je vais plus loin, j'affirme qu'il eut mieux valu pour nos anciennes colonies que la Traite eut ete abolie beaucoup plus tot. La detresse qui se fait sentir dans les Indes occidentales remonte a plus de vingt annees, et je n'ai pas besoin de rappeler a la Chambre que l'abolition de la Traite ne date que de quinze ans. A moins donc que l'effet ne precede la cause, il est evident que la detresse des colonies n'est point imputable a l'abolition de ce trafic. A l'appui de mon assertion sur l'epoque a laquelle remonte cet etat de souffrance de nos colonies occidentales, je lirai l'extrait d'un Rapport sur la Jamaique, imprime par ordre de la Chambre au mois de Fevrier, 1805. "Tous les negocians anglais qui ont des hypotheques sur les plantations, forment des demandes en expropriation forcee; et neanmoins quand ils ont obtenu un jugement, ils hesitent a le faire executer, parce qu'ils seraient obliges de devenir eux-memes proprietaires, et qu'ils savent par experience ce qu'il en coute. Les officiers des Sheriffs et les receveurs des impositions a l'interieur, font vendre sur tous les points de l'ile des habitations dont les proprietaires, autrefois riches, sont reduits aujourd'hui a se voir deposseder de leurs biens pour moitie de leur valeur reelle et moins de moitie de leur prix d'achat. Toute espece de credit est aneantie, etc., etc. Les details les plus fideles paraitraient d'une exageration absurde." Je pourrais continuer a citer des passages semblables; mais je me borne a faire observer qu'a une epoque encore plus reculee, dans les vingt annees qui se sont ecoulees de 1760 a 1780, les expropriations se sont elevees au nombre de 80,000 et a la somme de L32,500,000, monnaie de la Jamaique, soit 22,500,000 livres sterling. Pendant ces vingt annees, pres de la moitie des proprietes de l'ile a change de maitres. En voila, sans doute, plus qu'il ne faut pour renverser la supposition que l'abolition de la Traite ait eu aucune part a la detresse actuelle de nos colonies. Mais quels que soient les motifs de l'indulgence coupable dont jouit la Traite des Negres, c'est, je le repete, un sujet de surprise et d'indignation que de voir un pays tel que la France, dans le moment ou il est rendu a la paix et a la prosperite, devenir le fleau du continent africain, l'instrument funeste qui non seulement aggrave les souffrances de ces malheureuses contrees, mais qui, ne l'oublions point, y prolonge a plaisir la guerre intestine et la barbarie. Les Francais sont un peuple brave et chevaleresque; ils nous ont dispute jadis l'empire de la mer, et je ne puis comprendre qu'ils ne sentent pas que c'est souiller l'honneur de leur pavillon, que d'en faire non seulement la sauvegarde d'un trafic de sang humain, quand ce sont des navires francais qui s'y livrent, mais le protecteur, le patron, l'ange gardien pour ainsi dire (ange de tenebres sans doute) des plus vils aventuriers de toutes les nations.--Je ne saurais m'empecher de croire que lorsque la nature et les effets d'un pareil systeme seront bien connus, le sentiment moral de la France elle-meme ne souffrira pas que la Traite continue impunement ses ravages. Quant a nous, du moins, remplissons notre tache, et ne negligeons aucune des ressources qui sont en notre puissance pour faire reparation a l'Afrique des torts qu'elle a eu si long-temps a nous reprocher. Si nos traites avec les Puissances etrangeres avaient eu pour objet des limites territoriales ou des privileges commerciaux, leur execution aurait ete strictement exigee. Que notre conduite ne nous fasse pas soupconner de mettre plus d'interet a ces questions d'un ordre secondaire qu'aux droits les plus chers, a la vie et au bonheur de nos semblables. Que nous puissions dire au moins que nous avons fait notre devoir; et je le repete, il m'est impossible de ne pas esperer qu'un jour Sa Majeste pourra se livrer a la douce jouissance de penser que sa mediation a puissamment contribue a delivrer la terre du plus grand fleau qui ait jamais afflige l'humanite, et a ouvrir a la civilisation, aux lumieres et au bonheur l'entree du vaste continent de l'Afrique. Je propose donc que l'Adresse suivante soit humblement presentee a Sa Majeste[4]. [Note 4: Cette adresse a ete votee a l'unanimite par la Chambre des Communes.] "Le profond interet que la Chambre des Communes a pris et continue a prendre a l'abolition de la Traite des Negres, nous a engages a etudier avec une attention particuliere les documens qui ont ete mis recemment sous nos yeux, d'apres les ordres de Sa Majeste. "Nous nous etions flattes que les representations et les remontrances reiterees de Sa Majeste auraient enfin determine les divers gouvernemens dont les sujets se livraient encore au trafic des Noirs, a mediter serieusement sur l'obligation solennelle qu'ils ont si souvent contractee de cooperer avec Sa Majeste d'une maniere cordiale et efficace a la destruction complete de cet epouvantable fleau. "Mais nous avons appris avec douleur et avec honte qu'a un petit nombre d'exceptions pres, nos esperances ont ete decues, et que nous sommes encore reduits a l'etrange et humiliante condition de voir la Traite des Negres se faire avec une activite redoublee par les sujets de ces memes puissances, qui ont formellement reconnu que ce trafic est le comble de la depravation et de la cruaute. "Nous remarquons cependant avec satisfaction que les argumens sans replique et les demarches reiterees des ministres de Sa Majeste, appuyes des remontrances energiques de son Ambassadeur a la Cour des Pays-Bas, ont enfin amene ce gouvernement a donner aux traites leur interpretation legitime. "Nous avons vu egalement avec plaisir la reforme de quelques-uns des abus qui s'etaient introduits dans les cours de juridiction mixte etablies a Sierra Leone. Mais l'experience a demontre la necessite de modifier la clause qui exige, pour prononcer la condamnation d'un navire, que des esclaves aient ete trouves a bord au moment de la saisie, tandis qu'il importe au contraire d'accorder une juste valeur aux preuves decisives que l'on peut deduire de l'arrimage et de l'equipement qui distinguent les batimens negriers. "Nous avons trouve quelque soulagement a la douleur que doit causer la deplorable uniformite des renseignemens qui nous sont fournis, en apprenant que les Cortes d'Espagne ont prononce une peine severe et infamante contre tous les individus qui desormais prendraient part a la Traite des Negres. Mais il ne suffit pas de cette juste reconnaissance de l'atrocite du crime, il ne suffit pas d'une prohibition legale, et nous esperons que les Cortes prendront toutes les mesures necessaires pour l'execution rigoureuse de la nouvelle loi. "Nous voyons avec chagrin que les navires portugais, loin de renoncer graduellement a la Traite, ont continue a s'y livrer avec une activite redoublee, et specialement sur la cote au nord de la ligne, ce qui est une contravention formelle au traite par lequel cette Puissance s'est engagee a borner son trafic aux contrees situees au midi de l'equateur. "Mais nous ne saurions nous empecher d'embrasser l'esperance que le nouveau Gouvernement du Portugal montrera plus d'empressement pour l'execution d'un traite que toutes les lois divines et humaines lui font un devoir de respecter. "Nous avons remarque avec une vive satisfaction le zele que manifestent pour l'abolition de la Traite des Negres les commandans des batimens de guerre americains en station sur la cote d'Afrique, et leur empressement a seconder les efforts des officiers de la marine royale. Mais nous voyons avec regret que le gouvernement des Etats-Unis ne parait point dispose a abandonner les objections qu'il a faites precedemment a l'etablissement d'un droit de visite mutuelle dans les parages de l'Afrique. "Nous nous etions flattes que ce gouvernement prendrait en juste consideration les argumens irresistibles mis en avant par le Comite de la Chambre des Representans en faveur d'un arrangement de ce genre, et specialement le passage du Rapport de ce Comite ou l'on fait ressortir la difference, ou plutot l'opposition, qui existe entre une mesure fondee sur des conventions reciproques et renfermee dans des limites determinees, et le droit de visiter les vaisseaux neutres sans aucune stipulation anterieure, tel qu'on le reclame et le pratique en temps de guerre. Nous nous etions flattes surtout que, dans une question qui interesse les droits et le bonheur d'une si grande portion de nos semblables, le gouvernement americain se rendrait a la consideration evidente que l'etablissement general d'un systeme quelconque de visite mutuelle peut seul etre efficace pour mettre un terme au trafic des Noirs. "Nous voyons avec une profonde douleur que cette annee comme les precedentes, la Traite se fait sous pavillon francais sur toute l'etendue de la cote d'Afrique; qu'en France et a l'etranger des prospectus sont repandus pour offrir aux speculateurs des expeditions de ce genre, pour attirer les plus petits capitaux, et seduire des aventuriers par l'espoir d'un profit enorme; que le petit nombre de batimens de guerre francais en station dans les parages de l'Afrique, ne met aucune entrave serieuse au trafic des Noirs; que les gouverneurs des colonies ne paraissent pas montrer plus d'activite: et cela, tandis que le Gouvernement francais condamne ce trafic dans les termes les plus energiques, tandis qu'il declare qu'aucune peine n'est epargnee pour arreter un si grand fleau. Il est a deplorer qu'un gouvernement dont les moyens d'action passent pour etre si efficaces, voie ses efforts paralyses dans cette seule circonstance. Nous ne pouvons donc que continuer a nous affliger profondement de ce qu'une grande et brave nation, comblee de tous les dons de la Providence, placee au premier rang par les jouissances de la vie sociale, se montre, dans le moment meme ou elle est rendue aux bienfaits de la paix et au gouvernement de son souverain legitime, un agent principal de destruction pour etouffer les germes de civilisation qui commencaient a se developper en Afrique, et prolonger la misere et la barbarie de ce vaste continent. "Nous conjurons Sa Majeste de reiterer ses remontrances aupres des gouvernemens etrangers, et de rendre manifeste que son intervention n'est point une affaire de forme, mais l'accomplissement d'un devoir imperieux et sacre. "L'Angleterre aura du moins la satisfaction d'apprendre que nous travaillons sans relache a reparer les torts que l'Afrique a eu si long-temps a nous reprocher a nous-memes. Et nous ne saurions douter qu'a la fin nous ne puissions feliciter Sa Majeste d'avoir triomphe dans la bonne cause, et d'avoir puissamment contribue a effacer la tache la plus honteuse qui souille l'honneur de la chretiente." FIN. End of the Project Gutenberg EBook of Lettre a l'Empereur Alexandre sur la traite des noirs, by William Wilberforce *** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRE a L'EMPEREUR *** ***** This file should be named 10683.txt or 10683.zip ***** This and all associated files of various formats will be found in: https://www.gutenberg.org/1/0/6/8/10683/ Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders. This file was produced from images generously made available by the Biblioth que nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. Updated editions will replace the previous one--the old editions will be renamed. 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Redistribution is subject to the trademark license, especially commercial redistribution. *** START: FULL LICENSE *** THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free distribution of electronic works, by using or distributing this work (or any other work associated in any way with the phrase "Project Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project Gutenberg-tm License (available with this file or online at https://gutenberg.org/license). Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm electronic works 1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to and accept all the terms of this license and intellectual property (trademark/copyright) agreement. 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