Project Gutenberg's Les chasseurs de chevelures, by Captain Mayne-Reid This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Les chasseurs de chevelures Author: Captain Mayne-Reid Release Date: January 11, 2004 [EBook #10682] Language: French Character set encoding: ISO Latin-1 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CHASSEURS DE CHEVELURES *** Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders LES CHASSEURS DE CHEVELURES PAR LE CAPITAINE MAYNE-REID Traduit de l'anglais par: ALLYRE BUREAU INTRODUCTION LES SOLITUDES DE L'OUEST. Deroulez la mappemonde, et jetez les yeux sur le grand continent de l'Amerique du Nord. Au dela de l'Ouest sauvage, plus loin vers le couchant, portez vos yeux: franchissez les meridiens; n'arretez vos regards que quand ils auront atteint la region ou les fleuves auriferes prennent leur source au milieu des pics couverts de neiges eternelles. Arretez-les la. Devant vous se deploie un pays dont l'aspect est vierge de tout contact des mains de l'homme, une terre portant encore l'empreinte du moule du Createur comme le premier jour de la creation; une region dont tous les objets sont marques a l'image de Dieu. Son esprit, que tout environne, vit dans la silencieuse grandeur des montagnes, et parle dans le mugissement des fleuves. C'est un pays ou tout respire le roman, et qui offre de riches realites a l'esprit d'aventure. Suivez-moi en imagination, a travers des scenes imposantes d'une beaute terrible, d'une sublimite sauvage. Je m'arrete dans une plaine ouverte. Je me tourne vers le nord, vers le sud, vers l'est et vers l'ouest; et, de tous cotes, j'apercois le cercle bleu du ciel qui m'environne. Ni roc, ni arbre ne vient rompre la ligne de l'horizon. De quoi est couverte cette vaste etendue? d'arbres? non; d'eau? non; d'herbe? non; elle est couverte de fleurs! Aussi loin que mon oeil peut s'etendre, il apercoit des fleurs, toujours des fleurs, encore des fleurs! C'est comme une carte coloriee, une peinture brillante, emaillee de toutes les fleurs du prisme. La-bas, le jaune d'or; c'est l'_helianthe_ qui tourne son disque-cadran vers le soleil. A cote l'ecarlate; c'est la _mauve_ qui eleve sa rouge banniere. Ici, c'est un parterre de la _monarda_ pourpre; la, c'est l'euphorbe etalant ses feuilles d'argent; plus loin, les fleurs eclatantes de l'_asclepia_ font predominer l'orange; plus loin encore, les yeux s'egarent sur les fleurs roses du _cleome_. La brise les agite. Des millions de corolles font flotter leurs etendards eclatants. Les longues tiges des helianthes se courbent et se relevent en longues ondulations, comme les vagues d'une mer doree. Ce n'est pas tout. L'air est plein de senteurs douces comme les parfums de l'Arabie et de l'Inde. Des myriades d'insectes agitent leurs ailes charmantes, semblables a des fleurs. Les oiseaux-mouches voltigent alentour, brillants comme des rayons egares du soleil, ou, se tenant en equilibre par l'agitation rapide de leurs ailes, boivent le nectar au fond des corolles; et l'abeille sauvage, les aisselles chargees, grimpe le long des pistils mielleux, ou s'elance vers sa ruche lointaine avec un murmure joyeux. Qui a plante ces fleurs? qui les a melangees dans ces riches parterres? La nature. C'est sa plus belle parure, plus harmonieuse dans ses nuances que les echarpes de cachemire. Cette contree, c'est la _mauvaise prairie_. Elle est mal nommee: c'est le JARDIN DE DIEU. La scene change. Je suis, comme auparavant, dans une plaine environnee d'un horizon dont aucun obstacle ne brise le cercle. Qu'ai-je devant les yeux? des fleurs? Non; pas une seule fleur ne se montre, et l'on ne voit qu'une vaste etendue de verdure vivante. Du nord au sud, de l'est a l'ouest, s'etend l'herbe de la prairie, verte comme l'emeraude, et unie comme la surface d'un lac endormi. Le vent rase la plaine, agitant l'herbe soyeuse; tout est en mouvement, et les taches d'ombre et de lumiere qui courent sur la verdure ressemblent aux nuages pommeles fuyant devant le soleil d'ete. Aucun obstacle n'arrete le regard qui rencontre par hasard la forme sombre et herissee d'un buffalo, ou la silhouette deliee d'une antilope; parfois il suit au loin le galop rapide d'un cheval sauvage blanc comme la neige. Cette contree est la bonne prairie, l'inepuisable paturage du bison. La scene change. Le terrain n'est plus uni, mais il est toujours verdoyant et sans arbres. La surface affecte une serie d'ondulations paralleles, s'enflant ca et la en douces collines arrondies. Elle est couverte d'un doux tapis de brillante verdure. Ces ondulations rappellent celles de l'Ocean apres une grande tempete, lorsque les frises d'ecume ont disparu des flots et que les grandes vagues s'apaisent. Il semble que ce soient des vagues de cette espece qui, par un ordre souverain, se sont tout a coup fixees et transformees en terre. C'est la _prairie ondulee_. La scene change encore. Je suis entoure de verdure et de fleurs; mais la vue est brisee par des massifs et des bosquets, de bois taillis. Le feuillage est varie, ses teintes sont vives et ses contours sont doux et gracieux. A mesure que j'avance, de nouveaux aspects s'ouvrent a mes yeux; des vues pittoresques et semblables a celles des plus beaux parcs. Des bandes de buffalos, des troupeaux d'antilopes et des hordes de chevaux sauvages, se melent dans le lointain. Des dindons courent dans le taillis, et des faisans s'envolent avec bruit des bords du sentier. Ou sont les proprietaires de ces terres, de ces champs, de ces troupeaux et de ces faisanderies? Ou sont les maisons, les palais desquels dependent ces parcs seigneuriaux? Mes yeux se portent en avant, je m'attends a voir les tourelles de quelque grande habitation percer au-dessus des bosquets. Mais non. A des centaines de milles alentour, pas une cheminee n'envoie sa fumee au ciel. Malgre son aspect cultive, cette region n'est foulee que par le mocassin du chasseur ou de son ennemi, l'Indien rouge. Ce sont les MOTTES, les iles de la prairie semblable a une mer. Je suis dans une foret profonde. Il est nuit, et le feu illumine de reflets rouges tous les objets qui entourent notre bivouac. Des troncs gigantesques, presses les uns contre les autres, nous entourent; d'enormes branches, comme les bras gris d'un geant, s'etendent dans toutes les directions. Je remarque leur ecorce; elle est crevassee et se desseche en larges ecailles qui pendent au dehors. Des parasites, semblables a de longs serpents, s'enroulent d'arbre en arbre, etreignant leurs troncs comme s'ils voulaient les etouffer. Les feuilles ont disparu, sechees et tombees; mais la mousse blanche d'Espagne couvre les branches de ses festons et pend tristement comme les draperies d'un lit funebre. Des troncs abattus de plusieurs yards de diametre, et a demi pourris, gisent sur le sol. Aux extremites s'ouvrent de vastes cavites ou le porc-epic et l'opossum ont cherche un refuge contre le froid. Mes camarades, enveloppes dans leurs couvertures et couches sur des feuilles mortes, sont plonges dans le sommeil. Ils sont etendus les pieds vers le feu et la tete sur le siege de leurs selles. Les chevaux, reunis autour d'un arbre et attaches a ses plus hautes branches, semblent aussi dormir. Je suis eveille et je prete l'oreille. Le vent, qui s'est eleve, siffle a travers les arbres, et agite les longues floques blanches de la mousse: il fait entendre une melodie suave et melancolique. Il y a peu d'autres bruits dans l'air, car c'est l'hiver, la grenouille d'arbre (_tree-frog_) et la cigale se taisent. J'entends le petillement du feu, le bruissement des feuilles seches roulees par un coup de vent, le _cououwuoou-ah_ du hibou blanc, l'aboiement du rakoon, et, par intervalles, le _houlement_ des loups. Ce sont les voix nocturnes de la foret en hiver. Ces bruits ont un caractere sauvage; cependant, il y a dans mon sein une corde qui vibre, sous leur influence, et mon esprit s'egare dans des visions romanesques, pendant que je les ecoute, etendu sur la terre. La foret, en automne, est encore garnie de tout son feuillage. Les feuilles ressemblent a des fleurs, tant leurs couleurs sont brillantes. Le rouge, le brun, le jaune et l'or s'y melangent. Les bois sont chauds et glorieux maintenant, et les oiseaux voltigent a travers les branches touffues. L'oeil plonge enchante dans les longues percees qu'egayent les rayons du soleil. Le regard est frappe par l'eclat des plus brillants plumages: le vert dore du perroquet, le bleu du geai et l'aile orange de l'oriole. L'oiseau rouge voltige plus bas dans les taillis des verts pawpaws, ou parmi les petites feuilles couleur d'ambre des buissons de hetre. Des ailes legeres, par centaines, s'agitent a travers les ouvertures du feuillage, brillant au soleil de tout l'eclat des pierres precieuses. La musique flotte dans l'air: doux chants d'amour; le cri de _l'ecureuil_, le roucoulement des _colombes_ appareillees, le _rat-ta-ta_ du _pivert_, et le _tchirrup_ perpetuel et mesure de la _cigale_, resonnent ensemble. Tout en haut, sur une cime des plus elevees, l'_oiseau moqueur_ pousse sa note imitative, et semble vouloir eclipser et reduire au silence tous les autres chanteurs. Je suis dans une contree ou la terre, de couleur brune, est accidentee et sterile. Des rochers, des ravins et des plateaux de sol aride; des vegetaux de formes etranges croissent dans les ravins et pendent des rochers; d'autres, de figures spheroidales, se trouvent sur la surface de la terre brulee; d'autres encore s'elevent verticalement a une grande hauteur, semblables a de grandes colonnes cannelees et ciselees; quelques-uns etendent des branches poilues et tortues, herissees de rugueuses feuilles ovales. Cependant, il y a dans la forme, dans la couleur, dans le fruit et dans les fleurs de tous ces vegetaux une sorte d'homogeneite qui les proclame de la meme famille: ce sont des cactus; c'est une foret de nopals du Mexique. Une autre plante singuliere se trouve la. Elle etend de longues feuilles epineuses qui se recourbent vers la terre: c'est l'agave, le celebre _mezcal_ du Mexique (mezcal-plant). Ca et la, meles au cactus, croissent des acacias et des _mezquites_, arbres indigenes du desert. Aucun objet brillant n'attire les yeux; le chant d'aucun oiseau ne frappe les oreilles. Le hibou solitaire s'enfonce dans des fourres impenetrables, le serpent a sonnettes se glisse sous leur ombre epaisse, et le coyote traverse en rampant les clairieres. J'ai gravi montagne sur montagne, et j'apercois encore des pics elevant au loin leur tete couronnee de neiges eternelles. Je m'arrete sur une roche saillante, et mes yeux se portent sur les abimes beants, et endormis dans le silence de la desolation. De gros quartiers de roches y ont roule, et gisent amonceles les uns sur les autres. Quelques-uns pendent inclines et semblent n'attendre qu'une secousse de l'atmosphere pour rompre leur equilibre. De noirs precipices me glacent de terreur; une vertigineuse faiblesse me gagne le cerveau; je m'accroche a la tige d'un pin ou a l'angle d'un rocher solide. Devant, derriere et tout autour de moi, s'elevent des montagnes entassees sur des montagnes dans une confusion chaotique. Les unes sont mornes et pelees; les autres montrent quelques traces de vegetation sous formes de pins et de cedres aux noires aiguilles, dont les troncs rabougris s'elevent ou pendent des rochers. Ici, un pic en forme de cone s'elance jusqu'a ce que la neige se perde dans les nuages. La, un sommet eleve sa fine dentelure jusqu'au ciel; sur ces flancs gisent de monstrueuses masses de granit qui semblent y avoir ete lancees par la main des Titans. Un monstre terrible, l'ours gris, gravit les plus hauts sommets; le carcajou se tapit sur les roches avancees, guettant le passage de l'elan qui doit aller se desalterer au cours d'eau inferieur, et le bighorn bondit de roc en roc, cherchant sa timide femelle. Le vautour noir aiguise son bec impur contre les branches du pin, et l'aigle de combat, s'elevant au-dessus de tous, decoupe sa vive silhouette sur l'azur des cieux. Ce sont les montagnes rocheuses, les Andes d'Amerique, les colossales vertebres du continent. Tels sont les divers aspects de l'Ouest sauvage; tel est le theatre de notre drame. Levons le rideau, et faisons paraitre les personnages. I LES MARCHANDS DE LA PRAIRIE. New-Orleans, 3 avril 18... "Mon cher Saint-Vrain, "Notre jeune ami, M. Henri Haller, part pour Saint-Louis, en _quete du pittoresque_. Faites en sorte de lui procurer une serie complete d'aventures. "Votre affectionne, "LOUIS VALTON. "A M. Charles Saint-Vrain, Esq., hotel des _Planteurs_, Saint-Louis." Muni de cette laconique epitre, que je portais dans la poche de mon gilet, je debarquai a Saint-Louis le 10 avril, et me dirigeai vers l'hotel des _Planteurs_. Apres avoir depose mes bagages et fait mettre a l'ecurie mon cheval (un cheval favori que j'avais amene avec moi), je changeai de linge, puis, descendant au parloir, je m'enquis de M. Saint-Vrain. Il n'etait pas a Saint-Louis: il etait parti quelques jours avant pour remonter le Missouri. C'etait un desappointement: je n'avais aucune autre lettre de recommandation pour Saint-Louis. Je dus me resigner a attendre le retour de M. Saint-Vrain, qui devait revenir dans la semaine. Pour tuer le temps, je parcourus la ville, les remparts et les prairies environnantes, montant a cheval chaque jour; je fumai force cigares dans la magnifique cour de l'hotel; j'eus aussi recours au sherry et a la lecture des journaux. Il y avait a l'hotel une societe de _gentlemen_ qui paraissaient tres-intimement lies. Je pourrais dire qu'ils formaient une _clique_, mais c'est un vilain mot qui rendrait mal mon idee a leur egard. C'etait plutot une bande d'amis, de joyeux compagnons. On les voyait Toujours ensemble flaner par les rues. Ils formaient un groupe a la table d'hote, et avaient l'habitude d'y rester longtemps apres que les dineurs habituels s'etaient retires. Je remarquai qu'ils buvaient les vins les plus chers et fumaient les meilleurs cigares que l'on put trouver dans l'hotel. Mon attention etait vivement excitee par ces hommes. J'etais frappe de leurs allures particulieres. Il y avait dans leur demarche un melange de la roideur et du laisser-aller presque enfantin qui caracterise l'Americain de l'Ouest. Vetus presque de meme, habit noir fin, linge blanc, gilet de satin et epingles de diamants, ils portaient de larges favoris soigneusement lisses; quelques-uns avaient des moustaches. Leurs cheveux tombaient en boucles sur leurs epaules. La plupart portaient le col de chemise rabattu, decouvrant des cous robustes et bronzes par le soleil. Le rapport de leurs physionomies me frappa; ils ne se ressemblaient pas precisement; mais il y avait dans l'expression de leurs yeux une remarquable similitude d'expression qui indiquait sans doute chez eux des occupations et un genre de vie pareils. Etaient-ce des chasseurs? Non. Le chasseur a les mains moins halees et plus chargees de bijoux: son gilet est d'une coupe plus gaie; tout son habillement vise davantage au faste et a la _super elegance_. De plus, le chasseur n'affecte pas ces airs en dehors et pleins de confiance. Il est trop habitue a la prudence. Quand il est a l'hotel, il s'y tient tranquille et reserve. Le chasseur est un oiseau de proie, et ses habitudes, comme celles de l'oiseau de proie, sont silencieuses et solitaires. --Quels sont ces messieurs? demandai-je a quelqu'un assis aupres de moi, en lui indiquant ces personnages. --Les hommes de la prairie. --Les hommes de la prairie?. --Oui, les marchands de Santa-Fe. --Les marchands? repetai-je avec surprise, ne pouvant concilier une elegance pareille avec aucune idee de commerce ou de prairies. --Oui, continua mon interlocuteur! Ce gros homme de bonne mine qui est au milieu est Bent; Bill-Bent, comme on l'appelle. Le gentleman qui est a sa droite est le jeune Sublette; l'autre assis a sa gauche, est un des Choteaus; celui-ci est le grave Jerry Folger. --Ce sont donc alors ces celebres marchands de la prairie? --Precisement. Je me mis a les considerer avec une curiosite croissante. Ils m'observaient de leur cote, et je m'apercus que j'etais moi-meme l'objet de leur conversation. A ce moment, l'un deux, un elegant et hardi jeune homme, sortit du groupe, et s'avancant vers moi: --Ne vous etes-vous pas enquis de M. Saint-Vrain? me demanda-t-il. --Oui monsieur. --Charles? --Oui, c'est cela meme. --C'est moi. Je tirai ma lettre de recommandation et la lui presentai. Il en prit connaissance. --Mon cher ami, me dit-il en me tendant cordialement la main, je suis vraiment desole de ne pas m'etre trouve ici. J'arrive de la haute riviere ce matin. Valton est vraiment stupide de n'avoir pas ajoute sur l'adresse le nom de Bill-Bent! Depuis quand etes-vous arrive? --Depuis trois jours. Je suis arrive le 10. --Bon Dieu! qu'avez-vous pu faire pendant tout ce temps-la! Venez, que je vous presente. He! Bent! Bill! Jerry! Un instant apres, j'avais fraternise avec le groupe entier des marchands de la prairie, dont mon nouvel ami Saint-Vrain faisait partie. --C'est le premier coup? demanda l'un des marchands au moment ou le mugissement d'un gong retentissait dans la galerie. --Oui, repondit Bent apres avoir consulte sa montre. Nous avons juste le temps de prendre quelque chose: Allons. Bent se dirigea vers le salon, et nous suivimes tous _nemini dissentiente_. On etait au milieu du printemps. La jeune menthe avait pousse, circonstance botanique dont mes nouveaux amis semblaient avoir une connaissance parfaite, car tous ils demanderent un _julep de menthe_. La preparation et l'absorption de ce breuvage nous occuperent jusqu'a ce que le second coup du gong nous convoquat pour le diner. --Venez prendre place pres de nous, monsieur Haller, dit Bent; je regrette que nous ne vous ayons pas connu plus tot. Vous avez ete bien seul! Ce disant, il se dirigea vers la salle a manger; nous le suivimes. Pas n'est besoin de donner la description d'un diner a l'hotel des _Planteurs_. Comme a l'ordinaire, les tranches de venaison, les langues de buffalo, les poulets de la prairie, les excellentes grenouilles du centre de l'Illinois en faisaient le fond. Il est inutile d'entrer dans plus de details sur le repas, et quant a ce qui suivit, je ne saurais en rendre compte. Nous restames assis jusqu'a ce qu'il n'y eut plus que nous a table. La nappe fut alors enlevee, et nous commencames a fumer des regalias et a boire du madere a _douze dollars_ la bouteille! Ce vin etait commande par l'un des convives, non par simple bouteille, mais par demi-douzaines. Je me rappelle parfaitement cela, et je me souviens aussi que la carte des vins et le crayon me furent vivement retires des mains chaque fois que je voulus les prendre. J'ai souvenir d'avoir entendu le recit d'aventures terribles avec les Pawnies, les Comanches, les Pieds-Noirs, et d'y avoir pris un gout si vif que je devins enthousiaste de la vie de la prairie. Un des marchands, me demanda alors si je ne voudrais pas me joindre a eux dans une de leurs tournees; sur quoi je fis tout un discours qui avait pour conclusion l'offre d'accompagner mes nouveaux amis dans leur prochaine expedition. Apres cela, Saint-Vrain declara que j'etais fait pour ce genre de vie, ce qui me flatta infiniment. Puis quelqu'un chanta une chanson espagnole avec accompagnement de guitare, je crois; un autre executa une danse de guerre des Indiens. Enfin nous nous levames tous et entonnames en choeur: _Banniere semee d'etoiles!_ A partir de ce moment, je ne me rappelle plus rien, jusqu'au lendemain matin, ou je me souviens parfaitement que je m'eveillai avec un violent mal de tete. J'avais a peine eu le temps de reflechir sur mes folies de la veille, que ma porte s'ouvrit; Saint-Vrain et une demi-douzaine de mes compagnons de table firent irruption dans ma chambre. Ils etaient suivis d'un garcon portant plusieurs grands verres entoures de glace, et remplis d'un liquide couleur d'ambre pale. --Un coup de sherry, monsieur Haller! cria l'un; c'est la meilleure chose que vous puissiez prendre; buvez, mon garcon, cela va vous rafraichir en un saut d'ecureuil. J'avalai le fortifiant breuvage. --Maintenant, mon cher ami, dit Saint-Vrain, vous valez cent pour cent de plus! Mais, dites-moi: est-ce serieusement que vous avez parle de venir avec nous a travers les plaines? Nous partons dans une semaine. Je serais au regret de me separer de vous sitot. --Mais je parlais tres-serieusement. Je vais avec vous, si vous voulez bien m'indiquer ce qu'il faut faire pour cela. --Rien de plus aise. Achetez d'abord un cheval. --J'en ai un. --Eh bien, quelques articles de vetement, un rifle, une paire de pistolets, un... --Bon, bon! j'ai tout cela. Ce n'est pas ca que je vous demande. Voici: vous autres, vous portez des marchandises a Santa-Fe; vous doublez ou triplez votre argent par ce moyen. Or, j'ai 10,000 dollars ici, a la Banque. Pourquoi ne combinerais-je pas le profit avec le plaisir, et n'emploierais-je ce capital comme vous faites pour le votre? --Rien ne vous en empeche; c'est une bonne idee. --Eh bien, alors, si quelqu'un de vous veut bien venir avec moi et me guider dans le choix des marchandises qui conviennent le mieux pour le marche de Santa-Fe, je paierai son vin a diner, et ce n'est pas la une petite prime de commission, j'imagine. Les marchands de la prairie partirent d'un grand eclat de rire, declarant qu'ils voulaient tous aller courir les boutiques avec moi. Apres le dejeuner nous sortimes bras dessus bras dessous. Avant l'heure du diner, j'avais converti mes fonds en calicots, couteaux longs et miroirs, conservant juste assez d'argent pour acheter des mules, des wagons, et engager des voituriers a Independance, notre point de depart pour les prairies. Quelques jours apres nous remontions le Missouri en steam-boat, et nous nous dirigions vers les prairies, sans routes tracees, du Grand-Ouest. II LA FIEVRE DE LA PRAIRIE. Nous employames une semaine a nous pourvoir de mules et de wagons a Independance, puis nous nous mimes en route a travers les plaines. Le caravane se composait de cent wagons conduits par environ deux cents hommes. Deux de ces enormes vehicules contenaient toute ma pacotille. Pour en avoir soin, j'avais engage deux grands et maigres Missouriens a longues chevelures. J'avais aussi pris avec moi un Canadien nomade, appele Gode, qui tenait a la fois du serviteur et du compagnon. Que sont devenus les brillants _gentlemen_ de l'hotel des _Planteurs_? ont-ils ete laisses en arriere? On ne voit la que des hommes en blouse de chasse, coiffes de chapeaux rabattus. Oui, mais ces chapeaux recouvrent les memes figures, et sous ces blouses grossieres on retrouve les joyeux compagnons que nous avons connus. La soie noire et les diamants ont disparu; les marchands sont pares de leur costume des prairies. La description de ma propre toilette donnera une idee de la leur, car j'avais pris soin de me vetir comme eux. Figurez-vous une blouse de chasse de daim faconnee. Je ne puis mieux caracteriser la forme de ce vetement qu'en le comparant a la tunique des anciens. Il est d'une couleur jaune clair, coquettement orne de piqures et de broderies; le collet, car il y a un petit collet, est frange d'aiguillettes taillees dans le cuir meme. La jupe, ample et longue, est brochee d'une frange semblable. Une paire de jambards en drap rouge montant jusqu'a la cuisse, emprisonne un fort pantalon et de lourdes bottes armees de grands eperons de cuivre. Une chemise de cotonnade de couleur, une cravate bleue et un chapeau de Guayaquil a larges bords completent le liste des pieces de mon vetement. Derriere, moi sur l'arriere de ma selle, on peut voir un objet d'un rouge vif roule en cylindre. C'est mon _mackinaw_, piece essentielle entre toutes, car elle me sert de lit la nuit et de manteau dans toutes les autres occasions. Au milieu se trouve une petite fente par laquelle je passe ma tete quand il fait froid ou quand il pleut, et je me trouve ainsi couvert jusqu'a la cheville. Ainsi que je l'ai dit, mes _compagnons_ de voyage sont habilles comme moi. A quelque difference pres dans la couleur de la couverture et des guetres, dans le tissu de la chemise, la description que j'ai donnee peut etre consideree comme un type du costume de la prairie. Nous sommes tous egalement armes et equipes a peu de chose pres de la meme maniere. Pour ma part, je puis dire que je suis arme jusqu'aux dents. Mes fontes sont garnies d'une paire de _revolvers_ de Colt, a gros calibre, de six coups chacun. Dans ma ceinture, j'en ai une autre paire de plus petits, de cinq coups chacun. De plus, j'ai mon rifle leger, ce qui me fait en tout vingt-trois coups a tirer en autant de secondes. En outre, je porte dans ma ceinture une longue lame brillante connue sous le nom de _bowie-knife_ (couteau recourbe). Cet instrument est tout a la fois mon couteau de chasse et mon couteau de table, en un mot, mon couteau pour tout faire. Mon equipement se compose d'une gibeciere, d'une poire a poudre en bandouliere, d'une forte gourde et d'un havre-sac pour mes rations. Mais si nous sommes equipes de meme, nous sommes diversement montes. Les uns chevauchent sur des mules, les autres sur des mustangs(1); peu d'entre nous ont emmene leur cheval americain favori. Je suis du nombre de ces derniers. [Note: (1) _Mustenos,_ chevaux mexicains de race espagnole.] Je monte un etalon a robe brun fonce, a jambes noires, et dont le museau a la couleur de la fougere fletrie. C'est un demi-sang arabe, admirablement proportionne. Il repond au nom de _Moro,_ nom espagnol qu'il a recu, j'ignore pourquoi, du planteur louisianais de qui je l'ai achete. J'ai retenu ce nom auquel il repond parfaitement. Il est beau, vigoureux et rapide. Plusieurs de mes compagnons se prennent de passion pour lui pendant la route, et m'en offrent des prix considerables. Mais je ne suis pas tente de m'en defaire, mon noble _Moro_ me sert trop bien. De jour en jour je m'attache davantage a lui. Mon chien Alp, un Saint-Bernard que j'ai achete d'un emigrant suisse a Saint-Louis, possede aussi une grande part de mes affections. En me reportant a mon livre de notes, je trouve que nous voyageames pendant plusieurs semaines a travers les prairies, sans aucun incident digne d'interet. Pour moi, l'aspect des choses constituait un interet assez grand; je ne me rappelle pas avoir vu un tableau plus emouvant que celui de notre longue caravane de wagons; ces navires de la prairie, se deroulaient sur la plaine, ou grimpant lentement quelque pente douce, leurs baches blanches se detachant en contraste sur le vert sombre de l'herbe. La nuit, le camp retranche par la ceinture des wagons et les chevaux attaches a des piquets autour formaient un tableau non moins pittoresque. Le paysage, tout nouveau pour moi, m'impressionnait d'une facon toute particuliere. Les cours d'eau etaient marques par de hautes bordures de cotonniers dont les troncs, semblables a des colonnes, supportaient un epais feuillage argente. Ces bordures, par leur rencontre en differents points, semblaient former comme des clotures et divisaient la prairie de telle sorte, que nous paraissions voyager a travers des champs bordes de haies gigantesques. Nous traversames plusieurs rivieres, les unes a gue, les autres, plus larges et plus profondes, en faisant flotter nos wagons. De temps en temps nous apercevions des daims et des antilopes, et nos chasseurs en tuaient quelques-uns; mais nous n'avions pas encore atteint le territoire des buffalos. Parfois nous faisions une halte d'un jour, pour reparer nos forces, dans quelque vallon boise, garni d'une herbe epaisse et arrose d'une eau pure. De temps a autre, nous etions arretes pour racommoder un timon ou un essieu brise, ou pour degager un wagon embourbe. J'avais peu a m'inquieter, pour ma part, de mes equipages. Mes Missouriens se trouvaient etre d'adroits et vigoureux compagnons qui savaient se tirer d'affaire en s'aidant l'un l'autre, et sans se lamenter a propos de chaque accident, comme si tout eut ete perdu. L'herbe etait haute; nos mules et nos boeufs, au lieu de maigrir, devenaient plus gras de jour en jour. Je pouvais disposer de la meilleure part du mais dont mes wagons etaient pourvus en faveur de Moro, qui se trouvait tres-bien de cette nourriture. Comme nous approchions de l'Arkansas, nous apercumes des hommes a cheval qui disparaissaient derrieres des collines. C'etaient des Pawnees, et, pendant plusieurs jours, des troupes de ces farouches guerriers roderent sur les flancs de la caravane. Mais ils reconnaissaient notre force, et se tenaient hors de portee de nos longues carabines. Chaque jour m'apportait une nouvelle impression, soit incident de voyage, soit aspect du paysage, Gode, qui avait ete successivement voyageur, chasseur, trappeur et _coureur de bois_, m'avait, dans nos conversations intimes, instruit de plusieurs details relatifs a la vie de la prairie; grace a cela j'etais a meme de faire bonne figure au milieu de mes nouveaux camarades. De son cote, Saint-Vrain, dont le caractere franc et genereux m'avait inspire une vive sympathie, n'epargnait aucun soin pour me rendre le voyage agreable. De telle sorte que les courses du jour et les histoires terribles des veillees de nuit m'eurent bientot inocule la passion de cette nouvelle vie. J'avais gagne la _fievre de la prairie_. C'est ce que mes compagnons me dirent en riant. Je compris plus tard la signification de ces mots: La fievre de la prairie! Oui, j'etais justement en train de m'inoculer cette etrange affection. Elle s'emparait de moi rapidement. Les souvenirs de la famille commencaient a s'effacer de mon esprit; et avec eux s'evanouissaient les folles illusions de l'ambition juvenile. Les plaisirs de la ville n'avaient plus aucun echo dans mon coeur, et je perdais toute memoire des doux yeux, des tresses soyeuses, des vives emotions de l'amour, si fecondes en tourments; toutes ces impressions anciennes s'effacaient; il semblait qu'elles n'eussent jamais existe, que je ne les eusse jamais ressenties! mes forces intellectuelles et physiques s'accroissaient; je sentais une vivacite d'esprit, une vigueur de corps, que je ne m'etais jamais connues. Je trouvais du plaisir dans le mouvement. Mon sang coulait plus chaud et plus rapide dans mes veines, ma vue etait devenue plus percante; je pouvais regarder fixement le soleil sans baisser les paupieres. Etais-je penetre d'une portion de l'essence divine qui remplit, anime ces vastes solitudes qu'elle semble plus particulierement habiter? Qui pourrait repondre a cela?--La fievre de la prairie!--Je la sens a present! Tandis que j'ecris ces memoires, mes doigts se crispent comme pour saisir les renes, mes genoux se rapprochent, mes muscles se roidissent comme pour etreindre les flancs de mon noble cheval, et je m'elance a travers les vagues verdoyantes de la mer-prairie. III COURSE A DOS DE BUFFALO. Il s'etait ecoule environ quatre jours quand nous atteignimes les bords de l'Arkansas, environ six milles au-dessous des _Plum Buttes_(1). Nos wagons furent formes en cercle et nous etablimes notre camp. Jusque-la nous n'avions vu qu'un tres-petit nombre de buffalos; quelques males egares, tout au plus deux ou trois ensemble, et ils ne se laissaient pas approcher. C'etait bien la saison de leurs courses; mais nous n'avions rencontre encore aucun de ces grands troupeaux emportes par le rut. [Note 1: Mot a mot: Collines a fruit.] --La-bas! cria Saint-Vrain, voila de la viande fraiche pour notre souper. Nous tournames les yeux vers le nord-ouest, que nous indiquait notre ami. Sur l'escarpement d'un plateau peu eleve, cinq silhouettes noires se decoupaient a l'horizon. Il nous suffit d'un coup d'oeil pour reconnaitre des buffalos. Au moment ou Saint-Vrain parlait, nous etions en train de desseller nos chevaux. Reboucler les sangles, rabattre les etriers, sauter en selle et s'elancer au galop fut l'affaire d'un moment. La moitie d'entre nous environ partit: quelques-uns, comme moi, pour le simple plaisir de courir, tandis que d'autres, vieux chasseurs, semblaient sentir la chair fraiche. Nous n'avions fait qu'une faible journee de marche; nos chevaux etaient encore tout frais, et en trois fois l'espace de quelques minutes, les trois milles qui nous separaient des betes fauves furent reduits a un. La nous fumes _eventes._ Plusieurs d'entre nous, et j'etais du nombre, n'ayant pas l'experience de la prairie, dedaignant les avis, ayant galope droit en avant, et les buffalos, ouvrant leurs narines au vent, nous avaient sentis. L'un d'eux leva sa tete velue, renifla, frappa le sol de son sabot, se roula par terre, se releva de nouveau, et partit rapidement, suivi de ses quatre compagnons. Il ne nous restait plus d'autre alternative que d'abandonner la chasse, ou de lancer nos chevaux sur les traces des buffalos. Nous primes ce dernier parti, et nous pressames notre galop. Tout a la fois, nous nous dirigions vers une ligne qui nous faisait l'effet d'un mur de terre de six pieds de haut. C'etait comme une immense marche d'escalier qui separait deux plateaux, et qui s'etendait a droite et a gauche aussi loin que l'oeil pouvait atteindre, sans la moindre apparence de breche. Cet obstacle nous forca de retenir les renes et nous fit hesiter. Quelques-uns firent demi-tour et s'en allerent, tandis qu'une demi-douzaine, mieux montes, parmi lesquels Saint-Vrain, mon voyageur Gode et moi, ne voulant pas renoncer si aisement a la chasse, nous piquames des deux et parvinmes a franchir l'escarpement. De ce point nous eumes encore a courir cinq milles au grand galop, nos chevaux blanchissant d'ecume, pour atteindre le dernier de la bande, une jeune femelle, qui tomba percee d'autant de balles que nous etions de chasseurs a sa poursuite. Comme les autres avaient gagne pas mal d'avance, et que nous avions assez de viande pour tous, nous nous arretames, et, descendant de cheval, nous procedames au depouillement de la bete. L'operation fut bientot terminee sous l'habile couteau des chasseurs. Nous avions alors le loisir de regarder en arriere et de calculer la distance que nous avions parcourue depuis le camp. --Huit milles, a un pouce pres, s'ecria l'un. --Nous sommes pres de la route, dit Saint-Vrain, montrant du doigt d'anciennes traces de wagons qui marquaient le passage des marchands de Santa-Fe. --Eh bien? --Si nous retournons au camp, nous aurons a revenir sur nos pas demain matin. Cela fera seize milles en pure perte. --C'est juste. --Restons ici, alors. Il y a de l'herbe et de l'eau. Voici de la viande de buffalo; nous avons nos couvertures; que nous faut-il de plus? --Je suis d'avis de rester ou nous sommes. --Et moi aussi. --Et moi aussi. En un clin d'oeil, les sangles furent debouclees, les selles enlevees, et nos chevaux pantelants se mirent a tondre l'herbe de la prairie, dans le cercle de leurs longes. Un ruisseau cristallin, ce que les Espagnols appellent un _arroyo_, coulait au sud vers l'Arkansas. Sur le bord de ce ruisseau, et pres d'un escarpement de la rive, nous choisimes une place pour notre bivouac. On ramassa du _bois de vache_, on alluma du feu, et bientot des tranches de bosses embrochees sur des batons cracherent leurs jus dans la flamme, en crepitant. Saint-Vrain et moi nous avions heureusement nos gourdes, et comme chacune d'elles contenait une pinte de pur cognac, nous etions en mesure pour souper passablement. Les vieux chasseurs s'etaient munis de leurs pipes et de tabac; mon ami et moi nous avions des cigares, et nous restames assis autour du feu jusqu'a une heure tres-avancee, fumant et pretant l'oreille aux recits terribles des aventures de la montagne. Enfin, la veillee se termina; on raccourcit les longes, on rapprocha les piquets; mes camarades, s'enveloppant dans leurs couvertures, poserent leur tete sur le siege de leurs selles et s'abandonnerent au sommeil. Il y avait parmi nous un homme du nom de Hibbets, qui, a cause de ses habitudes somnolentes, avait recu le sobriquet de _l'Endormi_. Pour cette raison, on lui assigna le premier tour de garde, regardant les premieres heures de la nuit comme les moins dangereuses, car les Indiens attaquent rarement un camp avant l'heure ou le sommeil est le plus profond, c'est-a-dire un peu avant le point du jour. Hibbets avait gagne son poste, le sommet de l'escarpement, d'ou il pouvait apercevoir toute la prairie environnante. Avant la nuit, j'avais remarque une place charmante sur le bord de l'_arroyo_, a environ deux cents pas de l'endroit ou mes camarades etaient couches. Muni de mon rifle, de mon manteau et de ma couverture, je me dirigeai vers ce point en criant a _l'Endormi_, de m'avertir en cas d'alarme. Le terrain, en pente douce, etait couvert d'un epais tapis d'herbe seche. J'y etendis mon manteau, et enveloppe dans ma couverture, je me couchai, le cigare a la bouche, pour m'endormir en fumant. Il faisait un admirable clair de lune, si brillant, que je pouvais distinguer la couleur des fleurs de la prairie: les euphorbes argentes, les petales d'or du tournesol, les mauves ecarlates qui frangeaient les bords de l'_arroyo_ a mes pieds. Un calme enchanteur regnait dans l'air; le silence etait rompu seulement par les hurlements intermittents du loup de la prairie, le ronflement lointain de mes compagnons, et le _crop-crop_ de nos chevaux tondant l'herbe. Je demeurai eveille jusqu'a ce que mon cigare en vint a me bruler les levres (nous les fumions jusqu'au bout dans les prairies); puis, je me mis sur le cote, et voyageai bientot dans le pays des songes. A peine avais-je sommeille quelques minutes que j'entendis un bruit etrange, quelque chose d'analogue a un tonnerre lointain ou au mugissement d'une cataracte. Le sol semblait trembler sous moi. Nous allons etre trempes par un orage, --pensai-je, a moitie endormi, mais ayant encore conscience de ce qui se passait autour de moi; je rassemblai les plis de ma couverture et m'endormis de nouveau. Le bruit devint plus fort et plus distinct; il me reveilla tout a fait. Je reconnus le roulement de milliers de sabots frappant la terre, mele aux mugissements de milliers de boeufs! La terre resonnait et tremblait. J'entendis las voix de mes camarades, de Saint-Vrain, et de Gode, ce dernier criant a pleine gorge: --Sacrrr!... Monsieur, prenez garde! des buffles. Je vis qu'ils avaient detache les chevaux et les amenaient au bas de l'escarpement. Je me dressai sur mes pieds, me debarrassant de ma couverture. Un effrayant spectacle s'offrit a mes yeux. Aussi loin que ma vue pouvait s'etendre a l'ouest, la prairie semblait en mouvement. Des vagues noires roulaient sur ses contours ondules, comme si quelque volcan eut pousse sa lave a travers la plaine. Des milliers de points brillants etincelaient et disparaissaient sur cette surface mouvante, semblables a des traits de feu. Le sol tremblait, les hommes criaient, les chevaux, roidissant leurs longes, hennissaient avec terreur; mon chien aboyait et hurlait en courant tout autour de moi! Pendant un moment je crus etre le jouet d'un songe. Mais non; la scene etait trop reelle et ne pouvait Passer pour une vision. Je vis la bordure du flot noir a dix yards de moi et s'approchant toujours! Alors, et seulement alors, je reconnus les bosses velues et les prunelles etincelantes des buffalos. --Grand Dieu! pensai-je, ils vont me passer sur le corps. Il etait trop tard pour chercher mon salut dans la fuite. Je saisis mon rifle et fis feu sur le plus avance de la bande. L'effet, de ma balle fut insensible. L'eau de l'arroyo m'eclaboussa jusqu'a la face; un bison monstrueux, en tete du troupeau, furieux et mugissant, s'elancait a travers le courant et regrimpait la rive. Je fus saisi et lance en l'air. J'avais ete jete en arriere, et je retombai sur une masse mouvante. Je ne me sentais ni blesse ni etourdi, mais j'etais emporte en avant sur le dos de plusieurs animaux qui, dans cet epais troupeau, couraient en se touchant les flancs. Une pensee soudaine me vint et m'attachant a celui qui etait plus immediatement au-dessous de moi, je l'enfourchai, embrassant sa bosse, et m'accrochant aux longs poils qui garnissaient son cou. L'animal, terrifie, precipita sa course et eut bientot depasse la bande. C'etait justement ce que je desirais, et nous courumes ainsi a travers la prairie, au plein galop du bison qui s'imaginait sans doute qu'une panthere ou un casamount[1] etait sur ses epaules. [Note 1: Chat sauvage de montagne.] Je n'avais aucune envie de le desabuser, et craignant meme qu'il ne s'apercut que je n'etais pas un animal dangereux et ne se decidat a faire halte, je tirai mon couteau, dont j'etais heureusement muni, et je le piquai chaque fois qu'il semblait ralentir sa course. A chaque coup de cet aiguillon, il poussait un rugissement et redoublait de vitesse. Je courais un danger terrible. Le troupeau nous suivait de pres, deployant un front de pres d'un mille, et il devait inevitablement me passer sur le corps, si mon buffalo venait a s'arreter et a me laisser sur la prairie. Neanmoins, et quel que fut le peril, je ne pouvais m'empecher de rire interieurement en pensant a la figure grotesque que je devais faire. Nous tombames au milieu d'un village de _Chiens-de-prairie_. La, je m'imaginai que l'animal allait faire demi-tour et revenir sur ses pas. Cela interrompit mon acces de gaiete; mais le buffalo a l'habitude de courir droit devant lui, et le mien, heureusement, ne fit pas exception a la regle. Il allait toujours, tombant parfois sur les genoux, soufflant et mugissant de rage et de terreur. Les _Plum-Buttes_ etaient directement dans la ligne de notre course. J'avais remarque cela depuis notre point de depart, et je m'etais dit que si je pouvais les atteindre, je serais sauf. Elles etaient a environ trois milles de l'endroit ou nous avions etabli notre bivouac, mais, a la facon dont je franchis cette distance, il me sembla que j'avais fait dix milles au moins. Un petit monticule s'elevait dans la prairie a quelques centaines de yards du groupe des hauteurs. Je m'efforcai de diriger ma monture ecumante vers cette butte en l'excitant a un dernier effort avec mon couteau. Elle me porta complaisamment a une centaine de yards de sa base. C'etait le moment de prendre conge de mon noir compagnon. J'aurais pu facilement le tuer pendant que j'etais sur son dos. La partie la plus vulnerable de son corps monstrueux etait a portee de mon couteau; mais, en verite, je n'aurais pas voulu me rendre coupable de sa mort pour Koh-i-nor. Retirant mes doigts de la toison, je me laissai glisser le long de son dos, et sans prendre plus de temps qu'il n'en fallait pour lui dire bonsoir, je m'elancai de toute la vitesse de mes jambes vers la hauteur; j'y grimpai, et m'asseyant sur un quartier de roche, je tournai mes yeux du cote de la prairie. La lune brillait toujours d'un vif eclat. Mon buffalo avait fait halte non loin de la place ou j'avais pris conge de lui, il s'etait arrete, regardait en arriere et paraissait profondement etonne. Il y avait quelque chose de si comique dans sa mine que je partis d'un eclat de rire; j'etais en pleine securite sur mon poste eleve. Je regardai au sud-ouest; aussi loin que ma vue pouvait s'etendre, la prairie etait noire et en mouvement. Les vagues vivantes venaient roulant vers moi; je pouvais les contempler desormais sans crainte. Ces milliers de prunelles etincelantes, brillant de phosphorescentes lueurs, ne me causaient plus aucun effroi. Le troupeau etait a environ un demi-mille de distance; je crus voir quelques eclairs et entendre le bruit de coups de feu au loin sur le flanc gauche de la sombre masse; ces bruits me donnaient a penser que mes compagnons, sur le sort desquels j'avais concu quelques inquietudes, etaient sains et saufs. Les buffalos approchaient de la butte sur laquelle je m'etais. etabli, et, apercevant l'obstacle, il se diviserent en deux grands courants, a ma droite et a ma gauche. Je fus frappe, dans ce moment, de voir que mon bison,--mon propre bison,--au lieu d'attendre que ses camarades l'eussent rattrape et de se joindre a ceux de l'avant-garde, se mit a galoper en secouant la tete, comme si une bande de loups eut ete a ses trousses; il se dirigea obliquement de maniere a se mettre en dehors de la bande. Quand il eut atteint un point correspondant au flanc de la troupe, il s'en rapprocha un peu et finit par se confondre dans la masse. Cette etrange tactique me frappa alors d'etonnement, mais j'appris ensuite que c'etait une profonde strategie de la part de cet animal. S'il fut reste ou je l'avais quitte, les buffalos de l'avant-garde auraient pu le prendre pour quelque membre d'une autre tribu, et lui auraient certainement fait un tres-mauvais parti. Je demeurai assis sur mon rocher environ pendant deux heures, attendant tranquillement que le noir torrent se fut ecoule. J'etais comme sur une ile au milieu de cette mer sombre et couverte d'etincelles. Un moment, je m'imaginai que c'etait moi qui etais entraine, et que la butte flottait en avant, tandis que les buffalos restaient immobiles. Le vertige me monta au cerveau, et je ne pus chasser cette etrange illusion qu'en me dressant sur mes pieds. Le torrent roulait toujours gagnant en avant; enfin je vis passer l'arriere-garde a moitie debandee. Je descendis de mon asile, et me mis en devoir de chercher ma route a travers le terrain foule et devenu noir. Ce qui etait auparavant un vert gazon presentait maintenant l'aspect d'une terre fraichement labouree et trepignee par un troupeau de boeufs. Des animaux blancs, nombreux et formant comme un troupeau de moutons, passerent pres de moi; c'etaient des loups poursuivant les trainards de la bande. Je poussai en avant, me dirigeant vers le sud. Enfin, j'entendis des voix, et, a la clarte de la lune, je vis plusieurs cavaliers galopant en cercle a travers la plaine. Je criai "Halloa!" Une voix repondit a la mienne, un des cavaliers vint a moi a toute vitesse; c'est Saint-Vrain. --Dieu puissant, Haller! cria-t-il en arretant son cheval et se penchant sur sa selle pour mieux me voir; est-ce vous ou est-ce votre spectre? En verite, c'est lui-meme! et vivant! --Et qui ne s'est jamais mieux porte, m'ecriai-je. --Mais d'ou tombez-vous? des nuages? du ciel? d'ou enfin? Et ses questions etaient repetees en echo par tous les autres, qui, a ce moment, me serraient la main comme s'ils ne m'avaient pas vu depuis un an. Gode paraissait entre tous le plus stupefait. --Mon Dieu! lance en l'air, foule aux pieds d'un million de buffles damnes, et pas mort! Cr-r-re matin! --Nous nous etions mis a la recherche de votre corps, ou plutot de ce qui pouvait en rester, dit Saint-Vrain. Nous avons fouille la prairie pas a pas a un mille a la ronde, et nous etions presque tentes de croire que les betes feroces vous avaient totalement devore. --Devorer monsieur! Non! trois millions de buffles ne l'auraient pas devore. Mon Dieu! Ah! gredin de l'Endormi, que le diable t'emporte! Cette apostrophe s'adressait a Hibbets, qui n'avait pas indique a mes camarades l'endroit ou j'etais couche, et m'avait ainsi expose a un danger si terrible. --Nous vous avons vu lance en l'air, continua Saint-Vrain, et retomber dans le plus epais de la bande. En consequence, nous vous regardions comme perdu. Mais, au nom de Dieu, comment avez-vous pu vous tirer de la? Je racontai mon aventure a mes camarades emerveilles. --Par Dieu! cria Gode, c'est une merveilleuse histoire! Et voila un gaillard qui n'est pas manchot! A dater de ce moment, je fus considere comme un _capitaine_ parmi les gens de la prairie. Mes compagnons avaient fait de la bonne besogne pendant ce temps, et une douzaine de masses noires, qui gisaient sur la plaine, en rendaient temoignage. Ils avaient retrouve mon rifle et ma couverture; cette derniere, enfoncee dans la terre par le pietinement. Saint-Vrain avait encore quelques gorgees d'eau-de-vie dans sa gourde; apres l'avoir videe et avoir replace les vedettes, nous reprimes nos couches de gazon et passames le reste de la nuit a dormir. IV UNE POSITION TERRIBLE. Peu de jours apres, une autre aventure m'arriva; et je commencai a penser que j'etais predestine a devenir un _heros_ parmi les montagnards. Un petit detachement dont je faisais partie avait pris les devants. Notre but etait d'arriver a Santa-Fe un jour ou deux avant la caravane, afin de tout arranger avec le gouverneur pour l'entree des wagons dans cette capitale. Nous faisions route pour le _Cimmaron_. Pendant une centaine de milles environ, nous traversames un desert sterile, depourvu de gibier et presque entierement prive d'eau. Les buffalos avaient completement disparu, et les daims etaient plus que rares. Il fallait nous contenter de la viande sechee que nous avions emportee avec nous des etablissements. Nous etions dans le desert de l'_Artemisia_. De temps en temps, nous apercevions une legere antilope bondissant au loin devant nous, mais se tenant hors de toute portee. Ces animaux semblaient etre plus familiers que d'ordinaire. Trois jours apres avoir quitte la caravane, comme nous chevauchions pres du Cimmaron, je crus voir une tete cornue derriere un pli de la prairie. Mes compagnons refuserent de me croire, et aucun d'eux ne voulut m'accompagner. Alors, me detournant de la route, je partis seul. Gode ayant pris les devants, l'un de mes camarades se chargea de mon chien que je ne voulais pas emmener, craignant d'effaroucher les antilopes. Mon cheval etais frais et plein d'ardeur; et que je dusse reussir ou non, je savais qu'il me serait facile de rejoindre la troupe a son prochain campement. Je piquai droit vers la place ou j'avais vu disparaitre l'objet, et qui semblait etre a un demi-mille environ de la route; mais il se trouva que la distance etait beaucoup plus grande; c'est une illusion commune dans l'atmosphere transparente de ces regions elevees. Un singulier accident de terrain, ce qu'on appelle dans ces contrees un _couteau des prairies_, d'une petite elevation, coupait la plaine de l'est a l'ouest; un fourre de cactus couvrait une partie de son sommet. Je me dirigeai vers ce fourre. Je mis pied a terre au bas de la pente, et, conduisant mon cheval au milieu des cactus je l'attachai a une des branches. Puis je gravis avec precaution, a travers les feuilles epineuses, vers le point ou je m'imaginais avoir vu l'animal. A ma grande joie, j'apercus, non pas une antilope, mais un couple de ces charmants animaux, qui broutaient tranquillement, malheureusement trop loin pour que ma balle put les atteindre. Ils etaient au moins a trois cents yards, sur une pente douce et herbeuse. Entre eux et moi pas le moindre buisson pour me cacher, dans le cas ou j'aurais voulu m'approcher. Quel parti prendre? Pendant quelques minutes, je repassai dans mon esprit les differentes ruses de chasse usitees pour prendre l'antilope. Imiterais-je leur cri? Valait-il mieux chercher a les attirer en elevant mon mouchoir? Elles etaient evidemment trop farouches; car, de minute en minute, je les voyais dresser leurs jolies petites tetes et jeter un regard inquiet autour d'elles. Je me rappelai que la couverture de ma selle etait rouge. En l'etendant sur les branches d'un buisson de cactus, je reussirais peut-etre a les attirer. Ne voyant pas d'autre moyen, j'etais sur le point de retourner prendre ma couverture, quand tout a coup mes yeux s'arreterent sur sur une ligne de terre nue qui traversait la prairie, entre moi et l'endroit ou les animaux paissaient. C'etait une brisure dans la surface de la plaine, une route de buffalo ou le lit d'un arroyo. Dans tout les cas, c'etait le couvert dont j'avais besoin, car les antilopes n'en etaient pas a plus de cent yards, et s'en rapprochaient tout en broutant. Je quittai les buissons et me dirigeai, en me laissant glisser le long de la pente, vers le point ou l'enfoncement me paraissait le plus marque. La, a ma grande surprise, je me trouvai au bord d'un large arroyo, dont l'eau, claire et peu profonde, coulait doucement sur un lit de sable et de gypse. Les bords ne s'elevaient pas a plus de trois pieds du niveau, de l'eau, excepte a l'endroit ou l'escarpement venait rencontrer le courant. La, il y avait une elevation assez forte; je longeai la base, j'entrai dans le canal et me mis en devoir de le remonter. J'arrivai bientot, comme j'en avais l'intention, a la place ou le courant, apres avoir suivi une ligne parallele a l'escarpement, le traversait en le coupant a pic. La, je m'arretai, et regardai avec toutes sortes de precautions par-dessus le bord. Les antilopes s'etaient rapprochees a moins d'une portee de fusil de l'arroyo; mais elles etaient encore loin de mon poste. Elles continuaient a brouter tranquillement, insouciantes du danger. Je redescendis, et repris ma marche dans l'eau. C'etait une rude besogne que de marcher dans cette voie. Le lit de la ravine etait forme d'une terre molle qui cedait sous le pied, et il me fallait eviter de faire le moindre bruit, sous peine d'effaroucher le gibier; mais j'etais soutenu dans mes efforts par la perspective d'avoir de la venaison fraiche pour mon souper. Apres avoir peniblement parcouru quelques cents yards, je me trouvai en face d'un petit buisson d'absinthe qui touchait a la rive. --Je suis assez pres, pensai-je, et ceci me servira de couvert. Tout doucement je me dressai jusqu'a ce que je pusse voir a travers les feuilles. La position etait excellente. J'epaulai mon fusil, et, visant au coeur du male, je lachai la detente. L'animal fit un bond et retomba sur le flanc, sans vie. J'etais sur le point de m'elancer pour m'assurer de ma proie, lorsque j'observai que la femelle, au lieu de s'enfuir comme je m'y attendais, s'approchait de son compagnon gisant, et flairait anxieusement toutes les parties de son corps. Elle n'etait pas a plus de vingt yards de moi, et je distinguais l'expression d'inquietude et d'etonnement dont son regard etait empreint. Tout a coup, elle parut comprendre la triste verite, et, rejetant sa tete en arriere, elle se mit a pousser des cris plaintifs et a courir en rond autour de son corps inanime. Mon premier mouvement avait ete de recharger et de tuer la femelle; mais je me sentais desarme par sa voix plaintive qui me remuait le coeur. En verite, si j'avais pu prevoir un aussi lamentable spectacle, je ne me serais point ecarte de la route. Mais la chose etait sans remede. --Je lui ai fait plus de mal que si je l'avais tuee elle-meme, pensai-je; le mieux que je puisse faire pour elle, maintenant, c'est de la tuer aussi. En vertu de ce principe d'humanite, qui devait lui etre fatal, je restai a mon poste; je rechargeai mon fusil; je visai de nouveau, et le coup partit. Quand la fumee fut dissipee, je vis la pauvre petite creature sanglante sur le gazon, la tete appuyee sur le corps de son male inanime. Je mis mon rifle sur l'epaule, et je me disposais a me porter en avant, lorsque, a ma grande surprise, je me sentis pris par les pieds. J'etais fortement retenu, comme si mes jambes eussent ete serrees dans un etau! Je fis un effort pour me degager, puis un second, plus violent, mais sans aucun succes: au troisieme, je perdis l'equilibre, et tombai a la renverse dans l'eau. A moitie suffoque, je parvins a me mettre debout, mais uniquement pour reconnaitre que j'etais retenu aussi fortement qu'auparavant. De nouveau je m'agitai pour degager mes jambes; mais je ne pouvais les ramener ni en avant, ni en arriere, ni a droite, ni a gauche; de plus, je m'apercus que j'enfoncais peu a peu. Alors l'effrayante verite se fit jour dans mon esprit: _j'etais pris dans un sable mouvant!_ Un sentiment d'epouvante passa dans tout mon etre. Je renouvelai mes efforts avec toute l'energie du desespoir. Je me penchais d'un cote, puis de l'autre, tirant a me deboiter les genoux. Mes pieds etaient toujours emprisonnes; impossible de les bouger d'un pouce. Le sable elastique s'etait moule autour de mes bottes de peau de cheval, et collait le cuir au-dessus des chevilles, de telle sorte que je ne pouvais en degager mes jambes, et je sentais que j'enfoncais de plus en plus, peu a peu, mais irresistiblement, et d'un mouvement continu, comme si quelque monstre souterrain m'eut tout doucement tire a lui! Je frissonnai d'horreur, et je me mis a crier au secours! Mais qui pouvait m'entendre! il n'y avait personne dans un rayon de plusieurs milles, pas un etre vivant. Si pourtant: le hennissement de mon cheval me repondit du haut de la colline, semblant se railler de mon desespoir. Je me penchai en avant autant que ma position me le permettait, et, de mes doigts convulsifs, je commencai a creuser le sable. A peine pouvais-je en atteindre la surface, et le leger sillon que je tracais etait aussitot comble que forme. Une idee me vint. Mon fusil mis en travers pourrait me supporter. Je le cherchai autour de moi. On ne le voyait plus. Il etait enfonce dans le sable. Pouvais-je me coucher par terre pour eviter d'enfoncer davantage? Non il y avait deux pieds d'eau; je me serais noye. Ce dernier espoir m'echappa aussitot qu'il m'apparut. Je ne voyais plus aucun moyen de salut. J'etais incapable de faire un effort de plus. Une etrange stupeur s'emparait de moi. Ma pensee se paralysait. Je me sentais devenir fou. Pendant un moment, ma raison fut completement egaree. Apres un court intervalle, je recouvrai mes sens. Je fis un effort pour secouer la paralysie de mon esprit, afin du moins d'aborder comme un homme doit le faire, la mort, que je sentais inevitable. Je me dressai tout debout. Mes yeux atteignaient jusqu'au niveau de la prairie, et s'arreterent sur les victimes encore saignantes de ma cruaute. Le coeur me battit a cette vue. Ce qui m'arrivait etait-il une punition de Dieu? Avec un humble sentiment de repentir, je tournai mon visage vers le ciel, redoutant presque d'apercevoir quelque signe de la colere celeste.... Le soleil brillait du meme eclat qu'auparavant, et pas un nuage ne tachait la voute azuree. Je demeurai les yeux leves au ciel, et priai avec une ferveur que connaissent ceux-la seulement qui se sont trouves dans des situations perilleuses analogues a celle ou j'etais. Comme je continuais a regarder en l'air, quelque chose attira mon attention. Je distinguai sur le fond bleu du ciel la silhouette d'un grand oiseau. Je reconnus bientot l'immonde oiseau des plaines, le vautour noir. D'ou venait-il? Qui pouvait le savoir? A une distance infranchissable pour le regard de l'homme, il avait apercu ou senti les cadavres des antilopes, et maintenant sur ses larges ailes silencieuses il descendait vers le festin de la mort. Bientot un autre, puis encore un, puis une foule d'autres se detacherent sur les champs azures de la voute celeste, et, decrivant de larges courbes, s'abaisserent silencieusement vers la terre. Les premiers arrives se poserent sur le bord de la rive, et apres avoir jete un coup d'oeil autour d'eux, se dirigerent vers leurs proies. Quelques secondes apres, la prairie etait noire de ces oiseaux immondes qui grimpaient sur les cadavres des antilopes, et battaient de l'aile en enfoncant leurs becs fetides dans les yeux de leurs proies. Puis vinrent les loups decharnes, affames, sortant des fourres de cactus et rampant, comme des laches, a travers les sinuosites de la prairie. Un combat s'ensuivit, dans lequel les vautours furent mis en fuite, puis les loups se jeterent sur la proie et se la disputerent, grondant les uns contre les autres, et s'entre-dechirant. --Grace a Dieu! pensai-je, je n'aurai pas du moins a craindre d'etre ainsi mis en pieces! Je fus bientot delivre de cet affreux spectacle. Mes yeux n'arrivaient plus au niveau de la berge. Le vert tapis de la prairie avait eu mon dernier regard. Je ne pouvais plus voir maintenant que les murs de terre qui encaissaient le ruisseau, et l'eau qui coulait insouciante autour de moi. Une fois encore je levai les yeux au ciel, et avec un coeur plein de prieres, je m'efforcai de me resigner a mon destin. En depit de mes efforts pour etre calme, les souvenirs des plaisirs terrestres, des amis, du logis, vinrent m'assaillir et provoquerent par intervalles de violents paroxysmes pendant lesquels je m'epuisais en efforts reiteres, mais toujours impuissants. J'entendis de nouveau le hennissement de mon cheval. Une idee soudaine frappa mon esprit, et me rendit un nouvel espoir: peut-etre mon cheval.... Je ne perdis pas un moment. J'elevai ma voix jusqu'a ses cordes les plus hautes, et appelai l'animal par son nom. Je l'avais attache, mais legerement. Les branches de cactus pouvaient se rompre. J'appelai encore, repetant les mots auxquels il etait habitue. Pendant un moment tout fut silence, puis j'entendis les sons precipites de ses sabots, indiquant que l'animal faisait des efforts pour se degager; ensuite je pus reconnaitre le bruit cadence d'un galop regulier et mesure. Les sons devenaient plus proches encore et plus distincts, jusqu'a ce que l'excellente bete se montrat sur la rive au-dessus de moi. La, Moro s'arreta, secouant la tete, et poussa un bruyant hennissement. Il paraissait etonne, et regardait de tous cotes, renaclant avec force. Je savais qu'une fois qu'il m'aurait apercu, il ne s'arreterait pas jusqu'a ce qu'il eut pu frotter son nez contre ma joue, car c'etait sa coutume habituelle. Je tendis mes mains vers lui et repetai encore les mots magiques. Alors, regardant en bas, il m'apercut, et, s'elancant aussitot, il sauta dans le canal. Un instant apres, je le tenais par la bride. Il n'y avait pas de temps a perdre; l'eau m'atteignait presque jusqu'aux aisselles. Je saisis la longe, et, la passant sous la sangle de la selle, je la nouai fortement, puis je m'entourai le corps avec l'autre bout. J'avais laisse assez de corde entre moi et la sangle pour pouvoir exciter et guider le cheval dans le cas ou il faudrait un grand effort pour me tirer d'ou j'etais. Pendant tous ces preparatifs, l'animal muet semblait comprendre ce que je faisais. Il connaissait aussi la nature du terrain sur lequel il se trouvait, car, durant toute l'operation, il levait ses pieds l'un apres l'autre pour eviter d'etre pris. Mes dispositions furent enfin terminees, et avec un sentiment d'anxiete terrible, je donnai a mon cheval le signal de partir. Au lieu de s'elancer, l'intelligent animal s'eloigna doucement comme s'il avait compris ma situation. La longe se tendit, je sentis que mon corps se deplacait, et, un instant apres, j'eprouvai une de ces jouissances profondes impossibles a decrire, en me trouvant degage de mon tombeau de sable. Un cri de joie s'echappa de ma poitrine. Je m'elancai vers mon cheval, je lui jetai mes deux bras autour du cou; je l'embrassai avec autant de delices que s'il eut ete une charmante jeune fille. Il repondit a mes embrassements par un petit cri plaintif qui me prouva qu'il m'avait compris. Je me mis en quete de mon rifle. Heureusement qu'il n'etait pas tres-enfonce, et je pus le ravoir. Mes bottes etaient restees dans le sable; mais je ne m'arretai point a les chercher. La place ou je les avais perdues m'inspirait un sentiment de profonde terreur. Sans plus attendre, je quittai les bords de l'arroyo, et, montant a cheval je me dirigeai au galop vers la route. Le soleil etait couche quand j'arrivai au camp, ou je fus accueilli par les questions de mes compagnons etonnes: --Avez-vous trouve beaucoup de chevres? Ou sont donc vos bottes?--Est-ce a la chasse ou a la peche que vous avez ete? Je repondis a toutes ces questions en racontant mon aventure, et cette nuit-la encore je fus le heros du bivouac. V SANTA-FE. Apres avoir employe une semaine a gravir les montagnes rocheuses, nous descendimes dans la vallee du Del-Norte, et nous atteignimes la capitale du Nouveau-Mexique, la celebre ville de Santa-Fe. Le lendemain, la caravane elle-meme arriva, car nous avions perdu du temps en prenant la route du sud, et les wagons, en traversant la passe de Raton, avaient suivi la voie la plus rapide. Nous n'eumes aucune difficulte relativement a l'entree de notre convoi, moyennant une taxe de cinq cents dollars d'_alcavala_ pour chaque wagon. C'etait une extorsion qui depassait le tarif; mais les marchands etaient forces d'accepter cet impot. Santa-Fe est l'entrepot de la province, et le chef-lieu de son commerce. En l'atteignant, nous fimes halte et etablimes notre camp hors des murs. Saint-Vrain, quelques autres proprietaires et moi nous nous installames a la _fonda_, ou nous cherchames dans le delicieux vin d'el Paso l'oubli des fatigues que nous avions endurees a travers les plaines. La nuit de notre arrivee se passa tout entiere en festins et en plaisirs. Le lendemain matin, je fus eveille par la voix de mons Gode, qui paraissait de joyeuse humeur et chantonnait quelques fragments d'une chanson de bateliers canadiens. --Ah! monsieur, me cria-toi! en me voyant eveille, aujourd'hui, ce soir, il y a une grande _funcion_,--un bal--ce que les Mexicains appellent le fandago. C'est tres-beau, monsieur. Vous aurez bien sur un grand plaisir a voir un _fandago_ mexicain. --Non, Gode. Mes compatriotes ne sont pas aussi grands amateurs de la danse que les votres. --C'est vrai, monsieur, mais un fandago! ca merite d'etre vu. Ca se compose de toutes sortes de pas: le _bolero_, la valse, la _couna_, et beaucoup d'autres; le tout melange de _pouchero_. Allez! monsieur, vous verrez plus d'une jolie fille aux yeux noirs et avec de tres-courts... Ah! diable!... de tres-courts... comment appelez-vous cela en americain? --Je ne sais pas de quoi vous voulez parler. --Cela! cela, monsieur. Et il me montrait la jupe de sa blouse de chasse. --Ah! pardieu, je le tiens!--_Petticoes_, de tres-courts _petticoes_. Ah! vraiment, vous verrez, vous verrez ce que c'est qu'un fandago mexicain. Las ninas de Durango Conmigo bailandas, Al cielo saltandas En el fan-dango--en el fan-dango. Ah! voici M. de Saint-Vrain. Il n'a sans doute jamais vu un fandago. Sacristi! comme monsieur danse! comme un vrai maitre de ballets! Mais il est de _sangre_... de sang francais, vraiment. Voyez donc! Al cielo saltandas En el fan-dan-go--en el fan-dang... --Eh! Gode? --Monsieur. --Cours a la cantine et demande, prends a credit, achete ou chippe une bouteille du meilleur Paso. --Faut-il essayer de la chipper, monsieur Saint-Vrain? Demanda Gode avec une grimace significative. --Non, vieux coquin de Canadien! paie-la, voila de l'argent. Du meilleur Paso, tu entends? frais et brillant. Maintenant, _vaya!_ --Bonjour, mon brave dompteur de buffalos. Encore au lit, a ce que je vois. --J'ai une migraine qui me fend la tete. --Ah! ah! ah! C'est comme moi tout a l'heure; mais Gode est alle chercher le remede. Poil de chien guerit la morsure. Allons, en bas du lit. --Attendez au moins que j'aie pris une dose de votre medecine. --C'est juste. Vous vous trouverez mieux apres. Dites-moi, comment vous trouvez-vous des plaisirs de la ville, hein? --Vous appelez cela une ville! --Mais oui; c'est ainsi qu'on la nomme partout: la _ciudad de Santa-Fe_, la fameuse ville de Santa-Fe, la capitale du _Nuevo-Mejico_, la metropole de la prairie, le paradis des vendeurs, des trappeurs et des voleurs. --Et voila le progres accompli dans une periode de trois cents ans! En verite, ce peuple semble a peine arrive aux premiers echelons de la civilisation! --Dites plutot qu'il en a depasse les derniers. Ici, dans cette oasis lointaine, vous trouverez peinture, poesie, danse, theatre et musique, fetes et feux d'artifice; tous les raffinements de l'art et de l'amour qui caracterisent une nation en declin. Vous rencontrerez en foule des don Quichottes, soi-disant chevaliers errants, des Romeos, moins le coeur, et des bandits, moins le courage. Vous rencontrerez... toutes sortes de choses avant de vous croiser avec la vertu ou l'honneur.--Hola! _muchacho!_ --_Que es senor_ --Avez-vous du cafe? --_Si, senor._ --Apportez deux tasses: _dos tazas_, entendez-vous, et leste! _Aprisa! aprisa!_ --_Si, senor._ --Ah! voici le voyageur canadien! Eh bien, vieux Nord-Ouest, apportes-tu le vin? --C'est un vin delicieux, monsieur Saint-Vrain! ca vaut presque les vins Francais. --Il a raison, Haller! (tsap! tsap!) delicieux, vous pouvez le dire, mon cher Gode! (tsap! tsap!) Allons, buvez; cela va vous rendre fort comme un buffalo. Voyez, il petille comme de l'eau de Seltz![1] comme _fontaine qui bouille_. Eh! Gode? [Note 1: Nom d'une localite ou il y a des eaux gazeuses, aux Etats-Unis.] --Oui, monsieur; absolument comme _fontaine qui bouille_, parbleu! oui. --Buvez, mon ami, buvez! ne craignez pas ce vin-la; c'est pur jus de la vigne. Sentez cela, humez ce bouquet. Dieu! Quel vin les Yankees tireront un jour de ces raisins du Nouveau-Mexique! --Eh quoi? croyez-vous que les Yankees aient des vues sur ce pays? --Si je le crois? je le sais. Et pourquoi pas! A quoi peut servir cette race de singes dans la creation? uniquement a embarrasser la terre.--Eh bien, garcon, vous avez apporte le cafe? --_Ya, esta, senor_. --Allons, prenez-moi quelques gorgees de cette liqueur, cela vous remettra sur pied tout de suite. Ils sont bons pour faire du cafe, par exemple; les Espagnols sont passes maitres en cela. --Qu'est-ce que ce _fandago_ dont Gode m'a parle? --Ah! c'est vrai. Nous allons avoir une fameuse soiree, vous y viendrez, sans doute? --Par pure curiosite! --Tres-bien! votre curiosite sera satisfaite. --Le vieux coquin de gouverneur doit honorer le bal de sa presence, et, dit-on, sa charmante senora; mais je ne crois pas que celle-ci vienne. --Et pourquoi pas? --Il a trop peur qu'un de ces sauvages _americanos_ ne prenne fantaisie de l'enlever en croupe. Cela s'est vu quelquefois dans cette vallee. Par sainte Marie! c'est une charmante creature,--continua Saint-Vrain, se parlant a lui-meme,--et je sais quelqu'un... Oh! le vieux tyran maudit! Pensez-y donc un peu! --A quoi? --Mais a la maniere dont il nous a traites. Cinq cents dollars par wagon! et nous en avions un cent! en tout cinquante mille dollars. --Mais, est-ce qu'il empoche tout cela? Est-ce que le gouvernement.... --Le gouvernement! le gouvernement n'en touche pas un centime. C'est lui qui est le gouvernement ici. Et, grace aux ressources qu'il tire de ces impots, il gouverne les miserables habitants avec une verge de fer. Pauvres diables! --Et ils le haissent, je suppose? --Lui et les siens. Dieu sait s'ils ont raison. --Pourquoi donc alors ne se revoltent-ils pas? --Cela leur arrive quelquefois. Mais que peuvent faire ces malheureux? Comme tous les tyrans, il a su les diviser et semer entre eux des haines irreconciliables. --Mais il ne me semblait pas qu'il ait une armee bien formidable: il n'a point de gardes du corps. --Des gardes du corps, s'ecria Saint-Vrain en m'interrompant. Regardez dehors les voila, ses gardes du corps. --_Indios bravos! les Navajoes!_ exclama Gode au meme instant. Je regardai dans la rue. Une demi-douzaine d'Indiens drapes dans des serapes rayes passaient devant l'auberge. Leurs regards sauvages, leur demarche lente et fiere, les faisaient facilement distinguer des _indios manzos_, des _pueblos_, porteurs d'eau et bucherons. --Sont-ce des Navajoes? demandai-je. --Oui, monsieur, oui, reprit Gode avec quelque animation. Sacrr...! des Navajoes, de veritables et damnes Navajoes! --Il n'y a pas a s'y tromper, ajouta Saint-Vrain. --Mais les Navajoes sont les ennemis declares des Nouveaux-Mexicains. Comment sont-ils ici? prisonniers? --Ont-ils l'air de prisonniers? Certes, on ne pouvait apercevoir aucun indice de captivite ni dans leurs regards ni dans leurs allures. Ils marchaient fierement le long du mur, lancant de temps a antre sur les passants un coup d'oeil sauvage, hautain et meprisant. --Pourquoi sont-ils ici alors? Leur pays est bien loin vers l'ouest. --C'est la un de ces mysteres du Nouveau-Mexique sur lesquels je vous donnerai quelques eclaircissements une autre fois. Ils sont maintenant sous la protection d'un traite de paix qui les lie, tant qu'il ne leur convient pas de le rompre. Quant a present, ils sont aussi libres ici que vous et moi; que dis-je? ils le sont bien davantage. Je ne serais point surpris de les rencontrer ce soir au fandango. --J'ai entendu dire que les Navajoes etaient cannibales? --C'est la verite. Observez-les un instant! Regardez comme ils couvent des yeux ce petit garcon joufflu, qui parait instinctivement en avoir peur. Il est heureux pour ce petit drole qu'il fasse grand jour, sans cela il pourrait bien etre etrangle sous une de ces couvertures rayees. --Parlez-vous serieusement, Saint-Vrain! --Sur ma parole; je ne plaisante pas! Si je me trompe, Gode en sait assez pour pouvoir confirmer ce que j'avance, Eh! voyageur? --C'est vrai, monsieur. J'ai ete prisonnier dans la Nation: non pas chez les Navagh, mais chez les damnes d'Apaches. C'est la meme chose, pendant trois mois. J'ai vu les sauvages manger,--_eat_,--un, deux _trie, trie_ enfants rotis, comme si c'etaient des bosses de buffles. C'est vrai, monsieur, c'est tres-vrai. --C'est la vraie verite: les Apaches et les Navajoes enlevent des enfants dans la vallee, ici, lors de leurs grandes expeditions; et ceux qui ont ete a meme de s'en instruire assurent qu'ils les font rotir. Est-ce pour les offrir en sacrifice au dieu feroce Quetzalcoatl? est-ce par gout pour la chair humaine? c'est ce qu'on n'a pas encore bien pu verifier. Bien peu parmi ceux qui ont visite leurs villes ont eu, comme Gode, la chance d'en sortir. Pas un homme de ces pays ne s'aventure a traverser la sierra de l'ouest. --Et comment avez-vous fait, monsieur Gode pour sauver votre chevelure? --Comment, monsieur? Parce que je n'en ai pas. Je ne peux pas etre scalpe. Ce que les trappeurs yankees appellent _hur_, ma chevelure, est de la fabrication d'un barbier de Saint-Louis. Voila, monsieur. En disant cela, le Canadien ota sa casquette, et, avec elle, ce que jusqu'a ce moment j'avais pris pour une magnifique chevelure bouclee, c'etait une perruque. --Maintenant, messieurs, s'ecria-t-il d'un ton de bonne humeur, comment ces sauvages pourraient-ils prendre mon scalp? Les Indiens damnes n'en toucheront pas la prime, sacr-r-r...! Saint-Vrain et moi ne pumes nous empecher de rire a la transformation comique de la figure du Canadien. --Allons, Gode! le moins que vous puissiez faire apres cela, c'est de boire un coup. Tenez, servez-vous. --Tres-oblige, monsieur Saint-Vrain, je vous remercie. Et le voyageur, toujours altere avala le nectar d'el Paso comme il eut fait d'une tasse de lait. --Allons, Haller! Il faut que nous allions voir les wagons. Les affaires d'abord, le plaisir apres, autant du moins que nous pourrons nous en procurer au milieu de ces tas de briques. Mais nous trouverons de quoi nous distraire a Chihuahua. --Vous pensez que nous irons jusque-la? --Certainement. Nous n'aurons pas acheteurs ici pour le quart de notre cargaison. Il faudra porter le reste sur le marche principal. Au camp! allons! VI LE FANDANGO. Le soir, j'etais assis dans ma chambre, attendant Saint-Vrain. Il s'annonca du dehors en chantant: Las ninas de Durango Conmigo bailandas Al cielo... ha! --Etes-vous pret, mon hardi cavalier? --Pas encore. Asseyez-vous une minute et attendez-moi. --Depechez-vous alors: la danse commence. Je suis revenu par la. Quoi! c'est la votre costume de bal! Ha! ha! ha! Et Saint-Vrain eclata de rire en me voyant vetu d'un habit bleu et d'un pantalon noir assez bien conserves. --Eh! mais sans doute, repondis-je en le regardant, et qu'y trouvez-vous a redire?--Mais est-ce la votre habit de bal, a vous? Mon ami n'avait rien change a son costume; il portait sa blouse de chasse frangee, ses guetres, sa ceinture, son couteau et ses pistolets. --Oui, mon cher dandy, ceci est mon habit de bal; il n'y manque rien, et si vous voulez m'en croire, vous allez remettre ce que vous avez ote. Voyez-vous un ceinturon et un couteau autour de ce bel habit bleu a longues basques! Ha! ha! ha! --Mais quel besoin de prendre ceinturon et couteau? Vous n'allez pas, peut-etre, entrer dans une salle de bal avec vos pistolets a la ceinture? --Et de quelle autre maniere voulez-vous que je les porte? dans mes mains? --Laissez-les ici. --Ha! ha! cela ferait une belle affaire! Non, non. Un bon averti en vaut deux. Vous ne trouverez pas un cavalier qui consente a aller a un fandango de Santa-Fe sans ses pistolets a six coups. Allons, remettez votre blouse, couvrez vos jambes comme elles l'etaient, et bouclez-moi cela autour de vous. C'est le _costume de bal_ de ce pays-ci. --Du moment que vous m'affirmez que je serai ainsi _comme il faut_, ca me va. --Je ne voudrais pas y aller en habit bleu, je vous le jure. L'habit bleu fut replie et remis dans mon portemanteau. Saint-Vrain avait raison. En arrivant au lieu de reunion, une grande _sala_ dans le voisinage de la _plaza_, nous le trouvames rempli de chasseurs, de trappeurs, de marchands, de voituriers, tous costumes comme ils le sont dans la montagne. Parmi eux se trouvaient une soixantaine d'indigenes avec autant de _senoritas_, que je reconnus, a leurs costumes, pour etre des _poblanas_, c'est-a-dire appartenant a la plus basse classe; la seule classe de femme, au surplus, que des etrangers pussent rencontrer a Santa-Fe. Quand nous entrames, la plupart des hommes s'etaient debarrasses de leurs serapes pour la danse, et montraient dans tout leur eclat le velours brode, le maroquin gaufre, et les berets de couleurs voyantes. Les femmes n'etaient pas moins pittoresques dans leurs brillantes _naguas_, leurs blanches chemisettes, et leurs petits souliers de satin. Quelques-unes etaient en train de sauter une vive polka; car cette fameuse danse etait parvenue jusque dans ces regions reculees. --Avez-vous entendu parler du telegraphe electrique? --No, senor. --Pourriez-vous me dire ce que c'est qu'un chemin de fer? --_Quien sabe!_ --La polka! --_Ah! senor, la polka! la polka! cosa bonita, tan graciosa! vaya!_ La salle de bal etait une grande _sala_ oblongue, garnie de banquettes tout autour. Sur ces banquettes, les danseurs prenaient place, roulaient leurs cigarettes, bavardaient et fumaient dans l'intervalle des contredanses. Dans un coin, une demi-douzaine de fils d'Orphee faisaient resonner des harpes, des guitares et des mandolines; de temps en temps, ils rehaussaient cette musique par un chant aigu, a la maniere indienne. Dans un autre angle, les montagnards, alteres, fumaient des _puros_ en buvant du whisky de Thaos, et faisaient retentir la _sala_ de leurs sauvages exclamations. --Hola, ma belle enfant! _vamos, vamos_, a danser! _mucho bueno! mucho bueno!_ voulez-vous? C'est un grand gaillard a la mine brutale, de six pieds et plus, qui s'adresse a une petite _poblana_ semillante. --_Mucho bueno, senor Americano!_ repond la dame. --Hourra pour vous! en avant! marche! Quelle taille legere! Vous pourriez servir de plumet a mon chapeau. Qu'est-ce que vous voulez boire? de l'_aguardiente_[1] Ou du vin? [Note 1: _Aguardiente_, sorte d'eau-de-vie de ble de mais.] --_Copitita de vino, senor._ (Un tout petit verre de vin, monsieur.) --Voici, ma douce colombe; avalez-moi ca en un saut d'ecureuil!... Maintenant, ma petite, bonne chance, et un bon mari je vous souhaite! --_Gracias, senor Americano!_ --Comment! vous comprenez cela? _usted entiende_, vous entendez? --_Si, senor_. --Bravo donc! Eh bien, ma petite, connaissez-vous la danse de l'ours? --_No entiende_. --Vous ne comprenez pas! tenez, c'est comme ca. Et le lourdaud chasseur commence a se balancer devant sa partenaire, en imitant les allures de l'ours gris. --Hola, Bill! crie un camarade, tu vas etre pris au piege, si tu ne te tiens pas sur tes gardes. As-tu tes poches bien garnies, au moins? --Que je sois un chien, Gim, si je ne suis pas frappe la, dit le chasseur etendant sa large main sur la region du coeur. --Prends garde a toi, bonhomme! c'est une jolie fille, apres tout. --Tres-jolie! offre-lui un chapelet, si tu veux, et jette-toi a ses pieds! --Beaux yeux qui ne demandent qu'a se rendre; oh! les jolies jambes! --Je voudrais bien savoir ce que son vieux magot demanderait pour la ceder. J'ai grand besoin d'une femme; je n'en ai plus eu depuis celle de la tribu des Crow que j'avais epousee sur les bords du Yeller-Stone. --Allons donc, bonhomme, tu n'es pas chez les Indiens. Fais, si tu veux, que la fille y consente, et il ne t'en coutera qu'un collier de perles. --Hourra pour le vieux Missouri! crie un voiturier. --Allons, enfant! montrons-leur un peu comment un Virginien se fraye son chemin. Debarrassez la cuisine, vieilles et jeunes canailles. --Gare a droite et a gauche! la vieille Virginie va toujours de l'avant. --_Viva el Gobernador! viva Armijo! viva, viva!_ L'arrivee d'un nouveau personnage faisait sensation dans la salle. Un gros homme fastueux, a tournure de pretre, faisait son entree, accompagne de plusieurs individus. C'etait le gouverneur avec sa suite, et un certain nombre de citoyens bien couverts, qui formaient sans doute l'elite de la societe new-mexicaine. Quelques-uns des nouveaux arrivants etaient des militaires revetus d'uniformes brillants et extravagants; on les vit bientot pirouetter autour de la salle dans le tourbillon de la valse. --Ou est la senora Armijo? demandai-je tout bas a Saint-Vrain. --Je vous l'avais dit: elle n'est pas venue. Attendez-moi ici je m'en vais pour quelques instants. Procurez-vous une danseuse: et voyez a vous divertir. Je serai de retour dans un moment. Au revoir. Sans plus d'explications, Saint-Vrain se glissa a travers la foule et disparut. Depuis mon entree, j'etais demeure assis sur une banquette, pres de Saint-Vrain, dans un coin ecarte de la salle. Un homme d'un aspect tout particulier occupait la place voisine de mon compagnon, et etait plonge dans l'ombre d'un rideau. J'avais remarque cet homme tout en entrant, et j'avais remarque aussi que Saint-Vrain avait cause avec lui; mais je n'avais pas ete presente, et l'interposition de mon ami avait empeche un examen plus attentif de ma part, jusqu'a ce que Saint-Vrain se fut retire. Nous etions maintenant l'un pres de l'autre, et je commencai a pousser une sorte de reconnaissance angulaire de la figure et de la tournure qui avaient frappe mon attention par leur etrangete. Ce n'etait pas un Americain; on le reconnaissait a son vetement, et cependant sa figure n'etait pas mexicaine. Ses traits etaient trop accentues pour un Espagnol, quoique son teint, hale par l'air et le soleil, fut brun et bronze. La figure etait rasee, a l'exception du menton, qui etait garni d'une barbe noire taillee en pointe. L'oeil, autant que je pus le voir sous l'ombre d'un chapeau rabattu, etait bleu et doux. Les cheveux noirs et ondules, marques ca et la d'un fil d'argent. Ce n'etaient point la les traits caracteristiques d'un Espagnol, encore moins d'un Hispano-Americain; et, n'eut ete son costume, j'aurais assigne a mon voisin une toute autre origine. Mais il etait entierement vetu a la mexicaine, enveloppe d'une _manga_ pourpre, rehaussee de broderies de velours noir le long des bords et autour des ouvertures. Comme ce vetement le couvrait presque en entier, je ne faisais qu'entrevoir en dessous une paire de calzoneros de velours vert, avec des boutons jaunes et des aiguillettes de rubans blancs comme la neige, pendant le long des coutures. La partie interieure des calzoneros etait garnie de basane noire gaufree, et venait joindre les tiges d'une paire de bottes jaunes munies de forts eperons en acier. La large bande de cuir pique qui soutenait les eperons et passait sur le cou-de-pied donnait a cette partie le contour particulier que l'on remarque dans les portraits des anciens chevaliers armes de toutes pieces. Il portait un sombrero noir a larges bords, entoure d'un large galon d'or. Une paire de ferrets, egalement en or, depassait la bordure; mode du pays. Cet homme avait son sombrero penche du cote de la lumiere, et paraissait vouloir cacher sa figure. Cependant, il n'etait pas disgracie sous ce rapport. Sa physionomie, au contraire, etait ouverte et attrayante; ses traits avaient du etre beaux autrefois, avant d'avoir ete alteres, et couverts d'un voile de profonde melancolie par des chagrins que j'ignorais. C'etait l'expression de cette tristesse qui m'avait frappe au premier aspect. Pendant que je faisais toutes ces remarques, en le regardant de cote, je m'apercus qu'il m'observait de la meme maniere, et avec un interet qui semblait egal au mien. Il fit sans doute la meme decouverte, et nous nous retournames en meme temps de maniere a nous trouver face a face; alors l'etranger tira de sa manga un petit cigarero brode de perles et me le presenta gracieusement en disant: --_Quiere a fumar, caballero?_ (Desirez-vous fumer, monsieur?) --Volontiers, je vous remercie,--repondis-je en espagnol. Et en meme temps je tirai une cigarette de l'etui. A peine avions-nous allume, que cet homme, se tournant de nouveau vers moi, m'adressa a brule-pourpoint cette question inattendue: --Voulez-vous vendre votre cheval? --Non. --Pour un bon prix? --A aucun prix. --Je vous en donnerai cinq cents dollars. --Je ne le donnerais pas pour le double. --Je vous en donnerai le double. --Je lui suis attache. Ce n'est pas une question d'argent. --J'en suis desole. J'ai fait deux cents milles pour acheter ce cheval. Je regardai mon interlocuteur avec etonnement et repetai machinalement ses derniers mots. --Vous nous avez donc suivis depuis l'Arkansas? --Non, je viens du Rio-Abajo. --Du Rio-Abajo! du bas du Del-Norte? --Oui. --Alors, mon cher monsieur, il y a erreur. Vous croyez parler a un autre et traiter de quelque autre cheval. --Oh! non; c'est bien du votre qu'il s'agit, un etalon noir, avec le nez roux, et a tous crins; demi-sang arabe. Il a une petite marque au-dessus de l'oeil gauche. Ce signalement etait assurement celui de Moro, et je commencai a eprouver une sorte de crainte superstitieuse a l'endroit de mon mysterieux voisin. --En verite, repliquai-je, c'est tout a fait cela; mais j'ai achete cet etalon, il y a plusieurs mois, a un planteur louisianais. Si vous arrivez de deux cents milles au-dessous de Rio-Grande, comment, je vous le demande, avez-vous pu avoir la moindre connaissance de moi ou de mon cheval? --_Dispensadme, caballero!_ je ne pretends rien de semblable. Je viens de loin au-devant de la caravane pour acheter un cheval americain. Le votre est le seul dans toute la cavalcade qui puisse me convenir, et, a ce qu'il parait, le seul que je ne puisse me procurer a prix d'argent. --Je le regrette vivement; mais j'ai eprouve les qualites de l'animal. Nous sommes devenus amis, et il faudrait un motif bien puissant pour que je consentisse a m'en separer. --Ah! senor, c'est un motif bien puissant qui me rend si desireux de l'acheter. Si vous saviez pourquoi, peut-etre...--Il hesita un moment. --Mais non, non, non! Apres avoir murmure quelques paroles incoherentes au milieu desquelles je pus distinguer les mots _buenas noches, caballero!_ l'etranger se leva en conservant les allures mysterieuses qui le caracterisaient, et me quitta. J'entendis le cliquetis de ses eperons pendant qu'il se frayait lentement un chemin a travers la foule joyeuse, et il disparut dans l'ombre. Le siege vacant fut immediatement occupe par une _manola_ tout en noir, dont la brillante _nagua_, la chemisette brodee, les fines chevilles et les petits pieds chausses de pantoufles bleues attirerent mon attention. C'etait tout ce que je pouvais apercevoir de sa personne; de temps en temps, l'eclair d'un grand oeil noir m'arrivait a travers l'ouverture du _rebozo tapado_ (mantille fermee). Peu a peu le _rebozo_ devint moins discret, l'ouverture s'agrandit, et il me fut permis d'admirer les contours d'une petite figure charmante et pleine de malice. L'extremite de la mantille fut adroitement rejetee par-dessus l'epaule gauche, et decouvrit un bras nu, arrondi, termine par une grappe de petits doigts charges de bijoux, et pendant nonchalamment. Je suis passablement timide; mais, a la vue de cette attrayante partenaire, je ne pus y tenir plus longtemps, et, me penchant vers elle, je lui dis dans mon meilleur espagnol: --Voulez-vous bien, mademoiselle, m'accorder la faveur d'une valse? La malicieuse petite manola baissa d'abord la tete en rougissant; puis, relevant les longs cils de ses yeux noirs, me regarda et me repondit avec une douce voix de canari: --_Con gusto, senor_ (avec plaisir, monsieur). --Allons! m'ecriai-je, enivre de mon triomphe. Et, saisissant la taille de ma brillante danseuse, je m'elancai dans le tourbillonnement du bal. Nous revinmes a nos places, et, apres nous etre rafraichis avec un verre d'Albuquerque, un massepain et une cigarette, nous reprimes notre elan. Cet agreable programme fut repete a peu pres une demi-douzaine de fois; seulement, nous alternions la valse avec la polka, car ma manola dansait la polka aussi bien que si elle fut nee en Boheme. Je portais a mon petit doigt un diamant de cinquante dollars, que ma danseuse semblait trouver _muy buonito_. La flamme de ses yeux m'avait touche le coeur, et les fumees du champagne me montaient a la tete; je commencai a calculer le resultat que pourrait avoir la translation de ce diamant de mon petit doigt au medium de sa jolie petite main, ou sans doute il aurait produit un charmant effet. Au meme instant je m'apercus que j'etais surveille de pres par un vigoureux _lepero_ de fort mauvaise mine, un vrai _pelado_ qui nos suivait des yeux, et quelquefois de sa personne, dans toutes les parties de la salle. L'expression de sa sombre figure etait un melange de ferocite et de jalousie que ma danseuse remarquait fort bien, mais qu'elle me semblait assez peu soucieuse de calmer. --Quel est cet homme? lui demandai-je tout bas, comme il venait de passer pres de nous, enveloppe dans son serape raye. --_Esta mi marido, senor_ (c'est mon mari, monsieur), me repondit-elle froidement. Je renfoncai ma bague jusqu'a la paume et tins ma main serree comme un etau. Pendant ce temps, le whisky de Thaos avait produit son effet sur les danseurs. Les trappeurs et les voituriers etaient devenus bruyants et querelleurs! Les _leperos_ qui remplissaient la salle, excites par le vin, la jalousie, leur vieille haine, et la danse, devenaient de plus en plus sombres et farouches. Les blouses de chasses frangees et les grossieres blouses brunes trouvaient faveur aupres des _majas_ aux yeux noirs a qui le courage inspirait autant de respect que de crainte; et la crainte est souvent un motif d'amour chez ces sortes de creatures. Quoique les caravanes alimentassent presque exclusivement le marche de Santa-Fe, et que les habitants eussent un interet evident a rester en bons termes avec les marchands, les deux races, anglo-americaine et hispano-indienne, se haissent cordialement; et cette haine se manifestait en ce moment, d'un cote par un mepris ecrasant, et de l'autre par des _carajos_ concentres et des regards feroces respirant la vengeance. Je continuais a babiller avec ma gentille partenaire. Nous etions assis sur la banquette ou je m'etais place en arrivant. En regardant par hasard au-dessus de moi, mes yeux s'arreterent sur un objet brillant. Il me sembla reconnaitre un couteau degaine qu'avait a la main _su marido_, qui se tenait debout derriere nous comme l'ombre d'un demon. Je ne fis qu'entrevoir comme un eclair ce dangereux instrument, et je pensais a me mettre en garde, lorsque quelqu'un me tira par la manche; je me retournai et me trouvai en face de mon precedent interlocuteur a la manga pourpre. --Pardon, monsieur, me dit-il en me saluant gracieusement; je viens d'apprendre que la caravane pousse jusqu'a Chihuahua. --Oui; nous n'avons pas acheteurs ici pour toutes nos marchandises. --Vous y allez, naturellement? --Certainement, il le faut. --Reviendrez-vous par ici, senor? --C'est tres-probable. Je n'ai pas d'autre projet pour le moment. --Peut-etre alors pourrez-vous consentir a ceder votre cheval? Il vous sera facile d'en trouver un autre aussi bon dans la vallee du Mississipi. --Cela n'est pas probable. --Mais senor, si vous y etiez dispose, voulez-vous me promettre la preference? --Oh! cela, je vous le promets de tout mon coeur. Notre conversation fut interrompue par un maigre et gigantesque Missourien, a moitie ivre, qui, marchant lourdement sur les pieds de l'etranger, cria: --Allons, heup, vieux marchand de graisse! donne-moi ta place. --_Y porque?_ (et pourquoi?) demanda le Mexicain se dressant sur ses pieds. Et toisant le Missourien avec une surprise indignee. --_Porky_ te damne! Je suis fatigue de danser. J'ai besoin de m'asseoir. Voila, vieille bete. Il y avait tant d'insolence et de brutalite dans l'acte de cet homme que je ne pus m'empecher d'intervenir. --Allons! dis-je en m'adressant a lui, vous n'avez pas le droit de prendre la place de ce gentleman, et surtout d'agir d'une telle facon. --Eh! monsieur, qui diable vous demande votre avis? Allons, heup! je dis. Et il saisit le Mexicain par le coin de sa manga comme pour l'arracher de son siege. Avant que j'eusse eu le temps de repliquer a cette apostrophe et a ce geste, l'etranger etait debout, et d'un coup de poing bien applique envoyait rouler l'insolent a quelques pas. Ce fut comme un signal. Les querelles atteignirent leur plus haut paroxysme. Un mouvement se fit dans toute la salle. Les clameurs des ivrognes se melerent aux maledictions dictees par l'esprit de vengeance; les couteaux brillerent hors de l'etui: les femmes jeterent des cris d'epouvante, et les coups de feu eclaterent, remplissant la chambre d'une epaisse fumee. Les lumieres s'eteignirent, et l'on entendit le bruit d'une lutte effroyable dans les tenebres, la chute de corps pesants, les vociferations, les jurements, etc. La melee dura environ cinq minutes. N'ayant pour ma part aucun motif d'irritation contre qui que ce fut, je restai debout a ma place sans faire usage ni de mon couteau ni de mes pistolets; ma _maja_, effrayee, se serrait contre moi en me tenant par la main. Une vive douleur que je ressentis a l'epaule gauche me fit lacher tout a coup ma jolie compagne, et, sous l'empire de cette inexpressible faiblesse que provoque toujours une blessure recue, je m'affaissai sur la banquette. J'y demeurai assis jusqu'a ce que le tumulte fut apaise, sentant fort bien qu'un ruisseau de sang s'echappait de mon dos et imbibait mes vetements de dessous. Je restai dans cette position, dis-je, jusqu'a ce que le tumulte eut pris fin; j'apercus un grand nombre d'hommes vetus en chasseurs courant ca et la en gesticulant avec violence. Les uns cherchaient a justifier ce qu'ils appelaient une bagarre, tandis que d'autres, les plus respectables parmi les marchands, les blamaient. Les _leperos_ et les femmes avaient tous disparu, et je vis que les _Americanos_ avaient remporte la victoire. Plusieurs corps gisaient sur le plancher; c'etaient des hommes morts ou mourants. L'un etait un Americain, le Missourien, qui avait ete la cause immediate du tumulte; les autres etaient des _pelados_. Ma nouvelle connaissance, l'homme a la manga pourpre n'etait plus la. Ma _fandanguera_ avait egalement disparu, ainsi que _su marido_, et, en regardant a ma main gauche, je reconnus que mon diamant aussi avait disparu. --Saint-Vrain! Saint-Vrain! criai-je en voyant la figure de mon ami se montrer a la porte. --Ou etes-vous, Haller, mon vieux camarade? Comment allez-vous? bien, j'espere? --Pas tout a fait, je crains. --Bon Dieu! qu'y a-t-il donc? Aie! vous avez recu un coup de couteau dans les reins! Ce n'est pas dangereux, j'espere. Otons vos habits que je voie cela. --Si nous regagnions d'abord ma chambre? --Allons! tout de suite, mon cher garcon; appuyez-vous sur moi; appuyez, appuyez-vous! Le fandango etait fini. VII SEGUIN LE CHASSEUR DE SCALPS. J'avais eu precedemment le plaisir de recevoir une blessure sur le champ de bataille. Je dis _le plaisir;_ sous certains rapports, les blessures ont leur charme. On vous a transporte sur une civiere en lieu de surete; un aide de camp, penche sur le cou de son cheval ecumant, annonce que l'ennemi est en pleine deroute, et vous delivre ainsi de la crainte d'etre transperce par quelque lancier moustachu; un chirurgien se penche affectueusement vers vous, et, apres avoir examine pendant quelque temps votre blessure, vous dit: Ce n'est qu'une egratignure, et vous serez gueri avant une ou deux semaines. Alors vous apparaissent les visions de la gloire, de la gloire chantee par les gazettes; le mal present est oublie dans la contemplation des triomphes futurs, des felicitations des amis, des tendres sourires de quelque personne plus chere encore. Reconforte par ces esperances, vous restez etendu sur votre dur lit de camp, remerciant presque la balle qui vous a traverse la cuisse, ou le coup de sabre qui vous a ouvert le bras. Ces emotions, je les avais ressenties. Combien sont differents les sentiments qui vous agitent quand on agonise des suites d'une blessure due au poignard d'un assassin! J'etais surtout fort inquiet de savoir quelle pouvait etre la profondeur de ma blessure. Etais-je mortellement atteint? Telle est la premiere question que l'on s'adresse quand on s'est senti frappe. Il est rare que le blesse puisse se rendre compte du plus ou moins de gravite de son etat. La vie peut s'echapper avec le sang a chaque pulsation des arteres, sans que la souffrance depasse beaucoup celle d'une piqure d'epingle. En arrivant a la _fonda_, je tombai epuise sur mon lit. Saint-Vrain fendit ma blouse de chasse depuis le haut jusqu'en bas, et commenca par examiner la plaie. Je ne pouvais voir la figure de mon ami, puisqu'il etait derriere moi, et j'attendais avec impatience. --Est-ce profond? demandai-je. --Pas aussi profond qu'un puits et moins large qu'une voie de wagon, me fut-il repondu. Vous etes sauf, mon vieux camarade. Remerciez-en Dieu, et non l'homme qui vous a coutele, car le gredin a fait tout ce qu'il a pu pour vous expedier. C'est un coup de couteau espagnol, et c'est une terrible blessure. Par le Seigneur! Haller, il s'en est peu fallu! un pouce de plus, et l'epine dorsale etait atteinte, mon garcon? Mais vous etes sauf, je vous l'assure. Gode, passez-moi cette eponge! --Sacr-ree!... murmura Gode avec toute l'energie francaise pendant qu'il tendait l'eponge humide. Je sentis le frais de l'eau, puis une compresse de coton fin et tout neuf, ce qu'on put trouver de mieux dans ma garde-robe, fut appliquee sur la blessure, et fixee avec des bandes. Le plus adroit chirurgien n'aurait pas fait mieux. --Voila qui est bien arrange, ajouta Saint-Vrain, en posant la derniere epingle et en me placant dans la position la plus commode. Mais qui donc a provoque cette bagarre, et comment avez-vous fait pour y jouer un pareil role? Et j'etais dehors, malheureusement! --Avez-vous remarque un homme d'une tournure etrange? --Qui? celui qui portait une manga rouge? --Oui. --Qui etait assis pres de nous? --Oui. --Ah! je ne m'etonne pas que vous lui ayez trouve une tournure etrange, et il est plus etrange encore qu'il ne parait. Je l'ai vu, je le connais, et peut-etre suis-je le seul de tous ceux qui etaient la qui puisse en dire autant. Si; il y en avait un autre, continua Saint-Vrain avec un singulier sourire; mais ce qui m'intrigue, c'est de savoir pourquoi il se trouvait la. Armijo ne doit pas l'avoir vu. Mais continuez. Je racontai a Saint-Vrain toute ma conversation avec l'etranger, et les incidents qui avaient mis fin au fandango. --C'est bizarre! tres-bizarre! Que diable peut-il avoir tant a faire de votre cheval? Courir deux cents milles, et offrir mille dollars! --Mefiez-vous capitaine! Gode me donnait le titre de capitaine depuis mon aventure avec les buffalos; si ce monsieur a fait deux cents mille et veut payer un mille, _thousand_ dollars, pardieu! c'est que Moro lui plait diablement. Cela montre une grande passion pour ce cheval! _why_, pourquoi, puisqu'il en a tant envie, pourquoi ne le volerait-il pas? Je fus frappe de cette supposition, et me tournai vers Saint-Vrain. --Avec la permission du capitaine, je vais cacher le cheval,--continua le Canadien en se dirigeant vers la porte. --Ne vous tourmentez pas, vieux Nord-Ouest, du moins en ce qui concerne ce gentleman. Il ne volera pas votre cheval. Malgre cela, ce n'est pas une raison pour vous empecher de suivre votre idee et de cacher l'animal. Il y a assez de coquins a Santa-Fe pour voler les chevaux de tout un regiment. Ce que vous avez de mieux a faire, c'est de l'attacher tout pres de cette porte. Gode apres avoir envoye Santa-Fe et tous ses habitants a un pays ou il fait beaucoup plus chaud qu'au Canada, c'est-a-dire a tous les diables, se dirigea vers la porte et disparut. --Quel est donc cet homme? demandai-je, qui semble environne de tant de mysteres? --Ah! si vous saviez! Je vous raconterai, quand l'occasion s'en presentera, quelques episodes etranges; mais pas ce soir. Vous n'avez pas besoin d'etre excite. C'est le fameux Seguin, le chasseur de scalps. --Le chasseur de scalps! --Oui; vous avez sans doute entendu parler de lui, cela ne peut pas etre autrement pour peu que vous ayez parcouru la montagne. --J'en ai entendu parler. L'infame scelerat! l'egorgeur sans pitie d'innocentes victimes!... Une forme noire s'agita sur le mur, c'etait l'ombre d'un homme. Je levai les yeux. Seguin etait devant moi. Saint-Vrain, en le voyant entrer, s'etait retourne, et se tenait pres de la fenetre, semblant surveiller la rue. J'etais sur le point de continuer ma tirade en lui donnant la forme de l'apostrophe, et d'ordonner a cet homme de s'oter de devant mes yeux; mais je me sentis impressionne par la nature de son regard, et je restai muet. Je ne saurais dire s'il m'avait entendu ou s'il avait compris a qui s'adressaient les epithetes injurieuses que j'avais proferees; rien dans sa contenance ne trahissait qu'il en fut ainsi. Je remarquai seulement le meme regard qui m'avait tout d'abord attire, la meme expression de melancolie profonde. Se pouvait-il que cet homme fut l'abominable bandit dont j'avais entendu parler, l'auteur de tant d'atrocites horribles? --Monsieur, dit-il, voyant que je gardais le silence, je suis vivement peine de ce qui vous est arrive. J'ai ete la cause involontaire de ce malheur. Votre blessure est-elle grave? --Non, repondis-je avec une secheresse qui sembla le deconcerter. --J'en suis heureux, reprit-il apres une pause. Je venais vous remercier de votre genereuse intervention; je quitte Santa-Fe dans dix minutes, et je viens vous faire mes adieux. Il me tendit la main. Je murmurai le mot "adieu," mais sans repondre a son geste par un geste semblable. Les recits des cruautes atroces associees au nom de cet homme me revenaient a l'esprit, et je ressentais une profonde repulsion pour lui. Son bras demeura tendu et sa physionomie revetit une etrange expression quand il s'apercut que j'hesitais. --Je ne puis accepter votre main, lui dis-je enfin. --Et pourquoi? demanda-t-il avec douceur. --Pourquoi? Elle est rouge, elle est rouge de sang. Retirez-vous, monsieur, retirez-vous! Il arreta sur moi un regard rempli de douleur dans lequel on n'apercevait aucun symptome de colere; il retira sa main sous les plis de sa manga, et, poussant un profond soupir, se retourna et sortit lentement de la chambre. Saint-Vrain, qui etait revenu sur la fin de cette scene, courut vers la porte, et le suivit des yeux. Je pus, de la place ou j'etais couche, voir le Mexicain au moment ou il traversait le vestibule. Il s'etait enveloppe jusqu'aux yeux dans sa manga, et marchait dans l'attitude du plus profond abattement. Un instant apres il avait disparu, ayant passe sous le porche et de la dans la rue. --Il y quelque chose de vraiment mysterieux chez cet homme. Dites-moi, Saint-Vrain... --Chut! chut! regardez la-has! interrompit mon ami, tandis que sa main etait dirigee vers la porte ouverte. Je regardai, et, a la clarte de la lune, je vis trois formes humaines glissant le long du mur et se dirigeant vers l'entree de la cour. Leur taille, leur attitude toute particuliere et leurs pas silencieux me convainquirent que c'etaient des Indiens. Un moment apres, ils avaient disparu sous l'ombre epaisse du porche. --Quels sont ces individus? demandai-je. --Les ennemis du pauvre Seguin, plus dangereux pour lui que vous ne le desireriez si vous le connaissiez mieux. Je tremble pour lui si ces betes feroces le rencontrent dans la nuit. Mais non; il est bien sur ses gardes, et il sera secouru s'il est attaque; il le sera. Demeurez tranquille, Harry! je reviens dans moins d'une seconde. Disant cela, Saint-Vrain me quitta, et, un instant apres, je le vis traverser rapidement la grande porte. Je restai plonge dans des reflexions profondes sur l'etrangete des incidents qui se multipliaient autour de moi, et ces reflexions n'etaient pas toutes gaies. J'avais outrage un homme qui ne m'avait fait aucune injure et pour lequel il etait evident que mon ami professait un grand respect. Le bruit d'un sabot de cheval sur la pierre se fit entendre aupres de moi: c'etait Gode avec Moro, et, un instant apres, je l'entendis enfoncer un piquet entre les paves. Presque aussitot, Saint-Vrain rentra. --Eh bien, demandai-je, que s'est-il passe? --Pas grand chose. C'est un renard qui ne s'endort jamais. Il etait a cheval avant qu'ils fussent pres de lui, et a bientot ete hors de leur atteinte. --Mais ne peuvent-ils pas le poursuivre a cheval. --Ce n'est pas probable. Il a des compagnons pres d'ici, je vous le garantis. Armijo, c'est lui qui a mis ces coquins-la sur ses traces --Armijo ne dispose pas de forces capables d'oser le suivre une fois qu'il sera dans ses montagnes. --Mais, mon cher Saint-Vrain, dites-moi donc ce que vous savez a l'endroit de cet homme extraordinaire. Ma curiosite est excitee au plus haut degre. --Non, pas ce soir, Harry; pas ce soir. Je ne veux pas vous causer plus d'agitation; en outre, j'ai besoin de vous quitter en ce moment. A demain, donc. Bonsoir! bonsoir! Et, ce disant, mon petulant ami me laissa entre les mains de Gode, au repos de la nuit. VIII LAISSE EN ARRIERE. Le depart de la caravane pour Chihuahua avait ete fixe au troisieme jour apres le fandango. Ce jour arrive, je me trouve hors d'etat de partir! Mon chirurgien, abominable sangsue mexicaine, m'affirme que c'est courir a une mort certaine que de me mettre en route. En l'absence de toute preuve contraire, je suis force de m'en rapporter a lui. Je n'ai pas d'autre alternative que la triste necessite d'attendre a Santa-Fe le retour des marchands. Cloue sur mon lit par la fievre, je dis adieu a mes compagnons. Nous nous separons a regret; mais surtout je suis vivement affecte en disant adieu a Saint-Vrain, dont la joyeuse et cordiale confraternite avait ete ma consolation pendant ces trois jours de souffrance. Il me donna une nouvelle preuve de son amitie en se chargeant de la conduite de mes wagons et de la vente de mes marchandises sur le marche de Chihuahua. --Ne vous inquietez pas, mon garcon, me dit-il en me quittant. Tachez de tuer le temps avec le champagne et le pas. Nous serons revenus en un saut d'ecureuil; et, croyez-moi. Je vous rapporterai des doublons mexicains de quoi charger une mule. Dieu vous garde! Adieu! Je pus me mettre sur mon seant, et, a travers la fenetre ouverte, voir defiler les baches blanches des wagons, qui semblaient une chaine de collines en mouvement. J'entendis le claquement des fouets et les sonores _huo-hya_ des voituriers. Je vis les marchands a cheval galoper a la suite, et je me retournai sur ma couche plein du sentiment de ma solitude et de mon abandon. Pendant plusieurs jours, je demeurai couche, inquiet et agite, malgre l'influence consolatrice du champagne et les soins affectueux, quoique rudes, de mon valet voyageur. Enfin je pus me lever, m'habiller et m'asseoir a ma _ventana_. De la, j'avais une belle vue de la place et des rues adjacentes, voies sablonneuses, bordees de maisons brunes baties en _adobe_ [1]. [Note 1: Larges briques sechees au soleil.] Des heures entieres s'ecoulent pour moi dans la contemplation des gens qui passent. La scene n'est pas depourvue de nouveaute et de variete. De laides figures basanees se montrent sous les plis de noirs robozos; des yeux menacants lancent leurs flammes sous les larges bords des _sombreros._ Des _poblanas_ en courts jupons et en pantoufles passent sous ma fenetre. Des groupes d'Indiens soumis, des _pueblos,_ arrivent des _rancherias_ (petites fermes) voisines, frappant leurs anes pour les faire avancer. Ils apportent des paniers de fruits et de legumes. Ils s'installent au milieu de la place sablonneuse, derriere des tas de poires longues, ou des pyramides de tomates et de _chile._ Les femmes, achetant au detail, ne font que rire, chanter et babiller. La _tortillera,_ a genoux pres de son _metate_, fait cuire sa pate de mais, l'etend en feuilles minces, la pose sur les pierres chaudes et crie: _Tortillas! tortillas! calientes!_ (Tortillas toutes chaudes). La _cocinera_ epluche les gousses poivrees de _chile colorado_, agite le liquide rouge avec sa cuiller de bois, et alleche les pratiques par ces mots: _Chile bueno! excellente!--Carbon! carbon!_ crie le charbonnier!--_Agua! agua limpia!_ chante le porteur d'eau.--_Pan fino! Pan blanco!_ hurle le boulanger. Et une foule d'autres cris pousses par les vendeurs d'_atole_, de _huevos_ et de _leche_, forment l'ensemble le plus discordant qu'on puisse imaginer. Telles sont les voix d'une place publique au Mexique. C'est d'abord assez amusant; mais cela devient monotone, puis desagreable; jusqu'a ce qu'enfin j'en sois obsede au point de ne pouvoir plus les entendre sans en avoir la fievre. Quelques jours apres, je puis enfin marcher, et je vais me promener avec mon fidele Gode. Nous parcourons la ville. Elle me fait l'effet d'un vaste amas de briques preparees pour recevoir le feu. Partout nous trouvons le meme _adobe_ brun, les memes _leperos_ de mauvaise mine, flanant aux coins des rues; les memes jeunes filles aux jambes nues et chaussees de pantoufles; les memes files d'anes rosses; les memes bruits et les memes detestables cris. Nous passons devant une espece de masure dans un quartier eloigne, et nous sommes salues par des voix sortant de l'interieur. Elles crient; _Mueran los Yankees! Abajo los Americanos!_ Sans doute le _pelado_ a qui je suis redevable de ma blessure est parmi les canailles qui garnissent les croisees. Mais je connais trop l'anarchie du pays pour m'aviser d'en appeler a la justice! Les memes cris nous suivirent dans une autre rue, puis sur la place. Gode et moi nous rentrames a la fonda convaincus qu'il n'etait pas sans danger de nous montrer en public. Nous resolumes en consequence de rester dans l'enceinte de l'hotel. A aucune epoque de ma vie je n'ai autant souffert de l'ennui que dans cette ville a demi barbare, et confine entre les murs d'une sale auberge. Et cet ennui etait d'autant plus pesant, que je venais de traverser une periode toute de gaiete, au milieu de joyeux garcons que je me representais a leurs bivouacs sur les bords du Del-Norte, buvant, riant en ecoutant quelque terrible histoire des montagnes. Gode partageait mes sentiments et se desesperait comme moi. L'humeur joviale du voyageur disparaissait. On n'entendait plus la chanson des bateliers canadiens, mais les "s...," les "f...," et les "godd..." ronflaient a chaque instant, provoques par tout ce qui tenait du Mexique ou des Mexicains. Je pris enfin la resolution de mettre un terme a nos souffrances. --Nous ne pourrons jamais nous habituer a cette vie-la, Gode! dis-je un jour a mon compagnon. --Ah! monsieur! jamais, jamais nous ne pourrons nous y habituer! Ah! c'est assommant plus assommant qu'une assemblee de quakers... --Je suis decide a ne pas la mener plus longtemps. --Mais qu'est-ce que monsieur pretend faire? Quel moyen, capitaine? --Je quitte cette maudite ville, et cela pas plus tard que demain. --Mais monsieur est-il assez fort pour monter a cheval? --J'en veux courir le risque, Gode. Si les forces me manquent, il y a d'autres villes le long de la riviere ou nous pourrions nous arreter. Ou que ce soit, nous serons mieux qu'ici. --C'est vrai, capitaine; il y a de beaux villages le long de la riviere: Albuquerque, Tome. Il n'en manque pas, et, Dieu merci, nous y serons mieux qu'ici. Santa-Fe est un repaire d'affreux gredins. C'est fameux de nous en aller, monsieur, fameux. --Fameux ou non, Gode, je m'en vais. Ainsi, preparez tout cette nuit, meme, car je veux quitter la ville avant le lever du soleil. -Dieu merci, ce sera avec un grand plaisir que je preparerai tout. Et le Canadien sortit en courant de la chambre, se frottant les mains de joie. J'avais pris la resolution de quitter Santa-Fe a tout prix; je voulais, si mes forces a moitie retablies me le permettaient, suivre, et meme, s'il etait possible, rattraper la caravane. Je savais qu'elle ne pouvait faire que de courtes etapes a travers les routes sablonneuses du Del-Norte. Si je ne pouvais parvenir a rejoindre mes amis, je m'arreterais a Albuquerque ou a El-Paso, l'un ou l'autre de ces points devant m'offrir une residence au moins aussi agreable que celle que je quittais. Mon chirurgien fit tous ses efforts pour me dissuader de partir. Il me representa que j'etais encore en tres-mauvais etat, que ma blessure etait loin d'etre cicatrisee. Il me fit un tableau tres-eloquent des dangers de la fievre, de la gangrene, de l'hemorragie. Voyant que j'etais resolu, il mit fin a ses remontrances, et me presenta sa note. Elle montait a la modeste somme de cent dollars! C'etait une veritable extorsion. Mais que pouvais-je faire? Je criai, je tempetai. Le Mexicain me menaca de la justice du gouverneur. Gode jura en francais, en espagnol, en anglais et en indien; tout cela fut inutile. Je vis qu'il fallait payer et je payai, quoique avec mauvaise grace. La sangsue disparut, et le maitre d'hotel lui succeda. Celui-ci, comme le premier, me supplia avec instances de ne pas partir. Il me donna quantite d'excellentes raisons pour me faire changer d'avis. --Ne partez pas! sur votre vie, senor, ne partez pas! --Et pourquoi, mon bon Jose? demandai-je. --Oh! _senor, los lndios bravos! los Navajoes! caramba!_ --Mais je ne vais pas du cote des Indiens. Je descends la riviere; je traverse les villes du Nouveau-Mexique. --Ah! senor, les villes! vous n'avez pas de _seguridad_. Non! Non! Nulle part on n'est a l'abri du Navajo. Nous avons des _novedades_ (des nouvelles toutes fraiches). _Polvidera! Pobre Polvidera!_ elle a ete attaquee dimanche dernier. Dimanche, _senor_, pendant que tout le monde etait a la messe. Et puis, _senor_, les brigands ont entoure l'eglise; et... _oh! caramba!_ ils ont traine dehors tous ces pauvres gens, hommes, femmes et enfants. Puis, _senor_, ils ont tue les hommes, et pour les femmes... _Dios de mi alma!_ --Eh bien, et les femmes? --Oh! _senor_, toutes parties, emmenees aux montagnes par les sauvages. _Pobres mugeres!_ --C'est une lamentable histoire, en verite! mais les Indiens, a ce que j'ai entendu dire, ne font de pareils coups qu'a de longs intervalles. J'ai la chance de ne pas les rencontrer maintenant. En tout cas, Jose, j'ai resolu d'en courir le risque. --Mais, _senor_, continua Jose abaissant sa voix au diapason de la confidence, il y d'autres voleurs, outre les Indiens; il y en a de blancs, _muchos, muchissimos!_ Ah! je vous le dis, _mi amo_, des voleurs blancs; _blancos, blancos y muy feos_ (et bien dangereux) _carrai!_ Et Jose serra les poings comme s'il se fut debattu contre un ennemi imaginaire. Tous ses efforts pour eveiller mes craintes furent inutiles. Je repondis en montrant mes revolvers, mon rifle et la ceinture bien garnie de mon domestique Gode. Quand le bonhomme mexicain vit que j'etais determine a le priver du seul hote qu'il eut dans sa maison, il se retira d'un air maussade et revint un instant apres avec sa note. Comme celle du medecin, elle etait hors de toute proportion raisonnable, mais encore une fois je n'y pouvais rien, et je payai. Le lendemain, au petit jour, j'etais en selle, suivi de Gode et d'une couple de mules pesamment chargees; je quittais la ville maudite et suivais la route du Rio-Abajo. IX LE DEL-NORTE. Pendant plusieurs jours nous cotoyames le Del-Norte en le descendant. Nous traversames beaucoup de villages, la plupart semblables a Santa-Fe. Nous eumes a franchir des _zequias_, des canaux d'irrigation, et a suivre les bordures de champs nombreux, etalant le vert clair des plantations de mais. Nous vimes des vignes et de grandes fermes (_haciendas_). Celles-ci paraissaient de plus en plus riches a mesure que nous nous avancions au sud de la province, vers le Rio-Abajo. Au loin, a l'est et a l'ouest, nous decouvrions de noires montagnes dont le profil ondule s'elevait vers le ciel. C'etait la double rangee des montagnes Rocheuses. De longs contre-forts se dirigeaient, de distance en distance, vers la riviere, et, en certains endroits, semblaient clore la vallee, ajoutant un charme de plus au magnifique paysage qui se deroulait devant nous a mesure que nous avancions. Nous vimes des costumes pittoresques dans les villages et sur la route; les hommes portaient le serape a carreaux ou la couverture rayee des Navajoes; le sombrero conique a larges bords; les _calzoneros_ de velours, avec des rangees de brillantes aiguillettes attachees a la veste par l'elegante ceinture. Nous vimes des _mangas_ et des _tilmas_, et des hommes chausses de sandales comme dans les pays orientaux. Chez les femmes, nous pumes admirer le gracieux _rebozo_, la courte _nagua_ et la chemisette brodee. Nous vimes encore tous les lourds et grossiers instruments de l'agriculture: la charrette grincante avec ses roues pleines; la charrue primitive avec sa fourche a trois branches, a peine ecorchant le sol; les boeufs sous le joug, actives par l'aiguillon, les houes recourbees entre les mains des cerfs-peons. Tout cela, curieux et nouveau pour nous, indiquait un pays ou les connaissances agricoles n'en etaient qu'aux premiers rudiments. En route, nous rencontrames de nombreux _atajos_ conduits par leurs _arrieros_. Les mules etaient petites, a poil ras, a jambes greles et retives. Les _arrieros_ avaient pour montures des _mustangs_ aux jarrets nerveux. Les selles a hauts pommeaux et a hautes dossieres, les brides en corde de crin; les figures basanees et les barbes taillees en pointe des cavaliers; les enormes eperons sonnant a chaque pas; les exclamations: _Hola! mula! Malraya! vaya!_ nous remarquames toutes ces choses, qui etaient pour nous autant d'indices du caractere hispano-americain des populations que nous traversions. Dans toute autre circonstance, j'eusse ete vivement interesse. Mais alors tout passait devant moi comme un panorama ou comme les scenes fugitives d'un reve prolonge. C'est avec ce caractere que les impressions de ce voyage sont restees dans ma memoire. Je commencais a etre sous l'influence du delire et de la fievre. Ce n'etait qu'un commencement; neanmoins, cette disposition suffisait pour denaturer l'image des objets qui m'environnaient et leur donner un aspect etrange et fatigant. Ma blessure me faisait souffrir de nouveau; l'ardeur du soleil, la poussiere, la soif, et, par-dessus tout, le miserable gite que je trouvais dans les _posadas_ du Nouveau-Mexique m'occasionnaient des souffrances excessives. Le cinquieme jour, apres notre depart de Santa-Fe, nous entrames dans le sale petit _pueblo_ de Parida. J'avais l'intention d'y passer la nuit, mais j'y trouvai si peu de chances de m'etablir un peu confortablement, que je me decidai a pousser jusqu'a _Socorro_. C'etait le dernier point habite du Nouveau-Mexique, et nous approchions du terrible desert: la _Jornada del muerte_ (l'etape de la mort). Gode ne connaissait pas le pays, et a Parida je m'etais pourvu d'un guide qui nous etait indispensable. Cet homme avait offert ses services, et comme j'avais appris qu'il ne nous serait pas si facile d'en trouver un autre a Socorro, j'avais ete force de le garder. C'etait un gaillard de mauvaise mine, velu comme un ours et qui m'avait fortement deplu a premiere vue; mais je vis, en arrivant a Socorro, que j'avais ete bien informe. Impossible d'y trouver un guide a quelque prix que ce fut, tant etait grande la terreur inspiree par la _Jornada_ et ses hotes frequents, les Apaches. Socorro etait en pleine rumeur a propos de nouvelles incursions des Indiens. Ceux-ci avaient attaque un convoi pres du passage de Fra-Cristobal, et massacre les arrieros jusqu'au dernier. Le village etait consterne. Les habitants redoutaient une attaque, et me considererent comme atteint de folie quand je fis connaitre mon intention de traverser le desert. Je commencais a craindre qu'on ne detournat mon guide de son engagement; mais il resta inebranlable, et assura plus que jamais qu'il nous accompagnerait jusqu'au bout. Independamment de la chance de rencontrer les Apaches, j'etais en assez mauvaise position pour affronter la _Jornada._ Ma blessure etait devenue tres-douloureuse, et j'etais devore par la fievre. Mais la caravane avait traverse Socorro, trois jours seulement auparavant, et j'avais l'espoir de rejoindre mes anciens compagnons avant qu'ils eussent atteint El-Paso. Cela me determina a fixer mon depart au lendemain matin, et a prendre toutes les dispositions necessaires pour une course rapide. Gode et moi nous nous eveillames avant le jour. Mon domestique sortit pour avertir le guide et seller les chevaux et les mules. Je restai dans la maison pour preparer le cafe avant de partir. J'avais pour temoin oisif de cette operation le maitre de l'auberge, qui s'etait leve et se promenait gravement dans la salle, enveloppe dans son serape. Au beau milieu de ma besogne, je fus interrompu par la voix de Gode, qui appelait du dehors: --Mon maitre! mon maitre! le gredin s'est sauve! --Qu'est-ce que vous dites? Qui est-ce qui s'est sauve? --Oh! monsieur! le Mexicain avec la mule; il l'a volee et s'est sauve avec. Venez, monsieur, venez. Rempli d'inquietude, je suivis le Canadien a l'ecurie. Mon cheval!... Dieu merci, il etait la. Une des mules manquait; c'etait celle que le guide avait montee depuis Parida. --Peut-etre n'est-il pas encore parti, hasardai-je; il peut se faire qu'il soit encore dans la ville. Nous cherchames de tous cotes et envoyames dans toutes les directions, mais sans succes. Nos doutes furent enfin leves par quelques hommes arrivant pour le marche; ils avaient rencontre notre homme beaucoup plus haut, le long de la riviere, menant la mule au triple galop.... Que pouvions-nous faire? Le poursuivre jusqu'a Parida? C'etait une journee de perdue. Je pensai bien, d'ailleurs, qu'il n'aurait pas ete si sot que de prendre cette direction; l'eut-il fait, c'eut ete peine perdue pour nous que de nous adresser a la justice. En consequence, je pris le parti de laisser cela jusqu'a ce que le retour de la caravane me mit a meme de retrouver le voleur et de poursuivre son chatiment devant les autorites. Mes regrets de la perte de mon mulet furent quelque peu melanges d'une sorte de reconnaissance envers le coquin qui l'avait vole, lorsque je caressai de la main le nez de mon bon cheval. Pourquoi n'avait-il pas pris Moro de preference a la mule? C'est une question que je n'ai jamais pu resoudre jusqu'a present. Je ne puis m'expliquer la preference de cette canaille qu'en l'attribuant a quelques scrupules d'un vieux reste d'honnetete, ou a la stupidite la plus complete. Je cherchai a me procurer un autre guide; je m'adressai a tous les habitants de Socorro; mais ce fut en vain. Ils ne connaissaient pas une ame qui voulut consentir a entreprendre un tel voyage. --_Los Apaches! Los Apaches!_ Je m'adressai aux peons, aux mendiants de la place: --_Los Apaches!_ Partout ou je me tournais, je ne recevais qu'une reponse: _Los Apaches,_ et un petit mouvement du doigt indicateur, a la hauteur du nez, ce qui est la facon la plus expressive de dire non dans tout le Mexique. --Il est clair, Gode, que nous ne trouverons pas de guide. Il faut affronter la Jornada sans ce secours. Qu'en dites-vous, voyageur? --Je suis pret, mon maitre; allons! Suivi de mon fidele compagnon, avec la seule mule de bagage qui nous restat, je pris la route du desert. Nous dormimes la nuit suivante au milieu des ruines de Valverde, et le lendemain, partis de tres-bonne heure, nous entrions dans la _Jornada del Muerte_. X LA JORNADA DEL MUERTE. Au bout de deux heures, nous avions atteint le passage de Fra-Cristobal. La, la route s'eloigne de la riviere et penetre dans le desert sans eau. Nous entrons dans le gue peu profond et nous traversons sur la rive orientale. Nous remplissons nos outres avec grand soin, et nous laissons nos betes boire a discretion. Apres une courte halte pour nous rafraichir nous-memes, nous reprenons notre marche. Quelques milles sont a peine franchis que nous pouvons verifier la justesse du nom donne a ce terrible desert. Le sol est jonche d'ossements d'animaux divers. Il y a aussi des ossements humains. Ce spheroide blanc, marbre de rainures grises et dentelees, c'est un crane humain: il est place pres du squelette d'un cheval. Le cheval et l'homme sont tombes, ensemble, et ensemble leurs cadavres sont devenus la proie des loups. Au milieu de leur course alteree, ils avaient ete abattus par le desespoir, ignorant que l'eau n'etait plus eloignee d'eux que d'un seul effort de plus! Nous rencontrons le squelette d'une mule, avec son bat encore boucle, et une vieille couverture longtemps battue par les vents. D'autres objets, evidemment apportes la par la main de l'homme, frappent nos yeux a mesure que nous avancons. Un bidon brise, des tessons de bouteilles, un vieux chapeau, un morceau de couverture de selle, un eperon couvert de rouille, une courroie rompue et tant d'autres vestiges se trouvent sous nos pas et racontent de lamentables histoires. Et nous n'etions encore que sur le bord du desert. Nous venions de nous rafraichir. Qu'adviendrait-il de nous quand, ayant traverse, nous approcherions de la rive opposee? Etions-nous destines a laisser des souvenirs du meme genre! De tristes pressentiments venaient nous assaillir, lorsque nos yeux mesuraient la vaste plaine aride qui s'etendait a l'infini devant nous. Nous ne craignions pas les Apaches. La nature elle-meme etait notre plus redoutable ennemi. Nous marchions en suivant les traces des wagons. La preoccupation nous rendait muets. Les montagnes de Cristobal s'abaissaient derriere et nous avions presque _perdu la terre de vue_. Nous apercevions bien les sommets de la _Sierra-Blanca_, au loin, tout au loin a l'est; mais devant nous, au sud, l'oeil n'etait arrete par aucun point saillant, par aucune limite. La chaleur commencait a etre excessive. J'avais prevu cela au moment du depart, sentant que la matinee avait ete tres-froide, et voyant la riviere couverte de brouillards. Dans tout le cours de mes voyages a travers toutes sortes de climats, j'ai remarque que de telles matinees pronostiquent des heures brulantes pour le milieu du jour. Les rayons du soleil deviennent de plus en plus torrides a mesure qu'il s'eleve. Un vent violent souffle, mais il n'apporte aucune fraicheur. Au contraire; il souleve des nuages de sable brulant et nous les lance a la face. Il est midi. Le soleil est au zenith. Nous marchons peniblement a travers le sable mouvant. Pendant plusieurs milles nous n'apercevons aucun signe de vegetation. Les traces des wagons ne peuvent plus nous guider: le vent les a effacees. Nous entrons dans une plaine couverte d'_artemisia_ et de hideux buissons de plantes grasses. Les branches tordues et entrelacees entravent notre marche. Pendant plusieurs heures, nous chevauchons a travers