Project Gutenberg's Les chasseurs de chevelures, by Captain Mayne-Reid This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Les chasseurs de chevelures Author: Captain Mayne-Reid Release Date: January 11, 2004 [EBook #10682] Language: French Character set encoding: ISO Latin-1 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CHASSEURS DE CHEVELURES *** Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders LES CHASSEURS DE CHEVELURES PAR LE CAPITAINE MAYNE-REID Traduit de l'anglais par: ALLYRE BUREAU INTRODUCTION LES SOLITUDES DE L'OUEST. Deroulez la mappemonde, et jetez les yeux sur le grand continent de l'Amerique du Nord. Au dela de l'Ouest sauvage, plus loin vers le couchant, portez vos yeux: franchissez les meridiens; n'arretez vos regards que quand ils auront atteint la region ou les fleuves auriferes prennent leur source au milieu des pics couverts de neiges eternelles. Arretez-les la. Devant vous se deploie un pays dont l'aspect est vierge de tout contact des mains de l'homme, une terre portant encore l'empreinte du moule du Createur comme le premier jour de la creation; une region dont tous les objets sont marques a l'image de Dieu. Son esprit, que tout environne, vit dans la silencieuse grandeur des montagnes, et parle dans le mugissement des fleuves. C'est un pays ou tout respire le roman, et qui offre de riches realites a l'esprit d'aventure. Suivez-moi en imagination, a travers des scenes imposantes d'une beaute terrible, d'une sublimite sauvage. Je m'arrete dans une plaine ouverte. Je me tourne vers le nord, vers le sud, vers l'est et vers l'ouest; et, de tous cotes, j'apercois le cercle bleu du ciel qui m'environne. Ni roc, ni arbre ne vient rompre la ligne de l'horizon. De quoi est couverte cette vaste etendue? d'arbres? non; d'eau? non; d'herbe? non; elle est couverte de fleurs! Aussi loin que mon oeil peut s'etendre, il apercoit des fleurs, toujours des fleurs, encore des fleurs! C'est comme une carte coloriee, une peinture brillante, emaillee de toutes les fleurs du prisme. La-bas, le jaune d'or; c'est l'_helianthe_ qui tourne son disque-cadran vers le soleil. A cote l'ecarlate; c'est la _mauve_ qui eleve sa rouge banniere. Ici, c'est un parterre de la _monarda_ pourpre; la, c'est l'euphorbe etalant ses feuilles d'argent; plus loin, les fleurs eclatantes de l'_asclepia_ font predominer l'orange; plus loin encore, les yeux s'egarent sur les fleurs roses du _cleome_. La brise les agite. Des millions de corolles font flotter leurs etendards eclatants. Les longues tiges des helianthes se courbent et se relevent en longues ondulations, comme les vagues d'une mer doree. Ce n'est pas tout. L'air est plein de senteurs douces comme les parfums de l'Arabie et de l'Inde. Des myriades d'insectes agitent leurs ailes charmantes, semblables a des fleurs. Les oiseaux-mouches voltigent alentour, brillants comme des rayons egares du soleil, ou, se tenant en equilibre par l'agitation rapide de leurs ailes, boivent le nectar au fond des corolles; et l'abeille sauvage, les aisselles chargees, grimpe le long des pistils mielleux, ou s'elance vers sa ruche lointaine avec un murmure joyeux. Qui a plante ces fleurs? qui les a melangees dans ces riches parterres? La nature. C'est sa plus belle parure, plus harmonieuse dans ses nuances que les echarpes de cachemire. Cette contree, c'est la _mauvaise prairie_. Elle est mal nommee: c'est le JARDIN DE DIEU. La scene change. Je suis, comme auparavant, dans une plaine environnee d'un horizon dont aucun obstacle ne brise le cercle. Qu'ai-je devant les yeux? des fleurs? Non; pas une seule fleur ne se montre, et l'on ne voit qu'une vaste etendue de verdure vivante. Du nord au sud, de l'est a l'ouest, s'etend l'herbe de la prairie, verte comme l'emeraude, et unie comme la surface d'un lac endormi. Le vent rase la plaine, agitant l'herbe soyeuse; tout est en mouvement, et les taches d'ombre et de lumiere qui courent sur la verdure ressemblent aux nuages pommeles fuyant devant le soleil d'ete. Aucun obstacle n'arrete le regard qui rencontre par hasard la forme sombre et herissee d'un buffalo, ou la silhouette deliee d'une antilope; parfois il suit au loin le galop rapide d'un cheval sauvage blanc comme la neige. Cette contree est la bonne prairie, l'inepuisable paturage du bison. La scene change. Le terrain n'est plus uni, mais il est toujours verdoyant et sans arbres. La surface affecte une serie d'ondulations paralleles, s'enflant ca et la en douces collines arrondies. Elle est couverte d'un doux tapis de brillante verdure. Ces ondulations rappellent celles de l'Ocean apres une grande tempete, lorsque les frises d'ecume ont disparu des flots et que les grandes vagues s'apaisent. Il semble que ce soient des vagues de cette espece qui, par un ordre souverain, se sont tout a coup fixees et transformees en terre. C'est la _prairie ondulee_. La scene change encore. Je suis entoure de verdure et de fleurs; mais la vue est brisee par des massifs et des bosquets, de bois taillis. Le feuillage est varie, ses teintes sont vives et ses contours sont doux et gracieux. A mesure que j'avance, de nouveaux aspects s'ouvrent a mes yeux; des vues pittoresques et semblables a celles des plus beaux parcs. Des bandes de buffalos, des troupeaux d'antilopes et des hordes de chevaux sauvages, se melent dans le lointain. Des dindons courent dans le taillis, et des faisans s'envolent avec bruit des bords du sentier. Ou sont les proprietaires de ces terres, de ces champs, de ces troupeaux et de ces faisanderies? Ou sont les maisons, les palais desquels dependent ces parcs seigneuriaux? Mes yeux se portent en avant, je m'attends a voir les tourelles de quelque grande habitation percer au-dessus des bosquets. Mais non. A des centaines de milles alentour, pas une cheminee n'envoie sa fumee au ciel. Malgre son aspect cultive, cette region n'est foulee que par le mocassin du chasseur ou de son ennemi, l'Indien rouge. Ce sont les MOTTES, les iles de la prairie semblable a une mer. Je suis dans une foret profonde. Il est nuit, et le feu illumine de reflets rouges tous les objets qui entourent notre bivouac. Des troncs gigantesques, presses les uns contre les autres, nous entourent; d'enormes branches, comme les bras gris d'un geant, s'etendent dans toutes les directions. Je remarque leur ecorce; elle est crevassee et se desseche en larges ecailles qui pendent au dehors. Des parasites, semblables a de longs serpents, s'enroulent d'arbre en arbre, etreignant leurs troncs comme s'ils voulaient les etouffer. Les feuilles ont disparu, sechees et tombees; mais la mousse blanche d'Espagne couvre les branches de ses festons et pend tristement comme les draperies d'un lit funebre. Des troncs abattus de plusieurs yards de diametre, et a demi pourris, gisent sur le sol. Aux extremites s'ouvrent de vastes cavites ou le porc-epic et l'opossum ont cherche un refuge contre le froid. Mes camarades, enveloppes dans leurs couvertures et couches sur des feuilles mortes, sont plonges dans le sommeil. Ils sont etendus les pieds vers le feu et la tete sur le siege de leurs selles. Les chevaux, reunis autour d'un arbre et attaches a ses plus hautes branches, semblent aussi dormir. Je suis eveille et je prete l'oreille. Le vent, qui s'est eleve, siffle a travers les arbres, et agite les longues floques blanches de la mousse: il fait entendre une melodie suave et melancolique. Il y a peu d'autres bruits dans l'air, car c'est l'hiver, la grenouille d'arbre (_tree-frog_) et la cigale se taisent. J'entends le petillement du feu, le bruissement des feuilles seches roulees par un coup de vent, le _cououwuoou-ah_ du hibou blanc, l'aboiement du rakoon, et, par intervalles, le _houlement_ des loups. Ce sont les voix nocturnes de la foret en hiver. Ces bruits ont un caractere sauvage; cependant, il y a dans mon sein une corde qui vibre, sous leur influence, et mon esprit s'egare dans des visions romanesques, pendant que je les ecoute, etendu sur la terre. La foret, en automne, est encore garnie de tout son feuillage. Les feuilles ressemblent a des fleurs, tant leurs couleurs sont brillantes. Le rouge, le brun, le jaune et l'or s'y melangent. Les bois sont chauds et glorieux maintenant, et les oiseaux voltigent a travers les branches touffues. L'oeil plonge enchante dans les longues percees qu'egayent les rayons du soleil. Le regard est frappe par l'eclat des plus brillants plumages: le vert dore du perroquet, le bleu du geai et l'aile orange de l'oriole. L'oiseau rouge voltige plus bas dans les taillis des verts pawpaws, ou parmi les petites feuilles couleur d'ambre des buissons de hetre. Des ailes legeres, par centaines, s'agitent a travers les ouvertures du feuillage, brillant au soleil de tout l'eclat des pierres precieuses. La musique flotte dans l'air: doux chants d'amour; le cri de _l'ecureuil_, le roucoulement des _colombes_ appareillees, le _rat-ta-ta_ du _pivert_, et le _tchirrup_ perpetuel et mesure de la _cigale_, resonnent ensemble. Tout en haut, sur une cime des plus elevees, l'_oiseau moqueur_ pousse sa note imitative, et semble vouloir eclipser et reduire au silence tous les autres chanteurs. Je suis dans une contree ou la terre, de couleur brune, est accidentee et sterile. Des rochers, des ravins et des plateaux de sol aride; des vegetaux de formes etranges croissent dans les ravins et pendent des rochers; d'autres, de figures spheroidales, se trouvent sur la surface de la terre brulee; d'autres encore s'elevent verticalement a une grande hauteur, semblables a de grandes colonnes cannelees et ciselees; quelques-uns etendent des branches poilues et tortues, herissees de rugueuses feuilles ovales. Cependant, il y a dans la forme, dans la couleur, dans le fruit et dans les fleurs de tous ces vegetaux une sorte d'homogeneite qui les proclame de la meme famille: ce sont des cactus; c'est une foret de nopals du Mexique. Une autre plante singuliere se trouve la. Elle etend de longues feuilles epineuses qui se recourbent vers la terre: c'est l'agave, le celebre _mezcal_ du Mexique (mezcal-plant). Ca et la, meles au cactus, croissent des acacias et des _mezquites_, arbres indigenes du desert. Aucun objet brillant n'attire les yeux; le chant d'aucun oiseau ne frappe les oreilles. Le hibou solitaire s'enfonce dans des fourres impenetrables, le serpent a sonnettes se glisse sous leur ombre epaisse, et le coyote traverse en rampant les clairieres. J'ai gravi montagne sur montagne, et j'apercois encore des pics elevant au loin leur tete couronnee de neiges eternelles. Je m'arrete sur une roche saillante, et mes yeux se portent sur les abimes beants, et endormis dans le silence de la desolation. De gros quartiers de roches y ont roule, et gisent amonceles les uns sur les autres. Quelques-uns pendent inclines et semblent n'attendre qu'une secousse de l'atmosphere pour rompre leur equilibre. De noirs precipices me glacent de terreur; une vertigineuse faiblesse me gagne le cerveau; je m'accroche a la tige d'un pin ou a l'angle d'un rocher solide. Devant, derriere et tout autour de moi, s'elevent des montagnes entassees sur des montagnes dans une confusion chaotique. Les unes sont mornes et pelees; les autres montrent quelques traces de vegetation sous formes de pins et de cedres aux noires aiguilles, dont les troncs rabougris s'elevent ou pendent des rochers. Ici, un pic en forme de cone s'elance jusqu'a ce que la neige se perde dans les nuages. La, un sommet eleve sa fine dentelure jusqu'au ciel; sur ces flancs gisent de monstrueuses masses de granit qui semblent y avoir ete lancees par la main des Titans. Un monstre terrible, l'ours gris, gravit les plus hauts sommets; le carcajou se tapit sur les roches avancees, guettant le passage de l'elan qui doit aller se desalterer au cours d'eau inferieur, et le bighorn bondit de roc en roc, cherchant sa timide femelle. Le vautour noir aiguise son bec impur contre les branches du pin, et l'aigle de combat, s'elevant au-dessus de tous, decoupe sa vive silhouette sur l'azur des cieux. Ce sont les montagnes rocheuses, les Andes d'Amerique, les colossales vertebres du continent. Tels sont les divers aspects de l'Ouest sauvage; tel est le theatre de notre drame. Levons le rideau, et faisons paraitre les personnages. I LES MARCHANDS DE LA PRAIRIE. New-Orleans, 3 avril 18... "Mon cher Saint-Vrain, "Notre jeune ami, M. Henri Haller, part pour Saint-Louis, en _quete du pittoresque_. Faites en sorte de lui procurer une serie complete d'aventures. "Votre affectionne, "LOUIS VALTON. "A M. Charles Saint-Vrain, Esq., hotel des _Planteurs_, Saint-Louis." Muni de cette laconique epitre, que je portais dans la poche de mon gilet, je debarquai a Saint-Louis le 10 avril, et me dirigeai vers l'hotel des _Planteurs_. Apres avoir depose mes bagages et fait mettre a l'ecurie mon cheval (un cheval favori que j'avais amene avec moi), je changeai de linge, puis, descendant au parloir, je m'enquis de M. Saint-Vrain. Il n'etait pas a Saint-Louis: il etait parti quelques jours avant pour remonter le Missouri. C'etait un desappointement: je n'avais aucune autre lettre de recommandation pour Saint-Louis. Je dus me resigner a attendre le retour de M. Saint-Vrain, qui devait revenir dans la semaine. Pour tuer le temps, je parcourus la ville, les remparts et les prairies environnantes, montant a cheval chaque jour; je fumai force cigares dans la magnifique cour de l'hotel; j'eus aussi recours au sherry et a la lecture des journaux. Il y avait a l'hotel une societe de _gentlemen_ qui paraissaient tres-intimement lies. Je pourrais dire qu'ils formaient une _clique_, mais c'est un vilain mot qui rendrait mal mon idee a leur egard. C'etait plutot une bande d'amis, de joyeux compagnons. On les voyait Toujours ensemble flaner par les rues. Ils formaient un groupe a la table d'hote, et avaient l'habitude d'y rester longtemps apres que les dineurs habituels s'etaient retires. Je remarquai qu'ils buvaient les vins les plus chers et fumaient les meilleurs cigares que l'on put trouver dans l'hotel. Mon attention etait vivement excitee par ces hommes. J'etais frappe de leurs allures particulieres. Il y avait dans leur demarche un melange de la roideur et du laisser-aller presque enfantin qui caracterise l'Americain de l'Ouest. Vetus presque de meme, habit noir fin, linge blanc, gilet de satin et epingles de diamants, ils portaient de larges favoris soigneusement lisses; quelques-uns avaient des moustaches. Leurs cheveux tombaient en boucles sur leurs epaules. La plupart portaient le col de chemise rabattu, decouvrant des cous robustes et bronzes par le soleil. Le rapport de leurs physionomies me frappa; ils ne se ressemblaient pas precisement; mais il y avait dans l'expression de leurs yeux une remarquable similitude d'expression qui indiquait sans doute chez eux des occupations et un genre de vie pareils. Etaient-ce des chasseurs? Non. Le chasseur a les mains moins halees et plus chargees de bijoux: son gilet est d'une coupe plus gaie; tout son habillement vise davantage au faste et a la _super elegance_. De plus, le chasseur n'affecte pas ces airs en dehors et pleins de confiance. Il est trop habitue a la prudence. Quand il est a l'hotel, il s'y tient tranquille et reserve. Le chasseur est un oiseau de proie, et ses habitudes, comme celles de l'oiseau de proie, sont silencieuses et solitaires. --Quels sont ces messieurs? demandai-je a quelqu'un assis aupres de moi, en lui indiquant ces personnages. --Les hommes de la prairie. --Les hommes de la prairie?. --Oui, les marchands de Santa-Fe. --Les marchands? repetai-je avec surprise, ne pouvant concilier une elegance pareille avec aucune idee de commerce ou de prairies. --Oui, continua mon interlocuteur! Ce gros homme de bonne mine qui est au milieu est Bent; Bill-Bent, comme on l'appelle. Le gentleman qui est a sa droite est le jeune Sublette; l'autre assis a sa gauche, est un des Choteaus; celui-ci est le grave Jerry Folger. --Ce sont donc alors ces celebres marchands de la prairie? --Precisement. Je me mis a les considerer avec une curiosite croissante. Ils m'observaient de leur cote, et je m'apercus que j'etais moi-meme l'objet de leur conversation. A ce moment, l'un deux, un elegant et hardi jeune homme, sortit du groupe, et s'avancant vers moi: --Ne vous etes-vous pas enquis de M. Saint-Vrain? me demanda-t-il. --Oui monsieur. --Charles? --Oui, c'est cela meme. --C'est moi. Je tirai ma lettre de recommandation et la lui presentai. Il en prit connaissance. --Mon cher ami, me dit-il en me tendant cordialement la main, je suis vraiment desole de ne pas m'etre trouve ici. J'arrive de la haute riviere ce matin. Valton est vraiment stupide de n'avoir pas ajoute sur l'adresse le nom de Bill-Bent! Depuis quand etes-vous arrive? --Depuis trois jours. Je suis arrive le 10. --Bon Dieu! qu'avez-vous pu faire pendant tout ce temps-la! Venez, que je vous presente. He! Bent! Bill! Jerry! Un instant apres, j'avais fraternise avec le groupe entier des marchands de la prairie, dont mon nouvel ami Saint-Vrain faisait partie. --C'est le premier coup? demanda l'un des marchands au moment ou le mugissement d'un gong retentissait dans la galerie. --Oui, repondit Bent apres avoir consulte sa montre. Nous avons juste le temps de prendre quelque chose: Allons. Bent se dirigea vers le salon, et nous suivimes tous _nemini dissentiente_. On etait au milieu du printemps. La jeune menthe avait pousse, circonstance botanique dont mes nouveaux amis semblaient avoir une connaissance parfaite, car tous ils demanderent un _julep de menthe_. La preparation et l'absorption de ce breuvage nous occuperent jusqu'a ce que le second coup du gong nous convoquat pour le diner. --Venez prendre place pres de nous, monsieur Haller, dit Bent; je regrette que nous ne vous ayons pas connu plus tot. Vous avez ete bien seul! Ce disant, il se dirigea vers la salle a manger; nous le suivimes. Pas n'est besoin de donner la description d'un diner a l'hotel des _Planteurs_. Comme a l'ordinaire, les tranches de venaison, les langues de buffalo, les poulets de la prairie, les excellentes grenouilles du centre de l'Illinois en faisaient le fond. Il est inutile d'entrer dans plus de details sur le repas, et quant a ce qui suivit, je ne saurais en rendre compte. Nous restames assis jusqu'a ce qu'il n'y eut plus que nous a table. La nappe fut alors enlevee, et nous commencames a fumer des regalias et a boire du madere a _douze dollars_ la bouteille! Ce vin etait commande par l'un des convives, non par simple bouteille, mais par demi-douzaines. Je me rappelle parfaitement cela, et je me souviens aussi que la carte des vins et le crayon me furent vivement retires des mains chaque fois que je voulus les prendre. J'ai souvenir d'avoir entendu le recit d'aventures terribles avec les Pawnies, les Comanches, les Pieds-Noirs, et d'y avoir pris un gout si vif que je devins enthousiaste de la vie de la prairie. Un des marchands, me demanda alors si je ne voudrais pas me joindre a eux dans une de leurs tournees; sur quoi je fis tout un discours qui avait pour conclusion l'offre d'accompagner mes nouveaux amis dans leur prochaine expedition. Apres cela, Saint-Vrain declara que j'etais fait pour ce genre de vie, ce qui me flatta infiniment. Puis quelqu'un chanta une chanson espagnole avec accompagnement de guitare, je crois; un autre executa une danse de guerre des Indiens. Enfin nous nous levames tous et entonnames en choeur: _Banniere semee d'etoiles!_ A partir de ce moment, je ne me rappelle plus rien, jusqu'au lendemain matin, ou je me souviens parfaitement que je m'eveillai avec un violent mal de tete. J'avais a peine eu le temps de reflechir sur mes folies de la veille, que ma porte s'ouvrit; Saint-Vrain et une demi-douzaine de mes compagnons de table firent irruption dans ma chambre. Ils etaient suivis d'un garcon portant plusieurs grands verres entoures de glace, et remplis d'un liquide couleur d'ambre pale. --Un coup de sherry, monsieur Haller! cria l'un; c'est la meilleure chose que vous puissiez prendre; buvez, mon garcon, cela va vous rafraichir en un saut d'ecureuil. J'avalai le fortifiant breuvage. --Maintenant, mon cher ami, dit Saint-Vrain, vous valez cent pour cent de plus! Mais, dites-moi: est-ce serieusement que vous avez parle de venir avec nous a travers les plaines? Nous partons dans une semaine. Je serais au regret de me separer de vous sitot. --Mais je parlais tres-serieusement. Je vais avec vous, si vous voulez bien m'indiquer ce qu'il faut faire pour cela. --Rien de plus aise. Achetez d'abord un cheval. --J'en ai un. --Eh bien, quelques articles de vetement, un rifle, une paire de pistolets, un... --Bon, bon! j'ai tout cela. Ce n'est pas ca que je vous demande. Voici: vous autres, vous portez des marchandises a Santa-Fe; vous doublez ou triplez votre argent par ce moyen. Or, j'ai 10,000 dollars ici, a la Banque. Pourquoi ne combinerais-je pas le profit avec le plaisir, et n'emploierais-je ce capital comme vous faites pour le votre? --Rien ne vous en empeche; c'est une bonne idee. --Eh bien, alors, si quelqu'un de vous veut bien venir avec moi et me guider dans le choix des marchandises qui conviennent le mieux pour le marche de Santa-Fe, je paierai son vin a diner, et ce n'est pas la une petite prime de commission, j'imagine. Les marchands de la prairie partirent d'un grand eclat de rire, declarant qu'ils voulaient tous aller courir les boutiques avec moi. Apres le dejeuner nous sortimes bras dessus bras dessous. Avant l'heure du diner, j'avais converti mes fonds en calicots, couteaux longs et miroirs, conservant juste assez d'argent pour acheter des mules, des wagons, et engager des voituriers a Independance, notre point de depart pour les prairies. Quelques jours apres nous remontions le Missouri en steam-boat, et nous nous dirigions vers les prairies, sans routes tracees, du Grand-Ouest. II LA FIEVRE DE LA PRAIRIE. Nous employames une semaine a nous pourvoir de mules et de wagons a Independance, puis nous nous mimes en route a travers les plaines. Le caravane se composait de cent wagons conduits par environ deux cents hommes. Deux de ces enormes vehicules contenaient toute ma pacotille. Pour en avoir soin, j'avais engage deux grands et maigres Missouriens a longues chevelures. J'avais aussi pris avec moi un Canadien nomade, appele Gode, qui tenait a la fois du serviteur et du compagnon. Que sont devenus les brillants _gentlemen_ de l'hotel des _Planteurs_? ont-ils ete laisses en arriere? On ne voit la que des hommes en blouse de chasse, coiffes de chapeaux rabattus. Oui, mais ces chapeaux recouvrent les memes figures, et sous ces blouses grossieres on retrouve les joyeux compagnons que nous avons connus. La soie noire et les diamants ont disparu; les marchands sont pares de leur costume des prairies. La description de ma propre toilette donnera une idee de la leur, car j'avais pris soin de me vetir comme eux. Figurez-vous une blouse de chasse de daim faconnee. Je ne puis mieux caracteriser la forme de ce vetement qu'en le comparant a la tunique des anciens. Il est d'une couleur jaune clair, coquettement orne de piqures et de broderies; le collet, car il y a un petit collet, est frange d'aiguillettes taillees dans le cuir meme. La jupe, ample et longue, est brochee d'une frange semblable. Une paire de jambards en drap rouge montant jusqu'a la cuisse, emprisonne un fort pantalon et de lourdes bottes armees de grands eperons de cuivre. Une chemise de cotonnade de couleur, une cravate bleue et un chapeau de Guayaquil a larges bords completent le liste des pieces de mon vetement. Derriere, moi sur l'arriere de ma selle, on peut voir un objet d'un rouge vif roule en cylindre. C'est mon _mackinaw_, piece essentielle entre toutes, car elle me sert de lit la nuit et de manteau dans toutes les autres occasions. Au milieu se trouve une petite fente par laquelle je passe ma tete quand il fait froid ou quand il pleut, et je me trouve ainsi couvert jusqu'a la cheville. Ainsi que je l'ai dit, mes _compagnons_ de voyage sont habilles comme moi. A quelque difference pres dans la couleur de la couverture et des guetres, dans le tissu de la chemise, la description que j'ai donnee peut etre consideree comme un type du costume de la prairie. Nous sommes tous egalement armes et equipes a peu de chose pres de la meme maniere. Pour ma part, je puis dire que je suis arme jusqu'aux dents. Mes fontes sont garnies d'une paire de _revolvers_ de Colt, a gros calibre, de six coups chacun. Dans ma ceinture, j'en ai une autre paire de plus petits, de cinq coups chacun. De plus, j'ai mon rifle leger, ce qui me fait en tout vingt-trois coups a tirer en autant de secondes. En outre, je porte dans ma ceinture une longue lame brillante connue sous le nom de _bowie-knife_ (couteau recourbe). Cet instrument est tout a la fois mon couteau de chasse et mon couteau de table, en un mot, mon couteau pour tout faire. Mon equipement se compose d'une gibeciere, d'une poire a poudre en bandouliere, d'une forte gourde et d'un havre-sac pour mes rations. Mais si nous sommes equipes de meme, nous sommes diversement montes. Les uns chevauchent sur des mules, les autres sur des mustangs(1); peu d'entre nous ont emmene leur cheval americain favori. Je suis du nombre de ces derniers. [Note: (1) _Mustenos,_ chevaux mexicains de race espagnole.] Je monte un etalon a robe brun fonce, a jambes noires, et dont le museau a la couleur de la fougere fletrie. C'est un demi-sang arabe, admirablement proportionne. Il repond au nom de _Moro,_ nom espagnol qu'il a recu, j'ignore pourquoi, du planteur louisianais de qui je l'ai achete. J'ai retenu ce nom auquel il repond parfaitement. Il est beau, vigoureux et rapide. Plusieurs de mes compagnons se prennent de passion pour lui pendant la route, et m'en offrent des prix considerables. Mais je ne suis pas tente de m'en defaire, mon noble _Moro_ me sert trop bien. De jour en jour je m'attache davantage a lui. Mon chien Alp, un Saint-Bernard que j'ai achete d'un emigrant suisse a Saint-Louis, possede aussi une grande part de mes affections. En me reportant a mon livre de notes, je trouve que nous voyageames pendant plusieurs semaines a travers les prairies, sans aucun incident digne d'interet. Pour moi, l'aspect des choses constituait un interet assez grand; je ne me rappelle pas avoir vu un tableau plus emouvant que celui de notre longue caravane de wagons; ces navires de la prairie, se deroulaient sur la plaine, ou grimpant lentement quelque pente douce, leurs baches blanches se detachant en contraste sur le vert sombre de l'herbe. La nuit, le camp retranche par la ceinture des wagons et les chevaux attaches a des piquets autour formaient un tableau non moins pittoresque. Le paysage, tout nouveau pour moi, m'impressionnait d'une facon toute particuliere. Les cours d'eau etaient marques par de hautes bordures de cotonniers dont les troncs, semblables a des colonnes, supportaient un epais feuillage argente. Ces bordures, par leur rencontre en differents points, semblaient former comme des clotures et divisaient la prairie de telle sorte, que nous paraissions voyager a travers des champs bordes de haies gigantesques. Nous traversames plusieurs rivieres, les unes a gue, les autres, plus larges et plus profondes, en faisant flotter nos wagons. De temps en temps nous apercevions des daims et des antilopes, et nos chasseurs en tuaient quelques-uns; mais nous n'avions pas encore atteint le territoire des buffalos. Parfois nous faisions une halte d'un jour, pour reparer nos forces, dans quelque vallon boise, garni d'une herbe epaisse et arrose d'une eau pure. De temps a autre, nous etions arretes pour racommoder un timon ou un essieu brise, ou pour degager un wagon embourbe. J'avais peu a m'inquieter, pour ma part, de mes equipages. Mes Missouriens se trouvaient etre d'adroits et vigoureux compagnons qui savaient se tirer d'affaire en s'aidant l'un l'autre, et sans se lamenter a propos de chaque accident, comme si tout eut ete perdu. L'herbe etait haute; nos mules et nos boeufs, au lieu de maigrir, devenaient plus gras de jour en jour. Je pouvais disposer de la meilleure part du mais dont mes wagons etaient pourvus en faveur de Moro, qui se trouvait tres-bien de cette nourriture. Comme nous approchions de l'Arkansas, nous apercumes des hommes a cheval qui disparaissaient derrieres des collines. C'etaient des Pawnees, et, pendant plusieurs jours, des troupes de ces farouches guerriers roderent sur les flancs de la caravane. Mais ils reconnaissaient notre force, et se tenaient hors de portee de nos longues carabines. Chaque jour m'apportait une nouvelle impression, soit incident de voyage, soit aspect du paysage, Gode, qui avait ete successivement voyageur, chasseur, trappeur et _coureur de bois_, m'avait, dans nos conversations intimes, instruit de plusieurs details relatifs a la vie de la prairie; grace a cela j'etais a meme de faire bonne figure au milieu de mes nouveaux camarades. De son cote, Saint-Vrain, dont le caractere franc et genereux m'avait inspire une vive sympathie, n'epargnait aucun soin pour me rendre le voyage agreable. De telle sorte que les courses du jour et les histoires terribles des veillees de nuit m'eurent bientot inocule la passion de cette nouvelle vie. J'avais gagne la _fievre de la prairie_. C'est ce que mes compagnons me dirent en riant. Je compris plus tard la signification de ces mots: La fievre de la prairie! Oui, j'etais justement en train de m'inoculer cette etrange affection. Elle s'emparait de moi rapidement. Les souvenirs de la famille commencaient a s'effacer de mon esprit; et avec eux s'evanouissaient les folles illusions de l'ambition juvenile. Les plaisirs de la ville n'avaient plus aucun echo dans mon coeur, et je perdais toute memoire des doux yeux, des tresses soyeuses, des vives emotions de l'amour, si fecondes en tourments; toutes ces impressions anciennes s'effacaient; il semblait qu'elles n'eussent jamais existe, que je ne les eusse jamais ressenties! mes forces intellectuelles et physiques s'accroissaient; je sentais une vivacite d'esprit, une vigueur de corps, que je ne m'etais jamais connues. Je trouvais du plaisir dans le mouvement. Mon sang coulait plus chaud et plus rapide dans mes veines, ma vue etait devenue plus percante; je pouvais regarder fixement le soleil sans baisser les paupieres. Etais-je penetre d'une portion de l'essence divine qui remplit, anime ces vastes solitudes qu'elle semble plus particulierement habiter? Qui pourrait repondre a cela?--La fievre de la prairie!--Je la sens a present! Tandis que j'ecris ces memoires, mes doigts se crispent comme pour saisir les renes, mes genoux se rapprochent, mes muscles se roidissent comme pour etreindre les flancs de mon noble cheval, et je m'elance a travers les vagues verdoyantes de la mer-prairie. III COURSE A DOS DE BUFFALO. Il s'etait ecoule environ quatre jours quand nous atteignimes les bords de l'Arkansas, environ six milles au-dessous des _Plum Buttes_(1). Nos wagons furent formes en cercle et nous etablimes notre camp. Jusque-la nous n'avions vu qu'un tres-petit nombre de buffalos; quelques males egares, tout au plus deux ou trois ensemble, et ils ne se laissaient pas approcher. C'etait bien la saison de leurs courses; mais nous n'avions rencontre encore aucun de ces grands troupeaux emportes par le rut. [Note 1: Mot a mot: Collines a fruit.] --La-bas! cria Saint-Vrain, voila de la viande fraiche pour notre souper. Nous tournames les yeux vers le nord-ouest, que nous indiquait notre ami. Sur l'escarpement d'un plateau peu eleve, cinq silhouettes noires se decoupaient a l'horizon. Il nous suffit d'un coup d'oeil pour reconnaitre des buffalos. Au moment ou Saint-Vrain parlait, nous etions en train de desseller nos chevaux. Reboucler les sangles, rabattre les etriers, sauter en selle et s'elancer au galop fut l'affaire d'un moment. La moitie d'entre nous environ partit: quelques-uns, comme moi, pour le simple plaisir de courir, tandis que d'autres, vieux chasseurs, semblaient sentir la chair fraiche. Nous n'avions fait qu'une faible journee de marche; nos chevaux etaient encore tout frais, et en trois fois l'espace de quelques minutes, les trois milles qui nous separaient des betes fauves furent reduits a un. La nous fumes _eventes._ Plusieurs d'entre nous, et j'etais du nombre, n'ayant pas l'experience de la prairie, dedaignant les avis, ayant galope droit en avant, et les buffalos, ouvrant leurs narines au vent, nous avaient sentis. L'un d'eux leva sa tete velue, renifla, frappa le sol de son sabot, se roula par terre, se releva de nouveau, et partit rapidement, suivi de ses quatre compagnons. Il ne nous restait plus d'autre alternative que d'abandonner la chasse, ou de lancer nos chevaux sur les traces des buffalos. Nous primes ce dernier parti, et nous pressames notre galop. Tout a la fois, nous nous dirigions vers une ligne qui nous faisait l'effet d'un mur de terre de six pieds de haut. C'etait comme une immense marche d'escalier qui separait deux plateaux, et qui s'etendait a droite et a gauche aussi loin que l'oeil pouvait atteindre, sans la moindre apparence de breche. Cet obstacle nous forca de retenir les renes et nous fit hesiter. Quelques-uns firent demi-tour et s'en allerent, tandis qu'une demi-douzaine, mieux montes, parmi lesquels Saint-Vrain, mon voyageur Gode et moi, ne voulant pas renoncer si aisement a la chasse, nous piquames des deux et parvinmes a franchir l'escarpement. De ce point nous eumes encore a courir cinq milles au grand galop, nos chevaux blanchissant d'ecume, pour atteindre le dernier de la bande, une jeune femelle, qui tomba percee d'autant de balles que nous etions de chasseurs a sa poursuite. Comme les autres avaient gagne pas mal d'avance, et que nous avions assez de viande pour tous, nous nous arretames, et, descendant de cheval, nous procedames au depouillement de la bete. L'operation fut bientot terminee sous l'habile couteau des chasseurs. Nous avions alors le loisir de regarder en arriere et de calculer la distance que nous avions parcourue depuis le camp. --Huit milles, a un pouce pres, s'ecria l'un. --Nous sommes pres de la route, dit Saint-Vrain, montrant du doigt d'anciennes traces de wagons qui marquaient le passage des marchands de Santa-Fe. --Eh bien? --Si nous retournons au camp, nous aurons a revenir sur nos pas demain matin. Cela fera seize milles en pure perte. --C'est juste. --Restons ici, alors. Il y a de l'herbe et de l'eau. Voici de la viande de buffalo; nous avons nos couvertures; que nous faut-il de plus? --Je suis d'avis de rester ou nous sommes. --Et moi aussi. --Et moi aussi. En un clin d'oeil, les sangles furent debouclees, les selles enlevees, et nos chevaux pantelants se mirent a tondre l'herbe de la prairie, dans le cercle de leurs longes. Un ruisseau cristallin, ce que les Espagnols appellent un _arroyo_, coulait au sud vers l'Arkansas. Sur le bord de ce ruisseau, et pres d'un escarpement de la rive, nous choisimes une place pour notre bivouac. On ramassa du _bois de vache_, on alluma du feu, et bientot des tranches de bosses embrochees sur des batons cracherent leurs jus dans la flamme, en crepitant. Saint-Vrain et moi nous avions heureusement nos gourdes, et comme chacune d'elles contenait une pinte de pur cognac, nous etions en mesure pour souper passablement. Les vieux chasseurs s'etaient munis de leurs pipes et de tabac; mon ami et moi nous avions des cigares, et nous restames assis autour du feu jusqu'a une heure tres-avancee, fumant et pretant l'oreille aux recits terribles des aventures de la montagne. Enfin, la veillee se termina; on raccourcit les longes, on rapprocha les piquets; mes camarades, s'enveloppant dans leurs couvertures, poserent leur tete sur le siege de leurs selles et s'abandonnerent au sommeil. Il y avait parmi nous un homme du nom de Hibbets, qui, a cause de ses habitudes somnolentes, avait recu le sobriquet de _l'Endormi_. Pour cette raison, on lui assigna le premier tour de garde, regardant les premieres heures de la nuit comme les moins dangereuses, car les Indiens attaquent rarement un camp avant l'heure ou le sommeil est le plus profond, c'est-a-dire un peu avant le point du jour. Hibbets avait gagne son poste, le sommet de l'escarpement, d'ou il pouvait apercevoir toute la prairie environnante. Avant la nuit, j'avais remarque une place charmante sur le bord de l'_arroyo_, a environ deux cents pas de l'endroit ou mes camarades etaient couches. Muni de mon rifle, de mon manteau et de ma couverture, je me dirigeai vers ce point en criant a _l'Endormi_, de m'avertir en cas d'alarme. Le terrain, en pente douce, etait couvert d'un epais tapis d'herbe seche. J'y etendis mon manteau, et enveloppe dans ma couverture, je me couchai, le cigare a la bouche, pour m'endormir en fumant. Il faisait un admirable clair de lune, si brillant, que je pouvais distinguer la couleur des fleurs de la prairie: les euphorbes argentes, les petales d'or du tournesol, les mauves ecarlates qui frangeaient les bords de l'_arroyo_ a mes pieds. Un calme enchanteur regnait dans l'air; le silence etait rompu seulement par les hurlements intermittents du loup de la prairie, le ronflement lointain de mes compagnons, et le _crop-crop_ de nos chevaux tondant l'herbe. Je demeurai eveille jusqu'a ce que mon cigare en vint a me bruler les levres (nous les fumions jusqu'au bout dans les prairies); puis, je me mis sur le cote, et voyageai bientot dans le pays des songes. A peine avais-je sommeille quelques minutes que j'entendis un bruit etrange, quelque chose d'analogue a un tonnerre lointain ou au mugissement d'une cataracte. Le sol semblait trembler sous moi. Nous allons etre trempes par un orage, --pensai-je, a moitie endormi, mais ayant encore conscience de ce qui se passait autour de moi; je rassemblai les plis de ma couverture et m'endormis de nouveau. Le bruit devint plus fort et plus distinct; il me reveilla tout a fait. Je reconnus le roulement de milliers de sabots frappant la terre, mele aux mugissements de milliers de boeufs! La terre resonnait et tremblait. J'entendis las voix de mes camarades, de Saint-Vrain, et de Gode, ce dernier criant a pleine gorge: --Sacrrr!... Monsieur, prenez garde! des buffles. Je vis qu'ils avaient detache les chevaux et les amenaient au bas de l'escarpement. Je me dressai sur mes pieds, me debarrassant de ma couverture. Un effrayant spectacle s'offrit a mes yeux. Aussi loin que ma vue pouvait s'etendre a l'ouest, la prairie semblait en mouvement. Des vagues noires roulaient sur ses contours ondules, comme si quelque volcan eut pousse sa lave a travers la plaine. Des milliers de points brillants etincelaient et disparaissaient sur cette surface mouvante, semblables a des traits de feu. Le sol tremblait, les hommes criaient, les chevaux, roidissant leurs longes, hennissaient avec terreur; mon chien aboyait et hurlait en courant tout autour de moi! Pendant un moment je crus etre le jouet d'un songe. Mais non; la scene etait trop reelle et ne pouvait Passer pour une vision. Je vis la bordure du flot noir a dix yards de moi et s'approchant toujours! Alors, et seulement alors, je reconnus les bosses velues et les prunelles etincelantes des buffalos. --Grand Dieu! pensai-je, ils vont me passer sur le corps. Il etait trop tard pour chercher mon salut dans la fuite. Je saisis mon rifle et fis feu sur le plus avance de la bande. L'effet, de ma balle fut insensible. L'eau de l'arroyo m'eclaboussa jusqu'a la face; un bison monstrueux, en tete du troupeau, furieux et mugissant, s'elancait a travers le courant et regrimpait la rive. Je fus saisi et lance en l'air. J'avais ete jete en arriere, et je retombai sur une masse mouvante. Je ne me sentais ni blesse ni etourdi, mais j'etais emporte en avant sur le dos de plusieurs animaux qui, dans cet epais troupeau, couraient en se touchant les flancs. Une pensee soudaine me vint et m'attachant a celui qui etait plus immediatement au-dessous de moi, je l'enfourchai, embrassant sa bosse, et m'accrochant aux longs poils qui garnissaient son cou. L'animal, terrifie, precipita sa course et eut bientot depasse la bande. C'etait justement ce que je desirais, et nous courumes ainsi a travers la prairie, au plein galop du bison qui s'imaginait sans doute qu'une panthere ou un casamount[1] etait sur ses epaules. [Note 1: Chat sauvage de montagne.] Je n'avais aucune envie de le desabuser, et craignant meme qu'il ne s'apercut que je n'etais pas un animal dangereux et ne se decidat a faire halte, je tirai mon couteau, dont j'etais heureusement muni, et je le piquai chaque fois qu'il semblait ralentir sa course. A chaque coup de cet aiguillon, il poussait un rugissement et redoublait de vitesse. Je courais un danger terrible. Le troupeau nous suivait de pres, deployant un front de pres d'un mille, et il devait inevitablement me passer sur le corps, si mon buffalo venait a s'arreter et a me laisser sur la prairie. Neanmoins, et quel que fut le peril, je ne pouvais m'empecher de rire interieurement en pensant a la figure grotesque que je devais faire. Nous tombames au milieu d'un village de _Chiens-de-prairie_. La, je m'imaginai que l'animal allait faire demi-tour et revenir sur ses pas. Cela interrompit mon acces de gaiete; mais le buffalo a l'habitude de courir droit devant lui, et le mien, heureusement, ne fit pas exception a la regle. Il allait toujours, tombant parfois sur les genoux, soufflant et mugissant de rage et de terreur. Les _Plum-Buttes_ etaient directement dans la ligne de notre course. J'avais remarque cela depuis notre point de depart, et je m'etais dit que si je pouvais les atteindre, je serais sauf. Elles etaient a environ trois milles de l'endroit ou nous avions etabli notre bivouac, mais, a la facon dont je franchis cette distance, il me sembla que j'avais fait dix milles au moins. Un petit monticule s'elevait dans la prairie a quelques centaines de yards du groupe des hauteurs. Je m'efforcai de diriger ma monture ecumante vers cette butte en l'excitant a un dernier effort avec mon couteau. Elle me porta complaisamment a une centaine de yards de sa base. C'etait le moment de prendre conge de mon noir compagnon. J'aurais pu facilement le tuer pendant que j'etais sur son dos. La partie la plus vulnerable de son corps monstrueux etait a portee de mon couteau; mais, en verite, je n'aurais pas voulu me rendre coupable de sa mort pour Koh-i-nor. Retirant mes doigts de la toison, je me laissai glisser le long de son dos, et sans prendre plus de temps qu'il n'en fallait pour lui dire bonsoir, je m'elancai de toute la vitesse de mes jambes vers la hauteur; j'y grimpai, et m'asseyant sur un quartier de roche, je tournai mes yeux du cote de la prairie. La lune brillait toujours d'un vif eclat. Mon buffalo avait fait halte non loin de la place ou j'avais pris conge de lui, il s'etait arrete, regardait en arriere et paraissait profondement etonne. Il y avait quelque chose de si comique dans sa mine que je partis d'un eclat de rire; j'etais en pleine securite sur mon poste eleve. Je regardai au sud-ouest; aussi loin que ma vue pouvait s'etendre, la prairie etait noire et en mouvement. Les vagues vivantes venaient roulant vers moi; je pouvais les contempler desormais sans crainte. Ces milliers de prunelles etincelantes, brillant de phosphorescentes lueurs, ne me causaient plus aucun effroi. Le troupeau etait a environ un demi-mille de distance; je crus voir quelques eclairs et entendre le bruit de coups de feu au loin sur le flanc gauche de la sombre masse; ces bruits me donnaient a penser que mes compagnons, sur le sort desquels j'avais concu quelques inquietudes, etaient sains et saufs. Les buffalos approchaient de la butte sur laquelle je m'etais. etabli, et, apercevant l'obstacle, il se diviserent en deux grands courants, a ma droite et a ma gauche. Je fus frappe, dans ce moment, de voir que mon bison,--mon propre bison,--au lieu d'attendre que ses camarades l'eussent rattrape et de se joindre a ceux de l'avant-garde, se mit a galoper en secouant la tete, comme si une bande de loups eut ete a ses trousses; il se dirigea obliquement de maniere a se mettre en dehors de la bande. Quand il eut atteint un point correspondant au flanc de la troupe, il s'en rapprocha un peu et finit par se confondre dans la masse. Cette etrange tactique me frappa alors d'etonnement, mais j'appris ensuite que c'etait une profonde strategie de la part de cet animal. S'il fut reste ou je l'avais quitte, les buffalos de l'avant-garde auraient pu le prendre pour quelque membre d'une autre tribu, et lui auraient certainement fait un tres-mauvais parti. Je demeurai assis sur mon rocher environ pendant deux heures, attendant tranquillement que le noir torrent se fut ecoule. J'etais comme sur une ile au milieu de cette mer sombre et couverte d'etincelles. Un moment, je m'imaginai que c'etait moi qui etais entraine, et que la butte flottait en avant, tandis que les buffalos restaient immobiles. Le vertige me monta au cerveau, et je ne pus chasser cette etrange illusion qu'en me dressant sur mes pieds. Le torrent roulait toujours gagnant en avant; enfin je vis passer l'arriere-garde a moitie debandee. Je descendis de mon asile, et me mis en devoir de chercher ma route a travers le terrain foule et devenu noir. Ce qui etait auparavant un vert gazon presentait maintenant l'aspect d'une terre fraichement labouree et trepignee par un troupeau de boeufs. Des animaux blancs, nombreux et formant comme un troupeau de moutons, passerent pres de moi; c'etaient des loups poursuivant les trainards de la bande. Je poussai en avant, me dirigeant vers le sud. Enfin, j'entendis des voix, et, a la clarte de la lune, je vis plusieurs cavaliers galopant en cercle a travers la plaine. Je criai "Halloa!" Une voix repondit a la mienne, un des cavaliers vint a moi a toute vitesse; c'est Saint-Vrain. --Dieu puissant, Haller! cria-t-il en arretant son cheval et se penchant sur sa selle pour mieux me voir; est-ce vous ou est-ce votre spectre? En verite, c'est lui-meme! et vivant! --Et qui ne s'est jamais mieux porte, m'ecriai-je. --Mais d'ou tombez-vous? des nuages? du ciel? d'ou enfin? Et ses questions etaient repetees en echo par tous les autres, qui, a ce moment, me serraient la main comme s'ils ne m'avaient pas vu depuis un an. Gode paraissait entre tous le plus stupefait. --Mon Dieu! lance en l'air, foule aux pieds d'un million de buffles damnes, et pas mort! Cr-r-re matin! --Nous nous etions mis a la recherche de votre corps, ou plutot de ce qui pouvait en rester, dit Saint-Vrain. Nous avons fouille la prairie pas a pas a un mille a la ronde, et nous etions presque tentes de croire que les betes feroces vous avaient totalement devore. --Devorer monsieur! Non! trois millions de buffles ne l'auraient pas devore. Mon Dieu! Ah! gredin de l'Endormi, que le diable t'emporte! Cette apostrophe s'adressait a Hibbets, qui n'avait pas indique a mes camarades l'endroit ou j'etais couche, et m'avait ainsi expose a un danger si terrible. --Nous vous avons vu lance en l'air, continua Saint-Vrain, et retomber dans le plus epais de la bande. En consequence, nous vous regardions comme perdu. Mais, au nom de Dieu, comment avez-vous pu vous tirer de la? Je racontai mon aventure a mes camarades emerveilles. --Par Dieu! cria Gode, c'est une merveilleuse histoire! Et voila un gaillard qui n'est pas manchot! A dater de ce moment, je fus considere comme un _capitaine_ parmi les gens de la prairie. Mes compagnons avaient fait de la bonne besogne pendant ce temps, et une douzaine de masses noires, qui gisaient sur la plaine, en rendaient temoignage. Ils avaient retrouve mon rifle et ma couverture; cette derniere, enfoncee dans la terre par le pietinement. Saint-Vrain avait encore quelques gorgees d'eau-de-vie dans sa gourde; apres l'avoir videe et avoir replace les vedettes, nous reprimes nos couches de gazon et passames le reste de la nuit a dormir. IV UNE POSITION TERRIBLE. Peu de jours apres, une autre aventure m'arriva; et je commencai a penser que j'etais predestine a devenir un _heros_ parmi les montagnards. Un petit detachement dont je faisais partie avait pris les devants. Notre but etait d'arriver a Santa-Fe un jour ou deux avant la caravane, afin de tout arranger avec le gouverneur pour l'entree des wagons dans cette capitale. Nous faisions route pour le _Cimmaron_. Pendant une centaine de milles environ, nous traversames un desert sterile, depourvu de gibier et presque entierement prive d'eau. Les buffalos avaient completement disparu, et les daims etaient plus que rares. Il fallait nous contenter de la viande sechee que nous avions emportee avec nous des etablissements. Nous etions dans le desert de l'_Artemisia_. De temps en temps, nous apercevions une legere antilope bondissant au loin devant nous, mais se tenant hors de toute portee. Ces animaux semblaient etre plus familiers que d'ordinaire. Trois jours apres avoir quitte la caravane, comme nous chevauchions pres du Cimmaron, je crus voir une tete cornue derriere un pli de la prairie. Mes compagnons refuserent de me croire, et aucun d'eux ne voulut m'accompagner. Alors, me detournant de la route, je partis seul. Gode ayant pris les devants, l'un de mes camarades se chargea de mon chien que je ne voulais pas emmener, craignant d'effaroucher les antilopes. Mon cheval etais frais et plein d'ardeur; et que je dusse reussir ou non, je savais qu'il me serait facile de rejoindre la troupe a son prochain campement. Je piquai droit vers la place ou j'avais vu disparaitre l'objet, et qui semblait etre a un demi-mille environ de la route; mais il se trouva que la distance etait beaucoup plus grande; c'est une illusion commune dans l'atmosphere transparente de ces regions elevees. Un singulier accident de terrain, ce qu'on appelle dans ces contrees un _couteau des prairies_, d'une petite elevation, coupait la plaine de l'est a l'ouest; un fourre de cactus couvrait une partie de son sommet. Je me dirigeai vers ce fourre. Je mis pied a terre au bas de la pente, et, conduisant mon cheval au milieu des cactus je l'attachai a une des branches. Puis je gravis avec precaution, a travers les feuilles epineuses, vers le point ou je m'imaginais avoir vu l'animal. A ma grande joie, j'apercus, non pas une antilope, mais un couple de ces charmants animaux, qui broutaient tranquillement, malheureusement trop loin pour que ma balle put les atteindre. Ils etaient au moins a trois cents yards, sur une pente douce et herbeuse. Entre eux et moi pas le moindre buisson pour me cacher, dans le cas ou j'aurais voulu m'approcher. Quel parti prendre? Pendant quelques minutes, je repassai dans mon esprit les differentes ruses de chasse usitees pour prendre l'antilope. Imiterais-je leur cri? Valait-il mieux chercher a les attirer en elevant mon mouchoir? Elles etaient evidemment trop farouches; car, de minute en minute, je les voyais dresser leurs jolies petites tetes et jeter un regard inquiet autour d'elles. Je me rappelai que la couverture de ma selle etait rouge. En l'etendant sur les branches d'un buisson de cactus, je reussirais peut-etre a les attirer. Ne voyant pas d'autre moyen, j'etais sur le point de retourner prendre ma couverture, quand tout a coup mes yeux s'arreterent sur sur une ligne de terre nue qui traversait la prairie, entre moi et l'endroit ou les animaux paissaient. C'etait une brisure dans la surface de la plaine, une route de buffalo ou le lit d'un arroyo. Dans tout les cas, c'etait le couvert dont j'avais besoin, car les antilopes n'en etaient pas a plus de cent yards, et s'en rapprochaient tout en broutant. Je quittai les buissons et me dirigeai, en me laissant glisser le long de la pente, vers le point ou l'enfoncement me paraissait le plus marque. La, a ma grande surprise, je me trouvai au bord d'un large arroyo, dont l'eau, claire et peu profonde, coulait doucement sur un lit de sable et de gypse. Les bords ne s'elevaient pas a plus de trois pieds du niveau, de l'eau, excepte a l'endroit ou l'escarpement venait rencontrer le courant. La, il y avait une elevation assez forte; je longeai la base, j'entrai dans le canal et me mis en devoir de le remonter. J'arrivai bientot, comme j'en avais l'intention, a la place ou le courant, apres avoir suivi une ligne parallele a l'escarpement, le traversait en le coupant a pic. La, je m'arretai, et regardai avec toutes sortes de precautions par-dessus le bord. Les antilopes s'etaient rapprochees a moins d'une portee de fusil de l'arroyo; mais elles etaient encore loin de mon poste. Elles continuaient a brouter tranquillement, insouciantes du danger. Je redescendis, et repris ma marche dans l'eau. C'etait une rude besogne que de marcher dans cette voie. Le lit de la ravine etait forme d'une terre molle qui cedait sous le pied, et il me fallait eviter de faire le moindre bruit, sous peine d'effaroucher le gibier; mais j'etais soutenu dans mes efforts par la perspective d'avoir de la venaison fraiche pour mon souper. Apres avoir peniblement parcouru quelques cents yards, je me trouvai en face d'un petit buisson d'absinthe qui touchait a la rive. --Je suis assez pres, pensai-je, et ceci me servira de couvert. Tout doucement je me dressai jusqu'a ce que je pusse voir a travers les feuilles. La position etait excellente. J'epaulai mon fusil, et, visant au coeur du male, je lachai la detente. L'animal fit un bond et retomba sur le flanc, sans vie. J'etais sur le point de m'elancer pour m'assurer de ma proie, lorsque j'observai que la femelle, au lieu de s'enfuir comme je m'y attendais, s'approchait de son compagnon gisant, et flairait anxieusement toutes les parties de son corps. Elle n'etait pas a plus de vingt yards de moi, et je distinguais l'expression d'inquietude et d'etonnement dont son regard etait empreint. Tout a coup, elle parut comprendre la triste verite, et, rejetant sa tete en arriere, elle se mit a pousser des cris plaintifs et a courir en rond autour de son corps inanime. Mon premier mouvement avait ete de recharger et de tuer la femelle; mais je me sentais desarme par sa voix plaintive qui me remuait le coeur. En verite, si j'avais pu prevoir un aussi lamentable spectacle, je ne me serais point ecarte de la route. Mais la chose etait sans remede. --Je lui ai fait plus de mal que si je l'avais tuee elle-meme, pensai-je; le mieux que je puisse faire pour elle, maintenant, c'est de la tuer aussi. En vertu de ce principe d'humanite, qui devait lui etre fatal, je restai a mon poste; je rechargeai mon fusil; je visai de nouveau, et le coup partit. Quand la fumee fut dissipee, je vis la pauvre petite creature sanglante sur le gazon, la tete appuyee sur le corps de son male inanime. Je mis mon rifle sur l'epaule, et je me disposais a me porter en avant, lorsque, a ma grande surprise, je me sentis pris par les pieds. J'etais fortement retenu, comme si mes jambes eussent ete serrees dans un etau! Je fis un effort pour me degager, puis un second, plus violent, mais sans aucun succes: au troisieme, je perdis l'equilibre, et tombai a la renverse dans l'eau. A moitie suffoque, je parvins a me mettre debout, mais uniquement pour reconnaitre que j'etais retenu aussi fortement qu'auparavant. De nouveau je m'agitai pour degager mes jambes; mais je ne pouvais les ramener ni en avant, ni en arriere, ni a droite, ni a gauche; de plus, je m'apercus que j'enfoncais peu a peu. Alors l'effrayante verite se fit jour dans mon esprit: _j'etais pris dans un sable mouvant!_ Un sentiment d'epouvante passa dans tout mon etre. Je renouvelai mes efforts avec toute l'energie du desespoir. Je me penchais d'un cote, puis de l'autre, tirant a me deboiter les genoux. Mes pieds etaient toujours emprisonnes; impossible de les bouger d'un pouce. Le sable elastique s'etait moule autour de mes bottes de peau de cheval, et collait le cuir au-dessus des chevilles, de telle sorte que je ne pouvais en degager mes jambes, et je sentais que j'enfoncais de plus en plus, peu a peu, mais irresistiblement, et d'un mouvement continu, comme si quelque monstre souterrain m'eut tout doucement tire a lui! Je frissonnai d'horreur, et je me mis a crier au secours! Mais qui pouvait m'entendre! il n'y avait personne dans un rayon de plusieurs milles, pas un etre vivant. Si pourtant: le hennissement de mon cheval me repondit du haut de la colline, semblant se railler de mon desespoir. Je me penchai en avant autant que ma position me le permettait, et, de mes doigts convulsifs, je commencai a creuser le sable. A peine pouvais-je en atteindre la surface, et le leger sillon que je tracais etait aussitot comble que forme. Une idee me vint. Mon fusil mis en travers pourrait me supporter. Je le cherchai autour de moi. On ne le voyait plus. Il etait enfonce dans le sable. Pouvais-je me coucher par terre pour eviter d'enfoncer davantage? Non il y avait deux pieds d'eau; je me serais noye. Ce dernier espoir m'echappa aussitot qu'il m'apparut. Je ne voyais plus aucun moyen de salut. J'etais incapable de faire un effort de plus. Une etrange stupeur s'emparait de moi. Ma pensee se paralysait. Je me sentais devenir fou. Pendant un moment, ma raison fut completement egaree. Apres un court intervalle, je recouvrai mes sens. Je fis un effort pour secouer la paralysie de mon esprit, afin du moins d'aborder comme un homme doit le faire, la mort, que je sentais inevitable. Je me dressai tout debout. Mes yeux atteignaient jusqu'au niveau de la prairie, et s'arreterent sur les victimes encore saignantes de ma cruaute. Le coeur me battit a cette vue. Ce qui m'arrivait etait-il une punition de Dieu? Avec un humble sentiment de repentir, je tournai mon visage vers le ciel, redoutant presque d'apercevoir quelque signe de la colere celeste.... Le soleil brillait du meme eclat qu'auparavant, et pas un nuage ne tachait la voute azuree. Je demeurai les yeux leves au ciel, et priai avec une ferveur que connaissent ceux-la seulement qui se sont trouves dans des situations perilleuses analogues a celle ou j'etais. Comme je continuais a regarder en l'air, quelque chose attira mon attention. Je distinguai sur le fond bleu du ciel la silhouette d'un grand oiseau. Je reconnus bientot l'immonde oiseau des plaines, le vautour noir. D'ou venait-il? Qui pouvait le savoir? A une distance infranchissable pour le regard de l'homme, il avait apercu ou senti les cadavres des antilopes, et maintenant sur ses larges ailes silencieuses il descendait vers le festin de la mort. Bientot un autre, puis encore un, puis une foule d'autres se detacherent sur les champs azures de la voute celeste, et, decrivant de larges courbes, s'abaisserent silencieusement vers la terre. Les premiers arrives se poserent sur le bord de la rive, et apres avoir jete un coup d'oeil autour d'eux, se dirigerent vers leurs proies. Quelques secondes apres, la prairie etait noire de ces oiseaux immondes qui grimpaient sur les cadavres des antilopes, et battaient de l'aile en enfoncant leurs becs fetides dans les yeux de leurs proies. Puis vinrent les loups decharnes, affames, sortant des fourres de cactus et rampant, comme des laches, a travers les sinuosites de la prairie. Un combat s'ensuivit, dans lequel les vautours furent mis en fuite, puis les loups se jeterent sur la proie et se la disputerent, grondant les uns contre les autres, et s'entre-dechirant. --Grace a Dieu! pensai-je, je n'aurai pas du moins a craindre d'etre ainsi mis en pieces! Je fus bientot delivre de cet affreux spectacle. Mes yeux n'arrivaient plus au niveau de la berge. Le vert tapis de la prairie avait eu mon dernier regard. Je ne pouvais plus voir maintenant que les murs de terre qui encaissaient le ruisseau, et l'eau qui coulait insouciante autour de moi. Une fois encore je levai les yeux au ciel, et avec un coeur plein de prieres, je m'efforcai de me resigner a mon destin. En depit de mes efforts pour etre calme, les souvenirs des plaisirs terrestres, des amis, du logis, vinrent m'assaillir et provoquerent par intervalles de violents paroxysmes pendant lesquels je m'epuisais en efforts reiteres, mais toujours impuissants. J'entendis de nouveau le hennissement de mon cheval. Une idee soudaine frappa mon esprit, et me rendit un nouvel espoir: peut-etre mon cheval.... Je ne perdis pas un moment. J'elevai ma voix jusqu'a ses cordes les plus hautes, et appelai l'animal par son nom. Je l'avais attache, mais legerement. Les branches de cactus pouvaient se rompre. J'appelai encore, repetant les mots auxquels il etait habitue. Pendant un moment tout fut silence, puis j'entendis les sons precipites de ses sabots, indiquant que l'animal faisait des efforts pour se degager; ensuite je pus reconnaitre le bruit cadence d'un galop regulier et mesure. Les sons devenaient plus proches encore et plus distincts, jusqu'a ce que l'excellente bete se montrat sur la rive au-dessus de moi. La, Moro s'arreta, secouant la tete, et poussa un bruyant hennissement. Il paraissait etonne, et regardait de tous cotes, renaclant avec force. Je savais qu'une fois qu'il m'aurait apercu, il ne s'arreterait pas jusqu'a ce qu'il eut pu frotter son nez contre ma joue, car c'etait sa coutume habituelle. Je tendis mes mains vers lui et repetai encore les mots magiques. Alors, regardant en bas, il m'apercut, et, s'elancant aussitot, il sauta dans le canal. Un instant apres, je le tenais par la bride. Il n'y avait pas de temps a perdre; l'eau m'atteignait presque jusqu'aux aisselles. Je saisis la longe, et, la passant sous la sangle de la selle, je la nouai fortement, puis je m'entourai le corps avec l'autre bout. J'avais laisse assez de corde entre moi et la sangle pour pouvoir exciter et guider le cheval dans le cas ou il faudrait un grand effort pour me tirer d'ou j'etais. Pendant tous ces preparatifs, l'animal muet semblait comprendre ce que je faisais. Il connaissait aussi la nature du terrain sur lequel il se trouvait, car, durant toute l'operation, il levait ses pieds l'un apres l'autre pour eviter d'etre pris. Mes dispositions furent enfin terminees, et avec un sentiment d'anxiete terrible, je donnai a mon cheval le signal de partir. Au lieu de s'elancer, l'intelligent animal s'eloigna doucement comme s'il avait compris ma situation. La longe se tendit, je sentis que mon corps se deplacait, et, un instant apres, j'eprouvai une de ces jouissances profondes impossibles a decrire, en me trouvant degage de mon tombeau de sable. Un cri de joie s'echappa de ma poitrine. Je m'elancai vers mon cheval, je lui jetai mes deux bras autour du cou; je l'embrassai avec autant de delices que s'il eut ete une charmante jeune fille. Il repondit a mes embrassements par un petit cri plaintif qui me prouva qu'il m'avait compris. Je me mis en quete de mon rifle. Heureusement qu'il n'etait pas tres-enfonce, et je pus le ravoir. Mes bottes etaient restees dans le sable; mais je ne m'arretai point a les chercher. La place ou je les avais perdues m'inspirait un sentiment de profonde terreur. Sans plus attendre, je quittai les bords de l'arroyo, et, montant a cheval je me dirigeai au galop vers la route. Le soleil etait couche quand j'arrivai au camp, ou je fus accueilli par les questions de mes compagnons etonnes: --Avez-vous trouve beaucoup de chevres? Ou sont donc vos bottes?--Est-ce a la chasse ou a la peche que vous avez ete? Je repondis a toutes ces questions en racontant mon aventure, et cette nuit-la encore je fus le heros du bivouac. V SANTA-FE. Apres avoir employe une semaine a gravir les montagnes rocheuses, nous descendimes dans la vallee du Del-Norte, et nous atteignimes la capitale du Nouveau-Mexique, la celebre ville de Santa-Fe. Le lendemain, la caravane elle-meme arriva, car nous avions perdu du temps en prenant la route du sud, et les wagons, en traversant la passe de Raton, avaient suivi la voie la plus rapide. Nous n'eumes aucune difficulte relativement a l'entree de notre convoi, moyennant une taxe de cinq cents dollars d'_alcavala_ pour chaque wagon. C'etait une extorsion qui depassait le tarif; mais les marchands etaient forces d'accepter cet impot. Santa-Fe est l'entrepot de la province, et le chef-lieu de son commerce. En l'atteignant, nous fimes halte et etablimes notre camp hors des murs. Saint-Vrain, quelques autres proprietaires et moi nous nous installames a la _fonda_, ou nous cherchames dans le delicieux vin d'el Paso l'oubli des fatigues que nous avions endurees a travers les plaines. La nuit de notre arrivee se passa tout entiere en festins et en plaisirs. Le lendemain matin, je fus eveille par la voix de mons Gode, qui paraissait de joyeuse humeur et chantonnait quelques fragments d'une chanson de bateliers canadiens. --Ah! monsieur, me cria-toi! en me voyant eveille, aujourd'hui, ce soir, il y a une grande _funcion_,--un bal--ce que les Mexicains appellent le fandago. C'est tres-beau, monsieur. Vous aurez bien sur un grand plaisir a voir un _fandago_ mexicain. --Non, Gode. Mes compatriotes ne sont pas aussi grands amateurs de la danse que les votres. --C'est vrai, monsieur, mais un fandago! ca merite d'etre vu. Ca se compose de toutes sortes de pas: le _bolero_, la valse, la _couna_, et beaucoup d'autres; le tout melange de _pouchero_. Allez! monsieur, vous verrez plus d'une jolie fille aux yeux noirs et avec de tres-courts... Ah! diable!... de tres-courts... comment appelez-vous cela en americain? --Je ne sais pas de quoi vous voulez parler. --Cela! cela, monsieur. Et il me montrait la jupe de sa blouse de chasse. --Ah! pardieu, je le tiens!--_Petticoes_, de tres-courts _petticoes_. Ah! vraiment, vous verrez, vous verrez ce que c'est qu'un fandago mexicain. Las ninas de Durango Conmigo bailandas, Al cielo saltandas En el fan-dango--en el fan-dango. Ah! voici M. de Saint-Vrain. Il n'a sans doute jamais vu un fandago. Sacristi! comme monsieur danse! comme un vrai maitre de ballets! Mais il est de _sangre_... de sang francais, vraiment. Voyez donc! Al cielo saltandas En el fan-dan-go--en el fan-dang... --Eh! Gode? --Monsieur. --Cours a la cantine et demande, prends a credit, achete ou chippe une bouteille du meilleur Paso. --Faut-il essayer de la chipper, monsieur Saint-Vrain? Demanda Gode avec une grimace significative. --Non, vieux coquin de Canadien! paie-la, voila de l'argent. Du meilleur Paso, tu entends? frais et brillant. Maintenant, _vaya!_ --Bonjour, mon brave dompteur de buffalos. Encore au lit, a ce que je vois. --J'ai une migraine qui me fend la tete. --Ah! ah! ah! C'est comme moi tout a l'heure; mais Gode est alle chercher le remede. Poil de chien guerit la morsure. Allons, en bas du lit. --Attendez au moins que j'aie pris une dose de votre medecine. --C'est juste. Vous vous trouverez mieux apres. Dites-moi, comment vous trouvez-vous des plaisirs de la ville, hein? --Vous appelez cela une ville! --Mais oui; c'est ainsi qu'on la nomme partout: la _ciudad de Santa-Fe_, la fameuse ville de Santa-Fe, la capitale du _Nuevo-Mejico_, la metropole de la prairie, le paradis des vendeurs, des trappeurs et des voleurs. --Et voila le progres accompli dans une periode de trois cents ans! En verite, ce peuple semble a peine arrive aux premiers echelons de la civilisation! --Dites plutot qu'il en a depasse les derniers. Ici, dans cette oasis lointaine, vous trouverez peinture, poesie, danse, theatre et musique, fetes et feux d'artifice; tous les raffinements de l'art et de l'amour qui caracterisent une nation en declin. Vous rencontrerez en foule des don Quichottes, soi-disant chevaliers errants, des Romeos, moins le coeur, et des bandits, moins le courage. Vous rencontrerez... toutes sortes de choses avant de vous croiser avec la vertu ou l'honneur.--Hola! _muchacho!_ --_Que es senor_ --Avez-vous du cafe? --_Si, senor._ --Apportez deux tasses: _dos tazas_, entendez-vous, et leste! _Aprisa! aprisa!_ --_Si, senor._ --Ah! voici le voyageur canadien! Eh bien, vieux Nord-Ouest, apportes-tu le vin? --C'est un vin delicieux, monsieur Saint-Vrain! ca vaut presque les vins Francais. --Il a raison, Haller! (tsap! tsap!) delicieux, vous pouvez le dire, mon cher Gode! (tsap! tsap!) Allons, buvez; cela va vous rendre fort comme un buffalo. Voyez, il petille comme de l'eau de Seltz![1] comme _fontaine qui bouille_. Eh! Gode? [Note 1: Nom d'une localite ou il y a des eaux gazeuses, aux Etats-Unis.] --Oui, monsieur; absolument comme _fontaine qui bouille_, parbleu! oui. --Buvez, mon ami, buvez! ne craignez pas ce vin-la; c'est pur jus de la vigne. Sentez cela, humez ce bouquet. Dieu! Quel vin les Yankees tireront un jour de ces raisins du Nouveau-Mexique! --Eh quoi? croyez-vous que les Yankees aient des vues sur ce pays? --Si je le crois? je le sais. Et pourquoi pas! A quoi peut servir cette race de singes dans la creation? uniquement a embarrasser la terre.--Eh bien, garcon, vous avez apporte le cafe? --_Ya, esta, senor_. --Allons, prenez-moi quelques gorgees de cette liqueur, cela vous remettra sur pied tout de suite. Ils sont bons pour faire du cafe, par exemple; les Espagnols sont passes maitres en cela. --Qu'est-ce que ce _fandago_ dont Gode m'a parle? --Ah! c'est vrai. Nous allons avoir une fameuse soiree, vous y viendrez, sans doute? --Par pure curiosite! --Tres-bien! votre curiosite sera satisfaite. --Le vieux coquin de gouverneur doit honorer le bal de sa presence, et, dit-on, sa charmante senora; mais je ne crois pas que celle-ci vienne. --Et pourquoi pas? --Il a trop peur qu'un de ces sauvages _americanos_ ne prenne fantaisie de l'enlever en croupe. Cela s'est vu quelquefois dans cette vallee. Par sainte Marie! c'est une charmante creature,--continua Saint-Vrain, se parlant a lui-meme,--et je sais quelqu'un... Oh! le vieux tyran maudit! Pensez-y donc un peu! --A quoi? --Mais a la maniere dont il nous a traites. Cinq cents dollars par wagon! et nous en avions un cent! en tout cinquante mille dollars. --Mais, est-ce qu'il empoche tout cela? Est-ce que le gouvernement.... --Le gouvernement! le gouvernement n'en touche pas un centime. C'est lui qui est le gouvernement ici. Et, grace aux ressources qu'il tire de ces impots, il gouverne les miserables habitants avec une verge de fer. Pauvres diables! --Et ils le haissent, je suppose? --Lui et les siens. Dieu sait s'ils ont raison. --Pourquoi donc alors ne se revoltent-ils pas? --Cela leur arrive quelquefois. Mais que peuvent faire ces malheureux? Comme tous les tyrans, il a su les diviser et semer entre eux des haines irreconciliables. --Mais il ne me semblait pas qu'il ait une armee bien formidable: il n'a point de gardes du corps. --Des gardes du corps, s'ecria Saint-Vrain en m'interrompant. Regardez dehors les voila, ses gardes du corps. --_Indios bravos! les Navajoes!_ exclama Gode au meme instant. Je regardai dans la rue. Une demi-douzaine d'Indiens drapes dans des serapes rayes passaient devant l'auberge. Leurs regards sauvages, leur demarche lente et fiere, les faisaient facilement distinguer des _indios manzos_, des _pueblos_, porteurs d'eau et bucherons. --Sont-ce des Navajoes? demandai-je. --Oui, monsieur, oui, reprit Gode avec quelque animation. Sacrr...! des Navajoes, de veritables et damnes Navajoes! --Il n'y a pas a s'y tromper, ajouta Saint-Vrain. --Mais les Navajoes sont les ennemis declares des Nouveaux-Mexicains. Comment sont-ils ici? prisonniers? --Ont-ils l'air de prisonniers? Certes, on ne pouvait apercevoir aucun indice de captivite ni dans leurs regards ni dans leurs allures. Ils marchaient fierement le long du mur, lancant de temps a antre sur les passants un coup d'oeil sauvage, hautain et meprisant. --Pourquoi sont-ils ici alors? Leur pays est bien loin vers l'ouest. --C'est la un de ces mysteres du Nouveau-Mexique sur lesquels je vous donnerai quelques eclaircissements une autre fois. Ils sont maintenant sous la protection d'un traite de paix qui les lie, tant qu'il ne leur convient pas de le rompre. Quant a present, ils sont aussi libres ici que vous et moi; que dis-je? ils le sont bien davantage. Je ne serais point surpris de les rencontrer ce soir au fandango. --J'ai entendu dire que les Navajoes etaient cannibales? --C'est la verite. Observez-les un instant! Regardez comme ils couvent des yeux ce petit garcon joufflu, qui parait instinctivement en avoir peur. Il est heureux pour ce petit drole qu'il fasse grand jour, sans cela il pourrait bien etre etrangle sous une de ces couvertures rayees. --Parlez-vous serieusement, Saint-Vrain! --Sur ma parole; je ne plaisante pas! Si je me trompe, Gode en sait assez pour pouvoir confirmer ce que j'avance, Eh! voyageur? --C'est vrai, monsieur. J'ai ete prisonnier dans la Nation: non pas chez les Navagh, mais chez les damnes d'Apaches. C'est la meme chose, pendant trois mois. J'ai vu les sauvages manger,--_eat_,--un, deux _trie, trie_ enfants rotis, comme si c'etaient des bosses de buffles. C'est vrai, monsieur, c'est tres-vrai. --C'est la vraie verite: les Apaches et les Navajoes enlevent des enfants dans la vallee, ici, lors de leurs grandes expeditions; et ceux qui ont ete a meme de s'en instruire assurent qu'ils les font rotir. Est-ce pour les offrir en sacrifice au dieu feroce Quetzalcoatl? est-ce par gout pour la chair humaine? c'est ce qu'on n'a pas encore bien pu verifier. Bien peu parmi ceux qui ont visite leurs villes ont eu, comme Gode, la chance d'en sortir. Pas un homme de ces pays ne s'aventure a traverser la sierra de l'ouest. --Et comment avez-vous fait, monsieur Gode pour sauver votre chevelure? --Comment, monsieur? Parce que je n'en ai pas. Je ne peux pas etre scalpe. Ce que les trappeurs yankees appellent _hur_, ma chevelure, est de la fabrication d'un barbier de Saint-Louis. Voila, monsieur. En disant cela, le Canadien ota sa casquette, et, avec elle, ce que jusqu'a ce moment j'avais pris pour une magnifique chevelure bouclee, c'etait une perruque. --Maintenant, messieurs, s'ecria-t-il d'un ton de bonne humeur, comment ces sauvages pourraient-ils prendre mon scalp? Les Indiens damnes n'en toucheront pas la prime, sacr-r-r...! Saint-Vrain et moi ne pumes nous empecher de rire a la transformation comique de la figure du Canadien. --Allons, Gode! le moins que vous puissiez faire apres cela, c'est de boire un coup. Tenez, servez-vous. --Tres-oblige, monsieur Saint-Vrain, je vous remercie. Et le voyageur, toujours altere avala le nectar d'el Paso comme il eut fait d'une tasse de lait. --Allons, Haller! Il faut que nous allions voir les wagons. Les affaires d'abord, le plaisir apres, autant du moins que nous pourrons nous en procurer au milieu de ces tas de briques. Mais nous trouverons de quoi nous distraire a Chihuahua. --Vous pensez que nous irons jusque-la? --Certainement. Nous n'aurons pas acheteurs ici pour le quart de notre cargaison. Il faudra porter le reste sur le marche principal. Au camp! allons! VI LE FANDANGO. Le soir, j'etais assis dans ma chambre, attendant Saint-Vrain. Il s'annonca du dehors en chantant: Las ninas de Durango Conmigo bailandas Al cielo... ha! --Etes-vous pret, mon hardi cavalier? --Pas encore. Asseyez-vous une minute et attendez-moi. --Depechez-vous alors: la danse commence. Je suis revenu par la. Quoi! c'est la votre costume de bal! Ha! ha! ha! Et Saint-Vrain eclata de rire en me voyant vetu d'un habit bleu et d'un pantalon noir assez bien conserves. --Eh! mais sans doute, repondis-je en le regardant, et qu'y trouvez-vous a redire?--Mais est-ce la votre habit de bal, a vous? Mon ami n'avait rien change a son costume; il portait sa blouse de chasse frangee, ses guetres, sa ceinture, son couteau et ses pistolets. --Oui, mon cher dandy, ceci est mon habit de bal; il n'y manque rien, et si vous voulez m'en croire, vous allez remettre ce que vous avez ote. Voyez-vous un ceinturon et un couteau autour de ce bel habit bleu a longues basques! Ha! ha! ha! --Mais quel besoin de prendre ceinturon et couteau? Vous n'allez pas, peut-etre, entrer dans une salle de bal avec vos pistolets a la ceinture? --Et de quelle autre maniere voulez-vous que je les porte? dans mes mains? --Laissez-les ici. --Ha! ha! cela ferait une belle affaire! Non, non. Un bon averti en vaut deux. Vous ne trouverez pas un cavalier qui consente a aller a un fandango de Santa-Fe sans ses pistolets a six coups. Allons, remettez votre blouse, couvrez vos jambes comme elles l'etaient, et bouclez-moi cela autour de vous. C'est le _costume de bal_ de ce pays-ci. --Du moment que vous m'affirmez que je serai ainsi _comme il faut_, ca me va. --Je ne voudrais pas y aller en habit bleu, je vous le jure. L'habit bleu fut replie et remis dans mon portemanteau. Saint-Vrain avait raison. En arrivant au lieu de reunion, une grande _sala_ dans le voisinage de la _plaza_, nous le trouvames rempli de chasseurs, de trappeurs, de marchands, de voituriers, tous costumes comme ils le sont dans la montagne. Parmi eux se trouvaient une soixantaine d'indigenes avec autant de _senoritas_, que je reconnus, a leurs costumes, pour etre des _poblanas_, c'est-a-dire appartenant a la plus basse classe; la seule classe de femme, au surplus, que des etrangers pussent rencontrer a Santa-Fe. Quand nous entrames, la plupart des hommes s'etaient debarrasses de leurs serapes pour la danse, et montraient dans tout leur eclat le velours brode, le maroquin gaufre, et les berets de couleurs voyantes. Les femmes n'etaient pas moins pittoresques dans leurs brillantes _naguas_, leurs blanches chemisettes, et leurs petits souliers de satin. Quelques-unes etaient en train de sauter une vive polka; car cette fameuse danse etait parvenue jusque dans ces regions reculees. --Avez-vous entendu parler du telegraphe electrique? --No, senor. --Pourriez-vous me dire ce que c'est qu'un chemin de fer? --_Quien sabe!_ --La polka! --_Ah! senor, la polka! la polka! cosa bonita, tan graciosa! vaya!_ La salle de bal etait une grande _sala_ oblongue, garnie de banquettes tout autour. Sur ces banquettes, les danseurs prenaient place, roulaient leurs cigarettes, bavardaient et fumaient dans l'intervalle des contredanses. Dans un coin, une demi-douzaine de fils d'Orphee faisaient resonner des harpes, des guitares et des mandolines; de temps en temps, ils rehaussaient cette musique par un chant aigu, a la maniere indienne. Dans un autre angle, les montagnards, alteres, fumaient des _puros_ en buvant du whisky de Thaos, et faisaient retentir la _sala_ de leurs sauvages exclamations. --Hola, ma belle enfant! _vamos, vamos_, a danser! _mucho bueno! mucho bueno!_ voulez-vous? C'est un grand gaillard a la mine brutale, de six pieds et plus, qui s'adresse a une petite _poblana_ semillante. --_Mucho bueno, senor Americano!_ repond la dame. --Hourra pour vous! en avant! marche! Quelle taille legere! Vous pourriez servir de plumet a mon chapeau. Qu'est-ce que vous voulez boire? de l'_aguardiente_[1] Ou du vin? [Note 1: _Aguardiente_, sorte d'eau-de-vie de ble de mais.] --_Copitita de vino, senor._ (Un tout petit verre de vin, monsieur.) --Voici, ma douce colombe; avalez-moi ca en un saut d'ecureuil!... Maintenant, ma petite, bonne chance, et un bon mari je vous souhaite! --_Gracias, senor Americano!_ --Comment! vous comprenez cela? _usted entiende_, vous entendez? --_Si, senor_. --Bravo donc! Eh bien, ma petite, connaissez-vous la danse de l'ours? --_No entiende_. --Vous ne comprenez pas! tenez, c'est comme ca. Et le lourdaud chasseur commence a se balancer devant sa partenaire, en imitant les allures de l'ours gris. --Hola, Bill! crie un camarade, tu vas etre pris au piege, si tu ne te tiens pas sur tes gardes. As-tu tes poches bien garnies, au moins? --Que je sois un chien, Gim, si je ne suis pas frappe la, dit le chasseur etendant sa large main sur la region du coeur. --Prends garde a toi, bonhomme! c'est une jolie fille, apres tout. --Tres-jolie! offre-lui un chapelet, si tu veux, et jette-toi a ses pieds! --Beaux yeux qui ne demandent qu'a se rendre; oh! les jolies jambes! --Je voudrais bien savoir ce que son vieux magot demanderait pour la ceder. J'ai grand besoin d'une femme; je n'en ai plus eu depuis celle de la tribu des Crow que j'avais epousee sur les bords du Yeller-Stone. --Allons donc, bonhomme, tu n'es pas chez les Indiens. Fais, si tu veux, que la fille y consente, et il ne t'en coutera qu'un collier de perles. --Hourra pour le vieux Missouri! crie un voiturier. --Allons, enfant! montrons-leur un peu comment un Virginien se fraye son chemin. Debarrassez la cuisine, vieilles et jeunes canailles. --Gare a droite et a gauche! la vieille Virginie va toujours de l'avant. --_Viva el Gobernador! viva Armijo! viva, viva!_ L'arrivee d'un nouveau personnage faisait sensation dans la salle. Un gros homme fastueux, a tournure de pretre, faisait son entree, accompagne de plusieurs individus. C'etait le gouverneur avec sa suite, et un certain nombre de citoyens bien couverts, qui formaient sans doute l'elite de la societe new-mexicaine. Quelques-uns des nouveaux arrivants etaient des militaires revetus d'uniformes brillants et extravagants; on les vit bientot pirouetter autour de la salle dans le tourbillon de la valse. --Ou est la senora Armijo? demandai-je tout bas a Saint-Vrain. --Je vous l'avais dit: elle n'est pas venue. Attendez-moi ici je m'en vais pour quelques instants. Procurez-vous une danseuse: et voyez a vous divertir. Je serai de retour dans un moment. Au revoir. Sans plus d'explications, Saint-Vrain se glissa a travers la foule et disparut. Depuis mon entree, j'etais demeure assis sur une banquette, pres de Saint-Vrain, dans un coin ecarte de la salle. Un homme d'un aspect tout particulier occupait la place voisine de mon compagnon, et etait plonge dans l'ombre d'un rideau. J'avais remarque cet homme tout en entrant, et j'avais remarque aussi que Saint-Vrain avait cause avec lui; mais je n'avais pas ete presente, et l'interposition de mon ami avait empeche un examen plus attentif de ma part, jusqu'a ce que Saint-Vrain se fut retire. Nous etions maintenant l'un pres de l'autre, et je commencai a pousser une sorte de reconnaissance angulaire de la figure et de la tournure qui avaient frappe mon attention par leur etrangete. Ce n'etait pas un Americain; on le reconnaissait a son vetement, et cependant sa figure n'etait pas mexicaine. Ses traits etaient trop accentues pour un Espagnol, quoique son teint, hale par l'air et le soleil, fut brun et bronze. La figure etait rasee, a l'exception du menton, qui etait garni d'une barbe noire taillee en pointe. L'oeil, autant que je pus le voir sous l'ombre d'un chapeau rabattu, etait bleu et doux. Les cheveux noirs et ondules, marques ca et la d'un fil d'argent. Ce n'etaient point la les traits caracteristiques d'un Espagnol, encore moins d'un Hispano-Americain; et, n'eut ete son costume, j'aurais assigne a mon voisin une toute autre origine. Mais il etait entierement vetu a la mexicaine, enveloppe d'une _manga_ pourpre, rehaussee de broderies de velours noir le long des bords et autour des ouvertures. Comme ce vetement le couvrait presque en entier, je ne faisais qu'entrevoir en dessous une paire de calzoneros de velours vert, avec des boutons jaunes et des aiguillettes de rubans blancs comme la neige, pendant le long des coutures. La partie interieure des calzoneros etait garnie de basane noire gaufree, et venait joindre les tiges d'une paire de bottes jaunes munies de forts eperons en acier. La large bande de cuir pique qui soutenait les eperons et passait sur le cou-de-pied donnait a cette partie le contour particulier que l'on remarque dans les portraits des anciens chevaliers armes de toutes pieces. Il portait un sombrero noir a larges bords, entoure d'un large galon d'or. Une paire de ferrets, egalement en or, depassait la bordure; mode du pays. Cet homme avait son sombrero penche du cote de la lumiere, et paraissait vouloir cacher sa figure. Cependant, il n'etait pas disgracie sous ce rapport. Sa physionomie, au contraire, etait ouverte et attrayante; ses traits avaient du etre beaux autrefois, avant d'avoir ete alteres, et couverts d'un voile de profonde melancolie par des chagrins que j'ignorais. C'etait l'expression de cette tristesse qui m'avait frappe au premier aspect. Pendant que je faisais toutes ces remarques, en le regardant de cote, je m'apercus qu'il m'observait de la meme maniere, et avec un interet qui semblait egal au mien. Il fit sans doute la meme decouverte, et nous nous retournames en meme temps de maniere a nous trouver face a face; alors l'etranger tira de sa manga un petit cigarero brode de perles et me le presenta gracieusement en disant: --_Quiere a fumar, caballero?_ (Desirez-vous fumer, monsieur?) --Volontiers, je vous remercie,--repondis-je en espagnol. Et en meme temps je tirai une cigarette de l'etui. A peine avions-nous allume, que cet homme, se tournant de nouveau vers moi, m'adressa a brule-pourpoint cette question inattendue: --Voulez-vous vendre votre cheval? --Non. --Pour un bon prix? --A aucun prix. --Je vous en donnerai cinq cents dollars. --Je ne le donnerais pas pour le double. --Je vous en donnerai le double. --Je lui suis attache. Ce n'est pas une question d'argent. --J'en suis desole. J'ai fait deux cents milles pour acheter ce cheval. Je regardai mon interlocuteur avec etonnement et repetai machinalement ses derniers mots. --Vous nous avez donc suivis depuis l'Arkansas? --Non, je viens du Rio-Abajo. --Du Rio-Abajo! du bas du Del-Norte? --Oui. --Alors, mon cher monsieur, il y a erreur. Vous croyez parler a un autre et traiter de quelque autre cheval. --Oh! non; c'est bien du votre qu'il s'agit, un etalon noir, avec le nez roux, et a tous crins; demi-sang arabe. Il a une petite marque au-dessus de l'oeil gauche. Ce signalement etait assurement celui de Moro, et je commencai a eprouver une sorte de crainte superstitieuse a l'endroit de mon mysterieux voisin. --En verite, repliquai-je, c'est tout a fait cela; mais j'ai achete cet etalon, il y a plusieurs mois, a un planteur louisianais. Si vous arrivez de deux cents milles au-dessous de Rio-Grande, comment, je vous le demande, avez-vous pu avoir la moindre connaissance de moi ou de mon cheval? --_Dispensadme, caballero!_ je ne pretends rien de semblable. Je viens de loin au-devant de la caravane pour acheter un cheval americain. Le votre est le seul dans toute la cavalcade qui puisse me convenir, et, a ce qu'il parait, le seul que je ne puisse me procurer a prix d'argent. --Je le regrette vivement; mais j'ai eprouve les qualites de l'animal. Nous sommes devenus amis, et il faudrait un motif bien puissant pour que je consentisse a m'en separer. --Ah! senor, c'est un motif bien puissant qui me rend si desireux de l'acheter. Si vous saviez pourquoi, peut-etre...--Il hesita un moment. --Mais non, non, non! Apres avoir murmure quelques paroles incoherentes au milieu desquelles je pus distinguer les mots _buenas noches, caballero!_ l'etranger se leva en conservant les allures mysterieuses qui le caracterisaient, et me quitta. J'entendis le cliquetis de ses eperons pendant qu'il se frayait lentement un chemin a travers la foule joyeuse, et il disparut dans l'ombre. Le siege vacant fut immediatement occupe par une _manola_ tout en noir, dont la brillante _nagua_, la chemisette brodee, les fines chevilles et les petits pieds chausses de pantoufles bleues attirerent mon attention. C'etait tout ce que je pouvais apercevoir de sa personne; de temps en temps, l'eclair d'un grand oeil noir m'arrivait a travers l'ouverture du _rebozo tapado_ (mantille fermee). Peu a peu le _rebozo_ devint moins discret, l'ouverture s'agrandit, et il me fut permis d'admirer les contours d'une petite figure charmante et pleine de malice. L'extremite de la mantille fut adroitement rejetee par-dessus l'epaule gauche, et decouvrit un bras nu, arrondi, termine par une grappe de petits doigts charges de bijoux, et pendant nonchalamment. Je suis passablement timide; mais, a la vue de cette attrayante partenaire, je ne pus y tenir plus longtemps, et, me penchant vers elle, je lui dis dans mon meilleur espagnol: --Voulez-vous bien, mademoiselle, m'accorder la faveur d'une valse? La malicieuse petite manola baissa d'abord la tete en rougissant; puis, relevant les longs cils de ses yeux noirs, me regarda et me repondit avec une douce voix de canari: --_Con gusto, senor_ (avec plaisir, monsieur). --Allons! m'ecriai-je, enivre de mon triomphe. Et, saisissant la taille de ma brillante danseuse, je m'elancai dans le tourbillonnement du bal. Nous revinmes a nos places, et, apres nous etre rafraichis avec un verre d'Albuquerque, un massepain et une cigarette, nous reprimes notre elan. Cet agreable programme fut repete a peu pres une demi-douzaine de fois; seulement, nous alternions la valse avec la polka, car ma manola dansait la polka aussi bien que si elle fut nee en Boheme. Je portais a mon petit doigt un diamant de cinquante dollars, que ma danseuse semblait trouver _muy buonito_. La flamme de ses yeux m'avait touche le coeur, et les fumees du champagne me montaient a la tete; je commencai a calculer le resultat que pourrait avoir la translation de ce diamant de mon petit doigt au medium de sa jolie petite main, ou sans doute il aurait produit un charmant effet. Au meme instant je m'apercus que j'etais surveille de pres par un vigoureux _lepero_ de fort mauvaise mine, un vrai _pelado_ qui nos suivait des yeux, et quelquefois de sa personne, dans toutes les parties de la salle. L'expression de sa sombre figure etait un melange de ferocite et de jalousie que ma danseuse remarquait fort bien, mais qu'elle me semblait assez peu soucieuse de calmer. --Quel est cet homme? lui demandai-je tout bas, comme il venait de passer pres de nous, enveloppe dans son serape raye. --_Esta mi marido, senor_ (c'est mon mari, monsieur), me repondit-elle froidement. Je renfoncai ma bague jusqu'a la paume et tins ma main serree comme un etau. Pendant ce temps, le whisky de Thaos avait produit son effet sur les danseurs. Les trappeurs et les voituriers etaient devenus bruyants et querelleurs! Les _leperos_ qui remplissaient la salle, excites par le vin, la jalousie, leur vieille haine, et la danse, devenaient de plus en plus sombres et farouches. Les blouses de chasses frangees et les grossieres blouses brunes trouvaient faveur aupres des _majas_ aux yeux noirs a qui le courage inspirait autant de respect que de crainte; et la crainte est souvent un motif d'amour chez ces sortes de creatures. Quoique les caravanes alimentassent presque exclusivement le marche de Santa-Fe, et que les habitants eussent un interet evident a rester en bons termes avec les marchands, les deux races, anglo-americaine et hispano-indienne, se haissent cordialement; et cette haine se manifestait en ce moment, d'un cote par un mepris ecrasant, et de l'autre par des _carajos_ concentres et des regards feroces respirant la vengeance. Je continuais a babiller avec ma gentille partenaire. Nous etions assis sur la banquette ou je m'etais place en arrivant. En regardant par hasard au-dessus de moi, mes yeux s'arreterent sur un objet brillant. Il me sembla reconnaitre un couteau degaine qu'avait a la main _su marido_, qui se tenait debout derriere nous comme l'ombre d'un demon. Je ne fis qu'entrevoir comme un eclair ce dangereux instrument, et je pensais a me mettre en garde, lorsque quelqu'un me tira par la manche; je me retournai et me trouvai en face de mon precedent interlocuteur a la manga pourpre. --Pardon, monsieur, me dit-il en me saluant gracieusement; je viens d'apprendre que la caravane pousse jusqu'a Chihuahua. --Oui; nous n'avons pas acheteurs ici pour toutes nos marchandises. --Vous y allez, naturellement? --Certainement, il le faut. --Reviendrez-vous par ici, senor? --C'est tres-probable. Je n'ai pas d'autre projet pour le moment. --Peut-etre alors pourrez-vous consentir a ceder votre cheval? Il vous sera facile d'en trouver un autre aussi bon dans la vallee du Mississipi. --Cela n'est pas probable. --Mais senor, si vous y etiez dispose, voulez-vous me promettre la preference? --Oh! cela, je vous le promets de tout mon coeur. Notre conversation fut interrompue par un maigre et gigantesque Missourien, a moitie ivre, qui, marchant lourdement sur les pieds de l'etranger, cria: --Allons, heup, vieux marchand de graisse! donne-moi ta place. --_Y porque?_ (et pourquoi?) demanda le Mexicain se dressant sur ses pieds. Et toisant le Missourien avec une surprise indignee. --_Porky_ te damne! Je suis fatigue de danser. J'ai besoin de m'asseoir. Voila, vieille bete. Il y avait tant d'insolence et de brutalite dans l'acte de cet homme que je ne pus m'empecher d'intervenir. --Allons! dis-je en m'adressant a lui, vous n'avez pas le droit de prendre la place de ce gentleman, et surtout d'agir d'une telle facon. --Eh! monsieur, qui diable vous demande votre avis? Allons, heup! je dis. Et il saisit le Mexicain par le coin de sa manga comme pour l'arracher de son siege. Avant que j'eusse eu le temps de repliquer a cette apostrophe et a ce geste, l'etranger etait debout, et d'un coup de poing bien applique envoyait rouler l'insolent a quelques pas. Ce fut comme un signal. Les querelles atteignirent leur plus haut paroxysme. Un mouvement se fit dans toute la salle. Les clameurs des ivrognes se melerent aux maledictions dictees par l'esprit de vengeance; les couteaux brillerent hors de l'etui: les femmes jeterent des cris d'epouvante, et les coups de feu eclaterent, remplissant la chambre d'une epaisse fumee. Les lumieres s'eteignirent, et l'on entendit le bruit d'une lutte effroyable dans les tenebres, la chute de corps pesants, les vociferations, les jurements, etc. La melee dura environ cinq minutes. N'ayant pour ma part aucun motif d'irritation contre qui que ce fut, je restai debout a ma place sans faire usage ni de mon couteau ni de mes pistolets; ma _maja_, effrayee, se serrait contre moi en me tenant par la main. Une vive douleur que je ressentis a l'epaule gauche me fit lacher tout a coup ma jolie compagne, et, sous l'empire de cette inexpressible faiblesse que provoque toujours une blessure recue, je m'affaissai sur la banquette. J'y demeurai assis jusqu'a ce que le tumulte fut apaise, sentant fort bien qu'un ruisseau de sang s'echappait de mon dos et imbibait mes vetements de dessous. Je restai dans cette position, dis-je, jusqu'a ce que le tumulte eut pris fin; j'apercus un grand nombre d'hommes vetus en chasseurs courant ca et la en gesticulant avec violence. Les uns cherchaient a justifier ce qu'ils appelaient une bagarre, tandis que d'autres, les plus respectables parmi les marchands, les blamaient. Les _leperos_ et les femmes avaient tous disparu, et je vis que les _Americanos_ avaient remporte la victoire. Plusieurs corps gisaient sur le plancher; c'etaient des hommes morts ou mourants. L'un etait un Americain, le Missourien, qui avait ete la cause immediate du tumulte; les autres etaient des _pelados_. Ma nouvelle connaissance, l'homme a la manga pourpre n'etait plus la. Ma _fandanguera_ avait egalement disparu, ainsi que _su marido_, et, en regardant a ma main gauche, je reconnus que mon diamant aussi avait disparu. --Saint-Vrain! Saint-Vrain! criai-je en voyant la figure de mon ami se montrer a la porte. --Ou etes-vous, Haller, mon vieux camarade? Comment allez-vous? bien, j'espere? --Pas tout a fait, je crains. --Bon Dieu! qu'y a-t-il donc? Aie! vous avez recu un coup de couteau dans les reins! Ce n'est pas dangereux, j'espere. Otons vos habits que je voie cela. --Si nous regagnions d'abord ma chambre? --Allons! tout de suite, mon cher garcon; appuyez-vous sur moi; appuyez, appuyez-vous! Le fandango etait fini. VII SEGUIN LE CHASSEUR DE SCALPS. J'avais eu precedemment le plaisir de recevoir une blessure sur le champ de bataille. Je dis _le plaisir;_ sous certains rapports, les blessures ont leur charme. On vous a transporte sur une civiere en lieu de surete; un aide de camp, penche sur le cou de son cheval ecumant, annonce que l'ennemi est en pleine deroute, et vous delivre ainsi de la crainte d'etre transperce par quelque lancier moustachu; un chirurgien se penche affectueusement vers vous, et, apres avoir examine pendant quelque temps votre blessure, vous dit: Ce n'est qu'une egratignure, et vous serez gueri avant une ou deux semaines. Alors vous apparaissent les visions de la gloire, de la gloire chantee par les gazettes; le mal present est oublie dans la contemplation des triomphes futurs, des felicitations des amis, des tendres sourires de quelque personne plus chere encore. Reconforte par ces esperances, vous restez etendu sur votre dur lit de camp, remerciant presque la balle qui vous a traverse la cuisse, ou le coup de sabre qui vous a ouvert le bras. Ces emotions, je les avais ressenties. Combien sont differents les sentiments qui vous agitent quand on agonise des suites d'une blessure due au poignard d'un assassin! J'etais surtout fort inquiet de savoir quelle pouvait etre la profondeur de ma blessure. Etais-je mortellement atteint? Telle est la premiere question que l'on s'adresse quand on s'est senti frappe. Il est rare que le blesse puisse se rendre compte du plus ou moins de gravite de son etat. La vie peut s'echapper avec le sang a chaque pulsation des arteres, sans que la souffrance depasse beaucoup celle d'une piqure d'epingle. En arrivant a la _fonda_, je tombai epuise sur mon lit. Saint-Vrain fendit ma blouse de chasse depuis le haut jusqu'en bas, et commenca par examiner la plaie. Je ne pouvais voir la figure de mon ami, puisqu'il etait derriere moi, et j'attendais avec impatience. --Est-ce profond? demandai-je. --Pas aussi profond qu'un puits et moins large qu'une voie de wagon, me fut-il repondu. Vous etes sauf, mon vieux camarade. Remerciez-en Dieu, et non l'homme qui vous a coutele, car le gredin a fait tout ce qu'il a pu pour vous expedier. C'est un coup de couteau espagnol, et c'est une terrible blessure. Par le Seigneur! Haller, il s'en est peu fallu! un pouce de plus, et l'epine dorsale etait atteinte, mon garcon? Mais vous etes sauf, je vous l'assure. Gode, passez-moi cette eponge! --Sacr-ree!... murmura Gode avec toute l'energie francaise pendant qu'il tendait l'eponge humide. Je sentis le frais de l'eau, puis une compresse de coton fin et tout neuf, ce qu'on put trouver de mieux dans ma garde-robe, fut appliquee sur la blessure, et fixee avec des bandes. Le plus adroit chirurgien n'aurait pas fait mieux. --Voila qui est bien arrange, ajouta Saint-Vrain, en posant la derniere epingle et en me placant dans la position la plus commode. Mais qui donc a provoque cette bagarre, et comment avez-vous fait pour y jouer un pareil role? Et j'etais dehors, malheureusement! --Avez-vous remarque un homme d'une tournure etrange? --Qui? celui qui portait une manga rouge? --Oui. --Qui etait assis pres de nous? --Oui. --Ah! je ne m'etonne pas que vous lui ayez trouve une tournure etrange, et il est plus etrange encore qu'il ne parait. Je l'ai vu, je le connais, et peut-etre suis-je le seul de tous ceux qui etaient la qui puisse en dire autant. Si; il y en avait un autre, continua Saint-Vrain avec un singulier sourire; mais ce qui m'intrigue, c'est de savoir pourquoi il se trouvait la. Armijo ne doit pas l'avoir vu. Mais continuez. Je racontai a Saint-Vrain toute ma conversation avec l'etranger, et les incidents qui avaient mis fin au fandango. --C'est bizarre! tres-bizarre! Que diable peut-il avoir tant a faire de votre cheval? Courir deux cents milles, et offrir mille dollars! --Mefiez-vous capitaine! Gode me donnait le titre de capitaine depuis mon aventure avec les buffalos; si ce monsieur a fait deux cents mille et veut payer un mille, _thousand_ dollars, pardieu! c'est que Moro lui plait diablement. Cela montre une grande passion pour ce cheval! _why_, pourquoi, puisqu'il en a tant envie, pourquoi ne le volerait-il pas? Je fus frappe de cette supposition, et me tournai vers Saint-Vrain. --Avec la permission du capitaine, je vais cacher le cheval,--continua le Canadien en se dirigeant vers la porte. --Ne vous tourmentez pas, vieux Nord-Ouest, du moins en ce qui concerne ce gentleman. Il ne volera pas votre cheval. Malgre cela, ce n'est pas une raison pour vous empecher de suivre votre idee et de cacher l'animal. Il y a assez de coquins a Santa-Fe pour voler les chevaux de tout un regiment. Ce que vous avez de mieux a faire, c'est de l'attacher tout pres de cette porte. Gode apres avoir envoye Santa-Fe et tous ses habitants a un pays ou il fait beaucoup plus chaud qu'au Canada, c'est-a-dire a tous les diables, se dirigea vers la porte et disparut. --Quel est donc cet homme? demandai-je, qui semble environne de tant de mysteres? --Ah! si vous saviez! Je vous raconterai, quand l'occasion s'en presentera, quelques episodes etranges; mais pas ce soir. Vous n'avez pas besoin d'etre excite. C'est le fameux Seguin, le chasseur de scalps. --Le chasseur de scalps! --Oui; vous avez sans doute entendu parler de lui, cela ne peut pas etre autrement pour peu que vous ayez parcouru la montagne. --J'en ai entendu parler. L'infame scelerat! l'egorgeur sans pitie d'innocentes victimes!... Une forme noire s'agita sur le mur, c'etait l'ombre d'un homme. Je levai les yeux. Seguin etait devant moi. Saint-Vrain, en le voyant entrer, s'etait retourne, et se tenait pres de la fenetre, semblant surveiller la rue. J'etais sur le point de continuer ma tirade en lui donnant la forme de l'apostrophe, et d'ordonner a cet homme de s'oter de devant mes yeux; mais je me sentis impressionne par la nature de son regard, et je restai muet. Je ne saurais dire s'il m'avait entendu ou s'il avait compris a qui s'adressaient les epithetes injurieuses que j'avais proferees; rien dans sa contenance ne trahissait qu'il en fut ainsi. Je remarquai seulement le meme regard qui m'avait tout d'abord attire, la meme expression de melancolie profonde. Se pouvait-il que cet homme fut l'abominable bandit dont j'avais entendu parler, l'auteur de tant d'atrocites horribles? --Monsieur, dit-il, voyant que je gardais le silence, je suis vivement peine de ce qui vous est arrive. J'ai ete la cause involontaire de ce malheur. Votre blessure est-elle grave? --Non, repondis-je avec une secheresse qui sembla le deconcerter. --J'en suis heureux, reprit-il apres une pause. Je venais vous remercier de votre genereuse intervention; je quitte Santa-Fe dans dix minutes, et je viens vous faire mes adieux. Il me tendit la main. Je murmurai le mot "adieu," mais sans repondre a son geste par un geste semblable. Les recits des cruautes atroces associees au nom de cet homme me revenaient a l'esprit, et je ressentais une profonde repulsion pour lui. Son bras demeura tendu et sa physionomie revetit une etrange expression quand il s'apercut que j'hesitais. --Je ne puis accepter votre main, lui dis-je enfin. --Et pourquoi? demanda-t-il avec douceur. --Pourquoi? Elle est rouge, elle est rouge de sang. Retirez-vous, monsieur, retirez-vous! Il arreta sur moi un regard rempli de douleur dans lequel on n'apercevait aucun symptome de colere; il retira sa main sous les plis de sa manga, et, poussant un profond soupir, se retourna et sortit lentement de la chambre. Saint-Vrain, qui etait revenu sur la fin de cette scene, courut vers la porte, et le suivit des yeux. Je pus, de la place ou j'etais couche, voir le Mexicain au moment ou il traversait le vestibule. Il s'etait enveloppe jusqu'aux yeux dans sa manga, et marchait dans l'attitude du plus profond abattement. Un instant apres il avait disparu, ayant passe sous le porche et de la dans la rue. --Il y quelque chose de vraiment mysterieux chez cet homme. Dites-moi, Saint-Vrain... --Chut! chut! regardez la-has! interrompit mon ami, tandis que sa main etait dirigee vers la porte ouverte. Je regardai, et, a la clarte de la lune, je vis trois formes humaines glissant le long du mur et se dirigeant vers l'entree de la cour. Leur taille, leur attitude toute particuliere et leurs pas silencieux me convainquirent que c'etaient des Indiens. Un moment apres, ils avaient disparu sous l'ombre epaisse du porche. --Quels sont ces individus? demandai-je. --Les ennemis du pauvre Seguin, plus dangereux pour lui que vous ne le desireriez si vous le connaissiez mieux. Je tremble pour lui si ces betes feroces le rencontrent dans la nuit. Mais non; il est bien sur ses gardes, et il sera secouru s'il est attaque; il le sera. Demeurez tranquille, Harry! je reviens dans moins d'une seconde. Disant cela, Saint-Vrain me quitta, et, un instant apres, je le vis traverser rapidement la grande porte. Je restai plonge dans des reflexions profondes sur l'etrangete des incidents qui se multipliaient autour de moi, et ces reflexions n'etaient pas toutes gaies. J'avais outrage un homme qui ne m'avait fait aucune injure et pour lequel il etait evident que mon ami professait un grand respect. Le bruit d'un sabot de cheval sur la pierre se fit entendre aupres de moi: c'etait Gode avec Moro, et, un instant apres, je l'entendis enfoncer un piquet entre les paves. Presque aussitot, Saint-Vrain rentra. --Eh bien, demandai-je, que s'est-il passe? --Pas grand chose. C'est un renard qui ne s'endort jamais. Il etait a cheval avant qu'ils fussent pres de lui, et a bientot ete hors de leur atteinte. --Mais ne peuvent-ils pas le poursuivre a cheval. --Ce n'est pas probable. Il a des compagnons pres d'ici, je vous le garantis. Armijo, c'est lui qui a mis ces coquins-la sur ses traces --Armijo ne dispose pas de forces capables d'oser le suivre une fois qu'il sera dans ses montagnes. --Mais, mon cher Saint-Vrain, dites-moi donc ce que vous savez a l'endroit de cet homme extraordinaire. Ma curiosite est excitee au plus haut degre. --Non, pas ce soir, Harry; pas ce soir. Je ne veux pas vous causer plus d'agitation; en outre, j'ai besoin de vous quitter en ce moment. A demain, donc. Bonsoir! bonsoir! Et, ce disant, mon petulant ami me laissa entre les mains de Gode, au repos de la nuit. VIII LAISSE EN ARRIERE. Le depart de la caravane pour Chihuahua avait ete fixe au troisieme jour apres le fandango. Ce jour arrive, je me trouve hors d'etat de partir! Mon chirurgien, abominable sangsue mexicaine, m'affirme que c'est courir a une mort certaine que de me mettre en route. En l'absence de toute preuve contraire, je suis force de m'en rapporter a lui. Je n'ai pas d'autre alternative que la triste necessite d'attendre a Santa-Fe le retour des marchands. Cloue sur mon lit par la fievre, je dis adieu a mes compagnons. Nous nous separons a regret; mais surtout je suis vivement affecte en disant adieu a Saint-Vrain, dont la joyeuse et cordiale confraternite avait ete ma consolation pendant ces trois jours de souffrance. Il me donna une nouvelle preuve de son amitie en se chargeant de la conduite de mes wagons et de la vente de mes marchandises sur le marche de Chihuahua. --Ne vous inquietez pas, mon garcon, me dit-il en me quittant. Tachez de tuer le temps avec le champagne et le pas. Nous serons revenus en un saut d'ecureuil; et, croyez-moi. Je vous rapporterai des doublons mexicains de quoi charger une mule. Dieu vous garde! Adieu! Je pus me mettre sur mon seant, et, a travers la fenetre ouverte, voir defiler les baches blanches des wagons, qui semblaient une chaine de collines en mouvement. J'entendis le claquement des fouets et les sonores _huo-hya_ des voituriers. Je vis les marchands a cheval galoper a la suite, et je me retournai sur ma couche plein du sentiment de ma solitude et de mon abandon. Pendant plusieurs jours, je demeurai couche, inquiet et agite, malgre l'influence consolatrice du champagne et les soins affectueux, quoique rudes, de mon valet voyageur. Enfin je pus me lever, m'habiller et m'asseoir a ma _ventana_. De la, j'avais une belle vue de la place et des rues adjacentes, voies sablonneuses, bordees de maisons brunes baties en _adobe_ [1]. [Note 1: Larges briques sechees au soleil.] Des heures entieres s'ecoulent pour moi dans la contemplation des gens qui passent. La scene n'est pas depourvue de nouveaute et de variete. De laides figures basanees se montrent sous les plis de noirs robozos; des yeux menacants lancent leurs flammes sous les larges bords des _sombreros._ Des _poblanas_ en courts jupons et en pantoufles passent sous ma fenetre. Des groupes d'Indiens soumis, des _pueblos,_ arrivent des _rancherias_ (petites fermes) voisines, frappant leurs anes pour les faire avancer. Ils apportent des paniers de fruits et de legumes. Ils s'installent au milieu de la place sablonneuse, derriere des tas de poires longues, ou des pyramides de tomates et de _chile._ Les femmes, achetant au detail, ne font que rire, chanter et babiller. La _tortillera,_ a genoux pres de son _metate_, fait cuire sa pate de mais, l'etend en feuilles minces, la pose sur les pierres chaudes et crie: _Tortillas! tortillas! calientes!_ (Tortillas toutes chaudes). La _cocinera_ epluche les gousses poivrees de _chile colorado_, agite le liquide rouge avec sa cuiller de bois, et alleche les pratiques par ces mots: _Chile bueno! excellente!--Carbon! carbon!_ crie le charbonnier!--_Agua! agua limpia!_ chante le porteur d'eau.--_Pan fino! Pan blanco!_ hurle le boulanger. Et une foule d'autres cris pousses par les vendeurs d'_atole_, de _huevos_ et de _leche_, forment l'ensemble le plus discordant qu'on puisse imaginer. Telles sont les voix d'une place publique au Mexique. C'est d'abord assez amusant; mais cela devient monotone, puis desagreable; jusqu'a ce qu'enfin j'en sois obsede au point de ne pouvoir plus les entendre sans en avoir la fievre. Quelques jours apres, je puis enfin marcher, et je vais me promener avec mon fidele Gode. Nous parcourons la ville. Elle me fait l'effet d'un vaste amas de briques preparees pour recevoir le feu. Partout nous trouvons le meme _adobe_ brun, les memes _leperos_ de mauvaise mine, flanant aux coins des rues; les memes jeunes filles aux jambes nues et chaussees de pantoufles; les memes files d'anes rosses; les memes bruits et les memes detestables cris. Nous passons devant une espece de masure dans un quartier eloigne, et nous sommes salues par des voix sortant de l'interieur. Elles crient; _Mueran los Yankees! Abajo los Americanos!_ Sans doute le _pelado_ a qui je suis redevable de ma blessure est parmi les canailles qui garnissent les croisees. Mais je connais trop l'anarchie du pays pour m'aviser d'en appeler a la justice! Les memes cris nous suivirent dans une autre rue, puis sur la place. Gode et moi nous rentrames a la fonda convaincus qu'il n'etait pas sans danger de nous montrer en public. Nous resolumes en consequence de rester dans l'enceinte de l'hotel. A aucune epoque de ma vie je n'ai autant souffert de l'ennui que dans cette ville a demi barbare, et confine entre les murs d'une sale auberge. Et cet ennui etait d'autant plus pesant, que je venais de traverser une periode toute de gaiete, au milieu de joyeux garcons que je me representais a leurs bivouacs sur les bords du Del-Norte, buvant, riant en ecoutant quelque terrible histoire des montagnes. Gode partageait mes sentiments et se desesperait comme moi. L'humeur joviale du voyageur disparaissait. On n'entendait plus la chanson des bateliers canadiens, mais les "s...," les "f...," et les "godd..." ronflaient a chaque instant, provoques par tout ce qui tenait du Mexique ou des Mexicains. Je pris enfin la resolution de mettre un terme a nos souffrances. --Nous ne pourrons jamais nous habituer a cette vie-la, Gode! dis-je un jour a mon compagnon. --Ah! monsieur! jamais, jamais nous ne pourrons nous y habituer! Ah! c'est assommant plus assommant qu'une assemblee de quakers... --Je suis decide a ne pas la mener plus longtemps. --Mais qu'est-ce que monsieur pretend faire? Quel moyen, capitaine? --Je quitte cette maudite ville, et cela pas plus tard que demain. --Mais monsieur est-il assez fort pour monter a cheval? --J'en veux courir le risque, Gode. Si les forces me manquent, il y a d'autres villes le long de la riviere ou nous pourrions nous arreter. Ou que ce soit, nous serons mieux qu'ici. --C'est vrai, capitaine; il y a de beaux villages le long de la riviere: Albuquerque, Tome. Il n'en manque pas, et, Dieu merci, nous y serons mieux qu'ici. Santa-Fe est un repaire d'affreux gredins. C'est fameux de nous en aller, monsieur, fameux. --Fameux ou non, Gode, je m'en vais. Ainsi, preparez tout cette nuit, meme, car je veux quitter la ville avant le lever du soleil. -Dieu merci, ce sera avec un grand plaisir que je preparerai tout. Et le Canadien sortit en courant de la chambre, se frottant les mains de joie. J'avais pris la resolution de quitter Santa-Fe a tout prix; je voulais, si mes forces a moitie retablies me le permettaient, suivre, et meme, s'il etait possible, rattraper la caravane. Je savais qu'elle ne pouvait faire que de courtes etapes a travers les routes sablonneuses du Del-Norte. Si je ne pouvais parvenir a rejoindre mes amis, je m'arreterais a Albuquerque ou a El-Paso, l'un ou l'autre de ces points devant m'offrir une residence au moins aussi agreable que celle que je quittais. Mon chirurgien fit tous ses efforts pour me dissuader de partir. Il me representa que j'etais encore en tres-mauvais etat, que ma blessure etait loin d'etre cicatrisee. Il me fit un tableau tres-eloquent des dangers de la fievre, de la gangrene, de l'hemorragie. Voyant que j'etais resolu, il mit fin a ses remontrances, et me presenta sa note. Elle montait a la modeste somme de cent dollars! C'etait une veritable extorsion. Mais que pouvais-je faire? Je criai, je tempetai. Le Mexicain me menaca de la justice du gouverneur. Gode jura en francais, en espagnol, en anglais et en indien; tout cela fut inutile. Je vis qu'il fallait payer et je payai, quoique avec mauvaise grace. La sangsue disparut, et le maitre d'hotel lui succeda. Celui-ci, comme le premier, me supplia avec instances de ne pas partir. Il me donna quantite d'excellentes raisons pour me faire changer d'avis. --Ne partez pas! sur votre vie, senor, ne partez pas! --Et pourquoi, mon bon Jose? demandai-je. --Oh! _senor, los lndios bravos! los Navajoes! caramba!_ --Mais je ne vais pas du cote des Indiens. Je descends la riviere; je traverse les villes du Nouveau-Mexique. --Ah! senor, les villes! vous n'avez pas de _seguridad_. Non! Non! Nulle part on n'est a l'abri du Navajo. Nous avons des _novedades_ (des nouvelles toutes fraiches). _Polvidera! Pobre Polvidera!_ elle a ete attaquee dimanche dernier. Dimanche, _senor_, pendant que tout le monde etait a la messe. Et puis, _senor_, les brigands ont entoure l'eglise; et... _oh! caramba!_ ils ont traine dehors tous ces pauvres gens, hommes, femmes et enfants. Puis, _senor_, ils ont tue les hommes, et pour les femmes... _Dios de mi alma!_ --Eh bien, et les femmes? --Oh! _senor_, toutes parties, emmenees aux montagnes par les sauvages. _Pobres mugeres!_ --C'est une lamentable histoire, en verite! mais les Indiens, a ce que j'ai entendu dire, ne font de pareils coups qu'a de longs intervalles. J'ai la chance de ne pas les rencontrer maintenant. En tout cas, Jose, j'ai resolu d'en courir le risque. --Mais, _senor_, continua Jose abaissant sa voix au diapason de la confidence, il y d'autres voleurs, outre les Indiens; il y en a de blancs, _muchos, muchissimos!_ Ah! je vous le dis, _mi amo_, des voleurs blancs; _blancos, blancos y muy feos_ (et bien dangereux) _carrai!_ Et Jose serra les poings comme s'il se fut debattu contre un ennemi imaginaire. Tous ses efforts pour eveiller mes craintes furent inutiles. Je repondis en montrant mes revolvers, mon rifle et la ceinture bien garnie de mon domestique Gode. Quand le bonhomme mexicain vit que j'etais determine a le priver du seul hote qu'il eut dans sa maison, il se retira d'un air maussade et revint un instant apres avec sa note. Comme celle du medecin, elle etait hors de toute proportion raisonnable, mais encore une fois je n'y pouvais rien, et je payai. Le lendemain, au petit jour, j'etais en selle, suivi de Gode et d'une couple de mules pesamment chargees; je quittais la ville maudite et suivais la route du Rio-Abajo. IX LE DEL-NORTE. Pendant plusieurs jours nous cotoyames le Del-Norte en le descendant. Nous traversames beaucoup de villages, la plupart semblables a Santa-Fe. Nous eumes a franchir des _zequias_, des canaux d'irrigation, et a suivre les bordures de champs nombreux, etalant le vert clair des plantations de mais. Nous vimes des vignes et de grandes fermes (_haciendas_). Celles-ci paraissaient de plus en plus riches a mesure que nous nous avancions au sud de la province, vers le Rio-Abajo. Au loin, a l'est et a l'ouest, nous decouvrions de noires montagnes dont le profil ondule s'elevait vers le ciel. C'etait la double rangee des montagnes Rocheuses. De longs contre-forts se dirigeaient, de distance en distance, vers la riviere, et, en certains endroits, semblaient clore la vallee, ajoutant un charme de plus au magnifique paysage qui se deroulait devant nous a mesure que nous avancions. Nous vimes des costumes pittoresques dans les villages et sur la route; les hommes portaient le serape a carreaux ou la couverture rayee des Navajoes; le sombrero conique a larges bords; les _calzoneros_ de velours, avec des rangees de brillantes aiguillettes attachees a la veste par l'elegante ceinture. Nous vimes des _mangas_ et des _tilmas_, et des hommes chausses de sandales comme dans les pays orientaux. Chez les femmes, nous pumes admirer le gracieux _rebozo_, la courte _nagua_ et la chemisette brodee. Nous vimes encore tous les lourds et grossiers instruments de l'agriculture: la charrette grincante avec ses roues pleines; la charrue primitive avec sa fourche a trois branches, a peine ecorchant le sol; les boeufs sous le joug, actives par l'aiguillon, les houes recourbees entre les mains des cerfs-peons. Tout cela, curieux et nouveau pour nous, indiquait un pays ou les connaissances agricoles n'en etaient qu'aux premiers rudiments. En route, nous rencontrames de nombreux _atajos_ conduits par leurs _arrieros_. Les mules etaient petites, a poil ras, a jambes greles et retives. Les _arrieros_ avaient pour montures des _mustangs_ aux jarrets nerveux. Les selles a hauts pommeaux et a hautes dossieres, les brides en corde de crin; les figures basanees et les barbes taillees en pointe des cavaliers; les enormes eperons sonnant a chaque pas; les exclamations: _Hola! mula! Malraya! vaya!_ nous remarquames toutes ces choses, qui etaient pour nous autant d'indices du caractere hispano-americain des populations que nous traversions. Dans toute autre circonstance, j'eusse ete vivement interesse. Mais alors tout passait devant moi comme un panorama ou comme les scenes fugitives d'un reve prolonge. C'est avec ce caractere que les impressions de ce voyage sont restees dans ma memoire. Je commencais a etre sous l'influence du delire et de la fievre. Ce n'etait qu'un commencement; neanmoins, cette disposition suffisait pour denaturer l'image des objets qui m'environnaient et leur donner un aspect etrange et fatigant. Ma blessure me faisait souffrir de nouveau; l'ardeur du soleil, la poussiere, la soif, et, par-dessus tout, le miserable gite que je trouvais dans les _posadas_ du Nouveau-Mexique m'occasionnaient des souffrances excessives. Le cinquieme jour, apres notre depart de Santa-Fe, nous entrames dans le sale petit _pueblo_ de Parida. J'avais l'intention d'y passer la nuit, mais j'y trouvai si peu de chances de m'etablir un peu confortablement, que je me decidai a pousser jusqu'a _Socorro_. C'etait le dernier point habite du Nouveau-Mexique, et nous approchions du terrible desert: la _Jornada del muerte_ (l'etape de la mort). Gode ne connaissait pas le pays, et a Parida je m'etais pourvu d'un guide qui nous etait indispensable. Cet homme avait offert ses services, et comme j'avais appris qu'il ne nous serait pas si facile d'en trouver un autre a Socorro, j'avais ete force de le garder. C'etait un gaillard de mauvaise mine, velu comme un ours et qui m'avait fortement deplu a premiere vue; mais je vis, en arrivant a Socorro, que j'avais ete bien informe. Impossible d'y trouver un guide a quelque prix que ce fut, tant etait grande la terreur inspiree par la _Jornada_ et ses hotes frequents, les Apaches. Socorro etait en pleine rumeur a propos de nouvelles incursions des Indiens. Ceux-ci avaient attaque un convoi pres du passage de Fra-Cristobal, et massacre les arrieros jusqu'au dernier. Le village etait consterne. Les habitants redoutaient une attaque, et me considererent comme atteint de folie quand je fis connaitre mon intention de traverser le desert. Je commencais a craindre qu'on ne detournat mon guide de son engagement; mais il resta inebranlable, et assura plus que jamais qu'il nous accompagnerait jusqu'au bout. Independamment de la chance de rencontrer les Apaches, j'etais en assez mauvaise position pour affronter la _Jornada._ Ma blessure etait devenue tres-douloureuse, et j'etais devore par la fievre. Mais la caravane avait traverse Socorro, trois jours seulement auparavant, et j'avais l'espoir de rejoindre mes anciens compagnons avant qu'ils eussent atteint El-Paso. Cela me determina a fixer mon depart au lendemain matin, et a prendre toutes les dispositions necessaires pour une course rapide. Gode et moi nous nous eveillames avant le jour. Mon domestique sortit pour avertir le guide et seller les chevaux et les mules. Je restai dans la maison pour preparer le cafe avant de partir. J'avais pour temoin oisif de cette operation le maitre de l'auberge, qui s'etait leve et se promenait gravement dans la salle, enveloppe dans son serape. Au beau milieu de ma besogne, je fus interrompu par la voix de Gode, qui appelait du dehors: --Mon maitre! mon maitre! le gredin s'est sauve! --Qu'est-ce que vous dites? Qui est-ce qui s'est sauve? --Oh! monsieur! le Mexicain avec la mule; il l'a volee et s'est sauve avec. Venez, monsieur, venez. Rempli d'inquietude, je suivis le Canadien a l'ecurie. Mon cheval!... Dieu merci, il etait la. Une des mules manquait; c'etait celle que le guide avait montee depuis Parida. --Peut-etre n'est-il pas encore parti, hasardai-je; il peut se faire qu'il soit encore dans la ville. Nous cherchames de tous cotes et envoyames dans toutes les directions, mais sans succes. Nos doutes furent enfin leves par quelques hommes arrivant pour le marche; ils avaient rencontre notre homme beaucoup plus haut, le long de la riviere, menant la mule au triple galop.... Que pouvions-nous faire? Le poursuivre jusqu'a Parida? C'etait une journee de perdue. Je pensai bien, d'ailleurs, qu'il n'aurait pas ete si sot que de prendre cette direction; l'eut-il fait, c'eut ete peine perdue pour nous que de nous adresser a la justice. En consequence, je pris le parti de laisser cela jusqu'a ce que le retour de la caravane me mit a meme de retrouver le voleur et de poursuivre son chatiment devant les autorites. Mes regrets de la perte de mon mulet furent quelque peu melanges d'une sorte de reconnaissance envers le coquin qui l'avait vole, lorsque je caressai de la main le nez de mon bon cheval. Pourquoi n'avait-il pas pris Moro de preference a la mule? C'est une question que je n'ai jamais pu resoudre jusqu'a present. Je ne puis m'expliquer la preference de cette canaille qu'en l'attribuant a quelques scrupules d'un vieux reste d'honnetete, ou a la stupidite la plus complete. Je cherchai a me procurer un autre guide; je m'adressai a tous les habitants de Socorro; mais ce fut en vain. Ils ne connaissaient pas une ame qui voulut consentir a entreprendre un tel voyage. --_Los Apaches! Los Apaches!_ Je m'adressai aux peons, aux mendiants de la place: --_Los Apaches!_ Partout ou je me tournais, je ne recevais qu'une reponse: _Los Apaches,_ et un petit mouvement du doigt indicateur, a la hauteur du nez, ce qui est la facon la plus expressive de dire non dans tout le Mexique. --Il est clair, Gode, que nous ne trouverons pas de guide. Il faut affronter la Jornada sans ce secours. Qu'en dites-vous, voyageur? --Je suis pret, mon maitre; allons! Suivi de mon fidele compagnon, avec la seule mule de bagage qui nous restat, je pris la route du desert. Nous dormimes la nuit suivante au milieu des ruines de Valverde, et le lendemain, partis de tres-bonne heure, nous entrions dans la _Jornada del Muerte_. X LA JORNADA DEL MUERTE. Au bout de deux heures, nous avions atteint le passage de Fra-Cristobal. La, la route s'eloigne de la riviere et penetre dans le desert sans eau. Nous entrons dans le gue peu profond et nous traversons sur la rive orientale. Nous remplissons nos outres avec grand soin, et nous laissons nos betes boire a discretion. Apres une courte halte pour nous rafraichir nous-memes, nous reprenons notre marche. Quelques milles sont a peine franchis que nous pouvons verifier la justesse du nom donne a ce terrible desert. Le sol est jonche d'ossements d'animaux divers. Il y a aussi des ossements humains. Ce spheroide blanc, marbre de rainures grises et dentelees, c'est un crane humain: il est place pres du squelette d'un cheval. Le cheval et l'homme sont tombes, ensemble, et ensemble leurs cadavres sont devenus la proie des loups. Au milieu de leur course alteree, ils avaient ete abattus par le desespoir, ignorant que l'eau n'etait plus eloignee d'eux que d'un seul effort de plus! Nous rencontrons le squelette d'une mule, avec son bat encore boucle, et une vieille couverture longtemps battue par les vents. D'autres objets, evidemment apportes la par la main de l'homme, frappent nos yeux a mesure que nous avancons. Un bidon brise, des tessons de bouteilles, un vieux chapeau, un morceau de couverture de selle, un eperon couvert de rouille, une courroie rompue et tant d'autres vestiges se trouvent sous nos pas et racontent de lamentables histoires. Et nous n'etions encore que sur le bord du desert. Nous venions de nous rafraichir. Qu'adviendrait-il de nous quand, ayant traverse, nous approcherions de la rive opposee? Etions-nous destines a laisser des souvenirs du meme genre! De tristes pressentiments venaient nous assaillir, lorsque nos yeux mesuraient la vaste plaine aride qui s'etendait a l'infini devant nous. Nous ne craignions pas les Apaches. La nature elle-meme etait notre plus redoutable ennemi. Nous marchions en suivant les traces des wagons. La preoccupation nous rendait muets. Les montagnes de Cristobal s'abaissaient derriere et nous avions presque _perdu la terre de vue_. Nous apercevions bien les sommets de la _Sierra-Blanca_, au loin, tout au loin a l'est; mais devant nous, au sud, l'oeil n'etait arrete par aucun point saillant, par aucune limite. La chaleur commencait a etre excessive. J'avais prevu cela au moment du depart, sentant que la matinee avait ete tres-froide, et voyant la riviere couverte de brouillards. Dans tout le cours de mes voyages a travers toutes sortes de climats, j'ai remarque que de telles matinees pronostiquent des heures brulantes pour le milieu du jour. Les rayons du soleil deviennent de plus en plus torrides a mesure qu'il s'eleve. Un vent violent souffle, mais il n'apporte aucune fraicheur. Au contraire; il souleve des nuages de sable brulant et nous les lance a la face. Il est midi. Le soleil est au zenith. Nous marchons peniblement a travers le sable mouvant. Pendant plusieurs milles nous n'apercevons aucun signe de vegetation. Les traces des wagons ne peuvent plus nous guider: le vent les a effacees. Nous entrons dans une plaine couverte d'_artemisia_ et de hideux buissons de plantes grasses. Les branches tordues et entrelacees entravent notre marche. Pendant plusieurs heures, nous chevauchons a travers des fourres de sauge amere, et nous atteignons enfin une autre region, une plaine sablonneuse et ondulee. De longs chainons arides descendent des montagnes et semblent s'enfoncer dans les vagues du sable amoncele de chaque cote. Nous ne sommes plus entraves par les feuilles argentees de l'artemisia. Nous ne voyons devant nous que l'espace sans limite, sans chemins traces et sans arbres. La reverberation de la lumiere par la surface unie du sol nous aveugle. Le vent souffle moins fort, et de noirs nuages flottant dans l'air s'eloignent lentement. Tout a coup nous nous arretons frappes d'etonnement. Une scene etrange nous environne. D'enormes colonnes de sable souleve par des tourbillons de vent s'elevent verticalement jusqu'aux nuages. Ces colonnes se meuvent ca et la a travers la plaine. Elles sont jaunes et lumineuses. Le soleil brille a travers les cristaux voltigeants. Elles se meuvent lentement, mais s'approchent incessamment de nous. Je les considere avec un sentiment de terreur. J'ai entendu raconter que des voyageurs, enleves dans leur tourbillonnement rapide, ont ete precipites de hauteurs effrayantes sur le sol. La mule de bagages, effrayee du phenomene, brise son licol et s'echappe vers les hauteurs. Gode s'elance a sa poursuite. Je reste seul. Neuf ou dix gigantesques colonnes se montrent a present, rasant la plaine, et m'environnent de leur cercle. Il semble que ce soient des etres surnaturels, creatures d'un monde de fantomes, animes par le demon. Deux d'entre elles s'approchent l'une de l'autre. Un choc court et violent provoque leur mutuelle destruction; le sable retombe sur la terre, et un nuage de poussiere flotte au-dessus, se dissipant peu a peu. Plusieurs se sont rapprochees de moi et me touchent presque. Mon chien hurle et aboie. Le cheval souffle avec effroi et frissonne entre mes jambes, en proie a une profonde terreur. Interdit, incertain, je reste sur ma selle, attendant l'evenement avec une anxiete inexprimable. Mes oreilles sont remplies d'un bourdonnement pareil au bruit d'une grande machine; mes yeux sont frappes d'eblouissements au milieu desquels se melent toutes les couleurs; mon cerveau est en ebullition. D'etranges apparitions voltigent devant moi. J'ai le delire de la fievre. Les courants charges se rencontrent et se heurtent dans leur terrible tourbillonnement. Je me sens saisi par une force invincible et arrache de ma selle. Mes yeux, ma bouche, mes oreilles sont remplis de poussiere. Le sable, les pierres et les branches d'arbres me fouettent la figure, je suis lance avec violence contre le sol. Un moment, je reste immobile, a moitie enseveli et aveugle. Je sens que d'epais nuages de sable roulent au-dessus de moi. Je ne suis ni blesse, ni contusionne; j'essaie de regarder autour de moi, mais il m'est impossible de rien distinguer; je ne puis ouvrir mes yeux, qui me font horriblement souffrir. J'etends les bras, cherchant apres mon cheval. Je l'appelle par son nom. Un petit cri plaintif me repond. Je me dirige du cote d'ou vient ce cri, et je pose ma main sur l'animal. Il git couche sur le flanc. Je saisis la bride et il se releve; mais je sens qu'il tremble comme la feuille. Pendant pres d'une demi-heure, je reste aupres de sa tete, debarrassant mes yeux du sable qui les remplit, et attendant que le simoun soit passe. Enfin l'atmosphere s'eclaircit, et le ciel se degage; mais le sable, encore agite le long des collines, me cache la surface de la plaine. Gode a disparu. Sans doute il est dans les environs; je l'appelle a haute voix; j'ecoute, pas de reponse. De nouveau j'appelle avec plus de force... rien; rien que le sifflement du vent. Aucun indice de la direction qu'il a pu prendre! Je remonte a cheval et parcours la plaine dans tous les sens. Je decrivis un cercle d'un mille environ, en l'appelant a chaque instant. Partout le silence et aucune trace sur le sol. Je courus pendant une heure, galopant d'une colline a l'autre, mais sans apercevoir aucun vestige de mon camarade ou des mules. J'etais desespere. J'avais crie jusqu'a extinction. Je ne pouvais pas pousser plus loin mes recherches. Ma gorge etait en feu; je voulus boire! Mon Dieu! ma gourde etait brisee, et la mule de bagage avait emporte les outres. Les morceaux de la calebasse pendaient encore apres la courroie, et les dernieres gouttes de l'eau qu'elle avait contenue coulaient le long des flancs de mon cheval. Et j'etais a cinquante milles de l'eau! Vous ne pouvez comprendre toute l'horreur de cette situation, vous qui vivez dans des contrees septentrionales, sur une terre remplie de lacs, de rivieres et de sources limpides. Vous n'avez jamais ressenti la soif. Vous ne savez pas ce que c'est que d'etre prive d'eau! Elle coule pour vous de toutes les hauteurs, et vous etes blase sur ses qualites. Elle est trop crue; elle est trop fade; elle n'est pas assez limpide. Il n'en est pas ainsi pour l'habitant du desert, pour celui qui voyage a travers l'ocean des prairies. L'eau est le principal objet de ses soins, de son eternelle inquietude: l'eau est la divinite qu'il adore. Il peut lutter contre la faim tant qu'il lui reste un lambeau de ses vetements de cuir. Si le gibier manque, il peut attraper des marmottes, chasser le lezard et ramasser les grillons de la prairie. Il peut se procurer toutes sortes d'aliments. Donnez-lui de l'eau, il pourra vivre et se tirer d'affaire; avec du temps il atteindra la limite du desert. Prive d'eau, il essayera de macher une bille ou une pierre de calcedoine; ouvrira les cactus spheroidaux et fouillera les entrailles du buffalo sanglant; mais il finira toujours par mourir. Sans eau, eut-il d'ailleurs des provisions en abondance, il faut qu'il meure. Ah vous ne savez pas ce que c'est que la soif! C'est une terrible chose. Dans les sauvages deserts de l'ouest c'est la _soif qui tue._ Il etait tout naturel que je fusse en proie au desespoir. Je pensais avoir atteint environ le milieu de la _Jornada_. Je savais que, sans eau, il me serait impossible d'atteindre l'autre extremite. L'angoisse m'avait deja saisi; ma langue etait dessechee et ma gorge se contractait. La fievre et la poussiere du desert augmentaient encore mes souffrances. Le besoin, l'atroce besoin de boire, m'accablait d'incessantes tortures. Ma presence d'esprit m'avait abandonne et j'etais completement desoriente. Les montagnes, qui jusqu'alors nous avaient servi de guide, semblaient maintenant se diriger dans tous les sens. J'etais embrouille au milieu de toutes ces chaines de collines. Je me rappelais avoir entendu parler d'une fontaine l'_Ojo del Muerto_, qui, disait-on, se trouvait a l'ouest de la route. Quelquefois il y avait de l'eau dans cette fontaine; d'autres fois il etait arrive que des voyageurs l'avaient trouvee completement a sec, et avaient laisse leurs os sur ses bords. Voila du moins ce qu'on racontait a Socorro. Pendant quelques minutes, je restai indecis; puis, tirant presque machinalement la rene droite, je dirigeai mon cheval vers l'ouest. Je voulais d'abord chercher la fontaine, et si je ne la trouvais pas, pousser vers la riviere. C'etait revenir sur mes pas, mais il me fallait de l'eau sous peine de mort. Je me laissais aller sur ma selle, faible et vacillant, m'abandonnant a l'instinct de mon cheval. Je n'avais plus l'energie necessaire pour le conduire. Il me porta plusieurs milles vers l'ouest, car j'avais le soleil en face. Tout a coup je fus reveille de ma stupeur. Un spectacle enchanteur frappait mes yeux. Un lac!--Un lac, dont la surface brillait comme le cristal! Etais-je bien sur de le voir? N'etait-ce pas un mirage? Non, ses contours etaient trop fortement arretes. Ils n'avaient pas cette apparence grele et nuageuse qui caracterise le phenomene. Non; ce n'etait pas un mirage. C'etait bien de l'eau! Involontairement mes eperons presserent les flancs de mon cheval; mais il n'avait pas besoin d'etre excite. Il avait vu l'eau et se precipitait vers elle avec une energie toute nouvelle. Un moment apres, il etait dedans jusqu'au ventre. Je m'elancai de ma selle et plongeai a mon tour, et j'etais sur le point de puiser l'eau avec le creux de mes mains, lorsque mon attention fut eveillee par l'attitude de mon cheval. Au lieu de boire avidement, il s'etait arrete, secouant la tete, et soufflant avec toutes les apparences du desappointement. Mon chien, lui aussi, refusait de boire et s'eloignait de la rive en se lamentant et en hurlant. Je compris ce que cela signifiait; mais avec cette obstination qui repousse tous les temoignages et ne s'en rapporte qu'a l'experience propre, je puisai quelques gouttes dans ma main et les portai a mes levres. L'eau etait salee et brulante! J'aurais pu prevoir cela avant d'arriver au lac, car j'avais traverse des champs de sel qui l'environnaient comme d'une ceinture de neige; mais, a ce moment, la fievre me brulait le cerveau et je n'avais plus ma raison. Il etait inutile de rester la plus longtemps. Je sautai sur ma selle. Je m'eloignai du bord et de sa blanche ceinture de sel. Ca et la le sabot de mon cheval sonnait contre les ossements blanchis d'animaux, tristes restes de nombreuses victimes. Ce lac meritait bien son nom de _Laguna del Muerto_ (lac de la mort). Je me dirigeai vers son extremite meridionale, et pointai de nouveau vers l'ouest, dans l'espoir de gagner la riviere. A dater de ce moment jusqu'a une epoque assez eloignee, ou je me trouvai place au milieu d'une scene toute differente, ma memoire ne me rappelle que des choses confuses; quelques incidents, sans aucune liaison entre eux, mais se rapportant a des faits reels, sont restes dans mon souvenir. Ils sont meles dans mon esprit avec d'autres visions trop terribles et trop depourvues de vraisemblance pour que je puisse les considerer autrement que comme des hallucinations de mon cerveau malade. Quelques-unes cependant etaient reelles. De temps en temps la raison avait du me revenir, sous l'influence d'une espece d'oscillation etrange de mon cerveau. Je me rappelle etre descendu de cheval sur une hauteur. J'avais du parcourir auparavant une longue route sans m'en rendre compte, car le soleil etait pres de l'horizon quand je mis pied a terre. C'etait un point tres-eleve, au bord d'un precipice, et devant moi je voyais une belle riviere, coulant doucement a travers des bosquets verts comme l'emeraude. Il me semblait que ces bosquets etaient remplis d'oiseaux qui chantaient delicieusement. L'air etait rempli de parfums et le paysage qui se deroulait devant moi m'offrait tous les enchantements d'un Elysee. Autour de moi tout paraissait lugubre, sterile et brule d'une intolerable chaleur. La soif qui me torturait etait surexcitee encore par l'aspect de l'eau. Tout cela etait reel: tout cela etait exact. * * * * * Il faut que je boive! Il faut que j'atteigne la riviere! c'est de l'eau douce et fraiche... Oh! il faut que je boive! Que vois-je? Le rocher est a pic. Non, je ne puis descendre ici; je descendrai plus facilement la-bas. --Qui est la!--Qui etes-vous, monsieur? --Ah! c'est toi, mon brave Moro; c'est toi, Alp, Venez! Venez! suivez-moi! descendons! descendons a la riviere!--Ah! Encore ce rocher maudit! --Regardez comme cette eau est belle! Elle nous sourit. On entend son joyeux clapotement! Allons boire!--Non, pas encore; nous ne pouvons pas encore descendre. Il faut aller plus loin. Mon Dieu! il n'est pas possible de sauter d'une telle hauteur! mais il faut pourtant que nous apaisions notre soif! Viens. Gode! viens, Moro, mon vieil ami! Alp! Viens! Allons! nous atteindrons la riviere; nous boirons.--Qui parle de Tantale? Ah! ah! ce n'est pas moi; ce n'est pas moi!--Arriere! demon! ne me poussez pas! --Arriere! arriere! Vous dis-je.--Oh!... Des formes etranges, des demons innombrables, dansent autour de moi et me tirent vers le bord du rocher. Je perds pied; je me sens lance dans l'air, puis tomber, tomber, et tomber encore, et cependant l'eau reste toujours a la meme distance de moi, et je la vois au-dessous couler brillante au milieu des arbres verts.... * * * * * Je suis sur une roche, sur une masse de dimensions enormes; mais elle n'est pas en repos; elle se meut a travers l'espace, tandis que je reste immobile sur elle, etendu, ralant de desespoir et d'impuissance. C'est un aerolithe! ce ne peut etre qu'un aerolithe! Grand Dieu! quel choc quand il va rencontrer une planete! Horreur! horreur! * * * * * Le soleil se souleve au-dessous de moi et oscille dans toutes les directions comme secoue par un tremblement de terre! * * * * * La moitie de tout cela etait reel; la moitie etait un reve, un reve du genre de ceux dans lesquels vous jettent les premieres atteintes d'un empoisonnement. XI ZOE Je suis couche, et mes yeux suivent les contours des figures qui couvrent les rideaux. Ce sont des scenes de l'ancien temps; des chevaliers revetus de cottes de maille, le heaume sur la tete, et a cheval, dirigent les uns contre les autres des lances penchees, quelques-uns tombent de leur selle, atteints par le fer mortel. Il y a d'autres scenes encore; de nobles dames, assises sur des palefrois flamands, suivent de l'oeil le vol de l'emerillon. Elles sont entourees de leurs pages de service, qui tiennent en laisse des chiens de races curieuses et disparues. Peut-etre n'ont-elles jamais existe que dans l'imagination de quelque artiste a la vieille mode: quoi qu'il en soit, je considere leurs formes etranges avec une sorte d'extase a moitie idiote. Les beaux traits des nobles dames me causent une vive impression. Sont-ils aussi le produit de l'imagination du peintre, ou ces divins contours representent-ils le type du temps? Dans ce dernier cas, il n'est pas etonnant que tant de corselets fussent fausses et tant de lances brisees pour gagner un de leurs sourires. Des baguettes de metal soutiennent les rideaux; elles sont brillantes et se recourbent de maniere a former un ciel de lit. Mes yeux courent le long de ces baguettes, analysant leur configuration et admirant, comme un enfant le pourrait faire, la regularite de leur courbure. Je ne suis pas chez moi. Toutes ces choses me sont etrangeres. Cependant,--pense-je,--j'ai deja vu quelque chose de semblable; mais ou?--Oh! je sais; avec de larges rayures tissees de soie; c'etait une couverture de Navajo!--Ou etais-je donc? --dans le New-Mexico?--Oui.--Maintenant je me souviens! la _Jornada!_ --Mais comment suis-je venu ici? C'est un labyrinthe inextricable; il m'est impossible d'en trouver le fil. Mes doigts! comme ils sont blancs et effiles! et mes ongles! longs et bleus comme les griffes d'un oiseau! Ma barbe est longue! je la sens a mon menton! Comment se fait-il que j'aie une barbe? Je n'en ai jamais porte; je veux la couper... Ces chevaliers! comme ils se battent! oeuvre sanglante! Celui-la, le plus petit, veut desarconner l'autre. Oh! quel elan prend son cheval et comme il est ferme en selle. Le cheval et le cavalier semblent ne faire qu'un seul etre. Leurs ames sont unies par un mysterieux lien. Le meme sentiment les anime. En chargeant ainsi ils ne peuvent manquer de vaincre. Oh! les belles dames! Comme celle qui porte le faucon perche sur son poing est brillante! comme elle est fiere! comme elle est charmante!... Fatigue, je m'endormis de nouveau. * * * * * Mes yeux parcourent encore les scenes peintes sur les rideaux; les chevaliers et les dames, les chiens de chasse, les faucons et les chevaux. Mes idees se sont eclaircies, et j'entends de la musique. Je reste silencieux et j'ecoute. Ce sont des voix de femmes; c'est un chant doux et delicatement module. L'une joue d'un instrument a cordes. Je reconnais les sons de la harpe espagnole, mais la musique est francaise; c'est une chanson normande; les paroles appartiennent a la langue de cette contree romantique. Cela me cause une vive surprise, car la memoire des derniers evenements m'est revenue, et je sais bien que je suis loin de la France. La lumiere eclairait mon lit, et, en detournant la tete, je m'apercus que les rideaux etaient ouverts. J'etais couche dans une grande chambre, irregulierement, mais elegamment meublee. Des figures humaines etaient devant moi, les unes debout, les autres assises; quelques-unes couchees sur le plancher; d'autres occupaient des chaises ou des ottomanes; toutes paraissaient absorbees dans quelque occupation. Il me semblait voir un assez grand nombre de personnes, six ou huit pour le moins. Mais c'etait Une illusion; je m'apercus bientot que ma retine malade, doublait les objets, et que chaque chose m'apparaissait sous forme d'un couple dont une image etait la reproduction de l'autre. Je m'efforcai de raffermir mon regard; ma vue devint plus distincte et plus exacte. Alors je vis qu'il n'y avait que trois personnes dans la chambre, un homme et deux femmes. Je gardais le silence, ne sachant trop si cette scene ne constituait pas une nouvelle phase de mon reve. Mes regards passaient d'une personne a l'autre sans s'arreter sur aucune d'elles. La plus rapprochee de moi etait une femme d'un age mur, assise sur une ottomane tres basse. La harpe dont j'avais entendu les sons etait devant elle, et elle continuait a en jouer. Elle devait avoir ete, a ce qu'il me parut, d'une rare beaute dans sa jeunesse; et elle etait encore belle sous beaucoup de rapports. Elle avait conserve des traits pleins de noblesse, mais sa figure portait l'empreinte de souffrances morales plus qu'ordinaires. Les soucis plus que le temps avaient ride le satin de ses joues. C'etait une Francaise; un ethnologiste pouvait l'affirmer a premiere vue. Les lignes caracteristiques de sa race privilegiee etaient facilement reconnaissables. Je ne pus m'empecher de penser qu'il avait ete un temps ou les sourires de cette figure avaient du faire battre plus d'un coeur. Le sourire avait disparu maintenant, et avait fait place a l'expression d'une tristesse profonde et sympathique. Cette melancolie se faisait sentir aussi dans sa voix, dans son chant, dans chacune des notes qui s'echappaient des vibrations de l'instrument. Mes regards se porterent plus loin. Un homme, qui avait passe l'age moyen etait assis devant une table, a peu pres au milieu de la chambre. Sa figure etait tournee de mon cote, et sa nationalite n'etait pas plus difficile a reconnaitre que celle de la dame. Les joues vermeilles, le front large, le menton proeminent, la petite casquette verte a forme haute et conique, les lunettes bleues etaient autant de signes caracteristiques. C'etait un Allemand. L'expression de sa physionomie n'etait pas tres intelligente; mais il avait une de ces figures que l'on retrouve chez bien des hommes dont l'intelligence a brille dans des recherches artistiques ou scientifiques de tout genre; recherches profondes et merveilleuses, dues a des talents ordinaires fecondes par un travail extraordinaire; travail herculeen qui ne connait pas de repos: Pelion sur Ossa. L'homme que j'avais devant les yeux me sembla devoir etre un de ces travailleurs infatigables. L'occupation a laquelle il se livrait etait egalement caracteristique. Devant lui, sur la table, et autour de lui, sur le plancher, etaient etendus les objets de son etude: des plantes et des arbrisseaux de differentes especes. Il etait occupe a les classer, et les placait avec precaution entre les feuilles de son herbier. Il etait clair que cet homme etait un botaniste. Un regard jete a droite detourna bien vite mon attention du naturaliste et de son travail. J'avais sous les yeux la plus charmante creature qu'il m'eut jamais ete donne de voir; mon coeur bondit dans ma poitrine et je me penchai avec effort en avant frappe d'admiration. L'iris dans tout son eclat, les teintes rosees de l'aurore, les brillantes nuances de l'oiseau de Junon, sont de belles et douces choses. Reunissez-les; rassemblez toutes les beautes de la nature dans un harmonieux ensemble, et vous n'approcherez pas de la mysterieuse influence qu'exerce sur le coeur de celui qui la contemple l'aspect enchanteur d'une jolie femme. Parmi toutes les choses creees, il n'y a rien d'aussi beau, rien d'aussi ravissant qu'une jolie femme! Cependant ce n'etait point une femme qui tenait ainsi mon regard captif, mais une enfant,--une jeune fille, une jeune vierge,--a peine au seuil de la puberte, et prete a fleurir aux premiers rayons de l'amour. Il me sembla que j'avais deja vu cette figure. Je l'avais vue en, effet, un moment auparavant, lorsque je regardais la dame plus agee. C'etaient les memes traits, et, si je puis ainsi parler, le meme type transmis de la mere a la fille; le meme front eleve, le meme angle facial, la meme ligne du nez, droite comme un rayon de lumiere, et la courbe des narines, delicatement dessinee en spirale, que l'on retrouve dans les medailles grecques. Leurs cheveux aussi etaient de la meme couleur, d'un blond dore; mais chez la mere l'or etait melange de quelques fils d'argent. Les tresses de la jeune fille semblaient des rayons du soleil, tombant sur son cou et sur des epaules dont les blancs contours paraissaient avoir ete tailles dans un bloc de Carrare. On trouvera sans doute que j'emploie un langage bien eleve, bien poetique. Il m'est impossible d'ecrire ou de parler autrement sur ce sujet. Au reste, je m'arrete la, et je supprime des details qui auraient peu d'interet pour le lecteur. En echange, accordez-moi la faveur de croire que la charmante creature, qui fit alors sur moi une impression desormais ineffacable, etait belle, etait adorable. --Ah! il serait bien krande la gomblaisance, si matame et matemoiselle ils foulaient chouer la _Marseillaise_, la krante _Marseillaise_. Qu'en tit _mein lieb fraulein?_ (Ma chere demoiselle.) --Zoe! Zoe! prends ta mandoline. Oui, docteur, nous allons jouer, pour vous faire plaisir. Vous aimez la musique, et nous aussi. Allons, Zoe. La jeune fille, qui jusque-la avait suivi avec attention le travail du naturaliste, se dirigea vers un coin de la chambre, et decrochant un instrument qui ressemblait a une guitare, elle retourna s'asseoir pres de sa mere. La mandoline fut mise d'accord avec la harpe, et les cordes des deux instruments retentirent des notes vibrantes de la _Marseillaise_. Il y avait quelque chose de particulierement gracieux dans ce petit concert. L'accompagnement, autant que j'en pus juger, etait parfaitement execute, et les voix, pleines de douceur, s'y harmonisaient admirablement. Mes yeux ne quittaient pas la jeune Zoe, dont la figure, animee par les fortes pensees de l'hymne, s'illuminait de rayons divins; elle semblait une jeune deesse de la liberte jetant le cri: "Aux armes!" Le botaniste avait interrompu son travail et pretait l'oreille avec delices. A chaque retour de l'energique appel: _Aux armes, citoyens!_ le brave homme battait des mains et frappait la mesure avec ses pieds sur le plancher. Le meme enthousiasme qui, a cette epoque, mettait toute l'Europe en rumeur eclatait dans tous ses traits. --Ou suis-je donc! Des figures francaises, de la musique francaise, des voix francaises, la causerie francaise!-Car le botaniste s'etait servi de cette langue, en s'adressant aux dames, bien qu'avec un fort accent des bords du Rhin, qui m'avait confirme dans ma premiere impression, relativement a sa nationalite.--Ou suis-je donc? Mon oeil errait tout autour de la chambre cherchant une reponse a cette question. Je reconnaissais le style de l'ameublement; les chaises de campeche avec les pieds en croix, un _rebozo_, un _pautate_ de feuilles de palmier. Ah! Alp! Mon chien etait couche sur le tapis pres de mon lit, et il dormait. --Alp!... Alp!... --Oh! maman! maman! ecoutez! l'etranger appelle. Le chien s'etait dresse; et, posant ses pattes de devant sur le lit frottait son nez contre moi avec de joyeux petits cris. Je sortis une main de mon lit et le caressai en lui adressant quelques mots de tendresse. --Oh! maman! maman! il le reconnait! Voyez donc! La dame se leva vivement et s'approcha du lit. L'Allemand me prit le poignet, et repoussa le Saint-Bernard qui etait sur le point de s'elancer sur moi. --Mon Dieu! il est mieux. Ses yeux, docteur, quel changement! --Ya, ya! beaugoup mieux; pien beaugoup mieux. Hush! arriere, tog! En arriere, mon pon gien! --Qui?... quoi?... dites-moi?... ou suis-je? qui etes-vous? --Ne craignez rien, nous sommes des amis. Vous avez ete bien malade. --Oui, oui; nous sommes des amis, repeta la jeune fille... --Ne craignez rien, nous veillerons sur vous. Voici le bon docteur, voici maman, et moi je suis... --Un ange du ciel, charmante Zoe! L'enfant me regarda d'un air emerveille, et rougit en disant: --Ah! maman, il sait mon nom! C'etait le premier compliment qu'elle eut jamais recu, inspire par l'amour. --C'est pon, madame; il est pien beaugoup mieux; il sera pientot tepout, maindenant. Ote-toi de la, mon pon Alp! Ton maitre il fa pien; pon gien: a pas! a pas! --Peut-etre, docteur, ferions-nous bien de le laisser. Le bruit... --Non, non! je vous en prie, restez avec moi. La musique! voulez-vous jouer encore? --Oui, la musique, elle est tres-ponne, tres-ponne pour la malatie. --Oh! maman, jouons alors. La mere et la fille reprirent leurs instruments et recommencerent a jouer. J'ecoutais les douces melodies, couvant les musiciennes du regard. A la longue, mes paupieres s'appesantirent, et les realites qui m'entouraient se perdirent dans les nuages du reve. Mon reve fut interrompu par la cessation brusque de la musique. Je crus entendre, a moitie endormi, que l'on ouvrait la porte. Quand je regardai a la place occupee peu d'instants avant par les executants, je vis qu'ils etaient partis. La mandoline avait ete posee sur l'ottomane, mais _Elle_ n'etait plus la. Je ne pouvais pas, de la place que j'occupais, voir la chambre tout entiere; mais j'entendis que quelqu'un etait entre par la porte exterieure. Les paroles tendres, que l'on echange quand un voyageur cheri rentre chez lui, frapperent mon oreille. Elles se melaient au bruit particulier des robes de soie froissees. Les mots: "Papa!--Ma bonne petite Zoe!" ceux-ci, articules par une voix d'homme, se firent entendre. Ensuite vinrent des explications echangees a voix basse et que je ne pouvais saisir. Quelques minutes s'ecoulerent; j'ecoutai en silence. On marchait dans la salle d'entree. Un cliquetis d'eperons accompagnait le bruit sourd des bottes sur le plancher. Les pas se firent entendre dans la chambre et s'approcherent de mon lit. Je me retournai; je levai les yeux; le chasseur de chevelures etait devant moi! XII SEGUIN --Vous allez mieux? vous serez bientot retabli; je suis heureux de voir que vous vous etes tire de la. Il dit cela sans me presenter la main. --C'est a vous que je dois la vie, n'est-ce pas? Cela peut paraitre etrange, mais des que j'apercus cet homme, je demeurai convaincu que je lui devais la vie. Je crois meme que cette idee m'avait traverse le cerveau auparavant, dans la courte periode qui s'etait ecoulee depuis que j'avais repris connaissance. L'avais-je rencontre pendant mes courses desesperees a la recherche de l'eau, ou avais-je reve de lui dans mon delire? --Oh! oui! me repondit-il en souriant; mais vous devez vous rappeler que j'etais redevable envers vous du risque que vous aviez couru de la perdre pour moi. --Voulez-vous accepter ma main? Voulez-vous me pardonner? Apres tout, il y a une pointe d'egoisme meme dans la reconnaissance. Quel changement s'etait opere dans mes sentiments a l'egard de cet homme! Je lui tendais la main, et, quelques jours auparavant, dans l'orgueil de ma moralite, j'avais repousse la sienne avec horreur. Mais j'etais alors sous l'influence d'autres pensees. L'homme que j'avais devant les yeux etait le mari de la dame que j'avais vue; c'etait le pere de Zoe. Son caractere, son affreux surnom, j'oubliais tout; et, un instant apres, nos mains se serraient dans une etreinte amicale. --Je n'ai rien a vous pardonner. J'honore le sentiment qui vous a pousse a agir comme vous l'avez fait. Une pareille declaration peut vous sembler etrange. D'apres ce que vous saviez de moi, vous avez bien agi; mais un jour viendra, monsieur, ou vous me connaitrez mieux, et ou les actes qui vous font horreur non-seulement vous sembleront excusables, mais seront justifies a vos yeux. Assez pour l'instant. Je suis venu pres de vous pour vous prier de taire ici ce que vous savez sur mon compte. Sa voix s'eteignit dans un soupir en me disant ces mots, tandis que sa main indiquait en meme temps la porte de la chambre. --Mais, dis-je a Seguin, desirant detourner la conversation d'un sujet qui lui paraissait penible, comment suis-je venu dans cette maison? C'est la votre, je suppose? Comment y suis-je venu? Ou m'avez-vous trouve? --Dans une terrible position, me repondit-il avec un sourire. Je puis a peine reclamer le merite de vous avoir sauve. C'est votre noble cheval que vous devez remercier de votre salut. --Ah! mon cheval! mon brave Moro, je l'ai perdu! --Votre cheval est ici, attache a sa mangeoire pleine de mais, a dix pas de vous. Je crois que vous le trouverez en meilleur etat que la derniere fois que vous l'avez vu. Vos mules sont dehors. Vos bagages sont preserves, ils sont la. Et sa main indiquait le pied du lit. --Et?... --Gode, voulez-vous dire? interrompit-il; ne vous inquietez pas de lui. Il est sauf aussi; il est absent dans ce moment, mais il va bientot revenir. --Comment pourrai-je jamais reconnaitre?... Oh! voila de bonnes nouvelles. Mon brave Moro? mon bon chien Alp! Mais que s'est-il donc passe? Vous dites que je dois la vie a mon cheval? Il me l'a sauvee deja une fois. Comment cela s'est-il fait? --Tout simplement: nous vous avons trouve a quelques milles d'ici, sur un rocher qui surplombe le Del-Norte. Vous etiez suspendu par votre _lasso_, qui, par un hasard heureux, s'etait noue autour de votre corps. Le lasso etait attache par une de ses extremites a l'anneau du mors, et le noble animal, arc-boute sur les pieds de devant et les jarrets de derriere ployes, soutenait votre charge sur son col. --Brave Moro, quelle situation terrible! --Terrible! vous pouvez le dire! Si vous etiez tombe, vous auriez franchi plus de mille pieds avant de vous briser sur les roches inferieures. C'etait en verite une epouvantable situation. --J'aurai perdu l'equilibre en cherchant mon chemin vers l'eau. --Dans votre delire, vous vous etes elance en avant. Vous auriez recommence une seconde fois si nous ne vous en avions pas empeche. Quand nous vous eumes hale sur le rocher, vous fites tous les efforts imaginables pour retourner en arriere; vous voyiez l'eau dessous, mais vous ne voyiez pas le precipice. La soif est une terrible chose: c'est une veritable frenesie. --Je me souviens confusement de tout cela. Je croyais que c'etait un reve. --Ne vous tourmentez pas le cerveau. Le docteur me fait signe qu'il faut que je vous laisse. J'avais quelque chose a vous dire, je vous l'ai dit (ici un nuage de tristesse obscurcit le visage de mon interlocuteur); autrement je ne serais pas entre vous voir. Je n'ai pas de temps a perdre; il faut que je sois loin d'ici cette nuit meme. Dans quelques jours, je reviendrai. Pendant ce temps, remettez vos esprits et retablissez votre corps. Le docteur aura soin que vous ne manquiez de rien. Ma femme et ma fille pourvoiront a votre nourriture. --Merci! merci! --Vous ferez bien de rester ici jusqu'a ce que vos amis reviennent de Chihuahua. Ils doivent passer pres de cette maison, et je vous avertirai quand ils approcheront. Vous aimez l'etude; il y a ici des livres en plusieurs langues; amusez-vous. On vous fera de la musique. Adieu, monsieur! --Arretez, monsieur, un moment! Vous paraissiez avoir un caprice bien vif pour mon cheval. --Ah! monsieur, ce n'etait pas un caprice; mais je vous expliquerai cela une autre fois. Peut-etre la cause qui me le rendait necessaire n'existe-t-elle plus. --Prenez-le si vous voulez; j'en trouverai un autre qui le remplacera pour moi. --Non, monsieur. Pouvez-vous croire que je consentirais a vous priver d'un animal que vous aimez tant et que vous avez tant de raisons d'aimer? Non, non! gardez le brave Moro; je ne m'etonne pas de l'attachement que vous portez a ce noble animal. --Vous dites que vous avez une longue course a faire cette nuit; prenez-le au moins pour cette circonstance. --Cela, je l'accepte volontiers, car mon cheval est presque sur les dents. Je suis reste deux jours en selle. Eh bien, adieu. Seguin me serra la main et se dirigea vers la porte. Ses bottes armees d'eperons resonnerent sur le plancher; un instant apres, la porte se ferma derriere lui. Je demeurai seul, ecoutant tous les bruits qui me venaient du dehors. Environ une demi-heure apres qu'il m'eut quitte, j'entendis le bruit des sabots d'un cheval, et je vis l'ombre d'un cavalier traverser le champ lumineux de la fenetre. Il etait parti pour son voyage; sans doute pour l'accomplissement de quelqu'une de ces oeuvres sanglantes qui se rattachaient a son terrible metier! Pendant quelque temps je pensai a cet homme etrange, et je ressentis une grande fatigue d'esprit. Puis mes reflexions furent interrompues par des voix douces; devant moi se tenaient deux figures aimables, et j'oubliai le chasseur de chevelures. XIII AMOUR Je voudrais pouvoir renfermer en dix mots l'histoire des dix jours qui suivirent. Je tiens a ne pas fatiguer le lecteur de tous les details de mon amour; de mon amour qui, dans l'espace de quelques heures, avait atteint les limites de la passion la plus ardente et la plus profonde. J'etais jeune alors; j'etais a l'age auquel on est le plus vivement impressionne par des evenements romanesques du genre de ceux au milieu desquels j'avais rencontre cette charmante enfant; a cet age ou le coeur, sans soucis de l'avenir, s'abandonne irresistiblement aux attractions electriques de l'amour. Je dis electriques; je crois en effet que les sympathies que l'amour fait eclater entre les jeunes gens sont des phenomenes purement electriques. Plus tard, la puissance de ce fluide se perd; la raison gouverne alors. Nous avons conscience de la mutabilite possible des affections, car nous avons l'experience des serments rompus, et nous perdons cette douce confiance qui fait toute la force de l'amour dans la jeunesse. Nous devenons imperieux ou jaloux, suivant que nous croyons gagner ou perdre du terrain. L'amour de l'age mur est melange d'un grossier alliage qui altere son caractere divin. L'amour que je ressentis alors fut, je puis le dire, ma premiere passion veritable. J'avais cru quelquefois aimer auparavant, mais j'avais ete le jouet d'illusions passageres; illusions d'ecolier de village qui voyait le ciel dans les yeux brillants de sa timide compagne de classe, ou qui, par hasard, a quelque pique-nique de famille, dans un vallon romantique, avait cueilli un baiser sur les joues roses d'une jolie petite cousine. Mes forces renaissaient avec une rapidite qui surprenait grandement mon savant amateur de plantes. L'amour ranimait et alimentait le foyer de la vie. L'esprit reagit sur la matiere, et il est certain, quoi qu'on en puisse dire, que le corps est soumis a l'influence de la volonte. Le desir de guerir, de vivre pour un objet aime, est souvent le plus efficace de tous les remedes: c'etait le mien. Ma vigueur revint, et je commencai a pouvoir me lever. Un coup d'oeil dans la glace me prouva que je reprenais des couleurs. L'instinct pousse l'oiseau a lisser ses ailes et a donner le plus brillant eclat a son plumage, pendant tout le temps ou il courtise sa femelle. Le meme sentiment me rendait tres-soigneux de ma toilette. Mon portemanteau fut vide, mes rasoirs tires de leur etui, ma longue barbe disparut, et mes moustaches furent reduites a des proportions raisonnables. Je fais ici ma confession complete. On m'avait dit que je n'etais pas laid, et je croyais ce que l'on m'avait dit. Je suis homme, et j'ai la vanite de l'homme. N'etes-vous pas ainsi? Quant a Zoe, enfant de la nature encore endormie dans la plus complete innocence, elle n'avait pas de ces preoccupations. Les artifices de la toilette n'occupaient point sa pensee. Elle n'avait nulle conscience des graces dont elle etait si abondamment pourvue. Son pere, le vieux botaniste des _pueblos peons_ et les valets de la maison etaient, a ce que j'appris, les seuls hommes qu'elle eut jamais vus jusqu'a mon arrivee. Depuis nombre d'annees sa mere et elle vivaient dans leur interieur, aussi renfermees que si elles eussent ete recluses dans un couvent. Il y avait la un mystere qui ne me fut revele que plus tard. C'etait donc un coeur virginal, pur et sans tache, un coeur dont les doux reves n'avaient point encore ete troubles par les eclairs de la passion, contre la sainte innocence duquel le dieu des amours n'avait encore decoche aucun de ses traits. Appartenez-vous au meme sexe que moi? Avez-vous jamais desire conquerir un coeur comme celui-la? Si vous pouvez repondre affirmativement a cette question, je n'ai pas besoin de vous dire ce dont vous aurez garde, comme moi, le souvenir: a savoir que tous les efforts que vous aurez pu faire pour arriver a un tel but ont ete inutiles. Vous avez ete aime tout de suite, ou vous ne l'avez jamais ete. Le coeur de la vierge ne se conquiert pas par les subtilites de la galanterie. Il ne fait pas de ces demi-avances que vous pouvez rendre decisives par de tendres assiduites. Un objet l'attire ou le repousse, et l'impression est instantanee comme la foudre. C'est un coup de de. Le sort s'est prononce pour ou contre vous. Dans ce dernier cas, ce que vous avez de mieux a faire, c'est de quitter la partie. Aucun effort ne triomphera de l'obstacle et n'eveillera les emotions de l'amour. Vous pourrez gagner l'amitie; l'amour, jamais. Vos coquetteries avec d'autres n'eveilleront aucun sentiment de jalousie; aucuns sacrifices ne parviendront a vous faire aimer. Vous pouvez conquerir des mondes, mais vous n'aurez aucune action sur les battements silencieux et secrets de ce jeune coeur. Vous pouvez devenir un heros chante dans toutes les langues, mais celui dont l'image aura rempli la pensee de la jeune fille sera son seul heros, plus grand, plus noble pour elle que tous les autres. Celui qui possedera cette chere petite creature la possedera tout entiere, quelque humble de condition, quelque indigne qu'il puisse etre. Chez elle, il n'y aura ni retenue, ni raisonnement, ni prudence, ni finesse. Elle cedera tout simplement aux impulsions mysterieuses de la nature. Sous cette influence, elle portera son coeur tout entier sur l'autel, et se devouera, s'il le faut, au plus cruel sacrifice. En est-il ainsi des coeurs plus avances dans la vie, qui ont deja subi plus d'un assaut? Avec les _belles,_ les coquettes? Non, soyez repousse par une de ces femmes, ce n'est pas un motif pour vous desesperer. Vous pouvez avoir des qualites qui, avec le temps transformeront les regards severes en sourires. Vous pouvez faire de grandes choses; vous pouvez acquerir de la renommee; et au dedain qui vous a d'abord accueilli succedera peut-etre une humilite qui mettra cette femme a vos pieds. C'est encore de l'amour, sans doute, de l'amour violent meme, base sur l'admiration qu'inspire quelque qualite intellectuelle, ou meme physique, dont vous aurez fait preuve. C'est un amour qui prend pour guide la raison, et non ce mysterieux instinct auquel obeit seulement le premier. Quel est celui de ces deux amours dont l'homme doit le plus s'enorgueillir? Duquel sommes-nous les plus fiers? Du dernier? Helas! non. Et que celui qui nous a faits ainsi reponde pourquoi; mais _je n'ai jamais rencontre un seul homme qui ne preferat etre aime pour les agrements de sa personne plutot que pour les qualites de son esprit._ Vous pouvez trouver mauvais que je fasse cette declaration; vous pouvez protester contre. Elle n'en reste pas moins vraie. Oh! il n'y a pas de joie plus douce, de triomphe plus enivrant que de serrer contre son sein la tremblante petite captive dont le coeur est agite des innocentes pulsations d'un amour de jeune fille! Ce sont la des reflexion faites apres coup. A l'epoque dont je retrace l'histoire, j'etais trop jeune pour raisonner ainsi; trop peu familiarise avec la diplomatie de la passion. Neanmoins, mon esprit, alors, se jeta dans de longues suites de raisonnements, et je combinai des plans nombreux pour arriver a decouvrir si j'etais aime. Il y avait une guitare dans la maison. Pendant que j'etais au college, j'avais appris a jouer de cet instrument, dont les sons charmaient Zoe et sa mere. Je leur disais des airs de mon pays, des chants d'amour; et, le coeur battant, j'epiais sur sa physionomie l'effet que pouvaient produire les phrases brulantes de ces romances. Plus d'une fois, j'avais pose la l'instrument avec un desappointement complet. De jour en jour, mes reflexions devenaient plus tristes. Se pouvait-il qu'elle fut trop jeune pour comprendre la signification du mot amour? trop jeune pour eprouver ce sentiment? Elle n'avait que douze ans, il est vrai; mais c'etait une fille des pays chauds, et j'avais vu souvent, sous le ciel brulant du Mexique, des epouses, des meres de famille qui n'avaient que cet age. Tous les jours nous sortions ensemble. Le botaniste etait occupe de ses travaux, et la mere se livrait silencieusement aux soins de l'interieur. L'amour n'est pas aveugle. Il peut etre tout ce que l'on voudra au monde; mais pour tout ce qui concerne l'objet aime, il a ses yeux, toujours eveilles, d'Argus. * * * * * Je maniais habilement le crayon, et j'amusais ma compagne en faisant des croquis sur des carres de papier et sur les feuilles blanches de ses cahiers de musique. La plupart de ces croquis representaient des figures de femmes, dans toutes sortes d'attitudes et de costumes. Elles se ressemblaient toutes par les traits du visage. L'enfant, sans en deviner la cause, avait remarque cette particularite. --Pourquoi cela? demanda-t-elle un jour que nous etions assis l'un pres de l'autre. Ces femmes ont toutes des costumes differents, elles sont de differentes nations, n'est-ce pas? Et pourtant elles se ressemblent toutes? Elles ont les memes traits; mais tout a fait les memes traits, je crois? --C'est votre figure, Zoe; je ne puis pas en dessiner d'autre. Elle leva ses grands yeux, et les fixa sur moi avec une expression d'etonnement naif; mais sa physionomie ne trahissait aucun embarras. --Cela me ressemble? --Oui, autant que je puis le faire. --Et pourquoi ne pouvez-vous pas dessiner d'autres figures? --Pourquoi? parce que je...--Zoe, je crains que vous ne me compreniez pas. --Oh! Henri, croyez-vous donc que je sois une si mauvaise ecoliere? Est-ce que je ne comprends pas tout ce que vous me racontez des pays lointains que vous avez parcourus? Surement, je comprendrai cela tout aussi bien... --Alors, je vais vous le dire, Zoe. Je me penchai en avant, le coeur emu et la voix tremblante. --C'est parce que votre figure est toujours devant mes yeux; je ne puis pas en dessiner d'autre. C'est que... je vous aime, Zoe!... --Oh! c'est la la raison? Et, quand vous aimez quelqu'un, sa figure est toujours devant vos yeux, que cette personne soit presente ou non? Est-ce ainsi? --C'est ainsi, repondis-je, tristement desappointe. --Et c'est cela qu'on appelle l'amour, Henri? --Oui. --Alors je dois vous aimer, car, quelque part que je sois, je vois toujours votre figure, comme si elle etait devant moi! Si je savais me servir du crayon comme vous, je suis sure que je pourrais la dessiner, quand meme vous ne seriez pas la! Eh bien, alors, est-ce que vous pensez que je vous aime, Henri? La plume ne pourrait rendre ce que j'eprouvai en ce moment. Nous etions assis et la feuille de papier sur laquelle etaient les croquis etait etendue entre nous deux. Ma main glissa sur la surface jusqu'a ce que les doigts de ma compagne, qui n'opposait aucune resistance, fussent serres dans les miens. Une commotion violente resulta de ce contact electrique. Le papier tomba sur le plancher, et le coeur tremblant, mais rempli d'orgueil, j'attirai sur mon sein la charmante creature qui se laissait faire. Nos levres se rencontrerent dans un premier baiser. Je sentis son coeur battre contre ma poitrine. Oh! bonheur! joies du ciel! j'etais le _souverain de ce cher petit coeur!..._ XIV LUMIERE ET OMBRE La maison que nous habitions occupait le milieu d'un enclos carre qui s'etendait jusqu'au bord de la riviere de Del-Norte. Cet enclos, qui renfermait un parterre et un jardin anglais, etait defendu de tous cotes par de hauts murs en _adobe_. Le faite de ces murs etait garni d'une rangee de cactus dont les grosse branches epineuses formaient d'infranchissables _chevaux de frise_. On n'arrivait a la maison et au jardin que par une porte massive munie d'un guichet, laquelle, ainsi que je l'avais remarque, etait toujours fermee et barricadee. Je n'avais nulle envie d'aller dehors. Le jardin, qui etait fort grand, limitait mes promenades, souvent je m'y promenais avec Zoe et sa mere, et plus souvent encore avec Zoe seule. On trouvait dans cette enceinte plus d'un objet interessant. Il y avait une ruine, et la maison elle-meme gardait encore les traces d'une ancienne splendeur effacee. C'etait un grand batiment dans le style moresque-espagnol, avec un toit plat (_azotea_) borde d'un parapet crenele sur la facade. Ca et la, l'absence de quelqu'une des dents de pierre de ces creneaux accusait la negligence et le delabrement. Le jardin etait rempli de symptomes analogues; mais dans ces ruines memes on trouvait un eclatant temoignage du soin qui avait preside autrefois a l'installation de ces statues brisees, de ces fontaines sans eaux, de ces berceaux effondres, de ces grandes allees envahies par les mauvaises herbes, et dont les restes accusaient a la fois la grandeur passee et l'abandon present. On avait reuni la beaucoup d'arbres d'especes rares et exotiques; mais il y avait quelque chose de sauvage dans l'aspect de leurs fruits et de leurs feuillages. Leurs branches entrelacees formaient d'epais fourres qui denotaient l'absence de toute culture. Cette sauvagerie n'etait pas denuee d'un certain charme; en outre, l'odorat etait agreablement frappe par l'arome de milliers de fleurs, dont l'air etait continuellement embaume. Les murs du jardin aboutissaient a la riviere et s'arretaient la; car la rive, coupee a pic, et la profondeur de l'eau qui coulait au pied, formaient une defense suffisante de ce cote. Une epaisse rangee de cotonniers bordait le rivage, et, sous leur ombre, on avait place de nombreux sieges de maconnerie vernissee, dans le style propre aux contrees espagnoles. Il y avait un escalier taille dans la berge, au-dessus duquel pendaient les branches d'arbustes pleureurs, et qui conduisait jusqu'au bord de l'eau. J'avais remarque une petite barque amarree sous les saules, aupres de la derniere marche. De ce cote seulement, les yeux pouvaient franchir les limites de l'enclos. Le point de vue etait magnifique, et commandait le cours sinueux du Del-Norte a la distance de plusieurs milles. Le pays, de l'autre cote de la riviere, paraissait inculte et inhabite. Aussi loin que l'oeil pouvait s'etendre, le riche feuillage du cotonnier garnissait le paysage, et couvrait la riviere de son ombre. Au sud, pres de la ligne de l'horizon, une fleche solitaire s'elancait du milieu des massifs d'arbres. C'etait l'eglise d'_El-Paso del Norte_ dont les coteaux couverts de vignes se confondaient avec les plans interieurs du ciel lointain. A l'est, s'elevaient les hauts pics des montagnes Rocheuses; la chaine mysterieuse des _Organos_, dont les lacs sombres et eleves, avec leurs flux et reflux, impriment a l'ame du chasseur solitaire une superstitieuse terreur. A l'ouest, tout au loin, et a peine visibles, les rangees jumelles des Mimbres, ces montagnes d'or, dont les defiles resonnent si rarement sous le pas de l'homme. Le trappeur intrepide lui-meme rebrousse chemin quand il approche de ces contrees inconnues qui s'etendent au nord-ouest du Gila: c'est le pays des Apaches et des Navajoes anthropophages. Chaque soir nous allions sous les bosquets de cotonniers, et, assis pres l'un de l'autre sur un des bancs, nous admirions ensemble les feux du soleil couchant. A ce moment de la journee nous etions toujours seuls, moi et ma petite compagne. Je dis ma petite compagne, et cependant, a cette epoque, j'avais cru voir en elle un changement soudain; il me semblait que sa taille s'etait elevee, et que les lignes de son corps accusaient de plus en plus les contours de la femme! A mes yeux, ce n'etait plus une enfant. Ses formes se developpaient, les globes de son sein soulevaient son corsage par des ondulations plus amples, et ses gestes prenaient ces allures feminines qui commandent le respect. Son teint se rehaussait de plus vives couleurs, et son visage revetait un eclat plus brillant de jour en jour. La flamme de l'amour, qui s'echappait de ses grands yeux noirs, ajoutait encore a leur humide eclat. Il s'operait une transformation dans son ame et dans son corps, et cette transformation etait l'oeuvre de l'amour. Elle etait sous l'influence divine! Un soir, nous etions assis comme d'habitude, sous l'ombre solennelle d'un bosquet. Nous avions pris avec nous la guitare et la mandoline, mais a peine en avions-nous tire quelques notes, la musique etait oubliee et les instruments reposaient sur le gazon a nos pieds. Nous preferions a tout la melodie de nos propres voix. Nous etions plus charmes par l'expression de nos sentiments intimes que par celle des chants les plus tendres. Il y avait assez de musique autour de nous: le bourdonnement de l'abeille sauvage, disant adieu aux corolles qui se fermaient, le "whoup" du _gruya_ dans les glaieuls lointains, et le doux roucoulement des colombes perchees par couples sur les branches des arbres voisins et se murmurant comme nous leurs amours. Le feuillage des bois avait revetu les tons chauds et varies de l'automne. L'ombre des grands arbres se jouait sur la surface de l'eau, et diaprait le courant calme et silencieux. Le soleil allait atteindre l'horizon, le clocher d'_El-Paso_, reflechissant ses rayons, scintillait comme une etoile d'or. Nos yeux erraient au hasard, et s'arretaient sur la girouette etincelante. --L'eglise! murmura ma compagne, comme se parlant a elle-meme. C'est a peine si je puis me rappeler comment elle est. Il y a si longtemps que je ne l'ai vue! --Depuis combien de temps, donc? --Oh! bien des annees, bien des annees; j'etais toute jeune alors. --Et depuis lors vous n'avez pas depasse l'enceinte de ces murs? --Oh! si fait. Papa nous a conduites souvent en bateau, en descendant la riviere; mais pas dans ces derniers temps. --Et vous n'avez pas envie d'aller la-bas dans ces grands bois si gais? --Je ne le desire pas. Je suis heureuse ici. --Mais serez-vous toujours heureuse ici? --Et pourquoi pas, Henri? Quand vous etes pres de moi, comment ne serais-je pas heureuse? --Mais quand.... Une triste pensee sembla obscurcir son esprit. Tout entiere a l'amour, elle n'avait jamais reflechi a la possibilite de mon depart, et je n'y avais pas reflechi plus qu'elle. Ses joues palirent soudainement, et je lus une profonde douleur dans ses yeux qu'elle fixa sur moi; mais les mots etaient prononces. --... Quand il faudra que je vous quitte? Elle se jeta entre mes bras avec un cri aigu, comme si elle avait ete frappee au coeur, et, d'une voix passionnee, cria: --Oh! mon Dieu! mon Dieu! me quitter! me quitter!--Oh! vous ne me quitterez pas vous qui m'avez appris a aimer. --Oh! Henri, pourquoi m'avez-vous dit que vous m'aimiez? Pourquoi m'avez-vous _enseigne l'amour?_ --Zoe! --Henri! Henri! Dites que vous ne me quitterez pas? --Jamais! Zoe! je vous le jure! Jamais! jamais. --Il me sembla entendre a ce moment le bruit d'un aviron. Mais l'agitation violente de la passion, le contact de ma bien-aimee, qui, dans le transport de ses craintes, m'avait enlace de ses deux bras, m'empecherent de tourner les yeux vers le bord. C'est sans doute un _osprey_[1] qui plonge, pensai-je, et, ne m'occupant plus de cela, je me laissai aller a l'extase d'un long et enivrant baiser. Au moment ou je relevais la tete, une forme qui s'elevait de la rive frappa mes yeux: un noir sombrero borde d'un galon d'or. Un coup d'oeil me suffit pour reconnaitre celui qui le portait: c'etait Seguin. Un instant apres, il etait pres de nous. [Note 1: Aigle pecheur.] --Papa! s'ecria Zoe, se levant tout a coup et se jetant dans ses bras. Le pere la retint aupres de lui en lui prenant les deux mains qu'il tint serrees dans les siennes. Pendant un moment il garda le silence, fixant sur moi un regard dont je ne saurais rendre l'expression. C'etait un melange de reproche, de douleur et d'indignation. Je m'etais leve pour aller a sa rencontre; mais ce regard etrange me cloua sur place, et je restai debout, rougissant et silencieux. --Et c'est ainsi que vous me recompensez de vous avoir sauve la vie? Un noble remerciment, mon cher monsieur, qu'en pensez-vous? Je ne repondis pas. --Monsieur, continua-t-il, la voix tremblante d'emotion, vous ne pouviez pas m'offenser plus cruellement. --Vous vous trompez, monsieur; je ne vous ai point offense. --Comment qualifiez-vous votre conduite? Abuser mon enfant! --Abuser? m'ecriai-je, sentant mon courage revenir sous cette accusation. --Oui, abuser!... Ne vous etes-vous pas fait aimer d'elle? --Je me suis fait aimer d'elle loyalement. --Fi! monsieur, c'est une enfant et non pas une femme. Vous en faire aimer loyalement! Sait-elle seulement ce que c'est que l'amour? --Papa, je sais ce que c'est que l'amour. Je le sais depuis plusieurs jours. Ne soyez pas fache contre Henri, car je l'aime! oh! papa! je l'aime de tout mon coeur! Il se tourna vers elle, et la regarda avec etonnement. --Qu'est-ce que j'entends, s'ecria-t-il; oh! mon Dieu! Mon enfant! mon enfant! Sa voix me remua jusqu'au fond du coeur; elle etait pleine de sanglots. --Ecoutez-moi, monsieur, criai-je en me placant resolument devant lui. J'ai conquis l'amour de votre fille; je lui ai donne tout le mien en echange. Nous sommes du meme rang, de la meme condition. Quel crime ai-je donc commis? En quoi vous ai-je offense? Il me regarda quelques instants sans faire aucune reponse. --Vous seriez donc dispose a l'epouser? me dit-il enfin, avec un changement evident de ton. --Si j'avais laisse cet amour se developper ainsi sans avoir cette intention, j'aurais merite tous vos reproches. J'aurais traitreusement abuse de cette enfant, comme vous l'avez dit. --M'epouser! s'ecria Zoe, avec un air de profonde surprise. --Ecoutez! la pauvre enfant! elle ne sait pas meme ce que ce mot veut dire! --Oui, charmante Zoe! je vous epouserai; autrement mon coeur, comme le votre, serait brise pour jamais! --Oh! monsieur! --C'est bien, monsieur, assez pour l'instant. Vous avez conquis cette enfant sur elle-meme; il vous reste a la conquerir sur moi. Je veux sonder la profondeur de votre attachement. Je veux vous soumettre a une epreuve. --J'accepte toutes les epreuves que vous voudrez m'imposer. --Nous verrons; venez, rentrons. Viens, Zoe. Et, la prenant par la main, il la conduisit vers la maison. Je marchai derriere eux. Comme nous traversions un petit bois d'orangers sauvages, ou l'allee se retrecissait, le pere quitta la main de sa fille et passa en avant. Zoe se trouvait entre nous deux, et au moment ou nous etions au milieu du bosquet, elle se retourna soudainement, et placant sa main sur la mienne, murmura en tremblant et a voix basse: --Henri, dites-moi ce que c'est qu'epouser? --Chere Zoe! pas a present; cela est trop difficile a expliquer; plus tard, je.... --Viens Zoe! ta main, mon enfant! --Papa, me voici! XV UNE AUTOBIOGRAPHIE J'etais seul avec mon hote dans l'appartement que j'occupais depuis mon arrivee dans la maison. Les femmes s'etaient retirees dans une autre piece. Seguin, en entrant dans la chambre, avait donne un tour de clef et pousse les verrous. Quelle terrible epreuve allait-il imposer a ma loyaute, a mon amour? Cet homme, connu par tant d'exploits sanguinaires, allait-il s'attaquer a ma vie? Allait-il me lier a lui par quelque epouvantable serment? De sombres apprehensions me traversaient l'esprit; je demeurais silencieux, mais non sans eprouver quelques craintes. Une bouteille de vin etait placee entre nous deux, et Seguin, remplissant deux verres, m'invita a boire. Cette politesse me rassura. Mais le vin n'etait-il pas emp...? Il avait vide son verre avant que ma pensee n'eut complete sa forme. --Je le calomnie, pensai-je. Cet homme, apres tout, est incapable d'un pareil acte de trahison. Je bus, et la chaleur du vin me rendit un peu de calme et de tranquillite. Apres un moment de silence, il entama la conversation par cette question _ex abrupto_: --Que savez-vous de moi? --Votre nom et votre surnom; rien de plus. --C'est plus qu'on n'en sait ici. Et sa main indiquait la porte par un geste expressif. --Qui vous a le plus souvent parle de moi? --Un ami que vous avez vu a Santa-Fe. --Ah! Saint-Vrain; un brave garcon, plein de courage. Je l'ai rencontre autrefois a Chihuahua. Il ne vous a rien dit de plus relativement a moi. --Non. Il m'avait promis de me donner quelques details sur vous, mais il n'y a plus pense; la caravane est partie et nous nous sommes trouves separes. --Donc, vous avez appris que j'etais Seguin, le chasseur de scalps; que j'etais employe par les citoyens d'El-Paso pour aller a la chasse des Apaches et des Navajoes, et qu'on me payait une somme determinee pour chaque chevelure d'Indien clouee a leurs portes? Vous avez appris cela? --Oui. --Tout cela est vrai. Je gardai le silence. --Maintenant, monsieur, reprit-il apres une pause, voulez-vous encore epouser ma fille, la fille d'un abominable meurtrier? --Vos crimes ne sont pas les siens. Elle est innocente meme de la connaissance de ces crimes, avez-vous dit. Vous pouvez etre un demon; elle, c'est un ange. Une expression douloureuse se peignit sur sa figure, pendant que je parlais ainsi. --Crimes! demon! murmurait-il comme se parlant a lui-meme; oui, vous avez le droit de parler ainsi. C'est ainsi que pense le monde. On vous a raconte les histoires des hommes de la montagne dans toutes leurs exagerations sanglantes. On vous a dit que, pendant une treve, j'avais invite un village d'Apaches a un banquet dont j'avais empoisonne les viandes; qu'ainsi j'avais empoisonne tous mes hotes, hommes, femmes, enfants, et qu'ensuite je les avais scalpes! On vous a dit que j'avais fait placer en face de la bouche d'un canon deux cents sauvages qui ignoraient l'effet de cet instrument de destruction; que j'avais mis le feu a cette piece chargee a mitraille, et massacre ainsi ces pauvres gens sans defiance. On vous a sans doute raconte ces actes de cruaute, et beaucoup d'autres encore. --C'est vrai. On m'a raconte ces histoires lorsque j'etais parmi les chasseurs de la montagne; mais je ne savais trop si je devais les croire. --Monsieur, ces histoires sont fausses; elles sont fausses et denuees de tout fondement. --Je suis heureux de vous entendre parler ainsi. Je ne pouvais pas aujourd'hui vous croire capable de pareils actes de barbarie. --Et cependant, fussent-elles vraies jusque dans leurs plus horribles details, elles n'approcheraient pas encore de toutes les cruautes dont les sauvages se sont rendus coupables envers les habitants de ces frontieres sans defense. Si vous saviez l'histoire de ce pays pendant les dix dernieres annees, les massacres et les assassinats, les ravages et les incendies, les vols et les enlevements; des provinces entierement depeuplees; des villages livres aux flammes; les hommes egorges a leur propre foyer; les femmes les plus charmantes, emmenees captives et livrees aux embrassements de ces voleurs du desert! Oh! Dieu! et moi aussi, j'ai recu des atteintes qui m'excuseront a vos yeux, et qui m'excuseront peut-etre aussi devant le tribunal supreme! En disant ces mots, il cacha sa tete dans ses mains, et s'accouda les deux mains sur la table. --J'ai besoin de vous faire une courte histoire de ma vie. Je fis un signe d'assentiment, et, apres avoir rempli et vide un second verre de vin, il continua en ces termes: --Je ne suis pas Francais, comme on le suppose; je suis creole de la Nouvelle-Orleans; mes parents etaient des refugies de Saint-Domingue, ou, a la suite de la revolte des negres, ils avaient vu leurs biens confisques par le sanguinaire Christophe. Apres avoir fait mes etudes pour etre ingenieur civil, je fus envoye aux mines de Mexico en cette qualite par le proprietaire d'une de ces mines, qui connaissait mon pere. J'etais jeune alors, et je passai plusieurs annees employe dans les etablissements de Zacatecas et de San-Luis-Potosi. Quand j'eus economise quelque argent sur mes appointements, je commencai a penser a m'etablir pour mon propre compte. Le bruit courait depuis longtemps que de riches veines d'or existaient aux bords du Gila et de ses affluents. On avait recueilli dans ces rivieres des sables auriferes, et le quartz laiteux, qui enveloppe ordinairement l'or, se montrait partout a nu dans les montagnes solitaires de cette region sauvage. Je partis pour cette contree avee une troupe d'hommes choisis; et apres avoir voyage pendant plusieurs semaines a travers la chaine des Mimbres, je trouvai, pres de la source du Gila, de precieux gisements de minerai. J'installai une mine, et, au bout de cinq ans, j'etais riche. Alors je me rappelai la compagne de mon enfance: une belle et charmante cousine qui avait conquis toute ma confiance et m'avait inspire mon premier amour. Pour moi le premier amour devait etre le dernier; ce n'etait pas, comme cela arrive si souvent, un sentiment fugitif. A travers tous mes voyages, son souvenir m'avait accompagne. M'avait-elle garde sa foi comme je lui avais garde la mienne? Je resolus donc de m'en assurer par moi-meme, et, laissant mes affaires a la garde de mon mayoral, je partis pour ma ville natale. Adele avait ete fidele a sa parole, et je revins a mon etablissement avec elle. Je batis une maison a Valverde, le district le plus voisin de ma mine. Valverde etait alors une ville florissante; maintenant elle est en ruine, et vous avez pu voir ce qui en reste en venant ici. La, nous vecumes plusieurs annees au sein du bonheur et de la richesse. Ces jours passes m'apparaissent maintenant comme autant de siecles de felicite. Nous nous aimions avec ardeur, et notre union fut benie par la naissance de deux enfants, de deux filles. La plus jeune ressemblait a sa mere; l'ainee, m'a-t-on dit tenait principalement de moi. Nous les adorions, trop peut-etre; nous etions trop heureux de les posseder. A cette epoque, un nouveau gouverneur fut envoye a Santa-Fe; un homme qui, par son libertinage et sa tyrannie, a ete jusqu'a ce jour la plaie de cette province. Il n'y a pas d'acte si vil, de crime si noir, dont ce monstre ne soit capable. Il se montra d'abord tres-aimable, et fut recu dans toutes les maisons des gens riches de la vallee. Comme j'etais du nombre de ceux-ci, je fus honore de ses visites, et cela tres-frequemment. Il residait de preference a Albuquerque, et donnait de grandes fetes a son palais. Ma femme et moi y etions toujours invites des premiers. En revanche, il venait souvent dans notre maison de Valverde, sous le pretexte d'inspecter les differentes parties de la province. Je m'apercus enfin que ses visites s'adressaient a ma femme, aupres de laquelle il se montrait fort empresse. Je ne vous parlerai pas de la beaute d'Adele a cette epoque. Vous pouvez vous en faire une idee, et votre imagination sera aidee par les graces que vous paraissez avoir decouvertes dans sa fille, car la petite Zoe est l'exacte reproduction de ce qu'etait sa mere, a son age. A l'epoque dont je parle, elle etait dans tout l'eclat de sa beaute. Tout le monde parlait d'elle, et ces eloges avaient pique la vanite du tyran libertin. En consequence, je devins l'objet de toutes ses prevenances amicales. Rien de tout cela ne m'avait echappe; mais, confiant dans la vertu de ma femme, je m'inquietais peu de ce qu'il pourrait faire. Aucune insulte apparente, jusque-la n'avait appele mon attention. A mon retour d'une longue absence motivee par les travaux de la mine, Adele me donna connaissance des tentatives insultantes dont elle avait ete l'objet, a differentes epoques, de la part de Son Excellence, choses qu'elle m'avait tues jusque-la, par delicatesse; elle m'apprit qu'elle avait ete particulierement outragee dans une visite toute recente, pendant mon absence. C'en etait assez pour le sang d'un creole. Je partis pour Albuquerque, et, en pleine place publique, devant tout le monde assemble, je chatiai l'insulteur. Arrete et jete en prison, je ne fus rendu a la liberte qu'apres plusieurs semaines. Quand je retournai chez moi, je retrouvai ma maison pillee, et ma famille dans le desespoir. Les feroces Navajoes avaient passe par la. Tout avait ete detruit, mis en pieces dans mon habitation, et mon enfant!... Dieu puissant! ma petite Adele avait ete emmenee captive dans les montagnes.... --Et votre femme? et votre autre fille? demandai-je, brulant de savoir le reste. --Elles avaient echappe. Au milieu d'un terrible combat, car mes pauvres peons se defendaient bravement, ma femme, tenant Zoe dans ses bras, s'etait sauvee hors de la maison et s'etait refugiee dans une cave qui ouvrait sur le jardin. Je les retrouvai dans la hutte d'un vaquero, au milieu des bois; elles s'etaient enfuies jusque-la. --Et votre fille Adele, en avez-vous entendu parler depuis? --Oui, oui. Je vais y revenir dans un instant. A la meme epoque, ma mine fut attaquee et ruinee; la plupart des ouvriers, tous ceux qui n'avaient pu s'enfuir, furent massacres; l'etablissement qui faisait toute ma fortune fut detruit. Avec quelques-uns des mineurs qui avaient echappe et d'autres habitants de Valverde qui, comme moi, avaient souffert, j'organisai une bande et poursuivis les sauvages; mais nous ne pumes les atteindre et nous revinmes, la plupart le coeur brise et la sante profondement alteree. Oh! monsieur, vous ne pouvez pas savoir ce que c'est que d'avoir perdu une enfant cherie! Vous ne pouvez pas comprendre l'agonie d'un pere ainsi depouille! Seguin se prit la tete entre les deux mains et garda un moment le silence. Son attitude accusait la plus profonde douleur. --Mon histoire sera bientot terminee, jusqu'a l'epoque ou nous sommes, du moins. Qui peut en prevoir la suite? Pendant des annees, j'errai sur les frontieres des Indiens, en quete de mon enfant. J'etais aide par une petite troupe d'individus, la plupart aussi malheureux que moi; les uns ayant perdu leurs femmes, les autres leurs filles, de la meme maniere. Mais nos ressources s'epuisaient, et le desespoir s'empara de nous. Les sentiments de mes compagnons se refroidirent avec le temps. L'un apres l'autre, ils me quitterent. Le gouverneur de New-Mexico ne nous pretait aucun secours. Au contraire, on soupconnait, et c'est maintenant un fait avere, on soupconnait le gouverneur lui-meme d'etre secretement ligue avec les chefs des Navajoes. Il s'etait engage a ne pas les inquieter, et, de leur cote, ils avaient promis de ne piller que ses ennemis. En apprenant cette horrible trame, je reconnus la main qui m'avait frappe. Furieux de l'affront que je lui avais inflige, exaspere par le mepris de ma femme, le miserable avait trouve un moyen de se venger. Deux fois depuis, sa vie a ete entre mes mains; mais je n'aurais pu le tuer sans risquer ma propre tete, et j'avais des motifs pour tenir a la vie. Le jour viendra ou je pourrai m'acquitter envers lui. "Comme je vous l'ai dit, ma troupe s'etait dispersee. Decourage, et sentant le danger qu'il y avait pour moi a rester plus longtemps dans le New-Mexico, je quittai cette province et traversai la Jornada pour me rendre a El-Paso. La, je vecus quelque temps, pleurant mon enfant perdue. Je ne restai pas longtemps inactif. Les frequentes incursions des Apaches dans les provinces de Sonora et de Chihuahua avaient rendu le gouvernement plus energique dans la defense de la frontiere. Les presidios furent mis en meilleur etat de defense et recurent des garnisons plus fortes; une bande d'aventuriers, de volontaires, fut organisee, dont la paie etait proportionnee au nombre de chevelures envoyees aux etablissements. On m'offrit le commandement de cette etrange guerilla, et, dans l'espoir de retrouver ma fille, j'acceptai: je devins chasseur de scalp. C'etait une terrible mission, et si la vengeance avait ete mon seul objet, il y a longtemps que j'aurais pu me retirer satisfait. Nous fimes plus d'une expedition sanglante, et, plus d'une fois, nous exercames d'epouvantables represailles. Je savais que ma fille etait captive chez les Navajoes. Je l'avais appris, a differentes epoques, de la bouche des prisonniers que j'avais faits; mais j'etais toujours arrete par la faiblesse de ma troupe et des moyens dont je disposais. Des revolutions successives et la guerre civile desolaient et ruinaient les Etats du Mexique; nous fumes laisses de cote. Malgre tous mes efforts, je ne pouvais reunir une force suffisante pour penetrer dans cette contree deserte qui s'etend au nord du Gilla, et au centre de laquelle se trouvent les huttes des sauvages Navajoes. --Et vous croyez!... --Patience, j'aurai bientot fini. Ma troupe est aujourd'hui plus forte qu'elle n'a jamais ete. J'ai recu d'un homme recemment echappe des mains des Navajoes l'avis formel que les guerriers des deux tribus sont sur le point de partir pour le Sud. Ils reunissent leurs forces dans le but de faire une grande incursion; ils veulent pousser, a ce qu'on dit, jusqu'aux portes de Durango. Mon intention est de penetrer dans leur pays pendant qu'ils seront absents, et d'aller y chercher ma fille. --Et vous croyez qu'elle vit encore? --Je le sais. Le meme individu qui m'a donne ces nouvelles, et qui, le pauvre diable, y a laisse sa chevelure et ses oreilles, l'a vue souvent. Elle est devenue, m'a-t-il dit, parmi ces sauvages, une sorte de reine possedant un pouvoir et des privileges particuliers. Oui, elle vit encore, et si je puis parvenir a la retrouver, a la ramener ici, cette scene tragique sera la derniere a laquelle j'aurai pris part; je m'en irai loin de ce pays. J'avais ecoute avec une profonde attention l'etrange recit de Seguin. L'eloignement que j'eprouvais auparavant pour cet homme, d'apres ce qu'on m'avait dit de son caractere, s'effacait et faisait place a la compassion; que dis-je? a l'admiration. Il avait tant souffert! Une telle infortune expiait ses crimes et les justifiait pleinement a mes yeux. Peut-etre etais-je trop indulgent dans mon jugement. Il etait naturel que je fusse ainsi. Quand cette revelation fut terminee, j'eprouvai une vive emotion de plaisir. Je sentis une joie profonde de savoir qu'elle n'etait pas la fille d'un demon, comme je l'avais cru. Seguin sembla penetrer ma pensee, car un sourire de satisfaction, de triomphe, je pourrais dire, eclaira sa figure. Il se pencha sur la table pour atteindre la bouteille. --Monsieur, cette histoire a du vous fatiguer. Buvez donc. Il y eut un moment de silence, pendant que nous vidions nos verres. --Et maintenant, monsieur, vous connaissez, un peu mieux qu'auparavant, le pere de celle que vous aimez. Etes-vous encore dispose a l'epouser? --Oh! monsieur! plus que jamais elle est un objet sacre pour moi. --Mais il vous faut la conquerir de moi, comme je vous l'ai dit. --Alors, monsieur, dites-moi comment; je suis pret a tous les sacrifices qui ne depasseront pas mes forces. --Il faut que vous m'aidiez a retrouver sa soeur. --Volontiers. --Il faut venir avec moi au desert. --J'y consens. --C'est assez. Nous partons demain. Il se leva, et se mit a marcher dans la chambre. --De bonne heure? demandai-je, craignant presque qu'il me refusat une entrevue avec celle que je brulais plus que jamais d'embrasser. --Au point du jour, repondit-il, semblant ne pas s'apercevoir de mon inquietude. --Il faut que je visite mon cheval et mes armes, dis-je en me levant et en me dirigeant vers la porte, dans l'espoir de la rencontrer dehors. --Tout est prepare; Gode est la. Revenez mon ami; elle n'est point dans la salle. Restez ou vous etes. Je vais chercher les armes dont vous avez besoin.--Adele! Zoe!--Ah! Docteur, vous etes revenu avec votre recolte de simples! C'est bien! Nous partons demain. Adele, du cafe, mon amour! Et puis, faites-nous un peu de musique. Votre hote vous quitte demain. Zoe s'elanca entre nous deux avec un cri. --Non, non, non, non! s'ecria-t-elle, se tournant vers l'un et vers l'autre avec toute l'energie d'un coeur au desespoir. --Allons, ma petite colombe! dit le pere en lui prenant les deux mains; ne t'effarouche pas ainsi. C'est seulement pour une courte absence. Il reviendra. --Dans combien de temps, papa? Dans combien de temps, Henri? --Mais, dans tres-peu de temps, et cela me paraitra plus long qu'a vous, Zoe. --Oh! non, non! Une heure, ce serait longtemps. Combien d'heures serez-vous absent? --Oh! cela durera plusieurs jours, je crains. --Plusieurs jours! Oh! papa! oh! Henri! plusieurs jours! --Allons, petite fille, ce sera bientot passe. Va, aide ta mere a faire le cafe. --Oh! papa, plusieurs jours, de longs jours... Ils ne passeront pas vite quand je serai seule. --Mais tu ne seras pas seule. Ta mere sera avec toi. --Ah! Soupirant et d'un air tout preoccupe, elle quitta la chambre pour obeir a l'ordre de son pere. En passant la porte, elle pousse un second soupir plus profond encore. Le docteur observait, silencieux et etonne, toute cette scene, et quand la legere figure eut disparu dans la grande salle, je l'entendis qui murmurait: --Oh! ja! bovre bedite _fraulein!_ je m'en afais pien toude! XVI LE HAUT DEL-NORTE. Je ne veux pas fatiguer le lecteur par les details d'une scene de depart. Nous etions en selle avant que les etoiles eussent pali, et nous suivions la voie sablonneuse. A peu de distance de la maison, la route faisait un coude et s'enfoncait dans un bois epais. La, j'arretai mon cheval, je laissai passer mes compagnons, et, me dressant sur mes etriers, je regardai en arriere. Mes yeux se dirigerent du cote des vieux murs gris, et se porterent sur l'_azotea_. Sur le bord du parapet, se dessinant a la pale lueur de l'aurore, etait celle que cherchait mon regard. Je ne pouvais distinguer ses traits; mais je reconnaissais le charmant ovale de sa figure, qui se decoupait sur le ciel comme un noir medaillon. Elle se tenait aupres d'un des palmiers-yucca qui croissaient sur la terrasse. La main appuyee au tronc, elle se penchait en avant, interrogeant l'ombre de ses yeux. Peut-etre apercut-elle les ondulations d'un mouchoir agite; peut-etre entendit-elle son nom, et repondit-elle au tendre adieu qui lui fut porte par la brise du matin. S'il en est ainsi, sa voix fut couverte par le bruit des piaffements de mon cheval qui, tournant brusquement sur lui-meme, m'emporta sous l'ombre epaisse de la foret. Plusieurs fois je me retournai pour tacher d'apercevoir encore cette silhouette cherie, mais d'aucun point la maison n'etait visible. Elle etait cachee par les bois sombres et majestueux. Je ne voyais plus que les longues aiguilles des palmillas pittoresques; et, la route descendant entre deux collines, ces palmillas eux-memes disparurent bientot a mes yeux. Je lachai la bride, et, laissant mon cheval aller a volonte, je tombai dans une suite de pensees a la fois douces et penibles. Je sentais que l'amour dont mon coeur etait rempli occuperait toute ma vie; que, dorenavant, cet amour serait le pivot de toutes mes esperances, le puissant mobile de toutes mes actions. Je venais d'atteindre l'age d'homme, et je n'ignorais pas cette verite, qu'un amour pur comme celui-la etait le meilleur preservatif contre les ecarts de la jeunesse, la meilleure sauvegarde contre tous les entrainements dangereux. J'avais appris cela de celui qui avait preside a ma premiere education, et dont l'experience m'avait ete souvent d'un trop puissant secours pour que je ne lui accordasse pas toute confiance. Plus d'une fois j'avais eu l'occasion de reconnaitre la justesse de ses avis. La passion que j'avais inspiree a cette jeune fille etait, j'en avais conscience, aussi profonde, aussi ardente que celle que j'eprouvais moi-meme; peut-etre plus vive encore; car mon coeur avait connu d'autres affections, tandis que le sien n'avait jamais battu que sous l'influence des tendres soins qui avaient entoure son enfance. C'etait son premier sentiment puissant, sa premiere passion. Comment n'aurait-il pas envahi tout son coeur, domine toutes ses pensees? Elle, si bien faite pour l'amour, si semblable a la Venus mythologique? Ces reflexions n'avaient rien que d'agreable; mais le tableau s'assombrissait quand je cessais de considerer le passe. Quelque chose, un demon sans doute, me disait tout bas: Tu ne la reverras plus jamais! Cette idee toute hypothetique qu'elle fut, suffisait pour me remplir l'esprit de sombres presages, et je me mis a interroger l'avenir. Je n'etais point en route pour une de ces parties de plaisir de laquelle on revient a jour et a heure fixes. J'allais affronter des dangers, les dangers du desert, dont je connaissais toute la gravite. Dans nos plans de la nuit precedente, Seguin n'avait pas dissimule les perils de notre expedition. Il me les avait detailles avant de m'imposer l'engagement de le suivre. Quelques semaines auparavant, je m'en serais preoccupe; ces perils meme auraient ete pour moi un motif d'excitation de plus. Mais alors mes sentiments etaient bien changes; je savais que la vie d'une autre etait attachee a la mienne. Que serait-ce donc si le demon disait vrai? Ne plus la revoir, jamais! jamais!... Affreuse pensee--et je cheminais affaisse sur ma selle, sous l'influence d'une amere tristesse. Mais je me sentais porte par mon cher Moro qui semblait reconnaitre son cavalier; son dos elastique se soulevait sous moi; mon ame repondait a la sienne, et les effluves de son ardeur reagissaient sur moi. Un instant apres je rassemblais les renes et je m'elancais au galop pour rejoindre mes compagnons. La route, bordant la riviere, la traversant de temps en temps au moyen de gues peu profonds, serpentait a travers les vallees garnies de bois touffus. Le chemin etait difficile a cause des broussailles epaisses; et quoique les arbres eussent ete entailles pour etablir la route, on n'y voyait aucun signe de passage anterieur, a peine quelques pas, de cheval. Le pays paraissait sauvage et completement inhabite. Nous en voyions la preuve dans les rencontres frequentes de daims et d'antilopes, qui traversaient le chemin et sortaient des taillis sous le nez de nos chevaux. De temps en temps, la route s'eloignait beaucoup de la riviere pour eviter ses coudes nombreux. Plusieurs fois nous traversames de larges espaces ou de grands arbres avaient ete abattus, et ou des defrichements avaient ete pratiques; mais cela devait remonter a une epoque tres reculee, car la terre qui avait ete remuee avec la charrue, etait maintenant couverte de fourres epais et impenetrables. Quelques troncs brises et tombant en pourriture, quelques lambeaux de murailles, ecroulees, en adobe, indiquait la place ou le _rancho_ du settler avait ete pose. Nous passames pres d'une eglise en ruines, dont les vieilles tourelles s'ecroulaient pierre a pierre. Tout autour, des monceaux d'adobe couvraient la terre sur une etendue de plusieurs acres. Un village prospere avait existe la. Qu'etait-il devenu? Ou etaient ses habitants affaires? Un chat sauvage s'elanca du milieu des ronces qui recouvraient les ruines, et s'enfonca dans la foret; un hibou s'envola lourdement du haut d'une coupole croulante, et voleta autour de nos tetes en poussant son plaintif _wou-hou-ah_ ajoutant ainsi un trait de plus a cette scene de desolation. Pendant que nous traversions ces ruines, un silence de mort nous environnait, trouble seulement par le houloulement De l'oiseau de nuit et par le _cronk-cronk_ des fragments de poteries dont les rues desertes etaient parsemees et qui craquaient sous les pieds de nos chevaux. Mais ou donc etaient ceux dont l'echo de ces murs avait autrefois repercute les voix? qui s'etaient agenouilles sous l'ombre sainte de ces piliers jadis consacres? Ils etaient partis; pour quel pays? Et pourquoi? Je fis ces questions a Seguin qui me repondit laconiquement: --Les Indiens! C'etait l'oeuvre du sauvage arme de sa lance redoutable, de son couteau a scalper, de son arc et de sa hache de combat, de ses fleches empoisonnees et de sa torche incendiaire. --Les Navajoes? demandai-je. --Les Navajoes et les Apaches. --Mais ne viennent-ils plus par ici? Un sentiment d'anxiete m'avait tout a coup traverse l'esprit. Nous etions encore tout pres de la maison; je pensais a ses murailles sans defense. J'attendais la reponse avec anxiete. --Ils n'y viennent plus. --Et pourquoi? --Ceci est notre territoire, repondit-il d'un ton significatif. Nous voici, monsieur, dans un pays ou vivent d'etranges habitants; vous verrez. Malheur a l'Apache ou au Navajo qui oserait penetrer dans ces forets. A mesure que nous avancions, la contree devenait plus ouverte, et nous voyions deux chaines de hautes collines taillees a pic, s'etendant au nord et au sud sur les deux rives du fleuve, ces collines se rapprochaient tellement qu'elles semblaient barrer completement la riviere. Mais ce n'etait qu'une apparence. En avancant plus loin, nous entrames dans un de ces terribles passages que l'on designe dans le pays sous le nom de _canons_ [1], et que l'on voit indiques si souvent sur les cartes de l'Amerique intertropicale. La riviere, en traversant ce canon, ecumait entre deux immenses rochers tailles a pic, s'elevant a une hauteur de plus de mille pieds, et dont les profils, a mesure que nous nous en approchions, nous figuraient deux geants furieux qui, separes par une main puissante, continuaient de se menacer l'un l'autre. On ne pouvait regarder sans un sentiment de terreur, les faces lisses de ses enormes rochers et je sentis un frisson dans mes veines quand je me trouvai sur le seuil de cette porte gigantesque. [Note 1: prononcez kagnonz.] --Voyez-vous ce point? dit Seguin en indiquant une roche qui surplombait la plus haute cime de cet abime. Je fis signe que oui, car la question m'etait adressee. --Eh bien, voila le saut que vous etiez si desireux de faire. Nous vous avons trouve vous balancant contre ce rocher la-haut. --Grand Dieu! m'ecriai-je, considerant cette effrayante hauteur. Bien que solidement assis sur ma selle, je me sentis pris de vertige a cet aspect, et je fus force de marcher quelques pas. --Et sans votre noble cheval, continua mon compagnon, le docteur que voici aurait pu se perdre dans toutes sortes d'hypotheses en examinant ce qui serait reste de vos os. Oh! Moro! beau Moro! --Oh! _mein got!_ ya! ya! dit avec le ton de l'assentiment le botaniste, regardant le precipice, et semblant eprouver le meme sentiment de malaise que moi. Seguin etait venu se placer a cote de moi, et flattait de la main le cou de mon cheval avec un air d'admiration. --Mais pourquoi donc, lui dis-je, me rappelant les circonstances de notre premiere entrevue; pourquoi donc etiez-vous si desireux de posseder Moro? --Une fantaisie. --Ne puis-je savoir pourquoi? Il me semble au fait que vous m'avez dit alors que vous ne pouviez pas me l'apprendre? --Oh! si fait; je puis facilement vous le dire. Je voulais tenter l'enlevement de ma fille, et j'avais besoin pour cela du secours de votre cheval. --Mais, comment? --C'etait avant que j'eusse entendu parler de l'expedition projetee par nos ennemis. Comme je n'avais aucun espoir de la recouvrer autrement, je voulais penetrer dans le pays, seul ou avec un ami sur, et recourir a la ruse pour l'enlever. Leurs chevaux sont rapides; mais ils ne peuvent lutter contre un arabe, ainsi que vous aurez l'occasion de vous en assurer. Avec un animal comme celui-ci, j'aurais pu me sauver, a moins d'etre entoure; et, meme dans ce cas, j'aurais pu m'en tirer au prix de quelques legeres blessures. J'avais l'intention de me deguiser et d'entrer dans leur ville sous la figure d'un de leurs guerriers. Depuis longtemps je possede a fond leur langue. --C'eut ete la une perilleuse entreprise. --Sans aucun doute! mais c'etait ma derniere ressource, et je n'y avais recours qu'apres avoir epuise tous les efforts; apres tant d'annees d'attente, je ne pouvais plus y tenir. Je risquais ma vie. C'etait un coup de desespoir, mais, a ce moment, j'y etais pleinement determine. --J'espere que nous reussirons, cette fois. --J'y compte fermement. Il semble que la Providence veuille enfin se declarer en ma faveur. D'un cote, l'absence de ceux qui l'ont enlevee; de l'autre, le renfort considerable qu'a recu ma troupe d'un gros parti de trappeurs des plaines de l'Est. Les peaux d'ours sont tombees, comme ils disent, a ne pas valoir une bourre de fusil, et ils trouvent que les Peaux-Rouges rapportent davantage. Ah! j'espere en venir a bout, cette fois. Il accompagna ces derniers mots d'un profond soupir. Nous arrivions en ce moment a l'entree d'une gorge, et l'ombre d'un bois de cotonniers nous invitait au repos. --Faisons halte ici, dit Seguin. Nous mimes pied a terre, et nos chevaux furent attaches de maniere a pouvoir paitre. Nous primes place sur l'epais gazon, et nous etalames les provisions dont nous nous etions munis pour le voyage. XVII GEOGRAPHIE ET GEOLOGIE. Nous nous reposames environ une heure sous l'ombre fraiche, pendant que nos chevaux se refaisaient aux depens de l'excellent paturage qui croissait abondant autour d'eux. Nous causions du pays curieux que nous etions en train de traverser; curieux sous le rapport de sa geographie, de sa geologie, de sa botanique et de son histoire; curieux enfin sous tous les rapports. Je suis, je puis le dire, un voyageur de profession. J'eprouvais un vif interet a me renseigner sur les contrees sauvages qui s'etendaient a des centaines de milles autour de nous; et il n'y avait pas d'homme plus capable de m'instruire a cet egard que mon interlocuteur. Mon voyage en aval de la riviere m'avait tres-peu initie a la physionomie du pays. J'etais a cette epoque, ainsi que je l'ai dit, devore par la fievre; et ce que j'avais pu voir n'avait laisse dans ma memoire que des souvenirs confus comme ceux d'un songe. Mais j'avais repris possession de toutes mes facultes, et les paysages que nous traversions tantot charmants et revetus des richesses meridionales, tantot sauvages, accidentes, pittoresques, frappaient vivement mon imagination. L'idee que cette partie du pays avait ete occupee autrefois par les compagnons de Cortez, ainsi que le prouvaient de nombreuses ruines; qu'elle avait ete reconquise par les sauvages, ses anciens possesseurs; l'evocation des scenes tragiques qui avaient du accompagner cette reprise de possession, inspiraient une foule de pensees romanesques auxquelles les realites qui nous environnaient formaient un admirable cadre. Seguin etait communicatif, d'une intelligence elevee, et ses vues etaient pleines de largeur. L'espoir d'embrasser bientot son enfant, si longtemps perdue, soutenait en lui la vie. Depuis bien des annees, il ne s'etait pas senti aussi heureux. --C'est vrai, dit-il repondant a une de mes questions, on connait bien peu de choses de toute cette contree, au dela des etablissements mexicains. Ceux qui auraient pu en dresser la carte geographique n'ont pas accompli cette tache. Ils etaient trop absorbes dans la recherche de l'or; et leurs miserables descendants, comme vous avez pu le voir, sont trop occupes a se voler les uns les autres, pour s'inquieter d'autre chose. Ils ne savent rien de leur pays au dela des bornes de leurs domaines, et le desert gagne tous les jours sur eux. Tout ce qu'ils en savent, c'est que c'est de ce cote que viennent leurs ennemis, qu'ils redoutent comme les enfants craignent le loup et Croquemitaine. --Nous sommes ici, continua Seguin, a peu pres au centre du continent: au coeur du Sahara americain. Le Nouveau-Mexique est une oasis, rien de plus. Le desert l'environne d'une ceinture de plusieurs centaines de milles de largeur; dans certaines directions, vous pouvez faire mille milles, a partir du Del-Norte, sans rencontrer un point ferme. L'oasis de New-Mexico doit son existence aux eaux fertilisantes du Del-Norte. C'est le seul point habite par les blancs, entre la rive droite de Mississipi et les bords de l'ocean Pacifique, en Californie. Vous y etes arrive en traversant un desert, n'est-ce pas? --Oui. Et, a mesure que nous nous eloignions du Mississipi en nous rapprochant des montagnes Rocheuses, le pays devenait de plus en plus sterile. Pendant les trois cents derniers milles environ, nous pouvions a peine trouver l'eau et l'herbe necessaires a nos animaux. Mais est-ce qu'il en est ainsi au nord et au sud de la route que nous avons suivie? Au nord et au sud, pendant plus d'un millier de milles, depuis les plaines du Texas jusqu'aux lacs du Canada, tout le long de la baie des montagnes Rocheuses, et jusqu'a moitie chemin des etablissements qui bordent le Mississipi, vous ne trouverez pas un arbre, pas un brin d'herbe. --Et a l'ouest des montagnes? --Quinze cents milles de desert en longueur sur a peu pres sept ou huit cents de large. Mais la contree de l'ouest presente un caractere different. Elle est plus accidentee, plus montagneuse, et, si cela est possible, plus desolee encore dans son aspect. Les feux volcaniques ont eu la une action plus puissante, et, quoique des milliers d'annees se soient ecoulees depuis que les volcans sont eteints, les roches ignees, a beaucoup d'endroits, semblent appartenir a un soulevement tout recent. Les couleurs de la lave et des scories qui couvrent les plaines a plusieurs milles d'etendue, dans certains endroits n'ont subi aucune modification sous l'action vegetale ou climaterique. Je dis que l'action climaterique n'a eu aucun effet, parce qu'elle n'existe pour ainsi dire pas dans cette region centrale. --Je ne vous comprends pas. --Voici ce que je veux dire: les changements atmospheriques sont insensibles ici; rarement il y a pluie ou tempete. Je connais tels districts ou pas une goutte d'eau n'est tombee dans le cours de plusieurs annees. --Et pouvez-vous vous rendre compte de ce phenomene? --J'ai ma theorie; peut-etre ne semblerait-elle pas satisfaisante au meteorologiste savant; mais je veux vous l'exposer. Je pretai l'oreille avec attention, car je savais que mon compagnon etait un homme de science, d'experience et d'observation, et les sujets du genre de ceux qui nous occupaient m'avaient toujours vivement interesse. Il continua: --Il ne peut y avoir de pluie s'il n'y a pas de vapeur dans l'air. Il ne peut y avoir de vapeur dans l'air s'il n'y a pas d'eau sur la terre pour la produire. Ici, l'eau est rare, et pour cause. Cette region du desert est a une grande hauteur; c'est un plateau tres-eleve. Le point ou nous sommes est a pres de 6,000 pieds au-dessus du niveau de la mer. De la, la rarete des sources qui, d'apres les lois de l'hydraulique, doivent etre alimentees par des regions encore plus elevees; or, il n'en existe pas sur ce continent. Supposez que je puisse couvrir ce pays d'une vaste mer, entouree comme d'un mur par ces hautes montagnes qui le traversent; et cette mer a existe, j'en suis convaincu, a l'epoque de la creation de ces bassins. Supposez que je cree une telle mer sans lui laisser aucune voie d'ecoulement, sans le moindre ruisseau d'epuisement; avec le temps, elle irait se perdre dans l'Ocean, et laisserait la contree dans l'etat de secheresse ou vous la voyez aujourd'hui. --Mais comment cela! par l'evaporation? -Au contraire; l'absence d'evaporation serait la cause de leur epuisement. Et je crois que c'est ainsi que les choses se sont passees. --Je ne saurais comprendre cela. --C'est tres-simple. Cette region, nous l'avons dit, est tres-elevee; en consequence, l'atmosphere est froide, et l'evaporation s'y produit avec moins d'energie que sur les eaux de l'Ocean. Maintenant, il s'etablira entre l'Ocean et cette mer interieure, un echange de vapeurs par le moyen des vents et des courants d'air; car c'est ainsi seulement que le peu d'eau qui arrive sur ces plateaux peut parvenir. Cet echange sera necessairement en faveur des mers interieures, puisque leur puissance d'evaporation est moindre, et pour d'autres causes encore. Nous n'avons pas le temps de proceder a une demonstration reguliere de ce resultat. Admettez-le, quant a present, vous y reflechirez plus tard a loisir. --J'entrevois la verite; je vois ce qui se passe. --Que suit-il de la? Ces mers interieures se rempliront graduellement jusqu'a qu'elles debordent. La premiere petite rigole qui passera par-dessus le bord sera le signal de leur destruction. L'eau se creusera peu a peu un canal a travers le mur des montagnes; tout petit d'abord, puis devenant de plus en plus large et profond sous l'incessante action du flot, jusqu'a ce que, apres nombre d'annees,--de siecles,--de centaines de siecles, de milliers, peut-etre, une grande ouverture comme celle-ci (et Seguin me montrait le canon) soit pratiquee; et bientot la plaine aride que nous voyons derriere sera livree a l'etude du geologue etonne. --Et vous pensez que les plaines situees entre les Andes et les montagnes Rocheuses sont des lits desseches de mers? --Je n'ai pas le moindre doute a cet egard. Apres le soulevement de ses immenses murailles, les cavites necessairement remplies par les pluies de l'Ocean, formerent des mers; d'abord tres-basses, puis de plus en plus profondes, jusqu'a ce que leur niveau atteignit celui des montagnes qui leur servaient de barriere, et que, comme je vous l'ai explique, elles se frayassent un chemin pour retourner a l'Ocean. --Mais est-ce qu'il n'existe pas encore une mer de ce genre? --Le grand Lac Sale? Oui, c'en est une. Il est situe au nord-ouest de l'endroit ou nous sommes. Ce n'est pas seulement une mer, mais tout un systeme de lacs, de sources, de rivieres, les unes salees les autres d'eau douce; et ces eaux n'ont aucun ecoulement vers l'Ocean. Elles sont barrees par des collines et des montagnes qui constituent dans leur ensemble un systeme geographique complet. --Est-ce que cela ne detruit pas votre theorie? --Non. Le bassin ou ce phenomene se produit est beaucoup moins eleve que la plupart des plateaux du desert. La puissance d'evaporation equilibre l'apport de ces sources et de ces rivieres, et consequemment neutralise leur effet, c'est-a-dire que dans l'echange de vapeurs qui se fait avec l'Ocean, ce bassin donne autant qu'il recoit. Cela tient moins encore a son peu d'elevation qu'a l'inclinaison particuliere des montagnes qui y versent leurs eaux. Placez-le dans une situation plus froide, _coeteris paribus_, et avec le temps, l'eau se creusera un canal d'epuisement. Il en est de ce lac comme de la mer Caspienne, de la mer d'Aral, de la mer Morte. Non, mon ami, l'existence du grand Lac Sale ne contrarie pas ma theorie. Autour de ses bords le pays est fertile; fertile a cause des pluies dont il est redevable aux masses d'eau qui l'entourent. Ces pluies ne se produisent que dans un rayon assez restreint, et ne peuvent agir sur toute la region des deserts qui restent secs et steriles a cause de leur grande distance de l'Ocean. --Mais les vapeurs qui s'elevent de l'Ocean ne peuvent-elles venir jusqu'au desert? --Elles le peuvent, comme je vous l'ai dit, dans une certaine mesure; autrement il n'y pleuvrait jamais. Quelquefois, sous l'influence de quelque cause extraordinaire, telle que des vents violents, les nuages arrivent par masses jusqu'au centre du continent. Alors vous avez des tempetes, et de terribles tempetes! Mais, generalement, ce sont seulement les bords des nuages qui arrivent jusque-la, et ces lambeaux de nuages combines avec les vapeurs, resultant de l'evaporation propre des sources et des rivieres du pays, fournissent toute la pluie qui y tombe. Les grandes masses de vapeur qui s'elevent du Pacifique et se dirigent vers l'est, s'arretent d'abord sur les cotes et y deposent leurs eaux; celles qui s'elevent plus haut et depassent le sommet des montagnes vont plus loin, mais elles sont arretees, a cent milles de la, par les sommets plus eleves de la sierra Nevada, ou elles se condensent et retournent en arriere vers l'Ocean, par les cours du Sacramento et du San-Joachim. Il n'y a que la bordure de ces nuages qui, s'elevant encore plus haut et echappant a l'attraction de la Nevada, traverse et vient s'abattre sur le desert. Qu'en resulte-t-il? L'eau n'est pas plutot tombee qu'elle est entrainee vers la mer par le Gila et le Colorado, dont les ondes grossies fertilisent les pentes de la Nevada; pendant ce temps, quelques fragments, echappes d'autres masses de nuages, apportent un faible tribut d'humidite aux plateaux arides et eleves de l'interieur, et se resolvent en pluie ou en neige sur les pics des montagnes Rocheuses. De la les sources des rivieres qui coulent a l'est et a l'ouest; de la les oasis, semblables a des parcs que l'on rencontre au milieu des montagnes. De la les fertile vallees du Del-Norte et des autres cours d'eau qui couvrent ces terres centrales de leurs nombreux meandres. Les nuages qui s'elevent de l'Atlantique agissent de la meme maniere en traversant la chaine des Alleghanis. Apres avoir decrit un grand arc de cercle autour de la terre, ils se condensent et tombent dans les vallees de l'Ohio et du Mississipi. De quelque cote que vous abordiez ce grand continent, a mesure que vous Vous approchez du centre, la fertilite diminue et cela tient uniquement au manque d'eau. En beaucoup d'endroits, partout ou l'on peut apercevoir une trace d'herbe, le sol renferme tous les elements d'une riche vegetation. Le docteur vous le dira: il l'a analyse. --Ya! ya! cela est vrai, se contenta d'affirmer le docteur. --Il y a beaucoup d'oasis, continua Seguin, et des qu'on a de l'eau pour pouvoir arroser, une vegetation luxuriante apparait aussitot. Vous avez du remarquer cela en suivant le cours inferieur de la riviere, et c'est ainsi que les choses se passaient dans les etablissements espagnols sur les rives du Gila. --Mais pourquoi ces etablissements ont-ils ete abandonnes? demandai-je, n'ayant jamais entendu assigner aucune cause raisonnable a la dispersion de ces florissantes colonies. --Pourquoi! repondit Seguin avec une energie marquee, pourquoi! Tant qu'une race autre que la race iberienne n'aura pas pris possession de cette terre, l'Apache, le Navajo et le Comanches, les vaincus de Cortez, et quelquefois ses vainqueurs chasseront les descendants de ces premiers conquerants du Mexique. Voyez, les provinces de Sonora, de Chihuahua, a moitie depeuplees! Voyez le Nouveau-Mexique: ses habitants ne vivent que par tolerance; il semble qu'ils ne cultivent la terre que pour leurs ennemis, qui prelevent sur eux un tribut annuel!--Mais, allons! le soleil nous dit qu'il est temps de partir; allons! Montez a cheval; nous pouvons suivre la riviere, continua-t-il. Il n'a pas plu depuis quelque temps et l'eau est basse; autrement il nous aurait fallu faire quinze milles a travers la montagne. Tenez-vous pres des rochers! Marchez derriere moi! Cet avertissement donne, il entra dans le canon; je le suivis, ainsi que Gode et le docteur. XVIII LES CHASSEURS DE CHEVELURES Il etait presque nuit quand nous arrivames au camp, au camp des chasseurs de scalps. Notre arrivee fut a peine remarquee. Les hommes pres desquels nous passions se bornaient a jeter un coup d'oeil sur nous. Pas un ne se leva de son siege ou ne se derangea de son occupation. On nous laissa desseller nos chevaux et les placer ou nous le jugeames a propos. J'etais fatigue de la course, apres avoir passe si longtemps sans faire usage du cheval. J'etendis ma couverture par terre, et je m'assis, le dos appuye contre un tronc d'arbre. J'aurais volontiers dormi, mais l'etrangete de tous les objets qui m'environnaient tenait mon imagination eveillee; je regardais et j'ecoutais avec une vive curiosite. Il me faudrait le secours du pinceau pour vous donner une esquisse de la scene, et encore ne pourrais-je vous en donner qu'une faible idee. Jamais ensemble plus sauvage et plus pittoresque ne frappa la vue d'aucun homme. Cela me rappelait les gravures ou sont representes les bivouacs de brigands dans les sombres gorges des Abruzzes. Je decris d'apres des souvenirs qui se rapportent a une epoque deja bien eloignee de ma vie aventureuse. Je ne puis donc reproduire que les points les plus saillants du tableau. Les petits details m'ont echappe; alors cependant les moindres choses me frappaient par leur nouveaute, et leur etrangete fixait pendant quelque temps mon attention. Peu a peu ces choses me devinrent familieres, et des lors, elles s'effacerent de ma memoire comme le font les actes ordinaires de la vie. Le camp etait etabli sur la rive du Del-Norte, dans une clairiere environnee de cotonniers dont les troncs lisses s'elancaient au-dessus d'un epais fourre de palmiers nains et de _baionnettes_ espagnoles. Quelques tentes en lambeaux etaient dressees ca et la; on y voyait aussi des huttes en peaux de betes, a la maniere indienne. Mais le plus grand nombre des chasseurs avaient construit leur abri avec une peau de buffalo supportee par quatre piquets debout. Il y avait, dans le fourre, des sortes de cabanes formees de branchages et couvertes avec des feuilles palmees d'yucca, ou des joncs arraches au bord de la riviere. Des sentiers frayes a travers le feuillage conduisaient dans toutes les directions. A travers une de ces percees, on apercevait le vert tapis d'une prairie dans laquelle etaient groupes les mules et les _mustangs_, attaches a des piquets par de longues cordes trainantes. On voyait de tous cotes des ballots, des selles, des brides, celles-la posees sur des troncs d'arbres, celles-ci suspendues aux branches; des sabres rouilles se balancaient devant les tentes et les huttes; des ustensiles de campement de toutes sortes, tels que casseroles, chaudieres, haches, etc., jonchaient le sol. Autour de grands feux, ou brillaient des arbres entiers, des groupes d'hommes etaient assis. Ils ne cherchaient pas la chaleur, car la temperature n'etait pas froide: ils faisaient griller des tranches de venaison; ou fumaient dans des pipes de toutes formes et de toutes dimensions. Quelques-uns fourbissaient leurs armes ou reparaient leurs vetements. Des sons de toutes les langues frappaient mon oreille: lambeaux entremeles de francais, d'espagnol, d'anglais et d'indien. Les exclamations se croisaient, chacune caracterisant la nationalite de ceux qui les proferaient: "_Hilloa, Dick! kung it, old hoss, whot ore ye' bout?_ (Hola, Dick! accroche-moi ca, vieille rosse; qu'est-ce que tu fais donc?)" --"Sacrr...!--_Carramba!_"--"Pardieu, monsieur!"--"_By the eternal airthquake!_" (par le tremblement de terre eternel).--"_Vaya, hombre, vaya!_" "--_Carajo!_"--"By Gosh!_"--"_Santissima, Maria!_"--"Sacrr...!" On aurait pu croire que les differentes nations avaient envoye la des representants pour etablir un concours de jurements. Trois groupes distincts etaient formes. Dans chacun d'eux un langage particulier dominait, et il y avait une espece d'homogeneite de costume chez les hommes qui composaient chacun de ces groupes. Le plus voisin de moi parlait espagnol: c'etaient des Mexicains. Voici, autant que je me le rappelle, la description de l'habillement de l'un d'eux: Des _calzoneros_ de velours vert, tailles a la maniere des culottes de marin; courts de la ceinture, serres sur les hanches, larges du bas, doubles a la partie inferieure de cuir noir ornemente de filets gaufres et de broderies; fendus a la couture exterieure, depuis la hanche jusqu'a la cuisse; ornes de tresses, et bordes de rangees d'aiguillettes a ferrets d'argent. Les fentes sont ouvertes, car la soiree est chaude, et laissant apercevoir les _calzoncillos_ de mousseline blanche, pendant a larges plis jusqu'autour de la cheville. Les bottes sont en peau de biche tannee, de couleur naturelle. Le cuir en est rougeatre; le bout est arrondi, les talons sont armes d'eperons, pesant chacun une livre au moins; et garnis de molettes de trois pouces de diametre! Ces eperons, curieusement travailles, sont attaches a la botte par des courroies de cuir ouvre. Des petits grelots (_campanillas_) pendent de chacune des dents de ces molettes colossales, et font entendre leur tintement, a chaque mouvement du pied. Les calzoneros ne sont point soutenus par des bretelles, mais fixes autour de la taille par une ceinture ou une echarpe de soie ecarlate. Cette ceinture fait plusieurs fois le tour du corps; elle se noue par derriere, et les bouts franges pendent gracieusement pres de la hanche gauche. Pas de gilet; une jaquette d'etoffe brune brodee, juste au corps, courte par derriere, a la grecque, et laissant voir la chemise elle-meme, a large collet, brodee sur le devant, temoigne de l'habilete superieure de quelque _poblana_ a l'oeil noir. Le _sombrero_ a larges bords projette son ombre sur tout cet ensemble; c'est un lourd chapeau en cuir verni noir, garni d'une large bordure en galon d'argent. Des glands, egalement en argent, tombent sur le cote et donnent a cette coiffure un aspect tout particulier. Sur une epaule pend le pittoresque serape, a moitie roule. Un baudrier et une gibeciere, une escopette sur laquelle la main est appuyee, une ceinture de cuir garnie d'une paire de pistolets de faible calibre, un long couteau espagnol suspendu obliquement sur la hanche gauche, completent le costume que j'ai pris pour type de ma description. A quelques menus details pres, tous les hommes qui composent le groupe le plus rapproche de moi sont vetus de cette maniere. Quelques-uns portent des _calzoneros_ de peau, avec un spencer ou pourpoint de meme matiere, ferme par devant et par derriere. D'autres ont, au lieu du serape en etoffe peinte, la couverture des Navajoes avec ses larges raies noires. D'autres laissent pendre de leurs epaules la superbe et gracieuse _manga_. La plupart sont chausses de mocassins; un petit nombre, les plus pauvres, n'ont que le simple _guarache_, la sandale des Asteques. La physionomie de ces hommes est sombre et sauvage; leurs cheveux longs et roides sont noirs comme l'aile du corbeau; des barbes et des moustaches incultes couvrent leurs visages; des yeux noirs feroces brillent sous les larges bords de leurs chapeaux. Ils sont generalement petits de taille; mais il y a dans leurs corps une souplesse qui denote la vigueur et l'activite. Leurs membres, bien decouples, sont endurcis a la fatigue et aux privations. Tous, ou presque tous, sont nes dans les fermes du Mexique; habitant la frontiere, ils ont eu souvent a combattre les Indiens. Ce sont des _ciboleros_, des _vaqueros_, des _rancheros_ et des _monteros_, qui, a force de frequenter les montagnards, les chasseurs de races gauloise et saxonne des plaines de l'est, ont acquis un degre d'audace et de courage dont ceux de leur pays sont rarement doues. C'est la chevalerie de la frontiere mexicaine. Ils fument des cigarettes, qu'ils roulent entre leurs doigts, dans des feuilles de mais. Ils jouent au _monte_ sur leurs couvertures etendues a terre, et leur enjeu est du tabac. On entend les maledictions et les "_carajo_" de ceux qui perdent; les gagnants adressent de ferventes actions de graces a la "_santissima Virgen_." Ils parlent une sorte de patois espagnol; leurs voix sont rudes et desagreables. A une courte distance, un second groupe attire mon attention. Ceux qui le composent different des precedents sous tous les rapports: la voix, l'habillement, le langage et la physionomie. On reconnait au premier coup d'oeil des Anglo-Americains. Ce sont des trappeurs, des chasseurs de la prairie, des montagnards. Choisissons aussi parmi eux un type qui nous servira pour les depeindre tous. Il se tient debout, appuye sur sa longue carabine, et regarde le feu. Il a six pieds de haut, dans ses mocassins, et sa charpente denote la force hereditaire du Saxon. Ses bras sont comme des troncs de jeunes chenes; la main qui tient le canon du fusil est large, maigre et musculeuse. Ses joues, larges et fermes, sont en partie cachees sous d'epais favoris qui se reunissent sous le menton et viennent rejoindre la barbe qui entoure les levres. Cette barbe n'est ni blonde ni noire; mais d'un brun fonce qui s'eclaircit autour de la bouche, ou l'action combinee de l'eau et du soleil lui a donne une teinte d'ambre. L'oeil est gris ou gris-bleu, petit et legerement plisse vers les coins. Le regard est ferme, et reste generalement fixe. Il semble penetrer jusqu'a votre interieur. Les cheveux bruns sont moyennement longs. Ils ont ete coupes sans doute lors de la derniere visite a l'entrepot de commerce, ou aux etablissements; le teint, quoique bronze comme celui d'un mulatre, n'est devenu ainsi que par l'action du hale. Il etait autrefois clair comme celui des blonds. La physionomie est empreinte d'un caractere assez imposant. On peut dire qu'elle est belle. L'expression generale est celle du courage tempere par la bonne humeur et la generosite. L'habillement de l'homme dont je viens de tracer le portrait sort des manufactures du pays, c'est-a-dire de son pays a lui, la prairie et les parcs de la montagne deserte. Il s'en est procure les materiaux avec la balle de son rifle, et l'a faconne de ses propres mains, a moins qu'il ne soit un de ceux qui, dans un de leurs moments de repos, prennent, pour partager leur hutte, quelque fille indienne, des Sioux, des Crows ou des Cheyennes. Ce vetement consiste en une blouse de peau de daim preparee, rendue souple comme un gant par l'action de la fumee; de grandes jambieres montant jusqu'a la ceinture et des mocassins de meme matiere; ces derniers, garnis d'une semelle de cuir epais de buffalo. La blouse serree a la taille, mais ouverte sur la poitrine et au cou, se termine par un elegant collet qui retombe en arriere jusque sur les epaules. Par-dessous on voit une autre chemise de matiere plus fine, en peau preparee d'antilope, de faon ou de daim fauve. Sur sa tete un bonnet de peau de rackoon [1] ornee, a l'avant, du museau de l'animal, et portant a l'arriere sa queue rayee, qui retombe, comme un panache, sur l'epaule gauche. L'equipement se compose d'un sac a balles, en peau non appretee de chat des montagnes, et d'une grande corne en forme de croissant sur laquelle sont ciseles d'interessants souvenirs. Il a pour armes un long couteau, un _bowie_ (lame recourbee), un lourd pistolet, soigneusement attache par une courroie qui lui serre la taille. Ajoutez a cela un rifle de cinq pieds de long, du poids de neuf livres, et si droit que la crosse est presque le prolongement de la ligne du canon. [Note: Sorte de blaireau.] Dans tout cet habillement, cet equipement et cet armement, on s'est peu preoccupe du luxe et de l'elegance; cependant, la coupe de la blouse en forme de tunique n'est pas depourvue de grace. Les franges du collet et des guetres ne manquent pas de style, et il y a dans le bonnet de peau de rackoon une certaine coquetterie qui prouve que celui qui le porte n'est pas tout a fait indifferent aux avantages de son apparence exterieure. Un petit sac ou sachet gentiment brode avec des piquants barioles de porc-epic pend sur sa poitrine. Par moments, il le contemple avec un regard de satisfaction: c'est son porte-pipe, gage d'amour de quelque demoiselle aux yeux noirs, aux cheveux de jais, sans doute, et habitant comme lui ces contrees sauvages. Tel est l'ensemble d'un trappeur de la montagne. Plusieurs hommes, a peu de chose pres vetus et equipes de meme, se tiennent autour de celui dont j'ai trace le portrait. Quelques-uns portent des chapeaux rabattus, de feutre gris; d'autres des bonnets de peau de chat; ceux-ci ont des blouses de chasse de nuances plus claires et brodees des plus vives couleurs; ceux-la, au contraire, en portent d'usees et rapiecees, noircies de fumee; mais le caractere general des costumes les fait aisement reconnaitre; il etait impossible de se tromper sur leur titre de veritables montagnards. Le troisieme des groupes que j'ai signales etait plus eloigne de la place que j'occupais. Ma curiosite, pour ne pas dire mon etonnement, avait ete vivement excitee lorsque j'avais reconnu que ce groupe etait compose d'Indiens. --Sont-ils donc prisonniers? pensai-je. Non; ils ne sont point enchaines; rien dans leur apparence, dans leur attitude, n'indique qu'ils soient captifs; et cependant ce sont des Indiens. Font-ils donc partie de la bande qui combat contre...? Pendant que je faisais mes hypotheses, un chasseur passa pres de moi. --Quels sont ces Indiens? demandai-je en indiquant le groupe. --Des Delawares; quelques Chawnies. J'avais donc sous les yeux de ces celebres Delawares, des descendants de cette grande tribu qui, la premiere, sur les bords de l'Atlantique, avait livre bataille aux visages pales. C'est une merveilleuse histoire que la leur. La guerre etait l'ecole de leurs enfants, la guerre etait leur passion favorite, leur delassement, leur profession. Il n'en reste plus maintenant qu'un petit nombre. Leur histoire arrivera bientot a son dernier chapitre! Je me levai et m'approchai d'eux avec un vif sentiment d'interet. Quelques-uns etaient assis autour du feu, et fumaient dans des pipes d'argile rouge durcie, curieusement ciselees. D'autres se promenaient avec cette gravite majestueuse si remarquable chez l'Indien des forets. Il regnait au milieu d'eux un silence qui contrastait singulierement avec le bavardage criard de leurs allies mexicains. De temps en temps, une question articulee d'une voix basse, mais sonore, recevait une reponse courte et sentencieuse, parfois un simple bruit guttural, un signe de tete plein de dignite, ou un geste de la main; tout en conversant ainsi, ils remplissaient leurs pipes avec du _kini-kin-ik_ et se passaient, de l'un a l'autre, les precieux instruments. Je considerais ces stoiques enfants des forets avec une emotion plus forte que celle de la simple curiosite; avec ce sentiment que l'on eprouve, quand on regarde, pour la premiere fois, une chose dont on a entendu raconter ou dont on a lu d'etranges recits. L'histoire de leurs guerres et de leurs courses errantes etait toute fraiche dans ma memoire. Les acteurs memes de ces grandes scenes etaient la devant moi, ou du moins des types de leurs races, dans toute la realite, dans toute la sauvagerie pittoresque de leur individualite. C'etaient ces hommes qui chasses de leur pays par les pionniers venus de l'Atlantique, n'avaient cede qu'a la fatalite, victimes de la destinee de leur race. Apres avoir traverse les Apaches, ils avaient dispute pied a pied le terrain, de contree en contree, le long des Alleghanis, dans des forets des bords de l'Ohio, jusqu'au coeur de la _terre sanglante_.[1] [Note 1: _Bloody Ground._ Partie du territoire de l'Ohio, nommee a cause des combats sanglants livres aux Indiens par les premiers colons.] Et toujours les visages pales etaient sur leurs traces, les repoussant, les refoulant sans treve vers le soleil couchant. Les combats meurtriers, la foi punique, les traites rompus, d'annee en annee, eclaircissaient leurs rangs. Et, toujours refusant de vivre aupres de leurs vainqueurs blancs, ils reculaient, s'ouvrant un chemin, par de nouveaux combats, a travers des tribus d'hommes rouges comme eux, et trois fois superieurs en nombre! La fourche de la riviere Osage fut leur derniere halte. La, l'usurpateur s'engagea de respecter a tout jamais leur territoire. Mais cette concession arrivait trop tard. La vie errante et guerriere etait devenue pour eux une necessite de nature; et, avec un meprisant dedain, ils refuserent les travaux pacifiques de la terre. Le reste de leur tribu se reunit sur les bords de l'Osage; mais, au bout d'une saison, ils avaient disparu. Tous les guerriers et les jeunes gens etaient partis, ne laissant sur les territoires concedes que les vieillards, les femmes et les hommes sans courage. Ou etaient-ils alles! Ou sont-ils maintenant! Celui qui veut trouver les Delawares doit les chercher dans les grandes prairies, dans les vallees boisees de la montagne, dans les endroits hantes par l'ours, le castor, le bighhorn et le buffalo. La il les trouvera, par bandes disseminees, seuls ou ligues avec leurs anciens ennemis les visages pales; trappant et chassant, combattant le Yuta ou le Rapaho, le Crow ou le Cheyenne, le Navajo et l'Apache. J'etais, je le repete, profondement emu en contemplant ces hommes; j'analysais leurs traits et leur habillement pittoresque. Bien qu'on n'en vit pas deux qui fussent vetus exactement de meme, il y avait une certaine similitude de costume entre eux tous. La plupart portaient des blouses de chasse, non en peau de daim comme celles des blancs, mais en calicot imprime, couvertes de brillants dessins. Ce vetement, coquettement arrange et orne de bordures, faisait un singulier effet avec l'equipement de guerre des Indiens. Mais c'etait par la coiffure specialement que le costume des Delawares et des Chawnies se distinguait de celui de leurs allies, les blancs. En effet, cette coiffure se composait d'un turban forme avec une echarpe ou avec un mouchoir de couleur eclatante, comme en portent les brunes creoles d'Haiti. Dans le groupe que j'avais sous les yeux on n'aurait pas trouve deux de ces turbans qui fussent semblables, mais ils avaient tous le meme caractere. Les plus beaux etaient faits avec des mouchoirs rayes de madras. Ils etaient surmontes de panaches composes avec les plumes brillantes de l'aigle de guerre, ou les plumes bleues du Gruya. [Note: Sorte de petite grue bleuatre.] Leur costume etait complete par des guetres de peau de daim et des mocassins a peu pres semblables a ceux des trappeurs. Les guetres de quelques-uns etaient ornees de chevelures attachees le long de la couture exterieure, et faisant montre des sombres prouesses de celui qui les portait. Je remarquai que leurs mocassins avaient une forme particuliere, et differaient completement de ceux des Indiens des prairies. Ils etaient cousus sur le dessus, sans broderies ni ornements, et bordes d'un double ourlet. Ces guerriers etaient armes et equipes comme les chasseurs blancs. Depuis longtemps ils avaient abandonne l'arc, et beaucoup d'entre eux auraient pu rendre des points ou disputer la mouche a leurs associes des montagnes, dans le maniement du fusil. Independamment du rifle et du long couteau, la plupart portaient l'ancienne arme traditionnelle de leur race, le terrible tomahawk. J'ai decrit les trois groupes caracteristiques qui avaient frappe mes yeux dans le camp. Il y avait, en outre, des individus qui n'appartenaient a aucun des trois et qui semblaient participer du caractere de plusieurs. C'etaient des Francais, des voyageurs canadiens, des rodeurs de la compagnie du nord-ouest, portant des capotes blanches, plaisantant, dansant, et chantant leurs chansons de bateliers, avec tout l'esprit de leur race; c'etaient des _pueblos_, des _Indios manzos_, couverts de leurs gracieuses _tilmas_, et consideres plutot comme des serviteurs que comme des associes par ceux qui les entouraient. C'etaient des mulatres aussi, des negres, noirs comme du jais, echappes des plantations de la Louisiane, et qui preferaient cette vie vagabonde aux coups du fouet sifflant du commandeur. On voyait encore la des uniformes en lambeaux qui designaient les deserteurs de quelque poste de la frontiere; des Kanakas des iles Sandwich, qui avaient traverse les deserts de la Californie, etc., etc. On trouvait enfin, rassembles dans ce camp, des hommes de toutes les couleur, de tous les pays, parlant toutes les langues. Les hasards de l'existence, l'amour des aventures les avaient conduits la. Tous ces hommes plus ou moins etranges formaient la bande la plus extraordinaire qu'il m'ait jamais ete donne de voir: la bande des chasseurs de chevelures. XIX LUTTE D'ADRESSE. J'avais regagne ma couverture, et j'etais sur le point de m'y etendre, quand le cri d'un _gruya_ attira mon attention. Je levai les yeux et j'apercus un de ces oiseaux qui volait vers le camp. Il venait par une des clairieres ouvrant sur la riviere, et se tenait a une faible hauteur. Son vol paresseux et ses larges ailes appelaient un coup de fusil. Une detonation se fit entendre. Un des Mexicains avait decharge son escopette, mais l'oiseau continuait a voler, agitant ses ailes avec plus d'energie, comme pour se mettre hors de portee. Les trappeurs se mirent a rire, et une voix cria: --Fichue bete! est-ce que tu pourrais seulement mettre ta balle dans une couverture etendue, avec cette espece d'entonnoir? Pish! Je me retournai pour voir l'auteur de cette brutale apostrophe. Deux hommes epaulaient leurs fusils et visaient l'oiseau. L'un d'eux etait le jeune chasseur dont j'ai decrit le costume, l'autre un Indien que je n'avais pas encore apercu. Les deux detonations n'en firent qu'une, et la grue, abaissant son long cou, tomba en tournant au milieu des arbres, et resta accrochee a une branche. De la position que chacun d'eux occupait, aucun des tireurs n'avait pu voir que l'autre avait fait feu. Ils etaient separes par une tente, et les deux coups etaient partis ensemble. Un trappeur s'ecria: --Bien tire, Garey! que Dieu assiste tout ce qui se trouve devant la bouche de ton vieux _tueur d'ours_, quand ton oeil est au point de mire! A ce moment, l'Indien faisait le tour de la tente. Il entendit cette phrase, et vit la fumee qui sortait encore du fusil du jeune chasseur; il se dirigea vers lui en disant: --Est-ce que vous avez tire, monsieur? Ces mots furent prononces avec l'accent anglais le plus pur, le moins melange d'indien, et cela seul aurait suffi pour exciter ma surprise si deja mon attention n'eut ete vivement eveillee sur cet homme. --Quel est cet Indien? demandai-je a un de mes voisins. --Connais pas; nouvel arrive, fut toute la reponse. --Croyez-vous qu'il soit etranger ici? --Tout juste; venu il y a peu de temps; personne ne le connait, je crois; si fait pourtant; le capitaine. Je les ai vus se serrer la main. Je regardai l'Indien avec un interet croissant. Il pouvait avoir trente ans environ et n'avait guere moins de sept pieds (anglais) de taille. Ses proportions vraiment apolloniennes le faisaient paraitre moins grand. Sa figure avait le type romain. Un front pur, un nez aquilin, de larges machoires, accusaient chez lui l'intelligence aussi bien que la fermete et l'energie. Il portait une blouse de chasse, de hautes guetres et des mocassins; mais tous ces vetements differaient essentiellement de ceux des chasseurs ou des Indiens. Sa blouse etait en peau-de daim rouge, preparee autrement que les trappeurs n'ont l'habitude de le faire. Presque aussi blanche que la peau dont on fait les gants, elle etait fermee sur la poitrine et magnifiquement brodee avec des piquants de porc-epic; les manches ornees de la meme maniere; le collet et la jupe rehausses par une garniture d'hermine douce et blanche comme la neige. Une rangee de peaux entieres de cet animal formait, tout autour de la jupe, une bordure a la fois couteuse et remarquablement belle. Mais ce qui distinguait le plus particulierement cet homme, c'etait sa chevelure. Elle tombait abondante sur ses epaules et flottait presque jusqu'a terre quand il marchait. Elle avait donc pres de sept pieds de longueur. Noire, brillante et plantureuse, elle me rappelait la queue de ces grands chevaux flamands que j'avais vus atteles aux chars funebres a Londres. Son bonnet etait garni d'un cercle complet de plumes d'aigles, ce qui, chez les sauvages, constitue la supreme elegance. Cette magnifique coiffure ajoutait a la majeste de son aspect. Une peau blanche de buffalo pendait de ses epaules, et le drapait gracieusement comme une toge. Cette fourrure blanche s'harmonisait avec le ton general de l'habillement et formait repoussoir a sa noire chevelure. Il portait encore d'autres ornements; l'eclat des metaux resplendissait sur ses armes et sur les differentes pieces de son equipement; le bois et la crosse de son fusil etaient richement damasquines en argent. Si ma description est aussi minutieuse, cela tient a ce que le premier aspect de cet homme me frappa tellement que jamais il ne sortira de ma memoire. C'etait le _beau ideal_ d'un sauvage romantique et pittoresque; et, de plus, chez lui rien ne rappelait le sauvage, ni son langage, ni ses manieres. Au contraire, la question qu'il venait d'adresser au trappeur avait ete faite du ton de la plus exquise politesse. La reponse ne fut pas aussi courtoise. --Si j'ai tire? N'as-tu pas entendu le coup? N'as-tu pas vu tomber la bete? Regarde la-haut! Et Garey montrait l'oiseau accroche dans l'arbre. --Il parait alors que nous avons tire simultanement. L'Indien, en disant cela, montrait son fusil, de la bouche duquel la fumee s'echappait encore. --Voyez-vous, ca, l'Indien! que nous ayons tire simultanement, ou etrangerement, ou similairement, je m'en fiche comme de la queue d'un blaireau; mais j'ai vu l'oiseau, je l'ai ajuste, et c'est ma balle qui l'a mis bas. --Je crois l'avoir touche aussi, repliqua l'Indien modestement. --J'm'en doute, avec cette espece de joujou! dit Garey, jetant un regard de dedain sur le fusil de son competiteur, et ramenant ses yeux avec orgueil sur le canon, bronze par le service et les intemperies de son rifle qu'il etait en train de recharger, apres l'avoir essuye. --Joujou, si vous voulez, repondit l'Indien, mais il envoie sa balle plus droit et plus loin qu'aucune arme que je connaisse jusqu'a present. Je garantis que mon coup a porte en plein corps de la grue. --Voyez-vous ca, mossieu! car je suppose qu'il faut appeler mossieu un gentleman qui parle si bien et qui parait si bien eleve, quoiqu'il soit Indien. C'est bien aise a voir qui est-ce qui a touche l'oiseau. Votre machine est du numero 50 ou a peu pres, mon killbair,[1] du 90. C'est pas difficile de dire qui est-ce qui a tue la bete. Nous allons bien voir. [Note 1: _Killbair_, pour _killbear_, tueur d'ours.] Et, en disant cela, le chasseur se dirigea vers l'arbre ou le _gruya_ etait accroche. --Comment vas-tu faire pour l'atteindre? cria un des chasseurs qui s'etait avance pour etre temoin de la curieuse dispute. Garey ne repondit rien et se mit en devoir d'epauler son fusil. Le coup partit, et la branche, frappee par la balle, s'affaissa sous la charge du _gruya_. Mais l'oiseau etait pris dans une double fourche et resta suspendu sur la branche brisee. Un murmure d'approbation suivit ce coup; et les hommes qui applaudissaient ainsi n'etaient point habitues a s'emouvoir pour peu de chose. L'Indien s'approcha a son tour, ayant recharge son fusil. Il visa, et sa balle atteignit la branche au point deja frappe, et la coupa net. L'oiseau tomba a terre, au milieu des applaudissements de tous les spectateurs, mais surtout des Indiens et des chasseurs mexicains. On le prit et on l'examina; deux balles lui avaient traverse le corps; l'une ou l'autre aurait suffi pour le tuer. Un nuage de mecontentement se montra sur la figure du jeune trappeur. Etre ainsi egale, depasse, dans l'usage de son arme favorite, en presence de tant de chasseurs de tous les pays, et cela par un Indien, bien plus encore, avec un _fusil de clinquant!_ Les montagnards n'ont aucune confiance dans les fusils a crosses ornees et brillantes. Les rifles a paillettes, disent-ils, c'est comme les rasoirs a paillettes: c'est bon pour amuser les jobards. Il etait evident cependant que le rifle de l'Indien etranger avait ete confectionne pour faire un bon usage. Il fallut tout l'empire que le trappeur avait sur lui-meme pour cacher son chagrin. Sans mot dire, il se mit a nettoyer son arme avec ce calme stoique particulier aux hommes de sa profession. Je remarquai qu'il le chargeait avec un soin extreme. Evidemment, il ne voulait pas en rester la de cette lutte d'adresse, et il tenait a battre l'Indien ou a etre battu par lui completement. Il communiqua cette intention a voix basse a un de ses camarades. Son fusil fut bientot recharge, et, le tenant incline a la maniere des chasseurs, il se tourna vers la foule, a laquelle on etait venu se joindre de toutes les parties du camp. --Un coup comme ca, dit-il, ca n'est pas plus difficile que de mettre dans un tronc d'arbre. Il n'y a pas d'homme qui ne puisse en faire autant, pour peu qu'il sache regarder droit dans son point de mire. Mais je connais une autre espece de coup qui n'est pas si aise; faut savoir tenir ses nerfs. Le trappeur s'arreta et regarda l'Indien qui rechargeait aussi son fusil. --Dites donc, etranger! reprit-il en s'adressant a lui, avez-vous ici un camarade qui connaisse votre force? --Oui! repondit l'Indien, apres un moment d'hesitation.... --Et ce camarade a-t-il une pleine confiance dans votre adresse? --Oh! je le crois. Pourquoi me demandez-vous cela? --Parce que je vas vous montrer un coup que nous avions l'habitude de faire au fort de Bent, pour amuser les enfants. Ca n'a rien de bien extraordinaire comme coup; mais ca remue un peu les nerfs, faut le dire. He! oh! Rube! --Au diable, qu'est-ce que tu veux? Ces mots furent prononces avec une energie et un ton de mauvaise humeur qui firent tourner tous les yeux vers l'endroit d'ou ils etaient sortis. Au premier abord, il semblait qu'il n'y eut personne dans cette direction. Mais, en regardant avec plus de soin a travers les troncs d'arbres et les cepees, on decouvrait un individu assis aupres d'un des feux. Il aurait ete difficile de reconnaitre que c'etait un corps humain, n'eut ete le mouvement des bras. Le dos etait tourne du cote de la foule, et la tete, penchee du cote du feu, n'etait pas visible. D'ou nous etions, cela ressemblait plutot a un tronc de cotonnier recouvert d'une peau de Chevreuil terreuse qu'a un corps humain. En s'approchant et en le regardant par devant, on reconnaissait avoir affaire a un homme tres extraordinaire il est vrai, tenant a deux mains une longue cote de daim, et la rongeant avec ce qui lui restait de dents. L'aspect general de cet individu avait quelque chose de bizarre et de frappant. Son habillement, si on pouvait appeler cela un habillement, etait aussi simple que sauvage. Il se composait d'une chose qui pouvait avoir ete autrefois une blouse de chasse, mais qui ressemblait beaucoup plus alors a un sac de peau, dont on aurait ouvert les bouts et aux cotes duquel on aurait cousu des manches. Ce sac etait d'une couleur brun sale; les manches, rapees et froncees aux plis des bras etaient attachees autour des poignets; il etait graisseux du haut en bas, et emaille ca et la de plaques de boue! On n'y voyait aucun essai d'ornements ou de franges. Il y avait eu autrefois un collet, mais on l'avait evidemment rogne, de temps en temps, soit pour rapiecer le reste, soit pour tout autre motif, et a peine en restait-il vestige. Les guetres et les mocassins allaient de pair avec la blouse et semblaient sortir de la meme piece. Ils etaient aussi d'un brun sale, rapieces, rapes et graisseux. Ces deux parties du vetement ne se rejoignaient pas, mais laissaient a nu une partie des chevilles qui, elles aussi, etaient d'un brun sale, comme la peau de daim. On ne voyait ni chemise, ni veste, ni aucun autre vetement, a l'exception d'une etroite casquette qui avait ete autrefois un bonnet de peau de chat, mais dont tous les poils etaient partis laissant a decouvert une surface de peau graisseuse qui s'harmonisait parfaitement avec les autres parties de l'habillement. Le bonnet, la blouse, les jambards et les mocassins, semblaient n'avoir jamais ete otes depuis le jour ou ils avaient ete mis pour la premiere fois, et cela devait avoir eu lieu nombre d'annees auparavant. La blouse ouverte laissait a nu la poitrine et le cou qui, aussi bien que la figure, les mains et les chevilles avaient pris, sous l'action du soleil et de la fumee des bivouacs, la couleur du cuivre brut. L'homme tout entier, l'habillement compris, semblait avoir ete enfume a dessein! Sa figure annoncait environ soixante ans. Ses traits etaient fins et legerement aquilins; son petit oeil noir vif et percant. Ses cheveux noirs etaient coupes courts. Son teint avait du etre originairement brun, et nonobstant, il n'y avait rien de francais ou d'espagnol dans sa physionomie. Il paraissait plutot appartenir a la race des Saxons bruns. Pendant que je regardais aussi cet homme vers lequel la curiosite m'avait attire, je crus m'apercevoir qu'il y avait en lui quelque chose de particulierement etrange, en dehors de la bizarrerie de son accoutrement. Il semblait qu'il manquat quelque chose a sa tete. Qu'est-ce que cela pouvait etre? Je ne fus pas longtemps a le decouvrir. Lorsque je fus en face de lui, je vis que ce qui lui manquait, c'etaient... ses oreilles. Cette decouverte me causa une impression voisine de la crainte. Il y a quelque chose de saisissant dans l'aspect d'un homme prive de ses oreilles. Cela eveille l'idee de quelque drame epouvantable, de quelque scene terrible, d'une cruelle vengeance; cela fait penser au chatiment de quelque crime affreux. Mon esprit s'egarait dans diverses hypotheses, lorsque je me rappelai un detail mentionne par Seguin, la nuit precedente. J'avais devant les yeux, sans doute, l'individu dont il m'avait parle. Je me sentis tranquillise. Apres avoir fait la reponse mentionnee plus haut, cet homme singulier resta assis quelques instants, la tete entre les genoux, ruminant, marmottant et grognant comme un vieux loup maigre dont on troublerait le repas. --Viens ici, Rube! j'ai besoin de toi un instant, continua Garey d'un ton presque menacant. --T'as beau avoir besoin de moi; l'Enfant ne se derangera pas qu'il n'ait fini de nettoyer son os; il ne peut pas maintenant. --Allons, vieux chien, depeche-toi alors! Et l'impatient trappeur, posant la crosse de son fusil a terre, attendit silencieux et de mauvaise humeur. Apres avoir marronne, ronge et grogne quelques minutes encore, le vieux Rube, car c'etait le nom sous lequel ce fourreau de cuir etait connu, se leva lentement et se dirigea vers la foule. --Qu'est-ce que tu veux, Billye? demanda-t-il au trappeur en allant a lui. --J'ai besoin que tu me tiennes ca, repondit Garey en lui presentant une petite coquille blanche et ronde a peu pres de la dimension d'une montre. La terre a nos pieds etait couverte de ces coquillages. --Est-ce un pari, garcon? --Non, ce n'est pas un pari. --Pourquoi donc user ta poudre alors? en as-tu trop? --J'ai ete battu, reprit le trappeur a voix basse, et battu par cet Indien. Rube chercha de l'oeil l'Indien, qui se tenait droit et majestueux, dans toute la noblesse de son plumage. Aucune apparence de triomphe ou de fanfaronnade ne se montrait sur sa figure; il s'appuyait sur son rifle dans une attitude a la fois calme et digne. A la maniere dont le vieux Rube le regarda, on pouvait facilement deviner qu'il l'avait deja vu auparavant, mais ailleurs que dans ce camp. Il le toisa du haut en bas, arreta un instant les yeux sur ses pieds, et ses levres murmurerent quelques syllabes inintelligibles qui se terminerent brusquement par le mot: "_Coco_." --Tu crois que c'est un Coco? demanda l'autre avec un interet marque. --Est-ce que tu es aveugle, Billye? Est-ce que tu ne vois pas ses mocassins? --Tu as raison; mais j'ai demeure chez cette nation, il y a deux ans, et je n'ai pas vu d'homme pareil a celui-la. --Il n'y etait pas. --Ou etait-il donc? --Dans un pays ou on ne voit guere de peaux-rouges. Il doit bien tirer: autrefois, il couvrait la mouche a tout coup. --Tu l'as donc connu? --Oui, oui, a tout coup. Jolie fille, beau garcon!--Ou veux-tu que j'aille me mettre? Je crus voir que Garey n'aurait pas mieux demande que de continuer la conversation. Il tendit l'oreille avec un interet marque quand l'autre prononca les mots: jolie fille. Ces mots eveillaient sans doute en lui un tendre souvenir; mais, voyant que son camarade se preparait a s'eloigner, il lui montra du doigt un sentier ouvert qui se dirigeait vers l'est, et lui repondit simplement: Soixante. --Prends garde a mes griffes, entends-tu? Les Indiens m'en ont deja enleve une, et l'Enfant a besoin de menager les autres. Le vieux trappeur, en disant cela, fit un geste arrondi de la main droite, et je vis que le petit doigt etait absent. --As pas peur, vieille rosse! lui fut-il repondu. Sans plus d'observations, l'homme enfume s'eloigna d'un pas lent a la regularite duquel on reconnaissait qu'il mesurait la distance. Quand il eut marque le soixantieme pas, il se retourna et se redressa en joignant les talons; puis il etendit son bras droit de maniere que sa main fut au niveau de son epaule; il tenait entre deux doigts la coquille dont il presentait la face au tireur: --Allons, Billye, cria-t-il alors, tire et tiens-toi bien. Le coquillage etait legerement concave, et le creux etait tourne de notre cote. Le pouce et le doigt indicateur en cachaient une partie du bord sur la moitie de la circonference, et la surface visible pour le tireur ne depassait pas la largeur du fond d'une montre ordinaire. C'etait un emouvant spectacle; l'on aurait tort de penser, comme quelques voyageurs voudraient le faire croire, que des faits de ce genre fussent tres-communs parmi les hommes de la montagne. Un coup pareil prouve doublement l'habilete du tireur, d'abord, en montrant tout l'empire qu'il sait exercer sur lui-meme, et, en second lieu, par la confiance eclatante qu'un autre manifeste dans cette adresse, confiance mieux etablie par une semblable preuve que par tous les serments du monde. Certes, en pareil cas, il y a au moins autant de merite a tenir le but qu'a le toucher. Beaucoup de chasseurs consentiraient a risquer le coup, mais bien peu se soucieraient de tenir la coquille. C'etait, dis-je, un emouvant spectacle, et je me sentais fremir en le regardant. Plus d'un fremissait comme moi; mais personne ne tenta d'intervenir. Peu l'eussent ose, quand bien meme les deux hommes se fussent disposes a tirer l'un sur l'autre. Tous deux etaient consideres parmi leurs camarades, comme d'excellents tireurs, comme des trappeurs de premier ordre. Garey, apres avoir aspire fortement, se planta ferme, le talon de son pied gauche oppose et un peu en avant de son cou-de-pied droit. Puis, armant son fusil, il laissa tomber le canon dans la main gauche, et cria a son camarade: --Attention, vieux rongeur d'os, garde a toi! Ces mots a peine prononces, le chasseur mettait en joue. Il se fit un silence de mort; tous les yeux etaient fixes sur le but. Le coup partit et l'on vit la coquille enlevee, brisee en cinquante morceaux! Il y eut une grande acclamation de la foule. Le vieux Rube se baissa pour ramasser un des fragments, et, apres l'avoir examine un moment, cria a haute voix: --_Plomb centre!_ nom d'une pipe. Le jeune trappeur avait en effet touche au centre meme de la coquille, ainsi que le prouvait la marque bleuatre faite par la balle. XX UN COUP A LA TELL. Tous les regards se porterent sur l'Indien. Pendant toute la scene que je viens de decrire, il etait demeure spectateur silencieux et calme, et maintenant il avait les yeux baisses vers le sol et semblait chercher quelque chose. Un petit convolvulus, connu sous le nom de _gourde de la prairie_, etait a ses pieds; rond de la grosseur environ d'une orange, et a peu pres de la meme couleur. Il se baissa et le ramassa. Apres l'avoir examine, il le soupesa comme pour en calculer le poids. Que pretend-il faire de cela? Veut-il le lancer en l'air et le traverser d'une balle pendant qu'il retombera! Quelle peut etre son intention? Chacun observe ses mouvements en silence. Presque tous les chasseurs de scalps, cinquante a soixante, sont groupes autour de lui. Seguin seul est occupe, avec le docteur et quelques hommes, a dresser une tente a quelque distance. Garey se tient de cote, quelque peu fier de son triomphe, mais non exempt d'apprehensions. Le vieux Rube est retourne a son feu, et s'est mis en train de ronger un nouvel os. La petite gourde parait satisfaire l'Indien. Un long morceau d'os, un femur d'aigle, curieusement sculpte, et perce de trous comme un instrument de musique, est suspendu a son cou. Il le porte a ses levres, en bouche tous les trous avec ses doigts et fait entendre trois notes aigues et stridentes, formant une succession etrange. Puis il laisse retomber l'instrument, et regarde a l'est dans la profondeur des bois. Les yeux de tous les assistants se portent dans la meme direction. Les chasseurs, dont la curiosite est excitee par ce mystere, gardent le silence et ne parlent qu'a voix basse. Les trois notes sont repetees comme par un echo. Il est evident que l'Indien a un compagnon dans le bois, et nul parmi ceux qui sont la ne semble en avoir connaissance, a l'exception d'un seul cependant, le vieux Rube. --Attention, enfants! s'ecrie celui-ci regardant par-dessus son epaule. Je gagerais cet os contre une grillade de boeuf que vous allez voir la plus jolie fille que vos yeux aient jamais rencontree. Personne ne repond: nous sommes tous trop attentifs a ce qui va se passer. Un bruit se fait entendre, comme celui de buissons qu'on ecarte; puis les pas d'un pied leger, et le craquement des branches seches. Une apparition brillante se montre au milieu du feuillage: une femme s'avance a travers les arbres. C'est une jeune fille indienne dans un costume etrange et pittoresque. Elle sort du fourre et marche resolument vers la foule. L'etonnement et l'admiration se peignent dans tous les regards. Nous examinons tous sa taille, sa figure et son singulier costume. Il y a de l'analogie entre ses vetements et ceux de l'Indien, auquel elle ressemble d'ailleurs sous tous les autres rapports. Sa tunique est d'une etoffe plus fine, en peau de faon, richement ornee et rehaussee de plumes brillantes de toutes couleurs. Cette tunique descend jusqu'au milieu des cuisses et se termine par une bordure de coquillages qui s'entrechoquent, avec un leger bruit de castagnettes, a chacun de ses mouvements. Ses jambes sont entourees de guetres de drap rouge, bordees comme la tunique, et descendant jusqu'aux chevilles ou elles rencontrent les attaches des mocassins blancs, brodes de plumes de couleur et serrant le pied dont la petitesse est remarquable. Une ceinture de _vampum_ retient la tunique autour de la taille, faisant valoir le developpement d'un buste bien forme, et les courbes gracieuses d'un beau corps de femme. Sa coiffure est semblable a celle de son compagnon, mais plus petite et plus legere; ses cheveux, comme ceux de l'Indien, pendent sur ses epaules et descendent presque jusqu'a terre. Plusieurs colliers de differentes couleurs interrompent seuls la nudite de son cou, de sa gorge et d'une partie de sa poitrine. L'expression de sa physionomie est elevee et noble. La ligne des yeux est oblique; les levres dessinent une double courbure; le cou est plein et rond. Son teint est celui des Indiens: mais l'incarnat perce a travers la peau brune de ses joues, et donne a ses traits cette expression particuliere que l'on remarque chez les quarteronnes des Indes Occidentales. C'est une jeune fille, mais arrivee a son plein developpement; c'est un type de sante florissante et de beaute sauvage. Elle s'avance au milieu des murmures d'admiration de tous les hommes. Sous ces blouses de chasse plus d'un coeur bat qui n'est guere habitue d'ordinaire a s'occuper des charmes de la beaute. L'attitude de Garey, en ce moment, me frappa. Sa figure est decomposee, le sang a quitte ses joues, ses levres sont blanches et serrees, et ses yeux s'environnent d'un cercle noir. Ils expriment la colere et un autre sentiment encore. Est-ce de la jalousie? Oui! Il s'est place derriere un de ses camarades comme pour eviter d'etre vu. Une de ses mains caresse involontairement le manche de son couteau; l'autre serre le canon de son fusil comme s'il voulait l'ecraser entre ses doigts. La jeune fille s'approche. L'Indien lui presente la gourde, lui dit quelques mots dans une langue qui m'est inconnue. Elle prend la gourde sans faire aucune reponse et se dirige, sur l'indication qui lui en est donnee, vers la place precedemment occupee par Rube. Arrivee aupres de l'arbre qui marque le but, elle s'arrete et se retourne, comme avait fait le trappeur. Il y avait quelque chose de si dramatique, de si theatral dans tout ce qui se passait, que jusque-la nous avions tous attendu le _denoument_ en silence. Nous crumes comprendre alors de quoi il s'agissait, et les hommes commencerent a echanger quelques paroles. --Il va enlever cette gourde d'entre les doigts de la fille, dit un chasseur. --Ce n'est pas une grande affaire, apres tout, ajouta un autre; et telle etait l'opinion intime de la plupart de ceux qui etaient la. --Ouache! il n'aura pas battu Garey s'il ne fait que ca, s'ecrie un troisieme. Quelle fut notre stupefaction lorsque nous vimes la jeune fille retirer sa coiffure de plumes, placer la gourde sur sa tete, croiser ses bras sur sa poitrine, et se tenir en face de nous aussi calme, aussi immobile que si elle eut ete incrustee dans l'arbre. Un murmure courut dans la foule. L'Indien levait son fusil pour viser; tout a coup un homme se precipite vers lui pour l'empecher d'ajuster. C'est Garey. --Non, vous ne ferez pas cela! Non! crie-t-il, relevant le fusil baisse. --Elle m'a trahi, cela est clair; mais je ne voudrais pas voir la femme qui m'a aime autrefois, ou qui m'a dit qu'elle m'aimait, courir un pareil danger. Non! Bill Garey n'est pas homme a assister tranquillement a un semblable spectacle. --Qu'est-ce que c'est? s'ecrie l'Indien d'une voix de tonnerre. Qui donc ose ainsi se mettre devant moi? --Moi, je l'ose, repond Garey. Elle vous appartient maintenant, je suppose. Vous pouvez l'emmener ou bon vous semblera, et prendre cela aussi, ajouta-t-il en arrachant de son cou le porte-pipe brode en le jetant aux pieds de l'Indien, mais vous ne tirerez pas sur elle tant que je serai la pour l'empecher. --De quel droit venez-vous m'interrompre? Ma soeur n'a aucune crainte, et.... --Votre soeur! --Oui, ma soeur. --C'est votre soeur? demanda Garey avec anxiete. Les manieres et la physionomie du chasseur ont entierement change d'expression. --C'est ma soeur; je vous l'ai dit. --Etes-vous donc El-Sol? --C'est mon nom. --Je vous demande pardon; mais.... --Je vous pardonne. Laissez-moi continuer. --Oh! monsieur, ne faites pas cela. Non! non! C'est votre soeur, et je reconnais que vous avez tous droits sur elle; mais ce n'est pas necessaire. J'ai entendu parler de votre adresse; je me reconnais battu. Pour la grace de Dieu, ne risquez pas cela! Par l'attachement que vous lui portez, ne le faites pas! --Il n'y a aucun danger. Je veux vous le faire voir --Non, non! Si vous voulez tirer, eh bien, laissez-moi prendre sa place; je tiendrai la gourde: laissez-moi faire! dit le chasseur d'une voix entrecoupee et suppliante. --Hola! Billye; de quoi diable t'inquietes-tu? dit Rube intervenant. Ote-toi de la! laisse-nous voir le coup. J'en ai deja entendu parler. Ne t'effarouche pas, nigaud! il va enlever cela comme un coup de vent, tu verras! Et le vieux trappeur en disant cela, prit son camarade par le bras, et le retira de devant l'Indien. Pendant tout ce temps, la jeune fille etait restee en place, semblant ne pas comprendre la cause de cette interruption. Garey lui avait tourne le dos, et la distance, jointe a deux annees de separation, l'avait sans doute empechee de le reconnaitre. Avant que Garey eut pu essayer de s'interposer de nouveau, le fusil de l'Indien etait a l'epaule et abaisse. Son doigt touchait la detente et son oeil fixait le point de mire. Il etait tard pour intervenir. Tout essai de ce genre eut pu avoir un resultat mortel. Le chasseur vit cela, en se retournant, et, s'arretant soudain par un effort violent, il demeura immobile et silencieux. Il y eut un moment d'attente terrible pour tous; un moment d'emotion profonde. Chacun retenait son souffle; tous les yeux etaient fixes sur le fruit jaune, pas plus gros qu'une orange, ainsi que je l'ai dit.--Mon Dieu! le coup ne partira-t-il donc pas? Il partit. L'eclair, la detonation, la ligne de feu, un hourra effrayant, l'elan de la foule en avant, tout cela fut simultane. La boule traversee etait emportee; la jeune fille se tenait debout, saine et sauve. Je courus comme les autres. La fumee pour un instant, m'empecha de voir. J'entendis les notes stridentes du sifflet de l'Indien. Je regardai devant moi, la jeune fille avait disparu: Nous courumes vers la place qu'elle avait occupee; nous entendimes un froissement sous le bois, et le bruit des pas qui s'eloignaient. Mais, retenus par un sentiment delicat de reserve, et craignant de mecontenter son frere, personne de nous ne tenta de la suivre. Les morceaux de la gourde furent trouves par terre. Ils portaient la marque de la balle qui s'etait enfoncee dans le tronc de l'arbre; l'un des chasseurs se mit en devoir de l'en extraire avec la pointe de son couteau. Quand nous revinmes sur nos pas, l'Indien s'etait eloigne et se tenait aupres de Seguin, avec qui il causait familierement. Comme nous rentrions dans le camp, je vis Garey qui se baissait et ramassait un objet brillant. C'etait son _gage d'amour_ qu'il replacait avec soin autour de son cou a la place accoutumee. A sa physionomie et a la maniere dont il le caressait de la main, on pouvait juger que le chasseur considerait ce souvenir avec plus de complaisance et de respect que jamais. XXI DE PLUS FORT EN PLUS FORT. J'etais plonge dans une sorte de reverie, mon esprit repassait les evenements dont je venais d'etre temoin, quand une voix, que je reconnus pour etre celle du vieux Rube, me tira de ma preoccupation. --Attention, vous autres, garcons! Les coups du vieux Rube ne sont pas a mepriser, et, si je ne fais pas mieux que cet Indien, vous pourrez me couper les oreilles. Un rire bruyant accueillit cette allusion du trappeur, a ses oreilles dont, ainsi que je l'ai dit, il etait deja prive; elles avaient ete coupees de si pres qu'il ne restait plus la moindre prise au couteau ou aux ciseaux. --Comment vas-tu faire, Rube? cria un des chasseurs. Vas-tu tirer le but sur ta propre tete? --Attendez un peu, vous allez voir, repliqua Rube, se dirigeant vers un arbre, et tirant de son repos un long et lourd rifle qu'il se mit a essuyer avec soin. L'attention se porta alors sur les mouvements du trappeur. On se mit a batir des conjectures sur ce qu'il voulait faire. Par quel exploit voulait-il donc eclipser le coup dont on venait d'etre temoin? Personne ne pouvait le deviner. --Je le battrai, continua-t-il en rechargeant son fusil, ou bien vous pourrez me couper le petit doigt de la main droite. Un autre eclat de rire se fit entendre, car chacun pouvait voir que ce doigt lui manquait deja. --Oui, oui, oui, dit-il encore regardant en face tous ceux qui l'entouraient; je veux etre scalpe si je ne fais pas mieux que lui. A cette derniere boutade, les rires redoublerent, car, bien que le bonnet de peau de chat lui couvrit entierement la tete, tous ceux qui etaient la savaient que le vieux Rube avait depuis longtemps perdu la peau de son crane. --Mais comment vas-tu t'y prendre? Dis-nous ca, vieille rosse. --Vous voyez bien ca, n'est-ce pas? demanda le trappeur, montrant un petit fruit du cactus _pitayaya_ qu'il venait de cueillir et de debarrasser de son enveloppe epineuse. --Oui, oui, firent plusieurs. --Vous le voyez, n'est-ce pas? Vous voyez que ca n'est pas moitie aussi gros que la calebasse de l'Indien. Vous voyez bien, n'est-ce pas? --Oh! certainement. Un idiot le verrait. --Bien, supposez que j'enleve ca a soixante pas, _plomb centre_. --La belle affaire! s'ecrierent plusieurs voix, sur un ton de desappointement. --Pose ca sur un baton, et n'importe qui de nous l'enlevera, dit le principal orateur de la troupe.--Voila Barney qui le ferait avec son vieux mousquet de munition. N'est-ce, pas Barney? --Certainement, en visant bien, repondit un tout petit homme appuye sur un mousquet et vetu d'un uniforme en lambeaux qui avait ete autrefois bleu de ciel. J'avais deja remarque cet individu, en partie a cause de son costume, mais plus particulierement encore a cause de la couleur rouge de ses cheveux qui etaient les plus rouges que j'eusse jamais vus, et qui, ayant ete coupes ras, selon la severe discipline de la caserne, commencaient a repousser tout autour de sa petite tete ronde, drus, serres, gros, et de la couleur d'une carotte epluchee. Il etait impossible de se tromper sur le pays de Barney. Pour parler le langage des trappeurs, un _idiot_ pouvait le dire. Qui avait conduit la cet individu? Il ne me fut pas difficile de m'en instruire. Il avait tenu garnison, comme soldat, dans un des postes de la frontiere. C'etait un des _bleus-de-ciel de l'oncle Sam_. Fatigue de la viande de porc, de la pipe de terre, et des distributions trop genereuses de couenne de lard, il avait deserte. Je ne sais pas quel etait son veritable nom, mais il s'etait presente sous celui de O'Corck: Barney O'Corck. Un eclat de rire accueillit la reponse a la question du chasseur. --N'importe qui de nous, continua l'orateur, peut enlever cette boulette comme ca. Mais ca fait une petite difference quand on voit a travers la mire une jolie fille comme celle de tout a l'heure. --Tu as raison, Dick, dit un autre chasseur, ca vous fait passer un petit frisson dans les jointures. --Quelle celeste apparition! que de graces! que de beaute! s'ecria le petit Irlandais, avec une vivacite et une expression qui provoquerent de nouveaux eclats de rire. --Pish! fit Rube, qui avait fini de charger, vous etes un tas de nigauds; v'la ce que vous etes. Qu'est-ce qui vous parle d'un pieu? J'ajusterai sur une squaw tout aussi bien que l'Indien, et elle ne demandera pas mieux que de porter le but pour l'Enfant; elle ne demandera pas mieux. --Une squaw! Toi! une squaw? --Oui, rosses, j'ai une _squaw_ que je ne changerais pas contre deux des siennes. Je ne voudrais pas, pour rien au monde, faire seulement une egratignure a la pauvre vieille. Tenez-vous tranquilles et attendez un peu; vous allez voir. Ce disant, le vieux goguenard enfume mit son fusil sur son epaule et s'enfonca dans le bois. Moi, et quelques autres nouveaux venus qui ne connaissions pas Rube, nous crumes vraiment qu'il avait une vieille compagne. On ne voyait aucune femme dans le camp, mais elle pouvait etre quelque part dans le bois. Les trappeurs, qui le connaissaient mieux, commencaient a comprendre que le vieux bonhomme se preparait a faire quelque farce; ils y etaient habitues. Nous ne restames pas longtemps en suspens. Quelques minutes apres, Rube revenait cote a cote avec sa _vieille squaw_, sous la forme d'un mustang long, maigre, decharne, osseux, et que, vu de plus pres, on reconnaissait pour une jument. C'etait la la _squaw_ de Rube, et, de fait, elle lui ressemblait quelque peu, excepte par les oreilles, qu'elle portait fort longues, comme tous ceux de sa race; cette race meme qui avait fourni le coursier sur lequel don Quichotte chargeait les moulins a vent. Ces longues oreilles l'auraient fait prendre pour une mule; en l'examinant attentivement, on reconnaissait un pur mustang. Sa robe paraissait avoir ete autrefois de cette couleur brun jaunatre que l'on designe sous le nom de terre de Sienne; couleur tres-commune chez les chevaux mexicains. Mais le temps et les cicatrices l'avaient quelque peu metamorphosee, et le poils gris dominaient sur tout son corps, particulierement vers la tete et l'encolure. Ces parties etaient d'un gris sale de nuances melangees. Elle etait fortement poussive, et de minute en minute, sous l'action spasmodique des poumons, son dos se soulevait par saccades, comme si elle avait fait un effort impuissant pour lancer une ruade. Son echine etait mince comme un rail, et elle portait sa tete plus basse que ses epaules. Mais il y avait quelque chose dans le scintillement de son oeil unique (car elle n'en avait qu'un) qui indiquait de sa part l'intention formelle de durer encore longtemps. C'etait une bonne bete de selle. Telle etait la vieille squaw que Rube avait promis d'exposer a sa balle. Son entree fut saluee par de retentissants eclats de rire. --Maintenant, regardez bien, garcons, dit-il en faisant halte devant la foule, vous pouvez rire, vous pouvez rire, jacassez et blaguez tant qu'il vous plaira! mais l'Enfant va faire un coup qui surpassera celui de l'Indien;--il le fera,--ou il n'est qu'une mazette. Plusieurs des assistants firent observer que la chose ne leur paraissait pas impossible, mais qu'ils desiraient voir comment il s'y prendrait pour cela. Tous ceux qui le connaissaient ne doutaient pas que Rube ne fut, comme il l'etait en effet, un des meilleurs tireurs de la montagne; aussi fort peut-etre que l'Indien: mais les circonstances et la maniere de proceder avaient donne un grand eclat au coup precedent. On ne voyait pas tous les jours une jeune fille comme celle-la placer sa tete devant le canon d'un fusil; et il n'y avait guere de chasseur qui se fut risque a tirer sur un but ainsi dispose. Comment donc Rube allait-il s'y prendre pour faire mieux que l'Indien. Telle etait la question que chacun adressait a son voisin, et qui fut enfin adressee a Rube lui-meme. --Taisez vos machoires, repondit-il, et je vas vous le montrer. D'abord, et d'une, vous voyez tous que ce fruit que voici n'est pas moitie aussi gros que celui de l'autre? --Oui, certainement, repondirent plusieurs voix. C'etait une circonstance en sa faveur evidemment. --Oui! oui! --Bien; maintenant, autre chose. L'Indien a enleve le but de dessus la tete. Eh bien, l'Enfant va l'enlever de dessus la queue Votre Indien en ferait-il autant? Eh! garcons? --Non! non! --Ca l'enfonce-t-y ou ca ne l'enfonce-t-y pas? --Ca l'enfonce! Certainement. C'est bien plus fort. Hourra! vocifererent plusieurs voix au milieu des convulsions de rire de tous. Personne ne contesta, car les chasseurs, prenant gout a la farce, desiraient la voir aller jusqu'au bout. Rube ne les fit pas longtemps languir. Laissant son fusil entre les mains de son ami Garey, il conduisit la vieille jument vers la place qu'avait occupee la jeune Indienne. Arrive la, il s'arreta. Nous nous attendions tous a le voir tourner l'animal, de maniere a presenter le flanc, pour mettre son corps hors d'atteinte, mais nous vimes bientot que ce n'etait pas l'intention du vieux compagnon. En faisant ainsi, il aurait manque l'effet, et nul doute qu'il ne se fut beaucoup preoccupe de la mise en scene. Choisissant une place ou le terrain etait un peu en pente, il y conduisit le mustang, et le placa de maniere a ce que ses pieds de devant fussent en contre-bas. La queue se trouvait ainsi dominer le reste du corps. Apres avoir pose l'animal bien carrement, l'arriere tourne vers le camp, il lui dit quelques mots tout bas, puis il placa le fruit sur la courbe la plus elevee de la croupe, et revint sur ses pas. La jument resterait-elle la sans bouger? Il n'y avait rien a craindre de ce cote. Elle avait ete dressee a garder l'immobilite la plus complete pendant des periodes plus longues que celle qui lui etait imposee en ce moment. La bete, dont on ne voyait que les jambes de derriere et le croupion, car les mules lui avaient arrache tous les crins de la queue, presentait un aspect tellement risible, que la plupart des spectateurs en etait a se pamer. --Taisez vos betes de rires, entendez-vous! dit Rube, saisissant son fusil et prenant position. Les rires cesserent, nul ne voulant deranger le coup. --Maintenant, vieux _tar-guts_, ne perds pas ta charge! Murmura le vieux trappeur en parlant a son fusil qui, un instant apres, etait leve, puis abaisse. Personne ne doutait que Rube ne dut atteindre l'objet qu'il visait. C'etait un coup familier aux tireurs de l'Ouest, que de toucher un but a soixante yards. Et certainement Rube l'aurait fait. Mais juste au moment ou il pressait la detente, le dos de la jument fut souleve par une de ces convulsions spasmodiques auxquelles elle etait sujette, et le _pitahaya_ tomba a terre. La balle etait partie, et, rasant l'epaule de la bete, elle alla traverser une de ses oreilles. La direction du coup ne put etre reconnue qu'ensuite; mais l'effet produit fut immediatement visible. La jument, touchee en un endroit des plus sensibles, poussa un cri presque humain; et, se retournant de bout en bout, se mit a galoper vers le camp, lancant des ruades a tout ce qui se rencontrait sur son chemin. Les cris et les rires eclatants des trappeurs, les sauvages exclamations des Indiens, les "_vayas_" et "_vivas_" des Mexicains, les jurements terribles du vieux Rube formerent un etrange concert dont ma plume est impuissante a reproduire l'effet. XXII LE PLAN DE CAMPAGNE. Peu apres cet incident, je me trouvais au milieu de la _caballada_, cherchant mon cheval, lorsque le son d'un clairon frappa mon oreille. C'etait pour tout le monde le signal de se rassembler, et je retournai sur mes pas. En rentrant au camp, je vis Seguin debout pres de la tente, et tenant encore le clairon a la main. Les chasseurs se groupaient autour de lui. Ils furent bientot tous reunis, attendant que le chef parlat. --Camarades, dit Seguin, demain nous levons le camp pour une expedition contre nos ennemis. Je vous ai convoques ici pour vous faire connaitre mes intentions et vous demander votre avis! Un murmure approbateur suivit cette annonce. La levee d'un camp est toujours une bonne nouvelle pour des hommes qui font la guerre. On peut voir qu'il en etait de meme pour ces bandes melangees de guerilleros. Le chef continua: --Il n'est pas probable que nous ayons beaucoup a combattre. Le desert lui-meme est le principal danger que nous aurons a affronter; mais nous prendrons nos precautions en consequence. J'ai appris de bonne source que nos ennemis sont en ce moment meme sur le point de partir pour une grande expedition qui a pour but le pillage des villes de Sonora et de Chihuahua. Ils ont l'intention, s'ils ne sont pas arretes par les troupes du gouvernement, de pousser jusqu'a Durango. Deux tribus ont combine leurs mouvements; et l'on pense que tous les guerriers partiront pour le Sud, laissant derriere eux, leur contree sans defense. Je me propose donc, aussitot que j'aurai pu m'assurer qu'ils sont partis, d'entrer sur leur territoire, et de penetrer jusqu'a la principale ville des Navajoes. --Bravo!--Hourra!--_Bueno!_--Tres-bien!--_Good as wheat!_ (c'est pain beni!) et nombre d'autres exclamations approbatives suivirent cette declaration. --Quelques-uns d'entre vous connaissent mon but dans cette expedition. D'autres l'ignorent. Je veux que vous le sachiez tous. C'est de.... --Faire une bonne moisson de chevelures, quoi donc? S'ecria un rude gaillard a l'air brutal, interrompant le chef. --Non, Kirker! repliqua Seguin, jetant sur cet homme un regard mecontent, ce n'est pas cela, nous ne devons trouver la-bas que des femmes. Malheur a celui qui fera tomber un cheveu de la tete d'une femme indienne. Je payerai pour chaque chevelure de femme ou d'enfants epargnes. --Quels seront donc nos profits? Nous ne pouvons pas ramener des prisonniers! Nous aurons assez a faire pour nous tirer tous seuls du desert en revenant. Ces observations semblaient exprimer les sentiments de beaucoup de membres de la troupe, qui les confirmerent par un murmure d'assentiment. --Vous ne perdrez rien. Tous les prisonniers que vous pourrez faire seront comptes sur le terrain, et chacun sera paye en raison du nombre qu'il en aura fait. Quand nous serons revenus, je vous en tiendrai compte. --Oh! alors, ca suffit, dirent plusieurs voix. --Que cela soit donc bien entendu; on ne touchera ni aux femmes ni aux enfants. Le butin que vous pourrez faire vous appartient d'apres vos lois; mais le sang ne doit pas etre repandu. Nous en avons assez aux mains deja. Vous engagez-vous a cela? --_Yes, yes!_ --_Si!_ --Oui! oui! --_Ya, ya!_ --Tous! --_All._ --_Todos, todos_ crierent une multitude de voix, chacun repondant dans sa langue. --Que celui a qui cela ne convient pas parle? Un profond silence suivit cet appel. Tous adheraient au desir de leur chef. --Je suis heureux de voir que vous etes unanimes. Je vais maintenant vous exposer mon projet dans son ensemble. Il est juste que vous le connaissiez. --Oui, voyons ca, dit Kirker; faut savoir un peu ce qu'on va faire, puisque ce n'est pas pour ramasser des scalps. --Nous allons a la recherche de nos amis et de nos parents qui, depuis des annees, sont captifs chez nos sauvages ennemis. Il y en a beaucoup parmi nous qui ont perdu des parents, des femmes, des soeurs et des filles. Un murmure d'assentiment, sorti principalement des rangs des Mexicains, vint attester la verite de cette allegation. --Moi-meme, continua Seguin, et sa voix tremblait en prononcant ces mots, moi-meme, je suis de ce nombre. Bien des annees, de longues annees se sont ecoulees, depuis que mon enfant, ma fille, m'a ete volee par les Navajoes. J'ai acquis tout dernierement la certitude qu'elle est encore vivante, et qu'elle est dans leur capitale, avec beaucoup d'autres captives blanches. Nous allons donc les delivrer, les rendre a leurs amis, a leurs familles. Un cri d'approbation sortit de la foule: --Bravo! nous les delivrerons, vive le capitaine, _viva el gefe!_ Quand le silence fut retabli, Seguin continua: --Vous connaissez le but, vous l'approuvez. Je vais maintenant vous faire connaitre le plan que j'ai concu pour l'atteindre, et j'ecouterai vos avis. Ici le chef fit une pause; les hommes demeurerent silencieux et dans l'attente. --Il y a trois passages, reprit-il enfin, par lesquels nous pouvons penetrer dans le pays des Indiens en partant d'ici. Il y a d'abord la route du _Puerco_ de l'ouest. Elle nous conduirait directement aux villes des Navajoes. --Et pourquoi ne pas prendre cette route? demanda un des chasseurs mexicains; je connais tres-bien le chemin jusqu'aux villes des Pecos. -Parce que nous ne pourrions pas traverser les villes des Pecos sans etre vus par les espions des Navajoes. Il y en a toujours de ce cote. Bien plus, continua Seguin, avec une expression qui correspondait a un sentiment cache, nous n'aurions pas atteint le haut Del-Norte, que les Navajoes seraient instruits de notre approche. Nous avons des ennemis tout pres de nous. --_Carrai!_ c'est vrai, dit un chasseur, parlant espagnol. --Qu'ils aient vent de notre arrivee, et, quand bien meme leurs guerriers seraient partis pour le Sud, vous pensez bien que notre expedition serait manquee. --C'est vrai, c'est vrai, crierent plusieurs voix. --Pour la meme raison, nous ne pouvons pas prendre la passe de _Polvidera_. En outre, dans cette saison, nous aurions peu de chance de trouver du gibier sur ces deux routes. Nous ne sommes pas approvisionnes suffisamment pour une expedition pareille. Il faut que nous trouvions un pays giboyeux avant d'entrer dans le desert. --C'est juste, capitaine; mais il n'y a guere de gibier a rencontrer en prenant par la vieille mine. Quelle autre route pourrons-nous donc suivre? --Il y a une autre route meilleure que toutes celles-la, a mon avis. Nous allons nous diriger vers le sud, et ensuite vers l'ouest a travers les _Llanos_ [1]de la vieille mission. De la nous remonterons vers le nord, et entrerons dans le pays des Apaches. [Note 1: lianos.] --Oui, oui, c'est le meilleur chemin, capitaine. --Notre voyage sera un peu plus long, mais il sera plus facile. Nous trouverons des troupeaux de buffalos ou de boeufs sauvagessur les Llanos. De plus, nous pourrons choisir notre moment avec surete, car en nous tenant caches dans les montagnes du _Pinon_, d'ou l'on decouvre le sentier de guerre des Apaches, nous verrons passer nos ennemis. Quand ils auront gagne le sud, nous traverserons le Gila, et nous remonterons l'Azul ou le Prieto. Apres avoir atteint le but de notre expedition, nous reviendrons chez nous par le plus court chemin. --Bravo! _Viva!_--C'est bien cela, capitaine!--C'est la le meilleur plan! Tous les chasseurs approuverent. Il n'y eut pas une seule objection. Le mot _Prieto_ avait frappe leur oreille comme une musique delicieuse. C'etait un mot magique: le nom de la fameuse riviere dans les eaux de laquelle les legendes des trappeurs avaient place depuis longtemps l'_Eldorado_, la _Montagne-d'Or_. Plus d'une histoire sur cette region renommee avait ete racontee a la lueur des feux de bivouac des chasseurs; toutes s'accordaient sur ce point que l'or se trouvait la en rognons a la surface du sol, et couvrait de ses grains brillants le lit de la riviere. Souvent des trappeurs avaient dirige des expeditions vers cette terre inconnue, tres-peu, disait-on, avaient pu y arriver. On n'en citait pas un seul qui en fut revenu. Les chasseurs entrevoyaient, pour la premiere fois, la chance de penetrer dans cette region avec securite, et leur imagination se remplissait des visions les plus fantastiques. Beaucoup d'entre eux s'etaient joints a la troupe de Seguin dans l'espoir qu'un jour ou l'autre cette expedition pourrait etre entreprise, et qu'ils parviendraient ainsi a la _Montagne-d'Or_. Quelle fut donc leur joie lorsque Seguin declara son intention de se diriger vers le Prieto! A ce nom, un bourdonnement significatif courut a travers la foule, et les hommes se regarderent l'un l'autre avec un air de satisfaction. --Demain donc, nous nous mettrons en marche, ajouta le chef. Allez maintenant et faites vos preparatifs. Nous partons au point du jour. Aussitot que Seguin eut fini de parler, les chasseurs se separerent; chacun se mit en devoir de rassembler ses nippes, besogne bientot faite, car les rudes gaillards etaient fort peu encombres d'equipages. Assis sur un tronc d'arbre, j'examinai pendant quelque temps les mouvements de mes farouches compagnons, et pretai l'oreille a leurs babeliens et grossiers dialogues. Le soleil disparut et la nuit se fit, car, dans ces latitudes, le crepuscule ne dure qu'un instant. De nouveaux troncs d'arbres furent places sur les feux et lancerent bientot de grandes flammes. Les hommes s'assirent autour, faisant cuire de la viande, mangeant, fumant, causant a haute voix, et riant aux histoires de leurs propres hauts faits. L'expression sauvage de ces physionomies etait encore rehaussee par la lumiere. Les barbes paraissaient plus noires, les dents brillaient plus blanches, les yeux semblaient plus enfonces, les regards plus percants et plus diaboliques. Les costumes pittoresques, les turbans, les chapeaux espagnols, les plumes, les vetements melanges; les escopettes et les Rifles poses contre les arbres; les selles a hauts pommeaux, placees sur des troncs d'arbres et sur des souches; les brides accrochees aux branches inferieures; des guirlandes de viande sechee disposees en festons devant les tentes, des tranches de venaison encore fumantes et laissant perler leurs gouttes de jus a moitie coagule; tout cela formait un spectacle des plus curieux et des plus attachants. On voyait briller, dans la nuit, comme des taches de sang, les couches de vermillon etendues sur les fronts des guerriers indiens. C'etait une peinture a la fois sauvage et belliqueuse, mais presentant un aspect de ferocite qui soulevait le coeur non accoutume a un tel spectacle. Une semblable peinture ne pouvait se rencontrer que dans un bivac de guerilleros, de brigands, de _chasseurs d'hommes_. XXIII EL-SOL ET LA LUNA. --Venez, dit Seguin en me touchant le bras, notre souper est pret, je vois le docteur qui nous appelle. Je me rendis avec empressement a cette invitation, car l'air frais du soir avait aiguise mon appetit. Nous nous dirigeames vers la tente devant laquelle un feu etait allume. Pres de ce feu, le docteur, assiste par Gode et un peon pueblo, mettait la derniere main a un savoureux souper, dont une partie avait ete deja transportee sous la tente. Nous suivimes les plats, et primes place sur nos selles, nos couvertures et nos ballots qui nous servaient de sieges. --Vraiment, docteur, dit Seguin, vous avez fait preuve ce soir d'un admirable talent comme cuisinier. C'est un souper de Lucullus. --Oh! mon gabitaine, ch'ai vait de mon mieux; M. Caute m'a tonne un pon goup te main. --Eh bien, M. Haller et moi nous ferons honneur a vos plats. Attaquons-le. --Oui, oui! bien, monsieur Capitaine, dit Gode arrivant, tout empresse, avec une multitude de viandes. Le Canadien etait dans son element toutes les fois qu'il y avait beaucoup a cuire et a manger. Nous fumes bientot aux prises avec de tendres filets de vache sauvage, des tranches roties de venaison, des langues sechees de buffalo, des tortillas et du cafe. Le cafe et les tortillas etaient l'ouvrage du Pueblo, qui etait le professeur de Gode dans ces sortes de preparations. Mais Gode avait un plat de choix, un _petit morceau_ en reserve, qu'il apporta d'un air tout triomphant. --Voici, messieurs! s'ecria-t-il en le posant devant nous. --Qu'est-ce que c'est, Gode? --Une fricassee, monsieur. --Fricassee de quoi? --De grenouilles: ce que les Yankees appellent _Bou-Frog_ (grenouilles-boeuf)... --Une fricassee de _Bull-frogs?_ --Oui, oui, mon maitre. En voulez-vous? --Non, je vous remercie. --J'en accepterai, monsieur Gode, dit Seguin. --_Ich, ich!_ mons Gode; les crenouilles sont tres-pons mancher. Et le docteur tendit son assiette pour etre servi. Gode, en suivant le bord de la riviere, etait tombe sur une mare pleine de grenouilles enormes, et cette fricassee etait le produit de sa recolte. Je n'avais point encore perdu mon antipathie nationale pour les victimes de l'anatheme de saint Patrick, et, au grand etonnement du voyageur, je refusai de prendre part au regal. Pendant la causerie du souper, je recueillis sur l'histoire du docteur quelques details qui, joints a ce que j'en avais appris deja, m'inspirerent pour ce brave naturaliste un grand interet. Jusqu'a ce moment, je n'aurais pas cru qu'un homme de ce caractere put se trouver dans la compagnie de gens comme les chasseurs de scalps. Quelques details qui me furent donnes alors m'expliquerent cette anomalie. Il s'appelait Reichter, Friedrich Reichter. Il etait de Strasbourg, et avait exerce la medecine avec succes dans cette cite des cloches. L'amour de la science, et particulierement de la botanique, l'avait entraine bien loin de sa demeure des bords du Rhin. Il etait parti pour les Etats-Unis; de la il s'etait dirige vers les regions les plus reculees de l'Ouest, pour faire la classification de la flore de ces pays perdus. Il avait passe plusieurs annees dans la grande vallee du Mississipi; et, se joignant a une des caravanes de Saint-Louis, il etait venu a travers les prairies jusqu'a l'oasis du New-Mexico. Dans ses courses scientifiques le long du Del-Norte, il avait rencontre les chasseurs de scalps, et, seduit par l'occasion qui s'offrait a lui de penetrer dans les regions inexplorees jusqu'alors par les amants de la science, il avait offert de suivre la bande. Cette offre avait ete acceptee avec empressement, a cause des services qu'il pouvait rendre comme medecin; et depuis deux ans, il etait avec eux; partageant leurs fatigues et leurs dangers. Il avait traverse bien des aventures perilleuses, souffert bien des privations, pousse par l'amour de son etude favorite, et peut-etre aussi par les reves du triomphe que lui vaudrait un jour, parmi les savants de l'Europe, la publication d'une flore inconnue. Pauvre Reichter! pauvre Friedrich Reichter! c'etait le reve d'un reve; il ne devait pas s'accomplir. Notre souper se termina enfin, et le dessert fut arrose par une bouteille de vin d'El-Paso. Le camp en etait abondamment pourvu, ainsi que de whisky de Taos; et les eclats joyeux qui nous venaient du dehors prouvaient que les chasseurs faisaient une large consommation de cette derniere liqueur. Le docteur sortit sa grande pipe, Gode remplit un petit fourneau en terre rouge, pendant que Seguin et moi nous allumions nos cigarettes. --Mais, dites-moi, demandai-je a Seguin, quel est cet Indien? Celui qui a execute ce terrible coup d'adresse sur... --Ah! El-Sol; c'est un Coco. --Un Coco? --Oui, de la tribu des Maricopas. --Mais cela ne m'en apprend pas plus qu'auparavant. Je savais deja cela. --Vous saviez cela? qui vous l'a dit? --J'ai entendu le vieux Rube le dire a son ami Garey. --Ah! c'est juste; il doit le connaitre. Et Seguin garda le silence. --Eh bien? repris-je, desirant en savoir davantage, qu'est-ce que c'est que les Maricopas? Je n'ai jamais entendu parler d'eux. --C'est une tribu tres-peu connue; une nation singulierement composee. Ils sont ennemis des Apaches et des Navajoes. Leur pays est situe au-dessous du Gila. Ils viennent des bords du Pacifique, des rives de la mer de Californie. --Mais cet homme a recu une excellente education, a ce qu'il parait du moins. Il parle anglais et francais aussi bien que vous et moi. Il parait avoir du talent, de l'intelligence, de la politesse. En un mot, c'est un gentleman. --Il est tout ce que vous avez dit. --Je ne puis comprendre... --Je vais vous l'expliquer, mon ami. Cet homme a ete eleve dans une des plus celebres universites de l'Europe. Il a ete plus loin encore dans ses voyages, et a parcouru plus de pays differents, peut-etre, qu'aucun de nous. --Mais comment a-t-il fait! Un Indien! --Avec le secours d'un levier qui a souvent permis a des hommes sans valeur personnelle (et El-Sol n'est pas du nombre de ceux-la) d'accomplir de tres-grandes choses, ou tout au moins de se donner l'air de les avoir accomplies, avec le secours de l'or. --De l'or? et ou donc a-t-il pris tout cet or? J'ai toujours entendu dire qu'il y en avait tres-peu chez les Indiens. Les blancs les ont depouilles de tout celui qu'ils pouvaient avoir autrefois. --Cela est vrai, en general, et vrai pour les Maricopas en particulier... Il fut une epoque ou ils possedaient l'or en quantites considerables, et des perles aussi, recueillies au fond de la mer Vermeille. Toutes ces richesses ont disparu. Les reverends peres jesuites peuvent dire quel chemin elles ont pris. --Mais cet homme? El-Sol? --C'est un chef. Il n'a pas perdu tout son or. Il en a encore assez pour ses besoins; et il n'est pas de ceux que les _padres_ puissent enjoler avec des chapelets ou du vermillon. Non; il a vu le monde, et a appris a connaitre toute la valeur de ce brillant metal. --Mais sa soeur a-t-elle recu la meme education que lui? --Non; la pauvre Luna n'a pas quitte la vie sauvage; mais il lui a appris beaucoup de choses. Il a ete absent plusieurs annees, et, depuis peu seulement, il a rejoint sa tribu. --Leurs noms sont etranges: _le Soleil! la Lune!_ --Ils leur ont ete donnes par les Espagnols de Sonora; mais ils ne sont que la traduction de leurs noms indiens. Cela est tres-commun sur les frontieres. --Comment sont-ils ici? Je fis cette question avec un peu d'hesitation, pensant qu'il pouvait y avoir quelque particularite sur laquelle on ne pouvait me repondre. --En partie, repondit Seguin, par reconnaissance envers moi, je suppose. J'ai sauve El-Sol des mains des Navajoes quand il etait enfant. Peut-etre y a-t-il encore une autre raison. Mais attendez, continua-t-il, semblant vouloir detourner la conversation vous ferez connaissance avec mes amis Indiens. Vous allez etre compagnons pendant un certain temps. C'est un homme instruit; il vous interessera. Prenez garde a votre coeur avec la charmante Luna.--Vincent! Allez a la tente du chef Coco, priez-le de venir prendre un verre d'el-paso avec nous. Dites-lui d'amener sa soeur avec lui. Le serviteur se mit rapidement en marche a travers le camp. Pendant son absence, nous nous entretinmes du merveilleux coup de fusil tire par l'Indien. --Je ne l'ai jamais vu tirer, dit Seguin, sans mettre sa balle dans le but. Il y a quelque chose de mysterieux dans une telle adresse. Son coup est infaillible, et il semble que la balle obeisse a sa volonte. Il faut qu'il y ait une sorte de principe dirigeant dans l'esprit, independant de la force des nerfs et de la puissance de la vue. Lui et un autre sont les seuls a qui je connaisse cette singuliere puissance. Ces derniers mots furent prononces par Seguin comme s'il se parlait a lui-meme; apres les avoir prononces, il garda quelques moments le silence, et parut reveur. Avant que la conversation eut repris, El-Sol et sa soeur entrerent dans la tente, et Seguin nous presenta l'un a l'autre. Peu d'instants apres, El-Sol, le docteur, Seguin et moi etions engages dans une conversation, tres-animee. Nous ne parlions ni de chevaux, ni de fusils, ni de scalps, ni de guerre, ni de sang, ni de rien de ce qui avait rapport a la terrible denomination du camp. Nous discutions un point de la science essentiellement peu guerriere de la botanique: les rapports de famille des differentes especes de cactus! J'avais etudie cette science, et je reconnus que j'en savais moins a cet egard que chacun de mes trois interlocuteurs. Je fus frappe de cela sur le moment, et encore plus, lorsque j'y reflechis plus tard, du simple fait qu'une telle conversation eut pris place entre nous, dans ce lieu, au milieu des circonstances qui nous environnaient. Deux heures durant, nous demeurames tranquillement assis, fumant et causant de sujets du meme genre. Pendant que nous etions ainsi occupes, j'observais, a travers la toile, l'ombre d'un homme. Je regardai dehors ce que ma position me permettait de faire sans me lever, et je reconnus, a la lumiere qui sortait de la tente, une blouse de chasse avec un porte-pipe brode, pendant sur la poitrine. La Luna etait assise pres de son frere, cousant des semelles epaisses a une paire de mocassins. Je remarquai qu'elle avait l'air preoccupe, et de temps en temps jetait un coup d'oeil hors de la tente. Au plus fort de notre discussion, elle se leva silencieusement, quoique sans aucune apparence de dissimulation, et sortit. Un instant apres, elle revint, et je vis luire dans ses yeux la flamme de l'amour, quand elle se remit a son ouvrage. El-Sol et sa soeur nous quitterent enfin, et peu apres, Seguin, le docteur et moi, roules dans nos serapes, nous nous laissions aller au sommeil. XXIV LE SENTIER DE LA GUERRE. La troupe etait a cheval a l'aube du jour, et, avant que la derniere note du clairon se fut eteinte, nos chevaux etaient dans l'eau, se dirigeant vers l'autre bord de la riviere. Nous debouchames bientot des bois qui couvraient le fond de la vallee, et nous entrames dans les plaines sablonneuses qui s'etendent a l'ouest vers les montagnes des Mimbres. Nous coupames a travers ces plaines dans la direction du sud, gravissant de longues collines de sable qui s'allongeaient de l'est a l'ouest. La poussiere etait amoncelee en couches epaisses, et nos chevaux enfoncaient jusqu'au fanon. Nous traversions alors la partie ouest de la _jornada_. Nous marchions en file indienne. L'habitude a fait prevaloir cette disposition parmi les Indiens et les chasseurs quand ils sont en marche. Les passages resserres des forets et les defiles etroits des montagnes n'en permettent pas d'autre. Et meme, lorsque nous etions en pays plat, notre cavalcade occupait une longueur de pres d'un quart de mille. L'_atajo_[1] suivait sous la conduite des _arrieros._ [Note 1: Convoi des mules de bagages.] Nous fimes notre premiere journee sans nous arreter. Il n'y avait ni herbe ni eau sur notre route, et une halte sous les rayons ardents du soleil n'aurait pas ete de nature a nous rafraichir. De bonne heure, dans l'apres-midi, une ligne noire, traversant la plaine, nous apparut dans le lointain. En nous rapprochant, nous vimes un mur de verdure devant nous, et nous reconnumes un bois de cotonniers. Les chasseurs le signalerent comme etant le bois de Paloma. Peu apres, nous nous engagions sous l'ombre de ces voutes tremblantes, et nous atteignions les bords d'un clair ruisseau ou nous etablimes notre halte pour la nuit. Pour installer notre campement, nous n'avions plus ni tentes ni cabanes; les tentes dont on s'etait servi sur le Del-Norte avaient ete laissees en arriere et cachees dans le fourre. Une expedition comme la notre exigeait que l'on ne fut pas encombre de bagages. Chacun n'avait que sa couverture pour abri, pour lit et pour manteau. On alluma les feux et l'on fit rotir la viande. Fatigues de notre route (le premier jour de marche a cheval, il en est toujours ainsi), nous fumes bientot enveloppes dans nos couvertures et plonges dans un profond sommeil. Le lendemain matin, nous fumes tires du repos par les sons du clairon qui sonnait le _reveil_. La troupe avait une sorte d'organisation militaire, et chacun obeissait aux sonneries, comme dans un regiment de cavalerie legere. Apres un dejeuner lestement prepare et plus lestement avale, nos chevaux furent detaches de leurs piquets, selles, enfourches, et, a un nouveau signal, nous nous mettions en route. Les jours suivants ne furent marques par aucun incident digne d'etre remarque. Le sol sterile etait, ca et la, couvert de sauge sauvage et de _mesquite_. Il y avait aussi des massifs de cactus et d'epais buissons de creosote qui exhalaient leur odeur nauseabonde au choc du sabot de nos montures. Le quatrieme soir nous campions pres d'une source, l'_Ojo de Vaca_, situee sur la frontiere orientale des Llanos. La grande prairie est coupee a l'ouest par le _sentier de guerre_ des Apaches, qui se dirige au sud vers Sonora. Pres du sentier, et le commandant, une haute montagne s'eleve et domine au loin la plaine. C'est le Pinon. Notre intention etait de gagner cette montagne et de nous tenir caches au milieu des rochers pres d'une source bien connue, jusqu'a ce que nos ennemis fussent passes. Mais, pour faire cela, il fallait traverser le sentier de guerre, et nos traces nous auraient denonces. C'etait une difficulte que Seguin n'avait pas prevue. Le Pinon etait le seul point duquel nous puissions etre apercus. Il fallait donc atteindre cette montagne, et comment le faire sans traverser le sentier qui nous en separait! Aussitot notre arrivee a l'Ojo de Vaca, Seguin reunit les hommes en conseil pour deliberer sur cette grave question. --Deployons-nous sur la prairie, dit un chasseur, et restons tres-ecartes les uns des autres jusqu'a ce que nous ayons traverse le sentier de guerre des Apaches. Ils ne feront pas attention a quelques traces disseminees ca et la, je le parie. --Ouais! compte la-dessus, reprit un autre; croyez-vous qu'un Indien soit capable de rencontrer une piste de cheval sans la suivre jusqu'au bout? Cela est impossible. --Nous pouvons envelopper les sabots de nos chevaux, pour le temps de la traversee, suggera l'homme qui avait deja parle. --Ah! ouiche; ca serait encore pire. J'ai essaye de ce moyen-la une fois, et j'ai bien failli y perdre ma chevelure. Il n'y a qu'un Indien aveugle qui pourrait etre pris a cela. Il ne faut pas nous y risquer. --Ils ne sont pas si vetilleux quand ils suivent le sentier de la guerre, je vous le garantis. Et je ne vois pas pourquoi nous ne nous contenterions pas de ce moyen. La plupart des chasseurs parurent etre de ravis du second. Les Indiens, penserent-ils, ne pourraient manquer de remarquer un si grand nombre de traces de sabots enveloppes, et de flairer quelque chose en l'air. L'idee de tamponner les pieds des chevaux fut donc abandonnee. Mais que faire? Le trappeur Rube, qui jusque-la n'avait rien dit, attira sur lui l'attention generale par cette exclamation: --Pish! --Eh bien, qu'as-tu a dire, vieille rosse? demanda un des chasseurs. -Que vous etes un tas de fichues betes, tous tant que vous etes. Je ferais passer autant de chevaux qu'il en pourrait tenir dans cette prairie a travers le sentier des Apaches sans laisser une trace que l'Indien le plus fin puisse suivre et particulierement un Indien marchant a la guerre, comme ceux qui vont passer ici. --Comment? demanda Seguin. --Je vous dirai comment, capitaine, si vous voulez me dire quel besoin vous avez de traverser le chemin. --Mais, c'est pour nous cacher dans les gorges du Pinon; voila tout. --Et comment rester caches dans le Pinon sans eau? --Il y a une source sur le cote, au pied de la montagne. --C'est vrai comme l'Ecriture. Je sais tres-bien cela; mais les Indiens viendront remplir leurs outres a cette source quand ils passeront pour se rendre dans le sud. Et comment pretendez-vous aller aupres de cette source avec toute cette cavalerie sans laisser de traces? Voila ce que l'Enfant ne comprend pas bien clairement. --Vous avez raison, Rube. Nous ne pouvons pas approcher de la source du Pinon sans laisser nos traces, et il est evident que l'armee des Indiens fera halte ici. --Je ne vois rien de mieux a faire pour nous que de traverser la prairie. Nous pourrons chasser des bisons, jusqu'a ce qu'il soient passes. Ainsi, dans l'idee de l'Enfant, il suffit qu'une douzaine de nous se cachent dans le Pinon, et surveille le passage de ces moricauds. Une douzaine peut faire cela avec surete, mais pas un regiment tout entier de cavalerie. --Et les autres: les laisserez-vous ici? --Non, pas ici. Qu'ils s'en aillent au nord-est, et coupent, a l'ouest, les hauteurs des Mesquites. Il y a la un ravin, a peu pres a vingt milles de ce cote du sentier de guerre. La, ils trouveront de l'eau et de l'herbe, et pourront rester caches jusqu'a ce qu'on aille les prevenir. --Mais pourquoi ne pas rester ici aupres de ce ruisseau, ou il y a aussi de l'eau et de l'herbe a foison. --Parce que, capitaine, il pourrait bien arriver qu'un part d'Indiens prit lui-meme cette direction. Et je crois que nous ferions bien de faire disparaitre toutes les traces de notre passage avant de quitter cette place. La force des raisonnements de Rube frappa tout le monde, et principalement Seguin qui resolut de suivre entierement ses avis. Les hommes qui devaient se mettre en observation furent choisis, et le reste de la bande, avec l'_atajo_, prit la direction du nord-est, apres que l'on eut enleve toute les traces de notre sejour aupres du ruisseau. La grande troupe se dirigea vers les monts Mesquites, a dix ou douze milles au nord-ouest du ruisseau. La ils devaient rester caches pres d'un cours d'eau bien connu de la plupart d'entre eux, et attendre jusqu'a ce qu'on vint les chercher pour nous rejoindre. Le detachement d'observation, dont je faisais partie, se dirigea a l'ouest a travers la prairie. Rube, Garey, El-Sol et sa soeur, plus Sanchez, un ci-devant toreador et une demi-douzaine d'autres composaient ce detachement, place sous la direction de Seguin lui-meme. Avant de quitter l'Ojo de Vaca, nous avions deferre nos chevaux et rempli les trous des clous avec de la terre, afin que leurs traces pussent etre prises pour celles des mustangs sauvages. Cette precaution etait necessaire, car notre vie pouvait dependre d'une seule empreinte de fer de cheval. En approchant de l'endroit ou le sentier de guerre coupait la prairie, nous nous ecartames a environ un demi-mille les uns des autres. De cette facon, nous nous dirigeames vers le Pinon, pres duquel nous nous reunimes de nouveau, puis nous suivimes le pied de la montagne en inclinant vers le nord. Le soleil baissait quand nous atteignimes la fontaine apres avoir couru toute la journee pour traverser la prairie. La position de la source nous fut revelee par un bouquet de cotonniers et de saules. Nous evitames de conduire nos chevaux pres de l'eau; mais ayant gagne une gorge dans l'interieur de la montagne, nous nous y engageames et primes notre cachette dans un massif de pins-noyers (_nut-pine_), ou nous passames la nuit. Aux premieres lueurs du jour, nous fimes une reconnaissance des lieux. Devant nous etait une arete peu elevee couverte de rochers epars et de pins-noyers dissemines. Cette arete formait la separation entre le defile et la plaine. De son sommet, couronne par un massif de pins, nous decouvrions l'eau et le sentier, et notre vue atteignait jusqu'aux Llanos qui s'etendaient au nord, au sud et a l'est. C'etait justement l'espece d'observatoire dont nous avions besoin pour l'occasion. Des cette matinee, il devint necessaire de descendre pour faire de l'eau. Dans ce but, nous nous etions munis d'un double baquet mule et d'outres supplementaires. Nous allames a la source, et remplimes tous nos vases, ayant soin de ne laisser aucune trace de nos pas sur la terre humide. Toute la journee nous fimes faction, mais pas un Indien ne se montra. Les daims et les antilopes, une petite troupe de buffalos, vinrent boire a une des branches du ruisseau, et retournerent ensuite aux verts paturages. Il y avait de quoi tenter des chasseurs, car il nous etait facile de les approcher a portee de fusil; mais nous n'osions pas les tirer. Nous savions que les chiens des Indiens seraient mis sur la piste par le sang repandu. Sur le soir, nous retournames encore a la provision d'eau, et nous fimes deux fois le voyage, car nos animaux commencaient a souffrir de la soif. Nous primes les memes precautions que la premiere fois. Le lendemain, nos yeux resterent anxieusement fixes sur l'horizon, au nord. Seguin avait une petite lunette d'approche, et nous pouvions decouvrir la prairie jusqu'a une distance de pres de trois milles; mais l'ennemi ne se montra pas plus que la veille. Le troisieme jour se passa de meme, et nous commencions a craindre que les ennemis n'eussent pris un autre sentier. Une autre circonstance nous inquietait: nous avions consomme presque toutes nos provisions, et nous nous voyions reduits a manger crues les noix du Pinon. Nous n'osions pas allumer du feu pour les faire griller. Les Indiens reconnaissent une fumee a d'enormes distances. Le quatrieme jour arriva, et rien ne troubla encore la tranquillite de l'horizon, au nord. Nos provisions etaient epuisees, et la faim commencait a nous mordre les entrailles. Les noix ne suffisaient point pour l'apaiser. Le gibier abondait a la source et sur la prairie. Quelqu'un proposa de se glisser a travers les saules et de tirer une antilope ou un daim raye. Ces animaux se montraient par troupeaux tout autour de nous. --C'est trop dangereux, dit Seguin, leurs chiens sentiraient le sang. Cela nous trahirait. --Je puis vous en procurer un sans verser une goutte de sang, reprit un chasseur mexicain. --Comment cela? demandames-nous tous ensemble. L'homme montra son lasso. --Mais vos traces? Vos pieds feront de profondes empreintes dans la lutte. --Nous pourrons les effacer, capitaine, repondit le chasseur. --Essayez donc, dit le chef consentant. Le Mexicain detacha le lasso de sa selle, et, prenant avec lui un compagnon, se dirigea vers la source. Ils se glisserent a travers les saules et se mirent en embuscade. Nous les suivions du regard du haut de la crete. Ils n'etaient pas la depuis un quart d'heure, que nous vimes un troupeau d'antilopes s'approcher, venant de la plaine. Elles se dirigeaient droit a la source, se suivant a la file, et furent bientot tout pres des saules ou les chasseurs s'etaient embusques. La, elles s'arreterent tout a coup, levant leurs tetes et reniflant l'air. Elles avaient senti le danger; mais il etait trop tard pour celle qui etait en avant. --Voila le lasso parti, cria l'un de nous. Nous vimes le noeud traversant l'air et tombant sur le chef de file. Le troupeau fit volte-face, mais la courroie etait enroulee autour du cou du premier de la bande, qui, apres deux ou trois bonds, tomba sur le flanc et demeura sans mouvement. Le chasseur sortit du bouquet de saules, et, chargeant l'animal mort sur ses epaules, revint vers l'entree du defile. Son compagnon suivait, effacant les traces du chasseur et les siennes propres. Au bout de quelques instants ils nous avaient rejoints. L'antilope fut depouillee et mangee crue, toute saignante. Nos chevaux, affames et alteres, maigrissaient a vue d'oeil. Nous n'osions pas aller trop souvent a l'eau, bien que notre prudence se relachat a mesure que le temps se passait. Deux autres antilopes furent prises au lasso par l'habile chasseur. La nuit qui suivit le quatrieme jour etait eclairee par une lune brillante. Les Indiens marchent souvent au clair de la lune, et particulierement quand ils suivent le sentier de la guerre. Nous avions des vedettes aussi bien la nuit que le jour, et, cette uit-la, nous exercames une surveillance avec meilleur espoir que precedemment. C'etait une si belle nuit! pleine de lune, calme et pure. Notre attente ne fut point trompee. Vers minuit, la sentinelle nous eveilla. On distinguait au nord des formes noires se detachant sur le ciel. Ce pouvaient etre des buffalos. Ces objets s'approchaient de nous. Chacun de nous se tient le regard tendu au loin sur le tapis d'herbe argentee, et cherche a percer l'atmosphere. Nous voyons briller quelque chose: ce sont des armes, sans doute,--des chevaux,--des cavaliers,--ce sont les Indiens! --Oh! Dieu! camarades, nous sommes fous! et nos chevaux, s'ils allaient hennir?.... Nous nous precipitons a la suite de notre chef en bas de la colline, a travers les rochers et les arbres, nous courons au fourre, ou nos animaux sont attaches. Peut-etre il est trop tard, car les chevaux s'entendent les uns les autres a plusieurs milles de distance, et le plus leger bruit se transmet au loin a travers l'atmosphere tranquille de ces hauts plateaux. Nous arrivons pres de la _caballada_. Que fait Seguin? Il a detache la couverture qui est a l'arriere de la selle, et il enveloppe la tete de son cheval. Nous suivons son exemple; sans echanger une parole, car nous comprenons qu'il n'y a pas autre chose a faire. Au bout de quelques minutes, nous avons reconquis notre securite, et nous remontons a notre poste d'observation. Nous nous y etions pris a temps, car, en atteignant le sommet, nous entendimes les exclamations des Indiens, les _thoump, thoump_ des sabots sur le sol resistant de la plaine; de temps en temps un hennissement annoncant que leurs chevaux sentaient l'approche de l'eau. Ceux qui etaient en tete se dirigeaient vers la source; et nous apercumes la longue ligne des cavaliers s'etendant jusqu'au point le plus eloigne de l'horizon. Ils approcherent encore, et nous pumes distinguer les banderoles et les pointes brillantes de leurs lances. Nous voyons aussi leurs corps demi-nus luire aux rayons de la lune. Au bout de quelques instants, ceux qui etaient en tete atteignaient les buissons, faisaient halte, laissaient boire leurs animaux, puis, faisant demi-tour, gagnaient le milieu de la prairie au trot, et la, sautant a terre, deharnachaient leurs chevaux. Il devenait evident que leur intention etait de camper la pour la nuit. Pendant pres d'une heure, ils defilerent ainsi, jusqu'a ce que deux cents guerriers fussent reunis dans la plaine sous nos yeux. Nous observions tous leurs mouvements. Nous ne craignions pas d'etre vus. Nos corps etaient caches derriere les rochers et nos figures masquees par le feuillage des arbres du Pinon. Nous pouvions facilement voir et entendre tout ce qui se passait, les sauvages n'etant pas a plus de trois cents yards de notre poste. Ils commencent par attacher leurs chevaux a des piquets disposes en un large cercle, au loin dans la plaine. La, l'herbe est plus longue et plus epaisse que dans le voisinage de la source. Ils detachent et rapportent avec eux les harnais, composes de brides en crin, de couvertures en cuir de buffalo et de peaux d'ours gris. Peu d'entre eux ont des selles. Les Indiens n'ont pas l'habitude de s'en servir dans les expeditions de guerre. Chaque homme plante sa lance dans le sol, et place, aupres de son bouclier, son arc et son carquois. Il etend a son cote une couverture de laine, ou une peau de bete, qui lui sert a la fois de tente et de lit. Les lances, bien alignees sur la prairie, y forment un front de plusieurs centaines de yards, et en un instant leur camp est forme avec une promptitude et une regularite a faire honte aux plus vieilles troupes. Leur camp est divise en deux parties, correspondant a deux bandes: celle des Apaches et celle des Navajoes. La derniere est, de beaucoup, la moins nombreuse, et se trouve la plus eloignee, par rapport a nous. Nous entendons le bruit de leurs tomahawks attaquant les arbres du fourre au pied de la montagne, et nous les voyons retourner vers la plaine, charges de fagots qu'ils empilent et qu'ils allument. Un grand nombre de feux brillent bientot dans la nuit. Les sauvages s'assoient autour et font cuire leur souper. Nous pouvons distinguer les peintures dont sont ornes leurs visages et leurs poitrines nues. Il y en a de toutes les couleurs: les uns sont peints en rouge, comme s'ils etaient barbouilles de sang; d'autres en noir de jais. Ceux-ci ont la moitie de la figure peinte en blanc et l'autre moitie en rouge ou en noir. Ceux-la sont marques comme des chiens de chasse, d'autres sont rayes et zebres. Leurs joues et leurs poitrines sont tatouees de figures d'animaux: de loups, de pantheres, d'ours, de buffalos et autres hideux hieroglyphes, vivement eclaires par l'ardente flamme du bois de pin. Quelques-uns portent une main rouge peinte sur le coeur; un grand nombre etalent comme devise des tetes de mort ou des os en croix. Chacun d'eux a adopte un symbole correspondant a son caractere. Ce sont des ecussons ou la fantaisie joue le meme role que dans le choix des armoiries que l'on voit sur les portieres des voitures, sur les boutons des livrees, ou sur la medaille de cuivre du facteur de magasin. La vanite est de tous les pays, et les sauvages, comme les civilises, ont aussi leurs hochets. Mais qu'est-ce donc? des casques brillants, de cuivre et d'acier, avec des plumes d'autruche! Une telle coiffure a des sauvages! Ou ont-ils pris cela? Aux cuirassiers de Chihuahua. Pauvres diables, tues dans quelque rencontre avec ces lanciers du desert. La viande saignante crepite au feu sur des broches de bois de saule, les Indiens placent des noix du Pinon sous les cendres, et les en retirent grillees et fumantes; ils allument leur pipe de terre durcie, et lancent en l'air des nuages de fumee. Ils gesticulent en se racontant les uns aux autres leurs sanglantes aventures. Nous les entendons crier, causer et rire comme de vrais saltimbanques. Combien sont-ils differents des Indiens de la foret! Pendant deux heures, nous suivons tous leurs mouvements et nous les ecoutons. Enfin les hommes qui doivent garder les chevaux sont choisis et se dirigent vers la caballada; des Indiens, l'un apres l'autre, etendent leurs peaux de betes, s'enroulent dans leurs couvertures et s'endorment. Les flammes cessent de briller, mais, a la lueur de la lune, nous pouvons distinguer les corps couches des sauvages. Des formes blanches se meuvent au milieu d'eux; ce sont les chiens quetant apres les debris du souper. Ils courent ca et la, grondant l'un apres l'autre, et aboyant aux coyotes qui rodent a la lisiere du camp. Plus loin, sur la prairie, les chevaux sont encore eveilles et occupes. Nous entendons le bruit de leurs sabots frappant le sol et le craquement de l'herbe touffue, sous leurs dents. D'espace en espace nous apercevons la forme droite d'un homme debout: ce sont les sentinelles de la caballada. XXV TROIS JOURS DANS LA TRAPPE. Nous dumes nous preoccuper alors de notre propre situation. Les dangers et les difficultes dont nous etions entoures apparurent a nos yeux. --Est-ce que les sauvages vont rester ici pour chasser? Cette pensee sembla nous venir a tous au meme instant, et nous echangeames des regards inquiets et consternes. --Cela n'est pas improbable, dit Seguin a voix basse, et d'un ton grave; il est evident qu'ils ne sont pas approvisionnes de viande; et comment pourraient-ils sans cela entreprendre la traversee du desert? Ils chasseront ici ou plus loin. Pourquoi pas ici? --S'il en est ainsi, nous sommes dans une jolie trappe! Interrompit un chasseur montrant successivement l'entree de la gorge d'un cote et la montagne de l'autre.--Comment sortirons-nous d'ici? Je serais vraiment curieux de le savoir. Nos yeux suivirent les gestes de celui qui parlait. En face de l'ouverture de la ravine, a moins de cent yards de distance des rochers qui en obstruaient l'entree, nous apercevions la ligne du camp des Indiens. Plus pres encore, il y avait une sentinelle. On n'aurait pu s'aventurer a sortir, la sentinelle fut-elle endormie, sans s'exposer a rencontrer les chiens qui rodaient en foule dans le camp. Derriere nous, la montagne se dressait verticalement comme un mur. Elle etait inaccessible. Nous etions positivement dans une trappe. --_Carrai_! s'ecria un des hommes, nous allons crever de faim et de soif s'ils restent ici pour chasser! --Ca sera encore plus tot fait de nous, reprit un autre, s'il leur prend fantaisie de penetrer dans la gorge! Cette hypothese pouvait se realiser, bien qu'il y eut peu d'apparence. Le ravin formait une espece de cul-de-sac qui entrait de biais dans la montagne et se terminait a un mur de rochers. Rien ne pouvait attirer nos ennemis dans cette direction, a moins, toutefois, qu'ils ne vinssent y chercher des noix du Pinon. Quelques-uns de leurs chiens aussi ne pouvaient-ils pas venir de ce cote, en quete de gibier, ou attires par l'odeur de nos chevaux? Tout cela etait possible, et chacune de ces probabilites nous faisait frissonner. --S'ils ne nous decouvrent pas, dit Seguin, cherchant a nous rassurer, nous pourrons vivre un jour ou deux avec des noix de pin. Quand les noix nous feront defaut, nous tuerons un de nos chevaux. Quelle quantite d'eau avons-nous? --Nous avons de la chance, capitaine, nos outres sont presque pleines. --Mais nos pauvres betes? Il n'y aura pas de quoi les abreuver. --Il n'y a pas a craindre la soif tant que nous aurons de cela, dit El-Sol, regardant a terre et indiquant du pied une grosse masse arrondie qui croissait parmi les rochers: c'etait un cactus spheroidal. Voyez, continua-t-il, il y en a par centaines. Tout le monde comprit ce qu'El-Sol voulait dire, et les regards se reposerent avec satisfaction sur les cactus. --Camarades, reprit Seguin, il ne sert a rien de nous desoler. Que ceux qui peuvent dormir dorment. Il suffit de poser une sentinelle la-bas et une autre ici. Allez, Sanchez! Et le chef indiqua en bas de la ravine un poste d'ou on pouvait surveiller l'entree. La sentinelle s'eloigna, et prit son poste en silence. Les autres descendirent, et, apres avoir visite les muselieres des chevaux, retournerent a la station de la vedette placee sur la crete. La, nous nous roulames dans nos couvertures, et, nous etendant sur les rochers, nous nous endormimes pour le reste de la nuit. Avant le jour, nous sommes tous sur pied, et nous guettons a travers le feuillage avec un vif sentiment d'inquietude. Le camp des Indiens est plonge dans le calme le plus profond. C'est mauvais signe! S'ils avaient du partir, ils auraient ete debout plus tot. Ils ont l'habitude de se mettre en route avant l'aube. Ces symptomes augmentent nos alarmes. Une lueur grise commence a se repandre sur la prairie. Une bande blanche se montre a l'horizon, du cote de l'Orient. Le camp se reveille. Nous entendons des voix. Des formes noires s'agitent au milieu des lances plantees verticalement dans le sol. Des sauvages gigantesques traversent la plaine. Des peaux de betes couvrent leurs epaules et les protegent contre l'air vif du matin. Ils portent des fagots. Ils rallument les feux. Nos hommes causent a voix basse, etendus sur les rochers et suivant de l'oeil tous leurs mouvements. --Il est evident qu'ils ont l'intention de faire sejour ici. --Oui, ca y est; c'est sur et certain! Fichtre! je voudrais bien savoir combien de temps ils vont y rester. --Trois jours au moins; peut-etre cinq ou six. --B...igre de chien! nous serons flambes avant qu'il n'en soit passe la moitie! --Que diable auraient-ils a faire ici si longtemps? Je parie, moi, qu'ils vont filer aussitot qu'ils pourront. --Sans doute; mais pourront-ils partir plus tot? --Ils ont bien assez d'un jour pour ramasser toute la viande dont ils ont besoin. Voyez! il y a la-bas des buffalos en masse. Regardez! la-bas, tout la-bas! Et celui qui parlait montrait des silhouettes noires qui se detachaient sur le ciel brillant. C'etait un troupeau de buffalos. --C'est juste. En moins d'une demi-journee, ils auront abattu autant de viande qu'ils en veulent. Mais comment la feront-ils secher en moins de trois jours. C'est la ce que je serais bien aise de savoir. --_Es verdad!_ dit un des Mexicains, un cibolero; _tres dias, al menos!_ --Oui, messieurs! Et gare si le soleil nous joue le mauvais tour de ne pas se montrer. Ces propos sont echanges entre deux ou trois hommes qui parlent a voix basse, mais assez haut cependant pour que nous les entendions. Ils nous revelent une nouvelle face de la question, que nous n'avions pas encore envisagee. Si les Indiens restent la jusqu'a ce que leurs viandes soient sechees, nous sommes grandement exposes a mourir de soif ou a etre decouverts dans notre cachette. Nous savons que l'operation du dessechement de la viande de buffalo demande trois jours, avec un bon soleil, comme un chasseur l'a insinue. Cela, joint a une premiere journee employee a la chasse, nous fait quatre jours d'emprisonnement dans le ravin! La perspective est redoutable. Nous pressentons les atroces et mortelles tortures de la soif. La famine n'est pas a craindre; nos chevaux sont la et nous avons nos couteaux. Ils nous fourniront de la viande, au besoin, pour plusieurs semaines. Mais les cactus suffiront-ils a calmer la soif des hommes et des betes pendant trois ou quatre jours? C'est la une question que personne ne peut resoudre. Le cactus a souvent soulage un chasseur pendant quelque temps; il lui a rendu les forces necessaires pour gagner un cours d'eau, mais plusieurs jours! L'epreuve ne tarde pas a commencer. Le jour s'est leve; les Indiens sont sur pied. La moitie d'entre eux detachent les chevaux de leurs piquets et les conduisent a l'eau. Ils ajustent les brides, prennent leurs lances, bandent leurs arcs, mettent le carquois sur leurs epaules et sautent a cheval. Apres une courte consultation, ils se dirigent au galop vers l'est. Une demi-heure apres, nous les voyons poursuivant les buffalos a travers la prairie, les percant de leurs fleches et les traversant de leurs longues lances. Ceux qui sont restent au camp menent leurs chevaux a la source, et les reconduisent dans la prairie. Puis ils abattent de jeunes arbres, pour alimenter les feux. Voyez! les voila qui enfoncent de longues perches dans la terre, et qui tendent des cordes de l'une a l'autre. Dans quel but? Nous ne le savons que trop. --Ah! regardez la-bas! murmure un des chasseurs en voyant ces preparatifs; la-bas, les cordes a secher la viande! Maintenant, il n'y a pas a dire, nous voila en cage pour tout de bon. --_Por todos los santos, es verdad!_ --_Caramba! carajo! chingaro!_ grommelle le cibolero qui voit parfaitement ce que signifient ces perches et ces cordes. Nous observons avec un interet fievreux tous les mouvements des sauvages. Le doute ne nous est plus permis. Ils se disposent a rester la plusieurs jours. Les perches dressees presentent un developpement de plus de cent yards, devant le front du campement. Les sauvages attendent le retour de leurs chasseurs. Quelques-uns montent a cheval et se dirigent au galop vers la battue des buffalos qui fuient au loin dans la plaine. Nous regardons a travers les feuilles en redoublant de precautions, car le jour est eclatant, et les yeux percants de nos ennemis interrogent tous les objets qui les entourent. Nous parlons a voix basse, bien que la distance rende, a la rigueur, cette precaution superflue; mais, dans notre terreur, il nous semble que l'on peut nous entendre. L'absence des chasseurs indiens a dure environ deux heures. Nous les voyons maintenant revenir a travers la prairie, par groupes separes. Ils s'avancent lentement. Chacun d'eux porte une charge devant lui, sur le garrot de son cheval. Ce sont de larges masses de chair rouge, fraichement depouillee et fumante. Les uns portent les cotes et les quartiers, les autres les bosses, ceux-ci les langues, les coeurs, les foies, les _petits morceaux_, enveloppes dans les peaux des animaux tues. Ils arrivent au camp et jettent leurs chargements sur le sol. Alors commence une scene de bruit et de confusion. Les sauvages courent ca et la, criant, bavardant, riant et sautant. Avec leurs longs couteaux a scalper, ils coupent de larges tranches et les placent sur les braises ardentes, ils decoupent les bosses, et enlevent la graisse blanche et remplissent des boudins. Ils deploient les foies bruns qu'ils mangent crus. Ils brisent les os avec leurs tomahawks, et avalent la moelle savoureuse. Tout cela est accompagne de cris, d'exclamations, de rires bruyants et de folles gambades. Cette scene se prolonge pendant plus d'une heure. Une troupe fraiche de chasseurs monte a cheval et part. Ceux qui restent decoupent la viande en longues bandes qu'ils accrochent aux cordes preparees dans ce but. Ils la laissent ainsi pour etre transformee en _tasajo_ par l'action du soleil. Nous savons ce qui nous attend; le peril est extreme; mais des hommes comme ceux qui composent la bande de Seguin ne sont pas gens a abandonner la partie tant qu'il reste une ombre d'espoir. Il faut qu'un cas soit bien desespere pour qu'ils se sentent a bout de ressources. --Il n'y a pas besoin de nous tourmenter tant que nous ne sommes pas atteints dans nos oeuvres vives, dit un des chasseurs. --Si c'est etre atteint dans ses oeuvres vives que d'avoir le ventre creux, replique un autre, je le suis, et ferme. Je mangerais un ane tout cru, sans lui oter la peau. --Allons, garcons, replique un troisieme, ramassons des noix de pin et regalons-nous. Nous suivons cet avis et nous nous mettons a la recherche des noix. A notre grand desappointement, nous decouvrons que ce precieux fruit est assez rare. Il n'y a pas sur la terre ou sur les arbres de quoi nous soutenir pendant deux jours. --Par le diable! s'ecrie un des hommes, nous serons forces de nous en prendre a nos betes. --Soit, mais nous avons encore le temps, nous attendrons que nous nous soyons un peu ronge les poings avant d'en venir la. On procede a la distribution de l'eau qui se fait dans une petite tasse. Il n'en reste plus guere dans les outres, et nos pauvres chevaux souffrent. --Occupons-nous d'eux, dit Seguin, se mettant en devoir d'eplucher un cactus avec son couteau. Chacun de nous en fait autant et enleve soigneusement les cotes et les piquants. Un liquide frais et gommeux coule des tissus ouverts. Nous arrachons, en brisant leurs courtes queues, les boules vertes des cactus, nous les portons dans le fourre et les placons devant nos animaux. Ceux-ci s'emparent avidement de ces plantes succulentes, les broient entre les dents et avalent le jus et les fibres. Ils y trouvent a boire et a manger. Dieu merci! nous pouvons esperer de les sauver. Nous renouvelons la provision devant eux jusqu'a ce qu'ils en aient assez. Deux sentinelles sont entretenues en permanence, l'une sur la crete de la colline, l'autre en vue de l'ouverture du defile. Les autres restent dans le ravin, et cherchent, sur les flancs, les fruits coniques du Pinon. C'est ainsi que se passe notre premiere journee. Jusqu'a une heure tres-avancee de la soiree, nous voyons les chasseurs Indiens rentrer dans le camp apportant leur charge de chair de buffalo. Les feux sont partout allumes, et les sauvages, assis autour, passent presque toute la nuit a faire des grillades et a manger. Le lendemain, ils ne se levent que tres-tard. C'est un jour de repos et de paresse; la viande pend aux cordes, et ils ne peuvent qu'attendre la fin de l'operation. Ils flanent dans le camp; ils arrangent leurs brides et leurs lassos, ou passent la visite de leurs armes. Ils menent boire leurs chevaux et les reconduisent au milieu de l'herbe fraiche. Plus de cent d'entre eux sont incessamment occupes a faire griller de larges tranches de viandes, et a les manger. C'est un festin perpetuel. Leurs chiens sont fort affaires aussi, apres les os depouilles. Ils ne quitteront probablement pas cette curee, et nous n'avons pas a craindre qu'ils viennent roder du cote de la ravine tant qu'ils seront ainsi attables. Cela nous rassure un peu. Le soleil est chaud pendant toute la seconde journee, et nous rotit dans notre ravin desseche. Cette chaleur redouble notre soif; mais nous sommes loin de nous en plaindre, car elle hatera le depart des sauvages. Vers le soir, le _tasajo_ commence a prendre une teinte brune et a se racornir. Encore un jour comme cela, et il sera bon a empaqueter. Notre eau est epuisee; nous sucons les feuilles succulentes du cactus, dont l'humidite trompe notre soif, sans pourtant l'apaiser. La faim se fait sentir de plus en plus vive. Nous avons mange toutes les noix de pin, et il ne nous reste plus qu'a tuer un de nos chevaux. --Attendons jusqu'a demain, propose-t-on. Laissons encore une chance aux pauvres betes. Qui sait ce qui peut arriver demain matin? Cette proposition est acceptee. Il n'y a pas un chasseur qui ne regarde la perte de son cheval comme un des plus grands malheurs qui puisse l'atteindre dans la prairie. Devores par la faim, nous nous couchons, attendant la venue du troisieme jour. Le matin arrive, et nous grimpons comme d'habitude a notre observatoire. Les sauvages dorment tard comme la veille; mais ils se levent enfin, et, apres avoir fait boire leurs chevaux, recommencent a faire cuire de la viande. L'aspect des tranches saignantes, des cotes juteuses fumant sur la braise, l'odeur savoureuse que nous apporte la brise surexcitent notre faim jusqu'a la rendre intolerable. Nous ne pouvons pas resister plus longtemps. Il faut qu'un cheval meure! Lequel? La loi de la montagne en decidera. Onze cailloux blancs et un noir sont places dans un seau vide; l'un apres l'autre nous sommes conduits aupres, les yeux bandes. Je tremble, en mettant la main dans le vase autant que s'il s'agissait de ma propre vie. --Grace soit rendue au ciel! mon brave Moro est sauve!... Un des Mexicains a pris la pierre noire. --Nous avons de la chance! s'ecria un chasseur, un bon mustang bien gras vaut mieux qu'un boeuf maigre. En effet, le cheval designe par le sort est tres-bien en chair. Les sentinelles sont replacees, et nous nous dirigeons vers le fourre pour executer la sentence. On s'approche de la victime avec precaution; on l'attache a un arbre, et on lui met des entraves aux quatre jambes pour qu'elle ne puisse se debattre. On se propose de la saigner a blanc. Le cibolero a degaine son long couteau; un homme se tient pret a recevoir dans un seau le precieux liquide, le sang. Quelques-uns, munis de tasses, se preparent a boire aussitot que le sang coulera. Un bruit inusite nous arrete court. Nous regardons a travers les feuilles. Un gros animal gris, ressemblant a un loup, est sur la lisiere du fourre et nous regarde. Est-ce un loup? Non; c'est un chien indien. L'execution est suspendue, chacun de nous s'arme de son couteau. Nous nous approchons doucement de l'animal; mais il se doute de nos intentions, pousse un sourd grognement, et court vers l'extremite du defile. Nous le suivons des yeux. L'homme en faction est precisement le proprietaire du cheval voue a la mort. Le chien ne peut regagner la plaine qu'en passant pres de lui, et le Mexicain se tient, la lance en arret, pret a le recevoir. L'animal se voit coupe, il se retourne et court en arriere; puis, prenant un elan desespere, il essaie de franchir la vedette. Au meme moment il pousse un hurlement terrible. Il est empale sur la lance. Nous nous elancons vers la crete pour voir si le hurlement a attire l'attention des sauvages. Aucun mouvement inusite ne se manifeste parmi eux; ils n'ont rien entendu. Le chien est depece et devore avant que la chair palpitante ait eu le temps de se refroidir! Le cheval est preserve. La recolte des cactus rafraichissants pour nos betes nous occupe pendant quelque temps. Quand nous retournons a notre observatoire, un joyeux spectacle s'offre a nos yeux. Les guerriers assis autour des feux renouvellent les peintures de leurs corps. Nous savons ce que cela veut dire. Le _tasajo_ est devenu noir. Grace au soleil brulant il sera bientot bon a empaqueter. Quelques-uns des Indiens s'occupent a empoisonner les pointes de leurs fleches. Ces symptomes raniment notre courage. Ils se mettront bientot en marche, sinon cette nuit, demain au point du jour. Nous nous felicitons reciproquement, et suivons de l'oeil tous les mouvements du camp. Nos esperances s'accroissent a la chute du jour. Ah! voici un mouvement inaccoutume. Un ordre a ete donne. Voila! --_Mira! Mira!--See!--Look! look!_--Tous les chasseurs s'exclament a la fois, mais a voix basse. --Par le grand diable vivant! ils vont partir a la brune. Les sauvages detachent le _tasajo_ et le mettent en rouleaux. Puis, chaque homme se dirige vers son cheval, les piquets sont arraches: les betes menees a l'eau; on les bride, on les harnache et on les sangle. Les guerriers prennent leurs lances, endossent leur carquois, ramassent leurs boucliers et leurs arcs, et sautent legerement a cheval. Un moment apres, leur file est formee avec la rapidite de la pensee, et, reprenant leur sentier, ils se dirigent, un par un, vers le sud. La troupe la plus nombreuse est passee. La plus petite, celle des Navajoes, suit la meme route. Non, cependant! cette derniere oblique soudainement vers la gauche et traverse la prairie, se dirigeant a l'est, vers la source de l'Ojo de Vaca. XXVI LES DIGGERS.[1] [Note 1: _Diggers_, mot a mot: homme qui creuse, fossoyeur. C'est une race particuliere de sauvage de ces montagnes.] Notre premier mouvement fut de nous precipiter au bas de la cote, vers la source, pour y satisfaire notre soif, et vers la plaine pour apaiser notre faim avec les os depouilles de viandes dont le camp etait jonche. Neanmoins, la prudence nous retint. --Attendez qu'ils aient disparu, dit Garey. Ils seront hors de vue en trois sauts de chevre. --Oui, restons ici un instant encore, ajoute un autre; quelques-uns peuvent avoir oublie quelque chose et revenir sur leurs pas. Cela n'etait pas impossible, et, bien qu'il nous en coutat, nous nous resignames a rester quelque temps encore dans le defile. Nous descendimes au fourre pour faire nos preparatifs de depart: seller nos chevaux et les debarrasser des couvertures dont leurs tetes etaient emmaillotees. Pauvres betes! Elles semblaient comprendre que nous allions les delivrer. Pendant ce temps, notre sentinelle avait gagne le sommet de la colline pour surveiller les deux troupes, et nous avertir aussitot que les Indiens auraient disparu. --Je voudrais bien savoir pourquoi les Navajoes vont par l'Ojo de Vaca, dit notre chef d'un air inquiet; il est heureux que nos camarades ne soient pas restes la. --Ils doivent s'ennuyer de nous attendre ou ils sont, ajouta Garey, a moins qu'ils n'aient trouve dans les mesquites plus de queues noires que je ne me l'imagine.. --_Vaya!_ s'ecria Sanchez, ils peuvent rendre grace a la _Santissima_ de ne pas etre restes avec nous. Je suis reduit a l'etat de squelette _Mira! Carrai!_ Nos chevaux etaient selles et brides nos lassos accroches; la sentinelle ne nous avait point encore avertis. Notre patience etait a bout. --Allons! dit l'un de nous, avancons: ils sont assez loin maintenant. Ils ne vont pas s'amuser a revenir en arriere tout le long de la route. Ce qu'ils cherchent est devant eux, je suppose. Par le diable! le butin qui les tente est assez beau! Nous ne pumes y tenir plus longtemps. Nous helames la sentinelle. Elle n'apercevait plus que les tetes dans le lointain. --Cela suffit, dit Seguin, venez; emmenez les chevaux! Les hommes s'empresserent d'obeir, et nous courumes vers le fond de la ravine, avec nos betes. Un jeune homme, le _pueblo_ domestique de Seguin, etait a quelques pas devant. Il avait hate d'arriver a la source. Au moment ou il atteignit l'ouverture de la gorge, nous le vimes se jeter a terre avec toutes les apparences de l'effroi, tirant son cheval en arriere et s'ecriant: --_Mi amo! mi amo! todavia son!_ (Monsieur! monsieur! Ils sont encore la!) --Qui? demande Seguin, se portant rapidement en avant. --Les Indiens! monsieur! les Indiens! --Vous etes fou! Ou les voyez-vous? --Dans le camp, monsieur. Regardez la-bas! Je suivis Seguin vers les rochers qui masquaient l'entree du defile. Nous regardames avec precaution par-dessus. Un singulier tableau s'offrit a nos yeux. Le camp etait dans l'etat ou les Indiens l'avaient laisse, les perches encore debout. Les peaux velues de buffalos, les os empiles, couvraient la plaine; des centaines de coyotes rodaient ca et la, grondant l'un apres l'autre, ou s'acharnant a poursuivre tel d'entre eux qui avait trouve un meilleur morceau que ses compagnons. Les feux continuaient a bruler, et les loups, galopant a travers les cendres, soulevaient des nuages jaunes. Mais il y avait quelque chose de plus extraordinaire que tout cela, quelque chose qui me frappa d'epouvante. Cinq ou six formes quasi humaines s'agitaient aupres des feux, ramassant les debris de peaux et d'os, et les disputant aux loups qui hurlaient en foule tout autour d'eux. Cinq ou six autres figures semblables, assises autour d'un monceau de bois allume, rongeaient silencieusement des cotes a moitie grillees! Etaient-ce donc des... en verite, c'etaient bien des etres humains! Ce ne fut pas sans une profonde stupefaction que je considerai ces corps rabougris et rides, ces bras longs comme ceux d'un singe, ces tetes monstrueuses et disproportionnees d'ou pendaient des cheveux noirs et sales, tortilles comme des serpents. Un ou deux paraissaient avoir un lambeau de vetement, quelque vieux haillon dechire. Les autres etaient aussi nus que les betes fauves qui les entouraient; nus de la tete aux pieds. C'etait un spectacle hideux que celui de ces especes de demons noirs accroupis autour des feux, tenant au bout de leurs longs bras rides des os a moitie decharnes dont ils arrachaient la viande avec leurs dents brillantes. C'etait horrible a voir, et il se passa quelques instants avant que l'etonnement me permit de demander, qui ou quoi ils pouvaient etre. Je pus enfin articuler ma question. --_Los Yamparicos_, repondit le _cibolero_. --Les quoi? demandai-je encore. --_Los Indios Yamparicos, senor_. --Les Diggers, les Diggers dit un chasseur croyant mieux expliquer ainsi l'etrange apparition. --Oui, ce sont des Indiens Diggers, ajouta Seguin. Avancons. Nous n'avons rien a craindre d'eux. --Mais nous avons quelque chose a gagner avec eux, ajouta un des chasseurs, d'un air significatif. La peau du crane d'un Digger se paie aussi bien qu'une autre, tout autant que celle d'un chef Pache. --Que personne ne fasse feu! dit Seguin d'un ton ferme. Il est trop tot encore: regardez la-bas! Et il montra au bout de la plaine deux ou trois objets brillants, les casques des guerriers qui s'eloignaient, et qu'on apercevait encore au-dessus de l'herbe. --Et comment pourrons-nous les prendre, alors, capitaine? demanda le chasseur. Ils nous echapperont dans les rochers; ils vont fuir comme des chiens effrayes. --Mieux vaut les laisser partir, les pauvres diables! dit Seguin, semblant desirer que le sang ne fut pas ainsi repandu inutilement. --Non pas, capitaine, reprit le meme interlocuteur. Nous ne ferons pas feu; mais nous les attraperons, si nous pouvons, sans cela. Garcons, suivez-moi, par ici! Et l'homme allait diriger son cheval a travers les roches eparpillees, de maniere a passer inapercu entre les nains et la montagne. Mais il fut trompe dans son attente; car au moment ou El-Sol et sa soeur se montrerent a l'ouverture, leurs vetements brillants frapperent les yeux des Diggers. Comme des daims effarouches, ceux-ci furent aussitot sur pied et coururent ou plutot volerent vers le bas de la montagne. Les chasseurs se lancerent au galop pour leur couper le passage; mais il etait trop tard. Avant qu'ils pussent les joindre, les Diggers avaient disparu dans une crevasse, et on les voyait grimper comme des chamois, le long des rochers a pic, a l'abri de toute atteinte. Un seul des chasseurs, Sanchez, reussit a faire une prise. Sa victime avait atteint une saillie elevee, et rampait tout le long, lorsque le lasso du toreador s'enroula autour de son cou. Un moment apres, son corps se brisait sur le roc! Je courus pour le voir: il etait mort sur le coup. Son cadavre ne presentait plus qu'une masse informe, d'un aspect hideux et repoussant. Le chasseur, sans pitie, s'occupa fort peu de tout cela. Il lanca une grossiere plaisanterie, se pencha vers la tete de sa victime, et, separant la peau du crane, il fourra le scalpel tout sanglant et tout fumant dans la poche de ses _calzoneros_. XXVII DACOMA. Apres cet episode, nous nous precipitames vers la source, et, mettant pied a terre, nous laissames nos chevaux boire a discretion. Nous n'avions pas a craindre qu'ils fussent tentes de s'eloigner. Autant qu'eux, nous etions presses de boire; et, nous glissant parmi les branches, nous nous mimes a puiser de l'eau a pleines tasses. Il semblait que nous ne pourrions jamais venir a bout de nous desalterer; mais un autre besoin aussi imperieux nous fit quitter la source, et nous courumes vers le camp, a la recherche des moyens d'apaiser notre faim. Nos cris mirent en fuite les coyotes et les loups blancs, que nous achevames de chasser a coups de pierres. Au moment ou nous allions ramasser les debris souilles de poussiere, une exclamation etrange d'un des chasseurs nous fit brusquement tourner les yeux. --_Malaray, camarados; mira el arco!_ Le Mexicain qui proferait ces mots montrait un objet gisant a ses pieds, sur le sol. Nous fumes bientot pres de lui. --_Caspita!_ s'ecria encore cet homme, c'est un arc blanc! --Un arc blanc, de par le diable! repeta Garey. --Un arc blanc! crierent plusieurs autres, considerant l'objet avec un air d'etonnement et d'effroi. --C'est l'arc d'un grand guerrier, je le certifie, dit Garey. --Oui, ajouta un autre, et son proprietaire ne manquera pas de revenir pour le chercher aussitot que... Sacredie! Regardez la-bas! Le voila qui vient, par les cinquante mille diables! Nos yeux se porterent tous ensemble a l'extremite de la prairie, a l'est, du cote qu'indiquait celui qui venait de parler. Tout au bout de l'horizon on voyait poindre comme une etoile brillante en mouvement. C'etait tout autre chose; un regard nous suffit pour reconnaitre un casque qui reflechissait les rayons du soleil et qui suivait les mouvements reguliers d'un cheval au galop. --Aux saules! enfants! aux saules! cria Seguin. Laissez l'arc! laissez-le a la place ou il etait. A vos chevaux! emmenez-les! leste! leste! En un instant chacun de nous tenait son cheval par la bride et le guidait ou plutot le trainait vers le fourre de saules. La nous nous mimes en selle pour etre prets a tout evenement, et restames immobiles, guettant a travers le feuillage. --Ferons-nous feu quand il approchera, capitaine? Demanda un des hommes. --Non. --Nous pouvons le prendre aisement, quand il se baissera pour prendre son arc. --Non, sur votre vie! --Que faut-il faire alors, capitaine? --Laissez-le prendre son arc et s'en aller! repondit Seguin. --Pourquoi ca, capitaine? pourquoi donc ca? --Insenses! vous ne voyez pas que toute la tribu serait sur nos talons avant le milieu de la nuit? Etes-vous fous? Laissez-le aller. Il peut ne pas reconnaitre nos traces, puisque nos chevaux ne sont pas ferres: s'il ne les voit pas, laissez-le aller comme il sera venu, je vous le dis. --Mais que ferons-nous, s'il jette les yeux de ce cote? Garey, en disant cela, montrait les rochers situes au pied de la montagne. --Malediction! le Digger! s'ecria Seguin en changeant de couleur. Le cadavre etait tout a fait en vue sur le devant des rochers; le crane sanglant tourne en l'air et vers le dehors de telle sorte qu'il ne pouvait manquer de frapper les yeux d'un homme venant du cote de la plaine. Quelques coyotes avaient deja grimpe sur la plate-forme ou etait le cadavre, et flairaient tout autour, semblant hesiter devant cette masse hideuse. --Il ne peut pas manquer de le voir, capitaine, ajouta le chasseur. --S'il le voit, il faudra nous en defaire par la lance ou par le lasso, ou le prendre vivant. Que pas un coup de fusil ne soit tire. Les Indiens pourraient encore l'entendre, et seraient sur notre dos avant que nous eussions fait le tour de la montagne. Non! mettez vos fusils en bandouliere! Que ceux qui ont des lances et des lassos se tiennent prets. --Quand devrons-nous charger, capitaine? --Laissez-moi le soin de choisir le moment. Peut-etre mettra-t-il pied a terre pour ramasser son arc, ou bien il viendra a la source pour faire boire son cheval. Dans ce cas, nous l'entourerons. S'il voit le corps du Digger, il s'en approchera, peut-etre, pour l'examiner de plus pres. Dans ce cas encore, nous pourrons facilement lui couper le chemin. Ayez patience! je vous donnerai le signal.. Pendant ce temps, le Navajo arrivait au grand galop. A la fin du dialogue precedent, il n'etait plus qu'a trois cents yards de la source, et avancait sans ralentir son allure. Les yeux fixes sur lui, nous gardions le silence et retenions notre respiration. L'homme et le cheval captivaient tous deux notre attention. C'etait un beau spectacle. Le cheval etait un mustang a large encolure, noir comme le charbon, aux yeux ardents, aux naseaux rouges et ouverts. Sa bouche etait pleine d'ecume, et de blancs flocons marbraient son cou, son poitrail et ses epaules. Il etait couvert de sueur, et on voyait reluire ses flancs vigoureux a chacun des elans de sa course. Le cavalier etait nu jusqu'a la ceinture; son casque et ses plumes, quelques ornements qui brillaient sur son cou, sur sa poitrine et a ses poignets, interrompaient seuls cette nudite. Une sorte de tunique, de couleur voyante, toute brodee, couvrait ses hanches et ses cuisses. Les jambes etaient nues a partir du genou, et les pieds chausses de mocassins qui emboitaient etroitement la cheville. Different en cela des autres Apaches, il n'avait point de peinture sur le corps, et sa peau bronzee resplendissait de tout l'eclat de la sante. Ses traits etaient nobles et belliqueux, son oeil fier et percant, et sa longue chevelure noire qui pendait derriere lui allait se meler a la queue de son cheval. Il etait bien assis, sur une selle espagnole, sa lance, posee sur l'etrier et reposant legerement contre son bras droit. Son bras gauche etait passe dans les brassards d'un bouclier blanc, et un carquois plein de fleches emplumees se balancait sur son epaule. C'etait un magnifique spectacle que de voir ce cheval et ce cavalier se detachant sur le fond vert de la prairie; un tableau qui rappelait plutot un des heros d'Homere qu'un sauvage de l'Ouest. --Wagh! s'ecria un des chasseurs a voix basse, comme ca brille! regarde cette coiffure, c'est comme une braise. --Oui, repliqua Garey, nous pouvons remercier ce morceau de metal. Nous serions dans la nasse ou il est maintenant, si nous ne l'avions pas apercu a temps. Mais, continua le trappeur, sa voix prenant un accent d'exclamation, Dacoma! par l'Eternel c'est Dacoma, le second chef des Navajoes! Je me tournai vers Seguin pour voir l'effet de cette annonce. Le Maricopa etait penche vers lui et lui parlait a voix basse, dans une langue inconnue, en gesticulant avec energie. Je saisis le nom de _Dacoma_ prononce, avec une expression de haine feroce, par le chef indien qui, au meme instant, montrait le cavalier qui avancait toujours. --Eh bien, alors, repartit Seguin, paraissant ceder aux voeux de l'autre, nous ne le laisserons pas echapper, qu'il voie ou non nos traces. Mais ne faites pas usage de votre fusil; les Indiens ne sont pas a plus de dix milles d'ici; ils sont encore la-bas, derriere ce pli de terrain. Nous pourrons aisement l'entourer; si nous le manquons de cette facon, je me charge de l'atteindre avec mon cheval et en voici encore un autre qui le gagnera de vitesse. Seguin, en disant ces derniers mots, indiquait Moro. --Silence, continua-t-il, baissant la voix. Ssschht! Il se fit un silence de mort. Chacun pressait son cheval entre ses genoux comme pour lui commander l'immobilite. Le Navajo avait atteint la limite du camp abandonne et inclinant vers la gauche, il galopait obliquement, ecartant les loups sur son passage. Il etait penche d'un cote, son regard cherchant a terre. Arrive en face de notre embuscade, il decouvrit l'objet de ses recherches, et degageant son pied de l'etrier, dirigea son cheval de maniere a passer aupres. Puis, sans retenir les renes, sans ralentir son allure, il se baissa jusqu'a ce que les plumes de son casque balayassent la terre et, ramassant l'arc, se remit immediatement en selle. --Superbe! s'ecria le toreador. --Par le diable! c'est dommage de le tuer, murmura un chasseur; et un sourd murmure d'admiration se fit entendre au milieu de tous ces hommes. Apres quelque temps de galop, l'Indien fit brusquement volte-face et il etait sur le point de repartir, quand son regard fut attire par le crane sanglant du Yamparico. Sous la secousse des renes, son cheval ploya les jarrets jusqu'a terre, et l'Indien resta immobile, considerant le corps avec surprise. --Superbe! superbe! s'ecria encore Sanchez. _Caramba_, il est superbe! C'etait en effet un des plus beaux tableaux que l'on put voir. Le cheval avec sa queue etalee a terre, la criniere herissee et les naseaux fumants, fremissant de tout son corps sous le geste de son intrepide cavalier; le cavalier lui-meme avec son casque brillant, aux plumes ondoyantes, sa peau bronzee, son port ferme et gracieux et l'oeil fixe sur l'objet qui causait son etonnement. C'etait, comme Sanchez l'avait dit, un magnifique tableau, une statue vivante, et nous etions tous frappes d'admiration en le regardant. Pas un de nous, a une exception pres cependant, n'aurait voulu tirer le coup destine a jeter cette statue en bas de son piedestal. Le cheval et l'homme resterent quelques moments dans cette attitude. Puis la figure du cavalier changea tout a coup d'expression. Il jeta autour de lui un regard inquisiteur et presque effraye. Ses yeux s'arreterent sur l'eau encore troublee par suite du pietinement de nos chevaux. Un coup d'oeil lui suffit; et, sous une nouvelle secousse de la bride, le cheval se releva et partit au galop a travers la prairie. Au meme instant, le signal de charger nous etait donne et, nous elancant en avant, nous sortions du fourre tous ensemble. Nous avions a traverser un petit ruisseau. Seguin etait a quelques pas devant; je vis son cheval butter, broncher sur la rive et tomber, sur le flanc, dans l'eau! Tous les autres franchirent l'obstacle. Je ne m'arretai pas pour regarder en arriere; la prise de l'Indien etait une question de vie ou de mort pour nous tous. J'enfoncai l'eperon vigoureusement, continuant la poursuite. Pendant quelque temps, nous galopames de front en groupe serre. Quant nous fumes au milieu de la plaine, nous vimes l'Indien, a peu pres a douze longueurs de cheval de nous, et nous nous apercumes avec inquietude qu'il conservait sa distance, si meme il ne gagnait pas un peu. Nous avions oublie l'etat de nos animaux: affaiblis par la diete, engourdis par un repos si prolonge dans le ravin, et, pour comble, sortant de boire avec exces. La vitesse superieure de Moro me fit bientot prendre la tete de mes compagnons. Seul, El-Sol etait encore devant moi, je le vis preparer son lasso, le lancer et donner la secousse; mais le noeud revint frapper les flancs de son cheval: il avait manque son coup. Pendant qu'il rassemblait sa courroie, je le depassai et je pus lire sur sa figure l'expression du chagrin et du desappointement. Mon arabe s'echauffait a la poursuite, et j'eus bientot pris une grande avance sur mes camarades. Je me rapprochais de plus en plus du Navajo; bientot nous ne fumes plus qu'a une douzaine de pas l'un de l'autre. Je ne savais comment faire. Je tenais mon rifle a la main et j'aurais pu facilement tirer sur l'Indien par derriere, mais je me rappelais la recommandation de Seguin et nous etions encore plus pres de l'ennemi; je ne savais meme pas trop si nous n'etions pas deja en vue de la bande. Je n'osai donc faire feu. Me servirais-je de mon couteau? essaierais-je de desarconner mon ennemi avec la crosse de mon fusil? Pendant que je debattais en moi-meme cette question, Dacoma, regardant par-dessus son epaule, vit que j'etais seul pres de lui. Immediatement il fit volte-face et mettant sa lance en arret, vint sur moi au galop. Son cheval paraissait obeir a la voix et a la pression des genoux sans le secours des renes. A peine eus-je le temps de parer, avec mon fusil, le coup qui m'arrivait en pleine poitrine. Le fer, detourne, m'atteignit au bras et entama les chairs. Mon rifle, violemment choque par le bois de la lance, echappa de mes mains. La blessure, la secousse et la perte de mon arme m'avaient derange dans le maniement de mon cheval et il se passa quelques instants avant que je pusse saisir la bride pour le faire retourner. Mon antagoniste, lui, avait fait demi-tour aussitot, et je m'en apercus au sifflement d'une fleche qui me passa dans les cheveux au-dessus de l'oreille droite. Au moment ou je faisais face de nouveau, une autre fleche etait posee sur la corde, partait et me traversait le bras droit. L'exasperation me fit perdre toute prudence et, tirant un pistolet de mes fontes, je l'armai et galopai en avant. C'etait le seul moyen de preserver ma vie. Au meme moment, l'Indien laissant la son arc, se disposa a me charger encore avec sa lance, et se precipita a ma rencontre. J'etais decide a ne tirer qu'a coup sur et a bout portant. Nous arrivions l'un sur l'autre au plein galop. Nos chevaux allaient se toucher; je visai, je pressai la detente... Le chien s'abattit avec un coup sec! Le fer de la lance brilla sous mes yeux: la pointe etait sur ma poitrine. Quelque chose me frappa violemment en plein visage. C'etait la courroie d'un lasso. Je vis le noeud s'abattre sur les epaules de l'Indien et descendre jusqu'a ses coudes: la courroie se tendit. Il y eut un cri terrible, une secousse dans tout le corps de mon adversaire; la lance tomba de ses mains; et, au meme instant, il etait precipite de sa selle, et restait etendu, sans mouvement, sur le sol. Son cheval heurta le mien avec une violence qui fit rouler les deux animaux sur le gazon. Renverse avec Moro, je fus presque aussitot sur pied. Tout cela s'etait passe en beaucoup moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. En me relevant, je vis El-Sol qui se tenait, le couteau a la main, pres du Navajo garrotte par le noeud du lasso. --Le cheval! le cheval! Assurez-vous du cheval! cria Seguin. Et les chasseurs se precipiterent en foule a la poursuite du mustang, qui, la bride trainante, s'enfuyait a travers la prairie. Au bout de quelques minutes, l'animal etait pris au lasso, et ramene a la place qui avait failli etre consacree par ma tombe. XXVIII UN DINER A DEUX SERVICES. El-Sol, ai-je dit, se tenait debout aupres de l'Indien etendu a terre. Sa physionomie trahissait deux sentiments: la haine et le triomphe. Sa soeur arrivait en ce moment, au galop, et sautant en bas de son cheval, elle courut vers lui. --Regarde, lui dit son frere, en montrant le chef Navajo; regarde le meurtrier de notre mere. La jeune fille poussa une courte et vive exclamation; puis, tirant son couteau, elle se precipita sur le captif. --Non, Luna! cria El-Sol, la tirant en arriere, non; nous ne sommes pas des assassins. Ce ne serait pas, d'ailleurs, une vengeance suffisante: il ne doit pas mourir encore. Nous le montrerons vivant aux femmes des Maricopas. Elles danseront la mamanchic autour du grand chef, du fier guerrier capture sans aucune blessure! Ces derniers mots, prononces d'un ton meprisant, produisirent immediatement leur effet sur le Navajo. --Chien de Coco! s'ecria-t-il en faisant un effort involontaire pour se debarrasser de ses liens. Chien de Coco! ligue avec les voleurs blancs. Chien! --Ah! tu me reconnais. Dacoma? C'est bien... --Chien! repeta encore le Navajo, l'interrompant. Les mots sortaient en sifflant a travers ses dents serrees, tandis que son regard brillait d'une ferocite sauvage. --C'est lui! c'est lui? cria Rube, accourant au galop. C'est lui! C'est un Indien aussi feroce qu'un couperet. Assommez-le! dechirez-le! echarpez-le a coups de lanieres; c'est un echappe de l'enfer: que l'enfer le reprenne! --Voyons votre blessure, monsieur Haller, dit Seguin descendant de cheval, et s'approchant de moi non sans quelque inquietude, a ce qu'il me parut. Ou est-elle? dans les chairs' Il n'y a rien de grave, pourvu toutefois que la fleche ne soit pas empoisonnee. Je le crains. El-Sol! ici! vite, mon ami! Dites-moi si cette pointe n'a pas ete empoisonnee. --Retirons-la d'abord, repondit le Maricopa, repondant a l'appel. Il ne faut pas perdre de temps pour cela. La fleche me traversait le bras d'outre en outre. El-Sol prit a deux mains le bout emplume, cassa le bois pres de la plaie, puis, saisissant le dard du cote de la pointe, il le retira doucement de la blessure. --Laissez saigner, dit-il, pendant que je vais examiner la pointe. Il ne semble pas que ce soit une fleche de guerre. Mais les Navajoes emploient un poison excessivement subtil. Heureusement j'ai le moyen de reconnaitre sa presence, et j'en possede l'antidote. En disant cela, il sortit de son sac une touffe de coton. Il essuya soigneusement le sang qui tachait la pointe. Il deboucha ensuite une petite fiole, et, versant quelques gouttes sur le metal, observa le resultat. J'attendais avec une vive anxiete. Seguin aussi paraissait inquiet; et comme je savais que ce dernier avait du souvent etre temoin des effets d'une fleche empoisonnee, j'etais peu rassure par l'inquietude qu'il manifestait en suivant l'operation. S'il craignait un danger, c'est que le danger devait etre reel. --Monsieur Haller, dit enfin El-Sol, vous avez une heureuse chance. Je puis appeler cela une heureuse chance, car incontestablement votre antagoniste doit avoir dans son carquois des fleches moins inoffensives que celle-la. Laissez-moi voir, ajouta-t-il. Et, soulevant le Navajo, il tira une autre fleche du carquois qui etait encore attache derriere le dos de l'Indien. Apres avoir renouvele l'epreuve, il s'ecria: -Je vous le disais bien! Regardez celle-ci: verte comme du planton! Il en a tire deux; ou est l'autre? Camarades, aidez-moi a la trouver. Il ne faut pas laisser un pareil temoin derriere nous. Quelques hommes descendirent de cheval et chercherent la fleche qui avait ete tiree la premiere. J'indiquai, autant que je le pus, la direction et la distance probable ou elle devait se trouver; un instant apres, elle etait ramassee. El-Sol la prit, et versa quelques gouttes de sa liqueur sur la pointe. Elle devint verte comme la precedente. -Vous pouvez remercier vos patrons, monsieur Haller, dit le Coco, de ce que ce ne soit pas celle-ci qui ait traverse votre bras, car il aurait fallu toute la science du docteur Reichter, et la mienne, pour vous sauver. Mais qu'est-ce que cela? une autre blessure!... Ah! il vous a touche a la premiere charge. Laissez-moi voir. --Je pense que ce n'est qu'une simple egratignure. --Nous sommes ici sous un climat terrible, monsieur Haller. J'ai vu des egratignures de ce genre tourner en blessures mortelles quand on n'en prenait pas un soin suffisant. Luna! un peu de coton, petite soeur! Je vais tacher de panser la votre de telle sorte que vous n'ayez a craindre aucun mauvais resultat. Je vous dois bien cela, car sans vous, monsieur, il m'aurait echappe. --Mais sans vous, monsieur, il m'aurait tue. --Ma foi, reprit le Coco en souriant, il est supposable que sans moi vous ne vous en seriez pas tire aussi bien. Votre arme vous a trahi... Ce n'est pas chose facile que de parer un coup de lance avec la crosse d'un fusil, et vous avez merveilleusement execute cette parade. Je ne m'etonne pas que vous ayez eu recours au pistolet a la deuxieme rencontre. J'en aurais fait autant, si je l'avais manque une seconde fois avec mon lasso. Mais nous avons ete favorises tous les deux. Il vous faudra porter votre bras en echarpe pendant un jour ou deux. Luna! votre echarpe! --Non! dis-je, en voyant la jeune fille detacher une magnifique ceinture nouee autour de sa taille; non, je vous en prie, je trouverai autre chose. --Tenez, monsieur, si cela peut convenir? dit le jeune trappeur Garey intervenant, je suis heureux de pouvoir vous l'offrir. Garey en disant cela, tira un mouchoir de couleur de dessous sa blouse de chasse, et me le presenta. --Vous etes bien bon; je vous remercie, repondis-je, bien que je comprisse en faveur de qui le mouchoir m'etait offert. Vous voudrez bien accepter ceci en retour? Et je lui tendis un de mes petits revolvers; c'etait une arme qui, dans un pareil moment, et sur un pareil theatre, valait son poids de perles. Le montagnard savait bien cela, et accepta avec reconnaissance le cadeau que je lui offrais. Mais quelque valeur qu'il put y attacher, je vis que le simple sourire qu'il recut d'un autre cote constituait a ses yeux une recompense plus precieuse encore, et je devinai que l'echarpe, a quelque prix que ce fut, changerait bientot de proprietaire. J'observais la physionomie d'El-Sol pour savoir s'il avait remarque et s'il approuvait tout ce petit manege. Aucun signe d'emotion n'apparut sur sa figure. Il etait occupe de mes blessures et les pansait avec une adresse qui eut fait la reputation d'un membre de l'Academie de medecine. --Maintenant, dit-il quand il eut fini, vous serez en etat de rentrer en ligne dans une couple de jours au plus tard. Vous avez un mauvais mors, monsieur Haller, mais votre cheval est le meilleur que j'aie jamais vu. Je ne m'etonne pas que vous ayez refuse de le vendre. Presque toute la conversation avait eu lieu en anglais. Le chef Coco parlait cette langue avec une admirable nettete et un accent des plus agreables. Il parlait francais, aussi, comme un Parisien; et c'etait ordinairement dans cette langue qu'il causait avec Seguin. J'en etais emerveille. Les hommes etaient remontes a cheval et avaient hate de regagner le camp. Nous mourions litteralement de faim; nous retournames sur nos pas pour reprendre le repas interrompu d'une facon si intempestive. A peu de distance du camp, nous mimes pied a terre, et, apres avoir attache nos chevaux a des piquets, au milieu de l'herbe, nous procedames a la recherche des debris de viande dont nous avions vu des quantites quelque temps auparavant. Un nouveau deboire nous etait reserve; pas un lambeau de viande ne restait! Les coyotes avaient profite de notre absence, et nous ne trouvions plus que des os entierement ronges. Les cotes et les cuisses des buffalos avaient ete nettoyees et grattees comme un couteau. La hideuse carcasse du Digger, elle-meme, etait reduite a l'etat de squelette! --Bigre! s'ecria un des chasseurs; du loup maintenant, ou rien. Et l'homme mit son fusil en joue. --Arretez! cria Seguin voyant cela. Etes-vous fou, monsieur! --Je ne crois pas, capitaine, repliqua le chasseur, relevant son fusil d'un air de mauvaise humeur. Il faut pourtant bien que nous mangions, je suppose. Je ne vois plus que des loups par ici; et comment les attraperons-nous sans tirer dessus? Seguin ne repondit rien, et se contenta de montrer l'arc qu'El-Sol etait en train de bander. --Oh! c'est juste; vous avez raison, capitaine; je vous demande pardon. J'avais oublie ce morceau d'os. Le Coco prit une fleche dans le carquois, en soumit la pointe a l'epreuve de sa liqueur. C'etait une fleche de chasse: il l'ajusta sur la corde, et l'envoya a travers le corps d'un loup blanc qui tomba mort sur le coup. Il retira sa fleche, l'essuya, et abattit un autre loup, puis un autre encore, et ainsi, jusqu'a ce que cinq ou six cadavres fussent etendus sur le sol. --Tuez un coyote pendant que vous y etes, cria un des chasseurs. Des gentlemen comme nous doivent avoir au moins deux services a leur diner. Tout le monde se mit a rire a cette saillie; El-Sol ne se fit pas prier, et ajouta un coyote aux victimes deja sacrifiees. --Je crois que nous en aurons assez maintenant pour un repas, dit El-Sol, retirant la fleche et la replacant dans le carquois. --Oui, reprit le farceur. S'il nous en faut d'autres, nous pourrons retourner a l'office. C'est un genre de viande qui gagne beaucoup a etre mangee fraiche. --Tu as raison, camarade, dit un autre; pour ma part, j'ai toujours eu un gout particulier pour le loup blanc; je vas me regaler. Les chasseurs, tout en riant des plaisanteries de leur camarade, avaient tire leurs couteaux brillants, et ils eurent bientot depouille les loups. L'adresse avec laquelle cette operation fut executee prouvait qu'elle n'avait rien de nouveau pour eux. La viande fut aussitot depecee, chacun prit son morceau et le fit rotir. --Camarades! comment appellerez-vous cela? Boeuf ou mouton? demanda l'un d'eux qui commencait a manger. --Du mouton-loup, pardieu! repondit-on. --C'est ma foi un bon manger, tout de meme. La peau une fois otee, c'est tendre comme de l'ecureuil. --Ca vous a un petit gout de chevre; ne trouvez-vous pas? --Ca me rappelle plutot le chien. --Ca n'est pas mauvais du tout; c'est meilleur que du boeuf maigre comme on en mange si souvent. --Je le trouverais un peu meilleur si j'etais sur que celui que je mange n'a pas ete depouiller la carcasse qui est la sur le rocher. Et l'homme montrait le squelette du Digger. Cette idee etait horrible, et dans toute autre circonstance elle eut agi sur nous comme de l'emetique. --Pouah! s'ecria un chasseur, vous m'avez presque souleve le coeur. J'allais gouter du coyote avant que vous ne parliez. Je ne peux plus maintenant, car je les ai vus flairer autour avant que nous n'allions la-bas. --Dis donc, vieux gourmand, tu ne t'inquietes guere de ca toi. Cette question s'adressait a Rube, qui etait serieusement occupe apres une cote, et qui ne fit aucune reponse. --Lui? allons donc, dit un autre, repondant a sa place; Rube a mange plus d'un bon morceau dans son temps. N'est-ce pas, Rube? --Oui, et si vous devez vivre dans la montagne aussi longtemps que l'Enfant, vous serez bien aise de n'avoir jamais a mordre dans une viande plus repugnante que la viande du loup; croyez-moi, mes petits amours. --De la chair humaine, peut-etre? --Oui, c'est ce que Rube veut dire. --Garcons, dit Rube sans faire attention a la remarque, et paraissant de bonne humeur depuis que son appetit etait satisfait, quelle est la chose la plus desagreable, sans parler de la chair humaine, que chacun de vous ait jamais mangee? -Eh bien, sans parler de la chair humaine, comme vous dites, repondit un des chasseurs, le rat musque est la plus detestable viande a laquelle j'aie mis la dent. --J'ai mange tout cru un lievre nourri de sauge, dit un autre, et je n'ai jamais rien trouve d'aussi amer. --Les hiboux ne valent pas grand-chose, ajouta un troisieme. --J'ai mange du _chince_,[1] continua un quatrieme, et je dois dire qu'il y a bien des choses qui sont meilleures. [Note: Chinche, mouffette, sorte de fouine douee d'une telle puissance d'infection que son simple passage suffit a empoisonner un endroit clos pour un mois] --_Carajo!_ s'ecria un Mexicain, et que dites-vous du singe? J'en ai fait ma nourriture pendant assez longtemps dans le Sud. --Oh! je crois volontiers que le singe est une nourriture coriace; mais j'ai use mes dents apres du cuir sec de buffalo, et je vous prie de croire que ce n'etait pas tendre. --L'Enfant, reprit Rube apres que chacun eut dit son mot, l'Enfant a mange de toutes les creatures que vous avez nommees, si ce n'est pourtant du singe. Il n'a pas mange de singe, parce qu'il n'y en a pas de ce cote-ci. Il ne vous dira pas si c'est coriace, si ca ne l'est pas, si c'est amer ou non; mais, une fois dans sa vie, le vieux negre a mange d'une vermine qui ne valait pas mieux, si elle valait autant. --Qu'est-ce que c'etait, Rube? qu'est-ce que c'etait? demanderent-ils tous a la fois, curieux de savoir ce que le vieux chasseur pouvait avoir mange de plus repugnant que les viandes deja mentionnees. --C'etait du vautour noir; voila ce que c'etait. --Du vautour noir! repeterent-ils tous. --Pas autre chose. --Pouah? Ca ne devait pas sentir bon, si je ne me trompe. --Ca passe tout ce que vous pouvez dire. --Et quand avez-vous mange ce vautour, vieux camarade? demanda un des chasseurs, supposant bien qu'il devait y avoir quelque histoire relative a ce repas. --Oui, conte-nous ca, Rube! conte-nous ca. --Eh bien, commenca Rube, apres un moment de silence, il y a a peu pres six ans de cela; j'avais ete laisse a pied, sur l'Arkansas, par les Rapahoes, a pres de deux cents milles au-dessus de la foret du Big. Les maudits gueux m'avaient pris mon cheval, mes peaux de castor et tout. He! he! continua l'orateur, avec un petit gloussement; he! he! ils croyaient bien en avoir fini avec le vieux Rube, en le laissant ainsi tout seul. --S'ils l'ont fait, remarqua un chasseur, c'est qu'ils comptaient la-dessus. Eh bien, et le vautour? --Ainsi donc j'etais depouille de tout: il ne me restait juste qu'un pantalon de peau, et j'etais a plus de deux cents milles de tout pays habite! Le fort de Bent etait l'endroit le plus proche: je pris cette direction. Je n'ai jamais vu de ma vie de gibier aussi farouche. Si j'avais eu mes trappes, je lui en aurais fait voir des grises; mais il n'y avait pas une de ces betes, depuis les mineurs aquatiques jusqu'aux buffalos de la prairie, qui ne parut comprendre a quoi le pauvre negre en etait reduit. Pendant deux grands jours, je ne pus rien prendre que des lezards, et encore c'est a peine si j'en trouvais. --Les lezards font un triste plat, remarqua un des auditeurs. -Vous pouvez le dire. La graisse de ces jointures de cuisse vaut mieux, bien sur. Et, en disant cela, Rube renouvelait ses attaques au mouton-loup. --Je mangeai les jambes de mes culottes, jusqu'a ce que je fusse aussi nu que la Roche de Chimely. --Cre nom! etait-ce en hiver? --Non. Le temps etait doux et assez chaud pour qu'on put aller ainsi. Je ne me souciais guere de mes jambes de peau a cet endroit; mais j'aurais voulu en avoir plus longtemps a manger. Le troisieme jour, je tombai sur une ville de rats des sables. Les cheveux du vieux negre etaient plus longs alors qu'ils ne sont aujourd'hui. J'en fis des collets, et j'attrapai pas mal de rats; mais ils devinrent farouches, eux aussi, les satanes animaux, et je dus renoncer a cette speculation. C'etait le troisieme jour depuis que j'avais ete plante la, et j'en avais au moins pour toute une grande semaine. Je commencai a croire qu'il etait temps pour l'Enfant de dire adieu a ce monde. Le soleil venait de se lever, et j'etais assis sur le bord de la riviere, quand je vis quelque chose de drole qui flottait sur l'eau. Quand ca s'approcha, je vis que c'etait la carcasse d'un petit buffalo qui commencait a se gater, et, dessus, une couple de vautours qui se regalaient a meme. Tout c'etait loin de la rive et l'eau etait profonde; mais je me dis que je l'amenerais a bord. Je ne fus pas long a me deshabiller, vous pensez. Un eclat de rire des chasseurs interrompit Rube. --Je me mis a l'eau et gagnai le milieu a la nage. Je n'avais pas fait la moitie du chemin que je sentais la chose a plein nez. En me voyant approcher, les oiseaux s'envolerent. Je fus bientot pres de la carcasse, mais je vis d'un coup d'oeil qu'elle etait trop avancee tout de meme. --Quel malheur! s'ecria un des chasseurs. --Je n'etais pas d'humeur a avoir pris un bain pour rien: je saisis la queue entre mes dents et me mis a nager vers le bord. Au bout de trois brasses la queue se detacha! Je poussai la charogne, en nageant derriere jusqu'a un banc de sable decouvert. Elle manqua tomber en pieces quand je la tirai de l'eau. _Ca n'etait vraiment pas mangeable!_ Ici Rube prit une nouvelle bouchee de mouton-loup et garda le silence jusqu'a ce qu'il l'eut avalee. Les chasseurs, vivement interesses par ce recit, en attendaient la suite avec impatience. Enfin il reprit: --Les deux oiseaux de proie voltigeaient alentour, et d'autres arrivaient aussi. Je pensai que je pourrais bien me faire un bon repas avec un d'entre eux. Je me couchai donc aupres de la carcasse et ne bougeai pas plus qu'un opossum. Au bout de quelques instants, les oiseaux arriverent se poser sur le banc de sable, et un gros male vint se percher sur la bete morte. Avant qu'il n'eut le temps de reprendre son vol, je l'avais agrippe par les pattes. --Hourra! bien fait, nom d'un chien! --L'odeur de la satanee bete n'etait guere plus appetissante que celle de la charogne; mais je m'inquietais peu que ce fut du chien mort, du vautour ou du veau; je plumai et je depouillai l'oiseau. --Et tu l'as mange? --Non-on, repondit en trainant Rube, vexe sans doute d'etre ainsi interrompu, c'est lui qui m'a mange. --L'as-tu mange cru, Rube? demanda un des chasseurs. --Et comment aurait-il fait autrement? il n'avait pas un brin de feu, et rien pour en allumer.... --Animal bete! s'ecria Rube se retournant brusquement vers celui qui venait de parler; je ferais du feu, quand il n'y en aurait pas un brin plus pres de moi que l'enfer! Un bruyant eclat de rire suivit cette furieuse apostrophe, et il se passa quelques minutes avant que le trappeur se calmat assez pour reprendre sa narration. --Les autres oiseaux, continua-t-il enfin, voyant le vieux male empoigne, devinrent sauvages, et s'en allerent de l'autre cote de la riviere. Il n'y avait plus moyen de recommencer le meme jeu. Justement alors, j'apercus un coyote qui venait en rampant le long du bord, puis un autre sur ses talons, puis deux ou trois encore qui suivaient. Je savais bien que ce ne serait pas une plaisanterie commode que d'en empoigner un par la jambe; mais je resolus pourtant d'essayer, et je me recouchai comme auparavant pres de la carcasse. Mais je vis que ca ne prenait pas. Les betes madrees se doutaient du tour et se tenaient a distance. J'aurais bien pu me cacher sous quelques broussailles qui etaient pres de la, et je commencais a y tirer l'appat; mais une autre idee me vint. Il y avait un amas de bois sur le bord; j'en ramassai et construisis une trappe tout autour du cadavre. En un clin d'oeil de chevre, j'avais six betes prises au piege. --Hourra! tu etais sauve alors, vieux troubadour. --Je ramassai des pierres, j'en mis un tas sur la trappe. Et laissai tomber tout sur eux, et moi par-dessus. Seigneur mon Dieu! camarades, vous n'avez jamais vu ni entendu pareil vacarme, pareils aboiements, hurlements, grognements, remuements: c'etait comme si je les avais mis dans un bain de poivre. He! he! He! ho! ho! ho! Et le vieux trappeur enfume riait avec delices au souvenir de cette aventure. --Et tu parvins jusqu'au fort de Bent, sain et sauf, j'imagine? --Ou-ou-i. J'ecorchai les betes avec une pierre tranchante, et je me fis une espece de chemise et une sorte de pantalon. Le vieux negre ne se souciait pas de donner a rire a ceux du fort en y arrivant tout nu. Je fis provision de viande de loup pour ma route, et j'arrivai en moins d'une semaine. Bill se trouvait la en personne; vous connaissez tous Bill Bent? Ce n'etait pas la premiere fois que nous nous voyions. Une demi-heure apres mon arrivee au fort, j'etais equipe, tout flambant neuf et pourvu d'un nouveau rifle; ce rifle, c'etait _Tar-guts_, celui que voila. --Ah! c'est la que tu as eu Tar-guts, alors? --C'est la que j'ai eu Tar-guts, et c'est un bon fusil. Hi! Hi! hi! Je ne l'ai pas garde longtemps a rien faire. Hi! hi! hi! Ho! ho! ho! Et Rube s'abandonna a un nouvel acces d'hilarite. --A propos de quoi ris-tu maintenant, Rube? demanda un de ses camarades. --Hi! hi! hi! de quoi je ris? hi! hi! hi! ho! ho! C'est le meilleur de la farce. Hi! hi! hi! de quoi je ris? --Oui, dis-nous ca, l'ami. --Voila de quoi je ris, reprit Rube en s'apaisant un peu. Il n'y avait pas trois jours que j'etais au fort de Bent, quand... Devinez qui arriva au fort? --Qui? les Rapahoes, peut-etre? --Juste, les memes Indiens, les memes gredins qui m'avaient fichu a pied. Ils venaient au fort pour faire du commerce avec Bill, et, avec eux, ma vieille jument et mon fusil. --Tu les as repris, alors? --Na-tu-relle-ment. Il y avait la des montagnards qui n'etaient pas gens a souffrir que l'Enfant eut ete plante la au milieu de la prairie pour rien. La voila, la vieille bete! et Rube montrait sa jument.--Pour le rifle, je le laissai a Bill, et je gardai en echange, Tar-guts, voyant qu'il etait le meilleur. --Ainsi, tu etais quitte avec les Rapahoes? --Quant a ca, mon garcon, ca depend de ce que tu appelles quitte. Vois-tu ces marques-la, ces coches qui sont a part? Le trappeur montrait une rangee de petites coches faite sur la crosse de son rifle. --Oui! oui! crierent plusieurs voix. --Il y en a cinq, n'est-ce pas? --Une, deux, trois... Oui, cinq. --_Autant de Rapahoes!_ L'histoire de Rube etait finie. XXIX LES FAUSSES PISTES.--UNE RUSE DE TRAPPEUR. Pendant ce temps, les hommes avaient termine leur repas et commencaient a se reunir autour de Seguin dans le but de deliberer sur ce qu'il y avait a faire. On avait deja envoye une sentinelle sur les rochers pour surveiller les alentours, et nous avertir au cas ou les Indiens se montreraient de nouveau sur la prairie. Nous comprenions tous que notre position etait des plus critiques. Le Navajo, notre prisonnier, etait un personnage trop important (c'etait le second chef de la nation) pour etre abandonne ainsi; les hommes places directement sous ses ordres, la moitie de la tribu environ, reviendraient certainement a sa recherche. Ne le trouvant pas a la source, en supposant meme qu'ils ne decouvrissent pas nos traces, ils retourneraient dans leur pays par le sentier de la guerre. Ceci devait rendre notre expedition impraticable, car la bande de Dacoma seule etait plus nombreuse que la notre; et si nous rencontrions ces Indiens dans les defiles de leurs montagnes, nous n'aurions aucune chance de leur echapper. Pendant quelque temps, Seguin garda le silence, et demeura les yeux fixes sur la terre. Il elaborait evidemment quelque plan d'action. Aucun des chasseurs ne voulut l'interrompre. --Camarades, dit-il enfin, c'est un coup malheureux; mais nous ne pouvions pas faire autrement. Cela aurait pu tourner plus mal. Au point ou en sont les choses, il faut modifier nos plans. Ils vont, pour sur, se mettre a la recherche de leur chef, et remonter jusqu'aux villes des Navajoes. Que faire, alors? Notre bande ne peut ni escalader le Pinon ni traverser le sentier de guerre en aucun point. Ils ne manqueraient pas de decouvrir nos traces. --Pourquoi n'irions-nous pas tout droit rejoindre notre troupe ou elle est cachee, et ne ferions-nous pas le tour par la vieille mine? Nous n'aurons pas a traverser le sentier de la guerre. Cette proposition etait faite par un des chasseurs. -_Vaya!_ objecta un Mexicain; nous nous trouverions nez a nez avec les Navajoes en arrivant a leur ville! _Carrai!_ ca ne peut pas aller, _amigo!_ La plupart d'entre nous n'en reviendraient pas. _Santissima!_ Non! -Rien ne prouve que nous les rencontrerons, fit observer celui qui avait parle le premier; ils ne vont pas rester dans leur ville, quand ils verront que celui qu'ils cherchent n'y est pas revenu. --C'est juste, dit Seguin; ils n'y resteront pas. Sans aucun doute, ils reprendront le sentier de la guerre; mais je connais le pays du cote de la vieille mine.... --Allons par la! allons par la! crierent plusieurs voix. --Il n'y a pas de gibier de ce cote, continua Seguin. Nous n'avons pas de provisions; il nous est impossible de prendre cette route. --Pas moyen d'aller par la. --Nous serions morts de faim avant d'avoir traverse les Mimbres. --Et il n'y a pas d'eau non plus, sur cette route. --Non, ma foi; pas de quoi faire boire un rat des sables. -Il faut chercher autre chose, dit Seguin. Apres une pause de reflexion, il ajouta d'un air sombre: --Il nous faut traverser le sentier, et aller par le Prieto, ou renoncer a l'expedition. Le mot Prieto, place en regard de cette phrase: _renoncer a l'expedition_, excita au plus haut degre l'esprit d'invention chez les chasseurs. On proposa plan sur plan; mais tous avaient pour defaut d'offrir la probabilite sinon la certitude, que nos traces seraient decouvertes par l'ennemi et que nous serions rejoints avant d'avoir pu regagner le Del-Norte. Tous furent rejetes les uns apres les autres. Pendant toute cette discussion, le vieux Rube n'avait pas souffle mot. Le trappeur essorille etait assis sur l'herbe, accroupi sur ses jarrets, tracant des lignes avec son couteau, et paraissant occupe a tresser le plan de quelque fortification. --Qu'est-ce que tu fais la, vieux fourreau de cuir? Demanda un de ses camarades. --Je n'ai plus l'oreille aussi fine qu'avant de venir dans ce maudit pays; mais il me semble avoir entendu quelques-uns dire que nous ne pouvions pas traverser le sentier des Paches sans qu'on fut sur nos talons au bout de deux jours. Ca n'est pourtant pas malin. --Comment vas-tu nous prouver ca, vieux.... --Tais-toi, imbecile! ta langue remue comme la queue d'un castor quand le flot monte. --Pouvez-vous nous indiquer un moyen de nous tirer de cette difficulte, Rube! J'avoue que je n'en vois aucun. A cet appel de Seguin, tous les yeux se tournerent vers le trappeur. --Eh bien, capitaine, je vas vous dire comment je comprends la chose. Vous en prendrez ce que vous voudrez; mais si vous faites ce que je vas vous dire, il n'y a ni Pache ni Navagh qui puisse flairer d'ici a une semaine par ou nous serons passes. S'ils s'y reconnaissent, je veux que l'on me coupe les oreilles. C'etait la plaisanterie favorite de Rube, et elle ne manquait jamais d'egayer les chasseurs. Seguin lui-meme ne put reprimer un sourire et pria le trappeur de continuer. --D'abord et avant tout, donc, dit Rube, il n'y a pas de danger qu'on se mette a courir apres ce mal blanchi avant deux jours au plus tot. --Comment cela? --Voici pourquoi: vous savez que ce n'est qu'un second chef, et ils peuvent tres-bien se passer de lui. Mais ce n'est pas tout. Cet Indien a oublie son arc, cette machine blanche. Maintenant, vous savez tous aussi bien que l'Enfant, qu'un pareil oubli est une mauvaise recommandation aux yeux des Indiens. --Tu as raison en cela, vieux, remarqua un chasseur. --Eh bien, le gredin sait bien ca. Vous comprenez maintenant, et c'est aussi clair que le pic du _Pike_, qu'il est revenu sur ses pas sans dire aux autres une syllabe de pourquoi; il ne le leur a bien sur pas laisse savoir s'il a pu faire autrement. --Cela est vraisemblable, dit Seguin; continuez, Rube. --Bien plus encore, continua le trappeur, je parierais gros qu'il leur a defendu de le suivre, afin que personne ne put voir ce qu'il venait faire. S'il avait eu la pensee qu'on le soupconnat, il aurait envoye quelque autre, et ne serait pas venu lui-meme: voila ca qu'il aurait fait. Cela etait assez vraisemblable, et la connaissance que les chasseurs de scalps avaient du caractere des Navajoes les confirma tous dans la meme pensee. --Je suis sur qu'ils reviendront en arriere, continua Rube, du moins la moitie de la tribu, celle qu'il commande. Mais il se passera trois jours et peut-etre quatre avant qu'ils ne boivent l'eau de Pignion. --Mais ils seront sur nos traces le jour d'apres. --Si nous sommes assez fous pour laisser des traces, ils les suivront, c'est clair. --Et comment ne pas en laisser? demanda Seguin. --Ca n'est pas plus difficile que d'abattre un arbre. --Comment? Comment cela? demanda tout le monde a la fois. --Sans doute, mais quel moyen employer? demanda Seguin. --Vraiment, cap'n, il faut que votre chute vous ait brouille les idees. Je croyais qu'il n'y avait que ces autres brutes capables de ne pas trouver le moyen du premier coup. --J'avoue, Rube, repondit Seguin en souriant, que je ne vois pas comment vous pouvez les mettre sur une fausse voie. --Eh bien donc, continua le trappeur, quelque peu flatte de montrer sa superiorite dans les ruses de la prairie, l'Enfant est capable de vous dire comment il peut les mettre sur une voie qui les conduira tout droit a tous les diables. --Hourra pour toi, vieux sac de cuir! --Vous voyez ce carquois sur l'epaule de cet Indien? --Oui, oui! --Il est plein de fleches ou peu s'en faut, n'est-ce pas? --Il l'est. Eh bien? --Eh bien donc, qu'un de nous enfourche le mustang de l'Indien; n'importe qui peut faire ca aussi bien que moi; qu'il traverse le sentier des Paches, et qu'il jette ces fleches la pointe tournee vers le sud, et si les Navaghs ne suivent pas cette direction jusqu'a ce qu'ils aient rejoint les Paches, l'Enfant vous abandonne sa chevelure pour une pipe du plus mauvais tabac de Kentucky. --_Viva!_ Il a raison! il a raison! Hourra pour le Vieux Rube! s'ecrierent tous les chasseurs en meme temps. --Ils ne comprendront pas trop pourquoi il a pris ce chemin, mais ca ne fait rien. Ils reconnaitront les fleches, ca suffit. Pendant qu'ils s'en retourneront par la-bas, nous irons fouiller dans leur garde-manger; nous aurons tout le temps necessaire pour nous tirer tranquillement du guepier, et revenir chez nous. --Oui, c'est cela, par le diable! --Notre bande, continua Rube, n'a pas besoin de venir jusqu'a la source du Pignion, ni a present ni apres. Elle peut traverser le sentier de la guerre, plus haut, vers le Heely, et nous rejoindre de l'autre cote de la montagne, ou il y a en masse du gibier, des buffalos et du betail de toute espece. La vieille terre de la Mission en est pleine. Il faut absolument que nous passions par la; il n'y a aucune chance de trouver des bisons par ici, apres la chasse que les Indiens viennent de leur donner. --Tout cela est juste, dit Seguin. i1 faut que nous fassions le tour de la montagne avant de rencontrer des buffalos. Les chasseurs indiens les ont fait disparaitre des Llanos. Ainsi donc, en route! mettons-nous tout de suite a l'ouvrage. Nous avons encore deux heures avant le coucher du soleil. Par quoi devons-nous commencer, Rube? Vous avez fourni l'ensemble du plan; je me fie a vous pour les details. --Eh bien, dans mon opinion, cap'n, la premiere chose que nous ayons a faire, c'est d'envoyer un homme, au grandissime galop, a la place ou la bande est cachee; il leur fera traverser le sentier. --Ou pensez-vous qu'ils devront le traverser? --A peu pres a vingt milles au nord d'ici, il y a une place seche et dure, une bonne place pour ne pas laisser de traces. S'ils savent s'y prendre, ils ne feront pas d'empreintes qu'on puisse voir. Je me chargerais d'y faire passer un convoi de wagons de la compagnie Bent sans que le plus madre des Indiens soit capable d'en reconnaitre la piste; je m'en chargerais. --Je vais envoyer immediatement un homme. Ici, Sanchez! vous avez un bon cheval, et vous connaissez le terrain. Nos amis sont caches a vingt milles d'ici, tout au plus; conduisez-les le long du bord et avec precaution, comme on l'a dit. Vous nous trouverez au nord de la montagne. Vous pouvez courir toute la nuit, et nous avoir rejoints demain de bonne heure. Allez! Le torero, sans faire aucune reponse, detacha son cheval du piquet, sauta en selle, et prit au galop la direction du nord-ouest. --Heureusement, dit Seguin, le suivant de l'oeil pendant quelques instants, ils ont pietine le sol tout autour; autrement, les empreintes de notre derniere lutte en auraient raconte long sur notre compte. --Il n'y a pas de danger de ce cote, repliqua Rube; mais quand nous aurons quitte d'ici, cap'n, nous ne suivrons plus leur route. Ils decouvriraient bientot notre piste. Il faut que nous prenions un chemin qui ne garde pas de traces. Et Rube montrait le sentier pierreux qui s'etendait au nord et au sud, contournant le pied de la montagne. --Oui, nous suivrons ce chemin; nous n'y laisserons aucune empreinte. Et puis, apres? --Ma seconde idee est de nous debarrasser de cette machine qui est la-bas. Et le trappeur, en disant ces mots, indiquait d'un geste de tete le squelette du Yamporica. --C'est vrai, j'avais oublie cela. Qu'allons-nous en faire? --Enterrons-le, dit un des hommes. --Ouais! Non pas. Brulons-le! conseilla un autre. --Oui, ca vaut mieux, fit un troisieme. On s'arreta a ce dernier parti. Le squelette fut amene en bas; les taches de sang soigneusement effacees des rochers; le crane brise d'un coup de tomahawk; les ossements mis en pieces; puis le tout fut jete dans le feu mele avec un tas d'os de buffalos deja carbonises sous les cendres. Un anatomiste seul aurait pu trouver la les vestiges d'un squelette humain. --A present, Rube, les fleches? --Si vous voulez me laisser faire avec Billy Garey, je crois qu'a nous deux nous arrangerons ca de maniere a mettre dedans tous les Indiens du pays. Nous aurons a peu pres trois milles a faire, mais nous serons revenus avant que vous ayez fini de remplir les gourdes, les outres, et tout prepare pour le depart. --Tres-bien! prenez les fleches. --C'est assez de quatre attrapes, dit Rube, tirant quatre fleches du carquois. Gardez le reste. Nous aurons besoin de viande de loup avant de nous en aller. Nous ne trouverons pas la queue d'une autre bete, tant que nous n'aurons pas fait le tour de lamontagne. Billy! enfourche-moi le mustang de ce Navagh. C'est un beau cheval; mais je ne donnerais pas ma vieille jument pour tout un escadron de ses pareils. Prends une de ces plumes noires. Le vieux trappeur arracha une des plumes d'autruche du casque de Dacoma, et continua: --Garcons! veillez sur la vieille jument jusqu'a ce que je revienne; ne la laissez pas echapper. Il me faut une couverture. Allons! ne parlez pas tous a la fois. --Voila, Rube, voila! crierent tous les chasseurs, offrant chacun sa couverture. --J'en aurai assez d'une. Il ne nous en faut que trois; celle de Bill, la mienne et une autre. La, Billy, mets ca devant toi. Maintenant suis le sentier des Paches pendant trois cents yards a peu pres, et ensuite tu traverseras; ne marche pas dans le fraye; tiens-toi a mes cotes, et marque bien tes empreintes. Au galop, animal! Le jeune chasseur appuya ses talons contre les flancs du mustang, et partit au grand galop en suivant le sentier des Apaches. Quand il eut couru environ trois cents yards, il s'arreta, attendant de nouvelles instructions de son camarade. Pendant ce temps, le vieux Rube prenait une fleche, et, attachant quelques brins de plumes d'autruche a l'extremite barbelee, il la fichait dans la plus elevee des perches que les Indiens avaient laissees debout sur le terrain du camp. La pointe etait tournee vers le sud du sentier des Apaches, et la fleche etait si bien en vue, avec sa plume noire, qu'elle ne pouvait manquer de frapper les yeux de quiconque viendrait du cote des Llanos. Cela fait, il suivit son camarade a pied, se tenant a distance du sentier et marchant avec precaution. En arrivant pres de Garey, il posa une seconde fleche par terre, la pointe tournee aussi vers le sud, et de facon a ce qu'elle put etre apercue de l'endroit ou etait la premiere. Garey galopa encore en avant, en suivant le sentier, tandis que Rube marchait, dans la prairie, sur une ligne parallele au sentier. Apres avoir fait ainsi deux ou trois milles, Garey ralentit son allure, et mit le mustang au pas. Un peu plus loin, il s'arreta de nouveau, et mit le cheval au repos dans la partie battue du chemin. La, Rube le rejoignit, et etendit les trois couvertures sur la terre, bout a bout, dans la direction de l'ouest, en travers du chemin. Garey mit pied a terre et conduisit le cheval tout doucement en le faisant marcher sur les couvertures. Comme ses pieds ne portaient que sur deux a la fois, a mesure que celle de derriere devenait libre, elle etait enlevee et replacee en avant. Ce manege fut repete jusqu'a ce que le mustang fut arrive a environ cinquante fois sa longueur dans le milieu de la prairie. Tout cela fut execute avec une adresse et une elegance egales a celles que deploya sir Walter Raleigh dans le trait de galanterie qui lui a valu sa reputation. Garey alors ramassa les couvertures, remonta a cheval et revint sur ses pas en suivant le pied de la montagne; Rube etait retourne aupres du sentier et avait place une fleche a l'endroit ou le mustang l'avait quitte; et il continuait a marcher vers le sud avec la quatrieme. Quand il eut fait pres d'un demi-mille, nous le vimes se baisser au-dessus du sentier, se relever, traverser vers le pied de la montagne et suivre la route qu'avait pris son compagnon. Les fausses pistes etaient posees; la ruse etait complete. El-Sol, de son cote, n'etait pas reste inactif. Plus d'un loup avait ete tue et depouille, et la viande avait ete empaquetee dans les peaux. Les gourdes etaient pleines, notre prisonnier solidement garrotte sur une mule, et nous attendions le retour de nos compagnons. Seguin avait resolu de laisser deux hommes en vedette a la source. Ils avaient pour instructions de tenir leurs chevaux au milieu des rochers et de leur porter a boire avec un seau, de maniere a ne pas faire d'empreintes fraiches aupres de l'eau. L'un d'eux devait rester constamment sur une eminence, et observer la prairie avec la lunette. Des que le retour des Navajoes serait signale, leur consigne etait de se retirer, sans etre vus, en suivant le pied de la montagne; puis de s'arreter dix milles plus loin au nord, a une place d'ou l'on decouvrait encore la plaine. La, ils devaient demeurer jusqu'a ce qu'ils eussent pu s'assurer de la direction prise par les Indiens en quittant la source, et alors seulement, venir en toute hate rejoindre la bande avec leurs nouvelles. Tous ces arrangements etaient pris, lorsque Rube et Garey revinrent; nous montames a cheval et nous nous dirigeames, par un long circuit, vers le pied de la montagne. Quand nous l'eumes atteint, nous trouvames un chemin pierreux sur lequel les sabots de nos chevaux ne laissaient aucune empreinte. Nous marchions vers le nord, en suivant une ligne presque parallele au Sentier de la guerre. XXX UN TROUPEAU CERNE. Une marche de vingt milles nous conduisit a la place ou nous devions etre rejoints par le gros de la bande. Nous fimes halte pres d'un petit cours d'eau qui prenait sa source dans le Pinon et courait a l'ouest vers le San-Pedro. Il y avait la du bois pour nous et de l'herbe en abondance pour nos chevaux. Nos camarades arriverent le lendemain matin, ayant voyage toute la nuit. Leurs provisions etaient epuisees aussi bien que les notres, et, au lieu de nous arreter pour reposer nos betes fatiguees, nous dumes pousser en avant, a travers un defile de la sierra, dans l'espoir de trouver du gibier de l'autre cote. Vers midi, nous debouchions dans un pays coupe de clairieres, de petites prairies entourees de forets touffues, et semees d'ilots de bois. Ces prairies etaient couvertes d'un epais gazon, et les traces des buffalos se montraient tout autour de nous. Nous voyions leurs _sentiers_, leurs _debris de cornes_ et leurs _lits_. Nous voyions aussi le _bois de vache_ du betail sauvage. Nous ne pouvions pas manquer de rencontrer bientot des uns ou des autres. Nous etions encore sur le cours d'eau, pres duquel nous avions campe la nuit precedente et nous fimes une halte meridienne pour rafraichir nos chevaux. Autour de nous, des cactus de toutes formes nous fournissent en abondance des fruits rouges et jaunes. Nous cueillons des poires de _pitahaya_, et nous les mangeons avec delices; nous trouvons des baies de cormier, des yampas et des racines de _pomme blanche_. Nous composons un excellent diner avec des fruits et des legumes de toutes sortes qu'on ne rencontre a l'etat indigene que dans ces regions sauvages. Mais les estomacs des chasseurs aspirent a leur refection favorite, les _bosses_ et les _boudins_ de buffalo; apres une halte de deux heures, nous nous dirigions vers les clairieres. Il y avait une heure environ que nous marchions entre les _chapparals_, quand Rube, qui etait de quelques pas en avant, nous servant de guide, se retourna sur sa selle, et indiqua quelque chose derriere lui. --Qu'est-ce qu'il y a, Rube? demanda Seguin a voix basse. --Piste fraiche, cap'n; bisons! --Combien? pouvez-vous dire? --Un troupeau d'une cinquantaine: Ils ont traverse le fourre la-bas. Je vois le ciel. Il y a une clairiere pas loin de nous, et je parierais qu'il y en a un tas dedans. Je crois que c'est une petite prairie, cap'n. --Halte! messieurs, dit Seguin, halte! et faites silence. Va en avant, Rube. Venez, monsieur Haller; vous etes un amateur de chasse; venez avec nous! Je suivis le guide et Seguin a travers les buissons, m'avancant tout doucement et silencieusement, comme eux. Au bout de quelques minutes, nous atteignions le bord d'une prairie remplie de hautes herbes. En regardant avec precaution a travers les feuilles d'un _prosopis_, nous decouvrimes toute la clairiere. Les buffalos etaient au milieu. C'etait, comme Rube l'avait bien conjecture, une petite prairie, large d'un mille et demi environ, et fermee de tous cotes par un epais rideau de forets. Pres du centre il y avait un bouquet d'arbres vigoureux qui s'elancait du milieu d'un fourre touffu. Un groupe de saules, en saillie sur ce petit bois, indiquait la presence de l'eau. --Il y a une source la-bas, murmura Rube; ils sont justement en train d'y rafraichir leurs mufles. Cela etait assez visible; quelques-uns des animaux sortaient en ce moment du milieu des saules, et nous pouvions distinguer leurs flancs humides et la salive qui degouttait de leurs babines. --Comment les prendrons-nous, Rube? demanda Seguin; pensez-vous que nous puissions les approcher? --Je n'en doute pas, cap'n. L'herbe peut nous cacher facilement, et nous pouvons nous glisser a l'abri des buissons. --Mais comment? Nous ne pourrions pas les poursuivre; il n'y a pas assez de champ libre. Ils seront dans la foret au premier bruit. Nous les perdrons tous. --C'est aussi vrai que l'Ecriture. --Que faut-il faire alors? --Le vieux negre ne voit qu'un moyen a prendre. --Lequel? --Les entourer. --C'est juste; si nous pouvons. Comment est le vent? --Mort comme un Indien a qui on a coupe la tete, repondit le trappeur, prenant une legere plume de son bonnet et la lancant en l'air. Voyez, cap'n, elle retombe d'aplomb! --Oui, c'est vrai! --Nous pouvons entourer les buffles avant qu'ils ne nous eventent, et nous avons assez de monde pour leur faire une bonne haie. Mettons-nous vite a la besogne, cap'n; il y a a marcher d'ici au bout la-bas. --Divisons nos hommes, alors, dit Seguin, retournant son cheval. Vous en conduirez la moitie a leur poste, je me chargerai des autres. Monsieur Haller, restez ou vous etes: c'est une place aussi bonne que n'importe quelle autre. Quand vous entendrez le clairon, vous pourrez galoper en avant, et vous ferez de votre mieux. Si nous reussissons, nous aurons du plaisir et un bon souper; et je suppose que vous devez en avoir besoin. Ce disant, Seguin me quitta et retourna vers ses hommes, suivi du vieux Rube. Leur intention etait de partager la bande en deux parts, d'en conduire une par la gauche, l'autre par la droite, et de placer les hommes de distance en distance tout autour de la prairie. Ils devaient marcher a couvert sous le bois et ne se montrer qu'au signal convenu. De cette maniere, si les buffalos voulaient nous donner le temps d'executer la manoeuvre, nous etions surs de prendre tout le troupeau. Aussitot que Seguin m'eut quitte, j'examinai mon rifle, mes pistolets, et renouvelai les capsules. Apres cela n'ayant plus rien a faire, je me mis a considerer les animaux qui paissaient, insouciants du danger. Un moment apres, je vis les oiseaux s'envoler dans le bois; et les cris du geai bleu m'indiquaient les progres de la battue. De temps a autre, un vieux buffle, sur les flancs du troupeau, secouait sa criniere herissee, reniflait le vent et frappait vigoureusement le sol de son sabot; il avait evidemment un soupcon que tout n'allait pas bien autour de lui. Les autres semblaient ne pas remarquer ces demonstrations, et continuaient a brouter tranquillement l'herbe luxuriante. Je pensais au beau coup de filet que nous allions faire, lorsque mes yeux furent attires par un objet qui sortait de l'ilot de bois. C'etait un jeune buffalo qui se rapprochait du troupeau. Je trouvais quelque peu etrange qu'il se fut ainsi separe du reste de la bande, car les jeunes veaux, eleves par leurs meres dans la crainte du loup, ont l'habitude de rester au milieu des troupeaux. --Il sera reste en arriere a la source, pensai-je. Peut-etre les autres l'ont-ils repousse du bord et n'a-t-il pu boire que quand ils ont ete partis. Il me sembla qu'il marchait difficilement, comme s'il eut ete blesse; mais, comme il s'avancait au milieu des hautes herbes, je ne le voyais qu'imparfaitement. Il y avait la une bande de coyotes (il y en a toujours) guettant le troupeau. Ceux-ci, apercevant le veau qui sortait du bois, dirigerent une attaque simultanee contre lui. Je les vis qui l'entouraient, et il me sembla que j'entendais leurs hurlements feroces; mais le veau paraissait se frayer chemin, en se defendant, a travers le plus epais de cette bande, et, au bout de peu d'instants, je l'apercus pres de ses compagnons et je le perdis de vue au milieu de tous les autres. --C'est un bon gibier que le jeune bison, me dis-je a moi-meme; et je portai mes yeux autour de la ceinture du bois pour reconnaitre ou les chasseurs en etaient de la battue. Je voyais les ailes brillantes des geais miroiter a travers les branches, et j'entendais leurs cris percants. Jugeant d'apres ces signes, je reconnus que les hommes s'avancaient assez lentement. Il y avait une demi-heure que Seguin m'avait quitte, et ils n'avaient pas encore fait la moitie du tour. Je me mis alors a calculer combien de temps j'avais encore a attendre, et me livrai au monologue suivant: --La prairie a un mille et demi de diametre; le cercle fait trois fois autant, soit quatre milles et demi. Bah! le signal ne sera pas donne avant une heure. Prenons donc patience, et mais qu'est-ce? les betes se couchent! Bon. Il n'y a pas de danger qu'elles se sauvent. Nous allons faire une fameuse chasse? Une, deux, trois... en voila six de couchees. C'est probablement la chaleur et l'eau. Elles auront trop bu. Encore une! Heureuses betes! Rien autre chose a faire qu'a manger et a dormir, tandis que moi... Et de huit. Cela va bien. Je vais bientot me trouver en face d'un bon repas. Elles s'y prennent d'une drole de maniere pour se coucher. On dirait qu'elles tombent comme blessees. Deux de plus! Elles y seront bientot toutes. Tant mieux. Nous serons arrives dessus avant qu'elles n'aient eu le temps de se relever. Oh! je voudrais bien entendre le clairon! Et tout en roulant ces pensees, j'ecoutais si je n'entendais pas le signal, quoique sachant fort bien qu'il ne pouvait pas etre donne de quelque temps encore. Les buffalos s'avancaient lentement, broutant tout en marchant, et continuant de se coucher l'un apres l'autre. Je trouvais assez etrange de les voir ainsi s'affaisser successivement, mais j'avais vu des troupeaux de betail, pres des fermes, en faire autant, et j'etais a cette epoque peu familiarise avec les moeurs des buffalos. Quelques-uns semblaient s'agiter violemment sur le sol et le frapper avec force de leurs pieds. J'avais entendu parler de la maniere toute particuliere dont ces animaux ont l'habitude de se _vautrer_, et je pensai qu'ils etaient en train de se livrer a cet exercice. J'aurais voulu mieux jouir de la vue de ce curieux spectacle; mais les hautes herbes m'en empechaient. Je n'apercevais que les epaules velues et, de temps en temps, quelque sabot qui se levait au-dessus de l'herbe. Je suivais ces mouvements avec un grand interet, et j'etais certain maintenant que l'enveloppement serait complet avant qu'il ne leur prit fantaisie de se lever. Enfin, le dernier de la bande suivit l'exemple de ses compagnons et disparut. Ils etaient alors tous sur le flanc, a moitie ensevelis dans l'herbe. Il me sembla que je voyais le veau encore sur ses pieds; mais a ce moment le clairon retentit, et des cris partirent de tous les cotes de la prairie. J'appuyai l'eperon sur les flancs de mon cheval et m'elancai dans la plaine. Cinquante autres avaient fait comme moi, poussant des cris en sortant du bois. La bride dans la main gauche, et mon rifle pose en travers devant moi, je galopais avec toute l'ardeur que pouvait inspirer une pareille chasse. Mon fusil etait arme, je me tenais pret, et je tenais a honneur de tirer le premier coup. Il n'y avait pas loin du poste que j'avais occupe au buffalo le plus rapproche. Mon cheval allait comme une fleche, et je fus bientot a portee. --Est-ce que la bete est endormie? Je n'en suis plus qu'a dix pas et elle ne bouge pas! Ma foi, je vais tirer dessus pendant qu'elle est couchee. Je levai mon fusil, je mis en joue, et j'appuyai le doigt sur la detente, lorsque quelque chose de rouge frappa mes yeux, c'etait du sang! J'abaissai mon fusil avec un sentiment de terreur et retins les renes. Mais, avant que j'eusse pu ralentir ma course, je fus porte au milieu du troupeau abattu. La, mon cheval s'arreta court, et je restai cloue sur ma selle comme sous l'empire d'un charme. Je me sentais saisi d'une superstitieuse terreur. Devant moi, autour de moi, du sang! De quelque cote que mes yeux se portassent, du sang, toujours du sang! Mes camarades se rapprochaient, criant tout en courant; mais leurs cris cesserent, et, l'un apres l'autre, ils tirerent la bride, comme j'avais fait, et demeurerent confondus et consternes. Un pareil spectacle etait fait pour etonner, en effet. Devant nous gisaient les cadavres des buffalos, tous morts ou dans les dernieres convulsions de l'agonie. Chacun d'eux portait sous la gorge une blessure d'ou le sang coulait a gros bouillons, et se repandait sur leurs flancs encore pantelants. Il y en avait des flaques sur le sol de la prairie, et les eclaboussures des coups de pieds convulsifs tachaient le gazon tout autour. --Mon Dieu! qu'est-ce que cela veut dire? --Whagh!--_Santissima!_--Sacrr... s'ecrierent les chasseurs. --Ce n'est bien sur pas la main d'un homme qui a fait cela! --Eh! ce n'est pas autre chose, cria une voix bien connue, si toutefois vous appelez un Indien un homme. C'est un tour de Peau-Rouge, et l'Enfant... Tenez! tenez! En meme temps que cette exclamation, j'entendis le craquement d'un fusil que l'on arme. Je me retournai; Rube mettait en joue. Je suivis machinalement la direction du canon, j'apercus quelque chose qui se remuait dans l'herbe. --C'est un buffalo qui se debat encore! pensai-je, voyant une masse velue d'un gris brun, il veut l'achever... tiens, c'est le veau! J'avais a peine fait cette remarque, que je vis l'animal se dresser sur ses deux jambes de derriere en poussant un cri sauvage, mais humain. L'enveloppe herissee tomba, et un sauvage tout nu se montra, tendant ses bras, dans une attitude suppliante. Je n'aurais pu le sauver. Le chien s'etait abattu et la balle etait partie; elle avait perce la brune poitrine; le sang jaillit et la victime tomba en avant sur le corps d'un des buffles. --Whagh! Rube! s'ecria un des hommes; pourquoi ne lui as-tu pas laisse le temps d'ecorcher ce gibier? Il s'en serait si bien acquitte pendant qu'il etait en train.... Et le chasseur eclata de rire apres cette sanglante plaisanterie. --Cherchez la, garcons! dit Rube montrant l'ilot. Si vous cherchez bien, vous ferez partir un autre veau! Je vais m'occuper de la chevelure de celui-ci. Les chasseurs, sur cet avis, se dirigerent au galop vers l'ilot avec l'intention de l'entourer. Je ne pus reprimer un sentiment de degout en assistant a cette froide effusion du sang. Je tirai ma bride par un mouvement involontaire, et m'eloignai de la place ou le sauvage etait tombe. Il etait couche sur le ventre nu jusqu'a la ceinture. Le trou par lequel la balle etait sortie se trouvait place sous l'epaule gauche. Les membres s'agitaient encore, mais c'etaient les dernieres convulsions de l'agonie. La peau qui avait servi a son deguisement etait en paquet a la place ou il l'avait jetee. Pres de cette peau se trouvait un arc et plusieurs fleches: celles-ci etaient rouges jusqu'a l'encoche. Les plumes, pleines de sang, etaient collees au bois. Ces fleches avaient perce d'outre en outre les corps monstrueux des animaux. Chacune d'elles avait fait plusieurs victimes. Le vieux trappeur se dirigea vers le cadavre, et descendit posement de cheval. --Cinquante dollars par chevelure! murmura-t-il, degainant son couteau, et se baissant vers le corps: c'est plus que je n'aurais pu tirer de la mienne. Ca vaut mieux qu'une peau de castor! Au diable les castors! dit l'Enfant. Tendre des trappes pour ramasser des peaux, c'est un fichu metier, quand bien meme le gibier donnerait comme des mangeurs d'herbe dans la saison des veaux. Allons, toi, negre! continua-t-il en saisissant la longue chevelure du sauvage, et retournant sa figure en l'air: je vais te gater un peu le visage. Hourra; coyote de Pache! hourra! Un eclair de triomphe et de vengeance illumina la figure de l'etrange vieillard pendant qu'il poussait ce dernier cri. --Est-ce que c'est un Apache? demanda un des chasseurs, qui etait reste pres de Rube. --C'en est un, un coyote de Pache, un de ces gredins qui ont coupe les oreilles de l'Enfant! que l'enfer les prenne tous! Je jure bien d'arranger de la meme facon tous ceux qui me tomberont dans les griffes. _Wou-wough_ vilain loup! tu y es, toi! te v'la propre, hein! En parlant ainsi, il rassemblait les longues boucles de cheveux dans sa main gauche, et en deux coups de couteau, l'un en quarte, et l'autre en tierce, il decrivit autour du crane un cercle aussi parfait que s'il eut ete trace au compas. Puis la lame brillante passa sous la peau et le scalp fut enleve. --Et de six, continua-t-il, se parlant a lui-meme en placant le scalp dans sa ceinture.--Six a cinquante la piece. Trois cents dollars de chevelures paches. Au diable, ma foi, les trappes et les castors. Apres avoir mis en surete le trophee sanglant, il essuya son couteau sur la criniere des buffalos, et se mit en devoir de faire, sur la crosse de son fusil, une nouvelle entaille a la suite des cinq qui y etaient deja marquees. Ces six coches indiquaient seulement les Apaches; car, en regardant le long du bois de l'arme, je vis qu'il y avait plusieurs colonnes a ce terrible registre. XXXI UN AUTRE COUP. La detonation d'un fusil frappa mes oreilles et detourna mon attention des faits et gestes du vieux trappeur. En me retournant, je vis un leger nuage bleu flottant sur la prairie; mais il me fut impossible de deviner sur quoi le coup avait ete tire. Trente ou quarante chasseurs avaient entoure l'ilot et restaient immobiles sur leurs selles, formant une sorte de cercle irregulier. Ils etaient encore a quelque distance du petit bois, et hors de portee des fleches. Ils tenaient leurs fusils en travers et echangeaient des cris. Evidemment, le sauvage n'etait pas seul. Il devait avoir un ou plusieurs compagnons dans le fourre. Toutefois, il ne pouvait pas y en avoir en grand nombre; car les broussailles inferieures n'etaient pas capables de receler plus d'une douzaine de corps, et les yeux percants des chasseurs fouillaient dans toutes les directions. Il me semblait voir une compagnie de chasseurs dans une bruyere, attendant que le gibier partit; mais ici, Dieu puissant! le gibier etait de la race humaine! C'etait un terrible spectacle. Je tournai les yeux du cote de Seguin pensant qu'il interviendrait peut-etre pour arreter cette atroce _battue_. Il vit mon regard interrogateur et detourna la tete. Je crus apercevoir qu'il etait honteux de l'oeuvre a laquelle ses compagnons travaillaient; mais la necessite commandait de tuer ou de prendre tous les Indiens qui pouvaient se trouver dans l'ilot; je compris que toute observation de ma part serait absolument inutile. Quant aux chasseurs eux-memes, ils n'auraient fait qu'en rire. C'etait leur plaisir et leur profession; et je suis certain que, dans ce moment, leurs sentiments etaient exactement de la meme nature que ceux qui agitent les chasseurs en train de debusquer un ours de sa taniere. L'interet etait peut-etre plus vivement excite encore; mais a coup sur il n'y avait pas plus de disposition a la merci. Je retins mon cheval, et attendis, plein d'emotions penibles, le denoument de ce drame sauvage. --_Vaya! Irlandes!_ qu'est-ce que vous avez vu? demanda un des Mexicains s'adressant a Barney. Je reconnus par la que c'etait l'Irlandais qui avait fait feu. --Une Peau-Rouge, par le diable! repondit celui-ci. --N'est-ce pas ta propre tete que tu auras vue dans l'eau? cria un chasseur d'un ton moqueur. --C'etait peut-etre le diable, Barney! --Vraiment, camarades, j'ai vu quelque chose qui lui ressemblait fort, et je l'ai tue tout de meme. --Ha! ha! Barney a tue le diable! Ha! ha! --_Vaya!_ s'ecria un trappeur, poussant son cheval vers le fourre; l'imbecile n'a rien vu du tout. Je parie tout ce qu'on voudra.... --Arretez, camarade, cria Garey, prenons des precautions, mefions-nous des Peaux-Rouges. Il y a des Indiens la-dedans, qu'il en ait vu ou non; ce gredin-la n'etait pas seul bien sur, essayons de voir comme ca.... Le jeune chasseur mit pied a terre, tourna son cheval le flanc vers le bois, et, se mettant du cote oppose, il fit marcher l'animal en suivant une spirale qui se rapprochait de plus en plus du fourre. De cette maniere, son corps etait cache, et sa tete seule pouvait etre apercue derriere le pommeau de la selle, sur laquelle etait appuye son fusil arme et en joue. Plusieurs autres, voyant faire Garey, descendirent de cheval et suivirent son exemple. Le silence se fit de plus en plus profond, a mesure que le diametre de leur course se resserrait. En peu de temps, ils furent tout pres de l'ilot. Pas une fleche n'avait siffle encore. N'y avait-il donc personne la? On aurait pu le croire, et les hommes penetrerent hardiment dans le fourre. J'observais tout cela avec un interet palpitant. Je commencais a esperer que les buissons etaient vides. Je pretais l'oreille a tous les sons; j'entendis le craquement des branches et les murmures des hommes. Il y eut un moment de silence, quand ils penetrerent plus avant. Puis une exclamation soudaine, et une voix cria: --Une peau rouge morte! Hourra pour Barney! --La balle de Barney l'a traverse, par tous les diables! Cria un autre. Hilloa! vieux bleu de ciel! Viens ici voir ce que tu as fait! Les autres chasseurs et le ci-devant soldat se dirigerent vers le couvert. Je m'avancai lentement apres eux. En arrivant, je les vis trainant le corps d'un Indien hors du petit bois: un sauvage nu comme l'autre. Il etait mort, et on se preparait a le scalper. --Allons, Barney? dit un des hommes d'un ton plaisant, la chevelure est a toi. Pourquoi ne la prends-tu pas, gaillard? --Elle est a moi, dites-vous! demanda Barney s'adressant a celui qui venait de parler, et avec un fort accent irlandais. --Certainement: tu as tue l'homme; c'est ton droit. --Est-ce que ca vaut vraiment cinquante dollars? --Ca se paie comme du froment. --Auriez-vous la complaisance de l'enlever pour moi? --Oh! certainement, avec beaucoup de plaisir, reprit le chasseur, imitant l'accent de Barney, separant en meme temps le scalp et le lui presentant. Barney prit le hideux trophee, et je parierais qu'il n'en ressentit pas beaucoup de fierte. Pauvre Celte! Il pouvait bien s'etre rendu coupable de plus d'un accroc a la discipline, dans sa vie de garnison, mais evidemment c'etait son premier pas dans le commerce du sang humain. Les chasseurs descendirent tous de cheval et se mirent a fouiller le fourre dans tous les sens. La recherche fut tres-minutieuse, car il y avait encore un mystere. Un arc de plus, c'est-a-dire un troisieme arc, avait ete trouve avec son carquois et ses fleches. Ou etait le proprietaire? S'etait-il echappe du fourre pendant que les hommes etaient occupes aupres des buffalos morts? C'etait peu probable, mais ce n'etait pas impossible. Les chasseurs connaissaient l'agilite extreme des sauvages, et nul n'osait affirmer que celui-ci n'eut pas gagne la foret, inapercu. --Si cet Indien s'est echappe, dit Garey, nous n'avons pas meme le temps d'ecorcher ces buffles. Il y a pour sur une troupe de sa tribu a moins de vingt milles d'ici. --Cherchez au pied des saules, cria la voix du chef, tout pres de l'eau. Il y avait la une mare. L'eau en etait troublee et les bords avaient ete trepignes par les buffalos. D'un cote, elle etait profonde, et les saules penches laissaient pendre leurs branches jusque sur la surface de l'eau. Plusieurs hommes se dirigerent de ce cote et sonderent le fourre avec leurs lances et le canon de leurs fusils. Le vieux Rube etait venu avec les autres, et otait le bouchon de sa corne a poudre avec ses dents, se disposant a recharger. Son petit oeil noir lancait des flammes dans toutes les directions, devant, autour de lui et jusque dans l'eau. Une pensee subite lui traversa le cerveau. Il repoussa le bouchon de sa corne, prit l'Irlandais, qui etait le plus pres de lui, par le bras, et lui glissa dans l'oreille d'un ton pressant: --Paddy! Barney! donnez-moi votre fusil, vite, mon ami, vite! Sur cette invitation pressante, Barney lui passa immediatement son arme, et prit le fusil que le trappeur lui tendait. Rube saisit vivement le mousquet, et se tint un moment comme s'il allait tirer sur quelque objet du cote de la mare. Tout a coup, il fit un demi-tour sans bouger les pieds de place, et, dirigeant le canon de son fusil en l'air, il tira au milieu du feuillage. Un cri aigu suivit le coup; un corps pesant degringola a travers les branches qui se rompaient, et tomba sur le sol a mes pieds. Je sentis sur mes yeux des gouttes chaudes qui m'occasionnaient un fremissement: c'etait du sang! J'en etais aveugle. J'entendis les hommes accourir de tous les points du fourre. Quand j'eus recouvre la vue, j'apercus un sauvage nu qui disparaissait a travers le feuillage. --Manque, s.... mille tonnerres! cria le trappeur. Au diable soit le fusil de munition! ajouta-t-il, jetant a terre le mousquet et s'elancant le couteau a la main. Je suivis comme les autres. Plusieurs coups de feu partirent du milieu des buissons. Quand nous atteignimes le bord de l'ilot, je vis l'Indien, toujours debout, et courant avec l'agilite d'une antilope. Il ne suivait pas une ligne droite, mais sautait de cote et d'autre, en zigzag, de maniere a ne pouvoir etre vise par ceux qui le poursuivaient. Aucune balle ne l'avait encore atteint, assez grievement du moins pour ralentir sa course. On pouvait voir une trainee de sang sur son corps brun; mais la blessure, quelle qu'elle fut, ne semblait pas le gener dans sa fuite. Pensant qu'il n'avait aucune chance de s'echapper, je n'avais pas l'intention de decharger mon fusil dans cette circonstance. Je demeurai donc pres du buisson, cache derriere les feuilles, et suivant les peripeties de la chasse. Quelques chasseurs continuaient a le poursuivre a pied, tandis que les plus avises couraient a leurs chevaux. Ceux-ci se trouvaient tous du cote oppose du petit bois, un seul excepte, la jument du trappeur Rube, qui broutait a la place ou Rube avait mis pied a terre, au milieu des buffalos morts, precisement dans la direction de l'homme que l'on poursuivait. Le sauvage, en s'approchant d'elle, parut etre saisi d'une idee soudaine, et deviant legerement de sa course, il arracha le piquet, ramassa le lasso avec toute la dexterite d'un Gaucho, et sauta sur le dos de la bete. C'etait une idee fort ingenieuse, mais elle tourna bien mal pour l'Indien. A peine etait-il en selle qu'un cri particulier se fit entendre, dominant tous les autres bruits; c'etait un appel pousse par le trappeur essorille. La vieille jument reconnut ce signal, et, au lieu de courir dans la direction imprimee par son cavalier, elle fit demi-tour immediatement et revint en arriere au galop. A ce moment, une balle tiree sur le sauvage ecorcha la hanche du mustang qui, baissant les oreilles, commenca a se cabrer et a ruer avec une telle violence que ses quatre pieds semblaient detaches du sol en meme temps. L'Indien cherchait a se jeter en bas de la selle; mais le mouvement de l'avant a l'arriere lui imprimait des secousses terribles. Enfin, il fut desarconne et tomba par terre sur le dos. Avant qu'il eut pu se remettre du coup, un Mexicain etait arrive au galop, et avec sa longue lance l'avait cloue sur le sol. Une scene de jurements, dans laquelle Rube jouait le principal role, suivit cet incident. Sa colere etait doublement motivee. Les fusils de munition furent voues a tous les diables, et comme le vieux trappeur etait inquiet de la blessure recue par sa jument, les _fichues ganaches a l'oeil de travers_ recurent une large part de ses anathemes. Le mustang cependant n'avait pas essuye de dommage serieux, et, quand Rube eut verifie le fait, le bouillonnement sonore de sa colere s'apaisa dans un sourd grognement et finit par cesser tout a fait. Aucun symptome ne donnait a croire qu'il y eut encore d'autres sauvages dans les environs, les chasseurs s'occuperent immediatement de satisfaire leur faim. Les feux furent allumes, et un plantureux repas de viande de buffalo permit a tout le monde de se refaire. Apres le repas, on tint conseil. Il fut convenu qn'on se dirigerait vers la vieille Mission que l'on savait etre a dix milles tout au plus de distance. La, nous pourrions tenir facilement en cas d'attaque de la part de la tribu des Coyoteros, a laquelle les trois sauvages tues appartenaient. Au dire de presque tous, nous devions nous attendre a etre suivis par cette tribu, et a l'avoir sur notre dos avant que nous eussions pu quitter les ruines. Les buffalos furent lestement depouilles, la chair empaquetee, et, prenant notre course a l'ouest, nous nous dirigeames vers la Mission. XXXII UNE AMERE DECEPTION. Nous arrivames aux ruines un peu apres le coucher du soleil. Les hiboux et les loups effarouches nous cederent la place, et nous installames notre camp au milieu des murs croulants. Nos chevaux furent attaches sur les pelouses desertes, et dans les vergers depuis longtemps abandonnes, ou les fruits murs jonchaient la terre en tas epais. Les feux, bientot allumes, illuminerent de leurs reflets brillants les piliers gris; une partie de la viande fut depaquetee et cuite pour le souper. Il y avait la de l'eau en abondance. Une branche du San-Pedro coulait au pied des murs de la Mission. Il y avait, dans les jardins, des yams, du raisin, des pommes de Grenade, des coings, des melons, des poires, des peches et des pommes; nous eumes de quoi faire un excellent repas. Apres le diner, qui fut court, les sentinelles furent placees a tous les chemins qui conduisaient vers les ruines. Les hommes etaient affaiblis et fatigues par le long jeune qui avait precede cette refection, et au bout de peu de temps ils se coucherent la tete reposant sur leurs selles et s'endormirent. Ainsi se passa notre premiere nuit a la Mission de San-Pedro. Nous devions y sejourner trois jours, ou tout au moins attendre que la chair de buffalo fut sechee et bonne a empaqueter. Ce furent des jours penibles pour moi. L'oisivete developpait les mauvais instincts de mes associes a demi sauvages. Des plaisanteries obscenes et des jurements affreux resonnaient continuellement a mes oreilles; je n'y echappais qu'en allant courir les bois avec le vieux botaniste, qui passa tout ce temps au milieu des joies vives et pures que procurent les decouvertes scientifiques. Le Maricopa etait aussi pour moi un agreable compagnon. Cet homme etrange avait fait d'excellentes etudes, et connaissait a peu pres tous les auteurs de quelque renom. Il se tenait sur une tres-grande reserve toutes les fois que j'essayais de le faire parler de lui. Seguin, pendant ces trois jours, demeura taciturne et solitaire, s'occupant tres-peu de ce qui se passait autour de lui. Il semblait devore d'impatience, et, a chaque instant, allait visiter le _tasajo_. Il passait des heures entieres sur les hauteurs voisines, et tenait ses regards fixes du cote de l'est. C'etait le point d'ou devaient revenir les hommes que nous avions laisses en observation au Pinon. Une _azotea_ dominait les ruines. J'avais l'habitude de m'y rendre chaque apres-midi, quand le soleil avait perdu de son ardeur. De cette place on jouissait d'une belle vue de la vallee; mais son principal attrait pour moi residait dans l'isolement que je pouvais m'y procurer. Les chasseurs montaient rarement la; leurs propos sauvages et silencieux n'arrivaient pas a cette hauteur. J'avais coutume d'etendre ma couverture pres des parapets a demi ecroules, de m'y coucher, et de me livrer, dans cette position, a de douces pensees retrospectives, ou a des reves d'avenir plus doux encore. Un seul objet brillait dans ma memoire; un seul objet occupait mes esperances. Je n'ai pas besoin de le dire, a ceux du moins qui ont veritablement aime. Je suis a ma place favorite, sur l'_azotea_. Il est nuit; mais on s'en douterait a peine. Une pleine lune d'automne est au zenith, et se detache sur les profondeurs bleues d'un ciel sans nuages. Dans mon pays lointain, ce serait la lune des moissons. Ici elle n'eclaire ni les moissons ni le logis du moissonneur; mais cette saison, belle dans tous les climats, n'est pas moins charmante dans ces lieux sauvages et romantiques. La Mission est assise sur un plateau des Andes septentrionales, a plusieurs milliers de pieds au-dessus du niveau de la mer. L'air est vif et sec. On reconnait son peu de densite a la nettete des objets qui frappent la vue, a l'aspect des montagnes que l'on croirait voisines, bien que leur eloignement soit considerable, a la fermete des contours qui se detachent sur le ciel. Je m'en apercois encore au peu d'elevation de la temperature, a l'ardeur de mon sang, au jeu facile de mes poumons. Ah! c'est un pays favorable pour les personnes frappees d'etisie et de langueur. Si l'on savait cela dans les contrees populeuses! L'air, degage de vapeurs, est inonde par la lumiere pale de la lune. Mon oeil se repose sur des objets curieux, sur des formes de vegetation particulieres au sol de cette contree. Leur nouveaute m'interesse. A la blanche lueur, je vois les feuilles lanceolees de l'uyucca, les grandes colonnes du pitahaya et le feuillage dentele du cactus cochineal. Des sons flottent dans l'espace; ce sont les bruits du camp, des hommes et des animaux; mais, Dieu merci! je n'entends qu'un bourdonnement lointain. Une autre voix plus agreable frappe mon oreille; c'est le chant de l'oiseau moqueur, le rossignol du monde occidental. Il pousse ses notes imitatives du sommet d'un arbre voisin, et remplit l'air d'une douce melodie. La lune plane par-dessus tout; je la suis dans sa course elevee. Elle semble presider aux pensees qui m'occupent, a mon amour! Que de fois les poetes ont chante son pouvoir sur cette douce passion! Chez eux l'imagination seule parlait: c'etait une affaire de style; mais dans tous les temps et dans tous les pays, ce fut et c'est une croyance. D'ou vient cette croyance? d'ou vient la croyance en Dieu? car ces sentiments ont la meme source. Cette foi instinctive, si generalement repandue, reposerait-elle sur une erreur? Se pourrait-il que notre esprit ne fut, apres tout, que matiere, fluide electrique? Mais, en admettant cela, pourquoi ne serait-il pas influence par la lune? Pourquoi n'aurait-il pas ses marees, son flux et son reflux aussi bien que les plaines de l'air et celles de l'Ocean? Couche sur ma couverture et m'abreuvant des rayons de la lune, je m'abandonne a une suite de reveries sentimentales et philosophiques. J'evoque le souvenir des scenes qui ont du se passer dans les ruines qui m'environnent; les faits et les mefaits des peres capucins entoures de leurs serfs chausses de sandales. Ce retour au passe n'occupe pas longtemps mon esprit. Je traverse rapidement des ages recules, et ma pensee se reporte sur l'etre charmant que j'aime et que j'ai recemment quitte: Zoe, ma charmante Zoe! A elle je pensai longtemps. Pensait-elle a moi dans ce moment? Souffrait-elle de mon absence? Aspirait-elle apres mon retour? Ses yeux se remplissaient-ils de larmes quand elle regardait du haut de la terrasse solitaire? Mon coeur repondait: Oui! battant d'orgueil et de bonheur. Les scenes horribles que j'affrontais pour son salut devaient-elles se terminer bientot? De longs jours nous separaient encore, sans doute. J'aime les aventures; elles ont fait le charme de toute ma vie. Mais ce qui se passait autour de moi!... Je n'avais pas encore commis de crime; mais j'avais assiste passif a des crimes, domine par la necessite de la situation que je m'etais faite. Ne serais-je pas bientot entraine moi-meme a tremper dans quelque horrible drame du genre de ceux qui constituaient la vie habituelle des hommes dont j'etais entoure. Dans le programme que Seguin m'avait developpe, je n'avais pas compris les cruautes inutiles dont j'etais force d'etre le temoin. Il n'etait plus temps de reculer; il fallait aller en avant, et traverser encore d'autres scenes de sang et de brutalite, jusqu'a l'heure ou il me serait donne de revoir ma fiancee, et de recevoir comme prix de mes epreuves l'adorable Zoe. Ma reverie fut interrompue. J'entendis des voix et des pas; on s'approchait de la place ou j'etais couche. J'apercus deux hommes engages dans une conversation animee. Ils ne me voyaient pas, cache que j'etais derriere quelques fragments de parapet brise, et dans l'ombre. Quand ils furent plus pres, je reconnus le patois de mon serviteur canadien, et l'on ne pouvait pas se tromper a celui de son compagnon. C'etait l'accent de Barney, sans aucun doute. Ces dignes garcons, ainsi que je l'ai deja dit, s'etaient lies comme deux larrons en foire, et ne se quittaient plus. Quelques actes de complaisance avaient attache le fantassin a son associe, plus fin et plus experimente;--ce dernier avait pris l'autre sous son patronage et sous sa protection. Je fus contrarie de ce derangement, mais la curiosite me fit rester immobile et silencieux. Barney parlait au moment ou je commencai a les entendre. --En verite, monsieur Gaoude, je ne donnerais pas cette nuit delicieuse pour tout l'or du monde. J'avais remarque le petit bocal deja: mais que le diable m'etrangle si j'avais cru que c'etait autre chose que de l'eau claire. Voyez-vous ca! Aurait-on pense que ce vieux loustic d'Allemand en apporterait un plein bocal et garderait comme ca tout pour lui! Vous etes bien sur que c'en est? --Oui! oui! c'est de la bonne liqueur, de l'_aguardiente_. --_Agouardenty_, vous dites? --Oui, vraiment, monsieur Barney. Je l'ai flairee plus d'une fois. Ca sent tres-fort; c'est fort, c'est bon! --Mais pourquoi ne l'avez-vous pas pris vous-meme? Vous saviez bien ou le docteur fourrait ca, et vous auriez pu l'attraper bien plus facilement que moi. --Pourquoi, Barney? --Parce que, mon ami, je ne veux pas me mettre mal avec M. le docteur, il pourrait me soupconner. --Je ne vois pas clairement la chose. Il peut vous soupconner dans tous les cas. Eh bien alors? --Oh! alors, n'importe! je jurerai mes grands dieux que ce n'est pas moi. J'aurai la conscience tranquille. --Par le ciel! nous pouvons prendre la liqueur a present. Voulez-vous, monsieur Gaoude; pour moi je ne demande pas mieux: c'est dit, n'est-ce pas? --Oui, tres-bien! --Pour lors, a present ou jamais; c'est le bon moment. Le vieux bonhomme est sorti; je l'ai vu partir moi-meme. La place est bonne ici pour boire. Venez et montrez-moi ou il la cache; et, par saint Patrick, je suis votre homme pour l'attraper! --Tres-bien; allons! monsieur Barney, allons! Quelque obscure que cette conversation puisse paraitre, je la compris parfaitement. Le naturaliste avait apporte parmi ses bagages un petit bocal d'_aguardiente_, de l'alcool de Mezcal, dans le but de conserver quelques echantillons rares de la famille des serpents ou des lezards, s'il avait la chance d'en rencontrer. Je compris donc qu'il ne s'agissait de rien moins que d'un complot ayant pour but de s'emparer de ce bocal et de vider son contenu. Mon premier mouvement fut de me lever pour mettre obstacle a leur dessein, et, de plus, administrer un savon salutaire a mon voyageur ainsi qu'a son compagnon a cheveux rouges; mais, apres un moment de reflexion, je pensai qu'il valait mieux s'y prendre d'une autre facon et les laisser se punir eux-memes. Je me rappelais que, quelques jours avant notre arrivee a l'_Ojo de Vaca_, le docteur avait pris un serpent du genre des viperes, deux ou trois sortes de lezards, et une hideuse bete baptisee par les chasseurs du nom de _grenouille a cornes_. Il les avait plonges dans l'alcool pour les conserver. Je l'avais vu faire, et ni mon Francais ni l'Irlandais ne se doutaient de cela. Je resolus donc de les laisser boire une bonne gorgee de l'infusion avant d'intervenir. Je n'attendis pas longtemps. Au bout de peu d'instants, ils remonterent, et Barney etait charge du precieux bocal. Ils s'assirent tout pres de l'endroit ou j'etais couche, puis, debouchant le flacon, ils remplirent leurs tasses d'etain et commencerent a gouter. On n'aurait pas trouve ailleurs une paire de gaillards plus alteres; et d'une seule gorgee, chacun d'eux eut vide sa tasse jusqu'au fond. --Un drole de gout, ne trouvez-vous pas? dit Barney apres avoir detache la tasse de ses levres. --Oui, c'est vrai, monsieur. --Que pensez-vous que ce soit? --Je ne sais quoi. Ca sent le... dame le... dame!... --Le poisson, vous voulez dire? --Oui, ca sent comme le poisson: un drole de bouquet, fichtre! --Je suppose que les Mexicains mettent quelque chose la dedans pour donner du gout a l'_aguardiente_. C'est diablement fort tout de meme. Ca ne vaut pas grand'chose et on n'en ferait pas grand cas, si on avait a sa portee de la bonne liqueur d'Irlande. Oh! mere de Moise! c'est la une fameuse boisson! Et l'Irlandais secouait la tete, ajoutant ainsi a l'emphase de son admiration pour le whisky de son pays. --Mais, monsieur Gaoude, continua-t-il, le whisky est le whisky, sans aucun doute; mais, si nous ne pouvons avoir de la brioche, ce n'est pas une raison pour dedaigner le pain; ainsi donc, je vous en demanderai encore un coup. Le gaillard tendit sa tasse pour qu'on la remplit de nouveau. Gode pencha le flacon, et versa une partie de son contenu dans les deux tasses. Mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a dans ma tasse? s'ecria-t-il apres avoir bu une gorgee. --Qu'est-ce que c'est? laissez voir. Ca! sur mon ame, on dirait d'une bete. --Sacr-r-r... c'est une vilaine bete du Texas, c'est une grenouille! C'est donc ca que ca empoisonnait le poisson. Oh! o-ouach! --Oh! sainte Mere! il y en a une autre dans la mienne! Par le diable! c'est un scorpion; un lezard! Houch! ouach! ouach! --Vou-achr! ha-a-ach! Mon Dieu! ouachr! ach! Sacr...! oachr! ach! o-oa-a -achr! --Sacre tonnerre! Ho-ach! Le vieux satane docteur! A-ouach! --Ack! ackr! Vierge sainte! ha! ho! hohachr! Poison! Poison! Et les deux ivrognes marcherent avec agitation sur l'azotea, se debarrassant l'estomac, crachant tant qu'ils pouvaient, remplis de terreur, et pensant qu'ils devaient etre empoisonnes. Je m'etais releve et riais comme un fou. Mes eclats de rire et les exclamations des deux victimes attirerent une foule de chasseurs sur la terrasse, et quand ils eurent vu de quoi il s'agissait, les ruines retentirent du fracas de leurs moqueries sauvages. Le docteur, qui etait arrive avec les autres, goutait peu la plaisanterie. Cependant, apres une courte recherche, il retrouva ses lezards et les remit dans le bocal, qui contenait encore assez d'alcool pour les recouvrir. Il pouvait etre tranquille sur l'avenir: son flacon etait a l'abri des tentatives des chasseurs les plus alteres. XXXIII LA VILLE FANTOME. Le matin du quatrieme jour, les hommes que nous avions laisses en observation rejoignirent, et nous apprimes d'eux que les Navajoes avaient pris la route du sud. Les Indiens, revenus a la source, le second jour apres notre depart, avaient suivi la direction indiquee par les fleches. C'etait la bande de Dacoma; en tout, a peu pres, trois cents guerriers. Nous n'avions rien de mieux a faire que de plier bagage le plus promptement possible et de poursuivre notre marche vers le nord. Une heure apres, nous etions en selle et suivions la rive rocheuse du San-Pedro. Une longue journee de marche nous conduisit aux bords desoles du Gila; et nous campames, pour la nuit, pres du fleuve, au milieu des ruines celebres qui marquent la seconde halte des Azteques lors de leur migration. A l'exception du botaniste, du chef Coco, de moi et peut-etre de Seguin, pas un de la bande ne semblait s'inquieter de ses interessantes antiquites. Les traces de l'ours gris, que l'on voyait sur la terre molle, occupaient bien plus les chasseurs que les poteries brisees et leurs peintures hieroglyphiques. Deux de ces animaux furent decouverts pres du camp, et un terrible combat s'ensuivit, dans lequel un des Mexicains faillit perdre la vie, et n'echappa qu'apres avoir eu la tete et le cou en partie depouilles. Les ours furent tues et servirent a notre souper. Le jour suivant, nous remontames le Gila jusqu'a l'embouchure de San Carlos, ou nous fimes halte pour la nuit. Le San-Carlos vient du nord, et Seguin avait resolu de remonter le cours de cette riviere pendant une centaine de milles, et, ensuite, de traverser a l'est vers le pays des Navajoes. Quand il eut fait connaitre sa decision, un esprit de revolte se manifesta parmi les hommes, et des murmures de mecontentement gronderent de tous cotes. Peu d'instants apres, cependant, plusieurs etant descendus et s'etant avances dans l'eau, a quelque distance du bord, ramasserent quelques grains d'or dans le lit de la riviere. On apercut aussi, parmi les rochers, comme indice du precieux metal, la _quixa_, que les Mexicains designent sous le nom de _mere de l'or_. Il y avait des mineurs dans la troupe, qui connaissaient tres-bien cela, et cette decouverte sembla les satisfaire. On ne parla plus davantage de gagner le Prieto. Peut-etre le San-Carlos se trouverait-il aussi riche. Cette riviere avait, comme l'autre, la reputation d'etre aurifere. En tout cas, l'expedition, en se dirigeant vers l'est, devait traverser le Prieto dans la partie elevee de son cours, et cette perspective eut pour effet d'apaiser les mutins, du moins pour l'instant. Une autre consideration encore contribuait a les calmer: le caractere de Seguin. Il n'y avait pas un individu de la bande qui se souciat de le contrarier en la moindre des choses. Tous le connaissaient trop bien pour cela; et ces hommes, qui faisaient generalement bon marche de leur vie quand ils se croyaient dans le droit consacre par la loi de la montagne, savaient bien que retarder l'expedition dans le but de chercher de l'or n'etait ni conforme a leur contrat avec lui, ni d'accord avec ses desirs. Plus d'un dans la troupe, d'ailleurs, etait vivement attire vers les villes des Navajoes par des motifs semblables a ceux qui animaient Seguin. Enfin, dernier argument qui n'echappait pas a la majorite: la bande de Dacoma devait se mettre a notre poursuite aussitot qu'elle aurait rejoint les Apaches. Nous n'avions donc pas de temps a perdre a la recherche de l'or, et le plus simple chasseur de scalps comprenait bien cela. Au point du jour, nous etions de nouveau en route, et nous suivions la rive du San-Carlos. Nous avions penetre dans le grand desert qui s'etend au nord depuis le Gila jusqu'aux sources du Colorado. Nous y etions entres sans guide, car pas un de la troupe n'avait jamais traverse ces regions inconnues. Rube lui-meme ne connaissait nullement cette partie du pays. Nous n'avions pas de boussole, mais nous pouvions nous en passer. Presque tous nous etions capables d'indiquer la direction du nord sans nous tromper d'un degre, et nous savions reconnaitre l'heure exacte, a 10 minutes pres, soit de nuit, soit de jour, a la simple inspection du firmament. Avec un ciel clair, avec les indications des arbres et des rochers, nous n'avions besoin ni de boussole ni de chronometre. Une vie passee sous la voute etoilee, dans ces prairies elevees et dans ces gorges de montagnes, ou rarement un toit leur derobait la vue de l'azur des cieux, avait fait de tous ces rodeurs insouciants autant d'astronomes. Leur education, sous ce rapport, etait accomplie, et elle reposait sur une experience acquise a travers bien des perils. Leur connaissance de ces sortes de choses me paraissait tout a fait instinctive. Nous avions encore un guide aussi sur que l'aiguille aimantee; nous traversions les regions de la _plante polaire_, et a chaque pas la direction des feuilles de cette plante nous indiquait notre meridien. Notre route en etait semee, et nos chevaux les ecrasaient en marchant. Pendant plusieurs jours nous avancames vers le nord a travers un pays de montagnes etranges, dont les sommets, de formes fantastiques et bizarrement groupes, s'elevaient jusqu'au ciel. La, nous apercevions des formes hemispheriques comme des domes d'eglise; ici, des tours gothiques se dressaient devant nous; ailleurs, c'etaient des aiguilles gigantesques dont la pointe semblait percer la voute bleue. Des rochers, semblables a des colonnes, en supportaient d'autres poses horizontalement; d'immenses voutes taillees dans le roc semblaient des ruines antediluviennes, des temples de druides d'une race de geants! Ces formes si singulieres etaient encore rehaussees par les plus brillantes couleurs. Les roches stratifiees etalaient tour a tour le rouge, le blanc, le vert, le jaune et les tons etaient aussi vifs que s'ils eussent ete tout fraichement tires de la palette d'un peintre. Aucune fumee ne les avait ternis depuis qu'ils avaient emerge de leurs couches souterraines. Aucun nuage ne voilait la nettete de leurs contours. Ce n'etait point un pays de nuages, et tout le temps que nous le traversames, nous n'apercumes pas une tache au ciel; rien au-dessus de nous que l'ether bleu et sans limites. Je me rappelai les observations de Seguin. Il y avait quelque chose d'imposant dans la vue de ces eblouissantes montagnes; quelque chose de vivant qui nous empechait de remarquer l'aspect desole de tout ce qui nous entourait. Par moment, nous ne pouvions nous empecher de croire que nous nous trouvions dans un pays tres-peuple, tres-riche et tres-avance, si on en jugeait par la grandeur de son architecture. En realite, nous traversions la partie la plus sauvage du globe, une terre qu'aucun pied humain n'avait jamais foulee, sinon le pied chausse du mocassin: la region de l'Apache-Loup et du miserable Vamparico. Nous suivions les bords de la riviere; ca et la, pendant nos haltes, nous cherchions de l'or. Nous n'en trouvions que de tres-petites quantites, et les chasseurs commencaient a parler tout haut du Prieto. La, pretendaient-ils, l'or se trouvait en lingots. Quatre jours apres avoir quitte le Gila, nous arrivames a un endroit ou le San-Carlos se frayait un canon a travers une haute sierra. Nous y fimes halte pour la nuit. Le lendemain matin, nous decouvrimes qu'il nous serait impossible de suivre plus longtemps le cours de la riviere sans escalader la montagne. Seguin annonca son intention de la quitter et de se diriger vers l'est. Les chasseurs accueillirent cette declaration par de joyeux hourras. La vision de l'or brillait de nouveau a leurs yeux. Nous attendimes au bord du San-Carlos, que la grande chaleur du jour fut passee, afin que nos chevaux pussent se rafraichir a discretion. Puis, nous remettant en selle, nous coupames a travers la plaine. Nous avions l'intention de voyager toute la nuit, ou du moins jusqu'a ce que nous trouvassions de l'eau, car une halte sans eau ne pouvait nous procurer aucun repos. Avant que nous eussions marche longtemps, nous nous trouvames en face d'une terrible _jornada_, un de ces deserts redoutes, sans herbe, sans arbre, sans eau. Devant nous, s'etendait du nord au sud une rangee inferieure de montagnes, puis au-dessus une autre chaine plus elevee et couronnee de sommets neigeux. On voyait facilement que ces deux chaines etaient distinctes, et la plus eloignee devait etre d'une prodigieuse elevation. Cela nous etait revele par les neiges eternelles dont ses pics etaient couverts. Une riviere, peut-etre celle-la meme que nous cherchions, devait necessairement se trouver au pied des montagnes neigeuses. Mais la distance etait immense. Si nous ne trouvions pas un cours d'eau en avant des premieres montagnes, nous etions grandement exposes a perir de soif. Telle etait notre perspective. Nous marchions sur un sol aride, a travers des plaines de lave et de roches aigues qui blessaient les pieds de nos chevaux: et, parfois, les coupaient. Il n'y avait autour de nous d'autre vegetation que l'artemise au vert maladif, et le feuillage fetide de la creosote. Aucun Etre vivant ne se montrait, a l'exception du hideux lezard, du serpent a sonnettes et des grillons du desert, qui rampaient sur le sol dur, par myriades, et que nos chevaux ecrasaient sous leurs pieds. "_De l'eau!_" tel etait le cri qui commencait a etre profere dans toutes les langues. --_Water!_ criait le trappeur suffoquant.--De l'eau! criait le Canadien. --_Agua! agua!_ criait le Mexicain. A moins de vingt milles du San-Carlos, nos gourdes etaient aussi seches que le rocher. La poussiere de la plaine et la chaleur de l'atmosphere avaient provoque chez nous une soif intense, et nous avions tout epuise. Nous etions partis assez tard l'apres-midi. Au soleil couchant, les montagnes en face de nous semblaient toujours etre a la meme distance. Nous voyageames toute la nuit, et, quand le soleil se leva, nous en etions encore tres-eloignes. Cette illusion se produit toujours dans l'atmosphere transparente de ces regions elevees. Les hommes machonnaient tout en causant. Ils tenaient dans leur bouche de petites balles, ou des cailloux d'obsidienne, qu'ils mordaient avec des efforts desesperes. Quand nous atteignimes les premieres montagnes, le soleil etait deja haut sur l'horizon. A notre grande consternation, nous n'y trouvames pas une goutte d'eau! La chaine presentait un front de roches seches, tellement serrees et steriles, que les buissons de creosote eux-memes ne trouvaient pas de quoi s'y nourrir. Ces roches etaient aussi depourvues de vegetation que le jour ou elles etaient sorties de la terre a l'etat de lave. Des detachements se repandirent dans toutes les directions et grimperent dans les ravins; mais apres avoir perdu beaucoup de temps en recherches infructueuses, nous renoncames, desesperes. Il y avait un passage qui paraissait traverser la chaine. Nous y entrames et marchames en avant, silencieux et agites de sinistres pensees. Peu apres nous debuchions de l'autre cote, et une scene d'un singulier caractere frappait nos yeux. Devant nous une plaine entouree de tous cotes par de hautes montagnes; a l'extremite opposee, les monts neigeux prenaient naissance, et montraient leurs enormes rochers s'elevant verticalement a plus de mille pieds de hauteur. Les roches noires apparaissaient amoncelees les unes sur les autres, jusqu'a la limite des neiges immaculees dont les sommets etaient recouverts. Mais ce qui causait notre principal etonnement, c'etait la surface de la plaine. Elle etait aussi couverte d'un manteau d'une eclatante blancheur; cependant la place plus elevee que nous occupions etait parfaitement nue, et nous y ressentions vivement la chaleur du soleil. Ce que nous voyions dans la vallee ne pouvait donc pas etre de la neige. L'uniformite de la vallee, les montagnes chaotiques, dont elle etait environnee, m'impressionnaient vivement par leur aspect froid et desole. Il semblait que tout fut mort autour de nous et que la nature fut enveloppee dans son linceul. Mes compagnons paraissaient eprouver la meme sensation que moi, et tout le monde se taisait. Nous descendimes la pente du defile qui conduisait dans cette singuliere vallee. En vain nos yeux interrogeaient l'espace: aucune apparence d'eau devant nous. Mais nous n'avions pas le choix: il fallait traverser. A l'extremite la plus eloignee, au pied des montagnes neigeuses, nous crumes distinguer une ligne noire, comme celle d'une rangee d'arbres, et nous nous dirigeames vers ce point. En arrivant sur la plaine nous trouvames le sol couvert d'une couche epaisse de soude, blanche comme de la neige. Il y en avait assez la pour satisfaire aux besoins de toute la race humaine; mais, depuis sa formation nulle main ne s'etait encore baissee pour la ramasser. Trois ou quatre massifs de rocher se trouvaient sur notre route, pres de l'endroit ou le defile debouchait dans la vallee. Pendant que nous les contournions, nos yeux tomberent sur une large ouverture pratiquee dans les montagnes qui etaient en face de nous. A travers cette ouverture, les rayons du soleil brillaient et coupaient en echarpe le paysage d'une trainee de lumiere jaune. Dans cette lumiere, se jouaient par myriades les legers cristaux de la soude souleve par la brise. Pendant que nous descendions, je remarquai que les objets prenaient autour de nous un aspect tout different de celui qu'ils nous avaient presente d'en haut. Comme par enchantement, la blanche surface disparaissait et faisait place a des champs de verdure au milieu desquels s'elancaient de grands arbres couverts d'un epais et vert feuillage. --Des cotonniers! s'ecria un chasseur en regardant les bosquets encore eloignes. --Ce sont d'enormes sapins, pardieu! s'ecria un autre. --Il y a de l'eau la, camarades, bien sur! fit remarquer un troisieme. --Oui, messieurs! il est impossible que de pareilles tiges croissent sur une prairie seche. Regardez! Hilloa! --De par tous les diables, voila une maison la-bas! --Une maison! une, deux, trois!... Mais c'est tout une ville, ou bien il n'y a pas un seul mur. Tenez! Jim, regardez la-bas! Wagh! Je marchais devant avec Seguin; le reste de la bande atteignait la bouche du defile derriere nous. J'avais ete absorbe pendant quelques instants dans la contemplation de la blanche efflorescence qui couvrait le sol et je pretais l'oreille au craquement de ces incrustations sous le sabot de mon cheval. Ces exclamations me firent lever les yeux. Sous l'impression de ce que je vis, je tirai les deux renes d'une seule secousse. Seguin avait fait comme moi, et toute la troupe s'etait arretee en meme temps. Nous venions justement de tourner une des masses qui nous empechaient de voir la grande ouverture qui se trouvait alors precisement en face de nous; et, pres de sa base, du cote du sud, on voyait s'elever les murs et les edifices d'une cite; d'une vaste cite, si l'on en jugeait par la distance et par l'aspect colossal de son architecture. Les colonnes des temples, les grandes portes, les fenetres, les balcons, les parapets, les escaliers tournants nous apparaissaient distinctement. Un grand nombre de tours s'elevaient tres-haut au-dessus des toits; au milieu, un grand edifice ressemblant a un temple et couronne d'un dome massif, dominait toutes les autres constructions. Je considerais cette apparition soudaine avec un sentiment d'incredulite. C'etait un songe, une chimere, un mirage peut-etre.... Non, cependant le mirage ne presente pas un tableau aussi net. Il y avait la des toits, des cheminees, des murs, des fenetres. Il y avait des maisons fortifiees avec leurs creneaux reguliers et leurs embrasures. Tout cela etait reel: c'etait une ville. Etait-ce donc la la _Cibolo_ des peres espagnols? Etait-ce la ville aux portes d'or et aux tours polies? Apres tout, l'histoire racontee par les pretres voyageurs ne pouvait-elle pas etre vraie? Qui donc avait demontre que ce fut une fable! Qui avait jamais penetre dans ces regions ou les recits des pretres placaient la ville doree de Cibolo? Je vis que Seguin etait, autant que moi, surpris et embarrasse. Il ne connaissait rien de ce pays. Il avait vu souvent des mirages, mais pas un seul qui ressemblat a ce que nous avions sous les yeux. Pendant quelque temps, nous demeurames immobiles sur nos selles, en proie a de singulieres emotions. Pousserions-nous en avant? Sans doute. Il nous fallait arriver a l'eau. Nous mourions de soif. Aiguillonnes par ce besoin, nous partimes a toute bride. A peine avions-nous couru quelques pas, qu'un cri simultane fut pousse par tous les chasseurs. Quelque chose de nouveau,--quelque chose de terrible,--etait devant nous. Pres du pied de la montagne se montrait une ligne de formes sombres, en mouvement: c'etaient _des hommes a cheval_! Nous arretames court nos chevaux; notre troupe entiere fit halte au meme instant. --Des Indiens! telle fut l'exclamation generale. --Il faut que ce soient des Indiens murmura Seguin: il n'y a pas d'autres creatures humaines par ici. Des Indiens! mais non. Jamais il n'y eut d'Indiens semblables a cela. Voyez! ce ne sont pas des hommes! Regardez leurs chevaux monstrueux, leurs enormes fusils: _ce sont des geants_! Par le ciel! continua-t-il apres un moment d'arret, ils sont sans corps, _ce sont des fantomes_! Il y eut des exclamations de terreur parmi les chasseurs places en arriere. Etaient-ce la les habitants de la cite? Il y avait une proportion parfaite entre la taille colossale des chevaux et celle des cavaliers. Pendant un moment, la terreur m'envahit comme les autres; mais cela ne dura qu'un instant. Un souvenir soudain me vint a l'esprit; je me rappelai les montagnes du Hartz et ses demons. Je reconnus que le phenomene que nous avions devant nous devait etre le meme, une illusion d'optique, un effet de mirage. Je levai la main au-dessus de ma tete. Le geant qui etait devant les autres imita le mouvement. Je piquai de l'eperon les flancs de mon cheval et galopai en avant. Il fit de meme, comme s'il fut venu a ma rencontre. Apres quelque temps de galop, j'avais depasse l'angle reflecteur, et l'ombre du geant disparut instantanement dans l'air. La ville aussi avait disparu; mais nous retrouvames les contours de plus d'une forme singuliere dans les grandes roches stratifiees qui bordaient la vallee. Nous ne fumes pas longtemps sans perdre de vue, egalement, les bouquets d'arbres gigantesques. En revanche, nous vimes distinctement au pied de la montagne, non loin de l'ouverture, une ceinture de saules verts et peu eleves, mais des saules reels. Sous leur feuillage, on voyait quelque chose qui brillait au soleil comme des paillettes d'argent, _c'etait de l'eau!_ C'etait un bras du Prieto. Nos chevaux hennirent a cet aspect; un instant apres, nous avions mis pied a terre sur le rivage, et nous etions tous agenouilles aupres du courant. XXXIV LA MONTAGNE D'OR. Apres une marche si penible, il etait necessaire de faire une halte plus longue que d'habitude. Nous restames pres de l'arroyo tout le jour et toute la nuit suivante. Mais les chasseurs avaient hate de boire les eaux du Prieto lui-meme; le lendemain matin, nous levames le camp et primes notre direction vers cette riviere. A midi, nous etions sur ses bords. C'etait une singuliere riviere, traversant une region de montagnes mornes, arides et desolees. Le courant s'etait fraye son chemin a travers ces montagnes, y creusant plusieurs canons, et roulait ses flots dans un lit presque partout inaccessible. Elle paraissait noire et sombre. Ou donc etaient les sables d'or? Apres avoir suivi ses bords pendant quelque temps, nous nous arretames a un endroit ou l'on pouvait gagner la rive. Les chasseurs, sans s'occuper d'autre chose, franchirent promptement les rochers et descendirent vers l'eau. C'est a peine s'ils prirent le temps de boire. Ils fouillerent dans les interstices des rochers tombes des hauteurs; ils ramasserent le sable avec leurs mains et se mirent a le laver dans leurs tasses; ils attaquerent les roches quartzeuses a coups de tomahawk et en ecraserent les fragments entre deux grosses pierres. Ils ne trouverent pas une parcelle d'or. Ils avaient pris la riviere trop haut, ou bien l'Eldorado se trouvait encore plus au nord. Harasses, baignes de sueur, furieux, jurant et grognant, ils obeirent a l'ordre de marcher en avant. Nous suivimes le cours du fleuve et nous nous arretames, pour la nuit, a une autre place ou l'eau etait accessible pour nos animaux. La, les chasseurs chercherent encore de l'or, et n'en trouverent pas plus qu'auparavant. La contree aurifere etait au-dessous, ils n'en doutaient plus. Le chef les avait conduits par le San-Carlos pour les en detourner, craignant que la recherche de l'or ne retardat la marche. Il n'avait nul souci de leurs interets. Il ne pensait qu'au but Particulier qu'il voulait atteindre. Ils s'en retourneraient aussi pauvres qu'ils etaient venus, ca lui etait bien egal. Jamais ils ne retrouveraient une occasion pareille. Tels etaient les murmures entremeles de jurements. Seguin n'entendait rien, ou feignait de ne pas entendre. Il avait un de ces caracteres qui savent tout supporter, jusqu'a ce que le moment favorable pour agir se presente. Il etait naturellement emporte, comme tous les creoles; mais le temps et l'adversite avaient amene son caractere a un calme et a un sang-froid qui convenaient admirablement au chef d'une semblable troupe. Quand il se decidait a agir, il devenait, comme on dit dans l'Ouest, _un homme dangereux_, et les chasseurs de scalps savaient cela. Pour l'instant, il ne prenait pas garde a leurs murmures. Longtemps avant le point du jour, nous nous etions remis en selle, et nous nous dirigions vers le haut Prieto. Nous avions remarque des feux a une certaine distance pendant la nuit et nous savions que c'etaient ceux des villages des Apaches. Notre intention etait de traverser leur pays sans etre apercus, et nous devions, quand le jour aurait paru, nous cacher parmi les rochers jusqu'a la nuit suivante. Quand l'aube devint claire, nous fimes halte dans une profonde ravine, et quelques-uns de nous grimperent sur la hauteur pour reconnaitre. Nous vimes la fumee s'elever au-dessus des villages, au loin; mais nous les avions depasses pendant l'obscurite, et, au lieu de rester dans notre cachette, nous continuames notre route a travers une large plaine couverte de sauges et de cactus. De chaque cote les montagnes se dressaient, s'elevant rapidement a partir de la plaine, et affectant ces formes fantastiques qui caracterisent les pics de ces regions. En haut des roches a pic, formant d'effrayants abimes, on decouvrait des plateaux mornes, arides, silencieux. La plaine arrivait jusqu'a la base meme des rochers qui avaient du necessairement etre baignes par les eaux autrefois. C'etait evidemment le lit d'un ancien ocean. Je me rappelai la theorie de Seguin sur les mers interieures. Peu apres le lever du soleil, la direction que nous suivions nous conduisit a une route indienne. La nous traversames la riviere avec l'intention de nous en separer et de marcher a l'est. Nous arretames nos chevaux au milieu de l'eau et les laissames boire a discretion. Quelques-uns des chasseurs qui etaient portes en avant avaient gravi le bord escarpe. Nous fumes attires par des exclamations d'une nature inaccoutumee. En levant les yeux, nous vimes que plusieurs d'entre eux, sur le haut de la cote, montraient le nord avec des gestes tres-animes. Voyaient-ils les Indiens? --Qu'y a-t-il? cria Seguin, pendant que nous avancions. --Une montagne d'or; une montagne d'or! Telle fut la reponse. Nous pressames nos chevaux vers le sommet. Au loin vers le nord, aussi loin que l'oeil pouvait s'etendre, une masse brillante reflechissait les rayons du soleil. C'etait une montagne, et le long de ses flancs, de la base au sommet, la roche avait l'eclat et la couleur de l'or! La reverberation des rayons du soleil sur cette surface nous eblouissait. Etait-ce donc une montagne d'or? Les chasseurs etaient fous de bonheur! C'etait la montagne dont il avait ete si souvent question autour des feux des bivouacs. Lequel d'entre eux n'en avait pas entendu parler, qu'il y eut cru ou non? Ce n'etait donc pas une fable. La montagne etait la devant eux, dans toute son eclatante splendeur! Je me retournai et regardai Seguin. Il se tenait les yeux baisses; sa physionomie exprimait une vive inquietude. Il comprenait la cause de l'illusion; le Maricopa, Reichter et moi la comprenions aussi. Au Premier coup d'oeil, nous avions reconnu les ecailles brillantes de la selenite. Seguin vit qu'il y avait la une grande difficulte a surmonter. Cette eblouissante hallucination etait tres-loin de notre direction; mais il etait evident que ni menaces ni prieres ne seraient ecoutees. Les hommes etaient tous resolus a aller vers cette montagne. Quelques-uns avaient deja tourne la tete de leurs chevaux de ce cote, et s'avancaient dans cette direction. Seguin leur ordonna de revenir. Une dispute terrible s'ensuivit, et peu apres ce fut une veritable revolte. En vain Seguin fit valoir la necessite d'arriver le plus promptement possible a la ville; en vain il representa le danger que nous courions d'etre surpris par la bande de Dacoma, qui pendant ce temps serait sur nos traces; en vain le chef Coco, le docteur et moi-meme, affirmames a nos compagnons ignorants que ce qu'ils voyaient n'etait que la surface d'un rocher sans valeur. Les hommes s'obstinaient. Cette vue, qui repondait a leurs esperances longtemps caressees, les avait enivres. Ils avaient perdu la raison; ils etaient fous. --En avant donc! cria Seguin, faisant un effort desespere pour contenir sa fureur. En avant, insenses, suivez votre aveugle passion. Vous payerez cette folie de votre vie! En disant ces mots, il retourna son cheval et prit sa course vers le phare brillant. Les hommes le suivirent en poussant de joyeuses et sonores acclamations. Apres un long jour de course nous atteignimes la base de la montagne. Les chasseurs se jeterent en bas de cheval et grimperent vers les roches brillantes. Ils les atteignirent; les attaquerent avec leurs tomahawks, leurs crosses de pistolets; les gratterent avec leurs couteaux; enleverent des feuilles de mica et de selenite transparente... puis les jeterent a leurs pieds, honteux et mortifies; l'un apres l'autre ils revinrent dans la plaine, l'air triste et profondement abattus; pas un ne dit mot; ils remonterent a cheval et suivirent leur chef. Nous avions perdu un jour a ce voyage sans profit; mais nous nous consolions en pensant que les Indiens, suivant nos traces, feraient le meme detour. Nous courions maintenant au sud-ouest; mais ayant trouve une source non loin du pied de la montagne, nous y restames toute la nuit. Apres une autre journee de marche au sud-est, Rube reconnut le profil des montagnes. Nous approchions de la grande ville des Navajoes. Cette nuit-la, nous campames pres d'un cours d'eau, un bras du Prieto, qui se dirige vers l'est. Un grand abime entre deux rochers marquait le cours de la riviere au-dessus de nous. Le guide montra cette ouverture, pendant que nous nous avancions vers le lieu de notre halte. --Qu'est-ce, Rube? demanda Seguin. --Vous voyez cette gorge en face de vous? --Oui; qu'est-ce que c'est? --La ville est la. XXXV NAVAJOA. La soiree du jour suivant etait avancee quand nous atteignimes le pied de la sierra, a l'embouchure du canon. Nous ne pouvions pas suivre le bord de l'eau plus loin, car il n'y avait dans le chenal ni sentier ni endroit gueable. Il fallait necessairement franchir l'escarpement qui formait la joue meridionale de l'ouverture. Un chemin fraye a travers des pins chetifs s'offrait a nous, et, sur les pas de notre guide, nous commencames l'ascension de la montagne. Apres avoir gravi pendant une heure environ, en suivant une route effrayante au bord de l'abime. Nous parvinmes a la crete; nos yeux se porterent vers l'est. Nous avions atteint le but de notre voyage. La ville des Navajoes etait devant nous! --Voila! _Mira el pueblo! That's the town!_ Hourra! S'ecrierent les chasseurs, chacun dans sa langue. --Oh Dieu! enfin, la voila! murmura Seguin dont les traits exprimaient une emotion profonde; soyez beni! mon Dieu! Halte! camarades, halte! Nous retinmes les renes, et, immobiles sur nos chevaux fatigues, nous demeurames les yeux tournes vers la plaine. Un magnifique panorama, magnifique sous tous les rapports, s'etalait devant nous; l'interet avec lequel nous le considerions etait encore redouble par les circonstances particulieres qui nous avaient amenes a en jouir. Places a l'extremite occidentale d'une vallee oblongue, nous la voyons se derouler dans toute sa longueur. C'est, non pas une vallee proprement dite, bien qu'elle fut ainsi appelee par les Americains espagnols, mais plutot une plaine entouree de tout cotes par des montagnes. Sa forme est elliptique. Le grand axe, ou diametre des foyers de cette ellipse, peut avoir dix ou douze milles de longueur; le petit axe en a cinq ou six. La surface entiere presente un champ de verdure dont le plan n'est coupe ni de buissons, ni de haies, ni de collines. C'est comme un lac tranquille transforme en emeraude. Une ligne d'argent la traverse dans toute son etendue, en courbes gracieuses, et marque le cours d'une riviere cristalline. Mais les montagnes! Quelles sauvages montagnes! surtout celles qui bordent la vallee au nord. Ce sont des masses de granit amoncelees. Quelles convulsions de la nature doivent avoir preside a leur naissance! Leur aspect presente l'idee d'une planete en proie aux douleurs de l'enfantement. Des rochers enormes sont suspendus, a peine en equilibre, au-dessus de precipices affreux. Il semble que le choc d'une plume suffirait pour occasionner la chute de ces masses gigantesques. D'effrayants abimes montrent dans leurs profondeurs de sombres defiles qu'aucun bruit ne trouble. Ca et la, des arbres noueux, des pins et des cedres, croissent horizontalement et pendent le long des rochers. Les branches hideuses des cactus, le feuillage maladif des buissons de creosote, se montrent dans les fissures, et ajoutent un trait de plus au caractere apre et morne du paysage. Telle est la barriere septentrionale de la vallee. La sierra du midi presente un contraste geologique complet. Pas une roche de granit ne se montre de ce cote. On y voit aussi des rochers amonceles, mais blancs comme la neige. Ce sont des montagnes de quartz laiteux. Elles sont dominees par des pics de formes diverses, nus et brillants; d'enormes masses pendent sur les profonds abimes: les ravins, comme les hauteurs, sont depourvus d'arbres. La vegetation qui s'y montre a tous les caracteres de la desolation. Les deux sierras convergent vers l'extremite orientale de la vallee. Du sommet que nous occupons, et qui se trouve a l'ouest, nous decouvrons tout le tableau. A l'autre bout de la vallee, nous apercevons une place noire au pied de la montagne. Nous reconnaissons une foret de pins, mais elle est trop eloignee pour que nous puissions distinguer les arbres. La riviere semble sortir de cette foret, et, sur ses bords, pres de la lisiere du bois, nous apercevons un ensemble de constructions pyramidales etranges. Ce sont des maisons. C'est la ville de Navajoa! Nos yeux s'arretent sur cette ville avec une vive curiosite. Nous distinguons le profil des maisons, bien qu'elles soient a pres de dix milles de distance. C'est une etrange architecture. Quelques-unes sont separees des autres, et ont des toits en terrasse, au-dessus desquels nous voyons flotter des bannieres. L'une, grande entre toutes, presente l'apparence d'un temple. Elle est dans la plaine ouverte, hors de la ville, et, au moyen de la lunette, nous apercevons de nombreuses formes qui se meuvent sur son sommet. Ces formes sont des etres humains. Il y en a aussi sur les toits et les parapets des maisons plus petites; nous en voyons beaucoup d'autres, sur la plaine, entre la ville et nous, chassant devant eux des troupes de bestiaux, de mules et de mustangs. Quelques-uns sont sur les bords de la riviere, et nous en apercevons qui plongent dans l'eau. Plusieurs groupes de chevaux, dont les flancs arrondis accusent le bon etat d'entretien, paturent tranquillement dans la prairie. Des troupes de cygnes sauvages, d'oies et de grues bleues suivent en nageant et en voltigeant le courant sinueux de la riviere. Le soleil baisse; les montagnes reflechissent des teintes d'ambre, et les cristaux quartzeux resplendissent sur les pics de la sierra meridionale. La scene est imposante par sa beaute et le silence qui l'environne. Combien de temps s'ecoulera-t-il, pensais-je, avant que ce tableau si calme soit rempli de meurtre et de pillage? Nous demeurons quelque temps absorbes dans la contemplation de la vallee sans proferer un seul mot. C'est le silence qui precede les resolutions terribles. L'esprit de mes compagnons est agite de pensees et d'emotions diverses, diverses par leur nature et par leur degre de vivacite, et differant autant les unes des autres, que le ciel differe de l'enfer. Quelques-unes de ces emotions sont saintes. Des hommes ont le regard tendu sur la plaine, croyant ou s'imaginant distinguer, a cette distance, les traits d'un etre aime, d'une epouse, d'une soeur, d'une fille, ou peut-etre d'une personne plus tendrement cherie encore. Non; cela ne pouvait etre; nul n'etait plus profondement affecte que le pere cherchant son enfant. De tous les sentiments mis en jeu la, l'amour paternel etait le plus fort. Helas! il y avait des emotions d'une autre nature dans le coeur de ceux qui m'entouraient, des passions terribles et impitoyables. Des regards feroces etaient lances sur la ville; les uns respiraient la vengeance, les autres l'amour du pillage; d'autres encore, vrais regards de demons, la soif du meurtre. On en avait cause a voix basse tout le long de la route, et les hommes decus dans leurs esperances au sujet de l'or, s'entretenaient du _prix des chevelures_. Sur l'ordre de Seguin, les chasseurs se retirerent sous les arbres et tinrent precipitamment conseil. Comment devait-on s'y prendre pour s'emparer de la ville? Nous ne pouvions pas approcher en plein jour. Les habitants nous auraient vus longtemps avant que nous eussions franchi la distance, et ils fuiraient vers la foret. Nous perdrions ainsi tout le fruit de notre expedition. Pouvions-nous envoyer un detachement a l'extremite orientale de la vallee pour empecher la fuite? Non pas a travers la plaine du moins, car les montagnes arrivaient jusqu'a son niveau, sans hauteurs intermediaires, et sans defile pres de leurs flancs. A quelques endroits, le rocher s'elevait verticalement a une hauteur de Mille pieds environ. Cette idee fut abandonnee. Pouvions-nous tourner la sierra du sud, et arriver par la foret elle-meme? De cette maniere, nous marchions a couvert jusqu'aupres des maisons. Le guide, interroge, repondit que cela etait possible; mais il fallait faire un detour d'environ 50 milles. Nous n'avions pas le temps, et nous y renoncames. Le seul plan praticable etait donc de nous approcher de la ville pendant la nuit, ou, du moins, c'etait celui qui presentait le plus de chances de succes. On s'y arreta. Seguin ne voulait pas faire une attaque de nuit, mais seulement entourer les maisons en restant a une certaine distance, et se tenir en embuscade jusqu'au matin. La retraite serait ainsi coupee, et nous serions surs de retrouver nos prisonniers a la lumiere du jour. Les hommes s'etendirent sur le sol, et, le bras passe dans la bride de leurs chevaux, attendirent le coucher du soleil. XXXVI L'EMBUSCADE NOCTURNE Une petite heure se passa ainsi. Le globe brillant disparut derriere nous, et les roches de quartz revetirent une teinte sombre. Les derniers rayons du soleil illuminerent un moment les pics les plus eleves, puis s'eclipserent. La nuit etait venue. Nous descendimes la pente rapide en une longue file et atteignimes la plaine; puis, tournant a gauche, nous suivimes le pied de la montagne. Les rochers nous servaient de guides. Nous avancions avec prudence et parlions a voix basse. La route que nous suivions etait semee de roches detachees, tombees du haut de la montagne. Nous etions obliges de contourner des contre-forts qui s'avancaient jusque dans la plaine. De temps en temps, nous nous arretions pour tenir conseil. Apres avoir marche ainsi pendant dix a douze milles, nous nous trouvames de l'autre cote de la ville. Nous n'en etions pas a plus d'un mille. Nous apercevions les feux allumes sur la plaine, et nous entendions les voix de ceux qui etaient autour. La, nous divisames la troupe en deux parts. Un petit detachement resta cache dans un defile au milieu des rochers. Ce detachement fut charge de la garde du chef captif et des mules de bagages. Le corps principal se porta en avant, sous la conduite de Rube, et suivit la lisiere de la foret, laissant un poste de distance en distance. Ces postes se cacherent a leurs stations respectives, gardant un profond silence et attendant le signal du clairon, qui devait etre donne au point du jour. * * * * * La nuit s'ecoule lente et silencieuse. Les feux s'eteignent l'un apres l'autre, et la plaine reste enveloppee des ombres d'une nuit sans lune. De sombres nuages flottent dans l'air, la pluie menace, phenomene rare dans cette region. Le cygne fait entendre son cri discordant, le gruya pousse sa note cuivree au-dessus de la riviere, le loup hurle sur la lisiere du village endormi. La voix de la chauve-souris geante traverse les airs. On entend le _flap-flap_ de ses grandes ailes quand elle descend en le sol de la prairie resonne sourdement sous les sabots des chevaux, le craquement de l'herbe se mele au _tink-ling_ des anneaux des mors, car les chevaux mangent tout brides. Par moments, un chasseur endormi murmure quelques mots, se debattant en reve contre quelque terrible ennemi. Ainsi la nuit se passe, traversant les groupes de lumineux _cucujos_[1] [Note 1: Coleopteres phosphorescents.] Tout se tait au moment ou le jour approche. Les loups cessent de hurler; le cygne et la grue bleue font silence; l'oiseau de proie nocturne a garni sa panse vorace, et s'est perche sur un pin de la montagne; les mouches phosphorescentes disparaissent sous l'influence des heures plus froides; et les chevaux, ayant pature toute l'herbe qui se trouvait a leur portee, sont couches et endormis. Une lumiere grise commence a se repandre sur la vallee; elle glisse le long des blancs rochers de la montagne de quartz. L'air frais du matin reveille les chasseurs. L'un apres l'autre ils se levent. Ils frissonnent en se redressant, et ramassent autour d'eux les plis de leurs manteaux. Ils paraissent fatigues; leurs figures sont pales et blafardes. L'aube grise donne un air de fantome a leurs faces barbues et non lavees. Un instant apres, ils rassemblent les longes et les attachent aux anneaux; visitent les chiens et les amorces de leurs fusils, et rebouclent leurs ceintures; tirent de leurs havre-sacs des morceaux de _tasajo_ et les mangent crus. Debout aupres de leurs chevaux, ils se tiennent prets a se mettre en selle. Le moment n'est pas encore venu. La lumiere gagne la vallee. Le brouillard bleu qui couvrait la riviere pendant la nuit s'eleve. Nous distinguons tous les details des maisons. Quelles singulieres constructions! Les plus elevees ont un, deux, et jusqu'a quatre etages. Toutes affectent la forme d'une pyramide tronquee. Chaque etage est en retraite sur celui qui est au-dessous, d'ou resulte une serie de terrasses superposees. Les maisons sont d'un blanc jaunatre, couleur de la terre qui a servi a les construire. On n'y voit pas de fenetres; des portes ouvertes a chaque etage sur le dehors donnent acces dans l'interieur; des echelles dressees de terrasse en terrasse sont appuyees contre les murs. Sur le sommet de quelques-unes, il y a des perches portant des bannieres, ce sont les demeures des principaux chefs et des grands guerriers de la nation. Nous voyons le temple distinctement. Il a la meme forme que les maisons, mais il est plus large et plus eleve. De son toit s'elance un grand mat portant une banniere avec un etrange ecusson. Pres des maisons sont des enclos remplis de mules et de mustangs: c'est le betail de la ville. Le jour devient plus clair. Nous voyons des formes apparaitre sur les toits et se mouvoir le long des terrasses. Ce sont des figures humaines enveloppees de vetements flottant comme des robes, en etoffes rayees. Nous reconnaissons la couverture des Navajoes, avec ses raies alternees, noires et blanches. Avec la lunette, nous apercevons les formes plus distinctes et nous pouvons reconnaitre les sexes. Les cheveux pendent negligemment sur les epaules et descendent jusqu'au bas des reins. La plupart sont des femmes de differents ages. On apercoit beaucoup d'enfants. Il y a des hommes, des vieillards a cheveux blancs; d'autres plus jeunes, en petit nombre, mais ce ne sont pas des guerriers; tous les guerriers sont absents. Au moyen des echelles, ils descendent de terrasse en terrasse, se dirigent vers la plaine et vont rallumer les feux. Quelques-uns portent des vases de terre, des _ollas_ sur leur tete, et vont a la riviere puiser de l'eau. Ils sont a peu pres nus. Nous voyons leurs corps bruns et leurs poitrines decouvertes. Ce sont des esclaves. Ah! les vieillards se dirigent vers le sommet du temple. Des femmes et des enfants les suivent; les uns en blanc, les autres vetus de couleurs variees. Il y a des jeunes filles et des jeunes garcons; ce sont les enfants des chefs. Une centaine environ sont reunis sur le toit le plus eleve. Un autel est dresse pres de la hampe du drapeau. La fumee s'eleve, la flamme brille: ils ont allume du feu sur l'autel. Ecoutez les chants et les sons du tambour indien! Le bruit cesse; tous restent immobiles et silencieux, la face tournee vers l'est. --Qu'est-ce que cela signifie? --Ils attendent que le soleil paraisse. Ces peuples adorent le soleil. Les chasseurs, dont la curiosite est excitee, restent le regard tendu, observant la ceremonie. Le sommet le plus eleve de la montagne quartzeuse s'allume. C'est le premier signe de l'arrivee du soleil. La teinte doree descend le long du pic. D'autres points s'illuminent. Les rayons viennent frapper les figures des adorateurs. Voyez! il y a des blancs parmi eux! Un, deux, plusieurs blancs: ce sont des femmes et des jeunes filles. --Oh! Dieu, faites qu'elle soit la! s'ecrie Seguin prenant sa lunette avec empressement, et portant le clairon a ses levres. Quelques notes eclatantes resonnent dans la vallee. Les cavaliers entendent le signal. Ils debouchent des bois et des defiles. Ils galopent a travers la plaine, et se deploient en avancant. En peu de minutes nous avons forme un grand arc de cercle autour de la ville. Nos chevaux nous menent vers le pied des murailles. L'atajo et le chef captif, confies a la garde d'un petit nombre d'hommes, sont restes dans le defile. Les sons du clairon ont attire l'attention des habitants. Ils s'arretent un moment, frappes d'immobilite par la surprise. Ils voient la ligne qui les enveloppe. Ils apercoivent les cavaliers qui s'avancent. Serait-ce un jeu de la part de quelque tribu amie? Non. Ces voix etrangeres, ce clairon, tout cela est nouveau pour les oreilles des Indiens. Quelques-uns cependant ont deja entendu ces sons, ils reconnaissent la trompette de guerre des visages pales! Pendant un moment la consternation les prive de la faculte d'agir. Ils nous regardent jusqu'a ce que nous soyons tout pres. Ils voient les visages pales, les armes etranges, les chevaux singulierement harnaches. C'est l'ennemi! ce sont les blancs! Ils courent d'une place a l'autre, de rue en rue. Ceux qui portaient de l'eau jettent leurs _ollas_ et prennent leur course, en criant, vers les maisons. Ils montent sur les toits et retirent les echelles apres eux. Des exclamations sont echangees; les hommes, les femmes et les enfants poussent des cris affreux. La terreur est peinte sur toutes les figures; l'epouvante se lit dans tous leurs mouvements. Pendant ce temps, notre ligne s'est resserree, et nous ne sommes plus qu'a deux cents yards des murs. Nous faisons halte un moment. Vingt hommes sont laisses pour former une arriere-garde. Les autres se reunissent en corps et se portent en avant sur les pas de leurs chefs. XXXVII ADELE. Nous nous dirigeons vers le grand batiment, nous l'entourons et nous faisons halte de nouveau. Les vieillards sont toujours sur le toit et garnissent le parapet. Ils sont en proie a la terreur et tremblent comme des enfants. --Ne craignez rien; nous venons en amis! crie Seguin, parlant une langue qui nous est etrangere et leur faisant des signes. Sa voix ne peut percer le bruit des cris percants que l'on entend de tous cotes. Il repete les memes mots et renouvelle ses signes avec plus d'energie. Les vieillards se groupent au bord du parapet. L'un d'entre eux se distingue au milieu de tous les autres. Ses cheveux blancs comme la neige tombent jusqu'a sa ceinture. De brillants ornements pendent a ses oreilles et sur sa poitrine. Il est revetu d'une robe blanche. Il a toute l'apparence d'un chef; tous les autres lui obeissent. Sur un signe de sa main, les cris cessent. Il se penche au-dessus du parapet comme pour nous parler. --_Amigos! amigos!_ crie-t-il en espagnol. --Oui, oui, nous sommes des amis, repond Seguin dans la meme langue.. Ne craignez rien de nous! Nous ne venons pas pour vous faire du mal. --Pourquoi nous feriez-vous du mal? Nous sommes en paix avec tous les blancs de l'Est. Nous sommes les fils de Moctezuma. Nous sommes Navajoes. Que voulez-vous de nous? --Nous venons pour nos parents, vos captives blanches. Ce sont nos femmes et nos filles. --Des captives blanches! vous vous trompez: nous n'avons pas de captives. Celles que vous cherchez sont parmi les Apaches, loin, la-bas, vers le sud. --Non. Elles sont parmi vous, repond Seguin, j'ai des informations precises et sures a cet egard. Pas de retard, donc! Nous avons fait un long voyage pour les retrouver, et nous ne nous en irons pas sans elles. Le vieillard se tourne vers ses compagnons. Ils parlent a voix basse et echangent des signes. Les figures se retournent du cote de Seguin. --Croyez-moi, senor chef, dit le vieillard, parlant avec emphase, vous avez ete mal informe. Nous n'avons pas de captives blanches. --Pish! vieux menteur impudent! cria Rube en sortant de la foule et otant son bonnet de peau de chat. Reconnais-tu l'Enfant, le reconnais-tu? Le crane depouille se montre aux yeux des Indiens. Un murmure plein d'alarmes se fait entendre parmi eux. Le chef aux cheveux blancs semble deconcerte. Il sait l'histoire de cette tete scalpee. De sourds grondements se font entendre aussi parmi les chasseurs. Ils ont vu les femmes blanches en galopant vers la ville. Ce mensonge les irrite, et le bruit menacant des rifles qu'on arme se fait entendre tout autour de nous. --Vous avez dit des paroles fausses, vieillard, crie Seguin. Nous savons que vous avez des captives blanches, rendez-nous-les donc, si vous voulez sauver vos tetes. --Et vite! crie Garey, levant son rifle avec un geste menacant. Plus vite que ca, ou bien je fais sauter la cervelle de ton vieux crane. --Patience, _amigo_, vous verrez nos femmes blanches; mais ce ne sont pas des captives. Ce sont nos filles, les enfants de Moctezuma. L'Indien descend au troisieme etage du temple. Il disparait sous une porte et revient presque aussitot, amenant avec lui cinq femmes revetues du costume des Navajoes. Ce sont des femmes et des jeunes filles et, ainsi qu'on peut le voir au premier coup d'oeil, elles appartiennent a la race hispano-mexicaine. Mais il y en a parmi nous qui les connaissent plus particulierement. Trois d'entre elles sont reconnues par autant de chasseurs, et a la vue de ceux-ci, elles se precipitent vers le parapet, tendent leurs bras, et poussent des exclamations de joie. Les chasseurs les appellent: --Pepe!--Rafaela!--Jesusita!--entremelant leurs noms d'expressions de tendresse. Ils leur crient de descendre, en leur montrant des echelles. --_Bajan, ninas, bajan! aprisa! aprisa!_ (Venez en bas, cheres filles; descendez vite, vite!) Les echelles sont sur les terrasses. Les jeunes filles ne peuvent les remuer. Leurs maitres se tiennent aupres d'elles, les sourcils fronces, et silencieux. --Tendez les echelles! crie Garey menacant de son fusil, tendez les echelles et aidez les jeunes filles a descendre, ou je fais de l'un de vous un cadavre. --Les echelles! les echelles! crient une multitude de voix. Les Indiens obeissent. Les jeunes filles descendent, et, un moment apres, tombent dans les bras de leurs amis. Deux restaient encore, trois seulement etant descendues. Seguin avait mis pied a terre et les avait examinees toutes les trois. Aucune d'elles n'etait l'objet de sa sollicitude. Il monte a l'echelle, suivi de quelques-uns des hommes. Il s'elance de terrasse en terrasse jusqu'a la troisieme, et se porte vivement vers les deux captives. Elles reculent a son approche, et, se meprenant sur ses intentions, poussent des cris de terreur. Seguin les examine d'un regard percant. Le pere interroge ses propres instincts, sa memoire confuse. L'une des femmes est trop agee; l'autre est affreuse et presente tous les dehors d'une esclave. --Mon Dieu! se pourrait-il! s'ecrie-t-il avec un sanglot. Il y avait un signe... Non! non! cela ne se peut pas! Il s'elance en avant, saisit la jeune fille par le poignet, mais sans brusquerie, releve la manche et decouvre le bras jusqu'a l'epaule. --Non! s'ecrie-t-il de nouveau, rien! Ce n'est pas elle. Il la quitte et s'elance vers le vieil Indien, qui recule, epouvante de l'expression terrible de son regard. --Toutes ne sont pas la! crie Seguin d'une voix de tonnerre; il y en a d'autres: amene-les ici, vieillard, ou je t'ecrase sur la terre. --Nous n'avons pas ici d'autres femmes blanches, repond l'Indien d'un ton calme et decide. --Tu mens! tu mens! ta vie m'en repondra. Ici! Rube, viens le confondre. --Tu mens, vieille canaille! tes cheveux blancs ne resteront pas longtemps a leur place, si tu ne l'amenes pas bientot ici. Ou est-elle, la jeune reine? --Au sud. Et l'Indien indiquait la direction du midi. --Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'ecrie Seguin, dans sa langue natale, avec l'accent du plus profond desespoir. --Ne le croyez pas, cap'n! J'ai vu bien des Indiens dans ma vie, mais je n'ai jamais vu un menteur plus effronte que cette vieille vermine. Vous l'avez entendu tout a l'heure a propos des autres filles? --C'est vrai, il a menti tout a l'heure; mais elle!... elle peut etre partie. --Il n'y a pas un mot de vrai dans ses paroles. Il ne sait que mentir. C'est un maitre charlatan; il ne dit que des impostures. La jeune fille est ce qu'ils appellent la reine des mysteres. Elle sait beaucoup de choses, et aide ce vieux bandit dans toutes ses momeries et dans les sacrifices. Il ne se soucie pas de la perdre, elle est ici quelque part, j'en suis sur; mais elle est cachee, c'est certain. --Camarades! crie Seguin se precipitant vers le parapet, prenez des echelles! fouillez toutes les maisons! faites sortir tout le monde, jeunes et vieux. Conduisez-les au milieu de la plaine. Ne laissez pas un coin sans l'examiner. Ramenez-moi mon enfant. Les chasseurs s'emparent des echelles. Avec celles du grand temple, ils sont bientot en possession des autres. Ils courent de maison en maison et font sortir les habitants, qui poussent des cris d'epouvante. Dans quelques habitations, il y a des hommes, des guerriers trainards, des enfants et des _dandys_. Ceux qui resistent sont tues, scalpes et jetes par-dessus les parapets. Les habitants arrivent en foule devant le temple, conduits par les chasseurs: il y a des femmes et des filles de tous ages. Seguin les examine avec attention; son coeur est oppresse. A l'arrivee de chaque nouveau groupe, il decouvre les visages; c'est en vain! Plusieurs sont jeunes et jolies, mais brunes comme la feuille qui tombe. On ne l'a pas encore trouvee. J'apercois les trois captives delivrees pres de leurs amis mexicains. Elles pourront peut-etre indiquer le lieu ou on peut la trouver. --Interrogez-les! dis-je tout bas au chef. --Ah! vous avez raison. Je n'y pensais pas. Allons, allons! Nous descendons par les echelles, nous courons vers les captives. Seguin donne une description rapide de celle qu'il cherche. --Ce doit etre la reine des mysteres, dit l'une. --Oui! oui! s'ecrie Seguin, tremblant d'anxiete, c'est elle; c'est la reine des mysteres. --Elle est dans la ville, alors, ajoute une autre. --Ou? ou? crie le pere hors de lui. --Ou?... ou?... repetent les jeunes filles s'interrogeant l'une l'autre. --Je l'ai vue ce matin, il y a peu d'instants, juste avant que vous n'arriviez. --Je l'ai vu, lui, qui la pressait de rentrer, ajoute une seconde, montrant le vieil Indien. Il l'a cachee. --_Caval!_ s'ecrie une autre, peut-etre dans l'_Estufa_. --L'_Estufa_? qu'est-ce que c'est? C'est l'endroit ou brule le feu sacre, ou il prepare ses medicaments. --Ou est-ce? Conduisez-moi. --_Ay de mi!_ nous ne savons pas le chemin; c'est un endroit secret ou on brule les gens! _Ay de mi!_ --Mais, senor, c'est dans le temple, quelque part sous terre. _Il_ le sait bien. Il n'y a que _lui_ qui ait le droit d'y entrer. _Ourrai!_ l'_Estufa_ est un endroit terrible, c'est du moins ce que tout le monde dit. Une idee vague que sa fille peut etre en danger traverse l'esprit de Seguin. Peut-etre est-elle morte deja, ou en proie a quelque terrible agonie. Il est frappe, et nous le sommes comme lui, de l'expression de froide mechancete qui se montre sur la physionomie du vieux chef-medecin. Il y a dans cette figure quelque chose de plus que chez les Indiens ordinaires, quelque chose qui indique une determination entetee de mourir, plutot que d'abandonner ce qu'il a mis dans sa tete de conserver. On reconnait en lui cette ruse demoniaque, caractere distinctif de ceux qui, parmi les tribus sauvages, s'elevent a la position qu'il occupe. En proie a cette idee, Seguin court vers les echelles, remonte sur le toit, suivi de quelques hommes. Il se jette sur le pretre imposteur, le saisit par ses longs cheveux. --Conduis-moi vers elle! crie-t-il d'une voix de tonnerre, conduis-moi vers cette reine, la reine des mysteres! _Elle est ma fille!_ --Votre fille! la reine des mysteres! repond l'Indien tremblant pour sa vie, mais resistant encore a la menace. Non, homme blanc, non, elle n'est pas votre fille, la reine est des notres. C'est la fille du Soleil; c'est l'enfant d'un chef des Navajoes! --Ne me tente pas davantage, vieillard, ne me tente pas, te dis-je. Ecoute: si on a touche a un de ses cheveux, tous payeront pour elle. Je ne laisserai pas un etre vivant dans ta ville. Marche! conduis-moi a l'_Estufa_. --A l'_Estufa_! a l'_Estufa_!--crient les chasseurs. Des mains vigoureuses empoignent l'Indien par ses vetements et 'accrochent a ses cheveux. On brandit a ses yeux les couteaux deja rouges de sang; on l'entraine du toit et on lui fait descendre les echelles. Il n'oppose plus aucune resistance, car il voit que toute hesitation sera desormais le signal de sa mort. Moitie traine, moitie dirigeant la marche, il atteint le rez-de-chaussee du temple. Il penetre dans un passage masque par des peaux de buffalos. Seguin le suit, ne le quitte pas de l'oeil et ne le lache pas de la main. Nous marchons en foule derriere, sur les talons les uns des autres. Nous traversons des couloirs sombres, qui descendent et forment un labyrinthe inextricable. Nous arrivons dans une large piece faiblement eclairee. Des images fantastiques frappent nos yeux, mystiques symboles d'une horrible religion. Les murs sont couverts de formes hideuses et de peaux de betes sauvages. Nous voyons la tete feroce de l'ours gris; celles du buffalo blanc, du carcajou, de la panthere, et du loup toujours affame. Nous reconnaissons les cornes et le frontal de l'elan, du cimmaron, du buffle farouche. Ca et la sont des figures d'idoles, de formes grotesques et monstrueuses, grossierement sculptees, en bois ou en pierre rouge du desert. Une lampe jette une faible lumiere; et sur un _brasero_, place a peu pres au milieu de la piece, brille une petite flamme bleuatre. C'est le feu sacre: le feu qui, depuis des siecles, brule en l'honneur du dieu Quetzalcoatl! Nous ne nous arretons pas a examiner tous ces objets. Nous courons dans toutes les directions, renversant les idoles et arrachant les peaux sacrees. D'enormes serpents rampent sur le sol et s'enroulent autour de nos pieds. Ils ont ete troubles, effrayes par cette invasion inaccoutumee. Nous aussi nous sommes epouvantes, car nous entendons la terrible crecelle de la queue du crotale! Les chasseurs sautent par-dessus, et les frappent de la crosse de leurs fusils; ils en ecrasent un grand nombre sur le pave. Tout est cris et confusion. Les exhalaisons du charbon nous asphyxient; nous etouffons. Ou est Seguin? Par ou est-il passe? Ecoutez! des cris! c'est la voix d'une femme! Des voix d'hommes s'y melent aussi. Nous nous precipitons vers le point d'ou partent ces cris. Nous ecartons violemment les cloisons de peaux accrochees. Nous apercevons notre chef. Il tient une femme entre ses bras; une jeune fille, une belle jeune fille couverte d'or et de plumes brillantes. Elle crie et se debat pour lui echapper, au moment ou nous entrons. Il la tient avec force et a releve la manche de peau de faon de sa tunique. Il examine son bras gauche, qu'il serre contre sa poitrine. --C'est elle! c'est elle! s'ecrie-t-il d'une voix tremblante d'emotion. Oh! mon Dieu, c'est elle! Adele Adele! ne me reconnais-tu pas, moi, ton pere? Elle continue a crier. Elle le repousse, tend les bras a l'Indien, et l'appelle a son secours! Le pere lui parle avec toute l'energie de la tendresse la plus ardente. Elle ne l'ecoute pas. Elle detourne son visage et se traine avec effort jusqu'aux pieds du pretre, dont elle embrasse les genoux. --Elle ne me connait pas! Oh! Dieu! mon enfant! ma fille! Seguin lui parle encore dans la langue des Indiens, et avec l'accent de la priere. --Adele! Adele! je suis ton pere! --Vous! qui etes-vous? des blancs! nos ennemis! Ne me touchez pas! hommes blancs! arriere! --Chere, chere Adele; ne me repousse pas, moi, ton pere! Te rappelles-tu.... --Mon pere!... mon pere etait un grand chef. Il est mort. Voici mon pere: le Soleil est mon pere. Je suis la fille de Moctezuma! je suis la reine des Navajoes. En disant ces mots, un changement s'opere en elle. Elle ne rampe plus. Elle se releve sur ses pieds. Ses cris ont cesse, et elle se tient dans une attitude fiere et indignee. --Oh! Adele, continue Seguin de plus en plus pressant, regarde-moi! ne te rappelles-tu pas? Regarde ma figure! Oh! Mon Dieu! ici! regarde! regarde ceci, voila ta mere. Adele! regarde; c'est son portrait; ton ange de mere! Regarde-le! regarde, oh! Adele! Seguin, tout en parlant, tire une miniature de son sein et la place sous les yeux de sa fille. Cet objet attire son attention. Elle le regarde, mais sans manifester aucun souvenir. Sa curiosite seule est excitee. Elle semble frappee des accents energiques mais suppliants de son pere. Elle le considere avec etonnement. Puis, elle le repousse de nouveau. Il est evident qu'elle ne le reconnait pas. Elle a perdu le souvenir de son pere et de tous les siens. Elle a oublie la langue de son enfance; parents, Famille, elle a tout oublie! Je ne puis retenir mes larmes en regardant la figure de mon malheureux ami. Semblable a un homme atteint d'une blessure mortelle, mais encore vivant, il se tenait debout, au milieu du groupe, silencieux et ecrase de douleur. Sa tete etait retombee sur sa poitrine; le sang avait abandonne ses joues; son oeil errait avec une expression d'imbecillite douloureuse a contempler. Je me faisais facilement une idee du terrible conflit qui s'agitait dans son sein. Il ne fit plus aucun effort pour persuader sa fille. Il n'essaya pas davantage d'approcher d'elle; mais il garda pendant quelque temps la meme attitude, sans proferer un mot. --Emmenez-la! murmura-t-il enfin d'une voix rauque et entrecoupee; emmenez-la! Peut-etre, si Dieu le permet, elle se rappellera un jour. XXXVIII LE SCALP BLANC Il nous fallut traverser de nouveau l'horrible salle pour remonter sur la terrasse inferieure du temple. Comme je m'avancais vers le parapet, je vis en bas une scene qui me remplit de crainte. Mon coeur se serra et s'environna comme d'un nuage. L'impression fut soudaine, indefinissable comme la cause qui la produisait. Etait-ce l'aspect du sang? (car il y en avait de repandu). Non; ce ne pouvait etre cela. J'avais vu trop souvent le sang couler dans ces derniers temps; je m'etais meme habitue a le voir verser sans necessite. D'autres choses, d'autres bruits, a peine perceptibles a l'oeil ou a l'oreille, agissaient sur mon esprit comme de terribles presages. Il y avait une sorte d'_electricite funeste_ dans l'air, non dans l'atmosphere physique, mais dans l'atmosphere morale, et cette electricite exercait son influence sur moi par un de ces mysterieux canaux que la philosophie n'a point encore definis. Reflechissez un peu sur ce que vous avez eprouve vous-meme. Ne vous est-il pas arrive souvent de sentir la colere ou les mauvaises passions eveillees autour de vous, avant qu'aucun symptome, aucun mot, aucun acte, n'eut manifeste ces dispositions chez ceux qui vous entouraient? De meme que l'animal prevoit la tempete lorsque l'atmosphere est encore t