The Project Gutenberg EBook of Le Pays de l'or, by Henri Conscience This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Le Pays de l'or Author: Henri Conscience Release Date: December 4, 2003 [EBook #10384] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PAYS DE L'OR *** Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders LE PAYS DE L'OR Par Henri Conscience I LE BUREAU Un matin du mois de mai de l'annee 1849, un jeune commis, assis devant un pupitre, etait seul dans le bureau d'une maison de commerce peu importante, a Anvers. Il etait haut de taille et blond de cheveux; sa figure fraiche et fine, avec quelque chose de reveur dans l'expression, paraissait indiquer un caractere tres-doux, quoique l'eclat de ses yeux bleus accusat une certaine force d'ame ou du moins une nature enthousiaste. Il etait occupe a ecrire; cependant il interrompait souvent son travail pour jeter les yeux sur un journal ouvert a sa droite sur le pupitre. Le contenu de cette feuille semblait l'attirer chaque fois avec une nouvelle force, car c'etait evidemment contre sa volonte qu'il detournait si souvent son attention de son ouvrage. Il fixa une derniere fois le regard sur ce journal et lut d'une voix sourde et emue: "On y rencontre l'or presque a la surface de la terre, et en si grande abondance, qu'on n'a qu'a se baisser pour ramasser des tresors. Un matelot a trouve dernierement une _pepite_ ou morceau d'or pesant plus de vingt livres et d'une valeur d'au moins vingt-cinq mille francs." Un soupir s'echappa de la poitrine du commis, et il leva vers le ciel un regard chagrin. Quelqu'un ouvrit la porte du bureau. C'etait un jeune homme assez solidement bati, aux joues rouges, aux yeux noirs et etincelants; sur son visage ouvert brillaient la sante et la bonne humeur. --Jean, mon ami, tu seras gronde, dit l'autre. Monsieur est deja venu au bureau, et il a manifeste son mecontentement de ton absence. --Bah! cela m'importe peu, mon bon Victor, repondit Jean d'un ton triomphant. C'est decide: je dis adieu au metier de gratte-papier et a cette obscure prison ou j'ai si sottement use les plus belles annees de ma vie. Hourra! Je vais courir le monde, libre comme un oiseau, et ne reconnaissant plus d'autre maitre que Dieu et le sort! --Que veux tu dire? demanda son camarade stupefait. --Ce que je veux dire? reprit Jean en tirant un papier plie de sa poche. Voici le prospectus d'une societe francaise, _la Californienne_; elle a fait faire toutes sortes d'instruments pour exploiter les meilleures mines d'or en Californie. La ou l'on peut ramasser avec les mains le metal le plus precieux, elle recueillera l'or par monceaux avec des outils excellents et des procedes perfectionnes. Peut devenir actionnaire qui veut. Moyennant deux mille francs, on obtient une traversee libre sur un vaisseau de la societe, comme passager de seconde classe, et on recoit deux actions qui donnent droit a une double part de l'or recueilli. La-bas, en Californie, on n'a a s'inquieter de rien, la societe procure a ses membres une bonne nourriture et des maisons de bois confortables. Comme passager de troisieme classe, on ne verse que douze cents francs; mais on ne recoit alors qu'une seule action. Mon pere a consenti a sacrifier deux mille francs. Je deviendrai actionnaire de _la Californienne_! Le navire _le Jonas_ est equipe par _la Californienne_; dans quinze jours, il partira d'Anvers pour le pays de l'or. La societe envoie encore quatre vaisseaux en Californie, entre autres un du Havre de Grace, avec les outils et les directeurs, qui doivent deja etre en mer pour recevoir la-bas les actionnaires. Victor regarda son camarade avec des yeux etincelants. Ce qu'il entendait le frappait de stupeur; car un sourire d'admiration illuminait son visage rayonnant. --Tu pars pour le pays de l'or! tu vas en Californie! murmura-t-il. --Dans deux semaines. --Toi, toi, Jean! La soif de l'or t'a-t-elle pris ainsi tout a coup? --Oh! non; toi-meme, Victor, tu m'as mis la tete a l'envers en me parlant sans cesse du pays extraordinaire qu'on vient de decouvrir. Je vois dans ce voyage un bon moyen d'echapper a l'etouffante vie de bureau; l'or n'est qu'un pretexte pour obtenir le consentement de mon pere... Ah! ah! demain, je suis libre: demain, je deviens actionnaire de _la Californienne_; demain, je retiens ma place sur le navire _le Jonas!_ --Que tu es heureux! dit Victor en soupirant. Mon Dieu, que ne donnerais-je pas pour pouvoir etre ton compagnon de voyage! --Tu n'as qu'a vouloir, Victor. L'oncle de Lucie n'a-t-il pas declare vingt fois qu'il te preterait l'argent necessaire, si tu osais entreprendre un voyage en Californie? --Et ma mere, Jean? --Oui, ta mere...; mais tu dois considerer que les parents sont tous les memes. Si nous ne faisions pas un peu d'effort pour sauter hors du nid, ils nous tiendraient sous leurs ailes, jusqu'a ce que les cheveux commencent a grisonner sur notre tete... --Tu ne peux croire, Jean, comme la seule idee d'une pareille resolution fait trembler une mere. L'oncle de Lucie, lorsqu'il vient chez nous, parle beaucoup des voyages lointains qu'il a faits en qualite de capitaine de vaisseau. Ma pauvre mere palit a la moindre allusion. Elle m'a toujours aime si tendrement! je ne peux pas lui enfoncer le poignard dans le coeur. --Tu dois le savoir, c'est pourtant le seul moyen de voir s'accomplir le voeu de ton coeur. Le capitaine est un rude gaillard, il n'a pas beaucoup d'estime pour l'homme qui use sa vie courbe sur un pupitre et qui n'a vu qu'un petit coin du monde. Je gage que, si tu oses aller en Californie, a ton retour il te donnera avec joie la main de sa niece. --Il m'a promis son consentement aussitot que mes appointements atteindront deux mille francs. --Oui? alors tu attendras longtemps. La revolution, en France, a fait languir le commerce. Monsieur n'a-t-il pas dit avant-hier qu'il serait oblige de reduire nos appointements? Victor tint les yeux baisses sans rien dire. --Tu as peut-etre peur du long voyage? Demanda l'autre. --Peur! moi?... s'ecria Victor sortant de sa reverie. Depuis six mois, je meurs d'envie d'entreprendre ce voyage? Non-seulement la Californie me fait entrevoir le moyen d'obtenir la main de Lucie, mais il y a encore un autre sentiment egalement puissant, qui me montre dans les contrees lointaines l'etoile d'un meilleur avenir. Juge, Jean: ma mere s'est impose beaucoup de privations et a diminue son petit avoir pour pouvoir me donner une bonne education. Sa boutique et mes appointements subviennent a peine a notre entretien. L'instant est pourtant venu ou le fruit de mon travail devrait rapporter quelque chose pour donner un peu d'aisance a ses vieux jours, et la recompenser ainsi de son amour et de ses sacrifices. J'aurais peur d'un voyage en Californie? Qui est-ce qui soupire plus ardemment que moi apres cette terre promise? Le bien-etre de ma mere et mon propre bonheur ne sont-ils pas la? Et n'ai-je pas des raisons pour mepriser tous les dangers, s'il en existe? Ah! si je pouvais t'accompagner, comme je remercierais Dieu pour sa bonte, meme au milieu de l'adversite et de la souffrance! --Mais tente encore un effort, Victor. Pense qu'autrement tu te condamnes toi-meme a rester toute ta vie, palir devant cet eternel pupitre; que ta jeunesse se passe, lente, triste et reguliere comme une vieille horloge. La liberte, c'est l'espace, voila le bonheur de l'homme; voir le monde contempler chaque jour de nouvelles merveilles, se sentir emu a chaque battement du pouls, voila vivre!... Et alors, apres deux ans d'independance, revenir dans sa patrie avec assez d'or pour enrichir tous ceux que nous aimons! --Oui, oui! s'ecria Victor comme hors de lui, je le lui demanderai encore; et, s'il le faut, j'implorerai a genoux son consentement, je la supplierai par ce qu'elle a de plus cher au monde... --Et moi, vois-tu, je chercherai aujourd'hui le capitaine Morrelo au cafe, et lui dirai qu'il doit t'aider. Laisse-moi faire... La bonne idee! Nous partagerions la-bas, comme ici, le bien et le mal... --Tais-toi, Jean, repliqua l'autre d'une voix etouffee. J'entends monsieur qui vient au bureau. --Ne lui dis rien de mon depart. Mon pere pourrait quelquefois changer d'avis avant demain; on ne peut pas savoir. --Non, mais tiens-toi tranquille; sans cela monsieur se facherait. Les deux commis prirent leurs plumes; et, lorsque la porte s'ouvrit, ils penchaient silencieusement la tete sur le papier, comme s'ils etaient restes depuis des heures absorbes dans leur travail. II LE DEPART Par une chaude journee du mois de juin, deux ou trois heures avant la tombee du soir, une grande foule etait reunie au bord de l'Escaut, regardant d'un oeil etonne un beau brick qui, pavillons deployes et flottant au vent, mouillait dans le port, pret a appareiller. C'etait _le Jonas_, equipe par la societe francaise _la Californienne:_ le premier vaisseau qui fit un voyage direct au pays de l'or, nouvellement decouvert. Le pont du brick fourmillait deja de passagers qui agitaient a tout moment leurs chapeaux en l'air et faisaient retentir sur les flots leurs cris de triomphe. Du bord de l'Escaut, on leur envoyait de brillants souhaits de bonheur. C'etait comme une kermesse, comme une joyeuse fete a laquelle les habitants d'Anvers ne prenaient pas moins part que les chercheurs d'or surexcites, quoique les emigrants fussent pour la plupart des Francais des departements du Nord, et que tres-peu de Belges se fussent laisse seduire par le brillant appat de _la Californienne_. Une couple de barques longeaient le quai pour prendre les retardataires qui avaient passe en ville les dernieres heures. On voyait voguer egalement quelques autres canots sur le fleuve. Chacun d'eux avait un drapeau belge au gouvernail, et ceux qui le montaient envoyaient leurs adieux a la ville d'Anvers et a l'Europe, et faisaient un tel vacarme en entrant et en battant des mains, qu'ils avaient l'air de gens ivres ou fous. En ce moment, trois personnes, un bourgeois avec ses deux fils, sortirent en hate d'une rue aboutissant au quai et se dirigerent vers le lieu ou se trouvaient les barques. --Vois, vois, mon pere, dit l'aine des deux jeunes gens, voila _le Jonas_ qui attend avec impatience. --Que Dieu le protege! dit en soupirant le vieux bourgeois. --Mais allez-vous vous attrister maintenant, mon pere? dit le jeune homme en riant. Que sont deux annees dans la vie d'un homme? J'en ai use au moins six devant un stupide pupitre. Pas d'inquietude! au contraire, soyez content et ayez confiance. Je reviendrai avec des monceaux d'or, avec des tresors, et ce sera mon orgueil d'avoir procure a mon pere et a mon frere une vie douce et paisible. Ainsi, ne soyez pas inquiet: vous n'aurez jamais de raisons de regretter ce voyage... Mais ou reste donc Victor? Aurait-il mal aux jambes, maintenant que l'heure decisive est arrivee? --Sa mere et lui ont tant de choses a se dire! murmura le vieux bourgeois. --Vois, Jean, ils viennent la-bas, remarqua le frere. Cette pauvre Lucie Morrelo, elle marche la tete haute et parait contente; mais la servante du capitaine m'a dit que, depuis huit jours, elle ne fait que pleurer lorsqu'elle est seule. --Tant mieux, mon frere. --Comment cela? --Certainement, c'est une preuve qu'elle aime sincerement mon ami Victor. Cela me rejouit pour lui. Les personnes dont l'arrivee avait ete annoncee par le frere de Jean se montrerent bientot au coin de la rue. C'etait une dame deja vieille, qui marchait en parlant a cote d'un jeune homme et lui pressait la main avec une tendresse inquiete, pendant que lui dirigeait vers _le Jonas_, pavoise comme aux jours de fete, des yeux ou brillait une joyeuse excitation. Derriere eux venait un homme avec des joues tannees et de larges favoris, qui donnait le bras a une tres-jeune fille au visage charmant et delicat, et s'efforcait de lui faire comprendre, en riant et en plaisantant, qu'un voyage en mer n'etait pas plus dangereux qu'une petite excursion a Bruxelles par le chemin de fer. --Victor, Victor, depeche-toi! on leve deja l'ancre la-bas! s'ecria Jean, qui se tenait debout dans une barque. On nous annonce qu'il n'y a plus de temps a perdre. Lorsque la veuve regarda, du bord de l'Escaut, le faible esquif qui allait dans quelques minutes lui enlever, pour toujours peut-etre, son fils bien-aime, les larmes tomberent sur ses joues et elle le pressa en sanglotant dans ses bras. Ce tendre embrassement emut profondement Victor, et il s'efforca de consoler et de tranquilliser sa mere affligee par de douces paroles, et en lui promettant plus d'aisance et de bonheur pour ses vieux jours. Il fut reste longtemps encore sur le coeur de sa mere, sourd a l'appel de son ami; mais le vieux capitaine, l'oncle de Lucie, l'arracha de ses bras en se moquant de cet exces d'attendrissement. Jean, de son cote, criait plus fort que jamais que la barque ne pouvait attendre plus longtemps. Victor prit les deux mains de la jeune Lucie dans les siennes et penetra par un long regard jusqu'au fond de son coeur; ses yeux demandaient: "M'attendras-tu? Ne m'oublieras-tu pas?" La demande et la reponse devaient etre toutes les deux tres-emouvantes, car un torrent de larmes roula sur le visage de la jeune fille, et le visage du jeune homme s'illumina d'une joie extreme. Le marin prit Victor par le bras et l'entraina vers la barque. Le jeune homme, emu, embrassa encore sa mere et murmura a son oreille les plus ardentes paroles d'amour. --Eh bien, puisque Dieu l'a permis, dit-elle en sanglotant, va, mon fils; je prierai pour toi tous les jours, toutes les heures. Ne m'oublie pas! N'oublie pas ta mere! Victor descendit dans le canot: les rames plongerent dans le fleuve... En ce moment, on vit accourir de loin un jeune homme qui agitait ses bras au-dessus de sa tete, avec des gestes inquiets, et qui criait: --Attendez un peu, pour l'amour de Dieu! Je suis Donat Kwik; j'ai paye mon passage; il faut que j'aille aussi au pays de l'or! Ce jeune homme paraissait etre un paysan; la longue redingote bleue qui lui pendait jusqu'aux talons, son visage rouge et bouffi, son air naif ou bete, et surtout ses grandes mains et ses membres robustes et trapus, indiquaient qu'il avait quitte les travaux des champs pour courir egalement apres la fortune. Son premier pas ne fut cependant point heureux. Dans sa crainte que le canot ne partit sans lui, il sauta avec une precipitation aveugle sur le bord du leger esquif et culbuta dans l'eau la tete la premiere. Un matelot le saisit par les cheveux; un second, aide de Jean, le tira dans la barque, au milieu des eclats de rire et des applaudissements des bourgeois reunis sur le quai. Le paysan regarda autour de lui avec embarras, se frotta la tete, rejeta une gorgee d'eau et murmura tout stupefait: --Camarades, il y a, pardieu! trop de sel dans la soupe! Vous n'aviez pas besoin non plus d'arracher la moitie de mes cheveux: je nage comme une anguille... Mais, comme le canot bondit tout a coup sous la vive impulsion des rames, Donat Kwik tomba en arriere sur un banc et se cramponna avec frayeur au bord de l'embarcation. Cet incident avait a peine detourne du quai l'attention de Victor. Pendant que la barque s'eloignait avec rapidite du rivage, il tenait le regard dirige vers l'endroit ou sa mere et Lucie lui faisaient toutes sortes de gestes encourageants, comme si elles eussent cru, les ames aimantes, qu'il etait encore plus malheureux qu'elles. Jean etait debout sur un banc. Il jeta a son pere et a son frere un dernier adieu retentissant, agita son chapeau et poussa un hourra triomphant qu'on entendit jusque pres des maisons du quai. Ces cris de joie firent un singulier effet sur Donat Kwik. Il sauta debout, s'elanca au cou du joyeux jeune homme et le pressa dans ses bras avec tant de force, que Jean sentit l'eau mouiller sa poitrine. Il eloigna avec une sorte de colere le grossier compagnon de voyage, et s'ecria: --Ah ca! mon gaillard, etes-vous fou ou gris? --Je crois, en effet, que j'ai un petit coup dans le cerveau, repondit l'autre. Il y a de la bonne biere a Anvers, de la forte biere... --Ne voyez-vous pas que vous me mouillez et que vous abimez mes vetements? --Pardieu! j'avais oublie le bain froid! Bah! camarade, nous pourrons acheter la-bas autant d'habits que nous voudrons. De l'or par brouettes! --De quel pays etes-vous? A votre langage, on dirait que vous venez de Malines? demanda Jean. --Vous l'avez presque devine. Je suis Donat Kwik, un fils de paysan de Natten-Haesdonck, au dela de Rupelmonde, dans le petit Brabant, dit l'autre en bredouillant tres-vite. Ma tante est morte; j'ai herite, mais pas assez, a mon gout. Je vais chercher de l'or. A mon retour, je me marie avec Helene, la fille du notaire, ou avec Trine, la fille du bourgmestre, ou avec la demoiselle du chateau. Je ramasserai tant d'or, tant, tant, que je pourrai acheter tout le village! Jean se retourna, en haussant les epaules, vers son ami Victor, qui repondait encore par signes au tendre adieu qu'on lui envoyait du quai, et il le plaisanta sur la visible emotion de Lucie et sur sa profonde affection pour lui. Donat vint interrompre la conversation. Il montra aux deux amis un morceau de papier imprime: --Camarades, voyez un peu ceci... dit-il. --Vous devenez ennuyeux avec vos _camarades!_ murmura Jean d'un ton courrouce. --Eh bien, je dirai, _messieurs,_ puisque vous le voulez absolument, quoique je ne sois pas pauvre non plus. Allons, ne faisons pas tant de Compliments; vous devriez me dire, messieurs, ce que je tiens ici en main. --C'est un billet de banque anglais de cinq livres, mon ami, repondit Victor. --Oui, mais en francs? --Quelque chose de plus que cent vingt-cinq francs. --J'avais peur, pardieu! que le vieux juif chez lequel j'ai change mon argent ne m'eut fourre en main des chiffons de papier. --En avez-vous beaucoup de cette espece? Demanda Victor en souriant. Le paysan regarda les matelots avec defiance, et dit mysterieusement a l'oreille des deux amis: --J'en ai quatre: le reste de mon heritage. J'aurais bien pu placer ces cinq cents francs a interet chez l'agent d'affaires de notre village; mais on ne peut savoir ce qui arrivera la-bas; la prudence est la mere de la porcelaine. Si nous etions dupes et si nous ne trouvions pas d'or? Ce n'est pas Donat qui mourra de faim le premier: il a une poire pour la soif. Il faut que vous sachiez, messieurs, que je suis malin, beaucoup trop malin quelquefois! La barque atteignit le navire, et les voyageurs furent salues par une salve d'applaudissements. _Le Jonas_ avait deja leve l'ancre et tendu ses voiles. Bientot il prit le vent et avanca sous l'impulsion d'une fraiche brise. Alors, le navire lacha sa bordee pour dire adieu a la ville d'Anvers; les canots du fort repondirent a ce salut, les marins agitaient leurs chapeaux sur les mats, les passagers remplissaient l'air de leurs cris de triomphe, les quais retentissaient des souhaits de bonheur de la foule; et _le Jonas_ glissa majestueusement en avant, au bruit du canon qui grondait et des gigantesques acclamations des milliers de spectateurs. Donat Kwik etait le plus en train; il bondissait de droite a gauche comme un insense, les bras leves et criait: "Hourra! hourra!" d'une voix si forte, que ses cris retentissaient au-dessus de ceux des autres passagers, pareils au braiment d'un ane. Comme il heurtait tout le monde, il recevait par-ci par-la un coup de poing dans le dos ou un coup de pied dans les jambes; mais il n'y faisait pas attention et beuglait a perdre haleine. Il remarqua ses deux compagnons de la barque qui, debout derriere la batterie, se montraient sur le quai l'endroit ou ils croyaient que se trouvaient leurs parents, quoique la foule n'apparut plus a leurs yeux que comme une tache noire confuse. Donat passa la tete entre eux et dit grossierement: --Eh! eh! pardieu, camarades, sommes-nous malades? Je veux dire: Messieurs, avons-nous du chagrin? --Sur ma parole, dit Jean courrouce, si tu continues a nous ennuyer, je te casse le cou, entends-tu, Donat Kwik? --Mais il n'y a pas la-dessous, dans la troisieme classe, ame qui vive pour me comprendre! Repondit Donat. Ils sont aussi stupides que des veaux; ils baragouinent un patois inintelligible, et ils ne connaissent meme pas un mot de flamand. --C'est egal, va-t'en, te dis-je! Le paysan, voyant que c'etait serieux, s'eloigna en trainant les jambes et grommela en lui-meme: --Qu'ils sont fiers, ces messieurs de la ville! Comme si je ne devais pas trouver autant d'or qu'eux, et meme davantage. Si mes compatriotes ne veulent pas causer avec moi, je serai donc oblige de me coudre la bouche? Allons, allons, vive la joie!... Hourra! hourra! vive la Californie! Et, tournant sur lui-meme comme une toupie et balancant les bras comme un moulin a vent, il sauta au milieu d'un groupe de gens joyeux. En ce moment, _le Jonas_ tourna derriere la Tete-de-Flandre, et la ville d'Anvers disparut aux regards des passagers. Les voiles s'enflerent sous un vent favorable. Le joli brick pencha legerement de cote et s'elanca avec un redoublement de vitesse a travers les vagues agitees. --Viens, Victor, dit Jean en prenant la main de son ami, descendons pour dire un mot a nos provisions et deboucher une bouteille de madere. --Oui, oui, repondit Victor avec enthousiasme, l'heureux voyage est commence. Hourra! Buvons un coup la-dessus! L'avenir nous appartient. Pendant qu'ils parlaient de leurs projets et de leurs esperances en buvant un verre dans l'entre-pont, _le Jonas_ descendait le cours de l'Escaut jusqu'a la hauteur de Calloo, ou on laissa tomber l'ancre pour attendre la maree du lendemain. Le capitaine, malgre son air dur et severe, se montrait fort aimable envers les passagers. Il semblait les encourager a passer encore la derniere heure du jour dans la gaiete; serrait, en se promenant, la main aux uns, offrait aux autres d'excellents cigares, et fit meme monter quelques bouteilles de rhum, pour en verser un verre a ceux qui le desiraient. Un murmure approbateur s'elevait sur son passage, et le cri de "Vive notre brave capitaine!" retentissait autour de lui. Pendant ce temps, les matelots echangeaient entre eux des regards mysterieux, et semblaient se dire que les manieres amicales du capitaine cachaient un secret. Le capitaine laissa les passagers s'amuser jusqu'a dix heures du soir; mais alors il leur fit comprendre, avec bonte, que chacun devait aller se coucher dans la cabine qui lui etait designee. On aida des gens fatigues a trouver leur lit, et le silence le plus complet regna enfin sur le pont. Vers minuit, les barques quitterent silencieusement le batiment et se dirigerent vers la cote flamande de l'Escaut, puis revinrent aussi mysterieusement avec de nouveaux passagers. Immediatement apres, les marins, s'eclairant au moyen de lanternes, tirerent d'une cachette des planches de sapin, et se mirent a clouer et marteler si fort, que le pont en fut ebranle. Ce travail nocturne avait pour but d'ajuster, au moyen de ces planches preparees d'avance, des lits pour les nouveaux arrivants. Les passagers, endormis dans leurs cabines, ne s'etonnerent guere de ce vacarme, car on avait eu la precaution de les avertir que, pendant la nuit, on construirait, pour leur facilite, une nouvelle cuisine. Il existe dans le port d'Anvers, comme ailleurs, des reglements qui determinent le nombre de voyageurs qu'un batiment peut prendre en raison de sa grandeur. Une commission visite les navires avant leur depart, compte les voyageurs, mesure la place assignee a chacun d'eux dans l'entre-pont, et pese et examine les provisions, pour s'assurer que les personnes qui s'embarquent ne manqueront ni d'espace ni de la nourriture suffisante. Sur _le Jonas_, on avait trouve assez d'espace, des provisions plus qu'il n'en fallait et tout etait en regle pour cent hommes, sans compter les matelots. Mais, pendant que la commission inspectrice achevait sa visite par les mots sacramentels: _All right!_ le dernier convoi du chemin de fer de la Flandre amena encore une cinquantaine de chercheurs d'or, tous Francais, des environs de Lille et de Douai, qui furent conduits a Calloo par des gens apostes a cet effet, pour s'embarquer secretement a minuit sur _le Jonas_. Le resultat de cette fraude etait un benefice net de trente ou quarante mille francs pour celui en faveur duquel elle avait ete pratiquee; car on recevait le prix du voyage de cinquante passagers que, d'apres les dispositions de la loi, l'on ne pouvait pas prendre a bord. L'accumulation de tant de monde pouvait etre une cause de grande gene; mais le capitaine semblait s'en inquieter fort peu. Il repondit a une remarque de son pilote: --Cela ira, Corneille. Il y a assez de provisions; on diminuera la ration; si c'est necessaire. --Mais l'eau, capitaine? Il n'y en a pas la moitie de ce qu'il faut pour tant de monde! --Je le sais, Corneille. Cela prend trop de place; nous renouvellerons notre provision dans le premier port d'Amerique. --Les passagers ne seront pas peu etonnes de l'arrivee de tant de nouveaux compagnons... --Bah! cela importe peu, si nous pouvons seulement prevenir les plaintes jusqu'a ce que nous soyons sortis de l'Escaut... Une fois en pleine mer, je saurai bien leur fermer le museau.--Dis a Jacques, le cuisinier en chef, d'allumer le feu tout a l'heure et de faire cuire des biftecks pour tous. On leur donnera a leur dejeuner un bon verre de rhum. Tu verras, Corneille, la venue de ces nouveaux compagnons ne fera que les rejouir. Veille a ce que tout soit pret pour lever l'ancre a la premiere lueur du jour. Le batiment doit etre sous voiles avant que les passagers aient quitte leurs cabines. Le pilote se dirigea vers l'autre extremite du pont pour aller trouver le cuisinier en chef; il se frottait les mains en marchant et chantonnait entre ses dents: Plus on est de fous, plus on rit! Plus on est... Mais le capitaine, irrite de cette raillerie, interrompit la chanson en criant: --Tais ton bec! --Oui, capitaine. III SUR L'ESCAUT Lorsque la plupart des voyageurs parurent sur le pont, _le Jonas_ avait deja fait deux ou trois lieues de chemin. Quelques-uns temoignerent bien leur etonnement a la vue de tant de nouveaux compagnons, et plusieurs meme semblerent soupconner la fraude; mais le capitaine leur fit croire que c'etaient des voyageurs attardes compris dans l'equipage, qui avaient manque le convoi et etaient ainsi arrives trop tard. Les succulents biftecks et le bon coup de rhum convainquirent les plus defiants; et, comme les nouveaux venus paraissaient etre de gais compagnons, on oublia bientot leur arrivee inopportune et on chanta, comme avait fait le pilote: "Plus on est de fous, plus on rit!" La joyeuse vie recommenca; on dansa et sauta de nouveau. Cette fois, cependant, Donat Kwik n'eut pas grande envie de partager la joie generale. Les deux Anversois le trouverent tristement assis dans un coin, la tete dans les mains, et Victor lui demanda par compassion ce qu'il avait. --Je suis malade, messieurs, repondit le paysan, malade comme un cheval, de la biere d'orge d'Anvers, du genievre brun que cet empoisonneur de capitaine m'a fait boire hier au soir. Ah! ma pauvre tete! Il y a la dedans trois ou quatre hommes occupes a battre le ble. Que ne suis-je en ce moment dans notre grenier a foin de Natten-Haesdonck! Car en bas, dans cette etable de cochons, une marmotte meme ne pourrait dormir. Toute la nuit j'ai eu le cauchemar. Il y avait sur mon estomac un bloc d'or grand comme une meule... Ce maudit genievre du capitaine! Aie! aie! Ma poitrine brule; je ne donne plus dix sous de ma vie! --C'est une suite naturelle de votre ivresse, dit Jean en raillant; c'est a vous seul qu'il faut vous en prendre; puisque vous l'avez bu, vous devez le cuver avec patience. Victor, qui etait tres-compatissant, lui prit la main et le consola en lui promettant que son mal guerirait bien vite. --Puis-je savoir, s'il vous plait, a qui j'ai l'honneur de parler? demanda Donat. --Je me nomme Victor Roozeman. --Et ce monsieur-la? --C'est mon ami Jean Creps. --Eh bien, monsieur Roozeman, je vous remercie du fond de mon coeur de votre bonte. J'ai ete grossier et stupide hier, n'est-ce pas? Pardonnez-le-moi, messieurs, cela ne m'arrivera plus. Je sais lire et ecrire, je suis bien eleve et je connais mon monde. Lorsque je serai gueri, permettez-moi d'echanger de temps en temps une parole avec vous. Il faut toujours que je cause avec moi-meme, et je ne suis pas assez eloquent pour y trouver du plaisir... Oh! mon Dieu, ma tete, ma tete brule! Les deux amis lui dirent encore quelques paroles encourageantes, et continuerent leur promenade. Pendant ce temps, _le Jonas_, pousse par un vent frais, descendait majestueusement l'Escaut. L'essaim des passagers etaient encore plus agite que la veille. On avait dine pour la premiere fois sur le navire, un diner abondant et appetissant: du rosbif et des legumes frais pour tous, et meme quelques poulets rotis pour les delicats des deux premieres classes. La-dessus, les passagers avaient pris leur ration de vin ou de liqueurs fortes, et, sous l'influence de cette legere emotion qui, chez quelques-uns, degenerait en une ivresse complete, les esprits etaient montes a un degre d'excitation extraordinaire. Le pilote essaya enfin de faire regner un peu d'ordre sur le pont; mais on recut ses avis et ses ordres en se moquant de lui, en riant et en dansant. Il alla, tout courrouce, du cote du gouvernail, ou le capitaine contemplait avec un sourire l'animation des passagers en gaiete. Il repondit a la plainte du pilote: --Laisse-les faire, Corneille. Vois-tu la-bas ces nuages monter sur la mer? Le vent s'elevera, et aussitot que _le Jonas_ commencera a danser, ce sera fini de tout ce vacarme. En ce moment, Donat Kwik accourut, pale et defait, vers Jean et Victor, qui contemplaient en causant le large fleuve. Le paysan se laissa tomber a genoux devant eux, et eleva les mains d'un air suppliant. --Pour l'amour de Dieu! dit-il, ayez compassion d'un pauvre Flamand! Je vais mourir, je suis empoisonne... Le sensible Victor, croyant a la possibilite d'un malheur, releva Donat Kwik, le prit dans ses bras et lui demanda avec interet ce qui lui etait arrive. --Ah! mon bon monsieur Roozeman, ah! Monsieur Creps, je n'etais pas bien, vous savez de quoi, gemit le paysan. Ils ne me comprennent pas en bas; ils se moquent de moi et rient de ma souffrance. Il y a quelqu'un qui est alle chercher le medecin, et il est venu un homme avec un gros nez rouge. Il m'a verse dans le corps un demi-litre de cette execrable eau salee, et une poudre rouge, du poivre d'Espagne, je connais cela, ca sert a faire trotter les anes. Ah! mon Dieu! mon Dieu! je suis empoisonne, soyez-en surs, mon ame va quitter mon corps. A l'aide! a l'aide! --Bah! ne voyez-vous pas, messieurs, que cet imbecile a le mal de mer? dit un Allemand en passant. Cette remarque amena un sourire sur les levres des deux amis, et ils se disposaient a convaincre Donat que son indisposition se passerait d'elle-meme; mais le pauvre garcon sentit une terrible crampe d'estomac, porta ses deux mains a sa poitrine et s'enfuit dans l'entre-pont pour se cacher. Comme le Capitaine l'avait predit, le ciel se couvrait peu a peu de petits nuages, et le vent, quoique deja favorable, gagna en force. L'eau commenca a s'elever et _le Jonas_ dansa gracieusement sur les vagues qui accouraient a sa rencontre de la pleine mer. Le capitaine marcha vers le pilote et lui dit: --La fin de cette folle kermesse est arrivee, Corneille; qu'on prepare des seaux et des cuves. Il y en a deja une vingtaine la-bas couches avec la tete au-dessus de la mer. Vite! sinon ils vont faire la-dessous un affreux gachis. En effet, la joie et les chansons s'eteignirent en peu de temps. Bientot, plus de la moitie des passagers furent pris de violentes douleurs d'entrailles et de crampes d'estomac; ils etaient pales comme des cadavres, et, pendant les moments de repit que leur laissaient leurs souffrances, ils interrogeaient l'espace d'un regard egare et stupide, comme pour lui demander l'explication de ce mal mysterieux qui avait refroidi si soudainement leur enthousiasme et souffle sur leur joie. L'Ocean, dont le nebuleux horizon leur apparaissait au loin, leur avait envoye son messager ordinaire, le mal de mer, pour leur souhaiter la bienvenue sur la plaine liquide. Victor en avait ete atteint un des premiers; il etait silencieusement courbe au-dessus du bord du navire, et quand ses souffrances diminuaient, il s'efforcait quelquefois de repondre par un sourire aux consolations de Jean; celui-ci, qui etait encore en bonne sante, prit enfin son ami par le bras pour le conduire dans sa cabine et l'aider a se mettre au lit. Pendant qu'ils descendaient, Victor lui dit: --Ce n'est rien, Jean, je sais bien que cela se passera; mais cependant tu ne peux imaginer comme ce mal etonnant abat et torture l'homme. Je comprends que tu ries, j'ai ri aussi du pauvre Donat, mais c'est... Une nouvelle crampe etouffa la parole sur ses levres. Jean allait de nouveau repondre a ses plaintes par des railleries; mais il sentit a son tour que le coeur lui tournait, et le violent effort qu'il fit pour surmonter le mal mouilla son front d'une sueur froide. --Viens, viens, Victor, dit-il, descendons. Ce malencontreux mal de mer ne se trouvait pas sur le prospectus; pas de roses sans epines; cela se passera en dormant. Un grand nombre de malades descendirent, les uns apres les autres, derriere les deux amis. Enfin, il n'en resta plus qu'une vingtaine sur le pont. Quoique ceux-ci parussent a l'epreuve du mal de mer, ils n'etaient pas cependant a leur aise. Ils etaient faibles, et decourages et regardaient silencieusement les flots, qui soulevaient avec une regularite monotone les flancs du navire. Lorsque, a l'embouchure de l'Escaut, _le Jonas_ entra dans le detroit, le capitaine dit a son pilote: --Il s'ecoulera quelques jours avant que ce tas d'imbeciles soient sur pied. Nous emploierons ce temps a mettre tout en ordre. Plus de familiarite avec les passagers. Fais savoir aux matelots que le premier qui s'amusera un peu trop avec les etrangers sera mis aux fers pendant trois jours. Qu'on prenne garde a mes moindres ordres; je veux rester seigneur et maitre sur mon vaisseau: nous sommes en mer. IV EN MER En effet, la mer resta grosse pendant quatre jours; elle devint meme plus houleuse a mesure que l'on avanca dans le detroit et que l'on eut a lutter contre des vents variables. Pendant tout ce temps, les passagers etaient restes couches dans leurs cabines, craignant de faire un mouvement, pris de nausees a la seule pensee des moindres aliments, decourages et abattus comme des gens a moitie morts. La nuit ou l'on sortit du detroit pour entrer dans l'Ocean, le vent impetueux s'etait apaise, et les flots agites etaient devenus plus calmes. Pendant que _le Jonas_ continuait sa route, sous un ciel clair et parseme d'etoiles, les passagers eprouverent l'influence du temps favorable. Ils dormirent pour la premiere fois d'un sommeil reparateur et bienfaisant, qui fit couler de nouvelles forces et une nouvelle vie dans leurs veines. C'etait chose etonnante a voir, quand chacun apparut le lendemain sur le pont, la physionomie souriante, console, fortifie et gai comme au jour du depart. Jean Creps et son ami Roozeman n'etaient pas des moins ravis. Victor surtout, en se voyant entoure d'un horizon sans bornes, leva les bras avec enthousiasme vers le ciel et remercia Dieu, qui l'avait deja rapproche du but desire. Un grand nombre de passagers, voulant celebrer leur heureux retablissement, coururent sus aux bouteilles pour recommencer la fete; mais le capitaine, qui se montrait maintenant ce qu'il etait, severe, rude et inexorable, leur fit lire un grand nombre d'articles qui defendaient tous cris desordonnes et tous rassemblements sur le pont, et ils furent informes que toute contravention a ce reglement et aux ordres du capitaine serait punie de l'emprisonnement au pain et a l'eau, a fond de cale. Les passagers ecouterent cette lecture avec une stupefaction melee de colere; quelques-uns serrerent les poings et s'emporterent contre ces dispositions arbitraires, qui, d'apres eux, ne tendaient qu'a leur ravir tout plaisir et toute liberte; mais le capitaine leur fit comprendre en peu de mots que la loi lui reconnaissait sur son vaisseau une puissance sans bornes; qu'il avait meme le droit de bruler la cervelle a ceux qui se revolteraient contre lui; et comme quelques-uns recurent cette explication avec un murmure peu respectueux, il se mit a jurer si horriblement et a proferer de si terribles menaces, que les passagers virent qu'il parlait serieusement et se soumirent enfin a la necessite. Les matelots ne furent pas beaucoup plus polis. Des que quelques amis etaient reunis sur le pont pour causer, un matelot accourait en trainant un cordage, ou un levier, ou toute autre chose, et criait sans respect pour personne: --Hors du chemin! Gare aux jambes! Deux ou trois autres, avec une egale vitesse, venaient du cote oppose et jetaient des seaux d'eau sur le pont pour enlever les traces du mal de mer. Un troisieme criait du haut d'un mat: --Gare dessous! gare dessous, sacrebleu! Et, apres ce simple avertissement, il laissait tomber sur le pont, comme un aerolithe, une lourde poulie, au risque d'ecraser reellement quelqu'un. C'etait la volonte du capitaine: il fallait montrer tout d'un coup aux passagers que la vie en mer ne peut pas etre une eternelle fete, et les matelots, pour detruire toute illusion a cet egard, devaient faire leur service sans se retourner et comme s'il n'y avait absolument que l'equipage sur le navire. Vers midi, les passagers furent appeles sur le pont. Le capitaine declara qu'on allait les diviser tous en compagnies de huit hommes, pour diner ensemble desormais dans un plat de fer-blanc ou _gamelle_. Il lut ensuite une liste des passagers, et, chaque fois qu'il avait nomme huit hommes, il criait: --Premiere gamelle! Deuxieme gamelle! Troisieme gamelle! Et, quand cet arrangement fut termine, malgre les murmures et les plaintes, le capitaine leur fit comprendre que dorenavant le pain frais et le peu de volailles qui restaient encore seraient reserves pour les malades. Les passagers devraient donc se contenter de la ration de mer journaliere, savoir: de la viande salee, des pois ou des feves, des biscuits, une petite mesure de genievre et un litre d'eau potable. Chaque gamelle devait, a tour de role, designer pour la semaine un de ses membres qui irait a la cuisine chercher le diner pour les autres. Immediatement apres, on sonna la cloche pour la distribution des vivres. On voyait courir de tous cotes des hommes avec des plats en fer-blanc pleins d'une nourriture fumante... et, quelques minutes apres, tous les passagers se trouvaient reunis autour des gamelles. C'etaient de singuliers convives que le sort avait donnes a Victor et a son ami Jean: un procureur de la republique francaise, qui s'etait enfui de son pays pour des raisons inconnues; un docteur en medecine; un banquier allemand, qui avait tout perdu a la roulette a Hombourg; un jeune gentilhomme de la Flandre occidentale; qui avait depense les derniers debris de la fortune paternelle, avant son depart pour la Californie; un officier francais qui se vantait d'avoir tue son superieur dans un duel. A la premiere vue, Victor crut qu'il n'avait pas a se plaindre du sort; et, en effet, comme nos amis avaient pris une place de seconde classe, ils n'etaient pas meles avec les pauvres gens de la troisieme classe, qui dormaient et vivaient tous ensemble dans l'entre-pont comme dans une etable. Mais que son coeur sensible fut blesse de la conversation grossiere et ignoble de ses compagnons. Pendant tout le diner, il n'entendit que jurons et blasphemes, jeux de mots stupides et sorties brutales. Alors il remarqua que la voix de ses compagnons etait fatiguee et rauque, que leurs yeux etaient entoures d'un cercle couleur de plomb, et meme que le nez du docteur etait nuance de tons pourpres, signes d'une ripaille continuelle. Il acquit la conviction qu'il etait condamne a vivre en compagnon de table et en ami avec des gens qui avaient noye dans les boissons et perdu par une conduite dereglee toute delicatesse d'esprit Et tout sentiment de moralite. Pendant qu'il tombait ainsi dans des reflexions peu souriantes, ses compagnons pechaient hardiment dans le plat et devoraient la pesante nourriture avec un appetit feroce. Le mal de mer avait creuse leurs estomacs, et ils tachaient de prendre leur revanche autant que possible. Heureusement Jean Creps, avertit son ami; sans cela Roozeman n'aurait songe a diner que quand il ne fut plus reste une seule feve dans le plat. Le docteur tira une bouteille de cognac de la poche de son pardessus et la vida presque a moitie, pour se rincer la bouche, disait-il. Les autres allumerent qui un cigare, qui une pipe, et monterent sur le pont, ou se trouvaient en ce moment la plupart des passagers. Quelques-uns s'etaient etendus sous les rayons brulants du soleil; d'autres etaient assis sur des bancs; mais le plus grand nombre se promenait par groupes. Roozeman, le dos appuye contre le bastingage et le regard fixe sur les passagers, dit a son camarade: --Mon ami, avec quelle sorte de gens sommes-nous donc? Nous n'entendons que des jurons et d'ignobles plaisanteries! --Oui, repondit l'autre en souriant. Tu ne sais pas encore tout. Je n'ai eu le mal de mer que quarante-huit heures; je me suis promene sur le pont et dans la cale, pour connaitre d'un peu plus pres nos compagnons de voyage. Il y a bien quelques braves garcons et quelques honnetes gens parmi eux; mais la plupart sont des gaillards qui ont merite la corde ou qui y ont reellement echappe; beaucoup d'ivrognes qui ont laisse femmes et enfants dans la misere et ont emporte leur dernier sou pour aller en Californie; des gens perdus qui faisaient honte a leurs parents par leur conduite desordonnee; des dissipateurs a bout de ressources, des joueurs ruines, des boursiers executes, des banqueroutiers, et meme des condamnes liberes. --Belle compagnie! dit Victor: en soupirant. Si j'avais pu le prevoir!... --Tu serais reste a la maison? --Non, mais je n'aurais pas choisi _le Jonas_ pour faire la traversee. --Bah! nous sommes embarques maintenant avec cette etrange bande, et nous devons voguer avec elle, comme dit le proverbe. Il ne faut pas etre si difficile, Victor. Tu pouvais bien prevoir, n'est-ce pas, que, dans notre longue traversee et la-bas dans un pays encore sauvage, tu serais expose a voir et a entendre des choses tout autres qu'aupres de ta pieuse mere ou de la douce Lucie Morello! --Certes, Jean, et j'accepte sans regret le sort comme il se presente. Il m'en coutera beaucoup cependant pour m'habituer a ces gens rudes; leurs paroles et leurs manieres blessent ma delicatesse et attristent mon coeur. --Cela ne durera plus bien longtemps, dit joyeusement Creps. _Le Jonas_ est un fin voilier. --En effet, Jean, il marche parfaitement bien. Vois les vagues frangees d'ecume sauter en avant du navire, puis se retirer coquettement de chaque cote comme si elles voulaient se faire admirer de nous. --Du train dont il va maintenant, nous serons bientot en Californie. Je me figure un pays immensement grand, qui n'appartient a personne, ou l'on peut aller et venir en seigneur et maitre dans des bois sombres, a travers des montagnes gigantesques et dans des vallees sans fond, libre et independant comme l'oiseau dans l'espace! Oh! que n'y suis-je deja pour deployer mes ailes! --Je voudrais bien savoir, dit tout a coup Victor, ce que Lucie Morello et ma mere font et pensent en ce moment. --C'est facile a deviner: elles pensent a toi et expriment le meme voeu que toi. --Bonne mere! douce Lucie! dit le jeune homme en soupirant et avec une joyeuse emotion. Oh! Jean, mon ami, puisse le sort nous etre favorable! Si je pouvais recueillir assez d'or pour les rendre heureuses! --Homme de peu de foi! dit Creps en plaisantant. Puisqu'on n'a qu'a ramasser l'or la-bas, nous en recueillerons autant que tu voudras. Je crains que nous ne puissions pas tout emporter. Cela ne me contrarierait pas peu, car plus nous en aurons, plus nous ferons plaisir a nos parents et a nos amis a notre retour. En causant ainsi, les deux amis se promenaient du cote de la proue, pleins d'illusions et pleins d'espoir dans l'avenir souriant. La ils rencontrerent Donat Kwik, qui etait occupe a ronger un biscuit de mer brun, en grommelant et en faisant des gestes de colere. Comme le paysan ne les avait pas apercus, Roozeman lui mit la main sur l'epaule pour interrompre son monologue furieux. Donat sauta en arriere, et, les poings serres, prit l'attitude d'un homme qui veut se battre. Cependant, lorsqu'il eut reconnu les Anversois, il se calma et s'ecria: --Oh! oh! pardieu, messieurs, excusez-moi; je croyais que c'etait encore le Francais de la-dessous. Je lui arracherai un jour ses vilaines moustaches rousses! --Vous mangez des biscuits apres le diner, demanda Jean Creps, vous n'avez donc pas eu votre ration? --Jolie ration! dit Donat d'un ton d'amere raillerie. Nous etions assis huit autour d'une gamelle de fer-blanc, et nous commencions a diner. Tout a coup, un de ces coquins d'en bas vient derriere moi, met ses mains sur mes yeux et crie quelque chose comme _Kyes? kyes?_ Lorsqu'il me lacha, le plat etait presque vide. Je me depechai pour avoir encore ma part; mais les camarades etaient si lestes, que je restai tout bete a les regarder, le ventre creux, comme un hibou qui regarde les rayons du soleil. Le Francais avec ses grandes moustaches et ses petits yeux peut regarder ses jambes; je lui ai fait a coups de pied quelques bleus qui ne lui ont pas fait de bien. --Vous vous etes deja battu, Donat! Il faut vous montrer plus traitable, mon ami, sinon vous pourriez avoir la vie dure avec vos compagnons, dit Victor Roozeman. --Battu, monsieur? C'est-a-dire qu'apres m'avoir donne pas mal de soufflets et de coups de pied, ils m'ont jete a six hors de leur repaire de brigands sur le pont. Je suis alle chez le capitaine pour porter plainte. Le capitaine parle une sorte de flamand maritime; il me comprend. Mais il m'a jete quelques jurons a la figure, et m'a dit que chacun devait tacher d'avoir sa part de la gamelle: tant pis, dit-il, pour les paresseux. --Il a raison, il faut essayer de suivre son conseil. --Essayer, messieurs? Ce n'est pas necessaire. J'ai mange toute ma vie a un plat commun. S'il ne s'agit que de manger vite, d'avaler les feves a moitie brulantes, j'apprendrai leur metier aux Francais d'en bas. Attendez un peu! ils verront bientot a qui ils ont affaire. Qu'ils frappent ou poussent tant qu'ils voudront, tout cela glisse sur moi; a l'occasion, je leur donnerai aussi des coups de pied a leur ecorcher les jambes. Que croient-ils donc, ces ribauds?" Victor ajouta quelques paroles consolantes pour calmer la colere du jeune paysan; mais ce fut peine superflue, car Donat oublia tout a coup sa mauvaise humeur et redevint joyeux. Voyant que les Anversois allaient continuer leur promenade, il leur demanda a mains jointes la permission de rester un peu avec eux. Personne, dans l'entrepont, ne le comprenait ni ne lui temoignait d'amitie. Ils consentirent a sa priere; car Donat Kwik, malgre son air grossier, etait un garcon de sens, et il se montrait profondement reconnaissant de la moindre marque d'amitie. Pendant la promenade, Jean parla en plaisantant de la fille du bourgmestre et de la demoiselle du chateau avec laquelle Donat avait l'envie de se marier a son retour du pays de l'or. Le jeune paysan devint serieux, et il resulta de ses explications qu'il portait au coeur un amour plus modeste. Il avait fixe son choix depuis des annees sur une des filles du garde champetre de Natten-Haesdonck, et la jeune fille n'etait pas indifferente pour lui; mais le pere, qui possedait quelques pieces de terre, l'avait repousse avec mepris parce qu'il etait trop pauvre, meme apres que sa tante lui eut laisse seize cents francs. Ce que Donat avait dit de la fille du bourgmestre et de la demoiselle du chateau n'avait ete qu'un vain bavardage, ce n'etait qu'Anneken[1], la fille du garde champetre, qui lui trottait dans la tete. Il avait quitte son village par honte et par desespoir de ce que le pere d'Anneken l'avait jete durement a la porte, lorsqu'il s'etait hasarde a exprimer le voeu de son coeur. La seule cause de son voyage au pays de l'or etait le desir de se venger du garde champetre en mettant a ses pieds un grand monceau d'or et en le forcant ainsi a consentir avec joie au mariage de sa fille. Anneken avait promis d'attendre, quoique son pere voulut lui imposer un autre mari; elle ne se marierait avec personne qu'avec son pauvre Donat Kwik. Le jeune paysan parla avec tant d'admiration de son Anneken, de ses petits yeux noirs, de son doux sourire, de ses bras robustes, de sa vertu et de son activite, que Victor Roozeman prit plaisir a l'ecouter. Il y avait, en effet, une certaine ressemblance entre sa position et celle de Donat, dont le langage comique, mais sincere, le fit songer a Lucie et a sa mere. [Note 1: Petite Anne.] Les amis s'amuserent ainsi a deviser des souvenirs du pays et des projets de l'avenir jusqu'au moment ou la nuit vint et ou chacun descendit pour aller chercher le repos dans sa cabine. V LA FOSSE AUX LIONS Cependant, _le Jonas_ continuait son voyage par un vent des plus favorables. La nourriture, quoique se composant la plupart du temps de viande salee et de feves, etait distribuee en quantite suffisante pour apaiser des estomacs pousses a une activite extraordinaire par l'air vif de la mer. Le temps magnifique et la rapidite de la navigation inspiraient a tous du courage et de la confiance, et, quoique la joie fut moins expansive qu'auparavant, un sourire de plaisir et d'esperance ne cessait de briller sur tous les visages. Un nuage cependant vint menacer la paix sur le navire. Il y avait, dans la troisieme classe, plus de cent passagers, parmi lesquels on remarquait soixante Francais et au moins trente Allemands des bords du Rhin. Deja, une sorte de rivalite s'etait elevee entre les deux nations, et meme il y avait eu entre les deux partis une bataille dans laquelle un Allemand avait recu un coup de couteau dans le bras. Le capitaine, voyant la une bonne occasion de montrer son autorite souveraine, fit jeter l'agresseur et le blesse au cachot, dans un trou obscur, humide et infect, a fond de cale, qu'on nommait _la fosse aux lions_. Les amis des condamnes voulurent s'opposer a l'execution de cette justice sommaire et arbitraire; mais le capitaine leur jura qu'il livrerait aux autorites du premier port ou ils aborderaient tous ceux qui oseraient lui resister, et qu'il les debarquerait dans tous les cas. Ceux qui ne voulaient pas perdre le prix de leur passage ni interrompre leur voyage en Californie n'avaient donc qu'a se soumettre avec resignation. Cet evenement peu important fit une profonde impression sur les esprits. Chacun fut convaincu que le capitaine etait un homme inflexible, qui n'hesiterait pas un instant a executer ses menaces. L'attitude ordinaire du capitaine sur le navire contribua beaucoup a augmenter son autorite. Il se tenait habituellement sur le gaillard d'arriere, tout a fait seul, avec une expression froide et severe sur le visage. Quand un passager lui adressait la parole ou se plaignait de quelque chose, il ne repondait que par un ordre bref et imperieux, apres lequel il rompait, sans appel, toute conversation. Roozeman et Creps se promenaient des journees entieres sur le pont et parlaient de leur vie passee, de leurs parents et de leurs amis, ou bien ils admiraient l'immensite de l'Ocean et la variete de ses aspects; ou bien encore ils revaient ensemble a l'or qu'ils allaient trouver, aux merveilles qu'ils allaient rencontrer en Californie, et surtout a leur joyeux retour dans la chere patrie. Pour ce qui touchait leurs compagnons de gamelle, ils s'apercurent qu'ils les avaient juges un peu severement. Le banquier allemand etait un homme bien eleve, qui haissait egalement les facons grossieres et les plaisanteries triviales; le jeune gentilhomme s'etait calme et paraissait avoir du chagrin; les autres, a la verite, restaient spirituels _a leur facon;_ mais on n'etait pas oblige de les ecouter plus longtemps qu'on ne voulait. Le plus singulier de leurs compagnons etait celui qui se disait docteur en medecine. Celui-la absorbait du matin au soir d'enormes quantites de liqueurs fortes. Les quelques bouteilles de cognac dont se composait sa provision personnelle furent bientot videes, mais il avait decouvert un moyen de se procurer tous les jours une grande quantite d'eau-de-vie. Il se promenait sur le pont et dans la salle commune, et employait toutes sortes de stratagemes pour faire croire a l'un ou a l'autre des passagers qu'il etait malade ou qu'une maladie le menacait. A ceux qui le croyaient, il disait: --Ne craignez rien, je vous guerirai; mais gardez-vous de boire une seule goutte de genievre, sinon je vous abandonne et vous laisse mourir sans secours. Vous recevrez cependant votre ration de genievre, et vous la garderez jusqu'a l'heure de ma visite, afin que je sois convaincu que vous n'en avez pas bu. Le matin, le docteur allait faire sa ronde et se faisait montrer, par chacun de ses malades, reels ou imaginaires, sa ration de genievre. Pour etre sur que ce n'etait pas de l'eau, le docteur se versait la ration dans le gosier. Cet homme n'etait qu'un passager ordinaire, mais, comme il n'y avait pas d'autre medecin a bord, il avait assez de clients; il en resultait qu'il etait toujours ivre, et que, du matin au soir, il arpentait le pont en zigzag avec un nez cramoisi, tatant le pouls a l'un et a l'autre, et begayant: --Pas boire de genievre, vous comprenez! mais vous devez neanmoins le recevoir, entendez-vous? C'etait ce singulier personnage qui avait donne a Donat Kwik une pinte d'eau de mer avec du poivre d'Espagne, comme remede contre le mal de mer. Le paysan, quand il rencontra celui par qui il avait cru etre empoisonne, le salua du sobriquet de _docteur Geneverneus_[1]. Les Allemands d'en bas le traduisirent par _docteur Schnappsnase_. Donat Kwik eut ainsi l'honneur de baptiser le docteur d'un nom qu'il devait garder jusqu'a la fin de sa vie. [Note 1: Nez de genievre.] Tout se passa assez paisiblement sur _le Jonas_, et les jours se suivaient, longs et monotones. On remarquait deja qu'un certain nombre de voyageurs avaient perdu leur gaiete et restaient a rever pendant des heures entieres, immobiles a la meme place, ou assis a part dans un coin, absorbes dans leurs pensees. L'ennui allait venir peu a peu, et probablement avec lui, pour plusieurs d'entre eux, le chagrin et le repentir d'une conduite blamable ou d'une resolution inconsideree. Le seizieme jour apres leur depart d'Anvers, les passagers etaient assis autour des gamelles. Depuis quarante-huit heures il faisait un temps pluvieux et le soleil restait voile derriere un epais rideau de brouillard gris. Cependant, le ciel commencait a s'eclaircir, et quelqu'un vint annoncer avec joie qu'on voyait le pic de Teneriffe aussi distinctement que si l'on en etait tout pres, quoique le pilote assurat qu'on en etait encore a une distance de vingt-cinq lieues. Victor et ses amis monterent sur le pont et dirigerent leurs regards vers l'horizon, ou les iles Canaries paraissaient flotter sur l'eau au pied du gigantesque pic. Ce pic de Teneriffe est un volcan qui s'eleve si haut au-dessus de la mer, que, lorsqu'il fait un temps clair, on peut le distinguer a une distance de soixante lieues. Son sommet, qui est couvert d'une neige eternelle, troue les nuages et semble toucher au ciel. A peine les deux Anversois avaient-ils admire un instant avec extase cette scene emouvante, qu'ils entendirent un grand bruit de gens qui se battaient derriere eux sur le navire. Ils virent Donat Kwik sortir en courant de la salle commune, poursuivi par trois ou quatre hommes, qui proferaient des maledictions et l'accablaient de coups. Un d'eux semblait particulierement exaspere contre Donat et le frappait cruellement du poing sur la tete. C'etait un homme robuste, avec de longues moustaches rousses et des yeux fort petits. Kwik, tout en appelant a l'aide, se defendait vigoureusement, et, ruant comme un ane, donnait des coups de pied a droite et a gauche dans les jambes de son ennemi, auquel la douleur arrachait plus d'une plainte. Attire par un sentiment de compassion, Victor vola au secours du pauvre garcon et se mit entre lui et ses agresseurs; le Francais aux moustaches rousses donna au jeune homme un grand coup de poing dans la poitrine, tandis que celui-ci voulait lui faire entendre raison. Enflamme de fureur par une pareille brutalite, Victor prit le Francais a bras-le-corps et le jeta par terre, mais l'autre s'etait accroche a lui et tous deux roulerent en se debattant sur le pont. Jean Creps accourut et repoussa deux ou trois hommes qui voulaient le retenir. Donat criait comme un possede, et bientot tout le pont fut en desordre... Mais le capitaine parut et interrompit le combat par un signe de doigt et par un seul mot: --Paix! Alors commencerent les plaintes des deux cotes. Le Francais aux moustaches rousses pretendait qu'il n'y avait pas moyen de manger a la meme gamelle que l'enrage Flamand. --A peine, dit-il, avons-nous les cuillers en main, qu'il avale la viande et les feves toutes brulantes, et, quand nous l'engageons a laisser quelque chose pour les autres, il rit comme pour se moquer de nous et mange encore plus gloutonnement. En outre, au moindre mot, il donne des coups de pied comme un furieux. Tenez, capitaine, voyez les marques de la mechancete de cette brute. Et l'homme a la moustache rousse decouvrit sa jambe et montra que le sang coulait reellement le long de son tibia. Donat Kwik criait qu'eux-memes l'avaient force a manger si vite pour ne pas mourir de faim; qu'il apprendrait bien a ce Francais qu'un Flamand ne se laisse pas opprimer et railler impunement. Il menacait si violemment, hurlait si furieusement, que le capitaine, impatient et irrite, mit fin au debat par ces mots: --Ici, matelots! Qu'on jette cet enrage dans la fosse aux lions pour trois jours! Cet ordre parut frapper Donat d'une terreur inexprimable. Peut-etre croyait-il qu'il y avait reellement des lions au fond du navire; il regardait le capitaine, tremblant et stupefait, comme s'il croyait avoir mal compris; mais lorsqu'il se vit empoigne rudement par les matelots, il se mit a sangloter tout haut, et se laissa tomber a genoux devant le capitaine, les mains tendues et les yeux remplis de larmes. Les deux amis s'efforcerent de flechir le juge severe. Victor Roozeman, encore pale d'indignation, pretendait qu'on allait commettre une criante injustice, et il voulait faire comprendre au capitaine qu'on avait tourmente et opprime des le premier jour le pauvre garcon. Jean Creps, au contraire, s'efforcait de presenter l'affaire comme insignifiante, et demandait, en termes conciliants et senses, le pardon de Donat, qui ne lui en montrait aucune reconnaissance, parce qu'il le faisait passer pour un imbecile et un grand lourdaud. Soit que leurs paroles fissent quelque effet sur l'humeur brutale du capitaine, soit que l'attitude humble de Donat l'eut apaise, il dit aux matelots: --Laissez-le aller. Le jeune paysan, se voyant en liberte, s'approcha de Victor, lui prit la main, la baisa, et dit avec une larme dans les yeux: --Monsieur Roozeman, je vous remercie mille fois de votre bonte. Pour vous je me jetterais au feu. Mais le capitaine le tira par le bras dans l'entre-pont, le changea de gamelle, lui donna des Allemands pour compagnons, et dit tres-durement en s'en allant: --Fais en sorte que je n'entende jamais parler de toi, perturbateur, ou tu t'en repentiras. VI L'EQUATEUR _Le Jonas_ etait en mer depuis quatre semaines, et approchait avec rapidite de l'equateur, cet endroit du globe ou le soleil darde le plus vivement ses rayons. L'eternelle viande salee commencait a degouter les passagers; toutes les provisions etaient epuisees. Il y avait de pauvres diables qui se seraient traines sur leurs deux genoux pour obtenir un cigare ou une pipe de tabac. Le litre d'eau qu'on distribuait par jour a chacun devint insuffisant pour un grand nombre de passagers, a cause de la grande chaleur et de la ration, qui se composait exclusivement de salaison et de biscuits secs; il y en eut qui echangerent des objets de prix contre une simple chopine d'eau. On arriva enfin sous l'equateur. La, _le Jonas_ fut arrete par un de ces calmes persistants que les gens de mer craignent plus que la plus violente tempete. La mer etait unie et brillante comme un miroir, sans que la moindre brise vint agiter sa surface. Le soleil flamboyait comme un globe de feu dans un ciel bleu fonce et brulait si impitoyablement tout ce que frappaient ses rayons, qu'il fallait arroser sans cesse le pont du _Jonas_ avec de l'eau de mer pour empecher le bois de se fendre et le goudron de fondre; et pour permettre aux passagers de poser le pied sur les planchers incandescents. Le ciel etait de plomb; toutes les voiles pendaient flasques le long des mats; et le vaisseau restait immobile, comme un corps mort au milieu de l'immense Ocean, qui semblait a chacun pareil a un desert dont on n'atteindrait jamais les limites. Les passagers allaient et venaient, desesperes, suffoques, sans haleine ni courage, succombant sous cette chaleur effroyable, et cherchant vainement sur le pont et dans la cale un lieu pour se rafraichir et se reposer; mais partout l'atmosphere etait egalement brulante et l'air etouffant. Ce qui rendait leur sort encore plus penible, c'etait le manque d'eau. Un grand nombre d'entre eux, tourmentes par une soif irresistible, epuisaient leur ration avant que le soleil tombat directement sur leurs tetes, et passaient alors le reste de la journee a lutter douloureusement contre la soif. Ils souffrirent ainsi des le premier jour de calme; qu'eut-ce ete s'ils avaient du rester stationnaires pendant plusieurs semaines au milieu de cette fournaise et de cette atmosphere enervante! Le deuxieme jour, aucun vent n'avait agite les voiles et la chaleur paraissait doublee. Craignant que ce calme prolonge n'epuisat la provision d'eau necessaire pour atteindre les cotes d'Amerique, le capitaine declara que le salut de tous l'obligeait a prescrire une mesure cruelle. Desormais, chacun des passagers ne recevrait plus qu'un demi-litre d'eau par jour. Une terreur generale et des plaintes ameres accueillirent cet ordre effroyable; mais le capitaine s'efforca de leur faire comprendre que le calme pouvait encore durer un mois, et qu'il devait epargner l'eau, afin de ne pas mettre tout l'equipage en danger de mort. Pour les convaincre, il leur raconta, comme exemple, qu'on avait trouve, a la meme place ou mouillait maintenant _le Jonas_, un navire portugais qu'on croyait abandonne. Lorsqu'on monta a son bord, on y trouva pres de cent cadavres. On apprit par la relation du journal, que les passagers s'etaient empares de la provision d'eau et l'avaient employee avec une aveugle prodigalite. Cette note datait deja de six semaines, et il est clair que ces cent hommes etaient tous morts de soif et avaient souffert par leur faute le trepas le plus epouvantable. Le capitaine ajouta, avec un geste significatif, qu'il saurait bien garder _le Jonas_ d'un pareil malheur, et que le premier qui oserait toucher a une barrique d'eau, il lui brulerait la cervelle avec son revolver comme a un chien. Effraye par la terrible histoire du navire portugais, les passagers alteres se tordirent les bras avec un rauque murmure de desespoir. Victor Roozeman supportait son sort avec courage; mais il pensait plus qu'auparavant aux etres qui lui etaient chers, et, comme s'il eut voulu familiariser son imagination avec la misere, il parlait continuellement de tout ce qui lui manquait. Il se rappelait, avec un enthousiasme maladif, les belles promenades autour d'Anvers, ou il avait reve si souvent au bonheur et a l'amour, sous un feuillage frais; les bords magnifiques de l'Escaut, ou l'on respirait l'air en ete avec un veritable sentiment de beatitude; le banc vert dans le petit jardin de sa mere, ou, apres les heures de travail, il pouvait s'asseoir tranquille, content, et rever et sourire a ses propres pensees, jusqu'a ce que sa chere mere eut servi sur la table un souper appetissant et delicieux. Jean ne parlait guere; il trouvait la position terriblement desagreable, a la verite; mais ils n'etaient pas les premiers qui fussent restes dans une pareille immobilite pendant quinze jours. Le vent s'eleverait aujourd'hui ou demain, et on oublierait bientot la misere soufferte. Ces pensees n'empecherent pas le courageux Jean de s'ecrier qu'il donnerait cinq annees de sa vie pour un seau d'eau froide de la pompe de son pere. Celui qui restait ferme et se promenait sur le pont encore satisfait, en apparence, c'etait Donat Kwik. Il portait sa ration d'eau dans une bouteille suspendue a son cou par une corde passee sous ses habits, et il la gardait et l'epargnait si soigneusement, que deja deux fois a la fin du jour il avait rafraichi Victor et son ami Jean en leur versant une gorgee de sa bouteille. Interroge sur la cause de sa force contre la soif, il donna cette explication, qui temoignait au moins d'une tres-grande puissance de volonte: --Donat est un imbecile, je le sais, repondit-il; mais, quand sa peau est en jeu, il devient malin comme un renard, messieurs, et il se casse la tete pour trouver un moyen de ne pas monter trop tot au ciel. Je vais vous dire comment je m'y prends. Le matin, je recois ma ration d'eau, n'est-ce pas? Vous croyez que je me depeche de boire, comme les autres? Non, je fourre la clef de ma malle dans ma bouche, puis je la mords sans discontinuer et je fais croire ainsi a mon estomac qu'il boit, jusqu'a ce que je ne puisse plus supporter la soif. Alors je bois un tant soit peu, et je me remets a mordiller ma clef. Je ne bois pas de genievre, je ne fume pas. A midi, je ne mange pas de viande, elle est salee; et je me nourris aussi peu que possible, car la soif vient en mangeant. Aussi je suis toujours moitie affame, moitie etouffe; mais il est plus facile de supporter la moitie de chaque mal que d'en souffrir un tout a fait. VII LES REQUINS Les jours se succedaient sans qu'un nuage se montrat a l'horizon; le soleil restait egalement brulant et l'air egalement lourd. Il arriva, un matin, que beaucoup de passagers resterent couches dans leurs cabines, a moitie etourdis et se plaignant de n'avoir plus la force de se mouvoir. La nouvelle courut soudain sur le navire qu'une maladie contagieuse avait eclate dans l'entre-pont. Les uns pretendaient que c'etait le _typhus_, les autres le _cholera_ et d'autres la _fievre jaune_. Cette nouvelle fit trembler et palir tout le monde, car une seule de ces maladies est, en effet, suffisante pour depeupler en peu de temps tout un vaisseau, surtout quand une centaine de personnes demeurent ensemble sous un ciel de plomb dans un si petit espace. Tous les passagers fremissaient encore sous l'impression de cette terrible nouvelle, lorsque Donat Kwik, qui, penche par-dessus le bord, s'amusait a jeter quelques petits objets dans la mer, se mit a crier tres-fort, comme s'il avait vu quelque chose d'extraordinaire. --Une baleine! deux baleines! s'ecria-t-il en courant vers Roozeman. Elles ont une gueule comme un four, et des dents! au moins cent, qui grincent et craquent comme une machine a battre le ble. Je leur ai jete un vieux soulier egare la; elles l'ont croque et avale comme une amande! Pendant un voyage si douloureux, si long, le moindre incident est une distraction. Aussi, tous ceux dont l'attention avait ete eveillee par le cri de Donat coururent au bord du navire et regarderent dans la mer, unie et transparente comme un miroir. Ils apercurent, en effet, non pas deux, mais six ou huit poissons d'une grandeur extraordinaire; quoi qu'on leur jetat, du bois, du fer ou des morceaux de cable, ces monstres sautaient dessus en se bousculant, ouvraient leurs terribles gueules et l'avalaient en un clin d'oeil. Le docteur passa a moitie ivre, il jeta un regard dans l'eau et dit en ricanant: --Ah! ah! voila les pleureurs d'enterrement! Un mauvais signe, messieurs, la maladie fera des victimes. Ces poissons sentent a cent lieues qu'un homme va mourir en mer et ils font claquer leurs dents et agitent leurs queues de joie, parce qu'ils attendent ici un diner friand. Regardez bien au fond de leurs grandes gueules, pour que vous puissiez reconnaitre le chemin: c'est par la que beaucoup d'entre vous s'en iront _ad patres_. Pour moi, je suis trop necessaire ici; les mangeurs de fer ne m'auront pas encore. Apres cette cruelle raillerie, il s'eloigna. On parla alors de l'effroyable certitude que les corps de ceux qui succomberaient a la maladie seraient jetes a la mer et devores par les requins affames. Cette pensee horrible eteignit dans les coeurs la derniere etincelle de courage. Le lendemain, on trouva le docteur mort dans sa cabine, ayant a cote de lui une couple de bouteilles qu'il n'avait pu vider. Beaucoup de passagers etant tombes malades, le docteur s'etait vu en possession de plus de vingt-cinq rations de genievre; et il avait probablement brise par cet exces le fil de ses jours, deja peu solide. Lorsque Donat Kwik rencontra ses deux amis, il s'ecria d'un ton de sincere compassion: --Eh bien! eh bien! le docteur _Geneverneus_ est mort? Je lui pardonne de tout mon coeur le poivre d'Espagne qu'il m'a fait avaler. Que Dieu misericordieux ait son ame! Il n'avait pas prevu que les baleines etaient venues pour lui. Je penserai a lui dans mes prieres, il en a besoin, le malheureux! Sous la ligne, ou le soleil decompose, avec une rapidite extraordinaire, tout ce qui peut tomber en putrefaction, on ne peut pas garder longtemps les cadavres. Sur _le Jonas_ surtout, ou une maladie contagieuse semblait regner, il fallait eloigner sans retard les restes mortels du docteur. Tout a coup la cloche tinta lentement, comme pour un enterrement; tous les passagers qui n'etaient pas alites furent appeles sur le pont et reunis d'un cote du navire. Alors quatre marins monterent avec le cadavre et se dirigerent lentement et solennellement vers le cote ou se tenaient les passagers. Le pauvre docteur etait cousu dans sa couverture comme dans un sac, et l'on y avait mis une quantite de charbon pour le faire descendre au fond de la mer. Apres que les matelots eurent tout apprete a bord du navire pour l'enterrement, le capitaine ota son chapeau et se mit a marmotter entre ses dents les prieres d'usage. Les passagers s'etaient egalement decouverts; la plupart frissonnaient a la pensee qu'on allait leur montrer l'effroyable chemin de l'eternite, qu'ils prendraient peut-etre a leur tour le lendemain. La priere fut bientot achevee. Sur un signe du capitaine, les matelots descendirent jusqu'a la surface de la mer la planche sur laquelle reposait le corps du docteur, la renverserent et jeterent ainsi le cadavre dans l'eau sans fond. La plupart des spectateurs se pencherent par-dessus le bord et regarderent dans l'eau; mais tous reculerent tout tremblants et pousserent un cri d'horreur et d'effroi: ils avaient vu les requins se jeter comme des tigres furieux sur le cadavre, dechirer la couverture de leurs dents innombrables et engloutir en un instant chacun un morceau de l'horrible festin. Et avant la fin du jour, les monstres recurent encore cinq victimes de la cruelle epidemie qui commencait seulement a sevir d'une maniere terrible dans l'entre-pont. Les passagers etaient aneantis; quelques-uns couraient sur le pont a pas inquiets, comme s'ils cherchaient un endroit pour fuir la cuirasse de bois qui les tenait inexorablement enfermes dans son cercle empeste. D'autres erraient ca et la, comme des fous, avec des gestes de desespoir et murmuraient en eux-memes contre des spectres invisibles. Tous demeuraient muets et consternes, et cet affreux silence n'etait interrompu que par des imprecations contre la soif de l'or et contre le fatal voyage, ou des soupirs et des cris de regret adresses a la patrie qu'on avait abandonnee si follement. Vers le soir, Victor fut frappe tout a coup d'une affreuse angoisse. Pendant qu'il etait assis sur un banc a cote de son ami et de Donat Kwik, causant tristement de l'heureuse Belgique, de la belle ville d'Anvers et des etres qui leur etaient chers; pendant que Jean s'efforcait encore de leur inspirer la confiance et l'espoir, la voix de ce dernier s'altera tout a coup d'une maniere surprenante. Une paleur mortelle couvrit son visage, ses yeux devinrent vitreux et ses membres se raidirent comme s'il eut ete atteint d'un attaque de nerfs. C'etaient les signes de la maladie. Jean Creps, le bon coeur, l'ami fidele, allait mourir; peut-etre avant que le soleil eclairat de nouveau le pont du _Jonas_, les monstres marins auraient deja englouti son cadavre! Cette pensee remplit Roozeman d'un desespoir indescriptible; il se jeta en pleurant sur son ami, lui adressant mille paroles consolantes, auxquelles il ne croyait pas lui-meme. Donat tenait une main du malade et l'arrosait de larmes silencieuses. Jean s'efforcait de lutter contre son mal et de leur faire croire qu'il avait encore du courage et qu'il n'etait pas si malade qu'on se le figurait; mais bientot ses dernieres forces l'abandonnerent, il poussa un soupir effrayant et se laissa tomber dans les bras de son ami en criant d'une voix dechirante: --De l'eau! de l'eau! de l'eau! Ma vie pour une gorgee d'eau! L'eau seule peut me guerir! En entendant ce cri, Victor sauta debout, courut comme en delire vers le capitaine et tomba a ses pieds les bras tendus. Il pria, il pleura, il se tordit convulsivement les mains, il offrit toute une poignee de billets de banque, tout ce qu'il possedait, pour un demi-litre d'eau. Mais le capitaine resta impassible et muet, comme s'il n'avait pas apercu le jeune homme qui se trainait a ses pieds et lui demandait la vie de son pauvre ami. Victor reitera ses supplications desesperees aupres du pilote avec le meme insucces... Un cri de rage lui echappa; il s'elanca vers un baril d'eau et y porta la main. Trois ou quatre matelots le menacerent de leurs couteaux, et comme Victor, aveugle, ne retirait meme pas sa poitrine sous la froide impression de l'acier, ils sauterent tous ensemble sur lui et le jeterent loin d'eux sur le pont. Convaincu qu'il n'y avait pas de salut possible, le pauvre Roozeman s'arrachait deja les cheveux et se dechirait la poitrine, lorsqu'un marin lui offrit un peu d'eau, moins de la moitie d'un demi-litre, en echange de sa montre d'or. Avec quelle folle joie Victor sacrifia le cadeau cheri de sa mere, pour prolonger la vie de son ami, ne fut-ce que d'une heure! Il courut tout joyeux vers Jean Creps, lui porta la bouteille aux levres et lui versa le breuvage rafraichissant dans la bouche, en riant d'un rire nerveux. Les forces semblerent, en effet, revenir au malade; il pria son ami de vouloir bien le conduire au lit, parce que tous ses membres etaient brises et qu'il eprouvait un besoin irresistible de repos. Pendant cette nuit, Victor passa des heures d'une anxiete mortelle. Assis, avec Donat, pres du lit de son ami souffrant, il entendait sortir sans cesse de sa poitrine dechiree le cri: "De l'eau! De l'eau! de l'eau!" sans pouvoir rien tenter pour le satisfaire, car il n'aurait pu obtenir une goutte d'eau en echange de toute une fortune. Il y eut un moment terrible: ce fut lorsque Jean, tombe en delire, ne criait plus pour avoir de l'eau, mais s'agitait en hurlant comme un fou, se tordait les membres et paraissait devoir mourir dans un acces de fureur. Tout a coup, il se leva dans l'obscurite et dit d'une voix creuse et avec une sombre ironie: --En Californie! Tu veux aller en Californie? Pauvre insense! que vas-tu chercher la? De l'or? N'y a-t-il donc pas d'or dans ta patrie pour celui qui veut le gagner par son activite et par son intelligence? La liberte? l'independance? Ou regnent ces bienfaits de la civilisation humaine autant que dans notre industrieuse Belgique? Du bonheur? Ah! insense, le bonheur n'habite pas si loin; il est ou se trouvait notre berceau, pres du foyer paternel, dans les yeux de notre mere, dans le souvenir de nos amis, dans les objets auxquels sont attaches les souvenirs de notre jeunesse. Le demon de l'or t'a attire, tu veux devenir riche tout d'un coup, sans travailler, violer la loi que Dieu a gravee dans la conscience? Va-t'en, ingrat, il te punira!... Au lieu d'or, tu ne trouveras que la misere, la honte et la mort... la mort et un horrible tombeau dans les entrailles de l'Ocean!... En achevant cette malediction, il se laissa retomber sur son lit et resta etendu, immobile et muet. Victor Roozeman, courbe presque jusqu'a terre, se sentit ecrase sous ces paroles terribles, qui n'etaient que l'echo de ses propres pensees; il frissonnait en entendant une prediction de l'accomplissement de laquelle il ne doutait pas. Au pied du lit etait assis Donat Kwik, qui, dans l'exces de son repentir, se labourait la figure avec les ongles et se jetait si cruellement la tete contre les poutres, que le sang coulait de ses joues. Par instants, il murmurait d'une voix rauque: --Tiens! tiens! animal que tu es! Ane! Cela t'apprendra a aller en Californie... Tu seras mange par les baleines: c'est tres-bien fait, tu l'as merite, vilain et stupide imbecile! Plus tard, dans la nuit, la fievre brulante parut avoir abandonne le malade. Il etait calme, respirait plus librement et semblait sommeiller. Donat s'etait endormi, la tete sur ses genoux et revait tout haut de son village natal... Ce qu'il disait devait emouvoir profondement Roozeman, qui veillait, car il ecoutait en tremblant les paroles qui tombaient de la bouche de Donat: --Ah! Blesken, ma chere vache, murmurait celui-ci, tu ne veux pas manger de cette herbe tendre? Prends-y garde, Blesken! qui n'est pas content de ce qui est passable quitte les trefles pour les joncs!... Tu as peut-etre soif? Il fait si chaud, n'est-ce pas?... Viens au ruisseau: la, il y a de l'eau bien pure, claire comme du cristal et si fraiche, si fraiche, qu'elle vous traverse la gorge comme un velours... Bles, Bles, vois, la-bas, Anneken, la fille du garde champetre! Elle nous regarde avec ses petits yeux noirs, elle nous fait signe, elle rit. Bles, dimanche, c'est la kermesse; j'ai graisse mes jambes. Si tu pouvais voir les sauts que je ferai!--Anneken! chere Anneken! a dimanche, n'est-ce pas?--Bles, as-tu entendu avec quelle voix douce et tendre elle m'a crie: "Oui, Donat, a dimanche!" Quelle vie, Bles! quel bonheur! si cela ne change pas, j'en deviendrai fou assurement. VIII LA REBELLION Lorsque le soleil se leva dans le ciel d'un bleu desesperant, Jean vivait encore; mais on trouva huit cadavres dans les cabines de la troisieme classe. La perte de tant de compagnons, la repetition de ces horribles funerailles et la vue des requins affames qui s'agitaient autour du navire, tout cela frappa les passagers d'un sentiment de desespoir immense et d'une rage sombre. On entendait dans l'entre-pont des cris menacants contre le capitaine, et l'on voyait ca et la des hommes qui ouvraient leurs couteaux, comme s'ils se preparaient a un combat a mort. Le partage de la ration journaliere calma cependant pour quelques instants la tempete qui semblait se preparer dans les esprits. Mais, vers midi, lorsque le soleil eut de nouveau change le pont du _Jonas_ en une fournaise insupportable, une agitation etrange parut emouvoir tout a coup les passagers; ils avaient l'air de se pousser l'un l'autre a une entreprise violente en criant: --De l'eau! de l'eau ou la mort! Ni Victor ni Donat n'etaient presents; ils etaient dans la cabine de leur ami malade, qui, sorti de son delire, ecoutait d'un air resigne leurs consolations. Le capitaine se tenait sur l'arriere du vaisseau et suivait avec une grande inquietude tous les mouvements des passagers. Lorsqu'il vit que la chose commencait a devenir serieuse, il appela par un signe tous ses matelots, remit a chacun d'eux un revolver a six coups et les placa autour de l'endroit ou se trouvaient les barils d'eau. Alors, tenant en main son pistolet, il cria aux passagers d'une voix forte: --Arriere, insenses que vous etes! Vous voulez faire au _Jonas_ le meme sort qu'au navire portugais? Vous demandez de l'eau ou la mort? De l'eau, vous n'en aurez pas; mais la mort sur-le-champ, si l'un de vous ose s'approcher de nous a deux pas. Arriere, sur votre vie! ou les balles vont faire justice de votre criminel aveuglement! Les passagers reculerent jusqu'a la distance designee; ils murmuraient encore et jetaient des regards flamboyants sur le capitaine; mais la vue des marins qui, le revolver au poing et le poignard aux dents, semblaient prets a commencer une sanglante tuerie, refroidit un peu leur rage et les fit hesiter. Cependant, les plus exasperes s'etaient reunis pres de la proue, ou ils s'excitaient les uns les autres, et deliberaient pour savoir comment on attaquerait le capitaine. Il y en avait meme trois ou quatre qui avaient tire les leviers hors des treuils ou s'enroulaient les cables et qui brandissaient ces effroyables massues au-dessus de leurs tetes. Encore une minute et le pont du _Jonas_ allait se changer en une mare de sang. En ce moment, un cri d'etonnement s'echappa de la poitrine d'un vieux matelot; il montra du doigt en tremblant l'horizon de la mer et s'ecria: --Capitaine, voyez! voyez la-bas au sud-ouest! --Ne detournez pas les yeux de ces furieux! commanda le capitaine a ses hommes. Il dirigea rapidement sa lunette d'approche vers le point de l'horizon designe, et poussa egalement une exclamation de joie; il agita son chapeau en l'air, et cria d'une voix qu'on entendit distinctement aux deux extremites du navire: --Hourra! hourra! delivrance! Dieu nous envoie de l'eau... de l'eau et du vent! A ces mots, un sourire etrange et convulsif detendit les traits des passagers, comme s'ils venaient d'etre subitement atteints de folie; mais les couteaux disparurent, les leviers retomberent sur le pont; un pleura, on dansa, on embrassa les matelots, qui s'etaient rapproches et montraient a tous avec transport un petit nuage noir qui s'etait leve sur l'horizon et qui grandissait avec rapidite. A la certitude de cette delivrance inesperee, un grand nombre se jeterent a genoux et leverent les mains vers le ciel en signe de reconnaissance. L'heureuse nouvelle se repandit instantanement jusqu'au fond du navire. Les malades meme, ceux que la mort tenait deja embrasses, semblaient s'eveiller a une vie nouvelle et imploraient l'aide de leurs amis pour etre conduits sur le pont. Il pleuvait, disait-on. Etre mouille! sentir ruisseler l'eau fraiche du ciel sur tous ses membres! Aspirer un air humide! quelle jouissance! quel bonheur! Jean Creps fut porte sur le pont par Victor et Donat. Des larmes d'esperance et de joie coulaient sur ses joues pales, pendant qu'il tenait les yeux fixes sur le nuage noir qui, pareil a un messager du Seigneur, allait apporter a ces pauvres creatures delaissees la sante et l'apaisement. Les passagers continuaient a regarder d'un oeil etincelant et avide. Leurs coeurs battaient, leurs nerfs fremissaient, ils avaient tout oublie, meme la soif, pour contempler ce phenomene celeste qui se deployait avec une merveilleuse rapidite au-dessus de l'horizon. Au premier moment, ils n'avaient distingue qu'un petit nuage noir; mais ce petit nuage, comme s'il eut ete anime par une irresistible puissance d'attraction, paraissait reunir dans son sein toutes les vapeurs de l'air et grandissait a vue d'oeil, jusqu'a ce qu'enfin il couvrit comme un mur sombre toute la partie sud du ciel. Pendant que l'attention generale, etait fixee sur ce seul point, que tous avaient perdu tout autre sentiment que celui d'une delivrance prochaine, le capitaine donnait des ordres afin de tout appreter pour recueillir l'eau de pluie. Les voiles disponibles furent tendues sur le pont; des barils, des seaux et des cuves furent places aux coins ou la pente naturelle devait conduire l'eau. A peine les premiers apprets etaient-ils termines, que la partie du ciel qui etait restee claire jusque-la se remplit d'un brouillard epais et qui devint de plus en plus opaque; le soleil etait pale et sa lumiere verdatre; et bientot on se trouva dans une complete obscurite. Alors, un gigantesque serpent de feu jaillit du sein de l'immense nuage noir, et l'Ocean fremit sous un epouvantable coup de tonnerre. Le signal etait donne! Des eclairs serpentaient sans relache dans l'espace; l'eau retentissait comme si dix armees invisibles se battaient avec une artillerie infernale; mais les ecluses du ciel s'entr'ouvrirent et des torrents d'eau tomberent avec fracas sur le pont du _Jonas_. Quelle joie! quelle agitation! Comme les pauvres passagers pouvaient boire maintenant, se rafraichir, sentir couler sur leurs corps embrases l'eau fraiche, pareille a un baume bienfaisant! Jean lui-meme, Jean le malade, l'epuise, embrassait ses deux amis et s'ecriait avec enthousiasme: --Dieu soit loue! je ma sens revivre! je ne mourrai pas! La tempete dura deux heures. Le tonnerre grondait effroyablement et faisait trembler le ciel et la mer; les eclairs enveloppaient _le Jonas_ d'une lumiere aveuglante; parfois, les vents dechaines faisaient tourner le navire sur lui-meme comme une toupie et le menacaient de le faire sombrer; mais tout cela n'etait rien, en comparaison de la joie d'avoir de l'eau et de sentir entrer dans ses poumons un air humide et frais. Les peureux meme riaient et battaient des mains au milieu de l'orage et des eclairs. Lorsque la tempete s'apaisa enfin, le vent continua a souffler avec une force suffisante, et, par bonheur, il avait pris une direction favorable au voyage des chercheurs d'or. Le capitaine fit ajouter autant de voiles que possible; _le Jonas_ se pencha sur le cote et s'elanca en avant comme une fleche, au bruit des hourras joyeux de tous les passagers. IX L'ARRIVEE Le navire, comme s'il eut voulu rattraper le temps perdu, marcha avec une telle rapidite, que, quelques jours plus tard, il se trouvait a la hauteur da Bresil. Deux malades succomberent encore, les autres guerirent rapidement ou furent bientot hors de tout danger. Les souffrances endurees etaient oubliees. Deja les passagers commencaient a soupirer de nouveau apres l'or de la Californie. On etait gai, on causait des mines, des tresors qu'on y amasserait, et de ce qu'on en ferait apres le retour au pays natal. Jean Creps, quoique encore un peu faible, etait tout a fait retabli de sa maladie. Il ne savait pas, sans doute, quel jugement severe il avait prononce pendant son delire contre ce voyage; car la vie qui lui etait revenue avait redouble son courage, et il envisageait avec une confiance sans bornes l'avenir qui s'ouvrait devant lui. Son ami Roozeman avait egalement retrouve ses reves seduisants, et souvent un sourire mysterieux venait eclore sur ses levres, quand son imagination faisait miroiter devant ses yeux la fortune qu'il esperait recueillir bientot. Il se voyait deja dans les mines, il y trouvait des blocs d'or en abondance; il retournait dans sa patrie; il assurait le bonheur de sa tendre mere; il etait devant l'autel a cote de Lucie, et il entendait la voix du pretre qui disait: "Soyez unis au nom du Seigneur!" Donat Kwik avait repris sa premiere disposition d'esprit. Il se promenait des journees entieres sur le pont, ou tenait compagnie aux deux amis et les amusait par ses reparties bouffonnes et par son insouciance. D'autres fois, il flanait dans l'entre-pont, et y baragouinait le francais, l'anglais et l'allemand avec tout le monde: on n'en comprenait qu'un mot par-ci par-la, et il faisait rire chacun par ses balourdises. Les Francais le nommaient Jocrisse et les Allemands _Hauswurst_; il repondait a ces noms, dont la signification lui etait inconnue, avec autant de serieux que si le cure l'eut baptise ainsi a sa naissance. _Le Jonas_ devait encore subir une rude epreuve: les passagers devaient voir encore une fois la mort s'elever entre eux et la terre promise de l'or;--et, cette fois, le danger devait etre si menacant, que tous ceux qui etaient a bord du _Jonas_ allaient implorer la misericorde celeste a deux genoux et les mains levees au ciel. Au cap Horn, ce point extreme de la quatrieme partie du monde, ils furent assaillis par de longues et terribles tempetes; une nuit, ils se virent entoures dans l'obscurite par de formidables montagnes de glace, et les marins eux-memes, renoncant a tout espoir de delivrance, voulaient deja mettre a flot les chaloupes pour abandonner le navire dans ce moment supreme. En verite, le destin semblait avoir decide la perte du _Jonas_; mais, soit que le Seigneur eut pitie de ces creatures eperdues, soit que le sang-froid du Capitaine sut eviter avec une merveilleuse habilete les montagnes de glace, les chercheurs d'or echapperent cette fois encore au tombeau qui s'ouvrait devant eux. Ils arriverent enfin dans l'ocean Pacifique, entre Valparaiso et Taiti. Il s'etait ecoule pres de cinq mois depuis le jour ou ils avaient quitte Anvers et vogue sur l'Ocean. Encore une quarantaine de jours favorables, et ils allaient mettre le pied sur le rivage du merveilleux pays, but supreme de leur desir et recompense de tous les maux soufferts. Apres un si long voyage, l'ennui s'etait empare des passagers, jusqu'au moment ou ils arriverent pres du cap Horn, et avait jete peu a peu l'apathie et le decouragement dans les coeurs; mais, maintenant qu'on se trouvait dans la mer meme qui baignait les cotes de la Californie, les poitrines se dilaterent, les tetes se releverent avec fierte et les yeux brillerent d'espoir et d'impatience. Pendant cette derniere partie du voyage, le repos ne fut trouble que par un seul evenement. Un matin, de tres-bonne heure, Donat Kwik accourut en hurlant sur le pont, criant au secours comme si on voulait l'assassiner. Aux questions des premiers qui l'interrogerent, il repondit: --Le capitaine! vite! vite! le capitaine! _Vole argent moi, my money! Spitsboef! Donderwatter! moi vole!_ Oh! mon Dieu, mon Dieu, ma pauvre argent!... Quand le capitaine comprit ce qui desesperait si fort Donat, il prit le fait tres au serieux. On avait, d'apres le recit du paysan, force, pendant la nuit, la serrure de son sac de voyage et vole une somme de cinq cents francs en quatre billets de banque anglais. Tous les passagers de la troisieme classe furent appeles sur le pont et minutieusement fouilles par les marins. On leur fit meme vider leurs poches et oter leurs souliers. Ensuite, toutes les malles et les coffres furent ouverts et visites; mais, quoi qu'on fit pour decouvrir l'auteur de ce vol, on ne put trouver la trace des billets de banque disparus. Donat Kwik pleurait comme un enfant, s'arrachait les cheveux et remplissait l'air de ses plaintes ameres. Ses amis, Creps et Roozeman, s'efforcerent de le consoler en lui assurant qu'il finirait bien par retrouver ses billets de banque; et comme cela ne faisait pas d'effet sur le paysan decourage, ils lui firent comprendre qu'en Californie il n'aurait nullement besoin d'argent, et qu'il ne saurait meme pas l'employer. En effet, a leur arrivee, ils trouveraient des delegues de la societe _la Californienne_, pour leur procurer une bonne nourriture, des auberges confortables et tout ce qui pouvait etre necessaire a leur entretien. Il ne fut cependant pas possible de tirer Kwik de son abattement. Roozeman, que le vieux capitaine Morello n'avait pas laisse partir sans argent, possedait mille francs dans son portefeuille. Il prit un billet de banque de cent vingt-cinq francs et l'offrit au pauvre desole, qui deplorait encore, avec des larmes aux yeux, la perte de sa _poire pour la soif_. Donat accepta le don avec une grande reconnaissance et parut un peu console. Neanmoins, depuis ce jour, il n'eut qu'une triste vie sur le navire. Ou qu'il se trouvat, dans l'interieur ou sur le pont, il espionnait tout ce qu'il voyait et entendait; il se glissait comme un renard pour ecouter les conversations les plus secretes, suivait tous les mouvements des mains des passagers, et il etait evident qu'il ne regardait jamais quelqu'un sans que la pensee que le voleur de ses billets de banque pouvait bien etre devant lui brillat dans ses yeux. Les passagers, blesses de ce soupcon, maltraitaient le pauvre paysan ou l'ecartaient durement de leur chemin; il se defendait en donnant des coups de pied a droite et a gauche, mais il avait affaire a si forte partie, qu'il ne paraissait presque plus jamais sur le pont du navire sans avoir un oeil poche ou le nez ecorche. C'etait surtout le Francais aux moustaches rousses qui le poursuivait sans cesse. Donat s'etait mis en tete que son premier oppresseur etait aussi le voleur de ses billets, et le Francais pouvait lire ce soupcon dans ses yeux. Un jour, qu'il avait de nouveau frappe cruellement le pauvre garcon au visage, Victor etait accouru et avait defendu son compatriote; Jean Creps etait intervenu, et ainsi une rixe violente s'etait elevee sur le pont. Le capitaine, apres avoir entendu les explications de part et d'autre, avait fait mettre le Francais pour deux jours au cachot. Depuis ce moment, la moustache rousse nourrit une haine furieuse contre Kwik et lui suscita, par ses camarades, toutes sortes de tourments. Cependant _le Jonas_ poursuivait sa route avec un vent tres-favorable. On commenca a compter les jours, et lorsque le capitaine annonca enfin qu'on allait atteindre la baie de San-Francisco, la fievre de l'impatience gagna tous les passagers. Une apres-midi que le ciel etait tres-nebuleux, les deux amis etaient assis avec Donat dans l'entre-pont de la seconde classe et s'entretenaient avec animation du terme prochain de leur long voyage et de leur debarquement dans le pays de l'or. --Quant a moi, disait Creps, je ramasse autant d'or que je puis. J'en donne la moitie a mon pere, pour qu'il ne soit plus oblige de travailler dans ses vieux jours; j'achete a mon frere un magasin de denrees coloniales, et je donne a chacune de mes soeurs une dot de cinquante mille francs! --Et vous-meme, demanda Donat, que garderez-vous donc pour vous? --Bah! je n'ai besoin de rien, repondit Jean. Ce n'est pas pour devenir riche que je suis venu en Californie. Pourvu que je puisse vivre libre et independant, et ne plus voir de pupitre devant mes yeux, je suis content. Et si le gout des richesses me prenait un jour, je pourrais toujours revenir en Californie. --Savez-vous ce que je ferai, moi? s'ecria Donat Kwik. Je ne retourne pas a la maison avant d'avoir tout un sac a froment plein d'or. Alors, j'achete un chateau aux environs de Natten-Haesdonck, et je vais y demeurer avec Anneken et son pere. Il y aura la tout ce qu'il y a de bon: de la viande au pot, du jambon dans la cheminee, de la biere forte dans la cave, des vaches grasses, de beaux chevaux et une voiture... oui, oui, une voiture! Et mon Anneken sera habillee comme une princesse; et je veux, quand nous irons a la kermesse, qu'elle attire les regards de tout le monde, et je ferai boire les amis et manger les pauvres gens, et je serai joyeux, et je causerai et je sauterai avec mon Anneken du matin au soir. Le baron de notre village est aussi riche que la mer est profonde. Il a toujours l'air maussade et il est rare qu'il sourie; mais Donat Kwik lui apprendra comment il faut vivre quand on a un sac d'or dans sa cave. --Je n'en demande pas tant a Dieu, dit Victor. S'il me permet seulement de trouver en Californie les moyens d'obtenir la main de Lucie Morrelo et d'assurer a elle et a ma mere un sort agreable, je benirai eternellement son saint nom, dusse-je travailler encore rudement toute ma vie pour augmenter leur bonheur. Tout a coup, la conversation des amis fut interrompue par un hourra joyeux qui retentit sur le pont du _Jonas_. Ils monterent en courant. La, ils entendirent le cri triomphant de "Terre! Terre! Californie! San-Francisco!... Hourra! hourra!" En effet, le brouillard s'etait dissipe et les cotes de la Californie se deployaient sous leurs regards emerveilles, des deux cotes d'un detroit qui leur fut designe comme etant la _Porte d'or_, ou l'entree de la baie de San-Francisco. Au nord et au sud, ils virent la cote bordee par une immense chaine de montagnes dont la croupe verte s'etendait comme une ligne sombre et se perdait insensiblement dans l'horizon nebuleux. Devant eux, le _monte Diavolo_, ou montagne du Diable, elevait vers le ciel sa cime couronnee encore, a une couple de mille pieds de hauteur, de cedres gigantesques. Pendant que, muets et en extase, ils contemplaient le phare qui marquait la fin de leur voyage, le _Jonas_ atteignit la Porte d'or et entra dans la baie de San-Francisco, parsemee d'un grand nombre d'iles et assez grande pour contenir toutes les flottes de guerre du monde. _Le Jonas_ jeta l'ancre entre une centaine de navires de toutes les formes et de toutes les nations; et les passagers, pleurant de joie et pleins d'enthousiasme, s'elancerent en foule vers le cote du pont qui faisait face au rivage, comme si une lutte allait s'elever pour savoir celui qui mettrait le premier le pied sur la terre qui produit l'or. X SAN-FRANCISCO Plusieurs chaloupes allerent et revinrent du _Jonas_ au rivage pour debarquer les passagers. Une soixantaine de ceux-ci etaient deja sur le port, avec leurs coffres et leurs malles, attendant et regardant si les directeurs ou les employes de la societe _la Californienne_ ne se montraient pas pour transporter leurs bagages, ou pour les conduire aux auberges ou maisons de bois que l'on avait preparees pour les actionnaires. Pendant ce temps, les deux amis, et surtout Donat Kwik, ouvraient de grands yeux en regardant les singulieres gens qui passaient par groupes ou s'arretaient pres d'eux. Ce n'etait pas les Mexicains avec leurs costumes eclatants qui attiraient le plus leur attention, ni les Chinois avec leurs longs jupons, ni les mulatres avec leur large figure couleur marron, ni meme les naturels a moitie sauvages de la Californie. Ce qui les etonnait et leur semblait inexplicable, c'etait l'exterieur des Europeens, qui avaient probablement quitte comme eux leur patrie pour venir assouvir ici leur soif d'or. La plupart etaient sales et deguenilles, avec la barbe negligee et les cheveux en desordre, avec des souliers creves aux pieds et des haillons autour du corps. Cependant, si miserable que fut leur air, ils portaient tous a leur ceinture un revolver ou un couteau-poignard etincelant et marchaient la tete levee, jetant a droite et a gauche des regards fiers ou paraissait briller le sentiment d'une independance absolue. On voyait se promener egalement des personnes dont le costume et la physionomie indiquaient une position aisee et une education distinguee; mais ils vivaient sur un pied d'egalite parfaite avec des gens sur le visage desquels la bassesse et la crapule avaient imprime leurs ignobles stigmates; on y voyait meme des hommes qu'on eut pris pour des mendiants ou des voleurs serrer la main d'un promeneur qui avait l'air d'un baron, ou repousser brutalement, le pistolet au poing, ceux qui avaient l'audace de les toucher seulement en passant. --Dieu! quelles mines repoussantes ont tous ces gens-la! soupira Roozeman. Je ne me suis jamais represente autrement une bande de brigands. Qu'ils sont sales et sauvages! --La tete m'en tourne, murmura Donat Kwik. Ici, on n'a qu'a se baisser pour trouver de l'or, a-t-on dit; il me semble qu'il serait preferable pour ces hommes qu'on put y ramasser des culottes et des souliers neufs. Je ne sais, mais je crains fort que nous n'ayons a nous repentir de notre voyage. Ah! si j'avais encore mes cinq cents francs! --Vous etes etonnants! dit Jean en riant, vous voyez tout en noir. Il va de soi que ce ne sont pas tous millionnaires qui viennent en Californie. Ces gens-la sont probablement des voyageurs nouvellement arrives, comme nous. Ils n'ont pas encore eu le temps ni l'occasion d'aller aux mines d'or, et, ne faisant pas, comme nous, partie d'une societe qui pourvoit a leur entretien, ils souffrent un peu de misere. Vous remarquez cependant bien que l'espoir ou la certitude d'etre bientot riches leur gonfle le coeur et les rend fiers. Croyez-moi, ce que vous voyez ici est la realite du reve que les plus nobles coeurs caressent en Europe: la fraternite, l'egalite entre tous les hommes et toutes les nations, sans distinction de sang ni de rang. --Oui, mais la fraternite avec tous ces pistolets et ces longs couteaux, repliqua Donat, m'inspire peu de confiance. Si ces deux gaillards la-bas, avec leurs sales barbes, qui nous regardent si singulierement, sont mes freres, pardieu! je n'aimerais point rencontrer quelqu'un de ma famille seul dans un bois! --Tu ne comprends pas, repliqua Jean. L'arme a la ceinture de ces hommes est le signe de la liberte et de la vraie independance. N'as-tu jamais entendu dire que, dans les Etats-Unis d'Amerique, personne ne sort de chez soi sans revolver? C'est pourtant une nation puissante et civilisee, qui donne a l'ancien monde l'exemple de l'independance individuelle et de la liberte la plus large. Vous en aurez l'experience.... Un monsieur, passablement bien mis, a la physionomie noble et fiere, s'approcha de Creps et s'offrit pour porter leurs bagages a la ville. Les Flamands le regarderent avec de grands yeux, et Jean repondit en anglais qu'ils n'avaient pas, pour le moment, besoin de son service, parce qu'ils attendaient des gens qui se chargeraient de leurs coffres. Roozeman lui demanda tres-poliment comment il se faisait qu'un _gentleman_ comme lui se vit force de faire un travail d'esclave pour gagner quelques schillings. --Quelques schellings! repeta l'autre en souriant. L'etat n'est pas aussi mauvais que vous le croyez. Je gagne journellement huit dollars et quelquefois douze. --Que dit-il la? s'ecria Donat, qui avait appris sur _le Jonas_ assez de trois ou quatre langues pour comprendre les paroles de l'Anglais; que dit-il la? Douze dollars! soixante francs par jour! Oh! Le charmant pays! Pour porter des paquets, on n'a pas besoin de beaucoup d'esprit. Maintenant je ne crains plus rien. A Natten-Haesdonck, je devais travailler comme un cheval, et je gagnais a peine deux dollars par mois en sus de la nourriture. Et il riait et battait des mains, comme si la certitude d'echapper a la misere l'avait rendu fou de joie. L'Anglais, qui prenait ses exclamations pour une raillerie, porta la main a son couteau, jeta un regard menacant sur Donat stupefait et dit en s'eloignant: --_Go to hell, you damd'd idiot!_ (Va en enfer, idiot damne!) --Voila, pardieu! un frere bien chatouilleux! murmura le poltron Kwik entre ses dents. Encore un peu, et il allait me saigner comme un porc. Dites ce que vous voudrez, messieurs, tous ces gaillards-la ressemblent a une bande de brigands qui cherchent querelle afin de pouvoir vous voler ou vous assassiner. En disant cela, il ramassa son sac de voyage et le serra avec force, comme s'il craignait d'etre vole. --Tu es mefiant comme un vrai paysan flamand, dit Jean en plaisantant. Depuis la perte de tes billets de banque, tu ne vois plus que des voleurs. Ce monsieur ne te comprend pas; il croyait que tu te moquais de lui; quoi d'etonnant qu'il en soit blesse? Il fut interrompu par un grand bruit et par les plaintes des passagers, qui attendaient, comme lui, a cote de leurs malles. On leur avait assure qu'il n'etait pas encore arrive de directeurs ni d'employes de _la Californienne_ a San-Francisco; _le Jonas_ etait le deuxieme navire de la societe qui eut paru dans la baie; mais sans doute le vaisseau sur lequel se trouvaient les directeurs et les instruments de travail avait eu des vents contraires. Il serait en vue au premier jour; hors cette supposition, personne ne savait que dire de _la Californienne_, et il ne resta plus aux passagers qu'a se conduire selon le proverbe americain, _help yourself_, que Donat traduisit par: _Tache de te tirer toi-meme du petrin_. Il n'y avait rien a faire contre le sort; la nuit allait venir, il fallait chercher un logis ou l'on obtint au moins un abri pour la nuit. Il pouvait se passer encore quelques jours avant l'arrivee des directeurs de la societe. Ceux qui avaient de l'argent n'avaient rien a craindre; les autres se tireraient d'embarras comme ils pourraient. Deux hommes accoururent en meme temps pour porter la malle de Victor, qui etait assez grande. Tous les deux y avaient deja mis la main, et l'un repoussa l'autre avec violence en proferant des paroles grossieres. Un des deux tira son couteau et menaca d'en percer l'autre; mais ce dernier sauta sur lui comme un tigre furieux, lui arracha son couteau, qu'il jeta loin de lui, frappa son adversaire a la figure avec une telle force, que le sang lui sortit par le nez et par la bouche, et jura, le revolver a la main, qu'il lui brulerait la cervelle s'il faisait encore un pas pour se rapprocher. --Droles de freres! murmura Donat pale d'emotion. --C'est un etre insupportable, dit le vainqueur en francais, pendant qu'il chargeait le coffre sur ses epaules. Un jour ou l'autre, je serai oblige de lui loger une balle dans la tete. Soit, il l'aura... Ou veulent aller ces messieurs? --Eh bien, eh bien, ou est allee ma malle? s'ecria Jean Creps tout a coup. Elle etait ici, a cote de moi. --Tiens! vous parlez le flamand? demanda le porteur. D'apres votre langage, vous devez etre d'Anvers. Je suis Bruxellois.... --Mais ma malle? ma malle? repeta Jean avec inquietude, Ou peut-elle etre? --Elle est probablement volee, repondit le Bruxellois d'un air tranquille. --Et que faire? --Faire une croix dessus; vous n'en entendrez plus jamais parler. --Courez chez le bourgmestre! chez le garde champetre, chez les gendarmes, s'ecria Donat. --Il n'y a pas de police ici, observa le Bruxellois. Chacun est libre et peut faire tout ce qu'il veut et tout ce qu'il sait faire. Tant pis pour celui qui n'est ni assez fort ni assez malin. --Et si ce furieux de tout a l'heure vous avait perce de son couteau, il n'y aurait pas eu de justice pour venger ce meurtre? --Aucune. Elle aurait trop d'ouvrage s'il y en avait une. Au moindre mot, le sang coule ici entre les meilleurs amis. La soif de l'or rend le coeur cruel et impitoyable. Je suis arrive en Californie, bon et doux comme un naif Brabancon; mais les sept mois que j'ai passes dans les mines m'ont appris qu'un agneau, pour pouvoir vivre parmi les loups, doit devenir loup lui-meme. En Belgique, je n'aurais pas ose coucher un lapin par terre; maintenant, j'abattrais dix hommes, avec mon revolver ou mon couteau, sans en etre plus emu que lorsque j'ecrase les moustiques qui cherchent a me piquer. Victor et Donat, qui ecoutaient ces paroles, fremissaient d'horreur devant une si froide insensibilite. Jean s'etait eloigne de quelques pas et regardait de tous cotes s'il ne decouvrirait pas sa malle.... --Peine inutile, camarade, lui cria le Bruxellois. La malle est partie et reste partie. Avancez, sinon vous me payerez double. Vous me faites perdre mon temps; je puis encore gagner quatre dollars avant la nuit. --Ainsi, demanda Creps en s'approchant, vous me dites qu'il n'existe pas de justice dans ce pays? --C'est-a-dire, repondit le commissionnaire en partant avec la malle, personne ne se mele des combats et des assassinats; mais, quand on prend un voleur en flagrant delit, alors il est pendu au premier arbre ou pilier venu par les assistants, par vous, par moi ou par n'importe qui, sans autres informations ni jugement. On nomme cela ici la _Lynch law_ (loi de Lynch). Vous aurez l'occasion d'apprendre a connaitre cette singuliere justice. Marchez un peu plus vite, camarades, et faites attention a la boue, car, quand il a plu comme aujourd'hui, San-Francisco est un bourbier. --C'est fini, dit Creps en soupirant, tous mes gemissements ne me rendront pas ma malle. Nous devons nous consoler. Il est heureux que j'aie mis mes billets de banque en poche. --Ne dites pas cela de maniere a etre entendu, imprudent! murmura le Bruxellois. --Comment! pourquoi? --Vous ne le comprenez pas? Si moi, par exemple, il me prenait envie de posseder vos billets de banque, qu'est-ce qui m'empecherait de vous percer le coeur de mon couteau et de vous prendre ensuite vos billets de banque? --Vous? crierent les trois amis en meme temps. --Non, je ne suis pas encore si avance, Dieu soit loue! C'est un bon conseil que je vous donne.... Mais vous ne m'avez pas encore dit ou vous voulez passer la nuit. Il y a ici des hotels a tous prix. Pour coucher une nuit sous un toit, on paye dix, cinq, trois ou deux dollars par personne; oui, meme pour un dollar, on peut dormir par terre sous une voile. Parlez, que choisissez-vous? --Cinq francs pour coucher par terre sous une voile! murmurerent les Flamands. --Etes-vous riches? avez-vous beaucoup d'argent? demanda le Bruxellois. --Beaucoup d'argent? non certainement, lui repondit-on en hesitant, mais assez cependant pour coucher pendant une nuit sur un lit passable. --C'est bien; je vois que vous commencez a suivre mon conseil, et je comprends que vous avez de l'argent. Le mieux que vous ayez a faire, C'est de donner trois dollars par tete; cela fait ensemble environ cinquante francs. Il y a beaucoup de monde a San-Francisco; les auberges sont pleines; mais je connais un hotel ecarte ou il y a encore quatre ou cinq places libres. En chemin, Donat Kwik demanda au porteur: --Dites donc, camarade, vous avez ete sept mois dans les mines d'or, n'est-ce pas? N'avez-vous donc pas trouve de l'or? --Certes, beaucoup d'or. --Je ne comprends pas comment la terre tourne ici. Vous avez trouve beaucoup d'or: en ce cas, pourquoi portez-vous donc nos malles comme un pauvre malheureux, au lieu de vivre de vos rentes? --Parce que je n'ai plus d'or. --On vous l'a vole? --Non. --Vous l'avez perdu? --Oui, perdu au jeu. Je fus trop avide; je voulus doubler mon tresor, et le sort me reprit tout. Je vais retourner bientot aux mines; cette fois, je serai mieux avise. Voici, messieurs, votre hotel. Ouvrez la bourse, deux dollars pour mes peines. --Comment! s'ecria Jean etonne, dix francs pour avoir porte ce coffre a trois cents pas? Vous plaisantez, sans doute? --Deux dollars, vous dis-je! --Et si nous refusions de nous laisser tromper ainsi? --Je vous y forcerais, fut-ce avec mon couteau. --Je ris de votre couteau! grommela Jean Creps. --Vous avez tort, camarade; si vous n'etiez pas mon compatriote, vous vous repentiriez de ces paroles hardies. Allons, pas de plaisanteries dangereuses: deux dollars! Roozeman, qui craignait que son camarade ne se fit une mauvaise querelle avec le sanguinaire personnage, se hata de payer le salaire demande. --Que ceci vous apprenne a fixer desormais d'avance le prix de tout ce que vous demanderez ou acheter, dit tres-serieusement le Bruxellois en entrant dans l'hotel. Il cria a haute voix combien les nouveaux hotes voulaient payer pour leur coucher, et s'eloigna en disant encore aux amis stupefaits: --Bonsoir, messieurs. Si vous avez besoin de moi, vous me trouverez au port. Pour un dollar par heure, vous pouvez disposer de moi. Les domestiques de l'hotel prirent la malle, et conduisirent les voyageurs en haut, dans une petite chambre ou il y avait quatre lits. --Ces messieurs souperont-ils? demanda un des garcons. Malgre leur etonnement de ce qu'ils avaient vu et entendu, nos amis resolurent de bien souper et meme de boire une bouteille de vin pour oublier l'eternelle viande salee du navire. Sur leur reponse affirmative, le garcon les invita a descendre dans la salle a manger. Leur souper serait servi immediatement. La table devant laquelle ils s'assirent etait tres-longue. A l'une des extremites se trouvaient quatre ou cinq personnes qui, apres avoir soupe, s'etaient mises a jouer aux des. Deux autres individus etaient assis pres des Flamands et parlaient en francais des _placers_ ou mines d'or, et du plus ou moins de succes qu'ils avaient eu pendant la bonne saison passee. Donat Kwik avait, a son entree dans la salle, remarque une chose qui l'avait frappe d'une joyeuse surprise. Meme lorsque le garcon eut depose devant lui un morceau de rosbif fumant, il oublia de manger et son regard etincelant restait tourne vers le bout de la table: il voyait de l'or, de l'or de Californie! Jusqu'a ce moment, par une mefiance naturelle, il avait craint que lui et tous ses camarades du _Jonas_ ne fussent victimes d'une escroquerie adroite et calculee. Maintenant il devait bien croire a l'or, il brillait devant ses yeux; il en voyait jouer des poignees comme s'il n'avait pas eu plus de valeur que les noisettes ou les amandes du marchand d'oublies de Natten-Haesdonck. Il suivait les mouvements des joueurs et regardait avec etonnement comment, tout en proferant mille interpellations passionnees, ils pesaient la poudre d'or et les grains dans une petite balance et se defiaient ensuite a mettre pour enjeu d'un coup de des un ou plusieurs de ces petits tas qu'ils nommaient une once. Il lui faisait bien un peu de peine de voir sur la table, a cote de chaque tas d'or, un revolver ou un long couteau; mais la fortune qu'il avait revee etait une realite et non un leurre. Cette conviction remplit son coeur de courage et de confiance. En outre, les hommes qui maniaient l'or comme si c'eut ete une substance sans valeur n'avaient pas l'air plus riche que les mendiants qu'ils avaient remarques sur le quai, a San-Francisco; ils etaient egalement sales et deguenilles, et, a part leurs regards fiers et leur langage imperieux, leurs costumes et leur physionomie portaient ce cachet de negligence et de pauvrete auquel on reconnait en Europe, au premier coup d'oeil, l'homme qui souffre de la faim et de la misere. Kwik ne comprenait pas comment cela se pouvait; ce n'etait donc pas de pauvres gens qu'il avait vus en si grand nombre? La hardiesse et la rude fierte de tous lui etaient expliquees: ces hommes en haillons avaient leurs poches pleines d'or, c'est a cause de cela qu'ils etaient fiers et qu'ils exigeaient dix francs pour porter une malle a quelques centaines de pas. Roozeman et Creps dirigeaient aussi par moments leurs regards vers les joueurs pour voir briller l'or amoncele devant eux, et ils n'etaient pas moins satisfaits d'avoir un avant-gout de la fortune qu'ils allaient amasser. Ils mangerent et burent cependant avec appetit, et causerent avec plaisir. Ce qui augmentait encore le sentiment de joie et d'enthousiasme qui leur gonflait le coeur, c'etait la conversation des deux messieurs, leurs voisins, qui avaient fini de souper. Ceux-ci se racontaient a haute voix leurs aventures dans les placers; ils etaient Francais; le rhum qu'ils buvaient par grands verres avait assurement monte leur imagination, car ils nommaient des gens connus d'eux, qui avaient trouve des blocs d'or pesant plusieurs livres, et parlaient de mines ou l'on avait trouve en peu de mois pour quelques centaines de mille francs d'or. Victor et ses amis s'etaient fait servir une bouteille de vin d'Espagne. La liqueur spiritueuse echauffa peu a peu leurs coeurs, et leur montra un avenir en rose.... Tout souci les quitta, et ils parlerent gaiement de leur prochain voyage aux placers, des richesses qu'ils en rapporteraient, de leur retour triomphant en Belgique, et surtout de ce qu'ils ecriraient le lendemain a leurs parents et amis, pour annoncer leur arrivee dans le pays de l'or. Ils ne parleraient pas beaucoup des maux soufferts, ni de la vie sauvage des habitants de San-Francisco, car il ne fallait pas effrayer les parents; au contraire, il fallait montrer tout en beau, pour rejouir les amis, a Anvers. Un grand tumulte s'eleva en ce moment a l'extremite de la table; deux joueurs semblaient en discussion pour un coup de des. Ils frappaient du poing sur la table, ils juraient et se menacaient avec une fureur croissante; mais les Flamands ne comprirent pas ce qu'ils disaient. Tout a coup, l'un d'eux se leva de la table et mit en poche le monceau d'or conteste; mais l'autre, rugissant comme un lion, sauta sur lui, le renversa en arriere et lui mit un genou sur la poitrine en criant qu'il l'etranglerait s'il ne rendait pas l'or. Celui qui etait tombe, restant muet, se demenait et se tordait les membres avec tant de rage que l'ecume lui sortait de la bouche. --Rends! rends! rugissait l'autre. Et, comme il ne recut pour reponse de son adversaire qu'une insulte grossiere, il etendit une de ses mains vers la table, prit un long couteau et l'appuya, en prononcant d'horribles menaces, sur la poitrine de son ennemi. Les Flamands avaient saute debout, pales d'effroi et tremblants a la prevision d'un meurtre. Donat Kwik, lorsqu'il vit la pointe du couteau sur le sein du malheureux joueur, fut emporte par un sentiment de compassion: un cri d'anxiete lui echappa et il courut au secours de la victime. Il avait deja mis la main sur le meurtrier pour le retenir; mais deux ou trois des assistants le saisirent et le jeterent en arriere avec tant de violence, qu'il roula jusqu'a l'autre bout de la salle et tomba sur le dos aux pieds de ses amis. Les deux Anversois, indignes d'une pareille cruaute, marcherent vers les joueurs, comme pour leur en demander compte; mais a la vue d'une couple de revolvers et de trois poignards qui etaient diriges sur eux, ils s'arreterent stupefaits, et un des etrangers leur dit en bon anglais: --Restez tranquilles, gentlemen. Respectez la loi de la Californie, la loi de _non-intervention_. Ce qui se passe ici ne vous regarde pas; ce sont nos affaires. L'homme etendu par terre, voyant qu'il devait plier sous la force de son adversaire, promit de rendre l'or dispute et demanda de pouvoir se relever. En replacant l'or sur la table, il rugissait horriblement et ses yeux flamboyaient; il etait visible qu'une ardente soif de vengeance Brulait dans son coeur. Cependant il souhaita, d'un air sombre, le bonsoir a ses camarades, passa son poignard dans sa ceinture et se disposait a quitter la maison, lorsqu'une injure qui lui fut adressee en guise d'adieu le fit revenir sur ses pas. Il porta a son ennemi un violent coup de couteau et s'enfuit vers la sortie de la salle. Deux coups de pistolet retentirent et deux balles trouerent la porte entr'ouverte. Mais le fuyard avait disparu et ceux qui le poursuivirent dans la rue revinrent en grommelant. Les garcons, en entendant les coups de pistolet, etaient entres dans la salle. On etait occupe a soigner le blesse. Il avait recu un coup de couteau au travers du bras gauche, et perdait le sang a flots; le plancher, a ses pieds, etait teint de rouge dans une assez grande etendue. Cela n'empechait pas l'homme furieux de hurler et de se demener par desir de vengeance, pendant qu'on pansait son bras; il jurait qu'il saurait trouver ce soir-la meme le lache assassin et qu'il lui logerait une balle dans la tete. A peine son bras fut-il bande, qu'il paya son ecot et sortit de la maison avec ses compagnons, en rugissant. Les Flamands ne dirent mot et se regarderent avec stupeur. Deux garcons apporterent un seau d'eau et laverent les taches de sang du parquet; l'un d'eux dit en riant aux voyageurs emus: --Ce n'est rien, gentlemen. Cela vous etonne? Vous n'etes arrives a San-Francisco que depuis cette apres-midi, n'est-ce pas? Vous apprendrez a voir le sang avec moins d'emotion. Asseyez-vous, gentlemen. Irai-je vous chercher une seconde bouteille de ce bon vin? Mais les amis bouleverses eprouvaient une irresistible repugnance a rester dans cette chambre qui fumait encore du sang humain, et ils exprimerent le desir d'etre conduits immediatement dans leur chambre a coucher. Le garcon satisfit a leur desir et les conduisit jusqu'a la porte de la chambre, leur remit une chandelle allumee et leur souhaita la bonne nuit. Donat Kwik entra le premier dans la chambre; mais a peine y eut-il jete les yeux, qu'il recula en poussant un cri etouffe et en montrant a ses camarades quelque chose qui l'effrayait. Sur un des quatre lits etait etendu un homme, haut de stature et taille en Hercule. Sa figure etait presque entierement couverte par une barbe en desordre; ses habits, qu'il avait otes, paraissaient grossiers et en guenilles; on voyait sous son oreiller la crosse d'un revolver, et dans son sommeil il portait la main a un long couteau qu'il avait a sa ceinture. Il ronflait lourdement; sa respiration faisait trembler les carreaux de vitres. Les Anversois se mirent a rire de l'effroi de Donat et s'efforcerent de le rassurer en lui faisant comprendre que cette personne etait, comme eux, un hote de la maison. --Parlez bas, pour l'amour de Dieu, monsieur Creps! murmurait Donat. Vous avez peut-etre raison, mais je trouve neanmoins inutile et meme dangereux d'eveiller ce vilain geant. Ah! Quel pays! Trois dollars pour nous faire couper la gorge dans un taudis de brigands! Dormez donc, dormez en repos, camarades. Oh! que ne suis-je a Natten-Haesdonck, dans notre grenier a foin! Les trois amis entrerent cependant et s'approcherent de leurs lits. Roozeman et Creps trouverent egalement qu'il serait impoli ou imprudent d'eveiller l'etranger, et ils parlerent a voix basse de leur singuliere position. Tout a coup, une malediction retentit dans la chambre et une voix creuse cria en anglais: --Paix-la!... eteignez la chandelle! Tremblant d'effroi, Donat eteignit la chandelle et begaya: --Ah! allez dans votre lit et ne dites plus rien! je crois qu'il se leve. Victor et Jean suivirent le conseil de leur compagnon. Creps sommeilla bientot; Roozeman se sentait effraye et decourage par la vie sauvage, par la rudesse et la grossierete des habitants de la Californie, et il resta longtemps eveille en pensant a l'evenement de cette soiree. Quant a Donat Kwik, il reva toute la nuit d'assassins avec de grandes barbes en desordre, de longs couteaux et de revolvers a six coups. Enfin, cedant a la fatigue, ils s'endormirent tous les trois. XI LES LETTRES Le premier qui s'eveilla le lendemain, assez tard dans la matinee, fut Donat Kwik; mais il eut a peine ouvert les yeux, qu'un soupir d'anxiete lui echappa et qu'il rentra sa tete sous la couverture comme s'il avait vu un fantome. L'homme a la barbe en desordre et au long couteau passe dans sa ceinture etait debout au milieu de la chambre, et son regard percant etait precisement fixe sur le pauvre garcon, lorsque celui-ci s'eveilla, a moitie etourdi de son lourd sommeil. Tremblant et le coeur battant d'effroi, Donat prit secretement la main de Jean Creps qui ronflait a cote de lui, le pinca et le secoua si bien, que l'autre se mit a se frotter les yeux en murmurant et regarda avec stupefaction l'homme gigantesque, qui se lavait les mains et qui disait en anglais, en souriant. --Bonjour, gentlemen! Avez-vous bien dormi? --Passablement, monsieur, repondit Jean, je vous remercie. --Vous deviez etre terriblement fatigues, reprit l'autre en continuant a se laver et a peigner son epaisse barbe. J'ai cru un moment que vous etiez des comediens en voyage. Donat avait retire sa tete de dessous la couverture et regardait l'etranger avec des yeux pleins de mefiance et d'etonnement. --Des comediens en voyage? repeta Creps, qui etait descendu de son lit. Nous sommes des chercheurs d'or, comme la majeure partie de la population de San Francisco. --C'est que, voyez-vous, gentleman, ce jeune homme-la, qui semble avoir peur de moi, a parle, soupire, crie, et s'est escrime avec ses bras comme un comedien qui apprend un role. J'ai saute a bas de mon lit pour courir a son secours, car vraiment je croyais que l'un de vous l'assassinait. Jean eclata de rire et raconta a l'etranger ce qu'ils avaient vu la veille au soir, et comment on avait brutalement terrasse son camarade en le menacant de couteaux et de revolvers. --Les gentlemen sont des nouveaux venus en Californie, dit l'autre. Je comprends que vous ayez encore peur du sang: vous vous y ferez; mais, en attendant, je vous conseille de parler le moins possible avec des etrangers, d'etre toujours tres-brefs dans vos paroles et meme de veiller a vos gestes, enfin de ne vous meler de rien et de ne vouloir aider personne, vissiez-vous assassiner dix hommes a la fois. Donat et Roozeman s'etaient leves a leur tour et avaient commence a s'habiller: Pendant ce temps, Jean continuait a echanger quelques paroles amicales avec l'homme a la grande taille. Il n'etait pas si repoussant de figure ni si deguenille que les Flamands l'avaient cru remarquer a la clarte douteuse de leur chandelle. Au contraire, il avait l'air d'un jeune homme honnete et bien eleve, sa physionomie etait noble et respectable, son langage etait aimable et tres-choisi. Il se tourna vers Jean et dit: --Le ciel est bleu, il fera beau aujourd'hui. Le soleil a consulte son calendrier et a vu que c'etait dimanche. --Dimanche? C'est dimanche, en effet, murmura Donat. Ah! j'eprouve le besoin de prier un peu! Nous avons, pardieu! bien des raisons pour cela.--Monsieur Creps, demandez donc a ce gentleman ou est l'eglise. A cette demande, l'etranger repondit en haussant les epaules avec un sourire amer: --Il n'y a en Californie d'autre Dieu que le dieu de l'or; ses temples sont les maisons de jeu que vous avez vues ou que vous verrez; pas d'autre religion que l'adoration de soi-meme, la soif de posseder, et l'egoisme. Cela vous etonne! Vous deviendrez comme les autres; alors, vous ne trouverez pas cela beau, mais naturel. En achevant ces mots, il prit un cigare et l'alluma; il tendit son etui aux amis, et les forca de prendre chacun un cigare, ajoutant que, dans Tout San-Francisco, ils n'en trouveraient pas de si bons ni d'un meilleur arome. Puis il leur souhaita le bonjour et sortit de la chambre. Les Flamands se regarderent, moitie riant, moitie etonnes. Jean et Victor se moquerent de leur propre inquietude au sujet de leur compagnon de chambre et surtout de l'agitation qui avait tourmente le sommeil de Donat. Celui-ci pretendait que ses camarades n'avaient pas ete plus a leur aise que lui et qu'ils s'etaient glisses doucement dans leurs lits, ainsi que lui, absolument comme les freres du petit Poucet dans la maison de l'ogre. Ils convinrent tous qu'ils s'etaient trompes et qu'ils s'effrayaient trop legerement des choses qu'ils voyaient pour la premiere fois. Tout etait bien surprenant et encore incomprehensible pour eux a San-Francisco; mais la premiere impression les avait trompes, et ce n'etait probablement pas si terrible qu'ils le croyaient. D'ailleurs, ils y etaient maintenant, et il fallait accepter les choses comme elles se presentaient. Victor rappela qu'on avait fixe ce jour pour ecrire aux parents et amis. Ils descendirent pour dejeuner, se firent donner par le garcon quelques feuilles de papier a lettres et ce qu'il faut pour ecrire, et lui demanderent comment ils pourraient envoyer une lettre de San-Francisco en Europe. Il resulta de la reponse qu'un pareil envoi etait tres facile: le maitre de l'hotel s'en chargerait volontiers. Rentres dans leur chambre, les trois amis se mirent a ecrire, chacun de son cote. Il n'y avait pas de table. Roozeman et Creps se tenaient debout contre le mur et se servaient d'une tablette en guise de pupitre; Kwik etait assis par terre devant la malle de Victor, sur laquelle il avait place sa feuille de papier. Hors les mu