The Project Gutenberg eBook of Oeuvres complètes, tome 1

This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.

Title: Oeuvres complètes, tome 1

Author: Laurence Sterne

Release date: April 7, 2020 [eBook #61772]

Language: French

Credits: Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading
Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from
images generously made available by The Internet
Archive/Canadian Libraries)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLÈTES, TOME 1 ***

ŒUVRES
COMPLÈTES
DE
LAURENT STERNE.

NOUVELLE ÉDITION AVEC XVI GRAVURES.

TOME PREMIER.

A PARIS,
Chez JEAN-FRANÇOIS BASTIEN.
AN XI.—1803.

Ce volume contient

La vie de l'Auteur;—des Mémoires particuliers sur sa personne, sur ses ouvrages, sur l'origine de Tristram Shandy.

La première partie des Opinions de Tristram Shandy.

Laurent Sterne

A Madame M. A. E. B**. m. d. p. t. n. * f. s. m. c. * s. b. a. p. m****. u***. à j*****.

L'amitié, Madame, vous fait hommage de cette édition. L'Auteur vous l'eût offerte lui-même assurément, s'il eût eu, comme moi, le plaisir de vous connoître.

Recevez, Madame, les assurances du respectueux dévouement de

Votre t. v.

J.-Fr. Bastien, éditeur.

VIE
DE STERNE.

Laurent Sterne naquit dans la capitale d'Irlande. Il étoit fils d'un officier, et arrière-petit-fils d'un archevêque: un de ses oncles étoit prébendaire de la cathédrale de Dublin: ce qui lui procura beaucoup de relations avec le clergé.

Destiné lui-même à parcourir cette carrière, il entra fort jeune à l'université de Cambridge, où il développa des talens particuliers. La gaieté de son caractère, la vivacité de son imagination, son génie, les saillies de son esprit, la tournure de ses idées l'annoncèrent de bonne heure.

Malgré toutes ces qualités, il vécut cependant quelque temps fort peu connu à Sulton, dans la forêt de Gastres. Son revenu étoit très-modique, et ne consistoit que dans les foibles rétributions d'un vicariat qu'il avoit obtenu dans le comté d'Yorck.

Sans ambition, il seroit peut-être resté toute sa vie dans cette obscurité, si une occasion particulière ne l'eût fait connoître.

Un de ses amis sollicitoit la survivance d'un bénéfice important, dont le titulaire vouloit faire assurer les revenus à sa femme et à son fils après sa mort. Sterne trouva que c'étoit bien assez qu'il en jouît pendant toute sa vie, et il se joignit à son ami pour empêcher cette substitution singulière. Mais ils n'avoient ni l'un ni l'autre assez d'intrigue; leurs soins n'eurent aucun succès, et leur adversaire réussit. Sterne, piqué, chercha les moyens de se venger, il ne trouva que celui de faire une satyre contre le simoniaque. Elle opéra si vivement sur l'esprit de cet homme, qu'il fit prier Sterne de la supprimer. Cela n'étoit pas possible, déjà elle étoit répandue; mais la crainte qu'elle ne fût suivie de quelqu'autre, fit le même effet. Le bénéficier résigna son bénéfice à l'ami de Sterne, et cette aventure lui fit avoir à lui-même, sans la demander, une des meilleures prébendes de la cathédrale d'Yorck. Cet ouvrage étoit intitulé: Histoire d'un bon gros manteau avec un tapabor de l'espèce la plus chaude, dont l'heureux possesseur ne seroit pas content, s'il n'en pouvoit couper assez pour faire une juppe à sa femme, et une culotte à son fils.

Le vicariat de Sterne ne l'occupoit guère que le dimanche matin. Il y faisoit l'office divin avec la plus grande exactitude, et le soir, il alloit prêcher dans la paroisse de Stillington. Son canonicat lui donna d'autres soins, qu'il remplit pendant long-temps avec l'attention la plus scrupuleuse.

Etant un jour dans un café d'Yorck avec d'autres ecclésiastiques, un étranger d'un certain âge y déclama vivement contre la religion, et contre le clergé. Ce ne sont que des hypocrites: qu'en pensez-vous, dit-il, en s'adressant à Sterne? Celui-ci, sans faire semblant de lui répondre directement, prit la parole: «J'ai chez moi, dit-il, un épagneul qui est charmant: c'est le meilleur chien de chasse qu'il y ait dans toute la province; mais il est d'un caractère si sauvage, si farouche, il s'élance surtout avec tant de férocité contre des gens qui ne lui ont point fait de mal, que je suis résolu de le faire noyer.»—L'étranger sentit l'allégorie, et se retira sans rien dire.

On venoit de faire une superbe édition de Rabelais; Sterne qui avoit beaucoup entendu parler de cet auteur se le procura. Dès ce moment, il abandonna tous les soins de son canonicat, et ne s'occupa plus que du curé de Meudon, et de ses ouvrages. On se plaignoit de ne le plus voir dans les cercles dont il faisoit l'amusement.

Il étoit absolument inconnu dans la capitale. C'étoit pourtant là qu'il vouloit faire imprimer les deux premiers volumes de son Tristram Shandy. Il les envoya à un des libraires qui publioit le plus de nouveautés, et lui marqua le prix qu'il en vouloit: celui-ci les lui renvoya. Il se décida alors à les faire imprimer à Yorck. On ne lui en offrit pas ce que le papier et la copie de son manuscrit lui avoient coûté. Mais à peine l'ouvrage parut-il, qu'il fut enlevé avec une rapidité incroyable. On lui donna mille guinées pour en permettre une seconde édition.

Tristram Shandy se trouva entre les mains de tout le monde. Beaucoup le lisoient, et peu le comprenoient. Ceux qui ne connoissoient point Rabelais, son esprit, son génie, le comprenoient encore moins. Il y avoit des lecteurs qui étoient arrêtés par des digressions dont ils ne pouvoient pénétrer le sens; d'autres qui s'imaginoient que ce n'étoit qu'une perpétuelle allégorie, qui masquoit des gens qu'on n'avoit pas voulu faire paroître à découvert. Mais tous convenoient que Sterne étoit l'écrivain le plus ingénieux, le plus agréable de son temps, que ses caractères étoient singuliers et frappans, ses descriptions pittoresques, ses réflexions fines, son naturel facile.

Cet ouvrage lui attira la plus grande considération. Il fut recherché des grands, des savans, des gens de goût, et singulièrement de tous ceux qui sont enclins à jeter du ridicule sur tout ce qui se passe dans le monde: c'étoit une espèce de gloire d'avoir passé une soirée avec l'auteur de Tristram Shandy: mais il éprouva le sort de toutes les personnes qui obtiennent de la célébrité par leurs talens. Lui et ses ouvrages furent déchirés dans mille brochures, dont on ne connoît pas même actuellement le titre. S'il eut une foule d'ennemis obscurs, il eut des défenseurs distingués qui le vengèrent. Un des plus grands seigneurs de l'Angleterre prit hautement son parti contre quelques ecclésiastiques; et pour lui marquer tout-à-la-fois, disoit-il, et son estime pour lui, et le peu de cas qu'il faisoit d'eux, il lui donna un bénéfice considérable dans la paroisse de Cawood.

Sterne ne tarda point à publier les sermons qu'il avoit faits dans son vicariat. Il en avoit glissé un dans son Tristram Shandy, qui fit d'abord prendre la meilleure opinion de ceux-ci. L'excellence de la morale et le style n'y laissèrent en effet rien à désirer. Mais on le blâma sévérement de les avoir donnés sous un nom ridicule. «Je fais imprimer ces sermons, disoit-il dans sa préface, comme s'ils étoient d'Yorick. J'espère que le lecteur grave ne trouvera rien en cela qui puisse l'offenser, et je continuerai de publier les autres sous le même titre.» Yorick étoit le nom d'un bouffon que Shakespeare avoit introduit dans sa tragédie de Hamlet.

Les volumes de son Tristram Shandy furent imprimés successivement. On ne les trouva point inférieurs aux premiers. Son conte burlesque du grand nez parut aussi plaisant, que l'histoire de Lefèvre étoit pathétique et touchante.

Son voyage sentimental ne démentit point sa réputation. Il fut traduit dans toutes les langues presque aussi-tôt qu'il parut.

Sterne, entraîné dans la république des lettres, laissa le soin de ses bénéfices, et leur principal revenu à des ecclésiastiques qui les desservoient: il en étoit bien récompensé. Ses ouvrages lui valoient beaucoup; mais il n'avoit aucune économie. Ses voyages étoient très-coûteux, surtout quand il passoit le détroit de Calais.

Beaucoup de personnes à Paris l'ont connu. Il étoit un soir chez un horloger de ses amis; il ne lui vit pas la même gaieté qu'à l'ordinaire. C'étoit le vingt-neuf du mois. Il ne faut pas, lui dit-il, mon ami, que l'idée des embarras du trente, nous empêche ce soir de sabler joyeusement la bouteille de vin de Champagne, et lui donna aussi-tôt sa bourse.

Sa figure étoit originale et excitoit le rire quand on le regardoit. Il s'habilloit avec cela d'une manière particulière qui le faisoit encore plus remarquer. En passant un jour sur le Pont-Neuf, il s'arrêta tout court et fixa la statue de Henri IV. Il fut presque aussitôt entouré d'une foule de gens qui le considéroient avec un air de curiosité. Eh bien! c'est moi, leur dit-il, et vous ne me connoissez pas davantage: mais imitez-moi; et il tomba à genoux devant la statue du roi.

Il étoit marié, et sa femme d'un caractère très-différent du sien, le quitta, et se retira en France dans un couvent. Ils avoient une fille qu'elle éleva, et qui avoit seize ans environ quand il mourut. Cet événement les fit repasser en Angleterre. Il y avoit déjà quelque temps que leurs pensions n'étoient pas exactement payées, et elles accusoient Sterne de dureté; mais elle virent en arrivant quelle étoit la vraie cause de cette négligence. Elles ne trouvèrent rien dans sa succession. L'estime et l'amitié qu'on avoit eues pour lui leur devinrent particulières. On leur fit des présens de toutes parts, et l'on souscrivit, avec une espèce d'enthousiasme, à une édition de ses ouvrages qu'elles annoncèrent.

On a dit que depuis la mort de Sterne on l'avoit enlevé du cimetière de Moribode, où il avoit été inhumé, et qu'un célèbre chirurgien d'Oxford avoit disséqué son cerveau, dans l'idée qu'il trouveroit quelque chose d'extraordinaire dans sa configuration. C'est un conte fait à plaisir.

Sterne s'est bien peint lui-même sous le nom d'Yorick, dans le premier volume de son Tristram Shandy.

Voltaire dit de cet ouvrage dans ses questions sur l'encyclopédie, qu'il ressemble à ces petites satyres de l'antiquité, qui renfermoient des essences précieuses. Il en traduit lui-même deux ou trois passages, et dit du tout, que ce sont des peintures supérieures à celles de Rembrandt, et aux crayons de Calot.

C'est sur le mot conscience que Voltaire en fait cet éloge; il faut croire qu'il a dit ce qu'il pensoit. L'auteur, selon lui, est le second Rabelais d'Angleterre.

Sterne s'étoit en effet nourri des écrits du curé de Meudon, qu'il n'a point imité dans ses licences. C'est toujours décemment qu'il peint les objets, il est difficile d'y mettre plus d'esprit, plus de finesse, et la gaieté en est l'ame.

Cet homme singulier est mort comme il avoit vécu, avec la même indifférence et la même insouciance, sans paroître en rien affecté de sa prochaine dissolution, même vingt-quatre heures avant sa fin. Son décès fut annoncé dans les journaux du 22 mars 1768, par un de ses amis, de la manière suivante:

En son logis, dans Bond-Street, est mort le rév. Sterne.

Hélas! pauvre Yorick! je l'ai bien connu; il étoit une source de bonnes plaisanteries, et il avoit l'imagination la plus brillante. Il possédoit esprit, gaieté, génie; il ne lui manquoit qu'un grain de sagesse, pour en tirer un bien meilleur parti.

Epitaphe de Sterne, par Garrick.

Laissons l'orgueil étaler les marbres sur les tombeaux, les charger d'inscriptions fastueuses, dont les partisans de la vérité n'approchent jamais. C'est la simple, mais sincère amitié qui grave sur cette pierre brute:

Ici dorment le génie, l'esprit, la gaieté ou Sterne.

MÉMOIRES
DE
STERNE.

Origine de Tristram Shandy.

Si le lecteur est curieux de connoître l'origine d'un pareil ouvrage, la voici:

En feuilletant mes manuscrits, j'y trouve que j'eus quelque envie jadis d'écrire mes mémoires.

Je me mis, en effet, à l'ouvrage avec l'intention la plus sérieuse et la plus stupide possible; mais tout-à-coup le fantôme de l'imagination, et le phosphore de l'esprit brillèrent à ma vue, m'éblouirent et m'entraînèrent à travers les haies et les fossés, les ronces, les fondrières et les sables arides, pendant le cours de quatre volumes, avant que je me fusse avisé de me mettre au monde. Oui, la majeure partie de mon ouvrage étoit dépensée avant l'époque de ma naissance. Ah! je le connoissois trop, ce monde, pour être tant désireux d'y arriver.

La bisarrerie et la nouveauté des premiers volumes exercèrent le goût capricieux du public: je fus applaudi et sifflé, défendu et censuré dans plus d'une page. Cependant, comme il y a, en un sens, plus de lecteurs que de juges, l'édition fut vendue, et, par conséquent, elle réussit. Cela m'encouragea, et je continuai avec le même ton d'insouciance, tout en chantant, et entouré d'une nombreuse audience, qui épioit la chûte des feuilles que je lui jetois. Ce qui m'amusoit le plus, étoit ce nombre de lecteurs pénetrans, qui jugeoient que mes extravagantes lubies contenoient un sens mystique dont ils se targuoient de dévoiler la sublime profondeur à la fin de l'ouvrage.

Il y a plus encore: des jurés-experts devineurs d'énigmes prétendoient pouvoir suivre ma trace à travers chaque volume, sans perdre de vue, un seul moment, la connexion de mes phrases. Quels lynx! quels enthousiastes! avec quelle intelligence et quel avantage ces messieurs n'auroient-ils pas lu l'apocalypse? la bête à sept têtes, le puits fumant et les sauterelles cuirassées n'auroient été qu'un jeu pour leur perspicacité.

Cependant j'ai la modestie d'avouer qu'il y a, par-ci, par-là, dans mon livre quelques passages intéressans.

In sterquilinio margaritam reperit.

J'y ridiculise quelques foiblesses: la charité et la bienveillance y sont toujours inspirées et recommandées: quelquefois, il est vrai, je cours les champs et les grands chemins, sans d'autre projet que celui de jouir du bienfait de l'air et de la liberté; mais un objet de pitié se présente-t-il à moi, je l'offre aussitôt à la pitié publique.

C'est ainsi que je vaguois dans l'insouciance, aussi innocemment qu'un enfant qui joue en cheminant, et que je ne revenois à moi, que lorsque l'humanité, posant sa main sur mon sein, m'arrêtoit tout-à-coup, et me tiroit à part: j'étois alors dans mon fort. Nous exprimons bien ce que nous sentons vivement; et, dans un pareil sujet, l'écrivain a une double énergie: il soulage son cœur, en plaidant pour les autres.

Je continuai cette rodomontade tout le long de mon ouvrage; le papier s'entassoit sous ma main, quand je fis réflexion qu'il n'y avoit que sept merveilles au monde. En attendant, la nouveauté vieillissoit, et la bisarrerie perdoit de sa singularité: je m'en aperçus; mais le moyen d'arrêter la vélocité d'une plume qui a pris son vol.

Je déterminai seulement de faire cesser les caracoles de mon dada; je serai la gourmette; et je m'apprêtai à tenir ma promesse au public, d'une manière plus posée et plus systématique. Me voilà à jeter sur mon papier, de grands sujets; mais je n'ai pas eu le temps de les polir. Tant d'idées, tant de caprices passoient à travers ma cervelle pendant la composition, et repoussoient tellement tour-à-tour ces grands desseins, que je n'ai encore pu en former un seul volume, pour m'acquitter envers mes lecteurs.

Un de mes projets favoris étoit de composer un petit livret intitulé alphabet, à l'usage des jeunes gens de tous les états: ils devoient s'y instruire sur la manière d'agir et de parler dans les diverses occurrences de la vie.

Avouons-le à notre honte; un pareil code nous manque encore. La nature, je le sais, a épuisé ses libéralités en faveur de quelques individus que je connois: elle leur inspire, dans leurs actions et leurs paroles, un esprit, une ame qui équivalent, et au-delà, à la nécessité de l'éducation; mais ces exemples sont rares; on peut même les appeler des comètes morales.

La plupart des hommes sont nés avec cette douce foiblesse de l'esprit, qui résout chaque action et chaque idée en égoïsme. La plus belle descendance généalogique, la plus brillante fortune ne sauroient vaincre cette foiblesse sans le secours de l'instruction.

Mais la plus grande partie de nos jeunes élégans, tandem custode remoto, aussitôt qu'elle est émancipée du collége, jette à bas le fardeau dont ses épaules étoient alourdies. Tel est leur raisonnement, ou leur déraison. Les offices de Cicéron sont classés par eux, avec Despautère, parmi les pédanteries des écoles. Ils ont alors assez de christianisme pour mépriser les péchés brillans de la morale payenne, ainsi que nos orthodoxes affectent de nommer ses vertus. Dès-lors leur sentiment devient le seul motif de leur jugement; et les usages du monde, la règle unique de leurs actions.

De-là, l'introduction de tant de faux principes et de tant d'actions viles et ignobles. De-là, parmi les grands, les coureurs de Newmarket, le courtage et la corporation des nouvellistes. De-là, les dignitaires de la magistrature dégénèrent en praticiens, et les dignitaires de l'église en collecteurs de dîmes.

Le but de mon rituel devoit être de faire connoître le verum atque decens de la morale, la beauté ou la laideur des actions humaines. Il étoit important pour les personnes d'un certain rang, de pratiquer la vertu, ou du moins d'y prétendre. Ils auroient appris que ni leur propre sentiment, ni les usages du monde n'étoient pas une autorité suffisante pour la défense du vice ou de l'indécence. Je voulois les renvoyer à l'école: quoiqu'ils aient rarement un cœur, ils auroient encore appris quelque chose par cœur.

Nos seigneurs n'auroient pas été tentés, pour cela, de réformer leur petites maisons; mais ils n'auroient peut-être pas osé les décorer de leurs écussons, et offrir les laquais ou leurs maîtresses revêtus de la livrée de leurs femmes. Nos apprentifs ministres n'auroient pas quitté chaque jour le heaume et l'épée, pour saisir et diriger les rennes d'un cabriolet leger.

On auroit peut-être moins vu de ces divorces scandaleux autorisés par nos mœurs modernes, de ces divorces, qui, comme les sections d'un polype, engendrent, chacun de leur côté, après leur séparation.

Je ne suis pas néanmoins assez visionnaire pour croire que mon alphabet eût rendu les hommes vertueux, en dépit de notre commune éducation.

Et quae fuerunt vitia, mores sunt.

Sénèque.

Les vices d'autrefois sont les mœurs d'aujourd'hui.

Clément.

Mais je pense qu'il est possible que les hommes se fussent accoutumés à ne pas faire parade de leurs déportemens: c'étoit déjà gagner un grand point en morale:

Est quàdam prodire tenùs, si non datur ultrâ.

La prétention à avoir plus de vertu qu'on n'en a, est hypocrisie; mais il y a aussi quelque mérite à ne pas exposer en public les vices dont on est coupable.

Un homme de loi, opulent, auroit pu, malgré mes leçons, pourchasser un emploi, à la moitié de sa valeur, parce que le malheureux propriétaire avoit le gibet à éviter; mais après m'avoir lu, il ne se seroit jamais vanté de son intelligence.

Un libertin auroit pu tromper la beauté et marchander l'innocence auprès de la misère; mais il n'auroit pas cherché un confident à ses amours. Il n'auroit pas plongé sa victime dans l'indigence, et proclamé son vil triomphe.

Une autre de mes visions étoit de donner quelques idées sur l'amélioration de la procréation humaine. J'avois préparé une nouvelle édition de la callipédie, ou l'art de faire de beaux enfans;—je l'aurois décorée de notes et d'estampes, et enrichie de traits philosophiques, qui frappoient sans cesse mon sensorium, lorsque ce projet alloit et venoit dans ma tête.

Mille écoles sont ouvertes pour le progrès des sciences et des arts. O honte! il n'en est point pour l'art de la nature! Celui qui copie la physionomie divine de l'homme, reçoit des couronnes et des applaudissemens, tandis que celui qui présente la maîtresse pièce, le prototype d'un travail mimique, n'a, comme la vertu, que son travail pour récompense.

J'eusse encouragé l'antique, le moral, le politique ouvrage de la propagation: j'eusse peut-être réveillé quelque idée semblable à l'établissement des Romains, nommé Jus trium liberorum; et restreint l'abus de ces mélanges adultères, qui se terminent toujours par la stérilité, parce que la débauche est un monstre qui n'engendre pas.

Je ne puis concevoir comment cet objet n'est pas devenu celui d'une fondation royale, à moins que l'exemple de notre roi, bon père et loyal époux, n'en tienne lieu.

Je me suis quelquefois amusé, dans mes lubies philosophiques, de l'idée de voir un couple d'enfans faits suivant mes principes. Je n'alarmerai pas, par une description, les oreilles de mes auditeurs… quoique je sois bien assuré que le suprême auteur de la beauté, de l'ordre et de l'harmonie, ne pourroit se fâcher de pareilles recherches.

Le Dieu de la nature seroit-il jaloux de voir notre curiosité se plonger dans la profondeur de ses secrets? la philosophie peut-elle devenir une impiété?

Plusieurs autres projets de cette espèce, dont l'exposition suffiroit à lasser l'infatigable Fabius, et dont l'exécution demanderoit une vie patriarchale, se sont présentés à mon imagination active, indépendamment de mille boutades, qui sont aussitôt avortées dans ma tête. Ces idées ont été engendrées au milieu des chagrins, des peines, des maladies; et je n'ai jamais pu les porter plus de quelques minutes.

Appelez à présent ceci, non mes ouvrages, mais mes amusemens; je le veux bien: songez seulement, critiques, que j'écris beaucoup pour ma santé, et un peu pour celle de mes lecteurs.

Bacon, dans son histoire de la vie et de la mort, recommande expressement la lecture des ouvrages gais et légers; et je vais faire insérer le mien dans la nouvelle édition du dispensaire de Londres.

Cherchera-t-on, après cela, minutieusement des fautes dans un livre fait dans de pareilles vues? Quelle gaieté les chirurgiens ne sont-ils pas forcé d'employer quand ils prêtent leur cruel ministère à la beauté souffrante?

Les philosophes ont aussi approuvé les bagatelles dans les maladies de l'esprit:

Misce stultitiam consiliis brevem.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Lusus animo debent aliquando dari
Ad cogitandum, melior ut redeat sibi?
etc. etc. etc. etc.

Et moi, qui suis un parfait philosophe de l'école française, dont la doctrine est toute renfermée dans cette formule: Riez de tout, j'affirme que les ouvrages dont le seul but est d'égayer l'esprit, quelques libres qu'ils semblent être, ne doivent pas être jugés avec une sévérité aussi méthodique, tandis que ceux qui attentent, soit de front, soit obliquement, aux principes de la morale et de la religion, ne sauroient être trop hautement anathématisés.

Quel art, lecteur, que celui d'exciter le sourire, sans exciter la rougeur, de provoquer le désir, sans offenser la décence! Ah! s'il eût toujours existé, le calendrier ne regorgeroit pas de tant de saints! Il y auroit du mérite à l'être.

Mais pourquoi cette division pénible de chapitres?

Ah! messieurs, cette méthode est un expédient admirable pour les petits lecteurs et les petits auteurs. Elle sert à les reposer tous:

Divisum sic breve fiet opus.

La bible même pourroit sembler ennuyeuse, sans le secourable repos des chapitres.

Outre cela, les intervalles ou lignes en blanc, en style d'imprimerie, remplissent bien adroitement le volume; on peut les comparer à ces surtouts économiques qui couvrent une table, sans rien ajouter à la bonne chère.

Je m'attends bien à voir ici mes journalistes précepteurs remarquer que ces espaces sont les meilleurs passages de mon livre, par la raison que le blanc vaut mieux que ce qui est maculé.

Qu'ils en jasent à leur aise. Il y a long-temps que mon marché est fait avec eux; je suis aussi indifférent à leurs censures qu'à leurs éloges. Les vrais critiques, comme des faucons généreux, chassent pour leur plaisir; mais les hebdomadaires, comme les vautours, ne chassent que pour la proie. Sous ce rapport, ils méritent plus de pitié que de ressentiment.

Vous plaindriez-vous, lecteur, de la brièveté de mes chapitres? mais songez que, s'ils étoient plus longs, ils deviendroient nécessairement plus pesans.

Il est peu de sujets qui puissent être assez variés pour amuser dans le cours suivi de plusieurs pages.

Vous plaindriez-vous de la longueur de mon ouvrage? ne craignez pas que je l'alonge autant que je pourrois le faire. Je n'use point de l'art des procureurs pour éterniser les procès; et je voudrois que le code Frédéric fût reçu en littérature, comme il l'est en pratique.

Au reste, vous trouverez dans ces volumes assez de choses pour votre argent; un petit nombre de paroles suffit entre amis; un plus petit nombre encore suffit entre ennemis; et vous êtes sûrement dans l'une de ces deux classes, car je défie votre indifférence.

LETTRE DE STERNE
AU DOCTEUR ***,
Sur Tristram Shandy.

Mon cher monsieur,

Vous vous êtes si souvent appesanti, dans nos conversations, dans vos lettres, et particulièrement dans la dernière, sur cette sentence, de mortuis nil nisi bonum: vous avez traité la matière avec un tel sérieux et une telle sévérité, en me supposant, sans doute, transgresseur de cet article de votre décalogue, que vous m'avez rendu aussi sérieux et aussi sévère que vous; mais, afin que les passions que vous avez élevées en moi, n'agissent pas trop vivement, j'ai différé quatre jours de vous répondre, pour tempérer leur vivacité.

De mortuis nil nisi bonum. Eh bien! j'ai considéré les fondemens et la sagesse de cette maxime, aussi froidement, aussi charitablement qu'un chrétien peut le faire; et je n'y ai absolument rien trouvé: je n'en ai rien pu faire qu'une mauvaise chanson de nourrice, mise en latin par quelque pédant, pour être chantée par quelque hypocrite, à la consolation de quelque libertin à l'agonie. Elle est, je l'avoue, en latin; c'est une grande considération: mais en anglais, c'est la plus foible et la plus futile proposition: Vous ne direz des morts que du bien. Pourquoi? qui l'a dit? ni la raison, ni l'écriture. Les auteurs sacrés ont fait tout autrement; et le sens commun m'apprend que si l'on doit décrire les siècles et les hommes passés, ils faut les peindre comme ils ont existé, c'est-à-dire, avec leurs vertus et leurs foiblesses, et qu'il est de l'intérêt de la vertu que l'on ne défigure pas leurs traits. Les passions et les égaremens du cœur sont les marques distinctives du caractère des hommes; et si je les peignois, j'omettrois aussi peu leurs fantaisies que leurs visages.

Si néanmoins on nous forçoit, pauvres diables de peintres, à nous conformer à ce canon, de mortuis, dont le son résonne comme quelque chose de pieux, si l'on nous obligeoit de prendre sur la même palette nos anges et nos diables, j'en conclus qu'il faudroit élever sur le même piédestal nos Sidenhams et nos Sangrados, nos Lucrèces et nos Messalines, nos Sommers et nos Bolinbrokes; et que tous les historiens qui ont fait autrement depuis Saluste jusqu'à Smolet, sont coupables des crimes dont vous m'accusez, lâcheté et injustice.

Pourquoi lâcheté? parce qu'il n'y a pas de courage à attaquer un mort qui ne peut se défendre. Eh! pourquoi, docteurs, l'attaquez-vous avec vos bistouris? oh! c'est pour le bien des vivans. Voilà la bonne raison: c'est la mienne. J'ai quelque chose à ajouter à ma défense. Non, je n'ai pas meurtri le docteur Phutatorius, je ne l'ai qu'égratigné; à peine a-t-il saigné. Je lui ai rendu d'abord tout honneur, en parlant de lui comme d'un grand homme: il est vrai que j'ai souri à l'aspect d'un de ses ridicules; mais il étoit connu avant moi des servantes et des laquais. Si Phutatorius est un personnage sacré, duquel il ne soit pas permis de sourire, il est plus heureux que ceux qui valent mieux que lui. Dans la même page, j'en ai dit autant, (sans lâcheté et sans injustice), d'un roi qui avoit deux fois sa sagesse. C'est Salomon, sur lequel j'ai fait cette remarque. C'étoient de grands hommes; mais il partageoient également les foiblesses de l'humanité.

Vous me dites, pour me consoler, que mon livre sera assez lu pour me rapporter la taxe que j'ai voulu mettre sur la curiosité publique. Cela n'est pas consolant, docteur; et vous traitez l'écrivain beaucoup plus mal qu'on ne traita jadis le pécheur à qui l'on dit: Vous gagnerez un sou par vos péchés; et c'est assez. Il est vrai qu'en écrivant, j'ai supposé, comme tous les autres, que mon travail pourroit tourner à mon avantage.

Faites-vous autrement? mais permettez-moi d'ajouter que j'ai eu d'autres vues. J'ai désiré de rendre le monde meilleur, en livrant au ridicule ce qui m'a paru le mériter, et surtout la suffisance pédantesque. Mon livre dira si je l'ai fait; et le monde en jugera, pourvu, docteur, que ce ne soit pas ce petit monde de votre connoissance, dont vous appelez pompeusement l'opinion, un modèle à oracles, et qui affirme, dites-vous, que l'on ne peut pas confier mes ouvrages aux mains d'une femme à caractère. Exceptons en d'abord les veuves, soit parce qu'elles sont moins foibles, soit parce que les ai mises dans mon parti, par quelques bons offices à elles rendus dans mon premier volume. Quant aux femmes mariées, elles ne pourront pas lire mon livre; le ciel préserve leur chasteté de l'atteinte de Shandy! Que Dieu les prenne sous sa protection, dans cette épreuve périlleuse; et qu'il nous envoie une quantité de duègnes, pour épier leur température, jusqu'à ce qu'elles aient gagné, saines et sauves, les bords de mon dernier volume! Si cela ne suffit pas, que sa bonté nous gratifie d'un bon nombre de Sangrados, qui versent l'eau froide à pleines cruches, jusqu'à ce que la fermentation soit passée!

Quand vous parlez de mes intérêts pécuniaires: vous me supposez sûrement bien pauvre et bien endetté. Je remercie le ciel de ce que je ne le suis pas davantage, et de ce qu'il m'en reste assez pour avoir, chaque jour, une chemise blanche, une jate de lait et la paix. Avec cela, il m'est impossible de désirer un état plus brillant, et les faveurs de la fortune. Malédiction sur elle! je n'envie pas la posture de l'homme vil qui s'agenouille dans la boue pour l'adorer.

Quels que soient, au reste, les succès que je me suis promis, en me faisant auteur, je proteste d'abord que mon but est honnête, et que j'écris plus pour la gloire que pour le gain. On ne m'humiliera pas par des critiques injustes: car on n'humilie pas un auteur, quand on veut.

On rendroit, dites-vous, mon livre meilleur avec quelques ratures. Eh bien! je vous assure que les passages dont vous me proposez le sacrifice, sont ceux que d'excellens critiques ont le plus approuvés; et je serai toujours assez au-dessus de la crainte des autres, pour ne pas tailler et retailler mes ouvrages sur le patron que me donneroient les prudes et les docteurs.

Cette lettre servira d'apologie à mon ouvrage. Je ne suspecterai jamais la sincérité de mes amis; ils seront toujours mes vrais juges. Plusieurs d'entr'eux estiment mes ouvrages meilleurs, à mesure qu'ils les lisent, et peu les trouvent plus mauvais.

Je suis, etc.

ÉLISA,
ou le Confucius femme.

J'étois un matin assis auprès de mon feu, et fort malade, quand je reçus une carte très-polie, écrite de la main d'une femme que je ne connoissois point. Frappée, disoit-elle, de cette veine heureuse de philantropie qui couloit, en ruisseaux de lait et de miel, de mes écrits, elle seroit infiniment flattée de faire une connoissance intime avec l'auteur, en le priant de venir prendre du thé chez elle.

J'étois trop malade pour sortir; et je lui répondis en quelques lignes, que je désirois également de faire connoissance avec une personne dont le cœur et l'esprit sembloient tellement sympathiser avec les sentimens sur lesquels elle me complimentoit, et que je lui demandois l'honneur d'une visite ce soir même.

Elle accepta mon invitation, et vint en conséquence. Elle me visita tout le temps que je restai confiné dans ma chambre; et je lui rendis cette politesse aussitôt que je pus sortir.

C'étoit une femme de bon sens, vertueuse, peu animée, mais douée de cette charmante et constante sorte de gaieté qui dérive naturellement de la bonté, mens conscia recti. Elle étoit extrêmement réservée, et ne parloit que lorsqu'on l'interrogeoit. Semblable à un luth, elle possédoit en elle-même tous les pouvoirs passifs de la musique; mais elle avoit besoin d'une main qui les mît en œuvre.

Elle avoit quitté l'Angleterre bien jeune, avant que ses tendres affections eussent contracté ce cal, occasionné par le frottement du monde. On l'avoit conduite dans l'Inde, où ses sentimens se mûrirent en principes, et s'échauffèrent de l'enthousiasme sublime de la morale orientale.

Elle me sembloit être malheureuse; et cela ajouta à mon estime pour elle. Je devinai, plutôt que je ne lui demandai, son histoire; elle sentoit et ne murmuroit pas. Le fiel ne bouilloit pas en elle; un chyle balsamique couloit toujours dans ses veines.

Pendant son séjour en Angleterre, cette douce communication ne fut jamais interrompue; à son départ une correspondance amicale lui succéda: elle partit, et ce fut pour toujours. Je ne la rencontrerai plus… dans ce monde… Elle étoit, hélas! la femme d'un autre.

La femme d'un autre! et qu'avois-je besoin de faire cette confession? La réforme du christianisme a déchiré cette pratique de notre rituel. J'eus beau dire qu'elle m'appela dans toutes ses détresses, que je la secourus autant qu'il fut en moi, que je la servis, que ces considérations mettoient absolument hors de mon pouvoir tout projet de séduction, quand j'aurois été assez libertin pour en former; ces excuses ne furent pas admises; on me répliqua toujours: elle étoit la femme d'un autre.

Les femmes seront donc traitées désormais comme une reine d'Espagne. S'il arrive qu'elle tombe dans la boue, on l'y laisse se démener jusqu'à ce que son royal époux soit de loisir de venir la relever.

Tout sujet qui poseroit un doigt profane sur sa Majesté, encourroit la peine de mort; et comme les magistrats du conseil n'ont pas encore déterminé en quel point principal de sa personne sacrée réside sa divinité, s'abstenir de toucher à aucun, fut toujours jugé la précaution la plus sûre.

Ainsi donc la philantropie, qui nous attira mutuellement, et la vertu qui nous unit, ne purent nous mettre à l'abri de la censure! Ni son heureux caractère, ni ma figure cadavereuse n'opposèrent aucune digue aux torrens de la médisance! Non.

L'invraisemblance d'une histoire maligne ne sert qu'à lui donner de la vogue, car elle augmente le scandale. Dans ce cas, une partie du monde, comme certains prêtres, est industrieuse à répandre une croyance dont elle rit, tandis que l'autre, comme le pieux Saint-Augustin, croit précisément parce que le mystère est aussi absurde qu'incroyable.

LE FEVRE.

Mon père étoit anglais et officier dans les armées. Il étoit en garnison à Clonmel en Irlande, lorsque j'y naquis; je restai dans ce royaume jusqu'à l'âge de douze ans, et j'y reçus les premiers élémens de la littérature, par les soins affectueux d'un lieutenant du régiment de mon père. Il s'appeloit Lefevre. Je lui dois infiniment plus que ma grammaire latine; il m'apprit aussi celle de la vertu. Cet excellent homme sema le premier dans mon cœur, les principes, non d'un ministre, mais d'un chrétien. Il embauma mon ame du parfum de la bienveillance et de la philantropie; il lui imprima cette sensibilité qui la fait vibrer à la vue des maux de l'humanité.

Il m'apprit que la tempérance est la mère de la charité; et c'est dans ce sens seulement que j'aime la vérité de ce proverbe, charité bien ordonnée commence toujours par soi-même.

Il assouplit et adoucit mon caractère par ses exemples; et il me doua enfin de quelques vertus qui ont fait le bonheur et le malheur de ma vie, et qui m'assurent le repos de l'éternité.

Le Fevre est mort depuis long-temps; et je répète, j'écris son nom avec la reconnoissance et le respect que je dois à sa mémoire. C'est tout ce que je puis faire. J'aurois arraché de dessus sa tombe quelque plante malfaisante, si j'y en avois vu croître; car certainement ses cendres n'en peuvent, ni au physique ni au moral, produire et nourrir aucune.

MON ONCLE TOBIE.

J'avois un oncle ministre de l'évangile, mais entiérement entiché de politique. Il avoit la louable ambition de se pousser dans le monde. La prêtrise est bonne pour s'avancer dans l'autre, mais elle aide bien peu ici bas.

Il s'appliquoit néanmoins à apprendre par cœur les trente neuf articles de foi, pour subir savamment son jugement dernier, sans penser à cette vieille maxime: Vivez, apprenez, vous mourrez et oublierez.

En attendant, il s'amusoit à écrire des pamphlets pendant le ministère de Walpole, en faveur de son administration. Mais la fortune qu'il poursuivoit fuyoit toujours devant lui, sans se tourner, et ses apologies ne lui produisirent rien, car elles étoient pauvrement écrites.

Il eût mieux fait d'employer son temps à faire ses prières: en ce genre-là, tout ce qui est dit avec de bonnes intentions est fort bien reçu, quoique mal dit; au lieu qu'ailleurs, ce qui est bien exécuté est seul bien reçu, quoique faussement pensé. Cela mortifia mon théologien.

Je venois du collége avec quelque petite littérature; il m'employa à écrire ses feuilles pour la défense du ministère et non de l'évangile. Je lui obéis, et il donna mes ouvrages sous le nom de sir Robert.

Un sir Robert se présenta, et eut un bénéfice destiné à mon oncle. La méprise fut réparée quelque temps après.

Voici la coupe d'un de mes pamphlets.

Je ramassois d'abord toutes les objections faites contre le ministre depuis son entrée au ministère, et il y répondoit lui-même directement, suivant les connoissances certaines que j'en avois (en sortant du collége), et d'après des autorités respectables.

J'assurois que je n'étois ni un courtisan, ni l'ami d'aucun courtisan, mais un simple gentilhomme de campagne, dont la fortune étoit indépendante de qui que ce soit, (je n'avois pas le sou); que je ne m'étois jamais troublé la tête de débats politiques, mais qu'ayant été choqué de la licence des temps, j'étois volontaire au service de mon roi, de ma patrie, et champion de la vertu, de l'intégrité du ministre.

Je soutenois que le haut prix des denrées dont on se plaignoit si hautement, venoit des richesses et des trésors qui se versoient chaque année dans le royaume, sous les auspices de mon héros; que l'accumulation des taxes, ainsi que le haussement des papiers publics étoient la plus sûre marque de la prospérité de l'état; que les nouveaux impôts doubloient l'industrie, et que l'amélioration de cette espèce nouvelle de manufacture ajoutoit au capital de la nation.

Je me lamentois des fâcheux effets qu'on devoit craindre de la part de ces têtes chaudes, animées et haineuses; j'avois la meilleure raison du monde d'appeler leur insurrection, une méthode sûre et cachée de trahison; je disois que toutes les fois qu'un ministre est censuré, le roi étoit attaqué.

Des prêtres sans mœurs, quand ils tombent dans le mépris, invectivent contre l'impiété du siécle, et rapportent à l'athéisme des laïcs le scandale et les reproches qu'ils ont accumulés sur leurs fonctions.

Mon livre devint un code de politique pour tous les sycophantes ministériels du temps. Je n'avois pas laissé un seul paragraphe dans les écrits des auteurs politico-mercenaires passés, sans en faire usage, et les politico-mercenaires présens n'ont pas fait un seul livre sans faire usage du mien.

Le revenu du bénéfice de mon oncle étoit considérable, et j'y avois quelque droit. Il m'amusa d'espérances pendant quelques années, et arracha toujours, en attendant, quelques bribes de ma plume. Comme il étoit courtisan, il promit et tint, tout aussi bien qu'un autre.

Son ingratitude provoqua mon ressentiment au plus haut degré. Je me calmai cependant, et je fis servir mon accident à mes intérêts. Si mon esprit a donné à vivre aux autres, me dis-je à moi-même, un jour qu'il m'arriva de réfléchir, quelle folie de ne pas faire travailler cette manufacture pour mon propre compte!

Je venois d'être fait prêtre: je fis un sermon; je le prêchai et le publiai.

Bon. Je résolus ensuite d'écrire mes Mémoires. Pourquoi non? il n'y a pas un enseigne français qui ne le fasse. Si nous ne sommes pas de grande conséquence pour l'univers, nous le sommes certainement pour nous-mêmes. Nous sentons toute notre importance, et il est bien naturel d'exprimer ce que l'on sent.

Pour embellir mon ouvrage, je croquai le portrait de mon oncle; il étoit assez piquant et assez vrai pour plaire; mais, comme je le montrai à quelques-uns de mes amis, ils me réprimandèrent. Les prêtres, me disoient-ils, ont, Dieu le sait, assez d'ennemis, sans se meurtrir ainsi entre eux.

Personne ne souffre plus patiemment une mercuriale, et accueille moins le ressentiment que moi. Mon naturel n'est pas haineux, mon sang est paisible, et se fige à l'aspect du mal. J'avois oublié depuis long-temps mon oncle, et je ne fus plus tenté de le produire sur la scène.

Je changeai au contraire de projet, et je suppléai le vide de mon personnage dramatique par un oncle Tobie, enfant de mon imagination, bien différent de mon bénéficier, et tel que vous le connoissez.

Je m'étois marié long-temps avant cette époque;… mais le papier est discret; et le lecteur modeste (je n'en veux point d'autres), me permettra de tirer le rideau et de finir mon chapitre.

MOI.

Puisque je suis en train de peindre, il faut que je vous décrive ici le caractère d'Yorick, de Tristram ou de Sterne, cela vous amusera peut-être, ou je m'en amuserai; c'est à-peu-près la même chose, ainsi donc je m'approprie tout ce chapitre.

Hîc vir hic est tibi quem promitti saepius audis.

Je suis né, voilà la seule chose dont je n'aie pas à douter; et je dois encore cet avantage au hasard qui préside à toutes mes aventures.

Mon père, qui n'étoit qu'un brave soldat, ne me donna aucune éducation; il la méprisoit. Qu'il avoit de courage! j'appris à lire et à écrire par hasard. Je fus à l'école, en faisant quelquefois la buissonnière, et je glanai quelques bribes de littérature par hasard. Le Fevre se trouva lieutenant de mon père par hasard. Je n'avois jamais eu l'intention de me marier, et je me mariai par hasard. Je n'ai jamais eu d'autre patron que ceux que j'ai rencontrés par hasard, et vous avez vu comment je devins auteur par hasard.

Je suis (qui le croiroit?) plutôt un être pensant qu'un être agissant. Mon esprit a toujours été un chevalier errant, dont mon corps n'étoit que le simple écuyer; et celui-ci a été tellement harassé des courses et des moulins à vent de son maître, qu'il a souvent eu l'envie de quitter le service, en s'écriant avec son confrère Sancho: béni soit celui qui a inventé le sommeil!

Passionné et indolent tout à la fois, j'ai complétement rempli les devoirs caractéristiques de l'homme.

Les philosophes en comptent quatre:—bâtir une maison,—planter un arbre,—écrire un livre,—et faire un enfant.

Ces quatre vertus cardinales ont été religieusement observées par moi; et j'ai, selon la morale de l'histoire de Protogènes et d'Apelles, laissé mon nom sur le livre de vie.

Voilà, croyez-moi, foi de ministre, de plaisantes et agréables opérations. Je suis surpris que les hommes ne s'en occupent pas plus souvent: ce sont, de tous les travaux, ceux qui imitent le mieux l'ouvrage des sept jours; tirer l'ordre du chaos, la lumière des ténèbres, orner et peupler la surface de la terre.

Allons, chrétiens et politiques, courage! efforcez-vous de laisser quelqu'idée relative à vous, après vous. Si la postérité ne pleure pas de votre mort, qu'elle ait du moins quelque raison de parler de votre vie.

La philantropie est le sine quâ non de mon tempérament; voilà la divinité dans laquelle je vis, je me meus, je place mon existence.

L'affection que je porte au genre humain est une correspondance entre le ciel et la terre, au centre de laquelle je me place. J'aime les hommes avec cette bienveillance et cette indulgence que je souhaite que Dieu ait pour moi; je pallie leurs infirmités; je pardonne leurs erreurs; je désire en même-temps leur bien temporel et spirituel.

Ce sentiment est le premier qui se réveille avec moi, et le dernier qui me quitte quand je prends congé de mes sens. J'ai rêvé souvent que j'étois roi, et j'ai même employé des journées entières à distribuer les places de ma maison et les départemens de mon royaume. Bien plus, il faut l'avouer, je me suis gravement assis toute une matinée vis-à-vis d'une feuille de papier que je garnissois des noms de ceux de mes amis que je destinois aux emplois; je les y classois selon leur mérite respectif, préférant toujours, ainsi qu'un bon roi doit le faire, les talens et les vertus à mes plus tendres affections.

N'étoit-ce pas, dites-moi, une scène des petites maisons? un pareil manuscrit trouvé dans mon porte-feuille, ne passeroit-il pas pour avoir été copié d'après la muraille charbonnée d'une loge?

D'autres fois, je refusois absolument le sceptre; je mettois le feu aux départemens de mes bureaux; je m'écriois: nolo coronari. Mais cette résolution n'appaisoit pas ma soif de la domination; je la resserrois seulement dans des bornes plus étroites, et la restreignois dans le cercle des hommes qui étoient compris dans celui de mon empire.

Je préfère Socrate à Solon, et j'aimerois mieux avoir le gouvernement moral que le gouvernement physique et politique des hommes. La seule et la vraie ambition est celle qui s'étend également sur toutes les nations, sur tous les âges, et qui se prolonge encore dans l'immensité de l'avenir.

Je suis peut-être un des plus grands philosophes que vous ayez connus. Les gens sensés admirent en moi, et les sots m'envient cette supériorité de talens; ils croient que je l'ai acquise par l'étude et la résolution, combinées avec les avantages naturels d'une grande capacité et d'un grand esprit.

Je ne voudrois pas qu'ils le crussent; d'abord, parce que cela n'est pas vrai, et ensuite, parce qu'une telle prévention peut détourner les hommes de parvenir à une excellence de caractère aussi heureuse et aussi aisée.

J'ai été, comme les autres, malade jusqu'à vingt-deux ans; je ressentois la peine et la douleur, et je les supportois aussi naturellement que le froid et le chaud, la soif et la faim. Je réfléchissois un matin dans mon lit, car j'ai toujours aimé les réflexions, et mon esprit travailloit sur la fatalité et le poids des infirmités de tous les genres, dont il repassoit le catalogue; il contemploit, d'un autre côté, la supériorité des anciens philosophes dans les épreuves qu'ils avoient à subir.

J'admirois, j'enviois cette heureuse situation d'un esprit qui sait se posséder; à l'instant la lumière m'éclaira, je fis craquer mes doigts, et moi aussi, m'écriai-je, je suis philosophe! Je me levai aussitôt, pour ne pas me rendormir sur cette résolution, pour ne pas l'oublier. Je mis les culottes d'un philosophe, voire d'un philosophe payen, et me voilà philosophe pour la vie.

Soyez assurés, messieurs, que c'est la seule inscription et le seul grade que j'aie jamais pris dans cette noble science, et cela suffit, en vérité. Les difficultés que nous craignons dans un pareil essai, sont (plus que celles que nous y trouvons) la cause qui empêche la philosophie et la vertu d'être communément recherchées.

Je suis, en général, gai, et ma gaieté est plus remarquable quand j'ai des maux et des infortunes, pourvu qu'elles me soient propres, que dans tout autre temps de ma vie. On s'empresse alors autour de mon grabat, non pas pour pleurer, mais pour rire à mes peines, pour m'ouïr plaisanter à la question, pour me voir rafiner mon être dans les tourmens.

Un de mes amis, croyant un jour que j'allois succomber aux accès d'une colique bilieuse, me parut fort étonné de la gaieté avec laquelle j'allois sortir de ce monde. Voici ma réponse:

Les chrétiens indolens se persuadent trop l'efficacité du repentir qu'un mourant peut témoigner à son lit de mort; je n'y ai jamais cru. Quand on demanda à Socrate, avant son supplice, pourquoi il ne se préparoit pas à ce fatal passage, il répondit avec noblesse: je n'ai fait que cela toute ma vie.

Celui qui diffère le grand œuvre de son salut jusqu'à ce dernier moment, pousse le temps jusqu'à ce qu'il ait atteint le crépuscule de cette nuit éternelle, auquel il perd la lumière. La contrition de l'agonie peut être comparée à l'exclamation de Vanini, qui, ayant été athée pendant toute sa vie, appela machinalement Dieu au milieu des flammes de son bûcher.

Une attaque d'apoplexie nous privera-t-elle donc du bienfait de l'éternité? cela est possible, si la crainte seule appelle le repentir. La vie n'est pourtant qu'un badinage, c'est une épigramme dont la mort est la pointe.

A ces mots, ma servante gagna le coin de ma chambre, et s'y mit en prières.

SUR LA MÉLANCOLIE.

Comme le plaisir est le seul plan de ma vie, je me donne quelquefois la douce, la tendre jouissance de la mélancolie, je pleure avec délices. Mes larmes ne tombent pas une à une et à regret; mais, comme mes aumônes, elles se répandent abondamment et avec joie.

Si je pouvois être reproduit, je déclare ici solennellement que je me départirois plutôt des muscles du rire que de ceux des larmes. La sympathie est l'aimant de la vie, et je suis plutôt en harmonie avec l'homme malheureux, qu'avec celui à qui tout prospère.

Je me régale toutes les fois que cela me plaît. Combien d'amis j'ai perdus! pauvre le Fevre! infortunée Marie! ma chère, ma toujours chère Elisa! oui, j'évoque vos mânes, des profondeurs de la mort; je les serre sur mon cœur, et je les y trouve toujours.

Celui qui peut lire sans pleurer la touchante prosopopée dans laquelle Samson déplore la perte de ses yeux, est plus malade que moi, car son cœur est pétrifié. Milton l'écrivit d'après ses sentimens, et sa cécité ternit et humecte souvent les regards que je fixe sur son livre.

Mais si je veux me donner une superbe fête de mélancolie, luxe inconnu aux ames vulgaires, je prends la vie de Thomas Morus, et je m'arrête à ce passage dans lequel mistriss Ropert, sa fille, le trouve retournant à la Tour immédiatement après sa condamnation. Mon père!… oh mon père!…

Le titre seul d'un livre perdu depuis bien long-temps, m'a donné quelques heures de mélancolie: lamentatio gloriosi regis Eduardi de Kernavan, quam edidit tempore suæ incarcerationis: Lamentation du glorieux roi Edouard de Kernavan, composée par lui pendant son emprisonnement. Le contraste frappant des troisième et quatrième mots avec le dernier, affecte ma sensibilité. Quoique l'histoire soit vieille, je ne puis m'empêcher d'y réfléchir aussi douloureusement que si j'apprenois quelque fâcheuse nouvelle.

Je crois être le seul à ressentir de pareils effets.

La multitude lit des yeux et écoute des oreilles; il en est peu qui parcourent un livre ou qui l'écoutent avec leur ame. L'intuition et la sensibilité sont les seuls organes de la vertu et du génie.

Quand je considère la dureté de cœur de la plupart des hommes, je suis tenté d'ajouter foi à la vieille fable de Deucalion, qui les produisit avec des pierres. On peut encore conjecturer que le monde étoit si corrompu jadis, que l'homme-dieu qui vint nous sauver confia à peu d'entre eux la garde de leurs ames, et logea celle de la multitude dans une case des limbes, pour ne les leur rendre qu'au jour du jugement.

Ah! je ne jouirai pas long-temps du bienfait de la mélancolie! mes nerfs sont bien malades! je commande à présent ma joie, et la tristesse est devenue l'habitude de mon ame.

SUR LA SENSIBILITÉ.

Quand je lis dans un cercle quelque tragédie ou quelque passage touchant une histoire, mes yeux s'emplissent, et la voix quelquefois me manque. Aussitôt je m'attends aux mêmes effets dans mes auditeurs; point du tout, au lieu de pleurs, je surprends le souris sur leurs lèvres. Ils se moquent de mon émotion.

Je me suis souvent retiré en pareille occasion, honteux, non de leur insensibilité, mais de moi-même. J'ai plus suspecté ma foiblesse que leur dureté. De la vanité, par laquelle je m'associois en moi-même à la nature des anges, je descendois rapidement dans l'idée humiliante d'être moins qu'un homme. Je doutois de la force de mon intellect, et me voilà dorénavant à veiller soigneusement mes actions et mes paroles.

L'opinion de quelques hommes privilégiés me rendoit peu à peu ma confiance. J'essayois une seconde fois mon expérience; j'étois repoussé vers les plus mortifiantes réflexions, et je cuirassois mon cœur contre l'impression du malheur des autres.

Que le monde rie de la sensibilité comme d'une foiblesse! que la philosophie stoïque la ridiculise! mais qu'un esprit délicat se garde bien de la concentrer, pour paroître sage aux yeux du public; qu'il évite d'affecter un caractère au-dessus de la nature humaine, en imitant ceux qui quelquefois sont au-dessous d'elle.

Je me rappelle une scène bien singulière que nous donna jadis un écolier de Cambridge. Il étoit devenu éperdument amoureux de sa sœur; et son désespoir, ainsi que sa passion, étoient des preuves de sa raison et de sa vertu.

«Junon, nous disoit-il, n'étoit-elle pas la sœur et la femme de Jupiter? Adam et Eve étoient sûrement plus proches parens ensemble. Leurs enfans, du moins, étoient frères et sœurs, et ils se marioient. Amnon n'étoit-il pas l'époux de Thamar? Ou, c'étoit la même chose, ils avoient contracté le mariage permis dans ce siècle de bonheur. Si Sara n'étoit pas la sœur d'Abraham, il dit un mensonge bien grossier à Abimelech. Les usages sont changés; et pourquoi? c'est une impiété de dire que le Tout Puissant fut, au commencement des choses, dans la nécessité de dispenser des formes ordinaires; il eût plutôt créé un ministre pour les marier, que de permettre un crime.»

Quand nous lui disons, pour le tranquilliser, que sa sœur étoit morte, il juroit que c'étoit impossible, puisqu'il continuoit de vivre. Nous sommes, s'écrioit-il, la même chair; et la sympathie est si forte entre nous, que je connois lorsqu'elle a soif, lorsqu'elle s'éveille, lorsqu'elle éternue. Elle fut bien malade, il y a quelques années, et je le fus à mourir; mais je bus une quantité d'eau de mauve, et elle fut guérie. Elle dort peu, et mon sommeil est aussi court que le sien. Elle est souvent travaillée de songes funestes, et je partage ses erreurs. J'ai fait ce que j'ai pu, par mes jeûnes et mes prières, pour la guérir en moi-même; tout a été inutile.

Mes compagnons rirent beaucoup de cette extravagance, et j'en pleurai. Un d'eux me dit: vous connoissez, sans doute, ce jeune homme. Ah! répliquai-je, mieux qu'il ne se connoît lui-même.

Les Mahométans ont de la vénération pour les lunatiques. Ils prétendent que Dieu leur a fait la faveur de les priver de leur raison, pour rendre leurs péchés pardonnables. Je suis Musulman.

SUR L'ESPRIT.

Qu'est-ce que l'esprit? non, ce n'est pas un mécanisme. Les facultés de l'ame ne le produisent pas tout ouvré; il n'est pas le résultat de nos études, ainsi que la raison et les sciences. Les idées, avec les mots qui les expriment, sortent avec éclat de notre tête, sans le moindre travail et la moindre réflexion.

Il m'est souvent arrivé d'avoir dit, sans intention, des choses auxquelles je ne croyois mettre aucun esprit, jusqu'à ce que les derniers sons de mes paroles alarmoient mes oreilles, et faisoient dresser celles des autres.

Quelquefois les mots m'échappent sans aucune idée qui leur corresponde. Je suis malheureusement infecté d'une phraséologie particulière, à laquelle je ne puis commander dans la chaleur du récit, et je parois souvent avoir entendu ce qui étoit bien loin de ma pensée.

J'ai maintes fois grondé mes servantes et réprimandé ma femme et mes enfans avec le plus grand sérieux, et lorsque je tremblois de les voir alarmés et contrits de ma colère, quelle mortification pour un homme passionné, de les entendre éclater de rire de quelque expression ridicule, de quelque image bouffonne qui m'étoient échappées dans la chaleur de la remontrance!

Le boulet qui emporta le maréchal de Turenne, emporta aussi le bras de Saint-Hilaire. Son fils, à ses côtés, pleuroit du malheur de son père. Il lui dit: mon fils, ne pleure pas sur moi, mais sur lui.

La générosité, la noblesse de ce brave militaire, les sentimens dont il fut affecté en ce moment, agissent si puissamment sur mes nerfs, que je puis dire avec Sidney, quand il entendoit la balle de Perci et Douglas, qu'elle retentit dans mon cœur comme une trompette qui sonne l'alarme.

Je répétois une fois cette histoire dans une société, et elle y faisoit de l'effet; mais comme je finissois par ces mots, il montra à son fils ce cadavre sans nom, avec la main qui lui restoit, on éclata de rire. Je les crus fous; mais je revins tout-à-coup à moi-même, et je fus saisi de honte.

En expliquant une autre fois le mystère de la rédemption à un jeune étudiant en droit, je me servis d'une allusion adaptée à ses études:… C'est, lui dis-je, la restitution de l'amende imposée sur nos péchés. Il me regarda: ma comparaison fut répétée à mon désavantage, et je passai désormais pour un impie.

Et pourquoi? parce que je suis, au pis-aller, un plaisant curé. Saint-Patrice, le patron de l'Irlande, fut canonisé, pour avoir illustré la Trinité de la comparaison qu'il en fit avec un trefle. Et pourquoi? parce qu'il étoit grave.

Si une saillie méritoit la corde, (et cela est possible, puisque tout mal est du ressort des lois criminelles) j'aurois souvent encouru la peine du meurtre involontaire, tant il m'eût été difficile dans la conversation de m'exprimer mieux et plus légalement!

Dites-moi, pourquoi de deux personnes également raisonnables et savantes, il en est une qui est frappée d'une image, tandis que l'autre ne l'est pas?

Si elles le sont toutes les deux, ce sera toujours dans un sens différent.

En voyant une verte prairie couverte d'agneaux, l'un n'y verra que de l'herbe et des moutons, tandis que l'autre y dressera tout de suite un lit de fleurs à la volupté.

Le physicien, un beau jour de printems, dira que le soleil brille, mais n'échauffe pas; et le poëte, à ses côtés, le comparera à l'œil d'iris, qui brille et échauffe également.

Vous voyez, par conséquent, que l'esprit est à double entente: quelle pitié, mesdames, que la double entente ne soit pas de l'esprit!

L'on m'accorde de la saillie, de l'originalité, l'art des descriptions. Qu'est-ce que l'esprit, s'il n'est pas compris dans ces attributs? Si c'est autre chose, combien peu il est nécessaire quand on les possède!

Faut-il que tous les mets soient piquans? ne sait-on pas que le meilleur cuisinier est celui qui mélange si bien tous ses ingrédiens, qu'une saveur ne domine jamais sur l'autre? Les mauvais appétits ont seuls besoin d'être stimulés.

Les anciens appeloient esprit la capacité, l'invention, l'imagination. Martial fut le premier qui le réduisit à un seul point; et depuis cette époque du faux brillant, il y a tant d'ouvrages plus aigres que piquans, que le public en a les dents agacées.

SUR L'ESPRIT EN MORALE.

Je préférois jadis les épîtres de Pline et la morale de Sénèque à tous les ouvrages de Cicéron, à cause de leurs pointes répétées et de la tournure piquante de leur esprit. Je me rappelle que je trouvois Horace et Catulle plats et insipides: c'étoit quand j'admirois Martial et Cowley.

Les mets simples sont plus sains, sans doute, que les ragoûts composés; mais, quand on a dépravé son appétit avec les seconds, il est difficile d'en revenir aux premiers. Cette comparaison est juste en littérature.

Le brillant de l'imagination et le drame des paroles peuvent fixer quelquefois la morale dans l'esprit; mais plus souvent ils rodent autour de la tête, et ne pénètrent pas dans le cœur.

Cette opposition de mots, ces phrases à prétention remplissent les places vides de la mémoire, d'apophtegmes, qui luisent dans les écrits du jour et les cercles à la mode; mais elles manquent de cette splendeur du vrai savoir, de cette raison, de ce sens exquis, qui font le charme de la morale.

Les acquisitions que nous faisons en ce genre sont les vrais enfans de notre sang, tandis que celles que nous fournit notre spirituelle mémoire, sont reçues aussi froidement dans notre cœur que des enfans d'adoption.

Ne voilà-t-il pas que je moralise moi-même, du style que je censure! Quand on condamne une faute, il faut se hâter d'en donner un exemple, et l'on peut m'appliquer ce qui est dit de Jérémie dans l'Amour pour Amour, (comédie anglaise) Il a déclamé contre l'esprit avec tout l'esprit qu'il a pu montrer.

Eh bien! je suis résolu, messieurs, d'en avoir toujours. La résolution est une forte chose; elle a rendu plus d'un poltron brave, et quelques femmes chastes. Le même miracle ne pourra-t-il jamais donner de l'esprit à un curé!

L'ESPRIT ÉPIGRAMMATIQUE.

C'est ainsi que j'ai passé ma vie à travers les chagrins et les maladies, souffrant toujours, soit de mes dissipations, soit de mon mépris des formalités. On a souvent censuré la légereté de mes manières, quoiqu'elles dérivent réellement du poids de ma philosophie. Qu'est-ce qui est digne, dans la vie, d'une pensée sérieuse? Pour avoir eu de la Providence une plus haute idée que celle de la croire orthodoxe, l'on m'a cru souvent athée.

D'après le calcul théologique du moment, il y a dix ames de damnées pour une de sauvée. A ce compte, l'enfer peut lever ses légions, tandis que le ciel ne peut ramasser que quelques cohortes. Le sauveur a pu triompher de la mort par sa résurrection; mais sûrement il n'a pas triomphé du péché par la rédemption.

Voilà la plus damnable arithmétique. Non… non;… je crois que si nous donnons au diable tous les tyrans, les usuriers, les meurtriers du corps et de la réputation, les hypocrites, les parjures et les premiers ministres, à l'exception de Sully, Walsingham et Strafford, qui signa son ordre de mort pour sauver son roi et sa patrie; c'est tout ce que nous pouvons faire en conscience pour lui, c'est tout ce que vos révérences peuvent en justice exiger en son nom.

Je dînois un jour chez un de mes amis; le vin manqua: il m'envoya à son cellier, qu'il avoit creusé dans le roc. A mon retour dans le salon, je jetai à travers la table cet impromptu, barbouillé sur une carte:

Un roc, frappé d'une sainte baguette,
Aux Juifs, presqu'enragés, donna jadis de l'eau:
Le vin jaillit de ta roche secrette,
Par un miracle bien plus beau.
Vive la loi nouvelle et la nouvelle Eglise!
Le Christ, par son exemple, a consacré le tien;
A Cana son doigt fit du vin:
C'est une leçon à Moyse.

Quelques années après cette misérable saillie, ces lignes furent tournées contre moi par un certain évêque. Il en conclut que je ne croyois pas un mot du vieux et du nouveau Testament, et m'empêcha d'avoir un bénéfice que j'allois obtenir. J'en souris alors, et j'en ris aujourd'hui.

Puisque j'en suis là, je veux vous raconter un autre fait à excommunication. Etoit-ce avant ou après? peu importe.

On réparoit l'église de la cité de… et la municipalité avoit arrangé, en attendant, en manière de chapelle de secours, la maison de ville. On y avoit fait depuis peu l'élection des députés du parlement. En cette rencontre mercantile, les vénérables maire et aldermans avoient, selon l'usage, notoirement… Vous savez comment se font ces élections, et quelle admirable sécurité elles donnent aux citoyens sur leur vie, leurs propriétés et leurs libertés.

Je prêchois un dimanche en cette boutique, et l'évangile du jour se trouva, par hasard, être les Vendeurs chassés du Temple. Un mouvement impétueux d'une honnête indignation me saisit: je sortis mon crayon, et j'écrivis à la hâte, sur un des panneaux de ma chaire ces quelques vers:

Saint Luc apprend à son lecteur
Que certain jour, la maison du Seigneur
Des larrons devint le repaire.
Par la permission de notre précieux Maire,
Une caverne de voleur
Se change en maison de prière.

On m'observa, et comme j'avois été admis dans cette corporation, quelques temps avant mon sarcasme, le vénérable maire l'ayant découvert, effaça tout de suite et d'office mon nom des registres publics, sans observer ni loi ni forme.

Je ne pouvois pas m'en plaindre; car j'avois été coupable d'impiété, en violant les droits de la fraternité. Ils le ressentirent comme citoyens: chrétiens, devoient-ils s'en rappeler?

Parmi eux il se trouva de pieux ascétiques, qui jugèrent que j'aurois dû être excommunié depuis long-temps. Je suis pourtant certain que j'étois digne d'être prêtre, du moins dans les temples des Perses, s'il est vrai que leurs initiés fussent obligés de passer par un noviciat pénible, pour prouver qu'ils étoient exempts de passion, de ressentiment et d'impatience.

Je ressemble à Caton, non pas dans la sévérité de ses principes, mais au moins en ce que j'ai été, comme lui, accusé quatre-vingt fois. Mais il eut sur moi l'avantage le plus complet, car il fut quatre-vingt fois absous.

Dieu leur pardonne, et qu'il oublie qu'il les a destinés à prier, bien dire et bien faire.

VOYAGES.

L'amour de la variété et la curiosité de voir des objets nouveaux, sont deux qualités que la main de la nature a tissues dans notre contexture; nous leur donnons quelquefois le nom d'inquiétude, ou nous en faisons un titre de légéreté contre les hommes, tandis qu'elles sont inhérentes en nous pour des desseins plus nobles, et qu'elles excitent notre ame à s'ouvrir de nouveaux sentiers de recherches et de savoir. Arrachez-les de notre cœur, l'indolence va tout de suite usurper cette place vide, et nous resterons environnés des objets que nous avons toujours vus dans la paroisse où nous naquîmes.

C'est à cette impatience naturelle que nous devons le désir de voyager, et cette passion, comme toutes les autres, n'est condamnable que par ses excès. Ordonnez-la comme il faut, et vous en recueillerez bien des avantages. Les voici: apprendre les langues, les lois et les coutumes; comparer les gouvernemens et peser les intérêts des nations; acquérir de l'urbanité et la facilité de discourir et de converser; éloigner un jeune homme des préjugés que lui trame sa grand'mère, et des contes de sa gouvernante; réformer son jugement en voyant des choses nouvelles, ou en contemplant des choses anciennes, dans un jour nouveau; apprendre ce qui est bon, en considérant les variétés des mœurs et des idées; juger ce qui est nécessaire ou non, en épiant l'adresse et l'art des hommes qui nous parlent, et former en nous-mêmes un plan de conduite d'après l'aspect des manières, des erreurs, des vertus des nations que nous aurons observées. Voilà une partie de la cargaison que nous devons importer chez nous.

La folie de nos jeunes gens ne leur est pas aussi profitable, et le tableau des voyages de l'enfant prodigue est plus à présent une copie qu'un original. C'est bien assez qu'un pareil aventurier, s'évadant sans compas, sans carte, sans boussole, sans instructions, ne se soit pas égaré pour toujours, et qu'il revienne frapper à la maison paternelle couvert de haillons.

Que racontera-t-il aux parens, que le bruit de son retour aura attroupés dans la maison de son père?

Les fêtes et les banquets qu'il aura donnés aux jolies femmes et aux petits-maîtres asiatiques; le prix des mets, et la manière ingénieuse et coûteuse dont les cuisiniers les apprêtent; le luxe de ses concerts; les flûtes, les harpes, les sacbutes qu'il payoit; la magnificence de la cour des rois de Perse; le nombre de leurs esclaves, de leurs chars, de leurs chevaux et de leurs palais; la beauté de leurs maîtresses.

Il ne dira pas comment il fut trompé à Damas, par un des plus honnêtes gens du pays; comment un ami chaud et sincère lui emprunta de l'argent, et l'emporta vers le Gange; comment une prostituée de Babylone engloutit sa perle la plus précieuse, et oignit toute la ville de son baume de Gilehad; combien un graveur lui demanda de sicles, pour quelques estampes des jardins de Sémiramis, et comment ces raretés, n'ayant pu être transportées dans le désert, se brûlèrent à Suze; comment les perroquets qu'il avoit fait venir de Tarsis, moururent sur ses doigts; comment, enfin, les momies qu'on lui avoit faites en Egypte, furent enlevées à trois lieues de la manufacture, par ceux qui les avoient vendues.

Mais je donnerai un pilote à mon fils… son précepteur… Si la sagesse ne peut parler qu'en grec ou en latin, c'est fort bien fait. Si les mathématiques peuvent en faire un homme aimable, et si, par les efforts de la philosophie naturelle, ce précepteur peut lui apprendre à faire un salut, je sais qu'il l'introduira dans quelques bonnes compagnies. S'il n'est qu'un érudit, le malheureux écolier aura son tuteur à traîner, au lieu d'en être accompagné.

Mais je le ferai escorter par un homme qui connoît le monde, non-seulement sur les livres, mais encore d'après son expérience; un homme accoutumé à de pareils exercices, qui a fait, avec succès, trois fois le tour de l'europe.

C'est-à-dire, qu'il ne s'est jamais cassé le cou, et qu'il a eu la prudence de ne pas le laisser casser à son pupille. Ce sera quelque entrepreneur général de voyages qui prendra celui de votre fils, à forfait; quelque valet de chambre suisse, qui saura, à demi-sou près, le prix des relais de Calais à Rome, qui le ménera dans les meilleures auberges, l'instruira à fond sur la meilleure qualité des vins, et le fera souper à une guinée plus cher que si le pupille avoit lui-même fait son marché. Quel gouverneur! examinez-le, et voyez s'il ne grandit pas d'un pouce à mesure qu'il vous parle de ces avantages précieux. Sa fierté, sa science et son utilité cessent après cette énumération.

Mais, quand mon fils voyagera, il sera enlevé des mains de son gouverneur, par des gens de qualité et des gens de lettres, avec lesquels il passera la plus grande partie de son temps.

D'abord, la véritable bonne compagnie est aussi rare que réservée.

Mais cette difficulté est surmontée, et il part chargé de lettres de recommandation pour tout ce qu'il y a de mieux dans chaque ville.

Oui, il obtiendra de ces recommandations tout ce que la politesse la plus stricte leur prescrira, et voilà tout.

Quant aux gens de lettres, rien ne nous trompe tant que les attentes que nous nous promettons de leurs liaisons, surtout lorsque nous en faisons l'expérience avant d'avoir mûri notre esprit par l'étude et les années.

La conversation est un trafic, et si on l'entreprend sans fond, la balance penche et le commerce tombe. Qu'on publie tant qu'on voudra le contraire. Les voyageurs communiquent peu avec les étrangers qu'ils visitent, et cela vient sûrement de ce que ceux-ci soupçonnent, et sont même convaincus qu'il n'y a rien dans la conversation de ces pélerins qui compense le trouble que donnent la difficulté de les comprendre, et les visites qu'il en faut essuyer.

Le jeune homme cherche alors une société plus aisée. La mauvaise compagnie est toujours prête; elle se présente sur ses pas, et sa carrière est aussitôt finie.

LA MÉDISANCE.

Les véhicules avec lesquels on prépare le poison mortel de la médisance sont innombrables. Il est délayé par des mains si adroites, il est versé d'une manière si aimable et si naturelle, qu'on ne peut le découvrir que par ses effets.

Combien de fois a-t-on disposé de l'intégrité et de la probité d'un homme par un souris ou un mouvement des épaules? combien de bonnes et de généreuses actions n'ont-elles pas été ensevelies dans l'oubli par un regard artificieusement distrait? ou flétries d'un motif intéressé et vil, par un chuchotement mystérieux?

Entrez dans ces sociétés, dont le titre pompeux de bonne compagnie, devroit faire proscrire tout ce qui est mauvais; vous ne serez pas plus satisfait d'elles. Là, vous verrez arracher sans cesse, quoique de loin, et sans malice, à la chasteté quelques-uns de ses attributs: un signe de tête en renversera quelqu'autre; et bientôt un clin d'œil, dirigé par l'envie de quelques personnes, qui ne se seront jamais refusées à la tentation, finira l'œuvre de la suspicion. Là, vous verrez la réputation d'une malheureuse créature, ensanglantée par un rapport que le médisant sera bien fâché de faire, mais dont il corrigera l'âpreté nécessaire, en désirant qu'il soit faux, ou en plaignant sincèrement celui qui en est l'objet. Il osera même espérer que la charité voudra bien l'oublier, comme il l'oublie lui-même.

Tels sont les expédiens avec lesquels ce vice rassasie, et déguise sa cruauté. Mais si son poignard ainsi caché, frappe et égorge si doucement, que dirons-nous de ces propos scandaleux et sans pudeur qui ne sont soumis à aucune caution, et qui vaguent sans bornes? les premiers, comme une flèche lancée dans les ténèbres, atteignent et blessent en silence: tandis que les autres, comme la peste, déployent leur rage en plein jour, balayent tout devant eux, et rasent, au niveau du sol et sans distinction, le bon et le mauvais. Mille tombent à la gauche du calomniateur; dix mille tombent à sa droite: ils tombent, ils sont déchirés, et foulés si inhumainement, que jamais, peut-être, ils ne se remettront de leurs blessures, et que celle de leur cœur sera mortelle.

Mais, comme il n'y a point d'actions si criminelles, qu'on ne puisse alléguer quelques raisons pour les défendre, on me demandera si les inconvéniens que les hommes souffrent des abus licencieux de la médisance, ne sont pas suffisamment contrebalancés par son influence utile sur la conduite et les mœurs publiques? on me dira que, si elle se taisoit, mille personnes encouragées au mal par le silence, se plongeroient, tête baissée, dans la mêlée des vices et des ridicules, comme un cheval dans celle des batailles, pourvu qu'elles fussent sûres d'échapper à la langue des hommes.

On me dira que, si nous voulons jeter un coup-d'œil sur l'ensemble de la société, nous trouverons que la vertu, ou du moins son apparence, ne dérive d'aucun autre principe fixe que de la terreur que nous inspire la censure; et que si nous descendons de là aux particularités, on prend plus de peine pour usurper une bonne réputation, qu'il n'en faudroit pour la mériter.

Que plusieurs personnes des deux sexes supportent aisément la vie sans honneur et sans chasteté! elles qui, sans réputation, et sans l'opinion qu'elles s'efforcent de donner aux autres, baisseroient leur tête dans la honte, et languiroient dans le désespoir du bonheur!

La langue est une arme, sans doute, qui châtie les dépravations sur lesquelles les lois se taisent: elle retient dans leur devoir ceux que leur conscience n'y renfermeroit jamais; et lorsque le vice est public, il semble que la médisance ne peut pas rester au nombre des prohibitions. C'est un hommage à rendre à la vertu, et un acte de justice indispensable, que d'exposer à la vue des hommes le vice peint de ses propres couleurs, ainsi que d'exalter les louanges que mérite l'honnêteté. Si, par hasard, la punition infligée à l'homme vicieux est sévère ou même intéressée, ce cas arrive si rarement, qu'on ne peut en faire une exception.

Eh bien! malgré les objections que me feront les vrais patrons de la cause de la vertu, je leur recommanderai sans cesse de lui donner d'autres preuves de leur zèle. Quand leur devoir semble leur prescrire d'établir une distinction entre le bien et le mal, que leurs actions parlent, et non leurs langues, ou que du moins elles parlent unanimement le même langage. Nous déclamons si haut contre les vicieux, nos cris se réunissent tellement contr'eux, qu'un homme sans expérience, qui s'en rapporteroit seulement à ses oreilles, s'imagineroit que le genre humain a formé une association pour chasser le vice hors des limites du monde. Changeons la scène, et qu'il voie la réception que la société fait au vice, il connoîtra que sa conduite est en opposition avec ses paroles; ce qu'il a entendu sera tellement contrarié par ce qu'il voit, qu'il ne saura auquel de ses sens il pourra désormais se fier.

Ah! s'il en étoit autrement, c'est-à-dire si les personnes qui méritent la louange, obtenoient seules un bon accueil; s'il étoit d'une conséquence irréfragable qu'un homme qui a perdu ses vertus, perdît, en même-temps, ses amis, les avantages de la naissance et de la fortune, et qu'il fût ravalé au rang le plus bas parmi ses frères; si la qualité n'étoit pas un port derrière lequel les femmes abritent leur honneur presque naufragé; et si celle qui a perdu sa réputation perdoit aussi tous ses droits au respect et même à la civilité publique; si, en un mot, l'on inséroit dans notre cérémonial une loi qui notât d'infamie ceux que l'opinion a déjà notés, une loi qui défendît de les visiter, d'en être visités, une loi qui fermât à leur rencontre toutes les portes qui conduisent aux fonctions de la société, jusqu'à ce qu'ils l'eussent satisfaite par de meilleurs exemples: une telle maxime, mise fidèlement en pratique, opéreroit sans doute une réforme utile. Mais, en l'état des choses, qu'ils échappent à nos langues, puisqu'ils ont le bonheur d'échapper à toute punition.

Si l'on insiste encore en faveur de la médisance, je finirai par répondre, que sans nous il y en aura toujours assez qui se chargeront du châtiment des coupables, et qu'on ne doit pas craindre la cessation de ces exécutions tant que les hommes voudront bien être les bourreaux de leurs semblables. Abandonnons-leur cette tâche cruelle, et cultivons, loin des passions, des vertus plus paisibles. Aimons-nous et pardonnons-nous.

L'ORGUEIL.

L'homme vain est toujours malade: touchez-le, vous le blessez. Il agit comme si personne autour de lui n'avoit ni sensibilité ni délicatesse; et il en a tant, que les plus petites négligences, qui seroient à peine ressenties par les autres, le piquent continuellement, et le percent sans cesse jusqu'au cœur.

Je ne voudrois pas être vain, quand ce ne seroit que parce que personne ne pourroit me reprendre: mes autres infirmités m'incommodent bien moins. Ce n'est pas même la faute du public si j'en souffre; mais ici, si je m'exalte, je suis perdu. Quelque chemin que je prenne, quelque pas que je fasse sous la direction de l'orgueil, je mets nécessairement le pied sur quelqu'un. Je l'offense; et je dois me préparer à en être repoussé et à rétrograder avec la douleur de l'humiliation.

Et puis, l'homme peut-il être vain quand il jette un coup-d'œil sur ses imperfections naturelles et morales? il est impossible d'y réfléchir un seul instant sans sentir son cœur plein de la plus humble conviction, sans entendre du fond de ce sanctuaire une voix qui répète: ô Dieu! qu'est-ce que l'homme? rien et toujours rien: c'est un malheureux, un infirme, un être de quelques jours, qui passe comme une ombre.

Il tombe tout-à-coup du théâtre avec ses titres, ses distinctions scéniques, dépouillé de ses habits dramatiques et du masque que l'orgueil a soutenu un instant sur son visage; et il reste nu comme son esclave. Arrêtez votre imagination sur la dernière scène que l'homme puissant et orgueilleux donne au monde qu'il a tenu dans la crainte et le respect; voyez cette vaine vapeur disparoître: la flèche de la mort pénètre lentement dans son sein; elle glace son sang, et dissipe ses esprits.

Ne le craignez plus: approchez-vous de son lit de mort; ouvrez les rideaux: contemplez-le un instant en silence. Il ne reste donc à celui que son orgueil et quelques flatteries ont mis au rang de Dieux, que ces mains flétries et ces lèvres décolorées.

O mon ame! quels songes t'ont charmée! combien tu as été cruellement trompée par les objets brillans qui t'éblouissoient, et que tu enviois!

Si l'aspect de notre imperfection naturelle à laquelle l'homme n'est pas maître de remédier, combat tellement sa vanité, que sera-ce des foiblesses et des vices enfantés, chaque jour, dans son cœur?

Hommes! regardez-vous un instant, dans ce jour où je vais vous placer. Voyez le plus désobéissant, le plus ingrat, le plus désordonné des êtres, trébuchant chaque jour dans la carrière de la vie, agissant, chaque heure du jour, contre sa propre conviction, ses intérêts et l'intention du créateur, qui ne s'est proposé que son bonheur. Qu'est-ce qui peut lui donner de l'orgueil? qu'est-ce qui ne peut pas, au contraire, lui donner de la modestie? Ah! que j'aime cette sentence prononcée depuis long-temps sur lui: La vanité n'est point faite pour l'homme! cette passion peut exister pour quelqu'autre créature et pour quelqu'autre dessein, mais non pas pour lui: il n'est point d'être à qui elle convienne si peu.

Donnerai-je à tout cela, me direz-vous, un froid consentement? cette vérité est-elle incontestable? oh! peut-être avez-vous quelque raison d'être vain! Ecoutons-là.

Vous avez les avantages d'une haute naissance et des titres pompeux, ou ceux de la faveur dans la cour des rois, ou ceux d'une grande fortune, de grands talens, d'un grand savoir; ou bien la nature a épuisé ses dons et ses grâces en vous formant. Parlez… Sur laquelle de ces qualités avez-vous fondé et élevé le temple où vous vous exposez à l'adoration? examinons-les.

Vous êtes bien né… Eh! croyez-moi, l'humilité ne peut pas polluer le sang qui vous anime; elle ne vous fera pas tomber du haut de votre rang; elle ne dépouille pas les princes de leurs titres. Comme le clair-obscur en peinture, elle fait saillir le héros du fond du tableau, et détache sa figure du groupe où elle seroit confondue sans elle.

Vous êtes riche… Etendez, éparpillez vos richesses; rachetez-en la haine, par la douceur de vos mœurs. Descendez vers vos inférieurs, soulagez le malheur, étayez la foiblesse, vengez l'opprimé: soyez grand. Considérez cet argent comme des talens entassés dans un vaisseau d'argile: vous n'en êtes que le dépositaire. Être obligé d'en rendre compte et être vain, c'est allier la pauvreté et l'orgueil. Oh! bien absurde assemblage!

Vous êtes puissant et en crédit; une foule servile de clients se traîne sur vos pas… De quoi seriez-vous orgueilleux? de ce qu'ils ont faim? chassez, chassez ces sycophantes, ils en ont abusé mille autres.

Mais le rang a été donné à ma dextérité et à mes lumières: soit… Et vous êtes vain d'une place où vous devenez la butte titrée, contre laquelle se dirigent la vengeance de l'un, la malice de l'autre et l'envie de tous, dans laquelle les hommes les plus honnêtes ne peuvent pas même échapper au soupçon, et dont les fripons cherchent sans cesse à vous détrôner. Quoi! seriez-vous vain d'une faveur incertaine? Aman l'étoit ainsi, parce qu'il étoit admis aux banquets d'Esther.

Passons aux prétentions que le savoir peut vous donner. Si vous savez peu, je comprends comment vous pouvez être vain. Si vous savez beaucoup, êtes-vous orgueilleux de ce que vous ignorez encore et de ce que vous ignorerez toujours? dans tous les cas, ne vous écrierez-vous pas, avec le pauvre homme à la coignée, des chapitres 6 et 7 des Rois: Hélas! hélas! mon maître, je l'avois empruntée!

Dirai-je la même chose de la beauté? quels que soient les embellissemens et les parures dont l'orgueil la décore, ils frappent les yeux seuls de la multitude; et la fausse beauté, dans l'impuissance et le désespoir de réussir par des moyens naturels, se targue de captiver les regards et l'attention par une pompe étrangère.

Mais la vraie beauté est si attrayante, qu'on ne sait comment déclamer contr'elle; et lorsqu'il arrive qu'une figure céleste, et qu'une taille enchanteresse sont la demeure d'une ame vertueuse, quand la régularité et la douceur des traits caractérisent celle de l'ame, et que ces avantages élèvent les pensées jusques vers l'auteur de la nature, dont la sagesse créa l'harmonie, ah! qu'il y a de choses à dire, et sur la beauté et sur l'art de la faire ressortir! quand l'apologie est néanmoins achevée, il reste enfin que la beauté, comme la vérité, n'est jamais si glorieuse que lorsqu'elle est simple.

Oui, la simplicité est l'amie de la nature; et si je pouvois être vain de quelque chose dans ce monde vil, ce seroit de cette noble alliance.

L'ÉLOQUENCE DES LIVRES SACRÉS.

Il y a deux sortes d'éloquence: l'une en mérite à peine le nom; elle consiste en un nombre fixe de périodes arrangées et compassées, et de figures artificielles, brillantées de mots à prétention: cette éloquence éblouit, mais éclaire peu l'entendement. Admirée et affectée par des demi-savans, dont le jugement est aussi faux, que le goût vicié, elle est entièrement étrangère aux écrivains sacrés. Si elle fut toujours estimée être au-dessous des grands hommes de tous les siècles, combien, à plus forte raison, a-t-elle dû paroître indigne de ces écrivains, que l'esprit d'éternelle sagesse animoit dans leurs veilles, et qui devoient atteindre à cette force, cette majesté, cette simplicité, à laquelle l'homme seul n'atteignit jamais?

L'autre sorte d'éloquence est entièrement opposée à celle que je viens de censurer; et elle caractérise véritablement les saintes écritures. Son excellence ne dérive pas d'une élocution travaillée et amenée de loin, mais d'un mélange étonnant de simplicité et de majesté, double caractère si difficilement réuni, qu'on le trouve bien rarement dans les compositions purement humaines.

Les pages saintes ne sont pas chargées d'ornemens superflus et affectés. L'Être infini, ayant bien voulu condescendre à parler notre langage, pour nous apporter la lumière de la révélation, s'est plu, sans doute, à le douer de ces tournures naturelles et gracieuses, qui devoient pénétrer nos ames.

Observez que les plus grands écrivains de l'antiquité, soit grecs, soit latins, perdent infiniment des grâces de leur style, quand ils sont traduits littéralement dans nos langues modernes.

La fameuse apparition de Jupiter, dans le premier livre d'Homère, sa pompeuse description d'une tempête, son Neptune ébranlant la terre et l'entrouvrant jusqu'à son centre, la beauté des cheveux de sa Pallas, tous ces passages, en un mot, admirés de siècles en siècles, se flétrissent, et disparoissent, presque entièrement, dans les versions latines.

Qu'on lise les traductions de Sophocle, de Théocrite, de Pindare même, y trouvera-t-on autre chose que quelques vestiges légers des grâces qui nous ont charmés dans les originaux? concluons-en que la pompe de l'expression, la suavité des nombres et la phrase musicale constituent la plus grande partie des beautés de nos auteurs classiques, tandis que celle de nos écritures consiste plutôt dans la grandeur des choses mêmes, que dans celle des mots. Les idées y sont si élevées de leur nature, qu'elles doivent paroître nécessairement sublimes dans leur modeste ajustement; elles brillent à travers les plus foibles et les plus littérales versions de la bible.

La glorieuse description de la création du ciel et de la terre, dont Longin, le meilleur de nos anciens critiques, étoit enthousiasmé, n'a rien perdu de son mérite intrinsèque; et quoiqu'elle ait subi diverses traductions, elle triomphe encore, et étonne par sa force et sa véhémence, comme dans l'original. Mille passages suivans de l'écriture jouissent des mêmes droits: la description tant célébrée d'une tempête au pseaume 107; les touchantes réflexions du saint homme Job, sur la briéveté de la vie, et l'instabilité des choses humaines; la peinture vivante d'un cheval de bataille, du livre de Job, dans laquelle il n'y a pas un seul mot dont la beauté n'exige un commentaire particulier. Je pourrois y ajouter ces reproches tendres et pathétiques aux enfans d'Israël, qui éclatent dans les prophètes, et dont le lecteur le plus froid et le plus prévenu a tant de peine de n'être pas affecté:

«O habitans de Jérusalem, et vous hommes de Juda! décidez, je vous prie, entre ma vigne et moi. Que pouvois-je faire de plus pour ma vigne, que ce que j'ai fait? eh bien! lorsque j'attendois qu'elle me donnât des raisins, elle me jette quelques grappes sauvages. Mais, direz-vous, la voie du Seigneur est inégale: écoutez à présent, maison d'Israël, c'est la vôtre qui l'est, et non pas la mienne. Ai-je quelque plaisir à voir l'homme s'égarer et mourir? n'en aurois-je pas davantage à le voir revenir et vivre? j'ai nourri, j'ai élevé des enfans, et ils se sont révoltés contre moi. Le bœuf connoît son maître, l'âne connoît la crêche du sien; mais Israël ne me connoît pas: mon peuple ne veut pas me connoître!»

Non, il n'est rien dans les livres des payens, qui soit comparable à l'éloquence, à la vivacité, à la tendresse de ces reproches. Il y règne quelque chose de si affectueux, de si noble et de si sublime qu'on peut défier les plus grands orateurs de l'antiquité, de rien produire de semblable.

Ces observations sur la supériorité des écrivains inspirés, comme écrivains, sont encore vraies si on les considère comme historiens. D'abord, les histoires profanes ne nous apprennent que des événemens temporels, si remplis d'incertitudes et de contradictions que l'on est bien embarrassé d'y trouver la vérité.

Tandis que l'histoire sacrée est celle de Dieu même, de sa toute-puissance, de sa sagesse infinie, de sa providence universelle, de sa justice, de sa bonté, et de tous ses autres attributs. Ils y sont déployés sous mille formes, et dans une série d'événemens variés, miraculeux, et tels qu'aucune nation n'en eut de semblables. N'insistons plus sur la supériorité de l'écriture en ce sens.

Elle est encore douée d'un avantage, auquel les historiens profanes n'arrivent pas, et qui distingue seul les siens; c'est la manière simple et sans affectation avec laquelle les faits y sont racontés: en voici quelques exemples. Lorsque Joseph se fait connoître, et qu'il pleure sur la tête de son frère Benjamin, à cet instant dramatique y a-t-il un de ses frères qui profère un seul mot, soit pour exprimer sa joie, soit pour pallier l'injure qu'ils lui firent? Non, de tous côtés s'ensuit un silence profond et solennel, un silence infiniment plus éloquent et plus expressif que tout ce qu'on auroit pu substituer à sa place.

Que Thucidide, Hérodote, Tite-Live, ou tel autre historien classique, eussent été chargés d'écrire cette histoire, quand ils en auroient été là, ils eussent sûrement épuisé toute leur éloquence à fournir les frères de Joseph de harangues étudiées, et cependant quelque belles qu'on puisse les supposer, elles auroient été peu naturelles, et nullement propres à la circonstance. Lorsqu'une telle variété de passions dut fondre tout-à-coup dans le cœur de ces frères, quelle langue auroit été capable d'exprimer le tumulte de leurs idées? Quand le remords, la surprise, la honte, la joie, la reconnoissance envahirent soudainement leurs ames, ah! que l'éloquence de leurs lèvres eût été insuffisante! combien leurs langues eussent été infidelles en transmettant le langage de leur cœur! oui, le silence seul, participoit de la sublimité oratoire; et des pleurs achevoient de rendre ce qu'une harangue ne pouvoit jamais faire.

LE FANATIQUE.

Voyez-le, fastueusement enveloppé de l'habit de l'humilité et de la sainteté, pour attirer les regards du vulgaire. Il évite, aussi studieusement que le crime, une contenance gaie, résultat d'une conscience tranquille et contente. Le découragement est peint sur son maintien sombre, comme si la religion, dont le but est de nous rendre heureux dans cette vie et dans l'autre, pouvoit produire le chagrin et le mécontentement. Ecoutez-le pousser des soupirs dans les rues; écoutez-le se targuer de ses fréquentes communications avec le Dieu; de tout savoir, et en même temps offenser les règles de sa langue même par ses barbarismes religieux. Ecoutez-le remercier Dieu arrogamment, de ce qu'il ne l'a point créé semblable aux autres hommes; et, en prônant sa charité, adjuger libéralement aux princes des ténèbres, ceux que sa partialité juge moins parfaits que lui, ceux qui marchent sobrement et avec vigilance dans les voies du devoir, ceux qui vont aspirans à la perfection par des épreuves successives.

Lorsqu'une malheureuse créature se fane ainsi dans les larmes, et se refuse, tout effrayée, la moindre joie et la moindre consolation; lorsqu'elle prie sans cesse jusqu'à ce que son imagination s'échauffe, qu'elle jeûne, se mortifie et s'attriste jusqu'à ce que son corps soit aussi malade que son esprit, il n'est pas étonnant que les conflits et les disparates qui s'engendrent dans un estomac vide, et sont reçus et interprétés par une tête plus vide encore, produisent, par cette combinaison, des effets et des ouvrages fâcheux. Un homme dans cette situation est plus fait pour un médecin, que pour être apôtre.

SUR L'HUMILITÉ.

Les injures et les offenses sont la règle la plus sûre pour juger entre les inconvéniens de l'orgueil et les avantages de l'humilité. Les déplaisirs de l'homme vain sont toujours en raison de sa vanité: l'injure s'élève à la hauteur de son opinion; et sa fierté est la mesure de son ressentiment. C'est ainsi qu'il aiguise lui-même le fer qui le frappe, et qu'il excite dans sa plaie cette fermentation interne, qui la rend incurable.

Combien l'homme humble diffère de lui! Il échappe à la moitié de ces chagrins, et l'autre moitié tombe légèrement sur lui. Il ne provoque pas les hommes par le mépris; et en se pénétrant de l'idée qu'il ne peut exciter l'envie de personne, il arrête, dans sa source, le torrent qui a abymé l'homme vain. Si les passions des autres l'enveloppent jamais dans leur cours débordé, semblable à l'humble arbrisseau de la vallée, il leur donne passage, et ressent à peine l'injure de ces vents orageux qui rompent le cèdre orgueilleux, et le renversent sur ses racines.

Ce que nous attendons des autres, est toujours en raison de ce que nous nous estimons nous mêmes; et les refus, sans nous détromper, irritent notre orgueil. Je vois des hommes si cruellement tourmentés par les chagrins que leur vanité a créés pour eux, que, quoiqu'ils aient dans leurs mains tout ce qui entre dans la composition du bonheur, ils ne peuvent en faire aucun usage. Comment le feroient-ils? ils se piquent de leur propre aiguillon, et courent ainsi d'une attente à l'autre, sans jamais goûter de repos. L'humilité précautionne l'homme contre ces maux, les plus sensibles qui soient inscrits dans le catalogue de ceux de la vie. Celui qui est peu de chose à ses yeux, est modéré dans ses désirs, et par conséquent dans leur poursuite. Il peut être trompé dans son attente, et manquer le but auquel il vise; il peut perdre ses pas; mais voilà tout: il ne se perd pas lui-même; il ne perd pas cette heureuse paix de l'ame. Les chagrins de l'homme humble sont doux et paisibles. Heureux caractère! quand il est affligé, qui n'a pas pitié de lui? quand il tombe, qui ne s'empresse pas de lui tendre la main? il semble, à le voir nu et sans défense, qu'il ne pourra pas résister à cet insolent antagoniste qui va le terrasser en passant à ses côtés, et le fouler dans la poussière. Non, il est gardé par l'amour, l'affection et les vœux du genre humain, tandis que l'autre reste seul exposé à sa haine et à sa vengeance.

S'il se présente une occasion où il faille déployer un vrai courage et la force de l'ame, je jetterois plutôt les yeux sur lui, que sur son adversaire. L'orgueil peut rendre un homme violent: l'humilité le rend ferme; et lequel des deux approche le plus près de l'honneur? celui qui agit d'après les impulsions variables d'un sang embrâsé, et qui se meut d'après celles de la fureur, ou bien celui qui se concentre froidement en lui-même, et qui gouverne son ressentiment, au lieu d'en être gouverné.

L'homme humble a ramassé, dans son ame, un trésor de plaisirs et de contentemens. Il ne blâme pas le soleil, de ce qu'il ne mûrit pas sa vigne, et ne querelle pas les vents de ce qu'ils ne lui apportent aucun nuage. Si sa fontaine ne s'élève pas aussi haut qu'il le désire, il étudie les lois de la nature, et s'y soumet, sans se plaindre.

S'il n'est pas riche, il sait que Dieu ne lui doit rien; et que s'il a moins reçu que les autres, comme il se croit moins qu'eux, il a encore des remerciemens à lui faire.

Une ame résignée se laisse ainsi porter doucement et tranquillement sur le courant de la providence; aucune tentation dans son pélerinage, n'excite en elle des désirs immodérés. Les dangers ne l'alarment pas: elle respecte la justice de tout ce qui arrive; et, se courbant humblement sous la tempête, si elle en est atteinte, elle ne l'est pas aussi dangereusement que les autres.

MA RELIGION.

Yorick, quels sont vos notions religieuses?

Me le demandez-vous? je vais vous le dire, car je suis sur mon lit de mort.

J'ai assez de foi pour être méthodiste, et assez de chaleur pour être enthousiaste; mais, Dieu merci, je n'ai jamais été assez méchant pour être ni l'un ni l'autre.

Il faut nécessairement que les passions soient combattues par les passions. Voilà pourquoi les plus grands pécheurs deviennent les plus zélés dévots. C'est une conséquence naturelle à une infinité de gens, qui credunt multùm et peccant fortiter.

Pour moi, j'ai la confiance intime que la douce mousson de notre orthodoxie anglicane est assez forte pour envoyer mon ame au ciel. Mon frêle esquif n'est pas lesté de péchés assez pesans pour qu'il ne marche que par un vent orageux; et je crois qu'après la cessation des oracles, on peut être assez inspiré par la grâce, pour n'avoir pas besoin de convulsions.

Je suis certain qu'il y a un Dieu en haut, comme je suis certain que je suis ici bas: ma certitude est la même. Comment serois-je autrement sur la terre? dites-moi, comment j'y suis venu, comment j'y suis? ce n'est pas de moi-même.

Dieu existe: il doit aimer la vertu, et détester le vice. Il doit, en conséquence, récompenser et punir. Si nous ne lui devons aucun compte, nous sommes les plus singuliers animaux qui soient sur la surface de la terre.

Lorsque l'ame a pris son vol, et qu'elle a laissé le corps se résoudre en la poussière du tombeau, la vaine philosophie du siècle combattra-t-elle la résurrection de l'homme? Consulte, raisonneur, une chenille; et le papillon résoudra ta question. Vois-la d'abord, inerte, paresseuse, rampant lentement sur la terre, et se nourrissant de l'herbe des champs. Après sa métamorphose, et sa résurrection, c'est un Séraphin aîlé: il est glorieux, léger comme l'air, actif comme le vent; il aspire la rosée de l'aurore; il extrait des fleurs aromatiques, le nectar et l'ambroisie.

La fable de l'hydre est depuis long-temps vérifiée: elle est, dis-je, surpassée au-delà même des bornes que l'imagination la plus extravagante lui auroit données par la réalité du polype, qui engendre de ses sections. Les analogies de la nature démontrent par-tout les voies de la providence.

Trouverons-nous sans cesse impossible ce à quoi notre insuffisance ne peut atteindre? n'y a-t il pas dans la nature des mystères sans nombre que les événemens révèlent, ou que la philosophie expérimentale démontre chaque jour? présumerons-nous, après cela, de limiter les pouvoirs de l'auteur même de la nature?

Qui a créé la matière? qui lui a donné le mouvement? qui a ajouté les sensations à la matière, et au mouvement? qui a surajouté à toutes ces qualités la pensée, l'intelligence et la réflexion? qui a fait tout cela? Incrédules, qui l'a fait? vous ne parlez pas? restez donc muets.

1o. Leuwenhoeck, avec le secours de son microscope, montre, dans le corps humain, de certaines fibres si menues qu'il en faudroit rassembler six cents pour faire la grosseur d'un cheveu.

2o. Il démontre encore, avec le même instrument, qu'un grain de sable est assez volumineux pour couvrir cent vingt mille pores, par lesquels nous transpirons.

3o. On peut faire de la glace dans l'été, pourvu que l'eau qu'on emploie, soit auprès du feu.

4o. Une lentille de glace brûle comme une lentille de verre.

5o. Une ligne d'un pouce peut être divisée en autant de parties qu'une ligne de mille toises.

6o. Il y a deux lignes, les asymptotes de l'hyperbole, qui, par la certitude mathématique, se rapprochent toujours, sans qu'il soit possible qu'elles soient jamais en contact.

7o. Le soleil est de plusieurs millions de lieues plus près de nous en hiver qu'en été.

8o. Quand un homme fait le tour de la terre, sa tête fait quelques cent milles de plus que ses talons.

Y a-t-il, incrédules, dans le symbole chrétien, un article de foi qui paroisse plus contraire à la raison que quelques-unes de ces propositions? et cependant elles sont toutes prouvées, soit en physique, soit en mathématique.

Celui qui est capable de faire de pareilles réflexions, peut-il être accusé de ne croire ni à la religion naturelle, ni à la religion révélée? ah! mes charitables confrères, qui studet, orat. Cette expression est bien juste.

LA CONVERSION.

J'avois fait la plus intime connoissance avec un homme vertueux et de bon sens, mais affligé, en même-temps, d'une certaine indolence d'esprit, qui le faisoit acquiescer aux opinions des autres, sans prendre la peine de les discuter. Il avoit plus d'esprit que de sagesse; et un sarcasme étoit un argument pour lui aussi fort, que pour Shaftsbury, qui prétendoit que le ridicule est l'épreuve de la foi.

Je l'aimois et le plaignois. Avoir assez de vertu pour bien faire, et trop peu de jugement pour s'y décider! nous avions là-dessus de fréquentes conversations. Il me disoit souvent qu'il donneroit tout au monde pour penser comme moi; et il réclamoit mon assistance.

J'en fis un déiste, avec la seule aide de ma pauvre petite philosophie. Après cela, je lui mis entre les mains les pensées de Forbès sur la religion. Il les lut attentivement, me renvoya le livre, avec cette réflexion, écrite au bas de la dernière page: Tu m'as presque persuadé de devenir chrétien.

Je crus qu'il falloit faire avancer Pascal; et je lui prêtai ses pensées. Il me les rendit, après les avoir endossées avec ces mots: Je suis presque de ton avis, mais pas tout-à-fait, surtout quand tu veux me faire croire certains mystères aussi absurdes que peu philosophiques.

Faites d'un incrédule un moraliste; et si vous n'en faites pas bientôt après un chrétien, son indolence ou son ignorance en seront plutôt la cause, que l'impiété à laquelle tout le monde crie. J'ai eu depuis la satisfaction de voir mon catéchumène vertueux, ajouter foi aux bonnes œuvres, vivre exemplairement, et pratiquer aussi bien que croire.

SUR LA GAIETÉ RELIGIEUSE.

C'est le véritable esprit religieux qui, dans le cours de ma vie, m'a donné cette bonne gaieté, dont mes sévères confrères ont été tant scandalisés: pourquoi donc un prêtre seroit-il toujours grave? le ministère est-il un lugubre devoir?

Ressemblez à ces enfans, dit le Christ, c'est-à-dire, soyez aussi gais et aussi innocens qu'eux. Les trente-neuf articles sont incomplets, si l'on n'y ajoute pas le quarantième précepte qui ordonne la gaieté. En tout cas, n'ajoutez rien, laissez subsister le même nombre, pourvu qu'à la place du treizième précepte, que vous rayerez, vous mettiez cette maxime céleste.

L'archevêque de Cassel en fut-il moins un profond théologien, parce qu'il ajouta un couplet fort gai à l'ancienne ballade irlandoise? Le poëme de l'évêque de Rochester, dans lequel il prouva légèrement que le cœur des hommes relevoit de l'éventail d'une femme, troubla-t-il jamais son orthodoxie?

L'évêque Héliodore fut privé de son bénéfice, pour avoir composé Théagènes et Chariclée. Le Pape fut doublement absurde; et sa sainteté outrepassa les bornes de son infaillibilité. D'abord, il n'y avoit rien d'hétérodoxe dans ce roman. En second lieu, l'épisode d'un enfant blanc, engendré par des parens noirs, au moyen de l'impression que fit sur eux le portrait d'un européen placé aux pieds du lit nuptial, cet événement, dis-je, n'est qu'une addition de preuves, si elle en a besoin, à la philosophie de l'écriture sur les chèvres bigarrées. Il est certain que les papes, après tout, sont comme les autres hommes.

Platon et Sénèque, personnages assez graves et assez sages pour avoir été ordonnés et consacrés, pensoient qu'on devoit accoutumer les enfans à la joie et à la gaieté, dès l'âge le plus tendre, non-seulement pour leur santé, mais encore pour leurs vertus. Je traduis leurs propres paroles.

La joie et la gaieté, qui en est l'expression, s'accordent avec toutes les pratiques religieuses: elles sont incompatibles seulement avec le vice et l'impiété. Les voies du ciel sont aimables.

Nous adorons, nous louons, nous remercions le Tout-Puissant avec des hymnes, des chants et des antiennes. La musique nous prête ses harmonieux accords. Abandonnons-nous à la joie: voilà le premier de tous nos pseaumes. Laissons les tristes Indiens implorer et évoquer le diable, avec des pleurs et des cris douloureux.

Quand les Athéniens adoptèrent la chouette, comme étant l'oiseau de la sagesse, ils n'entendirent pas que ce fût l'effraie: et moi je pense, sous leur bon plaisir, que le moineau eût été l'emblême le plus vrai de la sagesse, car il est le plus amoureux et le plus gai des habitans de l'air.

Je connois quelques révérences qui m'excommunieront à table, pour avoir écrit cette allusion.

SUR LA TOLÉRANCE.

J'en parlois un jour avec Voltaire; et il me félicitoit sur le bonheur et l'avantage que j'avois de vivre dans une contrée, où quelques expressions libres, quelques allusions piquantes, interprétées par la malice et l'ignorance, et devenues aussitôt des blasphêmes contre l'église et l'état, échappoient néanmoins à l'inquisition et à la bastille.

Il me mit aussitôt entre les mains son traité sur la tolérance qu'il venoit de publier. Il est écrit, comme tous ses ouvrages, avec beaucoup d'esprit et de savoir. Il prouve, à ceux qui ont besoin de preuves, que la persécution pour l'amour de dieu, est le système le plus absurde et le plus contraire à l'écriture.

J'ai, en effet, trouvé toujours fort extraordinaire, que depuis que les hommes sont assez dépravés pour se persécuter au sujet de leur croyance, il n'y ait pas eu cependant chez les payens des auto-da-fé, des inquisitions, et des croisades.

Dans les siècles d'ignorance et de barbarie, où le diable, selon les théologiens, gouvernoit l'Eglise, rendoit des oracles équivoques, ordonnoit des impuretés, et exigeoit des victimes humaines, des frères ne combattirent point contre des frères, des nations ne s'armèrent point contre les nations, pour des opinions religieuses.

Et aussitôt que, par sa miraculeuse interposition, Dieu eut bien voulu prendre l'église dans ses propres mains, le siècle de l'impiété et de la cruauté commença: un peuple chrétien et pacifique tira l'épée; et des préceptes de concorde et d'amour produisirent la haine et la dissention.

Un prêtre chrétien (ai-je dit chrétien?) m'apprend que la raison de cette différence remarquable est, que les payens n'avoient pas un seul article de foi pour lequel il valût la peine de se battre; qu'ils supposoient tous que l'ame périssoit avec le corps; que la formule post mortem nihil est, étoit leur symbole; et que ceux de leurs philosophes, qui admettoient une existence postérieure au trépas, nioient les peines de l'enfer. Non est unus, dit Cicéron, tam excors, qui credat.

Ainsi donc, suivant ce bon prêtre catholique, pendant que les ténèbres de la mortalité de l'ame et du matérialisme couvroient la surface de la terre, la paix, l'amitié et la bienveillance régnoient sous ce voile obscur: la guerre, les persécutions, et la haine vinrent à la lumière du christianisme.

Lorsque l'immortalité de l'ame est confiée au soin du vicaire du Christ sur la terre, comment des prêtres, qui jettent au feu le corps d'un hérétique, et damnent son ame, peuvent-ils s'appeler des prêtres de l'agneau?

Oui, je diffère en tout de l'orthodoxie d'un pareil article, et je pencherois plutôt vers la doctrine de Cicéron, que je viens de citer, quoiqu'il soit lui-même dans les ténèbres du paganisme. Croire à la post-existence de l'ame, et la damner, ce n'est pas éclairer; c'est brûler.

VIE
ET OPINIONS
DE
TRISTRAM SHANDY.

CHAPITRE PREMIER.
C'étoit bien à cela qu'il falloit penser.

Je l'ai toujours dit: il auroit été à souhaiter que mon père ou ma mère, et pourquoi pas même tous deux, eussent apporté quelque attention à ce qu'ils faisoient, quand il leur plut de me donner l'existence. Ils y étoient également obligés. Eh! pouvoient-ils réfléchir trop mûrement sur les conséquences qui devoient résulter de l'important ouvrage dont ils s'occupoient en ce moment? Il ne s'agissoit rien moins que de la production d'un être raisonnable. Les heureuses proportions de son corps, son tempérament, son génie, la tournure de son esprit, et peut-être même la fortune de toute leur maison, étoient autant de points capitaux qui dépendoient de la disposition des humeurs dont ils étoient dominés dans cet instant décisif.—Oui, s'ils eussent agi en conséquence, je suis persuadé que j'aurois figuré dans le monde tout autrement que je ne fais, et que je ne ferai vraisemblablement le reste de mes jours.—Croyez-moi, bonnes gens, ceci est un point beaucoup plus essentiel que vous ne le pensez. Vous avez, sans doute, entendu parler de certains esprits qu'on appelle esprits animaux. Vous savez, sans doute aussi, comment s'en opère la transfusion du père au fils, etc., etc.—Eh bien!… je vous donne ma parole que de dix parties du bon sens ou de la bêtise d'un homme, il y en a neuf qui dépendent du mouvement, de l'activité et des directions différentes que vous leur faites prendre au moment dont je parle.—L'essor une fois donné, bien ou mal, il n'importe, les esprits s'échappent avec précipitation; et si l'impulsion se répète, la route qu'ils se fraient, vous le savez, mesdames, devient aussi unie, aussi douce que l'allée d'un beau jardin.—Le diable, avec toute sa puissance, ne pourroit pas les en détourner, quand une fois ils s'y sont habitués.

«Mon ami, dit ma mère, n'auriez-vous point par hasard oublié de monter la pendule?—Bon Dieu! s'écria mon père, qui eut soin en même-temps de modérer sa voix, est-il jamais arrivé, depuis la création du monde, qu'une femme ait interrompu un homme par une question aussi sotte?»

Que dit encore votre père? Rien.

CHAPITRE II.
L'Embryon.

Je n'aperçois, réflexion faite, ni bon ni mauvais dans la question de ma mère.—Ni bon ni mauvais? Convenez, au moins, qu'elle étoit hors de saison. Vous seriez trop heureux si elle n'eût été que déplacée. Mais, ne voyez-vous pas qu'elle détournoit, qu'elle dispersoit les esprits qui se développoient en ce moment, et dont la principale affaire étoit d'escorter, de mener, de conduire l'embryon jusqu'à l'endroit qui étoit destiné à le recevoir?

Un embryon, monsieur, quelque petit, quelque peu important qu'il paroisse, en ce siècle léger, aux yeux de la folie et des préjugés, est pourtant quelque chose. Ceux de la raison, éclairés par des recherches et des observations scientifiques, le regardent comme un être qui a des droits, et qu'on est obligé de conserver avec soin.—Les philosophes minutieux, dont l'ame est de la même trempe que leurs recherches, et qui s'imaginent, malgré cela, que c'est la sublimité de leur esprit qui les distingue, nous prouvent, d'une manière incontestable, qu'il est créé par la même main, formé par les mêmes lois de la nature, doué des mêmes puissances mouvantes et agissantes, et qu'il a enfin les mêmes facultés que nous.—Il est composé, comme nous, de chair et d'os, de peau, de cheveux, de veines, d'artères, de ligamens, de nerfs, de muscles, de moëlle, de glandes, de cervelle, d'humeurs qui circulent, d'articulations… Et qu'avons-nous en grand qu'il n'ait pas en petit? Rien du tout, monsieur, rien. C'est un être aussi actif que nous, et, dans toutes les acceptions du mot, il est aussi véritablement notre prochain, que le chancelier d'Angleterre.—Il peut éprouver du bien être; il est exposé à des injures; il est susceptible de plus de perfection:—en un mot, il jouit de tous les droits et de toutes les prétentions de l'humanité, dans le degré que Cicéron, Puffendorf, et tant d'autres écrivains moralistes qui en parlent, attribuent à son état relatif.

Et que voudriez-vous, d'après cela, mon cher monsieur, qu'il devînt, si, seul sur la route, il lui arrivoit quelque accident, ou que, frappé de quelque terreur subite, ce qui est fort naturel à un aussi jeune voyageur, il n'arrivoit à sa destination qu'avec des esprits épuisés et dissipés?—Qu'avec sa vigueur musculaire et virile, réduite à un fil? Qu'avec sa forme défigurée et mutilée?—Et que, réduit à ce triste état, il fût sujet à des frayeurs soudaines, ou à une suite de rêves et de fantaisies mélancoliques pendant neuf mois entiers?—Je tremble toutes les fois que je songe à cette source féconde de foiblesse de corps et d'esprit.—Encore si l'habileté du médecin et du philosophe pouvoit y remédier!

CHAPITRE III.
En voilà l'effet.

C'est à M. Tobie Shandy, mon oncle, que je dois l'anecdote que j'ai rapportée dans le premier chapitre. Mon père, qui étoit à la fois philosophe et naturaliste autant qu'on peut l'être, et qui raisonnoit avec beaucoup de justesse et de netteté, singulièrement sur les petites choses, s'étoit souvent plaint à lui de l'échec que j'avois reçu; et dans une occasion, dont mon oncle Tobie, qui avoit bonne mémoire, se souvenoit très-bien, il s'en plaignit plus amèrement qu'il n'avoit jamais fait. C'étoit un jour que je fouettois ma toupie. La manière oblique dont je m'y prenois pour l'ajuster, et la façon dont je justifiois les principes qui me faisoient agir ainsi, le firent soupirer.—Le bon vieillard remua la tête, et d'un ton qui exprimoit plus de douleur et de regret que de reproches, il s'écria: «Ah! mon cher frère, je l'ai toujours prédit. L'augure se vérifie de plus en plus, et mille autres observations que j'ai faites sur ce qui le regarde, m'ont annoncé qu'il ne penseroit et n'agiroit jamais comme les autres enfans.»—Mais, hélas! continua-t-il, en agitant la tête une seconde fois, et en essuyant une larme qui couloit le long de sa joue, «les malheurs de mon Tristram ont commencé neuf mois avant qu'il vînt au monde.»

—Ma mère qui étoit là, leva les yeux, et ne comprit pas plus que sa chaise ce que mon père vouloit dire.—Mais mon oncle, M. Tobie Shandy, qui depuis long-temps savoit toute l'affaire, le comprit très-bien.

CHAPITRE IV.
Que de maris sont moins sûrs!

Il y a une foule de lecteurs dans le monde, et de gens qui ne lisent point du tout, qui veulent savoir d'abord tout ce qui vous regarde, et si on ne les satisfait pas, leur inquiétude perce de toutes parts. N'en ayez point, chers amis. Je suis d'un naturel complaisant, et je ne voudrois pas, pour toutes choses au monde, frustrer qui que ce fût dans son attente. C'est même à cette disposition que vous devez déjà les particularités que je vous ai révélées. Je ne vous priverai point du reste.—Mais, avec la volonté la plus décidée de vous plaire, j'ai des précautions à prendre.—Ma vie et mes opinions feront vraisemblablement du bruit dans le monde.—Elles me donneront occasion de parler de toutes sortes de personnes.—Le sexe, les âges, les conditions, tout cela se trouvera sous ma plume.

Mon Livre sera au moins aussi couru que les Progrès du Pélerin. Quel chagrin pour moi, s'il avoit le sort que Montaigne craignoit pour ses Essais, et qu'ils n'eurent pas?—Je ne serois pas, en vérité, fort content de le voir enseveli dans la poussière des bibliothèques, ou de le trouver sur la table de quelque antichambre.—Je veux éviter ce désagrément.—L'exactitude est un des moyens que j'ai imaginés pour y échapper: j'en aurai. On a déjà pu remarquer combien je suis scrupuleux sur ce point; je continuerai; et je suis fort aise d'avoir entamé mon histoire par la relation de mes faits et gestes, comme dit Horace, ab ovo, depuis l'œuf, où j'ai commencé à végéter.

Je sais bien que ce n'est pas là tout-à-fait la manière dont il recommande de s'y prendre.—Il parloit de poëmes épiques, de tragédies, ou de l'un et de l'autre, je ne sais pas lequel; et ce n'est pas, à beaucoup près, la même chose que ce qui m'occupe.—Et d'ailleurs, s'il le faut absolument, je demande excuse à Horace. Je me passerai même fort bien de lui. Ce que j'ai à écrire ne dépend point de ses règles; je ne m'y assujettirai pas plus qu'à celles de tout autre écrivain que ce soit.

C'est ce qui me fait donner ici un avis. Ceux qui ne se soucient pas d'approfondir les choses, peuvent passer, sans lire, ce qui reste de ce chapitre.—Je ne l'écris que pour les curieux qui aiment et qui cherchent des choses abstraites.

—Fermez la porte.—Fort bien!—La précaution étoit nécessaire pour écarter les yeux profanes d'un pareil mystère.—Bon jour, bonne œuvre.—Ce fut le dimanche… un peu tard… vers minuit, peut-être… oui, on touchoit presque au lundi… et ce dimanche étoit le premier du mois de mars 1718.—Mon père… je ne sais pas précisément la minute, et c'est peut-être ce qui causa l'inquiétude de ma mère… mon père m'ajouta au nombre des êtres humains qui devoient voir le jour neuf mois après.—Mais comment savez-vous cela?—Comment? oh! je le sais très-bien. Ce n'est cependant pas, je l'avouerai, parce que je me trouvai là inopinément. Je ne dois cette certitude qu'à une autre anecdote qui n'est connue que dans notre famille. La voici: Il faut savoir que mon père avoit fait, pendant plusieurs années, le commerce de Turquie. Il l'avoit quitté depuis quelque temps, et s'étoit retiré sur ses terres, dans le comté de… pour y vivre et mourir plus paisiblement.—C'étoit peut-être l'homme du monde le plus exact. Il ne faisoit rien qu'avec poids et mesure. Ses affaires, et même ses amusemens, étoient assujettis à des règles qu'il s'étoit prescrites, et dont il ne s'écartoit jamais.—Je peux citer un exemple du scrupule attentif qu'il observoit dans toutes ses actions.—Il y avoit à la maison une grosse pendule qui étoit placée sur le haut d'un escalier dérobé, et il ne manquoit jamais de la monter lui-même le premier dimanche de chaque mois. Il avoit, au temps dont je parle, un peu plus de cinquante ans, et cette raison l'avoit forcé peu-à-peu à ne s'occuper aussi de quelques autres petites affaires domestiques, que dans le même temps. C'étoit, à ce qu'il disoit souvent à mon oncle, M. Tobie Shandy, pour ne pas s'embarrasser l'esprit d'une multitude d'époques. Enfin, c'étoit pour n'y plus penser le reste du mois.

Cette exactitude étoit, sans doute, admirable; mais elle étoit accompagnée d'une espèce de fatalisme qui retomba particulièrement sur moi, et dont je ressentirai peut-être les effets jusqu'au tombeau.—C'est que, par une malheureuse association d'idées qui n'ont aucune liaison dans la nature, ma mère n'entendoit point monter la pendule, qu'il ne lui vînt à l'esprit de penser à quelque autre chose; et ce qu'elle pensoit lui rappeloit en même-temps, et la pendule, et ce qu'il y avoit à y faire.—Le subtil Lock, qui comprenoit la nature de toutes ces choses occultes, infiniment mieux que le reste du genre humain, assure que cette étrange combinaison d'idées a produit beaucoup plus de mauvais effets que toutes les sources réunies des autres préjugés.—Je veux bien le croire.

—Que tout cela soit dit en passant.

—Mon père écrivoit tout. J'ai sous les yeux un petit mémorial qu'on avoit trouvé dans son porte-feuille, et je ne fais, pour ainsi dire, que transcrire ici ce que j'y lis. Le jour de Notre-Dame, qui étoit le vingt-cinq du mois dont je date les premiers instans de mon existence, mon père se mit en route pour conduire mon frère aîné, Robert, à l'école de Westminster.—Il ne revint, selon la même autorité, rejoindre sa femme que dans la seconde semaine du mois de mai suivant; et ceux qui savent le moment de ma naissance, voient bien en calculant.—Le chapitre suivant éclaircira tous les doutes…

—Mais, monsieur, que fit monsieur votre père pendant les mois de décembre, de janvier et de février?—Madame, il étoit malheureusement affligé d'une attaque de goutte sciatique.

CHAPITRE V.
Les Planètes.

Le temps approchoit. Il y a dans le ciel je ne sais quelles divinités qui prennent le soin de présider à la naissance des hommes. On ne dit pas qu'elles aient la même attention pour les femmes.—Il faut cependant croire qu'elles ne sont pas oubliées.—A tout prendre, elles valent la peine qu'on s'intéresse à elles.—Au reste, je n'ai jamais trop bien su si ces bonnes déesses songèrent à moi quand il en fut temps, si elles ne vinrent pas; on ne m'a jamais dit qu'on les eût vues, ni qu'on ne les eût pas vues.—Cela ne m'empêcha pas, moi, Tristram Shandy, d'arriver dans ce malheureux monde le cinquième jour de novembre de l'an de grace mil sept cent dix-huit.—L'heure?—Tout cela se saura. La seule chose que j'aie à faire remarquer ici, c'est qu'en se rappelant l'ère que j'ai fixée dans le chapitre précédent, la sciatique de mon père, son habitude constante de ne faire certaines choses que le premier du mois, etc. etc., il est clair que le moment de ma naissance marquoit, si je ne me trompe, la révolution de neuf mois plus que complets du calendrier.—Le mari le plus pointilleux ne pourroit, je crois, exiger plus de justesse.

Mais sous quelle étoile suis-je né?—Sur quelle planète ai-je été jeté? Je l'avoue. Excepté Jupiter et Saturne, où il fait trop froid, (je crains le froid) je préférerois d'avoir vu le jour dans la lune, ou dans quelque autre astre.—Je n'y aurois sûrement pas été plus maltraité que je ne le suis sur cette planète de boue que nous habitons. Je me défie pourtant de Vénus.—C'est un astre malin.—On dit qu'elle traite si mal ses habitans, qu'ils sont obligés de déserter, et de se réfugier dans Mercure.—Mais, hélas! notre petit globe n'est-il pas encore pire? Je croirois volontiers qu'il n'est composé que de ce qu'on rejette des autres.—Il faut cependant l'avouer, il seroit supportable si l'on y étoit né avec de grandes richesses, si l'on pouvoit y parvenir, sans bassesse, à de grands emplois qui vous donnassent de la considération et du pouvoir.—Mais ce n'est pas là mon sort, et chacun, comme on sait, parle de la foire selon le profit qu'il y fait. J'atteste donc que de la multitude des mondes qui se promènent dans les espaces du ciel, la terre, quelqu'attachés qu'y soient certaines gens, est, à mes yeux, le plus vil de tous.—Eh! qu'y ai-je jamais gagné?—Depuis que je respire, jusqu'à ce moment, où à peine puis-je respirer du tout, à cause d'un asthme que j'ai attrapé en Flandre, en glissant contre le vent sur des patins, j'ai été le jouet perpétuel de ce qu'on appelle fortune.—Je ne l'accuse cependant pas d'avoir fait tomber sur moi un poids énorme de malheurs.

Non; mais dans toutes les situations où je me suis trouvé, par-tout où elle a pu m'atteindre, cette capricieuse déesse n'a point cessé de m'accabler par des aventures tristes.—J'ai essuyé plus de traverses qu'un petit héros.

CHAPITRE VI.
Les volontés sont libres.

Le moment de ma naissance est, ce me semble, connu du lecteur d'une manière assez exacte; mais je ne lui ai point dit comment je suis né. C'est que cela vaut un chapitre particulier. D'ailleurs, il y a encore, monsieur, si peu de familiarité entre nous, qu'il auroit peut-être été hors de propos que je vous eusse fait part, en si peu de temps, d'un trop grand nombre de mes aventures.—Ayez un peu de patience, et vous les saurez toutes. Je ne me borne pas à écrire simplement ma vie; mes opinions ne sont pas moins singulières, et elles font plus de la moitié de ma tâche. Ce n'est qu'en vous les faisant connoître, que vous connoîtrez mon caractère, et que vous saurez quelle espèce de mortel je suis parmi le genre humain.—Ma façon de penser alors vous en plaira peut-être davantage… au moins je le souhaite. La conformité des goûts fait naître la familiarité, et la familiarité produit souvent l'amitié; et j'espère que nous en goûterons les douceurs.—O diem præclarum! Que ce jour sera heureux!—Rien, alors, de ce qui me regarde, ne vous paroîtra frivole, ni ennuyeux; tout vous intéressera.—Mais, dans les premiers temps de notre connoissance, ne soyez pas surpris, mon cher camarade, si je suis un peu réservé.—Ce n'est que petit à petit que l'oiseau fait son nid.—Ecoutez-moi seulement avec complaisance, et laissez-moi vous conter mon histoire à ma mode.—Si vous voyez que je m'amuse à folâtrer de temps en temps sur la route, laissez-moi faire, et ne vous enfuyez pas.—Imaginez-vous, au contraire, que je suis intérieurement beaucoup plus sage que ces apparences ne semblent l'annoncer.—Mettez-vous à votre aise.—Riez avec moi, si bon vous semble; et même si cela vous est plus agréable, riez de moi.—Faites, en un mot, ce qu'il vous plaira; mais ne vous fâchez pas.

CHAPITRE VII.
Et oui! chacun a son ton, son allure.

Il ne faut pas être un habile grammairien pour savoir qu'une femme sage et une sage-femme peuvent bien ne pas se rencontrer dans la même personne.—Mais le village où demeuroit mon père recéloit un individu féminin, qui réunissoit à lui seul ces deux qualités différentes.—C'étoit une femme de la plus haute taille.—Je ne sais si elle avoit eu autrefois de l'embonpoint… En tout cas, elle étoit devenue si maigre, qu'elle auroit pu, au besoin, faciliter l'étude de l'anatomie.—Elle avoit surtout des doigts si longs, si pointus, si effilés!—Avec cela elle étoit industrieuse. Jamais femme ne fut pourvue d'un meilleur naturel, et on sait que c'est beaucoup à défaut d'autre chose.—Pour du bon sens!… on lui en accordoit, mais peu.—Cela suffisoit pourtant, avec quelque expérience pour la guider dans les fonctions importantes de son art.—Il est vrai qu'il y a moins de confiance que dans les efforts de la nature; et j'ai oui dire à bien des médecins qu'ils feroient très-bien de penser comme elle.—Ses succès n'en avoient pas été moins fréquens, et elle s'étoit acquis une certaine réputation dans le monde.—Mais qu'on ne s'y trompe pas; ce n'étoit pas le monde entier. Elle n'étoit pas connue, par exemple, des Hottentotes, ni des Hollandoises du Cap de Bonne-Espérance, qui accouchent, dit-on, comme madame Gigogne.—Le monde n'étoit pour elle qu'un petit cercle, décrit sur le grand cercle de l'univers, et qui n'avoit au plus que quatre milles de diamètre.—Son hameau en étoit le centre.—Elle avoit quarante-sept ans, quand son mari, en mourant, la laissa veuve avec trois ou quatre enfans, et pauvre.—Ses charmes, à ce qu'on prétend, n'étoient pas encore entièrement effacés; elle n'y prit pas garde, et se comporta avec décence. On ne l'entendoit point se plaindre; mais le silence qu'elle gardoit sur sa misère, réclamoit plus haut que ses cris ne l'eussent pu faire, le secours d'une main favorable.—La femme du ministre de la paroisse en fut touchée.—Elle avoit souvent eu occasion de se plaindre personnellement d'une chose essentielle, qui manquoit, depuis bien des années, au troupeau de son mari.—Il falloit aller chercher, à sept ou huit milles à la ronde, un secours qui étoit presque toujours tardif dans des cas ordinairement fort pressans; et dans les nuits obscures de l'hiver, et par de mauvais chemins, ces sept ou huit milles s'alongeoient du double. Il auroit autant valu pour le village, qu'il n'y eût pas eu une sage-femme dans le monde entier.—La femme du ministre imagina donc de faire initier la discrète veuve dans tous les mystères de cet art.—Ce projet, soutenu par une pareille protectrice, ne pouvoit manquer de réussir. Elle en parla à toutes les femmes du canton, qui l'applaudirent; et elle y mit tout le zèle que l'importance de la chose et son humeur bienfaisante lui suggérèrent.—L'élève y répondit; elle fit des progrès rapides, et le ministre, qui jusques-là n'avoit point paru se mêler de l'affaire, la prit à cœur.—Il sollicita un brevet en forme, pour qu'elle pût, sans trouble, exercer son art, et paya généreusement dix-huit schellings, et quelque chose de plus, pour avoir cet important parchemin. Elle fut aussitôt installée dans sa charge avec tous les droits, profits, revenus, émolumens, priviléges, honneurs et prérogatives qui y sont attachés. On s'écarta même, par rapport à elle, de l'ancienne formule; et le rédacteur de son brevet étoit si jaloux, si vain de la nouvelle tournure qu'il y avoit donnée, et qu'il avoit imaginée;… il la croyoit si heureuse, qu'il vouloit obliger toutes les matrones du voisinage à faire ajouter à leurs brevets son idée capricieuse.—Que de gens dans le monde s'engouent ainsi de leur opinion!

Mais que m'importe?—Chacun a son goût. Un des plus grands hommes de ce monde, le fameux M. Paparel, n'avoit-il pas le sien? Il n'avoit qu'à se baisser et prendre; les parasites ne l'incommodoient pas.—Le passe-tems le plus agréable du dernier des Césars étoit de tuer des mouches.—Eh! monsieur, on a vu cela dans tous les siècles. Les hommes les plus sages (je n'en excepte pas même Salomon, le sage des sages) ont eu leurs bizarreries, leurs chevaux de courses, leurs médailles, leurs coquilles, leurs tambours, leurs violons, leurs trompettes, leurs talons rouges, leurs palettes, leurs quintes, leurs papillons… On les a vus, chacun à sa façon, aller à dada sur leurs califourchons.—Qu'ils aillent, monsieur, qu'ils aillent!—Pourvu qu'ils ne nous forcent pas, vous et moi, dans leur gravité, de monter en croupe derrière eux; quel intérêt avons-nous, je vous prie, de nous inquiéter de ce qu'ils font? Ils ont leur marotte… eh bien! qu'ils aient.

CHAPITRE VIII.
Je n'y tiens pas toujours.

De gustibus non est disputandum. Cela veut dire, monsieur, dans toutes les langues du monde, que l'on perd son tems à raisonner contre un tic décidé. Aussi est-ce rarement que cela m'arrive.—La bonne grace que j'aurois à railler les autres de leurs bizarreries!—En suis-je donc moi-même exempt?—Je ne suis pas né dans la lune; mais elle n'est pas plus quinteuse dans sa marche et dans ses phases, que je ne le suis dans mes idées. Il semble que mon esprit ne se gouverne que par ses influences. Peintre aujourd'hui, ménétrier demain; je suis quelquefois l'un et l'autre tout ensemble: c'est selon la mouche qui me pique. Je suis propriétaire, et depuis très-long-tems, de deux haquenées, qui vaudroient beaucoup mieux si elles étoient plus jeunes.—Je monte dessus de tems en tems, pour prendre l'air.—Je ne sais si on y trouve à redire; mais je ne m'en inquiète pas.

J'avoue cependant, et c'est sans doute à ma honte, que j'entreprends quelquefois des voyages plus longs qu'un homme sage n'en devroit faire; mais il est vrai en même tems que je ne suis pas un homme sage.—Hélas! que suis-je? Un être si peu important dans ce monde, que mes actions ne méritent guère d'être observées.—Ne vous imaginez pas cependant que ma situation me coûte à supporter; elle ne me cause que peu ou point de chagrin. Ma tranquillité ne se trouble point à l'aspect d'un tas de grands seigneurs, tels que milords A. B. C. D. E. F. G. H. I. K. L. M. N. O. P. Q. et tant d'autres qui passent en revue devant moi, montés sur leurs califourchons.—Les uns marchent d'un pas grave… les autres courent le grand galop, à toute bride, à travers les champs, comme s'ils vouloient se casser le cou.—Tant mieux, me dis-je à moi-même. Eh! qu'importe que ce malheur leur arrive? Le monde ne se passeroit-il pas bien d'eux?—Mais les autres? Patience. Que Dieu les bénisse! Ils peuvent aller à cheval aussi long-tems qu'ils voudront, sans que je m'y oppose… J'y gagnerai même; car s'ils étoient désarçonnés cette nuit, je parierois dix contre un, qu'il y en auroit beaucoup parmi eux qui se trouveroient plus mal montés avant le jour.

Et ces bagatelles influeroient sur mon repos?

—Non, non. Mais ce qui me démonte, c'est quand je vois une personne née pour de grandes actions, et ce qui est encore plus glorieux pour elle, qui est naturellement disposée à en faire de bonnes, qui, dans tout ce qu'elle fait, tâche, milord, de vous imiter, et montre par-là que ses principes sont aussi généreux que son cœur, sa conduite aussi noble que sa naissance, et que ce monde corrompu ne peut cependant la souffrir… Oh! je l'avouerai… Quand je la vois entrer en lice, et que ce n'est, par malheur pour ma patrie et pour sa gloire, que pour quelques momens… c'est alors, milord, que ma philosophie m'abandonne, et que, dans les premiers transports d'une impatience vertueuse, je voudrois voir tous les caprices et tous les califourchons du monde au diable.

Milord,

«Je soutiens que ceci est une épître dédicatoire. Le sujet, la forme, le lieu semblent peut-être s'opposer à l'idée que j'en ai conçue. Mais malgré sa singularité sur ces trois points essentiels, malgré votre opinion, je soutiens que ceci est une épître dédicatoire. Je vous l'offre, et vous supplie de l'accepter comme telle; et si vous êtes debout, je la mets à vos pieds. C'est une attitude que vous pouvez prendre quand il vous plaît, et selon que l'occasion l'exige.—J'ajoute que ce n'est jamais qu'à l'avantage du public.»

J'ai l'honneur d'être,

Milord,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Tristram Shandy.

CHAPITRE IX.
Annonce.

Mais je déclare solennellement que cette épître n'a été faite pour aucun prince, pape, prélat, potentat, duc, marquis, comte, vicomte ou baron.—Elle n'a point non plus été colportée.—Je ne l'ai offerte à qui que ce fût, grand ou petit, directement ni indirectement, publiquement ou secrètement.—C'est une épître absolument vierge, et pas une ame vivante ne l'a lue.

J'appuie sur ce point, et j'ai mes raisons; c'est pour prévenir toutes les tracasseries qu'on pourroit me faire sur la manière dont j'en veux tirer parti.—Paroissez, amateurs, elle est à vendre;—je la mets à l'encan.

Il est bien permis, je crois, à un auteur, de faire tourner ses veilles et ses travaux à son plus grand avantage.—Mais je déteste de marchander sur ce point.—Et qu'est-ce que font quelques guinées de plus ou de moins?—C'est ce qui m'a d'abord engagé à en agir ouvertement avec les grands dans cette affaire.—J'y trouverai peut-être mieux mon compte.

S'il y a donc dans le monde quelque prince, duc, marquis, comte, vicomte ou baron, qui ait besoin de mon épître, elle est à son service; il peut parler.—Je la lui donne pour cinquante guinées;—sans cela je la garde. C'est vingt guinées de moins que je ne pourrois la vendre à un homme de génie.

Examinez-la encore une fois, milord. Ce n'est pas un de ces morceaux de flatterie grossière qui insulte celui à qui on l'adresse.—Vous voyez que le dessin en est bon, le coloris transparent, le coup de pinceau passable.

On peut encore, vis-à-vis d'un homme scientifique, l'apprécier d'une manière plus précise. Mesurez-la, si vous voulez, sur l'échelle du peintre, divisée en vingt parties. Je crois, milord, que des lignes antérieures peuvent répondre à douze; la composition à neuf; le coloris à six;—l'expression à treize et demie;—le dessin… Oh! pour cela, si l'on m'accorde que j'y aie mis du dessin…

Je m'imagine, en ce cas, qu'on peut bien le comparer à vingt.—Mais ne mettons, si vous voulez, que dix-neuf.—N'y a-t-il pas encore autre chose qui vaut son prix?—Les ombres de votre poupée favorite, quelque ridicule qu'elle soit, n'en sont qu'une figure accessoire, et donnent de la force et du relief aux jours qui frappent votre propre figure.—Ils la font paroître avec plus d'avantage;—elle devient la figure principale.—D'ailleurs, il règne dans l'ensemble un air original qui mérite d'être observé.

Envoyez donc, milord, ces cinquante guinées à mon libraire.—C'est un galant homme, et il me les remettra.—Moi de mon côté, j'aurai soin, à la première édition, de supprimer ce chapitre. Alors vos titres, vos distinctions, vos armes, et même vos bonnes actions serviront de frontispice au chapitre précédent. Je les placerai au-dessous de la légende: De gustibus non est disputandum; et tout ce que vous trouverez dans mon livre, qui aura quelque rapport aux califourchons, à la marotte en vogue, vous appartiendra.—Je vous le cède; mais je ne vous cède rien de plus, milord. Je dédie le reste à la lune.—C'est peut-être, de tous les patrons et de toutes les patronnes qui se présentent à mon esprit, celle qui donnera le plus de vogue à mon ouvrage.

Brillante Déesse.

Si vous n'êtes pas trop occupée des affaires de Candide et de mademoiselle Cunégonde, prenez aussi sous votre protection celles de Tristram Shandy.

CHAPITRE X.
Ce qui se voit tous les jours.

Il y a des philosophes naturalistes qui prétendent que la peine, dans de certains cas, est un plaisir.—Il en pourroit, par hasard, être ainsi de l'ennui; et ce n'est peut-être pas un hasard, que d'en promettre dans ce chapitre.

Je ne sais s'il est fort essentiel de faire remarquer le mérite qu'il y eut à favoriser l'établissement de la sage-femme.

Mais n'étoit-ce pas un trait de bienfaisance?

Oui.

Eh bien! que risquez-vous d'en parler? Ces traits sont assez rares aujourd'hui pour qu'on en fasse note.

En ce cas, puisque cela devient un point important, il ne reste plus qu'à savoir à qui des deux il en faut donner la gloire; si c'est au mari ou si c'est à la femme?

Tous deux y eurent part.

Cela est vrai. La femme en conçut le dessein.

Et le mari concourut au succès.

Il donna libéralement l'argent qu'il falloit.

Oui. Et beaucoup de gens, pour qui la physique est tout, et le reste rien, penseroient volontiers qu'il dut lui faire remporter tout le prix de cette belle action.

Cela peut être. Mais les gens sensés penseroient au contraire qu'ils durent le partager.

Eh bien! c'est ce qui n'arriva point.

Comment? Le mari!…

Non. Le mari n'eut rien. La voix publique l'accorda tout entier à la femme.

Oh! je vous avoue qu'il me faudroit six jours entiers pour trouver une raison qui justifiât ce procédé.—Je n'y vois que l'effet d'une injuste et sotte prévention.

Hélas! monsieur, telles sont souvent les réputations les plus éclatantes; il est rare qu'elles soient méritées. On trouve presque toujours quelqu'un qui se plaint que c'est à ses dépens qu'elles font tant de bruit.

CHAPITRE XI.
On a beau faire, quelqu'un se plaint toujours.

Ce pauvre ministre n'étoit cependant pas venu jusques-là, sans faire parler de lui.—Il ne faut souvent que fort peu de chose pour attirer l'attention du public; mais ce qui la lui avoit méritée, cinq ans auparavant, n'étoit pas peu de chose.—On ne lui reprochoit rien moins que d'avoir violé toute bienséance.—«Il avilit, disoit-on, sa personne, son état, ses fonctions. C'est un espèce de petit prélat; ses revenus sont considérables: mais quel usage il en fait! Il n'a, pour tout équipage, qu'un mauvais cheval qui ne vaut pas deux guinées. Il faut le rayer de la liste.»

Vous avez raison, mes amis; ce Bucéphale étoit le vrai pendant du fameux coursier du héros de la Manche.—Ils se ressembloient de manière à s'y tromper.—Je ne me souviens cependant pas d'avoir lu que Rossinante fût poussif. Il jouissoit d'ailleurs d'une prérogative qu'ont presque tous les chevaux espagnols, gros ou petits, gras ou maigres.—Napolitains glapissans! que ne donneriez-vous pas pour racheter ce privilége?—Vos voix grêles enchantent, flattent l'oreille, mais laissez paroître au milieu de vous ce nouveau Stentor.—Mesdames?… Il est inutile que vous parliez… On devine dans vos yeux l'objet de votre choix.

Je sais cependant qu'on a douté que le cheval de Don Quichotte.—Il ne faut souvent qu'une sotte retenue pour faire prendre la plus mauvaise opinion de soi; et la sienne étoit extrême.—Mais l'aventure des voituriers Ganguésiens prouve, et de reste, qu'elle ne venoit pas d'une cause sinistre. Sa continence étoit une vertu de tempérament.—Et permettez-moi de vous le dire, ma belle dame, vous savez aussi bien que moi, que s'il y a des personnes dans le monde qui se vantent d'avoir de la pudicité, elles n'ont guère de meilleure raison à en donner que celle-là.

Mais:—

Point de réplique, s'il vous plaît. L'impartialité est ma devise.—Aussi rendrai-je une justice exacte à tous les personnages qui paroîtront sur le théâtre de cet ouvrage… dramatique. Je n'aurois pu, sans blesser ma conscience, passer sous silence des distinctions qui sont si favorables à Rossinante… et si enviées!—O charmantes Circassiennes, qui ne voyez dans l'enceinte de vos murs que des…

Le cheval du ministre, à ces petites choses près, ressembloit en tous points à celui du preux amant de la princesse du Toboso.—Il étoit aussi maigre, aussi décharné, aussi efflanqué. L'humilité même, si elle n'alloit pas à pied, ne pourroit pas choisir une monture plus chétive.

L'opinion de certaines gens est si fausse!… Il y avoit des personnes qui prétendoient que le ministre auroit pu aisément relever la figure de son Bayard.—«Il a, disoient-elles, une jolie selle garnie de pluche verte, et d'un double rang de clous argentés, de beaux étriers de cuivre, une housse de drap gris, ornée d'une frange de soie noire, mêlée de fil d'or,—une bride, avec de belles bossettes argentées, et les autres ornemens convenables.»—Oui, sans doute, il avoit tout cela; c'étoit une emplette de sa jeunesse; mais toutes ces belles choses étoient attachées à un clou derrière la porte de son cabinet.—Il en avoit donné d'autres à son cheval, qui seyoient mieux à sa figure. Il étoit homme d'ordre. On l'eût pris pour un fou, s'il eût agi pour son cheval, comme ces vieilles coquettes, qui, à force de carmin, essaient de faire revivre, sur leurs visages décrépits, les roses de la jeunesse…

Il ne laissoit pas que de sortir souvent de chez lui, et l'on pense bien que lorsqu'il alloit, ainsi monté, voir ses confrères, il trouvoit sur son chemin de quoi exercer sa philosophie.—Les gestes de l'un, les propos de l'autre!—Il n'entroit pas dans un village, qu'il n'attirât l'attention de tout le monde. Les hommes, les femmes, les enfans, les vieillards, tout se mettoit sur son passage.—Les travaux cessoient, le seau restoit suspendu au milieu du puits; le rouet à filer étoit sans mouvement:—on oublioit la fossette et le trou-madame. Son allure n'étoit pas rapide, et il avoit tout le tems de faire ses observations, d'écouter les soupirs des gens graves, les quolibets des mauvais plaisans, les railleries des frondeurs.—Il souffroit tout cela avec une tranquillité stoïque.—Son caractère le portoit naturellement à la plaisanterie.—Il se voyoit lui-même dans le vrai point du ridicule, et il ne trouvoit pas mauvais que les autres eussent sur son compte les mêmes yeux que lui.—Je le citois l'autre jour à un poëte de ma connoissance, pour tâcher, par l'exemple, de le mettre à l'unisson du public, sur l'opinion qu'on a, et de ses satyres, et de ses tragédies, et de ses panégyriques, et de ses traductions.—Ciel!… il m'auroit volontiers coupé la langue.—Mon cher ministre, où te trouver des imitateurs?—Ses amis savoient que ce n'étoit point par une sordide épargne qu'il alloit de cette manière, et ils le railloient avec liberté sur son extravagance.—Il auroit pu faire cesser tous ces sarcasmes, en leur disant les raisons qui le faisoient agir ainsi; mais il aimoit mieux se joindre à eux contre lui-même.—Ne voyez-vous pas, leur disoit-il, que je suis miné par une consomption qui me mène rapidement au tombeau? Le cavalier ne mérite pas un autre cheval; l'un avec l'autre, nous avons l'air de n'être que d'une pièce; nous ressemblons à un Centaure.—La vue d'un cheval qui auroit eu de l'embonpoint, lui auroit causé, dans l'état où il étoit, une altération sensible dans le pouls.—Il en seroit peut-être tombé en syncope.—La diaphanéité de son cheval, par une sorte d'analogie, tenoit du moins ses esprits dans le calme.

Et combien d'autres raisons ne donnoit-il pas, pour justifier le choix qu'il avoit fait d'un animal aussi doux et aussi modéré? Assis mécaniquement sur une telle bête, il pouvoit méditer, avec autant de plaisir, sur la vanité du monde et le cours rapide de la vie, de vanitate mundi et fugâ sæculi.—Aussi tranquille, sous le pas de sa monture, que dans son cabinet, ses occupations pouvoient être les mêmes. Il pouvoit, aussi aisément que dans son fauteuil, coudre une phrase à son sermon, reprendre une maille échappée à son bas.—Un trot rapide, et un raisonnement lent, étoient, selon lui, deux mouvemens aussi incompatibles que l'esprit et le jugement; mais sur son cheval, il pouvoit concilier les choses qui paroissoient les plus contraires: son prône et une chanson, sa toux et son sommeil.—Je ne finirois pas, si je voulois rapporter toutes les raisons qu'il alléguoit. Il n'y avoit que la véritable qu'il ne disoit point, et il se la réservoit in petto, par raffinement d'honneur.

On l'a su; il avoit eu dans sa jeunesse, à-peu-près dans le temps qu'il avoit acheté sa superbe selle et sa magnifique bride, un goût tout-à-fait opposé. Il se livroit à l'autre extrême: on citoit son cheval comme le plus beau du canton.—Mais on sait déjà qu'il n'y avoit point de sage-femme, ni dans le village, ni à sept ou huit milles à la ronde.—Ses paroissiennes n'en avoient pas moins d'aptitude à propager l'espèce humaine; et que faire au moment du besoin? On venoit prier monsieur le curé de prêter son cheval, pour aller chercher du secours.—Son cœur étoit excellent; un nouveau cas étoit souvent plus pressant que le premier: il falloit voler.—De semaine en semaine, de jour en jour, quelquefois le cheval faisoit une course, et les choses alloient de manière, que tous les neuf ou dix mois, il se trouvoit dans la nécessité de se défaire d'un mauvais cheval, et de le remplacer par un bon.

Je laisse à qui le voudra, à calculer la perte que cette complaisance lui coûtoit année commune. Le bon pasteur la supporta long-temps sans murmurer.—Elle se répéta enfin tant de fois, qu'il songea à prendre la chose en considération. Il vit que cette dépense étoit si disproportionnée à ses revenus, qu'il ne pouvoit plus la soutenir. Mais ce qui le touchoit le plus, c'est qu'un article aussi lourd lui ôtoit absolument les moyens de faire d'autres actes de bienfaisance dans sa paroisse. Quel bien faisoit-il par-là? Cher curé, vous ne trouviez pas mauvais que vos paroissiennes fissent des enfans, et accouchassent; mais votre cœur compatissant se plaignoit de n'être utile qu'à elles.—Vous n'aviez plus rien pour secourir les infirmes.—Rien pour les gens âgés.—Rien pour porter la consolation dans ces demeures pitoyables, où la pauvreté, la maladie, les afflictions faisoient périr de misère les malheureux que vous alliez visiter.

Ces raisons le déterminèrent à supprimer cette dépense. Il n'y avoit que deux moyens de l'éviter.—C'étoit, ou de prendre la ferme résolution de ne plus prêter son cheval, quelque prière qu'on lui en fît, ou de se résoudre à monter le dernier qu'on lui auroit ruiné tant qu'il pourroit aller.

Il se défioit de sa fermeté, sur le refus, et il embrassa gaiement le dernier moyen.—Les raisons qui le faisoient agir ainsi lui auroient fait honneur; mais c'étoit pour cela même qu'il ne vouloit pas les dire.—Il aimoit mieux souffrir le mépris de ses ennemis, et les railleries de ses amis, que de publier une histoire qui ne pouvoit que lui attirer des louanges.

Ah! j'ai la plus haute idée des sentimens délicats de ce bon pasteur. Ce seul coup de pinceau dans son caractère vaut, selon moi, tous les rafinemens, toute la franchise du cœur de l'incomparable chevalier de la Manche; et je vous l'avoue, monsieur le maréchal, j'aime mieux le caractère de Don Quichotte, avec toutes ses folies; j'aimerois mieux le voir lui même, que tous les héros anciens et modernes.—Mais ne vous fâchez pas; je ne vous dis cela qu'en passant.

Ce n'est cependant pas là la morale de mon histoire.—Je voulois seulement faire voir la bizarrerie de l'humeur, ou plutôt l'injustice du monde dans toutes les affaires qui se présentent en général, et singulièrement dans celle-ci. Pendant tout le temps que cette explication pouvoit faire honneur au ministre, personne ne découvrit les motifs de sa conduite. Je suppose que ses ennemis ne le voulurent pas, et que ses amis ne purent les pénétrer. Mais aussitôt que l'on vit ses démarches pour établir la sage-femme, et que l'on sut qu'il avoit payé les frais de son brevet, une étincelle qui tombe sur de la poudre ne fait pas un effet plus prompt; tout son secret prit vent.—On se souvint de tous les chevaux qu'il avoit perdus; on se rappela même qu'on lui en avoit fait périr deux qu'il n'avoit presque point vus; on racontoit même les circonstances de leur perte.—Son histoire courut de toutes parts avec la rapidité du feu volage.—Mais la malignité!… O mes amis!—Un nouvel accès d'orgueil avoit, disoit-on, saisi le ministre.—Il alloit se bien monter.—Il étoit évident que dès la première année, il épargneroit plus de dix fois ce que la permission de la sage-femme lui avoit coûté.

Les soins qu'il prenoit pour régler sa conduite, les attentions qu'il avoit pour diriger toutes les actions de sa vie, mais bien plus encore, les opinions qui flottoient dans la tête des autres sur sa manière de se comporter, troubloient fréquemment son repos. Il étoit souvent éveillé, quand il avoit besoin de dormir.

Il y a environ dix ans qu'il eut le bonheur de se soustraire à ces inquiétudes.—Il quitta en même temps et sa paroisse et tout le monde, et ne fut plus responsable de sa conduite qu'à un juge, dont il n'a certainement pas lieu de se plaindre.

Il est donc dans les décrets du ciel, qu'il y a une espèce de fatalité attachée aux actions de certaines personnes!—Elles ont beau prendre des précautions pour les régler d'une manière digne d'éloges;—on les fait passer à travers de certains conduits, où on les tord, on les détourne de leur véritable but;—et les plus honnêtes gens, avec toutes sortes de droits aux louanges de leurs frères, et que la droiture du cœur peut donner, vivent et meurent sans y participer:—heureux s'ils ne sont pas déchirés, calomniés, persécutés!

Le bon ministre fut une preuve de cette vérité.—Mais il faut savoir comment cela arriva, et cette connoissance, monsieur, ne vous sera pas inutile.—Lisez donc les deux chapitres suivans.—Vous y trouverez une esquisse de sa vie et de sa conversation ordinaire, qui porte sa morale avec.—Si rien ne vous arrête ensuite sur la route, nous reviendrons à la sage-femme, ou à quelque autre.

CHAPITRE XII.

Il se nommoit Yorick.—Et ce qui est fort remarquable, c'est qu'il paroît, par une très-ancienne charte de sa famille, écrite sur du parchemin, et très-bien conservée, que ce nom a été écrit exactement de la même manière, pendant l'espace de… j'allois dire neuf cents ans;—mais je ne veux pas ébranler votre confiance, par une vérité qui n'est pas probable, quoiqu'on ne puisse la contester.—J'aime mieux simplement vous dire qu'on l'a écrit ainsi de temps immémorial, sans la moindre altération, sans changer une seule lettre.—Eh! quel est celui de nos plus grands noms qui se soit ainsi soutenu?—Ils se sont aussi variés que ceux qui les ont portés. Est-ce orgueil? est-ce honte?—A vous parler vrai, je suis, à ce sujet, tantôt d'une opinion, tantôt de l'autre, selon la force ou la foiblesse de ce qui me tente.—Cela n'empêche pas que ce ne soit une chose indigne.—Elle nous mêle, elle nous confond tellement ensemble, qu'il n'y a presque personne aujourd'hui qui puisse se tenir debout, et jurer que c'est son bisaïeul qui fit telle ou telle action.

La famille Yorick avoit eu le soin prudent de prévenir cette confusion.—Elle avoit religieusement conservé la charte que je cite, et ce titre m'a appris qu'elle étoit originaire de Danemarck; qu'elle passa en Angleterre sous le règne d'Horwendillus, roi de cette contrée du Nord, et qu'un des ancêtres de monsieur Yorick, et dont il descend en ligne directe, avoit eu jusqu'à sa mort une des charges les plus importantes de la cour.—Un autre parchemin, qui est joint à la charte, ajoute que cette charge n'existe plus, et qu'elle a été supprimée depuis deux siècles, et dans cette cour, et dans toutes celles du monde chrétien, comme inutile.

—J'ai souvent réfléchi sur la nature de cette charge, et j'ai cru pouvoir me persuader que c'étoit celle de principal bouffon du roi.—Est-il étonnant qu'elle ait été supprimée dans toutes les cours? Les rois n'ont pas besoin d'avoir, en titre d'office, des serviteurs à gages, quand tout ce qui les entoure s'empresse de faire un rôle dont ils payoient l'acteur qui en étoit spécialement chargé.

—Notre Shakespéar prenoit souvent des faits authentiques pour sujet de ses pièces.—L'Yorick d'Hamlet étoit sûrement un des ancêtres de monsieur Yorick.

Je n'ai pas le temps d'examiner assez attentivement l'histoire de Danemarck de Saxo Grammaticus, pour m'assurer bien positivement de ce fait.—Mais vous, monsieur, qui êtes de presque toutes les académies du monde, qui vous êtes fait un nom en fouillant tant de décombres de l'antiquité, qui avez découvert tant de petites choses dont vous avez tant fait de bruit, qui êtes si profondément oisif, en paroissant si occupé, mettez-vous à débrouiller ce point historique.—Je ne vous demande qu'une grâce; c'est de nous épargner l'in-folio et la pesanteur non moins assommante du style de vos dissertations ridiculo-comico-savantasses.

Que n'ai-je eu assez de temps dans le voyage que je fis en Danemarck, en 1741, en qualité de gouverneur du fils aîné de M. Noddi! J'aurois peut-être fait cette recherche moi même, et j'en aurois orné l'agréable relation que je compte faire de ce voyage original dans le cours de cet ouvrage.—Mais je n'eus que le temps de vérifier une observation que quelqu'un avoit faite dans ce pays, où il avoit demeuré long-temps.—C'est que la nature n'avoit été ni avare, ni prodigue dans la distribution de génie et de capacité qu'elle a faite aux habitans. En mère discrète, elle ne les a tous que modérément favorisés.—Mais elle leur a en même-temps fait un partage si égal, qu'ils sont, sur ce point, presque tous au niveau les uns des autres.—On trouve peu de talens supérieurs en ce pays; mais ils sont remplacés par un bon jugement, par beaucoup d'ordre.—Les rangs, les conditions diverses se trouvent à cet égard à l'unisson.—Il me semble que cela est fort agréable.

Quelle différence chez nous! que de hauts! que de bas!—Vous êtes un grand génie, ou peut-être y a-t-il à parier cinquante contre un, monsieur, que vous n'êtes qu'un sot.—Ce n'est pas cependant qu'il n'y ait des degrés, des échelons intermédiaires. Le thermomètre ne s'élève et ne s'abaisse pas tout-à-coup; mais les extrémités sont plus communes en Angleterre qu'ailleurs.—Il semble que la nature s'y joue également du génie et de la température de l'air.—La fortune n'est pas plus fantasque dans la distribution de ses présens.

C'est ce qui m'a fait hésiter sur les idées que j'avois de l'extraction primitive d'Yorick.—Ce que ma mémoire me rappeloit de lui, ce que j'en avois oui dire, me prouvoient que ses veines n'avoient pas conservé une goutte du sang danois. Il avoit effectivement eu le temps de s'écouler ou de s'évaporer pendant neuf siècles.—Je me défends de philosopher avec vous sur ce point.—Cela est arrivé, le fait est exact, et cela me suffit: qu'importe la manière?—On ne trouvoit donc plus dans Yorick ce froid flegmatique, cette régularité précise d'esprit, de bon sens et d'humeur, qui sembloient devoir se trouver dans un homme de son origine.—C'étoit au contraire un composé d'élémens si subtils, si effervescens, si extraordinaires, si singuliers, si hétéroclytes même… Il étoit en même temps si capricieux; il avoit tant de vivacité; il avoit le cœur si gai, si ouvert, qu'on eût dit qu'il étoit né sous le climat le plus favorable.—Mais avec tant de voiles déployées, le bon Yorick ne portoit pas une once de lest. Il n'avoit pas la plus légère connoissance du monde.—Parvenu à ses vingt-six ans, il ne savoit pas plus y faire route, qu'un jeune chevreuil abandonné à lui-même.—Il s'étoit cependant embarqué sur cette mer agitée, et vous vous imaginez, sans doute aisément, que le vent frais de ses esprits ne manquoit pas de le faire donner contre quelque écueil.—Cela lui arrivoit dix fois par jour.—Les personnes graves, ces gens qui marchent à pas lents et mesurés, étoient ceux précisément qui se trouvoient le plus souvent sur son chemin.—C'étoit avec eux qu'il avoit eu le malheur de s'embarrasser.—Peut-être y avoit-il en cela de sa part quelque petit mélange de malice.—Je sais qu'Yorick avoit un dégoût, une aversion invincible pour la gravité.—Il ne faut cependant pas s'y méprendre. Ce n'est pas contre la gravité en elle-même qu'il avoit cette antipathie.—Il étoit, quand il le falloit, aussi grave et aussi sérieux qu'un autre, et il l'étoit, au besoin, des jours et des semaines entières; mais c'étoit l'affectation de la gravité qu'il détestoit. Il lui avoit déclaré une guerre ouverte. Il ne pouvoit souffrir qu'elle servît de masque à l'ignorance, à la sottise, à la folie; et dans quelque endroit qu'il la trouvât, quelque protégée et quelqu'appuyée qu'elle fût, il la poursuivoit avec feu: il étoit sans quartier, sans merci.

«La gravité, disoit-il quelquefois, dans sa façon sauvage de parler, est comme ces scélérats de l'espèce la plus dangereuse. Elle est toujours entourée ou accompagnée de la ruse, de la fraude et de l'artifice.» Il croyoit fermement qu'elle exerçoit plus de rapines en un an sur les honnêtes gens, par son langage faux, que la filouterie ne le peut faire en dix ans par sa subtile adresse.—Quel risque court-on, s'écrioit-il, avec un homme ouvert, et que la gaieté de son cœur fait d'abord connoître?—Tout le danger est pour lui.—Mais la ruse, l'astuce, la fourberie, la duplicité sont l'essence même de la gravité. C'est un moyen étudié pour se faire une réputation d'esprit, de bon sens et de connoissances qu'on n'a pas.—Elle étoit pire, selon lui, que ce qu'un auteur françois, de beaucoup de mérite, ne l'avoit définie. Il disoit que c'étoit «un maintien mystérieux du corps, pour couvrir les défauts de l'esprit.» Ne cache-t-elle pas aussi la perversité du cœur?—Yorick trouvoit cependant cette définition si belle, qu'il disoit assez imprudemment, sans doute, qu'elle méritoit d'être gravée, en grandes lettres d'or, sur des portiques élevés.

Il faut l'avouer: il s'étoit placé sur un théâtre qu'il ne connoissoit pas. Il étoit aussi indiscret, aussi imprudent sur toute autre chose.—C'est en vain que la politique exigeoit de lui de la contrainte et de la retenue: rien ne faisoit impression sur son esprit, que la nature même de la chose dont on parloit; et sa coutume étoit de traduire sur-le-champ, et sans périphrase, en bon anglois, ce qu'elle exprimoit. Les personnes, le temps, le lieu, tout cela lui étoit indifférent: il ne faisoit point de distinction. Un mauvais procédé venoit-il lui frapper l'oreille, il ne se donnoit pas le temps d'examiner quel étoit le héros de la pièce; et si, par son état, si par sa place, il ne pouvoit pas lui nuire;—si l'action étoit odieuse, il n'en falloit pas davantage;… celui qui l'avoit commise étoit un infâme, etc. etc. Ses commentaires malheureusement se terminoient presque toujours par un bon mot, ou étoient aiguisés par quelque saillie satirique.—Quelles ailes pour son indiscrétion!—Enfin il évitoit très-rarement de dire sans façon ce qui lui venoit à l'esprit.—Le monde lui fournissoit sans cesse l'occasion de répandre ses railleries et ses épigrammes, et l'on avoit soin de les recueillir.—Hélas! on va voir quelles en furent les conséquences, et la catastrophe dont il fut frappé.

CHAPITRE XIII.
L'Epitaphe.

Vous connoissez au moins un peu la nature humaine, mon cher lecteur; c'en est assez pour m'épargner de longues explications, et vous comprenez aisément que mon héros ne pouvoit pas aller ainsi, sans éprouver de temps en temps quelques petites…—Il s'étoit chargé d'une multitude de ces petites dettes.—Elles font un poids, lui disoit Eugène; on les enregistre.—Il n'y faisoit aucune attention.—Ce n'étoit point par malice qu'il les avoit contractées.—La franchise, la gaieté de son humeur joviale en étoient le principe.—Que pouvoit-il lui en arriver?—Elles sont aussitôt rayées qu'inscrites, et Eugène lui répondoit: «Ne vous y fiez pas. Il faudra, lui disoit-il, que vous payiez un jour ou l'autre: on ne vous fera pas grâce de la moindre chose.»

Autant en emportoit le vent.—Yorick ne lui répliquoit que par un geste qui annonçoit qu'il ne craignoit rien; et si c'étoit à la promenade, ou dans les champs qu'on lui en parloit, un saut qu'il faisoit d'un air gai et indifférent, étoit toute la réponse qu'on avoit de lui.—Mais on le prenoit quelquefois au coin de son feu, entouré de chaises et de fauteuils. Là, il ne pouvoit pas fuir aussi aisément, et c'est alors qu'Eugène lui faisoit, sans qu'il pût l'éviter, des leçons sur son indiscrétion.—

«Croyez-moi, lui disoit-il, mon cher Yorick, vos plaisanteries indiscrètes vous causeront tôt ou tard des chagrins et des embarras dont tout votre esprit ne pourra vous dégager.—Je vois qu'il n'arrive que trop souvent, dans ces saillies, que la personne que l'on badine, se croit lésée, et qu'elle s'arroge, pour se venger, tous les droits que peut lui donner une injure.—Figurez-vous, dans cette situation, ce qui roule dans son esprit.—Comptez ses amis, ses parens, et tous ceux qui, sans autre intérêt que le danger commun, vont se réunir à son escorte.—Le calcul sera modeste, si pour dix de vos épigrammes, vous ne vous êtes fait cent ennemis.—Mais jusqu'à ce que vous vous soyez attiré un essaim de guêpes, qui vous piquent de toutes parts, je le vois, vous ne croirez pas ce que je vous dis.

»Vous savez, mon cher Yorick, combien je vous aime. Je connois votre droiture; je sais que vos railleries ne partent pas d'une malignité bilieuse.—Elles viennent de la candeur et de la gaieté de votre ame. Mais songez que les sots ne savent pas faire cette distinction, et que les fourbes et les méchans ne veulent pas la faire.—Et vous ne voulez pas voir le danger d'irriter les uns et de plaisanter les autres! Vous vous perdez, mon ami. Ils vont se liguer et se prêter un secours mutuel; vous pouvez compter qu'ils vont vous faire une guerre qui vous rendra la vie même à charge.

»La vengeance, croyez-moi, vous portera de quelque coin des coups funestes, qui attaqueront votre honneur, et que l'innocence et l'intégrité de votre conduite ne pourront jamais parer.—Votre fortune, votre maison en seront ébranlées.—Votre caractère, qui a malheureusement montré à vos ennemis la route qu'il faut suivre pour vous attaquer, en sera affecté.—On jetera des doutes sur tout ce que vous direz. La vérité qui passera par votre bouche, ne sera plus qu'une imposture. Vous serez accablé de calomnies.—On tournera votre esprit en ridicule, et avec toutes vos connoissances, toute votre littérature, on vous foulera aux pieds.—Vous peindrai-je la dernière scène de votre tragédie? La cruauté et la lâcheté, assassins jumeaux, vendues, livrées à l'obscure malice, attaqueront toutes vos fragilités, toutes vos foiblesses.—C'est là le point d'attaque qui a emporté d'assaut les mortels les plus dignes et les meilleurs.—Et croyez-moi, croyez-moi, mon cher Yorick, dès qu'une fois la vengeance, pour se satisfaire, a conçu le dessein de sacrifier un innocent destitué de tout secours, il est aisé de ramasser, dans le moindre hallier, autant de bois qu'il en faut pour former le bûcher où on veut l'immoler.»—

Yorick ne pouvoit écouter cette funeste prédiction sans verser des larmes.—Il se promettoit même d'être à l'avenir plus avare de ses plaisanteries.—Mais, hélas! il étoit trop tard.—La grande confédération, qui avoit à sa tête et Monsieur … et Monsieur … et Monsieur … étoit déjà formée, et le plan de l'attaque fut exécuté tout-à-coup, et de la manière qu'Eugène l'avoit prédit, avec si peu de compassion du côté des alliés! avec si peu de soupçon du côté d'Yorick! Il étoit si éloigné de songer à ce qui se tramoit contre lui, qu'il n'avoit jamais cru sa promotion à l'épiscopat plus sûre.—Mais on avoit déjà coupé la racine: il tomba comme tant d'autres hommes de mérite avoient tombé avant lui.

Il se défendit cependant avec courage pendant quelque temps.—Accablé enfin par le nombre, épuisé par tant d'efforts, et encore plus par la manière indigne dont on lui faisoit la guerre, il fut forcé de mettre bas les armes.—Il conserva, dit-on, du moins en apparence, la gaieté et la vivacité de son esprit jusqu'à la fin.—Mais on croit qu'il est mort le cœur navré de douleur et de chagrin.

Eugène, quelques heures avant qu'il rendît le dernier soupir, s'approcha de son lit, dans l'intention de lui dire le dernier adieu.—Il lui demanda comment il se trouvoit.—Yorick le fixe, prend sa main, le remercie de toutes les marques d'amitié qu'il lui a données; «et si je vous rencontre dans l'autre monde, ajouta-t-il, je vous réitérerai mes remercîmens.—J'échappe à mes ennemis pour toujours.—J'espère, dit Eugène en larmes, et du ton le plus tendre, j'espère que cela ne sera pas.» Yorick ne répondit qu'avec un regard, et en serrant doucement la main de son ami, pénétré de douleur.—«Courage, mon cher Yorick, s'écria Eugène en rappelant ses esprits et essuyant ses larmes, courage! Un peu de cœur, cher ami. Ne laissez point abattre vos esprits; que votre fermeté, dans le moment où vous en avez le plus de besoin, ne vous abandonne pas.—Et qu'est-ce qui connoît les ressources de la Providence, et ce que la puissance de Dieu peut faire pour vous?» Yorick posa doucement la main sur son cœur, et remua la tête. «—Je ne sais, dit Eugène fondant en larmes, je ne sais comment me séparer de vous. Je voudrois me flatter que vous êtes encore appelé à la place où votre mérite vous élevoit, et que je vivrai pour voir cet heureux événement.—Je vous prie, mon cher Eugène, dit Yorick en ôtant avec peine son bonnet de nuit, je vous prie de regarder ma tête.—Je n'y vois aucun mal, répliqua Eugène.—Hélas donc! mon cher ami, souffrez que je vous dise qu'elle est si meurtrie par les coups qu'on m'a portés dans l'obscurité, et si peu faite à présent pour ce que vous dites, que quand il pleuvroit des mitres, pas une n'y pourroit tenir.»—Le dernier soupir d'Yorick, en disant ces mots, étoit suspendu sur ses lèvres… Eugène le regarde… Un feu léger, foible lueur de ses saillies, brille dans ses yeux. Eugène voyoit que le chagrin tuoit son ami.—Il lui serre la main, et sort ensuite doucement de la chambre, baigné de larmes… Yorick le suit des yeux jusqu'à la porte.—Alors il les ferme et ne les ouvre plus.—

Il repose dans un coin du cimetière de son église, sous une pierre de marbre qu'Eugène fit poser sur son sépulcre, avec cette inscription:

Hélas! pauvre Yorick!

Ses mânes ont la consolation d'entendre lire dix fois par jour cette épitaphe élégiaque avec une telle variété de tons plaintifs, qu'on est obligé d'avouer que s'il n'a pas été universellement aimé pendant sa vie, il est plaint après sa mort.—Il y a un petit sentier qui traverse le cimetière auprès de sa tombe, et personne ne passe sans y jeter un regard et un soupir, en lisant:

HÉLAS!
PAUVRE
YORICK!

CHAPITRE XIV.

Ces digressions sont-elles enfin terminées?—Et cette rapsodie prendra-t-elle une forme? Oui, mon cher lecteur, je sens qu'il est temps de vous ramener à mon sujet. Retournons donc à la sage-femme; elle joue un grand rôle dans mon histoire, et j'aurois tort de l'oublier.—D'ailleurs, quoi de plus utile dans le besoin? La chère femme est encore existante, et je vais tout de bon l'introduire. Tel est, du moins à présent, mon dessein.—Mais j'ignore si quelque matière nouvelle, si quelque affaire imprévue ne surviendra pas inopinément entre nous; et en ce cas, j'irois au plus pressé.

Je vous ai dit, je crois, que cette bonne femme étoit fort considérée dans notre village, et dans tous les hameaux des environs, et que sa réputation s'étendoit jusqu'aux extrémités du cercle dont elle étoit environnée.—Mais il n'y avoit rien en cela d'extraordinaire.—Chaque ame vivante, pauvre ou riche, a un pareil cercle autour d'elle;—et la seule chose que je vous demande, lorsqu'on vous dit que telle ou telle personne est d'un grand poids, d'une grande importance dans le monde, c'est, monsieur, d'étendre ou de rétrécir ce cercle, selon les proportions qu'exigent l'état, les connoissances, l'habileté, la hauteur et la profondeur, en tous sens, du personnage qu'on vous présente. Un poëte maussadement tragique, mais qui n'en est pas moins vain, s'est, par cette règle, trouvé resserré dans la ligne circulaire d'un fort petit compas. S'il murmure d'être ainsi apprécié, s'il se déchaîne contre ceux qui le mesurent de cette manière, qu'importe? Le public n'est du moins pas la dupe de la vaine fumée de son orgueil.

Suivez donc cette règle, monsieur.—Ici les limites de la réputation de la sage-femme s'étendoient, comme vous le savez déjà, à une circonférence de six ou sept milles; cela comprenoit toute la paroisse, et même quelques hameaux sur les confins de la paroisse voisine.—Elle étoit encore fort bien reçue dans une grande ferme, et dans quelques autres plus petites qui se trouvoient dans un éloignement de plus de trois milles; vous voyez que tout cela faisoit un ensemble considérable.—Mais sans vous détailler ici tout ce local, j'en ai fait faire une carte qui est actuellement entre les mains du graveur, qui, avec d'autres morceaux précieux, sera placée à la fin de mon vingtième volume, pour ne pas grossir celui-ci. Tout cela servira de commentaire, de scholie, de clef, d'éclaircissemens aux passages de mon livre qui pourront paroître obscurs après ma mort.—Je vous prie, en attendant, de ne pas oublier ce que j'entends par le mot de monde.—Ne débitez cependant point le secret de ma carte.—Une chose annoncé perd ordinairement de son prix. Combien de merveilles promises par nos grands auteurs!… Et qu'en est-il souvent résulté?… L'accouchement de la montagne.

CHAPITRE XV.
Avis aux historiens.

Je n'épargnerai rien pour tenir ma parole. Je soupçonnois que le contrat de mariage de ma mère renfermoit un point capital qui étoit essentiellement nécessaire à cette histoire; et j'ai voulu le relire avant de la continuer.—Je n'y ai pas perdu mon temps: ma curiosité s'est satisfaite, et celle du lecteur n'y perdra peut-être rien non plus. Ce que je craignois, c'étoit d'en avoir pour un jour ou deux à lire, avant de trouver ce qu'il me falloit.—Je suis heureusement tombé d'abord sur ce que je voulois savoir, et j'ai dû m'en féliciter. A quelles peines ne s'expose point en effet un homme qui se met à écrire l'histoire? Ne fût-ce que celle du petit Poucet, il ne sait jamais les obstacles et les embarras qu'il pourra rencontrer, ni les détours qu'il sera obligé de prendre, ni les digressions qu'il sera forcé de faire.—Un historien ne va pas droit en avant, comme un courier qui marche sans détourner sa tête ni à droite ni à gauche, et qui vous diroit à une heure près, en partant de Rome, combien il emploierait de temps pour aller à Lorette.—La chose ici n'est pas praticable.—Un historien a cinquante écarts à faire sur sa route, tantôt avec une faction, tantôt avec une autre; il n'en est pas si-tôt débarrassé, que des vues, des perspectives politiques se présentent à ses yeux et l'arrêtent: il faut nécessairement qu'il les examine. D'ailleurs combien n'a-t-il pas

De relations à concilier,

D'anecdotes à recueillir,

D'inscriptions à déchiffrer,

De particularités à remarquer,

De traditions à éplucher,

De personnages à caractériser,

D'éloges à débiter,

De pasquinades à publier?

Le courier est exempt de tout cela: mais un malheureux historien est encore obligé, à chaque pas qu'il fait, d'examiner des archives, des registres, des actes publics, des chartes, des généalogies sans fin; et l'équité exige de lui qu'il lise tout.—Les peines qu'il est obligé de prendre sont prodigieuses.—J'en peux juger par celles que j'ai déjà essuyées.—J'ai déjà passé six semaines à ma tâche. Je me suis hâté le plus que j'ai pu; et tout ce que vous savez de mon histoire, est le temps où je suis né. Vous ignorez encore comment cela est arrivé;—c'est, si je ne me trompe, vous annoncer que mon ouvrage n'est pas près de sa fin.

Ces obstacles inattendus que je ne prévoyois pas quand j'ai commencé, et qui, au lieu de diminuer, vont peut-être se multiplier à chaque pas que je ferai, m'ont fait venir une idée.—C'est de n'aller que tout doucement dans la carrière que je me suis prescrite, et de ne donner que deux volumes de ma vie tous les ans.—Encore y mets-je pour condition, qu'il faudra que je fasse un bon marché avec mon libraire; et quel est l'écrivain qui ne sache pas que c'est presque là la chose impossible?

CHAPITRE XVI.
Le Contrat de Mariage.

Je disois donc qu'un historien ne doit pas écrire un mot, qu'il n'ait à la main la preuve de ce qu'il dit.—C'est ce qui m'a excité à chercher le contrat de mariage de ma mère, et j'y ai trouvé ce qui pouvoit me concerner, expliqué d'une manière si ample, si énergique, que j'aime beaucoup mieux copier l'article en entier, que d'en faire un extrait. Il y a des choses qui perdent à être abrégées.—Mon livre est fait pour tout le monde, et si le monde poli se contentoit peut-être d'un extrait élégant, je me trouverois tout d'un coup aux prises avec les gens de loi, qui ne me pardonneroient pas d'avoir altéré un morceau qui donne une si juste idée de leur manière de faire.—Ils sont trop redoutables pour que je m'expose avec eux au combat.

Article XXXV.

«Item, et dans la même forme et manière que ci-dessus, ledit Gauthier Shandy, en considération dudit futur mariage, qui sera, comme dit est, par la bénédiction de Dieu, bien et dûment solennisé et consommé entre icelui Gauthier Shandy, et la susdite Elisabeth Mollineux, ci-dessus nommée, qualifiée et domiciliée, et pour diverses autres causes valables et légitimes, et considérations à ce relatives; desquelles icelles parties n'ont pas désiré que l'énumération fût faite en ces présentes, a, par ces dites présentes, consenti, stipulé, conclu, accordé et est pleinement et entièrement convenu, comme il consent, stipule, accorde, et convient pleinement et entièrement avec lesdits sieurs Jean Dixon et Jacques Turner, écuyers, tuteur et subrogé tuteur de ladite demoiselle Elisabeth Mollineux, de ce qui suit;

Savoir:

«Que dans le cas où, ci-après, il arrive, avienne, survienne, ou autrement se fasse que ledit Gauthier Shandy abandonne, quitte, délaisse toutes affaires, et cesse de faire le commerce avant le temps que ladite Elisabeth Mollineux soit hors d'âge, selon le cours de la nature, d'avoir des enfans, ou qu'autrement, par quelque cause que ce soit, ou puisse être, elle en puisse effectivement avoir, et qu'en conséquence de ce que ledit Gauthier Shandy auroit quitté son commerce, il se retirât de la ville de Londres, malgré ladite Elisabeth Mollineux, ou contre sa volonté, consentement et bon plaisir, pour demeurer sur ses terres, à la ferme de Shandy, dans le comté de … ou dans aucune autre maison de campagne, château, ferme, métairie, borderie, bordage, hameau, village, bourg, ville, ou sur aucune autre partie, ou portion de bien-fonds quelconque, actuellement acheté, et dont il est en possession, ou qui sera par la suite acheté… alors, et toutes les fois, et aussi souvent que ladite Elisabeth Mollineux deviendra grosse et enceinte d'un ou de plusieurs enfans légitimement procréés, ou à procréer dans le sein de ladite Elisabeth Mollineux, par ledit Gauthier Shandy, pendant le cours du susdit mariage, icelui dit Gauthier Shandy paiera en monnoie d'or et d'argent, et autres espèces ayant cours par tout le royaume, et non en billets et effets royaux, de quelque nature et qualité qu'ils puissent être, encore que le cours d'iceux fût autorisé et introduit par acte ou bills du parlement, ou autrement, auquel il est expressément dérogé et renoncé, comme clause essentielle du susdit mariage ès susdites présentes, et sans laquelle le susdit mariage n'auroit été fait, célébré et consommé, la somme de cent vingt livres sterling auxdits sieurs Jacques Turner et Jean Dixon, ou à leur défaut, à leurs ayant cause, et cela, de son propre argent, et sur son propre compte, dès et aussitôt qu'il en aura été bien et dûment averti; lequel avertissement est convenu, stipulé et accordé devoir être fait six semaines auparavant le temps, où, par la susdite Elisabeth Mollineux, devra se faire son accouchement, et ladite somme de cent vingt livres sterling comptée, nombrée et délivrée, ainsi que dit est, et dans les susdites espèces, sera aussitôt payée, remise, confiée et déposée pour le service, usage, emploi, intentions, dispositions, fins et but qui vont être ci-après expliqués, et qui sont, que ladite somme de cent vingt livres sterling sera remise entre les mains de ladite Elisabeth Mollineux, ou entre celles desdits tuteur ou subrogé tuteur, ou leurs ayant cause, à l'effet d'être, par elle ou par eux, employée à louer une voiture commode et avenante, avec un nombre suffisant de chevaux pour mener, conduire, voiturer et transporter ladite Elisabeth Mollineux et l'enfant, ou les enfans dont alors elle se trouvera grosse et enceinte dans la ville de Londres; et encore, pour payer et défrayer toutes les autres charges, dépenses accidentelles, et autres frais quelconques, relatifs, et ayant rapport direct ou indirect à son dit accouchement dans la susdite ville, faubourgs d'icelle, appartenances et dépendances.»

»Et il est bien entendu que dans tous lesdits cas de grossesse, arrivant de quelque manière que cela puisse être, ladite Elisabeth Mollineux, dans tous les temps ici convenus et stipulés, pourra tranquillement et paisiblement louer ladite voiture ou carrosse, avec les chevaux susdits, et avoir en icelle une libre entrée, sortie et rentrée pour ledit voyage, toutes et autant de fois qu'elle le jugera à propos, et que le besoin le requerra, sans pouvoir, à ce sujet, essuyer aucun retard, représentations, troubles, molestations, obstacles, vexations, interruptions, embarras et autres empêchemens quelconques!

»Et il sera en outre permis à ladite Elisabeth Mollineux, de temps en temps, et aussi souvent qu'elle sera bien et vraiment et dûment avancée dans sadite grossesse, de demeurer et résider dans tel ou tels endroits, dans telle ou telles familles, ou avec tel ou tels parens, parentes, amis ou amies, de ladite ville de Londres, faubourgs d'icelle, appartenances et dépendances qu'elle jugera à propos, selon sa volonté, désir et bon plaisir, nonobstant qu'elle soit mariée, et sous l'autorité de son mari, à laquelle à cet effet, et pour lesdits cas il a renoncé et renonce par ces présentes, lesquelles sont encore faites sous la condition, que pour mettre plus efficacement, et avec plus de sûreté toutes les conditions susdites à exécution, ledit Gauthier Shandy vend, cède, quitte, transporte, délaisse, lâche, et abandonne dès-à-présent, comme il l'a fait par acte du jour d'hier, et séparé des présentes, auxdits Jean Dixon et Jacques Turner, le fief, terre et seigneurie de Shandy, avec tous les droits, mouvances, cens, rentes, appartenances et dépendances dudit fief, et toutes et chacune les fermes et métairies, maisons, édifices, granges, écuries, jardins, cours de devant et de derrière, clos, viviers, étangs, réservoirs, saignées, rigoles, tranchées, pêcheries, eaux et cours d'eau, prés, pâtis, marais, communes, pâturages, bois de futaie, taillis, litières, arbres fruitiers et potagers généralement quelconques, sans en rien réserver ni retenir, et tel que le tout se poursuit et comporte, pour, par eux, se mettre en possession de tous lesdits objets sans exception, et en jouir pleinement, et en disposer à leur volonté, toutes les fois que ledit Gauthier Shandy ne remplira pas les clauses susdites.»

En trois mots, ma mère pouvoit accoucher à Londres, si elle le vouloit.

Mais il se pouvoit que ma mère supposât une grossesse.—L'article ne prévoyoit point ce cas, et mon oncle, Tobie Shandy, qui, à force de relire la clause, s'aperçut de cette omission, y fit ajouter ce qui suit.

«Dans le cas où ma mère se transporteroit à Londres sur de faux indices, et jeteroit par-là mon père dans une dépense inutile, il est convenu que chaque fois que cela arriveroit, elle perdroit ses droits et ses priviléges, pour la première fois qu'elle deviendroit grosse, après une telle méprise;—mais pas davantage, et ainsi de suite, à toutes les fois que la chose arriveroit». Il n'y avoit certainement rien de déraisonnable dans cette clause; mais raisonnable comme elle étoit, il n'en est pas moins malheureux qu'elle ait tourné contre moi d'une manière aussi défavorable: on sera touché de l'influence qu'elle a eue sur mon sort.

Mais je devois être formé, je devois naître apparemment pour essuyer des malheurs.

Ma pauvre mère, soit que ce ne fût que de l'air ou de l'eau, ou un composé de tous deux, ou peut-être ni l'un ni l'autre, et uniquement une simple imagination, une fantaisie, ou que quelque désir ardent en eût imposé à son jugement, soit enfin qu'elle se fût trompée, ou qu'elle eût voulu tromper mon père, et il importe assez peu de savoir quel fut son motif; le fait est qu'à la fin de septembre 1717, l'année qui précéda ma naissance, elle obligea mon père d'aller à Londres avec elle, bien contre son gré.—Il insista l'année suivante sur la clause qui le favorisoit, et moi, je me trouvai destiné à n'avoir pour tout ornement saillant au visage, qu'un nez serré, comprimé, applati à l'unisson du reste, et comme si je n'en avois point du tout.

Et quelle suite de disgrâces, de chagrins, de mortifications, la perte, ou plutôt la mutilation de cette partie précieuse de moi-même, ne m'a-t-elle pas fait essuyer dans tout le cours de ma vie!

CHAPITRE XVII.
Chagrins domestiques.

On s'imagine aisément que mon père ne revint de Londres à la campagne que de très-mauvaise humeur.—Les frais de ce voyage inutile excitèrent vivement ses regrets pendant les vingt ou vingt-cinq premiers milles, et il les reprochoit à ma mère.—C'étoit d'ailleurs la saison de l'année où il recueilloit les fruits de ses espaliers, dont il étoit fort curieux.—Si une bagatelle, une affaire de rien l'eût, dans un autre temps, appelé à faux à Londres, il n'en auroit pas dit trois mots à ce qu'il disoit.

Il ne parloit ensuite que de ses espérances trompées sur l'attente d'un fils.—Il y avoit compté: son fils Robert pouvoit lui manquer; il auroit eu un second appui de sa vieillesse.—Sa déception, à cet égard, étoit plus mortifiante pour un homme prudent, que la perte de tout l'argent que le voyage lui avoit coûté.—Qu'est-ce que cent vingt guinées lui faisoient?—Il les auroit moins regrettées que s'il eût perdu sa canne.

Rien ne l'affligeoit tant depuis Stilton jusqu'à Grantham, que les complimens de condoléance qu'il recevoit de ses amis, et que la triste figure qu'il feroit à l'église le premier dimanche.—La véhémence de son esprit, un peu aiguisé par le chagrin, lui faisoit faire les descriptions les plus satiriques de tout ce qui s'y passeroit, lorsque placé dans le banc avec sa chère côte, il attireroit les yeux de toute l'assemblée.—De quels ridicules ne seroit-il pas couvert?—De combien de quolibets, de mauvaises plaisanteries ne seroit-il pas le sujet?—Ma mère a avoué que tout ce qu'il dit pendant ces deux postes, étoit si plaisamment tragi-comique, qu'elle ne fit que rire et pleurer à la fois pendant cette route.

Mais les choses, quand ils eurent passé la rivière de Drente, prirent une autre face.—Mon père se fâcha tout de bon de la vile et indigne ruse de ma mère.—C'étoit une fourberie!—La femme ne pouvoit pas se tromper si lourdement; et si cela est… quelle foiblesse! mot cruel et tourmentant!—Il ne l'eut pas si-tôt prononcé, que son imagination se remplit de mille idées.—Son esprit en fut si frappé, qu'il voulut se mettre à compter combien il y avoit de foiblesses.—Il y avoit des foiblesses de corps et d'esprit… et les premières plus inquiétantes.—Enfin, il ne faisoit que raisonner. Il se scrutoit, pour tâcher de découvrir si ce n'étoit pas lui qui eût donné lui-même occasion au revers chagrinant dont il se plaignoit.

Enfin, il s'éleva dans son esprit tant de sujets d'inquiétudes, son humeur devint si fâcheuse, que ma mère ne retourna à la campagne qu'avec beaucoup plus de chagrin qu'elle n'avoit eu de plaisir à revoir Londres.—Elle en fut si affectée, qu'elle se plaignit à mon oncle Tobie de ce qu'il auroit fait perdre patience au philosophe le plus accoutumé à réprimer ses passions.

CHAPITRE XVIII.
Résolution de ma mère.

Mon père ne rentra donc chez lui que de très-mauvaise humeur, et après avoir murmuré tout le long de la route.—Il ne dit cependant rien de la résolution qu'il avoit prise de faire usage de la clause du contrat de mariage que mon oncle avoit fait insérer en sa faveur.—Ce ne fut que treize mois après, et la même nuit précisément où il songea à réparer, par mon existence, la perte dont il se plaignoit, qu'il annonça à ma mère, en causant gravement avec elle, le parti qu'il avoit pris. Il lui dit qu'elle n'avoit qu'à s'arranger comme elle voudroit;… mais qu'il entendoit absolument qu'elle accouchât cette fois à la campagne, pour balancer la dépense du voyage inutile qu'elle lui avoit fait faire.

Mon père étoit doué de bien des vertus;—mais il avoit en partage, et dans un degré un peu fort, ce qu'on peut appeler persévérance, lorsque la cause est bonne, et obstination quand elle est mauvaise.—Ma mère le connoissoit très-bien, et elle n'ignoroit pas que ses remontrances seroient inutiles.—Elle ne lui en fit donc aucunes, et se détermina à attendre l'événement.

CHAPITRE XIX.
La Convention.

Il ne faut cependant pas croire que ma mère resta tranquille sur les précautions qu'elle avoit à prendre. Elle ne pouvoit pas aller chercher à Londres les secours du célèbre docteur Menigham; mais elle pouvoit aisément faire venir un autre opérateur, dont la réputation faisoit beaucoup de bruit. Il ne demeuroit qu'à huit milles de la maison.

Il avoit écrit un savant traité sur l'art d'accoucher, où, en faisant voir les sottises et les bévues des sages-femmes, il donnoit plusieurs moyens curieux d'extraire promptement le fœtus, dans les cas difficiles et périlleux.—Sa théorie annonçoit les plus grandes connoissances pratiques; mais il n'y avoit pas moyen d'y songer; et ma mère, trois jours après qu'elle se sentit grosse, commença à jeter les yeux sur la sage-femme dont je vous ai parlé.—La semaine n'étoit pas passée, qu'elle la choisit tout-à-fait, et sa vie et la mienne se trouvèrent d'avance confiées aux mains de cette vieille femme.—J'aime bien que l'on se contente du moins, quand on ne peut avoir le plus.—Il n'y a pas encore aujourd'hui 9 mars 1759, que j'écris ce livre pour l'édification de mon prochain; il n'y a pas, dis-je, encore une semaine que Jenny, ma chère Jenny, qui me voyoit prendre un air sérieux, pendant qu'elle marchandoit une étoffe de soie à une guinée l'aune, dit au marchand, qu'elle étoit bien fâchée de l'avoir fait déployer, et alla du même pas acheter une étoffe une fois plus large, qui ne lui coûtoit qu'un petit écu.—C'étoit avoir la même grandeur d'ame que ma mère.—Il y avoit pourtant cette différence; c'est que le cas où se trouvoit ma mère ne lui fournissoit pas l'occasion de faire autant l'héroïne. Elle pouvoit au moins compter sur les secours de la sage-femme, et à tout prendre elle pouvoit espérer qu'ils lui seroient utiles. Elle avoit, pendant vingt ans, accouché toutes les femmes de la paroisse, sans qu'on pût lui reprocher, ni négligence, ni faute, ni accident sinistre. Ces succès étoient de bon augure.

Ces circonstances ne laissoient pas que d'avoir du poids.—Cependant elle ne pouvoit entièrement dissiper certains scrupules inquiétans qui agitoient mon père sur le choix qu'avoit fait ma mère.—Je ne parle point de ces sentimens d'humanité, de bienveillance, ni de ces glapissemens de l'amour paternel et conjugal, qui l'excitoient à ne laisser au hasard dans tout ceci que le moins qu'il lui seroit possible.—Il se sentoit particulièrement intéressé à ce que les choses se passassent bien.—A quelle affliction ne seroit-il pas exposé, s'il arrivoit quelque accident à sa femme et à l'enfant, parce qu'elle seroit accouchée à Shandy?—Il savoit que le monde, qui ne juge jamais que par les effets, l'accableroit de reproches, s'il arrivoit quelque malheur.—«Voyez-vous, diroit-on, si cette pauvre madame Shandy eût pu aller accoucher à Londres, ainsi qu'elle en avoit prié son mari à genoux.—Hélas! cela ne lui seroit pas arrivé.—Ce n'étoit pas une si grande affaire, pour avoir la dureté de lui refuser une chose aussi naturelle. Ne lui a-t-elle donc pas apporté assez de bien?—Voilà ce que c'est! Et la bonne dame et son enfant, qui seroient encore vivans, sont morts.»

Mon père savoit qu'il ne pourroit rien répondre à ces exclamations lamentatives du public. Ce n'étoit cependant pas pour se mettre uniquement à l'abri de ces discours, ni même aussi tout-à-fait par tendresse pour sa femme et sa chère progéniture, qu'il se sentoit si inquiet sur tout ce qui pouvoit résulter de cette affaire.—Mon père avoit des vues étendues.—Il s'y croyoit intéressé pour le bien public, dans la crainte qu'on ne fît un mauvais usage d'un accident malheureux.—Il appréhendoit que les femmes ne se prévalussent d'un tel exemple pour étendre leur empire.—Elles avoient déjà assez usurpé de droits, pour qu'on se tînt en garde contre elles. N'y avoit-il pas à craindre que la réunion de tant d'avantages rassemblés ne devînt fatale au systême du gouvernement monarchique que Dieu même avoit établi dans les familles, lors de la première création des choses?

Son opinion sur ce point étoit précisément celle du chevalier Filmer.—Il disoit, comme lui, que le plan et l'institution des plus grandes monarchies des parties orientales du monde avoient originairement été formés sur ce modèle, sur ce prototype admirable du pouvoir domestique et paternel. Cela avoit dégénéré peu-à-peu dans un gouvernement mixte et mélangé, qui, dans les grandes combinaisons des grands états, étoit salutaire; mais qui étoit dangereux pour les familles, et n'y produisoit ordinairement que du trouble, du désordre et de la confusion.

Frappé de la force de ces raisons particulières et publiques, mon père vouloit un accoucheur.—Ma mère n'en vouloit pas. Mon père prioit, supplioit, faisoit mille instances, pour qu'elle lui permît, seulement cette fois-ci, de choisir pour elle.—Ma mère, au contraire, insistoit sur le privilége qu'elle avoit à cet égard de choisir pour elle-même.—Elle ne vouloit point d'autre secours que celui de la sage-femme.—Que pouvoit faire mon père?—Il ne pouvoit prendre de repos.—Il raisonnoit avec elle en tout sens; ses argumens prenoient toutes sortes de couleurs.—Il lui parloit en chrétien… en payen… en turc… en mari… en politique… en père… en patriote… en homme.—Ma mère ne répondoit qu'en femme.—Les raisons de mon père, présentées sous tant de formes, étoient trop fortes pour qu'elle en pût donner d'autres qui les détruisissent.—Leur variété la déconcertoit.—Que pouvoit donc faire ma mère?—Oh!… elle avoit l'avantage d'un petit surcroît de chagrin, qui la soutenoit.—C'est un secours auxiliaire qui n'est pas rare dans le ménage: elle auroit sûrement succombé; mais il lui fut si utile, qu'on ne lutta dans cette dispute qu'à égalité de force; et l'on chanta le Te Deum des deux côtés.—Ma mère fut confirmée dans le choix qu'elle avoit fait, et mon père pouvoit faire venir un accoucheur, qui, pendant l'opération, auroit la liberté de vider avec lui et mon oncle, M. Tobie Shandy, une bouteille de vin dans une salle de derrière.—On lui donneroit ensuite cinq guinées pour ses peines.

CHAPITRE XX.
Conseil.

J'y songe… Il m'est échappé deux ou trois mots dans le chapitre précédent.—S'ils alloient causer quelque méprise!—Si mes charmantes lectrices alloient s'imaginer que je suis marié!—Jenny, ma chère Jenny!… Il ne faudroit que cette expression pour le leur faire croire!—Elle est si tendre! Et puis, ces indices de connoissances conjugales, répandues çà et là, pourroient encore fortifier cette idée.—De grâce, madame, soyez aussi équitable envers vous qu'envers moi, et suspendez votre jugement jusqu'à ce que vous ayiez des preuves plus claires que celles-ci contre moi.—N'allez pas soupçonner cependant que je sois assez vain, assez peu raisonnable, pour vouloir vous faire penser que ma Jenny, ma chère Jenny soit ma maîtresse.—Non,—ce seroit tomber dans un autre extrême.—Ce seroit donner à mon caractère un air de licence, qui… et en vérité, il n'y a aucun droit, aucune prétention… C'est l'affiche de tant d'autres!—La seule chose que je veuille vous dire à ce sujet, c'est que cette expression cache un secret impénétrable à l'esprit le plus subtil.—L'Œdipe le plus versé dans l'art de deviner des énigmes, et de combiner les logogryphes, y blanchiroit.—Mais il viendra un moment où ce mystère se développera.—Lisez seulement, madame, quelques volumes de ma vie, et vous serez initiée.—Il est possible que ma chère Jenny soit ma fille.—Considérez!… Je suis né en 1718.—On peut aussi supposer que ma Jenny est mon amie?… Mon amie?… Assurément, madame: qu'y a-t-il donc en cela de si extraordinaire? L'amitié la plus tendre ne peut-elle pas régner entre les personnes des deux sexes, sans?… Ah! fi! M. Shandy.—Mais attendez donc, madame.—Vous pensez ce que je ne veux point dire.—Lisez, lisez ce que disent sur ce point les meilleurs romans françois.—Vous serez surprise d'y voir avec quelle variété d'expressions décentes ce sentiment divin est exprimé. Prenez-y garde! Le cas est intéressant.

CHAPITRE XXI.
Prenez-y garde! Le cas est intéressant.

Le problême de géométrie le plus difficile à résoudre, me seroit plus aisé à expliquer, que de donner les raisons d'une opinion singulière qu'avoit mon père.—On ne peut pas nier que ce ne fût un homme de bon sens.—On a même pu voir qu'il avoit de la littérature. Les ouvrages des philosophes, les écrits des politiques et des historiens ne lui étoient pas inconnus.—On verra encore par la suite qu'il étoit passablement versé dans les querelles des controversistes.—Dans ces querelles? dit un lecteur colérique, en jetant le livre de côté; point d'humeur, cela vaut mieux; mais ayez-en si vous voulez, monsieur. Un lecteur gai ne fera que rire de ces notions non communes de mon père.—S'il est d'une humeur triste, sombre, grave, il dira que c'est une opinion extravagante, fantasque.—A la bonne heure; mais il ne se fâchera pas.—Il laissera dire à mon père, tout à son aise, que le choix des noms de baptême est d'une bien plus grande conséquence que les esprits superficiels ne se l'imaginent.

Il s'étoit formé l'idée que les noms, par une espèce de biais magique, avoient, sur notre conduite, sur notre caractère, une influence qu'on ne pouvoit détourner.

Le héros de Miguel de Cervantes ne raisonnoit pas avec plus de gravité.—Il n'avoit pas une foi plus ferme.—Il ne pouvoit rien dire de plus sur le pouvoir qu'avoit la négromancie d'avilir ses actions, ou sur le rare privilége que le nom seul de Dulcinée avoit de répandre du lustre et de l'éclat sur ses faits héroïques, que ce que mon père ne pouvoit dire sur les noms de Trismegiste ou d'Archimède, comparés avec d'autres qui le choquoient.—Combien de Césars, combien de Pompées, par la seule inspiration de ces noms fameux, s'étoient-ils rendus dignes de le porter? Et combien, ajoutoit-il, a-t-on vu de gens dans le monde qui s'y seroient distingués, si leur caractère, leur génie n'avoient pas été abattus, avilis, sous un nom aussi sot, par exemple, que celui de Nicodême?

«Je vois à vos regards, monsieur, disoit mon père, que vous n'êtes pas de mon opinion. J'avoue qu'aux yeux de ceux qui ne l'ont pas bien approfondie, elle a plus l'air d'un caprice ou d'une bizarrerie, que d'une chose raisonnable.—Je ne connois pas encore bien votre caractère; mais je crois pourtant le connoître assez, pour être moralement sûr de ne courir aucun risque à vous proposer un cas.—Je ne veux point vous faire prendre part à la chose.—Je vous en fais seulement le juge, et je m'en rapporte à votre bon sens, et à la bonne foi de votre examen sur ce point.—Libre de tous ces petits préjugés d'éducation qu'ont les hommes ordinaires, vous planez avec les ailes de la raison.—Vous avez en même temps trop de générosité dans l'esprit pour rejeter une opinion, précisément parce qu'elle n'a pas d'amis qui la soutiennent.—Eh bien! votre fils, votre fils chéri! Cet enfant dont l'humeur si douce, si gaie, vous fait tant concevoir d'heureuses espérances, votre George, enfin;—je vous le demande, monsieur, auriez-vous voulu lui donner le nom de Judas? Si un Juif de parrain se fût présenté avec sa bourse pour vous exciter à souffrir qu'on lui imposât ce nom exécrable, ne l'auriez-vous pas foulé aux pieds?

»Votre grandeur d'ame dans une telle action, votre mépris généreux de sa bourse, vous auroient attiré les plus grands applaudissemens.—Mais ce qui relève bien plus la noblesse d'une telle action, c'est le principe qui la fait faire; c'est ce sentiment de l'amour paternel, c'est cette conviction de la vérité de l'hypothèse; que si votre fils eût été nommé Judas, l'idée de sordidité et de fourberie, qui est inséparable de ce nom, l'auroit accompagné, comme son ombre, dans toutes les situations de sa vie, et l'auroit à la fin rendu un avare, un coquin, un scélérat, malgré vos instructions et votre exemple.»

Je n'ai connu personne qui ait pu répondre à cet argument.—Il faut l'avouer. Mon père avoit une telle manière de proposer ses raisonnemens, qu'il étoit difficile de lui résister; il étoit né orateur.—La persuasion étoit sur ses lèvres.—Les élémens de la logique et de la rhétorique lui étoient si familiers.—Il devinoit si bien les foiblesses et les passions de ceux qui l'écoutoient, que la nature étonnée auroit pu se lever, et dire: cet homme est éloquent.—Enfin, soit qu'il fût du bon ou du mauvais côté de la question, il étoit dangereux de l'attaquer. Il n'avoit cependant jamais lu ni Cicéron, ni Quintilien de oratore, ni Isocrate, ni Aristote, ni Longin, parmi les anciens… ni Vossius, ni Skioppius, ni Ramus, ni Farnadé, parmi les modernes.—Ce qui est peut-être encore plus surprenant, il n'avoit pas pris la moindre étincelle de subtilité dans les écrits de Crackenthorp ou de Burgersdicius, ni dans aucun autre logicien, glossateur ou commentateur hollandois. Il ne savoit pas le moins du monde en quoi consistoit la différence entre un argument ad ignorantiam, et un argument ad hominem; et je me souviens très bien, malgré cela, que quand il me mena à l'université, la troupe entière des savantasses fut étonnée de ce qu'un homme qui ne savoit pas même le nom de ses outils, en fît usage avec autant d'art.

Il s'en servoit certainement le mieux qu'il pouvoit, et il y étoit souvent forcé.—Il avoit tant de notions comi-sceptiques à défendre, qu'il se trouvoit fréquemment aux prises.—Je ne sais d'où elles lui étoient venues; mais je crois qu'elles n'étoient entrées dans son esprit que sur le pied de caprices, de fantaisies, et de vive bagatelle.—Il s'en amusoit un peu de temps; il y aiguisoit son esprit, et puis les renvoyoit à un autre jour.

Je n'avance cependant pas ceci uniquement par forme d'hypothèse, ou de conjecture sur les progrès et la consistance de beaucoup d'opinions fort extraordinaires qu'avoit mon père.—Non. Ce n'est qu'un simple avis que je donne au lecteur sur l'accès indiscret qu'on accorde à de tels hôtes.—Laissez-les paisiblement entrer.—Ils s'impatronisent peu-à-peu dans nos esprits, et font si bien, qu'ils s'en font un asile, dont on ne peut plus les éloigner.—Ils y fermentent quelquefois jusqu'à l'aigreur:—mais le plus souvent comme la douce passion,—elle badine d'abord, et finit par le plus grand sérieux.

Etoit-ce là le cas de la singularité des idées de mon père? Son jugement étoit-il à la fin devenu la dupe de son esprit? Jusqu'à quel degré avoit-il raison dans quelques-unes de ses notions, malgré leur bizarrerie? Je ne veux rien décider sur cela; c'est un point que je laisse à juger au lecteur, à mesure que l'occasion s'en présentera.—Je dirai seulement que, sans savoir comment cette idée s'étoit inculquée si fortement dans son esprit, il ne parloit que du ton le plus sérieux de l'influence des noms de baptême.—La plus exacte uniformité le caractérisoit à cet égard; et dans son opinion systématique sur ce point, en imitateur des raisonneurs à systême, il appeloit à son secours le ciel et la terre.—Il entrelaçoit, tordoit, courboit, et faisoit plier toute la nature pour soutenir son sentiment.—Enfin, je le répète; il étoit là-dessus d'un sérieux dont il n'étoit pas possible de le faire sortir.—Il murmuroit, se fâchoit, perdoit patience lorsqu'il voyoit des personnes, de qualité surtout, qui avoient moins d'attention sur les noms de leurs enfans, que d'inquiétude pour savoir si c'étoit le nom de Cupidon ou de Diane, ou de Milord, qu'elles donneroient à leur chien favori.

«Rien, disoit-il, n'est si choquant; cela est accompagné d'un surcroît d'énormité qui révolte. Un homme dont le caractère a été noirci par quelque calomniateur, peut parvenir à se justifier… si ce n'est pas pendant la vie du méchant qui l'a accablé, ce sera après sa mort; mais quand une fois on a donné, sans réflexion, un nom vil à quelqu'un, le tort est irréparable… je l'ai vu. C'étoit un petit homme; mais il avoit du mérite, du génie. On pouvoit le citer pour la douceur et la pureté de ses mœurs.—Eh bien! on lui avoit donné Saint Maur pour patron… Il s'appeloit Pion.—Devinez, madame, ce que faisoit dire de lui l'assemblage équivoque de ces deux noms?—La législation a quelquefois étendu son empire sur les surnoms, elle en a ôté ce qu'ils avoient de choquant, de ridicule; mais elle ne touche point aux noms de baptême, ils restent inaltérables.»

Mon père aimoit et détestoit donc certains noms.—Il y en avoit d'autres cependant qui lui étoient indifférens… Tels étoient, par exemple, ceux de Jean, de Thomas, de Philippe; il les appeloit des noms neutres, et disoit, sans vouloir les satiriser, que si depuis le commencement du monde, il y avoit eu beaucoup de sots, de fourbes et de scélérats qui les avoient portés, il y avoit aussi eu beaucoup d'honnêtes gens qui les avoient eus.—Il en étoit de ces noms, dans son esprit, comme de deux forces égales qui agissent l'une contre l'autre en sens contraires.—Il jugeoit qu'ils détruiroient mutuellement les mauvais effets l'un de l'autre; et il n'auroit pas donné, disoit-il, un noyau de cerise pour avoir le choix, ils lui étoient égaux.—Il n'attachoit ni bien ni mal au nom de Robert, qui étoit celui de mon frère.—Mais André lui paroissoit une quantité négative d'algèbre.—Il étoit, disoit-il, pire que rien. Guillaume étoit un de ses favoris; c'est peut-être à cause des héros de ce nom.—Pour Nicolas, qui marie les filles et fait noyer les matelots, il étoit de l'avis du chevalier de Forbin, qui crioit à son équipage, prêt à être submergé: Sainte pompe! mes amis, sainte pompe!

Mais de tous les noms possibles, il en étoit un qu'il détestoit plus que tous les autres… Il en avoit conçu l'opinion la plus basse et la plus méprisable… Il s'imaginoit qu'il ne pouvoit rien produire que de vil; et un jour, au milieu d'une dispute, il interrompit subitement son antagoniste, pour lui demander catégoriquement s'il avoit jamais entendu dire, s'il avoit jamais lu, s'il pouvoit assurer de se souvenir qu'un homme qui avoit porté le nom de Tristram, eût jamais fait une action digne d'être citée?—«Non, s'écrioit-il avec transport, la chose est impossible.»

Mais à quoi servent au philosophe le plus subtil, les opinions qui lui sont particulières, s'il ne les publie? Mon père ne put se défendre de répandre les siennes.—Il céda à la démangeaison d'écrire.—Une savante dissertation sortit de sa plume deux ans avant ma naissance, en 1716; et cet écrit attestera à toute la postérité et ce qu'il pensoit à ce sujet, et l'horreur que lui inspiroit singulièrement le nom de Tristram.

Et quelle ame insensible, en comparant ce point historique de la vie de mon père, avec le titre de cet ouvrage, ne s'attendrira pas sur ses chagrins? Un homme aussi réglé dans ses mœurs, aussi estimable par ses bonnes qualités, et qui, quoique singulier dans ses opinions, étoit aussi bienfaisant, devoit-il être ainsi balloté par des revers, joué et tracassé dans ses systêmes par une suite d'événemens contraires à ses souhaits, et qui sembloient ne se réunir uniquement contre lui, que pour insulter à ses spéculations? Qui pourroit n'être pas touché de voir ce digne et honnête homme accablé de vieillesse, et peu propre à soutenir les coups de la fortune adverse, souffrir dix fois par jour des douleurs aiguës, en appelant Tristram, l'enfant de ses prières?… Triste dissyllabe, dont le son seul, à ses oreilles, étoit en unisson avec celui de tous les autres noms les plus vils.—Mais je jure ici par ses cendres, que si jamais quelque esprit malin prit plaisir à traverser les desseins des foibles mortels, il devoit exercer son humeur malfaisante dans cette occasion-ci.—Le désastre qui arriva à mon père, et qui fut cause que je porte le nom de Tristram, mérite d'être connu; et s'il n'étoit pas nécessaire que je fusse né avant d'être baptisé, je ferois au lecteur la relation de cette catastrophe: mais on voit bien qu'il faut de l'ordre dans les choses.

CHAPITRE XXII.
La Consultation.

Mais en vérité, madame, je ne vous conçois pas. Quoi! vous n'avez pas vu dans le précédent chapitre, que je vous ai dit que ma mère n'étoit pas catholique? Vous lisez donc avec bien peu d'attention!—Moi? c'est vous-même qui vous trompez: vous ne m'avez rien dit de pareil.—Pardonnez-moi, madame, et je vous l'ai dit aussi clairement que des mots peuvent l'exprimer par une conséquence directe.—Eh bien! je ne m'en suis pas aperçue;—il faut apparemment que j'aie passé une page.—Non, madame, vous avez tout lu.—J'étois donc endormie!—Oh! voilà une défaite que mon amour-propre ne peut pas souffrir.—Que voulez-vous donc? Est-ce l'aveu que je n'y connois rien?—Précisément; et c'est là ce que je vous reproche. Mais je ne vous en tiens pas quitte pour si peu. J'exige, pour vous punir de cette inadvertance, que vous relisiez le chapitre en entier.

La peine n'étoit pas légère: mais si je l'ai imposée à la dame, ce n'étoit ni pour badiner, ni par dureté.—Un bon motif m'y a forcé. Aussi ne doit-elle pas s'attendre à recevoir des excuses de ma part, quand elle aura fini sa tâche.—Quel goût vicieux règne dans presque toutes les lectures! On court à la recherche des aventures, et on néglige la profonde érudition et les connoissances utiles que l'on pourroit acquérir par la lecture attentive d'un livre tel que celui-ci.—C'est pour fronder ce goût frivole et dépravé, que j'en ai ainsi agi.—L'esprit ne devroit-il pas s'habituer à faire des réflexions sages, à tirer des conséquences curieuses et instructives de ce qu'on lit? C'est cette précieuse habitude qui faisoit dire à Pline le jeune, qu'il avoit toujours tiré quelque avantage du livre le plus insipide.—L'histoire des Grecs, des Romains, parcourue avec légéreté, et sans cette tournure d'esprit et d'application, n'est pas plus utile que celle des sept Champions d'Angleterre, ou des douze Pairs de France.—

Mais vous voici déjà, madame. Je crains bien que vous n'ayez encore lu mon chapitre avec trop de précipitation. Qu'en pensez-vous? Avez-vous remarqué le passage? La conséquence dont je vous ai parlé, vous a-t-elle frappée?—Pas plus que la première fois.—Je m'en doutois. Hé bien! pesez donc l'endroit où j'ai dit qu'il étoit nécessaire que je fusse né avant d'être baptisé.—Mais qu'est-ce que cela signifie?—O ignorance!—Ne voyez-vous donc pas que cette conséquence n'auroit pas été juste, si ma mère eût été catholique?

Le rituel romain, madame, permet, en cas de danger, de baptiser l'enfant avant qu'il soit né, pourvu que l'on puisse voir quelque partie de son corps.—Quelques docteurs de Sorbonne, par une délibération du 12 avril 1733, ont même étendu sur ce point le pouvoir des sages-femmes et des accoucheurs.—Ils ont décidé qu'on pouvoit, par le moyen d'une petite canulle, administrer le baptême par injection, sans voir le moins du monde l'enfant.—Mais, étrange contradiction sur les choses les plus essentielles!… Croyez-vous que Saint-Thomas d'Aquin, qui avoit une tête si bien organisée pour démêler les fils embrouillés des questions de l'école, eût jugé que la chose étoit impossible? Infantes in maternis uteris existentes, baptisari possunt nullo modo. Les enfans ne peuvent pas être baptisés, tant qu'ils sont dans le sein de leur mère. O Thomas! Thomas!

Mais, lisez, madame, la pièce intéressante qui a décidé ce point de controverse, contre l'opinion de ce grand saint.—

Mémoire présenté à Messieurs les Docteurs en théologie.

Un chirurgien-accoucheur représente à messieurs les docteurs en théologie, qu'il y a des cas, quoique très-rares, où une mère ne sauroit accoucher, et même où l'enfant est tellement renfermé dans le sein de sa mère, qu'il ne fait paroître aucune partie de son corps.—Le chirurgien qui consulte prétend, par le moyen d'une petite canulle, pouvoir baptiser immédiatement l'enfant, sans faire aucun tort à la mère.—Il demande si ce moyen qu'il propose est permis et légitime, et s'il peut s'en servir dans le cas qu'il vient d'exposer.

Réponse.

Le conseil estime que la question proposée souffre de grandes difficultés. Les théologiens posent d'un côté pour principe, que le baptême, qui est une naissance spirituelle, suppose une première naissance. Il faut être né dans le monde pour renaître en Jésus-Christ, comme ils l'enseignent. Saint-Thomas, troisième partie, quest. 88, art. 11, suit cette doctrine, comme une vérité constante. On ne peut, dit ce saint docteur, baptiser les enfans qui sont renfermés dans le sein de leur mère, et Saint-Thomas est fondé sur ce que les enfans ne sont point nés, et ne peuvent être comptés parmi les autres hommes; d'où il conclut qu'ils ne peuvent être l'objet d'une action extérieure, pour recevoir par leur ministère, les sacremens nécessaires au salut: Pueri in maternis uteris existentes nondum prodierunt in lucem ut cum aliis hominibus vitam ducant, unde non possunt subjici actioni humanæ, ut per eorum ministerium sacramenta recipiant ad salutem. Les rituels ordonnent, dans la pratique, ce que les théologiens ont établi sur les mêmes matières, et il défendent tous, d'une manière uniforme, de baptiser les enfans qui sont renfermés dans le sein de leur mère, s'ils ne font paroître quelque partie de leur corps. Le concours des théologiens et des rituels, qui sont les règles des diocèses, paroît former une autorité qui termine la question présente. Cependant le conseil de conscience, considérant d'un côté que le raisonnement des théologiens est uniquement fondé sur une raison de convenance, et que la défense des rituels suppose que l'on ne peut baptiser immédiatement les enfans ainsi renfermés dans le sein de leurs mères, ce qui est contre la supposition présente; et d'un autre côté, considérant que l'on peut risquer les sacremens que Jésus-Christ a établis, comme des moyens faciles, mais nécessaires pour sanctifier les hommes; et d'ailleurs, estimant que les enfans renfermés dans le sein de leurs mères, pourroient être capables de salut, parce qu'ils sont capables de damnation.—Pour ces considérations, et eu égard à l'exposé, suivant lequel on assure avoir trouvé un moyen certain de baptiser ces enfans, ainsi renfermés, sans faire aucun tort à la mère, le conseil estime que l'on pourroit se servir du moyen proposé, dans la confiance qu'il a que Dieu n'a point laissé ces sortes d'enfans sans aucun secours; et supposant, comme il est exposé, que le moyen dont il s'agit est propre à leur procurer le baptême: cependant, comme il s'agiroit, en autorisant la pratique proposée, de changer une règle universellement établie, le conseil croit que celui qui consulte, doit s'adresser à son évêque, à qui il appartient de juger de l'utilité et du danger du moyen proposé; et comme, sous le bon plaisir de l'évêque, le conseil estime qu'il faudroit recourir au pape, qui a le droit d'expliquer les règles de l'église, et d'y déroger, dans les cas où la loi ne sauroit obliger, quelque sage et quelque utile que paroisse la manière de baptiser dont il s'agit, le conseil ne pourroit l'approuver, sans le concours de ces deux autorités. On conseille au moins à celui qui consulte, de s'adresser à son évêque, et de lui faire part de la présente décision, afin que, si le prélat entre dans les raisons sur lesquelles les docteurs soussignés s'appuient, il puisse être autorisé, dans le cas de nécessité, où il risqueroit trop d'attendre que la permission fût demandée et accordée, d'employer le moyen qu'il propose, et qui est si avantageux au salut de l'enfant. Au reste, le conseil, en estimant que l'on pourroit s'en servir, croit cependant que si les enfans dont il s'agit, venoient au monde, contre l'espérance de ceux qui se seroient servis du même moyen, il seroit nécessaire de les baptiser sous condition; et en cela, le conseil se conforme à tous les rituels, qui, en autorisant le baptême d'un enfant qui feroit paroître quelque partie de son corps, enjoignent, néanmoins, et ordonnent de le baptiser sous condition, s'il vient heureusement au monde.

Délibéré en assemblée générale, le 10 avril 1733. Signé,

A. Le M… L. De R… De M…

Les complimens, s'il vous plaît, de M. Tristram Shandy, à Messieurs le M… de R… et de M… Il espère qu'ils ont bien dormi, la nuit qui a suivi une consultation si ennuyeuse et aussi fatigante.—Mais ne peut-il pas leur demander, si après la cérémonie du mariage, et avant celle de la consommation, ce ne seroit pas un moyen bien plus court et beaucoup plus sûr de baptiser à-la-fois, par injection, tous les embryons sous condition? Cela ne feroit sûrement aucun tort à la mère; et si la chose étoit faisable, ainsi que le pense M. Shandy, il n'en coûteroit de plus pour se mettre en ménage, que l'achat d'une petite seringue.—

Quel malheur pour mon livre! quel malheur encore plus grand pour la république des lettres, de ce que la démangeaison de ceux qui lisent, les excite par préférence à chercher dans un livre de misérables petites historiettes, qui n'en sont que le frivole ornement!—Nous sommes si portés à satisfaire sur ce point notre impatience, que l'on diroit qu'il n'y a réellement que les parties grossières et matérielles d'une composition qui puissent plaire à la plupart des lecteurs.—Les idées subtiles, la communication délicate des sciences s'évaporent en l'air.—La pesante morale s'échappe par en bas, et les unes et les autres sont aussi utiles, que si elles étoient restées au fond de l'encrier.

Puisse le lecteur n'avoir pas déjà glissé sur un nombre d'idées aussi fines et aussi curieuses que celle qui m'a fourni l'occasion de châtier la négligence de la dame dont j'ai parlé! Je souhaite que cet exemple puisse produire un bon effet, et que les deux sexes puissent apprendre à danser aussi bien qu'à lire.

CHAPITRE XXIII.
Des Découvertes.

Quel tapage! quel carillon! dit mon père à mon oncle Tobie, après une heure et demie de silence. Que diantre font-ils là-haut? Ils ne font qu'aller et venir: c'est un bruit!—

Il faut savoir que mon oncle Tobie étoit assis vis-à-vis de mon père, à l'autre coin du feu, sa chère pipe, sa pipe sociale à la bouche, et dans la contemplation silencieuse d'une culotte de peluche noire qu'il avoit mise le matin.

Que font-ils, répéta mon père? A peine nous pouvons-nous entendre.

Je crois, dit mon oncle Tobie, en ôtant sa pipe de sa bouche, et en la frappant deux ou trois fois sur l'ongle de son pouce gauche, pour en faire tomber les cendres; je crois que… Mais j'y songe.—On ne connoît encore mon oncle, M. Tobie Shandy, que par son nom; il n'est pas moins essentiel, pour bien comprendre ce qu'il peut avoir à répondre à mon père, de le connoître par son caractère.—Je vais donc, monsieur, vous en donner au moins une idée superficielle. Ses dialogues avec mon père y gagneront beaucoup.

J'écris si vîte!—j'ai si peu le temps de me souvenir, ou de chercher des noms, que je ne me rappelle point du tout comment se nommoit celui qui le premier observa que l'air et le climat de l'Angleterre étoient extrêmement variés.—L'observation étoit vraie. On en a conclu que cette variété étoit la cause de cette multitude de caractères bizarres et fantasques que l'on trouve parmi nous; mais ce corollaire n'est pas de la même personne. Il a fallu un siècle et demi à la nature pour produire un autre génie qui en fît la découverte.—Qu'on va lentement dans la carrière des sciences!—On remarqua ensuite, que ce magasin inépuisable de matériaux singuliers, étoit la cause toute naturelle de ce que nous avions de meilleures comédies que les François, et que toutes celles qu'on a faites, et que l'on fera dans le continent.—C'est du temps du roi Guillaume que l'on fit cette observation, et c'est à Dryden qu'on la doit.—Il la fit et la publia dans une de ses longues préfaces. Adisson en devint le champion vers la fin du règne de la reine Anne.—Il la commenta, l'amplifia, la corrobora dans deux ou trois pamphlets de son spectateur;—peu s'en fallut même qu'elle ne passât pour être de lui; mais elle ne lui appartient pas.—J'ai enfin observé, moi, ce 26 mars 1759, jour de pluie, malgré l'almanach de Liége, entre neuf et dix heures du matin, que si cette prodigieuse irrégularité du climat varie presque à l'infini nos caractères, elle nous dédommage d'un autre côté, en nous donnant le plaisir de rire à couvert, quand le temps ne nous permet pas de sortir.

Je ne crois pas qu'on me dispute cette observation; elle est entièrement de moi.

C'est ainsi, mes chers associés, dans la vaste moisson de notre littérature, que par le pas lent d'un accroissement dû au hasard, nos connoissances physiques, polémiques, chimiques, mathématiques, géométriques, énigmatiques, techniques, biographiques, obstétriques, et cinquante autres branches qui finissent toutes en iques, tendent, depuis plus de deux siècles, vers le plus haut degré de leur perfection.—Les progrès surtout qu'elles ont faits depuis quelque temps, nous annoncent que nous ne sommes pas loin d'atteindre au but.

Et qu'arrivera-t-il quand on y sera parvenu? Il faut espérer que ce terme mettra fin à toutes sortes d'écrits.—Le manque de toutes espèces d'écrits mettra fin à tous genres de lecture.—La guerre amène la pauvreté, et la pauvreté ramène la paix.—Il en sera de même du défaut de lecture: il abolira toute espèce de connoissances: on reverra les temps d'ignorance, et il faudra recommencer.—Nous nous retrouverons dans le même temps où nous étions avant qu'il y eût des livres. Heureuse! trois fois heureuse époque! Eh! que ne suis-je assez heureux moi-même pour que mon père ou ma mère n'aient pas trouvé plus commode de différer l'ère de mon existence, et de changer peut-être un peu la manière dont ils l'ont opérée! Vingt-cinq ou trente ans de retard m'eussent au moins donné l'espérance de figurer dans le monde littéraire.

Ce qui me console, c'est que presque tous mes contemporains ont le même droit de se plaindre de l'impatiente précipitation de leurs pères.—

Mais j'oublie mon oncle Tobie:—Il a eu le temps de secouer les cendres de sa pipe.

Il étoit certainement d'une humeur qui faisoit honneur à notre atmosphère.—Je ne me ferois pas même de scrupule de le ranger parmi ses plus illustres productions, sans une petite circonstance qui m'en empêche.—C'est qu'il y avoit en lui une grande ressemblance de famille, et cela annonçoit que la singularité de son caractère venoit plutôt du sang qui couloit dans ses veines, que de l'air ou de l'eau, ou d'aucune modification ou combinaison de ses élémens.—Je me suis souvent étonné de ce que mon père, pour rendre raison de certains indices d'excentricité, dans ma jeunesse, n'avoit pas saisi cette idée.—Ah! oui, toute la famille de Shandy étoit d'un caractère original.—Les mâles seulement; car les femelles!… elles n'en avoient point du tout.—Je n'en connois qu'une qu'il faut excepter, et c'étoit ma grand'tante Dinach, qui, mariée il y a soixante ans, prit du goût pour son cocher, et son cocher pour elle, et mit dans la famille un étranger que le mari n'attendoit pas. Cette aventure faisoit dire à mon père, dans l'opinion qu'il avoit sur les noms de baptême, que ma grand'tante avoit de quoi remercier son parrain et sa marraine.

Il paroîtra sans doute fort extraordinaire… Je sais bien du moins que j'aimerois mieux proposer un logogryphe au lecteur, que de l'exciter à deviner comment et pour quelle cause il arriva que cet événement, passé depuis long-temps, fut ce qui altéra par la suite la paix et l'union qui régnoit si cordialement entre mon père et mon oncle Tobie.—On pourroit croire que toute la force de ce malheur se seroit épuisée sur toute la famille, lorsque l'accident arriva. C'est du moins ce qui est ordinaire.—Mais rien ne s'opéroit dans notre famille comme dans les autres.—Il se peut qu'elle avoit, dans le temps de cet événement, d'autres sujets d'affliction. Les afflictions, comme on sait, nous sont envoyées pour notre bien, et celle-ci peut-être n'avoit encore produit aucun bien à la famille, et le ciel la réservoit pour d'autres temps et pour d'autres circonstances.—Mais je ne décide rien sur ce point.—Je n'aime pas à juger. Je me contente seulement d'indiquer aux curieux quelques-unes des routes diverses où ils peuvent entrer pour parvenir aux premières sources des événemens, et j'évite en cela même le ton pédantesque des gens à férule, et la manière décidée de Tacite, qui attrape ses lecteurs, après s'être attrapé lui-même.—Je n'agis qu'avec cette modestie officieuse d'un cœur qui s'est entièrement dévoué au secours des profonds scrutateurs.—C'est pour eux que j'écris.—Aussi me liront-ils jusqu'à la fin du monde, si pourtant mes écrits vont jusques-là; et je suis bien sûr qu'il y a des lecteurs qui disent que non.

Je ne décide donc point pourquoi cette cause d'affliction fut exprès réservée pour mon père et pour mon oncle, M. Tobie Shandy.—Mais il m'est possible de faire autre chose. Je puis expliquer, avec la plus exacte précision, pourquoi elle fut la cause de leur brouillerie.—

Mon oncle, M. Tobie Shandy, madame, étoit un homme, qui, avec toutes les vertus qui constituent ordinairement un homme d'honneur et de probité, avoit par-dessus tout cela, et dans le degré le plus éminent, une autre vertu, que l'on insère rarement dans le catalogue des vertus.—C'étoit une modestie naturelle, qui alloit jusqu'à l'extrême.—J'aurois peut-être dû mettre ici de côté l'adjectif: on ne sait effectivement pas trop bien si cette modestie étoit naturelle ou acquise… Mais peu importe, au reste, comment elle lui étoit venue. Il suffit que ce fût réellement de la modestie dans le vrai sens du mot.—Elle avoit même cela de particulier. Ce n'étoit point par les expressions qu'elle se signaloit; mon oncle Tobie ne se piquoit pas d'en savoir faire le choix; elle ne se montroit que dans les choses.—Elle s'étoit emparée de lui, et elle égaloit presque cette aimable délicatesse, cette pureté intérieure d'esprit et d'imagination, qui, dans votre sexe, madame, inspire tant de respect au nôtre.—

Et vous vous imaginez peut-être que mon oncle Tobie avoit puisé sa modestie dans cette source; qu'il avoit passé la plus grande partie de sa vie avec le beau sexe, et que la connoissance intime de cette belle moitié de la création, et la force de l'imitation de si beaux exemples, lui avoient acquis cette aimable tournure d'esprit?—

Je suis bien fâché de ne pouvoir le dire; mais mon oncle Tobie n'échangeoit pas trois mots en trois ans avec le beau sexe, à moins que ce ne fût quelquefois avec sa belle-sœur, la femme de mon père, et ma mère.—Non, madame, mon oncle acquit sa modestie par un moyen plus extraordinaire.—Un boulet de canon, au siége de Namur, fit sauter d'un ouvrage à cornes, un éclat de pierre qui vint le frapper en plein dans l'aine… Un accident d'un autre genre inspira aussi sur un certain point de la modestie au plus vain des hommes, à Boileau; mais son aventure n'est pas celle de mon oncle, et la manière dont cette pierre fatale causa sa modestie, est une histoire intéressante.—

Je voudrois pouvoir vous la raconter à présent; mais cela n'est pas possible. J'en ferai une épisode, et l'on en saura par la suite toutes les circonstances.—Tout ce que je puis dire maintenant, c'est que la modestie incomparable de mon oncle, subtilisée et raréfiée par la chaleur continuelle d'un peu d'orgueil de famille, le rendoit, dans de certains cas, d'une humeur très-difficile.—Ces deux causes l'affectoient si sensiblement, qu'il ne pouvoit entendre parler de l'aventure de ma tante Dinach sans la plus vive émotion.—Un seul mot à ce sujet lui faisoit monter subitement le sang au visage.—Mais quand mon père, pour éclaircir son hypothèse, appuyoit sur cette histoire devant quelques personnes, et cela arrivoit souvent, cette rouille infortunée d'une des plus belles branches de la famille, choquoit si fort la pudeur et la modestie de mon oncle Tobie, et le mortifioit à un point qu'il n'y pouvoit résister.—Il tiroit mon père à l'écart pour lui reprocher l'indécence de son babil.—Il lui offroit tout ce qu'il pourroit lui demander, pourvu qu'il n'en ouvrît pas la bouche.

Jamais frère n'avoit peut-être eu plus de tendresse pour son frère, que mon père pour mon oncle Tobie.—Il se seroit prêté à tout ce qu'il auroit pu désirer pour le contenter; mais l'affaire dont il s'agissoit étoit toute autre chose. Il n'y avoit pas moyen d'en faire le sacrifice.

Mon père étoit un philosophe spéculatif et systématique, et cette petite brèche de ma tante Dinach étoit aussi essentielle pour lui, que la rétrogradation des planètes l'avoit été à Copernic. Les rétrogradations de Vénus dans son orbite fortifièrent le systême de cet astronome, et les rétrogradations de ma tante Dinach appuyoient le système de mon père. Quelle apparence qu'il pût ainsi les abandonner!… Un système ne fait-il pas plus de la moitié de la chère existence d'un philosophe? Mon père comptoit bien que le sien prendroit pour le moins par la suite le nom de système Shandyen.—

Mais il étoit peut-être aussi sensible que mon oncle à tout autre cas qui pouvoit jeter de la honte sur la famille, et ni lui, et j'ose le dire, ni Copernic lui-même, n'auroient jamais parlé de cette histoire, si la vérité ne l'avoit exigé.—Amicus Plato, disoit mon père, sed magis amica veritas. Il expliquoit ce passage, à sa façon, à mon oncle Tobie: Dinach étoit ma tante, et j'en conviens, disoit-il; mais la vérité est ma sœur.

Cette contradiction, dans l'humeur des deux frères, étoit une source inépuisable de querelles et de petits chagrins. L'un ne pouvoit pas souffrir qu'on parlât toujours d'une tache aussi désagréable, et l'autre ne laissoit pas passer un jour sans la rappeler.

«Pour l'amour de Dieu, s'écrioit mon oncle Tobie, par la considération, frère, que vous avez pour moi, et par égard pour nous tous, laissez de côté cette histoire de notre tante, et ne troublez point le repos de ses cendres!—Comment pouvez-vous?—Comment est-il possible que vous ayez si peu de sensibilité, si peu de compassion pour le caractère, l'honneur et la réputation de notre famille?—et de quel poids, disoit mon père, est tout cela, quand il s'agit de prouver une hypothèse? L'existence même d'une famille n'est rien.—L'existence d'une famille!… s'écrioit mon oncle Tobie, en se jetant en arrière dans son fauteuil, et en levant les mains, les yeux et une jambe.—Oui, l'existence d'une famille, disoit mon père, et je ne m'en dédis pas.—Combien de milliers d'enfans, chaque année, font naufrage en arrivant dans ce monde, et dont on se soucie aussi peu dans toutes les nations civilisées, que de l'air commun?—une idée, un système?… Quelle différence, frère, dans les objets de comparaison!—Oui, de la différence, disoit mon oncle; chaque exemple que vous citez est un meurtre, quelle que soit la personne qui le fasse.—Et voilà votre méprise, répliquoit mon père; car in foro scientiæ, il n'y a pas de meurtre, frère, ce n'est que la mort.»

Que répondoit à cela mon oncle Tobie? Rien: mais il siffloit quelques notes d'un air qui lui étoit familier.—C'étoit là le canal par où ses passions s'évaporoient, lorsque quelque chose le choquoit ou le surprenoit, et surtout quand on lui tenoit des discours qui lui paroissoient absurdes.—

Cette espèce particulière d'argumens a échappé, si je ne me trompe, à tous nos logiciens, et à tous leurs commentateurs.—Ils ne l'ont nommée nulle part.—J'ai deux raisons, moi, pour lui donner un nom.—Il faut éviter, autant qu'on peut, toute confusion dans les disputes, et pour cela d'abord j'estime que l'argument de mon oncle mérite d'être aussi distingué de tout autre argument que celui ad verecundiam, ab absurdo, à fortiori. Et puis je veux que les enfans de mes enfans, quand je reposerai tranquillement dans le tombeau, puissent dire que la tête de leur aïeul s'étoit occupée autrefois de choses aussi utiles que celles de beaucoup d'autres gens; qu'elle avoit imaginé un nom, et qu'elle l'avoit déposé dans le trésor de l'art logique, comme un argument si fort, qu'on ne pouvoit y répondre.—Je veux même qu'ils puissent ajouter que c'est le meilleur des argumens, lorsque le but de la dispute est plutôt d'imposer silence que de convaincre.

J'ordonne donc par ces présentes, à toute la société pédantesque qui professe la logique, de distinguer l'argument de mon oncle par le titre d'Argumentum fistulatorium, et non par aucun autre.—Je veux de même qu'il soit placé au rang d'Argumentum baculinum, et Argumentum ad crumenam, et qu'il en soit traité au même chapitre.

CHAPITRE XXIV.
L'éloge et l'utilité des digressions.

Le savant évêque Hall;—je veux dire le célèbre docteur, Joseph Hall, qui étoit évêque d'Exeter, sous le règne de Jacques Ier, nous dit, dans une de ses décades, à la fin de son Art divin de la méditation, imprimé à Londres en 1610, par Jean Béal, en Aldersgate Street, (on ne peut trop bien indiquer les bons livres) que la chose du monde la plus abominable dans un homme, est de se louer soi-même.—Je suis de l'avis de M. le docteur.

Mais pourtant, lorsqu'après bien des soins, des peines, des réflexions, on est parvenu à faire en maître une chose qui n'avoit point encore été faite, et dont la découverte étoit difficile, n'est-il pas au moins aussi abominable que l'homme qui l'a inventée, perde l'honneur qu'il en peut recueillir, et qu'il sorte de ce monde en ensevelissant sa gloire avec lui-même?—C'est précisément ma situation.—

Je viens de faire une assez longue digression que le hasard a amenée; et c'est à lui aussi que je dois toutes celles où je suis déjà tombé, à l'exception d'une seule. Ne seroit-il pas horrible que l'on ne fît pas attention à ce chef-d'œuvre d'habileté digressive? Le lecteur cependant ne s'en sera peut-être pas aperçu. J'en serois assurément fâché. Je ne l'accuserois pourtant point, à cet égard, d'un défaut de pénétration.—C'est plutôt que cette perfection est si rare dans une digression, que l'on ne s'y attend pas.—Mais qu'est-ce donc? Le voici. Mes digressions sont sûrement aussi frappantes qu'elles puissent l'être. Je m'enfuis de mon sujet aussi souvent et aussi loin que celui de tous les écrivains qui fait le plus d'écarts.—Mais j'ai soin, en même temps, que ma principale affaire ne soit pas arrêtée pendant mon absence, et c'est ce que ces messieurs ne font sans doute pas ordinairement.

J'allois, par exemple, vous esquisser légèrement les traits extérieurs du caractère bizarre de mon oncle, M. Tobie Shandy.—J'avois déjà même commencé, et voilà tout-à-coup que ma tante Dinach et son cocher viennent faire errer nos fantaisies dans des millions de milles jusqu'au milieu du système planétaire.—Mais malgré cette escapade, vous avez cependant dû, monsieur, vous apercevoir que l'ébauche de mon oncle Tobie avançoit en même temps peu-à-peu.—Ce n'étoit point encore les grands contours de son portrait; la chose n'étoit pas possible,—mais c'étoit un simple croquis, un premier crayon, et mon oncle Tobie, par cette touche, quelque légère qu'elle soit, vous est mieux connu à présent qu'il ne l'étoit auparavant.

C'est par cet art que la disposition de mon ouvrage est d'une espèce particulière.—J'y concilie à-la-fois deux mouvemens contraires, et qui paroissent inconciliables.—Il est en même temps digressif et progressif.

Et ne vous y trompez pas, je vous prie. Cela est bien différent des deux mouvemens de la terre, dont l'un se fait sur son propre axe dans sa révolution journalière, et l'autre dans son orbite elliptique, et qui, par ses progrès, forme l'année, et constitue la variété des saisons dont nous jouissons.—Ils m'ont seulement suggéré cette idée.—C'est souvent à des choses qui paroissent fort éloignées de notre sujet, que l'on doit ses pensées les plus brillantes.—L'ouverture la plus frivole produit quelquefois les plus grandes découvertes.

Les digressions sont incontestablement la lumière, la vie, l'ame de la lecture.—Otez-les par exemple de ce livre, il seroit aussi bon de mettre le livre tout-à-fait de côté.—Une langueur accablante, une monotonie insipide régneroient à chaque page; il tomberoit des mains.—Rendez-les à l'auteur; il brille, il amuse, il se varie, il chasse l'ennui.

Le seul point est de savoir les manier adroitement, pour qu'elles soient utiles au lecteur et à l'auteur. On ne conçoit pas l'embarras qu'elles causent ordinairement à un écrivain.—Son sort est digne de pitié.—J'en vois qui commencent une digression, et j'observe que l'ouvrage dès ce moment est arrêté.—Continuent-ils le sujet principal? il n'y a plus de digression.

Voilà donc un ouvrage manqué, et il a fait suer sang et eau à l'insipide auteur.—Oh! ce n'est point ainsi que j'ai agi. J'ai tellement arrangé celui-ci dès le commencement, j'ai tellement combiné le sujet principal et les parties accessoires, j'ai si bien ménagé mes intersections, compliqué et entrelacé les mouvemens digressifs et progressifs, j'ai formé du tout un tel engrenage, que la machine en général n'a pas cessé de mouvoir et d'avancer.—Pas beaucoup, à la vérité: mais qui va toujours et long-temps, va loin; et s'il plaît à la source de tout bien de m'accorder de la santé et du courage, je pourrai continuer ces mêmes mouvemens pendant plus de quarante ans.

CHAPITRE XXV.
Comment peindre mon oncle Tobie?

En vérité, vous n'y pensez pas; cette idée est folle. Quoi! vous commenceriez ce chapitre par une absurdité? Eh! pourquoi pas? Tant de livres ne sont pas autre chose dans tout leur tissu! Oui, monsieur, je dis que si l'on fixoit le miroir de Momus dans le cœur humain, selon la direction que pourroit lui donner cet archi-critique, il s'ensuivroit d'abord que les plus sages, les plus graves, les plus fous et les plus légers d'entre nous, seroient forcés, chaque jour de leur vie, de payer, comme en Angleterre, la taxe qu'on a mise sur les fenêtres.

Ce miroir ainsi placé, il seroit aussi facile de saisir et de peindre le caractère d'un homme, que de voir dans une ruche, par le moyen d'un verre dioptrique, les opérations des mouches à miel. Son ame y paroîtroit à découvert. On observeroit tous ses mouvemens; ses artifices, ses caprices, ses vertus, ses vices, ses sensations, ses trémoussemens seroient au grand jour: rien n'échapperoit, et l'on n'auroit plus qu'à prendre la plume, et à écrire ce que l'on auroit vu. Mais un biographe sur la planète où nous sommes n'a pas cet avantage. Que n'est-elle comme Mercure! Nos calculateurs ont trouvé que la chaleur qui règne dans ce pays-là est égale à celle du fer rougi, et elle doit avoir, depuis long-temps, vitrifié le corps des habitans. Ce qui enveloppe leurs ames doit être aussi diaphane, aussi transparent que la glace du miroir le plus clair et le plus poli. Il n'y a du moins que le nœud ombilical, plus épais, qui en doive être excepté.—Le nœud ombilical?—Oui, madame, et cela est physique. Je défie à la philosophie la plus subtile de me démontrer le contraire. Mais hors ce point, plus sombre, ces ames doivent être tout-à-fait au bivac.—Je ne parle cependant que des jeunes ames. Celles dont les corps, parvenus à la vieillesse, sont plissés par les rides, ne sont pas de même. Les rayons du soleil, en les traversant, souffrent alors une réfraction monstrueuse, et ne reviennent à l'œil qu'après avoir parcouru une foule de lignes obliques et tortueuses qui empêchent qu'un homme ne puisse être vu.

Hélas! les hommes de Mercure sont presqu'alors comme les nôtres.—Nos esprits ne brillent certainement pas à travers le corps.—Il est enveloppé d'une étoffe épaisse et opaque, qui s'oppose à la perspicacité de l'œil le plus perçant; et que faire? Il faut absolument chercher d'autres moyens pour définir le caractère spécifique de chacun.

Combien n'en a-t-on pas imaginé? Les uns ont décrit leurs caractères avec des instrumens à vent.—Virgile en parle dans ses aventures de Didon et d'Enée; mais ce moyen est aussi trompeur que le souffle de la renommée: il n'annonce qu'un génie resserré.—Je n'ignore pas que les Italiens, par le fortè et le piano d'un instrument à vent dont ils se servent, et qu'ils disent infaillible, se vantent d'atteindre à une exactitude mathématique dans la description d'une espèce particulière de caractère qui se trouve parmi eux.—Je n'ose dire ici le nom de l'instrument: nous l'avons parmi nous, et cela suffit; mais ne vous en servez jamais pour dessiner.

Ceci est énigmatique.

Et je lui ai donné cette tournure à dessein pour le peuple.

C'est la raison, madame, qui m'engage à vous prier de lire cet endroit avec rapidité. Je ne voudrois pas que vous vous arrêtassiez à faire des recherches dans votre imagination.

Les médecins?… Mais à quoi leur sert la curieuse avidité qu'il montrent à considérer certaines choses? il faudroit au moins qu'ils prissent aussi une esquisse des replétions des hommes qui passent par leurs mains… Ce n'est pas assez d'examiner ce qui s'échappe: avis à la faculté. Ses doctes soutiens pourroient peut-être parvenir, avec ces précautions, à tracer des caractères passables.

Mais je trouve un inconvénient à cette méthode.—Les exhalaisons qui, dans un des procédés, s'éleveroient de la palette, pourroient bien rendre la tâche plus pénible, et forcer le savant artiste à détourner ses yeux.

Voilà bien des expédiens: mais il y a beaucoup de personnes qui n'en veulent pas. Ce n'est point parce qu'elles trouvent, pour réussir, des ressources dans la fécondité de leur génie. Leurs maîtres dans l'art de la pentagraphie, leur ont découvert des manières de faire particulières, et il leur est bien plus commode de les suivre, que de se donner la peine d'en chercher d'autres.—Observez cependant que ces copistes serviles sont vos plus grands historiens.

Voyez d'abord celui-ci. Il est occupé à tirer un caractère dans toute son étendue naturelle, mais dans une attitude opposée à la lumière.—Il gêne, il défigure la personne qu'il veut peindre.

Cet autre vous tient dans la chambre obscure, et vous êtes sûr qu'il ne vous représente qu'avec quelques-unes de vos attitudes les plus ridicules.—Il vous contrefait, vous mutile…

Oh! que ce n'est point ainsi que j'agirai pour vous décrire le caractère de mon oncle M. Tobie Shandy! Je donnerois, moi, dans ces erreurs? Non, non. Aussi suis-je bien résolu de n'emprunter le secours d'aucune machine pour le peindre.—Je ne souffrirai point que mon pinceau se laisse diriger par aucun des instrumens à vent qui aient jamais soufflé en deçà ou au-delà des Alpes.—Je ne déroberai rien à son médecin. Mais son cheval de course, son dada, son cher califourchon, ou, pour parler sans figure, ses caprices, c'est là ce qui me servira à le caractériser.

CHAPITRE XXVI.
Nous y viendrons.

Que ne suis-je moins sûr que le lecteur s'impatiente de connoître le caractère de mon oncle Tobie?—Je commencerois par le convaincre qu'il n'y a point de meilleur moyen, pour réussir à le faire connoître, que celui que j'ai choisi.

Je ne peux pas dire que les actions réciproques d'un homme et de son califourchon se fassent de la même manière que l'ame et le corps agissent l'un sur l'autre. Cependant il y a entre eux une espèce de communication qui y ressemble beaucoup, et cela s'opère peut-être à la manière de l'électricité des corps.—Les parties les plus subtiles et les plus déliées du cavalier s'échauffent, s'exaltent et touchent immédiatement au bâton, et le cavalier, dans un long voyage, et par une longue friction, est lui-même pénétré à son tour de ce qui s'exhale de son dada chéri: vous voyez, mon ami, ce qui en résulte.—Si l'on peut faire une description exacte de la nature de l'un, les notions que l'on peut prendre sur l'autre, sont sûres.

Or, est-il, que le califourchon que montoit mon oncle, étoit, selon moi, plus qu'un autre, digne d'être décrit à cause de sa singularité.—On auroit effectivement pu aller d'Yorck à Douvres, de Douvres à Penzance, et de Penzance encore une fois à Yorck, sans rencontrer son pareil sur la route; et si par hasard on en eût aperçu quelqu'un qui eût seulement de son air, il auroit fallu s'arrêter pour le contempler, quelque pressé qu'on eût été.—Sa démarche, sa figure étoient si singulières, si extraordinaires, il ressembloit si peu dans son espèce à quelqu'autre espèce que ce soit, qu'on auroit aisément douté de ce que c'étoit. Mais, à la mode de ce philosophe qui, pour renverser le système de ce fou de Zénon d'Elée, qui nioit qu'il y eût du mouvement, ne fit que marcher devant lui, mon oncle Tobie, pour prouver que son califourchon étoit réellement un califourchon, ne se servoit d'autre argument que de monter dessus et de le faire courir.—Il laissoit aux passans à décider le point en question.

Mon oncle Tobie le montoit avec tant de plaisir… Il portoit si bien mon oncle Tobie, qu'il s'inquiétoit fort peu de ce que le monde disoit et pensoit de lui à ce sujet.

Mais il est temps cependant, ou jamais, que je vous en fasse la description.—Une chose encore pourtant avant tout!—Souffrez que je vous apprenne comment mon oncle Tobie en fit l'acquisition. J'aime à procéder régulièrement dans ce que je fais.

CHAPITRE XXVII.
Un peu de patience.

La blessure que mon oncle Tobie reçut dans l'aine, au siége de Namur, le rendit absolument incapable de servir; on le renvoya en Angleterre pour se faire guérir.—

Il se trouva réduit à passer quatre années entières, tantôt dans son lit, tantôt dans sa chambre.—Il souffroit horriblement.—Les exfoliations successives de l'os pubis, et du bord extérieur du coxendis, étoient la cause, madame, des douleurs aiguës qu'il ressentoit.—Ces deux os avoient été terriblement brisés, et l'irrégularité de la pierre détachée du parapet, y avoit autant contribué que sa grosseur, quoiqu'elle fût très-grosse;—ce qui faisoit dire au chirurgien que la pesanteur de la pierre avoit fait plus de tort à l'aine de mon oncle Tobie, que la force avec laquelle elle l'avoit frappé.—Et c'est un grand bonheur, ajoutoit-il.

C'est dans ce temps-là que mon père commençoit à monter sa maison de commerce à Londres.—Les deux frères étoient unis par l'amitié la plus cordiale.—Mon père craignit que mon oncle Tobie ne fût pas si bien soigné ailleurs que chez lui, et il lui céda le plus beau et le plus commode de ses appartemens… Mais ce qui marquoit encore son affection, c'est qu'il ne venoit pas un ami, pas une connoissance à la maison, qu'il ne les menât voir son frère Tobie, pour le dissiper et l'amuser par leurs propos.

L'histoire de la blessure d'un militaire en soulage la douleur.—C'étoit du moins l'idée de tous ceux qui venoient voir mon oncle, et la conversation se tournoit presque toujours sur ce sujet;—ensuite sur le siége.—

On s'imagine bien que ces discours plaisoient beaucoup à mon oncle. Il est même sûr que sans quelques embarras imprévus qu'ils lui causèrent, il en auroit reçu beaucoup de soulagement; mais ces contre-temps furent terribles.—Ils augmentèrent sa douleur; sa guérison fut prolongée de plus de trois ans, et s'il n'avoit heureusement trouvé lui-même un expédient pour se tirer d'affaire, ils l'auroient fait descendre dans le tombeau.—

Il vous est sûrement impossible de deviner de quelle nature étoient ces embarras cruels de mon oncle Tobie.—Si vous le pouviez, j'en rougirois, et ce n'est ni en parent, ni en homme, ni en femme.—J'en rougirois comme auteur.—Je suis si flatté de ce que le lecteur, jusqu'à présent, n'a pu prévoir la moindre chose de ce que j'allois dire!—Et quelle honte ne seroit-ce pas pour moi si je lui préparois le moyen d'être plus pénétrant. Je suis, sur ce point, d'une humeur si singulière, si délicate, si susceptible, que je déchirerois la page que je vais écrire, si vous pouviez seulement, monsieur, faire une conjecture probable sur ce que j'y dirai. Mais qu'ai-je à craindre? Sais-je moi-même ce qui sortira de ma plume?—

CHAPITRE XXVIII.
Enfin nous y voilà.

Oui et non; c'est selon ce que vous lui voulez, disoit Sganarelle.—La réponse étoit équivoque, et le drôle avoit apparemment voyagé en Gascogne ou en Irlande. Pour moi, monsieur, je vous demande, dans les mêmes termes, une réponse qui ait un peu plus de franchise. Avez-vous lu l'histoire des guerres du roi Guillaume, ou ne l'avez-vous pas lue? Mais si je vous disois oui? En ce cas, je… Mais si c'étoit non? Point de biais, je vous prie.—Au reste, si vous l'avez lue, je ne fais simplement que vous rappeler, et si vous ne l'avez pas lue, je vous apprends qu'une des plus mémorables attaques du siége de Namur se fit par les Anglois et les Hollandois, sur la pointe de la contr'escarpe avancée au-devant de la porte Saint Nicolas.—Rien n'est peut-être plus intéressant. La pointe de la contr'escarpe couvroit la grande écluse, et les Anglois se trouvèrent exposés à tous les dangers du feu qui partoit de la contre-garde et du demi-bastion de Saint-Roch.—Je vous assure qu'il n'y faisoit pas bon. Le succès de cette chaude dispute fut que les Hollandois se logèrent dans la contre-garde;—les Anglois de leur côté s'emparèrent du chemin couvert de la porte Saint-Nicolas. Les officiers françois, l'épée à la main, sur le glacis, et avec toute la bravoure qu'ont des officiers françois, s'opposèrent inutilement à cette impétuosité de courage.—La contre-garde et le chemin couvert furent emportés; les gazettes en parlèrent dans le temps.

Mais des gazettes ne sont que des gazettes. Mon oncle Tobie avoit été témoin oculaire de cette action, et cela valoit bien mieux.—Il n'étoit jamais plus éloquent, plus exact, plus minutieux dans ses détails, que quand il en faisoit la relation. On dit que l'on exprime bien ce que l'on conçoit bien. C'étoit cependant là l'embarras de mon oncle Tobie. Un autre n'en eût peut être pas eu; mais lui vouloit faire suivre à ses auditeurs les progrès de l'attaque, depuis le commencement jusqu'à la fin. Il étoit par conséquent obligé de leur parler de scarpe, de contr'escarpe, de glacis, de chemin couvert, de demi-lune, de ravelin, et c'étoit-là où il s'embrouilloit. Comment leur faire saisir la différence qu'il y avoit entre tous ces ouvrages? La difficulté d'être intelligible et de leur donner des idées claires, lui causoit des peines inexprimables; et si mon cher oncle Tobie ne murmuroit pas contre la pauvreté de la langue, il se faisoit au moins des reproches de ne pas la savoir assez bien.

Les amateurs qui en parlent, confondent souvent les termes eux-mêmes, et mon oncle Tobie ne devoit pas se fâcher si fort; mais il auroit voulu ne point ennuyer ceux qui l'écoutoient.

Il est sûr qu'à moins qu'ils n'eussent beaucoup de pénétration, ou qu'il ne fût lui-même dans une heureuse veine, il lui étoit presque impossible de n'être pas obscur.

L'endroit surtout qui le désoloit le plus, étoit l'attaque de la contr'escarpe de la porte Saint-Nicolas. Cet ouvrage s'étendoit depuis le bord de la Meuse jusqu'à la grande écluse, et le terrain, dans cet espace, étoit de tous côtés si entre-coupé de digues, de tranchées, de fossés, d'éclusettes… Oh! c'est-là qu'il se trouvoit perdu, arrêté, sans savoir de quel côté il pourroit aller et venir, s'il avanceroit, s'il reculeroit… Dans cette situation critique, il étoit souvent forcé d'abandonner son récit.

Le chagrin que ces contre-temps lui causoient ne peut se concevoir. Mon père, par amitié pour lui, faisoit circuler sans cesse de nouvelles connoissances et de nouveaux curieux dans son appartement. On lui parloit de sa blessure. De sa blessure, on passoit au siége, et du siége à ses particularités; et si tout cela amusoit mon oncle Tobie, mon oncle Tobie ne s'en trouvoit pas moins désespéré de ne pouvoir faire comprendre ce qu'il vouloit dire.

Ce n'est pas cependant qu'il manquât de présence d'esprit. Il savoit tout aussi bien qu'un autre conserver toutes les apparences: mais quand il ne pouvoit sortir du ravelin sans entrer dans la demi-lune, ni quitter le chemin couvert sans passer dans la contr'escarpe, ni franchir la digue sans courir le risque de tomber dans le fossé, on conçoit qu'il avoit bien des raisons de se chagriner, et de murmurer intérieurement. Ces petits accidens, par malheur, lui arrivoient fort souvent.

Si vous n'avez pas lu Hippocrate, ô mon cher lecteur! je ne doute point que des déplaisirs aussi minces ne vous paroissent des bagatelles; mais ne prononcez point, s'il vous plaît, sans connoissance de cause. On juge presque toujours mal quand on n'est pas instruit.—Lorsqu'on sait un peu son Hippocrate, ou que l'on connoît seulement le docteur T… on sait de reste que les passions et les affections de l'esprit ont les plus grandes influences sur la digestion. Pourquoi, je vous prie, n'en auraient-elles pas aussi-bien sur une blessure, que sur un dîner?… C'étoit ce qu'éprouvoit mon oncle Tobie. Les paroxismes, les redoublemens aigus de la douleur augmentoient à toutes les heures du jour, par le désagrément de ne pouvoir s'expliquer aussi bien qu'il l'auroit désiré.

Il avoit beau faire, sa philosophie lui refusoit sur ce point ses secours; peut-être même ne les souhaitoit-il pas.

Enfin, après trois mois de peines, il résolut de s'en débarrasser d'une manière ou d'autre.

Un matin, qu'il étoit couché sur le dos, seule attitude que sa blessure dans l'aine lui permettoit de prendre, il lui vint tout-à-coup une idée. C'est que, s'il pouvoit trouver une exacte et ample description des fortifications de la ville et de la citadelle de Namur et des environs, cette découverte le soulageroit infiniment. Les environs surtout étoient de conséquence. C'est à trente toises de l'angle tournant de la tranchée, vis-à-vis de l'angle saillant du demi-bastion de Saint-Roch, qu'il avoit reçu sa blessure. Quel plaisir pour lui, quand il en seroit-là, de pouvoir ficher une épingle dans l'endroit même où la pierre l'avoit frappé!

Ce qu'il désiroit lui réussit. Il eut une belle carte; et délivré dès ce moment d'une multitude d'explications aussi pénibles que difficiles, il n'eut presque autre chose à faire que des démonstrations.—Mais le gain le plus agréable, le plus précieux qu'il y fit, fut un goût décidé pour l'architecture militaire… Il ne pensoit, ne lisoit, ne parloit que de fortifications.—Les fortifications devinrent sa marotte chérie.—C'étoit son ame, sa vie.

CHAPITRE XXIX.
Ce qu'on a déjà vu.

J'aime assez le dieu Comus; je loue les bienfaisantes ames qui lui font des sacrifices, et qui invitent leurs amis à y participer.—Vive la bonne chère! vive le bon vin! et vive le bon feu, quand il fait froid!—Avec tout cela, cependant, il faut de la précaution. Je connois des gens, qui, faute de savoir arranger les choses, ne font la dépense d'un repas, que pour se faire moquer d'eux, et donner prise aux sarcasmes. C'est ordinairement de ceux qui n'y sont pas invités que viennent les épigrammes: ils cherchent à se venger par le ridicule, du petit chagrin d'avoir été oubliés. Mais bien souvent aussi elles partent d'un convive. Ayez plus d'attention pour les autres que pour lui; s'il est enclin à la critique, soyez sûr qu'il se dédommage de cette préférence pendant le temps même qu'il dîne à vos dépens.—Rien n'est si sot que de s'exposer à ces disgrâces.

Il est si facile de les éviter!… Faites comme moi, mes amis. On n'a pas toujours des cartes toutes prêtes, pour inviter M. un tel, et M. un tel et M. un tel… Mais en revanche, j'ai toujours eu une demi-douzaine de couverts de plus pour les survenans; et vienne qui pourra, il est bien reçu. Je fais ma cour ensuite à tous… Soyez les bien arrivés, messieurs. Je vous baise les mains; je suis enchanté de vous voir; il n'y a point de compagnie qui me fasse plus de plaisir.—Agissez, je vous prie, sans façon; vous êtes ici chez vous: point de gêne. Allons, mettons-nous à table, buvons frais, et vive la joie!

Six couverts surnuméraires! Un de plus, me disois-je, ne seroit pas inutile, et j'étois tenté de pousser ma complaisance jusques-là. Mais un jour que la demi-douzaine étoit remplie, un de mes amis me dit que la chose étoit assez bien… Ce n'étoit point un de ces railleurs de profession; mais il l'étoit par caractère… Eh bien! eh bien! dis-je, votre éloge ne m'excite que davantage. J'aurai le couvert de plus à la première occasion, et l'année prochaine, Dieu aidant, j'en aurai un plus grand nombre…

Mais, monsieur, comment se peut-il que M. Tobie Shandy, votre oncle, un vieux militaire, et qui, selon vous-même, n'étoit pas un idiot, eût la tête si lourde, si embarrassée, si…?… Que vous importe?… Ma foi! allez-y voir.

C'est ainsi, monsieur le critique, que je pourrois vous répondre; mais je sens que cette réponse ne seroit pas honnête. Elle ne peut d'ailleurs convenir qu'à un homme qui n'a pas la force de donner une raison claire et satisfaisante des choses, ou qui ne peut pas approfondir les causes premières de l'ignorance et de la confusion qui règnent dans l'esprit humain.—Que mon oncle Tobie l'eût faite, à la bonne heure. Elle pouvoit lui convenir. Il étoit militaire; il avoit du courage, de la bravoure; et telle qu'elle fût, il pouvoit la faire trouver bonne.—Mais mon oncle Tobie, dans ces sortes d'occasions, ne répondoit ordinairement qu'en sifflant son air favori, son cher Lila-Burello, et je gage que c'eût été là sa réponse… Mais je l'avoue, j'en conviens, je le répète, cette réponse ne me convenoit pas.—Il est bien clair effectivement que j'écris en homme qui a de l'érudition. Mes comparaisons, mes allusions, mes commentaires, mes métaphores… tout cela sent l'érudition. Ne faut-il pas que je soutienne mon caractère, et que je le contraste d'une manière convenable? Que deviendrois-je, mon Dieu? Je serois, monsieur, un homme perdu, si je me démentois. Au moment où je tâcherois de prévenir le babil indiscret d'un critique, deux autres se prépareroient à me tomber sur le dos.—Et voilà pourquoi je réponds ainsi.—

—Dites-moi, je vous prie, monsieur, si dans le nombre des livres, dont la lecture vous a occupé, vous avez lu l'essai de Lock sur l'entendement de l'esprit humain?—Ne me répondez pas, de grâce, avec trop de précipitation.—Je connois une foule de gens qui citent ce livre, sans l'avoir jamais lu.—J'en connois une foule d'autres qui l'ont lu sans l'entendre.—Il se pourroit, sans miracle, que vous fussiez même dans le dernier cas… Je n'écris, comme vous savez, que pour instruire. Eh bien! je vous dirai, en trois mots, ce que c'est que ce livre… C'est une histoire… Une histoire? Oui, monsieur. Mais de qui? de quoi? de quand?… Doucement! quelle pétulance! C'est l'histoire de ce qui se passe dans l'esprit humain.—Ecoutez à présent un avis. Si vous avez vous-même l'esprit, lorsque vous parlerez de ce livre, d'en dire autant que je viens de vous en dire… Autant?… Vous entendez?… Je ne dis pas plus; cela vous suffira, croyez-moi, pour figurer passablement dans une assemblée de métaphysiciens.

—Que ceci, pourtant, ne soit dit qu'en passant!—

Mais si vous voulez vous hasarder à me tenir compagnie, si vous voulez vous enfoncer dans les profondeurs de cette matière, je vous y ferai faire de grandes découvertes. Vous apprendrez d'abord que l'obscurité et la confusion qui règnent dans l'esprit de l'homme, ont trois causes.

C'est d'abord, mon cher monsieur, d'avoir les organes durs; rien n'y pénètre. S'ils sont au contraire trop flexibles, trop souples, les objets ne font sur l'esprit que des impressions légères qui ne s'y gravent point; c'est la seconde cause: et la troisième vient quelquefois de ce que la mémoire est comme un crible qui ne peut rien retenir. J'aurois bien pu trouver une autre comparaison; mais il faut que celle-ci passe.—Suivez-moi maintenant, ou plutôt appelons Finette.—Mais que voulez-vous faire de la fille de chambre de ma femme?… Eh bien! ne l'appelons pas. Figurez-vous pourtant qu'elle est ici. Je gage que je vais jeter tant de clarté sur cette matière, que Finette la comprendra tout aussi-bien que Mallebranche.—Finette vient d'achever la lettre qu'elle écrivoit à Lafleur, et vous la voyez fouiller dans sa poche droite. Prenez, je vous prie, cette occasion de réfléchir que les facultés des organes de la perception ne peuvent être ni mieux figurées, ni mieux expliquées, que par cette seule chose que cherche Finette.—Vous voyez ce que c'est; vos organes ne sont sans doute pas assez épais, pour que je sois obligé de vous dire qu'elle cherche, monsieur, un petit morceau de cire d'Espagne… La cire fond; elle tombe sur la lettre.—Mais voyez ce qui doit arriver, si Finette tâtonne trop long-temps pour avoir son dé, et que la cire se durcisse pendant ce temps.—Il est clair que la cire ne recevra qu'imparfaitement l'empreinte de son dé, si elle n'y emploie que la même force.—Finette, au lieu de cire qui se sèche, n'en a-t-elle que de molle, de flexible? Autre inconvénient. La cire recevra l'empreinte; mais pour combien de temps? Le plus léger frottement l'effacera.

Supposons que la cire soit bonne, que le dé soit bien piqué; mais que Finette l'applique sur la cire avec trop de précipitation, parce que sa maîtresse la sonne… Avouez, monsieur, que le cachet de Finette ne ressemblera, dans aucun de ces cas, à son prototype?

Eh bien! il faut savoir maintenant qu'il n'y avoit pas un de ces cas qui fût la vraie cause de la confusion que l'on remarquoit dans les discours de mon oncle Tobie. C'est pour cela que j'en ai parlé si long-temps.—J'ai voulu imiter les plus grands physiologistes, pour faire voir d'où elle ne provenoit pas.

Mais n'a-t-on pas vu que j'ai indiqué d'où elle provenoit? Quelle source intarissable d'obscurités pour le passé, le présent et le futur! l'inconstance et la mobilité des mots ont toujours jeté dans l'embarras l'entendement le plus subtil, le plus pénétrant, le plus élevé.—On croit concevoir une chose… Un mot survient, et vous voilà arrêté tout court.

L'histoire des siècles passés en fournit mille exemples. Quelles terribles disputes les mots n'ont-ils pas occasionnées et perpétuées! Quels torrens d'encre et de fiel n'ont-ils pas fait couler!—Pour moi, qui suis de bon naturel, je n'en puis pas lire les terribles relations sans répandre des larmes.

Critique modéré, pesez tout ceci! Considérez par vous-même combien de fois vos discours, vos écrits, vos connoissances ont souffert par cette seule cause!—Rappelez-vous de quels débats, de quel bruit les écoles ont retenti au sujet du pouvoir et de l'esprit, des essences et des quintessences, des substances et de l'espace! Ne voulez-vous point vous ressouvenir de ces misères humaines? Hélas! on vous a peut-être quelquefois traîné au barreau. Quelle abondance de paroles sur des mots qui n'ont point de signification déterminée, et que personne n'entend! Vous en avez frémi! Ne soyez donc point surpris des embarras de mon oncle Tobie, et laissez couler une larme de compassion sur son escarpe et sur sa contr'escarpe, sur son glacis et sur son chemin couvert, sur son ravelin et sur sa demi-lune. Ce ne fut point par idée qu'il courut risque de la vie en envenimant sa blessure; ce fut par des mots.

CHAPITRE XXX.
Trop est trop.

Mon oncle Tobie n'eut pas si-tôt son plan des fortifications de Namur, qu'il se mit à l'étudier avec le plus grand empressement. Il n'y avoit rien de plus intéressant pour lui que sa guérison; elle dépendoit du calme des passions de son esprit, et il étoit absolument nécessaire qu'il se rendît tellement maître de son sujet, que lorsque l'occasion s'en présenteroit, il en pût parler sans émotion.

Il y donna quinze jours dans l'application la plus constante. Au bout de ce temps, à l'aide de quelques explications qui étoient sur la marge, et de l'architecture militaire de Gobésius, traduite du flamand, il parvint à donner à ses discours une clarté dont on pouvoit être satisfait; ce n'étoit cependant là que le premier degré. Deux mois de plus n'étoient pas écoulés, que mon oncle Tobie planoit, pour ainsi dire, sur son sujet. Il auroit pu faire, au besoin, et dans le plus grand ordre, l'attaque de la contr'escarpe avancée. Plus initié dans l'art que le premier motif qu'il avoit eu ne l'exigeoit, il pouvoit à son gré passer la Meuse et la Sambre, insulter les lignes de Vauban, se porter sur l'abbaye de Salsines, revenir sur ses pas, et donner aux curieux qui l'écoutoient, une relation aussi distincte de chaque opération du siége, que de l'action où il eut l'honneur de recevoir sa blessure à la porte Saint-Nicolas.

Mais le désir d'apprendre est comme la soif des richesses, qui devient plus âpre à mesure qu'elle se satisfait.—C'est ce qu'éprouvoit mon oncle Tobie. Plus il étudioit sa carte, et plus il prenoit de goût à l'étude de l'art. C'étoit une source délicieuse où il buvoit à longs traits, sans cependant pouvoir étancher l'ardeur qui le dévoroit. Les fortifications de Namur ne furent bientôt plus suffisantes. La première année qu'il fut obligé de passer dans sa chambre, n'étoit pas encore entièrement révolue, qu'il n'y avoit peut-être pas une seule ville fortifiée en Flandre et en Italie dont il ne se fût procuré le plan. Il en lisoit les descriptions; il les comparoit et les combinoit avec l'histoire des siéges qu'elles avoient soutenus, avec les ouvrages anciens et modernes qui en faisoient la force. Il y avoit tant d'aptitude, il s'y portoit avec tant de plaisir, qu'il oublioit sa blessure, son dîner, et jusqu'à lui-même.

Mon oncle Tobie, la seconde année, se procura les ouvrages de Ramilli et de Canateo, traduits de l'italien. Il se donna Stévinus, Marolis, le chevalier de Ville, Lorini, Cohorn, Shecter, le comte de Pagan; il acheta le maréchal de Vauban, Blondel: il fit enfin une collection si ample d'ouvrages sur l'architecture militaire, que Don-Quichotte n'avoit peut-être pas une suite plus nombreuse de livres de chevalerie, lorsque le curé et le barbier firent l'invasion de sa bibliothèque.

Mais tout cela ne suffisoit pas. Mon oncle Tobie, dans la troisième année, vers le mois d'août 1699, jugea qu'il ne pouvoit se dispenser de prendre quelque teinture de l'artillerie.—Il voulut, comme de raison, puiser ses connoissances dans la source primitive.—Il lut pour cela les œuvres de Tartaglia. Il passe pour être le premier qui ait découvert qu'un boulet de canon, dans sa course progressive, ne décrit pas une ligne droite. Mon oncle Tobie voulut donc le lire, et il prouva à mon oncle Tobie qu'il étoit absolument impossible que le boulet conservât cette direction dans toute sa route.

—La recherche de la vérité est sans fin.—

Mon oncle Tobie ne fut pas si-tôt convaincu de la route que le boulet ne tenoit pas, qu'il se mit dans l'esprit de savoir la route qu'il tenoit. Alors, nouveaux auteurs, nouvelle lecture, nouvelle application. L'ancien Maltus tomba d'abord dans les mains de mon oncle Tobie; vint ensuite Galilée, puis Toricelli. Là, par certaines règles géométriques et démonstratives, mon oncle Tobie trouva que le boulet décrivoit une ligne parabolique. Il trouva que le paramètre, ou le côté droit de la section conique de cette ligne étoit à la quantité, en raison directe, comme toute la ligne au double de l'angle d'incidence, formé par la culasse sur un plan horizontal, et que le semi-paramètre… Arrêtez! mon cher oncle Tobie, arrêtez! n'avancez pas un pas de plus dans ce sentier épineux! il est hérissé de difficultés; c'est un labyrinthe d'où l'on ne peut sortir qu'avec mille peines. Dans quels embarras inextricables ne vous jeteroit pas la vaine poursuite de ce fantôme qui vous paroît si charmant, et que vous appelez la science? O mon oncle! fuyez, fuyez-le comme un serpent dangereux. Est-il donc si nécessaire qu'avec votre blessure dans l'aine, vous passiez des nuits entières? que vous vous échauffiez le sang? que vous vous rendiez étique? Hélas! vous ne ferez qu'empirer; vos symptômes deviendront plus effrayans pour ceux qui vous aiment… Vous verrez cesser la transpiration insensible qui vous seroit si salutaire; vos esprits s'évaporeront, votre force virile s'épuisera, l'humide radical qui donne de la souplesse à vos muscles se desséchera; vous altérerez votre santé, et vous attirerez vingt ans plutôt sur vous toutes les infirmités de la vieillesse. O mon oncle! mon cher oncle… mon cher oncle Tobie!…

CHAPITRE XXXI.
Le feu prend.

Un homme qui entend seulement un peu l'art d'écrire, doit voir qu'après l'apostrophe animée que je viens de faire à mon oncle Tobie, il ne m'étoit plus possible de continuer ma narration. Ce que j'aurois dit eût paru froid, insipide.—Aussi ai-je mis fin, sur-le-champ, à mon chapitre. Je n'étois pourtant qu'au milieu de mon histoire! Mais on n'y perdra rien.

Les écrivains de ma trempe ont un privilége qui leur est commun avec les peintres. Lorsqu'une copie trop exacte d'un portrait pourroit rendre le tableau moins frappant, ils choisissent le moindre mal; ils trouvent qu'ils sont plus excusables de manquer à la vérité qu'à sa beauté.—Cela souffre peut-être quelque restriction; mais qu'importe? Je n'ai fait cette comparaison que pour laisser un peu réfroidir mon apostrophe, et je m'embarrasse fort peu du jugement que le public portera de la comparaison.

Mon oncle Tobie, à la fin de la troisième année, voyant que le paramètre et le semi-paramètre de la section conique irritoient trop sa blessure, quitta, avec un peu d'humeur, l'étude de l'artillerie.—Mais ne croyez pas que ce fût pour s'abandonner au repos et à l'oisiveté. Il se livra tout entier à la partie pratique des fortifications, dont l'agrément le captiva avec une force redoublée, comme celle d'un ressort long-temps comprimé.—

Mon oncle Tobie, qui, jusqu'alors avoit eu pour habitude de changer de chemise tous les jours, commença dans ce temps à en changer moins régulièrement. Son barbier venoit très-souvent en vain. A peine donnoit-il le temps à son chirurgien de panser sa blessure. Son esprit étoit si occupé ailleurs, il étoit si étendu sur d'autres objets, qu'il lui demandoit très-rarement comment elle alloit; mais l'éclair n'est pas plus prompt. Une étincelle qui tombe sur un baril de poudre ne fait pas une plus subite explosion. Tout-à-coup voilà mon oncle Tobie qui commence à soupirer après sa guérison, qui se plaint à mon père, qui querelle le chirurgien.—Il l'entend monter un matin;… aussitôt il ferme ses livres, cache ses instrumens, et lui reproche avec aigreur la lenteur de son rétablissement. Combien y a-t-il que j'en devrois être quitte! combien de douleurs! quelle contrainte d'être obligé de garder ma chambre pendant quatre années entières! Ah! sans l'amitié du meilleur des frères, ajouta-t-il, sans le courage qu'il m'inspire, il y a long-temps que j'aurois succombé à mes malheurs.

Mon père étoit présent, et mon oncle mettoit tant d'énergie à ses plaintes, que mon père en versa des larmes.—C'est ce qu'on n'attendoit pas. Mon oncle Tobie n'étoit pas naturellement éloquent: cela n'en fit que plus d'effet. Le chirurgien en demeura confus.—Ce n'est pas que le malade n'eût bien raison de s'impatienter; mais cette impatience étoit également inattendue. Il y avoit quatre ans que le chirurgien le soignoit, et jamais il ne lui étoit échappé, pendant ce temps, le moindre mécontentement:—il avoit toujours été la soumission et la patience même.

Nous perdons quelquefois le droit de nous plaindre, en différant de le faire.—Mais alors nous triplons de force… Le chirurgien en fut étourdi, et son étonnement augmenta, lorsqu'il vit que mon oncle ne finissoit pas ses reproches et ses lamentations; qu'il vouloit être guéri sur-le-champ, et que, s'il ne l'étoit pas, il enverroit chercher le chirurgien du roi pour achever sa besogne.

Le désir de la vie et de la santé est si naturel à l'homme! l'envie de respirer librement le grand air est une passion qui le quitte si peu! Mon oncle Tobie en étoit aussi dominé que tous ceux de son espèce. Il n'étoit donc pas surprenant qu'il désirât sa guérison, ni qu'il souhaitât prendre l'air après une si longue captivité.—Mais, je vous l'ai déjà dit, rien ne se faisoit, rien ne s'opéroit dans ma famille comme dans les autres. Le temps où les désirs de mon oncle se manifestèrent, la manière dont il les fit éclater, avoit sûrement quelque raison particulière. Eh! oui, sans doute; mais cela se développera dans le chapitre suivant. J'avoue qu'il sera temps alors de revenir écouter, au coin du feu, la fin de la phrase de mon oncle Tobie.—

CHAPITRE XXXII.
Trim.

Lorsqu'une passion tyrannise un homme, ou, ce qui est la même chose, lorsqu'il se laisse emporter par son dada chéri, la raison, la prudence n'ont plus d'empire sur lui; elles l'abandonnent.

La blessure de mon oncle Tobie se guérissoit. Dès que le chirurgien fut revenu de sa surprise, et qu'il lui eut laissé la liberté de parler, il lui dit qu'elle commençoit à prendre du vif, et que si par hasard il ne survenoit point d'autres exfoliations, il espéroit qu'elle seroit cicatrisée dans cinq ou six semaines… Le son d'autant d'olympiades, six heures auparavant, eût porté dans l'esprit de mon oncle Tobie l'idée d'un temps plus court. Mais la succession de ses pensées étoit devenue si rapide, il étoit si impatient d'exécuter le dessein qu'il avoit formé… Ma foi! il n'y eut plus moyen; et sans consulter davantage qui que ce fût au monde, ce qui, par parenthèse, est fort bien fait, quand on est déterminé à ne prendre l'avis de personne; mon oncle Tobie, sans hésiter, ordonna à son domestique Trim de faire des paquets de linge et de charpie, de louer un carrosse à quatre chevaux, et de le faire trouver à la porte à midi précis. C'étoit l'heure où il savoit que mon père seroit à la bourse. Ainsi, point d'obstacles à essuyer. Trim ne se fit pas répéter l'ordre. De son côté, mon oncle Tobie laissa un billet de banque sur la table pour payer le chirurgien. Il écrivit à mon père une lettre de tendres remercîmens; et cela fait, mon oncle Tobie, soutenu, d'un côté, par sa béquille, et soulevé de l'autre par Trim, monta en carrosse avec ses cartes, ses livres de fortifications, ses règles, ses compas, et partit pour son domaine de Shandy.

Un départ aussi précipité avoit une raison: la voici.

La table qui étoit dans la chambre de mon oncle Tobie, étoit un peu petite pour le grand nombre de cartes, de livres et d'instrumens dont elle étoit chargée. En étendant la main pour prendre sa tabatière, il fait glisser son grand compas. Il veut se baisser pour ramasser le compas, et son étui de mathématique tombe avec les mouchettes. Autre malheur! Il veut attraper les mouchettes pendant qu'elles tombent, et il ne réussit qu'à pousser par terre Blondel, et le comte de Pagan sur Blondel.

Un homme impotent, tel qu'étoit mon oncle, ne pouvoit pas remédier à tant d'accidens de lui-même. Il sonna son domestique Trim.—Vois ce désordre, Trim, lui dit mon oncle.—Il faut nécessairement, Trim, que j'aie une table plus grande. Ne pourrois-tu pas prendre ma règle, et mesurer la longueur et la largeur de celle-ci, et m'en faire faire une autre deux fois plus longue et deux fois plus large? Oui, monsieur, répliqua Trim, et cela sera même bientôt fait. Mais j'espère, ajouta-t-il, que monsieur se portera bientôt assez bien pour aller à sa maison de campagne… Monsieur se plaît tant aux fortifications, qu'il pourroit s'y amuser à merveille! Trim avoit été caporal dans la compagnie de mon oncle. Ce n'étoit pas son vrai nom; il s'appeloit James Buttler; mais on lui avoit donné ce sobriquet au régiment, et mon oncle Tobie ne l'appeloit jamais autrement, à moins qu'il ne fût fâché contre lui.

Un coup de feu qu'il reçut au genou gauche, à la bataille de Lauden, deux ans avant l'affaire de Namur, l'avoit mis hors d'état de servir. Il étoit adroit, et on l'aimoit dans le régiment. Mon oncle Tobie le prit pour domestique, et l'on peut dire qu'il lui fut très-utile. Il lui avoit servi à-la-fois de valet, de palefrenier, de barbier, de cuisinier, de tailleur, et de garde-malade en campagne, et en quartier d'hiver, et depuis, il l'avoit toujours servi avec beaucoup d'affection et de fidélité.

Mon oncle Tobie l'aimoit; leurs connoissances réciproques avoient même fortifié l'attachement qu'ils avoient l'un pour l'autre. Trim, attentif aux discours de son maître sur les fortifications, avoit fait des progrès dans la science: il lisoit, avec cela, les mêmes livres que mon oncle; il observoit ses plans, ses marches, ses combinaisons.—Le garçon de cuisine de mon père, et la femme de chambre de ma mère le croyaient pour le moins aussi instruit que mon oncle Tobie lui-même.

Je n'ai plus qu'un coup de pinceau pour achever le caractère du caporal Trim: c'est la seule ombre qu'il y ait à son tableau. Mais enfin, Trim avoit ce défaut: il aimoit à donner des conseils, ou plutôt, il aimoit à s'écouter parler.—Avouons pourtant qu'il étoit si respectueux, si soumis, qu'on pouvoit aisément le tenir dans le silence, quand il n'avoit pas commencé à discourir. Mais si malheureusement on lui permettoit une fois d'ouvrir la bouche, il n'y avoit point de fin; rien ne pouvoit arrêter la volubilité de sa langue. Son habitude étoit d'entre-mêler toujours ses discours du titre ou de la qualité de ceux à qui il parloit, et il ne parloit qu'à la troisième personne. A dire vrai, Trim étoit assommant. Cependant son respect plaidoit si fortement en faveur de son élocution, qu'il n'étoit pas possible de se fâcher.—D'ailleurs, mon oncle ne se trouvoit que rarement incommodé de sa manière de parler; plus rarement encore se fâchoit-il contre lui… Il aimoit l'homme, et mon oncle, mon oncle Tobie ne regardoit un domestique fidelle, que comme un humble ami. Il ne pouvoit pas prendre sur lui de le faire taire. Tel étoit donc le caporal Trim, et tel étoit aussi mon oncle Tobie vis-à-vis de lui.

Si je l'osois, continua Trim, je dirois sur cela mon avis à monsieur; je lui expliquerois avec franchise ma façon de penser. Dis, Trim, dis, reprit mon oncle Tobie; parle, parle sur ce sujet sans rien craindre.

En ce cas, continua Trim, en relevant ses cheveux, et en se tenant aussi droit que s'il eût marché à la tête de sa division.—

Eh bien! en ce cas, Trim, dit mon oncle Tobie…

Ma foi! monsieur, continua-t-il en avançant un peu sa jambe blessée, et en montrant de sa main droite un plan de Dunkerque qui étoit attaché à la tapisserie avec des épingles, ma foi! c'est qu'à mon avis tous ces ravelins, ces bastions, ces courtines, ces ouvrages à cornes que je vois là sur du papier, ne font qu'une bien triste figure. Quelle différence de ce que monsieur et moi pourrions faire, si nous étions seuls à la campagne! Il n'y auroit pas de comparaison. Pourvu que nous eussions seulement un demi-arpent de terre, je suis sûr que nous ferions des choses surprenantes.—Voilà l'été; c'est un charme. Monsieur seroit assis au grand air, pourroit, sans se fatiguer, me donner la… nographie…—l'Ichnographie, dit mon oncle.

De la ville ou de la citadelle qu'il jugeroit à propos d'assiéger… Et je me laisserois plutôt tuer sur le glacis, que de ne la pas fortifier selon ses intentions.—En effet, si monsieur daignoit me donner le dessein de la polygone avec ses lignes, ses angles, et cela d'une manière exacte…

Et c'est ce que je puis faire, dit mon oncle Tobie…

Je commencerois par le fossé, et si monsieur m'en désignoit la largeur, la profondeur…

Je le ferois à un cheveu près, Trim, s'écria mon oncle Tobie.

Je jeterois la terre vers la ville pour former l'escarpe, et du côté de la campagne pour faire une contr'escarpe.

Fort bien, Trim, dit mon oncle Tobie; tout cela est à merveille.

Et quand j'en aurois achevé les talus, à la satisfaction de monsieur, je disposerois le glacis de manière, en le couvrant de gazon, qu'il égaleroit les plus belles fortifications de Flandre.—Monsieur sait ce que c'est que des gazons, comment on doit les poser… Les murs, les parapets en doivent être garnis; il n'y a rien de meilleur que le gazon…

Tu as raison, Trim, les plus célèbres ingénieurs en font usage, dit mon oncle.

Monsieur sait bien qu'ils valent cent fois mieux qu'une façade de pierre ou de brique…

Je sais, dit mon oncle en remuant la tête, qu'ils valent mieux à certains égards.—Les boulets pénètrent et s'amortissent dans le gazon…

Et ne font point tomber de décombres, dit Trim.

Dans le fossé, dit mon oncle.

Qui le comblent, ajouta Trim.

Et facilitent le passage, reprit mon oncle.

A tout un bataillon… dit Trim…

Comme cela arriva à la porte Saint-Nicolas! s'écria mon oncle Tobie.

Monsieur entend mieux ces choses, dit Trim, que tous les officiers qui sont au service de sa majesté; et s'il vouloit abandonner le projet de la table pour aller à la campagne, je lui jure que je ferois sous ses ordres des fortifications où rien ne manqueroit. Les batteries, les fossés, les sappes, les palissades, que sais-je? Je suis sûr qu'on viendroit de vingt milles à la ronde voir ce que nous ferions…

Le rouge montoit au visage de mon oncle Tobie à chaque mot que disoit Trim. Mais qu'on ne croie pas que ce fût une rougeur de honte, de modestie ou de colère… Elle étoit de plaisir, de joie… Le projet de Trim l'animoit et le mettoit en feu… Trim, dit mon oncle Tobie, tu en as assez dit.

Nous pourrions commencer la campagne, dit Trim, le même jour que le roi sortiroit de quartier avec ses alliés… Nous écraserions, nous abymerions les villes avec autant d'aisance qu'eux… En voilà assez de dit, Trim, s'écria mon oncle Tobie… Il suffiroit, comme je l'ai déjà dit, que monsieur, assis dans son fauteuil, me donnât ses ordres… je… C'en est assez, Trim, n'en dis pas davantage! Le plaisir et l'amusement de monsieur… Mais ce n'est encore rien que cela; il respireroit un bon air; ce seroit un exercice agréable qui contribueroit à sa santé; sa blessure ne tiendroit pas un mois…

Je goûte ton projet, Trim; c'en est assez, dit mon oncle, en fouillant dans sa poche.

En ce cas, si monsieur le veut, j'irois, dès ce moment, acheter une bêche de pionnier, que nous emporterions avec nous… Je prendrois aussi une pelle, une pioche, une paire de… En voilà assez, Trim, dit mon oncle, tout extasié, et en levant une jambe. Il lui mit aussitôt une guinée dans la main… Trim, lui dit-il, va mon enfant, n'en dis pas davantage; va, mon garçon, va, descends sur-le-champ, et apporte-moi mon souper tout de suite.

Trim descend rapidement et remonte presque aussitôt avec le souper de son maître. Mais ce fut en vain. Le plan, les opérations, le zèle de Trim avoient frappé si fortement l'esprit de mon oncle Tobie, qu'il ne put ni boire ni manger. Trim, dit mon oncle Tobie, mets-moi au lit. Hélas! ce fut la même chose. L'imagination de mon oncle Tobie étoit si échauffée, qu'il ne put dormir. Plus il pensoit au projet de Trim, plus il étoit enchanté. Il s'en falloit encore plus de deux heures qu'on ne vît le jour, qu'il avoit déjà pris sa résolution. Il avoit concerté avec Trim tous les moyens de décamper, dès le lendemain, avec sûreté.

Mon oncle Tobie avoit une jolie maison de campagne dans le village de Shandy, qui appartenoit à mon père. Elle lui venoit d'un legs qu'un vieil oncle lui avoit fait, et pouvoit lui rapporter cent livres sterling de revenu. Il y avoit derrière cette maison un potager d'environ un demi-arpent, et au bout de ce potager, étoit un beau tapis verd qui servoit de jeu de boule. Il étoit à-peu-près de l'étendue que le souhaitoit Trim. Une haie épaisse d'ifs le séparoit du potager. Trim n'eut pas sitôt désiré d'avoir un demi-arpent de terre pour y faire ce qu'on voudroit, que ce jeu de boule, sur un tapis verd, se présenta tout-à-coup à l'imagination de mon oncle Tobie; et c'est-là ce qui fut la cause physique de son changement de couleur, de ce vermillon foncé qui se répandit sur son visage.

Jamais amant n'eut un désir plus vif de revoir sa maîtresse chérie, que celui dont mon oncle Tobie se sentit animé pour mettre ce plan à exécution, et pour en jouir en particulier.—Oui, cette circonstance flattoit mon oncle, et le local sembloit disposé de manière à seconder ses souhaits. La haie d'ifs étoit si haute qu'elle déroboit le tapis verd à la vue de ceux qui pouvoient être dans la maison; et il étoit entouré, des autres côtés, par des halliers de houx, d'aubépine, et d'autres arbrisseaux fleuris, si épais, qu'ils étoient impénétrables aux yeux des curieux. L'idée de n'être pas vu augmentoit le plaisir que goûtoit d'avance mon oncle Tobie. Mais vaine imagination! Vos ifs, cher oncle, sont bien élevés, vos houx sont bien piquans, vos épines sont bien touffues; le lieu que vous choisissez est bien retiré; et vous croyez avec tout cela, que vous jouirez tout seul d'un terrain qui contient un demi-arpent! Vous croyez qu'il restera ignoré? Ah! ne vous y trompez pas.

Mon oncle Tobie et le caporal Trim ménagèrent et conduisirent toute cette affaire de la manière qu'ils l'avoient concertée.—Ce que j'en dirai, ce que je dirai aussi de l'histoire de leurs campagnes, qui ne furent pas stériles en événemens, deviendra quelque jour un endroit intéressant de ce drame… Mais il est temps de changer de scène et de retourner au coin du feu.

CHAPITRE XXXIII.
Les conjectures de mon Oncle.

Mais, mon Dieu! que font-ils là-haut, frère? dit mon père. Je pense, répondit mon oncle Tobie, en ôtant la pipe de sa bouche, comme je l'ai déjà observé, et en en faisant tomber les cendres, je pense, dit-il, qu'il seroit à propos de tirer le cordon.

Quel tapage! Obadiah! s'écria mon père; sais-tu d'où vient ce bruit? A peine mon frère et moi pouvons-nous ici nous entendre parler.

Pardi! monsieur, dit Obadiah, en faisant une révérence qui lui fit baisser l'épaule gauche d'assez mauvaise grâce, c'est que ma maîtresse souffre beaucoup…

Et pourquoi, dit mon père, Suzon court-elle si vîte à travers le jardin?… On diroit qu'on veut la violer.

Monsieur, c'est qu'elle prend le plus court pour aller chercher la sage-femme: ça est pressé.

La sage-femme? Malepeste! diable!… Et je ne sais pas cela!… Eh bien! toi, Obadiah, cours vîte seller le gros cheval, et ne fais qu'une course pour aller chercher le docteur Slop.—Fais-lui nos complimens. Dis-lui que ta maîtresse est dans les douleurs, et que je le prie de venir avec toi. Vole; il n'y a point de temps à perdre.

C'est une chose bien extraordinaire, il le faut avouer, dit mon père à mon oncle Tobie, dès qu'Obadiah eut fermé la porte, que ma femme se soit obstinée à confier la vie de mon enfant à une sage-femme ignorante, tandis que nous avons ici près un opérateur aussi célèbre que le docteur Slop. La vie de mon enfant! C'est bien plus que cela. La sienne même y est exposée, ainsi que celle de tous les enfans que nous aurions encore pu avoir par la suite.—Pour moi, cela me démonte; je n'y conçois rien.

Mais peut-être, dit mon oncle Tobie, que ma sœur a agi ainsi par économie.—Bon! bon! dit mon père. Ne faut-il pas que l'oisiveté du docteur Slop soit payée comme s'il faisoit l'ouvrage? Il n'en aura pas l'honneur, et peut-être faudra-t-il le payer davantage pour le dédommager de cette perte.

C'est donc par modestie, reprit mon oncle Tobie, dans toute la simplicité de son ame: ma sœur ne veut apparemment pas qu'un homme l'approche de si près…

Un mouvement fit en ce moment casser la pipe de mon père. Fut-ce dépit, fut-ce accident? Nous saurons cela dans quelques instans.

CHAPITRE XXXIV.
Contre-temps.

Mon père, comme on le sait, étoit un assez bon philosophe naturaliste.—Cela ne l'empêchoit pas d'être un peu initié dans la philosophie morale, et l'on voit qu'après avoir cassé sa pipe, il devoit, en sa qualité de philosophe, en prendre tout doucement les deux morceaux, et les jeter au feu avec la même tranquillité.—Mais c'est ce qu'il ne fit pas. Il se leva au contraire avec précipitation, et les jeta au feu avec violence.

Cela seul annonçoit un peu d'humeur et de colère; mais la manière dont il répondit à mon oncle Tobie ne laissa plus aucun doute.

Elle ne veut pas, dit mon père, en reprenant les expressions de mon oncle Tobie, elle ne veut pas apparemment qu'un homme l'approche de si près! Par le ciel! frère Tobie, vous épuiseriez la patience de Job, et il semble qu'on prenne plaisir à me faire participer aux peines de cet ancien patriarche… Mais en quoi donc? répond tout surpris mon oncle Tobie… En quoi? Et vous me le demandez? répliqua mon père, vous? Est-il possible, frère, qu'un homme à votre âge sache si peu ce qui concerne les femmes?—Ma foi! dit mon oncle Tobie, j'ignore tout ce qui peut les regarder.—Et il me semble que le choc que je reçus l'année qui suivit la démolition de Dunkerque, dans mon affaire avec la veuve Wadman, et qui ne venoit que de mon ignorance, justifie assez l'aveu que je fais, que je ne connois point les femmes, que je ne prétends point les connoître, et que je ne veux pas connoître davantage ce qui peut les regarder… Il me semble! Il me semble! dit mon père impatienté. Eh bien! il me semble à moi, frère Tobie, que vous devriez au moins savoir distinguer le bon côté d'une femme d'avec le mauvais.—

J'ai lu dans le chef-d'œuvre d'Aristote, que lorsqu'un homme pense à une chose passée, il baisse les yeux vers la terre; et qu'il les lève au contraire vers le ciel quand il songe à l'avenir.

Apparemment que mon oncle Tobie ne songeoit ni au passé, ni au futur: il regardoit; mais c'étoit horizontalement.

Le bon côté d'une femme! disoit-il entre ses dents.—Son bon côté!… Je ne sais, frère Shandy, dit-il tout haut, ce que cela veut dire; je n'y conçois rien. L'homme de la lune en sait plus que moi sur ce chapitre.

Eh bien! frère Tobie, dit mon père, je vais vous l'expliquer.

Volontiers; j'écoute.

Si un homme, dit mon père, en remplissant une nouvelle pipe, s'assied tranquillement, et qu'il considère la forme, la figure, l'ensemble et l'accord de toutes les parties de cet être singulier qu'on appelle femme, et qu'il les compare analogiquement…

Je n'ai jamais bien compris la signification de ce mot, dit mon oncle Tobie…

Qu'à cela ne tienne, dit mon père, je vais vous la faire comprendre.—On entend par analogie une certaine relation, un certain rapport qui dif…—Ici un grand coup à la porte coupa la parole à mon père, et rompit sa définition au milieu d'un mot tout aussi net que sa pipe; et c'est ainsi que se termina la plus remarquable et la plus curieuse dissertation que la spéculation eût peut-être jamais produite.—Quelques mois du moins se passèrent sans que mon père pût y revenir; et le sujet de la dissertation n'est pas plus problématique que la possibilité où je suis de trouver l'occasion de la placer un jour quelque part. Il est survenu successivement tant de désordres, tant de revers dans nos affaires domestiques, il est si essentiel que j'en fasse le détail, que je ne sais quand je pourrai songer à autre chose.

CHAPITRE XXXV.
Cela est clair comme le jour.

Une heure et demie? Quoi! vous prétendez qu'il y a une heure et demie de lecture depuis que mon oncle Tobie a tiré le cordon de la sonnette, et qu'on a donné des ordres à Obadiah de seller le gros cheval, et d'aller quérir le docteur Slop? Oui, je le prétends, et l'on ne peut pas dire avec raison que je n'ai pas, poëtiquement parlant, donné assez de temps à Obadiah pour aller et revenir. J'avoue pourtant, moralement et même physiquement parlant, que l'homme avoit à peine eu le temps, peut-être, de mettre ses bottes.

Mais cela ne change rien à ma thèse, et si quelqu'un y trouve à redire, si quelqu'un, sa montre à la main, a mesuré l'espace qui se trouve entre le bruit de la sonnette et le coup à la porte, s'il a trouvé par-là, comme cela peut-être, que l'intervalle n'est que de deux minutes, treize secondes, quatre tierces, qu'en résulte-t-il? Prétendra-t-il qu'il est en droit de m'insulter, parce qu'il s'imaginera que j'ai violé l'unité ou plutôt la probabilité du temps? Qu'il sache que c'est de la succession de nos idées que nous nous en formons une de la durée du temps et de ses simples modes.—Voilà quelle est la véritable horloge scholastique, et j'entends, comme homme de lettres, que ce soit par elle que l'on me juge.—Je récuse la juridiction de toutes les autres horloges du monde.

Il n'y a que huit milles de Shandy chez le docteur Slop; c'est une circonstance à saisir. Voilà Obadiah qui va et revient, et les parcourt deux fois; il ne fait que ce chemin, et moi, pendant ce temps, j'ai ramené mon oncle Tobie des environs de Namur en Angleterre, en traversant toute la Flandre.—Je l'ai tenu malade pendant près de quatre ans; je lui ai fait apprendre trois ou quatre sciences que personne ne peut apprendre parfaitement durant toute sa vie; je l'ai fait voyager ensuite avec le caporal Trim, dans un assez mauvais carrosse à quatre chevaux, depuis Londres jusqu'à sa petite maison dans le fond du comté d'Yorck, à près de deux cent milles de la capitale.—Il y est, et depuis long-temps. Tout cela veut dire que l'imagination du lecteur doit être préparée à l'apparition du docteur Slop sur le théâtre. J'ai pensé que cela valoit pour le moins les gambades, les airs et les mines dont on nous régale entre les actes.

Critique intraitable! quoi! vous n'êtes pas encore satisfait?—Vous voulez toujours que deux minutes, treize secondes, quatre tierces, ne fassent pas davantage que deux minutes, treize secondes, quatre tierces? J'ai dit tout ce que je peux dire sur ce point. Mes raisons pourroient dramatiquement me tirer d'embarras; mais je sais que la circonstance est telle, qu'elle pourroit me condamner biographiquement, et faire passer mon livre pour un roman… Non, non, il n'en sera pas ainsi. On me serre de près, mais je termine d'un seul trait toute dispute. Apprenez, mon cher critique, qu'Obadiah n'étoit pas à cinquante toises de l'écurie, lorsqu'il rencontra le docteur Slop. Le docteur Slop eut même une preuve très-désagréable de sa rencontre; il ne s'en fallut presque rien qu'elle ne fût tragique.

Imaginez-vous que… Mais ce chapitre est déjà si long, qu'il vaut mieux en commencer un autre pour faire cette histoire.

CHAPITRE XXXVI.
Ragotin n'est pas pire.

Il n'est pas aisé de se faire une idée du docteur Slop. Le Père Labute qu'on a tant chanté, qui boit pendant que personne ne le voit, et qui a bu sans que personne ne l'ait vu; le P. Labute est bien connu, même de qui ne l'a pas vu, et je me représente aisément sa figure… Mon imagination supplée à sa présence. Mais le docteur Slop! le docteur Slop est bien un autre homme, et qui ne l'a pas vu y perd beaucoup. Figurez-vous cependant une figure haute de quatre pieds et demi perpendiculaires, grosse, trapue, rabougrie, avec un dos de deux pieds et demi de large, et qui porte un ventre au moins sesquilatéral, qui feroit honneur à Silène.—Telles sont à-peu-près les lignes qui forment le contour de l'individu du docteur Slop.—Mille coups de pinceau de plus seroient en pure perte, je ne le ferois pas mieux connoître.—Ceux-ci, à l'aide de l'Analyse de la beauté de M. Hogarth, suffisent pour donner une assez juste idée de celle du personnage.—

Cet homme ainsi fait, alloit doucement, pas à pas, et en tortillant à travers la boue, sur les vertèbres d'un assez joli petit bidet, mais qui à peine avoit la force de mettre les jambes l'une devant l'autre sous un tel fardeau.—Encore si le chemin avoit été praticable pour aller à l'amble! Mais il ne l'étoit pas. Cependant Obadiah, juché sur le gros cheval de carrosse, et piquant de l'éperon, bravoit les fondrières, et couroit à toute bride au grand galop…

Un moment, je vous prie, ceci mérite une description réfléchie.

Le docteur Slop, en apercevant de très-loin Obadiah qui couroit de toute force dans le même sentier, en faisant jaillir de tous côtés la boue en forme de tourbillon, n'auroit peut-être pas eu plus de peur de la plus maligne comète de M. Whiston, que de le rencontrer.—Pour ne rien dire du choc du cheval et du cavalier, les seules flaques de boue liquide auroient pu emporter, sinon le docteur lui-même, au moins le bidet du docteur.—C'est ainsi qu'il auroit jugé du phénomène qui lui auroit frappé la vue.—Mais quelle ne dut point être la terreur et l'hydrophobie du docteur Slop, quand, tout-à-coup, lorsque n'étant pas à cinquante toises de Shandy, et presqu'à l'encoignure d'un angle qui étoit formé par le mur du jardin, Obadiah et son gros cheval de carrosse tournèrent le coin subitement, et courant avec toute la vîtesse imaginable, survinrent inopinément sur le pauvre docteur et sur son bidet?—Il n'étoit pas possible de trouver une rencontre plus funeste.—Le bidet du docteur et le docteur lui-même n'y étoient pas plus préparés l'un que l'autre; il étoit difficile de soutenir un choc aussi rude.—

Hélas! que pouvoit faire le docteur Slop? Il étoit prêtre, et se signa. Le nigaud! Il auroit mieux fait de saisir le pommeau de la selle.—Cela est vrai. Il auroit encore mieux fait de s'arrêter tout court, et de ne rien faire du tout.—En se signant, il laisse échapper son fouet… Il veut le rattraper entre son genou et le bord de la selle, et il perd l'étrier. Il perd aussi son équilibre, et dans la multitude de ces pertes, le docteur infortuné perd la présence d'esprit; et sans attendre le choc d'Obadiah, il abandonne son bidet à son destin, roule diagonalement du faîte de son cheval, et tombe comme un sac de laine, sans se blesser, et s'enfonce d'un pied dans la boue.

Obadiah ôta deux fois son bonnet pour saluer le docteur Slop; une fois comme il tomboit, l'autre quand il le vit enseveli dans la boue.—

L'impertinent! c'étoit bien là le moment de faire des politesses! Un drôle comme cela mériteroit qu'on le châtiât, pour n'avoir pas arrêté son cheval, n'en être pas aussitôt descendu, et n'avoir pas aidé au docteur.—Monsieur, point d'humeur. Obadiah fit tout ce qu'il put dans cette occasion.—Mais le mouvement du gros cheval de carrosse étoit si violent, qu'il ne pouvoit pas tout faire à-la-fois.—Il tourna d'abord trois fois autour du docteur Slop; et ce ne fut qu'au point où son cheval, toujours piétinant, alloit recommencer un quatrième cercle, qu'il parvint à l'arrêter, et ce fut avec une telle explosion de boue, qu'il auroit infiniment mieux valu qu'Obadiah n'eût point songé à soulager le pauvre docteur.—Il en fut si horriblement couvert, que jamais Docteur n'a été si crotté de la tête aux pieds, depuis qu'il y a de la boue et des docteurs au monde.

CHAPITRE XXXVII.
Combien de choses à développer.

L'accident du Docteur étoit arrivé si près de la maison, qu'Obadiah ne jugea pas à propos d'aider le docteur Slop à remonter sur son petit bidet. Il le conduisit, tel qu'il étoit, à la salle où mon père, en ce moment, faisoit sa dissertation à mon oncle Tobie, sur la nature des femmes.—Sans fouet, sans s'être essuyé, et tout couvert de boue, le docteur Slop, comme le fantôme d'Hamlet, restoit à la porte de la salle, immobile, et sans ouvrir la bouche.—Il y fut plus d'une minute et demie. A la fin, mené par Obadiah, qui le tenoit par la main, il fit quelques pas, et il est difficile de décider ce qui causa le plus de surprise à mon père et à mon oncle Tobie, de la présence ou de la figure du docteur Slop.

Le pauvre Docteur étoit si couvert de fange, qu'il n'y avoit pas un seul grain de l'explosion qui n'eût fait son effet; et c'étoit ici une belle occasion pour mon oncle Tobie de triompher à son tour de mon père. Quel homme, en voyant le docteur Slop dans cet état, n'eût pas été de son opinion? n'eût pas décidé que ma mère ne devoit pas infiniment se soucier de permettre qu'il l'approchât de trop près?—C'eût été un argument ad hominem. Mais mon oncle Tobie ne jugea pas à-propos d'en faire usage. Il n'étoit pas dans son caractère d'insulter personne.—

La présence du docteur Slop, comme je viens de le dire, n'étoit pas moins problématique, en ce moment, que l'état dans lequel il paroissoit. Cependant, pour le peu que mon père y eût réfléchi, il lui auroit été facile de résoudre ce problême. Il avoit effectivement averti le docteur Slop, huit jours auparavant, que ma mère étoit prête d'accoucher. Il n'avoit rien fait dire au Docteur depuis ce temps-là; le Docteur n'avoit rien appris; il étoit tout naturel qu'il vînt faire un tour à Shandy, pour voir ce qui se passoit: il y avoit même de la politique à faire ce voyage.

Mais malheureusement l'esprit de mon père prit à gauche dans cette recherche.—Il ne s'attacha qu'à l'action de tirer le cordon de la sonnette, et qu'au grand coup frappé à la porte.—C'étoit agir à la manière des critiques, qui prennent tout à la lettre. En agissant donc comme eux, mon père mesura aussitôt l'intervalle qui se trouvoit entre ces deux événemens, et s'obstina si fort à en calculer le résultat, qu'il ne vit rien autre chose.—Malheureuse infirmité! tu es commune aux plus grands mathématiciens! Ils épuisent leurs forces sur la démonstration, et il ne leur en reste plus pour tirer le corollaire, qui pourroit cependant être utile.

L'action de tirer le cordon, et le grand coup à la porte, firent aussi de fortes impressions sur l'esprit de mon oncle; mais ce fut pour y exciter des idées bien différentes.—Quelque inconciliables qu'elles fussent, elles lui rappelèrent le souvenir d'un fameux ingénieur, du célèbre Stévinus.—Quel rapport Stévinus pouvoit-il avoir avec le bruit de la sonnette et du coup de marteau à la porte?… C'est là un autre problême. J'en aurai bien d'autres par la suite à résoudre, et je devrois me hâter de donner la solution de celui-ci. Mais voyons auparavant ce que je dirai dans le chapitre suivant. Je sais bien que je n'en sais pas encore un mot.

CHAPITRE XXXVIII.
Il ne peut rien faire.

Ecrire ne diffère de la conversation que par le nom, surtout quand on ménage cet art comme je le fais. Un homme de bon sens ne dit jamais ce qu'il pense en causant, et un auteur, qui connoît les limites de la décence et de la politesse, sait aussi où il doit s'arrêter. Il doit respecter la pénétration et le jugement du lecteur, et lui laisser toujours le plaisir d'imaginer et de deviner quelque chose. Je déteste un livre qui me dit tout, et l'on voit bien que j'écris le mien d'après ma manière de penser. J'ai toujours soin de laisser à l'imagination de ceux qui me lisent, un aliment propre à la soutenir dans une activité qui égale la mienne.

C'est à présent leur tour.—La chute du docteur Slop, les circonstances qui la précèdent et la suivent, sa triste apparition dans la salle; en voilà assez pour aiguillonner l'imagination du lecteur.—

Il peut, par exemple, s'imaginer que le docteur Slop a conté son histoire, qu'il l'a contée avec toute l'emphase, toute l'exagération que son esprit lui a suggérées.—Il peut aussi supposer qu'Obadiah n'a pas oublié la sienne, et qu'il en a fait le récit avec un chagrin affecté, quoiqu'il eût la plus grande envie de rire.—Il peut mettre ces deux figures en pendant l'une vis-à-vis de l'autre.—D'un autre côté, il peut s'imaginer que mon père est allé voir ma mère. Enfin, pour conclure ce travail de l'imagination, il peut se figurer qu'il voit le docteur Slop lavé, frotté, vergeté, plaint, et chaussé d'une paire d'escarpins d'Obadiah, et marchant déjà vers la porte, tout prêt à opérer.

Mais trève! trève! arrêtez, docteur Slop! N'allez pas plus loin! Suspendez l'impatience de votre main avide!—Remettez-là, sans façon, sous votre veste pour la tenir chaudement. Vous ignorez les obstacles, vous ne savez point les causes secrètes qui retardent l'opération que vous êtes empressé de lui faire faire. Vous a-t-on, docteur Slop, vous a-t-on dit une clause sacrée du traité solennel qui vous amène ici? Savez-vous qu'on vous préfère, en ce moment, une des filles de Lucine? Cela n'est que trop vrai; et d'ailleurs, que pouvez-vous faire? Voyez, regardez, tâtez, fouillez-vous. Vous avez oublié tous vos outils. Votre tire-tête, votre forceps de nouvelle invention, votre petite seringue, que sais-je? Vous n'avez rien apporté. Tout cela est dans le sac verd qui est suspendu au chevet de votre lit, entre vos deux pistolets…

Ciel! terre! mer! s'écria mon père, et que venez-vous donc faire? Frère! vîte le cordon, sonnez Obadiah, et qu'il aille les chercher au grand galop, sur le cheval de carrosse.—

L'emportement de mon père se calma un peu. Dépêche-toi, Obadiah, dit mon père, dès qu'il le vit. Je te donnerai une couronne à ton retour. Je t'en donnerai une autre, dit mon oncle Tobie, va vîte. Oui, dit le docteur Slop, la chose presse.

CHAPITRE XXXIX.
Comme il court!

Mon père, mon oncle Tobie et le docteur Slop s'assirent tous trois auprès du feu. Il y avoit déjà quelques instans qu'ils y étoient sans rien dire, lorsque mon oncle Tobie adressa la parole au docteur Slop. Docteur, lui dit-il, votre arrivée subite et imprévue m'a, sur-le-champ, rappelé à la mémoire un de mes meilleurs amis; c'est le grand Stévinus, un de mes auteurs favoris. En ce cas, dit mon père, en se servant de l'argument ad crumenam, je parie vingt guinées contre la couronne que l'on donnera à Obadiah lorsqu'il sera de retour, que ce Stévinus étoit ingénieur, ou, pour le moins, qu'il a écrit quelque chose directement ou indirectement sur la science des fortifications.

Cela est vrai, répondit mon oncle. Je l'aurois juré, dit mon père. Je ne vois pas pourtant, continua-t-il, quelle liaison, quel rapport il peut y avoir entre l'arrivée subite du docteur Slop, et un discours sur l'architecture militaire.—Mais il n'importe de ce qu'on parle; que le sujet de la conversation y ait trait ou non, vous êtes sûr, vous, mon frère, de parler de vos fortifications. En vérité, frère Tobie, je ne voudrois pas, pour je ne sais combien, avoir la tête aussi farcie que vous l'avez, de courtines, d'ouvrages à cornes…

Je le crois, dit le docteur Slop, en interrompant mon père, et en riant immodérément de l'équivoque que ces mots présentent à l'esprit.—

Denis le critique lui-même n'avoit pas plus d'horreur que mon père pour les équivoques et les jeux de mots. Une pointe, en quelque temps que ce fût, le mettoit de mauvaise humeur.—Il a dit vingt fois qu'il aimeroit autant qu'on lui donnât une chiquenaude sur le nez, que de l'interrompre par un quolibet.

Monsieur, dit mon oncle Tobie, en portant la parole au docteur Slop, les courtines dont parle ici mon frère Shandy, n'ont aucun rapport à celles qu'il vous plaît de sous-entendre.—Je sais, cependant, que Ducange dit quelque part, que ce sont les courtines des fortifications qui ont donné le nom à celles-ci.—Les autres ouvrages que cite aussi mon frère, n'ont rien de commun non plus avec ce qui vous est venu à l'esprit.—Mon cher oncle Tobie faisoit cette explication avec toute la bonne foi possible.—Il faut, monsieur, que vous sachiez, ajouta-t-il, que le mot de courtine, dont nous faisons usage, exprime cette partie du rempart qui est entre deux bastions, et qui les unit.—Les assiégeans attaquent rarement les courtines, parce qu'on sait, en général, qu'elles sont bien flanquées.—Cependant, continua mon oncle Tobie, on les assure encore, en plaçant au-devant des ravelins, qu'on a soin d'étendre au-delà du fossé.—Il y a un grand malheur pour ceux qui ne sont pas bien au fait de cette matière; ils confondent souvent le ravelin avec la demi-lune, qui est bien différente.—Ce n'est pas, pourtant, qu'elle le soit, ni dans sa forme, ni dans sa figure; elle est construite comme le ravelin. Ces deux ouvrages consistent en deux faces qui font un angle saillant avec les gorges, en forme de croissant.—Et en quoi donc se trouve la différence, dit mon père un peu animé? Dans la situation, reprit aussitôt mon oncle Tobie. Tenez, frère, quand un ravelin est devant la courtine, c'est un ravelin; mais quand un ravelin est devant un bastion, le ravelin, alors, n'est plus ravelin, c'est une demi-lune.—De même une demi-lune est une demi-lune, et rien de plus, quand elle est devant un bastion; mais si elle change de place, si elle est formée devant la courtine, alors ce n'est plus une demi-lune. La demi-lune, en ce cas, n'est pas une demi-lune, c'est un ravelin.

Voilà une très-belle explication, dit mon père; mais il me semble que votre brillante architecture militaire a ses côtés foibles comme toutes les autres sciences.—

Pour ce qui est des ouvrages à cornes, reprit mon oncle Tobie, et mon père soupira… ces sortes d'ouvrages font une partie considérable d'un ouvrage extérieur.—Les ingénieurs françois les appellent ouvrages à cornes.—On ne les construit communément que pour couvrir des endroits foibles.—Ils sont formés de deux épaulemens ou demi-bastions; je les aime beaucoup, ils me plaisent, et si vous voulez faire un tour de promenade, je pourrai vous en faire voir un très-beau. Le docteur Slop avoit encore besoin de la chaleur du feu pour se sécher, et mon oncle Tobie, qui ne perdoit pas un moment, avoua que quand on les couronnoit, ils en étoient beaucoup plus forts: mais alors, dit-il, ils coûtent prodigieusement, et prennent beaucoup de terrain. A mon avis, ils sont plus utiles pour couvrir ou pour défendre la tête d'un camp, que pour toute autre chose; autrement la double tenaille…

Par la mère qui nous a portés! s'écria mon père, qui ne pouvoit plus se contenir, vous feriez périr un saint d'ennui. Nous replongerez-vous donc toujours dans cette eau si souvent battue? Vous avez la tête si remplie de vos diables d'ouvrages, que quoique ma femme soit en mal d'enfant, et que vous l'entendiez d'ici jeter les hauts cris, vous voulez emmener le chirurgien… L'accoucheur, s'il vous plaît, dit le docteur Slop.—A la bonne heure, dit mon père. Il m'est indifférent de vous donner le titre que vous voudrez; mais je voudrois que l'art des fortifications fût au diable, lui et ses inventeurs. Il a causé la mort à des milliers d'hommes, et il sera cause de la mienne à la fin. On me donneroit Namur avec ses remparts, ses mines, ses contre-mines, ses chemins couverts, ses contr'escarpes, ses palissades, ses ravelins, ses demi-lunes, ses bastions, que je n'en voudrois point, s'il falloit me charger la mémoire de tant de choses.

Mon oncle Tobie souffroit les injures avec patience.—Ce n'étoit cependant pas faute de courage.—J'ai déjà dit qu'il en avoit, et j'ajoute ici que dans les occasions raisonnables, s'il y en a de telles quand il est question de se battre, il n'y avoit point d'homme en qui j'eusse eu plus de confiance.—Sa patience ne venoit ni d'insensibilité, ni de pesanteur dans son intellect.—Il sentoit vivement ici l'insulte que lui faisoit mon père.—Mais il étoit d'un caractère doux, paisible, tranquille; les élémens dont il étoit formé étoient ensemble d'un accord parfait. C'étoit un mélange amical que la nature avoit exactement bien proportionné. Jamais la vengeance n'entra dans son esprit.

Un jour, pendant qu'il étoit à dîner, un gros cousin sembloit prendre plaisir à l'importuner par ses bourdonnemens.—Il cherchoit à l'attraper; mais il le manqua plusieurs fois.—A la fin il l'attrape.—Il se lève aussitôt de table et va ouvrir la fenêtre. Va, va-t-en, pauvre diable, dit-il, je ne te ferai point de mal; va, le monde est assez grand pour te contenir, toi et moi.—

Je n'avois que dix ans quand cette aventure arriva.—Soit que l'action de mon oncle Tobie fût à l'unisson de la sensibilité de mes nerfs, dans cet âge de compassion, et qu'elle fît vibrer sur moi la plus agréable sensation, soit que la manière dont cela se fit me plût, soit… enfin j'ignore par quel charme, par quelle secrète magie, si ce fut le ton de voix, si ce fut l'harmonie de mouvement, d'accord avec la pitié, qui trouva ainsi le chemin de mon cœur.—Je sais seulement que cette leçon de bienfaisance universelle que me donna mon oncle Tobie, ne s'est jamais effacée de mon esprit.—A Dieu ne plaise, pourtant, que je veuille affoiblir l'effet qu'a eu sur moi l'étude des belles-lettres, soit à l'université, soit dans les autres endroits où j'ai puisé les principes de mon éducation! J'en sens tout le prix; mais avec tout cela, il me semble que c'est à cette impression accidentelle que je dois presque toute ma sensibilité.

Vous, parens! vous, gouverneurs, instituteurs, précepteurs de la jeunesse, servez-vous de l'exemple que je viens de citer! Il vaut tous les traités de philantropie qu'on ait jamais écrits.

On connoissoit les caprices, la marotte, le tic favori de mon oncle Tobie. C'étoit à cela, jusqu'à présent, que j'avois borné l'esquisse de son portrait.—Je n'ai pas voulu laisser échapper ce trait marqué de son caractère moral.—Il s'en falloit beaucoup que mon père, ainsi qu'on a déjà pu l'observer, fût doué de cette humeur patiente et tranquille.—Sa sensibilité étoit plus prompte, plus vive, et elle n'alloit jamais sans un peu d'aigreur; mais cette légère âcreté ne dégénéroit jamais en malice.—Elle s'évaporoit plutôt en saillies, en plaisanteries. Avec cela, mon père étoit d'un naturel franc, généreux, et toujours prêt à se rendre à la conviction; et dans ses petites ébullitions d'humeur aiguë contre les autres, et surtout contre mon oncle Tobie, qu'il aimoit beaucoup, il sentoit mille fois plus de peine qu'il n'en faisoit ressentir.—Il n'y avoit que l'affaire de ma tante Dinach, et le succès de ses hypothèses, qui le faisoient sortir de son caractère. Oh! pour cela, rien ne pouvoit le faire fléchir; il restoit ferme comme un roc.

Son caractère et celui de mon oncle Tobie ne se développèrent jamais mieux que dans cette contestation qui survint entr'eux, au sujet de Stévinus.

Il n'est pas, mon cher lecteur, que vous n'ayez a parte quelque manie particulière, que vous ne montiez de temps-en-temps sur quelque califourchon qui vous fasse courir bien loin. Vous savez par conséquent, tout aussi bien que moi, le déplaisir que l'on ressent quand on touche désagréablement cette corde.—Jugez de l'impression que durent faire les imprécations de mon père sur l'esprit de mon oncle Tobie! Il les sentit jusqu'au vif.

Mais qu'est-ce qu'il fit? Comment se comporta-t-il?—Ah! monsieur, de la manière la plus généreuse et la plus noble. Mon père n'eut pas sitôt mis fin à sa fougueuse insulte, que mon oncle Tobie se détourna du docteur Slop, à qui il adressoit en ce moment la parole, et, sans la moindre émotion, fixa mon père avec des yeux si doux, si paisibles, si tendres, avec un front si serein, si tranquille, avec un air qui annonçoit tant de bonté, tant d'affection.—Mon père en fut pénétré jusqu'au fond du cœur.—Il se lève de sa chaise, se saisit des deux mains de mon oncle Tobie qu'il serre entre les siennes.—Frère Tobie! s'écria-t-il, cher frère! Je te demande mille pardons. Pardonne-moi, je te prie, ces accès d'humeur! Ils ne viennent pas de moi, je les tiens de ma mère.

Ce n'est rien, mon cher frère, dit mon oncle Tobie, n'en parlons pas, ce n'est rien: tu peux m'en dire dix fois plus, je ne m'en fâcherai point.

J'aurois cette indignité, moi, mon cher Tobie? Il y a de la bassesse à offenser la moindre personne, et j'offenserois un frère qui est si bon, si doux!… qui a si peu de ressentiment? Fi! cela est lâche. Ne te contrains point, mon cher frère, dit mon oncle Tobie; dis-moi tout ce que tu voudras.—

Et qu'ai-je à trouver à redire, s'écria mon père, à tes amusemens et à tes plaisirs? Le seul reproche, et c'est à moi que je devrois le faire, seroit de ne pas les varier, et les augmenter.

Frère Shandy, répondit mon oncle Tobie, en le fixant agréablement, tu te trompes beaucoup à cet égard. C'est augmenter mes plaisirs, que de donner à ton âge de nouveaux soutiens à la famille Shandy.

Parbleu! dit le docteur Slop, monsieur Shandy se fait par-là du plaisir à lui-même.

Point du tout, dit mon père d'un air renfrogné.

CHAPITRE XL.
La Dissertation.

C'est par principe, dit mon oncle Tobie, que mon frère en agit ainsi.—Oui, oui, dit le docteur Slop, il agit en cela comme les gens mariés.—Mais à quoi bon tout ceci, dit mon père? cela vaut-il la peine d'en parler?

CHAPITRE XLI.
Autre Anicroche.

Mon oncle Tobie et mon père, à la clôture de la scène, étoient tous deux debout, se raccommodant ensemble comme Brutus et Cassius.

Mon père, en prononçant les trois derniers mots, s'assit. Mon oncle Tobie suivit exactement son exemple, si ce n'est pourtant qu'avant de se remettre sur sa chaise, il tira le cordon pour faire venir Trim qui étoit dans l'antichambre.—La maison de mon oncle Tobie étoit vis-à-vis celle de mon père: il dit à Trim d'aller lui chercher Stévinus.

D'autres n'auroient peut-être jamais parlé de Stévinus; mais le cœur de mon oncle Tobie n'avoit point de fiel. Il continua de discourir sur le même sujet, pour faire voir à mon père qu'il n'avoit aucun ressentiment.

Votre apparition subite, docteur Slop, dit mon oncle Tobie, en reprenant le discours, m'a sur-le-champ fait souvenir de Stévinus; et l'on pense bien que mon père ne s'avisa plus de vouloir gager que Stévinus étoit un ingénieur.—

Et je m'en suis souvenu, continua mon oncle Tobie, parce que c'est lui, Stévinus, ce fameux ingénieur, qui a inventé ce chariot à voiles qu'avoit le prince Maurice de Nassau, et qui alloit si vîte, que cinq ou six personnes, en quelques minutes, pouvoient se trouver à trente milles d'Allemagne du lieu où elles étoient parties.

Parbleu! dit le docteur Slop, votre domestique est boiteux. Vous auriez bien pu lui épargner la peine d'aller chercher la description de cette voiture dans Stévinus.—Je la connois. A mon retour de Leyde, en passant par la Haye, je fis deux grands milles à pied, exprès pour l'aller voir à Scheuling.

Deux milles! voilà grand'chose, répliqua mon oncle Tobie, en comparaison de ce que fit le savant Peyreskius pour satisfaire sa curiosité!—Il alla, lui, exprès et à pied, de Paris à Scheuling pour voir cette merveille, et y compris son retour, il fit près de cinq cent milles.

Il y a des gens qui ne peuvent souffrir qu'on renchérisse sur eux.

Votre Peyreskius étoit bien fou, dit le docteur Slop.—Mais remarquez, je vous prie, que le docteur Slop ne disoit point cela par mépris pour Peyreskius; il ne le disoit que parce que ce long voyage qu'il avoit entrepris à pied, par amour des sciences, réduisoit à rien l'exploit du docteur Slop.

Oui, c'étoit un grand fou, reprit-il encore une fois.—Mais pourquoi cela, dit mon père, en prenant le parti de mon oncle Tobie, d'abord parce qu'il étoit encore fâché de l'insulte qu'il lui avoit faite, et ensuite parce que la chose commençoit à l'intéresser?—Pourquoi cela? dit-il: pourquoi Peyreskius ou tout autre seroit-il blâmable de chercher à acquérir de la science? Je ne connois point le chariot à voiles de Stévinus. J'ignore sur quels principes il a construit cette machine; mais il a fallu que ce fût sur des principes bien solides, pour qu'elle pût produire l'effet prodigieux dont parle mon frère.—La tête de Stévinus elle-même devoit être une machine bien organisée.

Il est certain, répliqua mon oncle Tobie avec un air de satisfaction, que Stévinus étoit un grand homme, et que sa machine faisoit l'effet que je viens d'en dire. Peyreskius, qui n'est pas suspect, en dit même bien plus, lorsqu'il parle de son mouvement: Tam citus erat, quàm erat ventus; ce sont ses termes, et si je n'ai pas oublié mon latin, cela veut dire qu'il étoit aussi léger que le vent… Pour moi.—

Pardon, mon cher frère, dit mon père à mon oncle Tobie, si je vous interromps.—Mais dites-nous, docteur Slop, vous qui l'avez vue, sur quels principes on a fait mouvoir si rapidement cette singulière voiture? Oh! sur des principes… des principes… en vérité ce sont de… jolis principes… et je me suis souvent étonné, continua-t-il, en éludant la question, que quelques-uns de nos seigneurs qui habitent des pays plats, tels que le nôtre, et qui ont de jeunes femmes, n'aient pas fait faire quelque voiture semblable.—Elle est expéditive, et dans les cas pressés où se trouvent les jeunes femmes de temps en temps, on seroit sur-le-champ à leur secours, pourvu qu'il y eût du vent. D'ailleurs, il y auroit de l'économie à se servir du vent qui ne coûte rien, qui ne mange rien, au lieu que les chevaux coûtent et mangent beaucoup.—

Eh bien! dit mon père, c'est précisément parce que le vent ne coûte rien, qu'il seroit dangereux de s'en servir, et que le projet est mauvais.—C'est dans la consommation des productions de notre sol et de nos manufactures que l'on trouve le moyen de faire subsister ceux qui ont faim.—C'est cela qui donne de l'aliment au commerce, qui fait circuler l'argent, qui nous apporte de nouvelles richesses, qui soutient le prix de nos terres.—J'avoue pourtant que si j'étois prince, je récompenserois magnifiquement les inventeurs de machines aussi industrieuses.—Il faut encourager le génie: mais j'en supprimerois absolument l'usage.

Mon père étoit là dans son élément.—Il alloit continuer sa dissertation sur le commerce, ainsi qu'avoit fait mon oncle Tobie sur les fortifications.—Mais à la perte sans doute de beaucoup de connoissances très-importantes qu'il auroit développées, il étoit écrit dans les livres du destin que mon père ne pourroit continuer aucune dissertation ce jour-là.—Car comme il ouvroit la bouche pour dire une autre phrase…

CHAPITRE XLII.
Prélude.

Voilà le caporal Trim qui entre, chargé de Stévinus. Il étoit trop tard. La matière s'étoit épuisée sans lui; il y avoit un autre sujet sur le tapis.—Trim, dit mon oncle Tobie, en remuant la tête, tu peux remporter le livre.—

Pourquoi? dit mon père. Trim, continua-t-il en badinant, regarde auparavant si tu n'apercevrois pas quelque chose qui eût l'air d'un chariot à voiles.

Trim avoit appris à obéir au service, et sans faire la moindre observation, il pose le livre sur une table, et se met à le feuilleter.—Je n'y trouve rien, dit le caporal; cependant je veux m'en assurer. Le voilà aussitôt qui prend les deux ais de la couverture du livre, les joint l'un contre l'autre, et laisse les feuilles suspendues.—Il donne une secousse.—Oh! oh! s'écria-t-il, voilà quelque chose qui en est sorti; mais cela ne ressemble pas à un chariot.

C'est un papier, dit mon père, en souriant; vois un peu ce que c'est. Trim se baisse, ramasse le papier, il jette un coup d'œil, et dit qu'il croit que c'est un sermon. Un sermon? ma foi! oui. Du moins c'en a-t-il bien l'air. Ça commence tout juste comme un sermon.

Je ne conçois pas, dit mon oncle, comment il est possible qu'un sermon ait pu se fourrer dans mon Stévinus.

Je ne sais pas non plus, dit Trim; mais ce n'en est pas moins un sermon; et pour preuve, si monsieur le veut, j'en lirai quelque chose.—Il faut noter que Trim aimoit autant à s'entendre lire, qu'à s'entendre parler.

Moi, je le veux bien, Trim, dit mon oncle.

Et moi, dit mon père, j'ai toujours une forte inclination pour vouloir approfondir les choses qui me traversent par des fatalités aussi extraordinaires que celle-ci.—Obadiah n'est point encore de retour, et nous n'avons rien à faire.—Parbleu! frère, pourvu que le docteur y consente, dites à Trim de nous en lire quelques pages.—Il paroît avoir bonne volonté, et s'il est aussi capable.

Aussi capable!… dit Trim, j'ai servi de clerc pendant deux campagnes à l'aumônier de notre régiment.

Je peux vous certifier, ajouta mon oncle Tobie, qu'il le lira aussi bien que moi.—Trim étoit le soldat le plus savant qu'il y eût dans ma compagnie, et il auroit eu la première hallebarde, s'il n'avoit malheureusement pas été blessé.

Trim, flatté de ce que disoit son maître, mit la main sur sa poitrine, et lui fit une profonde inclination.—Puis mettant son chapeau sur le parquet, et prenant le sermon de la main gauche, pour avoir la droite, il avance avec assurance au milieu de la chambre, afin de mieux voir ses auditeurs, et d'en être mieux vu.

CHAPITRE XLIII.
Il est toujours tout prêt.

On ne pouvoit guère être mieux préparé que ne l'étoit le caporal. Il alloit commencer; mais mon père voulut savoir du docteur Slop, s'il n'avoit point de difficulté à proposer contre cette lecture. Moi? dit le docteur Slop, aucune; car on ne voit point de quel côté peut pencher celui qui a fait cet ouvrage. Il se peut qu'il soit d'un théologien de notre église, aussi bien que de la vôtre, et dans ce doute nous courons le même hasard.—Oh! pour ça, dit Trim, ce n'est ni d'un côté, ni de l'autre. Il ne s'agit ici que de la conscience.

La raison de Trim égaya ses auditeurs, excepté pourtant le docteur Slop, qui tourna la tête vers lui, et lui jeta un coup d'œil peu favorable.

Ainsi, Trim, tu peux commencer, dit mon père; mais lis distinctement. J'aurai ce soin-là, monsieur, répondit le caporal, qui fit en même-temps un petit mouvement de la main droite pour demander de l'attention et du silence.—

CHAPITRE XLIV.
Avis.

Ce que Trim va lire mérite assurément qu'on ait égard à ce qu'il réclame. Mais je ne puis, malgré cela, m'empêcher de parler un peu, et c'est pour donner une idée de son attitude. Peut-être vous imaginerez-vous qu'elle étoit gênée, roide, pesante, perpendiculaire; qu'il divisoit exactement le poids de son corps sur ses deux jambes; que ses yeux étoient fixés comme s'il eût été sous les armes; que son regard étoit fier, déterminé; qu'il tenoit son sermon serré dans sa main gauche, comme il auroit tenu son fusil.—Enfin, vous pourriez peut-être vous figurer que Trim étoit là comme s'il eût été dans son peloton prêt à livrer combat.—Point du tout.—L'attitude de Trim étoit tout différente.

Il étoit en face de son monde, le corps incliné en avant, de manière qu'il faisoit juste un angle de quatre-vingt-cinq degrés et demi sur le plan de l'horizon.—C'est le véritable angle persuasif d'incidence, et les bons prédicateurs le savent bien. Aussi n'est-ce pas pour eux que je fais cette remarque, c'est pour les mauvais.—On peut parler et prêcher dans tout autre angle; cela est certain, et cela se fait même tous les jours; mais avec quel effet?… Je laisse aux connoisseurs à en juger.

Mais voici une chose dont je juge moi-même. C'est que la nécessité de cet angle précis de quatre-vingt-cinq degrés et demi d'une exactitude mathématique, est une démonstration évidente que les arts et les sciences se prêtent des secours mutuels.

Comment, et c'est ce qui reste à savoir, comment le caporal Trim put-il saisir cette attitude avec tant de précision, lui, qui ne savoit pas distinguer un angle aigu d'avec un angle obtus? Est-ce le hasard, le bon sens, l'imitation ou la nature qui lui donna cette attitude? C'est ce que je n'entreprends point de décider en ce moment. Mais ce livre-ci est une espèce d'encyclopédie des arts et des sciences, et j'examinerai cette question, lorsque je traiterai de l'éloquence du sénat, de la chaire, du barreau, des cafés, des ruelles, et de la salle de compagnie.

Il se tint donc, et je le répéte, afin que l'on se représente bien sa posture, il se tint le corps incliné en avant, sa jambe droite étoit ferme sous lui, et portoit les sept huitièmes de tout son poids.—Son pied gauche, dont le défaut n'étoit pas désavantageux, avançoit un peu.—Ce n'étoit ni de côté, ni en avant, mais dans un medium agréable. Son genou étoit plié, mais peu, et seulement pour tomber dans les limites de cette ligne presque imperceptible de la beauté; et j'ajoute aussi de la ligne de science, de dignité, etc.—Considérez en effet, monsieur, que son genou avoit à soutenir la huitième partie de son corps.—C'est un cas où la position de la jambe est déterminée.—Le pied ne doit pas être, dans ce cas, plus avancé, le genou plus plié qu'il ne faut pour recevoir mécaniquement le poids qu'on lui destine et le porter.—

Je recommande ceci aux peintres.—Dois-je ajouter aux orateurs? Je ne le crois pas. S'ils parlent debout et qu'ils ne suivent pas cette règle, ils doivent tomber sur le nez; c'est un assez bon avis.

Mais en voilà bien assez aussi sur les pieds, le corps et les jambes du caporal Trim.—Il tenoit son sermon avec légéreté, sans négligence. C'est un soin qu'il avoit confié à sa main gauche, tandis que son bras droit tomboit négligemment le long de son côté, selon les lois de la nature et de la gravité; et il faut remarquer que cette main étoit ouverte, tournée vers ses auditeurs, et prête, au besoin, à aider le sentiment.

Les yeux et les muscles de tout le visage du caporal étoient dans une parfaite harmonie avec tout le reste de son individu, l'air libre, sans gêne, sans contrainte, le regard assuré, mais sans effronterie.—

Que les critiques ne me demandent point comment le caporal Trim vint à bout de se tenir ainsi; j'ai déjà prévenu que je l'expliquerois. C'est assez de savoir, maintenant, qu'il se tint de cette façon devant mon père, devant mon oncle Tobie, et devant le docteur Slop.—Il avoit l'air d'un orateur rompu dans son métier.—C'eût été un excellent modèle pour un statuaire.—Je doute que le plus ancien professeur d'un collége, que le professeur d'hébreu lui-même se fût mieux posté.—

Enfin, Trim fit une révérence, toussa, et lut ce qui suit.—

CHAPITRE XLV.
Le Sermon.

Epître de saint Paul aux Hébreux, chap. 13, vers. 18.

Car nous sommes persuadés d'avoir une bonne conscience.

»Nous sommes persuadés d'avoir une bonne conscience?…»

Un moment, Trim, dit mon père en l'interrogeant.—Tu ne donnes pas le ton qu'il faut à cette sentence.—Il semble que tu affectes de parler du nez, et de prendre un accent railleur, comme si le prédicateur alloit se plaindre de l'apôtre.

C'est aussi ce qu'il va faire, dit Trim. Point du tout, répliqua mon père en souriant.

Et moi, monsieur, dit le docteur Slop, je crois au contraire que Trim a raison. La manière rude dont il relève les paroles de l'apôtre annonce qu'il va blâmer sa doctrine.—C'est sûrement là un écrivain protestant. Et à quoi, s'il vous plaît, en jugez-vous? Il n'a encore rien dit ni pour, ni contre aucun des deux dogmes.—Cela est vrai: mais c'est que chez nous les prédicateurs répètent avec plus de respect ce que les apôtres ont dit; et si cet homme-là étoit dans certains pays, je vous jure qu'à son seul début on le logeroit pour sa vie à l'inquisition. L'inquisition? dit mon oncle Tobie: est-ce un édifice ancien ou moderne? Il n'est pas question ici d'architecture, répondit le docteur Slop.—L'inquisition!… Ah! monsieur, reprit le caporal, c'est la plus horrible chose… L'ami, s'écria mon père, gardes-en la description pour toi, j'en déteste jusqu'au nom.—Une inquisition modérée telle qu'à Rome et dans toute l'Italie, répliqua le docteur Slop, doit être considérée sous un autre point de vue. Elle peut être très-utile dans bien des cas.—Mais il s'en faut beaucoup que j'approuve la rigueur excessive qu'elle exerce dans d'autres pays.—Que le ciel ait pitié de ceux qui tombent entre ses mains! dit mon oncle Tobie. Amen, s'écria Trim: Dieu sait que mon pauvre frère est dans leurs griffes depuis quatorze ans.—Ton frère? Mais tu ne m'as jamais parlé de cela, reprit avec précipitation mon oncle Tobie. Trim, comment cela est-il arrivé? Ah! Monsieur, cette histoire vous feroit saigner le cœur.—C'est l'affliction de ma vie. Mais elle est trop longue pour vous la raconter à présent; je vous la dirai quelque jour que nous travaillerons au boulingrin.—Je puis pourtant vous la dire en abrégé.—C'est à Lisbonne, Monsieur. Mon frère Thomas y étoit passé. Il servoit un négociant. Il devint amoureux de la veuve d'un Juif et l'épousa. Chacun fait ce qu'il peut dans ce monde; ils se mirent à vendre du boudin et des saucisses. Hélas! une nuit qu'ils dormoient tranquillement à côté l'un de l'autre, on vint les enlever, et on les traîna dans les prisons de l'inquisition avec deux petits enfans.—Que le bon Dieu ait pitié de lui! s'écria Trim en soupirant.—Ils y sont encore. C'étoit le meilleur garçon, continua Trim en tirant son mouchoir de sa poche, qui ait jamais existé.

Les larmes gagnèrent si fort Trim, qu'il mouilla dans un instant son mouchoir en les essuyant.—Un silence morne régna quelques minutes dans la salle: le sentiment de la compassion y avoit pénétré.

Allons, Trim, dit mon père, dès qu'il vit que sa douleur étoit moins vive, un peu de courage. Oublie cette triste histoire, et continue de lire. Je suis fâché de t'avoir interrompu.

Le caporal Trim s'essuya le visage, remit son mouchoir dans sa poche, fit une inclination, et recommença sa lecture.

CHAPITRE XLVI.
Enfin le Sermon commence.

Epître de saint Paul aux Hébreux, chap. 13, vers. 18.

Car je suis persuadé d'avoir une bonne conscience…

«Je suis persuadé?… je suis persuadé d'avoir une bonne conscience?… S'il y a, en effet, quelque chose dans cette vie sur laquelle un homme doive compter; s'il y a quelque chose à la connoissance de laquelle il doive parvenir sur une évidence incontestable, c'est de savoir si sa conscience est bonne ou non. Il ne lui faut qu'un peu de réflexion pour connoître le véritable état de ce registre.—Ses pensées, ses désirs doivent se retracer facilement à la mémoire; il doit se souvenir aisément de tout ce qu'il a fait.—Les vrais motifs de toutes les actions de sa vie ne peuvent échapper à la moindre de ses recherches.

»On peut se laisser tromper par les apparences sur d'autres sujets.—A peine, selon la plainte du sage, pouvons-nous deviner les choses qui sont sur la terre, et celles qui frappent le plus nos yeux. Mais ici, quelle différence! L'esprit a tous les faits, toute l'évidence en lui-même.—La toile qu'il a ourdie est sous sa perception; il en connoît la texture, la finesse; il sait pour combien chaque passion est entrée dans ce tissu, en opérant sur les plans divers que le vice ou la vertu lui a présentés».

Le style en est bon, dit mon père, et Trim lit à merveille.

«Mais si la conscience n'est autre chose que cette faculté qu'a l'esprit de pouvoir applaudir ou blâmer, et de porter ensuite son approbation ou sa censure sur les actions successives de notre vie… Je conçois ce que vous allez m'opposer; vous allez dire qu'il est évident, par les termes mêmes de la proposition, que si ce témoignage intérieur est contraire à l'homme, qui ne doit pas naturellement s'accuser lui-même, il s'ensuit nécessairement que l'homme est coupable,—ou, au contraire, que si ce rapport intérieur lui est favorable, et que son cœur ne le condamne point, ce n'est plus alors une matière de confiance, comme l'apôtre semble l'insinuer, mais que c'est une matière de certitude et de fait, que la conscience est bonne, et que l'homme, par conséquent, doit être également bon.»

—Eh bien! je le disois. Nous y voilà, dit le docteur Slop; le prédicateur a raison, c'est l'apôtre qui a tort.—

Un moment de patience, reprit mon père, et vous verrez bientôt que Saint-Paul et le prédicateur sont d'accord.—

A-peu-près comme le loup et l'agneau, répliqua le docteur Slop. Mais je m'y attendois; voilà ce que produit la licence de la presse!—

Au pis-aller, dit à son tour mon oncle Tobie, c'est la licence de la chaire.—Le sermon est manuscrit, et ne paroît pas avoir jamais été imprimé.

CHAPITRE XLVII.
Trim reprend sa lecture.

Imprimé? dit mon père, non. Mais Trim, ajouta-t-il, continue, et Trim continua.

«Le cas, reprit-il gravement, peut paroître tel. La connoissance du bien et du mal est vivement imprimée sur l'esprit de l'homme. Si sa conscience, comme le dit l'écriture, ne s'endurcissoit pas peu-à-peu par une longue habitude du péché, comme certaines parties du corps s'endurcissent par l'exercice d'un travail assidu; si elle ne perdoit pas, par là, ce sentiment vif, cette perception fine et délicate qu'elle tient et de Dieu et de la nature… si cela n'arrivoit jamais,… ou s'il étoit certain que l'amour-propre et l'orgueil ne fissent jamais chanceler notre jugement; si le vil intérêt qui répand si souvent des nuages obscurs et ténébreux sur notre esprit, n'en enveloppoit point les facultés; si la faveur, l'amour, l'amitié, la prévention ne dictoient pas nos décisions; si les présens ne nous corrompoient pas; si l'esprit ne devenoit jamais l'apologiste d'une jouissance injuste; si l'intérêt gardoit toujours un profond silence lorsqu'on plaide une cause; si la passion fuyoit des tribunaux, et ne prononçoit pas la sentence, au lieu de la laisser porter à la raison qui seule devroit servir de guide…—Si tout cela étoit, je l'avoue, l'état religieux et moral de l'homme seroit ce qu'il estimeroit lui-même; il apprécieroit ses crimes ou son innocence; son approbation ou sa censure personnelle seroient ses juges.

»Je conviens que l'homme est coupable quand sa conscience l'accuse… Il est bien rare qu'elle se trompe à cet égard.—On peut prononcer alors avec sûreté qu'il y a des motifs suffisans pour justifier l'accusation dans tous les cas; excepté, cependant, les cas mélancoliques-hypocondriaques.

»Mais prétendre que la conscience accuse, lorsqu'il y a crime, c'est une fausse proposition.

»Prétendre que l'homme est innocent, si la conscience ne l'accuse pas, c'est une fausse conséquence.

»Qu'un chrétien rende grâce à Dieu de ce que son esprit ne l'accuse pas; qu'il s'imagine que sa conscience est bonne, parce qu'elle est tranquille: rien n'est si fréquent. Mille personnes se font tous les jours à elles-mêmes cette consolation: mais combien de fois elle est trompeuse! La règle paroît d'abord infaillible, je l'avoue; mais elle cesse de l'être, dès qu'on l'examine de près, et qu'on en éprouve la vérité par des faits. Combien on en découvre alors de fausses applications! combien d'erreurs! Hélas! elle perd toute sa force; une foule d'exemples, qui ne sont que trop communs dans la vie humaine, en détruisent presque le principe.

»Un homme est vicieux, ses mœurs sont entièrement corrompues; sa conduite est détestable aux yeux de tous ceux qui le connoissent; toutes les actions de sa vie sont scandaleuses; il vit ouvertement dans le crime… il abuse, il ruine, il abyme l'infortunée que sa perversité a associée à sa débauche; il lui a dérobé sa dot la plus précieuse, en la couvrant de honte et d'infamie; et contre tout sentiment d'humanité, il plonge dans la douleur sa famille vertueuse et désolée… Vous croyez peut-être que la conscience de cet homme l'inquiète bien vivement; qu'il est dans une continuelle agitation; qu'il ne peut dormir ni jour, ni nuit; que son ame est bouleversée, déchirée par des remords?…

»Hélas! la conscience n'agissoit sur lui, que comme Baal agissoit sur ses adorateurs. Il a d'autres affaires apparemment que de vous écouter, disoit le saint prophète Elisée. Peut-être cause-t-il avec quelqu'un; peut-être est-il occupé de quelque négociation.—Il est peut-être en voyage; peut-être dort-il, et qu'on ne peut l'éveiller.

»Peut-être aussi que cet homme-ci est sorti, accompagné de l'honneur, pour aller se battre en duel… Qui sait s'il n'est point allé payer une dette du jeu, ou quelqu'autre dette que ses débauches lui ont fait contracter! Voilà des actions honnêtes, et vous voyez bien que pendant tout ce temps, la conscience ne le trouble guère. Elle ne peut, tout au plus, que déclamer, à l'écart, contre ses filouteries, que blâmer les crimes légers dont sa fortune et son rang auroient dû le garantir. C'est un bruit si sourd, qu'il ne l'entend pas; et cet homme vicieux vit avec autant de gaieté, il dort aussi paisiblement dans son lit, il meurt avec aussi peu, et, peut-être, avec moins d'inquiétude que l'homme le plus vertueux.

»Voyez cet autre; il est d'une bassesse, d'une avarice sordide… Sans pitié, sans compassion, son cœur serré est fermé à tout sentiment de bienfaisance; c'est un misérable qui n'a jamais senti d'amitié particulière, qui n'a jamais conçu qu'on pût s'intéresser au bonheur public. Il passe dans une apathie insensible auprès de la veuve et de l'orphelin qui cherchent des secours, et voit, sans pousser un soupir, toutes les misères qui sont attachées à la vie humaine.»

Je détestois l'autre, dit Trim; mais celui-ci est mon exécration.

«La conscience va sans doute s'élever; elle va foudroyer ce cœur de fer… Grâces à Dieu, s'écrie-t-il, ma conscience ne me fait aucun reproche; je paie exactement ce que je dois; personne ne peut me demander un sou;—je ne viole point la foi de mes promesses; je n'en fais aucune que je ne remplisse;—je ne me livre point au libertinage; la femme de mon voisin est en sûreté; elle est à l'abri de mes séductions.—Le ciel me préserve de ces crimes si fréquens parmi les hommes, de l'adultère, de l'inceste. Je ne suis pas comme ce libertin qui est devant moi, et à qui rien ne coûte.—

»Considérez cet autre; il est fin, subtil, rusé, insinuant… Observez toute sa vie. Ce n'est qu'un tissu délié d'artifices obscurs, d'astuces presque imperceptibles, de faux-fuyans captieux et injustes, pour se jouer indignement de ce que les lois ont de plus sacré.—Il trahit la bonne foi; nos propriétés sont troublées, et souvent envahies par sa coupable adresse. Vous le voyez occupé à former des projets, qu'il ne fonde que sur l'ignorance des autres, sur les embarras où ils se trouvent, sur leur pauvreté, sur leur indigence: sa fortune s'élève sur l'inexpérience de la jeunesse, ou sur l'humeur franche et ouverte d'un ami qui a confiance en lui, et qui lui auroit donné jusqu'à sa vie.—

»La vieillesse arrive.—Un repentir tardif vient l'exciter à jeter les yeux sur ce compte abominable.—La conscience lui parle: c'est elle qu'il charge de feuilleter les lois et les statuts qu'il a transgressés.—Il observe, et il ne voit aucune loi expresse ou formelle qu'il ait ouvertement violée. Il aperçoit qu'il n'a encouru expressément aucune peine afflictive, ni confiscation de biens.—Aucun fléau n'est prêt à tomber sur sa tête; il ne voit point de cachots ouverts pour le recevoir.—Qu'a-t-il donc fait qui puisse effrayer sa conscience?… Rien. La conscience se trouve retranchée derrière la lettre de la loi. Elle est là assise, invulnérable, et si bien fortifiée de tous côtés par des cas, des rapports, des analogies, qu'elle est inattaquable. L'honneur, la probité, la prédication, tonnent… Cela est inutile; elle est inébranlable dans son fort.»

CHAPITRE XLVIII.
Un petit coup d'éperon au dada de mon oncle Tobie.

Son fort! dit mon oncle Tobie. Trim et lui se regardèrent à ce mot.—Ce sont là de bien misérables fortifications, Trim, dit mon oncle Tobie, en remuant la tête.—Je vous en réponds, Monsieur, répliqua Trim, et sans les comparer aux nôtres…

—Mais Trim, dit mon père, si tu jases, Obadiah sera de retour avant que tu aies fini.—

Le sermon est fort court, répondit Trim.

—Tant pis, dit mon oncle, je voudrois qu'il fût plus long; il me plaît beaucoup: mais puisque mon frère le veut, Trim, continue. Trim reprit sa lecture.

«Un quatrième, continua-t-il, ne cherche pas même cet indigne refuge.—Il abandonne cet enchaînement insidieux de bassesses, de perfidies.—Tous ces complots secrets, toutes ces précautions pénibles que tant d'autres prennent pour parvenir à leur but, sont indignes de lui; elles ne sont faites que pour de petits esprits, pour des génies légers et superficiels.—Mais, lui?… l'effronté! l'impudent! voyez comme il trompe, ment, se parjure, vole, assassine! Il ne va que d'atrocités en atrocités.—

»Je ne citerai point d'autres exemples.—Ceux-là suffisent. Ils sont pris dans la vie humaine, et trop notoires pour qu'on exige que j'en donne des preuves.—Si quelqu'un cependant doutoit de leur réalité, si quelqu'un soupçonnoit qu'il est impossible qu'un homme cherche ainsi à se tromper soi-même, j'en serois au désespoir: mais je le renverrois, pour me justifier, à ses propres réflexions; j'en appellerois à son propre cœur.

»Oui, c'est à lui que j'en appellerois. Je ne lui demanderois qu'une chose; c'est qu'il considérât tous les côtés par lesquels son cœur déteste les mauvaises actions qu'il peut avoir commises, quoiqu'elles soient, de leur nature, aussi infâmes, aussi laides les unes que les autres, et qu'il n'y ait point de choix.—Mais il trouvera que celles dont il s'est rendu coupable par habitude, par inclination, sont ordinairement parées de toutes les fausses beautés dont un pinceau flatteur peut les orner. Il croira voir les fleurs les plus agréables.—Mais les autres lui paroîtront dans toute leur nudité.—Il les verra difformes, horribles; elles ne se peindront à ses yeux qu'avec toutes les couleurs de la honte, de l'extravagance, du déshonneur, de l'humiliation et de l'infamie.

»Rappelez-vous ce trait de l'histoire de David, lorsqu'il surprit Saül endormi dans une caverne, et qu'il lui coupa un pan de sa robe; combien de reproches sensibles son cœur ne se fit-il pas d'avoir commis cette action? Mais voyez-le ensuite dans l'aventure d'Urie. Voyez comme il sacrifie, sans pitié, un brave et fidelle serviteur à sa passion déréglée. Sa conscience au moins va le poignarder.—Non. Son cœur calme ne se fait aucun reproche. Une année entière se passe sans que son crime trouble sa sécurité. Il faut que le prophète Nathan vienne lui en peindre toutes les horreurs.—Jusqu'à ce moment il n'en avoit pas fait voir le moindre repentir.

»Telle est donc la conscience. Ce moniteur, autrefois si fidelle, si surveillant, et que l'Être suprême a placé en nous comme un juge aussi terrible qu'équitable; hélas! il ne prend si souvent qu'une connoissance imparfaite de ce qui s'y passe, il essuie tant de contradictions et d'obstacles, il s'acquitte des devoirs qui lui sont prescrits, avec tant de négligence, et quelquefois avec tant d'infidélité, qu'il n'est pas possible de se fier à lui seul.—Il faut de nécessité, et de nécessité absolue, lui associer un autre principe qui puisse le secourir dans ses décisions.

»Et voici ce qui est de la dernière importance pour vous.—Le malheur le plus terrible qui puisse vous arriver, est de vous égarer, de vous jeter dans l'erreur à cet égard… Philosophes impies! frémissez… songez qu'il n'est qu'un seul moyen de se former un jugement sûr du mérite réel qu'on peut avoir en qualité d'honnête homme, de citoyen utile, de sujet fidelle à son roi, et de serviteur zélé de la Divinité.—C'est d'appeler la religion et la morale au secours de la conscience; c'est de voir ce qui est écrit dans la loi de Dieu; c'est de consulter la raison et les obligations invariables de la vérité et de la justice.

»La conscience se guide-t-elle sur ces rapports?… Si votre cœur alors ne vous condamne point, vous serez dans le cas que l'apôtre suppose.—Vous aurez raison de croire que la règle est infaillible…» (Le sommeil qui avoit déjà jeté du sable dans les yeux du docteur Slop, le gagna ici tout-à-fait, et il s'endormit profondément). «Oui, vous aurez alors confiance en Dieu; vous croirez que le jugement que vous venez de porter sur vous-même, est celui de Dieu, et que ce n'est qu'une anticipation de cette juste sentence que l'Être suprême, à qui vous devez compte de toutes vos actions, portera lui-même un jour sur votre conduite.

»C'est alors qu'on peut s'écrier avec l'auteur du livre de l'Ecclésiaste: Heureux l'homme à qui sa conscience ne reproche point une multitude de péchés!… Heureux l'homme dont le cœur ne le condamne point! Pauvre ou riche, il sera toujours gai, son visage riant annoncera la joie de son ame, et son esprit lui dira plus de choses que sept sentinelles qui seroient au haut d'une tour…»

(Une tour, dit mon oncle Tobie, est bien peu de chose, si elle n'est pas flanquée).

«Il résoudra ses doutes, le conduira dans les sentiers obscurs infiniment mieux que les plus habiles casuistes.—Les cas, les restrictions des jurisconsultes lui paroîtront des choses simples et unies. Les lois humaines, en effet, ne sont pas des lois originaires et primitives; elles n'ont été introduites que par la nécessité, et pour nous défendre des entreprises nuisibles de ces consciences perverses, qui ne se font pas de loi par elles-mêmes.—Elles ne prescrivent de règles, que dans les cas où les principes et les remords de la conscience ne sont pas assez forts pour nous rendre équitables… Elles apprennent aux scélérats qu'ils doivent être justes par la terreur des supplices.»

CHAPITRE XLIX.
Il va courir le galop.

Oh! je vois, dit mon père, à quelle intention ce sermon a été composé. On l'a sûrement destiné pour quelque prison.—J'en aime la tournure, et je suis fâché que le docteur Slop se soit endormi avant d'être convaincu que le prédicateur n'a point insulté saint Paul, et que l'apôtre et lui sont parfaitement d'accord.—Frère Tobie, il n'y a véritablement point de différence entre eux.—Mais quand il y en auroit, répondit mon oncle Tobie, qu'importe? Les meilleurs amis du monde ont quelquefois une façon de penser toute différente.—Tu as raison, frère Tobie, reprit mon père, en lui donnant la main. Mais, frère, remplis ta pipe, et moi la mienne, et Trim continuera ensuite sa lecture.

Eh bien! Trim, dit mon père, en remplissant sa pipe, que penses-tu du sermon?

Moi? ma foi, je pense, dit le caporal, que ces sept hommes qui sont au haut de la tour, et qu'on a mis là en sentinelle, sont en bien plus grand nombre qu'il ne faut.—Si on continuoit d'en mettre autant au même endroit, ce seroit harasser, à propos de rien, un régiment tout entier, et un officier qui aime sa troupe ne la fatigue pas. Deux sentinelles font tout aussi bien que vingt.—J'ai cent fois commandé moi-même dans le corps-de-garde, ajouta Trim, en prenant un pouce de plus de hauteur, et je n'ai jamais laissé plus de deux sentinelles à tous les postes que j'ai relevés.—C'étoit fort bien, Trim, dit mon oncle Tobie; mais tu ne sais pas que les tours, du temps de Salomon, n'étoient pas comme nos bastions, qui sont flanqués et défendus par d'autres ouvrages.—Les bastions, Trim, n'ont été inventés que depuis la mort de Salomon.—Il n'y avoit pas non plus d'ouvrages à cornes, ou de ravelins devant la courtine.—On ne faisoit point de grands fossés, tels que nous les faisons aujourd'hui avec une cuvette ou un petit fossé au milieu,—ni de chemins couverts, ni de palissades au long pour se garantir d'un coup de main.—Ainsi, les sept hommes au haut de la tour étoient sûrement un petit détachement du corps-de-garde qu'on avoit probablement posté en bas, et ils étoient là, tout à-la-fois, pour voir et pour défendre au besoin ce poste important…—Mon père sourioit en lui-même, et n'osoit pas le faire d'une manière ostensible.—Après ce qui étoit arrivé, cela n'auroit pas convenu.—Il alluma sa pipe, et dit au caporal de continuer. Trim reporta le sermon à la hauteur de ses yeux, et lut.

CHAPITRE L.
Le Sermon continue.

«Avec la crainte de Dieu devant nous, avec de la droiture et de la probité dans tout ce que nous faisons ensemble, on accomplit à-la-fois les devoirs de la religion et de la morale. C'est qu'ils sont inséparables, et qu'on ne peut les diviser sans les détruire réciproquement.—J'avoue cependant qu'on essaie souvent de les séparer dans la pratique.

»Hélas! cela n'est que trop vrai. Rien n'est si ordinaire que de voir des hommes qui n'ont aucun sentiment de religion, et l'avouer sans rougir, s'offenser vivement qu'on doute de leur caractère moral, ou qu'on ne soit pas persuadé qu'ils sont scrupuleusement justes dans tout ce qu'ils font.

»Quoiqu'il y ait quelque apparence que la chose est ainsi, quoique je ne soupçonne qu'à regret une vertu aussi aimable que celle de la droiture morale; cependant, dès que j'approfondis et que j'examine les raisons de cette vertu apparente, j'en trouve bien peu pour envier à un tel homme l'honneur de son motif.

»Qu'il déclame sur ce sujet avec autant d'emphase qu'il voudra; qu'il s'enflamme de tout le feu de nos philosophes, ce phosphore brillant ne me séduit pas. Il n'a toujours qu'une vertu apparente, sans solidité, ou qui n'a du moins pour fondement que son intérêt, son orgueil, sa vanité, son aisance, ou quelque autre passion passagère, dont la mobilité ne doit certainement pas nous inspirer de la confiance en lui, dans les choses importantes.—

»Je connois le banquier qui fait mes affaires.—Je tombe malade, et j'envoie chercher le médecin…» Le médecin? le médecin? s'écria le docteur Slop, en se réveillant en sursaut. Point de médecin, s'il vous plaît; on n'en a pas besoin. Au diable les médecins pour accoucher une femme!…

«Je sais qu'ils n'ont guère de religion, ni l'un ni l'autre.—Il n'y a point de jour que je ne les entende en faire l'objet de leurs railleries, que je ne les en voie traiter tous les dogmes avec la dernière indignité.—On ne peut douter que ce ne soit des monstres d'impiété.—Eh bien! cependant je confie ma fortune à l'un, et je livre ma vie à l'autre.

»Quelle est donc la raison de cette confiance? Elle est bien foible, sans doute: elle ne consiste que dans l'idée que l'un ou l'autre ne voudra pas s'en prévaloir pour me faire du tort. Je considère que la probité leur est nécessaire pour assurer leur état et leurs succès dans ce monde;—en un mot, je me persuade qu'ils ne peuvent pas me nuire, sans se nuire encore plus à eux-mêmes.—

»Mais je suppose que leur intérêt fût de me faire tort; que l'un, sans altérer sa réputation, pût s'emparer de mon bien; que l'autre, sans avilir son état, me précipitât dans le tombeau, pour jouir plus promptement de quelque avantage que je lui aurois fait… Quels motifs ai-je alors de me fier à eux? la religion?… c'est le plus fort: mais il n'en ont point! L'intérêt, qui est le motif le plus fort après la religion?… mais il est contre moi!… Qu'ai-je donc à mettre dans le bassin opposé, pour contrebalancer cette tentation?… Hélas! rien, rien qui ne soit plus léger que ces globules d'air qui se forment sur l'eau, quand celle du ciel tombe.—Il faut nécessairement que je reste à la merci de l'honneur, ou de quelqu'autre principe qu'enfante le caprice. Quelle sûreté pour des choses aussi précieuses que ma vie et ma propriété!

»On ne peut donc pas compter sur les vertus morales, sans religion. Ce sont des êtres fantastiques qui se dissipent d'un moment à l'autre, ou qui changent si souvent de forme, qu'on ne les reconnoît plus.

»Mais on ne peut pas compter non plus sur la religion, sans vertus morales. J'ai dit qu'elles étoient inséparables, qu'elles s'appuyoient mutuellement. Est-il rare, cependant, de voir un homme, qui n'a presque point de vertus morales, inspirer la plus haute opinion de son caractère religieux?

»Le scélérat! il est avare, colère, vindicatif, inexorable, implacable… Il manque de droiture dans toutes ses actions; mais il parle tout haut contre l'incrédulité du siècle; il affecte le zèle le plus ardent pour certains points de religion: on le voit deux fois par jour prier avec ferveur au pied des autels; il fréquente les sacremens;—il s'amuse avec certaines parties instrumentales de la religion, et se croit un homme religieux, qui s'est acquitté avec exactitude de tous ses devoirs envers Dieu. Il ne lui manque plus qu'un vice: il l'a. Séduit par la force de cette illusion, il méprise avec un orgueil spirituel tous ceux qui n'affectent point la même piété, et qui ont pourtant plus d'honneur et plus de droiture que lui.

»C'est encore là un des maux funestes qu'éclaire le soleil.

»Que de crimes ce zèle mal entendu de religion sans morale a causés dans le monde! Que de scènes de cruauté, de meurtre, de rapine, d'effusion de sang il a produites!

»Dans combien de pays!…» Trim balançoit ici sa main droite avec de grands mouvemens, en avant et en arrière, et continua jusqu'à la fin du passage…

«Dans combien de pays ce zèle furieux n'a-t-il pas porté le feu, le sang et la désolation, sans respecter ni l'âge, ni le mérite, ni le sexe, ni les rangs? Il semble que ce faux zèle donnât à ceux qui s'en prétendoient inspirés, l'horrible privilége de se livrer à toutes sortes d'injustices, d'infamies et d'atrocités.—La compassion étoit bannie de leurs cœurs.—Plus durs que les rochers, ils étoient sourds aux cris des malheureux qui tomboient sous leurs coups; ils ne faisoient pas une action que ce ne fût pour avilir ou déshonorer l'humanité.»

Ouf!… dit Trim, qui avoit lu de suite sans respirer: je me suis trouvé dans bien des combats; mais je n'en ai point vu comme celui-ci.—Je n'aurois pas lâché la détente de mon fusil dans une pareille rencontre, pour le grade même d'officier-général.—

Parbleu! dit le docteur Slop, voilà, voilà une belle réflexion! Savez-vous seulement ce que vous venez de lire?

Je sais, répondit vivement Trim, que je n'ai jamais refusé quartier à ceux qui me l'ont demandé, et que j'aurois plutôt perdu la vie, que de mettre mon fusil en joue sur des femmes ou sur des enfans.

Tiens, Trim, dit mon oncle Tobie, voilà une couronne pour toi, afin que tu boives ce soir avec Obadiah, à qui j'en donnerai une autre.—Monsieur, je vous rends grâce, dit Trim: mais j'aimerois mieux que ces pauvres femmes les eussent.—Tu es un brave et bon garçon, Trim, reprit mon oncle.—Et mon père remua la tête en signe d'approbation, comme s'il eût voulu dire, cela est vrai.

—Mais, Trim, dit-il, continue ta lecture; il me semble que tu as bientôt achevé.

CHAPITRE LI.
Trim lit toujours.

«Si le témoignage, hélas! des siècles passés ne suffit pas, voyez combien même de nos jours ces faux zélés prétendent honorer Dieu par des actions qui les déshonorent eux-mêmes, et qui font le scandale de l'univers entier.

»Descendez un instant avec moi dans ces prisons affreuses de l'inquisition;—voyez-y la religion assise sur un tribunal d'ébène, soutenue par des gênes et des tortures, et foulant à ses pieds la justice et la compassion, enchaînées et immobiles… Ecoutez les longs gémissemens de ce malheureux qu'on arrache de son cachot de ténèbres, pour lui faire son procès, et le livrer ensuite à tous les tourmens les plus cruels, qu'un système délibéré de cruauté ait pu inventer.» Trim enflammé de colère eut bien de la peine ici à la renfermer en lui-même. «Voyez, continua-t-il, le corps de ce misérable épuisé par la faim et la douleur. C'est une victime qu'on va livrer aux bourreaux.»—

Ah! s'écria Trim, du ton le plus plaintif: c'est mon frère; c'est mon malheureux frère Thomas!—Et laissant tomber involontairement le sermon pour joindre ses mains: Ah! messieurs, je crains que ce ne soit mon pauvre frère!…—Mon père, mon oncle Tobie, et même le docteur Slop qui ne s'attendrissoit pas facilement, furent vivement émus de la douleur de Trim.—Trim, dit mon père, ce n'est pas ici une relation historique que tu lis, c'est un sermon. Reprends, mon enfant, reprends-en la dernière phrase.

«Voyez le corps de ce misérable épuisé par la faim et la douleur. C'est une victime qu'on va livrer aux bourreaux.—

»Observez le mouvement de ce terrible instrument;—voyez comment on l'étend. Quels tourmens! Ses nerfs et ses muscles se tordent; les convulsions de la mort la plus douloureuse sillonnent son visage de mille manières: c'est tout ce que la nature peut souffrir… Son ame arrachée de ses plus profondes retraites, est déjà sur ses lèvres prête à partir.»—Par le ciel! s'écria Trim, je n'en lirois pas davantage pour l'empire du monde! Ces horreurs s'épuisent, peut-être en ce moment, sur mon pauvre frère à Lisbonne.—Eh! non, mon cher Trim, dit mon père, ce n'est pas là une histoire, ce n'est qu'une simple description…—Oui, mon garçon, ce n'est pas autre chose, reprit le docteur Slop; ainsi tranquillise-toi.—

Cependant, dit mon père, puisque cela lui cause tant de peine, ce seroit une cruauté de le forcer à continuer.—Trim, donne-moi le sermon, j'acheverai de le lire, et tu peux t'en aller si tu veux.—Je n'en voudrois pas lire davantage, répond Trim, pour la couronne des trois royaumes; mais si monsieur veut me le permettre, je resterai pour l'entendre jusqu'à la fin.—

Le pauvre Trim! s'écria mon oncle.

CHAPITRE LII.
Mon père lit.

«Enfin, voilà qu'on le ramène dans son cachot. Juste ciel! on ne tardera pas à l'en tirer, pour le livrer aux insultes de la populace, et le précipiter ensuite dans ce bûcher qu'un zèle fantastique lui a préparé.—Et c'est là comme en agissent des fidèles!… Malheureux enthousiastes! ignorez-vous que cette conduite atroce est absolument opposée à l'esprit du christianisme? Ah! rappelez-vous cette règle décisive et sûre que Jésus-Christ nous a laissée: à fructibus eorum cognoscetis eos: vous reconnoîtrez ces faux zélés à leurs œuvres.»

Grâces à Dieu, il est donc mort! s'écria Trim; ses peines sont finies, et on ne peut pas lui faire plus de mal… Ah! messieurs.

Ah! tais-toi, dit mon père, un peu impatienté; nous ne finirions jamais, si ces interruptions se renouvelloient si souvent.

«Je n'ajouterai à tout ce que je viens de dire, que deux ou trois règles fort courtes, qui en sont les conséquences.

»Toutes les fois qu'un homme déclame contre la religion, soyez sûr que la violence de ses passions l'a emporté sur sa croyance.—Une vie déréglée et une bonne croyance sont incompatibles; et lorsqu'elles se séparent l'une de l'autre, c'est que l'on veut tâcher d'obtenir quelque tranquillité dans l'esprit.

»Lorsqu'un homme de cette espèce vous dira que telle ou telle chose choque sa conscience, c'est comme s'il vous disoit qu'elle lui cause du dégoût. Il faut le comparer à ces hommes blasés, qui ne peuvent supporter certains alimens.

»En un mot, ne vous confiez point à un homme, de tel rang qu'il soit, s'il n'est consciencieux dans toutes ses actions.

»Et pour ce qui vous regarde, souvenez-vous de cette distinction simple et sans équivoque. C'est que votre conscience n'est pas une loi. Non. C'est Dieu qui a fait la loi, et qui a placé la conscience en nous pour décider selon cette loi.—Mais n'allez pas croire que ce doit être comme un cadi asiatique, qui juge selon le flux ou le reflux de ses passions. La conscience ne doit juger que comme un juge britannique, qui, dans cet heureux pays de liberté, de raison et de bon sens, ne se fait point de nouvelles lois, mais juge suivant les lois qu'il trouve écrites.»

CHAPITRE LIII.
Dialogue.

Mon Père.

En vérité, Trim, je suis fort content de toi.

Le Docteur Slop.

Et moi aussi.

Mon Père.

Il a très-bien lu le sermon.

Le Docteur Slop.

Fort bien!

Mon Oncle Tobie.

A merveille!

Le Docteur Slop.

Il n'y a que ses commentaires qu'il auroit pu épargner.

Trim.

Ma foi! je n'ai pu y tenir…

Mon Oncle Tobie.

Le pauvre garçon!…

Trim.

Je sais bien que j'aurois mieux lu, si j'avois été moins affecté.

Le Docteur Slop.

Cela est vrai.

Mon Père.

Point du tout. C'est précisément ce qui te l'a bien fait lire. Morbleu! il seroit à souhaiter que nos prédicateurs débitassent les leurs avec la même force; ils feroient plus de sensation sur leurs auditeurs.

Mon Oncle Tobie.

Ah çà! mais que va-t-il devenir? je serois fâché qu'il fût perdu…

Mon Père.

Perdu? et moi aussi. Il m'a trop fait de plaisir… Il est dramatique. Cette manière d'écrire, maniée adroitement, saisit l'attention.

Le Docteur Slop.

Ah! oui. Je m'en suis bien aperçu.

Mon Oncle Tobie.

Mais comment diable s'est-il trouvé dans mon Stévinus?

Mon Père.

Ma foi! c'est ce que j'ignore; il faudroit être aussi habile que Stévinus, pour résoudre cette question.—

CHAPITRE LIV.
Le Sermon court la pretentaine.

Mon oncle Tobie fit un sourire agréable de plaisir à l'éloge de Stévinus. Cela ne rompit point la conversation sur le sermon, et mon père fit part de ses conjectures sur l'auteur.—Je crois le connoître, dit-il; je gagerois quasi qu'il est du ministre de notre paroisse.

Ce qui faisoit croire à mon père qu'il étoit d'Yorick, c'en étoit le style. Il étoit aussi dans sa méthode.—Ses conjectures se réalisèrent deux jours après. Yorick envoya un domestique le demander à mon oncle Tobie.

Mais comment s'étoit-il trouvé dans son Stévinus? Mon oncle Tobie s'éclaircit de cette circonstance par la même occasion. Yorick, à qui toutes espèces de connoissances étoient précieuses, lui avoit emprunté son Stévinus. Il fit son sermon pendant qu'il avoit Stévinus; il le mit par mégarde dans le livre, et en renvoyant le livre à mon oncle, il ne songea point au sermon.

Le destin de ce sermon est assez singulier.—Le bon Yorick n'avoit pas toujours des habits qui ne faisoient que de sortir des mains du tailleur. Son sermon se perdit une seconde fois en glissant à travers la poche et la doublure déchirée de sa veste. C'étoit un jour qu'il montoit sur son bidet de quatre-vingt sous, le sermon tomba dans la boue, et le bidet l'y enfonça en piétinant. Il y resta quelque temps. Un mendiant qui passa l'aperçut, et l'en tira. Il le vendit au bedeau d'une paroisse voisine pour un pot de bierre, et le bedeau en fit présent à son curé, et depuis oncques il ne revint dans les mains de son propriétaire. Il mourut sans le revoir.

Le curé sans doute en avoit fait usage. Cependant je ne l'assure pas. Un curé peut être assez instruit pour se passer des ouvrages des autres.—Celui-ci tomba, je ne sais comment, dans les mains d'un chanoine de la cathédrale d'Yorck, et quelle trouvaille pour un chanoine! M. le prébendaire d'Yorck l'apprit bientôt par cœur, et le débita dans son église. Il fut applaudi, et le fit imprimer quelque temps après, avec son nom en gros caractères au frontispice. Yorick avoit essuyé plusieurs de ces revers pendant sa vie; mais il étoit cruel de le dépouiller après sa mort, et d'enlever à sa mémoire l'honneur de ses propres ouvrages.—Le ciel ne l'a pas voulu. Ce larcin fut découvert quelque temps après. Je le publie pour trois raisons.

La première, c'est que cela n'empêchera point l'homme au canonicat d'arriver aux dignités ecclésiastiques. Il n'y auroit peut-être pas quatre personnages en Angleterre qui atteignissent à l'épiscopat, s'ils n'y alloient que par leurs sermons; et si cela est en Angleterre, cela peut bien être ailleurs, comme on sait.

L'autre raison, c'est que j'aime à rendre justice à qui elle appartient.

Enfin, c'est que je procurerai peut-être par-là du repos à l'ame d'Yorick.—Les bonnes gens de la campagne, sans compter les personnes qui passent pour avoir l'esprit fort, viennent me dire qu'elle se laisse voir souvent. Yorick est devenu un esprit… Je calmerai par-là ses agitations; et c'est un pas que je ne serai sûrement pas obligé de prodiguer pour beaucoup d'autres. Je ne crois pas que ceux qui prêchent ses sermons, ou qui en prêchent d'autres que les leurs, et même fort souvent les leurs, subissent jamais une pareille métamorphose.—

Fin du Tome premier.

TABLE
DES CHAPITRES
Contenus dans ce Volume.

 Page
Chapitre premier. C'étoit bien à cela qu'il falloit penser. 1
Chap. II. L'Embryon. 3
Chap. III. En voilà l'effet. 5
Chap. IV. Que de maris sont moins sûrs! 7
Chap. V. Les Planètes. 12
Chap. VI. Les volontés sont libres. 14
Chap. VII. Et oui! chacun a son ton, son allure. 16
Chap. VIII. Je n'y tiens pas toujours. 20
Chap. IX. Annonce. 23
Chap. X. Ce qui se voit tous les jours. 26
Chap. XI. On a beau faire, chacun se plaint toujours. 28
Chap. XII. 38
Chap. XIII. L'Epitaphe. 46
Chap. XIV. 54
Chap. XV. Avis aux historiens. 56
Chap. XVI. Le contrat de mariage. 59
Chap. XVII. Chagrins domestiques. 67
Chap. XVIII. Résolution de ma mère. 69
Chap. XIX. La convention. 70
Chap. XX. Conseil. 76
Chap. XXI. Prenez-y garde! le cas est intéressant. 78
Chap. XXII. La consultation. 88
Chap. XXIII. Des découvertes. 96
Chap. XXIV. L'éloge et l'utilité des digressions. 109
Chap. XXV. Comment peindre mon oncle Tobie? 113
Chap. XXVI. Nous y viendrons. 118
Chap. XXVII. Un peu de patience. 120
Chap. XXVIII. Enfin nous y voilà. 122
Chap. XXIX. Ce qu'on a déjà vu. 128
Chap. XXX. Trop est trop. 136
Chap. XXXI. Le feu prend. 140
Chap. XXXII. Trim. 144
Chap. XXXIII. Les conjectures de mon oncle. 155
Chap. XXXIV. Contre-temps. 157
Chap. XXXV. Cela est clair comme le jour. 160
Chap. XXXVI. Ragotin n'est pas pire. 163
Chap. XXXVII. Combien de choses à développer. 167
Chap. XXXVIII. Il ne peut rien faire. 170
Chap. XXXIX. Comme il court! 172
Chap. XL. La Dissertation. 182
Chap. XLI. Autre Anicroche. ibid.
Chap. XLII. Prélude. 187
Chap. XLIII. Il est toujours tout prêt. 189
Chap. XLIV. Avis. 190
Chap. XLV. Le Sermon. 194
Chap. XLVI. Enfin le Sermon commence. 197
Chap. XLVII. Trim reprend sa lecture. 200
Chap. XLVIII. Un petit coup d'éperon au dada de mon oncle Tobie. 206
Chap. XLIX. Il va courir le galop. 211
Chap. L. Le Sermon continue. 214
Chap. LI. Trim lit toujours. 220
Chap. LII. Mon père lit. 222
Chap. LIII. Dialogue. 224
Chap. LIV. Le sermon court la pretentaine. 227

Fin de la Table du Tome premier.

Note du transcripteur

On a conservé l'orthographe de l'original, avec ses incohérences (par ex. Shakespéar/Shakespeare, bisarrerie/bizarrerie, système/systême, tems/temps, jeterois/jetterois, etc.). Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.