The Project Gutenberg eBook of Rouge mémoire: Poésie

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Title: Rouge mémoire: Poésie

Author: Huguette Bertrand

Release date: October 1, 2003 [eBook #4564]
Most recently updated: June 27, 2022

Language: French

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ROUGE MÉMOIRE: POÉSIE ***
[Illustration]

ÉQUILIBRE

Quelle est cette ondulation
au bord des paupières
ce regard en équilibre
au bord des cils
et ces lèvres suspendues
au bord du sourire

quelle est cette forme
sur la tête du silence
ce doigt familier
dans l'oeil du paysage
et ce rouge
au bord des caresses endormies

la nuit
en tenue d'amour
se promène

SYMPTÔME

À qui appartient ce visage
amoureux du sang de la colère
ces grimaces patiemment sculptées
par le jour fatigué
et ces mains
à bout de bras
qui soulèvent des amertumes
comme une misère apprivoisée

le corps poussiéreux rêve d'immensité
quand la souffrance fait éternuer la mort
dangereusement

PRISE 1

Entre les couleurs terre de Sienne
et noir d'encre
le jour marathonien s'essouffle
nous ravive entre deux néants
nous colle au coeur
puis disparaît
dans la bouche de la nuit

silence on tourne en rond

LES MURS

Le ciel effrité ne nous reconnaît plus
quand l'amour fait des pirouettes
chevauche les épaules du mystère
derrière les crépuscules en fuite
quand le silence perd la mémoire
à travers la couleur du sang
les tortures magiques
les larmes nues
quand les enfants brûlés
suspendent leurs douleurs
aux arbres indifférents
quand leurs doigts gelés creusent l'absence

la mort contre les murs
grince des dents

ENCORE DES MURS

On a poignardé le silence
de tous ceux qui crachent
des mots larges et ronds
sur les murs
sur la mémoire des murs

le mur ivre du sang des complots

le mur lié au sommeil des enfants trop morts

le mur dédié aux vieux bonheurs
livrés au sort des chambres

le mur calfeutré des maisons errantes

le mur effrayé par le cri d'un oiseau
quand l'ennemi dans la brume
ne se nomme même pas

REVERS DE MÉMOIRE

Cette femme au coeur chauve
cultive des nuits dans son jardin

elle verse ses yeux sur les jeunes pousses
et change de lune à toutes les secondes
pour remettre le temps à sa place

elle flatte le ventre des anges
pour cueillir des sourires
et souffle sur les heures
en creusant des trous
dans la mémoire du monde alentour

elle est décomposée
lamentable
au bout de ses bras

COMME SI C'ÉTAIT VRAI

Arrachée aux brûlures de l'hiver
une phrase vient s'abriter
dans les brouillards du coeur
sans déranger

elle organise des tristesses
dans le jardin des autres
vous promet des prétextes beaux comme le soir
vous écorche les soucis
vous rappelle que les rues sont endiablées
quand on s'aventure dans le présent
vous conseille de ne pas signer votre nom
au bas des feuilles mortes
vous enjoint de défaire vos valises
et de ranger vos passions dans les tiroirs
de passer par les ruelles pour décorer la misère
de prendre tous les soirs une douche de félicité
avant d'envahir le désir à froid
d'éviter les morsures de serpents
lors de votre délire amoureux
d'utiliser votre nez et vos oreilles
pour détecter l'intelligence
vous recommande de réciter n'importe quoi
pourvu que ça dure

ENTRE NOUS

C'est entre vous et moi que ça se passe
entre nos apparences
qui ont l'air de dire que nous ne sommes pas là
corps défaits par l'haleine chaude de la nuit
et les jeux bêtes
dormeurs éveillés par un baiser de cheval

le hasard prend forme

_________________________


Les jeunes lampes

sont des fontaines domptéees

par les yeux qui passent

UN CRÉDO UNE CRÉCELLE

Faut-il croire que la terre a des envies de poésie
des fuites de langage
des couleurs violacées
qui tapent sur le crâne des villes
un petit frisson au coeur d'une orange
et la lune à n'en plus finir

faut-il croire que l'hiver peut incendier l'amour
sur une chair de poule
durant une sieste longue comme le jour

faut-il croire que le nombril est un trou
inventé par la vie
où prolifèrent les pensées du jour
et les bleus en fleurs
visions sorties tout droit de nos croyances

RAILS

Avez-vous vu le grand train bleu
passer sur l'onde
une fumée électrique entre les jambes
des passagers clandestins
leurs visages découpés
dans une feuille de papier
regards d'acier aussitôt essuyés
par les vagues abouties

c'était à cause du rêve
ou peut-être de la mer
enroulée entre nos yeux

DEUX FOIS PLUTÔT QU'UNE

Il était une fois une femme
en dehors du paysage
peut-être même deux fois
on ne sait plus
mais ça n'a pas d'importance
puisqu'elle était là sans y être

si vous ne la voyez pas
on vous traitera d'incroyants
parce que vous n'avez pas vu
ce qu'on tentait de vous montrer
sans trop y croire

IMPASSE

Le rêve n'était pas au rendez-vous
il s'est excusé très poliment
n'est pas venu nous rencontrer
tel que prévu
avait à faire ailleurs
n'importe où
n'importe quand

à cheval sur ses principes
il filait à vive allure
sur les dalles d'un imaginaire
mais hélas a trébuché
s'est cassé la gueule sur le futur
lié à l'intimité des pierres
sa réalité

VUE D'ENSEMBLE

La vie bohème
la vie je t'aime
la vie des petites semaines
la vie qui apprend à vivre
étalée de tout son long
sur les espaces perdus
au bout des cris anatomiques en mouvement
quand le silence
en otage
vient surprendre la mort
amoureusement

EMPRISE

Si lourds sont les rêves
qu'il faut lécher la nuit
ses torrents
ses clairs-obscurs
et marcher pieds nus
sur des étoiles
jusqu'à la naissance de l'aube

le jour respire la lumière
le sommeil des enfants
et les émotions
étalées sur une petite table inerte
en attendant le retour de la sève
d'un printemps bien coiffé
et toujours l'emprise du feu sous nos ongles

MYSTÈRE

Quand l'amour fait l'amour
que la mort fait la mort
il est temps d'appeler un mystère
comme un cri partagé
entre l'aurore
et la liberté des yeux
pour que naissent des mots
de toutes grandeurs
des rêves incandescents sur le monde
sur la peur du monde
sur le monde vivant au creux du monde
esclave des mythes
jetés sur ses épaules

TOUR À TOUR

Les yeux font un tour de table
en une seconde
pour mieux suivre
le sens de la lumière
sur la peau

des yeux insolents sur les plis d'une vieille peau
des yeux solaires autour du cou
ils rôdent autour de la nuit
leurs sourires perpétuels
dans l'indiscrétion des vêtements

au réveil
les yeux font un tour de taille
et puis s'en vont

ÉVASION

Pourquoi noyer nos blessures
au fond d'une baignoire
quand au dehors
il y a pire
le dégoût des fièvres
les plaintes de l'aube
sans parler du temps qu'il fait
à travers les muscles
et la pédale douce de nos réveils

dormons
dormons pendant qu'il est encore temps
car le vent se lève
du bout des lèvres
et nous devrons explorer des placards minuscules
qui sentent bon la terre
sans parler de nos frères
au prochain chapitre

le temps se perd
dans la luxure des cimetières

INSOLENCE

De malheureuses feuilles
tombent des nues
en vociférant des injures
à l'automne

le feu au coeur
les arbres demeurent
muets

INFORTUNE

En toute froidure
il est permis d'allumer des feux
pour faire fondre les mots
bus à même la tendresse
et les idées qu'on se fait
de l'empreinte du soleil
sur la séduction
comme un appui au printemps

en attendant
l'amour
essoufflé
essuie ses larmes
en secret

FAILLITE

L'hiver
de ses deux yeux de glace
nous observe
nous
empourprés de désirs gelés
sous un manteau de métal
nos traits dans les nuages
effrayés
par le fouet de nos vengeances
par le goût du vide sur la peau

s'éternise la vie
au pied du ciel
en faillite

SYNCHRONISME

Les nuits sont rouges
comme une masse de soleil fondu

paresseusement
le lit dévore les multiples visages
de satin rose
que le jour a saccagés

le flot des corps s'épuise
sur le sable fin
des nuits endormies

la lumière secoue ses ailes
et nous nous réveillons tous
en même temps

ROUGE MÉMOIRE

Les dieux ont enfilé leurs sous-vêtements de laine
pour se protéger de la raideur de nos corps
du givre de nos mémoires
et du pôle nord

à travers le cristal de nos épouvantes
ils ont rêvé d'un chaud duvet
plus doux que le coeur
plus moelleux qu'un ventre
plus délirant que le désir
d'être
dans le silence d'un baiser d'oiseau

une éternité d'hommes
marqués au fer rouge

IMMOBILITÉ

Un point minuscule s'estompe
entre les formes imprécises des gestes
la lune boit la nuit à plein verre
dehors il a encore neigé
comme au premier jour
et le ciel s'est moqué de nous
parce que nos mains se sont entendues avec le vent
pour distraire les oiseaux
jusqu'à l'égalité des pierres

le silence croise les mots
puis s'immobilise

DORMIR À PEINE

Quand l'innocence se fait jour
les fleurs poussent des cris de couleurs

il faut dormir sur la mousse
comme des psaumes
pour affronter les plus hauts feuillages

mirage bleu
sous un ciel trop vert
le monde est dépeuplé

sortir de sa vie
comme on sort de son lit
sans bavure

GRISAILLE

Gris et silencieux
le ciment luit
entre les voix imperceptibles des voisins
que le vent perpétue sur les toits
rite des douleurs
glorioles du jet-set
temples et rythmes dans l'ombre mortelle
de nos pas

le coeur ne répond plus

À FORCE DE CRIS

Une neige douce transparente
tombe
sur la nuit
elle tombe

il neige des transparences
sur des cris trop morts
précieusement déposés
dans le sarcophage du temps

coeur au ventre mort au coeur
quelle apothéose supplantera
cet incident

EXIL

Une voix tonne sur le papier
mais l'arbre ne s'en plaint pas

elle a le destin d'un pays exilé
a peur de la visite
a perdu sa peine dans un salon triste
a des frontières désemparées
des chemins longs comme l'aventure
nous livre ses passions natales
s'abandonne au passé

elle grenouille d'une mer à l'autre
désincarnée

PILLAGE

On a pillé le silence
lors d'une fuite à travers le jour
pour sauver les mots
et le dernier rêve qui baigne
dans les caresses noires

le visage a raison
la lumière aussi
quand la mouvance
en secret
vient éblouir une nuit
en colère

LE TEMPS

Lourd du sommeil des sages
le temps rêve
dans le regard d'un enfant
secoue les saisons trop rouges
se replie
dans le mouillage de l'oeil

le temps ce fétiche
que l'on conserve jalousement
pour défier ce qui se murmure
dans le grenier des âges trop embarrassants
toujours plus jeune que le dernier des hurlements
le temps de n'y voir plus rien
que des poussières
dans le lit des autres

le temps nous aime
sans bégayer

GOUFFRE

Le cerveau a des allures de sécheresse
un gouffre
que l'histoire a oublié de remblayer
un espace de corps ramolli
un pot de chambre contenant une mémoire à deux faces
un gage de silence
pour un monde invertébré
un trou qui ressemble à un autre trou
un piège à trous
quand la nuit se confie aux illusions
à contre-jour
dans l'épuisement des chambres

une cigarette brûle dans le cendrier
courageuse

DERNIER DISCOURS

Lorsque les jours sont sur les nerfs
il y a toujours des glissements d'âme
sur le terrain
des désirs en série
devant le miroir des invalides
le front plus haut que la lune
et le vent embué par des armées de singes volants
au secours des races

une moitié de mère
soumise au discours
se rompt le coeur
une fois pour toutes

_________________________


Des plaintes bleues s'élèvent

le temps grésille

et on ose appeler cela du vertige

PRÉSENCE

Un enfant renverse sa douleur sur la table
dessine d'étranges présences
avant d'aller dormir

il visite la nuit comme un temple
dans l'antique chambre de ses rêves fascinés
sillonne les méandres de l'absurde
sans courir de risques
puisque la noirceur l'enlace
tendrement
sous le futon résigné

il ne veut plus se réveiller

OBSTINATION

Aux abords du temps
les regards se sont effondrés
puis les os se sont obstinés
à ne parler que de l'idée
qu'on se faisait du bonheur
un défi perdu dans l'ombre
une femme fixée au mur
un homme à genoux sur les coudes
le réveil d'un enfant trop lourd
un adolescent décroché du rêve
et ce point de mire
mort de sa belle mort

au bout de l'image
la terre est plate

FINALEMENT

La mer s'est noyée dans le port
sous l'écume
devant les oiseaux
et le vent démâtés

entachée d'enfants
elle dort
sur la feuille de l'oubli
sans histoire

au détour
le coeur
tout bonnement

ESCALADE

Une douleur à peine
lessive la mémoire du feu
ce piège à désirs
quand la main se fait poète
mortelle jusqu'à la moelle
à travers les barreaux du silence
ses phrases
tuées à bout portant

un cri en fusion
piétine la foule
passée par là
sans raison

PARTAGE

D'habitude
il faut creuser la peur
jusqu'au fond
pour faire jaillir les couleurs de la nuit

jusqu'au fond
pour reconnaître les images
du temps qu'il fait dehors
le temps partagé avec les autres
autour de soi
aux habitués de l'existence
formes incarnées dans la mouvance
réunies en secret
pour recevoir la visite du jour
rien que le jour en perspective
sans ombre entre vous
et moi

HASARD

Le ciel
chargé de blessures
a suivi la trace de nos silences
sans mesurer l'immensité de l'oeil
qui le regardait

sur le banc du quotidien
les dés jouent au hasard
et demain n'aura pas lieu

IDENTITÉ

Est-ce moi
devant ce soleil gris perle
ou le jour trop las
dans les eaux usées du poème?

est-ce bien moi
que les heures infusent
dans l'image détrempée du poème?

est-ce encore moi
ou l'image d'un poème enivré?

ESPOIRS DÉMODÉS

Déroulez le tapis vert quand j'espère
que vous serez au rendez-vous
des musiques
des prières
et de l'amour en masse
pour la nouvelle année qui s'achève
dans la désinvolture des guerres
des bric-à-brac
et des j'en-passe par-dessus la tête des voeux
présentés l'année dernière
lors d'un cocktail Molotov
et ses petits fours
crématoires
servis à l'ancienne
comme un malheur qui marche à pas feutrés
devant les gares de la pitié
et les files d'attente

les ruines se vengent

L'UNE ET L'AUTRE

Une politique
un désordre
des guerres affolées
des femmes qui fuient
devant l'éternité des pierres

elles gisent blanches
dans la fureur rouge de l'étreinte
dressées contre les fleurs
les salutations d'usage
le mensonge sous la jupe du silence
tombé malade
à cause de l'encens des chapelles ardentes
dentelles des miséricordes

le monde est délavé

RUMEUR

Nu comme un regard
le printemps rit sous l'aisselle des ponts
et soupire
le soleil en rut

une rumeur circule entre les jambes des passants
dans l'ascension des chambres de septembre
à travers les volets
la texture des foules
et les poèmes brûlés
par l'anathème de l'oeil
disloqué

UNE VOIX, UNE ENIGME

Les voix sont noires
comme des culs de poules ennivrées
images glissantes
sur les trottoirs enneigés

au détour
un oeil passionné guette la scène
un râle viendra dire je t'aime dans un miroir
à gauche de la tolérance
la figure vole en éclats
le hasard s'étonne

la formule
c'est le décor
le confort
le rite des corps
la passion mur à mur
l'obsession
la fiction
le retour

ABLUTIONS

Faut-il se laver à tout jamais
tremper sa main dans la douleur
d'être là
et savonner l'ennui

ou attendre d'être plus noir qu'une tache de silence
imprégnée sur le côté droit du destin
ou même un peu cernés
comme les choses du monde
les songes
les mensonges
le plomb
les surplombs dans le secret des hauteurs
et les histoires sans atmosphère
sans stratosphère

les heures s'encrassent d'illusions
comme toujours

F I N

Les yeux grands ouverts dans la boue
il fait silence dans sa chair refroidie

© Éditions En Marge et Huguette Bertrand
Dépôt légal / novembre 1995, 54 p.
Bibliothèque nationale du Québec
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