The Project Gutenberg eBook of L'Illustration, No. 3653, 1er Mars 1913

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Title: L'Illustration, No. 3653, 1er Mars 1913

Author: Various

Release date: October 16, 2011 [eBook #37769]

Language: French

Credits: Produced by Jeroen Hellingman et Rénald Lévesque

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3653, 1ER MARS 1913 ***







L'Illustration, No. 3653, 1er Mars 1913


(Agrandissement)



Ce numéro comprend vingt-quatre pages, dont quatre en couleurs. Il est accompagné de La Petite Illustration, Série-Roman n° 1, contenant la première partie du roman de M. Marcel Prévost: Les Anges gardiens.


ARMÉE NOIRE
La grappe humaine: un débarquement de
tirailleurs sénégalais, avec armes et bagages, à Grand-Bassam.

Voir l'article, page 192.

LA PETITE ILLUSTRATION

Le numéro prochain de La Petite Illustration (n° 2, 8 mars) contiendra une pièce de théâtre:

Alsace

de MM. Gaston Leroux et Lucien Camille, dont le retentissement a été si grand et dont la carrière se poursuit avec tant de succès au théâtre Réjane; le numéro suivant (n° 3--15 mars) contiendra la seconde partie du roman de M. Marcel Prévost:

Les Anges gardiens.


COURRIER DE PARIS

LE THÉ

Il a fait beau tout le jour. Ainsi qu'un gardien pressé qui rabat des visiteurs, le Soir chasse devant lui les derniers rayons du soleil qui se retirent à regret. Le ciel, en même temps que les musées, a l'air de fermer. Partout on allume. Voici l'heure aimable et brune du thé. Où le prendrons-nous? Je suis bien embarrassé. Dans les Ritz et les Palace étincelants de luxe et de feux? Dans les cosmopolites Rumpel évoquant la Riviera? Dans les Colombin de bonne tenue?... Tant de thés divers nous sollicitent, nous font signe. Il y a les thés du boulevard, de la rue de Rivoli, de la place Vendôme, des Champs-Elysées, les thés à musique et à tziganes, si brillants, si montés d'allure, tout fumants d'animation et de vie heureuse. Il y a les thés, calmes et ramassés, de la rive gauche, où l'on trouve toujours de la place, les thés du silence où viennent décemment s'asseoir des gens âgés et très comme il faut, des dames du faubourg à bandeaux gris qui sortent avec peine de vastes voitures très basses. Dans ces thés-là, de décor balzacien, on parle à voix de confesse et on est servi par un glissant maître d'hôtel qui a des façons de valet d'évêque. Et les petites cuillers sont de vermeil dans des tasses à fleurs 1840 à bordure un peu dédorée... On pense, en les voyant, à de vieux sucriers de famille...

Et il y a, dans des rues peu passantes, les thés discrets et voilés de guipures, qui ont je ne sais quelle apparence de thés mystérieux...

Il y a les thés exotiques, les thés russes, tout bardés de samovars, qui font songer à Tourgueneff, à Tolstoï, à Gogol, à toutes les héroïnes en offna et en ova de nos anciennes lectures,... et les thés indiens où des Cinghalais mordorés aux tailles de bambou, au chignon en crin d'onagre et le peigne crevant les tresses bleues, vous toisent d'un oeil trop noir sous un plumait de cils... Et il y a les thés traditionnels, dans les sages magasins sans amusettes ni babioles, où sur des rayons de bibliothèque sont uniquement rangées les grandes boîtes sombres et carrées, aux goulots forts et ronds, qui ressemblent à des lanternes magiques peintes en noir. Une odeur d'épice et de fer-blanc, de tôle vernie et de vapeur parfumée, flotte dans l'honnête salle que l'on quitte plus d'une fois, avec un sac d'une livre à la main, un petit sac vite fait et ficelé «pendant que ça refroidit».

Il y a le thé anglais, dressé à l'anglaise dans toute sa rigueur britannique, et pris à l'anglaise par des Anglais, des vrais, qui ne parlent pas le français, même et surtout s'ils le savent, et qui opèrent dignement comme s'ils étaient en bateau et sur un des leurs. Il y a le thé chez le grand pâtissier, dans une pièce en glaces, une pièce voisine et réservée, et ce n'est déjà plus le thé proprement dit, le véritable thé. C'est un thé mou, impersonnel et dénué de saveur, un thé banal et qui sent la province, presque un thé de table d'hôte. Et, en dessous, nous avons le thé touchant et qui déchaîne la pitié, celui du petit pâtissier, où une seule table ronde de jardin, deux au plus, deux guéridons de fer, qui donnent froid aux doigts, sont destinés aux consommateurs assez opulents pour réclamer le coûteux breuvage. C'est un thé, quand par hasard il est demandé par le client riche, qui a le droit de s'asseoir... ah! c'est un thé qui bouleverse la maison «fondée en 1875»! Les trois jeunes demoiselles en tablier blanc sont sens dessus dessous, la dame du comptoir sonne plusieurs fois de suite d'un petit timbre qui a exactement le son des timbres de lapin blanc des bazars, le patron se montre en tourte de toile, au seuil de l'arrière-boutique, toutes manches relevées sur ses poignets, comme s'il se battait avec un dîner de trente couverts. Enfin, après de longues allées et venues, il est apporté, servi petit à petit, avec des sourires qui signifient: «On vous gâte!» Et quand il est bu, que la tasse ébréchée est vide, il faut voir l'air de satisfaction de la patronne qui, le porte-plume au long des phalanges, interroge de loin: «Eh bien, mesdemoiselles, annoncez!», tandis que, toutes les trois ensemble, à qui arrivera la première, elles proclament vivement: «In thé.»

Il y a le thé en visite, pris chez l'une ou chez l'autre, quelquefois chez les deux, dans lequel on ne manque pas de beurrer la médisance et de sucrer la calomnie. C'est à ce thé-là que se pratiquent savamment les variations de la crème, et les manières du lait, depuis le nuage et le doigt jusqu'à la larme et au soupçon. Un soin particulier préside à la cérémonie. Rien n'est laissé au hasard. Tout a une importance prévue, calculée; la forme des tasses, leur transparence et leur fragilité, leur couleur, le choix de la théière, porcelaine, métal ou bien terre rouge... l'assortiment des toasts, des gâteaux et des menues friandises. Le plus souvent, professe à ces thés la personne qui, mieux que toute autre, a la prétention de savoir comment on le fait et qui opère en démontrant, qui n'hésite pas sur la seconde où l'eau se décide à bouillir, la façon de la mêler aux feuilles, le temps qu'elles doivent tremper... Et elle possède aussi, cette artiste merveilleuse, le tour de main pour verser, jouer de la passoire, et sucrer à point... se révéler, en un mot, théiste impeccable.

Et il y a, enfin, le thé modeste et sans apparat, l'égoïste thé que l'on prend chez soi, tout seul, au coin du feu, pour se mettre en train, avant de lire ou de travailler. Le chat, à même la table, vient du bout de son nez gris, ventre de souris, tâter les tartines de pain un peu trop grillé... et l'on boit à petites gorgées, pensif, en regardant les toits qui ont l'air du paysage inégal et profond de notre passé...

...Non, mais dites-moi d'où vient ce besoin, ce tenace engouement, cette mode, cette exigence quotidienne du thé, qui parle en nous à la même heure?

Je crois que c'est un instinctif désir de repos, de réconfort léger. Nous voulons stationner un instant, entre deux courses rapides, et prendre une boisson tonifiante, utile, capiteuse, et courte, concentrée, qui tiendra peu de place, et nous l'aimons volontiers brûlante pour y tremper sans déception nos lèvres plus chaudes qu'elle.

Et puis, le thé pris en commun dans tous les endroits bien machinés où l'on a coutume de l'aller quérir, ce thé prompt, vif et volant, aussitôt servi que desservi, nous procure l'illusion du voyage, et de l'hôtel à l'étranger. Il est l'occasion d'une halte. Nous nous, figurons, en l'absorbant, revenir de quelque part où nous n'étions encore jamais allés, d'un musée, d'une promenade, d'une excursion. Le thé semble fait pour classer et mettre en ordre des tout récents souvenirs qu'il aide à déposer en nous. Il nous donne aussi, avec quelques gouttes d'eau bouillie qui tiendraient dans le creux de la main, la trompeuse et artificielle conviction que l'existence est une chose agréable, aisée, une boisson facile qui s'avale à petits coups en entendant rire une femme et soupirer des violons. Du thé gracieux et de parade, du thé public et frivole, tout est charmant, pour la jeunesse comme pour la beauté: l'entrée, la pose, la sortie. C'est un plaisir de Paris, d'une seconde, de moins que rien, mais un amusement féminin, si intense dans sa gentille fièvre, que d'arriver, de voir, d'être vue, arrêtée, dévorée au passage par l'admiration, ou l'envie... On est comme en gare, en aimable salle d'attente, sans se demander si l'on va partir, ou si l'on revient... Watteau, ramené parmi nous, ne manquerait pas de peindre des thés, des thés animés, chuchotants, gais et mélancoliques, pleins du murmure et du frisson des belles savoureuses... Il exprimerait la brève détente et la fugitive fatigue qui passent dans les regards et dans les traits, sur les impénétrables fronts, dans l'abandon des corps lassés mais non vaincus. A défaut du philosophe bleu, du tendre et déchirant poète de l'Embarquement, qui donc, en ces jours étonnants de sensibilité si complexe et si fine, quel artiste à la fois nonchalant et profond, mondain et humain, dominateur de soi-même et passionné, pourrait se sentir attiré par l'idée séduisante, et d'une élégance amère, d'être le peintre des femmes de «quatre à six», des goûteuses de notre temps, de cette heure spéciale de notre histoire, pour mériter qu'on l'appelât plus tard le Watteau des buveuses de thé?
Henri Lavedan.

(Reproduction et traduction réservées.)



UN ROMANCIER ÉDUCATEUR

MARCEL PRÉVOST

A l'heure où sévit la fièvre du théâtre, Marcel Prévost, plus confiant dans le livre, est certainement le romancier dont les oeuvres nouvelles sont attendues avec la ferveur la plus passionnée: ce sont celles aussi qui touchent le public le plus large, exercent sur ce public l'influence la plus forte et la plus personnelle. D'une situation si privilégiée et toujours grandissante, ce n'est point le lieu de chercher ici toutes les raisons, non plus que de résumer une oeuvre familière à tant de milliers de lecteurs et de lectrices. Seulement, voici plusieurs années que Marcel Prévost n'avait point publié de roman: il était tout entier aux enfants de Françoise et penché sur «la nouvelle couvée», discutant des programmes. Par sa date même dans la carrière de son célèbre auteur, le roman qui inaugure le premier numéro de La Petite Illustration apparaît ainsi avec un caractère bien particulier et, en quelque sorte, historique: c'est le retour du maître prodigue!... De plus, ce silence du romancier, dans le recueillement de l'éducateur, n'est-il point profondément significatif? N'est-ce point la révélation même de l'esprit secret qui a inspiré toute l'oeuvre et qui, aujourd'hui, avec les Anges gardiens, va se manifester si clairement?

Il y a un peu plus d'un an, je me trouvais un matin chez Marcel Prévost.

C'était sur le bord de ce jardin si frais au printemps, avec son petit perron chargé de fleurs, qui éloigne Paris, transfigure le Trocadéro, et où se pressent, le dimanche, les amis de la verdure et du maître de la maison. Près de la porte ouverte, recevant toute la lumière et toute la gaieté, se dressait la petite table d'acajou brillant, où, chaque jour, sa montre sous les yeux, s'assied à la même heure et pour le même temps le méthodique romancier du caprice féminin. Là, en vérité, la création littéraire ne semble avoir rien de mystérieux: c'est un travail pareil à tous ceux auxquels peut s'adonner heureusement une intelligence lucide et disciplinée. Lorsque, jadis, Marcel Prévost se présenta à l'École polytechnique pour s'assurer devant sa famille la liberté d'écrire, il n'apportait aucune aptitude particulière aux mathématiques que celle de son extrême intelligence. Et c'est par là, en souvenir de ce succès facile, qu'il est demeuré si confiant dans l'effort de l'esprit, persuadé que tout est aisé, science ou art, à un cerveau qui se gouverne. Cette foi positive en la vie bien conduite, cet optimisme de volonté clairvoyante, on les sent dans toute sa personne, dans son regard bleu, réfléchi et accueillant, dans l'équilibre de sa carrure, sa sûre cordialité, ses amitiés éprouvées, jusque dans la bonne grâce et la précision avec laquelle il explique lui-même son mécanisme intellectuel. Il est un organisateur incomparable, dont l'activité prodigieuse est tout naturellement ordonnatrice. Il veut de l'ordre aussi dans la société, dans la famille, dans l'amour. Il n'écrit que pour en mettre partout, le plus possible, par les moyens les plus sûrs.

--Vous voyez, dit-il, je suis tout entier dans la pédagogie.

Sur la petite table, en effet, à côté de textes grecs et de dictionnaires latins (Marcel Prévost est un humaniste de tous les jours), il y avait un grand cahier cartonné. Ce cahier, qui est toujours là, sous la main, sert à tout. Marcel Prévost y note pêle-mêle ses lectures, des adresses de chauffeur, des comptes, ses plans de roman. Ces plans sont aussi développés que le roman lui-même. Marcel Prévost estime qu'il n'a l'esprit net que la plume à la main: habitude d'algébriste. Sur le papier, il discute avec lui-même, se formule des objections, et y répond. Quelquefois, il écrit le lendemain en face de ce qu'il avait consigné la veille: «idiot!» Or, sur ce cahier à tout penser, fraternisaient, avec les derniers conseils à Françoise, les premières notes sur les Anges gardiens.

Certes, je ne dis point que ce roman d'aujourd'hui soit exactement contemporain du beau traité d'hier. Je crois même le contraire, et ce n'est point là une oeuvre de quelques mois. Marcel Prévost travaille en mathématicien et raisonne en philosophe. Il conçoit d'abord, à propos d'une observation, une vue morale, un principe directeur. Mais il en demeure là parfois très longtemps, presque inquiet, attendant l'involontaire trouvaille, l'imprévisible trait d'imagination qui lui permettra de composer une histoire, d'animer son ensemble, de faire vivre ses personnages. Dix années durant, il a songé à écrire son livre sur l'Allemagne et n'a dû le thème romanesque de Monsieur et Madame Moloch qu'aux frasques retentissantes de certaine princesse. C'est seulement lorsqu'il possède ainsi les deux éléments d'une oeuvre, l'idée qui vient de lui, le fait qui vient de n'importe où, qu'il écrit ses trois cents pages. Ce travail, alors, il l'exécute très vite et fort ponctuellement, parce qu'il est né romancier et qu'il sait où il va. Tel est le cas des Anges gardiens. Conçus depuis longtemps à propos d'articles de journal, esquissés dans la délicieuse Missette, appelés enfin à la vie mystérieuse par l'influence secrète de Françoise maman, ils sont le début d'une série sur les personnages et les caractères les plus nouveaux, non pas même de l'heure, mais de l'instant présent.

Attiré, dès qu'il a commencé d'écrire, par les femmes, ayant décidé tout à la fois de les prendre pour modèles, pour lectrices, et quasi pour pénitentes, Marcel Prévost a surtout été frappé, en une époque qui se démène, par leurs agitations. Le caractère dominant de «ce temps-ci» (c'est le sous-titre de la nouvelle série) lui parut être l'avènement du féminisme,--non pas d'un féminisme théorique, doctrinaire et propagandiste, mais d'un féminisme instinctif, multiple, partout présent, et bien souvent inaperçu. Or, ce féminisme, qui n'est point de la littérature, n'a en réalité pour les femmes qu'un seul sens: faire la même chose que les hommes. C'est un cas particulier de ce que les naturalistes appellent chez certains papillons qui prennent la couleur des feuilles qu'ils habitent le «mimétisme». Nos contemporaines ont d'abord imité notre littérature, puis elles ont revendiqué nos droits, emprunté nos libertés, nos carrières. Elles devaient en venir jusqu'à prétendre s'approprier nos sentiments, nos instincts, nos amours, nos expédients et nos intrigues. C'est là, si je puis dire, la vue d'ensemble de Marcel Prévost, sa philosophie générale des moeurs actuelles. Qu'était-ce que la demi-vierge? Une demoiselle qui contrefaisait le jeune homme. Que sera demain «la Don Juane»? Une jeune femme qui contrefait le vieux monsieur. Qu'est-ce aujourd'hui que «l'Ange gardien»? Une aventurière du préceptorat, une déracinée qui joue les Julien Sorel, à la Stendhal. Sainte-Beuve se plaisait à reconnaître des espèces d'esprits, comme des espèces d'animaux. Il y a ainsi, beaucoup plus que des classes, des espèces sociales, et particulièrement des espèces féminines. L'instabilité de ce temps-ci, la multiplicité et l'incohérence des forces qui l'agitent, favorisent et hâtent la production de ces espèces féminines. Marcel Prévost en est le naturaliste diligent: il les baptise heureusement dès qu'il les a découvertes.


                   M. Marcel Prévost.

Mais toute observation de moeurs un peu vigoureuse se dépasse elle-même. Épris d'ordre, d'ordre quasi géométrique, né administrateur, ayant besoin de voir toute chose en sa place, Marcel Prévost est attaché, avec autant de mesure que de force, à la famille, au mariage, à tout ce qui lui paraît un principe de bon rangement dans la société. Il sait que l'affaiblissement des croyances religieuses a désemparé beaucoup de femmes, et il espère dans l'éducation où il voit le problème essentiel du moment, dont il attend tout salut. Là est le sens profond de sa pensée, la portée la plus haute de ses livres les meilleurs, sa hardiesse véritable.

La vive étude que nous allons lire apparaît ainsi comme une suite naturelle de cette oeuvre pédagogique à laquelle, depuis quelque temps, il s'est consacré avec tant de goût et de succès. Les anges gardiens--la variété féminine de l'année--ce sont, non seulement ces étrangères, mais ces inconnues auxquelles la manie des langues ouvre si légèrement la porte du foyer. L'intention de Marcel Prévost a été de nous présenter, en les groupant, quatre institutrices, Allemande, Anglaise, Italienne, Luxembourgeoise. Elles diffèrent d'âge, de tempérament, d'ambition et de dévergondage, n'ayant en commun que l'obscurité qui les entoure, ce qui persiste en elles d'ignoré, d'inexplicable, parfois même d'incompréhensible à elles-mêmes et d'involontaire. Chacune suit son intrigue. Elles font toutes les quatre beaucoup de mal: en sont-elles absolument responsables elles-mêmes? Loin de leur patrie, loin des leurs, sans milieu naturel, elles en improvisent un factice, où elles se fréquentent toutes, où la meilleure et la dernière venue est bien vite prise à cette contagion de l'exil. Admises dans l'intimité même des ménages, elles en voient les désordres, les faiblesses, les tares: comment ne seraient-elles point tentées d'en profiter...?

Qu'on s'attende donc à trouver ici un type de femme aussi inédit que mystérieux. Qu'on s'attende aussi à trouver une forte et même assez sévère leçon.

Avec une force, un éclat, une autorité qu'on n'oubliera plus, Marcel Prévost a voulu signaler un danger qu'on négligeait par paresse et dénoncer aux plus coupables leur faute. Trop volontiers absentes de chez elles, en effet, prises à leurs propres frivolités, les mères d'aujourd'hui délèguent à peu près au hasard leur devoir essentiel. Ne cherchons pas ailleurs la cause première du mal, car on n'élève pas une âme par procuration et l'illusion de lui faire apprendre une langue vivante ne justifie point que l'on abandonne un enfant à une bonne, ni surtout une jeune fille à une étrangère, recrutée dans une agence, dont on ignore le passé, la famille, le plus souvent même jusqu'à l'identité.

Telle s'annonce, dans son inspiration morale et son actualité pittoresque, l'oeuvre dont voici le premier fascicule, déjà si captivant. Peinture vigoureuse et poussée, elle s'adressera sans doute bien plus aux mères qu'aux jeunes filles elles-mêmes, car Marcel Prévost n'est pas un doctrinaire qui ne conte une histoire que pour nous édifier. Il dit tout ce qu'il voit, comme il le voit: ses livres l'intéressent le premier et je devine dans celui-ci parfois de la rudesse, même de l'âpreté, de courageuses audaces. Dès le début, on sent qu'ayant abordé une question qui lui tenait à coeur, il a résolu de la traiter jusqu'au bout, en force et à fond. Peut-être même, si je m'en fie à un regard indiscret jeté sur quelques pages d'épreuves, découvrira-t-on jusque dans l'exécution des qualités qui ne s'étaient pas encore affirmées à ce degré et un élargissement singulier de la manière. J'ai l'impression qu'ici Marcel Prévost a composé en grand, et du dehors, à la Balzac, qu'il procède par touches puissantes et massées, avec des raccourcis sur les caractères et les existences. Chacune de ses quatre héroïnes a son aventure dans une famille distincte, et comment ces quatre histoires, dont une seule aurait suffi à motiver une étude ordinaire, s'harmonisent, s'ajustent, se pénètrent et se complètent, ce sera la surprise du lecteur. En tout cas, on sait que Marcel Prévost a pris récemment la direction littéraire de la Revue de Paris; peut-être sait-on moins l'assujettissement et les soins d'une telle fonction. Ce n'est là qu'un jeu, semble-t-il, pour l'actif écrivain et, l'année même où ses nouveaux devoirs et ses premiers succès auraient pu le distraire quelque peu, on dirait qu'il a mis comme une secrète coquetterie à publier justement son ouvrage le plus abondant, celui dont on admirera le plus sûrement la force, la richesse, la variété et l'éblouissante ordonnance.
Gaston Rageot.




Le colonel-bandit, fait depuis général, Pancho Villa, et
son état-major.
--Phot. N.-C. Adossidès.

LA TRAGÉDIE MEXICAINE

UN TYPE DE GÉNÉRAL DE GUERRE CIVILE

La lutte engagée, au Mexique, entre le président Madero et le parti révolutionnaire dirigé par le «général» Félix Biaz (voir notre numéro du 15 février), vient de se terminer par une violente tragédie, avec guet-apens, assassinats, agrémentés encore de raffinements d'hypocrisie et de duplicité.

Après une lutte atroce de dix à douze jours dans la ville, l'avantage resta aux révolutionnaires. Alors, ce furent des arrestations en masse. Le président Madero--mal défendu dans son palais par les troupes gouvernementales, sous les ordres des généraux Huerta et Blanquet--son frère Gustave, le vice-président Pino Suarez, les premiers, furent emprisonnés. Combien d'autres avec eux!

Pour Gustave Madero, la détention ne fut pas longue, et, dès le lendemain, les généraux Huerta et Félix Diaz, qui s'étaient mis d'accord, pouvaient télégraphier à l'ex-président Porfirio Diaz, au Caire: «Vous êtes vengé. Gustave est mort.» On l'aurait fusillé sur l'une des positions mêmes qu'occupaient les insurgés.

Le président lui-même et le vice-président lui survécurent à peine quelques heures.

Dans la nuit de samedi à dimanche dernier, Francisco Madero, que Huerta gardait comme prisonnier au palais, était conduit en automobile avec le vice-président Suarez vers le pénitencier où il devait être incarcéré. Une escorte les accompagnait.

D'après la version officielle, la petite troupe aurait été attaquée par des partisans de Madero, résolus à enlever l'ex-président. Il y eut un combat de vingt minutes. Après quoi on retrouva morts et Francisco Madero et Pino Suarez.

On n'ajoute guère foi à cette version. Il est plus probable que les deux malheureux ont été tués par les officiers chargés de leur garde. Et l'on soupçonne fort aussi l'agression prétendue d'avoir été simulée afin qu'on pût appliquer aux prisonniers ce qu'on appelle là-bas, la ley de fuga, la loi de fuite.

Quoi qu'il en soit, c'est le général Huerta qui a pris la présidence provisoire, et le général Félix Diaz semble avoir été proprement joué. D'autre part, Zapata et ses partisans continueraient la lutte dans les provinces du Sud. Un autre président, M. Francisco Gomez, aurait été proclamé dans le Nord...

Mais il est bien difficile de se reconnaître au milieu de l'amas des nouvelles contradictoires. Plutôt que de nous y risquer, il nous semble préférable de donner ici le portrait d'un des «héros» de l'anarchie mexicaine. Cette curieuse silhouette, campée par l'ancien correspondant de l'un des grands journaux californiens, qui suivit, il y a quelques mois, les péripéties de la lutte entre les «maderistes», alors triomphants, et les «orozquistes», partisans de Diaz, aidera peut-être à comprendre mieux que ne pourraient faire tous les commentaires les hommes de là-bas et les événements qu'ils conduisent:

Ce fut dans une petite ville minière de l'État de Durango, à Mapimi, que je fis la connaissance du «général» Pancho Villa.

Déjà, comme à présent, mi-guerrier, mi-bandit, chef de partisans et détrousseur de grands chemins, il n'arborait encore que le grade de colonel. C'était au temps de la dernière révolution,--je veux dire de la précédente, celle qui aboutit à l'échec et à l'incarcération à Mexico du triomphateur d'aujourd'hui, Félix Diaz.

Les forces «fédérales» s'étaient concentrées à Mapimi, dans un pays montagneux, merveilleusement propre aux embuscades de la guérilla. Elles n'attendaient, pour se mettre en campagne, que l'arrivée de renforts, du «régiment» qu'allait leur amener Pancho Villa. Après quoi, elles s'aventureraient à travers le désert septentrional, à la rencontre de l'armée d'Orozco qui, elle-même, se dirigeait vers le Sud, cherchant, pour leur livrer bataille, les troupes de Francisco Madero, acharné à la conquête du pouvoir qui vient de lui être si brutalement enlevé.

L'état-major fédéral, parmi lequel se trouvait le colonel Raoul Madero, le frère cadet du nouveau président, grand admirateur de Villa, n'était pas sans alarmes touchant le sort de celui-ci.

Quelques jours auparavant, en effet, Pancho Villa s'était, par un audacieux coup de force, emparé de la ville de Parral. Mais le bruit s'était répandu que bien vite les troupes gouvernementales avaient pris sur lui une éclatante revanche, et que sa colonne, lui en tête, avait été exterminée. La nouvelle inquiétait particulièrement Raoul Madero, navré à la pensée d'avoir perdu un ami qu'il aimait fort et, de plus, un précieux auxiliaire de son frère Francisco.


                            Orozco.

Cependant, un beau matin, comme je me trouvais à la station du petit chemin de fer de Bermejillo, le général Trucy Aubert fut en mesure de nous rassurer tous: Villa avait réussi à s'échapper de Parral, il était en route vers Mapimi, suivi des restes de son «armée»,--qui, de fait, avait subi de graves dommages, et nous n'allions pas tarder à le voir apparaître.

Alors je m'en revins vers Mapimi, désireux, s'il se pouvait, d'accompagner le groupe ami qui ne pouvait manquer de se porter au-devant du colonel Villa.

La petite ville était en effervescence; des hommes, des femmes, des enfants, couraient en tous sens, gesticulant et vociférant avec passion. La bonne nouvelle s'était répandue; toute cette foule attendait son idole.

Raoul Madero allait partir. Je n'eus que le temps de sauter en selle et de le suivre.

Je l'accompagnai pendant 4 kilomètres environ. Là, une éminence se dressait qui allait constituer un admirable belvédère. Je l'escaladai. On apercevait, de cet observatoire, les avant-postes de l'armée fédérale, échelonnés aux flancs de la montagne voisine. Le soleil mexicain, intense, dévorant, dardait sur la plaine nue, déserte, alanguie dans la torpeur de cette belle journée. Là-bas, tout à l'horizon, les hautes cimes de la Sierra Durango se dressaient dans l'azur tiède, altières, mélancoliques.

Soudain, au fond de la plaine, un nuage de poussière s'éleva: Pancho Villa débouchait d'une gorge rocheuse, à la tête de ce qui restait de ses fidèles, 300 hommes environ, tous à cheval, leurs mausers en bandoulière, coiffés de sombreros de tous modèles, de toutes dimensions, vêtus de charros multicolores, et traînant avec eux un millier, peut-être, de brebis blanches, tout un troupeau razzié dans une hacienda de la route.

Pancho Villa, qui fut bientôt devant moi, n'amenait pas avec lui que ce butin. Il n'apportait pas à l'armée fédérale ce seul viatique. Ses bagages étaient alourdis encore d'une somme de 180.000 pesos (450.000 francs) environ, raflée à Parral durant qu'il l'occupait.

Ce chef de guerre--que, pour le récompenser des services rendus à la cause, le président Madero n'allait pas tarder à élever au grade de général--m'apparut sous les aspects d'un franc bandit, d'une manière de roi des montagnes au teint basané, à l'oeil sans douceur, rude, violent d'allures, inquiétant, un de ces hommes qu'il vaut mieux, comme on dit, avoir comme ami que comme ennemi. Et le passé de cet ancien éleveur, gardien de troupeaux, on ne sait trop, qui, plus tard, avait exploité, au pire sens du mot, des abattoirs, permettait de redouter beaucoup de lui dans l'avenir.

Le «colonel» descendit, sans façon, à la très modeste auberge où nous-mêmes, mes compagnons et moi, étions venus demander à déjeuner. Sa chevauchée matinale avait fort aiguisé son appétit, et il fit un copieux repas. Quand nous eûmes fait connaissance, je l'invitai à venir, en compagnie de son ami Raoul Madero, passer la soirée chez moi. Il voulut bien accepter.

Etendu sur un divan et fumant sans relâche des cigarros de hoje, des cigarettes roulées dans des feuilles de maïs, il se laissa aller aux confidences, évoquant pour nous quelques-uns des épisodes les plus marquants de sa vie mouvementée de coureur de routes, de détrousseur, puis de guérillero, de bandit pour tout dire. Et, plus encore que de ses récits colorés des combats de Parral et de Boquilla, où il avait été fort crâne, je fus frappé du calme magnifique avec lequel il nous parla de sa jeunesse et du drame sanglant qui avait décidé de sa carrière et fait de lui un outlaw.

Pancho Villa était né dans l'État même de Durango, il y avait, quand je le rencontrai, trente-trois ans. Ses parents possédaient une petite ferme, un rancho, avec un troupeau dont les soins lui furent en partie confiés. Il grandit librement, menant la vie active et saine du paysan de ces pays de lutte, qui durcit les muscles et trempe la volonté. Ce fut un intrépide batteur de plaine.

Son père mourut, et il dut assumer la charge de diriger le rancho où il demeurait seul avec sa mère et une jeune soeur. Il dépeignait celle-ci comme une jolie fille aux yeux noirs, au tempérament ardent, vaine, un peu, de sa beauté, et encline à la coquetterie. De beaux garçons la remarquèrent, et même elle attira l'attention d'un des magistrats du district. Un beau jour, elle disparut, enlevée... avant le sacrement.

Pancho ne chercha pas loin: le magistrat avait, du même coup, abandonné son poste.

Le frère décida qu'une telle insulte ne pouvait être lavée que dans le sang. Il jeta sur son dos sa bonne carabine, enfourcha un cheval, et, emmenant avec lui un prêtre de ses amis, il se mit à la poursuite des fugitifs. Il les rejoignit bientôt.

Sur son ordre, le prêtre qui l'accompagnait célébra sans délai leur mariage. Après quoi, Pancho ordonna au jeune marié de rédiger lui-même son propre acte de décès. Il n'y eut pas à discuter. Et quand ce fut fait, que tout fut dans les formes, d'une balle il abattit son nouveau frère. Le prêtre dit, sur la tombe ouverte en hâte, les prières des morts, puis on remonta en selle et l'on retourna au rancho.

De telles tragédies, au Mexique, ne sont pas rares. Elles n'ont pas toujours de sanctions légales. Mais la disparition du magistrat ne pouvait passer sans attirer l'attention des rurales, les gendarmes chargés de la police des campagnes. Une enquête fut ouverte, qui aboutit à l'ordre d'arrestation de Pancho Villa. Ce fut pour le maréchal des logis qui s'en chargea une malheureuse mission: un coup de fusil le tua net.


Comment circulent les trains, en pays insurgé, au
Mexique: sur le toit des wagons, des soldats sont postés, prêts à
riposter à la première attaque.
Phot. A. Hauff.

Après quoi, chargé de ce second meurtre, Villa s'en fut dans les montagnes.

Il y vécut quinze ans, suivi toujours de deux fidèles cowboys, se dérobant à toutes les recherches, échappant à toutes les embuscades. En vain, sa tête avait été mise à prix à 20.000 pesos (50.000 francs). Les Sierras de Durango et de Chiahua lui furent de sûrs asiles. Il y vécut de brigandage, pillant les fermes, razziant les troupeaux, détroussant à main armée les voyageurs quand l'occasion s'en présentait.

La gendarmerie rurale, cependant, ne lui laissait nul répit: l'appât de la prime surexcitait son zèle. En ces quinze années, il y eut entre elle et l'audacieux bandit plus de quatre-vingts rencontres où 43 rurales trouvèrent la mort. Auprès d'un tel Fra Diavolo, les hôtes du maquis corse sont de bien petits compagnons.

Pancho Villa lui-même fut blessé huit fois; pas une seule de ses blessures ne fut grave. Les balles l'effleuraient.

Enfin, la politique lui offrit l'occasion d'une rentrée honorable, et quand Francisco Madero leva, contre Porfirio Diaz, l'avant-dernière année, l'étendard révolutionnaire, Pancho Villa se résolut à suivre sa fortune. Bien lui en prit; ce fut la réhabilitation, consacrée, comme j'ai dit, par l'octroi des étoiles de général! Doux pays!

Mon hôte, d'ailleurs, avait conscience, fermement, d'avoir, d'un coup, effacé toutes les fautes d'autrefois. Et quand il eut terminé son récit, se recueillant un moment, il reprit la parole pour nous faire observer qu'en somme, et quoi que la première phase de son existence eût de scabreux, il n'en était pas moins devenu, pour l'heure, un héros national, un soutien du gouvernement légal du lendemain,--une manière de caractère enfin.

Pourtant, il n'y avait pas quinze jours, peut-être, qu'avant d'abandonner la partie il venait d'accomplir un des plus beaux actes de banditisme de sa carrière tout entière.

C'était au lendemain de la prise de Parral.

Le colonel, sans doute, arrivait à ce but à bout de ressources, et il dut songer à s'en procurer.

Donc, accompagné de sa garde du corps, sans laquelle, en cette ville conquise mais demeurée hostile, il n'osait faire un seul pas, il se dirigea, avant déjeuner, vers le Banco Minero (la Banque minière). La caisse était ouverte. Il s'y présenta.

--Je m'appelle, dit-il, Pancho Villa. Voulez-vous, Monsieur, me dire obligeamment quelle somme vous avez actuellement?

--Cinquante mille pesos, mon colonel, répondit le caissier.

Villa, très calme, alluma une cigarette, puis tira de sa gaine son revolver et le posa sur la table.

--Très bien, Monsieur. Veuillez me remettre cette somme, dont j'ai besoin,--muy pronto (très vite).

Le dragon qui gardait ici les pommes d'or ne se fit pas répéter deux fois cette injonction. Il osa toutefois solliciter son courtois visiteur de lui donner, en échange de ses fonds, un reçu au nom du gouvernement fédéral.

Villa dédaigna même de discuter et, saisissant la plume et le papier qu'on lui tendait, il écrivit:

«J'ai reçu du Banco Minero de Parral la somme de 50.000 pesos, laquelle, étant butin de guerre, ne sera pas remboursée par les autorités fédérales.» Pancho Villa

Le caissier voulut protester, pour la forme, sans doute, mais Villa l'interrompit:

--Votre banque a placé un emprunt en faveur de la révolution d'Orozco, et trop longtemps vous avez fourni de l'argent au Nord. Pour changer, donnez-en maintenant un peu au Midi.

Et, empochant les bank-notes, il pivota en saluant l'homme ahuri d'un aimable: Mucho gracias, senor!

Pancho Villa, manifestement, se complaisait au récit de cet exploit. Il niait, toutefois, l'avoir renouvelé au détriment de certaines autres maisons de commerce de Parral. Mais un officier de l'armée fédérale, un de ses frères d'armes, par conséquent, m'a affirmé que sa fructueuse promenade ne s'arrêta pas là, et que, dans la même matinée, il visita maints autres caissiers non moins timides. Il aurait rapporté de cette tournée, selon le bruit public, 186.000 pesos (465.000 francs), il en aurait versé au gouvernement de Madero 136.000, gardant pour lui la différence. Mais allez donc vérifier ces choses, en ce pays!

Toujours est-il que Francisco Madero, appréciant à sa valeur un auxiliaire aussi actif, récompensa comme j'ai dit tant d'éminents services: Pancho Villa fut promu général,--et, qui mieux est, général des rurales, de la bonne gendarmerie de campagne qui l'avait naguère traqué d'un si beau zèle. Et voilà, au moins, un chef qui doit connaître et estimer ses troupes. Ainsi Vidocq, jadis, devint policier après avoir été escarpe.

Et maintenant, Pancho Villa peut bien abriter derrière de faux semblants de foi politique, de patriotisme, ses instincts de pillard, sa mauvaise foi de forban. Nous ne pouvons guère être dupes. Le jour où il fit alliance avec Madero, il caressait le rêve d'effacer par des services de guerre civile tout un passé fort regrettable à la vérité. Et si, en ces derniers jours, il est demeuré avec le gouvernement du défunt président, c'est bien moins par souci de demeurer fidèle à ses amitiés que dans l'espoir de trouver une occasion de se venger d'Orozco, dont il jalousait les lauriers conquis au cours de la précédente révolution, et qui luttait dans le camp adverse. Que s'il eût combattu avec celui-ci, il eût été éclipsé, réduit à un rôle de comparse. En face de lui, il lui demeurait possible de faire figure. Et puis... et puis il y a encore la question d'argent. Et de quel côté manipulait-on le plus facilement des fonds?...

Enfin, jusqu'à présent, les amis de Francisco Madero semblent avoir perdu la partie, et Pancho Villa aurait joué là un jeu de dupe. Mais qui sait?

La famille des Madero est nombreuse, riche. Pourquoi ne déclarerait-elle pas la guerre,--la vendetta, pour être plus exact, au général Victoriano Huerta, le vainqueur du moment? Raoul Madero a deux de ses frères à venger, et il se peut que, quelque jour prochain, nous revoyions Pancho Villa dans un des rôles de premier plan, le jour où recommencera la lutte. Du moins saurons-nous quelle étrange aventurier se déguise et se masque ainsi en héros.
N.-C. Adossidès.




LES BLANCS FANTOMES DE L'HIVER EN FINLANDE
Avec ordre, avec méthode, sans tourbillons ni caprices, les flocons sont descendus tout droit du ciel sur la terre et demeurent là où ils se sont posés. Bientôt ils ont tout recouvert et tout fléchit sous leur poids. Les branches des grands sapins pendent, engourdies. Les jeunes arbres, plus flexibles, sommeillent, tout entiers enveloppés d'hermine. En haut, en bas, partout, la neige! De tous côtés, des formes bizarres de grands fantômes qui paraissent dormir debout dans leurs linceuls et parmi lesquels passent, lilliputiennes, découpées en noir sur le tapis ouaté, les silhouettes, seules vivantes, d'un homme et d'un traîneau. Un lourd fardeau de mort pèse sur les lois de la lande. La nature, appesantie sous sa couverture blanche est assoupie pour la nuit d'hiver. Photographie Jean Bouchot.




L'EFFORT SUPRÊME DE LA DÉFENSE, DANS LE PROCÈS DES BANDITS ANARCHISTES.--Me de Moro-Giafferi plaidant pour Dieudonné.
Croquis d'audience de Paul Renouard.

Le procès, désormais fameux, des bandits anarchistes qui, après une instruction géante de onze mois, a nécessité vingt-trois audiences, s'est achevé jeudi matin, où, à 4 heures, les jurés, qui avaient à répondre à 383 questions, ont fait connaître leur verdict.

En son réquisitoire énergique, solide, et redoutablement documenté, M. le procureur général Fabre avait, au nom de la société, demandé six têtes, celles de Dieudonné, de Callemin, de Soudy, de Monier dit Simentof, de Carouy et de Medge. Il ne s'opposait pas à l'admission des circonstances atténuantes en ce qui concernait Gauzy. Après le chef du parquet, qui s'était réservé de requérir contre les grands coupables, M. l'avocat général Bloch-Laroque s'était chargé de demander pour les comparses, les treize seconds rôles aux inculpations variées, le maximum des pénalités encourues, c'est-à-dire les travaux forcés ou, pour le moins, la réclusion.

... Alors, successivement, se levèrent les quatorze avocats de la défense. La tâche était ingrate et formidable. Elle se poursuivit avec courage et méthode pendant trois jours. La défense fut souvent habile et souvent brillante, au point de fréquemment impressionner l'auditoire. Et ce fut vrai surtout lorsque Me de Moro-Giafferi, plaidant pour Dieudonné, avec son éloquence ardente, impétueuse--dont on a dit qu'elle avait les beautés et les vertus mais aussi les colères et les maléfices de torrent qui emporte tout--souleva à diverses reprises l'émotion générale par la spontanéité de ses mouvements oratoires soutenus par la flamme de son regard, la violence passionnée de son verbe et l'élan irrésistible de son geste.

Après leurs avocats, quelques-uns des accusés, Callemin, Monier-Simentof, Soudy, prirent la parole et firent un suprême effort pour sauver leur tête. Puis le jury se retira pour délibérer. Il entra dans la salle des délibérations le mercredi à 3 h. 46. Il en sortit le jeudi matin à 4 heures. Bien rarement, aux assises, on avait vu une tâche aussi formidable imposée à un jury. Le verdict qui en résulta, affirmatif, sans circonstances atténuantes, sur la culpabilité de Dieudonné, de Callemin, de Monier-Simentof et de Soudy, entraînait quatre condamnations à mort. Mais, lorsque, selon l'usage, le président demanda à chacun des accusés s'il n'avait rien à dire sur l'application de la peine, on vit se produire un coup de théâtre inouï. Callemin, dressé soudainement, déclara que Dieudonné n'était point l'assassin de la rue Ordener et que c'était lui, Callemin, qui, avec Garnier, avait fait le coup... Malgré la reconnaissance formelle de la victime, malgré le verdict affirmatif, malgré l'arrêt de mort, la tête de Dieudonné, le client de Me de Moro-Giafferi, paraît sauvée...



UN MOIS A PÉKIN


Une «foire aux puces» chinoise: le marché de Long Fou Sseu.

20 juin.

Depuis mon arrivée à Pékin, trois ministres ont levé le pied, tels des banquiers, Tang Chao Yi le premier. On raconte que, se sentant menacé par ses ennemis, il a mieux aimé perdre la face que la tête. On raconte aussi sur lui des histoires d'argent, de détournements, mais rien de précis. Le président Yuan Chi Kaï a envoyé à sa poursuite un second ministre qui n'est pas revenu, puis un troisième pour ramener les deux autres. Ce dernier n'ayant pas encore reparu, on s'est décidé à donner au président du Conseil défaillant un successeur dont j'ai immédiatement fait le portrait, pendant que j'étais en train.

Le nouveau chef du cabinet, Lou Chan Siang, faisait déjà partie du gouvernement actuel comme ministre des Affaires étrangères. Il est, ou paraît, tout jeune; il a été ministre de Chine à Bruxelles et à Pétersbourg, il parle très bien le français et sa femme est Belge. C'est, de plus, un fidèle abonné de L'Illustration et un homme de goût, très épris de culture française.

Sera-t-il encore ministre quand ces lignes seront imprimées? On ne peut pas savoir; cela n'a, du reste, aucune importance (1). La Jeune Chine a l'air de vouloir marcher à grands pas dans la voie républicaine et, à l'instar de nos aïeux de 93, dont ils font leurs dieux, les révolutionnaires célestes semblent décidés à faire une grosse consommation de politiciens.

Bon appétit, messieurs!

Note 1: Lou Chan Siang a, depuis, abandonné la présidence du Conseil, mais a conservé le portefeuille des Affaires étrangères.

Ce personnel gouvernemental doit être intéressant à étudier pour un spécialiste, mais ce n'est pas mon cas; je n'ai jamais rien compris aux choses politiques de chez nous, comment voulez-vous que je m'y retrouve dans celles de Chine? Après tout, elles sont peut-être exactement pareilles aux nôtres: querelles d'ambitions, lattes pour la possession du pouvoir.

LES RUES DE PÉKIN

Combien plus passionnante l'observation de la rue et de la foule! Les marchés, les temples, les boutiques, sont d'intarissables sources de joie pour un artiste, et les sujets de tableaux se succèdent et se bousculent sous mes yeux émerveillés. Malheureusement, je n'ai pas le temps de faire beaucoup de croquis ou de pochades. Je vois ces choses en courant à des rendez-vous ministériels qui me font perdre un temps considérable et, si je n'avais la photographie, ce ne sont pas les rapides notes et indications de couleur que j'ai pu prendre qui me seraient d'un grand secours pour vous dépeindre tout ce que je vois. Du reste, dès qu'on s'arrête pour photographier, on est immédiatement entouré, bloqué, étreint par une foule curieuse d'amateurs qui viennent regarder jusque dans votre objectif; et, si on vise un peu longuement, si l'on hésite à déclancher, attendant que ça s'arrange mieux, on est sûr d'avoir au premier plan une énorme tête floue qui masque les trois quarts du cliché.

Il serait matériellement impossible à un peintre de s'installer avec son chevalet et sa boîte à couleurs pour faire une étude d'un coin de rue, à moins qu'un service d'ordre ne soit sévèrement organisé autour de lui.

Je me documente pourtant, et je serai heureux si j'arrive à vous donner une idée, faible, sans doute, mais consciencieuse et aussi exacte que je le pourrai, de cette cité miraculeuse que j'admire. Et je l'admire inlassablement, dans ses beautés, dans ses hideurs--ses hideurs chinoises, j'entends--ses ruines, ses boues, ses poussières, ses loques, ses ordures même, toutes choses qui semblent vouloir, au nom du passé féodal et farouche, protester contre l'envahissement de ce pays par la civilisation moderne, si inesthétique.


    Le président du second cabinet chinois:
                            Lou Chan Siang.

Les vestiges de nos anciens temps sont inertes, désolés et muets. Ceux d'ici vivent toujours et grouillent; ils sont encore habités, animés par des êtres indubitablement pareils à ceux des autrefois les plus lointains. Les échoppes blotties dans l'ombre des redoutables portes de Pékin, les loqueteux, les rétameurs, les savetiers, les marchands de n'importe quoi, les installations précaires, les estropiés, les mendiants qui sollicitent la charité des entrants et des sortants, sont l'exacte réalisation de ce que j'avais imaginé du moyen âge, et les foules qui se meuvent dans ces décors ne sont point anachroniques. Je ne parle pas, bien entendu, de nos récents républicains à queues coupées, à casquettes, à melons, à panamas, à canotiers et à casques coloniaux, parcourant à pied, à bicyclette, en pousse-pousse ou en voiture les grands quartiers des ministères ou des légations.

Et, à propos de casques, je me demande comment il se fait que ces malheureux, habitués depuis des siècles à promener, sous le brûlant soleil des étés pékinois, leurs crânes rasés, soient devenus tout d'un coup si sensibles aux insolations.

Décidément, le costume joue un grand rôle dans les révolutions!

Les bâtisses se ressentent aussi, je crois vous l'avoir déjà dit, de ce nouvel état d'esprit, et ces gens-là, de propos délibéré, vont assassiner leur ville sous le vain prétexte de l'assainir et d'en améliorer les conditions d'habitabilité. Les maisons à étages commencent à se montrer, çà et là, et les constructions les plus honteusement vulgaires remplacent peu à peu, systématiquement, les admirables façades dorées, sculptées et peintes des boutiques merveilleuses. Les enseignes européennes s'accolent sans vergogne à la sublime écriture archi-millénaire. Il y a, dans Ha Ta Men, notamment, des «London Mission», des «Christian Chinese Young Men Association» et autres horreurs qui, insolemment, étalent leurs stupides lourdeurs et leurs insupportables prétentions architecturales au milieu des plus pures splendeurs.

Quelle tristesse! Pourquoi ne pas respecter ces beautés? Qui empêchera ce massacre?

Mais qui empêche, chez nous, les imbéciles publicités d'empoisonner, dans nos campagnes les plus reculées, les coins de nature les plus charmants?

Outre ses grandes voies, orientées N.-S. et E.-O., Pékin est sillonné de petites ruelles qui, lorsqu'il fait beau, ont un caractère très particulier de tranquillité et de paix. Mais, à la moindre averse, elles se transforment en canaux de boue et, les jours de grande pluie, il devient absolument impossible d'y circuler; les habitants restent alors bloqués dans leurs maisons inondées. Le terrain étant plat, il n'y a aucun écoulement et on est obligé d'attendre que le soleil veuille bien sécher ces nauséabonds marécages. Des chiens, moitié renards, moitié loups, neurasthéniques, malpropres et xénophobes, y demeurent couchés toute la journée dans la poussière ou dans la boue, au beau milieu du chemin; ils ne se dérangent--en grognant--que si la roue d'un pousse-pousse leur passe sur la patte, ce qui n'arrive que rarement, car les coolies évitent avec le plus grand soin ces hargneux fainéants, préférant cahoter leurs voyageurs dans une ornière en faisant un détour. Leur excuse est que leurs jambes nues sont plutôt à portée des crocs des sournoises bêtes, dont la principale nourriture consiste en détritus péniblement découverts dans les ordures ménagères, abondantes mais peu substantielles, car le Chinois ne jette pas grand'chose de mangeable et ces pauvres chiens, ni logés ni nourris, paraissent assez affamés, ce qui explique, jusqu'à un certain point, leur mauvaise humeur.

LE «HOME» CHINOIS

Le long de ces venelles, une suite de murs, pas très hauts, en briques mal cuites, cimentées, plus mal encore, avec de la boue; pas de fenêtres, pas de boutiques, pas de maisons apparentes, rien que des portes, de distance en distance, avec, de chaque côté, sur le seuil, les lions en pierre, gardiens du logis. Ces animaux symboliques (je dis que ce sont des lions, mais je n'en suis pas très sûr) qu'on voit, magnifiquement sculptés ou ciselés, en marbre ou en bronze, à l'entrée des palais ou des temples, sont devenus, à la longue, à l'usage des maisons particulières, de réductions en simplifications, de simples formules où l'on a beaucoup de peine à reconnaître le modèle primitif. Il faut avouer aussi que, dans ces étroits boyaux, de pareilles bêtes seraient un peu encombrantes, et l'on a bien été forcé d'adopter ce petit modèle pratique. L'important, c'est qu'il y en ait deux.

Ces lions de garde sont souvent accompagnés de deux bornes, en pierre également, quelquefois sculptées, qui, elles, empiètent sans façon sur la voie publique, déjà si restreinte; leur utilité est d'ordre moins métaphysique: ce sont les marchepieds dont se sert le propriétaire de la maison pour monter sur sa mule.

A quelques vantaux sont collées deux images, violemment coloriées, représentant deux guerriers anciens, véhéments et terriblement armés, chargés, eux aussi, de veiller à la sécurité du foyer.

Au-dessus de la porte, très souvent, les caractères «Bonheur» ou «Longévité» sont peints ou dorés; quelquefois, même, simplement dessinés en noir sur du papier rouge. Je n'ai jamais pu savoir si c'était un souhait à l'adresse des visiteurs ou une invocation spéciale en faveur des maîtres de la maison. Dans ces sentes circulent paisiblement des mules ou des ânes en liberté, faisant leur petite promenade hygiénique et ne se rangeant pas plus que les chiens au passage des piétons ou des pousse-pousse. Des marchands ambulants, raccommodeurs en tout genre, gagne-petit, maraîchers, fleuristes, fruitiers, frituriers, poussent leurs cris inhumains, font grincer, glapir ou sonner leurs instruments, gongs, crécelles, tambours, crins-crins, flûtes, cloches ou claquettes. Cela correspond assez exactement à nos marchands de quatre saisons, rempailleurs de chaises, tondeurs de chiens, coupeurs de chats, marchands de robinets, marchands d'habits, raccommodeurs de faïence et de porcelaine. Il y a aussi les porteurs d'eau qui, moyennant un ticket d'abonnement, vont aux fontaines publiques remplir leurs seaux sous le contrôle du fonctionnaire de quartier chargé de cet important service municipal.

Les plus nombreux, parmi ces industriels, sont les marchands de plumeaux. L'insinuante et envahissante poussière de Pékin fait de leur métier un des plus lucratifs qui soient,--relativement.

Tous ces fonds de commerce sont invariablement portés, sur l'épaule, aux deux bouts d'une perche en bambou. Ce mode de transport est appliqué, en Chine, à tous les fardeaux; il faut qu'un objet soit bien lourd ou bien invraisemblablement encombrant pour qu'on se serve d'une voiture ou d'une brouette. Il est, toutefois, indispensable pour l'équilibre d'avoir, à chaque extrémité du bambou, un poids à peu près égal; de sorte que le coolie qui doit transporter une charge indivisible est très ennuyé: il ne peut s'en tirer qu'en suspendant à l'autre bout de sa perche un poids équivalent en pierres ou autres matériaux. Son faix est doublé mais la face est sauve et les usages sont respectés. Tout est là!

Par-dessus les faîtes des murs on n'aperçoit que fort peu de toitures: Pékin n'est qu'un vaste rez-de-chaussée. En revanche, on voit des arbres, beaucoup d'arbres, laissant supposer, là derrière, des jardins, des parcs, de frais ombrages, agréable contraste avec la rue poussiéreuse que le peu de hauteur des murs et des maisons livre aux ardeurs du soleil à toutes les heures du jour. En effet, si l'on regarde Pékin de l'un des rares points élevés qui le dominent, la Tour du Tambour ou le Water Work, par exemple, on n'a sous les yeux qu'un immense parc où les habitations entr'aperçues ne comptent presque pas. Et, pourtant, il y en a, des maisons! Peut-être faut-il attribuer à cette énorme quantité d'arbres la salubrité relative dont jouit cette ville, malgré son sous-sol marécageux, sa saleté et son service de voirie sommaire.

Dans l'une de ces ruelles se trouve la maison particulière de Yuan Chi Kaï. J'ai pu la visiter, l'autre jour, avec son autorisation, qu'avait obtenue pour moi M. Barraud, professeur du fils du Président. C'est bien une des paisibles retraites que j'avais soupçonnées. L'entrée, plus spacieuse que celle des maisons voisines, comporte, outre les attributs traditionnels déjà cités, un vestibule avec deux bancs où sont assis les serviteurs, portiers, coolies et voisins, faisant un brin de causette en fumant leurs pipes. L'intérieur n'est qu'une suite de cours, de pavillons, de passages, de galeries et de jardinets; des arbres partout, dans les couloirs, dans les cours où des emplacements leur sont ménagés entre les dalles et où des fleurs en pots leur tiennent compagnie, mêlées à des plantes de toute sorte, arbustes naturels ou arbres nains martyrisés à la mode chinoise, pins parasols de 20 centimètres de haut, cèdres minuscules, chênes microscopiques; dans un vase grand comme mon chapeau, un pied de vigne très vieux portant une quantité de grappes très avancées; des glycines séculaires en tonnelles, des rosiers, des grenadiers, des lauriers-roses, du jasmin, que sais-je encore! C'est délicieux de fraîcheur et de quiétude. Et comme on est bien chez soi! pas de voisins plongeant dans votre vie privée, les étages étant chose inconnue dans ce pays béni de Dieu.

Les jardins sont extraordinaires de chinoiserie: dans un espace de dix mètres de côté il y a des montagnes, des rivières, des lacs, des grottes, des torrents, des routes, des ponts, des précipices, des prairies, des forêts, tout ça à l'échelle, truqué à plaisir, tourmenté, tarabiscoté et d'un enfantillage déconcertant. Des pierres bizarres de forme ou de couleur, dont les Chinois sont très amateurs, se dressent par-ci par-là, quelques-unes sur des socles très travaillés. Tout à coup--horreur!--on découvre, tels des scorpions, des ampoules électriques habilement dissimulées dans des trous de roche ou tapies derrière des massifs de fleurs. Et cela, c'est un coup rude!

L'éclairage électrique est installé dans toutes les pièces des appartements et, sur un beau meuble laqué, un téléphone allemand fait pendant à un vase des Ming.

Mais j'ai tort de m'emporter et je ne dois pas être plus chinois que les Chinois. Après tout, si tel est leur bon plaisir...

DU MARCHÉ AU THEATRE

Le marché de Long Fou Sseu a lieu, tous les dix jours, autour d'une vieille pagode de la ville tartare; on y vend de tout. Les Européens vont là pour tâcher d'y découvrir des bibelots anciens, des porcelaines de l'époque. Les bonnes occasions y sont rares, paraît-il, et les marchands n'offrent aux touristes que des curiosités fabriquées à leur intention ou des imitations de provenance japonaise. On peut trouver, pourtant, parmi les objets de peu de valeur, des choses intéressantes, à condition d'y aller souvent et d'avoir du flair.


                           Un pèlerin mongol.

Je n'ai, pour ma part, pas récolté grand'chose, mais j'ai vu là d'élégantes Mandchoues faire leurs emplettes, marchander des étoffes, des broderies, des colifichets. L'une d'elles était en extase devant une pendule en faux bronze doré, à sujet Watteau, toute disloquée, qui avait pour voisins d'étalage un décamètre enroulé dans son étui de cuir et une jumelle de théâtre où quelques plaques de nacre se voyaient encore.

Les Mandchoues, au contraire des Chinoises, ont des pieds comme tout le monde. Leurs coiffures sont extraordinaires et rappellent les nouds de ruban de nos Alsaciennes. C'est fabriqué avec des cheveux et ornementé de mosaïques en plumes de martin-pêcheur, aux reflets de turquoise. C'est très étrange et très archaïque. Autour de cette coiffure sont piquées des fleurs artificielles, aussi voyantes que possible. Les figures violemment fardées de rouge et de blanc, les robes claires et criardes jettent dans la foule environnante des notes aigres mais point déplaisantes.

Au nombre de ses attractions, le marché de Long Fou Sseu compte des diseurs de bonne aventure, des jongleurs, des théâtres, des conteurs d'histoires ou chanteurs de complaintes, des marchands de fruits, de rafraîchissements, de nourriture, des bazars, des boutiques de jouets, des changeurs, des écrivains publics, des barbiers, de brocanteurs, des acrobates, enfin toutes les petites industries qu'on peut imaginer. Il y a aussi des phonographes. On pourrait se croire à la foire au pain d'épice, n'étaient les costumes, les têtes, la langue. Même poussière, même cohue, mêmes odeurs, même tapage.

Les Chinois ont tout inventé avant nous, excepté, toutefois, la République. Et encore...

Ils sont, au plus haut point, amateurs de spectacles et les théâtres font, toute l'année, plus que le maximum. C'est, dans les salles fumeuses et malodorantes, un entassement inouï de spectateurs attentifs et passionnés qui restent là des journées entières, car les pièces qu'on y joue n'ont pas de fin et les équipes d'acteurs doivent se relayer pour ces représentations qui durent nuit et jour. Le public, dans les petits théâtres, est composé de gens manifestement besogneux et je me demande comment ils s'arrangent pour vivre ainsi sans rien faire. Le Chinois vit de peu, il est vrai; mais ce peu, il faut toujours le payer.


Les attractions du marché de Long Fou Sseu: un
prestidigitateur en plein vent.


LES TENTATEURS.--Marchands de «curios» à l'Hôtel des
Wagons-Lits de Pékin.
Étude à l'huile, d'après nature, de L. Sabattier.

Les pièces doivent remonter à la plus haute antiquité et il est impossible à un Européen de saisir une idée ou de donner la moindre signification aux gestes et aux cris des artistes. Tout se passe en hurlements, en cris aigus et en pantomimes terribles qui comblent d'aise les braves spectateurs.

Le théâtre, toutefois, se modernise, lui aussi, terriblement. On jouait, paraît-il, à Changhaï, quelque temps avant mon arrivée, une pièce à grand spectacle sur Napoléon qui, m'a-t-on dit, était une merveille. Elle était remplacée, sur l'affiche, lors de mon passage dans cette ville, par un drame sur la Révolution chinoise, d'un modernisme et d'un réalisme à rendre jaloux Antoine lui-même. Notre excellent confrère de l'Écho de Chine, M. Ereydet, qui me faisait les honneurs de la représentation; n'avait pas besoin de me traduire ce qui se disait sur la scène; je pouvais très bien suivre l'action, apprécier le jeu parfait de certains acteurs et goûter le charme des invraisemblances dont le théâtre chinois n'a, du reste, pas le monopole. Il y avait des batailles admirablement agencées, des coups de canon et de fusil; les soldats portaient de véritables uniformes; les généraux, par exemple, n'étaient que théoriquement montés sur des chevaux fougueux et arrivaient devant la rampe en caracolant comme font les enfants chevauchant sur un bâton, cinglant de coups de cravache leur coursier imaginaire qu'ils arrêtaient face au public. Un simple mouvement de la jambe, par-dessus la croupe supposée, indiquait qu'ils mettaient pied à terre; une autre enjambée les remettait en selle et ils repartaient au galop. Voilà de la bonne fiction théâtrale et c'est, encore, toujours, une invention chinoise. Il est de pratique courante, ici, que l'acteur, interrompant sa tirade, prévienne les spectateurs que le tabouret placé à sa gauche représente une montagne, tandis que le bâton jeté à ses pieds figure un fleuve infranchissable.

Qu'y a-t-il là de si ridicule, après tout? Nous en avalons bien d'autres, chez nous.

Le phonographe plaît fort aux Chinois et certains de leurs chanteurs en renom se font, paraît-il, payer des cachets royaux pour impressionner un disque.

TRADITIONS ET MODERNISME

On ne voit plus que très rarement, dans les rues de Pékin, les chaises à porteurs d'autrefois. Celles que, de temps à autre, on rencontre, hermétiquement grillagées à la façon de nos garde-manger, escortées de serviteurs à cheval, contiennent de vieilles dames 1830, résolues à ignorer tout du progrès et protestant, du fond de leur boîte, contre l'auto, la bicyclette, le chemin de fer et autres diableries d'Occident.

La charrette chinoise sans ressorts, si souvent décrite, et la brouette sont, ici, l'équivalent de nos fiacres. Il y a des omnibus, aussi moelleusement suspendus, où les passagers s'entassent jusqu'à compression et qui sont traînés par de lamentables haridelles au long des rues poussiéreuses. Quand il pleut, tous ces véhicules enfoncent dans la boue, jusqu'au moyeu, leurs roues massives et tranchantes, qui semblent fabriquées tout exprès pour creuser les ornières et défoncer les routes. Sur les voies dallées, dont les pierres, usées depuis de longs siècles, laissent entre elles des interstices considérables, ce sont de terribles secousses et des bruits de ferraille à vous donner la chair de poule. Mais les Chinois aiment le bruit, il faut le croire: les pousse-pousse à roues ferrées, dont ils usent de préférence à ceux à pneus, sont agrémentés de garde-crotte en tôle branlante et sonore dont le tapage infernal semble les réjouir fort.

Les chevaux et les ânes ont, ici, un air malingre et souffreteux tout à fait en contradiction avec la beauté et la puissance des mules et des mulets qu'ils ont procréés. C'est encore un mystère chinois.

On rencontre assez souvent, au quartier tartare, des amateurs de chasse au faucon revenant de la campagne avec, sur le poing, leur bête de proie encapuchonnée. Ce sont des Mandchous, descendants de la race guerrière et chasseresse qui, jadis, conquit le pays. C'est un curieux cas d'atavisme, et le rapprochement est amusant à faire entre ce reste d'instincts combatifs et la pacifique douceur du Chinois faisant prendre à son serin ou à son chardonneret un peu d'air et de soleil, attendant avec patience qu'il veuille bien chanter, tenant au bout de ses doigts la cage dévoilée de sa housse de soie, garnie de feuilles de salade et de bassinets pour l'eau et le grain. Il faut voir la sollicitude, le tendre soin qu'il met à éviter les cahots et les secousses à sa bestiole; il faut voir son air ravi quand elle chante.

Ces gens sont la mansuétude même, jusqu'au jour où un vent de folie furieuse les soulèvera contre les étrangers, les diables d'Occident avec qui, pourtant, ils sont si polis, si aimables!

Car on continue à craindre des troubles prochains et, de temps en temps, des nouvelles alarmantes arrivent de l'intérieur ou des ports du Sud.

Toujours des mutineries de soldats qui, lassés d'attendre leur solde, tirent des coups de fusil sur leurs officiers, pillent et incendient des magasins, des banques, des monts-de-piété, désertent et vont terroriser les populations des campagnes et des villages, en attendant le chambardement des grandes villes.

Ce sont là les premiers bienfaits du modernisme.

Le modernisme est la grande préoccupation de la nouvelle équipe gouvernementale et de ses partisans: les cantonniers continuent à arroser les rues principales à l'aide d'une cuillère en rotin tressé dont ils se servent pour lancer autour d'eux, à la volée, l'eau d'un grand baquet qu'ils vont remplir à la fontaine prochaine pour recommencer plus loin. Ce procédé doit dater de Kang Chi, mais aujourd'hui l'arroseur pékinois est orné d'un canotier de paille du dernier modèle, ainsi que son camarade le gardien de la paix. Le facteur a aussi son petit canotier et, en plus, un uniforme en toile bleue avec une large bordure blanche et des lettres brodées sur sa poitrine; il fait sa distribution à bicyclette.

Dans le civil, les citoyens conscients qui n'ont pas complètement adopté le costume européen, pour des raisons financières, sans doute, se contentent d'afficher leurs convictions républicaines par le moyen de chapeaux ou de casquettes de toutes formes et de toutes provenances, le reste du costume, sauf quelquefois la chaussure, restant purement chinois.

Que les parents soient ou non modernistes,

... leurs petits sont mignons,

Beaux, bien faits et jolis sur tous leurs compagnons.


                              Chinois attendant que son
                              serin veuille bien chanter.

Ils ont des mines éveillées et enjouées. Ceux qui gambadent par les rues sont, en cette saison, très sommairement habillés; quelques-uns, même, vont tout nus. Ils sont, en général, bien râblés et volontiers bedonnants. Les tout petits ont, quelquefois, des coiffures à mourir de rire: ce sont des mèches de cheveux tressés, ficelés avec des rubans de toutes couleurs, formant plusieurs pointes dirigées en l'air, en avant, en arrière ou sur les côtés; autour de la base de chacune de ces mèches le crâne est soigneusement rasé et l'on obtient ainsi autant de petits paratonnerres destinés à chasser les mauvais esprits en cas de maladies. Leur nombre, leur emplacement et leur direction sont, après mille cérémonies, choisis et précisés par le sorcier du quartier dont les ordonnances et prescriptions sont religieusement observées.

Je vous assure que la plupart de ces jeunes magots sont autrement plaisants à voir que certains petits Européens fagotés à la mode berlinoise ou new-yorkaise qu'on rencontre, promenés par leur bonne chinoise, dans les rues des légations ou à l'Hôtel des Wagons-Lits.

LES «COOK» ET LES «CURIOS»

Pas banal, cet Hôtel des Wagons-Lits! C'est un véritable amusement que d'y voir défiler les touristes; tous les jours de nouvelles têtes. Je suis étonné du nombre de gens qui passent par Pékin, y restent un jour ou deux, font rapidement les visites ordonnées par Cook et s'en vont ailleurs, continuer le même métier. Moi, qui ai fait ce voyage comme on accomplit un pèlerinage, je considère avec beaucoup d'intérêt et de curiosité ces gens qui, se déplaçant apparemment pour leur plaisir, ne regardent rien et n'ont qu'une préoccupation: passer dans le plus d'endroits possible pour pouvoir dire ensuite: «Je connais telle ville, tel monument, tel peuple, telle oeuvre d'art.» Nous voyons reparaître à l'hôtel nombre de nos anciens co-passagers de l'Ernest-Simons et, parmi eux, une bande d'Allemands qui, nous ayant quittés à Singapour, il y a un mois, après avoir visité les Indes, ont vu, depuis, Sumatra, Java, Bornéo, le Siam, le Cambodge, l'Annam, le Tonkin, Hong-Kong, Canton, Changhaï, le Japon, et s'en retournent, maintenant, à Berlin, en passant par Pékin, Moukden, Karbine, le Baïkal, Moscou et Pétersbourg. Les Allemands sont passés maîtres dans l'art de voyager ainsi. Ils sont pires que les Anglais, car, circonstance aggravante, ils vont par troupe, pour l'économie, et il leur en faut beaucoup pour pas cher. Monuments, musées, sites, temples, palais, curiosités de tout genre, ils avalent ça comme des saucisses. Quels cerveaux! Quels estomacs!

On voit aussi beaucoup de gens affairés qu'on devine être des financiers. Les petits emprunts, en attendant le grand, donnent beaucoup de mal--et de beaux bénéfices--à maint banquier, maint courtier et maint intermédiaire. A l'heure du thé, l'animation est grande dans le hall: au milieu des clients, des marchands chinois circulent, engageants, tentateurs, offrant des broderies, des porcelaines, des bronzes, des peintures, des ivoires, des jades, des bijoux, des pierres, des robes, des «curios» enfin, puisqu'il faut appeler toutes ces choses par le nom générique qu'on leur donne ici en Extrême-Orient.

Ces marchands de «curios» sont là, une douzaine, installés dans les couloirs, leurs pacotilles par terre ou sur des banquettes de vestibule; ils sont complaisants, empressés, accommodants; très accommodants même: pour peu que l'acheteur en exprime le désir, ils consentent sur leurs prix des rabais considérables, et il n'est pas rare d'obtenir pour un dollar un objet qu'on vous avait proposé pour vingt. Et ne croyez pas que le vendeur y perde; il gagne un peu moins voilà tout.


L'omnibus chinois et la charrette tartare.

Ces négociants parlent presque tous un peu d'anglais, et le marchandage est très amusant. En voici un qui apporte à notre table une potiche: il la tient avec précaution, comme une pièce de grande valeur, et la dépose gentiment près de votre tasse en disant: «Very old.» Vous jetez un regard négligent sur la chose, elle vous tente un peu, vous la prenez, la retournez. Le Chinois vous dit: «Very cheap.» Vous demandez combien. «Cinquante dollars.» A partir de ce moment, il y a deux façons de procéder, si vous avez envie du bibelot:

Première manière: vous le reposez sur la table en disant que vous n'en voulez pas. Le marchand, alors, vous le remet dans la main en vous répétant que c'est très vieux: ça date au moins de Tien Long, si ce n'est des Ming. Il vous demande quel est votre dernier prix, comme si vous en aviez déjà proposé un premier. Vous n'en voulez toujours pas; il diminue ses prétentions. Quand il arrive--et ce n'est pas long--à un rabais de 50%, vous lui rabattez encore la moitié: neuf fois sur dix, le marché est conclu,--et vous êtes volé.

Ou bien, croyant faire une proposition dérisoire, vous offrez, de vous-même, la moitié du prix demandé: l'autre se récrie, proteste qu'il perd de l'argent, puis vous amène à couper la poire en deux, et l'affaire se fait au grand contentement des deux parties.

Il y a aussi celui qui remporte, d'un air indigné, son bibelot qu'il vous rapporte, au bout de cinq minutes, et qu'il vous laisse pour le prix que vous aviez, ingénument, fixé vous-même.

Les robes chinoises de cérémonie, toutes magnifiquement brodées de soie, en point de Pékin ou tissées en crosseu, sont très en faveur auprès des dames, touristes ou résidantes. Les marchands en exhibent des quantités, les unes toutes neuves, d'un vilain ton, d'autres anciennes et délicieuses de couleur. A de certains moments, le hall ressemble à un salon d'essayage; les Chinois, aidant leurs clientes à passer les somptueux vêtements par-dessus leurs toilettes de ville, de tennis ou de dîner, se montrent adroits vendeurs, flatteurs astucieux et habiles à profiter de la coquetterie féminine. Ces robes sont très appréciées des Américaines qui s'en servent comme de sorties de bal.

Quand vous avez séjourné quelques jours à l'hôtel, tous les marchands vous connaissent. Ils viennent alors, fréquemment, vous relancer jusque dans votre chambre; après de grandes salutations ils s'accroupissent, défont leurs paquets et, en un clin d'oeil, garnissent le plancher, les meubles, le lit et jusqu'à vos genoux de bibelots, d'étoffes, de porcelaines, de bouddhas, de boîtes à opium; vous avez l'air d'être dans une boutique de curiosités: vous commencez par envoyer promener l'intrus, puis, amusé, vous laissez la lettre commencée, vous palpez quelques soies, vous examinez un bronze, vous caressez un morceau de jade finement fouillé et vous finissez par acheter quelques menues bagatelles.

Tous ces petits achats ne sont pas ruineux; mais, si l'on veut avoir vraiment de belles pièces, des raretés, il faut y mettre le prix; il y a, près du Pé Tang, un certain Paul, Chinois catholique, ancien boy de Mgr Favier, qui tient une boutique de curios des plus achalandées. L'ancien évêque de Pékin était un collectionneur enragé, paraît-il, et ledit Paul lui servait à la fois de limier et de rabatteur dans ses chasses aux bibelots. A la mort de son maître, ayant pris goût à la chose et ayant acquis une certaine compétence, il s'établit, marchand; et son magasin est, un véritable musée où tout est rangé et étiqueté par ordre chronologique et par spécialités. 11 est très accueillant et fait très gracieusement les honneurs de ses vitrines aux amateurs. Seuls, ses prix sont inabordables et, de plus, ils sont fixes: on n'a pas grand'chose chez lui pour mille dollars.

Il y a, chez des collectionneurs comme MM. Vérondard ou d'Almeida, des peintures, des laques, des meubles ou des bronzes dont je n'ose pas vous dire les prix et que les amateurs s'arrachent, car, paraît-il, les chinoiseries vont devenir très à la mode.


Un marchand d'eau.

J'ai vu, chez le général Munthe, des peintures anciennes qui sont de véritables chefs-d'oeuvre et qui laissent bien loin derrière elles, à mon avis, les productions les plus réputées des vieux maîtres japonais. Ceux-ci, du reste, ne furent que des imitateurs très habiles et, en tout cas, se sont très visiblement inspirés des nobles artistes chinois de jadis.

Ces belles choses que j'ai eu la bonne fortune d'admirer pourraient, si leurs possesseurs voulaient s'y prêter--et j'en connais plusieurs qui le feraient volontiers--former une exposition remarquablement intéressante à la suite d'un de nos nombreux salons; ce serait--au moins pour le public--une révélation, et beaucoup de nos chers maîtres les plus cotés y pourraient puiser de profitables leçons.
L. Sabattier.
--A suivre.--




Les truites rivales se poursuivent en cercle, la plus féroce cherchant à mordre l'autre à la queue; la première, exaspérée, se retourne; elles se saisissent à la mâchoire et s'efforcent de se retourner sur le dos; elles y parviennent et la plus faible, épuisée, va remonter à la surface le ventre en l'air.

UN COMBAT DE TRUITES]

PHOTOGRAPHIES SUB-AQUATIQUES

Nos lecteurs n'ont certainement pas oublié les photographies de ce distingué médecin d'Ipswich, le docteur Francis Ward, qui, passionné d'histoire naturelle, a imaginé un ingénieux moyen d'enregistrer les faits et gestes de la gent aquatique. Rappelons simplement qu'il a fait construire sur sa propriété, profondément entamée par une calanque, une chambre d'observation séparée de l'eau par une grande glace sans tain.

A l'égard du poisson ou de la créature amphibie qui nage dans la calanque, cette glace joue le rôle d'une muraille opaque: le nageur, même en s'approchant jusqu'à la toucher, ne voit rien de ce qui se passe de l'autre côté de la glace, et n'aperçoit donc pas l'observateur, plongé pour lui dans les ténèbres. Au contraire, cet observateur aperçoit si nettement les plus petits poissons qui vont et viennent à quelques mètres de lui qu'il en oublie parfois l'existence même de cette glace!

Grâce aux dernières photographies prises par le docteur Ward dans son laboratoire sous-marin, grâce aussi aux notes que notre savant collaborateur a bien voulu nous adresser, il nous est possible de reconstituer certaines phases de l'existence de la truite.

Par exemple, on croyait jusqu'ici que la femelle creusait un trou dans le gravier, y déposait ses oeufs, et les recouvrait soigneusement en repoussant le sable avec son museau. Le docteur Ward nous décrit l'opération d'une tout autre façon.

La truite, couchée sur le flanc, écarte sous elle les grains de gravier et creuse ainsi une sorte de tranchée où se déposent les oeufs. Elle se traîne un peu plus loin et répète l'opération; et, tandis qu'elle dépose une nouvelle quantité d'oeufs dans le prolongement de la tranchée, sa queue, en s'agitant, ramène le gravier sur le sillon labouré à l'instant.

C'est à cette époque que les mâles se livrent de terribles combats, dont les photographies du docteur Ward retracent les principales péripéties.

«J'avais déposé dans mon bassin, nous a-t-il raconté, trois grandes truites arc-en-ciel, dont une femelle. Un matin, je remarquai que la surface était très agitée, et, comprenant que les deux mâles se querellaient, je m'empressai de descendre dans ma chambre d'observation. Ce fut ainsi que je pus assister à un duel qui dura vingt minutes.

» Les deux truites se poursuivaient en cercle tout autour du bassin, la plus féroce réussissant parfois à mordre l'autre aux filaments de la queue. Soudain, celui des deux mâles qui s'était tenu jusqu'alors sur la défensive se retournait, exaspéré, et s'élançait sur son ennemi, et le duel s'engageait.

» Après de rapides passes, les deux rivaux se saisissaient mutuellement par les mâchoires et s'efforçaient de se retourner l'un l'autre sur le dos. Au bout de deux minutes, l'un faiblissait visiblement, et l'autre commençait à le secouer, comme un terrier fait d'un rat. Puis, ainsi que deux boxeurs aux sons du gong, ils se séparaient brusquement, faisaient quelques tours dans le bassin, comme pour reprendre haleine, et retournaient au combat avec plus de rage.

» Après plusieurs reprises, le plus fort réussissait à saisir le plus faible plus profondément entre les mâchoires, et, le secouant avec une extrême violence, il le retournait sur le dos et commençait à tournoyer avec lui. Épuisé, il lâchait enfin prise, et le vaincu remontait lentement à la surface, le ventre en l'air, prêt à exhaler son dernier soupir, tandis que le vainqueur allait rejoindre la femelle, cause et objet de ce duel à mort.»

Comme nous l'a fait remarquer l'auteur, dans la première des trois photographies consacrées à ce combat, les deux images supérieures sont les réflexions des poissons, reflétés par la surface de l'eau, formant miroir. Dans la deuxième, les combattants sont si près de la surface qu'elle est troublée, et n'offre conséquemment qu'une réflexion imparfaite. Dans la troisième, qui représente la fin du duel, nous distinguons à l'arrière-plan de petits poissons qui s'enfuient, épouvantés par l'ardeur des combattants.

Quant aux photographies ci-dessous, qui nous montrent à nouveau les curieux mouvements des oiseaux plongeurs, déjà traités dans un précédent article, elles font partie de la documentation d'un livre que le docteur Francis Ward prépare sur la photographie sous-marine.
V. Forbin.




Le pingouin plonge à la recherche d'un poisson, l'attrape
par la queue, puis par la tête, et remonte à la surface.


Poule d'eau plongeant dans un sillage de bulles d'air: elle rabat les ailes sur ses flancs, tend le cou, file à travers la profondeur et remonte à grands coups de patte.
--Photographies du Dr Francis Ward.

DEUX PLONGÉES D'OISEAUX AQUATIQUES SURPRISES PAR L'INSTANTANÉ




L'EAU JAILLISSANTE AU PAYS DU SABLE ET DU SOLEIL.
--Percement du plus abondant des puits artésiens du monde (30.000 litres à la minute),
à Tolga, dans le Sud-Algérien.
--Phot. A. Bougault.

En même temps que cette belle photographie de notre correspondant de Biskra, nous avons reçu du lieutenant de Saint-Germain, chef du service des Forages artésiens des territoires du sud de l'Algérie, les lignes suivantes qui l'expliquent et la commentent éloquemment:

Le Sahara, selon l'opinion généralement admise, est un pays absolument privé d'eau; cette affirmation est bien loin de la vérité; dans toutes les parties du Sahara habitées, l'eau existe en abondance; seulement elle n'est pas à la surface, il faut l'aller chercher plus ou moins profondément selon les régions; c'est dans ce but qu'a été créé, par les soins du gouvernement général de l'Algérie, un service des Forages artésiens des territoires du Sud, chargé de découvrir l'eau, de l'amener à la surface et de permettre la mise en valeur progressive de régions d'une étendue considérable.

Le 9 février dernier, un des ateliers de ce service a mis à jour à Tolga, oasis située à 36 kilomètres de Biskra, une nappe artésienne débitant 500 litres à la seconde, soit 30.000 litres à la minute. Comme on peut s'en rendre compte par la photographie, c'est une véritable rivière qui vient de jaillir, apportant la richesse dans les oasis de l'ouest de Biskra et permettant la mise en valeur de plus de 3.000 hectares.

Ce débit est de beaucoup le plus important obtenu jusqu'à ce jour dans le monde entier par un atelier de forages artésiens; le record antérieur appartenait, avec 12.500 litres à la minute, au puits dit Aïn Tarfount S'rira, foré on 1907 dans l'oasis de Tamerna (Touggourt) par un autre atelier du service des Forages artésiens des territoires du Sud.

Ces heureux succès ne doivent pas être considérés comme des faits isolés, à côté il en est de moins éclatants mais dont le nombre considérable a permis la mise en valeur et l'extension des oasis de l'oued Rhir, de Touggourt, d'Ouargha, El Golea, In Salah.

De 1854 à 1904, le débit total des puits forés atteint. 276.000 litres à la minute.
De 1904 au 1er mars 1913...................................... 183.000

Soit au total............................................................. 459.000

permettant d'irriguer 1.800.000 palmiers, représentant un revenu annuel de près de 9 millions de francs et sous lesquels les indigènes peuvent se livrer aux cultures les plus variées.

En présence de ces résultats, il est inutile d'insister sur l'intérêt capital que présente pour l'Algérie la continuation méthodique de l'oeuvre entreprise et son extension progressive à toutes les régions encore déshéritées, où cependant la découverte de l'eau artésienne est probable.




    Le général Joffre donnant l'accolade au colonel Teyssier,
    le défenseur de Bitche, promu grand officier de la Légion
                                             d'honneur.

UN DOYEN DE L'ARMÉE FRANÇAISE

La défense de Bitche qui, de juillet 1870, tint bon jusqu'à, la paix signée, fut un des faits d'armes admirables qui consolèrent de ses deuils la patrie cruellement blessée.

Le colonel Teyssier commandait la place, à la tête de 2.400 hommes, avec 52 canons, dont 17 seulement pouvaient servir. Contre 20.000 Bavarois, il tint deux cent trente jours, ayant essuyé trois bombardements successifs. Et, la paix signée, il sortit, emmenant ses drapeaux et ses pièces, enguirlandées de lauriers.

Le colonel Teyssier vit encore. Il habite, vieillard de quatre-vingt-douze ans, universellement vénéré, Albi, la ville où il naquit en août 1821. Et le gouvernement de la République, en un moment où il convient de signaler plus que jamais à l'admiration des foules les grands devancier, vient de l'élever à la dignité de grand-officier de la Légion d'honneur.

Dimanche dernier, M. le général Joffre, le généralissime, le chef suprême de l'armée, allait lui remettre la plaque d'argent, insigne de cette dignité. Ce fut une cérémonie profondément émouvante.

Le glorieux défenseur de Bitche, droit encore, et bombant le torse sous l'habit noir et le gilet en coeur comme jadis sous la tunique de sous-lieu tenant, de blanc ganté, correctement, les cheveux et «l'impériale» pas plus que grisonnants, reçut, souriant, devant le Jardin national, en présence du drapeau du 15e de ligne, respectueusement incliné, l'accolade du général Joffre. Et le soir, rentré chez lui, il tenait, à sa famille et à ses amis, ce propos touchant, qu'a rapporté, dans le Matin, M. Hugues Le Roux: «Je n'ai connu qu'un si beau jour: quand les dames et les jeunes filles de Bitche m'ont apporté, sur la fin du siège, un drapeau qu'elles avaient brodé avec les franges d'une bannière de l'église, et auquel on avait accroché l'écharpe du maire de Sarreguemines. En le recevant, je leur ai dit: «Je demanderai que ce drapeau soit déposé au musée d'artillerie, jusqu'au jour où il pourra être rapporté ici par une armée française valeureuse et triomphante.»



UN ENGAGEMENT AU MAROC

C'est une affaire qui fut chaude, comme elles sont toutes au Maroc, où l'ennemi a toujours «un cran» extraordinaire, mais dont les journaux n'ont point parlé, parce que trop d'incidents, ici et là, et au Maroc même, sollicitent leur attention.

Le 24 janvier, le colonel Reibell--qui, en l'absence du général Dalbiez, commande la région de Meknès--revenant de Kasbah el Hajeb, un de nos postes avancés en pays berbère, avec la colonne Neltner, rejoignait, à Aïn Marouf, une force commandée par le chef de bataillon de Laborderie, du 4e tirailleurs. Cette arrivée, cette jonction causèrent dans la région quelque effervescence. Et à peine le colonel Reibell arrivait-il que les crêtes, sur son passage, se garnissaient de Marocains. Peu à peu, on les voyait descendre, agressifs, vers le camp. C'était une harka des Béni M'Guild qui venait nous attaquer.


    Le commandant de Laborderie.
            Phot. Chevalier.

Le colonel Reibell confia au commandant de Laborderie le soin de la tenir en respect. Un détachement de sortie, sous les ordres du capitaine Chardenet, fut formé, avec mission d'attirer, par une attaque simulée, suivie d'un mouvement en arrière, les agresseurs qu'on devait ainsi attirer dans la plaine. La manoeuvre s'exécuta de façon remarquable, et au moment où les Béni M'Guild, au nombre de plus de 2.000, croyaient envelopper et tenir les nôtres--trois pauvres compagnies!--ils étaient soudain surpris par le feu de l'artillerie, bien embusquée, silencieuse jusqu'alors, attaqués par les tirailleurs qui les prenaient de flanc et, en quelques moments, balayés, en pleine fuite.

Ils laissèrent sur le terrain de nombreux cadavres, des armes, des chevaux.

«L'heure avancée et la faiblesse de nos effectifs, nous écrit un témoin oculaire, ne nous permirent pas de les poursuivre dans leurs gorges montagneuses, mais leur déroute était si complète qu'ils laissèrent entre nos mains leurs morts et des armes en abondance et que nous pûmes rentrer au camp d'Aïn Marouf à la nuit tombante sans essuyer un seul coup de feu.»

A la suite de cette brillante action, le commandant de Laborderie a été proposé pour le grade de lieutenant-colonel. Il vient, depuis, d'être appelé à Casablanca auprès du général d'Esperey, comme sous-chef d'état-major.

UN DEUIL A L'INSTITUT: M. THUREAU-DANGIN

M. Paul Thureau-Dangin, l'éminent historien qui, on 1908, avait remplacé, au secrétariat perpétuel de l'Académie française, le savant Gaston Boissier, est mort, cette semaine, à Cannes, où, après une maladie de plusieurs mois, il prolongeait une lente convalescence.

M. Thureau-Dangin était âgé de soixante-seize ans. C'est une belle et digne figure qui disparaît au milieu du respect attristé de tous ceux qui l'approchèrent. Son oeuvre, considérable, est celle d'un monarchiste et d'un catholique. Son érudition, très vaste, était servie par une sévère méthode et un style précis.

D'abord, il s'était révélé comme publiciste militant. Il avait renoncé à ses fonctions d'auditeur au Conseil d'État pour faire dans le Correspondant et le Français--qui eut aussi pour collaborateurs Mgr Dupanloup et, plus tard, Mgr Delagrange--de la politique catholique et monarchiste libérale. Deux intéressantes études sur la Restauration: Royalistes et Républicains (1874) et le Parti libéral sous la Restauration (1876), furent les débuts de sa carrière d'historien. Mais il se fit définitivement et universellement connaître par sa grande histoire en sept volumes de la Monarchie de Juillet (1884-1892), d'une grande richesse d'information, et qui, après avoir valu à son auteur le grand prix Gobert à l'Académie française, motiva son admission, en 1893, dans cette compagnie.

En 1897, commença la publication du second très important ouvrage de M. Thureau-Dangin: l'Histoire de la Renaissance catholique en Angleterre, au dix-neuvième siècle, achevé seulement en 1906, ouvrage qui résume la pensée dominante des dernières années de ce catholique fervent et auquel fut ajouté un Newman catholique, recueil, très soigneusement élaboré, des lettres et des notes de Newman, publiées à Londres par M. Wilfrid Ward.


                             M. Thureau-Dangin (portrait
                                   par Marcel Baschet)
.
                                   --Phot. E. Creveaux

La mort de M. Thureau-Dangin a causé à l'Institut une émotion profonde, et la jeune littérature ne doit pas oublier que c'est à l'initiative de ce consciencieux et de ce bienveillant qu'est due la création du prix de 10.000 francs réservé aux oeuvres d'un ordre élevé.

«M. Thureau-Dangin, a dit excellemment, dans le Figaro, M. André Beaunier, avait un peu la figure et l'air de ces personnages qui, dans les anciens tableaux religieux, se tiennent à quelque distance du saint miraculeux ou patient et l'accompagnent d'une humble ferveur.»

Le portrait que nous reproduisons ci-contre exprime toute la bonté, toute la clarté douce et la dignité gracieuse du visage disparu.








                                                 Guillaume II. Phot. Y. Zelir, comm. par L. Wende.
L'empereur d'Allemagne inspectant ses établissements agricoles, à Cadinen.

LE SEIGLE DE L'EMPEREUR

GUILLAUME II INDUSTRIEL ET AGRICULTEUR

Il y a quelques jours, l'empereur d'Allemagne, par un discours qui a fait grand bruit, ajoutait une figure nouvelle à celles qu'on connaissait déjà de lui: Guillaume II propriétaire foncier et, qui plus est, d'un domaine modèle auquel il donne ses soins. C'était à une séance du Conseil d'agriculture que l'empereur a présenté ses fermes, ses champs et ses bestiaux de Cadinen comme le type de ce que peut faire un propriétaire entendu qui a la passion des choses de la terre et de l'élevage.

Avec la rondeur humoristique qui convient au sujet et qui est, d'ailleurs, dans sa nature, Guillaume II a voulu donner à son discours la portée d'une leçon générale à l'agriculture allemande. Il a fait l'énumération homérique et en même temps statistique exactement, à une tête près, des boeufs, vaches, veaux et porcs de ses étables et loué, avec un lyrisme spécifiquement prussien, son seigle, le seigle de l'espèce Petkus, qu'il était, disait-il, le premier à avoir cultivé dans le pays et qui avait résisté victorieusement aux épreuves du dernier été, exceptionnellement pluvieux; si bien que, tandis que les autres espèces de seigle étaient versées et penchaient tristement la tête, le seigle des emblavures impériales «dressait ses épis comme des lances de uhlans».

Ce n'est pas la première fois que le nom de Cadinen occupe le public et la presse. A peu de distance du domaine dont Guillaume II est si fier, il y a une fabrique de majoliques et céramiques en tout genre dont l'empereur, depuis longtemps, s'occupe avec l'activité qu'il met à tout ce qui l'intéresse. Les poteries de Cadinen étaient une industrie locale; il s'est appliqué à la pousser, à l'agrandir, à la lancer. Il a demandé des modèles à des artistes et professeurs de Berlin, des ouvriers d'art à la fabrique royale. Il a fait de Cadinen une fabrication d'art et une fabrication de rapport. On y a ressuscité l'art des Lucca et Andréa della Robbia, des terres cuites avec couverte émaillée; plus d'une sainte Cécile, d'après Donatello, qui décore les intérieurs d'Italie ou d'Angleterre, provient des ateliers de Cadinen. La fabrique fournit également des statues de sainteté, bustes, plaquettes, sans préjudice de milliers de tuiles vernissées qui proviennent d'une briqueterie voisine. L'empereur a donc fait, d'abord, brillamment ses preuves d'industriel et de protecteur d'art. Et avec quel zèle il a assuré la diffusion commerciale de ses céramiques! Les souverains auxquels la couronne de Prusse devait des cadeaux ont reçu des produits de Cadinen. Un magasin, ouvert dans un des quartiers les plus en vue de Berlin, expose les poteries et céramiques de Cadinen. Guillaume II ne laisse échapper aucune occasion de parler de Cadinen. Il lui a fait, comme le plus actif des représentants, une clientèle.

Dans son domaine voisin, il est un nouveau personnage, le propriétaire foncier. Il a l'oeil à tout. Depuis 1899, il est devenu propriétaire de ce bien, qui était fort hypothéqué et que ses précédents possesseurs avaient surtout traité en propriété d'agrément. Il s'est piqué d'en faire un domaine de rapport. Lors de sa première visite, il avait dit, en faisant la moue: «Vraiment les étables à porc, ici, sont mieux que les maisons d'habitation des ouvriers agricoles.» Il a voulu que cela changeât et, il a aussi prétendu montrer «comment l'Allemagne peut faire pour s'affranchir du tribut qu'elle paie au bétail et aux céréales de l'étranger et fournir tout ce qu'il faut pour nourrir son peuple». Guillaume II a entrepris en même temps toutes les améliorations qui constituent le domaine modèle. Les journaliers attachés à la propriété impériale sont logés dans des maisons neuves construites sur le modèle des cottages rustiques anglais. Chacun de ces cottages est aménagé pour quatre familles.

C'est, à vrai dire, toute une colonie que Cadinen. Cette petite agglomération de fermes, de cultures, de briqueterie et d'ateliers de céramiques, située dans un pays aussi lointain que l'ouest-Prusse, jouit de tous les autres avantages d'une commune qui serait proche d'un grand centre: elle a ses canalisations, une poste, une école, des pompiers, tout,--jusqu'au luxe un peu macabre et qui manque à des villes très importantes: celui d'un dépôt mortuaire...

Ce n'est pas impunément que le propriétaire de Cadinen a déclaré être le premier à avoir cultivé dans le pays le seigle dit seigle Petkus, cette magnifique céréale qui se dresse «comme des lances de uhlans».--Mais point du tout, protestent les autres agriculteurs de la région d'Elbing, ce seigle nous est bien connu; voilà vingt ans que nous le cultivons nous-mêmes. Dans son entrain, Guillaume II a mis le pied sur une fourmilière, et les protestations ne manquent pas.

Une autre réflexion de son discours a soulevé plus de commentaires encore: «Mon fermier n'était pas à la hauteur, avait dit l'empereur; je l'ai mis à la porte et je pense à régir moi-même ma propriété.»

Cela n'a l'air de rien, ce changement de fermier. Or, plus que tout le reste, cela fait le bruit d'une affaire d'État. La Société d'agriculture, dont le fermier congédié est membre, s'est réunie en délibération solennelle et a voté une résolution regrettant la décision du souverain et en appelant de l'empereur mal informé à l'empereur mieux informé. Ce fermier avait succédé sur le domaine à son père qui l'avait administré pendant dix-huit ans. Il est considéré par ses pairs comme un homme très capable. Ses pairs le défendent contre l'empereur même. Seulement il était en litige, voire en procès, avec le souverain pour un bâtiment agricole dont il devait faire en partie les frais. Le tribunal d'Elbing avait condamné le fermier; la cour d'appel de Marienwerder a condamné l'empereur, et le tribunal suprême de Leipzig l'a également débouté, car l'empereur--ou le roi--peut perdre un procès en Prusse, et ce pendant à l'affaire du meunier de Sans-Souci et du grand Frédéric est la grande curiosité du jour, celle qui alimente la chronique.

Il y a deux choses en Allemagne auxquelles il ne faut pas toucher: l'amour-propre professionnel et la solidarité corporative. Telle est la morale de cette petite histoire de l'empereur et de son fermier.


La résidence du propriétaire impérial dans le domaine de
Cadinen.
--Phot. W. Zehr, comm. par L. Wende.



LES PROGRÈS DE L'ARMÉE TURQUE A TCHATALDJA

Un lourd silence, à peine rompu par quelques dépêches officielles, pèse sur les opérations des armées bulgares et turques, d'où sont écartés les correspondants de guerre. Notre envoyé spécial Georges Rémond a pu cependant se rendre sur le front, au camp de Tchataldja, que défendent toujours les principales forces ottomanes, en progrès de ce côté. Voici les impressions, consignées au jour le jour, qu'il en a rapportées sur l'état moral des officiers et de la troupe, et sur la situation militaire:

Quartier général de l'armée de l'Est à Hademkeui, 18 février 1913.

Jeudi 13 février--Je suis parti ce matin, à 3 h. 50, de la gare de Sirkedji pour Hademkeui, où se trouve le quartier général du commandant en chef Izzet pacha. Bulgares et Turcs, d'accord sur ce point, ont refusé aux correspondants étrangers la permission d'assister à cette deuxième partie de la guerre. Mais, le colonel Djemal bey, gouverneur de Constantinople, a bien voulu demander au généralissime qu'une exception fût faite pour l'envoyé de L'Illustration; Enver bey lui-même a parlé en ma faveur, et j'ai été définitivement admis à suivre les opérations de l'armée de l'Est.

Un officier, le capitaine Alid bey, est chargé de me conduire à Hademkeui. Il s'acquitte de cette mission avec la courtoisie que je n'ai jamais cessé de rencontrer ici.

On a ajouté au long train de marchandises un wagon de voyageurs où nous prenons place, en compagnie de quelques officiers. Le temps, très beau depuis quelques jours, a soudain changé; des rafales de pluie et de neige battent aux vitres, et nous arrivons à Hademkeui au jour--un jour si gris, si sombre, qu'il se distingue à peine de la nuit--et par la tempête.

Le généralissime habite dans un train spécial qui stationne devant la gare. Le capitaine Rechid bey, fils du maréchal Fuad, m'offre asile dans son compartiment. Je l'ai connu à Derna. Il a repris le poste d'officier d'ordonnance d'Izzet pacha qu'il occupait durant la campagne du Yémen. Une heure après, il me présente à lui: c'est une superbe figure de soldat, mâle, puissante, à l'expression ouverte, aux yeux clairs qui ne cachent rien; le corps est comme un bloc, mais sans rien d'alourdi ou de lassé; tout l'ensemble respire la force, la confiance en soi, une surabondante vitalité.

... L'armée turque a profité du beau temps des jours précédents pour occuper les positions abandonnées par les Bulgares. Ses avant-gardes avaient atteint hier, du nord au sud de la presqu'île, Ormanli, Safas, Kalfakeui, Akalan, Indzegiz, Kadikeui. Elles auraient devant elles seulement une division bulgare gardant le contact et couvrant la retraite du reste de l'armée.

Il pleut et il neige en même temps; les rafales de vent secouent les toiles des tentes, traversent les planches mal jointes des hangars, des baraquements où les soldats se sont entassés. Depuis quatre mois qu'ils vivent à demi ensevelis dans la boue, imbibés de pluie, ayant perdu l'habitude de voir leurs pieds et de se sentir le poil sec, ils semblent s'y être accoutumés, tant la matière humaine est éminemment plastique; il est vrai qu'ils sont maintenant nourris, qu'ils ont de la soupe chaude, de la viande, et qu'un tel ordinaire peut passer pour extravagant aux yeux et surtout aux ventres des soldats faméliques de Loule-Bourgas et de Viza...

L'UNION DES OFFICIERS

Vendredi 14.--Je rends visite au général Ahmed Abouk pacha, commandant l'armée de Tchataldja, qui m'avait reçu une première fois lors de ma tentative de voyage à travers les lignes bulgares vers Andrinople, et dont on a tant parlé depuis, au moment du coup d'État jeune-turc. Ne prétendait-on pas que, Tcherkesse d'origine comme Nazim pacha, lié d'amitié avec celui-ci, il marchait sur Constantinople à la tête de ses troupes, avec la ferme intention de le venger d'une façon terrible? Le voici, fort calme et tel que je l'ai vu à ma précédente visite, dans sa petite maison d'Hademkeui aux murs couverts de peintures décoratives à l'italienne représentant les paysages du Bosphore, le voici, gros, débonnaire, d'aspect puissant lui aussi, avec un fin sourire qui plisse le coin des paupières et rapetisse les yeux.

Ahmed Abouk pacha est un gentilhomme accompli, d'éducation parfaite. Il m'accueille avec la plus grande bienveillance et s'entretient volontiers avec moi des événements récents, «L'armée est prête, m'assure-t-il, en meilleur état que jamais; la difficulté, c'est de faire la guerre. Nous avons contre nous le général Hiver; vous savez quels marécages et quels bourbiers nous séparent des Bulgares!» Nous causons longuement. Ahmed Abouk est un lettré, un esprit délicat, et surtout réfléchi, pondéré,--tout le contraire, je vous assure, de l'aventurier que les journaux européens représentaient comme abandonnant son poste devant l'ennemi pour marcher à l'assaut de Constantinople.

Et de ces mêmes événements, je m'entretiens avec tous les officiers d'Hademkeui, officiers du vieux comme du jeune parti, anciens aides de camp de Nazim pacha, avec certains dont la parenté avec les ministres d'hier, les conversations que j'ai eues précédemment avec eux, me persuadent qu'ils désapprouvent évidemment, dans le fond du coeur, le coup d'État de Talaat et d'Enver bey. Ils ne le cachent pas, du reste, mais affirment non moins hautement qu'à la guerre le premier devoir d'un soldat est de faire abstraction de ses idées personnelles, de ses sentiments, fussent-ils les plus chers. Je ne puis vous répéter tous leurs propos. En voici quelques-uns qui me semblent particulièrement significatifs, étant donné la personne qui les a tenus: c'est le commandant Nadji bey, officier d'état-major d'Izzet pacha et gendre de Kiamil pacha, le grand vizir qui vient d'être renversé.

--«J'ai été prévenu, me dit-il, de la révolution du 23 une demi-heure après qu'elle fut accomplie. Je pris mon sabre et courus immédiatement à la Sublime-Porte pour protéger mon beau-père. Je vis Nazim pacha tué de deux balles dans la tête qui s'étaient entre-croisées. Tout honnête Turc doit pleurer la mort de ce très valeureux soldat qui, toujours et en toute circonstance, a accompli son devoir; cette mort, je connais trop Enver pour croire qu'elle ait été préméditée par lui. Quant au grand vizir, on a assuré qu'on lui avait arraché sa démission le revolver au poing; c'est une erreur: on lui a dit seulement que Nazim était déjà mort, et sans doute était-ce par là le menacer suffisamment. A partir du moment où j'arrivai auprès de lui, il ne fut plus inquiété. Nul ne peut soupçonner la bonne foi et le patriotisme d'hommes comme Kiamil pacha et Noradounghian effendi. Mais ils étaient persuadés de la nécessité de la paix. Et aussi le terrain sur lequel ils voulaient s'appuyer leur a manqué. Ils comptaient, mon beau-père tout particulièrement, sur l'Angleterre et sur la France; elles n'ont rien voulu faire, pas un mouvement, pas un pas, pas dire un mot pour nous... Mais cela, c'est le passé. Aujourd'hui, vous ne verrez dans toute l'armée turque que des officiers unis par une seule pensée, celle de combattre et de vaincre les ennemis de la patrie.»

Ces déclarations me sont faites avec un tel accent de gravité et de sincérité, par un officier attaché de si près à l'ancien gouvernement, que je ne puis les mettre en doute. Plus de cinquante autres du même genre sont venues les confirmer; je pense que, s'il y a eu quelques troubles ou quelques incidents, ils ont dû être tout à fait isolés et de peu d'importance. Je dois dire encore que de telles déclarations n'ont pas été provoquées dans une sorte d'interview, où la personne interrogée se tient en défense, mesure ses mots, et ne livre que ce qui lui paraît convenable, mais m'ont été faites au cours de la conversation, dans l'intimité, la familiarité et le laisser-aller de la vie d'un camp.

Sur la rive du Karasou débordé, près de Bachtchekeui: au premier plan, le capitaine Rechid bey. Le pont en pierre de Tchataldja, détruit par les Bulgares et provisoirement réparé par les Turcs.

Le commandant Nadji bey est l'une des figures les plus attachantes d'officiers turcs que j'aie connues. Tandis que la pluie tombe torrentiellement, que les fondrières se creusent de plus en plus, rendant tout mouvement impossible, nous conversons durant de longues heures. C'est un patriote passionné. Il me parle de la France avec une ardente sympathie. «Qu'avez-vous eu jamais à nous reprocher de sérieux? Nous sommes allés, il est vrai, à l'école de l'armée allemande; mais nos sentiments étaient turcs et français, nous avons appris à lire, à sentir, à penser, dans vos livres.» Et, feuilletant L'Illustration, le commandant Nadji tombe sur la belle photographie qui représente «le meunier, son fils et l'âne», transportés à Bokhara, et, tout dùdong, il me récite la fable, avec un ton parfait; et il m'en récite d'autres encore à n'en plus finir, et s'il a oublié un mot, auprès de lui le docteur Oraan Abdi ou Rechid bey le lui soufflent. Puis il dit aussi à mi-voix, comme pour lui-même, des poésies patriotiques apprises à l'école, l'une, le Soldat, dont il ne se rappelle plus l'auteur, et qui se termine par ce beau vers:

Dis que morts pour la France, ils l'ont faite immortelle!

--tout cela sans emphase, d'une voix émue, d'une diction très juste et touchante: «Hélas! nous ne sommes pas morts, nous autres, nous sommes encore ici!»

DANS LES MARÉCAGES DU KARASOU

Dimanche 16.--Hier, les Turcs ont avancé jusqu'à Kabatchekeui, à quinze kilomètres en avant de Tchataldja.

Dans la nuit de samedi à dimanche, il a gelé; la neige a remplacé la boue. Nous en profitons pour partir dès le matin pour Tchataldja. La bise du nord coupe les lèvres, gèle les mains sur les brides et les pieds sur le fer des étriers. La route est encombrée de voitures, de chariots à boeufs portant munitions et vivres, de soldats allant et venant. Une file de voitures amène des avant-postes et des campements éloignés les malades que l'on évacue sur les hôpitaux du Croissant-Rouge et de San Stéfano. Quand je pense au sinistre convoi des cholériques, aux spectres bleus en procession des journées de novembre, ceux-ci font presque plaisir à voir: voilà de bonnes figures rassurantes de malades de droit commun, blessés, rhumatisants, enrhumés, catarrheux; on peut les regarder, les frôler, les toucher, sans prendre peur.


Le quartier musulman de Tchataldja ruiné de fond en comble par les Bulgares avant leur retraite. Dans la même ville, le quartier grec et bulgare respecté par les Turcs à leur retour.

Les chevaux glissent sur la terre gelée, trébuchent dans la boue durcie; nous suivons la voie du chemin de fer, puis traversons les lignes successives de défense. On a prodigieusement travaillé depuis un mois: tranchées, fils de fer, abris pour l'artillerie, tout cela se développe, s'entremêle en un réseau qu'aucun ennemi, si sagace et si entreprenant soit-il, ne débrouillera à coup sûr.

Maintenant, c'est aux Turcs d'en sortir, et de faire traverser de nouveau à leurs troupes les marécages du Karasou où s'enlisent hommes et chevaux. Lentement, méthodiquement, ne se risquant plus à l'imprudente offensive du début de la guerre, ils avancent, reconstruisant à mesure la ligne du chemin de fer, les chaussées, les ponts détruits par les Bulgares dans leur retraite.

A Bachtchekeui, je repasse, sur un pont cette fois, le Karasou débordé où je pris, en décembre dernier, un bain involontaire. Ce serait plus grave aujourd'hui: les eaux roulent profondes et jaunes, toute la plaine est inondée, à demi recouverte d'une légère couche de glace. Au delà, nous suivons de nouveau la voie du chemin de fer. Voici le point où je fus accueilli par les officiers bulgares. Des Turcs y travaillent à rétablir un pont démoli par l'ennemi.

Sur cette plaine que j'avais vue silencieuse, sinistre, entre les deux armées, marquée de petits drapeaux rouges et blancs signalant les frontières qu'il ne fallait pas franchir, habitée seulement par quelques centaines de cadavres, et par les charognards, chiens et corbeaux, tout s'agite, maintenant, tout s'efforce pour la marche en avant. Au loin, de-ci de-là, partout, des files de petits hommes se dépêtrent comme ils peuvent, penchés en avant, luttant avec les épaules autant qu'avec les pieds...

Quels beaux dessins, quels tableaux rapporterait d'ici un peintre ayant à la fois le sens du pittoresque et du grand style! Cet horizon infini de plaine et de grands mouvements de collines, cette terre comprimée sous un ciel, bas où roulent les uns sur les autres, charriés par le vent du nord, les gros nuages de tempête et de bourrasque venus de la mer Noire; et, dans ce vaste décor, ce spectacle de guerre pauvre, ces soldats caparaçonnés de boue jusqu'au visage, ayant la couleur du ciel et de la terre, ces bonshommes Janvier et ces pères Noël dérisoires sous leur capuchon pointu, emmitouflés dans leurs loques, et se désolant de ne jamais apercevoir leurs pieds, ces cadavres souillés que lave incessamment l'eau du ciel et celle qui roule des talus, ce régiment qui se démène péniblement dans le marécage et déplace lentement ses anneaux comme un énorme serpent, ces ouvriers assis en rond, les fesses dans l'eau, et qui se chauffent autour d'un feu de bois allumé je ne sais comme, et portent maladroitement à leur bouche avec leurs mains engourdies un gros quignon de pain où ils mordent à même,--quelle toile de misère, quel fond grandiose, quelle quantité de détails grotesques ou magnifiques, quelle unité dans la couleur, la composition, le mouvement!

Et pourquoi tout cela, pour quel bénéfice tant de morts, tant de souffrance, tant d'efforts? Qu'en retirera cette terre je ne sais combien de fois ravagée par les deux armées? Pourquoi ont combattu ceux qui sont là couchés et ne finissent pas de pourrir dans ces boues de la plaine inondée du Karasou? Je me rappelle le mot sinistre, désespérant, de Renan: «Les seuls vaincus d'une guerre, ce sont les morts.» Alors, pourquoi se battre? La seule chose importante, c'est de ne pas se faire tuer. Et je m'arrêterais à cette pensée, si je n'entendais en réponse les mots que me disait hier le commandant Nadji bey: «Pourquoi ne sommes-nous pas morts aussi pour notre pays?» Qui sait? des hommes qui auraient renoncé à la guerre, renoncé au risque de se faire tuer pour quelqu'un ou quelque chose, seraient sans doute incapables d'aimer, de jouir, de goûter quelque plaisir de la vie. Il faut le condiment de la mort à n'importe quelle haute joie de l'intelligence ou des sens, et cet engrais à la plante de n'importe quelle civilisation.

CE QUI A ÉTÉ DÉTRUIT ET CE QUI SUBSISTE A TCHATALDJA

... Le pont de pierre sur la route de Tchataldja est déjà réparé. Bientôt nous arrivons à la ville. Du quartier musulman qui comptait environ trois mille habitants, pas une maison n'est restée debout. Avant de se retirer, les Bulgares ont tout incendié, tout détruit systématiquement; à peine quelques pans de mur, quelques cloisons de bois, se dressent encore; deux mosquées ont été à peu près épargnées, mais transformées en étables, souillées, emplies de fumier, et les tombes ont été brisées une par une. Rien, me semble-t-il, ni raison stratégique, ni autre, ne justifie cette sauvagerie. La destruction s'arrête géométriquement aux premières maisons grecques et bulgares; de ce côté, la ville n'a pas été touchée, et les Turcs, en en prenant possession de nouveau, et après avoir traversé les débris de ce qu'avaient été les demeures de leurs frères musulmans, n'y ont pas brisé une seule vitre: écoles, églises grecques sont intactes. Il faut louer cette douceur, ou cette discipline, ou cette apathie, comme vous voudrez l'appeler; je l'admire; mais, dans le fond de mon coeur, il me semble que c'est là l'effet d'une vertu passive et que je ne sens point.

L'été, en temps de paix, cette petite ville, avec ses maisons menues, ses beaux arbres épais, les taches noires des cyprès, les jolies mosquées, les fontaines, les jardins, adossée à la haute colline, devait être charmante. Nous parcourons les rues; les autorités civiles ont repris leur poste; les services se réorganisent, la gendarmerie s'est réinstallée.

Cependant le soir tombe. Il nous faut regagner Hademkeni par les mêmes chemins embourbés, et nous y arrivons à la nuit.

Mardi 18.--Depuis deux jours, il neige. La terre semble tout près du ciel blanc, puis le vent tourne au sud, tout fond, tout se décompose en une inexprimable marmelade. Aucune opération militaire ne pouvant avoir lieu par un temps pareil, je laisse mes bagages ici et je vais passer quelques jours à Constantinople. On m'avertira dès que la marche en avant reprendra.

OPÉRATIONS A GALLIPOLI ET MOUVEMENTS DE TROUPES

Constantinople, vendredi 21 février.

J'apprends, à mon retour, les dernières nouvelles des opérations à Gallipoli. La situation ne s'est pas modifiée depuis le 8 à Boulaïr. Mais à cette date les Turcs ont subi un gros échec lors de leur tentative de débarquement à Charkeui; c'est ce qu'avaient bien vu les marins italiens des vaisseaux de guerre en franchissant les Dardanelles. Les Turcs avaient voulu combiner une offensive en dehors des lignes de Boulaïr et un débarquement à Charkeui; tous deux ont échoué. Officiellement on avoue 1.200 morts, officieusement 3.000, les Bulgares disent 6.000. A Tchataldja, il n'y a eu que quelques escarmouches à Akalan et à Kalfakeui, avec quelques douzaines de morts de côté et d'autre.


     Une mosquée incendiée par les Bulgares, à
                              Tchataldja.

Khalil bey, qui commandait en Tripolitaine devant Homs, a pris la direction d'un régiment de volontaires et bataille avec les Bulgares entre Bogados et Silivri.

C'était le 10e corps (Hourchid pacha et Enver bey) qui devait être employé aux débarquements. La 30e division, qui était à Kartal sur la Marmara, aurait été transportée en partie à Chilé sur la mer Noire. La 31e division aurait en partie quitté Ismidt; il resterait à Panderma deux divisions, celle de Siwas et celle de Karpout; et la division de cavalerie kurde et arabe est toujours immobile à Seutari.

Je crois que l'idée de débarquements partiels à Rodosto, Silivri, Eregli, a été abandonnée, et que toutes les troupes disponibles ont été envoyées à Gallipoli où l'on craint un débarquement des Grecs à revers des positions turques et où l'attaque des Bulgares se fait pressante. Il y avait devant Gallipoli, il y a trois jours, 20 grands transports et 19 petits.

... Après deux jours passés ici, comme le temps s'est remis au beau et au froid, je repars cette nuit pour Tchataldja.
Georges Rémond.



LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS

Littérature militaire.



Le général Maitrot a réuni les articles qu'il publia en 1911 et 1912 dans le Correspondant en un volume intitulé Nos Frontières de l'Est et du Nord (Berger-Levrault, 3 fr. 50), où il étudie la physionomie probable d'une attaque allemande et les questions qui s'y rattachent: neutralité de la Belgique et de la Suisse, troupes de couverture, etc. On a plaisir à voir le général Maitrot, qui a accompli toute sa carrière au 6e corps, dont il a été pendant plusieurs années le chef d'état-major, se dégager des réticences et des sous-entendus dont la plupart des écrivains s'embarrassent lorsqu'ils discutent les éventualités d'une guerre future; il aborde le problème de front, sans optimisme de commande et sans noyer les données dans le vague. Exposition nette, discussion serrée, conclusions logiques. Celles-ci sont souvent assez peu réconfortantes, du moins sur certains points. Ce n'est pas sans inquiétude, j'allais dire sans angoisse, qu'on lit la description vivante de l'invasion de la Woëvre par les unités de couverture du XVIe corps allemand, passant presque sans opposition au nord et au sud de Verdun pour détruire la ligne ferrée Mézières-Commercy, où s'effectuera notre concentration.

Nous regrettons de ne pouvoir énumérer toutes les conclusions que contient cet intéressant ouvrage. En voici les principales: le général Maitrot estime que l'offensive allemande consistera en un combat démonstratif partant du front Metz-Donon, tandis qu'elle cherchera la décision par un mouvement débordant notre gauche. Cette opération serait confiée à cinq corps d'armée concentrés entre Trèves et Saint-With, tandis que deux autres corps d'armée feraient face aux troupes belges, plus au nord. Ainsi, la neutralité de la Belgique sera violée, car les forces militaires de cette puissance ne sont pas, dans leur état actuel, capables de la faire respecter.

Pour y parvenir, il faudrait, d'après l'auteur, porter l'effectif de paix de 45.000 à 100.000 hommes et celui de guerre de 180.000 à 300.000. La Suisse, donnant l'exemple à son émule septentrionale, a su former une armée assez forte pour enlever à chacun le désir d'utiliser son territoire en cas de conflit.

Examinant le rôle de nos alliés, le général Maitrot nous engage à ne pas compter sur eux et à ne faire fond que sur nous-mêmes. Excellent conseil. L'auteur montre clairement comment la Russie, en éloignant une grande partie de ses troupes actives de sa frontière occidentale, a singulièrement diminué la valeur de sa coopération. La lenteur de sa mobilisation et de sa concentration permettent ainsi aux Allemands d'employer contre nous, dès le début des hostilités, la presque totalité de leurs forces. Selon le général Maitrot l'appui de l'Angleterre serait encore plus problématique: elle ne se démunirait pas de ses troupes pour combattre l'ennemi sur le continent. Cette opinion nous paraît discutable. L'Angleterre, dont la politique a généralement consisté à se servir des armées des autres puissances, n'a cependant jamais hésité, au moment du péril, à employer la sienne. Les efforts de M. Haldane ont précisément tendu à libérer l'armée active, grossie de sa réserve et de l'ancienne milice, de la défense du royaume, pour pouvoir l'utiliser à l'extérieur.

Cette réserve faite, on ne peut que souscrire à la plupart des desiderata de l'auteur, y compris ceux qu'il exprime au sujet de notre loi de recrutement «plus politique que militaire», dont le rendement reste insuffisant.

C'est également la question des effectifs, surtout de ceux de l'infanterie, dont s'occupe le capitaine Le Français, dans Une réponse française au programme militaire allemand (Berger-Levrault, 2 fr. 50). Sans modifier sensiblement le mode de service actuel, l'auteur espère remédier à la diminution de la natalité par la réorganisation des unités et la formation d'un grand nombre de bataillons arabes et noirs. Il désire qu'on porte le nombre des bataillons algéro-tunisiens à 68, des sénégalais à 72. Malgré l'introduction du service obligatoire pour les indigènes, mesure qui nous semble très malheureuse, il est douteux qu'on puisse obtenir cette considérable augmentation d'effectifs sans nuire à la qualité des troupes. En Europe, le capitaine Le Français croit pouvoir créer un nouveau corps d'armée et améliorer la valeur des compagnies en réduisant l'une d'elles par bataillon au rôle de compagnie-cadre. Il y a dans cet ouvrage des idées nouvelles et hardies, une documentation étendue, des projets élaborés avec soin et formulés avec précision.
R. K.



Nos lecteurs trouveront dans le numéro de cette semaine de La Petite Illustration, et sous le même titre de rubrique: «Les Livres et les Ecrivains», une autre partie de notre revue des livres nouveaux.



M. HENRI GOUNOUILHOU

Le directeur de la Gironde et de la Petite Gironde, les deux grands journaux bordelais qui comptent parmi les mieux rédigés et les plus influents du Sud-Ouest, M. Henri Gounouilhou, est mort, la semaine passée, âgé de cinquante-neuf ans à peine.


       M. Henri Gounouilhou.
          --Phot. Terpereau.

Il appartenait à une famille de journalistes en qui les vertus professionnelles sont de tradition. Très jeune, il avait été associé à l'oeuvre de son père, le fondateur des deux quotidiens dont, après sa mort, survenue au mois de mars de l'an passé, il prit la direction, et qu'il sut, à son tour, faire prospérer. Il partageait lui-même, depuis quelques années, la conduite d'une entreprise devenue considérable avec son fils, M. Marcel Gounouilhou, et son neveu, M. Custave Chapon, qui lui succèdent aujourd'hui.

La presse française perd en ce journaliste excellent, dont toute l'activité, tout le talent furent consacrés à la même cause, un de ses représentants les plus respectés.

La situation importante qu'il y occupait, les sympathies dont, de tous côtés, il était entouré, l'estime attachée à son nom, ont assuré à ses obsèques, célébrées à Bordeaux, un caractère de grande solennité. Dès la nouvelle de sa mort, M. Fallières et M. Poincaré, ainsi que plusieurs membres du gouvernement, avaient tenu à exprimer par télégrammes à Mme Gounouilhou et à sa famille leurs regrets personnels. M. Chaumet, sous-secrétaire d'État aux Postes et Télégraphes, les autorités bordelaises et une foule d'amis et de collaborateurs, assistaient au service funèbre. Et, après la cérémonie religieuse à la cathédrale Saint-André, des discours évoquèrent, devant la tombe, la noble figure du disparu.

UN GRAND BATISSEUR

Une bien intéressante et sympathique figure vient, de disparaître en la personne de M. Eugène Thome qui fut, avec son père, le grand collaborateur et l'homme de confiance d'Haussmann et d'Alphand dans les grands travaux qui, sous le second Empire, ont transformé Paris.

Le chef de la dynastie, Joseph Thome, né en 1809, dans une petite commune du Gard, vint à Paris «en sabots», simple tailleur de pierres. Par son intelligence des affaires et par sa probité, il conquit des sympathies nombreuses et devint le grand bâtisseur du quartier de Chaillot.


                  M. Eugène Thome.
         --Phot. Mathieu-Deroche.

On le vit bientôt percer puis amorcer par des constructions relativement cossues tous les nouveaux quartiers: boulevard Saint-Denis, rue Neuve-des-Petits-Champs, rue du Havre, avenue Gabrielle, avenue de l'Aima, avenue d'Iéna, rue de Lubeck, avenue Bosquet, rue de Rennes, etc. Ces immeubles, construits de 1800 à 1880, nous semblent aujourd'hui de style un peu terne; c'étaient des palais à côté des maisons basses qu'ils remplaçaient. Le grand entrepreneur inspirait une confiance illimitée; on raconte qu'un soir le duc de Galliera lui avança 20 millions, demandés à l'improviste et nécessaires pour un cautionnement à verser le lendemain.

M. Eugène Thome, qui vient de mourir, était né à Paris en 1843. Pendant vingt ans il fut le collaborateur de son père qu'il aida à consolider une fortune, honnêtement gagnée, d'environ 40 millions. Retiré des affaires, il s'était adonné à l'agriculture. Ayant acheté, il y a quelques années, le domaine de Pinceloup, près de Rambouillet, il avait restauré et transformé cette demeure avec un goût judicieux, s'amusant à sélectionner et à perfectionner le bétail de la ferme, en même temps qu'il préparait des chasses princières auxquelles il conviait l'élite de la société parisienne. M. Eugène Thome était l'oncle de MM. Ernest et François Carnot.

DOCUMENTS et INFORMATIONS

La T. S. F. à Hanoï.




L'antenne.                            Le poste.
Le nouveau poste de T. S. F. à Bac-Mai (près Hanoï).

Le gouverneur de l'Indo-Chine vient d'inaugurer le poste de télégraphie sans fil récemment installé à Bac-Mai, à 3 kilomètres d'Hanoï.

Cette station est actuellement la plus puissante de l'Extrême-Orient; elle fait partie du réseau local de l'Indo-Chine qui comprend déjà trois autres postes, cap Saint-Jacques (Cochinchine), Kien-An (Haïphong), Quang-Tchéou-Wan (Chine), et qui doit être relié au grand réseau intercolonial par la station centrale de Saïgon dont la construction va être commencée.

Le poste de Bac-Mai dispose d'une puissance de 35 kilowatts et emploie l'étincelle musicale. L'antenne comprend deux éléments:

Une nappe horizontale formée par 10 fils bimétalliques que supportent 4 pylônes en acier, de 75 mètres de hauteur, disposés aux angles d'un rectangle de 150 mètres de longueur sur 50 mètres de largeur.

Deux parties inclinées, l'une vers le poste, l'autre vers le bout libre de l'antenne, soutenues par deux petits pylônes placés respectivement à 80 et à 220 mètres des pylônes principaux.

Ce système d'antenne a une longueur totale de 480 mètres et couvre une surface totale de 15.000 mètres.

Avec le tiers de la puissance disponible, Bac-Mai a été entendu par le petit poste du cap Saint-Jacques, situé à 1.200 kilomètres dont 1.000 kilomètres de forêts et de montagnes élevées; ses signaux ont été reçus, le jour, par des navires se trouvant à plus de 2.600 kilomètres. La portée nocturne n'a pas encore été déterminée, elle atteindra probablement 4.000 à 4.500 kilomètres.

Tous les appareils, de construction exclusivement française, ont été installés sous la direction du capitaine Péri, chef du service radiotélégraphique de l'Indo-Chine. Ces résultats prouvent une fois de plus que, malgré les allégations contraires, notre matériel technique de T. S. F. vaut largement celui de l'étranger; ils confirment en outre la compétence des officiers chargés d'établir notre réseau intercolonial.

Floraison exceptionnelle de l'amandier.



La douceur extraordinaire de la température dont nous avons joui jusqu'en ces jours derniers a provoqué des avances de végétation tout à fait anormales; on a pu cueillir des roses superbes, pendant le mois de décembre, dans les jardins de M. Cochet-Cochet, à Coubert (Seine-et-Marne).

Mais il est particulièrement curieux de comparer quelques dates de floraison de l'amandier, depuis huit ou dix ans: 25 janvier en 1913, 24 février en 1912, 28 février en 1906, 7 mars en 1905, 11 mars en 1911, 12 mars en 1910, 20 mars en 1907, 23 mars en 1908.

L'hiver 1912-1913 apparaît donc comme beaucoup plus doux que les hivers bénins auxquels nous sommes habitués. Les froids récents ont arrêté la végétation sans grand dommage pour l'agriculture; la vigne, notamment, n'était pas encore assez avancée pour souffrir de cette modification brusque de l'état atmosphérique.

Le plus grand aqueduc du monde.



On vient d'achever aux États-Unis un aqueduc qui, par la longueur du parcours autant que par les difficultés et la rapidité de construction, semble l'emporter de beaucoup sur tous les travaux exécutés jusqu'ici.

Cet aqueduc est destiné à alimenter en eau potable Los Angeles, une des principales villes de Californie. Mesurant 235 milles de longueur, soit 376 kilomètres, il peut actuellement amener chaque jour un million de litres d'eau répartis en cinq réservoirs. Partant des montagnes de la Sierra Nevada, il traverse le désert de Mojave et atteint la vallée de San Fernando où la conduite en maçonnerie est remplacée par des tubes en acier de 6 pieds de diamètre.

Les travaux furent commencés en 1905, et, à partir de 1908, ils occupèrent une armée de 5.000 ouvriers. On se trouva en présence de difficultés considérables pour l'approvisionnement en eau et en vivres, la distance des chantiers à une voie ferrée variant de 5 à 35 milles. Il fallut, dès le début, créer 390 milles de chemins, poser 120 milles de rails dans le désert et installer 350 milles de lignes téléphoniques. Au cours de l'été, la température atteignait 49 degrés centigrades. Sur une longueur de 53 milles l'aqueduc est formé par un tunnel creusé dans le granit.

L'eau suit la pente naturelle du sol, partant de l'altitude de 3.812 pieds pour arriver à celle de 276 pieds à Los Angeles.

Ce travail gigantesque a coûté 125 millions; sauf sur un parcours de 9 milles, il a été entièrement dirigé par l'administration municipale.



LE RÉSEAU
DES PRIMEURS ET DES FLEURS

A l'occasion du concours général agricole qui vient de se tenir au Grand Palais, la Compagnie P.-L.-M. nous a présenté, en cet aride mois de février, un hall fleuri rappelant par l'abondance, la fraîcheur et la variété des coloris, les plus jolis décors de l'horticulture française aux expositions de printemps. A côté des roses, des anémones, des giroflées, des oeillets cueillis dans les jardins de la Méditerranée, les légumes de Provence ou d'Algérie faisaient ressortir l'or des oranges et des citrons récoltés à Nice, à Blida, au Maroc, chantant aux Parisiennes encadrées de fourrures les bienfaits du soleil. Une telle exposition, irréalisable il y a une vingtaine d'années seulement, apparaît aujourd'hui comme une chose toute simple. Nous sommes, en effet, habitués à fleurir nos salons hiver comme été; les fraises embaument nos tables avant que les marronniers aient achevé leur feuillaison, nous savourons les petits pois d'Algérie quand ceux de Clamart sont à peine sortis de terre. Ces résultats, dont le réseau P.-L.-M. a voulu nous offrir une synthèse amusante, ont, pourtant, nécessité un effort considérable et un grand esprit de suite.

Les Compagnies du Midi et d'Orléans ont montré un zèle louable; mais la question a été résolue avec une ampleur exceptionnelle par la Compagnie P.-L.-M., dont le réseau court sous tous les climats, depuis les plaines de la Beauce et les hautes vallées alpestres jusqu'aux rives africaines de la Méditerranée.

Il fallait, avant tout, assurer la rapidité de transport, problème que rendent particulièrement ardu l'affluence des voyageurs hivernaux, la longueur du parcours entre la région de Nice et Paris, la nécessité d'arrêts fréquents pour recueillir les colis amenés sur des points multiples de la grande artère.


Graphiques montrant la progression du trafic des fleurs
et des primeurs, en grande vitesse, sur le réseau P.-L.-M.

Naguère encore, les fleurs expédiées de Nice étaient remises, dans la mesure du poids disponible, à certains trains de voyageurs, à l'exclusion des grands rapides. Devant l'accroissement du trafic, la Compagnie n'a pas hésité à créer un train spécial, à marche accélérée, qui ramasse les colis de fleurs dans tous les centres d'expédition situés entre Nice et Marseille. De cette dernière gare les fourgons sont acheminés par des trains rapides ou express sur leurs différentes destinations: Paris; Londres, via Boulogne; la Belgique, la Hollande, l'Allemagne, via Jeumont et Petit-Croix; la Suisse, via Genève, etc.

Dans ces conditions, les fleurs cueillies à Nice le matin et expédiées à une heure du soir parviennent à:

                                                 Durée
                                             de transport.

Paris,  le  lendemain   à  10 h. 30 matin.    21 h. 30
Boulogne,                   6 h. 30 soir.     29 h. 30
Francfort-sur-Mein,        11 h. 01 soir.     33 h.
Londres, surlendemain       4 h. 30 matin.    39 h. 30
Bruxelles,                  5 h. 06 matin.    40 h.
Cologne,                    6 h. 58 matin.    40 h. 58
Berlin,                     8 h. 06 matin.    42 h.

Pour les fruits et primeurs, l'organisation est plus complexe.

Indépendamment des trains de messagerie habituels, la Compagnie met en marche, chaque jour, de six à dix trains spéciaux de denrées qui assurent le transport rapide des fruits et primeurs en provenance de l'Algérie ou du midi de la France, à destination de Paris, de l'Angleterre, de l'Allemagne et de la Suisse. La vitesse moyenne atteint 60 et 65 kilomètres à l'heure sur la majeure partie du parcours, et la durée totale du trajet Marseille-Paris varie de 22 à 24 heures.

La région d'Avignon et de Barbentane, centre de production le plus important du réseau, est desservie par trois groupes de trains qui partent respectivement d'Avignon entre 2 heures et 4 heures de l'après-midi, entre 7 heures et 9 heures du soir, entre 1 heure et 4 heures du matin. Ces trains arrivent à Paris le lendemain entre 10 heures du matin et 1 heure, entre 3 heures et 5 heures de l'après-midi, ou le jour même entre 7 heures et 11 heures du soir.

Des services de correspondance rapides, créés par les Compagnies du Nord et de l'Est et par les chemins de fer allemands permettent aux fruits et légumes expédiés d'Avignon d'arriver à Londres en 37 heures, à Cologne en 40 heures, à Berlin en 68 ou 72 heures.

Pour éviter les effets de la chaleur et de la fermentation en cours de route, le P.-L.-M. a fait construire des wagons spéciaux, largement aérés, avec caisse et toiture à doubles parois, admis à franchir la frontière sans transbordement; 2.900 voitures de ce type sont actuellement en service.

En même temps qu'elle doublait presque la rapidité du transport, la Compagnie réduisait les tarifs dans des proportions dépassant souvent 60% et dont le tableau ci-dessous fait ressortir l'importance.


Tableau montrant un exemple des réductions de tarifs
appliqués par le P.-L.-M. au transport en grande vitesse
des fruits et légumes frais. (On a négligé les centimes.)

Dans ces conditions, le trafic intérieur, le trafic international et le trafic franco-algérien devaient suivre une marche ascensionnelle constante que résument les graphiques ci-dessus. (Les périodes de baisse correspondent, en général, à des années de mauvaise récolte.)

Enfin, l'administration du P.-L.-M. ne s'est point seulement préoccupée de diminuer le temps et le prix du transport; elle a encore envisagé la question de l'emballage qui joue un grand rôle dans le commerce des fruits et des primeurs. Elle a établi des concours d'emballage dans toutes les régions desservies par son réseau: à Marseille à Digne, à Bastia, à Avignon, à Lyon, à Auxerre, à Beaune, à Nice, à Antibes, à Tunis, à Bizerte, etc. Cette initiative a produit d'excellents résultats, car les fruits du Midi nous arrivent plus frais et plus beaux qu'il y a dix ans.

Ils nous arrivent également meilleurs, car la Compagnie a distribué gratuitement dans nos départements méridionaux et en Corse une quantité considérable de boutures de vignes, des milliers de plants de fraises, des semences de tomates et de pommes de terre très appréciées sur certains marchés: elle a encouragé la production de la prune «reine-Claude verte» et de la mirabelle, en donnant un grand nombre de beaux plants de ces deux variétés dans les régions convenant le mieux à la culture du fruit.

Notons enfin que la Compagnie a institué en Angleterre, en Allemagne, en Belgique, en Suisse, des représentants et des agents commerciaux destinés à servir de trait d'union entre la clientèle étrangère et les producteurs de Provence. Ces agents font connaître à nos cultivateurs les goûts des acheteurs, et, d'autre part, ils indiquent aux marchands de Londres ou de Berlin, par exemple, les sources d'approvisionnement.

Il y a là un ensemble d'efforts admirablement raisonné et un esprit d'initiative qui font le plus grand honneur à la Compagnie P.-L.-M. et dont profitent également le producteur et le consommateur.
F. Honoré.


             Les oeillets de la Côte d'Azur.                     Bouquetières niçoises en costume du pays.

LE STAND DU P.-L.-M. AU CONCOURS GÉNÉRAL AGRICOLE DE PARIS



NOTRE ARMÉE NOIRE

(Voir la gravure de première page.)

Au moment où se pose, de façon impérieuse, la question de l'augmentation de nos effectifs militaires, on va fatalement être amenés à se préoccuper de l'utilisation, meilleure et plus complète, des troupes africaines, de ces tirailleurs sénégalais, qui rendent déjà, au Maroc, de signalés services.

La souplesse merveilleuse avec laquelle ces soldats excellents s'adaptent aux nécessités de leur métier les rend précieux, en campagne. Nuls autres ne sont plus «débrouillards»; et ceux qui, dans les camps marocains les plus inhospitaliers les ont vus entre deux de ces combats où ils montrèrent toujours une si belle crânerie, s'organiser, bâtir leurs cases, toujours les premiers et les plus confortablement installés, ingénieux à découvrir partout d'inattendues ressources, ceux-là conservent d'eux un amusant et bien sympathique souvenir.

Le cliché qui nous a fourni l'illustration de notre première page montre un épisode très particulier de leur existence aventureuse: c'est un débarquement en rade, dans des conditions qui mettent à une rude épreuve leur agilité et leur entrain, et surtout la bonne humeur résignée de leurs inséparables compagnes.

Dans un filet, on a entassé les bagages les plus baroques, hardes, ustensiles de cuisine où le bidon à pétrole, détrônant la classique calebasse, tient une place si importante. Et les tirailleurs se sont hissés sur le tout, s'agrippant aux câbles du palan. Leurs femmes, tout à l'heure, devront se livrer à la même gymnastique, leurs petits au dos. Puis le treuil est mis en marche et descend, plus ou moins doucement, cette grappe humaine dans les embarcations roulant et tanguant le long du bord. Mais plus d'une fois, une houle un peu forte s'élevant brutalement au mauvais moment, bagages et gens sont projetés sans ménagement au fond de la chaloupe,--à moins qu'ils ne prennent une intempestive douche. Et ce sont alors de grands cris, auxquels répondent, sur le pont, les éclats de rire des camarades attendant leur tour de descendre par la même voie.



LA FINLANDE SOUS LA NEIGE

(Voir la gravure de double page, pages 186, 187.)

M. Jean Bouchot, qui est un ami passionné de la Finlande, nous adresse, avec la merveilleuse photographie que nous donnons en double page dans ce numéro, ces jolies notes sur l'hiver finlandais. Et, comme M. Jean Bouchot est également un fervent de la conquête de Vair, il nous dit les conditions favorables que les plaines de neige et les lacs glacés offrent aux expériences de l'aviation:

La douce Finlande, le «Pays des mille lacs», occupe une situation très septentrionale puisqu'elle est comprise tout entière entre le 60° et le 70° de latitude nord. Si nous faisons le tour du monde sur la carte, nous voyons que ce 60° est celui de la Sibérie, de l'Alaska, du Labrador et du Groenland, déserts de glaces et de neige d'où la vie s'est enfuie en partie. Et cependant la Finlande n'est ni le Labrador ni le Groenland, et si la nuit d'hiver, longue de six mois presque, est enfouie sous la neige, le jour étincelant de l'été fait du pays le rival de nos plus riants climats: ce sont les effets du coup de baguette magique du Gulf-Stream.

Si «la Noël sans neige n'est pas une rareté», c'est en ces jours de la fin de février et du début de mars que la couche blanche atteint sa plus grande épaisseur: 70 centimètres, 80 et parfois même un mètre. En ce moment, par exemple, le moelleux tapis revêt toute la terre jusqu'à quelque distance des côtes. C'est encore la nuit d'hiver, la longue nuit qui arrête tout: venue en novembre elle ne cédera sa place qu'aux premiers jours du mois d'avril et pendant tout ce temps les ténèbres dureront dix-huit heures sur vingt-quatre.

Sur la terre, c'est toute une symphonie en noir et blanc. Ici, nous avons le manteau épais, fourré; là, c'est la mantille aux dentelles délicates. Voici des branches qui ploient sous le faix et réalisent l'architecture puissante du climat. Puis voilà des rameaux qui ne sont plus enfouis, mais seulement soulignés: la Nature poudrée à frimas pour les fêtes du grand hiver, la fine verrière gothique près de la conception massive, la toilette de soirée dépouillée de la «sortie de bal».



M. A. Pichon, secrétaire général civil. Le général Beaudemoulin, secrétaire général, chef de la maison militaire. M. Marcel Gras, chef du secrétariat particulier.

LES CHEFS DES MAISONS CIVILE ET MILITAIRE DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE

Cette neige pourtant ne terrasse pas ce qu'elle couvre; elle protège le sol contre le froid dévastateur, et quand, au printemps, le soleil fait fondre la couche blanche, la vie qui s'éveille est intense. Le paysan finlandais, qui est très souvent un poète, dit fort exactement qu'on «entend» croître les pousses nouvelles.

Et voici que cette neige, qu'on redoute depuis les temps primitifs parce qu'elle est un peu l'image d'un linceul, va devenir sans doute la providence d'une nouvelle science, l'auxiliaire des derniers perfectionnements de l'aviation.

Des pilotes militaires suédois, le lieutenant Junger entre autres, ont imaginé un appareil d'aviation muni dé ski et de patins, qui peut se poser sur la neige et sur la glace. On l'expérimente en ces jours à Askrike, en Suède. Que ce soit la rivière d'Uleo, le patinoir d'Helsingfors ou les plateaux de Maanselka le point de contact est si nivelé qu'il paraît idéal et ce sont toujours de merveilleux ports aériens pendant six mois de l'année. L'hiver est la saison rêvée pour le vol «parce que, dit le lieutenant Junger, les surfaces propices à l'atterrissage doublent leur superficie; la neige comble les trous, nivelle les bosses, égalise ce sol, en un mot, tandis que les lacs et les rivières présentent, à perte de vue, une glace libre d'obstacles.»
Jean Bouchot.



LA MAISON DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE

L'un des premiers soins de M. Raymond Poincaré, en s'installant à l'Elysée, a été de constituer ses maisons civile et militaire.

Tout d'abord, le nouveau président a eu l'excellente idée de rétablir le poste de secrétaire général, chef de la maison militaire, supprimé par son prédécesseur, et de confier à un général ces délicates fonctions: le général Antoine Beaudemoulin, sur la désignation du ministère de la Guerre, recueille, après un long interrègne, la succession des généraux Brugère, Hagron, Bailloud, Tournier, etc., qui avaient laissé aux vieux familiers du palais présidentiel de si parfaits souvenirs.

Le général Beaudemoulin, Limousin d'origine, appartient à la cavalerie. Général de brigade du 23 mars 1911, il commandait, avant d'être appelé auprès du chef de l'État, la 7e brigade de dragons, à Epernay. Il a, dans l'arme, la réputation d'un cavalier des plus brillants.

Le secrétaire général civil de la présidence est M. A. Pichon, maître des requêtes au Conseil d'État, qui était déjà, depuis un an, chef du cabinet de M. Raymond Poincaré au quai d'Orsay. M. Pichon a déjà une longue expérience des devoirs qui lui incombent, ayant été précédemment chef adjoint, puis chef de cabinet des ministres du Commerce, des Travaux publics, et de la Justice, avant de passer aux Affaires étrangères, où sa bonne grâce, sa parfaite urbanité lui avaient conquis l'universelle sympathie.

Enfin, M. Marcel Gras, qui remplissait auprès de M. Raymond Poincaré, au cabinet du quai d'Orsay, les fonctions de haute confiance de chef du secrétariat particulier, les conserve auprès du nouveau président. M. Marcel Gras est docteur en droit et diplômé de l'École des sciences politiques. Il a été, l'an dernier, lauréat de l'Académie des sciences, qui lui décerna le prix Audiffred. Il y a cinq ans déjà qu'il est le collaborateur de M. Raymond Poincaré, comme secrétaire, d'abord, et tous ceux qui ont pu éprouver naguère l'amabilité de son accueil, son tact parfait, se félicitent de le retrouver à l'Elysée.



UNE LETTRE DU TSAR A M. RAYMOND POINCARÉ


Le comte Isvolsky, ambassadeur de Russie, et le baron
Schilling, envoyé extraordinaire, se rendant à l'Elysée pour remettre au
nouveau Président les insignes de l'ordre de Saint-André et une lettre
autographe du tsar.

La remise au président de la République de l'ordre impérial russe de Saint-André, qui a eu lieu cette semaine, a revêtu un caractère et une signification que n'ont point, à l'habitude, les cérémonies de ce genre; on doit lui attribuer l'importance d'une manifestation, entre toutes précieuse et éclatante, de l'alliance franco-russe. En conférant à M. Raymond Poincaré la décoration la plus ancienne et la plus illustre de l'Empire, réservée presque exclusivement aux souverains et aux membres des familles régnantes, le tsar Nicolas II avait donné au chef de l'État une haute marque d'estime et d'attachement, qui était allée au coeur même de la nation: il a voulu spontanément lui ajouter encore un témoignage personnel d'ardente sympathie, par une lettre autographe qu'il lui a fait remettre, en même temps que les insignes.

Les mots affectueux, bien éloignés des formules protocolaires, par lesquels débute cette lettre, montrent tout aussitôt les sentiments de particulière cordialité qui l'ont inspirée: «Monsieur le Président, Grand et Bon Ami, écrit le souverain, je viens vous adresser mes félicitations et mes meilleurs voeux à l'occasion de votre élection à la présidence et de votre entrée dans l'exercice de vos hautes fonctions.» Puis, avec une sincérité frappante, et, si l'on peut dire, une vivacité, qui apparaît à chaque phrase, le tsar, se félicitant de la durée de l'alliance, «consacrée par vingt ans d'existence féconde», déclare qu' «elle constitue la base de la politique étrangère qu'il a tracée à son gouvernement».

Cette lettre, qui devait avoir un si profond retentissement dans toute la France a été portée, le mardi de cette semaine, à M. Poincaré, par M. le baron Schilling, directeur de la chancellerie du ministère des Affaires étrangères, que le tsar avait envoyé spécialement pour cette mission, et par M. Isvolsky, ambassadeur de Russie. Tous deux furent introduits auprès du chef de l'État, qu'entouraient M. Briand et M. Jonnart. M. Isvolsky remit à M, Poincaré le collier et la croix de Saint-André et prononça une allocution chaleureuse, à laquelle le président répondit en affirmant qu'il «veillerait soigneusement, durant sa magistrature, à maintenir et à resserrer l'alliance entre les deux pays».




(Agrandissement)




Note du transcripteur: Les suppléments mentionnés
en titre ne nous ont pas été fournis