The Project Gutenberg eBook of Le Bossu: Aventures de Cape et d'Épée. Volume 1 This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook. Title: Le Bossu: Aventures de Cape et d'Épée. Volume 1 Author: Paul Féval Release date: April 10, 2010 [eBook #31939] Most recently updated: April 27, 2011 Language: French Credits: Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries). *** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BOSSU: AVENTURES DE CAPE ET D'ÉPÉE. VOLUME 1 *** Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries). Au lecteur Cette version électronique reproduit, dans son intégralité, la version originale. La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections mineures. L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. La liste des modifications se trouve à la fin du texte. LE BOSSU. Bruxelles.--Imp. de E. GUYOT, succ. de STAPLEAUX, rue de Schaerbeek, 12. COLLECTION HETZEL. LE BOSSU AVENTURES DE CAPE ET D'ÉPÉE PAR PAUL FÉVAL. 1 Édition autorisée pour la Belgique et l'Étranger, interdite pour la France. LEIPZIG, ALPHONSE DÜRR, LIBRAIRE-ÉDITEUR. 1857 LES MAÎTRES EN FAIT D'ARMES. I --La vallée de Louron.-- Il y avait autrefois une ville en ce lieu, la cité de Lorre, avec des temples païens, des amphithéâtres et un capitole. Maintenant, c'est un val désert où la charrue paresseuse du cultivateur gascon semble avoir peur d'émousser son fer contre le marbre des colonnes enfouies. La montagne est tout près. La haute chaîne des Pyrénées déchire juste en face de vous ses neigeux horizons, et montre le ciel bleu du pays espagnol à travers la coupure profonde qui sert de chemin aux contrebandiers de Vénasque. A quelques lieues de là, Paris tousse, danse, ricane et rêve qu'il guérit son incurable bronchite aux sources de Bagnères-de-Luchon; un peu plus loin, de l'autre côté, un autre Paris, Paris rhumatisant, croit laisser ses sciatiques au fond des sulfureuses piscines de Baréges-les-Bains. Éternellement, la foi sauvera Paris, malgré le fer, la magnésie ou le soufre! C'est la vallée de Louron, entre la vallée d'Aure et la vallée de Barousse, la moins connue peut-être des touristes effrénés qui viennent chaque année découvrir ces sauvages contrées; c'est la vallée de Louron avec ses oasis fleuries, ses torrents prodigieux, ses roches fantastiques et sa rivière, la brune Clarabide, sombre cristal qui se meut entre deux rives escarpées, avec ses forêts étranges et son vieux château vaniteux, fanfaron, invraisemblable comme un poëme de chevalerie. En descendant la montagne, à gauche de la coupure, sur le versant du petit pic Véjan, vous apercevez d'un coup d'oeil tout le paysage. La vallée de Louron forme l'extrême pointe de la Gascogne. Elle s'étend en éventail entre la forêt d'Ens et ces beaux bois du Fréchet qui rejoignent, à travers le val de Barousse, les paradis de Mauléon, de Nestes et de Campan. La terre est pauvre, mais l'aspect est riche. Le sol se meut presque partout violemment. Ce sont des gaves qui déchirent la pelouse, qui déchaussent profondément le pied des hêtres géants, qui mettent à nu la base du roc; ce sont des rampes verticales, fendues de haut en bas par la racine envahissante des pins. Quelque troglodyte a creusé sa demeure au pied, tandis qu'un guide ou un berger suspend la sienne au sommet de la falaise. Vous diriez l'aire isolée et haute de l'aigle. La forêt d'Ens suit le prolongement d'une colline qui s'arrête tout à coup au beau milieu de la vallée pour donner passage à la Clarabide. L'extrémité orientale de cette colline présente un escarpement abrupt où nul sentier ne fut jamais tracé. Le sens de sa formation est à l'inverse des chaînes environnantes. Elle tendrait à fermer la vallée comme une énorme barricade jetée d'une montagne à l'autre, si la rivière ne l'arrêtait court. On appelle dans le pays cette section miraculeuse le _Hachaz_ (le coup de hache). Il y a naturellement une légende, mais nous vous l'épargnerons. C'était là que s'élevait le capitole de la ville de Lorre, qui sans doute a donné son nom au val de Louron. C'est là que se voient encore les ruines du château de Caylus-Tarrides. De loin, ces ruines ont un grand aspect. Elles occupent un espace considérable, et, à plus de cent pas du Hachaz, on voit encore poindre parmi les arbres le sommet déchiqueté des vieilles tours. De près, c'est comme un village fortifié. Les arbres ont poussé partout dans les décombres, et tel sapin a dû percer, pour croître, une voûte en pierres de taille. Mais la plupart de ces ruines appartiennent à d'humbles constructions, où le bois et la terre battue remplacent bien souvent le granit. La tradition rapporte qu'un Caylus-Tarrides (c'était le nom de cette branche, importante surtout par ses immenses richesses) fit élever un rempart autour du petit hameau de Tarrides, pour protéger ses vassaux huguenots après l'abjuration d'Henri IV. Il se nommait Gaston de Tarrides, et portait titre de baron. Si vous allez aux ruines de Caylus, on vous montrera l'arbre du baron. C'est un chêne. Sa racine entre en terre au bord de l'ancienne douve qui défendait le château vers l'occident. Une nuit, la foudre le frappa. C'était déjà un grand arbre; il tomba au choc et se coucha en travers de la douve. Depuis lors, il est resté là, végétant par l'écorce, qui seule est restée vive à l'endroit de la rupture. Mais le point curieux, c'est qu'une pousse s'est dégagée du tronc, à trente ou quarante pieds des bords de la douve. Cette pousse a grandi; elle est devenue un chêne superbe, un chêne suspendu, un chêne miracle, sur lequel deux mille cinq cents touristes ont déjà gravé leur nom. Ces Caylus-Tarrides se sont éteints vers le commencement du XVIIIe siècle en la personne de François de Caylus, chevalier, marquis de Caylus, l'un des personnages de notre histoire. En 1699, M. le marquis de Caylus était un homme de soixante ans. Il avait suivi la cour au commencement du règne de Louis XIV, mais sans beaucoup de succès, et s'était retiré mécontent. Il vivait seul maintenant dans ses terres, avec la belle Aurore de Caylus, sa fille unique. On l'avait surnommé dans le pays Caylus-Verrous. Voici pourquoi. Aux abords de sa quarantième année, M. le marquis, veuf d'une première femme qui ne lui avait point donné d'enfants, était devenu amoureux de la fille du comte de Soto-Mayor, gouverneur de Pampelune. Inès de Soto-Mayor avait alors dix-sept ans. C'était une fille de Madrid, aux yeux de feu, au coeur plus ardent que ses yeux. Le marquis passait pour n'avoir point donné beaucoup de bonheur à sa première femme, toujours renfermée dans le vieux château de Caylus, où elle était morte à vingt-cinq ans. Inès déclara à son père qu'elle ne serait jamais la compagne de cet homme. Mais c'était bien une affaire, vraiment, dans cette Espagne des drames et des comédies, que de forcer la volonté d'une jeune fille! Les alcades, les duègnes, les valets coquins et la sainte inquisition n'étaient, au dire de tous les vaudevillistes, institués que pour cela! Un beau soir, la triste Inès, cachée derrière sa jalousie, dut écouter pour la dernière fois la sérénade du fils cadet du corrégidor, lequel jouait fort bien de la guitare. Elle partait le lendemain pour la France avec M. le marquis. Celui-ci prenait Inès sans dot, et offrait, en outre, à M. de Soto-Mayor je ne sais combien de milliers de pistoles. L'Espagnol, plus noble que le roi et plus gueux encore que noble, ne pouvait résister à de semblables façons. Quand M. le marquis ramena au château de Caylus sa belle Madrilène long voilée, ce fut une fièvre générale parmi les jeunes gentilshommes de la vallée de Louron. Il n'y avait point alors de touristes, ces lovelaces ambulants qui s'en vont incendier les coeurs de province partout où le train de plaisir favorise les voyages au rabais; mais la guerre permanente avec l'Espagne entretenait de nombreuses troupes de partisans à la frontière, et M. le marquis n'avait qu'à se bien tenir. Il se tint bien; il accepta bravement la gageure. Le galant qui eût voulu tenter la conquête de la belle Inès aurait dû d'abord se munir de canons de siége. Il ne s'agissait pas seulement d'un coeur: le coeur était à l'abri derrière les remparts d'une forteresse. Les tendres billets n'y pouvaient rien, les douces oeillades y perdaient leurs flammes et leurs langueurs, la guitare elle-même était impuissante. La belle Inès était inabordable. Pas un galant, chasseur d'ours, hobereau ou capitaine, ne put se vanter seulement d'avoir vu le coin de sa prunelle. C'était se bien tenir. Au bout de trois ou quatre ans, la pauvre Inès repassa enfin le seuil de ce terrible manoir. Ce fut pour aller au cimetière. Elle était morte de solitude et d'ennui. Elle laissait une fille. La rancune des galants vaincus donna au marquis ce surnom de Verrous. De Tarbes à Pampelune, d'Argelès à Saint-Gaudens, vous n'eussiez trouvé ni un homme, ni une femme, ni un enfant, qui appelât M. le marquis autrement que Caylus-Verrous. Après la mort de sa seconde femme, il essaya encore de se remarier, car il avait cette bonne nature de Barbe-Bleue qui ne se décourage point; mais le gouverneur de Pampelune n'avait plus de filles, et sa réputation de geôlier était si parfaitement établie, que les plus intrépides parmi les demoiselles à marier reculèrent devant sa recherche. Il resta veuf, attendant avec impatience l'âge où sa fille aurait besoin d'être cadenassée. Les gentilshommes du pays ne l'aimaient point, et, malgré son opulence, il manquait souvent de compagnie. L'ennui le chassa hors de ses donjons. Il prit l'habitude d'aller chaque année à Paris, où les jeunes courtisans lui empruntaient de l'argent et se moquaient de lui. Pendant ces absences, Aurore restait à la garde de deux ou trois duègnes et d'un vieux chapelain. Aurore était belle comme sa mère. C'était du sang espagnol qui coulait dans ses veines. Quand elle eut seize ans, les bonnes gens du hameau de Tarrides entendirent souvent, dans les nuits noires, les chiens de Caylus qui hurlaient. Vers cette époque, Philippe de Lorraine, duc de Nevers, un des plus brillants seigneurs de la cour de France, vint habiter son château du Buch dans le Jurançon. Il atteignait à peine sa vingtième année, et, pour avoir usé trop tôt de la vie, il s'en allait mourant d'une maladie de langueur. L'air des montagnes lui fut bon; après quelques semaines de vert, on le vit mener ses équipages de chasse jusque dans la vallée de Louron. La première fois que les chiens de Caylus hurlèrent la nuit, le jeune duc de Nevers, harassé de fatigue, avait demandé le couvert à un bûcheron de la forêt d'Ens. Nevers resta un an à son château du Buch. Les bergers de Tarrides disaient que c'était un généreux seigneur. Les bergers de Tarrides racontaient deux aventures nocturnes qui eurent lieu pendant son séjour dans le pays.--Une fois, on vit, à l'heure de minuit, des lueurs à travers les vitraux de la vieille chapelle de Caylus. Les chiens n'avaient pas hurlé;--mais une forme sombre, que les gens du hameau commençaient à connaître pour l'avoir aperçue souvent, s'était glissée dans les douves après la brume tombée. Ces antiques châteaux sont tous pleins de fantômes. Une autre fois, vers onze heures de nuit, dame Marthe, la moins âgée des duègnes de Caylus, sortit du manoir par la grand'porte, et courut à cette cabane de bûcheron où le jeune duc de Nevers avait naguère reçu l'hospitalité. Une chaise portée à bras traversa peu après le bois d'Ens.--Puis des cris de femme sortirent de la cabane du bûcheron. Le lendemain, ce brave homme avait disparu. Sa cabane fut à qui voulut la prendre. Dame Marthe quitta aussi, le même jour, le château de Caylus. Il y avait quatre ans que ces choses s'étaient passées. On n'avait plus ouï parler jamais du bûcheron ni de dame Marthe. Philippe de Nevers n'était plus à son manoir du Buch. Mais un autre Philippe, non moins brillant, non moins grand seigneur, honorait la vallée de Louron de sa présence. C'était Philippe-Polyxène de Mantoue, prince de Gonzague, à qui M. le marquis de Caylus prétendait donner sa fille Aurore en mariage. Gonzague était un homme de trente ans, un peu efféminé de visage, mais d'une beauté rare au demeurant. Impossible de trouver plus noble tournure que la sienne. Ses cheveux noirs, soyeux et brillants, s'enflaient autour de son front plus blanc qu'un front de femme, et formaient naturellement cette coiffure ample et un peu lourde que les courtisans de Louis XIV n'obtenaient guère qu'en ajoutant deux ou trois chevelures à celle qu'ils avaient apportée en naissant. Ses yeux noirs avaient le regard clair et orgueilleux des gens d'Italie. Il était grand, merveilleusement taillé; sa démarche et ses gestes avaient une majesté théâtrale. Nous ne disons rien de la maison d'où il sortait. Gonzague sonne aussi haut dans l'histoire que Bouillon, Este ou Montmorency. Ses liaisons valaient sa noblesse. Il avait deux amis, deux frères, dont l'un était Lorraine, l'autre Bourbon. Le duc de Chartres, neveu propre de Louis XIV, depuis duc d'Orléans et régent de France, le duc de Nevers et le prince de Gonzague étaient inséparables. La cour les nommait les trois Philippe. Leur tendresse mutuelle rappelait les beaux types de l'amitié antique. Philippe de Gonzague était l'aîné; le futur régent n'avait que vingt-quatre ans, et Nevers comptait une année de moins. On doit penser combien l'idée d'avoir un gendre semblable flattait la vanité du vieux Caylus. Le bruit public accordait à Gonzague des biens immenses en Italie; de plus, il était cousin germain et seul héritier de Nevers, que chacun regardait comme voué à une mort précoce. Or, Philippe de Nevers, unique héritier du nom, possédait un des plus beaux domaines de France. Certes, personne ne pouvait soupçonner le prince de Gonzague de souhaiter la mort de son ami; mais il n'était pas en son pouvoir de l'empêcher, et le fait certain est que cette mort le faisait dix ou douze fois millionnaire. Le beau-père et le gendre étaient à peu près d'accord. Quant à Aurore, on ne l'avait même pas consultée. Système Verrous. C'était par une belle journée d'automne, en cette année 1699. Louis XIV se faisait vieux et se fatiguait de la guerre. La paix de Ryswyck venait d'être signée; mais les escarmouches entre partisans continuaient aux frontières, et la vallée de Louron, entre autres, avait bon nombre de ces hôtes incommodes. Dans la salle à manger du château de Caylus, une demi-douzaine de convives étaient assis autour de la table amplement servie. Le marquis pouvait avoir ses vices, mais du moins traitait-il comme il faut. Outre le marquis, Gonzague et mademoiselle de Caylus, qui occupaient le haut bout de la table, les assistants étaient tous gens de moyen état et à gages. C'était d'abord dom Bernard, le chapelain de Caylus, qui avait charge d'âmes dans le petit hameau de Tarrides, et tenait en la sacristie de sa chapelle registre des décès, naissances et mariages; c'était ensuite dame Isidore du Mas de Gabour, qui avait remplacé dame Marthe dans ses fonctions auprès d'Aurore; c'était, en troisième lieu, le sieur de Peyrolles, gentilhomme attaché à la personne du prince de Gonzague. Nous devons faire connaître celui-ci, qui tiendra sa place dans notre récit. M. de Peyrolles était un homme entre deux âges, à figure maigre et pâle, à cheveux rares, à stature haute et un peu voûtée. De nos jours, on se représenterait difficilement un personnage semblable sans lunettes; la mode n'y était point. Ses traits étaient comme effacés, mais son regard myope avait de l'effronterie. Gonzague affirmait que M. de Peyrolles se servait fort bien de l'épée qui pendait gauchement à son flanc. En somme, Gonzague le vantait beaucoup; il avait besoin de lui. Les autres convives, officiers de Caylus, pouvaient passer pour de purs comparses. Mademoiselle Aurore de Caylus faisait les honneurs avec une dignité froide et taciturne. Généralement, on peut dire que les femmes, voire les plus belles, sont ce que leur sentiment présent les fait. Telle peut être adorable auprès de ce qu'elle aime, et presque déplaisante ailleurs. Aurore était de ces femmes qui plaisent en dépit de leur vouloir, et qu'on admire malgré elles-mêmes. Elle avait le costume espagnol. Trois rangs de dentelles tombaient parmi le jais ondulant de ses cheveux. Bien qu'elle n'eût pas encore vingt ans, les lignes pures et fières de sa bouche parlaient déjà de tristesse; mais que de lumière devait faire naître le sourire autour de ces jeunes lèvres! et que de rayons dans ces yeux largement ombragés par la soie recourbée des longs cils! Il y avait bien des jours qu'on n'avait vu un sourire autour des lèvres d'Aurore. Son père disait: --Tout cela changera quand elle sera madame la princesse. Et il ne s'en inquiétait point autrement. A la fin du second service, Aurore se leva et demanda la permission de se retirer. Dame Isidore jeta un long regard de regret sur les pâtisseries, confitures et conserves qu'on apportait. Son devoir l'obligeait de suivre sa jeune maîtresse. Dès qu'Aurore fut partie, le marquis prit un air plus guilleret. --Prince, dit-il, vous me devez ma revanche aux échecs... êtes-vous prêt? --Toujours à vos ordres, cher marquis, répondit Gonzague. Sur l'ordre de Caylus, on apporta une table et l'échiquier. Depuis quinze jours que le prince était au château, c'était bien la cent cinquantième partie qui allait commencer. A trente ans, avec le nom et la figure de Gonzague, cette passion d'échecs devait donner à penser. De deux choses l'une: ou il était bien ardemment amoureux d'Aurore, ou il était bien désireux de mettre la dot dans ses coffres. Tous les jours, après le dîner comme après le souper, on apportait l'échiquier. Le bonhomme Verrous était de quatorzième force. Tous les jours, Gonzague se laissait gagner une douzaine de parties, à la suite desquelles Verrous triomphant s'endormait dans son fauteuil, sans quitter le champ de bataille, et ronflait comme un juste. C'était ainsi que Gonzague faisait sa cour à mademoiselle Aurore de Caylus. --Monsieur le prince, dit le marquis en rangeant ses pièces, je vais vous montrer aujourd'hui une combinaison que j'ai trouvée dans le docte traité de Cessolis... Je ne joue pas aux échecs comme tout le monde, et je tâche de puiser aux bonnes sources. Le premier venu ne saurait point vous dire que les échecs furent inventés par Attalus, roi de Pergame, pour divertir les Grecs durant le long siége de Troie. Ce sont des ignorants ou des gens de mauvaise foi qui en attribuent l'honneur à Palamède... Voyons, attention à votre jeu, s'il vous plaît. --Je ne saurais vous exprimer, monsieur le marquis, répliqua Gonzague, tout le plaisir que j'ai à faire votre partie. Ils engagèrent. Les convives étaient encore autour d'eux. Après la première partie perdue, Gonzague fit signe à Peyrolles, qui jeta sa serviette et sortit. Peu à peu le chapelain et les autres officiers l'imitèrent. Verrous et Gonzague restèrent seuls. --Les Latins, reprenait le bonhomme, appelaient cela le jeu des _latrunculi_ ou petits voleurs... Les Grecs le nommaient zatrikion. Sarrazin fait observer dans son excellent livre... --Monsieur le marquis, interrompit Philippe de Gonzague, je vous demande pardon de ma distraction... me permettez-vous de relever cette pièce? Par mégarde, il venait d'avancer un pion qui lui donnait partie gagnée. Verrous se fit un peu tirer l'oreille, mais sa magnanimité l'emporta. --Relevez, dit-il, monsieur le prince, mais n'y revenez point, je vous prie... Les échecs ne sont point un jeu d'enfant. Gonzague poussa un profond soupir. --Je sais, je sais, poursuivit le bonhomme d'un accent goguenard, nous sommes amoureux... --A en perdre l'esprit! monsieur le marquis. --Je connais cela, monsieur le prince... Attention au jeu!... je prends votre fou. --Vous ne m'achevâtes point hier, dit Gonzague en homme qui veut secouer de pénibles pensées, l'histoire de ce gentilhomme qui voulut s'introduire dans votre maison... --Ah! rusé matois! s'écria Verrous, vous essayez de me distraire; mais je suis comme César, qui dictait cinq lettres à la fois... Vous savez qu'il jouait aux échecs?... Eh bien, le gentilhomme eut une demi-douzaine de coups d'épée, là-bas, dans le fossé. Pareille aventure a eu lieu plus d'une fois; aussi la médisance n'a jamais trouvé à mordre sur la conduite de mesdames de Caylus. --Et ce que vous faisiez alors en qualité de mari, monsieur le marquis, demanda négligemment Gonzague, le feriez-vous aussi comme père? --Parfaitement, repartit le bonhomme; je ne connais pas d'autre façon de garder les filles d'Ève... _Schah-Mato!_ monsieur le prince, comme disent les Persans..., vous êtes encore battu. Il s'étendit dans son fauteuil. --De ces deux mots _schah-mato_, continua-t-il en s'arrangeant pour dormir sa sieste, qui signifient le roi est mort, nous avons fait _échec et mat_, suivant Ménage et suivant Fréret... Quant aux femmes, croyez-moi..., de bonnes rapières autour de bonnes murailles..., voilà le plus clair de la vertu!... Il ferma les yeux et s'endormit. Gonzague quitta précipitamment la salle à manger. Il était à peu près deux heures après midi. M. de Peyrolles attendait son maître en rôdant dans les corridors. --Nos coquins? fit Gonzague dès qu'il l'aperçut. --Il y en a six d'arrivés, répondit Peyrolles. --Où sont-ils? --A l'auberge de la Pomme-d'Adam, de l'autre côté des douves. --Qui sont les deux manquants? --Maître Cocardasse junior, de Tarbes, et frère Passepoil, son prévôt. --Deux bonnes lames! fit le prince;--et l'autre affaire? --Dame Marthe est présentement chez mademoiselle de Caylus. --Avec l'enfant? --Avec l'enfant. --Par où est-elle entrée? --Par la fenêtre basse de l'étuve qui donne dans les fossés, sous le pont. Gonzague réfléchit un instant, puis il reprit: --As-tu interrogé dom Bernard? --Il est muet, répondit Peyrolles. --Combien as-tu offert? --Cinq cents pistoles. --Cette dame Marthe doit savoir où est le registre... Il ne faut pas qu'elle sorte du château. --C'est bien, dit Peyrolles. Gonzague se promenait à grands pas. --Je veux lui parler moi-même, murmura-t-il; mais es-tu bien sûr que mon cousin de Nevers ait reçu le message d'Aurore? --C'est notre Allemand qui l'a porté. --Et Nevers doit arriver? --Ce soir. Ils étaient à la porte de l'appartement de Gonzague. Au château de Caylus, trois corridors se coupaient à angle droit: un pour le corps de logis, deux pour les ailes en retour. L'appartement du prince était situé dans l'aile occidentale, terminée par l'escalier qui menait aux étuves. Un bruit se fit dans la galerie centrale. C'était dame Marthe, qui sortait du logis de mademoiselle de Caylus. Peyrolles et Gonzague entrèrent précipitamment chez ce dernier, laissant la porte entre-bâillée. L'instant d'après, dame Marthe traversait le corridor d'un pas furtif et rapide. Il faisait plein jour; mais c'était l'heure de la sieste, et la mode espagnole avait franchi les Pyrénées. Tout le monde dormait au château de Caylus. Dame Marthe avait tout sujet d'espérer qu'elle ne ferait point de fâcheuse rencontre. Comme elle passait devant la porte de Gonzague, Peyrolles s'élança sur elle à l'improviste, et lui appuya fortement son mouchoir contre la bouche, étouffant ainsi son premier cri. Puis il la prit à bras-le-corps, et l'emporta demi-évanouie dans la chambre de son maître. II --Cocardasse et Passepoil.-- L'un enfourchait un vieux cheval de labour à longs crins mal peignés, à jambes cagneuses et poilues; l'autre était assis sur un âne, à la manière des châtelaines voyageant au dos de leur palefroi. Le premier se portait fièrement, malgré l'humilité de sa monture, dont la tête triste pendait entre les deux jambes. Il avait un pourpoint de buffle, lacé, à plastron taillé en coeur, des chausses de tiretaine piquées et de ces belles bottes en entonnoir si fort à la mode sous Louis XIII. Il avait, en outre, un feutre rodomont et une énorme rapière. C'était maître Cocardasse junior, natif de Toulouse, ancien maître en fait d'armes de la ville de Paris, présentement établi à Tarbes, où il faisait maigre chère. Le second était d'apparence timide et modeste. Son costume eût pu convenir à un clerc râpé: un long pourpoint noir, coupé droit comme une soutanelle, couvrait ses chausses noires que l'usage avait rendues luisantes. Il était coiffé d'un bonnet de laine soigneusement rabattu sur ses oreilles, et, pour chaussure, malgré la chaleur accablante, il avait de bons brodequins fourrés. A la différence de maître Cocardasse junior, qui jouissait d'une riche chevelure crépue, noire comme une toison de nègre et largement ébouriffée, son compagnon collait à ses tempes quelques mèches d'un blond déteint. Même contraste entre les deux terribles crocs qui servaient de moustaches au maître d'armes et les trois poils blanchâtres hérissés sous le long nez du prévôt. Car c'était un prévôt ce paisible voyageur, et nous vous certifions qu'à l'occasion, il maniait vigoureusement la grande vilaine épée qui battait les flancs de son âne. Il se nommait Amable Passepoil. Sa patrie était Villedieu, en basse Normandie, cité qui le dispute au fameux cru de Condé-sur-Noireau pour la production des bons drilles. Ses amis l'appelaient volontiers frère Passepoil, soit à cause de sa tournure cléricale, soit parce qu'il avait été valet de barbier et rat d'officine chimique avant de ceindre l'épée. Il était laid de toutes pièces, malgré l'éclair sentimental qui s'allumait dans ses petits yeux bleus clignotants quand une jupe de futaine rouge traversait le sentier. Au contraire, Cocardasse junior pouvait passer par tous pays pour un très-beau coquin. Ils allaient tous deux cahin-caha sous le soleil du Midi. Chaque caillou de la route faisait broncher le bidet de Cocardasse, et tous les vingt-cinq pas le roussin de Passepoil avait des caprices. --Eh donc! mon bon, dit Cocardasse avec un redoutable accent gascon, voilà deux heures que nous apercevons ce diable de château sur sa montagne maudite... Il me semble qu'il marche aussi vite que nous. Passepoil répondit, chantant du nez selon la gamme normande: --Patience! patience! nous arriverons toujours assez tôt pour ce que nous avons à faire là-bas... --Capédébiou! frère Passepoil, fit le Gascon avec un gros soupir, si nous avions eu un peu de conduite, avec nos talents, nous aurions pu choisir notre besogne... --Tu as raison, ami Cocardasse, répliqua le Normand; mais nos passions nous ont perdus. --Le jeu, caramba! le vin... --Et les femmes! ajouta Passepoil en levant les yeux au ciel. Ils longeaient en ce moment les rives de la Clarabide, au milieu du val de Louron. Le Hachaz, qui soutenait comme un immense piédestal les constructions massives du château de Caylus, se dressait en face d'eux. Il n'y avait point de remparts de ce côté. On découvrait l'antique édifice, de la base au faîte, et certes, pour les amateurs de grandioses aspects, c'eût été ici une halte obligée. Le château de Caylus, en effet, couronnait dignement cette prodigieuse muraille, fille de quelque grande convulsion du sol dont le souvenir s'était perdu. Sous les mousses et les broussailles qui couvraient ses assises, on pouvait reconnaître les traces de constructions païennes. La robuste main des soldats de Rome avait dû passer par là. Mais ce n'étaient que des vestiges, et tout ce qui sortait de terre appartenait au style lombard des Xe et XIe siècles. Les deux tours principales, qui flanquaient le corps de logis au sud-est et au nord-est, étaient carrées et plutôt trapues que hautes. Les fenêtres, toujours placées au-dessus d'une meurtrière, étaient petites, sans ornement, et leurs cintres reposaient sur de simples pilastres dépourvus de moulures. Le seul luxe que se fût permis l'architecte consistait en une sorte de mosaïque. Les pierres, taillées et disposées avec symétrie, étaient séparées par des briques saillantes. C'était le premier plan, et cette ordonnance austère restait en harmonie avec la nudité du Hachaz. Mais derrière la ligne droite de ce vieux corps de logis qui semblait bâti par Charlemagne, un fouillis de pignons et de tourelles suivait le plan ascendant de la colline et se montrait en amphithéâtre. Le donjon, haute tour octogone, terminée par une galerie byzantine à arcades tréflées, couronnait cette cohue de toitures, semblable à un géant debout parmi les nains. Dans le pays, on disait que le château était bien plus ancien que les Caylus eux-mêmes. A droite et à gauche des deux tours lombardes, deux tranchées se creusaient. C'étaient les deux extrémités des douves, qui étaient autrefois bouchées par des murailles, afin de contenir l'eau qui les emplissait. Au delà des douves du nord, les dernières maisons du hameau de Tarrides se montraient parmi les hêtres. En dedans, on voyait la flèche de la chapelle, bâtie au commencement du XIIIe siècle, dans le style ogival, et qui montrait ses croisées jumelles avec les vitraux étincelants de leurs quintefeuilles de granit. Le château de Caylus était la merveille des vallées pyrénéennes. Mais Cocardasse junior et frère Passepoil n'avaient point le goût des beaux-arts. Ils continuèrent leur route, et le regard qu'ils jetèrent à la sombre citadelle ne fut que pour mesurer le restant de la route à parcourir. Ils allaient au château de Caylus, et, bien que, à vol d'oiseau, une demi-lieue à peine les en séparât encore, la nécessité où ils étaient de tourner le Hachaz les menaçait d'une bonne heure de marche. Ce Cocardasse devait être un joyeux compagnon quand sa bourse était ronde; frère Passepoil lui-même avait sur sa figure naïvement futée tous les indices d'une bonne humeur habituelle; mais, aujourd'hui, ils étaient tristes, et ils avaient leurs raisons pour cela. Estomac vide, gousset plat, perspective d'une besogne probablement dangereuse. On peut refuser semblable besogne quand on a du pain sur la planche; malheureusement pour Cocardasse et Passepoil, leurs passions avaient tout dévoré. Aussi Cocardasse disait: --Capédébiou! je ne toucherai plus ni une carte ni un verre. --Je renonce pour jamais à l'amour! ajoutait le sensible Passepoil. Et tous deux bâtissaient de beaux rêves bien vertueux sur leurs futures économies. --J'achèterai un équipage complet! s'écriait Cocardasse avec enthousiasme, et je me ferai soldat dans la compagnie de notre petit Parisien. --Moi de même, appuyait Passepoil: soldat valet du major chirurgien. --Ne ferai-je pas un beau chasseur du roi? --Le régiment où je prendrais du service serait sûr au moins d'être saigné proprement! Et tous deux reprenaient: --Nous verrions le petit Parisien... Nous lui épargnerions bien quelque horion de temps en temps. --Il m'appellerait encore son vieux Cocardasse! --Il se moquerait de frère Passepoil, comme autrefois... --Tron de l'air! s'écria le Gascon en donnant un grand coup de poing à son bidet, qui n'en pouvait mais, nous sommes descendus bien bas pour des gens d'épée, mon bon; mais à tout péché miséricorde! Je sens qu'avec le petit Parisien je m'amenderais. Passepoil secoua la tête tristement. --Qui sait s'il voudra nous reconnaître? demanda-t-il en jetant un regard découragé sur son accoutrement. --Eh! mon bon, fit Cocardasse, c'est un coeur que ce garçon-là! --Quelle garde! soupira Passepoil, et quelle vitesse! --Quelle tenue sous les armes! et quelle rondeur! --Te souviens-tu de son coupé de revers en retraite? --Te rappelles-tu ses trois coups droits annoncés dans l'assaut chez Dalapalme? --Un coeur! --Un vrai coeur! Heureux au jeu, toujours, capédébiou! et qui savait boire! --Et qui tournait la tête des femmes! A chaque réplique ils s'échauffaient. Ils s'arrêtèrent d'un commun accord pour échanger une poignée de main. Leur émotion était sincère et profonde. --Morbioux! fit Cocardasse, nous serons ses domestiques s'il veut, le petit Parisien, n'est-ce pas, mon bon? --Et nous ferons de lui un grand seigneur! acheva Passepoil; comme ça, l'argent du Peyrolles ne nous portera pas male-chance! C'était donc M. de Peyrolles, l'homme de confiance de Philippe de Gonzague, qui faisait voyager ainsi maître Cocardasse et frère Passepoil. Ils connaissaient bien ce Peyrolles, et mieux encore M. de Gonzague, son patron. Avant d'enseigner aux hobereaux de Tarbes ce noble et digne art de l'escrime italienne, ils avaient tenu salle d'armes à Paris, rue Croix-des-Petits-Champs, à deux pas du Louvre. Et, sans le trouble que les _passions_ apportaient dans leurs affaires, peut-être qu'ils eussent fait fortune, car la cour tout entière venait chez eux. C'étaient deux bons diables, qui avaient fait sans doute, en un moment de presse, quelque terrible fredaine. Ils jouaient si bien de l'épée! Soyons cléments, et ne cherchons pas trop pourquoi, mettant la clef sous la porte un beau jour, ils avaient quitté Paris comme si le feu eût été à leurs chausses. Il est certain qu'à Paris, en ce temps-là, les maîtres en fait d'armes se frottaient aux plus grands seigneurs. Ils savaient souvent le dessous des cartes mieux que les gens de cour eux-mêmes. C'étaient de vivantes gazettes. Jugez si Passepoil, qui, en outre, avait été barbier, devait en connaître de belles! En cette circonstance, ils comptaient bien tous deux tirer parti de leur science. Passepoil avait dit en partant de Tarbes: --C'est une affaire où il y a des millions... Nevers est la première lame du monde après le petit Parisien... S'il s'agit de Nevers, il faut qu'on soit généreux. Et Cocardasse n'avait pu qu'approuver chaudement un discours si sage. Il était deux heures après midi quand ils arrivèrent au hameau de Tarrides, et le premier paysan qu'ils rencontrèrent leur indiqua l'auberge de la Pomme-d'Adam. A leur entrée, la petite salle basse de l'auberge était déjà presque pleine. Une jeune fille, ayant la jupe éclatante et le corsage lacé des paysannes de Foix, servait avec empressement, apportant brocs, gobelets d'étain, feu pour les pipes dans un sabot, et tout ce que peuvent réclamer six vaillants hommes après une longue traite accomplie sous le soleil des vallées pyrénéennes. A la muraille pendaient six fortes rapières avec leur attirail. Il n'y avait pas là une seule tête qui ne portât le mot spadassin écrit en lisibles caractères. C'étaient toutes figures bronzées, tous regards impudents, toutes effrontées moustaches. Un honnête bourgeois, entrant par hasard en ce lieu, serait tombé de son haut, rien qu'à voir ces profils de bravaches. Ils étaient trois à la première table, auprès de la porte: trois Espagnols, on pouvait le juger à la mine. A la table suivante, il y avait un Italien balafré du front au menton, et, vis-à-vis de lui un coquin sinistre, dont l'accent dénonçait l'origine allemande. Une troisième table était occupée par une manière de rustre à longue chevelure inculte qui grasseyait le patois de Bretagne. Les trois Espagnols avaient nom Saldagne, Pinto et Pépé, dit el Matador, tous trois _escrimidores_, l'un de Murcie, l'autre de Séville, le troisième de Pampelune. L'Italien était un bravo de Spolète; il s'appelait Giuseppe Faënza. L'Allemand se nommait Staupitz; le bas Breton, Joël de Jugan. C'était M. de Peyrolles qui avait assemblé toutes ces lames: il s'y connaissait. Quand maître Cocardasse et frère Passepoil franchirent le seuil du cabaret de la Pomme-d'Adam, après avoir mis leurs pauvres montures à l'étable, ils firent tous deux un mouvement en arrière à la vue de cette respectable compagnie. La salle basse n'était éclairée que par une seule fenêtre, et dans ce demi-jour la fumée des pipes mettait un nuage. Nos deux amis ne virent d'abord que les moustaches en croc saillant hors des maigres profils, et les rapières pendues à la muraille. Mais six voix enrouées crièrent à la fois: --Maître Cocardasse! --Frère Passepoil! Non sans accompagnement de jurons assortis: juron des États du saint-père, juron des bords du Rhin, juron de Quimper-Corentin, jurons de Murcie, de Navarre et d'Andalousie. Cocardasse mit sa main en visière au-dessus de ses yeux. --A pa pur! s'écria-t-il, _todos camaradas_!... --Tous des anciens! traduisit Passepoil, qui avait la voix encore un peu tremblante. Ce Passepoil était un poltron de naissance que le besoin avait fait brave. La chair de poule lui venait pour un rien, mais il se battait mieux qu'un diable. Il y eut des poignées de main échangées, de bonnes poignées de main qui broient les phalanges; il y eut grande dépense d'accolades: les pourpoints de buffle se frottèrent les uns contre les autres; le vieux drap, le velours pelé entrèrent en communication. On eût trouvé de tout dans le costume de ces intrépides, excepté du linge blanc. De nos jours, les maîtres d'armes, ou, pour parler leur langue, MM. les professeurs d'escrime sont de sages industriels, bons époux, bons pères, exerçant honnêtement leur état. Au XVIIe siècle, un virtuose d'estoc et de taille était une manière de Mondor, favori de la cour et de la ville, ou bien un pauvre diable obligé de faire pis que pendre pour boire son soûl de mauvais vin à la gargote. Il n'y avait pas de milieu. Nos camarades du cabaret de la Pomme-d'Adam avaient eu peut-être leurs bons jours; mais le soleil de la prospérité s'était éclipsé pour eux tous. Ils étaient manifestement battus par le même orage. Avant l'arrivée de Cocardasse et de Passepoil, les trois groupes, distincts, n'avaient point lié familiarité. Le Breton ne connaissait personne, l'Allemand ne frayait qu'avec le Spolétan, et les trois Espagnols se tenaient fièrement à leur écot. Mais Paris était déjà un centre pour les beaux-arts. Des gens comme Cocardasse junior et Amable Passepoil, qui avaient tenu table ouverte dans la rue Croix-des-Petits-Champs, au revers du Palais-Royal, devaient connaître tous les fendants de l'Europe. Ils servirent de trait d'union entre les trois groupes, si bien faits pour s'apprécier et s'entendre. La glace fut rompue, les tables se rapprochèrent, les brocs se mêlèrent, et les présentations eurent lieu dans les formes. On connut les titres de chacun. C'était à faire dresser les cheveux! Ces six rapières accrochées à la muraille avaient taillé plus de chair chrétienne que les glaives réunis de tous les bourreaux de France et de Navarre. Le Quimpérois, s'il eût été Huron, aurait porté deux ou trois douzaines de perruques à sa ceinture; le Spolétan pouvait voir vingt et quelques spectres dans ses rêves; l'Allemand avait massacré deux gaugraves, trois margraves, cinq rhingraves et un landgrave: il cherchait un burgrave. Et ce n'était rien auprès des trois Espagnols, qui se fussent noyés aisément dans le sang de leurs innombrables victimes. Pépé le Tueur (el Matador) ne parlait jamais que d'embrocher trois hommes à la fois. Nous ne saurions rien dire de plus flatteur à la louange de notre Gascon et de notre Normand: ils jouissaient de la considération générale dans ce conseil de tranche-montagnes. Quand on eut bu la première tournée de brocs et que le brouhaha des vanteries se fut un peu apaisé, Cocardasse dit: --Maintenant, mes mignons, causons de nos affaires. On appela la fille d'auberge, tremblante au milieu de ces cannibales, et on lui demanda d'apporter d'autre vin. C'était une grosse brune un peu louche, Passepoil avait déjà dirigé vers elle l'artillerie de ses regards amoureux; il voulut la suivre pour lui parler, sous prétexte d'avoir du vin plus frais; mais Cocardasse le saisit au collet. --Tu as promis de maîtriser tes passions, mon bon, lui dit-il avec dignité. Frère Passepoil se rassit en poussant un gros soupir. Dès que le vin fut apporté, on renvoya la maritorne avec ordre de ne plus revenir. --Mes mignons, reprit Cocardasse junior, nous ne nous attendions pas, frère Passepoil et moi, à rencontrer ici une si chère compagnie... loin des villes, loin des centres populeux où généralement vous exercez vos talents... --Oïmé! interrompit le spadassin de Spolète; connais-tu des villes où il y ait maintenant de la besogne, toi, Cocardasse, _caro mio_! Et tous secouèrent la tête en hommes qui pensent que leur vertu n'est point suffisamment récompensée. Puis Saldagne demanda: --Ne sais-tu point pourquoi nous sommes en ce lieu? Le Gascon ouvrait la bouche pour répondre, lorsque le pied de frère Passepoil s'appuya sur sa botte. Cocardasse junior, bien que chef nominal de la communauté, avait l'habitude de suivre les conseils de son prévôt, qui était un Normand prudent et sage. --Je sais, répliqua-t-il, qu'on nous a convoqués... --C'est moi, interrompit Staupitz. --Et que, pour les cas ordinaires, acheva le Gascon, frère Passepoil et moi, nous suffisons pour un coup de main. --_Carajo!_ s'écria le Tueur, quand je suis là, d'habitude, on n'en appelle pas d'autre! Chacun varia ce thème suivant son éloquence ou son degré de vanité; puis Cocardasse conclut: --Allons-nous donc avoir affaire à une armée? --Nous allons avoir affaire, répondit Staupitz, à un seul cavalier. Staupitz était attaché à la personne de M. de Peyrolles, l'homme de confiance du prince Philippe de Gonzague. Un bruyant éclat de rire accueillit cette déclaration. Cocardasse et Passepoil riaient plus haut que les autres; mais le pied du Normand était toujours sur la botte du Gascon. Cela voulait dire: «Laisse-moi mener cela.» Passepoil demanda candidement: --Et quel est donc le nom de ce géant qui combattra contre huit hommes? --Donc chacun, sandiéou! vaut une demi-douzaine de bons drilles, ajouta Cocardasse. Staupitz répondit: --C'est le duc Philippe de Nevers. --Mais on le dit mourant! se récria Saldagne. --Poussif! ajouta Pinto. --Surmené, cassé, pulmonaire! achevèrent les autres. Cocardasse et Passepoil ne disaient plus rien. Celui-ci secoua la tête lentement, puis il repoussa son verre. Le Gascon l'imita. Leur gravité soudaine ne put manquer d'exciter l'attention générale. --Qu'avez-vous? qu'avez-vous donc? demanda-t-on de toutes parts. On vit Cocardasse et son prévôt se regarder en silence. --Ah çà! que diable signifie cela? s'écria Saldagne ébahi. --On dirait, ajouta Faënza, que vous avez envie d'abandonner la partie? --Mes mignons, répliqua gravement Cocardasse, on ne se tromperait pas beaucoup. Un tonnerre de réclamations couvrit sa voix. --Nous avons vu Philippe de Nevers à Paris, reprit doucement frère Passepoil, il venait à notre salle... c'est un mourant qui vous taillera des croupières! --A nous! se récria le choeur. Et toutes les épaules de se hausser avec dédain. --Je vois, dit Cocardasse, dont le regard fit le tour du cercle, que vous n'avez jamais entendu parler de la botte de Nevers. On ouvrit les yeux et les oreilles. --La botte du vieux maître Dalapalme, ajouta Passepoil, qui mit bas sept prévôts entre le bourg du Roule et la porte Saint-Honoré. --Fadaises que ces bottes secrètes! s'écria le Tueur. --Bon pied, bon oeil, bonne garde, ajouta le Breton, je me moque des bottes secrètes comme du déluge! --A pa pur! fit Cocardasse junior avec fierté; je pense avoir bon pied, bon oeil et bonne garde, mes mignons... --Moi aussi, appuya Passepoil. --Aussi bon pied, aussi bon oeil, aussi bonne garde que pas un de vous. --A preuve, glissa Passepoil avec sa douceur ordinaire, que nous sommes prêts à en faire l'essai, si vous voulez. --Et cependant, reprit Cocardasse, la botte de Nevers ne me paraît pas une fadaise... J'ai été touché dans ma propre académie... Eh donc! --Moi de même. --Touché en plein front, entre les deux yeux, et trois fois de suite... --Et trois fois, moi, entre les deux yeux, en plein front! --Trois fois, sans pouvoir trouver l'épée à la parade! Les six spadassins écoutaient maintenant attentifs. Personne ne riait plus. --Alors, dit Saldagne, qui se signa, ce n'est pas une botte secrète, c'est un charme. Le bas Breton mit sa main dans sa poche, où il devait bien avoir un bout de chapelet. --On a bien fait de nous convoquer tous, mes mignons, reprit Cocardasse avec plus de solennité. Vous parliez d'armée... j'aimerais mieux une armée... Il n'y a, croyez-moi, qu'un seul homme au monde capable de tenir tête à Philippe de Nevers, l'épée à la main. --Et cet homme? firent six voix en même temps. --C'est le petit Parisien, répondit Cocardasse. --Ah! celui-là, s'écria Passepoil avec un enthousiasme soudain, c'est le diable! --Le petit Parisien? répétait-on à la ronde. --Un nom que vous connaissez tous, mes maîtres... Il s'appelle le chevalier de Lagardère! Il paraîtrait que les estafiers connaissaient tous ce nom, en effet, car il se fit parmi eux un grand silence. --Je ne l'ai jamais rencontré, dit ensuite Saldagne. --Tant mieux pour toi, mon bon, répliqua le Gascon; il n'aime pas les gens de ta tournure. --C'est lui qu'on appelle le beau Lagardère? demanda Pinto. --C'est lui, ajouta Faënza en baissant la voix, qui tua les trois prévôts flamands sous les murs de Senlis? --C'est lui, voulut dire Joël de Jugan, qui... Mais Cocardasse l'interrompit en prononçant avec emphase ces seuls mots: --Il n'y a pas deux Lagardère! III --Les trois Philippe.-- L'unique fenêtre de la salle basse du cabaret de la Pomme-d'Adam donnait sur une sorte de glacis planté de hêtres, qui aboutissait aux douves de Caylus. Un chemin charretier traversait le bois et aboutissait à un pont de planches jeté sur les fossés, qui étaient très-profonds et très-larges. Ils faisaient le tour du château de trois côtés, et s'ouvraient sur le vide au-dessus du Hachaz. Depuis qu'on avait abattu les murs destinés à retenir l'eau, le desséchement s'était opéré de lui-même, et le sol des douves donnait par année deux magnifiques récoltes de foin destiné aux écuries du maître. La seconde récolte venait d'être coupée. De l'endroit où se tenaient nos huit estafiers, on pouvait voir les faneurs qui mettaient le foin en bottes sous le pont. A part l'eau qui manquait, les douves étaient restées intactes. Leur bord intérieur se relevait en pente roide jusqu'au glacis. Il n'y avait qu'une seule brèche, pratiquée pour donner passage aux charrettes de foin. Elle aboutissait à ce chemin qui passait devant la fenêtre du cabaret. Du rez-de-chaussée du château au fond de la douve, le rempart était percé de nombreuses meurtrières; mais il n'y avait qu'une ouverture capable de donner passage à une créature humaine: c'était une fenêtre basse située juste sous le pont fixe qui avait remplacé depuis longtemps le pont-levis. Cette fenêtre était fermée d'une grille et de forts contrevents. Elle donnait de l'air et du jour à l'étuve de Caylus, grande salle souterraine qui gardait des restes de magnificence. On sait que le moyen âge, dans le Midi principalement, avait poussé très-loin le luxe des bains. Trois heures venaient de sonner à l'horloge du donjon. Ce terrible matamore qu'on appelait le beau Lagardère n'était pas là en définitive, et ce n'était pas lui qu'on attendait; aussi, nos maîtres en fait d'armes, après le premier saisissement passé, reprirent bien vite leur forfanterie. --Eh bien, s'écria Saldagne, je vais te dire une chose, ami Cocardasse. Je donnerais dix pistoles pour le voir, ton chevalier de Lagardère. --L'épée à la main? demanda le Gascon après avoir bu un large trait et fait claquer sa langue. Eh bien, ce jour-là, mon bon, ajouta-t-il gravement, sois en état de grâce, et mets-toi à la garde de Dieu! Saldagne posa son feutre de travers. On ne s'était encore distribué aucun horion: c'était merveille. La danse allait peut-être commencer, lorsque Staupitz, qui était à la fenêtre, s'écria: --La paix, enfants! voici M. de Peyrolles, le factotum du prince de Gonzague. Celui-ci arriva, en effet, par le glacis; il était à cheval. --Nous avons trop parlé, dit précipitamment Passepoil, et nous n'avons rien dit... Nevers et sa botte secrète valent de l'or, mes compagnons, voilà ce qu'il faut que vous sachiez. Avez-vous envie de faire d'un coup votre fortune? Pas n'est besoin de dire la réponse des compagnons de Passepoil. Celui-ci poursuivit: --Si vous voulez cela, laissez agir maître Cocardasse et moi... Quoi que nous disions à ce Peyrolles, appuyez-nous. --C'est entendu! s'écria-t-on en choeur. --Au moins, acheva frère Passepoil en se rasseyant, ceux qui n'auront pas ce soir le cuir troué par l'épée de Nevers pourront faire dire des messes à l'intention des défunts. Peyrolles entrait. Passepoil ôta le premier son bonnet de laine bien révérencieusement. Les autres saluèrent à l'avenant. Peyrolles avait un gros sac d'argent sous le bras. Il le jeta bruyamment sur la table en disant: --Tenez, mes braves, voici votre pâture! Puis, les comptant de l'oeil: --A la bonne heure, reprit-il, nous voilà tous au grand complet!... Je vais vous dire en peu de mots ce que vous avez à faire. --Nous écoutons, mon bon monsieur de Peyrolles, repartit Cocardasse en mettant ses deux coudes sur la table; eh donc! Les autres répétèrent: --Nous écoutons. Peyrolles prit une pose d'orateur. --Ce soir, dit-il, vers huit heures, un homme viendra par ce chemin que vous voyez ici, juste sous la fenêtre. Il sera à cheval, il attachera sa monture aux piliers du pont, après avoir franchi la lèvre du fossé... Regardez, là, sous le pont, apercevez-vous une croisée basse, fermée par des contrevents de chêne?... --Parfaitement, mon bon monsieur de Peyrolles, répondit Cocardasse; a pas pur!... nous ne sommes pas des aveugles! --L'homme s'approchera de la fenêtre... --Et à ce moment-là nous l'accosterons?... --Poliment! interrompit Peyrolles avec un sourire sinistre; et votre argent sera gagné. --Capédébiou! s'écria Cocardasse, ce bon M. de Peyrolles, il a toujours le mot pour rire! --Est-ce entendu? --Assurément; mais vous ne nous quittez pas encore, je suppose? --Mes bons amis, je suis pressé, dit Peyrolles en faisant déjà un mouvement de retraite. --Comment! s'écria le Gascon, sans nous dire le nom de celui que nous devons... accoster? --Ce nom ne vous regarde pas. Cocardasse cligna de l'oeil; tout aussitôt un murmure mécontent s'éleva du groupe des estafiers. Passepoil surtout se déclara formalisé. --Sans même nous avoir appris, poursuivit Cocardasse, quel est l'honnête seigneur pour qui nous allons travailler? Peyrolles s'arrêta pour le regarder. Son long visage eut une expression d'inquiétude. --Que vous importe? dit-il, essayant de prendre un ton de hauteur. --Cela nous importe beaucoup, mon bon monsieur de Peyrolles. --Puisque vous êtes bien payés?... --Peut-être que nous ne nous trouvons pas assez bien payés, mon bon monsieur de Peyrolles. --Qu'est-ce à dire, l'ami?... Cocardasse se leva; tous les autres l'imitèrent. --Capédébiou! mon mignon, dit-il en changeant de ton brusquement, parlons franc... Nous sommes tous ici prévôts d'armes et, par conséquent, gentilshommes... Nos rapières. Et il frappa sur la sienne qu'il n'avait point quittée. --Nos rapières veulent savoir ce qu'elles font! --Voilà! ponctua frère Passepoil, qui offrit courtoisement une escabelle au confident de Philippe de Gonzague. Les estafiers approuvèrent chaudement du bonnet. Peyrolles parut hésiter un instant. --Mes braves, dit-il, puisque vous avez si bonne envie de savoir, vous auriez bien pu deviner... A qui appartient ce château? --A M. le marquis de Caylus, sandiéou! un bon seigneur chez qui les femmes ne vieillissent pas... à Caylus-Verrous, le château... Après? --Parbleu! la belle finesse! fit bonnement Peyrolles; vous travaillez pour M. le marquis de Caylus. --Croyez-vous cela, vous autres? demanda Cocardasse d'un ton insolent. --Non, répondit frère Passepoil. --Non, répéta aussitôt la troupe docile. Un peu de sang vint aux joues creuses de Peyrolles. --Comment, coquins!... s'écria-t-il. --Tout beau! interrompit le Gascon: mes nobles amis murmurent... prenez garde!... Discutons plutôt avec calme et comme des gens de bonne compagnie... Si je vous comprends bien, voici le fait: M. le marquis de Caylus a appris qu'un gentilhomme beau et bien fait pénétrait de temps en temps, la nuit, dans son château, par une fenêtre basse... Est-ce cela?... --Oui, fit Peyrolles. --Il sait que mademoiselle Aurore de Caylus, sa fille, aime ce gentilhomme... --C'est rigoureusement vrai, dit encore le factotum. --Selon vous, monsieur de Peyrolles!... Vous expliquez ainsi notre réunion à l'auberge de la Pomme-d'Adam... D'autres pourraient trouver l'explication plausible; mais, moi, j'ai mes raisons pour la trouver mauvaise... Vous n'avez pas dit la vérité, monsieur de Peyrolles. --Par le diable! s'écria celui-ci, c'est trop d'impudence! Sa voix fut étouffée par celle des estafiers, qui disaient: --Parle, Cocardasse! parle, parle! Le Gascon ne se fit point prier. --D'abord, dit-il, mes amis savent comme moi que ce visiteur de nuit, recommandé à nos épées, n'est pas moins qu'un prince... --Un prince! fit Peyrolles en haussant les épaules. Cocardasse continua: --Le prince Philippe de Lorraine, duc de Nevers. --Vous en savez plus long que moi, voilà tout! dit Peyrolles. --Non pas, capédébiou!... ce n'est pas tout!... Il y a encore autre chose... et cette autre chose-là, mes nobles amis ne la savent peut-être point... Aurore de Caylus n'est pas la maîtresse de M. de Nevers. --Ah! ah!... se récria le factotum. --Elle est sa femme! acheva le Gascon résolûment. Peyrolles pâlit et balbutia: --Comment sais-tu cela, toi?... --Je le sais, voilà qui est certain... Comment je le sais, peu vous importe... Tout à l'heure, je vais vous montrer que j'en sais bien d'autres... Un mariage secret a été célébré, il y a tantôt quatre ans, à la chapelle de Caylus, et, si je suis bien informé, vous et votre noble maître... Il s'interrompit pour ôter son feutre d'un air moqueur et acheva: --Vous étiez témoins, monsieur de Peyrolles! Celui-ci ne niait plus. --Où en voulez-vous venir avec tous ces commérages? demanda-t-il seulement. --A découvrir, répondit le Gascon, le nom de l'illustre patron que nous servons cette nuit. --Nevers a épousé la fille malgré le père, dit Peyrolles; M. de Caylus se venge... Quoi de plus simple? --Rien de plus simple, si le bonhomme Verrous savait... mais vous avez été discrets... M. de Caylus ignore tout... Capédébiou! le vieux matois se garderait bien de faire dépêcher ainsi le plus riche parti de France! Tout serait arrangé dès longtemps si M. de Nevers avait dit au bonhomme: «Le roi Louis veut me faire épouser mademoiselle de Savoie, sa nièce; moi, je ne veux pas; moi, je suis secrètement le mari de votre fille...» Mais la réputation de Caylus-Verrous l'a effrayé, le pauvre prince... Il a craint pour sa femme, qu'il adore... --La conclusion? interrompit Peyrolles. --La conclusion, c'est que nous ne travaillons pas pour M. de Caylus. --C'est clair! dit Passepoil. --Comme le jour! gronda le choeur. --Et pour qui pensez-vous travailler? --Pour qui? Ah! ah! sandiéou! pour qui!... Savez-vous l'histoire des trois Philippe? Non? Je vais vous la dire en deux mots. Ce sont trois seigneurs de bonne maison, capédébiou! L'un est Philippe de Mantoue, prince de Gonzague, votre maître, monsieur de Peyrolles, une altesse ruinée, traquée, qui se vendrait au diable à bien bon marché; le second est Philippe de Nevers, que nous attendons; le troisième est Philippe de France, duc de Chartres... Tous trois beaux, ma foi! tous trois jeunes et brillants. Or, tâchez de concevoir l'amitié la plus robuste, la plus héroïque, la plus impossible, vous n'aurez qu'une faible idée de la mutuelle tendresse que se portent les trois Philippe. Voilà ce qu'on dit partout à Paris. Nous laisserons de côté, s'il vous plaît, pour cause, le neveu du roi. Nous ne nous occuperons que de Nevers et de Gonzague, que de Pythias et que de Damon. --Eh! morbleu! s'écria ici Peyrolles, allez-vous accuser Damon de vouloir assassiner Pythias? --Eh donc! fit le Gascon, le vrai Damon était à son aise; le Damon du temps de Denys, tyran de Syracuse... et le vrai Pythias n'avait pas six cent mille écus de revenu. --Que notre Pythias, à nous, possède, interrompit Passepoil, et dont notre Damon est l'héritier présomptif. --Vous sentez, mon bon monsieur de Peyrolles, poursuivit Cocardasse, que cela change bien la thèse; j'ajoute que le vrai Pythias n'avait point une aimable maîtresse comme Aurore de Caylus, et que le vrai Damon n'était pas amoureux de la belle, ou plutôt de sa dot. --Voilà! conclut pour la seconde fois frère Passepoil. Cocardasse prit son verre et l'emplit. --Messieurs, reprit-il, à la santé de Damon... je veux dire de Gonzague, qui aurait demain six cent mille écus de revenu, mademoiselle de Caylus et sa dot, si Pythias... je veux dire Nevers, s'en allait de vie à trépas cette nuit! --A la santé du prince Damon de Gonzague! s'écrièrent tous les spadassins, frère Passepoil en tête. --Eh donc! que dites-vous de cela, monsieur de Peyrolles? ajouta Cocardasse triomphant. --Rêveries! gronda l'homme de confiance, mensonges! --Le mot est dur... Mes vaillants amis seront juges entre nous... je les prends à témoin. --Tu as dit vrai, Gascon; tu as dit vrai! fit-on autour de la table. --Le prince Philippe de Gonzague, déclama Peyrolles, qui essaya de faire de la dignité, est trop au-dessus de pareilles infamies pour qu'on ait besoin de le disculper sérieusement... Cocardasse l'interrompit. --Alors, asseyez-vous, mon bon monsieur de Peyrolles, dit-il. Et, comme le confident résistait, il le colla de force sur une escabelle en reprenant: --Nous allons arriver à de plus grosses infamies.--Passepoil! --Cocardasse! répondit le Normand. --Puisque M. de Peyrolles ne se rend pas, à ton tour de prêcher, mon bon! Le Normand rougit jusqu'aux oreilles et baissa les yeux. --C'est que, balbutia-t-il, je ne sais pas parler en public. --Veux tu marcher! commanda maître Cocardasse en relevant sa moustache; a pa pur! ces messieurs excuseront ton inexpérience et ta jeunesse. --Je compte sur leur indulgence, murmura le timide Passepoil. Et, d'une voix de jeune fille interrogée au catéchisme, le digne prévôt commença: --M. de Peyrolles a bien raison de tenir son maître pour un parfait gentilhomme. Voici le détail qui est parvenu à ma connaissance; moi, je n'y vois point de malice, mais de méchants esprits pourraient en juger autrement. Tandis que les trois Philippe menaient joyeuse vie à Paris, si joyeuse vie, que le roi Louis menaça d'envoyer son neveu dans ses terres... je vous parle de deux ou trois ans; j'étais au service d'un docteur italien, élève du savant Exili, nommé Pierre Garba. --Pietro Garba de Gaëte! interrompit Faënza; je l'ai connu... c'était un noir coquin! Frère Passepoil eut un doux sourire. --C'était un homme rangé, reprit-il, de moeurs tranquilles... affectant de la religion... instruit comme les gros livres... et qui avait pour métier de composer des breuvages bienfaisants qu'il appelait la liqueur de longue vie. Les spadassins éclatèrent de rire tous à la fois. --A pas pur! fit Cocardasse, tu racontes comme un dieu!... marche...! M. de Peyrolles essuya son front, où il y avait de la sueur. --Le prince Philippe de Gonzague, reprit Passepoil, venait voir très-souvent le bon Pierre Garba. --Plus bas! interrompit le confident comme malgré lui. --Plus haut! s'écrièrent les braves. Tout cela les divertissait infiniment, d'autant mieux qu'ils voyaient au bout une augmentation de salaire. --Parle, Passepoil! parle, parle! firent-ils en resserrant leur cercle. Et Cocardasse, caressant la nuque de son prévôt, dit d'un accent tout paternel: --Lou coquin a dou souccès, capédébiou! --Je suis fâché, poursuivit frère Passepoil, de répéter une chose qui paraît déplaire à M. de Peyrolles, mais le fait est que le prince de Gonzague venait très-souvent chez Garba... sans doute pour s'instruire. En ce temps-là, le jeune duc de Nevers fut pris d'une maladie de langueur... --Calomnie! fit Peyrolles, odieuse calomnie! Passepoil demanda candidement: --Qui donc ai-je accusé, mon maître? Et, comme le confident se mordit la lèvre jusqu'au sang, Cocardasse ajouta: --Ce bon M. de Peyrolles n'a plus le verbe si haut, non. Celui-ci se leva brusquement. --Vous me laisserez me retirer, je pense? dit-il avec une rage concentrée. --Certes, fit le Gascon, qui riait de bon coeur; et, de plus, nous vous ferons escorte jusqu'au château... Le bonhomme Verrous doit avoir fini sa sieste: nous irons nous expliquer avec lui. Peyrolles retomba sur son siége. Sa face prenait des tons verdâtres. Cocardasse, impitoyable, lui tendit un verre. --Buvez pour vous remettre, dit-il, car vous n'avez pas l'air à votre aise... Buvez un coup... Non?... Alors, tenez-vous en repos et laissez parler lou petit couquin de Normand, qui prêche mieux qu'un avocat en la grand'chambre. Frère Passepoil salua son chef de file avec reconnaissance, et reprit: --On commençait à dire partout: «Voici ce pauvre jeune duc de Nevers qui s'en va...» La cour et la ville s'inquiétaient... C'est une si noble maison que ces Lorraine!... Le roi s'informa de ses nouvelles... Mais Philippe, duc de Chartres, était inconsolable. --Un homme plus inconsolable encore, interrompit Peyrolles, qui réussit à prendre un accent pénétré, c'était Philippe, prince de Gonzague! --Dieu me garde de vous contredire! fit Passepoil, dont l'aménité inaltérable devrait servir d'exemple à tous les gens qui discutent. Je crois bien que le prince Philippe de Gonzague avait beaucoup de chagrin... la preuve, c'est qu'il venait tous les soirs chez maître Garba... tous les soirs, déguisé en homme de livrée... et qu'il lui répétait toujours d'un air découragé: «C'est bien long, docteur, c'est bien long!» Il n'y avait pas, dans la salle basse du cabaret de la Pomme-d'Adam, un homme qui ne fût un meurtrier, et pourtant chacun tressaillit. Toutes les veines eurent froid. Le gros poing de Cocardasse frappa la table. Peyrolles courba la tête et resta muet. --Un soir, poursuivit frère Passepoil en baissant la voix comme malgré lui, un soir, Philippe de Gonzague vint de meilleure heure... Garba lui tâta le pouls; il avait la fièvre. »--Vous avez gagné beaucoup d'argent au jeu, lui dit Garba, qui le connaissait bien... »Gonzague se prit à rire et répondit: »--J'ai perdu deux mille pistoles... »Mais il ajouta tout de suite après: »--Nevers a voulu faire assaut aujourd'hui à l'académie; il n'est plus assez fort pour tenir l'épée. »--Alors, murmura le docteur Pierre Garba, c'est la fin... Peut-être que demain... »Mais, se hâta d'ajouter Passepoil d'un ton presque joyeux, les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Le lendemain, précisément, Philippe, duc de Chartres, prit Nevers dans son carrosse, et fouette cocher pour la Touraine! Son Altesse emmenait Nevers dans ses apanages! Comme maître Garba n'y était point, Nevers y fut bien. De là, cherchant le soleil, la chaleur, la vie, il passa la Méditerranée et gagna le royaume de Naples. Philippe de Gonzague vint trouver mon bon maître, et le chargea d'aller faire un tour de ce côté. J'étais à préparer ses bagages lorsque, malheureusement, une nuit, son alambic éclata. Il mourut du coup, le pauvre docteur Pierre Garba, pour avoir respiré la vapeur de son élixir de longue vie! --Ah! l'honnête Italien! s'écria-t-on à la ronde. --Oui, dit frère Passepoil avec simplicité, je l'ai bien regretté, pour ma part; mais voici la fin de l'histoire. Nevers fut dix-huit mois hors de France. Quand il revint à la cour, ce ne fut qu'un cri: Nevers avait rajeuni de dix ans! Nevers était fort, alerte, infatigable!... Bref, vous savez tous qu'après le beau Lagardère, Nevers est aujourd'hui la première épée du monde entier! Frère Passepoil se tut, après avoir pris une attitude modeste, et Cocardasse conclut: --Si bien que M. de Gonzague s'est cru obligé de prendre huit prévôts d'armes pour avoir raison de lui seul... A pa pur! Il y eut un silence. Ce fut M. de Peyrolles qui le rompit. --Où tend ce bavardage? demanda-t-il. A une augmentation de salaire? --Considérable... D'abord, répliqua le Gascon, en bonne conscience, on ne peut prendre le même prix pour un père qui venge l'honneur de sa fille et pour Damon qui veut hériter trop tôt de Pythias. --Que demandez-vous? --Qu'on triple la somme. --Soit! répondit Peyrolles sans hésiter. --En second lieu, que nous fassions tous partie de la maison de Gonzague après l'affaire. --Soit! dit encore le factotum. --En troisième lieu... --Si vous demandez trop, commença Peyrolles. --Pécaïre! s'écria Cocardasse en s'adressant à Passepoil; il trouve que nous demandons trop! --Soyons juste! dit le conciliant prévôt. Il se pourrait que le neveu du roi voulût venger son ami et alors... --En ce cas, répliqua Peyrolles, nous passons la frontière... Gonzague rachète ses biens d'Italie... Nous sommes tous en sûreté là-bas. Cocardasse consulta du regard frère Passepoil d'abord, puis ses autres acolytes. --Marché conclu, dit-il. Peyrolles lui tendit la main. Le Gascon ne la prit pas. Il frappa sur son épée et ajouta: --Voici le tabellion qui me répond de vous, mon bon monsieur de Peyrolles... A pa pur! vous n'essayerez jamais de nous tromper, vous! Peyrolles, libre désormais, gagna la porte. --Si vous le manquez, dit-il sur le seuil, rien de fait! --Cela va sans dire; dormez sur vos deux oreilles, mon bon monsieur de Peyrolles!... Un large éclat de rire suivit le départ du confident; puis toutes les voix joyeuses s'unirent pour crier: --A boire! à boire! IV --Le petit Parisien.-- Il était à peine quatre heures de relevée. Nos estafiers avaient du temps devant eux. Sauf Passepoil, qui avait trop regardé la maritorne louche et qui soupirait fort, tout le monde était joyeux. On buvait dans la salle basse du cabaret de la Pomme-d'Adam, on criait, on chantait. Au fond des douves de Caylus, les faneurs, après la chaleur passée, activaient leur travail, et liaient en bottes la belle récolte de foin. Tout à coup, un bruit de chevaux se fit sur la lisière de la forêt d'Ens, et, l'instant d'après, on entendit des cris dans la douve. C'étaient les faneurs qui fuyaient en hurlant les coups de plat d'épée d'une troupe de partisans. Ceux-ci venaient au fourrage, et certes ils ne pouvaient trouver ailleurs de plus noble fenaison. Nos braves s'étaient mis à la fenêtre de l'auberge pour mieux voir. --Les drôles sont hardis! dit Cocardasse junior. --Venir ainsi jusque sous les fenêtres du marquis! ajouta Passepoil. --Combien sont-ils?... Trois... quatre... six... huit... --Juste autant que nous? Pendant cela, les fourrageurs faisaient leur provision tranquillement, riant et prodiguant les gorges chaudes; ils savaient bien que les vieux fauconneaux de Caylus étaient muets depuis longtemps. C'étaient encore des justaucorps de buffle, des feutres belliqueux et de longues rapières: de beaux jeunes gens pour la plupart, parmi lesquels deux ou trois paires de moustaches grises; seulement, ils avaient de plus que nos prévôts des pistolets à l'arçon de leurs selles. Leur accoutrement n'était, du reste, point pareil. On reconnaissait dans ce petit escadron les uniformes délabrés de divers corps réguliers; il y avait deux chasseurs de Brancas, un canonnier de Flandres, un miquelet d'au delà des monts, un vieil arbalétrier qui avait dû voir la Fronde. Le surplus avait perdu son cachet, comme sont les médailles frustes. Le tout pouvait être pris pour une belle et bonne bande de voleurs de grand chemin. Et de fait, ces aventuriers, qui se décoraient du nom de volontaires royaux, ne valaient guère mieux que des bandits. Quand ils eurent achevé leur besogne et chargé leurs chevaux, ils remontèrent le chemin charretier. Leur chef, qui était un des deux chasseurs de Brancas, portant les galons de brigadier, regarda tout autour de lui et dit: --Par ici, messieurs, voici justement notre affaire. Il montrait du doigt le cabaret de la Pomme-d'Adam. --Bravo! crièrent les fourrageurs. --Mes maîtres, murmura Cocardasse junior, je vous conseille de décrocher vos épées. En un clin d'oeil, tous les ceinturons furent rebouclés, et les prévôts d'armes, quittant la fenêtre, se remirent autour des tables. Cela sentait la bagarre d'une lieue. Frère Passepoil souriait paisiblement sous ses trois poils de moustache. --Nous disions donc, commença Cocardasse afin de faire bonne contenance, que le meilleur moyen de tenir la garde à un prévôt gaucher, ce qui est toujours fort dangereux... --Holà! fit en ce moment le chef des maraudeurs, dont le visage barbu se montra à la porte; l'auberge est pleine, enfants! --Il faut la vider, répondirent ceux qui le suivaient. C'était simple, c'était logique. Le chef, qui se nommait Carrigue, n'eut point d'objection à faire. Ils descendirent tous de cheval et attachèrent effrontément leurs montures chargées de foin aux anneaux qui étaient au mur du cabaret. Jusque-là, nos prévôts n'avaient pas bougé. --Çà! dit Carrigue en entrant le premier, qu'on déguerpisse, et vite!... Il n'y a place ici que pour les volontaires du roi. On ne répondit point. Cocardasse se tourna seulement vers les siens et murmura: --De la tenue, enfants! Ne nous emportons pas, et faisons danser en mesure MM. les volontaires du roi. Les gens de Carrigue encombraient déjà la porte. --Eh bien, fit celui-ci, que vous a-t-on dit? Les maîtres d'armes se levèrent et saluèrent poliment. --Priez-les, dit le canonnier de Flandre, de passer par la fenêtre. En même temps, il prit le verre plein de Cocardasse, et le porta à ses lèvres. Carrigue disait cependant: --Ne voyez-vous pas, mes rustres, que nous avons besoin de vos brocs, de vos tables et de vos escabelles? --A pa pur! fit Cocardasse junior, nous allons vous donner tout cela, mes mignons! Il écrasa le broc sur la tête du canonnier, tandis que frère Passepoil envoyait sa lourde escabelle dans la poitrine de Carrigue. Les seize flamberges furent au vent au même instant. C'étaient tous gens d'armes solides, braves et batailleurs par goût. Ils y allèrent avec ensemble et de bon coeur. On entendait le ténor Cocardasse dominer le tumulte par son juron favori. --Capédébiou! servez-les! servez-les! disait-il. A quoi Carrigue et les siens répondirent en chargeant tête baissée. --En avant! Lagardère! Lagardère! Ce fut un coup de théâtre. Cocardasse et Passepoil, qui étaient au premier rang, reculèrent, et mirent la table massive entre les deux armées. --A pa pur! s'écria le Gascon; bas les armes partout! Il y avait déjà trois ou quatre volontaires fort maltraités. L'assaut ne leur avait point réussi, et ils ne voyaient que trop désormais à qui ils avaient affaire. --Qu'avez-vous dit là? reprit frère Passepoil, dont la voix tremblait d'émotion; qu'avez-vous dit là? Les autres prévôts murmuraient et disaient: --Nous allions les manger comme des mauviettes! --La paix! fit Cocardasse avec autorité. Et, s'adressant aux volontaires en désarroi: --Répondez franc, dit-il; pourquoi avez-vous crié Lagardère? --Parce que Lagardère est notre chef, répondit Carrigue. --Le chevalier Henri de Lagardère? --Oui. --Notre petit Parisien!... notre bijou! roucoula frère Passepoil, qui avait déjà l'oeil humide. --Un instant, fit Cocardasse; pas de méprise! Nous avons laissé Lagardère à Paris, chevau-léger du corps. --Eh bien, riposta Carrigue, Lagardère s'est ennuyé de cela... Il n'a conservé que son uniforme, et commande une compagnie de volontaires royaux, ici, dans la vallée. --Alors, dit le Gascon, halte-là! les épées au fourreau!... Vivadiou! les amis du petit Parisien sont les nôtres, et nous allons boire ensemble à la première lame de l'univers. --Bien cela! fit Carrigue, qui sentait que sa troupe l'échappait belle. MM. les volontaires royaux rengainèrent avec empressement. --N'aurons-nous pas au moins des excuses? demanda Pépé le Tueur, fier comme un Castillan. --Tu auras, mon vieux compagnon, répondit Cocardasse, la satisfaction de te battre avec moi si le coeur t'en dit; mais, quant à ces messieurs, ils sont sous ma protection. A table! du vin!... Je ne me sens pas de joie. Eh donc! Il tendit son verre à Carrigue. --J'ai l'honneur, reprit-il, de vous présenter mon prévôt Passepoil, qui, soit dit sans vous offenser, allait vous enseigner une courante dont vous n'avez pas la plus légère idée. Il est comme moi l'ami dévoué de Lagardère. --Et il s'en vante! interrompit frère Passepoil. --Quant à ces messieurs, poursuivit le Gascon, vous pardonnerez à leur mauvaise humeur. Ils vous tenaient, mes braves. Je leur ai ôté le morceau de la bouche... toujours sans vous offenser... Trinquons! On trinqua. Les derniers mots, adroitement jetés par Cocardasse, avaient donné satisfaction aux prévôts, et MM. les volontaires ne semblaient point juger à propos de les relever. Ils avaient vu de trop près l'étrille. Pendant que la maritorne, presque oubliée par Passepoil, allait chercher du vin frais à la cave, on transporta escabelles et tables sur la pelouse, car la salle basse du cabaret de la Pomme-d'Adam n'était réellement plus assez grande pour contenir cette vaillante compagnie. Bientôt tout le monde fut à l'aise et commodément attablé sur le glacis. --Parlons de Lagardère! s'écria Cocardasse; c'est pourtant moi qui lui ai donné sa première leçon d'armes! Il n'avait pas seize ans, mais quelles promesses d'avenir! --Il en a à peine dix-huit aujourd'hui, dit Carrigue, et Dieu sait qu'il tient parole! Malgré eux, les prévôts prenaient intérêt à cette manière de héros dont on leur rebattait les oreilles depuis le matin. Ils écoutaient, et personne parmi eux ne souhaitait plus se trouver en face de lui ailleurs qu'à table. --Oui, n'est-ce pas, continua Cocardasse en s'animant, il a tenu parole?... Pécaïre! il est toujours beau, toujours brave comme un lion? --Toujours heureux auprès du beau sexe? murmura Passepoil en rougissant jusqu'au bout de ses longues oreilles. --Toujours évaporé, poursuivit le Gascon, toujours mauvaise tête? --Bourreau des crânes, et si doux avec les faibles! --Casseur de vitres, tueur de maris! Ils alternaient, nos deux prévôts, comme les bergers de Virgile. _Arcades ambo!_ --Beau joueur! --Jetant l'or par les fenêtres! --Tous les vices, capédébiou! --Toutes les vertus! --Pas de cervelle... --Un coeur!... un coeur d'or! Ce fut Passepoil qui eut le dernier mot. Cocardasse l'embrassa avec effusion. --A la santé du petit Parisien! à la santé de Lagardère! s'écrièrent-ils ensemble. Carrigue et ses hommes levèrent leurs tasses avec enthousiasme. On but debout. Les prévôts n'en purent point donner le démenti. --Mais, par le diable! reprit Joël de Jugan, le bas Breton, en posant son verre, apprenez-nous donc au moins ce que c'est que votre Lagardère! --Les oreilles nous en tintent, ajouta Saldagne. Qui est-il? d'où vient-il? que fait-il? --Mon bon, répondit Cocardasse, il est gentilhomme aussi bien que le roi; il vient de la rue Croix-des-Petits-Champs; il fait des siennes. Êtes-vous fixés?... Si vous en voulez plus long, versez à boire. Passepoil lui emplit son verre, et le Gascon reprit, après s'être un instant recueilli: --Ce n'est pas une bien merveilleuse histoire, ou plutôt cela ne se raconte pas. Il faut le voir à l'oeuvre. Quant à sa naissance, j'ai dit qu'il était plus noble que le roi, et je n'en démordrai pas; mais, en somme, on n'a jamais connu ni son père ni sa mère. Quand je l'ai rencontré, il avait douze ans; c'était dans la cour des Fontaines, devant le Palais-Royal. Il était en train de se faire assommer par une demi-douzaine de vagabonds plus grands que lui. Pourquoi? Parce que ces jeunes bandits avaient voulu dévaliser la petite vieille qui vendait des talmouses sous la voûte de l'hôtel Montesquieu. Je demandai son nom. »--Le petit Lagardère. »--Et ses parents? »--Il n'a pas de parents. »--Qui a soin de lui? »--Personne. »--Où loge-t-il? »--Dans le pignon ruiné de l'ancien hôtel de Lagardère, au coin de la rue Saint-Honoré. »--A-t-il un métier? »--Deux plutôt qu'un: il plonge au pont Neuf, et il se désosse dans la cour des Fontaines. »--A pas pur! voilà de beaux métiers! »Vous autres, étrangers, s'interrompit ici Cocardasse, vous ne savez pas quelle profession c'est que de plonger au pont Neuf. Paris est la ville des badauds. Les badauds de Paris lancent du parapet du pont Neuf des pièces d'argent dans la rivière, et il y a des enfants intrépides qui vont chercher ces pièces d'argent au péril de leur vie. Cela divertit les badauds. Vivediou! entre toutes les voluptés, la meilleure est de bâtonner un de ces bagasses!... Et ça ne coûte pas cher. »Quant au métier de désossé, on en voit partout. Lou petit couquin de Lagardère faisait tout ce qu'il voulait de son corps. Il se grandissait, il se rapetissait; ses jambes étaient des bras, ses bras étaient des jambes, et il me semble encore le voir, sandiéou! quand il singeait le vieux bedeau de Saint-Germain-l'Auxerrois, qui était bossu par devant et par derrière. »Va bien! eh donc! Je le trouvais gentil, moi, ce petit homme, avec ses cheveux blonds et ses joues roses. Je le tirai des mains de ses ennemis, et je lui dis: »--Couquin! veux-tu venir avec moi? »Il me répondit: »--Non, parce que je veille la mère Bernard. »La mère Bernard était une pauvre mendiante qui s'était arrangé un trou dans le pignon en ruine. Le petit Lagardère lui apportait chaque soir le produit de ses plongeons et de ses contorsions. »Alors, je lui fis un tableau complet des délices d'une salle d'armes. Ses beaux grands yeux flambaient. Il me dit avec un gros soupir: »--Quand la mère Bernard sera morte, j'irai chez vous. »Et il s'en alla. Ma foi! je n'y songeai plus. »Trois ans après, Passepoil et moi, nous vîmes arriver à notre salle un grand chérubin timide et tout embarrassé. »--Je suis le petit Lagardère, nous dit-il; la mère Bernard est morte. »Quelques gentilshommes qui étaient là eurent envie de rire. Le grand chérubin rougit, baissa les yeux, se fâcha, et les fit rouler sur le plancher. »Un vrai Parisien, quoi! mince, souple, gracieux comme une femme, dur comme du fer. »Au bout de six mois, il eut querelle avec un de nos prévôts, qui lui avait méchamment rappelé ses talents de plongeur et de désossé. Sandiéou! le prévôt ne pesa pas une once. »Au bout d'un an, il jouait avec moi comme je jouerais avec un de MM. les volontaires du roi... soit dit sans les offenser. »Alors, il se fit soldat. Il tua son capitaine; il déserta. Puis, il s'engagea dans les enfants perdus de Saint-Luc pour la campagne d'Allemagne. Il prit la maîtresse de Saint-Luc; il déserta. M. de Villars le fit entrer dans Fribourg-en-Brisgau; il en sortit tout seul, sans ordre, et ramena quatre grands diables de soldats allemands liés ensemble comme des moutons. Villars le fit cornette; il tua son colonel; il fut cassé... Pécaïre! quel enfant! »Mais M. de Villars l'aimait. Et qui ne l'aimerait? M. de Villars le chargea de porter au roi la nouvelle de la défaite du duc de Bade. Le duc d'Anjou le vit et le voulut pour page. Quand il fut page, en voici bien d'une autre! les dames de la Dauphine se battirent pour l'amour de lui, le matin et le soir. On le congédia. »Enfin, la fortune lui sourit; le voilà chevau-léger du corps! Capédébiou! je ne sais pas si c'est pour un homme ou pour une femme qu'il a quitté la cour; mais, si c'est une femme, tant mieux pour elle; si c'est un homme, _de profundis_!» Cocardasse se tut et lampa un grand verre. Il l'avait bien mérité. Passepoil lui serra la main en manière de félicitation. Le soleil s'en allait descendant derrière les arbres de la forêt. Carrigue et ses gens parlaient déjà de se retirer, et l'on allait boire une dernière fois au bon hasard de la rencontre, lorsque Saldagne aperçut un enfant qui se glissait dans les douves et tâchait évidemment de n'être point découvert. C'était un petit garçon de treize à quatorze ans, à l'air craintif et tout effaré. Il portait le costume de page, mais sans couleurs, et une ceinture de courrier lui ceignait les reins. Saldagne montra l'enfant à ses compagnons. --Parbleu! s'écria Carrigue, voilà un gibier que nous avons déjà couru. Il a éreinté nos chevaux tantôt. Le gouverneur de Vénasque a des espions ainsi faits, et nous allons nous emparer de celui-ci. --D'accord, répliqua le Gascon; mais je ne crois pas que ce jeune drôle appartienne au gouverneur de Vénasque. Il y a d'autres anguilles sous roche de ce côté-ci, monsieur le volontaire, et ce gibier-là est pour nous, soit dit sans vous offenser. Chaque fois que le Gascon prononçait cette formule impertinente, il regagnait un point auprès de ses amis les prévôts. On arrivait de deux manières au fond du fossé: par la route charretière et par un escalier à pic pratiqué à la tête du pont. Nos gens se partagèrent en deux troupes et descendirent par les deux chemins à la fois. Quand le pauvre enfant se vit ainsi cerné, il n'essaya point de fuir, et les larmes lui vinrent aux yeux. Sa main se plongea furtivement sous le revers de son justaucorps. --Mes bons seigneurs! s'écria-t-il, ne me tuez pas... Je n'ai rien! je n'ai rien! Il prenait nos gens pour de purs et simples brigands. Ils en avaient bien l'air. --Ne mens pas! dit Carrigue, tu as passé les monts, ce matin? --Moi?... fit le page; les monts? --Au diable! interrompit Saldagne; il vient d'Argelès en ligne directe; n'est-ce pas, petit? --D'Argelès? répéta l'enfant. Son regard, en même temps, se dirigeait vers la fenêtre basse qui se montrait sous le pont. --A pa pur! lui dit Cocardasse, nous ne voulons pas t'écorcher, jeune homme... à qui portes-tu cette lettre d'amour? --Une lettre d'amour? répéta encore le page. Passepoil s'écria: --Tu es né en Normandie, ma poule! Et l'enfant de répéter: --En Normandie, moi? --Il n'y a qu'à le fouiller, opina Carrigue. --Oh! non! non! s'écria le petit page en tombant à genoux, ne me fouillez pas, mes bons seigneurs! C'était souffler sur le feu pour l'éteindre. Passepoil se ravisa et dit: --Il n'est pas du pays; il ne sait pas mentir! --Comment t'appelles-tu? interrogea Cocardasse. --Berrichon, répondit l'enfant sans hésiter. --Qui sers-tu? Le page resta muet. Estafiers et volontaires, qui l'entouraient, commençaient à perdre patience. Saldagne le saisit au collet, tandis que tout le monde répétait: --Voyons, réponds! qui sers-tu? --Penses-tu, petit bagasse, reprit le Gascon, que nous ayons le temps de jouer avec toi?... Fouillez-le, mes mignons, et finissons-en! On vit alors un singulier spectacle: le page, tout à l'heure si craintif, se dégagea brusquement des mains de Saldagne, et tira de son sein, d'un air résolu, une petite dague qui ressemblait bien un peu à un jouet. D'un bond, il passa, entre Faënza et Staupitz, prenant sa course vers la partie orientale des fossés. Mais frère Passepoil avait gagné maintes fois le prix de la course aux foires de Villedieu. Le jeune Hippomène, qui conquit en courant la main d'Atalante, ne détalait pas mieux que lui. En quelques enjambées, il eut rejoint le pauvre Berrichon. Celui-ci se défendit vaillamment. Il égratigna Saldagne avec son petit poignard; il mordit Carrigue, et lança de furieux coups de pied dans les jambes de Staupitz. Mais la partie était trop inégale, Berrichon, terrassé, sentait déjà près de sa poitrine la grosse main des estafiers, lorsque la foudre tomba au beau milieu de ses persécuteurs. La foudre! Carrigue s'en alla rouler à trois ou quatre pas, les jambes en l'air; Saldagne pirouetta sur lui-même et cogna le mur du rempart; Staupitz mugit et s'affaissa comme un boeuf assommé; Cocardasse lui-même, Cocardasse junior fit la culbute et embrassa rudement le sol. --Eh donc! C'était un seul homme qui avait produit tout ce ravage en un clin d'oeil, et, pour ainsi dire, du même coup. Un large cercle se fit autour du nouveau venu et de l'enfant. Pas une épée ne sortit du fourreau. Tous les regards se baissèrent. --Lou couquin! grommela Cocardasse, qui se relevait en frottant ses côtes. Il était furieux, mais un sourire naissait malgré lui sous sa moustache. --Le petit Parisien! fit Passepoil tremblant d'émotion ou de frayeur. Les gens de Carrigue, sans s'occuper de celui-ci, qui gisait étourdi sur le sol, touchèrent leurs feutres avec respect, et dirent: --Le capitaine Lagardère. V --La botte de Nevers.-- C'était Lagardère, le beau Lagardère, le casseur de têtes, le bourreau des coeurs. Il y avait là seize épées de prévôts d'armes qui n'osaient pas seulement sortir du fourreau, seize spadassins contre un jeune homme de dix-huit ans qui souriait, les bras croisés sur sa poitrine. Mais c'était Lagardère! Cocardasse avait raison, Passepoil aussi; tous deux restaient au-dessous du vrai. Ils avaient eu beau vanter leur idole, ils n'en avaient pas assez dit. C'était la jeunesse radieuse, forte, gaie, franche, communicative, vaillante, la jeunesse qui attire et qui séduit, la jeunesse que regrettent les victorieux, la jeunesse que ne peuvent racheter ni la fortune conquise, ni le génie planant sur le vulgaire agenouillé, la jeunesse en sa fière et divine fleur, avec l'or de sa chevelure bouclée, avec le sourire épanoui de ses lèvres, avec l'éclair vainqueur de ses yeux! On dit souvent: «Tout le monde est jeune une fois en sa vie. A quoi bon chanter si haut cette gloire qui ne manque à personne?» En avez-vous vu des jeunes hommes? Et si vous en avez vu, combien? Moi, je connais des enfants de vingt ans et des vieillards de dix-huit. Les jeunes hommes, je les cherche. J'entends ceux-là qui _savent_ en même temps qu'ils _peuvent_, faisant mentir le plus vrai de tous les proverbes, ceux-là qui portent, comme les orangers bénis des pays du soleil, le fruit à côté de la fleur! Ceux-là qui ont tout à foison, l'honneur, le coeur, la séve, la folie, et qui s'en vont, brillants et chauds comme un rayon, épandant à pleines mains l'inépuisable trésor de leur vie! Ils n'ont qu'un jour, hélas! souvent, car le contact de la foule est comme l'eau qui éteint toute flamme. Bien souvent aussi toute cette splendide richesse se prodigue en vain, et ce front, que Dieu avait marqué au signe héroïque, ne ceint que la couronne de l'orgie. Bien souvent! c'est la loi. L'humanité a sur son grand-livre, comme l'usurier du coin, sa colonne des profits et pertes. Henri de Lagardère était d'une taille un peu au-dessus de la moyenne. Ce n'était pas un hercule; mais ses membres avaient cette vigueur souple et gracieuse du type parisien, aussi éloigné de la lourde musculation du Nord que de la maigreur pointue de ces adolescents de nos places publiques, immortalisés par le vaudeville banal. Il avait les cheveux blonds, légèrement bouclés, plantés haut et découvrant un front qui respirait l'intelligence et la noblesse. Ses sourcils étaient noirs, ainsi que sa fine moustache, retroussée au-dessus de la lèvre. Rien de plus cavalier que cette opposition, surtout quand des yeux bruns et rieurs éclairent la pâleur un peu trop mate de ces visages. La coupe de sa figure, régulière mais allongée, la ligne aquiline des sourcils, le dessin ferme du nez et de la bouche, donnaient de la noblesse à ces joyeusetés de l'expression générale. Le sourire du gai vivant n'effaçait point la fierté du porteur d'épée. Mais ce qui ne se peut peindre à la plume, c'est l'attrait, la grâce, la juvénile gaillardise de cet ensemble; c'est aussi la mobilité de cette physionomie fine et changeante, qui pouvait languir aux heures d'amour, comme un doux visage de femme; qui pouvait, aux heures de combat, suer la terreur comme la tête de Méduse. Ceux-là seuls l'avaient bien vu qu'il avait tués; celles-là seules qu'il avait aimées. Il portait l'élégant costume des chevau-légers du roi, un peu débraillé, un peu fané, mais relevé par un riche manteau de velours, jeté négligemment sur son épaule. Une écharpe de soie rouge à franges d'or indiquait le rang qu'il occupait parmi les aventuriers. C'est à peine si la rude exécution qu'il venait de faire avait amené un peu de sang à ses joues. --Vous n'avez pas de honte! dit-il avec mépris: maltraiter un enfant! --Capitaine! voulut répliquer Carrigue en se remettant sur ses jambes. --Tais-toi... Qui sont ces bravaches? Cocardasse et Passepoil étaient auprès de lui, le chapeau à la main. --Eh! fit-il en se déridant, mes deux protecteurs! Que diable faites-vous si loin de la rue Croix-des-Petits-Champs? Il leur tendit la main, mais d'un air de prince qui donne le revers de ses doigts à baiser. Maître Cocardasse et frère Passepoil touchèrent cette main avec dévotion. Il faut dire que cette main s'était bien souvent ouverte pour eux pleine de pièces d'or. Les protecteurs n'avaient point à se plaindre du protégé. --Et les autres? reprit Henri; j'ai vu cela quelque part; où donc, toi? Il s'adressait à Staupitz. --A Cologne, répliqua l'Allemand tout confus. --C'est juste, tu me touchas une fois. --Sur douze! murmura l'Allemand avec humilité. --Ah! ah! continua Lagardère en regardant Saldagne et Pinto, mes deux champions de Madrid... bonnes gardes! --Ah! Excellence! firent à la fois les deux Espagnols, c'était une gageure... Nous n'avons point coutume de nous mettre deux contre un... --Comment! comment! deux contre un? s'écria le Gascon. --Ils disaient, ajouta Passepoil, qu'ils ne vous connaissaient pas. --Et celui-ci, reprit Cocardasse montrant Pépé le Tueur, faisait des voeux pour se trouver en face de vous. Pépé fit ce qu'il put pour soutenir le regard de Lagardère. Lagardère répéta seulement: --Celui-ci? Et Pépé baissa la tête en grondant. --Quant à ces deux braves, reprit Lagardère en désignant Pinto et Saldagne, je ne portais en Espagne que mon nom d'Henri... --Messieurs, s'interrompit-il faisant du doigt le geste de porter une botte, je vois que nous nous sommes déjà rencontrés plus ou moins, car voici un honnête gaillard à qui j'ai fêlé le crâne une fois avec l'arme de son pays. Joël de Jugan se frotta la tempe. --La marque y est, murmura-t-il; vous maniez le bâton comme un dieu, c'est certain. --Vous n'avez eu de bonheur avec moi ni les uns ni les autres, mes camarades, reprit Lagardère; mais vous étiez occupés ici à une besogne plus facile... Approche ici, enfant! Berrichon obéit. Cocardasse et Carrigue prirent à la fois la parole, afin d'expliquer pourquoi ils voulaient fouiller le page. Lagardère leur imposa silence. --Que viens-tu faire ici? demanda-t-il à l'enfant. --Vous êtes bon, vous, et je ne vous mentirai pas, répondit Berrichon. Je viens porter une lettre. --A qui? Berrichon hésita, et son regard glissa encore vers la fenêtre basse. --A vous, répondit-il pourtant. --Donne. L'enfant lui tendit un pli qu'il tira de son sein. Puis, se haussant vivement jusqu'à son oreille: --J'ai une autre lettre à porter. --A qui? --A une dame. Lagardère lui jeta sa bourse. --Va, petit! dit-il, personne ne t'inquiétera. L'enfant partit en courant, et disparut bientôt derrière le coude de la douve. Dès que le page eut disparu, Lagardère ouvrit sa lettre. --Au large! commanda-t-il en se voyant entouré de trop près par les volontaires et les prévôts; j'aime dépouiller seul ma correspondance. Tout le monde s'écarta vivement. --Bravo! s'écria Lagardère après avoir lu les premières lignes; voilà ce que j'appelle un heureux message! C'est justement ce que je venais chercher ici. Par le ciel! ce Nevers est un galant seigneur! --Nevers! répétèrent les estafiers étonnés. --Qu'est-ce donc? demandèrent Cocardasse et Passepoil. Lagardère se dirigea vers la table. --A boire d'abord! dit-il; j'ai le coeur content. Je veux vous raconter l'histoire. Assieds-toi là, maître Cocardasse... Ici, frère Passepoil... vous autres où vous voudrez. Le Gascon et le Normand, fiers d'une distinction pareille, prirent place aux côtés de leur héros. Henri de Lagardère but une rasade, et reprit: --Il faut vous dire que je suis exilé: je quitte la France... --Exilé, vous? interrompit Cocardasse. --Nous le verrons pendu! soupira Passepoil. --Et pourquoi exilé? Par bonheur, cette dernière question couvrit l'expression tendre mais irrévérencieuse d'Amable Passepoil. Lagardère ne souffrait point ces familiarités. --Connaissez-vous ce grand diable de Bélissen? demanda-t-il. --Le baron de Bélissen? --Bélissen le bretteur? --Bélissen le défunt, rectifia le jeune chevau-léger. --Il est mort? demandèrent plusieurs voix. --Je l'ai tué... Le roi m'avait fait noble, vous savez, pour que je pusse entrer dans sa compagnie... J'avais promis de me comporter prudemment; pendant six mois, j'ai été sage comme une image. On m'avait presque oublié; mais, un soir, ce Bélissen voulut jouer au croquemitaine avec un pauvre petit cadet de province qui n'avait pas seulement un poil de barbe au menton. --Toujours la même histoire, dit Passepoil: un vrai chevalier errant! --La paix, mon bon! ordonna Cocardasse. --Je m'approchai de Bélissen, poursuivit Lagardère, et, comme j'avais promis à Sa Majesté, quand elle daigna me créer chevalier, de ne plus lancer de paroles injurieuses à personne, je me bornai à tirer les oreilles du baron comme on fait aux enfants méchants dans les écoles. Cela ne lui plut point. --Je crois bien! fit-on à la ronde. --Il me le dit trop haut, poursuivit Lagardère, et je lui donnai, derrière l'Arsenal, ce qu'il avait mérité depuis longtemps... un coup droit sur dégagement... à fond! --Ah! petit! s'écria Passepoil oubliant que les temps étaient changés, comme tu allonges bien ce damné coup-là! Lagardère se mit à rire. Puis il frappa la table violemment de son gobelet d'étain. Passepoil se crut perdu. --Voilà la justice! s'écria le chevau-léger, qui ne songeait déjà plus à lui; on me devait la prime, puisque j'avais abattu une tête de loup... Eh bien, non... on m'exile! Toute l'honorable assistance convint à l'unanimité que c'était là un abus. Cocardasse jura capédébiou que les arts n'étaient point suffisamment protégés. Lagardère reprit: --En fin de compte, j'obéis aux ordres de la cour. Je pars... L'univers est grand, et je fais serment de trouver quelque part à bien vivre... Mais, avant de passer la frontière, j'ai une fantaisie à satisfaire... deux fantaisies: un duel et une escapade galante. C'est ainsi que je veux faire mes adieux au beau pays de France! On se rapprocha curieusement. --Contez-nous cela, monsieur le chevalier, dit Cocardasse. --Dites-moi, mes vaillants, demanda Lagardère au lieu de répondre, avez-vous ouï parler, par hasard, de la botte secrète de M. de Nevers? --Parbleu! fit-on autour de la table. --Elle était sur le tapis encore tout à l'heure, ajouta Passepoil. --Et qu'en disiez-vous, s'il vous plaît? --Les avis étaient partagés... Les uns disaient: «Fadaise!...» les autres prétendaient que le vieux maître Delapalme avait vendu au duc un coup... ou une série de coups... au moyen desquels le duc était parfaitement sûr de toucher un homme, n'importe lequel, au milieu du front, entre les deux yeux. Lagardère était pensif. Il demanda encore: --Que pensez-vous des bottes secrètes en général, vous qui êtes tous experts et prévôts d'armes? L'avis unanime fut que les bottes secrètes étaient des attrape-nigaud, et que tout coup à fond pouvait être évité à l'aide des parades connues. --C'était mon opinion, dit Lagardère, avant d'avoir eu l'honneur de faire la partie de M. de Nevers. --Et maintenant?... interrogea-t-on de toutes parts, car chacun était fortement intéressé: dans quelques heures, cette fameuse botte de Nevers allait peut être coucher deux ou trois morts sur le carreau. --Maintenant, repartit Henri de Lagardère, c'est différent. Figurez-vous que cette botte maudite a été longtemps ma bête noire. Sur ma parole, elle m'empêchait de dormir! Convenez que ce Nevers fait aussi par trop parler de lui... A toute heure, partout, depuis son retour d'Italie, j'entendais radoter autour de moi «Nevers, Nevers, Nevers! Nevers est le plus beau! Nevers est le plus brave!» --Après un autre que nous connaissons bien, interrompit frère Passepoil. Cette fois, il eut l'approbation pleine et entière de Cocardasse junior. --Nevers par-ci, Nevers par-là! continua Lagardère. Les chevaux de Nevers, les armes de Nevers, les domaines de Nevers!... ses bons mots, son bonheur au jeu, la liste de ses maîtresses... et sa botte secrète par-dessus le marché!... diable d'enfer! cela me rompait la tête... Un soir, mon hôtesse me servit des côtelettes à la Nevers... je lançai le plat par la fenêtre et je me sauvai sans souper... Sur la porte, je me heurtai contre mon cordonnier, qui m'apportait des bottes à la dernière mode, des bottes à la Nevers... je rossai mon bottier; cela me coûta dix louis que je lui jetai au visage... Le drôle me dit: «M. de Nevers me battit une fois, mais il me donna cent pistoles!...» --C'était trop! prononça gravement Cocardasse. Passepoil suait à grosses gouttes, tant il ressentait vivement les contrariétés de son cher petit Parisien. --Voyez-vous, continua Lagardère, je sentis que la folie me prenait... Il fallait mettre un terme à cela!... Je montai à cheval et je m'en allai attendre Nevers à la sortie du Louvre... Quand il passa, je l'appelai par son nom. «--Qu'est-ce? me demanda-t-il. «--Monsieur le duc, répondis-je, j'ai grande confiance en votre courtoisie... Je viens vous demander de m'enseigner votre botte secrète, au clair de la lune. «Il me regarda. Je pense qu'il me prit pour un échappé des Petites-Maisons. «--Qui êtes-vous? me demanda-t-il pourtant. «--Le chevalier Henri de Lagardère, répondis-je, par la munificence du roi... chevau-léger du corps... ancien cornette de la Ferté, ancien enseigne de Conti, ancien capitaine au régiment de Navarre... toujours cassé pour cause de cervelle absente... «--Ah! m'interrompit-il en descendant de cheval, vous êtes le beau Lagardère? On me parle souvent de vous, et cela m'ennuie. «Nous allions côte à côte vers l'église Saint-Germain-l'Auxerrois. «--Si vous ne me trouviez point trop petit gentilhomme, commençai-je, pour vous mesurer avec moi... «Il fut charmant, charmant! Je dois lui rendre cette justice. «Au lieu de me répondre, il me planta sa rapière entre les deux sourcils, si roide et si net, que je serais encore là-bas, sans un saut de trois toises que fort à propos je fis. «--Voilà ma botte, me dit-il. «Ma foi! je le remerciai de bon coeur; c'était bien le moins. «--Encore une petite leçon, demandai-je, si ce n'est pas abuser. «--A votre service. «Malepeste! cette fois, il me fit une piqûre au front. J'étais touché, moi... moi, Lagardère! Les maîtres d'armes échangèrent des oeillades inquiètes. La botte de Nevers prenait en vérité d'effrayantes proportions. --Vous n'y aviez vu que du feu? insinua timidement Cocardasse. --J'avais vu la feinte, pardieu! s'écria Lagardère, mais je n'étais pas arrivé à la parade. Cet homme est vite comme la foudre. --Et la fin de l'aventure? --Est-ce que le guet peut jamais laisser en repos les gens paisibles?... Le guet arriva... Nous nous séparâmes bons amis avec promesse de revanche. --Mais sandiéou! dit Cocardasse, qui suivait sa piste, il vous tiendra toujours par cette botte. --Allons donc! fit Lagardère. --Vous avez le secret? --Parbleu!... je l'ai étudié dans le silence du cabinet. --Eh bien? --C'est un enfantillage! Les prévôts respirèrent. Cocardasse se leva. --Monsieur le chevalier, dit-il, si vous avez quelque bon souvenir des pauvres leçons que je vous ai données avec tant de plaisir, vous ne repousserez pas ma requête... Eh donc! Instinctivement, Lagardère mit la main au gousset. Frère Passepoil eut un geste plein de dignité. --Ce n'est pas cela que maître Cocardasse vous demande, dit-il. --Parle, fit Lagardère; je me souviens. Que veux-tu? --Je veux, répliqua Cocardasse, que vous m'enseigniez la botte de Nevers. Lagardère se leva aussitôt. --C'est trop juste, dit-il, mon vieux Cocardasse. Cela concerne ton état. Ils se mirent en garde. Les volontaires et les prévôts firent cercle. Ces derniers surtout ne regardaient pas à demi. --Tubleu! fit Lagardère en tâtant le fer du prévôt, comme tu es devenu mou!... Voyons, engage en tierce... coup droit retenu! pare... coup droit, remets à fond... pare prime et riposte... marche... prime encore sur ma riposte... passe sous l'épée, et aux yeux! Il joignit le geste à la parole. --Tron de l'air! fit Cocardasse en sautant de côté; j'ai vu un million de chandelles! Et la parade? reprit-il en se mettant en garde de nouveau. --Oui, oui, la parade? firent les spadassins avidement. --Simple comme bonjour! repartit Lagardère. Y es-tu?... Tierce... à temps, sur la remise... prime deux fois... évite... arrête dans les armes, le tour est fait! Il rengaîna. Ce fut frère Passepoil qui remercia avec effusion. --Avez-vous saisi, vous autres? fit Cocardasse en s'essuyant le front. Capédébiou! quel enfant! Les prévôts firent un signe de tête affirmatif, et Cocardasse revint s'asseoir en disant: --Ça pourra servir! --Ça va servir tout de suite, répliqua Lagardère en se versant à boire. Tous relevèrent les yeux sur lui. Il but son verre à petites gorgées, puis il déplia lentement la lettre que le page lui avait remise. --Ne vous ai-je pas dit, reprit-il, que M. de Nevers m'avait promis ma revanche? --Oui; mais... --Il fallait bien terminer cette aventure avant de partir pour l'exil... J'ai écrit à M. de Nevers, que je savais à son château du Béarn... Cette lettre est la réponse de M. de Nevers. Un murmure d'étonnement s'éleva du groupe des estafiers. --Il est toujours charmant, poursuivit Lagardère, charmant! Quand je me serai battu mon content avec ce parfait gentilhomme, je suis capable de l'aimer comme un frère. Il accepte tout ce que je lui propose: l'heure du rendez-vous, le lieu. --Et quelle est l'heure? demanda Cocardasse avec trouble. --La tombée de la nuit. --Ce soir? --Ce soir. --Et le lieu? --Les fossés du château de Caylus. Il y eut un silence. Passepoil avait mis un doigt sur sa bouche. Les estafiers tâchaient de garder bonne contenance. --Pourquoi choisir ce lieu? fit cependant Cocardasse. --Autre histoire! dit Lagardère en riant, seconde fantaisie!... Je me suis laissé dire, depuis que j'ai l'honneur de commander ces braves, pour tuer un peu le temps avant mon départ, je me suis laissé dire que le vieux marquis de Caylus était le plus fin geôlier de l'univers!... Il faut bien qu'il ait quelques talents pour avoir mérité ce beau nom de Caylus-Verrous!... Or, le mois passé, aux fêtes de Tarbes, j'ai entrevu sa fille Aurore... Sur ma parole, elle est adorablement belle!... Après avoir causé avec M. de Nevers, je veux consoler un peu cette charmante recluse. --Avez-vous donc la clef de la prison, capitaine? demanda Carrigue en montrant le château. --J'ai pris d'assaut bien d'autres forteresses! repartit le Parisien. J'entrerai par la porte, par la fenêtre, par la cheminée... enfin, je ne sais pas... mais j'entrerai! Il y avait déjà du temps que le soleil avait disparu derrière les futaies d'Ens. La nuit venait. Deux ou trois lueurs se montrèrent aux fenêtres intérieures du château. Une forme glissa rapidement dans l'ombre des douves. C'était Berrichon, le petit page, qui sans doute avait fait sa commission. En prenant à toute course le sentier qui conduisait à la forêt, il envoya de loin un grand merci à Lagardère, son sauveur. --Eh bien, s'écria celui-ci, pourquoi ne riez-vous plus, mes drôles? Ne trouvez-vous point l'aventure gaillarde? --Si fait, répondit frère Passepoil, trop gaillarde! --Je voudrais savoir, dit Cocardasse gravement, si vous avez parlé de mademoiselle de Caylus dans votre lettre à Nevers. --Parbleu! je lui explique mon affaire en grand. Il fallait bien donner un prétexte à ce lointain rendez-vous. Les estafiers échangèrent un regard. --Ah çà! qu'avez-vous donc? demanda brusquement le Parisien. --Nous réfléchissons répondit Passepoil; nous sommes heureux de nous trouver là pour vous rendre service. --C'est la vérité, capédébiou! ajouta Cocardasse, nous allons vous donner un bon coup d'épaule. Lagardère éclata de rire, tant l'idée lui sembla bouffonne. --Vous ne rirez plus, monsieur le chevalier, prononça le Gascon avec emphase, quand je vous aurai appris certaine nouvelle... --Voyons ta nouvelle? --Nevers ne viendra pas seul au rendez-vous. --Fi donc! pourquoi cela? --Parce que, après ce que vous lui avez écrit, il ne s'agit plus entre vous d'une partie de plaisir... l'un de vous deux doit mourir ce soir... Nevers est l'époux de mademoiselle de Caylus. Cocardasse junior se trompait en pensant que Lagardère ne rirait plus. Le fou se tint les côtes. --Bravo! s'écria-t-il, un mariage secret! un roman espagnol! Pardieu! voilà qui me comble, et je n'espérais pas si bien pour ma dernière aventure! VI --La fenêtre basse.-- --Et dire qu'on exile des hommes pareils! prononça frère Passepoil d'un ton profondément pénétré. La nuit s'annonçait noire. Les masses sombres du château de Caylus se détachaient confusément sur le ciel. --Voyons, chevalier, dit le Gascon au moment où Lagardère se levait et resserrait le ceinturon de son épée, pas de fausse honte, vivadiou!... acceptez nos services pour ce combat, qui doit être inégal! Lagardère haussa les épaules. Passepoil lui toucha le bras par derrière. --Si je pouvais vous être utile, murmura-t-il en rougissant outre mesure, pour la galante équipée... La morale en action affirme, sur la foi d'un philosophe grec, que le rouge est la couleur de la vertu. Amable Passepoil avait au plus haut degré la couleur, mais il manquait absolument de vertu. --Palsambleu! mes camarades, s'écria Lagardère, j'ai coutume de faire mes affaires tout seul; et vous le savez bien... La brune vient... une dernière rasade, et décampez! voilà le service que je réclame. Les aventuriers allèrent à leurs chevaux. Les maîtres d'armes ne bougèrent pas. Le Gascon prit Lagardère à part. --Je me ferais tuer pour vous comme un chien sandiéou! chevalier, dit-il avec embarras... mais... --Mais quoi? --Chacun son métier, vous savez... Nous ne pouvons pas quitter ce lieu. --Ah! ah!... Et pourquoi cela? --Parce que nous attendons aussi quelqu'un. --Vraiment! Qui est ce quelqu'un? --Ne vous fâchez pas... Ce quelqu'un est Philippe de Nevers. Le Parisien tressaillit. --Ah! ah! fit-il encore; et pourquoi attendez-vous M. de Nevers? --Pour le compte d'un digne gentilhomme... Il n'acheva pas. Les doigts de Lagardère lui serraient le poignet comme un étau. --Un guet-apens! s'écria ce dernier, et c'est à moi que tu viens dire cela! --Je vous fais observer..., commença frère Passepoil. --La paix mes drôles!... Je vous défends,--vous m'entendez bien, n'est-ce pas?--je vous défends de toucher un cheveu de Nevers, sous peine d'avoir affaire à moi!... Nevers m'appartient... s'il doit mourir, ce sera de ma main, en loyal combat... mais de la vôtre, non pas!... diable d'enfer! non pas, tant que je serai vivant! Il s'était dressé de toute sa hauteur. Il était de ceux dont la voix, dans la colère, ne tremble pas, mais vibre plus sonore. Les spadassins l'entouraient irrésolus. --Ah! c'est pour cela, reprit-il, que vous vous êtes fait enseigner la botte de Nevers! et c'est moi... Carrigue! s'interrompit-il. Celui-ci vint à l'ordre, avec ses gens qui tenaient par la bride leurs chevaux chargés de fourrage. --C'est une honte, reprit le Parisien, une honte que de tels gens nous aient fait partager leur vin! --Voilà un mot bien dur! soupira Passepoil, dont les yeux se mouillèrent. Cocardasse junior blasphémait en lui-même tous les savants jurons que put jamais produire cette fertile terre de Gascogne. --En selle, et au galop! poursuivit Lagardère. Je n'ai besoin de personne pour faire justice de ces drôles. Carrigue et ses gens, qui avaient tâté des rapières de prévôt, ne demandaient pas mieux que d'aller un peu plus loin jouir de la fraîcheur de la nuit. --Quant à vous, continua le jeune chevau-léger, vous allez déguerpir, et vite! ou, par la mordieu! je vais vous donner une seconde leçon d'armes... à fond! Il dégaîna. Cocardasse et Passepoil firent reculer les estafiers, qui, forts de leur nombre, avaient des velléités de révolte. --Qu'avons-nous à nous plaindre, insinua Passepoil, s'il veut absolument faire notre besogne? Pour la logique, vous ne trouverez pas beaucoup de Normands plus ferrés que frère Passepoil. --Allons-nous-en! tel fut l'avis général. Il est vrai que l'épée de Lagardère sifflait et fouettait le vent. --Capédébiou! fit observer Cocardasse en ouvrant la retraite, le bon sens dit que nous n'avons pas peur; chevalier, nous vous cédons la place. --Pour vous faire plaisir, ajouta Passepoil; adieu! --Au diable! répliqua le Parisien en tournant le dos. Les fourrageurs partirent au galop, les estafiers disparurent derrière l'enclos du cabaret. Ils oublièrent de payer; mais Passepoil ravit en passant un doux baiser à la maritorne, qui demandait son argent. Ce fut Lagardère qui solda tous les écots. --La fille! dit-il, ferme tes volets et mets tes barres... Quoi que tu entendes, là, dans la douve, cette nuit, que chacun, dans ta maison, dorme sur les deux oreilles. Ce sont affaires qui ne vous regardent point! La maritorne ferma ses volets et mit ses barres. La nuit était presque complète, une nuit sans lune et sans étoiles. Un lumignon fumeux, placé à la tête du pont de planches, sous la niche d'une sainte Vierge, brillait faiblement, mais n'éclairait point au delà d'un cercle de dix ou douze pas. Sa lumière d'ailleurs ne pouvait descendre dans les douves, à cause du pont qui la masquait. Lagardère était seul. Le galop des chevaux s'était étouffé au lointain. La vallée de Louron se plongeait déjà dans une obscurité profonde où luisaient çà et là quelques lueurs rougeâtres marquant la cabane d'un laboureur ou la loge d'un berger. Le son plaintif des clochettes attachées au cou des chèvres montait, quand le vent donnait, avec les murmures sourds du gave d'Arau, qui verse ses eaux dans la Clarabide, au pied du Hachaz. --Huit contre un, les misérables! se disait le jeune Parisien en prenant le chemin charretier pour descendre au fond de la douve: un assassinat! Quels bandits!... C'est à dégoûter de l'épée! Il donna contre les tas de foin, ravagés par Carrigue et sa troupe. --Par le ciel! reprit-il en secouant son manteau, voici une crainte qui me pousse. Le page va prévenir Nevers qu'il y a ici une bande d'égorgeurs. Et Nevers ne viendra pas. Et ce sera une partie manquée; la plus belle partie du monde. Diable d'enfer! s'il en est ainsi, demain il y aura huit coquins d'assommés. Il arrivait sous le pont. Ses yeux s'habituaient à l'obscurité. Les fourrageurs avaient fait une large place nette, juste à l'endroit où Lagardère était en ce moment, devant la fenêtre basse. Il regarda cela d'un air content, et pensa qu'on serait bien en ce lieu pour jouer de la flamberge. Mais il pensait encore à autre chose. L'idée de pénétrer dans cet inabordable château le tenait au collet. Ce sont de vrais diables que ces héros qui ne tournent point vers le bien la force exceptionnelle dont ils sont doués. Murailles, verrous, gardiens, le beau Lagardère se riait de tout cela. Il n'eût point voulu d'une aventure où quelqu'un de ces obstacles eût manqué. --Faisons connaissance avec le terrain, se disait-il, rendu déjà à l'espiègle gaieté de sa nature. Morbleu! M. le duc va nous arriver bien en colère, et nous n'avons qu'à nous tenir!... Quelle nuit! il faudra ferrailler au jugé... Du diable si on pourra voir la pointe des épées! Il était au pied des grands murs. Le château dressait à pic au-dessus de sa tête sa masse énorme, et le pont traçait un arc noir sur le ciel. Escalader ce mur à l'aide du poignard, c'était l'affaire de toute une nuit. En tâtonnant, la main de Lagardère rencontra la fenêtre basse. --Bon, cela! s'écria-t-il. Çà! que vais-je lui dire, à cette fière beauté? Je vois d'ici l'éclair méchant de ses yeux noirs, ses sourcils d'aigle froncés par l'indignation. Il se frotta les mains de tout coeur. --Délicieux! délicieux!... Je lui dirai... Il faut quelque chose de bien tourné... je lui dirai... Palsambleu! Épargnons nos frais d'éloquence... Mais qu'est cela? s'interrompit-il tout à coup. Ce Nevers est charmant!... toujours charmant! Il s'arrêta pour écouter. Un bruit avait frappé son oreille. Des pas sonnaient, en effet, au bord de la douve, des pas de gentilhomme; car on entendait le tintement argentin des éperons. --Oh! oh! pensa Lagardère, maître Cocardasse aurait-il dit vrai? M. le duc se serait-il fait accompagner! Le bruit de pas cessa. Le lumignon placé à la tête du pont éclaira deux hommes enveloppés de longs manteaux, et immobiles. On voyait bien que leurs regards cherchaient à percer l'obscurité de la douve. --Je ne vois personne, dit l'un d'eux à voix basse. --Si fait, répondit l'autre, là-bas, près de la fenêtre. Et il appela avec précaution. --Cocardasse!... Lagardère resta immobile. --Faënza! appela encore le second interlocuteur: c'est moi... M. de Peyrolles! --Il me semble que je connais ce nom de coquin! pensa Lagardère. Peyrolles appela pour la troisième fois: --Passepoil!... Staupitz! --Si ce n'était pas un des nôtres? murmura son compagnon. --C'est impossible, répliqua Peyrolles, j'ai ordonné qu'on laissât ici une sentinelle... C'est Saldagne, je le reconnais... Saldagne! --Présent! répondit Lagardère, qui prit à tout hasard l'accent espagnol. --Voyez-vous! s'écria M. de Peyrolles, j'en étais sûr!... Descendons par l'escalier... ici... voilà la première marche... Lagardère pensait: --Du diable si je ne joue pas un rôle dans cette comédie! Les deux hommes descendaient.--Le compagnon de Peyrolles était, sous son manteau, de belle taille et de riche prestance. Lagardère avait cru reconnaître dans son accent, quand il avait parlé, un léger ressouvenir de la gamme italienne. --Parlons bas, s'il vous plaît, dit-il en descendant avec précaution l'escalier étroit et roide. --Inutile, monseigneur, répondit Peyrolles. --Bon! fit Lagardère, c'est un monseigneur. --Inutile! poursuivit le factotum; les drôles savent parfaitement le nom de celui qui les paye. --Moi, je n'en sais rien, pensa le jeune chevau-léger, et je voudrais bien le savoir. --J'ai eu beau faire, reprit M. de Peyrolles, ils n'ont pas voulu croire que c'était M. le marquis de Caylus. --C'est déjà précieux à savoir, se dit Lagardère; il est évident que j'ai affaire ici à deux parfaits coquins! --Tu viens de la chapelle? demanda celui qui semblait être le maître. --Je suis arrivé trop tard, répondit Peyrolles d'un air contrit. Le maître frappa du pied avec colère. --Maladroit! s'écria-t-il. --J'ai fait ce que j'ai pu, monseigneur. J'ai bien trouvé le registre où dom Bernard avait inscrit le mariage de mademoiselle de Caylus avec M. de Nevers, ainsi que la naissance de leur fille... --Eh bien? --Les pages contenant ces inscriptions ont été arrachées. Lagardère était tout oreilles. --On nous a prévenus! dit le maître avec dépit, mais qui? Aurore?... Oui, ce doit être Aurore... Elle pense voir Nevers cette nuit, elle veut lui remettre avec l'enfant les titres qui établissent sa naissance... Dame Marthe n'a pu me dire cela, puisqu'elle l'ignorait elle-même, mais je le devine. --Eh bien, qu'importe? fit Peyrolles. Nous sommes à la parade!... Une fois Nevers mort... --Une fois Nevers mort, repartit le maître, l'héritage va tout droit à l'enfant. Il y eut un silence. Lagardère retenait son souffle. --L'enfant..., commença très-bas Peyrolles. --L'enfant disparaîtra, interrompit celui qu'on appelait monseigneur; j'aurais voulu éviter cette extrémité, mais elle ne m'arrêtera pas... Quel homme est ce Saldagne? --Un déterminé coquin. --Peut-on se fier à lui? --Pourvu qu'on le paye bien..., oui. Le maître réfléchissait. --J'aurais voulu, dit-il, n'avoir d'autre confident que nous-mêmes... mais ni toi ni moi n'avons la tournure de Nevers... --Vous êtes trop grand, répliqua Peyrolles, je suis trop maigre. --Il fait noir comme dans un four, reprit le maître, et ce Saldagne est à peu près de la taille du duc... Appelle-le! --Saldagne! fit Peyrolles. --Présent! répondit encore le Parisien. --Avance ici! Lagardère s'avança. Il avait relevé le col de son manteau, et les bords de son feutre lui cachaient le visage. --Veux-tu gagner cinquante pistoles outre ta part? lui demanda le maître. --Cinquante pistoles! répondit le Parisien; que faut-il faire? Tout en parlant, il faisait ce qu'il pouvait pour distinguer les traits de l'inconnu, mais ce dernier était aussi bien caché que lui. --Devines-tu? demanda le maître à Peyrolles. --Oui, répliqua celui-ci. --Approuves-tu? --J'approuve. Mais notre homme a un mot de passe. --Dame Marthe me l'a donné. C'est la devise de Nevers. --_Adsum?_ demanda Peyrolles. --Il a coutume de le dire en français: _J'y suis!_ --J'y suis! répéta involontairement Lagardère. --Tu prononceras cela tout bas sous la fenêtre, dit l'inconnu, qui se pencha vers lui. Les volets s'ouvriront, puis la grille qui est à charnière... Une femme paraîtra, elle te parlera, tu ne sonneras mot, mais tu mettras un doigt sur ta bouche. Comprends-tu? --Pour faire croire que nous sommes épiés? Oui, je comprends. --Il est intelligent, ce garçon-là, murmura le maître. Puis, reprenant: --La femme te remettra un fardeau... tu le prendras en silence... tu me l'apporteras... --Et vous me compterez cinquante pistoles? --C'est cela! --Je suis votre homme... --Chut!... fit M. de Peyrolles. Ils se prirent tous trois à écouter. On entendait un bruit lointain dans la campagne. --Séparons-nous, dit le maître; où sont tes compagnons? Lagardère montra sans hésiter la partie des douves qui tournait au delà du pont vers le Hachaz. --Ici, répliqua-t-il, en embuscade dans le foin. --C'est bien; tu te souviens du mot de passe? --_J'y suis!_ --Bonne chance, et à bientôt. --A bientôt! Peyrolles et son compagnon remontèrent l'escalier. Lagardère les suivait des yeux. Il essuya son front, que la sueur trempait. --Dieu me tiendra compte à mes derniers moments, se dit-il, de l'effort que j'ai fait pour ne pas mettre mon épée dans le ventre de ces misérables!... Mais il faut aller jusqu'au bout... Désormais, je veux savoir! Il mit sa tête entre ses mains, car ses pensées bouillaient dans son cerveau. Nous pouvons affirmer qu'il ne songeait plus guère à son duel ni à son escalade d'amour. --Que faire? se dit-il; enlever la petite fille? car ce fardeau, ce doit être l'enfant... mais à qui la confier?... je ne connais dans ce pays que Carrigue et ses bandouliers... mauvaises gouvernantes pour une jeune demoiselle!... Et pourtant il faut que je l'aie!... il le faut!... Si je ne la tire pas de là, les infâmes tueront l'enfant comme ils comptent tuer le père... Par la mordieu! ce n'était cependant point pour tout cela que j'étais venu! Il se promenait à grands pas entre les meules de foin. Son agitation était extrême. A tout instant, il regardait cette fameuse fenêtre basse, pour voir si les contrevents ne roulaient point sur leurs gros gonds rouillés. Il ne vit rien, mais il entendit bientôt un bruit faible à l'intérieur. C'était la grille qui s'ouvrait derrière les volets. --_Adsum!_ dit une voix de femme qui tremblait. Lagardère enjamba d'un saut les bottes de foin qui le séparaient du rempart, et répondit sous la croisée: --_J'y suis!_ --Dieu soit loué! fit la voix de femme. Et les contrevents s'ouvrirent à leur tour. La nuit était bien obscure, mais les yeux du Parisien étaient faits depuis longtemps aux ténèbres. Dans la femme qui se pencha en dehors de la fenêtre, il reconnut parfaitement Aurore de Caylus, toujours belle, mais pâle et brisée par l'épouvante. Si vous eussiez dit en ce moment à Lagardère qu'il avait fait dessein d'entrer dans la chambre de cette femme par surprise, il vous eût donné un démenti. Cela, de la meilleure foi du monde. Ne fût-ce que pour quelques minutes, sa fièvre folle faisait trêve. Il était sage en restant hardi comme un lion. Peut-être qu'à cette heure un autre homme naissait en lui. Aurore regarda au-devant d'elle. --Je ne vois rien, dit-elle. Philippe, où êtes-vous? Lagardère lui tendit sa main, qu'elle pressa contre son coeur. Lagardère chancela. Il se sentit venir des larmes. --Philippe, Philippe, reprit la pauvre jeune femme, êtes-vous bien sûr de n'avoir pas été suivi? Nous sommes vendus, nous sommes trahis!... --Ayez courage, madame, balbutia le Parisien. --Est-ce toi qui as parlé? s'écria-t-elle. Tiens! c'est certain... je deviens folle! je ne reconnais plus ta voix. L'une de ses mains tenait le fardeau dont M. de Peyrolles et son compagnon avaient parlé; de l'autre, elle se pressa le front, comme pour fixer ses pensées en révolte. --J'ai tant de choses à te dire! reprit-elle. Par où commencerai-je? --Nous n'avons pas le temps, murmura Lagardère, qui avait pudeur de surprendre certains secrets; hâtons-nous, madame. --Pourquoi ce ton glacé?... pourquoi ne m'appelles-tu pas Aurore? Est-ce que tu es fâché contre moi? --Hâtons-nous, Aurore! hâtons-nous! --Je t'obéis, mon Philippe bien-aimé... je t'obéirai toujours!... Voici notre petite chérie... prends-la... elle n'est plus en sûreté avec moi... Ma lettre a dû t'instruire... Il se trame autour de nous quelque infamie... Elle tendit l'enfant, qui dormait, enveloppée dans une pelisse de soie. Lagardère la reçut sans dire une parole. --Que je l'embrasse encore! s'écria la pauvre mère, dont la poitrine éclatait en sanglots; rends-la moi, Philippe... Ah! je croyais mon coeur plus fort!... Qui sait quand je reverrai ma fille! Les larmes noyèrent sa voix. Lagardère sentit qu'elle lui tendait un objet blanc, et demanda: --Qu'est-ce que ceci? --Tu sais bien... Mais tu es aussi troublé que moi, mon pauvre Philippe... Ce sont les pages arrachées au registre de la chapelle, tout l'avenir de notre enfant! Lagardère prit les papiers en silence. Il craignait de parler. Les papiers étaient dans une enveloppe au sceau de la chapelle paroissiale de Caylus. Au moment où il les recevait, un son de cornet à bouquin, plaintif et prolongé, se fit entendre dans la vallée. --Ce doit être un signal, s'écria mademoiselle de Caylus; sauve-toi, Philippe, sauve-toi! --Adieu, dit Lagardère jouant son rôle jusqu'au bout pour ne pas briser le coeur de la pauvre jeune mère; ne crains rien, Aurore: ton enfant est en sûreté. Elle attira sa main jusqu'à ses lèvres et la baisa ardemment. --Je t'aime! fit-elle seulement à travers ses larmes. Puis elle ferma les contrevents et disparut. VII --Deux contre vingt.-- C'était, en effet, un signal. Trois hommes, portant des cornets de berger, étaient apostés sur la route d'Argelès, que devait suivre M. le duc de Nevers pour se rendre au château de Caylus, où l'appelaient à la fois une lettre suppliante de sa jeune femme et l'insolente missive du chevalier de Lagardère. Le premier de ces hommes devait envoyer un son au moment où Nevers passerait la Clarabide, le second quand il entrerait en forêt, le troisième quand il arriverait aux premières maisons du hameau de Tarrides. Il y avait tout le long de ce chemin de bons endroits pour commettre un meurtre. Mais Philippe de Gonzague n'avait point l'habitude d'attaquer en face. Il voulait colorer son crime. L'assassinat devait s'appeler vengeance et passer bon gré mal gré sur le compte de Caylus-Verrous. Voici donc notre beau Lagardère, notre incorrigible batailleur, notre triple fou, voici donc la première lame de France et de Navarre avec une petite fille de deux ans sur les bras. Il était, veuillez en être convaincus, fort embarrassé de sa personne; il portait l'enfant gauchement, comme un notaire fait l'exercice; il la berçait dans ses mains maladroites à ce métier nouveau. Il n'avait plus qu'une préoccupation en cet univers: c'était de ne point éveiller la petite fille!... --Dodo! l'enfant do! disait-il, les yeux humides, mais ne pouvant s'empêcher de rire. Vous l'eussiez donné en mille à tous les chevau-légers du corps, ses anciens camarades: aucun n'aurait deviné ce que le terrible bretteur faisait en ce moment sur la route de l'exil. Il était tout entier à sa besogne de bonne d'enfant; il regardait à ses pieds pour ne point donner de secousses à la dormeuse, il eût voulu avoir un coussin d'ouate dans chaque main. Un second signal plus rapproché envoya sa note plaintive dans le silence de la nuit. --Que diable est cela? se dit Lagardère. Mais il regardait la petite Aurore. Il n'osait pas l'embrasser. C'était un joli petit être, blanc et rose; ses paupières fermées montraient déjà les longs cils de soie qu'elle héritait de sa mère. Un ange! un bel ange de Dieu endormi! Lagardère écoutait son souffle si doux et si pur: Lagardère admirait ce calme profond, ce repos qui était un long sourire. --Et ce calme, ce repos, se disait-il, au moment où sa mère pleure, au moment où son père... Ah! ah! s'interrompit-il, ceci va changer bien des choses. On a confié un enfant à cet écervelé de Lagardère... c'est bon; pour défendre l'enfant, la cervelle va lui venir. Puis il reprenait: --Comme cela dort!... A quoi peuvent penser ces petits fronts couronnés de leurs boucles angéliques? C'est une âme qui est là dedans. Cela deviendra une femme capable de charmer, d'aimer, hélas! et de souffrir. Puis encore: --Comme il doit être bon de gagner peu à peu, à force de soins, à force de tendresse, tout l'amour de ces chères petites créatures, de guetter le premier sourire, d'attendre la première caresse, et qu'il doit être facile de se dévouer tout entier à leur bonheur! Et mille autres folies que la plupart des hommes de bon sens n'auraient point trouvées. Et mille naïvetés tendres qui feraient sourire les messieurs, mais qui eussent mis des larmes dans les yeux de toutes les mères. Et enfin ce mot, ce dernier mot, parti du fond de son coeur comme un acte de contrition: --Ah! je n'avais jamais tenu un enfant dans mes bras! A ce moment, le troisième signal partit derrière les cabanes du hameau de Tarrides. Lagardère tressaillit et s'éveilla. Il avait rêvé qu'il était père. Un pas vif et sonore se fit entendre au revers du cabaret de la Pomme-d'Adam. Cela ne se pouvait confondre avec la marche de ces soudards qui étaient là tout à l'heure. Au premier son, Lagardère se dit: --C'est lui! Nevers avait dû laisser son cheval à la lisière de la forêt. Au bout d'une minute à peine, Lagardère, qui devinait bien maintenant que ces cris du cornet à bouquin dans la vallée, sous bois et sur la montagne, étaient pour Nevers, le vit passer devant le lumignon qui éclairait l'image de la Vierge à la tête du pont. La belle tête de Philippe de Nevers, pensive quoique toute jeune, fut illuminée vivement durant une seconde; puis on ne vit plus que la noire silhouette d'un homme à la taille fière et haute; puis encore l'homme disparut. Nevers descendait les degrés du petit escalier collé au rebord des douves. Quand il toucha le sol du fossé, le Parisien l'entendit qui mettait l'épée à la main et qui murmurait entre ses dents: --Deux porteurs de torches ne feraient pas mal ici. Il s'avança en tâtonnant. Les bottes de foin jetées çà et là le faisaient trébucher. --Est-ce que ce diable de chevalier me veut faire jouer à colin-maillard! dit-il avec un commencement d'impatience. Puis, s'arrêtant: --Holà! n'y a-t-il personne ici? --Il y a moi, répondit le Parisien, et plût à Dieu qu'il n'y eût que moi! Nevers n'entendit point la seconde moitié de cette réponse. Il se dirigea vivement vers l'endroit d'où la voix était partie. --A la besogne, chevalier! s'écria-t-il; livrez-moi seulement le fer, pour que je sache bien où vous êtes. Je n'ai pas beaucoup de temps à vous donner. Le Parisien berçait toujours la petite fille, qui dormait de mieux en mieux. --Il faut d'abord que vous m'écoutiez, monsieur le duc, commença-t-il. --Je vous défie de me persuader cela, interrompit Nevers, après le message que j'ai reçu de vous ce matin. Voici que je vous aperçois; chevalier, en garde! Lagardère n'avait pas seulement songé à dégaîner. Son épée, qui d'ordinaire sautait toute seule hors du fourreau, semblait sommeiller comme le beau petit ange qu'il tenait dans ses bras. --Quand je vous ai envoyé mon message de ce matin, dit-il, j'ignorais ce que je sais ce soir. --Oh! oh! fit le jeune duc d'un accent railleur, nous n'aimons pas à ferrailler à tâtons, je vois cela. Il fit un pas, l'épée haute. Lagardère rompit, et dégaîna en disant: --Écoutez-moi seulement! --Pour que vous insultiez encore mademoiselle de Caylus, n'est-ce pas? La voix du jeune duc tremblait de colère. --Non, sur ma foi! non... je veux vous dire... Diable d'homme! s'interrompit-il en parant la première attaque de Nevers; prenez donc garde! Nevers, furieux, crut qu'on se moquait de lui. Il fondit de tout son élan sur son adversaire et lui porta bottes sur bottes avec la prodigieuse vivacité qui le faisait si terrible sur le terrain. Le Parisien para d'abord de pied ferme et sans riposter. Ensuite, il se mit à rompre en parant toujours, et, à chaque fois qu'il rejetait à droite ou à gauche l'épée de Nevers, il répétait: --Écoutez-moi! écoutez-moi! écoutez-moi! --Non, non, non, répondait Nevers accompagnant chaque négation d'une solide estocade. A force de rompre, le Parisien se sentit acculé tout contre le rempart. Le sang lui montait rudement aux oreilles. Résister si longtemps à l'envie de rendre un honnête horion, voilà de l'héroïsme! --Écoutez-moi! dit-il une dernière fois. --Non! répondit encore Nevers. --Vous voyez bien que je ne puis plus reculer! fit Lagardère avec un accent de détresse qui avait son côté comique. --Tant mieux! riposta Nevers. --Diable d'enfer! s'écria Lagardère à bout de parades et de patience, faudra-t-il vous fendre le crâne pour vous empêcher de tuer votre enfant? Ce fut comme un coup de foudre. L'épée tomba des mains de Nevers. --Mon enfant! répéta-t-il; ma fille dans vos bras!... Lagardère avait enveloppé de son manteau sa charge précieuse. Dans les ténèbres, Nevers avait cru jusqu'alors que le Parisien se servait de son manteau roulé autour du bras gauche comme d'un bouclier. C'était la coutume. Son sang se figeait dans ses veines quand il pensait aux bottes furieuses qu'il avait poussées au hasard. Son épée aurait pu... --Chevalier, dit-il, vous êtes un fou, comme moi et tant d'autres... mais fou d'honneur, fou de vaillance... On viendrait me dire que vous vous êtes vendu au marquis de Caylus, sur ma parole, je ne le croirais pas! --Bien obligé, fit le Parisien, qui soufflait comme un cheval vainqueur après la course; quelle grêle de coups!... Vous êtes un moulin à estocades, monsieur le duc! --Rendez-moi ma fille!... Nevers, disant cela, voulut soulever le manteau. Mais le Parisien lui rabattit la main d'un petit coup sec. --Doucement! fit-il, vous allez me la réveiller, vous! --M'apprendrez-vous du moins...? --Diable d'homme! il ne voulait pas me laisser parler. Le voilà maintenant qui prétend me forcer à lui conter des histoires. Embrassez-moi cela, père... voyons, légèrement, bien légèrement. Nevers fit comme on lui disait, machinalement. --Avez-vous vu quelquefois en salle un tour d'armes pareil? demanda Lagardère avec un naïf orgueil: soutenir une attaque à fond, l'attaque de Nevers, de Nevers en colère, sans riposter une seule fois, avec un enfant endormi dans les bras, un enfant qui ne s'éveille point? --Au nom du Ciel! supplia le jeune duc. --Dites au moins que c'est un beau travail!... Tête-bleu! je suis en nage. Vous voudriez bien savoir...? s'interrompit-il. Assez d'embrassades, papa! Laissez-nous, maintenant. Nous sommes déjà de vieux amis tous deux, la minette et moi. Je gage cent pistoles, et du diable si je les ai! qu'elle va me sourire en s'éveillant. Il la recouvrit du pan de son manteau avec un soin et des précautions que n'ont certes pas toujours les bonnes nourrices. Puis il la déposa dans le foin, sous le pont, contre le rempart. --Monsieur le duc, ajouta-t-il en reprenant tout d'un coup son accent sérieux et mâle, je réponds de votre fille sur ma vie, quoi qu'il arrive. Ce faisant, j'expie autant qu'il est en moi le tort d'avoir parlé légèrement de sa mère, qui est une belle, une noble, une sainte femme! --Vous me ferez mourir!... gronda Nevers, qui était à la torture; vous avez donc vu Aurore? --Je l'ai vue. --Où cela? --Ici, à cette fenêtre. --Et c'est elle qui vous a donné l'enfant? --C'est elle qui a cru mettre sa fille sous la protection de son époux. --Je m'y perds!... --Ah! monsieur le duc, il se passe ici d'étranges choses! Puisque vous êtes en humeur de bataille, vous en aurez, Dieu merci, tout à l'heure à coeur joie! --Une attaque? fit Nevers. Le Parisien se baissa tout à coup et mit son oreille contre terre. --J'ai cru qu'ils venaient, murmura-t-il en se relevant. --De qui parlez-vous? --Des braves qui sont chargés de vous assassiner. Il raconta en peu de mots la conversation qu'il avait surprise, son entrevue nocturne avec M. de Peyrolles et un inconnu, l'arrivée d'Aurore, et ce qui s'en était suivi. Nevers l'écoutait stupéfait. --De sorte que, acheva Lagardère, j'ai gagné ce soir mes cinquante pistoles sans aucunement me déranger. --Ce Peyrolles, disait M. de Nevers en se parlant à lui-même, est l'homme de confiance de Philippe de Gonzague, mon meilleur ami, un frère, qui est présentement dans ce château pour me servir. --Je n'ai jamais eu l'honneur de me rencontrer avec M. le prince de Gonzague, répondit Lagardère; je ne sais pas si c'était lui. --Lui!... se récria Nevers; c'est impossible! Ce Peyrolles a une figure de scélérat; il se sera fait acheter par le vieux Caylus. Lagardère fourbissait paisiblement son épée avec le pan de sa jaquette. --Ce n'était pas M. de Caylus, dit-il, c'était un jeune homme. Mais ne nous perdons pas en suppositions, monsieur le duc; quel que soit le nom de ce misérable, c'est un gaillard habile. Ses mesures étaient prises admirablement: il savait jusqu'à votre mot de passe. C'est à l'aide de ce mot que j'ai pu tromper Aurore de Caylus. Ah! celle-là vous aime, entendez-vous! et j'aurais voulu baiser la terre à ses pieds pour faire pénitence de mes fatuités folles. Voyons! s'interrompit-il, n'ai-je plus rien à vous dire? Rien, sinon qu'il y a un paquet scellé sous la pelisse de l'enfant: son acte de naissance et votre acte de mariage. Ah! ah! ma belle! fit-il en admirant son épée fourbie, qui semblait attirer tous les pâles rayons épars dans la nuit, et qui les renvoyait en une gerbe de fugitives étincelles, voici notre toilette achevée... Nous avons fait assez de fredaines! Nous allons nous mettre en branle pour une bonne cause, mademoiselle... et tenez-vous bien! Le jeune duc serra sa main dans les deux siennes. --Lagardère, dit-il d'une voix profondément émue, je ne vous connaissais pas... Vous êtes un noble coeur! --Moi, répliqua le Parisien en riant, je n'ai plus qu'une idée, c'est de me marier le plus tôt possible, afin d'avoir un ange blond à caresser. Mais chut!... Il tomba vivement sur ses genoux. --Oh! cette fois, je ne me trompe pas, reprit-il. Nevers se pencha aussi pour écouter. --Je n'entends rien, dit-il. --C'est que vous êtes un duc, répliqua le Parisien. Puis il ajouta en se relevant: --On rampe là-bas, du côté du Hachaz, et ici, vers l'ouest. --Si je pouvais faire savoir à Gonzague en quel état je suis, pensa tout haut Nevers, nous aurions une bonne épée de plus. Lagardère secoua la tête. --J'aimerais mieux Carrigue et mes gens avec leurs carabines, répliqua-t-il. Il s'interrompit tout à coup pour demander: --Êtes-vous venu seul? --Avec un enfant: Berrichon, mon page. --Je le connais; il est leste et adroit. S'il était possible de le faire venir. Nevers mit ses doigts entre ses lèvres, et donna un coup de sifflet retentissant. Un coup de sifflet pareil lui répondit derrière le cabaret de la Pomme-d'Adam. --La question est de savoir, murmura Lagardère, s'il pourra parvenir jusqu'à nous. --Il passerait par un trou d'aiguille! dit Nevers. L'instant d'après, en effet, on vit paraître le page au haut de la berge. --C'est un brave enfant! s'écria le Parisien, qui s'avança vers lui. --Saute! commanda-t-il. Le page obéit aussitôt, et Lagardère le reçut dans ses bras. --Faites vite, dit le petit homme; ils avancent là-haut... Dans une minute, il n'y aura plus de passage. --Je les croyais en bas, repartit Lagardère étonné. --Il y en a partout! --Mais ils ne sont que huit! --Ils sont vingt pour le moins... Quand ils ont vu que vous étiez deux, ils ont pris les contrebandiers du Mialhat... --Bah! fit Lagardère, vingt ou huit, qu'importe? Tu vas monter à cheval, mon garçon; mes gens sont là-bas au hameau de Gau... Une demi-heure pour aller et revenir... Marche! Il le saisit par les jambes et l'enleva. L'enfant se roidit et put saisir le rebord du fossé. Quelques secondes s'écoulèrent, puis un coup de sifflet annonça son entrée en forêt. --Que diable! dit Lagardère, nous tiendrons bien une demi-heure s'ils nous laissent élever nos fortifications. --Voyez! fit le jeune duc en montrant du doigt un objet qui brillait faiblement de l'autre côté du pont. --C'est l'épée de frère Passepoil, un coquin soigneux, qui ne laisse jamais de rouille à sa lame... Cocardasse doit être avec lui... Ceux-là n'attaqueront pas... Un coup de main, s'il vous plaît, monsieur le duc, pendant que nous avons le temps. Il y avait au fond du fossé, outre les bottes de foin éparses ou accumulées, des débris de toute sorte, des planches, des madriers, des branches mortes. Il y avait, de plus, une charrette à demi chargée que les faneurs avaient laissée lors de la descente de Carrigue et de ses gens. Lagardère et Nevers, prenant la charrette pour point d'appui et l'endroit où dormait l'enfant pour centre, improvisèrent lestement un système de barricades afin de rompre au moins le front d'attaque des assaillants. Le Parisien dirigeait les travaux. Ce fut une citadelle bien pauvre et bien élémentaire; mais elle eut du moins ce mérite d'être bâtie en une minute. Lagardère avait amassé des matériaux çà et là; Nevers entassait les bottes de foin servant de fascines. On laissait partout des passages pour les sorties. Vauban eût envié cet impromptu de forteresse. Une demi-heure! il s'agissait de tenir une demi-heure! Tout en travaillant, Nevers disait: --Ah çà! bien décidément, vous allez donc vous battre pour moi, chevalier? --Et comme il faut, monsieur le duc; vous allez voir!... Pour vous un peu... énormément pour la petite fille! Les fortifications étaient achevées. Ce n'était rien; mais dans ces ténèbres cela pouvait embarrasser gravement l'attaque. Nos deux assiégés comptaient là-dessus. Ils comptaient encore plus sur leurs bonnes épées. --Chevalier, dit Nevers, je n'oublierai pas cela... C'est désormais entre nous à la vie, à la mort!... Lagardère lui tendit la main; le duc l'attira contre sa poitrine et lui donna l'accolade. --Frère, reprit-il, si je vis, tout sera commun entre nous... si je meurs... --Vous ne mourrez pas! interrompit le Parisien. --Si je meurs..., répéta Nevers. --Eh bien, sur ma part du paradis, s'écria Lagardère avec émotion, je serai son père! Ils se tinrent un instant embrassés, et jamais deux plus vaillants coeurs ne battirent l'un sur l'autre. Puis Lagardère se dégagea. --A nos épées! dit-il, les voici! Des bruits sourds s'entendirent dans la nuit. Lagardère et Nevers avaient l'épée nue dans la main droite, leurs mains gauches restaient unies. Tout à coup, les ténèbres semblèrent s'animer, et un grand cri les enveloppa. Les assassins fondaient sur eux de tous les côtés à la fois. VIII --Bataille.-- Ils étaient vingt pour le moins: le page n'avait point menti. Il y avait là, non-seulement des contrebandiers du Mialhat, mais une demi-douzaine de bandouliers, récoltés dans la vallée. C'était pour cela que l'attaque venait si tard. M. de Peyrolles avait rencontré les estafiers en embuscade. A la vue de Saldagne, il s'était grandement étonné. --Pourquoi n'es-tu pas à ton poste? lui demanda-t-il. --A quel poste? --Ne t'ai-je pas parlé tout à l'heure dans le fossé? --A moi? --Ne t'ai-je pas promis cinquante pistoles? On s'expliqua. Quand Peyrolles sut qu'il avait fait un pas de clerc, quand il connut le nom de l'homme à qui il s'était livré, il fut pris d'une grande frayeur. Les braves eurent beau lui dire que Lagardère était là pour attaquer lui-même, et qu'entre Nevers et lui, c'était guerre à mort, Peyrolles ne fut point rassuré. Il comprit d'instinct l'effet qu'avait dû produire sur une âme loyale et toute jeune la soudaine découverte d'une trahison. A cette heure, Lagardère devait être un allié du duc. A cette heure, Aurore de Caylus devait être prévenue. Car ce que Peyrolles ne devina point, ce fut la conduite du Parisien. Peyrolles ne put concevoir cette témérité de se charger d'un enfant à l'heure du combat. Staupitz, Pinto, le Matador et Saldagne furent dépêchés en recruteurs. Peyrolles, lui, se chargea d'avertir son maître et de surveiller Aurore de Caylus. En ce temps, surtout vers les frontières, on trouvait toujours suffisante quantité de rapières à vendre. Nos quatre prévôts revinrent bien accompagnés. Mais qui pourrait dire l'embarras profond, les peines de conscience, les douleurs en un mot de maître Cocardasse junior et de son _alter ego_ frère Passepoil! C'étaient deux coquins, nous accordons cela volontiers; ils tuaient pour un prix; leur rapière ne valait pas mieux qu'un stylet de bravo ou qu'un couteau de bandit; mais les pauvres diables n'y mettaient point de malice. Ils gagnaient leur vie à cela. C'était la faute du temps et des moeurs, bien plus encore que leur faute à eux. En ce siècle si grand qu'illuminait tant de gloire, il n'y avait guère de brillant qu'une certaine couche superficielle, au-dessous de laquelle était le chaos. Encore cette couche du dessus avait-elle bien des taches parmi ses paillettes et sur son brocart! La guerre avait tout démoralisé, depuis le haut jusqu'au bas. La guerre était mercenaire au premier chef. On peut bien le dire, pour la plupart des généraux comme pour les derniers soldats, l'épée était purement un outil. Et la vaillance un gagne-pain. Cocardasse et Passepoil aimaient leur petit Parisien, qui les dépassait de la tête. Quand l'affection naît dans ces coeurs pervertis, elle est tenace et forte. Cocardasse et Passepoil, d'ailleurs, et à part cette affection dont nous savons l'origine, n'étaient nullement incapables de bien faire. Il y avait de bons germes en eux, et l'affaire du petit orphelin de l'hôtel ruiné de Lagardère n'était pas la seule bonne action qu'ils eussent faite en leur vie au hasard et par mégarde. Mais leur tendresse pour Henri était leur meilleur sentiment, et, quoiqu'il s'y mêlât bien quelque peu d'égoïsme, puisqu'ils se miraient tous deux dans leur glorieux élève, on peut dire que leur amitié n'avait point l'intérêt pour mobile. Cocardasse et Passepoil auraient volontiers exposé leur vie pour l'amour de Lagardère. Et voilà que, ce soir, la fatalité les mettait en face de lui! Pas moyen de se dédire! Leurs lames étaient à Peyrolles, qui les avait payées. Fuir ou s'abstenir, c'était manquer hautement au point d'honneur, rigoureusement respecté par leurs pareils. Ils avaient été une heure entière sans s'adresser la parole. Durant toute cette soirée, Cocardasse ne jura pas une seule fois «capédébiou!» Ils poussaient tous deux de gros soupirs, à l'unisson. De temps en temps, ils se regardaient d'un air piteux. Ce fut tout. Quand on se mit en branle pour l'assaut, ils se serrèrent la main tristement. Passepoil dit: --Que veux-tu! nous ferons de notre mieux. Et Cocardasse soupira: --Ça ne se peut pas, frère Passepoil, ça ne se peut pas. Fais comme moi. Il prit dans la poche de ses chausses le bouton d'acier qui lui servait en salle, et l'adapta au bout de son épée. Passepoil l'imita. Tous deux respirèrent alors: ils avaient le coeur plus libre. Les estafiers et leurs nouveaux alliés s'étaient divisés en trois troupes. La première avait tourné les douves pour arriver du côté de l'ouest; la seconde gardait sa position au delà du pont; la troisième, composée principalement de bandouliers et de contrebandiers conduits par Saldagne, devait attaquer de face, en arrivant par le petit escalier. Lagardère et Nevers les voyaient distinctement depuis quelques secondes. Ils auraient pu compter ceux qui se glissaient le long de l'escalier. --Attention! avait dit Lagardère; dos à dos... toujours l'appui au rempart... L'enfant n'a rien à craindre, il est protégé par le poteau du pont... Jouez serré, monsieur le duc! Je vous préviens qu'ils sont capables de vous enseigner à vous-même votre propre botte, si, par cas, vous l'avez oubliée... C'est encore moi, s'interrompit-il avec dépit, c'est encore moi qui ai fait cette sottise-là! mais tenez-vous ferme. Quant à moi, j'ai la peau trop dure pour ces épées de malotrus. Sans les précautions qu'ils avaient prises à la hâte, ce premier choc des estafiers eût été terrible. Ils s'élancèrent, en effet, tous à la fois et tête baissée en criant: --A Nevers! à Nevers! Et, par-dessus ce cri général, on entendait les deux voix amies du Gascon et du Normand, qui éprouvaient une certaine consolation à constater ainsi qu'ils ne s'adressaient point à leur ancien élève. Les estafiers n'avaient aucune idée des obstacles accumulés sur leur passage. Ces remparts qui ont pu sembler au lecteur une pauvre et puérile ressource, firent d'abord merveille. Tous ces hommes à lourds accoutrements et à longues rapières vinrent donner dans les poutres et s'embarrasser parmi le foin. Bien peu arrivèrent jusqu'à nos deux champions, et ceux-là en portèrent la marque. Il y eut du bruit, de la confusion; en somme, un seul bandoulier resta par terre. Mais la retraite ne ressembla pas à l'attaque. Dès que le gros des assassins commença à plier, Nevers et son ami prirent à leur tour l'offensive. --J'y suis! j'y suis! crièrent-ils en même temps. Et tous deux s'élancèrent en avant. Le Parisien perça du premier coup un bandoulier d'outre en outre; ramenant l'épée et coupant à revers, il trancha le bras d'un contrebandier; puis, ne pouvant arrêter son élan, et arrivant sur le troisième de trop court, il lui écrasa le crâne d'un coup de pommeau. Ce troisième était l'Allemand Staupitz, qui tomba lourdement à la renverse. --J'y suis! j'y suis! Nevers taillait aussi de son mieux. Outre un partisan qu'il avait jeté sous les roues de la charrette, le Matador et Joël étaient grièvement blessés de sa main. Mais, comme il allait achever ce dernier, il vit deux ombres qui se glissaient le long du mur dans la direction du pont. --A moi, chevalier! cria-t-il en retournant précipitamment sur ses pas. Lagardère ne prit que le temps d'allonger un vertueux fendant à Pinto, qui, tout le restant de sa vie, ne put montrer qu'une seule oreille. --Vive Dieu! dit-il en rejoignant Nevers, j'avais presque oublié l'ange blond, mes amours! Les deux ombres avaient pris le large. Un silence profond régnait dans les douves. Il y avait un quart d'heure de passé. --Reprenez haleine vivement, monsieur le duc, dit Lagardère: les drôles ne nous laisseront pas longtemps en repos... Êtes-vous blessé? --Une égratignure. --Où cela? --Au front. Le Parisien ferma les poings et ne parla plus. C'étaient les suites de sa leçon d'escrime. Deux ou trois minutes se passèrent ainsi, puis l'assaut recommença, mais, cette fois, sérieusement et avec ensemble. Les assaillants arrivaient sur deux lignes et prenaient soin d'écarter les obstacles avant de passer outre. --C'est l'heure de battre fort et ferme! dit Lagardère à demi voix; surtout, ne vous occupez que de vous, monsieur le duc... Je couvre l'enfant. C'était un cercle silencieux et sombre, qui allait se rétrécissant autour d'eux. --A Nevers! dit une voix. Dix lames s'allongèrent. --J'y suis! fit le Parisien, qui bondit en avant encore une fois. Le Tueur poussa un cri et tomba sur le corps de deux bandouliers foudroyés. Les estafiers reculèrent, mais de quelques semelles seulement. Ceux qui venaient les derniers criaient toujours: --A Nevers! à Nevers! Et Nevers répondait, car il s'échauffait au jeu: --J'y suis, mes compagnons. Voici de mes nouvelles... Encore!... encore! Et, chaque fois, sa lame sortait humide et rouge. Ah! c'étaient deux fiers lutteurs! --A toi, seigneur Saldagne! criait le Parisien; c'est le coup que je t'enseignai à Ségorbe! A toi, Faënza!... Mais approchez donc; il faudrait, pour vous atteindre, des hallebardes de cathédrale! Et il piquait! et il fauchait! Il ne se trouvait déjà plus un seul des bandouliers qu'on avait mis en avant. Derrière les contrevents de la fenêtre basse, il y avait quelqu'un. Ce n'était plus Aurore de Caylus. Il y avait deux hommes qui écoutaient, le frisson dans les veines et la sueur glacée au front. C'étaient M. de Peyrolles et son maître. --Les misérables! dit le maître, ils ne sont pas assez de dix contre un!... Faudra-t-il que je me mette de la partie? --Prenez garde, monseigneur! --Le danger est qu'il en reste un de vivant! dit le maître. Au dehors: --J'y suis! j'y suis! En vérité, le cercle s'élargissait; les coquins pliaient. Et il ne restait plus que quelques minutes pour parfaire la demi-heure. Lagardère n'avait pas une écorchure. Nevers n'avait que sa piqûre au front. Et tous deux auraient pu ferrailler encore pendant une heure du même train. Aussi la fièvre du triomphe commençait à les emporter. Sans le savoir, et surtout sans le vouloir, ils s'éloignaient parfois de leur poste pour aborder le front des spadassins. Le cercle de cadavres et de blessés qui était autour d'eux ne prouvait-il pas assez clairement leur supériorité? Cette vue les exaltait. La prudence s'enfuit quand l'ivresse va naître. C'était l'heure du véritable danger. Ils ne voyaient point que tous ces cadavres et ces gens hors de combat étaient des auxiliaires mis en avant pour les lasser. Les maîtres d'armes restaient debout, sauf un seul, Staupitz, qui n'était qu'évanoui. Les maîtres d'armes se tenaient à distance; ils attendaient leur belle. Ils s'étaient dit: --Séparons-les seulement, et, s'ils sont de chair et d'os, nous les aurons. Toute leur manoeuvre, depuis quelques instants, tendait à attirer en avant un des deux champions, tandis qu'on maintiendrait l'autre acculé à la muraille. Joël de Jugan, blessé deux fois, Faënza, Cocardasse et Passepoil furent chargés de Lagardère; les trois Espagnols allèrent contre Nevers. La première bande devait lâcher pied à un moment donné; l'autre, au contraire, devait tenir quand même. Elles s'étaient partagé le restant des auxiliaires. Dès le premier choc, Cocardasse et Passepoil se mirent en arrière. Joël et l'Italien, sujet de notre saint-père, reçurent chacun un horion bien appliqué. En même temps, Lagardère, se retournant, balafra le visage du Tueur, qui serrait de trop près M. de Nevers. Un cri de sauve qui peut se fit entendre. --En avant! dit le Parisien bouillant. --En avant! répéta le jeune duc. Et tous deux: --J'y suis! j'y suis! Tout plia devant Lagardère, qui, en un clin d'oeil, fut à l'autre bout du fossé. Mais le duc trouva devant lui un mur de fer. Tout au plus son élan gagna-t-il quelques pas. Il n'était pas homme à crier au secours. Il tenait bon, et Dieu sait que les trois Espagnols avaient de la besogne! Pinto et Saldagne étaient déjà blessés tous les deux. A ce moment, la grille de fer qui fermait la fenêtre basse tourna sur ses gonds. Nevers était à trois toises environ de la fenêtre. Les contrevents s'ouvrirent. Il n'entendit pas, environné qu'il était de mouvement et de bruit. Deux hommes descendirent l'un après l'autre dans la douve. Nevers ne les vit point. Ils avaient tous deux à la main leurs épées nues. Le plus grand avait un masque sur le visage. --Victoire! cria le Parisien, qui avait fait place nette autour de lui. Nevers lui répondit par un cri d'agonie. Un des deux hommes descendus par la fenêtre basse, le plus grand, celui qui avait un masque sur le visage, venait de lui passer son épée au travers du corps par derrière. Nevers tomba.--Le coup avait été porté, comme on disait alors, _à l'italienne_, c'est-à-dire savamment, et comme on fait une opération de chirurgie. Les lâches estocades qui vinrent après étaient inutiles. En tombant, Nevers put se retourner. Son regard mourant se fixa sur l'homme au masque. Une expression d'amère douleur décomposa ses traits. La lune, à son dernier quartier, se levait tardivement derrière les tourelles du château. On ne la voyait point encore, mais sa lumière diffuse éclairait vaguement les ténèbres. --Toi! c'est toi! murmura Nevers expirant; toi, Gonzague! toi, mon ami, pour qui j'aurais donné cent fois ma vie! --Je ne la prends qu'une fois, répondit froidement l'homme au masque. La tête du jeune duc se renversa livide. --Il est mort, dit Gonzague; à l'autre. Il n'était pas besoin d'aller à l'autre, l'autre venait. Quand Lagardère entendit le râle du jeune duc, ce ne fut pas un cri qui sortit de sa poitrine, ce fut un rugissement. Les maîtres d'armes s'étaient reformés derrière lui. Arrêtez donc un lion qui bondit! Deux estafiers roulèrent sur l'herbe; il passa. Comme il arrivait, Nevers se souleva, et, d'une voix éteinte: --Frère, souviens-toi et venge-moi! --Sur Dieu, je le jure! s'écria le Parisien; tous ceux qui sont là mourront de ma main! L'enfant rendit une plainte sous le pont, comme s'il se fut éveillé au dernier râle de son père. Ce faible bruit passa inaperçu. --Sus! sus! cria l'homme masqué. --Il n'y a que toi que je ne connaisse pas, dit Lagardère en se redressant, seul désormais contre tous. J'ai fait un serment... il faut pourtant que je puisse te retrouver quand l'heure sera venue. --Sus! répéta le maître. Entre lui et le Parisien se massaient cinq prévôts d'armes et M. de Peyrolles. Ce ne furent pas les estafiers qui chargèrent. Le Parisien saisit une botte de foin, dont il se fit un bouclier, et troua comme un boulet le gros des spadassins. Son élan le porta au centre, il ne restait plus que Saldagne et Peyrolles au-devant de l'homme masqué, qui se mit en garde. L'épée de Lagardère, coupant entre Peyrolles et Gonzague, fit à la main du maître une large entaille. --Tu es marqué! s'écria-t-il en faisant retraite. Il avait entendu, lui seul, le premier cri de l'enfant éveillé. En trois bonds, il fut sous le pont. La lune passait par-dessus les tourelles. Tous virent qu'il prenait à terre un fardeau. --Sus! sus! râla le maître suffoqué par la rage. C'est la fille de Nevers! la fille de Nevers à tout prix! Lagardère avait déjà l'enfant dans ses bras. Les estafiers semblaient des chiens battus. Ils n'allaient plus de bon coeur à la besogne. Cocardasse, augmentant à dessein leur découragement, grommelait: --Lou couquin va nous achever ici! Pour gagner le petit escalier, Lagardère n'eût qu'à brandir sa lame, qui flamboyait maintenant aux rayons de la lune, et à dire: --Place, mes drôles! Tous s'écartèrent d'instinct. Il monta les marches de l'escalier. Dans la campagne, on entendait le galop d'une troupe de cavaliers. Lagardère, au haut des degrés, montrant son beau visage en pleine lumière, leva l'enfant, qui, à sa vue, s'était prise à sourire. --Oui, s'écria-t-il, voici la fille de Nevers!... Viens donc la chercher derrière mon épée, assassin! toi qui as commandé le meurtre, toi qui l'as achevé lâchement par derrière!... Qui que tu sois, ta main gardera ma marque. Je te reconnaîtrai. Et, quand il sera temps, si tu ne viens pas à Lagardère, Lagardère ira à toi! L'HÔTEL DE NEVERS. I --La maison d'or.-- Louis XIV était mort depuis deux ans, après avoir vu s'éteindre deux générations d'héritiers, le Dauphin et le duc de Bourgogne. Le trône échut à son arrière-petit-fils, Louis XV, enfant. Le grand roi s'en était allé tout entier. Ce qui ne manque à personne après la mort lui avait manqué. Moins heureux que le dernier de ses sujets, il n'avait pu donner force à sa volonté suprême. Il est vrai que la prétention pouvait sembler exorbitante: disposer par acte olographe de vingt ou trente millions de sujets! Mais combien Louis XIV vivant aurait pu oser davantage! Le testament de Louis XIV mort n'était, à ce qu'il paraît, qu'un chiffon sans valeur. On le déchira bel et bien. Personne ne s'en émut, sinon ses fils légitimes. Pendant le règne de son oncle, Philippe d'Orléans avait joué au bouffon, comme Brutus. Ce n'était pas dans le même but. A peine eut-on crié à la porte de la chambre funèbre: «Le roi est mort: vive le roi!» Philippe d'Orléans jeta le masque. Le conseil de régence institué par Louis XIV roula dans les limbes. Il y eut un régent, qui fut d'Orléans lui-même. Les princes jetèrent les hauts cris, le duc du Maine s'agita, la duchesse sa femme clabauda; la nation, qui ne s'intéressait guère à tous ces bâtards savonnés, demeura en paix. Sauf la conspiration de Cellamare, que Philippe d'Orléans étouffa en grand politique, la régence fut une époque tranquille. Ce fut une étrange époque. Je ne sais si on peut dire qu'elle ait été calomniée. Quelques écrivains protestent çà et là contre le mépris où généralement on la tient; mais la majorité des porte-plumes cria haro! avec un ensemble étourdissant. Histoire et mémoires, sont d'accord. En aucun autre temps, l'homme, fait d'un peu de boue, ne se souvint mieux de son origine. L'orgie régna, l'or fut Dieu. En lisant les folles débauches de la spéculation, acharnée aux petits papiers de Law, on croit en vérité assister aux goguettes financières de notre âge. Seulement, le Mississipi était l'appât unique. La civilisation n'avait pas dit son dernier mot. Ce fut l'art enfant, mais un enfant sublime! Nous sommes au mois de septembre de l'année 1717. Dix-neuf ans se sont écoulés depuis les événements que nous avons racontés aux premières pages de ce récit. Cet inventeur qui créa la banque de la Louisiane, le fils de l'orfévre Jean Law de Lauriston, était alors dans tout l'éclat de son succès et de sa puissance. La création de ses billets d'État, sa banque générale, et enfin sa _Compagnie d'Occident_, bientôt transformée en Compagnie des Indes, faisaient de lui le véritable ministre des finances du royaume, bien que M. d'Argenson eût le portefeuille. Le régent, dont la belle intelligence était profondément gâtée par l'éducation d'abord, ensuite par les excès de tout genre, le régent se laissa prendre, dit-on, de bonne foi, aux splendides mirages de ce poëme financier. Law prétendait se passer d'or et changer tout en or. Par le fait, un moment arriva où chaque spéculateur, petit Midas, put manquer de pain avec des millions en papier dans ses coffres. Mais notre histoire ne va pas jusqu'à la culbute de l'audacieux Écossais, qui, du reste, n'est point un de nos personnages. Nous ne verrons que les débuts éblouissants de sa mécanique. Au mois de septembre 1717, les actions nouvelles de la Compagnie des Indes, qu'on appelait des _filles_, par opposition aux _mères_ qui étaient les anciennes, se vendaient à cinq cents pour cent de prime. Les _petites filles_, créées quelques jours plus tard, devaient avoir une vogue pareille. Nos aïeux achetaient pour cinq mille livres tournois, en beaux écus sonnants, une bande de papier gris sur lequel était gravée promesse de payer mille livres à vue. Au bout de trois ans, ces orgueilleux chiffons valurent quinze sous le cent. On en faisait des papillottes, et telle petite-maîtresse frisée à la bichon pouvait avoir cinq ou six cent mille livres sous sa cornette de nuit. Philippe d'Orléans avait pour Law les complaisances les plus exagérées. Les mémoires du temps affirment que ces complaisances n'étaient point gratuites. A chaque création nouvelle, Law faisait la part du feu, c'est-à-dire de la cour. Les grands seigneurs se disputaient cette curée avec une repoussante avidité. L'abbé Dubois, car il ne fut archevêque de Cambrai qu'en 1720, cardinal et académicien qu'en 1722, l'abbé Guillaume Dubois venait d'être nommé ambassadeur d'Angleterre. Il aimait les actions, qu'elles fussent mères, filles ou petites-filles, d'une affection sincère et imperturbable. Nous n'avons rien à dire des moeurs du temps, qui ont été peintes à satiété. La cour et la ville prenaient follement leur revanche du rigorisme apparent des dernières années de Louis XIV. Paris était un grand cabaret avec tripot et le reste. Si une grande nation pouvait être déshonorée, la régence serait comme une tache indélébile à l'honneur de la France. Mais sous combien de gloires magnifiques le siècle à venir devait cacher cette imperceptible souillure! C'était une matinée d'automne, sombre et froide. Des ouvriers charpentiers, menuisiers et maçons montaient par groupes la rue Saint-Denis, portant leurs outils sur l'épaule. Ils arrivaient du quartier Saint-Jacques, où se trouvaient, pour la plupart, les logis des manoeuvres, et tournaient tous ou presque tous le coin de la petite rue Saint-Magloire. Vers le milieu de cette rue, presque en face de l'église du même nom, qui existait encore au centre de son cimetière paroissial, un portail de noble apparence s'ouvrait, flanqué de deux murs à créneaux aboutissant à des pignons chargés de sculptures. Les ouvriers passaient la porte cochère et entraient dans une grande cour pavée qu'entouraient de trois côtés de nobles et riches constructions. C'était l'ancien hôtel de Lorraine, habité sous la Ligue par M. le duc de Mercoeur. Depuis Louis XIII, il portait le nom d'hôtel de Nevers. On l'appelait maintenant l'hôtel de Gonzague. Philippe de Mantoue, prince de Gonzague, l'habitait. C'était sans contredit, après le régent et Law, l'homme le plus riche et le plus important de France. Il jouissait des biens de Nevers à deux titres différents: d'abord comme parent et présomptif héritier, ensuite comme mari de la veuve du dernier duc, mademoiselle Aurore de Caylus. Ce mariage lui donnait, en outre, l'immense fortune de Caylus-Verrous, qui s'en était allé dans l'autre monde rejoindre ses deux femmes. Si le lecteur s'étonne de ce mariage, nous lui rappellerons que le château de Caylus était isolé, loin de toute ville, et que deux jeunes femmes y étaient mortes captives. Il est des choses qui se peuvent expliquer seulement par la violence physique ou morale. Le bonhomme Verrous n'y allait pas par quatre chemins, et nous devons être fixés suffisamment sur la délicatesse de M. le prince de Gonzague. Il y avait dix-huit ans que la veuve de Nevers portait ce nom. Elle n'avait pas quitté le deuil un seul jour, pas même pour aller à l'autel. Le soir des noces, quand Gonzague vint à son chevet, elle lui montra d'une main la porte; son autre main appuyait un poignard contre son propre sein. --Je vis pour la fille de Nevers, lui dit-elle, mais le sacrifice humain a des bornes. Faites un pas et je vais attendre ma fille à côté de son père. Gonzague avait besoin de sa femme pour toucher les revenus de Caylus. Il salua profondément et s'éloigna. Depuis ce soir, jamais une parole n'était tombée de la bouche de la princesse en présence de son mari. Celui-ci était courtois, prévenant, affectueux. Elle restait froide et muette. Chaque jour, à l'heure des repas, Gonzague envoyait le maître d'hôtel prévenir madame la princesse. Il ne se serait point assis avant d'avoir accompli cette formalité. C'était un grand seigneur. Chaque jour, la première femme de madame la princesse répondait que sa maîtresse, souffrante, priait M. le prince de la dispenser de se mettre à table. Cela, trois cent soixante-cinq fois par an pendant dix-huit années. Du reste, Gonzague parlait très-souvent de sa femme, et en termes tout affectueux. Il avait des phrases toutes faites qui commençaient ainsi: «Madame la princesse me disait...» ou bien: «Je disais à madame la princesse...» et il plaçait ces phrases volontiers. Le monde n'était point dupe, tant s'en fallait, mais il faisait semblant de l'être, ce qui est tout un pour certains esprits forts. Gonzague était un esprit très-fort, incontestablement habile, plein de sang-froid et de hardiesse. Il avait dans les manières la dignité un peu théâtrale des gens de son pays; il mentait avec une effronterie voisine de l'héroïsme, et, bien que ce fût au fond le plus déhonté libertin de la cour, en public chacune de ses paroles était marquée au sceau de la plus rigoureuse décence. Le régent l'appelait son meilleur ami. Chacun lui savait très-bon gré des efforts qu'il faisait pour retrouver la fille du malheureux Nevers, le troisième Philippe, l'autre ami d'enfance du régent. Elle était introuvable, mais, comme il avait été jusqu'alors impossible de constater son décès, Gonzague restait le tuteur naturel, à plus d'un titre, de cette enfant qui sans doute n'existait plus. Et c'était en cette qualité qu'il touchait les revenus de Nevers. La mort constatée de cet enfant l'aurait rendu héritier du duc Philippe. Car la veuve de ce dernier, tout en cédant à la pression paternelle en ce qui concernait le mariage, s'était montrée inflexible pour tout ce qui regardait les intérêts de sa fille. Elle s'était mariée en prenant publiquement qualité de veuve du prince Philippe de Nevers; elle avait, en outre, constaté la naissance de sa fille dans son contrat de mariage. Gonzague avait probablement ses raisons pour accepter tout cela. Il cherchait, depuis dix-huit ans; la princesse aussi. Leurs démarches également infatigables, bien qu'elles fussent suscitées par des motifs bien différents, étaient restées sans résultat. Vers la fin de cet été, Gonzague avait parlé pour la première fois de régulariser cette position, et de convoquer un tribunal de famille qui pût régler les questions d'intérêt pendantes. Mais il avait tant à faire, et il était si riche! Un exemple. Tous ces ouvriers que nous venons de voir entrer à l'ancien hôtel de Nevers étaient à lui: tous, les charpentiers, les menuisiers, les maçons, les terrassiers, les serruriers. Ils avaient tout bonnement mission de mettre l'hôtel sens dessus dessous. Une superbe demeure pourtant, et que Nevers après Mercoeur, Gonzague lui-même après Nevers, s'étaient plu à embellir. Trois corps de logis, ornés d'arcades pyramidales figurées sur toute la longueur du rez-de-chaussée, avec une galerie régnante au premier étage, une galerie formée d'entrelacs sarrasins qui faisaient honte aux guirlandes légères de l'hôtel de Cluny, qui laissaient bien loin derrière eux les basses frises de l'hôtel de la Tremouille. Les trois grandes portes, taillées en cintre surbaissé dans le plein de l'ogive pyramidale, laissaient voir des péristyles restaurés par Gonzague dans le style florentin, de belles colonnes de marbre rouge, coiffées de chapiteaux fleuris, debout sur leurs socles larges et carrés, chargés de quatre lions accroupis aux angles. Au-dessus de la galerie, le corps de logis faisant face au portail avait deux étages de fenêtres carrées; les deux ailes, de même hauteur pourtant, ne portaient qu'un étage aux croisées hautes et doubles, terminées, au-dessus du toit, par des pignons à quatre pans en façon de mansardes. A l'angle rentrant formé par le corps de logis et l'aile orientale, une merveilleuse tourelle se collait, supportée par trois sirènes dont les queues s'entortillaient autour du cul-de-lampe. C'était un petit chef-d'oeuvre de l'art gothique, un bijou de pierre sculptée. L'intérieur, restauré savamment, offrait une longue série de magnificences: Gonzague était orgueilleux et artiste à la fois. La façade qui donnait sur le jardin datait de cinquante ans à peine. C'était une ordonnance de hautes colonnes italiennes supportant les arcades d'un cloître régnant. Le jardin immense, ombreux et peuplé de statues, allait rejoindre à l'est, au sud et à l'ouest les rues Quincampoix, Aubry-le-Boucher et Saint-Denis. Paris n'avait pas de palais plus princier. Il fallait donc que Gonzague, prince, artiste et orgueilleux, eût un bien grave motif pour bouleverser tout cela. Voici le motif qu'avait Gonzague. Le régent, au sortir d'un souper, avait accordé à M. le prince de Carignan le droit d'établir en son hôtel un colossal office d'agent de change. La rue Quincampoix chancela un instant sur la base vermoulue de ses bicoques. On disait que M. de Carignan avait le droit d'empêcher tout transport d'action signé ailleurs que chez lui. Gonzague fut jaloux. Pour le consoler, au sortir d'un autre souper, le régent lui accorda, pour l'hôtel de Gonzague, le monopole des échanges d'actions contre marchandises. C'était un cadeau étourdissant. Il y avait là dedans des montagnes d'or. Ce qu'il fallait d'abord, c'était faire de la place pour tout le monde, puisque tout le monde devait payer et même très-cher.--Le lendemain du jour où la concession fut octroyée, l'armée des démolisseurs arriva. On s'en prit d'abord au jardin. Les statues prenaient de la place et ne payaient point: on enleva les statues; les arbres ne payaient point et prenaient de la place: on abattit les arbres. Par une fenêtre du premier étage, tendue de hautes tapisseries, une femme en deuil vint et regarda d'un oeil triste l'oeuvre de dévastation. Elle était belle, mais si pâle, que les ouvriers la comparaient à un fantôme. Ils se disaient entre eux que c'était la veuve du feu duc de Nevers, la femme du prince Philippe de Gonzague. Elle regarda longtemps; il y avait en face de sa croisée un orme plus que séculaire, où les oiseaux chantaient chaque matin, saluant le renouveau du jour, l'hiver comme l'été. Quand le vieil orme tomba sous la hache, la femme en deuil ferma les draperies sombres de sa croisée. On ne la revit plus. Elles tombèrent toutes ces grandes allées ombreuses au bout desquelles se voyaient les corbeilles de rosiers avec l'énorme vase antique trônant sur son piédestal. Les corbeilles furent foulées, les rosiers arrachés, les vases jetés dans un coin du garde-meuble. Tout cela tenait de la place, toute cette place valait de l'argent. Beaucoup d'argent, Dieu merci! Savait-on jusqu'où la fièvre de l'agio pousserait chacune de ces loges que Gonzague allait faire construire? On ne pouvait désormais jouer que là, et tout le monde voulait jouer. Telle baraque devait se louer assurément aussi cher qu'un hôtel. A ceux qui s'étonnaient ou qui se moquaient de ces ravages, Gonzague répondait: --Dans cinq ans, j'aurai deux ou trois milliards... J'achèterai le château des Tuileries à Sa Majesté Louis quinzième, qui sera roi et qui sera ruiné. Ce matin où nous entrons pour la première fois à l'hôtel, l'oeuvre de dévastation était à peu près achevée. Un triple étage de cages en planches s'élevait tout autour de la cour d'honneur. Les vestibules étaient transformés en bureaux, et les maçons terminaient les baraques du jardin. La cour était littéralement encombrée de loueurs et d'acheteurs. C'était aujourd'hui même qu'on devait entrer en jouissance; c'était aujourd'hui qu'on devait ouvrir les comptoirs de la _maison d'or_, comme déjà on l'appelait. Chacun entrait comme il voulait ou à peu près dans l'intérieur de l'hôtel. Tout le rez-de-chaussée, tout le premier étage, sauf l'appartement privé de madame la princesse, étaient aménagés pour recevoir marchands et marchandises. L'âcre odeur du sapin raboté vous saisissait partout à la gorge; partout vos oreilles étaient offensées par le bruit redoublé du marteau. Les valets ne savaient auquel entendre. Les préposés à la vente perdaient la tête. Sur le perron principal, au milieu d'un état-major de marchands, on voyait un gentilhomme chargé de velours, de soie, de dentelles, avec des bagues à tous les doigts, et une superbe chaîne en orfévrerie joyautée autour du cou. C'était M. de Peyrolles, confident, conseiller intime et factotum du maître de céans. Il n'avait pas vieilli beaucoup. C'était toujours le même personnage maigre, jaune, voûté, dont les gros yeux effrayés appelaient la mode des lunettes. Il avait ses flatteurs et le méritait bien, car Gonzague le payait cher. Vers neuf heures, au moment où l'encombrement diminuait un peu, par suite de cette gênante sujétion de l'appétit à laquelle obéissent même les spéculateurs, deux hommes qui n'avaient pas précisément tournures de financiers passèrent le seuil de la grande porte, à quelques pas l'un de l'autre. Bien que l'entrée fût libre, ces deux gaillards n'avaient pas l'air bien pénétrés de leur droit. Le premier dissimulait très-mal son inquiétude sous un grand air d'impertinence; le second, au contraire, se faisait aussi humble qu'il le pouvait. Tous deux portaient l'épée, de ces longues épées qui vous sentaient leur estafier à trois lieues à la ronde. Il faut bien l'avouer, ce genre était un peu démodé. La régence avait extirpé le spadassin. On ne se tuait plus guère, même en haut lieu, qu'à coups de friponneries. Progrès patent et qui prouvait en faveur de la mansuétude des moeurs nouvelles. Nos deux braves cependant s'engagèrent dans la foule, le premier jouant des coudes sans façon, l'autre se glissant avec une adresse de chat au travers des groupes, trop occupés pour prendre souci de lui. Cet insolent qui s'en allait frottant ses coudes troués contre tant de pourpoints neufs, portait de mémorables moustaches à la crâne, un feutre défoncé qui se rabattait sur ses yeux, une cotte de buffle, et des chausses dont la couleur première était un problème. Sa rapière en verrouil relevait le pan déchiré du propre manteau de don César de Bazan. Notre homme venait de Madrid. L'autre--l'estafier humble et timide--avait trois poils blondâtres hérissés sous son nez crochu. Son feutre, privé de bords, le coiffait comme l'éteignoir coiffe la chandelle. Un vieux pourpoint, rattaché à l'aide de lanières de cuir, des chausses rapiécées, des bottes béantes, complétaient ce costume, qui eût demandé pour accompagnement une écritoire luisante bien mieux qu'une flamberge. Il en avait une pourtant, une flamberge, mais qui, modeste autant que lui, battait humblement ses chevilles. Après avoir traversé la cour, nos deux braves arrivèrent à peu près en même temps à la porte du grand vestibule, et tous deux, s'examinant du coin de l'oeil, eurent la même pensée. --Voici, se dirent-ils chacun de son côté, voici un triste sire qui ne vient pas pour acheter la maison d'or! II --Deux revenants.-- Ils avaient raison tous les deux. Robert Macaire et Bertrand, déguisés en traîneurs de brettes du temps de Louis XIV, en spadassins affamés et râpés, n'auraient point eu d'autres tournures. Macaire, cependant, prenait en pitié son collègue, dont il apercevait seulement le profil perdu derrière le collet de son pourpoint, relevé pour cacher la trahison de la chemise absente. --On n'est pas misérable comme cela! se disait-il. Et Bertrand, pour qui le visage de son confrère disparaissait derrière les masses ébouriffées d'une chevelure de nègre, pensait dans la bonté de son coeur: --Le pauvre diable marche sur sa chrétienté. Il est pénible de voir un homme d'épée dans ce piteux état. Au moins, moi, je garde de l'apparence. Il jeta un coup d'oeil satisfait sur les ruines de son accoutrement. Macaire, se rendant un témoignage pareil, ajoutait à part lui: --Moi, du moins, je ne fais pas compassion aux gens! Et il se redressait, morbleu! plus fier qu'Artaban, les jours où ce galant homme avait un habit neuf. Un valet à mine haute et impertinente se présenta au seuil du vestibule. Tous deux pensèrent à la fois: --Le malheureux n'entrera pas! Macaire arriva le premier. --Que voulez-vous? demanda le valet. --Je viens pour acheter, drôle, répliqua Macaire, droit comme un i et la main à la garde de sa brette. --Acheter quoi? --Ce qui me plaira, coquin... Regarde-moi bien!... Je suis ami de ton maître et un homme d'argent, vivadiou! Il prit le valet par l'oreille, le fit tourner et passa en ajoutant: --Cela se voit, que diable! Le valet pirouetta et se trouva en face de Bertrand, qui lui tira son éteignoir avec politesse. --Mon ami, lui dit Bertrand d'un ton confidentiel, je suis un ami de M. le prince... Je viens pour affaires... de finances. Le valet, encore tout étourdi, le laissa passer. Macaire était déjà dans la première salle, et, jetant à droite et à gauche des regards dédaigneux: --Ce n'est pas mal, fit-il; on logerait ici à la rigueur! Bertrand, derrière lui: --M. de Gonzague me paraît assez bien établi! Ils étaient chacun à un bout de la salle.--Macaire aperçut Bertrand. --Par exemple!... s'écria-t-il, voilà qui est impayable!... On a laissé entrer ce bon garçon!... Ah! capédébiou! quelle tournure! Il se mit à rire de tout son coeur. --Ma parole, pensa Bertrand, il se moque de moi!... Croirait-on cela? Il se détourna pour se tenir les côtes, et ajouta: --Il est magnifique! Macaire cependant, le voyant rire, se ravisa et pensa: --Après tout, c'est ici la foire. Ce grotesque a peut-être assassiné quelque traitant au coin d'une rue... S'il avait les poches pleines!... J'ai envie d'entamer l'entretien, sandiéou! --Qui sait, réfléchissait en même temps Bertrand, on doit en voir ici de toutes les couleurs... L'habit ne fait pas le moine... Ce croquemitaine a peut-être fait quelque coup hier au soir... S'il y avait de bons écus dans ces vilaines poches... Fantaisie me prend de faire un peu connaissance. Macaire s'avançait. --Mon gentilhomme!... dit-il en saluant avec roideur. --Mon gentilhomme!... faisait au même instant Bertrand, courbé jusqu'à terre. Ils se redressèrent comme deux ressorts et d'un commun mouvement. L'accent de Macaire avait frappé Bertrand; la mélopée nasale de Bertrand avait fait tressaillir Macaire. --A pas pur! s'écria ce dernier; je crois que c'est c'ta couquin de Passepoil! --Cocardasse! Cocardasse junior! repartit le Normand, dont les yeux habitués aux larmes s'inondaient déjà; est-ce bien toi que je revois? --En chair et en os, mon bon, capédébiou!... Embrasse-moi, ma caillou! Il ouvrit ses bras. Passepoil se précipita sur son sein. A eux deux, ils faisaient un véritable tas de loques. Ils restèrent longtemps embrassés. Leur émotion était sincère et profonde. --Assez! dit enfin le Gascon. Parle un peu voir, que j'entende ta voix. --Dix-neuf ans de séparation! murmura Passepoil en essuyant ses yeux avec sa manche. --Tron de l'air! se récria le Gascon, tu n'as donc pas de mouchoir, névou? --On me l'aura volé dans cette cohue, répliqua doucement l'ancien prévôt. Cocardasse fouilla dans sa poche avec vivacité. Bien entendu qu'il n'y trouva rien. --Bagasse! fit-il d'un air indigné; le monde est plein de filous! Ah! ma caillou! reprit-il, dix-neuf ans! Nous étions jeunes tous deux! --L'âge des folles amours!... Hélas! mon coeur n'a pas vieilli! --Moi, je bois aussi honnêtement qu'autrefois! Ils se regardèrent dans le blanc des yeux. --Dites donc, maître Cocardasse, prononça Passepoil avec regret, ça ne vous a pas embelli, les années! --Franchement, mon vieux Passepoil, riposta le Gascon, je suis fâché de t'avouer cela, mais tu es encore plus laid qu'autrefois. Eh donc! Frère Passepoil eut un sourire d'orgueilleuse modestie et murmura: --Ce n'est pas l'avis de ces dames!--Mais, reprit-il, en vieillissant, tu as gardé tes belles allures: toujours la jambe bien tendue, la poitrine en avant, les épaules effacées, et tout à l'heure, en t'apercevant, je me disais à part moi: «Jarnibleu! voilà un gentilhomme de grande mine...» --Comme moi, comme moi, ma caillou! interrompit Cocardasse. Aussitôt que je t'ai vu, j'ai pensé: «Oïmé! que voilà un cavalier qui a une galante tournure!» --Que veux-tu! fit le Normand en minaudant, la fréquentation du beau sexe, ça ne se perd jamais tout à fait. --Ah çà! que diable es-tu devenu, mon bon, depuis l'affaire? --L'affaire des fossés de Caylus? acheva Passepoil, qui baissa la voix malgré lui. Ne m'en parle pas! j'ai toujours devant les yeux le regard flamboyant du petit Parisien... --Il avait beau faire nuit, capédébiou! on voyait les éclairs de sa prunelle! --Comme il les menait! --Huit morts dans la douve! --Sans compter les blessés. --Ah! sandiéou! quelle grêle de horions! C'était beau à voir. Et quand je pense que, si nous avions pris franchement notre parti, comme des hommes, si nous avions jeté l'argent reçu à la tête de ce Peyrolles pour nous mettre derrière Lagardère, Nevers ne serait pas mort! C'est pour le coup que notre fortune était faite! --Oui, dit Passepoil avec un gros soupir, nous aurions dû faire cela! --Ce n'était pas assez que de mettre des boutons à nos lames... il fallait défendre Lagardère... notre élève chéri... --Notre maître! fit Passepoil en se découvrant d'un geste involontaire. Le Gascon lui serra la main, et tous deux restèrent un instant pensifs. --Ce qui est fait est fait, dit enfin Cocardasse. Je ne sais pas ce qui t'est arrivé depuis; mais, moi, ça ne m'a pas porté bonheur... Quand les coquins de Carrigue nous chargèrent avec leurs carabines, je rentrai au château... Tu avais disparu... Au lieu de tenir ses promesses, le Peyrolles nous licencia le lendemain, sous prétexte que notre présence dans le pays confirmerait des soupçons déjà éveillés. C'était juste. On nous paya tant bien que mal. Nous partîmes. Je passai la frontière, demandant partout de tes nouvelles, chemin faisant. Rien!... Je m'établis d'abord à Pampelune, puis à Burgos, puis à Salamanque. Je descendis sur Madrid... --Bon pays pourtant!... --Le stylet y fait tort à l'épée; c'est comme l'Italie, qui, sans cela, serait un vrai paradis... De Madrid, je passai à Tolède, de Tolède à Ciudad-Réal; puis, las de la Castille, où je m'étais fait malgré moi de mauvaises affaires avec les alcades, j'entrai dans le royaume de Valence... Capédébiou! j'ai bu du bon vin de Majorque à Ségorbe... mais il coûte cher!... Je m'en allai de là pour avoir servi un vieux licencié qui voulait se défaire d'un sien cousin... La Catalogne vaut aussi son prix... Il y a des gentilshommes tout le long des routes entre Tortose, Tarragone et Barcelone... mais bourses vides et longues rapières... Enfin, j'ai repassé les monts... Je n'avais plus un maravédis. J'ai senti que la voix de la patrie me rappelait... Voilà mon histoire. --Alors, mon pauvre Cocardasse, tu n'as pas fait fortune? Le Gascon retourna ses poches. --Et toi, demanda-t-il, pécaïre? --Moi, répondit le Normand, je fus poursuivi par les chevaux de Carrigue jusqu'à Bagnères-de-Luchon, ou à peu près. L'idée me vint aussi de passer en Espagne; mais je trouvai un bon bénédictin qui, sur mon air décent, me prit à son service. Il allait à Kehl, sur le Rhin, faire un héritage au nom de sa communauté. Je crois que je lui emportai sa malle et sa valise, et peut-être aussi son argent. --Couquinasse! fit le Gascon. --J'entrai en Allemagne. Voilà un brigand de pays! Tu parles de stylet? C'est au moins de l'acier. Là-bas, ils ne se battent qu'à coups de pots de bière... La femme d'un aubergiste de Mayence me débarrassa des ducats du bénédictin. Elle était gentille et elle m'aimait!--Ah! s'interrompit-il, Cocardasse, mon brave compagnon, pourquoi ai-je le malheur de plaire ainsi aux femmes!... Sans les femmes, j'aurais pu acheter une maison de campagne où passer mes vieux jours: un petit jardin, une prairie parsemée de pâquerettes rosées, un ruisseau avec un moulin. --Et, dans le moulin, une meunière, interrompit le Gascon. Passepoil se frappa la poitrine. --Les passions! s'écria-t-il en levant les yeux au ciel; les passions font le tourment de la vie et empêchent un jeune homme de mettre de côté! Ayant ainsi formulé la saine morale de sa philosophie, frère Passepoil reprit: --J'ai fait comme toi, j'ai couru de ville en ville... pays plat, gros, bête et ennuyeux... des étudiants maigres et couleur de safran... des nigauds de poëtes qui bayent au clair de lune... des bourgmestres obèses qui n'ont jamais le plus petit neveu à mettre en terre... des églises où on ne chante pas la messe... des femmes... mais je ne saurais médire de ce sexe dont les enchantements ont embelli et brisé ma carrière!... enfin, de la viande crue et de la bière au lieu de vin! --A pas pur! prononça résolûment Cocardasse, je n'irai jamais dans ce pays-là! --J'ai vu Cologne, Francfort, Vienne, Berlin, Munich et un tas d'autres villes noires où l'on rencontre des troupes de grands nigauds qui chantent l'air du diable qu'on porte en terre... J'ai fait comme toi, j'ai pris le mal du pays. J'ai traversé les Flandres, et me voilà! --La France! s'écria Cocardasse, il n'y a que la France! --Noble pays! --Patrie du vin! --Mère des amours! --Mon cher maître, se reprit frère Passepoil après ce duo où ils avaient lutté de lyrique élan, est-ce seulement le manque absolu de maravédis, joint à l'amour de la patrie, qui t'a fait repasser la frontière? --Et toi..., est-ce uniquement le mal du pays? Frère Passepoil secoua la tête; Cocardasse baissa ses terribles yeux. --Il y a bien encore autre chose, fit-il. Un soir, au détour d'une rue, je me suis trouvé face à face avec... devine qui?... --Je devine, repartit Passepoil. Pareille rencontre m'a fait quitter Bruxelles au pas de course. --A cet aspect, mon bon, je sentis que l'air de la Catalogne ne me valait plus rien... Ce n'est pas une honte que de céder le pas à Lagardère. Eh donc! --Je ne sais pas si c'est honte, mais c'est assurément prudence. Tu connais l'histoire de nos compagnons dans l'affaire des douves de Caylus? Passepoil baissa la voix pour demander cela. --Oui, oui, fit le Gascon, je sais l'histoire. Lou couquin l'avait dit: «Vous mourrez tous de ma main!» --L'ouvrage avance... Nous étions neuf épées à l'attaque, en comptant le capitaine Lorrain, chef des bandouliers... Je ne parle même pas de ses gens. --Neuf bonnes lames! dit Cocardasse d'un air pensif. --Sur les neuf, Staupitz et le capitaine Lorrain sont partis les premiers. Staupitz était de famille, bien qu'il eût l'air d'un rustaud. Le capitaine Lorrain était bon homme de guerre, et le roi d'Espagne lui avait donné un régiment. Staupitz mourut sous les murs de son propre manoir, auprès de Nuremberg... il mourut d'un coup de pointe... là... entre les deux yeux! Passepoil posa son doigt à l'endroit indiqué. D'instinct, Cocardasse fit de même en disant: --Le capitaine Lorrain mourut à Naples d'un coup de pointe entre les deux yeux, là! Pour ceux qui savent et qui se souviennent, c'est comme le cachet du vengeur! --Les autres avaient fait leur chemin, reprit Passepoil, car M. de Gonzague n'a oublié que nous dans ses largesses. Pinto avait épousé une madonna de Turin; le Matador tenait une académie en Écosse; Joël de Jugan avait acheté une gentilhommière au fond de la basse Bretagne. --Oui, oui, fit encore Cocardasse; ils étaient tranquilles et à leur aise. Mais Pinto fut tué à Turin, le Matador fut tué à Glasgow. --Joël de Jugan fut tué à Morlaix, continua frère Passepoil; tous du même coup! --La botte de Nevers! --La terrible botte de Nevers! Ils gardèrent un instant le silence. Cocardasse releva le bord affaissé de son feutre pour essuyer son front en sueur. --Il reste encore Faënza, dit-il ensuite. --Et Saldagne, ajouta frère Passepoil. --Gonzague a fait beaucoup pour ces deux-là... Faënza est chevalier. --Et Saldagne est baron... Leur tour viendra! --Un peu plus tôt, un peu plus tard, murmura, le Gascon, le nôtre aussi! --Le nôtre aussi! répéta Passepoil en frissonnant. Cocardasse se redressa. --Eh donc! s'écria-t-il en homme qui prend son parti, sais-tu, mon bon?... quand il m'aura couché sur le pavé ou sur l'herbe, avec ce trou entre les deux sourcils, car je sais bien qu'on ne lui résiste pas, je lui dirai comme autrefois: «Hé! lou petit couquin! tends-moi seulement la main, et, pour que je meure content, pardonne au vieux Cocardasse!» Capédébiou! voilà tout ce qu'il en sera. Passepoil ne put retenir une grimace. --Je tâcherais qu'il me pardonnât aussi, dit-il, mais pas si tard. --Au petit bonheur, ma caillou!... En attendant, il est exilé de France... A Paris, du moins, on est sûr de ne point le rencontrer... --Sûr?... répéta le Normand d'un air peu convaincu. --Enfin, c'est, en cet univers, l'endroit où l'on a le plus de chance de l'éviter... J'y suis venu pour cela. --Moi de même. --Et aussi pour me recommander au bon souvenir de M. de Gonzague. --Il nous doit bien quelque chose, celui-là! --Saldagne et Faënza nous protégeront. --Jusqu'à ce que nous soyons grands seigneurs comme eux! --Sandiéou! ferons-nous une belle paire de galants, mon bon! Le Gascon fit une pirouette, et le Normand répondit sérieusement: --Je porte très-bien la toilette! --Quand j'ai demandé Faënza, reprit Cocardasse, on m'a répondu: «M. le chevalier n'est pas visible...» M. le chevalier! répéta-t-il en haussant les épaules, pas visible!... J'ai vu le temps où je le faisais tourner comme une toupie! --Quand je me suis présenté à la porte de Saldagne, repartit Passepoil, un grand laquais m'a toisé fort malhonnêtement et m'a dit: «M. le baron ne reçoit pas.» --Hein! s'écria Cocardasse, quand nous aurons, nous aussi, de grands laquais! Morbiou! je veux que le mien soit insolent comme un valet de bourreau! --Ah! soupira Passepoil, si j'avais seulement une gouvernante! --A pas pur! mon bon, cela viendra! Si je comprends bien, tu n'as pas encore vu M. de Peyrolles. --Non; je veux m'adresser au prince lui-même. --On dit qu'il est maintenant riche à millions! --A milliards!... C'est ici la maison d'or, comme on l'appelle. Moi, je ne suis pas fier, je me ferai financier, si on veut. --Fi donc!... homme d'argent!... mon prévôt!... Tel fut le premier cri qui s'échappa du noble coeur de Cocardasse junior. Mais il se ravisa et ajouta: --Triste chute! Cependant... s'il est vrai qu'on fasse fortune là dedans... --Si c'est vrai! s'écria Passepoil avec enthousiasme; mais tu ne sais donc pas?... --J'ai entendu parler de bien des choses... mais je ne crois pas aux prodiges, moi! --Il te faudra bien y croire... Les merveilles abondent... As-tu ouï parler du bossu de la rue Quincampoix? --Celui qui prête sa bosse aux endosseurs d'actions? --Il ne la prête pas... il la loue... et depuis deux ans il a gagné, dit-on, quinze cent mille livres. --Pas possible! s'écria le Gascon en éclatant de rire. --Tellement possible, qu'il va épouser une comtesse! --Quinze cent mille livres! répétait Cocardasse; une simple bosse! --Ah! mon ami, fit Passepoil avec effusion, nous avons perdu là-bas de bien belles années... mais, enfin, nous arrivons au bon moment... Figure-toi qu'il n'y a qu'à se baisser pour prendre... C'est la pêche miraculeuse! Demain, les louis d'or ne vaudront plus que six blancs... En venant ici, j'ai vu des marmots qui jouaient au bouchon avec des écus de six livres! Cocardasse passa sa langue sur ses lèvres. --Ah çà! dit-il, par ce temps de cocagne, combien peut valoir un coup de pointe allongé proprement et savamment... à fond... là, dans toutes les règles de l'art? Il effaça sa poitrine, fit un appel bruyant du pied droit et se fendit. Passepoil cligna de l'oeil. --Pas tant de bruit! fit-il; voici des gens qui viennent. Puis, se rapprochant et baissant la voix: --Mon opinion, dit-il à l'oreille de son ancien patron, est que ça doit valoir encore un bon prix. Avant qu'il soit une heure, j'espère bien savoir cela au juste de la bouche même de M. de Gonzague. III --Les enchères.-- La salle où notre Normand et notre Gascon s'entretenaient ainsi paisiblement était située au centre du bâtiment principal. Les fenêtres, tendues de lourdes tapisseries de Flandre, donnaient sur une étroite bande de gazon fermée par un treillage et qui devait s'appeler pompeusement désormais «le jardin réservé de madame la princesse.» A la différence des autres appartements du rez-de-chaussée et du premier étage, déjà envahis par les ouvriers de toute sorte, rien ici n'avait encore été changé. C'était bien le grand salon d'apparat d'un palais princier, avec son ameublement opulent mais sévère. C'était un salon qui n'avait pas dû servir seulement aux divertissements et aux fêtes; car, vis-à-vis de l'immense cheminée de marbre noir, une estrade s'élevait, recouverte d'un tapis de Turquie, et donnait à la pièce tout entière je ne sais quelle physionomie de tribunal. Là, en effet, s'étaient réunis plus d'une fois les illustres membres de la maison de Lorraine, Chevreuse, Joyeuse, Aumale, Elbeuf, Nevers, Mercoeur, Mayenne et les Guise, au temps où les hauts barons faisaient encore la destinée du royaume. Il fallait toute la confusion qui régnait aujourd'hui à l'hôtel de Gonzague pour qu'on eût laissé pénétrer nos deux braves dans un lieu pareil. Une fois entrés, par exemple, ils y devaient être plus en repos que partout ailleurs. Le grand salon gardait pour un jour encore son inviolabilité. Une solennelle réunion de famille y devait avoir lieu dans la journée, et, le lendemain seulement, les menuisiers, faiseurs de cases, devaient en prendre possession. --Un mot encore sur Lagardère,--dit Cocardasse dès que le bruit de pas qui avait interrompu leur entretien se fut éloigné,--quand tu le rencontras en la ville de Bruxelles, était-il seul? --Non, répondit frère Passepoil. Et toi, quand tu le trouvas sur ton chemin à Barcelone? --Il n'était pas seul non plus. --Avec qui était-il? --Avec une jeune fille. --Belle? --Très-belle. --C'est singulier: il était aussi avec une jeune fille belle, très-belle, quand je le vis, là-bas, en Flandre. Te souviens-tu de sa tournure, de son visage, de son costume? Cocardasse répondit: --Le costume, la tournure, le visage d'une charmante gitana d'Espagne. Et la tienne?... --La tournure modeste, le visage d'un ange, le costume d'une fille noble. --C'est singulier! dit à son tour Cocardasse; et quel âge à peu près? --L'âge qu'aurait l'enfant. --L'autre aussi... Tout n'est pas dit là-dessus, ma caillou... Et dans ceux qui attendent leur tour, après nous deux, après M. le chevalier de Faënza et M. le baron de Saldagne, nous n'avons compté ni M. de Peyrolles, ni le prince Philippe de Gonzague. La porte s'ouvrait. Passepoil n'eut que le temps de répondre. --Qui vivra verra! Un domestique en grande livrée entra, suivi de deux ouvriers toiseurs. Il ne regarda même pas, tant il était affairé, du côté de nos gens, qui se glissèrent inaperçus dans l'embrasure d'une fenêtre. --Eh vite! fit le valet, tracez la besogne de demain... Quatre pieds carrés partout. Les deux ouvriers se mirent aussitôt au travail. Pendant que l'un d'eux toisait, l'autre marquait à la craie chaque division de quatre pieds, et y attachait un numéro d'ordre. Le premier numéro attaché fut 927. Puis l'on suivit. --Que diable font-ils là, mon bon? demanda le Gascon en se penchant hors de son abri. --Tu ne sais donc rien? repartit Passepoil; chacune de ces lignes indique la place d'une cloison, et le nº 927 prouve qu'il y a déjà près de mille cases dans la maison de M. de Gonzague. --Et à quoi servent ces cases? --A faire de l'or. Cocardasse ouvrit de grands yeux. Frère Passepoil entreprit de lui expliquer le cadeau grandiose que Philippe d'Orléans venait de faire à son ami de coeur. --Comment! s'écria le Gascon, chacune de ces boîtes vaudra autant qu'une ferme en Beauce ou en Brie! Ah! mon bon, mon bon, attachons-nous solidement à ce digne M. de Gonzague! On toisait, on marquait. Le valet disait: --Numéros 935, 936, 937, vous faites trop bonne mesure, l'homme! Songez que chaque pouce vaut de l'or! --Bénédiction! fit Cocardasse; c'est donc bien bon, ces petits papiers? --C'est si bon, répliqua Passepoil, que l'or et l'argent sont sur le point d'être dégommés. --Vils métaux! prononça gravement le Gascon; ils l'ont bien mérité. A pas pur! s'interrompit-il, je ne sais pas si c'est une vieille habitude, mais je conserve un faible pour les pistoles! --Numéro 941, fit le valet. Il reste deux pieds et demi, dit le toiseur, fausse coupe! --Oïmé! fit observer Cocardasse; ce sera pour un homme maigre. Le valet fut de son avis, car on mit un dernier numéro. Puis il dit: --Vous enverrez les menuisiers tout de suite après l'assemblée. --Oh! oh! dit Passepoil, nous allons avoir une assemblée! --Assemblée de quoi? --Tâchons de le savoir... Quand on est au fait de ce qui se passe dans une maison, la besogne est bien avancée! Cocardasse lui caressa le menton, comme un père tendre qui sourit à la naissante intelligence de son fils préféré. Le valet et les toiseurs étaient partis. Il se fit tout à coup un grand bruit du côté du vestibule. On entendit un concert de voix qui criaient: --A moi!... à moi!... j'ai mon inscription. Pas de passe-droit, s'il vous plaît! --A d'autres, fit le Gascon; nous allons voir du nouveau! --La paix, pour Dieu! la paix! ordonna une voix impérieuse au seuil même de la salle. --M. de Peyrolles! dit frère Passepoil; ne nous montrons pas! Ils s'enfoncèrent davantage dans l'embrasure et tirèrent la draperie. M. de Peyrolles, à ce moment, franchissait le seuil, suivi ou plutôt pressé par une foule compacte de solliciteurs. Solliciteurs d'espèce rare et précieuse, qui demandaient à donner beaucoup d'argent pour un peu de fumée. M. de Peyrolles avait un costume d'une richesse extrême. Au milieu du flot de dentelles qui couvrait ses mains sèches, on voyait les diamants étinceler. --Voyons, voyons, messieurs, dit-il en entrant et en s'éventant avec son mouchoir garni de point d'Alençon, tenez-vous à distance; vous perdez en vérité le respect. --Ah! lou couquin, est-il superbe! soupira Cocardasse. --Il a le fil! déclara frère Passepoil. C'était vrai. Ce Peyrolles avait le fil. Il se servait, ma foi! de la canne qu'il tenait à la main pour écarter cette cohue d'écus animés. A sa droite et à sa gauche marchaient deux secrétaires, armés d'énormes carnets. --Gardez au moins votre dignité! reprit-il en secouant quelques grains de tabac d'Espagne qui étaient sur la malines de son jabot; se peut-il que la passion du gain...? Il fit un geste si beau, que nos deux prévôts, placés là comme des dilettanti en loge grillée, eurent envie d'applaudir. Mais les marchands qui étaient là ne se payaient point de cette monnaie. --A moi! criait-on, moi le premier!... J'ai mon tour! Peyrolles se posa et dit: --Messieurs! Aussitôt le silence se fit. --Je vous ai demandé un peu plus de calme, continua Peyrolles. Je représente ici directement la personne de M. le prince de Gonzague... Je suis son intendant... Je vois çà et là des têtes couvertes... Tous les feutres tombèrent. --A la bonne heure, reprit Peyrolles. Voici, messieurs, ce que j'ai à vous dire. --Chut! chut! écoutons, fit la masse. --Les comptoirs de cette galerie seront construits et livrés demain. --Bravo! --C'est la seule salle qui nous reste. Ce sont les dernières places. Tout le surplus est arrêté, sauf les appartements privés de monseigneur... et ceux de madame la princesse. Il salua. Le choeur reprit: --A moi! je suis inscrit... Palsambleu! je ne me laisserai pas prendre mon tour! --Ne poussez pas, vous! --Allez-vous maltraiter une femme? Car il y avait des femmes, les aïeules de ces dames laides qui, de nos jours, effrayent les passants, vers deux heures de relevée, aux abords de la Bourse. --Maladroit! --Malappris! --Malotru! Puis des jurons et des glapissements de femmes d'affaires. Le moment était venu de se prendre aux cheveux. Cocardasse et Passepoil avançaient la tête pour mieux voir la bagarre, lorsque la porte du fond, située derrière l'estrade, s'ouvrit à deux battants. --Gonzague! murmura le Gascon. --Un homme d'un milliard! ajouta le Normand. D'instinct, ils se découvrirent tous deux. Gonzague apparut, en effet, au haut de l'estrade, accompagné de deux jeunes seigneurs. Il était toujours beau, bien qu'il approchât de la cinquantaine. Sa haute taille gardait toute sa riche souplesse. Il n'avait pas une ride au front, et sa chevelure admirable, lourde d'essence, tombait en anneaux brillants comme le jais sur son frac de velours noir tout simple. Son luxe ne ressemblait point au luxe de Peyrolles. Son jabot valait cinquante mille livres, et il avait pour un million de diamants à son collier de l'ordre, dont un petit coin se montrait seulement sous sa veste de satin blanc. Les deux jeunes seigneurs qui le suivaient, Chaverny, le roué, son cousin par les Nevers, et le cadet de Navailles, portaient tous deux poudre et mouches. C'étaient deux charmants jeunes gens, un peu efféminés, un peu fatigués, mais égayés déjà, malgré l'heure matinale, par une petite pointe de champagne et portant leur soie, leur dentelle et leur velours avec une adorable insolence. Le cadet de Navailles avait bien vingt-cinq ans; le marquis de Chaverny allait sur sa vingtième année. Ils s'arrêtèrent tous deux pour lorgner la cohue, et partirent d'un franc éclat de rire. --Messieurs, messieurs, fit Peyrolles en se découvrant, un peu de respect, au moins, pour M. le prince! La foule, toute prête à en venir aux mains, se calma comme par enchantement; tous les candidats à la possession des cases s'inclinèrent d'un commun mouvement; toutes ces dames firent la révérence. Gonzague salua légèrement de la main et passa en disant: --Dépêchez, Peyrolles, j'ai besoin de cette salle. --Oh! les bonnes figures! disait le petit Chaverny en lorgnant à bout portant. Navailles riait aux larmes et répétait: --Oh! les bonnes figures! Peyrolles s'était approché de son maître. --Ils sont chauffés à blanc, murmura-t-il; ils payeront ce qu'on voudra. --Mettez aux enchères, s'écria Chaverny; ça va nous amuser! --Chut! fit Gonzague, nous ne sommes pas ici à table, maître fou! Mais l'idée lui sembla bonne et il ajouta: --Soit! aux enchères... Combien de mise à prix? --Cinq cents livres par mois pour quatre pieds carrés, répondit Navailles, qui pensait surfaire. --Mille livres pour une semaine! dit Chaverny. --Mettons quinze cents livres, dit Gonzague. Allez, Peyrolles. --Messieurs, reprit celui-ci en s'adressant aux postulants, comme ce sont les dernières places et les meilleures..., on les donnera au plus offrant. Numéro 927, quinze cents livres! Il y eut un murmure, et pas une voix ne s'éleva. --Palsambleu! cousin, dit Chaverny, je vais vous donner un coup d'épaule. Et, s'approchant: --Deux mille livres! s'écria-t-il. Les prétendants se regardèrent avec détresse. --Deux mille cinq cents! fit le cadet de Navailles, qui se piqua d'honneur. Les candidats sérieux étaient dans la consternation. --Trois mille! cria d'une voix étranglée un gros marchand de laine. --Adjugé! fit Peyrolles avec empressement. Gonzague lui lança un regard terrible. Ce Peyrolles était un esprit étroit. Il craignait de trouver le bout de la folie humaine! --Ça va bien! dit Cocardasse. Passepoil avait les mains jointes. Il écoutait, il regardait. --Nº 928..., reprit l'intendant. --Quatre mille livres! prononça négligemment Gonzague. --Mais, objecta une revendeuse à la toilette dont la nièce venait d'épouser un comte, au prix de vingt mille louis, qu'elle avait gagnés rue Quincampoix, c'est le pareil! --Je le prends! s'écria un apothicaire. --J'en donne quatre mille cinq cents! surfit un quincaillier. --Cinq mille! --Six mille! --Adjugé! fit Peyrolles... Nº 929... Sur un regard de Gonzague, il ajouta: --A dix mille livres! --Quatre pieds carrés! fit Passepoil éperdu. Cocardasse ajouta gravement: --Les deux tiers d'une tombe! Cependant, l'enchère était lancée. Le vertige venait. On se disputa le nº 929 comme une fortune, et, quand Gonzague mit le suivant à quinze mille livres, personne ne s'étonna. Notez qu'on payait comptant, en belles espèces sonnantes ou en billets d'État. L'un des secrétaires de Peyrolles recevait l'argent, l'autre notait sur son carnet le nom des acheteurs. Chaverny et Navailles ne riaient plus; ils admiraient. --Incroyable folie! disait le marquis. --Il faut voir pour croire, ripostait Navailles. Et Gonzague ajoutait, gardant son sourire railleur: --Ah! messieurs, la France est un beau pays. --Finissons-en, s'interrompit-il; tout le reste à vingt mille livres! --C'est pour rien! s'écria le petit Chaverny. --A moi! à moi! à moi! fit-on dans la cohue. Les hommes se battaient, les femmes tombaient étouffées ou écrasées. Mais elles criaient aussi du fond de leur détresse: --A moi! à moi! à moi! Puis des enchères encore, des cris de joie et des cris de rage. L'or ruisselait à flots sur les degrés de l'estrade qui servaient de comptoir. C'était plaisir et stupeur que de voir avec quelle allégresse toutes ces poches gonflées se vidaient. Ceux qui avaient obtenu quittances les brandissaient au-dessus de leurs têtes. Ils s'en allaient, ivres et fous, essayer leurs places et se carrer dedans. Les vaincus s'arrachaient les cheveux. --A moi! à moi! à moi! Peyrolles et ses acolytes ne savaient plus auquel entendre. La frénésie venait. Aux dernières cases, le sang coula sur le parquet. Enfin, le numéro 942, celui qui n'avait que deux pieds et demi, la fausse coupe, fut adjugé à vingt huit mille livres. Et Peyrolles, refermant bruyamment son carnet, dit: --Messieurs, l'enchère est close. Il y eut un moment de grand silence. Les heureux possesseurs des cases se regardèrent tout abasourdis. --Messieurs, leur dit gravement le marquis de Chaverny, ce n'est pas vendu, c'est donné! Gonzague appela Peyrolles. --Il va falloir faire place nette! dit-il. Mais, à ce moment, une autre foule se montra à la porte du vestibule, foule de courtisans, traitants, gentilshommes, qui venaient rendre leurs devoirs à M. le prince de Gonzague. Ils s'arrêtèrent à la vue de la place occupée. --Entrez, entrez, messieurs, leur dit Gonzague; nous allons renvoyer tout ce monde. --Entrez, ajouta Chaverny; ces bonnes gens vous revendront leurs emplettes, si vous voulez, à cent pour cent de bénéfice. --Ils auraient tort! décida Navailles. Bonjour, gros Oriol! --C'est ici le Pactole! fit celui-ci en saluant profondément Gonzague. Cet Oriol était un jeune traitant de beaucoup d'espérance. Parmi les autres, on remarquait Albret et Taranne, deux financiers aussi, le baron de Batz, bon Allemand qui était venu à Paris pour tâcher de se pervertir; le vicomte de la Fare, Montaubert, Nocé, Gironne, tous roués, tous parents éloignés de Nevers ou chargés de procurations, tous convoqués par Gonzague pour une solennité à laquelle nous assisterons bientôt. L'assemblée dont avait parlé M. de Peyrolles. --Et cette vente? demanda Oriol. --Mal faite, répondit froidement Gonzague. --Entends-tu? fit Cocardasse dans son coin. Passepoil, qui suait à grosses gouttes, répondit: --Il a raison. Ces poules lui auraient donné le restant de leurs plumes! --Vous, monsieur de Gonzague! se récria Oriol, une maladresse en affaires!... Impossible! --Jugez-en! j'ai livré mes dernières cases à vingt-trois mille livres, l'une dans l'autre. --Pour un an? --Pour huit jours! Les nouveaux venus regardèrent alors les cases et les acheteurs. --Vingt-trois mille livres! répétèrent-ils dans leur ébahissement profond. --Il eût fallu commencer par ce chiffre, dit Gonzague; j'avais en main près de mille numéros. C'était une matinée de vingt-trois millions, clair et net. --Mais c'est donc une rage? --Une frénésie! Et nous en verrons bien d'autres! J'ai loué la cour d'abord, puis le jardin, puis le vestibule, les escaliers, les écuries, les communs, les remises. J'en suis aux appartements, et, morbleu! j'ai envie d'aller vivre à l'auberge. --Cousin, interrompit Chaverny, je te loue ma chambre à coucher au cours du jour. --A mesure que l'espace manque, continuait Gonzague au milieu de ses hôtes nouveaux, la fièvre chaude augmente... Il ne me reste rien... --Cherche bien, cousin!... donnons à ces messieurs le plaisir d'une petite enchère. A ce mot enchère, ceux qui n'avaient pu louer se rapprochèrent vivement. --Rien, répéta Gonzague. Puis, se ravisant: --Ah! si fait! --Quoi donc? s'écria-t-on de toutes parts. --La loge de mon chien! On éclata de rire dans le groupe des gens de cour; mais les bonnes gens, les marchands ne riaient pas. Ils réfléchissaient. --Vous croyez que je raille, messieurs, s'écria Gonzague; je parie que, si je veux, on m'en donne dix mille écus, séance tenante. --Trente mille livres! s'écria-t-on, la loge d'un chien! Et les rires de redoubler. Mais tout à coup apparut une étrange figure entre Navailles et Chaverny, qui riaient plus fort que tous les autres. Un visage de bossu aux cheveux drôlement ébouriffés. Une voix grêle et cassée en même temps s'éleva. Le petit bossu disait: --Je prends la loge du chien pour trente mille livres! FIN DU TOME PREMIER. TABLE DES CHAPITRES DU PREMIER VOLUME. Pages. LES MAÎTRES EN FAIT D'ARMES. I. La vallée de Louron 5 II. Cocardasse et Passepoil 27 III. Les trois Philippe 49 IV. Le petit Parisien 69 V. La botte de Nevers 89 VI. Le fenêtre basse 111 VII. Deux contre vingt 129 VIII. Bataille 147 L'HÔTEL DE NEVERS. I. La maison d'or 163 II. Deux revenants 181 III. Les enchères 199 FIN DE LA TABLE. * * * * * Liste des modifications: page 16: de remplacé par du (flattait la vanité du vieux Caylus) bien par biens (des biens immenses en Italie) page 20: vons remplacé par vous(--Je ne saurais vous exprimer) page 24: madame remplacé par dame (C'était dame Marthe) page 27: enforchait remplacé par enfourchait (L'un enfourchait un vieux cheval) page 27: têle remplacé par tête (de sa monture, dont la tête) page 30: faite remplacé par faîte (de la base au faîte) page 38: il remplacé par ils (ils firent tous deux) page 42: repris remplacé par reprit (Mes mignons, reprit Cocardasse) page 45: ajouté vous (si vous voulez.) page 49: s'étaient remplacé par s'était (le desséchement s'était opéré de lui-même) page 52: compagons remplacé par compagnons (la réponse des compagnons) page 59: s'ils remplacé par s'il (s'il vous plaît) page 60: suppression d'un est (Le prince Philippe de Gonzague ... est trop au-dessus) page 61: méchans remplacé par méchants (mais de méchants esprits) page 62: Faenza remplacé par Faënza page 76: fût remplacé par fut (Bientôt tout le monde fut à l'aise) page 89: il remplacé par ils (ils n'en avaient pas assez dit.) page 90: Il remplacé par Ils (Ils n'ont qu'un jour) page 100: eût remplacé par eut (Cette fois, il eut) page 126: ou remplacé par où (où êtes-vous?) page 148: recrutenrs remplacés par recruteurs. page 149: Il remplacé par Ils (Ils gagnaient) page 165: événemens remplacé par événements page 173: chapitaux remplacé par chapiteaux (coiffées de chapiteaux fleuris) page 173: facon remplacé par façon page 195: une par un (un grand laquais) page 197: la par là (à fond... là, dans toutes les règles de l'art?) page 200: Guises par Guise (les Guise) page 203: Numéro par Numéros (Numéros 935, 936, 937) *** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BOSSU: AVENTURES DE CAPE ET D'ÉPÉE. VOLUME 1 *** Updated editions will replace the previous one—the old editions will be renamed. Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright law means that no one owns a United States copyright in these works, so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United States without permission and without paying copyright royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to copying and distributing Project Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you charge for an eBook, except by following the terms of the trademark license, including paying royalties for use of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for copies of this eBook, complying with the trademark license is very easy. 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By reading or using any part of this Project Gutenberg™ electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to and accept all the terms of this license and intellectual property (trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. 1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be used on or associated in any way with an electronic work by people who agree to be bound by the terms of this agreement. 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