The Project Gutenberg eBook of Récits d'une tante (Vol. 1 de 4)

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Title: Récits d'une tante (Vol. 1 de 4)

Author: comtesse de Louise-Eléonore-Charlotte-Adélaide d'Osmond Boigne

Release date: August 5, 2009 [eBook #29613]

Language: French

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
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MÉMOIRES
DE LA
COMTESSE DE BOIGNE

I

Il a été tiré de cet ouvrage mille exemplaires sur vergé teinté des Papeteries de Corvol-l'Orgueilleux tous numérotés.
No 166

ADÈLE D'OSMOND, COMTESSE DE BOIGNE
d'après une miniature de J. Isabey appartenant à Madame Achille Fould.

RÉCITS D'UNE TANTE

MÉMOIRES
DE LA
COMTESSE DE BOIGNE
NÉE D'OSMOND

PUBLIÉS INTÉGRALEMENT D'APRÈS LE MANUSCRIT ORIGINAL

I

Versailles.—L'Émigration.
L'Empire.—La Restauration de 1814.

PARIS
ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS
100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ
1921

(p. v) AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS

La publication des Mémoires de la comtesse de Boigne a fait l'objet d'un long procès dont le jugement, rendu en première instance à Paris le 28 juillet 1909, fut confirmé en Cour d'Appel le 28 février 1911 et ratifié définitivement par un arrêt de la Cour de Cassation du 26 février 1919.

Les héritiers de madame de Boigne, née d'Osmond, n'auraient probablement pas entrepris cette publication ou auraient, tout au moins, estimé préférable de l'ajourner encore; mais, puisqu'elle a été faite, certains scrupules deviennent sans valeur. Maintenant que leurs droits sont reconnus, rétablis, ils tiennent à ce que cette publication soit reprise, dans l'intérêt même de la science historique, mais à ce qu'elle soit faite, cette fois, sans suppressions ni modifications de texte, conformément à la volonté de l'auteur qui, dans son testament du 25 mai 1862, laissait à ses héritiers le soin de publier «un manuscrit en trois volumes intitulé Récits d'une tante» quand et comment ils le jugeraient à propos, mais «à la seule condition de ne rien changer».

Cette condition se trouvait d'autant plus aisément réalisable qu'aucune retouche n'était nécessaire pour l'impression. Ce fut madame de Boigne elle-même qui divisa son œuvre en huit parties dont elle traça les (p. vi) titres, subdivisant ensuite chaque partie en chapitres dont elle rédigea les sommaires. Elle écrivit d'abord la huitième partie de ses mémoires, la plus importante comme étendue puisqu'elle dépasse le quart du manuscrit, la plus importante également au point de vue historique car, les événements qu'elle groupe sous le titre d'ensemble de Fragments, elle les relatait au moment même avec le plus grand soin et en indiquant minutieusement comment, dans quelles conditions elle se trouvait ainsi renseignée. Ce fut ensuite qu'elle songea à revenir sur le passé, à rapporter les événements déjà lointains demeurés présents à son souvenir ou qu'elle avait entendu raconter par des personnes lui semblant dignes de confiance. C'est ainsi que, dans la première partie, avec la crainte de manquer parfois à sa précision habituelle, elle relate, bien des années après, des faits ou de simples épisodes survenus pendant son enfance et, parfois même, avant sa naissance.

Certains lecteurs éprouveront de l'étonnement et peut-être du regret en constatant l'absence de toute annotation. Les érudits tiennent fort justement aux notes que Sainte-Beuve qualifiait de «livre d'en bas» et qu'Henri Houssaye appréciait au point d'affirmer que «ce livre d'en bas est le répondant du livre d'en haut». Mais les Mémoires de la comtesse de Boigne n'ont pas besoin d'un «répondant». D'autre part, nous n'avions pas à dépasser notre tâche modeste d'éditeurs. De plus, si les notes biographiques nous paraissaient sans grand intérêt, des notes critiques nous auraient semblé plus qu'inutiles et véritablement déplacées, comme l'ont signalé plusieurs historiens en analysant ces Mémoires.

Les appréciations de madame de Boigne sont nombreuses, (p. vii) diverses et jamais déguisées. Il faut se rappeler qu'elle est née le 19 février 1781, pendant les derniers beaux jours de la brillante et majestueuse Cour de Versailles, qu'elle a grandi hors de France pendant la tourmente révolutionnaire, qu'elle est rentrée à Paris pour assister aux grands événements de l'Empire et s'y trouver parfois mêlée, qu'elle a vieilli pendant la période incertaine de la Restauration pour mourir le 6 mai 1866, pendant l'épanouissement du second Empire. Ayant, au cours de sa longue existence, connu les divers régimes de gouvernement, avec quelques transformations pour chacun d'eux, et malgré une instinctive préférence pour le régime de sa première jeunesse, malgré son respect de la tradition, ses impressions se modifièrent nécessairement et ses appréciations aussi. Elle le reconnaît, le signale à plusieurs reprises et, notamment, en ces termes: «Dans tout le cours de ces récits, j'ai cherché à me garer de présenter les événements tels que la suite me les a fait juger et à les montrer sous l'aspect où on les envisageait dans le moment même». Sans prétendre parvenir à l'impartialité, elle s'est donc efforcée de l'approcher dans la mesure où elle le croyait possible. S'il est permis de ne pas adopter toutes ses appréciations qu'elle ne songeait pas à tempérer par de l'indulgence, on ne peut lui savoir mauvais gré d'exprimer nettement ses préférences.

Elle n'a pas seulement rédigé ses mémoires, elle a composé des romans; elle a, enfin, beaucoup écrit et pendant toute sa vie. Il serait certainement fort intéressant de rechercher, réunir et publier sa correspondance.

À défaut de cette correspondance, nous en donnons quelques fragments et nous ajoutons à ce premier (p. viii) volume un groupe de lettres qu'elle adressait à ses parents plusieurs mois après un mariage hâtivement conclu, en dehors de toute sentimentalité. Ces lettres, jusqu'alors inédites, feront connaître le tendre attachement de madame de Boigne pour ses parents, avec une préférence pour le marquis d'Osmond, se plaisant à le suivre et à le seconder dans ses fonctions diplomatiques; elles révèleront sa sollicitude presque maternelle pour son jeune frère Rainulphe dont la santé délicate causait de fréquents soucis; elles laisseront deviner sa résignation correcte et sa patience souriante auprès du général de Boigne, ses désillusions et ses souffrances en même temps que son goût pour la politique. Ces lettres permettront enfin de constater que, aimant à penser, à réfléchir, à écrire avant même d'avoir vingt ans, la comtesse de Boigne, dès sa jeunesse, préparait inconsciemment l'œuvre de sa maturité, et cette œuvre, loin de constituer une «causerie de vieille femme, un ravaudage de salon», devait donner à son nom une véritable célébrité, lui assurer une des premières places parmi les mémorialistes.

(p. 003) MÉMOIRES DE LA COMTESSE DE BOIGNE

(p. 004) Je n'avais jamais pensé à donner un nom à ces pages décousues lorsque le relieur auquel je venais de les confier s'informa de ce qu'il devait inscrire sur le dos du volume. Je ne sus que répondre. Mémoires, cela est bien solennel; Souvenirs, madame de Caylus a rendu ce titre difficile à soutenir et de récentes publications l'ont grandement souillé. «J'y songerai» répondis-je. Préoccupée de cette idée, je rêvai pendant la nuit qu'on demandait à mon neveu quels étaient ces deux volumes à agrafes. «Ce sont des récits de ma tante.» Va pour les récits de ma tante, m'écriai-je, en m'éveillant; et voilà comment ce livre a été baptisé:

RÉCITS D'UNE TANTE

(p. 005) AU LECTEUR, S'IL Y EN A

Au commencement de 1835, j'ai éprouvé un malheur affreux; une enfant de quatorze ans que j'élevais depuis douze années, que j'aimais maternellement, a péri victime d'un horrible accident. La moindre précaution l'aurait évité; les plus tendres soins n'ont pas su le prévenir. Je ne me relèverai jamais d'un coup si cruel. À la suite de cette catastrophe, les plus tristes heures de mes tristes journées étaient celles que j'avais été accoutumée à employer au développement d'une intelligence précoce dont j'espérais bientôt soutenir l'affaiblissement de la mienne.

Quelques mois après l'événement, en devisant avec un ami dont la bonté et l'esprit s'occupaient à panser les plaies de mon cœur, je lui racontai un détail sur les anciennes étiquettes de Versailles: «Vous devriez écrire ces choses-là, me dit-il; les traditions se perdent, et je vous assure qu'elles acquièrent déjà un intérêt de curiosité.» Le besoin de vivre dans le passé, quand le présent est sans joie et l'avenir sans espérance, donna du poids à ce conseil. J'essayai, pour tromper mes regrets, de me donner cette tâche pendant les pénibles moments naguère si doucement employés; parfois il m'a fallu piocher contre ma douleur (p. 006) sans la pouvoir soulever; parfois aussi j'y ai trouvé quelque distraction. Les cahiers qui suivent sont le résultat de ces efforts: ils ont eu pour but de donner le change à des pensées que je pouvais mal supporter.

Mon premier projet, si tant est que j'en eusse un, était uniquement de retracer ce que j'avais entendu raconter à mes parents sur leur jeunesse et la Cour de Versailles. L'oisiveté, l'inutilité de ma vie actuelle m'ont engagée à continuer le récit de souvenirs plus récents; j'ai parlé de moi, trop peut-être, certainement plus que je n'aurais voulu; mais il a fallu que ma vie servît comme de fil à mes discours et montrât comment j'ai pu savoir ce que je raconte.

Il y avait déjà bien du papier griffonné, d'une façon à peu près illisible, lorsqu'une personne au goût de laquelle j'ai confiance m'a fait une sorte de violence pour en prendre connaissance: elle m'a fortement engagée à en faire faire une copie et à la revoir. Pour la copie, c'était facile; quand à la revoir, c'est tout à fait inutile, je ne sais pas écrire; à mon âge je n'apprendrai pas le métier et, si je voulais essayer de rédiger des phrases, je perdrais le seul mérite auquel ces pages puissent aspirer, celui d'être écrites sans aucune espèce de prétention et tout à fait de premier jet. S'il m'avait fallu faire une recherche quelconque ailleurs que dans ma mémoire, j'y aurais bien vite renoncé; je n'ai voulu qu'une distraction et non pas un travail.

Si donc mes neveux jettent jamais un coup d'œil sur ces écritures, ils ne doivent pas s'attendre à trouver (p. 007) un livre, mais seulement une causerie de vieille femme, un ravaudage de salon; je n'y mets pas plus d'importance qu'à un ouvrage de tapisserie. Je me suis successivement servi de ma plume pour laisser reposer mon aiguille et de mon aiguille pour reposer ma plume, et mon manuscrit arrivera à mes héritiers comme un vieux fauteuil de plus.

N'ayant consulté aucun document, il y a probablement beaucoup d'erreurs de dates, de lieux, peut-être même de faits; je n'affirme rien si ce n'est que je crois sincèrement tout ce que je dis. Je professe peu de confiance dans une impartialité absolue, mais je pense qu'on peut prétendre à une parfaite sincérité: on est vrai quand on dit ce qu'on croit.

En recherchant le passé, j'ai trouvé qu'il y avait toujours du bien à dire des plus mauvaises gens et du mal des meilleurs; j'ai tâché de ne pas faire la part d'après mes affections; je conviens que cela est assez difficile; si je n'y ai pas réussi, je puis assurer en avoir eu l'intention.

Les temps devenant plus calmes, peut-être sera-t-il assez curieux d'observer comment, dans ceux où j'ai vécu, la force des circonstances m'a toujours entraînée à être une personne de parti, tandis que, par instinct, par goût et par raisonnement, j'avais horreur de l'esprit de parti et que je jugeais assez sainement des fautes et des ridicules où il conduit.

J'espère que mes neveux seront à l'abri de cette fausse situation: je le souhaite pour eux, pour mon pays, pour le monde qui aurait bien besoin d'un peu de repos. Quant à moi, j'en jouirai probablement (p. 008) depuis longtemps avant que l'oisiveté de quelque matinée pluvieuse ou de quelque longue soirée d'automne porte peut-être quelqu'un à ouvrir ce volume destiné à la bibliothèque de Pontchartrain.

Châtenay, juin 1837.

(p. 009) NOTA DE 1860

La mort, la cruelle mort a changé toutes mes prévisions. Ce manuscrit sera déposé dans la bibliothèque du château d'Osmond, département de l'Orne, lieu du berceau de mes ancêtres et de ma sépulture.

(p. 010) À MON NEVEU
RAINULPHE D'OSMOND

«I pray you when you shall these deeds relate
Speak of me as I am: nothing extenuate
Nor set down aught in malice.»

OthelloShakespeare.

De si grands événements ont occupé la vie de la génération qui vous a précédé et l'ont tellement absorbée que les traditions de famille seraient perdues dans ce vaste océan si quelque vieille femme comme moi ne recherchait dans ses souvenirs d'enfance à les reproduire.

Je vais tâcher d'en réunir quelques-uns à votre usage, mon cher neveu.

(p. 011) PREMIÈRE PARTIE
VERSAILLES

CHAPITRE I

Origine de ma famille. — Mon grand-père: aventure de sa jeunesse. — Mariage de mon grand-père. — Envoi de ses fils en Europe. — Mes grands-oncles. — Étiquettes de cour. — Jeunesse de mon père. — Famille de ma mère. — Mariage de mon père. — Ma mère a une place à la Cour. — Mes parents s'établissent à Versailles. — Ma naissance. — Anciens usages de la Cour. — Le roi Louis XVI. — La Reine. — Madame de Polignac. — Monsieur, comte de Provence. — Monseigneur le comte d'Artois. — Madame, comtesse de Provence. — Madame la comtesse d'Artois. — Madame Élisabeth. — Les princes de Chio.

Gianoni, dans son Histoire de Naples, vous apprendra la plus brillante des prétentions de votre famille; Moréri vous expliquera les droits que vous avez à vous croire descendant de ces heureux aventuriers normands, conquérants de la Pouille, droits aussi bien fondés que sont la plupart de ces antiques prétentions de famille. La cathédrale de Salisbury renferme les restes d'un de ses archevêques, saint Osmond, auquel nous rattachons aussi des souvenirs, et le comté de Sommerset a pour armes le vol qui forme les vôtres et qu'il tient de son seigneur Osmond, compatriote de Guillaume le Conquérant. Ces armes furent données par le duc de Normandie (p. 012) à son gouverneur, Osmond, qui l'avait enlevé aux vengeances de Louis d'Outremer.

La branche anglaise est éteinte depuis longtemps, mais le nom est resté familier au pays et se retrouve perpétuellement dans les poètes et les romans. La branche normande s'est appauvrie par les partages égaux; les aînés des trois dernières générations qui ont précédé celle de mon père n'ont eu que des filles, et même en si grand nombre qu'elles ont fait de très misérables alliances. Aussi une de mes grand'tantes, chanoinesse de Remiremont, répondit-elle à monsieur de Sainte-Croix, mari de sa sœur, qui lui demandait si elle n'avait jamais regretté de ne s'être point mariée: «Non, mon frère, mesdemoiselles d'Osmond sont en habitude de faire de trop mauvais mariages.» Voilà tout ce que je vous dirai de notre famille.

Si, à l'époque où vous entrerez dans le monde, vous attachez quelque prix à ces souvenirs nobiliaires, vous retrouverez plus facilement des traces de ces temps éloignés que des détails intimes de ce qui s'est passé depuis une centaine d'années. D'ailleurs, je ne suis pas très habile moi-même à ces récits. Je n'ai jamais attaché un grand prix aux avantages de la naissance; ils ne m'ont point été contestés comme fille; je n'y ai aucun droit comme femme, et peut-être cette situation toute nette m'a empêchée de m'en occuper autant que beaucoup d'autres. Je ne veux donc vous raconter que les détails qui me reviendront à la mémoire, sur ce que j'ai su ou vu personnellement, sans prétendre y mettre une grande suite, et seulement comme des anecdotes qui acquerront de l'intérêt pour vous par mes rapports avec les personnages mis en jeu: ce sera une sorte de ravaudage dont la sincérité fera tout le prix.

Mon grand-père était marin. Fort jeune encore, il (p. 013) commandait pendant la guerre de 1746 une corvette, et fut chargé d'escorter un convoi de Rochefort à Brest. Une tempête effroyable dispersa les bâtiments et envoya le sien de relâche à la Martinique, où il arriva fort désemparé. Mon grand-père trouva la colonie en grande liesse, en festins, en illuminations. Dès qu'il débarqua, on lui demanda s'il apportait des dépêches pour Son Altesse:

«Quelle altesse?

—Le duc de Modène.

—Je n'en ai pas entendu parler.»

On vint le chercher de la part de Son Altesse; il fut conduit dans l'appartement que le commandant avait cédé à un très bel homme, chamarré d'ordres et de cordons, ayant des formes très imposantes: «Comment se fait-il, chevalier d'Osmond, que vous n'ayez pas de dépêches pour moi? Votre vaisseau n'est donc pas celui qu'on doit m'expédier?» Mon grand-père expliqua qu'il était parti de Rochefort avec la destination de Brest et la circonstance de son arrivée à la Martinique.

Le prince, alors, le combla de bontés et lui intima l'ordre de repartir sur-le-champ avec ses dépêches. La corvette n'était pas en état de reprendre la mer; heureusement, il se trouvait une petite goélette dans le port. Le prince en donna le commandement à mon grand-père, l'autorisa à abandonner sa corvette et, lui montrant une lettre par laquelle il chargeait monsieur de Maurepas de le nommer capitaine de vaisseau, il lui expliqua qu'il était, par alliance, cousin germain du Roi. Il lui cédait ses états de Modène, ce qui était un grand secret; en échange, on lui offrait la souveraineté de l'île de la Martinique; il n'avait voulu y consentir qu'après avoir pris connaissance de sa nouvelle résidence; il en était fort content et il expédiait mon grand-père avec la ratification du traité, attendu à Versailles avec une si vive (p. 014) impatience que le porteur de cette bonne nouvelle pouvait aspirer à toutes sortes de faveurs. En conséquence, il ajouta, par post-scriptum à sa lettre, la demande de la croix de Saint-Louis en outre de la nomination de capitaine de haut bord pour le chevalier d'Osmond. Mon grand-père lui parla d'un vaisseau dont le capitaine devait être changé:

«Ce vaisseau vous plaît-il?

—Assurément.

—Eh bien, je vous en donne le commandement. Je vais écrire à Maurepas que j'en fais une condition.»

Du reste, le duc de Modène était entouré d'une Cour et d'une Maison qu'il avait amenées avec lui: grand chambellan, grand écuyer, valet de chambre, etc. Toute la colonie, depuis le gouverneur jusqu'au moindre nègre, était à ses ordres; et mon grand-père, qui avait commencé par être fort incrédule au moment de son arrivée, finit par être convaincu qu'un homme qui donnait des grades et des croix était un véritable souverain. Il partit, forçant de voiles au risque de se noyer, fit une traversée extrêmement rapide, se jeta dans un canot dès qu'il vit la terre, monta un bidet de poste et arriva sans un moment de repos chez monsieur de Maurepas, à Versailles. Trouvant le ministre sorti, il ne voulut pas quitter l'hôtel sans l'avoir vu: on le plaça dans un cabinet pour attendre. Un vieux valet de chambre, intéressé par son agitation et sa charmante figure, lui fit donner quelque chose à manger; il dévora, puis la fatigue et la jeunesse l'emportèrent, il s'assit dans un fauteuil et s'endormit profondément.

Le ministre rentra. Personne ne songea au chevalier d'Osmond. En déshabillant son maître le soir, le valet de chambre lui parla de ce jeune officier de marine si empressé de le voir. Monsieur de Maurepas n'en avait (p. 015) aucune nouvelle. On s'informe, on le cherche et on le trouve dormant sur son fauteuil. Il se réveille en sursaut, s'approche du ministre, lui remet un gros paquet.

«Monseigneur, voilà le traité signé.

—Quel traité?

—Celui de la Martinique.

—De la Martinique?

—C'est le prince de Modène qui m'a expédié.

—Le prince de Modène? ah! je commence à comprendre; allez vous coucher, achevez votre nuit et revenez demain matin.»

Le ministre rit fort du rêve du jeune officier qui le continuait même en lui parlant; mais, à mesure qu'il lisait ces étranges dépêches, il crut rêver à son tour; toutes les autorités de l'île étaient sous la même illusion et le prince lui-même avait écrit le plus sérieusement du monde sous son caractère emprunté. La lettre qu'il avait montrée à mon grand-père était dans le paquet.

Le lendemain matin, monsieur de Maurepas le reçut avec une grande bonté, lui apprit que son duc de Modène était un aventurier qui, probablement, avait voulu se débarrasser de lui. Il était, au reste, peu extraordinaire qu'un jeune homme eût partagé une opinion si bien établie dans la colonie; il l'absolvait donc du tort d'avoir quitté sa corvette. Le vaisseau auquel Son Altesse l'avait promu était déjà donné, mais, eu égard à la recommandation de son cousin germain, et plus encore parce qu'il était un fort bon officier, le Roi lui donnait le commandement d'une frégate à bord de laquelle monsieur de Maurepas espérait qu'il mériterait bientôt la croix. Mon grand-père, tout honteux et bien dégrisé de ses rêves de fortune, s'en retourna à Brest, fort content pourtant de s'être si bien tiré de l'abandon de sa corvette. Quant au (p. 016) duc de Modène, il s'était tellement lié dans ses honneurs usurpés qu'il ne put s'évader; il fut arrêté à la Martinique, reconnu pour escroc et envoyé aux galères.

Quelques années plus tard, mon grand-père ayant été à Saint-Domingue, y épousa une mademoiselle de La Garenne, un peu son alliée (leurs deux mères étaient des demoiselles de Pardieu) et qui passait pour énormément riche. Elle avait, en effet, de superbes habitations, mais si grevées de dettes et en si mauvais état qu'il fallut que mon grand-père quittât le service et s'établît dans la colonie pour chercher à y remettre quelque ordre. Diverses circonstances malheureuses l'y retinrent et il n'en est jamais sorti. Dans le courant de quelques années, il expédia successivement en Europe six garçons; le dernier envoi fut malheureux. L'enfant, assis sur un câble roulé sur le pont, fut lancé à la mer dans une manœuvre qui nécessitait l'emploi de ce câble et s'y noya.

Les cinq autres étaient arrivés à leur destination. Le premier était mon père, le marquis d'Osmond, puis venait l'évêque de Nancy, puis le vicomte d'Osmond, puis l'abbé d'Osmond, massacré à Saint-Domingue pendant la Révolution, puis enfin le chevalier d'Osmond, qui périt lieutenant de vaisseau dans la guerre d'Amérique.

Tous ces enfants étaient reçus paternellement par un frère de mon grand-père, alors comte de Lyon et bientôt après évêque de Comminges. L'aîné de cette génération, le comte d'Osmond, n'avait selon l'usage de la famille que des filles de sa femme, mademoiselle de Terre, et, selon l'usage aussi, ces filles se marièrent très mal. Elles achevèrent d'enlever au nom d'Osmond tout l'antique patrimoine de la famille, entre autres le Ménil-Froger et Médavy qui lui appartenaient depuis l'an mil et tant.

Ce comte d'Osmond était chambellan de monseigneur (p. 017) le duc d'Orléans, le grand-père du roi Louis-Philippe, et dans la plus grande intimité du Palais-Royal, surtout de la mère du Roi qui le traitait avec une affection toute filiale. Les mémoires du temps le citent pour ses distractions, ce qui n'empêchait pas qu'il ne fût très aimable, de bonne compagnie et fort serviable. J'aurai occasion d'en reparler. Je viens de dire qu'il était chambellan du grand-père du Roi; il ne l'aurait pas été du fils, voici pourquoi: ce sont de ces détails de Cour qui paraissent déjà ridicules à notre génération, mais dont la tradition se perd et qui, par cela même, acquièrent un intérêt de curiosité.

Le roi Louis XV avait conservé à monseigneur le duc d'Orléans, désigné sous le nom du gros duc d'Orléans, petit-fils du Régent, le rang de premier Prince du sang auquel il n'avait plus de droit; mais, comme il n'y avait dans la branche aînée que des fils du Dauphin prenant le rang de Fils de France, on avait accordé cette faveur au duc d'Orléans. Or, la Maison honorifique du premier Prince du sang était nommée et payée par le Roi et les gens de qualité ne faisaient aucune difficulté d'y entrer. Chez les autres Princes du sang, le premier gentilhomme et le premier écuyer étaient seuls nommés et payés par le Roi: un homme de la Cour ne pouvait accepter que ces places auprès d'eux.

À la mort du gros duc d'Orléans, son fils sollicita vivement la continuation du rang de premier Prince du sang. La naissance des enfants de monseigneur le comte d'Artois se trouvait un motif de refus et, la Cour étant peu disposée à faire ce que souhaitait monsieur le duc d'Orléans, il ne put réussir. Il aurait donc été forcé de chercher des commensaux dans une autre classe que ceux de son père et cette circonstance le décida, sous prétexte de réforme, à ne point nommer sa Maison et à rompre (p. 018) toute espèce de représentation; elle n'a pas peu contribué à la mauvaise humeur qui l'a jeté dans les malheurs où il a trouvé une mort trop méritée.

Je reviens à notre famille. Mon grand-père avait aussi une sœur qui résidait avec son frère, l'évêque de Comminges, à Allan, dans les Pyrénées. Elle y épousa un monsieur de Cardaillac, homme fort considéré dans le pays, propriétaire d'un très joli château et portant un nom aussi ancien que ces montagnes. Il est éteint maintenant et ce n'est pas la faute de notre tante, car, en trois années de mariage, elle avait eu sept enfants: deux, deux, et trois. L'évêque de Comminges était à Paris lors de cette dernière couche et, au moment où il en apprit la nouvelle, une femme qui se trouvait présente lui dit: «Monseigneur, écrivez vite qu'on vous garde le plus beau.» Cette même madame de Cardaillac dégringola du haut en bas d'un précipice, entraînée par la chute d'une charrette chargée de pierres de taille; elle arriva au fond dans cette étrange compagnie. On la croyait en morceaux. Elle en fut quitte pour une fracture de la jambe et a eu encore plusieurs enfants depuis.

Mon père et mes oncles furent élevés avec le plus grand soin et sous les yeux de l'évêque de Comminges; le meilleur collège de Paris les reçut. Ils y étaient sous la surveillance personnelle d'un précepteur, homme de beaucoup d'esprit, mais qui, pour toute instruction, leur administrait des coups de pied dans le ventre. Le résultat fut que, lorsque, à quatorze ans, on mit un uniforme sur le corps de mon père, il eut enfin le courage d'annoncer à l'évêque que, depuis six ans, il était parfaitement malheureux et ne savait rien du tout. Cette révélation profita à ses frères; quant à lui, on lui fit enfourcher un bidet de poste et on l'envoya rejoindre son régiment à Metz. Heureusement il ne prit pas goût à la vie de café, (p. 019) et, pendant les premières années passées dans les garnisons, il fit tout seul cette éducation que l'évêque croyait pieusement aussi excellente qu'elle était dispendieuse.

Ayant atteint l'âge de dix-neuf ans, son père lui envoya de Saint-Domingue un cadeau de deux mille écus, en dehors de sa pension, pour s'amuser pendant le premier semestre qu'il devait passer à son goût et, par conséquent, à Paris. Le jeune homme employa cet argent à se rendre à Nantes et à y prendre son passage sur le premier bâtiment qu'il trouva pour donner ses moments de liberté à son père et faire connaissance avec lui, car il avait quitté Saint-Domingue depuis l'âge de trois ans. Cet aimable empressement acheva de le mettre en pleine possession du cœur paternel, et le père et le fils se sont toujours adorés. Quant à ma grand'mère, c'était une franche créole pour laquelle ses enfants n'ont jamais eu qu'une affection de devoir.

Plusieurs années s'écoulèrent; mon père suivit sa carrière militaire, passant ses hivers à Paris chez son oncle et dans la société très intime du Palais-Royal où il était traité, à cause du comte d'Osmond, comme un enfant de la maison. Il fut nommé lieutenant-colonel du régiment d'Orléans aussitôt que son âge permit qu'il profitât de la bienveillance du prince, et madame de Montesson, déjà mariée à monseigneur le duc d'Orléans, le comblait de bontés. Il donnait toujours une grande partie du temps dont il pouvait disposer à l'évêque de Comminges; il l'accompagna aux eaux de Barèges (en 1776). Ils y rencontrèrent madame et mademoiselle Dillon, dont l'évêque devint presque aussi amoureux que son neveu. Il engagea ces dames à venir à Allan, château situé dans les Pyrénées et résidence des évêques de Comminges, où il voulait absolument que le mariage fût célébré tout (p. 020) de suite, afin que sa jolie nièce vînt faire les honneurs de sa maison, et s'établît dès l'hiver même à Paris. Mais mon père ne voulut pas se marier sans le consentement du sien, et la cérémonie fut remise au printemps.

Il me faut maintenant parler de la famille de ma mère. Monsieur Robert Dillon, des Dillon de Roscomon, était un gentilhomme irlandais catholique, possesseur d'une jolie fortune; pour l'augmenter, et dans la nullité où étaient condamnés les catholiques, un sien frère fut chargé de la faire valoir dans le négoce. Monsieur R. Dillon avait épousé une riche héritière dont il eut une seule fille, lady Swinburne. Devenu veuf, il épousa miss Dicconson, la plus jeune de trois sœurs, belles comme des anges, que leur père, gouverneur du prince de Galles, fils de Jacques II, avait élevées à Saint-Germain. Lors du mariage, leurs parents étaient rentrés en Angleterre et établis chez eux en Lancashire, dans une très belle terre.

Monsieur Dillon et sa charmante épouse se fixèrent en Worcestershire, et c'est là où ma mère et six enfants aînés sont nés. Mais le frère, chargé des affaires en Irlande, vint à mourir et on s'aperçut qu'il les avait très mal gérées. Monsieur Dillon fut obligé de s'en occuper lui-même. Les plus importantes étaient avec Bordeaux: il se décida à s'y rendre et emmena sa famille; il s'y plut; sa femme, élevée en France, la préférait à l'Angleterre. Il prit une belle maison à Bordeaux, acheta une terre aux environs et y menait la vie d'un homme riche, lorsqu'un jour, en sortant de table, il porta la main à sa tête en s'écriant: «Ah! ma pauvre femme, mes pauvres enfants!», et il expira.

Son exclamation était bien justifiée. Il laissait madame Dillon, âgée de trente-deux ans, grosse de son treizième enfant, dans un pays étranger, sans un seul parent, sans (p. 021) aucune liaison intime que l'excessive jalousie de son mari n'aurait guère tolérée. Cet isolement excita l'intérêt, lui suscita des protecteurs. Ses affaires, dont elle n'avait aucune notion, furent éclaircies, et, pour résultat, on découvrit que monsieur Dillon vivait sur des capitaux qui touchaient à leur fin et qu'elle restait avec treize enfants et pour tout bien une petite terre, à trois lieues de Bordeaux, qui pouvait valoir quatre mille livres de rente.

Madame Dillon était encore belle comme un ange, très aimable et très sage; ses enfants étaient aussi d'une beauté frappante; toute cette nichée d'amours intéressa. On s'occupa d'une famille si abandonnée. Tout le monde voulut venir à son secours: tant il y a, que, sans avoir jamais quitté ses tourelles de Terrefort, ma grand'mère y soutint noblesse et trouva le secret d'élever treize enfants, de les établir dans des positions qui promettaient d'être très brillantes, lorsque la Révolution arrêta toutes les carrières. À l'époque dont je parle, il ne lui restait plus qu'une fille à marier; elle était belle et aimable, mais elle n'avait pas un sol de fortune.

La noce de mon père étant fixée au printemps, l'évêque partit pour Paris. À peine arrivé, et ne se trouvant plus sous le charme de l'enchanteresse, on n'eut pas de peine à lui faire comprendre que ce mariage n'avait pas le sens commun, que mon père devait profiter de son nom et de sa position pour faire un mariage d'argent. Il n'avait pas de fortune en Europe; celle des colonies était précaire et, les partages y étant égaux, il n'aurait jamais un revenu suffisant pour épouser une femme qui n'avait rien; l'évêque, en les recevant chez lui, ne leur donnait qu'un secours temporaire; mademoiselle Dillon, d'ailleurs, pouvait être une bonne demoiselle, mais ne procurait aucune alliance dans le pays. Le comte d'Osmond (p. 022) surtout, qui était très fier de son neveu et le croyait appelé à tout, s'élevait fort contre ce qu'il appelait lui mettre la corde au col.

L'évêque fut assez facilement ramené à partager ces idées. Sur ces entrefaites, survint la réponse de Saint-Domingue, toute approbative. Mon père, qui n'était pas dans la confidence de ce qui se passait, arriva de sa garnison pour prendre les derniers ordres de son oncle avant de se rendre à Bordeaux. Il apprit que l'évêque avait changé d'avis et ne voulait plus entendre parler de ce mariage; il avait déjà cessé d'écrire à Terrefort. Il y eut une scène fort vive entre mon père et l'évêque qui lui dit que le jeune ménage ne devait plus s'attendre à trouver un asile chez lui.

Mon père informa le sien de ce changement survenu dans les dispositions de son oncle, et écrivit à mademoiselle Dillon la situation où il se trouvait. Elle prit sur elle de rompre entièrement toute relation, lui rendit sa parole, retira la sienne, et puis se prit à vouloir en mourir de chagrin, en véritable héroïne de roman. Mon père avait été un peu blessé d'une décision contre laquelle il n'osait guère s'élever, les avantages qu'il avait à offrir étant fort diminués par la mauvaise humeur de l'évêque. Mais, ayant appris par hasard l'état de désespoir de mademoiselle Dillon qu'on croyait mourante, il rendit plus de justice à la noblesse des sentiments qui avaient dirigé sa conduite. Il reçut la réponse de son père: elle était aussi tendre qu'il pouvait la désirer; il lui confirmait son approbation, lui disait d'accomplir son mariage puisque son bonheur y était attaché, et lui promettait de fournir aux besoins de son ménage, dût-il être obligé de faire les plus grands sacrifices. Il lui annonçait l'expédition de barriques de sucre estimées vingt mille francs pour les premiers frais d'établissement.

(p. 023) Armé de cette lettre, mon père partit à franc étrier, força toutes les consignes, arriva jusqu'à mademoiselle Dillon, et, huit jours après, elle était sa femme.

Aussitôt qu'elle fut complètement rétablie, il la ramena à Paris; l'évêque refusait toujours de les voir. Le comte d'Osmond, qui avait apporté les plus fortes objections à ce mariage, du moment qu'il fut fait, ne fut plus occupé qu'à en diminuer les inconvénients. Il présenta ma mère au Palais-Royal, comme il aurait pu faire de sa belle-fille, et elle y fut bientôt impatronisée. Madame de Montesson s'en engoua, et aurait voulu qu'elle fût attachée à madame la duchesse de Chartres, mais le comte d'Osmond s'y refusa formellement. Il ne lui convenait pas que la femme de son neveu fût dame d'une princesse qui n'était pas famille royale; et, d'ailleurs, il s'apercevait que madame de Montesson voulait l'accaparer et il ne lui voulait pas l'attitude de complaisante auprès d'elle.

L'archevêque de Narbonne (Dillon) avait été un peu choqué des objections faites par les d'Osmond à un mariage avec une fille de son nom, qu'il reconnaissait pour proche parente. Il se porta aussi protecteur actif des nouveaux époux, les attira à la campagne chez lui, dans une terre en Picardie, nommée Hautefontaine, où il menait une vie beaucoup plus amusante qu'épiscopale. Ma mère y eut les plus grands succès; elle était extrêmement belle, avait très grand air, même un peu dédaigneux et elle savait se laisser adorer à perfection; au reste, toutes ces adorations, elle les rapportait à mon père, objet d'une passion qui l'a accompagné dans toute sa vivacité jusqu'au tombeau. L'arrivée de cette belle personne et tout le romanesque attaché à son mariage fit un petit événement à la Cour dans un temps où il n'y en avait guère de grands; elle fut présentée par (p. 024) madame de Fleury qui, comme mademoiselle de Montmorency, était parente de mon père et, par madame Dillon, nièce de l'archevêque. Elle fut extrêmement admirée.

Peu de mois après, par l'influence réunie de l'archevêque de Narbonne et du comte d'Osmond, ma mère fut nommée dame de madame Adélaïde, fille de Louis XV. Madame la duchesse de Chartres ne sut aucunement mauvais gré au comte d'Osmond de cet arrangement; mais madame de Montesson s'en tint pour fort offensée, et en est restée presque brouillée avec mes parents, et surtout avec le comte d'Osmond, dont l'intimité avec madame la duchesse de Chartres ne fut que plus grande. C'était un sentiment tout paternel sur lequel personne n'a jamais glosé, quoique monsieur le duc de Chartres l'appelât en plaisantant le mari de ma femme. Il est mort au commencement de la Révolution, malheureusement pour cette princesse à laquelle il aurait probablement épargné bien des malheurs et des fautes. Je me le rappelle comme un grand homme maigre, l'air fort noble, et portant des vestes très riches couvertes de tabac. Je l'aimais beaucoup, quoiqu'il me préférât mon frère et qu'il me remplît toujours les yeux de tabac quand il se baissait pour m'embrasser; aussi j'avais soin de les fermer tout en accourant à lui, ce qui l'amusait beaucoup.

Mon père avait une très grande répugnance au séjour de la Cour; ainsi que tous les gens qui n'en ont pas l'habitude, il s'y trouvait dépaysé et tout à fait à son désavantage. Il était alors un homme extrêmement agréable de formes; remarquablement aimable, fort bon militaire, aimant beaucoup son métier et adoré dans son régiment. Ma mère avait le goût des princes et l'instinct de la Cour; sa place la forçait à aller passer une semaine sur trois à Versailles. Cette séparation de mon père leur (p. 025) était fort pénible à tous deux, et la modicité de leur fortune rendait ce double ménage onéreux.

Ma mère décida mon père à s'établir tout à fait à Versailles; cela était raisonnable dans leur position, mais peu usuel lorsqu'on n'avait pas de grandes charges. Mon père m'a souvent dit que rien ne lui avait plus coûté dans sa vie, et que c'était le plus grand sacrifice qu'il eût fait à ma mère. Il est certain que ses goûts, ses habitudes, sa haute raison, son indépendance de caractère s'accommodaient peu du métier de courtisan. Mais, sous Louis XVI, il était, sauf quelques formes d'étiquette, très facile à faire, et l'honnête homme en lui dominait tellement le Roi qu'il appréciait bien vite les qualités semblables aux siennes.

C'est bientôt après l'installation de mes parents à Versailles que je vins au monde. Ma mère était déjà accouchée d'un enfant mort, de sorte que je fus accueillie avec des transports de joie et qu'on me pardonna d'être fille. Je ne fus pas emmaillotée, comme c'était encore l'usage, mais vêtue à l'anglaise et nourrie par ma mère au milieu de Versailles. J'y devins bien promptement la poupée des princes et de la Cour, d'autant plus que j'étais fort gentille et qu'un enfant, dans ce temps-là, était un animal aussi rare dans un salon qu'ils y sont communs et despotes aujourd'hui.

Mon père se fit des habitudes à Versailles et finit par se réconcilier à la vie qu'on y menait.

Le samedi soir et le dimanche c'était tout à fait la Cour, avec toute sa représentation. La foule y abondait. Tous les ministres, tout ce qu'on appelait les charges, c'est-à-dire le premier capitaine des gardes de service, le premier gentilhomme de la chambre de service, le grand écuyer, la gouvernante des Enfants de France et la surintendante de la Maison de la Reine, donnaient à souper (p. 026) le samedi et à dîner le dimanche. Les arrivants de Paris y étaient priés. Les personnes qui avaient des maisons se les enlevaient presque.

Il y avait aussi une table d'honneur servie aux frais du Roi au grand commun, mais aucun homme de la Cour n'aurait voulu y paraître; et si, par un grand hasard, on n'avait été prié dans aucune des maisons que j'ai citées, on aurait plutôt mangé un poulet de chez le rôtisseur que d'aller s'asseoir à cette table regardée comme secondaire, quoique originairement elle eût été instituée pour les seigneurs de la Cour et que, jusque vers le milieu du règne de Louis XV, on y allât sans difficulté. Mais alors les charges ne tenaient pas maison et dînaient à la table du grand commun. Maintenant, elle était occupée par les titulaires de places qui constituaient une sorte de subalternité et qui classaient dans une position d'où il était impossible de sortir tant qu'on était à la Cour: c'étaient ceux qui recevaient des ordres de personnes n'ayant pas le titre de Grand. Ainsi, le gentilhomme ordinaire de la chambre, prenant les ordres du premier gentilhomme, était très subalterne, tandis que le premier écuyer, prenant les ordres du grand écuyer, était un homme de la Cour; mais les écuyers, qui recevaient l'ordre de lui, rentraient dans la classe subalterne qui formait une ligne de démarcation impossible à franchir. Rien n'en donnait la facilité, à ce point, par exemple, que monsieur de Grailly, étant écuyer, trouvait toutes les portes des gens de la Cour fermées.

Ces habitants secondaires du château de Versailles y avaient une coterie à part dont madame d'Angivillers, la femme de l'intendant des bâtiments, était l'impératrice. Leur société était fort agréable, fort éclairée; on s'y amusait extrêmement, mais un homme de la Cour n'aurait pas pu y aller habituellement. Mon père l'avait souvent (p. 027) regretté. On y rencontrait les artistes, les savants, les hommes de lettres, enfin toutes les personnes, non courtisans, que leurs affaires ou leurs plaisirs attiraient à Versailles.

Monsieur le prince de Poix, amoureux d'une femme de chambre de la Reine (c'étaient de très belles dames de la plus haute bourgeoisie), se mit à aller souvent dans cette société, sous prétexte que sa place de gouverneur de Versailles le forçait à des rapports fréquents avec l'intendant d'Angivillers. Cela fut trouvé fort mauvais, mais cependant quelques jeunes gens s'y glissèrent avec lui; ils en rapportèrent des notions très satisfaisantes sur les grâces des femmes et l'amabilité des hommes. Cela aurait probablement fait planche. Les femmes de la Cour y apportaient une vive et colère opposition.

Lorsque mes parents s'établirent à Versailles, les officiers des gardes du corps y étaient en seconde ligne. On les appelait les messieurs bleus. Depuis fort peu de temps, ils portaient l'uniforme, et je crois même que les capitaines des gardes n'en avaient pas encore avant la Révolution. Ils étaient en habit habillé, et ne se distinguaient que par une grande canne noire à pomme d'ivoire. La reine Marie-Antoinette fit venir les officiers des gardes du corps à ses bals, et, par là, changea leur situation; cependant ils ne dînaient jamais avec la famille royale. Ainsi, je me rappelle très bien qu'à Bellevue, chez Mesdames, l'officier des gardes du corps de service ne dînait pas à la table des princesses. Cela était tellement de rigueur que monsieur de Béon, mari d'une des dames de madame Adélaïde, dînait à la deuxième table lorsqu'il était de service, et, le lendemain, venait s'asseoir à côté de sa femme, à la table des princesses. Mais c'était une innovation, et ce manque à l'étiquette avait été une grande concession des bonnes princesses. Ce qui est (p. 028) encore plus extraordinaire, c'est que les évêques se trouvaient dans le même prédicament, et ne mangeaient ni avec le Roi, ni avec les princes de la famille royale. On ne m'a jamais expliqué les motifs de cette exclusion.

Parmi les étiquettes, il y en avait une avec laquelle mon père n'a jamais pu se réconcilier et que je lui ai entendu souvent raconter, c'était la manière dont on était invité à ce qu'on appelait le souper dans les cabinets. Ces soupers se composaient de la famille royale et d'une trentaine de personnes priées. Ils se donnaient dans l'intérieur du Roi, dans des appartements si peu vastes qu'on couvrait le billard de planches pour y poser le buffet, et que le Roi était forcé de hâter sa partie pour faire place au service.

Les femmes étaient averties le matin ou la veille; elles portaient un costume antique, tombé en désuétude pour toute autre circonstance, la robe à plis et les barbes tombantes. Elles se rendaient à la petite salle de comédie où une banquette leur était réservée. Après le spectacle, elles suivaient le Roi et la famille royale dans les cabinets.

Pour les hommes, leur sort était moins doux. Il y avait deux banquettes vis-à-vis celle des femmes invitées. Les courtisans qui aspiraient à être priés s'y plaçaient. Pendant le spectacle, le Roi, qui était seul dans sa loge, dirigeait une grosse lorgnette d'opéra sur ces bancs, et on le voyait écrire au crayon un certain nombre de noms. Les seigneurs qui avaient occupé ces banquettes (cela s'appelait se présenter pour les cabinets) se réunissaient dans une salle qui précédait les cabinets. Bientôt après, un huissier, un bougeoir à la main et tenant le petit papier écrit par le Roi, entr'ouvrait la porte et proclamait un nom; l'heureux élu faisait la révérence aux autres et entrait dans le saint des saints. La porte se rouvrait, on (p. 029) en appelait un autre et ainsi de suite jusqu'à ce que la liste fût épuisée. Cette fois, l'huissier repoussait la porte avec une violence d'étiquette. À ce bruit, chacun savait que ses espérances étaient trompées et s'en allait toujours un peu honteux, quoiqu'on sût bien d'avance qu'il y aurait bien plus de candidats que d'appelés. Ma mère m'a dit qu'elle avait été des années à déterminer mon père à aller s'asseoir sur ces banquettes et, quoique à la fin il y allât de temps en temps et qu'il fût assez souvent nommé, cependant cela lui était toujours extrêmement désagréable. Il a vu tel homme venir dix ans de suite de Paris tout exprès pour entendre cette porte se refermer avec fracas sur ses prétentions, sans que jamais elle se soit ouverte pour lui. Trop de persévérance impatientait peut-être le Roi, ou bien il s'habituait à voir ces figures sans les prier, comme les princes s'accoutument facilement à toujours adresser la même question aux mêmes personnes.

Les bals de la Reine étaient bien entendus; les personnes présentées étaient prévenues qu'ils avaient lieu; venait qui voulait, et beaucoup de gens voulaient parce qu'ils étaient charmants. Ils étaient donnés dans des maisons de bois qu'on établissait sur la terrasse de Versailles et qui y restaient pendant tout le carnaval; mais ces bals aussi, malgré la grâce charmante de la Reine, étaient une occasion d'impopularité pour la Cour.

L'accroissement des fortunes dans la classe intermédiaire y avait amené toutes les formes et toutes les habitudes de la meilleure compagnie, et, malgré l'absurde ordonnance qui obligeait de faire des preuves de noblesse pour être officier, tout ce qui avait de la fortune et de l'éducation entrait au service. La noblesse et la finance vivaient donc en intimité et en camaraderie en garnison et dans toutes les sociétés de Paris; les bals de Versailles (p. 030) ramenaient la ligne de démarcation de la façon la plus tranchée. Monsieur de Lusson, jeune homme d'une charmante figure, immensément riche, bon officier, vivant habituellement dans la meilleure compagnie, eut l'imprudence d'aller à un de ces bals; on l'en chassa avec une telle dureté que, désespéré du ridicule dont il restait couvert dans un temps où le ridicule était le pire des maux, il se tua en arrivant à Paris. Cela parut tout simple aux gens de la Cour, mais odieux à la haute bourgeoisie.

La finance n'a pas seule fourni des victimes aux bals de la Reine. Monsieur de Chabannes, d'une illustre naissance, beau, jeune, riche, presque à la mode, y faisant son début, eut la gaucherie de se laisser glisser en dansant et la niaiserie de s'écrier: Jésus Maria, en tombant. Jamais il ne put se relever de cette chute; le sobriquet lui en est resté à toujours; il en était désespéré. Il a été faire la guerre en Amérique, s'y est assez distingué, mais il est revenu Jésus Maria comme il y était allé. Aussi le duc de Guines disait-il à ses filles le jour de leur présentation à la Cour: «Souvenez-vous que, dans ce pays-ci, les vices sont sans conséquences, mais qu'un ridicule tue.»

Monsieur de Lafayette ne succomba pourtant pas sous l'épithète de Gilles le Grand que monsieur de Choiseul lui avait décernée à son retour d'Amérique. Il inspira, au contraire, tant d'enthousiasme que la société se chargea de lui préparer des succès auprès de madame de Simiane à laquelle il avait rendu des hommages avant son départ. Elle passait pour la plus jolie femme de France, et n'avait jamais eu d'aventure. Tout le monde la jeta dans les bras de monsieur de Lafayette, tellement que, peu de jours après son retour, se trouvant ensemble dans une loge à Versailles pendant qu'on chantait un air de je (p. 031) ne sais quel opéra: «L'amour sous les lauriers ne trouve pas de cruelles», on leur en fit l'application d'une façon qui montrait clairement la sympathie et l'approbation de ce public privilégié.

J'ai entendu raconter à ma mère que sa sœur, la présidente de Lavie, étant venue faire un voyage à Paris, elle lui avait procuré une banquette pour voir en bayeuse le bal de la Reine; elle causait avec elle; la Reine s'approcha et lui demanda qu'elle était cette belle personne:

«C'est ma sœur, madame.

—A-t-elle vu les salles?

—Non, madame, elle est en bayeuse, elle n'est pas présentée.

—Il faut les lui montrer, je vais emmener le Roi.»

Et, en effet, avec sa gracieuse bonté, elle prit le Roi sous le bras et l'emmena dans les autres pièces pendant que ma tante visitait la salle de bal. La Reine avait l'intention d'être fort obligeante, mais le président de Lavie prit la chose tout autrement. Il était d'une race fort antique, très entiché de sa noblesse, un fort gros personnage à Bordeaux où un président au Parlement jouait un grand rôle; il fut indigné qu'il fallût que le Roi et la Reine sortissent d'un salon pour que sa femme y entrât. Il retourna à Bordeaux plus frondeur qu'il n'en était parti; il fut nommé député et se montra très révolutionnaire; l'humiliation de la noblesse de Cour lui souriait.

Les vanités blessées ont fait plus d'ennemis qu'on ne croit.

L'étiquette adoptée pour les fêtes extraordinaires et les voyages nous paraîtrait insoutenable aujourd'hui. On venait s'inscrire, cela s'appelait ainsi, c'est-à-dire qu'hommes et femmes se rendaient chez le premier gentilhomme de la chambre. On y écrivait son nom de sa propre main: sur cette liste se faisait le choix des invitations, (p. 032) en éliminant ceux qui ne devaient pas être priés, de façon que la non-invitation avait la disgrâce d'un refus. Madame la Dauphine aurait voulu faire revivre cette étiquette pendant la Restauration, pour les spectacles, assez rares, de la Cour. Mais cela n'a jamais pu reprendre, et personne n'a voulu s'astreindre à aller inscrire son nom avec la chance d'obtenir un refus. On trouvait beaucoup moins désagréable de n'être pas prié que d'être repoussé.

Pour les voyages, les usages variaient selon les résidences. À Rambouillet, où le Roi n'allait que pour peu de jours et seulement avec des hommes, on était reçu comme chez un riche particulier, parfaitement servi et défrayé de tout. À Trianon, où la Reine n'a fait aussi que de rares et courts voyages, avec très peu de monde, c'était de même. À Marly, on était logé, meublé et nourri. Les invités à résidence étaient distribués à diverses tables, tenues par les princes et princesses dans leurs pavillons respectifs, aux frais du Roi. Ensuite on se rendait au grand salon, où c'était tout à fait la Cour.

À Fontainebleau, les invités n'obtenaient qu'un appartement avec les quatre murailles; il fallait s'y procurer meubles, linge, etc., et s'ingénier pour y vivre. À la vérité, comme tous les ministres et toutes les charges y avaient leurs maisons, et que les princes tenaient une table pour les personnes qui les accompagnaient, on trouvait facilement à se faire prier à dîner et à souper. Mais personne ne s'inquiétait de vous que pour le logement. Quand le château était plein, et une très grande partie était en si mauvais état qu'elle était inhabitable, les invités ou plutôt les admis, car on s'était fait inscrire, étaient distribués dans la ville; leur nom était écrit à la craie sur la porte, comme à une étape.

Je ne sais si ces logements étaient payés, mais les (p. 033) avantages que ces voyages rapportaient à Fontainebleau étaient assez grands pour que les habitants ne se plaignissent pas de cette servitude. Tout le monde sait que nulle part la Cour de France ne se montrait plus magnifique qu'à Fontainebleau. C'était sur son petit théâtre que se donnaient les premières représentations les plus soignées, et il était presque admis que les intrigues ministérielles se dénouaient à Fontainebleau pour continuer apparemment l'existence historique de cette belle résidence. Le dernier voyage a eu lieu en 1787. Malgré l'inhospitalité apparente qui les accompagnait, ils coûtaient très cher à la Couronne; et le Roi, toujours prêt à sacrifier ses propres goûts, quoique ce séjour lui fût très agréable, y renonça. Il était plus aimable à Fontainebleau qu'ailleurs; il y faisait plus de frais.

Cet excellent prince avait grand'peine à vaincre une timidité d'esprit, jointe à des formes d'une liberté grossière, fruit des habitudes de son enfance, qui lui donnait de grands désavantages auprès de ceux qui ne voyaient en lui que cette rude écorce. Avec la meilleure intention d'être obligeant pour quelqu'un, il s'avançait sur lui jusqu'à le faire reculer à la muraille; si rien ne lui venait à dire, et cela arrivait souvent, il faisait un gros éclat de rire, tournait sur les talons et s'en allait. Le patient de cette scène publique en souffrait toujours, et, s'il n'était pas habitué de la Cour, sortait furieux et persuadé que le Roi avait voulu lui faire une espèce d'insulte. Dans l'intimité, le Roi se plaignait amèrement de la façon dont il avait été élevé. Il disait que le seul homme pour qui il éprouvât de la haine était le duc de La Vauguyon, et il citait à l'appui de ce sentiment des traits de basses courtisaneries adressées à ses frères et à lui, qui justifiaient ce sentiment. Monsieur avait moins de répugnance pour la mémoire du duc de La Vauguyon.

(p. 034) Monsieur le comte d'Artois partageait celle du Roi. Il était par son heureux caractère, par ses grâces, peut-être même par sa légèreté, le benjamin de toute la famille; il faisait sottise sur sottise; le Roi le tançait, lui pardonnait, et payait ses dettes. Hélas! celle qu'il ne pouvait pas combler, c'est la déconsidération qu'il amassait sur sa propre tête et sur celle de la Reine!

Le Roi ne jouait jamais qu'au trictrac et aux petits écus; il disait à un gros joueur qui faisait un jour sa partie: «Je conçois que vous jouiez gros jeu, si cela vous amuse; vous, vous jouez de l'argent qui vous appartient, mais, moi, je jouerais l'argent des autres.» Et, pendant qu'il tenait des propos de cette nature, monsieur le comte d'Artois et la Reine jouaient un jeu si énorme qu'ils étaient obligés d'admettre dans leur société intime tous les gens tarés de l'Europe pour trouver à faire leur partie. C'est de cette malheureuse habitude, car ce n'était une passion ni pour l'un ni pour l'autre, que sont venues toutes les calomnies qui ont abreuvé la vie de notre malheureuse Reine de tant de chagrins, même avant que les malheurs historiques eussent commencé pour elle.

Qui aurait osé accuser la reine de France de se vendre pour un collier, si on ne l'avait pas vue autour d'une table chargée d'or et aspirant à en gagner à ses sujets? Sans doute, elle y attachait au fond peu de prix; mais, quand on joue, on veut gagner et il est impossible d'éviter l'extérieur de l'âpreté. D'ailleurs, les princes, accoutumés à ce que tout leur cède, sont presque toujours mauvais joueurs, et c'est une raison de plus pour eux d'éviter le gros jeu. Mais, si la Reine n'aimait pas le jeu, pourquoi jouait-elle? Ah! c'est qu'elle avait une autre passion, celle de la mode. Elle se paraît pour être à la mode, elle faisait des dettes pour être à la mode, elle jouait pour être à la mode, elle était esprit fort pour être (p. 035) à la mode, elle était coquette pour être à la mode. Être la jolie femme la plus à la mode lui paraissait le titre le plus désirable; et ce travers, indigne d'une grande reine, a été la seule cause des torts qu'on a si cruellement exagérés.

La Reine voulait être entourée de tout ce que la Cour offrait de jeunes gens les plus agréables; elle acceptait les hommages qu'ils offraient à la femme, bien plus volontiers que ceux adressés à la souveraine. Il en résultait que le jeune homme futile était traité avec plus de faveur et de distinction que l'homme grave et utile au pays. L'envie et la jalousie étaient alertes à calomnier ces inconséquences. La plus coupable, sans doute, était la permission que la Reine donnait à cette troupe de jeunes imprudents de lui parler légèrement du Roi, et de faire sur ses formes grossières des plaisanteries auxquelles elle-même avait le tort réel de prendre part.

Le trop grand désir de plaire l'entraînait aussi dans des fautes d'un autre genre qui lui faisaient des ennemis. Elle avait un très grand crédit, elle était bien aise qu'on le sût, et elle aimait à en user; mais elle n'entrait jamais sérieusement dans les affaires, et ce crédit n'était exploité que comme un moyen de succès dans la société. Elle voulait disposer des places, et elle avait la mauvaise habitude de promettre la même à plusieurs personnes. Il n'y avait guère de régiment dont le colonel ne fût nommé sur la demande de la Reine, mais, comme elle s'était engagée pour la première vacance à dix familles, elle faisait neuf mécontents et trop souvent un ingrat. Quant aux histoires que les libelles ont racontées sur ses amours, ce sont des calomnies. Mes parents, bien à portée de voir et de savoir ce qui se passait dans l'intérieur, m'ont toujours dit que cela n'avait aucun fondement.

La Reine n'a eu qu'un grand sentiment et, peut-être, (p. 036) une faiblesse. Monsieur le comte de Fersen, suédois, beau comme un ange et fort distingué sous tous les rapports, vint à la Cour de France. La Reine fut coquette pour lui comme pour tous les étrangers, car ils étaient à la mode; il devint sincèrement et passionnément amoureux; elle en fut certainement touchée, mais résista à son goût et le força à s'éloigner. Il partit pour l'Amérique, y resta deux années pendant lesquelles il fut si malade qu'il revint à Versailles, vieilli de dix ans et ayant presque perdu la beauté de sa figure. On croit que ce changement toucha la Reine; quelle qu'en fût la raison, il n'était guère douteux pour les intimes qu'elle n'eût cédé à la passion de monsieur de Fersen.

Il a justifié ce sacrifice par un dévouement sans bornes, une affection aussi sincère que respectueuse et discrète; il ne respirait que pour elle, et toutes les habitudes de sa vie étaient calculées de façon à la compromettre le moins possible. Aussi cette liaison, quoique devinée, n'a jamais donné de scandale. Si les amis de la Reine avaient été aussi discrets et aussi désintéressés que monsieur de Fersen, la vie de cette malheureuse princesse aurait été moins calomniée.

Madame de Polignac lui a été bien plus fatale. Ce n'est pas que ce fût une méchante personne, mais elle était indolente et peu spirituelle; elle intriguait par faiblesse. Elle était sous la domination de sa belle-sœur, la comtesse Diane, ambitieuse, avide autant que désordonnée dans ses mœurs, qui voulait accaparer toutes les faveurs pour elle et pour sa famille, et, tyrannisée par son amant, le comte de Vaudreuil, homme aussi léger qu'immoral, et qui, par le moyen de la Reine, mettait le trésor public au pillage pour lui et les compagnons de ses désordres. Il faisait des scènes à madame de Polignac quand ses demandes souffraient quelque retard. La Reine trouvait (p. 037) la favorite en larmes et s'occupait sur-le-champ de les tarir. Quant à ce qui regardait sa propre fortune, madame de Polignac se bornait, sans rien demander, à accepter nonchalamment les faveurs préparées par les intrigues de la comtesse Diane, et la pauvre Reine vantait son désintéressement. Elle y croyait, et l'aimait sincèrement; l'abandon de la confiance, de son côté, avait été sans limite pendant quelques années.

La nomination de monsieur de Calonne y avait mis quelque restriction; il était de l'intimité de madame de Polignac, et la Reine ne voulait pas qu'un membre du conseil du Roi fût pris dans ce sanhédrin. Elle s'en était expliquée hautement, mais la coterie, préférant à tout l'agrément d'avoir un contrôleur général à sa disposition, fit valoir auprès de monsieur le comte d'Artois les facilités que lui-même y trouverait. Et ce fut par son moyen que monsieur de Calonne fut nommé, malgré la répugnance de la Reine. Elle en conserva du mécontentement; cela la refroidit pour madame de Polignac, et tous les empressements de monsieur de Calonne échouèrent à se concilier ses bontés. Cependant, il lui répondait un jour où elle lui adressait une demande: «Si ce que la Reine désire est possible, c'est fait; si c'est impossible, cela se fera.» En dépit de paroles si gouvernementales, la Reine n'a jamais pardonné.

S'il avait des inconvénients, ce désir de plaire n'était pas sans quelques avantages; il rendait la Reine charmante; dès qu'elle pouvait oublier le rôle de femme à la mode qui l'absorbait, elle était pleine de grâces et de dignité. Il aurait été facile d'en faire une princesse accomplie, si quelqu'un avait eu le courage de lui parler raison. Mais ses entours vérifiaient le mot du poète anglais:

All who approach them, their own ends pursue.

(p. 038) Dans l'intérieur de sa famille, la Reine était très aimée et très aimable, et n'était occupée qu'à raccommoder les petites tracasseries qui s'y élevaient. Elle était, hélas! trop la confidente des sottises de monsieur le comte d'Artois et lui procurait l'indulgence du Roi qui, tout à fait sous son charme, l'aurait adorée, si la mode lui avait permis de le souffrir.

Monsieur, courtisan ambitieux et sournois, n'aimait point la Reine. Il prévoyait que, le jour où elle deviendrait moins futile, elle s'emparerait de l'espèce d'importance sérieuse à laquelle il aspirait, et il craignait de se compromettre en en montrant trop clairement le désir. Il vivait assez en dehors des affaires, tout en se préparant la réputation d'un homme capable de s'en mêler utilement.

Monsieur le comte d'Artois débutait alors à cette fatale destinée qui devait perdre sa famille et son pays. Il n'avait que les goûts et les travers des jeunes gens de son temps, mais il les montrait sur un théâtre assez élevé pour les rendre visibles à la foule; et la valeur, cette ressource banale des hommes du monde, ne les couvrait pas assez.

Au siège de Gibraltar, où il avait eu la fantaisie d'assister, il avait eu une attitude déplorable, au point que le général qui y commandait avait pris le parti de faire prévenir dans les batteries anglaises, et l'on ne tirait pas quand le prince visitait les travaux. On a dit que c'était à son insu, mais ces choses-là se savent toujours quand on ne préfère pas les ignorer. Je sais qu'on fit des reproches à monsieur de Maillebois; il répondit: «Mais cela valait encore mieux que la grimace qu'il faisait le premier jour.» La ridicule parade de son duel avec monsieur le duc de Bourbon fut une nouvelle preuve d'une disposition que le reste de sa conduite n'a que trop confirmée.

(p. 039) Madame, femme de Monsieur, avait beaucoup d'esprit et une certaine grâce dans les manières, malgré une très remarquable laideur. Elle avait, pendant les premières années, fait très bon ménage avec Monsieur. Mais, depuis qu'il s'était attaché à madame de Balbi, il n'allait presque plus chez Madame, et elle s'en consolait dans l'intimité de ses femmes de chambre, et, ose-t-on le dire, par la boisson portée au point que le public pouvait s'en apercevoir.

Sa sœur, madame la comtesse d'Artois, était encore beaucoup plus laide et parfaitement sotte, maussade et disgracieuse. C'est auprès des gardes du corps qu'elle allait chercher des consolations des légèretés de son mari. Une grossesse qui parut un peu suspecte, et dont le résultat fut une fille qui mourut en bas âge, décida monsieur le comte d'Artois à ne plus donner prétexte à l'augmentation de sa famille, déjà composée de deux princes.

Malgré cette précaution, une nouvelle grossesse de madame la comtesse d'Artois la força de faire sa confidence à la Reine, pour qu'elle sollicitât l'indulgence du Roi et du prince. La Reine, fort agitée de cette commission, fit venir le comte d'Artois, s'enferma avec lui, et commença une grande circonlocution avant d'arriver au fait. Son beau-frère était debout devant elle, son chapeau à la main. Quand il sut ce dont il s'agissait, il le jeta par terre, mit ses deux poings sur ses hanches pour rire plus à son aise, en s'écriant:

«Ah! le pauvre homme, le pauvre homme, que je le plains; il est assez puni.

—Ma foi, reprit la Reine, puisque vous le prenez comme cela, je regrette bien les battements de cœur avec lesquels je vous attendais; venez trouver le Roi et lui dire que vous pardonnez à la comtesse d'Artois.

(p. 040) —Ah! pour cela, de grand cœur. Ah! le pauvre homme, le pauvre homme.»

Le Roi fut plus sévère, et le coupable présumé fut envoyé servir aux colonies. Mais, comme le disait madame Adélaïde à ma mère, en lui racontant cette histoire le lendemain: «mais, ma chère, il faudrait y envoyer toutes les compagnies.» Madame la comtesse d'Artois alla aux eaux, je crois; en tout cas, il ne fut pas question de l'enfant.

Madame Élisabeth ne jouait aucun rôle à la Cour avant la Révolution. Depuis, elle a mérité le nom de sainte et de martyre. Sa Maison avait été inconvenablement composée. La comtesse Diane de Polignac, le scandale personnifié, était sa dame d'honneur, et on lui avait attaché comme dame madame de Canillac, qui avait donné lieu au duel entre monsieur le comte d'Artois et monsieur le duc de Bourbon. Son intimité avec monsieur le comte d'Artois était connue, mais honorée par un grand désintéressement. Elle l'aimait pour lui, n'avait aucune fortune, vivait dans la plus grande médiocrité, voisine de l'indigence, sans daigner accepter de lui le plus léger cadeau. Il y avait une sorte de distinction dans cette conduite, mais il n'en était pas moins inconvenable de la mettre auprès d'une jeune princesse, quoique ce ne fût pas une personne immorale.

Le goût de la Cour de France pour les étrangers fut exploité d'une façon assez singulière par deux illustres Grecs, chassés de leur patrie par les vexations musulmanes. Le prince de Chio et le prince Justiniani, son fils, descendants en ligne directe des empereurs d'Orient, vinrent demander l'hospitalité à Louis XVI au commencement de son règne. Il la leur accorda noble et grande, telle qu'il convenait à un roi de France. En attendant que les réclamations qu'il faisait au Sérail pour la restitution (p. 041) de ses biens eussent été admises, le prince de Chio fut prié d'accepter une forte pension, le prince Justiniani entra au service de France en prenant le commandement d'un beau régiment.

Ces princes grecs vivaient depuis quelques années de la munificence royale; ils étaient bien accueillis dans la meilleure compagnie à Paris et à Versailles. Leur accent et un peu d'étrangeté dans leurs manières complétaient leurs droits à tous les succès. Un jour où, pour la centième fois, ils dînaient chez le comte de Maurepas, celui-ci vit le prince de Chio, placé à côté de lui, pâlir et se troubler.

«Vous souffrez, prince?

—Ce n'est rien, cela passera».

Mais son indisposition augmenta tellement qu'il dut sortir de table et qu'il appela son fils pour l'accompagner. Monsieur de Maurepas avait passé les dix années de son exil dans sa terre de Châteauneuf, en Berry. Lorsqu'il s'en éloigna, il y laissa comme concierge un de ses valets de chambre; celui-ci, venu par hasard à Versailles, avait servi à table et se trouva le lendemain dans la chambre de son maître lorsqu'il donna l'ordre d'aller savoir des nouvelles du prince de Chio. Monsieur de Maurepas lui vit étouffer un accès de rire en regardant ses camarades:

«Qu'est-ce qui te fait rire, Dubois?

—Monsieur le comte le sait bien... c'est le prince de Chio.

—Et pourquoi t'amuse-t-il tant?

—Ah, monsieur le comte se moque de moi... il le connaît bien.

—Certainement, je le vois tous les jours.

—Est-ce que vraiment monsieur le comte ne le reconnaît pas?... mais c'est impossible!...

(p. 042) —Ah ça, tu m'impatientes avec tes énigmes; voyons, que veux-tu dire?

—Mais monsieur le comte, le prince de Chio, c'est Gros-Guillot.

—Qu'appelles-tu Gros-Guillot?

—Mais Gros-Guillot, je ne conçois pas que monsieur le comte ne se le rappelle pas... il est pourtant venu assez souvent travailler au château... Gros-Guillot qui habitait la petite maison blanche près du pont... et puis son fils... ah! monsieur le comte ne peut pas avoir oublié petit Pierre, qui était si gentil, si éveillé, celui que Madame la comtesse voulait toujours pour tenir la bride de son âne... ah! je vois que monsieur le comte les remet bien à présent. Moi, je les ai reconnus tout de suite, et Gros-Guillot m'a bien reconnu aussi.»

Monsieur de Maurepas imposa silence à son homme; mais, une fois sur la voie, on découvrit promptement que les héritiers de l'empire d'Orient étaient tout bonnement deux paysans du Berry qui mystifiaient à leur profit le roi de France, son gouvernement et sa Cour depuis plusieurs années. Comment avaient-ils conçu cette idée, d'où venaient-ils, où sont-ils allés? Je l'ignore absolument, je ne sais que cet épisode de la vie de ces deux intelligents aventuriers.

(p. 043) CHAPITRE II

Vie de Versailles. — Séjours de campagne. — Hautefontaine. — Frascati. — Esclimont. — La princesse de Rohan-Guéméné. — Cour de Mesdames, filles de Louis XV. — Madame Adélaïde. — Madame Louise. — Madame Victoire. — Bellevue. — Vie des princesses à Versailles. — Souper chez Madame. — Coucher du Roi. — La duchesse de Narbonne. — Anecdote sur le Masque de fer. — Anecdote sur monsieur de Maurepas. — Le vicomte de Ségur. — Le marquis de Créqui. — Le comte de Maugiron. — La duchesse de Civrac.

Du dimanche au samedi, on vivait à Versailles dans une tranquillité horriblement ennuyeuse aux personnes qui s'arrachaient à leur société ordinaire pour venir, très mal établies, y faire leur service. Mais elle n'était pas sans intérêt pour les gens décidément établis; c'était, en quelque sorte, une vie de château dont le commérage portait sur des objets importants. La plupart ne savaient pas s'occuper du sort du pays en suivant l'intrigue qui éloignait monsieur de Malesherbes ou amenait monsieur de Calonne aux affaires. Mais les esprits éclairés, comme celui de mon père, s'y intéressaient autrement qu'à une querelle sur la musique ou une rupture entre J.-J. Rousseau et la maréchale de Luxembourg, ce qui était alors les grands événements de la société.

Personne ne songeait à la politique générale. Si on en faisait, c'était sans s'en douter et par un intérêt privé de fortune ou de coterie. Les cabinets étrangers nous étaient aussi inconnus que celui de la Chine le peut être (p. 044) aujourd'hui. On trouvait mon père un peu pédant de ce qu'il s'occupait des affaires de l'Europe et lisait la seule gazette qui en rendît quelque compte. Madame Adélaïde lui demanda un jour:

«Monsieur d'Osmond, est-il vrai que vous recevez la Gazette de Leyde?

—Oui, madame.

—Et vous la lisez?

—Oui, madame.

—C'est incroyable.»

Malgré cet incroyable travers, madame Adélaïde avait fini par aimer beaucoup mon père; et, dans les dernières années qui précédèrent la Révolution, il était perpétuellement chez elle, sans lui être personnellement attaché. Le comte Louis de Narbonne, son chevalier d'honneur, ami intime de mon père, était enchanté qu'il voulût bien, sans titre et sans émolument, tenir fréquemment la place à laquelle il lui était plus commode d'être peu assidu.

Ma mère était une espèce de favorite. J'ai dit qu'elle m'avait nourrie: au lieu de lui donner un congé pendant le temps de cette nourriture, madame Adélaïde l'autorisa à m'amener à Bellevue; il fallut lui donner un appartement à part pour ce tripotage d'enfant. Mon père était à son régiment. Madame Adélaïde désira qu'elle s'établît à Bellevue pour tout l'été. Soit qu'elle s'y ennuyât, soit instinct d'habileté de Cour, ma mère s'y refusa, et cet établissement n'eut lieu que longtemps après.

Pendant les premières années du séjour de mes parents à Versailles, ils partageaient leur été entre les habitations de monsieur le duc d'Orléans, Sainte-Assise et le Raincy, Hautefontaine appartenant à l'archevêque de Narbonne, Frascati à l'évêque de Metz, et Esclimont au maréchal de Laval.

(p. 045) J'ai tort de dire que Hautefontaine appartenait à l'archevêque de Narbonne; il était à sa nièce, madame de Rothe, fille de sa sœur, lady Forester. Elle était veuve d'un général Rothe; elle avait été assez belle, était restée fort despote, et faisait les honneurs de la maison de son oncle avec lequel elle vivait depuis de longues années dans une intimité fort complète qu'ils prenaient peu le soin de dissimuler.

L'archevêque avait huit cent mille livres de rentes de biens du clergé. Il allait tous les deux ans à Narbonne passer quinze jours, et présidait les États à Montpellier pendant six semaines. Tout ce temps-là, il avait une grande existence, très épiscopale, et déployait assez de capacité administrative dans la présidence des États. Mais, le jour où ils finissaient, il remettait ses papiers dans ses portefeuilles pour n'y plus penser jusqu'aux États suivants, non plus qu'aux soins de son diocèse.

Hautefontaine était sa résidence accoutumée. Madame de Rothe en était propriétaire, mais l'archevêque y tenait sa maison. Il avait marié son neveu, Arthur Dillon, fils de lord Dillon, à mademoiselle de Rothe, fille unique et sa petite-nièce. Elle était fort jolie femme, très à la mode, dame de la Reine, et avait une liaison affichée avec le prince de Guéméné qui passait sa vie entière à Hautefontaine. Il avait établi, dans un village des environs, un équipage de chasse qu'il possédait en commun avec le duc de Lauzun et l'archevêque auquel son neveu, Arthur, servait de prête-nom.

Il y avait toujours beaucoup de monde à Hautefontaine; on y chassait trois fois par semaine. Madame Dillon était bonne musicienne; le prince de Guéméné y menait les virtuoses fameux du temps; on y donnait des concerts excellents, on y jouait la comédie, on y faisait des courses de chevaux, enfin on s'y amusait de toutes les façons.

(p. 046) Le ton y était si libre que ma mère m'a raconté que souvent elle en était embarrassée jusqu'à en pleurer. Dans les premières années de son mariage, elle s'y voyait en butte aux sarcasmes et aux plaisanteries de façon à s'y trouver souvent assez malheureuse, mais le patronage de l'archevêque était trop précieux au jeune couple pour ne le pas ménager. Un vieux grand vicaire, car il y en avait au milieu de tout ce joyeux monde, la voyant très triste un jour lui dit: «Madame la marquise, ne vous affligez pas, vous êtes bien jolie et c'est déjà un tort; on vous le pardonnera pourtant. Mais, si vous voulez vivre tranquille ici, cachez mieux votre amour pour votre mari; l'amour conjugal est le seul qu'on n'y tolère pas.»

Il est certain que tous les autres étaient fort libres de se déployer; mais c'était cependant avec de certaines bienséances convenues dont personne n'était dupe, mais auxquelles on ne pouvait manquer sans se perdre, ainsi que cela s'appelait alors. Il y avait des protocoles établis, et il fallait être bien grande dame, ou s'être fait une position à part, par impudence ou par supériorité d'esprit, pour oser y manquer. Madame Dillon n'était pas dans ces catégories, et elle gardait dans le désordre de si bonnes manières que ma mère m'a souvent dit: «En arrivant à Hautefontaine, on était sûr qu'elle était la maîtresse du prince de Guéméné, et, lorsqu'on y avait passé six mois, on en doutait.»

En tout, dans cette société, les gestes étaient aussi chastes que les paroles l'étaient peu. Un homme qui aurait posé sa main sur le dos d'un fauteuil occupé par une femme aurait paru grossièrement insolent. Il fallait une très grande intimité pour se donner le bras à la promenade, et cela n'arrivait guère, même à la campagne. Jamais on ne donnait ni le bras ni la main pour aller dîner; jamais un homme ne se serait assis sur le même (p. 047) sopha, mais, en revanche, les paroles étaient libres jusqu'à la licence.

À Hautefontaine, par respect pour le caractère du maître du château, on allait à la messe le dimanche. Personne n'y portait de livre de prières; c'étaient toujours des volumes d'ouvrages légers, et souvent scandaleux, qu'on laissait dans la tribune du château à l'inspection des frotteurs, libres de s'en édifier à loisir.

Je suis entrée dans ces détails au sujet de Hautefontaine, parce que je les sais avec certitude. Je ne prétends pas dire que tous les archevêques de France menassent pareille vie, mais seulement que cela pouvait avoir lieu sans nuire essentiellement à la considération. Tout ce qu'il y avait de plus grand, de plus brillant, de plus à la mode à la Cour; tout ce qu'il y avait de plus élevé, de plus distingué dans le clergé, ne manquait pas d'aller à Hautefontaine et de s'en trouver très honoré. L'évêque de Montpellier (je ne sais pas son nom de famille) était le seul qui, par sa haute vertu, imposât un peu à l'archevêque; et, lorsque cet évêque suivait la chasse en calèche, l'archevêque disait à ses camarades chasseurs: «Ah çà, messieurs, il ne faudra pas jurer aujourd'hui.» Dès que l'ardeur de la chasse l'emportait, il était le premier à piquer des deux et à oublier la recommandation.

Au reste, nos prélats n'étaient pas les seuls en Europe qui réunissent les goûts sylvains à ceux de la bonne chère. Voici ce que me racontait, il y a peu de jours, le comte Théodore de Lameth:

Pour posséder des bénéfices ecclésiastiques, il fallait que les chevaliers de Malte fussent tonsurés. Les évêques de France se prêtaient mal volontiers à cette cérémonie, parce que le crédit des chevaliers enlevait au clergé une partie considérable de ses biens. Théodore de Lameth, étant chevalier de Malte et capitaine de cavalerie à l'âge (p. 048) de vingt ans, avait bonne chance et meilleure volonté d'obtenir un bénéfice. Il cherchait à se faire tonsurer et rencontrait des difficultés. Se trouvant en garnison à Strasbourg, il négocia en Allemagne et obtint, pour une modique rétribution, que l'évêque souverain de Paderborn lui rendît le service auquel les prélats, ses compatriotes, répugnaient. La veille du jour fixé, il débarqua chez l'évêque, à Paderborn. Le vin de Champagne, les gais propos, firent accueil au capitaine de cavalerie et rendirent le souper des plus animés. Le lendemain, il se présenta à l'église vêtu de son uniforme, recouvert d'une chappe tombante, pour laisser voir l'épaulette et la contre-épaulette, et retroussée sur la garde de l'épée; il tenait le surplis tout plié sur son bras. Ses cheveux, qu'on portait alors noués en queue, flottaient sur ses épaules.

Il trouva l'évêque devant l'autel, entouré d'un nombreux clergé. La cérémonie se conduisit avec beaucoup de décence, de pompe et de magnificence. L'évêque s'empara d'une paire de grands ciseaux d'une main et, de l'autre, de la totalité des cheveux du néophyte. Le jeune homme trembla; il se vit écourté de façon à n'oser plus retourner à la garnison. Mais, à mesure que l'antienne se prolongeait, l'évêque laissait glisser les cheveux entre ses doigts, jusqu'à ce qu'il n'en resta plus que deux ou trois dont il coupa le bout. Au moment où la cérémonie s'achevait, le nouveau tonsuré se mit à genoux pour recevoir la bénédiction épiscopale, et fut fort étonné de recueillir ces paroles dites à voix basse dans l'instant le plus solennel: «Allez ôter votre uniforme, venez vite chez moi; nous prendrons une tasse de chocolat, et nous irons courre un chevreuil.» Belle conclusion et digne de l'exorde.

Le récit de cette cérémonie étrange, fait très gaiement (p. 049) par un homme de quatre-vingt-deux ans, m'a paru retracer d'une manière amusante les mœurs du temps de sa jeunesse.

La princesse de Guéméné, gouvernante des Enfants de France, ne pouvait découcher de Versailles sans une permission écrite toute entière de la main du Roi. Elle n'en demandait jamais que pour aller à Hautefontaine; c'était par suite de cette urbanité de mœurs qui faisait que l'épouse rendait toujours des soins particuliers à la femme du choix.

Cette vie si brillante et si peu épiscopale fut interrompue par la mort de madame Dillon et par le dérangement des affaires de l'archevêque. Il se trouva criblé de dettes malgré ses énormes revenus, et Hautefontaine fut abandonné quelque temps avant la Révolution. Ma mère n'y allait plus aussi fréquemment depuis ma naissance. On n'y voulait pas d'enfants; cela rentrait trop dans l'esprit bourgeois de famille.

Frascati, résidence de l'évêque de Metz, était situé aux portes de cette grande ville. L'évêque était alors le frère du maréchal de Laval. Il s'était passionné, en tout bien tout honneur, pour sa nièce, la marquise de Laval, comme lui Montmorency. Il l'ennuyait à mourir en la comblant de soins et de cadeaux, et elle ne consentait à lui faire la grâce d'aller régner dans la magnifique résidence de Frascati que lorsque ma mère pouvait l'y accompagner: ce à quoi elle fut d'autant plus disposée pendant quelques années que la garnison de mon père se trouvait en Lorraine.

L'évêque avait un état énorme et tenait table ouverte pour l'immense garnison de Metz et pour tous les officiers supérieurs qui y passaient en se rendant à leurs régiments. Cette maison ecclésiastico-militaire était bien plus sévère et plus régulière que celle de Hautefontaine. (p. 050) Cependant, pour conserver le cachet du temps, tout le monde savait que madame l'abbesse du chapitre de Metz et monsieur l'évêque avaient depuis bien des années des sentiments forts vifs l'un pour l'autre, mais cette liaison, déjà ancienne, n'était plus que respectable.

L'intimité de ma mère avec la marquise de Laval la menait souvent à Esclimont, chez son beau-père le maréchal. Là, tout était calme; on y menait une vie de famille. Le vieux maréchal passait son temps à faire de la détestable musique dont il était passionné, et sa femme, parfaitement bonne et indulgente, quoique très minutieusement dévote, à faire de la tapisserie.

La marquise de Laval, en sortant des filles Sainte-Marie, était entrée dans cet intérieur; elle y avait puisé des principes dont le bruit du monde la distrayait un peu sans altérer ses sentiments. Elle s'était liée avec un dévouement sans borne à ma mère et, par suite, à mon père dont elle était parente, et était heureuse de retrouver chez eux les principes qu'elle appréciait, avec moins d'ennui et de rigueur de mœurs qu'à Esclimont où l'on était enchanté de lui voir une pareille liaison.

À Versailles, la maison de la princesse de Guéméné était la plus fréquentée par mes parents. Elle les comblait de bontés; mon père avait quelque alliance de famille avec elle. C'était une très singulière personne; elle avait beaucoup d'esprit, mais elle l'employait à se plonger dans les folies des illuminés. Elle était toujours entourée d'une multitude de chiens auxquels elle rendait une espèce de culte, et prétendait être en communication, par eux, avec des esprits intermédiaires. Au milieu d'une conversation où elle était remarquable par son esprit et son jugement, elle s'arrêtait tout court et tombait dans l'extase. Elle racontait quelquefois à ses intimes ce qu'elle y avait appris et était offensée de recueillir (p. 051) des marques d'incrédulité. Un jour, ma mère la trouva dans son bain, la figure couverte de larmes:

«Vous êtes souffrante, ma princesse!

—Non, mon enfant, je suis triste et horriblement fatiguée, je me suis battue toute la nuit.... pour ce malheureux enfant (en montrant monsieur le Dauphin), mais je n'ai pu vaincre, ils l'ont emporté; il ne restera rien pour lui, hélas! et quel sort que celui des autres!»

Ma mère, accoutumée aux aberrations de la princesse, fit peu d'attention à ces paroles; depuis, elle s'en est souvenue et me les a racontées.

La Reine venait beaucoup chez madame de Guéméné, mais moins constamment qu'elle n'a fait ensuite chez madame de Polignac. Madame de Guéméné était trop grande dame pour se réduire au rôle de favorite. Sa charge l'obligeait à coucher dans la chambre de monsieur le Dauphin. Elle s'était fait arranger un appartement où son lit, placé contre une glace sans tain, donnait dans la chambre du petit prince. Lorsque ce qu'on appelait le remuer, c'est-à-dire l'emmaillotage en présence des médecins, avait eu lieu le matin, on tirait des rideaux bien épais sur cette glace, et madame de Guéméné commençait sa nuit; jusque-là, après s'être couchée fort tard, elle avait passé son temps à lire et à écrire. Elle avait une immense quantité de pierreries qu'elle ne portait jamais, mais qu'elle aimait à prêter avec ostentation. Il n'y avait pas de cérémonie de Cour où les parures de madame de Guéméné ne représentassent.

L'été, elle dînait souvent dans sa petite maison de l'avenue de Paris. On y amenait les Enfants. Un jour où ils repartaient escortés des gardes du corps, quelqu'un s'avisa de s'étonner de tout cet étalage pour un maillot; madame de Guéméné reprit très sèchement: «Rien n'est plus simple quand je suis sa gouvernante.»

(p. 052) Madame, fille du Roi, qu'on désignait sous le titre de la «petite Madame», avait déjà une physionomie si triste que les personnes de l'intimité l'appelaient Mousseline la sérieuse.

La princesse de Guéméné a supporté avec un courage admirable les revers de fortune amenés par la banqueroute inouïe du prince de Guéméné. Mes parents allèrent la voir dans un vieux château que son père, le prince de Soubise, lui avait prêté. Elle y vivait dans une médiocrité voisine de la pénurie, et ils l'y trouvèrent, s'il est possible, plus grande dame que dans les pompes de Versailles. Elle fut très sensible à cette visite; la foule n'était plus chez elle.

La Reine, empressée de donner la place de la princesse à madame de Polignac, s'était montrée plus sévère qu'elle ne l'aurait été dans d'autres circonstances. La démission de madame de Guéméné avait été acceptée avec joie et sa retraite hâtée avec une sorte de dureté. Ma mère, qui lui portait un attachement filial, en fut extrêmement affligée et n'a jamais été chez madame de Polignac. Disons tout de suite, à l'honneur de la Reine, que, loin de lui en vouloir, elle ne l'en a que mieux traitée.

La petite Cour de Mesdames en formait une à part: on l'appelait la vieille Cour. Les habitudes y étaient fort régulières. Les princesses passaient tout l'été à Bellevue où leurs neveux et nièces venaient sans cesse leur demander à dîner familièrement et sans être attendus. Le coureur qui les précédait de quelques minutes les annonçait. Lorsque c'était le coureur de Monsieur, depuis Louis XVIII, on avertissait à la bouche, et le dîner était plus soigné et plus copieux. Pour les autres, on ne disait rien, pas même pour le Roi qui avait un gros appétit mais n'était pas à beaucoup près aussi gourmand que son frère. La famille royale, à Bellevue, dînait avec tout ce (p. 053) qui s'y trouvait, les personnes attachées à Mesdames, leurs familles, quelques commensaux; en général cela formait de vingt à trente personnes.

Madame Adélaïde, sans comparaison, la plus spirituelle des filles de Louis XV, était commode et facile à vivre dans l'intérieur, quoique d'une extrême hauteur. Lorsqu'il arrivait à un étranger de l'appeler Altesse Royale, elle se courrouçait, faisait tancer l'introducteur des ambassadeurs, même le ministre des affaires étrangères, et s'entretenait longtemps de l'incroyable négligence de ces messieurs. Elle voulait être Madame, et n'admettait pas que les Fils de France prissent l'Altesse Royale.

Elle avait l'horreur du vin dont elle ne buvait jamais, et les personnes qui se trouvaient placées près d'elle à table se détournaient d'elle pour en boire. Ses neveux avaient toujours cet égard. Si on y avait manqué, elle n'aurait rien dit, mais on ne se serait plus trouvé dans son voisinage à table et la dame d'honneur vous aurait indiqué de vous éloigner de la princesse. En ménageant quelques-unes de ses susceptibilités, et surtout en ne crachant pas par terre, ce qui la provoquait presque à des brutalités, rien n'était plus doux que son commerce.

Madame Adélaïde était l'aînée de cinq princesses. Elle n'avait pas voulu se marier, préférant son état de Fille de France. Elle avait tenu la Cour jusqu'à la mort du roi Louis XV. Elle avait été l'amie et le conseil du Dauphin, son frère, et sa mémoire lui a toujours été bien chère; elle en parlait sans cesse comme de la plus vive affection de son cœur. Une de ses sœurs, madame Infante, régnait assez tristement à Parme; une autre, madame Louise, était carmélite. Des cinq princesses, celle-là semblait, sans comparaison, la plus mondaine. Elle aimait passionnément tous les plaisirs, était fort gourmande, (p. 054) très occupée de sa toilette, avait un besoin extrême des recherches inventées par le luxe, l'imagination assez vive, et enfin une très grande disposition à la coquetterie. Aussi, lorsque le Roi entra dans la chambre de madame Adélaïde pour lui annoncer que madame Louise était partie dans la nuit, son premier cri fut: «Avec qui?».

Les trois sœurs restantes ne pardonnèrent jamais à madame Louise le secret qu'elle avait fait de ses intentions, et, quoiqu'elles allassent la voir quelquefois, c'était sans plaisir et sans intimité. Sa mort ne leur fut point un chagrin.

Il n'en fut pas ainsi de celle de madame Sophie. Mesdames Adélaïde et Victoire la regrettèrent vivement et l'intimité des deux sœurs en serait devenue encore plus tendre si les deux dames d'honneur, mesdames de Narbonne et de Civrac, n'avaient mis tous leurs soins à les séparer, sans pouvoir jamais les désunir.

Madame Victoire avait fort peu d'esprit et une extrême bonté. C'est elle qui disait, les larmes aux yeux, dans un temps de disette où on parlait des souffrances des malheureux manquant de pain: «Mais, mon Dieu, s'ils pouvaient se résigner à manger de la croûte de pâté!»

À Bellevue, on vivait tous ensemble, on se réunissait pour dîner à deux heures, à cinq chacun rentrait chez soi jusqu'à huit. On retournait au salon et, après le souper, la soirée se prolongeait selon qu'on s'amusait plus ou moins. Il venait du monde de Paris et de Versailles; on faisait un loto ainsi qu'après le dîner. On aura peine à croire qu'à ce loto les comptes étaient rarement exacts et que, dans une pareille réunion, plusieurs personnes étaient notées pour être la cause de ces mécomptes. Il y avait, entre autres, un saint évêque qui était le plus aumônier des hommes, une vieille maréchale, enfin assez (p. 055) de monde pour que ma mère m'ait dit qu'elle s'était décidée à jouer sur les mêmes numéros, sous prétexte de faire des nœuds, de sorte que tout le monde savait son jeu d'avance. Après le loto, les princesses et leurs dames travaillaient dans le salon, et la liberté y était assez grande.

À Versailles, c'était une toute autre vie. Mesdames entendaient la messe chacune de leur côté: madame Adélaïde à la chapelle, madame Victoire, plus tard, dans son oratoire. Elles se réunissaient chez l'une ou chez l'autre pendant la matinée, mais tout à fait dans leur intérieur et dînaient tête-à-tête. À six heures, le jeu de Mesdames se tenait chez madame Adélaïde; c'est alors qu'on leur faisait sa cour. Souvent les princes et princesses assistaient à ce jeu; c'était toujours le loto. À neuf heures, toute la famille royale se réunissait pour souper chez Madame, femme de Monsieur. Ils y étaient exclusivement entre eux et ne manquaient que bien rarement à ce souper. Il fallait des raisons positives, autrement cela déplaisait au Roi. Monsieur le comte d'Artois lui-même, que cela ennuyait beaucoup, n'osait guère s'en affranchir. Là, on racontait les commérages de Cour, on discutait les intérêts de famille, on était fort à son aise et souvent fort gai, car, une fois séparés des entours qui les obsédaient, ces princes, il faut le dire, étaient les meilleures gens du monde. Après le souper, chacun se séparait.

Le Roi allait au coucher. Ce qu'on appelait le coucher avait lieu tous les soirs à neuf heures et demie.

Les hommes de la Cour se réunissaient dans la chambre de Louis XIV (qui n'était pas celle où couchait Louis XVI). Je crois que toute personne présentée y avait accès. Le Roi y arrivait d'un cabinet intérieur, suivi de son service. Il avait les cheveux roulés et avait ôté ses (p. 056) ordres. Sans faire attention à personne, il entrait dans la balustrade du lit; l'aumônier de jour recevait des mains d'un valet de chambre le livre de prières et un grand bougeoir à deux bougies; il suivait le Roi dans l'intérieur de la balustrade, lui donnait le livre et tenait le bougeoir pendant la prière qui était courte. Le Roi rentrait dans la partie de la chambre occupée par les courtisans; l'aumônier remettait le bougeoir au premier valet de chambre; celui-ci le portait à la personne désignée par le Roi et qui le tenait pendant tout le temps que durait le coucher. C'était une distinction fort recherchée; aussi dans tous les salons de la Cour, la première question faite aux personnes arrivant du coucher était: «Qui a eu le bougeoir?» et le choix, comme il arrive partout et en tout temps, se trouvait rarement approuvé.

On ôtait au Roi son habit, sa veste et enfin sa chemise; il restait nu jusqu'à la ceinture, se grattant et se frottant, comme s'il avait été seul, en présence de toute la Cour et souvent de beaucoup d'étrangers de distinction. Le premier valet de chambre remettait la chemise à la personne la plus qualifiée, aux princes du sang, s'il y en avait de présents; ceci était un droit, et non pas une faveur. Lorsque c'était une personne de sa familiarité, le Roi faisait souvent de petites niches pour la mettre, l'évitait, passait à côté, se faisait poursuivre et accompagnait ces charmantes plaisanteries de gros rires qui faisaient souffrir les personnes qui lui étaient sincèrement attachées. La chemise passée, il mettait sa robe de chambre; trois valets de chambre défaisaient à la fois la ceinture et les genoux de la culotte, elle tombait jusque sur les pieds; et c'est dans ce costume, ne pouvant guère marcher avec de si ridicules entraves, qu'il commençait, en traînant les pieds, la tournée du cercle.

Le temps de cette réception n'était rien moins que (p. 057) fixé; quelquefois elle ne durait que peu de minutes, quelquefois près d'une heure; cela dépendait des personnes qui s'y trouvaient. Quand il n'y avait pas de releveurs, ainsi que les courtisans appelaient entre eux les personnes qui savaient faire parler le Roi, cela ne durait guère plus de dix minutes. Parmi les releveurs, le plus habile était le comte de Coigny: il avait toujours soin de découvrir la lecture actuelle du Roi et savait très habilement amener la conversation sur ce qu'il prévoyait devoir le mettre en valeur. Aussi le bougeoir lui arrivait-il fréquemment, et sa présence offusquait les personnes qui désiraient que le coucher fût court.

Quand le Roi en avait assez, il se traînait à reculons vers un fauteuil qu'on lui avançait au milieu de la pièce, s'y laissait aller pesamment en levant les deux jambes; deux pages à genoux s'en emparaient simultanément, déchaussaient le Roi et laissaient tomber les souliers avec un bruit qui était d'étiquette. Au moment où il l'entendait, l'huissier ouvrait la porte en disant: «Passez, messieurs.» Chacun s'en allait et la cérémonie était finie. Toutefois, la personne qui tenait le bougeoir pouvait rester si elle avait quelque chose de particulier à dire au Roi. C'est ce qui explique le prix qu'on attachait à cette étrange faveur.

On reprenait le chemin de Paris ou celui des divers salons de Versailles où on avait laissé les femmes, les évêques, les gens non présentés et souvent les parties suspendues. Il y avait beaucoup de pratiques d'antichambre dans cette vie de Cour et de places auxquelles toute la noblesse de France aspirait.

C'est au coucher qu'un soir monsieur de Créqui, s'étant appuyé contre la balustrade du lit, l'huissier de service lui dit:

«Monsieur, vous profanisez la chambre du Roi.»

(p. 058) «Monsieur, je préconerai votre exactitude,» reprit l'autre aussitôt. Cette prompte repartie eut grand succès.

La Reine, en sortant de chez Madame, allait chez madame de Polignac ou chez madame de Lamballe, le samedi; Monsieur, chez madame de Balbi; Madame, dans son intérieur avec des femmes de chambre; monsieur le comte d'Artois dans le monde de Versailles, ou chez des filles à Paris; madame la comtesse d'Artois, dans son intérieur avec des gardes du corps; et, enfin, Mesdames, chez leurs dames d'honneur respectives.

Madame de Civrac tenait à madame Victoire un salon fort convenablement rempli de gens de la Cour. Madame de Narbonne n'ajoutait guère au service de la princesse que des commensaux; son humeur arrogante ne lui permettait pas d'autres relations. On a publié, dans des libelles du temps, que le comte Louis de Narbonne était fils de madame Adélaïde; cela est faux et absurde, mais il est vrai que la princesse a fait à ses travers des sacrifices énormes. Cette madame de Narbonne, si impérieuse, était soumise à tous les caprices du comte Louis. Lorsqu'il avait fait des sottises et qu'il manquait d'argent, elle avait une humeur insupportable qu'elle faisait porter principalement sur madame Adélaïde; elle lui rendait son intérieur intolérable. Au bout de quelques jours, la pauvre princesse rachetait à prix d'or la paix de sa vie. Voilà comment monsieur de Narbonne se trouvait nanti de sommes énormes qu'il se procurait, sans prendre la moindre peine, et qu'il dépensait aussi facilement. Du reste, c'était le plus aimable et le moins méchant des hommes, mauvais sujet sans s'en douter et seulement par gâterie.

Madame Adélaïde sentait le poids du joug et en gémissait, quand elle osait. Un soir où ma mère la reconduisait (p. 059) chez elle et où madame de Narbonne avait été plus maussade que de coutume, elle fit le projet de ne pas retourner chez elle le lendemain; et, se complaisant dans cette idée, composa un roman sur ce que madame de Narbonne dirait, sur la manière dont elle-même agirait, le caractère qu'elle déploierait, etc.

«Vous ne répondez pas, madame d'Osmond, vous avez tort; je suis faible, je suis Bourbon, j'ai besoin d'être menée, mais je ne suis jamais traître.

—Je ne soupçonne pas même Madame d'indiscrétion; mais je sais que, demain, elle sera un peu plus gracieuse que de coutume vis-à-vis de madame de Narbonne pour la venger de cette légère infidélité de pensée.

—Hélas! je crains bien que vous n'ayiez raison.»

Et, en effet, le lendemain, une explication provoquée par la princesse amena une demande d'argent; il fut donné; madame de Narbonne fut charmante le soir. La bonne princesse, cherchant à voiler sa faiblesse, dit en se retirant à ma mère que madame de Narbonne lui avait fait des excuses de la grognerie de la veille; elle n'ajouta pas comment elle l'avait calmée, mais c'était le secret de la comédie. Le comte Louis était le premier à en rire, et cela simplifiait sa position; car, dans ce temps, tout travers, tout vice, toute lâcheté, franchement acceptés et avoués avec des formes spirituelles, étaient assurés de trouver indulgence.

La princesse devait être reconduite de chez madame de Narbonne chez elle, dans l'intérieur du château, par sa dame de service. Souvent elle en dispensait, surtout quand il faisait froid, parce qu'elle allait toujours à pied et que les dames circulaient habituellement dans les corridors et les antichambres en chaise à porteurs. Ces chaises étaient fort élégantes, dorées, avec les armes sur les côtés. Celles des duchesses avaient le dessus couvert (p. 060) en velours rouge, et elles pouvaient avoir des porteurs à leur livrée; les autres dames avaient des porteurs attitrés, mais avec la livrée du Roi, ce qu'on appelait, en termes de Cour, des porteux bleus, car c'est porteux qu'il fallait dire.

Pendant presque toute une année, madame Adélaïde avait pris l'habitude de faire entrer ma mère et souvent mon père chez elle, en sortant de chez madame de Narbonne. Elle prenait goût à des conversations plus sérieuses. Mais la dame d'honneur fut avertie, la princesse grondée, et elle avoua tout franchement qu'elle n'osait plus.

C'est dans une de ces causeries qu'elle raconta à mon père l'échec reçu par sa curiosité au sujet du Masque de fer. Elle avait engagé son frère, monsieur le Dauphin, à s'enquérir au Roi de ce qui le concernait pour le lui dire. Monsieur le Dauphin interrogea Louis XV. Celui-ci lui dit: «Mon fils, je vous le dirai, si vous voulez, mais vous ferez le serment que j'ai prêté moi-même de ne divulguer ce secret à personne.»

Monsieur le Dauphin avoua ne désirer le savoir que pour le communiquer à sa sœur Adélaïde, et dit y renoncer. Le Roi lui répliqua qu'il faisait d'autant mieux que ce secret, auquel il tenait parce qu'on le lui avait fait jurer, n'avait jamais été d'une grande importance et n'avait plus alors aucun intérêt. Il ajouta qu'il n'y avait plus que deux hommes vivants qui en fussent instruits, lui et monsieur de Machault.

La princesse apprit aussi à mon père comment monsieur de Maurepas s'était fait ministre.

À la mort de Louis XV, ses filles, qui l'avaient soigné pendant sa petite vérole, devaient, selon l'inexorable étiquette, être séparées du nouveau Roi. Celui-ci, à qui son père le Dauphin avait recommandé de toujours prendre (p. 061) les conseils de sa tante Adélaïde, lui écrivit pour lui demander à qui il devait confier le soin de ce royaume qui lui tombait sur les bras. Madame Adélaïde lui répondit que monsieur le Dauphin n'aurait pas hésité à appeler monsieur de Machault. On expédia un courrier à monsieur de Machault.

Nouveau billet du Roi: Que fallait-il décider pour les funérailles? quelles étaient les étiquettes? à qui s'adresser? Réponse de madame Adélaïde: Personne n'était plus propre par ses souvenirs et ses traditions que monsieur de Maurepas à se charger de ces détails. Le courrier pour monsieur de Machault n'était pas encore parti. La terre de monsieur de Machault est à trois lieues au delà de Pontchartrain, par des chemins alors affreux. On le chargea de remettre en passant la lettre pour monsieur de Maurepas.

Le vieux courtisan, ennuyé de son exil, arriva immédiatement. Le Roi l'attendait avec impatience; il le fit entrer dans son cabinet. Pendant qu'il s'entretenait avec lui, on vint avertir que le conseil était assemblé. L'usage voulait que chaque ministre fût averti chaque fois par l'huissier. Le manque de cette formalité fermait l'entrée du conseil; c'était l'équivalent d'un renvoi. L'huissier du conseil, voyant monsieur de Maurepas dans cette intimité avec le nouveau Roi et sachant qu'il avait été mandé, le regarda en hésitant; le Roi ne dit rien, mais se troubla. Monsieur de Maurepas salua comme s'il avait reçu le message; le Roi passa sans oser lui dire adieu. Monsieur de Maurepas suivit, s'assit au conseil et gouverna la France pendant dix ans.

Lorsque monsieur de Machault arriva, quelques heures après, la place était prise. Le Roi lui dit quelques lieux communs, lui adressa des compliments et le laissa repartir. Madame Adélaïde s'affligea, se plaignit, mais (p. 062) elle et son neveu étaient Bourbon, comme elle disait, et n'avaient assez d'énergie, ni pour résister aux volontés des autres, ni pour s'y associer pleinement.

Si Thoiry avait été en deça de Pontchartrain, peut-être n'y aurait-il pas eu de révolution en France. Monsieur de Machault était un homme sage, qui aurait su tirer meilleur parti des vertus de Louis XVI que le courtisan spirituel, mais léger et immoral, auquel il confia son sort. Ce n'est pas que monsieur de Maurepas ne fût l'homme qui convînt le mieux aux goûts, si ce n'est aux besoins du moment.

J'ai dit que, dans ce temps, avec de l'esprit, on faisait tout passer; l'esprit jouait alors le rôle qu'on accorde au talent aujourd'hui. Je veux rapporter quelques-unes des anecdotes que j'ai entendu raconter à ma mère qui poussait la moralité jusqu'à la pruderie, sans que, bien des années après, ces faits lui parussent autre chose qu'une malice spirituelle.

Le vicomte de Ségur, l'homme le plus à la mode de ce temps, faisait d'assez jolis petits vers de société dont sa position dans le monde était le plus grand mérite. Monsieur de Thiard, impatienté et peut-être jaloux de ses succès, fit à son tour une pièce de vers où il conseillait à monsieur de Ségur d'envoyer ses ouvrages au confiseur, ayant, disait-il, prouvé qu'il avait tout juste l'esprit qu'on peut mettre dans une pastille. Monsieur de Ségur affecta de rire de cette épigramme, mais résolut de s'en venger.

Or, il y avait en Normandie une madame de Z..., très belle personne, habitant son château, y vivant décemment avec son mari et jouissant d'une assez grande considération, malgré ses rapports avec monsieur de Thiard qu'on disait fort intimes et qui duraient depuis plusieurs années. Celui-ci passait pour l'aimer passionnément. Le (p. 063) vicomte profita de son crédit; son père était ministre de la guerre, fit envoyer son régiment en garnison dans la ville voisine du château de madame de Z..., joua son rôle parfaitement, feignit une passion délirante et, après des assiduités qui durèrent plusieurs mois, parvint à plaire et enfin à réussir.

Bientôt madame de Z..., se trouva grosse; son mari était absent et même monsieur de Thiard. Elle annonça au vicomte son malheur. La veille encore, il lui témoignait le plus ardent amour; mais, ce jour-là, il lui répondit que son but était atteint, qu'il ne s'était jamais soucié d'elle. Seulement, il avait voulu se venger du sarcasme de monsieur de Thiard, et lui montrer que son esprit était propre à autre chose qu'à faire des distiques de confiseur. En conséquence, il lui baisait les mains, elle n'entendrait plus parler de lui. En effet, il partit sur-le-champ pour Paris, racontant son histoire à qui voulait l'entendre.

Madame de Z..., honnie de son mari, déshonorée dans sa province, brouillée avec monsieur de Thiard, mourut en couches. Monsieur de Z..., fut obligé de reconnaître ce malheureux enfant que nous avons vu dans le monde, madame Léon de X..., et que l'esprit d'intrigue qu'elle possédait rendait bien digne de son père. Jamais le vicomte de Ségur n'a pu s'apercevoir qu'une pareille aventure, dont il se vantait tout haut, choquât qui que ce soit.

Voici un autre genre:

Monsieur de Créqui sollicitait une grâce de la Cour, et, en conséquence, faisait la sienne à monsieur et à madame de Maurepas. Une de ses obséquiosités était de faire chaque soir la partie de la vieille et très ennuyeuse madame de Maurepas; aussi elle le soutenait vivement, et ses importunités avaient crédit sur monsieur de Maurepas. (p. 064) Le jour même où la grâce fut obtenue, monsieur de Créqui vint chez madame de Maurepas. Madame de Flamarens, nièce de madame de Maurepas et qui faisait les honneurs de la maison, offrit une carte à monsieur de Créqui, comme à l'ordinaire. Celui-ci, s'inclinant, répondit avec un sérieux de glace: «Je vous fais excuse, je ne joue jamais.» Et, en effet, il ne fit plus la partie de madame de Maurepas. Cette bassesse, couverte par le piquant de la forme, ne blessa point, et personne n'en riait de meilleur cœur que le vieux ministre.

Monsieur de Maugiron était colonel d'un superbe régiment, mais il avait l'horreur, ou plutôt l'ennui de tout ce qui était militaire, et passait pour n'être pas très brave. Un jour, à l'armée, les grenadiers de France où il avait anciennement servi, chargèrent dans une circonstance assez dangereuse. Monsieur de Maugiron se mit volontairement dans leurs rangs, et se conduisit de façon à se faire remarquer. Le lendemain, à dîner, les officiers de son régiment lui en firent compliment: «Mon Dieu, messieurs, vous voyez bien que, lorsque je veux, je m'en tire comme un autre. Mais cela me paraît si désagréable et surtout si bête que je me suis bien promis que cela ne m'arriverait plus. Vous m'avez vu au feu; gardez-en bien la mémoire, car c'est la dernière fois.»

Il tint parole. Quand son régiment chargeait, il se mettait de côté, souhaitait bon voyage à ses officiers et disait bien haut: «Regardez donc ces imbéciles qui vont se faire tuer.» Malgré cela, monsieur de Maugiron n'était pas un mauvais officier; son régiment était bien tenu, se conduisait toujours à merveille dans toutes les affaires, et ce bizarre colonel y était aimé et même considéré.

C'est à lui que sa femme, très spirituelle personne, écrivait cette fameuse lettre:

(p. 065) «Je vous écris parce que je ne sais que faire et je finis parce que je ne sais que dire.

«Sassenage de Maugiron,
bien fâchée de l'être.»

On ne savait pas se refuser une repartie spirituelle. Le maréchal de Noailles s'était très mal montré à la guerre, et sa réputation de bravoure en était restée fort suspecte. Un jour où il pleuvait, le Roi demanda au duc d'Ayen si le maréchal viendrait à la chasse. «Oh! que non, Sire, mon père craint l'eau comme le feu.» Ce mot eut le plus grand succès.

Je n'ai voulu rapporter ces divers faits, faciles à multiplier, que pour prouver combien dans ces temps qu'on nous représente plus moraux que les nôtres, dans ces temps où la société était, disait-on, un tribunal dont tout le monde ressortissait, l'esprit et surtout l'impudence suffisaient pour éviter les sentences qu'elle aurait portées probablement contre des torts moins spirituellement affichés.

J'ai dit que madame de Civrac était dame d'honneur de madame Victoire. Sa vie est un roman.

Mademoiselle Monbadon, fille d'un notaire de Bordeaux, avait atteint l'âge de vingt-cinq ans. Elle était grande, belle, spirituelle et surtout ambitieuse. Elle fut recherchée en mariage par un hobereau du voisinage qui s'appelait monsieur de Blagnac. Il était garde du corps. Cet homme était pauvre, fort rustre, incapable d'apprécier son mérite, mais désirait partager une très petite fortune qu'elle devait hériter de son père. La personne qui traitait le mariage fit valoir la naissance de monsieur de Blagnac; il était de la maison de Durfort. Mademoiselle (p. 066) Monbadon se fit apporter les papiers et, satisfaite de cette inspection, épousa monsieur de Blagnac.

Ajoutant un léger bagage au portefeuille où elle enferma les parchemins généalogiques, elle s'embarqua dans la diligence, avec son mari, et arriva à Paris. Sa première visite fut pour Chérin; elle lui remit ses papiers, le pria de les examiner scrupuleusement. Quelques jours après, elle revint les chercher et obtint l'assurance que la filiation de monsieur de Blagnac avec la branche de Durfort-Lorge était complètement établie. Elle s'en fit délivrer le certificat, et commença à se faire appeler Blagnac de Civrac. Elle écrivit au vieux maréchal de Lorge pour lui demander une entrevue. Elle lui dit très modestement n'être qu'en passant à Paris; elle croyait que son mari avait l'honneur de lui appartenir. De si loin que ce pût être, c'était un si grand honneur, un si grand bonheur qu'elle ne voulait pas retourner dans l'obscurité de sa province sans l'avoir réclamé. Si elle osait pousser sa prétention jusqu'à être reçue une fois par madame la maréchale, sa reconnaissance serait au comble. Le maréchal se laissa prendre à ces paroles doucereuses, sans trop reconnaître la parenté sur laquelle elle n'insista pas. Elle fut admise à faire une visite. Elle s'y conduisit adroitement. Elle obtint la permission de revenir pour prendre congé, elle revint. Le départ était retardé, elle revint encore. Elle ne partit pas du tout. Bientôt la maréchale en raffola; assise sur un petit tabouret à ses pieds, elle travaillait à la même tapisserie et devint habituée de la maison. Le mari ne paraissait guère. Un jour, son crédit étant déjà établi, elle entendit parler légèrement de l'état de garde du corps; elle leva la tête avec une mine étonnée. Quand elle fut seule avec les de Lorge, elle dit: «Monsieur le maréchal, j'ai peur que, dans notre ignorance provinciale, nous ne soyons coupables (p. 0674) d'un grand tort envers vous, puisqu'un de vos parents est garde du corps. Cela est donc inconvenant?» Monsieur de Lorge répondit amicalement, mais en déclinant doucement la parenté. «Mon Dieu, dit-elle, je n'entends rien à tout cela, mais je vous apporterai les papiers de mon mari.» En effet, elle apporta les papiers bien en règle et le certificat de Chérin. Il n'y avait rien à dire contre; et d'ailleurs, on n'en avait plus envie.

Le mari fut retiré des gardes du corps, placé dans un régiment et envoyé en garnison. La femme eut un petit entresol à l'hôtel de Lorge. Le maréchal de Lorge n'avait pas de fils. Le maréchal de Duras n'en avait qu'un qui déjà promettait d'être un détestable sujet. La grossesse de madame de Blagnac commença à être soignée; le petit tabouret devint un fauteuil. Bientôt on ne l'appela plus que madame de Civrac, second titre de la branche de Lorge. Enfin, au bout de peu de mois, elle était si bien impatronisée dans la maison qu'elle y disposait de tout, mais en conservant toujours les égards les plus respectueux pour monsieur et madame de Lorge. Les Duras partagèrent l'engouement qu'elle inspirait.

Lorsque la maison de madame Victoire fut formée, elle fut nommée une de ses dames; bientôt elle devint sa favorite, puis sa dame d'honneur. Elle fut, à cette occasion, nommée duchesse de Civrac.

Elle avait toujours conservé les meilleurs rapports avec son mari qu'elle comblait de marques de considération, mais qui était trop butor pour pouvoir en tirer parti quand il était présent. Elle réussit à le faire nommer ambassadeur à Vienne; il eut la bonne grâce d'y mourir promptement. C'est la seule preuve d'intelligence qu'il eût donnée de sa vie. Il la laissa mère de trois enfants, un fils, depuis duc de Lorge et héritier de la fortune de (p. 068) cette branche des Durfort, et deux filles, mesdames de Donissan et de Chastellux.

Madame de Civrac, aussi habile que spirituelle, dès qu'elle fut parvenue à cette haute fortune, voulut patroniser à son tour. Elle se fit la protectrice de la ville de Bordeaux. Tout ce qui en arrivait était sûr de trouver appui auprès d'elle, et elle réussit par là à changer la situation de sa propre famille. Les Monbadon devinrent petit à petit messieurs de Monbadon. Son neveu entra au service, fut nommé colonel et finit par être presque un seigneur de la Cour. C'est après ce succès, dans l'apogée de sa grandeur, qu'elle se trouvait aux eaux des Pyrénées. On y reçut une liste de promotions de colonels. Madame de Civrac s'étendit fort sur l'inconvenance des choix. Une vieille grande dame de province lui répondit: «Que voulez-vous, madame la duchesse, chacun a son badon

Tout avait réussi à l'ambitieuse madame de Civrac, mais elle était insatiable. Déjà fort malade, elle croyait avoir amené à un terme prochain le mariage de son fils, le duc de Lorge, avec mademoiselle de Polignac dont la mère était alors toute-puissante, et y mettait pour condition la place de capitaine des gardes pour ce fils tout jeune encore. Au moment de conclure, madame de Gramont, également intrigante, alla sur ses brisées. Elle avait auprès de la Reine le mérite d'avoir été exilée par Louis XV pour une insolence faite à madame Dubarry. Ses prétentions étaient soutenues par les Choiseul; la Reine donna la préférence à son fils et fit pencher la balance.

Madame de Civrac apprit subitement que le jeune Gramont, sous-lieutenant dans un régiment, était arrivé à Versailles, qu'il était créé duc de Guiche, capitaine des gardes, et que son mariage avec mademoiselle de (p. 069) Polignac était déclaré. Elle en eut une telle colère que son sang s'enflamma, et, en quarante-huit heures, elle expira d'une maladie qui n'annonçait pas une terminaison aussi rapide. Madame Victoire, très affligée de cette perte, promit à la mère de nommer madame de Chastellux sa dame d'honneur. Madame de Donissan était déjà sa dame d'atours.

Cette madame de Donissan, qui vit encore à l'âge de quatre-vingt-douze ans, est la mère de madame de Lescure. Toutes deux ont acquis une honorable et triste célébrité dans la première guerre de la Vendée à laquelle elles ont pris la part la plus active, sans sortir du caractère de leur sexe. Les mémoires de madame de Lescure sur ces événements racontent d'une façon aussi touchante que véridique la gloire et les malheurs de cette campagne. Ils ont été rédigés par monsieur de Barante, sur les récits de madame de Lescure (devenue madame de La Rochejaquelein), pendant qu'il était préfet du Morbihan.

(p. 070) CHAPITRE III

Mon enfance. — Belle poupée. — Bonté du Roi. — Commencement de la Révolution. — Ouverture des États généraux. — Départ de monsieur le comte d'Artois. — Le 6 octobre 1789. — Voyage en Angleterre. — Madame Fitzherbert. — Boucles du prince de Galles. — Séjour à la campagne. — Princesses d'Angleterre.

J'ai été littéralement élevée sur les genoux de la famille royale. Le Roi et la Reine surtout me comblaient de bontés. Dans un temps où, comme je l'ai déjà dit, les enfants étaient mis en nourrice, puis en sevrage, puis au couvent, où, vêtus en petites dames et en petits messieurs, ils ne paraissaient que pour être gênés, maussades et grognons, avec mon fourreau de batiste et une profusion de cheveux blonds qui ornaient une jolie petite figure, je frappais extrêmement. Mon père s'était amusé à développer mon intelligence, et l'on me trouvait très sincèrement un petit prodige. J'avais appris à lire avec une si grande facilité qu'à trois ans je lisais et débitais pour mon plaisir et même, dit-on, pour celui des autres, les tragédies de Racine.

Mon père se plaisait à me mener au spectacle à Versailles. On m'emmenait après la première pièce pour ne pas me faire veiller, et je me rappelle que le Roi m'appelait quelquefois dans sa loge pour me faire raconter la pièce que je venais de voir. J'ajoutais mes réflexions qui avaient ordinairement grand succès. À la vérité, au milieu de mes remarques littéraires, je lui disais un jour (p. 071) avoir bien envie de lui demander une faveur, et, encouragée par sa bonté, j'avouais convoiter deux des plus petites pendeloques des lustres pour me faire des boucles d'oreilles, attendu qu'on devait me percer les oreilles le lendemain.

Je me rappelle, par la joie que j'en ai ressentie, une histoire de la même nature. Madame Adélaïde, qui me gâtait de tout son cœur, me faisait dire un jour un conte de fée de mon invention. La fée avait donné à la princesse un palais de diamants, avec les magnificences qui s'ensuivent, et enfin, pour les combler toutes, l'héroïne avait trouvé dans un secrétaire d'escarboucle un trésor de cent six francs. Madame Adélaïde fit son profit de cette histoire, et, après avoir mis toute la grâce possible à en obtenir la permission de ma mère, elle me fit trouver dans mon petit secrétaire, qui n'était pourtant, pas d'escarboucle, cent pièces de six francs, avec un papier sur lequel était écrit cent six francs pour Adèle, ainsi qu'il en avait été usé pour la princesse du conte. Je ne suis pas bien sûre que je susse compter jusqu'à cent, mais je me rappelle encore mon saisissement à cette vue.

Mes parents avaient fini par passer tout l'été à Bellevue; ma chambre était au rez-de-chaussée, sur la cour. Madame Adélaïde faisait journellement de très grandes promenades pour aller inspecter ses ouvriers. Elle m'appelait en passant; on me mettait mon chapeau, j'escaladais la fenêtre et je partais avec elle, sans bonne. Elle était toujours suivie d'un assez grand nombre de valets et d'une petite carriole attelée d'un cheval et menée à la main, dans laquelle elle n'entrait jamais mais que j'occupais souvent. Cependant, j'aimais encore mieux courir auprès d'elle et lui faire ce que j'appelais la conversation. J'avais pour rival et pour ami un grand barbet blanc, extrêmement intelligent, qui était aussi des promenades. (p. 072) Quand il se trouvait un peu de boue dans le chemin, on le mettait dans un grand sac de toile et deux hommes attachés à son service le portaient. Pour moi, j'étais très fière de savoir choisir mon chemin sans me crotter comme lui.

Rentrés au château, je disputais à Vizir sa niche de velours rouge qu'il me laissait plus volontiers usurper qu'il ne m'abandonnait les gaufres qu'on écrasait pour nous sur le parquet. Souvent, la bonne princesse se mettait à quatre pattes et courait avec nous pour rétablir la paix ou pour obtenir le prix de la course. Je la vois encore avec sa grande taille sèche, sa robe violette (c'était l'uniforme de Bellevue) à plis, son bonnet à papillon, et deux grandes dents, les seules qui lui restassent. Elle avait été très jolie mais, à cette époque, elle était bien laide et me paraissait telle.

Madame Adélaïde me fit faire à grands frais une magnifique poupée, avec un trousseau, une corbeille, des bijoux, entre autres une montre de Lépine que j'ai encore, et un lit à la duchesse où j'ai couché à l'âge de sept ans, ce qui donne la proportion de la taille. L'inauguration de la poupée fut une fête pour la famille royale. Elle vint dîner à Bellevue. En sortant de table, on m'envoya chercher. Les deux battants s'ouvrirent, et la poupée arriva traînée sur son lit et escortée de tous ses accessoires. Le Roi me tenait par la main:

«Pour qui est tout cela, Adèle?

—Je crois bien que c'est pour moi, Sire.»

Tout le monde se mit à jouer avec ma nouvelle propriété. On voulut me faire remplacer la poupée dans le lit, et la Reine et madame Élisabeth, à genoux des deux côtés, s'amusèrent à le faire, avec des éclats de joie de leur habileté à tourner les matelas. Hélas! les pauvres princesses ne pensaient guère que, bien peu d'années (p. 073) après, c'était en 1788, elles seraient réduites à faire leur propre lit. Combien une prophétie pareille eût paru extravagante!

Tous ces souvenirs me sont encore présents: non que j'attachasse aucun prix aux grandeurs des personnes, j'y étais trop accoutumée, mais parce qu'elles me gâtaient beaucoup et me procuraient toutes les douceurs et les petits plaisirs auxquels les enfants sont sensibles.

Je rencontrais souvent le Roi dans les jardins de Versailles et, du plus loin que je l'apercevais, je courais toujours à lui. Un jour, je manquai à cette habitude; il me fit appeler. J'arrivai tout en larmes.

«Qu'avez-vous ma petite Adèle?

—Ce sont vos vilains gardes, Sire, qui veulent tuer mon chien, parce qu'il court après vos poules.

—Je vous promets que cela n'arrivera plus.»

Et, en effet, il y eut une consigne donnée avec ordre de laisser courir le chien de mademoiselle d'Osmond après le gibier.

Mes succès n'étaient pas moins grands auprès de la jeune génération. Monsieur le Dauphin, mort à Meudon, m'aimait extrêmement et me faisait sans cesse demander pour jouer avec lui, et monsieur le duc de Berry se faisait mettre en pénitence parce qu'au bal il ne voulait danser qu'avec moi. Madame et monsieur le duc d'Angoulême me distinguaient moins.

Les malheurs de la Révolution mirent un terme à mes succès de Cour. Je ne sais s'ils ont agi sur moi dans le sens d'un remède homéopathique, mais il est certain que, malgré ce début de ma vie, je n'ai jamais eu l'intelligence du courtisan, ni le goût de la société des princes. Les événements étaient devenus trop sérieux pour qu'on pût s'amuser des gentillesses d'un enfant; 1789 était arrivé.

(p. 074) Mon père ne se méprit pas sur la gravité des circonstances. La cérémonie de l'ouverture des États généraux fut solennelle et accompagnée de magnificences qui attirèrent à Versailles des étrangers de toutes les parties de l'Europe. Ma mère, parée en grand habit de Cour, fit prévenir mon père qu'elle allait partir. Ne le voyant pas arriver, elle entra chez lui, et le trouva en robe de chambre.

«Mais dépêchez-vous donc, nous serons en retard.

—Non, car je n'y vais pas; je ne veux pas aller voir ce malheureux homme abdiquer.»

Le soir, madame Adélaïde parlait du beau coup d'œil de la salle. Elle s'adressa à mon père pour quelques questions de détail; il lui répondit qu'il l'ignorait.

«Où étiez-vous donc placé?

—Je n'y étais pas, Madame.

—Vous étiez donc malade?

—Non, Madame.

—Comment, lorsqu'on est venu de si loin pour assister à cette cérémonie, vous ne vous êtes pas donné la peine de traverser une rue.

—C'est que je n'aime pas les enterrements, Madame, et pas plus celui de la monarchie que les autres.

—Et moi, je n'aime pas qu'à votre âge on se croie plus habile que tout le monde.»

Et la princesse tourna les talons.

Il ne faudrait pas conclure de ceci que mon père ne voulût aucune concession. Au contraire, il était persuadé que l'esprit du temps en demandait impérieusement, mais il les désirait faites avec un plan concerté d'avance; il les voulait larges et données, non pas arrachées. Il voyait ouvrir les États généraux avec une mortelle angoisse, parce que, initié aux vagues volontés de chacun, il savait que personne n'avait fixé le but auquel (p. 075) il devait s'arrêter, soit en exigences, soit en concessions. De plus, il n'avait point confiance en monsieur Necker. Il le croyait disposé à placer le Roi sur une pente, sans avoir l'intention de l'y précipiter, mais avec l'orgueilleuse pensée que lui seul pouvait l'arrêter, et qu'ainsi il se rendait nécessaire.

La colère de madame Adélaïde n'attendit pas longtemps les événements pour se calmer.

Un jour, j'étais à jouer chez les petites de Guiche; on vint me chercher beaucoup plus tôt que de coutume. Au lieu du domestique ordinairement chargé du soin de me porter, je trouvai le valet de chambre de confiance de mon père. J'avais une bonne anglaise qui parlait mal français; on lui remit un billet de ma mère. Pendant qu'elle le lisait, je rentrai dans la chambre de mes petites compagnes et déjà tout y était sans dessus dessous: on pleurait et on commençait des paquets. On m'enveloppa dans une pelisse; le valet de chambre me prit dans ses bras, et, au lieu de me ramener chez mes parents, il m'installa avec ma bonne chez un vieux maître d'anglais qui habitait une petite chambre au quatrième dans un quartier éloigné.

La nuit suivante, on vint me chercher, et je fus menée à la campagne où je restai plusieurs jours sans nouvelles de personne. J'étais déjà assez âgée pour souffrir beaucoup de cet exil. C'était lors des troubles du mois de juin et à l'époque du départ de monsieur le comte d'Artois, de ses enfants et de la famille Polignac. À mon retour, je trouvai l'aînée des petites de Guiche partie et sa sœur cachée chez les parents de sa bonne. Le motif de tout cet émoi pour nous autres enfants avait été le bruit répandu que le peuple, comme on appelait dès lors une poignée de misérables, était en route pour venir enlever les enfants des nobles et en faire des otages. (p. 076) Il m'était resté un grand effroi de cette séparation et, lorsque les événements du 6 octobre arrivèrent, je n'étais occupée que de la crainte d'être renvoyée de la maison.

Mes parents logeaient près du château mais dans la ville; les appartements qu'on donnait au château étaient trop incommodes pour les personnes établies tout à fait à Versailles. Je ne sais qui vint avertir mon père, pendant qu'il était à table, des bruits trop fondés qui commençaient à circuler. Il se rendit tout de suite au château; ma mère devait aller l'y rejoindre à l'heure du jeu de Mesdames. Mais, bientôt après son départ, les rues de Versailles furent inondées de gens effroyables à voir, poussant des cris effrénés auxquels se joignait le bruit des coups de fusil dans l'éloignement. Tout ce qu'on pouvait saisir de leurs discours était encore plus effrayant que leur aspect.

Les communications avec le château furent interrompues. La nuit venue, ma mère s'établit dans une chambre sans lumière et, collée contre la jalousie fermée, tâchait de deviner par les propos qu'elle pouvait surprendre les événements qui se passaient. J'étais sur ses genoux; je finis par m'endormir. On me coucha sur un sopha pour ne pas me réveiller, et elle se décida à aller elle-même chercher des renseignements, donnant le bras à ce même valet de chambre dont j'ai déjà parlé.

Elle se rendit successivement à plusieurs grilles du château sans pouvoir pénétrer. Enfin, elle trouva en faction un homme de la garde nationale qui la reconnut. Il lui dit: «Retournez chez vous, madame la marquise, il ne faut pas que vous soyez vue dans la rue. Je ne peux pas vous laisser entrer; ma consigne est trop stricte. D'ailleurs, vous n'y gagneriez rien, vous seriez arrêtée à chaque porte. Vous n'avez point à craindre pour ce qui (p. 077) vous intéresse, mais il ne restera pas un garde du corps demain matin.»

Ceci se disait à neuf heures du soir, avant que les massacres fussent commencés, et cependant c'était un homme fort doux et fort modéré, comme on le voit à son discours, qui était dans cet horrible secret et qui n'en était nullement révolté, tant l'esprit de vertige était dans toutes les têtes. Ma mère ne reconnut pas cet homme alors; elle a su depuis que c'était un marchand de bas. Elle revint chez elle, consternée comme on peut croire, cependant un peu moins désolée qu'au départ, car les bruits de la rue disaient tout égorgé au château.

À minuit, mon père arriva. Je fus réveillée par le bruit et par la joie de le revoir, mais elle ne fut pas longue. Il venait nous dire adieu et prendre quelque argent. Il donna l'ordre de seller ses chevaux et de les mener par un détour gagner Saint-Cyr. Son frère, l'abbé d'Osmond, qui l'accompagnait, devait aller avec eux l'y attendre.

Ces messieurs s'occupèrent de changer leur costume de Cour pour en prendre un de voyage. Mon père chargea des pistolets. Pendant ce temps, ma mère cousait tout ce qu'on avait pu trouver d'or dans la maison dans deux ceintures qu'elle leur fit mettre. Tout cela fut l'affaire d'une demi-heure et ils partirent. Je voulus me jeter au cou de mon père; ma mère m'en arracha avec une brusquerie à laquelle je n'étais pas accoutumée, je restai confondue. La porte se ferma, et alors je la vis tomber à genoux dans une explosion de douleur qui absorba toute mon attention; je compris qu'elle avait voulu épargner à mon père la souffrance inutile d'être témoin de notre affliction. Cette leçon pratique m'a fait un grand effet et, dans aucune occasion de ma vie depuis, je ne me suis laissée aller à des démonstrations qui pussent aggraver le chagrin ou l'anxiété des autres.

(p. 078) J'ai entendu raconter à mon père qu'arrivé sur la terrasse de l'Orangerie, où était le rendez-vous, il se promena longtemps seul; survint un homme enveloppé d'un manteau. Ils s'évitèrent d'abord, puis se reconnurent; c'était le comte de Saint-Priest, alors ministre, homme de sens et de courage. Ils continuèrent longtemps leur promenade; personne ne venait, l'heure s'avançait. Inquiets et étonnés, ils ne savaient que penser sur la cause qui retardait le départ projeté du Roi et qui devait se rendre dans la nuit même à Rambouillet. Ils n'osaient se présenter dans les appartements avec leur costume de voyage; non seulement c'était contraire à l'étiquette, mais, dans cette circonstance, ç'aurait été une révélation.

Monsieur de Saint-Priest, qui logeait au château, se décida à rentrer chez lui changer de costume; il donna rendez-vous à mon père dans un endroit écarté. Celui-ci l'y attendit longtemps, enfin il arriva: «Mon cher d'Osmond, allez-vous-en chez vous rassurer votre femme: le Roi ne part plus.» Et, lui serrant la main: «Mon ami, monsieur Necker l'emporte; le Roi, la monarchie sont également perdus.»

Le départ du Roi pour Rambouillet avait été décidé, mais les ordres pour les voitures avaient été transmis avec les nombreuses formes usitées dans l'habitude. Le bruit s'en était répandu. Les palefreniers avaient hésité à atteler, les cochers à mener. La populace s'était ameutée devant les écuries et refusait de laisser sortir les voitures. Monsieur Necker, averti, était venu chapitrer le Roi que les difficultés matérielles du transport avaient arrêté plus encore que ses discours, et on s'était décidé à rester. Aller à Rambouillet sur un cheval de troupe, lui qui faisait vingt lieues à cheval à la chasse, lui aurait paru une extrémité à laquelle il était impossible de songer. (p. 079) Et là, comme à Varennes, les chances de salut ont été perdues par ces habitudes princières qui, pour la famille royale de France, étaient une seconde nature. Mon père, obligé de rentrer chez lui pour changer d'habits, ne retourna pas au château cette nuit-là et ne fut pas témoin des horreurs qui s'y commirent.

Aussitôt que le consentement donné par le Roi à sa translation à Paris eût ouvert les portes du château, ma mère se rendit auprès de sa princesse. Elle trouva les deux sœurs, mesdames Adélaïde et Victoire, dans leur chambre au rez-de-chaussée, tous les volets fermés et une seule bougie allumée. Après les premières paroles, elle leur demanda pourquoi elles attristaient encore volontairement une si triste journée: «Ma chère, c'est pour qu'on ne nous vise pas comme ce matin,» répondit madame Adélaïde avec un calme et une douceur extrêmes. En effet, le matin on avait tiré dans toutes leurs fenêtres; les vitres d'aucune n'étaient entières.

Ma mère resta auprès d'elles jusqu'au moment du départ. Elle voulait les accompagner, mais Mesdames s'y refusèrent obstinément et n'acceptèrent cette marque de dévouement que de leurs dames d'honneur, madame la duchesse de Narbonne et madame de Chastellux. Elles suivirent jusqu'à Sèvres la triste procession qui emmenait le Roi; là, elles prirent le chemin de Bellevue. Mes parents allèrent les y rejoindre le lendemain.

Néanmoins, la fermentation ne se calmait pas. À Versailles, l'agitation était extrême, les menaces contre ma mère, atroces. On disait que madame Adélaïde menait le Roi, que ma mère menait madame Adélaïde et qu'ainsi elle était à la tête des aristocrates. Cela devint tellement violent qu'au bout de trois jours le danger était réel, et nous partîmes pour l'Angleterre.

J'ai peu de souvenir de ce voyage. Je me rappelle (p. 080) seulement l'impression que me causa l'aspect de l'Océan. Tout enfant que j'étais, je lui vouai dès lors un culte qui ne s'est pas démenti. Ses teintes grises et vertes ont toujours un charme pour moi, auquel les belles eaux bleues de la Méditerranée ne m'ont pas rendue infidèle.

Nous débarquâmes à Brighton. Le hasard y fit retrouver à ma mère madame Fitzherbert qui se promenait sur la jetée. Quelques années avant, fuyant les empressements du prince de Galles, elle était venue à Paris. Ma mère, qui était sa cousine, l'y avait beaucoup vue. Depuis, la bénédiction d'un prêtre catholique ayant sanctifié ses rapports avec le prince sans les rendre légaux, elle vivait avec lui dans une intimité à laquelle tous deux affectaient de donner les formes les plus conjugales. Ils habitaient, en simples particuliers, une petite maison à Brighton. Mes parents y furent accueillis avec empressement, et cette circonstance les engagea à y passer quelques jours.

Je me rappelle avoir été menée un matin chez madame Fitzherbert: elle nous montra le cabinet de toilette du prince; il y avait une grande table toute couverte de boucles de souliers. Je me récriai en les voyant et madame Fitzherbert ouvrit, en riant, une grande armoire qui en était également remplie; il y en avait pour tous les jours de l'année. C'était l'élégance du temps, et le prince de Galles était le plus élégant des élégants. Cette collection de boucles frappa mon imagination enfantine et, pendant longtemps, le prince de Galles ne s'y représentait que comme le propriétaire de toutes ces boucles.

Mes parents furent très fêtés en Angleterre. Les français y allaient rarement dans ce temps; ma mère était une jolie femme à la mode, sa famille la combla de prévenances. Nous allâmes passer les fêtes de Noël chez le comte de Winchilsea, dans sa belle terre de Burleigh. (p. 081) Il me semble que toute cette existence était très magnifique, mais j'étais trop accoutumée à voir de grands établissements pour en être frappée.

La mère de lord Winchilsea, lady Charlotte Finch, était gouvernante des princesses d'Angleterre. Je vis les trois plus jeunes chez elle plusieurs fois. Elles étaient beaucoup plus âgées que moi et ne me plurent nullement. La princesse Amélie m'appela little thing, ce qui me choqua infiniment. Je parlais très bien anglais, mais je ne savais pas encore que c'était un terme d'affection.

(p. 082) CHAPITRE IV

Retour en France. — Position de mon père en 1790. — Aventure pendant un voyage en Corse. — Séjour aux Tuileries. — Rencontre de la Reine; scène touchante. — Départ de Mesdames. — Fuite de Varennes. — Récit de la Reine. — Louis XVI désapprouve l'émigration. — Acceptation de la Constitution. — Opinions de mon père. — Il donne sa démission. — Bonté du Roi pour lui. — Départ de France et arrivée à Rome. — L'abbé d'Osmond massacré à Saint-Domingue. — Le vicomte d'Osmond rejoint l'armée des princes.

Au mois de janvier 1790, mon père retourna en France. Trois mois après, nous l'y rejoignîmes. J'ai oublié de dire qu'il avait quitté l'armée, en 1788, pour entrer dans la carrière diplomatique. Préalablement, il avait été colonel du régiment de Barrois infanterie, en garnison en Corse. Il y allait tous les ans.

Un de ces voyages donna lieu à un épisode bien peu important alors, mais qui est devenu piquant depuis. Il était à Toulon logé chez monsieur Malouet, intendant de la marine et son ami, attendant que le vent changeât et lui permît de s'embarquer, lorsqu'on lui annonça un gentilhomme corse demandant à le voir. Il le fit entrer; après quelques politesses réciproques, ce monsieur lui dit qu'il désirait retourner le plus promptement possible à Ajaccio, que, la seule felouque qui fût dans le port étant nolisée par mon père, il le priait de permettre au patron de l'y laisser prendre son passage:

«Cela m'est impossible, monsieur, la felouque est à (p. 083) moi, mais je serai très heureux de vous y offrir une place.

—Mais, monsieur le marquis, je ne suis pas seul, j'ai mon fils avec moi et même ma cuisinière que je ramène.

—Hé bien, monsieur, il y aura une place pour vous et votre monde.»

Le Corse se confondit en remerciements. Le vent changea au bout de quelques jours pendant lesquels il vint fréquemment voir mon père. On s'embarqua. Lorsqu'on servit le dîner, auquel mon père invita les passagers composés de quelques officiers de son régiment et des deux Corses, il chargea un officier, monsieur de Belloc, d'appeler le jeune homme, vêtu de l'habit de l'École militaire, qui lisait au bout du bateau. Celui-ci refusa. Monsieur de Belloc revint irrité, il dit à mon père:

«J'ai envie de le jeter à la mer, ce petit sournois, il a une mauvaise figure. Permettez-vous, mon colonel?

«—Non, dit mon père en riant, je ne permets pas, je ne suis pas de votre avis, il a une figure de caractère; je suis persuadé qu'il fera son chemin.»

Ce petit sournois, c'était l'empereur Napoléon. Et, cette scène, Belloc me l'a racontée dix fois: «Ah! si mon colonel avait voulu me permettre de le jeter à la mer, ajoutait-il en soupirant, il ne culbuterait pas le monde aujourd'hui!» (Il est inutile d'avertir que ce propos d'émigré se tenait longtemps après).

Le lendemain de l'arrivée à Ajaccio, monsieur Buonaparte le père, accompagné de toute sa famille, vint faire une visite de remerciements à mon père. C'est de ce jour qu'ont commencé ses relations avec Pozzo di Borgo. Mon père rendit une visite à madame Buonaparte. Elle habitait à Ajaccio une petite maison des meilleures de la ville, sur la porte de laquelle était écrit en coquilles d'escargot: Vive Marbeuf. Monsieur de Marbeuf avait (p. 084) été le protecteur de la famille Buonaparte. La chronique disait que madame Buonaparte en avait été fort reconnaissante. Lors de la visite de mon père, elle était encore une très belle femme: il la trouva dans sa cuisine, sans bas, avec un simple jupon attaché sur une chemise, occupée à faire des confitures. Malgré sa beauté, elle lui parut digne de son emploi.

Après avoir été chargé d'une commission relative aux Hollandais réfugiés en 1788, mon père fut nommé ministre à la Haye, et il était dans cette situation lors de notre séjour en Angleterre. Une querelle entre le prince d'Orange et l'ambassadeur de France avait fait décider à la Cour de Versailles qu'elle n'enverrait plus qu'un ministre en Hollande. La République ne voulait recevoir qu'un ambassadeur. Cette tracasserie empêchait mon père de se rendre à son poste; il prenait d'autant plus patience qu'il espérait arriver par là au rang d'ambassadeur qu'il n'aurait pu avoir d'emblée.

La ville de Versailles avait fait des réflexions sur le dommage que lui causait l'absence de la Cour. L'effervescence s'était calmée, et elle regrettait les tristes journées d'octobre. Au retour de ma mère, elle fut on ne saurait mieux accueillie par ceux-là mêmes qui déblatéraient le plus contre elle à son départ; toutefois nous n'y restâmes pas longtemps. Nous commençâmes par aller passer l'été à Bellevue; et nous habitâmes, l'hiver suivant, un appartement dans le pavillon de Marsan, aux Tuileries.

J'ai parfaitement présente une scène de cet été. Je n'avais pas vu la Reine depuis bien des mois. Elle vint à Bellevue sous l'escorte de la garde nationale; j'étais élevée dans l'horreur de cet habit. La Reine, je crois, était déjà à peu près prisonnière, car ce monde ne la quittait jamais. Toujours est-il que, lorsqu'elle m'envoya chercher, je la trouvai sur la terrasse entourée de gardes (p. 085) nationaux. Mon petit cœur se gonfla à cet aspect et je me mis à sangloter. La Reine s'agenouilla, appuya son visage contre le mien et les voilà tous deux de mes longs cheveux blonds, en me sollicitant de cacher mes larmes. Je sentis couler les siennes. J'entends encore son «paix, paix, mon Adèle»; elle resta longtemps dans cette attitude.

Tous les spectateurs étaient émus, mais il fallait l'incurie de l'enfance pour oser le témoigner dans ces moments où tout était danger. Je ne sais si cette scène fut rapportée, mais la Reine ne revint plus à Bellevue, et c'est la dernière fois que je l'aie vue autrement que de loin pendant mon séjour aux Tuileries. J'ai conservé de ce moment une impression qui est encore très vive. Je peindrais son costume. Elle était en Pierrot de linon blanc, brodé en branches de lilas de couleur, un fichu bouffant, un grand chapeau de paille dont les larges rubans lilas flottants se rattachaient par un gros nœud à l'endroit où le fichu croisait.

Pauvre princesse, pauvre femme, pauvre mère, à quel affreux sort elle était réservée! Elle se croyait bien malheureuse alors, ce n'était que le commencement de ses peines! Son fils, le second Dauphin, l'avait accompagnée à Bellevue, et il jouait avec mon frère dans le sable. Les gardes nationaux se mêlaient à ces jeux, et les deux enfants étaient trop jeunes pour en être gênés. Je ne m'en serais pas approchée pour l'empire du monde. Je restai près de la Reine qui me tenait par la main. On m'a dit depuis qu'elle s'était crue obligée d'expliquer à sa suite que le premier Dauphin m'aimait beaucoup, qu'elle ne m'avait pas vue depuis sa mort et que c'était là le motif de notre mutuelle sensibilité.

Loin de se calmer, la Révolution devenait de plus en plus menaçante. Le Roi, qui formait le projet de quitter (p. 086) Paris, désirait en éloigner ses tantes. Elles demandèrent à l'Assemblée nationale et obtinrent la permission d'aller à Rome. Avant de partir, elles s'établirent à Bellevue.

Mon père avait été nommé ministre à Pétersbourg en remplacement de monsieur de Ségur (1790). Le rapport public du ministre portait que ce choix avait été fait parce que l'impératrice Catherine ne consentirait pas à recevoir un envoyé patriote. Cette circonstance devait finir par rendre la position de mon père très dangereuse. Cependant il ne pensait pas à s'éloigner mais il voulait que sa femme et ses enfants quittassent la France. Aussitôt que Mesdames auraient franchi la frontière, ma mère devait les suivre.

La veille du jour fixé pour le départ de Mesdames, mon père, qui passait sa vie dans les groupes, y recueillit que l'on ne voulait plus les laisser s'éloigner. Les orateurs démagogues prêchaient une croisade contre Bellevue, à l'effet d'aller chercher les vieilles et de les ramener à Paris: on ne pouvait avoir trop d'otages, etc. La foule obéissante prenait déjà le chemin de Bellevue.

Mon père retourna vite aux Tuileries, fit mettre des bottes à son valet de chambre, nommé Bermont, dont j'aurai encore à parler, le mena chez la princesse de Tarente, qui logeait au faubourg Saint-Germain et avec laquelle il était fort lié, fit seller un de ses chevaux, et envoya Bermont par la plaine de Grenelle et le chemin de Meudon prévenir Mesdames qu'il fallait qu'elles partissent sur l'heure même.

Les ordres n'étaient donnés que pour quatre heures du matin; il en était dix du soir. Les gens de Mesdames murmuraient; un grand nombre aurait désiré que le voyage n'eût pas lieu. Bermont se rendit aux écuries; on n'attelait pas. Il revint trouver madame Adélaïde, lui dit qu'il n'y avait pas un moment à perdre, que lui-même (p. 087) avait entendu les hurlements de la colonne qui s'avançait de l'autre côté de la Seine. Enfin, Mesdames consentirent à monter dans la voiture de monsieur de Thiange qui se trouvait par hasard dans la cour. Alors leurs gens se décidèrent, les voitures de voyage avancèrent. À peine la dernière sortait-elle par la grille de Meudon que la grille du côté de Sèvres fut assaillie par la multitude. Elle fut bientôt forcée: on entra dans le château qui fut mis au pillage, mais Mesdames avaient échappé au danger.

On a accusé le comte Louis de Narbonne de le leur avoir fait courir, parce que, chevalier d'honneur de madame Adélaïde, il devait l'accompagner et préférait rester à Paris. Mon père a toujours regardé cette assertion comme une de ces absurdes calomnies que l'esprit de parti invente contre les gens qui ne partagent pas ses passions. Au reste, mon père était prévenu pour le comte Louis, il l'aimait tendrement; leur affection était mutuelle, et les opinions politiques avaient peine à les désunir. Le comte Louis disait: «Je suis la passion honteuse de d'Osmond, vainement il se débat contre; et, moi, je ne m'accoutumerai jamais à le voir dans le parti des bêtes». Ils se rencontraient rarement mais, quand ils se voyaient, c'était toujours avec amitié.

Mesdames furent arrêtées en route. Rendues à la liberté par un décret de l'Assemblée, elles poursuivirent leur route. Nous commençâmes la nôtre qui s'effectua sans accident, et nous rejoignîmes Mesdames à Turin.

Établie à Rome, ma mère y passa quelques mois dans une vive inquiétude sur les dangers où mon père était exposé. Il vint nous rejoindre au printemps de l'année 1792, quelques mois après la fuite de Varennes. Voici ce que je lui ai entendu raconter depuis:

Le Roi avait formé le projet de s'éloigner de Paris (p. 088) pour se rendre dans une ville de guerre dont la garnison fût fidèle. Monsieur de Bouillé, commandant dans l'Est, était chargé de préparer les lieux, puis de faire les dispositions du voyage. Mon père était dans la confidence. Il devait, sous prétexte de se rendre à son poste en Russie, quitter Paris, s'arrêter à la frontière, venir rejoindre le Roi où il serait et prendre ses derniers ordres pour la rédaction d'une lettre ou manifeste qu'il devait porter aux Cours du Nord, en leur expliquant la position du Roi qui, échappé des mains des factieux, se trouvait en situation de faire appel à tout ce qui était fidèle en France. Le Roi demandait surtout aux Cours étrangères de ne reconnaître d'autre autorité que la sienne et de ne point traiter avec les princes émigrés. Il existait déjà entre le château des Tuileries et le conseil de monsieur le comte d'Artois la plus vive animadversion.

Mon père pressait monsieur de Montmorin de l'expédier, mais les paresseuses lenteurs de ce ministre, qui n'était pas dans le secret, retardaient son départ. Il n'osait partir sans ses instructions dans la crainte d'inspirer des soupçons. Le jour fixé pour la fuite approchait; enfin on lui promit que ses lettres de créance seraient prêtes le lendemain.

Il se promenait aux Champs-Élysées; il vit passer la voiture du Roi revenant de Saint-Cloud. La Reine se pencha en dehors de la portière et lui fit des signes de la main. Il ne les comprit pas alors, mais ils lui furent expliqués lorsque, le lendemain matin, son valet de chambre lui apprit, en entrant chez lui, le départ de la famille royale. Il avait été avancé de quarante-huit heures parce qu'un changement de service parmi les femmes de monsieur le Dauphin aurait fait arriver une personne dont on se méfiait.

Mon père n'avait pas vu la Reine depuis cette décision (p. 089) et n'avait pu être averti; au reste, il n'aurait pu partir sans les instructions du ministre. Il vit donc sa mission manquée et ne s'occupa plus que du moyen d'aller rejoindre le Roi, lorsqu'il le saurait à Montmédy. Cette préoccupation ne l'empêcha pas de courir toute la matinée. Il trouva la ville dans la stupeur. Les démagogues étaient dans l'effroi; les royalistes n'osaient encore témoigner leur joie. Tous gardaient le silence et personne n'agissait. Bientôt arriva le courrier porteur de la nouvelle de l'arrestation; alors la ville fut assourdie des cris et des vociférations de toute la canaille qu'on put recruter. Les Jacobins reprirent leur audace et les honnêtes gens se cachèrent.

Ce fut de sa fenêtre du pavillon de Marsan que mon père vit arriver l'horrible escorte qui ramenait au château, à travers le jardin, les illustres prisonniers. Ils furent une heure et demie à se rendre du pont tournant au palais. À chaque instant, le peuple faisait arrêter la voiture pour les abreuver d'insultes et avec l'intention d'arracher les gardes du corps qu'on avait garrottés sur le siège. Cependant cet affreux cortège arriva sans qu'il y eût de sang répandu; s'il en avait coulé une goutte, probablement tout ce qui était dans ce fatal carrosse eût été massacré. Tous s'y attendaient et s'y étaient résignés.

Aussitôt qu'il fut possible de pénétrer jusqu'aux princes, mon père y arriva. La Reine lui raconta les événements avec autant de douceur que de magnanimité, n'accusant personne et ne s'en prenant qu'à la fatalité du mauvais succès de cette entreprise qui pouvait changer leur destin.

Il y a bien des relations de ces événements, mais l'authenticité de celle-ci, recueillie de la bouche même de la Reine, me décide à retracer les détails qui me sont restés dans la mémoire parmi ceux que j'ai entendu raconter à mon père.

(p. 090) La voiture de voyage avait été commandée par madame Sullivan (depuis madame Crawford) que monsieur de Fersen y avait employée pour une de ses amies, la baronne de Crafft. C'était pour cette même baronne, sa famille et sa suite qu'on avait obtenu un passeport parfaitement en règle et un permis de chevaux de poste. La voiture avait été depuis plusieurs jours amenée dans les remises de madame Sullivan. Elle se chargea du soin d'y placer les effets nécessaires à l'usage de la famille royale.

On aurait désiré que les habitants des Tuileries se dispersassent, mais ils ne voulurent pas se séparer. Le danger était grand, et ils voulaient, disaient-ils, se sauver ou périr ensemble. Monsieur et Madame, qui consentirent à partir chacun de leur côté, arrivèrent sans obstacle. À la vérité, ils ne cherchèrent que la frontière la plus voisine; et le Roi, ne devant pas quitter la France, n'avait qu'une route à suivre. On avait pris beaucoup de précautions, mais la dernière manqua.

La berline de la baronne de Crafft devait être occupée par le Roi, la Reine, madame Élisabeth, les deux enfants et le baron de Viomesnil. Deux gardes du corps en livrée étaient sur le siège. Madame de Tourzel ne fut informée du départ qu'au dernier moment. Elle fit valoir les droits de sa charge qui l'autorisaient à ne jamais quitter monsieur le Dauphin. L'argument était péremptoire pour ceux auxquels il était adressé, et elle remplaça monsieur de Viomesnil dans la voiture. Dès lors, la famille royale n'avait avec elle personne en état de prendre un parti dans un cas imprévu. Ce n'étaient pas de simples gardes du corps, quelque dévoués qu'ils fussent, qui assumeraient cette responsabilité. Cette décision fut connue trop tard pour qu'on y pût remédier.

Le jour et l'heure arrivés, le Roi et la Reine se retirèrent (p. 091) comme de coutume et se couchèrent. Ils se relevèrent aussitôt, s'habillèrent de vêtements qu'on leur avait fait parvenir, et partirent seuls des Tuileries. Le Roi donnait le bras à la Reine; en passant sous le guichet, les boucles de ses souliers s'accrochèrent, il pensa tomber. La sentinelle l'aida à se soutenir, et s'informa s'il était blessé. La Reine se crut perdue. Ils passèrent.

En traversant le Carrousel, ils furent croisés par la voiture de monsieur de Lafayette; les flambeaux portés par ses gens éclairèrent l'auguste couple. Monsieur de Lafayette avança la tête; ils eurent l'inquiétude d'être reconnus, mais la voiture continua sa course. Enfin, ils atteignirent le coin du Carrousel. Monsieur de Fersen les suivait de loin; il hâta le pas, ouvrit la portière d'une voiture de remise où madame de Tourzel et les deux Enfants étaient déjà placés. Monsieur le Dauphin était vêtu en fille; c'était le seul déguisement qui eût été adopté. On attendit quelques minutes madame Élisabeth. Sa sortie du palais avait éprouvé des difficultés. Une fille de garde-robe dévouée lui donnait le bras.

Le marquis de Briges était le cocher de cette voiture; le comte de Fersen monta derrière. On sortit heureusement de la barrière. La voiture de voyage ne se trouva pas au dehors, comme il était convenu. On attendit plus d'une heure; enfin, on reconnut qu'on s'était trompé de barrière. Le lieu proposé d'abord pour le rendez-vous avait été changé; on avait négligé de prévenir monsieur de Briges.

Afin de ne point repasser les barrières, il fallut faire un assez long détour pour gagner celle où se trouvait la voiture de poste. Elle y était, en effet, mais il y avait eu beaucoup de temps perdu. Les illustres fugitifs s'y établirent promptement. Ce fut dans ce moment que monsieur de Fersen remit à un des gardes du corps, qui n'en (p. 092) avait pas, ses pistolets sur lesquels son nom était gravé et qui ont été trouvés à Varennes.

Aucun accident ne retarda la marche; les postillons, bien payés, sans exagération, menaient rapidement. En voyant Charles de Damas à son poste, les voyageurs se flattèrent que les retards apportés à leur départ n'auraient pas de suites fâcheuses; ils commencèrent à prendre quelque sécurité. Il faisait une chaleur extrême; monsieur le Dauphin en souffrait beaucoup. On baissa les jalousies qu'on tenait levées et, en arrivant au relais de Sainte-Menehould, on oublia de tirer les stores du côté du Roi et de la Reine, placés vis-à-vis l'un de l'autre.

Leurs figures, et surtout celle du Roi, étaient les plus connues. Le Roi aperçut un homme, appuyé contre les roues de la voiture qui le regardait attentivement. Il se baissa sous prétexte de jouer avec ses enfants et dit à la Reine de tirer le store dans quelques instants, sans se presser. Elle obéit, mais, en se relevant, le Roi vit le même homme appuyé sur la roue de l'autre côté de la voiture et le regardant attentivement. Il tenait un écu à la main et semblait confronter les deux profils; mais il ne disait rien.

Le Roi dit: «Nous sommes reconnus, serons-nous trahis? C'est à la garde de Dieu.»

Cependant, on achevait d'atteler. L'homme restait appuyé sur la roue, dans un profond silence; il ne l'abandonna qu'au moment où elle se mit en mouvement. Lorsqu'ils eurent quitté le relais de Sainte-Menehould, les pauvres fugitifs crurent avoir échappé à ce nouveau danger, et le Roi dit qu'il faudrait s'occuper de découvrir cet homme pour le récompenser, car certainement il les avait reconnus, que lui le retrouverait entre mille. Hélas, il était destiné à le revoir.

Que se passe-t-il dans la tête de ce Drouet, car c'était (p. 093) lui: eut-il un moment de pitié, un moment d'hésitation, ou bien, Sainte-Menehould n'étant qu'un tout petit hameau, craignait-il de ne pouvoir ameuter assez de monde pour arrêter la voiture? Je ne sais, mais, bientôt après, il monta à cheval et prit la route de Clermont dont il était maître de poste et où il comptait précéder les voyageurs.

Il en était très près, et s'étonnait de n'avoir pas encore atteint la voiture, lorsqu'il rencontra des postillons de retour:

«La voiture a-t-elle encore beaucoup d'avance? cria-t-il.

«—Nous n'avons pas vu de voiture.

«—Comment!» et il dépeignit la voiture.

«Elle n'est pas sur cette route, mais j'ai vu, de la hauteur, une berline sur celle de Varennes; c'est peut-être cela.»

Drouet n'en douta pas. En effet, à l'embranchement de la route de Clermont et de celle de Varennes, les gardes du corps avaient fait suivre cette dernière aux postillons. Ils avaient fait quelque légère difficulté sur ce que le relais était plus long et qu'on aurait dû avertir à la poste; mais ils avaient passé outre et menaient si bon train que Drouet eut peine à les atteindre.

Qu'on suppose l'alarme des voyageurs en reconnaissant l'homme de la roue sur un cheval couvert d'écume. Il fit de vifs reproches aux postillons de mener si vite dans un relais si long, leur ordonna de ralentir le pas en les menaçant de les dénoncer au maître de poste de Sainte-Menehould, et lui-même prit les devants. On n'osait pas trop presser les postillons; d'ailleurs, on espérait encore éviter le danger.

Un relais, préparé par les soins de monsieur de Bouillé, devait être placé avant l'entrée de Varennes. Il était nécessaire de passer le pont situé à la sortie de la petite (p. 094) ville, mais on ne ferait que la traverser. Et, comme il y avait une escorte avec les chevaux de voiture, on pouvait se flatter de ne pas trouver d'obstacle. Le jour tombait. Le relais qui devait être au bas de la montée de Varennes ne s'y trouva pas. On l'espérait en haut; il n'y était pas davantage. Les gardes du corps frappèrent à la glace:

«Que faut-il faire?

«—Aller, répondit-on.»

On arriva à la poste. La nuit était close; il n'y avait pas, disait-on, de chevaux à l'écurie. Les postillons refusèrent de doubler la poste sans faire rafraîchir leurs chevaux. Pendant qu'on parlementait, la Reine vit passer des dragons portant leurs selles sur leurs dos. Elle espéra que le détachement et le relais allaient enfin paraître; mais les chevaux de voiture étaient placés à une extrémité de la ville, ceux des dragons à une autre, et le pont les séparait.

On vint presser les voyageurs de quitter la voiture et de faire reposer les enfants pendant que les postillons feraient rafraîchir les chevaux de poste. Ils craignirent d'exciter les soupçons en persistant dans leur premier refus; ils entrèrent dans une maison, mais déjà ils étaient dénoncés et reconnus. Une charrette, renversée sur le pont, ferma la communication au détachement de dragons; le tocsin sonna; et, lorsque le duc de Choiseul, qui s'était égaré dans des chemins de traverse et qui se fiait aux précautions ordonnées à Varennes, y arriva, il n'était plus temps de sauver le Roi autrement qu'en le plaçant ainsi que sa famille sur des chevaux de troupe et en prenant au galop le chemin d'un gué. Cela ne pouvait se faire que de vive force et en tirant des coups de pistolet. Monsieur de Choiseul le proposa, le Roi s'y refusa; il dit qu'il ne consentirait jamais à faire couler une goutte de sang français. La Reine n'insista pas; mais il était (p. 095) clair dans son récit qu'elle aurait adopté la proposition de monsieur de Choiseul. Au reste, elle dit à mon père que, du moment où le relais avait manqué, elle n'avait plus eu d'espoir et avait compris qu'ils étaient perdus.

Malheureusement, le comte de Bouillé avait confié l'important poste de Varennes à son fils, le comte Louis de Bouillé. Il s'y conduisit avec une légèreté et une incurie sans exemple. Sans la faiblesse paternelle de monsieur de Bouillé, qui lui fit donner cette mission à un homme de vingt ans, il est probable que la Révolution aurait pris une autre marche; peut-être même n'en serait-il sorti que de salutaires améliorations à la Constitution française.

Ce Drouet, que tout à l'heure le pauvre Roi pensait à récompenser, se présenta comme un maître insolent vis-à-vis de la famille éplorée. Bientôt elle fut en butte à tous les outrages. Je ne me rappelle pas d'autres détails, si ce n'est que la Reine se louait des procédés de Barnave, pendant le cruel retour, surtout en les comparant à ceux de monsieur de Latour-Maubourg.

J'ai dit que le Roi était fort opposé aux démarches que monsieur le comte d'Artois faisait en son nom. Cette opposition ne diminua pas après la réunion de Monsieur à son frère, et les prisonniers des Tuileries furent en complète hostilité avec les chefs de Coblentz.

La Reine, avec l'approbation du Roi, entretenait une correspondance dont le baron de Breteuil, alors à Bruxelles, était le principal agent, et qui avait pour premier but d'éloigner les cabinets étrangers de prêter les mains aux intrigues des princes. On se cachait pour cela de madame Élisabeth qui penchait pour les opinions de ses frères, de façon que, même dans l'intérieur de ce triste château, la confiance n'était pas complète.

Mon père était l'intermédiaire de la correspondance (p. 096) de la Reine avec monsieur de Breteuil. Il portait ses lettres chez monsieur de Mercy; et, quelquefois, lorsqu'on craignait d'exciter l'attention par des visites trop fréquentes, c'était Bermont qui allait les recevoir des mains de la Reine. Mon père a eu la certitude qu'une somme de soixante mille francs lui avait été offerte pour livrer ces papiers. S'il avait remis une de ces lettres de la Reine qu'il savait porter, certes il aurait pu la vendre bien cher.

La situation de la famille royale devenait de jour en jour plus intolérable. Le Roi consentit enfin à reconnaître et à jurer la Constitution. Que ceux qui l'accusent de faiblesse se mettent à sa place avant de le condamner. Mon père ne se l'est jamais permis; mais il a fortement désapprouvé le plan suivi par lequel il devait apporter tous les obstacles possibles à la Constitution qu'il venait d'accepter:

«Puisque vous l'avez jurée, Sire, disait-il, il faut la suivre loyalement, franchement, l'exécuter en tout ce qui dépend de vous.

«—Mais elle ne peut pas marcher.

«—Hé bien, elle tombera, mais il ne faut pas que ce soit par votre faute.»

Dans ces nouveaux prédicaments, mon père blâma hautement la correspondance de la Reine avec Bruxelles. Elle eut l'air de l'écouter, de se ranger à son avis; mais elle se cacha seulement de lui, et trouva un autre agent, sans pourtant lui en savoir mauvais gré, ni lui retirer sa confiance sur d'autres points.

Ces pauvres princes ne voulaient suivre complètement les avis de personne, et cependant accueillaient et acceptaient en partie tous ceux qu'on leur donnait. Il en résultait dans leur conduite un décousu qui se traduisait aisément en fausseté aux yeux de leurs ennemis et en lâcheté (p. 097) vis-à-vis de leurs soi-disant amis des bords du Rhin; car, il ne faut pas l'oublier, Coblentz a été aussi fatal et presque aussi hostile à Louis XVI que le club des Jacobins.

La mission que mon père avait dû remplir, si la fuite du Roi avait réussi, était annulée par l'arrestation de Varennes. Il demanda à Sa Majesté la permission de donner sa démission du poste de Pétersbourg. Dans son opinion, le Roi, ayant accepté la Constitution, ne devait se servir que de ce qu'on appelait les patriotes, de gens qui avaient la réputation aussi bien que la volonté d'y être attachés. Mon père, aristocrate prononcé, tel raisonnable qu'il pût être, n'était plus qu'un embarras, et il témoigna l'intention d'aller rejoindre ma mère à Rome.

Le Roi l'y autorisa, en ajoutant que, lorsque le temps des honnêtes gens et des sujets fidèles serait revenu, il saurait où le retrouver. Il le remercia de ne point faire le projet d'aller à Coblentz. La Reine surtout insista beaucoup pour qu'il prît la route de l'Italie:

«Vous êtes à nous, monsieur d'Osmond; nous voulons vous conserver.»

Le bon sens du Roi avait compris tout le danger de l'émigration comme elle existait en Allemagne, et mon père partageait trop ses opinions pour être tenté de s'y rendre. Au reste, il aurait été probablement mal reçu, car tous ceux qui, au risque de leur vie, se dévouaient au service du Roi, étaient regardés de fort mauvais œil par les princes ses frères, surtout par monsieur le comte d'Artois qui, à cette époque, prenait l'initiative. Le caractère plus cauteleux de Monsieur l'a tenu dans la réserve tant que le Roi a vécu.

Mon père resta encore quelque temps à Paris. Dans la dernière entrevue qu'il eut avec le Roi, celui-ci lui donna le brevet d'une pension de douze mille francs sur sa cassette.

(p. 098) «Je ne suis pas bien riche, lui dit-il, mais vous n'êtes pas bien avide; nous nous retrouverons peut-être dans des temps où je pourrais mieux user de votre zèle et le récompenser plus dignement.»

L'état de la santé de ma mère, qui devenait plus alarmant, décida enfin mon père à s'arracher de ces Tuileries où il ne voulait pas rester et qu'il ne pouvait quitter. Il arriva à Rome au printemps de l'année 1792.

À la tristesse que lui donnaient les événements politiques, se joignit celle qui résultait de la perte de son frère, l'abbé d'Osmond, jeune homme de la plus belle espérance. Il s'était rendu à Saint-Domingue en 1790, dans la pensée d'y conserver nos propriétés et d'y préparer une retraite à notre famille, si la France devenait inhabitable. Au commencement de l'insurrection de Saint-Domingue, il joua le rôle le plus honorable; mais, tombé entre les mains des nègres, il fut inhumainement massacré.

Mon père avait retenu le vicomte d'Osmond à la tête du régiment (de Neustrie), qu'il commandait à Strasbourg, tant qu'il était resté en France. Mais, après son départ, le vicomte, accompagné de tous les officiers de son régiment, alla rejoindre l'armée des princes.

(p. 099) DEUXIÈME PARTIE
ÉMIGRATION

CHAPITRE I

Séjour à Rome. — Querelles dans l'intérieur de Mesdames. — Société de ma mère. — L'abbé Maury. — Le cardinal d'York. — La croix de Saint-Pierre. — Madame Lebrun. — Séjour d'Albano. — Arrivée à Naples. — La reine de Naples et les princesses ses filles. — Parti pris de quitter l'Italie. — Lady Hamilton. — Ses attitudes. — Bermont. — Passage du Saint-Gothard. — Mademoiselle à Constance. — Arrivée en Angleterre.

Je passerai rapidement sur le séjour que nous fîmes en Italie. Je n'en conserve qu'un léger souvenir; je me rappelle seulement avoir entendu faire des récits sur les bisbilles de la petite Cour de Mesdames qui, même alors, me semblaient d'un extrême ridicule. Les querelles des deux dames d'honneur étaient poussées au point de diviser le petit nombre de Français alors à Rome. On était du parti Narbonne ou du parti Chastellux, et on se détestait cordialement.

L'attitude de mes parents se trouvait forcée par l'honneur que ma mère avait d'appartenir à madame Adélaïde; les Chastellux le reconnurent et ils restèrent en bons termes. Les enfants Chastellux vivaient en intimité avec moi, ainsi que Louise de Narbonne, petite-fille de (p. 100) la duchesse. Toutefois, pour ne pas faire de jaloux, nous étions tous également exclus de la présence des princesses.

Je n'ai pas vu madame Adélaïde trois fois pendant le séjour à Rome; à la vérité, j'avais un peu passé l'âge où l'on s'amuse d'un enfant comme d'un petit chien. Malgré les querelles domestiques dont elles étaient témoins et victimes, jamais leurs entours ne sont parvenus à désunir les deux vieilles princesses. Elles sont mortes à peu de jours l'une de l'autre, ayant toujours vécu dans la plus tendre union. Madame Victoire avait une grande admiration pour sa sœur qui le lui rendait en affection.

La faible santé de ma mère la retenait habituellement chez elle. Chaque soir, il s'y réunissait quelques personnes, au nombre desquelles les plus assidues étaient les prélats Caraffa, Albani, Consalvi, et enfin l'abbé Maury, alors le coryphée du parti royaliste. Toutes ces personnes étaient spirituelles et distinguées. Je m'accoutumais à prendre goût à leur conversation. J'étais très gâtée par elles, et principalement par l'abbé Maury et le prélat Consalvi.

L'abbé Maury, en butte à toutes les haines, à toutes les intrigues romaines pour l'éloigner de la pourpre à laquelle la faveur du pape Pie VI l'appelait et y donnant sans cesse prise par ses inconvenances, fit un rude noviciat. Il venait raconter ses douleurs à ma mère; elle le consolait et l'encourageait, tout en le grondant. Le pape le nomma archevêque de Nicée, et l'envoya nonce au couronnement de l'empereur Léopold, ce qui lui assurait le chapeau.

Au retour, il me donna la confirmation et, à cette occasion, une très belle topaze dont l'Empereur lui avait fait cadeau avec plusieurs autres pierres précieuses. (p. 101) Depuis que j'ai été témoin de l'excès fabuleux de son avarice, je ne conçois pas comment il a pu se dessaisir de ce bijou. Peut-être cette passion n'était pas arrivée au développement que nous lui avons connue.

Monsignor Consalvi a eu une réputation européenne; j'en reparlerai plus tard.

Le cardinal d'York, dernier rejeton des malheureux Stuart, habitait Rome. Ma mère était petite-fille du gouverneur de son père; à ce titre, il l'accueillit avec une bonté extrême.

Il l'engagea à venir chez lui à Frascati, l'été, et, l'hiver, il exigeait qu'elle et mon père allassent fréquemment dîner chez lui. On le trouvait dans un grand palais peu meublé, sans feu nulle part, un capuchon sur la tête, deux grosses houppelandes sur le corps, les pieds sur une chaufferette et les mains dans un manchon. Ses convives auraient volontiers adopté le même costume, car on gelait chez lui. Par excès de bonté pour ma mère, il faisait allumer quelques lattes de bois dans un quatrième salon, et il prétendait qu'à cette distance sa respiration en était gênée. Notez qu'il avait du charbon allumé sous les pieds. Mais il faut bien conserver quelque chose de la royauté, ne fût-ce qu'une manie! Ses gens l'appelaient: Votre Majesté. Les commensaux, plus relevés, évitaient toute appellation, ce que l'emploi de la troisième personne dans l'italien rend plus facile. Il ne parlait que cette langue et un peu d'anglais si mauvais qu'on avait peine à le comprendre, ce qui lui déplaisait extrêmement.

Toute sa tendresse se portait sur Consalvi qu'il traitait comme un fils; il ne pouvait se passer un moment d'Ercole, ainsi qu'il l'appelait à chaque instant, et le pauvre Ercole en était souvent bien ennuyé.

Le cardinal était alors furieux contre sa belle-sœur, (p. 102) la comtesse d'Albany, qui avait accepté une pension de la Cour de Londres; il en parlait avec une fort belle dignité royale très blessée. Depuis, lui-même a eu recours à la munificence anglaise. Tant il est vrai qu'en temps de révolution il est bien difficile de préciser d'avance ce à quoi on peut être amené. Certainement, à cette époque, le cardinal croyait de bonne foi qu'il aimerait mieux mourir que de se voir sur la liste des pensionnaires de l'Angleterre, et pourtant il a sollicité d'y être placé.

Je me rappelle une aventure qui fit du bruit à Rome. Monsieur Wilbraham Bootle, jeune anglais, distingué par sa position sociale, sa figure, son esprit, et possesseur d'une immense fortune, y devint amoureux d'une miss Taylor qui était jolie, mais n'avait aucun autre avantage à apporter à son époux. Cependant monsieur Wilbraham Bootle brigua ce titre et obtint facilement son consentement. Le jour du mariage était fixé. À un grand dîner chez lord Camelford, on parla d'une ascension faite le matin à la croix posée sur le dôme de Saint-Pierre. La communication de la boule à la croix était extérieure. Monsieur Wilbraham Bootle dit que, sujet à des vertiges, il ne pourrait pas faire l'entreprise d'y arriver, et que rien au monde ne le déciderait à la tenter.

«Rien au monde, dit miss Taylor.

«—Non, en vérité.

«—Quoi, pas même si je vous le demandais?

«—Vous ne me demanderiez pas une chose pour laquelle j'avoue franchement ma répugnance.

«—Pardonnez-moi, je vous le demande; je vous en prie; s'il le faut, je l'exige.»

Monsieur Wilbraham Bootle chercha à tourner la chose en plaisanterie, mais miss Taylor insista, malgré les efforts de lord Camelford. Toute la compagnie prit rendez-vous pour se trouver le surlendemain à Saint-Pierre et (p. 103) assister à l'épreuve imposée au jeune homme. Il l'accomplit avec beaucoup de calme et de sang-froid. Lorsqu'il redescendit, la triomphante beauté s'avança vers lui, la main étendue; il la prit, la baisa, et lui dit:

«Miss Taylor, j'ai obéi au caprice d'une charmante personne. Maintenant, permettez-moi, en revanche, de vous offrir un conseil: quand vous tiendrez à conserver le pouvoir, n'en abusez jamais. Je vous souhaite mille prospérités; recevez mes adieux.»

Sa voiture de poste l'attendait sur la place de Saint-Pierre; il monta dedans et quitta Rome. Miss Taylor eut tout le loisir de regretter sa sotte exigence. Dix ans après, je l'ai revue encore fille; j'ignore ce qu'elle est devenue depuis.

Je voyais souvent madame Lebrun ou plutôt sa fille. Elle était une de mes camarades de jeu. Madame Lebrun, très bonne personne, était encore jolie, toujours assez sotte, avait un talent distingué, et possédait à l'excès toutes les petites minauderies auxquelles son double titre d'artiste et de jolie femme lui donnait droit. Si le mot de petite maîtresse n'était pas devenu d'aussi mauvais goût que les façons qu'on lui prête, on pourrait le lui appliquer.

Le cardinal Corradini, oncle de Consalvi, possédait à Albano une petite maison qu'il prêta à ma mère et où nous passâmes deux étés. Je conserve un assez faible souvenir de ce ravissant pays, mais un très vif du plaisir que j'avais à y monter sur l'âne du jardinier.

Vers le commencement de 1792, arriva à Rome sir John Legard avec sa femme, miss Aston, cousine germaine de ma mère. Cette relation de famille amena promptement une grande intimité. Les ressources que mes parents avaient apportées de France s'épuisaient. Un seul quartier de la pension donnée par le Roi avait (p. 104) été payé. Le chevalier Legard leur demanda de l'accompagner à Naples, et de retourner ensuite avec lui dans son manoir de Yorkshire où il leur offrait la plus généreuse et la plus amicale hospitalité. Mes parents acceptèrent de passer avec lui quelque temps à Naples, sans s'engager au delà. Le chevalier Legard n'insista pas.

Nous restâmes dix mois à Naples. Ma mère fut très accueillie et fort goûtée par la Reine qui lui faisait conter la Cour de France et tout ce commencement de la Révolution, si intéressant pour elle et comme reine et comme sœur.

J'étais admise auprès des princesses ses filles, et c'est là où a commencé ma liaison, si j'ose me servir de cette expression, avec la princesse Amélie, depuis reine des Français. Nous parlions français et anglais, nous lisions ensemble, j'allais passer des journées avec elle à Portici et à Caserte. Elle me distinguait de toutes ses autres petites compagnes. J'étais moins en rapport avec ses sœurs, quoique nous fussions presque aussi souvent ensemble.

Cependant, après madame Amélie, j'aimais assez madame Antoinette, depuis princesse des Asturies. Quant à madame Christine, qui est devenue reine de Sardaigne, nous l'excluions de tous nos plaisirs auxquels, quoique plus âgée, elle aurait volontiers pris part. Les deux princesses aînées, l'Impératrice et la grande-duchesse de Toscane, étaient mariées à cette époque.

Il y avait beaucoup d'étrangers à Naples, et je crois qu'on s'y amusait; pour moi, comme de raison, je ne prenais que peu de part à ces gaietés. On me menait quelquefois à l'Opéra. J'étais déjà bonne musicienne, et je commençais à avoir une assez belle voix dont Cimarosa s'était enthousiasmé. Il ne donnait pas de leçons, mais il venait fréquemment me faire chanter et m'avait donné un maître qu'il dirigeait.

(p. 105) Le moment de quitter Naples approchait. Le chevalier Legard demanda derechef à mes parents de le suivre en Angleterre. Les communications avec Saint-Domingue, dont on espérait encore quelques secours, y étaient plus faciles. Mon père avait conservé en Hollande tout son mobilier d'ambassade dont on pouvait tirer quelque parti. Enfin, et au pis aller, sir John Legard offrait chez lui, avec toute la délicatesse possible, une retraite honorable. Pendant les dix mois que nous avions passés à Naples, il avait comblé mes parents de toutes les marques d'amitié. En restant en Italie, nous devions tomber incessamment à la charge de Mesdames. Elles-mêmes commençaient à se trouver dans la gêne, et leurs entours ne verraient pas volontiers une nouvelle famille s'installer dans leur commensalité.

Toutes ces réflexions décidèrent mes parents à accepter les offres pressantes du chevalier Legard, après en avoir obtenu l'agrément de madame Adélaïde. Elle consentit à leur départ, en ajoutant que, s'ils ne trouvaient pas à s'établir en Angleterre, tant qu'elle aurait un morceau de pain, elle le partagerait avec eux. La reine de Naples essaya de conserver ma mère à Naples; elle lui offrit même une petite pension, mais alors on espérait encore dans ses propres ressources. La Reine, d'ailleurs, passait pour capricieuse, et la faveur de lady Hamilton commençait. Cette lady Hamilton a eu une si fâcheuse célébrité que je crois devoir en parler.

Monsieur Greville, entrant un jour dans sa cuisine, vit au coin de la cheminée une jeune fille n'ayant qu'un pied chaussé, parce qu'elle raccommodait le gros bas de laine noire destiné à couvrir l'autre. En levant les yeux, elle lui montra une beauté céleste. Il découvrit qu'elle était la sœur de son palefrenier. Il n'eut pas grand'peine à lui faire monter l'escalier et à l'établir (p. 106) dans son salon. Il vécut avec elle quelque temps, lui fit apprendre un peu à lire et à écrire.

Le feu s'étant mis dans les affaires de ce jeune homme très dérangé, il se trouva obligé de quitter Londres subitement. En ce moment, son oncle, sir William Hamilton, ministre d'Angleterre à Naples, s'y trouvait en congé. Il lui raconta que son plus grand chagrin était la nécessité d'abandonner une jeune créature fort belle qu'il avait chez lui et qui allait se trouver dans la rue. Sir William lui promit d'en avoir soin.

En effet, il alla la chercher au moment où les huissiers l'expulsaient de chez monsieur Greville, et bientôt il en devint éperdument amoureux. Il l'emmena en Italie. Je ne sais quel rôle elle joua auprès de lui; mais, au bout de quelques années, il finit par l'épouser. Jusque-là, il semblait la traiter avec une affection paternelle qui convenait à son âge et lui avait permis, jusqu'à un certain point, de la présenter dans le monde peu difficile de l'Italie.

Cette créature, belle comme un ange et qui n'avait jamais pu apprendre à lire et à écrire couramment, avait pourtant l'instinct des arts. Elle profita promptement des avantages que le séjour d'Italie et les goûts du chevalier Hamilton lui procurèrent. Elle devint bonne musicienne, et surtout se créa un talent unique, dont la description paraît niaise, qui pourtant enchantait tous les spectateurs et passionnait les artistes. Je veux parler de ce qu'on appelait les attitudes de lady Hamilton.

Pour satisfaire au goût de son mari, elle était habituellement vêtue d'une tunique blanche ceinte autour de la taille; ses cheveux flottaient ou étaient relevés par un peigne, mais sans avoir la forme d'une coiffure quelconque. Lorsqu'elle consentait à donner une représentation, elle se munissait de deux ou trois schalls de cachemire, d'une urne, d'une cassolette, d'une lyre, d'un tambour (p. 107) de basque. Avec ce léger bagage et dans son costume classique, elle s'établissait au milieu d'un salon. Elle jetait sur sa tête un schall qui, traînant jusqu'à terre, la couvrait entièrement, et, ainsi cachée, se drapait des autres. Puis elle le relevait subitement, quelquefois elle s'en débarrassait tout à fait, d'autres fois, à moitié enlevé, il entrait comme draperie dans le modèle qu'elle représentait. Mais toujours elle montrait la statue la plus admirablement composée.

J'ai entendu dire à des artistes que, si on avait pu l'imiter, l'art n'aurait rien trouvé à y changer. Souvent elle variait son attitude et l'expression de sa physionomie. «Passant du grave au doux, du plaisant au sévère», avant de laisser retomber le schall, dont la chute figurait une espèce d'entr'acte.

Je lui ai quelquefois servi d'accessoire pour former un groupe. Elle me plaçait dans la position convenable et me drapait avant d'enlever le schall qui, nous enveloppant, nous servait de rideau. Mes cheveux blonds contrastaient avec ses magnifiques cheveux noirs dont elle tirait grand parti. Un jour, elle m'avait placée à genoux devant une urne, les mains jointes; dans l'attitude de la prière. Penchée sur moi, elle semblait abîmée dans sa douleur; toutes deux nous étions échevelées. Tout à coup, se redressant et s'éloignant un peu, elle me saisit par les cheveux d'un mouvement si brusque que je me retournai avec surprise et même un peu d'effroi, ce qui me fit entrer dans l'esprit de mon rôle, car elle brandissait un poignard. Les applaudissements passionnés des spectateurs artistes se firent entendre avec les exclamations de: Bravo la Médéa! Puis, m'attirant à elle, me serrant sur son sein en ayant l'air de me disputer à la colère du ciel, elle arracha aux mêmes voix le cri de: Viva la Niobé!

(p. 108) C'est ainsi qu'elle s'inspirait des statues antiques et que, sans les copier servilement, elle les rappelait aux imaginations poétiques des Italiens par une espèce d'improvisation en action. D'autres ont cherché à imiter le talent de lady Hamilton; je ne crois pas qu'on y ait réussi. C'est une de ces choses où il n'y a qu'un pas du sublime au ridicule. D'ailleurs, pour égaler son succès, il faut commencer par être parfaitement belle de la tête aux pieds, et les sujets sont rares à trouver.

Hors cet instinct pour les arts, rien n'était plus vulgaire et plus commun que lady Hamilton. Lorsqu'elle quittait la tunique antique pour porter le costume ordinaire, elle perdait toute distinction. Sa conversation était dépourvue d'intérêt, même d'intelligence. Cependant il fallait bien qu'elle eût une sorte de finesse à ajouter à la séduction de son incomparable beauté, car elle a exercé une entière domination sur les personnes qu'elle a eu intérêt à gouverner: son vieux mari d'abord qu'elle a couvert de ridicule, la reine de Naples qu'elle a spoliée et déshonorée, et lord Nelson qui a souillé sa gloire sous l'empire de cette femme, devenue monstrueusement grasse et ayant perdu sa beauté.

Malgré tout ce qu'elle s'était fait donner par lui, par la reine de Naples et par sir William Hamilton, elle a fini par mourir dans la détresse et l'humiliation aussi bien que dans le désordre. C'était, à tout à prendre, une mauvaise femme et une âme basse dans une enveloppe superbe.

La reine de Naples avait eu beaucoup de peine à consentir à la recevoir. Ma mère avait été employée par sir William à obtenir cette faveur. Mais elle ne tarda pas à s'emparer de l'esprit de la Reine. Il est indubitable que les cruelles vengeances exercées à Naples, sous le nom de la Reine et de lord Nelson, ont été provoquées, on peut (p. 109) même dire commandées par lady Hamilton. Elle leur persuadait mutuellement que chacun d'eux les exigeait. Ma mère en fut d'autant plus désolée qu'elle était fort attachée à la reine Caroline avec laquelle elle est restée en correspondance très suivie, et à qui elle a eu dans la suite de grandes obligations.

J'ai déjà parlé plusieurs fois du valet de chambre de mon père, Bermont. Lorsque notre départ pour l'Angleterre fut décidé, mon père voulut le placer à Naples chez le général Acton. Il y aurait été à merveille; il s'y refusa absolument. Il avait épousé depuis plusieurs années une femme qui avait été successivement ma bonne et celle de mon frère, lorsqu'on m'avait remise à une anglaise. Il en avait eu des enfants restés en France. Il dit à mon père qu'il ne voulait pas se séparer de nous.

«Mais, mon pauvre Bermont, je ne peux pas garder un valet de chambre.

«—C'est vrai, monsieur le marquis, mais il vous faut un muletier. Vous allez acheter des mules pour faire le voyage; il faut bien quelqu'un pour les soigner et les conduire, hé bien, ce quelqu'un ce sera moi.»

Mon père, touché jusqu'aux larmes, ne put qu'accepter ce dévouement. Les mules furent achetées par lui avec autant de zèle que d'intelligence. Il les menait en cocher, et un jeune nègre, venu tout enfant des habitations de mon père, servait de postillon à une berline occupée par mon père, ma mère, leurs deux enfants, la femme de Bermont et une jeune négresse particulièrement attachée à mon service et dont j'aurai à reparler.

Les ressources de mon père n'étaient pas encore complètement épuisées. Il avait été décidé qu'il voyagerait avec le chevalier Legard à frais communs, et, depuis ce moment, la tête de ce dernier travaillait incessamment pour arriver à faire ce voyage au meilleur marché possible. (p. 110) De là, l'invention de l'achat de mules, quinteuses et odieuses bêtes qui ont donné mille embarras, et un système de lésinerie dans tous les détails qui ont rendu ce voyage insupportable et quelquefois dangereux.

Par exemple, le chevalier ne voulut pas laisser démonter les voitures, ni prendre des guides et des chevaux du pays pour traverser le Saint-Gothard, et nous pensâmes tous y périr. Montée sur une petite mule napolitaine qui n'avait jamais porté ni vu de la neige, j'ai traversé la montagne, conduite par mon pauvre père, enfonçant dans la neige jusqu'aux genoux à chaque pas, et à travers une tourmente effroyable. Je me rappelle que mes larmes gelaient sur mon visage. Je ne disais rien pour ne pas augmenter l'inquiétude que je voyais peinte sur celui de mon père.

«Tiens ta bride, mon enfant.

«—Je ne peux plus, papa.»

Et, en effet, mes gants de peau, d'abord mouillés et glacés ensuite, avaient fini par me geler les doigts; il fallut me les frotter avec de la neige. Mon père les enveloppa avec la jaquette d'un homme qui se trouvait là, et nous continuâmes notre route. Arrivés à l'hospice, le temps s'était un peu éclairci. Nos bagages envoyés devant étaient à Urseren; nous n'aurions pu changer nos vêtements trempés. Mon père trouva le chevalier à la porte, causant avec un religieux qui le pressait de s'arrêter.

«Qu'en dites-vous, marquis?

«—Ma foi, puisque le vin est tiré, il vaut autant le boire, dit mon père.

«—Certainement, reprit le candide religieux, certainement, messieurs; il y en a déjà deux bouteilles sur la table, et, si cela ne suffit pas, nous en avons encore.»

Cette réponse me fit beaucoup rire et donna le change à mes souffrances. Dans la première jeunesse, il y a (p. 111) tant d'élasticité qu'on reprend bien vite la force avec la gaieté. Malgré les deux bouteilles toutes préparées, nous continuâmes notre route. La tourmente n'existait pas de ce côté de la montagne. Mon père causait avec moi, m'expliquait les avalanches que nous voyions tomber, et la descente me parut aussi agréable que la montée m'avait été pénible.

Nous passâmes quelques jours à Lausanne, puis à Constance, où le vieil évêque de Comminges s'était établi. J'y aperçus de loin Mademoiselle. On venait de l'enlever à madame de Genlis. Elle ne voyait personne, et était regardée avec une espèce de répulsion par toute cette coterie d'émigrés installés à Constance. Après avoir descendu le Rhin en bateau, nous arrivâmes à Rotterdam. Mon père alla à La Haye pour prendre les caisses qui y étaient déposées. Nous nous embarquâmes, arrivâmes à Harwich et prîmes directement la route du Yorkshire.

(p. 112) CHAPITRE II

Séjour en Yorkshire. — Sir John Legard. — Son mariage. — Lady Legard. — Caractère de sir John Legard. — Son influence sur la jeunesse. — Ses opinions politiques. — Mademoiselle Legard. — Monsieur Brandling. — Séjour en Westmoreland. — Mon éducation. — Départ de mes parents pour Londres. — Je vais les y rejoindre. — Promenade avant mon départ. — Encore Bermont. — Bizarrerie de sa conduite.

Il est temps de peindre plus en détail nos hôtes. Le caractère du chevalier Legard figurerait admirablement dans un roman.

C'était un composé de ce qu'il y a de plus disparate. Né avec l'esprit le plus fin, le goût le plus délicat, l'imagination la plus vive, le besoin de toutes les communications intellectuelles, il avait passé, par goût, toute sa jeunesse dans la retraite d'une gentilhommière du Yorkshire avec les associés les plus vulgaires. Il y avait contracté les habitudes d'une tyrannie domestique dont sa femme était la première victime. Il lui faisait porter la peine d'un genre de vie dont elle était la cause bien innocente.

Madame Aston, mère de deux filles pauvres et d'un fils très riche, selon l'usage du pays, était une jeune veuve très sémillante à l'époque où sir John Legard, officier aux gardes, fit la cour à l'aînée des filles. Il n'y pensait plus guère lorsqu'il apprit que la seconde épousait monsieur Hadges et que l'aînée se tenait pour engagée avec (p. 113) lui. Il eut une explication où il lui représenta que sa fortune le forcerait à habiter exclusivement ses terres et qu'il ne voulait pas demander un si énorme sacrifice à une fille élevée dans le plus grand monde de Londres. Ma pauvre cousine ne comprit pas ce langage et accepta une main qu'on ne lui offrait plus qu'à regret.

Sir John quitta l'armée et s'établit en Yorkshire. Peut-être cette retraite aurait-elle été moins austère si madame Hadges n'avait commencé bien promptement à tenir la conduite plus que légère qui a tant fait parlé d'elle. Lady Legard fut punie des torts de sa sœur par la sévérité toujours croissante de son mari. Elle était la meilleure femme du monde, mais la compagne la moins faite pour partager la retraite d'un homme distingué, non qu'elle n'eût assez de connaissances, mais la vie ne lui apparaissait jamais que sous son aspect le plus matériel.

Elle n'avait d'autre autorité dans la maison que celle de commander le dîner, et ce travail lui prenait chaque jour une bonne partie de la matinée. Une fois par semaine, de telle heure à telle heure, ni plus ni moins, elle faisait sa correspondance. Sa montre consultée, elle quittait une page commencée, prenait son rouet, remettant sa lettre à huitaine. Une autre heure appelait une promenade d'un nombre fixe de tours, toujours dans la même allée. Elle mesurait la quantité d'ourlets qu'elle devait accomplir dans un temps donné, et attachait de l'importance à achever cette tâche à la minute fixée. Son mari l'appelait milady Pendule, et il avait raison.

Hé bien, cette femme ainsi faite aimait le plaisir, le monde et surtout la toilette. Dès qu'elle trouvait la moindre occasion de satisfaire ses goûts, elle s'y livrait. Elle n'aurait pas osé demander des chevaux pour aller se promener, encore moins pour faire une visite; mais, lorsque son mari lui disait d'une voix bien solennelle (p. 114) «Milady, il est convenable que vous alliez à tel château des environs», son cœur bondissait de joie. «Certainement, sir John, bien volontiers», et elle allait préparer ses atours. S'il s'agissait d'un dîner et qu'il y eût moyen de mettre trois épingles de diamants, ses seuls bijoux, sa satisfaction était au comble. Elle retrouvait ses impressions de vingt ans que, depuis vingt autres années, la sévérité de son mari tenait sous un éteignoir de plomb.

Il était toujours désobligeant, souvent dur pour elle. Elle était uniformément douce, mais n'avait pas l'air d'attacher le moindre prix à ses mauvais procédés. Je suis persuadée que, si elle les avait ressentis, si son aspect n'avait pas été impassible, soit qu'il fût bien ou mal pour elle, il avait trop d'âme pour persister dans une conduite qui, même avec ces excuses, était fort répréhensible.

Le chevalier Legard, n'ayant pas d'enfants et ne trouvant à exercer pleinement ni sa sensibilité, ni même sa sévérité vis-à-vis d'une femme toujours immobile, s'entourait de jeunes filles de ses parentes, parmi lesquelles je faisais nombre, quoique beaucoup plus enfant.

Nous en avions une peur effroyable, mais nous l'adorions toutes. Un regard un peu moins sévère était une récompense que nous appréciions comme un triomphe. Quand, au bonsoir qu'il nous disait ordinairement, il ajoutait: «bonsoir, Adèle»; et, une ou deux fois, dans de grandes occasions; «bonsoir, mon amour (my love)», je ressentais un bonheur inexprimable.

Nous savions parfaitement que rien ne lui échappait, qu'il n'y avait pas un bon mouvement de notre cœur qu'il ne devinât et dont il ne nous tînt compte. À la vérité, l'habitude qu'il s'était faite de toujours siéger en jugement sur le genre humain l'entraînait assez fréquemment dans des erreurs; mais il avait la persuasion d'être (p. 115) juste, nous le sentions et lui en tenions compte. La justice est un grand moyen de domination vis-à-vis de la jeunesse.

Je n'étais pas une de ses favorites; il me trouvait de l'orgueil. Il est convenu depuis que ce n'était que de la fierté. Placée dans une situation où je pensais que son autorité sur moi pourrait s'exercer de façon à blesser mes parents, je me tenais dans une grande réserve et ne m'exposais guère à ses reproches, mais je n'en étais pas moins sensible à son approbation. Il prenait chaque jour une prise de tabac après le dîner. Une fois, quelqu'un lui en demanda:

«J'ai oublié ma tabatière», dit-il.

Une de mes compagnes offrit de l'aller chercher.

«Merci, Adèle y est allée».

Je revins, en effet, apportant la tabatière. J'avais aperçu le mouvement qu'il avait fait un instant avant en la cherchant.

«Ah! vous aviez raison, sir John, dit milady. Adèle y est allée, vous le saviez donc?

«—Oui, je le savais.»

Et ce: je le savais, m'est resté gravé dans la mémoire comme une des paroles les plus flatteuses qu'on m'ait jamais adressées. Quel moyen d'éducation qu'une telle influence si on n'en abusait pas!

Il était martyrisé par la goutte et, pendant l'hiver surtout, cloué sur un fauteuil où il souffrait avec un courage admirable. Lorsqu'il avait la liberté de ses mains, il manœuvrait très adroitement son fauteuil dans toute la maison, mais souvent il était réduit à avoir besoin d'assistance même pour tourner les pages de son livre et c'était à qui de nous lui rendrait ce service. Quelquefois, pour nous témoigner sa reconnaissance, il lisait tout haut. Il préférait Shakespeare qu'il rendait admirablement, (p. 116) et accompagnait ses lectures de commentaires très intéressants. C'est à lui que je dois mon goût pour la littérature anglaise et le peu de connaissance que j'en ai acquise.

L'été, il retrouvait de la santé; son adresse et son agilité devenaient incroyables. Il avait été très beau dans sa jeunesse, mais il était devenu fort gros et paraissait plus vieux que son âge, du moins à mes yeux.

Il aimait passionnément la musique. J'avais une belle voix; il n'aurait jamais voulu me demander de chanter pour ne pas me donner d'amour-propre. Quelquefois il entrait dans la pièce où j'étudiais, sous un prétexte quelconque, en me disant: «Go on, child.» (Continuez, enfant). J'avais très soin de choisir les morceaux qui lui plaisaient le plus; et, lorsque je m'apercevais que le livre restait devant lui sans être lu ou le papier sans que sa plume y eût rien tracé, j'en ressentais une joie tout à fait dépourvue de cette vanité qu'il craignait de m'inspirer.

Il était très Pitt plutôt que Tory. Il représentait parfaitement the independent country gentleman. Il n'aimait pas beaucoup la noblesse, méprisait les gens à la mode, détestait les parvenus. Il était passionnément attaché à son pays et avait tous les préjugés et les prétentions des Anglais sur leur suprématie au-dessus de toutes les autres nations. Il aimait le Roi parce que c'était celui de l'Angleterre, et l'Église parce que ses rigides principes de morale s'y associaient, plutôt qu'il n'était royaliste et religieux.

J'ai passé deux ans à boire tous les jours un demi-verre de vin de Porto au dessert après ce toast: Old England for ever the King and constitution and our glorious revolution. Probablement cette dernière phrase datait du moment où la famille des Legard avait renoncé aux principes jacobites.

(p. 117) Leurs pères avaient joué un rôle parmi les cavaliers. Je le croirais d'autant plus volontiers que sir John avait une très vieille tante, restée fille, qui ne venait jamais dîner chez lui à cause de ce toast. Elle habitait une petite ville des environs, Beverley, rendait beaucoup à son neveu, comme chef de la famille, mais avait deux grands griefs contre lui, en outre du toast: l'un, d'avoir renoncé à l'habitation du manoir seigneurial, devenu trop grand pour sa fortune et qui était en mauvais état; l'autre, de ne pas maintenir la prononciation gutturale du G, dans son nom qu'elle prétendait d'origine normande, Lagarde. Quant à elle, elle le disait toujours ainsi.

Elle me caressait beaucoup, et nous découvrîmes un beau jour que c'était à cause de mon sang normand. Sir John lui préparait un nouveau chagrin: non content d'avoir quitté son castel pour résider dans une plus petite habitation, il abandonna sa province.

Malgré leur amour exalté de leur patrie, les anglais tiennent singulièrement peu à leur endroit, s'il est permis de se servir de ce terme. Ils s'éloignent sans regret du lieu que leurs parents, ou eux-mêmes, ont habité longuement pour aller chercher une résidence qui s'accorde avec leurs goûts du moment, soit pour la chasse, la pêche, les courses sur terre ou sur l'eau, l'agriculture, ou toute autre fantaisie qu'ils appellent une poursuite, et qui les absorbe tant qu'elle dure.

J'ai connu un monsieur Brandling qui a quitté un beau château où il était né et avait été élevé, un voisinage où il était aimé, estimé, qui lui plaisait, pour aller s'établir à cinquante milles de là, dans une maison louée, au milieu du plus vilain pays, uniquement parce que ses palefreniers pouvaient y promener ses chevaux tous les matins, sur une commune dont la pelouse offrait dix milles de parcours, sans qu'ils eussent à poser le sabot (p. 118) sur une toise de chemin raboteux. Ce motif lui avait paru suffisant pour enlever sa femme, qu'il aimait beaucoup, au voisinage de sa famille et des relations de toute sa vie. De son côté, elle n'a jamais songé à se trouver molestée par cette décision qui n'a paru ni bizarre, ni contestable à personne. Si je ne me trompe, ce sont là des traits de mœurs qui font connaître un pays.

Pendant son séjour de quelques mois en Suisse, le chevalier Legard avait pris pour le lac de Genève et les promenades sur l'eau un goût qui lui persuada qu'un lac était nécessaire à son existence. Il acheta quelques arpents de terre sur les bords du lac de Winandermere, dans le Westmoreland, et se décida à y bâtir une maison. En attendant, il en loua une dans les environs où il transporta ses pénates, et nous l'y suivîmes.

Je dois dire que, pendant deux années, cet homme d'un caractère si impérieux, d'une humeur si intraitable, non seulement ne laissa pas échapper un mot qui pût être désagréable à mon père, mais encore vécut avec lui dans les formes de la plus aimable déférence. À la vérité, il l'aimait tendrement, mais il était presque aussi gracieux pour ma mère qu'il n'aimait pas autant, et qui froissait souvent ses susceptibilités.

La haute générosité de son caractère l'emportait sur son humeur et, s'il avait été plus rigide pour moi, c'était par système d'éducation. Au reste, il avait réussi jusqu'à un certain point, car, lorsque j'ai quitté sa maison hospitalière, à plus de quatorze ans, je ne croyais aucunement avoir le moindre avantage à apporter dans le monde.

Mon père, dans le temps de cette retraite, s'était exclusivement occupé de mon éducation. Je travaillais régulièrement huit heures par jour aux choses les plus graves. J'étudiais l'histoire, je m'étais passionnée pour les ouvrages (p. 119) de métaphysique. Mon père ne me les laissait pas lire seule, mais il me les permettait sous ses yeux. Il aurait craint de voir germer des idées fausses dans ma jeune cervelle si ses sages réflexions ne les avaient pas arrêtées. Par compensation peut-être, mon père, dont, au reste, c'était le goût, ajoutait à mes études quelques livres sur l'économie politique qui m'amusaient beaucoup. Je me rappelle que les rires de monsieur de Calonne, lorsque l'année suivante, à Londres, il me trouva lisant un volume de Smith, Wealth of nations, dont je faisais ma récréation, furent pour moi le premier avertissement que ce goût n'était pas général aux filles de quinze ans.

Ma mère, menacée d'une maladie du sein, dut aller consulter à Londres et le résultat de cette consultation fut qu'il fallait rester près des médecins. Sa famille se cotisa pour lui en fournir les moyens. Lady Harcourt, son amie, et lady Clifford, sa cousine, se chargèrent de ces arrangements. La reine de Naples, avec qui elle était toujours restée en correspondance, exigea qu'elle ne s'éloignât pas des secours de l'art et lui envoya trois cents louis, en la prévenant que, chaque année, l'ambassadeur de Naples lui en remettrait autant. Ses parents lui complétèrent cinq cents livres sterling avec lesquels il était possible de végéter à Londres.

Mon père revint en Westmoreland chercher mon frère et moi qui y étions restés.

Je ne puis m'empêcher de raconter ici une circonstance qui me frappa vivement. Le chevalier Legard, désolé de la perspective de se trouver seul avec sa femme, était encore plus maussade pour elle que de coutume, et j'en étais indignée, car elle était aussi bonne pour moi qu'il étais en elle de l'être pour qui que ce fût. Un soir, nous étions toutes deux dans un petit char à bancs qu'il menait. (p. 120) Il y avait, de l'autre côté du lac, un effet de soleil tellement admirable que j'en étais frappée et je voyais bien que le chevalier l'était aussi. Il étouffait du besoin d'en parler. Enfin il s'adressa à lady Legard et, la regardant de son œil si intelligent, il s'écria avec enthousiasme:

«Quel glorieux coucher du soleil!

«—Je ne serais pas étonnée qu'il plût demain,» reprit-elle.

Il se retourna sans mot dire, mais comme s'il eût marché sur une torpille. Tout enfant que j'étais, je compris combien ces deux êtres étaient mal assortis et, dans ce moment, ma pitié était bien plus vive pour le tyran que pour la victime.

Me voici arrivée à un fait si étrange dans le cœur humain qu'il faut bien que je le rapporte. Ce Bermont, que j'ai laissé muletier improvisé, ayant reçu à Rome, des prélats amis de mon père, une médaille inscrite: Au fidèle Bermont, à peine arrivé en Angleterre, fut pris, disait-il, de la maladie du pays. Il changea à vue d'œil; enfin il prévint mon père qu'il ne pouvait plus tenir à son anxiété sur le sort de ses enfants, qu'il fallait qu'il allât les voir en France. La mort de Robespierre rendait ce projet praticable. Mon père lui dit:

«Eh bien, allez, mon cher, vous savez ce qui me reste, en voilà le quart; vous reviendrez nous trouver quand vous serez rassuré, si vous ne trouvez pas à mieux faire.

«—Merci, monsieur le marquis, je n'ai pas besoin d'argent, j'ai ce qu'il me faut».

Et il partit. Bermont avait gagné à la loterie, quelques années avant la Révolution, une somme de mille écus qu'il avait placée sur mon père. Il en avait exactement reçu les intérêts qu'il avait soin d'ajouter chaque trimestre à ses gages. Le livre de compte où cela était porté restait entre ses mains. Il l'emporta, ainsi que le (p. 121) peu d'objets de valeur qui restaient à mon père. On ne s'en aperçut pas de longtemps.

Lorsque mon père revint nous chercher, il avait laissé ma mère seule à Londres avec sa jeune négresse. Un soir, elle l'appelle en vain. On s'agite, on la cherche; enfin, on découvre qu'elle est partie avec Bermont, revenu de France exprès pour l'enlever. Il en était devenu amoureux fou, et avait conduit cette intrigue sous les yeux de sa femme, sans qu'elle s'en doutât.

Peu de temps après, à Londres, deux hommes entrèrent dans le salon où je travaillais à côté de ma mère, couchée sur un canapé. Mon père nous faisait la lecture. Ces deux hommes venaient l'arrêter à la requête de Bermont; on le mit dans un fiacre et on l'emmena en prison. On se figure notre désolation. Il fallait se procurer des répondants. Ma mère, qui n'avait pas quitté sa chaise longue depuis trois mois, se mit en quête d'en trouver; elle y réussit au bout de quelques heures. Cependant mon père passa la nuit dans la maison d'arrêt.

Bermont réclamait les mille écus, plus les intérêts et ses gages, ainsi que ceux de sa femme depuis la sortie de France. Cela faisait une assez grosse somme pour de pauvres émigrés. Les livres de compte, qui auraient fait foi de l'exactitude avec laquelle il avait été payé, étaient en sa possession. Les gens de loi surmontèrent la répugnance de mon père, et obtinrent qu'il nierait la dette en totalité. Pour établir celle des mille écus, Bermont n'avait d'autre preuve que les intérêts constamment payés. Il lui fallut la fournir, en renonçant à une partie notable de ses demandes et en établissant sa mauvaise foi; mais il n'avait plus rien à perdre vis-à-vis de lui-même et des autres.

Il se conduisit avec une insolence et une dureté dont rien ne peut donner l'idée, et il osa se trouver à l'audience (p. 122) vis-à-vis de son ancien maître qu'il avait fait traîner en prison, sans avoir même l'air troublé. Expliquera qui pourra cette bizarre anomalie.

Cet homme, pendant vingt-cinq ans de dévouement et de fidélité dans les circonstances les plus compromettantes, a-t-il joué un rôle dont il comptait obtenir récompense et, cet espoir échappant, est-il rentré dans son naturel? Ou bien ce naturel a-t-il changé tout à coup, et le vice a-t-il pris possession d'un cœur jusque-là honnête? Cela m'est impossible à décider. Sa pauvre femme fut dans le désespoir. En outre de ses torts, elle pleurait son infidélité.

Pour en finir de cette aventure, je dirai qu'il emmena la jeune négresse à Dôle où il fit des spéculations qui ne réussirent pas. Il l'abandonna avec deux enfants. Elle chercha à travailler pour les faire vivre. N'y pouvant réussir, elle les prit un soir par la main et les déposa à l'hôpital. On fut quelques jours sans la revoir. Enfin, on entra chez elle: elle s'était laissée mourir de faim, n'ayant plus un sou ni une harde dont elle pût se défaire.

Elle n'avait jamais porté de plainte, ni demandé de secours à personne. Seulement, en remettant ses enfants à l'hôpital, elle les avait recommandés vivement et, en s'en allant, elle s'était écriée: «Ceux-ci ne sont pas coupables, et Dieu est juste.» Cette pauvre fille, qui était aussi belle que l'admettait sa peau d'ébène, avait une âme fort distinguée et méritait un meilleur sort.

(p. 123) CHAPITRE III

Séjour à Londres. — Mon portrait à quinze ans. — Ma manière de vivre. — Monsieur de Calonne. — Âpreté d'un légiste. — Société des émigrés. — Les prêtres français. — Mission de monsieur de Frotté. — Le baron de Roll. — L'évêque d'Arras. — Le comte de Vaudreuil. — La marquise de Vaudreuil. — Madame de La Tour. — Le capitaine d'Auvergne. — L'abbé de La Tour. — Madame de Serant-Walsh. — Monsieur le duc de Bourbon. — La société créole.

Forcée de me trouver souvent en scène dans ce que j'aurai à raconter, il faut bien que je dise comment j'étais alors.

Plus sérieusement et plus solidement instruite que la plupart des jeunes personnes de mon âge, avec un goût assez fin et des connaissances variées dans la littérature de trois langues que je parlais avec une égale facilité, j'avais la plus profonde ignorance de ce qu'on appelle le monde où je me sentais au supplice.

Sans être belle, j'avais une figure agréable. Des yeux petits, mais vifs et très noirs, animaient un teint remarquable, même en Angleterre. Des lèvres bien fraîches, de très jolies dents, une quantité énorme de cheveux d'un blond cendré; le col, les épaules, la poitrine bien; le pied petit. Mais tout cela me rassurait bien moins que je n'étais inquiétée par des bras rouges et des mains qui se sont toujours ressenties d'avoir été gelées au passage du Saint-Gothard; j'en étais mortellement embarrassée.

Je ne sais quand je m'avisai de découvrir que j'étais (p. 124) jolie, mais ce ne fut que quelque temps après mon arrivée à Londres et très vaguement. Les exclamations des dernières classes du peuple, dans la rue, m'avertirent les premières: «Vous êtes trop jolie pour attendre», me disait un charretier en rangeant ses chevaux.—«Vous ne serez jamais comme cette jolie dame si vous pleurez», assurait une marchande de pommes à sa petite fille.—«Que Dieu bénisse votre joli visage, il repose à voir», s'écriait un portefaix, en passant à côté de moi, etc.

Au reste, il est exactement vrai que ces hommages, comme tous les autres, ne m'ont frappée que lorsqu'ils m'ont manqué. Je ne sais si toutes les femmes sentent de même, mais je n'en ai tenu compte qu'à mesure qu'ils échappaient. Les premiers qui fuient sont les admirations des passants, puis ceux qu'on entend en traversant les antichambres, puis ceux qu'on recueille dans les lieux publics. Quant aux hommages de salon, pour peu qu'on ait un peu d'élégance, on vit assez longtemps sur sa réputation.

Pour en revenir à ma jeunesse, j'étais d'une si excessive timidité que je rougissais toutes les fois qu'on m'adressait la parole ou qu'on me regardait. On ne plaint pas assez cette disposition. C'est une vraie souffrance, et je la poussai à un tel point que souvent les larmes me suffoquaient, sans qu'elles eussent d'autre motif qu'un excès d'embarras que rien ne justifiait.

Avec cette disposition, je me résignais facilement à ne jamais quitter la ruelle du lit de ma mère qui avait fini par le garder presque continuellement. Je ne sortais que rarement pour me promener, et toujours avec mon père. Mes récréations étaient de jouer aux échecs avec un vieux médecin ou d'entendre causer quelques hommes qui venaient voir mon père.

(p. 125) De ce nombre était monsieur de Calonne; il prit goût à notre intérieur où il finit par passer sa vie. J'écoutais avec avidité ses récits, faits avec autant d'intérêt que de grâce, lorsque je m'aperçus que le même événement était raconté par lui tout à fait différemment, et, bientôt, qu'il ne disait presque jamais la vérité. Avec cet exclusif apanage de la première jeunesse, je le pris alors dans le plus profond mépris et à peine si je daignais l'écouter.

Il était difficile d'être plus aimable, meilleur enfant, plus léger et plus menteur. Avec prodigieusement d'esprit et de capacités, il ne faisait jamais que des fautes et des sottises. Tant qu'elles étaient à faire, il n'écoutait ni représentation, ni conseil; il courait, tête baissée, s'y précipiter. Mais aussi, dès qu'elles étaient accomplies, même avant d'en éprouver les inconvénients, il les prévoyait tous, s'accusait, se condamnait et abandonnait le parti qu'il avait pris avec une docilité qui n'était comparable qu'à son entêtement de la veille.

Il était, à l'époque dont je parle, brouillé avec tout le monde (même avec monsieur le comte d'Artois, pour lequel il s'était ruiné), criblé de dettes, vivant sous la protection de l'ambassade d'Espagne à laquelle il s'était fait attacher pour éviter d'être arrêté, et aussi gai, aussi entrain que s'il avait été dans la plus douce situation du monde.

Voici, à ce propos, une petite aventure qui donne une idée de l'avidité des gens de loi en Angleterre. On affiche à l'hôtel de ville la liste des personnes qui, attachées aux différentes légations, sont à l'abri de l'arrestation pour dettes. L'Espagne était alors en querelle avec l'Angleterre. L'ambassadeur était parti; cependant la liste restait affichée, mais pouvait être enlevée à chaque instant. Monsieur de Calonne allait assez fréquemment à (p. 126) la cité pour s'en assurer. Un jour, il rencontra un légiste, beau monsieur qu'il avait quelquefois vu dans le monde.

«Que faites-vous donc dans ce quartier lointain?» Monsieur de Calonne le lui expliqua.

«Ne vous donnez pas la peine de venir, je passe dans cette salle tous les jours pour me rendre au tribunal; je vous promets d'y regarder et de vous avertir s'il survenait quelque changement.»

Monsieur de Calonne se confondit en remerciements et n'y pensa plus. Des mois se passèrent et, depuis longtemps, il n'avait plus d'inquiétude à ce sujet. Il eut une petite affaire à laquelle il employa son obligeant ami. Lorsqu'il reçut la note des frais, il trouva: «item pour avoir examiné si le nom de monsieur de Calonne restait sur la liste de la légation d'Espagne, quinze schellings; item, etc.» La somme se montait à deux cents livres sterling. Monsieur de Calonne fut furieux, mais il fallut payer ou plutôt ajouter cette somme à celle de ses autres dettes.

Je n'ai jamais mené la vie de l'émigration, mais je l'ai vue d'assez près pour en conserver des souvenirs qu'il est bien difficile de coordonner tant ils sont disparates. Il y a à louer jusqu'à l'attendrissement dans les mêmes personnes dont la légèreté, la déraison, les vilenies révoltent.

Des femmes de la plus haute volée travaillaient dix heures de la journée pour donner du pain à leurs enfants. Le soir, elles s'attifaient, se réunissaient, chantaient, dansaient, s'amusaient la moitié de la nuit, voilà le beau. Le laid, c'est qu'elles se faisaient des noirceurs, se dénigrant sur leur travail, se plaignant que l'une eût plus de débit que l'autre, en véritables ouvrières.

Le mélange d'anciennes prétentions et de récentes petitesses était dégoûtant.

(p. 127) J'ai vu la duchesse de Fitz-James, établie dans une maison aux environs de Londres et conservant ses grandes manières, y prier à dîner tout ce qu'elle connaissait. Il était convenu qu'on mettrait trois schellings sous une tasse placée sur la cheminée, en sortant de table. Non seulement, quand la société était partie, on faisait l'appel de ces trois schellings, mais encore, lorsque, parmi les convives, il y avait eu quelqu'un à qui on croyait plus d'aisance, on trouvait fort mauvais qu'il n'eût pas déposé sa demi-guinée au lieu de trois schellings, et la duchesse s'en expliquait avec beaucoup d'aigreur. Cela n'empêchait pas qu'il n'y eût une espèce de luxe dans ces maisons.

J'ai vu madame de Léon et toute cette société faire des parties très dispendieuses où elles allaient coiffées et parées sur l'impériale de la diligence, au grand scandale de la bourgeoisie anglaise qui n'y serait pas montée. Ces dames fréquentaient le parterre de l'Opéra où il ne se trouvait guère que des filles et où leur maintien ne les en faisait pas assez distinguer.

Les mœurs étaient encore beaucoup plus relâchées qu'avant la Révolution, et ces formes, qui donnaient un vernis de grâce à l'immoralité, n'existaient plus. Monsieur le comte Louis de Bouillé, arrivant ivre dans un salon, s'asseyait auprès de la duchesse de Montmorency, attirait madame la duchesse de Châtillon de l'autre côté et disait à une personne qui l'engageait à se retirer: «Hé bien, quoi! qu'a-t-on à dire, ne suis-je pas sur mes terres?» et il posait ses deux mains sur ces dames.

Ce ton n'était pas exclusivement réservé à monsieur de Bouillé. Presque tout le monde vivait en ménage, sans que l'Église eût été appelée à bénir ces alliances. Les embarras de fortune, la nécessité de s'associer pour vivre, servaient de motif aux uns, de prétexte aux autres. (p. 128) Et puis, d'ailleurs, pourvu qu'on pensât bien, tout était pardonné. Il n'y avait pas d'autre intolérance, mais celle-là était complète. J'ai vu tout cela, mais pourtant ce n'était pas parmi le grand nombre.

La masse des émigrés menait une vie irréprochable; et il faut bien que cela soit, car c'est de leur séjour prolongé en Angleterre que date le changement d'opinion du peuple anglais en faveur du peuple français.

Quant aux opinions politiques, c'était partout le comble de la déraison; et même ceux des émigrés qui menaient la vie la plus austère étaient les plus absurdes. Toute personne qui louait un appartement pour plus d'un mois était mal notée; il était mieux de ne l'avoir qu'à la semaine, car il ne fallait pas douter qu'on ne fût toujours à la veille d'être rappelé en France par la contre-révolution.

Mon père avait fait un bail de trois ans pour la petite maison que nous habitions dans le faubourg de Brompton; cela lui aurait fait tort s'il avait eu quelque chose à perdre. Mais sa désapprobation de l'émigration armée, et surtout son attachement bien connu pour le roi Louis XVI et la Reine, la fidélité qu'il portait à leur mémoire, étaient des crimes qu'on ne lui pardonnait pas plus que la sagesse avec laquelle il jugeait les extravagances du moment.

Je l'entendais souvent en causer avec l'évêque de Comminges (son frère auquel l'ancien évêque de Comminges avait cédé son siège en 1786), et tous deux déploraient l'aveuglement du parti auquel les circonstances les forçaient d'appartenir.

Il ne serait pas juste, en parlant de l'émigration, de passer sous silence la conduite du clergé. Elle a été de nature à se concilier l'estime et la vénération du peuple anglais, bien peu disposé en faveur de prêtres papistes. (p. 129) Chaque famille bourgeoise avait fini par avoir son abbé français de prédilection qui apprenait sa langue aux enfants et souvent assistait les parents dans leurs travaux.

Réunis par chambrée, quelques-uns de ces bonnes gens s'étaient fait de petites industries à l'aide desquelles ils vivaient et venaient au secours des plus vieux ou des infirmes. Malgré le désir qu'ils auraient peut-être eu d'exercer le prosélytisme, ils ont été assez sages pour qu'aucune réclamation ne s'élevât à cet égard, et je n'ai pas souvenance qu'il y ait eu aucun genre de plainte portée contre un prêtre pendant tout le temps qu'a duré leur exil.

Cette conduite leur avait attiré une vénération dont on a vu des résultats touchants. Par exemple, ceux qui étaient chargés d'approvisionner leurs petites colonies se rendaient le vendredi à Billingsgute, leur schelling à la main, et c'était à qui des vendeurs de poisson remplirait leur panier. Ils avaient la délicatesse, remarquable dans des gens de cette espèce, de recevoir le schelling en donnant du poisson pour la valeur de dix ou douze. Aussi les prêtres français s'émerveillaient du bon marché. Cette singulière transaction commerciale s'est renouvelée tous les vendredis pendant des années; les gens de Billingsgute avaient l'idée qu'elle leur portait bonheur.

La malheureuse expédition de Quiberon avait eu lieu depuis longtemps, avec des circonstances déplorables pour tout ce qui y avait pris part. Le séjour de l'île d'Yeu sera à jamais la honte de la haute émigration. Monsieur de Vauban n'en a fait qu'un trop fidèle récit.

Monsieur de Frotté, le frère du général, vint à Londres. Sa mission était d'avertir monsieur le comte d'Artois que la Vendée était perdue s'il ne s'y présentait un prince. Je ne sais qui l'amena chez ma mère; il y venait (p. 130) assez souvent. Sa négociation traînait en longueur, on l'amusait de bonnes paroles; enfin, il exigea une réponse catégorique, en annonçant la nécessité de son départ.

Je le vis arriver chez ma mère, comme un homme désespéré. Son indignation était au comble; voici ce qu'il nous raconta:

Monsieur le comte d'Artois l'avait reçu, entouré de ce qu'il appelait son conseil, l'évêque d'Arras, le comte de Vaudreuil, le baron de Roll, le chevalier de Puységur, monsieur du Theil et quelques autres, car ils étaient huit ou dix (notez bien que la tête de monsieur de Frotté, qui partait le lendemain, dépendait du secret). Monsieur de Frotté rapporta l'état de la Vendée et les espérances qu'elle présentait. Chacun fit ses objections; il y répondit. On concéda que la présence de monsieur le comte d'Artois était nécessaire au succès. Vinrent ensuite les difficultés du voyage. Il les leva. Puis combien Monseigneur aurait-il de valets de chambre, de cuisiniers, de chirurgiens, etc., etc. (il n'était pas encore question d'aumôniers à cette époque). Tout fut débattu et convenu. Monsieur le comte d'Artois était assez passif dans cette discussion et paraissait disposé à partir. Monsieur de Frotté dit en terminant:

«Je puis donc avertir mon frère que Monseigneur sera sur la côte à telle époque.

«—Permettez, un moment, dit le baron de Roll avec son accent allemand, permettez, je suis capitaine des gardes de monsieur le comte d'Artois et, par conséquent, responsable vis-à-vis du Roi de la sûreté de Monseigneur. Monsieur de Frotté répond-il que Monseigneur n'a aucun risque à courir?

«—Je réponds que nous serons cent mille à nous faire tuer avant qu'il tombe un cheveu de sa tête. Je ne puis répondre de plus.

(p. 131) «—Je m'en rapporte à vous, messieurs, est-ce là une sécurité suffisante pour hasarder Monseigneur? Puis-je y consentir?» reprit le baron.

Tous affirmèrent que non; assurément, que c'était impossible. Monsieur le comte d'Artois leva la séance en disant à monsieur de Frotté qu'il lui souhaitait un bon voyage et que c'était bien à regret qu'il renonçait à une chose que lui-même devait reconnaître impraticable.

Monsieur de Frotté, atterré d'abord, donna un coup de poing sur la table et s'écria, en jurant, «qu'ils ne méritaient pas que tant de braves gens s'exposassent pour eux.» C'était en sortant de cette scène qu'il arriva chez nous; il en était encore tellement ému qu'il ne put s'en taire. Il nous raconta ces détails avec une chaleur et une éloquence de colère et d'indignation qui me frappèrent vivement et que je me suis toujours rappelées.

C'est probablement à la suite des communications qu'il fit à son frère que celui-ci écrivit la fameuse lettre à Louis XVIII: «La lâcheté de votre frère a tout perdu.» Eh bien! cela est exagéré. Monsieur le comte d'Artois, sans doute, n'avait pas de ces bravoures qui cherchent le danger; mais, si ses entours l'avaient encouragé au lieu de l'arrêter, il aurait été trouver monsieur de Frotté, comme il est resté à Londres.

Ah! ne soyons pas trop sévères pour les princes. Regardons autour de nous; voyons quelle influence la puissance, les succès, exercent sur les hommes! Le ministre, depuis quelques mois au pouvoir, la jolie femme, le grand artiste, l'homme à la mode, ne sont-ils pas sous le joug de la flatterie? Ne se croient-ils pas bien sincèrement des êtres à part? Si quelques instants d'une fugitive adulation amènent si promptement ce résultat, comment s'étonner que des princes, entourés depuis le berceau de l'idée de leur importance privilégiée, se livrent à toutes les aberrations (p. 132) dérivant de la folie de se croire eux-mêmes des êtres à part dont la conservation est le premier besoin de chacun? Je suis persuadée que c'est très consciencieusement que monsieur le comte d'Artois représentait à monsieur de Frotté l'impossibilité de hasarder la sûreté de Monseigneur, et que cet argument lui paraissait péremptoire pour tout le monde.

Quand nous disons aux princes que nous sommes trop heureux de mourir pour leur service, cela nous paraît une forme, comme le «très humble serviteur» au bas d'une lettre; mais eux le prennent fort au sérieux et trouvent qu'en effet c'est un véritable bonheur. Est-ce tout à fait leur faute? Non, en conscience; c'est celle de tout ce qui les approche, dans tous les temps et sous tous les régimes.

Aucune des personnes qui entouraient monsieur le comte d'Artois ne se souciait d'une expédition aventureuse dont les chances, bien incertaines devaient amener des fatigues et des privations assurées. Le baron de Roll était, de plus, dans cette circonstance, l'organe de madame de Polastron. Sa tendresse réelle et mal entendue pour monsieur le comte d'Artois ne lui inspirait des craintes que pour sa sûreté et jamais pour sa gloire.

L'évêque d'Arras, arrogant et violent, tranchant du premier ministre et tout occupé des intrigues qu'il tramait contre la cour de Louis XVIII (car les deux frères étaient en hostilité ouverte et leurs agents cherchaient partout à se déjouer mutuellement), l'évêque d'Arras aurait craint par-dessus tout une entreprise qui aurait nécessairement retiré l'influence de ses mains pour la donner aux militaires, d'autant qu'alors le prince était fort éloigné de toute prédilection pour les prêtres. À la vérité, l'évêque d'Arras ne l'était guère.

Monsieur de Vaudreuil, que nous avons vu l'amant (p. 133) despote de la toute-puissante duchesse de Polignac, était devenu le mari soumis d'une jeune femme, sa cousine, qu'il avait épousée depuis l'émigration et dont la conduite peu mesurée aurait pu épuiser sa patience, s'il s'en était aperçu.

J'ai beaucoup vu le comte de Vaudreuil à Londres, sans avoir jamais découvert la distinction dont ses contemporains lui ont fait honneur. Il avait été le coryphée de cette école d'exagération qui régnait avant la Révolution, se passionnant pour toutes les petites choses et restant froide devant les grandes. À l'aide de l'argent qu'il puisait au trésor royal, il s'était fait le Mécène de quelques tous petits Virgiles qui le louaient en couplets. Chez madame Lebrun, il se pâmait devant un tableau, et protégeait les artistes. Il vivait familièrement avec eux et gardait ses grands airs pour le salon de madame de Polignac, et son ingratitude pour la Reine dont je l'ai entendu parler avec la dernière inconvenance. En émigration et devenu vieux, il ne lui restait plus que le ridicule de toutes ses prétentions et l'inconsidération de voir les amants de sa femme fournir à l'entretien de sa maison par des cadeaux qu'elle était censée gagner à la loterie.

Ce n'était pas dans sa propre famille que madame de Vaudreuil aurait acquis les habitudes d'une grande délicatesse. Sa mère, vieille provençale, ne manquait pas d'une espèce d'habileté, ne lui en donnait pas l'exemple. En voici un trait entre mille.

Pendant la campagne des Princes, un homme de ses amis, partant pour l'armée, lui remit une bourse contenant deux cents louis.

«Si je vis, lui dit-il, je vous les redemanderai. Si je meurs, je vous prie de les remettre à mon frère.»

L'ami revint sain et sauf. Son premier soin fut d'accourir chez madame de Vaudreuil. Elle ne lui parla pas (p. 134) du dépôt. Un peu de timidité empêcha le jeune homme de prendre l'initiative. Enfin il se décida, au bout de plusieurs visites, à le réclamer.

«Hélas, mon bon ami, s'il en reste, il n'en reste guère,» dit-elle, avec son accent provençal.

Et, sans le moindre embarras, elle lui remit la bourse où il ne se trouvait plus qu'une douzaine de louis. On conçoit qu'une telle personne ne donnât pas des principes bien sévères à ses filles; aussi toutes en ont profité.

L'une d'elles, madame de La Tour, avait suivi son mari à Jersey où le corps auquel il appartenait était en garnison. À cette époque, le gouverneur de l'île était un d'Auvergne, capitaine de la marine anglaise, qui avait la prétention de descendre de la maison de Bouillon, au moins du côté gauche. Monsieur d'Auvergne se lia très particulièrement avec madame de La Tour, qui fit les honneurs de la maison du gouverneur. Les officiers, par malice, l'appelèrent entre eux madame de La Tour d'Auvergne; mais elle accepta le nom et, dès lors, elle, son mari, ses beaux-frères, ses enfants, tous quittèrent le surnom de Paulet pour prendre celui d'Auvergne.

De là, et appuyant cette prétention de quelques papiers que le capitaine d'Auvergne, mort sans enfants, lui a laissés, elle a établi en France, lorsqu'elle y est rentrée, une branche de La Tour d'Auvergne qui n'a d'autres droits que ceux que j'ai énoncés et qui pourtant s'est fait une existence qui finit par ne lui être plus contestée.

Elle fut fort assistée dans cette entreprise par son beau-frère, l'abbé de La Tour, extrêmement intrigant. Dans un temps dont je parlerai, il était le secrétaire intime et le séide de l'évêque d'Arras, et tonnait contre tous les émigrés qui rentraient en France. Un beau matin, il disparut sans avertir personne, et quinze jours après nous apprîmes que le Premier Consul l'avait nommé (p. 135) titulaire de l'évêché d'Arras. Les fureurs de son patron et prédécesseur furent poussées jusqu'à la frénésie contre ce misérable prestolet. Il ne le désignait plus autrement.

Il y aurait bien des pages à écrire sur cette famille Vaudreuil, mais elles seraient peu amusantes et encore moins édifiantes. Il faut pourtant excepter madame de Serant-Walsh, la fille aînée, personne de mérite, qui a été une des premières dames de l'impératrice Joséphine. Elle était très remarquablement instruite, assez spirituelle, et l'Empereur se plaisait à causer avec elle, dans le temps où il causait encore. Elle et madame de Rémusat lui ont souvent fait arriver des vérités utiles pour lui et pour les autres.

Les créanciers de monsieur le comte d'Artois devinrent plus importuns, et il fut obligé d'aller rechercher la protection des murs du palais d'Holyrood, à Édimbourg, où ils ne pouvaient l'atteindre. Il y séjourna jusqu'à ce qu'un bill du parlement anglais eut décidé que les dettes contractées à l'étranger ne pourraient entraîner prise de corps.

Il ne resta de prince à Londres que monsieur le duc de Bourbon qui a péri si misérablement à Saint-Leu, fin trop digne de sa vie. Son père, s'étant aperçu qu'il entendait le bruit des balles sans s'y plaire, l'avait expulsé de l'armée de Condé où, entre deux générations de héros, il soutenait bien mal le beau nom de Condé. Ce n'était pas un mauvais homme; il était doux et facile dans son intérieur. Peut-être son inconduite tenait-elle principalement à une timidité organique qui lui rendait insupportable l'existence de prince; il n'était à son aise que dans les classes assez peu élevées pour qu'il n'y trouvât aucun respect. Son goût vif pour les femmes, se trouvant réuni à sa répugnance pour les salons, le jetait dans une vie des moins honorables.

(p. 136) Lorsqu'il se trouvait forcé, par quelques circonstances impossibles à éviter, à se trouver en bonne compagnie, il y souffrait visiblement. Il avait pourtant une belle figure, fort noble, et ses façons, quoique froides et embarrassées, avaient de la distinction. Une liaison intime avec la jeune comtesse de Vaudreuil le mit pendant quelques mois dans le monde, mais il y était toujours mal à son aise.

Il allait un peu plus volontiers qu'ailleurs dans ce qu'on appelait la société créole. Elle était composée de personnes dont les habitations n'avaient pas été assez dévastées pour être détruites entièrement. Les négociants de Londres leur faisaient, à intérêts bien onéreux, de petites avances dont ils ont fini par n'être pas payés. Cette classe de créoles était alors la moins malheureuse parmi les émigrés. Une certaine madame de Vigné en était la plus riche. Elle tenait une espèce d'état, appelait monsieur le duc de Bourbon le voisin, parce qu'il demeurait dans sa rue, et était suffisamment vulgaire pour le mettre à son aise.

C'est elle qui répondait à un anglais qui lui demandait si elle était créole:

«Oui, monsieur, et des bonnes, car je roule.»

Paroles que l'anglais fut obligé de se faire expliquer. Sa fille, très jolie et très aimable, était l'objet des prétentions de tout ce que l'émigration avait de plus distingué; mais elle fit la difficile, les moulins des habitations cessèrent de rouler, et elle fut trop heureuse d'épouser le consul d'Angleterre à Hambourg. Mademoiselle de La Touche, fille de madame Arthur Dillon, et mademoiselle de Kersaint, toutes deux riches de possessions à la Martinique, avaient été plus avisées. La première épousa le duc de Fitz-James, l'autre, le duc de Duras. J'ai été par la suite très liée avec toutes deux, et j'aurai à en reparler.

(p. 137) CHAPITRE IV

Concerts du matin. — Le général de Boigne. — Mon mariage. — Caractère de monsieur de Boigne. — Les princes d'Orléans. — Monsieur le comte de Beaujolais. — Monsieur le duc de Montpensier. Monsieur le duc d'Orléans. — Tracasseries domestiques. — Voyage en Allemagne. — Hambourg. — Munich. — Retour à Londres. — Histoire de lady Mary Kingston.

Je ne raconterai pas le roman de ma vie, car chacun a le sien et, avec de la vérité et du talent, on peut le rendre intéressant, mais le talent me manque. Je ne dirai de moi que ce qui est indispensable pour faire comprendre de quelles fenêtres je me suis trouvée assister aux spectacles que je tenterai de décrire, et comment j'y suis arrivée. Pour cela, il me faut entrer dans quelques détails sur mon mariage.

La santé de ma mère donnant moins d'inquiétude, elle chercha à m'amuser. Elle avait retrouvé à Londres Sappio, ancien maître de musique de la reine de France. Il était venu chez elle, m'avait fait chanter, s'était passionné de mon talent et le cultivait avec d'autant plus de zèle qu'il s'en faisait grand honneur. Sa femme, très gentille petite personne, était bonne musicienne. Nos voix s'unissaient si heureusement que, lorsque nous chantions ensemble à la tierce, les vitres et les glaces en vibraient. Je n'ai jamais vu cet effet se renouveler qu'entre mesdames Sontag et Malibran. Il avait un mérite très grand, surtout pour les artistes, parce que (p. 138) cela est rare. Sappio en amenait souvent chez ma mère; ils prirent l'habitude d'y venir de préférence le dimanche matin, et cela finit par composer une espèce de concert improvisé d'artistes et d'amateurs. Les assistants s'y multiplièrent, la mode s'en mêla et, au bout de quelques semaines, ma mère eut toute la peine du monde à écarter la foule de chez elle.

Un monsieur Johnson, que nous voyions quelquefois, lui demanda la permission de lui amener un nouveau débarqué de l'Inde; il connaissait encore peu de monde et désirait se mettre en bonne compagnie. Il vint, il s'en alla sans que nous y fissions grande attention.

Plusieurs semaines se passèrent. Il revint faire une visite, dit qu'une entorse l'avait empêché de se présenter plus tôt et pressa tellement ma mère de venir dîner chez lui le lendemain qu'après avoir fait une multitude d'objections elle y consentit. Il n'y avait que la famille O'Connell et la mienne. Notre hôte pria monsieur O'Connell de venir le voir de bonne heure le jour suivant et le chargea de me demander en mariage.

J'avais seize ans. Je n'avais jamais reçu le plus léger hommage, du moins je ne m'en étais pas aperçue. Je n'avais qu'une passion dans le cœur, c'était l'amour filial. Ma mère se désolait dans la crainte de voir s'épuiser les ressources précaires qui soutenaient notre existence. La reine de Naples, chassée de ses États, lui mandait qu'elle ne savait pas si elle pourrait continuer la pension qu'elle lui faisait. Ses lamentations me touchaient encore moins que le silence de mon père et les insomnies gravées sur son visage.

J'étais sous ces impressions lorsque monsieur O'Connell arriva chargé de me proposer la main d'un homme qui annonçait vingt mille louis de rente, offrait trois mille louis de douaire et insinuait que, n'ayant pas un parent, (p. 139) ni un lien dans le monde, il n'aurait rien de plus cher que sa jeune femme et sa famille. On me fit part de ces propositions.

Je demandai jusqu'au lendemain pour répondre, quoique mon parti fût pris sur-le-champ. J'écrivis un billet à madame O'Connell pour la prier de m'inviter à déjeuner chez elle, ce qui lui arrivait quelquefois, et de faire avertir le général de Boigne de m'y venir trouver. Il fut exact au rendez-vous; et là je fis la faute insigne, quoique généreuse, de lui dire que je n'avais aucun goût pour lui, que probablement je n'en aurais jamais, mais que, s'il voulait assurer le sort et l'indépendance de mes parents, j'aurais une si grande reconnaissance que je l'épouserais sans répugnance. Si ce sentiment lui suffisait, je donnais mon consentement; s'il prétendait à un autre, j'étais trop franche pour le lui promettre, ni dans le présent, ni dans l'avenir. Il m'assura ne point se flatter d'en inspirer un plus vif.

J'exigeai que cinq cents louis de rente fussent assurés, par un contrat qui serait signé en même temps que celui de mon mariage, à mes parents. Monsieur O'Connell se chargea de le faire rédiger. Monsieur de Boigne dit qu'alors il ne me donnerait plus que deux mille cinq cents louis de douaire. J'arrêtai les représentations que monsieur O'Connell voulut faire, en rappelant les paroles dont il avait été porteur. Je coupai court à toute discussion et je retournai chez moi pleinement satisfaite.

Ma mère était un peu blessée que je l'eusse quittée dans un moment où il s'agissait de mon sort. Je lui racontai ce que j'avais fait; elle et mon père, quoique fort touchés, me conjurèrent de bien réfléchir. Je leur assurai que j'étais parfaitement contente, et cela était vrai dans ce moment. J'avais tout l'héroïsme de la première jeunesse. J'avais mis ma conscience en repos en disant à (p. 140) cet homme que je croyais bien que je ne l'aimerais jamais. Je me sentais sûre de remplir les devoirs que j'allais contracter, et, d'ailleurs, tout était absorbé par le bonheur de tirer mes parents de la position dont ils souffraient. Je ne voyais que cela et je ne sentais même pas que ce fût un sacrifice. Très probablement, à vingt ans, je n'aurais pas eu ce courage, mais, à seize ans, on ne sait pas encore qu'on met en jeu le reste de sa vie. Douze jours après, j'étais mariée.

Le général de Boigne avait quarante-neuf ans. Il rapportait de l'Inde, avec une immense fortune faite au service des princes mahrattes, une réputation honorable. Sa vie était peu connue, et il me trompa sur tous ses antécédents: sur son nom, sur sa famille, sur son existence passée. Je crois qu'à cette époque, son projet était de rester tel qu'il se montrait alors.

Il avait offert quelques hommages à une belle personne, fille d'un médecin. Elle les avait reçus avec peu de bienveillance, ou avec une coquetterie qu'il n'avait pas comprise. Ce fut en sortant de chez elle qu'il se rappela tout à coup la jeune fille qui lui était apparue comme une vision quelques semaines avant. Il voulut prouver à la dédaigneuse beauté qu'une plus jeune, plus jolie, mieux élevée, autrement née, pouvait accepter sa main. Il l'offrit, et je la reçus pour le malheur de tous deux.

S'il était entré une seule pensée de personnalité dans mon cœur en ce moment, si les séductions de la fortune m'avaient souri un instant, je crois que je n'aurais pas eu le courage de soutenir le sort que je m'étais fait. Mais je me dois cette justice que, tout enfant que j'étais, aucun sentiment futile n'approcha mon esprit, et que je me vis entourer de luxe sans en ressentir la moindre joie.

Monsieur de Boigne n'était ni si mauvais ni si bon que ses actions, prises séparément, devaient le faire juger. (p. 141) Né dans la plus petite bourgeoisie, il avait été longtemps soldat. J'ignore encore par quelle route il avait cheminé de la légion irlandaise au service de France jusque sur l'éléphant d'où il commandait une armée de trente mille cipayes, formée par ses soins pour le service de Sindiah, chef des princes mahrattes auxquels cette force, organisée à l'européenne, avait assuré la domination du nord de l'Inde.

Monsieur de Boigne avait dû employer beaucoup d'habileté et de ruses pour quitter le pays en emportant une faible partie des richesses qu'il y possédait et qui pourtant s'élevait à dix millions. La rapidité avec laquelle il avait passé de la situation la plus subalterne à celle de commandant, de la détresse à une immense fortune, ne lui avait jamais fait éprouver le frottement de la société dont tous les rouages l'étonnaient. La maladie dont il sortait l'avait forcé à un usage immodéré de l'opium qui avait paralysé en lui les facultés morales et physiques.

Un long séjour dans l'Inde lui avait fait ajouter toutes les jalousies orientales à celles qui se seraient naturellement formées dans l'esprit d'un homme de son âge; mais, par-dessus tout, il était doué du caractère le plus complètement désobligeant que Dieu ait jamais accordé à un mortel. Il avait le besoin de déplaire comme d'autres ont celui de plaire. Il voulait faire sentir la suprématie qu'il attachait à sa grande fortune et il ne pensait jamais l'exercer que lorsqu'il trouvait le moyen de blesser quelqu'un. Il insultait ses valets; il offensait ses convives; à plus forte raison sa femme était-elle victime de cette triste disposition. Et, quoiqu'il fût honnête homme, loyal en affaires, qu'il eût même dans ses formes grossières une certaine apparence de bonhomie, cependant cette disposition à la désobligeance, exploitée avec toute l'aristocratie de l'argent, la plus hostile de toutes, rendait son (p. 142) commerce si odieux qu'il n'a jamais pu s'attacher un individu quelconque, dans aucune classe de la société, quoiqu'il ait répandu de nombreux bienfaits.

À l'époque de mon mariage, il était assez avare mais fastueux, et, si j'avais voulu, j'aurais pu disposer plus que je ne l'ai fait de sa fortune. Je crois qu'une femme plus âgée, plus habile, un peu artificieuse, mettant un grand prix aux jouissances que donne l'argent et ayant en vue ce testament dont il parlait perpétuellement et que je lui ai vu faire et refaire cinq ou six fois, aurait pu tirer beaucoup meilleur parti pour elle et pour lui de la situation où j'étais. Mais que pouvait y faire la petite fille la plus candide et la plus fière qui puisse exister! Je passais d'étonnements en étonnements de toutes les mauvaises passions que je voyais se dérouler devant moi. Ces absurdes jalousies, exprimées de la façon la plus brutale, excitaient ma surprise, ma colère, mon dédain.

Nous avions un assez grand état, des dîners très bons et fréquents, de magnifiques concerts où je chantais. Monsieur de Boigne était, de temps en temps, bien aise de montrer qu'il avait fait l'acquisition d'une jolie machine bien harmonisée. Puis, la jalousie orientale le reprenant, il était furieux que j'eusse été regardée, écoutée, surtout admirée ou applaudie, et il me le disait en termes de corps de garde.

Ces concerts étaient assez à la mode; tout ce qu'il y avait de plus distingué en anglais et en étrangers y assistait. Les princes d'Orléans y vinrent souvent; ils dînaient aussi chez moi, mais toujours en princes. Leurs façons excluaient la familiarité. J'étais trop imbue des sentiments de haine que les royalistes portaient à leur père pour ne point éprouver de la prévention contre eux; cependant il était impossible de ne pas rendre hommage à la dignité de leur attitude. Seuls de tous nos princes, (p. 143) ils ne recevaient aucun secours des puissances étrangères.

Retirés tous trois dans une petite maison à Twickenham, aux environs de Londres, ils y vivaient de la manière la plus modeste, mais la plus convenable. Monsieur de Montjoie, leur ami, composait toute leur Cour et remplissait les fonctions de gentilhomme de la chambre, dans les occasions rares où il fallait quelque forme d'étiquette.

Malgré mes premières répugnances, je m'aperçus bientôt que monsieur le duc de Montpensier était aussi aimable qu'il était instruit et distingué. Il aimait passionnément les arts et la musique. Monsieur le duc d'Orléans la tolérait par affection pour son frère. Rien n'était plus touchant que l'union de ces deux princes, et la tendresse qu'ils portaient à monsieur le comte de Beaujolais.

Celui-ci ne répondait pas à leurs soins. Il était léger, inconséquent, inoccupé, et, lorsqu'il a pu s'émanciper sur le pavé de Londres, il est tombé dans tous les travers d'un jeune homme à la mode. Malgré sa charmante figure, sa tournure distinguée, il avait pris de si mauvaises façons qu'il avait perdu l'attitude des gens de bonne compagnie; et, lorsqu'on l'apercevait à la sortie de l'Opéra, on évitait de le rencontrer, craignant de le trouver dans un état complet d'ivresse. Les excès et la boisson amenèrent une maladie de poitrine pendant laquelle monsieur le duc d'Orléans le soigna comme la mère la plus tendre, sans pouvoir le sauver. Mais j'anticipe sur les événements. À l'époque dont je parle, monsieur le comte de Beaujolais était encore sous la domination de ses frères, et l'on ne connaissait de lui qu'un extérieur qui prévenait en sa faveur.

Monsieur le duc de Montpensier était laid, mais si (p. 144) parfaitement gracieux et aimable, ses manières étaient si nobles que sa figure s'oubliait bien vite. Monsieur le duc d'Orléans, avec une figure assez belle, n'avait aucune distinction, ni dans la tournure, ni dans les manières. Il ne paraissait jamais complètement à son aise. Sa conversation, déjà fort intéressante, avait un peu de pédanterie pour un homme de son âge. Enfin il n'avait pas l'heur de me plaire autant que son frère avec lequel j'aurais fort aimé à causer davantage, si j'avais osé.

Après dix mois d'une union très orageuse, monsieur de Boigne me proposa un matin de me ramener à mes parents. J'acceptai et fus reçue avec joie. Mais ce n'était pas le compte du reste de ma famille, ni de ma société, qui voulaient exploiter le millionnaire et se souciaient fort peu que j'en payasse les frais.

Ce fut alors que je me trouvai victime et témoin de la plus odieuse persécution. Je lui reproche surtout de m'avoir, avant l'âge de dix-sept ans, arraché toutes les illusions avec lesquelles j'étais si bénévolement entrée dans le monde dix mois avant.

Monsieur de Boigne n'eut pas plus tôt lâché sa proie qu'il la regretta. Alors mes parents et ce qu'il y avait de plus distingué dans l'émigration se mirent à sa solde. L'un se chargeait de m'espionner, l'autre d'interroger mes gens. Celui-ci avait du crédit à Rome et ferait casser mon mariage. Celui-là trouverait des nullités dans le contrat, etc., etc. On faisait des parties chez lui où j'étais déchirée; on inventait des noirceurs; on les exprimait en prose et en vers qu'on lui vendait à beaux deniers comptants. Enfin tout le monde s'acharnait contre une enfant de dix-sept ans que, la veille, on comblait d'adulations.

Monsieur de Boigne lui-même en fut assez promptement révolté; il ferma sa bourse et sa maison. J'ai vu (p. 145) plus tard entre ses mains des morceaux d'éloquence contre moi, des preuves de vils services offerts. Il avait eu soin de conserver le nom des personnes, les sommes demandées et payées. Ces noms étaient de nature à réjouir son orgueil plébéien, et c'était encore une taquinerie qu'il exerçait en me les montrant.

L'impossibilité d'amener monsieur de Boigne à faire aucun arrangement qui m'assurât un peu de tranquillité, ses promesses de changer de conduite à mon égard, le chagrin que j'éprouvai de l'injustice du public qui, trompé par des agents à ses gages, me donnait tous les torts me décidèrent à le rejoindre au bout de trois mois.

Je n'entrerai plus dans aucun détail sur mon ménage. Il suffit de savoir que, désespéré et croyant m'adorer lorsque nous étions séparés, ennuyé de moi et me prenant en haine lorsque nous étions réunis, il m'a quittée pour toujours cinq ou six fois. Toutes ces séparations étaient accompagnées de scènes qui ont empoisonné ma jeunesse, si mal employée que je l'ai traversée sans m'en douter et l'ai trouvée derrière moi sans en avoir joui.

Nous fîmes, cette année 1800, un voyage en Allemagne. Je passai un mois à Hambourg où l'émigration régnait sous le sceptre de madame de Vaudémont. Quelque niaisement innocente que je fusse encore, les scandales de cette coterie étaient tellement saillants que je ne pouvais m'empêcher de les voir, et j'en fus révoltée. Je le fus aussi du relâchement des idées royalistes. Altona était comme une espèce de purgatoire où les personnes qui méditaient de rentrer en France venaient se préparer à l'abjuration de leurs principes exclusifs. Accoutumée à un autre langage, il me semblait entendre des hérésies. À la vérité, j'allai de là à Munich, peuplé alors des restes de l'armée de Condé, et j'y trouvai l'exagération poussée à un point d'extravagance qui me confondit dans un autre (p. 146) sens. Je m'accoutumai dès lors à n'être de l'avis de personne et inventai le juste milieu à mon usage.

Je me rappelle avoir entendu soutenir à Munich qu'il ne fallait consentir à rentrer en France qu'avec la condition que l'on rétablirait les châteaux, même les mobiliers, tels qu'ils étaient lorsqu'on les avait quittés. Quant à la restitution des biens, des droits, de toutes les prétentions, cela ne souffrait pas un doute. Peut-être ces vœux remplis auraient-ils encore donné des désappointements, car les émigrés s'étaient tellement accoutumés à répéter qu'ils avaient perdu cent mille livres de rente qu'ils avaient fini par se le persuader à eux-mêmes. Il n'y avait pas de mauvaise gentilhommière qui ne se représentât à leurs regrets comme un château.

Je traversai le Tyrol qui me parut, selon l'expression du prince de Ligne, le plus beau corridor de l'Europe. Nous fîmes une pointe jusqu'à Vérone, pour voir des sœurs de monsieur de Boigne dont il m'avait célé l'existence jusque-là, et nous revînmes à Londres où j'eus le bonheur de retrouver mon père et ma mère dont ce voyage m'avait éloignée.

Si je ne m'étais promis de ne plus entrer dans ces détails, j'aurais un long récit à faire de tout ce que les mauvaises façons de monsieur de Boigne me firent souffrir. C'est à dessein que je me sers du mot façons, car c'était plus de la forme que du fond de ses procédés que j'avais à me plaindre. Mais il faut y avoir passé pour savoir combien ces maussaderies, dont chacune séparément ne pèse pas un fétu, peuvent rendre la vie insoutenable.

Mes tracasseries d'intérieur ne m'absorbaient pas tellement qu'il ne me restât des larmes pour le triste sort de ma meilleure amie. Chère Mary, ton historien n'a pas besoin d'habileté; il suffit d'être véridique et je le serai!

(p. 147) Lady Kingston était devenue une riche héritière par la mort d'un frère. Ce frère avait laissé un fils qu'un mariage tardif n'avait pu légitimer. La mère, personne intéressante, était morte en couches d'un second enfant qui n'avait pas vécu. Le père de lady Kingston n'avait jamais voulu reconnaître le mariage de son fils, ni l'enfant qu'il avait laissé en le léguant à l'amitié de sa sœur, lady Kingston. Cette sévérité était portée à un tel point que, pendant la vie du vieillard, lady Kingston était forcée de dissimuler l'intérêt qu'elle portait au jeune orphelin. Elle le faisait soigneusement élever. Dès qu'elle fut maîtresse de sa fortune, elle assura le sort du jeune Fitz-Gerald auquel son propre père avait déjà laissé le peu dont il pouvait disposer, le fit entrer dans l'armée, le patronisa, facilita son mariage avec une jeune personne destinée à une belle fortune, et, ce qui est bien rare en Angleterre, établit ce jeune ménage dans une maison que les comtes de Kingston possédaient à Londres et n'habitaient point. Lord Kingston, homme sauvage et atrabilaire, ne quittait guère ses terres d'Irlande où il vivait en despote.

Lady Kingston avait beaucoup d'enfants. Les plus jeunes étaient des filles. Le soin de leur éducation l'amena plusieurs années de suite à Londres où le ménage Fitz-Gerald lui formait un intérieur agréable. La femme était douce et prévenante, le mari, son ami, son fils, son frère. Les petites Kingston s'élevaient sur ses genoux.

Lady Mary, l'aînée, était une des personnes les plus charmantes que j'aie jamais rencontrées. Elle atteignait sa dix-septième année; sa mère souhaitait la mener dans le monde, elle refusait de l'y suivre. Elle aimait mieux continuer ses études avec ses sœurs. Son seul plaisir était la promenade à pied ou à cheval, quelquefois en carriole. Lady Kingston n'y apportait jamais aucun obstacle, (p. 148) pourvu que le colonel Fitz-Gerald consentît à l'accompagner. Cette habitude était prise depuis nombre d'années, mais lady Kingston avait oublié de remarquer que l'enfant était devenue une fille charmante et que le protecteur n'avait pas trente ans.

Quand on aura compulsé tous les portraits de héros de roman pour en extraire l'idéal de la perfection, on sera encore au-dessous de ce qu'il y aurait à dire du colonel Fitz-Gerald. Sa belle figure, sa noble tournure, sa physionomie si douce et si expressive n'étaient que l'annonce de tout ce que son âme contenait de qualités admirables. Il était colonel dans les gardes, adoré des subalternes aussi bien que de ses camarades.

Mary venait souvent passer de longues matinées et même des soirées avec moi. C'était presque toujours Fitz-Gerald qui lui servait de chaperon; sa mère était dans le monde, ses sœurs avec les gouvernantes. Le colonel avait la bonté de l'amener et de venir la rechercher, bien souvent en carriole. Dès que nous étions seules, elle avait toujours quelque nouveau trait à me raconter sur les vertus du colonel; elle ne me parlait que de lui. J'étais trop jeune et trop innocente pour le remarquer. Je trouvais très simple qu'elle vantât en Fitz-Gerald des qualités qui paraissaient, en effet, admirables. J'aimais beaucoup lady Mary. J'étais flattée qu'elle préférât notre petite retraite de Brompton-Row à tout ce que Londres présentait de plus brillant où sa position l'appelait. Les plaintes, moitié sérieuses, moitié en plaisanteries, qu'en portait lady Kingston augmentaient ma reconnaissance et ma tendresse pour Mary.

Le colonel, sans être musicien avait une très belle voix. Nous le faisions chanter avec nous, et c'étaient des joies et des rires lorsqu'il manquait un dièse ou estropiait une syllabe italienne; il jurait alors qu'il nous forcerait (p. 149) à ne chanter que du gaélique, pour avoir sa revanche. Lady Mary s'y prêtait d'autant meilleure grâce qu'elle y réussissait admirablement, et ils chantaient ensemble des mélodies irlandaises dans la plus grande perfection.

Hélas! plût au ciel que ces soirées si douces et qui n'avaient d'autres témoins que mon père et ma mère eussent été aussi innocentes pour ces pauvres jeunes gens que pour moi! Je suis persuadée que la passion de Mary a précédé celle qu'elle a inspirée au colonel. Elle ne s'en doutait pas, et lui n'a pas prévu le danger qu'ils couraient.

Lady Kingston fut rappelée subitement en Irlande par la maladie d'un de ses fils. Ne voulant pas exposer lady Mary, dont la santé était un peu altérée, à la fatigue d'un voyage rapide, elle partit seule, chargeant le colonel de lui amener Mary plus à loisir. C'est dans ce fatal voyage qu'ils succombèrent tous deux à la passion qui les dominait. Je dis tous deux, car je crois fermement que Fitz-Gerald n'était pas plus le séducteur de Mary qu'elle n'avait eu l'idée de l'entraîner à ce coupable abus de confiance.

Il resta en Irlande pendant le séjour qu'y fit lady Kingston et ne revint à Londres qu'avec elle et sa fille. Mon mariage eut lieu pendant cette absence. Mary et moi nous écrivions, mais la correspondance avait cessé de sa part. À son retour à Londres elle ne voulait voir personne, je ne pus arriver jusqu'à elle. J'étais sur le continent lorsque les alarmes que donnaient son dépérissement et sa profonde tristesse décidèrent sa mère à l'envoyer prendre l'air et se distraire chez son amie, lady Harcourt.

Un matin, lady Mary ne parut pas à déjeuner; on la chercha sans la trouver; son chapeau et son shall au bord (p. 150) de la rivière donnèrent de l'inquiétude qu'elle ne s'y fût jetée; mais un ouvrier l'avait vue, à cinq heures, monter dans une voiture de poste. Douze heures après, lady Harcourt, avec la rigueur de son zèle méthodiste, l'avait fait afficher avec son nom et son signalement sur tous les murs et dans toutes les gazettes. Ma mère lui reprochant cette cruelle publicité:

«Ma chère, lui répondit-elle, à chacun suivant ses œuvres; elle a failli, la morale veut qu'elle en porte la peine.»

Hélas! pauvre Mary, l'incurie des uns, la sévérité, la cruauté des autres, tout conspirait à ta perte!

On croyait Fitz-Gerald absent pour des affaires du régiment; on sut bientôt qu'il avait prétexté ce motif. Lady Kingston, toujours dans le plus complet aveuglement, l'ayant envoyé chercher à la première nouvelle de la fuite de Mary, on ne le trouva pas.

Plusieurs jours se passèrent. Lord Kingston et ses fils, fors les aînés de Mary, arrivèrent d'Irlande; ils se mirent à la recherche des fugitifs. On apprit enfin qu'un monsieur et son fils devaient s'embarquer dans la Tamise pour l'Amérique. On suivit ces traces, et on trouva Fitz-Gerald et Mary, au moment où celle-ci venait de prendre des vêtements d'homme pour se mieux déguiser.

Quand lord Kingston entra dans la pièce où ils étaient, tous deux se couvrirent le visage de leurs mains. Mary se laissa emmener sans que ni elle, ni lui répondissent autre chose aux injures dont on les accablait que: «Je suis très coupable.» Lady Mary fut ramenée chez sa mère; on ne lui permit pas de la voir. Son père et ses frères se firent ses implacables geôliers. Elle ne chercha pas à nier un état de grossesse déjà visible. Elle ne se défendait en aucune façon, convenait de ses torts, mais avec une dignité calme et froide.

(p. 151) Elle obtint de voir madame Fitz-Gerald et s'attendrit beaucoup avec elle, en lui recommandant d'aller au secours de son mari. Celle-ci ne demandait pas mieux; elle l'aurait reçu à bras ouverts. Elle s'annonça comme porteur des paroles de Mary. Mais, en la remerciant avec effusion, il lui répondit que, sa vie ne pouvant plus être utile au bonheur de personne, il la consacrait à la malheureuse victime qu'il avait entraînée dans le précipice. Il lui devait la triste consolation de savoir que les larmes de sang qu'il versait sur son sort ne tariraient jamais.

Longtemps après la catastrophe, madame Fitz-Gerald m'a montré cette correspondance, car elle ne s'en tint pas à une seule démarche, et la pauvre femme n'avait d'invectives que pour les persécuteurs de Mary et de Fitz-Gerald.

Dans ses préparatifs de départ, il avait fait entrer toutes les précautions pour assurer le sort de sa femme; il les compléta, envoya sa démission au général en chef, et se retira dans un petit village aux environs de Londres. Avant le départ de Mary, il lui avait fait remettre par madame Fitz-Gerald un petit billet ouvert où il lui donnait son adresse et où il lui disait que, dans cette retraite, il attendrait toute sa vie les ordres qu'elle pourrait avoir à lui donner, mais ne chercherait aucune communication avec elle qui pût aggraver sa position.

Lady Mary fut emmenée dans une résidence abandonnée que son père possédait en Connaught, sur les bords de l'Atlantique, dans un pays presque sauvage, et remise aux soins de deux gardiens dévoués à lord Kingston.

Son frère appela Fitz-Gerald en duel; celui-ci reçut trois fois le feu de son adversaire, le rendant très exactement. Mais on s'aperçut qu'il trouvait le moyen d'extraire la balle de son pistolet; il fut forcé d'en convenir. Il ne voulait pas, disait-il, ajouter aux torts qu'il avait (p. 152) déjà envers lady Kingston, et tirer en l'air aurait arrêté le duel dont il espérait la mort. Il n'y avait nulle possibilité de continuer ce système de vengeance devant témoins. On en prépara un autre.

Mary approchait du moment où elle devait mettre au monde un être sur le sort duquel on l'effrayait sans cesse. Les menaces la trouvaient impassible pour elle-même, mais non pour son enfant. La femme qui la gardait fit mine de s'adoucir. Elle s'offrit à sauver le pauvre innocent, si quelqu'un pouvait s'en charger, dès qu'elle l'aurait fait sortir du château. Elle saurait bien tromper jusque-là la surveillance de mylord. Mary n'avait que Fitz-Gerald pour providence. La femme promit de faire passer une lettre. Mary écrivit à Fitz-Gerald d'envoyer une personne sûre au village voisin pour enlever leur enfant.

La lettre fut soumise à l'inspection de lord Kingston. Il connaissait assez Fitz-Gerald pour être sûr qu'il ne se fierait qu'à lui-même d'un pareil soin. En effet, il arriva seul, à pied, déguisé, dans le lieu qu'on lui avait indiqué. Le lendemain, au point du jour, lord Kingston et ses deux fils entrèrent dans la chambre où il gisait sur un misérable grabat. On dit qu'on lui offrit un pistolet; ce qu'il y a de sûr c'est que, dans cette chambre il périt. La lettre de Mary, trouvée sur lui ainsi qu'une miniature d'elle, furent apportées à la malheureuse, toutes couvertes du sang de la victime; et ses frères se vantèrent de la ruse qui avait employé sa main pour faire tomber leur vengeance sur la tête de Fitz-Gerald.

Lady Mary Kingston accoucha d'un enfant mort et devint folle tellement furieuse qu'il fallut user de force vis-à-vis d'elle. Ces accès étaient entremêlés d'une espèce d'imbécillité apathique, mais la vue d'un membre de sa famille ramenait les crises de violence. Le public (p. 153) avait commencé par être irrité de l'ingratitude de Fitz-Gerald; il finit par être indigné de la conduite de la famille Kingston, dès avant cette dernière catastrophe.

Quant à madame Fitz-Gerald, elle criait vengeance de tous côtés, et aurait voulu la poursuivre. Mais lord Kingston était trop absolu en Connaught pour qu'on eût trouvé un seul témoignage contre lui, et cette déplorable affaire n'avait déjà fait que trop de victimes. Elle fut assoupie. Au reste, si lord Kingston et ses fils évitèrent l'échafaud, ils n'en furent pas moins honnis dans leur pays; et je ne serais pas étonnée qu'elle eût contribué à la longue résidence qu'un d'eux, le colonel Kingston, a fait à l'étranger. On a inventé bien des romans moins tragiques que cette triste scène de la vie réelle.

(p. 154) CHAPITRE V

Voyage en Écosse. — Alnwick. — Burleigh. — La marquise d'Exeter. — Départ de monsieur de Boigne. — Monsieur le duc de Berry. — Ses sentiments patriotiques. — La comtesse de Polastron. — L'abbé Latil. — Mort de la duchesse de Guiche. — Mort de madame de Polastron. — L'abbé Latil. — Supériorité de monsieur le comte d'Artois sur le prince de Galles. — Société de lady Harington. — Lady Hester Stanhope. — La Grassini. — Dragonetti. — La tarentelle. — Viotti.

Bientôt après mon retour à Londres, monsieur de Boigne m'emmena en Écosse. Il aimait à m'éloigner de ma famille. Nous nous arrêtâmes en Westmoreland, chez sir John Legard. Il fut aussi affectueux qu'aimable pour moi. J'eus grande joie de le revoir.

En Écosse, je fus accueillie comme l'enfant de la maison chez le duc d'Hamilton. Je passai du temps chez lui, et j'assistai avec ses filles aux courses d'Édimbourg et à toutes les fêtes auxquelles elles donnèrent lieu. On s'avisa de trouver que je ressemblais à un portrait de la reine Marie-Stuart, conservé au palais d'Holyrood. Les gazettes le dirent, et cette ressemblance, vraie ou fausse, me valut un succès tellement populaire qu'à la course et dans les lieux publics j'étais suivie par une foule qui, je l'avoue, ne m'était pas trop importune. Parmi les remarques que j'entendais faire, il perçait toujours un amour très vif pour our poor queen Mary.

Nous allâmes de château en château, très fêtés partout. Les Écossais sont hospitaliers. D'ailleurs j'avais été à la (p. 155) mode à Édimbourg, et qui n'a pas vécu dans la société sérieuse des insulaires britanniques ne sait pas l'importance de ce mot magique la mode. Monsieur de Boigne fut moins maussade que de coutume. L'aristocratie, lorsqu'elle était accompagnée de la fortune et de l'entourage d'une grande existence, lui imposait un peu, et il me ménageait parce qu'il me voyait accueillie par elle. À tout prendre, ce voyage a été un des plus agréables moments de ma jeunesse.

En revenant par le Northumberland, nous nous arrêtâmes à Alnwick, cette habitation des ducs de Northumberland si belle et si historique. Ils ont eu le bon goût de la conserver telle qu'elle était, ce qui n'en fait pas une résidence très commode par la distribution, malgré le luxe de chaque pièce en particulier. Autrefois, les ducs de Northumberland sonnaient une grosse cloche pour avertir qu'ils étaient à Alnwick et que leur hall était ouvert aux convives qui pouvaient prétendre à s'asseoir à leur table. Cette forme d'invitation a été remplacée par d'autres habitudes. Cependant la cloche est encore sonnée une fois par an, le lendemain de l'arrivée du duc à Alnwick, et tel est le respect des anglais pour les anciens usages que tous les voisins à dix milles à la ronde ne manquent pas de se rendre à cette invitation qu'on n'appuie d'aucune autre. Malgré l'égalité que professe la loi anglaise, c'est le pays du monde où l'on se prête le plus volontiers au maintien des coutumes féodales; elles plaisent généralement. Au reste, je ne sais pas si la cloche d'Alnwick tinte encore, depuis trente ans que je l'ai entendue.

Nous nous arrêtâmes dans la magnifique résidence de lord Exeter, bâtie par le chancelier Burleigh, sous le règne d'Élisabeth, et qui a conservé son nom. Lord Exeter venait de se remarier, tout était en fête au château. (p. 156) On ne pensait plus à la première lady Exeter. Sa vie avait été un singulier roman.

Le dernier lord Exeter avait pour héritier son neveu, monsieur Cecil, qui, après la vie la plus mondaine, se trouvait, à trente ans, blasé sur tout. Il avait une belle figure, de l'esprit, des talents, mais il s'ennuyait. Son oncle le pressait vainement de se marier. Il avait trop vu le monde, il avait été joué par trop de femmes, trompé trop de maris pour vouloir augmenter le nombre des dupes; bref, il s'était fait excentrique. C'était alors l'état des hommes à la mode usés et blasés, et l'origine première des dandys.

Dans cette disposition, il était parti un matin tout seul de Burleigh Hall, avec un chien, un crayon et un album pour toute escorte, allant faire la tournée pittoresque du pays de Galles. Son voyage se trouva abrégé. Arrivé dans un village à une trentaine de milles de Burleigh, il fut retenu par les charmes d'une jeune paysanne, fille d'un petit fermier de l'endroit. Elle était belle et sage. La femme du pasteur l'avait prise en affection et avait soigné son éducation. Elle était l'ornement du village qui s'en faisait honneur. L'éloge de Sarah Hoggins était dans toutes les bouches.

La tête de monsieur Cecil se monta. Son cœur fut touché par cette beauté villageoise; il voulut lui plaire. Il se dit peintre, mais ajouta qu'ayant quelques petits capitaux, il s'établirait volontiers comme fermier, si elle consentait à devenir sa compagne. Il acheta une ferme aux environs et se maria sous son véritable nom de Cecil.

Dix années s'écoulèrent. Madame Cecil s'occupait du faire-valoir. Sous prétexte de vendre ses croquis et de recevoir des commandes, monsieur Cecil faisait de fréquentes absences. Il rapportait toujours quelque peu d'argent qui servait à augmenter le bien-être de madame (p. 157) Cecil et lui conservait la prééminence dans le village, mais toujours dans la ligne de son état de petite fermière. Trois enfants naquirent, et elle ne se doutait guère de la position sociale de leur père.

Enfin, lord Exeter, le plus fier des hommes, qui n'aurait jamais pardonné une telle alliance, mourut. Monsieur Cecil, marquis d'Exeter, revint au village. Il y passa quelques jours. Les soins ruraux n'exigeant pas en ce moment la présence de sa femme, il lui proposa un petit voyage d'amusement; elle y consentit avec joie. Où n'en aurait-elle pas trouvé avec Cecil? Il loua un gros cheval; on le chargea d'une selle et d'un pilion sur lequel la fermière monta en croupe derrière son mari, suivant la manière dont les personnes de cette classe se transportaient alors. Cecil montra à sa femme plusieurs belles habitations qu'elle admirait fort. Enfin le troisième jour, ils arrivèrent à Burleigh; il entra dans le parc:

«Est-ce que le passage en est permis? lui demanda-t-elle.

«—Oui, à nous. Il m'est venu la fantaisie de vous faire maîtresse de ce parc. Qu'en pensez-vous?

«—Mais j'accepte très volontiers.

«—Et le château vous plairait-il?

«—Assurément.»

Ils traversèrent tout le parc en causant de cette sorte; à la fin, elle lui dit:

«Mais prenez garde, Cecil; ceci passe la plaisanterie; nous approchons trop de la maison, on va nous renvoyer.

«—Oh! que non, ma chère, on ne nous renverra pas.»

Ils s'arrêtèrent à la porte du château. Une haie de valets y étaient rangés.

«Voilà, leur dit-il, lady Exeter, votre maîtresse: obéissez-lui comme à moi.

«—Oui, mylord.»

(p. 158) En entrant dans le vestibule, Sarah, qui croyait rêver, fut rappelée à elle-même par ses trois enfants, élégamment vêtus, qui se jetèrent à son cou. Elle tomba dans les bras de son mari.

«Ma chère Sarah, voilà le plus beau jour de ma vie.

«—Ah! j'étais bien heureuse», s'écria-t-elle.

On voudrait en rester là de cette notice, mais la vérité en exige la fin. Monsieur Cecil avait trouvé sa femme adorable tant qu'au village elle avait été la première. Transportée sur un autre théâtre, elle perdit sa confiance et ses grâces naïves: empruntée, mal à son aise, elle devint gauche et ridicule. Elle n'avait plus cette fraîcheur de beauté qui aurait peut-être expliqué une folie. Les belles dames, qui regrettaient la brillante situation qu'elle leur enlevait, la poursuivirent de leurs moqueries.

Lord Exeter commença par en être offensé, puis fâché, puis affligé, puis embarrassé. Il ne l'engagea plus à l'accompagner dans le monde; il la négligea. Il était encore bien aise de la retrouver dans son intérieur où elle s'était réfugiée, mais elle n'y était guère mieux placée. Elle ne savait pas même commander à ses gens. Privée des occupations qui absorbaient la plus grande partie de son temps, le peu de littérature qui autrefois lui était une récréation ne suffisait pas à l'employer. Le moindre billet à écrire lui était un supplice dans la crainte de manquer aux usages. Lord Exeter donna à ses filles une belle gouvernante pour qu'elles fussent autrement que leur mère. Cela était naturel et même raisonnable, mais les petites et la mère en souffraient également.

Le changement de vie attaqua d'abord les enfants; elles se flétrirent et tombèrent malades. Bref, en moins de trois ans, l'heureuse fermière, devenue une grande dame, mourut de chagrin, d'un cœur brisé, selon l'expression (p. 159) anglaise, sans qu'au fond lord Exeter eût eu de mauvais procédés, mais seulement par la force des choses. Tant il est vrai qu'on ne brave pas impunément les lois et les usages imposés par la société aux différentes classes qui la composent.

Peu de temps après mon retour à Londres, monsieur de Boigne m'apprit qu'il avait vendu la maison que nous habitions, et il m'emmena dans un hôtel garni. Il m'annonça son intention de quitter l'Angleterre et de m'y laisser chez mes parents.

Au fond, cela me convenait, mais pourtant j'étais désolée de devenir une troisième fois la fable du public. Il était parti l'hiver précédent un jour de concert où nous avions cinq cents personnes invitées; cela avait été raconté et commenté dans toutes les gazettes aussi bien que dans tous les salons. Je n'avais plus la confiance de croire à la bienveillance générale, et je sentais combien ma position serait difficile. Aussi, quoiqu'il m'en coûtât, j'offris de le suivre. Il s'y refusa positivement, mais, cette fois, nous nous séparâmes sans être brouillés et en conservant une correspondance.

Il me laissa dans une situation de fortune très modeste, mais suffisante pour vivre décemment dans le monde où j'étais reçue. Il eut même le bon procédé de me donner un ordre illimité sur son banquier, en m'indiquant seulement la somme que je ne devais pas excéder et que je n'ai jamais dépassée.

Cette phase de ma vie dura deux années qui ont été les plus tranquilles dont je conserve le souvenir. Je menais modérément la vie du monde; j'avais un intérieur doux où j'étais adorée. Mon père était dans toute la force de son intelligence et de sa santé, et s'occupait continuellement de mon frère et de moi. Nous avions repris nos lectures et nos études et menions une vie très rationnelle. (p. 160) Mon frère avait une très belle voix. Nous faisions beaucoup de musique.

Il s'y réunissait souvent d'autres amateurs, au nombre desquels je ne dois pas négliger de nommer monsieur le duc de Berry. Il était établi à Londres où il menait une vie bien peu digne de son rang et encore moins de ses malheurs. Sa société la plus habituelle était celle de quelques femmes créoles. Il s'y permettait des inconvenances qu'on lui rendait en familiarités. Du moins ceci se passait entre français; mais il s'était engoué d'une mauvaise fille anglaise qu'il menait aux courses dans sa propre voiture, qu'il accompagnait au parterre de l'Opéra où il siégeait à côté d'elle.

Quelquefois, quand la foule le bousculait par trop, il lui prenait un accès de vergogne et il venait se réfugier dans ma loge ou dans quelque autre. Mais nous entendions à la sortie la demoiselle qui appelait «Berry, Berry», pour faire avancer leur voiture.

Monsieur le duc de Berry était souvent déplacé dans ses discours aussi bien que dans ses actions, et se livrait à des accès d'emportement où il n'était plus maître de lui. Voilà le mal qu'il y a à en dire. Avec combien de joie je montrerai le revers de la médaille.

Monsieur le duc de Berry avait beaucoup d'esprit naturel, il était aimable, gai, bon enfant. Il contait, d'une manière charmante: c'était un véritable talent, il le savait et, quoique prince, il attendait naturellement les occasions sans les chercher. Son cœur était excellent; il était libéral, généreux, et pourtant rangé. Avec un revenu fort médiocre, qu'il recevait du gouvernement anglais, et des goûts dispendieux, il n'a jamais fait un sol de dettes. Tant qu'il avait de l'argent, sa bourse était ouverte aux malheureux aussi largement qu'à ses propres fantaisies; mais, lorsqu'elle était épuisée, il se privait (p. 161) de tout jusqu'au moment où elle devait se remplir de nouveau.

Il ne partageait pas en politique les folies de l'émigration. Je l'ai vu s'indigner de bonne foi contre les gens qui excusaient la tentative faite sur le Premier Consul par la machine infernale. Je me rappelle entre autre une boutade contre monsieur de Nantouillet, son premier écuyer, à cette occasion. Il était en cela bien différent d'autres émigrés. Le comte de Vioménil, par exemple, cessa de venir chez ma mère, avec laquelle il était lié depuis nombre d'années, parce que j'avais dit que la machine infernale me semblait une horrible conception. Le futur maréchal racontait à tout son monde qu'on ne pouvait s'exposer à entendre de pareils propos, et l'auditoire partageait son indignation.

Monsieur le duc de Berry était resté très français. Nous apprîmes un soir, dans le salon de lady Harington, où se trouvait le prince de Galles, les succès d'une petite escadre française dans les mers de l'Inde. Monsieur le duc de Berry ne pouvait pas cacher sa joie; je fus obligée de le catéchiser pour obtenir qu'il la retînt dans des limites décentes au lieu où il était. Le lendemain, il arriva de bonne heure chez nous:

«Hé bien, mes gouvernantes, j'ai été bien sage hier soir, mais je veux vous embrasser ce matin en signe de joie.»

Il embrassa ma mère et moi, et puis se prit à sauter et à gambader en chantant:

«Ils ont été battus, ils ont été battus; nous les battons sur l'eau comme sur terre; ils sont battus. Ah! mes gouvernantes, laissez-moi dire, nous sommes seuls ici!...»

On ne peut nier qu'il n'y eût de la générosité dans cette joie d'un succès hostile à tous ses intérêts personnels. (p. 162) Monsieur le duc de Berry était le seul des princes de sa Maison qui éprouvât cet amour de la patrie. Seul aussi il avait le goût des arts qu'il cultivait avec assez de succès. Malgré ses travers, il était honnête homme. Je crois qu'il aurait été un souverain très dangereux, mais pourtant il était de toute sa famille le plus capable de générosité. J'ai répugnance à le dire, mais je crains qu'il ne fût pas brave. Je ne le conçois pas, car cette qualité semblait faite exprès pour lui, et il lui échappait sans cesse des expressions et des sentiments que n'aurait pas désavoués Henri IV. Si donc il a montré de la faiblesse, ce qui n'est guère douteux, il faut que ce soit le résultat de la déplorable éducation de nos princes. Toutefois, son frère, moins distingué que lui sous tous les autres rapports, a échappé à cette triste fatalité.

Le bill sur les dettes faites à l'étranger étant passé, et monsieur le comte d'Artois s'ennuyant à Édimbourg autant que ses entours, il revint s'établir à Londres. Mais il s'était passé de grands changements autour de lui pendant le dernier séjour en Écosse. Monsieur le comte d'Artois était, depuis bien des années, très attaché à madame de Polastron. Elle l'aimait passionnément, mais non pas pour sa gloire; et c'est à l'influence exercée par elle qu'il faut en partie attribuer le rôle peu honorable que le prince a joué pendant le cours de la Révolution. Publiquement établie chez lui, cette liaison était tellement affichée qu'elle avait cessé de faire scandale.

Lors de son arrivée à Holyrood, monsieur le comte d'Artois, qui n'était rien moins que religieux, fut très importuné du zèle avec lequel les catholiques d'Écosse se mettaient en frais de lui procurer des messes et des offices. À je ne sais quelle grande fête, il fut obligé, par leurs prévenances, de faire une vingtaine de milles pour passer cinq ou six heures à la chapelle d'un grand seigneur (p. 163) du pays. Ennuyé à mort de cette sujétion, il voulut avoir un aumônier. Madame de Polastron écrivit à madame de Laage de lui chercher un prêtre pour dire la messe, d'une classe assez inférieure pour qu'il ne pût avoir prétention à l'entrée du salon, l'intention de Monseigneur étant qu'il mangeât avec ses valets de chambre.

Madame de Laage s'adressa à monsieur de Sabran. Il lui dit:

«J'ai votre affaire, un petit prêtre, fils d'un concierge de chez moi. Il est jeune, point mal de figure; je ne le crois difficile en aucun genre, et il n'y aura pas à se gêner avec lui.»

On expliqua à l'abbé Latil ce dont il s'agissait; il accepta avec joie, et on l'emballa dans le coche pour Édimbourg où il s'établit sur le pied convenu.

La duchesse de Guiche, après quelques aventures, avait fini par s'attacher plus sérieusement à monsieur de Rivière, simple écuyer du Roi. La liberté de l'émigration l'avait rapproché d'elle; il lui était fort dévoué. Elle quitta la Pologne où elle était près de son père, le duc de Polignac, vint à Londres, fut envoyée en France par monsieur le comte d'Artois pour lier une intrigue avec le Premier Consul, échoua, retourna en Allemagne, repassa à Londres, et finalement arriva à Holyrood, déjà fort souffrante. Le mal empira; monsieur de Rivière accourut.

Mais l'abbé Latil n'avait pas perdu son temps; il s'était emparé de la confiance de la duchesse, et la dominait entièrement. Monsieur de Rivière ne fut admis qu'à partager la conversion opérée dans l'esprit de la malade; il entra dans tous ses sentiments, renonça à ceux qui pouvaient lui déplaire, et fut le premier à adopter cette vie de dévotion puérile et mesquine qui est devenue le type de la petite Cour de monsieur le comte d'Artois.

(p. 164) Madame de Guiche, assistée de l'abbé Latil, fit une fin exemplaire. Madame de Polastron, témoin de la mort de sa cousine, en fut profondément touchée et dès lors remit son cœur et sa conscience entre les mains de l'abbé Latil; c'était encore secrètement. Monsieur le comte d'Artois n'était pas dans cette confidence et même, tout en regrettant la duchesse de Guiche, il se moquait des momeries, disait-il, qui avaient accompagné sa fin et des patenôtres de Rivière.

Tel était l'intérieur du prince lorsqu'il arriva à Londres. L'état de madame de Polastron, attaquée de la poitrine, empira. Elle se livra à toutes les fantaisies dispendieuses qui accompagnent cette maladie. Les revenus ne suffisant pas, monsieur du Theil, intendant de monsieur le comte d'Artois, inventa une façon d'augmenter les fonds. Il arrivait fréquemment des émissaires de France. On choisissait un des projets les plus spécieux; on annonçait un mouvement prochain, en Vendée ou en Bretagne, à l'aide duquel on obtenait quelques milliers de livres sterling du gouvernement anglais. On en donnait deux ou trois cents à un pauvre diable qui allait se faire fusiller sur la côte, et les fantaisies de madame de Polastron dévoraient le reste. Je ne sais pas si le prince entrait dans ces tripotages; mais, du moins, il les tolérait et n'a pu les ignorer, car cette manœuvre s'étant répétée jusqu'à trois fois en peu de mois, monsieur Windham la découvrit et s'en expliqua vivement avec lui. C'est par monsieur Windham lui-même que j'en ai eu directement connaissance. Au reste, ce n'était pas un secret. Les émigrés, en Angleterre, s'étaient accoutumés à regarder l'argent anglais comme de légitime prise, par tous les moyens.

Madame de Polastron s'éteignait graduellement. Monsieur le comte d'Artois passait sa journée seul avec elle. (p. 165) Les maisons de location à Londres sont trop petites pour qu'ils pussent loger ensemble, mais ils habitaient la même rue. Chaque jour, à midi, son capitaine des gardes l'accompagnait jusqu'à la porte de madame de Polastron, frappait et, lorsqu'elle était ouverte, le quittait. Il venait le reprendre à cinq heures et demie pour dîner, le ramenait à sept heures jusqu'à onze. Ces longues matinées et ces longues soirées se passaient en tête à tête. Madame de Polastron, qui ne pouvait parler sans fatigue, se fit faire des lectures pieuses, d'abord par le prince, puis elle le fit soulager dans ce soin par l'abbé Latil.

Les commentaires se joignirent au texte. Monsieur le comte d'Artois était trop affligé pour ne pas prêter une attention respectueuse aux paroles qui adoucissaient les souffrances de son amie; elle lui prêchait la foi avec l'onction de l'amour. Il entrait dans tous ses sentiments, et elle en avait tellement la conviction qu'au moment de sa mort elle prit la main du prince et, la remettant dans celle de l'abbé, elle lui dit:

«Mon cher abbé, le voilà. Je vous le donne, gardez-le, je vous le recommande.»

Et puis, s'adressant au prince:

«Mon ami, suivez les instructions de l'abbé pour être aussi tranquille que je le suis au moment où vous viendrez me rejoindre.»

Il y avait plusieurs personnes dans sa chambre lors de cette scène, entre autres le chevalier de Puységur qui me l'a racontée. Elle fit des adieux affectueux à tout ce monde, prêcha ses valets, ne dit pas un mot du scandale qu'elle avait donné au monde. Elle s'endormit; le prince et l'abbé restèrent seuls avec elle. Peu de temps après, elle s'éveilla, demanda une cuillerée de potion et expira.

L'abbé ne perdit pas un instant, il entraîna monsieur le comte d'Artois à l'église de King-Street, l'y retint (p. 166) plusieurs heures, le fit confesser et, le lendemain, lui donna la communion. Depuis ce moment, il le domina au point qu'en le regardant seulement, il le faisait changer de conversation.

Il avait cessé de manger avec les valets de chambre depuis le départ d'Édimbourg; mais ce fut alors seulement qu'il prit place à la table du prince dont le ton changea complètement. De très libre qu'il avait été, il devint d'un rigorisme extrême; et monsieur de Rivière, qui s'en abstenait par scrupule, y revint et y tint le premier rang. Monsieur le comte d'Artois, toujours un peu embarrassé de son changement, lui savait un gré infini d'avoir été son précurseur et d'être entré par la même porte dans la voie qu'ils suivaient avec la même ferveur.

Avant que la maladie de madame de Polastron absorbât entièrement monsieur le comte d'Artois, il allait quelquefois dans le monde. Je l'y rencontrais, surtout chez lady Harington où je passais ma vie. Il s'y trouvait souvent avec le prince de Galles, et, malgré la différence de leur position, c'était le prince français qui avait tout l'avantage. Il était si gracieux, si noble, si poli, si grand seigneur, si naturellement placé le premier sans y songer que le prince de Galles n'avait l'air que de sa caricature. En l'absence de l'autre, on ne pouvait lui refuser de belles manières; mais c'étaient des manières, et, en monsieur le comte d'Artois, c'était la nature même du prince. Sa figure aussi, moins belle peut-être que celle de l'anglais, avait plus de grâce et de dignité; et la tournure, le costume, la façon d'entrer, de sortir, tout cela était incomparable.

Je me rappelle qu'une fois où monsieur le comte d'Artois venait d'arriver et faisait sa révérence à lady Harington, monsieur le duc de Berry, qui se trouvait à côté de moi, me dit:

(p. 167) «Comme on est heureux pourtant d'être beau prince comme cela; ça fait la moitié de la besogne.»

C'était une plaisanterie, mais au fond, il avait raison. Certainement, à cette époque, monsieur le comte d'Artois était l'idéal du prince, plus peut-être que dans sa grande jeunesse. Il n'allait guère alors dans la société française. Il recevait les hommes de temps en temps, et donnait quelques dîners. Le jour de l'An, le jour de la Saint-Louis, de la Saint-Charles, les femmes s'y faisaient écrire. Il renvoyait des cartes à toutes et faisait en personne des visites à celles qu'il connaissait. Je l'ai vu ainsi trois ou quatre fois chez ma mère, mais fort à distance. Nous n'allions pas chez madame de Polastron et cela ne se pardonnait guère.

J'ai parlé du salon de lady Harington. C'était le seul où on se réunît fréquemment, non pas tout à fait sans y être invité, mais d'une manière plus sociable que les raouts ordinaires. Lady Harington faisait trente visites dans la matinée, et laissait à la porte des femmes l'engagement à venir le soir chez elle. Chemin faisant, elle traversait plusieurs fois Bond street, et y ramassait les hommes qui s'y promenaient. Cette manœuvre se renouvelait trois à quatre fois par semaine, et le fond de la société, étant toujours le même, finissait par former une coterie. Mon instinct de sociabilité française me poussait à y donner la préférence sur les grandes assemblées que je trouvais dans d'autres maisons. Lady Harington me comblait de prévenances et je me plaisais fort chez elle.

C'est là où je m'étais assez liée avec lady Hester Stanhope qui, depuis, a joué un rôle si bizarre en Orient. Elle débutait à cette célébrité par une originalité assez piquante. Lady Hester était fille de la sœur de monsieur Pitt que les bizarres folies de son mari, lord Stanhope, (p. 168) avaient fait mourir de chagrin. Ces mêmes folies avaient jeté la fille aînée dans les bras de l'apothicaire du village voisin du château de lord Stanhope. Monsieur Pitt, pour éviter le même sort à lady Hester, l'avait prise chez lui. Elle faisait les honneurs de la très mauvaise maison que le peu de fortune avec laquelle il s'était retiré des affaires lui permettait de tenir; et, dans ce moment d'oisiveté, il s'était établi le chaperon de sa nièce, restant avec une complaisance infinie jusqu'à quatre et cinq heures du matin à des bals où il s'ennuyait à la mort. Je l'y ai souvent vu, assis dans un coin, et attendant avec une patience exemplaire qu'il convînt à lady Hester de terminer son supplice.

Je ne parlerai pas de ce qui a décidé lady Hester à s'expatrier. J'ai entendu dire que c'était la mort du général Moore, tué à la bataille de la Corogne; mais cela s'est passé après mon départ, et je ne raconte que ce que j'ai vu ou crois savoir d'une manière positive. À l'époque dont je parle, lady Hester était une belle fille d'une vingtaine d'années, grande, bien faite, aimant le monde, le bal, les succès de toute espèce, pas mal coquette, ayant le maintien fort décidé, et une bizarrerie assez piquante dans les idées. Cela ne passait pas pourtant les bornes de ce qu'on appelle de l'originalité. Pour une Stanhope (ils sont tous fous), elle était la sagesse même.

J'ai fait dans ce même temps bien souvent de la musique avec madame Grassini. C'est la première chanteuse qui ait été reçue à Londres précisément comme une personne de la société. Elle ajoutait à un grand talent une extrême beauté; beaucoup d'esprit naturel lui servait à adopter le maintien sortable à tous les lieux où elle se trouvait. Le duc d'Hamilton la fit entrer dans l'intimité de ses sœurs. Le comte de Fonchal, ambassadeur de Portugal, (p. 169) lui donnait des fêtes charmantes où tout le monde voulait aller. Non seulement elle était invitée aux concerts, mais à toutes les réunions de société et même de coterie. Actrice excellente, sa méthode de chanter était admirable. Elle a mis à la mode des voix de contralto qui ont à peu près expulsé du théâtre celles de soprano, seules appréciées jusque-là. Le premier grand talent qui se trouvera posséder une voix de cette dernière nature amènera une nouvelle révolution.

Le musicien le plus extraordinaire que j'aie jamais rencontré, c'est Dragonetti. Il était alors à l'apogée du prodigieux talent avec lequel il avait maîtrisé, assoupli, apprivoisé, on pourrait dire, cet immense et grossier instrument qu'on appelle une contrebasse, au point de le rendre enchanteur. Il tirait de ces trois gros câbles dont il est monté et qu'il faut toucher à pleine main des sons ravissants, et était parvenu à une exécution qui tient du prodige.

Je me souviens qu'à la suite d'un grand concert donné par le comte de Fonchal, la foule s'étant écoulée, nous restâmes en petit comité pour le souper. On parla de danses nationales, de la tarentelle. La fille de l'ambassadeur de Naples la dansait très bien, je l'avais dansée autrefois. On nous pressa de l'essayer. Viotti s'offrit à la jouer, mais il savait mal l'air. Dragonetti le lui indiqua. Nous commençâmes notre danse. Viotti jouait, Dragonetti accompagnait. Bientôt nous fûmes essoufflées, et les danseuses s'assirent. Viotti termina son métier de ménétrier en improvisant une variation charmante. Dragonetti la répéta sur la contrebasse. Le violon reprit une variation plus difficile, l'autre l'exécuta avec la même netteté. Viotti s'écria:

«Ah! tu le prends comme cela! nous allons voir.»

Il chercha tous les traits les plus difficiles que Dragonetti (p. 170) reproduisit avec la même perfection. Cette lutte de bonne amitié se continua, à notre grande joie, jusqu'au moment où Viotti jeta son violon sur la table en s'écriant:

«Que voulez-vous, il a le diable au corps ou dans sa contrebasse!»

Il était dans un transport d'admiration. Dragonetti n'a eu ni prédécesseur, ni, jusqu'à présent, d'imitateur.

(p. 171) CHAPITRE VI

Querelles parmi les évêques. — Les treize. — Mort de la comtesse de Rothe. — Regrets de l'archevêque de Narbonne. — Réponse du comte de Damas. — Pozzo di Borgo. — Sa rivalité avec Bonaparte. — Édouard Dillon. — Calomnies sur la reine Marie-Antoinette. — Duel. — Un mot du comte de Vaudreuil. — Pichegru. — Les Polignac. — Mort de monsieur le duc d'Enghien. — Je quitte l'Angleterre.

La société de l'émigration française fut mise en commotion par les résultats du Concordat. Les évêques, qui, jusque-là, avaient vécu en bon accord, se divisèrent sur la question des démissions demandées par le Pape. L'évêque de Comminges, mon oncle, et l'évêque de Troyes, Barral, furent les chefs de ceux qui se soumirent. Les autres étaient sous la guidance de l'archevêque de Narbonne, Dillon, et de l'évêque d'Uzès, Béthizy. L'aigreur et les haines étaient au comble. Les non-démissionnaires avaient la majorité à Londres. Ils étaient treize et s'appelaient fièrement les treize.

Madame de Rothe, qui avait conservé toute sa violence dans son âge très avancé, ne les désignait jamais autrement. Elle faisait des scènes à mon père parce qu'il approuvait le parti pris par son frère et le disait hautement. Il n'avait guère d'imitateurs; quelques-uns auraient volontiers été de son avis, mais ils n'osaient pas en convenir. Ceux des émigrés se disposant à rentrer en France étaient les plus violents dans leurs propos, afin de dissimuler leurs projets, et, pendant qu'ils faisaient leurs (p. 172) paquets, n'en criaient que plus fort contre les déserteurs de la veille et tout ce qui se passait en France. Dans cette disposition, toute idée, toute démarche, toute parole raisonnable, soulevaient des tempêtes.

Les évêques démissionnaires avaient originairement eu le projet, après avoir obéi au Pape, de s'en tenir là et de ne point rentrer en France. Mais on leur rendit la vie si dure qu'ils ne purent y tenir, et cette position donna grande force aux arguments d'une lettre par laquelle monsieur Portalis les engageait à venir au secours de l'Église. Après la première fureur occasionnée par leur départ, les passions se calmèrent, et les treize, n'étant plus une majorité puisque la minorité avait quitté la place, devinrent moins violents. L'archevêque de Narbonne et madame de Rothe reprirent leurs habitudes de confiance intime avec mon père. Il leur était fort attaché.

Je ne puis m'empêcher de raconter la mort de madame de Rothe. Elle était au dernier degré d'une longue et douloureuse maladie dont une complète dissolution du sang était la suite. Elle avait toujours caché ses souffrances à l'archevêque pour ne pas l'inquiéter, et constamment fait les honneurs de son salon pour qu'il ne ressentît aucun changement autour de lui, aucun ennui. Le dernier jour de sa vie, elle dit à mon père de venir dîner avec eux. Leurs commensaux ordinaires, des évêques, devaient aller à Wanstead chez monsieur le prince de Condé, et elle n'avait pas la force de parler longtemps assez haut pour être entendue par l'archevêque, devenu très sourd. On servit des huîtres; elle les aimait. L'archevêque insista pour qu'elle en mangeât; elle eut la complaisance d'en essayer une, puis elle dit à mi-voix à mon père qu'elle tutoyait:

«D'Osmond, empêche-le de beaucoup manger. Je crains que son dîner ne soit troublé.»

(p. 173) Ensuite elle remit la conversation sur les sujets qui pouvaient intéresser l'archevêque, disant un mot de temps en temps. Au dessert, l'archevêque avait l'habitude de passer un instant dans sa chambre. Dès qu'il y fut entré:

«Ah! s'écria-t-elle, j'attendais ce moment. D'Osmond, ferme la porte sur lui, tourne la clef, sonne.

«Un domestique vint:

«Il faut que Guillaume aille chez monsieur l'archevêque, et l'occupe de façon à l'empêcher de rentrer ici.»

Tout ceci fut dit avec beaucoup de vivacité; reprenant plus bas et s'adressant à mon père:

«À son âge, les émotions ne valent rien, et cela va finir.

«—Ne faudrait-il pas envoyer chercher votre médecin?

«—Mon ami, le médecin est bien inutile; mais envoie vite chercher un prêtre, c'est plus convenable pour monsieur l'archevêque.»

Dix minutes après le moment où elle avait fait fermer la porte sur lui, elle avait cessé de respirer; et l'archevêque est toujours resté persuadé qu'elle était morte de mort subite, se portant à merveille. Je lui ai souvent entendu dire:

«Ce m'est une grande consolation de penser qu'elle n'a ni souffert, ni prévu sa fin.»

Voilà un genre de dévouement dont un cœur de femme est seul capable.

L'archevêque aimait madame de Rothe: elle lui était nécessaire, il perdait une habitude de cinquante années; il la regrettait sincèrement. Il vint passer chez nous la journée de l'enterrement. En arrivant, il était très affecté; cependant il se remit, déjeuna de bon appétit. Après le déjeuner, il trouva un volume de Voltaire, traînant sur une table. Il se mit à parler de ses rapports avec lui, de ses brouilleries, de ses raccommodements, puis de ses (p. 174) ouvrages, de ceux qui avaient fait le plus d'effet à leur apparition. Bref, il nous récita un chant tout entier de la Pucelle, poème dont il avait orné sa mémoire épiscopale. Voilà comment les hommes savent regretter les personnes qui leur ont consacré leur vie tout entière. Cela s'appelle alternativement de la force d'âme ou de la résignation, suivant les circonstances.

Vers cette époque, j'étais un jour chez madame du Dresnay. Monsieur de Damas (connu sous le nom de Damas jaune), attaché à monsieur le prince de Condé, y fit une diatribe de la dernière violence sur les émigrés qui rentraient en France. Madame du Dresnay, qui pourtant n'est revenue qu'en 1814 mais qui avait trop d'esprit pour approuver ces impertinences, lui dit fort sèchement:

«Monsieur de Damas, quand on est comme vous élégamment vêtu, qu'on a un cabriolet qui vous attend à ma porte, qu'on est logé, nourri, soigné comme vous à Wanstead, on n'a pas le droit de crier tolle contre des pauvres gens qui vont chercher ailleurs le pain dont ils manquent ici.

—Mais, madame, c'est bien leur faute. Ne savez-vous pas ce que le Roi a fait pour eux?

—Non, en vérité.

—Mais, madame, il leur a permis de travailler sans déroger.»

Je l'ai entendu de mes oreilles, entendu.

J'ai oublié de dire qu'avant mon mariage, je voyais beaucoup Pozzo, chez mes parents. Depuis, la vaste jalousie de monsieur de Boigne, qui embrassait la nature entière, y compris mon père et mon chien, m'avait séquestrée de toutes relations sociales, et je n'avais vu le monde que comme une lanterne magique. D'ailleurs, Pozzo avait fait un long séjour à Vienne où il avait (p. 175) accompagné lord Minto, son patron et son ami. Cette liaison s'était formée à l'époque où lord Minto, alors sir Gilbert Elliot, avait été vice-roi de Corse, et où Pozzo était son conseil et son ministre. Il avait aussi des rapports très intimes avec mon oncle, Édouard Dillon. Celui-ci commandait un régiment irlandais, au service de l'Angleterre, qui occupait la Corse.

Lorsque les forces britanniques évacuèrent l'île, Pozzo fut obligé de la quitter, le parti français ayant pris le dessus. Je crois qu'il s'agissait peu du parti français ou anglais dans le cœur de Pozzo à cette époque, mais seulement de celui que Bonaparte ne suivait pas. Les deux cousins s'étaient tâtés. À une liaison intime de jeunesse, avait succédé une haine fondée sur l'ambition. Ils ne pensaient alors qu'à dominer dans leur île, et ils avaient promptement découvert qu'ils ne pouvaient y réussir qu'en devenant vainqueur l'un de l'autre.

Je crois bien que Pozzo n'appela les anglais que parce que Bonaparte se déclara révolutionnaire. Depuis, Pozzo est devenu peut-être réellement absolutiste, mais, à cette époque, il était très libéral et plutôt républicain. Je lui ai entendu faire des morceaux sur la Patria et les Castagnes qui étaient fort dans mes goûts, mais qui ne ressemblent guère aux principes de la sainte alliance.

Pozzo se rendait justice en se sentant le rival du Bonaparte d'alors. Mais cette idée, une fois entrée dans sa tête corse, il n'a pu l'en déloger et il s'est regardé comme le rival du vainqueur de l'Italie, du Premier Consul et même de l'empereur Napoléon. Il avait trop d'esprit pour montrer ouvertement cette pensée, mais elle fermentait dans sa cervelle et s'en échappait en haine la plus active. Il aurait été jusqu'au fond des enfers chercher des antagonistes à Bonaparte et l'a toujours poursuivi avec une persévérance à laquelle son esprit des (p. 176) plus distingués et de rares talents ont donné une influence que sa situation sociale ne devait pas faire prévoir.

À cette époque, il était constamment chez nous, passant alternativement du découragement et de la plus profonde tristesse à des espérances exagérées et à des accès de gaieté folle, mais toujours spirituel, intéressant, amusant, éloquent même. Son langage, un peu étrange et rempli d'images, avait quelque chose de pittoresque et d'inattendu qui saisissait vivement l'imagination, et son accent étranger contribuait même à l'originalité des formes de son discours. Il était parfaitement aimable. Son manque de savoir-vivre n'avait pas encore l'aplomb que les succès lui ont donné. Et puis, on était moins choqué de voir un petit Corse manquer aux usages reçus que lorsqu'il a déployé ses habitudes grossières dans la pompe des ambassades.

Édouard Dillon le mit en rapport avec monsieur le comte d'Artois. Pozzo l'apprécia bien vite, et, tandis que le prince croyait s'être assuré un agent, Pozzo ne vit en lui qu'un instrument dont il se servirait dans l'intérêt de son ambition et surtout de ses haines, s'il le pouvait. Mais cet instrument lui paraissait bien peu incisif, et il s'expliquait avec une grande amertume sur le peu de parti qu'il y avait à en tirer.

Édouard Dillon, dont je viens de parler, était le frère de ma mère. Il avait été longtemps connu sous le nom du beau Dillon. La chronique du temps l'a désigné comme un des amants que la calomnie a donnés à la Reine. Voici sur quel fondement on avait fondé cette histoire.

Édouard Dillon était très beau, très fat, très à la mode. Il était de la société intime de madame de Polignac, et probablement adressait à la Reine quelques-uns de ces hommages qu'elle réclamait comme jolie femme. Un jour, il répétait chez elle les figures d'un quadrille qu'on (p. 177) devait danser au bal suivant. Tout à coup, il pâlit et s'évanouit à plat. On le plaça sur un sopha, et la Reine eut l'imprudence de poser sa main sur son cœur pour sentir s'il battait. Édouard revint à lui. Il s'excusa fort de sa sotte indisposition et avoua que, pour ne pas manquer à l'heure donnée par la Reine, il était parti de Paris sans déjeuner, que, depuis les longues souffrances d'une blessure reçue à la prise de Grenade, ces sortes de défaillances lui prenaient quelquefois, surtout quand il était à jeun. La Reine lui fit donner un bouillon, et les courtisans, jaloux de ce léger succès, établirent qu'il était au mieux avec elle.

Ce bruit tomba vite à la Cour, mais fut confirmé à la ville lorsque, le jour de la Saint-Hubert, on le vit traverser Paris dans le carrosse à huit chevaux de la Reine. Il était tombé de cheval et s'était recassé le bras à la chasse. La voiture de la Reine était seule présente; elle ordonna qu'on y transportât mon oncle et revint, comme de coutume, dans celle du Roi, car la sienne n'y était que d'étiquette. Il est très probable que beaucoup des histoires qu'on a faites sur le compte de la pauvre Reine n'avaient pas des fondements plus graves.

Mon oncle avait eu un duel qui avait fait une sorte de bruit. Soupant chez un des ministres, un provincial dont j'oublie le nom, lui dit à travers la table:

«Monsieur Dillon, je vous demanderai de ces petits pots, à quoi sont-ils?»

Édouard, qui causait avec sa voisine, répondit sèchement:

«À l'avoine.

—Je vous renverrai de la paille», reprit l'autre qui ignorait que les petits pots à l'avoine étaient un mets à la mode.

Édouard n'interrompit pas sa causerie; mais, après (p. 178) le souper, le rendez-vous fut pris pour le lendemain assez tard, parce qu'il ne se dérangeait pas volontiers le matin. L'antagoniste arriva chez lui à l'heure indiquée. Sa toilette n'était pas finie; il lui en fit des excuses, l'acheva avec tout le soin et les petites recherches imaginables. Tout en y travaillant, il lui dit:

«Monsieur, si vous n'avez pas affaire d'un autre côté, je préférerais que nous allassions au bois de Vincennes. Je dîne à Saint-Maur, et je vois que je n'aurai guère que le temps d'arriver.

—Comment, monsieur, vous comptez...

—Indubitablement, monsieur, je compte dîner à Saint-Maur après vous avoir tué, je l'ai promis hier à madame de...»

Cet aplomb de fatuité imposa peut-être au pauvre homme, tant il y a qu'il reçut un bon coup d'épée et que mon oncle alla dîner à Saint-Maur où l'on n'apprit que le lendemain, et par d'autres, le duel et le colloque. On ne peut se dissimuler que ce genre d'impertinence n'ait assez de grâce.

À l'époque dont je parle, 1803, Édouard avait dépouillé depuis longtemps toutes les prétentions du jeune homme et il était devenu tout à fait naturel et bon garçon. Une anglaise lui ayant demandé ce qu'était devenu le beau Dillon, il répondit avec un sérieux extrême:

«Il a été guillotiné.»

Il avait suffisamment d'esprit naturel et infiniment de savoir-vivre. Je n'ai jamais vu avoir de meilleures et de plus grandes manières. Il avait été attaché à monsieur le comte d'Artois comme gentilhomme de la Chambre depuis la première formation de sa maison, et restait dans une assez grande intimité, quoiqu'il ne fût pas son commensal. Le régiment de la brigade irlandaise qu'il avait commandé avait réclamé tous ses soins pendant (p. 179) quelques années. Depuis, il les avait confiés à son frère Franck Dillon, son lieutenant-colonel. Il avait épousé une créole de la Martinique dont la fortune, considérable alors, lui permettait d'avoir une assez bonne maison à Londres. Monsieur le comte d'Artois y dînait quelquefois, et les autres princes très fréquemment.

Je m'y suis trouvée un jour, en 1804, avec assez de monde dont le comte de Vaudreuil faisait partie; Bonaparte venait de se déclarer empereur, trompant ainsi les espérances que les émigrés avaient voulu se forger de ses projets bourbonnistes. Chacun devisait de toutes les chances qu'il perdait par cette imprudence. Les uns pensaient qu'il aurait pu être maréchal de France, d'autres, chevalier des ordres, quelques-uns allaient même jusqu'à dire connétable! Enfin, monsieur de Vaudreuil, se levant et se tournant le dos à la cheminée, en retroussant les basques de son habit, nous dit d'un ton doctoral:

«Savez-vous ce que tout cela me prouve? c'est que, malgré la réputation que nous travaillions à faire à ce Bonaparte, c'est au fond un gredin très maladroit!»

Je me dispense des commentaires.

À la paix d'Amiens, monsieur de Boigne était allé en France et me pressait de l'y rejoindre. En outre que je ne m'en souciais guère, je croyais avoir de bonnes raisons pour me tenir éloignée d'un pays destiné à de nouvelles catastrophes. Nous savions qu'on y préparait un bouleversement et que Pichegru était à la tête de cette intrigue. Ce n'est pas de sa part que venaient les indiscrétions; il se conduisait avec prudence et adresse. Il vivait presque seul, faisant souvent de courtes absences pour donner le change, et, lorsque les oisifs commençaient à s'en occuper, il reparaissait tout à coup ayant fait une course toute simple et qui dénotait le mieux un homme inoccupé.

(p. 180) Un jour, il partit tout de bon pour sa dangereuse expédition; malheureusement pour lui, il devait être suivi par messieurs de Polignac. Ceux-ci agirent différemment. Ils firent cent visites d'adieux, prirent congé de tout le monde, en se chargeant de commissions pour Paris, montrant la liste des personnes qui les attendaient et qui, probablement, ne s'en doutaient point. Ce n'était pas dans la pensée que leur voyage, d'après cette publicité, parût sans conséquence; du tout, ils avouaient partir en secret. C'était leur façon de conspirer.

La veille de leur départ, je dînai avec eux à la campagne chez Édouard Dillon. Il fallait, pour en revenir, traverser une petite lande ou commune. Messieurs de Polignac étaient à cheval; ils firent station sur la commune, et s'amusèrent à arrêter les voitures qui y passèrent pendant une heure; la mienne fut du nombre. Ils demandaient la bourse ou la vie et s'éloignaient ensuite avec des éclats de rire, disant que c'était un avant-goût du métier qu'ils allaient faire. Le lendemain, cette espièglerie était la nouvelle et la joie de toute leur société. Ces niaiseries ne vaudraient pas la peine d'être rapportées si elles ne montraient d'avance le caractère de ce Jules de Polignac, si fatal au trône et à lui-même. Quoique bien jeune alors, tout l'honneur de cette conduite lui appartient. Son frère Armand, aussi bête que Jules est sot, a toujours été mené par lui.

Nous ne tardâmes pas à apprendre l'arrestation de ces conspirateurs à liste et, bientôt après, la triste fin de monsieur le duc d'Enghien. Son père en fut, il faut le dire, atterré; il l'apprit d'une façon horrible. Monsieur le duc de Bourbon était censé habiter Wanstead, très magnifique château que monsieur le prince de Condé avait loué aux environs de Londres; car, tout en se battant très bien à l'armée dite de Condé, Son Altesse n'y avait pas (p. 181) négligé ses affaires pécuniaires et était sans comparaison le plus riche des princes émigrés.

Son fils, ne pouvant s'astreindre à la vie régulière de Wanstead, était habituellement à Londres, dans un petit appartement, avec un seul valet qui lui était attaché depuis son enfance. L'heure de son déjeuner était arrivée et passée. Il sonna Gui, une fois, deux fois. Sans réponse, il descendit dans sa petite cuisine et trouva Gui, les deux coudes sur la table, la tête dans ses mains, les yeux en larmes, et une gazette devant lui. À l'approche de son maître, il leva la tête et se jeta sur la gazette pour la cacher. Monsieur le duc de Bourbon ne le lui permit pas, et y lut la triste nouvelle de l'assassinat de son fils.

Deux heures après, lorsque monsieur le prince de Condé arriva, il le trouva encore dans cette cuisine, dont Gui n'avait pu l'arracher, et où il ne voulait laisser entrer aucun autre. Monsieur le prince de Condé l'emmena à Wanstead. Les soins de madame de Reuilly, sa fille naturelle que madame de Monaco, devenue princesse de Condé, élevait, contribuèrent à le calmer. Cette douleur excessive, accompagnée d'accès de fureur et de cris de vengeance, est le plus beau moment de la vie de monsieur le duc de Bourbon, et je me plais à le retracer.

Quant à l'émigration en général et aux princes en particulier, l'impression de cet événement fut singulièrement fugitive. Seulement, par respect pour monsieur le prince de Condé, monsieur le comte d'Artois décida que le deuil, qui ne devait être que de cinq jours, serait porté à neuf, et il crut faire une grande concession.

Monsieur le prince de Condé en jugea de même, car il vint en personne à Londres pour remercier monsieur le comte d'Artois. La nouvelle arriva le lundi. Monsieur le duc de Berry s'abstint d'aller le mardi à l'Opéra, mais il y reparut à la représentation suivante, le samedi.

(p. 182) Le procès de Moreau étant fini et la tranquillité n'ayant pas été troublée en France, je me décidai à me rendre aux invitations réitérées de monsieur de Boigne. Ma position était très fausse, je le sentais. L'importance des tracasseries qui me rendaient la vie insupportable diminuait à mes propres yeux dans l'éloignement, et je n'avais pas de bonnes raisons à me donner à moi-même pour me refuser à obéir à des ordres que monsieur de Boigne avait le droit de donner. Il venait de faire l'acquisition d'une charmante habitation, Beauregard, à quatre lieues de Paris, et m'engageait à venir l'y trouver. Mes parents promettaient de me rejoindre, si je pouvais obtenir leur radiation, et cela acheva de me décider.

(p. 183) TROISIÈME PARTIE
L'EMPIRE

CHAPITRE I

Départ d'Angleterre. — Arrivée à Rotterdam. — Monsieur de Sémonville. — Séjour à la Haye. — Camp de Zeist. — Douaniers français. — Anvers. — Monsieur d'Argout. — Monsieur d'Herbouville. — Monsieur Malouet. — Arrivée à Beauregard.

Je m'embarquai à Gravesend, au mois de septembre 1804, à bord d'un bâtiment hollandais frété pour Rotterdam. Il se trouva chargé d'huile de baleine. Nous essuyâmes un orage violent; la mer devint fort grosse; le bateau resta fort petit. La lame passait dessus; elle arrivait dans ma cabine, après avoir lavé les tonneaux d'huile de poisson, y apportant une odeur infecte, et aggravait encore les horreurs de la traversée. Elle fut longue, car mon patron, très ignorant probablement, manqua l'embouchure de la Meuse et nous n'arrivâmes à la Brielle que le quatrième jour.

La guerre rendait les communications difficiles; il fallait saisir l'occasion d'un bâtiment de commerce. Les paquebots réguliers n'allaient qu'à Husum, sur la côte de Suède. La traversée était rude; et le voyage de terre, très pénible, aurait été presque impraticable pour une (p. 184) jeune femme seule. Les papiers de notre patron portaient son arrivée d'Emden; c'était une fraude convenue, elle ne trompait personne. J'entendis le chef des douaniers qui vinrent à bord demander à ceux qui inspectaient le navire pendant que lui examinait les papiers:

«Cela vient du Grand-Emden?

«—Oui, monsieur, du Grand-Emden.

«—C'est bon.»

Et il rendit les papiers au patron sans autre commentaire; le Grand-Emden, dans leur argot, c'était Londres. Je débarquai sans trop de tracasseries de la douane; j'envoyai chez le banquier auquel j'étais adressée et où je devais trouver, avec des lettres de monsieur de Boigne, les passeports nécessaires pour continuer ma route; il n'avait rien reçu.

Me voilà donc tout à fait seule dans un pays étranger, sans appui et sans conseils. J'écrivis à Paris à deux de mes oncles qui devaient s'y trouver avec monsieur de Boigne. En attendant, je ne savais que devenir; ma situation à Rotterdam avait une apparence aventurière qui me déplaisait fort. Certainement, si les communications avaient été plus faciles, je serais retournée au Grand Emden.

Le banquier me conseilla d'aller à la Haye voir monsieur de Sémonville qui, tout-puissant, pourrait faciliter mon voyage. Je me rappelle que cet homme répondit aux craintes que je lui exprimais sur l'interruption de toute communication avec l'Angleterre où je laissais des intérêts si chers:

«Ne vous tourmentez pas, madame, c'est impossible: on pourra essayer de comprimer le commerce de la Hollande avec l'Angleterre; mais ce ne pourra être que pour bien peu de jours, il reprendra son cours comme l'eau reprend son niveau et cela ne durera jamais une semaine.»

(p. 185) Malgré sa perspicacité commerciale, il n'avait pas prévu qu'il se trouverait une main assez ferme pour maintenir pendant des années cette machine hydraulique qu'il déclarait impossible pour une semaine. À la vérité, elle a fini par faire explosion.

Aussitôt que ma voiture put être préparée, je me rendis à la Haye. J'écrivis à monsieur de Sémonville pour lui demander un rendez-vous; il envoya sur-le-champ monsieur de Canouville me dire qu'il allait venir chez moi. Les façons de monsieur de Canouville m'effarouchèrent un peu. Sous prétexte qu'il était mon cousin et peut-être aussi parce que j'étais jeune, jolie et seule, il prit un petit ton de plaisanterie et de légèreté qui, par les mêmes raisons, me déplurent extrêmement; et je gravai sur mon agenda que tous les jeunes gens de la France révolutionnaire étaient familiers, avantageux, ridicules et impertinents. Je m'y attendais bien; j'allais sûrement trouver monsieur de Sémonville impérieux, arrogant, insolent et alors toutes mes sages prévoyances de vingt ans seraient accomplies.

Monsieur de Sémonville arriva; il était dans la douleur. La maladie de madame Macdonald avait appelé madame de Sémonville à Paris et, la veille, on avait reçu nouvelle de la mort de la jeune femme. Monsieur de Sémonville me témoigna le regret de ne pouvoir chercher à me rendre agréable une maison remplie de deuil. Tout-puissant en Hollande, son pouvoir ne s'étendait pas au delà; il ne pouvait me donner des passeports que jusqu'à Anvers où il me faudrait en attendre de Paris. Il m'engageait à rester à la Haye de préférence, se mettant au reste de sa personne tout à fait à mes ordres. La conversation se prolongea, il me parla de Monsieur; je pensai qu'il entendait par là Louis XVIII et je répondis que le Roi n'était pas en Angleterre, (p. 186) croyant faire acte de courageuse manifestation de mes principes royalistes.

«Je le sais bien, reprit avec douceur Monsieur de Sémonville, je parle de son frère, Monsieur

Je restai confondue, car, en Angleterre, personne n'avait jamais inventé d'appeler le comte d'Artois Monsieur, et c'était la première fois que ce nom lui était donné devant moi. Dans la suite de notre entrevue, monsieur de Sémonville me parla de la fin tragique de monsieur le duc d'Enghien avec une douleur qui faisait singulièrement contraste avec l'incurie que j'avais laissée de l'autre côté du canal. Je commençais à éprouver quelque hésitation dans mes idées si bien arrêtées une heure avant. Cependant, je m'en tirai en me disant que monsieur de Sémonville était une anomalie avec le reste de ses compatriotes. Quant à moi, je ne sais trop ce que j'étais, anglaise je crois, mais certainement pas française.

J'avais vu à Londres et retrouvé pendant la traversée un monsieur de Navaro, portugais allant en Russie. Il porta à la femme du ministre de Portugal une lettre de recommandation que j'avais pour son mari, et lui raconta ma position isolée. Une heure après, la bonne madame de Bezerra vint à mon auberge, s'empara de moi, m'emmena dîner chez elle, puis au spectacle dans la loge diplomatique. Le lendemain, elle me promena partout; dès lors je devins l'objet des prévenances de toute la société de la Haye. Il faudrait savoir à quel point le corps diplomatique s'y ennuyait pour apprécier avec quelle joie il vit tomber au milieu de lui une jeune femme qui lui apportait une espèce de distraction.

Le comte de Stackelberg, mélomane enragé, avait bien vite découvert que j'étais bonne musicienne. C'était à qui me ferait chanter; et, me trouvant complètement oiseau (p. 187) de passage à la Haye, je sifflais tant qu'on voulait. Je n'ai jamais eu tant de succès. J'avais le bon sens de voir que cela tenait au cadre où je me trouvais beaucoup plus qu'à mon mérite; cependant, je compris que je ne devais pas prolonger cette vie trop longtemps. Je m'arrachai inhumainement aux adorations des représentants de toute l'Europe pour aller faire une tournée à Amsterdam et dans le reste de la Hollande.

Trois ou quatre des jeunes attachés annoncèrent le projet de m'escorter; je m'y opposai sérieusement, et ma bonne amie Bezerra leur fit comprendre que cela me déplaisait beaucoup. C'est pendant ce séjour à la Haye que j'ai fait avec le comte de Nesselrode une connaissance qui, par la suite, est devenue une véritable amitié.

Je m'arrêtai à Harlem pour acheter des jacinthes. On me proposa d'entendre l'orgue; n'ayant rien à faire j'y consentis. J'entrai dans l'église; j'y étais seule; l'organiste était caché. La musique la plus ravissante commença; l'artiste était habile, l'instrument magnifique; il forme des échos, en chœur, qui se répondent entre eux des divers points de l'église. Je n'étais pas dans l'habitude d'entendre de la musique religieuse; j'y pleurai, j'y priai de toute mon âme. Enfin, je ne sais si cela tenait à ma disposition, mais je n'ai guère éprouvé d'impression plus profonde et, sauf les heures qui ont été inscrites sur mon cœur par le malheur, il en est peu dans ma vie dont je conserve un souvenir plus vif que celle passée dans la cathédrale d'Harlem.

Je restai trois jours à Amsterdam; j'allai faire les visites convenues, à Brock, à Zaandam, etc. Monsieur Labouchère me donna à dîner; j'y vis des messieurs et des dames, hollandais et hollandaises. On me montra beaucoup de curiosités. On me parla de bien d'autres, ce qui n'empêcha pas que je ne fusse charmée de quitter cette (p. 188) ville. Malgré son grand commerce, elle m'a paru horriblement triste. Je m'arrêtai à Utrecht; j'y pris une voiture du pays pour aller voir l'établissement morave et le camp que le général Marmont commandait dans la plaine de Zeist. Je trouvai que ces frères si heureux dans le conte de madame de Genlis, dont ma mémoire gardait un souvenir d'enfance, avaient l'air pâles, tristes et ennuyés. J'achetai quelques babioles, et il s'éleva une querelle entre eux. L'un affirmait que les objets de son travail avaient une supériorité que l'autre lui contestait. Je partis peu édifiée. En revanche, je le fus beaucoup de l'aspect du camp français. Je venais d'en visiter en Angleterre, et ils étaient loin de présenter un spectacle aussi brillant et aussi animé; cependant les soldats français avaient moins bonne mine individuellement et n'étaient pas si bien vêtus.

Je vis passer la calèche du général Marmont où était sa femme très parée, coiffée en cheveux et sans fichu. Les postillons avaient des vestes couvertes de galons d'or; la calèche était dorée, mais malpropre et mal attelée. Tout cela me parut en total un équipage fort ridicule, y compris madame la générale. Je m'en amusai; c'était bien comme je l'avais prévu.

Après une absence de dix jours, je revins à la Haye; j'y trouvai des lettres de mes oncles. Monsieur de Boigne, ayant mal calculé le moment de mon arrivée, était parti pour la Savoie. On m'annonçait que je trouverais mes passeports à Anvers. Je passai une soirée chez madame de Bezerra pour prendre congé de la société de la Haye; monsieur de Sémonville y vint ainsi que toutes les autorités hollandaises et, le lendemain, je partis.

On m'avait fait peur de la sévérité des douaniers, et j'étais d'autant plus effrayée d'avoir affaire à des commis français que mes rapports avec ceux de l'Allien-Office, (p. 189) au moment de mon départ d'Angleterre, m'avaient paru fort désagréables. Or, si les anglais étaient malhonnêtes, qu'avais-je à attendre de commis français? Monsieur de Sémonville m'avait bien donné une lettre de recommandation, mais cependant le cœur me battait en arrivant au premier poste français.

On me pria très poliment d'entrer dans le bureau; j'y fus suivie par mes femmes. Ma voiture était censée venir de Berlin. Comme anglaise, elle aurait été confisquée; mais, en qualité d'allemande, elle passait en payant un droit considérable. Pendant que je l'acquittais, les jeunes gens de la douane admiraient cette voiture, qui était très jolie:

«C'est une voiture de Berlin, dit le chef.

«—Oui, monsieur, regardez plutôt, c'est écrit sur tous les ressorts.»

Je devins rouge comme un coq en suivant leurs regards et en voyant imprimé sur le fer: Patent London. Ils se prirent à sourire, et je payai la somme convenue pour ma voiture allemande. Pendant que le chef enregistrait et me délivrait les certificats, un autre s'occupait de mon passeport et me faisait un signalement très obligeant mais qui me tenait assez mal à mon aise. Le chef s'en aperçut, et, levant à moitié les yeux de dessus son papier:

«Mettez jolie comme un ange; ce sera plus court et ne fatiguera pas tant madame.»

Un employé subalterne avait à moitié ouvert une des bâches de la voiture, sans même la descendre; je lui glissai deux louis dans la main; un des commis rentra un instant après et me les remit en me disant avec la plus grande politesse:

«Madame, voilà deux louis que vous avez laissé tomber par mégarde.»

(p. 190) Je les repris, un peu honteuse. Enfin tout semblait terminé à ma plus grande satisfaction lorsqu'ils s'avisèrent que le fouet de mon courrier était anglais. Ils me montrèrent London écrit sur le bout d'argent dont il était orné; sans doute je l'avais acheté dans quelque endroit où les marchandises anglaises étaient admises, mais, en France, elles étaient prohibées et leur devoir ne leur permettait d'en laisser passer aucune. Nous gardâmes tous notre sérieux à cette dernière scène du proverbe. Ils me souhaitèrent un bon voyage et je partis très étonnée d'avoir trouvé une si obligeante et si spirituelle urbanité là où je ne m'attendais qu'à des procédés grossiers jusqu'à la brutalité. Je suis entrée dans ces détails pour montrer jusqu'à quel point les émigrés, qui avaient le droit de se croire les plus raisonnables, étaient encore absurdes dans leurs idées sur la France et, au fond, lui étaient hostiles.

Arrivée à Anvers, je trouvai à l'auberge un billet de monsieur d'Herbouville, alors préfet, qui m'annonçait avoir mes passeports. J'étais proche parente de sa femme; il avait donné l'ordre de le prévenir du moment où je serais à Anvers. J'étais à peine établie dans ma chambre d'auberge que j'y vis entrer un grand dadais de cinq pieds dix pouces répétant au plus pointu d'une voix de fausset bien aiguë:

«Apollinaire, c'est Apollinaire, je suis Apollinaire,» et faisant à coudes ouverts des révérences jusqu'à terre.

Je fus quelques instants à reconnaître le jeune d'Argout que j'avais beaucoup vu quelques année avant à Londres où son oncle (qui était aussi le mien, ayant épousé une sœur de mon père) s'occupait de son éducation avec un soin auquel il a répondu. C'est lui qui, depuis, s'est élevé par un mérite incontestable accompagné d'une disgrâce et d'une gaucherie qu'il déployait alors dans toute (p. 191) leur naïveté. Il m'en donna une nouvelle preuve le lendemain matin. Il m'accompagna à la cathédrale d'Anvers et, malgré toutes mes supplications, il monta jusqu'au haut du clocher toujours à reculons, en me donnant la main, ce qui n'était pas plus commode pour moi que pour lui. Il exerçait alors une petite place dans les droits réunis dont il faisait vivre sa mère. Depuis, il est devenu préfet, pair, enfin ministre. Il est homme de talent, de cœur et très honnête; mais son esprit est presque aussi gauche que ses manières.

Monsieur d'Herbouville vint après; je le trouvai froid et emprunté; il avait récemment été fort compromis par la reconnaissance bavarde de quelques émigrés auxquels il avait rendu service, et se tenait sur la réserve. Il m'engagea à dîner.

La meilleure de mes visites fut celle de monsieur Malouet, vieil ami de mon père et préfet maritime à Anvers. Monsieur Malouet, qui avait été un constitutionnel de 89, terme de réprobation, s'il en fut, dans l'émigration, n'en était pas moins resté fort lié avec mon père et je le voyais perpétuellement chez lui. Il n'y avait pas bien longtemps qu'il avait quitté Londres et il ne savait pas trop comment je verrais un préfet de la République ou plutôt du Consulat. Rassuré à cet égard par la joie que j'éprouvai à trouver un visage de connaissance pour la première fois depuis un mois, il me fit signe de me taire, alla ouvrir toutes les portes, examina bien s'il n'y avait personne aux écoutes, les referma soigneusement, m'avança une chaise au milieu de la chambre, en prit une à côté de moi et puis me demanda à voix bien basse des nouvelles de mon excellent père, ajoutant:

«Voyez-vous, mon enfant, il ne faut pas se compromettre.»

(p. 192) Il me posa une règle de conduite sur ce que je ne devais point faire, point dire à Paris, toujours pour ne pas me compromettre, qui avait fini par me mettre la terreur dans le cœur, après avoir commencé par me donner envie de rire, d'autant que ses préceptes étaient appuyés d'exemples les plus alarmants:

«Mais ce pays est donc tout à fait inhabitable, ne pus-je m'empêcher de m'écrier?

«—Chut, chut, voilà une affreuse imprudence.»

Il retourna examiner les portes, mais ne voulut plus s'exposer à pareille incartade. Il prit congé de moi en me disant qu'il était plus prudent de ne pas me revoir, que d'Herbouville l'avait engagé à dîner mais qu'il ne voulait pas courir le risque de se laisser aller à me faire quelque question imprudente. Il n'y avait pas grand danger, c'était plutôt mes paroles que les siennes qu'il avait à craindre; toujours est-il qu'il me laissa fort troublée. On n'échappe pas à son sort. Quelques années plus tard, monsieur Malouet, devenu conseiller d'État, se trouva, malgré ses prudentes précautions, compromis par ses relations avec le baron Louis et fut exilé par l'Empereur.

Je trouvai, chez monsieur d'Herbouville, sa famille et quelques commensaux. Ils étaient de beaucoup meilleure composition que je ne m'y attendais d'après les discours de monsieur Malouet. Il avait pourtant réussi à me mettre mal à mon aise; je craignais un peu pour moi et beaucoup pour les autres à qui ma présence pouvait être si dangereuse. Cependant, je dois dire que même monsieur Malouet et surtout les d'Herbouville avaient trouvé le moyen de parler en termes de regret, de douleur, de réprobation de cette mort de monsieur le duc d'Enghien, si bien oubliée par l'émigration. Partout, dans toutes les classes et principalement parmi les gens attachés au (p. 193) gouvernement, je l'ai trouvée une plaie encore toute saignante à mon retour en France.

J'arrivai sans autre incident au château de Beauregard, ayant tourné Paris. Monsieur de Boigne n'était pas encore de retour de Savoie; je m'y installai comme seule maîtresse de ce beau lieu. J'y pleurai bien à mon aise pour en prendre possession, le 2 novembre 1804, jour des Morts, par un brouillard froid et pénétrant qui ne permettait pas de voir à trois pieds devant soi. Je me trouvai le soir enfermée dans une pièce dont mes mains, accoutumées aux serrures anglaises, ne savaient pas ouvrir les portes, et sans sonnettes. Elles avaient été proscrites comme aristocrates pendant la Révolution, et monsieur de Boigne n'avait pas songé à en faire remettre. J'éprouvai un sentiment d'abandon et de désolation qui me glaça jusqu'au fond de l'âme, et je ne pense pas que je me fusse crue dans un pays plus sauvage sur les bords de la Colombia.

Le lendemain matin, j'envoyai chercher un serrurier. Il m'assura qu'il allait arranger provisoirement une sonnette en attendant qu'elle pût être organisée définitivement. Quel diantre de pays est donc cela où les serruriers parlent la langue de l'Athénée et où les chevaux sont attelés avec des ficelles? Ma pauvre cervelle de vingt ans, livrée pour la première fois à ses propres forces, était toute renversée par la diversité des impressions que je recevais; aussi, j'ai conservé une multitude de souvenirs très vifs de ce voyage.

(p. 194) CHAPITRE II

Mes opinions. — La duchesse de Châtillon. — La duchesse de Laval, le duc de Laval. — La famille de Rohan. — La princesse Berthe de Rohan. — La princesse Charles de Rochefort. — La princesse Herminie de Rohan. — Scène pénible. — Mon premier bal à Paris. — L'amiral de Bruix, sa mort. — Paroles de l'Empereur. — La princesse Serge Galitzin. — La duchesse de Sagan. — Monsieur de Caulaincourt. — Scène entre la princesse de la Trémoille et monsieur d'Aubusson. — La duchesse de Chevreuse.

Je ne voulus pas assister aux fêtes du couronnement; mon héroïsme royaliste en aurait trop souffert. Nous nous amusions dans notre oisive nullité par mille brocards. Un seul était assez piquant; on disait que le manteau impérial restait flottant parce que l'Empereur n'avait pas su passer la Manche. En dépit de mes préjugés, je n'avais pu me défendre d'une exaltation très sincère pour le Premier Consul. J'admirais en lui le conquérant et le faiseur de bulletins. Personne ne m'avait expliqué son immense mérite de législateur et de tranquilliseur des passions; je n'étais pas en état de l'apprécier à moi seule. Je me serais, je crois, volontiers enthousiasmée pour lui si j'avais vécu dans une autre atmosphère.

À Londres, ma pauvre mère avait souvent pleuré de chagrin en me voyant si mal penser; elle prétendait que je montais la tête de mon frère pour Bonaparte. Il est certain que, voyant nos princes de près et le Premier Consul de loin, tous mes vœux étaient pour lui; la mort du duc d'Enghien avait été une impression aussi fugitive (p. 195) en moi qu'en ceux avec lesquels je me trouvais alors. Toutefois, malgré cette velléité d'admiration pour l'Empereur, je tenais par mille préjugés à ce qu'on appelait l'ancien régime; et mon éducation toute anglaise me rendait, par intuition, de la secte qui, depuis, a été appelée libérale. Voilà, autant que je puis le démêler à présent, le point où j'en étais à mon arrivée en France. Monsieur de Boigne, ce que je ne conçois guère, n'était pas du tout révolutionnaire et, sur ce seul point de la politique, nous étions à peu près d'accord.

Nous allâmes à la fin de décembre nous établir à Paris; j'y passai trois mois, les plus ennuyés de ma vie. La société de Paris est tellement exclusive qu'il n'y a nulle place pour ceux qui y débutent, et, avant de s'être formé une coterie, on y est complètement isolé. D'ailleurs, la crainte des scènes que monsieur de Boigne me faisait à propos de tout et de rien me tenait dans une réticence qui ne facilitait pas les rapports de sociabilité. Je trouvais de temps en temps une vieille femme qui se rappelait m'avoir vue téter à Versailles, ou une autre qui me racontait mes gentillesses de Bellevue, mais tout cela ne me récréait pas infiniment.

Je fus très tendrement accueillie par la princesse de Guéméné (celle dont j'ai déjà parlé); elle me fut utile et serviable autant que peut l'être une personne qui ne quitte pas son lit et voit peu de monde.

La duchesse de Châtillon, en revanche, m'était insupportable; elle me retenait des heures entières à me chapitrer sur une multitude de choses où ses conseils étaient aussi inutiles que surannés, commençant et finissant toujours ses sermons par ces mots:

«Ma petite reine, comme j'ai l'honneur de vous appartenir.»

Ce qui voulait dire en bon français:

(p. 196) «Tenez-vous pour très honorée que je veuille bien reconnaître la parenté entre nous,» et je ne m'y sentais nullement disposée.

Elle habitait, dans son magnifique hôtel de la rue du Bac, une grande pièce qu'elle appelait son cabinet, meublée avec beaucoup de luxe antique et fournie de huit à dix pendules qui toutes marquaient le temps d'un ton et d'un mouvement différents. Une superbe cage dorée, suspendue en guise de lustre, était occupée par des oiseaux chantant à pleine gorge. Tout ce cliquetis, avec la basse obligée de la voix monotone et sans timbre de la duchesse, me prenait sur les nerfs et rendait ces visites insupportables. Je n'en sortais jamais sans faire vœu de n'y plus retourner, vœu que j'aurais infailliblement accompli si mes lettres de Londres n'eussent souvent porté des compliments à madame de Châtillon.

Cette duchesse de Châtillon était fille de la duchesse de Lavallière, rivale de la maréchale de Luxembourg, toutes deux si belles et si galantes. La fille aussi avait été l'une et l'autre. Le cadre de la glace, dans ce cabinet où elle me faisait de si longues homélies, était incrusté des portraits de tous ses amants. N'en sachant plus que faire, elle avait inventé de les utiliser comme mobilier. Le nombre en était considérable et cela formait une très jolie décoration. Elle avait été esprit fort, mais était devenue prude et dévote. Avec elle a fini la maison de Lavallière et, avec ses deux filles, les duchesses de la Trémoille et d'Uzès, celle de Coligny-Châtillon; ce sont deux noms éteints.

La marquise, devenue duchesse, de Laval, ancienne amie de ma mère et ma marraine, me traitait avec une bonté toute maternelle. Elle était aussi simple que madame de Châtillon était pleine d'emphase et ne me faisait pas valoir la parenté. Aussi j'allais très volontiers dans (p. 197) la cellule du couvent de Saint-Joseph où elle vivait dans les pratiques d'une dévotion aussi minutieuse qu'indulgente. Elle donnait tout ce qu'elle avait aux pauvres, et son costume se ressentait tellement de cette pénurie qu'un jour, à l'église, un homme lui frappa sur l'épaule pour lui payer sa chaise:

«Vous vous trompez, monsieur, reprit doucement la duchesse; ce n'est pas moi, c'est cette autre dame».

Le mot dame a, dans cette situation, quelque chose qui m'a toujours touchée.

Le duc de Laval était impatienté de la position de sa femme. Après avoir vainement tenté de lui donner de l'argent qui ne faisait que traverser sa bourse, il prit le parti de lui louer un appartement décent, de payer sa modique dépense et même sa toilette sur laquelle cependant il n'obtint guère d'amélioration. S'il avait exigé un costume convenable à son état dans le monde, il l'aurait désolée; elle voulait pouvoir aller à pied toute seule, dans la boue, visiter les églises et les pauvres sans être remarquée. Quoiqu'elle ne fût pas jolie, elle avait été dans sa jeunesse la femme la plus élégante et la plus magnifique de la Cour de France; son oncle, l'évêque de Metz, payait tous ses mémoires et elle dépensait quarante mille francs pour sa toilette. Jamais changement n'avait été plus complet, et peut-être aurait-elle mieux fait d'éviter les deux extrêmes. Telle qu'elle était devenue, elle était fort considérée de son mari et adorée de ses enfants.

Ce mari est un caractère réellement original, chose rare en tout pays, plus rare en France, plus rare encore dans la classe où il est né. Depuis son entrée dans le monde, il a toujours vécu magnifiquement des profits de son jeu sans que sa considération en ait souffert. Jamais il n'a eu l'air d'aller plus qu'un autre homme de son (p. 198) rang dans les lieux où l'on jouait; jamais il n'a recherché ce qu'on appelle une bonne partie; cependant il comptait sur cent mille écus de rente en fonds de cartes, comme il aurait compté sur un revenu en terres. Il était le plus beau joueur et le plus juste qu'on pût rencontrer; la décision du duc de Laval aurait fait loi dans toute l'Europe sur un coup douteux.

Il avait été bon officier et on prétendait qu'il avait le coup d'œil militaire. Il s'était assez distingué pendant la campagne des princes où il avait eu le malheur de voir tuer sous ses yeux son second fils, Achille, le seul de ses enfants qu'il ait jamais aimé. Lors du licenciement de cette armée, il se conduisit vis-à-vis de son corps avec une paternelle générosité qui ne fut imitée par personne, et lui mérita la plus haute estime.

Dans le cours ordinaire de la vie, il professait l'égoïsme jusqu'à l'exagération. Il rencontrait sa belle-fille à pied dans la rue un jour où il commençait à pleuvoir, n'affectait pas même de ne l'avoir point remarquée, et lui disait le soir:

«Caroline, vous avez dû être horriblement mouillée ce matin; je vous aurais bien fait monter dans ma voiture, mais j'ai craint l'humidité si on ouvrait la portière.»

Il y en aurait mille à citer de cette force; ses enfants l'aimaient pourtant, et tout le monde lui rendait. Il faisait beaucoup de visites; c'était chez lui un système de conduite; il prétendait que c'était le meilleur moyen pour qu'on ne dise pas autant de mal de vous, qu'on ménage toujours un peu les gens qui peuvent entrer pendant qu'on en parle.

Tous les ana sont remplis de ses coq-à-l'âne; par une singulière disposition de son esprit il ne pouvait se mettre dans la tête la véritable acception des mots. Il ne péchait (p. 199) pas par l'idée, mais par l'expression. Ainsi il parlait d'être fouetté aux quatre coins de la cour ovale; il était monté à cheval pour arriver currente calamo; il recevait une lettre anonyme, signée de tous les officiers de son régiment, et tant d'autres bévues rapportées partout. Voici une de ses plus jolies erreurs et des moins connues. On discutait à quel point Zeuxis et Apelle étaient contemporains; le duc de Laval, assis à souper à côté du duc de Lauzun, lui dit:

«Lauzun, qu'est-ce que c'est que ça, contemporain?

«—Des gens qui vivent en même temps: toi et moi, nous sommes contemporains.

«—Allons donc, tu te fiches de moi! est-ce que je suis peintre, moi?»

Dans la société intime, le duc de Lauzun passait pour arranger les histoires du duc de Laval avec lequel il était très lié. Un jour, il voulut le trouver mauvais; le duc de Lauzun lui répondit:

«Tu te fâches, Laval, hé bien, c'est bon, je ne t'en ferai plus et tu verras ce que tu y perdras.»

Il avait raison, car les mots du duc de Laval lui donnaient une sorte de célébrité. On a comparé son esprit à une lanterne sourde qui n'éclairait qu'en dedans; cela est assez ingénieux car, s'il a dit beaucoup de balourdises, il n'a jamais fait une sottise.

Son fils aîné, Adrien, devenu depuis duc de Laval, est un homme de bonne compagnie. Son nom, plus que son mérite, l'a poussé pendant la Restauration à des emplois où il n'a pas montré suffisamment de capacité, mais il est pourtant fort au-dessus de la réputation de nullité qu'on a voulu lui faire. Le désir de prolonger les goûts de la jeunesse au delà du terme raisonnable l'a exposé à quelques ridicules. Il a eu le malheur de perdre son fils unique, le dernier de cette (p. 200) branche de Montmorency-Laval. Son frère Eugène est le plus désagréable personnage qu'on puisse rencontrer; il cache sous une dévotion puérile et intolérante l'égoïsme le plus déhonté.

J'avais entendu la comtesse de Vaudreuil dire «nous autres jolies femmes», mais il était réservé à Eugène de Montmorency, je crois, d'inventer l'expression de «nous autres saints», et je l'ai entendu s'en servir. Son cousin Mathieu avait une dévotion toute différente; j'aurai occasion d'en parler plus tard.

La princesse de Guéméné avait quatre enfants, le duc de Montbazon, marié à mademoiselle de Conflans, le prince Louis de Rohan qui a été le premier des nombreux maris de l'aînée des filles du duc de Courlande (elle a fini par s'appeler la duchesse de Sagan et ne plus changer de nom aussi souvent que d'époux), le prince Victor de Rohan, et la princesse Charles de Rohan-Rochefort.

Je me liai assez intimement avec la princesse Berthe, fille du duc de Montbazon; elle était revenue en France avec sa mère pour soigner les derniers moments de la marquise de Conflans et, quoique déjà mariée à son oncle Victor, Berthe, par des motifs de fortune, passait pour fille. Elle était très aimable, spirituelle, bonne, agréable sans être jolie; elle me plaisait extrêmement et probablement notre liaison serait devenue de l'amitié sans son départ pour la Bohême où elle s'est établie. Sa tante, la princesse Charles de Rohan-Rochefort, proclamait dans sa jeunesse le projet de montrer au monde un spectacle qu'il n'avait jamais vu, celui d'une princesse de Rohan honnête femme. Mais il était réservé à la nièce de l'accomplir et la pauvre princesse Charles, au contraire, est tombée dans tous les désordres imaginables. Si d'avoir été la femme d'un misérable est une excuse, (p. 201) elle lui est complètement acquise; le prince Charles est fort au delà d'un mauvais sujet.

Je rencontrais souvent chez la princesse de Guéméné la princesse Charles avec ses filles. L'aînée était affreusement laide et commune, mais la meilleure personne du monde; elle souffrait horriblement des embarras où sa mère se mettait et qu'elle dissimulait le plus possible à la princesse de Guéméné. Je me rappelle une petite circonstance à laquelle je ne pense jamais sans éprouver une sorte de frisson.

J'avais eu du monde chez moi. Le lendemain matin, je m'habillais pour sortir; un de mes gens me dit qu'une femme demandait à me parler: «C'est bon, je la verrai en sortant»; une demi-heure se passe. En traversant l'antichambre pour monter en voiture, je vois assise sur une banquette, avec de gros souliers tout crottés et une espèce de servante à côté d'elle, la princesse Herminie de Rohan. Je tombai à la renverse; je l'entraînai dans ma chambre et me confondis en excuses. Hélas! elle était plus confuse que moi: elle était pâle et tremblante, sa main froide serrait convulsivement la mienne. Elle me raconta que sa mère avait joué la veille chez moi, que, n'ayant pas d'argent, elle avait emprunté cinq louis à mes gens, que le désir de les rendre tout de suite lui en avait fait hasarder cinq autres qu'elle avait dû leur demander aussi. Bref, elle leur devait vingt louis dont elle me priait d'être caution, aimant mieux me les devoir qu'à des valets. N'osant pas me faire ce récit, elle en avait chargé la pauvre Herminie qui en était dans un état digne de pitié. On peut croire que la mienne ne lui manqua pas; je la consolai de mon mieux, en ayant l'air de penser que cette petite somme me serait promptement remboursée; et, en parlant bien vite d'autre chose, je l'emmenai avec moi faire une visite à sa grand'mère; en (p. 202) la ramenant chez elle j'eus le bonheur de l'y déposer un peu remise. Mais sa souffrance m'est toujours restée dans l'esprit comme une des plus pénibles qu'un cœur haut placé puisse éprouver; le sien semblait fait pour la sentir dans toute son amertume. Sa laideur et sa mauvaise tournure lui avaient fait subir le séjour de l'antichambre.

Sa seconde sœur était assez belle, et la troisième, Gasparine, depuis princesse de Reuss, alors enfant, était charmante. Elles avaient aussi deux frères qui sont devenus de bons sujets et se sont établis en Bohême auprès de leurs oncles. Leur famille a cherché, à juste titre, à les éloigner également de père et mère.

Après la mort de madame de Guéméné, la princesse Charles tomba dans un si épouvantable désordre qu'elle même se retira de la société.

La première fois que j'allai au bal à Paris, ce fut à l'hôtel de Luynes; je crus entrer dans la grotte de Calypso. Toutes les femmes me parurent des nymphes. L'élégance de leurs costumes et de leurs tournures me frappa tellement qu'il me fallut plusieurs soirées pour découvrir qu'au fond j'étais accoutumée à voir à Londres un beaucoup plus grand nombre de belles personnes. Je fus très étonnée ensuite de trouver ces femmes, que je voyais si bien mises dans le monde, indignement mal tenues chez elles, mal peignées, enveloppées d'une douillette sale, enfin de la dernière inélégance. Cette mauvaise habitude a complètement disparu depuis quelques années; les françaises sont tout aussi soignées que les anglaises dans leur intérieur et parées de meilleur goût dans le monde.

J'étais curieuse devoir madame Récamier. On m'avertit qu'elle était dans un petit salon où se trouvaient cinq ou six autres femmes; j'entrai et je vis une personne qui me parut d'une figure fort remarquable; elle sortit peu (p. 203) d'instants après, je la suivis. On me demanda comment je trouvais madame Récamier:

«Charmante, je la suis pour la voir danser.

«—Celle-là? mais c'est mademoiselle de La Vauguyon; madame Récamier est assise dans la fenêtre, là, avec cette robe grise.»

Lorsqu'on me l'eut indiquée, je vis en effet qu'une figure qui m'avait peu frappée était parfaitement belle. C'était le caractère définitif de cette beauté, qu'on peut appeler fameuse, de le paraître toujours davantage chaque fois qu'on la voyait. Elle se retrouvera probablement sous ma plume; notre liaison a commencé bientôt après et dure encore très intime.

Mon oncle, l'évêque de Comminges, devenu évêque de Nancy, était alors à Paris. Il aurait fort désiré que j'entrasse dans la Maison de l'Impératrice qu'on formait en ce moment, et me faisait valoir la liberté qu'une place à la Cour me donnerait vis-à-vis de monsieur de Boigne. En outre que cela répugnait à mes opinions, mes goûts m'ont toujours éloigné de la servitude, de quelque nature qu'elle puisse être; je n'aimerais pas à être attachée à une princesse en aucun temps et sous aucun régime. Il revint plusieurs fois à la charge sans succès. À la manière dont il m'en parlait, comme d'une chose qui n'attendait que mon approbation, je crois qu'il en avait mission, mais je n'en ai jamais éprouvé de désagrément. Quoi qu'on ait pu dire, lorsque les refus se faisaient convenablement, modestement et sans éclat, ils n'avaient point de suite fâcheuse; il n'y a guère eu de forcés que ceux qui ont voulu l'être.

Nous perdîmes dans ce temps un de nos cousins, l'amiral de Bruix. C'était un homme dont l'esprit et le talent valaient mieux que la moralité. Il avait joué un grand rôle sous le Directoire, et soutenu, seul, l'honneur (p. 204) de la marine, pendant toute la Révolution, il passait pour avoir outrageusement volé durant son ministère; toutefois, il est mort sans le sol. Quoiqu'il eût été des plus actifs au dix-huit brumaire, il était tombé dans la disgrâce de l'Empereur à la suite d'un séjour à Boulogne. L'Empereur avait voulu faire exécuter, malgré l'amiral, une manœuvre où il avait péri beaucoup de monde; celui-ci s'en était plaint très fortement. Mais ce qui l'avait perdu c'est un propos tenu dans une réunion des grands dignitaires qui voulaient élever une statue au nouvel empereur. On discutait sur le costume; l'amiral, impatienté des flagorneries qu'il écoutait depuis deux heures, s'écria:

«Faites-le tout nu; vous aurez plus de facilité à lui baiser le derrière.»

On était accoutumé à ses boutades, mais celle-ci fut rapportée et déplut extrêmement. On épia une occasion de mécontentement. Sur quelques dépenses un peu hasardées, il fut mandé à Paris, assez mal traité; la colère se joignit à une maladie de poitrine déjà commencée, et il mourut dans un état de détresse qui allait, malgré tout l'entourage du luxe, jusqu'à manquer d'argent pour acheter du bois. Il faut rendre justice à qui il appartient: Ouvrard lui devait une grande partie de sa fortune; apprenant sa position, il envoya la veille de sa mort cinq cents louis en or à madame de Bruix. Ce n'était sûrement pas la centième partie de ce que l'amiral lui avait laissé gagner, mais il était mourant et disgracié et ce trait fait honneur à Ouvrard.

L'amiral de Bruix professait l'athéisme comme un philosophe du dix-huitième siècle; sa femme, dans les mêmes principes, n'avait pas voulu laisser approcher un prêtre; il mourut dans la nuit. Mon oncle, l'évêque de Nancy, fut chargé par la veuve d'en porter la nouvelle à (p. 205) l'Empereur. Il se rendit au lever. L'Empereur l'écouta avec l'air de l'affliction, puis, prenant la parole:

«Au moins, monsieur l'évêque, avons-nous la consolation qu'il soit mort dans des sentiments chrétiens? A-t-il reçu les secours de la religion?»

Mon oncle resta confondu; il ne sut que balbutier une négative très embarrassée. L'Empereur le regarda sévèrement et tourna brusquement le dos. Les paroles de l'habile comédien ne tombèrent pas à terre; aucun grand dignitaire ne prêcha plus à l'athéisme, et tous les évêques cherchèrent à obtenir des fins édifiantes des membres de leur famille. Toutefois, il ne voulait pas dégoûter mon oncle et, la première fois qu'il le revit, il le traita fort bien.

Parmi les étrangers de distinction qui se trouvaient à Paris lors de mon arrivée, la princesse Serge Galitzin et la duchesse de Sagan étaient les plus remarquables.

La princesse Serge, jolie, piquante, bizarre, semblait à peine échappée de ses steppes natifs et avait toutes les allures d'un poulain indompté. Elle avait trouvé, dans je ne sais quel vieux château, un portrait en émail dont elle avait la tête tournée; elle avait repoussé le mari qu'on lui avait donné parce qu'il n'y ressemblait pas; elle portait ce portrait chéri à son col et courait l'Europe pour en chercher l'original. On m'a raconté que, chemin faisant, elle s'est fréquemment contentée de ressemblances partielles à ce type imaginaire et que, trouvant tantôt les yeux, tantôt la bouche ou le nez de son sylphe, elle a été contrainte à diviser sa passion entre nombreuse compagnie. Lorsque je l'ai connue, elle était encore dans toute la grâce sauvage de sa recherche primitive.

La duchesse de Sagan portait alors le nom de son premier mari, Louis de Rohan; elle était belle, avait l'air très distinguée, et les façons de la meilleure compagnie; (p. 206) elle excellait dans le talent des femmes du Nord d'allier une vie très désordonnée avec des formes nobles et décentes. Toutes les filles de la duchesse de Courlande sont éminemment grandes dames.

À la fin de ce carnaval, je fus invitée avec toute la terre à un grand bal chez madame Récamier, alors à l'apogée de sa beauté et de sa fortune. La société y était composée des illustrations du nouvel empire, Murat, Eugène Beauharnais, les maréchaux, etc., d'un grand nombre de personnes de l'ancienne noblesse, d'émigrés rentrés, des sommités de la finance et de beaucoup d'étrangers. J'y fus témoin d'un fait singulier dans un monde aussi mêlé. L'orchestre joua une valse; de nombreux couples la commencèrent; monsieur de Caulaincourt s'y joignit avec mademoiselle Charlot, la beauté du jour. À l'instant même, tous les autres valseurs quittèrent la place et ils restèrent seuls. Mademoiselle Charlot se trouva mal, ou en fit le semblant, ce qui interrompit cette malencontreuse danse. Monsieur de Caulaincourt était pâle comme la mort. On peut juger par là à quel point le meurtre de monsieur le duc d'Enghien était encore vif dans les esprits et combien les calomnies (et c'en était je crois) étaient généralement accueillies contre monsieur de Caulaincourt.

On me raconta (mais ce n'est qu'un ouï-dire) que, lorsque l'Empereur forma sa maison, monsieur de Caulaincourt, sortant du cabinet, annonça à ses camarades du salon de service qu'il venait d'être nommé grand écuyer. On s'empressa de lui faire compliment; Lauriston seul se taisait.

«Tu ne me dis rien, Lauriston?

—Non.

—Est-ce que tu ne trouves pas la place assez belle?

—Pas pour ce qu'elle coûte.

(p. 207) —Qu'entends-tu par ces paroles?

—Tout ce que tu voudras.»

On s'interposa entre eux, cela n'eut pas de suite; mais Lauriston, jusque-là une espèce de favori, fut éloigné de l'Empereur et ne revint à Paris que longtemps après. Je n'affirme pas cette anecdote; elle fut crue par nous dans le temps mais il n'y a rien de si mal informé que les oppositions. J'ai eu occasion de m'en assurer en vivant intimement depuis avec des gens aux affaires sous le gouvernement impérial. Ils m'ont prouvé l'absurdité d'une quantité de choses que j'avais crues pieusement pendant de longues années. Aussi je ne demande confiance que pour ce que je sais positivement.

Par exemple, j'assistai à une étrange scène chez une madame Dubourg où la société de l'ancien régime se réunissait souvent alors. Monsieur le comte d'Aubusson venait d'être nommé chambellan de l'Empereur. Ces nominations nous déplaisaient fort et nous le témoignions avec des formes plus ou moins acerbes. La princesse de La Trémoille trouva bon de traiter très durement monsieur d'Aubusson avec qui elle était liée et qu'elle voyait habituellement; il lui demanda ce qu'il avait fait pour mériter ses rigueurs:

«Je pense que vous le savez, monsieur.

—Non, en vérité, madame. J'ai beau consulter mes souvenirs et pourtant je les reprends de haut, car c'est depuis le moment où j'ai dû vous faire expulser des casernes où vous veniez débaucher les soldats de mon régiment.»

La princesse resta pétrifiée d'abord; ensuite elle eut des attaques de nerfs et des cris de fureurs. Malgré la partialité de l'auditoire, les rieurs furent contre elle. Il était avéré qu'étant princesse de Saint-Maurice, et fort patriote au commencement de la Révolution, elle s'était (p. 208) fait chasser des casernes où elle allait prêcher l'insubordination aux soldats.

Quoique nous fussions très insolents, nous n'étions pas très braves, et, après cette scène qui fit du bruit, dont Fouché parla et pour laquelle madame de la Trémoille fut mandée à la police, nous fûmes en général fort polis pour les nouveaux chambellans. Il n'y avait guère que madame de Chevreuse qui se permit des incartades; mais elle était si bizarre, si inconséquente en tout genre que cela passait pour un caprice de plus.

Quoique rousse, elle était extrêmement jolie, très élégante, pleine d'esprit, gâtée au delà de l'expression par sa belle-mère, et elle tenait dans la société une place tout à part qu'elle exploitait jusqu'au mauvais goût. Le duc de Laval l'appelait la fournisseuse du faubourg Saint-Germain. Il avait raison; elle avait des façons de parvenue et abusait des avantages de sa position pour commander des hommages et distribuer des impertinences à quiconque voulait s'y soumettre. Toutefois, elle savait être très gracieuse quand il lui plaisait et, comme ma maison lui était agréable, je n'ai jamais eu à éprouver le plus petit caprice de sa part, si ce n'est à Grenoble l'année de sa mort. J'en parlerai plus tard.

(p. 209) CHAPITRE III

Je m'habitue à la société de Paris. — Arrivée de mes parents en France. — Madame et mademoiselle Dillon. — Je donne des plumes à l'impératrice Joséphine. — Société de Saint-Germain. — Madame Récamier. — Premiers bains de mer.

Dans les premiers temps de l'Empire, la société de l'opposition à Paris était fort agréable. Une fois que j'eus fait mon noviciat et me fus entourée d'une coterie, je m'y plus extrêmement.

Chacun commençait à retrouver un peu de bien-être et de tranquillité; on ne voulait plus les exposer, de sorte que les opinions politiques se montraient assez calmes. On était divisé en deux grands partis: les gens du gouvernement et ceux qui n'y prenaient aucune part. Mais ceux-ci, et j'étais des plus hostiles, se bornaient à des propos, à des mauvaises plaisanteries quand les portes étaient bien fermées; car, sans professer hautement le code de monsieur Malouet, on s'y rangeait au fond. Quelques sévérités exercées, de temps en temps, sur les plus intempestifs tenaient tout le monde, en respect. Il en résultait plus d'urbanité dans les rapports.

Les existences n'étaient pas encore classées; peu de gens étaient établis, et les personnes qui avaient une maison ouverte à la ville ou à la campagne trouvaient facilement à y réunir une société très agréable. Je fus de ce nombre, dès le second hiver. Cela dura trois ou quatre ans; au bout de ce temps, les désertions devinrent (p. 210) plus communes, la grande majorité de la noblesse se rattacha à l'Empire, et le mariage de l'archiduchesse acheva d'enlever le reste. On pouvait dès lors compter les femmes qui n'allaient pas à la Cour. Le nombre en était petit et, si les prospérités de l'Empereur avaient continué quelques mois de plus, il aurait été nul.

Mon oncle avait obtenu d'autant plus facilement la radiation de mon père de la liste des émigrés qu'il n'avait pas de biens à réclamer en France. Il vint, avec ma mère et mon frère Rainulphe, me retrouver vers le milieu de 1805. Ils s'établirent chez moi, à Paris et à Beauregard. Je souhaitais fort que mon frère, dont l'existence n'était nullement assurée et dépendait de la mienne, entrât au service. Ma mère s'y opposait; mon père restait neutre, il savait que sa décision entraînerait celle de son fils et il ne voulait pas l'influencer. Il fut présenté à l'Empereur, qui le traita assez bien, et fort accueilli par l'impératrice Joséphine; elle désira l'avoir pour écuyer, ou au moins l'attacher en cette qualité à son gendre, le prince Louis.

Mon frère aurait préféré entrer dans l'armée, mais il fallait commencer par être soldat. Les Maisons des princes étaient un moyen d'arriver d'emblée à être officier. On commençait par les suivre à la guerre sans caractère, et, pour peu qu'on se conduisît passablement, on était bien vite promu à un grade. Ma mère pleura, mon frère hésita, on tergiversa, bref la place fut donnée à un autre. Dans l'hiver suivant, Rainulphe se lia intimement avec une belle dame que les aventures de Blaye ont rendue depuis un personnage presque historique. Madame d'Hautefort et sa société étaient dans le dernier degré de l'exaltation contre l'Empire; mon frère adopta leurs idées et, dès lors, toute pensée de service fut abandonnée.

(p. 211) Je ne puis m'empêcher de raconter une petite circonstance qui confirme ce qui a été souvent dit de la futilité et de la légèreté de l'impératrice Joséphine. Madame Arthur Dillon, seconde femme du Dillon qui avait épousé mademoiselle de Rothe et qui a péri général des armées de la Convention, était une créole de la Martinique, cousine de l'Impératrice, qui la voyait souvent et qui aimait surtout beaucoup sa fille, Fanny Dillon. Nous étions dans une grande intimité avec toute cette famille. Madame de Fitz-James, fille de madame Dillon, d'un autre lit, était ma meilleure amie. Madame Dillon, étant établie chez moi à Beauregard, alla faire une visite à Saint-Cloud; l'Impératrice la leurrait de l'espoir de faire faire à Fanny un grand mariage. Au retour, elle me demanda si je voulais lui faire le sacrifice d'une plume de héron. Monsieur de Boigne en avait rapporté quelques-unes de l'Inde et me les avait données.

Le marchand de modes, Leroi, était venu le matin chez l'Impératrice en apporter une très médiocre, Madame Dillon avait dit que j'en avais de bien plus belles et aussitôt Sa Majesté avait eu une fantaisie extrême de les obtenir. Nous étions encore à table qu'un homme à cheval, à la livrée de l'Empereur, arrivait pour demander si la plume était accordée. Il n'y avait pas trop moyen de la refuser; je la donnai et madame Dillon l'expédia.

Le lendemain, nouveau message et billet impérial. Leroi trouvait la plume admirable mais elle était montée à l'indienne; pour faire un beau panache il en faudrait une seconde. Je donnai la seconde. Le lendemain, madame Dillon alla à Saint-Cloud. Au retour, elle m'annonça avec un peu d'embarras qu'une troisième compléterait l'aigrette. Je donnai la troisième en annonçant que je n'en avais plus à offrir. Troisième billet contenant un hymne de joie et de reconnaissance.

(p. 212) Quelques jours après, madame Dillon me dit que l'Impératrice faisait monter une parure de très beaux camées qu'elle voulait me donner. Je la priai de m'éviter ce cadeau en lui représentant que les plumes avaient été données à elle, madame Dillon, et non offertes à l'Impératrice. Après une nouvelle visite à Saint-Cloud, elle m'assura avoir vainement essayé de faire ma commission. L'Impératrice avait paru tellement blessée qu'il lui avait été impossible d'insister. La parure me serait remise sous peu de jours.

Mon frère alla faire sa cour le dimanche suivant. L'Impératrice le chargea de me remercier, vanta la beauté, la rareté des plumes, et lui dit:

«Je n'ai rien d'autre rare à lui offrir; mais je la prierai d'accepter quelques pierres auxquelles leur travail antique donne du prix.»

Mon frère s'inclina. À son retour à Beauregard, il n'eut rien de plus pressé que de me raconter cette conversation; nous tînmes conseil de famille pour savoir comment je recevrais cette faveur. De refuser il n'était pas possible; nous convenions même, malgré nos préventions, que le choix du cadeau était de très bon goût. Écrirai-je? demanderai-je une audience pour remercier? Cela entraînerait-il la nécessité d'une présentation?

Tout cela me donnait une inquiétude et une agitation que j'aurais pu m'épargner, car, depuis ce jour, je n'ai entendu parler de rien, ni de plumes, ni de pierres, ni de quoi que ce soit. Des personnes qui connaissaient bien l'Impératrice ont pensé que, lorsque l'écrin lui a été reporté, elle a trouvé son contenu si joli qu'elle n'a pas eu le courage de s'en séparer dans le premier moment de la fantaisie. Un mois après, elle l'aurait donné très volontiers, mais le moment était passé.

Mon grand-oncle, l'ancien évêque de Comminges, était (p. 213) établi à Saint-Germain. Sa maison servait de centre à une réunion de vieux émigrés; ils y avaient rapporté à peu de chose près les extravagances dont j'avais été édifiée pendant mon séjour à Munich. Cependant l'influence napoléonienne se faisait sentir jusque dans cette arche sainte. Les deux battants de la porte du salon de mon oncle ne s'ouvraient que pour deux personnes; seules aussi elles avaient la prérogative d'y être annoncées à haute voix par son vieux valet de chambre. C'étaient madame la maréchale de Beauvau, et madame Campan.

Cette dernière se donnait de grands airs à mourir de rire. Un soir, elle voulut m'accabler de ses bontés; je m'y montrai peu sensible, et je ne pus m'empêcher de rire à part moi de la réprimande que mon oncle crut devoir m'adresser à ce sujet. L'idée que madame Campan obtenait de temps en temps un mot de bonté de l'Empereur avait fait de cette maîtresse de pension un personnage important, même aux yeux des gens les plus hostiles au gouvernement, tant le prestige de la puissance était grand à cette époque.

Je fis connaissance à Saint-Germain avec madame de Renouard, plus connue sous le nom de Buffon. Elle était la preuve qu'il n'y a point de position à laquelle un noble caractère ne puisse donner de la dignité. Maîtresse de monsieur le duc d'Orléans pendant toutes les horreurs de la Révolution, elle les avait traversées en alliant un dévouement entier pour le prince avec une haine hautement affichée pour les crimes dont elle était témoin et pour leurs auteurs. Il est inouï qu'elle n'ait pas été victime de sa franchise; il paraît qu'elle avait inspiré du respect à ces monstres eux-mêmes.

Elle resta fidèle à la mémoire de monsieur le duc d'Orléans et s'occupa, au péril de ses jours, des affaires de ses fils qu'elle avait contribué à faire échapper de la (p. 214) prison de Marseille. Elle leur confia un enfant qu'elle avait eu: il fut élevé par eux à l'étranger sous le nom de chevalier d'Orléans; il mourut fort jeune.

Une anecdote peu connue, c'est que monsieur de Talleyrand eut fort le désir d'épouser madame de Buffon. Sa tante, la vicomtesse de Laval, s'employa vivement à cette négociation, sans pouvoir vaincre sa répugnance à devenir la femme d'un évêque. Elle était tombée dans une grande pénurie. Un suisse, monsieur Renouard de Bussière, homme très agréable, lui adressa ses hommages qu'elle accepta. Leur union ne fut pas longue; il mourut lui laissant un fils. Lorsque je l'ai connue, elle était veuve et vivait dans une retraite absolue, uniquement occupée de cet enfant; elle a eu le bonheur de pouvoir le recommander à monsieur le duc d'Orléans avant de mourir.

Ce prince professait, à juste titre, une grande reconnaissance pour madame de Renouard et a toujours protégé son fils. Des anciens rapports de mes parents avec sa famille leur firent forcer la solitude de madame de Renouard. Lorsqu'elle était à son aise, elle était très spirituelle, parfaitement aimable et très intéressante sur ce qu'elle avait vu mais dont elle parlait rarement et mal volontiers. Elle conservait des restes de beauté et surtout d'agrément.

Madame Récamier vint passer quelques jours chez moi à Beauregard où je recevais beaucoup de monde. Je lui rendis sa visite à Clichy; elle y était dans la complète sécurité d'une prospérité établie, lorsque, peu de jours après, éclata la banqueroute de son mari. Quoique je n'eusse avec elle que des rapports de société assez froids, ce n'était pas le cas d'y renoncer; j'allai la voir avec empressement. Je la trouvai si calme, si noble, si simple dans cette circonstance, l'élévation (p. 215) de son caractère dominait de si haut les habitudes de sa vie que j'en fus extrêmement frappée. De ce moment date l'affection vive que je lui porte et que tous les événements que nous avons traversés ensemble n'ont fait que confirmer.

On a fait bien des portraits de madame Récamier sans qu'aucun, selon moi, ait rendu les véritables traits de son caractère; cela est d'autant plus excusable qu'elle est très mobile. Madame Récamier est le véritable type de la femme telle qu'elle est sortie de la main du Créateur pour le bonheur de l'homme. Elle en a tous les charmes, toutes les vertus, toutes les inconséquences, toutes les faiblesses. Si elle avait été épouse et mère, sa destinée aurait été complète, le monde aurait moins parlé d'elle et elle aurait été plus heureuse. Ayant manqué cette vocation de la nature, il lui a fallu chercher des compensations dans la société. Madame Récamier est la coquetterie personnifiée; elle la pousse jusqu'au génie, et se trouve un admirable chef d'une détestable école. Toutes les femmes qui ont voulu l'imiter sont tombées dans l'intrigue et dans le désordre, tandis qu'elle est toujours sortie pure de la fournaise où elle s'amusait à se précipiter. Cela ne tient pas à la froideur de son cœur; sa coquetterie est fille de la bienveillance et non de la vanité. Elle a bien plus le désir d'être aimée que d'être admirée. Et ce sentiment lui est si naturel qu'elle a toujours un peu d'affection et beaucoup de sympathie à donner à tous ses adorateurs en échange des hommages qu'elle cherche à attirer; de sorte que sa coquetterie échappe à l'égoïsme qui l'accompagne d'ordinaire et n'est pas positivement aride, si je puis m'exprimer ainsi. Aussi, a-t-elle conservé l'attachement de presque tous les hommes qui ont été amoureux d'elle. Je n'ai vu personne, au reste, si bien allier un sentiment exclusif avec (p. 216) tous les soins de l'amitié rendus à un cercle assez nombreux.

Tout le monde a fait des hymnes sur son incomparable beauté, son active bienfaisance, sa douce urbanité; beaucoup de gens l'ont vantée comme très spirituelle. Mais peu de personnes ont su découvrir, à travers la facilité de son commerce habituel, la hauteur de son cœur, l'indépendance de son caractère, l'impartialité de son jugement, la justesse de son esprit. Quelquefois je l'ai vue dominée, je ne l'ai jamais connue influencée. Dans sa première jeunesse, madame Récamier avait pris de la société où elle vivait une façon de minauderie affectée qui nuisait même à sa beauté, mais surtout à son esprit. Elle y renonça bien vite en voyant un autre monde qu'elle était faite pour apprécier. Elle se lia intimement avec madame de Staël, et acquit auprès d'elle l'habitude des conversations fortes et spirituelles où elle tient toute la part qui convient à une femme, c'est-à-dire la curiosité intelligente et qu'elle sait exciter autour d'elle par l'intérêt qu'elle y porte. Ce genre de récréation, le seul que rien ne remplace, quand une fois on y a pris goût, ne se trouve qu'en France, et qu'à Paris. Madame de Staël le disait bien, dans les amères douleurs que lui causait son exil.

L'attrait de madame Récamier pour les notabilités a commencé sa liaison avec monsieur de Chateaubriand. Depuis quinze ans, elle lui a dévoué sa vie. Il le mérite par la grâce de ses procédés; le mérite-t-il par la profondeur de son sentiment? c'est ce que je n'oserais affirmer. Toujours est-il qu'elle lui est aussi agréable qu'utile, que toutes ses facultés sont employées à adoucir les violences de son amour-propre, à calmer les amertumes de son caractère, à chercher pâture à sa vanité et distraction à son ennui. Je crois qu'il l'aime autant qu'il peut aimer (p. 217) quelque chose, car elle cherche à se faire lui autant qu'il est possible.

J'eus en 1806 une maladie si bizarre que cela m'engage à en parler. Chaque jour un violent mal de tête annonçait un frisson suivi d'une grande chaleur et d'une légère transpiration, enfin un accès de fièvre bien caractérisé. Seulement, pendant la chaleur de la fièvre, mon pouls, au lieu de s'accélérer, diminuait de vitesse d'une façon très marquée, et reprenait le nombre de ses pulsations lorsque l'accès était tombé. Je ne pouvais manger rien, quoi que ce soit; je dépérissais à vue d'œil.

Les bains de mer m'avaient réussi en Angleterre; j'avais fantaisie d'en essayer; les médecins y consentirent plus qu'ils ne m'y encouragèrent. Il fallut me porter dans ma voiture; je fus cinq jours à faire le chemin et j'arrivai à Dieppe mourante. Huit jours après, je me promenais sur le bord de la mer et je repris ma santé avec cette rapidité de la première jeunesse.

Depuis vingt-cinq ans, ma voiture était la seule qui fût entrée à Dieppe; nous y fîmes un effet prodigieux. Chaque fois que nous sortions il y avait foule pour nous voir passer; et mes équipages surtout étaient examinés avec une curiosité inconcevable. La misère des habitants était affreuse. L'anglais, comme ils l'appelaient, et pour eux c'était pire que le diable, croisait sans cesse devant leur port vide. À peine si un bateau pouvait de temps en temps s'esquiver pour aller à la pêche, toujours au risque d'être pris par l'étranger ou confisqué au retour si les lunettes des vigies l'avaient aperçu s'approchant d'un bâtiment.

Quant aux ressources que Dieppe a trouvées depuis dans la présence des baigneurs, elles n'existaient pas à cette époque. Mon frère me fit arranger une petite charrette couverte; on me procura à grand'peine et à grand (p. 218) frais, malgré la misère, un homme pour mener le cheval jusqu'à la lame et deux femmes pour entrer dans la mer avec moi. Ces préparatifs excitèrent la surprise et la curiosité à tel point que, lors de mes premiers bains, il y avait foule sur la grève. On demandait à mes gens si j'avais été mordue d'un chien enragé. J'excitais une extrême pitié en passant; il semblait qu'on me menait noyer. Un vieux monsieur vint trouver mon père pour lui représenter qu'il assumait une grande responsabilité en permettant un acte si téméraire.

On ne conçoit pas que des habitants des bords de la mer en eussent une telle terreur. Mais alors les dieppois n'étaient occupés qu'à s'en cacher la vue, à se mettre à l'abri des inconvénients qu'ils en redoutaient, et elle n'était pour eux qu'une occasion de souffrance et de contrariété. Il est curieux de penser que, dix ans plus tard, les baigneurs arrivaient par centaines, qu'un établissement était formé pour leur usage et qu'on se plongeait dans la mer sous toutes les formes sans produire aucun étonnement dans le pays.

J'ai voulu constater combien l'usage des bains de mer, devenu si général, était récent en France, car Dieppe a été le premier endroit où on en ait pris.

(p. 219) CHAPITRE IV

Le général de Boigne s'établit en Savoie. — Le cardinal Maury. — Madame de Staël. — Séjour à Aix. — Benjamin Constant. — Dîner à Chambéry. — Coppet. — Monsieur Rocca.

Ma vie a été si monotone pendant les dix années de l'Empire et j'ai pris si peu part aux grands événements que je n'ai guère de jalons pour fixer les époques. Je me bornerai à placer pêle-mêle, et sans égard aux dates, les divers souvenirs de ce temps qui ont rapport aux personnages de quelque importance, ou qui peindraient les mœurs du monde où je vivais exclusivement.

Monsieur de Boigne avait entrepris de bâtir en Savoie, où il avait acheté une propriété. Il avait commencé par y passer quelques semaines chaque été; bientôt il y resta des mois. Enfin, séduit par l'immense importance que sa fortune hors de pair lui donnait dans sa patrie, il y fixa son séjour et il en est devenu le bienfaiteur. Beauregard se trouva alors une trop grande habitation pour le revenu qu'il m'avait laissé. Il fut mis en vente, acheté par le prince Aldobrandini Borghèse et je transportai mes pénates dans un petit manoir situé dans le village de Châtenay, près de Sceaux. La naissance de Voltaire dans cette maison lui donne prétention à quelque célébrité. Ce déplacement n'eut lieu qu'en 1812.

J'ai fait mention de mes rapports avec le cardinal Maury. Il fit précéder sa rentrée en France d'une lettre très servile adressée à l'Empereur; celui-ci ne manqua (p. 220) pas de la rendre publique. Cette circonstance donna lieu à un assez joli mot d'une femme d'esprit, ancienne amie du cardinal. Il trouva son portrait chez elle.

«Je vous sais bien bon gré, lui dit-il, d'avoir conservé cette vieille gravure.

«—J'y ai toujours été fort attachée, Monseigneur, et j'y tiens d'autant plus aujourd'hui qu'elle est avant la lettre.»

Dès que nous sûmes le cardinal à Paris, mon père fut le voir et l'engagea à venir dîner à Beauregard. Il accepta avec empressement et, le dimanche suivant, nous vîmes débarquer d'une immense berline italienne sept personnes: c'étaient son frère, ses neveux, ses nièces, un abbate, enfin toute une maisonnée. Il me dit naïvement que, sortant de chez lui, il avait voulu faire l'économie du dîner d'auberge pour tout ce monde. J'avais conservé un souvenir très reconnaissant des bontés dont il comblait mon enfance; je ne puis exprimer à quel point je fus désappointée en le revoyant. Sa figure, son ton, son langage tout était à l'avenant et aurait choqué dans un caporal d'infanterie. Il faisait des contes d'un goût effroyable.

Je me rappelle que, pendant ce premier dîner, il nous fit le récit d'une aventure arrivée dans son diocèse de Montefiascone. La scène était dans un couvent, les nonnes, leur confesseur, un grand vicaire envoyé pour recueillir les plaintes portées mutuellement, y tinrent un langage tel que l'histoire aurait plus convenablement figuré aux veillées d'un corps de garde que dans la bouche d'un cardinal. Je fus bien étonnée de le trouver ainsi; mes parents partageaient ma surprise. Il était tout autre lorsqu'ils l'avaient connu à Rome, quoiqu'il n'eût pas, même alors, les formes de la bonne compagnie. Son frère nous dit qu'à la suite d'une violente maladie le moral avait été atteint.

(p. 221) Tout le monde s'en aperçut bientôt. Sa gourmandise et son avarice en firent le plastron des plaisanteries de société, et il a mené à Paris une vie honteuse et bafouée. Cette sordide avarice était poussée à un tel point que, lorsqu'il quitta son logement loué pour entrer à l'archevêché, il resta trois heures à grelotter dans sa chambre, attendant que les cendres de son unique foyer fussent assez refroidies pour les emporter avec lui, ne voulant pas, disait-il, laisser ce profit au propriétaire.

Un jour, il sortait de chez lui avec mon père; à moitié de l'escalier, il lui dit:

«Remontons; vous m'avez distrait et j'ai négligé ma précaution accoutumée.»

Ils entrèrent dans sa chambre; mon père lui vit ôter une petite marmite de devant le feu et l'enfermer dans une armoire dont il prit la clef:

«Voyez-vous, mon cher ami, quand je sors j'enferme mon pot au feu; ces gredins-là seraient capables de prendre mon bouillon et d'y fourrer de l'eau.»

Je cite ces traits parce que mon père a été témoin de tous les deux, mais toute sa vie en était remplie. Il était constaté que, lorsqu'il n'était pas prié à dîner, il faisait son repas de petits gâteaux qu'on servait dans les soirées. Mais aussi, lorsqu'il était assis à la table d'un autre, il mangeait avec autant d'avidité que de malpropreté. Il est triste de penser qu'un homme, qui a joué un rôle important et qui avait eu un esprit remarquable, ait pu être amené, par des vices aussi bas, à un tel état d'indignité.

Dans les premiers temps, il venait souvent chez moi. Il avait entrepris de rallier mon père au gouvernement, et quelquefois ils causaient ensemble sur les avantages et les inconvénients du régime impérial. Le jour où le décret sur les prisons d'État parut dans le Moniteur, (p. 222) mon père lui disait que de pareilles lois méritaient d'être discutées publiquement:

«Ah bien oui, s'écria le cardinal, qu'il laisse parler et écrire, il ne sera pas là dans trois mois.

«—C'est ce que je pensais et n'osais pas dire», reprit mon père.

Il y avait assez de monde; le cardinal fut très embarrassé et inquiet de s'être compromis. Depuis ce temps, il vint plus rarement chez moi, et bientôt plus du tout. Il y avait quelques années que je ne l'avais vu lors de la Restauration.

J'allais souvent en Savoie. À mon premier voyage je m'arrêtai à Lyon. Monsieur d'Herbouville en était préfet et c'était un motif pour y séjourner. Je logeai à l'hôtel de l'Europe où j'arrivai tard. Le lendemain matin le valet d'auberge me dit que madame de Staël était dans la maison et demandait si je voudrais la recevoir:

«Assurément, j'en serai enchantée, mais je la préviendrai».

Cinq minutes après, elle entra dans ma chambre escortée de Camille Jordan, de Benjamin Constant, de Mathieu de Montmorency, de Schlegel, d'Elzéar de Sabran et de Talma. J'étais fort jeune; cette grande célébrité et ce singulier cortège m'imposèrent d'abord. Madame de Staël m'eut bientôt mise parfaitement à mon aise. Je devais aller faire des courses pour voir Lyon; elle m'assura que cela était tout à fait inutile, que Lyon était une très vilaine ville entre deux très belles rivières, qu'en sachant cela j'étais aussi habile que si j'avais passé huit jours à la parcourir. Elle resta toute la matinée dans ma chambre y recevant ses visites, m'enchantant par sa brillante conversation. J'oubliai préfet et préfecture. Je dînai avec elle. Le soir, nous allâmes voir Talma dans Manlius, il jouait pour elle plus que pour le public, et (p. 223) il en était récompensé par les transports qu'elle éprouvait et qu'elle rendait communicatifs.

En sortant du spectacle, elle remonta en voiture pour retourner à Coppet. Elle avait rompu son exil, au risque de tout ce qui lui en pouvait arriver de désagréable, pour venir assister à une représentation de Talma.

C'est ainsi que ce météore m'est apparu pour la première fois; j'en avais la tête tournée. Au premier abord, elle m'avait semblé laide et ridicule. Une grosse figure rouge, sans fraîcheur, coiffée de cheveux qu'elle appelait pittoresquement arrangés, c'est-à-dire mal peignés; point de fichu, une tunique de mousseline blanche fort décolletée, les bras et les épaules nus, ni châle, ni écharpe, ni voile d'aucune espèce: tout cela faisait une singulière apparition dans une chambre d'auberge à midi. Elle tenait un petit rameau de feuillage qu'elle tournait constamment entre ses doigts. Il était destiné, je crois, à faire remarquer une très belle main, mais il achevait l'étrangeté de son costume. Au bout d'une heure, j'étais sous le charme et, pendant son intelligente jouissance du débit de Talma, en examinant le jeu de sa physionomie, je me surpris à la trouver presque belle. Je ne sais si elle devina mes impressions, mais elle a toujours été parfaitement bonne, aimable et charmante pour moi.

Je la rencontrai l'année suivante à Aix, en Savoie, où j'étais établie aux eaux avec madame Récamier. Ce fut sous prétexte de l'y venir voir qu'elle rompit encore son exil de Coppet et arriva à Aix. J'y fus témoin presque oculaire de scènes bien déplorables, où deux beaux génies employèrent plus d'esprit que Dieu n'en a peut-être jamais départi à aucun autre mortel à se tourmenter mutuellement.

Tout le monde sait les rapports qui ont longtemps existé entre madame de Staël et Benjamin Constant. (p. 224) Madame de Staël conservait le goût le plus vif pour son esprit, mais elle en avait d'autres passagers qui dominaient fréquemment celui-là. Dans ces occasions, Benjamin voulait se brouiller; alors elle se rattachait à lui plus fortement que jamais et, après des scènes affreuses, ils se raccommodaient.

C'était pour peindre cette situation qu'il disait qu'il était fatigué d'être toujours nécessaire et jamais suffisant. Il avait conservé longtemps l'espoir d'épouser madame de Staël. Sa vanité et son intérêt l'y portaient autant que son sentiment, mais elle s'y refusait, obstinément. Elle prétendait le retenir à son char, et non s'atteler à celui de Benjamin. D'ailleurs, elle tenait beaucoup trop aux distinctions sociales pour échanger le nom de Staël-Holstein pour celui de Constant. Jamais personne n'a été plus esclave de toutes les plus puériles idées aristocratiques que la très libérale madame de Staël.

Dans un voyage que Benjamin Constant fit en Allemagne, il rencontra une madame la comtesse de Magnoz, née comtesse d'Hardenberg. C'était bien autre chose que mademoiselle Necker! Elle s'amouracha de lui et voulut l'épouser. Je crois que le désir de montrer à madame de Staël qu'une personne chapitrable ne dédaignait pas son alliance fut pour beaucoup dans le consentement qu'il y donna.

Madame de Staël eut connaissance de ce projet, et entra dans de telles fureurs qu'il n'osa pas l'accomplir ouvertement. Il se maria pourtant secrètement; sa femme l'accompagna jusqu'à Lyon. Là, elle fit semblant de boire un peu de quelque drogue qui lui procura de grands vomissements et déclara qu'elle s'empoisonnerait pour de bon s'il ne renonçait pas à madame de Staël en avouant son mariage. D'un autre côté, celle-ci promettait de se poignarder s'il prenait ce parti.

(p. 225) Tel était l'état des choses lorsque Benjamin Constant et madame de Staël se réunirent à Aix sous la médiation de madame Récamier. Les matinées se passaient en scènes horribles, en reproches, en imprécations, en attaques de nerfs. C'était un peu le secret de la comédie. Nous dînions en commun, comme cela se pratique aux eaux. Petit à petit, pendant le repas, les parties belligérantes se calmaient. Un mot fin ou brillant en amenait un autre. Le goût mutuel qu'ils avaient à jouer ensemble de leur esprit prenait le dessus et la soirée se passait d'une manière charmante, pour recommencer le lendemain les fureurs de la veille.

Le traité fut enfin signé. En voici les bases: madame de Staël écrirait à madame Constant, reconnaissant ainsi le mariage; mais il ne serait avoué pour le public que trois mois après son départ pour l'Amérique, où alors elle avait l'intention réelle de se rendre. Cette concession du cœur à la vanité ne m'a jamais paru bien touchante.

Benjamin, tout en cédant aux cris, en fut blessé. Au reste, madame de Staël ne partit pas, et le mariage fut reconnu, mais assez longtemps après. Je crois que madame de Staël avait eu le désir de se ménager la puissante distraction dont lui était l'esprit de monsieur Constant, et de l'emmener en Amérique. Peut-être même pensait-elle à la possibilité de l'épouser, une fois au delà de l'Atlantique, et son mariage avec une autre lui fut d'autant plus sensible en ce moment. Il existait un lien bien cher entre eux. Il ne manquait pas de prendre des façons tout à fait paternelles avec la jolie enfant qui avait l'indiscrétion de rappeler tous ses traits.

Je me souviens particulièrement d'une des journées de cette époque. Nous allâmes tous dîner chez monsieur de Boigne à Buissonrond, près de Chambéry. Il avait réuni (p. 226) ce qu'il y avait de plus distingué dans la ville, y compris le préfet; nous étions une trentaine. Madame de Staël était à côté du maître de la maison, le préfet vis-à-vis, à côté de moi. Elle lui demanda à travers la table ce qu'était devenu un homme qu'elle avait connu sous-préfet, il lui répondit qu'il était préfet et très considéré.

«J'en suis bien aise, c'est un fort bon garçon; au reste, ajouta-t-elle négligemment, j'ai généralement eu à me louer de cette classe d'employés».

Je vis mon préfet devenir rouge et pâle; je sentis mon cœur battre jusque dans mon gosier. Madame de Staël n'eut pas l'air de s'apercevoir qu'elle eût dit une impertinence et, au fond, ce n'était pas son projet.

J'ai cité cette circonstance pour avoir l'occasion de remarquer une bizarre anomalie de cet esprit si éminemment sociable, c'est qu'il manquait complètement de tact. Jamais madame de Staël ne faisait entrer la nature de son auditoire pour quelque chose dans son discours et, sans la moindre intention d'embarrasser, encore moins de blesser, elle choisissait fréquemment les sujets de conversation et les expressions les plus hostiles aux personnes auxquelles elle les adressait.

Je me rappelle qu'une fois, devant beaucoup de monde et en présence de monsieur de Boigne, elle m'interpella pour me demander si je croyais possible qu'une femme pût se bien conduire lorsqu'elle n'avait aucun rapport de goût, aucune sympathie avec son mari, insistant sur cette proposition de manière à m'embarrasser cruellement.

Une autre fois, je l'ai vue tenir madame de Caumont sur la sellette devant vingt personnes et, continuant vis-à-vis de la galerie une discussion commencée entre elles, établir qu'une femme qui n'était pas pure et chaste ne pouvait être bonne mère. La pauvre madame de Caumont souffrait à en mourir. Madame de Staël en aurait été (p. 227) désolée si elle s'en était aperçue, mais elle était emportée par ses arguments très éloquents et très spécieux, il faut en convenir.

Comment, dira-t-on, elle oubliait donc sa propre conduite? Non, du tout, mais elle se regardait comme un être à part, auquel son génie permettait des écarts inexcusables aux simples mortels.

Ce peu d'égards pour les sentiments des autres lui a fait bien plus d'ennemis qu'elle n'en méritait.

Je reviens au dîner de Buissonrond; nous étions au second service et il se passait comme tous les dîners ennuyeux, au grand chagrin des convives provinciaux, lorsque Elzéar de Sabran, voyant leur désappointement, apostropha madame de Staël du bout de la table en lui demandant si elle croyait que les lois civiles de Romulus eussent conservé aussi longtemps leur influence à Rome, sans les lois religieuses de Numa. Elle leva la tête, comprit l'appel, ne répondit à la question que par une plaisanterie et partit de là pour être aussi brillante et aussi aimable que je l'aie jamais vue. Nous étions tous enchantés et personne plus que le préfet, monsieur Finot, homme d'esprit.

On lui apporta une lettre très pressée; il la lut et la mit dans sa poche. Après le dîner, il me la montra: c'était l'ordre de faire reconduire madame de Staël à Coppet par la gendarmerie, de brigade en brigade, à l'instant même où il recevrait la lettre. Je le conjurai de ne pas lui donner ce désagrément chez moi; il m'assura n'en avoir pas l'intention, ajoutant avec un peu d'amertume: «Je ne veux pas qu'elle change d'opinion sur les employés de ma classe

Je me chargeai de lui faire savoir qu'il était temps de retourner à Coppet, et lui, se borna à donner injonction aux maîtres de poste de ne fournir de chevaux que pour (p. 228) la route directe. Elle avait eu quelque velléité d'une course à Milan.

Nous montâmes, pour retourner à Aix, dans la berline de madame de Staël, elle, madame Récamier, Benjamin Constant, Adrien de Montmorency, Albertine de Staël et moi. Il survint un orage épouvantable: la nuit était noire, les postillons perdaient leur chemin; nous fûmes cinq heures à faire la route au lieu d'une heure et demie. Lorsque nous arrivâmes, nous trouvâmes tout le monde dans l'inquiétude; une partie de notre bande, revenue dans ma calèche, était arrivée depuis trois heures. Nous fûmes confondus et de l'heure qu'il était et de l'émoi que nous causions; personne dans la berline n'y avait songé. La conversation avait commencé, il m'en souvient, dans l'avenue de Buissonrond, sur les lettres de mademoiselle de l'Espinasse, qui venaient de paraître, et l'enchanteresse, assistée de Benjamin Constant, nous avait tenus si complètement sous le charme que nous n'avions pas eu une pensée à donner aux circonstances extérieures.

Le surlendemain, elle partit de grand matin pour Coppet dans un état de désolation et de prostration de force qui aurait pu être l'apanage de la femme la plus médiocre.

J'ai été bien souvent depuis à Coppet; je m'y plaisais extrêmement, d'autant plus que j'y étais fort gâtée. Madame de Staël me savait un gré infini d'affronter les dangers de son exil, et s'amusait à me faire babiller sur la société de Paris où elle était toujours de cœur.

Elle avait si prodigieusement d'esprit que le trop-plein en débordait au service des autres; et si, après avoir causé avec elle, on sortait dans l'admiration pour elle, ce n'était pas aussi sans être assez content de soi-même. On sentait qu'on avait paru dans toute sa valeur; il y avait de la bienveillance aussi bien que du désir de s'amuser (p. 229) dans le parti qu'elle tirait de chacun. Elle a dit quelque part que la supériorité s'exerçait bien mieux par l'approbation que par la critique, et elle mettait cette maxime en action. Il n'y avait si sot dont elle ne parvînt à tirer quelque parti (du moins en passant), pourvu qu'on eût un peu d'usage du monde, car elle tenait éminemment aux formes. Elle accablait les provinciaux et surtout les génevois de la plus dédaigneuse indifférence; elle ne se donnait pas la peine d'être impertinente, mais les tenait pour non-avenus.

Je me suis trouvée dans une grande assemblée à Genève où elle était attendue; tout le monde était réuni à sept heures. Elle arriva à dix heures et demie avec son escorte accoutumée, s'arrêta à la porte, ne parla qu'à moi et aux personnes qu'elle avait amenées de Coppet, et repartit sans être seulement entrée dans le salon. Aussi était-elle détestée par les génevois, qui pourtant étaient presque aussi fiers d'elle que de leur lac. Être reçu chez madame de Staël faisait titre de distinction à Genève.

La vie de Coppet était étrange. Elle paraissait aussi oisive que décousue; rien n'y était réglé; personne ne savait où on devait se trouver, se tenir, se réunir. Il n'y avait de lieu attribué spécialement à aucune heure de la journée. Toutes les chambres des uns et des autres étaient ouvertes.

Là où la conversation prenait, on plantait ses tentes et on y restait des heures, des journées, sans qu'aucune des habitudes ordinaires de la vie intervînt pour l'interrompre. Causer semblait la première affaire de chacun. Cependant, presque toutes les personnes composant cette société avaient des occupations sérieuses, et le grand nombre d'ouvrages sortis de leurs plumes le prouve. Madame de Staël travaillait beaucoup, mais lorsqu'elle (p. 230) n'avait rien de mieux à faire; le plaisir social le plus futile l'emportait toujours. Elle aimait à jouer la comédie, à faire des courses, des promenades, à réunir du monde, à en aller chercher et, avant tout, à causer.

Elle n'avait pas d'établissement pour écrire; une petite écritoire de maroquin vert, qu'elle mettait sur ses genoux et qu'elle promenait de chambre en chambre, contenait à la fois ses ouvrages et sa correspondance. Souvent même celle-ci se faisait entourée de plusieurs personnes; en un mot, la seule chose qu'elle redoutât c'était la solitude, et le fléau de sa vie a été l'ennui. Il est étonnant combien les plus puissants génies sont sujets a cette impression et à quel point elle les domine. Madame de Staël, lord Byron, monsieur de Chateaubriand en sont des exemples frappants, et c'est surtout pour échapper à l'ennui qu'ils ont gâté leur vie et qu'ils auraient voulu bouleverser le monde.

Les enfants de madame de Staël s'élevaient au milieu de ces étranges habitudes auxquelles ils semblaient prendre part. Il faut bien cependant qu'ils eussent des heures de retraite, car ce n'est pas avec ce désordre qu'on apprend tout ce qu'ils savaient, plusieurs langues, la musique, le dessin, et qu'on acquiert une connaissance approfondie des littératures de toute l'Europe.

Au reste, ils ne faisaient que ce qui était dans leurs goûts. Ceux d'Albertine étaient très solides; elle s'occupait principalement de métaphysique, de religion et de littérature allemande et anglaise, très peu de musique, point de dessin. Quant à une aiguille, je ne pense pas qu'il s'en fût trouvé une dans tout le château de Coppet. Auguste, moins distingué que sa sœur, ajoutait à ses occupations littéraires un talent de musique extrêmement remarquable. Albert, que madame de Staël avait elle-même qualifié de Lovelace d'auberge, dessinait très bien, (p. 231) mais il faisait tache, dans le monde où il vivait, par son incapacité. Il a été tué en duel, en Suède, en 1813.

Madame de Staël jugeait ses enfants de la hauteur de son esprit et toute sa prédilection était pour Albertine. Celle-ci conservait beaucoup de naïveté et de simplicité malgré les expressions qu'elle employait dans son enfance. Je me rappelle qu'ayant été grondée par sa mère, ce qui n'arrivait guère, on la trouva tout en larmes.

«Qu'avez-vous donc, Albertine?

«—Hélas! on me croit heureuse, et j'ai des abîmes dans le cœur.»

Elle avait onze ans, mais elle parlait ce que j'appelais Coppet. Ces exagérations y étaient tellement la langue du pays que, lorsqu'on s'y trouvait, on l'adoptait. Il m'est souvent arrivé en partant de chercher le fond de toutes les belles choses dont j'avais été séduite pendant tant d'heures et de m'avouer à moi-même, en y réfléchissant, que cela n'avait pas trop le sens commun. Mais, il faut en convenir, madame de Staël était celle qui se livrait le moins à ce pathos. Quand elle devenait inintelligible, c'était dans des moments d'inspiration si vraie qu'elle entraînait son auditoire et qu'on se sentait la comprendre. Habituellement, son discours était simple, clair et éminemment raisonnable, au moins dans l'expression.

C'est à Coppet qu'à pris naissance l'abus du mot talent devenu si usuel dans la coterie doctrinaire. Tout le monde y était occupé de son talent et même un peu de celui des autres. «Ceci n'est pas dans la nature de votre talent.—Ceci répond à mon talent.—Vous devriez y consacrer votre talent.—J'y essaierai mon talent, etc., etc.», étaient des phrases qui se retrouvaient vingt fois par heure dans la conversation.

La dernière fois que je vis madame de Staël en Suisse, sa position était devenue bien fausse. Après avoir donné (p. 232) à la ville de Genève le spectacle de scènes déplorables par une passion qu'elle s'était crue pour un bel américain, monsieur O'Brien, elle s'était renfermée à Coppet où elle était dans la douleur de son départ.

Un jeune sous-lieutenant, neveu de son médecin Bouttigny, revint très blessé d'Espagne. On désira lui faire prendre l'air de la campagne; madame de Staël dit à Bouttigny d'envoyer le petit Rocca chez elle. Il avait été à l'école avec ses fils; elle le reçut avec bonté. Il était d'une figure charmante; elle lui fit raconter l'Espagne et toutes les horreurs de ce pays; il y mit la naïveté d'une âme honnête. Elle l'admira, le vanta; le jeune homme, ivre d'amour-propre, s'enthousiasma pour elle; car il est très vrai que la passion a été toute entière de son côté. Madame de Staël n'a éprouvé que la reconnaissance d'une femme de quarante-cinq ans qui se voit adorée par un homme de vingt-deux. Monsieur Rocca se mit à lui faire des scènes publiques de jalousie, et cela compléta son triomphe. Lorsque je la trouvai à Genève, monsieur Rocca était en plein succès et, il faut bien l'avouer, complètement ridicule. Elle en était souvent embarrassée.

Madame de Staël, qui ne prenait rien froidement, avait un goût extrême à me faire chanter; probablement elle avait grondé monsieur Rocca du peu de plaisir qu'il témoignait à m'entendre. Un soir, qu'après avoir chanté, j'étais debout derrière le piano à causer avec quelques personnes, monsieur Rocca, qui se servait encore d'une béquille, traversa le salon et, par-dessus le piano, me dit très haut et de son ton traînant et nasillard:

«Madâame, madâame, je n'entendais pas; madâame de Boigne, votre voix, elle va à l'âame.»

Et puis de se retourner et de repartir en béquillant. (p. 233) Madame de Staël était assise près de là; elle s'élança vers moi et me prenant le bras:

«Ah! dit-elle, la parole n'est pas son langage.»

Ce mot m'a toujours frappée comme le cri douloureux d'une femme d'esprit qui aime un sot.

Déjà madame de Staël se plaignait de sa santé et cette liaison avait des suites qui, je crois, ont fort contribué à la mort de madame de Staël. Elle a souffert horriblement pendant cette fatale grossesse dont le secret a été gardé admirablement. Ses enfants l'ont crue pieusement et sincèrement atteinte d'une hydropisie. Espionnée, comme elle l'était, par une police si prodigieusement active, il est incroyable que son secret n'ait pas été découvert. Elle a reçu comme à son ordinaire, se disant seulement malade, et, aussitôt après ses couches, elle a fui le lieu où elle avait tant souffert et qui lui était devenu insupportable, sans y laisser aucune trace de l'événement qui s'y était passé.

Certes, avec la vive impatience que l'Empereur conservait contre madame de Staël, il aurait été bien pressé de le publier s'il en avait eu le moindre soupçon. Mais le secret resta fidèlement gardé et les apparences complètement sauvées, ce qui prouve (pour le dire en passant) que beaucoup d'esprit sert à tout.

Sans doute, elle aurait pu épouser monsieur Rocca, mais c'est la dernière extrémité où elle aurait voulu se réduire. Elle ne s'y est résignée que sur son lit de mort, et aux instantes supplications de la duchesse de Broglie, après qu'elle lui eût révélé l'existence du petit Rocca.

Monsieur et madame de Broglie, ainsi qu'Auguste de Staël, employèrent alors autant de soins à donner un héritier légitime de plus à leur mère que des gens moins délicats en auraient mis à l'éviter. J'ai lieu de croire que cette circonstance de la vie de sa mère a contribué à (p. 234) jeter madame de Broglie dans le méthodisme où elle est tombée.

Quant à monsieur Rocca, après avoir suivi madame de Staël partout, dans la situation la plus gauche et que son dévouement passionné pouvait seul lui faire tolérer, car elle en était ennuyée et embarrassée quoiqu'elle fût touchée de son sentiment, il a fini par mourir de douleur six mois après l'avoir perdue, justifiant ainsi la faiblesse dont il avait été l'objet par l'excès de sa passion.

Au reste, c'était ainsi que madame de Staël l'expliquait. Elle était d'autant plus charmée d'inspirer un grand sentiment à l'âge qu'elle avait atteint que sa laideur lui avait toujours été une cause de vif chagrin. Elle avait pour cette faiblesse un singulier ménagement; jamais elle n'a dit qu'une femme était laide ou jolie. Elle était selon elle, privée ou douée d'avantages extérieurs. C'était la locution qu'elle avait adoptée, et on ne pouvait dire, devant elle, qu'une personne était laide sans lui causer une impression désagréable.

Je me suis laissée aller à conter longuement les rapports que j'ai eus avec madame de Staël. Je ne sais s'ils la feront mieux connaître, mais ils m'ont rappelé des souvenirs qui me sont précieux. Il est impossible de l'avoir rencontrée et d'oublier le charme de sa société. Elle était, à mon sens, bien plus remarquable dans ses discours que dans ses écrits. On se tromperait fort si on croyait qu'ils eussent rien de pédantesque ou d'apprêté. Elle parlait chiffon avec autant d'intérêt que constitution et si, comme on le dit, elle avait fait un art de la conversation, elle en avait atteint la perfection, car le naturel semblait seul y dominer.

Elle s'occupait suffisamment de ses affaires pécuniaires pour ne pas les laisser souffrir. Avec les apparences d'un (p. 235) grand abandon dans ses habitudes journalières, elle avait beaucoup d'ordre dans sa fortune qu'elle a plutôt augmentée que dérangée.

L'exil a été pour elle un chagrin affreux et, il faut en convenir, sous l'empereur Napoléon, l'exil était accompagné de toutes les petites vexations qui peuvent le rendre insupportable; personne ne s'épargnait à vous les faire sentir. C'est le frein qui a exercé le plus d'influence sur la partie de la société dès lors désignée par l'appellation de faubourg Saint-Germain. J'ai connu plusieurs des personnes exilées; elles étaient de goûts, d'habitudes, de fortunes, de positions différents; toutes exprimaient un désespoir qui servait d'avertissement salutaire. Aussi était-on scrupuleusement prudent à cette époque.

(p. 236) CHAPITRE V

Plaisirs à Coppet. — Exil de Mathieu de Montmorency et de madame Récamier. — Madame de Chevreuse. — Sa conduite à la Cour impériale. — Son exil. — Sa mort. — Madame de Balbi. — Le comte de Romanzow. — Bal à l'occasion du mariage du grand-duc de Bade. — Costume de l'Empereur. — Singulière conversation. — Formes de la Cour impériale. — Bal à l'occasion de la naissance du roi de Rome. — L'impératrice Marie-Louise. — L'Empereur veut être gracieux.

J'ai toujours reproché à madame de Staël d'avoir entraîné ses amis dans ces malheurs de l'exil qu'elle sentait si vivement.

Pendant l'été de 1808, Coppet avait été très brillant; le prince Auguste de Prusse y avait fait un long séjour. Il était fort amoureux de madame Récamier. Plusieurs étrangers et encore plus de Français s'étaient groupés autour de la brillante et spirituelle opposition de madame de Staël. Cette société, en se séparant, avait été répandre dans toute l'Europe les mots et les pensées dont elle stigmatisait le gouvernement impérial. Le prince Auguste les avait rapportés en Prusse où l'on était fort disposé à les accueillir. On s'était donné rendez-vous à Coppet pour l'été suivant. L'Empereur, informé de ce qui s'y passait, avait éprouvé une recrudescence de colère contre madame de Staël et décidé que ces réunions ne se renouvelleraient pas.

Il annonça ses intentions assez hautement pour que les amis de madame de Staël en fussent prévenus, entre autres madame Récamier et Mathieu de Montmorency. (p. 237) Tous deux m'en parlèrent; nous convînmes que, même dans l'intérêt de madame de Staël, il fallait laisser passer cette bourrasque, s'abstenir d'aller à Coppet et faire oublier l'été précédent par la tranquillité de celui qui commençait.

Mathieu et madame Récamier écrivirent une lettre en commun dans ce sens qu'ils confièrent à monsieur de Châteauvieux, car dans ce temps on n'aurait pas osé écrire ainsi par la poste. La colère de madame de Staël n'eut pas la même prudence; elle chargea le courrier le plus prochain d'une réponse pleine de douleur et de reproches, elle finissait par cette phrase:

«Jusqu'à présent, je ne connaissais que les roses de l'exil; il était réservé aux personnes que j'aime le plus de m'en faire apercevoir les épines, ou plutôt de me plonger un poignard dans le cœur en me prouvant que je ne leur suis plus qu'un objet d'effroi et de repoussement.»

Madame Récamier et monsieur de Montmorency n'hésitèrent pas; ils partirent. Mathieu précéda de douze heures à Coppet l'ordre d'exil qui l'envoyait à Valence.

Madame Récamier n'était pas encore arrivée; Auguste de Staël courut à sa rencontre, la trouva dans le Jura, l'engagea à rétrograder dans l'espoir que l'ordre, ne l'ayant pas trouvée à Coppet, serait peut-être révoqué. Elle reprit la route de Paris accompagnée d'une jeune cousine qu'elle élevait depuis plusieurs années et dont le père occupait un petit emploi à Dijon. En y arrivant, elle le trouva à la porte de l'auberge; il lui expliqua en quelques mots que, plein de reconnaissance pour ses anciennes bontés, il ne pouvait, sans se compromettre, laisser sa fille auprès d'une personne exilée et la lui enleva. Madame Récamier continua sa route seule; elle (p. 238) arriva chez elle, à Paris, à minuit. Monsieur Récamier frémit de la voir:

«Mon Dieu, que faites-vous ici? vous devriez être à Châlons, remontez vite en voiture.

«—Je ne puis, j'ai passé deux nuits, je meurs de fatigue.

«—Allons, reposez-vous bien; je vais demander les chevaux de poste pour cinq heures du matin.»

Madame Récamier partit, en effet; elle alla chez madame de Catelan qui lui prodigua toutes les consolations de l'amitié et l'accompagna à Châlons avec un dévouement on peut dire héroïque; car on voit quel effroi la qualification d'exilé inspirait aux âmes communes.

Au positif pourtant, cet exil si redouté se bornait à l'exclusion du séjour de Paris et d'un rayon de quarante lieues à la ronde. Dans le premier moment, on désignait un lieu spécial, mais cela s'adoucissait bientôt, et, hors Paris et ses environs, l'Empire entier était ouvert. Mais le prestige de la puissance impériale était si grand qu'ayant eu le malheur de lui déplaire on était exposé partout à des vexations journalières.

Le sort de madame de Staël fut encore aggravé; non seulement elle fut exilée à Coppet même, mais il fallait une permission expresse du préfet pour aller l'y voir. C'est à cause de ces nouvelles difficultés que, sous prétexte de santé, elle obtenait quelquefois l'autorisation de faire de petits séjours à Genève et que je l'y ai trouvée ainsi que je l'ai raconté plus haut.

Madame Récamier fut à Châlons, puis à Lyon, puis enfin elle alla en Italie où elle était encore à la chute de l'Empire.

L'exil me ramène naturellement à parler d'une de ses victimes. La jeune, jolie et extravagante madame de Chevreuse. J'ai déjà dit qu'elle tenait une place tout à part dans ce qu'on appelait alors la société de l'ancien régime. (p. 239) L'Empereur n'admettait aucune notabilité qui n'émanât pas de lui et, quoique le duc de Luynes fût sénateur et rendit de grands hommages au chef de l'État, l'attitude indépendante de sa belle-fille fut remarquée et déplut. Nommée dame de l'Impératrice, elle refusa; l'Empereur insista; elle fut mandée chez lui; il combattit moitié sérieusement, moitié en riant toutes les excuses qu'elle lui présenta. Toutefois, il alla jusqu'à la menacer de rendre sa famille responsable de ses caprices. Elle pouvait consulter les murs de Dampierre, ils lui diraient qu'ils n'appartenaient aux Luynes que par la confiscation; il serait prudent, selon lui, de ne pas oublier le précédent.

Madame de Chevreuse se vit forcée à accepter. On ne peut nier qu'à la suite de cette contrainte l'Empereur ne fût tout à fait gracieux pour elle; il mettait une sorte de coquetterie à chercher à la gagner. Quant à elle, elle était, en revanche, parfaitement maussade, même pour lui, mais surtout pour l'impératrice Joséphine et pour ses compagnes qu'elle accablait de son dédain. Non qu'il n'y en eût d'aussi grandes dames qu'elle, mais parce qu'elle les soupçonnait d'avoir moins de répugnance à leur position de dames du palais. Elle ne faisait son service qu'à la dernière extrémité, après avoir épuisé tous les prétextes. Elle ne paraissait jamais au château quand elle pouvait s'en dispenser; tranchons le mot, elle était fort impertinente.

Tant que le duc de Luynes vécut, il maintint une sorte de convenance autour de lui; mais, après sa mort, madame de Chevreuse, qui dominait entièrement sa belle-mère et son mari, fit mille extravagances. Je me rappelle, entre autres, qu'un jour de grande soirée à l'hôtel de Luynes, elle établit la partie de monsieur de Talleyrand vis-à-vis d'un buste de Louis XVI placé sur une console (p. 240) et entouré de candélabres et d'une multitude de vases remplis de lis formant comme un autel. Elle nous menait tous voir cet arrangement avec une joie de pensionnaire. Quoique je fusse presque aussi vive qu'elle dans mes opinions, cependant ces niches me paraissaient puériles et dangereuses, je le lui dis:

«Que voulez-vous! le «petit misérable» (c'est ainsi qu'elle appelait toujours le grand Napoléon) me victime, je me venge comme je peux.»

Elle réussit à se faire prendre en haine par toute la Cour; l'Empereur la défendait encore. Lorsque les vieux souverains d'Espagne arrivèrent en France, après les événements de Madrid, on leur donna dans le premier moment un service d'honneur. Madame de Chevreuse eut ordre de se rendre auprès de la reine Charlotte; elle refusa par écrit, disant que c'était bien assez d'être esclave et qu'elle ne voulait pas être geôlière. La dame d'honneur, madame de La Rochefoucauld, à laquelle cette réponse était adressée, la porta à l'Empereur, et l'ordre d'exil en fut la conséquence.

Il semblerait qu'après avoir tout fait pour le provoquer, madame de Chevreuse dût le supporter avec courage. Mais il en fut tout autrement: le premier moment d'exaltation passé, elle en fut accablée. Et il n'y a pas de démarche, de protestation, de supplique qu'elle n'ait essayées pour rentrer en grâce. À mesure que ses espérances diminuaient, sa santé s'altérait et elle a fini par mourir de chagrin la troisième année de son exil. Elle avait successivement habité Luynes, Lyon, Grenoble, portant partout avec elle cette humeur capricieuse qui a fait le malheur de sa vie.

Sans être son amie, j'avais des relations assez intimes avec elle. Me sachant en Savoie pendant son séjour à Grenoble, elle m'écrivit combien elle regrettait que les (p. 241) difficultés qui entouraient les déplacements d'une personne exilée l'empêchassent de me venir voir. Je lui répondis que j'irais à Grenoble. En effet, je pris cette route qui me faisait faire quarante lieues de plus en quittant Chambéry. Je prévins madame de Chevreuse du jour de mon arrivée; la vieille duchesse de Luynes m'attendait à mon auberge. Madame de Chevreuse était tellement malade qu'il lui était impossible de me venir voir, ni même de me recevoir, mais ma visite lui ferait grande joie le lendemain matin.

Une heure après, étant à la fenêtre, je vis passer dans une calèche, très parée, couverte de rouge et je crois de blanc, une espèce de fantôme qui me parut celui de madame de Chevreuse. Je demandai au valet d'auberge qui c'était, il me dit:

«C'est madame de Chevreuse qui se rend au spectacle; elle y va tous les jours.»

Je trouvai son procédé envers moi étrange; toutefois, elle était trop malheureuse pour que je voulusse le lui témoigner. Le lendemain, la pauvre madame de Luynes vint me dire que madame de Chevreuse n'avait pas dormi, qu'elle reposait en ce moment, mais qu'elle me verrait sûrement le soir; je lui exprimai mes regrets de ne pouvoir prolonger mon séjour, je demandai mes chevaux et je partis. Le fait était que madame de Chevreuse répugnait à montrer son effroyable changement à une personne qui ne l'avait pas revue depuis les temps de sa brillante prospérité.

En outre de l'exil, madame de Chevreuse avait un chagrin qui avait empoisonné sa vie. Elle était horriblement rousse; elle était persuadée que personne ne s'en doutait, et c'était une constante préoccupation, tellement que, deux heures avant sa mort, ses cheveux ayant un peu crû pendant sa dernière maladie, elle se fit raser et ordonna (p. 242) qu'on jetât les cheveux au feu devant elle pour qu'il n'en restât aucune trace.

Ses enfants ayant l'indiscrétion d'avoir des cheveux d'un rouge ardent, elle les avait pris en horreur et ne pouvait les envisager. Avec une quantité de travers qui venaient d'un grain de folie héréditaire, cultivée par la gâterie de madame de Luynes, madame de Chevreuse avait des qualités, le cœur très haut placé, et des locutions originales, sans être prétentieuses, pour dire des choses communes de la vie qui la rendaient toujours piquante et souvent fort aimable quand elle le voulait.

C'est la seule personne qui ait été forcée d'entrer à la Cour impériale. Aussi celles qui avaient envie d'y arriver ne manquaient pas de la citer pour prouver que ce sort était inévitable. Rien pourtant n'était si facile en se tenant sur la réserve. Les exils aussi, à part deux ou trois, occasionnés par des vengeances particulières, ne tombaient que sur des personnes d'une hostilité criarde et tracassière qui devenaient incontinent souples et suppliantes.

Madame de Balbi a fait exception à cette règle. Exilée de Paris par une méprise évidente, elle n'a jamais voulu permettre qu'on fît la plus petite démarche pour l'expliquer, ni pour demander grâce. Elle est allée tranquillement s'établir à Montauban, y a vécu dans la meilleure intelligence avec les autorités, évitant par là les tracasseries qu'elles auraient pu lui susciter, et y est restée jusqu'à la Restauration, avec autant de calme que de dignité, ayant moins souffert de l'exil que les personnes qui s'agitaient pour le faire finir.

On m'a bien souvent demandé dans ce temps-là:

«Comment n'êtes-vous pas exilée?

«—Mais c'est que je ne cours pas après, répondais-je, et que je n'en ai pas peur.»

En effet, ma maison était une de celles où on parlait (p. 243) le plus librement; je voyais beaucoup de monde de toutes les couleurs, j'étais polie pour tous. Mes opinions étaient connues, mais pas aigrement professées. Et, surtout, nous n'intriguions pas avec des conspirateurs subalternes, agents soldés de trouble et de désordre, pour lesquels mon père avait un mépris qu'il m'avait communiqué.

Le corps diplomatique venait beaucoup chez moi, le comte Tolstoï et le comte de Nesselrode y passaient leur vie, ainsi que les Semffts et le comte de Metternich. Mais, lorsqu'ils furent remplacés par messieurs les princes de Schwarzenberg, de Kourakin, etc., ce nouveau corps diplomatique s'éloigna d'une façon marquée de l'opposition et se donna exclusivement à la Cour impériale.

Les formes obséquieuses des étrangers pour les nouvelles grandeurs faisaient notre risée. Je me rappelle que le vieux comte de Romanzow, chancelier de Russie, s'excusant un soir d'arriver tard chez moi, me dit qu'il avait été retenu parce que monseigneur l'archichancelier lui avait fait l'honneur de le nommer pour faire sa partie. Pour nous qui n'avions jamais imaginé d'appeler cet homme autrement que Cambacérès, tout court, ce langage était on ne peut plus étrange. Mais cela s'établissait petit à petit et, si l'Empire avait duré quelques années de plus, nous l'aurions adopté à notre tour, ainsi que nous l'avions déjà fait pour la famille impériale.

Mes relations les plus directes avec la Cour étaient par Fanny Dillon. L'Empereur avait pris l'engagement de la marier. Elle ne lui laissait pas oublier cette promesse; la façon naïve dont elle la lui rappelait l'amusait. Cependant, il la faisait languir terriblement. Les mariages de mesdemoiselles de Beauharnais et de Tascher avec le grand-duc de Bade et le prince régnant d'Aremberg avaient fort exalté ses prétentions. Elle avait pourtant daigné se résigner à épouser le prince Alphonse Pignatelli, (p. 244) cadet de la maison d'Egmont. Je ne sais si ce mariage se serait accompli, mais la mort enleva le prétendu. Depuis, l'impératrice Joséphine lui parla successivement du prince Aldobrandini qu'on ferait roi de Portugal, du duc de Medina-Sidonia; elle eut un moment d'inquiétude au sujet du prince de Neufchâtel. Enfin, pendant le printemps de 1808, elle m'avait entretenue de la crainte d'être forcée à épouser le prince Bernard de Saxe-Cobourg qu'elle trouvait un peu trop tudesque.

Au milieu de l'été, sa sœur, madame de Fitz-James, expira dans mes bras, d'une longue maladie, suite des chagrins que son mari lui avait causés. Il s'avisa de la regretter amèrement et sincèrement, je crois, lorsqu'il n'était plus temps de la sauver. Sa dernière parole fut pour me recommander sa mère; je l'emmenai à Beauregard avec Fanny. Ce même jour, l'Impératrice arrivait de Marsac; malgré son deuil, Fanny alla le surlendemain à Saint-Cloud. Elle en revint désespérée; l'Impératrice lui avait nommé le général Bertrand comme l'époux que l'Empereur lui destinait.

La chute était grande et elle en sentait la profondeur. Elle était toute en larmes lorsque l'Empereur entra chez l'Impératrice. Elle osa lui reprocher de l'avoir trompée dans ses espérances et, s'animant par degré, elle arriva à lui dire:

«Quoi, Sire, Bertrand! Bertrand! singe du Pape en son vivant!»

Ce mot scella son sort; l'Empereur lui dit sèchement:

«Assez, Fanny», et sortit de l'appartement.

L'Impératrice s'engagea à tâcher de le ramener à d'autres idées; elle-même trouvait Bertrand trop peu important pour épouser une parente qu'elle protégeait spécialement. Elle lui promit une réponse pour la fin de la semaine. La pauvre Fanny passa l'intervalle dans les (p. 245) larmes. Elle retourna à Saint-Cloud, se disant décidée à refuser le Bertrand, coûte que coûte; sa mère l'y encourageait fort. Elle revint l'ayant accepté, et toute réconciliée avec son sort.

L'Impératrice lui avait montré de grandes places en perspective et le nom de Bertrand caché sous un duché. Le soir, elle n'était plus occupée qu'à chercher le titre qui sonnerait le mieux à l'oreille et que pourtant elle n'a jamais obtenu. J'ai toujours pensé que c'était une taquinerie de l'Empereur en souvenance du singe du Pape.

L'entrevue eut lieu à Beauregard; madame Dillon ne voulut pas y assister et j'en eus la charge. Jamais une fiancée plus maussade, plus mal attifée ne s'est présentée à un futur époux. Le général n'en fut pas rebuté; et, un mois, jour pour jour, après la mort de madame de Fitz-James, madame Dillon accompagnait son autre fille à l'autel avec une répugnance qu'elle ne cherchait pas à dissimuler. Le mariage civil eut lieu chez moi, à Paris, et la noce à Saint-Leu, chez la reine de Hollande. J'y fus invitée, mais je trouvai un prétexte pour m'en dispenser.

Il faut rendre justice à Bertrand; c'était un homme fort borné, mais très honnête. Il a été bon mari et bon gendre; nous avons toujours conservé les meilleurs rapports ensemble. On dit qu'il avait de la capacité dans son arme. L'Empereur était bon juge et le distinguait, mais je crois que son vrai mérite était un dévouement aveugle et sans bornes d'aucune espèce.

Les courses de Fanny Dillon à Saint-Cloud se faisaient avec mes chevaux et mes gens. Un jour, où un fourrier du palais les faisait ranger, mon cocher lui dit:

«Mon Dieu, je me mettrai où vous voudrez, je n'y tiens pas, nous ne venons jamais ici pour notre compte.»

(p. 246) Dans notre sot esprit de parti, cette impertinence nous charma.

Elle me rappelle un propos d'une sentinelle, tenu quelques années après, dans un moment où la Cour impériale était encombrée de souverains. Le fonctionnaire, s'adressant à un cocher de remise arrêté dans la cour des Tuileries, lui cria:

«Holà, ôte-toi! Si ton maître n'est pas roi, tu ne peux pas stationner là.»

L'Empereur n'avait pas répugnance à cette histoire, car, parmi ces rois qu'on traitait ainsi, il y en avait de vrais.

J'ai souvent vu l'empereur Napoléon au spectacle et passer en voiture, mais seulement deux fois dans un appartement.

La ville de Paris donna un bal à l'occasion du mariage de la princesse de Bade. L'Empereur voulut le rendre, et des billets pour un bal aux Tuileries furent adressés à beaucoup de personnes non présentées. Nous fûmes quelques jeunes femmes à en recevoir sans avoir assisté à celui de l'Hôtel de Ville. Conseil tenu, nous convînmes devoir nous y rendre.

On dansait dans la galerie de Diane et dans la salle des Maréchaux. Le public y était parqué suivant la couleur des billets; le mien me fixa dans la galerie de Diane. On ne circulait pas; la Cour se transporta successivement d'une pièce dans l'autre. L'Impératrice, les princesses, leurs dames, leurs chambellans, tout cela très paré, entra à la suite de l'Empereur et vint se placer sur une estrade préparée d'avance. Après avoir regardé danser une espèce de ballet, l'Empereur en descendit seul et fit la tournée de la salle, s'adressant exclusivement aux femmes. Il portait son costume impérial (auquel il a promptement renoncé), la veste, la culotte en satin blanc, (p. 247) les souliers blancs à rosettes d'or, un habit de velours rouge fait droit à la François Ier et brodé en or sur toutes les coutures, le glaive, éclatant de diamants, par-dessus l'habit; des ordres, des plaques, aussi en diamants, et une toque avec des plumes tout autour relevée par une ganse de diamants. Ce costume pouvait être beau dessiné, mais, pour lui qui était petit, gros et emprunté dans ses mouvements, il était disgracieux. Peut-être y avait-il prévention; l'Empereur me parut affreux, il avait l'air du roi de carreau.

Je me trouvais placée entre deux femmes que je ne connaissais pas. Il demanda son nom à la première, elle lui répondit qu'elle était la fille à Foacier.

«Ah!» fit-il, et il passa.

Selon son usage, il me demanda aussi mon nom; je le lui dis:

«Vous habitez à Beauregard?

«—Oui, Sire.

«—C'est un beau lieu, votre mari y fait beaucoup travailler, c'est un service qu'il rend au pays et je lui en sais gré; j'ai de la reconnaissance pour tous les gens qui emploient les ouvriers. Il a été au service anglais?»

Je trouvai plus court de répondre que oui, mais il reprit:

«C'est-à-dire pas tout à fait. Il est savoyard, n'est-ce pas?

«—Oui, Sire.

«—Mais vous, vous êtes française, tout à fait française; nous vous réclamons, vous n'êtes pas de ces droits auxquels on renonce facilement.»

Je m'inclinai.

«Quel âge avez-vous?»

Je le lui dis.

(p. 248) «Et franche par-dessus le marché! vous avez l'air bien plus jeune.»

Je m'inclinai encore; il s'éloigna d'un demi-pas, puis revenant à moi, parlant plus bas et d'un ton de confidence:

«Vous n'avez pas d'enfants? Je sais bien que ce n'est pas votre faute, mais arrangez-vous pour en avoir, croyez-moi, pensez-y, je vous donne un bon conseil!»

Je restai confondue; il me regarda un instant, en souriant assez gracieusement, et passa à ma voisine.

«Votre nom?

«—La fille à Foacier.

«—Encore une fille à Foacier!» et il continua sa promenade.

Je ne puis exprimer l'excès de dédain aristocratique avec lequel cet: Encore une fille à Foacier, sortit des lèvres impériales. Le nom qui, non plus que les personnes, ne s'est jamais représenté à moi depuis, est resté gravé dans mon souvenir avec l'inflexion de cette voix que j'entendais pour la première et la dernière fois.

Après avoir fait sa tournée, l'Empereur se rapprocha de l'Impératrice et toute la troupe dorée s'en alla sans se mêler le moins du monde à la plèbe. À neuf heures du soir, tout était fini; les invités pouvaient rester et danser, mais la Cour était retirée. Je suivis son exemple, singulièrement frappée des façons impériales. J'avais vu d'autres monarques, mais aucun traitant aussi cavalièrement le public.

Plusieurs années après, j'assistai comme beyeuse à un bal donné à l'occasion du baptême du roi de Rome. Je crois que c'est la dernière fête impériale. Elle avait lieu aux Tuileries dans la salle du spectacle. La Cour y assistait seule; les personnes non présentées obtenaient des billets pour les loges. Nous y étions allées une douzaine (p. 249) de femmes de l'opposition et nous étions forcées de convenir que le coup d'œil était magnifique. C'était la seule fois que j'aie vu une fête où les hommes fussent en habit à la française. Les uniformes étaient proscrits; nos vieux militaires avaient l'air emprunté, mais les jeunes, et surtout monsieur de Flahaut, rivalisaient de bonne grâce avec Archambault de Périgord. Les femmes étaient élégamment et magnifiquement parées.

L'Empereur, suivi de son cortège, traversa la salle en arrivant, pour se rendre à l'estrade qui occupe le fond. Il marchait le premier et tellement vite que tout le monde, sans excepter l'Impératrice, était obligé de courir presque pour le suivre. Cela nuisait à la dignité et à la grâce, mais ce frou-frou, ce pas de course, avaient quelque chose de conquérant qui lui seyait. Cela avait grande façon dans un autre genre.

Il paraissait bien le maître de toutes ces magnificences. Il n'était plus affublé de son costume impérial; un simple uniforme, que lui seul portait au milieu des habits habillés, le rendait encore plus remarquable et parlait plus à l'imagination que ne l'auraient pu faire toutes les broderies du monde. Il voulut être gracieux et obligeant, et me parut infiniment mieux qu'à l'autre bal. L'impératrice Marie-Louise était un beau brin de femme, assez fraîche, mais un peu trop rouge. Malgré sa parure et ses pierreries, elle avait l'air très commun et était dénuée de toute physionomie. On exécuta un quadrille dansé par les princesses et les dames de la Cour dont plusieurs étaient de nos amies. Je vis là la princesse Borghèse qui me parut la plus ravissante beauté que j'eusse jamais envisagée; à toutes ses perfections elle joignait l'aspect aussi candide, l'air aussi virginal qu'on puisse le désirer à la jeune fille la plus pure. Si on en croit la chronique, personne n'en eut jamais moins le droit.

(p. 250) L'Empereur aimait assez que les femmes qu'il voulait attirer à sa Cour eussent occasion d'en voir les pompes. Il jetait des coups d'œil obligeants sur les loges; il resta longtemps sous la nôtre, évidemment avec intention. Au reste, il avait déjà trop de notre monde pour devoir se soucier beaucoup de ce qui restait en dehors.

(p. 251) CHAPITRE VI

La duchesse de Courlande. — La comtesse Edmond de Périgord. — Monsieur de Talleyrand. — Le cardinal Consalvi. — Fêtes du mariage de l'Empereur. — Mon oncle, l'évêque de Nancy, nommé archevêque de Florence. — Triste résultat de cette nomination. — Résistance d'Alexis de Noailles. — Brevets de sous-lieutenant. — Madame du Cayla. — Jules de Polignac.

Quoique, pendant les années qui s'étaient écoulées entre ces fêtes dont je viens de parler, les deux sociétés de l'ancien et du nouveau régime fussent habituellement séparées, elles se rencontraient chez les ambassadeurs et chez les étrangers. Je me rappelle avoir vu toute la Cour impériale à un très magnifique bal donné par la duchesse de Courlande. Elle s'était établie à Paris à l'occasion du mariage de sa fille cadette avec le comte Edmond de Périgord. Je ne sais si la passion de la duchesse de Courlande pour le prince de Talleyrand a précédé ou suivi cette union.

Madame Edmond, devenue un personnage presque historique sous le nom de duchesse de Dino, était, à peine au sortir de l'enfance, excessivement jolie, prévenante et gracieuse; déjà la distinction de son esprit perçait brillamment. Elle possédait tous les agréments, hormis le naturel; malgré l'absence de ce plus grand des charmes de la jeunesse, elle me plaisait beaucoup. Sa mère, toute occupée de ses propres aventures, avait laissé le soin de son éducation à un vieux professeur jésuite qui en avait fait un écolier très accompli et très instruit.

(p. 252) Le ciel l'avait créée jolie femme et spirituelle, mais la partie morale, l'éducation pratique et d'exemple avaient manqué, ou plutôt ce qu'une intelligence précoce avait pu lui faire apercevoir autour d'elle n'était pas de nature à lui donner des idées bien saines sur les devoirs qu'une femme est appelée à remplir. Peut-être aurait-elle échappé à ces premiers dangers si son mari avait été à la hauteur de sa propre capacité et qu'elle eût pu l'aimer et l'honorer. Cela était impossible; la distance était trop grande entre eux.

J'insiste sur ces réflexions parce que je suis persuadée que, quelque supériorité qu'on apporte dans le monde, la conduite qu'on y tient est presque toujours le résultat des circonstances environnantes. Telle femme qui a beaucoup fait parler d'elle eût été, autrement placée, chaste épouse et bonne mère de famille. Je crois à l'éducation du manteau de la cheminée. Lorsqu'on a passé son enfance à entendre les principes d'une saine morale, simplement professés, et à les voir sans cesse mettre en pratique, il se forme autour d'une jeune personne un réseau d'adamant dont elle ne sent ni le poids ni la force mais qui devient comme une seconde nature. Il faut un rare degré de perversité pour chercher à en rompre les mailles. Ayons de l'indulgence pour celles qui sont livrées aux séductions du monde sans être pourvues de cette défense.

Je viens de prononcer le nom de monsieur de Talleyrand, mais je ne me hasarderai pas à en parler. Je ne chercherai pas à estomper un caractère qui appartient au burin de l'histoire; ce sera elle qui pèsera les torts de l'homme privé avec les services de l'homme d'État et fera pencher la balance.

Dans ces barbouillages où je m'amuse à faire repasser devant moi comme des ombres chinoises, sans suite et (p. 253) sans ordre, les différents souvenirs que ma mémoire me retrace, je m'arrête plus volontiers aux petites circonstances qui m'ont paru assez piquantes pour être restées dans ma pensée et ne sont pas assez importantes pour être rappelées ailleurs. Les personnages historiques ne sont dans mon domaine que par leurs rapports personnels avec moi, ou lorsque j'ai recueilli sur eux des détails circonstanciés de la vérité desquels je me tiens assurée. À cette époque, je me trouvais précisément dans la situation du public et du public malveillant, vis-à-vis du prince de Bénévent; plus tard, j'aurai peut-être occasion de parler du prince de Talleyrand. Nous verrons, si j'arrive à ce temps.

Les cardinaux dispersés dans toute la France eurent la permission ou plutôt l'ordre de se réunir à Paris à l'époque du mariage de l'Empereur avec l'archiduchesse. Consalvi se trouva du nombre; il vint descendre chez nous et ne nous quitta guère pendant son court séjour. Je fus bien frappée de la lucidité et de la clarté de son esprit en nous expliquant une position que la théologie et la politique rendaient si complexe. Il désirait sincèrement pouvoir, dans l'intérêt de la religion, complaire aux vœux de l'Empereur et pourtant les canons de l'Église s'y opposaient si formellement qu'il n'y pouvait arriver.

Si j'ai bien compris alors, ce n'est pas seulement la forme dans laquelle le mariage de Joséphine était cassé qui faisait les difficultés mais encore la situation personnelle de l'Empereur. Il était excommunié vitando, ce qui n'empêchait pas qu'il pût recevoir les sacrements ni qu'un prêtre pût les lui administrer pour nécessité, seulement les autres ecclésiastiques ne pouvaient y assister. Aussi les cardinaux étaient-ils prêts à siéger au bal ou à telle autre fête, mais le banc réservé pour eux à la (p. 254) cérémonie où on administrait le sacrement du mariage resta vide.

Je crois que, si cela eût dépendu uniquement du cardinal Consalvi, il eût cherché quelque accommodement. Mais plusieurs de ses collègues étaient plus chauds et moins raisonnables que lui; et la situation de tout détenteur du patrimoine de Saint-Pierre est si positivement spécifiée comme excommunié vitando par les lois de l'Église qu'il n'y avait pas moyen de les éluder dès qu'elles étaient invoquées.

De son côté, l'Empereur voulait l'emporter de haute lutte; sa fureur en voyant inoccupé le banc des cardinaux fut excessive. Quelques-uns furent envoyés dans des forteresses, d'autres, et Consalvi fut du nombre, obligés de retourner dans les villes fixées pour leur exil. Je ne me rappelle plus si c'est à ce moment où avant qu'ils eurent la défense de porter les bas et la calotte rouge, d'où leur est venue l'appellation de cardinaux noirs qui les a distingués pendant tout le cours de ces querelles dogmatico-politiques.

Le court séjour que le cardinal Consalvi fit à Paris renoua fortement les liens d'amitié qui existaient entre nous et, si mes souvenirs d'enfance avaient été froissés en retrouvant le cardinal Maury, je fus en revanche enchantée de son collègue. Mon opposition au régime impérial était certainement fort entachée d'esprit de parti, cependant j'ai toujours été accessible aux raisonnements qui portaient un caractère d'impartialité. Et j'étais touchée et édifiée de voir le cardinal Consalvi, dans sa position d'homme persécuté, parler avec tant de douceur, se lamenter des violences où il se trouvait entraîné et chercher de si bonne foi les moyens de les éviter.

Il eut plusieurs conférences avec le ministre des (p. 255) cultes; il offrait des tempéraments dont j'ai oublié les détails et qu'il nous racontait heure par heure, mais l'Empereur ne voulait entendre à aucun. Le public resta persuadé que l'absence des cardinaux tenait uniquement à ce qu'ils n'admettaient pas le divorce; je crois que c'est une erreur.

Je n'assistai pas plus aux fêtes du mariage que je n'avais fait à celles du couronnement. Je faisais honneur à mes répugnances politiques de ce peu de curiosité, mais j'ai découvert depuis que ma paresse y avait la plus grande part. Je trouve que la peine qu'il faut se donner surpasse de beaucoup le plaisir qu'on aurait, et le récit des fêtes suffit complètement à ma satisfaction; je le lis le lendemain dans mon fauteuil en me réjouissant d'avoir échappé à la fatigue.

Je ne vis que les illuminations; ce sont sans comparaison les plus belles que je me rappelle. L'Empereur, auquel les grandes idées ne manquaient guère, eut celle de faire construire en toile le grand arc de l'Étoile tel qu'il existe aujourd'hui, et ce monument improvisé fit un effet surprenant. Je crois que c'est le premier exemple de cette sage pensée, adoptée maintenant, d'essayer l'effet des constructions avant de les établir définitivement. L'arc de l'Étoile obtint les suffrages qu'il méritait.

Mon oncle, l'évêque de Nancy, assista au Concile des évêques de France réunis à Paris, à l'effet de statuer sur les différends existants avec le Pape, et qui n'eut aucun résultat. Mon oncle y tint une conduite fort épiscopale mais pourtant assez gouvernementale pour que l'Empereur en fût très content. Il lui donna une triste marque de sa satisfaction, quelque temps après, en le nommant archevêque de Florence.

Il avait fait beaucoup de bien à Nancy; il y jouissait de la plus haute considération et il s'y plaisait extrêmement. (p. 256) Abandonner une telle résidence, où il était établi régulièrement et canoniquement, pour aller prendre violente possession, malgré le clergé et le Pape, d'un diocèse italien était une lourde calamité et attirait sur sa tête ces haines cléricales qui ne pardonnent jamais.

Il arriva à Paris désespéré; mon père, qui l'aimait tendrement, entra complètement dans sa situation. Ils en causèrent longuement et, après avoir pesé les inconvénients entre déplaire à l'Empereur et rompre avec les gens de sa robe, ils conclurent qu'il ne fallait pas assumer seul cette responsabilité. L'évêque de Nantes, du Voisin, et l'archevêque de Tours, Barral, avaient été promus à des sièges importants en Italie qui se trouvaient dans le même prédicament que celui de Florence. Mon oncle décida que l'acceptation de l'archevêque de Tours ne suffisait pas, mais que celle de l'évêque de Nantes entraînerait la sienne.

Monsieur du Voisin passait pour habile théologien, et il était le prélat le plus considéré de toute l'Église gallicane. Mon père approuva ce parti; mon oncle, après l'avoir annoncé au ministre des cultes, alla faire sa cour à l'Empereur qui le reçut très bien. Les trois prélats désignés se réunirent plusieurs fois. Mon oncle logeait avec nous. Il nous raconta un matin que l'évêque de Nantes venait de partir pour Nantes, après un refus formel; qu'en conséquence, il allait se rendre à Saint-Cloud avec le ministre des cultes pour y porter son propre refus. Monsieur de Barral n'avait encore aucune décision arrêtée.

L'évêque donna l'ordre de charger sa voiture de voyage pour retourner le lendemain à Nancy. Il resta longtemps à causer avec mon père et moi, récapitulant toutes les excellentes raisons qui rendaient le parti qu'il avait pris irrévocable. Il revint tard; à dîner, on parla (p. 257) de chapeaux de paille, l'évêque me dit avec un sourire forcé:

«Ma petite, j'espère que vous me chargerez de vos commissions, je crois que c'est en Toscane qu'on fait les plus beaux.»

Mon père et moi échangeâmes un regard de surprise. L'évêque prit, en effet, le lendemain de grand matin la route de Nancy, mais c'était pour y faire ses paquets et se rendre à Florence. Nous évitâmes de concert toute explication. Quand un homme de talent et de conscience agit ainsi contre son propre jugement et que le parti est pris, il n'y a rien à dire. Je n'en ai jamais su davantage. L'Empereur l'avait-il intimidé ou séduit? Je l'ignore, ni l'un ni l'autre n'étaient faciles avec un homme dont l'esprit était aussi distingué que la haute raison. Le fait s'est passé précisément comme je le raconte.

Au retour de Florence, en 1814, la décision prise avait trop mal réussi pour qu'il fût opportun de revenir sur le passé. Elle a éventuellement causé la mort de mon oncle, car les haines du parti émigré et de l'esprit prêtre se sont réunies dans toute leur âcreté pour semer d'amertume le reste de sa vie. Et, malgré la haute considération dont il jouissait à Nancy où il retourna, elles ont tiré assez de fiel de ce malheureux séjour à Florence pour le tourmenter à un tel point que sa santé y a succombé. S'il était resté à Nancy, aucune des tribulations qu'on lui a suscitées n'aurait pu avoir lieu, et il aurait trouvé dans les papes des protecteurs au lieu d'antagonistes offensés et voulant se venger. Mais résister à la volonté de l'Empereur, quelque bon motif qu'on eût, semblait dans ce temps une espèce de démence; lui-même cherchait à établir cette pensée.

Alexis de Noailles reçut un brevet de sous-lieutenant pour se rendre à l'armée; il déclara que sa volonté était (p. 258) de ne point servir; on insista, il résista. On l'arrêta, on le traîna en prison, il résista encore. L'Empereur avait bonne envie de l'envoyer à Charenton. On obtint à grand'peine qu'il restât à Vincennes. Enfin, ne pouvant vaincre son opposition et craignant peut-être que cette folie ne devînt contagieuse, l'Empereur le fit relâcher en lui ordonnant de quitter l'empire où il ne voulait pas de ce conspirateur de sacristie. Et, content de l'affubler de ce sobriquet ironique, il lui ouvrit les portes de la prison en lui fermant celles de la patrie. C'est la seule personne qui, à ma connaissance, ait résisté à l'Empereur, comme madame de Chevreuse est la seule qui ait été forcée de prendre une place à la Cour impériale.

Alexis de Noailles n'avait pas été le seul à recevoir un brevet de sous-lieutenant; il y en avait eu une douzaine d'envoyés, en même temps, aux jeunes gens dont les familles faisaient le plus de tapage de leur opposition. Ils avaient été expédiés à la suite d'un bal costumé donné par madame du Cayla, où l'on déploya assez de magnificence pour que le bruit en parvînt aux oreilles de l'Empereur. Il voulait bien que les personnes en dehors de son gouvernement végétassent en paix et en tranquillité, mais, dès qu'on cherchait à se faire remarquer en quelque genre que ce fût, il fallait qu'on se rattachât à son gouvernement; il n'admettait aucune distinction qui n'émanât de lui.

Au reste, il jugea bien en cette circonstance car, à l'exception d'Alexis, tous ces sous-lieutenants, violemment improvisés, devinrent de fort zélés soutiens de la couronne impériale. Je ne sais si déjà, à cette époque, madame du Cayla était avec le duc de Rovigo dans les liaisons intimes que la prodigieuse ressemblance de son fils a constatées.

Depuis qu'elle s'est donnée en spectacle au public par (p. 259) ses relations avec Louis XVIII, mille histoires scandaleuses ont surgi sur son compte. Je n'en avais jamais entendu parler; elle était aussi agréable qu'on le peut être avec un teint horriblement gâté, assez spirituelle, fort désireuse de plaire. Elle vivait mal avec un mari plus que bizarre, mais était pleine de tendresse et de soins pour sa belle-mère dont elle était adorée.

Si j'avais été interrogée sur son compte à cette époque, je l'aurais représentée comme une jeune femme d'une très bonne conduite, même un peu prude et affichant une grande piété. Je me souviens qu'une fois où elle avait dansé dans un quadrille le mardi gras, elle se fit remplacer pour le répéter le samedi suivant quoique les sept autres femmes ne fissent aucune difficulté d'y reparaître.

Madame du Cayla soignait extrêmement les vieilles dames de la société de sa belle-mère et les évêques ou gens de la petite Église. Nous croyions qu'elle suivait son goût; elle a prouvé depuis que l'esprit d'intrigue et le besoin de se faire prôner l'inspiraient. Elle ne manquait jamais de faire maigre et de jeûner avec ostentation, ce qui était beaucoup plus remarquable sous l'Empire que sous la Restauration. Peu de gens alors affichaient des pratiques extérieures, et on continuait les bals sans scrupule pendant les deux premières semaines du carême, mais on n'aurait pas passé la mi-carême.

Je me souviens que le comte de Palfy ayant eu la mauvaise pensée de donner un bal le vendredi saint, deux femmes seulement, même de la Cour impériale, s'y rendirent.

Ceci ramène ma pensée à la conversion de Jules de Polignac. Je n'ai jamais pu croire à la sincérité de sa dévotion et voici sur quoi se fonde mon incrédulité.

Il y avait à Lyon une riche héritière dont la mère était sous l'influence des prêtres de la petite Église: on appelait (p. 260) ainsi les opposants au Concordat. Le mariage de cette jeune fille fut arrangé par eux avec Alexis de Noailles, alors le coryphée de cette secte. Il se rendit à Lyon pour le conclure et, en une semaine, réussit à déplaire si complètement à la fille et à la mère que le mariage fut rompu.

Jules de Polignac, retenu à Vincennes par la grâce spéciale de l'Empereur, car il n'avait été condamné qu'à trois années de prison expirées depuis longtemps, se flattait que la clémence impériale se lasserait de cette arbitraire aggravation de peine, et il avait l'espoir de sortir de prison. Adrien de Montmorency soignait fort amicalement les prisonniers de Vincennes.

On parlait un soir chez moi de la rupture du mariage d'Alexis de Noailles:

«Pardi, dit Adrien, je viens de le raconter à Jules. Je lui ai dit que, s'il était aussi bon catholique que royaliste, il serait bien aisé d'arranger ce mariage pour lui. L'auréole de Vincennes déciderait tout de suite en sa faveur.»

Huit jours ne s'étaient pas écoulés que nous apprîmes que Jules tournait à la dévotion de la manière la plus édifiante. Les distractions très peu orthodoxes qu'il avait recherchées jusque-là furent repoussées, ses intimités changées. Enfin il s'établit une révolution si complète dans ses sentiments et dans ses habitudes que le directeur, qu'il avait choisi parmi les prêtres les plus en évidence de la petite Église, put mander à ses coreligionnaires de Lyon que monsieur Jules de Polignac était l'homme suivant leur cœur. Les négociations pour le mariage furent entamées et assez avancées pour faire croire à leur succès dès qu'il sortirait de Vincennes; mais l'Empereur arriva à la traverse et par autorité fit épouser la riche héritière à monsieur de Marbeuf.

(p. 261) Ce fut dans ce temps qu'il lui prit la fantaisie de marier à son choix toutes les filles qui avaient au-dessus de cinquante mille francs de rente. Cette inquisition de famille n'a pas peu contribué à l'impopularité où il a fini par atteindre. Il admettait cependant la résistance. Les d'Aligre en sont un exemple. Monsieur d'Aligre était chambellan; l'Empereur lui fit demander sa fille pour monsieur de Caulaincourt; il feignit d'accepter avec joie. Mais, peu de jours après, il vint dire, avec l'air de l'affliction, que mademoiselle d'Aligre avait une répugnance invincible à la personne du duc de Vicence.

L'Empereur n'insista pas. Monsieur d'Aligre se crut sauvé, mais, apprenant peu de temps après que monsieur de Faudoas, le frère de la duchesse de Rovigo, allait lui être proposé pour gendre, il bâcla en huit jours de temps le mariage de sa fille avec monsieur de Pomereu, sous prétexte qu'elle lui donnait la préférence sur tous les prétendants. L'Empereur bouda un peu monsieur d'Aligre, mais celui-ci, n'ayant rien à en attendre, se sentait plus indépendant que beaucoup d'autres.

Quant à Jules, il conserva son odeur de sainteté qu'il ne put exploiter qu'à la Restauration. Il est resté prisonnier jusqu'en 1814.

(p. 262) CHAPITRE VII

Esprit des émigrés rentrés. — L'Empereur et le roi de Rome. — Les idéalistes. — Monsieur de Chateaubriand. — Les Madames. — La duchesse de Lévis. — La duchesse de Duras. — La duchesse de Châtillon. — Le comte et la comtesse de Ségur.

Je ne puis jamais me rappeler sans honte les vœux antinationaux que nous formions et la coupable joie avec laquelle l'esprit de parti nous faisait accueillir les revers de nos armées. J'ai lu depuis le portrait que Machiavel fait des Fuori inciti, et c'est la rougeur sur le front que j'ai dû en avouer la ressemblance. Les émigrés de tous les temps et de tous les pays devraient en faire leur manuel; ce miroir les ferait reculer devant leur propre image. Sans doute, nos sentiments n'étaient pas communs à la majorité du pays, mais je crois que les masses étaient devenues profondément indifférentes aux succès militaires.

Lorsque le canon nous annonçait le gain de quelque brillante bataille, un petit nombre de personnes s'en affligeait, un nombre un peu plus grand s'en réjouissait, mais la population y restait presque insensible. Elle était rassasiée de gloire et elle savait que de nouveaux succès entraînaient de nouveaux efforts. Une bataille gagnée était l'annonce d'une conscription, et la prise de Vienne n'était que l'avant-coureur d'une marche sur Varsovie ou sur Presbourg. D'ailleurs, on avait peu (p. 263) de foi à l'exactitude des bulletins, et leur apparition n'excitait guère d'enthousiasme. L'Empereur était toujours accueilli beaucoup plus froidement à Paris que dans toutes les autres villes.

Pour rendre hommage à la vérité, je dois dire cependant que, le jour où le vingt-sixième coup de canon annonça que l'Impératrice était accouchée d'un garçon, il y eut dans toute la ville un long cri de joie qui partit comme par un mouvement électrique. Tout le monde s'était mis aux fenêtres ou sur les portes; pour compter les vingt-cinq premiers, le silence était grand, le vingt-sixième amena une explosion. C'était le complément du bonheur de l'Empereur, et on aime toujours ce qui est complet. Je ne voudrais pas répondre que les plus opposants n'aient pas ressenti en ce moment un peu d'émotion.

Nous inventâmes une fable sur la naissance de cet enfant qu'on voulut croire supposé. Cela n'avait pas le sens commun. L'Empereur l'aimait passionnément et, dès que le petit roi put distinguer quelqu'un, il préféra son père à tout. Peut-être l'amour paternel l'aurait porté à être plus avare du sang des hommes.

J'ai entendu raconter à monsieur de Fontanes qu'un jour où il assistait au déjeuner de l'Empereur, le roi de Rome jouait autour de la table; son père le suivait des yeux avec une vive tendresse, l'enfant fit une chute, se blessa légèrement, il y eut grand émoi. Le calme se rétablit, l'Empereur tomba dans une sombre rêverie, puis l'exprimant tout haut sans s'adresser directement à personne:

«J'ai vu, dit-il, le même boulet de canon en emporter vingt d'une file.»

Et il reprit avec monsieur de Fontanes l'affaire dont sa pensée venait d'être distraite par des réflexions dont (p. 264) on suit facilement le cours. Au reste, les mécomptes commençaient pour lui et contribuèrent peut-être à ces retours philanthropiques.

Je n'en finirais pas si je voulais raconter tous les on dit sur l'Empereur mais, comme ils ne m'arrivaient qu'à travers le prisme de l'opposition, je m'en méfie moi-même. Si ce prisme montrait pourtant les objets sous de fausses couleurs, du moins il les grandissait, car j'ai été étonnée de trouver combien les hommes, qui semblaient à nos yeux devoir être aussi grands que les actions auxquelles Napoléon les employait, se sont trouvés médiocres et petits quand il a cessé de les soutenir. Un de ses plus grands talents était de découvrir de son regard d'aigle la spécialité de chacun, de l'y appliquer et, par là, d'en tirer tout le parti possible.

Les seules personnes contre lesquelles il eût une répugnance invincible, c'étaient les véritables libéraux, ceux qu'il appelait les idéalistes. Quand une fois un homme était affublé par lui de ce sobriquet, il n'y avait plus à en revenir; il l'aurait volontiers envoyé à Charenton et le regardait comme un fléau social. Hélas! nous forcera-t-on à convenir que le génie gouvernemental de Bonaparte l'inspirait juste et que ces esprits rêveurs du bonheur des nations, fort respectables sans doute, ne sont point applicables, qu'ils ne servent qu'à exciter les passions de la multitude en les flattant et à amener la désorganisation de la société? Je ne le pensais pas alors, et la répugnance de l'Empereur pour les idéalistes, dont j'aurais volontiers fait mes oracles, me paraissait un grand tort.

Au nombre de ces idéalistes, il rangeait monsieur de Chateaubriand. C'était une erreur. Monsieur de Chateaubriand n'a aucune faiblesse pour le genre humain; il ne s'est jamais occupé que de lui-même et de se faire un (p. 265) piédestal d'où il puisse dominer sur son siècle. Cette place était difficile à prendre à côté de Napoléon, mais il y a incessamment travaillé. Ses mémoires révèleront au monde à quel point, avec quelle persévérance et quel espoir de succès. Il y a réussi en ce sens qu'il s'est toujours fait une petite atmosphère à part dont il a été le soleil. Dès qu'il en sort, il est saisi de l'air extérieur d'une façon si pénible qu'il devient d'une maussaderie insupportable; mais, tant qu'il y reste plongé, on ne saurait être meilleur, plus aimable et distribuer ses rayons avec plus de grâce. J'ai un véritable goût pour le Chateaubriand de cette situation, l'autre est odieux.

S'il s'était borné à être auteur, ainsi que sa nature si éminemment artiste l'y poussait, à part quelques amertumes nées des critiques de ses ouvrages, on n'aurait connu de lui que ses bonnes et aimables tendances. Mais l'ambition d'être un homme d'État l'a entraîné dans d'autres régions où ses prétentions mal accueillies ont développé en lui une foule de mauvaises passions et jeté sur son style des flots de bile qui rendront la plupart de ses écrits inlisibles lorsque le temps lui aura préparé des lecteurs impartiaux.

Monsieur de Chateaubriand a éminemment le tact des dispositions du moment. Il devine l'instinct du public et le caresse si bien qu'écrivain de parti il a pourtant réussi à être populaire. Il lui est fort égal pour cela de changer du tout au tout, d'encenser ce qu'il a honni, de honnir ce qu'il a encensé. Il a deux ou trois principes qu'il habille selon les circonstances, de façon à les rendre presque méconnaissables, mais avec lesquels il se tire de toutes les difficultés et prétend être toujours profondément conséquent. Cela lui est d'autant plus facile que son esprit, qui va jusqu'au génie, n'est gêné par aucune de ces considérations morales qui pourraient arrêter. Il n'a (p. 266) foi en rien au monde qu'en son talent, mais aussi c'est un autel devant lequel il est dans une prosternation perpétuelle. En parlant de la Restauration et de la révolution de 1830, si je conduis ces notes jusque-là, j'aurai souvent occasion de le trouver sur mon chemin.

Pendant l'Empire, il ne m'apparaissait que comme un homme de génie et de conscience, persécuté parce qu'il se refusait à encenser le despotisme, et pour avoir donné sa démission de ministre en Valais à l'occasion de la mort du duc d'Enghien.

Le Génie du Christianisme, l'Itinéraire à Jérusalem, le poème des Martyrs, récemment publiés, justifiaient notre admiration. Je trouvais bien l'enthousiasme de quelques dames un peu exagéré, mais pourtant je m'y associais jusqu'à un certain point. Je me rappelle une lecture des Abencérages faite chez madame de Ségur. Il lisait de la voix la plus touchante et la plus émue, avec cette foi qu'il a pour tout ce qui émane de lui. Il entrait dans les sentiments de ses personnages au point que les larmes tombaient sur le papier; nous avions partagé cette vive impression et j'étais véritablement sous le charme. La lecture finie on apporta du thé:

«Monsieur de Chateaubriand voulez-vous du thé?

«—Je vous en demanderai.»

Aussitôt un écho se répandit dans le salon:

«Ma chère il veut du thé.

«—Il va prendre du thé.

«—Donnez-lui du thé.

«—Il demande du thé!»

Et dix dames se mirent en mouvement pour servir l'Idole. C'était la première fois que j'assistais à pareil spectacle et il me sembla si ridicule que je me promis de n'y jamais jouer de rôle. Aussi, quoique j'aie été dans des relations assez constantes avec monsieur de Chateaubriand, (p. 267) je n'ai point été enrôlée dans la compagnie de ses madames, comme les appelait madame de Chateaubriand, et ne suis jamais arrivée à l'intimité, car il n'y admet que les véritables adoratrices.

Lorsqu'en 1812 nous quittâmes Beauregard pour nous installer à Châtenay, monsieur et madame de Chateaubriand étaient établis à la Vallée-aux-Loups, à dix minutes de chez moi. L'habitation créée par lui était charmante et il l'aimait extrêmement. Nous voisinions beaucoup; nous le trouvions souvent écrivant sur le coin d'une table du salon avec une plume à moitié écrasée, entrant difficilement dans le goulot d'une mauvaise fiole qui contenait son encre. Il faisait un cri de joie en nous voyant passer devant sa fenêtre, fourrait ses papiers sous le coussin d'une vieille bergère qui lui servait de portefeuille et de secrétaire et, d'un bond, arrivait au-devant de nous avec la gaieté d'un écolier émancipé de classe.

Il était alors parfaitement aimable. Je n'en dirai pas autant de madame de Chateaubriand; elle a beaucoup d'esprit, mais elle l'emploie à extraire de tout de l'aigre et de l'amer. Elle a été bien nuisible à son mari, en l'excitant sans cesse à l'irritation et en lui rendant son intérieur insupportable. Il a toujours eu de grands égards pour elle sans pouvoir obtenir la paix du coin du feu.

J'ai dit qu'elle avait de l'esprit, cela est incontestable. Cependant (et il faut l'avoir vu pour se le persuader) son orgueil bourgeois est blessé de la réputation littéraire de monsieur de Chateaubriand; il lui semble que c'est déroger; et, pendant la Restauration, elle voulait, avec la plus extravagante passion, des titres et des places de Cour pour compenser ces vulgaires succès. Elle affichait hautement la prétention de n'avoir jamais lu une ligne de ce que son mari avait fait publier; mais, comme elle lui dit sans cesse qu'un pays qui a la gloire de le posséder (p. 268) et qui ne se fait pas gouverner par lui est un pays maudit et qu'elle le lui prouve par certains passages de l'Apocalypse dont elle a fait l'étude la plus approfondie, il lui pardonne le dédain pour son mérite en faveur du dévouement à ses prétentions.

Ce que ce ménage a englouti d'argent, sans avoir jamais eu l'apparence d'un état, serait une nouvelle preuve entre mille des inconvénients du désordre. Au reste, monsieur de Chateaubriand convient lui-même que rien ne lui paraît insipide comme de vivre d'un revenu régulier quel qu'il soit.

Il veut toucher des capitaux, les gaspiller, sentir la pénurie, avoir des dettes, se faire nommer ambassadeur, dissiper en fantaisies les appointements destinés à défrayer sa maison, quitter sa place et se trouver plus gêné, plus endetté que jamais, abandonner une situation où il a vingt-cinq chevaux dans son écurie et avoir le plaisir de refuser une invitation à dîner sous prétexte qu'il n'a pas de quoi payer un fiacre pour l'y mener, enfin éprouver des sensations variées pour se désennuyer, car, au bout du compte, c'est là le but et le grand secret de sa vie.

Malgré ce chaos d'existence auquel monsieur de Chateaubriand associe, sans ressentir le moindre scrupule, les personnes qui lui sont dévouées, il est d'un commerce agréable et facile. Hormis qu'il bouleverse votre vie, il est disposé à la rendre fort douce. De temps en temps même, il lui prend des velléités de faire des sacrifices aux personnes qui l'aiment, mais c'est trop contre sa nature pour qu'il y tienne longtemps.

Ainsi, après s'être laissé suivre à Rome par madame de Beaumont, quoique cela l'importunât, il l'y a tracassée et elle y est morte presque isolée. Ainsi, après avoir changé toute sa vie, s'être jeté dans le monde pour y faire rentrer madame de Z..., il l'a vue devenir folle sans (p. 269) lui donner un soupir. Ainsi il a à peine consenti à tracer un article bien froid dans une gazette pour honorer les cendres de madame de Duras qui, pendant douze ans, n'avait vécu que pour lui.

Je pourrais ajouter bien des noms à cette liste, car Monsieur de Chateaubriand a toujours eu la plus grande facilité à se laisser adorer sans se mettre en peine des chagrins qu'il doit causer. De toutes ses amies, celle qui a tenu le plus de place dans son cœur est, je crois, madame C....., de X....., devenue duchesse de Z...... L'histoire de cette pauvre femme se rattache aux mœurs qui existaient avant la Révolution et que, dans les derniers temps, on aurait voulu nous faire regretter.

Mademoiselle de Y....., aussi charmante et aussi accomplie qu'on puisse imaginer une jeune personne, épousa en 1790, grâce à l'immense fortune à laquelle elle était destinée, C..... de X....., fils aîné du prince de ***. Sans avoir la distinction d'esprit de sa femme, il n'en manquait pas, était parfaitement beau et encore plus à la mode. Le nouveau ménage fit sensation lors de sa présentation aux Tuileries, malgré la gravité des événements à cette époque.

Bientôt les orages révolutionnaires les séparèrent, Monsieur de X.... émigra; sa femme, grosse, resta dans sa famille dont incessamment elle partagea les malheurs. Elle l'accompagna dans les prisons où elle fut l'ange tutélaire de ses parents, entre autres de la vieille maréchale de Z....., la grand'mère de son mari. Elle la servit comme une fille et comme une servante jusqu'au jour où l'échafaud l'arracha à ses soins. Elle vit périr son propre père et consola sa mère, enfin elle réunit sur sa tête l'admiration et la vénération de toutes les personnes renfermées avec elle.

Dès que les prisons s'ouvrirent, son premier vœu fut (p. 270) d'aller rejoindre son jeune mari pour lequel elle ressentait l'amour le plus tendre. Quitter la France n'était pas chose facile; cependant, à force de courage et d'intelligence, elle parvint à se faire jeter par un bateau sur la plage d'Angleterre. Sa fille, confiée à un patron américain, l'y avait précédée de quelques heures. Ayant cette enfant dans ses bras, elle vint heurter à la porte de son mari.

C...... de X....., était alors attaché par l'empire de la mode au char de madame Fitzherbert. Elle avait au moins quarante-cinq ans, mais le plaisir d'être le rival du prince de Galles, qui n'en dissimulait pas son mécontentement, la parait de tous les charmes aux yeux de monsieur de X....., et il vit arriver sa gracieuse compagne avec une vive impatience. Sous prétexte d'économie, il s'empressa de la conduire dans une petite chaumière au nord de l'Angleterre. Elle ne s'en plaignit pas tant qu'il l'habita avec elle. Mais bientôt des affaires l'appelèrent à Londres; ses séjours y devinrent fréquents, s'y prolongèrent, enfin il s'y établit.

Il était intimement lié avec monsieur du L.... de V....., jeune homme beaucoup moins beau, mais infiniment plus aimable et plus agréable que monsieur de X...... Il lui montrait, en se plaignant de l'ennui qu'elles lui causaient, les lettres tendres et tristes de sa jeune femme. Monsieur du L..... lui reprochait l'abandon où il la laissait, ajoutant qu'il mériterait bien qu'il lui arrivât malheur:

«Tu appelles cela malheur; le plus beau jour de ma vie serait celui où je me verrais débarrassé de ses doléances.»

Monsieur du L..... finit par offrir à C...... de X...... de chercher à le délivrer de l'amour de sa femme. Ce dévouement fut accepté avec transport. Les deux amis se rendirent ensemble à la chaumière; peu de jours après (p. 271) C... de X... partit laissant monsieur du L... passer tout seul auprès d'une femme de vingt ans, triste et délaissée, les longues journées de l'hiver.

Elle était aussi aimable que jolie, pleine de talents et d'esprit. Monsieur du L..., qui avait déjà la tête montée par ses lettres, en devint passionnément amoureux et n'eut pas de peine à jouer le rôle auquel il s'était engagé. Il avertit soigneusement le mari de ses progrès et, au bout de plusieurs mois, de son succès. Celui-ci annonça alors le projet d'une visite aux deux solitaires. Madame de X..., réveillée du doux rêve où elle s'abandonnait par la pensée de voir arriver l'époux qu'elle avait offensé, se livra à une douleur immodérée. Monsieur du L... essaya vainement de la calmer; enfin il se décida à lui raconter le pacte immoral à l'aide duquel il avait réussi et lui apporta en preuve sa correspondance.

Madame de X... avait encore à cette époque l'âme noble et pure; elle se sentit révoltée d'avoir été trahie d'une façon si odieuse, elle resta anéantie sous cette horrible révélation. Dès le lendemain, elle prit avec son enfant la route de Yarmouth, annonçant qu'elle retournait chercher un asile dans les bras de sa mère. Son mari fut enchanté d'en être débarrassé. Monsieur du L... courut après elle, la rattrapa avant qu'elle fût embarquée, l'apaisa, l'accompagna et obtint son pardon. Mais l'illusion de l'amour était détruite pour elle. Monsieur du L... a été puni de sa coupable transaction par un sentiment vrai et passionné qui, depuis lors, a fait le malheur de sa vie.

Madame de X..., l'imagination salie et le cœur froissé par la conduite de deux hommes qu'elle avait aimés, arriva à Paris au moment des saturnales du Directoire et n'y prit qu'une part trop active. Elle-même a pris la peine de la rédiger en ce peu de mots:

(p. 272) «Je suis bien malheureuse; aussitôt que j'en aime un, il s'en trouve un autre qui me plaît davantage.» Ses choix furent aussi honteux par leur qualité que par leur nombre. Elle était tombée dans un tel désordre que son attachement pour monsieur de Chateaubriand fut presque une réhabilitation.

Cette liaison était dans toute sa vivacité lorsque monsieur de Chateaubriand partit pour la Terre Sainte; les deux amants se donnèrent rendez-vous à la fontaine des Lions de l'Alhambra. Madame de X..., n'avait garde de manquer une entrevue si romanesque. Elle s'y trouva au jour indiqué. Pendant l'absence de monsieur de Chateaubriand, elle avait laissé tromper ses inquiétudes par les soins assidus du colonel L..... Tandis qu'elle attendait le pèlerin de Jérusalem à Grenade, elle y apprit la mort du colonel. De sorte que, lorsque monsieur de Chateaubriand arriva, préparant des excuses pour son retard et des hymnes sur l'exactitude de sa bien-aimée..., il trouva une femme en longs habits de deuil et pleurant avec un extrême désespoir la mort d'un rival heureux en son absence. Tout le voyage en Espagne se passa de cette façon, monsieur de Chateaubriand mêlant le rôle de consolateur à celui d'adorateur.

Il place à cette époque son refroidissement pour madame de X.... Toutefois, leur liaison dura encore longtemps.

La publication de l'Itinéraire donna un nouveau lustre au talent populaire de monsieur de Chateaubriand et augmenta le désir que plusieurs personnes avaient de le voir. Il en profita pour replacer madame de X... dans une meilleure situation. Il établit que, par elle seule, on arriverait à lui et fit trêve à sa sauvagerie. Il faut lui en tenir compte, car c'était uniquement dans l'intérêt de madame de X.... On lui rendit des soins pour attirer monsieur (p. 273) de Chateaubriand. Comme elle était charmante dès qu'on se mettait en rapport avec elle, elle plaisait par son propre mérite.

Elle fut un instant dans l'intimité d'une coterie, composée de mesdames de Duras, de Bérenger, de Lévis, etc. Mais, bientôt, elle-même s'en ennuya; elle s'en retira volontairement et rentra dans l'intérieur de son cabinet où des occupations sérieuses se mêlaient à des talents de premier ordre pour employer son temps. Elle vécut de cette sorte jusqu'à la Restauration. Nous la vîmes, à cette époque, se précipiter dans le tourbillon du monde; couverte d'atours couleur de roses, elle dansa à un grand bal. Son mari, qui n'avait jamais cessé de la voir, négocia une réconciliation avec elle. Elle prit le titre de duchesse de Z....

On lui proposa un appartement à l'hôtel de X...; on parlait même d'une grossesse qui donnait l'espoir d'un frère à sa fille mariée depuis plusieurs années. Chacun remarquait les manières bizarres de madame de Z.... Les Cents-Jours arrivèrent; la terreur s'empara d'elle, son étrangeté augmenta. On chercha pendant quelques mois à la dissimuler, il fallut enfin la reconnaître et la séquestrer. À l'époque où j'écris, elle est depuis vingt ans renfermée et n'a jamais recouvré la raison. Tel a été le sort d'une des personnes les plus heureusement douées que la nature ait jamais formées. Je ne puis m'empêcher de croire qu'elle valait mieux que la vie qu'elle a menée.

Sans ce fatal voyage d'Angleterre qui l'a rendue toute blessée, toute désillusionnée aux désordres de Paris pendant le temps du Directoire, peut-être n'aurait-elle pas suivi une aussi mauvaise voie. J'ai lieu de penser que son mari a plus d'une fois regretté sa propre conduite, et le sacrifice qu'il avait fait à ce faux dieu de la galanterie (p. 274) qui régnait encore à l'époque où il est entré dans le monde. Il n'a pu se dissimuler qu'il était le premier auteur des torts de sa femme. Monsieur de Chateaubriand avait certainement conçu la pensée de la relever à ses propres yeux et à ceux du monde. Mais il est incapable de s'occuper avec persévérance du sort d'un autre; il est trop absorbé par la préoccupation de lui-même.

C'est lorsque madame de X... rentra dans sa retraite que se forma décidément le corps des madames. Les principales étaient les duchesses de Duras, de Lévis, et madame de Bérenger; le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé. Ces trois dames avaient chacune leur heure; monsieur de Chateaubriand était reçu à huis clos, et Dieu sait quelle vie on lui faisait quand il donnait à l'une d'elles quelques-unes des minutes destinées à l'autre.

Elles étaient tellement enorgueillies de leur succès que leur portier avait ordre de tenir leur porte close en avertissant que c'était l'heure de monsieur de Chateaubriand, et on assure que la consigne était souvent prolongée pour se donner meilleur air. Ces dames se faisaient entre elles des scènes qui servaient à divertir la galerie; mais, chaque soir, toutes reprenaient leur bonne humeur et s'en allaient faire la cour la plus assidue à madame de Chateaubriand qu'elles comblaient de soins et de prévenances.

Un jour où elle était un peu enrhumée, elle prétendait avoir reçu cinq bouillons pectoraux dans la même matinée, accompagnés des plus charmants billets dont elle faisait l'exhibition en se moquant de ces dames très drôlement, mais, au fond, sans aucun mécontentement, car ces hommages de fort grandes dames ne lui déplaisaient pas.

On dit que madame de Lévis obtint des succès assez (p. 275) complets; madame de Duras en périssait de jalousie; madame de Bérenger en prit son parti en s'entourant d'autres illustrations. Les madames du second ordre ne portaient pas leurs prétentions si haut. Les personnes admises à la familiarité de madame de Lévis la trouvaient aimable et jolie: elle était laide et maussade vue à une distance que je ne me suis jamais sentie tentée de franchir.

Madame de Duras était fille de monsieur de Kersaint, le conventionnel. Sa mère et elle avaient passé dans leur habitation de la Martinique les années de la tourmente révolutionnaire. En amenant à Londres une grande fille de vingt-deux ans, point jolie, madame de Kersaint trouva son mariage à peu près convenu d'avance avec le duc de Duras, réduit à un état de pénurie qui le mettait dans la dépendance, assez durement imposée, du prince de Poix son oncle. La fortune de mademoiselle de Kersaint, sans être très considérable, se trouvait fort à la convenance de monsieur de Duras. À peine débarquée il l'épousa, et elle l'adora pendant longtemps.

Monsieur de Duras était premier gentilhomme de la chambre du Roi; le service se faisait par années et, pendant les commencements de l'émigration, les titulaires ne manquaient pas de se rendre à leur poste. Monsieur de Duras avait déjà fait son service une fois près de Louis XVIII; son année revenait peu de temps après son mariage. Monsieur de Duras partit de Londres, avec sa femme, pour se rendre à Mitau. Arrivé à Hambourg, il y reçut un avis officiel portant que le Roi consentait à recevoir monsieur de Duras au droit de sa charge, malgré son mariage, mais que la fille d'un conventionnel ne pouvait s'attendre à être admise auprès de madame la duchesse d'Angoulême. Madame de Duras était formellement exclue de Mitau. Malgré quelques ridicules, monsieur (p. 276) de Duras est homme d'honneur: il n'hésita pas à reconduire sa femme à Londres et à y rester auprès d'elle.

Madame de Duras se sentit fort ulcérée. J'ai toujours pensé qu'elle avait puisé dans cette insulte l'indépendance de sentiment qui a honoré son caractère dans la suite. Après un séjour de quelques années en Angleterre, le ménage Duras revint en France où il ramena deux petites filles, les seuls enfants qu'il ait eus.

Madame de Duras s'aperçut enfin de la supériorité qu'elle avait sur son mari et le lui fit sentir avec une franchise qui amena des dissensions. Au temps de sa passion, innocente autant qu'extravagante pour monsieur de Chateaubriand, elle cherchait une distraction à ses ennuis domestiques. Madame de Duras n'avait dans sa jeunesse aucun agrément, mais elle avait beaucoup d'esprit, le cœur haut placé et une véritable distinction de caractère. Plus le théâtre où elle a été placée s'est élevé, plus sa valeur réelle a été révélée. Je l'avais devinée depuis longtemps.

Madame de Bérenger avait épousé, étant mademoiselle de Lannois, le duc de Châtillon-Montmorency que ce beau nom fit périr misérablement. Il était à Yarmouth, prêt à s'embarquer sur un paquebot; le vent changea, il dut attendre. Le capitaine de la frégate la Blanche, apprenant qu'un duc de Montmorency était à l'auberge, lui offrit un passage sur sa frégate. Elle allait porter l'argent des subsides à Hambourg; la Blanche se perdit corps et biens à l'entrée de l'Elbe; le duc de Châtillon fut noyé. Sa veuve jouit quelque temps de sa liberté. Pour faire une fin, elle épousa le moins aimable de ses adorateurs, Raymond de Bérenger. Elle avait un esprit sérieux et fort distingué, mais pas assez supérieur pour se mettre au niveau des simples mortels. J'en avais grand'peur.

(p. 277) Au nombre des adoratrices de monsieur de Chateaubriand se trouvait, mais sans prétention sur son cœur, madame Octave de Ségur.

Quoique ce soit un peu anticiper sur les événements, son histoire est si romanesque que je veux la raconter.

Mademoiselle d'Aguesseau épousa par amour son cousin germain, Octave de Ségur. Pendant le temps du Directoire, le jeune ménage jouit d'un bonheur complet. Vivant chez leurs parents, ils fournissaient à leurs dépenses personnelles en traduisant des romans anglais. Ils avaient déjà trois garçons dont l'éducation commençait à les occuper, lorsque Octave fut nommé sous-préfet par le Premier Consul. Sa femme le suivit à Soissons.

Le comte de Ségur, leur père, se rallia au gouvernement devenu impérial; il fut nommé grand maître des cérémonies, et madame Octave dame du palais de l'impératrice Joséphine. Dès lors le bonheur intérieur fut troublé; les longues absences forcées par le service de madame de Ségur développèrent dans Octave la jalousie que son cœur passionné recélait à son insu. Étienne de Choiseul devint, fort à tort assure-t-on, l'objet de son inquiétude. Il était, comme Orosmane, «cruellement blessé, mais trop fier pour se plaindre».

Madame Octave suivit l'Impératrice à Plombières; son mari obtint un congé pour aller passer quelques jours auprès d'elle. Il arriva le soir; il faisait un clair de lune magnifique. Madame Octave ne l'attendait pas; elle était dehors, son mari la suivit. Elle se promenait avec Étienne de Choiseul. Il ne se découvrit pas, quitta Plombières sans avoir parlé à personne et ne retourna pas à Soissons. On le chercha partout vainement; on ne put en avoir aucune nouvelle. Au bout d'un an, madame Octave reçut par la poste un billet timbré de Boulogne et portant ces mots:

(p. 278) «Je pars, chère Félicité, je vais affronter un élément moins agité que ce cœur qui ne battra jamais que pour vous.»

Ce billet était fermé par un cachet qu'elle lui avait donné et qui portait: Friendship, esteem and eternal love.

Philippe de Ségur partit immédiatement pour Boulogne, mais il ne put trouver aucune trace de son frère. Il était pourtant à bord d'une des péniches où Philippe le cherchait, mais il jouait si parfaitement son rôle de soldat qu'aucun de ses camarades ne soupçonna son travestissement. Il suivit la grande armée en Allemagne; plusieurs années s'écoulèrent; un second billet fut remis chez madame de Ségur, il portait seulement les paroles gravées sur le cachet, écrites de la main d'Octave.

Ce fut le seul signal de son existence. Après s'être désespérée, madame Octave avait fini par se laisser consoler, par partager même des sentiments vifs qu'elle inspira. Ses trois fils n'en étaient pas moins son premier intérêt; elle veillait sur eux avec la tendresse la plus éclairée.

Octave, ayant été fait prisonnier et mené dans une petite ville au fond de la Hongrie, n'y apprit que fort tard la nouvelle de la mort d'Étienne de Choiseul, tué à la bataille de Wagram. Il eut alors le désir de revoir sa patrie. Ses démarches pour obtenir sa liberté n'eurent pas un succès assez prompt pour que les événements ne les devançassent pas; la paix les rendit inutiles, et il revint en France en 1814.

Sa femme fut désolée de ce retour qui rompait une liaison à laquelle elle tenait depuis plusieurs années. Soit qu'Octave en fût averti à son arrivée, soit qu'il se craignît lui-même, il voulut rester avec sa femme sur le pied de la simple amitié, réservant pour ses fils la chaleur de (p. 279) son cœur. Il la traitait avec une politesse grave qui ne se démentait jamais. Madame Octave, piquée au jeu par ces procédés, sentit se rallumer une passion que son mari éprouvait en secret. Elle employa vis-à-vis de lui toutes les ressources de la coquetterie:

«Prenez garde, Félicité, lui disait-il quelquefois, c'est ma vie que vous jouez.»

Enfin, il se laissa séduire et se livra à un sentiment qui avait toujours régné exclusivement dans son cœur. Quelques mois de bonheur le dédommagèrent de longues années de souffrances. Madame Octave suivit son mari et son fils aîné dans la garnison où tous deux servaient dans le même régiment. Malheureusement, il s'y trouvait aussi un jeune officier, camarade du fils, qui l'amena chez sa mère. Octave s'en offusqua, à trop juste titre, il faut l'avouer. Il obtint de changer de régiment, et voulut que madame Octave quittât la garnison. Sous prétexte que son fils y restait, elle voulut y passer l'hiver; Octave s'y opposa, il y eut une scène assez vive entre eux. Pour la première fois et la seule fois, il lui adressa quelques reproches fondés sur les soins qu'elle avait pris pour le ramener à elle.

Il revint seul à Paris, loua un appartement tel qu'il savait devoir lui convenir le mieux, s'occupa à l'arranger avec les soins les plus conformes à ses goûts. Il l'engagea plusieurs fois à s'y rendre; elle s'y refusa constamment. Enfin il lui écrivit que, si elle n'était pas à Paris avant six heures tel jour, elle s'en repentirait toute sa vie. Elle n'arriva pas, et, à neuf heures, Octave se précipita dans la Seine. On le retrouva les mains fortement jointes; il nageait parfaitement, mais, décidé à périr, la volonté l'avait emporté sur l'instinct qui porte à se sauver.

Madame Octave fut abîmée de douleur et de remords; elle se retira dans un couvent. Je l'ai vue dans sa cellule; (p. 280) elle y était fort touchante. Les sollicitations de ses fils, qui, malgré leur tendresse excessive pour leur père, lui sont restés tout dévoués, l'ont ramenée dans le monde où elle mène une vie assez retirée. Mais elle y est moins bien encadrée pour l'imagination que dans la cellule de son couvent.

Dans un siècle où il y a si peu de passions désintéressées, celle d'Octave mérite certainement d'être remarquée. Il était d'une figure charmante et très aimable quand il pouvait vaincre la timidité et l'embarras que sa première aventure, déjà bizarre, lui causait toujours. Sa femme, sans être très jolie, était parfaitement séduisante; elle était aussi très attachante, car, malgré les cruels événements de sa triste vie, elle a conservé des amies dévouées parmi les femmes de la conduite la plus exemplaire.

(p. 281) CHAPITRE VIII

Derniers temps de l'Empire. — Gardes d'honneur. — Situation des esprits. — Illusions de parti — Désorganisation des armées. — Les Alliés s'approchent. — Les autorités quittent Paris. — Bataille de Paris. — Capitulation. — Retraite des troupes françaises.

Je ne parlerai pas plus de la désastreuse retraite de Moscou que des glorieuses campagnes qui l'avaient précédée. Je n'ai sur tous ces événements que des renseignements généraux. Je n'écris pas l'histoire, mais seulement ce que je sais avec quelques détails certains. Lorsque les affaires publiques seront à ma connaissance spéciale, je les dirai avec la même exactitude que les anecdotes de société.

La chute de l'Empire s'approchait et nous avions la sottise de n'en être pas épouvantés; à la vérité, la main ferme et habile du grand homme avait comme étouffé les passions anarchiques. Mais pouvait-on prévoir les calamités qui accompagneraient la chute de ce colosse? Tous les esprits sensés devaient frémir; quant à nous, avec cette incurie des gens de parti, nous nous réjouissions.

Il est pourtant juste de dire notre excuse. Le joug de Bonaparte devenait intolérable; son alliance avec la maison d'Autriche avait achevé de lui tourner la tête. Il n'écoutait que des flatteurs; toute contradiction lui était insupportable. Il en était arrivé à ce point qu'il ne supportait plus la vérité, même dans les chiffres.

L'arbitraire de son despotisme se faisait sentir jusqu'au foyer domestique. J'ai déjà dit sa fantaisie de (p. 282) marier les filles; la mesure des gardes d'honneur vint à son tour atteindre les fils des familles aisées. Elle tombait sur les jeunes gens de vingt-cinq à trente ans qui, ayant échappé ou satisfait à la conscription, devaient se croire libérés. Évidemment, ils n'avaient pas de goût pour la carrière militaire puisqu'ils ne l'avaient pas suivie dans un temps où tout y appelait. La plupart étaient établis et mariés; c'était une calamité imprévue qui bouleversait leur existence. Les préfets avaient l'ordre de la diriger principalement sur les familles qu'on croyait mal disposées pour le gouvernement. On laissait entrevoir assez clairement que l'Empereur voulait avoir entre les mains un certain nombre d'otages contre le mauvais vouloir. C'était, pour le coup, une idée renouvelée des grecs; car on prêtait à l'Empereur d'avoir rappelé qu'Alexandre en avait agi ainsi avec les macédoniens, avant de s'enfoncer dans l'Asie. Cette légion fut formée au milieu des larmes, des imprécations et des haines de tous les éléments les plus propres à ressentir de la désaffection contre le pouvoir impérial. Elle rejoignit l'armée, pour la première fois; en Saxe en 1813, assista à la désastreuse bataille de Leipsick, subit la pénible retraite de Hanau, fut détruite par la maladie des hôpitaux à Mayence. On la licencia, mais elle eut à se reformer immédiatement.

Les gardes d'honneur servirent pendant la campagne de France en 1814 et furent écrasés à l'affaire de Reims. Certes, si jamais troupe a souffert, c'est celle-là! Elle ne pouvait même embellir ses souvenirs de la mémoire d'un succès. Hé bien! elle a été la plus longuement fidèle à Napoléon. Elle n'a pris que tard et difficilement la cocarde blanche et a revu les Cents-Jours avec joie; ceux qui la composaient sont restés longtemps impérialistes. Après cela, établissez des principes et tirez des conséquences! Il n'en est pas moins vrai que, malgré l'ardeur (p. 283) belliqueuse si promptement développée dans ces jeunes gens récalcitrants, la levée des gardes d'honneur a, plus qu'aucune autre mesure, contribué à la haine qui surgissait en tout lieu contre Bonaparte et qui commençait à s'exhaler en paroles hardies.

Je me rappelle que monsieur de Châteauvieux (l'auteur des lettres de Saint-James), absent de Paris depuis deux ans, y arriva au commencement de 1814. Sa première visite en débarquant fut chez moi. Il y entendit un langage si hostile qu'il m'a raconté depuis avoir eu grand empressement d'en sortir; pendant toute la nuit, il ne rêva que donjons et Vincennes, quoiqu'il eût fait un ferme propos de ne plus fréquenter une société si imprudente.

Le lendemain, il poursuivit le cours de ses visites, et il fut tout étonné de trouver partout, jusque dans la bourgeoisie et dans les boutiques, les mêmes dispositions et les mêmes libertés de langage. Cela ne nous frappait pas parce que ce changement s'était établi graduellement et généralement. On le retrouvait jusqu'à la table du ministre de la police où l'abbé de Pradt disait qu'il y avait un émigré qu'il était temps de rappeler en France et que c'était le sens commun.

Monsieur de Châteauvieux était médusé de nos discours; c'était pourtant un habitué de Coppet, accoutumé à entendre de vives paroles d'opposition.

Le désordre était complet parmi les gens du gouvernement. J'allais quelquefois chez madame Bertrand; son mari était grand maréchal du palais. Un matin, j'y vis arriver un officier venant de l'armée de l'Empereur, puis un autre expédié par le maréchal Soult, puis un envoyé du maréchal Suchet: tous rapportaient les événements les plus désastreux. La pauvre Fanny était au supplice. Enfin, pour couronner l'œuvre, se présenta un employé en Illyrie. Il entreprit de nous raconter la façon dont il (p. 284) avait été traqué dans toute l'Italie et la peine qu'il avait eue à rejoindre la frontière de France. Elle ne put y tenir plus longtemps, et leur dit avec une extrême vivacité:

«Messieurs, vous êtes tous dans l'erreur; on a reçu cette nuit même les meilleures nouvelles de partout, et l'Empereur est parfaitement content de ce qui se passe de tous les côtés.»

Chacun se regarda avec étonnement; pour moi il m'était clair que cette phrase était à mon adresse; je souris et laissai le champ libre à des lamentations probablement fort tristes lorsqu'ils furent entre eux.

S'ils se faisaient des illusions, les nôtres n'étaient pas moins absurdes. Nous nous figurions que les puissances étrangères travaillaient dans l'intérêt de nos passions; et quiconque voulait nous éclairer à cet égard nous paraissait décidément un traître. Nous avions établi que le prince de Suède, Bernadotte, était l'agent le plus actif de la restauration bourbonienne. Nous l'avions placé à Bruxelles, entouré des princes français, et nous n'en voulions pas démordre.

Un soir, monsieur de Saint-Chamans vint nous dire que le colonel de Saint-Chamans, son frère, arrivant de Bruxelles à l'instant même, assurait que ni Bernadotte, ni nos princes, ni pas un soldat étranger n'était entré en Belgique, et que les suédois étaient je ne sais où derrière le Rhin. Non seulement nous ne le crûmes pas, non seulement nous soupçonnâmes la véracité du colonel, mais nous fûmes tellement courroucés contre monsieur de Saint-Chamans que, peu s'en fallut que nous ne le regardassions comme un faux frère. Il eut à subir de grandes froideurs, comme un homme suspect!

Voilà la candeur et la justice des factions. Assurément nous étions de très bonne foi. Quand je me rappelle avoir partagé des impressions si déraisonnables, cela me (p. 285) rend bien indulgente pour les illusions et les exigences des gens de parti. Je suis seulement étonnée qu'à force de les remarquer en soi, ou dans les autres, on ne s'en corrige pas un petit, et je ne comprends guère l'intolérance dans ceux qui, comme nous, ont traversé une série de révolutions.

Il faut pourtant reconnaître, comme excuse à nos folies, que nous étions contraints à deviner la vérité à travers les relations officielles qui, presque toujours, la déguisaient.

L'Empereur s'était accoutumé à penser que le pays n'avait aucun droit à s'enquérir des affaires de l'Empire, qu'elles étaient siennes exclusivement et qu'il n'en devait compte à personne. Ainsi, par exemple, la bataille de Trafalgar n'a jamais été racontée à la France dans un récit officiel; aucune gazette, par conséquent, n'en a parlé et nous ne l'avons sue que par voies clandestines. Quand on escamote de pareilles nouvelles, on donne le droit aux mécontents d'inventer des fables au nombre desquelles se trouvait cette armée suédoise et bourbonienne que nous avions rêvée en Belgique.

Les événements se pressaient: les ennemis craignaient de marcher sur Paris; ils étaient effrayés de cette pensée. Nous qui aurions dû la redouter, nous l'accueillions de tous nos vœux. La désorganisation du gouvernement sautait aux yeux. De malheureux conscrits remplissaient les rues; rien n'avait été préparé pour les recevoir. Ils périssaient d'inanition sur les bornes; nous les faisions entrer dans nos maisons pour les reposer et les nourrir. Avant que le désordre en vînt là, ils étaient reçus, habillés et dirigés sur l'armée en vingt-quatre heures. Ces pauvres enfants y arrivaient pour y périr sans savoir se défendre.

J'ai entendu raconter au maréchal Marmont qu'à Montmirail, (p. 286) au milieu du feu, il vit un conscrit tranquillement l'arme au pied:

«Que fais-tu là? pourquoi ne tires-tu pas?

«—Je tirerais bien comme un autre, répondit le jeune homme, si je savais charger mon fusil.»

Le maréchal avait les larmes aux yeux en répétant les paroles de ce pauvre brave enfant qui restait ainsi au milieu des balles sans savoir en rendre.

À mesure que le théâtre de la guerre se rapprochait, il était plus difficile de cacher la vérité sur l'inutilité des efforts gigantesques faits par Napoléon et son admirable armée; le résultat était inévitable. J'en demande bien pardon à la génération qui s'est élevée depuis dans l'adoration du libéralisme de l'Empereur, mais, à ce moment, amis et ennemis, tout suffoquait sous sa main de fer et sentait un besoin presque égal de la soulever. Franchement, il était détesté; chacun voyait en lui l'obstacle à son repos, et le repos était devenu le premier besoin de tous.

Abbiamo la pancia piena di liberta, me disait un jour un postillon de Vérone en refusant un écu à l'effigie de la liberté. La France, en 1814, aurait volontiers dit à son tour: Abbiamo la pancia piena di gloria, et elle n'en voulait plus.

Les Alliés ne s'y trompaient pas; ils savaient bien démêler dans cette fatigue le motif de leurs succès, mais ils craignaient qu'elle ne fût pas assez complète pour leur sécurité. Afin de relever l'esprit public, on fit arriver le courrier chargé de remettre des drapeaux et les épées des généraux russes faits prisonniers à la bataille de Montmirail au milieu d'une parade au Carrousel où assistait l'Impératrice. Le temps de ces fantasmagories était passé, et d'ailleurs la poussière du courrier n'était pas assez vieille pour rassurer les Parisiens.

(p. 287) Le dimanche 25 mars, nous vîmes partir, après la parade, un magnifique régiment de cuirassiers arrivant de l'armée d'Espagne; ils allaient rejoindre celle de l'Empereur et suivaient le boulevard vers trois heures. J'ai peu vu de troupes dont l'aspect m'ait plus frappée.

Dès le matin du lendemain, il en reparut isolément aux barrières de Paris, se dirigeant sur les hôpitaux, eux et leurs chevaux plus ou moins blessés, et leurs longs manteaux blancs souillés et couverts de sang. Il était évident qu'on se battait bien près de nous. J'en rencontrai plusieurs en allant me promener au Jardin des Plantes. Le contraste avec leur apparence de la veille serrait le cœur.

Au bout de deux heures, nous revînmes, ma mère et moi, le long des boulevards. Ce peu de temps avait suffi pour changer leur aspect; ils étaient couverts jusqu'à l'encombrement par la population des environs de Paris. Elle marchait pêle-mêle avec ses vaches, ses moutons, ses pauvres petits bagages. Elle pleurait, se lamentait, racontait ses pertes et ses terreurs, et, comme de raison, disposait à l'irritation contre ce qui paraissait plus heureux. On ne pouvait aller qu'au pas; les injures n'étaient pas épargnées à notre calèche; je n'avais pas besoin de cela pour commencer à trouver que la guerre était fort laide à voir de si près.

Nous rentrâmes sans accident, mais un peu effrayées et profondément émues. Le bruit lointain du canon ne tarda pas à se faire entendre; nous sûmes que, dans les ministères et chez les princes de la famille impériale, on faisait des paquets. Dès que la nuit fut tombée, les cours des Tuileries se remplirent de fourgons; on parla du départ de l'Impératrice; personne n'y voulait croire.

Nous passâmes toute cette journée du lundi dans une grande anxiété et au milieu des bruits les plus contradictoires; chacun avait une nouvelle sûre qui détruisait (p. 288) celle tout aussi sûre qu'un autre venait d'apporter.

Le lendemain, à cinq heures du matin, tout le monde fut également et bruyamment averti par la fusillade et le canon que Paris était attaqué vigoureusement et de trois côtés. On apprit, en même temps, le départ de l'Impératrice, de la Cour et du gouvernement impérial.

Nous habitions une maison de la rue Neuve-des-Mathurins. Des fenêtres les plus hautes, on voyait parfaitement Montmartre, et, vers la fin de la matinée, nous assistâmes à la prise de cette position. Les obus passaient par-dessus nous. Quelques-uns arrivèrent jusque sur le boulevard et mirent en fuite les belles dames, en plumes et en falbalas, qui s'y promenaient à travers les blessés qu'on rapportait des barrières et les secours d'armes, d'hommes et de munitions qu'on y envoyait.

Beaucoup de personnes quittèrent Paris. Je n'avais aucun désir de m'en éloigner et, comme mon père trouvait les routes, au milieu d'une pareille confusion, plus dangereuses que la ville, il autorisait notre séjour.

Eugène d'Argout, mon cousin, qui, blessé à la bataille de Leipsick, n'avait pu faire la campagne de France, se chargea de nos préparatifs de sûreté. Il commença par les provisions, fit acheter de la farine, du riz, quelques jambons, enfin tout ce qui était nécessaire pour passer plusieurs jours renfermés. Ensuite il fit éteindre tous les feux, fermer tous les volets et donner le plus possible l'air inhabité à la maison. De plus, il fit traîner une grosse charrette de fourrage, arrivée le matin de la campagne, sous la voûte, avec le projet de la pousser contre la porte cochère si la ville était forcée. Puis il déclara à tous les gens que ceux qui seraient dehors ne rentreraient pas que le calme ne fût rétabli.

Eugène avait fait toutes les guerres depuis dix ans et avait vu prendre bien des villes. Il disait que les plus (p. 289) faibles obstacles suffisent pour arrêter le soldat, toujours pressé, dans la crainte de se voir interdire le pillage par ses chefs.

On venait, de moment en moment, nous raconter ce qu'on pouvait apprendre dans les environs. Quand le canon se taisait d'un côté, il recommençait de l'autre. Tantôt le bruit se rapprochait, tantôt il s'éloignait, selon que les positions étaient prises ou qu'on en attaquait de nouvelles. Ce que nous craignions le plus c'était l'arrivée de l'Empereur; nous ignorions où il était.

Alexandre de la Touche, le fils de madame Dillon, habitait les Tuileries chez sa sœur, madame Bertrand; il vint le matin me supplier de quitter Paris, je m'y refusai absolument. Bientôt après, nous apprîmes les hostilités suspendues et les négociations entamées pour une capitulation. Il revint et se mit positivement à genoux devant ma mère et moi pour nous décider, nous conjurant de lui permettre de faire atteler nos chevaux. Nous lui représentions que ce n'était pas le moment de partir puisque le danger était conjuré.

«Il ne l'est pas, il ne l'est pas, ah! si je pouvais vous dire ce que je sais! mais j'ai donné ma parole; partez, partez, je vous en supplie, partez.»

Nous résistâmes et il nous quitta en pleurant, allant rejoindre sa mère et sa sœur qui l'attendaient pour monter en voiture. Cette insistance de monsieur de la Touche m'est revenue à la mémoire lorsque, quelques jours après, on a dit que l'Empereur avait donné l'ordre de faire sauter les magasins à poudre. Certainement il croyait savoir un secret qui devait entraîner des calamités.

Je n'oublierai jamais la nuit qui succéda à cette journée si animée. Le temps était superbe, le clair de lune magnifique, la ville était parfaitement calme; nous nous mîmes à la fenêtre, ma mère et moi. Un bruit attira (p. 290) notre attention, c'était un très petit chien qui mangeait un os, assez loin de nous. De temps en temps seulement, le silence était interrompu par les qui-vive des patrouilles des Alliés, se répondant en faisant leurs rondes, sur les hauteurs qui nous dominaient. Ce son étranger fut le premier qui me fit sentir que j'avais un cœur français; j'éprouvai un sentiment très pénible; mais nous étions trop sous l'impression de la crainte du retour de l'Empereur pour qu'il pût être durable.

Les places, les rues étaient remplies par l'armée française; elle bivouaquait sur le pavé, en tristesse, en silence. Rien n'était beau comme son attitude; elle n'exigeait, ne demandait, n'acceptait même rien. Il semblait que ces pauvres soldats ne se sentissent plus de droits sur des habitants qu'ils n'avaient pas pu défendre. Cependant, huit mille hommes, sous le commandement du duc de Raguse, engagés pendant dix heures, avaient laissé à quarante-cinq mille étrangers treize mille de leurs morts à ramasser. Aussi, les Alliés ne pouvaient-ils croire, les jours suivants, au peu de troupes qui avaient défendu Paris.

L'histoire fera justice de la sotte méchanceté des passions qui ont accusé le maréchal Marmont d'avoir livré la ville, et rétablira cette brillante affaire de Belleville au rang qu'elle doit occuper dans les fastes militaires.

Je vais entrer dans le récit de la Restauration. Jetée par ma position dans l'intimité de beaucoup de gens influents, j'ai vu depuis ce temps les événements de plus près. Je ne sais si je les rendrai avec impartialité; c'est une qualité dont tout le monde se vante et qu'au fond personne ne possède. On est plus ou moins influencé, fort à son insu, par sa position et son entourage. Du moins, je parlerai avec indépendance et dirai la vérité telle que je la crois. Je ne puis m'engager à davantage.

(p. 291) QUATRIÈME PARTIE
RESTAURATION DE 1814

CHAPITRE I

Mes opinions en 1814. — Dispositions du parti royaliste. — Arrivée du premier officier russe. — Message du comte de Nesselrode. — Prise de la cocarde blanche. — Aspect du boulevard. — Entrée des Alliés. — Dîner chez moi. — Déclaration des Alliés. — Conseil chez le prince de Talleyrand. — Le marquis de Vérac. — Réunion chez monsieur de Morfontaine. — Attitude des officiers russes. — Bivouac des cosaques aux Champs-Élysées.

Il serait assurément fort peu intéressant pour un autre de connaître mes opinions personnelles en 1814. Mais c'est une recherche qui m'amuse de me rendre ainsi compte de moi-même aux différentes époques de ma vie et d'observer les variations qui les ont marquées.

J'avais perdu en grande partie mon anglomanie; j'étais redevenue française, si ce n'est politiquement, du moins socialement; et, comme je l'ai dit déjà, le cri des sentinelles ennemies m'avait plus affectée que le bruit de leur canon. J'avais éprouvé un mouvement très patriotique, mais fugitif. J'étais de position, de tradition, de souvenir, d'entourage et de conviction royaliste et légitimiste. Mais j'étais bien plus antibonapartiste que je n'étais bourbonienne; je détestais la tyrannie de l'Empereur que je voyais s'exercer.

(p. 292) Je considérais peu ceux de nos princes que j'avais vus de près. On m'assurait que Louis XVIII était dans d'autres principes. L'extrême animosité qui existait entre sa petite Cour et celle de monsieur le comte d'Artois pouvait le faire espérer. J'avais quitté l'Angleterre avant que les vicissitudes de l'exil l'y eussent amené, et je me prêtais volontiers à écouter les éloges que ma mère faisait du Roi, malgré le tort qu'il avait, à ses yeux, d'être un constitutionnel de 1789.

C'était sur ce tort même que se fondaient mes espérances; car, en me recherchant bien, je me retrouve toujours aussi libérale que le permettent les préjugés aristocratiques qui m'accompagneront, je crains, jusqu'au tombeau.

Les combinaisons de la société politique en Angleterre n'ont jamais cessé de me paraître ce qu'il y a de plus parfait dans le monde. L'égalité complète et réelle devant la loi qui, en assurant à chaque homme son indépendance, lui inspire le respect de soi-même, d'une part, et, de l'autre, les grandes existences sociales qui créent des défenseurs aux libertés publiques et font de ces patriciens les chefs naturels du peuple lequel leur rend en hommage ce qu'il en reçoit en protection, voilà ce que j'aurais désiré pour mon pays; car je ne conçois la liberté, sans licence, qu'avec une forte aristocratie. C'est ce que personne, ni le peuple, ni la bourgeoisie, ni la noblesse, ni le Roi, n'ont compris. L'égalité chez nous est une maladie de la vanité. Sous prétexte de cette égalité, chacun prétend à s'élever et à dominer, sans vouloir reconnaître que, pour conserver des inférieurs, il faut consentir à admettre, sans regret, des supérieurs.

Le mercredi 31 mars, pour renouer le fil de mon discours, dès sept heures du matin, monsieur de Glandevèse était chez nous. Il venait consulter mon père sur la (p. 293) convenance de prendre la cocarde blanche. Un immense nombre de personnes, disait-il, y étaient disposées. Mon père l'engagea à calmer leur zèle pendant quelques heures; il ne fallait pas qu'une pareille tentative échouât. Il était donc prudent d'attendre le moment où les Alliés feraient leur entrée, c'est-à-dire jusqu'à midi.

Monsieur de Glandevèse et mon frère allèrent porter ces paroles aux différentes réunions. Mon père, de son côté, apprit bientôt que le maréchal Moncey, commandant de la garde nationale de Paris, était parti dans la nuit après avoir fait appeler le duc de Montmorency, commandant en second, et lui avoir fait remise de toute son autorité. Mon père se rendit chez le duc de Laval, dans l'espoir qu'il pourrait décider son cousin à se déclarer pour la cause que nous voulions voir triompher.

Il était dix heures, à peu près. Nous étions, ma mère et moi, à une fenêtre d'entresol, lorsque nous vîmes venir de loin un officier russe, suivi de quelques cosaques. Arrivé tout près de nous, il demanda où demeurait madame de Boigne; en même temps, il leva la tête et je reconnus le prince Nikita Wolkonski, une de mes anciennes connaissances. Il me vit en même temps, sauta à bas de son cheval, entra dans la maison; son escorte s'établit dans la cour, et deux cosaques se placèrent en vedette en avant de la porte cochère qui resta ouverte. J'ai toujours considéré comme une marque de la frayeur qu'inspirait encore au peuple le gouvernement impérial qu'elle eût pu vaincre la badauderie parisienne dans cette circonstance.

Malgré la curiosité que devaient inspirer ces cosaques (les premiers que l'on eût vus dans Paris), pendant une heure que dura la visite du prince Wolkonski, non seulement il ne se fit pas de rassemblement devant la porte, mais les passants ne s'arrêtèrent pas un instant. Et, (p. 294) s'ils avaient été plus religieux, ils se seraient volontiers signés pour exorciser le danger d'avoir seulement entrevu un spectacle qui leur semblait compromettant.

Le prince Wolkonski, comme on peut croire, fut reçu avec joie. Il me dit tout de suite que le comte de Nesselrode l'avait chargé de venir chez nous nous porter l'assurance de toute espèce de sécurité et de protection, et puis demander à mon père quelles étaient les espérances raisonnables et possibles de notre parti, l'empereur Alexandre arrivant sans aucune décision prise. Nous envoyâmes chercher mon père chez le duc de Laval. Le prince Nikita lui répétait ses questions, lorsque mon cousin, Charles d'Osmond, encore presque enfant, entra dans la chambre tout essoufflé, criant, pleurant d'enthousiasme.

«La voilà, la voilà, disait-il; elle est prise, prise sans opposition!»

Et il nous montrait son chapeau orné d'une cocarde blanche. Il venait du boulevard, et allait y retourner. Mon père, en s'adressant à Wolkonski, lui dit:

«Je ne saurais, prince, vous faire une meilleure réponse; vous voyez ce que ces couleurs excitent d'amour, de zèle et de passion.

«—Vous avez raison, monsieur le marquis, je vais faire mon rapport de ce que j'ai vu et j'espère, dans ma route, en recevoir partout la confirmation».

Le prince Wolkonski m'a dit depuis qu'ayant gagné la barrière par les rues, il n'avait trouvé sur son chemin que des démonstrations de tristesse et d'inquiétude et pas une de joie et d'espérance. Je pense qu'il fit son rapport complet, car certainement l'empereur Alexandre entra dans Paris avec la même irrésolution où il était le matin.

Nous allâmes, ma mère et moi, nous placer dans l'appartement (p. 295) de madame Récamier. Elle était alors à Naples, mais monsieur Récamier conservait sa maison dans la rue Basse-du-Rempart. Nous nous trouvions à un premier, tout à fait au niveau du boulevard, dans la partie la plus étroite de la rue. Mon père, en nous y installant, nous fit promettre de ne donner aucun signe qui pût paraître une manifestation d'opinion et de ne recevoir aucunes visites qui pussent attirer l'attention. Il pensait que ces ménagements étaient dus à l'hospitalité et aux sentiments très modérés de monsieur Récamier.

Bientôt nous vîmes passer sur le pavé du boulevard un groupe de jeunes gens portant la cocarde blanche, agitant leurs mouchoirs, criant: Vive le Roi. Mais qu'il était peu considérable! J'y reconnus mon frère. Ma mère et moi échangeâmes un regard douloureux et inquiet; nous espérâmes encore qu'il s'augmenterait. Il n'osait pas s'avancer au delà de la rue Napoléon (depuis rue de la Paix); il allait de là à la Madeleine, puis retournait sur ses pas. Nous le revîmes jusqu'à cinq fois sans pouvoir nous faire l'illusion qu'il eût en rien grossi. Notre anxiété devenait de plus en plus cruelle.

Il était certain que, si cette levée de boucliers restait sans effet, tous ceux qui s'y étaient prêtés seraient perdus; et, au fond, cela était juste. Ce sentiment était peint dans les yeux de tous ceux qui voyaient passer ces pauvres jeunes gens à cocarde blanche. Ils n'inspiraient pas de colère, point de haine, encore moins d'enthousiasme. Mais on les regardait avec une espèce de pitié, comme des insensés et des victimes dévouées. Plusieurs passants montraient de l'étonnement, mais personne ne s'opposait à leur action ni ne les molestait en aucune façon.

Enfin, à deux heures, l'armée alliée commença à défiler devant nous. Les tourments que j'éprouvais depuis le matin étaient trop intimes pour que mon patriotisme (p. 296) trouvât place dans mon cœur, et j'avoue que je n'éprouvai que du soulagement.

À mesure que la tête de la colonne approchait, quelques cocardes blanches honteuses sortaient des poches, se plaçaient sur les chapeaux et se pavanaient sur les contre-allées, mais c'était encore bien peu nombreux, quoique le mouchoir blanc que les étrangers portaient tous à leur bras, en signe d'alliance, eût été tout de suite pris par la population pour une manifestation bourbonienne.

Notre fidèle escorte de jeunes gens entourait les souverains, criant à tue-tête et se multipliant, le plus qu'elle pouvait, par son zèle et son activité. Les femmes ne se ménageaient pas; les mouchoirs blancs s'agitaient et les acclamations partaient aussi des fenêtres. Autant les souverains avaient trouvé Paris morne, silencieux et presque désert jusqu'à la hauteur de la place Vendôme, autant il leur parut animé et bruyant depuis là jusqu'aux Champs-Élysées.

Faut-il avouer que c'était dans ce lieu que la faction antinationale s'était donné rendez-vous pour accueillir l'étranger et que cette faction était composée principalement de la noblesse? Avait-elle tort? avait-elle raison? Je ne saurais le décider à présent; mais, alors, notre conduite me paraissait sublime. Pour beaucoup, elle était fort désintéressée, si toutefois l'esprit de parti peut jamais être considéré comme désintéressé; pour tous elle était ennoblie par le danger personnel.

Toutefois, même au milieu de nos haines et de nos engouements du moment, je trouvai parfaitement stupide et inconvenante la conduite de Sosthène de La Rochefoucauld, allant, avec autorisation de l'empereur Alexandre, mettre la corde au col de la statue de l'empereur Napoléon pour la précipiter du haut de la colonne. Rendons (p. 297) tout de suite la justice aux jeunes gens de la hardie promenade du matin qu'ils se refusèrent à cette sotte entreprise, et que Sosthène ne trouva pour l'accompagner que des Maubreuil, des Sémallé et autres aventuriers de cette espèce.

J'ai oublié de dire que le comte de Nesselrode m'avait fait avertir par le prince Nikita qu'il me demandait à dîner pour ce jour-là. J'avais engagé le prince à venir aussi. J'aperçus sur le boulevard quelques personnes que j'étais bien aise de réunir à ces messieurs; mais, fidèle à la promesse donnée à mon père, j'allai moi-même dans la rue pour le leur proposer. Je ne me rappelle positivement que de monsieur de Chateaubriand, d'Alexandre de Boisgelin et de Charles de Noailles.

Nous étions tous réunis lorsque le prince Wolkonski et un de ses camarades, Michel Orloff, arrivèrent: ils m'apportaient un billet de monsieur de Nesselrode. En s'excusant de ne pouvoir venir, il m'envoyait à sa place un papier qui, disait-il, obtiendrait facilement son pardon, en attendant que lui-même vînt le chercher le soir. C'était la déclaration qu'on allait afficher et qui annonçait l'intention des Alliés de ne traiter ni avec l'Empereur, ni avec aucun individu de sa famille. Elle était le résultat de la conférence tenue chez monsieur de Talleyrand au moment où l'empereur Alexandre y était arrivé. Il l'avait commencée par ces mots:

«Hé bien! nous voilà dans ce fameux Paris! C'est vous qui nous y avez amenés, monsieur de Talleyrand. Maintenant il y a trois partis à prendre: traiter avec l'empereur Napoléon, établir la Régence ou rappeler les Bourbons.

«—L'Empereur se trompe, répondit monsieur de Talleyrand; il n'y a pas trois partis à prendre, il n'y en a qu'un à suivre et c'est le dernier qu'il a indiqué. Tout (p. 298) puissant qu'il est, il ne l'est pas assez pour choisir. Car, s'il hésitait, la France, qui attend ce salaire des chagrins et des humiliations qu'elle dévore en ce moment, se soulèverait en masse contre l'invasion, et Votre Majesté Impériale n'ignore pas que les plus belles armées se fondent devant la colère des peuples.

«—Hé bien! reprit l'Empereur, voyons donc ce qu'il y a à faire pour atteindre votre but; mais je ne veux rien imposer, je ne puis que céder aux vœux exprimés du pays.

«—Sans doute, Sire; il ne faut que les mettre dans la possibilité de se faire entendre.»

Ce dialogue me fut rapporté, le lendemain même, par un des assistants au conseil.

Le comte de Nesselrode vint le soir; je laisse à penser s'il fut bien accueilli. Nous avions si souvent fait de l'antibonapartisme, je ne dirai pas avec, il est trop diplomate, mais devant lui, qu'il n'avait pas besoin de s'informer de nos dispositions du moment.

Je ne puis me refuser à rappeler une petite malice qui m'a amusée dans le temps, et surtout depuis 1830, où monsieur de Vérac s'est trouvé légitimiste tellement inébranlable. Pour atteindre à cette immutabilité, il avait commencé par être chambellan de Napoléon et des plus empressés. Ayant appris que des officiers russes dînaient chez moi, il y vint le soir afin de leur demander un laissez-passer pour aller, au camp des Alliés, voir monsieur de Langeron, son parent et son ami. Pendant que ces messieurs causaient, il s'approcha de moi et me dit tout bas, et d'un ton de voix émue:

«Et l'Empereur? a-t-on de ses nouvelles? Que fait-il? Sait-on où il est?»

Je le compris très bien, mais j'affectai de me tromper, et je lui répondis également tout bas:

«Il loge chez monsieur de Talleyrand».

(p. 299) Monsieur de Vérac fut complètement déconcerté; mais le plaisant c'est qu'il n'osa jamais relever ma méprise et expliquer de quel Empereur il s'informait. C'est la seule petite vengeance que j'ai exercée contre la chambellanerie impériale.

Le comte de Nesselrode causa longtemps avec mon père des choses et des personnes. Entre autres, il lui demanda s'il croyait qu'on dût laisser la police à monsieur Pasquier. Mon père lui répondit qu'elle ne pouvait être dans des mains plus habiles et plus probes, que, s'il consentait à en rester chargé, on devait regarder son accession comme une bonne fortune et qu'on pouvait se fier entièrement à sa parole.

Je ne me souviens plus si c'est ce soir-là ou le lendemain qu'il y eut une réunion royaliste chez monsieur de Mortefontaine; elle envoya une députation chez l'empereur Alexandre pour exprimer ses vœux. Je me rappelle seulement que mon père en revint harassé, dégoûté, désolé; toutes les folies de l'émigration et de la plus sotte opposition s'y étaient montrées triomphantes. On ne parlait que de victoire, que de vexation, que de vengeance contre ses compatriotes, tandis qu'on était suppliant aux pieds d'un souverain étranger, dans sa propre patrie. Sosthène de La Rochefoucauld était déjà un des grands coryphées de ce charivari d'absurdités.

Mon salon ne désemplissait pas; tous les jeunes gens qui avaient été les camarades de mon frère dans la promenade du boulevard y passaient; et, quoique ce fût une bien faible armée pour amener un changement de dynastie, cela suffisait pour faire foule dans de petits appartements, d'autant que les gens de ma société habituelle y venaient, aussi bien que les étrangers.

Je ne puis assez vanter la parfaite convenance des officiers russes dans cette circonstance; ils n'étaient (p. 300) occupés qu'à nous combler de prévenances et de grâces et à relever notre situation à nos propres yeux; ils n'avaient que des paroles d'éloges et d'admiration pour notre brave armée. Il ne leur est pas échappé un propos qui pût blesser ou offenser un français, de quelque parti qu'il fût. Telle était la volonté de leur maître; elle a été scrupuleusement suivie et sans qu'il parût leur coûter.

C'était toujours avec un ton de déférence qu'ils parlaient de la France. Peut-être était-ce la meilleure manière de rehausser leurs succès; mais il y avait de la grandeur à concevoir cette idée. Elle ne pouvait entrer que dans une âme généreuse. Celle de l'empereur Alexandre l'était beaucoup à cette époque. Il n'avait pas encore atteint l'âge où l'exercice du pouvoir absolu et une maladie héréditaire qui se développe gâte l'heureux naturel des souverains de la Russie et les rend le fléau du monde.

À ce commencement du printemps de 1814, il faisait un temps magnifique; tout Paris était dehors. Il n'y a dans cette ville ni bataille, ni occupation, ni émeute, ni trouble d'aucun genre qui puisse exercer d'influence sur la toilette des femmes. Le mardi, elles se promenaient empanachées sur les boulevards, au milieu des blessés, et affrontant les obus. Le mercredi, elles étaient venues voir défiler l'armée alliée. Le jeudi, elles portaient leurs élégants costumes au bivouac des cosaques dans les Champs-Élysées.

C'était un singulier spectacle pour les yeux et pour les esprits que ces habitants du Don suivant paisiblement leurs habitudes et leurs mœurs au milieu de Paris. Ils n'avaient ni tentes, ni abri d'aucune espèce; trois ou quatre chevaux étaient attachés à chaque arbre et leurs cavaliers assis près d'eux, à terre, causaient ensemble d'une voix très douce en accents harmonieux. La plupart cousaient: ils raccommodaient leurs hardes, en taillaient (p. 301) et en préparaient de neuves, réparaient leurs chaussures, les harnais de leurs chevaux ou façonnaient à leur usage leur part du pillage des jours précédents. C'étaient cependant les cosaques réguliers de la garde, et, comme ils ne faisaient que rarement le service d'éclaireurs, ils étaient moins heureux à la maraude que leurs frères, les cosaques irréguliers.

Leur uniforme était très joli: le large pantalon bleu, une tunique en dalmatique également bleue, rembourrée à la poitrine et serrée fortement autour de la taille par une large ceinture de cuir noir verni, avec des boucles et ornements en cuivre très brillants, qui portaient leurs armes. Ce costume semi-oriental et leur bizarre attitude à cheval, où ils sont tout à fait debout, l'élévation de leur selle les dispensant de plier les genoux, les rendaient un objet de grande curiosité pour le badaud de Paris. Ils se laissaient approcher très facilement, surtout par les femmes et les enfants qui étaient positivement sur leurs épaules.

J'ai vu des femmes prendre leur ouvrage dans leurs mains pour mieux examiner comment ils travaillaient. De temps en temps, ils s'amusaient à faire une espèce de grognement; les curieuses reculaient épouvantées. Alors ils poussaient des cris de joie et faisaient des éclats de rire auxquels prenaient part celles qu'ils avaient alarmées. Ils se laissaient moins approcher par les hommes; mais ils ne les éloignaient que par un geste calme et doux de la main accompagné d'un mot qui, probablement, répondait à Au large, de nos sentinelles. Il est évident que personne ne s'exposait à braver cette consigne. Elle n'était pas complètement rigoureuse, car, si un homme se trouvait avec des femmes ou des enfants, ils n'y faisaient pas attention.

Il y avait bonne raison pour qu'ils se tinssent près de (p. 302) leurs chevaux, car jamais, sous aucun prétexte, ils ne faisaient un pas. Dès qu'ils n'étaient pas assis par terre, ils étaient à cheval. Pour circuler dans l'intérieur du bivouac d'un bout à l'autre, ils montaient à cheval. Et on les voyait aussi tenant leur lance d'une main et une cruche ou une gamelle ou même un verre de l'autre, aller faire les affaires de leur petit ménage.

Je dis un verre, parce que j'en ai vu un se lever tranquillement, monter à cheval, prendre sa lance, se pencher jusqu'à terre pour y ramasser une gourde, aller à trente pas de là prendre de l'eau dans un baquet qui était environné d'une garde, boire son eau et revenir à son poste avec sa gourde vide, descendre de cheval, replacer sa lance dans le faisceau et reprendre son travail.

Ces habitudes nomades nous semblaient si étranges qu'elles excitaient vivement notre curiosité, et nous la satisfaisions d'autant plus volontiers que nous étions persuadés que nos affaires allaient au mieux. Le succès de parti nous déguisait l'amertume d'un bivouac étranger aux Champs-Élysées. Je dois cette justice à mon père qu'il ne partageait pas cette impression et que je ne pus jamais le décider à venir voir ce spectacle qu'il s'obstinait à trouver encore plus triste que curieux.

(p. 303) CHAPITRE II

Billet du prince de Talleyrand. — Craintes des Alliés. — Représentation à l'Opéra. — Représentation aux Français. — Fautes du parti royaliste. — Visite du général Pozzo di Borgo. — L'empereur Alexandre. — Sa noble conduite. — Brochure de monsieur de Chateaubriand. — Son effet. — Sa réception par l'empereur Alexandre. — Récit fait par monsieur de Lescour. — Il se dément.

Ce fut dans cette soirée du jeudi que monsieur de Nesselrode me dit:

«Voulez-vous voir les documents sur lesquels nous avons hasardé la marche sur Paris?

«—Assurément.

«—Tenez, les voilà».

Et il tira de son portefeuille un très petit morceau de papier déchiré et chiffonné sur lequel il y avait écrit en encre sympathique: «Vous tâtonnez comme des enfants quand vous devriez marcher sur des échasses. Vous pouvez tout ce que vous voulez; veuillez tout ce que vous pouvez. Vous connaissez ce signe; ayez confiance en qui vous le remettra.»

Je ne crois pas me tromper d'un mot: ce billet, écrit par monsieur de Talleyrand, après la retraite des Alliés de Montereau, leur arriva près de Troyes, et les instructions données au porteur de cette singulière lettre de créance influèrent beaucoup sur la décision qui ramena les Alliés sur Paris. Toutefois, ce qui les décida, c'est que la retraite était plus facile, pour quitter la France, (p. 304) par la Flandre que par la Champagne déjà épuisée, désolée, irritée et prête à se soulever contre eux.

Les étrangers étaient bien plus inquiets et bien plus étonnés de leur séjour dans Paris que nous; ils n'étaient ni aveuglés par l'esprit de parti, ni désillusionnés sur le prestige qu'inspirait le nom de l'empereur Napoléon. Les prodiges de la campagne de France ne leur permettaient pas de croire à la destruction si complète et si réelle de l'armée, et ils s'attendaient à la voir surgir sous les pavés. Ce sentiment se découvrait dans toutes leurs paroles, et ils avaient le bon sens de se laisser peu rassurer par les nôtres dont ils appréciaient la futilité sur bien des points.

Toutefois, nous avions raison en leur assurant que le pays était si dégoûté, si fatigué, si affamé de tranquillité, si rassasié de gloire qu'il avait complètement fait scission avec l'Empereur et ne demandait que de la sécurité. Il n'y a jamais eu un moment où le sentiment patriotique eut moins de force en France; peut-être l'Empereur, par ses immenses conquêtes, l'avait-il affaibli en prétendant l'étendre. Nous ne voyions guère des compatriotes dans un français de Rome ou de Hambourg. Peut-être aussi, et je le crois plus volontiers, le système de déception qu'il avait adopté dégoûtait-il la masse du pays. Les bulletins ne parlaient jamais que de nos triomphes, l'armée française était toujours victorieuse, l'armée ennemie toujours battue, et pourtant, d'échec en échec, elle était arrivée des rives de la Moskowa à celles de la Seine.

Personne ne croyait aux relations officielles. On s'épuisait à chercher le mot de l'énigme, et les masses cessaient de regarder avec autant d'intérêt les événements qu'il fallait deviner. Ce n'était plus la chose publique que celle dont on n'avait point de relation exacte et dont il était défendu de s'enquérir. L'Empereur avait tant travaillé (p. 305) à établir que c'était ses affaires et non les nôtres qu'on avait fini par le prendre au mot. Et, quoi qu'on en ait pu penser et dire depuis quelques années, en 1814, tout le monde, sans en excepter son armée et les fonctionnaires publics, était tellement fatigué qu'on n'aspirait qu'à se voir soulager d'une activité qui avait cessé d'être dirigée par une volonté sage et raisonnée. La toute-puissance l'avait enivré et aveuglé; peut-être n'est-il pas donné à un homme d'en supporter le poids.

Le duc de Raguse m'a une fois expliqué ses relations avec l'Empereur en une phrase qui est en quelque sorte applicable à la nation entière:

«Quand il disait: Tout pour la France, je servais avec enthousiasme; quand il a dit: la France et moi j'ai servi avec zèle; quand il a dit: Moi et la France, j'ai servi avec obéissance; mais quand il a dit: Moi sans la France, j'ai senti la nécessité de me séparer de lui.»

Eh bien! la France en était là; elle ne trouvait plus qu'il représentât ses intérêts; et comme tous les peuples, encore plus que les individus, sont ingrats, elle oubliait les immenses bienfaits dont elle lui était redevable et l'accablait de ses reproches. À son tour, la postérité oubliera les aberrations de ce sublime génie et ses petitesses. Elle poétisera le séjour de Fontainebleau; elle négligera de le montrer, après ses adieux si héroïques aux aigles de ses vieux bataillons, discutant avec la plus vive insistance pour obtenir quelque mobilier de plus à emporter dans son exil, et elle aura raison. Quand une figure comme celle de Bonaparte surgit dans les siècles, il ne faut pas conserver les petites obscurités qui pourraient ternir quelques-uns de ses rayons; mais il faut bien expliquer comment les contemporains, tout en étant éblouis, avaient cessé de trouver ces rayons vivifiants et n'en éprouvaient plus qu'un sentiment de souffrance.

(p. 306) Le vendredi, de bonne heure, monsieur de Nesselrode nous fit dire que les souverains iraient à l'Opéra. Aussitôt voilà nos gens en campagne pour avoir des loges et nous y trouver en force. Les fleuristes furent mises en réquisition pour nous fournir des lis; nous en étions coiffées, bouquetées, guirlandées. Les hommes avaient la cocarde blanche à leur chapeau. Jusque-là tout était bien. J'ai la rougeur sur le front de devoir raconter comme française l'attitude que nous eûmes à ce spectacle.

D'abord, nous commençâmes par applaudir l'empereur Alexandre et le roi de Prusse à tout rompre; ensuite, les portes de nos loges restèrent ouvertes et, plus il pouvait y entrer d'officiers étrangers, plus nous étions foulées, plus nous étions contentes. Il n'y avait pas un sous-lieutenant russe ou prussien qui n'eût le droit et un peu la volonté de les encombrer. J'avais deux ou trois généraux étrangers dans la mienne qui trouvaient cette familiarité moins charmante et qui les repoussaient à mon grand chagrin. Cependant j'avais lieu d'être un peu consolée par leur présence même et par la visite des ministres russes et du prince Auguste de Prusse, que je connaissais d'ancienne date.

Un moment avant l'arrivée des souverains dans la loge impériale, des jeunes gens français, des nôtres, étaient venus voiler d'un mouchoir l'aigle qui surmontait les draperies qui la décoraient. À la fin du spectacle, ces mêmes jeunes gens la brisèrent et l'abattirent à coups de marteau au bruit de nos vifs applaudissements. J'y pris part comme les autres gens de mon parti. Cependant je ne puis dire que ce fut en sûreté de conscience; je sentais quelque chose qui me blessait, sans trop savoir le définir. Sans doute, ces démonstrations avaient un sous-entendu, c'était la chute de Bonaparte, le retour (p. 307) présumé de nos princes que nous inaugurions; mais cela n'était pas assez clair.

Je n'éprouvai aucun sentiment de réticence, deux jours après, à la Comédie Française, lorsqu'un homme étant sorti de dessus le théâtre, un grand papier à la main, l'attacha avec des épingles au rideau et, en se reculant, nous laissa voir les trois fleurs de lis remplaçant l'aigle, ceci était net. L'enthousiasme fut au comble et l'empereur Alexandre, en se levant dans sa loge et applaudissant lui-même, prenait un engagement formel.

On chanta en son honneur de mauvais couplets sur l'air d'Henry IV dont le dernier vers était: «Il nous rend un Bourbon.» Nouvel enthousiasme; tout le monde fondait en larmes. Cette soirée ne me pèse pas sur la conscience; mais je crois que celle de l'Opéra était tout au moins une grande faute.

Les partis se persuadent trop facilement qu'ils sont tout le monde. Nous aurions pu nous convaincre l'avant-veille que nous n'étions qu'une fraction minime dans la nation, et pourtant nous allions de gaieté de cœur affronter les sentiments honorables du pays et blesser cruellement ceux de l'armée. Cette aigle, qu'elle avait portée victorieuse dans toutes les capitales de l'Europe, nous semblions l'offrir en holocauste aux habitants de ces mêmes capitales qui, peut-être, ne nous honoraient guère de cette apparence de sentiments antinationaux.

Sans doute, ce n'était pas plus notre but que notre pensée, mais, assurément, il ne fallait pas beaucoup de malveillance pour l'expliquer ainsi. Le parti abattu pouvait sincèrement en être persuadé et il n'est pas étonnant qu'une pareille conduite ait engendré ces longues haines qui ont tant de peine à s'éteindre. C'est bien à regret que je l'avoue, mais le parti royaliste est celui qui a le moins l'amour de la patrie pour elle-même; la querelle (p. 308) qui s'est élevée entre les diverses classes a rendu la noblesse hostile au sol où ses privilèges sont méconnus, et je crains qu'elle ne soit plus en sympathie avec un noble étranger qu'avec un bourgeois français. Des intérêts communs froissés ont établi des affinités entre les classes et brisé les nationalités.

Ce vendredi, jour de l'Opéra, nous étions à dîner, la porte de la salle à manger s'ouvrit avec fracas et un général russe s'y précipita en valsant tout autour de la table et chantant:

«Ah! mes amis, mes bons amis, mes chers amis.»

Notre première pensée à tous fut qu'il était fou, puis mon frère s'écria:

«Ah! c'est Pozzo.»

C'était lui, en effet. Les communications étaient tellement difficiles, sous le régime impérial, que, malgré l'intimité qui existait entre nous, nous ignorions même qu'il fût au service de la Russie. Lui n'avait su où nous trouver que peu d'instants avant celui où il arrivait avec tant d'empressement. Il nous accompagna à l'Opéra et, depuis ce temps, je n'ai guère été un jour sans le voir, au moins une fois. Il a été un des moyens par lesquels j'ai été initiée dans les affaires, non que je m'en mêlasse, mais il trouvait en moi sûreté, intérêt, discrétion, et il se plaisait à sfoggursi, comme il disait, auprès de moi. Je m'y prêtais d'autant plus volontiers que j'ai toujours aimé à faire de la politique en amateur.

Je trouve que, lorsqu'on n'est pas assez heureusement organisé pour s'occuper exclusivement et religieusement du sort futur qui doit nous être éternel, ce qu'il y a de plus digne d'intérêt pour un esprit sérieux c'est l'état actuel des nations sur la terre.

Mes relations russes m'avaient appris qu'en sortant, le 4, du Théâtre-Français, où il avait applaudi l'inauguration (p. 309) des fleurs de lis, l'empereur Alexandre devait monter en voiture pour se rendre au quartier général de l'armée. Le général Pozzo restait accrédité auprès du gouvernement provisoire, c'est à dire devait lui communiquer les ordres d'Alexandre. Les précautions prises dans cette circonstance par les Alliés pour assurer leur retraite sans repasser par Paris prouvent combien ce fantôme d'armée qu'ils allaient trouver devant eux leur causait encore d'effroi et l'influence qu'exerçait sur eux le grand nom de Napoléon.

En France, il ne pouvait plus rien. Aucune sympathie ne s'y attachait. Il avait eu beau appeler les normands et les bretons au secours des bourguignons et des champenois et ressusciter ainsi les anciens noms de provinces, ces fantasmagories, où naguère il était aussi heureux qu'habile, avaient perdu leur prestige avec celui de la victoire; et le breton ne s'était pas senti plus électrisé que l'habitant du Finistère. Soit qu'ils ignorassent cette disposition, soit qu'ils craignissent le réveil, toujours est-il que ce n'était pas sans un effroi continu, avec redoublements, que les étrangers se voyaient dans la capitale de la France.

La nouvelle de négociations entamées entre le prince de Schwarzenberg et le maréchal Marmont suspendit le départ de l'empereur de Russie. On ne peut s'empêcher de reconnaître que la conduite sage, modérée, généreuse de ce souverain justifiait l'enthousiasme que nous lui montrions. Il était alors âgé de trente-sept ans, mais il paraissait plus jeune. Une belle figure, une plus belle taille, l'air doux et imposant tout à la fois, prévenaient en sa faveur; et la confiance avec laquelle il se livrait aux Parisiens, allant partout sans escorte et presque seul, avait achevé de lui gagner les cœurs. Il était adoré de ses sujets.

(p. 310) Je me rappelle, quelques semaines plus tard, être arrivée au spectacle au moment où il entrait dans sa loge. La porte en était gardée par deux grands colosses de sa garde, se tenant dans la rigueur du maintien militaire et n'osant se déranger pour essuyer leur visage tout inondé de larmes. Je demandai à un officier russe ce qui les mettait en cet état:

«Ah! me répondit-il négligemment, c'est que l'Empereur vient de passer et probablement ils ont réussi à toucher son vêtement.»

Un pareil bonheur était si grand qu'ils ne savaient l'exprimer que par des pleurs d'attendrissement. J'ai souvent vu l'Empereur, j'ai même eu l'honneur de danser, la polonaise avec lui sans en pleurer de bonheur comme ses gardes. Mais j'étais assez frappée de sa supériorité pour regretter vivement que nos princes lui ressemblassent si peu. Ce n'est que quelques années plus tard que la mysticité a développé en lui une disposition soupçonneuse qui a fini par être portée jusqu'à la démence. Tous les mémoires contemporains s'accorderont à reconnaître en lui deux hommes tout à fait différents selon l'époque où ils en parleront; l'année 1814 a été l'apogée de sa gloire.

La brochure de monsieur de Chateaubriand, Bonaparte et les Bourbons, imprimée avec une rapidité qui ne répondait pas encore à notre impatience, parut. Je me rappelle l'avoir lue dans des transports d'admiration et avec des torrents de larmes dont j'ai été bien honteuse lorsqu'elle m'est retombée sous la main, quelques années plus tard. L'auteur a fait si complètement le procès à ce factum de parti par l'encens qu'il a brûlé sur l'autel de Sainte-Hélène qu'il l'a jugé plus sévèrement que personne. Forcée d'avouer combien j'étais associée à son erreur, j'aurais bien mauvaise grâce à lui en faire un crime.

(p. 311) Les étrangers, moins aveuglés que nous, sentaient toute la portée de cet ouvrage, et l'empereur Alexandre particulièrement s'en tint pour offensé. Il n'oubliait pas avoir vécu dans la déférence de l'homme si violemment attaqué. Monsieur de Chateaubriand se rêvait déjà un homme d'État; mais personne que lui ne s'en était encore avisé. Il mit un grand prix à obtenir une audience particulière d'Alexandre.

Je fus chargée d'en parler au comte de Nesselrode. Il l'obtint. L'Empereur ne le connaissait qu'en sa qualité d'écrivain; on le fit attendre dans un salon avec monsieur Étienne, auteur d'une pièce que l'Empereur avait vue représenter la veille. L'Empereur, en traversant ses appartements pour sortir, trouva ces deux messieurs; il parla d'abord à Étienne de sa pièce, puis dit un mot à monsieur de Chateaubriand de sa brochure qu'il prétendit n'avoir pas encore eu le temps de lire, prêcha la paix entre eux à ces messieurs, leur assura que les gens de lettres devaient s'occuper d'amuser le public et nullement de politique et passa sans lui avoir laissé l'occasion de placer un mot. Monsieur de Chateaubriand lança un coup d'œil peu conciliateur à Étienne et sortit furieux.

Le comte de Nesselrode, qui en était pourtant fâché, ne pouvait s'empêcher de rire un peu en racontant les détails de cette entrevue. Je n'ai jamais su au juste si cette assimilation avec Étienne était une malice ou une erreur de l'Empereur. Monsieur de Chateaubriand avait cependant pris quelques précautions pour l'éviter. Dès le lendemain de l'entrée des Alliés, il s'était affublé d'un uniforme de fantaisie par-dessus lequel un gros cordon de soie rouge, passé en bandoulière, supportait un immense sabre turc qui traînait sur tous les parquets avec un bruit formidable. Il avait certainement beaucoup (p. 312) plus l'apparence d'un capitaine de forbans que d'un pacifique écrivain; ce costume lui valut quelques ridicules, même aux yeux de ses admirateurs les plus dévoués.

Je ne sais plus quel jour de cette semaine aventureuse un de mes parents m'assura connaître un officier qui disait avoir reçu, le jour de la bataille de Paris, l'ordre, apporté par monsieur de Girardin, de faire sauter le dépôt de poudre des Invalides. Cela se répéta dans mon salon et parvint aux oreilles de monsieur de Nesselrode; il me demanda si je pouvais savoir le nom de cet officier et obtenir des détails sur cette aventure. J'appelai la personne qui l'avait racontée. Elle répéta que monsieur de Lescour, officier d'artillerie commandant aux Invalides, avait été appelé le mardi soir à la brume, à la grille de l'hôtel, qu'il y avait trouvé monsieur le comte Alexandre de Girardin à cheval et couvert de poussière, qu'il lui avait donné l'ordre formel, de la part de l'Empereur, de faire sauter les poudres; que monsieur de Lescour n'ayant pu retenir un mouvement d'horreur, monsieur de Girardin lui avait dit:

«Est-ce que vous hésitez, monsieur?»

Lescour, craignant alors qu'un autre ne fût chargé de la fatale commission, s'était remis, et avait répondu:

«Non, mon général, je n'hésite jamais à obéir à mes chefs.»

Que, sur cette réponse, monsieur de Girardin était reparti au galop. On offrait, au reste, de m'amener monsieur de Lescour le lendemain matin. Monsieur de Nesselrode me pria d'y consentir. Le duc de Maillé, présent à ce récit, se rappela avoir vu monsieur de Girardin sur le pont Louis XVI, le jour et à l'heure indiqués, passant à cheval très vite et avoir été étonné de lui voir tourner à droite, en effet, du côté des Invalides. (p. 313) Monsieur de Lescour vint chez moi le lendemain; j'avais préalablement reçu un billet du comte de Nesselrode qui me demandait de le lui envoyer. Il y alla, fut présenté à l'empereur Alexandre, reçut force compliments et la croix de Sainte-Anne. Il revint chez moi dans des transports de joie et de reconnaissance. Il me parut un homme fort simple et fort véridique.

Quelques jours après, la princesse de Vaudémont, sa protectrice, le tança vertement d'avoir publié cette affaire. On le mena déjeuner chez madame de Vintimille. Mesdames de Girardin et Greffulhe, ses nièces, s'y trouvèrent; elles pleurèrent beaucoup. Le général Clarke, auquel Lescour était accoutumé d'obéir comme ministre de la guerre, lui reprocha de s'être vendu à l'ennemi. On l'entoura, on le pressa; on voulut obtenir de lui un démenti. Il n'y consentit pas tout à fait, mais on l'amena à signer une déclaration où, en confirmant avoir reçu l'ordre verbal d'un officier supérieur, il ajoutait que le jour était tellement tombé qu'il n'était pas sûr de l'avoir reconnu et pouvait bien s'être trompé en le nommant. En sortant de là, il vint chez moi me raconter ce qu'il avait fait.

«Monsieur de Lescour, lui dis-je, vous vous êtes perdu. Quand on avance des faits d'une pareille gravité, il faut en être tellement sûr qu'aucune circonstance ne puisse faire varier sur le moindre détail, et c'en est un bien important que celui sur lequel vous vous êtes rétracté. Je comprends que cela doit donner de grands doutes sur votre véracité, et les personnes qui ont arraché ce désaveu à votre faiblesse seront les premières à en profiter pour vous inculper.

Le pauvre homme en convenait et était au désespoir; le résultat que je lui avais annoncé ne tarda pas. Il fut promptement établi que monsieur de Lescour était un (p. 314) misérable aventurier qui avait inventé toute cette fable pour se faire un sort; on lui donna vite une petite place à Cette où on l'envoya. Monsieur de Girardin ne tarda pas à être en faveur auprès de nos princes et le pauvre Lescour a été persécuté par lui. Je ne l'ai jamais revu et je ne sais ce qu'il est devenu.

Il est généralement convenu de repousser cette circonstance comme fausse. Cependant, quand je rapproche ce récit du départ précipité de madame Bertrand, exécuté sur un ordre de son mari, des sollicitations passionnées de monsieur de La Touche pour nous faire partir ce même jour, de la visite rapide et silencieuse de monsieur de Girardin à l'état-major où il se contenta de prendre connaissance de la capitulation avant de retourner à Juvisy où l'Empereur l'attendait, et enfin de la rencontre que monsieur de Maillé en fit sur le pont et du chemin qu'il lui vit prendre, qui, assurément, n'était pas celui d'un homme très pressé de se rendre à Fontainebleau, j'avoue que je suis assez portée à croire à la véracité de monsieur de Lescour et à le regarder comme une victime sacrifiée par sa propre faiblesse à l'intérêt des autres.

(p. 315) CHAPITRE III

Le maréchal Marmont. — Bataille de Paris. — Séjour à Essonnes. — Mot du général Drouot. — Le maréchal Marmont entre en pourparlers avec les Alliés. — Arrivée des maréchaux à Essonnes. — Ils viennent à Paris. — Conférence chez l'empereur Alexandre. — Le maréchal Marmont apprend que son corps d'armée quitte Essonnes malgré ses ordres. — Son chagrin. — Intrépidité de sa conduite à Versailles. — Erreur de sa conduite. — Lettre du général Bordesoulle. — Réponse donnée aux maréchaux. — Conduite du maréchal Ney. — Dangers courus à notre insu. — Sauvegarde envoyée chez moi. — Pêche russe. — Bonhomie des cosaques. — Formation d'une garde d'honneur. — Intrigues qui en résultent.

J'arrive, avec répugnance, à ce que l'histoire ne pourra s'empêcher d'appeler la défection du maréchal Marmont. Sans doute, elle la dépouillera de toutes les calomnies qu'on y a jointes, mais l'attachement sincère que je lui porte me force à m'affliger qu'une action, très défendable en elle-même, ait été conçue par un homme pour lequel la seule pensée en était un tort. Il est exactement vrai que le maréchal n'est coupable que d'être entré en négociation avec le prince de Schwarzenberg à l'insu de l'Empereur. Mais il était trop personnellement attaché à Napoléon, il en avait été comblé de trop de bontés, il en avait reçu trop de grâces pour qu'il ne fût pas dans son rôle, peut-être dans son devoir, de rester exclusivement lié à sa fortune. Lui-même l'a si bien senti que cette circonstance de sa vie a exercé depuis la plus fâcheuse influence sur ses actions et l'a rendu bien malheureux, lorsque le premier moment de l'excitation a été passé.

(p. 316) J'ai eu lieu de m'occuper des détails de cette affaire; j'ai été chargée d'en faire rédiger une relation, et j'ai cherché la vérité avec d'autant plus de soin que je ne voulais pas qu'on pût l'opposer à aucun des faits qui seraient rapportés. Ces documents ont été réunis et remis, en 1831, à monsieur Arago qui disait vouloir les publier. Mais, comme cela arrive quelquefois, le courage lui a manqué pour s'occuper d'un ami proscrit par les passions populaires. Toutefois, voici ce qui est resté démontré pour moi, comme la plus exacte vérité, sur cet événement.

L'empereur Napoléon vint visiter l'armée de Marmont campée à Essonnes; il donna de grands éloges à toute sa conduite dans l'affaire de Paris où il avait encore tenu l'ennemi en échec quatre heures après avoir reçu l'ordre du roi Joseph de capituler. Il promit pour le corps d'armée les récompenses et les grades demandés par le maréchal. Ensuite il entra avec lui dans les détails de ses plans, sur ce qu'il y avait à faire ultérieurement. Il lui donna l'ordre de marcher dans la nuit avec ses dix mille hommes pour reprendre poste sur les hauteurs de Belleville:

«Sire, je n'ai pas quatre mille hommes en état de marcher.»

L'Empereur passa à autre chose, puis, un instant après, revint à parler des dix mille hommes. Le maréchal répéta qu'il n'en avait pas quatre mille sous ses ordres, ce qui n'empêcha pas l'Empereur de disposer de cinq mille hommes sur une route, de trois sur une autre, en en laissant deux avec l'artillerie, comme si les dix mille hommes existaient ailleurs que dans sa volonté.

Ce n'était pas tout à fait une aberration; il avait adopté cette tactique dans toute la campagne de France, et elle lui avait réussi. Il n'aurait pas osé demander à (p. 317) des corps aussi faibles qu'ils l'étaient effectivement les prodiges qu'il en attendait, et, en ayant l'air d'y compter, il les obtenait. Après qu'il eut achevé de développer son plan à Marmont, celui-ci lui demanda où et comment il passerait la Marne. L'Empereur se frappa le front:

«Vous avez raison, c'est impossible; il faut songer à un autre moyen d'entourer Paris. Pensez-y de votre côté; avertissez-moi de tout ce que vous apprendrez. Attendez de nouveaux ordres.»

L'Empereur retourna à Fontainebleau. Le maréchal Marmont resta confondu de l'idée d'entourer Paris, gardé par deux cent mille étrangers qui en attendaient journellement deux cent mille autres, avec une trentaine de mille hommes, tout au plus, dont l'Empereur pouvait, disposer. Il prévoyait l'anéantissement des restes de cette pauvre armée et peut-être la destruction de la capitale, si, comme l'Empereur l'espérait, il réussissait à y faire éclater quelques démonstrations hostiles à l'armée alliée. Ce n'était pas la première fois que les projets de l'Empereur lui avaient paru disproportionnés, jusqu'à la folie, avec les moyens qui lui restaient.

Le soir de la bataille de Champaubert, les chefs de corps qui y avaient pris part soupaient chez l'Empereur; chacun mangeait un morceau à mesure qu'il arrivait. Ils étaient encore cinq ou six à table, au nombre desquels se trouvaient Marmont et le général Drouot.

L'Empereur se promenait dans la chambre et faisait une peinture de situation dans laquelle il établissait qu'il était plus près des bords de l'Elbe que les Alliés de ceux de la Seine. Il s'aperçut du peu de sympathie que ses paroles trouvaient parmi les maréchaux; chacun regardait dans son assiette sans lever les yeux.

Alors, s'approchant du général Drouot, et lui frappant sur l'épaule:

(p. 318) «Ah! Drouot, il me faudrait dix hommes comme vous!

«—Non, Sire, il vous en faudrait cent mille.»

Cette noble réponse coupa court au plan de campagne.

Le duc de Raguse était sous le poids de ses souvenirs et de bien pénibles impressions, lorsque arriva près de lui monsieur de Montessuis. Il avait été son aide de camp et était resté dans sa familiarité, quoique devenu très exalté royaliste. Il lui apportait les documents et proclamations publiés dans Paris: la déchéance de l'Empereur par le Sénat, les ordres du gouvernement provisoire et enfin des lettres de plusieurs personnes ralliées à ce gouvernement qui engageaient le maréchal à suivre leur exemple: le général Dessolles, son ami intime, monsieur Pasquier, dont il connaissait l'honneur et la probité, étaient du nombre. On lui faisait valoir l'importance de donner sur-le-champ une force armée quelconque au gouvernement provisoire, afin qu'il pût siéger au conseil des étrangers d'une façon plus honorable; et on lui insinuait plus bas que cette même force permettrait de faire des conditions à la famille que le sort semblait rappeler au trône de ses ancêtres.

Montessuis faisait sonner bien haut le nom de Monk et le rôle de sauveur de la Patrie. Il montrait au maréchal la France le bénissant des institutions qu'elle lui devrait et l'armée le reconnaissant pour son protecteur. De l'autre côté, il se rappela les paroles extravagantes de l'Empereur, il conçut la funeste pensée de le sauver malgré lui et eut la faiblesse de s'en laisser séduire.

Cependant il assembla les chefs de corps, plus nombreux que la force de son armée ne le comportait; il leur soumit les propositions qu'on lui faisait, et la position où ils se trouvaient. Tous, à l'exception du général Lussot, opinèrent pour se soumettre au gouvernement nouveau. Monsieur de Montessuis fut chargé d'établir (p. 319) des communications avec le quartier général du prince de Schwarzenberg. Il y eut des projets proposés des deux côtés, mais rien d'écrit.

Tel était l'état des choses lorsque les maréchaux envoyés de Fontainebleau pour demander la Régence, arrivèrent à Essonnes. Je tiens le reste des détails du maréchal Macdonald qui, après me les avoir racontés, a pris la peine de les dicter, lorsque je recherchais des renseignements exacts pour la notice dont monsieur Arago s'était chargé.

Les maréchaux n'avaient point, quoi qu'on ait dit, l'ordre de l'Empereur de s'associer le maréchal Marmont. Ils s'arrêtèrent chez lui en attendant le laissez-passer qu'ils avaient fait demander au quartier général des Alliés, alors établi au château de Chilly, au-dessus de Longjumeau. Ils lui racontèrent le motif de leur voyage à Paris. Marmont leur confia dans tous ses détails sa position vis-à-vis du prince de Schwarzenberg: il pouvait recevoir à chaque instant l'acceptation des demandes faites par lui. Mais il dit à ses collègues qu'il se désistait de toute démarche personnelle jusqu'à ce que le sort de celle qu'ils allaient tenter fût décidé. Ils convinrent qu'il irait visiter ses postes et qu'il se rendrait introuvable jusqu'à leur retour, qu'alors, et suivant leur succès, ils décideraient entre eux ce qu'il conviendrait de faire et agiraient en commun.

Le maréchal Ney remarqua que peut-être ce commencement de négociation avec un des maréchaux, en donnant l'espoir de désunir les chefs des différents corps, éloignerait l'acceptation de la Régence qu'ils allaient demander, qu'il vaudrait mieux que le maréchal Marmont les accompagnât pour prouver leur accord. Les autres adoptèrent cet avis, et le duc de Raguse ne fit aucune difficulté de les suivre.

(p. 320) Avant de partir et devant eux, il donna jusqu'à trois fois l'ordre aux chefs de corps qu'il laissait à Essonnes de ne pas bouger avant son retour; il le promettait pour la matinée du lendemain. Le laissez-passer n'arrivait pas de Chilly; les maréchaux impatients du retard se présentèrent aux avant-postes et se firent mener au quartier général de l'avant-garde, à Petit-Bourg, où ils espéraient se faire donner une escorte. Ils entrèrent dans le château; le duc de Raguse, qui n'avait pas de pouvoir de l'Empereur, resta dans la voiture. Mais le prince de Schwarzenberg, qui se trouvait aux avant-postes, apprenant par des subalternes qu'il était là, l'envoya prier de descendre. Il eut un moment d'entretien avec lui. Il lui dit que ses propositions avaient été envoyées à Paris et qu'elles étaient acceptées.

Le maréchal lui répondit que sa position était changée, que ses camarades étaient chargés d'une communication à laquelle il s'associait entièrement et que tout ce qui s'était passé entre eux jusque-là devait être regardé comme nul et non avenu. Le prince de Schwarzenberg lui assura comprendre parfaitement son scrupule, et ils entrèrent ensemble dans le salon, à l'étonnement des autres maréchaux. Le duc de Raguse leur raconta ce qui venait de se passer entre lui et le prince de Schwarzenberg et combien il se sentait soulagé par cette explication. Il les accompagna chez l'empereur Alexandre et fut celui qui parla le plus vivement en faveur du roi de Rome et de la Régence. Il n'y avait pas grand mérite car, assurément, c'était bien leur propre cause que les maréchaux plaidaient en ce moment.

À cette conférence impérialiste, l'empereur Alexandre en fit succéder une avec les membres du gouvernement provisoire et les gens les plus compromis dans le mouvement royaliste. Il discuta contre les Bonaparte dans (p. 321) la première et contre les Bourbons dans la seconde, se persuadant qu'il agissait avec grande impartialité. Après le conseil, qui se prolongea jusqu'au point du jour, il fit rentrer les envoyés de Fontainebleau, leur dit qu'il devait consulter ses alliés, et les remit à neuf heures du matin pour obtenir une réponse. On a prétendu qu'il avait déjà connaissance du mouvement d'Essonnes; cela paraît impossible. Ce qui est sûr, c'est qu'il n'en donna aucun avertissement, et tous les beaux discours qu'on a prêtés à lui et aux autres maréchaux vis-à-vis de Marmont sont complètement faux.

Les maréchaux se rendirent chez le maréchal Ney pour y attendre l'heure fixée par l'Empereur. Ils y déjeunaient lorsqu'on vint avertir le maréchal Marmont qu'on le demandait; il sortit un instant, rentra pâle comme la mort; le maréchal Macdonald lui demanda ce qu'il y avait:

«C'est mon aide de camp qui vient m'avertir que les généraux veulent mettre mon corps d'armée en mouvement; mais ils ont promis de m'attendre et j'y cours pour tout arrêter.»

Pendant ces rapides paroles, il rattachait son sabre et prenait son chapeau. L'aide de camp était Fabvier: il racontait qu'à peine les maréchaux avaient quitté Essonnes, l'empereur Napoléon avait fait demander Marmont; un second, puis un troisième message l'avaient mandé à Fontainebleau, ce dernier portait l'ordre au général commandant de se rendre chez l'Empereur si le maréchal était encore absent.

Les généraux, inquiets de leur position, se persuadèrent que l'Empereur avait eu connaissance des paroles échangées avec l'ennemi. La crainte s'était emparée d'eux et ils avaient cherché leur salut personnel dans l'exécution du mouvement que Marmont avait formellement (p. 322) défendu en partant pour Paris. Le maréchal se jeta dans une calèche qui se trouvait tout attelée dans la cour du maréchal Ney. À la barrière, on lui refusa le passage; il fallut retourner à l'état-major de la place; on le renvoya au gouverneur de la ville. Bref, il perdit assez de temps à se procurer un passeport pour qu'il arrivât un second aide de camp, le colonel Denis. Il annonça que, malgré la parole donnée à Fabvier de l'attendre, les chefs avaient mis la troupe en route dès qu'il avait été parti, que lui, Denis, l'avait accompagnée jusqu'à la Belle-Épine, qu'elle y avait pris la route de Versailles où elle devait être près d'arriver, le mal était fait et irréparable.

Le maréchal Marmont resta à Paris; il y apprit la fureur de son corps d'armée lorsqu'il avait su pour quelle cause il se trouvait à Versailles. Il s'y rendit immédiatement; la troupe en était déjà partie, en pleine révolte pour retourner à Fontainebleau. Il courut après elle, l'arrêta, la harangua, la persuada et la ramena à Versailles, ayant fait en cette circonstance une des actions les plus énergiques, les plus difficiles et les plus hardies qui se puissent tenter.

Voilà la vérité exacte que j'ai pu recueillir en constatant tous les faits sur la défection de Marmont. On voit qu'elle se borne à avoir entamé des négociations à l'insu de l'Empereur.

Pour être complètement impartiale, j'avouerai qu'il a eu d'autres torts. Le maréchal Marmont est le type du soldat français; bon, généreux, brave, candide, il est mobile, vaniteux, susceptible de s'enthousiasmer et le moins conséquent des hommes. Il agit toujours suivant l'impulsion du moment, sans réfléchir sur le passé, sans songer à l'avenir. Il se trouva placé sur un terrain où tout ce qui l'entourait applaudissait à l'action dont on le supposait l'auteur et lui en vantait l'importance. Partout (p. 323) il était salué du nom de Monk; on lui affirmait, en outre, que la résolution de ne transiger d'aucune sorte avec l'Empire était prise dès le premier jour, que la proclamation du 30 en faisait foi, que la démarche des maréchaux ne pouvait donc avoir de succès. Lui, d'une autre part, se disait que ses généraux n'avaient fait qu'exécuter ce qu'il leur avait proposé dans des circonstances restées les mêmes, puisque la Régence avait été refusée, qu'ainsi il serait peu généreux de les désavouer, etc. Enfin, à force de raisons, bonnes ou mauvaises, il en vint à se persuader qu'il devait assumer la responsabilité sur sa tête.

La convention avec le prince de Schwarzenberg fut rédigée le lendemain matin, signée, antidatée et envoyée au Moniteur. Non content de cela, le maréchal reçut une députation de la Ville de Paris qui le remerciait du service qu'il avait rendu. Il l'accueillit, et la harangue aussi bien que la réponse furent mises au Moniteur. Enfin il se donna, avec grand soin, toutes les apparences d'une trahison qu'il n'avait pas commise et à laquelle sa présence au milieu des maréchaux ajoutait un caractère de perfidie.

Il ne lui resterait aucune preuve de la vérité du récit que je viens de faire si le hasard n'avait pas fait que, cherchant dans ses papiers, après la révolution de 1830, son aide de camp, monsieur de Guise, le même qui rédigea, en 1814, la convention antidatée avec le prince de Schwarzenberg, trouvât derrière un tiroir de secrétaire une vieille lettre toute chiffonnée. C'était celle par laquelle le général Bordesoulle lui annonçait le départ des troupes d'Essonnes, en lui demandant excuse d'avoir agi contrairement aux ordres qu'il avait donnés, et lui expliquant que les appels trois fois réitérés de l'Empereur l'y avaient décidé.

(p. 324) Quoique le maréchal Marmont ait cruellement souffert des calomnies répandues sur son compte, une fois que l'enivrement où on le tenait fut cessé, il n'avait plus pensé à cette lettre et il en avait complètement oublié l'existence. Cela seul suffit à le peindre. Probablement ce document sera publié; je l'ai lu bien des fois.

Les maréchaux, chargés des propositions de Fontainebleau, se présentèrent à neuf heures chez l'empereur Alexandre qui refusa de traiter sur tout autre pied que l'abdication pure et simple de Napoléon. Il fit valoir la défection qui commençait à s'établir dans l'armée française comme un argument péremptoire. Les maréchaux, qui en étaient restés sur la première nouvelle apportée par Fabvier, protestèrent de la fidélité de l'armée. L'Empereur sourit et leur dit que le corps de Marmont était en pleine marche pour se rendre à Versailles. Les maréchaux partirent sans avoir revu leur camarade Marmont. Ils ne trouvèrent plus trace de son corps d'armée sur la route de Fontainebleau.

Je me suis étendue sur ce récit, d'abord parce que les faits en ont été dénaturés par l'esprit de parti, ensuite parce que je crois que personne ne les sait mieux que moi. Dans l'intention que j'ai déjà indiquée, j'ai réuni tous les témoignages et tous les documents, et j'ai pris le soin de voir comment ils pouvaient coïncider entre eux pour ne rien avancer qui pût être disputé avec quelque ombre de fondement. Peut-être ai-je une connaissance plus nette et plus claire de cette affaire que le maréchal lui-même qui a commencé par la croire sincèrement un sujet d'éloge et ne s'est aperçu de son erreur que lorsqu'il a été assailli d'atroces calomnies. Il a eu le nouveau tort de trop les mépriser.

Les chefs qui ont agi de violence contre l'Empereur à Fontainebleau, voyant le torrent de l'opinion populaire (p. 325) retourner en faveur du grand homme dont les malheurs rappelaient le génie, cherchèrent à cacher leur action derrière celle du duc de Raguse. L'amour-propre national préféra crier à la trahison plutôt que d'avouer des défaites, et il fut très promptement établi dans l'esprit du peuple que le duc de Raguse avait vendu et livré successivement Paris et l'Empereur. L'un était aussi faux que l'autre.

Les maréchaux, de retour à Fontainebleau, arrachèrent par la violence l'abdication de l'Empereur; le maréchal Ney s'empressa d'en donner avis aux Alliés, et, au retour des envoyés de Fontainebleau à Paris, le maréchal Macdonald m'a raconté que les autres furent très étonnés d'entendre le comte de Nesselrode remercier Ney de son importante communication.

Il est temps de revenir à ce qui se passait de notre côté. Le lundi, je ne vis personne d'instruit des événements, mais, le mardi matin, on vint chanter victoire chez moi. Pozzo me raconta que la journée de la veille avait été bien hasardeuse. L'Empereur était entouré de gens qui commençaient à s'effrayer de la situation d'une armée dans une ville comme Paris. Les rapports des provinces occupées n'étaient point rassurants. Les populations, opprimées par les malheurs inhérents à la guerre, étaient prêtes à se soulever. Tout ce qui était autrichien n'avait d'oreille que pour écouter ces récits et de langue que pour les répéter.

Le prince de Schwarzenberg commençait à se reprocher la proclamation dont Pozzo lui avait escamoté la signature; évidemment il ne voulait pas prendre la responsabilité du séjour prolongé à Paris. Il s'agissait de disposer, en l'absence de l'empereur d'Autriche, du sort de sa fille et du sceptre de son petit-fils. Le roi de Prusse était, au su de tout le monde, complètement soumis à la (p. 326) volonté d'Alexandre; c'était donc d'elle seule que dépendaient de si grandes résolutions. On ne peut s'étonner qu'il fût agité ni blâmer ses hésitations. Elles furent telles que Pozzo crut la partie perdue pendant la fin du jour et la moitié de la nuit.

Le duc de Vicence, qui avait jusque-là vainement sollicité une audience, en obtint une fort longue. Celle des maréchaux ne le fut pas moins; toutefois, l'impression qu'ils avaient pu faire sur l'empereur Alexandre fut victorieusement combattue par les personnes qui composaient le gouvernement provisoire et son conseil. On fit valoir à l'Empereur qu'on ne s'était autant compromis que sur un engagement signé de son nom. S'il revenait aujourd'hui sur la promesse de ne traiter, ni avec Napoléon, ni avec sa famille, le sort de tous les gens qui s'étaient confiés à sa parole devenait l'exil ou l'échafaud. Cette question de générosité personnelle eut beaucoup de prise sur lui.

Il était, a-t-il dit depuis, déjà décidé lorsqu'il renvoya les maréchaux à neuf heures du matin pour donner une réponse; il le laissa deviner à Pozzo et au comte de Nesselrode, peut-être même à monsieur de Talleyrand. Mais il ne voulut pas s'expliquer nettement avant de s'être donné l'air de consulter le roi de Prusse et le prince de Schwarzenberg.

Le mardi matin, toute hésitation avait disparu et nous l'apprîmes en même temps que les dangers que nous avions courus. Ces dangers étaient réels et personnels, car, à la façon dont nous étions compromis, nous n'avions d'autre parti à prendre que de nous mettre à la suite des bagages russes si les Alliés avaient remis le gouvernement entre les mains des bonapartistes. La Régence n'aurait été, au fond, qu'une transition pour revenir promptement au régime impérial.

(p. 327) Mes gens de Châtenay accoururent tout éplorés me dire qu'ils ne savaient plus que devenir: le maire était en fuite, l'adjoint caché dans mon enclos. Les premiers jours, ma maison avait été occupée par un état-major qui, ayant trouvé la cave bonne, avait emporté tout le vin qu'il n'avait pas eu le temps de boire et l'avait laissée complètement à sec, ce qui ne mettait pas les nouveaux arrivés de bonne humeur. Les détachements de toute arme, de toute nation s'y succédaient et excitaient la terreur des habitants du village; ils avaient déjà appris à leurs dépens que les bavarois et les wurtembourgeois étaient les plus redoutables.

Mes relations russes me procurèrent facilement des sauvegardes. Le prince Wolkonski me donna deux cosaques de la garde pour les établir à Châtenay et un sous-officier pour les installer. J'y allai moi-même avec eux; ma calèche se trouvait ainsi escortée par ces habitants des steppes; oserai-je avouer que cela m'amusait assez. J'admirais l'assistance qu'ils prêtaient à leurs petits chevaux en montant les côtes: ils appuyaient leur longue lance à terre, la plaçaient sous leur aisselle ou la tenaient à deux mains, comme un aviron, et poussaient dessus, la replaçant en avant à mesure qu'ils avançaient, à peu près comme on se sert en bateau d'un aviron.

Je trouvai mes gens dans la consternation; ils avaient adopté la cocarde blanche pour travailler plus paisiblement dans le jardin qui longeait la route de Choisy à Versailles. Mais, ce matin-là même, cette décoration avait pensé les faire sabrer par des troupes françaises; c'était le corps de Marmont se rendant à Versailles. Quoique je ne me pique pas de grandes connaissances stratégiques, je ne comprenais pas comment elles se trouvaient dans les lignes des troupes alliées. Cela me parut étrange et ne me fut expliqué qu'à mon retour à Paris.

(p. 328) Mes petits cosaques étaient munis d'une pancarte couverte de cachets et de signatures à l'aide de laquelle ils exorcisaient tous les démons qui, sous cinquante uniformes différents, se présentaient à nos portes. L'un d'eux parlait un peu allemand, les autres l'appuyaient en russe qu'il prodiguaient avec un degré de loquacité qui semblait étonner les soldats allemands presque autant que moi. Mais la pancarte décidait toujours la discussion en leur faveur; je les vis fonctionner plusieurs fois pendant le séjour de quelques heures que je fis à Châtenay.

J'y appris qu'en outre du vin mes hôtes avaient emporté toutes les couvertures, un assez grand nombre de matelas pour coucher leurs blessés et tous les lits de plumes, c'est-à-dire ils les avaient éventrés, en avaient secoué les plumes et, se trouvant ainsi possesseurs de grands sacs de coutil, ils étaient entrés en foule dans la pièce d'eau et les avaient remplis à la main du poisson qu'elle contenait.

Ce singulier genre de pêche m'a paru assez drôle pour être rapporté. Il est juste de dire qu'on a pillé seulement les maisons abandonnées par leurs gardiens et qu'on a incendié que celles où l'on a tenté une puérile résistance.

J'établis mes cosaques chez mon jardinier; sa femme en avait bien peur; on avait fait au peuple les contes les plus effrayants. Le premier soir, tandis qu'elle préparait leur souper, son enfant encore au berceau se réveilla et se mit à crier; les cosaques parlèrent entre eux, l'un d'eux s'avança vers l'enfant, la pauvre mère tremblait, il le tira du lit, l'établit sur ses genoux devant le feu, lui réchauffa les pieds dans ses mains, ses camarades lui firent des mines et des discours, l'enfant leur sourit, et dès ce moment ils s'établirent ses bonnes. Lorsque j'y retournai, la semaine suivante, ils disaient:

«Madame Marie, bon femme.»

(p. 329) Et elle leur jetait son enfant dans les bras lorsqu'elle voulait vaquer aux soins du ménage.

Ils joignaient au goût pour les maillots celui des fleurs. Ils se promenaient des heures entières devant la serre, regardant à travers les vitres et, lorsque le jardinier leur donnait un bouquet, ils le remerciaient avec toutes les formes de la plus vive satisfaction, mais ils ne touchaient à rien. Leur protection s'étendait sur tout le village, et, dès qu'un détachement s'en approchait, le cri de cosaques passait de bouche en bouche. Jour et nuit ils étaient prêts à y répondre, aussi n'y eut-il aucune déprédation arrivée à Châtenay depuis leur installation. Pour le dire en passant, ce service rendu à la commune m'a valu, pendant les Cents-Jours, une dénonciation de quelques-uns de mes voisins.

Mon père, je le dois avouer, ne souffrait peut-être pas assez de voir la cocarde tricolore abaissée mais, dès qu'il s'agissait du drapeau blanc, tout son patriotisme se réveillait avec exaltation. L'idée de voir monsieur le comte d'Artois faire son entrée dans Paris, uniquement entouré d'étrangers, le révoltait; il conçut la pensée de former une espèce de garde nationale à cheval, composée de nos jeunes gens. Il en parla au comte de Nesselrode qui obtint l'assentiment de son impérial maître. Le gouvernement provisoire l'adopta lorsqu'elle était déjà en train.

Mon frère fut le premier qui alla inscrire son nom chez Charles de Noailles. Mon père l'avait indiqué à lui et à ses camarades comme le plus convenable pour être leur capitaine; Charles de Noailles en fut enchanté et on ne peut plus reconnaissant; sa fille et lui vinrent remercier mon père avec effusion. Mais, dès le lendemain, la guerre était au camp. Nous n'étions pas encore émancipés et déjà les ambitions de place se déployaient, et déjà les intrigues des courtisans agitaient leur esprit.

(p. 330) Ce fut Charles de Damas et les siens qui donnèrent le signal. Quoique intimement liés avec les Noailles, ils s'élevèrent hautement contre le choix fait de Charles de Noailles, recherchèrent avec zèle tous les méfaits de son père, le prince de Poix, au commencement de la Révolution et cabalèrent pour empêcher qu'on ne se fît inscrire chez lui. Cela ralentit un peu le zèle; mais pourtant on finit par réunir cent cinquante jeunes gens qui s'équipèrent, s'armèrent, se montèrent en quatre jours de temps et furent prêts avant l'entrée de Monsieur.

À dater de ce moment, les seigneurs de l'ancienne Cour n'ont plus été occupés que de leurs intérêts de fortune et d'avancement, que de faire dominer leurs prétentions sur celles des autres; et ils ont été un des grands obstacles à la dynastie qu'ils voulaient consacrer.

N'établissons pas que ces sentiments soient exclusifs à cette classe; ils appartiennent probablement à tous les hommes qui touchent au pouvoir. J'ai vu une seconde révolution faite par la bourgeoisie et, ainsi que dans celle dont le récit m'occupe en cet instant, dès le cinquième jour tous les sentiments généreux et patriotiques étaient absorbés par l'ambition et les intérêts personnels. Si nous savions au juste ce qu'il en a coûté à la volonté puissante de l'Empereur pour dominer les prétentions militaires après le dix-huit Brumaire, il est probable que nous retrouverions le même esprit d'intrigue et d'égoïsme.

(p. 331) CHAPITRE IV

Te Deum russe. — Mission à Hartwell. — Entrée de Monsieur. — On prend la cocarde blanche. — Le lieutenant général du royaume. — Le duc de Vicence. — Le général Owarow. — L'empereur Alexandre à la Malmaison et à Saint-Leu. — Première réception de Monsieur. — Représentation à l'Opéra. — Attitude du parti émigré.

Le dixième jour de leur entrée, les étrangers se réunirent sur la place Louis XV pour y chanter un Te Deum. Je vis ce spectacle de chez le prince Wolkonski, logé au ministère de la marine. Je n'en souffris pas tant qu'il n'y eut que le mouvement de troupes et de monde sur la place; mais (apparemment que les sons exercent plus d'influence sur mon âme que le spectacle des yeux), lorsque le silence le plus solennel s'établit et que le chant religieux des popes grecs se fit entendre, bénissant ces étrangers arrivés de tous les points pour triompher de nous, la corde patriotique, touchée quelques jours avant par les qui-vive des sentinelles, vibra de nouveau dans mon cœur plus fortement, d'une manière moins fugitive. Je me sentis honteuse d'être là, prenant ma part de cette humiliation nationale et, dès lors, je cessai de faire cause commune avec les étrangers.

J'aurais pu être rassurée cependant par la société qui se trouvait dans la galerie de l'hôtel de la Marine. Elle était remplie par les femmes de généraux et de chambellans de l'Empire, leurs chapeaux couverts de fleurs de lis encore plus que les nôtres.

(p. 332) Ce jour-là, monsieur de Talleyrand pressa fort mon père de se rendre à Hartwell et d'y être porteur des paroles du gouvernement provisoire. Il refusa péremptoirement; cela me parut tout simple. J'étais si fort imbue de l'idée qu'il ne voudrait rien accepter; je lui avais si souvent entendu répéter que, lorsqu'on avait été vingt-cinq ans éloigné des affaires, on n'était plus propre à les faire que je ne formais aucun doute sur sa volonté d'en rester éloigné. Aussi, lorsque, dans les premières semaines, on le désignait comme devant être ministre du Roi, je souriais et me croyais bien sure qu'il repousserait toute offre quelconque.

Charles de Noailles fut envoyé, sur son refus. Je ne sais s'il crut l'avoir emporté sur lui et s'accusa, fort gratuitement, d'un mauvais procédé, mais, depuis lors, il n'a plus été à son aise, ni familièrement avec nous. Au retour d'Angleterre, il prit le titre de duc de Mouchy.

Lorsque, depuis, mon père a consenti à rentrer dans les affaires, j'ai regretté qu'il n'eût pas accepté cette commission. Un homme sage, modéré, raisonnable et bon citoyen y aurait été plus propre qu'un homme exclusivement courtisan comme Charles de Noailles. Au reste, mon père n'était pas de l'étoffe dont on fait les favoris; son crédit, s'il en avait eu, aurait été de peu de durée, et il n'aurait pu rien faire de mieux, en ce moment, que d'inspirer la déclaration de Saint-Ouen. Elle était déjà bien nécessaire, lorsqu'elle parut, pour réparer le mal causé par Monsieur. Ce pauvre prince a toujours été le fléau de sa famille et de son pays.

Je n'ai pas cherché à dissimuler le peu de considération que tout ce que j'avais vu et su de Monsieur m'avait donné pour son caractère; cependant, l'enthousiasme est tellement contagieux que, le jour de son entrée à Paris, j'en éprouvai toute l'influence. Mon cœur battait, (p. 333) mes larmes coulaient, et je ressentais la joie la plus vive, l'émotion la plus profonde.

Monsieur possédait à perfection l'extérieur et les paroles propres à inspirer de l'exaltation; gracieux, élégant, débonnaire, obligeant, désireux de plaire, il savait joindre la bonhomie à la dignité. Je n'ai vu personne avoir plus complètement l'attitude, les formes, le maintien, le langage de Cour désirables pour un prince. Ajoutez à cela une grande urbanité de mœurs qui le rendait charmant dans son intérieur et le faisait aimer par ceux qui l'approchaient. Il était susceptible de familiarité plus que d'affection, et avait beaucoup d'amis intimes dont il ne se souciait pas le moins du monde.

Peut-être faut-il en excepter monsieur de Rivière. Encore, lorsqu'il eut ouvertement affiché la dévotion et qu'il n'eut plus à s'épancher exclusivement avec lui, leur liaison cessa d'être aussi tendre, jusqu'au moment où la nomination de monsieur de Rivière à la place de gouverneur de monsieur le duc de Bordeaux la ranima. C'était derechef dans un but de dévotion. Il s'agissait alors de consolider le pouvoir de la Congrégation dont tous deux faisaient partie. Mais ceci appartient à une autre époque.

Monsieur avait couché, la veille de son entrée à Livry, dans une petite maison appartenant au comte de Damas. C'est là que la garde nationale à cheval, nouvellement improvisée, alla l'attendre. Il employa toutes ses grâces à la séduire, et il n'en fallait pas tant dans la disposition où elle était, et lui distribua quelques pièces de ruban blanc qu'elle porta passé à la boutonnière. C'est l'origine de cet ordre du Lis que la prodigalité avec laquelle on l'a donné a promptement rendu ridicule. Mais, dans le premier moment et assaisonné de toutes les cajoleries de Monsieur, il avait charmé nos jeunes gens qui, en (p. 334) ramenant leur prince au milieu de leur petit escadron, étaient ivres de joie, de royalisme et d'amour pour lui.

Monsieur, de son côté, avait tant de bonheur peint sur la figure, il paraissait si plein du moment présent et si complètement dépouillé de tout souvenir hostile ou pénible, que son aspect devait inspirer confiance au joli mot que monsieur Beugnot a fabriqué pour lui dans le récit donné par le Moniteur:

«Rien n'est changé, il n'y a qu'un français de plus.»

Depuis plusieurs jours, on discutait vivement pour savoir si l'armée garderait la cocarde tricolore ou si elle prendrait officiellement la cocarde blanche. Le duc de Raguse réclamait avec chaleur la parole, à lui donnée, qu'elle conserverait le drapeau consacré par vingt années de victoires. L'empereur Alexandre, protecteur de toutes les idées généreuses, appuyait cette demande. Elle était activement combattue de tous ceux qui, par intérêt ou par passion, voulaient une contre-révolution; le choix de la cocarde était le signal du retour des anciens privilèges ou de la conservation des intérêts créés par la Révolution.

Monsieur de Talleyrand, trop homme d'état pour ne pas apprécier l'importance de cette question, aurait certainement, s'il avait été libre de la juger, décidé en faveur des couleurs nouvelles. Mais il connaissait nos princes et leurs entours; il savait combien ils tenaient aux objets extérieurs. Il était trop fin courtisan pour vouloir les heurter; il attachait le plus grand prix à conquérir leur bienveillance, et, rappelant ses vieux souvenirs, il était redevenu l'homme de l'Œil de Bœuf. Il amusa le duc de Raguse par de bonnes paroles, de fausses espérances. Pendant ce temps, il décida le vieux maréchal Jourdan à faire prendre la cocarde blanche à Rouen, sur l'assertion (p. 335) que les soldats de Marmont la portaient. Une fois adoptée par un corps d'armée, la question était tranchée.

Cependant, le duc de Raguse fut du petit nombre d'officiers qui allèrent au-devant de Monsieur avec la cocarde tricolore; on ne le lui a jamais pardonné. Cette démonstration, qui ne lui ramena pas les bonapartistes, lui aliéna la nouvelle Cour. Elle prouve sa bonne foi, et combien dans toutes ses actions il est conduit par ce qui frappe son imagination mobile comme devoir du moment. Quelques officiers étaient sans aucune cocarde, la majorité portait la cocarde blanche.

Au commencement de la matinée, presque toute la garde nationale, qui bordait la haie, avait les couleurs tricolores. Petit à petit elles disparurent et, au moment où Monsieur passa, s'il n'y avait que peu de cocardes blanches parmi elle, il n'y en avait guère plus de tricolores.

Avant de quitter ce sujet des cocardes, je ne puis m'empêcher de rapporter que, de la terrasse de madame Ferrey où j'avais été voir passer le cortège, nous aperçûmes monsieur Alexandre de Girardin se rendant à la barrière avec une cocarde blanche large comme une assiette. Monsieur Ferrey tressaillit et nous raconta que, le matin même, il l'avait rencontré sur la route d'Essonnes. Tous deux étaient à cheval. Monsieur de Girardin venait de Fontainebleau. Il entama une diatribe si violente contre la lâcheté des Parisiens, la trahison des officiers; sa fureur contre les alliés, sa haine contre les Bourbons s'exhalaient d'une voix si haute et en termes si offensants, qu'arrivé près des postes étrangers, monsieur Ferrey avait arrêté son cheval et lui avait signifié l'intention de se séparer de lui, ce qu'il avait jusque-là vainement essayé en changeant d'allure. Monsieur Ferrey n'en croyait pas ses yeux en le voyant trois heures après affublé de cette énorme cocarde blanche.

(p. 336) L'histoire ne racontera que trop les fautes commises par Monsieur dans ces jours où, lieutenant général du royaume, il envenima toutes les haines, excita tous les mécontentements, et surtout, montra un manque de patriotisme qui scandalisa même les étrangers.

Le comte de Nesselrode m'en dit un mot, le jour où il s'était montré si libéral à céder nos places fortes que l'empereur Alexandre fut obligé de l'arrêter dans ses générosités antifrançaises. Pozzo poussait de gros soupirs, et s'écriait de temps en temps:

«Si on marche dans cette voie, nous aurons fait à grand'peine de la besogne qui ne durera guère.»

L'empereur Alexandre se mit en tête de raccommoder le duc de Vicence, qu'il aimait beaucoup, avec la famille royale. La part que l'opinion, à tort je crois, lui faisait dans le meurtre de monsieur le duc d'Enghien le rendait odieux à nos princes. Monsieur refusa de l'admettre chez lui. L'Empereur, offensé de cette résistance, voulut le forcer à le rencontrer: il pria Monsieur à dîner. Non seulement le duc de Vicence s'y trouvait, mais l'Empereur s'en occupa beaucoup et affecta de le rapprocher de Monsieur.

Le dîner fut froid et solennel; Monsieur se sentait blessé; il se retira en sortant de table fort mécontent et laissant l'Empereur furieux. Il se promenait dans la chambre, au milieu de ses plus familiers, faisait une diatribe sur l'ingratitude des gens pour lesquels on avait reconquis un royaume au prix de son sang pendant qu'ils ménageaient le leur et qui ne savaient pas céder sur une simple question d'étiquette. Quand il se fut calmé, on lui observa que Monsieur était peut-être plus susceptible précisément parce qu'il se trouvait sous le coup de si grandes obligations, que ce n'était d'ailleurs pas une question d'étiquette mais de sentiment, (p. 337) qu'il croyait le duc de Vicence coupable dans l'affaire d'Ettenheim:

«Je lui ai dit que non.

«—Sans doute, l'opinion de l'Empereur devrait être d'un grand poids pour Monsieur, mais le public n'était pas encore éclairé et on pouvait excuser sa répugnance en songeant que monsieur le duc d'Enghien était son proche parent.»

L'Empereur hâta sa marche:

«Son parent... son parent... ses répugnances...»

Puis, s'arrêtant tout court et regardant ses interlocuteurs:

«Je dîne bien tous les jours avec Owarow!»

Une bombe tombée au milieu d'eux n'aurait pas fait plus d'effet. L'Empereur reprit sa marche; il y eut un moment de stupeur, puis il parla d'autre chose. Il venait de révéler le motif de sa colère. On comprit l'insistance qu'il mettait depuis cinq jours à faire admettre monsieur de Caulaincourt par Monsieur.

Le général Owarow passait pour avoir étranglé l'empereur Paul de ses deux énormes pouces qu'il avait, en effet, d'une grosseur remarquable, et Alexandre était choqué de voir nos princes refuser de faire céder leurs susceptibilités à la politique, quand lui en avait sacrifié de bien plus poignantes. On conçoit, du reste, que toute discussion cessa à ce sujet et Pozzo courut chez Monsieur lui dire qu'il fallait recevoir le duc de Vicence. Celui-ci n'en abusa pas: il alla une fois chez le lieutenant général et ne s'y présenta plus.

Cette discussion, que d'amers souvenirs rendirent toute personnelle à l'empereur Alexandre, l'éloigna des Tuileries et le rapprocha des grandeurs bonapartistes. Déjà, avec un empressement qui partait d'un cœur généreux et d'un esprit faux, il avait couru à la Malmaison porter des (p. 338) paroles affectueuses encore plus que protectrices. Après cette scène du dîner, il alla à Saint-Leu et l'accueil qu'il recevait des gens qu'il détrônait le touchait d'autant plus qu'il le comparait à ce qu'il appelait l'ingratitude des autres. La visite à Compiègne acheva cette impression; nous y arriverons bientôt.

Monsieur reçut les femmes. Tout ce qui voulut s'y présenta, jusqu'à mademoiselle Montansier, vieille directrice de théâtre qui, dans la jeunesse du prince, avait été complaisante pour ses amours; mais la joie sincère de la plupart d'entre nous couvrait, du reste, ce manque d'étiquette.

Les salons des Tuileries virent réunir les personnes séparées jusque-là par les opinions les plus exagérées. Nous fîmes de grands frais pour les dames de l'Empire. Elles furent blessées de nos avances dans un lieu où elles étaient accoutumées à régner exclusivement et les traitèrent d'impertinences. Dès qu'elles ne se sentirent plus seules, elles se crurent brimées; cette impression était excusable de leur part. De la nôtre pourtant, l'intention était bonne; nous étions trop satisfaites pour n'être pas sincèrement bienveillantes. Mais il y a une certaine aisance, un certain laisser aller dans les formes des femmes de grande compagnie qui leur donnent facilement l'air d'être chez elles partout et d'y faire les honneurs. Les autres classes s'en trouvent souvent choquées; aussi les petitesses et les jalousies bourgeoises se réveillèrent-elles sous les corsages de pierreries.

Monsieur réussit mieux que nous. Il fut charmant pour tout le monde, dit à chacun ce qu'il convenait, tint merveilleusement cette Cour hétéroclite, y parut digne avec bonhomie et enchanta par ses gracieuses façons.

Il y eut une représentation solennelle à l'Opéra, où assistèrent les souverains alliés; ils s'étaient mis tous (p. 339) trois (car l'empereur François était arrivé avant Monsieur) dans une grande loge au fond de la salle. Monsieur occupait celle du Roi où les armes de France remplaçaient l'aigle si inconvenablement abattue. Il alla faire une visite aux souverains étrangers pendant le premier entr'acte; ils la lui rendirent pendant le second.

Il n'y eut de très remarquable ce soir-là que l'admirable convenance du public, le tact avec lequel il saisit toutes les allusions de la scène et s'associa à toutes les actions de la salle. Par exemple, lorsque Monsieur alla voir les souverains, tout le monde se leva en gardant le silence; mais, lorsqu'ils lui rendirent sa visite, il y eut des applaudissements à tout rompre, comme pour les remercier de cet hommage à notre Prince. Le Parisien rassemblé a les impressions singulièrement délicates.

Plus on était avant dans les affaires, plus on attendait le Roi avec impatience. Chaque jour les entours du lieutenant général l'entraînaient de plus en plus à prendre l'attitude de chef d'un parti; et, si l'empereur Alexandre n'avait été là pour arrêter cette tendance, nous aurions vu tous les propos de Coblentz mis en action.

Les vieux officiers de l'armée de Condé, les échappés de la Vendée, sortirent de dessous les pavés, persuadés qu'ils étaient conquérants et voulant se donner l'attitude de vainqueurs. Cette prétention était naturelle. Habitués depuis vingt-cinq ans à regarder leur cause comme associée à celle des Bourbons, en voyant se relever leur trône ils se persuadèrent avoir triomphé. D'un autre côté, les serviteurs de l'Empire, accoutumés à dominer, s'accommodaient mal de ces prétentions intempestives.

Un homme qui avait gagné ses épaulettes en assistant au gain de cent batailles était révolté de voir sortir d'un bureau de tabac ou de loterie un autre homme ayant épaulettes pareilles et voulant prendre le haut du pavé (p. 340) sur lui, entrant de préférence dans ces Tuileries, naguère exclusivement à lui et aux siens et, à son tour, interpellé de: mon vieux brave, par la puissance qui l'habitait.

Il aurait fallu être très habile et très impartial pour ménager ces transitions, et Monsieur n'était ni l'un ni l'autre. Au surplus, il était presque impossible de satisfaire à des exigences si naturelles et si disparates.

(p. 341) CHAPITRE V

Le Roi part d'Angleterre. — Visite de l'empereur Alexandre à Compiègne. — Son mécontentement. — Monsieur de Talleyrand est mal reçu. — Costume étranger de madame la duchesse d'Angoulême. — Déclaration de Saint-Ouen. — Son succès. — Entrée du Roi. — Attitude de la vieille garde. — Maintien des princes. — Encore l'Opéra.

Enfin la goutte du Roi lui permit de quitter Hartwell. Son voyage à travers l'Angleterre fut accompagné de toutes les fêtes imaginables; le prince Régent le reçut à Londres avec une magnificence extrême. Pozzo fut envoyé par l'empereur Alexandre pour le complimenter; il le trouva à bord du yacht anglais où le Roi l'accueillit comme un homme auquel il avait les plus grandes obligations. Il l'accompagna jusqu'à Compiègne et, continuant sa route, vint rendre compte de sa mission à l'Empereur.

Celui-ci partit aussitôt pour faire visite à Louis XVIII, avec l'intention de passer vingt-quatre heures à Compiègne. Il y fut reçu avec une froide étiquette. Le Roi avait recherché, dans sa vaste mémoire, les traditions de ce qui se passait dans les entrevues des souverains étrangers avec les rois de France, pour y être fidèle.

L'Empereur, ne trouvant ni abandon ni cordialité, au lieu de rester à causer en famille comme il le comptait, demanda au bout de peu d'instants à se retirer dans ses appartements. On lui en fit traverser trois ou quatre (p. 342) magnifiquement meublés et faisant partie du plain-pied du château. On les lui désignait comme destinés à Monsieur, à monsieur le duc d'Angoulême, à monsieur le duc de Berry, tous absents; puis, lui faisant faire un véritable voyage à travers des corridors et des escaliers dérobés, on s'arrêta à une petite porte qui donnait entrée dans un logement fort modeste: c'était celui du gouverneur du château, tout à fait en dehors des grands appartements. On le lui avait destiné.

Pozzo, qui suivait son impérial maître, était au supplice; il voyait à chaque tournant de corridor accroître son juste mécontentement. Toutefois, l'Empereur ne fit aucune réflexion, seulement il dit d'un ton bref:

«Je retournerai ce soir à Paris; que mes voitures soient prêtes en sortant de table.»

Pozzo parvint à amener la conversation sur ce singulier logement et à l'attribuer à l'impotence du Roi.

L'Empereur reprit que madame la duchesse d'Angoulême avait assez l'air d'une House-keeper pour pouvoir s'en occuper. Cette petite malice, que Pozzo fit valoir, le dérida et il reprit la route du salon un peu moins mécontent; mais le dîner ne répara pas le tort du logement.

Lorsqu'on avertit le Roi qu'il était servi, il dit à l'Empereur de donner la main à sa nièce et passa devant de ce pas dandinant et si lent que la goutte lui imposait. Arrivé dans la salle à manger, un seul fauteuil était placé à la table, c'était celui du Roi. Il se fit servir le premier; tous les honneurs lui furent rendus avec affectation et il ne distingua l'Empereur qu'en le traitant avec une espèce de familiarité, de bonté paternelle. L'empereur Alexandre la qualifia lui-même en disant qu'il avait l'attitude de Louis XIV recevant à Versailles Philippe V, s'il avait été expulsé d'Espagne.

(p. 343) À peine le dîner fini, l'Empereur se jeta dans sa voiture. Il y était seul avec Pozzo; il garda longtemps le silence, puis parla d'autre chose puis enfin s'expliqua avec amertume sur cette étrange réception. Il n'avait été aucunement question d'affaires, et pas un mot de remerciement ou de confiance n'était sorti des lèvres du Roi ni de celles de Madame. Il n'avait pas même recueilli une phrase d'obligeance. Aussi, dès lors, les rapports d'affection auxquels il était disposé furent rompus.

L'Empereur fit et rendit des visites d'étiquette, intima des ordres par ses ministres; mais toutes les marques d'amitié, toutes les formes d'intimité, furent exclusivement réservées pour la famille Bonaparte.

Cette conduite de l'empereur Alexandre n'a pas peu contribué à amener le retour de l'empereur Napoléon l'année suivante. Beaucoup de gens crurent, et les apparences y autorisaient, qu'Alexandre regrettait ses œuvres et s'était rattaché à la dynastie nouvelle. Il se plaisait à répéter sans cesse que toutes les familles royales de l'Europe avaient prodigué leur sang pour faire remonter celle des Bourbons sur trois trônes, sans qu'aucuns d'eux y eût risqué une égratignure.

Cette visite à Compiègne, sur les détails de laquelle je ne puis avoir aucune espèce de doute, prouve à quel point le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable. Certainement le roi Louis XVIII avait beaucoup d'esprit, un grand sens, peu de passion, point de timidité, grand plaisir à s'écouter parler et le don des mots heureux. Comment n'a-t-il pas senti tout ce qu'il pouvait tirer de ces avantages, dans sa position, vis-à-vis de l'Empereur? Je ne me charge pas de l'expliquer. Quant à Madame, elle n'avait pas assez de distinction dans l'esprit pour comprendre que, dans cette circonstance, la réception la plus affectueuse était la plus digne.

(p. 344) Les entours du Roi se trouvaient presque tous faisant de l'étiquette pour la première fois. Ils avaient un zèle de néophytes et, malgré leurs noms féodaux, toute la morgue et l'insolence de parvenus.

L'empereur Alexandre ne fut pas la seule personne revenue mécontente de sa visite à Compiègne. Monsieur de Talleyrand, auquel le Roi devait le trône, fut froidement reçu par lui, tout à fait mal par Madame, et le Roi évita de lui parler d'affaires avec une telle affectation qu'après un séjour de quelques heures il repartit, comme un courtisan ayant fait sa cour à Versailles; fort embarrassé de n'avoir, en sa qualité de ministre et de chef de parti, aucune parole à rapporter à ses collègues et à ses associés.

Les maréchaux de l'Empire furent mieux accueillis. Le Roi trouva le moyen de placer à propos quelques mots par lesquels il montrait savoir les occasions où ils s'étaient particulièrement illustrés, et indiqua qu'il ne séparait pas ses intérêts de ceux de la France: ceci était bien et habile. Toutes les caresses furent pour quelques vieilles femmes de l'ancienne Cour qui coururent à Compiègne. Malgré leur âge, elles furent effarouchées du costume de Madame; elle était mise à l'anglaise.

La longue séparation entre les îles Britanniques et le continent avait établi une grande différence dans les vêtements. Avec beaucoup de peine elles décidèrent Madame à renoncer à ce costume étranger pour le jour de son entrée à Paris. Elle s'obstina à le garder jusque-là et l'a longtemps conservé lorsqu'elle n'était pas en représentation. C'est encore une de ses fiertés mal entendues. La pauvre princesse a tant de dignité dans le malheur qu'il faut bien lui pardonner quelques erreurs dans la prospérité. Nous fûmes appelées, ma mère et (p. 345) moi, au conseil féminin sur la toilette qu'on lui expédia à Saint-Ouen.

Le Roi y séjourna deux jours. Tous les gens marquants s'y rendirent. Mon père fut du nombre et très bien reçu par le Roi. Madame, malgré l'intime bonté avec laquelle elle l'avait vu traiter par la Reine sa mère, n'eut pas l'air de le reconnaître.

Mon père revint personnellement content de sa visite, mais fâché de la nuée d'intrigants qui s'agitaient autour de cette Cour nouvelle. Les uns établissaient leurs prétentions sur ce qu'ils avaient tout fait, les autres sur ce qu'ils n'avaient rien fait depuis vingt-cinq ans.

Je n'ai aucune notion particulière sur la manière dont s'élabora ce qu'on a appelé la déclaration de Saint-Ouen, si différente de celle d'Hartwell, dont nous avions toujours nié l'authenticité mais qui n'était que trop réelle. Tout ce que je sais, c'est que monsieur de Vitrolles la rédigea et qu'elle me combla de satisfaction. Je voyais réaliser ma chimère, mon pays allait jouir d'un gouvernement représentatif vraiment libéral, et la légitimité y posait le sceau de la durée et de la sécurité. Je l'ai dit, j'étais plus libérale que bourbonienne. J'en eus la preuve alors, car, malgré les accès d'enthousiasme épidémiques auxquels je m'étais livrée depuis quelque temps, la déclaration de Saint-Ouen me causa une joie d'un tout autre aloi.

Bien des gens s'agitèrent immédiatement pour faire modifier cette déclaration. Je n'oserais dire aujourd'hui que, pour tous, ce fût dans des idées rétrogrades; il pouvait y avoir de la sagesse à la trouver trop large en ce moment. Peut-être les concessions du pouvoir allaient-elles au delà du besoin actuel du pays. Son éducation constitutionnelle n'était pas encore faite; il était accoutumé à sentir constamment la main du gouvernement qui (p. 346) l'administrait. En lui lâchant trop promptement la bride, on pouvait craindre que ce coursier, encore mal dressé, ne s'emportât. L'expérience m'a appris à apprécier les inquiétudes de cette nature; mais, à l'époque de la déclaration de Saint-Ouen, j'étais trop jeune pour les concevoir et ma satisfaction était pleine de confiance.

Nous allâmes voir l'entrée du Roi d'une maison dans la rue Saint-Denis. La foule était considérable. La plupart des fenêtres étaient ornées de guirlandes, de devises, de fleurs de lis et de drapeaux blancs.

Les étrangers avaient eu la bonne grâce, ainsi que le jour de l'entrée de Monsieur, de consigner leurs troupes aux casernes. La ville était livrée à la garde nationale. Elle commençait dès lors cette honorable carrière de services patriotiques si bien parcourue depuis; elle avait déjà acquis l'estime des Alliés et la confiance de ses concitoyens. Les yeux étaient reposés par l'absence des uniformes étrangers. Le général Sacken, gouverneur russe de Paris, paraissait seul dans la ville. Il y était assez aimé, et on sentait qu'il veillait au maintien des ordres donnés à ses propres troupes.

Le cortège avait pour escorte la vieille garde impériale. D'autres raconteront les maladresses commises à son égard avant et depuis ce moment, tout ce que je veux dire c'est que son aspect était imposant mais glaçant. Elle s'avançait au grand pas, silencieuse et morne, pleine du souvenir du passé. Elle arrêtait du regard l'élan des cœurs envers ceux qui arrivaient. Les cris de Vive le Roi! se taisaient à son passage; on poussait de loin en loin ceux de Vive la garde, la vieille garde! mais elle ne les accueillait pas mieux et semblait les prendre en dérision. À mesure qu'elle défilait, le silence s'accroissait; bientôt on n'entendit plus que le bruit monotone de son pas accéléré, frappant sur le cœur. La consternation gagnait (p. 347) et la tristesse contagieuse de ces vieux guerriers donnait à cette cérémonie l'apparence des funérailles de l'Empereur bien plus que l'avènement du Roi.

Il était temps que cela finît. Le groupe des princes parut. Son passage avait été mal préparé; cependant il fut reçu assez chaudement mais sans l'enthousiasme qui avait accompagné l'entrée de Monsieur.

Les impressions étaient-elles déjà usées? Était-on mécontent de la courte administration du lieutenant général, ou bien l'aspect de la garde avait-il seul amené ce refroidissement? Je ne sais, mais il était marqué.

Monsieur était à cheval, entouré des maréchaux, des officiers généraux de l'Empire, de ceux de la maison du Roi et de la ligne. Le Roi était dans une calèche, toute ouverte, Madame à ses côtés; sur le devant, monsieur le prince de Condé et son fils, le duc de Bourbon.

Madame était coiffée de la toque à plume et habillée de la robe lamée d'argent qu'on lui avait expédiées à Saint-Ouen, mais elle avait trouvé moyen de donner à ce costume parisien l'aspect étranger. Le Roi, vêtu d'un habit bleu, uni, avec de très grosses épaulettes, portant le cordon bleu et la plaque du Saint-Esprit. Il avait une belle figure, sans aucune expression quand il voulait être gracieux. Il montrait Madame au peuple avec un geste affecté et théâtral. Elle ne prenait aucune part à ces démonstrations, restait impassible et, dans son genre, faisait la contre-partie de la garde impériale. Toutefois ses yeux rouges donnaient l'idée qu'elle pleurait. On respectait son silencieux chagrin, on s'y associait et, si sa froideur n'avait duré que ce jour-là, nul n'aurait pensé à la lui reprocher.

Le prince de Condé, déjà presque en enfance, et son fils, ne prenaient aucune part apparente à ce qui se passait et ne figuraient que comme images dans cette cérémonie. (p. 348) Monsieur, seul, y était tout à fait à son avantage. Il portait une physionomie ouverte, contente, s'identifiait avec la population, saluait amicalement et familièrement comme un homme qui se trouve chez lui et au milieu des siens. Le cortège se terminait par un autre bataillon de la garde qui renouvelait l'impression produite précédemment, par ses camarades.

Je dois avouer que, pour moi, la matinée avait été pénible de tous points et que les habitants de la calèche n'avaient pas répondu aux espérances que je m'étais formées. On m'a dit que Madame, en arrivant à Notre-Dame, s'était effondrée sur son prie-Dieu d'une façon si gracieuse, si noble, si touchante, il y avait tant de résignation et de reconnaissance tout à la fois dans cette action qu'elle avait fait couler des larmes d'attendrissement de tous les yeux. On m'a dit aussi qu'en débarquant aux Tuileries, elle avait été aussi froide, aussi gauche, aussi maussade qu'elle avait été belle et noble à l'église.

À cette époque, Madame, duchesse d'Angoulême, était la seule personne de la famille royale dont le souvenir existât en France.

La jeune génération ignorait ce qui concernait nos princes. Je me rappelle qu'un de mes cousins me demandait ces jours-là si monsieur le duc d'Angoulême était le fils de Louis XVIII et combien il avait d'enfants. Mais chacun savait que Louis XVI, la Reine, madame Élisabeth avaient péri sur l'échafaud. Pour tout le monde, Madame était l'orpheline du Temple et sur sa tête se réunissait l'intérêt acquis par de si affreuses catastrophes. Le sang répandu la baptisait fille du pays.

Il avait tant à réparer envers elle! Mais il aurait fallu accueillir ces regrets avec bienveillance: Madame n'a pas su trouver cette nuance; elle les imposait avec hauteur et n'en acceptait les témoignages qu'avec sécheresse. (p. 349) Madame, pleine de vertus, de bonté, princesse française dans le cœur, a trouvé le secret de se faire croire méchante, cruelle et hostile à son pays. Les français se sont crus détestés par elle et ont fini par la détester à leur tour. Elle ne le méritait pas et, certes, on n'y était pas disposé. C'est l'effet d'un fatal malentendu et d'une fausse fierté. Avec un petit grain d'esprit ajouté à sa noble nature, Madame aurait été l'idole du pays et le palladium de sa race.

Peu de jours après son entrée, le Roi alla à l'Opéra. On donnait Œdipe. Il recommença ses pantomimes vis-à-vis de madame la duchesse d'Angoulême, non seulement à l'arrivée, mais encore aux allusions fournies par le rôle d'Antigone. Tout cela avait un air de comédie et, quoique le public cherchât le spectacle dans la loge plus que sur le théâtre, les démonstrations du Roi n'eurent pas de succès; elles semblaient trop affectées. La princesse ne s'y prêtait que le moins possible. Elle était ce jour-là mieux habillée et portait de beaux diamants. Elle fit ses révérences avec noblesse et de très bonne grâce; elle paraissait à son aise dans cette grande représentation comme si elle y avait vécu, aussi bien qu'elle y était née. Enfin, sans être ni belle, ni jolie, elle avait très grand air et c'était une princesse que la France n'était pas embarrassée de présenter à l'Europe. Monsieur partageait son aisance et y joignait l'apparence de la joie et de la bonhomie. Pendant tous ces premiers moments, il était le plus populaire de ces princes, aux yeux du public. Les personnes initiées aux affaires le voyaient sous un autre aspect.

(p. 350) CHAPITRE VI

Première réception du Roi et de Madame. — Costume et étiquette de la Cour pendant la Restauration. — Arrivée de monsieur le duc d'Angoulême et de monsieur le duc de Berry. — Bal chez sir Charles Stewart. — Le duc de Wellington. — Le grand-duc Constantin. — Dispositions de monsieur le duc de Berry. — Préventions contre monsieur de Talleyrand. — Jalousie du comte de Blacas. — Mon père refuse l'ambassade de Vienne. — Sagesse du cardinal Consalvi.

Le Roi reçut les femmes, d'abord celles anciennement présentées, puis nous autres le lendemain. Il me traita avec une bonté particulière, m'appelant sa petite Adèle, me parlant de Bellevue et me disant des douceurs. Il m'a toujours distinguée toutes les fois que je lui ai fait ma cour, quoique j'allasse peu aux Tuileries.

En arrivant chez Madame, sa dame d'honneur, madame de Sérent, me demanda mon nom. Comme elle était fort sourde elle voulait me le faire répéter, Madame lui dit de son ton bref et sec:

«Mais c'est Adèle.»

Je fus très flattée de cette espèce de reconnaissance; cela n'alla pas plus loin. Elle m'adressa une de ces questions oiseuses à l'usage des princes et qui ne supposait aucun précédent entre nous. Mes rapports avec Madame n'ont jamais été sur un autre pied.

C'est ce même jour, je crois, que la maréchale Ney ayant été faire sa cour, Madame l'appela Aglaé. La maréchale en fut excessivement choquée. Elle y vit une réminiscence du temps où, sa mère étant femme de chambre (p. 351) de la Reine, elle avait été admise auprès de Madame. Je suis persuadée, au contraire, que Madame avait eu l'intention de lui témoigner grande politesse, ainsi qu'à moi lorsqu'elle me désignait sous le nom d'Adèle. Mais le peu d'aménité de son ton, son parler bref, son geste brusque, son regard froid, tout s'opposait à ce que ses paroles parussent jamais obligeantes. Quelques personnes m'ont dit que, dans son intimité, ces façons maussades disparaissaient; je n'ai jamais eu l'honneur d'y être admise.

Ces premières réceptions passées, on s'occupa à régler le costume et l'étiquette. Madame en fit une affaire des plus sérieuses. Cette préoccupation sévère, dans un pareil moment, de la longueur des barbes et de la hauteur des mantilles me parut une puérilité peu digne de la position.

Il fallait choisir un habit de cour. Madame désirait revenir aux paniers comme à Versailles; la révolte fut tellement générale qu'elle céda. Mais on ajouta au costume impérial tout le paraphernalia de l'ancien, ce qui faisait une singulière disparate. Ainsi on attacha à nos coiffures grecques ces ridicules barbes, et on remplaça l'élégant chérusque qui complétait un vêtement copié de Van Dyck par une lourde mantille et une espèce de plastron plissé. Dans les commencements, Madame tenait à ce que cela fût strictement observé. Un modèle déposé chez ses marchandes devait être exactement [suivi]; elle témoignait mécontentement à qui s'en écartait. Depuis, madame la duchesse de Berry s'étant affranchie de cette servitude, on avait suivi son exemple. Les barbes devenues très larges avaient pris l'apparence d'un voile et n'étaient pas sans grâce; la mantille, en revanche, était arrivée à un degré d'exiguïté qui n'écrasait plus la toilette.

Ce point fixé, il restait à établir l'étiquette du local et (p. 352) ceci était de la compétence du Roi. C'est avec l'assistance du duc de Duras, principalement, que ce travail fut accompli, et qu'on établit les honneurs de la salle du Trône pour remplacer les honneurs du Louvre. Monsieur de Duras, plus duc que feu monsieur de Saint-Simon, tenait excessivement à ce que les distinctions attachées à ce titre fussent établies de la façon la plus marquée, et il inventa ce moyen. Monsieur et Madame le désapprouvèrent hautement, et la séparation entre les dames ne fut jamais établie chez eux.

La nouvelle étiquette charma les duchesses et excita la colère des autres, surtout des vieilles dames de l'ancienne Cour. Il faut convenir que les précautions avaient été toutes prises pour rendre la distinction aussi choquante que possible pour celles qui y attachaient quelque importance. On arrivait par la salle des Maréchaux qui alors servait de salle des gardes et donnait sur l'escalier, on traversait le salon bleu à peine éclairé. Nous autres, restions dans le salon de la Paix qui ne l'était guère davantage. Les duchesses, continuant leur route, entraient dans la salle du Trône qui, seule, était éclatante de lumières. Un des battants de la porte qui y donnait accès restait ouvert; un huissier s'y tenait pour refuser passage à qui n'avait pas droit. Il fallait voir la figure des anciennes dames de la Cour toutes les fois qu'une de ces heureuses du jour traversait le salon de la Paix et leur passait sur le corps. C'était une fureur constamment renouvelée et un texte journellement exploité en paroles qui m'ont souvent divertie. Les pauvres duchesses étaient en butte à bien des sarcasmes; je laisse à penser comme on arrangeait celles de l'Empire.

Le moment où la porte se fermait annonçait l'entrée du Roi dans la salle du Trône. Il en faisait le tour en s'adressant aux duchesses, aux personnes titrées, ainsi (p. 353) que cela se disait exclusivement d'elles. Ensuite il se plaçait devant la cheminée, avec son service autour de lui, tantôt assis, tantôt debout, selon que la goutte le rendait plus ou moins impotent. La porte se rouvrait et nous entrions en procession, tournant tout court à droite, longeant le trône et arrivant devant lui où nous nous arrêtions pour faire une grande révérence.

Lorsqu'il ne nous adressait pas la parole, ce qui arrivait à neuf femmes sur dix, on continuait le défilé et on sortait par la porte donnant dans le salon qui précède la galerie de Diane et qui se désignait comme cabinet du conseil. Lorsque le Roi nous parlait, cela n'allait guère au delà de deux ou trois phrases pour les mieux traitées; il terminait l'audience par une petite inclination de tête à laquelle nous répondions par une seconde grande révérence et nous suivions la route tracée par nos devancières.

À travers la galerie de Diane et en descendant l'escalier, nous arrivions chez Madame. Comme elle parlait beaucoup plus longuement que le Roi et à tout le monde, il y avait encombrement à sa porte. On finissait cependant avec un peu d'intelligence, et beaucoup de coups de coude, par entrer dans son salon. Elle était debout, placée presque à la hauteur des portes, sa dame d'honneur près d'elle, le reste de son service au fond de la chambre. Elle seule, quoique très parée, était sans manteau de cour. Au bout de très peu de temps elle reconnaissait tout le monde, sans aucune assistance de la dame d'honneur. On s'arrêtait devant elle; elle disait à chacun ce qui convenait. Le ton seul manquait aux paroles; avec un peu plus d'aménité elle aurait très bien tenu sa Cour. Lorsque le petit signe de tête annonçait que la conversation, beaucoup plus inégalement prolongée que par le Roi, était finie, on faisait la révérence et on passait chez monsieur le duc d'Angoulême.

(p. 354) On tombait sur lui toujours à l'improviste. Dans son disgracieux embarras, il ne savait pas rester à une place fixe. La gaucherie de ses paroles répondait à celle de sa personne; il faisait souffrir ceux qui s'intéressaient à la famille, et pourtant, si ce prince avait succédé directement à son oncle, il est bien probable que la Restauration aurait duré paisiblement. J'aurai souvent occasion de parler de lui.

À la sortie de chez monsieur le duc d'Angoulême, nous nous trouvions dans le vestibule du pavillon de Flore, c'est-à-dire dans la rue, car, alors, il était pavé, et tout ouvert, sans portes ni fenêtres, aux intempéries de la saison. On ne permettait pas le passage par les appartements. Il nous restait le choix de traverser les souterrains des cuisines et les galeries ouvertes, ou de reprendre nos voitures pour gagner le pavillon de Marsan. Dans le premier cas, il fallait faire le trajet sans châle ni pelisse; l'étiquette n'en admettait pas dans le château. Dans le second, il nous fallait aller chercher nos gens jusque dans la place; on ne les laissait pas arriver plus près. Les courtisans chargés de régler ces formes n'avaient en rien pensé au confort des personnes appelées à en user.

Arrivées au pavillon de Marsan, on montait chez Monsieur toujours parfaitement gracieux, obligeant et ayant l'art de paraître tenir sa Cour pour son plaisir et en s'y amusant. Puis on redescendait au rez-de-chaussée où monsieur le duc de Berry, sans grâce, sans dignité, mais avec une spirituelle bonhomie, recevait avec aisance. Au reste, je ne puis bien juger de sa manière de prince, car il a toujours eu avec moi des habitudes de familiarité. Son père et lui avaient rapporté d'Angleterre l'usage du shake-hand. Monsieur le duc de Berry l'avait conservé pour les anciennes connaissances, et je crois que Monsieur (p. 355) n'y a renoncé tout à fait qu'en montant sur le trône. Mais, passé les premiers jours, il ne m'honorait plus de cette distinction devenue rare.

À coup sûr cette réception était mal arrangée car on n'en sortait jamais qu'ennuyée, fatiguée, mécontente. J'étais des bien traitées et pourtant je n'y allais qu'en rechignant, le plus rarement qu'il m'était possible. C'était une véritable corvée; il fallait changer l'heure de son dîner, s'enharnacher d'une toilette incommode et qu'on ne pouvait produire ailleurs, être aux Tuileries à sept heures, y attendre une heure à voir passer les duchesses, comme nous disions, se heurter à la porte de Madame, s'enrhumer dans les corridors extérieurs, malgré la précaution que nous prenions de nous envelopper la tête et les épaules dans notre bas de robe, ce qui nous faisait des figures incroyables, et enfin éprouver au pavillon de Marsan les mêmes difficultés à retrouver nos gens. Pour peu qu'ils ne fussent pas très intelligents, on les perdait souvent dans ces pérégrinations; et, comme les hommes étaient complètement exclus des réceptions, on voyait de pauvres femmes parées, courant après leur voiture jusqu'au milieu de la place. Il faut ajouter à tous ces désagréments celui d'être trois heures sur nos jambes. C'est à ce prix que nous achetions l'honneur d'être dix secondes devant le Roi, une minute devant Madame et à peu près autant chez les princes. La proportion n'y était pas.

Les personnes chargées des cérémonies de Cour devraient mettre quelque soin à les rendre commodes; la Restauration et ses serviteurs ne s'en sont jamais occupés. On a voulu renouveler les anciennes traditions, sans penser au changement de local et à celui des usages.

Par exemple, une femme à Versailles était toujours suivie de deux laquais, souvent de trois, et d'une chaise à porteurs qui la menait jusque dans les antichambres. (p. 356) Certainement les difficultés de communication n'étaient pas les mêmes pour elle avec de pareilles habitudes. Nos mères ne manquaient jamais de nous le rappeler, après avoir fait une diatribe sur la façon dont les duchesses leur passaient sur le corps, ainsi qu'elles s'exprimaient. Elles ne pouvaient s'y résigner; elles nous racontaient qu'à Versailles on ne s'apercevait jamais des privilèges des titrées. Les duchesses n'avaient d'autre prérogative que de pouvoir s'asseoir au dîner du Roi, ce qui leur arrivait rarement, parce qu'il fallait, pour lors, assister à tout le repas et qu'il était plus commode de ne faire que passer.

À la vérité elles étaient assises au grand couvert, mais les dames non titrées n'y allaient pas, de sorte que la différence du traitement n'était jamais marquée. Ces dames oubliaient dans leur humeur que les voitures des duchesses entraient dans une cour réservée, que leurs chaises à porteurs suivies de trois laquais, au lieu de deux, et couvertes d'un velours rouge, entraient dans la seconde antichambre, et autres prérogatives de cette importance qui ressemblaient fort à celle d'attendre l'arrivée du Roi dans la salle de réception mais que l'habitude rendait moins désagréables à nos mères. La seule chose que j'aie jamais enviée aux dames de la salle du Trône était l'avantage d'expédier plus promptement l'ennuyeuse corvée de ces réceptions. Elles avaient lieu pour le Roi toutes les semaines; les princes ne recevaient qu'une fois par mois.

Je reviens à 1814. Sir Charles Stewart, frère de lord Castlereagh et commissaire anglais près l'armée des Alliés, donna un magnifique bal. Les souverains y assistèrent. L'Empereur et le roi de Prusse y dansèrent plusieurs polonaises, si cela se peut appeler danser.

On tient une femme par la main et on se promène au (p. 357) pas cadencé quelques instants avec elle. Puis on en change. Ordinairement ce sont les femmes, je crois, qui abandonnent les cavaliers; mais ici c'étaient les princes qui prenaient l'initiative pour pouvoir faire politesse à plus de monde. Pendant la promenade, ils parlaient constamment à leur dame; et, comme l'empereur Alexandre était fort grand et très sourd, quand la femme était petite il se tenait courbé, ce qui était plus obligeant que gracieux.

C'est au milieu de ce bal que parut pour la première fois à Paris le duc de Wellington. Je le vois encore y entrer, ses deux nièces, lady Burgersh et miss Pole, pendues à ses bras. Il n'y eut plus d'yeux que pour lui, et, dans ce bal, pavé de grandeurs, toutes s'éclipsèrent pour faire place à la gloire militaire. Celle du duc de Wellington était brillante, pure et accrue de tout l'intérêt qu'on portait depuis longtemps à la cause de la nation espagnole.

Ce fut à ce même bal que le grand-duc Constantin, après le départ de l'empereur Alexandre, demanda une valse. Il commençait à la danser lorsque sir Charles Stewart fit taire l'orchestre et lui demanda de jouer une anglaise désirée par lady Burgersh aux pieds de laquelle il était enchaîné.

Le chef d'orchestre hésita, regarda le grand-duc et continua la valse.

«Qui a osé insister pour faire jouer cette valse? demanda sir Charles.

«—C'est moi, répondit le grand-duc.

«—Je commande seul chez moi, monseigneur. Jouez l'anglaise.»

Le grand-duc se retira fort courroucé et fut suivi de tous les russes. Cela fit grand bruit et il fallut que les autorités s'en mêlassent pour raccommoder cette sottise. (p. 358) C'est, je crois, le début des impertinences dont sir Charles a semé le monde sous le nom de lord Steward et qu'il continue sous celui de marquis de Londonderry.

Les deux princes, neveux du Roi, étaient arrivés successivement à Paris au milieu de tant d'événements sans que cela fît grand effet. Monsieur le duc de Berry avait alors le désir de vivre sociablement. Il fit quelques visites et vint chez moi. Je lui arrangeai plusieurs soirées avec de la musique; il s'y amusait de très bonne grâce et montrait naïvement et spirituellement sa joie de la situation où il se trouvait replacé.

Toutefois, le manque de convenance, inhérent à sa nature, se faisait sentir de temps en temps. Je me rappelle lui avoir parlé une fois pour Arthur de la Bourdonnais, jeune et bon officier qui avait servi sous l'Empereur, et qui souhaitait lui être attaché; il m'écoutait avec intérêt et bienveillance, puis, tout à coup élevant la voix:

«Est-il gentilhomme?

«—Certainement, monseigneur.

«—En ce cas je n'en veux pas; je déteste les gentilshommes.»

Il faut convenir que c'était une bizarre assertion au milieu d'un salon rempli de la noblesse de France et, en outre, cela n'était pas vrai. Il s'était dit, avec son bon esprit, qu'il ne fallait pas être exclusif et qu'il était appelé à être le prince populaire de sa famille; et, avec son irréflexion habituelle, il avait ainsi choisi le terrain d'une profession de foi, mal rédigée en tous lieux. Je le connaissais assez pour ne pas répliquer; il aurait amplifié sur le texte si je l'avais relevé.

Monsieur le prince de Condé ouvrit sa maison; on s'y rendit avec empressement. Ce vieux guerrier parlait à toutes les imaginations. Il avait perdu la mémoire et faisait sans cesse des erreurs, quelquefois, assez plaisantes, (p. 359) et dont la malignité des spectateurs tirait parti. On a dit dans le temps qu'il y avait intention de sa part, mais je ne le crois pas. Monsieur le duc de Bourbon aurait fait les honneurs du palais s'il avait su s'y prendre, mais il y avait apporté toute sa timide gaucherie d'émigration. Il présentait alors madame de Reuilly comme sa fille et réclamait de toutes les femmes qu'il connaissait leurs bontés pour elle. C'était sa phrase banale et que je lui ai entendue répéter à vingt personnes dans la même soirée. On était au reste fort disposé à les accorder, ces bontés, car madame de Reuilly était parfaitement aimable et elle avait le maintien, les formes et la conduite d'une femme de la meilleure compagnie.

Nous nous aperçûmes promptement que les grands services rendus par monsieur de Talleyrand offusquaient monsieur de Blacas. Lui seul gouvernait le Roi et il ne voulait admettre aucun partage à cet empire. Les préventions de la famille royale, peut-être justifiées par la conduite précédente du prince de Talleyrand, mais que les événements récents auraient dû effacer, ne servaient que trop bien les vues du favori. Tout le monde vit bientôt ce que Monsieur de Talleyrand lui-même avait reconnu dès sa visite à Compiègne. Des obligations, trop publiques pour être niées, gênaient le Roi, et il n'avait de crédit et de force à espérer qu'en les puisant au dehors des Tuileries. Il ne chercha pas à se faire l'homme de la France, car, elle aussi, avait de trop grandes préventions contre lui, mais il essaya de se rendre indispensablement nécessaire par son influence sur les étrangers.

Dans son désir de s'émanciper du contrôle de monsieur de Talleyrand, monsieur de Blacas aurait voulu se faire une clientèle des gens un peu distingués du pays. Plus modéré, moins exclusif que les autres émigrés rentrés avec le Roi, loin de faire à mon père un tort de n'avoir (p. 360) pas adopté les passions de l'émigration, il sentait tout le prix d'un royaliste dévoué, sage, connaissant et jugeant sainement l'état des esprits en France où il était revenu depuis dix ans. Il aurait fort voulu l'attacher à sa fortune, mais mon père, incapable d'entrer dans aucune cabale, était sincèrement rallié à monsieur de Talleyrand depuis sa conduite à l'entrée des Alliés, et reçut froidement les avances de monsieur de Blacas.

C'était pendant le temps de ces caresses ostensibles du favori que chaque jour on m'annonçait la nomination de mon père à quelque ministère; je ne m'en inquiétais guère, persuadée qu'aucune place ne le ferait consentir à perdre sa liberté. Je ne puis dire l'étonnement que j'éprouvai lorsqu'un jour il vint nous dire qu'on lui proposait l'ambassade de Vienne et qu'il nous fit valoir beaucoup de raisons pour l'accepter. Cependant il nous trouva si récalcitrantes, ma mère et moi, qu'il se rabattit à nous dire que la seule ambassade qu'il ne refuserait pas était celle de Londres.

Du moment qu'il fut constaté pour moi qu'il y avait une place qu'il ne refuserait pas, je compris qu'il les accepterait toutes, que peut-être même il finirait par les solliciter. Je dis à ma mère que nous ne devions plus chercher à exercer une influence qui ne ferait que gêner mon père; elle fut d'autant plus facile à persuader qu'elle-même n'avait pas de répugnance pour une grande ambassade.

Le cardinal Consalvi ne laissa pas d'exercer quelque influence sur la décision de mon père; il avait une haute estime pour ses talents, sa probité, sa sagacité, et il désirait vivement lui voir prendre de l'influence. Leurs âges étaient semblables; le cardinal n'admettait pas que ce fût celui où l'ambition se devait arrêter, et lui-même fournissait la preuve de l'utilité qu'une saine judiciaire (p. 361) pouvait exercer, car, dans ces premiers moments, il arrêta toutes les extravagances longuement méditées par le clergé resté à l'étranger. Il venait fréquemment chez moi sans y être constamment établi comme à son dernier séjour; les affaires le réclamaient.

Je n'ai rien à rabattre de l'opinion que je m'étais formée de sa capacité et de sa sagesse. Quelque temps après, il se rendit à Londres, pendant le séjour que les souverains alliés faisaient dans cette capitale; et, grâce à l'esprit de convenance qui dirigeait ses actions, il réussit à y conserver toute la dignité de sa position et de son caractère, sans choquer les habitudes du pays où le peuple conservait encore des préventions extrêmement hostiles au papisme.

(p. 362) CHAPITRE VII

Séance royale. Nomination de pairs. — Mon père accepte l'ambassade de Turin. — Motifs qui le décident. — Madame et mademoiselle de Staël. — Monsieur de La Bédoyère. — Maladie de Monsieur. — Le chevalier de Puységur. — Le pavillon de Marsan. — Maintien des dames anglaises. — La comtesse de Nesselrode. — La princesse Wolkonski. — Mon frère obtient un grade. — La comtesse de Châtenay.

Après avoir livré au public la déclaration de Saint-Ouen, il s'agissait de formuler une charte; mais, soit que les réflexions fussent venues, soit qu'on eût adopté celles qui avaient été suggérées, on commençait à trouver les concessions bien larges.

Monsieur de Talleyrand, dans son discours au Roi, avait dit élégamment que les barrières étaient des appuis; la Cour craignait qu'elles ne fussent des obstacles. En supposant qu'il fût sage de ne pas inonder de trop de liberté un pays tenu depuis longtemps sous une sévère contrainte, c'était en tout cas une grande faute de nommer, pour rédiger la charte, trois hommes qui professaient hautement leur répugnance pour un gouvernement représentatif: le chancelier Dambray, monsieur Ferrand et l'abbé de Montesquiou.

Ils se sont vantés alors et ont avoué depuis qu'elle n'était, à leurs yeux, qu'un moyen transitoire pour arriver à l'ancien régime ou plutôt à la monarchie absolue. Car les institutions créées par le temps, les usages et les mœurs, (p. 363) qui formaient des obstacles insurmontables à l'arbitraire, avaient été emportées dans la tourmente révolutionnaire. Quoi qu'il en soit de leurs intentions, la France prit leur œuvre au sérieux, et elle l'a bien prouvé.

Malgré mon peu de goût pour les cérémonies, je voulus assister à la séance royale où la charte fut promulguée. Mon libéralisme fut courroucé de la manière dont on avait atténué les engagements de Saint-Ouen. La charte me sembla une mystification. Cette impression fut bien loin d'être générale; chacun n'était occupé qu'à y chercher l'article qu'il pouvait utiliser à son profit. Je fus peu édifiée de mes compatriotes à cette occasion. Le Roi fut reçu à merveille. La cérémonie était belle, mais elle manquait de ce sérieux et de ce recueillement religieux avec lesquels un grand peuple aurait dû recevoir les tables de la loi. On était principalement occupé des nouveaux costumes, des nouvelles figures et des anciens usages redevenus nouveaux par une longue désuétude.

Lorsque le Roi termina son discours, bien fait et prononcé d'une voix imposante, par les mots de mon chancelier vous dira le reste, un sourire presque bruyant circula dans toute la salle. Après la lecture de la charte, monsieur Dambray fit celle de la liste des pairs; il commença par les ducs et pairs de l'ancien, puis du nouveau régime. Arrivant aux pairs sénateurs, il lut entre autres les noms de monsieur le comte Cornet, monsieur le comte Cornudet avec un ton si parfaitement dénigrant et impertinent que j'en fus scandalisée et ne pus m'empêcher de dire à mes voisins:

«Voilà une singulière façon de se faire des partisans! Ces gens auxquels on accorde une grâce considérable sont, par ce ton seul, dégagés de la reconnaissance.»

On ne fit que six nouveaux pairs, au nombre desquels se trouvait le comte Charles de Damas, déjà nommé (p. 364) commandant d'une des compagnies rouges de la maison du Roi. Aussi, quelques jours après, la comtesse Charles de Damas, qui a été depuis dans l'opposition ultra la plus forcenée, me disait-elle:

«Je vois des gens qui trouvent à redire à ce qui se passe; quant à moi, comme je suis convaincue que le Roi a beaucoup plus d'esprit et de jugement que moi et qu'il est mieux placé pour voir ce qui est bien, dès qu'il a énoncé une volonté, je l'adopte sans un instant d'hésitation.»

Je me suis rappelé cette phrase parce que je me suis donné le plaisir de la lui rétorquer textuellement en 1815, lorsqu'elle était si furieuse qu'on ne fît pas périr tous les bonapartistes sur le seul cri de haro.

La charte promulguée, les souverains étrangers partirent.

Avant l'arrivée du Roi, Monsieur avait, en sa qualité de lieutenant général du royaume, envoyé dans les provinces des commissaires chargés de pouvoirs fort importants. Ils devaient se faire rendre compte par les autorités, examiner l'état du pays, en juger l'esprit et indiquer les mesures propres à le calmer. Cette commission aurait pu être utile; mon père fut désigné pour en faire partie. Par une erreur typographique le nom de son frère, le vicomte d'Osmond, fut porté sur la liste du Moniteur, et mon père mit d'autant plus de zèle à l'y faire maintenir que les collègues désignés en même temps, se composant pour la plupart des entours immédiats de Monsieur, lui indiquaient que la besogne serait mal et légèrement faite. Tout modeste qu'il était, il fut assez blessé de voir qu'on avait eu l'idée de le placer sur une pareille liste.

Monsieur de Talleyrand lui expliqua que, lorsque son nom y avait été porté, il comptait qu'elle serait tout autrement composée et de gens auxquels il serait possible (p. 365) de confier des pouvoirs larges et véritables. Depuis les choix faits par Monsieur, on n'avait, au contraire, été occupé qu'à les limiter. Dans toutes les occasions, monsieur de Talleyrand a été on ne saurait mieux pour mon père. Leur connaissance datait de leur première jeunesse; et, quoiqu'ils eussent suivi une route bien différente et que leurs rapports eussent été interrompus pendant vingt-cinq ans, cependant il a toujours fait grand état de la capacité et de la loyauté de mon excellent père.

Mes prévisions sur le changement survenu dans ses dispositions furent bientôt justifiées; car, après avoir refusé d'aller à Vienne, il accepta l'ambassade de Turin. Malgré sa haute raison et son jugement supérieur, au milieu de cette curée de places, il n'avait pu s'empêcher de retrouver quelques velléités d'ambition.

Monsieur de Talleyrand lui montra Turin comme menant promptement à Londres, attendu que monsieur de la Châtre était incapable de s'y maintenir; et, ce qui eut encore plus d'influence, il ajouta que Turin, étant regardé comme ambassade de famille, assurait de droit le cordon bleu. Or, mon père a toujours désiré cette décoration par-dessus toute chose, tant les idées conçues au début de la vie laissent de fortes traces dans les esprits les plus distingués! Être chevalier de l'ordre lui semblait la plus belle chose du monde. Indubitablement, si monsieur de Talleyrand avait été ministre, à la première promotion il y aurait été compris.

Il faut que je raconte encore un trait qui confirme combien les impressions de jeunesse restent gravées dans l'esprit. Mon père avait été nommé commissaire français pour régler les limites après le traité de paix. Cette besogne était peu agréable; il le sentait vivement. Ses collègues, les princes Rozamowski, le comte Wittgenstein y mettaient des formes charmantes; le baron (p. 366) de Humboldt et sir Charles Stewart déguisaient leurs exigences en phrases polies. Mais le fond de ces transactions roulait sur le droit du plus fort, ce qui est toujours un terrain très pénible pour le plus faible. Mon père s'en tira aussi bien que les circonstances le permettaient. Le Roi le vit plusieurs fois et lui témoigna sa satisfaction.

Lorsqu'il fut question de l'ambassade de Turin, cela n'alla pas tout droit. Ma mère était furieuse, moi très désolée, mon frère contrarié; enfin mon père se décida à céder à nos vœux. Il alla chez le Roi et lui représenta qu'ayant refusé l'ambassade de Vienne il serait trop inconséquent d'accepter celle de Turin. Le Roi lui répondit que cela était bien différent, qu'il comprenait sa résistance pour Vienne mais que le roi de Sardaigne était son beau-frère; et ce singulier argument parut concluant à mon père. Le Roi, qui tenait à le décider, lui ayant dit qu'il était disposé à lui accorder ce qui pouvait lui être agréable comme grâce et marque de contentement et de satisfaction, mon père inventa de lui demander l'entrée du cabinet, ce qui veut dire la permission de lui faire sa cour les jours de réception dans une salle plutôt que dans une autre.

C'est nanti de ces deux résultats d'une longue conférence que mon père revint, très enchanté, nous dire qu'il n'avait pu résister plus longtemps aux ordres du Roi. Ce n'est que plus tard, et après qu'il eut accepté, que monsieur de Talleyrand prit des engagements pour Londres et le cordon bleu.

Je ne puis assez répéter que mon père est l'homme du sens le plus droit et de l'esprit le moins susceptible de petitesse que j'aie jamais rencontré, et pourtant il cédait là à des séductions qui n'auraient exercé aucune influence sur lui s'il avait eu vingt-cinq ans de moins. Quant à (p. 367) moi, je marchais d'étonnement en étonnement sans faire de progrès dans l'art du courtisan.

Cette nomination nous ramena de la campagne où nous avions été nous reposer d'un hiver et d'un printemps si agités. Ma mère avait fait une chute qui l'empêchait de remuer, de sorte que tous les embarras des préparatifs de départ tombèrent sur moi. Ces soins matériels, joints au chagrin de quitter mes amis et mes habitudes, m'absorbèrent tellement que je ne m'occupai guère des affaires publiques et qu'elles se présentent moins nettement à ma mémoire. Mais je retrouve encore quelques faits particuliers dans mes souvenirs.

Madame de Staël arriva peu après le Roi. Son bonheur de se retrouver à Paris était encore accru par la joie qu'elle éprouvait à se parer de la jeune beauté de sa charmante fille.

Malgré des cheveux d'une couleur un peu hasardée et quelques taches de rousseur, Albertine de Staël était une des plus ravissantes personnes que j'aie jamais rencontrées, et sa figure avait quelque chose d'angélique, de pur et d'idéal que je n'ai vu qu'à elle. Sa mère en était heureuse et fière; elle pensait à la marier; les prétendants ne tardèrent pas à se présenter.

Madame de Staël avait coutume de dire, depuis son enfance, qu'elle saurait bien forcer sa fille à faire un mariage d'inclination; et je crois bien qu'elle a employé l'empire qu'elle avait sur elle à diriger son choix sur un duc et pair, riche et grand seigneur. C'est encore par des qualités plus personnelles que le duc de Broglie a justifié la préférence qui lui fut accordée; au reste, j'anticipe sur les événements, car ce mariage n'eut lieu que l'année suivante.

La haine qu'elle portait à Bonaparte avait rendu madame de Staël très royaliste; elle s'émerveillait elle-même (p. 368) de n'être pas dans l'opposition. Toutefois, la supériorité de son esprit ne lui permettait pas de tomber dans notre absurde intolérance. Je la voyais souvent. Chez moi, je lui entendais tenir un langage selon mon cœur; mais, chez elle, j'étais souvent scandalisée des propos de son cercle. Elle admettait toutes les opinions et tous les langages, quitte à se battre à outrance pour la cause qu'elle soutenait; mais elle finissait toujours par une passe à armes courtoises, ne voulant priver son salon d'aucun des tenants de ce genre d'escrime qui pouvait y apporter de la variété.

Elle aimait toutes les notabilités, celles de l'esprit, celles du rang, celles même fondées sur la violence des opinions. Pour des gens qui, comme moi, vivaient dans les idées rétrécies de l'esprit de parti, cela paraissait très choquant; et je suis souvent sortie de son salon indignée des discours qu'on y tenait et disant, suivant notre expression de coterie, que c'était par trop fort.

Nous allâmes lui dire adieu peu de jours avant de partir pour Turin. Un jeune homme appuyé sur son fauteuil tonnait d'une façon si hostile contre le gouvernement royal, se montrait si passionnément bonapartiste que madame de Staël, après avoir vainement tâché de ramener sa haineuse éloquence au ton de la plaisanterie, fut obligée, malgré sa tolérance habituelle, de lui imposer silence. C'était l'infortuné La Bédoyère. S'il avait continué à tenir la conduite qu'indiquaient ses propos, il n'y aurait pas de reproches à lui faire. Mais, peu de semaines après, vaincu par les sollicitations de la famille de sa femme, il consentit à se laisser nommer colonel au service de Louis XVIII et l'année n'était pas révolue qu'il avait payé à la plaine de Grenelle le prix sanglant de la plus coupable trahison.

Monsieur tomba dangereusement malade et son état (p. 369) causa l'inquiétude la plus vive à tout ce qui s'appelait royaliste; je la partageai très sincèrement. Il fut rendu à nos vœux; hélas! ce n'était ni pour son bonheur, ni pour le nôtre! Il passa le temps de sa convalescence à Saint-Cloud. Nous y allâmes de Châtenay lui faire notre cour; il fut très gracieux et très causant; il nous montrait les élégances de Saint-Cloud avec grande satisfaction. Il disait en riant qu'on ne pouvait pas accuser Bonaparte d'avoir laissé détériorer le mobilier. La longue privation de ces magnificences royales les lui faisait apprécier davantage.

Je rencontrai à Saint-Cloud le chevalier de Puységur. Je l'avais laissé à Londres, quelques années avant, le plus aimable, le plus agréable et le plus sociable des hommes. Nous étions fort liés; je me faisais grande joie de le voir. Je retrouvai un personnage froid, guindé, désobligeant, silencieux, enfin une telle métamorphose que je n'y comprenais plus rien. Je me retirai, embarrassée d'empressements qui n'avaient obtenu aucun retour. J'appris, quelques jours après, qu'en outre de l'anglomanie, qui lui avait fait prendre en dégoût tout ce qui était français, il était dominé par le chagrin de montrer une figure vieillie. Il avait perdu toutes ses dents et, jusque-là, il avait vainement tenté d'y suppléer. Un ouvrier plus adroit lui rendit par la suite un peu plus de sociabilité; mais il ne reprit pas la grâce de son esprit et resta maussade et grognon. Il ne vint pas chez moi, mais je le voyais souvent chez mon oncle Édouard Dillon.

Un jour où lord Westmeath, qui s'occupait d'agriculture, avait été le matin à Saint-Germain, il nous demanda comment on nourrissait le bétail aux environs de Paris. Il trouvait faible la proportion des pâturages. Nous nous mettions en devoir de lui expliquer que, sur d'autres (p. 370) routes, il en trouverait davantage, mais le chevalier nous arrêta tout court:

«Vous avez raison, mylord, il n'y a pas de pâturages, les horribles vaches mangent des chardons dans les fossés; et, d'ailleurs, on ne saurait découvrir les prairies en France parce que l'herbe n'y est pas verte.

«—Comment, l'herbe n'est pas verte, et de quelle couleur est-elle?

«—Elle est brune.

«—Quand elle est brûlée du soleil.

«—Non, toujours.»

Je ne pus m'empêcher de rire et de dire:

«Voilà un singulier renseignement donné à un étranger par un français.»

Le chevalier reprit aigrement:

«Je ne suis pas français, madame, je suis du pavillon de Marsan.»

Hélas! il disait vrai et, dans cette boutade humoriste, se trouve le texte de toute la conduite de la Restauration, de toutes ses fautes, de tous ses malheurs.

Le chevalier de Puységur est l'homme que j'ai vu le plus complètement affecté du regret d'avoir perdu les avantages d'une très agréable figure. On accuse les femmes de cette petitesse; mais aucune, que je sache, ne l'a portée à ce point. Il était devenu complètement insupportable, et les jeunes gens qui avaient entendu vanter ses bonnes façons, son esprit et sa grâce en recherchaient vainement quelque trace. Son âpreté était devenue extrême; il aurait voulu accaparer toutes les faveurs, et il faut savoir gré à Monsieur d'avoir supporté ses exigences en souvenir d'un ancien et, je crois, sincère dévouement.

Nota.—Bien des années plus tard, et au delà de l'époque où je compte arrêter ces écrits, en avril 1832, (p. 371) pendant le plus fort de la désastreuse épidémie du choléra, j'arrivai un matin chez la duchesse de Laval; le duc de Luxembourg, son frère, et le duc de Duras s'y trouvaient. Je venais de recueillir de la bouche du baron Pasquier, qui y avait assisté, le récit de la mort de monsieur Cuvier, tombé victime du fléau qui décimait la capitale. Il avait témoigné à cet instant suprême de toute la hauteur de son immense distinction intellectuelle et d'une force d'âme conservée jusqu'au dernier soupir sans exclure la sensibilité. Mon narrateur était profondément ému et m'avait fait partager son impression.

J'arrivai chez la duchesse toute pleine de mon sujet et je répétai les détails que je venais d'apprendre. Les deux ducs écoutaient négligemment. Enfin monsieur de Luxembourg se penchant vers monsieur de Duras lui demanda à mi-voix:

«Qu'est-ce que c'est que ce monsieur Cuvier?

«—C'est un de ces monsieur du jardin du Roi», reprit l'autre.

L'illustre Cuvier est un des monsieur du jardin du Roi! Je demeurai confondue. Hélas! hélas! me disais-je, que de pareils propos dans la bouche des capitaines des gardes, des gentilshommes de la chambre, des intimes du roi de France expliquent tristement le voyage de Cherbourg! L'Europe nous enviait la gloire de posséder Cuvier, et la Cour des Tuileries ignorait jusqu'à son existence. Les deux ducs étaient du pavillon de Flore, comme monsieur de Puységur du pavillon de Marsan.—

Nous avions vu arriver successivement un assez grand nombre de femmes anglaises. J'ai déjà dit combien leur costume paraissait étrange; mais je fus encore bien plus étonnée de leur maintien. Les dix années qui venaient (p. 372) de s'écouler, sans aucune communication avec le continent, leur avaient fait chercher l'initiative de leurs modes dans leurs propres colonies.

Elles avaient transporté dans nos climats les manières abandonnées et les habitudes du tropique, entre autres ces grands divans carrés sur lesquels on est couché plutôt qu'assis, et où femmes et hommes sont étendus pêle-mêle. Les grandes dames avaient conservé une certaine tradition de l'urbanité de mœurs des femmes françaises et s'étaient persuadées qu'elle était accompagnée de façons libres. Or, c'est ce qu'il y a de plus facile à imiter et, comme elles n'avaient plus l'original sous les yeux, elles s'étaient fait un type imaginaire qui nous étonnait fort.

Rien n'est plus éloigné de la vérité que cette idée adoptée par la plupart des écrivains anglais sur les femmes françaises. Elles ont en général de l'aisance de conversation, mais, dans aucun pays, le maintien n'est plus calme et plus sévère; et, même avant la Révolution, lorsque les mœurs étaient beaucoup moins bonnes, les formes extérieures étaient encore plus rigoureuses.

Il est commun chez nous de voir des femmes qui passent pour légères conserver dans le monde un ton parfait; je ne sais si la morale y gagne, mais la société en est certainement plus agréable. Les anglaises semblaient, au contraire, avoir jeté leur bonnet par-dessus les moulins. Je me rappelle avoir vu dans le salon de monsieur de Talleyrand, où toutes les femmes, selon l'usage des salons ministériels d'alors, étaient rangées sur des fauteuils régulièrement espacés le long du mur, une petite mistress Arbuthnot, jeune et jolie femme, qui affichait dès lors ses prétentions au cœur du duc de Wellington, quitter le cercle des dames, se réunir à (p. 373) un groupe formé exclusivement par des hommes, s'appuyer contre une petite console, y poser les deux pouces, s'élancer dessus très lestement et y rester assise avec les jambes ballantes que de fort courtes jupes ne couvraient guère plus bas que les genoux.

Bientôt une colonie entière de dames anglaises vint nous apprendre que les façons de mistress Arbuthnot ne lui étaient pas exclusivement réservées.

Je vis souvent, mais sans y prendre grand goût, madame de Nesselrode; celle-là était suffisamment froide et guindée assurément. Elle avait beaucoup d'esprit et préludait à la domination exclusive qu'elle a depuis exercée sur son mari. Elle était jalouse de tout ce qu'elle pouvait craindre avoir quelque influence sur son esprit et, à ce titre, elle m'honora d'une assez grande dose de malveillance.

La princesse Zénéide Wolkonski éprouvait un autre genre de jalousie toute orientale; elle ne permettait pas même à son mari d'envisager une femme. Dès qu'elle fut arrivée à Paris, elle l'enferma sous clef. Quelques mois avant, dans un accès de frénésie jalouse, elle s'était mordu la lèvre de manière à en emporter un assez gros morceau. La cicatrice était encore rouge et nuisait à sa beauté qui était pourtant réelle. Je ne sais pourquoi j'avais trouvé grâce devant elle et elle permettait au pauvre Nikita de venir chez moi. L'Europe a depuis retenti des querelles et des folies de ce couple extravagant.

Mon frère commençait à sentir l'inconvénient de n'avoir aucune carrière et regrettait vivement d'avoir cédé aux instigations de sa coterie. Ma mère en était d'autant plus affligée qu'elle se sentait coupable de l'avoir influencé dans cette décision. Elle se détermina à demander une audience à madame la duchesse d'Angoulême. (p. 374) Cette princesse fut extrêmement bonne et aimable pour elle. Elle lui parla de son père, il était rare qu'elle en prît l'initiative, et, ce qui était plus rare encore, elle lui parla de son mari. Elle regrettait que son extrême timidité lui donnât une gaucherie qui empêchait d'apprécier un mérite réel qui pourtant, selon elle, ne manquerait pas de se découvrir à la longue. Elle montra pour lui une tendresse excessive.

Au reste, elle promit de s'occuper du sort de mon frère et, en effet, peu de jours après, il reçut le brevet de chef d'escadron. C'était un abus et un de ceux qui ont le plus aliéné l'armée et irrité le pays. Mais il était devenu si général parmi les gens avec lesquels nous vivions qu'il aurait été impossible de se montrer sans cette épaulette qu'on n'avait aucun droit raisonnable de demander.

Mon père était tellement blessé de cette folie qu'il n'avait pas voulu solliciter pour son fils. Ma mère n'entra pas dans cette idée gouvernementale. Mon frère fut enchanté d'obtenir un grade et moi de le lui voir.

La répugnance de Madame à parler de ses parents me rappelle une circonstance assez bizarre. La comtesse de Châtenay avait été souvent menée par sa mère, la comtesse de La Guiche, chez Madame, lorsque toutes deux étaient encore enfants. Madame s'en souvint et la traita avec une familière bonté; elle la reçut plusieurs fois en particulier. Un matin elle lui dit:

«Votre père est mort jeune?

«—Oui, Madame.

«—Où l'avez-vous perdu?»

Madame de Châtenay hésita un moment puis reprit:

«Hélas! Madame, il a péri sur l'échafaud pendant la Terreur.»

Madame fit un mouvement en arrière, comme si elle (p. 375) avait marché sur un aspic; un instant après, elle congédia madame de Châtenay; et, à dater de ce jour, non seulement elle ne lui a pas conservé ses anciennes bontés mais elle la traitait plus mal que personne et évitait de lui parler toutes les fois que cela était possible. Je ne cherche pas à expliquer le sentiment qui lui dictait cette conduite, car je ne le devine pas; je me borne à être fidèle narrateur.

(p. 376) CHAPITRE VIII

Madame la duchesse douairière d'Orléans. — Monsieur de Follemont. — Monsieur le duc d'Orléans. — Mademoiselle. — Madame la duchesse d'Orléans. — Scène à Hartwell. — Monsieur le duc d'Orléans refuse une place à mon frère. — Monsieur de Talleyrand part pour le congrès de Vienne. — Madame de Talleyrand. — La princesse de Carignan. — Les deux princes de Carignan.

Aussitôt après la Restauration, madame la duchesse d'Orléans douairière quitta Barcelone et s'établit à Paris. Elle accueillit mes parents avec ses anciennes et familières bontés. Nous y allions souvent; son âge ne laissait aucune place au scandale dont son entourage aurait pu faire naître la pensée.

Elle était totalement subjuguée par un nommé Rozet, ancien conventionnel, auquel elle croyait devoir la vie et qui l'avait accompagnée en Espagne. Il exploitait sa reconnaissance de toutes les manières et, sous le nom de Follemont qu'il avait pris, il était tellement le maître chez elle qu'on le dit son mari. Mais plus tard, nous vîmes surgir une petite vieille madame de Follemont dont il était l'époux depuis trente ans.

Quoi qu'il en soit, la princesse était complètement sous sa tutelle. Elle n'avait d'autre volonté que la sienne et le comblait de soins exagérés et puérils jusqu'au ridicule. Il était excessivement gourmand et elle s'inquiétait, tout à travers la table, de lui faire renvoyer la langue d'une carpe ou la queue d'un brochet. Elle lui arrangeait elle-même (p. 377) son café, s'occupait de préparer sa partie et de le faire asseoir du côté où il ne venait aucun vent, «c'est la place de monsieur de Follemont», disait-elle, et elle faisait lever quiconque s'y serait placé. Enfin, elle usait de ses droits de princesse pour rendre ostensibles des attentions poussées jusqu'à la niaiserie. Racontant, au reste, dix fois par jour les services que monsieur de Follemont lui avait rendus au péril de ses jours, circonstance fort contestée par les personnes alors en France mais que la bonne duchesse croyait sincèrement.

Tout ce qui composais la Maison honorifique était bien forcé de se plier à la suprématie de monsieur de Follemont, mais c'était en clabaudant contre lui et d'autant plus que, tout en dépensant beaucoup d'argent, il tenait l'établissement sur le pied le plus bourgeois et le moins agréable aux commensaux. Je ne crois pas cependant qu'il volât madame la duchesse d'Orléans. Il administrait mal parce qu'il n'avait aucune idée de conduire un pareil revenu et ne savait pas tenir, ce qui aurait dû être, un grand état. Mais il n'avait pas d'enfant; il regardait les biens de madame la duchesse d'Orléans comme son propre patrimoine et ne songeait pas à en rien soustraire. Il n'a laissé aucune fortune. Sa veuve a eu besoin d'une faible pension que monsieur le duc d'Orléans lui a continuée après la mort de sa mère:

On comprend que le genre de vie de madame la duchesse d'Orléans n'attirait pas beaucoup la foule: il était pénible pour les personnes attachées de cœur à cette princesse et à sa maison. Mes parents étaient de ce nombre. Mon père persista longtemps à y aller souvent, mais, petit à petit, il n'y eut plus de place que pour les courtisans de monsieur de Follemont. Quelque attachement qu'on eût pour la princesse, ce rôle n'était pas admissible.

(p. 378) Je fus présentée à madame la duchesse de Bourbon. Je ne saurais dire par quel hasard je n'y suis jamais retournée depuis cette première visite. Cela est d'autant moins explicable qu'elle recevait tous les jours et avait une maison très agréable.

Monsieur le duc d'Orléans vint faire une course à Paris; il se raccommoda ostensiblement avec sa mère. La présence de monsieur de Follemont avait causé précédemment une rupture complète entre la mère et les enfants. Il fit sa cour au Roi, donna des ordres pour faire arranger le Palais-Royal, tout à fait inhabitable à cette époque, rentra en possession de ses biens et retourna en Sicile pour y chercher sa famille, composée alors de madame la duchesse d'Orléans, de Mademoiselle et de trois enfants: monsieur le duc de Chartres et les princesses Louise et Marie. Madame la duchesse d'Orléans était grosse du duc de Nemours.

Dix années avant, j'avais laissé en Angleterre trois princes d'Orléans; il n'en restait plus qu'un. Né avant que la vie, plus que libre, menée par leur père lui eût gâté le sang, l'aîné était d'une santé robuste. Monsieur le comte de Beaujolais, ayant ajouté les excès de sa propre jeunesse aux excès paternels, succomba le premier. Ses deux frères le soignèrent avec la plus vive tendresse et l'accompagnèrent à Malte sans pouvoir le sauver. Monsieur le duc d'Orléans était destiné à un chagrin plus intime encore. Son frère chéri, cette véritable moitié de lui-même, le duc de Montpensier, aussi bon, aussi aimable, aussi gracieux qu'il était distingué, mourut d'une maladie étrange qui supposait un vice dans le sang.

Monsieur de Montjoie aussi, le fidèle ami de ces princes, leur compagnon dans toutes les vicissitudes de leur vie aventureuse, fut tué à la bataille de Friedland. On a dit que le boulet qui l'emporta était parti d'une batterie (p. 379) commandée par son frère, officier d'artillerie dans le corps d'armée bavarois. Ces sortes d'événements n'inspirent pas la même horreur dans les familles allemandes et suisses que dans les nôtres. On y est accoutumé à voir des frères servant diverses puissances et exposés à se trouver opposés l'un à l'autre.

Mademoiselle avait quitté la France avec madame de Genlis; elles s'étaient réfugiées dans un couvent.

Après la catastrophe de la mort de son père et madame sa mère étant en prison, la famille réclama la jeune princesse. Elle fut violemment arrachée à madame de Genlis et confiée aux soins de madame la princesse de Conti, sa grand'tante. Celle-ci, pleine d'esprit, l'appréciait, l'aimait, mais n'avait pas le courage de la protéger suffisamment pour lui éviter les persécutions auxquelles elle était en butte de toute l'émigration. On voulait lui arracher, sous forme de lettre au Roi, une profession de foi où elle renierait son père et désavouerait ses frères. On pourrait trouver dans cette lutte, qui dura trois années de la première jeunesse de Mademoiselle, l'explication de son caractère, de ses vertus tout à elle et de ce vernis d'amertume qui se montre parfois. Elle suivit sa tante en Hongrie où elles séjournèrent quelque temps.

Madame la duchesse d'Orléans, échappée aux prisons de Paris, s'établit à Barcelone. Elle ne fit aucune démarche pour se rapprocher de sa fille; mais, après la mort de la princesse de Conti, elle fut obligée de lui ouvrir un asile. Mademoiselle y eut tellement à souffrir des inconcevables procédés de monsieur de Follemont qu'elle dut s'en plaindre à ses frères. Ils allèrent la chercher à Barcelone; la comtesse Mélanie de Montjoie fut mise auprès d'elle et ne l'a plus quittée.

On traitait alors le mariage de monsieur le duc d'Orléans avec la princesse Amélie de Naples. Elle avait précédemment (p. 380) été destinée à monsieur le duc de Berry. Cette alliance était au moment de se conclure à Vienne pendant le séjour que la reine de Naples y fit avec ses filles. Mais monsieur le duc de Berry, alors amoureux d'une des demoiselles de Montboissier, se permit des plaisanteries inconvenantes et publiques sur le peu d'agrément qu'il trouvait à la jeune princesse. Ces propos arrivèrent à la Reine. Elle lui écrivit une lettre de dignité, de noblesse et pourtant de bonté pour lui, dans laquelle elle retirait sa parole et rompait tous les engagements pris pour sa fille. Elle en envoya la copie à ma mère; je l'ai lue plusieurs fois.

Je n'ai aucun détail positif sur ce qui s'est passé en Sicile après le mariage de monsieur le duc d'Orléans. Je sais seulement que ma mère y assista et que, monsieur de Follemont ayant réussi à la brouiller avec toute sa famille, elle retourna avec lui à Barcelone.

Il y eut des querelles entre les anglais et la Cour; les Siciliens prirent parti. La Reine fut mécontente de son gendre; il dut quitter le palais et se retirer à la campagne avec sa famille. Bientôt après, les Anglais eurent lieu de penser que la Reine négociait avec l'empereur Napoléon pour les exterminer dans l'île et renouveler les Vêpres Siciliennes. Je ne sais quel degré de confiance il faut attacher à cette accusation, mais elle servit de prétexte pour faire expulser la Reine de la Sicile. Elle conçut le projet de se rendre à Vienne par Constantinople et mourut en route avant d'y arriver. La nouvelle en parvint au moment même où monsieur le duc d'Orléans installait sa famille au Palais-Royal.

Madame la duchesse d'Orléans voulut bien conserver le souvenir de nos rapports d'enfance et m'accueillit avec une bonté qui renouvela l'affection que je lui portais et qui, depuis, s'est accrue chaque jour, en lui voyant exercer (p. 381) toutes les vertus, ornées de toute les grâces qui peuvent les décorer.

Madame la duchesse d'Orléans n'était pas jolie; elle était même laide, grande, maigre, le teint rouge, les yeux petits, les dents mal rangées; mais elle avait le col long, la tête bien placée, très grand air. Elle supportait bien la parure, avait bonne grâce avec beaucoup de dignité; et puis, de ses petits yeux, sortait un regard, émanation de cette âme si pure, si grande, si noble, un regard si varié, si nuancé, si bon, si encourageant, si excitant, si reconnaissant que, pour moi, j'en trouverais tout sacrifice suffisamment payé. Je suis persuadée que madame la duchesse d'Orléans doit une partie de la fascination qu'elle exerce sur les gens les plus hostiles à l'influence de ce regard.

Elle fut bien accueillie à la Cour des Tuileries, monsieur le duc d'Orléans médiocrement, Mademoiselle très froidement. Il n'y avait jamais eu aucun rapprochement avec elle, même par lettre je crois; et madame la duchesse d'Angoulême ne pouvait dissimuler la répugnance qu'elle éprouvait pour le frère et la sœur.

J'ai entendu raconter à mon oncle Édouard Dillon qu'il se trouvait à Hartwell lors de la première visite que monsieur le duc d'Orléans y fit. Elle avait été longuement négociée et Madame avait eu peine à y consentir. Il arriva de meilleure heure qu'on ne l'attendait, un dimanche comme on sortait de la messe. Madame le rencontra en traversant le vestibule; elle était suivie de tout ce qui habitait le château. En apercevant le prince, elle devint extrêmement pâle, ses jambes fléchirent, la parole expira sur ses lèvres; il s'avança pour la soutenir, elle le repoussa. Il fallut l'asseoir; elle se trouva presque mal; on s'empressa autour d'elle et on la conduisit dans ses appartements.

(p. 382) Monsieur le duc d'Orléans, profondément blessé, peiné, embarrassé, resta seul avec mon oncle; il n'y avait rien à dissimuler, il lui parla avec amertume de cette scène et lui témoigna un vif désir de repartir sur le champ. Édouard lui montra l'inconvénient d'un tel esclandre et s'offrit à aller de sa part prendre les ordres du Roi. Le Roi, qui était auprès de sa nièce, fit dire au prince que c'était une incommodité à laquelle Madame était fort sujette, qu'elle allait mieux et qu'il n'y paraîtrait pas au dîner. Peu d'instants après, il reçut monsieur le duc d'Orléans dans son cabinet. Je ne sais ce qui se passa entre eux. Au dîner, Madame fit bonne contenance et parla même à monsieur le duc d'Orléans de ces palpitations auxquelles elle était sujette, ce qui n'était pas vrai. Le prince fut très satisfait, on peut le croire, de remonter en voiture sitôt après le dîner.

Ces sortes de scènes laissent des traces qui ne s'oublient ni de part ni d'autre.

La répugnance ostensible de Madame pour monsieur le duc d'Orléans s'affaiblit avec le temps, mais elle ne put ni vaincre ni dissimuler celle que lui inspirait Mademoiselle. En revanche, il s'établit une amitié sincère et mutuelle entre elle et madame la duchesse d'Orléans. Madame l'appelait ordinairement, en en parlant, ma vraie cousine.

Mon père aurait désiré que mon frère fût attaché à la maison d'Orléans où son nom lui donnait d'anciens droits de famille. Les bontés de madame la duchesse d'Orléans pour moi me permettaient de lui en parler. Quoique en grand deuil de sa mère, elle me recevait souvent; elle promit de s'en occuper. Mais elle me répondit, peu de jours après, que monsieur le duc d'Orléans avait plus d'engagements qu'il n'était possible qu'il eût jamais de places à sa disposition. Ce n'était pas tout à fait la vérité. La voici:

(p. 383) Monsieur le duc d'Orléans se trouvait déjà entouré de deux ou trois personnes, de ce qu'on appelait encore l'ancien régime; et, loin de chercher à en augmenter le nombre, il voulait compléter sa Maison de gens d'un autre ordre et tenant aux intérêts révolutionnaires. Il avait le coup d'œil assez juste pour comprendre qu'il y avait grand intérêt à les ménager; sa conduite a toujours tendu à opérer ce mélange. C'eût été une idée profondément habile dans les princes de la famille royale; était-elle sans inconvénient dans le prince du sang qui se séparait ainsi de leur politique? C'est ce que je n'oserais affirmer.

Il est certain que, dès le premier jour, monsieur le duc d'Orléans, sans conspirer contre eux, j'en ai la ferme conviction, a évité de s'assimiler à leurs allures et que toute son attitude a été celle d'un homme bien aise qu'on le croie dans l'opposition.

Monsieur de Talleyrand était bien près de suivre la même route.

S'il avait eu autant de considération dans le pays qu'il y avait d'importance, il n'aurait pas hésité; mais la Restauration était trop son ouvrage pour qu'il osât s'en séparer à l'occasion de griefs personnels. Rebuté par tous les dégoûts dont l'abreuvait le château, il désira s'éloigner et se nomma lui-même pour assister au congrès de Vienne où la grandeur des négociations et la présence des souverains justifiaient celle du ministre des affaires étrangères.

J'allais souvent chez monsieur de Talleyrand. Son salon était très amusant. Il ne s'ouvrait qu'après minuit, mais alors toute l'Europe s'y rendait en foule; et, malgré l'étiquette de la réception et l'impossibilité de déranger un des lourds sièges occupés par les femmes, on trouvait toujours à y passer quelques moments amusants ou au moins intéressants, ne fût-ce que pour les yeux.

(p. 384) Madame de Talleyrand, assise au fond de deux rangées de fauteuils, faisait les honneurs avec calme; et les restes d'une grande beauté décoraient sa bêtise d'assez de dignité.

Je ne puis me refuser à raconter une histoire un peu leste, mais qui peint cette courtisane devenue si grande dame.

Mon oncle Édouard Dillon, connu dans sa jeunesse sous le nom de beau Dillon, avait eu, en grand nombre, les succès que ce titre pouvait promettre. Madame de Talleyrand, alors madame Grant, avait jeté les yeux sur lui. Mais, occupé ailleurs, il y avait fait peu d'attention. La rupture d'une liaison, à laquelle il tenait le décida à s'éloigner de Paris pour entreprendre un voyage dans le Levant; c'était un événement alors, et le projet seul ajoutait un intérêt de curiosité à ses autres avantages.

Madame Grant redoubla ses agaceries. Enfin, la veille de son départ, Édouard consentit à aller souper chez elle au sortir de l'Opéra. Ils trouvèrent un appartement charmant, un couvert mis pour deux, toutes les recherches du métier que faisait madame Grant. Elle avait les plus beaux cheveux du monde; Édouard les admira. Elle lui assura qu'il n'en connaissait pas encore tout le mérite. Elle passa dans un cabinet de toilette et revint les cheveux détachés et tombant de façon à en être complètement voilée. Mais c'était Ève, avant qu'aucun tissu n'eût été inventé, et avec moins d'innocence, naked and not ashamed. Le souper s'acheva dans ce costume primitif. Édouard partit le lendemain pour l'Égypte. Ceci se passait en 1787.

En 1814, ce même Édouard, revenant d'émigration, se trouvait en voiture avec moi; nous nous rendions chez la princesse de Talleyrand où je devais le présenter. «Il y a un contraste si plaisant, me dit-il, entre cette visite (p. 385) et celle que j'ai faite précédemment à madame de Talleyrand, que je ne puis résister à vous raconter ma dernière et ma seule entrevue avec elle.»

Il me fit le récit qu'on vient d'entendre. Nous étions tous deux amusés, et curieux du maintien qu'elle aurait vis-à-vis de lui. Elle l'accueillit à merveille et très simplement; mais, au bout de quelques minutes, elle se mit à examiner ma coiffure, à vanter mes cheveux, à calculer leur longueur et, se tournant subitement du côté de mon oncle placé derrière ma chaise:

«Monsieur Dillon, vous aimez les beaux cheveux!»

Heureusement nos yeux ne pouvaient se rencontrer, car il nous aurait été impossible de conserver notre sérieux.

Au reste, madame de Talleyrand ne conservait pas ses naïvetés uniquement à son usage; elle en avait aussi pour celui de monsieur de Talleyrand. Elle ne manquait jamais de rappeler que telle personne (un autre de mes oncles par exemple, Arthur Dillon) était un de ses camarades de séminaire. Elle l'interpellait à travers le salon pour lui faire affirmer que l'ornement qu'il aimait le mieux était une croix pastorale en diamant dont elle était parée. Elle répondit à quelqu'un qui lui conseillait de faire ajouter de plus grosses poires à des boucles d'oreilles de perle:

«Vous croyez donc que j'ai épousé le Pape!»

Il y en aurait trop à citer. Monsieur de Talleyrand opposait son calme imperturbable à toutes ses bêtises, mais je suis persuadée qu'il s'étonnait souvent d'avoir pu épouser cette femme.

J'étais chez madame de Talleyrand le jour du départ de monsieur de Talleyrand et je lui vis apprendre que madame de Dino, alors la comtesse Edmond de Périgord, accompagnait son oncle à Vienne. Le rendez-vous (p. 386) avait été donné dans une maison de campagne aux environs de Paris. Un indiscret le raconta très innocemment.

Madame de Talleyrand ne se trompa pas sur l'importance de cette réunion si secrètement préparée; elle ne put cacher son trouble ni s'en remettre. Ses prévisions n'ont pas été trompées; depuis ce jour, elle n'a pas revu monsieur de Talleyrand, et bientôt elle a été expulsée de sa maison.

Monsieur de Blacas redoubla de soins et de grâce pour mon père après le départ de monsieur de Talleyrand, mais il ne lui convenait nullement d'entrer dans la cabale qui se formait sous ses yeux.

Nous voyions souvent, depuis nombre d'années, la princesse de Carignan, nièce du roi de Saxe. Elle avait épousé, au commencement de la Révolution, le prince de Carignan, alors éloigné de la Couronne, mais prince du sang reconnu. Elle avait adopté les idées révolutionnaires et y avait entraîné son mari, dépourvu de l'intelligence la plus commune. Elle était restée veuve et ruinée avec deux enfants et avait successivement porté ses réclamations dans les antichambres du Directoire, du Consulat et de l'Empire.

Il convenait à l'Empereur de les accueillir; elle reprit son titre de princesse, et il partagea les biens, non vendus, de la maison de Carignan, entre son fils et celui du comte de Villefranche, oncle du feu prince de Carignan. Il l'avait eu d'un mariage contracté en France avec une demoiselle Magon, fille d'un armateur de Saint-Malo. La princesse de Lamballe, sa sœur, en avait été désolée, courroucée, et la Cour de Sardaigne n'avait jamais reconnu cette union.

La princesse de Carignan, saxonne, avait de son côté épousé secrètement un monsieur de Montléard dont elle (p. 387) avait plusieurs enfants qu'elle cachait très soigneusement ainsi que ses grossesses. Elle n'avouait que les deux Carignan. L'aîné était, en 1812, une grande belle fille de quinze ans, très simple, très naturelle, très bonne enfant. Le fils, dont l'enfance avait été négligée jusqu'à l'abandon, après avoir polissonné à Paris avec tous les petits garçons du quartier, était depuis quelques mois dans une pension à Genève où le roi de Sardaigne l'avait fait réclamer pour l'établir à Turin. Il était devenu un personnage important. Le Roi n'ayant que des filles et son frère étant sans enfants, le prince de Carignan se trouvait héritier présomptif de la Couronne.

Le duc de Modène, frère de la reine de Sardaigne, et marié à sa fille aînée, aurait trouvé plus simple de voir changer l'ordre de succession. L'Autriche appuyait ses prétentions; les opinions révolutionnaires des parents et la conduite que la princesse de Carignan avait continué à tenir militaient contre le jeune prince de Carignan; mais il était de la maison de Savoie et c'était un grand titre aux yeux du Roi. Le faire reconnaître et proclamer hautement était une des affaires les plus importantes de la mission confiée à mon père. La France a le plus grand intérêt à ce que l'Autriche n'ajoute pas le Piémont aux États qu'elle gouverne en Italie.

La princesse de Carignan désirait obtenir la permission d'aller à Turin avec sa fille. On consentait bien à recevoir et même à garder la jeune princesse, mais toutes les portes étaient barricadées contre la mère. Dès qu'elle sut la nomination de mon père, elle ne sortit plus de chez nous, ayant à chaque heure quelque nouveau motif à faire valoir pour obtenir la médiation de l'ambassadeur qui était disposé à s'occuper très activement des affaires du prince mais point du tout à obtenir le retour de la princesse dont la présence n'aurait été qu'un embarras continuel (p. 388) pour son fils et pour la France qui se déclarait en sa faveur.

L'autre Carignan (Villefranche) avait épousé mademoiselle de La Vauguyon, et cette famille s'agitait aussi pour faire admettre sa légitimité par la Cour de Turin. On arguait d'un acte du feu Roi qui, à l'article de la mort, avait dû reconnaître le mariage disproportionné du comte de Villefranche.

Mon père n'était pas toujours libre d'écouter ces minutieuses explications. J'en subissais ma bonne part et je préludais ainsi à l'ennui qui m'attendait à Turin.

Nous partîmes au commencement d'octobre.

(p. 391) APPENDICES

I

Note du marquis d'Osmond, pour être remise à l'archevêque de Sens, en mai 1788.

J'ai souvent, dans ces écritures, indiqué mon père comme n'étant aucunement séduit par les utopies du jeune et brillant groupe des Talleyrand, des Lauzun, des Lameth, des Narbonne, des Loménie, des Choiseul, etc..., avec lesquels il vivait intimement, et de son opposition hostile aux démolisseurs de 1789. Toutefois, son bon esprit lui faisait admettre la nécessité de grandes concessions aux tendances du siècle, et la perspicacité de son jugement lui indiquait la guerre comme un moyen dérivatif à la fièvre révolutionnaire bouillonnant dans les veines de la France: le très bon état de l'année devait la faire espérer heureuse. Cet expédient réussit presque toujours dans notre belliqueuse patrie. Mon père y voyait un moyen de salut à la condition d'employer le calme comparatif qui en pourrait résulter à créer immédiatement des institutions de nature à satisfaire aux besoins réels du pays, venant d'en haut et fortifiant sans détruire. Je lui ai souvent entendu soutenir cette thèse pendant l'émigration vis-à-vis de ce qu'on appelait alors les constituants: les Lally, les Monier, les Malouet, etc., ceux enfin que les émigrés purs qualifiaient de scélérats (p. 392) et mon père de très honnêtes gens s'étant trompés. Ils en convenaient bien alors; ils admettaient son système praticable et en étaient bien aux regrets, mais, hélas! il était trop tard. Les générations actuelles préfèrent peut-être le grand coup de balai de 1789, mais celle qui subissait la révolution en était moins charmée.

Je fais transcrire ici[1] une note toute entière de la main de mon père, dans la pensée qu'un volume a moins de chance de s'égarer qu'une feuille de papier. Elle constate quelles étaient ses opinions au mois de mai 1788. Elle a été remise à l'archevêque de Sens, avec quel insuccès, l'histoire le sait. Ce cardinal du XVIIIe siècle était esprit fort mais très petit génie, et pourtant l'opinion publique l'avait imposé au Roi comme premier ministre. En lisant ce document, il ne faut pas perdre un instant de vue sa date.

Lorsque, dans un siècle éclairé, les sottises du gouvernement l'ont réduit à la nécessité de permettre les dissertations sur les droits du peuple, on ne peut pas se flatter que le résultat soit à l'avantage de l'autorité; elle doit alors prévoir les sacrifices auxquels elle sera forcée et poser des bornes qui, en exaltant la reconnaissance publique, arrête toute discussion.

En matière de constitution, il sera toujours impossible de s'entendre: quand les partis opposés établiront leurs prétentions sur des faits, chacun en citera en sa faveur. Comme tous les peuples de la terre ont sans cesse été ballottés par les passions des hommes intéressés à les diriger en sens contraires, il n'y a point de nation dans les annales de laquelle on ne trouve à justifier, en même temps, et les entreprises du despotisme et les folles démarches de l'enthousiasme républicain. Pour les gens de bonne foi, quelle que soit leur robe, (p. 393) les citations, les exemples ne sont rien. Dans le XVIIIe siècle, on n'a plus le droit de commander aux hommes qu'en se soumettant avec eux à l'empire éternel de la raison. Je sais qu'on n'admet pas généralement ces principes; cependant ce sont les véritables et leur application aux circonstances dans lesquelles se trouve la France peut seule la préserver des malheurs dont elle est menacée. Je le dis avec d'autant plus de franchise que rien ne me paraît plus intimement lié que la gloire du Roi au bonheur de la Nation et la gloire de la Nation au bonheur du Roi.

Il faut se hâter; on a déjà perdu des moments précieux; l'esprit de parti fait des progrès rapides; les têtes s'enflamment; n'osant pas dire positivement les choses, on dispute sur les mots; on se rallie aux prétentions parlementaires: le gouvernement ne doit pas s'y tromper; ce n'est qu'un prétexte. Le peuple peut être conduit à des révoltes dont il ignore le motif sans en prévoir l'effet, mais l'opinion qui le dirige n'attache aucun prix à l'existence des Parlements; elle veut des États Généraux qui assurent à la Nation le droit imprescriptible de consentir l'impôt et aux citoyens une liberté individuelle protégée par les lois.

Les grands intérêts politiques étant devenus la matière de toutes les conversations, on entend sans cesse parler de l'Angleterre, de sa constitution, la comparer avec ce que nous pouvons devenir, mettre en parallèle les deux Rois réduits à la liste civile; cependant rien n'est plus ridicule que cette comparaison. La position géographique de la France ne lui permet pas d'être soumise au régime anglais; elle lui impose la nécessité d'avoir une armée de deux cents mille hommes, circonstance qui, seule (sans entrer dans de grands détails et planant sur les idées intermédiaires), met une extrême différence entre les magistrats souverains de ces deux Nations.

En France, l'autorité que doit conserver le Roi est une sûreté. La portion du peuple qui peut s'exprimer est trop éclairée pour faciliter aux grands le moyen de marcher à l'aristocratie; la noblesse a trop besoin des places et des faveurs de la Cour pour laisser restreindre au delà de certaines (p. 394) bornes les facilités que le Roi a de se l'attacher par ses bienfaits; le clergé aurait trop à se défendre de l'esprit philosophique uni au républicain pour ne pas s'opposer à tout ce qui pourrait anéantir l'autorité royale. L'étendue de l'Empire, le génie de la Nation, l'habitude, tout nous lie au système d'une monarchie limitée; nous ne pourrions nous en éloigner que par les convulsions d'une guerre civile, et je doute que ce fut à l'avantage de nos neveux.

Un Roi, un peuple, une noblesse, un clergé ne sont pas incompatibles. Nous pouvons, en conciliant leurs intérêts, obtenir de la raison toute seule ce qui a coûté à nos voisins des siècles de malheurs. Le ministère actuel laissera-t-il échapper l'occasion de commander à la postérité une reconnaissance éternelle?

M. l'archevêque de Sens a déjà trop tardé. Cependant il trouvera une excuse dans la persuasion où sont les gens sensés qu'il faut longtemps préparer l'esprit des Rois pour les déterminer à un sacrifice de la moindre portion de cette autorité absolue que la flatterie les accoutume à tant apprécier. Si le principal ministre conserve sa place, il est temps de parler franchement, de calmer l'effervescence que produit le désir de la liberté qu'on peut raisonnablement souhaiter. Il est surtout temps d'imposer silence au dépit de la magistrature, à la haine des envieux et aux clabauderies de courtisans qui, sans savoir positivement ce qu'ils veulent, crient toujours contre tout ce qui se fait. Les passions, sous le masque de l'intérêt public, pousseront le peuple à une résistance plus embarrassante que l'insurrection qui s'annonce déjà dans quelques provinces si le Roi, en avançant l'époque des États Généraux, ne manifeste pas clairement, irrévocablement les intentions louables dont M. l'archevêque l'a animé.

Souvent, à une certaine distance, on juge mal les objets moyennant quoi je pourrais bien me tromper, mais, de la position où je suis, il me semble que, pour tout calmer, pour tout réparer, le Roi devrait appeler près de sa personne ou une cour plénière ou des députés des assemblées provinciales ou les présidents de ces assemblées, enfin un corps quelconque (p. 3952) auquel il put adresser l'équivalent du discours qui suit:

«Messieurs, je vous ai mandés pour vous faire connaître mes volontés d'une manière si précise qu'à l'avenir elles ne puissent plus être mal interprétées. Le besoin de mon cœur, autant que le malheur des circonstances, m'avait dès longtemps déterminé à m'environner de l'amour de mes peuples en assemblant les États Généraux de mon royaume. Je ne balançais plus que sur l'époque à laquelle je devais les convoquer lorsque mes ministres consultés pensèrent qu'en fixant l'année 1792 pour les réunions d'une assemblée nationale chacun des membres destinés à la composer pouvait, en se formant dans les assemblées provinciales, en s'appropriant les lumières de son siècle, s'élever à la hauteur des grands intérêts qui doivent être discutés. Ils pensèrent qu'alors tous concourraient plus utilement au projet que j'ai formé de régénérer l'empire français sur les bases de sa constitution.

«J'annonçai les États Généraux pour 1792. Des corps qui ont cherché à se rendre nécessaires ont paru douter de la pureté de mes intentions; leurs arrêtés, pleins de chaleur et de fiel, ont occasionné des mouvements qui ont troublé l'ordre public; ils tendaient à altérer la confiance des peuples, le plus précieux apanage des Rois français. Cette colonne de la monarchie qui l'a soutenue au milieu des crises des plus violentes sera inutilement ébranlée lorsque le jour de la raison, éclairant les souverains comme leurs sujets, leur a démontré qu'ils ne peuvent avoir qu'un seul et même intérêt.

«Quoique des États Généraux, assemblés à l'époque précédemment indiquée, pussent promettre de plus grands avantages, cependant je cède au désir que témoigne la Nation de me faire connaître ses besoins et je me rends d'autant plus facile que je suis moi-même pressé de lui prouver que digne, au moins par quelques vertus, de commander au premier peuple de la terre, je ne regarderai jamais comme des sacrifices tout ce qui pourra contribuer à son bonheur et à sa gloire. Mon principal ministre vous expliquera dans ses détails le plan que j'ai cru devoir adopter pour la formation (p. 396) des États Généraux. Leur première convocation ne provoquera probablement pas le bien que nous désirons tous avec une égale ardeur; mais la seconde, selon les circonstances plus rapprochée que les suivantes, consacrera pour toujours les principes invariables sur lesquels il est temps de fixer l'opinion.

«Pour terminer les affaires qui vous intéressent, il serait heureux de jouir d'une profonde tranquillité, mais il ne convient point aux Français qu'elle soit accompagnée de crainte.

«Les peuples, jaloux des avantages dont nous jouissons, chercheront à profiter des divisions qu'ils s'exagèrent pour nous attaquer avec succès si notre réunion franche et loyale ne commande pas le respect qui nous est dû.

«La dernière révolution opérée en Hollande par les armées prussiennes jointes aux intrigues de l'Angleterre a singulièrement dérangé la balance politique de l'Europe. Les influences de cet événement m'imposent l'obligation de rendre à la République la liberté d'effectuer les engagements qu'elle a contractés envers moi. Demain, mon armée se porte sur la Hollande. J'ai tout lieu de croire que cette démarche indispensable ne sera le motif d'aucune guerre. Cependant, si (contre les apparences) l'injustice nous contraignait à prendre la voie des armes, j'appellerais mes enfants; nous redoublerions d'énergie et (en soumettant cordialement les principes de notre constitution au flambeau des lumières amoncelées par les siècles tandis que nous forcerions nos ennemis à solliciter la paix) nous porterions au plus haut degré la gloire du nom français.»

(Note ajoutée par la comtesse de Boigne.)

On trouve dans les Mémoires de l'empereur Napoléon, publiés en 1825, des pages qui ont une complète analogie de vues avec les idées émises dans la note écrite par M. le marquis d'Osmond, en mai 1788, pour être remise à M. l'archevêque de Sens. On pourra en juger par les passages suivants:

(p. 397) «Les patriotes virent également que les négociations de la France avec la Prusse s'étaient ressenties de la mollesse qui caractérisait alors le Cabinet de Versailles, endormi dans l'insouciance des plaisirs sur le bord de l'abîme qui devait bientôt l'engloutir. Qui sait ce qui serait arrivé si la France, fidèle à son honneur et à sa politique, eut soutenu hautement par une grande démonstration militaire l'amitié qu'elle devait aux Provinces Unies? Elle donnait peut-être le signal d'une guerre où elle eut entraîné une partie de l'Europe; elle aurait sauvé la liberté de son alliée et probablement échappé elle-même à sa révolution....» (t. VI, p. 135; éd. de 1825).

«C'était le parti qu'aurait dû prendre Louis XVI dont le royaume était déjà agité: il eut peut-être détourné les esprits des intérêts naissants; il eut forcé, en faisant marcher une armée sur la frontière du nord, l'Angleterre et la Prusse à traiter avec lui de l'indépendance de la République de Hollande. Par cette conduite à la fois juste et politique, il aurait inspiré du respect à ses propres sujets, à ses alliés, à ses ennemis» (t. VI, p. 143; éd. de 1825).

(p. 398) II

Acte de mariage d'Adèle d'Osmond avec le général de Boigne.

(Extrait des registres des actes de mariage de la chapelle française de Londres.)

L'an mil sept cent quatre vingt dix huit, le onzième jour du mois de juin, Nous, soussigné, Antoine Eustache Osmond, évêque de Comminges en France, de présent résidant à Londres, en vertu de la permission à nous accordée par monseigneur Douglas, évêque de Centurie et vicaire apostolique de Londres, avons donné la bénédiction nuptiale, après avoir demandé et obtenu leur consentement mutuel, à messire Benoit de Boigne, originaire de Chambéry en Savoie, fils majeur de messire Jean-Baptiste de Boigne et de demoiselle Hélène de Cabet, absents, et à demoiselle Louise Éléonore Charlotte Adélaïde Osmond, fille mineure de messire René Eustache, marquis d'Osmond et de dame Éléonore Dillon, marquise d'Osmond, présents et consentants au dit mariage, et en présence de messire François, Emmanuel duc d'Uzès, de messire Anne Joachim Montagut, marquis de Bouzoles, de messire Charles Alexandre de Calonne et du général Daniel O'Connell, lesquels tous de ce requis ont signé avec nous.

(p. 399) III

Lettres adressées en 1799 par madame de Boigne au marquis et a la marquise d'Osmond, 11, Beaumont-street, Londres.

de Ramsgate, mercredi, 6 août.

Je suis bien fâchée mais point inquiète de n'avoir pas de lettres aujourd'hui; la poste de demain m'apportera, j'espère, de meilleures nouvelles que celles d'hier. Vous me recommandez de me ménager, ma chère maman; permettez-moi de vous donner le même conseil, vous en avez, au moins, autant besoin. Je viens d'aller à Sandwich à cheval et je suis fatiguée à mort, cependant ma promenade m'a fort amusée. Nous avons rencontré sept bataillons des Guards qui venaient s'embarquer ici; nous en avons vu qui étaient au bivac, d'autres campés, d'autres pliant bagages, d'autres enfin en marche; ceux-là s'embarquent dans ce moment sous mes fenêtres, ce qui n'est pas un très joli spectacle. Il y a un embargo depuis trois jours dans le port même sur les bateaux de pêcheurs, ce qui afflige vivement le général Dalrymphe à ce qu'il m'a confié hier. Rainulphe a la tête tournée: il ne rêve que cheval et soldat; mais, quoiqu'il travaille peu, je ne regarde pas ceci comme du temps perdu; il est bien employé pour sa santé et sa mine fait plaisir à voir. Je suis excédée, aussi je remettrai l'expédition de ma lettre à demain.

Jeudi.—L'abbé vous ayant écrit hier, j'ai indulgé ma paresse ou plutôt un mal horrible aux reins en m'arrêtant, car je n'en pouvais plus. Je suis bien mieux aujourd'hui mais bien fâchée d'être obligée de suspendre mes bains qui me renforcent et me délassent; je les reprendrai le plus tôt possible. (p. 400) Il fait un temps affreux, ce qui me décide à remettre ma promenade à cheval parce que je ne veux pas courir le risque d'être mouillée. Sur la route de Sandwich, hier, j'ai vu des moulins d'une construction extraordinaire; j'ai demandé ce que c'était et on m'a dit que c'était des moulins à sel. Nous sommes descendus de cheval et nous sommes entrés dans la manufacture où un homme très poli nous a expliqué tous les procédés qui ne sont pas très compliqués mais qui m'ont intéressée. Vous voyez que je profite de vos conseils.—Je lis maintenant, pour la première fois, les lettres de lord Chesterfield: j'y trouve du bon et du mauvais; surtout il me semble qu'elles n'étaient pas propres à l'impression car bien des choses qu'on peut tolérer comme conseils particuliers deviennent immorales quand on les érige en maximes générales. Je suis occupée à en traduire quelques-unes qui ne sont que des précis historiques très bien faits d'époques ou d'associations particulières.—J'ai vu hier madame O'Connell: j'ai passé une heure chez elle; je vais lui envoyer vingt pounds pour commencer à acquitter mes dettes; elle m'a chargée de vous dire mille amitiés. J'ai écrit lundi à madame Brandling et à lady Wilmot; je donne quelques hints à la première sur notre rapprochement, mais je ne parle à Lucy de rien de ce qui s'est passé; assurément, il serait fort à désirer que le public pût l'oublier. Monsieur Cruise est ici; je ne l'ai pas encore vu, ce qui m'étonne.—Je n'ai point encore de lettre aujourd'hui, non plus que l'abbé, ce qui m'afflige et m'inquiète beaucoup. Je voudrais pourtant bien avoir des nouvelles de papa. Je vous ai quittée tout-à-l'heure pour attendre l'arrivée de la poste et j'en ai employé l'intervalle à écrire à madame Théobus et un billet à madame O'Connell en lui envoyant un billet de vingt pounds, mais monsieur de B. l'a vu et absolument voulu mettre à la place un draft de cent pounds: j'en suis bien aise en ce que je craignais qu'un retard pût gêner les O'Connell.—Quand mes souliers seront faits, vous me les enverrez avec quelques robes blanches, des bas, etc... car je m'aperçois qu'il ne me reste que la place de vous embrasser l'un et l'autre et je (p. 401) remettrai les commissions à demain. Sûrement, si papa était plus mal, vous m'auriez fait écrire.

vendredi, 9 août.

Voilà deux lettres de vous, mon cher papa; celle de mardi avait été envoyée par mistake je ne sais où. J'imagine que celle écrite mercredi à l'abbé l'y aura suivie, car je vois le même mistake écrit sur une lettre adressée au Général. D'après cela, cher papa, il me semble qu'il vaudra mieux dorénavant ajouter Kent à l'adresse.—Je commençais à être bien inquiète de n'avoir pas de nouvelles; mais ce que dit le docteur me rassure un peu quoique je voudrais que vous ne négligeassiez aucune des précautions qu'on vous indique, car cette maladie dont vous êtes menacé me tourne la tête.—J'ignore comment on sait à Londres ce qui se passe ici, assurément ce n'est pas par moi, car je vous assure que je suis bien vos conseils en gardant sur tout ce qui me regarde le silence le plus entier; d'ailleurs, avec la meilleure volonté du monde, je ne pourrais rien dire puisqu'il est vrai que je ne vois personne du tout. Au reste, je ne le désire pas, car, si ce n'était que je suis loin de maman et de vous, je ne regretterais que peu la société. Je m'occupe, je monte à cheval, je me promène, enfin je remplis très bien ma journée.—Monsieur de Boigne est très bien pour moi, mieux même que les premiers jours; je lui sais aussi extrêmement bon gré de sa manière vis-à-vis de l'abbé et de Rainulphe, qui est parfaite. «Mandez à votre papa, me disait-il hier, que je suis le plus heureux des hommes et que cela va très bien.» Je n'ose pas, il m'a défendu de parler même à lui de mon intérieur. Cependant, je prends sur moi de faire sa commission.—Mon appétit est fort diminué et il m'est impossible de dormir, à mon grand désespoir, car je n'espère pas reprendre des forces avant d'avoir recouvré le sommeil.—J'ai coupé mes cheveux en petit garçon et je suis totalement défigurée, mais cela m'est plus commode et ils seront revenus avant peu: j'avertis maman pour sa consolation que je les ai coupés quarrés.—Je vous ai mandé hier que monsieur de B. avait payé les cent louis (p. 402) que madame O'Connell m'avait prêtés; il m'a aussi avancé trente louis de mon pin money que je lui rembourserai à mon retour à Londres; ainsi, vous voyez que je suis à flot et que, si maman a des mémoires à moi, elle peut les garder jusqu'à ce que j'arrive, attendu que je peux les payer.—J'imagine que nous saurons incessamment la destination des malheureux qui s'embarquent ici: quarante transports remplis d'hommes ont mis à la voile depuis hier; ils ont été aux Dunes pour se réunir à leur escorte; voilà tout ce que je sais de cette expédition dont vous saurez probablement l'exécution longtemps avant nous.—Je ne sais pas ce que maman entend par ce qu'elle a fait pour nous procurer les gazettes, mais, si cela n'est pas possible, j'y renonce.—Je prie maman de m'envoyer, en même temps que mes souliers, quelques robes blanches, celles dont elle sait que je préfère la forme, des bas de soie blanche et des fichus.—Je ne comptais pas vous écrire aujourd'hui, mais voilà mon papier presque rempli et, d'ailleurs, je ne veux pas vous laisser dans l'opinion que je n'ai pas reçu vos lettres, car l'abbé a fermé la sienne de si bonne heure que la poste n'était pas encore arrivée.—Il fait un temps déplorable: depuis trois jours, la pluie n'a cessé qu'une heure ce matin; j'en ai profité pour monter à cheval.—Monsieur de Boigne est très souffrant. Il vient de se jeter sur son lit pendant une heure et il dit qu'il est mieux.—J'embrasse maman et vous bien tendrement. L'abbé et Rainulphe se portent très bien et je suis très contente de la mine du dernier que j'espère que vous trouverez impaved.—Le Général me charge de vous mander qu'il ne négligera rien pour mériter de plus en plus votre bonne opinion.—Mille amitiés à Édouard et à Émilie. Vous ne me parlez pas de la santé de monsieur de Calonne à laquelle je ne suis pas assez ingrate pour ne pas m'intéresser vivement; faites lui mille tendres compliments pour moi. Adieu.

samedi, 10 août.

Je vous mandais hier que monsieur de Boigne était très (p. 403) souffrant. Il se plaint encore plus aujourd'hui et il a certainement beaucoup de fièvre. Je ne sais qu'en penser: il se croyait mieux ce matin quoiqu'il eut passé une nuit cruellement agitée, mais le redoublement est très violent. J'ai voulu l'engager à voir un médecin; il l'a refusé, mais, s'il n'est pas mieux demain, j'insisterai. Peut-être même retournerons-nous à Londres. Au surplus, j'espère que ce ne sera qu'une fièvre éphémère; il l'attribue à la fatigue d'avoir été à Sandwich l'autre jour. Monsieur de Boigne n'a pas voulu que je renonçasse à ma promenade ce matin et je suis montée à cheval avec Rainulphe et John.—On embarque en ce moment de la cavalerie et, sachant que ma lettre ne peut pas partir aujourd'hui, je vous quitte pour aller voir.

Dimanche, 10 heures.—Madame O'Connell partant ce matin, elle vous portera cette lettre. Je n'ai su son départ qu'hier et je comptais vous écrire longuement hier au soir, mais mon malade ne m'a pas permis de le quitter. Il a eu la fièvre extrêmement fort toute la journée; elle a un peu baissé pendant la nuit. Il n'y a pas de médecin ici et j'ai envoyé John à Margate porter un billet à la duchesse de Fitz-James pour la prier de nous procurer le médecin qui a soigné le duc.—Monsieur de B. est mieux ce matin; il a encore la fièvre et beaucoup de mal à la gorge.—L'abbé devait vous écrire, mais le paresseux n'en a rien fait. Si je n'en ai pas le temps, il vous donnera de mes nouvelles demain.—Je suis assez bien, quoique très fatiguée. J'imagine que je n'aurai pas beaucoup de repos aujourd'hui, car l'abbé croit qu'il y aura un redoublement.—Adieu, chère maman, je vous embrasse ainsi que mon bien aimé papa.

lundi, 12 août.

Vous avez tort, chez papa, de vous affliger, car, en vous parlant de mon manque d'appétit, j'entendais seulement qu'il était diminué; quant au sommeil, vous savez qu'il n'est jamais revenu et il n'est pas plus mauvais qu'à l'ordinaire.—Vous recevrez aujourd'hui par les O'Connell une lettre dans laquelle je vous rends compte de l'état de monsieur de Boigne: il (p. 404) est très bien aujourd'hui et le redoublement que nous craignions hier n'a été que très peu marqué. Le docteur Slater (qui est venu de Margate, envoyé par madame de Fitz-James) a dit que ce n'était rien, et, dans le fait, je crois que, dès demain, le Général pourra reprendre son train de vie habituel. S'il se sent assez de force pour entreprendre cette course, nous comptons aller mercredi à Deal pour y passer la journée et voir la flotte de l'expédition dont le rendez-vous est aux Dunes. On continue d'embarquer tous les jours hommes et chevaux, ce qui n'est pas fort curieux. Les chevaux sont amenés sur le pier, alongside du transport, hissés à bord avec une machine parfaitement semblable à celle dont on se sert pour charger les bateaux en Hollande.—Monsieur de Boigne dit qu'il n'a prêté la Gazette à personne, et il vous prie ainsi que moi de faire dire à Georges de nous l'envoyer; il ne conçoit pas pourquoi il l'a refusée et, en tout cas, il la veut. Je vous remercie de nous envoyer le Pelletier et le Mallet du Pan que le Général dit n'avoir pas prêté non plus.—Vous me dites qu'on dit beaucoup de choses: je le crois, mais je serais bien curieuse d'en savoir davantage. Madame de Martinville, j'imagine, joue la satisfaction? Au surplus, cela m'est assez égal maintenant; je crois que monsieur de Boigne la connaît assez pour faire avorter tous ses mauvais desseins et rendre sa méchanceté impuissante; ce n'est pas qu'elle n'ait poussé l'astuce et la fausseté jusqu'au point de lui faire croire à son repentir; c'est une vilaine femme! Je serais bien aise aussi de savoir ce que ces dames comptent faire de moi; je sais qu'il y a quelque temps elles disaient qu'elles feraient quelque chose de moi; en ont-elles toujours aussi bonne opinion et leur intention est-elle toujours de travailler à m'improuver? Je crains qu'elles ne me trouvent un sujet, bien rétif et, en conscience, je n'ai pas un vif désir de profiter de leurs leçons. Au surplus, je suivrai vos instructions en ne témoignant aucuns ressentiments de toutes les injures dont on m'a accablée dans cette société; je pardonnerai tout, jusqu'à l'ingratitude. Assurément, j'en ai été assez dédommagée par les bontés de mes amis et les hommages dont m'ont (p. 405) comblée tant d'anglais que je connaissais à peine.—Comment maman a-t-elle pu croire nécessaire de me dire que je ne m'étais pas acquittée envers les O'Connell en leur rendant l'argent qu'ils m'avaient prêté? elle me connaît donc bien peu!—J'ai repris mes bains depuis hier. Je vais monter à cheval; peut-être pousserai-je ma promenade jusque chez les duchesses. Le docteur Slater m'a dit que le duc de Fitz-James serait, à ce qu'il croyait, bientôt parfaitement rétabli: il a la goutte aux pieds, ce qui est, dit-on, fort heureux.—Adieu pour le moment.

Me voilà revenue, après avoir fait une très jolie promenade, mais sans avoir rempli mon dessein d'aller chez la duchesse de Fitz-James; j'ai changé d'avis en entrant dans Margate; j'irai demain sans faute.—Adieu, cher papa, j'embrasse du plus tendre de mon cœur les habitants de Beaumont-street; mille tendresses à Émilie, Édouard et Arthur.—Y a-t-il quelques nouvelles? nous vivons ici comme des Ostrogoths.—J'espère que la bonne famille n'aura pas été fatiguée de son voyage et que madame O'Connell aura couru moins de dangers qu'en venant.—Adieu, papa, encore un baiser.

mardi, 13 août.

Je suis extrêmement fâchée que ce pauvre William ait perdu sa place; je le serais encore plus si je pouvais me le reprocher en rien. Assurément, j'ai toujours eu raison d'en être parfaitement contente. La personne qui m'a demandé son caractère avait vu monsieur de Boigne pendant que j'étais à cheval, et il paraît que William avait dit qu'il était anglais et qu'il avait servi le Général quatorze mois. Monsieur de Boigne a nié ces deux choses et a reconnu son goût pour la boisson; du reste, dans ce que j'ai écrit, j'ai rendu justice à l'intelligence et à l'activité de William, voilà ce qui en est: je serais fâchée que vous m'accusassiez de légèreté dans une chose qui peut déterminer le sort d'un malheureux dont je n'ai qu'à me louer. Si William peut se procurer une autre place, il me trouvera toujours prête à dire tout le bien que je (p. 406) pense de lui; quelque chose qu'il en coûte, jamais je ne sacrifierai un autre à ma tranquillité.—L'ouragan d'hier a cessé, mais l'orage m'a fait un mal affreux et je suis aujourd'hui à peine en état de tenir ma plume: sans maladie quelconque, j'ai eu un mal aux nerfs horrible; ce matin j'étais en si mauvaise disposition que mon bain m'a fait un très mauvais effet, mais je veux vous écrire parce que la poste ne part pas demain. Je suis bien anxious aussi de voir ma petite Georgine; sa mère doit recevoir une lettre de moi aujourd'hui, mais apparemment que je dois m'en prendre à la poste, car je n'en ai pas d'elle.—Adieu, bonne maman, ma tête tourne tant que je m'arrête. Dites à William qu'il n'a rien fait pour me déplaire, que j'en suis parfaitement contente, que, s'il a perdu sa place, je n'y suis pour rien et enfin que je suis disposée à faire tout en mon pouvoir pour lui en procurer une autre.

samedi, 17 août.

Je suis presque fâchée d'avoir expédié ma lettre d'hier, car j'étais si souffrante qu'elle a dû s'en ressentir et, peut-être, vous inquiéter. J'hésitais à savoir si je me baignerais ce matin, mais le temps a fixé mes incertitudes attendu que le coup de vent de jeudi n'est rien en comparaison de celui d'aujourd'hui: je crois, en vérité, que tous les vaisseaux des Dunes vont nous arriver; le port est un vrai chaos; les bâtiments se brisent, chassent sur leurs ancres, heurtent contre le pier; enfin, c'est absolument la sortie de l'Opéra.—Voilà la poste et une lettre de vous, cher papa. Vous vous trompez, la mer n'était guère plus forte jeudi que le dimanche où vous m'avez fait baigner, c'était le vent qui occasionnait le danger, s'il y en avait toutefois. Je suis presque tentée de ne me baigner que lundi, car, hier, la mer encore troublée par l'orage de la veille m'a paru désagréable et, je crois, m'a fait mal; les mêmes causes existant, j'appréhende les mêmes effets pour demain; il me semble que ce raisonnement est conséquent!—Pourquoi serait-il question de ce lait d'ânesse? tout au plus, je n'aurais pu en prendre qu'une fois; vous (p. 407) m'aviez dit d'attendre l'été et il n'a duré que vingt-quatre heures; est-ce ma faute? plaisanterie à part, mandez-moi ce que je dois faire à ce sujet. Je dors infiniment mieux depuis quelques jours, mais, en revanche, je mange extrêmement peu; au surplus, vous savez que, dans le temps où je jouissais de la meilleure santé, mon appétit a toujours été inégal.—Pourquoi ne me dites-vous pas quels doivent être nos futurs gouvernants? c'est méchanceté pure, assurément, et vous avez d'autant plus de tort que je me trouve dans le cas de faire ma cour à tous ces grands personnages.—Monsieur de Maillé est à mourir de rire quand il raconte la manière dont monsieur de Puysieux s'y prend pour faire croire qu'il y a des dessous de cartes qu'on ne sait pas et que, s'il n'est pas de la première expédition, c'est qu'on garde les bonnes têtes pour la seconde, etc... Le comte Étienne suit-il Monsieur?—Je viens de recevoir une lettre d'Amélie toute bonne comme elle.—Je vous remercie, cher papa, de m'envoyer les ouvrages de l'abbé Delisle; je n'ai pas encore lu les Géorgiques et, d'après leur réputation, je crois qu'elles me feront grand plaisir.—Monsieur Cruise a dîné chez moi hier; il m'a prié de le rappeler à votre souvenir.

Dimanche 18.—J'ai pris mon grand parti: je me suis baignée ce matin et je m'en trouve très bien; ainsi je suis bien aise d'avoir vaincu l'espèce de répugnance que m'a causé la mer qui, au surplus, n'a pas encore repris son assiette ordinaire. Nous allons demain à Deal et nous ne serons de retour que mardi au plus tôt; ainsi, il est possible que vous n'ayiez pas de lettres de nous et je vous avertis de n'en être pas inquiet.—Nous avons été hier à Margate où j'ai vu une mousseline de demi-deuil qui m'a paru jolie et que maman recevra par le premier stage; la rayure serait trop grande pour moi, mais elle sera très bien pour elle.—Merci, cher papa, de votre lettre; quant au petit sermon, je tâcherai d'en faire mon profit et, si je ne réussis pas, cher papa, n'en accusez que mon étoile et ne vous fatiguez pas de la combattre; assurément, vos sermons, si je ne les méritais pas, me seraient bien chers.—Il fait un temps affreux, pour (p. 408) changer; je ferai mon possible cependant pour monter à cheval entre deux ondées.—Je suis bien fâchée de la maladie de cette pauvre madame Gauthier; faites bien des amitiés pour moi au docteur en lui disant la part que je prends à son inquiétude.—Adieu, mes chers amis, Adèle et Rainulphe se réunissent pour vous embrasser l'un et l'autre.—Remerciez madame O'Connell de l'aimable lettre qui vient de me parvenir.

mercredi, 21 août.

Nous avons fait une tournée charmante, chère maman; le temps nous a servis à souhait ainsi que les circonstances. D'ici à Deal, la campagne est très belle; quant à la ville, elle est assez laide et singulièrement puante; la vue de la rade, au surplus, dédommage bien les voyageurs. De Deal à Douvres, le pays est vilain et la ville lui ressemble, mais, ce qui m'a delighted, c'est la vue du camp de Banham Downo qui est composé de vingt mille hommes et situé dans une campagne charmante. On ne permet pas de passer les lignes, ainsi nous n'avons pu voir aucun des détails du camp, mais le grand chemin le borde pendant l'espace de trois ou quatre milles au bout desquels se trouve le race ground. À Canterbury, nous avons vu toute la ville en mouvement à l'occasion des courses qui commençaient hier. La cathédrale is well worth seing; l'entrée du chœur est ménagée avec beaucoup d'art et la perspective en est sublime. Les deux choses qui m'ont le plus frappée sont une espèce de chaise curule qu'on prétend avoir servi au sacre des anciens rois de Kent pendant l'heptarchie et l'endroit où Thomas Becket a été assassiné. Rainulphe, un peu honteux de ne pas savoir l'histoire de ce saint tandis qu'un enfant de sept ans qui se trouvait là paraissait en être parfaitement instruit, m'a promis de la lire hier soir et je ne doute pas qu'elle ne demeure à jamais gravée dans sa mémoire. On a enlevé les pierres précieuses incrustées dans le tombeau de Becket, ce qui l'a fort défiguré.—Le pauvre abbé a été bien malade pendant la matinée du lundi. Nous (p. 409) avons fait cette excursion avec nos chevaux, l'abbé, le Général et moi en voiture, Rainulphe sur son poney. Nous avons laissé, comme ils ont dû vous le mander, mon frère et l'abbé à Canterbury; demain, monsieur de Boigne et moi devons partir en poste à midi, dîner à Cantorbery, aller aux courses et ramener nos déserteurs. De peur qu'on ne fatigue trop Rainulphe, nous lui avons laissé son poney, arrangement dont il s'est facilement consolé. Vous n'avez pas d'idée comme il est gentil à cheval avec son petit habit de hussard! Il a fait vingt-deux milles lundi sans être fatigué et sans qu'il fut possible de le faire entrer dans la voiture où nous avions fait mettre un tabouret pour l'asseoir en cas de mauvais temps ou de fatigue: c'est un aimable enfant.—En arrivant hier, ma chère maman, j'ai trouvé votre lettre et le paquet dont je vous accuse la réception. Je suis charmée que vous soyiez à Twickenham; mille amitiés à vos hôtes; dites à Émilie et à Georgine que je les prie de vous égayer un peu en attendant notre retour qui, de nécessité, ne peut être fort éloigné. Si ce n'était le désir de vous revoir, je ne le souhaiterais pas beaucoup, car je me trouve très bien ici, loin des caquets et des méchants. Monsieur de Boigne s'accommode aussi mieux que je n'aurais cru du genre de vie que nous menons: il est assez monotone, car je n'ai pas fait une seule connaissance. Je vois, dans les gazettes, que Ramsgate est très gaie, mais je ne m'en douterais pas.—Je prie papa, s'il entend parler d'un cheval de femme bien doux et surtout charmant, de penser à moi: monsieur de Boigne désire m'en donner un qui réunisse toutes ces qualités, et le prix lui est indifférent.—J'attendrai la poste pour fermer ma lettre.—Depuis que je me suis interrompue, je viens de lire un livre et d'apprendre une cinquantaine de vers des Géorgiques; vous savez comme j'aime les beaux vers, je suis enthousiasmé.—Merci, cher papa, de la lettre; tu verras par la mienne que je n'ai pas vu les cinq ports parce que Winchelsea est trop éloigné.—Adieu, chers amis, j'écrirai probablement demain, mais, si je n'en ai pas le temps, ne soyez pas inquiets.

(p. 410) jeudi, 22 août.

Je suis furieuse. Imaginez vous qu'il fait un temps affreux et que nous allons faire trente cinq milles par une pluie battante; ce sera affreux, et le terrain désert! Si ce n'était nos voyageurs que nous devons ramener, je crois que je n'irais pas; mais les chevaux sont commandés, tout est prêt, ainsi I must take my chance, mais je crains bien que notre course soit bien désagréable.—Je me suis baignée ce matin; si j'en crois mes feelings, cela me fait plus de mal que de bien, car, à présent, la mer m'inspire une grande répugnance; il est vrai que je crois à ce que cela tient à ce que j'ai manqué de m'estropier la dernière fois: mes jambes s'étaient embarrassées dans l'escalier et j'ai couru risque de les casser.—Si vous voyez le duc de Maillé, demandez lui s'il a pensé à la lunette qu'il devait nous envoyer.—Vous ne m'avez pas dit s'il était convenable que j'écrivisse à mesdemoiselles Hamilton's, où elles sont et quel est le nom de l'aînée.—Un capitaine d'un brick venant de la côte de France prétend que les conscrits qu'on voulait envoyer en Hollande contre les anglais ont refusé de marcher et qu'il y a eu beaucoup de tapage à Amiens. Madame d'Osmond y est-elle revenue? j'en serais fâchée pour elle.—Voilà votre lettre, ma bien chère maman: ce que vous me dites de lady Camelford me déchire le cœur; mon pauvre cher papa, que je ne suis-je là pour le soigner!—Vous avez tort de vous inquiéter sur la santé de Rainulphe; je ne l'ai pas trouvé affaibli et il a toujours très bonne mine; vous avez vu par ma lettre d'hier qu'il était de la partie et que nous l'allons reprendre aujourd'hui. Je ne peux pas donner à papa des détails sur les cinq ports et, quant à Warncor Castle, c'est un vieux château-fort dans lequel on n'entre pas et qui est situé dans une plaine aride à un mille de Deal; le prédécesseur de monsieur Pitt y a fait bâtir trois ou quatre chambres qui sont les seules habitables; vous voyez que le sujet ne prête guère à une description pompeuse. Adieu, mes bons amis; amitiés à ceux qui vous entourent.—Il (p. 411) faut que j'aille passer une robe, car il est tard. Il me semble que le temps se met au beau.

vendredi, 23 août.

La journée d'hier s'est passée beaucoup mieux que je ne le croyais. Par un temps couvert mais doux, nous nous sommes embarqués à midi et demie et, en moins de deux heures, nous sommes arrivés à Canterbury. Les abbés et Rainulphe nous attendaient au Kingshead où nous les avions chargés de nous commander à dîner. Rainulphe était bien, à ce qu'on m'a dit, depuis deux jours; cependant je lui ai trouvé moins bonne mine. Ayant absolument interdit le cheval à mons Rainulphe, précaution dont je me réjouis infiniment attendu que la foule était très considérable, nous sommes montés tous les quatre en voiture à quatre heures et avons été au Race Ground, distant de cinq mille. Nous avons mis Rainulphe et l'abbé à terre et, la voiture s'étant mise en ligne, le Général et moi sommes restés dedans. Un des chevaux appartient à monsieur Ladbrock: en faveur de notre ancienne connaissance, j'ai parié pour lui et j'ai gagné quinze louis à monsieur de Boigne. Du reste, ces courses sont les moins belles possibles: deux seuls chevaux en ont fait les frais; mais ce qui fait bien voir le génie de la nation est la manière dont les bets se font. Figurez-vous que, dans un charivari, un bruit épouvantable, dès qu'un homme a dit done à la proposition d'un étranger, il se croit engagé à tout jamais. Je suis charmé d'avoir vu le coup d'œil, car il est magnifique. Cette plaine, couverte de voitures, de chevaux, de piétons et qui domine un pays enchanté, offre un spectacle vraiment rare. Enfin la journée m'aurait paru très agréable si nos postillons ne s'étaient pas avisés de run a race aussi, et un malheureux homme s'étant fourré entre deux, les deux roues de la voiture ennemie lui ont passé sur le corps. Cet horrible accident qu'heureusement je n'ai pas vu mais dont j'ai entendu le bruit m'a fait un mal affreux. J'ignore ce qu'est devenu ce malheureux, attendu que nos postillons ne se sont pas souciés d'arrêter. De retour à Canterbury, Rainulphe a voulu monter sur son poney, (p. 412) mais, au bout de quelques milles, la nuit baissant, nous l'avons repris avec nous, et, Richard conduisant le poney, nous sommes arrivés ici vers dix heures, bien fatigués, mais assez amusés.—Sans doute, mon cher papa, il me faut un groom et un groom prudent, mais c'est surtout un joli cheval que je désire; cependant je vous serais obligée à chercher tous les deux. Monsieur de Boigne a écrit à monsieur Angels au même sujet; seulement il lui recommande de lui chercher un cheval pour lui et un autre de suite qu'il désirerait tous les deux noirs; ainsi, si vous voyez pareilles bêtes, pensez à nous: il vous en prie ainsi que moi.—Je ne conçois pas que la mousseline, mise au stage lundi au soir, ne soit pas encore parvenue; je verrai ce qu'on peut faire la dessus.—Monsieur de Boigne vient d'aller à la librairie; j'ai des raisons particulières pour désirer que vous fassiez la commission que je vous ai donnée hier avant mon retour à Londres; je ne veux pas avoir l'air d'y avoir influé.—Monsieur de Boigne a reçu une réponse de la dame qui est un chef d'œuvre d'artifice: elle trouve le moyen de tourner toutes les injures qu'il lui a dites en autant de compliments. L'abbé vous en parle en détail; pourquoi ne lui mandez-vous pas si vous approuvez ou non ma petite vengeance?—Adieu, mon cher papa, je ne pourrai pas causer avec toi demain; ainsi j'embrasse maman et toi pour deux jours. Adieu; je finis vite pour cacheter ma lettre.

dimanche, 25 août.

Je n'ai pas pu faire votre commission vis-à-vis de monsieur Cruise parce qu'il n'est plus ici, mais je vous avertis qu'il est à Londres ce matin et je crois que c'est pour peu de jours; ainsi plus tôt on le consultera et moins on courra risque de le manquer.—Dites à monsieur de Calonne que je suis bien fâchée de n'avoir pas pu exécuter sa commission et d'une manière plus satisfaisante et faites lui tous mes plus tendres compliments.—Je vous prie, mon cher papa, de prendre la charge entière de m'acheter un cheval; quant aux deux autres dont je vous parlais dans ma dernière lettre, je vous (p. 413) engage seulement à avoir la bonté de me mander si vous entendez parler de pareils chevaux; quant au groom, je vous prie d'en arrêter un si vous en trouvez que vous jugiez devoir me convenir; il doit, pour le moment, au moins, soigner trois chevaux.—Je voudrais bien, mon cher papa, que vous ne négligeassiez pas votre santé; vous savez combien elle est nécessaire à notre bonheur; vous voyez que je sais rétorquer les arguments et, assurément, c'est avec vérité. Maman me mande aussi qu'elle est bien souffrante; au surplus, j'espère m'informer en personne de la santé de tous les deux de mardi en huit au plus tard. Je me flatte que vous serez à Londres pour me well come. Je crois que vous me trouverez engraissée; mais j'avertis maman que je suis presque noire, quoique j'aie toujours porté un immense shade vert dont le reflet me rend horrible.—Je suis bien fâchée du désappointement que doit éprouver Monsieur après avoir annoncé son départ d'une manière aussi authentique; ce retard doit fort lui déplaire. Je m'attendais au ministre de la Guerre, mais j'avoue que l'ambassadeur en Angleterre m'a plaisamment surprise. Au surplus! par le temps qui court....—Nous avons, à sa grande joie, je crois, rencontré hier monsieur Gauthier dans un landau très élégant; il avait précédemment demandé à Rainulphe des nouvelles de la chère sœur; son séjour ici me fait présumer que sa femme est mieux, et j'en suis charmée.—Je ferai la commission que vous me donnez, ma chère maman, mais je crois que je ferais bien de vous apporter vos mantelets moi-même, attendu qu'il ne vaut guère la peine de les envoyer par le stage afin qu'ils parviennent deux ou trois jours plus tôt; donnez moi vos ordres à ce sujet.—À propos, je suis fâchée pour maman qu'elle perde Martha, parce que son service lui était agréable; mais il faut avouer qu'honnête fille, du reste, elle a un caractère terrible. C'est donc une nouvelle querelle, car Negri et elles étaient, je crois, raccommodées quand nous avons quitté Londres?—J'ai fait, contre monsieur de Boigne, le pari d'apprendre par cœur cinq cents vers des Géorgiques d'ici à samedi; il m'a fait les conditions tellement dures que j'ai presque peur de perdre; (p. 414) d'abord, il ne me donne que quinze fautes et les plus légères (la loi pour tes lois, par exemple, sont regardées comme telles); enfin, j'essaierai; je suis bien sûre de savoir les vers, mais, les répéter sans fautes, c'est plus difficile.—Je ne vous écrirai pas demain parce que nous allons faire une seconde course à Douvres dont nous n'avons pas vu le château.—Si vous pouvez me lire, ce ne sera pas sans travail au moins, car mon papier est si mauvais que je suis obligée de tracer trois fois chaque lettre. J'attendrai la poste pour cacheter la mienne.—Prenez le groom by all means; monsieur de Boigne donnera 63 guinées, mais il tient à ce que soit Angels qui choisisse ses deux animaux; pour le mien, je m'en rapporte à vous et, pour le prix, la réponse du Général est que..... le cheval soit bien joli. Quand est-ce que monsieur de Latouche pourra me céder son homme? le plus tôt sera le mieux.—Adieu, cher papa.

Nous nous passerons très bien de lunette pour le peu de jours que nous avons à passer à Ramsgate. Adieu, je suis pressée. Rainulphe est bien depuis deux jours; il s'est baigné ce matin.

mercredi, 28 août.

Merci, chère maman, voilà votre lettre de mardi, et il y a deux jours que je ne vous ai écrit, lundi parce que nous avons été en course toute la journée, hier parce que j'avais un mal de tête fou.—Je vous assure, ma chère maman, que vous avez tort de ne pas vouloir venir chez moi car les procédés de monsieur de Boigne pour moi ne pourraient que vous faire le plus grand plaisir, et je crois que sa manière vis-à-vis de votre Adèle est de nature à ne plus permettre aux oisifs curieux de se mêler de notre intérieur; je commence même à espérer que les serpents auront peine à se glisser entre nous; il en est un cependant dont l'adresse et la souplesse me font craindre la venue; vous devinez quelle est cette vipère.—Je suis fâchée aussi que vous perdiez Martha puisque son service vous convenait, mais cependant j'étais bien sûre que vous ne balanceriez pas; d'ailleurs, il me semble (p. 415) qu'elle doit être facile à remplacer; une femme de chambre qui ne sait ni coiffer ni habiller n'est pas un sujet bien rare.—Je serai bien obligée à papa de s'occuper de mon dada; nous serons à Londres mardi et je serais fâchée d'être obligée d'interrompre longuement mes courses à cheval qui, je crois, me font grand bien. Je suis obligée par un gros rhume de cerveau de renoncer aux bains pour quelques jours; je n'en prendrai plus, je crois, d'ici à mon départ, au moins je n'imagine pas que le sort me le permette. Quant à la noirceur de mon visage, attendez-vous à tout ce qu'il y a de pis; mais je vous assure que je n'ai ni boutons, ni taches de rousseur et mon col, loin d'être halé, ce me semble, est blanchi.—La seconde expédition se prépare; il y a eu un beau charivari hier dans le port; tous les vaisseaux ont run foul of one another et la plupart se sont endommagés, ce qui pourtant ne retarde pas l'embarquement.—J'ai renoncé à mon pari: lundi soir, je savais toute l'épisode d'Aristée qui contient 286 vers et monsieur de Boigne a voulu racheter son pari pour la moitié de la somme annoncée; j'y ai consenti, attendu que cette manière de tâche me fatiguait extrêmement.—Quand revenez-vous à Londres? Votre maison est-elle arrangée?—Informez-vous, chère maman, si Damiani accompagne passablement; s'est-il décidé à quitter Londres? je ne doute pas que, s'il donne des leçons, il soit bien aise de m'avoir pour écolière; aucun de ces messieurs n'aime les commençantes.—J'ai demandé mes chevaux pour aller à Margate rendre à madame Morgan une visite qu'elle m'a faite il y a peu de jours. Mademoiselle Plowden est chez elle, et je suis bien aise de lui témoigner ma reconnaissance pour tous les soins dont sa famille m'a comblée.—Je sais bien qu'il serait poli d'écrire aux nouvelles ladys, mais, dans l'ignorance où je suis de toutes les attending circumstances, cela m'est impossible.—Il me semble que, dans ce pays-ci, l'usage n'est pas de donner des certificats; on attend qu'on vous demande le caractère d'un valet. Quand William aura trouvé une place, qu'il me fasse écrire, je répondrai; un certificat ne lui servirait à rien.—Rendez à la jolie Caliste trois bezottes pour (p. 416) celle qu'elle m'envoie. Adieu, chère maman; j'embrasse père et mère.

jeudi, 29 août.

Je vous remercie, mon cher papa, des soins que vous vous donnez pour faire mes commissions et, qui plus est, je ne vous en demande pas pardon, mais je voudrais bien avoir mon cheval et surtout qu'il soit joli et bien doux car je n'ai pas la prétention de devenir écuyer mais seulement de me promener sagement sur un joli cheval. Dites, je vous prie, à monsieur Lessée de s'en occuper et, s'il en trouve un, je voudrais que vous l'essayassiez vous-même.—Je suis bien aise que vous ayiez parlé de moi à l'abbé Delisle; je sais qu'il devait aller chez monsieur de Boigne et je me flatte que, pour lui au moins, je ne serai pas un objet de terreur quoique, probablement, d'après la société où il vit, il soit prévenu contre moi, ma hauteur et mon impolitesse. Je m'efforcerai de lui prouver que ces dames s'écartent parfois du chemin de la vérité; au surplus, elles pourraient bien rechanger d'opinion car elles virent de bord facilement quoique gauchement, ah, docteur, pour un docteur d'esprit!... j'en reviens à mon opinion: le suffrage de certaine personne m'avilirait dans ma propre estime.—Mon rhume est resté très fidèlement dans ma tête jusqu'à présent, et je prends les plus grandes précautions pour qu'il ne voyage pas jusque dans ma poitrine, car, comme vous, je craindrais beaucoup une maladie quelconque qui se fixerait maintenant dans cette partie, quoique je ne sente plus du tout de douleur dans la poitrine.—Il me semble que notre bon oncle nous annonce la décision du roi de Prusse depuis trop longtemps pour que je puisse y croire; avec cela, les succès toujours croissant des Alliés pourraient bien le décider à s'unir à eux. Ne craint-on pas que la flotte rentrée à Brest n'en sorte pour attaquer l'Irlande? il me semble que cela est fort à redouter; on a beau la bloquer, elle s'est déjà esquivée plus d'une fois.—On fait la moisson dans ce pays-ci, et je doute que la pluie y soit favorable; cependant, ce matin, j'ai pris un épi point remarquable pour sa (p. 417) grosseur et j'y ai compté 22 grains; ce produit m'a paru énorme. Cette culture qui m'a paru nouvelle et que maman dit être de la prairie artificielle est de la graine pour les oiseaux et forme une grande partie de la récolte de l'île de Thanet; il y en a énormément d'ici à Canterbury.—Je prêche bien Rainulphe, mais il faut avouer que c'est en pure perte: il a une horreur pour le travail qu'il aura bien de la peine à vaincre; du reste, il est impossible d'avoir plus de tact et d'esprit. Il a eu le talent de se camper par terre hier et de s'écorcher la figure; il s'est baigné ce matin, et, depuis qu'il a pu reprendre ses bains, je trouve qu'il a meilleure mine.—Je viens de faire une assez longue course à cheval, et je suis bien fatiguée; aussi, pour aujourd'hui, je m'arrête après avoir embrassé père et mère. Dites à Émilie, à Édouard, à Arthur mille amitiés de ma part et caressez ma petite Georgine en attendant que je puisse exécuter ma commission moi-même. Adieu encore.

vendredi, 30 août.

Je suis bien fâchée, mon cher papa, que vous ayiez manqué l'achat du cheval de £65; quant à celui de trois cents guinées, il doit, en effet, posséder des qualités qui ne seraient d'aucun prix pour moi; la manière dont vous me parlez du cheval de soixante-dix guinées ne me tente pas beaucoup, attendu que je tiens beaucoup à la figure du cheval que je monterai et que vous ne semblez pas en être fort content. Monsieur Angels n'a pas répondu à monsieur de Boigne; ainsi j'imagine qu'il n'a pas encore rempli sa commission.—Je vois dans la Gazette que le régiment de Dillon a eu ordre de s'embarquer à Lisbonne, mais on ne parle pas du lieu de sa destination; va-t-il dans l'Inde? Il me semble qu'Édouard le désirerait, et je crois que cela lui serait plus avantageux que si son régiment était employé sur le continent, ce qui me paraîtrait de beaucoup le séjour le plus fâcheux.—La société, je vois, n'a pas les mêmes succès que mon amie Suwarow, il me semble que cette campagne ne lui est pas favorable et je lui conseillerais même de ne plus faire de (p. 418) grandes entreprises cette année, car elle paraît destinée à subir des désappointements.—Plaisanterie à part, je suis très fâchée que les bruyants préparatifs du départ de Monsieur n'enfantent qu'un voyage à Guilford; qu'en dit l'ambassadeur de Sa Majesté près la Cour de Londres? Si on eut chargé monsieur le comte de La Tour d'une telle place, il aurait lavé la tête à monsieur Pitt et peut-être même à Sa Majesté l'Empereur. Il faut avouer que nous avons bien de quoi former un brillant et surtout raisonnable gouvernement sans oublier le nouvel instituteur de la Ferme générale que j'ai encore vu hier. À propos de la société française, car, si je la quittais une fois, je ne serais peut-être pas tentée d'y revenir, monsieur de Boigne m'a raconté l'histoire très simple de ces douze pots de confitures commandés par ladite dame et dont il a seulement défendu à Georges de recevoir le paiement, et, en conscience, il faut qu'on n'ait guère le mot pour rire car je ne vois rien de moins propre à exciter la gaîté ni même l'ironie.—Vous avez eu bien raison, cher papa; c'est mardi que nous ferons notre entrée dans la capitale où l'on est bien les maîtres de se moquer de nous tant que l'on voudra car nous avons pris le parti, très sage selon moi, de ne pas même faire semblant de nous en apercevoir, et vogue la galère!—J'aurai encore deux lettres de vous, j'espère, mais vous n'en recevrez plus qu'une de moi car la poste ne part pas demain. S'il fait beau, peut-être irai-je à un déjeuner public qu'on dit être un très joli coup d'œil.—Je vais aller rendre à madame Butler, sœur de lady Clifford, une visite qu'elle m'a faite avant-hier; à propos, j'ai vu les Morgan qui m'ont beaucoup parlé de vous; vous croyez bien que ce sujet de conversation ne m'a pas aisément fatiguée.—Adieu, mon cher papa, ma chère maman; je vous embrasse l'un par l'autre.

dimanche, 1er septembre.

Je n'ai pas encore commencé une lettre depuis que je vous ai quittés, mes chers amis, avec autant de plaisir que celle ci: c'est la dernière que vous recevrez de moi et je me flatte (p. 419) qu'elle me précédera de peu. Nous serons à Londres mardi vers cinq heures et je me flatte du moins que, si vous ne voulez pas venir nous recevoir à Portland place, je pourrai aller vous embrasser dans Beaumont square. Nos chevaux sont partis ce matin: demain nous coucherons à Sittingbourne.—Merci, cher papa de vos conseils dont j'espère bien profiter; mon insouciance pour l'opinion du cercle peu nombreux qui m'a accablée de sa désapprobation ne se jugera que par mon extrême mais froide politesse. À la place de ces dames cependant, j'avoue que je serais mal à mon aise, d'autant plus que j'ai raison de croire que le plan d'aller chez le Général sans se soucier des intentions de madame de Boigne ne conviendra nullement: au surplus, nous verrons! Je gouvernerai à la lame et j'espère que je n'aurai pas passé six semaines au bord de la mer sans faire des progrès en ce genre.—Nous avons été hier à Dandelion: c'est un assez joli jardin, c'est-à-dire un grand tapis vert entouré d'arbres très beaux, commandant une superbe vue de la mer et situé à un mille de Margate. J'y ai trouvé les Morgan avec qui nous nous sommes promenés pendant la demi-heure que j'ai passée dans ce jardin qui contenait environ trois à quatre cents personnes dont la plupart ne paraissait pas very fashionable; au surplus, c'est un joli coup d'œil.—Je ne sais pas un mot de ce que j'écris, car monsieur de Boigne est là qui fait ses comptes et, depuis une heure, la chambre ne désemplit pas de cuisiniers, de laquais: c'est un tintamarre, un charivari, des deux et deux font cinq (car c'est ainsi que l'on compte à Ramsgate) qui me rendent folle, et si folle que, vous embrassant tendrement tous les deux, je vais prendre le parti de sortir de la chambre. Adieu, mes bons et chers amis.

Yarmouth; vendredi, 22 novembre.

On me dit qu'il est tard, ce que j'ignorais, et, comme la poste part à une heure, je ne voudrais pour rien au monde que vous fussiez sans lettre de moi aujourd'hui. J'ai été (p. 420) malade toute la nuit et me suis levée tard; d'ailleurs, je ne crois pas que je fusse en état d'écrire bien longuement. Vous avez dû remarquer que je ne reçois vos lettres qu'après le départ des miennes. Je n'ai pas montré celle d'hier: d'abord on n'avait pas vu celle à laquelle elle était une réponse et puis je craignais une scène que je ne me sentais pas en état de supporter.—Adieu, mes bons amis; on me presse; vous voyez que nous ne sommes pas partis.—Le vent, après un moment d'hésitation, a repris son ancien poste. Ne soyez pas inquiète, chère maman; ce que j'éprouve n'a rien d'alarmant.

samedi, 22 novembre.

J'ignore si vous avez pu lire le peu de lignes que je vous écrivis hier, ma chère maman: une migraine affreuse m'empêchait de voir ce que je faisais. J'espère vous faire parvenir ce que j'écris maintenant dans le courant de la journée demain. Je ne conçois pas par quel hasard vous vous êtes trouvée sans lettre de moi, attendu que je n'ai pas manqué un seul jour à vous donner de mes nouvelles. Si la lettre que je vous écrivais mercredi est égarée, cela ne fait pas grand chose; je serais plus fâchée que vous ne reçussiez pas celle de jeudi. Je suppose bien que, quel que soit l'accident qui ait empêché mon non-sens de vous parvenir, il ne se répétera pas deux jours de suite. Pardonnez moi, ma bonne maman; je suis devenue comme Bartholo: «il n'y a point de passant, il n'y a point de hasard dans le monde». Avouez que, si j'ai de la défiance, j'y suis bien autorisée. Mon Dieu, que je voudrais n'avoir pas vu tout ce qui m'entoure depuis un an! Ah! il ne faut pas voir des révolutions particulières ou générales quand on veut pouvoir croire aux vertus du genre humain! Chaque fois qu'on me fait la révérence maintenant, j'en cherche la raison, et une funeste expérience me fait souvent trouver des motifs que, sans elle, j'eusse longtemps cherchés en vain. Je nourris ma bête ici de toutes les réflexions tristes qu'inspire ma position passée, présente et à venir. Je récapitule et mets en ordre dans ma mémoire toutes les kindnesses que j'ai éprouvées depuis l'absurde fagot débité sur ma conduite vis-à-vis (p. 421) la comtesse C. de Boncherolles jusqu'au nécessaire de £400, et je vois que, depuis lors, on a toujours su doser les méchancetés de manière à me faire continuellement de la peine, mais aussi je me promets bien que, si jamais je suis assez heureuse pour voir mes entours mépriser autant que moi leurs rugissements et qu'ils n'aient plus d'influence sur ma paix domestique, les mégères de toutes les espèces, de toutes les nations crieront en vain et qu'il ne sera plus au pouvoir de vils et vénals calomniateurs de m'affliger de quelque manière qu'ils s'y prennent et quelques chers même qu'ils aient été à mon cœur. Voilà cependant ce qui m'a le plus coûté (les chagrins domestiques exceptés); quelle leçon pour l'amour-propre! Quoi, des personnes que mille liens plus sacrés les uns que les autres devaient attacher à moi, qui semblaient m'aimer avec tendresse et abandon, ce n'était pas Adèle, chère maman, ce n'était pas votre Adèle qui leur inspirait ce sentiment? c'était..... et, quand ma manière a changé, quand, outrée de leur conduite peu noble, peu délicate, le froid de la politesse a remplacé la chaleur de l'amitié, l'indifférence qu'ils avaient pour ma personne était portée à un tel point qu'ils avaient l'air même de ne pas apercevoir un changement qui m'avait coûté tant de larmes! Ah, maman, remerciez pour moi les bons, les excellents amis qui m'ont un peu raccommodée avec ce méchant monde; dites leur bien qu'en quelque partie du monde que mon étoile me conduise, jamais je n'oublierai leurs tendres soins, leurs bontés si touchantes. Que vous dirai-je à vous, mes plus que tout? je vous worship tous les jours de ma vie comme mes bons anges. J'implore à mon aide toutes les vertus que vous avez cherché à semer dans mon âme; je me rappelle tous les sermons du bon papa, je cherche à en profiter, mais, quand je le vois malheureux, persécuté, toute ma misanthropie revient, la raison n'a plus d'empire sur moi et je me laisse aller au désespoir qu'inspire la vue de la vertu succombant sous les efforts du vice.—Bonaparte est-il toujours un gredin, un polisson, ou bien est-ce le plus grand homme qui ait jamais existé? je n'ignore pas qu'il n'y a pas de milieu et je serais bien aise de connaître (p. 422) l'opinion du club Belzunce en cas que je sois destinée à voir quelques uns des habitants d'Angl'Altona.—Adieu, ma bien chère maman; je vous embrasse tous l'un par l'autre.

dimanche, 24 novembre; six heures du matin.

C'est dans mon lit que je vous écris, mon cher papa, pendant qu'on arrange mes paquets car on nous dit que tous les passagers sont à bord depuis une heure et qu'on n'attend plus que nous. Voilà donc mon sort décidé; si ces maudites voitures n'avaient pas été à bord, nous serions à Londres à l'heure qu'il est. Je pars le cœur navré; le détail que vous me donnez de la santé de maman n'est pas fait pour me rassurer... Ah, mon Dieu!—Mon cher Rainulphe, reçois les tendres caresses de ta sœur, rends-les à tes adorés parents et tâche de leur faire oublier Adèle. J'embrasse le bon abbé de tout mon cœur. Vous recevrez une lettre de moi aujourd'hui.

(p. 423) IV

Lettre de madame de Boigne a l'évêque de Nancy.

Beauregard, le 17 octobre 1805.

Personne ne veut parler; agir ni même conseiller, mon cher évêque; il faut donc que ce soit moi qui décide ou, du moins, qui propose. Je vous envoie une lettre que je reçus l'été dernier et où nos rôles à tous sont indiqués: papa se renferme dans le système de neutralité qu'il a adopté; Rainulphe, raisonnable comme un homme de trente ans, se déclare incapable de déterminer sur une cause qu'il connaît à peine; il s'abandonne, dit-il, à ma tendresse vraiment maternelle. Quoique je pusse aussi repousser toute décision, je calcule que ce ne serait pas la manière d'avancer une affaire aussi importante pour nous tous et sur laquelle il n'y a pas de temps à perdre. Nous avions résolu d'attendre votre arrivée; mais elle est si incertaine et vos courses peuvent être si intéressantes que je prends le parti de vous écrire et de soumettre mes idées à votre meilleur jugement. Je commence par vous dire qu'elles sont entièrement de moi, que, moyennant cela, j'ignore si et comment elles sont praticables, que, du reste, le jeune homme est parfaitement raisonnable, qu'il sent sa position, qu'il veut, et d'une volonté ferme, la changer et qu'il est bien résigné aux désagréments de tous les genres de commencements.—Je crois que, d'après l'éducation que Rainulphe a reçue, la carrière diplomatique est celle qui s'ouvrirait pour lui avec le plus d'avantages. Il me semble que nous (c'est vous et moi), nous avons espoir qu'il serait protégé. L'ardeur d'une petite tête de dix-huit ans le pousserait à embrasser l'état militaire, mais tous les avantages (p. 424) qu'il peut avoir disparaîtraient dans cette situation, et il convient lui-même qu'il a la vue trop basse pour pouvoir se distinguer dans les grades supérieurs; il faudrait donc borner son ambition à faire manœuvrer une compagnie et, si je ne m'aveugle pas, il peut la pousser beaucoup plus loin.—Me voilà donc bien décidément préférant la carrière diplomatique; il s'agit à présent de la manière d'y entrer: cette petite pépinière qui travaille sous les yeux du ministre des Relations extérieures me paraîtrait une entrée fort désirable. Je sais bien que cela n'exempte pas de la conscription, mais, s'il ne s'agissait que d'un sacrifice d'argent pour se faire remplacer et qu'aucune défaveur ne s'ensuivit, nous nous soumettrions à en courir les risques. Peut-être pourrait-il aller passer quelques mois à Fontainebleau en y payant la pension et en sortir à la demande du ministre qui consentirait à s'en charger. Cela aurait l'avantage de le mettre à portée d'embrasser la carrière militaire s'il ne réussissait pas dans la carrière diplomatique; mais, si ce séjour à Fontainebleau se prolongeait pendant longtemps, il est trop jeune pour ne pas y perdre une partie des avantages qui, je crois, le rendent propre à se distinguer dans l'état que je désire lui voir suivre. Vous savez comme moi, mon cher évêque, que les goûts de papa ont dû le porter à donner à mon frère une éducation qui le mette à portée de réussir dans cette carrière; c'est un enfant de la balle que monsieur de Talleyrand protégera personnellement, j'en suis sûre, quand il le connaîtra. Des talents de société qui ont quelque valeur, parce que Rainulphe n'y attache aucune importance, deviendraient nuls absolument pour un militaire et peuvent lui procurer quelque agrément dans une autre situation. Tout, en un mot, me confirme dans le désir que je vous exprimais l'année dernière. Voilà, mon cher évêque, le résultat de mes constantes sollicitudes; je ne doute pas que je les fasse approuver autour de moi si elles ont votre approbation. Vous êtes à même aussi de savoir comment il faut s'y prendre et de diriger les démarches. Les rigueurs de Fontainebleau n'effraient pas Rainulphe qui est fort décidé à faire ce qu'il faut pour réussir.

(p. 425) Nous sommes tous bien tendrement occupés des inquiétudes de cette pauvre Rosalie; nous avons vu Eugène, il est fort joli garçon et très, très bien; j'espère avoir de ses nouvelles par mon mari que je suppose devoir le rencontrer à Lyon. J'ai mandé à Rosalie combien j'étais contente de monsieur de Boigne sous le rapport qui m'intéresse le plus; il continue à être très bien par écrit.—Joseph et sa femme sont partis, il y a une heure, pour Villennes après avoir passé quelques jours ici; leurs affaires s'arrangent beaucoup mieux qu'ils ne l'avaient espéré; monsieur de Gilbert en sera pour ses mauvais procédés.—Le bon oncle se porte toujours mieux que ses neveux, grands et petits.—Bonjour, mon cher évêque, la coterie de Beauregard se réunit pour embrasser le frère et la sœur. Ne nous oubliez pas auprès de monsieur d'Argoult, s'il est avec vous.

(p. 426) V

Lettre de madame de Boigne au général de Boigne.

Paris, 24 novembre 1812.

Vous me répondez toujours avec tant de dureté, mon cher ami, toutes les fois que je vous parle de moi, et cette dureté m'est si pénible que, quoique sous le même toit, je préfère vous écrire à m'exposer à une discussion qui dégénère toujours en personnalités offensantes qui ne servent qu'à nous aigrir mutuellement l'un contre l'autre, au lieu de remplir le but que je me suis toujours proposé qui serait, au contraire, de concilier, autant que possible, les différends qui se sont élevés entre nous.—Lors de votre arrivée ici, j'ai cru devoir vous faire part de ce que je désirais que vous fissiez pour moi; il m'a paru que cette manière simple et loyale était celle qui devait régner entre nous et qui convenait le mieux à nos caractères.—Depuis, vous avez obtempéré à une partie de mes demandes, vous vous êtes refusé aux autres; je ne reviens pas là-dessus, je sais parfaitement que je n'ai d'autres droits à faire valoir que ceux donnés par l'honnêteté et la délicatesse. Aujourd'hui, je vois les apprêts de votre départ et, quoique je ne souscrive pas à l'obligeant désir que vous m'avez exprimé de ne plus me revoir, cependant je sens que, pour le moment, ma présence à Buissonrond serait aussi incommode pour vous qu'inconvenante pour moi. Ainsi, je ne puis fixer un terme à cette absence que je m'empresserai d'abréger dès que vous m'en témoignerez le plus léger désir; mais, avant qu'elle commence, je souhaiterais savoir quelles sont vos intentions relativement à ma position pécuniaire: je ne prétends élever aucune difficulté ni même en discuter avec (p. 427) vous, mais vous ne pouvez trouver extraordinaire que je veuille savoir vos projets et qu'avant de les connaître je soumette quelques réflexions à votre jugement.—Quoique vous m'ayez toujours promis d'améliorer mon sort à la vente de Beauregard, les circonstances actuelles font que je ne demande aucune augmentation à la somme à laquelle vous aviez fixé ma dépense il y a quinze mois; mais je vous représenterai que, si vous en diminuiez une partie, non seulement mon sort ne serait pas amélioré, mais il serait fort empiré, et vous le comprendrez facilement si vous voulez calculer que l'entretien et les charges de Châtenay, en y mettant la plus stricte économie, ne peut pas être estimé à moins de six mille francs; ajoutez à cela le revenu de Beauregard que vous estimiez huit mille francs dans mon revenu et qui peut se calculer à six, ensuite les frais de déménagement qui s'élèveront au moins à deux mille francs et vous verrez que, même en me continuant la totalité des 50 m. frs que vous aviez assignés aux frais de mon établissement, je serai bien plus mal à mon aise cette année que la précédente, et qu'il me faudra même chercher le moyen de faire quelque économie, car je suis arrivée au premier octobre avec cent dix francs en caisse; il est vrai que le loyer de cette maison était payé pour six mois, mais il y avait d'autres dépenses telles que médecin, apothicaire, etc. qui devaient compenser cette différence.—Voilà, mon cher ami, les réflexions que je désirais vous soumettre et que je vous prie de peser avec bonté et sagesse; je crois que vous penserez qu'avec la charge de deux maisons qui s'élève à 13 m. frs au moins, le revenu que je souhaite que vous me confirmiez n'est pas exagéré: vous l'avez jugé raisonnable et vous l'avez fixé vous-même il y a quinze mois. Je ne vois pas en quoi j'aurais mérité depuis qu'il fut retranché, et, quant à votre position pécuniaire, elle est plutôt améliorée depuis ce temps, d'abord par la vente de Beauregard et puis par le change qui est un peu moins mauvais qu'à cette époque.—Au reste, mon cher ami, je le répète, je m'en remets à votre volonté; tout ce que je veux c'est d'éviter une discussion pénible. J'aime à croire que votre décision sera (p. 428) telle que je la demande et, j'ose le croire, que l'honnêteté et la délicatesse la dictent.—J'en causerai volontiers avec vous si vous voulez mettre de côté les réflexions et les personnalités offensantes, de manière à ce qu'une discussion amicale ne dégénère pas en querelle, mais, si vous ne voulez pas faire cet effort, je vous demande de me répondre quelques lignes par écrit.—Bonsoir, mon cher général, vous croyez être entouré de gens qui vous veulent plus de bien que moi, et vous êtes dans une grande erreur. Un jour, bientôt peut-être, ces personnes-là vous montreront ce qu'elles valent, et alors, comme toujours, vous retrouverez et vous jugerez peut-être avec moins d'injustice celle qui est et qui sera toujours votre plus fidèle et votre meilleure amie.

(p. 429) TABLE DES MATIÈRES

 Pages.

Avertissement des éditeurs v

Introduction 3

Au lecteur s'il y en a 5

PREMIÈRE PARTIE
VERSAILLES

CHAPITRE I

Origine de ma famille. — Mon grand-père: aventure de sa jeunesse. — Mariage de mon grand-père. — Envoi de ses fils en Europe. — Mes grands-oncles. — Étiquettes de Cour. — Jeunesse de mon père. — Famille de ma mère. — Mariage de mon père. — Ma mère a une place à la Cour. — Mes parents s'établissent à Versailles. — Ma naissance. — Anciens usages de la Cour. — Le roi Louis XVI. — La Reine. — Madame de Polignac. — Monsieur, comte de Provence. — Monseigneur le comte d'Artois. — Madame, comtesse de Provence. — Madame la comtesse d'Artois. — Madame Élisabeth. — Les princes de Chio. 11

CHAPITRE II

Vie de Versailles. — Séjours de campagne. — Hautefontaine. — Frascati. — Esclimont. — La princesse de Rohan-Guéméné. — Cour de Mesdames, filles de Louis XV. — Madame Adélaïde. — Madame Louise. — Madame Victoire. — Bellevue. — Vie des princesses à Versailles. — Souper chez Madame. — Coucher du Roi. — La duchesse de Narbonne. — Anecdote sur le masque de fer. — Anecdote sur monsieur de Maurepas. — Le vicomte de Ségur. — Le marquis de Créqui. — Le comte de Maugiron. — La duchesse de Civrac. 43

CHAPITRE III

Mon enfance. — Belle poupée. — Bonté du Roi. — Commencement de la Révolution. — Ouverture des États généraux. — Départ de monsieur le comte d'Artois. — Le 6 octobre 1789. — Voyage en Angleterre. — Madame Fitzherbert. — Boucles du prince de Galles. — Séjour à la campagne. — Princesses d'Angleterre. 70

CHAPITRE IV

Retour en France. — Position de mon père en 1790. — Aventure pendant un voyage en Corse. — Séjour aux Tuileries. — Rencontre de la Reine, scène touchante. — Départ de Mesdames. — Fuite de Varennes. — Récit de la Reine. — Louis XVI désapprouve l'émigration. — Acceptation de la Constitution. — Opinions de mon père. — Il donne sa démission. — Bonté du Roi pour lui. — Départ de France et arrivée à Rome. — L'abbé d'Osmond massacré à Saint Domingue. — Le vicomte d'Osmond rejoint l'armée des princes. 82

DEUXIÈME PARTIE
ÉMIGRATION

CHAPITRE I

Séjour à Rome. — Querelles dans l'intérieur de Mesdames. — Société de ma mère. — L'abbé Maury. — Le cardinal d'York. — La croix de Saint-Pierre. — Madame Lebrun. — Séjour d'Albano. — Arrivée à Naples. — La reine de Naples et les princesses ses filles. — Parti pris de quitter l'Italie. — Lady Hamilton. — Ses attitudes. — Bermont. — Passage du Saint-Gothard. — Mademoiselle à Constance. — Arrivée en Angleterre. 99

CHAPITRE II

Séjour en Yorkshire. — Sir John Legard. — Son mariage. — Lady Legard. — Caractère de sir John Legard. — Son influence sur la jeunesse. — Ses opinions politiques. — Mademoiselle Legard. — Monsieur Brandling. — Séjour en Westmoreland. — Mon éducation. — Départ de mes parents pour Londres. — Je vais les y rejoindre. — Promenade avant mon départ. — Encore Bermont. — Bizarrerie de sa conduite. 112

CHAPITRE III

Séjour à Londres. — Mon portrait à quinze ans. — Ma manière de vivre. — Monsieur de Calonne. — Âpreté d'un légiste. — Société des émigrés. — Les prêtres français. — Mission de monsieur de Frotté. — Le baron de Roll. — L'évêque d'Arras. — Le comte de Vaudreuil. — La marquise de Vaudreuil. — Madame de la Tour. — Le capitaine d'Auvergne. — L'abbé de La Tour. — Madame de Serant-Walsh. — Monsieur le duc de Bourbon. — La société créole. 123

CHAPITRE IV

Concerts du matin. — Le général de Boigne. — Mon mariage. — Caractère de monsieur de Boigne. — Les princes d'Orléans. — Monsieur le comte de Beaujolais. — Monsieur le duc de Montpensier. — Monsieur le duc d'Orléans. — Tracasseries domestiques. — Voyage en Allemagne. — Hambourg. — Munich. — Retour à Londres. — Histoire de lady Mary Kingston. 137

CHAPITRE V

Voyage en Écosse. — Alnwick. — Burleigh. — La marquise d'Exeter. — Départ de monsieur de Boigne. — Monsieur le duc de Berry. — Ses sentiments patriotiques. — La comtesse de Polastron. — L'abbé Latil. — Mort de la duchesse de Guiche. — Mort de madame de Polastron. — L'abbé Latil. — Supériorité de monsieur le comte d'Artois sur le prince de Galles. — Société de lady Harington. — Lady Hester Stanhope. — La Grassini. — Dragonetti. — La tarentelle. — Viotti. 154

CHAPITRE VI

Querelles parmi les évêques. — Les treize. — Mort de la comtesse de Rothe. — Regrets de l'archevêque de Narbonne. — Réponse du comte de Damas. — Pozzo di Borgo. — Sa rivalité avec Bonaparte. — Édouard Dillon. — Calomnies sur la reine Marie-Antoinette. — Duel. — Un mot du comte de Vaudreuil. — Pichegru. — Les Polignac. — Mort de monsieur le duc d'Enghien. — Je quitte l'Angleterre. 171

TROISIÈME PARTIE
L'EMPIRE

CHAPITRE I

Départ d'Angleterre. — Arrivée à Rotterdam. — Monsieur de Sémonville. — Séjour à la Haye. — Camp de Zeist. — Douaniers français. — Anvers. — Monsieur d'Argout. — Monsieur d'Herbouville. — Monsieur Malouet. — Arrivée à Beauregard. 183

CHAPITRE II

Mes opinions. — La duchesse de Châtillon. — La duchesse de Laval, le duc de Laval. — La famille de Rohan. — La princesse Berthe de Rohan. — La princesse Charles de Rochefort. — La princesse Herminie de Rohan. — Scène pénible. — Mon premier bal à Paris. — L'amiral de Bruix, sa mort. — Paroles de l'Empereur. — La princesse Serge Gallitzin. — La duchesse de Sagan. — Monsieur de Caulaincourt. — Scène entre la princesse de La Trémoille et monsieur d'Aubusson. — La duchesse de Chevreuse. 194

CHAPITRE III

Je m'habitue à la société de Paris. — Arrivée de mes parents en France. — Madame et mademoiselle Dillon. — Je donne des plumes à l'impératrice Joséphine. — Société de Saint-Germain. — Madame Récamier. — Premiers bains de mer. 209

CHAPITRE IV

Le général de Boigne s'établit en Savoie. — Le cardinal Maury. — Madame de Staël. — Séjour à Aix. — Benjamin Constant. — Dîner à Chambéry. — Coppet. — Madame Rocca. 219

CHAPITRE V

Plaisirs à Coppet. — Exil de Mathieu de Montmorency et de madame Récamier. — Madame de Chevreuse. — Sa conduite à la Cour impériale. — Son exil. — Sa mort. — Madame de Balbi. — Le comte de Romanzow. — Bal à l'occasion du mariage du grand-duc de Bade. — Costume de l'Empereur. — Singulière conversation. — Formes de la Cour impériale. — Bal à l'occasion de la naissance du roi de Rome. — L'impératrice Marie-Louise. — L'Empereur veut être gracieux. 236

CHAPITRE VI

La duchesse de Courlande. — La comtesse Edmond de Périgord. — Monsieur de Talleyrand. — Le cardinal Consalvi. — Fêtes du mariage de l'Empereur. — Mon oncle, l'évêque de Nancy, nommé archevêque de Florence. — Triste résultat de cette nomination. — Résistance d'Alexis de Noailles. — Brevets de sous-lieutenant. — Madame du Cayla. — Jules de Polignac. 251

CHAPITRE VII

Esprit des émigrés rentrés. — L'Empereur et le roi de Rome. — Les idéalistes. — Monsieur de Chateaubriand. — Une amie de Chateaubriand. — Les Madames. — La duchesse de Lévis. — La duchesse de Duras. — La duchesse de Châtillon. — Le comte et la comtesse de Ségur. 262

CHAPITRE VIII

Derniers temps de l'Empire. — Gardes d'honneur. — Situation des esprits. — Illusions de parti. — Désorganisation des armées. — Les Alliés s'approchent. — Les autorités quittent Paris. — Bataille de Paris. — Capitulation. — Retraite des troupes françaises. 281

QUATRIÈME PARTIE
RESTAURATION DE 1814

CHAPITRE I

Mes opinions en 1814. — Dispositions du parti royaliste. — Arrivée du premier officier russe. — Message du comte Nesselrode. — Prise de la cocarde blanche. — Aspect du boulevard. — Entrée des Alliés. — Dîner chez moi. — Déclaration des Alliés. — Conseil chez le prince de Talleyrand. — Le marquis de Vérac. — Réunion chez monsieur de Morfontaine. — Attitude des officiers russes. — Bivouac des cosaques aux Champs-Élysées. 291

CHAPITRE II

Billet du prince de Talleyrand. — Craintes des Alliés. — Représentation à l'Opéra. — Représentation aux Français. — Fautes du parti royaliste. — Visite du général Pozzo di Borgo. — L'empereur Alexandre. — Sa noble conduite. — Brochure de monsieur de Chateaubriand. — Son effet. — Sa réception par l'empereur Alexandre. — Récit fait par monsieur de Lescour. — Il se dément. 303

CHAPITRE III

Le maréchal Marmont. — Bataille de Paris. — Séjour à Essonnes. — Mot du général Drouot. — Le maréchal Marmont entre en pourparlers avec les Alliés. — Arrivée des maréchaux à Essonnes. — Ils viennent à Paris. — Conférence chez l'empereur Alexandre. — Le maréchal Marmont apprend que son corps d'armée quitte Essonnes malgré ses ordres. — Son chagrin. — Intrépidité de sa conduite à Versailles. — Erreur de sa conduite. — Lettre du général Bordesoulle. — Réponse donnée aux maréchaux. — Conduite du maréchal Ney. — Dangers courus à notre insu. — Sauvegarde envoyée chez moi. — Pêche russe. — Bonhomie des cosaques. — Formation d'une garde d'honneur. — Intrigues qui en résultent. 315

CHAPITRE IV

Te Deum russe. — Mission à Hartwell. — Entrée de Monsieur. — On prend la cocarde blanche. — Le lieutenant général du royaume. — Le duc de Vicence. — Le général Owarow. — L'empereur Alexandre à la Malmaison et à Saint-Leu. — Première réception de Monsieur. — Représentation à l'Opéra. — Attitude du parti émigré. 331

CHAPITRE V

Le Roi part d'Angleterre. — Visite de l'empereur Alexandre à Compiègne. — Son mécontentement. — Monsieur de Talleyrand est mal reçu. — Costume étranger de madame la duchesse d'Angoulême. — Déclaration de Saint-Ouen. — Son succès. — Entrée du Roi. — Attitude de la vieille garde. — Maintien des princes. — Encore l'Opéra. 341

CHAPITRE VI

Première réception du Roi et de Madame. — Costume et étiquette de la Cour pendant la Restauration. — Arrivée de monsieur le duc d'Angoulême et de monsieur le duc de Berry. — Bal chez sir Charles Stewart. — Le duc de Wellington. — Le grand-duc Constantin. — Dispositions de monsieur le duc de Berry. — Préventions contre monsieur de Talleyrand. — Jalousie du comte de Blacas. — Mon père refuse l'ambassade de Vienne. — Sagesse du cardinal Consalvi. 350

CHAPITRE VII

Séance royale. Nomination de pairs. — Mon père accepte l'ambassade de Turin. — Motifs qui le décident. — Madame et mademoiselle de Staël. — Monsieur de La Bédoyère. — Maladie de Monsieur. — Le chevalier de Puységur. — Le pavillon de Marsan. — Maintien des dames anglaises. — La comtesse de Nesselrode. — La princesse Wolkonski. — Mon frère obtient un grade. — La comtesse de Châtenay. 362

CHAPITRE VIII

Madame la duchesse douairière d'Orléans. — Madame de Follemont. — Monsieur le duc d'Orléans. — Mademoiselle. — Madame la duchesse d'Orléans. — Scène à Hartwell. — Monsieur le duc d'Orléans refuse une place à mon frère. — Monsieur de Talleyrand part pour le congrès de Vienne. — Madame de Talleyrand. — La princesse de Carignan. — Les deux princes de Carignan. 376

APPENDICES

I. Note du marquis d'Osmond pour être remise à l'archevêque de Sens, en mai 1788. 391

II. Acte de mariage de madame de Boigne. 398

III. Lettres adressées en 1799 par madame de Boigne à ses parents, le marquis et la marquise d'Osmond. 399

IV. Lettre de madame de Boigne à son oncle, mgr. d'Osmond, évêque de Nancy (1805). 423

V. Lettre de madame de Boigne au général de Boigne (1812). 426

Note 1: Cette note, avec son commentaire par madame de Boigne, se trouve à la fin du manuscrit des Mémoires.[Retour du texte principal]