The Project Gutenberg eBook of Le Voluptueux Voyage This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook. Title: Le Voluptueux Voyage Author: comte de Aimery de Comminges Release date: January 1, 2007 [eBook #20244] Language: French Credits: Produced by Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net) *** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VOLUPTUEUX VOYAGE *** Produced by Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net) GINKO et BILOBA Le Voluptueux Voyage ou Les Pèlerines de Venise --ROMAN-- PARIS SOCIÉTÉ DU MERCURE DE FRANCE XXVI, RUE DE CONDÉ, XXVI MCMVI JUSTIFICATION DU TIRAGE: 716 Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays. * * * CHAPITRE PREMIER --Avertie, il vous faut voyager. Ceci s'adressait à une grande jeune femme mince, vêtue de blanc et qui semblait un long boa souple déposé dans un fauteuil. --Vous croyez? fit-elle, surprise; et elle tendit ses bras en avant, les étira et les passa sous sa nuque lisse.--Vraiment, Bien-Aimé, vous me faites tort; je suis seulement un peu fatiguée depuis quelque temps. --Oui, oui, nous savons: les domestiques, la nouvelle cuisinière, les toiles d'araignées... sans compter vos trottes insensées sur les routes, sous prétexte d'abattre vos nerfs... mais je les aime moi, vos nerfs, quelquefois!... seulement... --Seulement? Avertie glissa un oeil inquiet vers le beau garçon qui venait de parler. Comme elle l'aimait! Comme il répondait à tous ses goûts! Elle avait toujours peur de lui déplaire et elle sentait pourtant qu'il lui serait tout à fait impossible, ce jour-là, de simuler un état d'âme. --Oui, oui, reprit-il, il vous faut voyager. S'agenouillant à ses pieds, il glissa ses bras autour de son grand corps flexible et la regarda ardemment. --Vos yeux sont paisibles, votre bouche sans désirs. Bientôt vous serez «la petite chose inerte» et je ne vous aimerai plus! La vanité de cette menace la fit rire franchement; elle l'embrassa sur le front. Il était tard. Avertie monta dans sa chambre et peu après vint prendre place aux côtés du Bien-Aimé, dans le grand lit à colonnes torses, encadré de rideaux cramoisis. Alors, elle jeta un regard circulaire sur la vaste pièce qu'elle avait arrangée avec tant de soins et un goût si précis. Sa pensée traîna et s'alanguit devant un panneau d'Hubert Robert représentant des jardins d'Italie; puis son oeil glissa sur deux petits _Canaletto_ où Venise en fête, toute dorée, offrait ses charmes, et sur le beau garçon qu'elle avait près d'elle. Elle le regarda comme elle venait de regarder ses tableaux, avec la même complaisance. Son eurythmie l'enchanta. Il lui plaisait à l'égal d'un beau paysage; c'était l'expression absolue de son type. Et pourtant elle se sentit «la petite chose inerte»! --Oui. B.-A. Vous avez raison; j'ai besoin de voyager. Et... j'irai en Italie. --Ah! oui, en Italie! vous recharger d'amour, de désirs, de sensualités, petite dynamo fatiguée par l'usage! --Sans doute! mais vous m'accompagnerez. --Vous accompagner! Moi, vous accompagner? --L'Italie est dangereuse, capiteuse... vous le savez bien, puisque vous m'y envoyez «exprès». Or il est dit dans l'Écriture: «Celui qui aime le danger périra dans le danger»... Celle qu'on envoie chercher l'amour pourrait bien le rencontrer et ne plus revenir! Il fit: «Peuh!», l'embrassa sur les lèvres et ajouta, heureux et un peu fat: --Mais non, mais non, nous deux c'est pour toujours! Et elle, rayonnante:--C'est pourtant vrai! * * * Ce n'était pas la première fois que le B.-A. usait de ce stratagème. Quand Avertie commençait à s'alanguir et, distraite, à rêver, il s'inquiétait, parlait de voyage. Leur amour était si particulier, si unique... ne fallait-il pas lui donner les soins exceptionnels dus à une plante rare? Mais le B.-A. restait esclave de ses aises, de ses habitudes. Les «déplacements» lui faisaient horreur. Les hôtels, les chemins de fer, la vie vagabonde et à la vapeur des tournées à l'étranger lui ôtaient le plaisir et le charme qu'il pouvait y goûter, pourtant, avec son intelligence ouverte et son sens esthétique. Depuis longtemps il avait refusé d'accompagner Avertie, malgré le chagrin que lui causait une séparation, même très courte. Car il avait besoin de sa présence comme de pain quotidien, un petit pain blond et chaud, de gruau, dont on ne se lasse jamais, qui vous appète, au contraire, tous les jours davantage. Le B.-A. était un sensuel sentimental; il savait qu'Avertie adorait les voyages et revenait toujours plus émue, aimante, ingénieuse; l'idée du bloc entier des désirs et des ardeurs de la jeune femme le payaient assez bien du sacrifice très grand qu'il faisait en la laissant partir. Avertie avait une amie charmante, bonne, molle, un peu godiche, mais intelligente, agréable, de commerce facile et qu'on appelait la comtesse Floche. La comtesse Floche aimait surtout son propre corps, ses aises, son bien-être quotidien et sa bourse. Ce fut à elle, cependant, qu'Avertie demanda de l'accompagner. --Comment, chère Avertie, s'écria Floche pressentie, vous voulez m'emmener en voyage? Mais vous ne savez pas quel paquet je suis! Une vraie empotée, et si avare avec cela... Et, ma malle, comment la faut-il? En ai-je seulement une de convenable? Et puis, vous serez obligée de me faire une liste des choses à emporter. Je n'ai jamais voyagé, vous savez! --En effet, vous n'en avez pas l'air! répondit Avertie, en riant. Pendant que celle-ci roulait dans son fiacre, en pensant au colis supplémentaire qu'en la personne de Floche elle s'était imposé--volontairement,--l'autre, dans son entresol élégant, 1, rue Gauthier-Villars, se reposait, mollement étendue sur son divan, dans la soie des coussins amoncelés. Une cigarette blonde au bout de ses doigts gothiques et soignés, elle restait inquiète et un peu tremblante. Malgré le vif plaisir qu'elle se promettait de ce voyage, elle avait peur aussi de la compagnie d'Avertie. Sa famille, un peu verjus, la lui avait souvent dépeinte autoritaire, despote, intransigeante et d'une santé intrépide! La crainte de ne pouvoir se reposer à son aise, de temps en temps, la tourmentait et, par-dessus tout, celle de tant d'argent qu'il lui faudrait dépenser. Mais le plaisir et la vanité de ce qu'Avertie, cette amie si particulière, l'eût choisie comme compagne de voyage, elle, entre tant d'autres, chassa vite ses appréhensions. Elle fit une liste de tout ce qu'elle avait à lui demander, alla mettre son chapeau et courut la rejoindre pour parler de leur projet. --Ah! vous êtes chez vous! quelle chance! j'ai tant à causer pour ce voyage! D'abord, j'ai trouvé une malle. À présent, que faut-il mettre dedans? --Le moins possible, répondit Avertie. Le nécessaire, tout juste: une robe du soir, un bouquet pour vos seins, vos perles, un peu de linge, une boule d'eau chaude en caoutchouc, et de bonnes chaussures... --Et ma pharmacie? --Comment, votre pharmacie? --Ah! ma chère, voilà que déjà vous faites une tête sévère, mais vous ne savez pas ce qu'il faut pour un vieux corps comme le mien! Mes sachets, mes bains de bouche, mon Eau mère... Avertie, qui a prêté une oreille distraite: --Tout ça c'est des bêtises. Que votre bagage soit ordinaire, solide et fermant bien. Puis, ayez une bonne valise dans laquelle vous mettrez vos objets de toilette les plus simples, en toc... en celluloïd, c'est plus léger--et surtout pas d'étalage d'argenterie, de nécessaire, comme vous m'en encombrez dans vos déplacements à la campagne. Ces élégances sont bonnes pour les voyages de noces quand le mari, tout frais, les porte ou le valet de pied! --Mais... vous me parlez de valise, comme si j'en avais! --Et les boutiques pourquoi sont-elles faites? --Oh! c'est très cher, une valise!... Mon fils Melchior pourrait me prêter la sienne,... c'est une sorte de vieux «panier pique-nique» dont j'ôte l'intérieur quand il va chez ses petits amis Grandaim... --Non, voyons! ce n'est vraiment pas convenable pour une comtesse si raffinée! Faites donc le sacrifice d'une bonne valise. Venez, je vous emmène retenir les billets du sleeping et acheter le _bag_. Dans la voiture de Floche, qui les conduisait vers le centre de Paris, celle-ci gardait le silence et Avertie combinait le voyage sur un carnet. --Croyez-vous vraiment indispensable de passer la nuit en sleeping? demanda timidement Floche. J'ai une idée... peut-être l'approuverez-vous? Je voudrais renoncer au sleeping; ça coûte bien un supplément d'une quarantaine de francs, cette affaire-là? Eh bien, j'aime mieux les mettre à l'achat de ma valise. Si vous saviez combien facilement je me passe de sommeil! Dormir? mais, pour une nuit, on peut aussi bien ne pas dormir!... J'en ai vu bien d'autres du temps de mon pauvre mari! Une nuit, c'est si vite passé, surtout en chemin de fer et mal couchée... Tandis que la valise, c'est une bonne affaire de faite pour toute la vie... Avertie la laissait parler d'abondance, la sentant humble et craintive, malgré son verbiage; elle la regardait goguenarde. «En effet, pensait-elle, elle peut supporter une nuit de «noyaux de pêches» en 2e classe!» Floche, qui prétendait descendre de Louis le Gros par les femmes, était mince de taille, mais replète, avec une gorge haute et abondante, des hanches contraintes dans le corset «de la Doctoresse»..., bref d'un ensemble rempli de grâce potelée, et de race tout de même. Chez Cook, on se fit délivrer les billets et organiser l'itinéraire--aller et retour Venise, Milan, le Gothard, etc... Elles attendirent longtemps, déjà un peu en voyage, entourées d'un monde hétéroclite et polyglotte, debout comme dans un bar. --Savez-vous où nous descendrons à Venise? demanda Floche. Vos amis américains qui y habitent vous recevront-ils? Ce serait une fameuse économie! --Certainement non! Eux-mêmes, chère amie, répondit Avertie, n'y sont que pour quelques mois et au 2e étage d'un palais majestueux, c'est vrai, mais délabré et à peine meublé. Seulement, Maud est très pratique et je lui ai déjà écrit de nous trouver de bonnes chambres dans un confortable hôtel. --Pourvu que ce soit le meilleur, le plus élégant avec vue sur le Grand Canal, le Lido, l'Adriatique, le tout Venise, enfin! J'y tiens absolument! Ah! comme je me réjouis déjà de me coiffer, le matin, devant toutes ces splendeurs!... Et puis, si je rencontrais des amis? Altmar m'a dit qu'il y serait sans doute avec son fils, vous savez, ce grand garçon épris d'une ravissante fille sans le sou? Son père le fait voyager pour lui changer les idées. Cet Altmar! qu'il est délicieux, ma chère! J'espère que nous le verrons. Il sera fou de vous tout de suite et moi (soupirant) je vous accompagnerai... Ah non, zut! Il est trop charmant, bien qu'un peu rasta, et d'ailleurs il ne se tiendrait pas de bonheur d'être le futur amant d'une _genuine_ comtesse comme moi!... S'il est gentil, je suis capable de rester à Venise et de vous laisser filer... (Elle rêve.) --Ah! vous comptez?... --Peut-être, est-ce qu'on sait jamais! --Bien, bien... * * * Le lendemain, quand Floche revit Avertie, un peu inquiète, elle demanda: --Avez-vous déjà reçu une réponse de votre amie Maud... nos chambres, vous savez? --Non. --C'est que... j'ai réfléchi toute la nuit à ce problème. Nous ferions tout aussi bien de descendre dans un petit hôtel de famille, une pension suisse, bien simple, bon marché. Car, en somme, le luxe, la vue (on sort pour la voir, on n'a que ça à faire), et la grande vie d'hôtel quand on est rentré chez soi, qu'est-ce qu'il en reste? J'aime bien mieux rogner là-dessus et m'acheter un joli pot--j'ai la passion des pots, comme vous savez--ou quelque bibelot sympathique qu'on garde pour toujours. --Mais, alors, vos amours? insinua Avertie. --Oh! je m'en fiche bien de mes amours... C'est ce que je me disais cette nuit. L'ordre et l'économie avant tout!... Je voulais vous demander aussi... mais vous n'allez pas vouloir... vous allez vous ficher de moi? --Quoi donc, ma pauvre Floche? --Eh bien, vous connaissez mon petit sac jaune, le gros, celui que vous appelez _le Carlin_ parce qu'il claque dans sa peau... J'y ai mis toutes mes lettres d'amour et je voudrais les emporter. Avertie éclata, comme le Carlin. --Emporter le Carlin, bourré de lettres d'amour, pour faire un tour en Italie! Quand vous aurez à peine le temps de lire votre correspondance! Mais c'est de l'enfantillage! --C'est que... Je ne m'en suis encore jamais séparée... --Eh bien, il faudra commencer, voilà tout! C'est de l'esclavage cela! Quand nous rognons sur une paire de bottines, pour ne pas nous encombrer, nous n'allons pas nous charger du Carlin, qui pèse 10 kilos au moins!--Ah! je le connais!--et que vous pourriez égarer dans une gare, ce qui vous compromettrait irré-mé-di-able-ment! Elle avait dit «compromettrait irrémédiablement» pour faire peur à Floche, car rien n'était plus banal que ce fardeau sentimental dont elle ne se séparait jamais, pauvres lettres, d'une navrante insignifiance, sur gros papier cuir, chiffré en Angleterre, et sur lequel les hommes élégants acceptent ou refusent, d'ordinaire, les invitations à dîner. On finit cependant par leur remettre leurs tickets; elles se séparèrent, emportant dans leurs porte-cartes, sous les espèces d'un petit carnet estampillé _Cook and C°_, une provision de joies et de plaisirs. Quand, le soir, réunies de nouveau sous la lampe d'Avertie, elles étalèrent leurs dernières emplettes, voiles, gants, cahiers de notes, sacs à éponges neufs, Floche reparla de sa valise--la grosse dépense: --Je l'ai finalement achetée chez Dewy. J'étais d'abord allée dans tous les magasins pour me rendre compte des prix. Oh! j'ai bien dépensé six francs de fiacre et c'est chez ce sale juif que je l'ai trouvée! C'est une chose magnifique, ma valise! De 95 fr. je l'ai fait baisser à 60, parce qu'elle avait «fait vitrine». Elle n'est pas en peau de cochon, mais en vache et couleur arc-en-ciel. CHAPITRE II Le soir du départ était arrivé. Avertie, après avoir installé son sac en «première classe», parcourait le long couloir du train à la recherche de son amie, quand elle avisa dans un compartiment, sorte d'antre noir, tous rideaux tirés, une forme vague, immobile et entourée de nombreux paquets. C'était Floche. --Ah! vous voilà, enfin! dit celle-ci à voix basse, en parlant du nez pour ajouter au mystère. Vous voyez, j'ai tout retenu et éteint. Comme ça, les gens ont peur; ils ne comprennent pas ce qui se passe; ils prennent les paquets pour un malade et ne montent pas dans votre compartiment. --Fort bien, mais vous êtes en seconde. --Oui, je sais. Après vous avoir quittée chez Cook, l'autre jour, j'ai beaucoup réfléchi et fait déclasser mon billet. C'était trop absurde de dépenser, pour les coussins de velours, presque le double du prix des mêmes coussins en reps! Alors, j'ai pris le reps. --Bien. Et moi, vous m'avez laissée pour compte au velours! Parfait, ce voyage prévu à deux, qu'on décide ensuite de faire séparément! --Non, non, j'ai pensé à tout. Je sais bien qu'après votre premier moment de rage, de fureur, vous serez enchantée de faire comme moi. Après tout, c'était une folie que ces 1re classe! Vous n'allez pas me faire croire que vous êtes bâtie autrement que moi et que vous ne supporterez pas deux jours en seconde, y compris la première nuit?... Et ce sera moi, encore, qui vous aurai mis cent francs dans votre poche! Avertie abasourdie («Quel toupet!» marmottait-elle) ne se prononçait pas. Mais le hasard donna raison à Floche; les premières se trouvèrent bondées et les secondes à peu près vides. Le transbordement se fit rapidement et Floche triompha. Capuchon d'auto sur la tête, coussin à vent dans le dos, droite comme une idole, la Comtesse Floche s'endormit. Avertie, grâce à de nombreux oreillers, en fit autant. * * * _Bâle_. 6 heures du matin. --_Träger, Gepäck?_ --_Ja wohl._ --Buffet? --_Ja wohl._ D'un pas alerte, toutes deux descendent et se précipitent vers le déjeuner. Mais le «n° 18» ne suit pas. À côté des valises, la courroie rejetée sur sa blouse bleue, il a l'air d'un pot de faïence de Delft ou d'un vieux hibou. --Eh bien! qu'attendez-vous? lui crie Avertie. _Schnell!!! Schnell!!!_ --_Nein._ --Quoi, _Nein?_ --_Kann nicht das tragen, zu viel!_ dit-il avec placidité, en montrant d'un signe de tête le tas des sacs jaunes. --Appelez un camarade. --_Nein, zu viel_. Avertie commence à s'échauffer. Le vieux hibou évidemment «ne veut rien savoir». Pourquoi aussi l'a-t-elle choisi tassé, et hors d'âge pour porter leurs valises? Décidément, c'est comme pour les fiacres, elle n'a pas l'oeil. Mais Floche s'en va déjeuner, tandis qu'Avertie essaye de réveiller l'énergie du vieux hibou, en promettant des sommes folles pour lui mettre un peu de coeur au ventre. À la fin, elle le menace même de ne rien donner du tout... Le vieux la plante là et s'en va. --Ça, pour le coup, ça ne s'est jamais vu! s'écrie Avertie. Le temps presse, cependant. Elle n'a plus que six minutes pour transborder les sacs. Sans se décourager, forte de son droit, elle demande à droite et à gauche; malheureusement, dès que les hommes d'équipe aperçoivent les nombreuses «peaux de truie», c'est comme un sort, ils hochent la tête et s'en vont d'un air mystérieux. Il faut pourtant en finir; la sueur lui perlant au front, après des démarches d'une politesse toute XVIIIe auprès du chef de gare, Avertie apprend qu'un arrêté, daté du matin même, défend à tout porteur de se charger des «valises, colis et autres bagages à main» dépassant 0,80 x 0,50, sous peine d'être mis à pied! Tandis que Floche, au buffet, trouvait les petits déjeuners suisses bons mais chers, on annonça le départ du train. Soudain Avertie, en bombe, tomba sur la dernière bouchée de Floche qu'elle insulta, bouscula, mais sans lui conter rien de sa déconvenue si déshonorante pour une jeune vaniteuse de son expérience des voyages. Elle la poussa enfin jusqu'aux colis, lui mit dans une main un des sacs, dans l'autre la poignée de la trop célèbre valise et à elles deux, à bras tendus et jarrets vacillants, elles enlevèrent leurs bagages devant les voyageurs, le chef de gare et les _Träger_ ahuris. Floche, sous le joug, se lamentait à tue tête. --Dieu! les voyages! Ma chère, comme j'avais raison, quel martyre! Et comme je serais plus confortablement, 1, rue Gauthier-Villars!... Mais, tout de même, vous faites des progrès. Je n'eusse jamais osé vous prier d'économiser le _Trinkgeld_ du _Träger!_ Une fois affalée dans le train, retrouvant, sans doute, une petite croûte parfumée aux coins de ses gencives, elle ajouta avec conviction: --Ce petit déjeuner suisse m'a fait du bien. Cela repose après une nuit de chemin de fer. Et puis, c'était du thé de Ceylan, heureusement... moi qui ne peux supporter le thé de Chine!... le beurre, pas mauvais... J'ai mangé trois pains noirs avec des petites crottes dessus. S'était-elle seulement aperçue, cette bonne Floche, qu'elle s'adressait à l'estomac creux d'Avertie?... Changement de train pour le rapide Lucerne-Saint-Gothard. Avertie tombe avec son amie dans le compartiment des fumeurs: velours rouge, bagages, gentlemen anglais. --Cette Suisse, comme elle m'ennuie, se dit Avertie. Heureusement que le printemps l'arrange un peu avec ce jaune pâle aux aiguilles des mélèzes et l'épanouissement des arbres fruitiers sur les versants. Mais qu'elle est grise et dure... comme une poire froide d'hiver! Floche, qui se tenait dans le couloir, l'appela: --Aimez-vous la Suisse? je ne l'aime pas, moi. C'est trop ratissé. --Oh! je sais, répondit Avertie, que vous avez un faible pour les lieux communs. --Des lieux communs? mais, chère amie, vous ne comprenez pas; je vous dis, au contraire, que je n'aime pas la Suisse. --J'ai bien entendu, affirma en souriant Avertie. --J'ai donc dit une bêtise? --Non. Moi, c'est son ciel qui me déplaît... une calotte... une calotte... --De Suisse! --Charmant! incomparable! Décidément, Floche aimait les lieux communs. Dans le wagon des fumeurs, on se serait cru en Angleterre. Avertie en éprouvait du plaisir. Elle avait toujours eu un goût pour ces indigènes naturellement distingués. Quand elle émettait de tels jugements, elle ne pensait jamais qu'aux hommes, bien entendu. Pourtant, son affreux voisin devait être Berlinois; à sa tête de courtier en fromages, elle avait reconnu cela de suite. Bavarde, elle lui adressa la parole en allemand. Lui, répondit en français. Ainsi furent-ils fixés tous les deux. Mais plus loin, _le Homespun_ et _le Heather Mixture_ triomphaient sur les banquettes, mélangés à cette odeur de tabac opiacé qui grisait toujours un peu la jeune femme. Un vieux, propret, plein de santé, rouge et luisant comme les premières cerises et qu'Avertie, à vue, couronna _Baronnet_, tenait, dans sa petite bouche vierge et un peu ridicule, une courte pipe de bruyère. Le visage encadré de fins favoris, blancs comme du sucre, et tondus en bordure de buis bien nette, une rose rouge à la boutonnière, il avait l'air d'être chez soi, à l'aise. À côté de lui, un grand garçon, son fils; même corps, mais trente ans de moins... et quel teint! quelles dents! Ah! qu'Avertie se reconnut bien! De suite, elle pensa au baiser que lui donnerait cette bouche ferme et un peu épaisse, dessinée en arc pur, comme celle du David de Michel-Ange. Elle sentit presque, par autosuggestion, l'appui de ces lèvres sur sa bouche mince et elle éprouva une sorte d'émoi. Son regard descendit le long des jambes du jeune homme; elles étaient fortes, musclées, sèches sous la mince étoffe. «Il est beau, songea-t-elle, et combien peu il s'en doute! Son gilet écossais l'occupe uniquement et, dans le geste las qu'il vient de faire, n'a-t-il pas précisé ainsi la pose du Mars de Botticelli?» L'Anglais s'était aperçu qu'on l'observait. Sous son arcade naturellement tragique, sortait un regard long, direct, appuyé. Avertie, satisfaite d'être remarquée, le soutint, beaucoup moins par coquetterie que par admiration. --Ce regard! c'est un événement, se dit-elle, et ce corps! Il doit être beau, nu, dans cette pose de magnifique flemme sensuelle! Elle pensa aux recommandations du B.-A, sourit d'accumuler déjà dès le départ, avant même l'Italie, et se parlant à elle-même:--Décidément, on ne s'ennuie pas en voyage quand on a des sens... Le paysage se déroulait. «Petits sapins, et volets verts, chantonna-t-elle, savez-vous où je vous préfère? Dans les bergeries des arbres de Noël, en mousse de bois peinturlurée!» Elle conclut dans un soupir: «Désirer, désirer, c'est le seul condiment à la fadeur de la vie, et puis, aussi, un soleil nouveau quand il sort des nuages.» * * * À Lucerne, Dick Strathmore--elle avait lu ce nom sur sa valise--descendit avec sa famille. Il prit congé d'Avertie dans une bouffée de pipe qui voila son intense regard. Elle en fut soudain abattue comme lorsque le soleil disparaît alors qu'on compte sur lui pour le reste de la journée. «Vraiment, j'avais déjà du goût pour ce jeune mâle, se dit-elle. Sa bouche semblait un vrai canapé. Est-il assez bien mis! Et quelle allure dans ses foulées! Au revoir, Dick!» Par la portière, elle s'était penchée pour le suivre plus longtemps. Entendit-il son au revoir? Sur le quai, il se retourna, leva les yeux vers Avertie, la regarda, puis referma lentement les paupières comme devant une lueur trop éclatante. Ce geste l'émut. Signifiait-il quelque chose, après tout? La fumée de sa pipe? La poussière de charbon? L'avait-il vue seulement? Mais, au fond, elle savait bien que ses yeux s'étaient fermés sur la belle image, involontaire hommage à sa beauté, peut-être. Floche la tira de sa rêverie--le train filait au bord de l'eau. --Est-ce beau, ce lac, _Luzerna! Luzerna! Italia!_ chantonnait-elle sur l'air de _Sorrente_ de Boccace. J'aimerais bien avoir des cartes postales pour les enfants. Ne pourriez-vous en acheter au prochain arrêt? Avertie, complaisante et qui collectionnait pour elle-même, descendit à la première station, fit un choix, paya, apporta. --Mais que c'est cher! l'accueillit Floche. Et pour des endroits qu'on a si mal vus, en passant, dont on n'a même pas pu lire les noms: _Küsachak_! qu'est-ce que cela, _Küsachak_? Pour une station, c'est ridicule! Ces noms suisses m'ahurissent, et puis c'est trop coûteux les voyages... mon avarice me reprend... Oh! que je souffre! Ces exagérations amusaient Avertie. Elle demanda: --Irez-vous déjeuner? --Moi? mais je n'ai pas faim du tout! --Pardon... est-ce l'enchaînement de vos idées qui vous amène à ne pas déjeuner? --Vous dites? Enchaînement de mes idées? Ah! je comprends! Mon avarice? Au reste, je n'ai pas honte de vous l'avouer, maigrir et tondre sur un oeuf sont deux préoccupations qui ne me quittent jamais. --Enchantée de l'apprendre; vous ferez dorénavant les commissions. --Vous n'y pensez pas! Et mon petit sac que je ne peux quitter! --Quoi! un sac? quel sac? (elle cherche le Carlin de l'oeil). --Oui, celui-ci, ce tout petit! Ne me grondez pas... j'y ai mis mon argent, et seulement les deux lettres que je possède d'Altmar. --Vous m'agacez. Vous n'êtes qu'une folle! --Pas tant que cela, pas tant que cela! Croyez-vous que je ne sais pas qu'Altmar est riche? Je le cultive surtout pour ses cadeaux, ses automobiles, ses loges, ses billets de théâtre et de courses. Car, pour ce qui est des «mélanges de salive»... voyez-vous, j'en ai soupé! Et Floche regarda tristement le Seeligberg et le lac des Quatre-Cantons, comme quelqu'un qui n'aura plus jamais de soupe. Ensuite, elle finit par se pâmer avec l'exagération qu'elle apportait à tout, à propos de l'eau, des reflets, des tons, du monument de Schiller... et s'adressant au pseudo-Berlinois: --Monsieur, savez-vous si c'est le tombeau de Schiller? --Non, Madame, c'est seulement son coeur qui est là. --Ah! son coeur qui est là! Le coeur d'un si grand homme, d'un tel poète!... Ils l'ont arraché, son coeur, de son corps mort, les cruels! Et ils l'ont fourré là, dans cette énorme pierre froide au bord du lac. Ce pauvre coeur! Quelle poétique invention, Monsieur! Il n'y a que les Allemands pour avoir une telle sensibilité. Ah! l'amour, l'amour! Certainement, Altmar me lâchera... je suis d'une nature si peu attachante. Je suis joliment malheureuse, allez. --Ce pauvre Altmar, reprit Avertie, vous lui faites du tort puisqu'il n'a pas encore eu l'idée de vous aimer. --Mais rien que ça, c'est affreux, et ça suffit pour empoisonner mon voyage! Le lac était froid, gris et sec de ton à cette heure matinale, dans une petite brume commune. Avertie attendait, comme au théâtre, l'apothéose finale, les beautés du Gothard qu'elle escomptait pour la remettre de bonne humeur; mais quand elle les eut, là, sous les yeux, dans leur sévérité verte, crue et pierreuse, étroites et profondes, telles les âmes de Port-Royal--sauf toutefois la couleur verte--elle ne put les aimer. Cela l'ennuyait, l'ennuyait prodigieusement, autant que de la mauvaise peinture. --Etes-vous assez dénigrante, ma chère! disait Floche d'un ton de reproche. Ces neiges éternelles, ces pics grandioses, cette nature bouleversée, cette prodigieuse création de voie ferrée, ces «sept révolutions du tracé», cela ne vous chambarde donc pas?... Et quand on pense que c'est nous, les humains, qui avons trouvé le truc pour terrasser ces monstres, les rendre utiles... l'histoire de la souris qui creuse un fromage, quoi! C'est splendide! Et ces gorges... --Oh! ces gorges... Quand on pense aux beaux seins des femmes et qu'on compare! --Vous dites? Et ces cascades? --Ouatt! les cascades? des «pissevaches» tout le temps. --Des pisse... quoi? --Je dis des pissevaches. En Suisse, vous savez bien, toutes les cascades sont des pissevaches. --Non, je ne comprends pas bien, mais vous avez de l'esprit d'à propos... En effet, ce sont tout à fait des vaches vues par derrière, mes pauvres cascades... ces bonnes vaches qui donnent de si bon lait, du si bon beurre, du si bon miel! --Oh! du miel surtout, Floche! CHAPITRE III Le déjeuner que Floche avait, par économie, refusé de manger se servait pendant la montée serpentine du Gothard, tandis que, béats, les touristes épataient leurs nez contre les vitres sales. Seuls, Avertie et un couple amoureux se désintéressaient du paysage. Le couple, comme tous ceux du même genre, s'entre-mangeait des yeux au-dessus de l'omelette aux fines herbes et du veau marengo. La femme, américaine, très fraîche sans être très jeune, avait la poitrine libre sous une étoffe légère. Quand elle faisait effort pour rompre son pain trop cuit, ses seins en cloches remuaient. «Voilà bien _ce_ qu'ils préfèrent, les hommes!» soupira Avertie en caressant du plat de la main sa petite poitrine de Fellah. Dieu! que tout ce monde-là mange de façon commune et même ce gentil gosse de 13 ans!» pensa-t-elle encore! Elle eût souhaité à l'enfant une vilaine figure, tant ses vilaines manières offensaient sa beauté. Quand elle se leva, tandis qu'il s'empressait poliment pour l'aider à remettre son manteau, elle dit à demi voix:--Merci beaucoup, mon petit monsieur, et, puisque vous êtes si poli, écoutez une vieille dame: lorsqu'on a, comme vous, une jolie figure, il faut avoir les ongles propres et ne pas manger avec ses doigts.» Et elle partit. Dans le compartiment, Floche attendait _Göschenen_, la station du tunnel. On y arrivait. --Quoi! s'écria-t-elle _Göschenen_! Le tunnel déjà! Et même pas cinq minutes d'arrêt pour se préparer à passer sous ce terrible amas de rochers et de glace!... Mes sels! où sont mes sels de lavande? Elle fouilla nerveusement le sac jaune.--Aurai-je le temps seulement de les sortir?... J'ai peut-être le coeur malade, qu'est-ce qu'on sait, après tous les malheurs que j'ai eus! J'ai lu dans un journal que l'air de ce tunnel était si lourd, si oppressant, si méphitique... Ah! mon Dieu! nous voilà déjà dans le trou et je ne trouve pas mes sels, quelle fatalité! Ah si... enfin! Et au moment où elle les portait à son nez, le jour réapparaissait. Un soleil printanier éclatait, enflammant les glaciers du versant italien; il répandait de l'argent liquide sur les pics froids, assis en rond comme des juges. Ils étaient beaux et peu sympathiques. Avertie, intimidée, détourna les yeux; elle finissait par se croire coupable. Mais le train, à toute vitesse, l'emporta loin de ces monstres. Lointains, couronnés de légers nuages, ils lui parurent plus accessibles. Floche, elle, prenait activement des notes:--«Je dis: Versant français--côté ingénieurs. Versant italien: nature et poésie!!» Et quand, par-dessus son épaule, Avertie lut ces lignes: «Nature et poésie», elle se trouva une toute petite chose à côté de la simple Floche. Ces mots roulèrent plusieurs fois dans sa bouche avec la saveur d'un bonbon acidulé. «Nature et poésie!» que dire de plus? Rien que ce nom _Bellinzona_, n'est-ce pas déjà une romance? Et cette langue si sensuelle, faite surtout de consonnes pour être plus douce dans la bouche et aux oreilles! Et ce temps de printemps étourdissant, quelle bénédiction! C'était donc tout cela l'Italie? Déjà des rosés aux murs des villages. Avertie ajusta son face-à-main. De quelle espèce? _Multiflora_! Maniaque, elle ne pouvait voir une plante sans l'affubler d'une désignation classique de catalogue. Sa passion pour la nature et la botanique l'obsédait; elle écrasait ses amies de son savoir en citant les titres ronflants, colorés, barbares, latins, dont elle affublait les plantes. Elle plaignait tout le monde, et Floche aujourd'hui, de ne pas goûter l'intimité des herbes qu'on appelle par leurs noms. À _Chiasso_, le bruit se répandit que le train allait stopper. C'était la frontière, la douane italienne et la grève des _Ferrovieri_. Quelques militaires traînaient déjà dans la gare pour en témoigner. Floche se lamentait. Les douaniers, moustachus, clamèrent en sonores paroles la visite des bagages. Clefs en mains, Avertie descendait, lorsqu'elle s'entendit appeler doucement par son nom de jeune fille... Étrange sensation qui lui donna, en un instant, dix ans de moins. Elle se retourna et se trouva en présence de deux jeunes femmes à l'air affable et étranger. --Mais oui, Josepha, c'est elle! et les voix s'éteignirent dans des embrassades. --Comment, Altesses! par quel curieux hasard nous retrouvons-nous à Chiasso? Les princesses expliquèrent leur voyage vers un oncle mourant. Elles parlaient d'Edouard, de Guillaume, d'Humbert et de François-Joseph, tous têtes couronnées, comme Avertie eût parlé de ses frères et cousins; c'était étrange, cette familiarité dynastique et prénominale sur le quai de Chiasso. Jamais ces trois jeunes femmes ne s'étaient revues depuis le couvent, où Avertie avait été leur respectueuse et assez flattée petite amie. Elle se rappelait les dimanches passés chez la Reine exilée, à Passy, où les Princesses montraient avec orgueil, dans le pavillon isolé du roi leur père, les drapeaux nombreux jadis enlevés aux régiments de l'usurpateur, fanés, salis, troués de balles, tachés de sang, même. Avertie en avait la chair de poule tant elle se croyait dans le merveilleux épique. Puis c'était encore une suite de cadres où, sous verre, s'alignaient des pièces de monnaies de toutes grandeurs et percées également au milieu d'un coup de pistolet. Le Roi, tireur émérite, avait collectionné ces petites gloires à côté des grandes. Son immense portrait, qui centrait la salle, le représentait en uniforme de général, don Juan bellâtre, et un peu épais. Avertie, enfant, l'eût souhaité plus mince, plus théâtral encore, plus Prince de Légende. Mais l'uniforme brillant, les trophées ensanglantés, les damas somptueux tendus aux murs en faisaient, pour son imagination de neuf ans, un héros tout de même assez fabuleux. Dans ces temps-là, les journées de congé, passées à Passy, commençaient toujours par des parties de cache-cache. Puis on allait dans la chambre des Princesses, grande pièce blanche et nue, dont l'odeur acre et fade de renfermé, si particulière aux chambres d'enfants, soulevait parfois le coeur d'Avertie. Trois petits lits en fer, laqués blanc, s'alignaient le long du mur et une grosse couronne royale aux fleurs de lys d'or leur servait de baldaquin. Rien qu'en regardant ses anciennes compagnes, tous ses souvenirs se précisèrent nettement. Doña Josepha, dans l'amabilité du sourire, faisait renaître ses enfantines fossettes, tandis que Doña Alicia s'intéressait avec grâce à la vie d'Avertie. Leurs délicieuses manières étaient comparables à une oeuvre d'art; on y goûtait un plaisir de beauté et d'harmonie. Ces infantes, pourtant, étaient simples, gaies, un peu naïves comme presque toutes les Princesses; et Avertie pensa à ces beaux fruits qu'on empêche de mûrir librement dans les serres, en de petits sacs étroits et bien clos. C'est ainsi que l'étiquette avait dû contraindre ces femmes. Cependant l'homme des douanes, fonctionnaire assagi par le protocole, s'approcha avec déférence du groupe princier, et, englobant Avertie dans la «suite», prit le numéro de ses bagages, de ceux de Floche et, après avoir baisé les mains de tout le monde, annonça qu'on n'ouvrirait point les colis. Le temps pressait. Avertie s'inclina, respectueusement elle aussi, vers les mains supra-patriciennes couvertes de grosses pierres précieuses et rentra dans son wagon. Floche, qui, derrière sa vitre, avait tout surveillé, ne revenait pas de cette aventure. --Que vous avez de belles connaissances, ma chère! Moi qui les avais prises pour de bonnes Allemandes. Ah! on est honorée de voyager avec vous! D'ailleurs, de ces trois femmes, c'est vous seule qui sembliez l'Altesse! Avertie méprisa un peu son amie pour cette flagornerie, mais... elle se regarda dans la glace. Tout s'arrange, dit le sage. Le train partit, malgré la grève, et les deux amies, heureuses d'avoir échappé à un gros ennui, longèrent le bleu _lac de Côme_ bras dessus, bras dessous, le nez à la vitre du couloir. --Il est vraiment italien, _mon Como_! affirmait Floche, dont quelques étés s'étaient passés jadis au bord de ce lac. Mais que l'ingéniosité utilitaire des hommes l'a donc dépoétisé! Voyez-moi ces bâtisses crayeuses, à l'infini... et pourquoi y fiche, je vous le demande? Y manger, y dormir, y faire des saletés! Comme si, au milieu d'une si belle nature, il ne vaudrait pas mille fois mieux être nus ainsi qu'Adam et Ève, pour vivre d'amour, de racines et d'oeufs à la coque!... (Avertie se mit à rire.)--Vous! vous n'êtes ni sérieuse ni poétique... et cela m'étonne beaucoup de votre part, car vous êtes très sympathique! Avertie fut heureuse de se savoir sympathique, mais surtout de rester si distante malgré une telle intimité! Elles approchaient de Milan et leur impatience d'arriver rendait ces dernières heures monotones et pénibles. D'ailleurs, la Lombardie qu'elles traversaient, couverte de vignes uniformément vertes--et verts aussi les mûriers trapus--ajoutait au soporifisme. Pourtant l'enthousiasme classique de Floche força l'attention de son amie. Par complaisance, celle-ci regarda, se leva, se rassit, se releva pour regarder encore, tant de fois qu'elle en prit une mine fatiguée. --Vous êtes malade, chère amie? Dieu! que je suis contente. Je vous aime tellement plus à vous voir des défaillances. «Ils» m'avaient tant dit que vous seriez un turc, que vous me feriez trotter en cercle, que vous seriez de fer, inexorable dès sept heures du matin! Et voilà que c'est moi le turc, moi la vaillante inexorable! Ah! vous m'êtes charmante et bien sympathique, décidément! Tenez, voici mon coussin, mon châle et mes sels de lavande... Au rythme assourdissant du _tarara-bomn di-é-..._ des plates-formes, le train entra en gare. Les Pèlerines étaient à _Milan_. Comme elles donnaient leurs tickets, elles aperçurent un costume beige, un chapeau «Panama», un nez pointu sous l'ombre de la visière. --Le Peintre! le Peintre à Milan, ma chérie, quelle joie! Floche gloussait comme un naufragé qui aperçoit une bouée. C'était en effet le Peintre. --Nous vous emmenons! lui dirent-elles... Mais quel hasard?... --Je savais que vous partiez et je suis venu. Renvoyez-moi si vous n'avez pas de coeur. --Vous renvoyer! Mais puisqu'on vous dit qu'on vous emmène au contraire! Prenez nos paquets, _bags, hold all_, couvertures! Dès lors, elles aussi, voyagèrent les mains vides, en Altesses. Avertie trouva un repos délicieux à se sentir libérée de tout souci matériel et à se garder entière pour les joies qu'elle s'était promises. Le Peintre servirait de fourrier et de chasseur. CHAPITRE IV _Milan, Hôtel de la Ville._ --Mesdames, un bel appartement, à deux lits, 12 francs... nous n'avons que cela delibre... pas de «chambre communiquante» pour Monsieur... et le gérant indique le Peintre. --Môssieu? mais qu'est-ce qu'il peut bien nous faire! reprend Avertie, indignée. --Alors, montons, Mesdames. Il est trois heures, un sommelier--les prenait-on pour des barriques?--les précède; il marche comme un prétentieux tragopan. Tout en circulant dans les longs couloirs, Avertie lit les numéros des chambres, puis sur des étiquettes: _Bains... Jardin..._ --Jardin? Comment, garçon, sont-ce les jardins de l'hôtel qui se trouvent là? --Oh! que non, _Signora!_ Il y en a à tous les étages--et sa bouche voulait être spirituelle--ce sont tout simplement les lieux d'aisances. --Ah! parfaitement. Et elle aima davantage l'Italie d'appeler les cabinets «Jardins». Arrivées dans leur chambre, Floche jette pèle-mêle ses paquets, gants et chapeau sur les lits. Puis sans même regarder: --Ça! un bel appartement, pour 12 francs, avec vue sur les derrières! Être venue de Paris à Milan pour voir frire des soles dans la cour d'un hôtel.... J'en mourrai! --Oh! Attendez quelques jours encore avant de vous détruire, voulez-vous? Et choisissez vite votre lit! lui répond Avertie. --Hum, dans une étable pareille, que m'importe le choix d'une litière! Et elle s'approprie le plus confortable. Elles avaient déjà commencé à ranger leurs menus objets, lorsque Avertie jeta un regard circulaire, se demandant pourquoi la chambre lui paraissait si exiguë. Partout Floche avait marqué sa présence, éparpillant sur tous les meubles éponges, chapeaux, brosses et couvertures. --Activez donc, chère amie, disait Floche dans sa hâte de sortir, tout cela c'est du temps perdu, du temps précieux, du temps qui nous coûte deux francs neuf centimes l'heure. J'en ai fait le calcul. Vite, elles se donnèrent le petit retapage, grain de poudre, rouge aux lèvres, coup de brosse; et, dans leur crasse de voyage, pimpantes comme aux Champs-Elysées, elles descendirent le grand escalier du sympathique _Hôtel de la Ville_. Le Peintre les attendait déjà; il leur avait retenu un fiacre et improvisé un «circulaire» de la première heure. Dès la sortie de l'étroit et populeux _Corso Emmanuel_, le _Dôme_ se dressa devant elles. --Cachez-moi ça! Cachez-moi ça! hurla Floche en agitant--classique geste de l'horreur--les mains devant ses yeux. Elle savait qu'il était de bon ton de dénigrer l'oeuvre moderne. Avertie, au contraire, sans parti pris, regarda; l'ensemble lui parut beau, malgré quelques détails choquants, et la place, un joli plateau pour ce gâteau de noces. Par les rues dédaignées, ils allèrent voir quelques vieilles maisons aux loggias de pierres dentelées et découpées en guipure, puis quelques églises où, pour les prochaines fêtes, pendaient aux piliers de grandes draperies de damas rouge. Les nefs en prenaient des allures intimes d'alcôve dans une lueur pourprée douce et tiède. --J'ai faim, dit Floche tout à coup. --Parfait, dit le Peintre.--Cocher, _Café Baldi!_ Avertie s'y crut à Vienne (Autriche): mêmes élégances un peu tapageuses de province riche; aucun de ces raffinements des _Colombins_ et autres _tea-rooms_ parisiens. Sur les tables de marbre sombre s'accoudaient des femmes empanachées d'autruche et de paradis. Floche, aux yeux d'enfant plus grands que le ventre, commanda une orgie de thé, de glaces, de gâteaux.... Mais, une fois repue, elle trembla, puis pâlit. N'avait-elle pas oublié ses deux principes: économie et sobriété? Ce fut le Peintre qui paya: deux francs vingt. --Vous dites 2 fr. 20 pour nous tous! 2 fr. 20? Il s'est trompé, le brave homme! C'est impossible... c'est de la folie! On n'a jamais mangé 12 gâteaux, 3 glaces, 2 thés, de la bière pour 2 fr. 20! Mes amis, je suis parfaitement heureuse! Notre voyage ne nous coûtera pas un sou! Ils se levèrent sur un «Allons, en route!» d'Avertie. --Oui, oui, en route et un peu vite, reprit Floche. Il faut digérer tout cela, maintenant. Et le Peintre dit au cocher:--«Hôtel _Modrone_.» Le long du _naviglio_ sordide, où baignait le derrière des maisons, les pampres d'avril pénétraient le désordre des arrière-offices et balançaient leurs longs serpents verts sur les oripeaux éclatants des lessives suspendues. Plus loin, Avertie, dépassant ces choses du regard, s'écria saisie: --Ah! que c'est beau, Peintre! Qu'est-ce donc que ce balcon? Serait-ce déjà l'hôtel _Modrone_? Sur le petit canal, une rampe de forte pierre avançait en rinceaux compliqués et un peu lourds. Entre de gros arbres pleureurs, les têtes renaissance et les arabesques sculptées se couronnaient de pousses tendres. Deux amours siégaient, en motif médian, sur des coussins de marbre. Ils embrassaient des cornes d'abondance aux fruits croûlants et dont ils inclinaient légèrement la chute au-dessus de leurs têtes bouclées. Sur la terrasse, un jet d'eau oublié animait la solitude. Le fond se perdait dans un décor à doubles rangées de colonnes sveltes et claires, où les plantes folles et les rosiers exaspérés s'écrasaient contre la pierre. Les volets mi-fermés emprisonnaient des vitraux jaunes et bleus que le soleil piquait ardemment. La vie s'était arrêtée à l'hôtel _Modrone_ depuis l'époque luxueuse. Et les deux vieux arbres qui assombrissaient la terrasse de leur masse pleureuse témoignaient seuls de la fidélité du printemps aux deux amours assis sur leur coussin de marbre. Les Pèlerines étaient pénétrées. Elles refusèrent de «s'éparpiller» en d'autres plaisirs--même d'art--et rentrèrent à l'hôtel. Le soir on s'en fut dîner au _Gambrinus_. Là, les trois amis retombèrent dans le brouhaha bourdonnant du restaurant universel: dames viennoises sur estrade dominant les consommés et les macaronis. Ceinturées de rose fané, l'air absent, fardées, ces filles tristes jouaient _Coppelia_. Ils mangèrent à l'italienne. Sur le menu, soupe à la Corneille, _ravioli, macaroni, rizotto_ et _poletto_. --Que le beurre est donc bon ici! s'écria Floche, qui en faisait fondre un petit morceau dans la chaleur de ses coins de lèvres; notre cher Rumpelmeyer a tant hésité à venir habiter Paris, parce qu'il ne pouvait faire ses tartes qu'avec le beurre de Milan. C'est bien connu, du reste. Mais il y a encore autre chose de connu à Milan! Ah! oui, les mouches! Les mouches de Milan! Seigneur! c'est donc vrai... Heureusement que ce n'est pas encore la saison! Et ainsi s'agrémentait le dîner, pendant que le Peintre sifflotait, entre les _i_ terminaux et le filandreux réel des mets italiens, les airs joués par les dames viennoises. Le _Gambrinus_ était situé sous l'immense galerie de verre, d'un goût douteux, mais si prisée par les Milanais et qu'ils encombrent aux heures de loisir. Avertie, en sortant du restaurant, bouscula une petite table maculée de bière et de limonade. Elle mit le désordre dans un groupe qui, dérangé, découvrit à la jeune femme un buveur solitaire, dont les yeux perdus dans l'espace semblaient suivre la fumée de sa petite pipe de bruyère. C'était Dick! Comment avait-elle pu si totalement l'oublier? Avec la même nonchalance botticcellienne, le même complet _home-spun_, et sa cravate «oeil de truite», on eût dit qu'il attendait le plaisir de bâiller. Sa main et son poignet, mince dans une manchette ridiculement évasée, pâlissaient sous la lueur des becs Auer. Ces détails frappèrent involontairement Avertie. Un peu troublée, elle voulait avancer, se montrer, lui faire comprendre au moins qu'elle était là et que, par un hasard inouï, elle l'avait vu. Elle n'eut pas le temps d'agir; déjà, ses deux co-pèlerins l'entraînaient, perdue dans ses pensées, à travers la fourmilière humaine. Une ruelle sombre, au bout une lueur éclatante et le Dôme, gâteau de noce découpé, crayeux, sur un ciel de flamant-rose. Il était, vu de cette ruelle sordide, à la fois mystérieux et fantastique. Tous trois se regardèrent avec enthousiasme. À ce moment, près d'eux, sur le même ciel rose, dans sa démarche longue et alerte, la silhouette de Dick se profila aussi. Avertie ne douta plus alors qu'il ne l'eût reconnue et suivie; elle mit instinctivement la main sur son coeur et, «la tête dans le ciel et les pieds sur la terre», elle heurta violemment une masse sombre. --Oh! mais! s'écria Floche indignée, faites donc attention! Qu'avez-vous bousculé là? C'est noir... C'est mou... un enfant! Mes amis, c'est le petit Italien, le pauv' petit Italien qu'on rencontre toujours à Paris!... a-t-il sa marmotte? Et elle lui jeta deux sous, déjà loin. * * * Cette nuit-là, Avertie rêva de Dick. Dans une pose de dieu antique, il l'avait embrassée, enlacée. Elle sentait presque encore, au réveil, le toucher des doigts longs, spatulés un peu, qui, pour attirer sa bouche, lui avaient soulevé le menton. Et son regard! Où avait-elle déjà vu cette intensité, cette expression de tristesse et de volupté si complète? Ce regard «qui contenait toute la guerre de Troie»! Floche la tira de ces souvenirs. Elle sortait son nez des couvertures: --Avez-vous bien dormi? Moi, excellemment. Je vous aime, chère amie--et elle déploya son mouchoir--parce que vous êtes décidément ado... Oh! là là! une puce! Avertie, une puce! (Floche sauta à bas du lit)... une grosse, une énorme, marron avec des cuisses longues! Quand je vous le disais! La sale Italie! Etre venue ici pour se faire mordre par des puces, vraiment ça n'a pas le sens commun! Je suis dégoûtée de tout, à présent... Je m'étais réveillée si heureuse près de vous, dans cette chambre d'hôtel! Et n'est-ce pas, quand on pense que ces sales bêtes vous sucent l'un après l'autre, ce n'est pas réjouissant. Si encore chacun avait sa puce qui vous pique et meure! Et vigoureuse, cette grosse fauve! D'ailleurs, c'est ainsi qu'on attrape toutes les maladies, c'est bien connu. Pour comble, ces Italiens, ça a le pompon pour vous les donner, jamais ils ne se lavent! --Calmez-vous, dit Avertie, les seules puces dangereuses sont celles qui nous mordent à l'oreille. --C'est vrai, ça? Vous êtes charmante! ma chère, vous m'épatez... Ce que vous savez de choses! Avertie rit:--J'observe, simplement. --Oh! ce n'est pas votre intelligence seule que j'admire. Ce qui, aussi, est charmant en vous, c'est que vous avez mes idées, mes manies, comme d'ouvrir les fenêtres le matin pour avoir de l'air, se désinfecter. (Elle jette un regard circulaire.) Moi aussi, j'observe avec mon petit cerveau. Ainsi, voyez-vous, ça, c'est un fronton du temps de Napoléon. J'imagine qu'il a dû descendre dans cette chambre. --Sans doute, et le numéro 13 lui aura porté bonheur! 12 fr. par jour, sûrement, il y est descendu. Et ainsi, elles devisèrent jusqu'au petit déjeuner, qu'elles dévorèrent au lit, en même temps que leur correspondance. À dix heures, fraîches comme deux sources, elles retrouvèrent le Peintre au musée du _Bréra_. Devant les fresques importantes, Avertie fut empoignée tout de suite. Concentrée et silencieuse, elle s'écarta de ses compagnons et s'en fut, seule, à travers les galeries, essayant de croquer sur son calepin un mouvement souple, une expression suggestive. À quoi son inhabileté d'artiste amateur pouvait-elle donc prétendre en face de ces beaux visages du XVe, où les paupières alourdies et les bouches aux coins dubitatifs annonçaient déjà, la venue du Vinci? Le _Saint Roch_ du Borgognone, à la bouche rassemblée et si pure, n'avait-il pas des lèvres d'amante délaissée, lèvres encore gonflées du dernier baiser? Ah! pauvre Avertie! Devant _Apollon et Daphné_, obsédée par le souvenir, ne fut-ce pas le corps de Dick qu'elle se figura dans celui du jeune Dieu? L'Apollon, allongé, ses belles jambes nues sous une courte tunique, le cou découvert, appuyait, au creux de sa main languide, une tête charmante. Avertie regarda avidement cette bouche, dont les coins ironiques, légèrement remontés, corrigeaient la tristesse du regard fixé sur le corps de Daphné. La déesse, tandis que ses jambes déjà se nouaient en ormeau, offrait ses seins tendus aux lèvres de son amant, et Avertie l'entendait murmurer, l'amant:--«Je sais encore d'autres baisers!» Eh! oui, pauvre, pauvre Avertie, de par le monde naissent «d'autres» baisers, trop tard pour pouvoir y goûter. Et Dick ne lui dirait-il pas aussi: «Je sais d'autres baisers?» Avertie soupira.--«Le tout, se dit-elle enfin, est de conserver de jolies guibolles. Ah! Dieux de l'Olympe! Ne me jouez pas au bon moment le même tour qu'à Daphne. Ça doit être très dur d'être plantée là--comme un chou--par un Dieu et même par un homme.» Néanmoins, ces pensées alanguissantes attristèrent la Pèlerine. Le coeur lourd, elle continua à parcourir le musée, attirée davantage encore par la volupté des regards et des corps. Devant la _Sposalizio_ de la Vierge et de Saint-Joseph, par Luini, elle retrouva ses compagnons. Ils s'égayaient bassement devant ce chef-d'oeuvre si vif et si moderne. Saint Joseph, disaient-ils, prenait la Vierge par la main, comme un bon charpentier qui aurait oublié de se faire couper les cheveux. Il semblait lui dire en douceur: «Viens-tu à la campagne?» en lui coulant un oeil de biais. Et les Saints Anges, derrière, y allaient d'un pas gaillard, à la campagne! Avertie trouva cette fresque particulièrement douce et attrayante. Comme Luini eût été étonné de les revoir si blanches et si diaphanes, ces créatures sorties robustes de sa palette, mais pâlies par les siècles au point qu'Avertie croyait leurs tons dérobés aux chairs nacrées et laiteuses d'Anglaises, ou encore aux délicatesses des pétales d'azalées. Floche, en bonne humeur par «les oeuvres d'art qu'elle avait pénétrées jusqu'en leurs moëlles d'huile»--du moins l'affirmait-elle ainsi, voulut finir la matinée chez un brocanteur. --C'est, parfois, des imbéciles comme nous qui ont trouvé la «perle», vous savez, un Luini, un Vinci, un Bellini inconnus! Qui vous dit que, dans un coin de boutique, il ne traîne pas une «Piéta» ou un «Ex-homme»! (elle voulait dire _Piéta_ et _Ecce homo_). Et pourquoi ne mettrais-je pas le doigt dessus?... On a bien vu des cantinières gagner le gros lot! Ils entrèrent au bric-à-brac le plus proche. Le combat entre l'avarice et l'amour du lucre se reflétait dans l'oeil indécis ou avide de Floche. La passion d'acquérir n'importe quoi, mais à marchand-volé, prévalut. D'une main crochue et fiévreuse, elle touchait à tout, jetant pêle-mêle les dentelles sur les poteries, les cadres, les brimborions dans les étoffes et les franges. En un instant, la boutique fut à sac. Avertie et le Peintre, gênés, regardaient d'un air inquiet la tête du marchand, qui, lui, dans l'espoir de la forte journée, offrait obséquieusement sa marchandise à pleines mains. Après de longues et infructueuses recherches, Floche, découragée, brandit un objet informe, quelque chose comme un tambour à dentelle, recouvert de soie verte, cerclé de marqueterie, et que l'homme appelait sa «Majoline». Il en voulait quinze francs. --Quinze francs! s'écria Floche, mais vous êtes fou, mon brave homme! Croyez-vous que j'aurais dérangé votre boutique, perdu une heure précieuse, au lieu de voir les chefs-d'oeuvre de Milan, pour payer cette saleté quinze francs? Je vous en offre cent sous. --Mais, Madame, je ne peux pas; il faut que je mange. J'ai cinq petits enfants. Vous ne savez pas le mal que j'ai moi-même à trouver du bibelot... Et «ma Majoline» est très belle... --Non, non! Cent sous, vous dis-je! Ça fait dix-huit sous à donner à chacun de vos chérubins, dix-huit sous, vous m'entendez? Quant aux bibelots, il ne faut pas me coller de blagues. En Italie, ils sont pour rien, comme les marrons! Tout le monde sait ça. Et mettant la majoline sous son bras, elle fit le geste de sortir. --Pardon, Madame, excusez-moi. Je ne puis vous laisser ma boîte si bon marché. Donnez-moi, au moins, quelques sous de plus... pour m'acheter du tabac! --Hum! (et Floche se tourna vers Avertie). Qu'en pensez-vous, chère amie? Cette affaire crasseuse vaut-elle un supplément? Le tiroir est-il intact? Regardez, vous qui avez l'oeil... et le bouton? de l'époque? --Le bouton? Il est charmant, tout ciselé, il vaut bien à lui seul les cinq francs. --Bravo, bravo! Alors, s'adressant au marchand:--Eh! bien, mon ami, votre boîte me plaît, je consens au supplément de tabac; emballez-la-moi et vous, Peintre... donnez quelques cigarettes à Môssieu. Le peintre offrit un paquet et Floche, pendant que tous lui tournaient le dos, s'adjugea subrepticement un bout de galon qu'elle dissimula dans l'ouverture de son gant. Rentrés à l'hôtel, il leur fallut refaire paquets et valises. --Jamais, jamais, pleurnichait Floche, je ne viendrai à bout de ma pharmacie. Je vous le disais bien, on ne peut pas se passer de femme de chambre en voyage. Baptistine m'avait arrangé tout cela trop bien... une vraie mosaïque. Que voulez-vous que je devienne à présent? Je suis tellement empotée. Si, au moins, vous vouliez m'aider. Mais vous êtes une pure égoïste; comme toutes les femmes heureuses, vous ne pensez qu'à vous-même! Si vous ne m'aidez pas, je serai obligée d'emporter tout ça dans les mains. --Dans les mains! Vous en avez donc une au bout de chaque doigt? Allons, un peu d'énergie. Faites appel à votre vieux sang de Louis le Gros, et recommencez-moi votre valise. --Oh, ma chérie, ne me bousculez pas! Ne prenez pas ce genre. Quand on me choque, je fais comme le hérisson, je me mets en boule, la tête entre les jambes et on ne peut plus rien tirer de moi. --Alors, sonnez le garçon. --Ah! Quelle trouvaille!... Garçon! Un grand dadais se présenta, les mains flasques. Il empila, bourra et ferma magistralement la valise... un chef-d'oeuvre. --Ma chère, ce blanc de poulet a fort bien travaillé. C'est comme pour les accouchements: un coup de pouce intelligent et «Pouf!» l'enfant sort... Sauf qu'ici, il fallait le faire rentrer. Prêtes avant l'heure, désoeuvrées, elles attendaient toutes deux dans le hall. Avertie demanda à Floche: --Maintenant, expliquez-moi pourquoi vous emportez toute cette pharmacie pour dix jours? C'est un peu niquedouille. --Vous parlez toujours sans savoir. D'abord, j'ai dû emporter des bouteilles de désinfectant, et le bain de bouche, l'Eau-mère, le pétrole Rinaldo, l'alcool à brûler... --Qu'est-ce que c'est que ça, le bain de bouche et l'Eau-mère? --Le bain de bouche? Mais c'est pour mon chicot. Tenez, cette dent-là, elle est superbe, n'est-ce pas? Eh bien, elle descend tous les jours... Là, sur le devant. Je dois lui donner continuellement des lotions astringentes; sans cela, elle tomberait dans mon potage, dans le téléphone, ou dans mon estomac, et de là dans l'intestin, qu'elle perforerait. Et je n'ai pas de quoi me payer Berger, moi. --Et l'Eau-mère? --Ça, ma chérie, c'est un coup de génie que j'ai eu à Biarritz cet été. J'ai soustrait dans les baignoires des Salins, petit à petit, 25 litres d'eau du Briscous. Vous riez? vous n'êtes qu'une bête. C'est merveilleux pour la peau et les rides... on en met une cuiller à café dans sa cuvette et on se lotionne les chairs. Mistress Tüff, cette splendeur américaine, ne se lave jamais autrement depuis vingt ans. Et, moi-même, depuis un mois, je me trouve tellement plus raffermie. (Elle tape sur ses seins qui tremblent.) Vous ne remarquez pas? Avertie examina sincèrement.--N...on..., avoua-t-elle. À ce moment, le Peintre fit irruption. L'omnibus était là, tout chargé. --La note! cria Floche. Avez-vous vérifié la note? Vous savez, c'est tous des filous en Italie. Regardez de près et sacquez-moi tous ces voleurs. De nouveau, après la bousculade de la gare, ils se trouvèrent assis dans un compartiment bondé. Tout à coup, Floche cria au Peintre: --Espèce d'étourneau, je suis sûre que vous avez oublié mon argent au bureau de l'hôtel! Et vous prétendez avoir du bon sens! Ça n'a pas de nom! Et c'est le «magot»! Qu'allons-nous devenir sans argent jusqu'à Venise? J'ai juste vingt centimes pour descendre dans une gare. Allez, ouste! Allez chercher l'argent et vous nous rejoindrez par un train de nuit. Mais Avertie lui fit signe de n'en rien faire; elle déboutonna sa veste, et plongea la main dans son corset, qui laissa échapper deux petits rubans roses. --Mes amis, leur dit-elle, j'ai, moi aussi, un petit magot; il est épinglé à mon corset... Grâce à moi, tout s'arrange, voyez-vous. C'est ma nourrice qui m'a donné cette habitude. Elle mettait ses économies dans un petit, sac en taffetas gommé recouvert d'une perse à rideaux. Et Avertie sortit une enveloppe minuscule à rayures bleu de ciel, bordée d'un ruban amarante. On eût dit d'un petit sachet XVIIIe siècle. Seulement, le gros bouton de corozo venait du Bon Marché.--Si vous voulez mes subsides? Ses doigts étaient encore dans son corset. --Oh! la chérie, cria Floche, voyez-la toute prête à nous donner à téter. Dans leur compartiment, on les prit pour des comédiens en tournée. Aussi fut-on plutôt familier, à la grande joie d'Avertie, qui fit parler son voisin. En passant devant une ville, cet homme prononça _Brescia_ comme s'il eût baisé ce nom. À cette caresse inattendue, Avertie sentit des petites fourmis de plaisir lui grimper sur la nuque. Par une ingéniosité très féminine, elle arriva à lui faire répéter plusieurs fois ce nom magique, pour en éprouver de la jouissance. Les fourmis gagnèrent son cerveau. Elle ferma les yeux. Les fresques du _Bréra_ dansèrent devant elle: Saint Roch avec sa plaie chaude et sa bouche mûre, Apollon avec la nudité de ses épaules et Dick se détachant sur le ciel rose, à côté du Dôme... Le reverrait-elle jamais, ce Dick? Se parleraient-ils un jour? Dans quel Olympe, si ce n'était ici-bas, l'entretiendrait-elle du goût extraordinaire qu'elle avait pour lui? Un goût! Faut-il qu'il se perde à jamais et que l'autre en ignore jusqu'à l'existence? Devant son impuissance à forcer l'avenir, Avertie se découragea vite et devint nerveuse. Les fourmis descendirent dans ses jambes, où elles sont suprêmement agaçantes, comme chacun sait. --Il faut aller au wagon-restaurant «prendre nourriture», décida Floche. Là, monde fou, fumée épaisse et stagnante au-dessus des bouteilles. Avertie s'énervait à ces repas en aquarium desséché, où les convives, collés les uns aux autres, ne pouvaient porter la main à leur bouche sans sentir le contact chaud d'un voisin. Le garçon, de sa grâce équivoque d'équilibriste aux ongles noirs, jetait distraitement sur les assiettes la nourriture éclaboussante et flasque. Puis il s'évadait, la serviette voltigeante au bras, dans sa livrée répugnante de maculatures, mais si ajustée qu'elle avait l'air d'être cousue sur sa peau. Quand Floche eut bien frotté son couvert et son verre, elle montra triomphalement sa serviette noircie et déclara qu'elle serait bien heureuse tout à l'heure de ne pas avoir tout cela dans le ventre. --Garçon! de l'eau minérale, je vous prie! merci. _Cicina_, eau gazeuse... éventée! affirma-t-elle encore. Puis elle lut à haute voix: «Une bouteille par jour... Catarrhe de la vessie, reins flottants, retour d'âge!...» C'est excellent, pour moi, tout cela. Versez, Peintre, versez-m'en tant que vous pourrez! CHAPITRE V --_Verona! Verona!_ Le chef de train s'égosille. Dix heures du soir. Nuit profonde. Floche se lève, regarde à travers les vitres. --Ô Poésie! Ô tombeau de _Roméo et Julietta!_ Voyons un peu. Elle ouvre la fenêtre.--Quoi? Vérone, cela? Mais, Seigneur! Que c'est laid! C'est tout noir, c'est tout plat; on ne voit rien, pas une église... c'est infect! Elle dit et se rasseoit. Onze heures; même nuit noire.--«_Venezia! Vene-zia!»_ --Ah! mes chers amis, nous y voilà donc, dans le Paradis! Et Floche se pencha à la portière. --Je m'y reconnais, je m'y reconnais!!! Elle rassembla les Pèlerins et d'une voix de guide qui explique: --Ça, voyez-vous, c'est la digue; là, par terre, la lagune, à gauche, la mer; en haut, le ciel... et en bas, la lune qui se reflète dans l'eau. «Ah! Venezia! Venezia!» chantonna-t-elle, les bras en l'air. Le calme inhérent à la ville qui les entoura sur le quai dès la sortie de la gare, cette absence de tout bruit urbain, cette sorte de subite intimité, après le vacarme du train et la bousculade vers les issues trop rares, envahirent Avertie agréablement. Aussitôt qu'elle eut mis le pied dans une gondole et qu'elle se fut assise sur les excellents et profonds coussins de cuir noir, elle se sentit tout à fait heureuse. Où était l'impatience fébrile qu'on met généralement à retirer ses bagages pour rentrer au plus vite chez soi? Ici on jouait déjà la «Romance», on se laissait vivre et on n'avait, à dire vrai, que cela à faire. La féerie commençait. Tout alentour, dans les gondoles voisines, d'autres couples attendaient, eux aussi. Subitement silencieux, calmés, pénétrés par le charme de la cité, des eaux douces qui clapotaient le long du bordage, ils semblaient tous des amoureux en bonne fortune: Venise voulait cela. Le Peintre et Floche, causant à demi voix, s'étaient mis à fumer. --Que c'est donc bon d'en griller une en gondole! disait Floche. Avertie se retourna, dégoûtée; fumer à Venise, la nuit, en gondole, comme au café! Ah! qu'ils avaient bien un cerveau-Arménonville! Elle les entendait débiter mille lieux communs sur les arrivées classiques, la nuit, sous la lune et les étoiles. Elle se rappela que, lors d'une exposition de peinture à Bruges, plusieurs de ses petites amies, se piquant de bas-bleuisme, lui avaient, à son retour, posé cette seule question: «Tu as été à Bruges? As-tu vu la lune?» Non, elle n'avait même pas pensé à regarder la lune, elle y allait pour voir des tableaux. Mais l'insistance spécialisée de ses amies l'avait intriguée; elle s'accusait d'avoir, peut-être, manqué une éclipse. Un jour qu'elle parcourait le «trottoir roulant» d'un journal quelconque, elle retrouvait, dans une tartine sur Bruges (_la morte_, naturellement), toute la lune de ses petites amies. Ah! mon Dieu! Elle l'avait manquée, elle, Avertie, dans le ciel de Bruges, sans doute point sur l'I au clocher du Saint-Sang. Que «l'imprimé» jouait donc un fort rôle dans la vie artistique de ses petites amies et des grandes! --Tiens, une église! dit soudain Floche, dont les yeux s'habituaient à l'obscurité. Savez-vous son nom, Avertie? --L'Église de la Gare, répondit celle-ci sur un son détaché, comme si elle eût parlé d'une auberge. --Oh! très joli, très joli! Madame est maussade. Sans doute parce que nous attendons encore nos bagages. Tra là là là! Mon cher, cette femme n'a aucune poésie dans l'âme. C'est dommage. Tirez-moi donc les «Petits beurres» du sac jaune. J'ai une faim de loup; c'est déjà l'air de l'Adriatique qui m'appète. --Quel français, par-dessus le marché! murmura Avertie. Quand les bagages furent proprement arrangés à l'arrière, le gondolier demanda: _Due o solo gondoliere, Signora_[1]? [Note 1: Deux ou un seul gondolier, Madame?] La voix caressait; elle passa sur la peau d'Avertie avec un frôlement de grosse mouche en velours. «Ce pays est doux; ce pays arrondit les angles des mots, il n'est que volupté!» et Avertie se retourna pour regarder la tête d'où cette voix d'or était sortie! un Bellini à cheveux longs et soyeux, au masque sévère, à la bouche jeune et joyeuse; il poussa le cri rauque déjà oriental, avec lequel les gondoliers se croisent: «_A-o-é!_» et son grand corps s'inclina sur la rame dont l'effort silencieux ébranla la gondole. Le long des petits canaux, la voix d'amour retentissait encore avec son cri sauvage, ou bien, joyeusement, elle saluait la gondole rencontrée, souhaitant la _buona notte_. --_Addio, addio, Carlo!_ répondait-on. Puis, Carlo s'essaya à chanter, mais sa voix était sourde. Il toussa, racla sa gorge et cracha épais dans la lagune. --Ah! tant pis! dit Avertie tout haut. --Vous dites? demanda Floche. --Je dis, tant pis, parce qu'il a craché. --Qui a craché? Carlo? Qu'est-ce que cela vous fait? D'abord, c'est plus sain pour lui, et puis il y a déjà tant de cochonneries dans la lagune! Avertie le savait bien, mais son Bellini s'était dépoétisé par trop subitement. Bientôt, l'eau sur laquelle voguait la gondole parut lourde et plus grasse. Les palais et les maisons se dressaient, vastes ossuaires sous cette lune froide, évadée par instant des nuages. Mais Carlo, de sa belle voix maintenant harmonieuse et qui s'éparpillait le long des hauts murs en ondes décroissantes, expliquait le chemin parcouru, le petit canal, le raccourci, le théâtre qu'ils dépassaient en faisant monter l'eau clapotante, sur ses marches de marbre. Dans les canaux plus intimes, tout devint sonore; les gouttes d'eau, elles-mêmes, qui tombaient de la rame, trouvaient leur écho; la gondole rasait les murs; jouant au voleur ou au Borgia, les Pèlerins parlaient à voix basse. Ils débouchèrent enfin sur le grand Canal. «La lune y épousait la lagune», tandis que la perspective s'offrait aux voyageurs théâtrale, ornée de la parure de tous ses palais, d'une beauté d'Orient dans la nuit. Au fond, vers la haute mer, semblables à des fûts de forêt brûlée, se dressaient les mâts de la _Giudecca_. Enfin, derrière eux, devant les vulgaires becs de gaz, émergea l'_Hôtel Britannia_. Dans le hall, sur les fauteuils et les banquettes, des voyageurs somnolaient, châle au bras, sacs en main. --Nous n'avons plus un lit de disponible. Ces dames ont-elles retenu leurs chambres? s'informa le gérant, debout sur le ponton et prêt à en barrer l'accès. --Oui, dirent ces dames. --Non, avoua le Peintre. Le gérant le renvoya avec un geste d'homme repu. --Monsieur, intervint Floche, il est impossible que vous expulsiez ce jeune homme. Un lit, un simple matelas, et voilà de quoi le coucher! Où voulez-vous qu'il aille, ce pauvre garçon? Faites-lui mettre n'importe quoi par terre. Ma chère Avertie, nous ne pouvons l'abandonner ainsi. Nous le prendrons plutôt dans notre chambre. Elle gesticulait, excitée, parlant très fort. Quelques endormis du hall soulevèrent des paupières vindicatives. L'un d'eux jura. Avertie détestait l'esclandre. Elle se sentit subitement un coeur très dur. --Taisez-vous donc. Vous faites scandale, vous dites des choses absurdes. Que le Peintre se débrouille. Le pauvre Peintre, poussé au derrière par la décision d'Avertie, regagna sa gondole et, «_A-o-é!_», disparut dans la nuit. Avertie eut un sursaut de répulsion en entrant dans les chambres, offensantes par leur papier sombre, leur plafond de guinguette à liserons peints, leurs meubles chocolat et leurs marbres poisseux de crasse humide. --Heureusement, dit Floche en soupirant, nous aurons toujours la vue du Canal! et elle s'approcha de la fenêtre qu'elle ouvrit: horreur! Relents de cuisine, de friture froide, de marc de café! Sur le toit voisin, à hauteur de l'oeil, pelures d'oranges et vieux citrons. Et en face, à le toucher, un mur écru barrant l'horizon. --Pouah! fit-elle, pour le coup, c'est trop fort! Mais où est donc le Canal? Elle se dirigeait déjà vers la chambre d'Avertie pour proposer l'échange. Le gérant l'arrêta et, d'une voix plutôt hostile: --Pour le prix des chambres, Madame, il n'y a pas de vue sur le Canal. --Eh bien, je vous en fais mon compliment, Môssieu! C'est complet! Dans votre hôtel Britannia (et elle fit vibrer les n avec impertinence), on se croirait vraiment chez des pauvres, à Grenelle! Le gérant se retira... à reculons. --Vos amis américains sont des brutes. N'auraient-ils pas dû surveiller votre commande et se mettre en quatre pour vous, puisqu'ils _vous aiment tant!_ Vous ne me ferez jamais croire qu'il n'y ait pas d'autres chambres, à Venise! --Ah! que vous êtes fatigante, ma pauvre Floche! Ne pourriez-vous vous taire? Quand je pense à tous ces gens qui sont en bas, sans lit, au peintre qui vogue encore peut-être, je crois que nous devrions nous estimer bien heureuses que ces _brutes d'Américains_ nous aient trouvé ces deux turnes! --Turnes, vous l'avez dit. Vous êtes intelligente, au moins, si vous avez un sale caractère. Des turnes, oui! On ne vient pas à Venise tout de même pour s'enfermer dans des «gogues» et respirer les eaux grasses! --Oui, bien sûr! Vous voudriez, pour cinq francs par jour, un premier étage avec salon, billard, bain préparé au lait d'iris... et la vue sur «tout Venise» illuminé, par-dessus le marché, hein? --Adorable! fichez-vous tant que vous voudrez, nous n'en sommes pas moins des dupes.... Tiens, le lit est propre... oh! mais il a l'air parfait. Nous allons dormir comme des plombs! Au petit réveil, devant le mur écru, les toits, les pelures d'orange et de citron, elles se réveillèrent reposées et d'humeur charmante. Une lettre de Maud, impatiente de revoir une amie après dix ans de séparation et son mariage avec un Italien, annonçait à Avertie sa visite à l'heure la plus proche. Cette dernière était encore à sa toilette--quand Maud entra. Joie d'Avertie malgré l'encombrement dès patron-minette d'une chambre trop petite. Après les premières effusions, l'idée d'une exploration en groupe nombreux la navra. À l'avance, elle sentit son âme indépendante comprimée en cette mésaventure comme un pied en des bottines neuves et vernies. Elle se fit belle pourtant afin de plaire à Maud qui, en Américaine de race, aimait «les élégances». Grands dieux de l'Italie! une robe à traîne et un toquet à plumes pour tournailler dans Venise par une journée de sirocco! Aussi, dès la sortie de l'hôtel, Avertie fut la proie de ses nerfs exaspérés par la processionnelle ballade. Il fallut se rendre sans perdre un instant à la _Piazzetta_, où les attendait le mari de Maud... et aussi Saint-Marc, heureusement. Par des ruelles amusantes, si étroites qu'une ombrelle ouverte en frôlait les murs, ils arrivèrent à _San Moïse_, la petite église paroissiale du quartier. Avertie, qui n'allait pas à un rendez-vous d'amour, regardait curieusement les alentours, quand, en levant le nez, elle se crut démente.... Quoi! de la neige sur cette église? Elle se tâta, vit le ciel bleu, le soleil éclatant, et ajustant son face-à-main, elle constata avec dédain que ce qu'elle avait pris pour de la neige était l'amas des fientes de pigeon, agglomérées sur les corniches et les toits. Tout de suite, elle fut mieux disposée et trouva la ville d'une grande séduction. En passant devant la poste, pourvoyeuse des chères lettres du B.-A. (car le B.-A. restait encore le Bien-Aimé), elle fredonna, avec son dégoût particulier des choses communes, les vers du bourgeois et subtil Nadaud: Celle qui frappe à ma porte Et dont je suis tant épris, C'est la duègne qui m'apporte Les billets que tu m'écris.... Mais sous le sirocco soufflant par les arceaux de la _Piazzetta_, il lui fallut maintenir ses jupes et son toquet branlant, et marcher ainsi sur les dalles de la place admirable, sans rien voir, au milieu des pigeons et du soleil, pour rejoindre Sténo, le mari de Maud. Sténo proposa de suite de «faire un tour». Avertie, sans désir, souple et prête à tout, résignée à ne rien voir, à ne ressentir aucune émotion, suivit, docile, le troupeau qui, bientôt, s'augmenta du Peintre. Ils s'en furent donc, en bande Cook, au pont des Soupirs où Maud les photographia gravissant les marches, «en souvenir de cette charmante matinée». Avertie caressa de la main le marbre blanc et poli des pommes de pin échelonnées sur la balustrade. Elle les aima d'avoir une forme sobre, un dessin ingénieux, divers et charmant. Plus tard, elle se rappela qu'on l'avait traînée dans la cour des Doges, au bord d'un puits, au fond duquel elle avait machinalement regardé, sans y voir la Vérité dont, naturellement, chacun avait parlé; qu'on s'était extasié aussi devant l'Ève nue de _Rizzio_, ronde, faussement pudique en son geste gauche, le ventre déformé par la gestation de Caïn et d'Abel, les seins flasques, mais femme de grande noblesse et d'une dignité Louis XIV! Et qu'enfin, comme on se quittait, elle était tombée en arrêt devant le _Lion della Carta_. Campé en fronton au-dessus de la porte du palais ducal, une patte sur l'Évangile, les ailes déployées, la queue fière (pas jusqu'à la trompette cependant!), la gueule entr'ouverte, amère, il surveillait les entrées. Son oeil était sombre, tragique, presque dur et mortellement triste. Et c'était encore le regard de Dick! Avertie défaillit presque, comme si elle se fût trouvée en réel face à face avec le jeune Anglais. Clouée devant cette image, oubliant l'ambiance Cook, elle lui vouait, inconsciente, ses désirs accumulés. Cette fourrure de pierre, elle la sentait contre sa poitrine; ces flancs, elle en comptait les battements sur sa peau, et ses seins à elle s'embrouillaient dans la toison fauve; ses bras frêles et ronds, colonnes rosées de Venise, encadraient le mufle bysantin, ses mains s'enfonçaient dans la gueule baveuse.... Et elle eût presque été reconnaissante d'une morsure. Midi sonna. L'habitude de se ployer aux usages journaliers, aux petites choses de la vie, la tira de ses divagations. Elle s'achemina vers les arcades et, avisant un marchand de photographies, elle acheta l'image de ce lion, si suggestif de l'être désiré. Puis, la cachant sur sa poitrine à côté du petit sachet de soie bleue, elle s'en fut au _Vapore_ rejoindre ses amis. * * * La _Vapore_ est un restaurant indigène, assez vulgaire, mais typique, où gens du pays et Allemands de classe moyenne ont leurs habitudes. Pendant les repas, un vieux chasseur gras, à terribles moustaches, naïf sosie de Garibaldi, sanglé dans un multi-boutonné spencer de groom, leur offre d'un air paternel et farceur des hors-d'oeuvre bizarres et compliqués. Silencieux et engageant, il fourre tout à coup sous le nez des convives son plateau garni de crabes farcis, de moules, de homards, d'huîtres, de crevettes, de _canocci_, tous fruits de la lagune. Ah! ces répugnants _canocci_, ils fascinaient Avertie comme les noyés à la Morgue hypnotisent les femmes du peuple. La méchanceté de leurs petits yeux noirs et durs subsistait malgré le gonflement de leurs corps de gras scorpions et rose mal cuit. Que ne vendait-on leur photographie, Avertie l'eût achetée sur-le-champ. Le déjeuner propre, confortable, le café excellent, l'humoristique du lieu, l'amabilité du patron reposèrent les trois amis et c'est fort bien disposés qu'ils repartirent pour l'Académie des Beaux-Arts. Tous trois, certes, avaient la passion, la religion de la peinture; ils s'entendaient à merveille sur ce sujet et comptaient parmi les meilleures les heures passées aux Musées. Consciencieux, ils regardaient, notaient, appréciaient les Italiens jouisseurs, jongleurs d'art, aux âmes un peu superficielles. Mais la beauté ils l'avaient sentie aussi et rendue d'une façon si instructive, si intense et joyeuse que le critique sans peine pouvait donner _quitus_ à leur génie de tout ce qui lui avait manqué. Les tableaux du Carpaccio, surtout, ravirent les pèlerins. C'est dans leur vrai pays qu'il faut voir ses personnages séparés par un mur seulement de ce grand Canal dont ils étaient, quelques siècles auparavant, l'âme et la vie. L'histoire de sainte Ursule parut à Avertie vivante, gaie; elle en fut si pénétrée qu'elle s'identifia à la Sainte. C'était elle qui circulait à la cour d'un Roy de la Grande-Bretagne, accueillait son fiancé avec aménité et tristesse à cause de son voeu, puis s'enfuyait en barque. Elle dormait dans un grand lit à colonnes, recevait la visite de l'Ange du Seigneur et enfin se laissait massacrer, sans regrets, sans frayeur, tout naturellement, au milieu de la chaude coloration du tableau et des jambes adorablement minces des personnages. Aussi fut-elle un peu étonnée quand elle entendit Floche ainsi interpeller le Peintre: --Vous voyez sainte Ursule dans son lit? Eh bien, Peintre, c'est tout à fait Avertie le matin quand elle se réveille au milieu de ses cheveux roses... toujours fraîche, elle. Et l'Ange qui touche deux mots à la Sainte, c'est moi, sauf que je suis fanée comme une patte de tortue ou une cuisse d'éléphant adulte, très adulte même! --Pardon, Floche! Vous êtes bien l'ange qui touche deux mots le matin à sainte Ursule, mais c'est pour lui faire et sonner la femme de chambre et veiller à l'eau chaude et ouvrir la fenêtre et travailler au petit fourbi! riposta sainte Ursule en riant. Il fallut partir, le musée fermait. Avertie eut le soupir de regret avec lequel on quitte ceux qu'on aime. À la sortie, ils retrouvèrent Maud et le sirocco. Ah! l'oeil que fit Avertie, harassée, lorsque Floche demanda à faire un tour à pied dans quelque quartier peu fréquenté! Maud les conduisit à _San Trovaso_, où la célèbre échoppe d'Opéra-Comique étalait sa gloire printanière en un balcon rutilant de glycines trop lourdes. --_Oh! bella, bella glycina della Punta lungo!_ s'écria Floche. Et puis, ce qu'on est heureux de retrouver en «chair et en os» ce qui vous bassine aux vitrines, sur les cartes postales et les poncives aquarelles! Au moins, ici, on est sûr de ne pas être volé! Voilà qui n'est pas du chiqué! Ils continuèrent vers _San Sebastiano_. L'absence des touristes, la blancheur, la séduction de ce quartier, avec ses petites loqueteuses dans les haillons desquelles traînait toujours un bout de chiffon vif, charmèrent les visiteurs. Ils furent vite entourés d'un essaim d'enfants, familiers, collants comme des mouches d'orage. Tout le long du quai de la _Maritima_, les maisons s'offraient à la rivière et les petits canaux se succédaient, étroits, mystérieux, pittoresques. En face, c'était la _Giudecca_, ses bateaux, ses navires, et ses barques... et partout, tout autour des pèlerins, l'horrible sirocco. Il tordait les plumes de leurs chapeaux, gonflait leurs jupes et leurs joues presque. Fatiguée par la lutte, Avertie refusa d'entrer dans l'église de _San Sebastiano_. Elle s'abattit sur la borne du seuil. Les enfants qui l'avaient suivie, opiniâtres, les femmes en châles, aux regards hardis, dévisageaient cette élégante à plumes, assise sur une pierre. Elle goûtait ces choses avec tranquillité, hantée par ses souvenirs. Elle pensait que, dans tant de pays déjà parcourus elle avait presque toujours trouvé un quartier analogue à celui-ci et des femmes de ce même type particulier à la race gitane. Ces femmes étaient encore plus intéressantes ici, à cette heure, dans le décor de ces ponts Renaissance, avec le désordre de leur chevelure, la nudité de leurs pieds traînant dans des socques, et le geste courbe de leurs bras pendus à la chaîne de ces puits inouïs de recherche d'art. Mais bientôt elle entendit ses compagnons ouvrir brusquement la porte lourde de l'église. --Ma chère, dit Floche en sortant, vous êtes une folle de ne pas être entrée. Vous n'avez donc aucune santé, aucune résistance? Venir jusqu'à la porte de l'Église de Véronèse et s'asseoir sur une borne quand on a derrière son dos pour plus de cent millions de peinture!... Ma parole, je ne vous comprends pas! Vous ne savez pas voyager.... Moi, j'ai vu tout cela de plus que vous--et elle fit couler sous son pouce les feuillets de son cahier de notes--j'en aurai, au moins, pour mon argent. Avez-vous seulement regardé cet amour de garçon en beurre frais, là juste au-dessus de votre tête? C'est saint Sébastien, ma chère! Je vois tous ses trous... ah! une merveille encore et quelles jambes! À ces mots, Avertie retrouva sa vigueur pour se repaître de la vue des jambes longues, minces, musclées dans leur pose lasse, et des mains et des bras, langoureux de cette trop facile sensualité italienne. La patine éburnée, ce que Floche appelait le beurre frais, en faisait le plus grand charme. Énervée, elle bâilla. Floche s'enquit:--Vous avez faim, ma chère? ou vous vous ennuyez? --M'ennuyer, vous rêvez? Mais quelle heure est-il donc? --L'heure du _tea_! dit le Peintre d'une voix de sacrificateur de petits enfants. Alors Maud proposa d'aller se reposer au _tea room_, établissement _extra-dry_ et où «on s'amusait beaucoup avec tous ces Yankees». On sauta sur l'idée, chacun, sans l'avouer, en ayant assez, pour ce jour-là, de «vibrations d'art». Le _tea room_ était bondé; cela sentait un médiocre mélange de café, de thé et de cacao, tandis qu'un orchestre pauvre, piano et violon, feutrait le bruit des cuillers et des tasses. Avertie s'assit près d'un bow-window, sous un bouquet de lilas énorme, de tulipes et d'anthuriums couleur sang et qui jetait une tache éblouissante dans la salle. Les fleurs, par la chaleur, s'étaient largement épanouies, perlées de sueur embaumée. Il y avait tout un frais poème dans ce paquet de printemps. Alentour, ainsi que Maud l'avait dit, c'était l'Amérique _for ever_. Types réellement sains et beaux, mais si uniformes qu'il eût été difficile de choisir la plus jolie femme. Toutes étaient belles, aucune n'avait de séduction. Tout à coup, sous le nez d'Avertie passa une bouffée de tabac blond mélangé d'arôme de vétiver. Elle se pencha vers le bouquet. Mais non, ce n'était pas cela. Où donc avait-elle déjà senti pareille effluve douce? Elle revit dans un éclair la Suisse, les petits volets verts, Lucerne, le wagon... son oeil dansa dans la pièce. Au fond, du _tea-room_, sous les arcades qui, formant boudoir turc, cachaient à demi les consommateurs, Avertie remarqua une main paresseuse éventer d'un immense foulard indien un visage inaperçu. Dick, attablé avec la plus somptueuse américaine du lieu, était assis nonchalant, presque étendu, dans sa pose affectionnée. Sa compagne avait une carnation trop riche, une poitrine trop forte, des cheveux trop luxuriants, des yeux trop gros, et une élégance provocatrice. Tous deux s'ennuyaient sans vergogne. Avertie les fixa avec effronterie. Le jeune homme avait repris sa pipe; par sa bouche entr'ouverte, il s'ingéniait à faire sortir des anneaux de fumée bleue. Il y apportait toute son attention. Ses lèvres, courtes et épaisses, se fermaient à intervalles réguliers et ses dents larges se posaient sur elles, comme des amandes fraîches sur des fruits rouges.... Avertie eut envie d'y goûter. Quand la pipe fut finie, il la rangea dans son étui et posément la mit dans sa poche, puis il prit un crayon, griffonna quelque chose sur un programme qui traînait sur la table, plia le papier en quatre, en huit, en fit une cocotte, s'amusa à la faire sauter de l'ongle et finalement la garda dans la main. La belle Américaine bâilla en montrant une gueule saine de jeune fauve et, se levant, donna le signal du départ. Pour sortir, Dick devait passer près d'Avertie. Il s'attarda un peu à payer, se leva enfin, fixa Avertie qui sentit son âme _lui tomber du corps_...[2]. [Note 2: Se le cayo el alma del cuerpo.] Négligemment le jeune homme s'approcha d'elle, et sur la table glissa la cocotte en papier. Avec une dextérité qui la surprit elle-même, sans regarder si quelqu'un l'observait, Avertie l'escamota. Son entourage n'avait rien vu. D'ailleurs, tout ne s'était-il pas passé avec un naturel et un flegme admirables? Mais cette cocotte, que signifiait-elle après tout? Une allusion impertinente, peut-être?... Qu'en savait-elle? Cependant son coeur continua de battre; elle eût voulu quitter le _tea-room_ et rentrer à l'hôtel pour déplier au plus vite le papier. Les autres, heureux de se reposer, s'éternisaient en oiseux et amusants propos. Alors Avertie, pour tromper le temps, s'intéressa à classer les gens qu'elle voyait, d'après les peintres qui les eussent le plus volontiers pris comme modèles. Plus tard, enfin, rentrée dans sa chambre, elle sortit de son carnet de notes la petite cocotte en papier. Elle la déplia fiévreusement et, dans un de ses angles, elle lut: _Demain, dix heures matin, aux Arméniens._ DICK STRATHMORE B^{RNT} GRAND HOTEL * * * Au matin, 6 heures, hôtel du Lido. Les Pèlerins ont déménagé. Avertie, fatiguée, dort profondément. Floche s'est déjà levée, a ouvert la fenêtre et s'est recouchée. Bientôt, irrespectueuse du sommeil de sainte Ursule, elle réveille sa compagne. --J'ai sonné la bonne. Pstt! Hé! Avertie! Vous avez le sommeil lourd, mon amie, comme une naïve paysanne! Et vous avez fermé la porte à clef hier soir! Quelle sotte manie! Pour les voleurs qu'il y a ici... Et après, le matin, il faut se lever pour aller ouvrir, c'est esquintant. Allons! Ouste! un peu de nerfs! Vous allez, n'est-ce pas? Très bien! Puisque vous êtes debout, passez-moi mon crayon, mes notes, mon pet-en-l'air... Pas celui-là! Quelle empotée vous faites... L'autre, le sale! Ah! que c'est fatigant tout cela! Et cette matinée, quand j'y pense, quel calvaire! Voyez-vous, pour voyager, vous aurez beau dire, il faut être jeune, car lorsqu'on a tous ces soins à donner à un vieux chicot, à un vieux corps, c'est infernal! (La bonne apporte l'eau chaude.) Hé! Mademoiselle, ne vous sauvez pas ainsi! Elles ont toutes le feu au derrière, ces Italiennes! Apportez de l'eau chaude, cinq ou six brocs, et un peu vite, s'il vous plaît! Elle se lève, lave la cuvette, le verre à dents, le bidet, fourbit, astique, en parlant de microbes, de la contagion et s'ablutionne ensuite à grande eau. Maladroite et cosaque, elle s'enduit d'une épaisse couche de savon qui mousse, mousse et gonfle et coule de ses membres tout autour d'elle comme de la pâte à frire. On dirait _Max und Moritz_ sortis du pétrin de M. Boeck! La mousse de savon gicle et crépite sur tous les objets de toilette. Par terre, ce sont des lagunes, des rigoles fines; les serviettes traînent çà et là sur les meubles, dans les flaques, partout, toutes «commencées»... Cependant la comtesse Floche ne s'est pas lavé les pieds depuis Paris! Quand Avertie s'en étonne, abasourdie: --Oh! ma chère, qu'est-ce que cela signifie de se laver les pieds quand on a la peau sèche? Et je vous prie de croire que je l'ai sèche, moi! Cela donne des cors de se laver les pieds, ça «tendrit» la peau... Les fantassins ne se les lavent jamais, eux! c'est défendu. Sa chemise passée, elle noue, en petite nonnette ronde, glacée de sucre rosé, les rubans de satin entre ses seins un peu mûrs. Puis, soigneusement, elle s'enduit la figure de pommade. --Ma pauvre amie, pouvez-vous me passer votre glace? J'ai la tête si grosse qu'elle ne tient pas dans la mienne. Elle se coiffe avec soin, se fait une auréole bouffante de cheveux d'or autour de son masque gouaché et commence à s'habiller. --Pouvez-vous me sangler, Avertie? Savez-vous?... Vous êtes la complaisance même et la vie avec vous doit être adorable. Je sens que je ne pourrai plus me passer de vous après le voyage. Baptistine, à côté de vous, sera de la crotte de lapin! Ce que je souffrirai, n'y pensons pas! Sanglez! allez, encore! jusqu'à la petite marque de crasse sur le lacet rose; c'est le cran. Ouf! il me faut absolument maigrir, Altmar n'aime que les joncs! Le masque blanc se retourne vers son arrière-train pour voir si tout est bien correct et s'échappe sans remercier Avertie. Celle-ci consulte sa montre: 9 heures, et tant de choses à faire encore! Par quel miracle avait-elle pu finir sa toilette et s'habiller à son tour? Elle prend la glace, regarde sa nuque, y passe une main remplie de bergamotte, s'en inonde le cou et les épaules, endosse une blouse légère, un costume court, pose son canotier sur ses cheveux couleur d'ambre, prend ses gants, un châle, une ombrelle. --Quoi! vous partez? lui demande Floche interloquée. Qu'allez-vous faire à cette heure? Un Vendredi Saint! Ah! oui, vous confesser... La voix de Floche résonnait encore dans la chambre qu'Avertie descendait l'escalier. Sur le mica scintillant de la lagune, fraîche comme une opale en son noir écrin, Avertie voguait dans sa gondole. Ses yeux, fixés sur le couvent des Arméniens, semblaient vouloir en percer les murs aveuglants de soleil. Elle souhaitait glisser, patiner, voler sur les eaux... Jamais elle n'arriverait assez vite. Et pourtant elle savourait l'attente délicieuse de la minute où elle retrouverait Dick. Elle ne regardait ni les jolies voiles latines inclinées là-bas sur l'horizon bombé, ni le geste pittoresque et monotone du gondolier penché sur le mouvement régulier de la longue rame... Enfin les cyprès se détachèrent tout autour de l'îlot, semblables à ces minces chandelles de fête entourant les gâteaux de son enfance. Puis ce furent la petite maison blanche égayée par la floraison des arbres fruitiers et les pilotis d'un bleu criard, l'enceinte du couvent rouge pompéïen et l'image réfléchie de toutes ces choses dans l'eau huileuse. Sous le porche désert la gondole accosta mystérieusement. Avertie perçut encore le clapotement de l'eau sur les marches, puis tout disparut: Dick, flegmatique et beau, la reçut dans ses bras. CHAPITRE VI Silencieux, côte à côte, ils entrèrent dans le couvent. Des arceaux légers formaient un cloître arrondi autour d'un jardin. Alourdies de maturité, des roses pendaient parmi les boutons présomptueux, mêlés aux jasmins jaunes et aux chèvrefeuilles désordonnés qui s'accrochaient aux arabesques des frontons; une odeur suave s'en exhalait, rafraîchie par le jet d'eau d'une vasque rose. Sur le gazon fauché, des tulipes et des anémones, par paquets disposés çà et là, semblaient les bouquets peints d'une délicate étoffe indienne. Au fond un vieux cèdre éclatait de sève au bout de ses branches molles; et un magnolia à feuilles claires et vernissées marquait d'une grande tache d'ombre le petit enclos. Près du jet d'eau, un chat blanc se chauffait au soleil. Derrière de grands arbres, un banc rustique invitait. Dick et Avertie, sous le cloître, regardaient ensemble ces choses charmantes et quiètes. Le jeune homme, avec un geste grave, toucha doucement la manche d'Avertie pour l'écarter du puits dont la chaîne était encore humide. À leurs pieds, de chaque côté de ce puits, sur deux étagères de bois symétriques, des cinéraires variés éclosaient au soleil. Depuis les roses tendres jusqu'au pourpre violent, depuis les bleus tristes et pâles jusqu'à l'azur délicat et moucheté, jusqu'aux indigos crus, les couleurs de ces fleurs de cimetière et de serre étaient éclatantes de beauté saine. Comme Avertie baissait la tête, éblouie par trop de lumière, Dick la prit par la main et l'entraîna doucement vers le banc rustique où ils s'assirent. Alors, il lui saisit l'autre main et les réunit toutes deux contre sa poitrine. Puis, il contempla longuement la jeune femme. Son ineffable et grave regard la pénétrait. Elle sentit ce regard descendre jusqu'à son coeur et s'y reposer. --Nous nous aimons, n'est-ce pas? lui dit-il... (les paupières d'Avertie battirent légèrement). Et puis vous êtes si jolie, _darling_... Comment vous oublier quand une fois on vous a regardée? Vos yeux ressemblent à des oiseaux bleus, ou à ces fleurs que nous venons de voir. Et vos cheveux! On dirait du sucre d'orge... du sucre filé, comme j'en ai vu de semblable dans vos foires en France... Et votre bouche! Nous disons en Angleterre _«A rose bud»_, oui, un bouton de rose rouge... Seriez-vous très fâchée, vraiment, si je vous embrassais? Il parlait d'une voix basse, confidentielle, ardente, à laquelle donnait plus de poids son accent étranger. Avertie ne le quittait pas des yeux; elle avait un plaisir extraordinaire à se sentir si près de lui, si près que lorsqu'elle le voudrait elle serait dans ses bras, contre sa poitrine. Quelquefois, dans ses promenades d'art, aux musées, sous les vitrines, elle avait eu la même convoitise de vouloir saisir, palper dans ses paumes les objets admirés. Les cheveux de Dick, fins et bien peignés, faisaient ressortir la petitesse de sa tête. Ses vêtements étaient tout à fait dans le goût britannique, de teintes mélangées comme les landes d'Écosse et les champs maraîchers (en tout autre moment Avertie les eût notés, chinés, jaune et rose sur fond verdâtre). La recherche de son linge, l'odeur même de tout son être (vétiver et _gem of gem_), se mêlait à celle du jardin, tout cela concourait à faire ressortir la légèreté harmonieuse de son corps, sa grâce souple de Mars botticellien et l'intense expression qui lui était si particulière... Avertie perçut soudain qu'elle l'aimait! L'âme flottante, elle fut sans résistance. D'un geste doux et impérieux, Dick l'attira contre lui et l'embrassa longuement. Puis il s'en détacha un peu, pour la regarder... --Que vous me plaisez, _darling_! Je n'ai jamais rencontré quelque chose d'aussi séduisant que vous, si ce n'est parmi les fleurs... Depuis Lucerne--dans le wagon, vous vous souvenez?--j'ai toujours pensé à vous. Je vous ai suivie; je vous ai trouvée. _Dearest_ (et sa voix se fit douce comme un souffle qui expire), embrassez-moi... Avertie hésita, puis avança les lèvres; et lui, violent, convulsé tout à coup, se jeta sur sa bouche comme sur une proie. Sa figure crispée devint presque brutale. La jeune femme, surprise, se dégagea brusquement. --Oh! Chère, murmura-t-il, obstiné et insinuant. _Don't_... c'est seulement parce que, ce moment, je l'attendais depuis trop longtemps! Et puis, vous êtes... capiteuse, _darling_. Voyez, je serai docile. Là... revenez sur mon coeur... Et il ferma les yeux. Avertie le regarda: sa figure avait, dans ses lèvres entr'ouvertes et le pli de son front, une expression de bonheur et de souffrance. Mais comme elle s'inclinait pour lui donner un baiser d'oiseau, elle sentit la bouche puissante enserrer ses lèvres fraîches et minces. La cloche du couvent sonna l'angélus. Ils se désunirent. Sous le porche, cachés par la verdure du jardin, les deux jeunes gens virent défiler les novices arméniens assombris de longues soutanes de drap dur; elles clapotaient sur leurs rustiques et larges brodequins. Ces jeunes Orientaux avaient des têtes brunes, exotiques, inconfortables, presque simiesques. Leurs faces, très jeunes, étaient salies de poils follets. Les yeux baissés exagérément, les mains jointes, ils sortaient de la chapelle pour gravir, au fond du cloître, un large escalier de pierre. Quelques-uns s'appuyaient à la rampe de marbre rosé, toute luisante au soleil de la polissure des siècles. Avertie regarda ces mains calleuses, vouées, par la chasteté, à la seule caresse des rampes d'escalier! Elle les compara aussitôt aux mains de Dick, longues, exsangues, blanches, et qui gardaient un aspect de concupiscence et de volupté. Elle soupira. Comme ces contrastes étaient séduisants et dangereux!... L'heure avançait. Il allait falloir se séparer. Elle se leva et toute son attitude fit comprendre à Dick qu'elle ne céderait pas, s'il tentait de la retenir. Mais elle regarda une fois encore cette bouche tentatrice; comme pour la sceller, elle y posa son doigt. Puis elle s'évada à travers les bosquets. Sous le cloître, aux abords de la chapelle, un moine qui rangeait les livres de cantiques, dès qu'il l'aperçut, s'informa des désirs de la _signora_. Elle demanda à visiter la chapelle et les collections du couvent. Un peu ivre encore, elle gravit le même escalier par où, tout à l'heure, étaient passés les novices. Elle posa sa belle main libre sur la rampe rose, douce au toucher comme une peau glacée et, sur le premier palier, par la baie ouverte vers le jardin, elle chercha le banc rustique. Dick, qui l'avait suivie des yeux à travers l'ajourage des pierres, se leva dès qu'il l'aperçut et, par un geste indéfinissable--menace ou baiser--, il eut l'air de lui envoyer son coeur. Avertie quitta aussitôt l'embrasure pour suivre le moine dont le trousseau de clefs sonnait à la ceinture de cuir. Il s'occupait, raconta-t-il, de philologie et de littérature. Il parlait sept langues, avait lu Barrès, Byron et les Bibles hébraïques «dans le texte». Sa figure jeune était douce et pâle, un peu créole, encadrée d'une barbe rare et trop fine. Ils causèrent de France et d'Arménie, et des passionnantes études de son Ordre. Puis il la conduisit à la salle des collections. Il lui montra avec fierté, à côté de l'encrier de Lord Byron,--celui dont il s'était servi pour écrire _Don Juan_,--des oeufs d'autruche, des cheveux du comte de Chambord, des poupées indiennes en terre cuite et quelques autres échantillons de semblable valeur, où le moine goûtait évidemment du mystère, du merveilleux, du surnaturel. Avertie, fatiguée et distraite, décida d'arrêter là sa visite domiciliaire; elle s'en excusa auprès du prêtre qui, poliment, lui offrit de la reconduire à sa gondole. Et ainsi, près de la robe noire du saint homme, elle traversa le soleil et les odeurs capiteuses, qui montaient de toutes les plantes de ce jardin dont la dilection divine s'était muée pour elle en volupté. Dick était parti; seul le chat blanc se chauffait encore au soleil, en rond, près de la vasque. Entendant les pas proches, il eut peur et se sauva. «Fini, pensa Avertie, tout est fini!» Elle longea des corridors sévères et passa devant le réfectoire. Une douceâtre odeur conventuelle se mêlait aux relents d'huile chaude. Et le dégoût la prit de cette vie close, étouffée et compressive. Elle eut pitié des moines. Puis, l'instant d'après, elle les envia. Ils ne souffraient pas, eux! Et elle allait souffrir, peut-être? Bah! Vivre! Vivre la vie, elle voulait vivre avidement,... et, s'il fallait payer... eh bien! elle paierait! Troublée, cependant, fatiguée en son coeur, elle remonta à regret dans sa gondole. Sur les coussins, près de son châle, était piqué un petit papier; elle lut: «Vous êtes mon ibis rose... je vous reverrai.» La certitude d'inspirer à cet étranger un amour subtil et assez singulier pour être comparée à un échassier la remonta et aussi l'orgueil d'avoir subjugué, jusqu'au respect, ce beau garçon. Une gaieté douce lui vint--«l'ibis, l'ibis rose»!--et elle se sentit moins troublée, dès que la gondole eut repris le chemin de Venise. Le soleil «chauffait» derrière des buées d'orage; les petits îlots de sable et d'algues amoncelés issaient de la marée basse, s'efforçant à devenir des terres stables. Bientôt, Avertie s'intéressa tout à fait à la contemplation du paysage. C'était, dans la nacre rosée et répandue sur toutes choses, le mirage du désert. En retrouvant ses amis, elle récupéra, au même moment, son équilibre. Vraiment, elle venait de rêver une belle aventure, et, quand Floche lui demanda si elle s'était bien confessée, ce fut avec certitude qu'elle répondit:--«Excellemment! J'ai eu affaire à un Père très agréable.» Puis elle s'occupa de suite des projets de la journée; avaient-ils retenu Carlo pour la visite des petites églises? --Oui, oui, tout est organisé, répondit la comtesse Floche. Carlo nous attend au ponton. Ah! ma chère! Il est sympathique en diable, notre Carlo! Je le regardais encore dans la gondole, ce matin, en vous attendant. Il avait l'air d'un grand singe, hideux, sale, dégoûtant! Je l'adore! CHAPITRE VII Les femmes commodément installées sur les gros coussins de la gondole, le Peintre assis par terre à leurs pieds (le derrière un peu mouillé), tous étaient heureux et retrouvaient l'impression de l'arrivée, la simple satisfaction, le bien-être de se laisser glisser sur l'eau, à travers la Ville Incomparable. Avertie, le bras allongé, tenait une des petites mains de cuivre qui, de chaque côté du bateau, maintiennent la cordelière en laine noire à gros pompons. --Floche, avez-vous regardé ces mains? dit-elle. Sont-elles assez vivantes et fermes d'expression? Et ce pouce aplati vers l'ongle, il a toute une physionomie! J'en ai connu un semblable: c'était celui de James Two. Il synthétisait plus sa personne que sa figure... il synthétisait sa nature d'âme. Comme il m'aimait, si je le lui avais demandé, James l'eût coupé pour me le donner... --Vous donner son pouce! Quoi? Celui en viande, le vrai dont il se sert tout le temps? Vous croyez cela, vous, une femme supérieure, qu'un homme vous aime assez pour se couper un doigt? Ah! laissez-moi rire, Avertie. Vous en avez quelquefois de bonnes, ma pauvre amie! Quelle jeunesse! Et faut-il que vous ayez peu souffert!... Moi, je sais bien que c'est tout au plus les ongles que les hommes se coupent, par amour de vous! Avertie sourit de la tirade et pria Carlo de lui vendre les mains de cuivre. Tout de suite, le Peintre voulut lui en faire hommage; elle s'en ferait monter un manche d'ombrelle. Mais Carlo refusa; il aimait sa gondole. Pourquoi l'aurait-il dépouillée, lui qui la soignait comme une belle femme? Car ces objets étaient anciens et le modèle introuvable... Le Peintre insista, monta les prix, sortit une pièce d'or. Quel pauvre gondolier eût pu résister? Séance tenante, Carlo dévissa les mains et les remit au pèlerin. La cordelière pendit, les pompons noirs traînèrent sur les banquettes... quelque chose de désordonné, d'inharmonieux, entra dans la gondole; elle fut comme déflorée. Avertie eut le sentiment très net qu'elle agissait en bourgeoise, en barbare. Cette main de gondole! Avoir attendu quelques siècles pour devenir le manche d'ombrelle d'une Parisienne! Ainsi, elle déplaçait un point de beauté, elle déparait une belle chose! Elle compara son âme à celle d'une Américaine et pensa avec dégoût que l'amie de Dick eût agi pareillement. Pourquoi ne pas renoncer à cet enfantillage, remettre le cuivre en place, pour l'harmonie des choses universelles? Un vieux hanneton en souquenille tête de nègre, qui happa la gondole de son crochet, à _San Giovanni e Paolo_, coupa court à ces réflexions. --L'Église des tombeaux des Doges, annonça le Peintre d'une voix sentencieuse. --Dieu! qu'ils m'ennuient, ces Doges! s'écria Avertie, et elle regarda le porche d'un oeil maussade. Pourtant, de délicates, colonnes de marbre rose, torcinées en gros câble de navire, encadraient les sculptures des montants. Avertie releva ses jupes et regarda ses jambes pour voir si,--torcinage à part,--elles n'étaient point de la même sveltesse. Puis, toujours hostile à l'Église, elle s'en fut vers deux lions, en bas-relief contre les murs de l'hôpital voisin. Là, elle était à son affaire; leurs regards tristes et dédaigneux l'attiraient invinciblement. --Floche, venez voir avec moi ces beaux lions de Lombardo.... Ils valent tous les doges et leurs tombeaux tarabiscotés. Voyez-moi cette queue qu'ils ramènent devant eux en traîne d'impératrice! Floche, gouailleuse un peu:--Eh, chère amie, vous n'avez pas vu cette touffe poilue du bout...? On dirait une main de singe! C'est très curieux, en vérité! --Mais c'est magistral, simplement. Quelles notes prenez-vous donc? Laissez-moi lire: «Noble attente de ces portiers de pierres..., yeux tristes à la vue des malades de l'hôpital... Fauves matés sous le ciseau du génie...» --Mâtin! vous allez bien! Quant à moi je veux vous confier que depuis quelques jours je suis amoureuse, oui, amoureuse de tous les lions de Venise. Concevez-vous cela? --Vous êtes une folle... Mais vous me fascinez. Je vous trouve très bête et très intelligente... Je ne peux pas vous suivre dans tout ce que vous dites. Vous me troublez, vous m'ahurissez... car, enfin, j'ai du sens commun, moi! Il fallut pourtant entrer à l'église. Avertie laissa ses amis circuler. Elle s'assit à côté d'un autel en pierre jaune que le guide ne mentionnait pas et qu'elle n'aurait certes pas remarqué si elle ne s'était arrêtée auprès. Deux sphinges étranges le soutenaient. Elles avaient des têtes et des seins de femme, des griffes de lion et des queues de dauphin. Sur le marbre poli de leur poitrine et de leurs épaules, l'ocre doux s'éteignait dans du jaune plus pâle et crémeux; leurs têtes douloureuses semblaient excédées du poids de la table sacrée. Il y avait de l'obstination et de la douleur dans leurs regards, leurs bouches et leurs fronts têtus, dans leurs queues trop enroulées, et leurs ongles crispés de rage concentrée d'être là pour toujours!... Les passions aussi, ne vous écrasent-elles pas toute la vie? Elle l'avait entendu dire par des «gens à grands fracas», des passionnés, des agités,--mais était-ce bien vrai?--qu'on ne peut jamais «s'affranchir». S'affranchir, la belle affaire! Même devant les Sphinges de San Giovanni, elle trouvait, au contraire, qu'il fallait une vie de lutte et d'énergie pour, seulement, «conserver». Néanmoins, elle aima la douleur inquiète des marbres symboliques. Ces Sphinges étaient belles. Elle sympathisa avec leur impatience résignée et, finalement, guidée par son constant instinct de volupté, elle s'approcha de l'autel, ôta ses gants et passa le long de ces corps polis une main caressante et douce. Mais Floche, déjà de retour, s'écria: --Vous avez eu bien tort, chère amie, de ne pas nous avoir suivis. Nous avons vu, avec dix sous de pourboire seulement, une série de Véronèse en réparation, accrochés à des échafaudages de plâtriers, salis, tout troués, tout noircis, magnifiques! Et aussi, un immense chandelier, superbe! On aurait dit du vieux plomb au rebut, une belle patine! Avertie s'amusait toujours de l'imprévu des discours de sa compagne. Son pied glissa avec indulgence sur les dalles roses en marbre de Vérone et son coup d'oeil essuya au passage la poussière des stalles chapitrales, en buis lisse, aux teintes luisantes de caramel. --En voilà assez, pour les petites églises! proposa Floche. Allons voir _Santa Barbara!_ Le vieux hanneton en haillons, pour ranger à quai la gondole, la happa de nouveau comme un beau chiffon saisi au fil de l'eau. Ils embarquèrent et bientôt Carlo les accosta à _Maria Formosa_. Mais, la _Santa Barbara_, la perle de Venise, était, sous son voile violet, invisible aux visiteurs. Le peintre et Floche, déçus, s'en rongeaient les poings. --C'est un peu fort, disait-elle! Cette _Barbara_, à qui la montrerait-on, donc, si ce n'est à nous? À tous ces vieux derrières qui trament dans l'Église, peut-être? (Et elle désignait du doigt quelques dévotes prosternées sur les dalles.) C'est stupide de voyager dans ces conditions! Misérable Peintre! C'est vous qui nous avez conduites ici. Vous êtes un nigaud, un maladroit.... Vous ne savez jamais vous débrouiller. Vous n'êtes bon à rien! Le flegmatique Peintre devint audacieux sous l'insulte. Il leva sa canne et, hardiment, fit glisser le voile violet sur sa tringle de cuivre: _Barbara_ apparut les mains jointes, levant des yeux bruns au ciel, froide, poncive, lamentablement banale. Mais ce ne fut qu'un clin d'oeil. Un chat-tigre, le sacristain, avait bondi.... Voilant Barbara d'un geste brutal, au risque de déchirer le rideau sacré, il saisit le Peintre par les poignets, lui arracha la canne sacrilège et la brandit au-dessus de sa tête avec un beau mouvement d'Italien de comédie. Puis il se mit à vitupérer en termes beaucoup moins nobles que son geste, certainement. Pour le calmer, le Peintre dégagea une de ses mains et saisit dans son gilet une pièce d'argent que le forcené, du bout de son coude, envoya rouler au fond de l'Église, en roulant, lui aussi des yeux blancs et ronds. Puis il lâcha tout, remit poliment la canne dans la main du Peintre et, à pas comptés et sûrs, il alla rejoindre la pièce d'argent qu'il empocha. --Ah! _Santa Barbara!_ Quelle aventure! clamait Floche. Manquer d'être assassinée, et par un bedeau, encore! Pour une toile de quatre sous! Nous l'avons échappé belle!... Comment l'avez-vous trouvée cette Barbe, patronne des artilleurs? Moi, pour vous mettre à l'aise, je vous dirai que je ne la «trouve» pas. Ça a beau s'intituler «la Perle de Venise», ce que je ne goûte pas, je le dis sans honte! --Il paraît qu'il faut la contempler des heures pour en être pénétré.... --Oh! bien, alors, sauvons-nous! ajouta Floche. Ils firent le tour de l'Église; il y traînait une odeur d'encens, tiède encore; quelques vieux dos voûtés par la prière se tassaient derrière les piliers; des châles typiques et gracieux circulaient dans la nef. Près de la sortie, les visiteurs aperçurent un groupe qui tenait conversation, hommes et femmes assis en rond avec le sans-gêne de buveurs autour d'une table d'auberge. Une mère, dans un mouvement de tendresse charmante, avait appuyé sa figure contre celle de son petit posé sur l'accoudoir d'un prie-Dieu et qu'elle protégeait de son châle à la façon du Carpaccio. Tout ce monde était à son aise, naturel et harmonieux. L'âme de Venise flottait autour de ce vivant tableau, qu'Avertie pressentit être un bien plus grand trésor pour la Cité que cette «Perle» à peine entrevue derrière ses voiles de damas. Ensuite, tandis qu'on voguait sur les canaux, la comtesse Floche se lamenta:--Aller en fiacre, une fois rentrés à Paris, ce sera affreux après Venise et le gondolage! Toujours un gros derrière devant votre nez; quand ce n'est pas celui du cocher, c'est celui du cheval! Au moins, en gondole, on respire à plein poumons l'odeur des immondices de la seule lagune! --Soyez patiente, Floche. Carpaccio, à _St Giovanni degli Schiavoni_, nous dédommagera. Carlo les débarqua à l'entrée d'une ruelle loqueteuse où séchait le linge plus soigneusement lessivé en vue des réjouissances pascales. Les draps pendaient en drapeaux de fête bourbonnienne; les chemises et les jupons, gonflés par le vent, jouaient les grotesques en baudruche.... _Tü-tü tü-tü!_ La corne joyeuse du marchand de journaux appela de la rue les clients haut-logés. Aussitôt, des fenêtres descendirent des petits paniers, maintenus par de longues ficelles, grosses araignées dégringolant par saccades; puis, le journal reçu, les araignées ravalaient leur fil, pour remonter avec leur proie. _Tü-tü, tü-tü_, le son aigrelet retentissait plus loin. --Les corbillons! Les corbillons! Qu'y met-on? s'écria la comtesse Floche, qui avait du Grand Siècle. Mais voyez-moi ça! C'est inédit, divin, c'est à mettre dans tous les journaux... et puis, c'est gracieux, mystérieux, cette chute rapide et silencieuse d'osier blanc mû par d'invisibles mains! Je suis bien sûre que l'histoire de saint Georges ne nous plaira pas autant, tout à l'heure! Mais, justement, le bedeau était à déjeuner et ne se pressait pas de venir ouvrir son église. Au bout de quelques minutes, Avertie proposa à ses amis de planter là saint Georges et son bedeau. Ils se jetèrent sur cette idée avec d'autant plus d'enthousiasme que sonnait déjà l'heure creuse du déjeuner. Sur les canaux, tachetés de pelures d'oranges, une odeur nauséabonde traînait; un bateau chargé des boues de la ville les croisa. --Floche? C'est le moment de respirer à pleins poumons! cria Avertie. --Ah! Grands Dieux, ma pauvre amie, est-ce assez sale cette Venise! Et faut-il que ce soit tout de même beau pour qu'on supporte toutes ces cochonneries! Enfin, ils arrivèrent au _Vapore_, heureux de humer des odeurs fraîches, fussent-elles de cuisine, et de pouvoir se reposer, assis autour d'une table sympathique. * * * Un gros nuage venait de rabattre les Pèlerins sous le péristyle de Saint-Marc. La masse des pigeons chassés par l'averse s'y était réfugiée aussi. Énervés, excités par l'électricité ambiante, hérissés, la queue en éventail, battant des ailes, ils se becquetaient sur les chapiteaux des colonnes, puis, satisfaits, lâchaient leurs petites ordures. Avertie voyait l'ombre de leurs gestes se profiler sur les mosaïques d'or, à côté de l'histoire de Noé, histoire sans pudeur, elle aussi, et tracée avec la naïveté des âmes simples. --Regardez donc, Floche! demanda-t-elle. Avez-vous jamais vu Noé nu? Le voilà étendu sur son lit, ivre, des poils partout... et en mosaïque encore! Sem et Cham en sont honteux. --À quoi voyez-vous ça? --Au bout de leur nez... Ils viennent recouvrir leur père. Voyez le grand manteau qu'ils apportent. Quant à Japhet, il est resté dans un coin, avec la «bombance», à dire des saletés. --Et après... Cette histoire est passionnante. D'où la tenez-vous? --D'où je la tiens? Elle est bien bonne! Et l'Histoire Sainte alors! --Ah! ma chère, répliqua Floche offusquée, j'ai eu tous mes brevets--il y a bien longtemps, c'est vrai,--mais dans l'histoire Sainte, il n'est question ni de poils, ni d'hommes nus en mosaïque, ni de lits où ils sont couchés.... --Chère Floche, vous êtes un ange et je vous aime. J'ai dû lire, moi, des Bibles non expurgées, voyez-vous! Et elle leva le nez vers la coupole:--Tiens, le déluge? Désirez-vous que je vous en raconte aussi l'histoire? Trois petits hommes dans une grande barque voulaient rentrer chez eux... Mais regardez donc les mosaïques, Floche, ou je ne raconte pas. Donc ils voguent sur de l'eau d'or et un gros pigeon vole sur leurs têtes... --Allons, Mesdames, il faut entrer dans la basilique, vint dire le Peintre. Si nous nous attardons ainsi aux bagatelles de la porte.... --Ah! s'écria Floche découragée. Voilà maintenant que cet autre appelle le Déluge une bagatelle! Et la figure désolée, poussant un soupir, elle rattrapa son amie qui déjà entrait à l'Église. La séduction de l'ensemble, l'atmosphère générale de Saint-Marc subjuguèrent de suite Avertie. Elle ne se demanda pas si c'était une église, un temple, une synagogue, mais elle sentit qu'une magnificence, un merveilleux la transportaient dans un monde inconnu dont la magie l'étourdissait. Quand elle eut perçu que Saint-Marc avait gardé la saveur originelle de ses splendeurs anciennes, l'arôme puissant de sa païenne ambiance, Avertie se prélassa dans un sentiment de plaisir absolu. Elle eut une révélation de choses insoupçonnées, dans la vision reposante d'une harmonie féerique. Et ces vers chantèrent dans sa tête: Là tout n'est qu'ordre et beauté, Luxe, calme et volupté... Puis ses regards se posèrent sur les détails et s'y complurent; elle subjectiva son admiration. Elle eût voulu--Impératrice ou Dogaresse--se promener, s'asseoir, trôner au milieu des mosaïques... elle eût voulu être Celle pour qui toutes ces splendeurs eussent été faites et se sentir, surtout, le point culminant de beauté nécessaire à l'harmonie de l'ensemble. Partout, dans la basilique, on nettoyait, on récurait pour les fêtes de Pâques.... Et soudain, par une lubie amusante, les détails de cette Église, Avertie les rabaissa à des «ouvrages de dames», points de Hongrie, crochet tunisien, tapisseries à l'aiguille et, même, pantoufles pour vieux messieurs. Par terre, c'étaient des carreaux qu'elle avait vus dans l'album D. M. C.... et son esprit, agacé, se débattait contre cette obsession nerveuse. Elle était navrée. Que s'était-il donc passé dans son cerveau? Une fatigue subite, sans doute, d'avoir trop admiré? N'importe, venir voir Saint-Marc, y entrer comme une folle, s'y croire une impératrice et tout à coup se constater l'âme de Jenny l'ouvrière, juger ces choses sublimes à travers un déballage de mercerie.... Ah! il n'y avait pas de quoi être fière! Elle s'assit et s'efforça de ne plus penser. Peu à peu son cerveau se dégagea; les marbres aux murs devinrent de belles étoffes flammées, de glorieux tapis d'Orient revêtant les colonnes. La basilique entière lui parut tendue de couleurs chaudes. Les paons de l'ambon adoucissaient leur marbre jusqu'au vieil ivoire; l'aigle de cuivre poli du lutrin resplendissait au milieu de ce choeur merveilleux de toutes les richesses des siècles. Les immenses candélabres des chapelles, à eux seuls, étaient un univers de recherche d'art; la diversité et la complexité de leurs détails se résumaient en une telle harmonie, une telle pureté de lignes, qu'on les eût crus, de loin, à peine modelés dans des formes larges et grasses. En marbre vert antique, ou en porphyre rosé, les mosaïques du sol attendaient les pieds crémeux des déesses. Avertie eut mal au coeur de les piétiner avec des souliers à fortes semelles... Parfois, sous l'usure, le vert se fonçait, devenait l'émeraude brute des profondeurs de la mer où, là seulement, les algues, et aussi les culs de bouteille, prennent une telle couleur. Avertie rejoignit ses amis dans la sacristie. Une sorte d'intimité calmante l'y accueillit. Ainsi, sur les panneaux, au-dessus des stalles, d'étranges tableautins en marqueterie avaient pris au cours des siècles une telle chaleur de tons et présentaient dans leur composition un tel souci du détail qu'on eût juré y voir une oeuvre hollandaise. Avec leurs canaux et leurs antiques maisons, c'étaient bien plus des intimités de Peter de Hoog que des vues de l'orientale Venise. Avertie, tout à fait dégrisée, s'assit près de la chaire. Soudain, elle vit le Peintre s'approcher d'elle, lui saisir le bras avec violence, et lui dire dans la figure: --J'ai un désir fou de vous posséder, là, dans cette église! L'intonation pouvait laisser croire à une plaisanterie. Avertie en fut cependant toute interloquée, car rien ne ressemblait moins à l'inconvenance de cette sortie que la réserve habituelle et la froideur du jeune homme. --Encore un que le démon de la Basilique vient de posséder... Heureusement que ça n'a pas été en même temps que moi! pensa-t-elle, et elle se mit à rire. Floche, qui avait vu le geste insolite, s'approcha. --Quoi? Que dit-il? Il a les veux hors de la tête! --Il dit simplement, répondit Avertie, qu'il a envie de me posséder dans Saint-Marc... Mais ça n'a aucune importance. --De vous... quoi?... de vous posséder? Comme vous dites cela! Quelle nature avez-vous donc pour parler de possession avec autant de calme? C'est horrible, tout bonnement épouvantable... dans cette splendide mosquée! Un sacrilège, vous savez!--Et se tournant vers le Peintre:--Vous êtes bien jeune, mon ami, pour penser à de pareilles choses. Comment, vous un satyre? Vous, le satyre des Mosaïques! Ah! ce n'est pas comme moi. Je suis une ahurie dans la vie; je n'ai plus de désir, aucun.--(Elle se lève, distraite.) D'ailleurs, assez de s'asseoir ainsi sur la pierre froide. C'est très malsain... ça donne des boutons. Comme ils s'en allaient, une dame en grand deuil, très élégante, reconnaissant des Français, s'approcha d'eux et s'adressant à Avertie: --Madame, pourriez-vous me renseigner, puisque je vois que vous êtes Française? Quel maigre doit-on faire le Vendredi-Saint, à Venise? --Ah! Madame, vous me prenez au dépourvu, je suis Israëlite! Dès qu'ils se retrouvèrent sur la Piazzetta, Floche se retourna et, envoyant un baiser à Saint-Marc: --Voyez-vous, mes amis, dit-elle, ce que j'adore dans cette église, c'est qu'elle a un désordre énorme!--Et, d'un ton docte, elle ajouta:--Car, après avoir vu le détail des choses, il faut toujours en embrasser l'ensemble. --Et c'est pourquoi vous lui envoyez un baiser? et Avertie pirouetta dans la direction des arcades. Un grand goûter avait été commandé au Café Florian par les soins de Maud. Elle voulait présenter ses amis à une dame italienne qui «adorait les Français» et se piquait de connaître les finesses de leur langue... Quinze ans auparavant, Avertie, petite fille, était venue s'asseoir à ce même café. Venise l'avait éblouie alors autant qu'aujourd'hui; mais, tout de même, son plus vieux souvenir restait du sirop de groseille à la glace qu'on lui avait servi dans un très grand verre avec une longue, longue cuiller. Rien de changé dans le café; mêmes banquettes, même stucage général et prétentieux. Seules, les consommations étaient devenues plus modernes et, quand elle demanda du sirop de groseille, on lui répondit, avec un peu de mépris, «qu'on n'en servait pas ici». La dame Italienne arriva enfin, élégante, mince, agréable, avec une figure de chèvre ardente, des yeux fiévreux à la Ricard, une bouche tentaculaire, du rouge aux lèvres, un peu de noir aux dents, un pied cambré comme un embauchoir de buis et chaussé de daim blanc. Très aimable, sa tête seule se mouvait, et ses yeux surtout. Son corps restait raide au bord de la banquette de velours. Cette attitude s'adaptait mal avec l'ensemble, plutôt «chiffonné», de la personne. Et Avertie crut en déchiffrer l'énigme lorsqu'elle remarqua la préoccupation constante de l'Italienne à raidir une forte poitrine qui se tenait insuffisamment sur une taille sans corset. Ce geste rendait une jeunesse factice à des fruits penchants et trop lourds. Intelligente et spirituelle d'ailleurs, elle savait parler de la Venise connue et inconnue, visible et cachée. Voulant lui faire plaisir, les Pèlerins la complimentaient sur sa manière de parler le français. --Oh! répondit-elle, c'est une langue si facile pour nous autres Italiens: on n'a guère qu'à changer ou ajouter quelques petites syllabes et on se fait comprendre. Comme ils avaient manifesté le désir de visiter certain palais, elle leur demanda s'il leur plairait de voir le sien. Il se trouvait à deux pas, et du bout de son ombrelle, elle pointa de hautes cheminées en calice. Subitement, son oeil énorme s'agrandit encore. --Voyez, voyez le _caton_ qui se promène sur mes _tettons_[3]! [Note 3: _Vedete i gatti che passeggiano sui miei tetti_.] Ils virent le _caton_ et les _tettons_ et s'en amusèrent presque trop au gré de la dame intriguée. --Comme vous êtes gais, vous autres Français, leur dit-elle. Allons, venez voir mon palais. Il ne resta aux Pèlerins qu'un souvenir agréable de cette visite à travers de grandes pièces nues, d'où les objets d'art avaient été depuis longtemps enlevés, ce fut celui de la phrase avec laquelle l'aimable Italienne remercia le Peintre de lui avoir offert son bras pour monter les escaliers:--«Mille grâces, Monsieur, de votre assistance. Mon escalier est si pénible que j'ai beaucoup souffert en le salissant avec vous[4]; mais je me suis bien soulagée contre votre bras.» [Note 4: _Ho molto sofferto salendo le scale con voi_.] L'idée leur vint ensuite de circuler à pied par la ville. Accompagnés de la fin du jour doux et beau, ils parcoururent la _Merceria_ et les _Calle_ animées qui entourent la Piazzetta. Les boutiques regorgeaient de verroteries, de pierres fausses, de coraux, de broches en mosaïque, et autres camelotes, cadres, gondoles lilliputiennes, couvertures et châles aux couleurs heurtées. Avertie, badaude, entrait dans les boutiques pour marchander, toucher le clinquant, se parer de colliers de perles et de corail. Ensuite, elle sortait, dégoûtée, obligée, tout de même, d'acheter un peu de ce qui venait de lui faire tant de plaisir. Puis, par les ruelles, ils tombèrent sur les étalages de fruitières où foisonnaient le frais corail des tomates, l'améthyste sombre des aubergines, la chrysoprase et l'opale des concombres équivoques, le grenat des gros raisins et le rubis sanglant des cerises. Ah! l'odeur des premières rosés pourpres et des jasmins qui se mêlait, là encore et toujours, aux fritures des échoppes voisines! Ils escaladèrent les ponts de pierre, gravirent le _Rialto_ au milieu de l'animation des boutiques, fouillant d'un oeil de homard, d'un oeil presque tactile, tous les recoins, dans l'espoir d'y découvrir quelque indienne criarde ou quelque motif d'émotion neuve. Ils descendirent jusqu'aux quartiers plus communs, plus perdus, où la population circulait tranquille, vaquant à ses petites affaires, achetant ses provisions, prenant l'air... Les femmes, souvent deux par deux, se penchaient tendrement l'une sur l'autre, étroitement unies dans leurs châles drapés dont les franges s'alourdissaient des crasses ramassées. Souvent les Pèlerins stoppaient sur les petits _Campo_ nus et clairs, comme blanchis à la chaux. Encombrés de marchands en plein vent, bouquinistes et potiers, chez qui les chefs-d'oeuvre de Venise en photos jaunies et de rebut côtoyaient les poêles à frire. Quelquefois, un coup de vent arrivait, preste, par les toits, des ciels roses de l'Adriatique; il tourbillonnait en spirale sur la petite place, entraînant avec lui les jupes et les châles et aussi les feuillets d'images qui, malgré leurs cales de grosses terres, s'échappaient, telle une envolée de pigeons blancs. La bande des gosses, sérieuse à cette heure, entourait les échoppes des marchands de sorbet et de _polenta_; dans un gros poêlon, cette pâte se coupait en tranches fines ou épaisses selon la fortune du jeune client, qui, à coups de dents, s'amusait à faire des dessins dans le noir brûlé de la croûte. Les sorbets au citron ou à l'orange circulaient pour un sou, dans de petits verres de poupées. Avertie eût bien volontiers acheté les jolis et minuscules établis de couleur verte ou bleue, ornés de grosses fleurs paysannes et flanqués de deux sorbetières. Elle s'amusait à jouer au bon riche et distribuait les petits verres, remplis d'un coup de batte. Les gamins devenaient terribles, leurs yeux lançaient du feu et leurs mains tendues semblaient se multiplier comme par enchantement. Puis elle les voyait, servis, avancer leurs lèvres savoureuses, les retirer brûlées par le froid de la glace... et laisser partir leur bienfaitrice sans même la regarder, sauf pour se moquer de son chapeau. Les Pèlerins goûtaient abondamment ces choses, heureux de l'indifférence de tout ce peuple à l'égard de l'étranger, de l'espion, venu là pour se mêler à leur intimité, et se donner la fugitive et illusoire émotion d'être une parcelle de l'âme de Venise... * * * Le restaurant du _Vapore_ servait aux Pèlerins de _home_, en quelque sorte. Le patron, pour le rendre agréable, leur avait réservé une grande pièce où ils mangeaient, fumaient, écrivaient. Cette salle rappelait les _house boats_ des bords de la Tamise, avec ses bons fauteuils, ses rocking-chairs, ses tables, divans, et vases de fleurs. Ils y tenaient salon après les repas, s'y reposaient, préparaient les itinéraires du lendemain, tandis qu'ils inventoriaient et emballaient leurs achats. Floche, surtout, était sensible au charme de ces heures de _farniente_ où elle retrouvait les délices du divan de la rue Gauthier-Villars. Elle pouvait à son aise en «griller une». Ce soir-là ils mangèrent un très bon dîner dont un succulent «boeuf-mode» et un «sambayou» moussé par le patron lui-même et qui, sous ses doigts, avait atteint une légèreté extraordinaire. On lui en fit les plus grands compliments; dans son trouble, il oublia, en desservant, la terrine de boeuf sur le divan. --Quelle négligence, c'est assommant! dit Floche peu après, d'un air langoureux, en se dirigeant vers ce meuble, où elle voulut s'étendre. --Allons, Peintre, à quoi pensez-vous? lui cria Avertie. Ôtez donc ce boeuf! Ne voyez-vous pas que Floche veut aussi faire la Vache-mode! Floche s'étala, amollie, voluptueuse au milieu des bures de sa robe et de la fumée de sa cigarette. Il fallut la réveiller pour partir. Le Peintre mit à ce soin des délicatesses de cadmium, et Avertie, qui, jusque-là, se croyait l'élue, reconnut son erreur. --Ah! pensa-t-elle, je me suis mis le pinceau dans l'oeil! Mais l'heure qu'affectionnait le plus Avertie était celle où, regagnant le Lido en _vaporetto_, elle voyait Venise, sans parade, s'assoupir pour la nuit sur sa lagune amoureuse. Les feux de la _Giudecca_ s'allumaient doucement et la forêt brûlée des mâts s'allongeait comme aspirée par le ciel clair. Les deux femmes aimaient leur hôtel solitaire, neuf, sympathique. Elles lui pardonnaient ses lits froids et humides. Tandis qu'Avertie s'enveloppait la nuit de son tartan d'Écosse, la comtesse Floche, dès le premier jour, avait déclaré: --Avec mon pet en l'air des Pyrénées, moi, je me fiche de tout! L'électricité éteinte, la sérénité de sainte Ursule entrait dans leurs coeurs et elles dormaient comme des Bienheureuses jusqu'au lendemain matin. CHAPITRE VIII Le petit campanile de _San Giorgio_, dressé dans l'azur de l'aube, sonna six heures. À l'hôtel, le calme était si profond que les voyageurs eussent pu se croire à bord. Avertie sauta du lit et alla s'accouder à la fenêtre ouverte. L'air pur et vierge de la brise de mer emplit sa poitrine, que le bonheur de vivre dilata soudain. Venise s'éveillait, heureuse, elle aussi, du temps radieux dont elle allait se parer. Elle s'offrait au matin, voilée de ses buées, chaste à cette heure et coiffée du turban doux de ses Alpes. Avertie ne put retenir son enthousiasme: --Ô chère ville, ma chère Venise! murmurait-elle, et elle serrait ses bras contre sa poitrine comme si elle eût étreint la Cité sur son coeur. Soudain, dans le brouillard matinal, apparut la tache en grisaille du couvent des Arméniens... Dick! En ces deux jours de courses folles et vagabondes, avait-elle seulement songé à Dick? Oui, certes, mais pour en écarter le souvenir, le chasser avec rage, presque, ne trouvant jamais l'heure assez propice, le moment assez recueilli, pour permettre l'évocation et laisser les souvenirs, si douloureusement âpres encore, prendre une forme plus nette. Dick! Elle ne l'avait aperçu nulle part, pendant ces deux jours; et pourtant, il était à Venise, l'épiant peut-être... il l'avait dit. Ou bien, rebuté, était-il parti à la suite de son Américaine? Elle sentit à son coeur une petite piqûre. --C'est le serpent! se dit-elle. Oh! un petit aspic, espérons! Ça cuit déjà assez fort. Brusquement, elle tourna le dos au paysage merveilleux qui venait de tant l'émouvoir, et s'assit à sa table, en chemise, dépeignée, ses seins roses transparaissant sous sa chemise, ses pieds minces dans des mules de paille. Elle écrivit: «Cher Dick, «Vous me manquez étrangement. Vous avoir revu l'autre jour, dans ce beau petit jardin, me dégoûte du monde entier. (Elle mentait.) «Comme je me croyais forte en vous quittant! Parce qu'il y avait du soleil et des fleurs, je m'étais imaginée que vous tiendriez la même place qu'eux dans ma vie... Mais voilà que, dans cette Venise, tout me porte vers vous. L'émotion qu'elle me donne, j'ai envie de la mettre dans vos bras. «C'est un désir ardent de vous revoir, cher, de vous toucher. Plus les jours s'éloignent de celui où j'ai embrassé votre bouche, plus mon corps est en émoi; mes mains, mes bras sont lourds de langueur, mon coeur bat à tout ce qui est beau et qui vous rappelle à moi. «J'ai besoin du rayonnement de votre présence comme du soleil, de la chaleur de votre regard comme d'un manteau. J'ai besoin de la résistance de vos dents... «Et aussi, Dick, j'ai peur... J'ai peur, et pourtant je rêve malgré tout de vous donner une émotion si intense que vous ne la retrouveriez jamais. «Je rêve à l'admirable paysage de votre figure extasiée; je rêve que, si vos yeux se fermaient de bonheur sur ma poitrine, ce serait comme le coucher du soleil qui, derrière votre ineffable regard, répandrait son ton rosé sur votre visage apaisé et triomphant. «Mais peut-on dire: je réaliserai mes rêves? Et, en voudrez-vous, cher, à votre pauvre Darling qui, craignant mourir de joie, sera restée à la porte du paradis entrevu sur vos lèvres adorées...» * * * Ce matin-là, quand Floche, sur son trente et un, descendit en gondole, elle murmura, les sourcils froncés: --Je suis d'une humeur de doge! de doge!! de doge!!! --De dogue, vous vous trompez, Floche. --Pourquoi de dogue, si je veux dire doge? répondit Floche en colère. Qui vous dit que c'est moi qui aie tort et vous qui ayez raison? J'ai toujours vu les dogues de très bonne humeur, ces bonnes bêtes, ces bons toutous... tandis que les doges, c'étaient des hommes et par conséquent des sales crapules, des pas grand'chose. Je maintiens mon dire... --À votre service, ajouta le Peintre, qui lui baisa la main pour se faire pardonner de n'être pas «un bon toutou». Avertie, campée sur l'avant de la gondole, son châle au bras, le poing sur la hanche, retroussa les ailes de son nez et, un peu pître: --Allons, amis! Et maintenant au palais des dogues! Avertie vivait «en» Dick. Elle pensait à la sincérité brutale de sa lettre. Aussi presque distraite, parcourut-elle les salles du palais ducal d'un pas aussi élastique que celui du jeune homme. L'attention requise pour l'admiration du copieux Véronèse lui manqua. Elle n'eut de plaisir réel qu'à la vue des ors somptueux, des couleurs riches, très emphatiques, mais achevant bien la parure de ces pièces théâtrales. Certains plafonds tarabiscotés lui plurent autant que le beau tableau de la bataille de Lépante, tant la facilité des maîtres italiens commençait à l'agacer. Il entrait dans son sentiment de la jalousie et du mépris: les gens trop doués pensent-ils profondément? En ont-ils le temps? Et ne doit-on pas craindre d'être un peu mystifié par leur adresse? Néanmoins, elle aima le Tintoret. Son âme de Parisienne lui trouva «quelque chose de chaud» et sa peau fine en ressentit le rayonnement devant _Ariane et Bacchus_. Les pampres et les chairs, les lèvres et les seins, les corps resplendissants, les doux fonds où le ciel et la mer s'unissent en des blancs de perle, tout cela était d'une insolente lascivité. Dans la salle des bronzes, elle convoita, pour la longueur de ses jambes et ses proportions charmantes, un Mercure assis, de la taille d'un bibelot d'étagère. Le ventre plat, le dos doucement penché sur les hanches, les larges épaules de la statuette lui rappelèrent intensément le jeune Anglais. Elle l'imagina nu, ainsi; un frisson lui courut sur l'épine dorsale et sa peau devint sèche comme celle d'un lézard empaillé. Un peu honteuse d'être ainsi l'esclave de ses désirs elle alla au hasard regarder, parmi les vitrines, deux petits taureaux en bronze. Ils n'avaient pour eux que leur facture noble, lisse et antique, une patine d'agathe polie et des cols démesurément longs. Aussitôt, Avertie, incorrigible, rêva de ces cous longs et musclés pour le vide de ses bras, si désireux d'enlacer... Une sirène gémit, qui la fit tressaillir. Par la fenêtre, elle regarda. Était-ce un appel? La lagune scintillante sous le soleil était déserte, nue, décevante, d'un nacré insupportable. Dieu! qu'elle avait soif, et chaud à la tête! Personne n'aurait donc pitié d'elle? Comme dans les contes de fées, pourquoi ne pouvait-elle pas faire un souhait, fermer les yeux et, par les soins de vingt esclaves tortillées de gaze, être emportée sur un gros nuage couleur de perle, dans un paradis où Dick, couronné de pampres, les lèvres et les mains tendues, la recevrait sur son coeur? Elle divaguait. --Ah, bien! je n'ai jamais rien vu de pareil! C'est plus fort que tout... Avertie? Que faites-vous, Avertie! Floche, dans un coin de la salle, fixait, les yeux hors de tête, un marbre antique: Léda debout, la jambe complaisante et relevée, se laissait assez tranquillement aimer par un cygne. Le groupe était, dans sa petite taille, d'une grande beauté et d'une grande liberté. Léda, la poitrine enfouie au chaud duvet de l'oiseau, repoussait doucement de son bras tendu le col sinueux dont le bec dur se jetait sur ses lèvres entr'ouvertes. Le manteau blanc des larges ailes enveloppait le groupe d'une ligne forte et délicieuse. --Si nous nous en allions? proposa Avertie, un peu pâle. --Nous en aller! Pourquoi donc, quand nous sommes, peut-être, devant le clou de Venise! Moi, je veux m'imprégner de ce spectacle. Regardez-le donc. Qu'avez-vous à vous détourner? C'est adorable Ce n'est même plus indécent, tellement c'est agréable. Et, vous savez, si je n'en trouve pas une photo, je suis capable d'avoir la jaunisse... Puis, changeant de ton et à l'oreille de son amie, pour n'être point entendue du Peintre qui fiévreusement dessinait dans un coin: --Entre nous, c'est plutôt invraisemblable! Croyez-vous que cela soit jamais arrivé? Un oiseau, ma chère, même un gros oiseau, c'est comme un poisson! C'est donc impossible. Enfin vous m'expliquerez cela ce soir... La tête remplie de ces choses et de bien d'autres, ils descendirent aux prisons. En songeant à l'état mental des êtres qui avaient pourri dans ces cabanons exigus, noirs comme des trous à charbon, chacun sentit son petit froid mortel lui courir dans le dos; et comme des gens qu'une douche glacée désenivre, ils en sortirent rafraîchis et dispos. Carlo et sa gondole les attendaient aux Esclavons, on devait finir la visite des Églises avant le soir. À _Saint-Giorgio_, ils dédaignèrent l'église pour le cloître. En pénétrant dans la vieille petite maison rongée par les marées et que personne ne songeait à réparer, ils aperçurent le cloître délaissé et délabré, lui aussi, mais vivant et riche du chèvrefeuille fou qui couronnait ses fines colonnettes. De petits lauriers roses, en fleurs, se dressaient çà et là dans leurs pots de Vicence dont la noble forme antique eût embelli les plus beaux jardins; et le puits du milieu avait ce ton rosé de brique cuite qu'Avertie aimait tant, parce qu'il faisait, croyait-elle, la grande douceur de Venise. Par-dessus les toits, on apercevait le Dôme de la _Salute_; ce petit endroit magnifique et misérable ressemblait à un pauvre resté beau dans de vieux habits déchirés, avec une fleur à la boutonnière. Le Peintre avait dit:--Aux _Frari_, il faut voir les Tiépolo et le triptyque de Bellini. --Oui, oui, allons voir le «tri»! s'était écriée Floche. Quant à vos Tiépolo, j'en ai soupe de ce virtuose! On peut renverser ses tableaux dans tous les sens sans leur faire du tort, et comme, la plupart du temps, ses femmes ont les jambes en l'air, c'est sûrement dans l'espoir de mieux faire voir ce qu'il y a dessous... D'ailleurs, je me suis toujours demandé pourquoi on fait tant de manières pour une chose si naturelle, les jambes et leurs environs... Il n'y en aura pas moins de filles-mères, allons! À la _Scuola San Rocco_, Floche demanda: --Qu'est-ce qu'on faisait au juste dans cette _scuola_? Et le Peintre entre ses dents: --On s'cuolait. --On s'collait! Qu'est-ce que ça signifie en français? --Ça signifie... qu'on a du plaisir à être ensemble! --Ah! oui, je comprends, c'est comme nous, nous s'collons, nous s'collons! Mais c'est pas tout de s'coller, il y a encore des Tintoret... le Crucifiement. Où donc est-il? Dans une salle du fond, ils virent l'immense toile. Elle leur parut, d'abord, sombre et brouillée. «Qu'un seul cerveau ait pu contenir tant de personnages furieux de vie» les étourdissait. Mais bientôt la splendeur extraordinaire du tableau les pénétra. Ce n'était point la douleur, l'horreur, le titanesque des personnages, mais bien la beauté des groupes et des mouvements, l'ordonnance admirable de la composition, les tons chantants de l'atmosphère qui grandissaient jusqu'au paroxysme l'émotion des Pèlerins. Ah! la pauvre Mère haletante qui, de ses mains crispées, debout encore, malgré l'affaissement de son corps, se retenait à la croix... Et dans le groupe des Saintes Femmes endormies, l'inoubliable violet d'une robe, comme il préparait l'admiration à subir l'impérieuse beauté de l'ensemble. Le Peintre, découvert, les mains derrière le dos, dans l'attitude de ceux qui suivent les enterrements, pleurait d'émotion presque. Avertie l'entendit avaler un sanglot; elle en fut affectée. Quelles pensées avaient déjà passé sur cette âme depuis le premier jour de ce voyage pour aboutir à une éclosion si violente de sensibilité! Les sensations de Floche étaient toutes différentes. Son cahier à la main, elle écrivait un «tabac» renforcé du plus grand nombre possible de détails techniques: hauteur des personnages, longueur de la croix, noms des tissus, des couleurs--bleu cobalt, jaune indien, prunes de Monsieur, fraises de Madame--puis elle concluait en gros caractères: «Pièce immense!»... Elle était fixée! Fatigués de ces efforts successifs, les voyageurs demandèrent à Carlo de les promener sur les lagunes, à travers les quartiers pauvres et isolés. Le gondolier aimait sa ville, savait ses beautés et ses saveurs secrètes. C'est ainsi qu'à la fin du jour ils passèrent devant le _Palazzo di camelo_, dont un chameau héraldique blasonnait la façade. Tout rosé dans sa pierre vétuste, Avertie l'eût volontiers pris dans ses bras, ce _Camelo_, pour le caresser et l'embrasser. Il était enfantin, pauvre et si ravalé, si avarié par l'embrun qu'il avait l'air en biscuit de Reims rose et rongé par de sournoises souris. De grands filets de pêche, accrochés aux colonnades patriciennes, l'emprisonnaient d'une résille vulgaire et rude. Le peuple affirmait, ici, brutalement son triomphe sur les anciennes aristocraties. Et le Peintre énonça sententieusement: --Si la noblesse, socialement inutile aujourd'hui, n'est plus qu'un souvenir, c'est surtout à Venise que les artistes peuvent constater quelles furent la force active, la grandeur de cette élite sélectionnée, car la vie intense et belle de la Cité s'éteignit quand s'imposa la démocratie que... --Moi, je ne suis pas démocrate! interrompit heureusement Floche. Et vous, Avertie? Avertie haussa les épaules. Les Pèlerins étaient descendus vers la _Madona del Orto_ et circulaient en badauds lorsqu'ils furent sollicités par un vieux sacristain d'entrer dans son église, délaissée par les visiteurs parce qu'elle était si loin. Quels grands joyaux elle renfermait pourtant! D'une part c'était la _Présentation_, où le Tintoret avait atteint un charme puissant. Le mystère assombri de presque tout le tableau, l'architecture ferme du temple, la majesté des allures féminines, et ces hommes accroupis dans la pénombre, le menton dans leurs mains et regardant l'Enfant qui monte, tout cela donnait un éclat et une délicatesse surnaturels à la petite Vierge Marie qui, en haut des degrés, s'auréolait déjà sur le ciel bleu, sur l'immensité et l'inconnu de la Vie. À voir une oeuvre si magnifique dans la modeste chapelle d'une église oubliée, Avertie la trouva mieux à sa place pour en goûter la grandeur et toucher presque au mystère de cette sérieuse petite madone. D'autre part, au choeur, pour dix sous, le sacristain retira le voile du _Veau d'or_. Par un habile jeu de rideaux, le jour donna au tableau un air de fête olympique. C'était aussi bien l'enlèvement d'Europe qu'une scène de la Bible. Avertie commençait à trouver que se choquer serait peut-être séant; tous les lieux saints étaient donc transformés en théâtre de plaisir? Mais sa pudicité resta sans conviction. Avec son face-à-main, elle lorgna les dalles qu'une masse rouge éclaboussait. Au milieu du choeur, un bouquet de camélias étalait son sang frais, velouté, avivé par l'enveloppe sombre de son feuillage verni. Ces périssables fleurs, dans cette petite église, étaient, pensa-t-elle, le don d'une âme unique et aimante, au Sauveur abandonné dans son tombeau, ce soir de Samedi Saint, comme deux mille ans auparavant à la même heure tardive.... Puis les Pèlerins, par bon coeur, voulurent saluer aussi _Sainte Alvise_, autre petite église négligée. Ils crurent entrer dans un théâtre de Cour. --Tiens! mais voilà la _Résidence_, de Munich! s'écria Floche. C'étaient des plafonds voussurés, en trompe-l'oeil, prétextes à décors et des loges grillagées d'où les nonnes prenaient spectacle du pieux drame qui se jouait chaque jour sur l'autel. --Oui! aussi rococo! convint le Peintre, mais avec les Tiépolo en plus. Redescendus dans leur gondole, les Pèlerins retrouvèrent une fois encore cette béatitude du «laisser-vivre», qui chavire un peu le coeur comme le flux et reflux de la balançoire. Le temps était doux, séduisant; tout prenait une saveur réelle que leurs âmes émotives ressentaient vivement. Dans la _Calle del Tintoretto_, Carlo leur montra la maison du grand peintre. Tous les enfants du quartier, en haillons, affairés, grouillaient là sur le porche... Sans doute, ses arrière-petits-fils. --Voilà beaucoup d'enfants et point de chiens! C'est étonnant! remarqua Floche. Personne n'en a! --Où divagueraient-ils? demanda, sententieux, le Peintre. Il n'y a que de l'eau. --Ici, dit Avertie, tout le monde a son poisson. On sort. _Psst! Psst!_... il vous suit, le poisson. Il a un anneau dans le nez et, le soir, quand on rentre, on l'attache au pilotis. Ils sont très fidèles et les plus gros sont bons de garde. --Des requins, alors? demanda Floche, et qui finit de rire dans un bâillement. Elle passa sa main aristocratique sur sa figure fraîche, en se déclarant esquintée «comme au temps de la grande Exposition, où elle fournissait huit heures de marche par jour». Elle se réjouissait déjà d'en finir bientôt avec ce «satané voyage» pour rentrer à Paris et y dormir quatre jours d'affilée, sans remords, pour se reposer. Puis, comme elle remettait ses gants: --Si vous ne trouvez pas cela monstrueux, d'enfermer ses mains dans ces machines trop petites? Et quel bien cela peut-il faire à l'humanité, je vous le demande un peu! Les Pèlerins s'esclaffèrent. --Oh! c'est bien heureux encore que je sois bête pour vous faire rire et qu'Avertie puisse prendre mes mots en note! À quoi Avertie s'empressa, en effet. CHAPITRE IX Comédie de tous les matins: 6 heures, Floche s'est levée, a ouvert la fenêtre, puis s'est accroupie. Mais elle sait faire deux choses à la fois. Elle parle aux Alpes, au Lido, au temps qu'elle trouve adorable. Hein, quoi! elle a touché de l'oeil le fond du ciel et alors elle déclare que «c'est pour se gâter». Elle le menace d'un doigt mutin. Puis elle se recouche et sans ménagement pour la pauvre Avertie dormant encore avec la grâce de sainte Ursule, elle l'invective, la force à se lever pour faire quelque commission, lui demande même, dès l'aurore, des conseils sur la marche de ses futures amours! --Sonnez pour le déjeuner... Un seul déjeuner. C'est moins cher; d'ailleurs, vous mangez si peu! Et puis vous pourrez boire dans votre timbale ou dans votre verre à dents. Elle réclame son crayon qu'elle suce, fait ses comptes à haute voix: «... 4.5.6.» en calculant sur ses doigts, s'exclame, déblatère contre le beurre du déjeuner, lave sa tasse, la cuillère, essuie le sucre, gratte son pain--le tout par crainte des microbes,--mais ne se décourage pas outre mesure du cheveu qui traîne dans le thé et qui «soulève» Avertie. Quand celle-ci est par trop agacée des manies de Floche, elle dit: --Et si, maintenant, nous songions au bon pis, bien gras de bouse qui a fourni ce matin cet excellent lait de neige, sous la pression des doigts agiles et crasseux du bouvier? --Bien sûr... Mais comment faire? J'ai si faim... et si on pensait à tout!! Comme toujours, au moment de la toilette, les amies se disputent. Floche remplit alternativement sa bouche de gros mots et de gargarismes. --Jamais plus je ne voyagerai! Et elle se regarde dans la glace, s'avance, se recule, s'avance à nouveau.--Mon cou est absolument perdu, mes rides se creusent... ce sale chicot... puis je vieillis... Ah! c'est odieux! Puis elle s'élance vers la porte et, offrant au corridor sa toilette débraillée, elle crie à la bonne, une grande cavale italienne aux traits fins et aux yeux de fièvre: --De l'eau chaude... de l'eau chaude! _Psst!_ Mademoiselle! très chaude! Elle se retourne, fait claquer la porte d'un coup de talon, et perd une mule en ex-satin pompadour... --Voyez-vous, je commence par vous dire que je vous aime beaucoup, chère amie; mais voyager dans ces conditions, je ne le puis plus, à mon âge... Ah! ce corset! Encore l'enfiler!... Voulez-vous avoir l'obligeance de me serrer... comme d'habitude... Si... Non... mais pas en haut surtout, mes seins sont si gros! Attendez plutôt que je sois coiffée... Cela me fatiguerait trop, avant... Bon... Très bien! La taille à présent. Est-ce au point? La crasse noire sur le rose du lacet a-t-elle dépassé? Bravo! Et quand Avertie veut faire sa toilette à son tour, elle trouve, comme de coutume, tout inondé, souillé, dans un désordre inextricable. Elle ne peut s'habituer au sans-gêne de son amie ni à son égoïsme et, «à cette heure noire», ainsi que l'avait si bien nommée Floche, elle regrette toujours son association. Oui, mais, sans Floche, elle ne serait pas partie, elle n'aurait pas vu se profiler, au-dessus de Venise, par la fenêtre ouverte, comme une tête sur un paysage de Carpaccio, ce paquet d'iris sombres et de tulipes ardentes. Elle les avait achetés la veille, au coin d'un _campo_ quelconque; ce matin, ces fleurs s'affalent de soif dans le goulot trop étroit d'une carafe où seules quelques tiges rigides parviennent à atteindre le cristal de l'eau. * * * _Jour de Pâques_. Carlo les attend au Lido, dans sa barque, toutes voiles dehors, car il a mis sa blouse neuve en toile bleue qui se gonfle au vent et lui fait un buste d'homme en baudruche. C'est très «fête». Les campaniles frémissent depuis l'aube au son de leurs cloches endiablées. Floche «adore ce bruit»... «C'est si gai dans l'air!» Avertie, elle, le déteste! «Ça vous rappelle toujours qu'il faut mourir.» La ville est pavoisée; cet air endimanché lui va mieux qu'on ne le pourrait croire et l'animation extraordinaire de l'éblouissante matinée lui est singulièrement adéquate. D'ailleurs Venise est universelle, généreuse. Elle se donne dans la mission où on la désire, au delà même de ce qu'on la désire.... Les filles, par groupes, enroulées dans leurs châles neutres, comme une fleur dans un cornet de papier, circulent sur les quais, dans les _Calle_, gravissent les petits ponts. Leur marche scandée fait onduler et ouvrir leurs jupes, en de grands liserons. Un bout de ruban vif au col épingle le regard; leurs cheveux, en masse lâche et relevée mollement, s'étalent avec recherche. _Ding, Dong! Ding, Dong,_ Dieu! ces cloches! Avertie voudrait fuir: --Entrons à Saint-Marc, proposa-t-elle. Nous y entendrons la messe. Une nappe de têtes humaines couvrait le sol de la basilique. Elles issaient aussi des galeries supérieures, grappes d'insectes noirs et inconfortables à l'oeil. Les Pèlerins grimpèrent dans les arcades et, bousculant, poussant, se perdant dans les dédales, ils arrivèrent enfin, malgré la foule, à dominer l'office. Des ponts minces, étroits, ajourés de colonnettes légères et hardies, ils plongeaient sur l'abîme, le peuple, le choeur, les lumières, l'encens qui montait par bouffées en volutes laiteuses. --Nous touchons les mosaïques, mes amis, voyez! dit Floche, aussi heureuse que s'il se fût agi du dos d'un bossu. Ce sont les belles, les byzantines! Est-ce curieux la genèse de ces petits carreaux de marbre et de verroterie qui finissent par faire de la si belle «peinture»... --Travail de pygmées! lança le Peintre, par jalousie. --La fuite en Égypte! Voyez donc l'âne naïf... C'est de l'impressionnisme! --Et ces Saints qui ont l'air mal à leur aise, assis sur une fesse, au bord de leur trône... n'avaient pas l'habitude... intimidés! Et cette pose gênée des deux doigts ouverts en fourchette à découper le rôti! Sur ces effrayants et minces viaducs aux hautes échasses de marbres, la foule circulait avec peine, étirée en long ver rampant vers la sortie. C'étaient des voyageurs de tous pays, de toutes couleurs, une vraie foire. Avertie ne se sentit pas un instant un morceau de cette mosaïque humaine et mouvante. Elle se croyait seule au monde spectatrice de la fête donnée uniquement pour elle. Ralenti par le plain-chant qui enveloppait toutes ces choses, l'office continuait avec sa pompe des grands jours. Tout à coup, en une rafale aiguë de voix complexes et sixtines, jaillit un _Amen_, accéléré, ardent, emporté. Il progressait, s'enflait, se compliquait en fugue et son développement ultime éclatait dans la basilique comme un bouquet de fusées! La nef vibra jusqu'aux voûtes. Avertie se sentit à l'instant atteinte en plein coeur. Elle pensa se trouver mal. Quoi! En ce voyage, avait-elle donc si totalement oublié la musique et le B.-A., liés ensemble dans son âme par la même passion, forte, inexorable où s'abîmaient vraiment son coeur et ses sens? Ils se rappelaient brusquement à elle dans cette église, avec la force d'un torrent, torrent qui grondait, s'imposait victorieux dans l'explosion triomphale de la musique. Puis les chants s'assoupirent et l'émoi d'Avertie s'apaisa; sous les sons adoucis des orgues qui doucement versaient sur son âme la quiétude et la paix, elle ne ressentit plus qu'une grande mélancolie. L'office s'achevait dans la majesté de sa pompe païenne. Les Pèlerins se levèrent et, suggestionnés par la marche rythmée du clergé, ils s'avancèrent, eux aussi, vers la sortie, d'un pas cadencé et bénisseur. Quelles pensées avaient pu absorber la comtesse Floche? Elle, si causante d'ordinaire, regardait devant elle d'un air préoccupé. Elle songeait à ses malles, à son linge, à son blanchissage, sans doute, car son premier mot, en sortant, fut: --Mon pauvre pantalon! Je le sens chiffonné, poussiéreux... Pourtant, je n'ai pas à me plaindre. Il faut vraiment venir à Venise pour ses dessous. Imaginez qu'ici mon pantalon de huit jours est propre! À Paris, je suis obligée d'en changer deux fois par semaine pour le moins, car, vous savez, je les porte fermés et je suis cagneuse, alors c'est tout noir entre les genoux. * * * Avertie avait quitté ses compagnons pour s'en aller déjeuner chez ses amis Stampford. La porte du palais du _Ponte dei Pugni_, où ils habitaient, se paraît d'un lourd battant de bronze. C'était une tête de fou grimaçant et sournois. Avertie le souleva avec répugnance. Ne se fichait-il pas d'elle, de ses amours, de ses «sensations» de rencontre? Elle monta l'escalier, le coeur gros, et fut toute heureuse de trouver chez les Stampford un chaud accueil, un local habité par des gens qui «demeurent», un joli salon confortable avec de larges et bons sièges, une table à écrire solide et reluisante comme de la cire à cacheter. Dans le fond, une vérandah s'ouvrait toute fraîche de fleurs et de verdures légères, donnant l'illusion d'un jardinet à la Sémiramis, accroché en console aux murs du palais. Des larges baies vitrées, Avertie aperçut les «dessus» de Venise, ses toits roses, ses belles cheminées en calice d'arum, les clochers d'une vingtaine d'églises et le campanile de _San Sebastiano_ au _Zattere_, là où elle s'était reposée la veille. Le déjeuner fut agréable et le café excellent. Tandis qu'elle se reposait et «flemmardait» auprès de ses amis, heureuse de ces heures dérobées à l'affolement d'un voyage, on annonça les deux autres Pèlerins. Ils congratulèrent leurs hôtes, puis, un peu comédiens, se jetèrent aux genoux d'Avertie, lui demandant pardon d'un crime qu'ils n'osaient avouer. Elle les trouva puérils, mais elle se laissa conduire sur le palier. Là, un monceau de poteries bigarrées s'étalait. On eût dit un déballage sur un champ de foire campagnard. Cuvettes grossières, pots à eau et de chambre, bols, assiettes, s'entassaient dans leurs formes bizarres, leurs couleurs fortes, leurs fleurs naïves de marguerites aux pétales en larmes, leurs paysages à saules pleureurs, leurs bordures fantaisistes violemment coloriées, mais toujours harmonieuses et décoratives. Cela représentait évidemment un assortiment de «couleur locale»... C'était bien ce que Floche allait chercher à Venise. Un peu anxieuse, elle regardait Avertie. --Et ensuite?... demanda celle-ci, avec sa superbe. --Ensuite? mais nous faisons emballer et nous emportons.... --Ces saletés? Quelle folie! Vous les trouverez partout, à Asnières, place du Trône, aux tourniquets de la foire! --Que vous êtes bête, Avertie, et que vous m'agacez! À Asnières? Comme si on allait à Asnières acheter des pots! Voilà une idée qui ne viendrait à personne!... Et votre dédain, c'est de la pure jalousie! Ces saletés, ces horreurs, ce fumier, nous avons eu tout cela pour 3 francs! Oui, trois francs! (et elle secoua trois doigts en menace sous le nez de son amie). Mais c'est à ne jamais se fournir autre part qu'au _Ponte dei Pugni_, dans cette délicieuse petite boutique à quatre sous... ici, sous le palais des Stampford; là, voyez-vous? Non, ce que votre froideur m'exaspère! Il n'y a que la jaunisse pour rendre les femmes aussi injustes et exagérées. Du reste, comme je le disais justement au Peintre, nous avons eu joliment de chance de ce que votre oeil de poule n'ait pas vu ces trésors avant nous, pour nous les souffler. Votre attitude me confirme dans mon opinion! --Oh chère! gardez vos trésors. Moi, je me refuse simplement à reconnaître ce colis parmi nos bagages. Faites donc faire la caisse, prenez le transport à vos frais et nous verrons ensuite ce que le pot de chambre _dei Pugni_ vous coûtera une fois rendu 1, rue Gauthier-Villars! Et, d'un air ravissant et séducteur, elle ajouta.--Ils sont adorables, vos pots! Floche resta «baba», déconcertée, devant le sérieux d'Avertie; elle baissa l'oreille, car elle savait son amie très pratique et sa figure exprima l'anxiété la plus grande. Avertie la laissa au milieu de ses faïences, et, au moment où, dérangée de son doux repos, elle allait prendre congé des Stampford, elle aperçut le Peintre et Sténo au milieu du salon en train de comploter un tour de fantaisie en Lombardie. --Je répare la bévue des pots, lui cria le Peintre. Il paraît que nous pouvons «découvrir l'Italie» demain toute la journée. --Bravo! j'en suis! lui dit Avertie et elle alla mettre son chapeau dans la chambre de Maud. Avertie se bichonna, puisa dans les petits pots et les flacons, mit du rouge à ses lèvres, vola à son amie un peu de ses trucs de beauté et, satisfaite, déclara à la glace que, vraiment ceux qui préfèrent des femmes «nature» sont des imbéciles! On ratissait bien les jardins, il fallait aussi embellir les corps. Dick l'eût-il aimée autant sans aucun de ses artifices? Pimpante et remontée pour de nouvelles tournées, elle reparut au salon et donna rendez-vous à ses amis aux _Jardins Eaden_. Car, bien que le devoir familial accompli n'eût jamais rien ajouté à la joie de son coeur, elle s'était promis d'aller visiter une parente. Celle-ci, Polonaise, mais duchesse vénitienne, demeurait en son palais sur le grand Canal. Par un labyrinthe de _rios_ et d'étroites ruelles que le soleil ne visitait jamais, Avertie arriva au _Palazzo San Pietro_. On l'introduisit dans la cuisine. Comment! une cuisine pour antichambre? C'est qu'à Venise, sans gondole, on n'a pas les honneurs de la façade et du vestibule. Ce jour-là, une consigne sévère et un portier à casquette russe empêchaient les visiteurs d'être reçus avant 4 heures. Avertie expliqua, à grand'peine, que, venant de Paris, voir sa tante la duchesse San Pietro, on pourrait, peut-être, faire une exception. Elle fut enfin, après avoir gravi un vaste escalier qui avait l'air d'un élégant égout, introduite dans le grand salon. La duchesse était encore «retirée chez elle». Avertie eut le temps de regarder à loisir la vaste pièce. Le mobilier était élégant, confortable et très bas (pas un seul de ces sièges hauts, durs et raides qu'on est accoutumé de voir en de tels palais). Des livres traînaient sur des guéridons et, dans des cendriers, des cigarettes éteintes. Tout cela et de nombreuses photographies attestaient la demeure d'une dame étrangère et encore très vivante. Elle parut entre les deux battants de la porte dorée, toute petite et grassouillette. --Et bonjour, chère nièce! Et vraiment, comment, donc, allez-vous? Que c'est, donc déjà, charmant de vous être souvenue d'une vieille parente! Et elle tendit, à la Polonaise, sa main à baiser. Avertie s'inclina dévotement. Elle connaissait cet usage qu'elle avait pratiqué toute sa jeunesse. Cet accent, ces mains, ce joli petit oiseau dodu qu'était devenu sa tante lui rappelaient son enfance luxueuse, alors qu'elle allait jouer et dîner chez ses parents slaves. Comme tout cela était loin de ce palais vénitien! Elles s'assirent et Avertie sourit en pensant «qu'à p'tite tante p'tite chaise[5]». On parla de la France, de la famille dispersée; Avertie s'informait de sa cousine Edwige, lorsqu'une grande jeune femme entra, brune, mince, le front masqué d'un bonnet de fourrure fait de ses lourds cheveux lisses et luisants, élégante, et très joconde, dans son sourire un peu pincé. Avertie la savait pédante, mais elle ne l'en incriminait point de parti pris, au contraire; elle avait constaté que «ces femmes-là» étaient généralement remplies de ressources de tout genre et plus intéressantes surtout à l'étranger que ces petites pintades occupées seulement de leurs plumes à pois blancs. [Note 5: Proverbe persan bien connu.] On lui offrit des cigarettes qu'elle refusa. Ce fut un sujet d'étonnement pour la duchesse qui, voyant Avertie se lever, la retint. --Restez donc encore, chère nièce, prenez le thé avec nous. Nous attendons justement un charmant jeune homme dont vous avez peut-être, donc déjà, entendu parler, car il est sur le point d'être célèbre. C'est lui qui vient de faire paraître en Angleterre un volume de vers retentissant: «_les Fleurs périssables_». Mais un laquais apporta le samovar fumant. Edwige et Avertie causaient, la duchesse s'occupait à faire le thé, lorsqu'on annonça: «_Il signor Barone Strathmore._» Avertie pâlit. Elle avait le dos tourné à la porte; dans une glace, elle vit la tête énergique de Dick se profiler. Le cadre doré du miroir, qui sur le fond de l'appartement le coupait à mi-corps, en faisait un magnifique Romney. La jeune femme eut peur de se trahir; elle se leva et alla, par contenance, examiner quelque bibelot. On lui présenta Dick cérémonieusement. Comme elle n'avait aucun frais à faire et que les San Pietro entouraient de prévenances le nouveau venu, elle put goûter à loisir la joie inopinée qui s'offrait. Dick, agréable et très correct, causa d'une façon charmante. Il venait de l'_Académie_, parla du Titien, et de ce beau portrait de femme du Musée de Madrid qui, étendue sur une couche molle, écoute un jeune homme jouer de l'orgue. Ce chef-d'oeuvre, il l'aimait entre tous. --Ce qu'il y a de beau dans ce tableau, dit-il, ce sont les chairs admirables et aussi que le peintre ait mis auprès d'elles un petit chien, emblème de la fidélité... Et puis, au fond, sous les draperies, ce paysage qu'on aperçoit, c'est l'Italie, c'est Venise!... Avez-vous jamais été en Espagne, Madame? Il se leva, et voyant ses hôtesses absorbées par la confection du thé, il murmura: --_Darling_, je vous aime... _You madden me_!... Je vous ai suivie tous les jours... je vous ai vue vous balancer comme une fleur de narcisse, si jolie, si blanche, dans les rues de Venise... je suis votre esclave... Dites-moi que nous nous reverrons? Avertie, pour toute réponse, consulta sa montre, poussa un léger cri de surprise et, se dirigeant vers sa tante, elle s'excusa: il était déjà tard... Ses amis l'attendaient aux Jardins Eaden. --_Ach! Douchka!_ jamais je ne vous laisserai partir avant que vous ayez pris le thé avec nous. Edwige ne le permettra pas! --Et si vous le voulez bien, Madame, ajouta Dick, ma gondole sera à vos ordres. Quelques instants plus tard, ils descendaient tous deux le grand escalier de pierre; Edwige, appuyée contre la rampe du palier, appela sa mère: --C'est curieux, maman! Venez donc voir... Avertie et M. Strathmore... ils sont trop beaux ensemble! N'ont-ils pas aussi la même démarche? Ils ressemblent aux chevaliers du Giorgione dont je cherche l'histoire! Vous me trouvez un peu folle, n'est-ce pas, de vous comparer à des hommes en armure? * * * Avertie n'avait su résister; elle s'était laissé conduire jusqu'à la gondole. À cause du temps orageux, on avait disposé le _felze_ et sous ce capuchon noir, Dick l'installa comme un enfant qu'on aime ou une femme qu'on admire. Il glissa sous ses pieds un coussin et lui mit aux épaules sa grande cape chaude, dont l'odeur de vétiver et de _gem of gem_ la firent tressaillir. D'un grand doigt caressant et adroit, il releva quelques mèches blondes échappées de la nuque et qu'emprisonnait le col du manteau; puis, à genoux devant elle, il prit les deux mains de son idole: --_Dearest_! Est-ce bien vous que j'ai là, si près de moi, et dont je tiens les blanches mains... (et il la déganta pour sentir cette chair près de la sienne). _My beloved_, vous m'avez écrit une lettre absurde, avec votre petite âme de fleur délicate et dangereuse... C'est du poison que j'y ai respiré... Je ne vis plus que par vous. Je vous cherche, je vous suis. Si je vous vois de loin, c'est l'âme de nos grands tigres des Indes qui s'empare de moi... alors, j'ai envie de vous atteindre d'un bond, de vous broyer et de vous dévorer toute. Je me sens la force brutale d'un géant! Puis, lorsque vous approchez et que je me cache pour ne pas être aperçu, alors, devant votre chère présence qui me paralyse, je ne suis plus rien et j'ai l'âme du pauvre qui n'aspire qu'à un penny... Et là, aujourd'hui, si près de mon étreinte--oh! ne craignez rien, _deary_! Quand j'ai vos mains dans les miennes, je vous contemple avec mon meilleur amour, celui qu'on n'a jamais éprouvé encore, celui qu'on sent éternel. Ô la plus délicate et fine chose de Venise!... Il lui passa son bras autour de la taille, et prenant ses mains il en baisa longuement les paumes. --_My darling_! je veux vous plaire, je veux être ce que vous attendez de moi. Je veux tout de vous, tout, vous entendez! Sa voix était devenue un souffle rauque, sa figure soudain s'empourpra, une veine barra son front volontaire; il serra la taille de la jeune femme avec tant de force qu'elle soupira: --Oh! vous me faites mal! Aussitôt, il relâcha son étreinte et se rejeta vivement en arrière. Puis, les bras croisés, il la contempla sombrement. --Êtes-vous donc si froide, ou si perverse que vous puissiez rester insensible à ce que vous me faites éprouver? Et quelle puissance a donc votre douce voix pour me dominer ainsi? Ah! petite sirène qui avez peuplé de votre image mes paradis imaginaires, qu'êtes-vous venue faire sur ma route si vous ne voulez pas me noyer avec vous dans l'amour infini! (Et il la regardait ardemment.) Vous avez écrit: «J'ai besoin de la chaleur de votre corps comme de celle du soleil... J'ai faim de vous... Le paradis entrevu sur votre bouche adorée...» Le paradis, _dearest_! (et sa voix était un souffle passionné) il est partout où vos adorables pieds--petits _cuttle fisches_ des plages de l'Adriatique--précèdent les miens, partout où je puis respirer votre haleine... Vous êtes ma rose blanche... Embrassez-moi! Elle regarda le poète de ce regard où l'on cherche à voir dans une âme quelque chose d'extraordinaire. Ils se mesurèrent tous deux un instant et leurs lèvres se joignirent. Mais la gondole débouchait sur la _Giudecca_. Dick se souvint du temps et des lieux. Il s'assit auprès de sa compagne, tenant encore une de ses mains frêles dans la sienne; et, leurs doigts enlacés étroitement, comme eussent désiré l'être leurs corps, ils goûtèrent, exaltés par l'amour, la beauté de Venise. CHAPITRE X Au débarcadère du Jardin Eaden, Avertie se leva et tendit la main à Dick. --Adieu. --Non, reprit-il, laissez-moi espérer. Je sais que nous nous reverrons. Et il partit d'un pas ferme, sans se retourner. Un laquais recevait les touristes et portait, leurs cartes à Mrs. Eaden qui tenait salon à larges portes, sous les tonnelles. Là, on la saluait simplement en passant. Avertie, que hantait encore le souvenir de Dick, se trouva seule; elle regrettait de rentrer dans un monde qu'elle avait presque oublié. Le soleil dardait ses rayons brûlants sur les parterres de fleurs éblouissantes. Le ciel d'orage, qui pesait sur cette terrasse immense, en intensifiait la floraison. Au milieu des carrés de tulipes, _de muguets et d'iris, échantillons de couleurs_ en masses éclatantes, des statues dérobées à d'autres lieux, quelques pierres à caractère, délabrées et belles, des margelles de puits étaient posées çà et là, sans hasard, avec recherche et symétrie. Ces grandes plates-bandes se reliaient entre elles par des berceaux de pampres dont les feuilles tendres gardaient encore le velours des pousses nouvelles. Seules, les glycines débordaient de sève, ployant sous le faix de leurs grappes mauves, si lourdes qu'on eût voulu les presser pour un vin inconnu. L'électricité de l'atmosphère faisait l'odeur des fleurs plus violente. Avertie en humait l'air parfumé avec délice. Mais quoi? Le _Royal oeillet_ de Legrand et le _Zaoko_ de Guerlain que venaient-ils donc faire ici? Elle se retourna. Ah! le couple que ces deux odeurs mélangées lui précisèrent! Il débouchait sous les pampres du jardin. D'une élégance de _five o'clock_, couverts de fourrures, le collet relevé, mâchonnant des «Valda» par crainte des microbes et des rhumes, ce monsieur et cette dame étaient insolites au milieu de cette nature exubérante. Dès qu'elle les eut abordés, Avertie devint l'amabilité et la convention mêmes. Le tour de ces jardins, enserrés par l'incomparable lagune, la mit nez à nez avec les autres pèlerins qui la cherchaient, sans hâte, crut-elle remarquer. Floche faisait la moue. Elle salua assez aigrement les Parisiens et pressa Avertie de prendre congé, «car il était une heure fort avancée déjà». Le couple aussitôt s'évada. Quand ils le virent bien calfeutré sous le _felze_, les rideaux tirés alors que le soleil dardait toujours son insolence, Avertie pensa: «Et dire qu'eux aussi s'aiment peut-être et que, lui, va murmurer les éternelles paroles d'amour, et l'appeler, aussi, sa rose blanche! Ah! sa rose blanche!» Floche, éleva la voix, grognon: --Jardin de curé, avec chicards! Votre Maud est une sotte. Appeler ces jardins Eaden une merveille! Avec ça qu'on vient à Venise pour voir des jardins d'Anglaises! Mais c'est au _Papadopouli_ qu'il eût fallu aller! Voilà au moins un nom qui promet... Et puis, c'est dans tous les guides... pas pour des prunes, je suppose? --Allons au Papadopouli! Quand ils y débarquèrent, la grille en était close. Ils regardèrent à travers les barreaux; sur de hautes tiges, des fleurs étranges, fantastiques se mouvaient. C'étaient les perroquets, les beaux aras Papadopouli. Avec leurs plumes ébouriffées aux couleurs éclaboussantes et acides, ils avaient l'air, sur le fond triste du parc froid et pourri d'humidité, de tulipes échevelées et géantes. La comtesse Floche voulut entrer. Elle sonna, fit du vacarme. Enfin, on vint ouvrir d'assez mauvaise grâce. Rien n'était plus banal que cet enclos, entouré d'arbres trop grands aux feuillages mornes. Avertie s'était bien rendu compte, dès l'abord, que les perroquets, seuls, en étaient la flore rare et que, malgré la gloire d'avoir assez de terre sur le grand canal pour y faire pousser des arbres immenses, ce jardin était, somme toute, fort médiocre. Floche, elle-même, n'y prit qu'un agrément, celui de s'éclipser avec le Peintre derrière un massif de roses pompon. * * * Le dîner au _Vapore_ fut terne ce soir-là. Chacun était fatigué et retiré dans ses pensées. Depuis le soir de la «Vache mode», où Avertie avait surpris les attentions du Peintre pour Floche, ils étaient, croyait-elle, moins simples tous deux et moins naturellement familiers. Avertie savait que c'était le prélude de tout drame lyrique et s'en amusa; mais elle eût désiré connaître la genèse de ce flirt, et quel avait été le mot, le geste, déclanchement du désir. Après le dîner, ils allèrent à pied rejoindre leur bateau. Sur la _Piazzetta_, on faisait de la musique. L'éclairage, l'animation populaire, les flonflons qui rythmaient la nonchalante ballade, et dans la pénombre la grandeur fabuleuse de Saint-Marc et celle du palais des Doges découpé au bord de l'eau sur un ciel féerique, tout cela donnait l'illusion du merveilleux. Avertie entendit le peintre dire à Floche: --C'est tellement magique qu'on se croirait toujours au théâtre. --Quant à moi, répondit celle-ci, tant de sublimité me tue. Je ne suis plus moi-même; il me semble que je sois nue, avec des ailes aux talons, dans le paradis d'un turc très riche! --Je regrette qu'en réalité vous ne portiez pas ce costume. Vous me poseriez un tableau magnifique! Un tapis haute laine vous servirait de turc très riche, et moi, je serais l'artiste heureux et flatté d'un tel modèle! --Vraiment? C'est curieux ce que vous dites là. Alors vous êtes comme tous les hommes, vous préférez la femme nue? Mais je ne pourrais pas poser ainsi, ce doit être esquintant. --Quoi? Le nu? Qui vous empêcherait de vous reposer? Ce n'est pas moi, certes! Rien n'est délicieux comme les causeries après la pose, sur un moelleux divan, dans une douce et étroite intimité... et j'espère que vous n'auriez pas un coeur de pierre! Elle se mit à rire convulsivement et d'une façon si «disproportionnée» qu'Avertie n'osa pas se retourner. Il avait dû la serrer de près! Mais comme retentissait le canon de l'extinction des feux, Floche poussa un cri strident de femme de chambre qu'on pince et courut rejoindre Avertie. * * * Le lendemain, en se réveillant, Avertie pensa que, peut-être, elle ne reverrait jamais Dick, car elle ne voulait pas l'informer de son départ pour la Lombardie. Cela la rendit mélancolique. Quel piment avaient été pour elle ses entrevues avec le jeune poète! Partagée entre le désir de se l'attacher à jamais et celui de le «liquider» avant de souffrir, elle hésitait à lui écrire une lettre dont le ton, elle s'en rendait compte aujourd'hui, n'atteindrait pas le lyrisme de la première. Les Pèlerins, cependant, avaient décidé, pour le dernier jour, d'aller à l'Arsenal et aux Îles Mortes. Le matin, tandis qu'ils rangeaient dans la gondole les menus bagages dont ils avaient besoin pour la journée, Avertie se prit d'une grande affection pour leur singe de Carlo si soigneux, si attentif, si paternel pour leurs petits bibelots, au point qu'elle l'avait surpris, un jour, lavant les caoutchoucs de la comtesse Floche et brossant les paletots. --Pour un bon gondolier, c'est un bon gondolier! répétait Floche. Et puis il a le buste court, les jambes longues, Carlo! le type classique! Et quel professeur d'italien! Comme il sait redresser votre prononciation franco-latine, Peintre! Elles s'étaient embarquées avec du romanesque en provision. Elles allaient voir le Bucentaure! Quand Floche se trouva devant le morceau de bois pourri où traînait un semblant de couleur pourpre, seul reste de cette inoubliable et glorieuse galère, elle laissa tomber ses bras, découragée: --Ô mes ami! le Bu-cen-taure! Voilà bien la vie! --Le rêve et la réalité! dit le Peintre. Et Avertie: --On a même fait des pièces là-dessus! Dans une vitrine, au-dessus de l'épave, une galère joujou reconstituait le célèbre bâtiment. Ce fut une consolation pour Floche. Elle monologua sur l'emplacement et la pose que devait avoir le doge quand, jetant l'anneau, il se mariait à l'Adriatique. Les Pèlerins s'amusèrent aux minuscules embarcations de toutes les époques. Leurs formes compliquées, esthétiques, ornées de grandes voiles latines, étaient presque toutes désuètes... Joujoux de tous les «Musées de la Marine» où fréquentent, plus souvent que les marins, les amants pusillanimes, combien d'amoureux n'avez-vous pas invités à l'embarquement pour Cythère? À la porte de l'Arsenal, Avertie admira les lions du Pirée; géants, hiératiques, tranquilles et tristes, ils étaient venus de Grèce pour orner la gloire de Venise. Parce qu'un gamin, avec du goudron, s'était amusé à leur faire moustaches et barbiche ils avaient un masque d'empereur de carnaval. Mais leur prestige était encore assez grand pour défier toute vulgarité. «Goethe a raison, se dit Avertie. Le lion de Saint-Marc n'est qu'un matou ailé à côté d'eux.» Le Corso Garibaldi, que les Pèlerins traversèrent pour regagner le _Vapore_, fourmillait d'animation. Dans ce coin, trop peu pittoresque pour retenir les étrangers, pullulait tout un petit monde savoureux et affairé. Des familles, en groupes animés et nombreux, venaient s'abattre sur les provisions ménagères dont les petites voitures à bras charriaient les riches couleurs. En arrivant au _Vapore_, les Pèlerins firent leur premier adieu à Venise en la personne de Carlo. Avertie mit sa main fraîche et nue dans la main calleuse du gondolier. Comme s'ils se fussent un peu possédés par ce contact, elle se sentit aussi frôleuse qu'un félin apprivoisé.... Les voilà tous installés sur le _Vaporetto_ qui cingle vers les Îles Mortes. Maud est des leurs. Le vent souffle violent et le voile de gaze des Pèlerines flotte dans l'air, horizontal comme la fumée du vapeur. Sous un ciel dont se fût volontiers inspiré un vieux peintre flamand, gaiement ils voguent sur l'algue marine. De temps en temps, c'est un coup de soleil sous les nuages et aussitôt les bancs de sable, rosés davantage dans la transparence de l'eau, forment de grandes taches douces qui s'étendent sur le calme insouciant de la lagune. De gros chalands naviguent; ils rappellent les joujoux désuets de l'Arsenal; avec la placidité des bélandres de l'Escaut, ils font le service des marchandises, le ventre plein de légumes ou de bois, la proue réjouie par la ronde peinturlurée de leurs danseuses pompéïennes. Les grandes ailes jaunes et rouges des barques de pêche semblent posées sur un drap d'argent et, dans le fond, Burano giflé d'un coup de soleil.... Les Pèlerins sont heureux de sentir si pareillement ces choses; ils s'en aiment mutuellement davantage. Silencieux, respectueux, ils glissent dans l'écume du sillage, tandis que, de chaque côté du _Vaporetto_, la mousse blanche ouvre son compas et s'en va molle et rampante se perdre, en un court horizon. Au moment d'atteindre Burano, le chenal et même le paysage se rétrécissent étrangement. De folles et désordonnées végétations herbeuses bordent la lagune--à Venise, l'herbe est inconnue--et, sur les rives, quelques maisons s'élèvent. L'une d'elles, pauvre, misérable, aux volets verts rongés de lichens, à l'attitude ventrue d'une femme enceinte, est flanquée d'un lourd balcon dont la balustrade marron s'écaille en vieux rose. Sur le seuil, deux femmes, l'une assise, l'autre debout, gardent des poses de tableaux vivants. Un fichu vert, posé à la juive, encadre leur type oriental. Tout autour de leur maison, le long du mur, court un cordon d'iris, raides et fleuris, dont le foisonnement est limité par une bordure de petites briques vernissées. Dès que le bateau fut à quai derrière Burano, Avertie éprouva le sentiment très vif de l'Orient. «Une Hollande orientale, se dit-elle; c'est cela exactement, et toute pourrie, comme si le soleil n'avait pas eu encore le temps de la sécher... Grands Dieux, que c'est beau, ces couleurs!» Empoignée, elle n'osait même plus avancer, craignant d'amoindrir, en la déplaçant, sa béatitude et de dérober ainsi une parcelle d'extase à son enchantement. Floche gloussait, toute différente dans son enthousiasme. Elle criait en vendeuse de sardines: --Petites Venises! Couleurs vives! Petites Venises, couleurs toutes fraîches! Tandis qu'ils avançaient le long du canal, le bruit de leurs talons et de leurs voix résonnait dans l'écho des quais déserts. Quelques gondoles étaient venues jusque-là et voisinaient avec d'autres barques plus modestes, dont la couleur criarde cachait mal l'effritement humide. Des ponts en dos d'âne rompaient parfois la perspective. L'un d'eux fit accéder les Pèlerins à la rue centrale, large, courte et dallée, rendez-vous d'une foule en récréation. Les hommes fumaient, appuyés au parapet du canal. D'aucuns, en bure marron, les pantalons serrés aux chevilles, les pieds nus, un grand chapeau mou sur leurs cheveux bouclés, réalisaient bien le type aimé des peintres romantiques. Les femmes, en robes claires sous leurs châles, deux par deux toujours, penchées l'une vers l'autre, nonchalantes, semblaient attendre le rappel d'une cloche. Qu'avaient-elles besoin de se hâter, ces patientes et fines dentelières, puisqu'elles résumaient toute leur vie passionnée, joyeuse ou triste, dans quelques fleurs de lin blanc aux pistils délicats, minutieusement ouvrés par leurs doigts résignés? Dans un coin de la place, le cercle bruyant des invités entourait une mariée en robe gris perle, couronnée d'oranger. En face, un tourniquet absorbait l'attention d'autres groupes, ainsi qu'un marchand de sorbets et de _dolci_, où Avertie reconnut les délicieux fruits glacés au sucre, grosses perles de Venise, soufflées, blondes, luisantes, embrochées sur de fines échardes de bois blanc: nèfles dorées, raisins noirs et vernis, noix croquantes... Et devant l'église, un petit carrousel italien, dont l'orgue râlait d'humidité, tournait avec des saccades de joujou mécanique. Tout cela mettait sur cette place de Burano une animation inattendue. L'église, pourtant grande ouverte à tous, restait déserte. Nul n'avait l'idée d'y entrer. De la rue, on voyait briller doucement dans la pénombre le ver luisant des lanternes dorées. Elles étaient, ces lanternes de pacotille, juchées sur de hautes hampes et piquées en procession le long de la nef. Avertie franchit le seuil. La Vierge de l'entrée, si pâle et si éteinte dans sa fresque douce, sembla la saluer avec les yeux tristes de ceux que personne ne regarde. À la sortie, un vieux pauvre, qui les suivait depuis quelque temps, lui demanda l'aumône. Il avait un bonnet phrygien de doge, un grand manteau jaune rapiécé, des lunettes et le teint safran. Ce vieil homme était répugnant. Il rappelait à Avertie les _canocci_, ces hors-d'oeuvre du _Vapore_, surtout à cause de ses petits yeux vifs et cruels derrière les lunettes. Le Peintre le photographia, lui donna deux sous, et le vieux, par remerciement, dansa et lui envoya un baiser. Ce fut si ignoble qu'Avertie eut envie de pleurer. Maud, américaine précise, regarda sa montre. Il fallait rentrer. Elle rappela les retardataires. Ils voulurent, pour regagner leur gondole, passer par les mêmes chemins afin de retrouver les mêmes impressions et, au hasard de la percée des rues, revoir l'étendue de la chère lagune et le ciel de l'Adriatique. Même là, dans ce Burano perdu, Avertie retrouva un lion pour l'émouvoir. Celui-là n'était qu'en fer blanc découpé et servait d'enseigne à l'échoppe _d'all Leone d'oro_. Mais dans sa vile et plate matière, il s'efforçait au geste altier des lions de Venise. Qu'elle était jolie, au seuil de sa porte, la petite Buranienne aperçue plus loin, la tête appuyée sur l'avant-bras et qui leur souriait avec toutes ses dents de petite fauve engageante. Plus loin, des filles sans pudeur s'acharnaient aux basques du Peintre nonchalant et attardé. Toutes prêtes à lui indiquer leur nid de colombe, elles le dévisageaient en riant avec effronterie. Les narines mouvantes, le geste prompt, elles repoussaient du coude un vieux lubrique, en l'insultant grossièrement; et leur accent était si doux qu'elles avaient l'air de le caresser encore. Floche, gênée, entraîna vivement Avertie que ce manège amusait. --Ne faites pas attention, disait-elle pour les excuser, c'est le soleil qui veut ça! Au loin, dans un cabaret, des hommes chantaient en choeur. Avertie, qui attendait le Peintre en train de liquider, sans ennuis, ses faciles conquêtes, s'accouda un instant sur le pont pour embrasser une dernière fois l'ensemble de toutes ces choses. Quelques maisons, par leurs couleurs diverses et accolées, figuraient les lais d'un immense drapeau, pâli, apaisé par l'ardeur du soleil, tandis que d'autres, au contraire, s'enveloppaient d'une pourriture insinuante. Cette mousse rase et verte montait du fond du canal, puis, grimpante, s'étendait légère sur les maisons proches pour se mêler au rose, au bleu, au jaune de leurs murs, masquer leurs fentes et parer leur décrépitude.... «Ah! emporter un peu de ces choses, pour se chauffer en hiver derrière les vitres maussades», pensait Avertie. --De ma vie, dit Floche, je n'ai vu une chose plus belle! Venise n'est rien à côté! Aussi, viens-je d'acheter un petit pot en faux marbre qui m'a coûté quatre sous. Vous voyez, je me suis fendue! Mais c'est tout l'image de Burano avec ses tons chocolat, vert pisseux, cuisse de nymphe, gorge de pigeon, cheveux de la Reine et caca-dauphin... --Assez! Assez! lui cria Avertie, qui venait de parer Burano de couleurs plus lyriques. Mais c'est vrai, tout cela est sur votre pot de quatre sous. Il ne vaut pas plus d'ailleurs.... --Vous êtes jalouse, Avertie! Je vous ai vue et si je n'avais pas crié, en entrant dans la boutique: «Je prends le marbre!» c'est vous qui me le souffliez! N'importe, il est à moi! J'en ai plus de plaisir que d'un Cellini! Ce petit pot, mais, c'est simplement l'âme de Burano que je vais avoir tout l'hiver sur ma table de nuit... La sirène du bateau les rappela pour Torcello; sur l'eau frémissante juste assez pour montrer qu'elle n'était pas morte, se baignait un horizon d'Orient avec un ciel plus accessible et mélancolique. Sa pureté était tachetée de petits nuages moutonneux et compacts. --On en mangerait! déclara Avertie. --De quoi? de quoi? --De ces nuages à la crème écrasés contre le firmament.... Torcello contrastait entièrement avec Burano. Dans maints pays, Avertie avait débarqué en des endroits plus pittoresques. Ces champs, ces terres cultivées, ces haies négligées, c'était simplement le printemps «à la campagne». Il faisait déjà trop chaud pour l'insuffisance des feuilles; un canal étroit, aux eaux sales sorties de la lagune, longeait le sentier où ils marchaient; les oiseaux chantaient, les boutons d'or et les pâquerettes, les fleurs de toutes les banlieues fleurissaient, et il fallait éviter les ordures qu'elles cachaient. La route parut longue à leurs pieds chauds, pour arriver jusqu'aux trois ou quatre masures, restes de l'antique bourgade. Le canal se terminait tout à coup en vivier fangeux; une péniche y dormait sur l'eau morte, encadrée du reflet des grands arbres touffus et des chaumières badigeonnées de rouge... Où Avertie avait-elle déjà eu cette impression reposante? C'était la seconde fois, en quelques heures, que la Hollande se présentait à son souvenir en ces coins italiens baignés par les eaux mortes. Quels rapports pouvait-il y avoir entre ces îles vénitiennes et cette Hollande, autrefois tant goûtée? Sans doute, une vision d'intimité si rare en Italie où le ciel, la nature, la vie vous comblent toujours de leurs dons, avant même que vous ayez eu le temps de les désirer. Il en est ainsi de certains baisers. Le bleu céleste sur lequel l'église et la tour immense de Torcello se profilaient n'était pas du Nord, cependant, ni cette femme gracieuse au pas de biche, qui, un foulard blanc posé en triangle sur la tête, rapportait dans une cruche ventrue l'eau d'un puits roux, ni les débris d'architecture réunis sur l'herbe en petit musée de plein vent, ni, enfin, la Rotonde de _San Fosca_ avec sa collerette blanche, propre, nette, lessivée par le soleil. Ils entrèrent dans l'église abandonnée. Elle était vieille et si noble avec son décor de moisissure vert de gris, cette princesse des solitudes! --Oh, ma chère petite amie! s'écria Floche devant d'anciennes mosaïques. Venez vite me raconter leur histoire, vous qui savez tout! Vous m'avez tant intéressée à Saint-Marc! Peut-être est-ce encore de la Bible? --Non, c'est du Nouveau Testament, fit Avertie. --Quoi! vous avez reconnu tout de suite! --Ce sont des allégories; voyez: d'abord tous des crânes qui crachent par les yeux et la bouche de gros vers blancs.... --Ah! oui, quelle horreur! --C'est le jugement dernier, la pourriture des corps, à ce moment désagréable. Puis, vous voyez, les uns sont en enfer et les flammes les dévorent jusqu'aux sourcils... Les autres sortent du feu, libérés; ils lèchent leurs brûlures, s'ôtant des lambeaux de peau sèche dans le creux des mains: c'est le purgatoire. Enfin, d'autres s'embarquent pour le ciel dans la barque à Caron--à saint Pierre plutôt--ceux-là sont tout à fait purs. --Oui, le feu purifie tout. Les cuisinières disent toutes ça! --Jésus, au centre, là, assis sur un oeuf--je ne saisis pas ce symbole--les attend avec patience, les mains ouvertes. Puis tout le monde va s'asseoir à sa droite et à sa gauche pour l'Éternité. --Ah! ma foi! je les comprends! Après cette chienne de vie de fatigue que nous menons sur la terre! Cependant le Peintre s'était mis à dessiner la table de communion. Il ne pouvait rendre l'expression byzantine des lions de marbre et des paons qui se faisaient vis-à-vis dans l'ingénieuse souplesse de leurs corps, tout verdis par la lèpre d'humidité fine. --C'est pour moi que vous travaillez, mon ami? demanda Floche en s'approchant. Vous avez donc deviné mes désirs? Ils sont adorables ces paons, du vrai fromage de Roquefort... C'est même curieux qu'ils n'infectent pas l'église! Une pure merveille, en tous cas, et qui fera un motif épatant pour me broder un sac à ouvrage. Quand Avertie jeta les yeux sur la coupole, une grande Sainte Vierge, d'une minceur de cierge, la regarda. («Toutes les Saintes Vierges me regardent aujourd'hui!») L'or des mosaïques qui sertissait la madone semblait sourdre de sa flamme intérieure. Ces ondes débordantes, en s'écartant, lui faisaient, malgré sa cagoule étroite, une abondante chevelure blonde, muée par le temps dans l'ombre du sanctuaire, du rouge assourdi au jaune vibrant. Ainsi le soleil dorait-il au dehors les tignasses des Vénitiennes. Les yeux de la Vierge étaient pénétrants et étranges; ses sourcils rejoints accentuaient son type phénicien; un long nez courbé vers une bouche un peu niaise lui donnait quelque chose de dur dans l'expression et une tache sur la joue, près de l'oeil, posait un grain de beauté irrespectueux. Elle était raide et énergique d'aspect, tandis qu'autour d'elle tout n'était que courbes et douceurs. Le regard glissait de la coupole qui s'élargissait, en angles arrondis, jusqu'aux courbes du choeur, aux gradins des hémicycles, sans pouvoir se heurter ni s'accrocher à quelque ressaut de la ligne. «Si suaves, ces Italiens! se disait Avertie. Voulaient-ils vraiment adoucir toutes choses, sachant combien la vie suffit à blesser par elle-même?» Tout en marchant le nez en l'air, perdue dans les ors des coupoles, elle heurta du pied un pauvre évêque, allongé là, pour le restant de ses vieux os, dans son effigie de pierre rose. Derrière l'autel, dont elle fit le tour, tout était couvert du velours émeraude et ras de la moisissure rampante. D'autres Vierges de marbre allaitaient leurs enfants dans le secret des niches humides. Elles avaient les mêmes yeux de fièvre, tirés vers les tempes par des pensées trop sombres et les mêmes regards d'oiseau de proie. Ah! comme on saurait le leur prendre, malgré tout, leur Divin Enfant! Puis quand les Pèlerins sortirent du mystère et de la décomposition de cette ineffable église, le soleil les inonda, chauffa leurs reins et leurs coeurs: on pouvait vivre et aimer. Assis devant leurs maisons, sur des chapiteaux mutilés, des paysans nonchalants faisaient danser leurs mioches. La note rouge, qui toujours traîne dans leurs vêtements, montait le ton rosé des pierres. Floche, en blouse de toile blanche, était gaie et s'agitait. Elle déclara «follement jouir de cette délicieuse journée». Alors le Peintre se rapprocha d'elle et, ne croyant être vu de personne, l'embrassa sur la nuque: «Chauds, Chauds, les marrons, chauds!» murmura-t-il en lui passant vivement les deux mains sous les aisselles un peu moites... Elle se retourna surprise, rougissante, enchantée. Une fois rentrée au bateau, Floche s'assit auprès de son séducteur et, les yeux noyés dans l'horizon: --Cette lagune... c'est une chose qu'on ne peut pas rendre... on ne peut que la sentir... Dieu, que ça pue! Et elle huma l'air, les narines dilatées, en regardant amoureusement le Peintre, puis le garçon qui circulait avec un plateau chargé de thé et de nombreux gâteaux. Soudain inquiète, elle se retourna brusquement vers Maud. --Vous avez perdu votre porte-monnaie? demanda celle-ci. --Il s'agit bien de mon porte-monnaie!... Nous avons simplement manqué les vieux palais! ceux dont votre mari nous avait parlé! Sur le petit canal... j'en suis sûre! Tout ce qu'il y a de plus beau, une colonnade du temps où les Vénitiens avaient peur des Huns. Vous savez, j'en ai le feu au derrière rien que d'y penser! Il faut y retourner! Mais le bateau piquait déjà droit sur Venise. --Ah! toute ma journée est gâchée à présent! C'est bien ça, la vie! Et elle retomba avec un geste mourant, mais bien calculé, le nez sur le thé et les gâteaux que le Peintre lui avait préparés. L'horizon, sous les rayons obliques du soleil, se teintait de corail rose. Un léger vent du large s'était levé qui faisait s'incliner les voiles au loin et hâter l'allure des barques de pêche. En regardant Venise prendre peu à peu une forme plus nette, Avertie songea à Dick. Cela lui sembla un présage étrange que chaque tour d'hélice la rapprochât inéluctablement de celui qui vivait là-bas dans cette masse lointaine et l'attendait sans doute. Son coeur se dilata à l'espoir de le voir encore. L'adieu qu'il lui avait fait avait été une menace, presque. Elle s'effraya soudain de la ténacité qu'elle devinait en lui. Anxieuse, elle se demandait maintenant ce qu'il ferait d'elle. Puis elle réfléchit qu'il perdrait certainement sa trace dès qu'elle aurait quitté Venise pour des pays peu fréquentés. Mais le soupir, si spontané et si profond, qui monta de son coeur, lui révéla le sentiment vrai qu'elle avait pour lui. Ah! comme elle eût voulu le retrouver à la fin de ce jour qui la laissait toute vibrante des beautés entrevues, toute secouée d'émotions!... Comme elle les lui eût fait partager, la tête sur son coeur, sous le ciel nocturne de l'enivrante Venise! Il était sept heures quand la petite bande débarqua aux Esclavons. Le Peintre et Floche partirent ensemble pour quelques achats de photographies. Avertie, maintenant triste et abattue, préféra rester avec Maud. Celle-ci, voyant les portes de Saint-Marc encore ouvertes, proposa à sa compagne d'y rentrer. Le salut du Lundi de Pâques s'achevait. Les chrétiens, silencieux et recueillis, groupés au milieu de cet immense temple, formaient une petite masse noire, sombre tache, sur un grand tapis. Les deux amies allèrent s'asseoir au fond de la nef, sous le lustre byzantin. Des lampions aux couleurs de Venise dessinaient en lueurs jaunes et rouges les formes de la Croix carrée; ces petites flammes dans les verres colorés faisaient chatoyer les ors et les nacres du lustre avec la douceur, le mystère, le «royal» des illuminations de féeries. Sur ses mains dégantées, sur la figure de son amie, Avertie voyait danser leurs tons veloutés; les lumières de l'autel devant la _Pala d'oro_ en projetaient les richesses de vermeil et de pierres précieuses jusque sur la coupole, où les idoles hiératiques, éblouies, élargissaient leurs pupilles énormes, sur leur fond d'or fondu, gras, assourdi par l'heure tardive. Un vieux prêtre, près d'un baptistère, vendait pour deux sous l'image d'une Vierge miraculeuse que les amies échangèrent entre elles, en souvenir des petits cadeaux pieux d'autrefois. Avertie, à cette heure redevenue jeune fille, confondait ses souvenirs mystiques et ceux plus naïfs encore des rêves de son enfance où _les Mille et une Nuits_ et les _Contes merveilleux_ racontés par sa mère avaient tenu la place prépondérante. Ceux-ci avaient remplacé ceux-là, quand, une fois au couvent, elle n'avait plus vécu que dans la _Vie des Saintes_ ardentes jusqu'aux stigmates et préférées du Seigneur jusqu'aux miracles. L'heure présente lui plaisait parce qu'elle était à la fois mystique et fabuleuse. Les chants liturgiques, la voix puissante et aiguë des enfants de choeur faisaient vibrer la poussière d'or de l'église. La solennité du moment, la magnificence de l'apparat vidèrent le coeur d'Avertie des joies faciles et insouciantes du voyage, des sensualités passagères. Il lui eût fallu, maintenant, pour le remplir, quelque chose de stable et d'éternel. Dans ce petit coeur païen s'éleva une prière confuse à la Vierge miraculeuse, prière qui eût pu être celle-ci: «Regarde-moi, petite Vierge grecque, toute droite, Vierge d'or et d'argent, Vierge toujours vêtue d'habits de fête, et dis-moi, je t'en supplie, dis-moi:--Calme-toi, Avertie. Pourquoi t'agiter? N'as-tu pas choisi ta part, toi-même? Elle doit être la meilleure puisque tu aimes...» Ah! Si le B.-A. avait été là, seulement! Mais il était loin, très loin, et Avertie sanglota. Et, tandis que les cierges et les vêpres chantées s'éteignaient et que les femmes en châle se glissaient vers les sorties, Avertie, de son pas ferme, reprit, avec son âme chancelante, le chemin de sa destinée. * * * Le soir de cette belle journée, Floche conclut: --Mes amis, je vous avouerai franchement que ce que j'ai préféré dans Venise, ç'a été nos stations le soir chez le petit marchand de cartes postales. Oh! vous n'avez pas besoin de vous esclaffer de rire! Je ne suis pas si bête... les cartes postales, c'est un peu le mannequin du chef-d'oeuvre que nous pouvons nous approprier!... Ensuite ce furent les adieux au _Vapore_. Avertie, bonne et simple, tenait à remercier le propriétaire des soins particuliers qu'il avait eus pour eux. Mais il n'était pas là; alors elle avisa son fils, lui serra la main et: --Au revoir, Monsieur, dit-elle aimablement, nous partons demain pour la France. Merci de votre excellente hospitalité. Vous nous avez admirablement soignés et vous voudrez bien faire tous nos compliments à votre papa. Puis elle le salua de son air de reine. Derrière elle, ses compagnons riaient. Avertie ne comprit pas pourquoi. Elle comprit moins encore, quand, une fois dans la rue, Floche se mit à l'invectiver: --Folle, triple folle! «à votre papa»! bien des choses à «votre papa»! Pourquoi pas à «votre dame»! Voyons! Est-ce qu'on parle de son papa à un fils de gargotier? Est-ce qu'on lui serre la main? Pour les trois plats qu'il nous a servis, qui nous ont flanqué la colique, et pas gratis encore! --Ah! bien... Qu'auriez-vous dit, vous? --J'aurais dit: «Au revoir, Môssieu, très contente de vos services. Je parlerai de vous à Paris à mes amis et connaissances et je vous enverrai du monde.» Voilà qui aurait eu le sens commun! Mais la même femme au sens commun, ce soir-là, dans une boutique, faillit sauter au cou d'un commis qui avait mis quelque complaisance à chercher dans un énorme tas la photographie du _Cygne et Léda_. --Oh! cher Monsieur, lui dit Floche, je suis si heureuse de votre trouvaille! Vous êtes positivement un grand homme tout à fait sympathique. Et sur le _Vaporetto_, après dîner, un coup de vent ayant dispersé ses cartes postales: --Ah! s'écria-t-elle en détresse. Mes _cartolinas_, mes _cartolinas_! Peintre! _Avente presto! Malorino terriblo!_ Sortez vite deux sous, promettez-les à tout l'équipage, si on me rattrape mes cartes! Et elle serra avec effusion les mains d'un gaillard malpropre qui les lui rapporta. CHAPITRE XI Le jour du départ, dès le matin, Avertie avait déjà son humeur de retour, c'est-à-dire la petite joie de retrouver ses habitudes et la très grande de revoir bientôt le B.-A. Lui seul la «complétait» absolument, parce qu'il la comprenait. Elle jeta un oeil mélancolique et attendri par la fenêtre, tandis que Floche, en pet-en-l'air, se montrait sans pudeur à la nature et déclarait: --Oh! lagune rose, adieu! Oh! Reine de l'Adriatique, salut! On n'a pas tort de te dénommer ainsi, ville inoubliable! etc.... La figure couverte de son masque de pommade, elle repassait à haute voix ses sensations de voyage, devant Venise qui s'étalait sur l'eau glauque de sa toilette matinale; et elle nomma _San Giorgio_, la _Salute_, les _Arméniens_. --Les Arméniens, répéta sourdement Avertie. En bouffée soudaine, l'odeur des fleurs du cloître et l'enivrement de cette matinée d'avril lui revinrent à la tête, ainsi que sa folle lettre à Dick, son propre abattement quand il l'avait menée en gondole aux jardins Eaden et sa désespérance à Saint-Marc. Ne saurait-elle donc jamais «la vanité de tous désirs profanes»? Et se reposerait-elle un jour dans la paix sous des ombrages semblables à ceux chantés par Virgile? Oui, ce jour-là viendrait, elle le savait, mais dans la vieillesse et si près de la mort, peut-être? Ah! elle ne les désirait certes pas, ni la vieillesse, ni la mort: elle voulait vivre la vie le plus possible et elle s'enorgueillit d'être aimée. Soudain elle aperçut le bouquet qu'elle avait trouvé la veille sur la cheminée de sa chambre, dans un vase d'aventurine, d'une forme simple et antique; c'était un narcisse, une rose blanche, une tulipe et quelques cinéraires--les fleurs des Arméniens. Elle découvrit au pied du vase une carte sur laquelle Dick avait transcrit en vers: And you came, my love, so stealthily That I saw you not Till I felt that your arms were hot Round my neck, and my lips were wet With your lips; I had forget How sweet you were. And lo! the sun has set And the pale moon came up silently[6]. [Note 6: Et tu vins, mon amour, si furtivement que je ne te vis point avant de sentir que tes bras étaient chauds autour de mon cou, et mes lèvres humides sur tes lèvres. J'avais oublié combien tu étais douce. Et voilà que le soleil s'est couché et que la lune pâle monte silencieusement.--Lord Douglas, _In Summer_. (Dans le texte original, ces vers s'adressent à un homme.)] Et, subitement, elle eut envie de lui donner rendez-vous dans le village d'Asolo, où ils devaient s'arrêter au retour. Presque aussitôt elle repoussa violemment cette idée. Floche, qui procédait à sa toilette, l'interpella comme tous les matins. --Pouvez-vous me sangler? Elle avait positivement maigri en ces dix jours; le cran était gagné: la marque noire du lacet se voyait à quelques centimètres au delà de son oeillet habituel. Avertie le lui annonça avec autant de joie que pour la naissance d'un fils. Floche poussa des hourra! --Au moins, comme cela, ça m'aura servi à quelque chose de voir Venise! * * * À l'heure dite, ils montèrent tous trois dans le petit canot automobile qui fait le service de la gare. La lagune les laissa partir sans un tressaillement de sa belle peau liquide; pas un souffle, même pour accrocher les voiles des voyageuses... --Ce calme, dit Floche, ça sent mauvais l'orage. Cela s'appelle la _Bonace_ (elle semblait parler d'un plat sucré). Tout cela c'est très joli, mais quand on a un peu souci du voyage, cette perspective de typhon vous gâte non seulement le moment présent, mais le reste de la journée. Avertie, ayant répliqué à Floche d'un air assez maussade qu'elle gâtait aussi par ses réflexions saugrenues le plaisir des autres, celle-ci l'appela avec dédain: «Sophie!» La fumée s'élevait lourdement et stagnait dans l'air. Venise à cette heure, trop nette et limpide, ressemblait, avec les fenêtres bien découpées de ses édifices, à un jeu de dominos dont le Palais des Doges aurait été le double-six. Floche qui regardait les mouettes effleurer en Saint-Esprit le calme de l'eau, dit dans un soupir: --Ça rappelle _Parsifal_ et ce bon Wagner, mort ici. Ce sont peut-être ses mânes qui traînent un peu dans le corps de ces bêtes? Puis, comme un nuage passait sur _San Giorgio_, du même ton pénétré: --Tiens! le campanile qui fume sa pipe! Et plus loin, après avoir dépassé les gros pilotis en botte d'asperges qui jalonnent le canal: --Oh! le malheur affreux! Un bateau qui a fait faillite! C'était un _cargo-boat_ sombré. * * * À la gare, Maud et son mari étaient venus dire adieu aux Pèlerins. Tous se promenaient, bras dessus, bras dessous, à la Buranienne, tandis que Floche choisissait soigneusement des cartes postales et que le Peintre prenait son temps et les billets. Tout à coup, il y eut un effarement. Le train partait dans trois minutes. Le courrier musard ne s'était pas soucié de débarquer les bagages: --Il y a toujours, marmonnait-il, le train suivant qu'on peut prendre! On lui arracha les colis des mains, à grand'peine, car il avait peur de ne pas être payé. On donna à Maud de véhémentes explications pour le «faire suivre» des malles, et, traînant les valises énormes et lourdes, on s'échappe vers les wagons. --_Padova! Padova!_ hurlait Floche d'une voix glapissante, agitant en sémaphore des bras de toile blanche vers le chauffeur qui riait. Quand, enfin, ils se retrouvèrent établis sur les banquettes de velours rouge d'un confortable wagon et qu'ils se comptèrent, le Peintre seul fut constaté privé de son bagage. Son précieux sac était resté sur le quai, oublié dans la bagarre. Il contenait, naturellement, les objets les plus utiles à leur «tour de fantaisie»: provisions de bouche, Bædeker, kodack, indicateurs et lettres de recommandations. Mais ils étaient jeunes et dans le bon train. Cela ne suffisait-il pas? Floche, cependant, ne pouvait se consoler de ses efforts infructueux. --Et ce qui m'aurait fait mordre cet homme, dit-elle en parlant du courrier, c'est que, moi, Floche, archi-prête à neuf heures du matin, j'aurais pu manquer le train par la faute de son imbécillité! (Et les deux autres gardant le silence.) Cela n'empêche pas, reprit-elle un peu choquée, que si je ne vous avais pas entraînés, les bras au ciel, en criant _Padova! Padova!_ comme un certain général de l'Empire dont j'ai oublié le nom, nous serions tous encore, sur le quai, à faire les zozos! Avant midi, ils atteignirent Padoue. Ils débarquèrent sans plan, ni guide, mais avec le soleil, de la bonne humeur et un brave cocher qui les mena droit _à Santa Maria de l'Arena_, où ils tombèrent sur «la pièce importante» de Padoue, l'église aux fresques de Giotto. Le jardin qui la précédait était encore tout frais du printemps de la veille. Dans une sorte d'arène, petite cuvette de verdure, où les vieilles pierres se laissaient ronger par les lierres voraces, les gradins avaient disparu sous la verdure, la brique écrasée rosissait les sentiers tandis que des bambous, sous la brise, inclinaient leur feuillage vert tendre. Les fresques de Giotto leur firent une impression forte. Ce n'était plus la grâce et la volupté de cette trop suave Italie, mais quelque chose de douloureux, de primitif, de rudimentaire, de sincèrement profond et souffrant dans la naïveté de l'expression. Ainsi eussent peint les premiers chrétiens et les Martyrs. Les tons effacés des fresques ajoutaient au charme de l'ensemble. Et les personnages nobles et sérieux de la vie du Christ, de la mort de la Vierge, pensaient bien à leur terrible mission. Les Pèlerins s'en furent ensuite aux _Erimitanis_, église gaie et moins ancienne, avec ses Mantegna plus académiques, plus conventionnels, mais plus vigoureux, plus humains aussi, et d'une superbe majesté, conçus par un cerveau sain, noble, fervent et audacieux. Devant le martyre de saint Christophe, Floche s'écria: --Alors cette grosse jambe, c'est le saint qu'on étrille? Et cette grosse masse de viande, le géant, c'est celui-là, mon ami, dont je porte la médaille? Ah! je ne suis qu'une pauvre imbécile! Le «tour de ville» fut charmant, car, à cette heure de midi, chacun quitte ses affaires pour le repas du jour. Les rues étaient sillonnées d'étranges voitures à l'ancienne mode, cannées comme de vieux paniers d'osier, posées sur des roues trop hautes et trop écartées. Ces singuliers véhicules de gala, peints en jaune, étaient devenus l'ordinaire cabriolet des marchands et des petits bourgeois. Le cocher les conduisit ensuite fièrement à Saint-Antoine. --Saint Antoine de Padoue, celui dont on parle tant depuis quelque temps? demanda Floche. Le vrai, en chair et en os? Nous allons le voir? --En os surtout, et encore! ajouta Avertie. C'est bien son église, en effet, et voilà déjà son marchand de fétiches. Avant même d'entrer, Floche se jeta sur la petite boutique et acheta bon nombre de médailles en aluminium («parce que c'était la même chose que l'argent et bien moins cher»), des chapelets, des images et de petites effigies du Saint, de la taille d'un dé à coudre, en os teinté de bleu et de rouge et qui rappelaient étrangement les idoles hindoues ou chinoises. Derrière les Pèlerins, sur la place, attendant qu'ils voulussent bien le regarder, _Gattamelata_ posait. Donatello l'avait mal perché, mais très noblement, sur un cheval calme, de bon mouvement et aujourd'hui atteint de vert de gris. --Il est magnifique! s'écria Floche. Il est tout pourri! Avertie resta indifférente à Gattamelata et, quand ils entrèrent à l'église, elle eut beaucoup de peine à retenir un éclat de rire. Un prêtre, en chaire, objurguait ses ouailles. Ses gestes véhéments semblaient leur jeter des pommes à la tête; marionnette de bazar, il se démenait dans un trop vaste théâtre et déployait une force vaine de vermisseau. À gauche, sur le sombre bas-côté, les lumières amoncelées irradiaient d'une chapelle. C'était, au milieu d'elles, le tombeau de saint Antoine, majestueux et entouré de son histoire en beaux bas-reliefs de marbre si patinés qu'on les eût dit taillés en des blocs d'ivoire. Floche suivait attentivement les épisodes de l'iconographie du Saint et cherchait vainement le trait caractéristique qui l'avait consacré «retrouveur d'objets perdus». --Car, enfin, dit-elle à Avertie, c'est bien le patron des choses égarées? Je ne trouve aucun attribut de cette vertu. Êtes-vous sûre de ne pas vous être trompée? Et n'est-ce pas plutôt le saint Antoine au cochon qui serait offert, ici, à notre vénération? Avertie éclata de rire. --Non, non! c'est le célèbre, le révolutionnaire, le sectaire, l'homme énergique, violent, magnifique pour son temps... l'homme aux objets perdus, en effet! --Oh! que je le plains, alors! Comme il doit avoir à faire! Des femmes nombreuses cernaient le sarcophage; prosternées, les deux bras tendus, les mains appuyées à la pierre tombale, elles étaient plongées dans l'extase d'une foi ardente qu'elles dépensaient ainsi pour une broche, un écu, ou le coeur volage d'un amant. Avertie s'agenouilla, elle aussi, beaucoup plus par respect pour le grand saint et le caractère de ce qu'il représentait que par conviction dévote. À tout hasard, elle lui confia tous ceux qu'elle aimait et demanda de leur faire retrouver la force et le courage quand ils les auraient perdus. À la gare, le déjeuner des Pèlerins était prêt. Ils s'abattirent avec la même fringale sur l'omelette aux fines herbes et les cartes postales qu'on sert toujours en Italie en hors-d'oeuvre. Les côtelettes de veau ressemblaient à des casquettes aplaties de cyclistes. Elles étaient graillonnées et graisseuses. --N'aimez-vous pas? demanda Floche. Avertie fit la moue. --Mais que leur reprochez-vous? continua Floche. Avertie, avec un ton bourru:--Le graillon. Ton clair de Floche:--Moi... j'ai toujours adoré le graillon... Et, comme elles se disputaient avec le garçon pour le dessert où ne figurait qu'un seul mendiant: --J'ai remarqué, fit Floche confidentielle, qu'il ne fallait jamais contrarier les indigènes, surtout en Italie... la _jettatura_! Sur le quai de la gare, par lunatisme, les Pèlerins faillirent encore manquer le train de Castel-franco. Ils se précipitèrent dans le premier wagon ouvert et il se trouva, quand la porte fut refermée et le train parti, qu'on était neuf, avec enfants, valises et paniers de victuailles. Floche, mécontente, murmura: --Faudrait toujours être mince en voyage... _Le boeuf qui s'asseoit sur la puce_, fable... ajouta-t-elle en écrasant résolument une petite fille, à la fureur piaillante de la mère. Mais ils arrivèrent vite à Castel-franco où, grâce à Maud, une voiture les attendait pour leur expédition extra-bædekeriste. La glycine violette dont les murs de la gare étaient couverts, les bouquets de roses jaunes grimpantes, le soleil éblouissant, tout cela leur donna de la bonne humeur. --Faut que nous ayons marché dans quelque chose, dit Floche, pour que tout arrive ainsi à souhait. Et moi qui avais senti la _Bonace_, ce matin! Un jeune homme comme il faut, au nez pointu surmonté d'un binocle, chapeau à la main, les attendait à la portière d'une confortable calèche tendue de damas nankin. Il se nomma: Comte Rampoli. Prévenu par Maud, il était venu à leur rencontre pour les mener chez son oncle voir les Arènes de _Cornaro_. Le parc des Rampoli leur causa une impression de fraîcheur, de désordre, tout à fait inattendue. La calèche les emportait vite, au travers des magnolias et des néfliers du Japon; les branches fleuries balayaient parfois leur visage. Une pièce d'eau à l'anglaise, dont la nappe se divisait en méandres sinueux, créait des perspectives où le maître du jardin avait su peindre des tableaux naturels avec le vert des mélèzes, le blanc argenté des bouleaux et des frênes, le pourpre des hêtres et l'or des negundos.... C'est ainsi que, par un soleil admirable, un air glorieux et calme, au milieu du chant des grillons accoutumés de cette solitude, ils débouchèrent sur les Arènes Cornaro. Les Arènes Cornaro! Avertie crut réellement entrer dans le Printemps! Deux énormes chevaux en pierre, juchés sur d'immenses blocs, en marquaient l'entrée. L'herbe étendait à leurs pieds une épaisse litière. De belles statues, debout sur leurs socles en hémicycle, spectatrices patientes et magnifiques, semblaient attendre un divertissement de jadis et qui jamais ne recommençait. L'herbe descendait dans l'arène en larges gradins; en haut, un petit bois de lauriers sacrés abritait des rayons du soleil le chef assombri des statues. Ces déesses drapées, et ces guerriers casqués de plumes, en courtes armures, aux jambes nues, élégantes et longues, rappelaient certains coins des jardins de Versailles. On avait eu le génie de laisser la nature se répandre aux alentours en draperies sombres. Mais, dans le fond, par une large percée qui projetait sa claire lumière, les belles Alpes bleues apparaissaient derrière les arènes, élevant leurs croupes molles et régulières dans une buée de beau temps. À la maison, les Rampoli accueillirent les Pèlerins avec une grâce parfaite et patriarcale. Le jeune homme au binocle, de son pas élégant et souple, les devançait et leur expliquait toutes choses, car lui seul parlait le français. Avertie se demanda un instant, en le voyant ainsi marcher devant elle, si elle aurait encore la force de se complaire à cette grâce d'adulte. Lui restait-il assez de curiosité en réserve, après ses énervements de Venise? Mais oui! Elle sourit dans sa barbe (_in petto_, disent les Italiens) en suivant d'un oeil indulgent les jambes du jeune _cicerone_. «J'en ai tout de même une santé!» pensa-t-elle. La grande maison à l'italienne avait fort bon air, sans grande singularité d'ailleurs, sauf celle de représenter la vie large, élégante et confortable d'aristocrates campagnards. Les parquets magnifiques, les rideaux de perse glacée, ainsi qu'un mobilier Louis-Philippe accusaient un goût désuet, un peu mort et, par cela même, rempli de charme. On entr'ouvrit les volets de la grande salle de bal restée close depuis tant d'années. Presque à ras du sol, des fresques en trompe-l'oeil en quadruplaient l'étendue. Tout un monde de jadis semblait s'y mouvoir en silence, à pas de loup, dans une atmosphère de clair de lune verlainien. En toilettes Napoléon III, des femmes rieuses au bras de jeunes hommes se promenaient sous les colonnades qu'un peintre avait éclairées par la lumière tombant d'une profusion de lustres de cristal. On voyait le renversement des tailles souples dans l'étreinte des danseurs penchés sur les épaules très nues à la mode du temps et l'emmêlement des jambes dans l'envolée des robes bouffantes sur le ballon des crinolines. L'expression des visages était celle du triomphe de la beauté, du plaisir et du détachement mondain des choses sérieuses. Une danseuse appuyée contre une colonne, la tête languissamment inclinée sur un cou long et blanc qu'elle avait l'air de tendre pour le mieux rafraîchir à coups d'éventail pressés, prenait une vie et un relief saisissants. Dans la surprise de son apparition et la pénombre où la vaste pièce était plongée, elle impressionna vivement Avertie. Ce n'était plus des fresques, mais de réels et silencieux personnages de tableaux vivants... La dame à l'éventail relevait d'une main potelée ses jupes bouffantes, d'un jaune éclatant, pour laisser voir la fine et luxueuse lingerie de ses dessous. Un petit pied de satin jaune sortait furtif des dentelles, comme impatient de glisser un pas de danse. Un châle de soie puce recouvrait ses épaules rondes et lisses, moitiés de pêches pelées à vif. Ses cheveux étaient vaporeux et délicats; et elle avait un loup sur la figure. Avertie eut un étourdissement. Jamais elle n'avait vu quoi que ce fût lui rappelant davantage un être adoré et qu'elle avait perdu. Même ce loup sur la figure aiguisait davantage son souvenir désolé. Elle fut mal à l'aise, oppressée par le silence de cette grande salle si vide et si pleine et par l'impression de tristesse profonde que donne toujours l'évocation des joies défuntes. --Au revoir, les Montijo! clama Floche. Et le Peintre parla de Goya; en effet, il pouvait y avoir un rapprochement entre ces fresques perdues dans un coin d'Italie et le talent de l'artiste espagnol. L'hallucination d'Avertie tomba. Et elle se retrouva machinalement, avec ses amis, dans les écuries du château. Qu'on y était donc loin des écuries à l'anglaise et qu'un sportman du Nord se fût amusé des stalles tourmentées, des mangeoires rococo, des lanternes Louis XIV, des chaînes argentées... Il n'y manquait que des chevaux en croquignolles, à bouffettes roses, ou des animaux de pastorales régence à pompons bleu ciel et cornes d'or. Comme l'heure s'avançait, Rampoli leur proposa de les conduire voir la Vierge du Giorgione. Ils quittèrent donc leurs hôtes avec mille grâces et se firent mener à l'église. Giorgione vécut si mystérieux qu'on doute aujourd'hui encore de son existence, bien que les gens de Castel-franco le réclament comme compatriote. Il avait peint cette Vierge d'après son amante; dans ses yeux de caresse et d'amour, le paysage de ses pensées se reflétait profond et doux à l'infini. Rampoli, qui avait vingt ans, et sans doute de la sentimentalité, pria le bedeau de retourner le tableau. Il lut à haute voix ce quatrain italien, écrit en gros caractères naïfs: Viene Cecillia Viene da fretta Viene! T'aspetta Giorgine[7]. [Note 7: Viens Cecilia--Viens en hâte--Ton Giorgione t'attend!] Avertie se répéta ces vers. «_Viene da fretta!_» Son coeur bondit: «_t'aspetta!_» --Il y a-t-il un télégraphe près d'ici, Monsieur? demanda-t-elle à Rampoli. --Mais certainement, Madame. Permettez-moi de vous y conduire. Laissant ses deux compagnons «fouiller l'âme du Giorgione», comme disait Floche, Avertie suivit le jeune homme. Une heure après, elle était sur la route d'Asolo, confortablement installée dans la calèche avec Floche et le Peintre. Le temps restait somptueux, le peintre et Floche se faisaient des yeux genre reconnaissance, des yeux de gens qui se sont embrassés derrière les portes; leurs pensées, sûrement, étaient moins insipides que la grand'route, «ruban blanc sur un billard», disait le Peintre; «ténia sur épinards,» affirmait Floche. À la croisée des chemins, des petites niches, taillées à vif dans des massifs d'aubépine, servaient de chapelle à de modestes Vierges; plus d'une âme y avait laissé sa flamme au bout d'un cierge; Floche appelait ces niches, avec insistance, des _pergola_ en faisant rouler l'_r_, croyant préciser le sens de ce mot dont l'assonnance lui plaisait; elle s'imaginait ainsi savoir la langue du pays. Mais les voyageurs s'ennuyaient sur cette route monotone, où les montagnes, du fond, molles et bleuâtres, semblaient reculer indéfiniment. Floche seule, quand on traversait quelque village, se réveillait, jetait aux alentours un coup d'oeil de poule. Enchantée, elle transperçait du regard les murs des chaumières, les cours, les fumiers, convaincue d'avoir ainsi pénétré la vie agricole de la Lombardie. À _Riese_, le cocher arrêta la calèche et, ôtant presque son chapeau, leur annonça que c'était, ici, la patrie de S. S. le Pape. Il leur montra la petite maison où le «futur saint» avait passé son enfance paysanne. Une plaque de marbre la désignait à la vénération des fidèles. Sur le pas de la porte, une vieille femme les regardait avec intérêt. Elle était maigre, propre, brèche-dents et ses yeux clairs lui donnaient un air énergique. Un foulard sombre, noué à la bordelaise, serrait ses cheveux gris. C'était la soeur de Pie X. Elle tenait là une auberge où Floche, prise d'une soif subite, se fit servir de la bière. --Vous pourrez lui donner des nouvelles de Mr son frère, puisque vous avez eu le bonheur de le voir, il y a quinze jours! dit Floche au Peintre. Cela nous mettrait en relations... en bons termes, même. Et elle pourrait nous procurer des indulgences et des prières pour toutes nos familles. Ils entrèrent. Dans un buffet, quelques vaisselles usuelles s'amoncelaient, bols pots, cafetières, assiettes, etc. Floche, que hantait toujours l'idée de l'occasion, avisa un huilier en terre de pipe, d'une jolie couleur ivoire et auquel une statuette centrale donnait quelque tournure XVIIIe siècle. --Oh! ma chère, quelle merveille! Croyez-vous qu'on me vendrait cet huilier? Est-il de l'époque? Et que faut-il en offrir? Elle avait la parole courte et essoufflée des gens auxquels la seconde qui passe paraît décisive pour la conclusion de la «bonne affaire». --Peuh! fit Avertie, ça m'a l'air douteux, ce bibelot avec sa Suissesse! Et puis s'embarrasser d'un colis fragile jusqu'à Paris... --Mais j'y tiens, moi! C'est une merveille, je vous dis! Voyons, répondez! Descendez-donc un peu de votre grandeur dédaigneuse... Combien dois-je lui offrir? --Dix francs, décida Avertie. --Dix francs! Vous n'y pensez pas! C'est beaucoup trop cher! Avertie et le Peintre, honteux de la tournure qu'allait prendre le marchandage, sortirent de l'auberge. Par les fenêtres ouvertes, ils entendirent la voix de Floche: «Madame, voulez-vous me vendre votre huilier? Je vous en offre trois francs.» Et elle devait lever trois doigts et les secouer devant le nez de la soeur du Pape. --Il est à vous! répondit la vieille, simplement. Et quand Floche, brandissant son huilier, rouge, essoufflée, rejoignit ses amis dans la voiture, elle cria: --Mes enfants, je suis refaite! Elle me l'a laissé pour trois francs... C'est donc que ça ne vaut pas quatre sous... --Oh! pauvre Floche, que votre méfiance doit vous faire souffrir dans la vie... --Allez! votre huilier est charmant et rien que le plaisir de rapporter à Paris un souvenir de la soeur du Pape vaut bien trois francs! lui affirma le Peintre avec quelque douceur découragée dans la voix. _Asolo_, bientôt apparu, était un petit village simple et blanc. Il s'accrochait en parure à la colline qui dominait le château de Cornaro. Cette grande dame de jadis, qui aimait les beaux sites, s'était bâti ce château pour demeure dernière. Et le soir, le front couvert d'un voile de gaze noire, quand le soleil se couchait derrière les Alpes tragiques et que la poussière d'or se répandait sur la plaine, Cornaro avait dû sentir enfin son coeur inondé de cette paix refusée trop longtemps à son âme passionnée. Avertie pensa longtemps à ce château dominant le pays, à cette reine, à son caractère énergique et sensuel et pourtant sentimental. Elle se rappela son portrait du Musée de Vienne, où Véronèse la représente, belle et déterminée, un arc et des flèches symboliques dans les mains. Elle envisagea aussi l'époque où la vie de Cornaro s'était magnifiquement déroulée. Elle se représenta l'ampleur des flots passionnels qui avaient dû, parfois, la si violemment soulever... et ses petites passions à elle, Avertie, lui parurent de bien misérables ruisseaux! C'était à Dick qu'elle avait télégraphié de Castel-franco. Elle l'attendrait à Possagno le lendemain, et inventerait bien un prétexte pour échapper à ses compagnons. Mais l'idée qu'elle avait fait «le signe qui engage» la troubla. L'asservissement de sa volonté diminuait son désir. En cet instant, elle eût voulu s'affranchir de toute obligation; son goût pour le jeune Anglais s'affaiblissait et pourtant elle enrageait de toutes ses hésitations.... Le cocher débarqua les Pèlerins à l'_Albergo Grande_, dont le patron les reçut à bras ouverts, comme de vieilles connaissances. Il leur montra leurs chambres. Elles avaient un grand balcon commun aux trois pièces et d'où la vue s'étendait sur le village et l'infini de la plaine. Le temps était doux à cette heure agréable d'une fin de journée. Ce village intime et familial semblait les appeler. Ils sortirent et allèrent s'accouder à la terrasse du château. Là, ils restèrent longtemps, silencieux, reposés et heureux, chacun perdu dans son rêve. Un vent caressant leur passa sur la nuque et aussitôt Floche se nettoya les oreilles «pour mieux entendre la brise». Sur un promontoire, la villa du poète Browning surplombait le vide, lanterne posée à la pointe du pays. Elle était entourée d'un petit jardin gauche et soigné, fleuri à l'italienne avec des iris et des orangers dans des pots roses de Vicence. Ainsi qu'au temps de Cornaro, le soleil s'évada derrière les Alpes immuables; la même poussière d'or et la grande paix de la Reine s'étendirent sur le pays. Avant de rentrer, Floche tenta l'escalade de la tour; d'une de ses fenêtres presque mauresques, elle engagea le Peintre à la rejoindre pour voir «un drôle de petit théâtre, tout sombre, avec des loges en bois peint et des coulisses de style gothique... parfaitement»! Le Peintre se précipita. L'obscurité de la scène, la singularité de l'endroit l'incitèrent à lâcher sa déclaration. Elle dut être si brûlante, en tombant dans les mains de Floche, que celle-ci, rouge et confuse, trébuchait à chaque marche de l'escalier en redescendant. À l'_Albergo Grande_, ils trouvèrent un dîner très primitif pour leurs estomacs creux. Il cuisait sur la braise d'un âtre en pierre à hauteur de ceinture, en des chaudrons étincelants et cabossés. Tout s'imprégnait de cette bonne odeur de fumée si chère aux saumons et aux jambons du Nord. L'auberge, au reste, était remarquable de propreté et la servante amusante. Elle ne savait pas le français et, comme une sourde-muette, épiait les moindres désirs des hôtes pour les satisfaire avec une vivacité exercée. Les Pèlerins furent très gais et, une fois dans leurs chambres, ils allèrent encore sur le balcon dire bonsoir à la lune et à Asolo qui, toutes lumières éteintes, s'endormait. CHAPITRE XII Dès six heures, le lendemain matin, le Peintre siffla joyeusement. Cet air de Delmet dans ce pays d'Asolo fit rire les Pèlerines qui s'éveillaient. Avertie, plus avisée que sa compagne, s'étonna davantage de cette manifestation de bonne humeur. Depuis le début du voyage, le Peintre, en effet, était resté mélancolique. Il avait été sans doute amoureux de chacune d'elles, alternativement ou à la fois. Aussi Avertie dit à Floche: --Floche, mon amie, voyez-vous, le Peintre a dû enfin dompter «le Malin». --Le Malin? demanda Floche inquiète, qu'appelez-vous le «Malin»? --Ah voilà! répondit Avertie en la scrutant dans les yeux. Le Malin, c'est quelque chose qui se trouve dans les coulisses des petits théâtres de Lombardie... Puis elle fit une pirouette et laissa Floche à sa confusion. Après s'être concertés sur le tour qu'ils feraient pour rejoindre Vérone, les Pèlerins commandèrent une voiture. Floche, affolée par le lucre et les faïences, voulait se rendre directement à _Bassano_, où une remarquable fabrique de majolique (d'après les gens du pays) devait lui tourner la tête. Là elle ferait enfin toutes ses emplettes, souvenirs destinés à ses petites amies et connaissances. Avertie, qui n'avait nulle envie d'aller voir faire des pots, les pria de la laisser, en passant, à _Possagno_, où quelques fresques et les oeuvres de Canova l'intéressaient... Le sort en était jeté. Elle attendrait Dick. Une superbe calèche garnie de damas, cramoisi cette fois, avança devant l'auberge. Les chevaux avaient des harnais chamarrés de cuivreries, et des guides de grosse laine rouge tressée. Sur le sommet du collier pointu, une clochette enfermée dans une sorte de petite casserole faisait un bruit de messe. Floche fut prête, ce jour-là, avant l'heure; astiquée, harnachée, déjà sur le marchepied, elle s'écria: --Voyez! l'amour des voyages me prend! D'ailleurs, l'amour a toujours fait faire des prodiges... Et son oeil se mouilla aux regards du Peintre. Celui-ci, d'une bonne humeur délicieuse, répondit galamment, sur un ton pointu à l'unisson de la petite casserole des colliers. Tandis que la calèche traversait les rues d'Asolo, toutes fraîches encore au réveil, Avertie se pencha vers ces choses charmantes que jamais, sans doute, elle ne reverrait. Dans la vieille cour renaissance d'un couvent de Carmélites, des paons steppaient au soleil; ils enchâssaient leurs riches couleurs dans les fers des balustrades, comme en des verrières auxquelles les Alpes faisaient un fond bleu attendri. Sur la route, le paysage se déroula, ordinaire; ainsi fut-il de leur conversation. Floche demanda à propos des médailles de saint Antoine: --Y a-t-il des fabriques d'aluminium à Possagno? --... D'aluminium? répondit Avertie. À quel propos? Possagno, c'est la patrie de Canova... --Mais, c'est vous, ma chère, qui m'avez dit qu'en Italie il y avait beaucoup d'aluminium! Nous touchons à la fin du voyage, et je n'ai vu, en somme, de ce métal, que les petites médailles de Padoue! --Moi? Parler ainsi d'aluminium en Italie! Vous m'étonnez. C'est peut-être le Peintre qui vous a parlé d'alumine? --Oh! pas du tout! protesta Floche. Je sais ce que je dis, car je recueille toutes vos paroles comme les apôtres celles de Notre Seigneur. À Possagno, devant la maison de Canova, Avertie descendit la dernière de voiture. Sur les larges degrés formés de galets pointus, elle se crut aussi grande et longue que les femmes du Tintoret dans l'église de la _Madona_. La maison de Canova était solitaire et intime. Dans une sorte d'atelier blanc, on avait réuni ses oeuvres reproduites en plâtre. Avertie les regarda vaguement, car son esprit était inquiet. Elle laissa Floche épuiser les ressources du catalogue, sans daigner même sourire à ses remarques saugrenues: elle se hâta de sortir pour jeter un coup d'oeil sur l'endroit où elle passerait la soirée avec celui qu'elle avait appelé. À travers les arceaux d'un cloître ruiné, s'étendait, comme aux Arméniens, un jardin abandonné dont aucun novice, par contre, n'était venu, de longtemps, régler l'ordonnance. La végétation printanière n'avait respecté qu'une large allée bordée par des buissons fous de pivoines roses épanouies. Quelques arbustes graciles marquaient encore l'emplacement d'anciens massifs et des cyprès dressaient çà et là leur taille rigide de juges. Au fond, un pin parasol répandait la grande tache noire de son ombre sur un coin du chaud jardin. Arrêtée près du grillage d'enclosure, Avertie plongeait son regard à pic dans la vallée que limitaient, au lointain, les Alpes bleues. Cette barrière refoula ses pensées: Dick devait, à cette même heure, être sur la route, et, par delà les vallons et les villages, son esprit se tendait sûrement vers Possagno. Elle l'imagina, allongé dans la voiture, sa pipe de bruyère entre les lèvres, les yeux mi-clos dans une expression qu'elle connaissait si bien, de volupté et de souffrance... Dans quelques heures, il serait auprès d'elle... De joie et de peur, son âme chavirait. Mais les Pèlerins l'appelèrent. Elle constata en eux un certain empressement à partir sans délai et à la laisser seule à Possagno. --Il me faudra acheter tant de pots à Bassano, pour les souvenirs que je veux rapporter, insista Floche. Et comme je veux bien me rendre compte des formes, du dessin, des couleurs et même des teintes, avant la nuit, il faut nous séparer de suite, ma pauvre amie! --Alors, Peintre, vous me laissez seule ici, reprit Avertie avec malice. Vous n'avez pas peur qu'un brigand suisse ou simplement un bel Italien vienne troubler ma solitude? Le Peintre, embarrassé, rougit légèrement, car, «au fond», il ressentait quelque honte de s'être décidé à la plus facile conquête. Mais Floche continua, autoritaire: --Allons, Peintre, laissez cette folle à ses rêveries, à ses jardins; vous verrez qu'un jour elle se fera pousser un petit cerisier dans le nez, par amour des plantes. Elle n'aime que ça, elle! Avertie sourit, les laissa partir et contempla leurs silhouettes: elles étaient aussi dissemblables que possible. Et elle pensa à cette phrase de Schopenhauer où il est dit que, «pour la conservation de l'espèce, l'instinct sexuel vous pousse vers ce qui vous complète.» Se compléteraient-ils bientôt? Penchée sur le parapet, elle regarda le long cordon blanc de la route. Elle vit, au loin, une voiture et entendit bientôt le bruit des clochettes au son de messe. Puis, elle distingua le cocher, une valise et un voyageur allongé. La route serpentait sur la roide colline. Pour arriver à la maison de Canova, elle passait sous le parapet où Avertie s'était assise. Celle-ci reconnut Dick avant qu'il pût songer à lever la tête pour voir si elle était là. Elle eût voulu l'avertir de sa présence; l'appeler lui parut inconvenant. Mais toute son âme alla vers lui... D'une main elle chercha sa poitrine comme pour en arracher son coeur et le lui jeter en signal. Son geste avait effleuré une pivoine qui oscilla sur sa tige. Avertie souriante de son lyrisme, la cueillit aussitôt, visa le jeune homme et le manqua. Quelques instants après, au fond du jardin, partit un sifflotement, et un appel familier: --_Deary_? Le mot caressa son oreille et tomba dans son coeur. Elle se leva. Au bout de l'allée, Dick venait doucement vers elle, les bras ouverts. Comme ils étaient de la même taille et qu'ils s'aimaient, du seul fait de s'être rencontrés, leurs bouches se trouvèrent jointes et leurs bras et tout leur corps. Quelle chère étreinte, sous l'ombre du pin parasol! Les bras enlacés, serrés l'un contre l'autre, ils errèrent, sans rien voir du jardin sauvage et charmant. Ils passèrent ainsi devant la maison qu'Avertie proposa de visiter. Basse et sympathique, propre et très blanche, entièrement meublée à l'Empire, elle avait l'air encore habitée. Sans doute le soleil, qui entrait abondamment par les croisées ouvertes et l'emplissait de vie et de chaleur, devait être surtout son hôte familier. Sur les murs du rez-de-chaussée, une collection de gouaches dans le genre pompéïen, et où Canova avait mis du goût et de l'intention, représentait _le Marchand d'amour_. Les deux amants, d'un même mouvement, se serrèrent l'un contre l'autre. Au premier étage, la vieille femme aux clefs qui les accompagnait leur montra la chambre ensoleillée de Canova. Une indienne jaune à macarons rouges en recouvrait le meuble. Le grand lit, où, sans pudeur, leurs yeux se rencontrèrent, reluisait sous le verni de son acajou massif et confortable. De larges châssis dorés encadraient la _Sorpresa_, et à côté _Vénus et le Satyre_. Dick regardait avec complaisance le corps de Vénus et ses chairs d'abricot rosé. Une gaze jaune et si légère qu'on eût dit une buée voilait pudiquement le giron de la Déesse. Ils s'accoudèrent à la croisée et jouèrent avec les grappes de glycines toutes chaudes de soleil et qui semblaient vivantes sous leurs doigts caressants. Le jardin embaumait et les Alpes, entrevues sous le pin parasol, attendaient, en cette fin de jour, la tardive venue du soleil couchant. --Qu'il fait bon être ici...! murmura Dick. Du soleil, des fleurs et la Mieux Aimée! Et il embrassa doucement l'épaule d'Avertie dont la chair, comme celle de la _Sorpresa_, transparaissait sous le corsage. La vieille, comprenant qu'ils ne visiteraient pas les autres appartements, leur demanda s'ils comptaient dîner et passer la nuit. --Oui! répondit fermement Dick. Un souper simple et bon leur fut aussitôt servi sous le cloître propice. Ils parlaient peu, se regardaient sérieusement et se serraient parfois la main à travers la petite table. Le festin expédié, ils s'en furent, penchés sur la balustrade, jouir des dernières lueurs de la journée. Dick, heureux, confiant dans l'heure prochaine, alluma une cigarette, et, tenant Avertie par la taille, s'amusa à faire passer la fumée d'orient sur la nuque vermeille. La jeune femme se plut à ce jeu qui la faisait frissonner lorsque les lèvres de Dick effleuraient une mèche folle. Brusquement, il jeta sa cigarette par-dessus le parapet. Avertie la regarda tomber comme si sa propre destinée eût dépendu de son point de chute; elle s'arrêta à mi-hauteur du talus, d'où une petite fumée s'éleva tout droit. --_Deary_! murmura Dick, vous regardez? C'est un peu d'encens qui brûle sous notre amour... Elle se retourna en souriant et les derniers rayons du soleil lui firent un nimbe de ses cheveux blonds. Alors Dick lui prit les bras, les passa autour de son cou et la regarda de si près que ses yeux d'acier semblaient transpercer ceux de son amie. --Comme je vous aime! dit-il; et la veine de son front, soudain gonflée, en barra la blancheur. Elle sentit des lèvres tièdes se poser sur chacun de ses yeux et des mains timides chercher sa trop menue poitrine. --Ah! s'écria Dick, vous emporter, vous emporter dans mes bras, jusqu'au paradis, pour toujours!... _Darling_... Vous m'aimez? Dites-moi que vous m'aimez, que vous voulez être à moi, toute à moi, ce soir... en ces lieux que vous avez choisis... Parlez, répondez, _my Darling_!... Mais, sans rien dire, elle l'embrassa longuement, tendrement... En cet instant de paix infinie, elle goûta, peut-être, la plus grande volupté de cet amour. La nuit était venue tout à fait et la fraîcheur. Il fallait rentrer. Leur enlacement ne se désunit qu'au seuil de leurs chambres. La vieille avait affecté à Dick celle de Canova; Avertie était logée tout à côté. Quand la jeune femme eut quitté Dick, plein d'espoir impatient dans l'heure qui allait les unir, elle s'assit sur un des meubles d'indienne et se prit à réfléchir. Elle avait peur, maintenant, la peur de l'artiste devant l'oeuvre qu'il a rêvée et qu'il craint de réaliser. Elle se déshabilla lentement, avec méthode, plia chacun de ses vêtements, ainsi qu'elle avait accoutumé de le faire au couvent; par habitude et pour gagner du temps, elle mit ses bottines sur leurs embauchoirs. Puis, après une minutieuse toilette, elle se recoiffa et piqua dans son chignon clair un bouton de rose. Elle répandit un parfum frais sur sa nuque, sur le reste de son corps, les mains et les bras surtout, et revêtit un peignoir de mousseline blanche. Ensuite, accoudée à la fenêtre, elle attendit, pleine d'angoisse, tremblante. Soudain, elle tressaillit; Dick l'appelait à mi-voix: --_Darling_, est-ce vous qui êtes là? Là tout près? Venez... Par ce clair de lune, les Alpes sont belles, de ma fenêtre. Obéissante, elle se redressa et ouvrit la porte. Sur un sopha qu'il avait approché de la croisée, Dick était étendu, enroulé dans l'indienne jaune et rouge qui recouvrait le lit de Canova. Son bras libre pendait nu comme celui du _Mars_ dans le Botticelli de la _National Gallery_; ses cheveux, si lisses qu'ils en avaient l'air mouillé, prenaient, sous les rayons de lune, l'éclat de ces étoffes de verre filé qu'Avertie, aux arcades de Saint-Marc, avait convoitées pour les toucher. Sous la draperie improvisée, le corps du jeune homme se devinait, maigre et musclé. Avertie vint s'asseoir à ses pieds, au bord du sopha, et le regarda avec un immense plaisir... Mais, lui, impatient, l'attira violemment. Il murmurait des paroles incohérentes. Sa poitrine écrasait les petites chevilles roses des seins d'Avertie. Passionnément enserrée, elle sentit, à travers les étoffes légères, le corps ardent et nu du jeune homme. À ce contact, elle retrouva sa liberté d'esprit la plus entière. La griserie tomba, ses sens s'apaisèrent et, piteusement, elle se retrouva l'âme critique de la voyageuse. La _Sorpresa_ suspendue, _Vénus et le Satyre_, Dick ou le _Mars de Botticelli_, là, sur le sopha, tout ce qu'elle voyait autour d'elle se précisa une seconde, puis une sorte d'étourdissement la saisit. Ses oreilles bourdonnèrent, elle eut l'impression de se noyer. Ni le charme de ce corps qu'elle désirait, ni l'adresse et la simplicité avec laquelle Dick avait su éviter tout ce que ce jeu aurait pu avoir de banal ou de choquant, non plus que l'ardeur de cette belle figure et l'amour profond, vraiment, de ces yeux égarés, ne purent lui rendre cette ivresse passionnée qui seule, à ses propres yeux, eût excusé le don d'elle-même. Elle frissonna de se sentir si détachée et si loin de l'acte définitif que Dick exigeait d'elle. Et comme ce dernier l'embrassait éperdument, avec les instances d'une juvénile ardeur, tout d'un coup, il la comprit lointaine, presque hostile. Alors, les dents serrées, le menton avancé, il supplia: --Mais, _Darling_, dites que vous voulez... que vous voulez bien de moi. Vous... Là, si près, sur mon coeur, sur mon corps, et que, pourtant, je sens si loin! Pourquoi? Oh! vous finirez bien par vous donner, dites? Dites, _dearest_? Cependant, elle cherchait à se dégager. Il la retint; Avertie, qui ne pouvait souffrir aucune contrainte, devint franchement hostile. La lutte s'engagea; elle était disproportionnée et la jeune femme se vit sur le point d'être terrassée. Elle eut peur et, brutalement, saisit l'oreille de Dick. La douleur aiguë le dégrisa. Il desserra les bras et resta stupide devant le tas blanc et rose que formait Avertie épuisée. Assis sur le sopha, la tête dans le creux de sa main, il la regardait avec dépit et amertume. Elle eut pitié de lui et honte d'elle-même; saisissant ses mains inertes, elle se mit à genoux devant lui et, humblement, lui demanda pardon; puis elle se releva--la mousseline de son vêtement lui faisait de grandes ailes--et déposa sur le front immobile de Dick un baiser de libellule. Tandis qu'il restait là, contracté dans son étonnement et sa rancune, elle courut dans sa chambre et ferma la porte à clef. --Sans le _Jiu-Jitsu_, j'étais frite! se dit-elle, quand, une fois couchée entre ses draps de grosse toile, elle se sentit comme sauvée d'un péril. Ça non et non! se donner par nécessité, contrainte, obligation... c'est un sacrilège! Il faut être libre jusqu'au bout... Et voilà, je ne suis pas libre! Je l'ai senti: je suis esclave du B.-A. Oui, son es-cla-ve... Puis, infiniment complexe, elle mélangea son amour à ses désirs, ses remords de «sauvage apprivoisée» à ses regrets profonds de n'avoir pu ni voulu cumuler. Elle soupira. Une sorte de honte la prit; la confusion rosit son corps tout entier jusqu'à ses orteils. Enfin le sommeil impérieux l'abattit le nez sur l'oreiller. Quand la logeuse lui apporta, le lendemain, son déjeuner du matin, Dick aperçut sur le plateau une lettre d'Avertie. Elle mandait: * * * «Cher Dick, je pars sans vous revoir, le coeur ulcéré par ma lâcheté, je vous le jure, rempli de remords et surtout d'un regret infini de vous perdre à jamais. «Devant la volupté absolue que vous m'avez offerte, j'ai senti que je ne pouvais vous donner, en échange, qu'un amour passager... un amour de voyage. «Ma vie est faite. J'ai rencontré, avant de vous connaître, la passion absolue, tyrannique, entière dont on est l'esclave, non par devoir, mais par dilection. Je ne m'en suis tout à fait rendu compte qu'hier auprès de votre corps que j'aime. Comment puis-je vous écrire tout cela? Mais vous êtes philosophe; j'ai l'espoir que vous me comprendrez. «Votre _Darling_ est bien peu intéressante. Ceci vous aidera à vous consoler et aussi les belles jeunes Américaines qui sauront vous aimer comme il convient. «Et que votre vanité satisfaite adoucisse un peu votre amertume: Vous étiez absolument beau hier. L'_Adonis_ de Canova, qui vous contemplait de son cadre, eût pu envier votre grâce et votre parfaite harmonie. «Par vous, j'ai goûté l'Italie plus âprement. Comment vous oublier désormais, cher Dick? Ne vous rencontrerai-je pas toujours de par le monde des tableaux et des marbres? Pourrai-je oublier jamais l'ivresse dont m'a remplie votre amour si simple, si direct? «Et maintenant, adieu au corps charmant, aux lèvres si douces et insinuantes. J'embrasse une dernière fois les petites amandes blanches de votre bouche que j'aime. «DARLING.» Pendant que Dick lisait ces lignes, Avertie, triste et fatiguée, sous le cloître, attendait sa voiture. Elle avait cueilli cette grappe de glycine qu'ils avaient, toute vivante de soleil, tenue la veille, dans leurs mains. Elle regarda les fenêtres de Dick; elles étaient closes. La voiture avança et, au moment où Avertie enjambait le marchepied, elle crut voir le jeune homme s'approcher de la croisée... Fallait-il retarder son départ, lui dire adieu, lui expliquer sa lettre? À quoi bon? La comprendrait-il? Elle se rappela son menton énergique et son front têtu; une dernière brutalité qu'elle méritait lui parut possible; elle eut peur et partit sans retourner la tête. L'air vif, sur la route, dissipa sa migraine. Dans son indifférence lasse de toutes choses, elle fut indulgente au paysage monotone que seul le printemps paraît un peu, comme la jeunesse embellit parfois une fille vulgaire. Puis, aux approches de _Bassano_, un peu de joie lui vint de retrouver ses compagnons... Ils n'étaient pas à l'hôtel. Elle se fit conduire de suite à la fabrique. Floche, agitée, la reçut avec des exclamations de désespoir. --Ah! ma pauvre amie! Quelles cochonneries! Quelle déception! Venez voir les horreurs, les immondices que ces porcs d'Italiens font ici sous la rubrique de vases artistiques! Pauvre Donatello, pauvre Michel-Angelo, que vous êtes loin, mes chers grands artistes! Et, d'une main tremblante, elle montrait le mauvais goût de ces vases grossiers, ornés de peintures polychromes, articles pour «la province riche». --Pensez, chère amie, combien c'est affreux! Être venue de si loin, avoir fait tout ce voyage et dépensé tant d'argent pour échouer dans ce sale trou de fabrique d'où je comptais, à bon compte, tirer tous mes souvenirs avec l'estampille, le cachet de l'Italie, la souveraine, la royale, la divine Italie! Ah! c'est du propre! Que faire, à présent? --Ne pas se lamenter outre mesure, ma pauvre Floche, répondit Avertie, et surtout ne rien acheter. Une fois rentrée, choisissez, avenue de l'Opéra ou au «Grand Dépôt», quelques poteries bien françaises. Elles feront encore des cadeaux inédits et italiens si on veut, avec le mauvais goût en moins! Le Peintre vous dessinera même les marques des meilleurs et plus anciens maîtres potiers. Je lui prêterai mon _Ris-Paquot_. N'est-ce pas, Peintre? Le jeune homme, que cette station dans la boutique avait excédé, affirma qu'il connaissait toutes les marques de fabrique et qu'il était prêt à commettre tous les faux qu'on voudrait. Ils s'accoudèrent sur un pont de bois; peint et couvert, il était charmant et pittoresque. En levant les yeux, Avertie aperçut le plafond de grosses solives. De distance en distance, des poutres formaient colonnade sur le parapet. Le tout était peint en rouge brun, chaud de tons sous le soleil ardent. À travers les larges joints du rustique plancher, elle regarda couler l'eau verte et tumultueuse de la Brenta. --Ah! Ah! dit Floche glapissante. Voilà qui vaut mieux que les pots! Mes amis, c'est la couleur du Rhin, à la Valteline!--et elle faisait voler dans l'air le mot de Valteline!--Peintre! il faut m'en faire un croquis; absolument! et ne pas rater l'opposition du caca Grand-Dauphin du pont avec le vert de l'eau!... Du Van Dyck et du Véronèse, allez-y! Et nous unissons ainsi les deux nations les plus opposées: les Flandres et l'Italie!... Vous savez, mes enfants, ce pont est un bijou! En Suisse, on ne manquerait pas d'en fabriquer de petites réductions en bois, avec un ours dansant dessus, comme ça! Et elle imita, avec son ombrelle sur les épaules, les ours debout, le bâton passé derrière le cou. --Dites donc, Floche, demanda Avertie, qui riait, avez-vous vu la jolie entrée de pierre en arcade renaissance? C'est curieux, ce mélange d'art raffiné et de... --Mais c'est un échafaudage grossier, lourd, un crapaud d'art que ce pont! Un squelette, une tour Eiffel, dans son genre, qui attend qu'on lui mette des chairs sur les os! Allons, ouste! Aux cartes postales! Du libraire, on alla chez le pâtissier, chez les quincailliers et chez d'autres marchands de pots où Floche se décida à trouver des «merveilles». Elle faisait faire de gros paquets et en chargeait le Peintre qui, muet, songeur, le nez un peu plus long que d'habitude, courbait le dos sous le poids. Il était devenu coltineur en pots. Cette résignation, ce silence attirèrent l'attention, d'Avertie. Floche, généralement respectueuse des libertés de chacun, le traitait positivement en sujet corvéable. Ni l'un ni l'autre n'avaient plus l'air «en voyage». L'une à sa passion des pots «que je désire depuis 20 ans pour ma cheminée», l'autre à ses pensées de fort de la halle, ils passaient dans cette ville sans en goûter le charme provincial; ni les maisons aux fresques effritées et déteintes, ni les innombrables fuseaux des cyprès rayant le ciel ne les détournèrent de leurs égoïstes préoccupations. Dans la voiture qui les ramenait à la gare, Floche regarda les Alpes, puis ses gants. --Eux aussi ont une belle couleur, un vrai pont de Bassano! Savez-vous si l'Empereur a passé dessus? Et comme ils sont bien conservés tout de même après la culotte d'Italie! Pas une piqûre de partie, pas un bouton de sauté! Et tout cela pour 1 fr. 75... C'est moins cher que le voyage et ça dure plus longtemps. Voyons, Peintre! Riez donc de mes bêtises! Vous avez l'air d'un empoté... Ce n'est pas étonnant avec tous ceux que vous portez, si gauchement d'ailleurs! Et puis vous êtes tout endormi, comme si vous n'aviez pas fermé l'oeil de la nuit... Elle se mit à rire, moqueuse, tandis que le Peintre, résigné, lui lançait un coup d'oeil de reproche. Alors Avertie pensa que ce qu'elle n'avait point osé la veille dans la chambre de Canova, il se pouvait bien qu'ils l'eussent accompli, eux, à Bassano. En wagon, ce fut une ascension pénible de tous les pots emmaillottés dans du filochon, des plaids boudinés en nourrissons et des colis à mains dont le nombre augmentait chaque jour. Il fallut descendre à _Citadella_ pour la correspondance de Vérone. Une diligence qui sentait la puce les mena déjeuner en ville. L'auberge était remplie de commis-voyageurs de la dernière catégorie. Tout en mangeant du veau, Avertie contemplait par la fenêtre la vieille rue aux arcades écussonnées, aux croisées fleuries de giroflées et de géraniums. «Et dire qu'ici aussi, à Citadella, il y a des gens qui s'aiment, qui s'aiment follement sans doute...», pensait-elle. Mais Floche, pour clore sa rêverie, s'écria: --Omnibus à puces, auberge à puces, déjeuner à puces, tout cela pour 3 fr. 50, c'est bien cher! Et elle jeta ses pelures d'orange à un petit mendiant, d'un geste si généreux qu'il la remercia par un _gracias_! pénétré. _Vérone_. Floche, suivant son plan, voulut se précipiter dans les arènes. Elle trouva dur de débourser les trois pourboires successifs, tandis qu'Avertie se demandait ce qu'elle-même était venue voir là. Elle ne comprit ni la grandeur, ni l'ordonnance, ni la poésie de ces ruines. Un souvenir, seulement, fixa un instant son attention. N'était-ce pas là qu'une célèbre actrice, presque enfant encore et tenant le rôle de Juliette, avait été impressionnée par la vue d'une étoile qu'elle prit pour un présage, au point de s'évanouir, dans la passion accrue de son jeu? Et ce fut son premier triomphe.... Pendant que ses compagnons gravissaient péniblement les hauts gradins, Avertie s'assit sur la pierre chaude. Devaient-elles avoir les jambes longues, les fameuses courtisanes de l'antiquité, pour atteindre leurs places, les jours de cirque! La tournée se compléta par une visite au tombeau des Scaliger. En l'apercevant de loin, petit, serré dans un espace trop restreint, Avertie fit remarquer: --Encore vingt sous à donner, ma pauvre Floche, pour voir des hommes nus qui ont froid. --Pauvre sotte, osa répondre Floche, je vous pardonne parce que vous êtes aveugle... Ajustez donc votre face-à-main! Ces hommes nus qui ont froid, c'est une splendeur gothique! Une rareté en Italie... Et d'abord ils sont en armures, bardés de fer; et ce soleil les chauffe depuis midi, neuf heures, cinq heures du matin... que sais-je, en ce pays! Mais Avertie préféra les laisser entrer seuls, et, rôdant autour des tombeaux, elle méprisa le gothique à Vérone, tandis que la petite église paroissiale d'à-côté lui parut délicieuse, dorée par le soleil, grosse poule rousse, entourée de ses petits clochers et clochetons. Il n'est de bon cocher qui ne vous conduise à la Place-aux-Herbes. Là, les maisons, comme à Bassano, sont peintes à fresque, mais laides et communes. Floche, avec sa vue perçante, détailla ces peintures. --Oh! par exemple! Elle est bien bonne! Ce sont absolument mes «nainais» que cette grosse femme étale avec impudence! Sapristi, qu'ils sont beaux! Le Peintre se retourna brusquement, peut-être bien pour les reconnaître. Avertie prit son face-à-main. C'étaient, en effet, de fort beaux «nainais»... Au _pont de la Pietra_, Avertie goûta un moment de paix reposante, le premier depuis Possagno. Sur l'Adige calme et beau, le pont solitaire s'affaissait comme un vieil homme dont le dos est écrasé par les ans. Ses pierres avaient cette couleur baisée de soleil que l'on voit aux corps chauds des Gitanes. Avertie et le Peintre s'accoudèrent au parapet. Devant eux se dressait _San Giorgio in Braida_, et tout un coin du vieux Vérone baignait dans les eaux du fleuve. Les hirondelles affolées poursuivaient des insectes invisibles; leurs cris stridents déchiraient nerveusement la calme beauté du soir; l'Adige, dans une courbe souple, venait doucement lécher le pied des maisons où, dans les anfractuosités, des herbes géantes et grasses, des giroflées jaunes et des plantes sauvages poussaient triomphantes. Quelques cyprès, réunis symétriquement sur le haut de la colline comme un faisceau de lances romaines, symbolisaient à leurs yeux l'Italie du Nord. La pureté de l'eau reflétait toutes ces choses. D'une fenêtre surplombant l'Adige, une vieille femme jeta des épluchures qui ridèrent un instant le chemin d'or du soleil couchant. Les cloches de la _Chiesa_ voisine sonnaient l'_Angelus_ lorsque Floche reparut, enchantée. Elle avait étudié les détails du pont, différencié ses deux époques, qu'elle déclara, l'une Carlovingienne (?) et l'autre Piétrovingienne (!)... Mais qu'on pût laisser subsister un «ouvrage d'art» aussi dangereux que cet admirable pont dans une ville si visitée par les touristes, la désolait jusqu'aux lamentations. Le Peintre et Avertie ne l'écoutaient pas. Ils gardaient le recueillement des dévots, au sortir du salut. Avertie était heureuse sur le _Ponte della Pietra_ et elle eût voulu prolonger ce moment. Aussi accueillit-elle avec un peu d'humeur la proposition d'aller finir la journée aux Jardins _Giusti_. Comme elle s'attardait à descendre de voiture, Floche l'appela en criant, déjà dans la cour du palais: --Oh! oh! _Bello! Bellissimo! Triumpho del triumpho!_ Elle avait un cahier de notes à la main où, avant d'avoir rien regardé, elle écrivait de confiance son admiration, tant il est vrai que la splendeur du spectacle est dans l'imagination du spectateur. Avertie s'avança méfiante; mais la beauté si nouvelle et si inattendue qu'elle vit devant elle l'étreignit encore. Dans la petite cour féodale, aux créneaux de briques rose-passé comme en Angleterre, une vigne vierge tendre et fraîche répandait sur les faîtes le vert brillant de ses feuillages mouillés; au travers de la belle et robuste grille antique, un jardin de théâtre ou de rêve s'épandait. Ils entrèrent; Avertie fut étourdie par une sorte d'ivresse. --Ah! s'aimer, s'aimer dans ce jardin, ne serait-ce pas la seule façon de le comprendre, de l'admirer et d'en jouir? Et son oeil attendri s'arrêta sur la vasque proche que remplissait le jet d'eau issu de dauphins cambrés. Sans cesse l'eau venait caresser doucement les angles du bassin où s'accumulaient des mousses visqueuses, vertes et translucides. Dans le fond des jardins, sous leur dôme de verdure, les Déesses en marbre et les Dieux, nobles et gracieux, nus ou drapés, de leurs gestes utiles et mesurés animaient seuls le paysage. La verdure, en orgies, garnissait les terrasses dont les balustres très blancs apparaissaient, par places, à travers le feuillage. Dans l'herbe, des massifs de fleurs bien ordonnés, aux couleurs crues, rappelaient la vie de tous les jours, ainsi qu'une petite habitation moderne tapissée de roses et de glycines. Une allée étroite et mystérieuse, bordée de longs cyprès noirs, sévères, vieux de plusieurs siècles, escaladait une colline et semblait conduire jusqu'au ciel. --Il faut monter, dit le Peintre. Là-haut, nous verrons Vérone au soleil couchant. Et prenant Avertie par la main, il l'aida à gravir les terrasses successives. Sur le lichen du sentier humide et sombre, ils marchèrent lentement; Avertie, essoufflée, haletante, s'arrêtait de temps en temps, la main sur son coeur pour en comprimer les battements. La fatigue et l'attendrissement peu à peu la gagnèrent. Elle eût volontiers passé son bras autour de la taille du Peintre pour lui murmurer de tendres choses, tout en sachant fort bien que c'était du jardin seul dont elle s'émotionnait ainsi... Mais son corps et son âme cherchaient un confident. Un souffle chaud, venant de la ville, soudain frappa leurs visages; ils étaient parvenus à la dernière terrasse. Vérone, devant eux, s'allongeait à travers les cimes des cyprès; une buée rose, accrochée aux toits de briques douces, ceignait la cité d'une écharpe légère comme celle de la _Sorpresa_ à Possagno. Le silence fut lourd. Le Peintre mesurait les choses d'un oeil mi-clos. Voyant la Pèlerine pâle et préoccupée: --Votre héros se tue-t-il sur cette terrasse? lui demanda-t-il? Elle tressaillit; justement, elle pensait à Dick. --Je n'ai pas de héros--et il ne se tue pas, répondit-elle au bout d'un instant. Elle resta sombre en ses pensées. Si près de l'amour le plus complet, l'avoir refusé par sang-froid, simplement, tandis que pas une de ses semblables n'eût eu la force même de réfléchir en un pareil moment! N'était-elle pas anormale, une sorte de monstre, une «sur-femme» haïssable? Ah, non! bien au contraire, une femme vulgaire et peu intéressante, décidément, comme elle l'avait écrit à Dick. Et parce que, malgré tout, elle ne manquait ni de bonté ni de générosité, un amer regret lui vint de n'avoir pu combler le jeune Anglais du don d'elle-même. --Donnez-moi une fleur, Peintre, et redescendons. À quoi bon s'attarder aux choses trop passionnantes, quand, au surplus, on doit les quitter? Le Peintre ne comprit pas ce ton solennel. Il lui proposa joyeusement de dîner dans cette petite loggia, là, au bord de la terrasse et qui faisait belvédère au-dessus de Vérone. Une femme, justement, y préparait un couvert propre et soigné. Sur la nappe blanche où la soupe fumait déjà, les ustensiles d'étain brillaient; un chat avec acharnement se frottait aux barreaux de la chaise. Floche arriva toute essoufflée: --Potage Juliette attendant Roméo! soupirait-elle du côté de ce dîner. Tiens! mais voilà Roméo! Par la porte du fond, ouverte doucement, un grand garçon entra. Il paraissait pâle et défait. Délibérément, il tourna le dos aux Pèlerins et s'assit face au paysage. Dans la demi-ombre de la loggia, on le vit se pencher un peu pour allumer une courte pipe de bruyère. Aussitôt, une lumière vive éclaira, par bouffées, le haut de son visage. Avertie défaillit presque. Elle avait, de suite, reconnu Dick. Son coeur fondit. Elle eût voulu s'élancer à son cou et lui expliquer... Sûrement il comprendrait! Et puis, s'il le voulait, eh bien! elle serait à lui! Elle hésitait, lorsque le jeune homme, s'étant un peu détourné, son profil se dessina énergique jusqu'à la dureté... Ah! non! ce n'était plus l'heure des subtilités! Elle l'avait blessé dans son amour et bafoué dans son orgueil... Tout était fini, pour toujours! À voix basse et tremblante, elle supplia le Peintre, en l'entraînant vers l'allée des Cyprès: --Vite, Peintre, sauvons-nous, à présent; dépêchons..., nous allons manquer le train... Comme elle courait presque, la fleur qu'elle avait au corsage se détacha; elle la rajusta fébrilement. Dans ce léger morceau de nature, caché là, sur son coeur, elle voulait emporter un peu de sa curieuse histoire, le dernier regard de Dick et le parfum des jardins d'Italie... Et Floche qui courait derrière elle, cria: --Attendez-moi donc! Vous savez, j'ai eu beau tousser, le beau Roméo n'a pas voulu me regarder! Il n'avait d'yeux que pour son _brocoli_! Les Anglais n'ont pas de sens, décidément! Cependant, un pénible désordre moral agitait Avertie. --Ah! que ne puis-je être «à l'abri» dans les bras du B.-A.! se dit-elle, quand, installée dans le train, et que, toute secouée d'émotion, elle tremblait encore, si démontée qu'elle ne put retenir ses larmes. --Qu'avez-vous donc, chère amie? vous semblez «tout chose», lui demanda Floche. Oh! mais, je vous comprends, moi, sans savoir au juste; je comprends bien les larmes! J'en ai tant versé dans ma vie, avec mes affreux malheurs... Ce n'est pas moi qui me moquerais de vous... Et puis c'était si beau là-haut! Ça m'a donné le coup du lapin. Je ne m'en remettrai pas... d'autant plus que, dans douze heures, il faudra recirculer dans les choses modernes, les rues, les taxi, les autos, le crottin et les cafés-concerts! J'en mourrai! Avertie était trop distante pour l'écouter. Bientôt, heureusement, un vieux couple, installé en face d'elle, occupa son attention. C'étaient des gens intimes, bavards, simples, charmants. Ils se faisaient entre eux mille grâces et politesses, mangeant des oranges, après en avoir offert à la ronde. La petite vieille, menue, frêle, avait une physionomie douce. Un bonnet de dentelles noires encadrait les bouclettes de ses cheveux blancs. --J'ai bien soif, dit-elle à son mari, qui, aussitôt, sortit d'un cabas d'aloès une bouteille fuselée de vin de Chianti. Puis dans la coupe, inconsistante sous ses doigts, d'une moitié de peau d'orange, il versa le vin pourpre. Et ainsi la chère petite vieille put apaiser sa soif avec la grâce des choses et des gestes de son pays. Les Pèlerins revirent, à Milan, la bibliothèque Ambroisienne, l'inquiétant Léonard, le doux Luini et la galerie du château Sforza, que Floche s'entêtait à appeler la «Pinatoquèt». _Au Gambrinus_, sous l'orchestre sonore des Dames viennoises aux ceintures défraîchies, ils déjeunèrent une dernière fois à l'italienne. Et Floche rafla tout ce qui restait sur la table de pain bis, «ce bon pain d'éléphant et de phoque», et qu'elle garda pour son goûter. --Finies les vacances! s'écria-t-elle. Fini le voyage! La boucle est bouclée! --Pas encore! se répondit en elle-même Avertie, et son coeur bondit à Paris, vers le B.-A. Elle était complètement reprise par lui, comme si elle fût rentrée dans sa sphère normale d'influence passionnelle. CHAPITRE XIII Ils reprirent le train de France. Floche bavardait joyeusement et le Peintre l'écoutait. Avertie ferma les yeux sur l'Italie et les ouvrit sur elle-même. Son âme avait repris sa tenue de retour. Demain, les chères habitudes, les livres sous la lampe et les fleurs apprivoisées des serres parisiennes, la présence du B.-A. calmeraient les derniers tumultes de son coeur. Mais Floche la tira par la manche hors de sa rêverie. Elle était furieuse contre le Peintre, qui n'appréciait pas la Suisse: --Comment peut-on être assez snob, disait-elle, pour ne pas admirer ce pays si universellement goûté? Ainsi, le Gothard, n'est-ce pas un site créé exprès par Dieu pour le chemin de fer? --Tenez le voilà justement, votre Gothard, avec ses «éternelles neiges»... --Où ça? où ça? Je veux le voir... Je veux voir le trou du Gothard! Et elle vit le trou du Gothard à une courbe de la voie et elle admira les petits villages de boîte à joujoux... À la nuit, chacun s'installa pour dormir. Floche gagna les secondes par économie et quand, à Bâle, l'employé cria: «Tout le monde descend!» la voyageuse avisée demeura introuvable. Il fallut que le Peintre et Avertie débarquassent ses personnels et innombrables colis qu'elle avait laissés dans leur compartiment. Ils eurent cependant le bon coeur de la plaindre:--Elle aura filé sur l'Allemagne, la pauvre!--Allons aux Trois-Rois, c'est un grand hôtel il y aura certainement de la place. Il était minuit quand, chargés comme des portefaix, ils tombèrent sur les banquettes de l'omnibus. Du fond de la voiture une voix les accueillit qui glapissait: --Mes chers amis, c'est encore moi qui vous sauve la vie. J'ai retenu trois chambres... --Vous nous sauvez la nuit, soit! Mais ne vous en vantez pas trop... --Ne pas m'en vanter! J'en piaffe d'orgueil, au contraire! Le train était plein de sales Anglais... Je les ai devancés au galop. Je savais que vous seriez assez intelligents pour vous débrouiller avec les paquets et pas assez pour retenir les chambres. J'ai un cerveau, moi! Et c'est un _Te Deum_ que vous pourrez chanter en mon honneur dans les chambres 17 et 22! Et puis, vous savez, continua-t-elle délibérément, demain le Peintre et moi nous filons sur l'Allemagne. Vous rentrez, vous? --Oh! oui, je rentre! répondit Avertie. Bonsoir. Amusez-vous bien, mes amis. * * * Le lendemain matin, dans le rapide de Paris, Avertie relut ses notes de voyage, regarda des photographies, effrita quelques fleurs séchées. Au fond de son sac, elle vit briller les petites mains de cuivre de la gondole. Hors de l'ambiance sérénissime et mirifique de Venise, elles lui parurent lourdes, grossières, «matérielles», sans aucune grâce... Comment avait-elle pu attacher quelque prix à ces objets vendus par douzaine à tous les gondoliers? Aussitôt, l'image de Dick s'offrit à ses yeux, déjà lointaine, dépouillée du prestige de son quasi-exotisme, déjà déformée par l'absence. Et Avertie n'éprouva aucun remords de l'avoir fait souffrir, ni aucune pitié, sauf, peut-être, rétrospective et plutôt pour elle-même. Son esprit, repris par le seul B.-A., évoqua bientôt les heures charmantes de cet amour ancien et encore si frais. N'était-il pas, pour elle, comme un jardin que les années et les soins passionnés embellissent, où chaque printemps met un charme plus fort et rend les verdures anciennes plus vivaces? Et elle s'émut, en pensant que, ce soir, quand, parée, rose et vibrante, elle tomberait dans les bras du Bien-Aimé, il cueillerait, dans son âme et sur son corps, les fleurs et les fruits dont les autres--les Arts et les Hommes--l'avaient parée en ce dangereux pèlerinage. FIN ACHEVÉ D'IMPRIMER Le trente novembre mil neuf cent six PAR BLAIS ET ROY À POITIERS pour le MERCURE DE FRANCE *** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VOLUPTUEUX VOYAGE *** Updated editions will replace the previous one—the old editions will be renamed. Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright law means that no one owns a United States copyright in these works, so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United States without permission and without paying copyright royalties. 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START: FULL LICENSE THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free distribution of electronic works, by using or distributing this work (or any other work associated in any way with the phrase “Project Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full Project Gutenberg™ License available with this file or online at www.gutenberg.org/license. Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works 1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to and accept all the terms of this license and intellectual property (trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your possession. 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